The Project Gutenberg EBook of Lettres  Madame Viardot, by Ivan Tourgueneff

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Title: Lettres  Madame Viardot

Author: Ivan Tourgueneff

Annotator: E. Halprine-Kaminsky

Release Date: December 18, 2011 [EBook #38335]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LETTRES

A MADAME VIARDOT

EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS

AUTRES OUVRAGES D'IVAN TOURGUENEFF

DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

 3 fr. 50 le volume.

=PRES ET ENFANTS.= Prcd d'une lettre  l'diteur par Prosper MRIME,
de l'Acadmie franaise (5 dition), 1 volume.

=CORRESPONDANCE= (Lettres  ses amis de France); Avec notes
d'HALPRINE-KAMINSKY (3 mille), 1 volume.

_Il a t tir du prsent ouvrage
10 exemplaires numrots sur papier de Hollunde._

Paris.--L. MARETUEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--15203.




IVAN TOURGUENEFF

LETTRES

A MADAME VIARDOT

publies et annotes par E. HALPRINE-KAMINSKY

PARIS

BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
EUGNE FASQUELLE, DITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1907

Tous droits rservs.




PRFACE


Les lettres du grand crivain russe Ivan Sergueevitch Tourgueneff 
Mme Pauline Viardot, l'illustre cantatrice, ont leur histoire.

gares ou drobes, au moment o la guerre de 1870 obligea la famille
Viardot  quitter Bade pour Londres, ces lettres ont t retrouves plus
d'un quart de sicle aprs.

Naturellement, Mme Viardot dsirait rentrer en possession de
documents dont elle ne s'tait jamais volontairement dessaisie, et
auxquels elle avait tous les droits moraux et juridiques. D'autre part,
les motifs qu'avanait le possesseur actuel pour garder les lettres
n'taient pas sans valeur non plus. Il avait trouv le prcieux
paquet--parmi des papiers peu importants--dans une caisse qu'il avait
achete  un bouquiniste de Berlin; celui-ci,  son tour, l'avait
acquise de la veuve d'un mdecin franais, parat-il; ici, s'arrte mon
investigation sur l'origine de la caisse.

Quoi qu'il en soit, le dernier acqureur, admirateur dvou de
Tourgueneff, se fit un devoir de conserver comme un dpt sacr la
correspondance que le hasard mettait entre ses mains jusqu'au jour o il
pourrait la rendre publique, et il estimait que ce jour ne pourrait
venir qu'aprs la mort de la destinataire des lettres.

Comme, en dfinitive, le possesseur des lettres tait moins proccup
d'une question pcuniaire que du dsir d'entourer cette publication de
meilleures conditions littraires possibles, je finis par le persuader
des avantages rels qu'il y aurait  la faire du vivant et sous les
auspices de la clbre artiste.

C'est ainsi qu'aprs deux ans de pourparlers je pus obtenir la
restitution de tout le paquet des lettres, dates de 1846  1871, et que
j'dite avec l'autorisation et sous le contrle de Mme Viardot.

Une partie de ce qui nous a t livr parat seulement. Par une rserve
 mon avis excessive, Mme Viardot ne laisse passer que les pages
ayant, non seulement un attrait public indiscutable, mais encore
contenant le moins d'apprciations flatteuses pour la cratrice,
universellement admire, de tant de personnages de l'imagination
lyrique; elle carta aussi des passages, des lettres entires, maills
de saillies spirituelles, jamais mchantes, contre des personnes
connues, ou sems de dtails d'un caractre priv.

Pour moi, qui ai lu le tout, presque tout serait  donner. Rien, en
effet, qui ne soit attachant dans l'change suivi de penses entre ces
natures d'artistes, lies d'amiti et de sympathie intellectuelle. C'est
un vritable journal intime, crit  l'intention d'une me soeur,
commenc  l'ge d'homme et termin seulement  la mort de l'auteur[1].

Tourgueneff rencontra pour la premire fois M. et Mme Viardot 
Saint-Ptersbourg en 1843: il tait  peine g de vingt-cinq ans. Je
l'ai dit ailleurs[2]: M. Viardot, qui avait prcdemment sjourn en
Russie, cherchait  familiariser les Franais avec les chefs-d'oeuvre
de la littrature russe. Il tait connu par de savantes tudes d'art et
de littrature trangre. Mme Viardot, trs jeune encore,--elle avait
vingt-deux ans,--tait dj la clbre cantatrice, acclame dans toutes
les capitales de l'Europe. Ce couple d'artistes devait produire une vive
et durable impression sur la nature esthtique de Tourgueneff.

       *       *       *       *       *

Le futur auteur des _Rcits d'un chasseur_,  cette poque obscure
encore, reut de ses nouveaux amis l'accueil le plus cordial, au point
qu'on est tent de croire qu'ils avaient devin le talent du romancier
avant ses compatriotes. En effet, quatre ans plus tard, comme il l'a
racont lui-mme, Tourgueneff se trouva  l'tranger, dnu de toutes
ressources. Sa mre, mcontente de son dpart et blesse de le voir,
lui, un gentilhomme de vieille souche, embrasser la carrire littraire,
s'tait refuse  subvenir  ses besoins. Dans cette situation, il
trouva auprs de la famille Viardot la plus large hospitalit, et
Courtavenel, leur proprit de Rosay en Brie, fut, selon sa propre
expression, son berceau littraire. C'est ici, raconte-t-il  son ami
Fet[3], que, n'ayant pas les moyens de vivre  Paris, je passais l'hiver
tout seul, me nourrissant de bouillon de poulet et d'omelettes qui
m'taient prpars par une vieille domestique. C'est ici que, pour
gagner de l'argent, j'ai crit la plupart de mes _Rcits d'un chasseur_,
et c'est ici encore, comme vous l'avez vu, qu'est venue demeurer ma
fille de Spassko[4].

Cette petite fille tant trs malheureuse en Russie, Tourgueneff se
confia  Mme Viardot, qui lui conseilla de la faire venir et prit
soin de son ducation.

Sauf ses rares visites  Ptersbourg,  Moscou ou  sa proprit de
Spassko, l'crivain russe, depuis 1847, ne cessa d'habiter la France.
Mais qu'il s'en aille seulement  Versailles,  Courtavenel, ou reste 
Paris, en l'absence de Mme Viardot faisant ses tournes  travers
l'Europe, vite il note ses impressions et lui en fait part comme dans un
journal intime.

Grce  M. et Mme Viardot, il fut mis en relation avec le monde
artistique et littraire franais; c'est chez eux qu'il rencontra pour
la premire fois George Sand. Peu  peu, le cercle de ses connaissances
s'tendit  Mrime, Sainte Beuve, Thophile Gautier, Flaubert, Paul de
Saint-Victor, Taine, Renan, Jules Simon, Victor Hugo, Augier, Jules
Janin, Maxime Du Camp, Edmond About, les frres Goncourt, Gavarni,
Scherer, Charles Blanc, Fromentin, Nefftzer, Broca, Berthelot,
Francisque Sarcey, etc., etc., et, plus tard,  Zola, Daudet, Guy de
Maupassant et les autres jeunes romanciers de l'cole naturaliste.
L'lment thtral n'tait pas moins bien reprsent dans les salons de
la cratrice d'_Orphe_.

Les impressions varies nourries par ce milieu et par les frquents
voyages  travers l'Europe, tant de Tourgueneff que de Mme Viardot,
devaient donc se reflter dans leur correspondance. Aussi, outre sa
valeur propre, biographique ou anecdotique, ajoute-t-elle un chapitre
intressant  l'histoire littraire de la seconde moiti du XIXe
sicle. Nous en publions la partie qui commence en 1846, bien que le
Journal dbute certainement vers 1843; du moins les premires lettres,
parmi celles que j'ai eues entre les mains, datent de mars 1844 et, par
leur caractre familier, font prsumer l'existence de plus anciennes.
Tourgueneff ne parle-t-il pas, dans la lettre de 1846, qu'on trouvera
ci-dessous, de vieux amis, des amis de trois ans? Encore un coup, je
regrette, avec tous les admirateurs du matre russe, ces suppressions
svres; puisse l'accueil que fera le public  la srie que nous lui
livrons rendre M{me} Viardot plus clmente  l'avenir[5]!

E. HALPRINE-KAMINSKY.




LETTRES

A MADAME VIARDOT




I


Saint-Ptersbourg, ce 8/20 novembre 1846.

J'ai hte de rpondre  la bonne lettre que vous m'avez crite tous les
deux, mes chers amis[6]. Elle m'a fait un plaisir vritable, en me
prouvant que vous n'avez pas chang envers moi. Je vous remercie en mme
temps de tous les renseignements que vous me donnez sur votre vie passe
et future. Si le sort ne m'est pas tout  fait contraire, j'espre
pouvoir faire un petit voyage en Europe l'anne prochaine, ds le mois
de janvier, si bien qu'il ne serait pas impossible que vous, Madame,
ayez un spectateur de plus  l'Opern-Haus[7].

Je lis tous les articles des journaux prussiens qui vous concernent, je
vous prie de le croire--et j'ai t bien heureux et bien content de
votre triomphe dans la _Norma_. Ceci me prouve que vous avez fait des
progrs, c'est--dire de ces progrs comme en font les matres et qu'ils
ne cessent de faire jusqu' la fin. Vous tes parvenue  vous approprier
l'lment _tragique_, le seul dont vous n'tiez pas encore entirement
matresse (car pour le pathtique, ceux qui vous ont vue dans la
_Somnambula_ savent  quoi s'en tenir), et je vous en flicite de tout
mon coeur. Quand on a la noble ambition qui vous anime et une nature
aussi richement doue que la vtre, il n'est pas de couronne  laquelle
on n'ait le droit d'aspirer, par la grce de Dieu.

Le choix des opras que vous allez donner  l'Opern-Haus me parat
admirable (il va sans dire que je prfrerais les _Huguenots_ au _Camp
de Silsie_). Pour l'_Iphignie_, j'oserais vous conseiller de relire
avec attention la tragdie de ce nom, de Goethe, d'autant plus que
vous avez affaire  des Allemands, qui, presque tous, la savent par
coeur, et dont la manire de comprendre ou de reprsenter Iphignie
est par cela mme irrvocablement fixe. Du reste, la tragdie de
Goethe est certainement belle et grandiose, et la figure qu'il a
trace est d'une simplicit antique, chaste et calme--peut-tre trop
calme, surtout pour vous, qui, grce  Dieu, nous venez du Midi.
Cependant, comme il y a aussi beaucoup de calme dans votre caractre, je
crois que ce rle vous ira  merveille, d'autant plus que vous n'avez
pas besoin de faire un effort pour vous lever  tout ce qu'il y a de
noble, de grand et de vrai dans la cration de Goethe,--tout cela se
trouvant naturellement en vous. Iphignie elle-mme n'tait pas une
fille du Nord; un poisson n'a pas de mrite  rester calme...

Vous prononcez bien l'allemand, vous ne le francisez pas;--au contraire,
vous exagrez un tant soit peu l'accentuation,--mais je suis sr qu'avec
votre application ordinaire vous avez dj fait disparatre ce lger
dfaut.

Pardon, mille fois pardon de ces conseils de pdant; vous savez qu'ils
prennent leur source dans le vif intrt que je prends  vos moindres
faits et gestes; et puis il n'y a que la perfection qui puisse _vous_
convenir et _nous_ contenter quand nous vous coutons... Prenez-vous-en
 vous-mme... pourquoi nous avoir gts?

Mon Dieu, comme j'aurais t heureux de vous entendre cet hiver!... Il
faudra que j'en vienne  bout d'une manire ou d'une autre.

Dans la lettre que j'ai crite  madame votre mre, j'ai donn quelques
dtails sur le thtre d'ici, ce qui me dispense de revenir l-dessus.
Je prfre vous fliciter sur l'emploi de votre temps  la campagne...
Oui, certes, je suis bien curieux de voir de votre ouvrage[8]...
Patience!

Je n'ai pas encore reu le petit livre de Viardot (que je remercie
beaucoup de son bon souvenir), mais je l'ai dj lu, et j'y ai retrouv
cet esprit sobre et fin, ce style lgant et simple dont la tradition
semble vouloir se perdre en France. A propos de littrature, le prince
Karol du dernier roman de Mme Sand (_Lucrezia Fioriani_), parat tre
Chopin.

Je vous dirai (si cela peut vous intresser) que nous avons russi 
fonder un journal  nous, qui paratra ds la nouvelle anne et qui
s'annonce sous des auspices trs favorables. Je n'y participe qu'en
qualit de collaborateur[9].

Je travaille beaucoup pour le moment, et je ne vois presque personne. Ma
sant est bonne, mes yeux ne s'empirent pas, ce qui est dj un grand
bonheur. J'ai trois petites chambres assez jolies o je vis en vrai
solitaire avec mes livres, que je suis enfin parvenu  rassembler des
quatre parties du monde--mes esprances et mes souvenirs. J'aurais bien
voulu avoir ici l'excellent cheval que je montais  la campagne, mais la
vie est si chre  Ptersbourg! C'tait une jument anglaise bai clair,
admirable d'allure, de douceur, de force et de vigueur. J'ai eu de mme
le bonheur de faire l'acquisition d'un excellentissime chien de chasse,
ou plutt d'une chienne. Elle se nomme _Pif_ (drle de nom, n'est-ce
pas? pour une chienne); ma jument, au contraire, a t baptise par une
vieille Anglaise qui demeure chez ma mre _Queen Victoria_. J'avais un
autre chien, un griffon, monstre de laideur, bon  rien, mais qui
s'tait attach  moi. Celui-l rpondait au nom de _Paradise Lost_...
Voil bien du bavardage et de l'enfantillage. J'en rougis et vous prie
de l'excuser.

Il faut que vous me promettiez de m'crire le _lendemain_ de votre
premire reprsentation allemande; d'ici l, si l'envie vous en prend,
tant mieux. De mon ct, maintenant que la digue est rompue, je vais
vous inonder de lettres. J'cris cette fois-ci  votre adresse, car je
ne sais si Viardot est encore  Berlin. Il est cependant trange que nos
lettres se soient perdues!

Mille--non--un million d'amitis  tous les vtres. Je crois que vous
n'avez pas besoin de mes protestations d'amiti et de dvouement pour y
croire; nous sommes dj de vieux amis, des amis de trois ans. Je suis
et serai toujours le mme; je ne veux pas, je ne puis pas changer.

Permettez-moi de vous serrer bien amicalement les mains; je fais les
voeux les plus sincres pour votre bonheur.

A revoir, un beau jour; ah! je crois bien qu'il sera beau, ce jour-l!

Louise[10] n'est pas encore assez grande demoiselle pour se formaliser
d'un gros baiser que je donne  sa petite joue rondelette. Adieu, encore
une fois.

Votre tout dvou,

YVAN TOURGUENEFF.




II


Paris, 19 octobre 1847.

Savez-vous, Madame, que vos charmantes lettres rendent la besogne trs
difficile  ceux qui ont prtendu  l'honneur de correspondre avec vous?
J'en suis d'autant plus embarrass qu'une lgre indisposition
(maintenant entirement dissipe) m'ayant retenu dans ma chambre tous
ces jours-ci, je ne puis vous envoyer, comme j'en avais l'intention, une
petite revue de tout ce qui se passe  Paris. Me voil donc rduit  mes
propres ressources, comme la Mde de Corneille. C'est fort
inquitant.... Mais n'importe! je compte sur votre indulgence.... Ah!
mais--sans plaisanter!--quelle abominable chose que l'abus de la parole!
Voil une phrase qui,  force d'avoir t rpte, ne veut plus rien
dire; et quand on l'emploie trs srieusement, on s'expose  n'tre pas
cru. Enfin! comme dit votre mari--je commence par le commencement.

Je commence par vous dire que nous sommes tous trs enchants de
l'heureux commencement de vos prgrinations, et que nous attendons avec
impatience les nouvelles de votre dbut. Nous voyons d'ici tomber les
fleurs et nous entendons les bravos. Hlas!... Vous savez ce que veut
dire cet hlas!

Eh bien, vous voil donc au fond de l'Allemagne! Il faut esprer que ces
braves Brger sauront mriter leur bonheur. Vous tes  Dresde....
N'tions-nous pas hier  Courtavenel? Le temps _passe_ toujours vite,
qu'il soit rempli ou vide, mais il _arrive_ lentement... comme une
clochette de troka russe.

Vous avez probablement parcouru Diderot. Il faut avoir lu ses paradoxes
pour s'en amuser, les rfuter et les oublier. Il raffermit-- ses
dpens--dans son lecteur le sentiment du vrai et du beau. Votre esprit
si droit, si _simple_, et si srieux dans sa finesse et sa grce, n'a
pas d goter beaucoup le babil capricieux, miroitant et dilettantisque
du Platon franais (jamais homme ne fut plus mal surnomm). Cependant
on y pche par-ci par-l quelques ides neuves et hardies, ou plutt
quelques germes d'ides fcondes. Son dvouement  la libert de
l'intelligence; son encyclopdie, voil ce qui le fera vivre. Son
coeur est excellent; mais quand il le fait parler, il y fourre de
l'esprit et le gte. Dcidment les feux d'artifice du paradoxe ne
vaudront jamais le _bon soleil_ de la vrit. Et cependant, quoi de plus
quotidien que le soleil? (Pas  Paris, par exemple!) Ma foi! vive le
soleil! Vive tout ce qui est bon pour tout le monde!

Mendelssohn est donc mort. Ce que vous en avez dit dans votre lettre 
madame votre mre nous a paru  tous bien juste. Je ne le connais
presque pas; d'aprs ce que j'ai entendu de lui, je suis tout prt 
l'estimer,--beaucoup l'aimer... c'est une autre affaire. On ne fait de
belles choses qu'avec le talent et l'instinct runis: avec la tte et le
coeur; j'ose croire que chez Mendelssohn la tte prdomine. Je puis me
tromper... mais, du reste, vous savez que je ne tiens pas obstinment 
mes erreurs, quand on me met le nez dessus--ce qui n'est pas difficile,
vu les proportions de cet organe. Je suis ducable.

Et  propos, comment va _die deutsche Sprache_[11]? Parfaitement,
j'imagine. J'ai dj pris un matre d'espagnol: el seor Castelar. J'ai
beaucoup travaill tous ces temps-ci; je viens d'expdier un gros paquet
 notre Revue[12]. C'est que je _tiens_  _tenir_ mes promesses.
J'achve de lire en ce moment un livre de _Daumer_ sur les mystres du
christianisme. Ce Daumer est une espce de fou qui veut  toute force
prouver que le christianisme primitif, judaque, considr comme secte,
n'est autre chose que le culte de Moloch renouvel; que les premiers
chrtiens sacrifiaient et _mangeaient_ des victimes humaines, et que
Judas n'a trahi son matre que parce qu'il ne pouvait vaincre l'horreur
que lui inspirait un pareil repas. Daumer dpense beaucoup d'rudition
pour prouver que cette horrible coutume s'est maintenue dans l'glise
jusqu'au quatorzime sicle! Ce ne sont que des folies; mais ce qu'il y
a de vrai dans son ide--c'est le ct sanglant, triste, anti-humain de
cette religion, qui devrait tre toute d'amour et de charit. Vous ne
sauriez vous imaginer l'effet pnible que font toutes ces lgendes de
martyrs qu'il vous raconte les unes aprs les autres, toutes ces
flagellations, ces processions, ces ossements adors, ces autodafs, ce
mpris froce de la vie, cette horreur des femmes, toutes ces plaies et
tout ce sang!... C'est tellement pnible que je ne veux plus vous en
parler....

Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai des nouvelles sur l'Opra
National, sur la _Cloptre_ de Mme de Girardin (qui a russi,  mon
grand regret), etc., etc. Cependant, ds aujourd'hui, je puis vous dire
que j'ai assist hier soir  la premire reprsentation de _Didier,
l'honnte homme_, nouvelle pice de Scribe, aux Varits. La donne
n'en est pas neuve, mais c'est parfaitement maniganc.... Ferville y a
t admirable de vrit, de noblesse et de sensibilit. Or, il parat
qu'une pice identiquement pareille a t donne hier au soir au Gymnase
sous le nom de _Jrme le maon_. C'est Bouff qui y remplissait le rle
de Ferville. Je ne sais comment ces beaux esprits se sont rencontrs,
mais il est de fait que le Gymnase a fait relche avant-hier et a rpt
jour et nuit pour tre prt le mme jour que l'autre thtre. J'irai
voir ce _Jrme_, et vous ferai part de mes impressions.--Bouff est
certainement bien plus Mendelssohn que Ferville,--mais Ferville est
peut-tre plus Rossini que lui. Enfin nous verrons, et si j'ai dit une
btise, je serai le premier  crier mon _mea culpa_.

Sur ce, Madame, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et bonne garde.
Portez-vous bien surtout et n'oubliez pas vos amis, qui vous sont bien
dvous, ce qui n'est pas tonnant le moins du monde, car enfin... ma
foi,  quoi l'absence serait-elle bonne, si on ne pouvait pas mme en
profiter pour dire aux personnes ce qu'on pense d'elles?... Mais je
m'arrte  l'ide que vous devez avoir pour le moment un bourdonnement
perptuel de compliments dans les oreilles, et je me borne  vous
dire... enfin tout ce que vous voulez....

J'espre que votre mari se porte bien, qu'il va chasser  outrance et
nous crire un joli petit article l-dessus. Je lui serre la main ainsi
qu' vous, et j'embrasse la petite Louise de tout mon coeur.... Si
Mme Schumann se souvient d'un gros monsieur russe qu'elle a vu 
Berlin, dites-lui que ce gros monsieur la salue....

       *       *       *       *       *

Il faut cependant finir cette lettre! Je vais la porter  madame votre
mre pour qu'elle y mette quelques mots.

Bonjour, portez-vous bien de toutes les faons; et voil.

Votre tout dvou,

IV. TOURGUENEFF.




III


Paris, le 8 dcembre 1847.

Je commence par vous remercier, Madame, pour la bonne et charmante
lettre que madame votre mre m'a remise de votre part. Vous faites bien
de vous souvenir de vos vieux amis; ils vous en sont tellement
reconnaissants! _Danke, danke._

Tous les dtails que vous nous donnez de votre vie  Dresde sont lus et
relus mille fois; les Dresdennois sont dcidment un bon peuple....

       *       *       *       *       *

Avant tout, il faut que je vous dise que maman[13] se porte trs bien
et Mlle Antonia[14] aussi, et Mme Sitchs aussi; le papa
Sitchs[15] tousse un peu, mais ce n'est pas du tout tonnant. Des
900.000 habitants de Paris, il y en a 899.999 qui ont la grippe, et le
seul qui ne l'ait pas, c'est Louis-Philippe, car ce monsieur a tous les
bonheurs. Cependant, pardon! je m'oubliais; je n'ai pas la grippe non
plus; mais c'est que moi aussi, je ne puis pas me plaindre de mon sort.

_El hermano de Vd_[16] va trs bien de mme; il a fait magnifiquement
relier un exemplaire de sa mthode, qu'il destine  la reine Christine,
pour qu'elle apprenne  sa fille l'art de faire des fioritures et des
transpositions.

A propos de musique, j'ai entendu Mme Alboni dans _Smiramide_. Elle
y a eu un _trs grand_ succs. Sa voix a entirement chang de caractre
depuis Ptersbourg; de brutale qu'elle tait, elle est devenue _trop_
molle, molle; elle chante  la Rose Chri, maintenant; elle fait bien
les agilits; le timbre de sa voix est excessivement doux et insinuant,
mais pas d'nergie, pas de mordant. Comme actrice, elle est nulle; sa
figure placide et grasse se refuse  toute expression dramatique; elle
se borne de temps en temps  froncer pniblement le sourcil. Ce qu'elle
a dit de mieux a t le _In si barbara sciagura_. Les Parisiens en sont
enchants. Mme Grisi, talonne par l'mulation, s'est surpasse; elle
m'a vraiment fait plaisir. Coletti n'a pas t mauvais non plus,
quoique, en gnral, je trouve qu'il chante en pre de famille.

Hier, je suis all, avec le jeune Le Roy d'tiolles[17], 
l'Opra-Comique; on y donnait _la Dame blanche_. Quelle jolie musique,
galante, spirituelle et chevaleresque! C'est moins brillant, mais
peut-tre plus franais encore qu'Auber; Boeldieu est ple quelquefois,
mais jamais vulgaire (ce qui n'arrive que trop souvent au papa de _la
Muette_)....

Vernet m'a fait un trs grand plaisir dans la vieille pice: _le Pre de
la dbutante_. Tous les acteurs franais sont essentiellement
ralistes, mais personne ne l'est aussi finement, aussi brovontement,
disait un Allemand, que Vernet. Il contente  la fois l'instinct et
l'esprit du spectateur; il transporte d'aise le connaisseur, il fait
rire et sourire. Quel dommage qu'il se fasse vieux! Voil quelqu'un qui
s'entend  crer.--Il y a des artistes qui parviennent  se dbarrasser
de leur individualit; mais  travers la personne qu'ils reprsentent,
on voit cependant l'acteur qui s'efface, qui s'observe, et cette espce
de contrainte ragit sur vous. Vous tiez encore ainsi  Ptersbourg,
mais dj alors votre talent brisait ses dernires entraves (je me
rappelle maintenant les premires reprsentations de _la Somnambule_),
et depuis?...

       *       *       *       *       *

Vous me dites que vous vous tes mise  lire _Uriel Acosta_, de Gutzkow.
N'est-ce pas que ce fantme, que cet ouvrage pnible d'un homme d'esprit
sans talent, tout farci d'allusions et de proccupations politiques,
religieuses, philosophiques, vous a dplu? Et puis, tous ces effets
criards, ces coups de thtre,--y a-t-il quelque chose de plus dgotant
qu'une brutalit qui n'est pas nave?

L'ombre de Shakespeare pse sur les paules de tous les auteurs
dramatiques; ils ne peuvent se dfaire de leurs rminiscences; ils ont
trop lu, les malheureux, et pas du tout vcu! Ce n'est qu'en Allemagne
qu'il a t possible qu'un crivain dj connu (M. Mundt, le mari de la
soeur de Mller) se soit vu rduit  _afficher dans les gazettes_
qu'il dsirait une pouse (ce fait est littralement vrai).

On ne peut plus rien lire par le temps qui court. Gluck disait d'un
opra qu'il puait la musique (_puzza musica_). Tous les ouvrages qu'on
fait aujourd'hui puent la littrature, le mtier, la convention. Pour
trouver une source encore vive et pure, il faut remonter bien haut. Le
prurit littraire, le bavardage de l'gosme qui s'tudie et s'admire
soi-mme, voil la plaie de notre temps. Nous sommes comme les chiens
qui retournent  leurs vomissements.

C'est l'criture qui le dit, navement, cette fois. Il n'y a plus ni
Dieu ni Diable, et l'avnement de l'Homme est encore loin.

Parmi tout ce qui crivaille maintenant en Allemagne, Feuerbach[18] est
le seul _homme_, le seul caractre et le seul talent.

Voici encore un bon et bel ouvrage; et pas littraire, Dieu merci! le
deuxime volume de _la Rvolution franaise_, par Michelet. Cela part du
coeur, il y a du sang, de la chaleur l-dedans; c'est un homme du
peuple qui parle au peuple,--c'est une belle intelligence et un noble
coeur. Le deuxime volume est infiniment suprieur au premier. C'est
tout l'inverse pour le livre de Louis Blanc.

Je crains cependant que ma lettre ne devienne trop longue, et, malgr
tout le plaisir que j'ai  babiller devant vous, je ne voudrais pas
abuser de votre complaisance. Je n'ajouterai plus que quelques mots. Je
mne ici une vie qui me plat excessivement: toute la matine, je
travaille;  deux heures, je sors, je vais chez maman o je reste une
demi-heure, puis je lis les journaux, je me promne; aprs dner, je
vais au thtre ou je retourne chez maman; le soir, quelquefois, je vois
des amis, surtout M. Annenkoff[19], un charmant garon aussi fin
d'esprit qu'il est gros de corps; et puis je me couche, et voil....

Adieu, Madame... je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur au
monde. Rappelez-moi, s'il vous plat, au bon souvenir de votre mari; je
vais lui crire un de ces jours; j'espre qu'il se porte  merveille. Je
vous serre la main bien cordialement, et je reste pour toujours.

Votre dvou

IV. TOURGUENEFF.




IV


Paris, 14 dcembre 1847.

Bravo, Madame, bravo, _evviva!_ Je ne puis commencer ma lettre
autrement. Encore une grande victoire! Vous avez fait  Dresde et 
Hambourg ce que la Dite vient de faire contre le _Sonder-Bund_: aprs
avoir enfonc les ailes, vous allez mettre le centre (Berlin) en pleine
droute. Et puis vous irez, comme Csar,  la conqute de la
Grande-Bretagne. (Tudieu! quel ton pique!) Vous nous avez fait aussi
beaucoup de plaisir en nous racontant votre voyage de Berlin  Hambourg.
En gnral, ce qu'il y a surtout de charmant dans les lettres que vous
crivez  madame votre mre--ce sont les dtails que vous nous donnez...
les dtails, mais c'est le coloris, la lumire du tableau.--Ne nous
envoyez pas de simples dessins ou des grisailles--chacune de vos lettres
est relue une dizaine de fois--toujours deux fois de suite  haute voix.
(C'est moi qui fais l'office de lecteur). Et puis, aprs l'avoir dvore
en bloc, on se met  l'plucher par-ci par-l; l'apptit revient en
mangeant, et on recommence. Je ne puis vous cacher que vous faites des
fautes d'orthographe en espagnol! mais ce n'est qu'un charme de
plus....

A propos, il y a encore une chose dans vos lettres qui nous rend bien
contents: c'est de voir que vous vous portez bien (je crache trois
fois[20]). Aussi--ne ft-ce que par mulation--nous nous portons, tous
tant que nous sommes,  merveille.... Ce que c'est que l'mulation!

Je regrette de me voir forc de vous le dire, Madame, mais cette fois-ci
je n'ai absolument aucune nouvelle intressante  vous communiquer.

Toute cette semaine, je ne suis presque pas sorti de chez moi; j'ai
travaill  force; jamais les ides ne m'taient venues si abondamment;
elles se prsentaient par douzaines. Je me faisais l'effet d'un pauvre
diable d'aubergiste de petite ville qui se voit tout  coup assailli par
une avalanche de visiteurs; il finit par perdre la tte et ne plus
savoir o loger son monde.

Avant-hier, j'ai lu une des choses que je venais de terminer  deux amis
russes; ces messieurs ont ri  se tordre.... a me faisait un effet
extrmement trange et fort agrable.... Dcidment je ne me savais pas
si drle que a--et puis il ne suffit pas de terminer une chose, il
faut la copier (voil une corve!) et l'expdier. Aussi les diteurs de
ma Revue vont-ils ouvrir de grands yeux en recevant coup sur coup des
gros paquets de lettres! J'espre qu'ils en seront contents. Je prie
trs humblement mon bon ange (tout le monde en a un,  ce qu'on dit) de
continuer  m'tre favorable--et je vais continuer de mon ct  abattre
de la besogne. C'est une excellente chose que le travail.

coutez, Madame: si aprs la rception de cette lettre, vous avez encore
 chanter _le Barbier_, intercalez-y l'air de Balfe.... je veux qu'on me
pende si le public ne casse pas les banquettes. Je connais les
Hambourgeois (Ich kenne meine Pappenheimer), il leur faut quelque chose
d'pic.

Depuis deux ou trois jours, nous avons ici un temps superbe. Je fais de
grandes promenades avant dner aux Tuileries. J'y regarde jouer une
foule d'enfants, tous charmants comme des Amours et si coquettement
habills! Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses
mordilles par les premiers froids de l'hiver, l'air placide et bon des
bonnes, le beau soleil rouge  travers les grands marronniers, les
statues, les eaux dormantes, la majestueuse couleur gris sombre des
Tuileries, tout cela me plat infiniment, me repose et me rafrachit
aprs une matine de travail. J'y rve--non pas vaguement, 
l'allemande,  ce que je fais,  ce que je vais faire.... Je ne manque
jamais (c'est--dire les trois ou quatre fois que j'y ai t) d'aller
faire ma visite au lion de Barye, qui se trouve  l'entre des
Tuileries, du ct de la rivire--mon groupe favori. Le soir, je vais
chez bonne maman; nous y avons pass, il y a quelques jours, cinq ou
six heures avec Manuel[21]  faire mille extravagances. Cela nous a fait
penser  Courtavenel,  Mascarille,  Jodelet, etc., etc. Vous n'tes
pas la seule qui y pensiez, Madame.... Vous souvenez-vous du jour o
nous regardions le ciel si pur  travers les feuilles dores des
trembles?... Ah! mais, je n'en finirais pas si je me mettais sur ce
chapitre.

Mon Dieu, que c'est donc beau, l'automne!... pas quand il fait sale et
crott (vos pflia pflia sont parfaits de vrit), mais quand le ciel
est bien transparent, bien pacifique. Il y a du Louis XIV vieillard dans
un beau jour d'automne.... Vous allez vous moquer de ma comparaison. Eh
bien, tant mieux! Riez mme, riez aux clats  montrer toutes vos dents.
Vous savez ce que vous disait votre vieux monsieur de Mecklembourg sur
la route de Berlin  Hambourg!

J'ai promis  madame votre mre de lui porter ma lettre... il faut lui
laisser de la place. J'aurais d y penser d'avance et resserrer
davantage mes lignes. C'est pour le coup que vous aurez le droit de me
nommer bavard.

Je vais crire, l'un de ces jours, une lettre  votre mari. Le deuxime
volume de Michelet est un chef-d'oeuvre. Louis Blanc se couvre de
ridicule par sa querelle avec Eugne Pelletan.

Je salue bien amicalement le grand chasseur. Que Dieu vous conserve
tous! Je vous souhaite tout le bonheur imaginable; je vous serre
fortement la main, je vous reflicite et je reste:

Votre ami dvou,

IV. TOURGUENEFF.

_P.-S._--N'ayant pas trouv madame votre mre  la maison, je ferme
cette lettre de peur de retard. J'cris cela dans la boutique d'un
picier, et je vais cacheter ma lettre avec sa cire et le sceau de ses
armes.




V


19 dcembre 1847.

    Madame,

       *       *       *       *       *

Madame votre mre (qui se porte bien, ainsi que nous tous) m'a racont
votre dernire lettre de Hambourg. Ah! Madame! Madame! ne vous fiez pas
 une belle journe de dcembre, c'est bien tratre, il fait humide le
long de la rivire. J'espre que votre mal de gorge se sera dissip
bien vite et que _les Huguenots_ ont eu le mme succs que _le Barbier_.
Du reste, je ne crois pas que vous vous amusiez beaucoup  Hambourg. On
n'y voit que des marchants, toujours parlant de chemins de fer,
actions, emprunts et autres choses fort productives et fort stupides. Je
suis sr qu'au fond de votre me vous devez ressentir un secret dpit de
devoir _amuser_ de pareilles gens, car vous ne faites que les amuser.
Ils ne sont pas capables de sentir autre chose en vous coutant; ils
rservent tout leur srieux pour la hausse et la baisse. Cependant ils
vous applaudissent, ils crient, ils battent des mains. Ils font leur
devoir--et on ne les en remercie pas...

Ce que vous nous dites de l'effet qu'a produit sur vous le _Joseph_ de
Mhul me fait bien vivement regretter qu'on ne puisse l'entendre ici;
dans ce grand diable de Paris, on ne donne que de grands diables
d'opras, comme _Jrusalem_....

Au moment o je vous cris ces lignes, une bande de musiciens ambulants
se met  chanter le _Mourir pour la patrie_, de Gossec.... Dieu, que
c'est beau! j'en ai les larmes aux yeux. Ah a, mais dcidment les
vieux musiciens valaient mieux que ceux d' prsent. Quelle nergie
srieuse! quelle conviction! quelle simplicit grandiose! Chant en 93
par des centaines de voix, cet hymne a d faire battre bien des
coeurs.

En gnral, depuis quelque temps, je me dtourne de plus en plus du
temps prsent; il est vrai qu'il offre peu d'attraits! Je me jette 
corps perdu dans le pass. Je lis maintenant Calderon avec acharnement
(en espagnol, comme de raison); c'est le plus grand pote dramatique
catholique qu'il y ait eu, comme Shakespeare, le plus humain, le plus
antichrtien. Sa _Devocion de la Cruz_ est un chef-d'oeuvre. Cette foi
immuable, triomphante, sans l'ombre d'un doute ou mme d'une rflexion,
vous crase  force de grandeur et de majest, malgr tout ce que cette
doctrine a de rpulsif et d'atroce. Ce nant de tout ce qui constitue la
dignit de l'homme devant la volont divine, l'indiffrence pour tout
ce que nous appelons vertu ou vice avec laquelle la _grce_ se rpand
sur son lu--est encore un triomphe pour l'esprit humain; car l'tre qui
proclame ainsi avec tant d'audace son propre nant s'lve par cela mme
 l'gal de cette Divinit fantastique, dont il se reconnat tre le
jouet. Et cette Divinit--c'est encore l'oeuvre de ses mains.
Cependant, je prfre Promthe, je prfre Satan, le type de la rvolte
et de l'individualit. Tout atome que je suis, c'est moi qui suis mon
matre; je veux la vrit et non le salut; je l'attends de mon
intelligence et non de la grce.

_N. B._--Excusez toutes ces fio-ratures[22].

Malgr tout, Calderon est un gnie bien extraordinaire et vigoureux
surtout. Nous autres, faibles descendants de puissants anctres, nous
arrivons tout au plus  tre gracieux dans notre faiblesse.... Je pense
au _Caprice_ de Musset (qui continue  faire fureur ici). Mais je pense
aussi en mme temps que je continue  ne pas avoir de nouvelles  vous
donner; et cependant il s'est pass des choses assez intressantes. M.
Michelet a ouvert son cours, Mme Alboni a chant hier _la
Cenerentola_ (je l'entendrai aujourd'hui dimanche); on parle beaucoup
d'une fille lectrique ou magntique qui fait, pendant son sommeil, en
coutant la musique, des gestes qui y ont rapport ( la musique), etc.,
etc., etc.

Mais que voulez-vous, je tourne  l'ours; je ne sors presque pas de ma
chambre,--je travaille avec une ardeur incroyable.... J'espre que ce ne
sera pas du temps perdu. Cependant j'ai l'intention de me secouer un peu
et de courir  Paris; il faut cependant en avoir une ide.

J'ai reu des lettres de mes diteurs qui me font toutes sortes de beaux
compliments sur mon activit; en mme temps ils m'ont envoy le dernier
numro de notre Revue; j'y ai trouv une admirable nouvelle d'un
monsieur Grigorovitch[23]....

       *       *       *       *       *

J'crirai demain une lettre  votre mari, que je vous prie de saluer
bien amicalement de ma part. Je n'ai pas encore rempli la commission de
Louise--et pour cause; ce qui ne m'empche pas de l'embrasser sur les
deux joues. Pour vous, Madame, vous connaissez mon refrain ordinaire; je
vous souhaite tout ce qu'il y a de bon, de beau, de grand et de noble
dans ce monde... du reste, c'est vous souhaiter ce que vous possdez
dj. Soignez-vous bien, soyez heureuse, gaie et contente, vous et tous
les vtres.

Vous ne restez pas  Hambourg plus de quatre  cinq jours, n'est-ce pas?
Ma prochaine lettre vous y trouvera peut-tre encore.

_Que Dios bendiga a Ud, leben sie recht, recht wohl; boudt zdorovy i
pomnit nass[24]._

Votre

IV. TOURGUENEFF.




VI


Paris, ce 25 dcembre 1847.

Nous tions tous, je vous l'avouerai, Madame, un peu inquiets de ne pas
recevoir de vos nouvelles (il est vrai que vous nous aviez gts), quand
votre lettre du 21, avec tous ses charmants dtails, nous a combls de
joie. J'ai fait l'office de lecteur, comme de coutume, et je puis vous
assurer que jamais mes yeux ne se portent mieux que quand ils ont 
dchiffrer vos lettres, d'autant plus que vous crivez parfaitement bien
pour une clbrit. Du reste, votre criture varie  l'infini;
quelquefois elle est jolie, fine, perle--une vraie petite souris qui
trottine; d'autres fois, elle marche hardiment, lestement,  grandes
enjambes; souvent il lui arrive de s'lancer avec une rapidit, avec
une impatience extrmes, et alors, ma foi, les lettres deviennent ce
qu'elles peuvent.

Vous faites trs bien de nous dcrire vos costumes; nous autres
ralistes, nous tenons au coloris. Et puis...! et puis, tout ce que vous
faites est bien fait. Vos succs  Hambourg nous causent une joie
infinie; bravo, bravo! N'est-ce pas que nous sommes _bons_ de vous
encourager?

Je vous remercie de tout mon coeur pour le bon et affectueux conseil
que vous me donnez dans votre lettre  Mme Garcia. Ce que vous dites
de la quabra dura qu'on remarque toujours dans une oeuvre
interrompue est bien vrai--_das sind goldene Worte_. Aussi, depuis que
je suis  Paris, je n'ai jamais travaill qu' une chose  la fois et
j'en ai conduit plusieurs  bon port, je l'espre du moins. Il ne s'est
pas pass de semaine que je n'aie envoy un gros paquet  mes diteurs.

