The Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugne Sue

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Title: Le morne au diable

Author: Eugne Sue

Release Date: December 29, 2011 [EBook #38435]
[Last updated: May 15, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE

MORNE-AU-DIABLE

[Illustration]

IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.

[Illustration]




LE

MORNE-AU-DIABLE

PAR

EUGNE SE

TOME PREMIER

PARIS
PAULIN, DITEUR
RUE RICHELIEU, 60

1846




LE

MORNE-AU-DIABLE.




PREMIRE PARTIE.




CHAPITRE PREMIER.

LE PASSAGER.


Vers la fin de mai 1690, le trois-mts la Licorne partit de La Rochelle
pour la Martinique.

Le capitaine Daniel commandait ce navire arm d'une douzaine de pices
de moyenne artillerie; prcaution dfensive ncessaire, nous tions
alors en guerre avec l'Angleterre, et les pirates espagnols venaient
souvent croiser au vent des Antilles, malgr les frquentes poursuites
de nos flibustiers.

Parmi les passagers de la Licorne, trs peu nombreux d'ailleurs, on
remarquait le rvrend pre Griffon, de l'ordre des frres Prcheurs. Il
retournait  la Martinique desservir la paroisse du Macouba, dont il
occupait la cure depuis quelques annes,  la grande satisfaction des
habitants et des esclaves de ce quartier.

La vie tout exceptionnelle des colonies, alors presque continuellement
en tat d'hostilit ouverte contre les Anglais, les Espagnols ou les
Carabes, mettait les prtres des Antilles dans une position
particulire. Ils devaient non seulement prcher, confesser, communier
leurs ouailles, mais aussi les aider  se dfendre lors des frquentes
descentes de leurs ennemis de toutes nations et de toutes couleurs.

La maison curiale tait, comme les autres habitations, galement isole
et expose  des surprises meurtrires; plus d'une fois le pre Griffon,
aid de ses deux ngres, bien retranch derrire une grosse porte
d'acajou crnele, avait repouss les assaillants par un feu vif et
nourri.

Autrefois professeur de gomtrie et de mathmatiques, possdant d'assez
grandes connaissances thoriques en architecture militaire, le pre
Griffon avait donn d'excellents avis aux gouverneurs successifs de la
Martinique sur la construction de quelques ouvrages de dfense.

Ce religieux savait en outre  merveille la coupe des pierres et des
charpentes; instruit en agriculture, excellent jardinier, d'un esprit
inventif, plein de ressources, d'une rare nergie, d'un courage
dtermin, c'tait un homme prcieux pour la colonie et surtout pour le
quartier qu'il habitait.

La parole vanglique n'avait peut-tre pas dans sa bouche toute
l'onction dsirable; sa voix tait dure, ses exhortations rudes; mais le
sens moral en tait excellent, et la charit n'y perdait rien.

Il disait la messe assez vite et fort  la _flibustire_. On le lui
pardonnait en songeant que l'office avait souvent t interrompu par une
descente d'Anglais hrtiques ou de Carabes idoltres, et qu'alors le
pre Griffon, sautant de la chaire o il prchait la paix et la
concorde, s'tait un des premiers mis  la tte de son troupeau pour le
dfendre.

Quant aux blesss et aux prisonniers, une fois l'engagement termin, le
digne prtre amliorait leur position autant qu'il le pouvait, et
pansait avec toute sorte de soins les blessures qu'il avait faites.

Nous n'entreprendrons pas de prouver que la conduite du pre Griffon ft
de tout point canonique, ni de rsoudre cette question si souvent
controverse:--_Dans quelles occasions les clercs peuvent-ils aller  la
guerre?_--Nous n'invoquerons  ce sujet ni l'autorit de saint Grgoire
ni celle de Lon IV; nous dirons simplement que ce digne prtre faisait
le bien et repoussait le mal de toutes ses forces.

D'un caractre loyal et gnreux, ouvert et gai, le pre Griffon tait
malicieusement hostile et moqueur envers les femmes. C'tait de sa part
de continuelles plaisanteries de sminaire sur les filles d've, sur ces
tentatrices, sur ces diaboliques allies du serpent.

Nous dirons  la louange du pre Griffon qu'il y avait dans ses
railleries, d'ailleurs sans aucun fiel, un peu de rancune et de dpit;
il plaisantait joyeusement sur un bonheur qu'il regrettait de ne pouvoir
mme dsirer; car, malgr la licence extrme des habitudes croles, la
puret des moeurs du pre Griffon ne se dmentit jamais.

On aurait peut-tre pu lui reprocher d'aimer un peu la bonne chre; non
qu'il en abust (il se bornait  jouir des biens que Dieu nous donne),
mais il aimait singulirement  s'entretenir de recettes merveilleuses
pour cuire le gibier, assaisonner le poisson, ou conserver dans le sucre
les fruits parfums des tropiques; quelquefois mme l'expression de sa
sensualit devenait contagieuse, lorsqu'il racontait certains repas  la
_boucanire_ faits au milieu des forts ou sur les ctes de l'le. Le
pre Griffon possdait entre autres le secret d'un _boucan_ de tortue
dont le rcit pittoresque suffisait pour veiller une faim dvorante
chez ses auditeurs. Malgr son formidable et frquent apptit, le pre
Griffon observait scrupuleusement ses jenes, qu'une bulle du pape
rendait d'ailleurs beaucoup moins rigoureux aux Antilles et aux Indes
qu'en Europe. Il est inutile de dire que le digne prtre aurait
abandonn le repas le plus exquis pour remplir ses devoirs religieux
envers un pauvre esclave; que personne n'tait plus que lui pitoyable,
aumnier et sagement mnager, regardant le peu qu'il possdait comme le
bien des malheureux.

Jamais ses consolations, ses secours ne manquaient  ceux qui
souffraient; une fois sa tche chrtienne accomplie, il travaillait
gaiement et vigoureusement  son jardin, arrosait ses plantes, sarclait
ses alles, mondait ses arbres; et le soir venu, il aimait  se reposer
de ces salutaires et rustiques labeurs en jouissant avec une
intelligente friandise des richesses gastronomiques du pays.

Ses ouailles ne laissaient jamais vides son cellier ou son
garde-manger. Le plus beau fruit, la plus belle pice de la chasse ou de
la pche lui taient toujours fidlement envoys; il tait aim, il
tait bni; on le prenait pour arbitre dans toutes les discussions, et
son jugement dcidait en dernier ressort de toutes les questions.

L'extrieur du pre Griffon rpondait parfaitement  l'ide qu'on
pourrait peut-tre se faire de lui, d'aprs ce que nous venons de dire
de son caractre.

C'tait un homme de cinquante ans au plus, robuste, actif, quoiqu'un peu
replet; sa longue robe de laine blanche  camail noir dessinait ses
larges paules, une calotte de feutre couvrait son front chauve. Son
visage color, son triple menton, ses lvres paisses et vermeilles, son
nez long et fortement aplati  son extrmit, ses petits yeux vifs et
gris lui donnaient une certaine ressemblance avec Rabelais; mais ce qui
caractrisait surtout la physionomie du pre Griffon, c'tait une rare
expression de franchise, de bont, de hardiesse et d'innocente
raillerie.

Au moment o commence ce rcit, le frre Prcheur, debout  l'arrire du
btiment, causait avec le capitaine Daniel.

A la facilit avec laquelle il conservait sa perpendiculaire malgr le
violent roulis du navire, on voyait que le pre Griffon avait depuis
longtemps le _pied marin_.

Le capitaine Daniel tait un vieux loup de mer; une fois au large il
abandonnait la direction de son navire  ses seconds ou  son pilote et
s'enivrait rgulirement tous les soirs. Faisant trs frquemment le
voyage de la Martinique  La Rochelle, il avait dj ramen d'Amrique
le pre Griffon. Aussi ce dernier, habitu  l'brit du digne
capitaine, surveillait assez attentivement la manoeuvre; car, sans
possder la science nautique du pre Fournier et autres de ses confrres
religieux, il avait assez de connaissances thoriques et pratiques en
marine.

Plusieurs fois le religieux avait fait la traverse de la Martinique 
Saint-Domingue, et  la Cte ferme  bord des btiments flibustiers qui
prlevaient toujours une sorte de dme sur leurs prises en faveur des
glises des Antilles.

La nuit approchait; le pre Griffon aspirait avec plaisir l'odeur du
souper que l'on prparait  l'avant; le domestique du capitaine vint
prvenir les passagers que le repas tait prt; deux ou trois d'entre
eux qui avaient rsist au mal de mer entrrent dans la dunette.

Le pre Griffon dit le _Benedicite_. On venait  peine de s'asseoir 
table, lorsque la porte de la cabine s'ouvrit brusquement, et l'on
entendit ces mots prononcs avec l'accent gascon le plus renforc:

--Il y aura bien, je l'espre, illustre capitaine, une toute petite
place pour le chevalier de Croustillac?

Tous les convives firent un mouvement de surprise et puis cherchrent 
lire sur la figure du capitaine l'explication de cette singulire
apparition.

Le capitaine restait bant, regardant son nouvel hte d'un air presque
effray.

--Ah a! qui tes-vous? Je ne vous connais pas. D'o diable sortez-vous
donc, monsieur? s'cria-t-il enfin.

--Si je sortais de chez le diable, ce bon pre... et le Gascon baisa la
main du pre Griffon, ce bon pre m'y renverrait bien vite, en me
disant: _Vade retro Satanas_...

--Mais d'o venez-vous, monsieur? s'cria le capitaine stupfait de
l'air confiant et souriant de cet hte inattendu. On n'arrive pas ainsi
 bord... Vous n'tes pas sur mon rle d'quipage... vous n'tes pas
tomb du ciel, peut-tre?

--Tout  l'heure c'tait de l'enfer, maintenant c'est du ciel que je
viens. Mordioux! je ne prtends pas  une origine si divine ou si
infernale, illustre capitaine... Je...

--Il ne s'agit pas de cela, rpondez-moi, s'cria le capitaine! Comment
tes-vous ici?

Le chevalier prit un air majestueux:

--Je serais indigne d'appartenir  la noble maison de Croustillac, une
des plus anciennes de la Guyenne, si je mettais la moindre hsitation 
satisfaire  la lgitime curiosit de l'illustre capitaine.

--Enfin, c'est bien heureux! s'cria ce dernier.

--Ne dites pas que cela est bien heureux, capitaine, dites que cela est
juste. Je tombe  votre bord comme une bombe, vous vous tonnez... rien
de plus naturel... Vous me demandez comment je suis embarqu; c'est
votre droit; je vous l'explique, c'est mon devoir... Compltement
satisfait de mes explications, vous me tendez la main en me disant:
C'est trs bien, chevalier, mettez-vous  table avec nous; je vous
rponds: Capitaine, a n'est pas de refus, car je meurs d'inanition;
bnie soit votre offre bienfaisante! Ce disant, je me glisse entre ces
deux estimables gentilshommes; je me fais petit, petit, pour ne pas les
gner; au contraire, car le roulis est si violent que je les cale...

En parlant ainsi, le chevalier avait excut ses paroles  la lettre;
profitant de l'tonnement gnral, il s'tait plac entre deux convives,
et se trouva bientt muni du verre de l'un, du couvert de l'autre, de
l'assiette d'un troisime, un profond bahissement rendant ses voisins
trangers aux choses d'ici-bas.

Tout ceci fut excut avec tant de prestesse, de dextrit, de
confiance, de hardiesse, que les convives de l'illustre capitaine de la
_Licorne_, et l'illustre capitaine lui-mme, ne songrent qu' jeter un
regard de plus en plus curieux et tonn sur le chevalier de
Croustillac.

Cet aventurier portait firement un vieux justaucorps de ratine
autrefois verte, mais alors d'un bleu-jauntre; ses chausses, railles,
taient de la mme nuance; ses bas, jadis carlates, mais alors d'un
rose fan, semblaient en quelques endroits _brods_ de fil blanc; un
feutre gris compltement rp; un vieux baudrier garni de larges
passements de faux or couleur de cuivre rougi, supportait une longue
pe sur laquelle le chevalier s'tait appuy en entrant d'un air de
capitan. M. de Croustillac tait un homme de haute taille et d'une
maigreur excessive; il paraissait g de trente-six  quarante ans; ses
cheveux, sa moustache et ses sourcils taient d'un noir de jais; sa
figure osseuse, brune et hle; il avait un long nez, de petits yeux
fauves d'une vivacit extraordinaire, et la bouche norme; sa
physionomie rvlait  la fois une assurance imperturbable et une vanit
outre.

M. de Croustillac avait en lui une de ces croyances fabuleuses qu'on ne
trouve gure que chez les Mridionaux; il s'aveuglait tellement sur son
mrite et sur ses grces naturelles, qu'il ne croyait pas de femmes
capables de lui rsister; la liste de ses prtendues bonnes fortunes de
tous genres et t interminable. Si les mensonges les plus foudroyants
ne lui cotaient gure, on ne pouvait lui refuser un vritable courage
et une certaine noblesse de caractre. Cette valeur naturelle, jointe 
son aveugle confiance en lui, le prcipitaient quelquefois au milieu des
positions les plus inextricables, au milieu desquelles il donnait
toujours tte baisse, et dont il ne sortait jamais sans horions; car
s'il tait aventureux et hbleur comme un Gascon, il tait opinitre et
ttu comme un Breton.

Jusqu'alors sa vie avait t  peu prs celle de tous ses confrres en
Bohme. Cadet d'une pauvre famille de Gascogne, d'une noblesse douteuse,
il tait venu chercher fortune  Paris; tour  tour bas-officier d'une
compagnie d'enfants perdus, prvt d'acadmie, baigneur tuviste,
maquignon, colporteur de nouvelles satiriques et de gazettes de
Hollande, il s'tait plus d'une fois donn pour protestant, feignant de
se convertir  la foi catholique afin de toucher les cinquante cus que
M. Plisson payait  chaque nophyte sur la caisse des conversions.
Cette fourberie dcouverte, le chevalier fut condamn au fouet et  la
prison. Il subit le fouet, chappa  la prison, se dguisa au moyen
d'un norme empltre sur l'oeil, ceignit une formidable pe dont il
battit le pav, et embrassa la profession d'enjleur de provinciaux au
profit de quelques maisons brelandires, dans lesquelles il conduisait
ces innocents agneaux, qui n'en sortaient jamais que tondus  vif. On
doit dire  la louange du chevalier qu'il restait toujours tranger 
ces friponneries, et, comme il le disait lui-mme, s'il tendait
l'hameon, il ne mangeait pas le poisson.

Les dits sur les duels taient alors trs svres. Un jour le chevalier
rencontra sur son passage un spadassin trs connu, nomm
Fontenay-Coup-d'pe. Ce dernier coudoie violemment notre aventurier en
lui disant: Gare... je suis Fontenay-_Coup-d'pe_.--Et moi,
Croustillac-_Coup-de-Canon_, dit le Gascon, en mettant sa rapire au
vent. Fontenay fut tu, et Croustillac oblig de fuir pour chapper aux
recherches.

Le chevalier avait souvent entendu parler des incroyables fortunes qui
se ralisaient aux les: il partit pour La Rochelle, esprant de s'y
embarquer pour l'Amrique. Il voyagea tantt  pied, tantt sur des
chevaux de retour, tantt en charrette. Une fois arriv, Croustillac
devait, non seulement payer son passage  bord d'un btiment, mais
encore obtenir de l'intendant de marine la permission de s'embarquer
pour les Antilles.

Ces deux choses taient aussi difficiles l'une que l'autre; les
migrations des protestants, auxquelles Louis XIV voulait s'opposer,
rendaient la police des ports extrmement svre, et le voyage de la
Martinique ne cotait pas moins de huit  neuf cents livres. Or, de sa
vie l'aventurier n'avait possd la moiti de cette somme.

Arrivant  La Rochelle avec dix cus dans sa poche, vtu d'un sarrau, et
portant au bout du fourreau de son pe, son justaucorps et ses chausses
soigneusement empaquets, le chevalier alla se loger, en fin compagnon,
dans une pauvre taverne ordinairement frquente par les matelots. L,
il s'enquit d'un btiment en partance, et il apprit que la _Licorne_
devait mettre  la voile sous peu de jours.

Deux matres de ce btiment hantaient la taverne que le chevalier avait
choisie comme centre de ses oprations. Il serait trop long de raconter
par quels prodiges d'astuce et d'adresse, par quels impudents et
fabuleux mensonges, par quelles folles promesses Croustillac parvint 
intresser  son sort le matre tonnelier, charg de l'arrimage des
tonneaux d'eau douce dans la cale; qu'il suffise de savoir que cet homme
consentit  cacher Croustillac dans un tonneau vide et  l'amener ainsi
 bord de la _Licorne_.

Selon l'usage, les dlgus de l'intendant et les greffiers de
l'amiraut visitrent scrupuleusement le navire au moment de son dpart,
pour s'assurer que personne ne s'y tait embarqu en fraude.

Le chevalier se tint coi au fond de sa barrique, rang parmi les
futailles de la cale et il chappa ainsi aux recherches minutieuses des
gens du roi. Son coeur bondit d'aise lorsqu'il sentit le navire se
mettre en marche; il attendit quelques heures avant que d'oser se
montrer, sachant bien qu'une fois en haute mer le capitaine de la
_Licorne_ ne reviendrait pas au port pour y ramener un passager de
contrebande.

Il avait t convenu entre le matre tonnelier et le chevalier que ce
dernier n'expliquerait jamais par quel moyen il tait parvenu 
s'introduire  bord.

Un homme moins impudent que notre aventurier se serait timidement tenu 
l'cart parmi les matelots, attendant avec assez d'inquitude le moment
o le capitaine Daniel dcouvrirait cet embarquement frauduleux.
Croustillac, au contraire, alla hardiment au but; prfrant la table du
capitaine  la gamelle des marins, il ne mit pas un moment en doute
qu'il dt s'asseoir  cette table, sinon de droit, du moins de fait.

On le voit, son audace l'avait servi.

Tel tait l'hte improvis sur lequel les convives de la _Licorne_
jetaient des regards curieux.




CHAPITRE II.

LA BARBE-BLEUE.


--Allez-vous enfin, monsieur, m'expliquer comment vous vous trouvez ici?
s'cria le capitaine de la _Licorne_, trop impatient de savoir le secret
du Gascon pour le faire sortir de table.

Le chevalier de Croustillac se versa un grand verre de vin, se leva et
dit  haute voix:

--Je proposerai d'abord  l'illustre compagnie de porter une sant qui
nous est chre  tous, celle de notre glorieux monarque, celle de Louis
le Grand, le plus adorable des princes.

Dans ces temps de despotisme inquiet, il et t impolitique, dangereux
mme pour le capitaine, d'accueillir froidement la proposition du
chevalier.

Matre Daniel, et  son exemple les passagers, rpondirent donc  son
appel. Tous rptrent en choeur:

--A la sant du roi!  la sant de Louis le Grand!

Un seul convive resta silencieux. C'tait le voisin du chevalier.
Croustillac le regarda en fronant le sourcil.

--Mordioux! monsieur, n'tes-vous donc pas des ntres, lui dit-il;
seriez-vous l'ennemi de notre monarque bien-aim?

--Point du tout, point du tout, monsieur; j'aime et je vnre ce grand
monarque. Mais comment boirais-je? vous avez pris mon verre, rpondit
timidement le passager.

--Comment! mordioux! c'est pour un si frivole motif que vous vous
exposez  passer pour un mauvais Franais? s'cria le chevalier en
haussant les paules. Est-ce que nous manquons de verres ici? Laquais...
laquais... allons donc, un verre  monsieur! Mon cher ami...  la bonne
heure! maintenant debout et redisons tous: A la sant du roi... de notre
grand roi!

Le toast port, on se rassit.

Le chevalier profita de ce mouvement pour faire donner une assiette et
un couvert  son voisin. Puis, dcouvrant un potage plac devant lui, il
dit effrontment au pre Griffon:

--Mon rvrend, vous offrirai-je de ce potage aux pigeonneaux?

--Mais, corbleu! monsieur, s'cria le capitaine, outr des liberts du
chevalier, vous vous mettez bien  votre aise.

Celui-ci interrompit matre Daniel et lui dit d'un air grave:

--Capitaine, je sais rendre  chacun ce qui lui est d: le clerg est le
premier ordre de l'tat; je me conduis donc en chrtien en servant
d'abord le rvrend pre que voici; je ferai plus, je saisirai cette
occasion de rendre hommage, dans sa respectable et sainte personne, aux
vertus vangliques qui distinguent et distingueront toujours notre
Eglise.

En disant ces mots, le chevalier servit le pre Griffon.

De ce moment il devenait assez difficile au capitaine d'expulser
l'aventurier de sa table; il n'avait pu refuser le toast du chevalier,
ni l'empcher de faire les honneurs des mets qui se trouvaient  sa
porte. Pourtant il continua son interrogatoire:

--Allons, monsieur, vous tes bon gentilhomme, soit! vous tes bon
chrtien, vous aimez le roi comme nous l'aimons tous, cela est trs
bien. Maintenant, dites-moi comment diable il se fait que vous soyez ici
 manger mon souper?

--Mon pre, s'cria le chevalier, je vous prends  tmoin, ainsi que
l'honorable compagnie...

--A tmoin de quoi, mon fils? dit le pre Griffon.

--A tmoin de ce que vient de dire le capitaine.

--Comment! Qu'ai-je dit! s'cria matre Daniel.

--Capitaine! vous avez dit, vous avez reconnu, proclam  la face de la
socit que j'tais bon gentilhomme!...

--Je l'ai dit, sans doute, mais...

--Que j'tais bon chrtien!

--Oui, mais...

--Que j'aimais le roi!

--Oui, parce que...

--Eh bien! reprit le chevalier, j'en prends de nouveau  tmoin
l'illustre compagnie... quand on est bon chrtien, quand on est bon
gentilhomme, quand on aime bien son roi, que peut-on vous demander de
plus? Mon rvrend, vous servirai-je de ce hochepot?

--J'en accepterai, mon fils, car mon mal de mer,  moi, c'est l'apptit;
une fois embarqu, ma faim redouble.

--Je suis ravi, mon pre, de cette conformit d'organisation, car je ne
me sens pas d'autre indisposition qu'une faim dvorante...

--Eh bien! mon fils, puisque notre bon capitaine vous met  mme de
satisfaire cette faim, je vous dirai, pour me servir de vos propres
paroles, que c'est justement parce que vous tes bon gentilhomme, bon
chrtien et affectionn  notre bien-aim souverain, que vous devez
aller au-devant de la question que vous fait matre Daniel au sujet de
votre sjour extraordinaire  bord de son btiment.

--Malheureusement voil ce qui m'est impossible, mon pre.

--Comment, impossible? s'cria le capitaine courrouc.

Le chevalier prit un air de componction solennelle, et rpondit en
montrant le pre Griffon:

--Le rvrend pre peut seul entendre ma confession et mes aveux: ce
secret n'est pas seulement le mien; ce secret est grave, bien grave,
ajouta-t-il en levant les yeux au ciel avec contrition.

--Et moi!... je pourrais vous forcer  parler, s'cria le capitaine,
quand je devrais vous faire attacher un boulet  chaque pied et vous
mettre  cheval sur une barre de cabestan jusqu' ce que vous disiez la
vrit.

--Capitaine, reprit le chevalier avec un calme imperturbable, je n'ai
jamais souffert une menace, un clin d'oeil... une moue... un signe...
un zest... un rien qui me part insultant... mais vous tes roi  votre
bord, par cela mme je suis dans votre royaume... et je me reconnais
pour votre sujet... vous m'avez admis  votre table (je continuerai 
tre toujours digne de cette faveur); pourtant ce n'est pas une raison
pour m'infliger arbitrairement les plus mauvais traitements; nanmoins,
je saurai m'y rsigner, les supporter,  moins que ce bon pre, l'appui
du faible contre le fort, ne daigne intercder auprs de vous en ma
faveur, rpondit humblement le chevalier.

La position du capitaine devenait embarrassante, car le pre Griffon ne
put s'empcher de dire quelques mots en faveur de l'aventurier qui se
mettait si brusquement sous sa protection, et qui promettait de rvler
sous le sceau de la confession le secret de son sjour  bord de la
_Licorne_.

La colre du capitaine se calma un peu; le chevalier, d'abord flatteur,
insinuant, devint jovial, plaisant, bouffon: il fit, pour amuser les
convives, toutes sortes de tours d'adresse; il mit des couteaux en
quilibre sur le bout de son nez, il construisit des pyramides de verres
et de bouteilles avec une habilet surprenante, il chanta de nouveaux
nols, il imita le cri de diffrents animaux.

Enfin, Croustillac sut tellement divertir le capitaine de la _Licorne_,
assez peu difficile d'ailleurs sur le choix de ses amusements, qu' la
fin du souper il dit au Gascon en lui frappant sur l'paule:

--Allons, chevalier, aprs tout, vous voici  mon bord; il n'y a pas
moyen de faire que vous n'y soyez pas; vous tes un gai compagnon, il y
aura toujours pour vous un couvert  ma table, et on trouvera bien 
vous accrocher un hamac dans quelque coin du faux-pont.

Le chevalier se confondit en remercments et en protestation de
reconnaissance, se rendit au gte qu'on lui avait assign, et s'endormit
bientt d'un profond sommeil, parfaitement rassur sur sa condition
pendant la traverse, quoiqu'un peu humili d'avoir t oblig de
souffrir les menaces du capitaine et d'tre descendu jusqu'aux
complaisances pour s'assurer de la bienveillance de matre Daniel, qu'il
traita mentalement de bte brute et d'ours marin.

Le chevalier voyait dans les colonies un vritable Eldorado. Il avait
tellement entendu vanter la magnifique hospitalit des colons, trop
heureux, disait-on, de retenir des mois entiers les Europens qui
venaient les voir, qu'il avait fait ce raisonnement statistique fort
simple:

Il y a environ _cinquante_ ou _soixante_ riches habitations  la
Martinique et  la Guadeloupe; leurs propritaires, qui s'ennuient comme
des morts, sont ravis de pouvoir garder auprs d'eux des gens d'esprit,
de joyeuse humeur et de ressources; je suis essentiellement de ces
gens-l; je n'aurai donc qu' paratre pour tre choy, ft, ador; en
admettant que j'accorde six mois  chaque habitation l'une dans l'autre,
elles sont au nombre de soixante environ, cela me fait donc une moyenne
de vingt-cinq  trente ans de joyeuse et excellente vie parfaitement
assure, et encore je ne parle que de la chance la moins favorable. Je
suis dans la pleine maturit de mes agrments; je suis aimable, je suis
spirituel, j'ai toutes sortes de talents de socit; comment croire que
les opulentes hritires des colonies seront assez aveugles, assez
stupides pour ne pas profiter _de mon occasion_, et s'assurer ainsi du
plus charmant mari que jeune fille ou veuve agaante ait jamais rv
dans ses nuits d'insomnie?

Telles taient les esprances du chevalier; on verra si elles furent
dues....

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, Croustillac tint sa promesse et se confessa au pre
Griffon.

Quoique assez vridiques, ses aveux n'apprirent rien de bien nouveau au
rvrend sur la position de son pnitent, qu'il avait  peu prs
devine; tel fut  peu prs le rsum de la confession du chevalier:

Il avait dissip son patrimoine et tu un homme en duel; poursuivi par
les lois, se trouvant sans ressources, il avait pris le parti dsespr
d'aller chercher fortune aux les; ne possdant pas de quoi payer son
passage, il avait eu recours  la compassion du tonnelier qui l'avait
introduit et cach  bord dans une barrique vide.

Cette apparente sincrit rendit le pre Griffon assez favorable 
l'aventurier; mais il ne lui dissimula pas que l'espoir de trouver la
fortune aux colonies tait un leurre; il faut y arriver avec des
capitaux assez considrables pour y former le plus mince tablissement;
le climat tait meurtrier, les habitants se dfiaient gnralement des
trangers, et les traditions de gnreuse hospitalit laisses par les
premiers colons taient compltement oublies, autant par l'gosme des
habitants que par la gne o ils se trouvaient par suite de la guerre
avec l'Angleterre qui portait une grave atteinte  leurs intrts.

En un mot, le pre Griffon conseillait au chevalier d'accepter l'offre
du capitaine, qui lui avait propos de le ramener  La Rochelle aprs
avoir touch  la Martinique.

Selon le religieux, Croustillac devait trouver en France mille
ressources qu'il ne pouvait esprer de rencontrer dans ce pays 
demi-barbare, la condition des Europens tant telle aux colonies que
jamais, par gard pour leur dignit de _blancs_, ils n'occupaient
d'emplois trop subalternes.

Le pre Griffon ignorait que son pnitent avait tellement exploit les
_ressources_ de la France, qu'il s'tait vu forc de s'expatrier. Dans
certaines circonstances, personne n'tait d'ailleurs plus facile 
abuser que le bon religieux; sa piti pour le malheur nuisait  sa
pntration habituelle.

La vie passe du chevalier de Croustillac ne lui paraissait pas d'une
blancheur immacule; mais cet homme tait si insouciant de sa dtresse,
si indiffrent de l'avenir qui le menaait, que le pre Griffon finit
par prendre  cet aventurier plus d'intrt peut-tre qu'il n'en
mritait et qu'il lui proposa de l'hberger dans sa maison curiale de
Macouba, tant que la Licorne resterait  la Martinique; offre que
Croustillac se garda bien de refuser.

Le temps se passait: matre Daniel ne cessait d'admirer les talents
prodigieux du chevalier, chez lequel il dcouvrait chaque jour de
nouveaux trsors de prestidigitation.

Croustillac avait fini par mettre dans sa bouche des bouts de bougie
allume, et par avaler des fourchettes. Ce dernier trait avait port
l'engouement du capitaine jusqu' l'enthousiasme; il avait formellement
offert au Gascon une place  _vie_  son bord, pourvu qu'il lui promt
de charmer toujours aussi agrablement les loisirs de la navigation de
la _Licorne_.

Nous dirons enfin, pour expliquer les succs de Croustillac, qu' la mer
les heures semblent bien longues, que les moindres distractions sont
prcieuses, et que l'on est alors bien aise d'avoir toujours  ses
ordres une espce de bouffon d'une bonne humeur imperturbable.

Quant au chevalier, il cachait sous ce masque riant et insoucieux une
triste proccupation; le terme de la traverse s'approchait; le langage
du pre Griffon avait t trop sens, trop sincre, trop juste pour ne
pas vivement impressionner notre aventurier, qui avait compt mener
joyeuse vie aux dpens des colons. La froideur que lui tmoignrent
plusieurs habitants qui, se trouvant au nombre des passagers,
retournaient  la Martinique, acheva de ruiner ses esprances. Malgr
les talents qu'il dveloppait et dont ils s'amusaient, nul de ces colons
ne fit la plus lgre avance au chevalier, quoiqu'il rptt sans cesse
qu'il serait ravi de faire dans l'intrieur de l'le une longue
exploration.

Le terme du voyage arrivait, les dernires illusions de Croustillac
taient dtruites; il se voyait rduit  la dplorable alternative de
naviguer  tout jamais avec le capitaine Daniel, ou de revenir en France
affronter les rigueurs des gens du roi.

Le hasard vint tout  coup offrir  l'esprit du chevalier le plus
blouissant mirage et veiller en lui les plus folles esprances.

La _Licorne_ n'tait plus qu' deux cents lieues environ de la
Martinique, lorsqu'elle rencontra un btiment de commerce franais
venant de cette le et faisant voile pour la France.

Ce btiment mit en panne et envoya un canot  bord de la _Licorne_ pour
avoir des nouvelles d'Europe; aux colonies tout allait assez bien depuis
quelques semaines; on n'avait pas vu un seul btiment de guerre anglais.
Quelques autres communications changes, les deux navires se
sparrent.

--Pour un btiment d'une telle valeur (les passagers avaient valu son
chargement  400,000 francs environ), il n'est gure bien arm, dit le
chevalier, ce serait une bonne capture pour les Anglais.

--Ah! bah! reprit un passager d'un air d'envie, la Barbe-Bleue peut bien
perdre ce btiment-l.

--Pardieu! oui; il lui resterait assez d'argent pour en acheter et en
armer d'autres.

--Une vingtaine mme si elle le voulait, dit le capitaine Daniel.

--Oh! vingt.... c'est beaucoup, reprit un passager.

--Ma foi, sans compter sa magnifique plantation de l'Anse-aux-Sables, et
sa mystrieuse maison du Morne-au-Diable, reprit un autre; ne dit-on pas
qu'elle a pour cinq ou six millions d'or et de pierreries...... enfouis
dans quelque cachette.

--Ah! voil... enfouis on ne sait o, reprit le capitaine Daniel, mais
pour sr elle les a, car, moi, je tiens du vieux pre
l'_Ouvre-l'oeil_, qui avait t une fois voir le premier mari de la
Barbe-Bleue, au Morne-au-Diable, lequel mari tait, disait-on, jeune et
beau comme un ange, je tiens de l'Ouvre-l'oeil que la Barbe-Bleue, ce
jour-l, s'amusait  mesurer dans un cou[1] des diamants, des perles
fines et des meraudes; or, toutes ces richesses sont encore en sa
possession, sans compter qu'on dit que son troisime et dernier mari
tait puissamment riche, et que toute sa fortune tait en poudre d'or.

--Les uns la disent si avare qu'elle ne dpense pas pour elle et les
siens 10,000 fr. par anne... reprit un passager.

--Quant  cela, a n'est pas sr, reprit matre Daniel, personne ne peut
savoir comment elle vit, puisqu'elle est trangre  la colonie, et
qu'il n'y a pas quatre personnes qui aient mis le pied au
Morne-au-Diable.

--Certes, et l'on fait bien: ce n'est pas moi qui aurais la curiosit
d'y aller, dit un autre; le Morne-au-Diable ne jouit pas pour cela d'une
assez bonne renomme... On dit qu'il s'y passe des choses... des
choses...

--Ce qui est certain, c'est que le tonnerre y est tomb trois fois...

--Cela ne m'tonnerait pas; l'on entend, dit-on, des bruits tranges
autour de cette habitation.

--On dit qu'elle est btie en manire de forteresse inaccessible au
milieu des rochers de la Cabesterre...

--Cela se conoit, si la Barbe-Bleue a tant de trsors  garder...

Croustillac coutait cette conversation avec une excessive curiosit.
Ces trsors, ces diamants miroitaient singulirement  son imagination.

--Mais de qui donc parlez-vous ainsi, mes gentilshommes? demanda-t-il
enfin.

--Nous parlons de la Barbe-Bleue!

--Qu'est-ce que la Barbe-Bleue?

--La Barbe-Bleue? Eh bien! c'est la Barbe-Bleue...

--Mais, enfin, est-ce un homme ou une femme? dit le chevalier.

--La Barbe-Bleue?

--Oui, oui, dit impatiemment Croustillac.

--Eh! mon Dieu! c'est une femme!

--Comment! une femme? Et pourquoi l'appelle-ton la Barbe-Bleue?

--Pourquoi? Parce qu'elle se dbarrasse de ses maris, comme l'homme  la
barbe bleue du nouveau conte se dbarrassait de ses femmes.

--Et elle est veuve!... c'est une veuve!... ce serait une veuve!
comment!... s'cria le chevalier avec un battement de coeur
inexprimable; une veuve... rpta-t-il en joignant les mains, une veuve!
riche  blouir!  donner le vertige par le seul calcul de ses
richesses... une veuve!!

--Une veuve, si veuve qu'elle l'est pour la troisime fois depuis trois
ans, dit le capitaine.

--Et elle est aussi riche qu'on le dit?

--Mais, oui, c'est connu, tout le monde le sait, dit le capitaine.

--Riche  millions!! riche  armer des btiments de 400,000 livres...
riche  avoir des sacs de diamants et d'meraudes et de perles fines...,
s'cria le Gascon, dont les yeux tincelaient, dont les narines se
gonflaient, dont les mains se crispaient.

--Mais on vous rpte qu'elle est riche  acheter la Martinique et la
Guadeloupe, si cela lui faisait plaisir, reprit le capitaine.

--Et vieille... trs vieille?... demanda le chevalier avec inquitude.

Son interlocuteur regarda les autres passagers d'un air interrogatif, et
dit:--Quel ge peut bien avoir la _Barbe-Bleue_?

--Ma foi, je n'en sais rien, dit l'un.

--Tout ce que je sais, reprit un autre, c'est que lorsque je suis arriv
dans la colonie, il y a deux ans, elle en tait dj  son second mari,
et qu'elle entamait le troisime..., qui ne lui a pas seulement dur un
an.

--Pour ce qui est du troisime mari, on ne dit pas qu'il soit mort, mais
il a disparu, reprit un autre.

--Il est si bien mort, au contraire, qu'on dit avoir vu la Barbe-Bleue
en grand deuil de veuve, dit un passager.

--Sans doute, sans doute, ajouta un troisime interlocuteur; la preuve
qu'il est mort, c'est que le desservant de la paroisse de Macouba, en
l'absence du rvrend pre Griffon, a dit une messe des morts pour lui.

--Au reste, il ne serait pas tonnant qu'il et t assassin, dit un
autre.

--Assassin... par sa femme, sans doute, reprit-on avec une unanimit
qui prouvait peu en faveur de la Barbe-Bleue.

--Non pas par sa femme!

--Ah! ah! voil du nouveau.

--Pas par sa femme? et par qui donc alors?

--Par des ennemis qu'il avait  la Barbade.

--Par des colons anglais?

--Oui, par des Anglais, puisqu'il tait, dit-on, Anglais lui-mme...

--Toujours est-il, mon gentilhomme, que le troisime mari est mort... et
bien mort?... demanda le chevalier avec anxit.

--Oh! pour mort..., oui, oui, rpta-t-on en choeur.

Croustillac respira; un moment comprimes, ses esprances reprirent leur
vol audacieux.

--Mais l'ge de la Barbe-Bleue le sait-on? reprit-il.

--Pour son ge, je puis vous satisfaire: elle doit avoir environ... de
vingt... oui, c'est  peu prs cela, de vingt...  soixante ans, dit le
capitaine Daniel.

--Mais vous ne l'avez donc pas vue? dit le chevalier impatient de cette
plaisanterie.

--Vue!! moi? et pourquoi diable voulez-vous que j'aie vue la
Barbe-Bleue? demanda le capitaine. Est-ce que vous tes fou?

--Comment?

--Entendez-vous... mes compres..., dit le capitaine  ses passagers; il
me demande si j'ai vu la Barbe-Bleue.

Les passagers haussrent les paules.

--Mais, reprit Croustillac, qu'est-ce qu'il y a d'tonnant  ma
question?

--Ce qu'il y a d'tonnant? dit matre Daniel.

--Oui.

--Tenez... vous venez de Paris, vous, n'est-ce pas? et c'est bien moins
grand que la Martinique.

--Sans doute!

--Eh bien! avez-vous vu le bourreau  Paris?

--Le bourreau? non... mais quel rapport?

--Eh bien! une fois pour toutes, sachez qu'on est aussi peu curieux de
voir la Barbe-Bleue, qu'on est curieux de voir le bourreau... mon
gentilhomme. D'abord, parce que la maison qu'elle habite est situe au
milieu des solitudes du Morne-au-Diable, o l'on ne se soucie pas de
s'aventurer... Puis, parce qu'une _assassine_ n'est pas d'une agrable
socit, et puis parce que la Barbe-Bleue a de trop mauvaises
connaissances.

--De mauvaises connaissances? fit le chevalier.

--Oui, des amis... des amis de _coeur_... pour ne pas dire plus, qu'il
ne fait pas bon rencontrer le soir sur la grve, la nuit dans les bois
ou au coucher du soleil sous le vent de l'le, dit le capitaine.

--L'_Ouragan_... le capitaine flibustier, d'abord..., dit un des
passagers d'un air d'effroi.

--Puis _Arrache-l'Ame_... le boucanier de Marie-Galande, dit un autre.

--Puis _Youmaal_... le Carabe anthropophage de l'anse aux Camans,
reprit un troisime.

--Comment! s'cria le chevalier, est-ce que la Barbe-Bleue serait  la
fois en coquetterie rgle avec un flibustier, un boucanier et un
cannibale... Peste... Quelle matrone!

--Comme vous dites, mon gentilhomme... elle passe pour une matrone, une
_buonaroba_, comme disent les Espagnols.




CHAPITRE III.

L'ARRIVE.


Ces singulires rvlations sur le moral de la Barbe-Bleue parurent
impressionner assez le chevalier.

Aprs quelques moments de silence il demanda au capitaine:--Quel est cet
homme, ce flibustier qu'on appelle l'Ouragan?

--Un multre de Saint-Domingue, dit-on, reprit matre Daniel, l'un des
plus dtermins flibustiers des Antilles; il est venu habiter la
Martinique depuis deux ans, dans une maison isole, o il vit maintenant
en bourgeois; on dit qu'il se servait, lorsqu'il faisait sa course, de
pirogues  soupape.

--Qu'est-ce qu'une pirogue  soupape? demanda le chevalier.

--C'est une grande embarcation, noire, longue et mince comme un serpent;
au fond de son arrire, prs du gouvernail, il y a une large soupape qui
s'ouvre  volont. Ds qu'un navire tait en vue, on dit que l'Ouragan
s'embarquait dans une pareille pirogue avec une cinquantaine de
flibustiers arms de coutelas et de pistolets, voil tout; la pirogue
marchait  rames, parce qu'en se privant de voiles elle pouvait
s'approcher plus prs de l'ennemi sans tre aperue; la pirogue piquait
donc droit au navire: si ledit navire se dfiait et se dfendait, son
artillerie n'avait gure de prise sur l'avant de la pirogue, avant
troit et tranchant comme le coupant d'une hache: quant  la
mousqueterie de l'ennemi, l'Ouragan n'y croyait pas, dit-on. Lorsqu'il
abordait le navire qu'il voulait enlever, l'Ouragan, qui gouvernait
toujours, ouvrait sa soupape; l'embarcation commenait  couler  fond
par l'arrire, ce qui obligeait ncessairement les plus engourdis 
s'lancer sur le pont du btiment ennemi afin d'chapper  la noyade;
une fois  l'abordage, les flibustiers poignardaient tout ce qui
rsistait et jetaient  la mer tout ce qui ne rsistait pas; l'Ouragan
conduisait sa prise  Saint-Thomas, o il vendait l'hutre et sa
coquille (c'est ainsi que les pirates appellent le btiment et ses
marchandises), et il partageait l'argent avec ses compagnons. Quand il
n'avait plus le sou, l'Ouragan faisait construire une nouvelle pirogue 
soupape, la faisait bnir par un prtre et recommenait sa course; on
dit que quand il est en bonne humeur, il calcule avec la Barbe-Bleue le
nombre des Espagnols et des Anglais qu'il a tus ou noys, lui et ses
flibustiers; il dit que cela ne va pas loin de trois  quatre mille.
Voil ce que c'est que l'Ouragan, mon gentilhomme.

--Et vous croyez que ce matamore n'est pas indiffrent  la Barbe-Bleue?
demanda ngligemment le chevalier.

--On dit que tout le temps que l'Ouragan ne passe pas chez lui, il le
passe au Morne-au-Diable.

--Cela prouve au moins que la Barbe-Bleue n'aime gure les Cladons de
Bergerades, dit le chevalier. Ah ! mais le boucanier?

--Ma foi, s'cria un passager, je ne sais si je n'aimerais pas mieux
encore avoir pour ennemi l'Ouragan que le boucanier Arrache-l'Ame!

--Peste! voil du moins un nom qui promet, dit Croustillac.

--Et qui tient, dit le passager, car le boucanier, je l'ai vu...

--Et il est... terrible?

--Il est au moins aussi farouche que les sangliers ou les taureaux
qu'il chasse. Je puis vous en parler. Il y a un an environ, je suis all
 son boucan de la grande Tari, au nord de la Martinique, lui acheter
des peaux de boeufs sauvages; il tait tout seul avec sa meute de
vingt chiens courants, qui avaient l'air aussi mchants et aussi
sauvages que lui; quand je suis arriv il se frottait le visage avec de
l'huile de palmes, car il n'y avait pas un seul endroit de sa figure qui
ne ft bleu, jaune, violet et pourpre.

--J'y suis, dit le chevalier, les nuances irises d'un coup de poing sur
l'oeil, mais... en grand.

--Juste, mon gentilhomme. Je lui demandai ce qu'il avait; voici ce qu'il
me raconta: Mes chiens, mens par mon _engag_[2], me dit-il, avaient
lanc un taureau de deux ans; il me passe, je lui envoie une balle 
l'paule; il bondit dans un hallier; mes chiens arrivent, il fait tte
et m'en dcoud deux. Pendant que je rechargeais en double, mon engag
arrive, tire et manque le taureau. Mon garon se voyant dsarm, veut
couper le jarret du taureau, mais le taureau l'ventre et le foule aux
pieds. Plac comme j'tais, je ne pouvais tirer l'animal, de peur
d'achever mon engag; je prends mon grand couteau de boucan et je me
jette entre eux deux; je reois un coup de corne qui m'ouvre la cuisse;
un second me casse ce bras-l (il me montre son bras gauche qui, en
effet, tait serr contre son corps avec une liane); le taureau continue
de me charger; comme il ne me restait que la main droite de bonne, je
prends mon temps, et au moment o l'animal baisse la tte pour me
dcoudre, je le saisis aux cornes, je l'abaisse  ma porte, je lui
saute aux lvres avec mes dents, et je ne dmords pas plus qu'un
boule-dogue anglais, pendant que mes chiens lui travaillaient les
ctes.

--Mais c'est une vraie mchoire que cet homme-l? dit ddaigneusement
Croustillac. S'il n'a pas d'autres moyens de plaire, mordioux! je plains
sa matresse...

--Je vous disais bien que c'tait une espce d'animal sauvage, reprit le
narrateur; mais je continue mon rcit: Une fois mordu aux lvres,
ajouta le boucanier, un taureau est bien bas. Au bout de cinq minutes,
puis par la perte du sang, car mes balles avaient port, le taureau
tombe  genoux et se renverse; mes chiens montent sur lui, le prennent 
la gorge et l'achvent. La lutte m'avait affaibli, je perdais beaucoup
de sang: pour la premire fois de ma vie, je m'vanouis ni plus ni moins
qu'une petite femme... Vous allez voir que mal m'en a pris! Ne
voil-t-il pas mes chiens qui, pendant mon vanouissement, s'amusent 
dvorer mon engag!!! tant ils sont mordants et bien dresss! Comment,
dis-je tout effray  Arrache-l'Ame, parce que vos chiens ont dvor
votre engag, cela prouve qu'ils sont bien dresss? Et je vous avoue,
monsieur, ajouta le passager qui racontait au Gascon la prouesse du
boucanier, je vous avoue que je regardais avec un certain effroi ces
froces animaux qui tournaient et rdaient autour de moi en me flairant
d'une faon trs peu rassurante...

--Le fait est que ce sont l des moeurs tant soit peu brutales, dit
Croustillac, et l'on serait mal venu  parler  cet homme des bois le
beau langage de la belle galanterie... Mais quelle diable de
conversation peut-il avoir avec la Barbe-Bleue?

--Dieu me prserve d'aller les couter! dit le narrateur.

--Une fois qu'Arrache-l'Ame  la Barbe-Bleue a dit:--J'ai mordu un
taureau au nez, et mes chiens ont dvor mon engag, reprit le Gascon,
la conversation doit devenir languissante, et, mordioux! on ne fait pas
tous les jours manger un homme aux chiens pour avoir un sujet
d'entretien.

--Ma foi, monsieur, on ne sait pas, dit un auditeur, ces gens-l sont
capables de tout!

--Mais, dit impatiemment Croustillac, un pareil animal ne doit pas
savoir ce que c'est que les petits soins, le parler fleuri qui subjugue
les belles...

--Non certainement, reprit le narrateur (que nous souponnons fort
d'exagrer les faits), car il sacre, il jure  faire abmer l'le, et il
a une voix... une voix... qui ressemble au beuglement d'un taureau.

--C'est tout simple,  force de les frquenter il aura pris leur accent,
dit le chevalier, mais la fin de votre histoire, je vous prie.

--M'y voici. Je demandai donc au boucanier, comment il osait soutenir
que des chiens qui dvoraient un homme taient bien dresss.--Sans
doute, reprit-il; mes chiens sont dresss  ne jamais donner un coup de
dent  un taureau lorsqu'il est mis bas, car je vends les peaux, et il
faut qu'elles soient intactes; une fois l'animal mort, ces pauvres
btes, si affames qu'elles soient, ont le courage de le respecter et
d'attendre la cure; or, ce matin ils avaient une faim d'enfer: mon
engag tait  moiti tu et couvert de sang. Il tait trs dur avec
eux: ils ont sans doute commenc par lcher ses blessures: puis, comme
on dit, l'apptit leur sera venu en mangeant; a leur a mis l'eau  la
bouche,  ces pauvres btes; finalement ils ne m'ont laiss que les os
de mon engag. Sans la morsure d'un serpent  tte d'agouti qui pince
fort, mais qui n'est pas venimeux, je serais peut-tre encore vanoui.
Je reviens  moi, j'arrache le serpent de ma jambe droite o il s'tait
enroul, je le prends par la queue, je le fais tourner comme qui dirait
une fronde et je lui crase la tte sur un tronc de goyavier; je me
tte, je n'avait presque rien... la cuisse fendue et le bras cass; je
bande la plaie de ma cuisse avec une feuille de balisier bien frache,
attache avec une liane. Quant  mon aileron gauche, il tait bris
entre le coude et le poignet; je coupe trois petits btons et une longue
liane, et je ficelle mon bras cass comme une carotte de tabac; une fois
pans, je cherche mon engag, car je ne m'tais pas encore aperu du
tour... je l'appelle, il ne rpond pas; mes chiens taient couchs  mes
pieds, ils faisaient les innocents, les sournois! et me regardaient en
remuant la queue, comme si de rien n'tait; enfin je me lve et
qu'est-ce que je vois  vingt pas: la carcasse de mon engag! je le
connais  sa corne  poudre et  sa gaine  couteaux. Voil tout ce
qu'il en restait. C'tait pour en revenir  ce que je vous disais,
ajouta Arrache-l'Ame en terminant son horrible histoire, et pour vous
prouver que mes chiens taient bien mordants et bien dresss; car il ne
manque pas un poil  la peau du taureau.

--Allons, allons, le boucanier vaut le flibustier, dit Croustillac. Tout
ce que je vois l-dedans, c'est que la Barbe-Bleue est furieusement 
plaindre de n'avoir eu jusqu'ici que le choix entre de pareilles
brutes... Et le Gascon ajouta avec compassion: C'est tout simple: cette
pauvre femme-l n'a pas d'ide de ce que c'est qu'un aimable et galant
gentilhomme. Quand on a toute sa vie mang du lard et des fves, on ne
se figure pas qu'il peut exister quelque chose d'aussi parfait, d'aussi
dlicat qu'un faisan ou un ortolan... Allons, mordioux! je vois qu'il
m'tait destin d'clairer la Barbe-Bleue sur une infinit de choses, et
de lui dvoiler un monde tout nouveau... Quant au Carabe, il doit tre
digne de figurer  ct de ses farouches rivaux?

--Oh? pour le Carabe, dit un des passagers, je puis en parler  bon
escient. J'ai fait cet hiver, dans son balaou, la traverse de
l'Anse-au-Sable  Marie-Galande; j'avais hte d'arriver dans ce dernier
endroit, la rivire des Saintes tait dborde, il m'aurait fallu faire
un dtour norme pour trouver un endroit guable. Au moment de
m'embarquer, je vis  l'avant du balaou d'Youmaal une espce de figue
brune; je m'approche, qu'est-ce que je vois? Jsus, mon Dieu! une tte
et deux bras desschs en manire de momie, qui formaient la figure
d'ornement de sa pirogue. Nous partons; le Carabe, silencieux comme un
sauvage qu'il tait, pagayait sans mot dire. Arriv  la hauteur de
l'lot des Crabes o avait chou quelques mois auparavant, un
brigantin espagnol, je lui demande:--N'est-ce pas l o a pri le
btiment espagnol? Le Carabe me fait signe que c'est l..... Il est bon
de vous dire qu' bord de ce navire se trouvait le rvrend pre Simon,
des Missions trangres. Sa rputation de saintet tait telle qu'elle
tait parvenue jusque chez les Carabes; le brigantin avait pri corps
et biens, du moins on le croyait. Je dis dont au Carabe:--C'est l
qu'est mort le pre Simon, tu en as entendu parler? Il me fit un nouveau
signe de tte affirmatif... car ces gens-l regardent  prononcer une
parole de trop.--C'tait un excellent homme? ajoutai-je.

--_J'en ai mang_, me rpondit ce malheureux idoltre, avec une sorte de
satisfaction orgueilleuse et farouche.

--C'est une manire comme une autre de _goter_ quelqu'un, dit
Croustillac, et de partager ses principes.

--D'abord, reprit le passager, je ne compris pas ce que voulait dire cet
horrible anthropophage; mais, lorsque je l'eus fait s'expliquer,
j'appris qu'ensuite de je ne sais quelle crmonie sauvage, le
missionnaire et deux matelots qui s'taient sauvs sur un lot dsert
avaient t surpris par les Carabes et ensuite dvors... Comme je
reprochais  Youmaal cette atroce barbarie, en lui disant qu'il tait
affreux d'avoir sacrifi ces trois malheureux Franais  leur rage
sanguinaire, il me rpondit sentencieusement et d'un ton approbatif,
comme s'il et voulu me prouver qu'il comprenait la force de mes
arguments, en classant sinon la valeur, du moins la _saveur_ de trois
diffrents peuples:--_Tu as raison: Espagnol, jamais; Franais, souvent;
Anglais, toujours_.

--Ce qui prouve que l'Anglais est incomparablement plus dlicat que le
Franais, et que l'Espagnol est coriace en diable, dit Croustillac; mais
avec ces gourmandises-l, il finira un jour par _manger_ la Barbe-Bleue
de caresses... si tout ceci est vrai...

--Tout est vrai, mon gentilhomme...

--Il en rsulte alors positivement que cette jeune ou vieille veuve
n'est pas insensible aux agrments froces de l'Ouragan, d'Arrache-l'Ame
et de l'anthropophage.

--C'est la voix publique qui l'en accuse.

--Ils la frquentent donc souvent?

--Tout le temps que l'Ouragan ne passe pas en flibuste, tout le temps
qu'Arrache-l'Ame ne passe pas  son boucan, tout le temps qu'Youmaal ne
passe pas dans les bois, ils le passent auprs de la Barbe-Bleue.

--Sans jalousie les uns des autres?

--On dit que la Barbe-Bleue est une manire de femme aussi despotique et
aussi imprieuse que le sultan des Turcs.... et qu'elle leur dfend
d'tre jaloux...

--Mordioux! quel srail elle s'est choisi l... Mais, allons, allons,
messieurs, vous me savez Gascon, vous savez qu'on nous accuse
d'exagrer, et vous voulez railler...

Le capitaine Daniel rpondit d'un air srieux qui ne pouvait pas tre
feint:

--A notre arrive  la Martinique, demandez au premier crole venu ce
que c'est que la Barbe-Bleue, et que saint Jean, mon patron, me maudisse
si on ne vous dit pas ce qu'on vient de vous dire  propos de cette
femme et de ses _trois amis_, le flibustier, le boucanier et le
Carabe!

--Et de ses immenses richesses... m'en parlerait-on aussi? demanda le
chevalier.

--On vous dira que l'habitation qui dpend du Morne-au-Diable est une
des plus belles du pays, et que la Barbe-Bleue possde un comptoir au
Fort-Saint-Pierre, et que ce comptoir, tenu par un homme  elle, en
expdie chaque anne cinq ou six btiments comme celui que nous avons
rencontr tout  l'heure.

--Je vois ce que c'est alors, dit le chevalier d'un air railleur. La
Barbe-Bleue est une femme blase sur les richesses et sur les plaisirs
de ce monde; pour se distraire elle est capable de boucaner, de
flibuster, voire mme de cannibaler, si le coeur lui en dit.

--Si cela lui plat, il y a toute apparence qu'elle ne se gne gure,
dit le capitaine.

A ce moment le pre Griffon monta sur le pont, Croustillac lui dit:

--Mon pre, je disais tout  l'heure  ces messieurs qu'on nous accuse,
nous autres Gascons, de faire des bourdes, mais ce qu'on dit de la
Barbe-Bleue est-il vrai?

La figure du pre Griffon, ordinairement placide ou joyeuse, se
rembrunit tout d'un coup; et il rpondit gravement  l'aventurier:

--Mon fils, ne prononcez jamais le nom de cette femme.

--Comment! mon pre, il serait vrai? Elle remplacerait ses dfunts maris
par un flibustier.... un boucanier.... et un anthropophage...

--Assez, assez, mon fils... je vous prie, ne parlons pas du
Morne-au-Diable et de ce qui s'y passe.

--Mais, mon pre... cette femme est-elle aussi riche qu'on le dit?
reprit le Gascon, dont les yeux brillaient de convoitise, a-t-elle
d'immenses trsors? est-elle belle? est-elle jeune?

--Que le ciel me prserve de m'en informer!

--Est-il vrai que ses trois maris aient t tus par elle, mon pre? Si
cela est vrai... comment la justice a-t-elle laiss de pareils crimes
impunis?

--Il est des crimes qui peuvent chapper  la justice des hommes, mon
fils, mais ils n'chappent jamais  la justice de Dieu. Je ne sais
d'ailleurs si cette femme est aussi coupable qu'on le dit; mais encore
une fois, mon fils, n'en parlons plus... je vous en conjure, dit le pre
Griffon que cet entretien affectait pniblement.

Tout  coup le chevalier se campa firement sur sa hanche, enfona son
vieux feutre sur sa tte, caressa sa moustache, se dressa sur ses
orteils comme un coq qui se prpare au combat, et s'cria avec une
audace dont un Gascon tait seul capable:

--Messieurs, dites-moi le quantime de ce mois?

--Le 13 juillet, lui rpondit le capitaine.

--Eh bien! messieurs, reprit l'aventurier, que je perde mon nom de
Croustillac, que mon blason soit  jamais entach de flonie, si dans un
mois d'ici, jour pour jour, malgr tous les boucaniers, tous les
flibustiers et tous les anthropophages de la Martinique et de l'univers,
la Barbe-Bleue n'est pas la femme de Polyphme de Croustillac!

Le soir, au moment o il allait se retirer dans l'entre-pont,
l'aventurier fut pris en particulier par le pre Griffon; celui-ci
tcha, par tous les moyens possibles, de pntrer si le Gascon en
savait plus qu'il ne paraissait savoir  l'endroit de la Barbe-Bleue.
L'insistance extraordinaire avec laquelle Croustillac s'tait occup
d'elle et des gens qui l'entouraient avait veill les soupons du bon
pre.

Aprs s'tre entretenu longtemps  ce sujet avec le chevalier, le
religieux fut  peu prs certain que Croustillac n'avait parl ainsi que
par outrecuidance et par vanit.

--Il n'importe, dit le pre Griffon d'un air pensif en voyant le
chevalier s'loigner, je ne perdrai pas cet aventurier de vue... il a
l'air fou et vapor, mais les tratres savent prendre tous les
masques... Hlas! ajouta-t-il tristement, ce dernier voyage m'impose de
grands devoirs envers ceux qui habitent le Morne-au-Diable. Maintenant
leur secret est pour ainsi dire le mien... mais j'ai d faire ce que
j'ai fait, ma conscience le voulait... puissent-ils jouir longtemps
encore du bonheur qu'ils mritent en chappant aux piges qu'on leur
tend... Ah! ce sont de dangereux ennemis que les rois... et on paye
souvent bien cher le triste honneur d'tre n sur les marches d'un
trne... Hlas! reprit le bon pre avec un profond soupir, pauvre et
anglique femme... cela me navre d'entendre ainsi parler d'elle... mais
il serait impolitique de la dfendre... ces bruits font la sret des
nobles cratures auxquelles je m'intresse si vivement.

Aprs de nouvelles rflexions, le pre Griffon se dit:

--J'avais un instant pris cet aventurier pour un secret missaire de
l'Angleterre, mais je me suis sans doute tromp... Malgr cela, je
surveillerai cet homme... mais au fait, j'y songe, je lui offrirai
l'hospitalit... de cette manire aucune de ses dmarches ne
m'chappera; en tout cas, je prviendrai mes amis du Morne-au-Diable de
redoubler de prudence, car je ne sais pourquoi l'arrive de ce Gascon
m'inquite.

Nous devons nous hter d'avertir le lecteur que les soupons du pre
Griffon  l'gard de Croustillac n'taient pas fonds, le chevalier
n'tait rien autre qu'un pauvre diable de chevalier d'industrie, tel que
nous l'avons dpeint. L'excellente opinion qu'il avait de lui-mme tait
la seule cause de son impertinente gageure:--d'tre avant un mois
l'poux de la Barbe-Bleue.




CHAPITRE IV.

LA MAISON CURIALE.


La _Licorne_ tait mouille  la Martinique depuis trois jours.

Le pre Griffon, ayant quelques affaires  terminer avant que de
retourner dans sa paroisse du Macouba, n'avait pas encore quitt le
Fort-Saint-Pierre.

Le chevalier de Croustillac se trouvait transplant aux colonies avec
trois cus dans sa poche. Le capitaine et les passagers avaient regard
comme une fanfaronnade l'engagement pris par l'aventurier d'tre avant
un mois l'poux de la Barbe-Bleue.

Loin d'avoir abandonn ce projet, le chevalier y persistait de plus en
plus depuis son arrive  la Martinique; il avait pu s'informer des
richesses de la Barbe-Bleue, et se convaincre que si l'existence de
cette femme bizarre tait entoure du plus profond mystre et le sujet
des plus folles exagrations, il tait du moins avr qu'elle tait
colossalement riche.

Quant  sa figure,  son ge,  son origine, comme personne n'tait 
cet gard aussi instruit que le pre Griffon, on n'en pouvait rien dire.
Elle tait trangre  la colonie. Son intendant l'avait prcde dans
l'le pour acheter une plantation magnifique et faire btir l'habitation
du Morne-au-Diable, situe au nord et dans la partie la plus
inaccessible et la plus dserte de la Martinique.

Au bout de quelques mois, on apprit que le nouvel habitant et sa femme
taient arrivs; un ou deux colons, pousss par la curiosit,
s'aventurrent dans les solitudes du Morne-au-Diable; ils furent reus
avec une hospitalit royale, mais ils ne purent voir les matres de la
maison.

Six mois aprs cette visite, on apprit la mort de ce premier mari, mort
qui eut lieu pendant un petit voyage que les deux poux avaient fait 
la Terre-Ferme.

Au bout d'une anne d'absence et de veuvage, la Barbe-Bleue revint  la
Martinique avec un second poux.

Ce dernier mari fut, dit-on, tu par accident, au milieu d'une promenade
qu'il faisait tte--tte avec sa femme; le pied lui avait manqu, et il
tait tomb dans un de ces abmes sans fond qu'on rencontre frquemment
au milieu du sol volcanis des Antilles.

Telle tait du moins l'explication que sa femme avait donne de cette
mort mystrieuse.

L'on ne savait rien de trs positif sur le troisime mari de la
Barbe-Bleue et sur sa mort.

Ces trois morts si rapproches, si fatales, les bruits tranges qui
commenaient  courir sur cette femme, veillrent l'attention du
gouverneur de la Martinique, qui tait alors M. le chevalier de Crussol:
il partit avec une escorte pour le Morne-au-Diable; arriv au pied de la
montagne boise, au sommet de laquelle s'levait la maison d'habitation,
il trouva un multre qui lui remit une lettre.

Aprs l'avoir lue, M. de Crussol parut saisi d'tonnement; puis,
ordonnant  son escorte de l'attendre, il suivit seul l'esclave.

Au bout de quatre heures, le gouverneur revint avec son guide, et reprit
immdiatement le chemin de Saint-Pierre. Quelques personnes de son
escorte remarqurent qu'il tait trs ple, trs agit. Depuis ce moment
jusqu' sa mort, qui arriva treize mois, jour pour jour, aprs sa visite
au Morne-au-Diable, on ne lui entendit pas prononcer une fois le nom de
la Barbe-Bleue.

M. de Crussol se confessa trs longuement au pre Griffon, qu'il avait
fait venir du Macouba...

On observa qu'en quittant le pnitent, le pre Griffon avait la figure
bouleverse.

Depuis ce temps, l'espce de fatale et mystrieuse renomme de la
Barbe-Bleue augmenta de jour en jour. La superstition vint se joindre 
la terreur qu'elle inspirait, et l'on ne pronona plus son nom qu'avec
pouvante; on croyait fermement qu'elle avait assassin ses trois maris,
et qu'elle n'chappait  la vindicte des lois qu' force d'or, en
achetant par de riches prsents l'appui des diffrents gouverneurs qui
se succdrent.

Personne n'tait donc tent d'aller troubler la Barbe-Bleue au milieu
des sites sauvages et solitaires qu'elle habitait, surtout depuis que le
Carabe, le boucanier et le flibustier taient devenus, disaient-on, les
commensaux, ou mme les consolateurs de la veuve.

Quoique ces hommes n'eussent lgalement commis aucun crime, on faisait
des rcits fabuleux sur leur frocit; ils avaient, dit-on, dclar
qu'ils poursuivraient d'une haine et d'une vengeance implacables tous
ceux qui tenteraient de parvenir auprs de la Barbe-Bleue.

A force d'tre rptes et exagres, ces menaces portrent leur fruit.
Les habitants se soucirent peu d'aller, peut-tre au pril de leur vie,
pntrer les mystres du Morne-au-Diable. Il fallait avoir l'audace
dsespre d'un Gascon aux abois pour essayer de surprendre le secret de
la Barbe-Bleue, et de prtendre l'pouser.

Tel tait pourtant l'irrvocable dessein du chevalier de Croustillac; il
n'tait pas homme  renoncer si facilement  l'espoir, si insult qu'il
ft, de se marier  une femme riche  millions; belle ou laide, jeune ou
vieille, peu lui importait.

Pour russir, il comptait sur sa bonne mine, sur son esprit, sur son
amabilit, sur son air  la fois galant et fier, car le chevalier
continuait d'avoir de lui-mme une excellente opinion; il comptait
encore sur son adresse, sur sa ruse, et son courage.

En effet, un homme alerte et dtermin, qui n'a rien et qui ne craint
rien, qui croit en lui et son toile, qui se dit comme disait
Croustillac:--En risquant de mourir pendant une minute, car la mort ne
dure que cela, je puis vivre dans le luxe et l'opulence; un tel homme
peut oprer des miracles, surtout lorsqu'il se propose un but aussi
magnifique, aussi stimulant que celui que se proposait Croustillac.

Selon ce qu'il s'tait propos, le pre Griffon aprs avoir termin
quelques affaires qui le retenaient  Saint-Pierre, offrit au chevalier
de l'accompagner au Macouba et d'y rester jusqu'au moment o la
_Licorne_ ferait voile pour la France. Le Macouba n'tant loign que de
quatre ou cinq lieues du Morne-au-Diable, le chevalier, qui avait
dpens ses trois cus et qui se trouvait sans ressources, accepta
l'offre du rvrend, sans toutefois l'informer encore de sa rsolution 
l'gard de la Barbe-Bleue; il ne voulait la lui rvler qu'au moment de
l'excuter.

Aprs avoir pris cong du capitaine Daniel, le chevalier et le prtre
s'embarqurent dans une pirogue. Favoriss par une bonne brise du sud,
ils firent voile pour le Macouba.

Croustillac paraissait indiffrent aux sites magnifiques et nouveaux
pour lui qu'offraient les ctes de la Martinique, vues de la mer; cette
vgtation tropicale, dont la verdure, d'une crudit de ton presque
mtallique, se dtachait sur un ciel enflamm, le touchait peu.

L'aventurier, les yeux machinalement fixs sur le sillage scintillant
que la pirogue laissait aprs elle, croyait y voir ptiller les vives
tincelles des diamants de la Barbe-Bleue; les petites herbes vertes et
brillantes, dtaches des prairies sous-marines que paissent les grandes
tortues et les lamentins, rappelaient au Gascon les meraudes de la
veuve; tandis que quelques gouttes d'eau qui s'irisaient au soleil en
tombant des rames, lui faisaient songer aux sacs de perles fines que
possdait la terrible habitante du Morne-au-Diable.

Le pre Griffon tait aussi profondment absorb: aprs avoir song 
ses amis du Morne-au-Diable, il pensait, avec un mlange d'inquitude et
de joie,  son petit troupeau de fidles,  son jardin,  sa simple et
pauvre glise,  sa maison,  sa vieille haquene favorite,  son chien,
 ses deux ngres, auxquels il rendait la servitude presque douce. Et
puis, faut-il le dire? il pensait aussi  certaines conserves de ramiers
qu'il avait faites quelques jours avant son dpart, et dont il ignorait
le sort.

En trois heures le canot arriva au Macouba.

Le pre Griffon n'tait pas attendu; la pirogue mouilla dans une petite
anse, non loin de la rivire qui arrose ce quartier, l'un des plus
fertiles de la Martinique.

Le pre Griffon s'appuya sur le bras du chevalier.

Aprs avoir quelque temps suivi la grve o venaient se rouler les
hautes et pesantes lames de la mer des Antilles, ils arrivrent au bourg
du Macouba,  peine compos d'une centaine de maisons construites en
bois, et couvertes de roseaux ou de planchettes de palmier.

Le bourg s'levait sur un plan demi-circulaire qui suivait la courbure
de l'anse du Macouba, petit port o venaient mouiller plusieurs pirogues
et bateaux de pche.

L'glise, long btiment en bois, du milieu duquel s'levaient quatre
poutres surmontes d'un petit auvent o pendait la cloche; l'glise,
disons-nous, dominait le bourg et tait elle-mme domine par des mornes
immenses, recouverts d'une puissante vgtation, qui s'levaient en
amphithtre de verdure.

Le soleil commenait  dcliner rapidement.

Le prtre gravit la seule rue qui coupt le bourg de Macouba dans sa
largeur et qui conduisit  l'glise. Quelques petits ngres absolument
nus se roulaient dans la poussire, ils s'enfuirent  l'aspect du pre
Griffon en poussant de grands cris; plusieurs femmes croles, blanches
ou mtisses, vtues de longues robes d'indienne et de madras de couleurs
tranchantes, accoururent aux portes; en reconnaissant le pre Griffon,
elles tmoignrent leur surprise et leur joie; jeunes et vieilles
vinrent lui baiser respectueusement les mains en lui disant en crole:

--Bien bni soit votre retour, bon pre, vous manquiez au Macouba.

Quelques hommes sortirent ensuite et entourrent le pre Griffon des
mmes tmoignages d'attachement et de respect.

Pendant que le cur causait avec les habitants des vnements qui
avaient pu arriver au Macouba depuis son dpart, et qu'il donnait des
nouvelles de France  ses paroissiens, les mnagres, craignant que le
pre ne trouvt pas de provision au presbytre, taient rentres
choisir, l'une, un beau poisson; l'autre, une belle volaille; celle-l,
un quartier de chevreau bien gras; celle-ci, des fruits ou des lgumes,
et plusieurs ngrillons avaient t chargs de porter  la maison
curiale cette dme volontaire.

Le prtre regagna son logis, situ  mi-cte,  quelque distance du
bourg dominant la mer.

Rien de plus simple que sa modeste case de bois, recouverte en roseaux
et leve seulement d'un rez-de-chausse. Des stores de toile trs
claire garnissaient les fentres et remplaaient les vitres, qui taient
d'un grand luxe aux colonies.

Une vaste pice, formant  la fois salon et salle a manger, communiquait
avec la cuisine, btie en retour;  gauche de cette pice principale,
tait la chambre  coucher du pre Griffon, ainsi que deux autres petits
rduits s'ouvrant sur le jardin, et destins aux trangers ou aux autres
curs de la Martinique, qui venaient quelquefois demander l'hospitalit
 leur confrre.

Un poulailler, une curie pour la haquene, le logement des deux ngres,
et quelques autres hangars, compltaient cette habitation, meuble avec
une simplicit rustique.

Le jardin avait t soigneusement entretenu. Quatre grandes alles le
partageaient en autant de carrs, dont les bordures se composaient de
thym, de lavande, de serpolet, d'hysope et autres herbes odorifrantes.

Ces quatre carrs principaux taient subdiviss en plusieurs planches
destines aux lgumes et aux fruits, mais entoures de larges
plates-bandes de fleurs d'agrment.

Enfin, de deux petits cabinets de verdure couverts de jasmin d'Arabie et
de lianes odorantes, on dcouvrait  l'horizon la mer et les terres
leves des autres Antilles.

On ne pouvait rien voir de plus frais, de plus charmant que ce jardin,
dans lequel les plus belles fleurs se mlaient  des fruits et  des
lgumes magnifiques.

Ici une couche de melons ctels, couleur d'ambre, tait entoure d'une
bordure de grenadiers nains, taills comme du buis  un pied de terre,
et couverts  la fois de fleurs pourpres et de fruits si lourds et si
abondants qu'ils touchaient  terre.

Plus loin, une planche de bois d'Angole aux longues gousses vertes, aux
fleurs bleues, tait entoure d'un rang de frangipaniers blancs et roses
d'une odeur suave; des plants de carottes, d'oseille de Guine, de
guingambo, de pourpier, taient encadrs d'un quadruple rang de
tubreuses des plus riches couleurs; enfin, un carr d'ananas qui
parfumaient l'air, avait pour bordure une haie de magnifiques cactus 
calices orange  longs pistils d'argent.

Derrire la maison s'tendait un verger compos de cocotiers, de
bananiers, de goyaviers, d'avocatiers, de tamariniers et d'orangers,
dont les branches courbaient sous le poids des fleurs et des fruits.

Le pre Griffon parcourait les alles de son jardin avec un bonheur
indicible, interrogeant du regard chaque fleur, chaque plante, chaque
arbre.

Ses deux ngres le suivaient: l'un s'appelait _Monsieur_, l'autre Jean.
Ces deux bonnes cratures pleuraient de joie en revoyant leur matre, ne
rpondaient  aucune de ses questions, tant ils taient mus, et ne
pouvaient que se dire l'un  l'autre en levant les mains au ciel:

--_Bon Dieu! li ici, li ici!_

Le chevalier, insensible  ces joies naves, suivait machinalement le
cur; il brlait du dsir de demander  son hte si,  travers les bois
qui s'levaient au loin en amphithtre, on pouvait apercevoir le chemin
du Morne-au-Diable.

Aprs avoir examin son jardin, le bon prtre alla voir sa haquene,
qu'il appelait _Grenadille_, et son gros dogue anglais, qu'il appelait
_Snog_; lorsqu'il ouvrit la porte de l'curie, _Snog_ manqua de
renverser son matre en sautant autour de lui. Ce n'taient pas des
aboiements, c'taient des hurlements de joie, des emportements de
tendresse si violents, que le ngre _Monsieur_ fut oblig de prendre le
chien par son collier et de le retenir  grand'peine pendant que le
prtre caressait _Grenadille_, dont la robe luisante, dont le ferme
embonpoint tmoignaient des bons soins de _Monsieur_, particulirement
charg de l'curie.

Aprs cette visite minutieuse de son petit domaine, le pre Griffon
conduisit le chevalier dans la chambre qui lui tait destine; un lit
entour d'une moustiquaire de gaze, un canap de paille, un grand coffre
de bois d'acajou, une table, tel tait l'ameublement de cette chambre,
qui s'ouvrait sur le jardin.

Pour tout ornement, on voyait un Christ suspendu au milieu de la
boiserie  peine dgrossie.

--Vous trouverez ici une pauvre et modeste hospitalit, dit le pre
Griffon au chevalier; mais elle vous est offerte de grand coeur.

--Et je l'accepte avec reconnaissance, mon pre, dit Croustillac.

A ce moment, _Monsieur_ vint avertir le cur qu'il tait servi, et le
pre Griffon prcda le chevalier dans la salle  manger.




CHAPITRE V.

LA SURPRISE.


Une grande verrine, o brillait une bougie de cire jaune, clairait la
table; le couvert tait mis sur une nappe de grosse toile bien blanche:
il n'y avait pas d'argenterie. Les fourchettes d'acier et les cuillers
de bois d'rable taient d'une merveilleuse propret; une botterine de
verre bleutre contenait environ une pinte de vin des Canaries; dans un
grand pot d'tain moussait l'_oagou_, boisson fermente faite avec le
marc des cannes  sucre; enfin, une amphore de terre sigille tenait
l'eau aussi frache que si elle et t  la glace.

Une belle dorade grille dans ses cailles,  la mode carabe, un
perroquet rti de la grosseur d'un faisan, deux plats de crabes de mer
cuits dans leur carapace et arross de jus de citron, une salade et des
pois verts avaient t symtriquement arrangs par le ngre Jean, autour
d'un surtout compos d'une grande corbeille de jonc carabe, o
s'levait une pyramide de fruits, qui avait pour base un melon d'Europe,
un pastque et un melon d'eau, et pour sommet un ananas; enfin, pour
hors-d'oeuvre des tranches de choux-palmistes confits dans du vinaigre
et de trs petits poissons blancs conservs dans une saumure pimente
pouvaient ranimer l'apptit des convives ou exciter leur soif.

--Mais, mon pre, vous me traitez avec une magnificence royale, dit le
chevalier au pre Griffon; c'est la terre promise que votre le!

--Except le vin des Canaries dont on m'a fait prsent, tout ceci, mon
fils, vient du jardin que je cultive, ou de la pche et de la chasse de
mes deux noirs, car les provisions de mes paroissiens m'ont t
inutiles, grce  la prvoyance de _Monsieur_ et de Jean, qui savaient
mon arrive par un patron de barque du Fort-Saint-Pierre. Vous
servirai-je de ce perroquet, mon fils? dit le pre Griffon au chevalier
qui avait paru trouver le poisson fort  son got.

Croustillac hsita quelque peu et regarda le cur d'un air indcis.

--Je ne sais pourquoi il me semble bizarre de manger du perroquet, dit
le chevalier.

--Essayez, essayez, dit le pre Griffon en lui mettant une aile d'arras
sur son assiette; voyez: un faisan a-t-il une chair plus grasse, plus
rebondie, plus dore? Il est cuit  merveille; et puis sentez-vous quel
parfum?

--On dirait des quatre pices, dit le chevalier en ouvrant ses larges
narines.

--Cela vient tout bonnement de ce que ces oiseaux sont trs friands des
baies du bois d'Inde qu'ils trouvent dans les forts; ces baies ont  la
fois le got de la cannelle, du girofle et du poivre, et la chair du
gibier participe de la senteur de ces aromates; et ce jus, comme il est
moir! Ajoutez-y un peu de suc d'orange, et vous me direz si le Seigneur
ne comble pas ses cratures en leur faisant de tels dons.

--De ma vie je n'ai rien mang de plus tendre, de plus dlicat, de plus
gras, de plus savoureux, rpondit le chevalier, la bouche pleine et en
fermant  demi les yeux avec sensualit, s'coutant, pour ainsi dire,
manger.

--N'est-ce pas? dit le bon pre qui, son couteau et sa fourchette  la
main, regardait son hte avec une orgueilleuse satisfaction.

Le repas termin, _Monsieur_ plaa un pot de tabac et des pipes  ct
de la botterine de vin des Canaries; le pre Griffon et Croustillac
restrent seuls.

Aprs avoir vers un verre de vin au chevalier, le cur lui dit:--A
votre sant, mon fils.

--Merci, mon pre, dit le chevalier en approchant son verre. Portez
aussi la sant de ma future; cela sera pour moi de bon augure.

--Comment, de votre future? reprit le cur, que voulez-vous dire?

--Je parle de la Barbe-Bleue, mon pre.

--Ah! toujours cette joyeuset! Franchement, je croyais les gens de
votre pays plus inventifs, mon fils, dit le pre Griffon en souriant
avec malice, et il vida son verre  petits coups.

--Je n'ai de ma vie parl plus srieusement, mon pre. Vous avez entendu
le serment que j'ai fait  bord de la _Licorne_.

--L'impossibilit relve de tout serment, mon fils; parce que vous
auriez jur de combler l'Ocan, seriez-vous engag par cette promesse?

--Comment, mon pre? le coeur de la Barbe-Bleue serait-il un abme
sans fond comme l'Ocan? s'cria gaiement Croustillac.

--Un pote anglais a dit de la femme: Perfide comme l'onde, mon fils.

--Quant aux perfidies des femmes, mon digne hte, dit le chevalier avec
suffisance, nous savons les conjurer... et nous essaierons de nouveau
notre puissance conjuratrice sur la Barbe-Bleue.

--Vous ne le tenterez mme pas, mon fils; je suis bien tranquille.

--Permettez-moi de vous dire, mon pre, que vous vous trompez. Demain,
au point du jour, je vous demanderai un guide pour me conduire au
Morne-au-Diable, et j'abandonnerai le reste de l'aventure  mon toile.

Le chevalier parlait avec un accent de conviction si srieuse, que le
pre Griffon posa brusquement sur la table le verre qu'il allait porter
 ses lvres, et regarda le chevalier avec autant d'tonnement que de
dfiance.

Jusqu'alors il avait rellement cru qu'il s'agissait d'une plaisanterie
ou d'une fanfaronnade.

--Comment, mon fils, vous avez sincrement cette rsolution! Mais c'est
une folie, mais...

--Pardonnez-moi, mon bon pre, de vous interrompre, dit le chevalier;
mais vous voyez devant vous un cadet de famille qui a tent toutes les
fortunes, puis toutes les ressources, et  qui rien n'a russi. La
Barbe-Bleue est riche, trs riche, j'ai tout  gagner, rien  perdre.

--Rien  perdre!

--La vie? peut-tre, direz-vous. D'abord j'en fais bon march; et puis,
si barbare que soit ce pays, si impuissante qu'y soit la justice, je ne
puis croire que la Barbe-Bleue oserait me traiter, tout d'abord, comme
un de ses trois maris; vous sauriez que j'ai t victime... et vous lui
demanderiez compte de ma mort. Je ne risque donc rien que de voir mes
hommages repousss. Eh bien! s'il en est ainsi, si elle me repousse, je
continuerai de faire les dlices du capitaine Daniel dans ses
traverses, en avalant des bougies allumes et en mettant des bouteilles
en quilibre sur le bout de mon nez; certes, cette condition est
honorable et rcrative, mais je prfrerais une autre existence. Ainsi
donc, quoi que vous me disiez, mon pre, je suis rsolu  tenter
l'aventure et  aller au Morne-au-Diable. Je ne sais quel pressentiment
secret me dit que je russirai, que je suis  la veille de voir ma
destine se rsoudre de la manire la plus blouissante... L'avenir me
semble couleur de rose et or; je ne rve que palais et magnificence,
richesse et beaut: il me semble (pardonnez-moi cette comparaison
paenne) que l'Amour et la Fortune viennent me prendre par les mains en
me disant:--Polyphme Croustillac, le bonheur t'attend. Vous me direz
peut-tre, mon pre, ajouta la chevalier en jetant un regard railleur
sur son justaucorps fan, que je suis assez pitrement vtu pour me
produire en cette belle et galante compagnie de la fortune et du
bonheur; mais la Barbe-Bleue, qui doit tre connaisseuse, devinera tout
de suite, sous cette enveloppe, le coeur d'un Amadis, l'esprit d'un
Gascon et le courage d'un Csar.

Aprs tre rest un moment silencieux, le cur, au lieu de sourire des
plaisanteries du chevalier, lui rpondit d'un ton presque solennel:

--Votre rsolution est bien prise?

--Invariablement et absolument prise, mon pre.

--coutez-moi donc; j'ai reu la confession du chevalier de Crussol, le
dernier gouverneur de cette le; celui qui, lors de la disparition du
troisime mari de cette femme, s'tait rendu seul au Morne-au-Diable.

--Eh bien! mon pre?

--Tout en respectant le secret de sa confession, je puis, je dois vous
dire que si vous persistez dans votre projet insens, vous vous
exposerez  de grands et d'invitables prils. Sans doute, si vous
perdiez la vie, votre mort ne demeurerait pas impunie; mais il n'y
aurait aucun moyen de prvenir le sort fatal au-devant duquel vous
voulez courir. Qui vous oblige  aller au Morne-au-Diable? L'habitante
de ce sjour veut y vivre solitaire; les abords de cette demeure sont
tels que vous ne pourriez les franchir sans violence; or, en tous pays,
et surtout dans celui-ci, ceux qui violent la proprit d'autrui
s'exposent  de grands dangers, dangers d'autant plus vains que toute
tentative d'union avec cette veuve est impossible, lors mme que vous
seriez aussi riche que vous tes pauvre, lors mme que vous seriez d'une
maison princire.

Ces paroles rvoltrent l'incommensurable amour-propre du Gascon, et il
s'cria:

--Mon pre, cette femme est femme... et je suis Croustillac!

--Qu'est-ce que cela veut dire, mon fils?

--Que cette femme est libre, qu'elle ne m'a pas vu... et qu'un regard...
un seul regard peut changer compltement ses rsolutions.

--Je ne le pense pas.

--Mon rvrend, j'ai la plus grande, la plus aveugle confiance dans
votre parole; je sais toute son autorit..... mais il s'agit du beau
sexe... et vous ne pouvez connatre le coeur des femmes comme je le
connais; vous ne savez pas de quels inexplicables caprices elles sont
capables; vous ne savez pas que ce qui leur plat aujourd'hui leur
dplat demain, et qu'elles veulent aujourd'hui ce qu'elles ne voulaient
pas hier... Les femmes, mon rvrend, les femmes... avec elles il faut
oser pour russir... Si ce n'tait votre robe, je vous raconterais de
curieuses tmrits, d'audacieuses entreprises dont j'ai t bien
amoureusement rcompens.

--Mon fils!

--Je comprends votre susceptibilit, mon pre, et, pour en revenir  la
Barbe-Bleue, une fois en prsence, je la traiterai non seulement avec
effronterie, avec hauteur... je la traiterai en conqurant... je n'ose
dire en lion qui vient firement enlever sa proie.

Ces rflexions du chevalier furent interrompues par un accident imprvu.

Il faisait trs chaud, la porte de la salle  manger qui donnait sur le
jardin tait reste entr'ouverte.

Le chevalier, tournant le dos  cette porte, tait assis dans un
fauteuil dont le dossier de bois n'tait pas trs lev.

On entendit un sifflement assez aigu, et un coup sec vibra dans la
partie pleine du sige du chevalier.

A ce bruit le pre Griffon bondit sur sa chaise, courut prendre son
fusil  un rtelier plac dans sa chambre, et se prcipita dehors en
s'criant:

--_Jean! Monsieur!_ prenez vos fusils! A moi, mes enfants,  moi! voici
les Carabes!




CHAPITRE VI.

L'AVERTISSEMENT.


Tout ceci s'tait pass si rapidement que le chevalier restait bahi.

--Debout! lui cria le pre Griffon, debout!! les Carabes! les
Carabes!! Regardez au dossier de votre fauteuil! et ne restez pas prs
de la lumire.

Le chevalier se leva vivement et vit en effet une flche de trois pieds
de long profondment enfonce dans le dossier de son fauteuil.

Deux pouces plus haut, le chevalier tait transperc entre les deux
paules.

Croustillac saisit son pe qu'il avait dpose sur une chaise et courut
sur les pas du cur.

Celui-ci,  la tte de ses deux noirs arms de fusils, et prcd de son
chien dogue, cherchait l'agresseur de tous cts; malheureusement la
porte de la salle  manger donnait sur le verger treillag; la nuit
tait sombre: sans doute, celui qui avait lanc cette flche tait dj
loin ou bien cach dans la cime de quelque arbre touffu.

_Snog_ aboyait et qutait avec ardeur; le pre Griffon rappela ses deux
noirs qui s'aventuraient trop imprudemment hors du verger.

--Eh bien! mon pre, o sont-ils? dit le chevalier en brandissant son
pe, faut-il les charger? Une lanterne... donnez-moi une lanterne; nous
allons visiter le verger et les environs de la maison!

--Non, non, pas de lanterne! mon fils! elle servirait de point de mire
aux assaillants, s'il y en a plusieurs, et vous seriez trop expos, vous
recevriez quelque flche en plein corps! Allons, allons, dit le cur en
dsarmant son fusil aprs quelques moments d'attente, ce n'est qu'une
alerte; rentrons et remercions le Seigneur de la maladresse de cet
idoltre, car il s'en est fallu de peu que vous ne fussiez atteint, mon
fils. Ce qui m'tonne, et j'en rends grce  Dieu, c'est qu'on vous ait
manqu; un Carabe assez hardi pour s'aventurer ainsi doit avoir le coup
d'oeil juste et la main sre.

--Mais quel mal avez-vous fait  ces sauvages, mon pre?

--Aucun. J'ai t souvent dans leur carbet de l'le des Saintes, et il
m'ont toujours parfaitement accueilli: aussi je ne comprends pas le but
de cette attaque.... Mais voyons donc cette flche... je reconnatrai
bien  son empennure si c'est une flche carabe...

--Il faut faire bonne garde cette nuit, mon pre, et pour cela...
fiez-vous  moi, dit le Gascon. Vous voyez que ce n'est pas seulement 
l'endroit de l'amour que j'ai de la rsolution.

