Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0024, 12 Aot 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0024, 12 Aot 1843

Author: Various

Release Date: December 16, 2011 [EBook #38320]

Language: French

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L'Illustration, No. 0024, 12 Aot 1843

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

        N 24. Vol. I.--SAMEDI 12 AOT 1843.
        Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
Pour l'tranger.     -    10         -    20       -    40



SOMMAIRE.

Ahmed-Pacha, bey de Tunis _Portrait_.--Courrier de
Paris.--Embellissements de Paris. Nouvelle Porte de l'hpital de la
Charit. _Gravure_.--Les Automates de M. Stevenard. _L'Escamoteur; le
Jour de Flte; le Magicien_.--Martin Zurbano. (Suite) _Orateur appelant
le peuple  se prononcer; Villageois espagnols fuyant devant Van
Halen_.--Des Irrigations. M. Dangeville; M. Nadault de Buffon; Ministre
de l'Agriculture. _Quatre Gravures_.-L't du Parisien--(Suite.)
_tablissement thermal d'Enghien; Eaux-Bonnes; Barges; Bagnres de
Luchon; Bagnres de Bigorre; Mont-Dore_.--Le Jeune Lapin et le Renard.
Fable par M. S. Lavalette.--Margharita Pusterla, Roman de M. C. Cant.
Chapitre II, l'Amour. _Cinq Gravures_.--Bulletin
bibliographique.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Caricature. _Un Tiroir
difficile_.--Amusements des Sciences.--checs (5e problme).--Rbus.



Ahmed-Pacha,
BEY DE TUNIS.

Pendant plusieurs sicles, la rgence De Tunis a t l'affreux thtre
de rvolutions et de crimes de toute espce. Les derniers vnements qui
se sont passs en Europe, et surtout la conqute d'Alger par les
Franais, ont amen de grands changements dans la situation de ce pays.
L'esprit de progrs, qui s'est empar de tout le genre humain, entrane
aussi les Musulmans, si longtemps stationnaires, et les pousse, presque
 leur insu, vers une nouvelle civilisation. Le bey actuel de Tunis,
Ahmed-Pacha, seconde ce mouvement, et ses efforts intelligents semblent
devoir tre couronns de succs.

Ahmed-Pacha sort d'une dynastie dont le chef, Hassan-ben-Ali, s'empara
du pouvoir en 1705. Quoique le gouvernement soit en quelque sorte
hrditaire dans la famille rgnante, les successions ne sont pas
rgles d'une manire tellement prcise, que souvent elles n'aient t
sujettes  de sanglantes contestations. La force et le gnie ne sont pas
moins que la naissance des titres et des droits  l'exercice de
l'autorit suprme.

Depuis 1814, la rgence de Tunis a t gouverne par six beys:
Hammoud-Pacha, Othman, Mahmoud, Hassan-ben-Mahmoud, Mustapha et Ahmed.

Ahmed-Pacha a succd, le 18 octobre 1837,  son oncle Mustapha, dcd
aprs un rgne de trois mois et quelques jours,  la suite d'un
vnement tragique.

Le premier ministre de Mustapha-Bey, Chekib-Sabtah, ministre de la
guerre, avait rempli les mmes fonctions sous le prcdent souverain,
Hassan-ben-Mahmoud. Pouss par une ambition effrne, et encourag,
assure-t-on, par des conseils venus de Constantinople, Chekib voulut
profiter de l'avnement du nouveau bey pour se mettre  sa place, et
travailla sur-le-champ  le renverser du trne, avant qu'il n'et le
temps de s'y affermir. Chekib jouissait d'une telle influence dans toute
la rgence, et par lui-mme, et par sa famille, l'une des plus
puissantes du pays, que le bey Mustapha, inform du complot qu'il
ourdissait contre sa personne, n'osa pas d'abord le faire arrter.
Cependant, aprs avoir rassembl autour de lui ses amis les plus
fidles, Mustapha, au milieu d'une grande revue que passait Chekib, le
fit appeler au Bardo, sous prtexte de lui communiquer des nouvelles
importantes que venait d'apporter un courrier de la Porte. Chekib n'osa
pas dsobir publiquement; il arriva  la rsidence avec une suite
nombreuse; mais spar de ses adhrents, sans violence et comme par
hasard, par les gens du bey, il fut men dans une salle basse, o on lui
apprit qu'il ne lui restait que le temps de faire sa prire avant de
mourir. Il lut aussitt trangl dans ce lieu mme par des chaouchs,
tandis que le bey faisait publier par des crieurs son crime et sa
punition, avec avertissement qu'un chtiment semblable tait rserv 
ceux qui seraient tents de l'imiter. Le complot, dont Chekib tait
l'me, fut dtruit immdiatement par sa mort, et le bey, qui, par cet
acte d'nergie, avait impos  ses ennemis, aurait pu jouir d'un rgne
long et paisible; mais Mustapha tait un homme d'un caractre trs-doux,
comme, au reste, presque tous les Tunisiens, et la violence qu'il fut
oblig de se faire, en ordonnant la mort de son ministre, lui fit
contracter une maladie qui le conduisit au tombeau peu de semaines aprs
cette excution. Il laissa  son neveu Ahmed, le bey actuel, le
gouvernement de la rgence.