Depuis la dernire lettre que je vous ai crite, j'ai encore lu un drame
de Calderon, _la Vida es sueno_[25]. C'est une des conceptions
dramatiques les plus grandioses que je connaisse. Il y rgne une nergie
sauvage, un ddain sombre et profond de la vie, une hardiesse de penses
tonnante,  ct du fanatisme catholique le plus inflexible. Le
Sigismond de Calderon (le personnage principal), c'est le Hamlet
espagnol, avec toute la diffrence qu'il y a entre le Midi et le Nord.
Hamlet est plus rflchi, plus subtil, plus philosophique; le caractre
de Sigismond est simple, nu et pntrant comme une pe; l'un n'agit pas
 force d'irrsolution, de doute et de rflexions; l'autre agit--car son
sang mridional le pousse--mais tout en agissant, il sait bien que la
vie n'est qu'un songe.

Je viens de commencer maintenant le _Faust_ espagnol, _el Magico
prodigioso_[26]; je suis tout encalderonis. En lisant ces belles
productions, on sent qu'elles ont pouss naturellement sur un sol
fertile et vigoureux; leur got, leur parfum, est simple; le graillon
littraire ne s'y fait pas sentir. Le drame en Espagne a t la dernire
et la plus belle expression du catholicisme naf et de la socit qu'il
avait forme  son image. Tandis que dans le temps de crise et de
transition o nous vivons, toutes les oeuvres artistiques ou
littraires ne reprsentent tout au plus que les opinions, les
sentiments individuels, les rflexions confuses et contradictoires,
l'clectisme de leurs auteurs; la vie s'est parpille; il n'y a plus de
grand mouvement gnral, except peut-tre celui de l'industrie, qui,
considre sous le point de vue de la soumission progressive des
lments de la nature au gnie de l'homme, deviendra peut-tre la
libratrice, la rgnratrice du genre humain. Aussi,  mon avis, les
plus grands potes contemporains sont les Amricains qui vont percer
l'isthme de Panama et parlent d'tablir un tlgraphe lectrique 
travers l'Ocan. Une fois la rvolution sociale consomme--vive la
nouvelle littrature!...

Une grande partie de ces rflexions m'est venue  l'esprit l'autre soir,
pendant que j'assistais  la reprsentation d'une revue de l'anne 1847,
_le Banc d'hutres_, au Palais-Royal. C'tait amusant, et je riais....
Mais, bon Dieu! que c'tait maigre, ple, timide et mesquin  ct de ce
qu'aurait pu en faire--je ne dis pas Aristophane--mais quelqu'un de son
cole! Une comdie fantastique, extravagante, railleuse et mue,
impitoyable pour tout ce qu'il y a de faible et de mauvais dans la
socit et dans l'homme mme, et finissant par rire de sa propre misre,
s'levant jusqu'au sublime pour s'en moquer encore, descendant jusqu'au
stupide pour le glorifier, le jeter  la face de notre orgueil.... que
ne donnerait-on pour y assister! Mais non, nous sommes vous au Scribe 
perptuit.

Je ne dsespre pas de vous lire _les Oiseaux_ ou _les Grenouilles_
d'Aristophane en en retranchant tout ce qui est par trop cynique.

       *       *       *       *       *

Ainsi vous voil donc  Berlin; vos deux premires campagnes sont
termines, et vous vous trouvez, maintenant au milieu d'un peuple dj
conquis.

Vous allez dbuter dans une semaine. Je connais quelqu'un qui se mettra
 tudier les journaux de Berlin. Il y a dans les _Didaskalia_ de
Francfort un article enthousiaste sur vous, dat de Hambourg. A propos,
_l'Illustration_ annonce votre engagement au Grand-Opra pour l'hiver
prochain. On crit de Ptersbourg que le thtre italien y est 
l'agonie. J'ai parl dans une lettre  votre mari de _la Cerenentola_ et
de Mme Alboni.

J'espre que vous allez vous porter tous, mari, femme et enfant, comme
des anges, ou comme nous, car nous allons trs bien, mais trs bien.

Bonjour, Madame. Au risque de vous ennuyer en vous rptant toujours la
mme chose, je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur, de plus
grand et de plus beau sur la terre; vous savez si mes voeux sont bien
sincres... Portez-vous bien, soyez heureuse.

Votre tout dvou

IV. TOURGUENEFF.

_P.-S._--_Que Dios bendiga Vd._




VII


Paris, ce 11 janvier 1848.

Je viens de recevoir  l'instant la lettre que vous m'avez envoye sous
le couvert de Mme Garcia. Je remercie votre mari, de son bon
souvenir. Quant  ce qu'il me dit de la situation de la France, je ne
demande pas mieux que d'avoir tort, et d'tre dtromp le plus vite
possible.

Mes petites nouvelles (qui, du reste, sont dans un genre diamtralement
oppos  celui de Florian) ne mritent pas l'honneur d'une traduction;
mais l'offre que me fait et seor Louis est trop flatteuse pour que je
ne m'abonne pas, ds  prsent,  en profiter plus tard, quand j'aurai
fait enfin quelque chose de bon, si Apollon veut que ce bonheur
m'arrive[27]. En mme temps je souhaite au grand chasseur... halte-l!
je ne lui souhaite rien. Si lui, l'homme raisonnable par excellence, ne
s'est pas laiss infecter par les superstitions de ma chre patrie, je
ne suis pas Russe pour rien, moi, et ne veux pas lui gter son plaisir.

Les articles sur _la Norma_ m'ont fait prouver ce que les Allemands
nomment _Wehmuth_. En vous comparant avec vous-mme d'il y a un an, MM.
les critiques semblent remarquer un changement, un dveloppement dans la
manire dont vous faites ce rle. Et moi--_ay de mi_--je ne puis savoir
ce qu'ils veulent dire. Je ne vous ai pas vue dans la _Norma_ depuis
Saint-Ptersbourg. _Diese Entwickelungstufe ist mir entgangen._ Je suis
prt  crier: Au voleur! comme Mascarille. Au fond, je ne suis pas
chagrin. Rellstab et Kossack parlent tous les deux _von einer
milderen Darstellung_; je sais bien que ce n'est pas l une _Milde_ 
la Lind; je suis persuad, au contraire, que cela doit tre trs beau,
trs vrai et trs poignant. Oui, les grandes souffrances n'abattent pas
les grandes mes, elles les rendent plus calmes, plus simples, elles les
assouplissent, sans leur rien faire perdre de leur dignit. Les coups
de marteau, dit Pouchkine quelque part, brisent le verre et forgent
l'acier, l'acier plus souple et plus fin que le fer. Ceux qui ont pass
par l, ceux qui ont _su_ souffrir (j'allais dire ceux qui ont eu ce
bonheur, car c'en est un que l'goste, par exemple, ou le lche ne
connaissent pas) en gardent une empreinte qui les ennoblit--s'ils y
rsistent.

Dieu! que j'aurais t content d'assister  une reprsentation de _la
Norma_! Cette femme au coeur si haut plac et si naf, si droit, si
vrai, en lutte avec son amour et sa destine, ces grands et simples
mouvements des passions dans une me primitive, ce cruel et doux mlange
de tout ce qu'il y a de plus cher dans la vie,--et dans la mort,--cette
explosion dlirante de la fin, cette intelligence si forte et si fire,
qui, au moment de mourir, se laisse enfin envahir tout entire par la
tendresse la plus vive, par l'enthousiasme du sacrifice,--n'en parlons
plus. Je tcherai de vous reconstruire dans _la Norma_ d'aprs l'ide
que j'ai de votre talent, d'aprs mon souvenir... Il est vrai que je ne
suis plus rompu comme autrefois  cet exercice allemand par
excellence... enfin j'essayerai.

Vous me parlez aussi du _Romo_, du troisime acte; vous avez la bont
de me demander des remarques sur Romo. Que pourrais-je vous dire que
vous n'auriez dj su et senti d'avance? Plus je rflchis  la scne du
troisime acte, plus il me semble qu'il n'y a qu'une manire de la
rendre--la vtre. On ne peut s'imaginer quelque chose de plus affreux
que de se trouver devant le cadavre de tout ce qu'on aime; mais le
dsespoir qui vous saisit alors doit tre tellement terrible que, s'il
n'est pas retenu et _glac_ par la ferme rsolution de se donner la mort
 soi-mme, ou par tout autre _grand_ sentiment, l'art n'est plus en
tat de le rendre. Des cris entrecoups, des sanglots, des
vanouissements, c'est de la nature, ce n'est pas de l'art. Le
spectateur lui-mme n'en serait pas mu, de cette motion profonde et
poignante qui vous fait verser avec dlices des larmes quelquefois bien
amres. Tandis que de la manire dont vous voulez faire _Romo_ (d'aprs
ce que vous m'crivez), vous produirez sur votre auditoire une
impression ineffaable. Je me souviens de l'observation fine et juste
que vous ftes un jour sur les petits mouvements agits et contenus que
se donne Rachel tout en gardant une attitude calme et grandiose; cela
n'tait peut-tre chez elle que du savoir-faire; mais, en gnral, c'est
le calme _provenant d'une forte conviction ou d'un sentiment profond_,
le calme qui enveloppe pour ainsi dire de tous cts les lans
dsesprs de la passion, qui leur communique cette puret de lignes,
cette beaut idale et relle; la vraie, la seule beaut de l'art. Et ce
qui prouve la vrit de cette remarque, c'est que la vie elle-mme--dans
de rares moments, il est vrai, dans les moments o elle se dgage de
tout ce qu'elle a d'accidentel et de commun--s'lve au mme genre de
beaut. Les plus grandes douleurs, avez-vous dit dans votre lettre, sont
les plus calmes; et les plus calmes sont les plus belles, pourrait-on
ajouter. Mais il s'agit de savoir runir les deux extrmes, ou sinon on
paratra froid. Il est plus facile de ne pas attenter  la perfection,
plus facile de rester  mi-chemin, d'autant plus que la plupart des
spectateurs ne demandent pas autre chose, ou plutt ne sont pas habitus
 autre chose; mais vous n'tes ce que vous tes que par cette noble
tendance  ce qu'il y a de plus haut, et, croyez-moi,--_ist der Pnkt
getroffen_,--tous les coeurs, mme les plus vulgaires, bondissent et
s'lancent. A Ptersbourg, il fallait tre soi-mme un peu artiste pour
sentir tout ce que vos intentions avaient de magnifique; vous avez
grandi depuis lors; vous tes devenue comprhensible pour tout le monde,
sans cesser cependant d'avoir beaucoup de choses rserves aux lus.

Je vous cris cela tout chaud, tout bouillant; vous aurez la bont de
suppler--avec votre finesse de divination ordinaire-- ce que mes
expressions auront d'inexact et d'incomplet. Je n'ai pas le temps de
faire du style; je n'en ai pas mme la volont. Je ne veux que vous dire
ce que je pense.

Je dois finir ma lettre, et je ne vous ai pas parl de ce qui se fait 
Paris. Je le ferai dans une autre lettre, trs prochaine, si vous le
voulez bien.

       *       *       *       *       *

Tout le monde se porte bien. J'ai t hier aux Italiens; on donnait _la
Donna del Lago_, de Rossini. Quelle dlicieuse musique (malgr quelques
longueurs et quelques vieilleries)! Mais aussi quel libretto! Mlle
Alboni y a t bien dans les andante et trs molle dans les allegro.
Elle et Mlle Grisi ont dit  ravir le petit duo du deuxime acte.
Mario a bien chant son air. Les choeurs ont t dtestables. (Quel
dommage! le choeur des Bardes est magnifique, autant qu'on en pouvait
juger).....

       *       *       *       *       *

Portez-vous bien, vous tous que j'aime beaucoup.

Je reste votre tout dvou

IVAN. TOURGUENEFF.




VIII


Paris, 17/5 janvier 1848.

       *       *       *       *       *

Ah! Madame, quelle bonne chose que les longues lettres! comme celle que
vous venez d'crire  bonne maman, par exemple! Avec quel plaisir on
en commence la lecture! C'est comme si l'on entrait en t dans une
longue alle bien verte et bien frache. Ah! se dit-on, il fait bon ici;
et on marche  petits pas, on coute babiller les oiseaux. Vous babillez
bien mieux qu'eux, Madame; continuez ainsi, s'il vous plat; sachez que
vous ne trouverez jamais de lecteurs plus attentifs et plus
gourmands.--Vous imaginez-vous, Madame, votre mre au coin de son feu,
me faisant lire  haute voix votre lettre qu'elle a eu dj presque le
temps d'apprendre par coeur? C'est alors que sa figure est bonne 
peindre!...

       *       *       *       *       *

Vous ai-je dit dans ma dernire lettre que j'ai assist  un concert du
Conservatoire? On n'y a donn que Mendelssohn. La _Symphonie en la_ m'a
beaucoup plu. C'est lgant, fort, lev. L'excution a t
_monstrueusement_ parfaite; il est impossible d'imaginer quelque chose
de plus tonnant.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, mardi, vous allez probablement chanter Romo, et au moment
o j'cris (il est onze heures et demie), vous devez tre dans une jolie
petite agitation. Je fais les voeux les plus sincres pour votre
russite. Il me semble qu'elle sera complte. Pourquoi ne puis-je tre 
Berlin aujourd'hui? Ah! pourquoi? pourquoi?

Ah ! mais dcidment, depuis quelque temps, je ne vous donne plus
aucune nouvelle de Paris. Il est vrai que je me tiens coi dans mon trou.
Voyons, cependant.

J'ai t l'un de ces jours au Jardin d'Hiver, qui est en effet une
admirable chose.--Figurez-vous un espace immense, rempli de fleurs,
d'arbres, de statues, et recouvert  une hauteur prodigieuse par un
immense _dais_ en verre, soutenu par une foule de colonnes en fer de
fonte, fines et sveltes; au fond, un superbe jet d'eau. Le seul
_drawback_ ou dsagrment que j'y ai prouv a t une odeur de dalle
mouille, odeur chaude et lgrement nausabonde. On dit aussi que la
pluie y pntre trop facilement. Mais j'imagine qu'un beau bal au Jardin
d'Hiver doit tre un spectacle blouissant.

Votre mari vous a certainement parl du nouveau roman de Mme Sand,
que _le Journal des Dbats_ publie dans son feuilleton: _Franois le
Champi_. C'est fait dans la meilleure manire: simple, vrai, poignant.
Elle y entremle peut-tre un peu trop d'expressions de paysan; a donne
de temps en temps un air affect  son rcit. L'art n'est pas un
daguerrotype, et un aussi grand matre que Mme Sand pourrait se
passer de ces caprices d'artiste un peu blas. Mais on voit clairement
qu'elle en a eu jusque par-dessus la tte des socialistes, des
communistes, de Pierre Leroux et autres philosophes; qu'elle en est
excde et qu'elle se plonge avec dlices dans la fontaine de Jouvence
de l'art naf et terre  terre. Il y a entre autres, tout au
commencement de la prface, une description en quelques lignes d'une
journe d'automne... C'est merveilleux. Cette femme a le talent de
rendre les impressions les plus subtiles, les plus fugitives, d'une
manire ferme, claire et comprhensible; elle sait _dessiner_ jusqu'aux
parfums, jusqu'aux moindres bruits... Je m'exprime mal; mais vous me
comprenez. La description dont je vous parle m'a fait penser au chemin
bord de peupliers qui conduit au Jarriel, le long du parc; je revois
les feuilles dores sur le ciel d'un bleu ple, les fruits rouges de
l'glantier dans les haies, le troupeau de moutons, le berger avec ses
chiens et une foule d'autres choses!...

Paris a t mis en moi pendant quelques jours par le discours fanatique
et contre-rvolutionnaire de M. de Montalembert; la vieille pairie a
applaudi avec rage aux invectives que l'orateur adressait  la
Convention. Encore un symptme--et des plus graves--de l'tat des
esprits. Le monde est en travail d'enfantement... Il y a beaucoup de
gens intresss  le faire avorter. Nous verrons.

A propos d'enfantement: la petite chienne de Mlle Jenny est morte en
couche; pauvre petite bte! elle a d beaucoup souffrir. Ce dcs a fait
contremander un vendredi.

Vous avez donc de la neige et des traneaux; nous n'avons que de la boue
et de la pluie. Je vois d'ici le bon Hermann Mller-Strbing[28] entrer
chez vous, une branche de lilas  la main. Donnez donc  madame votre
mre une petite description de votre appartement; cela aidera beaucoup
l'imagination de vos amis, qui, je vous le promets, prend bien souvent
son vol du ct de Berlin.

Eh bien! et Mme Lange, continue-t-elle  vous plaire? Donnez-nous-en
des nouvelles.

Et les dames Kaminski[29]?

Je travaille beaucoup et avec assez de fruit.

J'ai dj lu presque tout _le Gil Blas_ en espagnol, je traduis _Manon
Lescaut_ et je suis entr en correspondance avec un autre lve de mon
matre[30], correspondance anonyme et n'ayant d'autre but que celui de
nous perfectionner dans l'tude de la magnifica lengua castellana.
Mais voyez quelle chance! dans une lettre, je me suis un peu gay (je
ne sais plus  quel propos) sur le compte du gouvernement autrichien, et
il se trouve que mon correspondant est un juif de Vienne fort patriote.
Du reste, mon matre m'assure que c'est un bon garon et qu'il ne l'a
pas pris eu mauvaise part.

En mme temps, je travaille  une comdie[31] destine  un acteur de
Moscou. Vous voyez que je ne perds pas mon temps. (_N. B._ Vous voyez
aussi que j'utilise les marges.)

Sur ce, je vous salue tous bien amicalement; l'un de ces quatre matins,
je rpondrai  l'aimable lettre du seor don Louis.

Portez-vous bien.

Votre dvou

IVAN. TOURGUENEFF.




IX


Paris, samedi 29 avril 1848.

_Guten Morgen und tausend Dank, theuerste_ Madame.

       *       *       *       *       *

...Je vous dirai donc, Madame, que tous ces jours-ci il a fait un temps
brumeux, maussade, pleurnicheur et maladif, _froidiuscule_, pour ne pas
dire froid--_very gentlemanlike_, c'est--dire atroce! J'attendrai un
soleil plus propice pour aller  Fontainebleau; jusqu' prsent, nous
n'avons eu qu'un _genuine english tun, warranted to produce a gentle and
confortable heat_. Cependant, a ne m'a pas empch d'aller hier 
l'Exposition. Savez-vous que dans toute cette grande diablesse
d'Exposition il n'y a qu'une petite esquisse de Delacroix qui m'ait
vritablement plu? _Un lion qui dvore une brebis dans une fort._ Le
lion est fauve, hriss, superbe; il s'est bien commodment couch, il
mange avec apptit, avec sensualit, avec toute tranquillit d'esprit;
et quelle vigueur dans le coloris, ce coloris sale et chaud, tachet et
lumineux  la fois, qui est particulier  Delacroix! Il y a aussi deux
autres tableaux de lui: _la Mort de Valentin_ (dans _Faust_) et _la Mort
du Christ_, deux abominables crotes--si j'ose m'exprimer ainsi! Du
reste... rien; quelle triste Exposition pour inaugurer la Rpublique!

Le soir, j'ai t voir _les Cinq Sens_, ballet. C'est inimaginablement
absurde. Il y a, entre autres, une scne de magntisme (Grisi magntise
M. Petitpa pour lui faire natre le sens du _got_) qui est quelque
chose de colossal en fait de stupidit! Il y avait beaucoup de monde, on
a beaucoup applaudi. Grisi a fort bien dans, en effet. Mais c'est
ennuyeux, un ballet--des jambes, des jambes et puis des jambes,... c'est
monotone.

Avant le ballet, on a donn le deuxime acte de _Lucie_ avec
Poultier!!... Partheaux!!!... et une demoiselle Rabi, ou Riba, ou Ribi
ou Raba--enfin un nom parfaitement anonyme. Cette demoiselle anonyme
avait une peur atroce, mais sa voix est fort mauvaise; il est vrai de
dire qu'elle est laide, ce qui ne l'empche pas d'tre vieille......

       *       *       *       *       *


Dimanche 30 avril.

Bonjour, Madame. Quand on met le matin le nez  la fentre... tiens,
c'est un vers! Eh bien, puisqu'il est venu tout seul, il faut lui faire
la politesse de lui donner un compagnon...

Peut-tre on ne voit rien--quelque chose peut-tre!

C'est du Hugo tout pur. Mais je voulais dire autre chose,--je voulais
dire que quand (oh! la maudite plume!) on met le matin le nez  la
fentre et qu'on respire l'air du printemps,--on ne peut s'empcher de
dsirer tre heureux. La vie--cette petite tincelle rougetre dans
l'ocan sombre et muet de l'ternit!--ce seul moment qui vous
appartient, etc., etc., etc., c'est bien commun, et cependant c'est
vrai. (Demain je m'achterai d'autres plumes; celles-ci sont dtestables
et me gtent le plaisir que j'ai de vous crire.) Voyons
cependant.--(Ah! grce  Dieu, en voil une qui est passable!) Qu'ai-je
fait hier, samedi? J'ai lu un livre dont j'avais souvent parl avec
beaucoup d'loges, sans le connatre, je le confesse. _Les
Provinciales_ de Pascal. C'est admirable de tous points. Bon sens,
loquence, verve comique, tout y est. Et cependant, c'est l'ouvrage d'un
esclave, d'un esclave du catholicisme,--les chrubins, ces glorieux
composs de tte et de plume, ces illustres faces volantes, qui sont
toujours rouges et brlantes, du jsuite Le Moine, m'ont fait rire aux
clats.

Puis, je suis all voir l'exposition des figures reprsentant la
Rpublique, ou plutt de sept cents esquisses reprsentant cette figure,
et j'en suis revenu indign, comme tout le monde. C'est une abomination
inimaginable! Quel concours! O es-tu, jury?

Puis j'ai pass ma soire chez T..., dont je vous ai dj parl. Nous y
avons _men_ une conversation plus ou moins intressante, mais fort
pnible. Connaissez-vous de ces maisons o il est impossible de causer 
esprit _couch_, o la conversation devient une srie de problmes qu'on
rsout  la sueur de son intellect, o les matres de la maison ne se
doutent pas que souvent la plus dlicate des attentions est de ne pas
faire attention  ses convives, o il y a de la glu  chaque parole?
Quel supplice! C'est un relais de poste qu'une pareille conversation, et
c'est vous qui faites le cheval.

Puis, en me couchant, j'ai lu _le Voyage autour de ma chambre_ du comte
de Maistre, autre chose que je ne connaissais pas; mais ce voyage m'a
fort peu plu; c'est une imitation de Sterne,--faite par un homme de
beaucoup d'esprit,--et j'ai remarqu qu'en fait d'imitation, les plus
spirituelles sont prcisment les plus dtestables, quand elles se
prennent au srieux. Un sot copie servilement; un homme d'esprit sans
talent imite prtentieusement et avec effort, avec le pire de tous les
efforts, avec celui de vouloir tre original. Une pense captive qui se
dbat, triste spectacle!

Les imitateurs de Sterne me sont surtout en horreur,--des gostes
remplis de sensibilit, qui se mijotent, se lchent et se plaisent, tout
en se donnant des airs de simplicit et de bonhomie. (Topffer est un peu
dans ce genre.)

L'expdition de mon ami Herwegh[32] a fait un fiasco complet, on a fait
un massacre atroce de ces pauvres diables d'ouvriers allemands; le chef
en second, Bornstedt, a t tu; pour Herwegh, on le dit de retour 
Strasbourg avec sa femme. S'il vient ici, je lui conseillerai de relire
_le Roi Lear_, surtout la scne entre le roi, Edgar et le fou, dans la
fort. Pauvre diable! il aurait d ne pas commencer l'affaire ou se
faire tuer comme l'autre...

       *       *       *       *       *

Votre mari revient-il  Paris? M. Bastide se trouve sur la liste des
lus.

Mme Sitchs m'a donn de vos nouvelles. J'espre, Madame, que vous
aurez la bont de m'crire bientt.

A demain...


Lundi 1er mai, 11 h. du soir.

J'ai profit du beau temps qu'il a fait aujourd'hui pour aller 
Ville-d'Avray, petit village au del de Saint-Cloud. Je crois que j'y
louerai une chambre. J'ai pass plus de quatre heures dans les
bois--triste, mu, attentif, absorbant et absorb. L'impression que la
nature fait sur l'homme seul est trange... Il y a dans cette impression
un fonds d'amertume _frache_ comme dans toutes les odeurs des champs,
un peu de mlancolie _sereine_ comme dans les chants des oiseaux. Vous
comprenez ce que je veux dire, vous me comprenez bien mieux que je ne me
comprends moi-mme. Je ne puis voir sans motion une branche couverte de
feuilles jeunes et verdoyantes se dessiner nettement sur le ciel
bleu--pourquoi? Oui, pourquoi? Est-ce  raison du contraste entre ce
petit brin vivant, qui flotte au gr du moindre souffle, que je puis
briser, qui doit mourir, mais qu'une sve gnreuse anime et colore, et
cette immensit ternelle et vide, ce ciel qui n'est bleu et rayonnant
que grce  la terre? (Car hors de notre atmosphre il fait un froid de
70 degrs et fort peu _clair_. La lumire se centuple au contact de la
terre.) Ah! je ne puis pas souffrir le ciel,--mais la vie, la ralit,
ses caprices, ses hasards, ses habitudes, sa beaut fugitive... j'adore
tout cela. Je suis attach  la glbe, moi. Je prfrerais contempler
les mouvements prcipits de la patte humide d'un canard, qui se gratte
le derrire de la tte au bord d'une mare, ou les gouttes d'eau longues
et tincelantes tombant lentement du museau d'une vache immobile qui
vient de boire dans un tang, o elle est entre jusqu'au genou-- tout
ce que les chrubins (ces illustres faces volantes) peuvent apercevoir
dans les cieux...


Mardi 2 mai, 9 h. 1/2 du matin.

Je me trouvais hier soir dans une disposition d'esprit
philosophicopanthistique. Voyons autre chose aujourd'hui. Je veux
parler de vous, ce qui prouve... que j'ai bien plus d'esprit
aujourd'hui.

Vous dbutez dans _les Huguenots_; c'est trs bien. Mais il ne faut pas
qu'on ne vous fasse faire que des rles dramatiques. Si vous chantiez
_la Somnambula_?... C'est le meilleur rle de Mlle Lind; elle y
dbute--eh bien, aprs? Je crois pouvoir rpondre d'un grand succs.
Vous irez l'entendre aprs-demain; vous m'crirez, n'est-ce pas,
l'impression qu'elle vous aura faite? Dans tous les cas, ne vous laissez
pas enfermer dans la spcialit des rles dramatiques. Les journaux
disent que c'est le 6, samedi, que vous dbutez, est-ce vrai? Il y aura
quelqu'un ce soir-l  Paris qui sera... je ne dis pas inquiet, mais
enfin... qui ne sera pas dans son assiette ordinaire. Quelle drle
d'expression, tre dans son assiette, comme un mets! Et qui nous mange?
les dieux? et si l'on dit de quelqu'un qu'il est inquiet, qu'il n'est
pas dans son assiette ordinaire; cette inquitude provient peut-tre de
la possibilit d'tre mang par un autre Dieu que le sien. Je dis des
btises. Les hommes nous broutent, et Dieu nous mange!!!

J'ai t avant-hier soir voir Frdrick Lematre dans _Robert Macaire_.
La pice est mal faite et ignoble, mais Frdrick est l'acteur le plus
puissant que je connaisse. Il en est effrayant. Robert Macaire, c'est
encore un Promthe, mais le plus monstrueux de tous. Quelle insolence,
quelle audace effronte, quel aplomb cynique, quel dfi  tout et quel
mpris de tout! Le public est parfait de tenue: calme, froid et digne.
Ma parole d'honneur, le dernier gamin jouit du talent de Frdrick en
artiste, et trouve le rle dgotant. Mais aussi quelle vrit
accablante, quelle verve!... Mais, voyez-vous, le sens moral et le sens
du beau sont deux bosses qui n'ont rien  faire l'une avec l'autre.
Heureux qui les possde toute deux.

Il fait un temps magnifique aujourd'hui. Je vais sortir dans une heure
pour ne rentrer que fort tard dans la journe. Il faut que je me trouve
une petite chambre hors Paris. Ce qui m'a empch de me dcider pour
Ville-d'Avray, c'est qu'il faut traverser la Seine (pour y aller) sur un
pont de bateaux et  pied,--les mariniers ayant profit de la Rvolution
de Fvrier pour dtruire le pont du chemin de fer--et cela prend
beaucoup de temps.

Je tcherai de me faufiler dans les tribunes de l'Assemble nationale le
jour de l'ouverture. Si j'y russis, je vous promets la description la
plus fidle. De votre ct, Madame, quand vous serez bien case, vous me
dcrirez votre maison et votre salon. Faites cela, s'il vous plat,
_pojalousta_[33].

       *       *       *       *       *

Et maintenant, Madame, permettez-moi de vous serrer la main.

Mille amitis  Mme Garcia,  votre mari, Mlle Antonia et Louise.
_Leben Sie wohl._

_Ihr ergebener Freund._

IV. TOURGUENEFF.




X

_Relation exacte de ce que j'ai vu dans la journe de lundi 15 mai
(1848)._


Je sortis de chez moi  midi.--La physionomie des boulevards ne
prsentait rien d'extraordinaire; cependant, sur la place de la
Madeleine se trouvaient dj deux  trois cents ouvriers avec des
bannires.

La chaleur tait touffante. On parlait avec animation dans les groupes.
Bientt, je vis un vieillard d'une soixantaine d'annes grimper sur une
chaise, dans l'angle gauche de la place, et prononcer un discours en
faveur de la Pologne. Je m'approchai; ce qu'il disait tait fort
violent et fort plat; cependant, on l'applaudit beaucoup. J'entendis
dire prs de moi que c'tait l'abb Chatel.

Quelques instants plus tard, je vis arriver de la place de la Concorde
le gnral Courtois mont sur son cheval blanc ( la La Fayette); il
s'avana dans la direction des boulevards en saluant la foule et se prit
tout  coup  parler avec vhmence et force gestes; je ne pus entendre
ce qu'il dit. Il retourna ensuite par o il tait venu.

Bientt parut la procession; elle marchait sur seize hommes de front,
drapeaux en tte; une trentaine d'officiers de la garde nationale de
tous grades escortaient la ptition. Un homme  longue barbe (que je sus
plus tard tre Huber) s'avanait en cabriolet.

Je vis la procession se drouler lentement devant moi (je m'tais plac
sur les marches de la Madeleine) et se diriger vers l'Assemble
nationale... Je ne cessai de la suivre du regard. La tte de la colonne
s'arrta un instant devant le pont de la Concorde, puis arriva jusqu'
la grille. De temps  autre, un grand cri s'levait: Vive la Pologne!
cri bien plus lugubre  entendre que celui de: Vive la Rpublique! l'_o_
remplaant l'_i_.

Bientt on put voir des gens en blouse monter prcipitamment les marches
du palais de l'Assemble; on dit autour de moi que c'taient les
dlgus qu'on faisait introduire. Cependant, je me rappelai, que, peu
de jours auparavant, l'Assemble avait dcrt ne pas recevoir _les
ptitionnaires  la barre_, comme le faisait la Convention; et quoique
parfaitement difi sur la faiblesse et l'irrsolution de nos nouveaux
lgislateurs, je trouvai cela un peu extraordinaire.

Je descendis de mon perchoir et marchai le long de la procession, qui
s'tait arrte jusqu' la grille de la Chambre. Toute la place de la
Concorde tait encombre de monde. J'entendis dire autour de moi que
l'Assemble recevait en ce moment les dlgus, et que toute la
procession allait dfiler devant elle. Sur les marches du pristyle se
tenaient une centaine de gardes mobiles, sans baonnettes au bout des
fusils.

cras par la chaleur, j'entrai un moment aux Champs-lyses; puis je
revins  la maison, avec l'intention de prendre Herwegh. Ne l'ayant pas
trouv, je retournai sur la place de la Concorde; il pouvait tre trois
heures. Il y avait toujours un monde fou sur la place; mais la
procession avait disparu; on en voyait seulement la queue et les
dernires bannires de l'autre ct du pont. J'avais  peine dpass
l'oblisque que je vis venir en courant un homme sans chapeau, en habit
noir, l'angoisse sur la figure, qui criait aux personnes qu'il
rencontrait: Mes amis, mes amis, l'Assemble est envahie, venez  notre
secours; je suis un reprsentant du peuple!

Je m'avanai aussi vite que je pus jusqu'au pont, que je trouvai barr
par un dtachement de gardes mobiles. Une confusion incroyable se
rpandit tout  coup dans la foule. Beaucoup s'en allaient; les uns
affirmaient que l'Assemble tait dissoute, d'autres le niaient; enfin,
un brouhaha inimaginable.

Et cependant les dehors de l'Assemble ne prsentaient rien
d'extraordinaire; les _gardes_ la _gardaient_, comme si rien ne s'tait
pass. Un instant, nous entendmes battre le rappel, puis tout se tut.
(Nous smes plus tard que c'tait le prsident lui-mme qui avait
ordonn de cesser de battre le rappel, par prudence, ou par lchet.)

Deux grandes heures se passrent ainsi! Personne ne savait rien de
positif, mais l'insurrection paraissait avoir russi.

Je parvins  faire une troue dans la haie des gardes du pont et je me
plaais sur le parapet. Je vis une masse de monde, mais sans bannires,
courir le long des quais, de l'autre ct de la Seine...

--Ils vont  l'Htel de Ville! s'cria quelqu'un prs de moi; c'est
encore comme au 24 fvrier.

Je redescendis avec l'intention d'aller  l'Htel de Ville... Mais dans
ce moment nous entendmes tout  coup un roulement prolong de tambour,
et un bataillon de la garde mobile apparut du ct de la Madeleine et
vint fondre au pas de charge sur nous. Mais comme,  l'exception d'une
poigne d'hommes dont l'un tait arm d'un pistolet, personne ne leur
fit rsistance, il s'arrtrent devant le pont, aprs avoir conduit les
meutiers au poste.

Cependant, mme alors, rien ne paraissait dcid; je dirai plus: la
contenance de ces gardes mobiles tait passablement indcise. Pendant
une heure au moins avant leur arrive et un quart d'heure aprs, tout le
monde croyait au triomphe de l'insurrection; on n'entendait que les
mots: C'est fini! prononcs d'une faon joyeuse ou triste, suivant la
faon de penser de ceux qui les prononaient.

Le commandant du bataillon, homme d'une figure minemment franaise,
joviale et rsolue, fit  ses soldats un petit discours termin par ces
mots: Les Franais seront toujours Franais. Vive la Rpublique! Cela
ne le compromettait pas.

J'ai oubli de vous dire que, pendant ces deux heures d'angoisse et
d'attente dont je vous ai parl, nous avions vu une lgion de gardes
nationaux s'enfoncer lentement dans l'avenue des Champs-lyses et
traverser la Seine sur le pont qui se trouve vis--vis des Invalides. Ce
fut cette lgion qui prit les meutiers par derrire et les dlogea de
l'Assemble.

Cependant le bataillon de gardes mobiles, venu de la Madeleine, avait
t reu par les bourgeois avec des transports de joie... Les cris de:
Vive l'Assemble nationale recommencrent avec une nouvelle force.
Tout  coup, le bruit se rpandit que les reprsentants taient rentrs
dans la salle. Ce fut un changement  vue. Le rappel clata de toutes
parts; les gardes mobiles (mobiles en effet!) mirent leurs bonnets sur
les pointes de leurs baonnettes (ce qui, par parenthse, produisit un
effet prodigieux) et crirent: Vive l'Assemble nationale! Un
lieutenant-colonel de la garde nationale accourut haletant, rassembla
une centaine de personnes autour de lui et nous raconta ce qui s'est
pass;

L'Assemble est plus forte que jamais! s'cria-t-il. Nous avons cras
les misrables... Oh! messieurs, j'ai vu des horreurs... des dputs
insults, battus!...

Dix minutes plus tard, tous les abords de l'Assemble furent encombrs
de troupes; des canons arrivaient lourdement au grand trot des chevaux;
des troupes de ligne, des lanciers... L'ordre, le bourgeois, avait
triomph, avec raison, cette fois.

Je restai encore sur la place jusqu' six heures... Je venais
d'apprendre qu' l'Htel de Ville aussi le gouvernement avait remport
la victoire... Je ne dnai ce jour-l qu' sept heures.

De toute la foule de choses qui me frapprent, je n'en citerai que
trois: ce fut en premier lieu l'_ordre extrieur_ qui ne cessa de rgner
autour de la Chambre; ces joujoux de carton, appels soldats, gardrent
l'insurrection aussi scrupuleusement que possible; aprs l'avoir laiss
passer, ils se refermrent sur elle. Il est vrai de dire que
l'Assemble, de son ct, se montra au-dessous de tout ce qu'on pouvait
en attendre; elle couta Blanqui prorer pendant une demi-heure, sans
protester! Le prsident ne se couvrit pas! Pendant deux heures, les
reprsentants ne quittrent pas leurs siges, et ce ne fut que quand on
les en chassa qu'ils partirent. Si cette immobilit avait t celle des
snateurs romains devant les Gaulois, a aurait t superbe; mais non,
leur silence tait le silence de la peur; ils sigeaient, le prsident
prsidait... Personne, M. d'Adelsward except, ne protestait... et
Clment Thomas lui-mme n'interrompit Blanqui que pour demander
gravement la parole!...

Ce qui me frappa aussi, ce fut de voir la manire dont les marchands de
coco et de cigares circulaient dans les rangs de la foule: avides,
contents et indiffrents, ils avaient l'air de pcheurs amenant un filet
bien charg.

Troisimement, ce qui m'tonna beaucoup moi-mme, ce fut l'impossibilit
dans laquelle je me trouvai de me rendre compte des sentiments du peuple
dans un pareil moment; ma parole d'honneur, je ne pouvais deviner ce
qu'ils dsiraient, ce qu'ils redoutaient, s'ils taient rvolutionnaires
ou ractionnaires, ou simplement amis de l'ordre. Ils avaient l'air
d'attendre la fin de l'orage.--Et cependant je m'adressai souvent  des
ouvriers en blouse... Ils attendaient... ils attendaient!... Qu'est-ce
que c'est donc que l'histoire?... Providence, hasard, ironie ou
fatalit?...

IV. TOURGUENEFF.




XI


Hyres, vendredi 20 octobre 1848.

Bonjour, madame. Me voil enfin parvenu au but de mes prgrinations! Je
suis arriv hier aprs un sjour de deux jours  Toulon, o j'avais t
retenu par une lgre indisposition, parfaitement dissipe maintenant,
et qui, du reste, n'avait absolument rien de commun avec feu ma
nvralgie--car j'ai lieu d'esprer qu'elle est bien morte cette
fois.--J'occupe une jolie petite chambre  l'htel d'Europe, donnant sur
une terrasse d'o j'ai une vue magnifique: une large plaine verdoyante,
toute couverte d'orangers, d'oliviers, de figuiers et de mriers (je
suis vraiment bien fch de toutes ces terminaisons en _iers_), parmi
lesquels s'lvent de temps en temps les ventails, ou plutt les
plumeaux tranges des palmiers. Cette plaine, que bordent  droite et 
gauche d'assez hautes collines, se termine par un bras de mer au del
duquel s'tendent et bleuissent  la faon de Capri les les d'Hyres.
Une range de pins  parasol court le long du rivage. Tout cela serait
charmant, si ce n'tait la pluie qui ne cesse de tomber depuis quatre
jours, et qui dans ce moment mme enveloppe toute cette belle plaine
d'un brouillard uniforme, terne et gris.

Je compte rester ici une dizaine de jours. J'espre que cette pluie ne
durera pas ternellement--ou si elle dure, ma foi, je travaillerai 
faire trembler.

Je vous ai envoy ma dernire lettre de Marseille, le jour de mon dpart
pour Toulon--il faut que je vous raconte ce que j'ai fait depuis. Pas
grand'chose.... Voyons cependant.

Je suis arriv  Toulon de grand matin, aprs un voyage de nuit assez
dsagrable, par de mauvais chemins.--Toulon est une assez jolie ville,
pas trop sale, ce qui veut beaucoup dire en France.--Il faisait un temps
assez extravagant, de grosses nues charges de pluie passaient
lourdement sur la ville, en laissant chapper de vritables torrents
d'eau, qui, vu l'absence de vent, tombait presque perpendiculairement;
puis une fois la bourrasque passe, un vigoureux soleil, radieux et gai,
venait frapper les maisons et les rues ruisselantes.

Toulon est entour de hautes montagnes d'un gris jauntre; rien n'tait
charmant comme de les voir sortir peu  peu  la lumire,  travers les
derniers brouillards de l'onde qui s'en allait. Je m'embarquai dans un
petit bateau  voile et je fis une tourne dans la rade qui est fort
belle et spacieuse. Nous passmes devant la frgate _le Muiron_, qui
ramena Napolon d'gypte et qu'on garde soigneusement dans le port; il y
avait une vingtaine de vaisseaux de guerre dans la rade.--Pendant les
cinq quarts d'heure que dura mon excursion, il survint deux ou trois
ondes, toujours sans vent; le jeu de couleurs qui se faisait avant,
pendant et aprs, sur la mer, tait quelque chose de magnifique. Elle
prenait tantt une teinte d'encre de Chine nacre avec des reflets
bleutres, puis elle devenait d'un bleu vert sombre ou bleu clair avec
de petites paillettes d'or;  droite, elle tait d'un blanc laiteux; 
gauche, prs des rochers, d'un gris noir, avec des franges d'cume... et
tout cela changeait, se dplaait  chaque instant, selon qu'on tournait
la tte ou que les nuages passaient.