--Je n'en doute pas, mon fils, et j'accepte votre offre; je vais faire
fermer les fentres avec les volets  meurtrires, et barrer solidement
la porte. Snog nous servira de sentinelle avance. Oh! ce ne serait pas
la premire fois que cette maison de bois soutiendrait un sige. Une
douzaine de pirates anglais l'ont attaque, il y a deux ans; mais avec
mes ngres et le procureur fiscal de la Cabesterre qui se trouvait par
hasard chez moi, nous avons rudement trill ces hrtiques.

En disant ces mots, le pre Griffon rentra dans la salle  manger,
arracha avec assez de peine la flche qui tenait au fauteuil par un fer
barbel, et s'cria avec tonnement:

--Il y a un papier attach  l'empennure de cette flche.

Puis, en le dployant, il y lut ces mots d'une magnifique criture
btarde:

--_Premier avertissement au chevalier de Croustillac_.

--_Au rvrend pre Griffon, respect et attachement_.

Le cur regarda le chevalier sans dire une parole.

Celui-ci prit le papier et lut  son tour.

--Qu'est-ce que cela signifie? s'cria-t-il.

--Cela signifie que je ne me trompais pas en parlant de la sret de
coup d'oeil des Carabes. Celui qui a lanc cette flche vous tuait
s'il l'et voulu. Voyez ce fer barbel, empoisonn sans doute; il est
entr d'un pouce dans le dossier de ce fauteuil de bois de fer; si vous
aviez t atteint, vous tiez mort. Quelle adresse n'a-t-il pas fallu
pour guider ainsi cette flche!

--Peste, mon pre... Je trouve ceci d'autant plus merveilleusement
adroit que je ne suis pas touch, dit le Gascon. Mais que diable ai-je
fait  ce sauvage?

Le pre Griffon se frappa le front.

--Quand je vous le disais! s'cria-t-il.

--Quoi, mon rvrend?

--_Premier avertissement au chevalier de Croustillac!_

--Eh bien?

--Eh bien! cet avis vient du Morne-au-Diable.

--Vous croyez, mon pre?

--J'en suis certain. On a su vos projets, l'on veut vous forcer d'y
renoncer.

--Comment les aura-t-on sus?

--A bord de la _Licorne_, vous ne les avez pas cachs. Quelques
passagers, en dbarquant il y a trois jours  Saint-Pierre, en auront
parl; ce bruit sera venu jusqu'au comptoir de la Barbe-Bleue, tenu par
l'homme d'affaires; et il en aura instruit sa matresse.

--Je suis forc d'avouer, reprit le chevalier en rflchissant, que la
Barbe-Bleue a de singuliers moyens de correspondance! C'est une drle de
petite poste...

--Eh bien mon fils, j'espre que la leon vous profitera, dit le cur.
Puis il ajouta, en s'adressant aux deux noirs qui apportaient les
volets crnels et les leviers pour les assujettir:

--C'est inutile, mes enfants, je vois maintenant qu'il n'y a rien 
craindre.

Les deux noirs, habitus  une obissance passive remportrent leur
attirail dfensif.

Le chevalier regardait le pre Griffon avec tonnement.

--Sans doute, reprit celui-ci, la parole des habitants du
Morne-au-Diable est sacre; je n'ai maintenant rien  craindre d'eux, ni
vous non plus, mon fils, puisque vous tes averti et que vous renoncerez
ncessairement  cette folle entreprise.

--Moi, mon pre?

--Comment?...

--Que je devienne  l'instant aussi noir que vos deux ngres, si j'y
renonce!

--Que dites-vous?... malgr cet avertissement?

--Et! qui me dit d'abord que cet avertissement vienne de la Barbe-Bleue?
ne peut-il pas venir d'un rival? du boucanier, du flibustier, du
Carabe? car j'ai de quoi choisir parmi les galants de la beaut du
Morne-au-Diable.

--Eh bien! qu'importe!...

--Comment, qu'importe, mon rvrend? mais je tiens  montrer  ces
drles ce que c'est que le sang de Croustillac. Ah! ils croient
m'intimider!... Mais ils ne savent donc pas que cette pe que voil...
s'agiterait toute seule dans son fourreau! que sa lame rougirait
d'indignation, si je renonais  mon entreprise!

--Mon fils, c'est de la folie... de la folie...

--Et pour quel pleutre, pour quel bltre passerait le chevalier de
Croustillac aux yeux de la Barbe-Bleue, s'il tait assez lche pour se
rebuter de si peu?

--De si peu! mais deux pouces plus haut, vous tiez tu.

--Mais comme on a tir deux pouces plus bas, et que je ne suis pas tu,
je consacrerai ma vie  dompter le coeur rebelle de la Barbe-Bleue et
 vaincre mes rivaux, fussent-ils dix, vingt, trente, cent, dix mille!
ajouta le Gascon avec une exaltation croissante.

--Mais si l'on a agi par l'ordre de la matresse du Morne-au-Diable?

--Si l'on a agi par son ordre, elle verra, la cruelle, que je brave la
mort qu'elle m'envoie pour arriver jusqu' son coeur..... Elle est
femme..... elle sera sensible  la valeur. Je ne sais pas si c'est une
Vnus, mais je sais que, sans faire tort au dieu Mars, Polyphme-Amador
Croustillac est terriblement martial. Or, de la beaut au courage, il
n'y a que la main.

Il faut se figurer l'exagration et la prononciation gasconne du
chevalier pour avoir une ide de cette scne.

Le pre Griffon ne savait s'il devait rire ou s'effrayer de l'opinitre
dtermination du chevalier. Le secret de la confession l'empchait de
parler, d'entrer dans aucun dtail sur le Morne-au-Diable; il ne pouvait
que supplier le chevalier de renoncer  sa funeste entreprise: ce qu'il
tenta, mais en vain.

--Puisque rien ne peut vous branler, mon fils, il ne sera pas dit du
moins que j'aurai t, mme indirectement, le complice de votre
entreprise insense. Vous ignorez o est situ le Morne-au-Diable; ni
moi, ni mes ngres, et, je vous l'affirme, nul de mes paroissiens ne
voudra vous servir de guide; je les prierai de vous refuser. D'ailleurs
la rputation du Morne-au-Diable est telle que personne ne se souciera
d'enfreindre mes recommandations.

Cette dclaration du pre Griffon sembla donner  rflchir au
chevalier; il baissa d'abord la tte en silence, puis il reprit
rsolument:

--Je le sais, le Morne-au-Diable est loign de quatre lieues d'ici; il
est situ dans le nord de l'le; mon coeur me servira de boussole et
me guidera vers la dame de mes penses.... avec l'assistance du soleil
et de la lune.

--Mais, malheureux insens! s'cria le pre Griffon, il n'y a pas de
chemin trac dans les forts o vous allez vous engager; les arbres sont
si touffus qu'ils vous cacheront la position du soleil; vous vous
garerez.

--J'irai tout droit devant moi, j'arriverai toujours quelque part, votre
le n'est pas si grande (soit dit sans humilier la Martinique), mon
pre, alors je reviendrai sur mes pas et je chercherai jusqu' ce que je
trouve le Morne-au-Diable...

--Mais le sol de ces forts est souvent impraticable; elles sont
infestes des serpents les plus dangereux: je vous dis que vous y
aventurer, c'est braver mille morts....

--Eh! mon pre, qui ne risque rien n'a rien; s'il y a des serpents, eh
bien, je mettrai des chasses, comme les habitants de nos landes!

--Allez donc marcher avec des chasses au milieu des lianes, des
ronces, des rochers, des arbres dracins par le temps! Je vous dis que
vous ne savez pas ce que sont nos forts.

--Si l'on pensait toujours au pril, mon rvrend, on ne ferait jamais
rien de bon. Est-ce que vous pensez au mal de Siam quand vous soignez
ceux de vos paroissiens qui en sont attaqus?

--Mais mon but est pieux,  moi; je puis affronter la mort en faisant
mon devoir.... tandis que vous y courez certainement pour une vanit.

--Une vanit! mon rvrend! une commre qui a des cuelles remplies de
diamants, des sacs pleins de perles fines, et peut-tre encore cinq 
six millions de biens! Peste! quelle vanit!

Il n'y avait pas  esprer de vaincre une pareille opinitret: le cur
ne l'essaya pas; il conduisit son hte dans la chambre qu'il lui
destinait, bien dcid  mettre tous les obstacles possibles  la
fantaisie du chevalier.

Inbranlable dans sa rsolution, Croustillac s'endormit profondment.
Une ardente curiosit tait venue augmenter son enttement naturel et sa
confiance imperturbable dans sa destine; plus cette confiance avait t
jusqu'alors trompe, plus l'aventurier croyait que _l'heure promise_
devait arriver pour lui.

Le lendemain matin, au point du jour, il s'veilla, et alla sur la
pointe du pied jusqu' la porte de la chambre du pre Griffon.

Le cur dormait encore, ne croyant pas le chevalier capable de
s'aventurer sans guide dans un pays inconnu. Il se trompait.

Croustillac, pour chapper aux instances et aux reproches de son hte,
partit au moment mme.

Il ceignit sa formidable pe, arme assez incommode pour traverser des
buissons; il enfona son feutre sur sa tte, prit une gaule  la main
pour effaroucher les serpents, et le jarret ferme, le nez au vent, le
coeur un peu palpitant, il quitta la demeure hospitalire du cur du
Macouba, et se dirigea vers le nord en suivant pendant quelque temps la
lisire d'un bois extrmement touffu.

Il lui fallut bientt quitter cette lisire qui, formant un angle vers
l'orient, se prolongeait indfiniment dans cette direction.

Le chevalier, au moment d'entrer dans la fort, hsita un instant; il se
rappela les sages conseils du pre Griffon, il songea aux dangers qu'il
allait courir; mais, voquant aussitt par la pense les trsors de la
Barbe-Bleue, il fut bloui des monceaux d'or, de perles, de rubis, de
diamants qu'il crut voir tinceler et fourmiller  ses yeux; il se
figura l'habitante du Morne-au-Diable d'une beaut acheve. Entran par
ce mirage, il entra rsolument dans la fort, en soulevant un pais
rideau de lianes qui retombaient du haut des arbres aprs s'y tre
enlaces.

Le chevalier n'oublia pas de battre les buissons avec sa gaule, en
criant  haute voix:--Dehors, les serpents... dehors!

Except les cris du Gascon, on n'entendait aucun bruit.

Le soleil allait bientt se lever; l'air, rafrachi par l'abondante
rose de la nuit et par la brise de mer, tait imprgn des odeurs
fortes et aromatiques des fleurs tropicales.

La fort tait encore presque plonge dans les tnbres au moment o le
chevalier y pntra...

Pendant quelques minutes, le profond silence qui rgnait dans cette
solitude imposante ne fut troubl que par les coups de gaule que le
chevalier donnait sur les buissons en rptant:--Dehors, les serpents,
dehors!

Peu  peu les cris du Gascon, qui s'loignait de plus en plus, devinrent
moins distincts; puis ils cessrent tout  fait....

Le morne et profond silence qui rgnait alors fut subitement interrompu
par une espce de hurlement sauvage qui n'avait rien d'humain.

Ce bruit et les premiers rayons du soleil qui jaillirent  l'horizon
comme une gerbe enflamme semblrent veiller les habitants de ces
grands bois. Ils y rpondirent sur tous les tons; le tapage devint
infernal: les glapissements des singes, les miaulements des
chats-tigres, les sifflements des serpents, le grognement des sangliers,
les beuglements des taureaux clatrent de toutes parts avec un ensemble
effrayant; les chos de la fort et des mornes se renvoyrent ces sons
discordants; on et dit une bande de dmons rpondant  l'appel d'un
dmon suprieur.




CHAPITRE VII.

LA CAVERNE.


Pendant que le chevalier cherche la route du Morne-au-Diable  travers
la fort, nous conduirons le lecteur vers la partie la plus
septentrionale de la cte de la Martinique.

La mer dferlait avec une majestueuse lenteur au pied des grands rochers
presque  pic qui dfendaient naturellement cette partie de l'le, en
formant une sorte de muraille perpendiculaire de deux cents pieds de
haut; le continuel ressac des vagues rendait ces parages si dangereux,
qu'une embarcation ne pouvait risquer d'aborder en cet endroit sans tre
infailliblement brise.

Le site dont nous parlons tait d'une simplicit sauvage, grandiose; une
ceinture de rochers pres, nus, d'un rouge fauve, se dessinait sur un
ciel d'un bleu de saphir; leur base disparaissait au milieu d'un
brouillard de neigeuse cume, souleve par le choc incessant d'normes
montagnes d'eau qui s'abattaient sur ces rcifs en tonnant comme la
foudre.

Le soleil dans toute sa force jetait une lumire blouissante, torride
sur cette masse granitique; il n'y avait pas le plus lger nuage sur ce
ciel d'airain. A l'horizon apparaissaient,  travers une vapeur
brlante, les terres leves des autres Antilles.

A quelque distance de la cte, o brisaient les lames, la mer tait d'un
azur sombre, et calme comme un miroir.

Un objet d'abord imperceptible, tant il offrait peu de surface au-dessus
de l'eau, s'approchait rapidement de cette partie de l'le appele la
Cabesterre.

Peu  peu on put distinguer un _balaou_, pirogue longue, lgre,
troite, dont l'arrire et l'avant sont galement coups en taille-mer;
cette embarcation non voile s'avanait  force de rames.

A chaque banc, on distinguait parfaitement un homme qui nageait
vigoureusement. Quoique pendant l'espace de trois lieues la cte ft
aussi inabordable qu'en cet endroit, l'on ne pouvait douter que le
_balaou_ se diriget pourtant vers ces rochers.

Le dessein de ceux qui s'approchaient ainsi semblait inexplicable.
Bientt la pirogue fut engage au milieu des vagues normes qui
dferlaient sur les rcifs. Sans la merveilleuse adresse du pilote, qui
vitait les masses d'eau dont l'arrire de cette frle barque tait
incessamment menac, elle et t bientt submerge.

A deux portes de fusil des rochers, le balaou mit en travers, en
profitant d'une intermittence dans la succession des lames, embellie, ou
moment de calme qui revient priodiquement aprs que sept ou huit lames
ont dferl.

Deux hommes, qu' leurs vtements on reconnaissait facilement pour des
marins europens, assurrent leur toque sur leur tte, et se jetrent
hardiment  la nage, pendant que leurs compagnons, virant de bord  la
fin de l'embellie, regagnrent le large et disparurent aprs avoir de
nouveau brav la fureur et l'lvation des vagues avec une merveilleuse
habilet.

Pendant ce temps, les deux intrpides nageurs, tour  tour soulevs ou
prcipits au milieu de lames normes qu'ils coupaient adroitement,
arrivaient au pied des rochers au milieu d'une nappe d'cume.

Ils paraissaient courir  une mort certaine, et devoir tre briss sur
les rcifs.

Il n'en fut rien.

Ces deux hommes paraissaient connatre parfaitement la cte: ils se
dirigrent vers un endroit o la violence des eaux avait creus une
immense grotte naturelle.

Les vagues, s'engouffrant sous cette vote avec un bruit horrible,
retombaient ensuite en cataracte dans un bassin infrieur, large, creux
et profond.

Aprs quelques sourdes ondulations, les lames s'apaisaient et formaient
ainsi, au milieu des parois d'une caverne gigantesque, un petit lac
souterrain, dont le trop plein retournait  la mer par quelque conduit
cach.

Il fallait une grande tmrit pour s'abandonner ainsi  l'impulsion des
vagues furieuses qui vous prcipitaient dans l'abme; mais cette
submersion momentane tait plus effrayante que dangereuse: l'ouverture
de la caverne tait si vaste qu'on ne risquait pas de se briser contre
les rochers, et la nappe d'eau vous jetait ensuite au milieu d'un tang
paisible, entour d'une grve de sable fin et battu.

Pour ainsi dire tamise  travers la chute d'eau qui bouillonnait 
l'entre de cette vote norme, la lumire y arrivait faible, douce,
bleutre comme celle de la lune.

Les deux nageurs haletants, tourdis et meurtris par le choc des vagues,
sortirent du petit lac et abordrent sur sa grve, o ils se reposrent
quelque temps.

Le plus grand de ces deux hommes, quoique vtu du costume d'un simple
marin, tait le colonel Rutler, partisan exalt du nouveau roi
d'Angleterre, Guillaume d'Orange, sous les ordres duquel il avait servi
alors que le beau-fils de l'infortun Jacques II n'tait encore que
stathouder de Hollande.

Le colonel Rutler tait grand et robuste; sa figure avait une expression
d'audace, presque de cruaut; ses cheveux, dont quelques mches roides
et mouilles passaient  travers sa toque de marin, taient d'un rouge
ardent; d'paisses moustaches de mme nuance cachaient presque une large
bouche surmonte d'un nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie.

Rutler, homme fidle et rsolu, servait son matre avec un dvouement
aveugle. Guillaume d'Orange lui avait tmoign sa confiance en le
chargeant d'une mission aussi difficile que prilleuse, ainsi qu'on le
verra plus tard.

Le marin qui accompagnait le colonel tait petit, mais vigoureux, actif
et dtermin.

Le colonel lui dit en anglais, aprs un moment de silence:

--Es-tu bien sr au moins, John, qu'il y a un passage pour sortir d'ici?

--Ce passage existe, colonel, soyez tranquille.

--Pourtant... je n'aperois rien...

--Tout  l'heure, colonel, lorsque votre vue sera habitue  cette
espce de jour, couleur de clair de lune, vous vous baisserez  plat
ventre, et l,  droite, tout au bout d'un long conduit naturel, dans
lequel on ne peut avancer qu'en rampant, vous distinguerez la lueur du
jour qui y pntre par une crevasse du roc.

--Si le chemin est sr, il n'est pas commode.

--Si peu commode, colonel, que je dfierais bien au master du brigantin,
le _Roi des eaux_, qui vous a amen  la Barbade, d'entrer avec son gros
ventre dans le boyau qui nous reste  traverser. C'est tout au plus si
j'ai pu autrefois m'y glisser, moi; il est large comme un tuyau de
chemine.

--Et il aboutit?

--Au fond d'un prcipice qui sert de dfense au Morne-au-Diable; car de
trois cts ce prcipice est  pic, et il est aussi impossible de le
descendre que de le gravir...; quant  son quatrime ct, il n'est pas
tout  fait impraticable, et en s'aidant des asprits du roc, on peut
arriver par ce chemin jusqu'aux limites du parc de l'habitation de la
Barbe-Bleue.

--Je comprends... ce passage souterrain nous conduit au fond d'un abme
domin par le Morne-au-Diable.

--Justement, colonel, c'est comme si nous tions au fond d'un foss dont
un des cts infrieurs serait  pic, et l'autre en talus... quand je
dis en talus, c'est une manire de parler, car, pour atteindre au sommet
du rocher, il nous faudra rester plus d'une fois suspendus  quelque
liane entre le ciel et la terre. Mais, arrivs au fate, nous nous
trouverons  l'extrmit du parc du Morne-au-Diable; une fois l, nous
nous blottirons dans quelque trou en attendant le moment d'agir.

--Et le moment d'agir ne tardera pas. Allons, allons, allons, pour
connatre si bien les tres, il faut, en effet, que tu aies servi la
Barbe-Bleue?

--Je vous l'ai dit, colonel. J'tais venu de la Cte-Ferme avec elle et
son premier mari; au bout de trois mois, ils m'ont renvoy; alors je
suis parti pour Saint-Domingue, et je n'ai plus entendu parler d'eux.

--Et elle, la reconnatrais-tu bien?

--De taille, de tournure, oui, mais pas de figure, car nous sommes
partis de la Cte-Ferme la nuit, et une fois dbarque, on l'a
transporte en litire jusqu'au Morne-au-Diable. Quand, par hasard, elle
sortait pendant le jour, elle mettait son masque; les uns disaient
qu'elle tait belle comme un ange; les autres, qu'elle tait laide comme
un monstre. Je ne puis pas dire qui se trompe, car moi et mes camarades
nous ne mettions jamais le pied dans l'intrieur de la maison, le
service particulier se faisait par des multresses toujours muettes
comme des poissons.

--Et lui?

--Il tait beau, grand, mince, lanc; il avait trente-six ans environ;
brun, des yeux et une moustache noirs, le nez aquilin.

--C'est lui, c'tait bien lui, se disait le colonel  mesure que John
faisait ce signalement. C'est ainsi qu'on l'a toujours dpeint. Et l'on
ne sait pas comment il est mort?

--On a dit qu'il tait mort en voyage; on n'en a pas su davantage.

--Et l'on n'a jamais eu de doutes sur sa mort?

--Ma foi, non, colonel, puisque la Barbe-Bleue s'est remarie deux fois
depuis.

--Et ces deux maris, les as-tu vus?

--Non, colonel, car j'arrivais de Saint-Domingue, lorsqu'il y a huit
jours vous m'avez engag pour cette expdition, sachant que je pouvais
vous servir. Vous m'avez promis cinquante guines si je vous
introduisais dans l'le malgr les croiseurs franais qui, depuis la
guerre, ne laissent aucun btiment approcher des ctes...
_abordables_... s'entend; aussi notre balaou n'a pas t gn, car,
grce aux rochers  pic de la Cabesterre, personne ne s'imagine qu'on
puisse s'introduire dans l'le de ce ct, et on n'y veille pas.

--Et puis, ainsi, personne ne peut souponner notre prsence dans l'le;
et, selon ce que tu m'as dit, la Barbe-Bleue a une espce de police qui
l'instruit de l'arrive de tous les trangers.

--Du moins, colonel, on disait dans le temps que les gens qui tiennent
ses comptoirs  Saint-Pierre ou  Fort-Royal taient aux aguets, et que
pas un tranger dbarquant  la Martinique n'chappait  leur
surveillance.

--Tout est donc pour le mieux: tu auras tes cinquante guines... Mais
encore une fois, tu es bien sr que le conduit souterrain...?

--Soyez donc tranquille, colonel; j'y ai pass, vous dis-je, avec le
ngre pcheur de perles, qui m'a le premier conduit ici.

--Mais pour sortir du prcipice, il t'a fallu traverser le parc du
Morne-au-Diable?

--Sans doute, colonel, puisque c'tait la curiosit de voir ce parc,
dans lequel nous ne pouvions jamais entrer, qui m'avait fait accepter
l'offre du pcheur de perles; tant de la maison, je savais la
Barbe-Bleue et son mari absents; j'tais donc bien sr de pouvoir sortir
par le jardin aprs tre sorti du prcipice: c'est ce que nous avons
fait, non pas sans risquer de nous rompre le cou mille fois, mais, que
voulez-vous! je mourais d'envie de voir l'intrieur de cette habitation,
qui nous tait dfendue. De fait, c'tait un vrai paradis. Ce qui a t
trs amusant, c'est la surprise de la multresse qui servait de
portire; quand elle nous a vus, moi et le noir, elle ne pouvait pas
concevoir comment nous avions fait pour entrer. Nous lui avons dit que
nous avions chapp  sa surveillance. Elle nous a crus; aussi nous
a-t-elle mis  la porte le plus vite possible, et elle s'est tue pour
n'tre pas chasse par ses matres.

Aprs quelques moments de silence, le colonel dit brusquement  John:

--Ce n'est pas tout, maintenant il n'y a plus  reculer, je dois tout te
dire.

--Quoi donc, colonel?

--Une fois introduits dans le Morne-au-Diable, nous aurons un homme 
surprendre et  garrotter; quoi qu'il fasse pour se dfendre, il ne
faudra pas qu'il lui tombe un cheveu de la tte...  moins qu'il ne nous
force absolument  dfendre notre vie; alors, ajouta le colonel avec un
sourire sinistre, alors... deux cents guines pour toi, que nous
russissions ou non.

--Mille diables... Vous attendez un peu tard pour me dire cela,
colonel... Mais maintenant le vin est tir, il faut le boire.

--Allons, je ne me suis pas tromp, tu es un brave...

--Ah a! mais cet homme que vous cherchez est-il fort et courageux?

--Mais... dit Rutler, aprs avoir rflchi quelques minutes, figure-toi
 peu prs le premier mari de la veuve... un homme grand et mince.

--Diable... celui-l tait mince, c'est vrai; mais une baguette d'acier
aussi est mince, ce qui ne l'empche pas d'tre furieusement forte.
Voyez-vous, colonel, cet homme-l savait mieux que personne comment on
se sert du plomb et du fer; il tait si vigoureux que je l'ai vu prendre
un ngre insolemment par la ceinture et le jeter  dix pas de lui, comme
il et fait d'un enfant, quoique ce ngre ft plus grand et plus robuste
que vous. Ainsi donc, colonel, si l'homme que vous cherchez ressemble 
celui-l, nous aurons du mal  le bter, comme on dit...

--Moins que tu ne le crois... je t'expliquerai a...

--Et puis, dit John, si par hasard le flibustier, le boucanier ou le
Carabe, qui, dit-on, frquentent la veuve, sont aussi l... a
commencera  devenir gnant...

--coute-moi, d'aprs ce que tu m'as dit, il y a au bout du parc un bois
o l'on peut se cacher.

--Oui, colonel.

--Except le boucanier, le flibustier ou le Carabe, personne n'entre
dans l'habitation particulire de la Barbe-Bleue?...

--Personne, colonel, except les multresses de service...

--Et aussi except l'homme que je cherche, bien entendu; j'ai mes
raisons pour croire que nous l'y trouverons.

--Bien, colonel.

--Alors rien de plus simple, nous nous embusquons au plus pais du bois,
jusqu' ce que mon homme vienne de notre ct.

--Ce qui ne peut manquer d'arriver, colonel, car le parc n'est pas
grand, et quand on s'y promne, il faut forcment passer prs d'un
bassin de marbre, non loin duquel nous serons trs bien cachs...

--Si notre homme ne se promne pas, une fois la nuit venue, nous
attendons qu'il soit couch, et nous le surprenons au lit...

--Cela serait plus sr, colonel,  moins que votre homme n'appelt  son
secours un des consolateurs de la Barbe-Bleue!...

--Sois donc tranquille... pourvu qu'avec ton aide je puisse mettre la
main sur lui, alors, ft-il entour de cent personnes armes jusqu'aux
dents, il est  moi, j'ai un moyen sr de le forcer  m'obir... Ceci me
regarde... Tout ce que je te demande, c'est de me conduire dans un
endroit d'o je puisse sauter sur lui  l'improviste...

--C'est convenu, colonel...

--Alors, marchons... dit Rutler en se levant.

--A vos ordres, colonel, seulement au lieu de marchons... c'est rampons
qu'il faut dire. Mais voyons donc, ajouta John en se baissant, si l'on
aperoit toujours la lumire du jour. Oui, oui... la voil, mais comme
a parat loin. A propos, colonel, si depuis que je suis venu ici le
conduit avait t bouch par un boulement, nous ferions,  l'heure
qu'il est, une singulire figure! condamns  rester ici et  mourir de
faim...  moins de nous dvorer mutuellement... Impossible de sortir par
le gouffre, vu qu'on ne peut pas remonter une chute d'eau comme une
truite remonte une cascade...

--C'est vrai, dit Rutler en frmissant, tu m'pouvantes: heureusement il
n'en est rien; tu as toujours le sac?

--Oui, oui, colonel; les courroies sont solides, et la peau de lamentin
impermable; nous trouverons l-dedans nos poignards, nos pistolets et
notre cartouchire aussi secs que s'ils sortaient d'un rtelier d'armes.

--Allons... John, en route, passe le premier, dit le colonel, il nous
faut le temps de faire scher nos habits.

--Cela ne sera pas long, colonel... une fois au fond du prcipice, nous
serons comme dans un four; le soleil y donne en plein.

John, se mettant  plat ventre, commena  se glisser dans un passage si
troit, qu'il put  peine s'y introduire.

Les tnbres y taient profondes... au loin seulement on distinguait une
ple lueur.

Le colonel suivit John en se tranant sur un sol humide et fangeux..

Pendant quelque temps, les deux Anglais s'avancrent ainsi, rampant sur
les genoux, sur les mains et sur le ventre, dans l'obscurit la plus
complte.

Tout  coup John s'arrta brusquement, et s'cria d'une voix altre par
l'pouvante:

--Colonel...

--Que veux-tu?

--Ne sentez-vous pas une odeur forte?

--Oui, cette odeur est ftide.

--Ne bougez pas... c'est un serpent... _fer-de-lance!_ Nous sommes
perdus...

--Un serpent? s'cria le colonel avec effroi.

--Nous sommes morts... Je n'ose pas avancer... l'odeur devient de plus
en plus forte, murmura John.

--Tais-toi... coute...

Dans une mortelle angoisse, les deux hommes retinrent leur respiration.

Tout  coup,  quelques pas, ils entendirent un bruit continu,
prcipit, comme si l'on et battu le sol humide avec un flau.

L'odeur nausabonde et subtile que rpandent les gros serpents devint de
plus en plus pntrante...

--Le serpent est en fureur, il s'est lov; c'est de sa queue qu'il bat
ainsi la terre, dit John d'une voix affaiblie.--Colonel... recommandons
notre me  Dieu...

--Il faut crier pour l'effrayer, dit Rutler.

--Non, non, il se jettera tout de suite sur nous, dit John.

Les deux hommes restrent quelques moments dans une horrible attente.

Ils ne pouvaient ni se retourner ni changer de position; leur poitrine
touchait au sol, leur dos touchait au roc... Ils n'osaient faire un
mouvement de recul dans la crainte d'attirer le reptile  leur
poursuite.

L'air, de plus en plus imprgn de l'odeur infecte du serpent, devenait
suffocant.

--Ne trouves-tu pas sous ta main une pierre pour la lui jeter? dit tout
bas le colonel.

A peine avait-il dit ces mots que John poussa des cris terribles et se
dbattit avec violence en s'criant:

--A moi!  moi! je suis mort...

perdu de terreur, Rutler voulut se redresser, mais il se frappa
violemment le crne aux parois de l'troit passage.

Alors, rampant en arrire aussi rapidement qu'il le put  l'aide de ses
genoux et de ses mains, il tcha de fuir  reculons pendant que John,
aux prises avec le serpent, poussait des hurlements de douleur et
d'pouvante.

Tout  coup ses cris devinrent sourds: inarticuls, gutturaux, comme si
le marin et t touff.

En effet, le serpent, furieux, aprs avoir, dans l'obscurit, mordu John
aux mains,  la gorge, au visage, essayait d'introduire sa tte plate et
visqueuse dans la bouche entr'ouverte de ce malheureux, et le mordait
aux lvres et  la langue; et cette dernire blessure l'acheva.

Le serpent, avant assouvi sa rage, dnoua rapidement ses horribles
noeuds et prit la fuite.

Le colonel sentit un corps flasque et glac effleurer sa joue; il se
tint immobile.

Le serpent glissa rapidement le long des parois du conduit souterrain et
s'chappa.

Ce danger pass, le colonel resta quelques moments ptrifi de terreur;
il coutait les derniers rlements de John; son agonie fut rapide.

Rutler l'entendit faire quelques soubresauts convulsifs, et ce fut tout.

Son compagnon tait mort....

Alors Rutler s'avana vers John, et le saisit par la jambe....

Cette jambe tait dj roide et froide, tant le venin du serpent
fer-de-lance est rapide.

Un nouveau sujet d'effroi vint assaillir le colonel.

Le reptile, ne trouvant pas d'issue dans la caverne, pouvait revenir par
le mme chemin; Rutler croyait dj entendre un lger frlement derrire
lui; il ne pouvait fuir en avant, le corps de John bouchait compltement
le passage; fuir en arrire c'tait s'exposer  rencontrer le serpent.

Pourtant, dans son pouvante, le colonel saisit le cadavre par les deux
jambes, afin de l'entraner jusqu' l'entre du conduit souterrain et de
dblayer ainsi la seule issue par laquelle il pt sortir de cette
caverne.

Ses efforts furent vains.

Soit que sa vigueur ft paralyse par la gne de sa position, soit que
le poison et dj fait gonfler le corps, Rutler ne put parvenir  le
tirer  lui.

Ne voulant, n'osant croire que cette unique et dernire chance de salut
lui ft enleve, il trouva le moyen de dtacher sa ceinture et de
l'attacher aux pieds du mort, puis la prenant entre ses dents et
s'aidant de tes deux mains, il se mit  tirer avec toute l'nergie du
dsespoir....

A peine il put imprimer un lger mouvement  ce cadavre.

Sa terreur augmenta; il chercha son couteau, dans le projet insens de
dpecer le corps de John: il reconnut bientt l'inutilit de cette
tentative.

Les pistolets et les munitions du colonel taient dans un sac de peau de
lamentin que portait John sur les paules; il voulut au moins essayer
d'enlever le sac  son compagnon; il y parvint aprs des difficults
inoues, puis il regagna  reculons l'entre du conduit.

Une fois dans la caverne, il se sentit faiblir, mais l'air le ranima, il
se plongea le front dans l'eau froide et s'assit sur la grve.

Il avait presque oubli le serpent.

Un long sifflement lui fit lever la tte; il vit le reptile se balanant
 quelques pieds au-dessus de lui,  demi enlac dans les roches qui
formaient la vote du souterrain.

Le colonel retrouva son sang-froid  la vue du danger; restant presque
immobile et n'agissant que des mains, il dboucla le sac, y prit un
pistolet et l'arma.

Heureusement la charge et l'amorce taient intactes.

Au moment o le serpent, irrit par le mouvement de Rutler, se prcipita
sur lui, ce dernier l'ajusta, tira, et le reptile tomba a ses pieds la
tte fracasse. Il tait d'un noir bleutre, tachet de jaune, et avait
huit  neuf pieds de long.

Dlivr de cet ennemi, encourag par ce succs, le colonel voulut tenter
un dernier effort pour dgager la seule issue par laquelle il pt
sortir.

Il rampa de nouveau dans le conduit; malgr sa vigueur, ses efforts
inous, il ne put parvenir  dranger le cadavre de John.

De retour dans la caverne, il la parcourut en tous sens et ne trouva
aucune autre issue.

Il ne pouvait esprer de secours du dehors, ses cris ne pouvaient tre
entendus.

A cette horrible pense, ses yeux tombrent sur le serpent; il y vit une
ressource momentane; il savait que quelquefois les ngres affams
mangeaient de ces chairs rpugnantes, mais non malsaines.

La nuit vint, il se trouva dans de profondes tnbres... Les lames
mugissaient et se brisaient  l'entre de la caverne; la chute d'eau se
prcipitait avec fracas dans le bassin infrieur.

Une nouvelle frayeur vint assaillir Rutler. Il savait que les serpents
se rejoignent et s'accouplent souvent pendant la nuit; guid par la
voie, le mle ou la femelle du reptile qu'il avait tu pouvait venir 
sa recherche.

Les transes du colonel devinrent affreuses. Le moindre bruit le faisait
tressaillir... malgr son caractre nergique; il se demanda, dans le
cas ou il sortirait par un miracle de cette horrible position, s'il
continuerait l'entreprise qu'il avait commence.

Tantt il croyait voir dans cette aventure un avertissement du ciel;
tantt il s'accusait de lchet, et attribuait ses folles apprhensions
 l'tat de faiblesse dans lequel il se trouvait....

       *       *       *       *       *

Nous abandonnerons le colonel dans cette position difficile pour
conduire le lecteur au Morne-au-Diable.




CHAPITRE VIII.

LE MORNE-AU-DIABLE.


La lune brillante et pure jetait une clart presque gale  celle du
soleil d'Europe et permettait de distinguer parfaitement, au sommet
d'une roche assez leve et entoure de bois de toutes parts, une
habitation construite en briques et d'une architecture bizarre.

On ne pouvait y arriver que par un troit sentier, formant une spirale
autour de cette espce de cne. Ce sentier tait bord, d'un ct, par
des masses de granit presque perpendiculaires; de l'autre, par un
prcipice, dont, en plein jour mme, on n'apercevait pas le fond.

Ce chemin dangereux aboutissait  une plate-forme traverse par une
muraille de briques d'une grande paisseur et garnie de meurtrires.

Derrire cette espce de glacis s'levaient les murailles d'enceinte de
l'habitation, dans laquelle on entrait par une porte de chne trs
basse.

Cette porte communiquait  une vaste cour carre, occupe par les
communs et par d'autres btiments. Cette cour traverse, on arrivait 
un passage vot qui conduisait au sanctuaire, c'est--dire au pavillon
habit par la Barbe-Bleue. Aucun des noirs ou des mtis qui formaient
le nombreux domestique de l'habitation ne dpassait les limites de cette
vote.

Le service de la Barbe-Bleue se faisait par l'intermdiaire de plusieurs
multresses, qui seules communiquaient avec leur matresse.

La maison s'levait sur le versant oppos  celui par lequel on montait
au fate du morne. Ce versant, beaucoup moins rapide et dispos en
plusieurs terrasses naturelles, se composait de cinq ou six gradins
immenses qui, de tous cts, aboutissaient  des prcipices.

Par un phnomne assez frquent dans les les volcanises, un tang de
deux arpents environ de circonfrence occupait presque toute l'tendue
d'un des gradins suprieurs. L'eau en tait limpide et pure. La maison
de la Barbe-Bleue tait spare de ce petit lac par une troite chausse
de sable uni, brillant comme de l'argent.

Cette maison n'avait qu'un tage; au premier aspect elle semblait
seulement construite d'corces d'arbres; son toit de bambous, trs
inclin, se plongeant de cinq ou six pieds en dehors du mur extrieur,
s'appuyait sur des troncs de palmiers enfoncs en terre, et formait
ainsi une sorte de galerie autour de la maison.

Un peu au-dessus du niveau de ce lac, descendait, en pente douce, une
pelouse de gazon aussi frais, aussi vert que celui des plus belles
prairies d'Angleterre; cette raret inoue aux Antilles tait due 
d'invisibles irrigations qui partaient de l'tang et rpandaient dans ce
parc une dlicieuse fracheur.

A cette pelouse, orne  et l de corbeilles de fleurs quinoxiales,
succdait un jardin compos de massifs d'arbustes varis; l'inclinaison
du terrain tait telle qu'on n'apercevait pas leurs tiges, mais
seulement leurs cimes mailles des plus vives nuances; enfin, aprs les
arbustes venait, sur un gradin plus bas encore, un vaste bois d'orangers
et de citronniers couverts de fleurs et de fruits. Au jour, ainsi vu de
haut, on et dit un tapis de neige odorante seme de boules d'or.

A l'extrme horizon, les tiges lances des bananiers, des cocotiers,
formaient une clture splendide et dominaient le prcipice, au fond
duquel aboutissait le conduit souterrain dont nous avons parl, et o
tait alors engag le colonel Rutler.

Maintenant, entrons dans l'une des pices les plus recules de
l'habitation; nous y trouverons une jeune femme ge de vingt 
vingt-trois ans; mais ses traits sont si enfantins, sa taille si
mignonne, sa fracheur si juvnile, qu'on lui donnerait  peine seize
ans.

Vtue d'une tunique de mousseline  larges manches, elle est  demi
couche sur son sofa d'toffe des Indes de couleur brune  fleurs d'or;
elle appuie son front pur et blanc sur une de ses mains qui disparat 
demi dans une fort de grosses boucles de cheveux blonds-cendrs, car
cette jeune femme est coiffe presque  la Titus: une foule de soyeux
anneaux tombent en profusion sur son cou, sur ses paules de neige et
encadrent sa dlicieuse petite figure, ronde, ferme et rose comme celle
d'un enfant.

Un gros livre reli en maroquin rouge, plac sur le bord du divan o
elle est tendue, est ouvert devant elle.

La jeune femme y lit avec attention  la clart de trois bougies
parfumes que supporte un petit candlabre de vermeil, enrichi de
ciselures exquises.

Les cils de la jolie lectrice sont si longs qu'ils projettent une ombre
lgre sur ses joues, o l'on remarque deux gracieuses fossettes; son
nez est d'une dlicatesse rare, sa bouche purpurine est moins grande que
ses beaux yeux bleus; sa physionomie est empreinte d'une ravissante
expression d'innocence et de candeur.

Du bas de sa tunique de mousseline sortent deux pieds de Cendrillon,
chausss de bas de soie blancs et de pantoufles moresques en satin
cerise, cteles d'argent, qui tiendraient dans le creux de la main.

La position de cette jeune femme laisse deviner les formes les plus
accomplies, quoiqu'elle soit de petite taille.

Grce  la largeur de sa manche qui est retombe, l'on peut admirer le
ravissant contour d'un bras rond, poli comme de l'ivoire et marqu au
coude d'une charmante fossette. La main qui feuillette le livre est
digne du bras, ses ongles trs longs ont la puret luisante de l'agate.
L'extrmit des doigts est nuance d'un si vif incarnat, qu'on les
dirait colors du henn des Indiens.

L'ensemble de cette dlicieuse crature rappelle la suave idalit de la
Psych, adorable ralisation de ce moment de beaut si fugitif qui passe
avec la premire fleur de l'adolescence. Certaines organisations
conservent pourtant assez longtemps cette primeur juvnile, et, nous
l'avons dit, quoique ge au plus de vingt-trois ans, la Barbe-Bleue
tait du nombre de ces natures privilgies.

Car c'tait la Barbe-Bleue!...

Nous ne cacherons pas plus longtemps au lecteur le nom de l'habitante du
Morne-au-Diable, nous dirons de plus qu'elle s'appelait _Angle_. Hlas!
ce nom cleste, cette physionomie candide ne contrastent-t-ils pas
singulirement avec la rputation diabolique dont _jouissait_ cette
veuve de trois maris, qui, disait-on, avait autant de consolateurs
qu'elle avait eu d'poux.

La suite des vnements permettra de condamner ou d'innocenter la
Barbe-Bleue.

A un lger bruit qu'elle entendit dans la pice voisine, Angle redressa
vivement sa tte, comme une gazelle aux aguets, et s'assit sur le bord
du sofa en rejetant ses cheveux en arrire par un mouvement plein de
grce.

Au moment o elle se levait en s'criant:--C'est lui! un homme soulevait
la portire de cette chambre.

Le fer ne court pas plus vite  l'aimant qu'Angle ne courut au devant
du nouveau venu. Elle se prcipita dans ses bras, l'enlaa avec une
sorte de tendre fureur, l'accabla de caresses, de baisers passionns, en
s'criant avec joie:

--Mon tendre ami! mon bon Jacques!

Cette premire effusion passe, le nouveau venu prit Angle dans ses
bras, comme on prend un enfant, et regagna le sofa avec son prcieux
fardeau.

Alors Angle s'assit sur un des genoux de Jacques, prit une de ses mains
dans les siennes, lui passa son joli bras autour du cou, approcha sa
figure de la sienne, et le contempla avec une joie avide...

Hlas! hlas! les mdisants de la Martinique avaient-ils donc raison de
suspecter la moralit de la Barbe-Bleue?

L'homme qu'elle accueillait avec cette ardente familiarit avait le
teint cuivr d'un multre; il tait grand et svelte, agile et robuste;
ses traits nobles et gracieux ne rappelaient en rien le type ngre; une
fort de cheveux d'un noir de jais entourait son front, ses yeux taient
grands et d'un noir de velours; sous ses lvres minces, rouges et
humides, brillaient des dents du plus bel mail. Cette beaut  la fois
charmante et virile, cet ensemble de force et d'lgance, rappelaient
les nobles proportions du Bacchus Indien, ou de l'Antinos.

Le costume du multre tait celui que certains flibustiers adoptaient
alors gnralement, lorsqu'ils taient  terre. Il portait un
justaucorps de velours grenat fonc,  boutons d'or ouvrags; de larges
chausses  la flamande de pareille toffe et ornes de boutons pareils,
qui serpentaient le long de sa cuisse, taient soutenues par une
ceinture de soie orange, o tait pass un poignard richement travaill;
enfin de grandes gutres de peau blanche, piques et brodes en soie de
mille couleurs,  la mexicaine, lui montaient jusqu'au-dessous du genou
et dessinaient une jambe du plus beau galbe.

Rien de plus piquant, de plus joli que le contraste que prsentaient
Jacques et Angle ainsi groups. D'un ct, cheveux blonds, teint
d'albtre, joues roses, grces enfantines et gentillesse; de l'autre,
teint bronz, cheveux d'bne, air mle et hardi.

La blancheur de la robe d'Angle se dessinait sur la couleur sombre des
vtements de Jacques, et l'on pouvait mieux apprcier encore les
contours de la taille fine et souple de la Barbe-Bleue. Attachant ses
grands yeux bleus sur les yeux noirs du multre, la jeune femme se
plaisait  rabattre le collet brod de la chemise de Jacques, pour mieux
admirer son cou hl, qui par sa couleur et par sa forme, pouvait
rivaliser avec le plus beau bronze florentin.

Aprs avoir assez prolong cette inconvenante exhibition, Angle donna
au multre un bruyant baiser au-dessous de l'oreille, lui prit la tte
entre ses deux petites mains, bouriffa malicieusement sa noire
chevelure, lui donna une tape sur la joue, et s'cria:

--Voil comme je vous aime, monsieur l'Ouragan.

A un lger bruit qu'on entendit derrire la tapisserie qui servait de
portire, Angle dit:

--Est-ce toi, Mirette? que fais-tu l?

--Matresse, je viens d'apporter des fleurs... et je vais les arranger
dans les caisses.

--Elle nous entend... dit Angle en faisant un signe mystrieux au
multre; puis elle s'amusa encore en riant comme une folle 
_bouriffer_ la chevelure de M. l'Ouragan.

M. l'Ouragan se prtait complaisamment aux gentils caprices d'Angle, et
la contemplait avec amour.

Il lui dit en souriant:

--Enfant! parce que vous avez constamment seize ans, vous vous croyez
tout permis! puis il ajouta en souriant d'un air gravement railleur:

--Et qui dirait pourtant,  voir cette petite mine si rose, si ingnue,
que je tiens sur mes genoux la plus insigne sclrate des Antilles?

--Et qui dirait que cet homme, qui parle d'une voix si douce, est ce
froce capitaine l'Ouragan, la terreur des Anglais et des Espagnols!
s'cria Angle en clatant de rire.

Nous devons avertir le lecteur que le multre et la veuve s'exprimaient
dans le meilleur franais et sans le moindre accent tranger.

--Quelle diffrence! s'cria ce dernier en souriant, ce n'est pas moi
qu'on accuse d'horribles et mystrieuses aventures, ce n'est pas moi
qu'on appelle _Barbe-Bleue_.

A ces mots qui devaient lui rappeler les plus sinistres souvenirs, la
petite veuve, d'un geste plein de coquetterie mutine, donna la plus
mignarde de toutes les chiquenaudes sur le bout du nez du capitaine
l'Ouragan, lui montra d'un geste la porte de la chambre voisine pour
l'avertir qu'on pouvait l'entendre et dit d'un air malicieusement
boudeur:

--Voil pour vous apprendre  parler des trpasss.

--Fi! le monstre! dit le capitaine en riant aux clats, et les remords,
donc, madame?

--Donne-moi un baiser par remords, donc, et j'en aurai...

--Que Lucifer me soit en aide! Il n'y a que les femmes pour tre aussi
criminelles... Ah! ma chre, que vous tes bien nomme... vous me faites
frmir... Si nous soupions?

Angle frappa sur un gong; la jeune mtisse, qui avait entendu la
conversation prcdente, entra. Elle portait une robe de guine blanche
 raies carlates, et avait des anneaux d'argent aux bras et aux
jambes.

--Mirette, as-tu fini de ranger les fleurs l-dedans? lui dit la
Barbe-Bleue.

--Oui, matresse.

--Tu nous coutais?

--Non, matresse.

--D'ailleurs, a m'est gal... je parle, c'est pour qu'on m'entende...
Fais-nous donner  souper, Mirette.

Puis s'adressant au capitaine:

--Quel vin veux-tu?

--Du vin de Xrs, mais glac. C'est un caprice...

Mirette sortit un moment, et revint bientt procder aux prparatifs du
couvert.

--A propos, dit l'Ouragan, j'oubliais de te prvenir d'un trs grand
vnement.

--Quoi donc? un de mes dfunts qui revient?

--Ma foi,  peu prs.

--Comment... Ah! monsieur Jacques, monsieur Jacques, pas de mauvaises
plaisanteries, dit Angle en prenant un air effray.

--Non, ce n'est pas un dfunt, un spectre, mais un prtendant bien
vivant qui ne demande qu' tre ton mari.

--Il veut m'pouser?

--Il veut t'pouser.

--Ah! le malheureux! il s'ennuie donc bien de vivre? s'cria Angle en
clatant de rire.

Mirette,  ces mots, se signa tout en surveillant le service de deux
autres multresses qui apportaient des bouteilles de verre de Bohme
couvertes d'arabesques d'or, et des piles d'assiettes de magnifiques
porcelaines du Japon.

La Barbe-Bleue continua:

--Mon amoureux n'est-donc pas de ce pays?

--Non certes! car malgr vos richesses, ma chre, je vous dfierais bien
de trouver un quatrime mari, grce  votre infernale rputation...

--Et d'o sort-il donc, cet pouseur, mon cher Jacques?

--Il vient de France.

--De France?... il vient de France pour m'pouser! diable!...

--Angle, vous savez que je n'aime pas vous entendre jurer, dit le
multre avec un srieux comique.

--Pardon, monsieur l'Ouragan, dit la jeune femme en baissant les yeux
d'un air hypocrite. Cette exclamation signifiait que je trouvais trs
tonnante la nouvelle que vous me donniez... Il parat que ma rputation
commence  parvenir en Europe.

--N'ayez pas cette vanit, ma chre. C'est  bord de la _Licorne_ que ce
digne paladin a entendu parler de vous, et, sur la seule valuation de
vos richesses, il est devenu amoureux, mais amoureux fou... de vous...
Voil qui rabaissera, je l'espre, votre orgueil?

--L'impertinent! et quel homme est-ce... Jacques?

--Le chevalier de Croustillac.

--Tu dis?

--Le chevalier de Croustillac.

--C'est l le nom de... mon prtendant?...--et Angle partit d'un fou
rire que rien ne put arrter, et le multre partagea bientt son
hilarit.

Tous deux se calmaient  peine lorsque Mirette rentra, prcdant deux
autres mtisses qui apportaient une table splendidement servie en
vaisselle de vermeil.

Les deux esclaves posrent la table prs du divan; le capitaine se leva
pour prendre un sige, pendant qu'Angle, agenouille sur le bord du
sofa, dcouvrait les plats les uns aprs les autres et furetait la table
avec des gestes et des mines de chatte gourmande.

--As-tu faim, Jacques?... moi, je dvore, dit Angle. Et, pour prouver
sans doute la vrit de cette assertion, elle entr'ouvrit ses lvres de
corail et montra deux ranges de ravissantes petites dents qu'elle fit
claquer par deux fois.

--Angle, ma chre, vous tes dcidment trs mal leve, dit le
capitaine en lui servant une tranche de dorade au coulis de jambon d'une
odeur apptissante.

--Capitaine l'Ouragan, si je vous reois  ma table, ce n'est pas pour
tre gronde, dit Angle en faisant une imperceptible et mutine grimace
au multre. Puis elle ajouta, tout en attaquant trs bravement sa
tranche de dorade et en becquetant dans son pain comme un oiseau:

--N'est-ce pas, Mirette, que s'il me gronde je ne le recevrai plus?

--Non, matresse, dit Mirette.

--Et que je donnerai sa place  Arrache-l'Ame, le boucanier?

--Oui, matresse.

--Ou  Youmaal, le Carabe?

--Oui, matresse.

--Voyez-vous cela, monsieur? dit Angle.

--Allez, allez, ma chre, je ne suis pas jaloux, vous le savez; la
beaut est comme le soleil, elle luit pour tout le monde.

--Puisque vous n'tes pas plus jaloux que a, je vous pardonne.
Servez-moi de ce que vous avez devant vous. Qu'est-ce que a, Mirette?

--Matresse, des prigues frits dans la graisse de ramier.

--Qui vaut au moins la graisse de caille, dit l'Ouragan, mais il faut
ajouter un jus de limon pendant que la friture est toute chaude.

--Voyez-vous, le gourmand... Ah ! et mon pouseur? je l'oubliais...
Donnez-moi  boire, Mirette.

Le flibustier, tout corsaire qu'il tait, prvint la mtisse, et versa
du vin de Xrs glac  Angle.

--Faut-il que je vous aime... pour boire cela, moi qui prfre les vins
de France.

Et la Barbe-Bleue but trs rsolument trois doigts de vin de Xrs qui
donna un nouvel clat  ses lvres roses,  ses yeux bleus et anima ses
joues rondelettes d'une teinte incarnate.

--Ah ! mon pouseur... mon pouseur, reprit-elle, comment est-il?
Est-il gentil? est-il digne d'aller rejoindre les autres?...

Mirette, malgr sa soumission passive, ne put s'empcher de tressaillir
encore en entendant sa matresse parler ainsi, quoique la pauvre esclave
dt tre habitue  ces abominables plaisanteries, et sans doute  de
bien plus grandes normits.

--Qu'est-ce que tu as, Mirette?

--Rien, matresse.

--Si... tu as quelque chose.

--Non, matresse.

--Tu serais peut-tre fche de me voir remarie... Je n'en aurais pas
pour longtemps, va, mon enfant. Puis s'adressant au capitaine l'Ouragan:

--Eh! le chevalier de... de... comment dis-tu ce nom?

--Le chevalier de Croustillac.

--Tu l'as vu?

--Non, mais sachant ses projets, et qu'il voulait  toutes forces, et
malgr les reprsentations du bon pre Griffon, parvenir jusqu'ici, j'ai
pri Youmaal le Carabe, dit l'Ouragan, en regardant Angle d'une
manire singulire, de lui adresser un petit avertissement pour
l'engager  renoncer  ses projets.

--Et vous avez donn cet ordre sans m'en prvenir, monsieur? Et si je
voulais, moi, ne pas le rebuter, ce prtendant! Car enfin, Croustillac,
a doit tre un Gascon, et je n'ai jamais t marie  un Gascon, moi!

--Oh! c'est le plus fameux Gascon qui ait jamais gasconn sur la terre;
avec cela une figure inimaginable, une assurance inoue; du reste assez
de courage.

--Et l'avertissement de Youmaal? demanda Angle.

--N'a rien fait du tout, il a gliss sur l'me inbranlable de ce
capitan, comme une balle sur les cailles d'un crocodile. Il est parti
ce matin bravement, au point du jour,  travers la fort, avec ses bas
de soie roses, sa rapire au ct et une gaule pour chasser les
serpents; il y est sans doute encore  cette heure, car le chemin du
Morne-au-Diable n'est pas connu de tout le monde.

--Jacques! une ide! s'cria la veuve avec joie, faisons-le venir ici
pour nous amuser... pour le tourmenter. Ah! il est amoureux de mes
trsors et non pas de moi... ah! il veut m'pouser, ce beau chevalier
errant. Nous allons bien voir... Eh bien... tu ne ris pas de mon projet,
Jacques? qu'as-tu donc?... D'abord, monsieur, vous savez que je ne peux
pas tre contrarie, je me fais une fte d'avoir ici mon Gascon; s'il
n'est pas mordu par les serpents ou dvor par les chats-tigres, je veux
l'avoir demain ici... Tu mets demain en mer... Tu diras au Carabe ou 
Arrache-l'Ame de me l'amener.

L'Ouragan, au lieu de partager la gaiet de la Barbe-Bleue, selon son
habitude, tait srieux, pensif, et semblait rflchir profondment.

--Jacques! Jacques!... ne m'entends-tu pas? s'cria Angle avec
impatience, en frappant du pied. Je veux mon Gascon, j'y tiens, je le
veux!

Le multre ne rpondit rien, il dcrivit de l'index de sa main droite un
cercle au dessus de sa tte, et regarda la jeune femme d'un air
significatif.

Celle-ci comprit ce signe mystrieux.

Sa figure exprima tout  coup la tristesse et la crainte; elle se leva
brusquement, courut au multre, se mit  genoux prs de lui, et s'cria
d'une voix touchante:

--Tu as raison, mon Dieu, tu as raison, je suis folle d'avoir eu cette
pense, je te comprends!

--Relve-toi, calme-toi, Angle, dit le multre. Je ne crois pas que cet
homme soit  craindre; mais enfin c'est un tranger... il peut venir
d'Angleterre ou de France, et...

--Je te dis que j'tais folle... que je plaisantais, mon bon Jacques...
j'oubliais ce que je ne devrais jamais oublier... c'est affreux.

Et les beaux yeux de la jeune femme s'inondrent de larmes; elle baissa
la tte, prit la main du multre sur laquelle elle pleura en silence
pendant quelques minutes.

L'Ouragan baisa tendrement le front et les cheveux d'Angle, et lui dit
avec tendresse:

--Je m'en veux beaucoup d'avoir veill ces cruels souvenirs, j'aurais
d ne te rien dire, m'assurer qu'il n'y avait aucun danger  t'amener
cet imbcile comme un jouet... et alors...

--Jacques, mon ami, s'cria tristement Angle en interrompant le
multre, mon amant, y penses-tu, pour un caprice d'enfant, exposer... ce
que j'ai de plus cher au monde.

--Voyons, voyons, calme-toi, dit le multre en la relevant et en la
faisant asseoir auprs de lui, ne vas pas t'effrayer; le pre Griffon
s'est inform de ce Gascon, il ne parat que ridicule; pour plus de
sret... j'irai demain lui en parler au Macouba, et puis je dirai 
Arrache-l'Ame, qui doit justement chasser de ce ct, de tcher de
dcouvrir ce pauvre diable dans la fort, o il se sera sans doute
gar. S'il est dangereux, dit le multre en faisant un signe  Angle,
car les esclaves taient toujours l, attendant la fin du souper, s'il
est dangereux, le boucanier nous en dbarrassera, et le gurira de
l'envie de te connatre; sinon, comme tu n'as gure de distraction
ici... il te l'amnera.

--Non, non, je ne veux pas, dit Angle... Toutes les penses qui me
viennent maintenant  l'esprit sont d'une tristesse mortelle; mes
inquitudes renaissent. Angle, voyant que le multre ne mangeait plus,
se leva; le flibustier l'imita et lui dit:

--Rassure-toi, mon Angle, il n'y a rien, rien  craindre... Viens au
jardin, la nuit est belle, la lune resplendissante... dis  Mirette
d'apporter mon luth; pour te faire oublier ces pnibles ides, je te
chanterai ces ballades cossaises que tu aimes tant.

En disant ces mots, le multre passa un de ses bras autour de la taille
d'Angle, et la tenant ainsi embrasse, il descendit quelques marches
qui conduisaient au jardin.

Au moment de sortir de l'appartement, la Barbe-Bleue dit  son esclave:

--Mirette, apporte ce luth dans le jardin, allume la lampe d'albtre de
ma chambre  coucher... Je n'aurai pas besoin de toi... N'oublie pas de
dire  _Cora_ et aux deux mtisses que c'est demain leur jour de
service... Puis elle disparut, appuye sur le bras du multre.

Cette dernire recommandation d'Angle tait motive par l'habitude
qu'elle avait depuis son dernier veuvage d'alterner de trois jours en
trois jours le service de ses femmes.

Mirette porta au jardin un trs beau luth, d'bne incrust d'or et de
nacre.

Au bout de quelques instants, on entendit le flibustier moduler avec une
grce infinie quelques-unes des ballades cossaises que les chefs de
clans royalistes chantaient de prfrence pendant le protectorat de
Cromwell.

La voix du multre tait  la fois douce, vibrante et mlancolique.

Mirette et les deux esclaves l'coutrent pendant quelques minutes avec
ravissement.

Aux dernires strophes la voix du flibustier s'mut, quelques larmes
semblrent s'y mler... puis les chants cessrent.

Mirette entra dans la chambre de Barbe-Bleue pour allumer une lampe
renferme dans un globe d'albtre qui jetait sur tous les objets une
lumire douce et voile.

Cette chambre tait splendidement tendue d'toffe des Indes fond blanc,
maille de fleurs en broderie; une moustiquaire de mousseline d'un
tissu semblable  une toile d'araigne enveloppait un immense lit de
bois dor  dossier de glace qui apparaissait ainsi comme au travers
d'un lger brouillard.

Aprs avoir excut les ordres de sa matresse, Mirette se retira
discrtement et dit aux deux esclaves avec un malin sourire:

--Mirette allume la lampe pour le capitaine... _Cora_ pour le
boucanier... et _Non_ pour le Carabe...

Les deux vieilles esclaves secourent la tte d'un air d'intelligence,
et toutes trois sortirent aprs avoir soigneusement ferm et verrouill
les portes qui conduisaient des btiments extrieurs  la maison
particulire de la Barbe-Bleue.




CHAPITRE IX.

LA NUIT.


Nous avons laiss le chevalier de Croustillac alors qu'il s'enfonait
dans la fort au milieu des cris de tous les animaux qui la peuplaient.

Un moment tourdi de ce vacarme, le Gascon poursuivit bravement sa
route, s'orientant toujours vers le nord, du moins autant qu'il le
pouvait, grce  son peu de connaissances astronomiques.

Ainsi que le pre Griffon l'en avait prvenu, on ne trouvait aucun
chemin fray  travers ces bois; des dtritus de vgtaux, de grandes
herbes, des lianes, des troncs d'arbres, des broussailles inextricables
encombraient le sol; les arbres taient si touffus, que l'air, la
lumire et le soleil pntraient difficilement sous ces paisses votes
de verdure, o il rgnait une humidit chaude presque suffocante,
produite par la fermentation de l'humus vgtal qui recouvrait la terre
 une assez grande paisseur.

Les violents parfums des fleurs tropicales saturaient cette atmosphre
touffante; aussi le chevalier prouvait-il une sorte d'ivresse, de
pesanteur; il marchait d'un pas moins dlibr, il se sentait la tte
lourde, les objets extrieurs lui taient presque indiffrents, il
n'admirait plus les colonnades de feuille qui s'tendaient  perte de
vue dans la pnombre de la fort. Il jetait un coup d'oeil distrait
sur le plumage tincelant et vari des priques, des aras, des colibris,
qui poussaient mille cris joyeux, becquetaient des insectes aux ailes
d'or, ou concassaient entre leurs becs les baies aromatiques du bois
d'Inde.

Les gambades des singes qui se balanaient aux souples guirlandes des
passiflores, ou qui sautaient d'arbre en arbre, lui arrachaient  peine
un sourire. Compltement absorb, il n'avait que la force de songer au
terme de son dangereux voyage. Il n'avait de pense que pour la
Barbe-Bleue et ses trsors.

Au bout de quelques heures de marche, il commena de s'apercevoir que
ses bas de soie taient une chaussure incommode pour traverser une
fort. Une norme branche de raquette pineuse avait fait un large
accroc  son pourpoint; ses chausses n'taient pas irrprochables, et
plus d'une fois, sentant sa longue rapire s'embarrasser dans quelques
plantes rampantes, il s'tait involontairement retourn comme pour
chtier l'importun qui prenait la libert de le retenir.

Soit hasard, soit grce aux frquentes volutions de sa gaule, dont il
battait incessamment les broussailles, le chevalier eut le bonheur de ne
pas rencontrer un serpent sous ses pas.

Vers midi, harass de fatigue, il s'arrta pour cueillir quelques
bananes, et monta sur un arbre assez peu lev pour y djeuner plus 
son aise; il dcouvrit avec une douce surprise que les feuilles de cet
arbre, roules en cornets, contenaient une eau claire, frache, et
parfaite au got; le chevalier but quelques cornets de cette eau, mit
dans ses poches les bananes qui lui restaient, et continua sa route.

D'aprs son estime, il devait avoir fait environ quatre lieues, et ne
plus tre loign du Morne-au-Diable.

Malheureusement l'estime du chevalier n'tait pas d'une extrme
prcision, du moins quant  la direction qu'il croyait avoir prise, car
il valuait assez justement le chemin parcouru. Il se trouvait donc 
midi un peu plus loign du Morne-au-Diable qu'il n'en tait loign en
entrant dans la fort.

Pour ne pas perdre le soleil de vue (on l'apercevait  peine  travers
l'paisseur du feuillage), il et t ncessaire d'avoir presque
constamment les yeux levs au ciel. Or, le chemin tait presque
inextricable, et il fallait sans cesse veiller aux serpents; ainsi
partage entre le ciel et la terre, l'attention du chevalier avait pu
s'garer quelque peu.

Nanmoins, comme il lui tait impossible de croire qu'il se ft tromp
d'une seconde dans ses calculs, il reprit courage, presque certain
d'arriver au terme de sa course.

Vers les trois heures du soir, il commena de souponner le
Morne-au-Diable de s'loigner  mesure qu'il s'en approchait.
Croustillac tait harass, mais la crainte de passer la nuit dans la
fort l'aiguillonnait;  force de marcher, de marcher, il arriva enfin 
une sorte de fondrire assez creuse, qui s'enfonait entre deux gorges
de rochers.

Le chevalier respira, s'panouit.

--Mordioux! s'cria-t-il en s'ventant avec son feutre, me voici donc
enfin au Morne-au-Diable! Il me semble que je m'y reconnais, quoique je
n'y sois jamais venu. Je ne pouvais d'ailleurs pas me perdre; j'avais
l'amour pour boussole; on irait ainsi aux antipodes sans dvier d'un
cheveu. C'est tout simple, mon coeur tourne vers l'or et la beaut,
comme l'aimant vers le ple! car si la Barbe-Bleue est riche, elle doit
tre belle... et puis une femme qui se dbarrasse aussi lestement de
trois maris doit aimer le changement; or, je serai du fruit nouveau pour
elle... Et quel fruit! Aprs tout, les trois dfunts n'ont eu que ce
qu'ils mritaient, puisqu'ils me font place... Ce qui me rassure 
l'endroit du physique de la Barbe-Bleue, c'est qu'il n'y a qu'une trs
jolie femme qui puisse se permettre ces irrgularits, ces faons... un
peu cavalires... de dnouer le lien conjugal... Mordioux! je vais la
voir, lui plaire, la sduire; pauvre femme... elle ne se doute pas que
son vainqueur est  sa porte! Si... si... je parie que son petit coeur
bat bien fort  ce moment. Elle me presse... elle me devine... son
attente ne sera pas trompe... elle va tre blouie... le bonheur lui
arrive sur les ailes de l'amour...

En disant ces mots, le chevalier jeta un coup d'oeil sur sa toilette;
il ne put s'empcher de trouver qu'elle tait un peu en dsordre: ses
bas, primitivement pourpres, puis rose-ple, s'taient zbrs d'une
multitude de rayures vertes depuis son voyage dans la fort; son
pourpoint s'tait aussi orn de plusieurs _crevs_ bizarrement placs,
mais le Gascon fit tout haut cette rflexion, sinon trs modeste, du
moins trs consolante:

--Mordioux! Vnus en sortant de l'onde n'avait pas de pourpoint; la
Vrit n'en avait pas non plus en sortant de son puits. Or, puisque la
beaut et la vrit apparaissent sans voile... je ne vois pas
pourquoi... l'amour... D'ailleurs la Barbe-Bleue doit tre femme  me
comprendre!

Absolument rassur, le chevalier hta le pas, gravit le revers de la
fondrire et se trouva... dans un endroit de la fort beaucoup plus
sombre et beaucoup plus fourr que celui qu'il venait de quitter.

D'autres auraient perdu courage, Croustillac s'cria au contraire:

--Mordioux! ceci est trs habile, cacher son habitation au plus pais du
bois est d'une femme de tte!... je suis sr... plus je m'emptre dans
ces ronces, plus j'approche de la maison... je me regarde comme
arriv... Barbe-Bleue... Barbe-Bleue... enfin je te tiens!

Le chevalier conserva cette prcieuse illusion tant que le jour dura, ce
qui ne fut pas long: il n'y a pas de crpuscule sous les tropiques.

Bientt le chevalier vit avec tonnement les rares clarts qui
traversaient le sommet des arbres s'teindre peu  peu, et en
s'teignant donner une apparence fantastique aux grandes masses de la
fort. Pendant quelques moments elle resta dans une demi-obscurit, 
et l claire par les vifs reflets du soleil, qui semblait rouge comme
une fournaise, car il se _couchait dans le vent_, ainsi qu'on le dit aux
Antilles.

Pendant un moment, cette vgtation d'une verdure si puissante et si
crue se teignit de pourpre: le chevalier croyait voir la nature 
travers un vitrail rouge, ce qu'on apercevait du ciel tait comme une
lave en fusion.

--Mordioux... s'cria le chevalier, je ne me trompais pas, je suis prs
de ce morne infernal, cette rverbration me le prouve. Lucifer rend
sans doute visite  la Barbe-Bleue qui, pour le recevoir, fait allumer
tous les fourneaux de sa cuisine.

Peu  peu les tons ardents du ciel se refroidirent; ils devinrent d'un
rouge ple, violac, et finirent par se fondre dans l'azur fonc de la
nuit.

Ds que l'ombre envahit la fort, les cris plaintifs des anolis, les
sinistres glapissements des chouettes clbrrent le retour des
tnbres.

La brise de mer, qui se lve toujours aprs le coucher du soleil, passa
comme un souffle immense sur la cime des arbres; toutes les feuilles
frissonnrent.

Ces mille bruits vagues, lointains, sans nom, qu'on n'entend pour ainsi
dire que la nuit, commencrent  sourdre de toutes parts.

--Mordioux! s'cria le chevalier, c'est  se couper la figure!!! Penser
que je ne suis qu' cent pas peut-tre du Morne-au-Diable, et que me
voici oblig de dormir  la belle toile!

Croustillac, craignant les serpents, se dirigea vers un norme acajou
qu'il avait remarqu;  l'aide des lianes dont cet arbre tait envelopp
de toutes parts, il parvint  atteindre une espce de fourche forme par
deux matresses branches; il s'y installa assez commodment, ramena son
pe entre ses genoux, et se mit  souper avec les bananes qu'il avait
heureusement gardes dans ses poches.

Il ne ressentait aucune des frayeurs que tant d'hommes, mme braves,
auraient pu prouver dans une position si critique. D'ailleurs, dans les
cas extrmes, le chevalier avait toutes sortes de raisonnements  son
usage; tantt il s'criait:

--Mordioux! le sort s'acharne contre moi... il choisit bien... il ne
peut se commettre... Au lieu de s'adresser  quelque faquin,  quelque
pleutre, que fait-il? il avise le chevalier de Croustillac en disant:
Voil mon homme... Il est digne de lutter contre moi.

Dans la circonstance dont il s'agit, le chevalier vit une autre
combinaison providentielle non moins flatteuse pour lui.

--Mon bonheur est certain, se dit-il, les trsors de la Barbe-Bleue vont
tre  moi; c'est une dernire preuve que ledit sort me fait subir;
j'aurais mauvaise grce de me rvolter... Il ne serait pas d'un galant
homme de se plaindre. Je ne mriterais pas l'inestimable rcompense qui
m'attend.

A l'aide de ces rflexions, le chevalier combattit victorieusement le
sommeil; il craignait, en y cdant, de se laisser choir du haut de son
arbre; il finit par tre enchant des lgres traverses qu'il avait 
surmonter pour arriver jusqu' la Barbe-Bleue; elle lui saurait gr de
son courage, pensait-il, et serait sensible  son dvouement.

Dans ses accs de chevaleresque vaillance, le chevalier regrettait mme
de n'avoir eu jusqu'alors aucun ennemi srieux  combattre, et de
n'avoir lutt que contre des broussailles, des pines et des troncs
d'arbres.

A ce moment, un bruit trange attira l'attention de l'aventurier; il
prta l'oreille et s'cria:

--Qu'est-ce que ceci? on dirait que des chats viennent ici faire leur
sabbat. Je le disais bien... Puisque voici des chats, la maison ne doit
pas tre loigne.

Croustillac se trompait.

Ces chats n'taient pas domestiques, mais sauvages, et jamais
chats-tigres ne furent plus froces; ils continurent de faire un
vacarme infernal.

Pour les faire cesser, le chevalier prit sa gaule et frappa sur l'arbre.
Les chats, au lieu de fuir, se rapprochrent avec un redoublement de
cris rauques et furieux.

Depuis trs longtemps, les bois taient parcourus par des bandes de ces
animaux, qui le cdaient  peine aux jaguars en grosseur, en force et en
voracit; ils avaient attaqu et dvor de jeunes chevreaux, des
chvres, et jusqu' de jeunes gnisses.

Pour expliquer au lecteur les intentions hostiles des btes carnassires
qui rdaient autour du chevalier, que la subtilit de leur odorat leur
avait fait venter, il faut retourner  la caverne o est demeur le
colonel Rutler.

On sait que le cadavre de John, mort d'une piqre de serpent, obstruait
compltement le passage souterrain par lequel on pouvait seulement
sortir de la caverne. Des chats-tigres, tant descendus dans le
prcipice, dpistrent le cadavre de John, s'en approchrent d'abord
timidement; puis, bientt enhardis, ils le dvorrent.

Le colonel les entendit et ne sut que penser de ces cris froces; au
jour, grce  l'avidit de ces animaux, l'obstacle qui empchait Rutler
de sortir avait presque compltement disparu; il ne restait dans
l'troit souterrain que les ossements de John, et le colonel pouvait
facilement les dplacer.

Aprs cette horrible cure, les chats-tigres, affriands, mais non
rassasis par ce rgal nouveau pour eux, se sentirent en got de chair
humaine; ils abandonnrent le fond du prcipice, regagnrent les bois,
ventrent le chevalier, et leur frocit carnassire s'exaspra.

Pendant quelque temps la crainte les retint; mais encourags par
l'immobilit de Croustillac, l'un des plus hardis et des plus affams
grimpa lestement sur l'arbre, et le Gascon vit tout  coup prs de lui
deux gros yeux brillants et verdtres qui luisaient au milieu de
l'obscurit.

Au mme instant il se sentit mordre vigoureusement au mollet; il retira
brusquement sa jambe, mais le chat-tigre le retint en enfonant ses
griffes dans la chair et fit entendre un grondement sourd, furieux, qui
fut le signal de l'attaque: les assaillants grimprent de tous cts, le
chevalier ne vit autour de lui que des yeux flamboyants, et se sentit
mordre en plusieurs endroits  la fois.

Cette attaque avait t si imprvue, les assaillants taient d'une si
singulire espce, que Croustillac, malgr son courage, resta un moment
stupfait; mais les morsures des chats et surtout son indignation
profonde d'avoir  combattre de si ignobles ennemis rveillrent sa
fureur.

Il saisit le plus acharn (celui du mollet) par la peau du dos, et,
malgr quelques coups de griffes, il le lana rudement contre un tronc
d'arbre et lui brisa les reins. Le chat poussa des cris affreux; le
chevalier traita de la mme manire un autre de ces forcens qui lui
tait saut sur le dos et entreprenait de lui dvorer la joue.

La troupe hsita: Croustillac se saisit de son pe comme d'un poignard,
en transpera quelques autres, et mit fin  cette attaque d'un nouveau
genre en s'criant:

--Mordioux! pourvu que la Barbe-Bleue ne sache pas que le brave
Croustillac a failli tre dvor par les chats, ni plus ni moins qu'une
volaille pendue au croc d'un garde-manger!

La fin de la nuit se passa paisiblement, le chevalier sommeilla quelque
peu; au point du jour il descendit de son arbre, et vit tendus  ses
pieds cinq de ses adversaires de la nuit; il se hta de quitter ce lieu
tmoin d'exploits dont il rougissait, et, persuad que le
Morne-au-Diable ne pouvait tre loin, il se remit en route.

Aprs avoir aussi vainement march que la veille, les tiraillements
d'estomac causs par une faim canine annoncrent au chevalier qu'il
devait tre environ midi; qu'on juge de son ravissement lorsque la brise
lui apporta une dlicieuse odeur de rti, mais si suave, mais si
pntrante, mais si apptissante, que le chevalier ne put s'empcher de
passer lgrement sa langue sur ses lvres.

Il doubla le pas, ne doutant pas cette fois d'tre arriv au terme de
ses tribulations. Pourtant il ne voyait aucune trace d'habitation, et
comment concilier cette solitude apparente avec le fumet exquis dont son
odorat tait de plus en plus chatouill?

Marchant trs lgrement, il parvint inaperu et sans tre entendu prs
d'une sorte de clairire o il s'arrta un moment; le spectacle qu'il
avait sous les yeux mritait d'exciter son attention.




CHAPITRE X.

UN BOUCAN.


Au milieu d'un pais fourr, on voyait un large espace dblay formant
un carr long;  l'une des extrmits s'levait un _ajoupa_, sorte de
hutte de branchage appuye au tronc d'un palmier et recouverte de
longues feuilles vernisses de balisier et de cachibou.

Sous cet abri, qui pouvait parfaitement garantir des rayons du soleil
ceux qui s'y retiraient, un homme tait tendu sur un lit de feuilles; 
ses pieds, une vingtaine de chiens courants dormaient couchs.

Ces chiens eussent t blancs et orangs si leur couleur primitive
n'avait pas disparu sous le sang dont ils taient couverts; leur tte et
leur poitrail taient surtout compltement ensanglants par les suites
d'une copieuse cure.

Le chevalier ne put distinguer que vaguement la physionomie de l'homme 
demi cach dans le lit de feuilles fraches.

Non loin de l'ajoupa tait un feu couvert o cuisait doucement, _ la
boucanire_, un marcassin d'un an.

Qu'on se figure une espce de gril form par quatre fourches enfonces
en terre, sur lesquelles on avait pos des traverses, et sur ces
traverses des gaulettes, le tout de bois vert.

Le marcassin, recouvert de sa peau et de ses soies, tait tendu sur le
dos, le ventre ouvert et vid; des lianes attaches  ses quatre pieds
le retenaient dans cette position que l'ardeur du feu aurait pu
dranger.

Ce gril tait lev au dessus d'une fosse de quatre pieds de long sur
trois de large et de profondeur, remplie de charbon embras; le
marcassin _boucanait_  la chaleur gale de ce brasier ardent et
concentr. La cavit du ventre de l'animal tait  demi pleine de jus de
limon et de piments coups qui, se combinant avec la graisse que la
chaleur faisait lentement dissoudre, formaient une sorte de sauce
intrieure d'un fumet trs apptissant.

Cet norme rti tait presque cuit; sa peau commenait  rissoler et 
se fendre; ce qu'on voyait de sa chair  travers la sauce tait du rose
le plus vif.

Enfin, une douzaine de grosses ignames d'une pulpe jaune et savoureuse
cuisaient sous la cendre et rpandaient une excellente odeur.

Le chevalier ne se possdait plus: emport par son apptit, il entra
dans l'enceinte en brisant quelques broussailles; un ou deux chiens
s'veillrent et coururent sur lui d'un air menaant.

L'homme qui dormait se leva brusquement, regarda autour de lui d'un air
tonn pendant que la meute entire manifestait des intentions assez
hostiles  l'endroit du chevalier, en se hrissant et en montrant des
dents formidables.

Croustillac se rappela l'histoire de l'engag du boucanier
Arrache-l'Ame, dvor par ses chiens; mais il ne s'intimida pas; il leva
sa gaule d'un air menaant, en disant:

--_Au chenil, valets! au chenil!_

Ces termes, emprunts  la vnerie d'Europe, ne firent aucune impression
sur les chiens; ils prirent mme une attitude assez menaante pour que
le chevalier leur allonget quelques coups de gaule.

Leurs yeux brillrent de frocit; ils allaient se prcipiter sur
Croustillac sans l'intervention du boucanier, qui sortit de l'ajoupa un
long fusil  la main, en s'criant dans un espce de patois moiti
ngre, moiti franais:

--Qui touche  mes chiens? Qui es-tu, toi que voil?

Le chevalier mit bravement la main  sa rapire, et dit au boucanier:

--Vos chiens veulent me mordre, mon garon, et je les fouaille... Ils
veulent jouer des dents sur moi comme j'en jouerais moi-mme si j'avais
devant moi un morceau de cet apptissant marcassin, car je suis gar
dans la fort depuis hier matin, et j'ai une faim d'enfer...

Le boucanier, au lieu de rpondre au chevalier, restait stupfait de
l'trange accoutrement de cet homme qui, une gaule  la main, voyageait
 travers une fort en bas de soie rose, en habit de taffetas et en
baudrier brod.

De son ct, Croustillac, malgr son apptit, contemplait le boucanier
avec non moins de curiosit.

Ce chasseur tait de taille moyenne, mais agile et vigoureux; pour tout
vtement il avait un caleon court et une chemise qui flottait comme une
blouse. Ses vtements taient tellement imbibs du sang des tauraux ou
des sangliers que les boucaniers corchaient pour vendre les peaux et
fumer leurs chairs (branches principales de leur commerce), que la toile
en paraissait goudronne, tant elle tait noire et roide.

Une ceinture de peau de taureau, garnie de ses poils, serrait la chemise
autour des reins du boucanier;  cette ceinture pendait, d'un ct, une
gane  compartiments, renfermant cinq ou six couteaux de diverses
longueurs et de diverses formes; de l'autre ct, une gargoussire.

Le chasseur avait les jambes nues depuis le genou; ses chaussures
taient faites sans couture et d'une seule pice, grce au procd que
voici, et dont usaient toujours les boucaniers.

Aprs avoir corch un taureau ou quelque grand sanglier, ils levaient
avec prcaution la peau d'une des extrmits de devant, depuis le
poitrail jusqu'au genou, en la rabattant comme un bas que l'on
dchausse; puis, aprs l'avoir compltement dtache de l'os, ils la
prenaient et enfonaient leur pied dans cette peau souple et frache,
plaant le gros orteil  peu prs  l'endroit qui recouvre la rotule de
l'animal; une fois chausss, ils nouaient avec un nerf ce qui dpassait
le bout du pied, et coupaient le surplus; ensuite ils montaient et
tiraient le reste de la peau jusqu' mi-jambe, o ils l'attachaient avec
une courroie. En se schant, cette espce de brodequin prenait la forme
du pied, restait toujours douce, souple, durait trs longtemps, tait
impermable et  l'preuve de la morsure des serpents.

Le boucanier, qui examinait curieusement Croustillac, s'appuyait sur un
fusil  long canon de trs fort calibre, que l'on appelait fusil de
_boucan_; ces armes se fabriquaient  Dieppe et  Saint-Malo.

La figure de ce chasseur tait grossire et commune; il portait un
bonnet de peau de sanglier; sa barbe tait longue, hrisse; son regard
farouche.

Croustillac lui dit rsolument:

--Ah a! camarade, refuserez-vous  un gentilhomme affam un morceau de
ce rti?

--Ce rti n'est pas  moi, dit le boucanier.

--Comment! et  qui donc appartient-il?

--A matre Arrache-l'Ame, qui a son magasin de peaux et de viandes
boucanes  la pointe aux Camans.

--Ce rti appartient  matre Arrache-l'Ame? s'cria le chevalier assez
surpris du hasard qui le rapprochait de l'un des adorateurs heureux de
la Barbe-Bleue, si les mdisances taient vraies.

--Ce rti appartient  Arrache-l'Ame? reprit encore Croustillac...

--Il lui appartient, rpondit laconiquement l'homme au long fusil.

A ce moment on entendit un coup de feu qui retentit longtemps dans la
fort.

--C'est le matre, dit l'engag.

Les chiens reconnurent sans doute l'approche du chasseur, car ils se
mirent  pousser des hurlements de joie et ils s'lancrent  travers
les broussailles pour courir au-devant du boucanier.

Averti du retour de son matre, l'engag, que nous appellerons Pierre,
tira l'un de ses plus grands couteaux, s'approcha du marcassin, et, pour
bien humecter la venaison, il fit d'assez profondes scarifications dans
les chairs, sans toutefois endommager la peau, car l'abondant mlange de
jus de citron, de piment et de graisse qui remplissait la cavit
abdominale du marcassin se ft coul.

Chacune de ses incisions faisait exhaler des bouffes de parfums si
apptissants, que le chevalier, aspirant cette odeur exquise, oubliait
presque la prochaine apparition d'Arrache-l'Ame.

Enfin, celui-ci parut, suivi de ses chiens, serrs et presss autour de
lui.

Matre Arrache-l'Ame tait grand et robuste. Son teint naturellement
blanc tait hl par le soleil et par la vie sauvage qu'il menait; son
paisse barbe noire tombait sur sa poitrine; ses traits taient
rguliers, mais pres et durs. Quoique moins sordides que ceux de son
engag, ses vtements taient  peu prs de la mme forme. Comme lui, il
portait  sa ceinture une gane garnie de plusieurs couteaux; seulement
ses jambes, au lieu d'tre  demi-nues, taient entoures jusqu'aux
genoux par des bandes de peau de sanglier attaches avec des nerfs, et
il portait de gros souliers de cuir non tann.

Son large sombrero  l'espagnole tait surmont de deux ou trois plumes
d'aras rouges; enfin, la garde et les capucins de son fusil  la
boucanire taient d'argent. Telle tait la diffrence qui distinguait
le costume et l'armement de matre Arrache-l'Ame de celui de son engag.

Lorsqu'il entra dans la clairire, il tenait son fusil sous le bras et
plumait ngligemment un ramier qu'il venait de tuer; trois autres
oiseaux pareils taient suspendus  sa ceinture par un lacet; il les
jeta  Pierre, qui se mit  les plumer et  les vider avec une dextrit
merveilleuse.

Ces ramiers, de la grosseur d'une perdrix, taient ronds, fins et gras
comme des cailles. A mesure que Pierre en avait prpar un, il lui
coupait le cou, les pattes, et le mettait cuire dans la sauce paisse et
abondante qui remplissait le ventre du marcassin. Lorsque matre
Arrache-l'Ame eut fini de plumer le sien, il l'y jeta aussi.

Pierre lui demanda:

--Matre, faut-il fermer la marmite?

--Ferme, dit le matre.

Aussitt Pierre coupa les lianes qui tenaient les membres du marcassin
dans le plus grand cart possible; la cavit du ventre se referma
presque compltement, et les ramiers commencrent  _mijoter_ dans cette
daubire d'un nouveau genre.

Pendant tout le temps de cette prparation culinaire, le boucanier
n'avait pas paru s'apercevoir de la prsence du chevalier, qui, le
jarret tendu, le nez au vent, la main sur la garde de son pe, se
prparait  rpondre firement aux interrogations qu'on allait lui
faire, et peut-tre mme  interroger lui-mme matre Arrache-l'Ame.

Ce dernier, aprs avoir coup le cou et les pattes du ramier qu'il avait
plum, essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gane.

Pour expliquer l'indiffrence du boucanier, nous devons dire au lecteur
que rien n'tait plus commun que de voir des habitants venir visiter les
boucans par curiosit.

Les boucaniers avaient, dans leurs habitudes, beaucoup de ressemblance
avec les Carabes. Comme eux, ils se piquaient d'une loyale hospitalit;
comme eux, ils permettaient  tout venant qui avait faim et soif de
prendre part  leurs repas; mais, comme les Carabes, ils regardaient
une invitation comme une formalit superflue; le repas prpar, mangeait
qui voulait.

Aprs s'tre dbarrass de sa ceinture et de son fusil, Arrache-l'Ame
s'tendit sous l'ajoupa, tira une gourde cache au frais sous la
feuille et but un coup d'eau-de-vie pour se prparer au dner.

Croustillac tait toujours dans la mme position, le nez au vent, le
jarret tendu, la main sur la garde de sa rapire; le rouge lui monta au
front, il ne trouvait rien de plus insultant que l'indiffrence absolue
d'Arrache-l'Ame  son gard.

La Barbe-Bleue avait-elle, par l'intermdiaire du capitaine flibustier,
prescrit au boucanier d'agir ainsi dans le cas o il rencontrerait le
chevalier? L'insouciance du chasseur de taureaux tait-elle relle?
C'est ce que nous ne pouvons encore apprendre au lecteur.

La position de Croustillac n'en tait pas moins dlicate et difficile;
malgr son audace, il ne savait comment entamer la conversation. Enfin,
faisant un effort sur lui-mme, il dit au boucanier en s'avanant vers
l'ajoupa:

--Est-ce que vous tes aveugle, mon camarade?

--Rponds, Pierre, on te parle, dit ngligemment Arrache-l'Ame  son
engag.

--Non... C'est  vous que je parle, dit le Gascon avec impatience.

--Non, fit le boucanier.

--Comment, non? s'cria le chevalier.

--Vous dites camarade, je ne suis pas votre camarade: mon engag l'est
peut-tre...

--Mordioux!

--Je suis matre boucanier, vous ne l'tes pas; il n'y a que mes frres
les chasseurs qui soient mes camarades, dit Arrache-l'Ame en
interrompant Croustillac.

--Et comment faut-il vous appeler pour avoir l'honneur d'une rponse?
s'cria le chevalier avec colre.

--Si vous venez m'acheter des peaux ou de la viande boucane,
appelez-moi comme vous voudrez; si vous venez voir un boucan,
regardez... si vous avez faim, quand le marcassin sera cuit, mangez.

--Ce sont de vritables brutes, de vrais sauvages, pensa le chevalier;
il serait fou  moi de m'offenser de ses grossiret; je meurs de faim,
je suis gar, cet animal peut me donner  dner, et, si je m'y prends
adroitement, m'indiquer la route du Morne-au-Diable: mnageons-le.