Ahmed-Pacha, g aujourd'hui de trente-six  trente-sept ans, est un
homme d'un caractre plus ferme que son oncle, d'une capacit relle,
plus clair et surtout plus libral que ne l'a t jusqu' ce jour
aucun des princes de la cte d'Afrique. Pour n'en citer qu'une preuve,
les enfants de Chekib, placs au Bardo avec les siens, partagent
l'ducation europenne qu'il fait donner  ses fils.

[Illustration: Le bey de Tunis.--_Fac-simil_ du croquis d'un voyageur.]

La capitale de la rgence, Tunis, occupe une plaine resserre entre deux
lacs. La ville a deux enceintes; celle intrieure, de construction
mauresque, est flanque de tours trs-rapproches sur quelques parties;
l'enceinte extrieure, qui semble tre un ouvrage europen, est forme
de bastions et de courtines; elle entoure en grande partie les
faubourgs, et se rattache, sur les hauteurs de l'ouest,  la kasbah,
appuye aux deux enceintes. En avant de Tunis,  l'entre d'un canal
dbouchant dans la mer, est la Goulette, vieux fort  double rang
d'embrasures, premire ligne de dfense de Tunis, et clbre par la
rsistance qu'il a plus d'une fois oppose aux armes dbarquant sur
cette plage.

La rsidence habituelle du bey est le Bardo, forteresse situe en rase
campagne,  environ 2,200 mtres de Tunis, entoure d'un carr de
remparts levs, dont les quatre coins sont flanqus d'ouvrages avancs
et de tours. Sur le plus haut et le plus magnifique des btiments
intrieurs, flotte le drapeau rouge. Plusieurs jolis petits bois ornent
les environs, et, au milieu, on distingue les dmes, les kiosques et les
vastes jardins de la Manouba, maison de plaisance du bey.

Les habitants de la rgence de Tunis, comme ceux de l'Algrie,
appartiennent  diverses origines. Les Turcs et les Maures habitent les
villes et les villages; toute la population arabe est nomade, ainsi
qu'une grande partie des Berbers, anciens habitants du sol. Une autre
partie des Berbers, qui porte plus spcialement le nom de Kabales, ou
Kabyles, habite des villages et des hameaux au milieu des montagnes. Les
Turcs ont beaucoup perdu de leur importance, depuis que le bey de Tunis
a organis des troupes rgulires, organisation par suite de laquelle
ils ont t privs de leurs privilges assimils aux troupes indignes.
Les Andalous, descendants des anciens Maures d'Espagne, forment une des
classes les plus notables de la population maure. A la civilisation, aux
moeurs et  l'industrie qui les caractrisaient lors de leur arrive
d'Espagne, on doit la restauration de plusieurs villes dtruites par les
invasions des Arabes au septime et au huitime sicle, et mme la
fondation de quelques-unes, comme Testour, Soliman, Zaghwan, etc. Les
habitants des villes et villages sont dsigns par le nom gnrique de
Beldani (citadins). Les Arabes, dont la majeure partie tire son origine
des hordes qui ont pris part  la conqute, ou qui ont t appels de
l'gypte et de la Syrie par les khalifes de Karoan, conservent leur
dnomination d'Arabes. Quant  ceux qui, dans les temps anciens, avaient
accompagn les fondateurs de Carthage, ils se sont successivement mls
avec les Berbers, avec les Romains, les Vandales et les Grecs byzantins.
Il est  remarquer que les anciens Berbers nomades ne veulent pas qu'on
les nomme Arabes, alors mme qu'ils offrent avec ceux-ci une parfaite
ressemblance pour les moeurs et les coutumes; ils disent qu'ils sont
Chaoua (pasteurs), et se distinguent ainsi de cette partie de leur race
qui habite sous des toits. Ils paraissent tre, en effet, les Numides de
Massinissa et de Jugurtha.