Je rentrai enfin et je m'acheminai vers l'Arsenal, avec l'intention de
voir les forats; mais aussitt que je dclinai ma qualit d'tranger,
et surtout de Russe, on me refusa rigoureusement l'entre.--Il tait
venu,  ce qu'il parat, de nouveaux ordres, trs svres. L-dessus, je
m'en fus  mon htel et m'apprtais dj  partir pour Hyres, quand je
fus pris d'une espce d'attaque nerveuse  l'estomac, qui me fora de
rester.--J'envoyai chercher un mdecin qui m'administra des calmants,
m'ordonna le repos, et, vingt-quatre heures plus tard, c'est--dire
hier  quatre heures, je partais, parfaitement rtabli, frais et dispos,
pour Hyres, o j'arrivais juste  temps pour me mettre  table avec un
Anglais roux, horriblement gn dans ses mouvements par une cravate en
crinoline de deux pieds de hauteur, un vieux monsieur phtisique  la
figure repoussante--un bouc avec des yeux de perroquet--et un vieux
capitaine de chasseurs d'Afrique, un bon diable, qui ne demanderait
cependant pas mieux que de manger les socialistes tout crus, vu la
grande habitude qu'il en a contracte avec les Bdouins.

       *       *       *       *       *

Comment allez-vous? Que faites-vous? Comment vous portez-vous? Bien,
n'est-ce pas?... Je dne chez vous dimanche 5; voulez-vous _accepter
cette invitation_?--C'est convenu, le 5, dans votre petit salon chinois,
vous aurez un convive de plus  table. Je demande pour ce jour-l une
charlotte russe.

La pluie semble vouloir cesser; mais le ciel est encore tout gris d'un
bout  l'autre, sans la moindre petite chappe de lumire. Aujourd'hui,
aprs mon excursion  la poste, je suis entr  l'glise, qui est trs
ancienne et trs bien conserve. L'intrieur en est triste et sombre; la
lumire y pntre  peine  travers les vitraux coloris--il n'y en a
pas un qui soit blanc. Au moment o j'entrais, tous les prtres (il y en
avait plusieurs en grand costume de deuil) s'apprtaient a chanter le
_Requiem_ devant un cercueil recouvert d'un drap noir et entour de
cierges jaunes; une centaine de personnes se tenaient immobiles sur les
chaises. Les prtres et les enfants de choeur se mirent  psalmodier
d'une voix criarde et fausse... Dcidment, je prfre le grand air, le
bcher et les jeux des anciens.

A propos d'anciens, je me propose d'aller l'un de ces jours sur une des
les avec l'_Odysse_ et d'y rester un temps indfini.....

       *       *       *       *       *

J'ai encore une comdie sur le tapis, que je veux finir avant de quitter
Hyres. Il faut cependant que je vous en traduise une dans le courant de
l'hiver.--C'est que j'ai un peu peur de vous, savez-vous? N'importe, il
le faudra.

Eh bien? et _Jeanne la Folle_, la donne-t-on enfin? Je ne vois pas la
moindre petite annonce dans les journaux. Aurez-vous dj eu quelques
glimpses de la musique du _Prophte_  l'poque de mon retour? C'est
ce que nous verrons. Et maintenant donnez-moi votre main, que je la
serre bien fort, bien fort; que Dieu vous bnisse un million de fois.

Mille amitis  tous les vtres. Que fait Viardot? Se porte-il bien? A
revoir donc-- table--le 5.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




XII


Versailles, mercredi 10 janvier 1849.

Bonjour, Madame, comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas? Eh bien!
je ne vais pas mal non plus. Le bon Mller, avec lequel j'ai pass
presque toute la journe d'hier, a d vous le dire.

Il y doit y avoir dans l'air de Paris quelque chose de dsagrable  mes
nerfs. Le sclrat de Paris! Je l'aime, cependant. Je vous avoue que je
m'ennuie un peu  Versailles--mais j'y tiendrai bon, je _traduis_, je
lis Saint-Simon, je me promne, je vais au caf lire les journaux--et
dj les habitus, vieux bourgeois caducs, qui le premier jour me
regardaient en dessous et de ct, comme le font d'habitude les
sangliers acculs dans les tableaux de chasse--commencent  me soulever
leurs chapeaux. Je les vois faire leur interminable partie de domino
entrecoupe aux mmes endroits par les mmes plaisanteries-- un sou le
cent!--et je me demande ce que c'est que la vie, dirait M. Victor Hugo.
Non, je ne demande rien, je regarde ces plantes bulbeuses, et leur air
de tranquillit inaltrable et simplement bte m'inspire une espce
d'ennui rsign--c'est aussi du chloroforme, cela... qu'on vienne
m'extraire une molaire!

Vous attendez-vous  ce que je vous dise quelque chose de Versailles?
oui? Eh bien, vous serez attrape. Vous connaissez mon culte de
l'imprvu, et ici je ne saurais dire que des choses uses jusqu' la
corde et que tout le monde a entendues et rptes mille fois. Du reste,
avec les mots suivants, que je vais vous crire: grandeur, solitude,
silence, statues blanches, arbres nus, fontaines glaces, grands
souvenirs, longues avenues dsertes--avec ces mots que vous remuerez
comme les pierres d'un kalidoscope--avec votre imagination et votre
esprit (oh, oh!) vous serez parfaitement en tat de vous dire 
vous-mme tout ce que j'aurais pu vous crire, et mille millions de fois
mieux encore (j'ai hte d'ajouter ces dernires paroles, car sans cela
ma phrase devenait d'une fatuit  faire trembler), si vous ne prfrez
pas vous occuper d'autre chose, ce que je ne puis m'empcher de vous
conseiller.

J'ai cependant t chez H. Vernet; son tableau est faible et froid.

J'ai fait la connaissance de deux chiens, l'un communicatif, gai,
tourdi, peu ou point d'ducation, spirituel, railleur et quelque peu
mauvais sujet, au mieux avec tout le monde et, pour dire le vrai, sans
vritable dignit; l'autre doux, rveur, paresseux et gourmand, nourri
des lectures de Lamartine, insinuant et ddaigneux en mme temps. Ils
frquentent le mme caf que moi. Le premier appartient (si un chien
peut appartenir!!!)  un petit chirurgien d'arme trs maigre, trs laid
et trs revche; le second a pour matresse la dame du comptoir, vieille
petite femme, dente  force d'tre bonne.--Il y en a qui vous font cet
effet-l.--J'ai invit le premier  venir me voir, mais il prtend que
son matre lui donnerait le fouet; je n'ai pu lui opposer de bonne
raison et me suis content de lui donner un morceau de sucre qu'il a
croqu  l'instant mme en remuant sa queue avec politesse et vivacit.

Sur ce, je baise vos belles mains et reste  tout jamais

Votre

IV. TOURGUENEFF.




XIII


Paris, dimanche soir, juin 1849.

Bonsoir, Madame. Comment vous portez-vous  Courtavenel? Je vous donne
en mille de deviner ce  quoi.... Mais je suis bon de vous le donner en
mille--car vous l'avez dj devin  la vue de ce morceau de papier de
musique. Oui, Madame, c'est moi qui ai compos ce que vous
voyez--musique et paroles, ma parole! Ce que cela m'a cot de peine, de
sueur au front, d'agonie mentale, se refuse  la description. J'ai
trouv l'air assez vite--vous comprenez: l'inspiration!--mais ensuite le
trouver sur le piano--et puis l'crire.... J'en ai dchir quatre ou
cinq brouillons; et mme maintenant je ne suis pas sr de ne pas avoir
crit quelque chose de monstrueusement impossible. En quel ton est-ce,
s'il vous plat? J'ai d rassembler  grand'peine tout ce qui a surnag
de bribes musicales dans ma mmoire, je vous assure; la tte m'en fait
mal; quel travail! Enfin cela vous fera rire peut-tre pendant deux
minutes.

Du reste, je me porte bien mieux que je ne chante;--je vais sortir
demain pour la premire fois. Voyons, arrangez  cela une basse comme
pour les notes que j'crivais au hasard. Si votre frre Manuel m'avait
vu  l'ouvrage--cela l'aurait fait penser aux vers qu'il composait sur
le pont de Courtavenel en faisant des ronds de jambe convulsifs et en
agitant ses bras d'une manire gracieuse et arrondie. Saperlotte! c'est
aussi difficile que a de composer de la musique? Meyerbeer est un grand
homme!!!


Lundi.

A mon rveil, j'ai trouv votre lettre et ne suis plus en train de
plaisanter. Quel malheur! Quand on pense ce qu'il y a de mauvaises
choses inutiles dans le monde--le cholra, la grle, les rois, les
soldats, etc., etc.! Dieu serait-il un misanthrope?

A propos de cholra, il poursuit ses ravages avec fureur; tantt c'tait
le chaud qui le favorisait, maintenant c'est le froid qui le dveloppe.
Il s'accommode de tous les rgimes, ce gaillard-l.--Pour moi, je sens
sa griffe se retirer, mais lentement; on m'avait permis de sortir
aujourd'hui,--ne voil-t-il pas qu'il me survient une espce de fluxion
 la joue! De par tous les diables,--o ai-je pu prendre du froid,--moi
qui ne sors pas de ma chambre? Je me vois oblig de la garder encore
aujourd'hui.

Le dsastre survenu  Courtavenel me rappelle une scne pnible dont
j'ai t tmoin en Russie. Toute une famille de paysans tait sortie en
chariot pour aller faire la rcolte d'un champ  eux, situ  quelques
verstes de leur village; et ne voil-t-il pas qu'une grle pouvantable
vient dtruire de fond en comble tous les pis! Ce champ si beau n'tait
qu'une mare de boue. Je vins  passer par l; ils taient tous
silencieusement assis autour de leur tlga; les femmes pleuraient; le
pre, tte nue et la poitrine dcouverte, ne disait rien. Je m'approchai
d'eux, je tchai de les consoler, mais  mon premier mot, le paysan se
laissa lentement tomber la face sur la terre et de ses deux mains ramena
sa chemise de grosse toile grise sur la tte. a a t le dernier geste
de Socrate mourant: dernire et muette protestation de l'homme contre la
cruaut de ses semblables ou la brutale indiffrence de la nature. C'est
qu'elle l'est: elle est indiffrente; il n'y a de l'me qu'en nous et
peut-tre un peu autour de nous... c'est un faible rayonnement que la
vieille nuit cherche ternellement  engloutir. Cela n'empche pas cette
sclrate de nature d'tre admirablement belle; et le rossignol peut
nous causer de charmantes extases, pendant qu'un malheureux insecte 
demi broy se meurt douloureusement dans son gsier. Sagre-gorgon, que
c'est noir!--je crois que j'ai t trop loquent,--mais a ne fait rien.

Voyons, que faut-il vous dire encore avant de finir? Ah! que je suis
fort reconnaissant  Mme Sitchs de l'intrt qu'elle me tmoigne et
que je ne suis pas un ingrat, que je serai fort content de la revoir
jeudi, si faire se peut. Car partir avant ce jour-l--, il ne faut pas y
penser. Du reste, je vous prie de dire de ma part mille amitis  tout
le monde, et  M. Maurice Sand entre autres, s'il le veut bien et s'il
ne m'a pas oubli.

Portez-vous bien, amusez-vous, et que Dieu vous bnisse.

A propos, j'ai trouv trois sujets; il est vrai qu'ils sont tous trs
mauvais, mais en persvrant je trouverai quelque chose peut-tre.

A revoir, aprs-demain. En attendant, je vous serre les mains bien
amicalement.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




XIV


Courtavenel, mercredi.

Voici, Madame, votre second bulletin.

Tout le monde se porte parfaitement; l'air de la Brie est dcidment
fort sain. Il est onze heures et demie du matin; nous attendons avec
impatience le facteur, qui va, je l'espre, nous donner de bonnes
nouvelles.

La journe d'hier a t moins uniforme que celle d'avant-hier. Nous
avons fait une grande promenade, et puis le soir, pendant que nous
jouions au whist, il est survenu un grand vnement. Voici ce que
c'tait: un gros rat s'tait introduit dans la cuisine, et Vronique,
dont il avait dvor la veille le chausson (quel animal vorace! passe
encore si c'tait celui de Mller), avait eu l'adresse de boucher le
trou qui lui servait de retraite avec deux grosses pierres et un
torchon. Elle accourt; elle nous announce la grande nouvelle. Nous nous
levons tous, nous nous armons de btons et nous entrons dans la cuisine.
Le malheureux s'tait rfugi sous l'armoire du coin; on l'en
chasse,--il sort. Vronique lui lance un coup sans l'atteindre; il
rentre sous l'armoire et disparat. On cherche, on cherche dans tous
les coins,--pas de rat. On se donne inutilement au diable--enfin,
Vronique s'avise d'ouvrir un tout petit tiroir... une grande queue
grise s'agite rapidement dans l'air,--le rus coquin s'tait fourr
l!--Il descend comme l'clair,--on veut le frapper,--il disparat de
nouveau. Cette fois-ci, on recherche pendant une demi-heure,--rien! Et
remarquez qu'il n'y a que trs peu de meubles dans la cuisine. De guerre
lasse, nous nous retirons,--nous nous remettons au whist.--Voil que
Vronique entre en portant le cadavre de son ennemi avec des
pincettes.--Imaginez-vous o il s'tait cach! Il y avait sur une table
dans la cuisine une chaise et sur cette chaise une robe de
Vronique,--il s'tait gliss dans une des manches.--Notez que j'ai
remu cette robe quatre ou cinq fois pendant nos recherches.
N'admirez-vous pas la prsence d'esprit, le rapide coup d'oeil,
l'nergie du caractre de cette petite bte? Un homme, dans un pareil
pril, aurait cent fois perdu la tte. Vronique allait sortir et
abandonner la partie quand, par malheur, une des manches de sa robe
remua imperceptiblement... le pauvre rat avait mrit de sauver sa
viande.

Ce dernier mot me rappelle que je viens de lire dans le _National_ une
fcheuse nouvelle: il parat qu'on a arrt plusieurs dmocrates
allemands.--Mller serait-il du nombre?--J'ai peur aussi pour
Herzen[34]. Donnez-m'en des nouvelles, je vous prie.--La raction est
tout enivre de sa victoire et va maintenant se montrer dans tout son
cynisme.

Le temps est trs doux aujourd'hui, mais en juin on dsirerait autre
chose qu'un ciel laiteux et un petit vent dont on ne sait pas s'il n'est
pas trop frais. Vous nous ramnerez les beaux jours.--Nous ne vous
attendons pas avant samedi.

Nous y sommes rsigns.... Une petite note de la direction dans le
journal ne nous laisse pas d'illusions l-dessus.--Patience! mais que
nous serons heureux de vous revoir!...

Je vais laisser un peu de place pour Louise, ainsi que pour les autres.
(Suivent les lettres de Louise et de Berthe.)

       *       *       *       *       *

_P. S._--Nous venons de recevoir enfin la lettre (trois heures et
demie). Dieu merci, tout allait bien mardi.--Au nom du ciel,
soignez-vous.--Mille amitis  vous et aux autres.

_Tausend Grsse._

_Jhr_ IV. TOURGUENEFF.




XV


Courtavenel, 19 juin 1849.

Bonjour, Madame; comment vous portez-vous?--Tous les habitants de
Courtavenel se portent bien et vous saluent. Ils m'ont charg de vous
rendre compte de la journe d'hier. Le voici, ce compte:

Aprs votre dpart, tout le monde est all se coucher, et on a dormi
jusqu' dix heures; puis on s'est lev, on a assez silencieusement
djeun, on a jou au billard sans se dpcher, puis on s'est mis 
l'ouvrage: Mlle Berthe avec Louise, M. Sitchs avec le journal, Mme
Sitchs je ne sais o, et moi dans le petit cabinet, o je me suis mis 
rflchir sur le _sujet_ en question. J'ai rflchi une heure, puis j'ai
lu de l'espagnol, puis j'ai crit une demi-page du sujet, puis je suis
all dans le grand salon, o j'ai vu avec tonnement qu'il n'tait que
deux heures. Alors, j'ai travaill trois quarts d'heure avec Louise, qui
commence  oublier un peu son allemand, mais qui a trs peu de fautes
d'orthographe dans la dicte; ensuite, je suis all me promener seul,
et,  mon retour, toute la compagnie (et moi avec) est alle se promener
jusqu'au dner, qui a eu lieu  cinq heures. Aprs le dner, le temps,
qui jusque-l semblait traner la patte comme une perdrix blesse, m'a
paru moins long; il est vrai que j'ai dormi jusqu' neuf heures, grce 
la fatigue que mes deux promenades m'avaient cause. A neuf heures, on
nous a apport du th--ou plutt du vulnraire suisse de Razay, que nous
avons bu en assaisonnant cette frugale collation par une petite
conversation honnte et modre sur des sujets parfaitement connus et
fort peu intressants. Berquin et Marmontel, ou tout autre auteur de
livres moraux et instructifs, auraient t difis, j'en suis sr, en
voyant notre maintien modeste et plein de bon got, notre dfrence l'un
pour l'autre, qu'un lger assoupissement ne rendait que plus agrable.
Enfin, aprs avoir joui pendant prs d'une heure de la socit de nos
semblables, plaisir pour lequel on prtend que l'homme est n, nous nous
levmes, nous nous acheminmes vers la salle  manger, nous prmes nos
luminaires, nous nous souhaitmes une bonne nuit et nous nous couchmes
dans nos lits, o nous dormmes sur-le-champ.

Ce matin, il fait un temps trs bon, trs doux; j'ai fait une assez
grande promenade avant le djeuner, et je vous cris maintenant entre le
djeuner et le billard, de crainte que le facteur ne vienne plus tt
qu' l'ordinaire. Nous l'attendrons demain avec plus d'impatience.

Je vous serre la main trs fort, bien fort. Mille amitis  Viardot et
aux autres amis...

_Une heure._--Le facteur n'est pas venu encore, j'ajoute quelques
paroles. Il fait un temps charmant, et Courtavenel est bien joli, bien
aimable aujourd'hui. J'ai pass toute la matine dans le parc. Que
faites-vous dans cet instant? C'est une question que nous nous faisons
tous les quarts d'heure... Tout le monde se porte aujourd'hui encore
mieux qu'hier. Encore une fois bon jour, portez-vous bien, et  revoir.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




XVI


Courtavenel, jeudi 19 juin 1849, 8 h. 1/2 du soir.

    Madame,

Les joncs ont vcu! vos fosss sont propres, et l'humanit respire. Mais
a n'a pas t sans peine. Nous avons travaill comme des ngres pendant
deux jours--et j'ai le droit de dire nous; car j'en sais aussi quelque
chose. Si vous m'aviez vu, hier surtout, crott, mouill, mais radieux!
Les joncs taient trs longs et trs difficiles  arracher, d'autant
plus difficiles qu'ils taient plus cassants. Enfin, la chose est faite!

Depuis trois jours, je suis seul  Courtavenel; eh bien! je vous jure
que je ne m'y ennuie pas. Le matin, je travaille beaucoup, je vous prie
de le croire, et je vous en fournirai la preuve.

       *       *       *       *       *

A propos, entre nous soit dit, votre nouveau jardinier est un peu
paresseux; il avait presque laiss prir les lauriers-roses faute de les
arroser, et les plates-bandes taient dans un mauvais tat; je ne lui ai
rien dit, mais je me suis mis  arroser les fleurs moi-mme et 
arracher les mauvaises herbes. Cet appel muet, mais loquent, a t
compris, et depuis quelques jours tout est rentr dans l'ordre. Il parle
avec trop de volubilit et il sourit trop; mais sa femme est une bonne
petite femme qui ne fait pas la paresseuse. Ne trouvez-vous pas cette
dernire phrase d'une outrecuidance inoue dans la bouche d'un
grandissime paresseux comme moi?

Vous n'avez pas oubli le petit coq blanc? Eh bien, c'est, un dmon que
ce coq. Il se bat avec tout le monde, avec moi surtout; je lui prsente
un gant, il s'lance, s'y accroche et se laisse porter comme un
bouledogue. Mais j'ai remarqu que chaque fois, aprs le combat, il
s'approche de la porte de la salle  manger et crie comme un forcen
jusqu' ce qu'on lui ait donn  manger. Ce que je prenais pour du
courage en lui, ne serait-ce que l'impertinence d'un farceur qui sait
bien qu'on plaisante et qui se fait payer sa peine? Oh! illusions! voil
comme on vous perd... Monsieur de Lamartine, venez me chanter a.

Ces dtails de basse-cour et de campagne doivent vous faire sourire,
vous qui vous trouvez  la veille de chanter _le Prophte_  Londres...
Cela doit vous sembler bien idyllique, bien jatte de lait... Et
cependant je m'imagine que vous aurez assez de plaisir  lire ces
dtails.--Voyez quel aplomb!

Ainsi dcidment vous allez chanter _le Prophte_, et c'est vous qui
faites tout, qui dirigez tout... N'allez pas vous fatiguer outre mesure.
Au nom du ciel, que je sache d'avance le jour de la premire
reprsentation... Ce soir-l, on ne se couchera pas avant minuit 
Courtavenel. Je vous l'avoue, je m'attends  un trs, trs, trs grand
succs.--Que Dieu vous protge, vous bnisse et vous conserve une
excellente sant.--Voil tout ce que je lui demande; le reste est votre
affaire.

       *       *       *       *       *

Comme, aprs tout, j'ai beaucoup de temps disponible  Courtavenel,
j'en profite pour faire des btises, parfaitement ineptes. Je vous
assure, de temps en temps, cela m'est ncessaire; sans cette soupape de
sret, je risquerais un beau jour de devenir trs bte pour tout de
bon.

Par exemple, j'ai compos hier soir de la musique sur les paroles
suivantes:

    Un jour une chaste bergre
    Vit dans un fertile verger,
    Assis sur la verte fougre,
    Un jeune et pudique tranger.
    Timide, ainsi qu'une gazelle,
    Elle allait fuir quand, tout  coup,
    Aux yeux effrays de la belle
    S'offre un pouvantable loup.
    A l'aspect de sa dent qui grince,
    La bergre se trouva mal.
    Alors, pour la sauver, le prince
    Se fit manger par l'animal.

Proposez au clbre auteur de _l'Offrande_ de composer de son ct de la
musique l-dessus. J'enverrai la mienne, et nous verrons qui
l'emportera, vous serez juge.

A propos, je vous demande pardon de vous crire de pareilles
stupidits.


Vendredi 20, 10 h. du soir.

Bonsoir, Madame, que faites-vous  cette heure? Je suis assis devant la
table ronde du grand salon.... Le plus profond silence rgne dans la
maison; on n'entend que le chuchotement de la lampe.

J'ai vraiment trs bien travaill aujourd'hui; j'ai t surpris par une
pluie d'orage pendant ma promenade.

Dites  Viardot qu'il y a beaucoup de cailles cette anne.

Aujourd'hui, j'ai eu une conversation avec Jean sur _le Prophte_. Il
m'a dit des choses trs judicieuses, entre autres que la thorie est la
meilleure des pratiques. Si l'on disait cela  Mller, c'est pour le
coup qu'il rejetterait sa tte de ct et en arrire, en ouvrant la
bouche et levant les sourcils. Le jour de mon dpart de Paris, ce pauvre
diable n'avait que deux francs cinquante; je ne pouvais rien lui donner,
malheureusement.

coutez, j'ai beau ne pas avoir _den politischen Pathos_, mais il y a
une chose qui me rvolte: c'est l'ambassade du gnral Lamoricire au
quartier gnral de l'empereur Nicolas[35]. C'est trop, c'est trop, je
vous assure. Pauvres Hongrois! Un honnte homme finira par ne plus
savoir o vivre: les nations jeunes sont encore barbares, comme mes
chers compatriotes, ou bien, si elles se lvent et veulent marcher, on
les crase comme les Hongrois; et les nations vieilles se meurent et
empestent, pourries et gangrenes qu'elles sont. Ce serait le cas de
chanter avec Roger: Et Dieu ne tonne pas sur ces ttes impies? Mais
baste! Et puis, qui est-ce qui a dit que l'homme est destin  tre
libre? L'histoire nous prouve le contraire. Ce n'est pas par esprit de
courtisanerie que Goethe a crit son fameux vers:

    _Der Mensch ist nicht geboren frei zu sein._

C'est tout bonnement un fait, une vrit qu'il nonait en observateur
exact de la nature qu'il tait.

A demain.

Ce qui n'empche pas que vous soyez quelque chose de bien excellent....
Voyez-vous, s'il n'y avait pas encore par-ci par-l des tres comme
vous sur la terre, on se vomirait soi-mme... A demain.


Samedi 21.

Bonjour, Madame, et adieu. Il fait un vilain temps, voil tout ce qu'il
y a de nouveau. Je vous serre les mains trs fort. Mille amitis 
Viardot et  tout le monde. A revoir.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




XVII


Courtavenel, samedi 4 juillet 1849.

Bonjour, Madame. Je n'ai reu qu'aujourd'hui la lettre que vous m'avez
crite mardi; je ne sais  quoi attribuer ce retard. Vous ne me dites
pas si _le Prophte_ marche maintenant avec plus d'ensemble, mais je
crois que cela s'entend de soi-mme. Vous verrez que vous irez  quinze
reprsentations. Les offres (ou plutt c'est mieux que des offres) de
Liverpool sont trs belles; ces Anglais ne se refusent rien. Je continue
 ne pas recevoir signe de vie de chez moi; du reste, je me porte bien
et suis fort content de mon sort. Le temps a t assez beau tous ces
jours-ci.

J'ai reu avant-hier la visite du docteur Fougeux. Nous avons fait une
partie de billard, je l'ai promen en bateau. Je rame mieux que lui, qui
cependant se vante d'avoir t dans son temps le meilleur canotier de
Bercy. Il a d l'oublier depuis ce temps-l, car je suis loin d'tre
fort. A propos de bateau, il faut que je vous dise que malheureusement
l'eau dcrot beaucoup dans les fosss; elle fuit plus que jamais du
ct de la fontaine, malgr la terre glaise dont on avait cru boucher le
conduit. Il faudrait refaire la bonde, ce qui ne serait dj pas si
difficile, en l'entourant de pierres en forme de digue. Il faut aussi
que je vous dise que les fosss n'ont pas t curs du tout; il y a
normment de vase au fond. Le pre Ngros me disait l'autre jour, en
montrant le poing  un tre imaginaire: Ah! si l'on me volait comme on
vole M. Viardot! Il doit en savoir quelque chose. Du reste, les riches
sont l pour tre vols. Mais c'est que vous n'tes pas encore riche
pour pouvoir l'tre en conscience. Je crains bien qu' votre retour il
ne soit plus possible de faire le tour des fosss; dj, maintenant, il
est assez difficile de passer par-dessous le pont du Diable,--c'est
ainsi que j'ai surnomm le pont qui conduit  la ferme. Dans tous les
cas, le grand Ocan nous restera,--le ct des fosss qui longe la roule
 partir de la tourelle. J'ai reconduit M. Fougeux jusqu' Blandureau.
Il m'a appris que Mlle Laure ne pouvait pas me souffrir. Il parat
que l'on se fait des ennemis sans savoir pourquoi. Le docteur m'a invit
de venir demain djeuner chez lui.


Lundi.

J'ai djeun hier chez M. Fougeux. Il y avait M. Magi, que vous
connaissez, qui m'a sembl un bon diable, bien tranquille; un docteur de
Paris, dans le genre de M*** de Ptersbourg, et le frre de Fougeux; il
m'a fait penser  un autre frre, auquel il ressemble beaucoup. Fougeux
nous a fait boire de vingt vins diffrents; vers la fin du djeuner tout
le monde parlait  la fois avec beaucoup de chaleur et avec cette espce
de fivre de rpter des choses parfaitement insignifiantes, qui
s'empare d'une runion de personnes se connaissant peu et se convenant
encore moins, dont le vin a chauff la tte. Chacun secoue son sac 
lieux communs, ce qui produit beaucoup de poussire. Puis nous allmes
faire le tour des boulevards de Rozay; eh, eh! Rozay n'est pas dj si
laid! Le gros Fougeux est dcidment un bon garon, et puis il ne se
prend pas au srieux, ce qui est toujours fort agrable. Les gens qui se
prennent au srieux peuvent devenir de grands politiques,--de grands
hommes, si vous voulez,--mais leur socit est aussi lourde  supporter,
Goethe l'a dit: _Ver sich selbst nicht zum Besten haben kann, gehrt
gewiss nicht zum Besten_. Il y a une rivire  Rozay, cela m'a fort
surpris. Je croyais qu'en Brie il n'y avait que des mares avec des
joncs, mais sans eau.

Voici ce que j'ai lu depuis que je suis  Courtavenel:

1 Les deux volumes du _Manuel d'histoire_, de M. Ott. Ce M. Ott est un
dmocrate de l'cole de M. Bucbez,--un dmocrate catholique,--Cette
alliance hors nature ne peut produire que des monstres;

2 Une histoire russe, de M. Oustrialoff. Comment diable cette
histoire-l se trouve-t-elle  Courtavenel? C'est dtestable, mais cela
m'a rafrachi la mmoire sur beaucoup de dates et de faits;

3 _L'Histoire du moyen ge_, de Rotteck. Indiciblement mauvais.
Libralisme vent, nausabond et faux. Style emphatique et plat. Des
gens de cette espce finissent par devenir des membres de la _droite_
d'un parlement de Francfort. Je ne dis pas cela pour Rotteck,--il est
mort,--heureusement! Mais une foule de gens _ejusdem farin_ lui ont
malheureusement survcu;

4 _Les Lettres de Lady Montague_ (crites en 1717). Livre charmant,
plein de grce, d'esprit et de franchise, et qui fait aimer celle qui
l'a crit, malgr son extraction;

5 _Doa Isabel de Solis, novela historica_, de D. Martinez de la Rosa.
J'ai lu ceci pour m'exercer dans la langue espagnole. Mais j'en demande
pardon  vos compatriotes, si toute leur littrature contemporaine est
de cette force-l... C'est enfantin. Il n'y a que les extraits des
chroniques qui soient intressants;

6 _Histoire de la guerre en Espagne depuis 1807_, par le gnral
Sarrazin. C'est crit avec clart, mais la haine que ce Franais porte
aux Franais est un peu trop violente pour tre naturelle. Le gnral
S... me fait tout l'effet d'un gredin;

7 _Mmoires_ de Bausset, _sur Napolon_. C'est l'ouvrage d'un valet de
chambre distingu,--si un valet de chambre peut l'tre.--Des faits
intressants;

8 Traduction des _Gorgiques_ de Virgile, par Delille. Je ne sais plus
si c'tait M. Martin ou M. Nisard qui l'avait loue en ma prsence. Je
n'ai pu l'achever; c'est vraiment trop fade, et puis ces alexandrins
coulent avec une facilit dgotante; c'est fluide et insipide comme de
l'eau. L'original n'est pas une merveille non plus; toute cette
littrature latine est factice et froide, une vraie littrature de
littrateur;

9 _La Pucelle_, de Voltaire! Eh bien! savez-vous qu'en gnral c'est
trs ennuyeux, surtout la partie qui est cense ne pas devoir l'tre.
Mais de charmants mots, des allusions hardies et spirituelles, des
railleries sanglantes rvlent le matre;

10 Un gros ouvrage de M. Damas Hinard sur Napolon. Une compilation de
tous ses jugements sur les vnements, les personnes, les choses. Quelle
grande et forte organisation que ce Napolon, quelle force de caractre,
quelle suite et quelle unit dans la volont! Et en mme temps jamais
homme n'appartint plus au pass. Il le rsume compltement, mais il
tourne le dos  l'avenir,  cet avenir qui se dbattra longtemps sous
les chanes qu'il lui a forges. La monarchie se mourait en Europe: il a
organis l'autorit, le gouvernement, ce hideux fantme, qui, impuissant
 produire, vide et bte avec le mot _Ordre_  la bouche, une pe dans
une main et de l'or dans l'autre, nous crase tous sous ses pieds de
fer. Saperlotte! quelle image orientale! Excellente transition pour
arriver au

11 _Coran._ Je viens de le commencer. Il y a de la grandeur et du bon
sens dans ce livre; mais je prvois que la boursouflure orientale et le
vague de la langue prophtique m'en dgoteront bientt.

Vous voyez qu'aprs tout je n'ai pas perdu mon temps; car tous ces
livres susnomms, je les ai, non pas parcourus, mais lus, ce qui
s'appelle lus. A propos de livres, il faut que Viardot sache que je lui
ai arrang sa bibliothque, _que es un primor_. De son ct, Jean[36] ne
fait que frotter, laver, nettoyer, huiler, pousseter, balayer et cirer
du matin au soir. Ah! si le jardinier lui ressemblait!




XVIII


Mardi.

Vous ignorez probablement, mais vous le saurez quand je vous le dirai,
que je ne me couche jamais avant minuit. Eh bien! hier, j'allais quitter
le salon, quand j'ai tout  coup entendu deux profonds soupirs bien
distincts qui ont retenti, ou plutt pass comme un souffle  deux pas
de moi. Sultan[37] tait couch depuis longtemps, j'tais parfaitement
seul. Cela m'a donn une lgre horripilation. En traversant le
corridor, je me suis demand ce que j'aurais fait si j'avais senti une
main tout  coup saisir la mienne: et j'ai d m'avouer que j'aurais
pouss un cri d'aigle. On est dcidment moins brave la nuit que le
jour. Je voudrais savoir si les aveugles ont peur des revenants. Avant
de me coucher, je fais chaque soir une petite promenade dans la cour.
Hier je me suis plac sur le pont et j'ai cout. Voil les diffrents
sons que j'ai entendus:

Le bruit du sang dans les oreilles et de la respiration.

Le frlement, le chuchotement continuel des feuilles.

Le cri des cigales; il y en avait quatre dans les arbres de la cour.

Des poissons venaient faire  la surface de l'eau un petit bruit, qui
ressemblait  un baiser.

De temps en temps une goutte tombait avec un petit son argentin.

Une branche se cassait; qui l'avait casse?

Ce bruit sourd... sont-ce des pas sur la route? Est-ce le murmure d'une
voix?

Et puis tout  coup le soprano suraigu d'un cousin, qui vient vous
tinter  l'oreille...

A propos de cousins, les rougets me dvorent cette anne. Depuis
quelques jours j'en suis plein, et je me gratte  haute voix.

A propos, ou non, au contraire... cela ne fait rien. Il faut que je vous
dise qu'ayant trouv sous le tapis vert du piano votre gros livre de
musique, je me suis permis de l'ouvrir et de le parcourir.
Malheureusement ma main droite ne joue pas assez bien du piano pour
pouvoir me donner, ne ft-ce qu'une ide de la mlodie; cependant j'ai
tch de dchiffrer certains morceaux que vous ne nous avez jamais
chants. Autant que je puis en juger, vous avez t distingue de tous
temps; mais ce que vous faisiez auparavant tait bien moins franc.--P.
e. je trouve la premire phrase de _l'Hirondelle et Le prisonnier_
charmante: Hirondelle gentille, qui voltige  la grille du cachot noir,
vole, vole sans crainte, autour de cette enceinte. C'est trs bien
jusqu'ici; mais j'aime  te voir..... a me reste dans le gosier comme
un os; j'ai beau le chanter en voix de poitrine, en voix de fausset, en
fermant les yeux et en inclinant un peu la tte sur l'paule, comme on
fait quand on veut juger avec impartialit: impossible! Il y a surtout
cet _ut_ qui me dsole. J'ai mme essay de le remplacer: impossible,
toujours aussi impossible! Et le commencement de la phrase est si joli!
C'est gal, je prfre _la Luciole_, ou _Marie et Julie_, ou _la nuit et
le jour_. De qui sont les paroles intitules _Songes_? Il y a l trois
vers qui me plaisent bien:

    O languissante et blesse
    On voit dans l'onde glace
    Tomber la biche aux abois.

Je ne sais pourquoi, mais il me semble voir les grands arbres bruns, la
terre couverte de givre, les feuilles mortes jonchant l'alle, et la
surface du petit tang immobile, la biche qui tombe sur le bord et les
chiens qui arrivent de loin et dont les aboiements retentissent
joyeusement dans l'air clair et sec.--Allez-vous composer, cette
anne-ci? J'ai essay deux ou trois fois de faire des paroles, mais,
hlas! mon Pgase n'est plus qu'un vieux cheval couronn qui ne peut
faire un pas. L'autre jour, je vois un corbeau gris dans les champs;
l'aspect de ce compatriote m'meut; je lui te mon chapeau et lui
demande des nouvelles de mon pays. En vrit, j'tais presque touch.
Tiens, me dis-je, faisons une jolie petite pice de vers l-dessus.
Quelque chose de simple, de gracieux; enfin faisons du Branger, quoi!
Je me suis battu les flancs pendant deux heures sans pouvoir seulement
rimer deux vers. Enfin le dsespoir m'a pris, et voici ce dont je suis
accouch:

        Corbeau, corbeau,
        Tu n'es pas beau,
    Mais tu viens de mon pays:
    Eh bien! retourne-z-y.

Je doute fort que vous mettiez cela en musique.

En fouillant dans les cahiers de musique, j'ai trouv deux cahiers o il
n'y en avait point: c'taient des posies russes copies par vous et le
commencement d'une grammaire. a m'a sembl bien drle tout de mme.
Seriez-vous encore en tat de lire ce que vous y avez crit? C'est 
Vienne, n'est-ce pas, avec M. Sollogoub[38], que vous vous tes occupe
de cela?

_Vy ponimaeti po Rousski? ili ouj pozabyli[39]?_

Voyons: qu'est-ce que c'est que cela?

Je bavarde aujourd'hui comme une pie reste vieille fille.... A propos,
savez-vous que j'ai lu dans les lettres de lady Montague qu'en Turquie
une jeune fille, morte fille, est cense se trouver dans un tat de
rprobation, la femme tant sur terre pour faire des petits? Voyez-vous,
le bon et le mauvais, c'est comme l'Orient et l'Occident: ce qui est 
l'Orient ici est  l'Occident plus loin: c'est selon le point o l'on se
trouve.

Ainsi donc Mlle Antonia[40] est devenue depuis hier Mme
Lonard[41]. Ah! vous ne pourrez plus la faire manger  table plus
qu'elle ne l'aurait voulu! Je ne pouvais m'empcher de rire sous cape
quand je vous voyais prendre un air grave pour lui faire avaler le reste
d'une ctelette: Mme Pauline Viardot: Antonita, _vamos_...--Mme
Garcia (avec beaucoup de prcipitation et d'nergie): _Come, come, tu
no comes nada._--M. Sitchs[42] (en secouant un peu la tte): _Es
menester comer, hija._--Mlle Antonia (avec vivacit): _Sea por el
amor de Dios, padre._--Mais je babille trop. A demain.


Mercredi soir.

Imaginez-vous ce qui m'arrive! J'avais l'intention ce matin d'achever
cette quatrime page et de vous envoyer la lettre (d'autant plus qu'il
y a une semaine que je vous ai crit pour la dernire fois). Voil tout
 coup qu'on annonce le frre de M. Fougeux, qui vient s'installer ici
jusqu' cinq heures! Et moi, stupide, au lieu d'envoyer tout bonnement
cette lettre inacheve (elle n'est dj pas mal longue), je n'en fais
rien, je remets  demain. Cette quatrime page m'a retenu; pourquoi? je
ne le saurais dire. Enfin, je vous en demande pardon, et pour vous
prouver la sincrit de mon repentir, je m'engage  crire une feuille
de plus! Mais grand maladroit que je suis! je deviens stupide, ma parole
d'honneur! Comme si c'tait une tche pour moi que de vous crire...
Allons, allons, je patauge, je m'embrouille, qu'on me jette  la porte
et qu'il n'en soit plus question... Mais je rentre par la fentre et je
continue.

Je commence par vous remercier mille fois pour votre charmante lettre;
je l'ai lue et relue. Je vous avoue que je n'aurais pas t fch de
vous voir faire Fids en Italien; mais quand on est gueux comme Job, on
ne peut pas penser  des excursions en Angleterre!

Ah! M. Louis Blanc... mais c'est un charmant homme, et je vais relire
ses livres. Fids est donc alle aux nues.... Tant mieux, tant mieux.
J'en suis bien content, parole d'honneur.... Attendez, je vais me lever
et faire une cabriole en signe de rjouissance. Voil qui est fait.

Vous avez la bont de me demander des nouvelles de ma sant; je me porte
 merveille et je prie Dieu de veiller sur vous! Oh! oui, soyez bien
portante, soyez heureuse, gaie, contente, admire, aime, clbre: je
sais bien que vous tes tout cela, mais cela ne m'empche pas de me
donner le plaisir de vous le souhaiter...