Puis, contemplant cet homme  demi-barbare avec ses vtements souills
de sang, Croustillac se dit  lui-mme en haussant les paules:

--Et c'est un pareil sanglier qu'on donne pour amant  la belle, 
l'adorable Barbe-Bleue... Mordioux! ce serait  devenir sanglier
soi-mme.

Pierre l'engag, voyant sans doute le marcassin cuit  point, s'occupait
activement de _mettre le couvert_; il tendit par terre, sous l'ajoupa,
plusieurs larges feuilles de balisier du vert le plus tendre et le plus
frais pour servir de nappe; il cueillit ensuite une large feuille de
cachibou, fit quatre trous  son bord, y passa une liane, la serra et
forma ainsi une espce du bourse dans laquelle il exprima le jus de
plusieurs limons qu'il alla cueillir et auquel il mla du sel et du
piment cras entre des pierres. Cette sauce s'appelait de la
_pimentade_, elle tait d'une force extrme, et les boucaniers et les
flibustiers en faisaient toujours usage.

En face de cette sauce, et dans une autre feuille, il plaa les ignames
cuites sous la cendre; leur enveloppe un peu brle s'tait fendue et
laissait voir une pulpe jaune comme de l'ambre.

Le chevalier tait assez inquiet de savoir ce qu'on boirait, car il
avait une soif ardente; il vit bientt revenir l'engag avec une grosse
calebasse remplie d'un liquide, rose et limpide. C'tait le suc de
l'rable vineux qui dcoule en abondance de cet arbre lorsqu'on
l'incise profondment. Cette boisson frache, salubre, a le got d'un
lger vin de Bordeaux ml de sucre et d'eau. Enfin, aprs avoir mis
cette calebasse sur les feuilles qui servaient de nappe, l'engag rompit
une grosse branche d'abricotier couverte de fruit et de fleurs et la
planta en terre au milieu des feuilles de balisier en manire de
surtout.

--Ces rustres ne sont pas si sots qu'ils le paraissent, pensa le
chevalier. Voici un repas dont dame nature fait seule les frais, et qui
satisferait, j'en suis sr, les plus gourmets.

Croustillac attendait avec impatience le moment de s'attabler; enfin
l'engag, ayant regard le ventre du marcassin d'un oeil exerc, dit
au boucanier:

--Matre, c'est cuit.

--Mangeons, dit celui-ci.

Au moyen d'une fourchette de bois coupe  un chne, l'engag piqua
d'abord un des ramiers, le mit sur une feuille frache et l'offrit au
boucanier; puis, s'tant servi  son tour, il laissa la fourchette dans
le ventre du marcassin.

Le chevalier, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, prit un ramier, une
igname, revint s'asseoir prs du matre et de l'engag boucaniers; comme
eux il se mit  manger du meilleur apptit.

Le ramier ainsi cuit tait dlicieux, les ignames parfaites et
comparables aux plus dlicieuses pommes de terre.

Les ramiers expdis, Pierre alla couper de longues et paisses
aiguillettes de marcassin pour lui et pour son matre. Le chevalier
l'imita et trouva cette chair exquise, grasse, succulente, d'un haut et
excellent got, encore relev par la pimentade.

Plusieurs fois Croustillac se dsaltra comme ses convives en puisant 
la calebasse remplie du suc d'rable, et il termina son repas en
mangeant une demi-douzaine d'abricots d'un merveilleux parfum et trs
suprieurs aux abricots d'Europe.

Pierre apporta ensuite une gourde d'eau-de-vie; le matre en but
quelques gorges et la passa  son engag; celui-ci en usa de mme, puis
la reboucha soigneusement, au grand dsappointement du chevalier, qui
avanait dj la main pour la saisir.

Cette manire d'agir n'tait pas grossiret de la part des boucaniers:
ils faisaient, ainsi que les Carabes, une trs grande distinction entre
les dons naturels qui, ne cotant rien, appartenaient pour ainsi dire 
tous, et les choses acquises  prix d'argent, qui appartenaient
exclusivement  ceux qui les possdaient. L'eau-de-vie, la poudre, le
plomb, les armes, les peaux, la venaison boucane pour tre vendue,
taient de ce nombre; les fruits, le gibier, le poisson tombaient au
contraire dans la communaut.

Nanmoins, le chevalier frona le sourcil, moins par gourmandise que par
fiert. Il fut sur le point de se plaindre du manque d'gards de
l'engag; mais rflchissant qu'aprs tout il devait  Arrache-l'Ame un
excellent repas, et que ce dernier pouvait seul le mettre sur la route
du Morne-au-Diable, il contint sa mauvaise humeur, et dit au boucanier
d'un air joyeux:

--Mordioux! mon matre, savez-vous que vous faites grande et bonne
chre?

--On mange ce qu'on trouve; les sangliers et les taureaux ne manquent
pas encore dans l'le, et le commerce de peau ne va pas mal, dit le
boucanier en chargeant sa pipe.




CHAPITRE XI.

MAITRE ARRACHE-L'AME.


Plus le chevalier examinait matre Arrache-l'Ame, moins il pouvait
croire que cet homme  demi-barbare ft dans les bonnes grces de la
Barbe-Bleue. Le boucanier, ayant allum sa pipe, s'tendit sur le dos,
mit ses deux mains sous sa tte, et tout en fumant, les yeux fixs sur
le toit de l'ajoupa, avec une apparence de profonde batitude digestive,
il dit au chevalier:

--Vous tes venu ici en litire, avec vos bas roses?

--Non, mon brave ami, je suis venu  pied, et je serais venu sur la tte
pour contempler le plus fameux boucanier de toutes les Antilles, dont le
nom est venu jusqu'en Europe.

--Si vous avez besoin de peaux, reprit le boucanier, j'ai une douzaine
de peaux de taureau si belles, qu'on les prendrait pour du buffle...
J'ai aussi un chapelet de jambons de sanglier boucans comme on ne
boucane pas  la Tortue.

--Non, non, vous dis-je, mon brave ami... L'admiration, l'unique
admiration m'a guid, mordioux!... Je suis arriv de France, il y a
cinq jours, par la _Licorne_... et ma premire visite a t pour vous,
dont je connaissais le mrite.

--Vraiment?

--Aussi vrai que je m'appelle le chevalier de Croustillac... car vous ne
serez peut-tre pas fch de savoir  qui vous avez affaire. Mon nom est
Croustillac...

--Tous les noms me sont indiffrents,  moi, except celui _acheteur_.

--Et admirateur... mon brave ami... admirateur n'est-il donc rien? moi
qui viens exprs d'Europe pour vous voir!

--Vous saviez donc me trouver ici?

--Pas prcisment, mais la Providence s'en est mle; et, grce  elle,
j'ai rencontr le fameux Arrache-l'Ame.

--Dcidment, il est stupide, pensa le chevalier. Je n'ai rien 
redouter d'un pareil rival; si les autres ne sont pas plus dangereux, il
me sera trop facile de me faire adorer de la Barbe-Bleue; mais il faut
que je sache le chemin du Morne-au-Diable; il serait, palsambleu!
piquant de m'y faire conduire par cet ours... Il reprit donc tout haut:

--Mais, mon brave chasseur, hlas! toute gloire s'achte, j'ai voulu
vous voir, je vous ai vu.

--Eh bien! allez-vous-en, dit le boucanier en lanant une bouffe de
fume de tabac.

--J'aime votre rude franchise, digne Nemrod; mais pour m'en aller, il
faudrait connatre un chemin quelconque, et je n'en sais aucun.

--D'o venez-vous?

--Du Macouba, o j'ai couch chez le rvrend pre Griffon.

--Vous n'tes qu' deux lieues du Macouba, mon engag vous y conduira.

--Comment,  deux lieues! s'cria le chevalier, c'est impossible.
Comment! j'ai march hier depuis le point du jour jusqu' la nuit et
depuis ce matin jusqu' cette heure, et je n'aurais fait que deux
lieues?

--On a vu des sangliers, mais surtout les jeunes taureaux, ruser ainsi
et faire beaucoup de chemin presque sans changer d'enceinte, dit le
boucanier.

--Votre comparaison tant emprunte  l'art de la vnerie, art noble
s'il en est, elle ne peut choquer un gentilhomme; donc, admettons que
j'aie rus, ainsi qu'un jeune taureau, comme vous dites; mais il ne
s'ensuit pas que je veuille retourner au Macouba, et je compte sur vous
pour m'enseigner la route que je dois suivre.

--O voulez-vous donc aller?

Ici le chevalier fut un moment indcis, il ne savait que rpondre,
devait-il avouer franchement son intention de se rendre au
Morne-au-Diable?

Croustillac trouva un biais, et rpondit:

--Je voudrais passer par le chemin du Morne-au-Diable.

--Le chemin du Morne-au-Diable ne conduit qu'au Morne-au-Diable, et....

Le boucanier n'acheva pas, mais ses traits rembrunis devinrent presque
menaants.

--Et... o conduit-elle encore, la route du Morne-au-Diable? demanda le
chevalier.

--Elle conduit les pcheurs aux Enfers, et les saints au Paradis...

--Ainsi, un curieux, un voyageur qui aurait la fantaisie d'aller au
Morne-au-Diable....

--N'en reviendrait pas.

--Au moins, de la sorte, on ne risque pas de s'garer au retour, dit le
chevalier avec sang-froid: c'est bien, mon brave ami; alors indiquez-moi
cette route.

--Nous avons mang sous le mme ajoupa; nous avons bu au mme cou; je
ne veux pas causer volontairement votre mort.

--Ainsi, me conduire au Morne-au-Diable, ou... me tuer...?

--Ce serait la mme chose.

--Quoique votre dner ait t parfait et votre connaissance trs
agrable, mon brave Nemrod, vous me les feriez presque regretter...
puisque cela vous empche de satisfaire mon dsir. Mais, quel danger me
menacerait donc?

--Tous les dangers de mort qu'un homme peut braver.

--Tous ces dangers-l n'en font qu'un, vu qu'on ne meurt qu'une fois,
dit ngligemment le Gascon.

Le boucanier regarda attentivement le chevalier et parut frapp de son
courage ainsi que de l'air de franchise et de bonne humeur qui
paraissait en lui, malgr ses rodomontades.

Le chevalier continua:

--Jamais le chevalier de Croustillac n'a connu la peur, tant qu'il a eu
sa _soeur_  ct de lui.

--Quelle soeur?

--Celle-ci, qui, mordioux! n'est pas vierge, s'cria le Gascon en tirant
son pe et la brandissant. Les baisers qu'elle donne sont cuisants, et
les plus hardis ont regrett d'avoir fait connaissance avec elle.

--Miaou... miaou... fit l'engag qui coutait cette scne.

Ce cri fit tressaillir le Gascon, et lui rappela ses exploits de la
nuit.

Il rougit de colre, s'avana sur l'engag l'pe haute pour le chtier
du plat de sa lame; mais Pierre se releva dextrement et se mit hors de
porte, pendant que le boucanier riait aux clats.

Cette hilarit exaspra le chevalier, qui dit  Arrache-l'Ame:

--Mordioux! si vous osez attaquer un homme comme un taureau, en garde!

--Regardez votre pe, la lame est tache de sang et couverte de poil de
chats-tigres: c'est pour cela que Pierre a cri: Miaou.

--En garde! rpta le chevalier furieux.

--Quand j'aurai quatre pattes, des griffes et une queue... je me battrai
avec vous, dit le boucanier en se levant tranquillement.

--Je te marquerai au visage alors, s'cria le chevalier en marchant sur
Arrache-l'Ame.

--Tout doux, patte de velours, minet, patte de velours, dit le boucanier
en riant et en parant avec le canon de son fusil une botte furieuse que
lui porta le chevalier exaspr.

L'engag allait venir au secours de son matre, mais celui-ci l'arrta
en s'criant:

--Ne bouge pas, je rponds de ce redoutable compagnon; chat chaud
craint l'eau froide, comme on dit. Je vais lui donner une bonne leon.

Ces sarcasmes redoublrent la rage du chevalier; il oublia que son
adversaire se dfendait avec un fusil, et il lui fournit quelques coups
dsesprs, que le boucanier parat, en faisant preuve d'une
merveilleuse adresse et d'une rare vigueur, en se servant d'un lourd
fusil comme d'un bton.

Pendant ce combat ingal, le boucanier poussait l'insolence jusqu'
faire entendre ce cri sourd que font les chats quand ils sont en colre
et qu'ils jurent, comme on dit.

Ce dernier outrage mit le comble  la fureur du Gascon; mais, contre son
attente, il trouvait dans le boucanier un gladiateur de premire force
sur l'escrime, et eut bientt le chagrin de se voir dsarmer: son pe
sauta  dix pas.

Le boucanier se prcipita sur le Gascon, son fusil lev comme une
massue; il saisit le chevalier au collet, et s'cria:

--Ta vie est  moi; je vais te briser la tte comme un oeuf.

Croustillac le regarda sans sourciller et rpondit froidement:

--Et vous aurez trois fois raison, mordioux! car je suis un triple
tratre.

Le boucanier recula d'un pas.

--J'avais faim, et vous m'avez donn  manger; j'avais soif, et vous
m'avez donn  boire; vous tiez sans armes, et je vous ai attaqu:
brisez-moi la tte! mordioux! brisez, vous en avez le droit,
Croustillac est dshonor!

--Cela n'est pas le langage d'un assassin ni d'un espion, puis, tendant
la main au chevalier, il ajouta d'une voix rude:

--Allons, touchez l... nous nous sommes assis sous le mme ajoupa, nous
nous sommes battus ensemble, nous sommes frres.

Le chevalier allait mettre sa main dans celle du boucanier, mais il se
ravisa, et lui dit gravement:

--Franchise pour franchise. Avant de vous donner la main, il faut que je
vous dclare une chose.

--Quoi?

--Je suis votre rival!

--Rival, qu'est-ce que c'est que a?

--J'aime la Barbe-Bleue, et je suis dcid  tout pour parvenir jusqu'
elle et pour lui plaire.

--Touchez l... frre.

--Un moment; je dois vous dclarer que, lorsque Polyphme Croustillac
veut plaire, il plat; quand il plat, on l'aime... et quand on l'aime,
on l'aime  la rage,  la mort.

--Touchez l, frre.

--Je ne toucherai l que lorsque vous m'aurez dit si vous m'acceptez
loyalement pour rival.

--Sinon?

--Sinon, cassez-moi la tte, vous en avez le droit; nous sommes seuls,
votre engag ne vous trahira pas; mais je ne renoncerai pas  l'espoir,
 la certitude de plaire  la Barbe-Bleue.

--Ah! c'est diffrent.

--Une dernire question, dit le chevalier.--Vous allez souvent au
Morne-au-Diable?

--Je vais souvent au Morne-au-Diable.

--Vous y voyez la Barbe-Bleue?

--J'y vois la Barbe-Bleue.

--Vous l'aimez?

--Je l'aime.

--Elle vous aime?

--Elle m'aime.

--Vous?

--Moi.

--Elle vous aime?

--Comme une enrage...

--Elle vous l'a dit?

--Elle me l'a prouv.

--Enfin... la Barbe-Bleue?

--Est ma matresse.

--Foi de boucanier?

--Foi de boucanier.

--Allons, se dit le chevalier, il n'y a pas plus de discrtion chez les
barbares que chez les gens civiliss! Qui dirait,  voir un pareil
butor, qu'il est fat?... Puis il reprit tout haut:

--Eh bien! alors, je vous le rpte: Cassez-moi la tte, car, si vous me
laissez la vie, je ferai tout pour arriver au Morne-au-Diable, et j'y
arriverai; je ferai tout pour plaire  la Barbe-Bleue, et je lui
plairai, je vous en prviens. Ainsi donc, encore une fois, cassez-moi la
tte, ou rsignez-vous  voir en moi un rival, bientt rival heureux.

--Je vous dis de toucher l, frre.

--Comment! malgr ce que je vous dis?

--Oui.

--Cela ne vous effraie pas?

--Non.

--Il vous est gal que j'aille au Morne-au-Diable?

--Je vous y conduirai moi-mme.

--Vous?

--Aujourd'hui.

--Et je verrai la Barbe-Bleue.

--Vous la verrez tant que vous voudrez.

Le chevalier, pntr de la confiance que lui tmoignait le boucanier,
ne voulut pas en abuser; il lui dit d'un ton solennel:

--coutez, boucanier, vous tes gnreux comme un sauvage: ceci soit dit
sans vous offenser; mais, mon digne ami, mon loyal ennemi, vous tes
aussi ignorant comme un sauvage; lev au milieu des forts, vous n'avez
pas une ide de ce que c'est qu'un homme qui a pass sa vie  plaire, 
sduire; vous ne savez pas les ressources merveilleuses que cet homme
trouve dans ses sductions naturelles; vous ne savez pas l'influence
irrsistible d'un mot, d'un geste, d'un sourire, d'un regard! Cette
pauvre Barbe-Bleue ne le sait pas non plus, d'aprs ce qu'on dit de ses
trois maris. C'taient trois pleutres, trois bltres, dont elle s'est
dbarrasse avec raison. Pourquoi s'en est-elle dbarrasse? parce
qu'elle cherchait un idal, un tre inconnu, le rve de ses rves.....
Or, mon brave ami, toujours soit dit sans vous offenser, vous ne pouvez
pas vous abuser au point de croire que vous ralisez ce rve de la
Barbe-Bleue; vous ne pouvez vraiment pas vous prendre pour un Cladon,
pour un sylphe.....

Le boucanier regarda Croustillac d'un air hbt, et ne parut pas le
comprendre; il lui dit en montrant le soleil:

--Le soleil baisse, nous avons quatre lieues  faire avant d'arriver au
Morne-au-Diable; en route.

--Ce malheureux-l n'a pas la moindre conscience du danger qu'il court,
c'est piti que d'abuser de son aveuglement. C'est battre un enfant,
c'est tirer un faisan pos, c'est tuer un homme endormi; foi de
Croustillac, il me donne des scrupules. Et il reprit tout haut:

--Vous ne comprenez donc pas, mon brave ami, que cet homme aussi
sduisant qu'irrsistible dont je vous parle... c'est moi?

--Ah! bah! c'est impossible...

--Votre tonnement n'est pas flatteur... brave chasseur... mais si je
vous parle ainsi de moi-mme, c'est que l'honneur m'ordonne de vous dire
la vrit, toute la vrit, rien que la vrit. Vous ne comprenez donc
pas qu'une fois que la Barbe-Bleue m'aura vu, elle m'aimera, et qu'elle
ne vous aimera plus, mon pauvre Arrache-l'Ame? Comprenez donc que ce
serait une lchet, une trahison de ma part que de ne pas vous en
prvenir, au point o vous tes avec la Barbe-Bleue... Je vous le
rpte, du moment o je mettrai les pieds au Morne-au-Diable, du moment
o elle m'aura vu, o elle m'aura entendu... ce sera fait de votre
amour. Maintenant que je vous ai prvenu, loyalement prvenu... voyez si
vous voulez risquer.

--Touchez l, frre, dit le boucanier, parfaitement insensible aux
menaces que lui faisait le chevalier... Partons, nous arriverons  la
nuit au Morne-au-Diable, et les sauts du prcipice ne sont pas commodes
 cette heure-l.

--Allons... vous vous enttez... soit... mais je vous ai prvenu, ce
sera de la bonne guerre, dit le chevalier.

Le boucanier, sans rpondre au chevalier, dit  son engag: Ramne les
chiens  la case et tiens prtes les deux douzaines de peaux de taureau
qu'on doit venir chercher demain de la Basse-Terre; je ne rentrerai pas
cette nuit.

--C'est le compte, dit tout bas l'engag d'un air fin, il dcouche
toujours de la case une nuit sur trois.

Pendant que le boucanier attachait son ceinturon, le chevalier se dit 
lui-mme, en regardant le chasseur avec un sentiment de piti:

--Ma foi! puisqu'il se met de gaiet de coeur le lacet au cou,
puisqu'il n'coute pas mes avertissements, qu'il s'arrange, mordioux! Il
parat que les amants ont, sous ce rapport, juste autant d'intelligence
que les maris. Mais comment la Barbe-Bleue, si elle est jolie... il faut
qu'elle soit jolie... peut-elle s'accommoder d'un rustre pareil? Pauvre
petite... cela est tout simple!... elle ne sait pas le ddommagement que
le sort lui rserve...

--Vive Dieu! Croustillac, ton toile se lve, ajouta le chevalier, aprs
quelques minutes de rflexion.

--Allons, frre... en route... dit le boucanier; mais avant, Pierre va
nous envelopper les jambes avec un reste de peau qu'il a l; nous avons
 traverser une mauvaise savane pour les serpents.

Le chevalier remercia le boucanier, non sans hausser les paules avec
compassion, en se disant:

--Le malheureux! il me chausse, et moi je le coifferai!

Cette stupide plaisanterie devait tre punie et bien fatale 
Croustillac, qui suivit son guide avec une nouvelle ardeur, car il
allait enfin voir la Barbe-Bleue.




DEUXIME PARTIE.




CHAPITRE XII.

LE MARIAGE.


Aprs quatre heures de marche, le chevalier et le boucanier arrivrent
assez prs du Morne-au-Diable. La route tait si difficile et si
embarrasse, que les deux compagnons purent  peine changer quelques
paroles.

Croustillac devenait pensif  mesure qu'il approchait de l'habitation de
la Barbe-Bleue; malgr la bonne opinion qu'il avait de lui-mme, malgr
ses consolantes rflexions sur la nudit allgorique de Vnus et de la
Vrit, il regrettait que sa bonne mine naturelle ne ft point releve
par de riches vtements. Il se hasarda donc, aprs maintes hsitations,
 faire le mensonge suivant au boucanier:

--Je vous avouerai, mon loyal et digne rival, que mes gens et mes malles
tant rests  Saint-Pierre, je me trouve, comme vous voyez, assez peu
galamment trouss... pour me prsenter devant la reine de nos penses.

--Qu'est-ce que a veut dire, demanda le boucanier.

--Cela veut dire, brave Nemrod, que j'ai l'air d'un mendiant; que mon
justaucorps et mes chaussures qui taient hier presque neufs, sont 
cette heure abominablement outrags et paraissent avoir au moins.... six
mois d'existence.

--Six mois? Oh! oh! ils ont l'air diablement plus gs que cela, frre.

--C'est ce qui prouve combien votre diable de soleil est torrfiant! en
une journe, il a dvor la couleur de ces habits qui taient hier du
vert cladon le plus frais, le plus tendre et le plus coquet... tandis
qu' cette heure...

--Ils sont  peu prs couleur de grenouille morte, dit le boucanier.
C'est comme votre baudrier, notre soleil affam en a mang l'or, il n'a
laiss que le fil rouge.

--Qu'importe le baudrier, si l'pe sort librement et vaillamment du
fourreau? dit firement Croustillac; puis, se radoucissant, il ajouta:

--C'est justement parce que je suis momentanment dans un quipage
indigne de ma qualit, que je voudrais savoir... si je ne trouverais pas
 me vtir plus convenablement au Morne-au-Diable.

--Ah a! est-ce que vous croyez que la Barbe-Bleue tient une boutique de
friperie? dit le boucanier.

--Me prserve le ciel de l'accuser de cet ignoble trafic! Mais enfin on
pourrait par hasard... et cela n'aurait rien d'tonnant, on pourrait par
hasard, dis-je, avoir oubli, dans le coin d'un vestiaire, quelques
habits provenant d'un des dfunts de notre infante!

--Eh bien? fit le boucanier.

--Eh bien! reprit imperturbablement le chevalier, quoiqu'il m'en cote
beaucoup de me parer de ce qui ne m'appartient pas, et surtout de ce qui
peut m'habiller fort mal, je m'en accommoderai pourtant,  dfaut de mes
somptueux vtements rests  Saint-Pierre... et au risque d'tre
abominablement dfigur peut-tre par ces habits de hasard...
ajouta-t-il ddaigneusement.

Le boucanier ne put s'empcher de rire aux clats de la singulire ide
de son compagnon.

Croustillac rougit de colre, et dit:

--Mordioux! vous tes bien gai, mon compagnon!

--Je ris parce que je vois que je ne suis pas le seul  trafiquer des
peaux, dit Arrache-l'Ame. Pardieu! nous sommes vraiment frres! si je
dpce le cuir du taureau, vous ne faites pas fi de la dpouille d'un
des maris de la veuve. Mais nous voici arrivs au pied du morne;
attention, frre, il faut avoir le jarret ferme et le coup d'oeil sr
pour gravir ce sentier escarp; si vous le trouvez trop rude, vous
pouvez vous arrter ici, je vous enverrai un guide pour vous reconduire
au Macouba.

--M'arrter ici?... au terme du voyage?... aprs mille traverses? au
moment de voir et de subjuguer cette enchanteresse Barbe-Bleue? s'cria
le chevalier, vous perdez la tte... Allez, allez, mon camarade, ce que
vous ferez, je le ferai, dit le chevalier.

En effet, grce  ses longues jambes,  son agilit naturelle,  son
sang-froid, Croustillac suivit le boucanier dans le chemin prilleux qui
conduisait  l'habitation,  travers les effrayants prcipices du
Morne-au-Diable.

A un cri de reconnaissance du boucanier, l'chelle de la plate-forme
descendit; il y monta avec son compagnon, et tous deux entrrent dans
les btiments extrieurs.

Arrivs au passage vot qui conduisait  l'habitation particulire de
la veuve, le boucanier dit un mot  l'oreille d'une vieille multresse.
Celle-ci prit le chevalier par la main et le conduisit  un escalier
pratiqu dans l'paisseur de la vote.

Croustillac hsitait  suivre l'esclave, le boucanier dit:

--Allez, allez, frre, vous ne pouvez vous prsenter ainsi devant la
veuve; je viens de dire un mot  la vieille Jeannette, elle va vous
donner les moyens d'tre plus brillant qu'un soleil. Moi, je vais
annoncer votre arrive  la Barbe-Bleue.

Ce disant, le boucanier disparut par le passage vot.

Croustillac, guid par la multresse arriva dans une chambre trs
lgamment et trs confortablement meuble.

--Mordioux! s'cria l'aventurier en se frottant les mains et en marchant
 grands pas, ceci s'annonce bien! pourvu que je puisse paratre  mon
avantage. Pourvu qu'un des dfunts de la veuve ait eu seulement taille
et figure humaines, et que ces habits ne me _dflorent_ pas trop, je
parais... je plais... je sduis la veuve, et cette bte brute de
boucanier, dbusqu par moi du coeur de la Barbe-Bleue, retourne
demain, peut-tre mme ce soir, dans ses forts.

Croustillac vit bientt entrer chez lui plusieurs ngres.

L'un tait courb sous le poids d'un norme paquet.

L'autre apportait sur un plateau d'argent cisel une cuelle de vermeil,
o fumait un consomm le plus apptissant du monde; deux carafes de
cristal, l'une remplie d'un vin vieux de Bordeaux, couleur de rubis;
l'autre, de vin de Madre, couleur de topaze, flanquaient l'cuelle et
compltaient cette lgre rfection offerte au chevalier de la part de
_Madame_.

Pendant qu'un des esclaves plaait devant le chevalier une petite table
d'un bois prcieux incrust d'ivoire, le ngre portant le paquet talait
sur le lit un habit complet de velours noir, orn de riches boutonnires
brodes en or.

Ce qu'il y avait de singulier dans ce justaucorps, c'est que sa manche
gauche tait de satin cerise: cette manche fermait au-dessus du poignet
par une sorte de large parement de buffle; du reste,  l'exception de
cette tranget, cet habit tait lgamment coup; des bas de soie trs
fins, des rhingraves, de magnifiques dentelles, un large feutre orn
d'une grosse tresse d'or et de belles plumes blanches devaient complter
la transfiguration de l'aventurier.

Pendant que le chevalier s'ingniait  deviner pourquoi la manche gauche
de ce justaucorps de velours noir tait de satin cerise, deux ngres
prparaient un bain dans un cabinet de toilette voisin de la chambre;
l'autre esclave vint demander  Croustillac, en assez bon franais, s'il
voulait tre ras et peign, Croustillac y consentit.

Parfaitement rafrachi et dlass par un bain aromatique, bien envelopp
par les esclaves dans les peignoirs de fine toile de Hollande qui
exhalaient les plus suaves odeurs, l'aventurier s'tendit
voluptueusement sur un moelleux divan, pendant que ses ngres valets de
chambre l'ventaient avec d'normes plumeaux.

Le chevalier, malgr sa confiance aveugle dans sa destine, qui, selon
lui, devait tre d'autant plus belle qu'elle avait t jusque-l plus
misrable, le chevalier croyait quelquefois rver; ses plus folles
esprances taient dpasses; en jetant un coup d'oeil complaisant sur
les riches habits qu'il allait revtir et qui devaient le rendre
fatalement irrsistible, et sentit presque un remords  l'endroit du
boucanier, qui venait si imprudemment de _mettre le loup dans la
bergerie de son amour_.

Cette pense d'un prcieux phbus fit sourire Croustillac; il se
prparait  blouir la Barbe-Bleue par un ravissant jargon de ruelle qui
devait victorieusement l'emporter sur le langage de ses sauvages
adorateurs.

Tout  coup une horrible apprhension vint obscurcir les riantes visions
du Gascon; il craignit pour la premire fois que la Barbe-Bleue ne ft
d'une laideur repoussante; il eut la modestie de penser que peut-tre
aussi ce serait trop exiger du sort que de vouloir que la Barbe-Bleue
ft d'une beaut idale.

Croustillac se montra donc d'assez bonne composition; il se dit avec la
conviction d'un homme qui sait sagement modrer et borner ses
prtentions:

--Pourvu que la veuve n'ait pas plus de quarante  cinquante ans, pourvu
qu'elle ne soit ni borgne ni audacieusement bossue; pourvu qu'il lui
reste quelques dents et plusieurs cheveux, ma foi, son vin est si bon,
sa vaisselle si splendide, ses gens si soigneux, que si elle justifie de
trois  quatre millions, mordioux! je consens...  courir les risques de
mes devanciers et  rendre la veuve heureuse, foi de Croustillac! vu que
j'aime mieux subir toutes les consquences de mon mtier de mari... que
de retourner  bord de la _Licorne_, avaler des bougies allumes pour la
plus grande joie de cet animal amphibie de matre Daniel! Ainsi donc, la
Barbe-Bleue ft-elle laide, ft-elle mre, elle est _millionnaire_, je
me charge de la bonne dame, et je serai pour elle si superlativement
aimable que, loin de m'envoyer rejoindre les autres dfunts, elle n'aura
pas d'autre ide que celle de me conserver prcieusement et d'embellir
ma vie par toutes sortes de dlicieuses imaginations.... Allons...
allons, Croustillac, reprit l'aventurier avec une nouvelle exaltation,
je te le disais bien, ton toile se lve d'autant plus tincelante
qu'elle a t plus longtemps obscurcie!... Oui... elle se lve.

En disant ces mots, le chevalier appela un des noirs qui attendait ses
ordres dans la pice voisine, et avec son aide revtit l'habit de
velours noir  manche cerise.

Le Gascon tait grand, mais osseux et maigre; les vtements qu'il
portait avaient t faits pour un homme aussi de haute taille, mais
large de poitrine et mince de corsage; aussi le justaucorps dessinait-il
quelques plis majestueux autour du torse de Croustillac, et ses bas
cerise se draprent non moins majestueusement autour de ses longues
jambes sches et nerveuses.

Le chevalier ne s'occupa pas de ces lgres imperfections dans son
costume; il jeta un dernier regard sur le miroir de Venise que lui
prsentait l'esclave, ajusta ses cheveux noirs et rudes, retroussa sa
longue moustache, suspendit sa formidable pe  un riche baudrier de
buffle qu'on lui avait apport, se coiffa firement du feutre  tresses
d'or et  plumes blanches, et, piaffant dans sa chambre d'un air
triomphant, il attendit impatiemment l'heure d'tre prsent  la veuve.

Cet instant dsir arriva bientt.

La vieille multresse qui avait reu l'aventurier vint le chercher, le
pria de la suivre et l'introduisit dans le btiment recul que nous
connaissons dj.

Le salon o Croustillac dut attendre quelques minutes tait meubl avec
un luxe dont jusque-l il n'avait eu aucune ide; de superbes tableaux
anciens, des porcelaines magnifiques, des curiosits d'orfvrerie du
plus grand prix encombraient, pour ainsi dire, des meubles aussi
prcieux par la matire que par le travail; un luth et un torbe, dont
les ornements d'ivoire et d'or taient d'une finesse de sculpture
extraordinaire, attirrent l'attention de Croustillac, qui fut ravi de
penser que sa _future pouse_ tait musicienne.

--Mordioux! se dit le chevalier, serait-il donc possible que la
matresse de tant de richesses ft belle comme le jour... Non, non, je
serais trop heureux.. quoique je mrite un tel bonheur.

Qu'on juge de l'tonnement, pour ne pas dire du saisissement du Gascon,
lorsqu'il vit entrer Angle.

La petite veuve tait blouissante de jeunesse, de grces, de beaut, de
parure; vtue et coiffe  la mode du sicle de Louis XIV, elle portait
une robe de tabis bleu cleste, dont le long corsage semblait brod de
diamants, de perles et de rubis, tant cette profusion de pierreries
tait dispose avec got.

Croustillac, malgr son audace, recula d'un pas  cette apparition.

De sa vie il n'avait rencontr une femme si ravissamment jolie, si
royalement pare; il ne pouvait en croire ses yeux, il contemplait la
Barbe-Bleue d'un air bahi.

Nous devons dire  la louange du chevalier qu'il eut un louable retour
de modestie malheureusement aussi rapide que sincre. Il pensa qu'une si
charmante crature hsiterait peut-tre  se marier avec un aventurier
tel que lui; mais, se rappelant les impertinentes et glorieuses
confidences du boucanier, il se dit qu'aprs tout un homme en valait un
autre, et il reprit bientt son imperturbable assurance.

Croustillac fit coup sur coup trois de ses plus respectueuses
rvrences; puis il se redressa de toute sa hauteur pour faire valoir la
noblesse de sa taille, avana une de ses longues jambes, retira l'autre
quelque peu en arrire et se hancha d'un air conqurant, en tenant son
feutre de la main droite et appuyant sa main gauche sur la garde de son
pe.

Sans doute, il allait dbiter quelque galant compliment  la
Barbe-Bleue, car dj il portait une main  son coeur en ouvrant sa
large bouche, lorsque la petite veuve, ne pouvant retenir la violente
envie de rire que lui causait la figure htroclite du chevalier, donna
un libre cours  sa bruyante hilarit.

Cette explosion de gaiet ferma la bouche  Croustillac et il tcha de
sourire, esprant ainsi complaire  la Barbe-Bleue.

Cette galante tentative se traduisit par une grimace si grotesque,
qu'Angle tomba assise sur un sofa, oublia toute convenance, toute
dignit, s'abandonna tourdiment  un accs de fou rire; ses beaux yeux
bleus, toujours si brillants, se voilrent de joyeuses larmes; ses joues
rondelettes se colorrent d'un vif incarnat, et leurs charmantes
fossettes se creusrent  ce point que la veuve aurait pu y cacher, tout
entier, le bout ros de son petit doigt.

Croustillac, trs embarrass, restait immobile devant la jolie rieuse,
tantt fronant les sourcils d'un air courrouc, tantt, au contraire,
tchant de dilater sa longue et maigre figure par un sourire forc.

Pendant ces jeux successifs de physionomie, qui n'taient pas faits pour
mettre un terme  l'hilarit de la Barbe-Bleue, le chevalier se disait
_in petto_ que, pour une _meurtrire_, la veuve n'avait pas un aspect
bien sombre ni bien terrible.

Nanmoins la vanit de notre aventurier s'accommodait assez
difficilement du singulier effet qu'il produisait. Faute de raisons
meilleures, il finit par se dire qu'avant toutes choses il fallait
frapper vivement l'imagination des femmes, qu'il fallait d'abord les
tonner, les rvolutionner, et que, sous ce rapport, sa premire
entrevue avec la Barbe-Bleue ne laissait rien  dsirer.

Lorsqu'il vit la veuve un peu calme, il lui dit rsolument, en superbe
phbus:

--Je suis sr que vous riez, madame, de toutes les tentatives
dsespres que je fais pour retenir en vain mon pauvre coeur qui vole
 tire d'aile  vos pieds... C'est lui qui m'a entran ici, je n'ai
fait que le suivre, malgr moi... oui, madame, malgr moi; je lui
disais: L... l... tout beau, mon coeur, tout beau... il ne suffit
pas, pour plaire  une divine beaut, d'tre passionnment amoureux...
Mais mon petit... ou plutt mon grand tourdi de coeur me rpondait
toujours en m'attirant vers vous de toutes ses forces... comme s'il et
t d'acier et que le Morne-au-Diable et t d'aimant; mon coeur,
dis-je, me rpondait: Rassurez-vous, matre, tendre et vaillant comme
vous l'tes, de l'amour que vous ressentez natra l'amour qu'on
ressentira; mais pardon, madame, le langage de mon coeur me parat
furieusement impertinent... c'est sans doute cette impertinence qui vous
fait rire de nouveau?

--Non, monsieur, non; votre prsence m'gaie  ce point parce que vous
ressemblez, ah!... ah!... ah!... d'une faon trange  mon second mari;
vous avez absolument le mme nez, ah!... ah!... et en vous voyant
entrer, j'ai cru voir un spectre, ah!... ah!... ah!... qui venait me
reprocher, ah!... ah!... ah!... sa fin cruelle... ah!... ah!...

Ici les clats de rire d'Angle redoublrent.

Le chevalier n'ignorait pas les antcdents qu'on reprochait  la
Barbe-Bleue, mais il ne put cacher son profond tonnement en entendant
cette charmante et mignonne crature s'avouer homicide avec une si
incroyable audace....

Nanmoins, le chevalier reprit son sang-froid habituel et rpondit
galamment.

--Je suis trop heureux, madame, de vous rappeler un de vos dfunts, de
rveiller par ma prsence un de vos souvenirs, quel qu'il soit.
Seulement, ajouta Croustillac d'un air galant, il est d'autres
ressemblances que je voudrais avoir avec le dfunt... dont la mmoire
vous gaie si fort...

--Cela veut dire que vous voudriez m'pouser? lui demanda la
Barbe-Bleue.

A cette brusque question, le chevalier resta un moment stupfait.

Angle continua.

--Je m'y attendais; _Arrache-l'Ame_, que par abrviation j'appelle mon
petit _Rache-l'Ame_, m'avait prvenue de votre bon vouloir pour moi;
peut-tre a-t-il voulu me causer une fausse joie? ajouta la veuve en
regardant coquettement le chevalier.

Croustillac marchait de surprise en surprise.

--Comment! s'cria-t-il, le boucanier vous a dit, madame...

--Que vous veniez exprs de France pour m'pouser; est-ce vrai? Voyons,
parlez franchement, ne me trompez pas. Oh! d'abord, je n'aime pas  tre
contrarie... Je vous en prviens, si j'ai mis dans ma tte que vous
soyez mon mari.... vous serez mon mari....

--Madame, je vous en supplie, ne me prenez pas pour une buse... pour une
grue... pour une pcore... Si je reste sans voix... c'est l'motion...
l'tonnement... Et Croustillac regardait autour de lui avec inquitude
comme pour s'assurer qu'il n'tait pas le jouet d'un rve. Que je crve
comme un mousquet, madame, si je m'attendais  un tel accueil.

--Eh! mon Dieu, il n'est pas besoin de faire tant de faons, reprit la
veuve, on m'a dit que vous vouliez m'pouser; est-ce vrai?

--Aussi vrai que vous tes la plus blouissante beaut que j'aie jamais
rencontre! s'cria imptueusement le chevalier en portant la main  son
coeur.

--Vraiment? oh! vraiment, vous tes bien dcid  me prendre pour femme?
s'cria la petite veuve en frappant joyeusement dans ses mains.

--J'y suis tellement dcid, adorable veuve, que ma seule crainte
maintenant est de ne pas voir raliser ce voeu qui, de ma part, je le
confesse, est un voeu exorbitant... un rve titanique, et...

--Mais, taisez-vous donc! dit la Barbe-Bleue en interrompant le
chevalier avec une navet enfantine. A quoi bon ces grands mots?...
Vous me demandez ma main... pourquoi ne vous la donnerais-je pas?...

--Comment, madame, je pourrais croire?... Ah! tenez, belle insulaire!
j'ai eu bien des triomphes dans ma vie... des princesses m'ont avou
leur flamme... des reines ont soupir en me regardant... mais jamais,
madame, jamais je n'ai prouv un ravissement pareil... Oui, madame...
vous pouvez vous applaudir, vous pouvez vous vanter d'avoir port 
leur comble ma surprise, ma joie et ma reconnaissance... Rptez encore,
je vous en supplie, rptez ces mots charmants! vous consentez  me
prendre pour mari, moi Polyphme de Croustillac.

--Je vous le rpterai tant que vous voudrez, rien n'est plus simple;
vous comprenez bien que j'ai trop de peine  trouver des maris pour ne
pas saisir avec avidit l'offre que vous me faites.

--Ah! madame, riposta galamment le chevalier, au risque de passer pour
un impertinent, je me permettrai de vous contredire formellement... Non,
non, jamais je ne croirai qu'il vous soit difficile de trouver des
maris; je dirai plus... je suis convaincu que vous n'avez eu, depuis
votre veuvage, que l'embarras du choix... mais c'est tout simple, vous
n'avez pas voulu choisir... Vous aviez trop bon got, madame, dit
audacieusement Croustillac, vous attendiez...

--Je pourrais vous tromper et vous laisser croire cela... chevalier,
mais vous tes trop galant homme pour que je vous abuse... Au point o
nous en sommes, ajouta Angle d'un air gracieux et confidentiel, au
point o nous en sommes, je puis tout vous dire..... coutez-moi donc:
La premire fois que je me suis marie, je n'ai eu qu' choisir, c'est
vrai. Oh! mon Dieu! les pouseurs se prsentaient en foule, et j'ai
choisi... trs bien choisi... Lors du mon second mariage... ce n'tait
dj plus la mme chose... On avait jas sur la mort singulire de mon
premier mari, et les pouseurs commenaient  rflchir avant que de se
dclarer... Pourtant comme je ne suis pas sotte,  force de grce, de
clinerie, de coquetterie, je finis par happer un second poux... Hlas!
a n'avait pas t sans peine... Mais pour le troisime, oh! pour le
troisime, vous n'avez pas ide de tout le mal que j'ai eu; vrai,
c'tait  en dsesprer.

--Ah! madame, que n'tais-je l...

--Sans doute, chevalier, mais vous n'y tiez malheureusement pas... On
avait jas sur la mort du premier... jugez si on jasa sur le second...
on commenait  se dfier de moi, ajouta la veuve en secouant sa jolie
petite tte avec une expression de mlancolie ingnue, que voulez-vous?
le monde est si tracassier... si mdisant... les hommes sont si
bizarres!

--Le monde est un sot! le monde est un imbcile goste, s'cria
Croustillac plein de piti pour cette victime de la calomnie.--Les
hommes sont des lches et des niais, qui croient  toutes les
billeveses qu'on leur raconte.

--C'est bien vrai ce que vous dites l... vous n'tes pas comme cela
vous... ami...

--Elle m'appelle ami... dit Croustillac transport, et il reprit:--Non,
certes... non... je ne suis pas comme cela...

--Sans doute, dit la veuve, vous... quelle diffrence... Aussi, tenez...
vous me gtez en acceptant si gentiment ma proposition.

--Dites que je me ravis moi-mme au-del des bornes du bonheur possible,
madame!

--Si, si, vous me gtez, ajouta la veuve avec un sourire enchanteur, en
jetant un regard reconnaissant sur le chevalier, je vous assure que vous
me gtez; vous tes si facile, si accommodant! Aussi, un jour, comment
vous remplacerai-je, ami?

--Me remplacer?

--Oui... aprs vous, ami.

--Aprs moi, madame?

--Mais, sans doute, aprs vous?

--Madame, je ne comprends pas... je ne veux pas comprendre...

--Mais c'est tout simple cependant... comment voulez-vous que je puisse
esprer de trouver quelqu'un qui se marie aussi facilement que vous? Oh!
non, non, les hommes comme vous sont rares.

--Comment, madame, aprs moi? s'cria Croustillac abasourdi de cette
prvision, vous songez dj  mon successeur?

--Oui... ami... oui, rpondit la veuve avec une petite mine sentimentale
la plus touchante du monde. Oui... car lorsque vous ne serez plus, il me
faudra encore me remettre en qute, chercher, demander, trouver un
cinquime mari... Pensez donc! que de difficults, que de prventions 
vaincre... Peut-tre mme ne russirai-je pas... Jugez donc: veuve en
quatrimes noces! Vous oubliez cela: c'est un fait pourtant,
voyez-vous... ami. Aprs vous, je serai veuve en quatrimes noces?

--Je n'oublie pas du tout cela, madame, dit le Gascon un peu refroidi,
et se demandant s'il n'avait pas affaire  une folle, je n'oublie certes
pas que, dans le cas o j'aurais eu l'honneur de vous pouser, vous
seriez veuve en quatrimes noces, si vous me perdiez;.....
seulement..... il me parat que vous assignez un terme un peu court 
mon bonheur.

--Hlas! oui, ami... dit la veuve d'un ton attendri, un an... et un
an... c'est bien court... Un an! cela passe si vite quand on s'aime!
ajouta-t-elle en lui jetant un regard vritablement _assassin_.

--Un an, madame, un an! s'cria le chevalier; mais bientt songeant que
les paroles de la Barbe-Bleue cachaient peut-tre un pige, qu'elle
voulait sans doute l'prouver pour juger de son courage, il s'cria d'un
ton chevaleresque:

--Eh bien! soit... madame... que mon bonheur dure un an, un jour, une
heure, une minute, il n'importe... je brave tout, pourvu que je puisse
dire que j'ai t assez heureux pour obtenir votre main.

--Vous tes un vritable chevalier, dit la veuve ravie, je n'attendais
pas moins de vous... ceci est bien convenu, seulement je prviendrai mon
petit _Rache-l'Ame_, pour la forme, s'entend... car, marie ou non, je
serai toujours pour lui ce que j'tais.

--Mais, madame, dit Croustillac avec un certain embarras, me serait-il
permis... serait-il indiscret... de vous demander... ce que vous tes 
ce chasseur de taureaux... et quelle est auprs de vous sa position; ou
plutt voudriez-vous m'expliquer ensuite par quelle intimit vous vous
croyez oblige de lui parler de vos projets?

--Certainement... et  qui dirai-je cela si ce n'est  vous...
maintenant... ami?... Je vous avouerai que Rache-l'Ame est un de mes
bien-aims.

Ici Croustillac fit une grimace si singulire en toussant deux ou trois
fois, qu'Angle partit d'un clat de rire.

Croustillac, un moment interdit, fit cette rflexion pleine de sagesse:

--Je suis fou! Rien de plus simple: elle avait une espce de got pour
ce grossier personnage, ma vue la dcide  me le sacrifier; elle y met
des gards... malheureux boucanier que tu es! Seulement... pourquoi
diable vient-elle me dire qu'au bout d'un an il faudra qu'elle s'occupe
de me trouver un successeur?...

--Tenez, voici justement mon petit _Rache-l'Ame_, dit la veuve, nous
allons lui parler de nos projets, et nous souperons ensuite comme trois
amis.

--C'est gal, se dit Croustillac en voyant entrer le boucanier, voil
une petite femme qui peut se vanter d'tre singulirement originale.




CHAPITRE XIII.

LE SOUPER.


Lorsque le boucanier entra, le chevalier le reconnut  peine.

_Arrache-l'Ame_ avait quitt ses vtements de chasse; il portait une
casaque et de larges chausses d'toffe appele _guine_, soierie paisse
et raye alternativement de blanc et de ponceau; sa barbe noire tombait
sur une chemise d'une blancheur clatante, et tait ferme comme un
pourpoint par une range de petits boutons de corail: une charpe de
soie ponceau, des bas de mme couleur, et des souliers de daim  larges
bouffettes de rubans, compltaient l'habillement presque lgant du
boucanier et faisaient valoir sa taille robuste et leve;  la lumire
clatante des bougies, son teint semblait moins hl que pendant le
jour; ses cheveux noirs, naturellement boucls, tombaient ngligemment
sur ses paules; enfin ses mains taient restes parfaitement belles,
malgr son rude mtier de chasseur.

A la vue du boucanier ainsi transform et presque mconnaissable, malgr
le caractre dur que sa barbe paisse donnait toujours  sa physionomie,
le chevalier se dit:

--J'aime mieux que ce personnage ait au moins figure humaine: il et t
par trop humiliant pour Polyphme de Croustillac de triompher d'un rival
aussi laid que celui-ci m'avait paru d'abord; seulement, quoique je ne
redoute pas ce Nemrod, je trouve que la Barbe-Bleue a de singulires
faons d'agir; n'aurait-elle pas pu lui donner cong ailleurs qu'en ma
prsence? Je n'aime pas  abuser ainsi cruellement de mes avantages, 
craser un pauvre rival... car, mordioux! un homme est un homme! ce
pauvre boucanier va se trouver dans une pitoyable position. Mais
tenons-nous ferme, montrons bien  la Barbe-Bleue que je ne suis pas
dupe de ses confidences sur ses dfunts, et que je ne crains pas, moi,
de mourir comme eux.

Croustillac terminait cette rflexion, lorsque la petite veuve dit
ingnuement au boucanier en lui montrant l'aventurier d'un signe de tte
triomphant:--Eh bien! monsieur le chevalier demande ma main!... Vois-tu
que tu avais tort de me soutenir que je ne trouverais jamais un
quatrime pouseur? Aussi tu penses si j'ai bien vite accept la
proposition du chevalier; c'tait une trop belle occasion pour ne pas la
saisir.

Le boucanier ne rpondit pas sur-le-champ.

Croustillac mit machinalement la main  la garde de son pe pour ne pas
tre pris sans dfense dans le cas o le chasseur, exaspr par la
jalousie, voudrait se livrer  quelque violence.

Quelle fut la surprise de l'aventurier, lorsqu'il entendit
_Arrache-l'Ame_ rpondre en se carrant dans son fauteuil:

--Je t'ai toujours dit, ma belle, ce que t'a dit le camarade l'Ouragan:
pouse... mille diables!!! pouse..... si tu en trouves l'occasion. Pour
toi... les pouseurs sont rares! car on ne sait pas ce que tu en fais;
ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne te durent gure!..... Quant 
moi, je me doute  peu prs de ton petit mange... Je t'ai vu plus d'une
fois prparer certains breuvages de tes petites mains blanchettes.

--Oh! fi, fi, le vilain bavard, dit Angle en menaant le boucanier du
bout de son petit doigt.

--Enfin, est-ce vrai? reprit le boucanier.

--Quel est le secret de cette poudre grise dont j'ai seulement fait
prendre une pince  l'engag que mes chiens ont mang plus tard. Quelle
infernale prparation tait cela?

--Eh bien! madame, cette poudre grise? demanda Croustillac, pourrait-on
en savoir les vertus mirifiques?

--Oh! l'indiscret, s'cria Angle en regardant le boucanier d'un air
fch. M. le chevalier va me prendre pour une enfant; de quoi aurai-je
l'air  ses yeux, lorsqu'il saura que je m'amuse  de telles purilits?

--Ne craignez rien  ce sujet, madame, dit Croustillac; je serais ravi,
je vous le jure, d'avoir de nouvelles preuves de votre candeur
enfantine... Eh bien! digne Nemrod... cette poudre grise?

--En vrit, je vais tre toute honteuse, dit Angle en baissant les
yeux et faisant une adorable petite moue.

--Figurez-vous donc, reprit le boucanier, que j'ai fait prendre  mon
engag une seule pince de poudre dans un verre d'eau-de-vie.

--Eh bien? dit Croustillac avec intrt.

--Eh bien! pendant deux jours, il avait des accs de gaiet telle qu'il
riait du soir jusqu'au matin et du matin jusqu'au soir...

--Jusqu'ici, dit Croustillac, je ne vois pas grand mal...

--Mais attendez donc, dit le chasseur, il ne faut pas croire que cela
l'amusait... mon engag; il souffrait comme un damn, les yeux lui
sortaient de la tte, et il disait, en riant aux clats, qu'il n'y avait
pas de torture pareille  celle qu'il endurait... Le troisime jour, la
douleur tait si vive, qu'il est tomb comme en faiblesse, et il s'en
est ressenti bien longtemps, allez... de la pince de poudre grise de
madame... Il ne faudra donc pas vous tonner si vous entendez dire que
le second mari de madame tait gai comme un pinson, et qu'il est mort
trs joyeusement...

--Oh! mon Dieu... si on ne peut pas faire une espiglerie... sans qu'on
vous la reproche, dit Angle en se dandinant sur sa chaise, comme une
petite fille capricieuse.

--Dites donc, camarade, elle appelle a une espiglerie, dit le
chasseur. Figurez-vous que, grce  la poudre grise de madame, son
second dfunt riait si fort que le sang lui sortait par le nez, par les
yeux et par les oreilles... Mais pour ce qui est de rire... il riait
comme s'il et vu la chose la plus bouffonne du monde... ce qui ne
l'empchait pas de dire comme mon engag... qu'il aurait mieux aim tre
brl  petit feu que d'endurer cette gaiet-l; aussi a-t-il trpass
en riant  gorge dploye et en jurant comme un damn...

--L... vous voici bien avanc, dit la Barbe-Bleue en haussant les
paules. Puis s'approchant de l'oreille du Gascon, elle dit: Ami... sois
tranquille... j'ai perdu le secret de la poudre grise...

Le chevalier, en voulant sourire, fit une sinistre grimace; il avait
quitt la France au moment o l'effroyable _affaire des poisons_ tait
dans tout son retentissement, et l'on ne parlait que de _poudre de
succession_, _poudre de vieillesse, poudre de veuvage_, etc. On citait
mme avec effroi les noms de quelques empoisonneuses; or, la _poudre de
gaiet_ de la Barbe-Bleue pouvait faire faire de lugubres rflexions au
chevalier; aussi se dit-il en jetant un regard dfiant sur
Angle:--Cette crature donnerait-elle en effet dans la chimie et dans
la soufflerie; ce rcit serait-il vrai?

--Qu'avez-vous donc, frre? dit le boucanier, frapp du silence de
Croustillac.

--Voyez-vous! vous me l'avez effarouch, dit la veuve.

--Non... belle dame... non, dit Croustillac, je pensais qu'il devait
tre trs agrable de mourir ainsi... de rire.

--Ma foi, vous avez raison, frre... il vaut mieux cette mort-l... que
celle du dernier dfunt... Et le boucanier fit un mouvement d'horreur.

--Il parat que le trpas de celui-ci a t plus srieux que l'autre,
dit Croustillac en affectant de prendre un air dgag.

--Quant  cette histoire-l, camarade, je ne vous la raconterai pas;
vous auriez peur...

--Moi... peur? Et le Gascon haussa les paules.

La Barbe-Bleue se pencha encore  l'oreille du chevalier et lui dit:

--Laissez-le faire, ami, cette histoire-l, au moins, en vaut la
peine... Je vais bien attraper Arrache-l'Ame.

Puis, s'adressant au boucanier:

--Eh bien! voyons... dites... dites donc; ne vous arrtez pas en si beau
chemin... vous voyez bien que le chevalier vous coute de toutes ses
oreilles; voyons, parlez, je ne veux pas qu'il achte, comme on dit,
chat en poche...

--Vous voulez dire _tigresse en poche_, reprit en riant le boucanier. Eh
bien! mon gentilhomme, dit-il  Croustillac, figurez-vous que ce
troisime mari-l tait un beau brun, trente-six ans. Espagnol de
naissance; nous l'avions empaum  la Havane.

--Mais, mon Dieu, dis donc vite, _Arrache-l'Ame_; le chevalier
s'impatiente.

--Ce ne fut pas de la poudre grise qu'il gota celui-l, reprit le
boucanier, mais une goutte... une seule goutte d'une jolie liqueur
verte, contenue dans le plus petit flacon que j'aie vu de ma vie, car il
est fait d'un seul rubis creus.

--Mais c'est tout simple, dit Angle, la force de cette liqueur est
telle qu'elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas
fait d'un rubis ou d'un diamant.

--Vous jugez d'aprs cela, chevalier, dit le chasseur, de l'agrment que
cette liqueur a d procurer  notre troisime mari. Certes, je ne suis
ni tendre ni peureux, mais aprs tout, on a toujours de la peine 
s'habituer  voir un homme qui vous regarde avec des yeux verdtres,
lumineux et retirs si profondment dans leur orbite qu'ils vous font
l'effet de vers luisants au fond d'un souterrain.

--Le fait est, dit Croustillac, qui n'avait pu rprimer un lger
frisson, le fait est que la premire fois cela doit paratre
singulier...

--Ce n'est rien encore, ami... coutez la suite, dit tout bas la veuve
d'un air parfaitement satisfait d'elle-mme.

Le boucanier continua:

--a n'tait que son tat ordinaire,  ce pauvre cher homme, d'avoir les
yeux comme des vers luisants; mais o a devenait affreux, c'est lorsque
madame nous donnait un gala  moi,  l'Ouragan et au Cannibale. Elle
trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis, elle
faisait venir le malheureux Espagnol et lui passait cette plume sur les
sourcils... Alors... on et dit que des sourcils de ce malheureux
sortaient des milliers d'tincelles; ses yeux verdtres, si retirs au
fond du crne, s'avanaient... s'avanaient... en roulant dans leur
orbite comme deux globes de feu, et jetaient des clarts si vives et si
continues, qu'elles suffisaient pour clairer notre festin, pendant
lequel le dfunt se tenait debout et immobile comme une statue de
granit, disant d'une voix lamentable:--Mon cerveau fond pour alimenter
les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux! Ce qui fait que le
pauvre cher homme n'y voyait que du feu, dit le boucanier en riant aux
clats de cette cruelle plaisanterie. Et, comme faute d'huile, la lampe
s'teint, ajouta-t-il, le mari de madame a t rejoindre ses
prdcesseurs... pour vous laisser la place libre...

--Ce que dit _Arrache-l'Ame_ est vrai, dit la Barbe-Bleue en minaudant.
Il est trs indiscret, comme vous voyez, mais il n'est pas menteur... ni
moi non plus. Vous le voyez, ami... j'ai de singuliers caprices, de
ridicules fantaisies, je le sais.... mon Dieu! je ne veux pas me faire
meilleure que je ne suis. Avant tout, je veux tre franche et ne rien
vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris seuls sont
victimes de mes enfantillages? Rien de plus simple, je n'ai de pouvoir
que sur eux... et il faut encore que je les prvienne du sort qui les
attend... C'est ce qui me rend si difficile  marier... C'est  ces
conditions-l seulement que l'_homme rouge_ signe mon contrat, et alors
ce contrat sign par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que
mystrieuse. Hlas... ami... puisse-t-il bientt signer au ntre! J'ai
imagin deux nouvelles prparations qui ne sont rien auprs des autres,
et dont j'attends des effets vritablement magiques.

Depuis quelque temps Croustillac prouvait une sensation trange, qu'il
attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille; c'tait
comme un engourdissement de la pense, qui lui tait presque la force de
combattre par le raisonnement les tranges rcits de la veuve et du
boucanier. Sans croire  ces fabuleuses inventions, il en tait pourtant
effray comme on le serait d'un mauvais songe.

Le chevalier ne savait s'il veillait ou s'il rvait, il regardait tour 
tour le boucanier et la Barbe-Bleue d'un air stupide, presque pouvant;
cependant, ayant honte de sa crdulit, il se leva brusquement et marcha
quelque temps avec agitation, comme si le mouvement avait d dissiper la
torpeur dont il se sentait accabl.

Croustillac ne voulait pas servir de jouet  ces deux personnages, et il
regrettait presque de s'tre imprudemment embarqu dans cette folle
aventure. Il dit donc rsolument  la Barbe-Bleue:

--Allons, allons, vous voulez railler, madame, ne vous gnez pas,
j'entends la plaisanterie... je ne vous crois pas aussi froce et aussi
magicienne que vous voulez le paratre; demain, j'en suis sr, je saurai
le secret de cette comdie... qui,  cette heure, je l'avoue... me donne
une espce de cauchemar.

Ces mots, dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux
habitants du Morne-au-Diable qu'il ne voulait pas tre leur dupe,
produisirent sur la Barbe-Bleue un effet singulier.

Elle jeta un regard effray au boucanier, et dit  Croustillac avec
hauteur:

--Je ne raille pas, monsieur; vous tes venu ici dans l'intention de
m'pouser; je vous offre ma main, je vous dirai  quelles conditions;
si elles vous agrent, nous terminerons dans huit jours; il y a une
chapelle ici; le rvrend pre Griffon, de la paroisse de Macouba,
viendra nous unir; si mes propositions ne vous conviennent point, vous
quitterez cette maison, o vous n'auriez pas d venir.

A mesure que la Barbe-Bleue parlait, sa physionomie perdait son
caractre malin et enjou; elle devenait triste, presque menaante.--Une
comdie! rpta-t-elle, si je croyais que vous prissiez tout ceci pour
un jeu, vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison,
monsieur!--ajouta-t-elle d'une voix altre qui trahissait une profonde
motion.

--Non... le chevalier ne peut pas prendre ceci pour un jeu, reprit le
boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur.

Croustillac, naturellement impatient et vif, prouvait un dpit rel de
ne pouvoir pntrer ce qu'il y avait de vrai ou de feint dans cette
singulire aventure; il s'cria donc:

--Eh! mordioux, madame, que voulez-vous que je pense?... Je rencontre le
boucanier dans la fort, je lui fais part du dsir que j'ai de vous
connatre; il me dit aussi nettement que vous venez de me le dire
vous-mme qu'il a le bonheur d'tre dans vos bonnes grces...

--Ensuite, monsieur?

--Ensuite, madame, quoi que je lui aie dit, le boucanier consent 
m'amener ici, o l'on m'accueille avec la plus splendide hospitalit, je
le reconnais; je suis introduit prs de vous; instruite de mes voeux,
vous m'offrez votre main avec empressement, vous faites part de mes
esprances  votre ami, le chasseur de taureaux.

--Eh bien, monsieur?

--Madame... jusque-l tout allait  peu prs bien... Mais voici
maintenant que le boucanier veut me faire entendre, d'accord avec vous,
que je suis destin  faire un quatrime dfunt et  succder  l'homme
qui meurt de rire ou  celui dont les yeux servent de flambeaux  vos
orgies!...

--C'est la vrit, dit le boucanier.

--Comment, c'est la vrit! reprit Croustillac en retrouvant sa vivacit
un moment engourdie, est-ce que nous sommes au pays des songes? Est-ce
qu'on prend le chevalier de Croustillac pour une buse? Est-ce que je
suis de ces esprits faibles qui croient au diable? Je ne suis pas un
oison, et je ne demande pas vingt-quatre heures pour dmler ce que
cachent toutes ces bizarreries.

Angle devint trs ple, jeta au boucanier un nouveau regard d'angoisse
et de crainte indfinissables, et rpondit au chevalier avec une
indignation contenue:

--Eh! qui vous dit, monsieur, que tout ce qui se passe ici soit naturel?
Savez-vous pourquoi, moi, jeune, riche, je vous offre ma main ds le
premier moment o je vous vois? savez-vous  quel prix je mettrais cette
union? Vous vous croyez un esprit fort: qui vous dit que certains
phnomnes ne dpassent pas la porte de votre intelligence? Savez-vous
qui je suis? savez-vous o vous tes? savez-vous par suite de quel
mystre trange je vous offre ma main? Une comdie... rpta la
Barbe-Bleue avec amertume, en regardant encore le boucanier d'un air
effray. Puissiez-vous ne pas tre forc de reconnatre que tout ceci
n'est pas un jeu, monsieur. Il ne faut pas croire que vous ayez t
amen ici par votre bon ange, au moins.

--Et puis surtout, qui vous dit enfin que vous sortirez jamais
d'ici?--ajouta froidement le boucanier.

Le chevalier recula d'un pas, tressaillit, et s'cria:

--Mordioux! pas de violence... au moins... ou sinon...

--Ou sinon que feriez-vous? dit la Barbe-Bleue avec un sourire qui parut
au Gascon d'une implacable cruaut.

Croustillac se souvint trop tard des portes qui s'taient refermes sur
lui, des votes paisses qu'il avait eu  traverser pour arriver dans
cette maison diabolique; il se voyait  la merci de la veuve, du
boucanier et de leurs nombreux esclaves. Il se repentit de nouveau, et
plus srieusement encore, de s'tre aveuglment engag dans cette
entreprise.

Pourtant Croustillac, en contemplant la figure enchanteresse de la
Barbe-Bleue, ne pouvait croire cette jeune femme capable de quelque
sanglante perfidie; nanmoins les singuliers aveux qu'elle venait de lui
faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du
boucanier, commenaient  faire quelque impression sur le chevalier.

Une multresse vint annoncer que le souper tait servi.

Pendant les sombres rflexions de l'aventurier, Angle avait eu  voix
basse un entretien de quelques secondes avec le boucanier; elle en fut
sans doute satisfaite, et surtout rassure, car peu  peu son front
s'clairait, et le sourire reparut sur ses lvres.

--Allons, brave paladin, dit-elle gaiement au chevalier, n'ayez plus
peur de moi; ne me prenez pas pour le diable, et faites honneur au
modeste souper qu'une pauvre veuve est trop heureuse de vous offrir.

En disant ces mots, elle offrit gracieusement sa main  Croustillac.

Le souper fut servi avec une somptuosit, avec une recherche qui ne
pouvaient laisser aucun doute au chevalier sur l'norme fortune de la
veuve.

Seulement, nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n'tait
pas cussonne des armes royales d'Angleterre, ainsi que l'taient les
objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-Bleue.

Malgr l'enjouement et la grce idale de la veuve, malgr les saillies
joviales du boucanier, le souper fut assez triste pour Croustillac; son
assurance habituelle avait fait place  une sorte de vague inquitude.
Plus Angle lui semblait charmante, plus elle dployait de sductions,
plus le luxe qui l'entourait tait blouissant, plus l'aventurier
sentait augmenter sa mfiance.

Malgr leur absurdit, les tranges rcits du boucanier revenaient sans
cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la _poudre
grise_, qui faisait mourir de rire, de la liqueur au _flacon de rubis_,
qui changeait les yeux en lampes ardentes. Quoique ces rcits n'eussent
pas plus de ralit qu'un mauvais rve pass, le Gascon, dans la crainte
d'un ragot infernal, ne put s'empcher de s'inquiter des mets et des
vins qu'on lui servait. Il observait attentivement la veuve et le
boucanier; leurs manires n'avaient rien de choquant; _Rache-l'Ame_ se
comportait envers la Barbe-Bleue avec cette sorte de familiarit
convenable qu'un mari a pour sa femme devant un tranger.

--Mais alors, se demandait le chevalier, comment allier cette rserve
avec le cynisme de la petite veuve, qui avouait si cavalirement que le
Carabe et le flibustier partageaient ses bonnes grces avec le
boucanier, sans que ce dernier tmoignt la moindre jalousie?

Le Gascon se demandait encore quel tait le but de la Barbe-Bleue en lui
offrant sa main, et  quel prix elle mettrait cette union? Malgr son
outrecuidance, il avait trop de perspicacit pour n'avoir pas remarqu
l'motion vive, sincre de la veuve, lorsque celle-ci s'tait indigne
de ce que l'aventurier l'avait crue capable de railler et de jouer la
comdie en lui offrant sa main?

En cela Croustillac ne s'tait pas tromp, la Barbe-Bleue avait t
pniblement mue; elle aurait t au dsespoir de voir le Gascon prendre
pour un jeu ou pour une comdie tout ce qui se passait au
Morne-au-Diable.

Elle s'tait rassure en voyant la vague inquitude que la physionomie
du chevalier rvlait malgr lui. En effet, il se perdait en vaines
conjectures. Jamais il ne s'tait trouv dans une position assez trange
pour que l'ide d'une influence ou d'un pouvoir surnaturel se ft
prsente  son esprit. Malgr lui, il se demanda s'il n'y avait rien
que de trs humain dans ce qu'il voyait et ce qu'il entendait.

Par cela mme qu'il ressentait les premires et sourdes angoisses d'une
terreur superstitieuse, Croustillac en tait davantage frapp. Il
n'osait s'avouer que des hommes plus nergiques, plus sages ou plus
savants que lui, avaient, dans ce sicle et rcemment encore, ajout foi
 la _prsence relle_ du dmon.

Et puis enfin l'aventurier avait t jusqu'alors beaucoup trop
indiffrent en matire de religion pour ne pas croire au diable tt ou
tard.

Cette premire crainte ne fit que traverser rapidement l'esprit du
chevalier, mais elle devait y laisser pour l'avenir une ineffaable
empreinte; pourtant il se rassrna peu  peu en voyant la jolie veuve
faire honneur au souper; elle se montrait par trop friande pour tre un
esprit des tnbres.

Le souper termin, les trois convives rentrent dans le salon; la
Barbe-Bleue dit au chevalier d'une voix solennelle:

--Demain, je vous apprendrai  quelles conditions je vous offrirai ma
main; si vous refusez, vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous
donner une preuve de ma confiance en vous, je consens  ce que vous
passiez la nuit dans l'intrieur de cette maison, quoique je n'accorde
jamais cette faveur  des trangers. Arrache-l'Ame vous conduira dans
l'appartement qui vous est destin.

En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre.

Croustillac resta soucieux et absorb.

--Eh bien! frre, lui dit le boucanier, dcidment, comment la
trouvez-vous?

--Quelle est votre intention en me faisant cette question, monsieur?
Est-ce un sarcasme? s'cria le chevalier.

--Mon intention est seulement de savoir comment vous trouvez notre
htesse.

--Hum... hum... sans vouloir en mdire... vous avouerez que c'est une
femme qu'il est assez difficile de classer  la premire vue, dit
Croustillac avec une certaine amertume. Vous ne vous tonnerez donc pas
si je veux rflchir avant de me prononcer... Demain je vous rpondrai,
si je parviens  me rpondre  moi-mme.

--A votre place, moi, dit le boucanier, je ne rflchirais pas.
J'accepterais les yeux ferms tout ce qu'elle me proposerait, et je
l'pouserais; car, ma foi, on ne sait qui vit, qui meurt; les gots
changent avec l'ge. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

--Ah ! mordioux! o voulez-vous en venir avec vos proverbes et vos
paraboles? s'cria le Gascon courrouc. Pourquoi ne l'pousez-vous pas
alors, vous qui parlez?...

--Moi?

--Oui, vous?

--Parce que je ne me soucie pas de mourir de rire, ou d'tre chang en
lampe ardente...

--Et croyez-vous que je m'en soucie, moi?

--Vous?

--Oui... Pourquoi plus que vous aimerais-je  voir signer l'_Homme
rouge_  mon contrat... comme dit cette femme bizarre?

--Alors ne l'pousez pas. Vous en tes le matre. a vous regarde.

--Certainement, cela me regarde... et je l'pouserai si je veux...
mordioux! s'cria le chevalier, qui commenait  craindre que sa raison
ne s'gart au milieu de ce chaos de penses tranges.

--Voyons, frre, calmez-vous, dit le boucanier, ne vous fchez pas, vous
auriez tort. Est-ce que je n'ai pas tenu ma parole? je vous amne au
Morne-au-Diable; la plus jolie femme du monde vous offre sa main, son
coeur et ses trsors; que voulez-vous de plus?

--Je veux comprendre tout ce qui se passe ici, je veux comprendre tout
ce qui m'arrive depuis deux jours, tout ce que j'ai vu et entendu ce
soir! s'cria Croustillac exaspr, je veux savoir si je veille ou si je
rve!...

--Vous n'tes pas dgot, frre; peut-tre cette nuit ferez-vous un
songe qui vous clairera... Ah a! il est tard, la chasse a t rude,
suivez-moi.

En disant ces mots, le boucanier prit une bougie et fit signe au
chevalier de le suivre.

Ils traversrent plusieurs pices somptueusement meubles, et une petite
galerie au bout de laquelle ils trouvrent une chambre trs lgante,
dont les croises s'ouvraient sur le dlicieux jardin dont nous avons
parl...

--Vous avez t soldat ou chasseur, frre, dit le boucanier, vous saurez
donc, je l'espre, vous passer de serviteurs: aucun homme, si ce n'est
moi, ou l'Ouragan, ou le Carabe, ne passe la premire porte de cette
demeure; notre belle htesse a fait une exception en votre faveur; mais
cette exception doit tre la seule. Sur ce, frre, que Dieu ou le
diable vous ait en bonne garde.

Le boucanier sortit en enfermant Croustillac  double tour.

Le chevalier, assez contrari, ouvrit une fentre qui donnait sur le
petit parc; elle tait garnie d'un treillis de mailles d'acier qu'il
tait impossible de briser, mais qui ne cachait en rien la vue du
dlicieux jardin que la lune clairait alors d'une douce clart.

Croustillac, assez peu rassur, interrogea les boiseries et le plancher
de sa chambre, pour s'assurer qu'ils ne cachaient pas de pige; il
regarda sous son lit, sonda le plafond avec la pointe de son pe; il ne
trouva rien de suspect.

Nanmoins, pour plus de prudence et de sret, le chevalier rsolut de
se coucher tout habill, aprs avoir plac sa fidle rapire dans la
ruelle et  sa porte.

Malgr sa rsolution de veiller, les fatigues et les motions de la
journe plongrent bientt l'aventurier dans un profond sommeil....

       *       *       *       *       *

Angle, assise dans un salon dont nous avons parl, disait au boucanier:

--Malheureusement cet homme est moins sot et moins crdule que nous le
pensions... Pourvu qu'il ne soit pas dangereux?

--Non, non, rassure-toi, dit le boucanier. Il a voulu faire l'esprit
fort... mais nos deux histoires l'ont frapp; Il se souviendra longtemps
de cette soire... et qui mieux est, il en parlera; crois-moi, toutes
les exagrations qu'il racontera _rajeuniront_ les rcits mystrieux que
l'on fait sur le Morne-au-Diable.

--Ah! s'cria la veuve encore effraye  ce souvenir, lorsque cet
aventurier a dit que tout ceci tait une comdie, et qu'il pntrerait
bien ces apparences... malgr moi j'ai t pouvante...

--Il n'y a rien  craindre, vous dis-je, madame Barbe-Bleue, reprit
gaiement le boucanier en se mettant aux genoux d'Angle et la regardant
avec tendresse, votre diabolique rputation est trop bien tablie pour
qu'elle souffre la moindre atteinte; mais avouez que j'ai eu de
l'imagination, et que ma _poudre grise_ et ma _liqueur verte_ ont fait
merveille...

--Et mon _homme rouge_ qui signe  mon contrat, dit Angle en clatant
de rire, pour quoi comptes-tu cela?

--A la bonne heure... voil comme je t'aime, rieuse et folle, dit le
boucanier. Lorsque je te vois triste et rveuse, je crains toujours que
cette retraite ne te pse...

--Voulez-vous bien vous taire, monsieur _Rache-l'Ame_?... Est-ce que
j'ai l'air de m'ennuyer auprs de vous? Seriez-vous jaloux de vos
rivaux? Demandez-leur si je les aime mieux que vous!... Ne m'avez-vous
pas procur le divertissement et le rgal de ce Gascon,  qui j'ai d le
plus dlicieux accs de gaiet? j'en tais inconvenante. Enfin, except,
mes sottes apprhensions, cette soire n'et-elle pas t charmante...
ne l'est-elle pas puisque vous tes l vos yeux sous mes yeux, monsieur
mon amant?... Ah! mais j'y pense, il fait un clair de lune superbe...
Allons faire une bonne promenade au dehors...

--Dehors de la maison?

--Oui... nous irons sur le grand pic, tu sais... d'o l'on dcouvre au
loin la mer?... Par cette belle nuit, ce sera magnifique.

--Allons, enfant capricieux, prenez votre mante, dit le boucanier en se
levant.

--Allons, monsieur Barbe-Noire, prenez votre sombrero espagnol et
prparez-vous  me porter dans vos bras hors de tous les mauvais pas,
car je suis paresseuse.

--Allons, madame Barbe-Bleue... mais vous ne voulez donc pas que nous
allions visiter notre hte?

--Je suis sre que le pauvre diable fait quelque horrible rve... Ah !
demain nous lui donnons un guide et nous le renvoyons?

--Non, gardons-le encore un jour, je te dirai ce qu'en pense le pre
Griffon: les distractions sont rares, il t'amusera...

--Dieu! la belle nuit, dit Angle, qui tait alle soulever un des
rideaux de la fentre, je me fais une joie de notre promenade.

Aprs s'tre fait ouvrir les portes extrieures du Morne-au-Diable, le
boucanier et la veuve sortirent de l'habitation....

       *       *       *       *       *

Contre son attente, Croustillac passa une nuit excellente. Lorsqu'il
s'veilla le lendemain matin, le soleil tait dj dans toute sa force;
on avait eu la prcaution de baisser les stores extrieurs qui
garnissaient les fentres de sa chambre pour adoucir l'clat du jour.

Le chevalier s'tait couch tout habill, il descendit de son lit et
alla vers la croise dont il souleva un peu le store.

Quel fut son tonnement!  l'extrmit d'une longue alle borde de
tamariniers qui formaient une vote presque impntrable au jour, il vit
la Barbe-Bleue se promenant, nonchalamment appuye au bras d'un Carabe
d'une haute et vigoureuse stature.

Ce Carabe tait compltement _roucou_, selon l'usage, c'est--dire
peint d'une sorte de composition luisante d'un rouge brun; ses cheveux
lisses et noirs, spars au milieu de son front, tombaient le long de
ses joues; sa barbe semblait soigneusement pile; ses traits
parfaitement rguliers avaient ce caractre de calme svre, particulier
aux sauvages;  son col brillaient de larges croissants de _carracolis_
(sorte de mtal dont les Indiens avaient, disait-on, seuls le secret, et
qui se composait d'or, de cuivre et d'argent).

Ces bijoux, d'un vermeil clatant, taient curieusement travaills et
incrusts de _pierres vertes_, minral prcieux, couleur de malachite,
et auquel les Indiens attribuaient toutes sortes de vertus
merveilleuses.

Le Carabe se drapait dans une vaste _pagne_ de coton blanc borde d'une
frange bleue; les plis larges, simples, majestueux de cette espce de
manteau auraient pu servir de modle  un statuaire.

A l'exception du cou, du bras droit nu jusqu' l'paule, et de la jambe
gauche, cette pagne de coton enveloppait compltement le Carabe; autour
des poignets, il avait aussi des bracelets de _carracolis_ incrusts de
pierres vertes; sa jambe tait  demi-cache par une sorte de brodequin
 sandales fait de bandes d'toffes de coton de couleurs vives et
tranchantes, d'un effet trs pittoresque.

Angle et Youmaal, car c'tait lui, marchaient lentement et
s'avanaient directement en face de la fentre  l'abri de laquelle le
Gascon les piait.

Une ceinture rose serrait autour de la fine taille de la veuve un long
peignoir de mousseline blanche; ses cheveux blonds bouclaient autour de
son jeune et frais visage, que l'aventurier n'avait pas encore vu au
jour. Aussi ne se lassait-il pas d'admirer ce teint pur et blanc, ces
joues d'un rose si transparent, ces yeux d'un bleu si limpide.

La veille, Angle avait apparu  Croustillac dans l'clat de la plus
brillante parure; mais bientt distrait par les bizarres confidences de
la Barbe-Bleue et du boucanier, l'admiration du chevalier s'tait
trouve mle de dpit, d'impatience et de crainte, et il avait t
beaucoup plus bloui que touch de la beaut d'Angle; mais lorsqu'il la
vit le matin, si navement jolie, il ressentit une impression
profonde... il fut mu... il oublia les trsors de la Barbe-Bleue, il
oublia les horribles aventures qu'on lui prtait; il oublia le
Morne-au-Diable et l'anthropophage, pour ne songer qu' la ravissante
crature qu'il avait devant les yeux.

L'amour... oui, un vritable amour envahit brusquement le coeur de
l'aventurier..... jusqu'alors fort peu amoureux.

Si rapide, si instantan que paraisse le dveloppement de cette brusque
passion, elle n'tait pas moins sincre.

Sans doute, la veille, Croustillac avait t sous le coup d'agitations
trop vives, d'tonnements trop soudains, de proccupations trop
tranges, pour apprcier _sainement_ la Barbe-Bleue; calm par le repos
et par le sommeil, le pass lui semblait un songe, il croyait voir
Angle pour la premire fois; en admirant cette taille qui se dessinait
si souple et si parfaite sous un peignoir de mousseline blanche, il
oubliait la robe de tabis constelle de pierreries, dont il avait t si
pris la veille; il cherchait en vain sur la physionomie ingnue et
charmante qu'il avait sous les yeux, les sourires diaboliques de la
femme singulire qui faisait de si funbres plaisanteries..... sur ses
trois dfunts maris...

Enfin, le pauvre Croustillac aimait... Peut-tre tait-ce lui et non la
Barbe-Bleue qui avait chang... mais avec l'amour, vinrent toutes sortes
de jalousies cruelles...

En voyant Angle et Youmaal se promener familirement, l'aventurier
ressentit des angoisses, des inquitudes nouvelles, jointes  une
curiosit poignante.

Hlas! pour lui... quel spectacle!

Tantt Angle abandonnait le bras du Carabe pour courir avec une ardeur
et une joie enfantines aprs de beaux insectes aux litres d'or et
d'azur, ou pour cueillir quelque belle fleur parfume, puis elle
revenait bientt auprs d'Youmaal, qui, toujours calme, presque
solennel, semblait avoir pour la jeune femme une tendresse grave et
protectrice.

Quelquefois le Carabe donnait  la veuve sa main  baiser.

Angle, heureuse et fire de cette faveur, portait cette main  ses
lvres d'un air  la fois respectueux et passionn;... on et dit une
femme carabe, habitue  vivre en esclave soumise et dvoue devant son
matre.

Youmaal tenait une fleur magnifique que la veuve lui avait donne. Il
laissa tomber cette fleur. Angle se baissa prcipitamment, la ramassa
et la lui rendit, sans que le sauvage ft un geste pour la prvenir ou
pour la remercier de son attention.

--Stupide et grossier animal! s'cria Croustillac indign. Ne dirait-on
pas un sultan! Comment cette crature adorable peut-elle se rsoudre 
baiser la main de ce cannibale, qui n'a pu faire d'autre loge du
vertueux pre Simon, qu'en disant qu'il _en avait mang_... Hier, un
boucanier, aujourd'hui un anthropophage, demain sans doute un
flibustier... Mais c'est donc une Messaline que cette femme! ajouta
Croustillac,  la fois dsespr et effray de sentir se dvelopper
rapidement en lui les germes d'une passion relle.

La veuve et le Carabe s'tant de plus en plus rapprochs de la fentre,
d'o le chevalier les piait, il entendit leur entretien...

Youmaal parlait franais avec le lger accent guttural naturel  sa
race; ses paroles taient rares et brves.

Croustillac saisit ces mots d'une conversation commence.

--Youmaal, disait la petite veuve, qui, s'appuyant sur le bras du
Carabe, le regardait tendrement... Youmaal, vous tes mon matre,
j'obirai, n'est-ce pas mon devoir, mon doux devoir, de vous obir?

--C'est ton devoir, dit le Carabe, qui tutoyait Angle, mais qu'Angle
ne tutoyait pas. La dignit de l'homme le voulait ainsi.

--Youmaal, ma vie est votre vie; ma pense est  vous, reprit Angle,
vous me diriez de mettre sur mes lvres le suc mortel de cette pomme de
mancenillier, que je le ferais pour vous montrer que je vous appartiens,
comme votre arc, comme votre case, comme votre pirogue vous
appartiennent.

En disant ces mots, Angle montrait au silencieux Carabe un fruit
jauntre qu'elle tenait  la main et qui renfermait le poison le plus
violent et le plus subtil.

Youmaal, aprs avoir pendant quelques moments regard Angle d'un
oeil perant, fit un geste impratif en levant l'index de sa main
droite...

A ce signe muet, la veuve approcha si rapidement le fruit mortel de ses
lvres, que, sans un mouvement plus rapide encore du Carabe, elle lui
et peut-tre donn cette fatale preuve d'obissance passive au moindre
caprice du matre.

Un mouvement d'pouvante fugitif comme l'clair, contracta l'impassible
physionomie du Carabe  l'instant o la veuve approcha la mancenille de
ses lvres... mais il reprit aussitt son sang-froid, abaissa la main
d'Angle, baisa gravement la jeune femme au front, en lui disant d'une
voix sonore et douce:

--C'tait bien...

A ce moment, les deux promeneurs se trouvaient si prs de la fentre de
Croustillac, que celui-ci, craignant d'tre surpris aux coutes, se
retira brusquement dans sa chambre en s'criant:

--Quelle peur elle m'a faite avec son poison!... et cet animal sauvage
qui a l'air d'un homard, autant pour la couleur de la peau que pour la
lenteur des mouvements, qui lui dit: C'tait bien! lorsque cette
adorable femme, sur un signe de lui, allait peut-tre s'empoisonner...
car une fois affoles, les femmes sont capables de tout... Puis, aprs
quelques moments de cruelles rflexions, le Gascon s'cria:

--Voil ce qui est inexplicable... qu'une femme soit affole d'un homme,
cela se conoit, de... deux... a c'est vu... mais c'est dj une
normit... mais c'est impossible qu'elle en aime trois  la fois... a
tombe dans la monstruosit.... dans le bas-empire!.... Comment, la
Barbe-Bleue joindrait au boucanier et au flibustier l'affreux ragot de
ce cannibale! qui mange des missionnaires, sans compter que par
l-dessus elle me propose de m'pouser! Allons donc, mordioux!... ce
serait  en perdre la tte; dcidment, je ne veux pas rester ici; non,
non, mille fois non... ce que je vois me fait trop de mal; je pourrais
devenir assez sot pour me srieusement prendre de cette femme... je
perdrais tous mes avantages, le vritable amour vous rend bte comme une
oie; depuis tout  l'heure je ne me sens dj plus la rsolution que
j'avais en arrivant ici... mon coeur s'amollit... je me sens enclin 
des sensibleries ridicules... Fuyons... fuyons... c'tait une folie, un
rve; je suis n gueux, j'ai t gueux, je mourrai gueux; je quitterai
cette maison, j'irai retrouver le digne capitaine de la _Licorne_; aprs
tout, dit Croustillac avec un dcouragement singulier pour un homme de
ce caractre, il est de pires conditions que celle d'avaler des bougies
allumes, pour rcrer matre Daniel.

Le chevalier fut interrompu dans ses tristes rflexions par la vieille
multresse qui vint gratter  sa porte et le prvenir que le ngre qui,
la veille, lui avait servi de valet de chambre, l'attendait dans le
btiment extrieur.

Croustillac suivit l'esclave, se fit peigner, raser, s'habilla, et
revint attendre la Barbe-Bleue dans le mme salon o il l'avait dj
attendue la veille.

La veuve parut bientt.




CHAPITRE XIV.

L'AMOUR VRAI.


En voyant la Barbe-Bleue, malgr lui Croustillac rougit comme un
colier.

--J'ai t bien maussade hier, n'est-ce pas? dit Angle au chevalier
avec un sourire enchanteur, je vous ai donn une mauvaise opinion de moi
en permettant  Arrache-l'Ame de raconter toutes sortes de folies; mais
ne parlons plus de cela... A propos, Youmaal le Carabe est ici.

--De ma fentre je l'ai vu avec vous, madame, dit amrement
l'aventurier, et il pensa: Elle n'a pas, en vrit, la moindre
vergogne... quel dommage, avec une si adorable figure... Allons,
Croustillac, sois ferme.

--N'est-ce pas qu'il est trs beau, Youmaal? demanda la veuve d'un air
triomphant.

--Hum... hum... il est trs beau pour un sauvage, rpondit le chevalier
avec dpit; mais puisque nous voil seuls, madame, expliquez-moi donc
comment vous pouvez, du jour au lendemain (ne vous choquez pas de cette
question, que les circonstances m'obligent de vous poser), comment
pouvez-vous, du jour au lendemain, changer ainsi d'amoureux?

--Oh mon Dieu! dit ingnument la veuve, l'un vient, l'autre s'en va;
c'est tout simple.

--L'un vient, l'autre s'en va... c'est fort simple, en effet, envisag
sous le point de vue... mais, madame... la nature et la morale ont des
lois...

--Ils m'aiment bien tous les trois, pourquoi ne les aimerais-je pas tous
les trois?

Ces rponses taient faites avec une si parfaite candeur, que le
chevalier se dit:

--Il faut ncessairement que cette malheureuse-l ait t leve dans
quelque dsert, dans quelque caverne; elle n'a pas la moindre notion du
bien et du mal; ce serait absolument une ducation  faire... Il reprit
tout haut avec certain embarras: Duss-je passer pour un indiscret, pour
un fcheux, madame, je dois vous dire que, ce matin, pendant votre
promenade avec le Carabe, je vous ai vue et entendue; comment se
fait-il que sur un signe de lui vous ayez os, au risque de vous
empoisonner, porter  vos lvres le fruit mortel du mancenillier?