Les habitants des parties du dsert, o le sol est compos de sables
mouvants, acquirent une grande dextrit  courir sur ces sables sans y
enfoncer les pieds. Pour porter le corps avec l'aplomb ncessaire, on
assure qu'ils se lestent d'un certain poids. Quoi qu'il en soit, un
cavalier ne peut les atteindre  la course  travers ces sables. Ils
vivent de lait de chameau et de dattes; ils entassent des fruits dans
des jarres, mettent un poids par-dessus, et les laissent fermenter: il
en dcoule une liqueur qu'eux seuls peuvent supporter. Ils sont
d'ailleurs trs-habiles  flairer, pour ainsi dire, l'eau sous les
sables. Lorsqu'ils creusent pour en chercher, ils ont grand soin, aprs
en avoir puis, de recouvrir la source; aussi le voyageur tranger n'y
rencontre-t-il jamais autre chose que le sable sec et aride.

L'administration est confie  des Gouverneurs militaires (kikhia) pour
les forteresses ou villes fortes, comme Kef, la Goulette, Karoan,
Porto-Farina, etc.;  des anciens cheikhs pour plusieurs petites villes
ou villages, avec le territoire qui en dpend, connue Testour, Zaghwan,
etc.; enfin,  des gouverneurs civils ou prfets (kads) pour les
provinces en gnral. Ces derniers sont les plus nombreux: ils sont en
mme temps fermiers des revenus de l'tat, c'est--dire qu'ils
peroivent les impts de leur dpartement et les gardent, moyennant une
redevance au bey, pralablement fixe. Ces trois classes
d'administrateurs ont la juridiction dans leurs dpartements respectifs:
le droit d'appel au tribunal du bey est ouvert  tous. Les kikhias sont
nomms par le bey; les cheikhs et les kads seul proposs au bey par le
suffrage de leurs administrs, et le bey les confirme ordinairement,
comme aussi il est d'usage qu'il les rvoque sur les plaintes de leurs
administrs. Indpendamment des cheikhs de villes et de villages qui ne
dpendent pas d'un kad, il y en a pour chaque subdivision dont se
forment ces diverses peuplades d'Arabes nomades.

Le gouvernement tunisien, sous les successeurs des khalifes, et depuis
sous les beys qui ont exerc le pouvoir, aprs l'tablissement dans la
rgence de la suprmatie du grand Seigneur, tait tomb dans l'erreur la
plus grave et la plus contraire  ses propres intrts, en se servant
des Arabes pour opprimer la population des villes et des villages. C'est
ainsi que les habitations ont t dvastes, que l'industrie et
l'agriculture oui t ruines. Un long tat de paix extrieure pourra
seul permettre  un gouvernement rparateur et ferme de protger les
habitants sdentaires, en comprimant avec persvrance la population
nomade, cette vritable plaie du pays.

Les environs de Tunis, quoique mieux garnis de villages et de fermes
qu'aucune autre partie de la rgence, ont aussi leur population nomade;
elle n'est cependant pas organise en arch (tribu) ou en nouadja
(branches de tribu), mais elle se compose de familles occupant quatre,
six, huit tentes, et appartenant  la mme tribu. Ces Arabes sont
souvent au service du bey ou d'un propritaire quelconque du sol sur
lequel ils campent et qu'ils labourent; quelquefois aussi ils louent des
champs  l'anne et les cultivent pour leur compte.