Attendez: je vous ai numr tous les ouvrages que j'ai lus; mais vous
me demanderez peut-tre si je n'ai fait que lire. Madame, j'ai fait une
comdie en un acte[43]; Madame je vous jure par les mnes de mes
anctres, qui taient probablement laids comme des boucs et puants comme
des singes, que j'ai crit, copi et expdi une comdie en un acte, une
comdie de cinquante pages! Et la traduction? direz-vous[44]. Ah! voil.
Imaginez-vous qu'en partant pour Courtavenel, au lieu du cahier qui
renferme ma premire comdie, j'en emporte un autre. a a t mme, je
l'avoue, la _seconde_ raison de mon voyage  Paris. Je voulais rapporter
le bon cahier. Mais,  mon grand tonnement, j'appris, rue Laffitte, n
11, que Mme Sitchs avait emport les clefs de son appartement 
Bruxelles,  telles enseignes que je dus me promener tout le jour, mon
chapeau gris sur la tte, ce qui faisait sourire les passants qui me
prenaient pour un rapin vieux et gras. N'ayant pas de cahier, je ne puis
faire de traduction; mais dans cinq ou six jours--aprs le retour de
Mme Sitchs,--j'irai  Paris pour vingt-quatre heures et je
rapporterai le cahier. Je serais all  Paris rien que pour cela, mais
j'ai encore autre chose  y faire.

Et mon argent qu'on s'obstine  ne pas m'envoyer!

Pour en revenir  M. Fougeux frre, il faut avouer que jamais personne
ne m'a sci le dos comme lui; il a fini par me rciter par coeur des
fragments de Rousseau et de La Bruyre. Monsieur, me disait-il,
remarquez cette phrase: Un trne tait indigne d'elle; et il la
rptait quarante fois. Voil une ide; on sait  quoi s'en tenir.
Voil une ide enfin. Voil une ide. Je finissais par lui achever ses
phrases; mais il les reprenait. Pourquoi se donne-t-on tant de peine
d'tre bte? C'est vrai: je crois que personne n'est bte
naturellement. Mais  force d'art, on parvient  tout. J'ai vu le moment
o il allait rester dner. C'est que je dne, savez-vous? Comment? je
n'en sais rien. Mais je dne, et trs bien. J'espre bien le savoir un
jour, quand j'aurai de l'argent. Dites-moi: votre costume de Fids (je
ne parle pas du premier) est le mme qu' Paris, n'est-ce pas?

Vous avez raison dans ce que vous dites  propos de votre buste;
cependant un sculpteur de talent pourrait en faire une belle chose. Si
l'on fait des lithographies ou des gravures des Fids  Londres,
rapportez-les. Je serais bien content de recevoir une lettre de
Chorley[45]. _Et vous tes bien bonne_ de me dire ce que vous me dites.


Jeudi.

Il a fait un orage cette nuit avec de grands coups de tonnerre; le
feuillage des arbres est encore tout troubl, pour parler  la Chnier;
l'air est rafrachi et extrmement doux. Je m'attends  recevoir
aujourd'hui une lettre de M. et Mme Sitchs qui m'annonce leur
arrive. Courtavenel n'a jamais t aussi propre, grce aux soins
paternels de Jean. Il parat que Mlle Berthe[46] va venir aussi.

Un levreau d'une assez jolie taille s'est noy avant-hier dans les
fosss. Comment et pourquoi? C'est ce qu'on ne saurait dire. Se
serait-il suicid! Cependant,  son ge, on croit encore au bonheur. Du
reste, il parat qu'on a vu des exemples d'animaux se suicidant. Il
parat qu'un chien s'est noy exprs en Angleterre,--mais en Angleterre
cela se conoit. Je ne devrais pas mdire de ce pays-l, aprs tout; je
crois qu'on vous y aime. Le nom de Mme Jameson ne m'est pas inconnu;
je crois qu'elle fait des romans historiques. Ne trouvez-vous pas que la
remarque suivante, faite par lady Montague, en 1717,  Paris, est encore
juste maintenant:

Very commonly the entrance of a gentleman or a lady into a room is
accompanied with a grin, which is designed to express complacence and
social pleasure, but really shews nothing mare than a certain contortion
of muscles that must make a stranger laugh. The French grin is equally
remots from the chearful serenity of a smile and thu cordial mirth of an
honest English horse-laugh.

On peut remarquer la mme chose quand deux personnes se quittent ou
s'abordent dans la rue; le changement subit de la contenance me frappe
toujours. Du reste tout le monde le fait (les Anglais excepts), moi
tout le premier. Or, voyez ce que peut l'influence de l'homme! Le chien,
qui est l'animal qu'il a le plus corrompu, a fini par imiter ces
contorsions affectes et ridicules; je suis persuad que la manire dont
ces animaux s'abordent n'est pas dans leur nature; c'est le fruit de la
civilisation. Mais les imitateurs ayant la rage d'outrer toujours, au
lieu de sourire en montrant les dents et clignant les yeux, eux... Je
n'ai pas besoin d'achever: rappelez-vous le dessin hardi de votre frre.

A propos de votre frre, dites-lui que je lui serre la main bien
fortement. Dites lui surtout qu'il faut-tre de bonne humeur, ne ft-ce
que pour la sant, quitte  briser quelque meuble de temps en temps.
Sait-il dj _speak english_? Et l'allemand? Il l'a probablement
abandonn! Sans cela, je lui dirais que ce n'est pas pour rien qu'on dit
_Gold verdienen_; car _verdienen_ vient de _dienen_[47].

Je fais tous les jours une grande promenade avant dner, accompagn de
Sultan. Je crains bien que cette anne, il n'y ait moins de gibier que
les annes prcdentes. Les grandes pluies du mois de juin ont fait
beaucoup de tort aux couves. Je trouve souvent des couples de perdrix
sans petits. Savez-vous que les perdrix jouent trs bien la comdie?
Elles savent trs bien feindre d'tre blesses, de pouvoir voler 
peine, elles crient, elles piaillent, le tout pour attirer le chien
aprs elles et le dtourner de l'endroit o se trouvent les petits.
L'amour maternel a failli coter bien cher avant-hier  l'une d'elles:
elle a si bien joue son rle que Sultan l'a happe. Mais comme c'est un
_perfect gentleman_, il n'a fait que l'humecter de sa salive et lui ter
quelques plumes; j'ai rendu la libert  cette mre courageuse et trop
bonne actrice. Ce que c'est cependant que le thtre. Voil un acteur
qui m'meut, qui me fait verser des larmes: il se met  pleurer
lui-mme, et me fait rire peut-tre. Et cependant, s'il ne fait que
_jouer_, que _feindre_, je ne crois pas qu'il puisse m'mouvoir
compltement; il faut,  ce qu'il parat, un certain mlange de nature
et d'art.... Vous devez le savoir. Eh bien, non, vous ne le savez pas,
ou du moins vous ne sauriez l'expliquer, malgr que vous soyez the
_subtlest_ tragedian of the world. Dcidment on ne fait trs bien que
ce dont on ne peut se rendre entirement compte; c'est pour cela qu'il
vous arrive de courir aprs vous-mme. En poussant cette maxime jusqu'au
paradoxe, on peut dire que pour bien faire quelque chose, il ne faut pas
le savoir.

Le facteur est venu, et pas de lettre de Paris. Ce sera alors pour
demain. Sur ce, je vous salue tous tant que vous tes,  commencer par
Viardot. Que Dieu vous bnisse et veille sur vous. Je vous serre bien
cordialement la main. A revoir.

Votre tout dvou

IV. TOURGUENEFF.




XIX


Courtavenel, jeudi matin, 12 juillet 1849.

Me voil donc  Courtavenel, sous votre toit! Nous sommes arrivs ici
hier soir, par un temps superbe. Le ciel tait d'une srnit admirable.

Les feuilles des arbres avaient un clat  la fois mtallique et
huileux, la luzerne paraissait frise sous les rayons obliques et rouges
du soleil. Il y avait une foule d'hirondelles au-dessous de l'glise de
Rozay; elles se posaient  chaque instant sur les ferrures de la croix,
en ayant soin de tourner leur poitrine blanche du ct de la lumire.

J'esprais une lettre et je regardais le long de la rue si le facteur ne
m'en apportait pas une. Mais il n'y avait que le journal d'arriv.

Courtavenel me parat assez endormi; l'herbe avait pouss sur les petits
chemins de la cour; l'air dans les chambres tait trs enrou (je vous
assure) et de mauvaise humeur; nous le rveillmes. J'ouvris les
fentres, je frappai les murailles comme je vous le vis faire une fois;
j'apaisai Cuirassier[48], qui, selon son habitude, s'lanait sur nous
avec la frocit d'une hyne, et, quand nous nous mmes  table, la
maison avait dj repris son air bienveillant et hospitalier. Ce matin,
le parc est aussi riant que jamais, et les joncs dans le foss se
balancent aussi agrablement que toujours, sans se douter que dans peu
de temps, ils vont tre impitoyablement arrachs et leur cendre livre
au vent. Le messager a dj reu les ordres concernant le bateau. Ainsi
me voil donc de nouveau  Courtavenel, et ds aprs-demain j'y vais
rester tout seul avec Vronique[49]. Si j'allais l'pouser, pour la
rcompenser de ses services, vu que toute autre monnaie n'est pour moi
qu'une chimre  l'heure qu'il est!

Je veux travailler, je vous jure que je veux travailler. Aujourd'hui
nous allons, avec M. Sitchs, pcher des tanches  Maisonfleurs[50].
Nous nous assirons  l'ombre du grand chne, et naturellement nous
penserons beaucoup  vous. Que faites-vous en cet instant? Probablement
vous vous prparez  chanter. J'attends, nous attendons une lettre
aujourd'hui; nous sommes tous bien impatients de savoir quelque chose de
dfinitif sur _le Prophte_. Mais, voyons, n'admirez-vous pas la belle
et grande feuille de papier que je prends pour vous crire? Hein?
M'avez-vous jamais crit sur du papier pareil? Je ne sais pas ce qui
m'arrive, je me sens un extrieur de rodomont... et, au fond, je suis un
bien petit garon; j'ai la queue entre les jambes et je suis assis trs
mesquinement et trs pitrement sur le derrire, comme un chien qui sent
qu'on se moque de lui et qui regarde vaguement de ct en clignant des
yeux comme s'il y avait du soleil; ou plutt je suis un peu triste et un
peu mlancolique, mais cela ne fait rien, je suis tout de mme bien
content d'tre  Courtavenel, le papier vert saule de ma chambre me
rjouit la vue, et je suis tout de mme bien content. Mais je reprendrai
ma lettre plus tard.


Cinq heures.

Nous revenons de la pche avec cinquante tanches. Nous avons reu votre
petit billet. Cette fatigue se dissipera bientt... Mais comment?
serait-il possible qu'on ne donnt pas _le Prophte_? Je vous avoue que
cela me chagrinerait, non pour l'argent que vous perdriez, mais parce
que cela aurait l'air d'une reculade devant le succs de Mlle
Sontag... Enfin, nous verrons. Portez-vous bien, voil, le principal. Je
ne suis pas en train d'crire; nous allons dner; il fait un temps trs
charmant. A demain.


Vendredi, neuf heures du matin.

Voil ce que c'est que de remettre. Le facteur est venu si tt
aujourd'hui qu'il m'a surpris dans mon lit. Je vous cris ces mots  la
hte. Les nouvelles que vous donnez sont loin d'tre bonnes. Enfin, tous
mes voeux vous accompagnent. Le bateau sera ici aprs-demain. J'envoie
ci-joint un papier pour Viardot. Je me remettrai  crire ce soir, 
l'instant mme une lettre immense; aussi pourquoi le facteur est-il
venu si tt? Au nom du ciel, soignez votre chre sant! Courtavenel est
charmant, nous allons le tenir dans l'tat le plus coquet du monde. Je
vais travailler comme un ngre; vous aurez la traduction.

Au revoir, je salue tout le monde et je reste  jamais

Votre tout dvou

IV. TOURGUENEFF.




XX


Courtavenel, samedi 14 juillet 1849.

Bonjour, Madame, _und liebe Freundin_.

Il fait toujours un temps splendide. Nous nous portons tous trs bien et
nous pensons beaucoup  vous; voici tout ce qu'il y a de nouveau 
Courtavenel. Ce que vous nous dites du _Prophte_ nous a fait beaucoup
rflchir... Nous nous sommes entretenus l-dessus avec beaucoup de
gravit. Pour ma part, je suis persuad qu'on vous le fera chanter une
douzaine de fois, et que vous ne reviendrez pas si tt que vous le
dites; je vous jure que je le dsire de tout mon coeur; vous tes
capable de ne pas y croire, mais je vous l'assure. Il faut que vous
fassiez courir les Anglais; il faut qu'ils vous applaudissent  tout
rompre, qu'ils disent de leur voix de gorge: _She is wonderful; quite
extraordinary. Oh yes, oh yes!_ Tout cela est ncessaire, et quand vous
viendrez  Courtavenel, aprs tous vos triomphes, vous jouirez
doublement et du beau temps et de la proprets de vos fosss, et du
bateau, et de la fameuse traduction que vous savez... Voil ce que
j'appelle parler le langage de la raison.

Merci pour votre charmante description de la Linda. Il faut, voyez-vous,
que vous enfonciez aussi cette toile rtrospective, cette renomme de
conserve; je ne l'ai jamais entendue cependant.

Hier, aprs souper, il y a eu une discussion politique des plus
fougueuses entre Don Pablo[51] et sa femme... Elle attaquait
Espartero[52], lui le dfendait assez mal, il faut l'avouer, plutt par
des _Que sabes tu!_ et _Calla, majadera_, que par des raisons solides...
Mais la petite femme tait terrible... Savez-vous que c'est un grand
enfant gt que votre oncle? Ils ont l'intention de partir aprs demain,
et je vais rester seul.

C'est drle, seul  Courtavenel, dans cette grande maison... Nous
attendons Jean demain.

Tous ces jours-ci le temps a t trs beau, mais il a fait un grand vent
qui, de temps  autre, devenait trs fort et trs persistant.
L'agitation qu'il produisait dans les feuilles allait trs bien aux
peupliers; ils tincelaient trs firement au soleil. Il faut vous dire
que j'ai remarqu une chose: c'est que le peuplier immobile a l'air trs
colier et trs bte,  moins que ce ne soit le soir, sur le fond rose
du ciel, quand les feuilles paraissent presque noires... mais, dans ce
cas-l, tout doit se tenir coi, il n'y a que les feuilles au sommet des
arbres qui ont la permission de se remuer un peu.

A propos, je me suis amus  dcouvrir dans les environs des arbres
ayant de la physionomie, de l'individualit, et je leur ai donn des
noms;  votre retour je pourrai vous les montrer, si vous le dsirez. Il
y a le marronnier de la cour, que j'ai surnomm _Hermann_, je lui
cherche sa _Dorothe_. Il y a un bouleau  Maisonfleurs, qui ressemble
beaucoup  _Gretchen_; un chne a t baptis _Homre_, un orme
_l'aimable vaurien_, un autre _la vertu effarouche_, un saule _Mme
Vanderborght_.


Lundi 16.

Nous nous attendions  recevoir des lettres aujourd'hui, mais non. Cela
nous fait croire que les rptitions ont probablement commenc, et que
vous ne voulez pas nous crire avant qu'il y ait quoique chose de
dfinitif. Votre sant est parfaitement et entirement rtablie,
n'est-ce pas?

M. et Mme Sitchs ne partent que demain. Jean est arriv hier soir
avec Comorn[53]. Ce matin, nous nous sommes levs tous  trois heures et
demie pour aller pcher. Nous avons pris  nous 118 poissons. M. Sitchs
80, moi 38. Nous avons vu le soleil se lever derrire le bois. On peut
ne pas tre vertueux et trouver du plaisir  voir un lever de soleil. Il
y eut un moment charmant: nous tions placs prs du chne  gauche; je
lve les yeux, il tait clair par en dessous, le soleil tait encore
bien bas. C'tait trs joli et trs original. Cela n'a dur qu'un
instant... En gnral, je trouve que les arbres clairs ont quelque
chose de fantastique et de mystrieux qui parle  l'imagination. C'est
pourquoi j'aime beaucoup les illuminations dans un jardin.... Mais,
assez parler d'arbres comme cela.

Le bateau est arriv! Il est moins lgant que je ne l'avais cru; mais
il n'est pas mal. Je viens de m'exercer  ramer pendant, deux heures...
je commence  m'y faire. Il faut, comme pour nager, des mouvements
rguliers et pas violents... J'ai fait faire  M. et Mme Sitchs cinq
fois le tour des fosss; puis j'ai promen Sultan, qui n'a pas paru
prendre un grand plaisir  ce genre d'amusement. Du reste, il se porte
bien, il est gros et gras. Vronique ne peut le voir sans lui dire qu'il
est un voleur, un grand voleur, mais il ne fait pas semblant de la
comprendre. J'aime beaucoup  la mettre sur ce chapitre pendant qu'il
est l. On voit trs bien  sa figure,  sa manire modeste de
s'asseoir, de dtourner  demi la tte et d'agiter imperceptiblement la
queue, sans qu'on l'appelle, qu'il sait parfaitement de quoi il
s'agit...--Voyez-vous, monsieur, me dit Vronique en s'animant
beaucoup, voyez-vous l'air de sainte nitouche qu'il se donne? Eh bien!
ce chien est un voleur, un trs grand voleur, et on a beau le lui dire,
il n'en rougit mme pas (_textuel_); il est rus, ce chien, ah! je crois
bien. Alors je m'adresse  Sultan et je lui rpte ce propos de
Vronique, mais c'est  peine s'il secoue les oreilles.--Vous perdez
votre peine, monsieur, continue Vronique, ce chien n'a pas de
conscience. Pendant mes promenades, je le fais entrer dans les
luzernes; avant-hier, il a pris une perdrix sur son nid. Sans lui faire
de mal, je la lui ai reprise et l'ai lche. Toutes les autres bles de
la maison, les singes, les oiseaux le chat, se portent  merveille.

Et demain la grande extermination des joncs. Demain je reste seul avec
Vronique et Jean. Jean m'aidera dans la grande oeuvre de destruction.
A demain!


Mardi 17.

M. et Mme Sitchs sont partis ce matin pour Paris. Mais la croisade
contre les joncs est remise  demain,  la demande de Jean, qui avait
beaucoup  faire aujourd'hui. Me voici donc seul; eh bien, je ne vais
pas m'ennuyer, j'en suis sr. Je vais beaucoup travailler, ah! mais
beaucoup. Par exemple, aujourd'hui je n'ai rien fait, j'ai fln tout le
jour... mais demain! J'espre bien recevoir une lettre demain.


Mercredi 18.

Eh bien, non, il n'y a pas de lettres... Pourquoi?... Et je ne reois
pas de journaux anglais. J'ai t trop gueux pour pouvoir m'abonner.
Patience! il faut esprer que tout va bien. Le facteur attend, il est
encore venu une heure trop tt; je dois terminer cette lettre. Mille
amitis  Viardot,  Manuel[54],  tout le monde.

Je vous serre les mains avec beaucoup d'affection, et que le ciel veille
sur vous.

Soyez heureuse et portez-vous bien. Adieu.

IV. TOURGUENEFF.




XXI


Courtavenel, samedi, 28 juillet 49.

Bonsoir, Madame, _guten Abend, theuerste Freundin_.

Dix heures et demie du soir.--J'inscris ces mots avec une certaine
fiert. Vous voyez qu'on ne se couche pas avec les poules. Je viens de
faire un tour de parc. Il fait une belle nuit, une quantit incroyable
d'toiles. Les grandes, celles dont la lumire est bleue, et qui ont
l'air de cligner des yeux, font bien autour de la cime des peupliers
tandis que la lune regarde  travers les branches noires...

A l'heure qu'il est vous chantez, car j'imagine qu'on va donner _le
Prophte_ trois fois par semaine; vous verrez que votre succs ne fera
que crotre et embellir comme  Paris. J'espre que vos collaborateurs
se tiennent mieux maintenant.

Pour revenir  mes toiles, vous savez qu'il n'y a rien de plus commun
que de les voir inspirer des sentiments religieux; du moins c'est ce
qu'on trouve dans tous les livres d'ducation. Eh bien! je vous assure
que ce n'est pas l l'effet qu'elles produisent sur quelqu'un qui les
regarde simplement et sans parti pris. Les milliers de mondes, jets 
profusion dans les profondeurs les plus recules de l'espace, ne sont
autre chose que l'expansion infinie de la vie, de cette vie qui occupe
tout, pntre partout, fait germer sans but et sans ncessit tout un
monde de plantes et d'insectes dans une goutte d'eau. C'est le produit
d'un mouvement irrsistible, involontaire, instinctif, qui ne peut pas
faire autrement; ce n'est pas une oeuvre rflchie. Mais qu'est-ce que
c'est que cette vie? Ah! je n'en sais rien, mais je sais que, pour le
moment, elle est tout, elle est en pleine floraison, en vigueur; je ne
sais si cela durera longtemps, mais enfin pour le moment cela est, cela
fait couler mon sang dans mes veines sans que j'y sois pour quelque
chose, et cela fait surgir les toiles comme des boutons sur la peau,
sans qu'il lui en cote davantage, ou sans qu'elle en ait un plus grand
mrite. Cette chose indiffrente, imprieuse, vorace, goste,
envahissante, c'est la vie, la nature, c'est Dieu; nommez-la comme vous
voulez, mais ne l'adorez pas: entendons-nous, quand elle est belle,
quand elle est bonne (ce qui n'arrive pas toujours)--adorez-la pour sa
beaut, pour sa bont, mais ne l'adorez pas, ni pour sa grandeur, ni
pour sa gloire! (Voyez les livres d'ducation, dont je parlais
ci-dessus). Car, 1 il n'y a rien de grand ni de petit pour elle; 2 il
n'y a pas plus de gloire dans la cration qu'il n'y a de gloire dans une
pierre qui tombe, dans l'eau qui coule, dans un estomac qui digre; tout
cela ne peut pas faire autrement que de suivre la LOI de son existence
qui est la VIE.

Ouf! voil de la philosophie spculative! Je ne veux pas relire mon
griffonnage. Secouons-nous et passons  autre chose. Mais j'y pense, je
continuerai demain. En attendant, que Dieu vous bnisse, ou que la _Vie_
vous soit propice; mais dans tous les cas, que vous soyez heureuse et
bien portante.


Dimanche soir.

Il a fait aujourd'hui un temps superbe. J'ai pass presque toute la
journe dehors; j'ai navigu sur les fosss. A propos! vous serez
peut-tre tonne que j'aie pu faire un voyage  Paris, vu l'tat de ma
bourse; mais c'est que Mme Sitchs, en partant, m'a laiss trente
francs, dont vingt-six ont fil. Du reste, je vis ici comme dans un
chteau enchant; on me nourrit, on me blanchit, que faut-il de plus
pour un homme seul?

J'espre que cette disette d'argent va bientt cesser et qu'on finira
par se dire l-bas: Ah a! mais avec quoi vit-il donc?

J'ai vraiment beaucoup travaill ces jours-ci. Je vous montrerai les
feuilles  votre retour. Je ne m'ennuie pas un seul instant; dcidment
je mne une vie trs agrable.


Lundi.

Aujourd'hui, par exemple, elle l'est un peu moins... Figurez-vous qu'il
n'a pas cess de pleuvoir un seul instant pendant tout le jour. Hein!
qu'en dites-vous? Cela descendait, cela descendait, dru et droit, serr,
et mme maintenant. Il est onze heures du soir. Oui, Madame, onze
heures! j'entends la gouttire vomir des torrents dans le foss. Mais,
par compensation, j'ai reu aujourd'hui de Paris le _Musical World_ et
le _Britannia_, o j'ai trouv des articles sur _le Prophte_, que j'ai
dgusts avec beaucoup de plaisir. Si vous m'envoyez un _Illustrated_
sous bande, envoyez-moi donc aussi le numro de _l'Athenum_. (A propos,
mille choses  Chorley.)

Bonne nuit, je vais me coucher.


Mardi, 31 juillet.

Voil ce maudit facteur qui s'avise de nouveau de venir  huit heures et
demie du matin! Que le diable l'emporte! Je voudrais cependant achever
vite cette page. Voyons! que vous dire? Qu'il ne pleut pas, que je pense
bien souvent  vous; que Courtavenel a maintenant l'air bien gracieux et
bien propre, que Jean frotte, nettoie, lave et balaye partout, que
toutes les btes de la maison se portent bien, y compris votre trs
humble serviteur, que je m'attends  une lettre demain, que je vous
souhaite sant, bonheur et gaiet, que je prie le Dieu bon de vous bnir
mille fois et vous de me pardonner une lettre aussi incohrente, que je
salue trs amicalement Viardot et les amis, et que je reste  tout,
jamais

Votre

TOURGUENEFF.




XXII


Courtavenel, samedi 11 aot 1849.

Bonjour, Madame. Eh bien, je continue  rester seul  Courtavenel et je
viens de recevoir une lettre de Melle Berthe, dans laquelle elle me
dit qu'elle _attend_ de jour en jour l'arrive de M. et Mme Sitchs.
J'espre que Mme Garcia va venir ici; que ferait-elle toute seule 
Bruxelles?


Dimanche.

Depuis hier je suis mre, je connais les joies de la maternit, j'ai une
famille! Trois charmants petits jumeaux, doux, caressants, gentils, que
je nourris moi-mme et que je soigne avec un vritable plaisir. Ce sont
trois petits levrauts que j'ai achets  un paysan. Pour les avoir, j'ai
donn mon dernier franc! Vous ne sauriez croire comme ils sont jolis et
familiers.

Ils commencent dj  grignoter les feuilles de laitue que je leur
prsente, mais leur principale nourriture est du lait. Ils ont l'air si
innocent et si drle quand ils relvent leurs petites oreilles! Je les
tiens dans la cage o nous avions mis le hrisson. Ils viennent  moi
ds que je leur tends les mains, ils grimpent sur moi, ils me
farfouillent dans la barbe avec leurs petits museaux, orns de longues
moustaches. Et puis, ils sont si propres, tous les mouvements sont si
gentils! Il y en a un surtout, le plus gros, qui a un air grave  mourir
de rire. Il parat que je suis devenu non seulement mre, mais vieille
femme, car je rabche. Malheureusement, ils seront dj assez grands le
jour de votre arrive; ils perdront de leur grce. Enfin, je tcherai
qu'ils fassent honneur  mon ducation.

J'ai dn hier chez Fougeux. Eh bien, son frre n'est pas si ennuyeux
que je l'avais cru; il le devient moins quand on le connat
davantage,--ce qui est consolant. Fougeux est un trs bon diable; il est
n grand-pre... Et il n'est pas mari! Je suis all et revenu sur le
dos de Comorn, qui a encore le pied assez sr pour son ge. Il faisait
noir dans la fort de Blandureau. (Je suis revenu  neuf heures.)


Lundi.

J'ai fait cette nuit un rve assez drle, comme j'en fais quelquefois;
je vais vous le raconter. Il me semblait que je marchais le long d'une
route borde de peupliers. Il faisait sombre, j'tais trs fatigu, et
pour arriver au gte il fallait chanter cinq cents fois de suite: _A la
voix de ta mre..._ Je me htais d'en finir avec ma tche et j'en
perdais le compte; vous savez comme l'on s'obstine en rve. Tout  coup,
je vois venir  moi une grande figure blanche qui me fait signe de la
suivre; je me dis: Tiens! c'est mon frre Anatole (je n'en ai jamais eu
de ce nom-l). Je trouve cela tout naturel et je le suis. Quelques
instants plus tard, il me semble que nous sommes exposs  un grand
vent; je jette un regard autour de moi, et, malgr l'obscurit, je puis
distinguer que nous nous trouvons sur la cime d'un rocher extrmement
lev et dominant sur la mer.--Mais o allons-nous? demandai-je  mon
conducteur.--Nous sommes des oiseaux, rpond-il, partons.--Comment, des
oiseaux? rpliquai-je.--Mouchez-vous, me dit-il. En effet, je veux me
moucher et je trouve un long bec au beau milieu de mon visage avec une
poche au-dessous, comme chez un plican. Mais, dans ce moment mme, le
vent m'enlve. Je ne saurais vous dcrire le frmissement de bonheur que
j'prouvai en dployant l'envergure de mes grandes ailes; je montai
contre le vent, en jetant un grand cri de triomphe, et puis je me lanai
en bas vers la mer en frappant l'air par saccades, comme le font les
mouettes. J'tais oiseau dans ce moment-l, je vous assure, et
maintenant,  l'heure o je vous cris, je n'ai pas un souvenir plus
distinct de mon dner d'hier que de mes sensations d'oiseau: c'est
parfaitement clair et net, non seulement dans la mmoire de ma cervelle,
si l'on peut s'exprimer ainsi, mais dans celle de tout mon corps; ce qui
prouve que la vida es sueo, y el sueo es la vida. Mais ce que je ne
saurais vous peindre, c'est le spectacle qui se droulait autour de moi,
pendant que je planais ainsi dans l'air: c'tait la mer, immense,
agite, sombre, avec des points lumineux;  et l des vaisseaux  peine
visibles glissant sur les vagues; des hautes falaises; parfois un grand
bruit montait jusqu' moi; je me laissais tomber. Le mugissement
devenait plus distinct et me faisait peur; je remontais dans les nuages
qui me semblaient rouler avec fracas, chasss par le vent. De temps en
temps, une immense gerbe d'eau toute blanche s'lanait du sein de la
mer, et je sentais l'cume rejaillir sur mon visage, puis, tout  coup,
de grandes lueurs s'tendaient au loin au-dessous de moi... Ah! me
disais-je, ce sont les clairs marins (!) dcouverts par Galile... Ils
ne vont pas si vite que les clairs de l'air parce que l'eau est plus
lourde et plus difficile  dplacer. A la lueur de ces clairs, je
voyais la mer illumine jusqu'au fond; je voyais de gros poissons noirs
avec de grosses ttes, monter lentement jusqu' la surface... Je me
disais qu'il fallait que je tombasse dessus parce que c'tait ma
nourriture. Mais je sentais une secrte horreur qui m'en empchait... Et
puis ils taient trop gros. Tout  coup, je vois la mer blanchir et
sautiller comme de l'eau qui bout, une teinte rose se rpand autour de
moi... C'est le soleil qui se lve, me, dis-je, fuyons, il va tout
brler. Mais j'avais beau me jeter de ct et d'autre, tout devenait
clatant, lumineux, insupportable aux yeux, de grosses bulles brillantes
montaient dans l'air, je sentais une chaleur touffante, mes plumes
commenaient  roussir. J'aperois le haut du disque du soleil qui
occupait tout l'horizon et flamboyait comme une fournaise, une angoisse
insupportable me saisit et je m'veille. Il faisait dj jour; je voyais
devant moi le papier vert saule de ma chambre, et je ne comprenais pas
encore o j'tais....

Mais est-ce permis de dcrire un rve aussi longuement que cela? Vous
allez vous moquer de moi, et vous aurez raison. Il est vrai qu'il n'y a
pas abondance de matires  Courtavenel.


Lundi soir.

Le frre de Fougeux est encore venu dner aujourd'hui. Dcidment, il
n'est pas bte et il n'est pas non plus trs ennuyeux; cependant je
trouve que je le vois trop souvent. Du reste, je crois qu'il va quitter
bientt ces beaux lieux, comme dirait le pauvre M. Guy[55]. Il ne fait
rien, n'a pas de profession, et malgr cela il est tout encrot de
prjugs nationaux, bonapartistes, littraires et judiciaires. Si, du
moins, il avait profit de son indpendance pour se dlivrer de tout ce
fatras! Mais non. Un Allemand l'aurait plutt fait. Branger a dit avec
raison:

            Philosophe
            De mince toffe,
    Ton oeil ne peut se dtacher
    Du vieux coq de ton vieux clocher.


Mardi.

Je ne reois qu'aujourd'hui votre billet avec la lettre de M. Chorley, 
laquelle je m'empresserai de rpondre demain. Dites  Viardot (je lui
crirai aussi l'un de ces jours) que la chasse va tre ouverte le 25.
Faut-il que je fasse des dmarches pour son permis de chasse? Du reste,
tout va bien, et je prie le bon Dieu de vous bnir mille fois et de vous
ramener saine et sauve en France.

Toujours point de nouvelles de M. et Mme Sitchs. Bonjour;
portez-vous bien et soyez heureuse...

Votre,

I. TOURGUENEFF.




XXIII


Courtavenel, jeudi, 16 aot 49.

Bonjour, Madame: _guten Morgen_.

       *       *       *       *       *

Et en effet, ils sont arrivs hier soir tous les deux. Je parle de M. et
Mme Sitchs. J'ai t bien content de les voir. Et puis ils avaient
l'air si heureux, ils me contaient une foule de choses, les moindres
dtails de leur voyage, et surtout du mariage avec une volubilit si
joyeuse! Ils m'ont montr le portrait de Lonard qui m'a l'air d'un bon
diable. Je me suis fait raconter par eux comment ils ont revu Mlle
Antonia, ce qu'ils lui ont dit, ce qu'elle leur a rpondu; comment ils
ont vu pour la premire fois M. Lonard, ce qu'il leur a dit, ce qu'ils
lui ont rpondu, l'habit qu'il portait, le chapeau qu'il tenait  la
main et leurs habits  eux, et puis ensuite, en s'levant  des dtails
plus importants, les prparatifs du jour de noce, etc., etc., ils ont d
tout me dcrire; et ils le faisaient, ils se rptaient avec dlices,
ils imitaient la manire de regarder, le son de voix de Lonard, et je
les coutais avec un vritable intrt; car le bonheur est contagieux.
Enfin j'espre que tout ceci continuera aussi bien que cela a commenc.
Aujourd'hui le torrent est devenu ruisseau; nous parlons encore, mais la
veine s'puise.

Mlle Berthe arrive demain avec Louise. Courtavenel commence  se
remplir. Je ne dnerai plus en tte  tte avec moi-mme.


Vendredi.

Madame! permettez-moi de prendre un ton solennel  la hauteur des
circonstances. Madame! un flau terrible, semblable  ces plaies
d'gypte dont parle l'_criture sainte_, est venu s'abattre sur les
beaux lieux que vous habitez, ou plutt que vous n'habitez pas. Il ne
nous a pas frapps  l'improviste, il nous avait dj souvent menacs de
ses fureurs... que dis-je? nous avions plus d'une fois prouv l'effet
de ses coups... (c'est du Racine, cela). Mais cette fois-ci le cruel a
dpass les prvisions les plus sinistres, branl les coeurs les plus
fermes et rpandu au loin la stupeur du dsespoir. Madame! ce flau,
c'est les rougets, ou ce sont les rougets, comme vous voulez. Votre
coeur sensible a d le deviner. Madame! dans l'espace _d'une_ heure,
madame votre tante, qui, remarquez-le bien, n'tait pas sortie de toute
la journe, en a pris cinquante, _cincuenta fnfzig fifty_! sur son
visage et sur son cou! Elle nous les a montrs; nous les avons compts.
Elle en prenait avec son mouchoir par deux, par trois, par cinq! Tous
nos corps ne sont plus qu'une plaie comme celui d'Hippolyte.... Je me
gratte avec les dix doigts jusqu' faire ruisseler le sang. J'espre que
cela ne durera pas. Ce serait trop pouvantable! Nous attendons Mlle
Berthe avec impatience,--_para dar  comer  los bichos_, comme dit le
seigneur D. Pablo,--peut-tre qu'elle fera une diversion utile. Jamais
cela n'a t aussi fort. Pourvu que la rage de ces animaux infernaux
soit assouvie avant votre arrive!

Le frre de M. Fougeux est dcidment _a bore_ (vous savez ce que cela
veut dire en anglais) de la premire classe. Il est venu me _rougetter_
le jour de l'arrive de votre tante. Jamais rien d'aussi lourdement
suffisant, d'aussi prtentieusement vide, d'aussi solennellement niais
ne s'est tal sous la calotte des cieux. Connaissez-vous cet atroce
petit sourire qui voudrait tre malicieux et qui n'est que contraint, ce
sourire tout satur d'amour-propre, qui voltige si constamment sur les
lvres des sots contents d'eux-mmes? Eh bien, ce sourire-l ne quitte
pas la face blme de ce monsieur. Ce qui m'tonne dans tout cela, c'est
ma bonhomie. Je fais la conversation pendant des heures  cet tre-l;
je l'ai _cru_ mme _moins_ ennuyeux que je ne l'avais senti.... Et il y
a des personnes qui prtendent que j'ai l'esprit tourn  la satire.
Imaginez-vous qu'il a la manie de rpter de la prose par coeur. Nous
parlions de descriptions.... Monsieur, me dit-il avec son air
magistral, toute description est superflue  moins qu'elle ne soit comme
celle de Fnelon dans _Tlmaque_ qui dit: La nature n'tait qu'un
vaste jardin. Vaste jardin! Monsieur, vaste jardin! Voil une ide
neuve, belle, touchante, qui parle  mon me. Et pendant une demi-heure
le monstre n'a cess de rpter cette phrase divine, adorable, etc. Quel
tre insupportable! Il a d tre n dans une vieille cave humide des
amours d'une vieille araigne et d'un crapaud paralytique. Je me figure
le Dieu de l'Ennui sous la figure d'une araigne toute poudreuse. En un
mot, que les rougets le mangent! Je ne puis faire de voeu plus cruel.
Mais il parat qu'ils sont inconnus  Rozay. Courtavenel en serait-il la
patrie exclusive?


Samedi soir.

Mlle Berthe est arrive hier avec Louison. Louise a trs bonne mine,
et Mlle Berthe n'a pas non plus l'air trs maladif. La petite nous a
montr ses prix et son ruban vert. Je lui trouve les manires un peu je
m'en fiche pas mal, mais cela se fera, car c'est une bonne et douce
nature au fond, malgr son petit rire de casse-noisette.

Le jardinier, voyant tout ce monde arriver, s'est mis  travailler un
peu; Jean frotte plus que jamais; enfin, Courtavenel est tout pimpant, 
l'heure qu'il est. Mais si l'on n'y met pas ordre, dans quinze jours les
fosss seront remplacs par une belle ceinture de vase bien noire. Je
ne sais si le jardinier est un rouge, mais il a bien les trois dfauts
principaux de ce parti auquel, du reste, je me fais honneur
d'appartenir; c'est--dire qu'il est bavard, paresseux et propre  rien.
Quel mauvais jardinier je ferais!... En y rflchissant, je ne sais pas
_qui_ je ferais _bon_. Est-ce du franais? Ma foi, je m'en bats
l'oeil.

Il y a longtemps que je n'ai reu de lettre de vous! C'est un peu ma
faute, mais  tout pch misricorde. _Bitte, bitte..._


Dimanche.

Rien de nouveau depuis hier. Cependant les rougets paraissent ralentir
leur fureur. Il tait temps. Je devenais, comme dit Annibal dans
_l'Aventurire_, si laid  nu que je n'osais m'y mettre.

J'ai promen ces dames en bateau; j'ai compos des chansons pour Louise.

Ainsi, vous nous revenez dans quinze jours!

Le facteur vient, et il faut que je lui donne ma lettre... Vous tenez
plus que votre parole, car voici deux lettres que vous avez dj reues
depuis... Enfin! J'attendrai. Que Dieu vous bnisse mille fois et
conserve votre sant. Tout  vous.

IVAN. TOURGUENEFF.

       *       *       *       *       *

_P.-S._--J'crirai  Viardot demain. Les livres sont morts!




XXIV


16 mai 1850.

Je suis  Courtavenel. Je vous avouerai que je suis heureux, comme un
enfant, d'y tre. Je suis all dire bonjour  tous les endroits auxquels
j'avais dit dj adieu avant de partir. La Russie attendra; cette
immense et sombre figure, immobile et voile comme le sphinx d'OEdipe.
Elle m'avalera plus tard. Je crois voir son gros regard inerte se fixer
sur moi avec une attention morne, comme il convient  des yeux de
pierre. Sois tranquille, sphinx, je reviendrai  toi, et tu pourras me
dvorer  ton aise si je ne devine pas l'nigme! Laisse-moi en paix
pendant quelque temps encore! Je reviendrai  tes steppes!...

Il a fait trs beau aujourd'hui. Gounod s'est promen tout le jour dans
le bois de Blondureau  la recherche d'une ide; mais l'inspiration,
capricieuse comme une femme, n'est pas venue, et il n'a rien trouv.
C'est du moins ce qu'il m'a dit lui-mme. Il prendra sa revanche demain.
Dans ce moment il est couch sur la peau d'ours en mal d'enfant. Il a
une obstination et une tnacit dans son travail qui font mon
admiration. Le vide de la journe d'aujourd'hui le rend trs malheureux;
il pousse des soupirs gros comme le bras et n'est pas capable de se
distraire de sa proccupation. Dans sa dsolation, il s'en prend au
texte. J'ai tch de le remonter et je crois y tre parvenu. Il est trs
dangereux de se laisser aller sur cette pente: on finit par se croiser
les doigts sur le ventre, et l'on se dit: Mais tout cela est
atroce!--J'ai reu ses dolances un peu en riant, car je sais que tous
ces petits nuages disparaissent au premier souffle et je suis trs
flatt d'tre le confident de ces petites douleurs de cration...

IV. TOURGUENEFF.

Tourgueneff fit la connaissance de Gounod chez les Viardot et conserva,
toute sa vie, des relations amicales avec lui; mais aucune
correspondance n'en est reste. Mme Charles Gounod m'crivit en
effet: ...Gounod avait une admiration profonde pour cet illustre pote.
Souvent il a eu l'occasion de le rencontrer dans des maisons amies,
mais je crois que l se sont bornes leurs relations intimes, car, parmi
la nombreuse correspondance de Gounod, que je viens de classer tout
dernirement, je n'ai trouv aucune signature de Tourgueneff.