--Youmaal me dirait: Meurs! que je mourrais, rpondit la veuve avec
exaltation.

--Mais le boucanier, le flibustier, que diraient-ils si vous mouriez
pour le Carabe?

--Ils diraient que j'ai bien fait.

--Et s'ils vous demandaient de mourir pour eux?

--Je mourrais pour eux.

--Comme pour Youmaal?

--Comme pour Youmaal.

--Vous les aimez donc tous trois galement?...

--Oui, puisque tous trois m'aiment galement...

--C'est une ide fixe, il n'y a pas moyen de la faire sortir de l,
pensa le Gascon, je m'y perds, son accent est trop innocent pour tre
feint. Il se peut que la mdisance ait calomni l'affection peut-tre
fraternelle que cette jeune femme porte  ces trois bandits! pourtant le
boucanier m'a donn  entendre... aprs tout, j'aurai peut-tre mal
compris, et puisque je veux la quitter, j'aime mieux la croire innocente
que coupable, quoiqu'elle me semble, mordioux! furieusement difficile 
innocenter. Il reprit:--Une dernire question, madame: quel tait le but
des atroces plaisanteries que vous et le flibustier avez faites, hier,
sur deux de vos maris, dont l'un serait mort de rire, et dont l'autre
aurait t chang en lampe ardente, grce  l'intervention de l'_homme
rouge_ qui aurait, toujours selon la mme plaisanterie, sign  votre
contrat?... Vous sentez bien, madame, que si poli que je sois, il m'est
extrmement difficile de paratre prendre ces folies au srieux.

--Ce ne sont pas des folies...

--Comment, vous voulez que je croie...

--Oh! il faudra bien que vous croyiez cela... et bien d'autres choses...
enfin que vous vous rendiez  l'vidence, dit la veuve avec un accent
singulier.

--Et quand m'expliquerez-vous ce beau mystre, madame?

--Lorsque je vous aurai dit  quel prix je mets ma main.

--Ah! elle recommence la mme plaisanterie, se dit le Gascon. Ayons
l'air d'tre sa dupe pour voir jusqu'o elle ira; je voudrais mme
qu'elle allt trs loin pour que mon sot amour ft compltement teint.
Il reprit tout haut:

--Et n'est-ce pas aujourd'hui que vous me direz  quel prix vous mettez
votre main, madame?

--Oui.

--Et  quelle heure?

--Ce soir, au lever de la lune.

--Pourquoi  ce moment, madame?

--C'est un secret que vous saurez encore avec les autres.

--Et si je vous pouse, vous ne voulez pas me donner dcidment plus
d'un an  vivre?

La Barbe-Bleue soupira et dit tristement en secouant sa jolie tte:

--Hlas! non... pas plus d'un an.

Ayons toujours l'air d'tre sa dupe, se dit le Gascon, et il ajouta:

--Et c'est par votre volont que mes jours seraient sitt compts?

--Non, oh! non, s'cria la veuve.

--Ainsi, personnellement vous ne me hassez pas, dit Croustillac.

A cette question, la physionomie de la Barbe-Bleue changea compltement
d'expression et devint srieuse et grave; elle redressa firement sa
petite tte, et le chevalier fut frapp de l'air de noblesse et de bont
qui se rpandit sur tous ses traits.

--coutez-moi, lui dit-elle d'une voix affectueuse mais protectrice:
Parce que certaines circonstances de ma vie m'obligent  une conduite
souvent trange, parce que j'abuse peut-tre de ma libert, il ne faut
pas croire que je mconnaisse les gens de coeur.

Croustillac regardait la veuve avec une incroyable surprise; ce n'tait
plus la mme femme;  ce moment, la Barbe-Bleue lui paraissait une
grande dame... Il fut tellement intimid qu'il ne trouva pas une parole.

La Barbe-Bleue reprit:

--Vous me demandez si je vous hais, monsieur? nous ne sommes pas encore
dans des termes o les sentiments, soit bons, soit mauvais, peuvent
atteindre de telles extrmits... mais je suis loin de vous har... vous
tes certainement trs vain, trs fanfaron, trs outrecuidant.

--Madame!...

--Mais vous tes bon, mais vous tes brave, mais vous seriez, j'en suis
sre, capable d'un gnreux dvouement; vous tes pauvre, d'une
naissance obscure.

--Madame, le nom des Croustillac... en vaut bien un autre, s'cria le
chevalier, ne pouvant vaincre le dmon de l'orgueil.

La veuve continua, sans paratre avoir entendu le chevalier.

--Si vous tiez n riche et puissant, vous eussiez fait un noble emploi
de votre puissance et de votre richesse; la misre aurait pu vous
conseiller beaucoup plus mal qu'elle ne l'a fait, car vous avez
souffert et endur de nombreuses privations...

--Mais, madame...

--La pauvret vous a trouv insouciant et rsign, la fortune vous et
trouv prodigue et bienfaisant; en un mot, ce qui est rare, vous n'avez
pas t plus perverti par l'indigence que vous ne l'eussiez t par la
prosprit! Si la somme de vos bonnes qualits ne l'avait pas emport de
beaucoup sur vos tourderies de jeunesse, cette maison ne vous aurait
pas t ouverte, soyez-en bien certain, monsieur. Si la proposition que
j'aurai  vous faire ce soir ne vous convenait pas... je suis sre, du
moins, que vous n'emporterez pas un mchant souvenir de la Barbe-Bleue.
Veuillez m'attendre ici, ajouta-t-elle en souriant, je vais donner un
coup d'oeil au repas de Youmaal, car il est d'usage chez les Carabes
que les femmes seules s'occupent de ce soin, et je voudrais que, sous ce
rapport du moins, Youmaal se crt encore dans son carbet...

Ce disant, la veuve sortit.

Cet entretien fut, comme on dit vulgairement, le _coup de grce_ du
malheureux chevalier.

Lorsque la veuve avait rapidement analys le caractre de Croustillac,
elle s'tait exprime d'une manire pleine de bienveillance, de grce et
de dignit. Elle s'tait enfin montre sous un aspect si nouveau, qu'il
renversait toutes les suppositions du Gascon.

Les simples et affectueuses paroles d'Angle, le doux et noble regard
qui les avait accompagnes, rendirent Croustillac plus fier, plus
heureux qu'il ne l'et t des compliments les plus outrs. Il se
sentit, avec un mlange de joie et de crainte, si dcidment, si
perdument amoureux de la veuve, qu'elle et t pauvre, abandonne,
qu'il se serait vaillamment et gnreusement dvou pour elle.

Autre irrcusable symptme d'un vritable amour.

L'tourdissante prsomption du chevalier tomba tout  coup; il comprit
combien son rle avait t ridicule, et comme si le propre des
sentiments vrais tait toujours de nous rendre meilleurs, plus senss,
plus sagaces...  travers le chaos de contradictions que devaient
ncessairement soulever les aveux et la conduite d'Angle, le chevalier
pressentit que ces apparences devaient cacher un grave et srieux
mystre: il se dit que l'intimit de la Barbe-Bleue avec ses
_bien-aims_, comme elle les appelait, voilait sans doute un autre
secret, et que cette jeune femme avait t ncessairement calomnie
d'une manire indigne; il se dit encore avec assez de vraisemblance
qu'Angle n'aurait pas fait montre d'un effroyable cynisme devant un
tranger, sans quelque motif d'une haute importance.

Par suite de cette rhabilitation de la Barbe-Bleue dans l'esprit de
Croustillac, elle devint  ses yeux compltement innocente du meurtre de
ses trois maris.

Enfin, l'aventurier commenait  croire, tant l'amour le mtamorphosait,
que la solitaire du Morne-au-Diable pouvait bien avoir voulu se moquer
de lui; et il se proposait d'claircir ce soupon le soir mme, lorsque
la veuve lui dirait  quel prix elle mettait sa main.

Une chose embarrassait Croustillac: comment la veuve pouvait-elle tre
instruite de la vie qu'il avait mene? Mais il se souvint qu' quelques
dtails prs, il n'avait fait  personne un mystre de la plupart des
antcdents de sa vie,  bord de la _Licorne_, et que l'homme d'affaires
qui tenait le comptoir de la veuve  Saint-Pierre avait pu faire causer
les passagers du capitaine Daniel.

Enfin, avec une sagesse et un bon sens qui feraient honneur au nouveau
sentiment qu'il ressentait, Croustillac se posa ces deux hypothses:

--Ou la Barbe-Bleue a voulu se divertir; et ce soir, elle me dira
franchement: Monsieur le chevalier, vous avez t un curieux
impertinent; aveugl par la vanit, pouss par la cupidit, vous avez
donn votre parole d'tre mon mari au bout d'un mois; j'ai voulu vous
tourmenter un peu, et jouer le rle de frocit qu'on me prte; le
boucanier, le flibustier et le Carabe sont trois de mes serviteurs, en
qui j'ai une entire confiance; et comme j'habite seule une maison trs
isole... chacun d'eux vient  son tour veiller sur moi... Sachant les
bruits absurdes qui circulent, j'ai voulu m'amuser de votre crdulit;
ce matin mme j'avais vu, du bout de l'alle, que vous tiez  m'pier,
et la comdie de la pomme de mancenillier avait t convenue avec
Youmaal; quant au baiser qu'il m'a donn sur le front...

Ici le chevalier fut un moment assez embarrass pour justifier cet
accessoire du rle qu'il supposait jou par la veuve; mais il rsolut la
question en se disant que, dans les usages carabes, cette familiarit
ne devait sans doute pas tre inconvenante.

Le chevalier se promettait d'tre satisfait de cette explication; et se
rendant justice (un peu tard  la vrit), il renoncerait  une
esprance insense, prierait la veuve d'oublier la conduite qu'il avait
tenue, lui baiserait la main, lui demanderait un guide, reprendrait son
pauvre vieux justaucorps vert fan et ses bas roses, et attendrait un
sort plus heureux en partageant la chambre du digne capitaine de la
_Licorne_.

Si, au contraire, la veuve avait des vues srieuses sur le chevalier (ce
qu'il ne pouvait que difficilement admettre, alors qu'il ne s'aveuglait
plus sur son mrite), dt-il payer ce bonheur de sa vie, il accepterait
avec reconnaissance, bien dcid seulement  se charger personnellement
de la garde de sa femme, et  renvoyer le boucanier  son boucan, le
Carabe  son carbet et le flibustier  sa flibuste;  moins que la
veuve ne prfrt venir avec lui habiter la France.

Nous devons dire,  la louange du pauvre Croustillac, qu'il s'arrtait 
peine  cette dernire esprance; il considrait sa premire
interprtation de la conduite de la veuve comme beaucoup plus sage et
plus probable.

Enfin, par une raction naturelle du moral sur le physique, les airs
triomphants et matamores du chevalier cessrent en mme temps que son
outrecuidance... Sa physionomie, n'tant plus boursouffle par une
vanit grotesque, devint sinon belle, du moins presque intressante, car
elle n'exprimait plus que les bonnes qualits du chevalier, la
rsolution, la bravoure, nous dirions la loyaut, car il tait
impossible de mettre plus de franchise dans ses hbleries que n'en
mettait le Gascon....

       *       *       *       *       *

Pendant que le chevalier de Croustillac attend avec impatience le soir
de cette journe qui promet d'tre si fertile en vnements, puisque la
Barbe-Bleue doit lui signifier ses dernires intentions, nous conduirons
le lecteur au Fort-Royal de la Martinique, port principal de l'le, et
rsidence habituelle du gouverneur.

Il s'agit d'un nouvel incident qui se rattache imprieusement  notre
rcit.

La rade de Saint-Pierre, o avait abord la _Licorne_, tait destine au
mouillage des btiments marchands, comme la rade du Fort-Royal tait
destine aux btiments de guerre.

A peu prs  la mme heure o Youmaal faisait sa promenade au
Morne-au-Diable avec la Barbe-Bleue, le gardien de la vigie leve
au-dessus de l'htel du gouverneur de la Martinique (au Fort-Royal)
signalait une frgate franaise; aussitt le guetteur envoya son aide
avertir le sergent d'artillerie commandant la batterie du fort, afin que
l'on pt saluer, comme de coutume, le pavillon du roi, l'usage tant de
tirer une salve de dix coups de canon pour tous les btiments de guerre
lorsqu'ils viennent au mouillage.

Au grand tonnement du gardien, qui se repentit alors d'avoir dpch
son aide au sergent, il vit la frgate mettre en panne en dehors de la
rade et descendre une chaloupe  la mer: cette embarcation fit force de
rames vers l'entre du port, pendant que la frgate louvoyait au large
en l'attendant.

Cette manoeuvre tait si extraordinaire, que le gardien se rendit
auprs du capitaine des gardes du gouverneur, et le prvint de ce qui se
passait, afin que l'on pt faire contremander la salve des batteries de
terre. Cet ordre donn, le capitaine alla instruire  l'instant le
gouverneur de la singulire volution de la frgate.

Une heure aprs, la chaloupe du btiment franais abordait au
Fort-Royal, et mettait  terre un personnage vtu en homme de condition,
accompagn du lieutenant de la frgate; il entra chez le gouverneur, M.
le baron de Rupinelle.

Le lieutenant remit au baron une lettre du capitaine commandant la
_Fulminante_. Son navire avait ordre d'attendre sous voile le rsultat
de la mission dont tait charg M. de Chemeraut, et de repartir
immdiatement; on devait prendre  la hte quelques vivres frais et de
l'eau pour les gens de l'quipage.

Le lieutenant alla s'occuper activement des rafrachissements de la
frgate; M. de Chemeraut et le gouverneur restrent seuls.

M. de Chemeraut tait un homme de quarante-cinq  cinquante ans, d'un
teint sombre et olivtre qui faisait paratre plus clairs encore ses
yeux vert de mer; il portait une perruque noire et un justaucorps brun
galonn d'or. Sa physionomie tait intelligente, sa parole nette, brve;
son coup d'oeil perant, scrutateur; sa bouche, pour ainsi dire sans
lvres, tant elles taient minces et rentres, ne souriait jamais; s'il
lanait quelques sarcasmes, ce qui lui arrivait quelquefois, sa figure
devenait encore plus srieuse que d'habitude; il avait d'ailleurs les
formes les plus polies et les habitudes de la meilleure compagnie. Son
courage, sa discrtion, son sang-froid taient tels que M. de Louvois
l'avait jadis trs souvent employ dans les missions les plus difficiles
et les plus prilleuses.

M. de Chemeraut offrait un contraste frappant avec le gouverneur, M. le
baron de Rupinelle, gros homme pansu, pesant, n'ayant qu'un soin, qu'une
pense, celle de se prserver de la chaleur; sa figure tait grasse,
pleine, pourpre; ses yeux, extraordinairement ronds, lui donnaient
toujours un air tonn.

Le baron, probe et brave, mais parfaitement nul, devait son emploi  la
toute puissante protection de la famille Colbert,  laquelle il tait
alli par sa mre.

Pour recevoir dignement le lieutenant de la frgate et M. de Chemeraut,
le baron avait quitt bien  regret une casaque de coton blanc et un
chapeau de paille carabe, pour se coiffer d'une norme perruque blonde,
endosser un justaucorps dit  _brevet_, espce d'uniforme bleu galonn
d'or, et se charger d'un lourd baudrier et d'une pe.

La chaleur tait extrme, et le gouverneur maudissait l'tiquette dont
il tait victime.

--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut qui paraissait parfaitement
insensible  l'lvation de cette temprature tropicale, pouvons-nous
parler sans crainte d'tre entendus?

--Il n'y a aucun danger  cet gard, monsieur: cette porte ouverte donne
dans mon cabinet, o il n'y a personne, et cette autre dans la galerie,
dserte aussi.

M. de Chemeraut se leva, alla regarder dans les deux pices et referma
soigneusement les deux portes.

--Pardon, monsieur, dit le gouverneur, mais si nous restions seulement
avec ces deux fentres ouvertes...

--Vous avez raison, monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en
interrompant le gouverneur et en allant fermer pareillement les
fentres, ceci est plus prudent; on pourrait nous entendre du dehors.

--Mais, monsieur, si nous restons sans aucun courant d'air, nous allons
touffer ici. Cela va devenir une vritable tuve.

--Ce que je dois avoir l'honneur de vous dire, monsieur le baron, ne
durera pas longtemps; mais il s'agit d'un secret d'tat de la dernire
importance, et la moindre indiscrtion pourrait compromettre la russite
de la mission que je viens remplir par ordre du roi. Vous m'accorderez
donc la grce de nous enfermer ainsi jusqu' la fin de notre entretien.

--Si c'est l'ordre de Sa Majest, je dois me soumettre, monsieur, dit M.
de Rupinelle avec un long soupir et en s'essuyant le front, je saurai me
dvouer pour son service.

--Veuillez d'abord jeter les yeux sur le pouvoir de Sa Majest, dit M.
de Chemeraut; et il prit un papier dans une petite cassette qu'il
portait avec un soin tout particulier, et qu'il n'avait voulu confier 
personne.




CHAPITRE XV.

L'ENVOY DE FRANCE.


Pendant que le gouverneur lisait sa dpche, M. de Chemeraut regarda
d'un air complaisant un objet renferm dans la cassette, et se dit:--Si
j'ai occasion de l'employer, ce sera parfait; mon ide est excellente.

--Ce pouvoir, monsieur, est parfaitement en rgle; je dois excuter tous
les ordres que vous me donnerez, dit le gouverneur en regardant M. de
Chemeraut avec une profonde surprise. Puis il ajouta:

--Il fait, si chaud, monsieur, que je vous demanderai la permission
d'ter ma perruque, malgr la biensance.

--Mettez-vous  votre aise, monsieur le baron, mettez-vous  votre aise,
je vous en conjure.

Le gouverneur jeta sa perruque sur la table et sembla respirer plus
facilement.

--Maintenant, monsieur le baron, veuillez rpondre a plusieurs questions
que je vais avoir l'honneur de vous faire.

Et M. de Chemeraut prit dans sa cassette des notes o taient sans doute
rdiges les demandes qu'il devait adresser au gouverneur.

--Il y a, non loin de la paroisse du Macouba, au milieu des bois et des
rochers, une sorte de maison-forte appele le Morne-au-Diable?

--Oui, monsieur, et mme cette maison ne jouit pas d'une trs bonne
renomme. M. le chevalier de Crussol, mon prdcesseur, y fit une visite
pour savoir  quoi s'en tenir sur ces bruits-l; mais j'ai en vain
cherch ses dpches  ce sujet dans les minutes de sa correspondance.

M. de Chemeraut continua:

--Cette maison est habite par une femme, par une veuve, monsieur le
baron?

--Tellement veuve, monsieur, qu'on l'a surnomme, dans le pays, la
Barbe-Bleue,  cause de la rapidit avec laquelle ont successivement
disparu trois maris qu'elle a eus. Mais... oserai-je vous faire observer
que cette cravate m'chauffe horriblement, monsieur? ajouta le
malheureux gouverneur, nous n'en portons pas habituellement ici, et si
vous le permettiez...

--Faites, monsieur le baron, le service du roi n'en souffrira pas. M. le
chevalier de Crussol, votre prdcesseur, dites-vous, avait commenc une
sorte d'enqute au sujet de la disparition des trois maris de la
Barbe-Bleue?

--On me l'a dit, monsieur, car je n'ai trouv aucune trace de cette
enqute.

--M. le commandeur de Saint-Simon, qui a rempli les fonctions de
gouverneur aprs la mort de M. de Crussol, et avant votre arrive ici,
ne vous a-t-il pas remis, monsieur le baron, une lettre confidentielle
dudit M. de Crussol?

--Oui... oui, monsieur..., dit le gouverneur en regardant M. de
Chemeraut avec un profond tonnement.

--Cette lettre, monsieur le baron, avait t crite par M. de Crussol
peu de temps avant sa mort?

--Oui, monsieur...

--Cette lettre tait relative  l'habitante du Morne-au-Diable, n'est-il
pas vrai, monsieur le baron?

--Oui, monsieur, dit le gouverneur de plus en plus surpris de voir M. de
Chemeraut si bien inform.

--Dans cette lettre, M. de Crussol vous affirmait, sur l'honneur, que la
femme surnomme la Barbe-Bleue tait innocente des crimes dont on
l'accusait?

--Oui, monsieur... Mais comment pouvez-vous savoir...?

M. de Chemeraut interrompit le gouverneur, et lui dit:

--Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que le roi m'ordonne
de vous faire des questions, et non pas des rponses... J'avais donc
l'honneur de vous demander si, dans cette lettre, feu M. de Crussol ne
vous garantissait pas la parfaite innocence de la veuve surnomme la
Barbe-Bleue?

--Oui, monsieur....

--Vous affirmant sur sa foi de chrtien, et au moment de paratre devant
Dieu, ainsi que sur sa parole de gentilhomme, que vous pouviez, sans
nuire au service du roi, laisser cette femme libre et paisible...

--Oui, monsieur...

--Et qu'enfin le rvrend pre Griffon, des frres Prcheurs, homme
d'une pit reconnue et du caractre le plus honorable, vous serait
encore caution de ladite femme si vous l'exigiez?

--Oui, monsieur... et en effet dans un entretien confidentiel trs
particulier... et trs secret...

--Que vous avez eu avec le pre Griffon, monsieur le baron, ce religieux
vous a confirm ce que vous avait avanc M. de Crussol dans sa dernire
lettre? et vous lui avez formellement promis de ne pas inquiter ladite
veuve?

Le gouverneur regardait M. de Chemeraut avec bahissement, ne comprenant
pas comment il tait si bien instruit.

L'espce d'motion que lui causait cet interrogatoire, jointe  la
rarfaction de l'air, faillit touffer le baron. Aprs une lgre
hsitation, il dit rsolument  M. de Chemeraut:

--Ma foi, monsieur,  la guerre comme  la guerre. Je vous demanderai la
permission d'ter mon justaucorps.... Ces passements d'or et d'argent
psent cent livres, je crois.

--Otez, tez, monsieur le baron, l'habit ne fait pas le gouverneur, dit
gravement M. de Chemeraut en s'inclinant; puis il continua...

--Grce aux recommandations de M. de Crussol et du rvrend pre
Griffon, l'habitante du Morne-au-Diable n'a plus t inquite, monsieur
le baron? Vous n'avez pas visit cette maison malgr les bruits tranges
qui l'entouraient?

--Non, monsieur... je vous avoue que les recommandations de personnes
aussi respectables que le pre Griffon et feu M. de Crussol m'ont
suffi... Et puis le chemin du Morne-au-Diable est impraticable... des
roches nues et dchires... il y en a pour deux ou trois heures 
monter  travers des abmes; or, ma foi, je vous l'avoue, monsieur,
faire une pareille course par un soleil des tropiques, dit le baron en
essuyant son front qui ruisselait  la seule pense de cette ascension,
faire une pareille course par un soleil des tropiques m'a paru
compltement inutile... puisque moralement j'avais la conviction que les
bruits susdits n'auraient aucun fondement... je ne crois pas, monsieur,
avoir en cela eu quelque tort.

--Permettez-moi, monsieur le baron, de vous adresser encore quelques
questions.

--A vos ordres, monsieur.

--La femme surnomme la Barbe-Bleue a un comptoir  Saint-Pierre?

--Oui, monsieur.

--L'homme d'affaires de cette femme est charg d'expdier ses navires,
qui sont toujours destins pour la France?

--Cela, monsieur, est trs facile  vrifier dans les registres des
dclarations de partance des capitaines.

--Et ce registre?

--Est l, dans ce casier.

--Veuillez vous donner la peine de le feuilleter, monsieur le baron, et
de relever quelques dates que je vais avoir l'honneur de vous demander.

Le gouverneur se leva, monta pniblement sur une chaise, prit un gros
volume reli en vlin vert, et le posa sur son bureau: puis, comme si le
mouvement et redoubl la chaleur qu'il ressentait, et puis ses
forces, il dit  M. de Chemeraut:

--Monsieur, vous avez sans doute t soldat... Vous devez comprendre
qu'on vive un peu  la cavalire; or, sans plus de faon, et tout en
vous demandant pardon de la libert grande, j'terai ma veste s'il vous
plat... elle est de tabis brode et aussi pesante qu'une cuirasse.

--Otez... tez toujours, monsieur le baron, tez tout ce qu'il vous
plaira, rpondit M. de Chemeraut avec un impitoyable srieux; il me
reste si peu  vous dire que vous n'aurez pas besoin, je l'espre, de
vous dvtir davantage... Voulez-vous vous assurer d'abord de ce fait,
que les navires affrts par notre veuve l'ont toujours t pour la
France?

--Oui, monsieur, dit le gouverneur en ouvrant son registre; puis, en
suivant du bout du doigt les indications des tableaux, il dit:

--Pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour Bordeaux... pour
Bordeaux... pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour le
Havre-de-Grce. Vous le voyez, monsieur, les navires ont toujours t
destins pour la France.

--C'est  merveille, monsieur le baron... D'aprs le mouvement assez
considrable de navires de commerce qui partent de ce comptoir, il
rsulte que la _Barbe-Bleue_ (nous adopterons ce surnom populaire) peut
mettre un btiment en mer trs rapidement.

--Sans doute, monsieur...

--N'a-t-elle pas un brigantin toujours prt  mettre  la voile... et
qui peut en deux heures tre rendu  l'anse aux Camans, non loin du
Morne-au-Diable, o se trouve un petit havre? dit M. de Chemeraut en
consultant encore ses notes?

--Oui, monsieur... ce brigantin s'appelle le _Camlon_; la Barbe-Bleue
l'a dernirement mis, d'ailleurs trs gnreusement,  mon service (par
l'intermdiaire de matre Morris, son homme d'affaires), pour donner la
chasse  un pirate espagnol... et c'est un ancien capitaine flibustier,
appel l'_Ouragan_, qui commandait le brigantin...

--Nous reparlerons  l'instant de ce flibustier, monsieur le baron...
Mais ce pirate?...

--A t coul bas  la hauteur des Saintes...

--Pour en revenir  ce flibustier... monsieur le baron, il frquente
souvent la maison de la Barbe-Bleue?...

--Oui, monsieur...

--Ainsi qu'un autre assez mauvais drle, boucanier de son mtier?

--Oui, monsieur, dit le baron d'un ton sec et trs dcid  se renfermer
dans le rle secondaire que lui imposait M. de Chemeraut.

--Un Carabe aussi quelquefois s'y rend?

--Oui, monsieur.

--La prsence de ces gens dans l'le date-t-elle de loin, monsieur le
baron?

--Je l'ignore, monsieur; ils taient tablis ici  mon arrive  la
Martinique. On dit que le flibustier a autrefois fait la course dans le
nord des Antilles et dans la mer du sud. Comme beaucoup de capitaines
qui ont gagn quelque chose  la flibuste, il a achet ici une petite
habitation  la pointe de l'le, o il vit seul.

--Et le boucanier, monsieur le baron?

--De telles gens sont aujourd'hui ici, demain ailleurs, selon que la
chasse est plus ou moins abondante; quelquefois il reste un mois
absent, il en est de mme du Carabe.

--Ces renseignements s'accordent parfaitement avec ceux que l'on m'avait
donns; d'ailleurs, je ne vous parle de ces gens-l, monsieur le baron,
que pour mmoire. Ils sont beaucoup trop subalternes et beaucoup trop en
dehors de la mission que j'ai  remplir pour mriter de nous occuper
plus longtemps... Ce sont tout au plus des instruments passifs, ajouta
M. de Chemeraut en se parlant  lui, et c'est sans doute trs
indirectement mme qu'ils se relient  cette grave affaire.

Puis, aprs quelques moments de rflexion, il reprit tout haut:

--Maintenant, monsieur le baron, une dernire question. Votre police
secrte ne vous a pas appris que des Anglais aient tent de s'introduire
dans l'le depuis la guerre?

--Deux fois depuis peu de temps, monsieur, nos croiseurs ont donn la
chasse  un btiment suspect venant de la Barbade et tchant de
s'approcher des ctes du Vent... seuls endroits o l'on puisse aborder
dans l'le; ailleurs, les ctes sont trop accores pour que
l'atterrissement soit possible.

--Trs bien, dit M. de Chemeraut.

Aprs un moment de silence, il reprit:

--Dites-moi, monsieur le baron, combien faut-il de temps pour se rendre
d'ici au Morne-au-Diable?

--Il est environ onze heures, les chemins sont difficiles; on ne
pourrait gure y arriver avant la nuit tombante.

--Eh bien donc! monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en tirant sa
montre, dans deux heures d'ici, c'est--dire  une heure de releve,
vous aurez la bont d'ordonner  une trentaine de vos gardes les plus
dtermins de bien s'armer, de se munir d'une bonne chelle, d'un ou
deux ptards d'artillerie tout faits, et de se tenir prts  me suivre
et  m'obir comme  vous-mme.

--Mais, monsieur, si vous voulez aller au Morne-au-Diable, il faudrait
partir tout de suite pour y arriver de jour.

--Sans doute, monsieur le baron, mais comme je dsire y arriver en
pleine nuit, vous trouverez bon que je ne parte que dans deux heures.

--C'est diffrent, monsieur.

--Pouvez-vous aussi me procurer une litire ferme?

--Oui, monsieur, j'ai la mienne.

--Et cette litire pourrait-elle arriver jusqu'au Morne-au-Diable,
monsieur le baron?...

--Jusqu'au pied de la montagne seulement, mais pas plus loin, car on dit
qu'il est impossible  un cheval de gravir ces roches entasses et
crevasses.

--Trs bien; veuillez alors, monsieur le baron, me faire prparer cette
litire, ainsi qu'une monture pour moi; je la laisserai au pied du
Morne.

--Oui, monsieur.

--Je vous prviens, monsieur le baron, qu'il est de la dernire
importance que le but de cette entreprise soit parfaitement ignor; tout
serait perdu si l'on tait prvenu de ma visite au Morne-au-Diable; nous
n'instruirons donc l'escorte de sa destination qu'une fois hors du
Fort-Royal, et nous ferons, je l'espre, autant de diligence que les
chemins le permettront. En un mot, monsieur le baron, ajouta M. de
Chemeraut d'un air confidentiel, qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, le
mystre est d'autant plus indispensable qu'il s'agit d'un secret d'tat
et de l'avenir de deux grands peuples...

--A cause de la Barbe-Bleue? dit le gouverneur en interrogeant d'un
regard curieux la physionomie srieuse et froide de M. de Chemeraut.

--A cause de la Barbe-Bleue.

--Comment, rpta le baron, la Barbe-Bleue est pour quelque chose dans
un secret d'tat, dans le repos de deux grands peuples?

M. de Chemeraut, qui n'aimait pas se rpter, fit un signe affirmatif et
reprit:

--Je vous prierai aussi, monsieur le baron, de vouloir bien veiller  ce
que la chaloupe de la frgate ne quitte pas le dbarcadre, afin que je
puisse retourner  bord et remettre  la voile sans m'arrter ici une
seconde, si, comme je l'espre, ma mission a un bon succs... Ah!
j'oubliais; il faut que la litire soit autant que possible susceptible
d'tre parfaitement ferme.

--Mais, monsieur, c'est donc un prisonnier que vous allez chercher?

--Monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en se levant, mille pardons de
vous rpter encore que le roi m'a ordonn de vous faire des questions
et non des...

--Bien, parfaitement bien, monsieur, dit le gouverneur. Puis-je
maintenant ouvrir les fentres, monsieur? demanda le baron qui touffait
dans cet appartement.

--Je n'y vois pas d'inconvnient, monsieur le baron, dit M. de
Chemeraut.

Le gouverneur se leva.

--Ainsi, monsieur le baron, lui dit M. de Chemeraut, il est bien convenu
que vous ne prviendrez le guide qui doit me conduire  ma destination
qu'au moment de notre dpart.

--Mais, d'ici-l, monsieur, si je le fais mander, que lui dirai-je?

M. de Chemeraut parut tonn de la navet du gouverneur et lui dit:

--Quel est ce guide, monsieur?

--Un de mes noirs, qui travaille  l'habitation du roi,  une bonne
lieue d'ici. C'est un drle qui s'est enfui si souvent _marron_, qu'il
est plus habitu aux retraites inaccessibles de l'le qu'aux grandes
routes.

--Cet esclave est-il sr, monsieur le baron?

--Trs sr, monsieur, il n'aurait aucun intrt  vous garer;
d'ailleurs je le prviendrai que s'il vous gare, il aura le nez et les
oreilles coups.

--Il est impossible qu'il rsiste  une pareille considration, monsieur
le baron; maintenant pour rpondre  votre objection, que faire de ce
ngre jusqu'au moment de notre dpart, pour l'occuper...

--Mais j'y pense!... une ide! s'cria le baron d'un air triomphant, on
pourrait le fouetter: a le drouterait; il croirait qu'on ne l'a fait
venir ici absolument que pour a!

--Ce serait, certes, un excellent moyen, monsieur le baron, d'oprer une
diversion dans ses ides; mais il suffira, je pense, de le tenir enferm
jusqu'au moment de notre dpart. Ah! j'oubliais encore, monsieur le
baron; je vous prierai de veiller  ce que l'on porte  bord, pendant
mon absence, tout ce que l'on pourra trouver de plus dlicat en
volailles, lgumes, gibier, vins exquis, confitures, etc., etc.; vous ne
regarderez aucunement  la dpense, j'acquitterai tous ces frais.

--Je vous comprends, monsieur, il faut rassembler, en fait de
rafrachissements, tout ce qu'il est possible de conserver  bord
pendant les premiers jours d'une traverse, absolument comme s'il
s'agissait de l'embarquement d'une personne de grande distinction, dit
le gouverneur d'un air curieux.

--Vous me comprenez  merveille, monsieur le baron; mais j'y songe, ce
noir, notre guide, a vu au moins les dehors de l'habitation du
Morne-au-Diable?

--Sans doute, monsieur, et il fait d'assez tranges rcits sur cette
maison et sur la solitude o elle est btie.

--Eh bien! monsieur le baron, voici une occupation toute trouve pour
cet esclave; ordonnez qu'on le conduise prs de moi en attendant l'heure
de notre dpart, je l'interrogerai sur ce que je veux savoir.

--Je vais donc l'envoyer qurir  l'instant, dit le gouverneur en
sortant.

--Que Dieu ou le diable mne cette affaire  bon port, dit M. de
Chemeraut lorsqu'il fut seul. Heureusement je n'ai pas besoin de l'aide
de cette pcore de gouverneur; le plus difficile n'est pas fait; mais il
n'importe, je me fie  mon toile... l'affaire de Fabrio-Chigi tait
bien autrement difficile; et puis enfin l'espoir, sinon d'une couronne,
du moins presque d'un trne... l'ambition de diriger le mouvement d'un
grand peuple, le dsir de rentrer un grce auprs du roi son parent...
ne voil-t-il pas des raisons capables de dterminer la volont la plus
rebelle?... et puis enfin si ces raisons-l ne suffisent pas... dit M.
de Chemeraut aprs quelques moments de silence en frappant sur la
cassette, voici un autre argument qui sera peut-tre plus dcisif....

       *       *       *       *       *

Deux heures aprs, M. de Chemeraut partait pour le Morne-au-Diable  la
tte de trente gardes du gouverneur, arms jusqu'aux dents.

Une litire attele de deux mules suivait le petit dtachement, que
prcdait le guide.

Cet esclave s'tait assez longuement entretenu avec M. de Chemeraut, et,
en suite de cet entretien, celui-ci avait fait ajouter aux deux chelles
et aux ptards ports sur un cheval de bt, un paquet de fortes cordes
garnies de crampons de fer et deux haches  marteau. De plus, M. de
Chemeraut avait donn ordre au lieutenant de la frgate de lui envoyer
deux excellents matelots, choisis parmi les quinze marins formant
l'quipage de la chaloupe qui attendait, au dbarcadre du Fort-Royal,
l'issue de l'expdition.

Cette petite troupe se mit donc en marche, prcde du guide noir qui,
flanqu des deux marins, marchait  peu de distance de M. de Chemeraut.

Aprs avoir suivi assez longtemps le bord de la mer, la troupe gravit
une colline assez haute et s'enfona bientt dans l'intrieur de l'le.

Nous laisserons M. de Chemeraut s'avancer lentement vers le
Morne-au-Diable, et nous irons rejoindre le pre Griffon au Macouba, et
le colonel Rutler au fond du prcipice o il tait arriv par le
passage souterrain lorsque les chats-tigres, en dvorant le cadavre de
John, eurent enlev l'obstacle qui avait jusque-l retenu l'envoy
anglais dans la caverne du Carabe.




CHAPITRE XVI.

L'ORAGE.


M. de Chemeraut quittait  peine le Fort-Royal  la tte de son escorte,
qu'un jeune multre de quinze ans environ, aprs l'avoir suivi pendant
quelque temps, cach dans les ravins ou dans les savanes, et voyant la
troupe prendre la route du Morne-au-Diable, avait pris en toute hte le
chemin du Macouba.

Grce  sa parfaite connaissance du pays et de certains chemins non
frays, cet esclave arriva trs promptement  la paroisse du pre
Griffon.

Il tait environ quatre heures de l'aprs-midi; le bon cur faisait la
sieste, frachement tendu dans un de ces hamacs de jonc si
merveilleusement tissus par les Carabes.

Le jeune multre eut toutes les peines du monde  dcider les deux noirs
du cur  veiller leur matre; enfin _Monsieur_ s'y dcida aprs avoir
longtemps hsit, tant le sommeil du religieux semblait doux et profond.

--Qu'est-ce? que veux-tu? dit le pre Griffon.

--Matre, c'est un jeune multre qui arrive en hte du Port-Royal; il
veut vous parler  l'instant.

--Un multre du Fort-Royal? dit le pre Griffon en sautant de son hamac,
qu'il entre, qu'il entre! Que veux-tu? mon enfant, ajouta-t-il en
s'adressant au jeune esclave, est-ce que tu viens de la part de matre
Morris?

--Oui, mon pre. Voici une lettre de lui. Il m'a dit de suivre une
escorte de troupes partie ce matin du Fort-Royal, de m'assurer si elle
prenait le chemin du Morne-au-Diable et de venir vous le dire, mon
pre... La lettre de matre Morris vous expliquera le reste...

--Eh bien, mon enfant... cette troupe?

--S'est enfonce dans la valle des Goyaviers, a pris les ravines des
Roches-Noires... elle ne peut aller qu'au Morne-au-Diable.

Le pre Griffon, tout troubl, dcacheta la lettre, et sembla dsol de
son contenu; il la relut par deux fois avec les marques du plus grand
tonnement; puis il dit au multre:

--Va vite me chercher _Monsieur_. Le multre sortit.

--Un envoy de France est arriv... Il a longtemps caus avec le
gouverneur... et je crains qu'il ne soit parti avec sa troupe pour le
Morne-au-Diable... me dit matre Morris, s'cria le religieux en
marchant  grands pas. Matre Morris n'en sait pas, n'en peut pas savoir
davantage... Mais moi... moi... je frmis en songeant aux consquences
de cette visite... Sans doute... ce mystre est pntr... Et comment,
comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n'est-il pas mort
avec M. de Crussol? Sa lettre est ma garantie. N'ont-ils pas rassur le
gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette
malheureuse femme? Puis, relisant encore la lettre de matre Morris, le
religieux ajouta:--Une frgate franaise... qui reste en panne en dehors
de la rade... un envoy qui confre pendant deux heures avec le
gouverneur... et qui, ensuite de cette confrence, part pour le
Morne-au-Diable avec une escorte... c'est plus qu'un soupon... c'est
une certitude. Ils viennent l'enlever... mon Dieu... serait-il vrai?...
Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais...
car je le connais seul... oh, oui... seul...  moins qu'un pouvantable
sacrilge... mais non, non, dit le pre en joignant les mains avec
effroi, une telle pense de ma part... est un crime... Non... c'est
impossible... j'aime mieux croire  l'indiscrtion de la seule personne
qui ait un intrt de vie ou de mort dans ce mystre qu' la trahison la
plus impie... Non, encore une fois, non, c'est impossible; mais il faut
que je parte  l'instant pour le Morne-au-Diable. Peut-tre pourrai-je
devancer cet envoy qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... oui,
en me pressant, j'y parviendrai peut-tre. J'y retrouverai le malheureux
Gascon, ils n'ont rien  en craindre. Sa bizarre apparition  bord
m'avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne ft un secret
missaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l'ai, comme on dit,
retourn dans tous les sens; j'ai prononc devant lui et  l'improviste
certains noms... qui, s'il et t dans le secret, l'auraient fait
certainement tressaillir, quelque cuirass qu'il ft, et il est rest
impassible... Je connais trop les hommes pour m'tre tromp, le
chevalier n'est qu'un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel,
aprs tout, les bonnes qualits l'emportent sur les mauvaises.

A ce moment, _Monsieur_ entra.

--Selle-moi tout de suite _Grenadille_.

--Oui, matre.

--Dtache _Colas_.

--Oui, matre.

--N'oublie pas de mettre mon grand manteau de voyage derrire ma selle.

--Oui, matre.

Le noir sortit, puis il rentra presque aussitt, disant:

--Matre, faudra-t-il _armer Colas_?

--Sans doute, sans doute... je passe par la fort.

En attendant que sa jument ft selle, le religieux continuait de
marcher avec agitation; tout  coup il s'cria presque avec effroi,
frapp d'une ide subite:

--Mais si je m'tais tromp; mais si cet aventurier, sous cette feinte
tourderie, cachait quelque plan froidement arrt, quelque sinistre
dessein? Mais non, non, la ruse et la dissimulation ne peuvent atteindre
 une si odieuse perfection. Pourtant, si sa mission concidait avec
celle de cet homme qui vient de partir avec une escorte? Et moi... moi
qui leur ai rpondu de cet aventurier; moi qui, dans ma lettre d'hier,
ai presque approuv leur dtermination  son gard... pensant comme eux
que ce que dirait le Gascon, ce qu'il raconterait des mystres du
Morne-au-Diable, ne pourrait que servir les vues de celle qui
l'habite... Pourtant... si je m'tais tromp? Si j'avais contribu 
introduire un dangereux ennemi? Mais non, il aurait dj agi s'il tait
instruit du secret... Et encore... non... non... peut-tre attendait-il
l'arrive de cette frgate... et de cet missaire pour agir? Peut-tre
est-il d'accord avec lui? Oh! je suis dans une inquitude mortelle.

Ce disant, le pre Griffon sortit prcipitamment pour hter les
prparatifs de son dpart.

_Monsieur_ finissait de seller _Grenadille_ et _Jean_ terminait
l'armement de _Colas_.

Quelques mots sont ncessaires pour prsenter au lecteur le nouvel
acteur dont nous n'avions pas eu jusqu'ici occasion de parler.

_Colas_ tait un sanglier priv, d'une merveilleuse intelligence, dont
le pre Griffon se faisait toujours accompagner et prcder lors de ses
excursions  travers les bois.

Grce  leur peau couverte de soies rudes,  leur paisse cuirasse de
graisse o s'arrte et se fige, dit-on, le venin des serpents, les
sangliers et mme les porcs domestiques font, aux colonies, une guerre
acharne aux reptiles; _Colas_ tait un de leurs plus intrpides
adversaires. Son _armement_ se composait d'une muselire de fer perce
de petits trous, et termine par une sorte de croissant trs tranchant.
On dfendait ainsi le bout de la hure du sanglier, seule partie qui ft
vulnrable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpents.

_Colas_ prcdait toujours _Grenadille_ de quelques pas, lui frayant la
route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquene.

Le pre Griffon, qui ne s'tait pas attendu au brusque dpart de
Croustillac (l'aventurier avait, on le sait, quitt le presbytre sans
faire ses adieux  son hte), le pre Griffon voulait confier _Colas_ au
chevalier, lorsqu'il et vu celui-ci absolument dcid  s'aventurer
dans la fort; le religieux pensait que le sanglier priv pargnerait
quelques dangers  Croustillac; mais la disparition matinale de ce
dernier rendit vaine la prvoyance du pre Griffon.

Aprs avoir recommand la maison  ses deux noirs, sur la fidlit
desquels il savait d'ailleurs pouvoir compter, le cur du Macouba
enfourcha _Grenadille_, siffla _Colas_ qui rpondit par un grognement
joyeux, et, nouveau saint Antoine, le bon pre commena de prendre en
hte le chemin qui conduisait au Morne-au-Diable, craignant d'arriver
trop tard et aussi de rencontrer en route M. de Chemeraut, qu'il
n'aurait pu alors que difficilement devancer....

       *       *       *       *       *

Le lecteur se souvient que, grce  la voracit des chats-tigres qui
avaient dvor le cadavre de John, le colonel Rutler avait pu sortir de
la caverne du pcheur de perles par le conduit souterrain.

Pour faire comprendre l'extrme importance et la difficult de
l'entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur
que le parc de l'habitation de la Barbe-Bleue s'avanait du sud au nord,
comme une espce d'isthme entour d'abmes.

A l'est et  l'ouest, ces abmes taient presque sans fond, car dans ces
parties-l les derniers arbres du jardin surplombaient  pic une
muraille granitique d'une hauteur norme, et baigne par les eaux
profondes et rapides de deux torrents.

Mais au nord, le parc aboutissait  une pente trs escarpe, mais
dangereusement praticable. Nanmoins, ce ct du jardin tait  l'abri
de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins
perpendiculaires que ceux de l'est ou de l'ouest, il aurait fallu
d'abord descendre au fond de l'abme par le revers oppos, entreprise
physiquement impossible  tenter, mme  l'aide d'une corde d'une
longueur dmesure, ce revers tant tantt  pic, tantt bris par des
angles de rochers saillants et rentrants.

Le colonel Rutler ayant, au contraire, pass par le conduit souterrain,
tait arriv tout d'abord au fond du prcipice; il ne lui restait 
tenter qu'une prilleuse ascension pour parvenir dans l'intrieur du
Morne-au-Diable.

Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant
pntrer dans le parc de l'habitation qu' la nuit close, il attendit
pour se mettre en marche que le soleil comment de dcliner.

Le colonel avait pouss hors du conduit le squelette de John. Ce fut
auprs de ces dbris humains, dans une sauvage et profonde solitude, au
milieu d'un vritable chaos d'normes masses granitiques entasses par
les convulsions de la nature, que l'missaire de Guillaume d'Orange
passa quelques heures, tapi dans l'enfoncement d'un rocher, afin
d'chapper  l'ardeur torrfiante du soleil.

Le morne silence de cet abme solitaire n'tait  et l interrompu que
par le grondement de la mer qui tonnait au loin.

Bientt l'ardente clart du soleil devint rougetre; les grands angles
de lumire qu'elle dessinait sur le fate des rochers o l'on apercevait
les derniers arbres du parc de la Barbe-Bleue s'amoindrirent peu  peu,
une vapeur sombre commena d'envahir le fond de l'abme o se tenait
Rutler...

Le colonel jugea qu'il tait temps de partir.

Malgr sa rare nergie, cet homme de fer se sentait atteint malgr lui
d'une sorte de crainte superstitieuse; l'horrible mort de son compagnon
l'avait vivement frapp, le jene forc auquel il tait soumis depuis la
veille (il n'avait pu se rsigner  manger du serpent), ragissait sur
son cerveau, veillait en lui des ides tranges, sinistres... mais,
surmontant ces faiblesses, il commena son escalade.

D'abord, Rutler trouva assez de points d'appui pour pouvoir gravir assez
rapidement le premier tiers de la hauteur du rocher. L, de srieuses
difficults se rencontrrent, il les surmonta avec une courageuse
opinitret; le colonel, au moment o le soleil disparaissait tout 
fait  l'horizon, atteignit le fate du rocher; puis de fatigue et de
besoin, il tomba presque vanoui au pied des derniers arbres du parc du
Morne-au-Diable; heureusement, parmi ces arbres se trouvaient quelques
cocotiers; une grande quantit de noix de cocos jonchaient le sol;
Rutler en ouvrit une avec son poignard, le liquide frais que renferment
ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa
faim.

Cette rfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s'avana
rsolument dans le bois; il marchait avec d'excessives prcautions, se
guidant d'aprs les indications que John lui avait donnes, afin de
rencontrer le bassin de marbre blanc, non loin duquel il voulait
s'embusquer.

Aprs avoir assez longtemps err dans l'obscurit, sous une haute futaie
d'orangers, Rutler entendit au loin le lger bruissement que faisait une
gerbe d'eau en retombant dans un bassin; bientt il arriva sur la
lisire du bois d'orangers, et  la faible clart des toiles, car la
lune ne se levait que fort tard, il aperut une large vasque de marbre
blanc, situe au centre d'un rond-point entour d'arbres de tous cts;
le colonel, cartant quelques touffes paisses de _canna indica_,
roseaux normes qui poussaient en abondance dans ce sol humide, se cacha
parfaitement  quelques pas du bassin et attendit les vnements....

       *       *       *       *       *

Pour rsumer les chances de salut et de perte auxquelles semblent
exposs les mystrieux habitants du Morne-au-Diable, nous rappellerons
au lecteur:

Que M. de Chemeraut tait parti du Fort-Royal dans la matine, et
s'avanait en toute hte;

Que le pre Griffon avait quitt en hte le Macouba, afin de devancer
l'envoy de France;

Que le colonel Rutler s'tait secrtement introduit dans l'intrieur du
jardin.

Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s'tait pass entre Youmaal,
la Barbe-Bleue et le chevalier de Croustillac.




CHAPITRE XVII.

LA SURPRISE.


Nous avons laiss l'aventurier sous le coup imprvu d'une passion aussi
subite que sincre, et attendant avec impatience l'explication,
peut-tre mme les esprances que la Barbe-Bleue devait lui donner.

Aprs avoir pris son repas, qui lui fut respectueusement servi par
Angle, au grand dsespoir du chevalier, le Carabe alla gravement
s'asseoir au bord du petit lac,  l'ombre paisse d'un paltuvier qui
croissait sur sa rive; puis, mettant les coudes sur ses genoux, appuyant
son menton dans la paume de ses deux mains, Youmaal, semblant regarder
l'espace, resta longtemps immobile dans cette sorte de paresse
contemplative si chre aux peuples sauvages.

Angle tait rentre chez elle.

Le chevalier se promenait pensif dans le parc, jetant quelquefois un
coup d'oeil jaloux et courrouc sur le Carabe.

Impatient du silence et de l'immobilit de son rival, esprant
peut-tre en tirer quelques renseignements. Croustillac vint se placer
auprs d'Youmaal. Celui-ci ne parut pas l'apercevoir.

Croustillac toussa, s'agita; mme immobilit de la part du Carabe.

Enfin, le chevalier, dont la patience n'tait pas la vertu favorite, lui
toucha lgrement l'paule en lui disant:

--Que diable regardez-vous donc l depuis deux heures? le soleil va
bientt se coucher et vous n'avez pas encore fait un mouvement.

Le Carabe retourna lentement la tte du ct du chevalier, le regarda
fixement sans cesser d'appuyer son menton dans la paume de ses mains,
puis il reprit la position qu'il avait et resta muet.

L'aventurier rougit de colre et lui dit:

--Mordioux!... quand je parle j'aime qu'on me rponde.

Mme silence de la part du Carabe.

--Ces grands airs-l ne m'imposent pas, s'cria Croustillac, je ne suis
pas de ceux que l'on mange tout vivants, je pense?

Mme silence.

--Mordioux! s'cria l'aventurier, savez-vous qu' la fin, tout cannibale
que vous tes, je pourrais bien vous faire prendre un bain dans ce lac
en manire de leon de politesse et  cette fin de vous civiliser,
monsieur le sauvage?

En disant ces mots, le chevalier s'approcha du Carabe d'un air
menaant.

Youmaal se leva gravement, jeta un regard ddaigneux sur le chevalier,
puis lui montra du doigt une norme souche de bois d'acajou  racines
contournes, qui formait le sige rustique sur lequel il tait assis.

--Eh bien! aprs? demanda le chevalier, je vois cette souche, je ne
comprends pas votre signe,  moins qu'il ne signifie que vous tes
aussi sourd, aussi muet, aussi impassible que cette souche.

Sans lui rpondre, le Carabe se baissa, prit le tronc d'arbre entre ses
bras nerveux, le jeta dans l'tang, et, d'un geste significatif, sembla
dire  Croustillac: Voil comme je puis vous traiter.

Puis Youmaal s'loigna lentement sans que sa physionomie et, pendant
cette scne, rvl la moindre motion.

Le chevalier tait rest stupfait de cette preuve de force
extraordinaire; car ce bloc d'acajou lui avait paru et tait en effet si
pesant, que deux hommes auraient pu difficilement accomplir ce que
venait de faire le Carabe.

Son tonnement pass, le chevalier courut sur les pas du sauvage et
s'cria:

--Est-ce  dire que vous m'auriez jet dans le lac comme vous avez jet
cette souche?

Le Carabe, sans s'arrter dans sa marche grave et silencieuse, baissa
la tte en manire de signe affirmatif.

--Aprs tout, se dit Croustillac en s'arrtant, ce mangeur de
missionnaire ne manque pas de bon sens; je l'ai menac le premier de le
jeter  l'eau, et d'aprs ce que je viens de voir de sa vigueur, je suis
forc de convenir que j'aurais eu de la peine, et puis c'et t une
manire dloyale de se dbarrasser d'un rival... Ah! cette soire tarde
bien  venir! Dieu merci, voici le soleil couch, bientt la nuit sera
venue, la lune leve, et je saurai mon sort; la veuve me dira tout, je
pntrerai enfin tous ces profonds mystres qui me sont cachs...
Ruminons encore ce sonnet que je rserve pour un grand effet... Il est
destin  peindre la beaut de ses yeux... Peut-tre n'a-t-elle jamais
entendu de sonnet... Peut-tre sera-t-elle sensible au bel esprit...
Mais non, non, je n'aurai pas ce bonheur...

Croustillac commena  dclamer ces vers en marchant  grands pas:

    Ce ne sont pas des yeux... ce sont plutt des dieux!
    Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
    Dieu... non... ce sont des cieux...

L'aventurier ne put terminer ce vers, Mirette vint le prvenir que sa
matresse l'attendait pour souper.

Le Carabe ne soupant pas, Croustillac fit ce repas tte--tte avec la
veuve: elle semblait rveuse et parlait peu, plusieurs fois elle
tressaillit involontairement.

--Qu'avez-vous, madame? dit Croustillac, qui tait lui-mme proccup.

--Je ne sais... de singuliers pressentiments, mais je suis folle. C'est
votre physionomie taciturne qui me donne des vapeurs, ajouta-t-elle avec
un sourire forc; voyons, gayez-moi donc un peu, chevalier. Youmaal
est sans doute  cette heure en adoration devant certaines toiles, et
je suis tonne de ne pas le voir. Mais il dpend de vous de me faire
oublier sa prsence.

--Voil une merveilleuse occasion de placer mon sonnet, se dit le
Gascon. Si j'osais, madame, je vous rciterais quelques petits vers qui
pourraient peut-tre... vous distraire...

--Des vers... Comment! vous tes pote, chevalier?

--Tous les amoureux le sont... madame.

--C'est--dire que vous tes amoureux... pour avoir le droit d'tre
pote.

--Non, dit tristement Croustillac, je suis amoureux pour avoir le droit
de souffrir...

--Et de chanter votre douloureux martyre... Voyons les vers...

--Ces vers, madame, font tout ce qu'ils peuvent pour peindre deux yeux
bleus... bleus... et beaux... tout comme les vtres... c'est un
sonnet...

--Voyons ce sonnet.

Et Croustillac rcita les vers suivants d'un ton tour  tour langoureux
et passionn:

    Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutt des dieux!
    Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
    Dieux... non; ce sont des cieux... ils ont la couleur bleue
    Et le mouvement prompt comme celui des cieux.

--Il faudrait pourtant choisir, chevalier, dit la Barbe-Bleue. Sont-ce
des yeux des dieux ou des cieux?

Croustillac reprit avec un merveilleux  propos.

    Cieux! non; mais deux soleils clairement radieux,
    Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.
    Soleils... non; mais clairs de puissance inconnue
    Des foudres de l'amour signes prsagieux.

--Dcidment, chevalier, je voudrais savoir  quoi vous vous arrtez...
_soleils_... je l'avoue... me plaisait assez... _dieux_ aussi...

Croustillac continua avec une molle langueur:

    Ah! s'ils taient des dieux feraient-ils tant de mal?
    Si des cieux... Ils auraient leur mouvement gal;
    Deux soleils ne se peut, le soleil est unique...

--Ah! mon Dieu... chevalier, voici que vous me ravissez maintenant
toutes ces charmantes comparaisons... il ne me reste plus
qu'_clairs_...

Croustillac secoua la tte...

    clairs... non; car ceux-ci durent trop et trop clairs;
    Toutefois, je les nomme afin que je m'explique,
    Des YEUX... des DIEUX... des SOLEILS... des CLAIRS...

--A la bonne heure... au moins, chevalier, dit Angle en riant, vous me
rendez mon bel crin de comparaisons, et je n'ai qu' choisir... aussi
je garde tout... _dieux_... _cieux_... _soleils_... _clairs_...

L'aventurier regarda un moment la Barbe-Bleue en silence, puis il dit
avec un accent de tristesse si vraie que la petite veuve en fut frappe:

--Vous avez raison... madame... ce sonnet est ridicule... vous faites
bien de vous en moquer... Que voulez-vous... j'ai du malheur... je suis
bien puni de ma folle prsomption... de mon tourderie...

--Ah! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je
vous ai dit de m'gayer... de m'amuser...

--Et si je souffre, moi?... et si, malgr mes dehors grotesques, je
ressens un chagrin cruel... comment puis-je faire le bouffon?

L'aventurier pronona ces paroles sans emphase, mais d'un ton pntr,
d'une voix mue...

Angle le regarda avec tonnement, et elle fut presque touche de
l'expression de la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d'avoir
pris pour jouet cet homme qui, aprs tout, ne paraissait pas manquer de
coeur, de courage et de bont; ces rflexions ramenrent la jeune
femme dans un cercle de penses mlancoliques. Malgr l'effort passager
qu'elle avait fait pour tre gaie et pour rire du sonnet du Gascon, elle
se sentait agite par d'inexplicables pressentiments, obsde par des
craintes vagues, comme si elle avait eu l'instinct des dangers qui
grondaient autour d'elle.

Croustillac tait tomb dans une rverie douloureuse...

Angle leva les yeux sur lui, elle en eut piti; elle ne voulut pas
prolonger plus longtemps la mystification dont il tait victime; elle
sortit brusquement de table, et lui dit d'un air srieux:

--Venez, nous causerons dans le jardin, monsieur, et nous irons
retrouver Youmaal. Son absence me tourmente. Je ne sais, mais je me
sens oppresse comme si un violent orage allait clater sur cette
maison.

La veuve sortit du salon, le chevalier lui offrit son bras, tous deux
descendirent en se promenant les diffrentes rampes du jardin.

L'aventurier tait si touch de l'tat d'anxit o il voyait Angle, il
conservait si peu d'esprance... qu'il osait  peine lui rappeler la
promesse que celle-ci lui avait faite. Enfin il lui dit avec embarras:

--Vous m'avez promis, madame, de m'expliquer le mystre de...

La Barbe-Bleue interrompit le chevalier et lui dit:

--coutez-moi, monsieur; que ce soit faiblesse d'esprit ou prvision, je
me sens de plus en plus agite, il me semble qu'un malheur me menace;
pour rien au monde je ne voudrais  cette heure, et dans la disposition
d'esprit o je suis, prolonger  vos dpens une plaisanterie qui n'a que
trop dur.

--Une plaisanterie, madame?

--Oui, monsieur; mais, je vous en prie, descendons encore cette
terrasse. Ne voyez-vous pas Youmaal l-bas.

Non, madame; la nuit est claire pourtant, mais je n'aperois personne...
Vous me disiez donc, madame, qu'une plaisanterie...

--Oui, monsieur, j'avais su par le pre Griffon, notre ami, que vous
aviez l'intention de venir me proposer votre main; j'ai envoy le
boucanier  votre rencontre... en le chargeant de vous amener ici... Je
vous ai accueilli avec l'intention, je vous l'avoue, et je vous en
demande pardon, de m'amuser un peu  vos dpens...

--Mais, madame... ce soir mme vous deviez m'expliquer le mystre de
votre triple veuvage... la mort de vos maris, la prsence successive du
flibustier, du...

Angle interrompit encore le Gascon en lui disant:

--N'entendez-vous pas marcher?... N'est-ce pas Youmaal?

--Je n'entends rien, dit Croustillac navr de voir ses esprances
ruines, quoique pourtant il s'attendt  tout depuis qu'un vritable
amour avait teint sa sotte et ridicule vanit.

--Avanons encore, reprit la Barbe-Bleue, le Carabe est peut-tre dans
le bois d'orangers prs du bassin.

--Mais, madame, ce mystre?...

--Ce mystre, reprit Angle, s'il en est un... ne peut pas... ne doit
pas tre pntr par vous... ma promesse de vous dcouvrir ce soir ce
secret tait une plaisanterie dont j'ai honte maintenant, je vous le
rpte... et si j'avais tenu cette folle promesse, c'et t en vous
rendant le jouet d'une autre mystification plus coupable encore!

--Ah! madame, dit vivement le chevalier, c'est bien cruel.

--Que voulez-vous de plus, monsieur? je m'accuse et vous en demande
pardon, dit Angle d'une voix douce et triste. Oubliez-vous les folies
que je vous ai dites; ne pensez plus  ma main, qui ne peut appartenir 
personne; mais souvenez-vous quelquefois de la recluse du
Morne-au-Diable, qui est peut-tre  la fois... et bien coupable et bien
innocente... Et puis enfin, ajouta-t-elle en hsitant, comme souvenir de
la _Barbe-Bleue_... vous me permettrez, n'est-ce pas? de vous offrir
quelques-uns de ces diamants dont vous tiez si pris avant de m'avoir
vue...

Le chevalier rougit  la fois de dpit et de chagrin; le sentiment vrai
qu'il ressentait pour Angle lui faisait considrer comme injurieuse une
offre qu'il et auparavant sans doute accepte sans le moindre scrupule.

--Madame, dit-il avec autant de fiert que d'amertume, vous m'avez
accord l'hospitalit pendant deux jours: demain je partirai; la seule
grce que je vous demande, c'est de me donner un guide. Quant  votre
proposition, elle me blesse... doublement.

--Monsieur...

--Oui, madame... car vous me croyez assez vil pour oublier  prix
d'argent un humiliant procd...

--Monsieur... telle n'est pas mon intention...

--Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce
qu'on appelle un homme d'expdient, mais j'ai mon point d'honneur  moi!

--Mais, monsieur...

--Mais, madame, en retour de l'hospitalit que m'aurait offerte un
habitant, j'aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance  sa
disposition, c'et t un march comme un autre..... pire qu'un autre
peut-tre, soit: quand on se met dans la dpendance d'un plus heureux
que soi, on doit se contenter de tout... J'ai amus le capitaine de la
_Licorne_ pour le payer du passage qu'il m'a donn sur son navire...
Nous sommes quittes. J'ai fait l un misrable mtier, madame, je le
sais mieux que personne, car mieux que personne j'ai souvent connu le
malheur...

--Pauvre homme! dit tout bas la veuve attendrie.

--Je ne dis pas cela pour tre plaint, madame, reprit firement
Croustillac, je voulais seulement vous faire comprendre que si par
ncessit j'ai pu accepter le rle d'un commensal complaisant, jamais je
n'ai reu d'argent comme compensation d'un outrage.--Puis il ajouta d'un
ton profondment mu et pntr:--Puissiez-vous, madame, toujours
ignorer le mal que m'a fait cette proposition, moins encore parce
qu'elle tait bien humiliante que parce qu'elle m'tait faite par
vous... Mon Dieu, vous vous seriez amus de moi.... que je l'aurais
souffert sans me plaindre... mais m'offrir de l'argent pour me
ddommager de vos railleries... Ah! madame, vous me faites connatre une
des peines de la misre que j'ignorais encore... Aprs un moment de
silence, il reprit avec une nouvelle amertume:--Au fait... pourquoi
m'auriez-vous trait autrement? qui suis-je? sous quels auspices suis-je
entr ici? Les vtements que je porte ne m'appartiennent seulement
pas.... Pourquoi se gner avec moi, n'est-ce pas, madame?

Ces derniers mots du pauvre Croustillac eurent un accent de douleur et
de honte si sincre que la jeune femme, touche de ces paroles, regretta
vivement l'offre indiscrte qu'elle avait faite; elle baissa la tte, et
marcha ainsi pendant quelque temps auprs de Croustillac.

La veuve et Croustillac arrivrent ainsi assez prs du bassin de marbre
blanc dont on a parl.

La jeune femme tenait toujours le bras de l'aventurier.

Aprs quelques minutes de rflexion, elle lui dit:

--Vous avez raison... j'ai eu tort... je vous ai mal jug, monsieur...
la rparation que je vous offrais tait presque une injure... Ne croyez
pas, je vous en prie, que j'aie voulu un instant vous humilier...
rappelez-vous ce que je vous disais ce matin... de votre courage, de ce
qu'il devait y avoir de gnreux dans votre coeur... Eh bien! cela...
je le pense encore... Vous m'aimez, dites-vous... si cet amour est
sincre... il ne peut m'offenser... il serait mal  moi de rpondre  un
sentiment toujours flatteur par un procd blessant... Allons,
ajouta-t-elle avec une grce charmante, la paix est-elle faite? me
gardez-vous encore rancune?... dites-moi que non, afin que je puisse
vous demander de passer ici quelques jours... comme mon ami... sans
crainte d'tre refuse.

--Ah! madame! s'cria Croustillac transport, ordonnez... disposez de
moi... je suis votre serviteur... votre esclave... votre chien... Ces
bonnes paroles que vous venez de me dire me font tout oublier... Votre
ami... vous m'avez appel votre ami... Ah! madame, pourquoi ne suis-je
qu'un pauvre cadet de Gascogne!... Je ne serai jamais assez heureux pour
pouvoir vous prouver mon dvouement.

--Qui sait?... mais j'ai une rparation  vous faire... Attendez-moi l,
il faut que j'aille voir o est Youmaal et chercher quelque chose... un
prsent... oui... monsieur le chevalier, un prsent... que je vous
dfierai bien de refuser cette fois...

--Mais, madame...

--Vous rpliquez... Ah! mon Dieu! quand je pense pourtant... que vous
vouliez tre mon mari... Attendez-moi l... je reviens.--Et ce disant,
Angle qui, tout en causant tait parvenue jusqu'au bassin de marbre,
remonta lgrement l'alle du parc et disparut du ct de la maison.

--Que veut-elle dire? Que veut-elle faire? se demanda Croustillac en
regardant machinalement l'eau du bassin. Puis il ajouta avec
exaltation:--C'est gal, je suis  elle  la vie,  la mort; elle m'a
appel son ami; je ne la reverrai plus sans doute, mais c'est gal, je
l'adore; a ne fait de mal  personne... et, je ne sais, mais on dirait
que a me rend meilleur... Il y a deux jours, j'aurais accept ces
diamants... Aujourd'hui... cela me fait honte... C'est tonnant comme
l'amour vous change...

Croustillac fut tout  coup interrompu dans ses rflexions
philosophiques.

Le colonel Rutler,  la faible clart de la nuit, avait vu l'aventurier
se promener avec la Barbe-Bleue; il avait entendu ces derniers mots
d'Angle  Croustillac:--_mon mari... attendez-moi l_.

Rutler ne douta pas que le Gascon ne ft l'homme qu'il cherchait; il
sortit tout  coup de sa cachette, s'lana sur le chevalier, lui jeta
un voile sur la figure, profita de son saisissement pour le renverser 
terre; puis, lui passant un noeud coulant autour des mains, il eut
bientt matris sa rsistance, grce  sa rare vigueur.

Le chevalier fut ainsi terrass, garrott, et billonn en moins de
temps qu'il ne faut pour l'crire.

Ceci fait, le colonel lui mit un poignard sur la gorge en lui disant:

--Milord-duc, vous tes mort... si vous faites un mouvement, ou si vous
appelez madame la duchesse  votre secours... Au nom de Guillaume
d'Orange, roi d'Angleterre, je vous arrte comme coupable de haute
trahison... et vous allez me suivre...




CHAPITRE XVIII.

MILORD-DUC.


Brusquement attaqu par un adversaire d'une force extraordinaire,
Croustillac ne tenta pas mme de rsister.

Le voile dont on lui avait entour la figure lui tait presque la
respiration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticuls.

Rutler se pencha  son oreille, et lui dit en anglais avec un accent
hollandais trs prononc:

--Milord-duc, je puis vous dbarrasser de ce voile; mais prenez garde...
Si vous appelez du secours, vous tes mort. Sentez-vous la pointe de mon
poignard?

Le malheureux Croustillac, n'entendant pas l'anglais, mais sentant la
pointe du poignard, s'cria:

--Parlez franais! parlez franais...

--Je comprends que votre Grce, qui a t leve en France, prfre
cette langue, reprit Rutler, qui crut que son accent hollandais rendait
ses paroles peu intelligibles, et il ajouta: Vous m'excuserez donc,
monseigneur, si je ne m'exprime pas trs bien en franais... J'avais
l'honneur de dire  votre Grce qu'au moindre cri, je serais oblig de
la tuer. Il dpend aussi de vous, milord-duc, d'avoir ou non la vie
sauve... en empchant madame la duchesse, votre femme, d'appeler du
secours si elle revient.

Il est vident qu'on me prend pour un autre, pensa le chevalier.
Mordioux! dans quel diable de gupier me suis-je fourr? Quel est ce
nouveau mystre?... et  qui en a ce Flamand brutal, avec son ternel
poignard et son milord-duc? Aprs tout, encore est-il bon de n'tre pas
pris pour un homme de peu. Et la Barbe-Bleue qui serait duchesse... et
qui passe pour ma femme!

--coutez, milord, dit Rutler aprs quelques moments de silence, pour la
plus grande commodit de votre Grce, je puis vous dlivrer du voile
qui vous entoure; mais, je vous le rpte, au moindre cri de madame la
duchesse,  la moindre manifestation de vos esclaves pour vous
dfendre... je me verrai forc de vous tuer... j'ai promis au roi, mon
matre, de vous ramener mort on vif.

--J'touffe!... tez-moi d'abord ce voile... je ne crierai pas! murmura
Croustillac, pensant que le colonel allait reconnatre son erreur....

Rutler ta le voile qui enveloppait la figure de l'aventurier...
Celui-ci vit un homme agenouill prs de lui et le menaant d'un
poignard.

La nuit tait claire, le chevalier distingua parfaitement les traits du
colonel, ils lui taient absolument inconnus.

--Monseigneur, rappelez-vous votre promesse! lui dit Rutler, qui ne
manifesta pas le moindre tonnement lorsque le visage de l'aventurier
fut dcouvert.

--Comment.... il ne s'aperoit pas de sa mprise! pensa le chevalier
stupfait.

--Maintenant, milord-duc, reprit le colonel en aidant Croustillac 
s'asseoir assez commodment auprs du bassin de marbre, maintenant,
milord-duc, pardonnez-moi la rudesse de mon attaque, mais j'ai d agir
ainsi...

Croustillac ne rpondit rien; partag entre la crainte et la curiosit,
il brlait de savoir  qui s'adressaient ces mots: _Milord-duc_.
Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute,  tre pris
pour un autre, surtout pour le mari de la _Barbe-Bleue_, le chevalier se
rsolut de jouer, autant qu'il le pourrait, le rle qu'on lui prtait,
esprant peut-tre ainsi pntrer le secret des habitants du
Morne-au-Diable.

Il rpondit nanmoins:

--Et vous tes sr, monsieur, que c'est bien moi que vous cherchez?

--Que votre Grce n'essaie pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il
est vrai que je n'ai pas eu l'honneur de vous voir jusqu' ce jour,
milord-duc; mais j'ai entendu votre conversation avec madame la
duchesse... Quel autre d'ailleurs que vous, monseigneur, se promnerait
 cette heure avec elle?... Quel autre que votre Grce serait revtu de
ce justaucorps  manches rouges, illustr par James Syllon, qui vous a
peint dans ce costume?

--Aussi trouvais-je cet habillement trs bizarre, pensa Croustillac.

--Ce n'est pas  moi, milord-duc, de m'tonner de vous retrouver sous
ces vtements, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des
souvenirs bien cruels... ajouta Rutler d'un air sombre.

--Des souvenirs cruels? rpta Croustillac.

--Milord-duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journe de
Bridge-Water, revtu de cet habit de votre charge, ne ftes-vous pas
hommage  votre royal pre du faucon de Lancastre?

--A mon royal pre?... un faucon?... dit le chevalier tout abasourdi.

--Je comprends l'embarras de votre Grce, ne croyez pas que je veuille
rappeler ces tristes discussions dont vous avez t si svrement,
permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni.

--Je vous permets de tout me dire, monsieur, je vous y engage mme trs
instamment, rpondit le Gascon; et il ajouta tout bas:--Peut-tre ainsi
apprendrai-je quelque chose.

--Les moments sont prcieux, reprit Rutler, il faut que je me hte
d'apprendre  votre Grce ce que j'attends de sa soumission aux ordres
de mon matre Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre.

--Dites, monsieur, surtout ne craignez pas d'entrer dans les plus grands
dtails.

--Pour faire comprendre  votre Grce ce qui me reste  exiger d'elle,
il est bien ncessaire d'tablir nettement votre position, milord-duc,
tel pnible que soit ce devoir.

--tablissez, monsieur... tablissez franchement. Ne nous dguisons
rien.... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout
entendre.

--Vous avouerez qu'en ce moment vous ne pouvez m'chapper.

--C'est vrai.

--Que votre vie est entre mes mains.

--C'est encore vrai.

--Mais ce qui doit tre pour vous d'une trs grande considration,
milord-duc, c'est que si, en essayant de m'chapper, ou en refusant
d'obir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure
ncessit de vous tuer...

--Dure ncessit pour tous deux... monsieur.

--Que votre Grce fasse bien attention  mes paroles, et le colonel
accentua trs fortement les mots suivants: Je pourrais d'autant plus
impunment vous tuer... milord-duc, que vous TES DJA MORT... et que
l'on n'aurait ainsi aucun compte  rendre de votre sang.

Le chevalier regarda Rutler d'un air stupide, croyant avoir mal entendu.

--Vous dites, monsieur, reprit-il, que vous pouvez d'autant plus
impunment me tuer?...

--Que votre Grce est dj morte... dit Rutler avec un sourire sinistre.

Croustillac le regarda de nouveau attentivement, croyant avoir affaire 
un fou; puis il reprit, aprs un moment de silence:

--Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez  me faire comprendre
que vous pouvez me tuer impunment sous le prtexte, assez spcieux,
j'en conviens, que je suis dj mort?

--Mais, certainement... Milord-duc, c'est tout simple.

--Vous trouvez cela tout simple, monsieur?

--Je ne pense pas, milord-duc, que vous vouliez nier... ce qui est connu
de tout le monde, dit Rutler avec une certaine impatience.

--Il me semble pourtant qu' la rigueur... et sans passer pour un homme
d'un enttement outrageux, et qui a la rage de contredire tout le
monde... je pourrais jusqu' un certain point nier que je sois mort.

--Je n'aurais jamais cru, milord-duc, que vous pussiez plaisanter sur ce
terrible moment, qui a d vous laisser pourtant de bien affreux
souvenirs, dit le colonel avec un sombre tonnement.

--Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais s'oublier, jamais...
ce qui est seulement assez difficile; c'est d'en conserver la mmoire,
dit Croustillac en souriant.

Le colonel ne put retenir un mouvement d'indignation, et s'cria:

--Vous souriez! vous souriez! lorsque c'est au prix du plus noble sang
que vous tes ici... Ah! telle sera donc toujours la reconnaissance des
princes!!!

--Je dois vous dclarer, monsieur, reprit impatiemment
Croustillac,--qu'il ne s'agit pas de reconnaissance ou d'ingratitude
dans cette affaire, et que..... Mais, reprit Croustillac, craignant de
dire quelque bvue, mais il me semble que nous nous cartons
singulirement de la question.... je prfre parler d'autre chose...

--Je conois qu'aprs tout, un tel sujet d'entretien soit dsagrable
pour votre Grce.

--Il y en a de plus gais, monsieur... certainement; mais, revenons au
motif qui vous amne: que voulez-vous de moi?

--J'ai l'ordre, monseigneur, de vous conduire  la Barbade; de l vous
serez transport et incarcr  la Tour de Londres, dont votre Grce a
d conserver le souvenir.

--Mordioux! en prison... se dit Croustillac, que cette perspective tait
loin de sduire, en prison...  la Tour de Londres... Je vais avertir
cet animal hollandais de sa mprise: le quiproquo ne me convient plus.
Diable!  la Tour de Londres... c'est payer votre _Grce_ et
_milord-duc_ un peu trop cher!

--Je n'ai pas besoin de vous dire, milord-duc, que vous y serez trait
avec les respecte qui sont dus  vos malheurs et  votre rang. Sauf la
libert, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entour de soins,
d'gards...

--Aprs tout, se dit Croustillac, pourquoi me hterais-je de dissuader
cet ours du Nord? Je n'ai aucun espoir, hlas! d'intresser la
Barbe-Bleue  mon martyre. Il me semble que j'entrevois vaguement que
l'erreur de ce Flamand  mon endroit peut servir cette adorable petite
crature. Si cela tait, j'en serais ravi... Une fois arriv en
Angleterre, la mprise sera reconnue, et on m'largira. Or, comme il
faut, aprs tout, que je retourne en Europe, j'aime bien mieux, si cela
se peut, y retourner en _prince_, en _milord_, qu'en _passager-gratis_
de matre Daniel. J'y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes
en quilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies
allumes.

Le colonel, prenant le silence mditatif du Gascon pour de
l'accablement, lui dit d'un ton moins brusque:

--Je conois que votre Grce envisage avec peine l'avenir qui lui est
destin.

--Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; ternellement prisonnier
 la Tour de Londres!

--Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissiez pas ici d'une extrme
libert; peut-tre cette vie d'angoisses et d'inquitudes continuelles
n'est pas  regretter beaucoup.

--Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement;
le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m'emmener
 la Barbade, et de l  la Tour de Londres.

--Pour remplir cette mission, milord-duc, j'avais amen avec moi un
homme dtermin. Il est mort... mort d'une mort affreuse.

Et Rutler frmit malgr lui au souvenir de la mort de John.

--De sorte, monsieur... que maintenant vous tes rduit  vous-mme pour
accomplir cette expdition.

--Oui, milord-duc.

--Et vous vous flattez  vous tout seul de m'enlever d'ici?

--Oui, milord-duc...

--Vous en tes sr?

--Parfaitement sr...

--Et par quel miracle?

--Il n'est pas besoin de miracles, milord, rien de plus simple.

--Puis-je savoir?

--Sans doute, vous devez tre instruit de tout, milord-duc, puisque je
compte principalement sur vous.

--Pour vous aider  m'emmener?

--Oui, milord-duc.

--Le fait est que, sans me vanter, je puis dans cette circonstance, si
je veux m'en mler, vous tre de quelque secours.

Aprs un moment de silence, Rutler reprit:

--L'on ne m'avait pas exagr la fermet de votre Grce... il est
impossible de montrer plus de rsolution et de sang-froid dans la
mauvaise fortune, milord-duc...

--Je vous assure, monsieur, qu'il me serait difficile de la supporter
autrement.

--Si je vous fais cette observation, milord, c'est qu'tant vous-mme
homme de sang-froid et de rsolution, vous comprendrez mieux qu'un
autre... qu'on peut beaucoup entreprendre avec du sang-froid et de la
rsolution; or, je n'ai pas d'autre ressource pour vous enlever d'ici...

--Voyons, monsieur, si le moyen est bon, je serai le premier  le
reconnatre. Un moment, pourtant: vous semblez oublier que je ne suis
pas seul ici?

--Je le sais, milord; madame la duchesse vient de vous quitter... elle
peut revenir d'un moment  l'autre.

--Et non pas seule... je vous en prviens.

--Ft-elle accompagne de cent hommes arms jusqu'aux dents, je ne
crains rien.

--Vraiment?

--Non, milord... je dirai plus... je compte mme beaucoup sur le retour
de madame la duchesse pour vous dcider  me suivre, dans le cas o vous
hsiteriez encore.

--Monsieur... vous parlez en nigmes.

--Je vous en dirai tout  l'heure le mot, milord; mais auparavant je
dois vous prvenir que l'on est  peu prs au courant de tout ce qui
vous est arriv depuis votre fuite de Londres.

--En lui niant ceci, je le forcerai  parler, et j'apprendrai peut-tre
quelque chose de plus, dit le chevalier. Il reprit tout haut:

--Quant  cela, monsieur, je ne le crois pas... c'est impossible.

--coutez-moi donc, milord-duc; il y a quatre ans, vous avez pous, en
France, la matresse de cette maison. Que ce mariage soit lgal ou non,
ayant t contract aprs votre excution  mort, et par consquent
pendant le veuvage de votre premire femme... cela ne me regarde pas,
c'est une affaire de conscience et de thologie.

--Dcidment, mon Sosie, le milord-duc s'est mis dans une position tout
exceptionnelle, se dit Croustillac, on peut le tuer parce qu'il est
mort... et il peut se remarier parce que sa femme est veuve de lui. Je
commence  avoir les ides singulirement embrouilles, car, depuis
hier, il se passe autour de moi des vnements bien tranges.

--Vous voyez, milord-duc, que mes renseignements sont exacts.

--Exacts... exacts... jusqu' un certain point; vous me supposez capable
de m'tre remari aprs mon excution  mort, c'est au moins hasard.
Que diable... monsieur, savez-vous qu'il faut tre bien sr de son fait
au moins... pour prter aux gens de pareilles originalits.

--Tenez, milord-duc, vous ne vous croyez pas sans doute en mon
pouvoir... et vous plaisantez... votre gaiet ne m'tonne pas,
d'ailleurs; votre Grce a conserv sa libert d'esprit dans des
circonstances plus graves que celle-ci.

--Que voulez-vous, monsieur! la gaiet est la richesse du pauvre...

--Milord-duc! s'cria le colonel d'un ton svre, le roi, mon matre, ne
mrite pas ce reproche...

--Quel reproche, monsieur? demanda le Gascon stupfait.

--Votre Grce dit que la gaiet est la richesse du pauvre.

--Eh bien! monsieur, je ne vois pas en quoi... cela insulte le roi,
votre matre...

--N'est-ce pas dire, milord, que parce que vous vous voyez au pouvoir de
mon matre, vous vous regardez comme dpouill de tout...

--Vous tes susceptible, monsieur. Rassurez-vous... Cette rflexion
tait purement philosophique... et n'avait nullement trait  ma position
particulire.

--C'est diffrent, milord-duc; aussi m'tonnais-je de vous entendre
parler de votre pauvret.

--Parbleu!... cela m'irait bien... de crier misre, dit Croustillac en
riant.

--Peu de fortunes galent encore la vtre, monseigneur... les sommes
normes que vous avez tires de la vente d'une partie de vos pierreries
seront conserves  vous et aux vtres. Guillaume d'Orange, mon matre,
n'est pas de ceux qui enrichissent leurs cratures par la confiscation
des biens d'ennemis politiques.

--Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac, se dit le Gascon. Si
j'avais prvu cela... combien j'aurais peu aval de bougies pour la plus
grande rcration de cet animal marin de matre Daniel! Puis il ajouta
tout haut:

--Je reconnais  cela la gnrosit de votre matre, monsieur; ainsi,
mes grands biens... mes trsors... Et le Gascon ajouta tout bas: Cela
fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie.. Mes grands biens,
mes trsors...

--Le roi mon matre, milord-duc, m'a ordonn de vous dire que vous
pourriez faire freter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos
richesses.

--Oh! mes vieux bas roses! mon vieux justaucorps vert! mon feutre pel
et ma vieille rapire... se dit Croustillac; voil mon vrai domaine, mes
vrais meubles et immeubles. Il ne faudra pas une flotte marchande pour
les transporter. Puis il reprit tout haut:

--Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amne et aux dcouvertes
que vous avez faites sur ma vie passe.

--Il y a trois ans, milord-duc, vous tes venu habiter cette le,
restant invisible pour tous et faisant rpandre, par un flibustier et
autres gens  votre solde, les bruits les plus tranges sur votre
habitation, afin d'en loigner les curieux.

--Je n'y comprends plus rien du tout, pensa Croustillac; la
Barbe-Bleue... non... la veuve... c'est--dire non... la duchesse... ou
plutt la femme du mort... qui est veuf.... non... enfin la femme de
n'importe qui... n'est donc pas du dernier mieux avec ces trois drles?
Pourtant j'ai vu... de mes yeux ses tranges privauts avec eux... j'ai
entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure... j'en deviendrai
fou... je commence  me trouver stupide... et  voir une infinit de
chandelles romaines dans l'intrieur de mon cerveau...


FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES CHAPITRES.


PREMIRE PARTIE.

                                                                   Pages

CHAPITRE Ier. Le passager                                              1

--II. La Barbe-Bleue                                                  12

--III. L'arrive                                                      27

--IV. La maison curiale                                               40

--V. La surprise                                                      50

--VI. L'avertissement                                                 57

--VII. La caverne                                                     67

--VIII. Le Morne-au-Diable                                            83

--IX. La nuit                                                        100

--X. Un boucan                                                       110

--XI. Matre Arrache-l'Ame                                           122


DEUXIME PARTIE.


                                                                   Pages

CHAPITRE XII. Le Mariage                                             133

--XIII. Le souper                                                    150

--XIV. L'amour vrai                                                  176

--XV. L'envoy de France                                             189

--XVI. L'orage                                                       202

--XVII. La surprise                                                  211

--XVIII. Milord-duc                                                  223


FIN DE LA TABLE.

       *       *       *       *       *




LE

MORNE-AU-DIABLE

[Illustration]

IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.

[Illustration]




LE

MORNE-AU-DIABLE

PAR

EUGNE SE

TOME SECOND

PARIS

PAULIN, DITEUR

RUE RICHELIEU, 60

1846




LE

MORNE-AU-DIABLE.




CHAPITRE XIX.

LA SURPRISE.


Rutler continua:

--Les manoeuvres de vos missaires furent couronnes d'un plein
succs, milord-duc, et il fallut le plus grand hasard pour que votre
existence ft rvle  mon matre, il y a deux mois, et pour lui
apprendre qu' votre insu, ou de votre plein consentement, on voulait
faire de vous, milord-duc... un dangereux instrument...

--De moi... un instrument? et quel instrument, monsieur?

--Votre Grce le sait aussi bien que moi; les politiques du cabinet de
Versailles et de la cour papiste de Saint-Germain ne reculent devant
aucun moyen; peu leur importe que la guerre civile dchire longtemps un
malheureux pays, pourvu que leurs projets russissent. Je n'ai pas
besoin de vous en dire davantage, milord.

--Si... monsieur... si, je dsire que vous m'en disiez davantage... je
veux voir jusqu' quel point on a abus de votre crdulit...
Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.

--La preuve que l'on n'a pas abus de ma crdulit, milord, c'est que ma
mission a pour but de ruiner les projets d'un envoy de France qui,
d'accord ou non avec votre Grce, doit arriver d'un moment  l'autre
dans cette le...

--Je vous donne ma parole de gentilhomme, monsieur, que j'ignorais
l'arrive de cet envoy franais.

--Je dois vous croire, milord... Pourtant, certains bruits avaient
autoris le roi, mon matre,  penser que votre Grce, oubliant ses
anciens ressentiments contre Jacques Stuart son oncle, avait crit  ce
roi dtrn pour lui offrir ses services...

--Jacques Stuart tant dtrn, dit Croustillac avec un accent rempli de
dignit, cela changeait singulirement la face des choses, et j'aurais
pu ainsi condescendre envers... mon oncle...  des dmarches que ma
fiert ne m'aurait pas permises auparavant.

--Aussi, milord... de votre point de vue  vous, votre rsolution
n'et-elle pas manqu de gnrosit...

--Sans doute, j'aurais pu parfaitement, sans me commettre, me rapprocher
de... d'un roi dtrn, reprit intrpidement Croustillac, mais je ne
l'ai pas fait, je vous en jure ma foi de gentilhomme.

--Je crois votre Grce.

--Eh bien, alors... votre mission n'ayant plus de but...

--Vous comprenez, milord-duc... que, malgr la garantie de votre parole,
les circonstances peuvent changer... et vos rsolutions changer... comme
les circonstances... L'espoir d'arriver au trne d'Angleterre... peut
faire oublier bien des engagements ou luder bien des promesses,
milord-duc... Loin de moi la pense de vouloir rcriminer le pass; mais
votre Grce sait ce qu'elle a sacrifi lorsqu'elle a voulu porter une
main audacieuse sur la couronne des Trois-Royaumes!

--Peste! se dit Croustillac, il parat que je n'y vais pas de
_main-morte_, et que dcidment je suis un gaillard  encager bel et
bien... Si je savais comment tout ceci finira, je m'amuserais beaucoup.

--Le roi, mon matre, ne peut pas oublier, milord-duc, que vous avez
port vos vues jusque sur le trne.