Il est difficile de fixer d'une manire exacte la dlimitation prcise
entre le territoire de la rgence de Tunis et celui de l'ancienne
rgence d'Alger. Les tribus qui habitent le pays voisin des limites,
sont d'autant plus intresses  laisser cette question incertaine et
douteuse, qu'elles ont pu trouver, de tout temps, protection dans l'une
des rgences pour les brigandages quelles commettaient dans l'autre. Le
camp du bey de Tunis, qui, tous les ans, se rend  Bedjia et  Kef pour
lever les impts, ne peut presque jamais remplir sa mission sans
guerroyer, et, de temps  autre, la rsistance est trs-srieuse. La
limite la plus naturelle entre les deux tats, et qui semble le plus
gnralement reconnue par les voyageurs, est celle de la rivire
El-Zain.

L'inimiti la plus profonde a presque constamment exist entre les deux
rgences d'Alger et de Tunis, et celle-ci tait sans cesse inquite sur
ses frontires par le bey de Constantine. Aprs la chute du gouvernement
turc et l'occupation d'Alger par l'anne franaise, le 5 juillet 1830,
le bey de Tunis, Hassan-ben-Mahmoud, soigneux de conserver l'amiti de
la France, repoussa les offres des principaux habitants de la province,
qui demandaient  se soumettre  sa domination pour se soustraire 
l'anarchie dans laquelle tait plonge ce beylik depuis la conqute;
mais en mme temps il fit faire par M. de Lesseps, notre consul-gnral,
des ouvertures au gnral en chef, M. le lieutenant-gnral Clauzel, 
l'effet de faire nommer, par le gouvernement franais, bey de
Constantine, un prince de la maison rgnante de Tunis. Un arrangement
fut conclu le 18 dcembre 1830  Alger, arrangement en vertu duquel
Sidi-Mustapha tait nomm bey de Constantine, et s'engageait, sous la
garantie du bey de Tunis, son frre,  payer  la France,  titre de
contributions pour la province, une somme de 800,000 francs en 1831, et
d'un million les annes suivantes.

Une convention semblable, et aux mmes conditions de redevance annuelle,
signe  Alger le 6 fvrier 1831, donna galement l'investiture du
beylik d'Oran  un autre prince de la maison rgnante de Tunis,
Ahmed-Bey.

Mais ni l'une ni l'autre de ces conventions n'obtint l'approbation du
ministre franais, et, quoique celle relative  Oran et dj reu un
commencement d'excution par l'arrive d'un corps de troupes
tunisiennes, le bey de Tunis dut renoncer ds lors  la double
suzerainet stipule en faveur de deux membres de sa famille. Ses
sentiments d'amiti pour la France n'en furent pas nanmoins altrs, et
son intrt mme lui fit un devoir de resserrer chaque jour plus
troitement les liens qui l'unissaient  elle; car, en traitant
directement avec le gnral en chef de l'arme franaise pour la cession
de deux provinces sur lesquelles la Porte ottomane prtendait avoir un
droit de souverainet, le bey de Tunis, Hassan, avait ouvertement
mconnu ce droit, et, par cet acte d'indpendance, avait soulev contre
lui-mme et contre toute sa famille la haine du Grand Seigneur, qui la
poursuit encore aujourd'hui.

Aprs l'insuccs de la premire expdition contre Constantine, en
novembre 1836, le sultan Mahmoud, pour encourager dans sa rsistance le
vassal qui, en refusant de reconnatre l'autorit de la France, s'tait
plac sous la protection de la sienne, voulait lui envoyer des secours
par Tunis. Il lui fallait,  cet effet, se dbarrasser du bey de cette
rgence, hostile  ses desseins, et le remplacer par un homme dont il
tait plus sr. Dans ce but, une escadre partit de Constantinople le 20
juillet 1837; elle devait se prsenter devant Tunis, o la conspiration
dont nous avons parl plus haut, organise par les agents de la Porte,
aurait aussitt renvers le bey rgnant (c'tait alors Mustapha). Mais,
comme on l'a vu, la conspiration fut dcouverte, son chef mis  mort, et
deux divisions franaises, fortes l'une de trois, l'autre de quatre
vaisseaux, sous les ordres des contre-amiraux Gallois et Lalande,
obligrent l'escadre turque du se retirer, avant qu'elle et pu rien
entreprendre.

Le bey actuel, Ahmed, s'est montr reconnaissant de ce service rel
rendu  son prdcesseur, ainsi qu' sa famille, qui lui doit la
conservation de sa souverainet.