La composition qui proccupait Gounod au moment o Tourgueneff crivait
 Mme Viardot tait _Sapho_, son premier opra, reprsent le 10
avril 1851. Le livret, comme on sait, est d'Emile Augier. Sous le coup
du malheur qui venait de le frapper,--la mort de son frre,--Gounod
s'tait retir, en compagnie de sa mre, dans la proprit de ses amis,
M. et Mme Viardot. Dans ses _Mmoires d'un Artiste_, rcemment
publis, l'auteur de _Faust_ raconte que c'est grce  la promesse
spontane de l'illustre cantatrice de chanter sa premire oeuvre que,
jeune et ignor, il a pu obtenir d'Emile Augier, dj clbre, d'crire
le livret et traiter d'avance avec la direction de l'Opra. Instruite du
deuil qui venait de l'atteindre, Mme Viardot, qui se trouvait en
Allemagne, lui crivit aussitt pour l'engager  aller trouver la
tranquillit et la solitude dont il avait besoin dans sa proprit de
Courtavenel.

Je suivis son conseil, ajoute Gounod, et nous partmes, ma mre et moi,
pour cette rsidence o se trouvait la mre de Mme Viardot (Mme
Garcia, la veuve du clbre chanteur), en compagnie d'une soeur de
Mme Viardot et d'une jeune fille (l'ane des enfants), aujourd'hui
Mme Heritte, remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai l
aussi un homme charmant, Ivan Tourgueneff, l'minent crivain russe,
excellent et intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail ds
mon arrive.

E. H.-K.




XXV


Paris, lundi 24 juin 1850.

Je ne veux pas quitter la France, mon cher et bon ami[56] sans vous
avoir dit combien je vous aime et vous estime, et combien je regrette la
ncessit de cette sparation[57]. J'emporte de vous le souvenir le plus
affectueux; j'ai su apprcier l'excellence et la noblesse de votre
caractre, et, croyez-moi, je ne me sentirai vritablement heureux que
quand je pourrai de nouveau,  vos cts, le fusil  la main, parcourir
les plaines bien-aimes de la Brie. J'accepte votre prophtie; je veux y
croire. La patrie a des droits sans doute; mais la vritable patrie
n'est-elle pas l o l'on a trouv le plus d'affection, o le coeur et
l'esprit se sentent plus  l'aise? Il n'y a pas d'endroit sur la terre
que j'aime  l'gal de Courtavenel. Je ne saurais jamais vous dire
combien j'ai t touch de tous les tmoignages d'amiti que j'ai reus
depuis quelques jours; je ne sais vraiment pas par quoi je les ai
mrits; mais ce que je sais, c'est que j'en garderai le souvenir dans
mon coeur aussi longtemps que je vivrai. Vous avez en moi, mon cher
Viardot, un ami dvou  toute preuve.

Allons, vivez heureux; je vous souhaite tout ce qu'il y a de bon au
monde. Nous nous reverrons un jour; ce sera un jour heureux pour moi, et
qui me ddommagera amplement de toutes les tristesses qui m'attendent.
Je vous remercie de vos bons conseils et vous embrasse avec effusion.

Soyez heureux, mon bon et cher Viardot, et n'oubliez par votre ami

IV. TOURGUENEFF.




XXVI


Tourguenevo[58], lundi 9 septembre 1850.

Bonjour, chre, bonne, noble, excellente amie, bonjour,  vous qui tes
ce qu'il y a de meilleur au monde! Donnez-moi vos chres mains pour que
je les embrasse. Cela me fera beaucoup de bien et me mettra en bonne
humeur. L, c'est fait. Maintenant nous allons causer.

Il faut donc que je vous dise que vous tes un ange de bont et que vos
lettres m'ont rendu le plus heureux des hommes. Si vous saviez ce que
c'est qu'une main amie qui vient vous chercher de si loin pour se poser
si doucement sur vous! La reconnaissance qu'on en ressent va jusqu'
l'adoration. Que Dieu vous bnisse mille fois! J'ai bien besoin
d'affection dans cet instant, je suis tellement isol ici. Aussi je ne
saurais vous dire combien j'aime ceux que j'aime et qui ont de
l'affection pour moi.


Jeudi.

J'ai t forc d'interrompre cette lettre il y a trois jours, et je
m'empresse de revenir  vous, aussitt que je puis le faire. Des
affaires de famille, ou plutt des embarras de famille, en ont t la
cause. Je commence  croire que tout tire  sa fin; aussi ne vous en
parlerai-je que quand j'aurai un rsultat  annoncer bon ou mauvais.

J'ai fait un petit voyage  trente verstes d'ici; je suis all voir une
de mes anciennes flammes, dont c'tait la fte. L'ancienne flamme a
diablement chang et vieilli (elle s'est marie depuis et est devenue
mre de trois enfants). Son mari est un monsieur fort maussade et fort
tatillon. Je pardonne  mon ancienne flamme son mari, ses enfants, et
mme la teinte couperose de son visage. Mais ce que je ne lui pardonne
pas, c'est d'tre devenue insignifiante, endormie et plate; c'est
surtout de s'tre accroch une fausse queue en cheveux _noirs_, tandis
que les siens sont bruns, presque blonds, et de l'avoir fait si
ngligemment qu'on voyait le noeud qui tait gros comme le poing, et
dont les deux bouts, l'un noir et l'autre blond, retombaient avec grce
 gauche et  droite. Elle s'est mise  jouer du piano, mais le
malheureux instrument tait faux  faire frmir, faux de cette fausset
doucereuse qui est la pire de toutes, et elle ne s'en apercevait pas et
elle jouait des pices de musique horriblement vieillies, et elle les
jouait trs mal... Hlas! Trois fois hlas! Mon ancienne flamme n'est
pas mme de la fume  l'heure qu'il est: un peu de cendre refroidie,
voil tout. Ce que c'est que de nous!

J'ai pass la nuit dans sa maison. Avant de me coucher, j'ai relu vos
lettres; je vous suis bien reconnaissant de m'en crire de si bonnes! Si
vous saviez combien c'est bon et doux, une lettre de vous! Quel esprit
charmant, fin et juste, quel grand et noble coeur s'y rvle  chaque
ligne! J'ai du plaisir  vous le dire, ayez-en  le lire, car c'est bien
vrai ce que je vous dis l, vous pouvez m'en croire.

Pour la petite Pauline[59], vous savez dj que je suis dcid  suivre
vos ordres, et je ne pense plus qu'aux moyens de le faire vite et bien.
Je vous crirai de Moscou et de Ptersbourg jour par jour tout ce que je
ferai pour elle. C'est un devoir que je remplis, et je le remplis avec
bonheur du moment que vous vous y intressez. _Si Dios quiere_, elle
sera bientt  Paris.

Vous tes mon bon ange, vous. Le mot de _bon ange_ me fait penser  la
romance du _Domino noir_, et puis je vous vois marchant sur l'herbe 
Courtavenel, une guitare  la main, et montrant la belle Ins 
Mlle Antonia, et ma mmoire _locale_ me retrace  l'instant mme le
ciel, les arbres de l-bas, votre robe  dessins bruns, votre chapeau
gris. Je crois sentir sur mon visage le souffle de la lgre brise
d'automne qui chuchotait dans les pommiers au-dessus de nous. Qu'est-il
devenu, ce temps charmant?... Il faut que je parle d'autre chose.

Il est fort possible que j'aurais eu de Mme Pasta l'opinion que vous
me supposez, si je l'avais entendue  Ptersbourg au commencement de mon
ducation musicale, mais je n'ai pas eu ce bonheur. Je ne l'ai vue ni
entendue, mais me voil maintenant fix sur ce que je dois penser
d'elle.

Vous me demandez en quoi rside le Beau. Si, en dpit des ravages du
temps qui dtruisent la forme sous laquelle il se manifeste, il est
toujours l... C'est que le Beau est la seule chose qui soit immortelle,
et qu'aussi longtemps qu'il reste un vestige de sa manifestation
matrielle, son immortalit subsiste. Le Beau est rpandu partout, il
s'tend mme jusque sur la mort. Mais il ne rayonne nulle part avec
autant d'intensit que dans l'individualit humaine; c'est l qu'il
parle le plus  l'intelligence, et c'est pour cela que, pour ma part, je
prfrerai toujours une grande puissance musicale servie par une voix
dfectueuse,  une voix belle et bte une voix dont la beaut n'est que
matrielle.

Avec quelle impatience n'attends-je pas votre opinion sur le deuxime
acte de _Sapho_! Si Gounod n'est pas une _grande puissance_ musicale,
s'il n'a pas du gnie, je renonce  toute espce de jugement sur les
hommes et les talents. Je ne puis m'empcher de vous porter envie;
pensez  moi, quand cette belle musique vous remuera l'me, pensez  moi
si vous le pouvez. La musique de Gounod me fait penser que _la Juive_,
surtout la musique chue en partage  Rachel, est, je ne dirai pas peu
de chose, mais  ct du vrai et de la beaut. Vous avez eu un grand
succs, et cependant je suis bien sr que cette dclamation lourde et
force a d vous laisser une grande fatigue et un grand vide dans l'me.
On a beau parler de science, de coloris national, etc., le souffle divin
n'est pas l. Ce n'est pas immortel, comme toute beaut vritable doit
l'tre. _Le Vallon_ est immortel.

Vous souvenez-vous d'une petite fille de cinq ans, fort extraordinaire,
dont je vous ai parl dans une de mes lettres? Je l'ai revue et je
continue  trouver cette enfant un petit tre bien singulier.
Imaginez-vous la plus jolie petite figure qu'il soit possible de voir;
des traits d'une finesse inoue, un sourire charmant et des yeux comme
je n'en ai jamais vu, des yeux de femme tantt doux et caressants,
tantt perants et observateurs, une physionomie qui change d'expression
 chaque instant, et dont chaque expression est tonnante de vrit et
d'originalit. Elle a un bon sens, une justesse de sensations et de
sentiment merveilleuse; elle rflchit beaucoup et ne ruse jamais, c'est
surprenant de voir avec quelle rectitude d'instinct son petit cerveau
marche  la vrit. Elle juge parfaitement tout ce qui l'entoure, 
commencer par ma mre, et avec tout cela, c'est un enfant, un
_vritable_ enfant. Il y a des moments o son regard prend une teinte
rveuse et triste qui vous serre l'me. Mais en gnral elle est fort
gaie et fort calme. Elle m'aime beaucoup et me regarde quelquefois avec
des yeux tellement doux et tendres que j'en suis tout mu.

Elle se nomme Anne et est la fille naturelle de mon oncle, du frre de
mon pre, et d'une paysanne. Ma mre l'a recueillie chez elle et l'a
traite en poupe. Je me suis bien promis de me charger avec le temps de
son ducation. Je vais avoir toute une famille sur les bras! Elle a des
airs de tte et des mouvements de sourcils quand on lui dit quelque
chose qui la frappe, qui font mon admiration. Elle a l'air de soumettre
ce qu'elle entend  son petit raisonnement, et puis elle vous fait des
rparties tonnantes. Je vais vous conter un de ses traits. C'tait
encore  Moscou. Elle tait reste prs d'une heure dans ma chambre, ma
mre l'en punit sans songer que c'tait moi qui l'avais emmene, et tout
en lui dfendant de me dire pourquoi on l'avait punie. J'entre dans le
cabinet de ma mre, je vois la petite dans un coin, fort triste et
silencieuse; j'en demande la raison: ma mre me conte une histoire de
dsobissance, de caprice; j'y vais, je m'approche d'elle et lui adresse
un petit mot de reproche. Elle dtourne la tte sans mot dire. Je sors
et ne rentre que fort tard. Le lendemain de trs bonne heure, la petite
entre dans ma chambre, s'assied tranquillement sur ma chaise, me regarde
quelque temps en silence et m'adresse cette question  brle-pourpoint:

--Vous avez cru hier ce qu'a dit maman de moi?

--Oui.

--Eh bien, vous avez eu tort, voici pourquoi j'ai t punie... J'avais
promis de ne pas vous le dire, _et je ne vous l'aurais pas dit, si vous
n'aviez pas cru_ maman.

--As-tu pleur pendant la punition?

Elle releva la tte d'un petit air fier et me dit en clignant des yeux:
Oh! non. Puis elle ajouta aprs un moment de silence ou de rflexion,
car chez elle c'est tout un:--Mais j'ai pleur quand vous vous tes
approch de moi dans le cabinet.

--Ah! c'est donc pour cela que tu as dtourn la tte?

--Vous l'avez remarqu, et vous n'avez pas vu que je pleurais?

--Non, il faut te l'avouer.

Elle poussa un gros soupir, vint m'embrasser et s'en alla.

Je vous jure que je n'ai pas ajout un seul mot  ce qu'elle a dit; mais
si vous aviez vu sa petite figure pendant toute cette explication! On y
lisait tant de travail de sa pense, la lutte de ses sentiments. Elle
est blonde et trs blanche; ses yeux sont d'un gris bleu nuanc de noir;
ses dents sont de vraies petites perles. Elle est trs aimante et trs
sensible; avec cela, peu ou point de mmoire, aussi sait-elle  peine
son alphabet. Je vous assure que c'est une bien trange petite crature,
et je l'tudie avec intrt. Elle n'a pas encore cinq ans.


Samedi, 2/14 septembre.

C'est aujourd'hui jour de poste chez nous, chre et bonne amie; je vais
donc vous envoyer cette lettre qui, malgr ma promesse, ne ressemble
gure  un _volume_. Mais enfin, vous tes l'indulgence mme, et je vous
enverrai une autre lettre, mardi prochain, d'autant que je compte
pouvoir vous donner quelques bonnes nouvelles. Il fait un bien vilain
temps ici, j'espre que vous en avez un superbe  Courtavenel: pas de
pluie, mais un ciel gris et froid, un vent _idem_, et dans les
intervalles de rafales on entend le petit tintement aigre des msanges
dans les bouleaux; l'arrive des msanges, comme le dpart des grues et
des oies sauvages, prsage le froid. A propos de grues, nous en voyons
tous les jours des bandes qui s'en vont de leur vol rgulier et lent
vers le Midi. Vous rappelez-vous les vers du _Faust_:

    _Wenn ber Flchen ber Seen,_
    _Der Kranich nach der Heimath strebt._

L'emploi du mot _streben_ est bien heureux, essayez un peu de le
traduire en franais!...

Je ne connais rien de plus solennel que le cri des grues, qui semble
vous tomber des nuages sur la tte. C'est clatant, sonore, puissant et
trs mlancolique. Il semble vous dire: Adieu, pauvres petits roquets
d'hommes qui ne pouvez changer de place; nous allons au Midi, l o il
va faire bon et chaud maintenant. Vous, restez dans la neige et la
misre!... Patience!

Je vous envoie cette lettre directement d'ici; jusqu' prsent je vous
les ai envoyes par le comptoir d'Iazykoff. Je ne sais si vous les
recevez bien exactement. Je vais faire cet essai. Le messager attend
sous la fentre. C'est un cuyer de mon frre, trs beau garon et trs
content de faire cette commission qui lui rapporte toujours quelque
chose,--va, mon garon, porte cette lettre. Et vous, mes chers amis,
soyez bien assurs que le jour o je cesserai de vous aimer, tendrement,
profondment, j'aurai cess d'exister. Que le bon Dieu vous bnisse tous
et vous rende heureux. Je vous baise les mains avec dvotion. Soyez
heureuse, bnie et bien portante!

Votre vieil ami,

I. TOURGUENEFF.




XXVII


Moscou, midi 1/13 janvier 1851.

Bonjour, chre et bonne madame Viardot. Je ne veux pas commencer mon
anne sans invoquer ma douce et chre patronne et sans appeler sur elle
toutes les bndictions du Ciel.

Hlas! se peut-il que toute cette anne s'coule sans que j'aie le
bonheur de vous revoir? C'est une ide bien cruelle et  laquelle il
faut cependant que je m'habitue...

       *       *       *       *       *

Nous avons pass la soire d'hier chez un de mes amis, et quand minuit a
sonn, vous vous imaginez bien  qui j'ai mentalement port mon toast!
Tout mon tre s'est lanc vers mes amis, mes chers amis de l-bas...
Que le Ciel veille sur eux et les garde!... Mon coeur est toujours
l-bas, je le sens. A demain. Il faut que je sorte, j'ai quelques
visites  faire. J'ai une foule de choses  vous communiquer. Ce n'est
pas sans raison que je suis rest si longtemps  Moscou. J'ai men 
bonne fin une entreprise assez difficile et dlicate. Je vous parlerai
de tout cela demain. Aujourd'hui soir, on donne une de mes comdies
manuscrites chez la comtesse Sollohoub, un thtre de socit. On m'a
engag d'assister  la reprsentation, mais je me garderai bien de le
faire; je craindrais trop d'y jouer un personnage ridicule. Je vous
dirai quel aura t le rsultat. A demain. Mais je veux me mettre  vos
pieds et embrasser le pan de votre robe ds aujourd'hui, chre, chre,
bonne, noble amie. Que le Ciel vous protge!


Mercredi, 3 janvier.

Il parat que ma comdie a eu un trs grand succs avant-hier, car on la
rpte aujourd'hui, et je viens de recevoir une invitation pressante d'y
aller ce soir. Cette fois-ci j'irai; je ne veux pas avoir l'air de me
_donner des airs_.

J'ai donn hier un dner d'adieu  mes amis, nous tions en tout vingt
personnes. Il faut avouer que vers la fin de la soire nous tions tous
on ne peut plus anims. Il y avait entre autres un acteur comique d'un
trs grand talent, M. Sadofski, qui nous a fait mourir de rire, en
improvisant des scnes, des dialogues de paysans, etc... Il a beaucoup
d'imagination et une vrit de jeu, d'intonation et de geste, que je
n'ai presque jamais rencontre aussi parfaite. Il n'y a rien de si bon 
voir que l'art devenu nature.

Je vous avais promis hier de vous dire pourquoi je suis rest  Moscou
beaucoup plus longtemps que je ne m'y attendais. Voici en peu de mots la
raison: Il y avait deux personnes, deux femmes  loigner de la maison,
o elles mettaient la discorde  chaque instant. Pour l'une d'elles la
chose n'a pas t difficile (c'tait une veuve d'une quarantaine
d'annes, que ma mre avait eue prs d'elle pendant les derniers mois de
sa vie), on l'a largement paye et prie d'aller chercher une autre
maison que la ntre. L'autre tait cette jeune fille que ma mre avait
adopte, une vraie Mme Lafarge, fausse, mchante, ruse et sans
coeur. Il me serait impossible de vous dire tout ce que cette petite
vipre a fait de mal. Elle avait entortill mon frre, qui, dans sa
bont nave, la prenait pour un ange: elle est alle jusqu' calomnier
odieusement son propre pre, et puis, quand j'ai russi par le plus
grand des hasards  saisir le fil de toute cette intrigue, elle a tout
avou, elle nous a bravs avec une insolence, un aplomb qui m'a fait
penser  Tartufe ordonnant, chapeau en tte,  Orgon, de quitter sa
maison. Il tait impossible de la garder plus longtemps, et cependant
nous ne pouvions pas la mettre sur le pav... Son propre pre refusait
de la prendre chez lui (il est mari et a une grande famille). Notre
situation tait trs embarrassante. Enfin, heureusement, il s'est trouv
une personne, un docteur, ami du pre de la demoiselle, qui a consenti 
s'en charger en la prvenant d'avance qu'elle serait garde  vue. Mon
frre et moi, nous lui avons donn une lettre de change de 60.000 francs
payables dans trois ans avec 6 p. 100 d'intrt, toute la garde-robe de
ma mre, etc., etc. Elle nous a donn un reu, et nous en voil quittes!
Ouf! a a t une lourde charge. Je ne sais ce qui devait rsulter de
son sjour chez mon frre, mais je sais que nous ne respirons que depuis
qu'elle n'est plus l. Quelle mauvaise et perverse nature,  dix-sept
ans! Cela promet. Il est vrai qu'elle a reu une ducation dtestable...
Enfin, n'en parlons plus, elle est contente et nous aussi. Cependant, je
vous avoue que je ne suis pas fait pour de pareilles oprations! J'y
mets assez de sang-froid et de rsolution, mais cela me dtraque les
nerfs horriblement. J'ai trop pris l'habitude de vivre avec de bonnes et
honntes gens. La mchancet, la perfidie surtout ne me fait pas peur,
mais elle me soulve le coeur. Il m'a t impossible de travailler
pendant ces derniers quinze jours.


Vendredi 5.

H bien, en effet, j'ai eu un grand succs avant-hier. Les acteurs ont
t dtestables, surtout la jeune premire (une princesse Tcherkassky),
ce qui n'a empch ni le public d'applaudir  outrance, ni moi d'aller
les remercier avec effusion derrire les coulisses. J'ai t, malgr
tout, assez content d'avoir assist  cette reprsentation. Je crois que
ma pice aura du succs sur le thtre, puisqu'elle a plu, malgr le
massacre des _dilettanti_. (On la donne  Ptersbourg le 20, ici le 18.)
C'est tout de mme drle de se voir jouer.

Je pars demain, mais je vous crirai encore avant de partir. Il me tarde
d'avoir une lettre de vous. On ne me les envoie plus  Moscou, elles
m'attendent  Ptersbourg... A demain.


Lundi 8.

L'homme propose et Dieu dispose, chre madame Viardot. Je devais partir
samedi, et me voil encore  Moscou. J'ai attrap une toux, et, aussi
longtemps qu'elle durera, il me sera impossible de quitter ma chambre.
J'espre qu'elle passera dans peu de jours. Ce contretemps m'est assez
dsagrable, mais il faut s'y rsigner.

Hier, Diane a mis bas sept petits, blancs et jaunes comme elle, six
chiens et une chienne. Sa tendresse de mre va jusqu' la frocit, et
elle fait des yeux terribles quand je touche  un de ses petits. Les
autres n'osent pas seulement s'approcher d'elle. Je vous envoie cette
lettre aujourd'hui, je vous crirai encore une fois avant de partir.
J'espre que je pourrai le faire jeudi.

Il y a plus de deux mois que la petite Pauline[60] est  Paris. Comment
va-t-elle, et fait-elle des progrs?

Je suis certain de trouver des dtails qui la concernent dans vos
lettres qui m'attendent  Ptersbourg, car je suis sr qu'il y en a
l-bas au moins deux. Je vous aime et vous embrasse tous. Tiens, une
ide. Si j'crivais  Gounod au lieu de vous crire avant mon dpart?
C'est ce que je ferai. Ainsi, adieu jusqu' Ptersbourg.

Votre

IVAN. TOURGUENEFF.




XXVIII


Moscou, mercredi 17/29 janvier 1851.

Je relve de maladie, comme Jodelet dans _les Prcieuses ridicules_,
chre et bonne amie; j'ai eu une fivre catarrhale assez forte, qui m'a
mis sur le flanc pendant quatre jours. Ce qui m'est surtout dsagrable,
c'est le retard que cette maladie a apport  mon voyage, et ce qu'il y
a surtout de dsagrable dans ce retard, c'est qu'il me prive de vos
lettres qui m'attendent  Ptersbourg et que j'ai eu la btise de ne pas
faire venir ici; j'esprais toujours pouvoir partir. Il est trs
probable que je resterai ici une semaine encore; vous ne sauriez croire
quel vide me fait l'absence de vos lettres; il y a longtemps que je ne
reois pas de vos nouvelles, j'en suis tout dsorient.

On donne demain une comdie que j'ai compose pour les acteurs de
Ptersbourg, mais que Stchepkine[61] m'a demande pour son bnfice.

Je n'ai rien  refuser  ce brave et digne homme. Si je ne me sens pas
trop mal, j'irai  la premire reprsentation. Jusqu' prsent je ne
ressens pas la moindre agitation. Nous verrons demain. Il parat que la
jeune premire est dtestable. Enfin, nous verrons.

Adieu, jusqu' demain, chre et bonne amie; je vous invoque et me mets
sous votre protection, chre patronne.


Jeudi, une heure du matin.

C'est donc pour ce soir; cela commence  me faire un peu d'effet.
Malheureusement je me sens plus mal qu'hier et le docteur vient de me
conseiller de ne pas sortir ce soir. Ce serait cependant dsagrable...
Mon frre y va avec sa femme.--C'est une petite comdie en un acte qui a
pour titre: _Une Provinciale_. La donne en est simple, tout dpend du
jeu des deux acteurs principaux. L'un est bon,  ce que l'on dit;
l'autre (ou plutt l'actrice) est trs mauvais. La salle sera pleine.
Stchepkine vient de m'envoyer un billet pour loge d'en haut. Je crois
que j'irai, quoique je me sente mal; j'ai une chaleur de tous les
diables.


Sept heures du soir.

J'ai quatre-vingts pulsations par minute, et je vais au thtre. Je ne
puis pas rester  la maison. Je vous serre les deux mains bien fort. Que
vous crirai-je en rentrant?


Onze heures.

Par exemple je m'attendais  tout, hormis  un tel succs! Imaginez-vous
qu'on m'a rappel avec des vocifrations telles, que je me suis enfui
tout perdu, comme si j'avais mille diables  mes trousses, et mon frre
vient de m'apprendre que le vacarme a dur un grand quart d'heure et n'a
cess que quand Stchepkine est venu annoncer que je n'tais pas au
thtre. Je regrette beaucoup de m'tre enfui, car on a pu croire que je
faisais la petite bouche.

Ma pice a t assez bien joue par tout le monde, la jeune premire
excepte, qui a t dtestable; mais en revanche, l'acteur charg du
rle principal a t charmant. C'est un jeune acteur qui se nomme
Choumski; il a fait un grand pas dans l'opinion du public, je suis
enchant de lui on avoir fourni l'occasion. Au moment o la toile s'est
leve, j'ai prononc tout bas votre nom, il m'a port bonheur. Mais il
faut que je me couche, car j'ai une fivre de cheval.


Vendredi, 2 heures.

L'excursion d'hier ne m'a pas fait beaucoup de mal; j'ai pass une
mauvaise nuit, il est vrai, mais aujourd'hui je me sens assez bien. J'ai
vu aujourd'hui plusieurs de mes amis qui sont venus me fliciter; il
parat que mon succs a t en effet trs grand; la salle tait comble,
et on a vu de mes ennemis (littraires) applaudir  tout rompre. Tant
mieux, tant mieux. Le bon Stchepkine est venu m'embrasser et me gronder
sur ma fugue. J'ai l'intention d'envoyer un petit cadeau  Choumski,
cela lui fera plaisir. On donne, demain la mme pice  Ptersbourg.
C'est cependant agrable d'avoir un succs. Allons, il faut que cela me
serve d'peron.

Imaginez-vous que je viens d'apprendre par un monsieur qui arrive de
Ptersbourg que le comptoir Yazykoff a plusieurs lettres  mon nom,
qu'on n'envoie pas  Moscou, parce qu'on s'attend d'heure en heure  mon
arrive; cela me cause un dpit dont je ne saurais vous donner une
ide. Dieu! Dieu! Dieu! que je suis bte!

Permettez-moi de vous remercier pour mon succs d'hier; je m'imagine que
si je n'avais pas prononc votre nom, la chose aurait pris une tout
autre tournure; je suis si heureux de rattacher toute ma vie  votre
cher et bon souvenir,  votre influence. Je vous embrasse les mains avec
reconnaissance et tendresse. Que le Ciel veille sur vous! A demain.

IVAN. TOURGUENEFF.


Lundi.

Je ne vous ai pas crit ni samedi, ni dimanche; j'tais _languissant_,
pour ne pas dire bte. On rpte ma pice ce soir, on ne joue ici la
comdie que trois fois par semaine. Je compte sortir aujourd'hui en
voiture; il fait un temps superbe.

Les yeux des petits de Diane se sont enfin ouverts  la lumire; ils
sont trs drles, trs gentils et trs bien portants.

Ce serait bien le diable si je devais rester ici plus d'une semaine!
J'ai une foule de visites, etc.; ce sont des compliments  perte de vue.
Je vous le dis, parce que je sais que cela vous fera plaisir. Je suis
sr que vous me parlez dans vos lettres de _Sapho_, des rptitions
commences (car j'espre bien qu'elles le sont); et dire que je n'en
sais rien par ma faute! Mais je les aurai, ces lettres, dans quatre
jours. Je vous crirai un volume et pour Gounod. Je vous rpte, je ne
quitterai pas Moscou sans lui avoir crit une longue lettre.

Que fait la petite Pauline? Est-elle sage? Apprend-elle le franais et
le piano?

Adieu; je vous embrasse tous avec une tendresse indicible. Je commence
par vous; puis Viardot; puis Gounod; puis Mme Garcia[62]; puis Mme
Gounod; puis Mme Berthe; puis el mujer Marinero Espaol y su
muyler; puis Manuel; puis Louise[63], puis tout le monde, tous les amis
et je finis par vous. Mes chers amis, mon coeur est avec vous. Adieu.
Portez-vous-bien; soyez heureux et contents et n'oubliez pas votre
fidle ami

IV. TOURGUENEFF.




XXIX


Saint-Ptersbourg, 21 fvrier 1852.

       *       *       *       *       *

...Il m'est impossible de continuer cette lettre comme je l'avais
commence. Un bien grand malheur nous a frapps: Gogol est mort 
Moscou, mort aprs avoir tout brl,--tout,--le deuxime tome des _Ames
Mortes_, une foule de choses acheves ou commences,--tout enfin. Il
vous serait difficile d'apprcier toute la grandeur de cette perte si
cruelle, si complte. Il n'y a pas de Russe dont le coeur ne saigne
dans cet instant. C'tait plus qu'un simple crivain pour nous: il nous
avait rvls  nous-mmes. Il tait dans plus d'un sens le continuateur
de Pierre le Grand pour nous. Ces paroles peuvent vous paratre
exagres, dictes par la douleur. Mais vous ne le connaissez pas; vous
ne connaissez que les moindres de ses ouvrages et mme si vous les
connaissiez tous, il vous serait difficile de comprendre ce qu'il tait
pour nous. Il faut tre Russe pour le sentir. Les esprits les plus
pntrants parmi les trangers, un Mrime par exemple, n'ont vu en
Gogol qu'un humoriste  la faon anglaise. Sa signification historique
leur a compltement chapp. Je le rpte, il faut tre Russe pour
savoir ce que nous avons perdu...

IV. TOURGUENEFF.




XXX


Saint-Ptersbourg, 1er/13 mai 1852.

      _A Monsieur et  Madame Viardot._

    Mes chers amis,

Cette lettre vous sera remise par une personne qui part d'ici dans
quelques jours, ou bien elle l'expdiera  Paris aprs avoir franchi la
frontire, de sorte que je puis vous parler un peu  coeur ouvert et
sans craindre la curiosit de la police.

Je commence par vous dire que si je n'ai pas quitt Saint-Ptersbourg
depuis un mois c'est bien contre mon gr. Je suis aux arrts d'une
maison de police, par ordre de l'Empereur, pour avoir fait imprimer dans
un journal de Moscou un article, quelques lignes sur Gogol. a n'a t
qu'un prtexte, l'article en lui-mme tant parfaitement insignifiant.
Il y a longtemps qu'on me regarde de travers. On s'est accroch  la
premire occasion venue. Je ne me plains pas de l'Empereur[64],
l'affaire lui a t si perfidement prsente, qu'il n'aurait pu agir
autrement. On a voulu mettre un terme sur tout ce qui se disait sur la
mort de Gogol, et on n'a pas t fch, en mme temps, de mettre
l'embargo sur mon activit littraire.

Dans quinze jours d'ici on m'expdiera  la campagne, o je dois rester
jusqu' nouvel ordre. Tout cela n'est pas gai comme vous voyez;
cependant je dois dire qu'on me traite fort humainement; j'ai une bonne
chambre, des livres; je puis crire. J'ai pu voir du monde dans les
premiers jours. Maintenant c'est dfendu, car il en venait trop. Le
malheur ne fait pas fuir les amis, mme en Russie. Le _malheur_,  dire
vrai, n'est pas trs grand. L'anne 1852 n'aura pas eu de printemps pour
moi, voil tout. Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est qu'il
faut dire un adieu dfinitif  toute esprance de faire un voyage hors
du pays; du reste je ne me suis jamais fait d'illusion l-dessus. Je
savais bien, en vous quittant, que c'tait pour longtemps, si ce n'est
pour toujours. Maintenant je n'ai qu'une ambition, c'est qu'on me
permette d'aller et de venir dans l'intrieur de la Russie. J'espre que
cela ne me sera pas refus! L'Hritier[65] est trs bon, je lui ai
crit une lettre dont j'attends quelque bien.

Vous savez que l'Empereur est parti. On avait mis aussi les scells sur
mes papiers, ou plutt on a cachet les portes de mon appartement, qu'on
a ouvert dix jours plus tard sans rien examiner. Il est probable qu'on
savait qu'il ne s'y trouvait rien de dfendu.

Il faut avouer que je m'ennuie passablement dans mon trou. Je profile de
ce loisir forc pour travailler du polonais, que j'avais commenc 
tudier il y a six semaines. Il me reste encore quatorze jours de
rclusion. Je les compte, allez!

Voici, mes chers amis, les nouvelles, peu agrables, que j'ai  vous
donner. J'espre que vous m'en donnerez de meilleures. Ma sant est
bonne, mais j'ai ridiculement vieilli. Je pourrais vous envoyer une
mche de cheveux blancs, sans exagration. Cependant je ne perds pas
courage. A la campagne, la _chasse_ m'attend! Puis, je vais tche
d'arranger mes affaires; je continuerai mes tudes sur le peuple russe,
sur le peuple le plus trange et le plus tonnant qu'il y ait au monde.
Je travaillerai  mon roman avec d'autant plus de libert d'esprit que
je ne le destinerai pas  passer sous les griffes de la censure. Mon
arrestation va probablement rendre impossible la publication de mon
ouvrage  Moscou. Je le regrette, mais que faire?

Je vous prie de m'crire souvent, mes chers amis, vos lettres
contribueront beaucoup  me donner du courage pendant ce temps
d'preuves. Vos lettres et le souvenir des jours passs de Courtavenel,
voil tout mon bien. Je ne m'appesantis pas l-dessus, crainte de
m'attendrir. Vous le savez bien, mon coeur est avec vous, je puis le
dire, maintenant surtout... Ma vie est finie, le charme n'y est plus.
J'ai mang tout mon pain blanc; mchons ce qui reste de pain bis, et
prions le Ciel qu'il soit bien bon comme disait Vivier[66].

Je n'ai pas besoin de vous dire que tout ceci doit rester parfaitement
secret; la moindre mention, la moindre allusion dans un journal
quelconque suffirait pour m'achever.

Adieu, mes chers et bons amis; soyez heureux, et votre bonheur me rendra
aussi content que je puis l'tre. Portez-vous bien, ne m'oubliez pas,
crivez-moi souvent, et soyez bien persuads que ma pense est toujours
avec vous. Je vous embrasse _tous_, et je vous envoie mille
bndictions. Cher Courtavenel, je te salue aussi, toi! crivez-moi
souvent. Je vous embrasse encore. Adieu!

Votre

IV. TOURGUENEFF.




XXXI


Spassko[67], 13 octobre 1852.

Imaginez-vous un ouragan, une trombe de neige qui ne tombe pas, qui se
prcipite, qui tourbillonne, _obscurcit_ l'air tout en tant blanche, et
couvre dj la terre  hauteur d'homme. Voil le temps qu'il fait 
l'heure qu'il est, chre madame Viardot. Vous autres, Europens, vous ne
sauriez vous faire une ide de ce que c'est qu'une _mtielle_ russe.
Heureusement qu'il ne fait pas trs froid, sans cela que de victimes!
Il y a deux ans, neuf cents personnes prissaient dans le seul
gouvernement de Toula par une _mtielle_ semblable  celle-ci. Mais de
mmoire d'homme on n'en a pas vu de pareille  cette poque! Il parat
que pour nous consoler du dtestable t que nous venons de subir,
l'hiver veut arriver plus tt que de coutume. C'est l'histoire du
monsieur qui pouse une femme laide et pauvre, _mais_ bte! Et cependant
je ne suis pas triste malgr le temps affreux, malgr cet avant-got des
six mois d'isolement complet qui m'attendent. Je me sens au contraire
tout mu et rjoui: c'est que j'ai devant moi la chre lettre que vous
m'avez crite  votre retour d'Angleterre  Courtavenel.

Ma chre et bonne amie, je vous supplie de m'crire souvent; vos lettres
me rendaient toujours heureux, mais c'est surtout maintenant qu'elles me
sont devenues ncessaires; me voici clou  la campagne pour je ne sais
combien de temps, rduit  mes propres ressources. Pas de musique, pas
d'amis; que dis-je? pas mme de voisins pour s'ennuyer ensemble! Les
Tutcheff[68] sont d'excellentes gens, mais nous nageons dans des eaux
trop diffrentes. Que me reste-t-il? Je crois vous l'avoir dit plus
d'une fois: le travail et les souvenirs. Mais pour que l'un me soit
facile et les autres moins amers, il me faut vos lettres avec ces bruits
de vie heureuse et active, avec cette odeur de soleil et de posie
qu'elles m'apportent... Je sens ma vie qui s'enfuit goutte  goutte
comme l'eau d'un robinet  demi ferm; je ne la regrette pas; qu'elle
s'puise... qu'en ferais-je? Il n'est donn  personne de retourner sur
les traces du pass, mais j'aime  me le rappeler, ce pass charmant et
insaisissable, par une soire comme celle-ci, o, en coutant les
hurlements dsols de la bise sur toute cette neige amoncele, il me
semble... Fi! je ne veux ni m'attrister ni vous attrister aussi par
contre-coup... Tout ce qui m'arrive est encore trs supportable, il faut
se raidir sous le faix pour le moins sentir... Mais crivez-moi souvent.

    Et de tristesse couronne
    La terre entre dans son sommeil...

Cette phrase de _l'Automne_ de Gounod me chante dans la tte depuis le
commencement de cette lettre; son _Automne_ est adorable. Je me sens
tout pntr d'attendrissement, il faut s'y arracher, car  quoi bon?

Je viens d'ouvrir pour un instant la porte de mon balcon... Brrrrr!
quelle bouffe de froid sombre, de vent glacial et de neige... Diane,
qui s'tait leve, recule d'horreur... Ah! pauvre petite, tu n'es pas
habitue  un climat pareil. Pauvre Franaise, va! Allons, mettons-nous
l'un  ct de l'autre et pensons  Courtavenel. A demain.


Mardi.

Aujourd'hui, il fait un temps trange, mais assez agrable. L'air est
rempli de brouillard; pas le moindre vent, tout est blanc, le ciel et la
terre; la neige fond  petit bruit. On entend partout le chuchotement de
gouttelettes d'eau qui tombent; il fait trs doux. Nous allons, mes deux
chasseurs et moi, faire une excursion  quelques verstes d'ici; nous
esprons tuer pas mal de livres.

J'ai commenc, selon votre dsir, un petit trait sur le _Jeu du
paysan_, qui remplira au moins quatre pages, et que je vous enverrai
mardi prochain; je ne croyais pas que cela pt devenir aussi long... Mon
chasseur vient d'entrer en me disant: Ah, monsieur, il faut partir; la
terre _prend un bain tide_ aprs la mtielle d'hier. J'ai fait atteler
deux traneaux, nous allons inaugurer le tranage.

Dites  Viardot que j'ai lu sa lettre avec grand plaisir. Le petit conte
de la fin est plaisamment imagin; mais ces sortes de choses sont comme
tous les tours de force des pianistes, toute la difficult (et tout le
mrite) gt dans l'_excution_. Mais, un jour ou l'autre, nous verrons.

Adieu, chre amie,  bientt. Mille amitis  tout le monde.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




XXXII


Spassko, 28 octobre 1852.

C'est aujourd'hui mon jour de naissance, chre madame Viardot, et c'est
pour cela que je vous cris. J'ai trente-quatre ans. Je croyais n'en
avoir que trente-trois, mais j'ai dcouvert l'un de ces jours un petit
carnet de ma mre, o _nos_ naissances (celle de mon frre et la mienne)
ont t inscrites par elle, le jour mme. J'y ai trouv l'inscription
suivante: Aujourd'hui, 28 Octobre 1818, je suis accouche d'un fils
nomm Jean,  Orel,  midi. J'ai donc trente-quatre ans bel et bien
sonns... Diable, diable, diable, c'est que je ne suis plus jeune, mais
du tout, du tout... Enfin!

Je crois vous avoir parl dans ma dernire lettre d'une _mtielle_
russe; aujourd'hui c'est un vritable ouragan. C'est tellement affreux
et horrible que a en devient beau. La maison tremble et craque, et puis
ces _tnbres blanches_ qui tourbillonnent devant les fentres... Mon
pauvre frre devait arriver aujourd'hui chez moi directement d'un assez
long voyage, j'espre qu'il aura trouv un abri quelque part. Tutcheff
et sa femme sont revenus hier, en mme temps que moi. J'ai fait une
excursion de deux jours  Orel, ville qui se trouve  55 verstes de chez
moi. J'ai tt un tant soit peu de la vie de province dans un chef-lieu
de gouvernement, c'est passablement triste. Je suis bien dcid  ne pas
mettre le nez dehors et  travailler dans mes quatre murs. A demain,
chre amie.