--Eh bien, c'est vrai, s'cria Croustillac avec une expression de
franchise spontane, c'est vrai, je ne le nie pas. Que voulez-vous...
l'ambition, la gloire, l'entranement de la jeunesse... Mais,
croyez-moi, monsieur, ajouta-t-il avec un soupir en parlant d'un ton
mlancolique et lgiaque, croyez-moi, l'ge nous mrit... nous rend
sages, avec les annes l'ambition s'teint, on vit content de peu dans
la retraite... Une fois tranquille dans le port, jetant un regard
philosophique sur les orages des passions... on cultive les champs
paternels... quand on en a... ou du moins on regarde couler en paix le
fleuve de la vie... qui va bientt se perdre dans l'ocan de
l'ternit... En un mot, vous comprenez, monsieur, que si, dans notre
premire jeunesse, nous avons pu nous laisser aller  d'audacieuses
vises... il ne s'ensuit pas que dans notre ge mr... nous n'en
reconnaissions pas la vanit... toute la vanit... Je vis obscur et
tranquille, au sein de mon intrieur, avec une jeune femme charmante,
aim de ceux qui m'entourent, faisant un peu de bien... Ah! monsieur,
voil la seule existence qui me convienne; je n'hsiterai donc pas, en
confirmation de ces paroles,  vous jurer de ne jamais lever la moindre
prtention au trne d'Angleterre... vrai... foi de gentilhomme, je n'en
ai pas la moindre envie.

--Je n'ai malheureusement pas, milord-duc, le droit d'accepter votre
serment; le roi, mon matre, peut seul le recevoir et y voir, si bon lui
semble, une garantie suffisante contre de nouveau troubles... Quant 
moi, j'ai ordre de conduire votre Grce  Londres... et je dois remplir
ma mission.

--Vous tes persvrant, monsieur. Quand vous avez une ide... vous y
tenez beaucoup...

--A quelque prix que ce soit, milord-duc, je remplis les ordres qui me
sont donns. Vous devez voir, au calme qui prside  notre entretien,
que je ne doute pas du succs de mon entreprise;  cette heure que votre
Grce sait les motifs qui me font agir, je ne doute pas qu'elle ne me
suive sans faire la moindre rsistance.

Croustillac avait prolong l'entretien autant qu'il l'avait pu; il lui
fallait dcidment suivre le colonel ou lui avouer la vrit. Le Gascon
dit  Rutler:

--En supposant, monsieur, que je consente  vous suivre de bon gr, quel
sera notre ordre de marche, comme on dit?

--Votre Grce, toujours ainsi les mains lies, me permettra de lui
offrir mon bras gauche; je tiendrai mon poignard  la main droite afin
d'tre prt  vous frapper en cas d'alerte, milord, et nous nous
dirigerons vers votre maison.

--Ensuite, monsieur?

--Une fois arriv chez vous, milord, vous ordonnerez immdiatement  un
de vos esclaves d'aller avertir vos ngres pcheurs de prparer leur
barque; elle nous suffira pour nous transporter  la Barbade. Dans cette
le, nous trouverons un btiment de guerre qui m'attend et  bord
duquel, monseigneur, vous serez transport  Londres et remis entre les
mains du gouverneur de la Tour.

--Et vous vous imaginez srieusement, monsieur, que je donnerai moi-mme
l'ordre de prparer tout ce qu'il faut pour mon enlvement?

--Oui, monseigneur, par une raison fort simple: votre Grce sent la
pointe de ce poignard?

--Oui, sans doute... vous en revenez toujours l... vous vous rptez
beaucoup, monsieur.

--Nous autres Flamands, nous avons peu d'imagination... que
voulez-vous... il n'y a rien de plus brutal que nos procds; mais
russir, voil l'important; or, ce brin d'acier me suffit, car si vous
refusez d'obir  la moindre de mes injonctions, milord-duc, ainsi que
j'ai dj eu l'honneur de vous en prvenir, je vous tue sans
misricorde...

--J'ai aussi dj eu l'honneur de vous dire, monsieur... que votre moyen
ne manquait pas d'originalit... mais j'ai des esclaves... des amis,
monsieur, et vous sentez bien que malgr votre bravoure...

--Mon Dieu, milord... si je vous tue... il est vident que je serai tu
 mon tour, soit par vos esclaves, soit par vos mes damnes de la
flibuste ou du boucan, soit enfin par les autorits franaises, qui
seront parfaitement dans leur droit de me faire fusiller, car je suis
Anglais, et je m'introduis en temps de guerre dans cette le, qui est
considre comme une place forte.

--Vous voyez donc bien, monsieur, ma mort ne serait pas impunie.

--En acceptant cette mission, j'ai fait d'avance le sacrifice de ma vie;
tout ce que je veux, milord-duc, c'est que vous ne soyez plus pour mon
matre un sujet de crainte... pour l'Angleterre un sujet de troubles; le
roi Guillaume n'aime pas le sang, mais il hait la guerre civile. Votre
rclusion perptuelle ou votre mort peuvent seules le rassurer;
choisissez donc, milord-duc, entre le poignard ou la prison, il le faut;
vous serez mon captif ou ma victime. Encore un mot, si vous n'tiez pas
absolument en mon pouvoir, je ne vous dirais pas, au prix de ma vie, ce
que je vais vous dire.

--Parlez, monsieur.

--Cette confidence, en vous prouvant le mal que vous pourriez faire 
l'Angleterre, milord-duc, vous prouvera aussi de quel intrt il est
pour le roi Guillaume qu'un ennemi tel que vous soit dans
l'impossibilit d'agir; les partisans de votre premire rvolte, qui
vous ont vu dcapiter sous leurs yeux, gardent encore de vous les plus
chers souvenirs.

--Vraiment?... a ne m'tonne pas de leur part, et c'est d'autant plus
dsintress  eux qu'il y avait tout lieu de croire que je ne pourrais
jamais les remercier... Puis le Gascon se dit: Il faut que ce Flamand,
qui parle du reste assez sagement, ait un coup de marteau... une ide
fixe  l'endroit de mon excution.

Le colonel reprit:

--Ah! milord-duc, vous payez cher votre influence.

--Fort cher, trs cher, trop cher, monsieur... pour ce qu'elle est
vritablement.

--Pourquoi vouloir le nier, milord, puisque vos ennemis mme la
reconnaissent?... Quand on songe que vos partisans conservent comme de
pieuses reliques des lambeaux de vos vtements imprgns de votre sang,
que chaque jour ils pleurent votre mort... Que serait-ce donc si vous
reparaissiez tout  coup  leurs yeux? Que d'enthousiasme
n'exciteriez-vous pas? Je vous le rpte, milord; c'est parce que votre
influence peut tre fatale dans ces temps de troubles, qu'on doit  tout
prix la neutraliser.

--Poignarder quelqu'un ou l'emprisonner ternellement, vous appelez a
_neutraliser une influence_, dit Croustillac. A la bonne heure... a se
dit probablement comme a en politique... Aprs tout, je conois la
dfiance que je vous inspire, car je suis un incorrigible conspirateur.
On me coupe la tte devant mes partisans, croyant que a va peut-tre
m'amender! Point! Au lieu de tenir compte de ce paternel avertissement,
je conspire de plus belle; il est vident que a doit finir par
impatienter votre matre... Eh bien, monsieur, il s'impatiente  tort;
car, une dernire fois, je vous dclare solennellement et  la face du
ciel que je ne conspire pas, qu'il peut dormir en paix sur son trne, et
que sa couronne ne me fait pas le moins du monde envie... Ceci est-il
assez clair et assez catgorique, monsieur?

--Trs clair et trs catgorique, milord: mais je dois excuter les
ordres que j'ai reus. Lorsque nous serons chez vous tout  l'heure,
j'aurai l'honneur de vous communiquer une lettre autographe de S. M. le
roi Guillaume, qui ne vous laissera aucun doute sur le but et l'autorit
de la mission dont je suis charg... Allons, milord, rsignez-vous,
c'est le sort de la guerre. D'ailleurs si vous hsitez, je compte sur un
puissant auxiliaire...

--Et lequel?

--Instruite par moi du sort qui vous menace, vous voyant sous le coup de
mon poignard...

--Toujours son ternel poignard... il est insupportable avec son
poignard... pensa Croustillac; il n'a que ce mot-l...  la main...

--Madame la duchesse, reprit Rutler, aimera mieux vous voir prisonnier
que tu... on sait combien elle vous aime, combien elle vous est
dvoue... Elle donnerait sa vie pour vous; elle contribuera donc, j'en
suis sr,  vous faire envisager sagement votre position... Maintenant,
milord-duc, choisissez: ou appelez quelques-uns de vos gens s'ils
peuvent vous entendre, ou conduisez-moi chez vous, car il faut hter
votre dpart...

Nous devons le dire  la louange de Croustillac, apprenant que la
Barbe-Bleue tait mari  un grand seigneur invisible, qu'elle aimait
passionnment, et qu'on le prenait pour ce grand seigneur, il se rsolut
gnreusement  tre utile  la jeune femme, en prolongeant le plus
possible le quiproquo dont il tait victime, et en se faisant emmener
prisonnier  la place du _milord-duc_ inconnu.

Heureux de songer qu'Angle lui aurait une grande obligation, le Gascon
se rsigna donc courageusement  subir toutes les consquences de la
position qu'il avait accepte; seulement il ne savait de quelle manire
sortir du Morne-au-Diable sans que son stratagme ft dcouvert.

--Milord-duc, je suis  vos ordres; il faut absolument partir 
l'instant, dit le colonel avec impatience.

--C'est moi qui suis  vos ordres, reprit le chevalier, qui voyait avec
un certain effroi arriver le moment critique de cet entretien.

Une ide lumineuse frappa Croustillac; il crut avoir trouv le moyen
d'chapper  ce danger et de sauver le mystrieux mari de la
Barbe-Bleue.

--coutez-moi, monsieur, dit l'aventurier en prenant un air digne et
pntr, je vous donne ma parole de gentilhomme que je vous suivrai
librement partout o vous me conduirez; mais je voudrais que la
duchesse, ma femme, ne ft instruite de mon arrestation qu'aprs mon
dpart.

--Comment, milord-duc, vous vous rsigneriez  abandonner madame votre
femme... sans lui faire connatre votre triste position?

--Oui,  cause de raisons  moi connues... et puis, je tiens 
m'pargner des adieux toujours dchirants.

--Mes ordres ne concernant que vous, milord-duc, dit le colonel, vous
tes libre d'agir, au sujet de madame la duchesse, comme bon vous
semblera. Rien de plus facile, ce me semble, que d'atteindre le but que
vous vous proposez. Si madame votre femme s'tonne de votre dpart, vous
prtexterez de l'imprieuse ncessit d'un voyage de quelques jours 
Saint-Pierre... Quant  ma prsence ici... vous l'expliquerez
aisment... Nous partons... et votre chaloupe nous conduit  la
Barbade...

--Sans doute, sans doute, dit le Gascon embarrass; car il voyait une
foule de prils dans les propositions que lui faisait le colonel, sans
doute... mon dpart pourrait s'expliquer facilement ainsi; mais, pour
donner des ordres aux ngres pcheurs, il faudra faire du bruit dans la
maison, veiller ainsi l'attention de ma femme... Elle est extrmement
craintive et s'alarme de tout... Votre prsence ici, monsieur, o
personne au monde ne peut s'introduire, lui donnera des soupons.... et
ils amneront ncessairement la scne pnible  laquelle je voudrais
chapper  tout prix.

--Mais alors, milord, comment faire?

--Il y a un moyen infaillible, monsieur; quelque dangereux que soit le
chemin par lequel vous vous tes introduit ici, prenons-le; nous
sortirons de l'le  l'aide du moyen dont vous vous tes servi pour y
entrer... Une fois  la Barbade, j'instruirai ma femme de l'vnement...
du cruel vnement qui me spare d'elle  jamais, et vous me jurerez 
votre tour qu'elle ne sera pas inquite aprs mon dpart.

--Malheureusement, milord, ce que vous me proposez est impossible.

--Comment cela?

--Je suis venu par la caverne du pcheur de perles, milord.

--Eh bien, allons-nous-en par la caverne du pcheur de perles.

--Il est donc vrai... milord..., vous ignoriez la communication secrte
qui existait entre cette caverne et l'abme qui cerne votre parc?

--Je l'ignorais compltement... mais puisque cette communication existe,
servons-nous-en pour partir.

--Mais c'est impossible, milord; on ne peut parvenir dans l'intrieur de
cette caverne qu'en s'abandonnant aux vagues qui vous prcipitent au
fond d'un lac souterrain, aprs vous avoir fait franchir une
cataracte....

--Et pour sortir de cette caverne?

--Il faudrait, milord, remonter une chute d'eau de vingt pieds de
haut...

--C'est trop fort pour moi.... Ainsi, le btiment qui vous a amen en
dehors de cette caverne...

--Est parti pour la Barbade, milord... Il n'avait pu approcher de cette
partie de l'le, malgr les croiseurs franais, que parce que cette cte
est inabordable...

--Je conois que ce chemin ne soit gure praticable, dit le chevalier
accabl.

--Si vous m'en croyez, milord, vous vous bornerez  annoncer  madame la
duchesse que vous vous absentez pour quelques jours seulement... J'ai
foi dans votre parole de gentilhomme que vous ne ferez aucune tentative
pour vous chapper de mes mains.

--Je vous ai donn cette parole, monsieur.

--J'y crois, milord.... et mon poignard me rpond de son excution.

--J'aurais t en effet bien tonn si le poignard n'avait pas reparu,
pensa Croustillac. Il croit parfaitement  ma parole... ce qui ne
l'empche pas de croire autant  son poignard.... Mordioux! cette
dfiance.... Mais il ne s'agit pas de cela... Que faire... que faire...
La duchesse n'est pas prvenue; les esclaves ne m'obiront pas si je les
commande.... C'est fini.... me voici au bout de mon rouleau de
mensonges...

Force fut  Croustillac de se rsigner  toutes les suites de son
quiproquo. Il regretta sincrement de n'avoir pu se dvouer plus
efficacement pour la Barbe-Bleue, car il ne doutait pas que sa ruse ne
ft dcouverte au moment o il mettrait le pied dans la maison.

Il eut bientt une autre crainte.

Le Carabe, voyant Croustillac revenir accompagn d'un tranger arm
jusqu'aux dents, pouvait attaquer le colonel. Or, ce dernier avait
nettement expliqu  l'aventurier comment,  la premire agression, il
serait oblig de le tuer sans misricorde.

Le chevalier commena  trouver son rle moins divertissant et  maudire
la sotte curiosit, l'imprudente tourderie qui l'avaient ainsi jet au
milieu d'une position aussi complique que dangereuse.




CHAPITRE XX.

LE DPART.


L'esprit de Croustillac tait trop mobile et trop aventureux pour
s'appesantir longtemps sur de craintives et tristes penses; il fit le
raisonnement suivant: Cejourd'hui, comme toujours, j'ai peu ou _prou_ 
perdre; si je parviens  sortir de la maison, je continue de passer pour
le mystrieux milord-duc et je suis trait en prince jusqu' ce qu'on
s'aperoive de ma supercherie; alors je redeviens Gros-Jean comme
devant, et j'ai rendu un grand service  cette jolie petite Barbe-Bleue
qui s'est moque de moi, mais qui m'a ensorcel, car elle m'intresse
plus que je ne voudrais, plus qu'elle ne le mrite peut-tre; car,
malgr son amour pour ce mari invisible, elle m'a paru furieusement
tendre avec le boucanier et cet autre animal d'anthropophage. Enfin, il
n'importe... si c'est mon caprice de me dvouer pour cette petite femme?
j'en suis bien le matre; oui... mais si au contraire je ne puis sortir
de cans? mais si le Carabe s'en mle? a se gte... il est clair que
je suis tu comme un chien par cet pais Flamand. Comment donc faire
pour chapper  cet inconvnient? Dire maintenant  l'homme au poignard
que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-tre...
Mais non, non, ce serait une lchet, et de plus une lchet inutile,
car, pour m'empcher de jeter l'alarme dans la maison, ce buveur de
bire m'expdierait immdiatement... oui, oui... malgr ma parole de
gentilhomme de ne pas chercher  m'chapper, il me serre toujours de
prs. Mordioux! que cet homme-l est donc ridicule avec son poignard...
Bah!... son poignard... il ne me tuera qu'une fois, aprs tout...
Allons, courage... courage, Croustillac... et surtout ne rflchis pas,
cela te porte malheur; tu ne fais jamais de plus lourdes sottises, de
plus normes bvues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi  ton
toile, comme toujours ferme les yeux, et va de l'avant.

Raffermi par cette belle logique, le chevalier reprit tout haut:

--Eh bien, monsieur, puisqu'il faut absolument passer par la maison pour
sortir d'ici... marchons.

--Monseigneur, dit le colonel aprs un moment d'hsitation, vous m'avez
donn votre parole de gentilhomme de ne pas vous chapper.

--Oui, monsieur!

--Mais vos gens peuvent vouloir vous dlivrer.

--Ma vie est entre vos mains, monsieur, vous avez ma parole. Je ne puis
rien de plus.

--C'est juste, monseigneur... mais alors dans votre intrt prvenez vos
esclaves que leur moindre tentative contre moi vous coterait la vie,
car j'ai jur aussi, moi, de vous emmener mort ou vif.

--Ce ne sera pas de ma faute, monsieur, si vous ne tenez pas votre
serment... Marchons...

Et le chevalier et le colonel s'avancrent vers la maison.

Rutler tenait le bras de Croustillac sous son bras gauche, et avait
toujours la main sur son poignard; non qu'il doutt de la parole de son
prisonnier, mais les esclaves du Morne-au-Diable pourraient vouloir
dlivrer leur matre.

Croustillac et Rutler n'taient plus qu' quelques pas de la maison,
lorsqu'au dtour d'une alle obscure ils virent s'avancer une femme
vtue de blanc.

Le colonel s'arrta, serra fortement le bras de son prisonnier, et lui
dit tout bas:

--Qui est l? Monseigneur, avertissez cette femme... prenez garde
qu'elle crie.

--C'est la Barbe-Bleue, je suis perdu, elle va pousser des cris de paon
et tout dcouvrir, pensa Croustillac.

A son grand tonnement, la femme s'arrta et ne dit mot.

Le Gascon s'cria:

--Qui donc est l?

--Fait-il donc si noir que monseigneur ne reconnaisse pas Mirette? dit
la voix bien connue de la Barbe-Bleue.

Croustillac resta muet, confondu.

La Barbe-Bleue l'appelait aussi _monseigneur_, et elle prenait le nom de
_Mirette_.

--Mordioux! se dit-il, je n'y comprends plus rien, mais plus rien du
tout... du tout... cela devient de plus en plus obscur. C'est gal,
tenons-nous ferme et jouons serr.

--Quelle est cette femme? lui dit tout bas le colonel.

--C'est... c'est la femme de confiance de ma femme, rpondit le
chevalier.

Angle reprit:

--Monseigneur, je venais dire  votre Grce que madame s'est couche un
peu souffrante... mais qu'elle dort  cette heure.

--Tout nous sert, monseigneur, dit le colonel  voix basse 
Croustillac, madame la duchesse dort, vous pouvez partir sans qu'elle
s'aperoive de rien.

Angle, qui s'tait approche, reprit d'un air effray en reculant
vivement:

--Ah! mon Dieu! mais votre Grce n'est donc pas seule?

--Monseigneur, dit le colonel, si elle pousse un cri, c'est fait de
vous!!

--N'aie pas peur, Mirette, dit le chevalier, n'aie pas peur... pendant
que tu tais auprs de ma femme, monsieur est entr; il arrive du
Fort-Royal pour... des affaires trs presses, il faut que je sorte 
l'instant pour l'accompagner.

--Si tard, monseigneur! mais vous n'y songez pas... Je vais prvenir
madame.

--Non... non... je te le dfends; mais, dis-moi, j'aurais tout de suite
besoin des ngres pcheurs et de leur chaloupe... fais-les prvenir.

--Mais, monseigneur...

--Obis.

--Ce n'est pas difficile... c'est demain matin jour de pche en haute
mer, les noirs doivent tre maintenant prts  partir... pour tre avant
le jour  l'anse aux Camans, o est mouill leur bateau.

--Monseigneur, tout nous seconde, vous le voyez, partons, dit le colonel
 voix basse.

--C'est tonnant comme la Barbe-Bleue va au-devant de mes demandes, et
comme elle facilite mon dpart, se dit Croustillac; il y a l-dessous
quelque chose de bien trange... Je n'avais peut-tre pas tout  fait
tort de l'accuser de magie ou de ncromancie... Puis il reprit tout
haut:

--Tu vas nous faire ouvrir les portes du dehors, Mirette, et ordonner
aux noirs de se prparer  l'instant mme.

--Eh bien! ajouta Croustillac en voyant la jeune femme rester immobile,
ne m'as-tu pas entendu?

--Certainement, monseigneur, mais comment, votre Grce... veut
absolument...

--Monseigneur! ma Grce!... Voil une heure que tu m'appelles ainsi,
devant un tranger, dit le Gascon d'un air courrouc, pensant faire un
coup de matre: que serait-il arriv... si monsieur n'tait pas dans le
secret?

--Oh! je sais bien que si cet tranger est ici  cette heure, c'est
qu'on peut parler devant lui comme devant votre Grce et devant
madame... Mais est-ce bien possible, monseigneur, vous voulez absolument
partir...

--La fine mouche veut avoir l'air de me retenir pour mieux jouer son
rle, pensa Croustillac. Mais, qui l'a instruite? qui lui a si bien
trac ce rle?... Dcidment il doit y avoir de la ncromancie
l-dedans...

--Mais, monseigneur, reprit Mirette, que dirai-je  madame?

--Tu lui diras, reprit le pauvre Croustillac avec un attendrissement que
le colonel attribua  des regrets bien naturels, tu lui diras,  cette
chre et bonne femme, de n'avoir pas d'inquitude... entends-tu bien,
Mirette... pas d'inquitude... assure-la bien que le petit voyage que je
vais faire est absolument dans son intrt... dis-lui enfin... de penser
quelquefois  moi.

--Quelquefois, monseigneur? mais madame y pense... y pensera toujours,
rpondit Mirette d'une voix mue, car elle comprenait le sens cach des
paroles de Croustillac. Soyez tranquille, monseigneur... madame sait
combien vous l'aimez... et elle n'oublie rien... mais vous serez ici
demain avant son rveil, n'est-ce pas?

--Oui, dit Croustillac, certainement, demain matin... Allons, Mirette,
dpche-toi de prvenir les ngres pcheurs et de faire ouvrir la porte
de la vote; il faut que nous partions sans dlai.

--Oui, monseigneur; en mme temps je vous apporterai votre pe et votre
manteau dans le salon, car la nuit est froide dans la montagne... Ah!
J'oubliais, voici votre bonbonnire que vous portez toujours avec vous
et que vous aviez laisse chez madame.

En disant ces mots, Angle donna au Gascon une petite bote, lui serra
vivement la main et disparut.

--Vive Dieu! milord-duc, les choses ont mieux tourn que je ne
l'esprais, dit le colonel; la maison est-elle encore loigne?

--Non, aprs avoir mont cette dernire rampe, nous y arrivons.

En effet, au bout de quelques minutes, Rutler et son captif entrrent
dans le salon; le chevalier y trouva Angle coiffe d'un madras et vtue
d'une longue simarre qui cachait sa taille; la jeune femme montra au
chevalier un manteau qu'elle avait dpos sur un fauteuil.

--Voici votre cape et votre pe, monseigneur, dit-elle  Croustillac en
lui remettant une rapire magnifique. Maintenant, je vais voir si les
esclaves sont prts.

Ce disant, Angle sortit.

L'pe dont on vient de parler tait aussi riche par sa matire que
curieuse par sa forme; la garde tait d'or massif; sur la coquille, on
voyait mailles les armes royales d'Angleterre; la poigne reprsentait
un lion debout, et sa tte, surmonte d'une couronne royale, servait de
pommeau; le baudrier d'une grande richesse, quoique terni par un
frquent usage, tait de velours rouge brod de perles fines, au milieu
desquelles les lettres C. S. taient plusieurs fois reproduites.

Avant que de passer le baudrier, Croustillac dit au colonel:

--Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je garder mon pe? Je vous
ritre ma parole de n'en faire aucun usage contre vous.

Sans doute cette arme historique tait connue du colonel, car il
rpondit:

--Je savais que cette royale pe tait entre les mains de votre Grce;
j'avais ordre de la respecter dans le cas o vous me suivriez de bon
gr, monseigneur.

--Je comprends, se dit Croustillac, la Barbe-Bleue continue  agir en
fine mouche... Elle me dcore ainsi d'une partie de la dfroque du
milord-duc mystrieux pour augmenter encore l'erreur de cet ours
flamand; tout mon regret est de ne pas connatre mon nom. Je sais, il
est vrai, que j'ai eu le cou coup; c'est dj quelque chose, mais a ne
suffit pas pour constater mon _identit_, comme disent les gens de
loi... Enfin, ceci durera ce qu'il plaira  Dieu; une fois que j'aurai
tourn les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute son mari en sret;
c'est le principal. Maintenant, affublons-nous du manteau, et mon
dguisement sera sans doute complet.

Ce vtement d'une coupe particulire tait bleu, avec une sorte de
camail en drap rouge galonn d'or; on voyait qu'il avait d longtemps
servir.

Le colonel dit au chevalier:

--Vous tes fidle au souvenir de la journe de Bridge-Water,
monseigneur!

--Hum... hum... fidle... comme ci... comme a... cela dpend de la
disposition dans laquelle je me trouve...

--Pourtant, monseigneur, reprit le colonel, je reconnais l le manteau
des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres
 cette fatale journe.

--C'est ce que je vous disais... selon que j'ai froid ou chaud, je porte
ce manteau; mais c'est toujours pour moi une manire de commmoration...
de cette bataille... o les cavaliers rouges ont, comme vous le dites,
si vaillamment combattu sous mes ordres.

Le chevalier avait pos sur une table la bonbonnire que la Barbe-Bleue
lui avait donne. Il prit cette bote et la regarda machinalement; sur
la couverture, il reconnut une figure bien caractrise qu'il avait
plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portrait. Aprs avoir un
peu cherch, il se ressouvint que ces traits taient ceux de Charles II
d'Angleterre.

Rutler lui dit:

--Monseigneur, que votre Grce me pardonne de l'arracher  des penses
qu'il est facile de deviner en voyant le portrait qui est sur cette
bote; mais les moments sont prcieux.

Angle rentra au mme moment et dit  Croustillac:

--Monseigneur, les ngres sont l avec un fanal pour vous clairer.

--Partons, monsieur, dit le chevalier en prenant son chapeau des mains
de la jeune femme, qui lui dit tout bas:

--Aprs mon mari, c'est vous que j'aime le plus au monde; car vous
l'avez sauv...

Bientt les portes massives du Morne-au-Diable se refermrent sur le
chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route, prcds de quatre
noirs dont l'un portait un fanal pour clairer la route.

       *       *       *       *       *

Pendant que l'aventurier, prisonnier du colonel Rutler, quitte le
Morne-au-Diable, nous introduisons le lecteur dans l'appartement le plus
secret de la maison de la Barbe-Bleue.

C'tait une vaste pice trs simplement meuble;  et l, pendues aux
boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d'un lit de repos,
tait un trs beau portrait du roi Charles II d'Angleterre; plus loin,
une miniature reprsentant une femme d'une beaut ravissante.

Dans un cadre d'bne, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement
dessines, avaient reproduit toujours le mme profil; il tait facile de
deviner qu'on avait ainsi tch de faire un portrait de souvenir. Le
cadre tait support sur une sorte de cartouche d'argent cisel
reprsentant de funbres allgories, au milieu desquelles on lisait
cette date: 15 JUILLET 1685.

Cet appartement tait occup par un homme dans la force de l'ge,
grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient
singulirement la stature et la taille du capitaine l'Ouragan, du
boucanier Arrache-l'Ame ou du Carabe Youmaal.

En colorant les beaux traits de l'homme dont nous parlons de la teinte
cuivre du multre, du roucouage du Carabe, ou en les cachant  demi
sous l'paisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois
individus dans ce mme personnage.

Nous dirons donc au lecteur, qui dj, sans doute, a pntr ce mystre,
que les dguisements du boucanier, du flibustier et du Carabe avaient
t successivement ports par le mme homme, qui n'tait autre que le
fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Monmouth, _excut_ 
Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison.

Tous les historiens s'accordent  dire que ce prince tait trs brave,
trs affable, d'un caractre trs gnreux, et d'une figure noble et
belle. Telle fut la fin d'un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth)
que ses grandes qualits auraient pu rendre l'ornement de la cour, et
qui et t capable de bien servir sa patrie.

La tendresse que le roi son pre avait eue pour lui, les caresses d'une
nombreuse faction et les amorces de l'affection populaire l'avaient
engag dans une entreprise suprieure  ses forces. L'amour du peuple le
suivit dans toutes les varits de sa fortune; _aprs son excution
mme, ses partisans conservrent l'esprance de le revoir un jour  leur
tte_.

Nous expliquerons plus tard les causes de la singulire esprance des
partisans de ce prince, et comment Monmouth avait en effet survcu  son
excution.

Ayant dpouill son dguisement de Carabe et le roucouage qui cachait
ses traits, Monmouth portait une ample simarre de tabis bleu  fleurs
orange, et lisait attentivement plusieurs papiers tals devant lui.

Pour expliquer le quiproquo dont le chevalier tait la victime
volontaire, nous dirons que Croustillac, sans ressembler beaucoup 
Monmouth, tait du mme ge, de la mme taille, brun comme lui, mince
comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accus
et le menton saillant.

Tout autre que le colonel Rutler, officier hollandais arriv des
Provinces-Unies  la suite de Guillaume d'Orange, aurait donc pu tomber
dans la mme erreur, surtout en voyant entre les mains de Croustillac
certains objets prcieux connus que l'on savait avoir appartenu au fils
de Charles II.

Quant au choix de Rutler, on conoit que, pour remplir une pareille
mission dans toutes ses consquences, il fallait un homme sr,
intrpide, aveuglment dvou, et capable de pousser le dvouement
presque jusqu' l'assassinat; le choix de Guillaume d'Orange se trouvant
trs circonscrit par de telles exigences, il lui avait t probablement
impossible de trouver un homme qui connt personnellement Monmouth, et
qui ne recult devant aucune des terribles extrmits que pouvait amener
cette prilleuse et cruelle entreprise.

Monmouth tait profondment absorb dans la lecture de quelques journaux
anglais.

Tout  coup, la porte de sa chambre s'ouvrit, et Angle se prcipita 
son cou en s'criant:

--Sauv! sauv!

Puis, fondant en larmes, riant et sanglotant tour  tour, baisant les
mains, le front, les yeux de son mari, elle rptait d'une voix
entrecoupe:

--Sauv... mon Jacques bien aim... sauv... Il n'y a plus de danger
pour toi... mon amant, mon poux, mon frre. Dieu soit lou, le pril
est pass... Mais quelle terreur a t la mienne! Hlas! j'en tremble
encore...

Effray de l'exaltation d'Angle, Monmouth lui dit avec une tendresse
inquite:

--Qu'as-tu, mon enfant... que veux-tu dire? Mais, sans lui rpondre,
Angle s'cria:

--Maintenant, ce n'est pas tout, il faut fuir, entends-tu?... Le roi
Guillaume d'Angleterre est sur tes traces... demain il nous faut quitter
cette le. Tout sera prpar; je viens de donner l'ordre  un de nos
ngres pcheurs d'aller dire au capitaine Ralph de tenir le _Camlon_
tout prt  mettre  la voile, il est mouill  l'anse aux Camans... en
deux heures nous pouvons avoir quitt la Martinique.




CHAPITRE XXI.

LA TRAHISON.


Le duc de Monmouth pouvait  peine croire ce qu'il entendait, il
regardait sa femme avec angoisse.

--Que dis-tu? s'cria-t-il enfin, le roi Guillaume sait que j'habite
cette le?

--Il le sait... Un de ses missaires s'tait introduit ici... cette
nuit... Mais calme-toi... il est parti, il n'y a plus aucun danger,
s'cria Angle en voyant Monmouth courir  ses armes.

--Mais, cet homme? cet homme?...

--Il est parti, te dis-je... le pril est pass... Serais-je ici sans
cela?... Non... tu n'as plus rien  redouter... quant  prsent du
moins. Mais sais-tu qui m'a aid  conjurer ce menaant orage?

--Non... de grce explique-moi...

--C'est ce pauvre aventurier dont nous avions fait notre jouet.

--Croustillac?

--Oui, sa prsence d'esprit nous a sauvs. Dieu soit lou... le pril
est loign.

--En vrit, Angle, je crois rver.

--coute-moi donc: il y a une heure, lorsque tu m'as eu quitte pour
lire ces papiers venus d'Europe, je suis descendue avec le chevalier
dans le jardin... J'avais un pressentiment de notre danger, j'tais
triste et rveuse... je voulais me dbarrasser de notre hte le plus tt
possible... n'tant plus dispose  le railler; je lui dis que je ne
pouvais lui expliquer le mystre de mes veuvages, que ma main
n'appartiendrait  personne, et qu'il devait quitter cette maison demain
au point du jour; notre but tait ainsi rempli; le Gascon, par ses
rcits naturellement exagrs sur ce qu'il avait vu ici, donnerait plus
de crance encore aux bruits qui circulent depuis trois ans dans l'le,
bruits absurdes, mais prcieux, qui, jusqu' prsent, hlas! nous
avaient sauvegards en jetant une telle confusion dans les vnements
qu'il avait t impossible de dmler le vrai du faux.

--Sans doute, mais par quelle fatalit ce mystre?... Achve... achve.

--Aprs avoir annonc au chevalier qu'il ne pouvait plus rester ici, je
lui dis que nous voulions nanmoins lui laisser un riche souvenir de son
sjour au Morne-au-Diable. A mon grand tonnement, il refusa d'un air si
pniblement humili qu'il me fit piti. Sachant combien il tait pauvre,
et voulant, par cela mme qu'il tmoignait quelque dlicatesse,
l'obliger  accepter un prsent, j'tais revenue chercher ici un
mdaillon entour de diamants o se trouve mon chiffre, esprant que le
chevalier ne me refuserait pas. J'allais lui porter ce cadeau, lorsqu'en
approchant de l'endroit o je l'avais laiss, au bout du parc, prs du
bassin... Ah! mon ami, j'en frmis encore.

Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou de Jacques comme si
elle et voulu le protger encore contre ce danger pass.

--Angle, je t'en supplie, calme-toi, dit tendrement Monmouth, termine
ce rcit.

--Eh bien! reprit-elle, lorsque je m'approchai du bassin, j'entendis
parler; effraye, j'coutai.

--C'tait cet missaire, sans doute?

--Oui, mon ami.

--Mais comment s'est-il introduit ici? Comment en est-il sorti? Comment
a-t-il confi ses desseins au Gascon?

--Il a pris le chevalier pour toi.

--Il a pris le chevalier pour moi? s'cria Monmouth.

--Oui... Jacques, sans doute, il aura t tromp par la ressemblance de
taille, et par cet habit que le Gascon avait endoss et que tu avait
fait faire pour satisfaire un de mes caprices en t'habillant comme le
portrait dont tu m'avais parl.

--Oh! dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement,
oh! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci veille en moi.

Puis, aprs avoir jet un long soupir et regard tristement le cadre
d'bne incrust d'argent qui renfermait l'esquisse d'un portrait, le
duc reprit:

--Mais quelle a t l'issue de cette trange rencontre? le chevalier
qu'a-t-il dit? toi-mme qu'as-tu fait? En vrit, sans ta prsence, sans
tes paroles qui me rassurent... j'irais moi-mme...

Angle interrompit le duc:

--Encore une fois, mon Jacques bien aim, serais-je l si calme, s'il y
avait quelque chose  craindre  cette heure?

--Eh bien! je t'coute.... mais tu conois mon impatience...

--Je ne la ferai pas durer longtemps... je continue... A quelques mots
que je surpris, je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi
dans l'erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison,
craignant de ne pas tre obi par nos gens... Comptant avec raison sur
l'intelligence du Gascon, je me suis prsente  lui au moment o il
s'approchait de la maison, ayant soin de le prvenir indirectement qu'il
devait me prendre pour Mirette. Ayant remarqu que l'missaire de
Guillaume, croyant s'adresser  toi, appelait le chevalier _milord-duc_
ou _monseigneur_, je l'ai appel ainsi; j'ai fait ouvrir les portes, et,
pour complter l'illusion, j'ai prt au Gascon ton pe, ta bote 
portraits, et ce vieux manteau auquel tu tiens tant.

--Ah! qu'as-tu fait, Angle! s'cria le duc, l'pe de mon pre, une
bote qui m'a t donne par ma mre... et le manteau qui a appartenu au
plus saint, au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifi 
l'amiti!

--Jacques, mon ami, pardon.... pardon... je croyais bien agir, s'cria
Angle, dsole de l'expression d'amertume et de chagrin qu'elle lisait
sur les traits de Jacques.

--Pauvre ange bien-aime, reprit Monmouth en lui serrant les mains avec
tendresse, je ne t'accuse pas; mais j'ai un tel respect pour ces saintes
reliques, qu'il m'est cruel de les voir profaner par un mensonge, mme
pendant quelques moments. Ah! je le rpte, tu ne sais pas les souvenirs
terribles qui se rattachent surtout  ce manteau... hlas! je ne t'ai
pas tout dit.

--Tu ne m'as pas tout dit? s'cria Angle surprise. Quand tu es venu me
chercher en France au nom de mon second pre, de mon bienfaiteur... mort
sur un champ de bataille, et Angle soupira tristement, ne m'as-tu pas
offert de partager ta vie avec moi, pauvre orpheline... ne m'as-tu pas
dit que tu m'aimais? que m'importe le reste. S'il ne s'tait pas agi de
ton salut, de ta vie, aurais-je jamais song  te parler de ta
condition, de ta naissance? Je t'ai pous proscrit, fuyant la haine
acharne de tes ennemis... Nous avons chapp  bien des prils, drout
les soupons, grce  mes prtendus mariages,  tes dguisements divers.
Maintenant... que peux-tu m'avoir cach? Si c'est quelque nouveau
danger! Jacques, mon ami... mon amant... je ne te le pardonnerais pas,
car je dois tout partager avec toi... bonne et mauvaise fortune... Ta
vie est ma vie; tes ennemis, mes ennemis. Quoique cette fatale tentative
soit heureusement djoue, maintenant ils connaissent ta retraite, ils
vont recommencer  te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir... Dans
deux heures, le _Camlon_ sera prt  mettre  la voile...

Profondment proccup, Monmouth n'entendait pas Angle; il marchait 
grands pas, se disant:

--Il n'y a pas  en douter... on sait que j'existe... Mais comment
Guillaume d'Orange a-t-il pu pntrer ce mystre, qui n'tait plus connu
que de moi... et du pre Griffon... puisque le saint martyr avait
emport ce secret dans sa tombe, et que de Crussol, dernier gouverneur
de cette le, est mort?... Quand je songe que pour plus de sret...
j'ai mme cach mon nom  cette femme adorablement dvoue... qui a donc
pu me trahir? le pre Griffon est incapable d'un tel sacrilge... car
c'est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette
rvlation...

Aprs quelques moments de silence et de mditation, le duc reprit:--Et
de quel moyen s'est servi le chevalier pour dcouvrir les desseins de
l'missaire de Guillaume d'Orange?

--Ses desseins?  mon ami, cet homme ne s'en est pas cach; je l'ai
entendu, il voulait t'enlever mort on vif et te conduire  la tour de
Londres.

--Plus de doute... depuis la rvolution de 1688, l'on craint que je ne
me rapproche du roi dtrn, les papiers publics annoncent mme que mes
anciens partisans s'agitent... dit Monmouth en se parlant 
lui-mme.--Je reconnais l la politique de mon _ancien ami_ Guillaume
d'Orange... Mais de quel droit me souponne-t-il capable de vises
ambitieuses?... Encore une fois, qui a pu veiller dans l'esprit de
Guillaume ces dfiances si injustes... ces craintes si mal fondes?...
Aprs un nouveau moment de silence, il dit  Angle:--Dieu soit lou...
mon enfant, l'orage est pass, grce  toi, grce  ce brave aventurier.
Nanmoins... je ne sais si, malgr le dvouement qu'il vient de montrer
dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vrit;
peut-tre serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et
de le persuader que l'missaire lui-mme avait t abus par de faux
renseignements. Qu'en penses-tu, Angle? dois-je paratre aux yeux du
chevalier sous d'autres traits que ceux d'Youmaal, ou bien te
chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme?
Quant  sa rcompense, nous trouverons moyen d'y pourvoir sans blesser
sa dlicatesse.

Angle regardait son mari avec un tonnement croissant.

Monmouth ne l'avait pas comprise, il croyait que le Gascon tait parvenu
 loigner du Morne-au-Diable l'missaire de Guillaume d'Orange, mais il
ne savait pas qu'il l'et accompagn comme prisonnier.

--Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans
doute durer cette mprise le plus longtemps possible pour nous donner le
temps de fuir...

--Le chevalier n'est donc plus ici? s'cria le duc.

--Mais, non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet
homme. Nos ngres pcheurs les accompagnent jusqu' l'anse aux Camans,
o l'missaire s'embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes
avec le chevalier.

Le duc semblait ne pas croire  ce qu'il entendait.

--Parti prisonnier sous mon nom? s'cria-t-il. Mais cet missaire, en
reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par
le ciel... je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu! a dj coul
pour moi!...

--Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir
aucun danger. Malgr mon dsir d'loigner de nous le pril dont nous
tions menacs, jamais je n'aurais expos cet homme gnreux  une perte
assure...

--Mais, malheureuse femme! s'cria le duc, tu ne sais pas de quelle
terrible importance est le secret d'tat que possde maintenant le
chevalier...

--Mon Dieu! que dis-tu?...

--Ils sont capables de le tuer...

--Ah! qu'ai-je fait, mon Dieu?... Mais o vas-tu? s'cria la jeune femme
en voyant le duc s'apprter  sortir.

--Je veux les rejoindre, dlivrer ce malheureux aventurier. J'emmnerai
quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d'avance.

--Jacques... je t'en supplie... ne t'expose pas...

--Comment! j'abandonnerais lchement cet homme qui s'est dvou pour
moi, je le livrerais aux ressentiments de l'envoy de Guillaume!...
Jamais... Ah! tu ne sais pas, malheureuse enfant, que certains
sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu'un
remords!... Va, je t'en prie, dire  Mirette d'ordonner  quelques
esclaves de se tenir prts  me suivre  l'instant... Grce  la mare,
le chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je
pourrai encore l'atteindre.

--Mais cet envoy est capable de tout! s'il te voit venir dlivrer le
chevalier, il devinera peut-tre... et alors...

--Ce n'est pas Jacques de Monmouth, mais le flibustier multre qui va
courir sur leurs traces... D'ailleurs, j'ai brav, je crois, d'autres
dangers que ceux-l.

Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant  son appartement; l
se trouvait tout ce qui lui tait ncessaire pour son dguisement.

Reste seule, Angle se livra aux regrets les plus cruels. Elle n'avait
pas cru que les suites de l'erreur o le Gascon avait jet Rutler
pussent tre si fatales. Elle craignait aussi que, malgr son
dguisement, Monmouth ne ft reconnu. Au milieu de ses angoisses, elle
entendit tout  coup frapper violemment  la porte extrieure de
l'appartement o elle se trouvait, appartement rigoureusement ferm 
tous les gens de la maison.

Angle courut  cette porte, et y vit Mirette.

La multresse, d'un air effray, dit  Angle que le pre Griffon
demandait absolument  entrer, ayant les choses les plus importantes 
lui apprendre.

L'ordre fut donn d'introduire  l'instant le religieux dans le salon du
rez-de-chausse.

Presque au mme instant, Monmouth mconnaissable sortait de sa chambre
sous les traits du flibustier multre.

--Mon ami! s'cria Angle ds que la jeune multresse fut partie, le
pre Griffon arrive, il a les choses les plus importantes  nous
rvler. Au nom du ciel! attendez-le, parlez-lui...

--Le pre Griffon! s'cria le duc.

--Vous savez qu'il ne vient jamais ici que dans les circonstances les
plus imprieuses; je vous en supplie... voyez-le.

--Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut
compromettre la vie de ce malheureux chevalier! s'cria le duc.

Il descendit avec Angle; le pre Griffon, ple, agit, puis de
fatigue, tait dans le salon.

--Dans un quart d'heure ils seront ici! s'cria le religieux.

--Qui cela, mon pre? demanda Monmouth.

--Ce misrable Gascon! dit le pre.

--Ah! Jacques, tout est dcouvert, tu es perdu! dit Angle en poussant
un cri dchirant; et elle se jeta dans les bras de Monmouth. Fuyons...
il en est encore temps.

--Fuir! et par o? il n'y a qu'un chemin pour venir au Morne-au-Diable
et pour en sortir. Je vous dis qu'ils me suivent, rpondit le pre, mais
du calme, rien n'est encore dsespr.

--Expliquez-vous, mon pre, qu'y a-t-il? de grce, parlez, parlez! dit
Angle.

--Mon pre, vous seul aviez mon secret, dit gravement le duc, j'aime
mieux croire  l'impossible que de douter un moment de votre sainte
probit.

--Et vous avez raison de ne pas en douter, mon fils... il y a l un
mystre inexplicable... qui s'claircira un jour, croyez-moi; mais les
moments sont trop prcieux pour rechercher quelle est la cause du
malheur qui vous menace. J'accours prs de vous, donc je ne vous ai pas
trahi! songeons au plus press. Sous ce dguisement, il est impossible
que l'on vous reconnaisse, dit le cur. Mais ce n'est pas tout, votre
position est devenue presque inextricable.

--Que dites-vous?

--Ce Gascon est un tratre! un infme... que Dieu me pardonne de m'tre
ainsi tromp sur lui, et de vous avoir fait partager mon erreur...
Maudit soit ce misrable hypocrite...

--Mais, au contraire, s'cria Angle, c'est le plus gnreux des
hommes... il s'est volontairement dvou pour mon mari.

--Oui, il a pris votre nom, dit le pre Griffon au prince; mais
savez-vous dans quel but odieux?

--Oh! dites... dites, je meurs d'effroi, s'cria Angle.

--coutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s'coulent et le
danger approche: ce matin, j'ai reu au Macouba une lettre de matre
Morin, du Fort-Royal, selon l'ordre qu'il a reu de vous de me prvenir
de tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler
extraordinaire; il m'a dpch un exprs pour m'apprendre qu'une frgate
franaise tait reste en panne et en vue de la rade, aprs avoir envoy
 terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d'une longue
confrence avec le gouverneur, s'est mis en route,  la tte d'une
escorte, dans la direction du Morne-au-Diable; en un mot, il vient ici.

--Un envoy de France! s'cria Monmouth, qu'aurais-je  craindre
maintenant, mme si mon secret tait connu  Versailles? La France
n'est-elle pas en guerre avec l'Angleterre?

--Mon Dieu, mon Dieu, ayez piti de nous! s'cria Angle.

--coutez... coutez... Je me suis mis en route en toute hte, reprit le
pre, pour vous avertir, esprant arriver avant cet homme et son
escorte, dans le cas o il se serait rellement rendu ici.
Malheureusement... ou heureusement peut-tre, je le joignis au pied du
morne. Me reconnaissant  ma robe, il me dit qu'il tait envoy du roi
de France, qu'il venait remplir une mission d'tat, et il me pria de
vouloir bien lui servir de guide et d'introducteur, puisque je
connaissais les habitants de cette maison. Je ne pouvais le refuser
sans veiller ses soupons; je restai prs de lui; il me dit alors qu'il
se nommait M. de Chemeraut; il commenait  me faire quelques questions
trs embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque
tout  coup,  quelque distance de nous, nous entendmes une voix forte
crier:--Qui vive?--Envoy du roi de France, rpondit M. de
Chemeraut.--Trahison!... reprit la voix, et un sourd gmissement vint
jusqu' nous avec ces mots:--Je suis mort...

--Aux armes! cria M. de Chemeraut en mettant l'pe  la main, et en
courant sur les traces de deux de nos matelots qui nous servaient
d'claireurs. Je le suivis... Nous trouvmes le Gascon tendu sur un
ct du chemin, quatre ngres agenouills, perdus d'pouvante, tandis
que nos deux matelots d'avant-garde terrassaient et contenaient  peine
un homme robuste vtu en marin.

--Et le chevalier, s'cria Monmouth, tait donc bless?

--Non, monseigneur; et quoique a soit un bien mchant homme, il faut
rendre grce au ciel du miraculeux hasard qui l'a sauv. L'homme au
costume de marin, en entendant le bruit de notre troupe et les paroles
de M. de Chemeraut... qui lui avait rpondu: _Envoy du roi de
France_... s'tait cru trahi... et conduit dans une embuscade; il avait
alors donn au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misrable
aventurier et t tu si la lame ne se ft brise sur son baudrier.
Nanmoins, renvers par la violence du choc, il tomba en s'criant:--Je
suis mort, et il resta sans mouvement. C'est  cet instant que nous
arrivmes prs de ce groupe. En nous voyant, l'assassin du Gascon
s'cria avec un rire froce, en poussant du pied le corps de celui qu'il
croyait sa victime:

--Monsieur l'envoy de France, vos desseins avaient t pntrs, ils
sont djous... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmouth, pour en
faire un drapeau de sdition; le drapeau est bris... relevez ce
cadavre, monsieur; c'est moi, Rutler, colonel au service du roi
Guillaume, que Dieu garde, qui ai commis ce meurtre--Malheureux!
s'cria M. de Chemeraut. Je m'en fais gloire de ce meurtre, reprit le
colonel. Ainsi j'ai renvers les odieux projets des ennemis du roi mon
matre! Grce  moi, l'pe de Charles II, que Jacques de Monmouth
portait  son ct, ne sera plus tire contre l'Angleterre.--Colonel,
vous serez fusill dans vingt-quatre heures, dit M. de Chemeraut...

--Je connais mon sort, rpondit le colonel, un tratre est mort. Vive
le roi Guillaume et la vieille Angleterre!

--Mais le chevalier? s'cria le duc.

--Lorsqu'il entendit ces paroles du colonel Rutler, il fit un lger
mouvement, poussa un soupir; et pendant qu'une partie de l'escorte
garrottait le colonel, qui hurlait de rage en s'apercevant que sa
victime n'tait pas morte, M. de Chemeraut s'empressa de secourir le
Gascon, et lui dit:--Monseigneur, tes-vous grivement bless? Je
compris  l'instant, sans deviner le but de ce dguisement, que le
chevalier jouait votre rle et avait pris votre nom; cette erreur
pouvait vous servir, je me tus.--Le coup a gliss sur le baudrier de
l'pe de mon pre, dit le drle d'une voix faible pendant qu'on le
relevait.--Milord-duc, appuyez-vous sur moi, rpondit M. de Chemeraut;
je viens vers vous au nom du roi de France, mon matre. Le mystre est
maintenant inutile. En deux mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet
de ma mission, et vous jugerez ensuite que nous devons retourner le plus
tt possible au Fort-Royal pour nous y embarquer.--Je vous coute,
monsieur, dit le chevalier en feignant un lger accent anglais, sans
doute pour mieux jouer son personnage.--Puis, au bout de quelques
moments d'entretien secret, le Gascon dit  voix haute:--Puisqu'il en
est ainsi, monsieur, je ne puis maintenant me sparer de madame ma
femme, et je dsire formellement aller la chercher au Morne-au-Diable.
Elle m'accompagnera... puisque telle est la destination qui m'est
rserve.

--Le misrable! s'cria Angle.

Puis il ajouta, reprit le pre Griffon:--Je me sens tourdi de ma
chute, je me reposerai un moment chez moi.--Qu'il soit fait ainsi que
vous le dsirez, monseigneur, a dit M. de Chemeraut. Puis, s'adressant
 moi:--Voulez-vous, mon pre, tre assez bon pour aller prvenir
madame la duchesse de Monmouth que monseigneur va venir la chercher pour
l'emmener; qu'elle veuille donc se prparer en hte, car nous devons
tre au point du jour au Fort-Royal et mettre  la voile ce matin
mme... Maintenant, dit le pre  Monmouth, comprenez-vous le projet de
ce tratre? il veut abuser du nom qu'il a pris pour vous ravir votre
femme. Et vous serez oblig ou de dclarer qui vous tes... ou de
consentir au dpart de madame la duchesse.

--Plutt mourir mille fois! s'cria Angle.

--Maudit soit le Gascon! reprit le pre Griffon, moi qui ne le croyais
que sot et aventureux, et c'est un monstre d'hypocrisie.

--Ne nous dsesprons pas, dit tout  coup Angle. Mon pre, veuillez
retourner dans les btiments extrieurs, et ordonner  Mirette d'ouvrir
au Gascon et  l'envoy quand ils se prsenteront. Je me charge du
reste.




TROISIME PARTIE.




CHAPITRE XXII.

LE VICE-ROI D'IRLANDE ET D'COSSE.


Pendant que le duc de Monmouth et sa femme, instruits par le pre
Griffon de l'infme trahison de Croustillac, cherchent  chapper  ce
nouveau danger, nous rejoindrons l'aventurier qui, ngligemment appuy
sur le bras de M. de Chemeraut, gravissait les pentes escarpes du
Morne-au-Diable.

Le colonel Rutler, furieux d'avoir chou dans son entreprise, tait
conduit et gard par deux soldats de l'escorte.

M. de Chemeraut ne connaissait pas Croustillac; ne pouvant lever le
moindre doute sur l'identit du Gascon avec le personnage de Monmouth,
l'action, les paroles de Rutler, confirmaient son erreur. On trouva sur
le colonel un ordre de la main de Guillaume d'Orange, au sujet de
l'enlvement de Jacques, duc de Monmouth. Quelle dfiance M. de
Chemeraut pouvait-il donc concevoir, ds qu'un envoy du roi Guillaume
reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu'il allait payer
de sa vie sa tentative d'assassinat contre ce prtendu prince?

En voyant la nouvelle face que prenait cette aventure, Croustillac
sentit la ncessit de s'observer davantage, pour complter l'illusion
qu'il voulait produire et pour arriver  ses fins.

Il savait du moins le nom du personnage qu'il reprsentait, et  quelle
nation il appartenait. Ces renseignements ne furent cependant pas d'une
excessive utilit pour l'aventurier, car il ignorait absolument
l'histoire contemporaine; mais du moins en apprenant que l'homme dont il
jouait le rle tait Anglais, il tcha de modifier sa prononciation
gasconne et il lui donna une manire d'accent britannique qui rendait
son parler si trange, que M. de Chemeraut tait  mille lieues de
souponner qu'il causait avec un Franais.

Croustillac, pour ne pas compromettre son rle, jugea prudent de se
renfermer dans un laconisme extrme. M. de Chemeraut n'en fut gure
tonn, il connaissait le peu d'expansion du caractre anglais.

Quelques mots de l'entretien de ces deux personnages qui cheminaient en
tte de l'escorte donneront une ide de la nouvelle et assez
embarrassante situation du chevalier.

--Ds que nous serons arrivs chez vous, monseigneur, disait M. de
Chemeraut, je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majest m'a charg
sous les yeux de Votre Altesse.

--_Altesse_? diable! pensa Croustillac, cet homme me plat beaucoup plus
que l'autre... outre l'inconvnient de son ternel poignard, il
m'appelait seulement _Monseigneur_ ou ma _Grce_, tandis que celui-ci
m'appelle _Altesse_... Il y a progrs... j'avance... je frise le
trne...

M. de Chemeraut continua:

--J'aurai aussi l'honneur de vous communiquer, monseigneur, bon nombre
de lettres d'Angleterre qui vous prouveront que jamais le moment n'a t
plus favorable pour une insurrection.

--Je le savais, dit effrontment le Gascon en se souvenant de ce que lui
avait dit Rutler, je le savais, monsieur... mes partisans s'agitent...
s'agitent mme normment...

--Monseigneur est mieux inform que je ne le pensais des affaires
d'Europe.

--Je ne les ai jamais perdues de vue... monsieur, jamais...

--Votre Altesse me remplit de joie en parlant ainsi... il dpend de
vous, monseigneur, de vous assurer de l'clatante position qui vous est
due, et qui vous serait acquise si vous remportez un avantage dcisif.

--Et comment cela, monsieur?

--En vous mettant  la tte des partisans de votre royal oncle, Jacques
Stuart; en oubliant les dissentiments qui vous avaient jadis spars,
monseigneur, car le roi ne veut plus voir maintenant en vous que son
digne neveu.

--Et entre nous il a raison, il faut toujours en revenir  sa famille.
Mon Dieu, que chacun y mette un peu du sien... et tout finira par
s'arranger...

--Aussi, monseigneur, le roi Jacques vous donne-t-il une haute marque de
confiance en vous chargeant de la dfense de ses droits et de ceux de
son jeune fils[3].

--Mon oncle est dtrn, il est malheureux, cela fait oublier bien des
choses! dit philosophiquement Croustillac, aussi... je ne trahirai pas
ses esprances; je me dvouerai  la dfense de ses droits et de ceux de
son jeune fils... si toutefois les circonstances le permettent...

--Votre Altesse ne conservera pas le plus lger doute sur l'opportunit
de cette tentative, lorsqu'elle aura entendu  cet gard bon nombre de
ses anciens compagnons d'armes, de ses partisans les plus exalts.

--Le fait est qu'ils seront  mme mieux que personne de me donner...
des renseignements certains... Mais, hlas!... avant que je puisse les
revoir... ces braves, ces fidles, ces loyaux serviteurs... il se
passera malheureusement beaucoup de temps...

--Je vais causer  Votre Altesse une bien douce surprise...

--_Une surprise?_

--Oui, monseigneur... plusieurs de vos partisans ayant appris par quelle
admirable occurrence les jours de Votre Altesse avaient t prservs,
ont demand au roi la faveur de m'accompagner.

--De vous accompagner? s'cria le chevalier.--Et o sont-ils donc,
monsieur?

--Ils sont ici...  bord de ma frgate qui m'a amen, monseigneur.

--A bord de votre frgate! reprit Croustillac avec une expression de
surprise que M. de Chemeraut interprta dans un sens trs favorable aux
souvenirs affectueux du chevalier.

--Oui, monseigneur... je conois votre tonnement, votre bonheur, votre
joie, de retrouver bientt vos anciens compagnons d'armes.

--En effet... vous n'avez pas ide de l'impatience avec laquelle
j'attends le moment o je les reverrai, monsieur, dit Croustillac.

--Et leur conduite justifia bien votre empressement, monseigneur; ils
vous apportent le voeu de tous vos amis d'Angleterre. Et ils vont vous
mettre bien vite au courant des affaires de ce pays. Qui pourrait mieux
vous renseigner  ce sujet que les Dudley... les Rothsay?...

--Ah!.... ah!... ce cher Rothsay... est aussi venu? dit le Gascon d'un
air dgag.

--Oui, monseigneur; et pourtant il est si souffrant de ses anciennes
blessures, qu'il peut  peine marcher; mais il a dit: Il n'importe que
je meure... si je meurs aux pieds de _notre duc_... car c'est ainsi
qu'ils vous appellent dans la familiarit de leur dvouement,
monseigneur.

--Ce pauvre Rothsay... toujours le mme, dit Croustillac en passant la
main sur ses yeux d'un air attendri. Ces chers amis...

--Et lord Mortimer donc, monseigneur! tait comme un fou... Sans les
ordres du roi, qui taient de la dernire svrit, il m'et t
impossible de l'empcher de descendre  terre avec moi.

--Mortimer... aussi... ce brave Mortimer...

--Et lord Dudley, monseigneur.

--Lord Dudley est aussi enrag que les autres... je le parie...

--Il parlait de venir  la nage, monseigneur; le capitaine s'tait vu
oblig de lui refuser une embarcation...

--C'est un vrai caniche pour la fidlit et pour l'amour de l'eau qu'un
ami pareil, pensa Croustillac trs dsappoint.

--Ah! monseigneur, et demain?...

--Eh bien! quoi... demain?

--Quel beau jour ce sera pour vous, monseigneur!

--Oui, superbe... superbe...

--Ah! monseigneur, quelle touchante entrevue... quel moment pour vous et
pour ceux qui vous sont si dvous! Heureux! heureux les princes qui
retrouvent de pareils amis dans l'adversit!

--Oui, ce sera en effet une entrevue trs touchante, dit tout haut
Croustillac. Puis il ajouta tout bas:

--Au diable cet animal de Mortimer et ses compagnons! Mordioux, voil
des amis bien stupides! quelle mouche les a piqus? Ils vont me
reconnatre, et je serai perdu... maintenant que je connais le secret
d'tat de M. de Chemeraut.

--La prsence de ces vaillants seigneurs, reprit M. de Chemeraut, a encore
un autre but... Votre Altesse ne doit pas l'ignorer.

--Parlez, monsieur, ils me paraissent en veine d'excellentes ides, ces
chers amis...

--Connaissant votre courage, votre rsolution, monseigneur, le roi mon
matre et le roi votre oncle m'ont command de vous faire une ouverture
que vous ne pouvez manquer d'accueillir.

--Faites, monsieur... faites... tout ceci s'annonce  ravir.

--Non seulement vos partisans les plus intrpides sont  bord de la
frgate qui est en rade, monseigneur, mais ce btiment est rempli
d'armes et de munitions de guerre; des intelligences sont mnages sur
les ctes de Cornouailles; tout ce comt n'attend qu'un signal pour
s'insurger en votre faveur... Que Votre Altesse dbarque  la tte de
ses partisans et donne aux populations de quoi s'armer... Le mouvement
se rpand jusqu' Londres, l'usurpateur est chass du trne, et vous
rendez la couronne au roi votre oncle.

--J'en suis, pardieu! bien capable... Certes, voil un projet
magnifique, mais... il peut y avoir des chances contraires, et avant
tout je dois tre avare... trs avare de la vie de mes partisans et du
salut des peuples de mon oncle...

--Je reconnais la gnrosit habituelle du caractre de Votre Altesse;
mais il n'y a pour ainsi dire pas de chances contraires  redouter, tout
est prpar... les esprits agits... vous serez accueilli avec
enthousiasme. Votre souvenir est rest, dit-on, si prsent au peuple de
Londres, que jamais il n'a voulu croire  votre excution, monseigneur,
quoiqu'il y et assist. Vivez donc pour cette noble nation qui vous
chrit, qui vous a si profondment regrett, et qui attend votre venue
comme le jour de sa dlivrance!

--Allons, lui aussi, pensa Croustillac, il veut que j'aie t excut;
mais il est plus raisonnable que l'autre, qui voulait me tuer au nom
des regrets que ma mort avait laisss; au moins celui-ci me demande de
vivre au nom de ces mmes regrets. J'aime mieux cela.

--En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la cte de
Cornouailles; et si, comme tout le fait croire, la population anglaise
se soulve  votre nom, le roi, mon matre, appuiera cette insurrection
avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement dcisif.

--Ah! ah! je te vois venir, mon drle, je te vois venir... Quoique je ne
sois pas un fin politique, se dit le Gascon, dans mon petit jugement je
devine que le roi, ton matre et le mien, veut me lancer en manire de
brlot, d'enfant perdu... Si je russis, il m'appuiera; si je ne russis
pas, il me laissera parfaitement bien pendre... c'est gal, a me tente;
mon ambition s'veille... Au diable les Mortimer, les Rothsay et autres
amis forcens... Sans ces bltres, j'aurais t curieux de voir
Polyphme de Croustillac rvolutionnant la Cornouailles, chassant
Guillaume d'Orange du trne d'Angleterre... et rendant gnreusement ce
mme trne au roi Jacques. Sans tre tent de m'y asseoir... hum...
peut-tre m'y serais-je assis... un peu... pour voir... Allons, allons,
Polyphme... pas de ces ides-l, rendez son trne  ce vieillard...
Polyphme, rendez-lui son trne... Soit, je le lui rendrai, mais
dcidment, depuis quelque temps, il m'arrive de singulires aventures,
et la _Licorne_, qui m'a amen ici, pourrait bien tre un btiment
enchant.

Le chevalier reprit tout haut d'un air mditatif:

--Ceci est une dtermination trs grave, au moins, monsieur; il y a
certainement beaucoup  dire pour... il y a certainement aussi beaucoup
 dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure; mais
il serait, je crois, d'une bonne politique de rflchir... plus
mrement, avant de donner le signal de cette insurrection.

--Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont
pressantes, il faut se hter d'agir; les vues secrtes du roi, mon
matre, ont t trahies; Guillaume d'Orange avait donn au colonel
Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous
voir le chef d'une insurrection; monseigneur, il nous faut donc frapper
un coup rapide, dcisif, tel qu'un brusque dbarquement sur les ctes de
Cornouailles. Monseigneur, je vous le rpte, cette tentative faite au
nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute
puissante influence de Louis XIV consolidera la rvolution que vous
aurez si glorieusement commence; et grce  vous, le roi lgitime de la
Grande-Bretagne remonte sur son trne.

--Ceci me parat immanquable... si mon parti a le dessus...

--Et il l'aura, monseigneur, il l'aura...

--Oui,  moins qu'il n'ait le dessous... et alors, si je suis tu cette
fois, ce sera sans rmission... Ce n'est pas par un vil gosme que je
fais cette rflexion, monsieur; vous comprenez que, d'aprs les
antcdents qu'on me prte, je dois tre furieusement habitu  la mort,
mais... je ne voudrais pas laisser mon parti... orphelin... Et puis
songez-y donc, monsieur, replonger encore ce malheureux pays dans les
horreurs de la guerre civile! Ah! Croustillac poussa un soupir
douloureux.

--Sans doute, monseigneur, cette pense est triste; mais  ces troubles
passagers succdera le calme le plus profond; sans doute la guerre a des
chances fatales, mais elle en a d'heureuses... Et puis quel avenir vous
attend, monseigneur! Les lettres que je dois vous remettre vous
prouveront que la vice-royaut d'Irlande et d'cosse vous est destine,
sans nombrer d'autres faveurs que vous rservent et mon matre et
Jacques Stuart, votre oncle, lorsqu'il sera remont sur le trne qu'il
vous devra.

--Peste! vice-roi d'cosse et d'Irlande, se dit Croustillac, avec cela
mari de la Barbe-Bleue, et par-dessus le march fils et neveu de roi...
Ah! Croustillac, Croustillac, je te l'avais bien dit... ton toile se
lve... il est dommage que ce soit pour un autre. Allons toujours...
tant que cela pourra durer.

M. de Chemeraut, voyant l'hsitation du chevalier, employa un moyen
dcisif pour le forcer d'agir conformment aux vues des deux rois, et
lui dit:

--Il me reste, monseigneur,  vous faire une dernire communication...
et, si pnible qu'elle soit... je dois obir aux ordres du roi mon
matre.

--Parlez, monsieur...

--Il vous est presque impossible de refuser de vous mettre  la tte de
l'insurrection, monseigneur... on a brl vos vaisseaux!

--On a brl mes vaisseaux!

--Oui, monseigneur; c'est une mtaphore...

--Trs bien, monsieur, je comprends; le roi votre matre m'a mis dans la
ncessit d'agir selon ses vues?

--Votre perspicacit habituelle ne pouvait pas vous tromper,
monseigneur. Dans le cas o vous ne croiriez pas devoir suivre les
_conseils pressants_ du roi mon matre, dans le cas o vous prouveriez
ainsi  S. M. le roi Jacques que vous ne voulez pas lui faire oublier de
fcheux et tristes souvenirs, en vous dvouant  sa cause comme il
l'esprait..

--Eh bien! monsieur, dit l'aventurier, devenu trs soucieux en pensant
qu'il allait connatre, comme on dit, _le revers de la mdaille_.

--Eh bien! monseigneur, le roi, mon matre, par d'imminentes raisons
d'tat, se verrait, quoique bien  regret, oblig de s'assurer de votre
personne... Voil pourquoi je m'tais fait suivre d'une escorte...

--Monsieur... de la violence!!!...

--Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont prcis... Mais je suis
sr d'avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure ncessit
de les excuter...

Cette menace fit rflchir Croustillac. M. de Chemeraut continua:

--Je dois ajouter, monseigneur, que la prudence voulant (vu votre
excution  mort) que vos traits restassent dsormais invisibles, on
vous couvrirait le visage d'un masque que vous ne quitteriez jamais.
Enfin, d'aprs l'ordre de Sa Majest, j'aurais l'honneur de conduire
directement monseigneur aux les Sainte-Marguerite, o vous resteriez
ternellement prisonnier... Je vous laisse  penser les regrets de vos
partisans qui taient venus ici dans l'espoir de vous revoir bientt 
leur tte.

Aprs tre rest longtemps dans l'attitude d'un homme qui mdite
profondment et qui lutte intrieurement contre plusieurs penses
contraires, Croustillac releva firement la tte, et dit  M. de
Chemeraut d'un air majestueux:

--Toute rflexion faite, monsieur, j'accepterai la vice-royaut
d'Irlande et d'cosse, vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce
soit la crainte d'une prison perptuelle qui me force d'agir ainsi. Non,
monsieur, non. Mais aprs de mres rflexions, je viens de ne convaincre
que je serais coupable de ne pas me rendre aux voeux des peuples
opprims qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l'pe pour leur
dfense, ajouta l'aventurier d'un ton hroque.

--Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, s'cria M. de Chemeraut, vive le
roi Jacques et S.A.R. monseigneur le duc de Monmouth! vive le roi
d'cosse et d'Irlande!

--J'en accepte l'augure, rpondit gravement le chevalier.

Et il ajouta tout bas:--Diable d'homme! avec son air doucereux! je ne
sais si je n'aimais pas mieux l'autre, malgr son ternel poignard... a
se gte singulirement... Aller avec le Flamand prisonnier  la tour de
Londres, a n'tait pas difficile... tandis que mon rle se complique et
devient diabolique, grce  mes enrags de partisans qui sont l comme
des grues  m'attendre  bord de la frgate; demain peut-tre tout sera
dcouvert... Et la Barbe-Bleue? moi qui croyais avoir fait un coup de
matre en venant la chercher au Morne-au-Diable!... Mordioux! que
va-t-il arriver de tout ceci? Bah! aprs tout, que peut-il m'arriver?
d'tre prisonnier... ou pendu... Prisonnier, a me fait un avenir...
Pendu... c'est un zeste... un clin d'oeil... un billement... Allons,
allons... Croustillac, pas de lchet; ddommage-toi, mon garon, en te
moquant,  part toi, de ces gens-l, et en t'amusant des tranges
aventures que le diable t'envoie... C'est gal... maudits soient mes
partisans! Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s'il n'y aurait pas
moyen de les envoyer... m'aimer ailleurs.

--Dites-moi, monsieur, reprit-il tout haut,  bord, mes partisans
sont-ils nombreux?

--Monseigneur, ils sont onze.

--Cela doit bien vous gner; eux-mmes doivent tre trs mal  leur
aise...

--Ce sont des soldats, monseigneur, ils sont habitus  la rude vie des
camps; d'ailleurs le but qu'ils se proposent est si important, si
glorieux, qu'ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre
Altesse leur fera bientt oublier...

--C'est gal, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de les caser ailleurs...
de leur destiner un autre navire o ils seraient infiniment mieux,
tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frgate?... Et
puis, pour des raisons  moi connues, je ne me rvlerai  ces chers et
bons amis qu'au moment de dbarquer en Angleterre.

--C'est impossible, monseigneur! Pour tre sur le btiment o vous
serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux.

--Il est dsesprant d'inspirer de pareils dvouements, se dit
Croustillac.--Alors, n'y pensons plus, dit-il tout haut, je serais
dsol de contrarier de si fidles partisans. Mais quel logement nous
destinez-vous,  moi et  ma femme?

--Ce logement sera bien modeste, monseigneur, mais Votre Altesse
daignera tre indulgente en songeant  l'imprieuse ncessit des
circonstances. D'ailleurs, l'attachement bien connu de Votre Altesse
pour madame la duchesse de Monmouth, ajouta M. de Chemeraut en souriant,
vous fera, j'en suis sr, monseigneur, excuser l'exigut de
l'appartement, qui ne se compose que de la chambre du capitaine.

L'aventurier ne put s'empcher de sourire  son tour, et il reprit:

--Cette chambre, en effet, nous suffira, monsieur.

--Ainsi Votre Altesse est toujours dcide  emmener madame la duchesse?

--Plus que jamais, monsieur; quand j'tais prisonnier du colonel Rutler,
quand j'tais destin  prir peut-tre, j'avais d laisser ignorer mes
prils  ma femme, et l'abandonner sans la prvenir du sort qui
m'attendait.

--Ainsi madame la duchesse ignorait?...

--Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le
colonel Rutler pendant qu'elle reposait, je lui avais fait dire en
quittant le Morne-au-Diable que mon absence ne durerait qu'un jour ou
deux... Mais les circonstances ont tout  coup chang. Ce ne sont plus
des dangers striles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur:
gloire et prils, elle voudra tout partager; en venant la chercher pour
l'emmener avec moi, je devance son plus cher dsir.




CHAPITRE XXIII.

LA SURPRISE.


Pendant quelque temps, M. de Chemeraut et Croustillac marchrent en
silence en continuant leur route vers le Morne-au-Diable.

Bientt l'escorte atteignit les derniers escarpements du rocher.

De cet endroit, on dcouvrait au loin la plate-forme et la muraille de
clture de l'habitation de la Barbe-Bleue.

En voyant cette espce de fortification, M. de Chemeraut dit au
chevalier:

--Cette retraite tait habilement choisie, monseigneur, pour loigner et
drouter les curieux; sans compter que les bruits que vous aviez fait
rpandre par trois drles qui taient  votre service ne devaient pas
encourager beaucoup les visiteurs.

--Vous voulez sans doute parler, monsieur, d'un boucanier, d'un
flibustier et d'un Carabe?...

--Oui, monseigneur, on dit qu'ils vous sont dvous  la vie et  la
mort.

--En effet, monsieur, ils me sont singulirement attachs.

--Avec tout cela, pensa Croustillac, je ne sais pas encore  quel titre
ces trois misrables sont dans l'intimit de la duchesse, ni surtout
comment son mari, monseigneur le duc de Monmouth, pouvait souffrir que
de pareils bandits fussent aussi indcemment familiers avec madame sa
femme... la tutoyassent... l'embrassassent... Le Carabe surtout, avec
son air srieux comme un ne qu'on trille, tait celui qui avait
particulirement le don de m'agacer les nerfs... Encore une fois,
comment le duc de Monmouth permet-il ces privauts?... Sans doute cela
droute... cela sauve les apparences... mais, mordioux! il me semble 
moi que cela droute un peu trop... Ah! Croustillac, Croustillac, vous
tes toujours et de plus en plus amoureux, mon ami... c'est surtout la
jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un
mystre que je dcouvrirai peut-tre tout  l'heure... En attendant,
tchons d'apprendre comment l'on a su que le prince tait cach au
Morne-au-Diable.

--Monsieur, dit Croustillac  M. de Chemeraut, j'ai une question trs
importante  vous faire.

--Monseigneur, je vous coute...

--Dans le cas o vos ordres vous permettraient de me rpondre,
toutefois, apprenez-moi donc comment on a su  Versailles que j'tais
cach  la Martinique.

Aprs un moment de silence, M. de Chemeraut rpondit:

--En vous instruisant de ce que vous dsirez connatre, monseigneur, je
ne trahis en rien un secret d'tat... ni le roi, ni ses ministres ne
m'ont rien confi  ce sujet; non, monseigneur, c'est par une
circonstance qu'il serait trop long de vous raconter ici que j'ai
dcouvert ce qu'on avait cru devoir me laisser ignorer, je puis
nanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence  ce sujet.

--Vous pouvez en tre sr, monsieur.

--D'abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de
la Martinique, feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en
Hollande, o il vous avait d la vie... lors de la bataille de
Saint-Denis, o vous commandiez une brigade cossaise dans l'arme du
stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l'arme de
M. le marchal de Luxembourg.

--Cela est vrai de tout point, monsieur, dit imperturbablement
Croustillac. Poursuivez.

--Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de
Crussol ayant t, par suite des vnements, nomm gouverneur de cette
colonie, et ayant cru de son devoir de s'enqurir de l'existence
mystrieuse d'une jeune veuve, surnomme la _Barbe-Bleue_, se rendit au
Morne-au-Diable, ignorant compltement que vous y fussiez rfugi...

--C'est encore vrai, monsieur, vous voyez que je suis franc... dit
Croustillac charm de pntrer peu  peu ce mystre.

--Il parat enfin certain, monseigneur, que feu M. de Crussol,
reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauv la vie, vous jura de
vous garder le secret...

--Il le jura, monsieur... et si quelque chose m'tonne de la part d'un
si galant homme... c'est qu'il ait manqu  sa parole, dit svrement le
Gascon.

--Ne vous htez pas d'accuser M. de Crussol, monseigneur...

--Je suspendrai donc mon jugement, monsieur...

--Vous savez, monseigneur, qu'il y avait peu d'hommes plus sincrement
religieux que M. de Crussol?...

--Sa pit tait proverbiale, monsieur... C'est ce qui fait que je
m'tonne de son manque de parole...

--Au moment de mourir, monseigneur, M. de Crussol se fit un cas de
conscience de n'avoir pas donn connaissance au roi son matre d'un
secret d'tat de cette importance... il confessa toute la vrit au
rvrend pre Griffon.

--Je sais tout cela, monsieur... passons, dit Croustillac, qui ne
voulait pas laisser paratre la dvorante curiosit avec laquelle il
coutait M. de Chemeraut.

--Aussi, monseigneur, je ne parle de ces prcdents que pour mmoire.
J'arrive  certaines particularits ignores, je crois, de votre
Altesse... Sur le point de mourir, M. le chevalier de Crussol, voulant,
autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait
entour pendant sa vie, et craignant que son successeur ne comment une
nouvelle enqute contre les mystrieux habitants du Morne-au-Diable. M.
de Crussol, dis-je, crivit une lettre au gouverneur actuel, qu'on
attendait d'un jour  l'autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous
sa garantie et sous celle du pre Griffon, que la conduite de la
Barbe-Bleue, ne devait tre nullement suspecte... ni inquite... On a
cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prvenu que
des scrupules de conscience l'ayant oblig de tout avouer au pre
Griffon, sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir
forfait  la parole qu'il vous avait donne.

--S'il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est rest
jusqu' la fin de sa vie, ce que je l'ai toujours connu... un religieux,
un loyal gentilhomme, dit Croustillac d'un ton pntr, mais faudrait-il
donc maintenant accuser le pre Griffon d'une indiscrtion sacrilge?...
Cela serait cruel. Je m'y rsoudrais avec peine, monsieur...

Aprs un moment de silence, M. de Chemeraut dit  l'aventurier:

--Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l'aiguillette empoisonne?

Le Gascon regarda l'envoy d'un air surpris:

--Est-ce une plaisanterie, monsieur?

--Je ne prendrais pas cette libert, monseigneur, dit M. de Chemeraut en
s'inclinant...

--Alors, monsieur... quel rapport?

--Permettez-moi, monseigneur, de vous apprendre quel est ce jeu, et 
l'aide de cette figure je pourrai peut-tre expliquer  Votre Altesse la
fortune du secret d'tat dont il s'agit.

--Voyons cette figure, monsieur...

--Eh bien, monseigneur, ce jeu de l'_aiguillette empoisonne_ consiste
en ceci... Un cercle d'hommes et de femmes est rassembl; un homme prend
une des aiguillettes de son pourpoint, et il s'agit de la glisser dans
la poche de son voisin le plus subtilement possible, car la personne qui
se trouve en possession de l'_aiguillette_ est condamne  une
pnitence.

--Trs bien, monsieur, dit le Gascon, l'habilet du jeu se rduit  se
dbarrasser le plus lestement possible de l'aiguillette, en la passant
adroitement  une autre.

--Vous y voil, monseigneur...

--Mais je ne vois pas quel rapport il y a entre ce secret d'tat qui me
concerne... et... ce jeu-l.

--Pardonnez-moi, monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses
et timores, certaines confidences... ou plutt certaines confessions
font le mme effet que l'_aiguillette_ dans le jeu de ce nom... lesdites
consciences ne songeant qu' se dbarrasser du secret dans une
conscience voisine... afin de se mettre  l'abri de toute
responsabilit...

--Trs bien, monsieur... je commence  saisir l'analogie... il se
pourrait qu'on et jou  l'_aiguillette empoisonne_ avec la confession
de ce malheureux chevalier de Crussol...

--C'est justement ce qui est arriv, monseigneur... Le pre Griffon, se
voyant dpositaire d'un secret d'tat si important, s'est trouv dans un
mortel embarras; il craignait de commettre une action coupable envers
son souverain en se taisant; il craignait, en parlant de violer le sceau
de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative, voulant
mettre sa conscience en repos, il rsolut d'aller en France, de tout
confesser au gnral de son ordre, et de se dcharger ainsi sur lui de
toute responsabilit...

--Je comprends trs bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais
pour que ce secret se soit bruit, il faut ncessairement, pour suivre
toujours votre comparaison, que quelqu'un ait trich...

--Je puis affirmer  Votre Altesse qu'il y a quelques mois, le pre
Griffon, ainsi qu'il l'avait rsolu, est arriv en France et a tout
confi... au gnral de son ordre; celui-ci, prenant alors sur lui
toute la responsabilit, a dcharg compltement le pre Griffon en lui
recommandant le plus grand secret.

--Et  qui diable le gnral de l'ordre a-t-il pass l'aiguillette? dit
le Gascon, que ce rcit amusait beaucoup.

--Avant de rpondre  Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanche, le
gnral de l'ordre, cache sous les dehors les plus austres une ambition
effrne; que peu d'hommes possdent  un plus haut degr le gnie de
l'intrigue, se jouent plus audacieusement de ce que le monde rvre...
Une fois matre de l'importante confession que le pre Griffon avait d
lui faire, comme  son suprieur spirituel, pour le repos de sa
conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son
lvation personnelle. Intimement li avec le confesseur de S. M. le roi
Jacques, le pre Briars, jsuite madr, qui connat parfaitement l'tat
des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la
position de ce pays, et don Sanche demanda au pre Briars si, dans le
cas o vous eussiez encore vcu, monseigneur, vous n'auriez pas eu
beaucoup de chances pour rallier autour de vous les partisans des
Stuarts, et vous mettre ainsi  la tte d'un mouvement contre le prince
d'Orange. Le pre Briars rpondit  don Sanche que si vous aviez vcu,
votre influence et t immense dans le cas o vous seriez sincrement
dvou  la cause du roi Jacques; que ce prince dplorait souvent votre
mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre  la cause des
Stuarts... Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don
Sanche... le secret de la confession fut trahi, et votre existence
rvle, monseigneur...

--Mais c'est un abominable homme que ce don Sanche! s'cria Croustillac.

--Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal;
et, comme premier moteur de l'entreprise, il sera prince de l'glise, si
le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trne d'Angleterre. Il est
inutile de vous dire, monseigneur, qu'une fois le pre Briars matre du
secret, il s'en prvalut auprs de son royal pnitent, et que le reste
des dispositions fut concert entre Louis XIV et Jacques Stuart.

--Tout s'claircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m'tonne plus
de l'inquitude du pre Griffon lorsque je voulais absolument aller au
Morne-au-Diable. Connaissant tout le mystre de cette habitation, il me
prenait sans doute pour un espion; je m'explique aussi maintenant les
questions dont il m'accablait pendant la traverse, et qui me semblaient
si saugrenues.

M. de Chemeraut, attribuant le silence de Croustillac  l'tonnement o
le plongeait cette rvlation lui dit:

--Maintenant tout doit se drouler clairement  vos yeux, monseigneur.
Sans aucun doute, les prparatifs de l'entreprise n'auront pas t si
secrets que Guillaume d'Orange n'en ait t instruit par ses espions,
qui pntrent dans le cabinet de Versailles, et jusqu'au sein de la
petite cour de Saint-Germain. Pour djouer des projets qui reposent
entirement sur Votre Altesse, l'usurpateur a donn au colonel Rutler la
mission qui a failli vous tre si fatale, monseigneur. Vous voyez qu'en
tout ceci le pre Griffon est compltement innocent; on a fait de sa
confidence un abus sacrilge; mais aprs tout, monseigneur, il vous faut
tre indulgent, car c'est  cette rvlation que vous devrez un jour la
gloire d'avoir rtabli Jacques Stuart sur le trne d'Angleterre.

Quoique cette confidence et satisfait la curiosit de l'aventurier, il
regrettait alors de l'avoir provoque; s'il tait dcouvert, on lui
ferait sans doute payer cher le secret d'tat qu'il avait
involontairement surpris; mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses
pas, il devait s'engager de plus en plus dans la voie dangereuse o il
marchait.

L'escorte arriva sur la plate-forme, au pied de la muraille de
l'habitation du Morne-au-Diable.

Il fut convenu que Rutler, toujours garrott, resterait en dehors, et
que six soldats et les deux marins accompagneraient M. de Chemeraut et
Croustillac.

Arriv au pied du mur, le Gascon appela rsolument:

--Hol! les esclaves!

Aprs quelques moments d'attente, on descendit l'chelle. L'aventurier
et M. de Chemeraut, suivis de leurs gens, entrrent dans la maison; la
porte vote, particulirement habite par la Barbe-Bleue, fut ouverte
par Mirette. Le chevalier pria M. de Chemeraut d'ordonner aux six
soldats de rester en dehors de la vote.

Mirette, prvenue par sa matresse de ce qu'elle avait  faire,  dire,
et  rpondre, parut frappe de surprise en apercevant le Gascon, et
s'cria:

--Ah! monseigneur!

--Tu ne m'attendais pas?... Et le pre Griffon?...

--Comment, monseigneur, c'est vous?

--Certainement, c'est moi; mais le pre Griffon o est-il?

--En apprenant tout  l'heure que vous tiez parti pour quelques jours,
madame m'avait ordonn de ne laisser absolument entrer personne.

--Mais le rvrend qui vient de venir ici de ma part?... N'a-t-il donc
pas vu ta matresse?

--Mon, monseigneur; madame m'avait dit de ne laisser entrer personne;
alors on a conduit le rvrend dans une chambre des btiments
extrieurs.

--Ainsi, ta matresse ne s'attend pas du tout  mon retour?

--Non, monseigneur, mais...

--C'est bon, laisse-nous.

--Mais, monseigneur, je dois aller prvenir madame de...

--Non, c'est inutile; j'y vais, moi, dit le Gascon en passant devant
Mirette et en se dirigeant vers le salon.

--Vous allez, monseigneur, causer une adorable surprise  madame la
duchesse, qui ne vous attend que dans quelques jours, et changer ainsi
ses regrets en une joie bien douce, dit M. de Chemeraut, puisque le pre
Griffon n'a pu parvenir jusqu' madame votre femme.

--Elle est toujours ainsi... pauvre chre amie! elle devient d'une
sauvagerie inimaginable, dit tendrement Croustillac. Ds que je ne suis
plus l, il lui est impossible de voir une figure humaine... pas mme ce
bon religieux; ma plus lgre absence lui cause une douleur, un
chagrin, une dsolation, des larmes... qui, quelquefois m'inquitent...
C'est tout simple... depuis que j'tais condamn  cette retraite
absolue... je ne quittais jamais ma femme... et cette absence
d'aujourd'hui, de si peu de dure qu'elle la croie... lui est
horriblement pnible... pauvre chre me!...

--Mais aussi, monseigneur, quelle surprise charmante! Si Votre Altesse
me permet de lui donner un avis, je l'engagerai  supplier madame la
duchesse de consentir  partir  la hte, cette nuit mme... car,
monseigneur, vous le savez, notre entreprise ne peut russir que grce 
une extrme clrit dans l'action...

--Mon dsir est aussi d'emmener ma femme le plus promptement possible.

--Ce dpart si prcipit causera malheureusement sans doute quelques
drangements  madame la duchesse.

--Elle n'y pensera pas, monsieur... il s'agit de me suivre... rpondit
Croustillac d'un air triomphant.

M. de Chemeraut et l'aventurier arrivrent dans la petite galerie qui
prcdait le salon o se tenait habituellement la Barbe-Bleue.

Nous l'avons dit, cette pice n'tait spare de ce salon que par des
portires; d'pais tapis de Turquie recouvraient les planchers.

M. de Chemeraut et Croustillac s'approchaient donc sans bruit,
lorsqu'ils entendirent tout  coup des clats de rire prolongs.

Le chevalier reconnut la voix d'Angle, il saisit vivement la main de
M. de Chemeraut, et lui dit  voix basse:

--C'est ma femme!... coutons...

--Madame la duchesse me parat moins accable que monseigneur le
supposait...

--Peut-tre, monsieur... Il y a des sanglots, voyez-vous, qui, dans leur
explosion, ont quelque chose d'un clat de rire convulsif.... Ne bougez
pas... je veux la surprendre dans la navet de sa douleur, ajouta le
Gascon, en faisant signe  son compagnon de rester immobile et de garder
le plus profond silence.




CHAPITRE XXIV.