Depuis plusieurs gnrations, les princes de la maison rgnante
protgent ouvertement une amlioration intellectuelle trs-remarquable
parmi les populations tunisiennes, au risque de s'exposer, en agissant
ainsi, aux excs d'un fanatisme qu'ils bravent, non sans de srieux
dangers. La rgence de Tunis, depuis que nous sommes matres d'Alger et
de Constantine, n'a plus  redouter les incessantes incursions de ses
anciens voisins. Du cot de la mer, elle est protge par nos escadres
contre les prtentions de la Porte, entretenues et excites par les
menes de la politique anglaise. Aussi Ahmed-Bey met-il habilement 
profit la scurit que notre voisinage et notre protection assurent 
ses tats, pour leur donner tous les dveloppements possibles de
culture, de civilisation et de puissance.

Sa volont  cet gard s'est manifeste ds les premiers jours de son
rgne, et pendant six annes sa persvrance n'a jusqu' ce jour t
rebute par aucun obstacle. Pour soumettre le pays  une organisation
gnrale et homogne qui fit  la fois sa force et celle du
gouvernement, Ahmed-Bey a compris que le meilleur moyen tait de crer
une arme rgulire sur le modle des armes europennes, avec leur
administration, leurs grades hirarchiques, leur discipline svre, leur
instruction: vritable et premire cole de civilisation pour le pays.
C'est  la France surtout qu'il a fait ses plus utiles emprunts, et il
peut dj regarder son ouvrage avec orgueil. Avant lui, la rgence de
Tunis ne comptait que deux rgiments d'infanterie de 2,000 hommes
chaque. Son anne comprend aujourd'hui cinq rgiments d'infanterie,
chacun de 5,000 hommes, un rgiment de cavalerie de 1,100 hommes et un
rgiment d'artillerie de 3,000 hommes.

L'uniforme est presque europen. Il se compose, pour les soldats, d'une
veste boutonne et d'un pantalon un peu large par le haut; la veste est
en drap de couleur bleue ou garance, suivant les rgiments. Les
pantalons de drap en hiver sont de couleur garance, et les pantalons
d't en toile blanche. Les collets et les parements des vestes, et les
bandes des pantalons sont de couleurs tranchantes. Les officiers portent
la capote et le pantalon droit, avec broderies et bandes en or. La
coiffure seule est reste orientale; cependant le turban a t remplac
par la chichia rouge, leve et garnie d'un lot bleu en soie. La
diffrence des grades est signale par l'toile et par le croissant, en
argent pour les sous-officiers, en or pour les officiers subalternes et
en diamant pour les officiers suprieurs. Les officiels portent en outre
des paulettes distinctives. Les armes sont celles de nos armes. Dans
la cavalerie, la selle arabe a t conserve, mais avec des
modifications. Plusieurs officiers ont adopt la selle franaise. Le
bey, les princes, les officiers, ressemblent beaucoup, on le voit,  nos
officiers,  l'exception de la coiffure; ils portent mme des gants
jaunes et des bottes vernies.

Les troupes sont partages dans cinq casernes, situes tant  Tunis
qu'aux environs, et dont l'tendue et la bonne distribution pourraient
servir de modle aux ntres. La direction de ces casernes et
l'instruction des troupes appartiennent presque exclusivement  des
officiers franais. MM. Gillart, chef de bataillon; Collin, chef
d'escadron, et Lavelaine-Manbenge, lieutenant-colonel au 18e de ligne,
sont prposs  l'infanterie. Le rgiment de cavalerie a t organis
par M. Gref, ancien lve de l'cole de Saumur. Le rgiment d'artillerie
est command par M. Lecorbeiller, chef d'escadron d'artillerie, officier
de la Lgion-d'Honneur, envoy au bey sur sa demande, en 1842, par M. le
marchal Soult. Dans l'ancienne kasbah, une fonderie de canons est
dirige par M. Bineau, ingnieur franais.

Le Hardo, rsidence habituelle du bey, runit (outre les appartements du
pacha), les salles de justice, le srail, le harem, une vaste caserne,
les prisons d'tat, la maison des ministres et employs, des bains, etc.
C'est au Hardo qu'est institue une Ecole Polytechnique, o sont admis
les fils des officiers et des personnages attachs au service du prince.