1er novembre.

Je ne vous ai pas crit ces jours-ci, mais il faut que je vous crive
aujourd'hui... c'est encore un anniversaire, et savez-vous lequel? Il y
a aujourd'hui juste neuf ans que je vous ai vue pour la premire fois
chez vous,  Ptersbourg, dans la maison Demidoff. Je me souviens de
cette premire visite comme si elle avait eu lieu hier. C'tait le
matin. Je n'tais pas venu seul; le petit major Komaroff
m'accompagnait... Eh bien, malgr le ridicule achev de ce personnage,
j'ai toujours du plaisir  penser  lui; sa figure veille une foule
d'ides et de souvenirs; le hasard l'a associ  ce temps si regrett et
loign de moi; je sens renatre en moi les impressions de cette saison
de 1843  1844... Neuf annes! Hlas! il y en aura dix, que je n'aurai
pas plus d'espoir de vous revoir que je n'en ai maintenant...

Ce qui me manque ici surtout, c'est d'entendre de la musique; voil six
mois que j'en suis sevr, mais compltement. Mme Tutcheff semble
vouloir l'abandonner; j'ai eu hier toutes les peines du monde  la
mettre au piano. Je l'ai prie de jouer le final de _Don Juan_. Elle
dchiffre bien et a le sens musical, mais elle aime  se l'enfermer dans
sa coquille, surtout depuis la mort de sa fille. Puis elle aime _trop_
son mari, et n'est heureuse qu'auprs de lui! Elle me rappelle
quelquefois ces petites perruches vertes, dites insparables qui se
tiennent constamment cte  cte. Malheureusement, son mari n'aime la
musique que modrment, on plutt, il l'aime, comme beaucoup de monde,
pour tout autre chose que pour ce qui est musique en elle. Il y a, par
exemple, des peintres dont les jouissances musicales proviennent du
sentiment du coloris, de l'harmonie des lignes, etc. La plupart des
littrateurs ne recherchent, en fait de musique, que des impressions
littraires; ce sont, en gnral, de mauvais auditeurs et de mauvais
juges. Tutcheff, qui n'a aucune spcialit, n'aime, en fait de musique,
que ce qui branle vaguement certaines sensations, certaines ides en
lui, c'est--dire qu'au fond, il l'aime peu, qu'il peut trs bien s'en
passer, et qu'il prfre le _connu_. Personne ici n'a la _faim_ musicale
qui me tourmente. La soeur de Mme Tutcheff, jeune personne trs
borne, trs sentimentale et trs contente d'elle-mme, me donne sur les
nerfs par ses extases, qui arrivent invariablement ds la premire note,
et qu'elle a l'air de distribuer toutes chaudes et toutes prtes, comme
les galettes du Gymnase; sa soeur est une nature bien plus leve et
plus srieuse, mais un peu sche... Et puis, je le rpte, il y a ce
terrible absorbant de mari!--Tout cela fait que je reste priv de
musique. Cependant, je compte aller l'un de ces jours chez un de nos
voisins ( 50 verstes d'ici), qui a tout un orchestre avec un matre de
chapelle allemand. Mais je ne puis me figurer ce que peut tre un
orchestre... achet, car ce voisin a achet les musiciens _en
masse_[69]... Je vous en parlerai.

Chre bonne madame Viardot, aujourd'hui, comme il y a neuf ans, comme
dans neuf autres annes encore, je suis  vous de coeur, vous le savez
bien!


4 novembre.

Chre madame Viardot, bonjour. J'espre que je vais bientt recevoir une
lettre de vous; il y a aujourd'hui trois semaines que la dernire m'est
parvenue. Je n'ai rien de nouveau  vous raconter. Il fait toujours un
temps affreux. J'ai tant perscut Mme T... qu'elle s'est mise hier
au piano et, avec l'aide de sa soeur, elle m'a jou plusieurs fois de
suite l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven ( quatre mains). Quel
chef-d'oeuvre! je ne connais pas d'ouverture qui vaille celle-l.

Vous devez tre dj de retour  la rue de Douai; dites-moi comment vous
passez vos journes. Vos samedis continuent-ils? Que lisez-vous? Pour
moi, je suis plong jusqu'au cou dans les chroniques russes. Je ne lis
pas autre chose quand je ne travaille pas. Comment trouvez-vous cette
fin d'une vieille chanson russe? (Il s'agit d'un jeune homme assassin
et cach sous un buisson).

    Ce n'est pas une hirondelle
    Qui s'agite autour de son nid;
    C'est une mre qui s'agite autour de son fils.
    Elle pleure--c'est comme une rivire qui coule;
    Sa soeur pleure--c'est comme un ruisseau qui court;
    Sa jeune femme pleure--c'est comme la rose qui tombe;
    Le soleil se lvera; il schera la rose!

Vous ne sauriez croire ce qu'il y a de grce, de posie et de fracheur
dans ces chansons; je vous en enverrai quelques-unes traduites. Cette
promesse me rappelle une _autre_ traduction... Tiens! Et _le Jeu du
paysan_ que je ne vous envoie pas! Vous l'aurez dans une semaine, cela
me servira de prtexte pour vous crire encore une fois.

D'ici l, soyez heureuse et bien portante. Mille amitis  tout le
monde.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




XXXIII


Spassko, 20 fvrier 1853.

    Chre madame Viardot.

J'ai appris par une lettre de la princesse Mestchersky le dpart de
votre mari, et par _l'Abeille du Nord_[70] le jour de votre bnfice; je
vous avoue, sans vouloir vous faire le moindre reproche, que j'eusse
prfr savoir tout cela par vous. Mais vous vivez dans un tourbillon
qui prend tout votre temps, et pourvu que vous ne m'oubliiez pas, je ne
demande rien.

Votre pauvre mari n'a donc pas t en tat de rsister au climat de
Ptersbourg? Il faut esprer qu'il se porte parfaitement  l'heure qu'il
est. La princesse Mestchersky m'crit aussi que vous avez l'intention de
demeurer  Moscou dans la maison d'une princesse Galitzine; est-ce vrai?
L'argent que je dois  votre mari (150 roubles pour le fusil, 400 pour
la pension de Pauline jusqu'au 1er mars 54, et 35 roubles qu'il avait
dpenss en plus de ce que je lui avais envoy, en tout 585 roubles
argent), sera chez moi dans trois jours, je vous l'enverrai mardi
prochain, c'est--dire le 24 fvrier, et vous l'aurez  Ptersbourg
avant votre dpart pour Moscou.

N'oubliez pas, s'il vous plat, de me donner votre adresse  Moscou, et
surtout, n'oubliez pas mon photographe!

Je suis trs content que vous ayez fait la connaissance de la princesse
Mestchersky; sous une enveloppe un peu anglaise et dvote, elle cache un
coeur trs dvou et trs aimant. Et puis elle a beaucoup d'esprit, et
du plus fin. Vous avez dcidment fait sa conqute, malgr quelques
prventions qu'on lui avait donnes contre vous et que votre premier
abord a dissipes. Elle a t de tout temps trs bonne envers moi, et
c'est peut-tre la seule personne sur laquelle je puisse compter
srieusement  Ptersbourg.

Je n'ai vraiment aucune nouvelle  vous donner de moi; ma sant est
passable et je travaille beaucoup. Le dgel a interrompu toute espce de
communication, et je ne vois absolument personne. Heureusement, les
journaux arrivent, quoique plus tard que de coutume. Je fais aussi
beaucoup de lectures.

Je compte recevoir une lettre dimanche et je vous crirai un peu plus au
long mardi. C'est demain l'anniversaire de la mort de Gogol, et il ne
veut pas me sortir de la tte. Je crains de mettre un peu de tristesse
dans ma lettre et je prfre l'interrompre.

Adieu, chre amie. Je vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




XXXIV


Spassko, le 12/24 mai 1853.

Voici donc que je vous cris de nouveau  Paris,  Londres,  quinze
jours de distance d'ici, chre et bonne madame Viardot,  un mois
d'aller et de revenir pour une lettre! Il tait cruel de vous savoir 
Ptersbourg et de ne pas vous voir, mais il tait doux de recevoir une
rponse dans dix jours. Enfin! comme dit votre mari, il faut s'y
rsigner.

J'ai reu votre lettre de Moscou. J'ai t bien tonn d'apprendre que
vous n'aviez pas reu de mes nouvelles. Je vous avais cependant crit
tous les dix jours. Je vais dcidment mieux depuis quelque temps; j'ai
mme t en tat de faire une excursion de chasse  150 verstes d'ici,
et j'ai tu pas mal de doubles.

Comment allez-vous aprs toutes ces courses par chemin de fer? J'attends
avec anxit la lettre que vous m'avez probablement crite avant de
partir pour Varsovie. Je l'aurai probablement demain. Dieu veuille que
cette affaire de thtre  Londres, dans laquelle vous vous embarquez,
vous mne  bon port! Il est probable que vous n'aurez que des comparses
autour de vous et que tout le poids de la lutte psera sur vos seules
paules. Enfin nous saurons tout cela bientt, j'espre.

Vous continuez  garder le silence sur votre rengagement  Ptersbourg.
Je viens de lire dans les journaux que Mlle de la Grange y va.
Dcidment vous ne revenez plus. Cela m'attristerait beaucoup si je ne
pouvais encore garder quelque illusion sur la probabilit de mon retour
 Ptersbourg pour l'hiver; mais je ne suis que trop sr de rester
ici[71].

N'abandonnez pas votre projet de venir donner des concerts en Russie
l'anne prochaine... Votre dernier triomphe, surtout  Moscou, doit vous
y encourager. Si vous venez avec V...  Moscou, j'espre bien que vous
ferez une pointe jusque chez moi. Mon jardin est splendide  l'heure
qu'il est, la verdure y est clatante, c'est une jeunesse, une
fracheur, une vigueur dont on ne saurait se faire une ide; j'ai une
alle de grands bouleaux devant mes fentres, leurs feuilles sont encore
lgrement plisses; elles gardent encore l'empreinte de l'tui, du
bourgeon qui les renfermait il y a quelques jours; cela leur donne l'air
de fte d'une robe toute neuve, o des plis de l'toffe se voient. Tout
mon jardin est plein de rossignols, de loriots, de grives, c'est une
bndiction! Si je pouvais m'imaginer que vous vous y promnerez un
jour! Ce n'est pas impossible... mais ce n'est gure probable.

Vous recevrez ma lettre  Londres. N'oubliez pas de demander  Chorley
s'il en a reu une de moi en fvrier, o je lui demande des explications
dfinitives sur un certain auteur du nom de _Chenston_ (il sait de quoi
il s'agit). Pourquoi ne me dit-il pas son opinion sur Gogol, et comment
va sa sant?


Le 13 mai.

Je vous avais dsign ce jour comme tant celui de la naissance de
petite Pauline[72]; d'aprs un document que j'ai reu dernirement,
elle est ne le 26 avril (8 mai) 1842. Elle a quinze jours de plus que
je ne le croyais. Je ne crois pas du reste qu'il soit ncessaire de
changer la date. Donnez-moi de ses nouvelles[73]. Dans quatre ou cinq
jours, j'crirai une longue lettre  maman Garcia. Je vous prie de lui
embrasser les mains de ma part. Les yeux de Mme Tutcheff vont mieux
depuis quelque temps, et nous faisons beaucoup de musique. Elle
dchiffre trs bien, et a un sentiment trs juste de ce qui est beau et
vrai. Sa soeur, au contraire, a une tendance _naturelle_ vers ce qui
est doucereux et commun, et les larmes lui viennent avec une facilit
dsesprante... Heureusement qu'elle joue la seconde partie, la basse.
Elle a des doigts de coton, et quand elle s'embrouille, elle tche
encore de donner  une note quelconque une expression suave. C'est
affreux! Le jeu de Mme T... a beaucoup de fermet et de rythme. A
force de faire rpter mademoiselle, certaines pices vont trs bien.
Nous sommes plongs maintenant dans Mozart jusqu'au cou. Je dis _nous_,
car je me tiens derrire les chaises de ces dames, je tourne les
feuillets, et je fais le matre de chapelle. Dans les moments
d'enthousiasme, je ne puis m'empcher d'mettre des espces de sons
horriblement faux, sous prtexte de chant, ce qui cause des crispations
nerveuses  tous les assistants.

Je me suis remis  mon roman[74]. J'ai six semaines devant moi jusqu'
l'ouverture dfinitive de la chasse.

Adieu, _theuerste Freudin_. Soyez heureuse. Mille amitis  V...
J'embrasse tendrement vos chres mains et suis  jamais.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

_P.-S._--Avez-vous remis les deux exemplaires de mon livre[75]?




XXXV


Bellefontaine, le 27 aot 1857, jeudi.

    Mon cher ami[76],

Je suis arriv ici  11 heures et demie, aprs une trs facile
_traverse_, et j'ai trouv le prince arriv de Russie de la veille. Il
compte faire l'ouverture de la chasse le 4 septembre et il nous engage
ds le 3 pour trois ou quatre jours. Il parat qu'il y a immensment de
gibier (j'ai parl  son garde): perdrix, livres, lapins, faisans,
chevreuils. Il faudra, d'aprs ce qu'il dit, dtruire trois  quatre
cents livres, les voisins se plaignent beaucoup; le reste  l'avenant.
On m'a prpar deux chiens, que je vais essayer, et j'espre en acheter
un. Voici donc comment s'arrangera l'affaire: Je reviendrai 
Courtavenel le 29 ou le 30; et le 3, nous partirons ensemble. On arrive
 Melun  10 heures et le chemin de fer repart  10 heures et demie;
c'est trs commode.

Mille choses  tout le monde et  revoir.

IV. TOURGUENEFF.




XXXVI


Paris, 16 octobre 1857.

    Mon cher ami,

Notre voyage est retard d'un jour, c'est demain que nous partons. J'ai
vu Templier[77], je lui ai parl de notre traduction[78]. Il dit qu'il
ne pourrait pas la faire paratre avant celle de Marmier[79], qui sera
un peu retarde par l'envoi des preuves  Rome.

Il y a dans le _Journal des Dbats_ un grand article de M. Ratisbonne
sur Manin, trs bien fait.

Voici les quelques lignes que je vous propose d'ajouter  la fin des
_Grands Bois_[80]:

--Allons donc, Yegor, s'cria Kondrate, qui, pendant ce temps, s'tait
install sur le devant de la tlga, viens t'asseoir  ct de moi. A
quoi rves-tu? Est-ce  ta vache?

--Sa vache! rptais-je en levant les yeux sur le grave et placide
visage de Yegor. Il semblait rver en effet et regardait au loin dans la
campagne qui commenait  s'assombrir dj.

--Oui, continua Kondrate, il a perdu sa dernire vache cette nuit. Il
n'a pas de chance, il faut l'avouer.

Yegor s'assit sans mot dire dans la tlga, et nous partmes... Il
savait ne pas se plaindre, lui.

Quant aux _Trois Rencontres_[81], je vais tcher de vous l'envoyer de
Rome. Mais le volume est dj assez rempli comme cela, et vous pouvez le
considrer comme termin, ds  prsent.

Mille amitis  tout Courtavenel. Je vous serre cordialement la main.

Votre tout dvou.

IV. TOURGUENEFF.

_P.-S._--Si vous mettez _le Rossignol_[82], effacez la phrase: Dieu qui
m'a donn la voix, lui a t l'esprit.




XXXVII


Spassko, 7 juillet/25 juin 1858.

    Chre amie,

Je reviens  Spassko aprs une absence de quatre jours et je trouve
votre lettre qui m'annonce la triste nouvelle[83]! Je n'osais pus vous
parler de mes pressentiments; je m'efforais de me persuader  moi-mme
que tout pouvait encore bien finir,--et voil qu'il n'est plus! Je le
regrette beaucoup pour lui-mme; je regrette tout ce qu'il a emport
avec lui; je ressens profondment la cruelle douleur que cette perte
vous a cause, et le vide que vous ne remplirez que bien difficilement.
Il vous aimait bien! Viardot et Louise doivent tre bien tristes aussi
tous les deux. Quand la mort frappe dans nos rangs, les amis qui restent
doivent se resserrer encore plus troitement; ce n'est pas une
consolation que je vous offre, c'est une main amie que je vous tends,
c'est un coeur bien dvou qui vous dit de compter sur lui comme sur
celui qui vient de cesser de battre.

Je ne peux m'empcher de penser  la dernire fois que j'ai vu Scheffer;
il avait si bon air que l'ide d'une dernire entrevue ne pouvait pas
mme se prsenter  mon esprit. Il tait en train de peindre un Christ
avec la Samaritaine; je m'assis derrire lui et nous causmes
longuement. Je lui racontai mon voyage en Italie (c'tait dans les
premiers jours du mois de mai). Jamais je ne l'ai vu plus affable et de
meilleure humeur. Quel coup terrible pour sa fille!

Je suis trop sous l'impression de cette funbre nouvelle pour vous
parler beaucoup de moi. Je vous dirai en deux mots que j'ai pass trois
journes fort agrables chez des amis[84]: deux frres et une soeur,
excellente personne qui se sent trs malheureuse. Elle a t force de
se sparer de son mari, espce de Henri VIII campagnard fort dgotant;
elle a trois enfants qui viennent trs bien, surtout depuis que le papa
n'est plus l. Il les traitait fort durement par systme; il se donnait
le plaisir de les lever  la spartiate, tout en menant un train de vie
directement oppos. Ces choses-l arrivent souvent: on se donne ainsi
les agrments du vice et de la vertu,--ceux de la vertu par procuration.

Des deux frres, l'un est assez insipide, l'autre est un charmant
garon, paresseux, phlegmatique, peu causeur, et, en mme temps, trs
bon, trs tendre et dlicat de got et de sentiment, un tre
vritablement original. Le troisime frre (le comte L. Tolsto, celui
dont je vous ai parl comme d'_un de nos meilleurs crivains_, cela vous
fait sourire et vous rappelle Fet, que je vais voir demain, car il est
mon voisin;--mais pour Tolsto: il est srieusement et pour tout de bon
un talent hors ligne, et j'espre bien un jour vous en convaincre en
vous traduisant son _Histoire d'une enfance_. Je ferme ici cette
interminable parenthse). Le troisime frre, dis-je, qui devait venir,
n'est pas venu. La soeur est assez bonne musicienne; _nous avons_ jou
du Beethoven, du Mozart, etc.

       *       *       *       *       *

I. TOURGUENEFF.




XXXVIII


Spassko, 21 juillet 1858.

    Chre et bonne madame Viardot,

Je commence ma lettre par une nouvelle affligeante pour tous les Russes.
Le peintre Ivanoff, dont je crois vous avoir parl dans mes lettres de
Rome, vient de mourir du cholra  Saint-Ptersbourg.

Pauvre homme! aprs vingt-cinq annes de travail, de privations, de
misre, de rclusion volontaire, au moment o son tableau venait d'tre
expos, avant d'avoir reu une rcompense quelconque, avant mme de
s'tre convaincu du succs de cette oeuvre  laquelle il avait vou
toute sa vie,--la mort, une mort subite comme un coup d'apoplexie, mais
plus cruelle, car elle ne frappe pas  la tte! Un mchant article de
journal qui lui disait des injures, puis des ddains calculs, voil
tout ce que sa patrie lui a offert dans le court espace de temps qui
s'est coul entre son retour et sa mort. Quant  son tableau[85], il
appartient certainement  cette poque de l'art o nous sommes entrs
depuis un sicle et plus, et qui est, il faut bien l'avouer, une poque
de dcadence. Ce n'est plus de la peinture pure et simple, c'est de la
philosophie, de la posie, de l'histoire, de la religion. Il y a des
dfauts dplorables, mais c'est pourtant une grande chose, une oeuvre
srieuse, leve, et dont il faut dsirer l'influence en Russie, ne
ft-ce que comme raction  l'cole fonde par Bruloff[86]...

IV. TOURGUENEFF.




XXXIX


Spassko, 30 juillet 1858.

...Voici ce que j'ai fait pendant les neuf jours qui viennent de se
passer: J'ai beaucoup travaill  un roman que j'ai commenc et que
j'espre finir pour le commencement de l'hiver[87]; puis je suis all 
la chasse  150 verstes d'ici et j'y ai perdu inutilement cinq jours,
car les marais taient encore vides, le temps de la migration des
doubles et des bcassines n'est pas encore commenc. Je m'occupe en mme
temps, avec mon oncle, de l'arrangement de mes rapports avec les
paysans:  partir de l'automne, ils seront tous mis  l'_obroc_,
c'est--dire que je leur cderai la moiti des terres pour une redevance
annuelle, et je louerai des travailleurs pour cultiver les miennes. Ce
ne sera qu'un tat transitoire, en attendant la dcision des
comits[88]: mais rien de dfinitif ne saurait tre fait d'ici l.

Je viens de vous mentionner un roman que je suis en train d'crire. Que
j'aurais t heureux de vous en soumettre le plan, de vous exposer les
caractres, le but que je me suis fix, etc.; comme j'aurais recueilli
prcieusement les observations que vous m'auriez faites! Cette fois-ci,
j'ai longtemps mdit mon sujet, et j'viterai, je l'espre, les
solutions impatientes et brusques qui vous choquaient  bon droit. Je me
sens en veine de travail, et pourtant l'ardeur de la jeunesse est dj
loin de moi; j'cris avec un certain calme qui m'tonne: pourvu que
l'oeuvre ne s'en ressente pas! Qui dit froid, dit mdiocre.

       *       *       *       *       *

IV. TOURGUENEFF.




XL


Spassko, le 31 mars/12 avril 1859.

Me revoici dans mon vieux nid, chre et bonne madame Viardot! mais je
n'y suis que pour trois semaines. Cette ide m'est surtout consolante,
quand je jette un regard par la fentre: de la neige et de la boue par
terre, de la pluie dans l'air, un grand drap blanc mouill et sale en
guise de ciel, un vent qui gmit comme un enfant malade; c'est vilain!
Il est vrai que cela peut, cela doit changer d'un moment  l'autre. Nous
aurons des feuilles et de l'herbe dans une semaine, dans cinq jours
peut-tre! Pour le moment, il n'y a que la prsence des corbeaux noirs
au bec blanc, des alouettes et des grives, qui nous annonce le
printemps. Autres indices: les mouches commencent  sortir de leur
lthargie, les moineaux se chamaillent et babillent plus que jamais, une
bande d'oies sauvages traverse le ciel, une bouffe de vent, plus chaude
qu' l'ordinaire, nous apporte l'odeur des bourgeons qui se gonflent
dj sur les branches des saules. Cependant vous ne quittez ni pelisse,
ni cache-nez, ni bottes fourres. Les chemins sont impraticables;
dbcle gnrale des rivires! Gare  ceux qui tombent malades en ce
moment-ci! pour eux, ni mdicaments ni mdecins! Molire dirait que
c'est prcisment ce qui peut les sauver. Impossibilit complte d'aller
voir ses voisins, ou de recevoir leurs visites! Mais j'y pense, nous
n'avons pas de voisins. Le seul que nous possdions, un bon et charmant
garon, vient de mourir; ce souvenir m'attriste.

J'tais en train de dire mille folies. Les bcasses ne sont pas encore
arrives. Ma chienne et moi nous les attendons avec impatience. Ma
chienne Boubout (fille de la pauvre Diane) a d faire des tudes de
philosophie allemande pendant l'hiver qui vient de s'couler: je lui
trouve le regard d'une profondeur, et toute la physionomie d'une
gravit!... C'est extraordinaire! Elle pourrait poser pour le portrait
de Llio, comme expression.

Je suis curieux comment Lady Macbeth vous a russi. C'est un beau rle,
grand, simple (malgr la ruse de la dame), profond, et pourtant
difficile, presque dangereux. Mais, comme dit Lear dans la tragdie de
Shakespeare (vous souvenez-vous de la lecture de cette tragdie 
Courtavenel sous un acacia en fleurs, et puis dans le coup de la
diligence avec Laure endormie, vous souvenez-vous?): le danger et moi,
nous sommes deux lions ns le mme jour et dans la mme litire; mais je
suis l'an et le plus fort des deux. Si nous faisions Macbeth 
Courtavenel? Je demande  tre l'ombre de Banquo, elle ne parle pas.

Je me trouve,  l'heure qu'il est, dans les douleurs de l'enfantement.
J'ai un sujet de roman dans ma tte que je tourne et retourne sans
cesse; mais jusqu' prsent l'enfant s'obstine  se prsenter par les...
Voyez dans un dictionnaire de mdecine quelle est la moins bonne manire
de se prsenter... Patience, l'enfant natra, peut-tre, viable, malgr
tout.

A revoir, avant six semaines, je l'espre. Mille bonnes choses 
Viardot,  tous les amis. Quant  vous, je vous baise les mains.

Votre,

IV. TOURGUENEFF.




XLI


Berlin, htel de Saint-Ptersbourg,
ce 11 janvier 1864, jeudi.

Chre et bonne madame Viardot, me voici donc crivant ma _premire_
lettre! L'absence a rellement commenc... Enfin il faut se rsigner et
penser au retour.

Il y a deux heures que je suis arriv ici, et je sors d'un lit o je
n'ai pas pu dormir, mais o je me suis rchauff, ce qui tait bien
ncessaire, vu l'horrible froid de cette nuit. A 4 heures du matin, une
espce de spectre tout blanc de givre (c'tait le conducteur) a
entr'ouvert la portire pour nous annoncer d'une voix rauque qu'il
faisait plus de _18_, dix-huit degrs Raumur! Pourvu que vous n'ayez
rien de pareil  Bade! Dieu sait ce qui m'attend en Russie! Aussi
vais-je m'acheter une chancelire plus vaste et un second (pardon!)
caleon de flanelle.

J'ai fait une partie de la route avec le descendant dgnr de
Mandrin, le comte Fleuring, qui m'a racont avec beaucoup de lenteur
l'attentat commis il y a quelque temps sur le roi de Prusse  Bade. Il
m'a tout naturellement demand de vos nouvelles, etc. J'ai pu constater
qu'il dort trs bien en chemin de fer et qu'il ronfle.

Il n'y a nulle part de la neige, mais de la glace partout. Le Mein, 
Francfort, charriait d'normes blocs... J'ai la figure en compote. Voil
 peu prs toutes mes impressions de voyage jusqu' prsent.

Je n'ai pas encore vu Pietsch[89]. Je vais de ce pas m'habiller,
djeuner et sortir. Je pars ce soir, et je ne m'arrterai plus jusqu'
Ptersbourg: cette dent demande  tre vite arrache. Maintenant, mes
commissions.

1 _Delenda est Carthago_, il faut mettre de la flanelle, je veux dire
du feutre, dans votre petit salon, des deux cts et au-dessus de la
fentre.

2 Des bourrelets partout, utiliser les doubles croises. La premire
fentre du salon n'a pas t acheve. La salle  manger surtout!

3 Envoyez la mtronomisation (quel mot!) de vos mlodies sans tarder.

4 Des nouvelles de vous, de Viardot, des enfants, de tout le monde, du
chat; pas de promenade sur l'tang par ce froid-ci.

J'enverrai un tlgramme d'ici  Botkine[90]. Je vous crirai maintenant
de la frontire prussienne.

Et maintenant mille et mille souvenirs et amitis. Je vous baise
tendrement les mains.

IV. TOURGUENEFF.




XLII


Berlin, htel de Saint-Ptersbourg,
jeudi, 14 janvier 1864.

Il est sept heures un quart du soir, chre madame Viardot; dans ce
moment vous tes tous runis au salon. Vous faites de la musique,
Viardot sommeille au coin du feu, les enfants dessinent, et moi, dont le
coeur est aussi dans ce salon bien-aim, je me prpare  redormir
encore un peu, si c'est possible, avant de me mettre en route pour
Koenigsberg (le train part  dix heures trois quarts).

J'ai vu Pietsch chez lui, et je l'attends pour prendre une tasse de th
avec moi. Il vous adore plus que jamais; il est trs triste et
dcourag, le pauvre garon! _Pauvre_ est le mot, hlas! Il m'a fait
mille questions sur vous, sur vos enfants, etc., etc... J'ai vu aussi sa
femme, qui est bien maigre, et les enfants, qui sont bien jolis. Dites 
Viardot qu'il est formellement dfendu d'importer un fusil en Russie, et
que le sien va faire un sjour forc chez Pietsch, auquel, du reste, je
le recommanderai particulirement.

Je me fais l'effet d'un homme qui rve: je ne puis m'habituer  l'ide
que je suis dj si loin de Bade, et les personnes et les objets passent
devant moi, sans avoir l'air de me toucher. Une fois  Ptersbourg, je
vais travailler des pieds et des mains pour me dbarrasser au plus vite.

J'achverai cette lettre demain  Koenigsberg, ou sur la frontire et
je vous l'enverrai. En attendant, je vous serre la main, et j'ai le
coeur bien gros.


Le 15,  une heure.

Me voici  Koenigsberg. Je pars dans une demi-heure.

Mille amitis.

IV. TOURGUENEFF.




XLIII


Bade, hlas non! Saint-Ptersbourg!
Lundi, 18 janvier 1864, Htel de France.

Chre et bonne madame Viardot, ma main, en mettant ce nom chri de Bade
au haut de la page, a trahi mes constantes penses... Je ne suis que
trop  Saint-Ptersbourg! Et pourtant, l'instant prsent est le plus
doux de la journe; c'est celui o je cause avec vous. Je vais donc vous
raconter ce que j'ai fait.

J'ai eu des visites de littrateurs dans la matine, ce qui m'a empch
de sortir de bonne heure: puis, toutes les rues avoisinantes taient
pleines de troupes qui se rendaient  la parade de l'piphanie. Il m'a
t impossible de pousser jusque chez la comtesse Lambert[91], que je
verrai demain pour sr; j'ai fait deux ou trois visites, puis j'ai dn
chez mon bon Annenkoff[92] avec quelques vieux amis. De l, je suis
all au thtre entendre l'opra de M. Sroff, _Judith_. Eh bien, je
dois dire que c'est une oeuvre remarquable, malgr des longueurs et
des gaucheries impossibles, une excution pitoyable, des dcors _idem_.
Cela procde en droite ligne de Wagner; mais il y a je ne sais quel
souffle de passion et de grandeur, o se rvle une physionomie musicale
fort intressante et mme originale. La grande scne qui prcde le
meurtre d'Holopherne m'a vraiment frapp. Mais imaginez-vous (je vous
vois rire d'ici) qu'au cinquime acte, Judith arrive la tte de son
monsieur  la main, la montre au peuple, puis chante un air avec
accompagnement d'arpge sur les harpes, un air bleu de ciel, et qu'il y
a mme un jeune homme en turban et camard qui l'pouse dans cet instant!
Si cette Judith est grave, je vous l'apporterai. Je suis trs curieux
de savoir votre opinion. M. Sroff est n des entrailles de Wagner, il
est vrai, mais ce n'est pas un trop mauvais fils. On me mne demain soir
chez lui.

Le matin je vais au Snat et je laisse les deux pages suivantes pour y
crire ce qui m'y sera arriv. J'ai vu au thtre le prince W..., qui
m'a dit avec la gravit qui le distingue: Wagner a la mlodie
chromatique, et Sroff l'a diatonique. Et je suis all prendre le th
chez Milutine[93].




XLIV


Mardi 19/7 janvier 1864.

Avant toute autre chose, merci pour la petite lettre que vous m'avez
crite et qui m'est arrive ce matin. Elle m'a fait le plus grand
plaisir; j'ai des nouvelles de vous et de ce Bade bien-aim. Merci.

J'ai fait ma visite au Snat aujourd'hui entre midi et une heure: on m'a
introduit avec une certaine pompe dans une grande chambre, o j'ai vu
six vieux messieurs en uniforme, avec des crachats. On m'a tenu debout
pendant une heure, on m'a lu les rponses que j'avais envoyes. On m'a
demand si je n'avais rien  ajouter, puis on m'a renvoy en me disant
de venir lundi pour tre confront avec un autre monsieur. Tout le monde
a t trs poli et trs silencieux, ce qui est un excellent signe; et,
d'aprs tout ce qu'on dit, l'affaire va se terminer encore plus vite
que je ne l'esprais. Tant mieux[94]!

Du Snat, je suis all voir ma vieille amie, la comtesse Lambert, que
j'ai trouve souffrante, comme de coutume, mais peu change. Sa vie est
trop triste... Elle a eu du plaisir  me voir et s'est mise  pleurer.
Pauvre femme! J'ai redn chez Annenkoff, et j'ai pass la soire chez
Sroff; je reviens de l. Il nous a jou des fragments de son nouvel
opra, _Rognda_; le sujet est tir de nos anciennes annales. Eh bien,
ou je me trompe lourdement, ou ce petit homme bizarre et nerveux a un
fort grand talent[95]. Deux choeurs surtout, et un air d'adolescent
d'une puret vraiment mozartesque, m'ont transport... Ma foi! j'ai dit
le mot, je le laisse. C'est pour le coup que j'aurais voulu, moi aussi,
vous avoir  mes cts pour pouvoir contrler mes impressions et lire
dans vos traits la confirmation, ou peut-tre la ngation de mes
sentiments. Cette _Rognda_ me parat devoir devenir bien suprieure 
_Judith_; il y a beaucoup plus de franchise et d'originalit, et
l'influence de Wagner se fait-bien moins sentir[96]. Il se dmenait
comme un diable devant son piano et chantait d'une voix impossible. Ce
Sroff est un trs grand coloriste et manie l'orchestre d'une faon
magistrale. Enfin, je suis revenu sous le charme et j'y suis encore.

Il faut que vous m'criviez sans perdre de temps les dates exactes de
votre sjour  Leipzig, Erfurt, etc., pour que je sache o vous crire.
Il ne fait pas froid du tout ici; j'espre qu'il ne gle pas si fort 
Bade et que les petits ont repris leur traneau. Travaillez-vous
beaucoup? Dites mille choses de ma part  tout le monde. Je vous baise
les mains.

_Der Ihrige_

IV. TOURGUENEFF.




XLV


Saint-Ptersbourg, 31/19 janvier 1864.

    _Theuerste, beste Freundin_,

J'ai reu aujourd'hui votre lettre date du petit salon; je vous en ai
crit deux  Leipzig, en les adressant  _P. V. beruhmte Sngerin[97],
an Gewandhaus_; j'espre qu'elles vous seront parvenues. Si pourtant
vous ne les aviez pas reues, je me borne  vous dire que mon affaire
avec le Snat est finie, et que j'ai reu l'assurance qu'on ne me
refuserait pas la permission d'aller o bon me semble, mme hors du
pays, ce qui fait que dans un mois je quitte Ptersbourg.

Mon pied ne me fait plus mal du tout et ma toux a disparu. A l'exception
de deux ou trois jours de froid, le temps a t trs doux depuis mon
arrive ici.

J'ai assist hier  une excellente reprsentation de _Fidelio_: tous les
rles taient remplis par les premiers sujets. Calzolari faisait
Florestan, et Mme Barbot est un peu insuffisante comme voix et comme
jeu surtout dans la grande scne: mais il y a un je ne sais quel souffle
potique dans ce qu'elle fait. C'est trop lgant quelquefois, et trop
franais; elle se donne beaucoup de peine et chante avec conscience.
Bocco et le tyran (Angiolini et Evenardi) taient parfaits. Le vieux
Botkine se pmait  mes cts, et je dois dire que la musique m'a fait
un effet extraordinaire; j'ai applaudi comme un claqueur.

Aujourd'hui, j'ai entendu le quatuor 127 (posthume) de Beethoven, jou
 la perfection par Wieniawski et Davidoff. C'tait bien autre chose que
Maurin et Chevillard. Wieniawski a normment gagn depuis que je l'ai
entendu pour la dernire fois; il a jou _la Chaconne_ de Bach pour
violon seul, de faon  pouvoir se faire entendre mme aprs
l'incomparable Joachim.

Je commence  croire que ma nouvelle ne paratra pas; mes amis sont un
peu effrays et murmurent le mot d'absurde! Vous pouvez vous imaginer
ce que dira le public[98]! Je regrette un peu la somme assez ronde que
cette machine m'aurait rapporte; mais il ne faut pas s'exposer  ce
qu'on vous paye moins plus tard... Je suis tout stupfait moi-mme des
profonds calculs que je fais l.

Un littrateur de mes amis, du nom de Droujinine, est mort ce matin; il
y a longtemps qu'il tait malade (de la poitrine), et je l'ai vu
quelques jours aprs mon arrive: c'tait un spectre. Il s'est endormi
tranquillement, il n'a pas souffert. La mort est une grande et terrible
chose, et si elle pouvait entendre ce qu'on lui dit, je la supplierais
de me laisser encore sur la terre. Je veux vous voir encore, et pendant
longtemps, si c'est, possible. O ma chre amie, vivez longtemps et
laissez-moi vivre auprs de vous tous. Adieu,  aprs-demain. Dites
mille choses  Viardot et  Mlle ***. Quant  vous, je vous baise les
mains avec _Innbrunst_.

_Der Ihrige_

IV. TOURGUENEFF.




XLVI


Paris, 16 fvrier 1865.

       *       *       *       *       *

....Je n'ai t  aucun thtre. Dcidment, cela ne m'amuse pas d'y
aller... seul. J'ai assist  l'ouverture des Chambres, dans la grande
Salle des tats du Louvre. Nous tions presss comme des harengs. Trois
choses m'ont frapp: le caractre exclusivement _militaire_ de cette
crmonie (le seul passage applaudi est celui o l'on parle d'un nouvel
arc de triomphe  riger), l'absence complte et absolue de jolies
figures fminines, et le timbre de la voix de l'empereur. Si on pouvait
noter des voix comme on dessine des ttes, on dirait que c'est un
professeur suisse qui parle,--un professeur de botanique ou de
numismatique. Le discours en lui-mme est trs anodin, trs
pacifique--et ambigu, cela va sans dire.

L'impratrice avait une robe fort laide, mais elle a beaucoup de grce
et de dignit. Le prince imprial a l'air bien chtif et bien teint. Le
prince Napolon a une vraie tournure de Tibre ou de Domitien. Je devais
dner avec lui hier chez Bixio, mais j'ai refus cet honneur. Je ne
l'aime pas du tout, et puis il a parl avec trop de mpris de mes
pauvres Russes. Rien de plus ridicule que certaines figures
encapuchonnes, affubles d'uniformes: les toques rouges, jaunes,
barioles, dores des avocats et des juges avaient un faux air oriental
 mourir de rire. Que de cordons, de plaques, de dorures, de casques, de
panaches! Grand Dieu! et dire que toute cette friperie fait de
l'effet!... Que dis-je? elle conduit le monde...

IV. TOURGUENEFF.




XLVII


Spassko, 1er juillet 1865.

    Chre et bonne madame Viardot,

...Je suis tout enchant de ce que M. Rietz[99] (dont je regrette
beaucoup de n'avoir pas fait la connaissance) vous a dit. Cela doit
vous donner des ailes. C'est bien autre chose que ce que nous autres,
_dilettantillons_, avons pu vous dire,--et si vous ne faites pas des
sonates, si je ne trouve pas  mon retour quelque bel adagio  peu prs
achev, il me faudra vous gronder. Je m'imagine, en effet, que l'ide
musicale doit se dployer avec plus d'ampleur et de libert quand on n'a
pas un cadre trac d'avance, d'une couleur, d'une forme dj
dtermines, et dtermines par un autre.

Allons! au travail! Je ne l'ai tant admir et encourag que depuis que
je ne fais rien moi-mme. Eh bien, non! Je vous donne ma parole
d'honneur que si vous vous mettez  faire des sonates, je reprendrai ma
besogne littraire. Passez-moi la casse, je vous passerai le sn. Un
roman pour une sonate: cela vous va-t-il? Dieu! quelle perspective
d'activit fivreuse se dvoile devant moi. Il y en a pour tout
l'hiver.....

IV. TOURGUENEFF.




XLVIII


Saint-Ptersbourg, rue Karavannaa,
lundi 4/16 mars 1867.

    Chre madame Viardot,

Je vais dire ce que j'ai fait depuis deux jours. J'ai vu le pauvre
Milutine, il parle sans trop d'effort, mais il prend constamment un mot
pour un autre. Il a oubli les lettres, les chiffres, il m'a demand si
je voulais donner ma _voiture_  un _aqueduc_, c'est--dire mon roman 
une revue: _Vanitas vanitum et omnia vanitas!_ Lui si brillant, si
intelligent, si nergique... un enfant qui balbutie! Son bras et sa
jambe sont compltement immobiles... l'homme peut survivre, mais
Milutine est mort.

Mon pied va beaucoup mieux, je n'ai presque plus besoin de canne, et
cela malgr le froid horrible qu'il fait: vingt et vingt-deux degrs!
Botkine et moi nous avons pass la soire d'hier chez Mme Abaza. Elle
a organis des choeurs de jeunes demoiselles, et cela ne marche pas
trop mal. Nous y avons trouv Rubinstein et sa femme. Il a jou comme un
lion, en secouant un peu trop sa crinire... musicalement parlant. On a
beaucoup parl de vous.

Mes deux machines font beaucoup de bruit  Ptersbourg, on voudrait me
faire lire  droite et  gauche, mais j'ai autre chose  faire.
J'crirai  Bade,  Viardot,  Marianne[100] et  Mme Anstett, ds
demain.

Aujourd'hui j'embrasse tout le monde et vous serre cordialement les
mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




XLIX


Saint-Ptersbourg, Karavanna, 5/17 mars 1864.