L'ENTRETIEN.


Pour expliquer la confiance du Gascon, nous devons dire qu'en entendant
Mirette l'appeler monseigneur, il s'tait persuad avec raison que la
Barbe-Bleue tait sur ses gardes, que Monmouth tait bien cach; et,
quoi qu'en et dit la multresse, Croustillac tait convaincu, encore
avec raison, que le pre Griffon avait appris  Angle que son
soi-disant mari venait la chercher. Cette circonstance tait trop grave
pour que le rvrend, au fait de tous les mystres du Morne-au-Diable,
n'et pas insist pour prvenir la Barbe-Bleue du nouveau pril qui la
menaait.

Si Mirette avait affirm que le pre Griffon n'avait pas vu la
Barbe-Bleue, c'est qu'il entrait dans les vues de celle-ci que le
religieux ne part pas avoir communiqu avec les habitants du
Morne-au-Diable.

Nous expliquerons tout  l'heure ce qui doit sembler trs contradictoire
dans la conduite de Croustillac, et nous rpondrons  cette question:
S'il voulait abuser du nom qu'il avait pris pour enlever la
Barbe-Bleue, pourquoi l'avait-il fait avertir de son dessein par le pre
Griffon?

Croustillac, ayant donc recommand  M. de Chemeraut de rester muet,
s'avana sur la pointe du pied, tout auprs de la portire entr'ouverte,
et regarda ce qui se passait dans le salon, car les clats de rire
venaient encore de se faire entendre.

A peine eut-il jet les yeux dans l'appartement, qu'il se retourna
vivement du ct de M. de Chemeraut, et, la figure dcompose, il lui
dit d'un air indign:

--Voyez et coutez, monsieur! voici  quoi servent les surprises?
J'avais un pressentiment en envoyant ici le pre Griffon!... Par
l'enfer! les maris prudents devraient toujours se faire prcder par une
escouade de cymbaliers pour annoncer leur retour...

Malgr l'ironie de ces paroles, les traits de Croustillac taient
bouleverss, sa physionomie exprimait un singulier mlange de douleur,
de colre et de haine.

Aprs avoir jet un rapide coup d'oeil dans le salon, M. de Chemeraut,
malgr son assurance, baissa les yeux, rougit, et resta quelques moments
compltement interdit.

Qu'on juge du spectacle qui causait la confusion de M. de Chemeraut, et
la rage, non pas feinte, mais sincre, mais cruelle, du Gascon qui, nous
l'avons dit, aimait passionnment la Barbe-Bleue, se dvouait
gnreusement pour elle, et n'tait pas encore au fait des dguisements
du prince.

Monmouth, sous les traits du capitaine l'Ouragan, le flibustier multre,
tait ngligemment tendu sur un canap; il fumait une longue pipe de
caroubier dont le fourneau reposait sur un tabouret dor.

Angle, agenouille auprs de ce tabouret, avivait la flamme de la pipe
du flibustier avec une longue pingle d'or.

--Bon, a va, a va maintenant, dit Monmouth, que nous appellerons
l'Ouragan pendant cette scne. Ma pipe est allume; maintenant, 
boire...

Angle prit sur une table une large coupe de verre de Bohme et une
carafe de cristal, s'approcha du divan, et pendant que le flibustier
aspirait vivement quelques bouffes de tabac, la duchesse lui versa avec
une grce charmante plein un verre de vin de muscatelle.

L'Ouragan le vida d'un trait, aprs quoi il embrassa cavalirement
Angle en lui disant:--Le vin est bon, la femme jolie, au diable le
mari!

En entendant ces mots trop significatifs, M. de Chemeraut voulut se
retirer.

Croustillac le retint, et lui dit  voix basse:

--Restez, monsieur, restez; je veux les confondre, les surprendre, les
misrables!

La figure de Croustillac s'assombrissait de plus en plus. L'alerte qu'il
avait donne au Morne-au-Diable en priant le pre Griffon d'aller
avertir la Barbe-Bleue qu'il se prparait  venir la chercher, cachait
un dessein trs louable, trs gnreux, que nous expliquerons tout 
l'heure.

La vue du flibustier, en exaltant la jalousie de l'aventurier jusqu' la
rage, changea brusquement ses bonnes intentions. Il ne se rendait pas
compte de l'audacieux sang-froid de la jeune femme. Il ne pouvait se
refuser  l'vidence des privauts du multre qu'il n'avait pas encore
vues; il se souvenait des familiarits non moins choquantes du Carabe
et du boucanier. Il se persuada qu'il tait dupe d'une crature
affreusement dprave; il crut que Monmouth, son mari, n'existait plus
ou n'habitait plus au Morne-au-Diable, et que si Angle avait second
son stratagme ( lui Croustillac), 'avait t pour se dbarrasser d'un
tmoin importun.

Furieux d'tre pris pour jouet, douloureusement bless dans un amour
vrai, Croustillac rsolut de se venger sans piti, et d'abuser cette
fois vritablement du nom et de la situation qu'il avait pris par un
motif si honorable. Il dit  M. de Chemeraut, d'une voix sourde, mue,
avec une expression de colre concentre, qui rentrait admirablement
bien dans l'esprit de son rle:

--Pas un mot, monsieur, je veux tout entendre parce que je veux tout
punir sans misricorde.

--Mais, monseigneur...

Un geste imprieux de Croustillac ferma la bouche  M. de Chemeraut;
tous deux prtrent une oreille attentive  la conversation d'Angle et
du flibustier qui, nous devons le dire, savaient parfaitement tre
couts.

--Enfin, ma belle infante, disait l'Ouragan, te voil libre au moins
pour quelque temps.

--Si ce n'est pour toujours, rpondit la Barbe-Bleue en souriant.

--Pour toujours? que veux-tu dire, mauvais petit dmon? dit le
flibustier.

Angle vint s'asseoir auprs du multre; en causant, elle lui passa une
main dans les cheveux avec une clinerie coquette qui fit bondir le
malheureux Croustillac.

--Monseigneur... un mot, et mes gens vous dbarrasseront de ce
sacripant, dit tout bas M. de Chemeraut, qui avait piti du Gascon.

--Je saurai bien me venger moi-mme, dit sourdement l'aventurier, qui ne
put voir se prolonger cette scne, et s'adressant  M. de Chemeraut:

--Monsieur, laissez-moi seul... avec ces deux misrables.

--Mais, monseigneur, cet homme a l'air robuste et dtermin...

--Soyez tranquille, monsieur, j'en aurai bon compte.

--Si vous m'en croyez, monseigneur... nous partirons  l'instant, vous
abandonnerez  ses remords une femme assez malheureuse pour oublier
ainsi ses devoirs.

--L'abandonner?... Non, pardieu, monsieur. De gr ou de force elle me
suivra... ce sera ma vengeance.

--Que Votre Altesse me permette une observation... Aprs un
vnement... si scandaleux, la vue de madame la duchesse ne peut vous
tre qu' tout jamais odieuse... monseigneur. Partons, partons; oubliez
une coupable pouse... la gloire vous consolera.

--Monsieur, dit impatiemment le Gascon, je dsire parler  ma femme.

--Mais, monseigneur, ce misrable...

--Encore une fois, monsieur, suis-je un homme sans courage et sans
force, pour qu'un pareil drle m'intimide? Je veux rester seul avec
eux... Certains dbats domestiques doivent tre murs. Veuillez
m'attendre dans la pice voisine; avant un quart d'heure je suis  vous.

Croustillac pronona ces mots d'un accent si imprieux, sa physionomie
tait tellement dsole, que M. de Chemeraut s'inclina sans oser
insister davantage.

Il entra dans une chambre dont le chevalier lui avait ouvert la porte,
qu'il referma aussitt sur lui.

Traversant le salon  grands pas, l'aventurier entra brusquement dans la
pice o se tenaient le multre et la Barbe-Bleue.

--Madame, s'cria le Gascon, la figure contracte par une douloureuse
indignation, votre conduite est abominable!

Le multre, qui tait couch sur le canap, se releva brusquement, il
allait rpondre... Angle, d'un coup d'oeil, le supplia de n'en rien
faire.

Autant Monmouth avait voulu gnreusement s'opposer au sacrifice du
chevalier lorsqu'il croyait ce sacrifice dsintress, autant il tait
rsolu  ne pas se faire connatre alors qu'il croyait l'aventurier
capable d'une indigne trahison.

--Monsieur, dit froidement Angle au Gascon, l'envoy de France peut
encore nous entendre. Passons dans une autre pice.

Elle ouvrit la porte de l'appartement particulier de Monmouth, et y
entra, suivi du flibustier et de Croustillac.

La porte ferme, l'aventurier s'cria:

--Je vous rpte, madame, que vous avez indignement abus de ma
dlicatesse!

--J'ai  vous demander compte de votre dloyale conduite, monsieur, dit
firement Angle. Mais expliquez-vous d'abord.

Pendant cette scne, Monmouth, gravement proccup, se promenait, les
bras croiss dans la chambre, les yeux fixs sur le parquet.

--Vous voulez que je m'explique, madame; oh! ce ne sera pas long.
D'abord, apprenez... qu' tort... ou  raison... je vous aimais, madame!
s'cria Croustillac avec une explosion de tendresse et de colre.

--C'est--dire que vous vous tiez vant  vos compagnons de voyage
d'pouser la riche veuve du Morne-au-Diable, monsieur!

--Soit, madame,  bord de la _Licorne_... mon langage a t impertinent,
mes prtentions ont t absurdes, cupides... je vous l'accorde... Mais
quand je parlais ainsi, mais quand je pensais ainsi, je ne vous avais
pas vue.

--Ma vue, monsieur, ne vous a pas donn des ides beaucoup plus
honorables, dit svrement Angle, toujours persuade que Croustillac
voulait cruellement abuser de la position o il se trouvait.

--coutez-moi... madame, je vous aimais vritablement... C'est vous dire
que j'tais capable de tout pour vous prouver cet amour, tout grotesque,
tout stupide qu'il vous part... Oui... je vous aimais parce que mon
coeur me disait que je faisait bien de vous aimer, parce que je me
sentais meilleur en vous aimant... Vous pouviez railler cet amour...
j'tais assez pay par le bonheur qu'il me donnait... Quand vous m'avez
dit:--Monsieur, je me suis moque de vous, je vous ai pris pour un
jouet... vous tes un pauvre diable, je vous ferai l'aumne... et vous
serez trop content...

--Monsieur...

--Quand vous m'avez dit cela... ne croyez pas que j'aie t humili,
madame... non, cela m'a fait mal... bien mal, mais j'ai vite oubli
cette injure... ds que j'ai vu que vous compreniez que tout pauvre que
j'tais... je pouvais tre sensible  autre chose qu' l'argent... Alors
vous m'avez dit quelques bonnes paroles, vous m'avez appel votre ami,
votre ami!... aprs ce mot-l... je me serais jet dans le feu pour
vous, et cela pour le seul plaisir de m'y jeter; car je n'avais plus
rien  esprer de vous, moi... le bon temps de ma folie tait pass...
je voyais trop clair dans mon coeur pour ne pas reconnatre que
j'tais une espce de mendiant bouffon... je ne pouvais jamais avoir
rien de commun avec une femme aussi belle, aussi jeune que vous!... Ma
seule ambition... et celle-l n'offensait personne... et t de me
dvouer pour vous... Mais comment avoir un pareil bonheur... moi?...
moi... vagabond! qui n'ai que ma vieille pe, mon vieux chapeau et mes
bas roses... Eh bien! pourtant, par un hasard que j'ai d'abord bni, le
soir, le colonel Rutler me prend pour celui qu'on nomme votre mari;
l'erreur du colonel peut vous tre utile... Jugez de ma joie... Je puis
sauver un homme que vous aimez passionnment... J'aurais prfr sauver
autre chose... mais je n'avais pas le temps de choisir... Je risque
tout, y compris l'ternel poignard du colonel. J'augmente par tous les
moyens possibles sa double mprise. Vous venez  mon aide...
c'est--dire que vous m'enfoncez dans le bourbier jusqu'au cou, au moyen
de bagatelles dont vous me harnachez... C'est gal... j'y vais de tout
coeur... je me trouve satisfait comme a, et je quitte cette maison
sans espoir de jamais vous revoir, avec la potence ou la prison en
perspective, sans compter l'ternel poignard du Flamand... Eh bien!
malgr tout, je vous le rpte, j'tais content... Je me disais: Je ne
sais pas ce qui m'attend, corde ou cachot; mais je suis bien sr que la
Barbe-Bleue se dira: C'est heureux, mordioux, bien heureux pour nous au
moins que cet original de Gascon soit venu ici... Pauvre diable, que lui
sera-t-il arriv?... Voil quelle tait mon ambition... Mais je ne
demandais pas mme un regret... un souvenir seulement... un souvenir,
dit le Gascon en s'attendrissant malgr lui.

--Aussi, monsieur, dit Angle, tant que je vous ai cru rellement
gnreux, ma reconnaissance ne vous a pas manqu.

Ces mots parurent redoubler la colre du Gascon. Il s'cria:

--Votre reconnaissance, madame! mordioux, parlons-en... elle est belle!
Mais je continue:--Nous sortons d'ici avec le Flamand... En descendant
du morne, nous rencontrons l'envoy de France; Rutler se croit trahi, il
commence par m'allonger un coup furieux de son ternel poignard... Ce
sont les profits du dvouement. Si la lame ne s'tait pas brise,
j'tais tu. Rien de plus simple: quand on se sacrifie aux gens... a
n'est probablement pas dans l'esprance d'tre prochainement couronn de
roses ou caress par des nymphes silvestres. Enfin le poignard se brise,
on garrotte Rutler, je me trouve face  face avec l'envoy de France...
Je ne perds pas la tte, il s'agissait de vous et d'un malheureux
proscrit que vous aimiez passionnment... J'aurais toujours mieux aim
qu'il se ft agi de M. votre pre ou de M. votre oncle... Mais je
continuais  n'avoir pas le choix... d'ailleurs la conscience d'tre
utile  deux jeunes gens intressants faisait taire mon gosme... Plus
a se compliquait plus je mettais d'amour-propre  vous sauver... Il
fallait redoubler d'aplomb, d'audace... a m'allait... Les monstrueux
mais honntes mensonges que je faisais pour vous m'absolvaient de tous
ceux que j'avais faits dans de mauvaises intentions..... Le bon Dieu
s'en mla, il m'inspira les plus normes bourdes qu'on puisse imaginer,
elles furent avales comme une manne cleste par l'envoy de France; je
jouai mon rle de mon mieux; M. de Chemeraut me dit en deux mots le
sujet de sa mission: une insurrection appuye par le roi de France tait
prte  clater en Angleterre; si le duc de Monmouth se mettait  la
tte du mouvement, le succs tait certain.

Monmouth fit un mouvement et changea  la drobe un regard avec
Angle.

Le Gascon continua:

--Quand je m'en allais en prison en Angleterre en compagnie du Flamand
et de son poignard, je n'avais pas souffl mot... Je m'tais bien gard
de vouloir revenir ici; mais M. de Chemeraut me confiait une chose
peut-tre avantageuse pour le prince... je n'avais pas le droit de
refuser pour lui... Je commenai donc par accepter en son nom toutes
sortes de vice-royaut. Mais s'il voulait rellement prendre part  ce
mouvement, comment le prvenir? M. de Chemeraut dsirait mettre  la
voile sur-le-champ. Par quel moyen pouvais-je revenir ici avec l'envoy
de France sans exposer le duc, qui, ignorant ma dernire rencontre et me
croyant toujours prisonnier du Flamand, pensait, sans doute tre ici en
sret? Une ide me vint; je dis  M. de Chemeraut:--Les choses ont
chang de face. Je veux emmener ma femme avec moi, allons la chercher au
Morne-au-Diable! C'tait le seul moyen d'avoir une entrevue avec vous,
madame... et d'avertir le prince de ce qu'on lui proposait. S'il
acceptait, je me _dprincipalisais_; s'il refusait, je refusais comme
devant, et il tait sauv...

--Comment, monsieur, s'cria Angle, telle tait votre gnreuse
intention? vous vouliez...

--Oh! attendez, madame... attendez... ne me croyez ni plus sot ni plus
gnreux que je ne le suis, dit amrement le Gascon. Je priai donc le
pre Griffon de venir vous avertir, madame, que je dsirais vous
emmener. M. de Chemeraut m'coutait; je ne pouvais en dire davantage au
religieux, mais cela suffisait. De deux choses l'une... ou vous me
comprendriez... ou vous me croiriez capable de cette infamie. Dans tous
les cas, vous tiez sur vos gardes... et le prince tait sauv... car
c'tait mon ide fixe...

--Ainsi, monsieur, s'cria Angle en regardant Croustillac avec autant
d'tonnement que de reconnaissance, votre intention n'tait
vritablement pas..... d'abuser de...

Le Gascon l'interrompit brusquement. Non... madame, non; je n'avais
alors aucune mchante intention quoique certaines particularits de
votre existence me parussent trs inexplicables... Je vous croyais
sincrement attache  un prince malheureux, et  tout prix j'aurais
sauv le duc.

--Ah! monsieur, combien je vous ai mal jug! Vous tes le plus gnreux
des hommes, s'cria Angle.

L'aventurier poussa un clat de rire sardonique qui stupfia la jeune
femme; puis il continua d'un air sombre:

--Dieu merci... mes yeux se sont ouverts. Je vois maintenant que
gnreux veut dire stupide; que dvou veut dire niais. Je profiterai de
la leon. Polyphme de Croustillac se venge rarement... mais quand il se
venge, il se venge bien... surtout lorsque la vengeance est aussi
charmante que celle qui l'attend.

--Vous... venger, monsieur! dit Angle, et de quoi?

--De quoi, madame? Vous avez l'audace de me le demander, vous?

--Mais, sans doute; que vous ai-je fait? pourquoi cette haine?

L'aventurier frappa du pied avec tant de violence, que le multre fit un
pas vers lui; mais Croustillac concentra sa colre, et dit  Angle
d'une voix brve, avec une amre ironie:

--coutez, madame, il me semble que, sans tre possd d'un orgueil
infernal, je pouvais esprer un souvenir de votre part, lorsque pour
vous je me jetais, de gaiet de coeur, au milieu des positions les
plus dangereuses. Il me semble, madame, ajouta le Gascon en ne pouvant
contenir son indignation, qui augmentait  mesure qu'il parlait, il me
semble, madame, que ce n'tait pas au moment mme o, au risque de ma
vie, je faisais tout au monde pour sauver ce mari que vous aimez si
passionnment, dit-on, que ce n'tait pas alors que vous deviez oublier
toute pudeur...

--Monsieur...

--Oui, madame... oublier toute pudeur, toute honte, pour vous jeter dans
les bras d'un misrable multre... et pousser l'abjection jusqu' lui
allumer sa pipe... En vrit, j'tais bien brute! ajouta le Gascon avec
une recrudescence de fureur... Par dvoment pour madame, je risquais ma
peau pour le mari de madame... pendant que madame, qui se moque
outrageusement de son poux et de moi, fait ici d'abominables orgies
avec un tas de bandits... Allons donc, mordioux... le fils de ma mre ne
mriterait pas d'tre n dans mon pays et d'avoir rti le balai, comme
on dit... dans la capitale de l'univers, s'il ne trouvait pas  son tour
de quoi rire dans cette aventure... En un mot, madame, reprit-il
durement, vous pouvez me supposer les plus mchantes intentions du
monde... et vous ne serez jamais au dessous de la vrit... car je vous
suis aussi hostile que je vous tais dvou... Du reste, j'aime mieux
cela... rien n'est plus gnant que les beaux sentiments... J'aurais 
recommencer mes bergerades et mes sonnets de ce matin... que je m'en
garderais bien... Je prfre, mordioux! la faon dont je vous aime
maintenant  celle de tantt, ajouta Croustillac en jetant un regard
tincelant sur Angle.




CHAPITRE XXV.

RVLATION.


Le pauvre Gascon, emport par la colre et par la jalousie, se faisait
beaucoup plus mchant qu'il ne l'tait rellement; malheureusement la
duchesse de Monmouth ne le connaissait pas assez pour deviner
l'exagration de ces froces apparences.

Angle crut l'aventurier capable de regretter srieusement de s'tre
montr gnreux; dans ce doute, elle hsita naturellement  calmer la
jalousie du Gascon en lui dvoilant le secret du dguisement de
Monmouth, cet aveu pouvait tout perdre si le chevalier n'tait pas de
bonne foi. Il tait donc prudent de se tenir encore sur la rserve.

--Monsieur, dit Angle, vous vous trompez... il y a dans ma conduite des
mystres que je ne puis vous expliquer encore.

Ces mots redoublrent l'irritation de Croustillac; depuis trois jours il
ne se trouvait que trop ml  de mystrieux vnements: aussi
s'cria-t-il:

--J'ai assez de mystres comme cela! j'en ai trop, de ceux qui vous
regardent surtout; je ne veux pas tre plus longtemps votre dupe,
madame! Je ne sais pas quel sort m'attend, je ne sais comment tout ceci
finira, mais, par l'enfer, vous me suivrez!

--Monsieur...

--Oui, madame, j'ai les inconvnients du rle de votre poux bien-aim,
j'en aurai du moins les agrments; quant  cet indigne sclrat de
multre... qui ne dit mot, fait le sournois, et n'en pense pas moins, je
le livrerai  M. de Chemeraut, et il m'en rendra bon compte... Si ce
n'tait souiller l'pe d'un gentilhomme que de la tremper dans le sang
esclave, je me serais charg moi-mme de cette vengeance!

Angle changea un coup d'oeil avec Monmouth, dont l'imperturbable
sang-froid exasprait le Gascon. Tous deux sentirent la ncessit de
calmer le chevalier, sa colre pouvait devenir dangereuse; il fallait le
calmer toutefois sans lui dcouvrir le secret du dguisement du prince.

La jeune femme dit donc  l'aventurier:

--Tout va s'expliquer, monsieur. Mon plus grand, mon seul tort envers
vous, a t de douter de la gnrosit de votre caractre, de la loyaut
de votre dvouement. Le pre Griffon (quoiqu'il et rpondu de vous,
monsieur) a t, comme moi, tromp sur le vritable motif de vos
intentions; nous avons cru... et nous avons eu tort de croire... que
vous tiez capable d'abuser du nom que vous aviez pris... Pour chapper
au nouveau danger dont vous sembliez nous menacer, il fallait tenter un
moyen, bien certain, sans doute, mais qui pouvait russir. Je ne pouvais
fuir, c'tait aller  votre rencontre; je donnai donc les ordres
ncessaires pour que vous fussiez introduit ici avec M. de Chemeraut,
esprant que vous me surprendriez  l'improviste, et qu'ainsi tmoin de
la tendre intimit qui m'attachait au capitaine...

--Comment! c'est exprs que vous m'aviez mnag cette agrable
perspective? s'cria le Gascon furieux... et vous osez me dire cela en
face... Mais c'est le dernier terme de la dgradation et du
dvergondage, madame... Et dans quel but, s'il vous plat, teniez vous 
me prouver l'abominable intimit qui vous lie  ce bandit?

--Afin, monsieur, qu'il vous ft impossible de m'emmener avec vous. M.
de Chemeraut tant tmoin de ma coupable liaison avec le capitaine
l'Ouragan, vous ne pouviez pas... vous qui passez pour le duc de
Monmouth, reprendre aux yeux de l'envoy franais, une femme aussi
coupable que je le paraissais... aussi coupable que je le suis...

--Vous l'avouez donc, madame?

--Oui!... eh bien, oui, monsieur!... ne soyez pas gnreux  demi... Que
vous importe que j'aime... un esclave, comme vous dites...

--Comment, madame, que m'importe... mais vous avez donc jur de me
mettre hors de moi... Que m'importe? Et  quoi sert-il alors que je joue
le rle de votre mari? existe-t-il seulement? est-il ici? ne vous
servez-vous pas de l'erreur dont je suis victime pour vous dbarrasser
de moi? n'est-il pas dj bien loin, en sret, ce mari? Mais c'est 
devenir fou, s'cria la Gascon d'un air gar,  chaque instant je crois
que ma tte est sens dessus dessous; je suis ou non depuis deux jours le
jouet d'un abominable cauchemar... Qui tes-vous? o suis-je? que
suis-je? suis-je Croustillac? suis-je milord? suis-je le prince? suis-je
vice-roi... ou mme roi? ai-je eu le cou coup, oui ou non?... qu'on
s'explique; il faut que cela finisse! s'il y a un duc de Monmouth, o
est-il? montrez-le moi... s'cria le malheureux aventurier dans un tat
d'exaltation impossible  dcrire, mais facile  concevoir.

Angle, effraye et moins dispose que jamais  tout avouer au Gascon,
dit en hsitant:

--Monsieur, certaines circonstances mystrieuses...

Croustillac ne la laissa pas continuer, et s'cria:

--Encore des mystres!... je vous le rpte, j'ai assez de mystres
comme a... Je ne crois pas avoir la cervelle plus faible qu'un autre,
mais que cela dure une heure encore, et je deviens fou.

--Monsieur, veuillez donc comprendre...

--Madame, je ne veux pas comprendre, s'cria le chevalier en frappant du
pied avec fureur, c'est justement parce que j'ai voulu comprendre que ma
tte se drange...

--Monsieur, reprit Angle, je vous en prie, calmez-vous, rflchissez.

--Je ne veux ni comprendre ni rflchir, s'cria Croustillac avec une
nouvelle exaspration,  tort ou  raison j'ai mis dans ma tte que vous
m'accompagneriez, et vous m'accompagnerez... Je ne sais pas o est votre
mari, je ne veux pas le savoir... ce que je sais, c'est que vous n'tes
cruelle ni pour les Carabes, ni pour les boucaniers, ni pour les
multres... Eh bien! vous ne le serez pas davantage pour moi... Vous
voyez bien cette pendule, si dans cinq minutes vous ne consentez pas 
m'accompagner, je dis tout  M. de Chemeraut, et il en arrivera ce qu'il
pourra... Dcidez-vous, je ne parle plus jusque-l, je me fais sourd,
car ma tte crverait comme une grenade au moindre propos.

Et Croustillac se jeta dans un fauteuil, mit ses mains sur ses oreilles
pour ne rien entendre, et attacha ses yeux sur la pendule.

Monmouth n'avait pas cess de se promener dans la chambre avec
agitation; il tait, ainsi qu'Angle, dans une affreuse perplexit.

--Jacques, peut-tre est-ce un honnte homme lui dit tout bas Angle;
mais son exaltation m'pouvante, regarde comme il a l'air gar.

--Il faut risquer de nous confier  sa loyaut, il parlera sans cela.

--Mais s'il nous trompe? Mais s'il parle?

--Angle, entre deux dangers il faut choisir le moindre.

--Oui, s'il consent  passer pour toi... tu es sauv... cette fois du
moins.

--Mais dans ce cas, je ne puis le laisser au pouvoir de M. de
Chemeraut.

--Oh! c'est un abme... un abme!

--Jamais je ne consentirai maintenant  rallumer la guerre civile en
Angleterre... j'aimerais mille fois mieux la prison... la mort... mais
te quitter... mon Dieu...

--Que faire, Jacques? Quel danger court cet homme?

--D'immenses..... possesseur d'un pareil secret d'tat!

--Mais alors... il faut te perdre... ou le suivre. Ah! que faire?
Jacques, l'heure s'avance.

Aprs un moment de rflexion, Monmouth dit:

--Il n'y a pas  balancer, disons-lui tout; s'il consent  jouer encore
mon rle pendant quelques heures, je suis sauv, et j'ai le moyen de le
mettre  l'abri du ressentiment de l'envoy de France.

--Jacques, si cet homme tait un tratre? Mon Dieu, prends garde...

A ce moment, l'aventurier, voyant l'aiguille marquer la cinquime
minute, se leva et dit  Angle:

--Eh bien! madame,  quoi vous dcidez-vous? Un oui ou un non, car je
suis incapable d'entendre ou de comprendre autre chose; voulez-vous me
suivre ou ne le voulez-vous pas? rpondez.

Monmouth s'approcha de lui d'un air grave et imposant:

--Je vais, monsieur, vous donner une preuve de haute estime et de...

--Ton estime, sclrat! s'cria Croustillac indign en interrompant le
duc, est-ce bien  moi que tu oses parler ainsi? Ton estime...

--Mais, monsieur...

--Pas un mot de plus, s'cria Croustillac indign en se retournant vers
Angle, madame, voulez-vous me suivre? Est-ce oui, est-ce non?

--Mais, coutez...

--Est-ce oui, est-ce non? s'cria-t-il en se dirigeant vers la porte,
rpondez, ou j'appelle M. de Chemeraut.

--Mais, par saint Georges! s'cria Monmouth.

Le chevalier allait ouvrir la porte, lorsque la jeune femme lui saisit
les deux mains d'un air si suppliant, qu'il s'arrta malgr lui.

--Eh bien oui... oui, je vous suivrai, dit-elle avec pouvante.

--Enfin! dit le Gascon,  la bonne heure... Donnez-moi votre bras, et
partons; M. de Chemeraut doit trouver le temps long.

--Mais un instant... il faut que vous sachiez tout, dit la pauvre femme
en toute hte. Le Carabe n'tait autre chose que le flibustier... ou
plutt le boucanier et le Carabe ne sont que...

--Ah ! vous recommencez; vous voulez donc que ma raison y reste?
s'cria le Gascon en faisant un effort dsespr et en courant vers la
porte pour appeler M. de Chemeraut.

Le prince se prcipita sur Croustillac, lui saisit les deux poignets
dans une de ses mains, et lui mit l'autre sur la bouche au moment o le
chevalier criait:--A moi, M. de Chemeraut! puis il lui dit  voix basse:

--C'est moi, monsieur, qui suis le duc de Monmouth.

Le prince croyait mettre le chevalier au fait de tout en prononant ces
paroles; mais, au point d'exaspration o tait Croustillac, il ne vit
dans la rvlation du prince qu'une nouvelle ruse ou une nouvelle
injure, et il redoubla d'efforts pour se dgager.

Quoique beaucoup moins vigoureux que le duc, le chevalier ne manquait
pas d'nergie; il commenait  se dbattre d'une manire inquitante,
lorsque Angle, pouvante, courut prendre un flacon, mit sur son
mouchoir une goutte de liqueur, et frottant la main du prince, enleva la
couleur de bitume qui s'y trouvait, et la peau redevint blanche.

--Comprenez-vous enfin, monsieur, que les trois personnages n'en font
qu'un? dit le prince en cessant de billonner Croustillac, et en lui
montrant sa main blanchie.

Ces mots furent un trait de lumire pour l'aventurier: il comprit tout.

Malheureusement, au moment o le prince ta sa main de la bouche du
Gascon, celui-ci n'avait pu retenir, ce cri: _A moi, monsieur de
Chemeraut!_

Le bruit de la lutte avait dj veill l'attention de l'envoy de
France; en entendant le cri du Gascon, il se prcipita dans la chambre
l'pe  la main.

Il est impossible de peindre la stupfaction, l'effroi de ces trois
personnages, lorsque M. de Chemeraut parut.

Le duc mit la main sur son poignard;

Angle tomba assise dans un fauteuil en cachant son visage dans ses
mains;

Croustillac regarda autour de lui d'un air dsol, regrettant, mais trop
tard, sa maladresse.

Nanmoins, la prsence d'esprit de l'aventurier lui revint peu  peu; de
mme qu'il suffit d'un vif rayon de soleil pour dissiper un pais
brouillard, du moment o le bon chevalier eut la clef des trois
dguisements du prince, tout s'claircit  ses yeux; son esprit,
jusqu'alors si douloureusement agit, se calma, ses doutes offensants
sur la Barbe-Bleue cessrent, il ne lui resta que le chagrin de l'avoir
accuse, et la volont de se dvouer pour elle et pour le prince.

Avec une merveilleuse _spontanit d'invention_ (nous nous intressons
trop maintenant au Gascon pour dire: avec une merveilleuse facult de
mensonge), Croustillac basa son _plan de campagne_ contre M. de
Chemeraut, qui, toujours l'pe  la main, se tenait sur le seuil de la
porte, et rptait pour la seconde fois:

--Qu'y a-t-il, monseigneur?... qu'y a-t-il donc? Je croyais avoir
entendu le bruit d'une lutte, et votre voix qui criait  l'aide...

--Vous ne vous tiez pas tromp, monsieur... dit Croustillac d'un air
sombre.

Monmouth et sa femme taient dans une horrible anxit. Ils ignoraient
les projets du Gascon; connaissant le secret de Monmouth, il tait alors
compltement matre de leur sort.

Pourtant, si Angle et son mari avaient eu assez de sang-froid pour bien
examiner la physionomie de Croustillac, ils y auraient remarqu une
sorte de joie maligne et triomphante, qui se trahissait malgr lui 
travers les rides menaantes dont il assombrissait son front.

M. de Chemeraut lui demanda pour la troisime fois pourquoi il l'avait
appel.

--Je vous ai appel, monsieur, lui dit le chevalier d'une voix lugubre,
en ayant l'air du sortir d'une profonde rverie, je vous ai appel pour
me venir en aide...

--Monseigneur... serait-ce ce misrable? dit l'envoy en montrant
Monmouth, qui, debout, les bras croiss, se tenait prs du fauteuil o
tait Angle, prt  la dfendre et  vendre chrement sa vie; car, nous
l'avons dit, il ignorait encore les projets de l'aventurier.

--Dites un mot, monseigneur, reprit M. de Chemeraut, et je le mets entre
les mains de mon escorte.

Le Gascon secoua la tte, et rpondit:

--Je me charge de cet homme, son sort me regarde... Ce n'est pas contre
un pareil bandit que je vous ai appel  mon aide, monsieur, c'est
contre moi-mme.

--Que voulez-vous dire, monseigneur?

--Je veux dire que j'ai peur de me laisser flchir par les larmes de
cette femme, aussi... dangereusement hypocrite... qu'audacieusement
coupable.

--Monseigneur, il faut souvent du courage... beaucoup de courage... pour
tre juste.

--Vous avez raison, monsieur... c'est pour cela que je redoute tant ma
faiblesse. Je vous ai appel afin que votre vue rallume mon indignation,
renflamme ma colre; car vous avez t tmoin de mon dshonneur,
monsieur... Aussi... venez... venez me dire que si je pardonnais, je
serais un lche... que je mriterais mon sort... N'est-ce pas, monsieur?

--Monseigneur...

--Je vous comprends... vous avez raison... oui, par saint Georges!
Croustillac se souvenait d'avoir entendu le prince faire ce serment, par
saint Georges... je saurai me venger...

Angle et le duc respirrent; ils comprirent que le chevalier voulait
les sauver.

--Monseigneur, dit svrement M. de Chemeraut, je ne crains pas de
rpter  Votre Altesse, devant madame, ce que j'avais l'honneur de vous
dire il y a quelques instants... Une barrire insurmontable vous spare
maintenant... d'une pouse coupable, ajouta l'envoy avec effort,
pendant qu'Angle cachait sa confusion en se mettant le visage dans son
mouchoir.

Croustillac releva la tte, et s'cria d'une voix dchirante:

--Tromp par un multre... encore!... monsieur, par un misrable
multre... un sang ml... un teint cuivr!

--Monseigneur!

--Enfin, monsieur, ajouta Croustillac, en s'adressant  l'envoy d'un
air d'indignation douloureuse, vous saviez pourquoi je revenais... quels
taient mes projets... ce que je voulais mettre sur la tte de madame;
eh bien, n'est-ce pas une affreuse raillerie de la destine... qu' ce
moment-l justement... une pouse... criminelle...

--Monseigneur, s'cria M. de Chemeraut en interrompant le Gascon,
maintenant ces projets doivent tre un secret pour madame.

--Je le sais, je le sais... mais enfin... quelle horrible surprise! Je
rentre, le coeur battant de joie, dans le foyer domestique, dans mes
paisibles lares... Eh bien! qu'est-ce que j'entends!

--Monseigneur!...

--Vous l'avez entendu comme moi... Ce n'est pas tout... qu'est-ce que je
vois?...

--Monseigneur, monseigneur, calmez-vous...

--Vous l'avez vu comme moi... un bandit multre!!! Mais cela ne se
passera pas ainsi... non... non... par saint Georges! Oui, j'ai bien
fait de vous appeler, monsieur... maintenant ma colre bouillonne, les
projets les plus cruels s'offrent en foule  mon imagination... Oui...
oui... c'est cela, dit Croustillac d'un air mditatif, j'y suis
enfin!... j'ai trouv une vengeance digne de l'offense.

--Monseigneur... le mpris...

--Le mpris? cela vous est bien facile  dire, monsieur... le mpris!...
Non, monsieur, il me faut autre chose... j'ai trouv mieux... et vous
m'aiderez.

--Monseigneur, tout ce qui dpendra de mon zle, sans nuire aux ordres
que j'ai reus et au succs de ma mission.

--Je renonce  emmener cette indigne femme! De ce jour, de ce moment,
tout est  jamais fini entre elle et moi!

--Vive Dieu! monseigneur, s'cria M. de Chemeraut, ravi de cette
dtermination, vous ne pouviez plus sagement agir.

--Demain, au point du jour, dit le Gascon d'une voix brve, elle et son
odieux complice s'embarqueront  bord d'un de mes btiments.




CHAPITRE XXVI.

LE DVOUEMENT.


--Oui, monsieur... rpta le Gascon, demain ma femme et ce misrable
s'embarqueront sur un de mes btiments, voil toute ma vengeance,
ajouta-t-il en appuyant sur ces mots avec une sauvage ironie. Oh! je
sais ce que je fais. Mon Dieu oui, monsieur, elle et son complice...
tous les deux... comme s'ils taient vritablement mari et femme... les
misrables... ils seront embarqus ensemble... Quant  la destination du
btiment, ajouta le chevalier avec un regard d'une si pouvantable
frocit que M. de Chemeraut en fut frapp, quant au sort qui attend les
coupables... je ne puis vous le dire, monsieur... cela ne regarde que
moi.

Puis, prenant rudement Angle par le bras, Croustillac s'cria:

--Ah! vous voulez pour amant des multres, madame la duchesse! eh bien!
vous en aurez! Et toi, sclrat! il te faut des femmes blanches! des
duchesses! eh bien! tu en auras, vous ne vous quitterez plus... tendres
amants... non... plus jamais... mais vous ne savez pas  quel prix
terrible vous serez runis.

--Monseigneur, que prtendez-vous faire?

--Cela me regarde, monsieur, votre responsabilit sera  couvert; le
reste se passera sur un terrain neutre, ajouta le Gascon avec un
sourire mystrieux et farouche, oui... dans une le dserte... et
puisque ce tendre couple s'aime... s'aime  la mort, il aura du temps de
reste pour se le prouver... jusqu' la mort...

--Ah! monseigneur, je crois comprendre, ce serait terrible en effet, dit
M. de Chemeraut, qui pensa que Croustillac voulait faire mourir de faim
sa femme et le multre.

--Terrible! vous l'avez dit, monsieur... Tout ce que je vous demande, et
comme tmoin de mon outrage vous ne pouvez me refuser... c'est de me
prter main-forte pour conduire ces deux coupables  bord d'un de mes
navires. Je tiens  les remettre moi-mme au capitaine, et  lui donner
des ordres... des ordres auxquels il n'oserait peut-tre pas obir si je
ne les lui donnais personnellement.

M. de Chemeraut, malgr sa finesse, fut dupe de la feinte colre de
Croustillac; il lui dit avec une fermet respectueuse:

--Monseigneur, la justice est svre... mais elle ne dois pas tre
cruelle.

--Qu'est-ce  dire, monsieur? reprit firement Croustillac, ne suis-je
pas seul juge... de la peine que mritent ces coupables? me refusez-vous
votre concours lorsqu'il s'agit seulement de conduire cet homme et sa
complice  bord d'un btiment qui m'appartient?

--Non, monseigneur, mais je fais observer  Votre Altesse qu'il serait
peut-tre plus gnreux de...

Angle, voyant qu'elle ne devait pas rester inactive, se jeta aux pieds
de Croustillac en criant grce! pendant que Monmouth semblait se
renfermer dans un morne et sombre silence; puis, s'adressant  M. de
Chemeraut, la jeune femme ajouta:

--Ah! monsieur, vous qui paraissez sensible et bon, intercdez pour moi
auprs de mon cher lord... qu'il me condamne aux peines les plus
cruelles, j'ai tout mrit, je souffrirai tout... mais que mon cher
lord...

--Je vous dfends de m'appeler votre cher lord... madame, dit amrement
Croustillac, je ne suis plus votre cher lord.

--Eh bien! monseigneur, ne me faites pas conduire  bord de ce btiment
dont vous parlez.

--Et pourquoi cela, madame?

--Mon Dieu, parce que c'est le brigantin le _Camlon_, command par le
capitaine Ralph, monseigneur; cet homme est cruel; il a remplac le
flibustier l'Ouragan dans ce commandement.

--Et c'est justement pour cela que j'ai choisi le _Camlon_, madame;
c'est justement parce que le capitaine Ralph est le plus cruel ennemi de
votre indigne amant, dit Croustillac, qui comprenait  merveille
l'intention d'Angle.

--Mais, monseigneur, vous savez bien que ce btiment sera mouill demain
matin, ici tout prs, presque au pied du Morne...  l'anse aux Camans.

--Oui, madame, je le sais.

--Eh bien, monseigneur, vous voulez me forcer  m'embarquer l, lorsque,
pour rien au monde, je n'aurais seulement os approcher de ce rivage...
Oubliez-vous donc, grand Dieu, les affreux souvenirs qui, pour moi, se
rattachent  cet endroit?

--Oh! la fine mouche! pensa Croustillac, cela veut dire ce que je ne
savais pas, qu'il y a justement un btiment  elle appel _Camlon_,
dont le capitaine lui est dvou, et qui sera demain matin mouill prs
d'ici... J'y suis... Il s'agit probablement de ce navire qu'elle avait
fait prparer en toute hte pour assurer sa fuite et celle du duc
lorsqu'elle m'avait vu emmen par le colonel Rutler; un des ngres
pcheurs tait sans doute parti en avant pour donner des ordres en
consquence.

Le Gascon reprit tout haut aprs un moment de rflexion:

--Oui, ces souvenirs sont affreux pour vous... je le sais... madame.

--Eh bien! monseigneur... aurez-vous donc le courage?...

--Oui, oui! s'cria le chevalier avec une explosion de fureur, oui...
point de piti pour l'infme qui m'a indignement outrag... Tant
mieux... ma vengeance commencera plus tt... je vais vous prouver que
vous n'avez aucune piti  attendre; vous allez voir.

Il frappa sur un gong.

--Qu'allez-vous faire, monseigneur?

--Votre fidle Mirette va venir, vous-mme lui donnerez l'ordre
d'envoyer dire au capitaine Ralph de tout prparer  bord du _Camlon_
pour mettre  la voile au point du jour.

--Ah! monseigneur, donner moi-mme un tel ordre!... C'est de la
barbarie...

--Obissez, madame, obissez!

Mirette parut.

Angle donna l'ordre d'un air abattu.

--Je vous ai obi, monseigneur. Eh bien! maintenant par piti
accordez-moi une dernire grce, au nom de notre amour pass...

--Oh! oui... par saint Georges! s'cria Croustillac, pass... Oh! bien
pass...

--Accordez-moi, monseigneur, la faveur d'un moment d'entretien.

--Non, non, jamais.

--Monseigneur, ne me refusez pas... ne soyez pas impitoyable!

--Arrire, femme infidle!

--Monseigneur, dit Angle en joignant les mains.

--Monseigneur, dit M. de Chemeraut, au moment de quitter madame pour
jamais... ne lui refusez pas cette dernire consolation.

--Vous aussi, M. de Chemeraut! vous aussi... et pourtant vous avez t
tmoin... Eh bien! j'y consens, madame, mais  une condition...

--Ordonnez, monseigneur.

--C'est que votre complice restera l pendant notre conversation.

--Peste! ceci n'est pas maladroit, je pense, se dit Croustillac,
j'espre bien que la duchesse va me comprendre et d'abord refuser.

--Mais, mon cher lord, dit en effet Angle, le dernier entretien que je
vous supplie de m'accorder ne doit tre entendu que de vous.

--A merveille! oh! elle comprend  demi-mot, se dit Croustillac; et il
reprit tout haut:

--Et pourquoi donc, madame, notre entretien serait-il secret?
auriez-vous quelque chose de cach pour votre bien-aim... pour l'amant
de votre choix?...

--Mais si j'ai  implorer votre pardon, monseigneur?...

--Eh bien! madame, vous l'implorerez devant votre complice... plus vous
vous accuserez, plus vous reconnatrez votre conduite comme dloyale,
infme, indigne; plus vous constaterez l'abjection de votre choix. Ce
sera la punition de ce sclrat et la vtre.

--Mais, monseigneur...

--C'est mon dernier mot, rpondit Croustillac.

--Ne craignez-vous pas le dsespoir de cet homme? dit tout bas M. de
Chemeraut.

--Non, non, les tratres sont lches! voyez celui-ci, quel air morne,
attr! il n'ose pas seulement lever les yeux sur moi... En tout cas,
monsieur, envoyez, je vous prie, quelques hommes de votre escorte au
dehors de cette galerie, et qu' mon premier signal ils entrent.

Puis, ayant l'air de le raviser, et croyant faire un coup de matre,
Croustillac dit:--Au fait, si vous assistiez aussi  cet entretien,
monsieur de Chemeraut? la punition des coupables serait plus cruelle
encore.

--Oh! monseigneur, par piti, ne me condamnez pas  cet excs de honte
et d'humiliation, s'cria Angle avec un accent dsespr. Et vous,
monsieur, ayez la gnrosit de ne pas accepter, dit-elle  M. de
Chemeraut.

Celui-ci eut la dlicatesse de s'excuser auprs du Gascon; il sortit et
laissa ensemble Monmouth, sa femme et l'aventurier.

A peine l'envoy de France fut-il sorti, que Monmouth, aprs s'tre
assur qu'il ne pouvait pas tre entendu, tendit cordialement la main 
Croustillac, et lui dit avec effusion:

--Monsieur, vous tes un homme d'esprit, de courage et de rsolution;
merci  vous, et pardonnez-nous de vous avoir un moment souponn.

--Oh! oui, pardonnez-nous notre injuste dfiance, dit Angle en prenant
de son ct la main du Gascon dans les siennes. Nous tions si
inquiets... et puis vous aviez l'air si furieux, si gar!

--Nous avions tous raison, madame la duchesse, dit l'aventurier; vous
aviez raison d'tre inquite, car mon retour n'annonait rien de bien
rassurant; j'avais raison d'tre furieux, car je prenais monseigneur
pour un bandit; quant  mon air gar, mordioux! soit dit sans
reproches... vous avouerez qu'il s'est pass ici assez de choses
tranges depuis deux jours, pour qu' la fin j'aie bien pu m'ahurir un
peu. Heureusement que mon aplomb est revenu... quand j'ai vu que je
n'tais qu'un sot... et que je risquais de tout perdre.

--Brave et excellent homme! dit Monmouth.

--Brave, c'est dans le sang des Croustillac, monseigneur; excellent, ma
foi, je n'en sais rien... si cela est... ce n'est pas ma faute... c'est
l'ouvrage de madame votre femme... qui m'a donn l'envie d'tre meilleur
que je ne l'tais. Ah a! prince, les moments sont prcieux, tout est
prt pour soulever une province d'Angleterre en votre faveur; Louis XIV
appuiera cette insurrection... On vous offre en perspective la
vice-royaut d'cosse et d'Irlande, et toutes sortes d'autres faveurs.

--Jamais je ne consentirai  profiter de ces offres... Les guerres
civiles m'ont cot trop cher, s'cria Monmouth. Puis regardant Angle,
il ajouta:--Et je n'ai plus d'ambition.

--Monseigneur, rflchissez-bien.... Si le coeur vous en dit, vous
tez de votre visage cet enduit couleur de bronze, vous dites au
Chemeraut que des raisons  vous connues vous ont oblig de garder
l'incognito jusqu'ici; vous lui prouvez qui vous tes, je vous rends
votre duch, et je vous demande la grce d'aller me battre  vos cts
en Cornouailles, ou ailleurs, afin de vous servir, comme on dit, de
cuirasse humaine... Je suis sr que a fera plaisir  madame la
duchesse...

--Et nous le souponnions, dit Angle en regardant son mari.

--Il faut qu'il nous pardonne, dit le duc, les hommes comme lui sont si
rares... qu'il est permis de douter qu'on les rencontre...

--Ah! tenez, mordioux! monseigneur... vous allez m'embarrasser...
Parlons affaires... Acceptez-vous, oui ou non, les vice-royauts?...
Aprs a, n'allez pas croire que je vous presse de dire... oui...
monseigneur, pour me dbarrasser de votre rle: il me plat, il
m'amuse... j'y suis fort habitu... Maintenant, a me ferait mme un
effet dsagrable de ne plus m'entendre dire monseigneur, sans compter
que je ris dans ma moustache en pensant  toutes les bourdes que je fais
avaler au bonhomme Chemeraut avec son air important. Si j'insiste,
monseigneur, pour vous prier de reprendre votre rang, c'est qu'il parat
qu'on a furieusement besoin de vous en Angleterre pour faire le bonheur
du peuple en gnral, et celui des Cornouaillais en particulier... vous
devez savoir a mieux que moi....

--Ah! je connais trop ces vains prtextes que l'on offre  l'ambition.

--Mais, monseigneur, a a l'air cette fois-ci d'tre parfaitement
prpar. La frgate qui a amen le bonhomme Chemeraut est remplie
d'armes et de munitions de guerre; il y a l-dedans de quoi armer et
rvolutionner tous les Cornouaillais du monde; de plus vous pouvez
compter sur une douzaine de vos partisans...

--De mes partisans? et o cela? s'cria Monmouth.

--A bord de la frgate de Chemeraut. Ces braves gens m'attendent,
c'est--dire vous attendent, monseigneur, avec une impatience
incroyable. Il y a surtout un forcen, nomm Mortimer, que Chemeraut a
eu toutes les peines du monde  retenir  bord, tant cet enrag tait
possd du dsir de me serrer... je veux dire de vous serrer dans ses
bras, monseigneur, car je _nous_ confonds toujours.

Angle, voyant l'air accabl de son mari, lui dit:

--Mon Dieu, mon ami, qu'avez-vous?

--Il n'y a plus  hsiter, dit Monmouth, je dois dclarer toute la
vrit  M. de Chemeraut...

--Grand Dieu! Jacques, que dis-tu?

--Vous voulez tre vice-roi! A la bonne heure, monseigneur.

--Non, monsieur... je veux vous empcher de vous perdre pour moi; ma
reconnaissance n'en sera pas moins ternelle pour le service que vous
avez voulu me rendre...

--Comment, monseigneur, ce n'est pas pour tre vice-roi que vous me
dpossdez de ma principaut?

--Mes partisans sont  bord de la frgate; si j'acceptais votre offre
gnreuse, monsieur, demain vous seriez reconnu... perdu...

--Mais, monseigneur...

--Sans cette circonstance qui, je vous le rpte, doit vous faire
dcouvrir d'un moment  l'autre... j'aurais peut-tre accept votre
gnreux dvouement; l'erreur de M. de Chemeraut et au moins dur
quelques jours... et je pouvais vous mettre  l'abri de ses
ressentiments; mais accepter votre offre, monsieur, sachant la prsence
de mes partisans  bord de la frgate, ce serait vous exposer  un
danger certain... Je n'y consentirai jamais.

--Monseigneur, vous oubliez donc qu'il s'agit pour vous d'une prison
perptuelle, si vous ne voulez pas vous mettre  la tte de ce
soulvement?

--C'est parce qu'il s'agit pour moi d'chapper  un danger que je ne
veux pas vous sacrifier, monsieur. Lorsque j'appris que vous tiez parti
prisonnier du colonel Rutler, j'allais courir  votre poursuite afin de
vous enlever de ses mains.

--Mon Dieu, Jacques! pensez-y donc, la prison... une prison ternelle!
mais c'est impossible... et moi... moi, que deviendrai-je, si l'on
m'empche de vous accompagner? Non, non, vous ne refuserez pas le
sacrifice de cet homme gnreux.

--Angle, dit le prince d'un ton de reproche, Angle... Et cet homme
gnreux... l'abandonnerons-nous lchement lorsqu'il se sera dvou pour
nous? Pour chapper  la prison... le condamnerons-nous  une captivit
ternelle?...

--Lui...

--Mais sans doute... N'est-il pas maintenant possesseur d'un secret
d'tat? M. de Chemeraut ne sera-t-il pas furieux de se voir jou? Je
vous dis qu'il n'chappera pas  une prison perptuelle lorsque la
mprise sera dcouverte.

--Mordioux! monseigneur, mlez-vous de ce qui vous regarde, s'il vous
plat, s'cria Croustillac, et ne m'tez pas le pain de la bouche, comme
on dit... Prisonnier d'tat! peste! vous tes bien dgot... Mais vous
ne savez donc pas que a me fera une retraite assure... un abri certain
pour mes vieux jours? Franchement la vie aventureuse m'ennuie, il faut
une fin, je voulais quelque chose de stable... jugez si cela me
convient... Prisonnier d'tat! diable! ne l'est pas qui veut,
monseigneur; par piti, je vous le rpte, n'tez pas cette dernire
ressource  mes vieux ans... ne dtruisez pas mon avenir.

--coutez-moi, brave et digne chevalier, lui rpondit affectueusement
Monmouth en lui serrant la main, je ne suis pas dupe de vos ingnieuses
dfaites...

--Monsieur, je vous jure...

--coutez-moi, je vous en prie; lorsque vous m'aurez entendu, vous ne
vous tonnerez plus de mon refus... Vous verrez que je ne puis accepter
votre gnreux sacrifice sans tre doublement coupable... Vous
comprendrez les douloureux souvenirs, pour ne pas dire les remords...
que vos offres de dvouement, que les vnements prsents veillent en
moi... Et vous, Angle, mon enfant bien-aime... vous apprendrez enfin
un secret que jusqu' prsent j'ai d vous cacher; il faut une
circonstance aussi grave que celle o nous nous trouvons pour me forcer
 vous faire cette douloureuse rvlation.




CHAPITRE XXVII.

LE MARTYR.


--Mon Dieu, Jacques, que voulez-vous dire? vous m'effrayez, dit Angle
en voyant l'agitation de Monmouth.

--Vous savez, dit le prince  Croustillac, par suite de quels vnements
politiques j'ai t arrt et mis  la Tour de Londres en 1685?

--Vous m'excuserez, monseigneur, si je n'en sais pas un mot; je suis
ignorant comme une carpe  l'endroit de l'histoire contemporaine, ce
qui, soit dit en passant, et sans me vanter, rendait mon rle
outrageusement difficile... car j'avais toujours peur de dire quelque
nerie... et de compromettre ainsi, non ma rputation de savant, je n'en
ai cure, mais votre fortune dont je m'tais imprudemment charg.

--Eh bien donc, dit Monmouth, aprs la mort de mon pre, lorsque le duc
d'York, mon oncle, monta sur le trne sous le nom de Jacques II,
j'entrai dans une conspiration contre lui. Je ne chercherai pas 
justifier ma conduite... aujourd'hui les annes, les rflexions m'ont
clair; je le reconnais, j'tais aussi coupable qu'insens; le jeune
comte d'Argyle tait l'me de ce complot; tout se tramait pour ainsi
dire sous les yeux du prince d'Orange, alors stathouder,  cette heure
roi d'Angleterre... Argyle connaissait mon action sur le parti
protestant, mon ambition, mes ressentiments contre Jacques II; il n'eut
pas de peine  m'associer  ses desseins; bientt, grce  mon nom, 
mon influence, je fus le chef de la conjuration...

J'avais des intelligences en Angleterre... on n'attendait plus,
disait-on, que ma prsence pour renverser du trne un roi papiste et
pour me proclamer  sa place. Je partis du Texel avec trois btiments
chargs de soldats que j'avais embauchs; Argyle, m'ayant devanc en
cosse, avait pay de sa tte l'audace de sa tentative. J'abordai en
Angleterre  la tte de quelques partisans dvous. Je reconnus alors
combien j'avais t tromp. Trois ou quatre mille hommes, au plus, se
joignirent  la poigne de braves qui s'taient associs  mon sort, et
parmi lesquels on comptait Mortimer, Rothsay, Dudley. Le fils de Monck,
le jeune duc d'Albemarle, s'avana contre moi  la tte de l'arme
royale; je voulus brusquer la fortune, tenter un coup dcisif:
j'attaquai l'ennemi  Sedgemore, prs de Bridge-Water, je fus battu...
malgr des prodiges de valeur de ma petite arme et surtout de ma
cavalerie, commande par le brave lord Georges Sidney...

En prononant ce mot, la voix du prince s'altra, une douloureuse
motion se peignit sur ses traits.

--Georges Sidney! mon second pre... mon bienfaiteur! s'cria Angle,
c'est en combattant pour toi qu'il est mort! C'est donc  cette bataille
qu'il a t tu... tel tait donc le secret que tu me cachais?...

Le duc baissa la tte, garda un moment le silence et reprit:

--Tout  l'heure tu sauras tout, mon enfant... Notre droute fut
complte. Bless, j'errai au hasard, ma tte tait mise  prix. Je fus
arrt le lendemain de cette fatale dfaite et conduit  la Tour de
Londres; on instruisit mon procs. Reconnu coupable de haute trahison,
je fus condamn  mort.

--Ah! s'cria Angle en poussant un cri d'effroi et en se prcipitant
dans les bras de Jacques, tu m'as trompe? Mon Dieu, je te croyais
seulement exil!

--Calme-toi, calme-toi, Angle... oui, je t'avais cach cette
condamnation, autant pour ne pas t'inquiter que pour... Puis, aprs un
moment d'hsitation, Monmouth ajouta:--Tu vas tout savoir... Il me faut
du courage, oui, bien du courage, pour te faire cette rvlation.

--Pourquoi? qu'as-tu donc  craindre? dit Angle.

--Hlas... pauvre enfant, lorsque tu m'auras entendu, peut-tre, tu me
regarderas avec horreur.

--Toi, toi! Jacques, crois-tu cela? mon Dieu! le pourrais-je jamais?

--Enfin, reprit Monmouth avec effort, quoi qu'il arrive, je dois
parler... au moment peut-tre de nous sparer pour toujours.

--Jamais... oh! jamais! dit Angle avec dsespoir.

--Mordioux! je jetterai plutt M. de Chemeraut du haut en bas du
Morne-au-Diable, sous le plus mince prtexte, s'cria Croustillac.
Ensuite de quoi, avec vos esclaves, nous aurons bon march de l'escorte.
Mais j'y pense... voulez-vous tenter ce moyen? Combien avez-vous
d'esclaves capables de s'armer, monseigneur?

--Vous oubliez, chevalier, que l'escorte de M. de Chemeraut est
considrable; les ngres pcheurs sont partis, il n'y a pas ici plus de
quatre ou cinq hommes... Toute violence est impossible... La Providence
veut sans doute que j'expie un grand crime... Je me rsignerai.

--Un crime! toi, Jacques! coupable d'un grand crime. Jamais je ne le
croirai! s'cria Angle.

--Si mon crime fut involontaire, il n'en fut pas moins horrible...
Angle,  cette heure, il est de mon devoir de te rvler tout ce que je
dois  Sidney,  ton noble parent qui prit tant de soin de ton enfance,
pauvre orpheline! Pendant que tu achevais ton ducation en France, o il
t'avait conduite, Sidney, que j'avais vu en Hollande, s'tait attach 
mon sort; une singulire conformit de gots, de principes, de penses,
nous avait rapprochs; mais il tait si fier, que je fus oblig d'aller
au-devant de lui. Combien je me flicitai de lui avoir le premier serr
la main... Jamais me humaine n'approcha de la beaut de l'me de
Sidney! Jamais il n'existera de caractre plus noble, de coeur plus
ardent, plus gnreux! Rvant le bonheur des peuples, tromp comme je le
fus peut-tre moi-mme sur la vritable porte de mes desseins, il crut
servir la sainte cause de l'humanit, il ne servit que la funeste
ambition d'un homme! Pendant que la conspiration s'organisait, il fut
mon missaire le plus actif, mon confident le plus intime. Te dire, mon
enfant, l'attachement profond, aveugle, de Sidney pour moi, serait
impossible; une seule affection luttait dans son coeur avec celle
qu'il m'avait voue, c'tait sa tendresse pour toi, toi sa parente
loigne qu'il avait recueillie; oh! combien il te chrissait! A travers
les agitations et les prils de sa vie de soldat et de conspirateur, il
trouvait toujours quelques moments pour aller embrasser son Angle. A
son retour... c'tait toujours les larmes aux yeux qu'il me parlait de
toi... Oui, cet homme d'une folle intrpidit, d'une nergie
indomptable... pleurait comme un enfant en me disant tes grces naves,
les qualits de ton coeur, ta jeunesse studieuse et triste, pauvre
petite abandonne, car tu n'avais au monde que Sidney... A la fatale
journe de Bridge-Water, il commandait ma cavalerie; aprs des prodiges
de valeur, il fut laiss pour mort sur le champ de bataille; quant 
moi... emport par un flot de fuyards, grivement bless, il me fut
impossible de le retrouver.

--N'est-ce donc pas  cette journe qu'il mourut? dit Angle en essuyant
ses yeux.

--coute, coute... Angle... Oh! tu ne sais pas comme mon coeur se
brise  ces souvenirs...

--Et le ntre donc, monseigneur! dit Croustillac. Brave Sidney!... Un je
ne sais quoi me dit qu'il n'tait pas mort  cette journe de
Bridge-Water... et que nous le retrouverons encore...

Monmouth tressaillit, resta un moment accabl et reprit:

--Allons, courage! Je vous le disais donc, Sidney fut laiss pour mort
sur le champ de bataille; je fus arrt, condamn, et mon excution fut
fixe au 15 juillet 1685. On m'avait signifi ma sentence, je devais
tre excut le lendemain, j'tais seul dans ma prison. Au milieu des
funbres mditations o j'tais plong durant les heures terribles qui
prcdrent le moment de mon supplice... je te le jure, Angle, je te le
jure devant Dieu qui m'entend, si quelques penses douces et consolantes
vinrent me calmer... ce furent celles que je donnai au souvenir de
Sidney, en voquant les beaux temps de notre amiti... Je le croyais
mort, et je me disais:--Dans quelques heures je serai pour jamais runi
 lui... Tout  coup la porte de mon cachot s'ouvrit, Sidney parut...

--Mordioux!... tant mieux... J'tais bien sr qu'il n'tait pas mort,
s'cria Croustillac.

--Non... il n'tait pas mort, rpondit le duc avec un soupir. Plt au
ciel qu'il ft mort en soldat sur le champ de bataille!

Angle et l'aventurier regardrent Monmouth avec tonnement.

Celui-ci continua:

--A la vue de Sidney, je crus tre le jouet d'une vision produite par
l'agitation de mes esprits; mais je sentis bientt ses larmes couler sur
mes joues, mais je me sentis bientt serr dans ses bras.--Sauv!...
vous tes sauv!... me dit-il  travers des pleurs de joie.--Sauv? lui
dis-je en le regardant avec stupeur.--Sauv! oui... coutez-moi...
reprit-il; et voici ce qu'il me raconta. Le roi mon oncle ne pouvait
ouvertement m'accorder ma grce, la politique s'y opposait; mais il ne
voulait pas faire prir le fils de son frre sur l'chafaud. Instruit
par un de ses courtisans, qui tait nanmoins de mes amis, de la
ressemblance qui existait entre Sidney et moi, ressemblance qui t'a si
vivement frappe la premire fois que je t'ai vue, chre enfant, dit
Monmouth  Angle, le roi Jacques avait secrtement procur  Sidney les
moyens de s'introduire dans ma prison; cet ami dvou devait prendre mes
vtements, je devais prendre les siens et sortir de la Tour  l'aide de
ce stratagme. Le lendemain, apprenant mon vasion, le dvouement de
Sidney rest prisonnier  ma place, le roi le ferait mettre en libert
et ordonnerait de me rechercher activement; mais ces ordres ne seraient
qu'une apparence; on favoriserait en secret mon dpart pour la France.
Je devais seulement crire au roi pour lui donner ma parole de ne jamais
rentrer en Angleterre.

--Eh bien! dit Angle intresse au dernier point par ce rcit, tu
acceptas l'offre de Sidney, et il resta prisonnier  ta place?...

--Hlas! oui, j'acceptai, car tout ce que me disait Sidney ne me
paraissait que trop vraisemblable; sa prsence  cette heure dans la
Tour, malgr la svre surveillance dont j'tais environn, devait me
faire croire qu'une volont toute-puissante concourait mystrieusement 
mon vasion.

--N'en tait-il donc pas ainsi? s'cria Angle.

--Rien ne semble pourtant plus naturellement arrang, dit Croustillac.

--En effet, dit Monmouth en souriant avec amertume, rien n'tait plus
naturellement arrang; il ne fut que trop facile  Sidney de me
persuader... de dtruire mes objections.

--Et quelles objections pouvais-tu faire? dit Angle, qu'y avait-il donc
d'tonnant  ce que le roi Jacques ne voult pu faire couler ton sang
sur l'chafaud, en facilitant secrtement ta fuite?

--Et puis, Sidney aurait-il pu s'introduire si facilement auprs de
vous, monseigneur, sans le secours d'une suprme influence? ajouta
l'aventurier.

--Oh! n'est-ce pas, s'cria le duc avec une triste satisfaction,
n'est-ce pas que tout ce que disait Sidney devait me sembler...
probable, possible? n'est-ce pas que je pouvais le croire?

--Mais sans doute! dit Angle.

--N'est-ce pas, continua le prince, n'est-ce pas qu'on pouvait ajouter
foi  ses paroles sans tre gar par la peur de la mort, sans tre
entran par un lche, par un horrible gosme? Et encore, je vous le
jure, oh! je vous le jure, je ne me rendis pas tout d'abord  ce que me
disait Sidney! avant d'accepter la vie et la libert qu'il venait
m'offrir au nom du roi mon oncle, je me demandai quel serait le sort de
mon ami si Jacques ne tenait pas sa promesse; je me dis que la plus
grande punition que pt mriter un homme capable d'en avoir fait vader
un autre tait la prison... alors... en admettant cette hypothse, une
fois libre, quoique rduit  me cacher, je disposais d'assez de
ressources pour ne pas quitter l'Angleterre avant d'avoir  mon tour
dlivr Sidney... Que vous dire de plus?... L'instinct de la vie... la
peur de la mort sans doute, obscurcirent non jugement... troublrent ma
raison... j'acceptai, car je crus  tout ce que me disait Sidney.
Hlas!... combien j'tais insens!

--Insens, mordioux! c'est en n'acceptant pas que vous auriez t un
insens, s'cria Croustillac.

--Qui donc, mon Dieu, aurait hsit  ta place? dit Angle.

--Non, non, je vous dis que je ne devais pas accepter; mon coeur,
sinon ma raison, devait se rvolter  cette proposition trompeuse. Mais
que sais-je... une sanglante fatalit... peut-tre un affreux gosme me
poussaient... j'acceptai... je serrai Sidney dans mes bras, je pris ses
vtements et je lui dis...  demain... avec la conviction que le
lendemain je le verrais. Je sortis de ma chambre, le gelier m'attendait
 la porte; grce  ma ressemblance avec Sidney... il ne s'aperut de
rien et me conduisit  la hte par un chemin secret jusqu' une sortie
de la Tour; j'tais libre... J'oubliais de vous dire que Sidney m'avait
indiqu une maison de la Cit o je pourrais en toute sret
l'attendre... car il devait, disait-il, revenir le lendemain me
rejoindre pour concerter notre dpart; enfin, dans cette maison de la
Cit je retrouverais mes pierreries que j'avais confies  Sidney  mon
dpart de Hollande, et dont la valeur tait norme... Envelopp de son
manteau, manteau que vous portiez tout  l'heure, et qui est rest sacr
pour moi, je me dirigeai vers la maison de la Cit. Je frappai; une
vieille femme vint m'ouvrir me conduisit dans une chambre carte, et me
remit un coffret de fer dont Sidney m'avait donn la clef, j'y trouvai
mes pierreries. Bris de fatigue, car les insomnies qui prcdent le
jour du supplice sont bien affreuses, je m'endormis... Pour la premire
fois depuis ma condamnation  mort, je cherchai le sommeil sans me dire
que l'chafaud m'attendait au rveil... Lorsque je me levai le
lendemain, il tait grand jour, un brillant soleil pntrait  travers
mes rideaux; je les ouvris, le ciel tait pur, il faisait une radieuse
journe d't... Oh! j'eus alors des lans de bonheur et de joie
impossibles  rendre... J'avais vu ma tombe ouverte et j'existais!
j'aspirais la vie par tous les pores. perdu de reconnaissance, je me
jetai  genoux, et j'enveloppai dans la mme bndiction Dieu, le roi,
Sidney! je m'attendais  voir cet ami si cher... d'un moment  l'autre;
je ne doutais pas, oh! non, je ne pouvais pas douter de la clmence du
roi... Tout  coup j'entendis au loin la voix de ces crieurs qui
annoncent les vnements importants; il me sembla qu'ils prononaient
mon nom... je crus que c'tait une illusion... C'tait bien mon nom. Oh!
alors un effroyable pressentiment me traversa l'esprit, mes cheveux se
dressrent sur ma tte... j'tais rest  genoux, j'coutais avec
d'horribles battements de coeur; les voix approchrent... j'entendis
encore mon nom ml  d'autres paroles; un clair de joie aussi folle
que mon pressentiment avait t horrible changea ma terreur en espoir...
Insens... je crus que l'on criait les dtails de l'_vasion du duc de
Monmouth_. Dans mon impatience, je descends dans la rue, j'achte cette
relation; je remonte le coeur palpitant, serrant ce papier entre mes
mains.

En disant ces mots, Monmouth devint d'une pleur effrayante; il se
soutint  peine; une sueur froide inonda son front.

--Eh bien! s'crirent Angle et Croustillac qui ressentaient une
angoisse poignante.

--Ah! s'cria le duc avec une explosion dchirante, c'taient les
_dtails de_ L'EXCUTION du duc de _Monmouth_.

--Et Sidney! s'cria Angle.

--Sidney tait mort... pour moi... mort martyr de l'amiti... Son sang,
son noble sang avait coul sur l'chafaud au lieu du mien... Maintenant,
Angle, malheureuse enfant! comprends-tu pourquoi je t'ai toujours cach
ce funeste secret[4]?

En disant cet mots, le prince tomba assis dans un fauteuil en cachant sa
figure dans ses mains. Angle se jeta  ses pieds en touffant ses
sanglots.




CHAPITRE XXVIII.

L'ARRESTATION.


Le chevalier, profondment attendri par le rcit de Monmouth, essuya
furtivement ses larmes, et se dit:

--Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler,
avec son ternel poignard, lorsqu'il me parlait de mon excution...

--Angle, Angle, mon enfant, dit le duc en relevant son noble visage
baign de larmes et en serrant la jeune femme entre ses bras, pourras-tu
jamais me pardonner le meurtre de Sidney, mon ami, mon frre, ton seul
parent, ton seul protecteur?

--Hlas! ne l'avez-vous pas remplac auprs de moi... Jacques... J'avais
pleur sa mort, croyant qu'il avait t tu sur un champ de bataille.
Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais
qu'il a sacrifi sa vie pour vous, qu'il a fait ce que je ferais pour
toi avec tant de bonheur... Jacques, mon amant, mon poux!

--Ange bien-aime de toute ma vie, s'cria le duc, tes paroles
n'apaisent pas la violence de mes remords, mais au moins tu sauras
quelle reconnaissance religieuse j'ai toujours eue pour Sidney, pour ce
saint martyr de l'amiti. Que te dirai-je de plus? Je passai deux jours
dans un tat voisin de la folie; lorsque je revins  moi, je trouvai
une lettre de Sidney. Il avait fait en sorte qu'elle ne me ft remise
que le soir du jour o il prissait pour moi; il m'expliquait son pieux
mensonge, il n'avait pas vu le roi Jacques.

--Il ne l'avait pas vu! s'cria Angle.

--Non; tout ce qu'il m'avait dit tait faux... Aussi tu comprends si
j'ai raison de maudire toujours la coupable facilit avec laquelle je me
suis laiss persuader. Maintenant qu'il est mort pour moi... la fable 
laquelle j'ai cru me semble folle, monstrueuse... Non, il n'avait pas vu
le roi. Dpositaire de mes pierreries, il en avait distrait de quoi se
procurer une somme considrable, grce  laquelle il avait gagn un des
officiers de la Tour, lui demandant pour toute grce de me voir une
dernire fois... Cet officier tait-il d'accord avec Sidney pour la
substitution de personne qui devait me sauver? fut-il aussi dupe de
notre ressemblance, et ne s'aperut-il de rien? je ne le sais... Le
lendemain on vint chercher Sidney, il suivit ses bourreaux, mais il
refusa de parler de peur qu'on ne le reconnt  sa voix... Le sacrifice
fut accompli, ajouta Monmouth en essuyant ses larmes qui avaient encore
coul  ce rcit. Je quittai Londres secrtement et je me rendis en
France sous un faux nom pour t'y chercher, Angle... Sidney m'avait
donn tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il
l'avait confie, dit le prince en s'adressant  Croustillac. Frapp de
sa beaut, de sa candeur, de ses adorables qualits, me sentant digne et
capable de remplir les derniers voeux de Sidney en faisant le bonheur
de son enfant d'adoption... j'pousai cet ange, nous partmes pour les
colonies espagnoles, je croyais y tre en sret. Tout en prenant les
plus grandes prcautions pour n'tre pas reconnu... le hasard me fit
rencontrer  Cuba un capitaine anglais que j'avais vu  Amsterdam. Je me
crus dcouvert... Nous partmes. Aprs quelques mois de voyage, nous
vnmes nous tablir ici. Afin de drouter les soupons, de pouvoir
veiller sur ma femme et de n'tre pas soumis  une rclusion qui m'et
t mortelle, je pris tour  tour les dguisements que vous savez, et je
pus impunment parcourir l'le... Grce  mes pierreries, nous achetmes
plusieurs petits navires, par l'intermdiaire de matre Morris, homme
sr et probe, qui savait, sans tre dans le secret,  quoi s'en tenir
sur les prtendus veuvages de ma femme. Non seulement nos armements de
commerce augmentrent peu  peu notre fortune... que nous pouvions avoir
un jour  transmettre  des enfants... mais ils nous permirent d'avoir
toujours  notre disposition un moyen d'vasion... Le _Camlon_ n'a pas
t construit dans un autre but... et je l'ai mme, au grand effroi
d'Angle, command comme flibustier, dans une rencontre avec un pirate
espagnol... Nous vivions donc ici trs heureux, presque tranquilles,
lorsque j'appris que le chevalier de Crussol,  qui j'avais autrefois
sauv la vie, arrivait comme gouverneur... Quoiqu'il ft homme
d'honneur, je craignis de me dcouvrir  lui... Mon premier mouvement
fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j'appris alors la
dclaration de guerre de la France contre l'Angleterre, l'Espagne et la
Hollande, et... que certains bruits commenaient  circuler en
Angleterre sur la manire miraculeuse dont j'avais t sauv... Mes
partisans s'agitaient, dit-on; je n'avais aucune justice  attendre de
Guillaume d'Orange; je devais donc me croire plus en sret dans cette
colonie que partout ailleurs... j'y demeurai, malgr la prsence de M.
de Crussol; mais en redoublant de prcautions. Les prtendus veuvages de
ma femme, les frquentes visites du flibustier, du Carabe et du
boucanier formrent bientt un ensemble de faits si incomprhensibles,
qu'il fut impossible de deviner la vrit; ce qui nous servait d'un
ct... nous fut cependant presque fcheux. M. de Crussol, curieux de
connatre la femme trange dont on parlait de tant de faons
diffrentes, vint au Morne-au-Diable; la fatalit voulut que j'y fusse
alors, sous les traits du boucanier; je ne pus viter la rencontre du
gouverneur, que nous tions loin d'attendre.

Malgr la barbe paisse qui dguisait mes traits, M. de Crussol avait
conserv de moi un trop vif souvenir pour me mconnatre compltement;
aussi, pour s'assurer de la vrit, il me dit brusquement: Vous n'tes
pas ce que vous paraissez tre. Craignant que tout ne ft rvl 
Angle, qui me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels
j'tais alors expos si mon existence tait connue, je dis  M. de
Crussol:--Au nom d'un service pass, je vous demande le silence... Mais
je vous dirai tout... En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur
l'honneur de me garder le secret et de faire son possible pour que nous
ne fussions pas inquits... il a tenu sa promesse... mais en mourant..

--Il a tout avou au pre Griffon par scrupule de conscience, dit le
chevalier.

--Comment savez-vous cela? dit le duc.

Croustillac raconta alors  Monmouth comment le mystre de son existence
avait t rvl au confesseur du roi Jacques, et comment le pre
Griffon avait involontairement caus cette trahison.

--Maintenant, chevalier, dit Monmouth, vous savez au prix de quel
admirable sacrifice je dois cette vie que j'ai jur de consacrer 
Angle... je vous ai dit les affreux remords que me causent le
dvouement de Sidney; vous comprendrez, je l'espre, chevalier, que je
ne veuille pas m'exposer  de nouveaux et cruels regrets en causant
votre perte.

--Ah! vous croyez, monseigneur, que ce que vous venez de nous raconter
l est fait pour m'ter l'envie de me dvouer pour vous? Mordioux! vous
vous trompez furieusement!

--Comment, s'cria le duc, vous persistez?

--Si je persiste! je persiste doublement, s'il vous plat, et par une
raison toute simple... Tenez, monseigneur... pourquoi vous cacherais-je
cela?... Tout  l'heure... c'tait bien plus pour l'amour de madame la
duchesse que je voulais vous servir que par dvouement raisonn pour
vous; a ne doit pas vous offenser, monseigneur, je ne vous connaissais
pas... Mais maintenant que je vois ce que vous tes, mais maintenant que
je vois comment vous regrettez vos amis, et comment vous reconnaissez ce
qu'ils font pour vous... madame votre femme serait une vritable
Barbe-Bleue, elle serait le diable en personne, elle serait amoureuse de
tous les boucaniers, de tous les anthropophages des Antilles, que je
ferais pour vous tout ce que je faisais pour madame la duchesse,
monseigneur!

--Mais, chevalier...

--Mais, monseigneur... tout ce que je puis vous dire, c'est que vous me
donnez envie d'tre pour vous un second Sidney... voil tout... Eh!
mordioux, c'est tout simple, on n'inspire jamais ces dvouements-l sans
les mriter.

--Je veux vous croire, chevalier; mais on est indigne de ces
dvouements-l... quand on les accepte volontairement.

--Ah! mordioux! monseigneur, sans reproche... vous tes aussi ttu avec
votre gnrosit que cet ours de Flamand tait insupportable avec son
poignard.... Voyons.... raisonnons un peu... Ce que vous voulez avant
tout, n'est-ce pas? c'est me sauver de la prison.

--Sans doute...

--Car je ne crois pas que vous soyez trs press d'abandonner madame la
duchesse. Eh bien! en disant qui vous tes au bonhomme Chemeraut, me
sauverez-vous? Je ne suis pas un grand clerc, mais il me semble que
toute la question est l, n'est-ce pas, madame la duchesse?

--Il a raison, mon ami, dit Angle en regardant son mari d'un air
suppliant.

--Je poursuis, reprit firement Croustillac. Or, vous dites donc au
bonhomme Chemeraut: Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le
chevalier que voici n'tait qu'un mauvais plaisant... Soit... jusque-l
a va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous rpond: Monseigneur,
consentez-vous, oui ou non,  tre le chef de l'insurrection en
Angleterre?

--Jamais... jamais! s'cria le duc.

--Trs bien, monseigneur. Maintenant je sais ce que vous a cot
l'insurrection... maintenant j'ai le bonheur de connatre madame la
duchesse; comme vous, je dirais... Jamais... Seulement, que rpond le
bonhomme Chemeraut  ce jamais? le bonhomme Chemeraut vous
rpond:--Vous tes mon prisonnier... Est-ce vrai?

--Malheureusement, cela est possible, dit Monmouth.

--Hlas! cela n'est que trop rel! dit Angle.

--Quant  ce drle, quant  cet intrigant, continuera le bonhomme
Chemeraut en s'adressant  moi, dit Croustillac, quant  cet imposteur,
 ce chevalier d'industrie, comme il s'est impudemment jou de moi,
comme je lui ai confi une demi-douzaine de secrets d'tat plus
importants les uns que les autres, et particulirement comme quoi les
confesseurs de deux grands rois ont jou  l'_aiguillette empoisonne_
avec la confession de leurs pnitents... il va tre trait selon ses
mrites... Or, ledit bonhomme Chemeraut, d'autant plus furieux que je
lui aurai fait avaler une plus norme quantit de couleuvres, ne me
mnagera pas, et je m'estimerai trs heureux s'il me fait pourrir dans
un cul de basse fosse au lieu de me faire pendre haut et court, vu ses
pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manire de me rduire au
silence.

--Ah! ne parlez pas ainsi... cette ide est affreuse... s'cria Angle.

--Vous le voyez bien, gnreux insens, dit  son tour le duc avec
attendrissement, vous reconnaissez vous-mme l'imminence du danger
auquel vous vous tes expos pour moi.

--D'abord, monseigneur, reprit le Gascon avec un flegme imperturbable,
ainsi que je le disais tout  l'heure  madame la duchesse lorsque je la
croyais affole d'un certain drle  figure cuivre, d'abord, il est
clair que l'on ne se dvoue pas pour les gens dans le seul but d'tre
couronn de roses et caress par des nymphes sylvestres. C'est le pril
qui fait le sacrifice... Mais la question n'est pas l. En vous livrant
prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois, m'pargnez-vous la
prison ou la potence, monseigneur?

--Mais, chevalier...

--Mais, monseigneur, je vous poursuivrai incessamment de cet argument
_ad hominem_ (c'est tout mon latin), comme le Flamand me poursuivait de
son ternel poignard.

--Vous vous trompez, mon digne et brave chevalier, en croyant votre
position aussi dsespre lorsque je me serai livr  M. de Chemeraut.

--Prouvez-moi cela, monseigneur...

--Sans insister trop sur mon rang et sur ma position, ils sont tels
qu'on sera toujours oblig de compter avec moi. Aussi, lorsque je dirai
 M. de Chemeraut que je dsire... que je veux que vous ne soyez pas
inquit pour un trait qui vous honore, je ne doute pas que M. de
Chemeraut ne s'empresse de m'agrer en cela, et de vous mettre en
libert.

--Monseigneur... permettez-moi de vous dire que vous vous abusez
compltement.

--Mais que pourrait-il vouloir de plus? Ne serais-je pas en son
pouvoir? Que lui importera votre capture?

--Monseigneur, vous avez t homme d'tat, vous avez t conspirateur,
vous tes trs grand seigneur, par consquent vous devez connatre les
hommes, et vous raisonnez, pardonnez ma hardiesse, comme si vous ne les
connaissiez pas du tout... ou plutt, votre gnreux vouloir  mon
endroit vous aveugle...

--Non, certes... chevalier.

--coutez, monseigneur, vous m'accorderez, n'est-ce pas, que les
intelligences qu'on s'est mnages en Angleterre, que la part que prend
Louis XIV  toute cette intrigue prouvent l'importance de la mission du
Chemeraut?

--Sans doute...

--Vous m'accorderez encore, monseigneur, que le Chemeraut doit compter
le bon succs de cette mission pour beaucoup dans sa fortune.

--Cela est vrai...

--Eh bien, monseigneur, en refusant de prendre part  l'insurrection,
vous ne laissez  Chemeraut qu'un rle de gelier; votre capture ne fait
pas russir la vaste entreprise  laquelle les deux rois portent un si
vif intrt. Aussi, croyez-moi, vous seriez mal venu  demander une
grce au Chemeraut, surtout dans le premier moment o il sera furieux de
voir ses esprances dtruites, surtout lorsqu'il saura que l'homme en
faveur de qui vous intercdez lui a fait voir d'innombrables toiles en
plein midi... Croyez-moi donc, monseigneur, en acceptant toutes les
propositions du Chemeraut, en secondant les projets de deux rois, vous
pourriez  peine esprer d'obtenir ma grce...

--Jacques... ce qu'il dit est plein de sens, reprit Angle. Je ne
voudrais pas te donner un conseil goste et lche; mais encore une
fois, il a raison, tu ne peux le nier.

Le duc baissa la tte sans rpondre.

--Je le crois bien, madame, que j'ai raison, dit Croustillac. Je
draisonne assez souvent pour qu'une fois par hasard j'aie le sens
commun.

--Mais, pour l'amour du ciel, envisagez donc au moins  votre tour ce
qui arrive si j'accepte, s'cria le duc en prenant les deux mains du
Gascon dans les siennes; vous me conduisez, moi et ma femme,  bord du
_Camlon_, nous mettons  la voile, nous sommes sauvs...

--A la bonne heure, mordioux!  la bonne heure; voil comme j'aime 
vous entendre parler, monseigneur.

--Oui, nous sommes sauvs, mais vous, malheureux, vous revenez avec M.
de Chemeraut  bord de la frgate, on vous prsente  mes partisans,
votre ruse est dcouverte et vous tes perdu.

--Peste, monseigneur, comme vous y allez. Sans reproche, vous me
regardez donc comme un pitre sire? vous me destituez donc de toute
imagination, de toute adresse? Si je ne me trompe, il y a trs loin de
l'anse aux Camans au Fort-Royal.

--Trois lieues environ, dit le duc.

--Eh bien! monseigneur, dans ce pays, trois lieues, c'est trois
heures... et en trois heures, un homme comme moi a au moins six chances
de s'chapper; j'ai les jambes longues et nerveuses comme un cerf. Le
camarade Arrache-l'Ame m'a appris  marcher dans les halliers, ajouta le
Gascon en souriant d'un air malicieux. Or, je vous jure qu'il faudra que
l'escorte du bonhomme Chemeraut fasse de fires enjambes pour
m'atteindre.

--Et vous voulez que je vous laisse jouer votre vie sur une chance aussi
douteuse que celle d'une vasion, lorsque trente soldats habitus  ce
pays seront  l'instant sur vos traces? dit le duc. Jamais!

--Et vous voulez, monseigneur, que je mette mon salut sur une chance
aussi incertaine que la clmence du bonhomme Chemeraut?

--Ainsi, du moins, je ne vous sacrifie pas  coup sr, et les chances
sont gales, dit le duc.

--gales! s'cria l'aventurier avec indignation, gales, monseigneur?
Osez-vous bien vous comparer  moi? Qui suis-je? A quoi est-ce que je
sers ici-bas, si ce n'est  traner sur mes talons une vieille
rapire... et  vivre  et l aux crochets du genre humain?... Je ne
suis rien, je ne fais rien, je ne tiens  rien. A qui ma vie est-elle
utile? qui s'intresse  moi? qui saura seulement si Polyphme
Croustillac existe ou n'existe pas?

--Chevalier! vous n'tes pas juste... et...

--Eh, mordioux! monseigneur, vous vous devez  madame la duchesse,  la
fille adoptive de Sidney! S'il est mort pour vous, c'est bien le moins
que vous viviez pour celle qu'il aimait comme son enfant! Si vous la
rduisez au dsespoir, elle est capable de prir de chagrin, et vous
aurez  pleurer deux victimes au lieu d'une...

--Mais, encore une fois... chevalier.

--Mais, s'cria Croustillac en faisant un signe d'intelligence  Angle,
et en se mettant tour  tour  crier  tue-tte et  parler avec une
volubilit extrme pour couvrir la voix du duc, mais tu es un misrable,
un insolent! de me parler ainsi... A moi!...  moi!...  l'aide!... au
secours!...

Puis Croustillac dit tout bas et rapidement au duc:

--Vous m'y forcez, pardon, monseigneur, mais je n'ai pas d'autre moyen.

Et l'aventurier se remit  crier de toutes ses forces.

Le prince, abasourdi, restait immobile et le regardait avec stupeur.

Aux cris du Gascon, six hommes de l'escorte, que M. de Chemeraut avait
mis en sentinelle dans la galerie, sur la demande de Croustillac, six
hommes, disons-nous, se prcipitrent dans la chambre.

--Billonnez ce sclrat! billonnez-le  l'instant, s'cria
Croustillac, qui tremblait que M. de Chemeraut n'entrt pendant cette
opration.

Les soldats avaient l'ordre d'obir au chevalier; ils se prcipitrent
sur le duc, qui s'cria en se dbattant avec une force herculenne:

--C'est moi qui suis le prince... c'est moi qui suis Monmouth.

Heureusement ces dangereuses paroles furent touffes par les cris
assourdissants du chevalier, qui, depuis le commencement de cette scne,
feignait d'tre en proie  une profonde colre, et frappait des pieds
avec fureur.

Un des soldats, au moyen de son charpe, russit facilement 
billonner le duc; il fut ainsi mis dans l'impossibilit de remuer et de
parler.

M. de Chemeraut, attir par ce tumulte, entra bientt; il trouva Angle
ple, horriblement agite. Quoiqu'elle prvt l'issue de cette scne, de
cette lutte, elle ne pouvait s'empcher d'en tre cruellement mue.

--Qu'y a-t-il donc, monseigneur? s'cria Chemeraut...

--Il y a, monsieur, dit le Gascon, que ce misrable a os me tenir des
propos d'une si abominable insolence que, malgr le mpris qu'il
m'inspire, j'ai t oblig de le faire billonner!

--Monseigneur, vous avez eu raison... mais j'avais prvu que ce
misrable sortirait de son farouche silence.

--Cette scne, d'ailleurs, s'cria Croustillac, n'aura pas t inutile,
monsieur. J'hsitais encore. Oui, je l'avoue, j'avais cette faiblesse...
Maintenant, le sort en est jet, les coupables subiront la peine de leur
crime. Partons, monsieur, partons pour l'anse aux Camans; j'ai envoy
mes ordres au capitaine Ralph; je ne serai content que lorsque j'aurai
vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels; alors nous retournerons
au Fort-Royal.

--Dcidment, monseigneur, vous voulez assister  ce triste
embarquement?

--Si je veux y assister, monsieur! mais je ne donnerais pas pour le
trne d'Angleterre le moment prcieux, inestimable, o l, devant moi,
je verrai le btiment qui porte ces deux coupables mettre  la voile
pour la destination o le souffle de ma vengeance les conduit!

--Dcidment, monseigneur, vous l'exigez? dit M. de Chemeraut en
hsitant encore.

--Dcidment, monsieur de Chemeraut, s'cria Croustillac d'un ton
vritablement imposant et menaant, tout--fait dans l'esprit de son
rle, j'aime  tre obi quand je ne demande rien que de juste. Faites
tout prparer pour le dpart, je vous en prie; si ce misrable ne veut
pas marcher, on le portera  bras; mais, surtout, billonnez bien serr,
car il profre de si horribles paroles que je ne voudrais les entendre 
aucun prix.

Un des soldats s'assura que le billon tait solidement attach; on lia
les mains du duc derrire son dos, il fut emmen par les gardes.

--tes-vous prt, monsieur de Chemeraut? dit Croustillac.

--Oui, monseigneur; il faut seulement que je distribue les postes de la
marche de l'escorte.

--Allez donc, monsieur, je vous attends; j'ai d'ailleurs quelques ordres
 donner ici.

Le gouverneur salua et sortit.




CHAPITRE XXIX.

LE DPART.


Angle et le chevalier restrent seuls.

--Sauv... sauv par vous! s'cria Angle.

--J'aurais voulu employer d'autres moyens, madame la duchesse; mais,
sans reproche, le duc est aussi opinitre que moi... Il tait impossible
d'en finir autrement... Il ne nous reste que quelques moments, Chemeraut
va revenir, songeons au plus press... Vos diamants... o sont-ils?...
Allez vite les chercher, madame... emportez-les. Une fois tout ceci
dcouvert, gare la confiscation!

--Ces pierreries sont l... dans un meuble secret de l'appartement du
duc.

--Courez donc les y prendre: je vais sonner Mirette pour qu'elle vous
prpare quelques habillements.

--O gnreux... gnreux ami... Et vous, mon Dieu... et vous...

--Soyez tranquille, une fois que je n'aurai plus  veiller sur vous, je
veillerai sur moi. Mais vite, vite, vos diamants; Chemeraut peut
revenir; je vais sonner Mirette.

Le chevalier frappa sur un gong.

Angle entra chez Monmouth.

Mirette parut.

--Mon enfant, lui dit Croustillac, apporte tout de suite ici un grand
panier carabe renfermant tous les objets ncessaires  ta matresse
pour une petite absence, et n'oublie pas surtout de m'appeler toujours
monseigneur.

Mirette fit un signe de tte affirmatif.

--Ah! dit Croustillac en tant l'pe et le baudrier du roi Charles, qui
appartenaient  Monmouth et auxquels le duc tenait beaucoup, tche que
le panier soit assez grand pour contenir cette pe.

--Oui, monseigneur.

--Et puis demande aussi  la multresse qui m'a reu hier ici ma vieille
pe de fer, mon justaucorps vert, ma paire de bas roses et mon feutre
gris... j'ai laiss cette dfroque dans l'appartement o je me suis
habill en arrivant... Sauf l'pe, que tu m'apporteras, tu feras mettre
le tout dans un autre panier, dont un des soldats se chargera.

Mirette sortit.

Le chevalier se dit:--C'est un enfantillage, mais je tiens normment 
ce pauvre vieil habit; je l'endosserai avec d'autant plus de plaisir
qu'il me rappellera les aventures du Morne-au-Diable... et que ce sera
mon unique vtement; car une fois tout ceci clairci, je me dbarrasse
de ce velours noir  manches rouges, qui est un peu trop voyant. Aprs
un moment de silence et un profond soupir, le chevalier reprit:--Allons,
Croustillac... c'est bien... du courage, mordioux! du courage... Elle
est bien jolie cette petite duchesse... bien jolie... oui. Oh! cette
fois... a me tient l, au coeur... Je le sens bien, jamais je ne
l'oublierai... c'est de l'amour... oui, c'est vraiment de l'amour.
Heureusement que ce danger, ces motions, tout cela m'tourdit... Ah! la
voici.

Angle rentrait en effet portant un coffret.

--Nous avions toujours tenu ces pierreries en rserve dans le cas o
nous serions obligs de fuir prcipitamment, dit-elle au chevalier.
Notre fortune est mille fois assure. Hlas! pourquoi faut-il que...
vous...

La jeune femme s'arrta, craignant d'offenser le Gascon; puis elle
ajouta tristement, les larmes aux yeux:

--Vous devez me trouver bien lche, n'est-ce pas, d'avoir accept sans
hsiter votre admirable sacrifice?... mais vous serez bon et indulgent.
Il s'agit de sauver ce que j'ai de plus cher au monde. Il s'agit de
l'homme pour qui je donnerais mille fois ma vie...; mais tenez, ce que
je vous dis l est d'un affreux gosme. Vous parler ainsi,  vous... 
qui je dois tout... et qui allez peut-tre vous perdre pour nous... je
suis folle... pardonnez-moi...

--Plus un mot de cela, madame... je vous en supplie... Voici l'pe du
duc, c'est celle de son pre; voil aussi cette petite bote  portrait
qui lui vient de sa mre... ce sont de prcieuses reliques. Mettez tout
cela dans le grand panier.

--Homme excellent et gnreux, s'cria Angle attendrie, vous songez 
tout...

Croustillac ne rpondit rien; il dtourna les yeux pour que la duchesse
ne vt pas les grosses larmes qui coulaient sur ses joues hles. Il
tendit ses grandes mains osseuses  la jeune femme, en lui disant d'une
voix touffe:

--Adieu... et pour toujours adieu... Vous oublierez, n'est-ce pas, que
je suis un pauvre diable de bouffon, et vous vous souviendrez
quelquefois de moi comme...

--Comme de notre meilleur ami... comme de notre frre, dit Angle en
fondant en larmes.

Puis elle tira de sa poche un petit mdaillon o tait son chiffre et
dit  Croustillac:

--Voici ce que j'tais revenue chercher ce soir; je voulais vous offrir
ce gage de notre amiti; c'est en vous l'apportant que j'ai entendu
votre conversation avec le colonel Rutler... acceptez-le, ce sera un
double souvenir de notre amiti, et de votre gnrosit...

--Donnez... oh! donnez, s'cria le Gascon en pressant le mdaillon sur
ses lvres, je suis trop pay de ce que j'ai fait pour vous... et pour
le prince...

--Ne nous croyez pas ingrats... une fois le duc en sret... nous ne
vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut, et...

--Voici Mirette...  notre rle, s'cria Croustillac en interrompant la
duchesse.

Mirette entra suivie de la multresse portant  la main la vieille pe
de Croustillac; un soldat tait charg du panier renfermant les habits
du chevalier.

Angle mit le coffre de diamants et l'pe de Monmouth dans la vanne
carabe.

M. de Chemeraut entra en disant:

--Monseigneur, tout est prt.

--Monsieur, offrez votre bras a madame, je vous prie, dit le chevalier 
M. de Chemeraut d'un air sombre.

Angle parut frappe d'une ide subite, et dit au chevalier:

--Monseigneur, je voudrais dire quelques mots en secret au pre
Griffon... me refuserez-vous cette dernire grce?

--Justement, monseigneur, dit M. de Chemeraut, le rvrend veill par
le bruit venait de faire demander  parler  madame la duchesse.

--Il est l! s'cria Angle, Dieu soit lou!

--Qu'il entre, dit le Gascon d'un air sombre.

M. de Chemeraut fit un geste, un garde sortit. Le pre Griffon entra; il
tait grave et triste.

--Mon pre, lui dit Angle, veuillez me donner quelques moments
d'entretien.

Ce disant, elle passa avec le religieux dans une pice voisine.

--Monseigneur, dit M. de Chemeraut en montrant un papier au Gascon,
voici une lettre saisie sur le colonel Rutler: elle ne laisse aucun
doute au sujet des projets de Guillaume d'Orange contre Votre Altesse...
Rutler sera fusill  notre arrive au Fort-Royal.

--Nous reparlerons de cela, monsieur, mais je pencherais pour la
clmence  l'gard du colonel... non par faiblesse, mais par politique.
Je vous expliquerai d'ailleurs mes ides  cet gard.

--J'attendrai les ordres de Votre Altesse  ce sujet, dit M. de
Chemeraut. Puis il ajouta:

--N'emportez-vous rien, monseigneur?

--Un soldat de l'escorte est charg de ce que j'ai de plus prcieux, dit
le chevalier, mes papiers... mes diamants... Quant  cette maison et 
ce qu'elle renferme, je donnerai par crit mes instructions au pre
Griffon; pour rien au monde, je ne voudrais revoir jamais quoi que ce
soit qui pt me rappeler les horribles lieux o j'ai t si affreusement
trahi.

--Madame la duchesse ayant une chaise pour tre transporte,
monseigneur, j'ai fait renfermer le multre dans la litire o il est
gard  vue. Vous et moi, monseigneur, nous escorterons  cheval.

--Trs bien, monsieur.... voici ma criminelle pouse.

En effet Angle sortait avec le pre Griffon, elle avait les yeux pleins
de larmes...

Au grand tonnement de M. de Chemeraut, ce religieux sortit gravement
sans adresser une parole  Croustillac, qui dit tout bas  l'envoy
franais:--Le rvrend blme ma conduite, son silence est trs
significatif... mais il n'ose prendre le parti de ma femme contre moi;
voulez-vous offrir votre bras  madame, ajouta le Gascon.

Angle, M. de Chemeraut et le Gascon sortirent ainsi du Morne-au-Diable.

Les diffrents personnages dont nous nous occupons gardrent un profond
silence pendant le temps qu'ils mirent  se rendre  l'anse aux Camans.

Tous,  l'exception de M. de Chemeraut, taient gravement proccups de
l'issue de cette aventure.

La petite baie o tait mouill le _Camlon_ n'tait pas trs loigne
de l'habitation de la Barbe-Bleue.

Lorsque l'escorte y arriva, l'horizon se rougissait des premires lueurs
du soleil levant.

Le _Camlon_, brigantin lger et rapide comme un alcyon, se balanait
gracieusement sur les vagues, amarr  un coffre de sauvetage, ce mode
de mouillage pouvant rendre son appareillage beaucoup plus prompt.

Non loin du _Camlon_, on voyait un des gardes-ctes de l'le qui
croisait toujours dans ces parages, seul point de la Cabesterre qui ft
abordable.

La chaloupe du _Camlon_, commande par le second du capitaine Ralph,
attendait au dbarcadre; quatre marins la montaient, tenant leurs
avirons levs, prts  nager au premier signal.

--Le coeur du Gascon battait  se rompre...

Au moment de recueillir le prix de son sacrifice, il tremblait qu'un
accident imprvu ne renverst le fragile chafaudage de tant de
stratagmes.

Enfin, la litire o tait renferm Monmouth arriva sur le rivage, et
fut bientt suivie de la chaise d'Angle.

Les soldats de l'escorte se rangrent le long de l'embarcadre; le
Gascon dit  Angle d'une voix mue;

--Embarquez-vous, madame, avec votre complice. Ce paquet (il le remit au
patron du canot) instruira le capitaine Ralph de mes derniers ordres...
Pourtant, dit le chevalier tout  coup, attendez... une ide me vient...

M. de Chemeraut et Angle regardaient Croustillac d'un air surpris.

L'aventurier croyait avoir trouv le moyen de sauver le duc et
d'chapper lui-mme  M. de Chemeraut; il ne doutait pas de la
rsolution et du dvoment des cinq marins de la chaloupe, il pensait 
s'y prcipiter avec Angle et Monmouth, et  ordonner aux matelots de
faire force de rames pour rejoindre le _Camlon_, afin d'appareiller
en toute hte... Les soldats de l'escorte, quoique au nombre de trente,
devaient tre tellement surpris de cette brusque vasion, que le succs
en tait possible.

Un nouvel incident vint renverser ce nouveau projet du chevalier.

Une voix, d'abord assez lointaine, mais trs retentissante, s'cria:

--Au nom du roi, arrtez; que personne ne s'embarque!

Croustillac se retourna brusquement du ct d'o venait la voix, et, 
la faveur de l'aube naissante, il vit accourir un officier de marine qui
sortait d'une redoute place prs de l'anse aux Camans.

--Au nom du roi, que personne ne s'embarque! s'cria-t-il de nouveau.

--Soyez tranquille, lieutenant, rpondit un factionnaire, que l'on
n'avait pas aperu jusqu'alors, car il tait cach par l'avance des
pilotis de l'embarcadre, je n'aurais pas laiss la chaloupe pousser au
large sans votre ordre, lieutenant; elle attend les avirons bords.

--C'est bien, Thomas; et d'ailleurs, ajouta l'officier en tirant un coup
de fusil en manire de signal, le garde-cte n'et pas laiss mettre le
brigantin  la voile.

Il est inutile de peindre l'affreuse angoisse des acteurs de cette
scne.

Croustillac reconnut que son projet d'vasion tait impraticable,
puisqu'au moindre signal le garde-cte se ft oppos au dpart du
_Camlon_.

L'officier dont nous avons parl arriva auprs de Croustillac et de M.
de Chemeraut et leur dit:

--Au nom du roi, je vous somme de me dire qui vous tes, et o vous
allez, messieurs; d'aprs l'ordre de M. le gouverneur, personne ne peut
s'embarquer ici sans un permis de lui.

--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut, l'escorte dont je suis accompagn
se compose des gardes du gouverneur; vous le voyez, je n'agis pas sans
son agrment.

--Une escorte, monsieur, dit l'officier d'un air tonn, vous avez une
escorte?

--L... prs du mle, monsieur, dit Croustillac.

--Oh! c'est diffrent... monsieur, le jour tait tout  l'heure si
faible, que je n'avais pas remarqu ces soldats. Veuilles m'excuser,
monsieur, veuillez m'excuser.

Cet homme, qui semblait extrmement bavard, s'approcha des gardes du
gouverneur, les examina un instant, et continua avec une excessive
volubilit:

--Mon planton m'avait seulement averti que plusieurs personnes se
dirigeaient vers l'embarcadre; et comme justement le _Camlon_, brave
navire, du reste, qui appartient  la Barbe-Bleue, et qui a bravement
coul un pirate espagnol; et comme le _Camlon_, dis-je, tait venu
cette nuit s'amarrer sur un _corps mort_[5]...

--Monsieur, je vous en supplie, faites taire ce bavard insupportable,
dit le chevalier  M. de Chemeraut, vous devez comprendre combien cette
scne m'est pnible.

--Vous le voyez, monsieur, dit M. de Chemeraut au lieutenant, les
personnes qui vont s'embarquer s'embarquent sous ma responsabilit
personnelle. Je suis M. de Chemeraut, commissaire extraordinaire du roi,
et charg de ses pleins-pouvoirs.

--Monsieur, dit le lieutenant, il est inutile de justifier de vos
titres... Cette escorte est une garantie suffisante, et...

--Alors, monsieur, levez donc la consigne.

--Rien de plus juste, monsieur; la consigne tant maintenant sans aucun
but, il est inutile de la maintenir. Thomas, s'cria le parleur ternel
 son factionnaire, tu sais bien la consigne que je t'ai donne?

--Laquelle, lieutenant?...

--Comment, tte sans cervelle?

--Mais, monsieur, mes moments sont compts, il faut que je retourne 
l'instant au Fort-Royal, dit M. de Chemeraut.

Le lieutenant continua intrpidement:

--Comment, tu as oubli la dernire consigne que je t'ai donne?

--La dernire... non, lieutenant.

--Non, lieutenant... eh bien! rpte-la donc, voyons, cette consigne?
Puis s'adressant  M. de Chemeraut, il lui dit en montrant son
soldat:--Il n'a pas plus de mmoire qu'un oison, je ne suis pas fch de
lui donner cette petite leon devant vous, elle lui profitera.

--Morbleu! monsieur, je ne suis pas venu ici pour faire l'ducation de
vos factionnaires, dit M. de Chemeraut.

--Eh bien! Thomas, cette consigne?

--Lieutenant, c'est de ne laisser embarquer personne.

--Allons donc, c'est bien heureux... Eh bien! je la lve, cette
consigne.

--Embarquez-vous, madame,  l'instant, s'cria Croustillac, ne pouvant
modrer son impatience.

Angle jeta un dernier regard sur lui.

Le duc fit un mouvement dsespr pour rompre ses liens, mais il fut
vivement entran dans la chaloupe par les marins de l'escorte.

A un signe de la Barbe-Bleue, les marins firent force de rames et se
dirigrent vers le _Camlon_.

--Monseigneur, vous tes satisfait, maintenant? dit M. de Chemeraut.

--Non, non... pas encore, monsieur; je ne serai compltement satisfait
que lorsque j'aurai vu le btiment mettre  la voile, rpondit le Gascon
d'une voix altre.

--Le prince est implacable dans sa haine, pensa M. de Chemeraut, il
tremble encore de colre, quoique sa vengeance soit assure.

Tout  coup le ciel s'enflamma des reflets d'une lumire ardente, qui
rendit plus sombre encore la ligne d'azur que formait la mer 
l'horizon... le soleil commena de s'lever majestueusement en inondant
de torrents de clart vermeille les eaux, les rochers, la baie...

En ce moment le _Camlon_, qui avait t rejoint par la chaloupe,
dployait  la brise ses lgres voiles blanches, filant par le bout le
cble qui l'amarrait  la boue...

Le brigantin, dans sa gracieuse volution, vira lentement de bord...
pendant quelques secondes il masqua compltement le disque du soleil et
parut envelopp d'une blouissante aurole... Puis le lger navire,
tournant sa poupe vers l'anse aux Camans, commena de s'avancer vers la
haute mer.

Croustillac restait immobile dans une contemplation douloureuse, les
yeux attachs sur le btiment qui emportait cette femme qu'il avait si
brusquement, si follement aime.

L'aventurier, grce  sa vue perante, put apercevoir un mouchoir blanc
qu'on agitait vivement  l'arrire du brigantin.

C'tait un dernier adieu de la Barbe-Bleue.

Bientt la brise devint plus frache... Le petit navire, d'une marche
suprieure, s'inclina sous ses voiles et commena de s'loigner si
rapidement qu'il s'effaa peu  peu au milieu de la vapeur chaude et
brumeuse du matin...

Puis il entra dans une zone de lumire torride que le soleil jetait sur
les flots.

Pendant quelque temps Croustillac ne put suivre des yeux le
_Camlon_... lorsqu'il le revit, le brigantin s'enfonait de plus en
plus  l'horizon et ne paraissait plus qu'un point dans l'espace.

Enfin, doublant la dernire pointe de l'le, il disparut tout  fait.

Lorsque le pauvre Croustillac n'aperut plus rien, il ressentit une
motion profondment douloureuse son coeur lui sembla vide et dsert
comme l'Ocan.

--Maintenant, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut, allons retrouver vos
partisans qui vous attendent si impatiemment... Dans une heure nous
serons  bord de la frgate.




QUATRIME PARTIE.




CHAPITRE XXX.

REGRETS.


Tant que Croustillac s'tait trouv en face de son sacrifice, tant qu'il
avait t exalt par les prils et soutenu par la prsence d'Angle et
de Monmouth, il n'avait pas envisag les suites cruelles de son
dvouement; mais lorsqu'il fut seul, ses rflexions devinrent pnibles;
non qu'il redoutt les dangers dont il tait menac, mais il regrettait
amrement la prsence de la femme pour laquelle il allait tout braver...
Sous le regard d'Angle il et gaiement affront les plus grands prils,
mais il ne devait plus jamais la revoir...

Telle tait la seule cause de son morne abattement.

Les bras croiss sur sa poitrine, la tte baisse, le regard fixe, l'air
sombre, l'aventurier restait muet et immobile... Par deux fois. M. de
Chemeraut lui dit:

--Monseigneur, il serait temps de partir.

Croustillac ne l'entendit pas...

M. de Chemeraut, voyant l'inutilit de ses paroles, lui toucha
lgrement le bras, en rptant plus haut:

--Monseigneur, il nous reste plus de quatre lieues  faire avant
d'arriver au Fort-Royal.

--Mordioux, monsieur, que voulez-vous? s'cria le Gascon en se
retournant avec impatience vers M. de Chemeraut.

La figure de ce dernier exprima tant d'tonnement en entendant l'homme
qu'il prenait pour le duc de Monmouth prononcer cette bizarre
exclamation, que le Gascon comprit l'imprudence qu'il avait commise, il
retrouva bientt son sang-froid, regarda M. de Chemeraut d'un air
impassible; puis, comme s'il ft sorti d'une distraction profonde, il
lui dit d'un ton bref:

--Maintenant, monsieur, partons.

Et remontant  cheval, le Gascon prit la route du Fort-Royal, toujours
suivi de l'escorte et accompagn de M. de Chemeraut.

Croustillac n'tait pas homme, malgr son chagrin,  dsesprer
compltement du prsent.

M. de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnit
du Gascon aux pnibles penses que devait lui causer la criminelle
conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l'aventurier,
envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l'tat de
son coeur et faisait le raisonnement suivant:

--La Barbe-Bleue (je l'appellerai toujours ainsi; c'est ainsi que je
l'ai entendu nommer pour la premire fois, lorsque j'ai pens  elle
sans la connatre), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la
reverrai jamais, au grand jamais. C'est vident... Il me sera impossible
d'chapper  son souvenir. Je sens que je suis pinc au coeur. C'est
absurde, c'est stupide, c'est inimaginable, mais cela est... la preuve
de cela... c'est que cette petite femme m'a boulevers compltement.
Avant de la connatre, j'tais insoucieux, babillard et gai comme
l'oiseau sur la branche... trs peu scrupuleux  l'endroit de la
dlicatesse; et maintenant me voil triste, morose, taciturne... et
d'une dlicatesse si outre que j'avais une peur horrible que la
Barbe-Bleue m'offrt en partant quelque rnumration autre que le
mdaillon dont elle a eu la gnrosit d'ter les pierreries. Hlas!
dsormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel
changement!!! moi qui, autrefois, tenais d'autant plus  la braverie des
ajustements que j'tais mal trouss; moi qui aurais fait mes beaux jours
de cet habit de velours noir garni de riches boutonnires d'or, j'aspire
au moment o je pourrai revtir mon vieux justaucorps vert et mes bas
roses; fier de me dire:--Je suis sorti de ce Potose... du
Morne-au-Diable, de cette mine de diamants, tout aussi gueux que lorsque
j'y suis entr. N'est-il donc pas, mordioux, bien clair qu'avant de
connatre la Barbe-Bleue je n'aurais jamais eu de ma vie ces
penses-l?... Maintenant que me reste-t-il  esprer? se dit
Croustillac en adoptant, selon son usage, la forme interrogative pour
faire ce qu'il appelait son examen de conscience.

--Voyons: sois franc, Polyphme! tiens-tu beaucoup  la vie?

--Eh!... eh!...

--Que t'en dirait d'tre pendu?

--Hem! hem!

--Voyons, franchement!

--Franchement? Eh bien! la potence pourrait,  la rigueur, m'agrer, si
la Barbe-Bleue tait  mme de me voir pendre. Et encore, non... c'est
une mort ignoble, une mort ridicule: on tire la langue! on gigote!

--Polyphme, vous avez peur... d'tre pendu?

--Non, mordioux, mais pendu tout seul, pendu  l'cart... pendu comme un
chien enrag, pendu sans que deux beaux yeux vous regardent, sans qu'une
jolie bouche vous sourie...

--Polyphme, vous tes un fat et un stupide; croyez-vous pas que sa
Grce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir  votre
dernire danse? Encore une fois, Polyphme, vous rusez, vous cherchez
toutes sortes d'chappatoires... Vous avez peur d'tre pendu, vous
dis-je.

--Soit, allons... oui, j'ai bien peur de la potence, j'en conviens, n'en
parlons plus... cartons ces probabilits-l... n'admettons pas dans
notre avenir cette crainte exagre, mordioux! on ne vous pend pas pour
si peu... tandis que la prison est possible, pour ne pas dire
probable... Parlons donc de la prison.

--Eh bien! que vous semble de la prison, Polyphme?

--Eh!... eh!... la prison est monotone en diable; je sais bien que
j'aurai la ressource de penser  la Barbe-Bleue, mais j'y penserais
autant, j'y penserais mme mieux dans la paisible solitude des bois,
dans le calme de la valle paternelle... La valle paternelle! oui,
dcidment, c'est l que je veux finir mes jours, rvant  la
Barbe-Bleue. Seulement la retrouverais-je cette valle paternelle?
hlas! les brouillards de notre Garonne sont si pais, que j'errerai
longtemps, sans doute, sans retrouver cette chre valle.

--Polyphme, vous divaguez  dessein, vous voulez chapper  la prison
aussi bien qu' la corde, malgr votre phbus philosophique.

--Eh bien! oui, mordioux! j'y veux chapper;  qui avouerai-je cela, si
ce n'est  moi-mme? qui me comprendra, si ce n'est moi-mme?

--Ceci admis, Polyphme, comment viterez-vous le sort qui vous menace?

--Jusqu' prsent cette route n'est gure propre  une vasion, je le
sais...  droite des rochers,  gauche la mer; devant moi, derrire moi
l'escorte... mon cheval n'est pas mauvais; s'il tait meilleur que celui
du bonhomme Chemeraut, je pourrais essayer de lutter de vitesse avec
lui.

--Et puis, Polyphme?

--Et puis je laisserais en route le bonhomme Chemeraut.

--Et puis?

--Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne,
je gravirais les rochers; j'ai de longues jambes et des jarrets
d'acier...

--Mais, Polyphme, on retrouve bien les ngres _marrons_; vous qui
n'avez pas leur habitude de cette vie nomade, on vous retrouvera
facilement,  moins que vous ne soyez dvor par les chats-tigres ou tu
par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d'chapper  la
_battue_ qu'on fera pour vous rattraper.

--Oui... mais au moins j'ai quelque chance d'chapper, tandis que
suivant le bonhomme Chemeraut, comme le mouton suit le boucher qui le
mne  la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans; le
Mortimer me saute au cou, non pour m'embrasser, mais pour m'trangler
en voyant qui je suis, ou plutt qui je ne suis pas... tandis que, en
tentant de m'chapper, je puis russir... et, qui sait? aller rejoindre
peut-tre la Barbe-Bleue? Le pre Griffon lui est dvou, par lui je
saurai toujours o elle est, s'il le sait...

--Mais, Polyphme, vous tes fou, vous aimez cette femme sans aucun
espoir; elle est passionnment amoureuse de son mari, et quoiqu'on vous
ait pris complaisamment pour lui, il est aussi beau, aussi grand
seigneur, aussi intressant, que vous tes laid; ridicule et homme de
peu, quoique de race antique... Polyphme.

--Eh! mordioux! que m'importe... En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai
pas heureux, c'est vrai... mais je serai content... Est-ce qu'on ne
jouit pas d'un beau site, d'un admirable tableau, d'un magnifique pome,
d'une musique enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce pome,
cette musique ne soient pas vtres? Eh bien... telle sera l'espce de
mon contentement auprs de la divine Barbe-Bleue.

--Une dernire observation, Polyphme? Votre fugue, heureuse ou non,
n'veillera-t-elle pas les soupons de M. de Chemeraut? Ne
compromettrez-vous pas ainsi ceux que vous avez, je l'avoue, assez
habilement sauvs?

--Il n'y a rien  craindre de ce ct: le _Camlon_ marche comme un
albatros; il est dj le diable sait o; l'on mettrait  ses trousses
tous les gardes-ctes de l'le qu'on ne saurait o le chercher. Ainsi
donc, je ne vois aucun inconvnient  essayer si mon cheval va plus
vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement
trs cogitatif  cette heure, la grve est belle et droite. Si je
partais.

--Voyons... essayez... Partez, Polyphme!

A peine l'aventurier se fut-il donn mentalement cette permission,
qu'appuyant plusieurs coups de talon  son cheval, il partit brusquement
avec une grande rapidit.

M. de Chemeraut, un moment surpris, regarda fuir le chevalier; puis, ne
comprenant rien  cette _bizarrerie_ du prince, il se mit  sa
poursuite.

M. de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et tait excellent
cuyer... Son cheval, sans tre suprieur  celui de Croustillac, tant
beaucoup mieux conduit et men, regagna bientt l'avance que le
chevalier avait dj prise.

M. de Chemeraut courut sur les traces de l'aventurier en criant:

--Monseigneur... monseigneur... o allez-vous donc?

Le chevalier, se voyant serr de prs, htait de toutes ses forces la
course de sa monture.

Bientt l'aventurier fut oblig de s'arrter court, la grve formait un
coude en cet endroit et le Gascon se trouva en face d'normes blocs de
rochers qui ne laissaient qu'un passage troit et dangereux.

M. de Chemeraut rejoignit son compagnon.

--Morbleu! monseigneur, s'cria-t-il, quelle mouche a piqu Votre
Altesse? pourquoi ce courre si furieux et si subit?

Le Gascon rpondit froidement et hardiment:

--J'ai grande hte, monsieur, de rejoindre mes partisans... Ce pauvre
Mortimer surtout, qui m'attend avec une si vive impatience... Et puis...
malgr moi... je suis assig de certaines ides fcheuses  l'endroit
de ma femme, et je voulais les fuir, ces ides.... les fuir!  toute
force... dit le Gascon avec un douloureux soupir.

--Il me parat, monseigneur, que moralement et physiquement vous les
fuyez  toutes jambes; malheureusement le chemin s'oppose  ce que vous
leur chappiez davantage.

M. de Chemeraut appela le guide.

--A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? lui demanda-t-il.

--Tout au plus  une lieue, monsieur.

M. de Chemeraut tira sa montre et dit  Croustillac:

--Si le vent est bon,  onze heures nous pourrons tre sous voile, et en
route pour la cte de Cornouailles, o la gloire vous attend,
monseigneur.

--Je l'espre, monsieur, sans cela, il serait absurde  moi d'y aller.
Mais  propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal
commencer que de l'inaugurer par un meurtre.

--Que voulez-vous dire, monseigneur?

--Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler. Je suis
superstitieux, monsieur; cette mort me semblerait d'un fcheux
prsage... Son attentat m'a t tout personnel. Je vous demande donc
formellement sa grce.

--Monseigneur, son crime a t flagrant, et...

--Mais, monsieur, ce crime n'a pas t commis; j'insiste pour que le
colonel ne soit pas fusill.

--Il expiera, du moins, monseigneur, par une dtention perptuelle son
audacieuse tentative.

--En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l'espre
du moins, ce qui abrge infiniment le temps. D'ailleurs le colonel
pourrait bruiter ma prochaine descente en Cornouailles, ce qui serait
vraiment dommage.

--Il sera fait,  ce sujet, ainsi que vous le dsirez, monseigneur.

--Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l'ai dit...
J'ai remarqu dans ma vie certains jours fastes et nfastes; le jour
d'aujourd'hui, comme disent les bonnes gens, est nfaste... Or, pour
rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante
que la ntre sous l'influence d'une heure que je me crois fatale...
D'ailleurs, je me sens fatigu, vous devez le concevoir, en songeant aux
motions de toutes sortes qui m'assigent depuis hier.

--Quels sont donc vos desseins, monseigneur?

--Ils contrarieront peut-tre les vtres, mais je vous saurai gr de
faire ce que je dsire... c'est--dire de ne mettre  la voile que
demain matin au soleil levant.

--Monseigneur...

--Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre
heures de plus ou de moins ne sont pas d'un grand intrt... et puis
enfin je suis dcid  ne pas mettre aujourd'hui le pied en mer... je
vous apporterais le sort le plus funeste, j'attirerais sur votre frgate
tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journe chez le
gouverneur, dans une retraite absolue... j'ai besoin d'tre seul,
ajouta le chevalier d'un ton mlancolique, seul, oui, toujours seul. Et
je dois commencer mon apprentissage de la solitude.

--La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les
agitations qui vous attendent.

--H, monsieur, rpondit philosophiquement Croustillac, le malheureux
trouve la solitude mme au milieu de la foule... lorsqu'il s'isole dans
ses regrets... Une femme que j'aimais tant, ajouta-t-il avec un profond
soupir.

--Ah! monseigneur, dit M. de Chemeraut en soupirant aussi pour se mettre
 l'unisson de Croustillac, c'est terrible... mais le temps cicatrise de
pires blessures!

--Vous avez raison, monsieur, le temps cicatrise de pires blessures:
j'aurai du courage. Bien repos, bien remis de mes fatigues et de mes
cruelles agitations, demain je me consolerai, j'oublierai tout... en
embrassant mes partisans.

--Ah! monseigneur, demain sera un beau jour pour tous!

La position du chevalier commandait trop d'gards  M. de Chemeraut pour
qu'il ne se rendt pas aux observations de son compagnon; il acquiesa
donc, quoique  regret, aux volonts de Croustillac.

Le Gascon, en reculant l'heure o sa fourberie serait dcouverte,
esprait trouver l'occasion de fuir; il se souvenait que la Barbe-Bleue
lui avait dit:

Nous ne serons pas ingrats: une fois le prince en sret, nous ne vous
laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut. Seulement, tchez de
gagner du temps.

Quoique le chevalier ne comptt pas beaucoup sur la promesse de ses
amis, sachant toutes les difficults qu'ils auraient  vaincre et 
braver pour le secourir, il voulait, en tout cas, ne pas sacrifier cette
chance de salut, si incertaine qu'elle ft.

Ainsi que l'avait annonc le guide, on arriva au Fort-Royal au bout
d'une heure de marche.

Le palais du gouverneur tait situ  l'extrmit de la ville, du ct
des savanes; il fut facile d'y parvenir, sans rencontrer personne.

M. de Chemeraut envoya un des gardes prvenir en toute hte le
gouverneur de l'arrive de ses deux htes.

Le baron avait encore mis sa longue perruque et revtu son lourd
justaucorps pour recevoir M. de Chemeraut et le chevalier. Il regardait
ce dernier avec une curiosit froce et tait surtout extrmement
intrigu de ce justaucorps de velours noir  manches rouges. Mais
songeant que M. de Chemeraut lui avait parl d'un secret d'tat o se
trouvaient mls les habitants du Morne-au-Diable, il n'osait envisager
Croustillac qu'avec une profonde dfrence.

Le baron, profitant d'un moment o le chevalier jetait sur la fentre un
regard mlancolique... tout en tchant de voir si elle pourrait servir 
son vasion, le baron dit  demi-voix  M. de Chemeraut:

--Je comptais sur une dame, monsieur. Cette litire que vous aviez
emmene?...

--Eh bien! monsieur le baron, vous comptiez malheureusement... sans
votre htesse...

--Vous avez d avoir bien chaud par ce coup de soleil matinal? ajouta
le baron d'un air dgag, quoiqu'il ft piqu de la rponse de M. de
Chemeraut.

--Trs chaud, monsieur... et votre hte aussi... vous devriez lui offrir
quelques rafrachissements...

--J'y avais song, monsieur, dit le baron; j'ai fait mettre trois
couverts.

--Je ne sais, monsieur le baron, si _monsieur_, et il montra le
chevalier, daignera nous admettre  sa table.

Le gouverneur stupfait regarda Croustillac avec une nouvelle et ardente
curiosit.

--Mais, monsieur, il s'agit donc d'un grand personnage?

--Monsieur le baron, je me vois malheureusement dans la ncessit de
vous rappeler encore que j'ai mission de vous faire des questions et non
de...

--Il suffit, il suffit, monsieur; voulez-vous demander  l'hte que j'ai
l'honneur de recevoir s'il veut me faire la grce d'accepter ce
djener?

M. de Chemeraut transmit la demande du baron  Croustillac; celui-ci,
prtextant sa fatigue, demanda de djeuner seul dans son appartement.

M. de Chemeraut dit quelques mots  l'oreille du baron, qui aussitt
offrit son plus bel appartement  l'aventurier.

Croustillac pria le baron de lui faire apporter le panier carabe dont
un de ses gardes avait t charg, et qui, on le sait, ne renfermait que
les vieux habits du Gascon.

M. de Chemeraut se trouvait dans l'appartement du Gascon, lorsqu'on lui
remit ce panier.

--Qui dirait,  voir ce modeste panier, qu'il renferme pour plus de
trois millions de pierreries!... dit ngligemment Croustillac.

--Quelle imprudence, monseigneur!... s'cria M. de Chemeraut. Ces gardes
sont srs... mais...

--Ils ignoraient le trsor qu'ils portaient... il n'y avait donc rien 
craindre...

--Monseigneur, je dois vous annoncer que l'intention du roi n'est pas
que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre  fin cette
entreprise. Le trsorier de la frgate a une somme considrable destine
au payement des recrues qui y sont embarques, et aux dpenses
ncessaires, une fois le dbarquement opr.

--Il n'importe, dit Croustillac. L'argent est le nerf de la guerre. Je
n'avais pas prvu cette disposition du grand roi, et je voulais mettre
au service de mon royal oncle ce qui me restait de sang, de fortune et
d'influence!

Aprs cette ronflante proraison, M. de Chemeraut sortit.




CHAPITRE XXXI.

LE DPART.


Croustillac se mit  la table qu'on lui avait servie, mangea peu et se
coucha, esprant que le sommeil le calmerait, et lui donnerait
peut-tre quelque heureuse ide d'vasion; il avait reconnu avec chagrin
l'impossibilit de fuir par la fentre de la chambre qu'il occupait; les
deux factionnaires de l'htel du gouverneur se promenaient toujours au
pied du btiment.

Une fois seul, M. de Chemeraut se prit  rflchir sur les vnements
bizarres dont il venait d'tre le tmoin. Quoiqu'il ne doutt pas que le
Gascon ft le duc de Monmouth, la conduite de la duchesse lui sembla si
trange, les manires et le langage de Croustillac, quoiqu'assez
habilement adapts  son rle, sentaient parfois tellement l'aventurier,
que, sans le concours des preuves videntes qui devaient lui dmontrer
l'identit de la personne du chevalier, M. de Chemeraut aurait conu
quelques soupons. Nanmoins il rsolut de profiter de son sjour au
Fort-Royal pour interroger de nouveau le gouverneur au sujet de la
Barbe-Bleue, et le colonel Rutler au sujet du duc de Monmouth.

Le baron ne fit que lui rpter les bruits publics,  savoir: que la
veuve tait du dernier mieux avec les trois bandits qui hantaient le
Morne-au-Diable.

M. de Chemeraut fut rduit  dplorer la dpravation de cette jeune
femme et l'aveuglement du malheureux prince, aveuglement qui avait sans
doute dur jusqu'alors.

Quant  Rutler, son arrestation par Chemeraut, la venue de cet envoy de
France au Morne-au-Diable, loin de l'branler, avaient encore affermi sa
conviction  l'endroit de Croustillac; aussi, lorsque M. de Chemeraut
vint l'interroger en lui annonant qu'il ne serait pas fusill, le
colonel concourut-il, de son ct et  son insu,  donner plus
d'autorit encore au mensonge de l'aventurier.

Le soleil tait sur le point de se coucher; M. de Chemeraut,
compltement rassur sur le rsultat si satisfaisant de sa mission,
pensait aux avantages qu'elle devait lui rapporter, en se promenant sur
la terrasse de l'htel du gouverneur, lorsque le baron, essouffl
d'avoir mont si haut, vint arracher son hte aux ides ambitieuses dont
il se berait.

--Monsieur, lui dit le gouverneur, un capitaine marchand, nomm matre
Daniel, et commandant le trois-mts la _Licorne_, arrive de Saint-Pierre
avec son navire; il demande  vous entretenir un moment pour affaires
trs presses.

--Puis-je le recevoir sur cette terrasse, monsieur le baron?

--Parfaitement, monsieur; il y fait beaucoup plus frais qu'en bas. Puis,
s'avanant vers l'escalier par lequel il tait mont, le baron dit  un
de ses gardes:

--Fais monter matre Daniel.

Nous avons oubli de dire que la frgate avait reu l'ordre de mouiller
 l'extrmit de la rade, ds que le chevalier avait eu manifest le
dsir de passer la nuit  terre.

Au bout de quelques instants, matre Daniel, notre ancienne
connaissance, parut sur la terrasse de l'htel du gouverneur.

La physionomie de matre Daniel, ordinairement joyeuse et franche,
trahissait un assez grand embarras.

Le digne capitaine de la _Licorne_, si souverainement roi  son bord,
semblait gn, mal  son aise; ses joues, toujours plus que vermeilles,
taient lgrement ples; le tressaillement presque imperceptible de sa
lvre suprieure agitait son paisse moustache grise, signe
physiologique qui annonait chez matre Daniel une grave proccupation;
il portait des chausses et une casaque de toile raye bleue et blanche;
 sa ceinture de coton rouge tait pass un long couteau flamand; un
mouchoir des Indes nou  la marinire entourait son col couleur de
brique; enfin, il donnait machinalement les formes les plus bizarres au
flexible et large chapeau de paille qu'il tortillait entre ses deux
mains. Le digne matre, faisant de nombreuses rvrences, s'approcha de
M. de Chemeraut, dont la figure sche et dure, dont le regard perant
semblait l'intimider beaucoup.

--Je suis sr que ce pauvre homme est en nage, dit tout bas le
gouverneur  M. de Chemeraut d'un ton pitoyable.

En effet, de grosses gouttes de sueur couvraient les veines saillantes
du front chauve et hl de matre Daniel.

--Que voulez-vous? lui dit brusquement M. de Chemeraut.

--Voyons, parle, explique-toi, matre Daniel, ajouta le baron d'un ton
plus doux en voyant le capitaine marchand de plus en plus intimid.

Enfin, celui-ci finit par dire d'une voix trangle par l'motion, et en
s'adressant  M. de Chemeraut:

--Monseigneur...

--Je ne suis pas monseigneur, mais monsieur, dit celui-ci, parlez, je
vous coute.

--Eh bien! donc, mon bon monsieur, j'arrive  l'instant de Saint-Pierre
avec un chargement, un riche chargement, sucre, caf, poivre, girofle,
tafia.

--Je n'ai pas besoin de savoir l'inventaire de votre chargement; que
voulez-vous?

--Voyons, matre Daniel, mon garon, rassure-toi, explique-toi et
essuie-toi le front, tu as l'air de sortir de l'eau, dit le baron.

--Or, monseig... or, mon bon monsieur, quoique j'aie douze petits canons
de huit et quelques sacrets ou pierriers, ma cargaison est d'une telle
valeur, que je viens, mon bon monsieur, dans la crainte des corsaires et
des pirates...

--Eh bien!

--Mais va donc, matre Daniel. Je ne t'ai jamais vu ainsi.

--Je viens, mon bon monsieur, vous demander la permission de faire voile
de conserve avec la frgate qui a mouill tantt en grande rade.

--Peste! je crois bien que tu es embarrass pour faire une telle
demande, matre Daniel, dit le baron; on t'en donnera des frgates de Sa
Majest pour servir d'escorte  ta cargaison!

M. de Chemeraut regarda fixement Daniel, haussa les paules, et
rpondit:

--C'est impossible! la frgate marche vite, elle ne pourrait diminuer de
voiles pour attendre votre btiment; vous tes fou!

--Oh! monsieur, si ce n'est que cela, ne craignez rien... Sans mdire de
la frgate de Sa Majest, puisque je ne la connais pas, je puis bien
m'engager  la suivre, quelle que soit la voilure qu'elle fasse, quelle
que soit la brise ou la mer qui s'offre  ses voiles ou  sa proue.

--Je vois que vous tes fou. La _Fulminante_ est de la premire vitesse.

--Mon bon monsieur, ne me refusez pas, dit Daniel d'un ton suppliant. Si
cette fire frgate marche plus vite que la _Licorne_... eh bien! cette
guerrire abandonnera la pauvre marchande, mais au moins j'aurai t un
bon bout de chemin  l'abri du pavillon du roi, et les rdeurs de mer ne
sont surtout  craindre que dans les dbouquements... Ah! monsieur, une
cargaison de plus d'un million, dont profiteraient les ennemis de notre
bon roi, s'ils s'emparaient de la _Licorne_...

--Mais je vous rpte que la frgate, quoique btiment de guerre,
n'aurait pas le temps de vous dfendre si vous tiez attaqu; sa mission
est telle qu'elle ne doit pas s'embarrasser d'un convoi.

--Oh! mon bon monsieur, reprit matre Daniel en joignant les mains, vous
n'aurez pas d'embarras  cause de moi, je ne risque pas d'tre attaqu
si l'on me voit sous votre canon... il n'y a pas un corsaire qui oserait
seulement m'approcher en me voyant si bravement accompagn: sauf votre
respect, monsieur, les loups n'attaquent les brebis que quand les chiens
ne sont pas l...

--Pauvre brebis de matre Daniel! dit le gouverneur.

--Ah! mon bon monsieur, qu'il ne soit pas dit qu'un btiment de guerre
du roi notre matre repousse un malheureux marchand qui ne lui demande
que l'abri de son pavillon, tant qu'il pourra suivre ce pavillon.

M. de Chemeraut pouvait difficilement se refuser  cette demande, qui ne
gnait en rien la libert de la manoeuvre de la frgate, le capitaine
Daniel s'engageant  suivre la marche de la _Fulminante_ ou a tre
abandonn. Nanmoins, M. de Chemeraut refusa.

--Vous savez bien, dit-il  matre Daniel, que si, malgr notre escorte,
un corsaire vous attaquait, un btiment du roi ne pourrait pas vous
laisser sans dfense. Encore une fois, vous gneriez la manoeuvre de
la frgate.... c'est impossible.

--Mais, monsieur, ma riche cargaison...

--Vous avez des canons, dfendez-la... Je ne vous convoierai pas, c'est
impossible...

--Hlas! mon bon Dieu, moi qui suis venu exprs de Saint-Pierre pour
vous faire cette demande, dit Daniel d'un ton douloureux.

--Eh bien! vous attendrez une autre occasion... mais je ne vous
couvrirai pas de mon pavillon.

--Pourtant, mon bon monsieur...

--Assez! dit M. de Chemeraut d'un ton haut et rude.

Matre Daniel fit une dernire rvrence, et, se retirant  reculons
jusqu' l'entre de l'escalier, il disparut.

--A-t-on vu ces trafiquants. A les entendre, il n'y a pas d'autres
intrts que ceux de leurs cargaisons, dit M. de Chemeraut.

--Il y a pourtant, monsieur, peu de circonstances o l'on refuse
l'escorte, dit le gouverneur d'un air tonn.

--Il y en a trs peu en effet, monsieur le baron, mais il y en a, dit
brusquement M. de Chemeraut en se retirant.

Croustillac avait t conduit dans le plus bel appartement de l'htel.
Lorsqu'il se rveilla, la nuit tait venue, la lune brillait d'un si vif
clat qu'elle clairait parfaitement sa chambre.

Le chevalier alla regarder par ses fentres; les deux factionnaires se
promenaient paisiblement au pied de la muraille.

--Diable! se dit le chevalier, il m'est dcidment impossible de
m'vader de ce ct, il y a au moins vingt pieds  descendre pour tomber
sur le dos des sentinelles. Et elles trouveraient singulire cette
manire de quitter l'htel du gouverneur. Voyons donc d'un autre ct.

Croustillac s'approcha de la porte d'un pas lger; mais une vive lueur
qui se projetait sur le parquet lui apprit que la pice voisine tait
claire et probablement occupe.

A l'aide d'un briquet qu'il trouva sur la chemine, le chevalier alluma
une bougie et revtit ses anciens habits avec une sorte de satisfaction
mlancolique; ils exhalaient la senteur aromatique et forte des plantes
et des herbes odorifrantes au milieu desquelles Croustillac avait si
longtemps march en se rendant au Morne-au-Diable.

--Mordioux! le hasard est furieusement bien nomm le hasard, se disait
le Gascon. Il m'a toujours eu en particulire affection. S'il tait
batifi... j'en ferais mon saint et mon patron... _Hasard-Polyphme,
sire de Croustillac!_ Lorsqu' bord de la _Licorne_ j'avais pari
d'pouser la _Barbe-Bleue_, qui aurait prvu que cette folle gageure
serait presque gagne? car enfin, aux yeux de l'homme au poignard et de
M. de Chemeraut, j'ai pass, je passe pour le mari de l'habitante du
Morne-au-Diable... Comme tout s'enchane dans la destine! Lorsque j'ai
quitt le presbytre du pre Griffon, le nez au vent, le jarret tendu,
ma gaule  la main pour chasser les serpents, qui diable m'aurait dit
que je partais (non pas directement, il est vrai) pour aller
rvolutionner les Cornouaillais sous le nom du duc de Monmouth, au
profit du roi Jacques et de Louis XIV!!!... Mordioux, on a bien raison
de le dire, les vues de la Providence sont impntrables! Qui aurait
pntr ceci? Ah a! le moment critique approche... Je suis quelquefois
tent de tout dcouvrir au bonhomme Chemeraut! Oui, mais je pense que
chaque heure de gagne loigne le duc et sa femme de trois ou quatre
lieues de plus de la Martinique. Je pense encore qu'ici,  terre, mon
procs peut tre fait immdiatement et ma potence dresse en un clin
d'oeil, tandis qu'en pleine mer il n'y aura peut-tre pas des gens
aptes  me juger; je pense enfin que si la Barbe-Bleue a pri, je
suppose, le pre Griffon de tcher de me retirer des griffes du bonhomme
Chemeraut, une rvlation intempestive de ma part pourrait tout gter...
Mieux vaut donc garder le silence. Oui, tout bien considr, reprit
Croustillac aprs un moment de rflexion, faire durer l'erreur de
Chemeraut le plus longtemps possible... c'est le meilleur parti que
j'aie  prendre.

Durant ces rflexions, Croustillac s'tait habill...

--Maintenant, dit-il, voyons s'il y a moyen de sortir secrtement d'ici.

En disant ces mots, le chevalier ouvrit doucement la porte, et vit avec
dsappointement les valets du gouverneur qui se levrent  son aspect.

L'un courut chercher le baron; l'autre dit  Croustillac:

--M. le gouverneur avait dfendu d'entrer dans la chambre de monsieur
avant qu'il et appel; M. le baron va venir  l'instant mme.

--C'est inutile, mon garon, indique-moi seulement la porte du jardin;
il fait trs chaud, je voudrais prendre un peu le frais... et encore,
non... Il y a sans doute des arbres dans le jardin; je prfrerais
l'espace, la savane... le grand air...

--C'est bien facile, monsieur: en descendant la galerie, on se trouve
dans le jardin, qui a une sortie sur les champs.

--Trs bien; alors, mon garon, conduis-moi vite; J'aspire aprs les
champs comme un oiseau en cage...

--Ah! c'est inutile, monsieur, voici M. le baron; il vous conduira
lui-mme, dit le laquais.

--Au diable le baron, pensa Croustillac.

Le gouverneur n'tait pas seul, M. de Chemeraut l'accompagnait.

--Ma foi, monsieur, dit celui-ci, heureusement vous voici lev, nous
venions vous veiller.

--M'veiller... et pourquoi?

--Le vent et la mare n'attendent personne: la mare descend  trois
heures du matin... il est deux heures et demie, il nous faut une
demi-heure pour nous rendre au mle o la chaloupe nous attend; nous
avons juste le temps de partir, monsieur.

--Allons, le sort en est jet, dit Croustillac, tchons seulement de
gagner encore quelques heures avant d'tre prsent  mes enrags
partisans. Monsieur, je suis  vos ordres, ajouta le chevalier en se
drapant dans un manteau brun qu'il avait trouv avec ses habits.

Le baron crut de son devoir d'accompagner et de faire escorter M. de
Chemeraut et le mystrieux inconnu jusqu'au mle; la fuite du Gascon
devint ainsi absolument impossible.

Au moment de quitter le gouverneur, M. de Chemeraut lui dit:

--Monsieur le baron, je rendrai compte au roi du parfait concours que
vous m'avez prt; je peux maintenant vous le dire, les indications qui
m'avaient t donnes se sont trouves de la dernire exactitude, le
secret en avait t parfaitement gard.

--Mais, monsieur, puis-je savoir quelles taient les indications?
s'cria le baron, si mdiocrement renseign sur ce qu'il brlait de
savoir.

--Vous pouvez tre certain, monsieur le baron, ajouta M. de Chemeraut en
lui serrant cordialement la main, que le roi saura tout... et qu'il ne
dpendra pas de moi que vous ne soyez rcompens selon vos mrites.

Ce disant, M. de Chemeraut fit pousser la chaloupe au large.

--Si le roi sait tout, il sera plus avanc que moi, dit le baron en
regagnant lentement son htel. Ce que j'ai appris par ceux des gardes de
l'escorte n'a fait qu'augmenter ma curiosit. C'tait bien la peine de
suer sang et eau, et de rester sur pied toute la nuit pour tre si mal
instruit des choses de la dernire importance, et qui se passent dans
mon gouvernement encore!




CHAPITRE XXXII.

LA FRGATE.


La lune jetait une clart brillante sur les eaux de la rade de
Fort-Royal. La chaloupe qui portail _Croustillac et sa fortune_ s'avana
rapidement vers la _Fulminante_, que l'on voyait mouille  la sortie de
la baie.

Le Gascon, envelopp dans son manteau, occupait la place d'honneur de
l'embarcation, qui semblait voler sur les eaux.

--Monsieur, dit-il  M. de Chemeraut, je voudrais mrement rflchir au
discours que je compte prononcer  mes partisans; vous comprenez... il
faut que je leur expose une sorte de manifeste o je leur droule mes
principes politiques, que je leur dise mes esprances pour les leur
faire partager, que je leur donne enfin une manire de plan de campagne;
or, tout ceci a besoin d'tre longuement labor. Ce sont les bases de
notre entreprise. Il faut encore leur dvelopper toutes... les
consquences de l'alliance, ou plutt de l'appui moral, c'est--dire
matriel, que nous prte l'Angleterre, ou plutt la France... Enfin, dit
Croustillac, qui commenait  s'embrouiller singulirement dans sa
politique, je dsire ne recevoir mes partisans que demain, dans la
matine... je voudrais mme que mon arrive  bord ft le moins bruyante
possible.

--Il est trs probable, monseigneur, que tous ces braves gentilshommes
seront couchs, car on ignorait  quelle heure Votre Altesse devait
arriver.

--Cet enrag... c'est--dire ce brave Mortimer, est capable de m'avoir
attendu toute la nuit, dit Croustillac avec inquitude.

--Il n'y a pas  en douter, monseigneur, pour qui sait l'ardente
impatience avec laquelle il dsire votre retour.

--Tenez, monsieur, dit le Gascon, entre nous, je connais mon Mortimer,
il est trs nerveux, trs impressionnable; je craindrais pour lui... une
rvolution, un effet de joie trop subite... si je paraissais inopinment
 sa vue. Aussi, en montant  bord, j'aurai la prcaution de bien
m'encaper afin d'chapper  ses regards... et mme, s'il vous demande si
j'arrive bientt, obligez-moi de lui rpondre d'une manire vasive...
de cette faon on pourra le prparer  une entrevue qui, sans ces
mnagements, pourrait tre funeste  cet ami dvou.

--Ah! ne craignez rien, monseigneur, l'excs de la joie ne peut jamais
tre funeste...

--Eh bien! vous vous trompez, monsieur; sans compter mille faits
gnraux dont je pourrais corroborer mon opinion, je vous citerai  ce
sujet un fait tout personnel et justement particulier  l'homme dont
nous nous occupons.

--A lord Mortimer?

--A lui-mme, monsieur... Je n'oublierai jamais que je l'ai vu une fois
saisi de convulsions pouvantables dans une circonstance presque
semblable... C'taient des soubresauts nerveux... des vanouissements...

--Pourtant, monseigneur, lord Mortimer est d'une constitution
athltique.

--D'une constitution athltique? Allons, il ne me manquait plus que de
rencontrer un Hercule dans ce Pylade acharn, pensa Croustillac. Il
reprit tout haut:--Vous n'ignorez pas, monsieur, que ce sont justement
les hommes d'une force extrme qui ressentent le plus vivement ces
secousses; je vous dirai mme... mais cela tout  fait entre nous, au
moins...

--Monseigneur peut tre sr de ma discrtion...

--Vous comprendrez ma rserve, monsieur... je vous dirai donc que, dans
l'occasion dont je vous parle... ce malheureux Mortimer fut tellement
stupfait... (sans notre troite amiti, je dirais stupide) en revoyant
subito quelqu'un qu'il n'avait pas rencontr depuis longtemps... que sa
tte... vous comprenez...

--Comment, monseigneur, sa raison?...

--Hlas! oui, dans cette circonstance seulement... Vous comprenez
maintenant pourquoi je vous demande le secret?

--Oui, oui, monseigneur.

--Mais ce ne fut pas tout, le saisissement de ce pauvre Mortimer fut tel
qu'aprs tre rest quelques moments comme abasourdi de surprise, il ne
reconnut plus cette personne... Non, monsieur, il ne la reconnut plus,
quoiqu'il l'et vue mille fois!

--Serait-il possible, monseigneur? dit M. de Chemeraut d'un ton de doute
respectueux.

--Cela n'est, hlas! que trop vrai, monsieur, car vous n'avez pas d'ide
de l'exaltation de ce garon-l... Aussi, moi qui suis son ami, je dois
veiller  ce qu'il ne lui arrive rien de fcheux... Jugez un peu... si
je l'exposais  ne pas me reconnatre... Mortimer est maintenant ce que
j'aime le plus au monde, et vous savez, hlas! monsieur, si les
consolations de l'amiti me sont ncessaires.

--Encore ce funeste souvenir, monseigneur?...

--Oui, je suis faible, je l'avoue... c'est plus fort que moi...

--Quel est donc ce btiment mouill non loin de la frgate? demanda M.
de Chemeraut au patron de la chaloupe, afin de changer la conversation
par gard pour le prince.

--Monsieur, c'est une hourque marchande arrive hier au soir de
Saint-Pierre, dit le patron en tant respectueusement son bonnet.

--Ah! je sais... reprit M. de Chemeraut, c'est probablement le navire de
cet imbcile de capitaine marchand qui demandait notre escorte... Mais
nous voici  bord, monseigneur... Toutes les lumires sont teintes...
Vous n'tes pas attendu...

--Tant mieux! tant mieux!... Pourvu que Mortimer ne soit pas l!

--Il me semble que je l'aperois sur le pont, monseigneur.

Croustillac releva son manteau presque sur ses yeux.

--Ah! voici l'officier de quart  l'escalier. Quel dommage d'arriver si
tard, monseigneur... C'est au bruit des tambours, aux fanfares des
buccins que vous auriez d tre reu par l'quipage sous les armes.

--A demain les honneurs...  demain, dit Croustillac, l'heure de ces
frivolits vient toujours assez tt...

M. de Chemeraut s'effaa pour laisser le Gascon monter le premier 
l'chelle. Celui-ci respira en ne voyant sur le pont qu'un officier de
marine qui le reut, chapeau bas, d'un air profondment respectueux.
Croustillac rpondit trs dignement, et surtout trs brivement, en
s'enveloppant de toutes ses forces dans son manteau et en jetant autour
de lui des regards inquiets, craignant de voir apparatre le terrible
Mortimer. Heureusement, il ne vit que des matelots causant ou  demi
couchs le long des canons.

L'officier qui s'tait entretenu  voix basse avec M. de Chemeraut,
saluant de nouveau Croustillac, lui dit:

--Monseigneur, puisque vous l'exigez, je n'veillerai pas le capitaine,
et j'aurai l'honneur de vous conduire dans votre appartement.

Croustillac inclina la tte.

--A demain, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut.

--A demain, rpondit l'aventurier.

L'officier descendit par le panneau d'arrire dans la batterie, ouvrit
la porte d'une belle et vaste chambre parfaitement claire par une
verrine, et dit au Gascon:

--Monseigneur, voici votre appartement; il y a deux autres petites
pices  droite et  gauche.

--C'est  merveille, monsieur; veuillez, je vous prie, donner les ordres
les plus svres pour que personne n'entre chez moi demain avant que je
n'appelle... Personne... monsieur... vous entendez... absolument
personne!... ceci est de la dernire importance.

--Trs bien, monseigneur... Votre Altesse ne dsire pas qu'on avertisse
un de ses gens pour la dshabiller?

--Je suis soldat, monsieur, dit firement Croustillac, et je me
dshabille tout seul.

Le jeune officier s'inclina, prenant cette rponse pour une leon de
stocisme; il sortit, ordonna  l'un des plantons de ne laisser entrer
personne dans l'appartement du prince, et remonta sur le pont rejoindre
M. de Chemeraut.

--C'est un vritable Spartiate que votre prince, mon cher Chemeraut, lui
dit-il; comment, il n'a pas emmen mme un laquais!

--C'est juste, rpondit M. de Chemeraut; il s'est pass de si tranges
choses  terre que ni lui ni moi n'y avons song; mais je lui donnerai
un de mes gens. A cette heure, l'important est de mettre  la voile.

--C'est aussi l'avis du capitaine. Il m'a donn ordre de l'veiller si
vous jugiez ncessaire de partir promptement.

Nous partirons  l'instant mme, car le vent et la mare sont
favorables, je pense? rpondit Chemeraut.

--Si favorables, dit l'officier, que, cette brise durant, demain au
soleil levant nous n'apercevrons plus les terres de la Martinique.

Une demi-heure aprs l'arrive du Gascon  bord, la _Fulminante_
appareillait par une excellente brise de sud-ouest.

Lorsque M. de Chemeraut vit la frgate sortir de la rade, il ne put
s'empcher de se frotter les mains en se disant:

--Ma foi... ce n'est pas que je sois vain et glorieux, mais j'aurais
donn cette mission en cent aux plus habiles... djouer les projets de
l'envoy anglais... vaincre les scrupules du prince, l'aider  se venger
d'une pouse criminelle, l'arracher  force d'loquence aux accablantes
ides que cet accident conjugal avait fait natre dans son esprit, le
ramener en Angleterre  la tte de ses partisans... Ma foi, Chemeraut,
mon ami, c'est  faire  toi!! Ta fortune tait dj en bon chemin, la
voici  tout jamais assure; ce bon succs me ravit d'autant plus que le
roi regarde cette affaire comme trs importante. Encore une fois,
bravo!...

Chemeraut, le coeur joyeux, l'esprit allgre, s'endormit doucement,
berc par les plus sduisantes et par les plus ambitieuses
esprances......

       *       *       *       *       *

Il tait dix heures et demie du matin; la brise tait frache, la mer un
peu forte, mais trs belle; la _Fulminante_ laissait derrire elle un
tincelant et rapide sillage.

On n'apercevait plus aucune terre des Antilles, on naviguait en plein
Ocan.

L'officier de quart, arm d'une longue vue, examinait avec attention un
trois-mts loign de deux portes de canon environ, qui tenait
absolument la mme route que la frgate et marchait aussi vite qu'elle
quoiqu'il portt mme quelques voiles lgres de moins.

A l'extrme horizon l'officier remarquait aussi un autre navire qu'il
distinguait encore vaguement, mais qui semblait suivre la mme direction
que le trois-mts dont nous venons de signaler la manoeuvre.

Voulant voir si ce dernier btiment tait toujours dcid  imiter les
mouvements de la _Fulminante_, l'officier ordonna au timonier de laisser
porter un peu plus au nord...

Le trois-mts laissa porter un peu plus au nord.

L'officier fit porter presque entirement  l'ouest.

Le trois-mts porta presque entirement  l'ouest.

Plus impatient qu'effray de cette obsession, car ce navire n'tait pas
de force  lutter avec une frgate, l'officier, par ordre du capitaine,
fit virer de bord et marcher droit  cet importun btiment...

L'importun vire de bord pareillement, continue d'imiter scrupuleusement
les volutions de la frgate et de marcher de concert avec elle, mais
toujours hors de porte de ses canons.

Le capitaine, irrit, fit forcer de voiles et courir sur le trois-mts.

Le trois-mts prouva qu'il tait, sinon meilleur, du moins aussi bon
marcheur que la frgate, qui ne put jamais rapprocher la distance qui
les sparait.

Le capitaine, ne voulant pas perdre de temps prcieux  cette chasse
inutile, fit remettre le cap en route.

Le fcheux navire remit le cap en route.

Ce mystrieux btiment n'tait autre que la paisible _Licorne_... Le
capitaine Daniel, malgr les refus de M. de Chemeraut, avait jug
convenable de s'attacher opinitrement  la _Fulminante_ jusqu' la
sortie des dbouquements.

Un nouveau personnage parut sur le pont de la frgate.

C'tait un homme de cinquante ans environ, grand, replet, portant un
buffle, de larges chausses carlates et des bottes de basane; il avait
les cheveux et la moustache d'un roux ardent; son teint color, ses yeux
bleu clair, dont le globe tait vein de fibrilles que la moindre
motion devait injecter de sang, tmoignaient d'un naturel violent et
passionn...

Nous nous hterons d'apprendre au lecteur que cet athltique personnage
tait le plus fanatique des fanatiques partisans de Monmouth, et qu'il
et t mille fois heureux du sort de Sidney; en un mot, cet homme tait
lord Percy Mortimer. Son inquitude, son agitation, son impatience,
taient inexprimables; il ne pouvait rester une minute en place.

Vingt fois le lord tait descendu  la porte de la chambre de
Croustillac pour savoir si _milord duc_ ne l'avait pas fait demander. En
vain il avait suppli l'officier de faire dire au duc que Mortimer, son
meilleur ami, son ancien compagnon d'armes, dsirait se jeter  ses
pieds; les voeux du lord avaient t vains, on excutait  la rigueur
les ordres du malheureux Croustillac, qui regardait chaque minute gagne
comme une conqute prcieuse.

M. de Chemeraut monta aussi sur le pont, revtu d'un habit magnifique,
l'air radieux, triomphant; il semblait dire  tous: Si le prince est
ici, c'est grce  mon habilet,  mon courage.

En le voyant, Mortimer s'approcha vivement de lui.

--Eh bien! monsieur, lui dit-il, sait-on enfin  quelle heure milord-duc
nous recevra?

--Le prince a dfendu d'entrer chez lui sans son ordre.

--Je suis sur des charbons ardents, reprit Mortimer; je ne me
pardonnerai jamais de m'tre couch cette nuit et de n'avoir pas t le
premier  serrer notre Jacques dans mes bras,  me jeter  ses pieds...
 baiser sa main royale.

--Ah! lord Mortimer, vous aimez bien notre brave duc, dit Chemeraut, des
partisans comme vous sont rares!

--Si j'aime notre Jacques! s'cria Mortimer en devenant d'un rouge
sanguin et apoplectique, si je l'aime! Tenez! moi et Dick Dudley, mon
meilleur ami, qui aime le duc, non pas autant que moi (nous nous sommes
battus une fois parce qu'il soutenait cette folle prtention), moi et
Dudley, vous dis-je, nous nous demandions encore tout  l'heure si nous
aurions la force de revoir notre Jacques sans faiblir... comme des
femmelettes!

--Le duc avait raison, pensa Chemeraut. Quelle exaltation! Ce n'est pas
de l'attachement, c'est de l'acharnement.

Mortimer reprit avec vhmence:

--Ce matin, en nous levant, nous nous embrassions, nous faisions mille
extravagances en songeant que nous le reverrions aujourd'hui. Nous ne
pouvions le croire, et encore  cette heure j'en doute... Ah! quel jour!
quel jour!... Revoir en chair et en os un ami... un compagnon de guerre
qu'on a cru mort, qu'on a pleur pendant cinq ans! Ah! vous ne savez pas
comme il tait chri et regrett, notre Jacques! comme on se souvenait
de sa bravoure, de son courage, de sa gaiet! Quel bonheur de ne pas
dire: _C'tait_... mais _c'est_ un coeur de roi, un vrai coeur de
roi que notre duc!

--Et il faut que cela soit bien vrai, milord, puisqu' l'exception de
vous, de lord Dudley et de ce pauvre lord Rothsay qui, tout malade qu'il
est de ces anciennes blessures, a voulu vous accompagner, les autres
gentilshommes qui viennent offrir leur bras, leur vie, leur fortune 
notre duc, ne le connaissent que de rputation...

--Et je voudrais bien voir que, sur son seul renom et sur notre
garantie, ils ne l'aimassent pas autant que nous l'aimons; ce qui me
rappelle qu'autrefois je me suis battu avec mon ami Dick Rothsay, parce
qu'il avouait qu'il m'aimait un peu plus que notre Jacques.

--Le fait est, milord, dit Chemeraut, que peu de princes sont capables
d'exciter un pareil enthousiasme, seulement par leur renom.

--Peu de princes, monsieur! s'cria lord Mortimer d'une voix redoutable,
peu de princes! Dites donc aucun prince... Demandez  Dudley.

Lord Dudley paraissait en ce moment sur le pont.

Les cheveux et la moustache de ce lord taient noirs et commenaient 
grisonner; il y avait une grande conformit de taille, d'embonpoint et
de force entre lui et Mortimer, vritable type (physiquement parlant) de
ce qu'on appelait les _gentilshommes fermiers_.

--Qu'est-ce qu'il y a, Percy? dit familirement lord Dudley  son ami.

--N'est-ce pas, Dick, qu'aucun prince ne peut tre compar  notre
Jacques?

--En exceptant nos dignes amis et allis de ce vaisseau, tout chien qui
oserait soutenir que Jacques n'est pas le meilleur des hommes, je le
sanglerais de coups de fouet et je le couperais en quartiers, dit le
robuste personnage en frappant d'un de ses poings velus sur le plat-bord
du navire. Puis, s'adressant  M. de Chemeraut:

--Mais maintenant vous le connaissez comme nous, vous l'lu, vous le
bienheureux qui l'avez vu le premier... Votre main, monsieur de
Chemeraut, votre brave et loyale main, plus brave et plus loyale s'il
est possible, depuis qu'elle a touch celle de notre duc...

Dudley secoua rudement la main droite de M. de Chemeraut, pendant que
Mortimer secouait non moins rudement la main gauche.

Rien de plus contagieux que l'enthousiasme; les partisans du duc taient
peu  peu monts sur le pont et s'taient groups autour des deux lords;
tous voulaient  leur tour serrer la main qui avait touch celle du
prince.

--Ah! messieurs, je conois que monseigneur recule le moment de vous
voir, dit Chemeraut, il craint l'motion insparable d'un pareil moment.

--Et nous, donc! s'cria Dudley. Enfin, voici tantt quarante jours que
nous sommes partis de La Rochelle, n'est-ce pas? eh bien! que je meure
si j'ai dormi plus de trois ou quatre heures par chaque nuit, et encore
d'un sommeil  la fois agrable et agit comme celui dont on dort la
veille d'un duel... o l'on est sr de tuer son homme... Du moins, tel
est l'effet que cette impatience a produit sur moi; et toi, Percy? dit
le robuste gladiateur,  Mortimer.

--Moi, Dick, rpondit celui-ci, a m'a fait un effet contraire;  chaque
instant je me rveillais en sursaut... Il me semble que je dormirais
ainsi la veille du jour o je devrais tre fusill.

--Moi, dit un autre gentilhomme, je ne connais le duc que d'aprs son
portrait.

--Moi, d'aprs son renom.

--Moi, ds que j'ai su qu'il s'agissait de marcher sous ses ordres
contre les Orangistes, j'ai tout quitt, amis... femme... enfant...

--C'est comme nous...

--Ah! monsieur, c'est qu'aussi _Jacques de Monmouth_, dit un autre,
c'est un nom qui rsonne comme un clairon.

--Il suffira de prononcer ce nom dans la vieille Angleterre, reprit un
autre, pour chasser tous ces rats de Hollande dans leurs marcages!

--A commencer par le Guillaume...

--D'honneur, milords, dit M. de Chemeraut, vous me rendriez presque
orgueilleux d'avoir si bien russi dans une entreprise qui, j'oserais
le dire, est assez dlicate... Je ne veux pas attribuer  mes
raisonnements,  mon influence, la rsolution du prince... mais croyez
du moins, milords, que j'ai su faire valoir auprs de lui l'enthousiasme
que son souvenir vous avait inspir.

--Aussi, notre ami... n'oublierons-nous jamais ce que vous avez fait!
Vous nous l'avez amen ici... notre duc! s'cria cordialement Mortimer.

--Pour cela seulement nous vous devons une reconnaissance ternelle,
ajouta Dudley...

--Le voir! le voir! s'cria Mortimer dans un nouvel entranement, le
revoir, lui que nous avions cru mort... Le revoir bien en face,
retrouver devant nos yeux cette noble et fire figure si belle; le
revoir au milieu du feu... le... le... ah!... eh bien oui, je pleure...
je pleure, s'cria le brave Mortimer en ne contraignant plus son
motion. Oui, je pleure comme un enfant, et mille tonnerres crasent
ceux qui ne comprennent pas qu'un vieux soldat pleure ainsi...

L'attendrissement est aussi contagieux que l'enthousiasme.

Dick fit comme son ami Percy, et les autres gentilshommes firent comme
Dick et comme son ami Percy...




CHAPITRE XXXIII.

LE JUGEMENT.


Un nouveau personnage vint augmenter le nombre des admirateurs
passionns de Monmouth.

On vit s'avancer, soutenu par deux serviteurs, un homme jeune encore,
mais que de nombreuses blessures condamnaient  de prcoces infirmits.

Lord Jocelyn Rothsay, malgr ses souffrances, avait voulu se joindre aux
partisans du prince, et sinon combattre pour la cause que Monmouth
allait dfendre, du moins venir au-devant du duc, et tre des premiers 
le fliciter sur sa rsurrection.

Les cheveux de lord Rothsay taient blancs, quoique son ple visage ft
jeune encore et que sa moustache ft aussi noire que ses yeux brillants
et hardis. Envelopp d'une longue robe-de-chambre, il s'avana
pniblement, appuy sur les paules de deux serviteurs.

--Voil le brave Rothsay, qui a autant de blessures que de poils  sa
moustache! s'cria lord Dudley.

--Par le diable, qui ne m'emportera pas du moins avant que j'aie vu
notre duc! dit Rothsay, je serai comme vous l'un des premiers  lui
serrer la main! N'aurais-je pas, dans ma verte jeunesse, risqu ma vie
pour hter d'un quart d'heure un rendez-vous d'amour? Pourquoi ne le
risquerais-je pas pour voir notre duc un quart d'heure plus tt?

Un homme  physionomie inquite parut sur le pont peu de temps aprs
lord Rothsay.

--Milord! lui dit-il d'un ton suppliant, milord! vous exposez votre vie
par cette imprudence! Le moindre mouvement violent peut renouveler
l'hmorrhagie de cette ancienne blessure que...

--Au diable! docteur, o mon sang coulera-t-il mieux et plus noblement
qu'aux pieds de Jacques de Monmouth? dit Rothsay avec exaltation.

--Mais, milord, le danger...

--Mais, docteur, il s'agirait de sa damnation que Jocelyn Rothsay ne
serait pas un des derniers  embrasser notre duc. Je n'ai pas fait ce
voyage pour autre chose. Dick me prtera une paule, Percy une autre, et
c'est soutenu par ces deux braves champions que je viendrai dire 
Jacques:

--Voil trois de tes fidles soldats de Bridge-Water...

Ce disant, le jeune homme abandonna ses deux domestiques, et s'appuya en
effet sur les deux robustes lords.

Un roulement de tambours auxquels se joignirent quelques fanfares de
buccins et le bruit aigre des sifflets des matres d'quipage,
annoncrent que les marins et les troupes d'infanterie de la frgate
s'assemblaient: bientt ils montrent en grande tenue sur le pont, et se
rangrent  leur poste, officiers en tte.

--Pourquoi cette prise d'armes? demanda Mortimer  M. de Chemeraut.

--Pour rendre hommage au duc et le recevoir sur le pont avec les
honneurs de la guerre, lorsqu'il viendra tout  l'heure passer les
troupes en revue.

Le capitaine de la frgate s'avana vers le groupe des gentilshommes:

--Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur.

--Eh bien! fut-il dit tout d'une voix.

--Son Altesse nous recevra  onze heures prcises, c'est--dire dans
cinq minutes.

Il est impossible de rendre l'exclamation de joie profonde qui souleva
toutes les poitrines.

--Tiens, maintenant, Dick, je me sens faible, dit Mortimer.

--Diable! fais attention, Percy, dit Rothsay, ne vas pas tomber, tu es
une de mes jambes.

--Moi? dit Dudley, j'ai comme le vertige...

--coutez, Dick; coute, Jocelyn, dit Mortimer, ces dignes compagnons
n'ont jamais vu notre duc: soyons gnreux, laissons-les passer les
premiers, nous l'apercevrons d'abord de loin; a nous donnera le temps
de nous faire  sa vue... Est-ce dit?

--Oui, oui, rptrent Dick et Jocelyn.

Onze heures sonnrent.

Le pont de la frgate offrit un spectacle vritablement grand et beau
pendant quelques moments.

Les soldats et les marins en armes couvraient les passavants du navire.

Les officiers, tte nue, prcdant le groupe des gentilshommes,
descendirent lentement l'escalier troit qui conduisait  l'appartement
destin au duc de Monmouth.

Enfin, derrire ce premier groupe s'avanaient Mortimer et Dudley
soutenant, au milieu d'eux, le jeune lord Jocelyn, dont la taille
vote, la dmarche maladive, contrastaient avec la haute stature et
l'air mle de ses deux soutiens.

Pendant que les autres gentilshommes encombraient l'troit escalier, les
trois lords, ces trois nobles types de fidlit chevaleresque, restrent
un moment sur le pont.

--coutons... coutons, dit Dudley, peut-tre entendrons-nous la voix de
Jacques...

En effet, le plus profond silence rgna d'abord, mais il fut bientt
interrompu par des exclamations de joie auxquelles se mlrent de vives
et attendrissantes protestations.

Enfin l'escalier fut libre.

Modrant  peine leur impatience par gard pour lord Jocelyn, qui
descendait pniblement, les deux lords arrivrent dans la batterie, et
entrrent  leur tour dans la grande chambre de la frgate, o
Croustillac donnait audience  ses partisans.

Pendant quelques moments, les trois lords restrent stupfaits devant le
tableau qu'ils eurent sous les yeux.

Au fond de la grande chambre, claire par cinq fentres de poupe,
Croustillac, vtu de son justaucorps vert et de ses bas roses, se tenait
firement debout  ct de M. de Chemeraut; celui-ci, dans l'orgueil du
succs, semblait prsenter triomphalement le chevalier aux gentilshommes
anglais.

Un peu en arrire de M. de Chemeraut taient le capitaine de la frgate
et son tat-major.

Les partisans de Monmouth, pittoresquement groups, entouraient le
Gascon.

L'aventurier, bien qu'un peu ple, payait toujours d'audace; ne se
voyant pas reconnu, il reprenait peu  peu son assurance habituelle, et
se disait:

--Le Mortimer se sera vant de me connatre intimement pour se donner
des airs de familiarit avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours,
mordioux! cela durera ce que a pourra.

La force de l'illusion est telle que, parmi les gentilshommes qui se
pressaient autour de l'aventurier, les uns lui trouvaient un air de
famille assez dcid avec Charles II; d'autres, une ressemblance
frappante avec ses portraits.

--Milords et messieurs, dit Croustillac en montrant Chemeraut, monsieur,
en m'apportant vos voeux, m'a dcid  me rendre au milieu de vous.

--Milord-duc, c'est entre nous  la mort!... crirent les plus exalts.

--J'y compte, milords; quant  moi, ma devise sera: Tout pour
l'Angleterre et...

--C'est trop d'impudence! sang et massacre! s'cria lord Mortimer d'une
voix tonnante, en interrompant le chevalier et en se prcipitant vers
lui l'oeil sanglant, les poings ferms, pendant que Dudley soutenait
lord Jocelyn.

L'apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur les spectateurs et
sur les acteurs de cette scne.

Les gentilshommes anglais se retournrent vivement vers Mortimer.

Chemeraut et les officiers se regardrent avec tonnement, ne
comprenant rien encore aux paroles du lord.

--Mordioux, nous y voici, pensa Croustillac, rien qu' voir cette brute
avine, je sens le Mortimer d'une lieue.

Le lord arriva au milieu du vide que les gentilshommes avaient laiss
entre eux et le Gascon en se reculant; il se planta devant lui, les bras
croiss, l'oeil tincelant, le regardant face  face; et il s'cria
d'une voix tremblante de rage:

--Ah! tu es Jacques de Monmouth... toi!... c'est  moi... Mortimer...
que tu dis cela?

Croustillac fut alors sublime d'impudence et de sang-froid. Il rpondit
 Mortimer avec un accent de reproche mlancolique:

--L'exil et l'adversit m'ont donc bien chang!... que mon meilleur ami
ne me reconnat plus? Puis, se tournant  demi vers M. de Chemeraut, le
chevalier ajouta tout bas:--Vous le voyez, je vous l'avais dit:
l'motion a t trop violente... sa pauvre tte est encore dmnage.
Hlas! ce malheureux-l me mconnat.

Croustillac s'tait exprim avec tant d'assurance et de naturel que M.
de Chemeraut hsitait encore  se croire dupe d'une si norme imposture;
il ne conserva pas longtemps de doute  ce sujet.

Lord Dudley et lord Rothsay se joignirent  Mortimer et aux autres
gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les apostrophes et les
injures les plus furieuses.

--Ce misrable vagabond ose se dire Jacques de Monmouth!

--L'infme imposteur!

--Le sclrat l'aura gorg afin de se faire passer pour lui.

--C'est un missaire de Guillaume!

--Un tel gueux! Jacques, notre duc!

--Quelle audace!

--Oser faire un tel mensonge!

--C'est  lui arracher la langue!

--Nous tromper si impudemment, nous autres qui n'avions jamais vu le
duc!

--Cela crie vengeance!

--Puisqu'il prend son nom, il doit savoir o il est.

--Oui, il nous rpondra de notre duc.

--Nous le jetterons  la mer s'il ne nous rend pas Jacques...

--Nous lui arracherons les ongles pour le faire parler.

--Se jouer ainsi de ce qu'il y a de plus sacr!

--Comment aussi M. de Chemeraut a-t-il donn dans un pige si grossier?

--Ce misrable m'a indignement tromp, messieurs, cria M. de Chemeraut
en tchant en vain de se faire entendre.

--Alors, expliquez-vous, monsieur.

--Il payera cher son audace, messieurs.

--Faites d'abord enchaner ce tratre.

--Il m'a abus par les plus excrables mensonges. Messieurs, tout autre
que moi y et t pris!

--On ne se joue pas ainsi de la croyance de braves gentilshommes qui se
sacrifient  la bonne cause.

--Monsieur de Chemeraut, vous tes aussi coupable que ce misrable
fourbe.

--Mais, milords, l'envoy anglais a t tromp comme moi.

--C'est impossible, vous tes son complice.

--Milords, vous m'insultez.

--Un homme de votre exprience, monsieur, ne se laisse pas berner  ce
point!

--Il faut nous venger.

--Oui, vengeance... vengeance!

Ces accusations, ces reproches partirent et se croisrent si rapidement,
causrent un tel tumulte, qu'il fut impossible  M. de Chemeraut de se
faire couter au milieu de tant de cris furieux.

L'attitude des gentilshommes anglais devint mme si menaante envers
lui, leurs rcriminations si violentes, qu'il se rangea prs des
officiers de la frgate, et tous mirent la main  la garde de leur pe.

Croustillac, seul entre les deux groupes, tait en butte aux invectives,
aux attaques, aux maldictions des deux partis.

Intrpide, audacieux, les bras croiss, le nez au vent, l'oeil hardi,
l'aventurier coutait gronder et clater ce formidable orage avec un
flegme impassible, en se disant intrieurement:

--Voici que a se gte normment, ils peuvent me jeter par la fentre,
c'est--dire en plein Ocan; le saut est prilleux, quoique je nage
comme un triton, mais je ne puis plus rien... a devait arriver tt ou
tard, et d'ailleurs, ainsi que je le disais ce matin, on ne se sacrifie
pas aux gens dans le seul but d'tre couronn de fleurs et caress par
des nymphes silvestres.

Quoiqu' son comble, le tumulte fut pourtant domin par la voix tonnante
de Mortimer qui s'cria:

--Monsieur de Chemeraut, faites d'abord pendre ce misrable, vous nous
devez cette satisfaction.

--Oui, oui, qu'on l'accroche  la grande vergue, rptrent les
gentilshommes anglais, nous nous expliquerons aprs.

--Vous m'obligerez beaucoup en vous expliquant avant! s'cria
Croustillac.

--Il parle, il ose parler, cria-t-on.

--Eh! qui donc, mordioux! parlera en ma faveur, si ce n'est moi, reprit
le Gascon; serait-ce vous, par hasard, mon gentilhomme?

--Messieurs, s'cria M. de Chemeraut, lord Mortimer a raison en
proposant de faire justice de cet imposteur abominable.

--Il a tort, je soutiens qu'il a tort, cent mille fois tort! s'cria
Croustillac... c'est un moyen us, rebattu, vulgaire...

--Te tairas-tu, malheureux! s'cria l'athltique Mortimer en saisissant
les deux mains du Gascon.

--Ne touchez pas un gentilhomme, ou, par la mort! vous payerez cher cet
outrage! s'cria Croustillac avec colre.

--Ton pe, misrable fourbe, dit M. de Chemeraut pendant que vingt bras
levs menaaient l'aventurier.

--Au fait, un lion ne peut rien contre cent loups, dit majestueusement
le Gascon en rendant sa rapire.

--Maintenant, messieurs, reprit M. de Chemeraut, je continue. Oui,
l'honorable lord Mortimer avait raison de vouloir faire pendre ce
drle.

--Il a tort! tant que je pourrai lever la voix je protesterai qu'il a
tort! c'est une ide cornue et biscornue... c'est un raisonnement de
cheval... Le bel argument qu'une potence? cria Croustillac en se
dbattant entre deux gentilshommes qui le tenaient au collet.

--Mais avant d'en faire justice, il faut l'obliger  nous rvler la
trame indigne qu'il a ourdie... il faut qu'il nous dvoile les
circonstances mystrieuses  l'aide desquelles il a effrontment surpris
ma bonne foi.

--A quoi bon? morte la bte, mort le venin, dit rudement Mortimer.

--Je vous dis que vous raisonnez aussi ingnieusement qu'un boule-dogue
qui saute au col d'un taureau, cria Croustillac.

--Patience, patience... c'est une cravate de bon chanvre qui t'empchera
de prcher tout  l'heure, rpondit Mortimer.

--Croyez-moi, milords, dit M. de Chemeraut, un conseil va se former...
on interrogera ce fourbe; s'il ne rpond pas, nous aurons bien les
moyens de l'y contraindre; il y a plus d'une sorte de tortures.

--Ah! comme a je suis de votre avis, dit Mortimer, je consens  ce
qu'il ne soit pas pendu... avant d'avoir t mis  la torture, a fera
deux choses au lieu d'une.

--Vous tes gnreux, milord, dit le Gascon.

En songeant  la fureur dont devait tre possd M. de Chemeraut, qui
voyait compltement chouer une entreprise qu'il croyait avoir si
habilement conduite, on comprend, sans l'excuser, la cruaut de ses
rsolutions envers Croustillac.

Les esprits taient si monts; le dsappointement avait t si irritant,
si douloureux mme, pour la plupart des partisans de Monmouth, que ces
gentilshommes, assez humains d'ailleurs, se laissrent aller dans cette
occasion  l'entranement d'une colre aveugle, et peu s'en fallut que
le malheureux Croustillac ne ft mme cit devant une espce de conseil
de guerre dont la runion donnait au moins une apparence de lgalit 
la violence dont il tait victime.

Cinq lords et cinq officiers s'assemblrent immdiatement sous la
prsidence du capitaine de frgate.

M. de Chemeraut se mit  droite, le chevalier se tint debout  gauche.
La sance commena.

M. de Chemeraut dit d'une voix brve et encore tremblante de colre:

--J'accuse l'homme ici prsent d'avoir faussement et mchamment pris les
noms et titres de Sa Grce le duc de Monmouth, et d'avoir ainsi par son
odieuse imposture, renvers les desseins du roi mon matre, et ce, dans
de telles circonstances que le crime de cet homme doit tre considr
comme un attentat  la sret de l'tat. En consquence, je demande que
l'accus, ici prsent, soit dclar coupable de haute trahison et puni
de mort.