    Chre et bonne madame Viardot,

J'ai reu hier le tlgramme de Viardot qui m'annonce votre arrive 
Bade. Je pars demain pour Moscou, et j'espre y trouver une lettre de
vous ou de Viardot, peut-tre des deux.

Mon pied est revenu  son tat chronique, ni bien, ni trop mal; je
marche sans bton  peu prs, mais je boite, et il me semble qu'il est
devenu plus court que l'autre. Esprons qu'il sera remis compltement
pour l'poque de la chasse.

J'ai eu un trs grand plaisir avant-hier soir; Mme Niessen-Saloman
m'a invit de venir assister  une des soires que le Conservatoire
donne une ou deux fois par mois. J'y ai entendu une Mlle
Lavroska[101] chanter avec beaucoup de got et une belle voix de
mezzo-soprano votre _Tsvetok_[102] (Fleur dessche), et _Schopote_ (le
Murmure), _Suda!_ (Evocation)[103]. Le public, trs difficile
d'ailleurs, a applaudi  tout rompre. Mme Niessen m'a charg de mille
choses pour vous. Le vieux Ptroff[104], qui se trouvait aussi  cette
soire, m'a parl de vous avec des larmes dans les yeux, et m'a assur
qu'il ne se passait pas de jour sans qu'il ne penst  vous. Tout cela
m'a fait naturellement beaucoup de plaisir, et je vous le dis, parce que
je suis sr que cela vous en fera aussi.

IV. TOURGUENEFF.


Dimanche soir.

Je suis all voir ce matin Mme Skobeleff, qui parle de vous avec
enthousiasme. Olga, sa seconde fille, qui par parenthse a grandi
normment, a jou du piano d'une faon charmante, avec un sentiment
potique et musical fort rare dans le monde o elle vit. Il faut esprer
qu'elle ne fera pas comme sa soeur, qui a compltement abandonn la
musique.

J'ai oubli de vous dire que nous avons eu hier soir une sance de
quatuors chez Mme Abaza. On a commenc par un trio de Rubinstein,
jou par lui-mme (et j'avoue que sa manire de vouloir toujours changer
le piano en orchestre finit par me donner sur les nerfs). Puis on a jou
un Schumann et deux Beethoven de la dernire poque, trs bien, ma foi!
Botkine a fait ronron. Mme Rubinstein est venue avec son mari, elle
est toujours aussi gentille. Rubinstein quitte dcidment le
Conservatoire, malgr toutes les gnuflexions qu'on excute devant lui.
J'ai vu  la mme soire Mme de Radhen, dame d'honneur de Mme la
grande-duchesse Hlne, qui est toujours aussi aimable et qui, je crois,
a beaucoup d'affection pour vous.

Je n'ai pas perdu mon temps ici. J'ai travaill plusieurs scnes de mon
roman[105]; j'ai tout arrang avec mon intendant. Je ne m'arrterai 
Moscou que le temps ncessaire pour voir Katkoff[106] et lui remettre
mon manuscrit qu'on mettra  l'impression aussitt... Mais je rabche,
je crois vous avoir dj parl de tout cela.


Lundi soir.

Mon dpart a t retard d'un jour. Il y a un papier d'affaire 
refaire. Je pars demain _senza dubbio_.

Ce soir je suis  un grand concert de la musique d'avenir russe, car il
y en a aussi. Mais c'est absolument pitoyable, vide d'ides,
d'originalit. Ce n'est qu'une mauvaise copie de ce qui se fait en
Allemagne. Avec cela une outrecuidance renforce de tout le manque de
civilisation qui nous distingue. Tout le monde est jet dans le mme
sac: Rossini, Mozart et jusqu' Beethoven... Allez donc!... c'est
pitoyable...

Je pars demain  deux heures. Je vous crirai de Moscou. En attendant,
je dis mille et mille bonnes choses  tout le monde et vous embrasse
tendrement les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




L


Moscou, jeudi 9/21 mars 1867.

Me voici donc ici, _theuerste Freundin_! install dans une bonne chambre
avec un jardin tout enseveli sous des dredons de neige; devant ma
fentre, et au del des arbres, une petite glise byzantine rouge avec
des toits verts, dont la sonnerie m'a rveill ce matin.

Il y a aujourd'hui trois semaines que j'ai quitt Bade... puiss-je tre
de retour dans quatre! Je vais y travailler de toutes mes forces... Une
fois le voyage de Spassko derrire moi, le reste ira plus facilement.
Vous pouvez croire que je me soigne beaucoup pour viter toute espce de
retard. Le pied va assez bien.

Et vous, que faites-vous? Jamais je n'ai eu aussi peu de nouvelles de
vous que pendant cette absence. Je sais par un tlgramme de Viardot,
envoy il y a une semaine, que vous tiez arrivs  Bade; mais ensuite
que s'est-il pass? Que se passe-t-il? Ma pense s'occupe incessamment
de ces questions. Je n'ai pas trouv de lettre chez Katkoff; peut-tre
en viendra-t-il une aujourd'hui.


Vendredi matin.

Non, il n'est pas arriv de lettre, j'ai envoy hier un tlgramme avec
rponse; je ne puis pas rester dans cette incertitude. La rponse n'est
pas encore venue... elle viendra pourtant.

Je pars demain pour Spassko. Mon manuscrit est dj  l'imprimerie. Je
compte tre de retour dans une semaine. Ecrivez-moi  l'adresse de
Massloff. Mon pied va presque bien, je n'ai plus de canne.


Vendredi 2 heures.

La rponse est venue enfin; elle m'a tranquillis, quoique j'eusse
dsir au mot de sants une autre pithte que passables. La grande
question n'est pas rsolue, elle le sera probablement sous peu de jours.
Je ne puis vous dire quelle _sehnsucht_ j'ai pour Bade et combien chaque
jour me semble long et pesant!

J'ai pass la soire d'avant-hier chez M. Pissemsky, un de nos bons
littrateurs[107]. Je ne sais si vous vous rappelez quelques fragments
d'un roman que je vous ai traduit et qui vous ont frappe par leur verve
brutale. Il y avait plusieurs dames chez lui; dans le nombre une Mlle
Savitzki, qui,  ce qu'on dit, a un talent d'actrice hors ligne, et dont
la figure, quoique laide, avait en effet quelque chose de remarquable,
des sourcils et des yeux tragiques.

J'ai crit  Viardot une petite lettre dans laquelle je donne quelques
dtails sur mes faits et gestes depuis mercredi, jour de mon arrive
chez l'ami Massloff.

J'ai vu mon frre, qui est aussi en train de s'acheter une maison 
Moscou; il a l'air mieux portant et plus dispos que dans ces derniers
temps.

Hier au soir, je suis all chez le long W..., pour voir sa soeur, une
princesse T..., trs aimable femme; Mme W... parle de Bade avec le plus
vif regret. J'ai fait chorus, comme vous pouvez bien l'imaginer.

A propos, le bruit s'tait rpandu ici que Z... avait _tu_ son valet de
chambre. Mme Anstett serait-elle passe par l?... Ayez la bont de
saluer de ma part cette bonne femme et dites-lui que je lui crirai ds
mon retour de la campagne. Oh! Mme Anstett, et Pgase, et la gare
d'Oos, quand vous reverrai-je?

Ecrivez-moi, je vous en prie, donnez-moi quelques dtails. Mille amitis
 tout le monde et les souvenirs les plus affectueux pour vous.

IV. TOURGUENEFF.




LI


Moscou, 14/26 mars 1867.

Ouf! chre madame Viardot, quelles journes je viens de passer! Je vais
vous les raconter en dtail. Vous vous rappelez que je devais partir
samedi pour Spassko; je me suis mis en route, en effet, vers cinq
heures et demie, avec un valet de chambre et mon intendant. Il y a un
chemin de fer qui va d'ici  une ville nomme Serpoukhoff,  90 verstes
de Moscou; un traneau ouvert m'y attendait pour continuer le voyage. Je
ne me sentais pas bien ds le matin;  peine tabli dans un wagon, je
fus pris par une toux violente qui ne fit que crotre et embellir;
arriv  la gare de Serpoukhoff, qui se trouve  quatre verstes de la
ville, je m'installai pourtant dans mon traneau; mais grce aux
pouvantables _oukhabi_ (vous savez ce que c'est)[108] de ces affreuses
quatre verstes, j'atteignis Serpoukhoff avec une vraie fivre de cheval.
Impossible de songer  continuer le voyage. Je passai une nuit blanche
dans une misrable chambre d'auberge, avec cent pulsations  la minute
et une toux qui me brisait la poitrine, et ds sept heures du matin, je
dus, dans ce triste tat, me soumettre de nouveau  la torture des
_oukhabi_ et regagner plus mort que vif le chemin de fer et Moscou. La
maison de Massloff me sembla un vrai paradis aprs cet enfer. J'envoyai
chercher vite un mdecin et, grce aux sudorifiques, purgatifs et autres
mdicaments, me voici aujourd'hui capable de vous crire et de vous
raconter mes misres. Cela n'a t qu'une assez forte bronchite; dans
trois ou quatre jours, il n'y paratra plus.

Mais voyez-vous le contretemps! Le voyage de Spassko est plus
indispensable que jamais. J'ai envoy mon intendant prendre les devants;
il faut que je recommence ma tentative, et nous sommes ici en Russie, 
la veille du temps o toutes les communications cessent, grce  la
fonte des neiges. Si mon oncle voulait tre raisonnable et laisser les
choses s'arranger par crit! Mais il ne le sera pas, ne le voudra pas.
J'ai pourtant rassembl toutes mes forces, je lui ai crit aujourd'hui
une longue lettre: peut-tre fera-t-elle quelque impression sur
lui[109]. Mais je me console  l'ide que cela aurait pu tre plus
grave. Je vous tiendrai au courant de ce qui m'arrivera.

J'ai eu un autre grand plaisir en rentrant avant-hier  la maison: j'ai
trouv vos deux lettres; celle que vous aviez adresse  Ptersbourg et
l'autre, avec l'adresse de Massloff (fort exactement crite), et la
lettre de Viardot. Si l'inventeur du tlgraphe lectrique est un grand
homme, l'inventeur de l'criture, Cadmus, je crois, n'est pas 
ddaigner. Quelle charmante chose que cette feuille de papier qui vient
 vous  travers l'espace et qui apporte l'empreinte physique et morale
d'une vie qui vous est chre! J'ai lu et relu ces chres lettres et je
crois que c'est ce qui m'a guri. Vous verrez que je finirai par devenir
amoureux de la reine et de toute la maison royale de Prusse; ils sont
vraiment bien gentils avec vous. Cela leur fait beaucoup d'honneur,
mais je ne leur en suis pas moins reconnaissant.

On me promet de m'apporter demain les premires preuves de mon
roman[110]. Quand je pense que toutes les choses pour lesquelles je suis
venu en Russie ne font que commencer... Il ne faut pas que je
m'appesantisse trop sur ces penses, ma fivre me reprendrait.

Je continuerai demain, j'espre tre en tat de vous dire que je suis
guri. Mon pied est  peu prs revenu  son tat normal; j'inaugure la
botte dans trois ou quatre jours, quand je pourrai sortir.


Mercredi.

Ma bronchite a disparu ou  peu prs; elle a t courte et bonne. Je
recommence aprs-demain l'assaut de Sbastopol. Je ne resterai que deux
jours  Spassko; je vous crirai encore d'ici l. Oh! quelle corve,
quelle corve que tout ce voyage! Enfin, pourvu que tout aille bien chez
vous. Mille amitis au bon Viardot (j'espre que son lumbago a disparu
comme ma bronchite),  tout le monde; je vous serre les deux mains de
toute la force de mon attachement. Portez-vous bien.

IV. TOURGUENEFF.




LII


Moscou, 17/29 mars 1867.

Chre madame Viardot, _theurste Freundin_, ma grippe a disparu et ne m'a
laiss qu'une toux stomachique qui cdera  son tour  l'influence du
printemps, quand il viendra, ou plutt  celle de l'air de Bade, que je
compte bien respirer avant vingt jours.

L'impression a commenc avec vigueur, et je passe ma journe  relire
des preuves. C'est peu agrable d'avoir ainsi son nez constamment
enfoui dans sa propre odeur, mais c'est indispensable.

Si je n'avais pas ce boulet de voyage  Spassko accroch  mon pied,
quelle bonne fugue je pourrais faire immdiatement! Mais ce voyage est
invitable; et par quels chemins, par quel temps, _eterni Dei_! Dans ce
moment mme, nous avons un ouragan de neige qui fait mal au coeur 
voir. Il n'y a de vert ici devant les fentres que les toits des
maisons.

On parle beaucoup ici de ce qui se passe en France, des derniers dbats
 la Chambre; on croit gnralement que c'est le commencement de la fin,
et l'on est persuad en mme temps que ds que l'Exposition sera  peu
prs finie, votre matre essayera de sortir de sa cruelle position par
un coup de tte dsespr, o la question d'Orient (et nous par
consquent) jouera un grand rle.

En attendant, nous sommes ici en pleine fivre de chemin de fer. Les
commissions pleuvent de tous cts, les compagnies surgissent partout.
On pourra aller de Moscou  Mtsensk ds le mois de septembre (pas
maintenant, hlas!), et dans trois ans je pourrai faire le voyage de
chez moi sans mme toucher Moscou, directement par Vilna, Vitebsk et
Orel. Tout ceci est parfait, mais pour le moment, les _oukhabi_
m'attendent gueule bante. Si ces affreux prcipices taient tout droits
encore! Mais ils ont de faux mouvements dans leur fond, qui vous font
prouver  s'y mprendre l'effet du roulis d'un vaisseau, plus les tapes
que l'on reoit sur le sommet de la tte et sur les flancs, les reins,
etc. Je n'oublierai pas de sitt les charmantes quatre verstes qui
sparent Serpoukhoff de la gare du chemin de fer! Elles m'attendent
encore de pied ferme, ces sclrates de verstes! Enfin! enfin!
patience!!

Portez-vous bien, je vous en conjure, vous tous  Bade. Je rpondrai 
Viardot; dites-lui que je le remercie de sa bonne lettre. J'espre
qu'il est enfin parvenu  abattre des bcasses. Le temps continue ici 
tre  la diable; les preuves vont ferme.

Mille millions de bonnes choses  tout le monde; j'embrasse vos chres
mains.

IV. TOURGUENEFF.




LIII


Moscou, 19/31 mars 1867.

Chre et bonne madame Viardot, votre charmante lettre, avec son parfum
printanier, avec ses petits brins d'herbe et de fleurs, est venue bien 
propos. J'tais dans un mauvais moment et j'avais besoin d'une bonne
bouffe comme celle-ci.

Mon pied me fait mal depuis vingt-quatre heures, on dirait que c'est une
rechute, et pourtant je suis aussi prudent que possible.

J'ai reu, non pas une lettre, mais un hurlement de mon oncle qui me
traite d'assassin pour n'tre pas venu  Spassko, comme si cette
grippe, qui m'a saisi au passage, n'et t qu'une invention de ma part!
Que ne donnerais-je pour avoir cet infernal voyage de Spassko
derrire moi! Et voici les chemins qui deviennent impraticables, la
fonte des neiges s'tablit, on ne pourra plus aller bientt ici sur
patins, ni sur roues. Que faire, bon Dieu! Je ne puis pas cependant me
risquer dans ces casse-cou, avec cette goutte qui me reprend, avec la
toux qui ne me lche pas encore! D'un autre ct, me voici embarqu dans
la publication de mon roman; cela va me retenir  Moscou pendant une
semaine encore. Quand je pense que si je n'avais pas cette excursion 
Spassko devant moi, rien ne s'opposerait  ce que je fusse  Bade dans
quinze jours! C'est l seulement que je serai guri.


19 mars/1er avril.

J'ai pass une partie de la nuit  crire deux longues lettres  mon
oncle et  mon nouvel intendant, qui doit se trouver dans une situation
horriblement embarrassante. Il y a un proverbe russe qui compare les
exhortations inutiles  des pois chiches qui rebondissent, lancs contre
une muraille. Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que
mes pois chiches vont me sauter au nez.

Je me suis tran hier matin  un concert de musique de chambre avec
Laub, Cossmann (qui par parenthse me dit de le mettre  vos pieds), et
M. Rubinstein[111]. On a jou un dlicieux quatuor de Mozart, en _si
bmol majeur_ de Beethoven et l'_ottetto_ de Mendelssohn. Laub est un
peu trop uniformment doux pour Beethoven, M. Rubinstein joue mieux que
son frre, plus simplement et plus correctement. L'_ottetto_ de M... m'a
sembl faible et vide aprs les deux autres. C'est de la littrature
musicale fort bien faite,--un article de la _Revue des Deux
Mondes_,--tandis que les deux colosses sont des potes _von gottes
gnaden_ et font des choses qui ne doivent pas mourir. Le public a t
trs chaud. Serge Wolkoff s'est approch de moi et m'a demand de vos
nouvelles; il est presque aussi blanc que moi. C'est pourtant bizarre
comme la vie s'en va vite, vite, vite.

J'ai d faire une lecture de ma petite nouvelle hier soir chez Katkoff.
Il y avait beaucoup de monde, peu sympathique. J'ai dbut et fini par
une quinte de toux longue d'une aune. Je crois que cette bagatelle a
plu. Katkoff me l'a retenue pour sa revue, c'est le principal[112]. Il
m'a ritr la promesse de me faire dlivrer les dernires preuves
vendredi[113]. Je pourrai quitter Moscou ds dimanche. Que ferai-je la
semaine prochaine? Je vois bien qu'il faudra avaler la couleuvre. Enfin,
vous le saurez d'avance.

Merci, mille fois merci pour vos chres lettres: elles me sont bien
ncessaires, elles me donnent du courage. J'embrasse les enfants, je dis
mille amitis  Viardot,  Louise,  tout le monde: et je fais comme
Cossmann, je me mets  vos pieds.

Portez-vous bien et au revoir.

IV. TOURGUENEFF.




LIV


Moscou, 4 avril/23 mars 1867.

_O theuerste Freundin_, que vous tes donc bonne de m'crire si souvent!
Depuis que je suis ici, je ne puis me dfendre d'une impression trange:
il me semble que je suis en prison; et je suis emprisonn en effet par
le mauvais temps, par la neige sale et vilaine qui rend les rues
impraticables, et puis ma jambe, qui me permet  peine de me traner
dans les vastes chambres de la maison que j'habite... et cette toux qui
ne me lche pas... Eh bien! vos lettres sont comme des messagers de
libert! Elles semblent me dire que, dans peu de jours, toutes ces
entraves tomberont et je redeviendrai ce que j'ai t jusqu' prsent.
Je compte les instants... onze jours encore... c'est bien long. Oh! que
j'en ai assez de cet hiver interminable, de tout ce que je vois, de tout
ce qui m'entoure!...

Voyons, je vais vous raconter quelque chose. J'ai lu deux fois
l'_Histoire du lieutenant_; la premire fois chez M. Katkoff, qui me l'a
immdiatement achete, et o j'ai t cruellement agac par Mme X...,
qui n'a cess de se gratter le nez, de s'arranger, de se tasser, de se
frotter les yeux et le ventre (elle est grosse de son quinzime enfant),
pendant tout le temps. J'tais assis auprs d'elle et je ne voyais
qu'elle, car je tenais mon nez plong dans mon cahier; je l'ai trouve
fort laide et disgracieuse, ce qu'elle est du reste, lecture  part. La
seconde fois, a a t chez la femme du prince Tcherkaski, du mme
prince T... qui a t ministre de l'Intrieur en Pologne, et qui a donn
sa dmission aprs la maladie de Milutine. On tait en petit comit, des
gens d'esprit s'intressant peu aux choses littraires, des dames sur le
retour et dvotes, sans fiel pourtant, et un imbcile  la mode, bon
enfant et enthousiaste. Le long Wassittchikoff tait du nombre; ce n'est
pas pourtant lui l'imbcile. Ma petite plaisanterie a plu tout en
scandalisant un peu... Je dois ajouter que faire une lecture est une
vraie corve pour moi, je ne puis m'empcher d'avoir un secret sentiment
de honte. Et aprs-demain donc!... lecture publique avec tout le
bataclan... Je vous donnerai tous ces dtails...

Je termine brusquement cette lettre, car il faut que je l'envoie
sur-le-champ  la poste. Ma sant n'est pas trop fameuse non plus... Mon
pied me fait mal, je tousse... Enfin! patience... patience!...

J'embrasse toute la maisonne et vous serre les deux mains avec toute la
force d'un attachement inaltrable.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




LV


Moscou, Comptoir des Apanages.
6 avril/25 mars 1867.

Si j'tais le comte Michel Wilhorski, chre madame Viardot, je serais
fermement convaincu que l'anne de 1867 est une anne climatrique
pour moi. Tout va  la diable et je reois toujours _einen Strich durch
die Rechnung_. Vous savez dj que je devais lire aujourd'hui en sance
publique un fragment de mon roman: eh bien! hier soir, vers dix heures,
j'ai t pris d'une attaque de goutte  l'orteil tellement violente, que
rien de tout ce que j'ai eu jusqu' prsent ne peut s'y comparer: j'ai
souffert toute la nuit comme un damn, et ce n'est que depuis une heure
ou deux que l'accs se calme. Naturellement, la lecture est tombe 
l'eau. A une heure et demie, au moment o le public accourait en foule
(il parat en effet qu'il y avait foule), j'tais couch sur le dos, et
mon pied nu lev vers le ciel. Dites  Didie[114] de faire un dessin
l-dessus. L'accs se calme  l'heure qu'il est, mais ce qui me
tourmente, c'est qu'il ait pu avoir lieu, aprs plus de trois mois de
maladie: quand cela finira-t-il, et sur quoi puis-je compter?

Voil mon dpart de Moscou retard, car il faut que je tienne ma
promesse et que je fasse cette malencontreuse lecture, et mon arrive 
Bade, retarde aussi: ce n'est plus le 15 que je pourrai revoir ces
endroits chris! Et si je pouvais me reprocher la moindre imprudence!
Mais rien, une vie exemplaire, une vie d'ascte, de saint
Jean-Baptiste... et crac! un accs... Vous comprendrez aisment, et
sans que j'aie besoin de vous l'expliquer, combien tout ceci m'est
pnible... Oh! vilaine, vilaine anne climatrique!


Dimanche.

Cela va mieux, mais je ne puis pas encore marcher, c'est--dire poser le
pied  terre, je suis oblig de me traner le genou sur une chaise;
pourtant je ne dsespre pas de pouvoir faire ma diablesse de lecture
_mercredi_, de faon que je pourrai m'en aller jeudi... Mais je ne veux
plus rien prvoir, je ne veux plus employer le futur; tout me crve
toujours dans la main.

Je viens d'avoir encore une longue conversation avec Katkoff, qui, aprs
des compliments  perte de vue sur mon roman, a fini par me dire qu'il
craint qu'on ne reconnaisse dans Irne[115] une certaine personne, qu'en
consquence il me conseille de _retrancher_ le personnage. J'ai refus
net, pour deux raisons: la premire, c'est que son ide n'a pas le sens
commun et que je ne veux pas, pour lui complaire, gter toute une
besogne; la deuxime, c'est que toutes les preuves sont corriges et
revues et que ce serait tout un travail  refaire, qui prendrait encore
dix jours de temps. Assez de Moscou comme cela! Je vous jure que je me
sens ici comme en prison.


Dimanche soir.

Je viens de recevoir votre lettre ainsi que celle de Viardot... Pauvres
petits enfants, avec leur poisson d'avril!.... Je n'ai pas pu y
contribuer, et Massembach est dans un pitre tat... L'anne 1867 aura,
vous verrez, la mme influence pernicieuse sur mon second architecte, et
un beau matin patatras! on entendra un grand bruit dans la valle de
Thiergarten... c'est la belle maison de M. Turkaneff ou Dourganif[116]
qui sera croule... Et je ne verserai pas de flammes.

Rien de nouveau depuis ce matin. Le temps est excrable, toujours cette
sale neige devant les yeux... Oh! comment faire pour s'en aller! Je ne
dis plus rien, je ne fais plus de projets. _Was geschehen soll, wird
geschehen_, comme dirait notre profond professeur de philosophie,
Wender,  Berlin.

En attendant, le pauvre goutteux embrasse tout le monde et se recommande
 vos prires.

Je rpondrai  Viardot avant de m'en aller, et je vous embrasse les
mains avec la plus affectueuse amiti.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




LVI


Moscou, 9 avril/28 mars 1867.

Anne climatrique, anne climatrique, chre madame Viardot, je ne sors
pas de l. Voici que mon pied va mieux et ma lecture rate samedi doit
avoir lieu demain mercredi. Autre misre: M. Katkoff me fait de si
grandes difficults pour mon malencontreux roman, que je commence 
croire qu'on ne pourra pas le publier dans sa revue. M. Katkoff veut 
toute force faire d'Irne une vertueuse matrone et de tous les gnraux
et autres messieurs qui figurent dans mon roman, des citoyens
exemplaires; vous voyez que nous ne sommes pas prs de nous entendre.
J'ai fait quelques concessions, mais, aujourd'hui, j'ai fini par dire:
Halte l! Nous verrons s'il cdera. Quant  moi, je suis bien dcid
 ne plus reculer d'une semelle. Les artistes doivent avoir aussi une
conscience et je ne veux pas que la mienne me fasse des reproches.
Enfin, vous voyez quel embrouillamini que tout cela, et vendredi, cote
que cote, je dois pourtant partir. Je vous jure que quand je me verrai
enfin  Bade, je pousserai un _ouf!_  faire trembler toutes les
montagnes de la Fort Noire.

Cela se gte aussi, naturellement, du ct de mon oncle. Avec tout cela,
le temps est mauvais et toujours cette neige devant les yeux, j'en
deviendrai malade!

Mais parlons d'autre chose. Je suis vritablement pris de la reine de
Prusse, et si jamais elle me donnait sa main  baiser, je le ferais avec
le plus grand plaisir. Il est impossible d'tre plus gracieuse, et on
sent qu'elle a pour vous une vritable affection, ce qui la rend
charmante  mes yeux. Avec tout cela, il n'est pas impossible que votre
marche militaire ne retentisse sur un champ de bataille... dans les
environs du Rhin. On est trs inquiet ici; la baisse terrible  Paris
que le tlgraphe nous a annonce aujourd'hui commence  faire rver les
plus insouciants et l'on se dit que, malgr l'Exposition, Franais et
Prussiens pourraient bien en venir aux mains pendant le cours de l't.
Il ne faut pas s'y tromper; si cela arrivait, la Russie se mettrait
franchement du ct de la Prusse, comme en 1815. L'opinion publique est
trs antifranaise dans notre pays, et voyez la bizarrerie: dans ce
conflit, ce serait le Prussien qui reprsenterait le progrs, la
civilisation et l'avenir, et le Franais, le fils du Franais de 1830,
la routine et le pass!...

       *       *       *       *       *

Je sais que c'est insupportablement long et ennuyeux de copier de la
musique; mais faites-le, et pour Grard et pour l'diteur de Berlin. Je
suis sr que cela aura grand succs et vous encouragera  continuer.

Si Dieu me prte vie, dans une semaine  pareille heure j'aurai dj
franchi la frontire, mais on ne peut rien savoir de positif. En
attendant, mille et mille amitis  tout le monde; je vous embrasse les
mains avec tendresse.

IV. TOURGUENEFF.




LVII


Moscou, mercredi 10 avril 1867.

    Chre madame Viardot,

Un ouragan de neige souffle, geint, gmit, hurle depuis ce matin 
travers les rues dsoles de Moscou; les branches s'entre-choquent et se
tordent comme des dsespres, des cloches tintent tristement au
travers: nous sommes en plein grand Carme... Quel joli petit temps!
quel charmant pays!

Je pars dans une heure pour ma lecture, j'aurai un public furieux d'tre
venu de si loin (tout est loin  Moscou), par une tempte pareille pour
entendre des balivernes... Gare au fiasco! Enfin, esprons toujours
qu'on ne sifflera pas; et si on siffle, eh bien, on sera  l'unisson du
dehors. Je ne crois pas que j'en dormirai moins bien, ou plus mal.

Est-ce vraiment vrai que je m'en vais aprs-demain? Cela me parat
impossible...


Mercredi soir.

Eh bien, je dois le dire avec une _rude franchise_: j'ai eu un trs
grand succs. J'ai lu le chapitre Chez Goubareff, vous savez: o il y
a tout ce tas de gens qui font des commrages rvolutionnaires, puis le
premier entretien de mon hros avec Potougouine, le philosophe
russe[117]. On a beaucoup ri, on a applaudi, j'ai t reu et reconduit
par des battements de mains vigoureux et unanimes. Il y avait trois 
quatre cents personnes. Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'il parat
que j'ai trs bien lu; je recevais des compliments de tous cts. Tout
cela m'a fait plaisir, et j'ai eu surtout du plaisir  penser que je
vous le dirais.

Et vous, chre madame Viardot, qu'avez-vous fait aujourd'hui 
Strasbourg? Vous a-t-on fait une ovation en rgle? Vous me direz tout
cela de vive voix. Oh! que c'est bon de pouvoir se dire cela!... Si rien
ne vient mettre des btons dans les roues, je pars d'ici aprs-demain,
vendredi; et je vous jure que je ne resterai pas  Ptersbourg une
seconde de plus que le strict ncessaire.

L'affaire Katkoff s'est arrange; j'ai sacrifi une scne, peu
importante d'ailleurs, et j'ai sauv le reste. Le principal demeure
intact, mais voil le vritable revers de la mdaille en littrature.
Enfin, il faut se consoler  l'ide que cela pouvait tre pire, et que
les 2.000 roubles me restent.

J'ai aussi vendu ma nouvelle dition[118]. J'ai fait des affaires tout
plein, et je rapporte pas mal d'argent. a m'a t d'autant plus
ncessaire que je ne dois pas esprer en recevoir de sitt de Spassko:
mon nouvel intendant y a trouv, littralement, le chaos; il y a des
dettes auxquelles je ne m'attendais pas. Il faudra continuer  battre le
fer pendant qu'il est chaud, c'est--dire il faudra travailler, crire,
pendant que je me sens en train: j'ai promis pour la nouvelle dition
une immense prface d'une centaine de pages, dans laquelle je raconterai
mes souvenirs littraires et sociaux pendant vingt-cinq ans, car il y
aura au printemps de l'anne suivante juste un quart de sicle que je
fais imprimer; il est vrai que les vers par lesquels j'ai dbut en 1843
taient bien mdiocres. Enfin, c'est un prtexte pour raconter ses
souvenirs. La mme anne 1843 m'offre une date bien plus mmorable et
plus chre pour moi: c'est en novembre 1843 que j'eus le bonheur de
faire votre connaissance, il y a bientt un quart de sicle aussi, vous
voyez. Esprons que notre amiti ftera sa cinquantaine... Oh! oh! et
que dira ma goutte?...


Jeudi matin.

La bourrasque a cess, mais elle a laiss partout des monceaux de neige.
Cette neige fond, parce qu'il y a trois ou quatre degrs au-dessus de
zro, mais, pour le moment, on se croirait au coeur mme de l'hiver.
Mon pied va dcidment mieux; mais comme il ne faut pas que l'anne
climatrique perde ses droits, ma toux est revenue avec violence. Mais
elle ne m'empchera pas de partir demain. Je vous crirai ds mon
arrive  Ptersbourg. Dans une semaine, je suis _peut-tre!_  Bade! En
attendant, j'embrasse tout le monde et je me mets  vos pieds.

IV. TOURGUENEFF.




LVIII


Paris, htel Byron, mercredi minuit
[25 mars 1868].

    Chre madame Viardot,

Je rentre de la reprsentation de _Hamlet_  l'Opra. Je me hte de dire
que Nilsson[119] est vraiment charmante, et qu'on ne peut rien voir de
plus gracieux que sa grande scne au quatrime acte. Comme physique,
comme manires, imaginez-vous Mlle Holmsen _extrmement_ idalise:
elle a aussi ces petits mouvements brusques de la tte et des bras,
cette sorte de raideur et de saccad dans la prononciation; il parat
que c'est sudois, mais le tout est attrayant, pur et virginal, d'une
virginit presque amre, _herb_, comme disent les Allemands. La voix est
jolie, mais je crains qu'elle ne puisse rsister longtemps  l'urlo
francese. Faure est toujours magistral, d'une tenue et d'une diction
irrprochables. Le libretto est tout simplement absurde! Au dernier
acte, le spectre de papa apparat au su et au vu de tout le monde, mme
du roi criminel, et ordonne  Hamlet d'aller percer le flanc de ce
tyran, ce que l'autre excute  la satisfaction gnrale, et le tyran se
fait tuer avec rsignation, comme un livre dans une battue, le spectre
tant le batteur et Hamlet le chasseur. Les dcors sont
_admirabilissimes_, les costumes aussi, la mise en scne splendide.
Jamais je n'ai rien vu de plus beau que la reprsentation de la pice
devant la cour au quatrime acte... Mais il faut voir Nilsson. La salle
tait pleine, et au premier rang, dans une loge, l'Empereur et
l'Impratrice... qui sont rests jusqu' la fin!

J'ai assidment lorgn l'ami de Viardot, et je l'ai trouv aussi laid
que possible. J'ai pu enfin dcouvrir sa bouche sous ses moustaches, qui
est lippue, de la mme couleur que la peau du visage, repoussante; mais
le sourire lentement goguenard, qui se promne de l'oeil droit, ou
plutt du coin de l'oeil droit le long de la joue flasque et ride,
est le mme, et que Viardot le sache bien, ce que cet homme a eu
d'intelligence n'a pas bronch, j'en mettrai ma main au feu aprs
l'avoir vu. C'est un tre blas, fatigu, mais pas du tout malade. Il y
a eu une dizaine de cris de Vive l'Empereur!  son entre, parmi les
Romains. Voil tout.

J'ai reu ce matin les gentils billets de mes deux petites amies,
auxquelles je rpondrai ce soir mme. Mille amitis  tout le monde. Je
vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




LIX


Spassko, jeudi 13/25 juin 1868,
onze heures du soir.

Me voici enfin ici, chre et bonne madame Viardot, au terme de mon
hardi voyage. Je suis arriv vers neuf heures du soir, Feth[120] et
G... m'ont retenu presque de force, et j'ai trouv mon intendant qui
s'est laiss pousser une barbe magnifique.

Il a une trs belle tte maintenant, mon vieux chasseur Athanase, qui
tombe en ruine de dcrpitude, et l'ex-mdecin de ma mre, un certain
Porphyre, avec lequel j'ai fait mon premier voyage en Allemagne[121] et
qui est venu affermer une petite terre que j'ai dans le gouvernement
d'Orel[122].

La maison est toute blanchie  la chaux et repeinte, tout est en ordre,
pas trop indigne en un mot de votre visite et de celle de Didie qui aura
lieu... dans deux ans?

Je ne suis pas encore all au jardin; je ferai demain une grande
promenade et nous aurons de longues conversations avec l'intendant. On
viendra m'attaquer avec des demandes, je suis bien rsolu d'opposer une
rsistance inflexible. Je ne veux pas perdre une minute et j'espre bien
n'tre plus ici dans quinze jours.

L'impression que me fait la Russie maintenant est dsastreuse; je ne
sais si cela provient de la famine qu'on vient de traverser, mais il me
semble que je n'ai jamais vu les habitations aussi misrables, aussi
ruines, les visages aussi hves, tout aussi triste... des cabarets
partout et une irrmdiable misre! Spassko est le seul village que
j'ai vu jusqu' prsent o les toits en chaume ne soient pas bants, et
Dieu sait s'il y a loin de Spassko au moindre village de la Fort
Noire!

J'cris tout ceci, et quand je pense  la distance norme, infinie qui
nous spare, je sens que mon sang se glace. Je vous en conjure,
portez-vous bien, tous, tant que vous tes, toute la maison!

Je vais me coucher avec une sensation bizarre... Je ne crois pas que je
m'endorme de sitt; les vieux murs semblent me regarder comme un
tranger, et je le suis en effet. Dormez bien, l-bas, dans le cher
Thiergarten, et pensez  moi. A demain.


Vendredi 11/26 juin, dix heures du matin.

Eh bien! non... j'ai trs bien dormi et je me suis rveill fort tard.
Je viens de faire une grande promenade dans le jardin qui m'a sembl
immense; je crois que toute la valle du Thiergarten y tiendrait. Des
souvenirs d'enfance sont venus m'assaillir; cela ne manque jamais. Je
m'y suis vu tout petit garon, beaucoup plus jeune que Paul[123],
courant dans les alles, me couchant entre les plates-bandes pour y
voler des fraises. Voici l'arbre o j'ai tu mon premier corbeau, voici
la place o j'ai trouv cet norme champignon; o j'ai t tmoin de la
lutte d'une couleuvre et d'un crapaud, lutte qui m'a fait pour la
premire fois douter de la bonne Providence. Puis sont venus des
souvenirs de jeune tudiant, d'homme fait... J'ai visit le tombeau de
la pauvre Diane[124]; la pierre que j'y avais mise a disparu. Tous les
arbres ont grandi d'une faon extraordinaire pendant ces trois annes;
c'est  n'en pas croire ses yeux! Les tilleuls sont magnifiques, l'herbe
grouille de fleurs, mais elle est moins haute que d'habitude; le
printemps a t trs froid et cela dure jusqu' prsent. Si cela
continue ainsi et s'il ne vient pas de pluie, ce sera de nouveau une
mauvaise anne. Il y a encore par-ci par-l quelques restes de lilas en
fleurs. Je vous envoie deux ou trois de ces fleurs.

J'envoie  Didie une tte d'tude; c'est une religieuse _quteuse_ qui
s'en va de village en village... Avouez que cette figure-l ne laisse
rien  dsirer.

J'espre qu'on m'apportera quelque chose de la poste aujourd'hui. Mille
choses  Viardot, mille tendresses  tous; je vous baise les deux mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




LX


Spassko, 2 juillet/20 juin 1868.

    Chre madame Viardot,

Ainsi Wagner a triomph! Eh bien, j'en suis ravi, et puisque vous avez
trouv de grandes beauts dans la partition, il faut crier bravo! au
public, c'est un nouvel art qui commence. Je vois des manifestations
analogues jusque dans notre littrature (le dernier roman de Lon
Tolsto[125] a du Wagner). Je sens que cela peut tre trs beau, mais
c'est autre chose que tout ce que j'ai aim autrefois, ce que j'aime
encore, et il me faut un certain effort pour m'arracher de mon
_Standpunkt_. Je ne suis pas tout  fait comme Viardot, je puis le faire
encore, mais l'effort est indispensable, tandis que l'_autre_ art
m'enlve et m'emporte comme un flot.

Il m'est venu en tte  ce propos ces jours derniers la comparaison
suivante: on peut par exemple exciter la _compassion_ en dcrivant ou on
reprsentant (Laocoon) la souffrance; et on peut aussi atteindre le
_vrai_!... C'est plus sensuel, mais cela empoigne quelquefois
davantage... Wagner est un des fondateurs de l'cole du gmissement, de
l vient la force et la pntration de ses effets. Cette comparaison
cloche comme toutes les comparaisons... mais exprime assez bien ce que
je veux dire.

La reine est encore  Bade! et c'est gentil... Vous verrez qu'elle y
sera encore pour la reprise de _Krakamiche_[126], qui doit avoir lieu le
20 juillet sans faute.

Mon rhume de cerveau est plus ternuant que jamais; il parat que je
n'en serai _quitte_ qu'en quittant la Russie. Je n'aurai pas longtemps 
attendre. Mille choses  tout le monde. Je vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




LXI


Spassko, 5 juillet/23 juin 1868.

    _Theureste, beste Freundin_,

Vous voil donc seule  Bade au moment o je vous cris. Ce serait le
moment de travailler en effet, si vous aviez un libretto[127]. J'ai
essay de chercher quelques sujets, mais l'immense rhume de cerveau qui
ne me quitte pas depuis dix jours m'a compltement abruti. Il faisait
jusqu'ici un temps horriblement dsagrable, froid, aigre, humide: on
dirait que le bon Dieu a charg quelque vieille fille bien acaritre de
prsider  la temprature. Oh! mon Dieu, quelle diffrence entre Bade et
cela!!

Le flot de gens qui me considrent comme une vache  lait monte chaque
jour. Ce sont pour la plupart des pauvres diables, des meurt-de-faim,
d'anciens domestiques, etc... Refuser est presque impossible... mais il
y a une limite  tout. Je me dfends  l'aide de mon brave Kichinsky,
l'intendant, tant que je puis, mais je laisse des plumes.

Nous avons aujourd'hui la premire belle journe, et j'ai pass des
heures entires dehors,  cuire mon misrable rhume au soleil. Je crois
que cela m'a russi jusqu' un certain point. Assis sur un banc (comme
dans la premire lettre de ma nouvelle: _Faust_), j'ai d penser 
Viardot; inonde par la lumire la plus pure, tout imprgne de parfums,
de beaut, de tranquillit apparente, la terre autour de moi offrait un
vrai champ de carnage: tout s'entre-dvorait avec frnsie, avec rage.
J'ai sauv la vie  une petite fourmi qu'une plus grosse fourmi
entranait, roulait dans le sable, avec des soubresauts de tigre, malgr
une rsistance dsespre. A peine avais-je dlivr la petite,
qu'avisant un moucheron  demi mort, elle l'empoigna avec la mme
frocit; cette fois-ci je laissai faire. Dtruire ou tre dtruit; il
n'y a pas de milieu: dtruisons!