--Mordioux! monsieur, vous concluez vite et bien, voici qui est net et
bref, dit Croustillac, dont le courage naturel s'levait  la hauteur
des circonstances.

--Oui, oui, cet imposteur mrite la mort; mais avant, il faut qu'il
parle... et qu'on le mette tout de suite  la question, reprirent les
lords.

Le capitaine de la frgate, qui prsidait le conseil, n'tait pas, comme
M. de Chemeraut, sous l'influence d'un ressentiment personnel; il dit
aux Anglais:

--Milords, nous n'avons pas encore  voter une peine; il faut auparavant
interroger l'accus, couter sa dfense s'il peut se dfendre; aprs
quoi nous aviserons  la peine qui devra lui tre inflige. N'oublions
pas que nous sommes juges et qu'il n'est pas encore reconnu coupable.

Ces paroles froides et sages plurent moins aux lords que l'emportement
de M. de Chemeraut. Nanmoins, pouvant lever aucune objection, ils se
turent.

--Accus, dit le capitaine au chevalier, quels sont vos noms?

--Polyphme, chevalier de Croustillac.

--Un Gascon! dit M. de Chemeraut entre ses dents; j'aurais d m'en
douter  son impudence. Avoir t le jouet d'un tel misrable!

--Votre profession? continua le capitaine.

--Pour le moment... celle d'accus devant un tribunal que vous prsidez
dignement, capitaine, car vous ne voulez pas, avec raison, que l'on
pende les gens sans les entendre.

--Vous tes accus d'avoir sciemment et mchamment tromp M. de
Chemeraut charg d'une mission d'tat pour le service du roi, notre
matre.

--C'est M. de Chemeraut qui s'est tromp lui-mme: il m'a appel
monseigneur, et j'ai rpondu innocemment  ce nom.

--Innocemment! s'cria M. de Chemeraut en fureur, comment, misrable, tu
n'as pas abus de ma confiance par les plus atroces mensonges? tu ne
m'as pas surpris les secrets les plus importants par ton impudente
trahison?

--Vous avez parl... j'ai cout... je dois mme dclarer, pour ma
justification, que vous m'avez paru singulirement bavard... Si c'est un
crime de vous avoir entendu... vous avez rendu ce crime norme...

Le capitaine fit signe  M. de Chemeraut de contenir son indignation; il
dit au Gascon:

--Voulez-vous rvler ce que vous savez relativement  Jacques, duc de
Monmouth? voulez-vous nous apprendre par suite de quels vnements vous
avez pris ses noms et ses titres?

Croustillac voyait sa position devenir trs inquitante: il eut envie de
tout rvler: il pouvait s'adresser aux partisans dvous du prince,
s'assurer de leur appui en leur annonant que le duc avait t sauv
grce  lui. Mais un scrupule honorable le retint; ce secret n'tait pas
le sien, il ne lui appartenait pas de trahir les mystres qui avaient
cach et protg l'existence du prince et qui pouvaient la protger
encore.




CHAPITRE XXXIV.

LA CHASSE.


Lorsque le capitaine intima de nouveau  Croustillac l'ordre de rvler
tout ce qu'il savait sur le duc, l'aventurier rpondit cette fois avec
une fermet pleine de dignit:

--Je n'ai rien  dire  ce sujet, capitaine. Ce secret n'est pas le
mien.

--Tonnerre et sang! la question va te faire parler, s'cria Mortimer;
qu'on allume deux mches soufres, je les lui mettrai moi-mme, s'il le
faut, sous le menton, a lui dliera la langue... et nous saurons o est
notre Jacques... Ah! j'avais bien un pressentiment que je ne le verrais
pas.

--Je dois vous faire observer, dit le capitaine au Gascon, que si vous
vous obstinez dans un coupable silence, vous compromettrez ainsi de la
manire la plus grave les intrts du roi et de l'tat, et l'on sera
forc de recourir  de dures extrmits pour vous faire parler.

Ces paroles calmes, prononces par un homme  figure vnrable, qui,
depuis le commencement de cette scne, avait tch de calmer la violence
des adversaires de Croustillac, firent sur celui-ci une vive impression;
il frissonna lgrement, mais sa rsolution ne fut pas branle; il
rpondit d'une voix assure:

--Excusez-moi, capitaine, je n'ai rien  dire et je ne dirai rien.

--Capitaine! s'cria M. de Chemeraut, au nom du roi, dont j'ai les
pouvoirs, je dclare formellement que le silence de ce criminel peut
porter un grave prjudice aux intrts de Sa Majest et de l'tat. J'ai
trouv cet homme dans la propre maison de milord duc de Monmouth, nanti
mme d'objets prcieux appartenant  ce seigneur, tels que l'pe de
Charles Ier, une bote  portraits, etc., tout concourt enfin 
prouver qu'il a, sur l'existence de Sa Grce le duc de Monmouth, les
renseignements les plus prcis; or, ces renseignements sont de la plus
haute importance relativement  la mission dont le roi m'a charg... Je
requiers donc que l'accus soit immdiatement contraint de parler par
tous les moyens possibles.

--Oui, oui, la question! rptrent les lords.

--Rflchissez bien, accus, dit encore le capitaine, ne vous exposez
pas  de terribles rigueurs; vous pouvez tout esprer de notre
indulgence si vous dites la vrit.. Sinon, prenez garde!

--Je n'ai rien  dire, reprit Croustillac; ce secret n'est pas le mien.

--Il s'agit d'une cruelle torture, dit le capitaine; ne nous forcez pas
de recourir  ces extrmits.

Le Gascon fit un signe de rsignation et rpta:

--Je n'ai rien  dire.

Le capitaine ne put dissimuler son chagrin d'tre oblig d'employer de
pareilles mesures; il sonna.

Un planton se prsenta.

--Ordonnez au prvt de venir ici,  quatre hommes de se tenir dans la
batterie, prs du fanal de l'avant, et dites au matre canonnier de
prparer des mches soufres.

Le planton sortit.

Ces ordres taient d'un positif effrayant.

Malgr son courage, Croustillac sentit chanceler sa dtermination; le
supplice dont on le menaait tait affreux. Monmouth tait alors sans
doute en sret; l'aventurier pensait qu'il avait dj beaucoup fait
pour le duc et pour la duchesse; il allait peut-tre cder  la crainte
de la torture, lorsque son courage lui revint  cette rflexion,
grotesque sans doute, mais qui, dans la circonstance o elle se
prsentait  son esprit, devenait presque hroque:

_On ne se sacrifie pas pour les gens dans le seul but d'tre couronn de
fleurs_...

Le prvt entra dans la salle du conseil:

Croustillac frissonna... mais son regard ne trahit aucune motion.

Tout  coup trois coups de canon trs rapprochs les uns des autres
retentirent longuement dans la solitude de l'Ocan.

Les membres du tribunal improvis bondirent sur leurs siges.

Le capitaine courut aux fentres de la grande chambre, dclara la sance
suspendue... Partisans et officiers, oubliant l'accus, montrent en
hte sur le pont.

Croustillac, non moins curieux que ses juges, les suivit.

La frgate avait reu l'ordre de mettre en panne jusqu' l'issue du
conseil qui dcidait du sort du chevalier.

Nous avons dit que la _Licorne_ s'tait obstine depuis la veille 
suivre la _Fulminante_; nous avons dit aussi que l'officier de quart
avait signal  l'horizon un btiment d'abord presque imperceptible,
mais qui s'tait bientt rapproch de la frgate avec une rapidit
presque merveilleuse.

Lorsque la _Fulminante_ mit en panne, ce btiment, lger brigantin,
n'tait tout au plus qu' une demi-lieue d'elle;  mesure qu'il
approcha, on distingua sa mture extraordinairement leve, ses voiles
trs larges, trs hautes, sa coque noire, troite, effile, qui sortait
 peine hors de l'eau; en un mot, on reconnut dans ce petit navire
toutes les apparences d'un pirate.

A l'apparition du brigantin, la _Licorne_ alla se mettre dans ses eaux 
un signal qu'il lui fit.

On tait en temps de guerre; le branle-bas de combat fut fait en un
moment  bord de la frgate. Le capitaine, voyant l'trange manoeuvre
des deux btiments, n'avait pas voulu s'exposer  une surprise hostile.

Le lger navire s'approcha, ses voiles  demi-cargues, ayant  sa proue
un pavillon parlementaire.

--Monsieur de Sainval, dit le capitaine  un de ses officiers, ordonnez
aux canonniers de se tenir  leurs pices la mche allume... Si ce
pavillon parlementaire cache une ruse, ce btiment sera coul bas.

M. de Chemeraut et Croustillac partagrent le mme tonnement en
reconnaissant le _Camlon_,  bord duquel s'taient embarqus le
multre et la Barbe-Bleue.

Le coeur de Croustillac battait  se rompre; ses amis ne l'avaient pas
abandonn, ils venaient le secourir, mais par quel moyen?

Bientt le _Camlon_ fut  porte de voix de la frgate et lui passa 
poupe.

Un homme de haute taille, magnifiquement vtu, tait debout  l'arrire
du brigantin, qui mit alors en panne comme la _Fulminante_.

--Jacques... notre duc!!! Le voil!!! s'crirent avec enthousiasme les
trois lords qui, penchs sur le couronnement de la frgate, venaient de
reconnatre le duc de Monmouth.

Le brigantin mit alors en panne; les deux navires restrent immobiles.

Lord Mortimer, lord Dudley et lord Rothsay avaient pouss des cris de
joie dlirants  la vue du duc de Monmouth.

--Jacques! notre brave duc! te revoir... te revoir enfin!!...

--Serait-ce possible? vous seriez le duc de Monmouth, monseigneur?
s'cria M. de Chemeraut.

--Oui, monsieur, je suis Jacques de Monmouth, dit le duc, ainsi que vous
le prouvent les joyeuses acclamations de mes amis.

--Oui, voil notre Jacques!

--C'est bien lui cette fois!

--C'est bien notre duc, notre vritable duc, reprirent les lords.

--Monseigneur, reprit Chemeraut, j'ai t indignement abus depuis
avant-hier... par un misrable qui avait pris votre nom.

--Oui, et nous allons le faire pendre en ton honneur! s'cria Dudley.

--Gardez-vous-en bien, dit Monmouth, celui que vous appelez un
misrable m'a sauv avec le plus gnreux dvouement... et je viens,
monsieur de Chemeraut, prendre sa place  votre bord, s'il court
quelques dangers pour avoir pris la mienne.

--Certainement, monseigneur, rpondit M. de Chemeraut, saisissant cette
occasion de s'assurer de la personne du prince, il faut que Votre
Altesse vienne  bord, c'est le seul moyen qu'elle ait de sauver ce vil
imposteur.

--A moins pourtant que ce vil imposteur ne se sauve lui-mme! s'cria
Croustillac en se redressant debout sur le couronnement et en sautant 
la mer.

Ce mouvement fut si brusque que personne ne put s'y opposer. Le Gascon
plongea sous les vagues et reparut  trs peu de distance du brigantin,
vers lequel il se dirigeait  la nage.

Il y avait peu de distance entre les deux navires, le _Camlon_ tait
presque au niveau de la mer; le chevalier, aid par le duc de Monmouth,
et par quelques marins, se trouva sur le pont du petit navire avant que
les passagers de la frgate fussent revenus de leur surprise.

--Voil mon sauveur, le plus gnreux des hommes! dit Monmouth en
serrant Croustillac dans ses bras.

Puis Jacques dit quelques mots  l'oreille du Gascon, et celui-ci
disparut avec le capitaine Ralph.

Le duc s'avanant  l'extrmit de la poupe de son brigantin, s'adressa
 M. de Chemeraut:

--Je sais, monsieur, les projets du roi mon oncle, Jacques Stuart, et
ceux du roi votre matre... Je sais que ces braves gentilshommes
viennent m'offrir leurs bras pour m'aider  chasser Guillaume d'Orange
du trne d'Angleterre.

--Oui, oui, lorsque tu seras  notre tte nous chasserons ces rats
hollandais, s'cria Mortimer.

--Viens, viens, notre duc, avec toi nous irions au bout du monde, dit
Dudley.

--Monseigneur, vous pouvez compter sur l'appui du roi, mon matre. Une
fois  bord, je vous communiquerai mes pleins-pouvoirs, s'cria
Chemeraut, ravi de voir que sa mission, qu'il avait cru dsespre,
renaissait avec toutes ses chances de russite.

--Monseigneur, voulez-vous qu'on vous envoie la chaloupe? ou bien
allez-vous venir dans une de vos embarcations? ajouta Chemeraut, et
puisque Votre Altesse s'intresse  ce misrable fourbe, sa grce est
assure.

--Dpche-toi noble duc...

--Viens comme tu voudras, Jacques, notre Jacques, mais viens tout de
suite!

--Oui, viens! s'cria Mortimer, ou bien nous ferons comme ce drle  la
casaque verte et au bas roses: nous sauterons  l'eau comme une bande de
canards sauvages, pour tre plus tt prs de toi.

--Pas d'imprudence, mes vieux amis, pas d'imprudence! s'cria Monmouth
qui cherchait  gagner du temps depuis que le Gascon avait disparu.

Enfin le capitaine Ralph vint dire un mot  l'oreille du prince;
celui-ci donna un nouvel ordre  voix basse d'un air radieux.

--Monseigneur, on va faire mettre la chaloupe  la mer, dit Chemeraut
qui brlait d'impatience de voir le duc  bord.

--C'est inutile, monsieur, dit le prince. Puis, s'adressant aux lords
avec un accent profondment mu:

--Mes vieux amis, mes fidles compagnons, adieu, et pour toujours
adieu!... J'ai jur, par la mmoire du plus admirable martyr de
l'amiti, de ne jamais prendre part aux troubles civils qui pourraient
ensanglanter l'Angleterre; je ne serai pas parjure  ma promesse! Adieu,
brave Mortimer; adieu, bon Dudley; adieu, vaillant Rothsay; mon coeur
se brise de ne pouvoir vous embrasser une dernire fois... Oubliez cette
apparition! Que dsormais Jacques de Monmouth... soit mort pour vous
comme il l'a t pour le monde pendant cinq ans!... Encore adieu... et
pour toujours adieu...

Puis se retournant vers son capitaine, le duc s'cria vivement d'une
voix sonore:

--Ralph, toutes voiles dehors!...

A ces mots, Ralph saisit la barre du gouvernail; les voiles du brigantin
prpares  l'avance furent bordes et orientes avec une prestesse
merveilleuse... Grce  la brise et  ses avirons de galre, le
_Camlon_ tait sous voile avant que les passagers de la frgate
fussent revenus de leur surprise.

Le brigantin en s'loignant se maintint dans la direction de la poupe de
la frgate, afin de n'tre pas expos  son artillerie.

Il est impossible de peindre la rage de M. de Chemeraut, le dsespoir
des lords, en voyant le lger navire s'loigner rapidement.

--Capitaine, s'cria M. de Chemeraut, couvrez la frgate de voiles, nous
atteindrons ce brigantin: il n'y a pas de meilleure marcheuse que la
_Fulminante_.

--Oui, oui, s'crirent les lords,  l'abordage!

--Reprenons notre duc.

--Lorsque nous l'aurons, nous le forcerons bien  se mettre  notre
tte.

--Il ne refusera pas ses vieux compagnons!

--Mes enfants, deux cents louis pour boire  la sant de Jacques de
Monmouth, si nous rejoignons cette mouche de mer, s'cria Mortimer en
s'adressant aux matelots et en leur montrant le petit navire.

Le _Camlon_ se trouva bientt hors de porte du canon de la frgate;
il quitta la direction qu'il avait d'abord prise, et, au lieu de se
tenir au plus prs du vent, il laissa largement arriver.

Cette manoeuvre dcouvrit la _Licorne_ qui, pendant l'entretien du duc
et de M. de Chemeraut, tait constamment reste dans les eaux du
_Camlon_ et absolument dans la mme ligne que lui.

C'est  bord de ce dernier btiment que nous conduirons le lecteur; il
pourra ainsi assister  la chasse que la frgate va donner au brigantin.

Polyphme de Croustillac tait sur le pont de la _Licorne_, en compagnie
de son ancien hte, le capitaine Daniel, et du pre Griffon, embarqu de
la veille sur ce btiment.

On ce souvient du plongeon que le chevalier avait fait en sautant du
haut du couronnement de la frgate dans la mer afin de rejoindre
Monmouth.

Pendant que le Gascon se secouait, se frottait les yeux et se laissait
cordialement embrasser par le duc, celui-ci lui avait dit:

--Allez vite m'attendre  bord de la _Licorne_. Ralph va vous conduire.

Croustillac, encore tourdi de sa chute, ravi d'avoir chapp  M. de
Chemeraut, suivit le capitaine Ralph. Celui-ci le fit descendre dans une
petite yole pagaye par un seul marin.

Ce fut ainsi que l'aventurier aborda la _Licorne_. Afin de ne pas perdre
de temps, Ralph avait ordonn au marin de suivre le chevalier et
d'abandonner la yole; le transbordement du Gascon fut donc excut
trs-rapidement.

Le duc n'avait donn l'ordre de dployer les voiles du brigantin que
lorsqu'il avait su Croustillac en sret, car il prvoyait que M. de
Chemeraut abandonnerait videmment l'ombre pour le corps, le faux
Monmouth pour le vritable, la _Licorne_ pour le _Camlon_.

Matre Daniel  la vue du Gascon s'cria:

--Il est dit que je ne vous verrai jamais arriver  mon bord que par des
moyens tranges! En partant de France vous m'tes tomb des nues; en
quittant les Antilles vous me sortez de l'onde comme un dieu marin,
comme _Neptunus_ en personne!!!

Trs surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le pre Griffon
qui, debout sur la dunette, observait attentivement la manoeuvre des
deux navires, le chevalier dit au capitaine:

--Mais comment diable vous trouvez-vous ici  point nomm, pour me
recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici l-bas,
flottant  l'aventure?

--Ma foi,  vrai dire, je n'en sais  peu prs rien.

--Comment cela, capitaine?

--Hier matin le correspondant de mon armateur de La Rochelle m'a demand
si mon chargement tait complet. Je lui ai dit que oui; alors il m'a
ordonn d'aller au Fort-Royal, o tait une frgate en partance, et de
lui demander instamment son escorte; si elle me refusait, je devais me
faire escorter tout de mme, en restant toujours en vue de ladite
frgate, quoi qu'elle ft pour m'en empcher. Enfin, je devais me
conduire envers elle  peu prs comme un chien galeux qui s'attache  un
passant: le passant  beau le chasser, le chien se tient toujours 
longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche
quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s'arrte quand le
passant s'arrte, et finit par rester malgr lui sur ses talons... Voil
comme j'ai manoeuvr avec la frgate... Ce n'est pas tout... mon
correspondant m'avait encore dit:--Vous suivrez la frgate jusqu' ce
que vous soyez rejoint par un brigantin; alors vous resterez dans ses
eaux beaupr sur poupe; il se peut que ce brigantin vous envoie un
passager (ce passager je vois maintenant que c'tait vous); alors vous
le prendrez et vous ferez voile  l'instant pour la France sans vous
occuper du brigantin ni de la frgate... sinon, le brigantin vous
enverra d'autres ordres, et vous les excuterez. Je ne connais que la
volont de mes armateurs; j'ai suivi la frgate depuis le Fort-Royal. Ce
matin le brigantin m'a rejoint, tout  l'heure je vous ai repch,
maintenant je fais voile pour la France.

--Le duc ne viendra donc pas  bord? demanda Croustillac.

--Le duc? Quel duc? Je ne connais d'autre duc que mon armateur ou son
correspondant, ce qui est tout comme... Ah a! dites donc, voil la
frgate qui appuie une fameuse chasse au petit navire.

--Abandonnez-vous donc ainsi le _Camlon_? s'cria Croustillac, si la
frgate l'atteint, n'irez-vous pas  son secours?

--Moi, non, de par Dieu, quoique j'aie ici douze bonnes petites pices
de huit qui diraient leur mot tout comme d'autres... et que les
quatre-vingts gaillards qui composent mon quipage vaillent bien les
marins du roi... Mais il ne s'agit pas de cela.... Je ne connais que les
ordres de mon armateur... Ah ! mais voil maintenant le brigantin qui
donne du fil  retordre  la frgate, dit Daniel.




CHAPITRE XXXV.

LE RETOUR.


La _Fulminante_ poursuivait le _Camlon_ avec acharnement. Soit calcul,
soit ralentissement forc dans sa marche, plusieurs fois le brigantin
fut sur le point d'tre atteint par la frgate; mais alors, reprenant
sans doute une allure qui convenait mieux  sa construction, il
regagnait l'avantage qu'il avait perdu.

Tout  coup, par une brusque volution, le brigantin vira de bord, vint
droit  la _Licorne_, et en peu d'instants, la rejoignit  porte de
voix.

Qu'on juge de la joie de l'aventurier lorsque, sur le pont du
_Camlon_, qui vint passer  poupe du trois-mts, il vit la
Barbe-Bleue, vtue de blanc, appuye sur le bras de Monmouth, et qu'il
entendit la jeune femme lui crier d'une voix mue:--Adieu, notre
sauveur... adieu... que le ciel vous protge.... Nous ne vous oublierons
jamais!

--Adieu, notre meilleur ami... dit Monmouth. Adieu, digne et brave
chevalier!!

Et le _Camlon_ s'loigna.... Tandis qu'Angle avec son mouchoir et le
duc avec sa main faisaient un dernier signe d'adieu  l'aventurier.

Hlas! cette apparition fut aussi courte que ravissante...

Le brigantin, aprs avoir ainsi un moment ras l'arrire de la
_Licorne_, retourna sur ses pas et marcha droit  la frgate, qu'il
prolongea presque  porte de canon avec une hardiesse incroyable.

La _Fulminante_,  son tour, vira de bord. Sans doute le capitaine,
furieux de cette chasse inutile, voulut la terminer  tout prix...

Un clair brilla, un coup sourd et prolong se fit entendre au loin, et
la frgate laissa derrire elle un nuage de fume bleutre...

A cette dmonstration significative, le _Camlon_, ne s'amusant plus 
ruser devant la frgate, se lana au plus prs du vent, allure qui lui
tait particulirement favorable, et prit srieusement chasse.

La _Fulminante_ le poursuivit, tous deux se dirigrent vers le sud.

La _Licorne_ avait le cap au nord-est. Elle marchait suprieurement; on
comprend donc qu'elle laissa bientt et bien loin derrire elle les deux
btiments s'enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de l'horizon.

Croustillac tait rest les yeux attachs sur le navire qui emportait la
Barbe-Bleue... Il le suivit d'un regard avide et dsol jusqu' ce que
le brigantin et tout  fait disparu dans l'espace...

Alors deux grosses larmes roulrent sur les joues de l'aventurier...

Il laissa tomber sa tte dans ses deux mains dont il se couvrit le
visage...

       *       *       *       *       *

Le capitaine Daniel vint brusquement interrompre la douloureuse rverie
du chevalier; il lui frappa joyeusement sur l'paule et s'cria:

--Ah a, notre hte, la _Licorne_ est en bon chemin, si nous descendions
boire un coup de sangria au madre en attendant l'heure du souper?
J'espre que vous allez me faire encore de vos drles de tours qui me
font tant rire... vous savez? quand vous faites tenir des fourchettes
toutes droites sur le bout de votre nez... Allons boire un coup...

--Je n'ai pas soif, matre Daniel, dit tristement le Gascon.

--Tant mieux, vous n'en boirez qu'avec plus de plaisir; boire sans soif,
c'est ce qui distingue l'homme de la brute, comme on dit.

--Merci... matre Daniel... mais je ne saurais...

--Ah a, morbleu! qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout drle; est-ce
parce que vous n'avez pas fait fortune, vous qui vous tiez vant
d'pouser la Barbe-Bleue avant un mois? Dites donc, vous souvenez-vous?
vous auriez joliment perdu votre pari! vous n'avez pas seulement os
aller au Morne-au-Diable, j'en suis bien sr...

--Vous avez raison, matre Daniel, j'ai perdu mon pari...

--Comme vous n'avez rien pari du tout, a ne vous ruinera pas de le
payer... heureusement... Ah! dites-donc, j'ai depuis un quart d'heure
quelques questions sur le bout de la langue; comment tiez-vous  bord
de la frgate? comment le capitaine du brigantin vous a-t-il recueilli?
vous le connaissiez donc? et puis cette femme et ce seigneur qui vous
ont dit tout  l'heure adieu... qu'est-ce que tout cela signifie?... Oh!
aprs a, si a vous gne, ne me rpondez pas; je vous demande cela,
c'est seulement pour le savoir... S'il y a un secret... _motus_, n'en
parlons plus...

--Je ne puis rien vous dire  ce sujet, matre Daniel.

--Mettons alors que je n'ai rien demand, et vive la joie... allons,
riez donc, riez donc... qu'est-ce qui vous attriste? est-ce parce que
vous voil encore avec votre mme habit vert et vos mmes bas roses qui
ont joliment dteint  l'eau de mer, soit dit sans vous offenser? Je
vais vous prter de quoi changer, quoiqu'il fasse une chaleur d'tuve,
car ce n'est pas sain de laisser ses habits scher sur son corps...
Allons, allons, quittez donc cet air soucieux! voyons! est-ce que vous
n'tes pas mon hte, puisque vous tes ici par ordre de mon armateur? Et
quand mme! est-ce que je ne vous avais pas dit que vous pouviez rester
 bord de la _Licorne_ tant que a vous plairait? car, vrai Dieu,
j'adore votre conversation, vos histoires, et surtout vos tours. Ah!
dites donc, j'ai justement une espce d'toupe faite avec du fil
d'corce de palmier... a brle comme une amorce, a sera fameux, vous
avalerez a, et vous nous cracherez de la flamme et de la fume comme un
vrai dmon, pas vrai?

--Le chevalier ne parat pas dispos  vous gayer beaucoup, matre
Daniel, dit une voix grave.

Croustillac et le capitaine se retournrent; c'tait le pre Griffon
qui, de la dunette, avait assist  la poursuite du brigantin, et qui
descendait sur le pont.

--Il est vrai, mon pre, je me sens un peu triste, dit Croustillac.

--Bah! bah! si mon hte n'est pas en train, il le sera tout  l'heure,
car il n'est gure mlancolique de son tat... Je vais toujours prparer
le sangria, dit Daniel. Et il quitta le pont.

Aprs quelques moments de silence, le religieux dit  Croustillac:

--Vous voici encore l'hte de matre Daniel... Vous voil aussi pauvre
qu'il y a dix jours.

--Pourquoi serais-je plus riche aujourd'hui qu'il y a dix jours, mon
pre? demanda le Gascon.

Il faut le dire  la louange de Croustillac, ses regrets amers taient
purs de toute pense cupide; quoique pauvre, il tait heureux de songer
qu' part le petit mdaillon de la Barbe-Bleue, son dvouement avait
t compltement dsintress.

--Je crois, dit le pre Griffon, que le duc de Monmouth sera fch de
n'avoir pu rcompenser votre dvouement comme il le devait. Mais ce
n'est pas tout  fait sa faute... les vnements se sont tellement
presss...

--Vous ne parlez pas srieusement, mon pre... Pourquoi le prince
aurait-il voulu humilier un homme qui a fait ce qu'il a pu pour le
servir?

--Vous avez fait pour le prince ce qu'un frre aurait fait; pourquoi,
vous sachant pauvre, ne serait-il pas en frre venu  votre aide?

--Pour mille raisons j'en aurais t dsol, mon pre... Je compte mme
sur l'agitation de la vie que je vais mener plus aventureuse que jamais
pour me distraire... Et j'espre...

Le Gascon n'acheva pas et cacha de nouveau sa tte dans ses mains.

Le religieux respecta son silence et s'loigna.

       *       *       *       *       *

Grce aux vents alizs et  une belle traverse, la _Licorne_ fut en vue
des ctes de France environ quarante jours aprs son dpart de la
Martinique.

Peu  peu la tristesse morne du chevalier s'tait calme.

Avec un instinct de grande dlicatesse, instinct aussi nouveau pour lui
que le sentiment qui l'avait sans doute dvelopp, le chevalier avait
rserv pour la solitude les penses mlancoliques et douces
qu'veillait en lui le souvenir de la Barbe-Bleue, car il ne voulait
pas exposer ces prcieuses rveries aux grossires plaisanteries de
matre Daniel ou aux interprtations du pre Griffon.

Au bout de huit jours, le chevalier tait redevenu, aux yeux des
passagers de la _Licorne_, ce qu'il avait t durant la premire
traverse. Sachant qu'il devait payer son passage par sa bonne humeur,
il mit cette espce de probit qui lui tait particulire  amuser
matre Daniel; il se montra si bon compagnon, que le digne capitaine
voyait arriver avec dsespoir la fin de la traverse.

Croustillac avait formellement dclar qu'il irait prendre du service en
Moscovie, o le czar Pierre accueillait alors parfaitement les soldats
de fortune.

Le soleil tait sur le point de se coucher, lorsque la _Licorne_ se
trouva en vue des ctes de France.

Matre Daniel, par prudence, prfra d'attendre le lendemain pour aller
au mouillage.

Peu de temps avant le moment de se mettre  table, le pre Griffon pria
le Gascon de venir avec lui dans sa chambre.

L'air grave, presque solennel du religieux parut trange  Croustillac.

La porte ferme, le pre Griffon, les yeux humides de larmes, tendit ses
bras au Gascon, et lui dit:

--Venez... venez, excellente et noble crature... venez, mon bon et cher
fils.

Le chevalier,  la fois attendri et tonn, serra cordialement le
religieux dans ses bras, et lui dit:

--Qu'avez-vous donc, mon pre?

--Ce que j'ai? ce que j'ai? comment! vous... pauvre aventurier... vous
que votre vie passe devait rendre moins scrupuleux qu'un autre... vous
sauvez la vie du fils d'un roi, vous vous dvouez avec autant
d'abngation que d'intelligence.... et puis, cela fait, vos amis en
sret... vous revenez  votre obscure et misrable vie; ne sachant pas
mme  cette heure,  la veille de rentrer en France... o vous
coucherez demain! et cela sans avoir dit un mot, un seul mot pour vous
plaindre, ou de l'ingratitude, ou du moins de l'oubli de ceux qui vous
doivent tant!

--Mais, mon pre...

--Oh! je vous ai bien observ, moi, pendant cette traverse! jamais une
parole amre... jamais seulement l'ombre d'un reproche... comme par le
pass, vous tes redevenu insouciant et gai... Et encore... non...
non... Oh! je l'ai bien vu... votre joie est factice; vous avez mme
perdu dans ce voyage... votre seul bien... votre seule ressource...
cette insouciante gaiet qui vous aidait  supporter l'infortune.

--Mon pre... je vous assure que non...

--Oh! je ne me trompe pas, vous dis-je! la nuit.... je vous ai surpris
seul... assis  l'cart... sur le pont, y rvant tristement... Autrefois
est-ce que vous rviez jamais?

--N'ai-je pas, au contraire, pendant la traverse, diverti matre Daniel
par mes plaisanteries, mon bon pre?

--Oh! je vous observai bien; si vous avez consenti  amuser matre
Daniel, c'tait pour reconnatre comme vous le pouviez l'hospitalit
qu'il vous donnait... coutez, mon fils... Je suis vieux, je puis tout
vous dire sans vous offenser, eh bien! une conduite telle que la vtre
serait dj trs belle, trs digne de la part d'un homme que ses
antcdents, que ses principes rendraient naturellement dlicat; mais de
votre part,  vous, qu'une jeunesse oisive, peut-tre coupable, semblait
devoir destituer de toute lvation... cela est doublement noble et
beau, c'est  la fois l'expiation du pass et la glorification du
prsent... aussi de pareils sentiments ne pouvaient rester sans
rcompense..... l'preuve a trop dur, oui... je m'en veux presque de
vous l'avoir impose.

--Quelle preuve, mon pre?

--Encore non... cette preuve vous a permis de montrer une dlicatesse
aussi noble que touchante.

On frappa  la porte du pre Griffon.

--Qu'est-ce?

--Le souper, mon pre.

--Allons, venez, mon fils, dit le pre Griffon en regardant Croustillac
d'un air singulier, je ne sais pourquoi il me semble que la journe se
terminera heureusement pour vous.

Le chevalier, assez surpris de ce que le rvrend l'avait fait descendre
dans sa chambre pour lui tenir le discours que nous avons rapport,
suivit le pre Griffon sur le pont.

Au grand tonnement de Croustillac, il vit l'quipage en habit de fte;
des fanaux allums taient suspendus aux haubans et aux mts.

Lorsque l'aventurier parut sur le pont, les douze pices d'artillerie du
trois-mts tirrent en salut.

--Mordioux! mon pre, qu'est-ce que cela? dit Croustillac, sommes-nous
attaqus?

Le pre n'eut pas le loisir de rpondre  l'aventurier; le capitaine
Daniel, en habit de gala, suivi de son lieutenant, de son officier et
des matres et contrematres de la _Licorne_, vint respectueusement
saluer Croustillac, et lui dit avec un embarras mal dissimul:

--Monsieur le chevalier... vous tes mon armateur... ce btiment et la
cargaison vous appartiennent.

--Au diable, compre Daniel, rpondit Croustillac, si vous tes ainsi
fou avant souper, que sera-ce donc aprs boire... notre hte?

--Je vous demande bien des pardons, monsieur le chevalier, continua
Daniel, de vous avoir fait faire des tours d'quilibre sur votre nez, et
de vous avoir induit  mcher de l'toupe pour cracher du feu pendant la
traverse. Mais, aussi vrai que nous sommes en vue des ctes de France,
j'ignorais que vous fussiez le propritaire de la _Licorne_.

--Ah , mon pre, m'expliquerez-vous? dit Croustillac.

--Le rvrend vous expliquera d'autant mieux les choses, monsieur le
chevalier, reprit Daniel, que c'est lui qui m'a remis tout  l'heure une
lettre de mon correspondant du Fort-Royal, qui m'annonce qu'en vertu de
la procuration qu'il a toujours eue de mon armateur de La Rochelle, il a
vendu la _Licorne_ et sa cargaison aux fonds de pouvoirs de M. le
chevalier Polyphme de Croustillac; ainsi donc la _Licorne_ et sa
cargaison vous appartiennent, monsieur le chevalier, vous me donnerez
reu et acquit de ladite _Licorne_ et de ladite cargaison lorsque nous
aurons touch  tel port de France ou de l'tranger qu'il vous
conviendra de dsigner, lequel reu et acquit je remettrai  mon
armateur pour ma complte dcharge dudit navire et de ladite cargaison.

Aprs avoir prononc cette formule lgale tout d'une haleine, matre
Daniel, voyant Croustillac rveur et soucieux, crut que le chevalier lui
gardait rancune; il reprit avec un nouvel embarras:

--Que le pre Griffon, qui me connat depuis des annes, vous l'affirme,
et vous le croirez, monsieur le chevalier... je vous jure qu'en vous
demandant d'avaler de l'toupe et de cracher du feu, j'ignorais que
j'avais affaire  mon armateur et au matre de la _Licorne_... Non, non,
monsieur le chevalier, ce n'est pas  celui qui possde un btiment qui,
tout charg, peut valoir au moins deux cent mille cus...

--Ce btiment et sa cargaison valent ce prix? dit l'aventurier.

--Au bas prix encore, monsieur le chevalier... au plus bas prix... 
vendre en bloc et tout de suite;... mais en ne se pressant pas, on
aurait cinquante mille cus de plus...

--Comprenez-vous maintenant, mon fils? dit le pre Griffon. Nos amis du
Morne-au-Diable, apprenant que de graves intrts me rappelaient
subitement en France, m'ont charg de vous faire accepter ce don de leur
part. Pardonnez-moi, ou plutt flicitez-moi d'avoir si bien prouv
l'lvation de votre caractre en ne vous rvlant qu' cette heure le
bienfait du prince...

--Ah! mon pre, dit Croustillac avec amertume, en tirant de son sein le
mdaillon que la duchesse lui avait donn, et qu'il portait suspendu 
un pauvre lacet de cuir, avec cela j'tais rcompens en gentilhomme...
Pourquoi maintenant me traitent-ils en vagabond, en me faisant cette
splendide aumne...

       *       *       *       *       *

Le lendemain la _Licorne_ entra dans le port.

Croustillac, usant de ses nouveaux droits, emprunta vingt-cinq louis 
matre Daniel sur la cargaison, et lui dfendit de descendre  terre
avant vingt-quatre heures.

Le pre Griffon alla loger au sminaire.

Croustillac lui donna rendez-vous pour le lendemain  midi.

A midi, le chevalier ne parut pas; mais il fit remettre ce billet au
religieux par un garde-note de La Rochelle.

--Mon bon pre... je ne puis accepter le don que vous m'avez offert...
Je vous envoie un acte en rgle qui vous substitue  tous mes droits sur
ce btiment et sur sa cargaison... Vous emploierez le tout en bonnes
oeuvres, selon que vous l'entendrez. Le tabellion qui vous remettra ce
billet se consultera avec vous pour les formalits, il a mes pouvoirs.

Adieu, mon bon pre; souvenez-vous quelquefois du Gascon, et ne
l'oubliez pas dans vos prires.

Chevalier _de Croustillac_.

Et le pre Griffon n'entendit plus parler de l'aventurier.




PILOGUE.




CHAPITRE XXXVI.

L'ABBAYE.


L'abbaye de Saint-Quentin, situe non loin d'Abbeville et presque 
l'embouchure de la Somme, possdait les plus belles proprits de la
province de Picardie; chaque semaine, ses nombreux tenanciers lui
payaient en nature une partie de leurs redevances.

Pour reprsenter l'abondance, un peintre aurait pu choisir le moment o
cette dme norme tait apporte au couvent.

A la fin du mois de novembre 1708, environ dix-huit ans aprs les
vnements dont nous avons parl, les tenanciers taient runis par une
brumeuse et froide matine d'automne, dans une petite cour situe 
l'extrieur des btiments de l'abbaye et non loin de la loge du portier.

Au dehors on voyait les chevaux, les nes, les charrettes qui avaient
servi  transporter l'immense quantit de denres destines 
l'approvisionnement du couvent.

Une cloche sonna, tous les paysans se pressrent au pied d'un petit
escalier de quelques marches, situ sous un hangar qui occupait le fond
de la cour. Le perron de cet escalier tait surmont d'une vote en
ogive par laquelle on sortait de l'intrieur du clotre.

Le pre cellerier, accompagn de deux frres lais, parut sous cette
vote.

La figure grasse, rubiconde, anime du pre se dtachait  la Rembrandt
sur le fond obscur du passage  l'extrmit duquel il s'tait arrt; de
crainte du froid, le moine avait rabattu sur sa tte le chaud capuce de
son camail noir. Une moelleuse soutanelle de laine blanche se drapait
largement autour de son norme obsit.

Un des frres lais portait une critoire  la ceinture, une plume
derrire l'oreille et un gros registre sous son bras; il s'assit sur une
des marches de l'escalier, afin d'inscrire les redevances apportes par
les fermiers.

L'autre frre lai classait les denres sous le hangar  mesure qu'elles
taient dposes, tandis que le pre cellerier, du haut du perron,
prsidait solennellement  leur admission, ses mains caches dans ses
larges manches.

Il est impossible de nombrer et de dpeindre cette masse de comestibles
dposs au pied de l'escalier.

Ici, c'taient d'normes poissons de mer, d'tang ou de rivire, qui
frtillaient encore sur les dalles de la cour; l, des chapons
magnifiques, des oies monstrueuses, des dindons normes coupls par les
pattes s'agitaient convulsivement au milieu de montagnes de beurre
frais et d'immenses paniers d'oeufs, de lgumes et de fruits d'hiver.
Plus loin taient garrotts deux de ces moutons engraisss dans les prs
salins qui donnent tant de haut got  leur chair succulente; les
pcheurs roulaient de petits barils d'hutres sortant du parc; plus
loin, c'taient des coquillages de toute espce, puis des homards, des
langoustes, des crevisses qui soulevaient les clayons d'osier o ils
taient renferms.

Un des gardes de l'abbaye,  genoux devant un daim d'un an, en pleine
venaison et tu de la veille, en soupesait un quartier, afin d'en faire
admirer la pesanteur au pre cellerier; auprs du daim gisaient deux
chevreuils, bon nombre de livres et de perdreaux, tandis qu'un autre
garde dpaillait des bourriches remplies de toute espce de gibier de
marais et de passage, tels que canards sauvages, bcasses, sarcelles,
pluviers, etc.

Enfin, dans un autre coin de la cour s'talaient des offrandes plus
modestes, mais non moins utiles, telles que des sacs du plus pur
froment, des lgumes secs, des chapelets de jambons fums, etc.

Un moment ces richesses gastronomiques s'entassrent tellement qu'elles
atteignirent le niveau de l'escalier o se tenait le pre cellerier.

En voyant ce moine replet, au visage enlumin, au vaste abdomen, debout
sur ce pidestal de comestibles qu'il couvait d'un oeil gourmand, on
et dit le gnie de la bonne chre.

Selon la qualit ou le choix de sa redevance, chaque tenancier, aprs
avoir reu un blme ou un loge du pre cellerier, se retirait aprs
une lgre gnuflexion.

Le rvrend daignait mme quelquefois tirer de ses longues manches sa
main rouge et grasse pour la donner  baiser aux plus favoriss.

L'appel que faisait le frre lai touchait  sa fin...

On venait d'apporter au pre cellerier un savoureux chaudeau dans une
cuelle d'argent porte sur une assiette du mme mtal. Le rvrend
avait aval ce consomm, parfait spcifique contre la froidure et la
brume du matin. A ce moment le frre lai se plaignit d'avoir en vain
appel par deux fois Jacques, tenancier de la mtairie de Blaville, qui
redevait six poulardes, trois sacs de bl et cent cus pour son terme de
fermage.

--Eh bien! dit le pre cellerier, o est donc Jacques? Il est
ordinairement... exact. Depuis quinze ans qu'il tient la mtairie de
Blaville, il n'a jamais manqu  ses chances.

Les paysans appelaient encore Jacques...

Jacques ne parut pas.

De la foule des fermiers sortirent deux enfants, un jeune garon et une
jeune fille gs de treize  quatorze ans; tremblants de confusion, ils
s'avancrent au pied de l'escalier, redoutable tribunal, en se tenant
par la main, les yeux baisss et gros de pleurs.

La petite fille roulait un des coins de son tablier de grosse toile
bise, qui recouvrait sa jupe de laine blanchtre  larges raies noires;
le jeune garon serrait convulsivement son bonnet de laine brun.

Ils s'arrtrent au pied de l'escalier.

--Ce sont les enfants du mtayer Jacques, dit une voix.

--Eh bien! et les six poulardes, et les trois sacs de bl, et les cent
cus de votre pre? dit svrement le rvrend.

Les deux pauvres enfants se serrrent l'un contre l'autre, se poussrent
le coude pour s'encourager  rpondre.

Enfin le jeune garon, ayant plus de rsolution, releva son noble et
beau visage, que la grossiret de ses vtements rendait plus
remarquable encore, et dit tristement au religieux:

--Notre pre est bien malade depuis deux mois, notre mre le soigne...
il n'y a pas d'argent  la maison... nous avons t obligs de prendre
le bl de la redevance pour nourrir un journalier et sa femme qui ont
remplac mon pre dans les travaux de la mtairie; et puis il a fallu
vendre les poulardes pour payer le mdecin.

--C'est toujours le mme refrain lorsque les tenanciers manquent  leurs
redevances, dit brusquement le religieux. Jacques tait bon et exact
fermier, voil qu'il se gte tout comme les autres; mais, dans l'intrt
de l'abbaye comme dans le sien, nous ne le laisserons pas s'garer dans
la mauvaise voie.

Puis s'adressant aux enfants, il ajouta svrement:

--Le pre trsorier avisera... attendez l.

Les deux enfants se retirrent dans un coin obscur du hangar.

La jeune fille s'assit en pleurant sur une borne; son frre se tint
debout auprs d'elle, appuy au mur, en regardant sa soeur avec une
morne tristesse.

L'appel achev, les moines rentrrent dans l'abbaye, les paysans
regagnrent les chevaux et les charrettes qui les avaient amens, les
deux enfants restrent seuls dans la cour... attendant avec une
douloureuse inquitude la rsolution du trsorier  l'gard de leur
pre.

Un nouveau personnage parut  la porte de la petite cour.

C'tait un grand vieillard  larges moustaches blanches et barbe
nglige, il marchait pniblement  l'aide d'une jambe de bois, et
portait un vieil habit uniforme vert  collet orange; un sac de peau
attach sur son dos contenait son modeste bagage; il s'appuyait sur un
gros bton de cornouiller, et tait coiff d'un gros bonnet hongrois,
d'une fourrure noire et rpe, qui, descendant jusque sur ses sourcils,
lui donnait l'air du monde le plus sauvage; ses cheveux, aussi blancs
que sa moustache, rattachs par un noeud de cuir, formaient une longue
queue qui lui tombait au milieu des paules; son teint tait hl, ses
yeux vifs, et l'ge avait courb sa haute taille.

Ce vieillard entra dans la cour sans voir d'abord les enfants, il
regardait autour de lui comme un homme qui cherche  s'orienter;
apercevant les deux petits paysans, il alla droit  eux.

La jeune fille, effraye de cette figure trange, ou plutt de cet
norme bonnet de poils tout hrisss, jeta un cri de frayeur; son frre
lui prit la main pour la rassurer, et, quoique la pauvre enfant voult
la retirer, il s'avana rsolument au-devant du vieillard.

Celui-ci s'tait arrt, frapp de la beaut de cet deux enfants, et
surtout des traits dlicats de la jeune fille, dont le visage, d'une
finesse, d'une rgularit parfaite, tait couronn de deux bandeaux de
cheveux blonds  demi cachs sous un pauvre petit bguin d'indienne de
couleur brune; elle portait, comme son frre, de gros sabots et des bas
de laine.

--Vous avez donc peur de moi, mordioux! vous ne voulez donc pas
m'enseigner o est l'abbaye de Saint-Quentin? dit le vieux soldat.

Quoiqu'il ft loin de vouloir intimider ces enfants, le ton de ses
paroles effraya davantage encore la jeune fille, qui, se serrant contre
son frre, lui dit  demi-voix:

--Rponds-lui, Jacques, rponds-lui, vois comme il a l'air mchant.

--N'aie pas peur, Angle, n'aie pas peur, dit le jeune garon; puis il
dit au soldat:

--Oui, monsieur, c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin; mais si vous
voulez entrer, la loge du frre portier est de l'autre ct, en dehors
de cette cour.

L'enfant aurait pu parler longtemps encore sans que le soldat ft
attention  ses paroles.

Lorsque la jeune fille avait appel son frre _Jacques_, le vieillard
avait fait un mouvement de surprise; mais lorsque Jacques,  son tour,
appela sa soeur _Angle_, le vieillard tressaillit, laissa tomber son
bton, et il eut besoin de s'appuyer au mur, tant son saisissement fut
violent.

--Vous vous appelez _Jacques_ et _Angle_... mes enfants? dit-il d'une
voix tremblante.

--Oui, monsieur, rpondit le jeune homme tout  fait rassur, mais assez
tonn de cette question.

--Et vos parents?

--Nos parents sont tenanciers de l'abbaye, monsieur.

--Allons, se dit le soldat, que le lecteur a sans doute dj reconnu, je
suis un vieux fou... mais aussi, mordioux! la runion de ces deux
noms... _Jacques_... _Angle_... Allons, allons, Polyphme, vous perdez
la tte, mon ami; parce que vous rencontrez deux petits paysans en
sabots, vous vous imaginez... et il haussa les paules; c'est bien la
peine d'avoir cette large barbe blanche au menton pour donner dans de
pareilles visions! Si c'est pour faire de telles dcouvertes que vous
revenez de Moscovie, Polyphme, vous auriez tout aussi bien... fait...
de...

En se parlant ainsi  lui-mme, Croustillac avait examin la jeune fille
avec une avide curiosit; de plus en plus frapp d'une ressemblance qui
lui semblait incomprhensible, il attachait sur Angle des regards
tincelants.

La jeune fille, effraye de nouveau, dit  son frre en cachant sa tte
derrire son paule:

--Mon Dieu, voil qu'il me fait encore peur.

--Pourtant ces traits, disait Croustillac en sentant son coeur battre
 la fois de doute, d'anxit, de crainte et d'espoir, ces traits
charmants me rappellent... mais non... c'est impossible... impossible!
Quelle probabilit? dcidment, je suis un vieux fou... des fermiers?...
Allons, le coup de sabre que j'ai reu sur la tte au sige d'Azof m'a
drang la cervelle. Aprs cela, il y a des hasards si tranges (et
certes, plus que personne, j'ai le droit de croire aux bizarreries du
hasard. Je serais un ingrat d'en mdire); oui, le hasard, peut faire
que des paysans donnent  leurs enfants certains noms... plutt que
d'autres, mais le hasard ne fait pas de ces ressemblances... Allons,
c'est impossible... Aprs tout, je puis bien leur demander, et en vrit
en leur demandant, je ris de moi-mme; c'est stupide...--Mes enfants,
dites-moi comment s'appelle votre pre?

--Jacques, monsieur.

--Oui... Jacques... mais... Jacques... quoi?

--Jacques, monsieur.

--Jacques, tout court?

--Oui, monsieur, rpondit l'enfant en regardant Croustillac avec
surprise.

--Voil qui est de plus en plus trange, dit Croustillac en
rflchissant.

--Et il y a longtemps qu'il est en France?

--Mais il y a toujours t, monsieur.

--Allons, j'tais fou, dcidment j'tais fou. Est-ce que votre pre
tait soldat, mes enfants?

Angle et Jacques se regardrent encore avec tonnement.

Le jeune garon rpondit:

--Non, monsieur, il a toujours t fermier.

A ce moment la porte qui communique dans l'abbaye s'ouvrit, l'un des
frres lais parut du haut de l'escalier.

Ce frre tait le type du moine ignoble, sensuel, grossier... Il fit un
signe aux enfants, qui s'approchrent tout tremblants.

--Viens ici, la petite, dit-il.

La pauvre enfant, aprs avoir jet un regard craintif sur son frre,
qu'elle ne pouvait se dcider  quitter, monta timidement les marches de
l'escalier.

Le moine lui prit insolemment le menton dans sa grosse main, lui
redressa la tte qu'elle tenait baisse, et lui dit:

--La belle enfant, tu prviendras ton pre que s'il ne paye pas, d'ici 
huit jours, sa redevance en nature et cent cus qu'il doit, il y a un
fermier plus solvable que lui qui demande la mtairie et qui
l'obtiendra. Comme ton pre est un bon sujet, on lui donne huit jours...
Sans cela, on l'aurait mis dehors aujourd'hui.

--Mon Dieu, mon Dieu, dirent les enfants en pleurant et en joignant les
mains, il n'y a pas d'argent chez nous. Notre pauvre pre est malade,
hlas! comment ferons-nous?

--Vous ferez comme vous pourrez, dit le moine, c'est l'ordre du prieur,
et il fit signe  la jeune fille de descendre.

Les deux enfants se jetrent dans les bras l'un de l'autre en sanglotant
et en disant:--Notre pre en mourra... mon Dieu, il en mourra...

Croustillac,  demi cach par un pilier du hangar, avait t  la fois
touch et indign de cette scne.

Au moment o le moine allait fermer la porte de l'ogive, le Gascon lui
dit:

--Mon rvrend, un mot... c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin?

--Oui, aprs? dit le frre d'un ton brutal.

--Vous voudrez bien, n'est-ce pas, me donner un gte jusqu' demain?

--Hum... toujours des mendiants, dit le moine... Eh bien! va sonner  la
porte du portier, on te donnera une botte de paille et on te trempera
une soupe. Puis il ajouta:--Ces vagabonda sont la plaie des maisons
religieuses.

L'aventurier devint cramoisi, redressa sa grande taille, enfona d'un
coup de poing son bonnet de fourrure jusque sur ses yeux, frappa la
terre de son bton et s'cria d'une voix menaante:

--Mordioux! mon rvrend, connaissez un peu mieux votre monde, au moins.

--Qu'est-ce que c'est que ce vieux porte-besace? dit le moine irrit.

--Parce que je porte besace, il ne s'ensuit pas que je vous demande
l'aumne, mon rvrend, s'cria Croustillac.

--Que veux-tu donc alors?

--Je demande  souper et un abri, parce que votre riche couvent peut
bien donner du pain et un abri aux pauvres voyageurs. La charit le
commande  votre abb. D'ailleurs, en hbergeant les chrtiens... vous
ne donnez pas... vous restituez. Votre abbaye est assez engraisse par
les dmes.

--Veux-tu te taire, vieil hrtique, vieil insolent!

--Vous m'appelez vieil insolent! Eh bien! apprenez, dom Bourru, que j'ai
encore un cu dans ma besace, et que je puis me passer de votre paille
et de votre soupe, dom Ribaud.

--Qu'entends-tu par dom Ribaud, drle que tu es? dit le frre lai en
s'avanant sur le perron. Prends garde que j'aille un peu secouer tes
guenilles.

--Puisque nous nous tutoyons, dom Biberon, prends garde  ton tour, dom
Glouton, que je te fasse tter de mon bton de cornouiller, dom
Bedaine, tout infirme que je suis, dom Brutal...

Le vigoureux moine fut au moment de descendre pour chtier le Gascon,
mais il haussa les paules et dit  Croustillac:

--Si tu as jamais l'audace de te prsenter  la loge du frre portier,
tu seras trill d'importance. Voil l'hospitalit que tu recevras
dsormais  l'abbaye de Saint-Quentin.

Puis s'adressant aux enfants:

--Et vous, dites bien  votre pre que dans huit jours il ait  payer ou
 sortir de la mtairie, car, je vous le rpte, il y a un fermier plus
solvable qui la demande.

Et le moine ferma brusquement la porte.

--Je ne puis dire cela  ces enfants, reprit l'aventurier, en se parlant
 lui-mme, ce serait d'un mauvais exemple pour cette jeunesse; mais
j'avais comme un petit remords d'avoir contribu  la rtisserie d'un
couvent dans la guerre de Moravie... Eh bien! je me plais  me figurer
que les rtis ressemblaient  cet animal dodu et pansu, et je me sens
tout allgre... Le drle!... traiter si durement ces pauvres enfants. Il
est bizarre combien je m'intresse  eux... si j'avais moins de raison,
je me laisserais aller  des esprances. Aprs tout, pourquoi ne pas
claircir mes doutes? Qu'est-ce que je risque... j'ai un excellent
moyen.--Ah a! mes enfants, dit-il aux jeunes paysans... votre pre est
malade et pauvre? il ne sera pas fch de gagner une petite aubaine;
quoique je porte la besace, j'ai un boursicot... Eh bien! au lieu
d'aller coucher et dner  l'auberge... (que la foudre m'crase si je
mets jamais les pieds dans cette abbaye, que Dieu confonde), j'irai
dner et coucher chez vous! Je ne vous gnerai pas, j'ai t soldat, je
ne suis pas difficile; un escabeau au coin du feu, un morceau de lard,
un verre de cidre, et pour la nuit une botte de paille frache,  la
douce chaleur de l'table; voil tout ce qu'il me faut... a sera
toujours une pice de vingt-quatre sous qui entrera dans votre mnage...
Qu'est-ce que vous dites de a?

--Mon pre n'est pas htelier, monsieur, rpondit le jeune garon.

--Bah... bah... mon enfant, si le bonhomme a du sens, si la bonne mre
est mnagre, comme elle doit l'tre, ils ne regretteront pas ma venue,
cette aubaine fera toujours bouillir votre marmite pendant un jour...
Allons!... conduisez-moi  la mtairie, mes enfants; votre pre ne vous
grondera pas de lui amener un vieux soldat.

Malgr la rudesse apparente et sa figure htroclite, le chevalier
inspira quelque confiance  Jacques et  Angle; les deux enfants se
prirent par la main, marchrent devant l'invalide, qui les suivait
absorb dans une profonde rverie.

Au bout d'une heure de route, ils arrivrent  l'entre d'une longue
avenue de pommiers qui conduisait  la mtairie.




CHAPITRE XXXVII.

RUNION.


Jacques et Angle taient entrs dans la mtairie afin de savoir si leur
pre consentait  donner l'hospitalit au vieux soldat.

En attendant le retour des enfants, l'aventurier examinait l'extrieur
de la ferme.

Tout y paraissait tenu avec soin et propret;  ct des btiments
d'exploitation tait la maison du mtayer, deux normes noyers
ombrageaient sa porte et son toit de chaume velout de mousse verte, une
lgre fume s'chappait de la chemine de briques; au loin on entendait
gronder l'Ocan, car la ferme s'levait presque sur les falaises de la
cte.

La pluie commenait  tomber, le vent murmurait; un petit ptre ramenait
des champs deux belles vaches brunes qui regagnaient leur chaude table
en faisant tinter leurs clochettes mlancoliques.

L'aventurier se sentit mu  l'aspect de cette scne paisible; il
enviait le sort des habitants de cette ferme, quoiqu'il st leur gne
momentane.

L'aventurier vit venir  lui une femme ple et de petite taille, d'un
ge mr, vtue comme les paysannes de Picardie, mais avec une extrme
propret. Son fils l'accompagnait; sa fille s'tait arrte au seuil de
la porte.

--Nous sommes bien fchs, monsieur...

A peine cette femme avait-elle dit ces mots, que Croustillac devint ple
comme un spectre, tendit les bras vers elle... sans prononcer une
parole, abandonna son bton, perdit l'quilibre et tomba subitement  la
renverse sur un tas de feuilles sches qui se trouva heureusement
derrire lui.

L'aventurier tait vanoui.

La duchesse de Monmouth (c'tait elle), ne reconnaissant pas d'abord le
chevalier, attribua sa faiblesse  la fatigue ou au besoin, et
s'empressa, aide de ses deux enfants, de secourir l'inconnu.

Jacques, garon vigoureux pour son ge, appuya le vieillard au tronc de
l'un des noyers, pendant que sa mre et sa soeur allrent chercher un
cordial.

En ouvrant l'uniforme du chevalier pour faciliter sa respiration,
Jacques vit attach avec un lacet de cuir le riche mdaillon que
l'aventurier portait sur sa poitrine.

--Ma mre, regardez donc le beau reliquaire! dit le jeune garon.

La duchesse s'approcha et fut  son tour stupfaite de reconnatre le
mdaillon qu'elle avait autrefois donn  Croustillac. Puis, regardant
le chevalier avec plus d'attention, elle s'cria:

--C'est lui! c'est l'homme gnreux qui nous a sauvs...

Le chevalier revint  lui.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, ils taient inonds de larmes.

Il est impossible de peindre le bonheur, les lans de joie du bon
Croustillac.

--Vous! sous ce costume, madame! vous que je revois aprs tant d'annes!
Quand j'ai tout a l'heure entendu ces enfants s'appeler _Jacques_ et
_Angle_, le coeur m'a battu si fort... Mais je ne pouvais croire...
esprer... Et le prince?

La duchesse de Monmouth mit un doigt sur ses lvres, secoua tristement
la tte et dit:

--Vous allez le voir. Hlas! pourquoi faut-il que le plaisir de vous
revoir soit attrist par la maladie de Jacques! Sans cela ce jour et
t beau pour nous.

--Je n'en reviens pas, madame, vous sous ces habits! dans cette pnible
condition!

--Silence! mes enfants pourraient nous entendre... mais attendez-moi un
moment ici, je vais prparer mon mari  vous recevoir.

Aprs quelques minutes, l'aventurier entra dans la chambre de Monmouth;
ce dernier tait couch dans un de ces lits  baldaquin de serge verte,
comme on en voit encore dans quelques maisons de paysans.

Quoiqu'il ft amaigri par la souffrance, et qu'il et alors plus de
cinquante ans, la physionomie du prince offrait toujours le mme
caractre gracieux et lev.

Monmouth tendit affectueusement ses mains  Croustillac, et lui montrant
un fauteuil  son chevet, lui dit:

--Asseyez-vous l, mon vieil ami! A quel miraculeux hasard devons-nous
cette heureuse rencontre? Je ne puis en croire mes yeux... Enfin,
chevalier, nous voici runis aprs plus de dix-huit annes de
sparation!... Ah! bien souvent, Angle et moi, nous avons parl de
vous, de votre gnreux dvouement... Notre chagrin tait de ne pouvoir
dire  nos enfants la reconnaissance que nous vous devons... et qu'ils
vous doivent aussi.

--Ah a, monseigneur, songeons au plus press, dit le Gascon, chacun son
tour.

Ce disant, il prit un couteau dans sa poche, dgrafa son justaucorps, et
fit gravement dans la doublure de son habit une large incision.

--Que voulez-vous faire? demanda le duc.

Le chevalier tira de sa poche secrte une espce de bourse de cuir, et
dit au duc:

--Il y a l-dedans cent doubles louis, monseigneur; mon autre revers en
contient autant. C'est le fruit de mes pargnes sur ma paye et le prix
de la jambe que j'ai laisse l'an pass  la bataille de Mohiloff, aprs
le passage de la Brsina; car il faut tre juste, Pierre le Grand, bien
nomm, paye gnreusement les soldats de fortune qui s'enrlent  son
service et qui lui font hommage de quelqu'un de leurs membres.

--Mais, mon ami, je ne vous comprends pas, dit Monmouth en repoussant
doucement la bourse que l'aventurier lui tendait.

--Je vais tre clair, monseigneur: vous tes en arrire de cent cus de
redevance, et vous tes menac d'tre renvoy de cette mtairie sous
huit jours. C'est un animal dodu, pansu, ventru et barbu, vtu d'une
robe de moine, qui a fait cette menace  vos pauvres chers enfants, cela
tout  l'heure devant moi,  la porte du couvent.

--Hlas! Jacques, cela n'est que trop probable, dit tristement Angle 
son mari.

--Je le crains, dit Monmouth, mais ce n'est pas une raison, mon ami,
pour accepter.

--Mais, monseigneur, il me semble que vous m'avez, il y a quelque
dix-huit ans, fait un assez joli cadeau pour que nous partagions
aujourd'hui; et, puisque nous parlons du pass, pour vous dbarrasser
tout de suite de ce qui me regarde, et causer ensuite de vos affaires
tout  notre aise, monseigneur, en deux mots, voici mon histoire. En
arrivant  La Rochelle, le pre Griffon m'a dit que vous me donniez la
_Licorne_ et sa cargaison.

--Mon Dieu, mon ami, c'tait si peu de chose auprs de ce que nous vous
devions, dit Jacques.

--Pouvions-nous seulement essayer de reconnatre ce que vous aviez fait
pour nous? reprit Angle.

--Sans doute, c'tait peu... a n'tait rien, rien du tout... une tasse
de caf bien sucre, avec du rhum pour l'adoucir, n'est-ce pas?
seulement la tasse tait un navire... et pour la remplir, il y avait, en
caf, en sucre et en rhum, le chargement d'un btiment de 800
tonneaux... le tout valant environ 200,000 cus, vous avez raison,
c'tait moins que rien... Mais, pour en finir avec les mauvaises
paroles, monseigneur, et pour parler franc, mordioux! ce don-l m'a
bless.

--Mon ami...

--J'tais pay par ce mdaillon... n'en parlons plus... d'ailleurs, je
n'ai plus le droit de vous en vouloir, j'ai fait un acte de donation du
tout au pre Griffon, afin qu'il en ft  son tour donation aux pauvres
ou  des couvents, ou au diable si cela lui plaisait.

--Serait-il possible que vous ayez refus, s'crirent les deux poux.

--Oui, j'ai refus... et je suis sr, monseigneur, quoique vous fassiez
l'tonn, que vous auriez agi comme moi. Je n'tais pas dj si riche en
bonnes oeuvres pour ne pas garder le souvenir du Morne-au-Diable pur
et sans tache!... C'tait un luxe un peu cher, si vous voulez, mais
j'avais t Jacques de Monmouth pendant vingt-quatre heures, et il
m'tait rest quelque chose de mon rle de grand seigneur.

--Noble et excellent coeur! dit Angle.

--Mais, reprit Monmouth, vous tiez si pauvre!

--C'est justement parce que j'avais l'habitude de la pauvret et d'une
vie aventureuse, que a ne me cotait pas... Je me suis murmur 
l'oreille: Polyphme... suppose que tu as rv cette nuit que tu tais
riche  200,000 cus. J'ai suppos le rve... tout a t dit... et a
m'a fait du bien. Oui, souvent en Russie... quand j'avais de la
misre... du chagrin... ou que j'tais clou sur mon grabat par une
blessure... je me disais pour me rconforter et me ragaillardir:--Aprs
tout, Polyphme, tu as fait quelque chose de noble et de gnreux une
fois dans ta vie... eh bien, vous me croirez, a me redonnait du
courage. Mais voil que je me vante, et, qui pis est, que je
m'attendris... revenons  mon dpart de La Rochelle... Je vous l'avoue
et je vous en remercie... j'ai nanmoins profit un peu de votre
gnrosit. Comme il ne me restait rien de mes trois malheureux cus de
six livres et que c'tait peu pour aller en Moscovie, j'empruntai 25
louis  matre Daniel sur la cargaison; je payai mon passage  un
Hambourgeois, de Hambourg  Fallo; je m'embarquai pour Revel sur un
Sudois; de Revel j'allai  Moscou, j'arrivai comme mare en carme;
l'amiral Lefort recrutait des enfants perdus pour renforcer la
_polichnie_ du czar, autrement dit la premire compagnie d'infanterie
quipe et manoeuvrant  l'allemande qui ait exist en Russie. J'avais
fait la campagne de Flandre avec les retres, je connaissais le service;
je fus donc enrl dans la _polichnie_ du czar, et j'eus l'honneur
d'avoir ce grand homme pour _serre-file_, car il servit dans cette
compagnie comme simple soldat, vu qu'il avait l'habitude de croire que
pour savoir un mtier il faut l'apprendre...

Une fois incorpor dans l'arme moscovite, j'ai fait toutes les guerres.
Vous pensez bien, monseigneur, que je ne vais pas vous raconter mes
campagnes, vous parler du sige d'Azof, o je reus un coup de sabre sur
la tte; de la prise d'Astrakan sous Schrmtoff, o j'ai gagn un coup
de lance dans les reins; du sige de Narva, o j'ai eu l'honneur
d'ajuster sa majest Charles XII et le bonheur de le manquer, et enfin
de la grande bataille de Dorpat.

Non, non, ne craignez rien, monseigneur; je garde ces beaux rcits-l
pour endormir vos enfants pendant les veilles d'hiver, au coin du feu,
quand la bise de mer fera rage dans les branches de vos vieux noyers.
Tout ce qui me reste  vous dire, monseigneur, c'est que j'ai fait la
guerre, depuis que je vous ai quitt, d'abord comme bas officier, puis
comme lieutenant; je la ferais peut-tre encore, si l'an pass je
n'avais pas oubli une de mes jambes  Mohiloff. Le czar m'a donn
gnreusement le capital de ma pension, et je suis revenu mourir en
France, parce que, aprs tout, c'est encore l que l'on meurt le
mieux... quand on y est n; Je m'en allais pdestrement, en flnant,
regagner ma valle paternelle, couchant et gtant dans les abbayes pour
mnager mon boursicot, lorsque le hasard... cette fois, non, dit le
chevalier d'un ton grave et pntr qui contrasta avec son langage
ordinaire, oh! cette fois, non, a n'a pas t le hasard... mais c'est
la providence du bon Dieu qui m'a fait rencontrer vos enfants,
monseigneur; ils m'ont amen jusqu'ici... je suis tomb  la renverse
sur un tas de feuilles sches en reconnaissant madame la duchesse... et
me voil!

Maintenant, voici mon projet... si vous y consentez toutefois,
monseigneur. Ma valle paternelle est bien dserte, mon pre et ma mre
sont morts depuis longtemps, j'aimerais donc furieusement m'tablir
auprs de vous... Quoique clop, je serais encore bon  quelque chose,
quand a ne serait qu' servir d'pouvantail pour empcher les oiseaux
de manger vos pommes et vos cerises; j'oublierais que vous tes
_monseigneur_; je vous appellerais matre Jacques; j'appellerais madame
la duchesse dame Jacques; vos enfants m'appelleraient le pre Polyphme,
je leur conterais mes batailles, et a durerait comme a jusqu' _vitam
ternam_.

--Oui... oui... nous acceptons, vous ne nous quitterez plus, dirent  la
fois Jacques et Angle, les yeux mouills de larmes.

--Mais  une condition, dit le chevalier en essuyant aussi ses yeux,
c'est que moi qui suis orgueilleux comme un paon, je vous paierai
d'avance ma pension, et que vous accepterez ces deux cents louis que
vous m'avez refuss; total 6,000 livres;  500 francs par an, douze de
pension... dans douze ans nous ferons un autre bail.

--Mais, mon ami...

--Mais, monseigneur, c'est oui ou non. Si c'est oui, je reste, et je
suis plus heureux que je ne le mrite. Si c'est non, je reprends mon
bton, mon bissac, et je pars pour la valle paternelle, o je crverai,
mordioux! tristement, tout seul dans un coin, comme un vieux chien qui a
perdu son matre.

Si grotesques que fussent ces paroles, elles furent prononces d'un ton
si mu, si pntr, que le duc et sa femme ne purent refuser l'offre du
chevalier:

--Eh bien donc j'accepte.

--Hourra! cria Croustillac d'une voix de Stentor, et il accompagna cette
exclamation moscovite en jetant en l'air son bonnet de poil.

--Oui, j'accepte de grand coeur, mon vieil ami, dit Monmouth, et
pourquoi vous le cacher? ce secours inattendu que vous nous offrez si
gnreusement.. me sauve peut-tre la vie... sauve peut-tre ma femme et
mes enfants de la misre, car cette somme nous remet  flot, et nous
pouvons braver deux annes aussi mauvaises que celle qui a t la cause
premire de notre gne. La fatigue, le chagrin, l'inquitude de l'avenir
m'avaient rendu malade... Maintenant, tranquille sur le sort des
miens... assur d'un ami comme vous... je suis sr que ma sant va
renatre.

--Ah ! mordioux, monseigneur, comment se fait-il qu'avec ces
normits de pierreries que vous aviez, vous soyez rduits?...

--Angle va vous raconter cela, mon ami; l'motion  la fois si douce et
si vive que je ressens m'a fatigu...

--Aprs vous avoir laiss  bord de la _Licorne_, dit Angle, nous fmes
voile en toute hte pour le Brsil; nous y sjournmes quelques temps,
mais pour plus de prudence, nous rsolmes de partir pour l'Inde  bord
d'un btiment portugais. Nous avions vcu trois ans dans ce pays trs
ignors, trs heureux, trs tranquilles, lorsque je tombai srieusement
malade. Un des meilleurs mdecins de Bombay dclara que le climat de
l'Inde deviendrait mortel pour moi, l'air natal pouvant seul me sauver.
Vous savez combien Jacques m'aime; il me fut impossible de vaincre sa
rsolution; il voulut  toute force revenir en Europe, en France, malgr
les dangers qui le menaaient. Nous partmes du Cap sur un btiment
hollandais, faisant voile pour le Texel. Nous possdions une somme trs
considrable provenant des ventes de nos pierreries. Notre traverse fut
trs heureuse jusque sur les ctes de France; mais l une tempte
horrible nous assaillit. Aprs avoir perdu ses mts, aprs avoir t
pendant trois jours battu par les flots, notre navire choua sur la
cte,  un quart de lieue d'ici; par un miracle du ciel, moi et Jacques
nous chappmes seuls  une mort presque certaine. Plusieurs passagers
furent, comme nous, jets sur la grve pendant cette nuit horrible. Tous
prirent, je vous le rpte, mon ami, il fallait un miracle pour nous
sauver, moi et Jacques, moi surtout, si souffrante. Les tenanciers que
nous remplaons dans cette ferme nous trouvrent mourants sur la plage;
ils nous transportrent ici. Le navire tait englouti avec toutes nos
richesses; Jacques, ne s'occupant que de moi, avait tout oubli; nous ne
possdions plus rien; j'tais orpheline, sans aucune fortune; Jacques ne
pouvait s'adresser  personne sans tre reconnu. Ce qui nous restait 
la Martinique avait sans doute t confisqu... et puis comment rclamer
ces biens? Pour toute ressource, il nous restait une bague que je
portais au doigt lors du naufrage; nous chargemes les fermiers de cette
mtairie, qui nous avaient recueillis, de vendre ce diamant  Abbeville;
ils en tirrent environ quatre mille livres: c'tait tout notre avoir.
Ma sant tait tellement altre que nous fmes obligs de nous arrter
ici; cette mesure conciliait d'ailleurs la prudence et l'conomie; les
mtayers taient bons, pleins de soins pour nous.

Peu  peu je me rtablis compltement. Presque sans ressources, nous
pensmes  l'avenir avec effroi; pourtant nous tions jeunes, le malheur
avait redoubl notre amour; la vie simple, obscure, paisible de nos
htes nous frappa; ils taient vieux, sans enfants; nous leur proposmes
de prendre la moiti de leur mtairie, et de faire sous leur direction
notre apprentissage, leur avouant que nous n'avions pas d'autres
ressources que ces quatre mille livres que nous partagerions avec eux.
Touchs de notre position, ces braves gens voulurent d'abord nous
dissuader de ce projet, nous reprsentant combien cette vie tait dure
et laborieuse. J'insistai, je me sentais pleine de force et de courage;
Jacques avait trop longtemps vcu pour ne pas s'accoutumer  la vie des
champs. Nous accomplmes notre dessein, je fus tranquille pour Jacques.
Comment chercher le duc de Monmouth dans une ferme obscure de Picardie?
Au bout de deux ans, nous avions fait notre apprentissage, grce aux
leons et aux enseignements de nos braves devanciers; leur petite
fortune, augmente de nos deux mille livres, tait suffisante... Ils
nous firent agrer pour leurs successeurs par le trsorier de l'abbaye,
et nous prmes la mtairie tout entire.

--Ah! madame, quelle rsignation! quelle nergie! s'cria le chevalier.

--Ah! si vous saviez, mon ami, dit Monmouth, avec quelle admirable
srnit d'me, avec quelle douce gaiet Angle supportait cette vie si
rude, elle habitue  une existence somptueuse! si vous saviez, comme
elle savait toujours tre gracieuse, lgante et charmante, tout en
surveillant les travaux du mnage avec une admirable activit; si vous
saviez enfin quelle force je puisais dans ce coeur vaillant et dvou,
dans ce doux regard toujours attach sur moi avec une admirable
expression de bonheur et de contentement, si prcaire que ft notre
position! Ah! qui rcompensera jamais cette conduite si belle!

--Mon ami, dit tendrement Angle, Dieu n'a-t-il pas bni votre vie
laborieuse et paisible? ne nous a-t-il pas envoy deux petits anges pour
changer nos devoirs en plaisirs? Que vous dirai-je enfin, reprit Angle,
s'adressant au chevalier; depuis bientt seize ans que dure cette vie
uniforme qui _chaque jour amne son pain_, comme disent les bonnes
gens, jamais un chagrin n'tait venu la troubler, lorsque, l'an pass,
de mauvaises rcoltes nous gnrent beaucoup. Nous fumes obligs de
renvoyer deux de nos gens de ferme par conomie. Jacques redoubla
d'ardeur, de travail; ses forces le trahirent, il s'alita; nos petites
ressources s'puisrent. Une mauvaise anne, voyez-vous, pour de pauvres
fermiers, dit Angle en souriant doucement, c'est terrible. Enfin, sans
vous, je ne sais comment nous aurions pu chapper au sort dont on nous
menaait, car l'abb de Saint-Quentin est inflexible pour les tenanciers
en retard; et pourtant nous mettions notre orgueil  lui payer toujours
un terme d'avance. Cent cus... tout autant... et cent cus, chevalier,
ne s'amassent pas aisment.

--Cent cus? cela ne payait pas la broderie d'un baudrier! dit Jacques
avec un sourire mlancolique. Ah! que de fois... en voyant ma pauvre
Angle et ma fille travailler  leur dentelle une partie de la nuit pour
parfaire cette somme... que de fois j'ai regrett le bien que j'aurais
pu faire en prouvant ce que c'est que le malheur.

--coutez, monseigneur, dit gravement Croustillac, je ne suis pas cagot.
J'ai tout  l'heure manqu de secouer la robe d'un moine; j'ai fait des
irrgularits pendant ma campagne de Moravie, mais je suis sr qu'il y a
quelqu'un l-haut qui ne perd pas de vue les honntes gens. Or, il est
impossible qu'aprs dix-huit ans d'une vie de travail et de rsignation,
 cette heure que vous voil vieux avec deux beaux enfants, vous pensiez
rester  la merci d'un moine avare ou d'une anne de grle. En vous
coutant, il m'eut venu une ide. Si j'tais le fanfaron d'autrefois, je
dirais que c'est une ide d'en haut... mais je crois tout bonnement que
c'est une ide heureuse. Qu'est devenu le pre Griffon?

--Nous l'ignorons, nous ne sommes pas retourns  la Martinique.

--Il appartient  l'ordre des Frres Prcheurs; il doit tre au bout du
monde, dit Monmouth.

--Moi qui n'ai aucune nouvelle de France depuis dix-huit ans, j'en
ignore comme vous, monseigneur, mais voici pourquoi je m'en inquite. Je
lui ai laiss le prix de la _Licorne_; c'est un bon et honnte
religieux; s'il vit encore, il doit lui en rester quelque chose, car il
aura t prudent et mnager dans ses aumnes. Mon avis serait donc de
tcher de savoir o est le rvrend, car si le bon Dieu voulait qu'il
et gard quelque bon morceau de la _Licorne_, avouez, monseigneur, que
a ne serait pas un mchant manger  cette heure! si ce n'est pour vous,
du moins pour ces deux beaux enfants, car le coeur me saigne de les
voir avec leurs sabots et leurs bas de laine, quoique a leur tienne les
pieds plus chauds que des bottes de basane  perons dors, ou des
souliers de satin avec des bas de soie, fussent-ils roses, ces bas!
roses comme ceux que je portais en 1690, ajouta le chevalier avec un
soupir. Puis il reprit:--Eh bien! monseigneur, que dites-vous de mon
ide _griffonnante_?

--Je dis, mon ami, que c'est un fol espoir. Le pre Griffon est sans
doute mort; il aura lgu sans doute votre fortune  quelque communaut
religieuse.

--A l'abbaye de Saint-Quentin, peut-tre? dit Angle.

--Mordioux! il ne manquerait plus que a. J'irais mettre sur l'heure le
feu au couvent.

--Ah! fi... fi... chevalier! dit Angle.

--C'est qu'aussi je rage d'avoir fait ce que j'ai fait  l'endroit de
vos deux cent mille cus; mais pouvais-je alors m'imaginer que je
retrouverais fermier un fils de roi qui remuait des diamants  la pelle?
Ah a! il ne s'agit pas de philosopher, mais de retrouver le pre
Griffon, s'il existe.

--Et comment le retrouver? dit Monmouth.

--En le cherchant, monseigneur. Moi qui n'ai aucune raison pour me
cacher, ds demain je me mettrai en qute, clopin clopant.. Rien n'est
plus simple, en vrit, je suis stupide de n'y avoir pas song plus tt:
je m'adresserai directement au suprieur des Missions trangres, 
Paris; ainsi nous saurons  quoi nous en tenir... Le suprieur
m'apprendra du moins si le bon pre est en vie ou non; et mme,  ce
sujet, je ferai demain une visite  votre voisin l'abb de
Saint-Quentin; il me dira comment m'y prendre... pour avoir ces
renseignements. Je lui porterai vos cent cus, ce sera une bonne manire
d'entamer l'entretien.

La journe se passa entre les trois amis. On laisse  penser les rcits,
les souvenirs, gais ou touchants ou tristes, qui furent voqus.

Le lendemain Croustillac, qui s'tait dj fait un ami du jeune Jacques,
partit pour l'abbaye. Le montant de la redevance, bien proprement
empaquet en beaux louis d'or, fut un excellent passe-port pour arriver
jusqu'au pre trsorier...

--Mon pre, lui dit Croustillac, j'aurais une lettre trs importante 
remettre  un bon religieux de l'ordre des Frres-Prcheurs; je ne sais
s'il vit, s'il meurt, s'il est en Europe, ou au bout du monde;  qui
faut-il s'adresser pour tre renseign  son sujet?

--A un de nos chanoines, mon fils, qui a fait partie des missions, et
qui, aprs de longs et pnibles travaux apostoliques, est venu depuis
six mois se reposer dans un canonicat de notre abbaye.

--Et quand pourrai-je voir ce vnrable chanoine, mon pre?

--Ce matin mme; demandez, en descendant dans la cour du clotre, qu'un
frre lai vous conduise chez le pre Griffon, et...

Croustillac donna un si furieux coup de bton sur le plancher en
poussant trois fois son exclamation moscovite:--Hourra... hourra...
hourra!... que le pre trsorier fut effray et sonna prcipitamment,
croyant avoir affaire  un fou.

Un pre entra.

--Pardon, mon bon pre, dit Croustillac, ces cris sauvages et ce coup de
bton non moins sauvage vous peignent l'tat de mon me!... mon
tonnement!... ma joie!... C'est justement le pre Griffon que je
cherche.

--Conduisez donc monsieur chez le pre Griffon, dit le trsorier.

Nous renonons  peindre cette nouvelle reconnaissance si importante
pour les rsultats qu'en attendait le Gascon.

Nous dirons seulement que le bon religieux, charg du fidicommis de
Croustillac, et craignant que le chevalier ne vnt un jour  regretter
son dsintressement, mais voulant pourtant excuter jusque-l ses
intentions charitables et ne pas priver les malheureux de cette riche
aumne, avait chaque anne distribu aux pauvres les revenus du capital,
qu'il se rservait d'employer  une fondation pieuse si le Gascon ne
reparaissait pas.

La vente de la _Licorne_, faite prudemment, avait rapport sept cent
mille livres environ. Le pre, trouvant par hasard une vente domaniale
avantageuse aux environs d'Abbeville, non loin de l'abbaye de
Saint-Quentin, en avait profit. Il s'tait donc rendu acqureur d'une
fort belle terre appele _Chteauvieux_. Au retour de ses longs voyages,
six mois environ avant l'poque dont il s'agit, le pre Griffon avait
demand de prfrence un canonicat en Picardie, afin d'tre plus 
porte de surveiller les biens qu'il grait, ignorant toujours si le
Gascon tait vivant ou mort, mais penchant plutt pour cette dernire
supposition, d'aprs un silence de dix-huit ans.

Le pre Griffon, bien vieux, bien infirme, ne quittait l'abbaye que pour
aller visiter le domaine de Chteauvieux. Depuis six mois qu'il logeait
 Saint-Quentin, il n'tait jamais all du ct de la mtairie dont
Jacques de Monmouth tait le fermier.

La reconnaissance du pre Griffon, du duc et de sa femme fut aussi
touchante que celle de l'aventurier.

Aprs mainte discussion, il fut rsolu que la moiti du domaine
appartiendrait  Jacques, l'autre moiti  Croustillac, sous le nom
duquel il resterait.

Le Gascon testa immdiatement en faveur des deux enfants de Monmouth, 
condition que le fils prendrait le nom de Jacques de Chteauvieux.

Pour expliquer ce brusque changement de fortune aux yeux des gens de
l'abbaye et des environs, il fut convenu que Croustillac passerait pour
un oncle d'_Amrique_, qui tait venu incognito prouver ses neveux,
pauvres cultivateurs.

Jacques cda sa mtairie au tenancier qu'on lui avait destin pour
remplaant, et partit avec sa femme, ses enfants et son _oncle_
Croustillac pour Chteauvieux.

Les trois amis vcurent longuement, heureusement dans le domaine, et
leurs enfants et petits-enfants y vcurent aprs eux.

Le chevalier ne quitta jamais Monmouth et sa femme. Une fois l'an, le
pre Griffon venait passer quelques semaines  Chteauvieux.

Un seul jour chaque anne assombrissait cette vie paisible et heureuse.
C'tait l'anniversaire du _15 juillet 1685_, anniversaire du sacrifice
du courageux SIDNEY.

Jamais le fils de Jacques de Monmouth ne sut que son pre descendait de
race royale. Le secret fut toujours gard par Jacques, par sa femme, par
Croustillac et par le pre Griffon.

L'ge avait tellement chang le duc, tant d'annes avaient d'ailleurs
pass sur les vnements de la Martinique, qu'il ne fut plus jamais
inquit.

Quelquefois seulement les enfants et les petits-enfants de Jacques de
Monmouth ouvraient des yeux tonns, lorsque leur bon et vieil ami, le
chevalier de Croustillac, s'adressant  la duchesse de Monmouth d'un air
d'intelligence, lui disait, en ne pouvant cacher une larme
d'attendrissement, ces mots d'une apparence vritablement cabalistique:

_Barbe-Bleue, l'Ouragan, Arrache-l'Ame, Youmaal, le Morne-au-Diable._


FIN.




TABLE DES CHAPITRES.

                                                                   Pages

CHAPITRE XIX. La surprise                                              1

--XX. Le dpart                                                       12

--XXI. La trahison                                                    25


TROISIME PARTIE.

CHAPITRE XXII. Le vice-roi d'Irlande et d'cosse                      40

--XXIII. La surprise                                                  54

--XXIV. L'entretien                                                   65

--XXV. Rvlation                                                     78

--XXVI. Le dvouement                                                 90

--XXVII. Le martyr                                                   101

--XXVIII. L'arrestation                                              113

--XXIX. Le dpart                                                    127

QUATRIME PARTIE.

                                                                   Pages

CHAPITRE XXX. Regrets                                                140

--XXXI. Le dpart                                                    152

--XXXII. La frgate                                                  162

--XXXIII. Le jugement                                                177

--XXXIV. La chasse                                                   190

--XXXV. Le retour                                                    201


PILOGUE.

CHAPITRE XXXVI. L'abbaye                                             213

--XXXVII. Runion                                                    226

FIN DE LA TABLE.


NOTES:

[1] Espce de calebasse assez profonde.

[2] Apprenti boucanier.

[3] Le Prtendant, n en 1688.

[4] Voici comment finit le paragraphe de Hume dj cit:

Aprs son excution, ses partisans conservrent l'esprance de le
revoir  leur tte; ils se flattrent que le prisonnier qu'on avait
excut n'tait pas le duc de Monmouth, mais qu'un de ses amis qui lui
RESSEMBLAIT BEAUCOUP AVAIT EU LE COURAGE DE MOURIR POUR LUI.

--Sainte-Foix, dans une lettre sur le Masque de fer (Amsterdam, 1768),
ajoute:

Il est certain que le bruit courut dans Londres qu'un officier de
l'arme de Monmouth qui lui ressemblait beaucoup, fait prisonnier et sr
d'tre condamn  mort, avait reu la proposition de passer pour lui
avec autant de joie qui si on lui et accord la vie, et que, sur ce
bruit, une grande dame, ayant gagn ceux qui pouvaient ouvrir son
cercueil, et lui ayant regard le bras droit, s'cria: Ah! ce n'est pas
le duc de Monmouth!

Enfin, Sainte-Foix, qui cherche  prouver que le Masque de Fer n'tait
autre que le duc de Monmouth, cite un passage d'un autre ouvrage
anglais, par Pyms, et dans lequel on lit:

Le comte Danby envoya chercher le colonel Skelton, qui avait eu
ci-devant la lieutenance de la Tour, et  qui le prince d'Orange l'avait
te pour la donner au lord Lucas.--_Skelton, lui dit le comte Danby,
hier au soir, en soupant avec Robert Johnston, vous lui dites que le duc
de Monmouth tait vivant et enferm dans quelque chteau en
Angleterre.--Je n'ai point affirm cela, puisque je n'en sais rien, dit
Skelton, mais j'ai dit que, la nuit d'aprs la prtendue excution du
duc de Monmouth, le roi, accompagn de trois hommes, vint lui-mme le
tirer de la Tour, et que le duc fut emmen par lui._

Sainte-Foix cite encore une conversation du pre Tournemine, et ajoute:

La duchesse de Portsmouth dit au pre Tournemine et au confesseur du
roi Jacques qu'elle reprocherait toujours  la mmoire de ce prince
l'excution du duc de Monmouth, aprs que Charles II,  l'heure de la
mort et prt  communier, avait fait promettre devant l'hostie, que
Huldeston, prtre catholique, avait secrtement apporte, avait fait
promettre au roi Jacques (alors duc d'York) que, quelque rvolte que
tentt le duc de Monmouth, il ne le ferait jamais punir de mort.--_Aussi
le roi Jacques ne l'a-t-il_ PAS FAIT MOURIR, rpondit le pre Sunders.

Nous ne multiplierons pas les citations. Nous voulions seulement tablir
que la donne de ce rcit n'tait pas absolument une fiction romanesque,
et que si elle ne reposait pas sur une certitude historique absolue,
elle tait du moins base sur une _possibilit_ vraisemblable.

[5] Sorte de coffre destin  l'amarrage des navires.








End of the Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugne Sue

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE ***

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