Il faisait admirablement beau, malgr cela; et si vous venez un jour 
Spassko, je vous mnerai  ce banc. Deux magnifiques pins d'une espce
rare, poussent, colls l'un  l'autre (ils sont dj trs grands, ils
m'ont fait penser  Didie et Marianne[128]), au milieu d'une jolie
pelouse; au del,  travers les branches pendantes des bouleaux se
montre l'tang, le grand tang ou plutt le lac de Spassko... Vous
verrez, c'est trs joli. Il y a des rossignols, qui ne chantent presque
plus malheureusement, des fauvettes, des grives, des loriots, des
tourterelles, des pinsons, des chardonnerets, et beaucoup de moineaux et
de corbeaux; c'est un ramage incessant, auquel vient se mler de loin le
chant des cailles dans les bls... Vous verrez, c'est trs joli. Il faut
venir en masse.


Lundi.

Je compte les jours, il en reste _douze_. On commence dj  faire les
prparatifs du dpart, ce que je puis voir du reste, aux flots de plus
en plus nombreux des ptitionnaires. C'est une vraie cour des miracles!
D'o sortent tous ces boiteux, ces aveugles, ces manchots, ces tres
dcrpits et que la faim rend tout hrisss? Quelle profonde misre
partout! La _sainte_ Russie est loin d'tre la Russie florissante; du
reste, un saint n'est pas tenu  l'tre.

Vous recevrez cette lettre deux jours avant mon arrive, je puis donc
dire au revoir. Mille choses  tout le monde.

Je vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




LXII


Cologne, htel du Dme, 18/6 fvrier 1871,
minuit.

_Ecco mi al fine in Badi... Colonia_, bien chre amie.

Tout a march comme sur des roulettes, la mer tait divine! J'ai trouv
Cologne et l'htel pouvantablement pleins de monde; dans ce moment on
chante des chansons patriotiques dans la grande salle que vous
connaissez. Le garon vient de me dire que _des masses_ de soldats
arrivent de Berlin, du fond de l'Allemagne; il y en a vingt mille
seulement  Cologne et plus de cent mille d'ici  Mayence. On croit ici
que les Franais n'accepteront pas les conditions de Bismarck, et on se
prpare  les craser dfinitivement. D'o sort cette tourbe
innombrable? Dans la gare il y avait des tas de soldats dormant sur des
paillassons, assis, debout... tous robustes, gras, roses, comme si le
sang des Franais qu'ils s'apprtent  verser leur colorait les joues
d'avance... C'est effrayant  voir, je vous assure. Un Allemand avec
lequel je voyageais m'a dit: _Vor lauter Sieg gehen wir su Guande--aber
wenn die Franzosen den Krieg fortsetzen wollen... Gott sei ihnen
gnaedig! Frankreich wird aus gerottet[129]!_ Il parat que Bismarck a
fix le jour du _24_ fvrier comme fin de l'armistice, pour pouvoir
entrer prcisment ce _jour-l_  Paris... Cela lui ressemble.

       *       *       *       *       *

Je pars d'ici demain  9 heures et j'arrive le soir  8 heures et demie
 Bade; naturellement je vous crirai aussitt.

Tout aussi naturellement, j'ai bien souvent pens  vous et  toute la
chre maison de Devonshire Place[130]. Dans ce moment, vous devez dj
tre rentre de votre soire; je suis sr que vous avez trs bien
chant. Vous avez reu mon tlgramme d'Ostende, n'est-ce pas? Je vais
me coucher. Je vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.




LXIII


Saint-Ptersbourg, dimanche 26/14 fvrier 1871,
minuit et demi.

    Ma chre madame Viardot,

Je viens d'une soire chez Mme Sroff[131], o Louise[132] a chant
des choses de Schumann, le _Doppelgnger_, la _Gretchen_, etc. Ce qui
m'a fait plaisir dans le concert, c'est avant tout, votre lve Mlle
Lavrofska[133], dont la voix est trs belle et qui chante avec got et
mesure, en vraie cantatrice; puis une basse, M. Melnikoff, une voix
jeune et mordante. Le reste est dtestable. Mlle Levitski a la voix
dj compltement abme. Un grand final de _Rousslane_[134] m'a sembl
fort beau, original et potique. L'orchestre, les choeurs, de beaux
moyens, mais le directeur est un sabreur: le public chaud, mais sans
discernement et mme brutal. La salle est vaste, belle, et mauvaise pour
la voix.

Dans le courant de la journe j'ai fait la connaissance d'un jeune
sculpteur russe de Wilna, dou d'un talent hors ligne. Il a fait une
statue d'Ivan le Terrible, assis, ngligemment vtu, une Bible sur les
genoux, plong dans une rverie terrible et sinistre. Je trouve cette
statue tout bonnement un chef-d'oeuvre de comprhension historique,
psychologique, et d'une magnifique excution. Et cela a t fait par un
petit jeune homme, pauvre comme un rat d'glise, maladif, n'ayant
commenc  travailler et  apprendre  lire et  crire qu' vingt-deux
ans; il avait t jusque-l un ouvrier... _Spiritus fiat ubi vult._ Il y
a certainement du gnie dans ce pauvre garon malingre. On l'envoie en
Italie pour sa sant. Il s'appelle Antokolsky; c'est un nom qui
restera[135].

J'ai dn tranquillement chez mon vieil ami Annenkoff.

A demain!


Lundi 27 fvrier, minuit.

Je reviens du club d'checs, o j'ai lu les tlgrammes officiels...
Ainsi l'Alsace, la Lorraine perdues, cinq milliards... Pauvre France!
Quel coup terrible et comment s'en relever? J'ai bien vivement pens 
vous et  ce que vous avez d ressentir... C'est enfin la paix, mais
quelle paix! Ici, tout le monde est plein de sympathie pour la France,
mais ce n'est qu'une amertume de plus...

Au revoir, chre amie; portez-vous bien, crivez-moi.

_Der Ihrige_,

IV. TOURGUENEFF.




LXIV


Saint-Ptersbourg, 19 fvrier/3 mars 1871.

    Ma chre madame Viardot,

Je vais vous raconter ce que j'ai fait ces deux jours. Hier, j'ai dn
chez M. P..., une espce de fin merle ptersbourgeois, qui, ayant pous
la fille naturelle de Stieglitz, le banquier, est devenu normment
riche, habite un palais, donne des dners raffins, etc. J'y ai trouv
Frdro radieux et pimpant et la jolie poseuse Mme Z... qui n'est plus
aussi jolie qu'elle l'tait nagure, mais qui pose toujours. Frdro a
naturellement beaucoup parl de vous, de Weimar, de Wagner; quant  moi,
j'ai pu me convaincre que mon _Roi Lear des steppes_[136] avait eu
beaucoup de succs dans le public.

Je suis rentr  la maison et j'ai crit un article sur ce petit
sculpteur de gnie Antokolsky. Il faut battre la caisse pour lui et
faire en sorte que la commande que la cour lui a faite soit enfin
excute, et qu'il ait un peu d'argent pour s'en aller en Italie. Ce
matin, l'article a paru.

Aujourd'hui tant le jour anniversaire de l'mancipation des paysans,
j'ai reu une invitation au dner annuel par le comit ayant pris part
aux travaux qui ont fait aboutir cette grande rforme. J'ai t le seul
invit en dehors des membres du comit, ce qui est un trs grand honneur
pour moi et le seul de ce genre qui puisse me toucher. Ces messieurs ne
se sont pas contents de cela; ils ont bu  ma sant! J'aurais peut-tre
d m'y attendre et prparer un speech, mais n'ayant pas eu cette pense,
j'ai balbuti, avec mon loquence ordinaire, quelques paroles
inintelligibles... Enfin ils ont pu voir que j'tais mu, car je l'tais
en effet, et voil[137].

Beaucoup de personnes viennent me voir; il est vident que si certaines
personnes me tiennent pour mort et s'tonnent que je ne me fasse pas
enterrer, d'autres ont conserv de l'amiti pour moi, _sempre bene!_

Ici on est trs content que la paix ait t faite; on plaint beaucoup
la France, et on s'attend  ce qu'elle montre de l'lasticit et de
l'nergie dans sa rgnration; on accepte parfaitement la Rpublique
(je ne parle naturellement que de ceux qui l'aiment).

Mon intendant m'annonce l'assemble gnrale des aspirants  prendre mon
bien en fermage, pour le 5 mars de notre style; involontairement cela me
fait l'effet d'une vole de corbeaux, qui, le bec grand ouvert,
attendent leur proie. Je tcherai de laisser le moins de _viande_
possible, comme dirait Mller.

A demain. Je suis pas mal fatigu, je me porte bien, mais je dors mal
dans ce diable de Ptersbourg, dans ces chambres o il fait si chaud.
Mille et mille amitis  tous. Je vous baise les mains avec la tendresse
la plus tendre.

_Der Ihrige_,

IV. TOURGUENEFF.




LXV


Saint-Ptersbourg,
lundi 22 fvrier/6 mars 1871.

    Chre madame Viardot,

Avant toute chose, laissez-moi vous dire combien j'ai t heureux de
recevoir votre lettre du 25, avec tous les dtails sur les deux concerts
du 23 et du 24! Vous avez pris une glorieuse revanche, et combien je
regrette de n'y pas avoir assist! Maintenant la mauvaise poque est
passe, la voix est en ordre et tout marchera bien. Je suis trs heureux
et je vous flicite de tout mon coeur.

Passons maintenant  mes faits et gestes depuis vendredi soir.

Ce jour-l, aprs vous avoir crit ma lettre, je suis all  un raout
chez une comtesse P...; beaucoup de personnes connues, quelques jolies
figures, des conversations peu intressantes. Samedi matin, visites et
courses. A 4 heures, je reois l'invitation d'aller chez la
grande-duchesse Hlne; elle me fait attendre jusqu' 5 heures un quart;
conversation politique. Elle a beaucoup vieilli. Puis dner littraire
chez mon diteur. Il me comble de civilits; puis je vais  une runion
du comit pdagogique, o une jeune demoiselle de dix-neuf ans (fille
d'un professeur de mes amis, M. K...) dfend une thse d'histoire avec
une science, un aplomb et une loquence rares, devant deux cents
personnes. Voil certes du nouveau, et pas l'ombre de pdantisme, une
navet d'enfant, une si grande absence de proccupation personnelle,
que cela te toute timidit. C'est phnomnal! On l'a applaudie  tout
rompre. Il y a eu beaucoup de demoiselles dans l'auditoire, des
institutrices.

Hier matin, sance pour mon portrait, mais pas chez M. Gay, chez un
autre peintre, du nom de Makovsky[138], qui ne m'en a demand qu'une, et
qui a fait quelque chose de fort remarquable comme peinture. Je suis
arriv  l'ge de cinquante-deux ans sans qu'on ait fait mon portrait 
l'huile, et voil qu'on en fait deux  la fois. Puis concert de
Rubinstein  l'assemble de la noblesse; un monde fou; il joue comme
toujours; immenses applaudissements. Auer y a jou aussi, mais j'avoue
que j'ai surtout admir ses yeux et toute sa physionomie. Le morceau
pour orchestre intitul _Don Quichotte_ est assez bien; seulement
l'lment comique, le Sancho Pana, manque compltement. Il a introduit
des fragments d'airs espagnols, en les choisissant assez vulgaires. Je
crois me rappeler qu'il vous les avait demands ainsi. Puis, dner
tranquille et patriarcal chez Annenkoff, rception de votre bonne et
chre lettre... On joue aux cartes le soir, je rentre d'assez bonne
heure, et voil!

Je commence  me lasser de Ptersbourg. J'ai d y rester pour prendre un
peu l'air du pays; maintenant il faut partir et pousser, talonner les
affaires, pour revenir au plus vite! Mon intendant doit m'envoyer de
l'argent. Borisoff[139] m'attend  Moscou, et nous partirons
probablement ensemble pour la campagne.

J'ai d promettre de faire une lecture publique, trs courte, samedi
prochain (pour un but de bienfaisance). Lundi, dans une semaine, je
file.

Nous sommes en plein dgel. La neige a disparu, ou plutt elle est
devenue noire, et nous pataugeons dans une horrible boue. C'est trs
laid au soleil.

A demain chre amie...

_Der Ihrige_,

IV. TOURGUENEFF.




LXVI


Saint-Ptersbourg, htel Demouth,
8 mars/21 fvrier 1871.

    Chre madame Viardot,

Il y a de cela une heure, au moment de sortir de chez Annenkoff, le
postillon est venu  ma rencontre, avec _deux_ lettres, l'une de vous,
l'autre des petites. Vous dire le plaisir que cela m'a fait est
superflu!

Vous avez chant hier  Liverpool et vous chanterez demain 
Manchester... Je vous accompagne de toute l'intensit de ma pense, mais
je n'ai plus peur pour vous; je suis persuad que maintenant cela ira
comme sur des roulettes.

Je vais vous raconter ma vie pendant hier et aujourd'hui. Rgle
gnrale, ma journe commence de trs bonne heure par un envahissement
de vieux amis, vieilles connaissances, ou bien de personnes qui veulent
m'exploiter d'une faon ou d'une autre, ou qui ont affaire  moi. Ce
matin il est venu entre autres une vieille mendiante polonaise, qui m'a
soutir cinq roubles. Non, jamais, depuis que le monde est monde, il
n'y a eu de figure plus typique dans son genre, et si j'tais peintre je
lui donnerais volontiers vingt-cinq roubles pour la faire poser! Ensuite
viennent les excursions, qui, par la boue horrible dont toutes les rues
sont remplies, et vu que cette fois-ci je ne me permets pas le luxe
d'une voiture, prsentent des difficults de locomotion considrables;
puis arrive le moment du dner.

Hier j'ai dn chez la vieille comtesse Protassoff, une dame trs
affable et bon enfant, o j'ai trouv cinq ou six personnes assez
agrables; tout le monde est enrag contre les Allemands, mais  quoi
cela a-t-il servi? Le soir je suis all chez un M. J..., le frre de
celui que vous avez vu  Bade et qui est si ennuyeux; celui-ci est
encore plus beau--il a _volcan_ de cheveux gris sur la tte--et encore
plus ennuyeux! J'y ai trouv plusieurs adeptes de la nouvelle cole
musicale russe (pas Cui, malheureusement), mais le grand Balakireff
qu'ils reconnaissent pour leur chef; le grand Balakireff a assez mal
jou quelques fragments d'une fantaisie  orchestre de Rymsky-Korsakoff
(vous vous rappelez, on vous a envoy quelques jolies romances de lui);
cette fantaisie sur un sujet de lgende russe, assez bizarre, m'a sembl
en effet en avoir, de la fantaisie. Puis le grand Balakireff a assez
mal jou des rminiscences de Liszt et de Berlioz, qui, lui surtout, est
pour ces messieurs l'Absolu et l'Idal. Je crois, aprs tout, que c'est
un homme intelligent. _Kein talent, doch ein character._

Ce, matin j'ai t plus envahi que jamais, puis j'ai eu ma dernire
sance chez M. Gay. J'en dois une encore  M. Makovsky. Le portrait de
M. Gay est d'une ressemblance frappante  ce que disent tous les amis et
 ce que je crois moi-mme. Puis j'ai fait des visites _littraires_,
c'est--dire ennuyeuses, mais il le fa-a-allait, comme dit Bilboquet.
Puis j'ai dn tout seul, pour la premire fois depuis mon arrive ici,
dans un petit restaurant sous terre, au-dessous du sol je veux dire, et
je suis all chez papa Annenkoff. Hier, oui, j'ai oubli! j'ai fait une
assez longue visite  l'_Hermitage_[140] o j'ai admir de nouveau les
chefs-d'oeuvre dont cette galerie est pleine: les Potter, les
Rembrandt, etc., etc. En fait de choses nouvelles, il y a une
merveilleuse petite Vierge de Lonard (dans la galerie Litta), des vases
admirables de la collection Campana, et surtout un petit sphynx assis
(un sujet de lampe) venu des fouilles de Kertch[141] qui est bien une
des choses les plus fascinatrices qu'on puisse voir; il est peint et
d'une conservation tonnante. J'aurais bien dsir que Viardot et vu ce
sphynx! Puis sont venues les deux lettres chez Annenkoff, et voil!

Et maintenant,  demain. Mille embrassades  tout le monde.

_Der Ihrige_,

IV. TOURGUENEFF.




LXVII


Saint-Ptersbourg, vendredi 10 mars 1871.

    Chre et bien-aime madame Viardot,

Je vous avais dit que ma lecture de demain tait tombe  l'eau.
Malheureusement ce n'tait qu'un faux bruit, et je lis en effet, entre
Mlle Lovato, chantant: Ce n'est pas dans le nez que a me
chatouille, et une autre demoiselle de la mme force; c'est tout  fait
caf chantant; mais le but m'tant trs sympathique (c'est pour les
blesss franais, on n'en parle pas sur l'affiche, mais tout le monde le
sait...), je passe outre. On a mis mon nom en vedette, et l'on me voit
rayonner  ct d'hutres fraches, etc.

J'ai pens  votre arrive  Brighton et me suis senti trs flatt d'une
pareille similitude! Avec tout cela, je crains qu'il n'y ait que fort
peu de monde, car le public ici est trop bourr de concerts, tableaux
vivants, etc. Demain, je vous dirai le rsultat.

Et maintenant parlons de mes faits et gestes. Sance pour _les_
portraits (ils sont achevs maintenant, Dieu merci!), sance pour des
photographies (ce n'est pas moi qui paye, je vous prie de le croire!),
visites littraires, pour affaires, visites reues et rendues; c'est un
brouhaha que ma vie ici; et je serai bien content quand je roulerai vers
la tranquille Moscou et vers Spassko, plus tranquille encore. Tout
cela est ncessaire; mais quand ce sera fini, ce sera bien _agriable_,
comme dit Thrsa.

J'ai dn hier, jeudi, avec trois _jeunes_ littrateurs, et la
conversation a t vive et anime. Nous n'avons bu qu'_une_ bouteille de
vin! J'ai d passer ensuite la soire chez une femme bien ennuyeuse, que
vous connaissez je crois, Mme M..., cette personne qui a de si
grosses joues, et elle a t digne de sa rputation. Aujourd'hui, dner
chez un comte A..., pas mal ennuyeux aussi, mais plein de bonnes
intentions envers la littrature; il est en train de fonder une vaste
entreprise lexico-encyclopdique; il est trs riche, et il faut
encourager cela (pas la richesse, mais les entreprises). De l, je suis
all dans un autre salon, politico-littraire aussi, mais d'une couleur
un peu plus tranche, de faon que je me rends compte des diffrentes
nuances de ce qu'on peut appeler l'opinion publique dans la _Cara
patria_. Il y a pas mal de choses que je vous dirai de vive voix.


Samedi soir.

Eh bien, ma chre et bonne madame Viardot, la lecture a eu lieu, mais a
a t autre chose que je n'avais cru. Un peu caf chantant, en effet, de
la musique excrable, mais un public norme, bouillant de jeunesse:
apothose de _Garibaldi_ en tableau vivant, lecture par une dame de
_Souvenirs d'un sjour parmi les Garibaldiens_, dclamation par une
grosse dinde,  la voix fle, des _Deux Grenadiers_ de Schumann, qui,
comme vous vous le rappelez peut-tre, se terminent par _la
Marseillaise_; alors explosion de bravos frntiques, cris de: Vive la
France! tempte, en un mot, qui a dur dix minutes. Un acteur franais
a, il est vrai, dit _les Deux Gendarmes_, mais une actrice franaise a
dclam _les Pigeons de la Rpublique_, et ce mot a fait courir le
frisson habituel.

Quant  moi, je dois avouer que jamais je n'ai t l'objet de
pareilles--pardon du mot!--_ovations_. Je vous le dis parce que je sais
que cela vous fera plaisir, et j'ai pens  vous pendant tout le temps
que je me tenais l, confus, rouge, un sourire impassible sur la face,
en prsence de cette foule qui hurlait... a me faisait l'effet d'une
grosse pluie d'orage, rapide et violente, qu'on recevrait sur ses
paules nues. J'ai lu le fragment des _Mmoires d'un chasseur_ intitul
_Bourmistr_; je crois avoir assez bien lu, mes nerfs s'taient dtendus
pendant tout ce tapage, et j'tais calme, puis le public tait si
bienveillant!

Vous voil revenue de Liverpool; peut-tre aurais-je quelque nouvelle de
vous demain.

En attendant, mille amitis. Je vous baise les mains.

IV. TOURGUENEFF.


Saint-Ptersbourg, samedi 11 mars 1871.

Je continue ma lettre, chre madame Viardot.

Aprs dner je suis all au concert de la Socit russe. Symphonie n 3
de Beethoven, assez brutalement joue, et puis... vous allez vous
tonner... et en mme temps vous rendrez justice  ma bonne foi: on a
donn l'ouverture des _Matres chanteurs_ et l'entr'acte, qui m'ont fait
le plus grand plaisir! L'entr'acte surtout est grandiose, c'est de la
puissante musique, il faut l'avouer. Le public a beaucoup applaudi et
l'entr'acte a t redemand.

Un petit musicien que vous connaissez, et qui se nomme Ch. Lenz, m'a
entran du concert chez un de nos meilleurs acteurs, M Samoloff, o je
devais rencontrer Rubinstein. Il y tait en effet. Il a pris les
Allemands (!) en horreur, et veut rester en Russie. Comme il faut
toujours qu'il entreprenne quelque chose, il s'est mis en tte de fonder
une socit, un Orpheum ou Verein, o se runirait toute
l'intelligence artistico-littraire de Ptersbourg. Cette ide a t
longuement dbattue, et on a fini par dcider qu'on ferait une soire
d'preuve, jeudi prochain (on a choisi ce jour-l, parce que je pars
vendredi), et on a fait des listes d'invitation, des circulaires. J'ai
d signer la circulaire littraire. Il ne sortira naturellement rien de
tout cela; du reste cela ne me regarde pas, puisque je n'habite pas la
Russie; mais enfin, cela a amus Rubinstein, et il est entier en diable
et ttu comme un mulet. J'ai rencontr sa femme: elle a trs bonne mine;
il parat que son garon continue  tre splendide.

J'ai l'ide de vous envoyer mes textes russes du _Gaertner_ et de _Es
ist ein schlechtes Wetter_. J'ai choisi ces deux-l, comme tant de
beaucoup les plus difficiles. Le cheval de la princesse, _Blanc de
neige_, est devenu noir comme l'acier, mais c'est aussi dans la nature.

Faites-vous chanter cela par Mme Gourieff, vous verrez si cela va
bien...

J'ai dn paisiblement chez mon vieux Annenkoff; aprs dner, j'ai eu
une entrevue avec un monsieur, pour le fermage de mes biens, et
peut-tre pour la vente de l'un deux. Ce monsieur est un galant homme,
que je connais depuis longtemps et qui a de l'argent.

Le tourbillon de Ptersbourg, o je suis tomb et d'o je compte me
retirer bien vite, ne me fait oublier un instant ni Londres, ni mon
retour, ni tout ce que j'aime au monde, et plus que jamais. Je ne serai
heureux que quand j'aurai franchi le seuil de Devonshire Place, 30!

J'ai reu une lettre de Lewis, qui me parle d'un de vos samedis, auquel
il aurait assist, et d'un autre o il comptait retourner. Il semble
vous avoir pris en affection.

A demain, _theuerste Freundin_. Mille amitis  tous.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

Nous terminons ici la publication des lettres de Tourgueneff  Mme
Viardot. L'illustre artiste n'a pas cru possible, pour des motifs
divers, de rendre public le reste de la correspondance, plus d'une
centaine de lettres se rapportant  la mme poque (de 1844  1871).
Mais les pages publies--outre leur charme intime--peuvent dj servir
de contribution apprciable  l'tude de la vie intrieure de
Tourgueneff qui doit nous intresser, pour le moins, autant que celle de
ses crations.

Des biographes russes ont mis dj  profit les lettres parues dans mon
ouvrage sur _Tourgueneff d'aprs sa correspondance_, et ils ont pu
lucider certains cts du problme psychologique et moral que prsente
l'me d'un artiste, aussi grand par l'esprit et le coeur, dou d'une
aussi rare puissance vocatrice que l'est l'auteur de cette
correspondance.

Notre tche ne fut pas vaine.

E. H.-K.

       *       *       *       *       *

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Journal,                                                 1 vol

LON    TOLSTO
Correspondance indite.                                  1 vol

IVAN   TOURGUENEFF
Correspondance.                                          1 vol

MILE ZOLA
Correspondance.--LETTRES DE JEUNESSE                     1 vol

4433. -- Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benot, 7, Paris.

       *       *       *       *       *


Notes sur la transcription

On a effectu les corrections suivantes:

Clment Thomas lui-mme n'interromptit=>Clment Thomas lui-mme
n'interrompit

le lond du rivage=>le long du rivage

que Dieu vons bnisse=>que Dieu vous bnisse

'a a t le dernier geste de Socrate mourant=>a a t le dernier geste
de Socrate mourant

elle nous aunonce=>elle nous announce

Je viens de m'excercer=>Je viens de m'exercer

n'est pas capable de se distraire de sa proccution=>n'est pas capable
de se distraire de sa proccupation

l'engager  aller trouver la tranquilit=>l'engager  aller trouver la
tranquillit

J'ai donc trentre-quatre ans=>J'ai donc trente-quatre ans

Notre voyage est redard d'un jour=>Notre voyage est retard d'un jour

Voici les quelques lignes que je vous proprose=>Voici les quelques
lignes que je vous propose

au-desus de la fentre=>au-dessus de la fentre

Mais imaginezvous=>Mais imaginez-vous

Wieniaswki a normment gagn=>Wieniawski a normment gagn

Vanitas vanitum et onmia vanitas!=>Vanitas vanitum et omnia vanitas!

A propos, le bruit s'tait rpaudu ici>=A propos, le bruit s'tait
rpandu ici

Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que mes poils
chiches vont me sauter au nez.=>Je crains bien que mon oncle soit cette
muraille et que mes pois chiches vont me sauter au nez.

Avec tout cela, il n'est impossible=>Avec tout cela, il n'est pas
impossible

Vous voil donc seul  Bade=>Vous voil donc seule  Bade

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] En septembre 1883.

[2] Voir _Ivan Tourgueneff d'aprs sa correspondance avec ses amis
franais_, par E. Halprine-Kaminsky (Fasquelle, diteur).

[3] Pote russe renomm, auteur de _Souvenirs_ sur Tourgueneff.

[4] Terre de Tourgueneff, dans le gouvernement d'Orel.

[5] Le prsent recueil contient galement les huit lettres que Mme
Viardot a bien voulu me communiquer en plus de celles qui constituent le
paquet qui lui a t restitu, lettres que j'avais dj insres dans le
volume: _Ivan Tourgueneff d'aprs sa correspondance avec ses amis
franais_. Toutes les lettres de Tourgueneff  Mme Viardot dont la
publication a t autorise par la destinataire sont donc runies ici.

[6] M. et Mme Viardot.

[7] L'Opra de Berlin.

[8] Il s'agit videmment des compositions de musique de Mme Viardot.

[9] Allusion  la fameuse revue russe _le Contemporain_, sous la
direction du pote Nekrassov et de Panaev, et dont les principaux
collaborateurs taient, avec Tourgueneff: Tolsto, Ostrovky,
Grigorovitch, le critique Belinsky, etc.

[10] La fille ane de Mme Viardot, devenue plus tard Mme Heritte.

[11] La langue allemande.

[12] Probablement ses premiers _Rcits d'un chasseur_, parus en 1847
dans _le Contemporain_.

[13] Mme Garcia, mre de Mme Viardot.

[14] Cousine germaine de Mme Viardot. Cantatrice, lve, je crois, de
M. Manuel Garcia, frre de Mme Viardot.

[15] Le frre de Mme Garcia, mre de Mme Viardot.

[16] M. Manuel Garcia.

[17] Fils d'un mdecin fameux de l'poque.

[18] L'auteur de: _Essence du christianisme_, etc.

[19] Critique russe, ami de Tourgueneff et plus tard son excuteur
testamentaire.

[20] Allusion aux superstitions populaires russes qui veulent qu'on
crache lorsqu'on constate la bonne sant d'une personne.

[21] M. Garcia, le frre de Mme Viardot, artiste renomm, comme toute
la famille Garcia, inventeur du laryngoscope.

[22] Jeu de mots expliqu par les ratures assez nombreuses de cette
partie de la lettre.

[23] Romancier, ou plutt auteur de nouvelles, devenu plus tard clbre.

[24] Une phrase en espagnol, une en allemand et une en russe contenant
le mme souhait; la dernire, en caractres russes, signifie:
Portez-vous bien et souvenez-vous de nous.

[25] _La Vie est un songe._

[26] _Le Magicien prodigieux._

[27] Louis Viardot traduisit en effet, en collaboration avec l'auteur,
plusieurs des nouvelles de Tourgueneff, notamment les _Rcits d'un
chasseur_, d'autres sous le titre de _Scnes de la vie russe_, etc.

[28] Savant naturaliste allemand.

[29] La famille du gnral comte Serge Kaminsky, fils du marchal russe
qui servit en qualit de volontaire dans l'arme franaise en 1758 et
1759. Le comte Serge avait habit Orel, ville o est n Tourgueneff.

[30] D'espagnol.

[31] Probablement _le Clibataire_, comdie en trois actes.

[32] Pote et militant politique allemand qui, sous l'influence des
ides de la rvolution de Fvrier  Paris, se porta,  la tte d'une
colonne d'ouvriers arms, et,  l'aide des rvolutionnaires de Bade,
pntra dans la ville, mais fut repouss par les troupes
wurtembergeoises.

[33] En russe: Je vous en prie.

[34] Le clbre crivain socialiste russe.

[35] On le sait aujourd'hui, le gnral Lamoricire avait pour mission
de conclure une entente entre la Rpublique de 1848 et l'empereur
Nicolas Ier.

[36] Domestique de M. et Mme Viardot.

[37] Le vieux chien de chasse de M. Viardot.

[38] Il s'agit probablement du romancier russe de ce nom.

[39] Phrase en lettres russes qui signifie: Comprenez-vous le russe? ou
l'avez-vous oubli?

[40] Cousine germaine de Mme Viardot.

[41] Lonard, clbre violoniste.

[42] Le frre de Mme Garcia.

[43] _Un djeuner chez le marchal de la noblesse_, la seule comdie en
un acte de Tourgueneff, date de 1849.

[44] Allusion probable  la traduction, faite par l'auteur en
collaboration avec Louis Viardot, du _Commensal_, comdie en deux actes,
crite en 1848, et parue en franais sous le titre primitif de _le Pain
d'autrui_ dans le volume: _Scnes de la vie russe_ (Paris, 1858).

[45] Critique musical de l'_Athenum_ de Londres.

[46] Belle-soeur de Mme Viardot.

[47] _Gold verdienen_, gagner de l'argent (ou de l'_or_--_gold_);
_verdienen_--gagner;--_dienen_--servir.

[48] Le chien de garde.

[49] La vieille cuisinire de Courtavenel.

[50] Petit bois prs de Courtavenel.

[51] M. Sitchs.

[52] Gnral espagnol.

[53] Vieux cheval de M. et Mme Viardot.

[54] Le frre de Mme Viardot.

[55] Un familier de la maison.

[56] A M. Louis Viardot.

[57] La nouvelle de la mort de sa mre a oblig Tourgueneff de partir
pour la Russie afin de mettre en ordre les affaires de la succession.

[58] Proprit patrimoniale de Tourgueneff.

[59] La fille de Tourgueneff.

[60] La fille de Tourgueneff confie par lui  Mme Viardot.

[61] Le clbre acteur, ami de Gogol et crateur du principal rle de
_Revisor_ (le rle du maire).

[62] La mre de Mme Viardot.

[63] Le frre et la fille de Mme Viardot.

[64] Nicolas Ier.

[65] Le grand-duc Alexandre Nicolaevitch, plus tard Alexandre II.

[66] Eugne Vivier, le clbre corniste improvisateur, homme de beaucoup
d'esprit et dont les traits amusaient souvent Tourgueneff et toute la
famille Viardot. Les journaux en ont parl rcemment  l'occasion de sa
mort.

[67] On sait (voir _Tourgueneff d'aprs sa correspondance_, par E.
Halprine-Kaminsky) que Tourgueneff a t exil dans sa proprit de
Spassko  la suite de son article sur la mort de Gogol, en 1852. Cette
rclusion a dur jusqu' la fin de 1854; rendu libre grce 
l'intervention du grand-duc hritier (plus tard Alexandre II),
Tourgueneff revint en France.

[68] M. Tutcheff a t un pote d'une rare finesse et de grce.

[69] Il faut se souvenir que le servage n'tait pas encore aboli  cette
poque en Russie.

[70] Journal russe, Mme Viardot tait  ce moment en reprsentation 
Saint-Ptersbourg.

[71] On se souvient que Tourgueneff a t exil dans ses terres  la
suite de son article sur Gogol.

[72] La fille de Tourgueneff.

[73] Mme Viardot s'tait charge de la surveillance de son ducation.

[74] _Roudine_, probablement.

[75] _Scnes de la vie russe_, 2e srie, traduite, en collaboration
de l'auteur, par Louis Viardot.

[76] A M. Louis Viardot.

[77] L'un des directeurs de la maison d'dition Hachette.

[78] La deuxime srie des _Scnes de la vie russe_.

[79] Xavier Marmier avait traduit un volume des nouvelles de
Tourgueneff, sous le mme titre de _Scnes de la vie russe_ (1re
srie).

[80] Un rcit de Tourgueneff, qu'il traduisit en commun avec M. Viardot
et qui parut dans le recueil: _Scnes de la vie russe_, en 1858 (2e
srie).

[81] Autre rcit de Tourgueneff.

[82] _Idem._

[83] La mort du clbre peintre Arry Scheffer.

[84] Dans la proprit de Lon Tolsto,  Yasnaa Poliana, qui n'est pas
trs loigne de Spassko.

[85] Le tableau dont parle Tourgueneff est la fameuse Apparition du
Christ,  laquelle le peintre russe a travaill pendant plus d'un quart
de sicle et qui est son principal titre de gloire.

[86] Reprsentant russe de l'art acadmique.

[87] Il s'agit de _A la Vielle_, roman traduit en franais sous le titre
de: _Un Bulgare_.

[88] Les Comits institus par Alexandre II pour prparer la rforme de
l'affranchissement des serfs, affranchissement proclam par l'Empereur
le 19 fvrier 1861.

[89] Critique d'art et de littrature allemand.

[90] Pierre Botkine, littrateur et grand ami de Tourgueneff.

[91] Tourgueneff faisait grand cas du jugement littraire de la comtesse
et soumettait parfois  son apprciation ses crits; bien que portant un
nom franais, elle est d'origine russe.

[92] Critique littraire et biographique de Tourgueneff. Il fut plus
tard son excuteur testamentaire.

[93] Le comte Nicolas Milutine, clbre homme d'tat, l'un des
principaux artisans de l'affranchissement des serfs et d'autres rformes
librales du rgne d'Alexandre II.

[94] Tourgueneff fut accus de pactiser avec les rvolutionnaires russes
rfugis  l'tranger, et il fut mand par le gouvernement 
Saint-Ptersbourg pour se justifier devant une commission du Snat,
rige pour la circonstance en tribunal suprme.

[95] Les prvisions de Tourgueneff se sont ralises: Sroff est devenu
l'un des plus puissants reprsentants de l'cole musicale russe.

[96] _Rognda_ est en effet considre comme le chef-d'oeuvre de
Sroff.

[97] Pauline Viardot, clbre cantatrice.

[98] Il s'agit videmment du rcit _Assez!_ le seul publi en 1864.

[99] Chef d'orchestre au Gewandhaus de Leipzig.

[100] La fille de Mme Viardot.

[101] Devenue clbre depuis.

[102] Titres crits en caractres russes.

[103] Compositions, sur paroles russes, de Mme Viardot.

[104] Chanteur au thtre italien.

[105] _Fume._

[106] Publiciste fameux, alors directeur libral de la revue moscovite
_le Messager russe_. Il devint plus tard ractionnaire et joua un rle
considrable sous le rgne d'Alexandre III.

[107] Le public franais sait aujourd'hui, par les traductions publies,
la grande valeur de cet crivain.

[108] Excavations et fondrires de route.

[109] L'oncle paternel de Tourgueneff avait t longtemps l'intendant de
ses biens; mais il les avait si mal grs que Tourgueneff dut, malgr
les liens de parent, confier l'administration de Spassko  un nouveau
grant, tout en indemnisant son oncle d'une forte somme.

[110] _Fume._

[111] Nicolas Rubinstein, frre d'Antoine, galement pianiste fameux, et
plus tard directeur du conservatoire de Moscou.

[112] Il s'agit de l'_Histoire du lieutenant Yergounov_.

[113] Les preuves de _Fume_.

[114] L'une des filles de Mme Viardot.

[115] L'hrone de _Fume_.

[116] Tourgueneff; l'architecte en question tait un Allemand qui a
construit la villa de Tourgueneff  Bade.

[117] pisodes de _Fume_.

[118] De ses oeuvres compltes  ce moment.

[119] Christine Nilsson, la clbre cantatrice, qui avait dbut avec un
clatant succs, en 1864, au Thtre-Lyrique de Paris.

[120] Le clbre pote russe, ami de Tourgueneff et de Tolsto.

[121] En 1838.

[122] Ce Porphyre eut une destine peu banale: il avait accompagn
Tourgueneff en Allemagne en qualit de groom; son jeune matre, s'tant
aperu de ses capacits intellectuelles, le prpara et le fit entrer 
la Facult de mdecine de Berlin. Ses tudes mdicales acheves,
Porphyre, malgr son titre de docteur, malgr l'invitation pressante de
Tourgueneff de rester en Allemagne, o il tait amoureux et sur le point
d'pouser une Berlinoise,--revint avec Tourgueneff  Spassko et
demeura serf de Mme Tourgueneff mre jusqu' la mort de celle-ci.

[123] Le fils de M. et Mme Viardot.

[124] La chienne.

[125] _Guerre et Paix._

[126] _Krakamiche le dernier des sorciers_, est un des trois contes
fantastiques (les deux autres sont: _l'Ogre, Conte de fe_ et _Trop de
femmes_) crits en franais par Tourgueneff, et dont la musique a t
compose par Mme Viardot. Pleines de gaiet et d'esprit, ces
oprettes ont t reprsentes  Bade, dans l'intimit de la famille
Viardot, et les rles ont t tenus par les lves de Mme Viardot,
souvent par l'illustre cantatrice, et mme par Tourgueneff, qui
incarnait l'ogre, le sorcier ou le pacha. Assistaient  ces
reprsentations les nombreux amis ou connaissances de tous les pays qui
habitaient  Bade, parfois le roi, plus tard empereur, Guillaume Ier,
et la reine de Prusse, ainsi que leur petit-fils, aujourd'hui Guillaume
II.

[127] En composant la musique sur un livret de Tourgueneff.

[128] Les deux filles cadettes de M. et Mme Viardot.

[129] Nous prirons  force de victoires; mais si les Franais veulent
continuer la guerre... que Dieu leur vienne en aide! la France sera
extermine!

[130] La famille de Mme Viardot habitait pendant la guerre
l'Angleterre.

[131] La femme du grand compositeur russe, auteur de _Rognda_, etc.

[132] La fille ane de Mme Viardot.

[133] Devenue plus tard clbre.

[134] Opra de Glinka.

[135] On sait combien la prdiction de Tourgueneff se ralisa:
Antokolsky (mort il y a quelques annes) est devenu le plus grand
sculpteur russe, chef d'une nouvelle cole, et sa gloire fut consacre 
l'Exposition universelle de 1878, o, seul parmi les artistes trangers,
il reut la mdaille d'honneur. Plus tard, il fut lu membre tranger de
l'Institut de France et eut les plus hautes rcompenses en Russie. A
rapprocher un autre fait de divination esthtique de Tourgueneff: il
avait prdit  Tolsto sa glorieuse carrire ds le dbut. En 1854, au
moment de l'apparition de l'_Adolescence_ (2e partie de l'ouvrage:
_Enfance, Adolescence, Jeunesse_, traduit en franais sous le titre de
_Mes Mmoires_), Tourgueneff crivit  un ami: Je me rjouis fort du
succs de l'_Adolescence_. Que Dieu prte longue vie  Tolsto, et j'en
ai le ferme espoir, il vous tonnera tous: c'est un talent de premier
ordre. Voir galement, dans la lettre  Mme Viardot du 19 janvier
1864, le jugement de Tourgueneff sur le compositeur Sroff.

[136] Rcit de Tourgueneff.

[137] On sait que la publication, en 1847-1850, de ses _Rcits d'un
chasseur_ avait produit une impression ineffaable sur le public russe
et notamment sur le tzar Alexandre II, librateur des serfs en 1861.
Tourgueneff contribua donc grandement  cet affranchissement.

[138] Depuis, on a connu  Paris ce peintre de rel talent.

[139] Un ami intime de Tourgueneff, mort jeune.

[140] _Ermitage_, la galerie impriale de tableaux.

[141] Ville en Crime.








End of Project Gutenberg's Lettres  Madame Viardot, by Ivan Tourgueneff

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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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