Ahmed-Bey, libral et tolrant, a pour principal ministre M. Raffo,
Italien et catholique, envoy dj plusieurs fois par lui en mission 
Paris. Il a concd, en 1840,  la France, le terrain o est mort saint
Louis, sur la montagne Byrsa,  seize kilomtres de Tunis; et, sur cet
emplacement, une chapelle a t inaugure, le 25 aot 1841, en prsence
de ses ministres. Ahmed-Bey introduit la rforme partout o il la croit
ncessaire au progrs matriel et moral du pays. Par ses ordres, les
marchs  esclaves sont abolis et ferms; des manufactures s'lvent,
des machines se construisent, des haras s'tablissent, d'anciens
aqueducs se restaurent, et des puits artsiens en forage vont changer
l'aridit inerte de la terre en fcondit d'une richesse inapprciable.
Bientt, peut-tre cette partie de l'Afrique, tributaire de l'Europe,
rendra  son tour l'Europe sa tributaire.

[Illustration.]

Nous avions dit vrai l'autre jour: le ministre bat la campagne. En sa
qualit de prsident du conseil, M. le marchal Soult a pris les devants
et a donn l'exemple; il est parti mardi dernier pour son chteau de
Saint-Arnaud; M. Guizot est depuis samedi  Lisieux; M. Duchtel se
propose de passer un mois  Mirambeau, dpartement de la
Charente-Infrieure; M. Cunin-Gridaie prend les eaux de Vichy; M. Teste
est  Nris; M. Lacave-Laplagne ne dpasse pas Auteuil, et M. Villemain
va jusqu' Neuilly. En choisissant son Tibur si prs de la demeure
royale, ou pourrait croire que M. le ministre de l'instruction publique
fait un acte de galanterie ministrielle et veut se rapprocher de
l'oreille du prince; mais les mdisants y seront pris: au moment mme o
M. Villemain installait ses pnates champtres dans le voisinage du
palais de Neuilly, le roi partait dans une berline  six chevaux et
prenait, bride abattue, la route du chteau d'Eu, toute la famille
royale galopant avec Sa Majest ou  sa suite. tait-ce pour chapper
aux grces irrsistibles de M. Villemain, et fuir les attraits de cette
sirne universitaire? Non pas vraiment: le roi, en allant  Eu,
satisfait tout simplement une fantaisie annuelle, et M. Villemain n'y
est pour rien ou pour peu de chose.

Ainsi la royaut et le ministre sont en vacances et prennent du bon
temps: l'austre M. Guizot a dpos son porte-feuille aux pieds de ses
pommiers de Normandie, et M. Duchtel s'est mtamorphos en Tityre;

                      Reeubans sub tegmino fagi.

A demain donc les affaires srieuses.

Madame la princesse de Joinville est du voyage d'Eu; elle a pris place,
en partant, dans la voiture du roi et  ct du roi. A peine lui a-t-on
laiss le temps de faire connaissance avec la bonne ville de Paris.
Depuis son arrive, madame de Joinville n'a pas eu une heure de libre
fantaisie; l'tiquette et le crmonial l'attendaient sur le rivage de
Brest, et ne l'ont plus gure quitte jusqu' Paris. L, il a fallu
essuyer les harangues de toute espce et signer les contrats solennels.
Le _Journal des Dbats_ a fait de la crmonie un rcit emphatique qui
n'a d que mdiocrement divertir la princesse,  qui l'on accorde du
got, de la finesse, de la modestie et de la simplicit.--Ce pays-ci est
le pays par excellence pour ennuyer les princes: on les accable,  la
moindre occasion, de salutations et de discours; on les bourre de
douceurs et de flatteries; et puis Dieu sait combien cela dure!

Madame de Joinville a trouv cependant le moyen d'chapper un instant 
tout cet appareil pour venir  l'Opra. Il tait huit heures; les
rideaux velours grenat et or, qui voilaient depuis un an la loge de feu
le duc d'Orlans, se sont relevs tout  coup, et pour la premire fois,
dans cette loge tout  l'heure en deuil, un jeune homme et une jeune
femme ont pris place, l'un svelte et brun, l'autre au visage gracieux,
au fin sourire et aux longs cheveux blonds: c'taient le prince et la
princesse de Joinville. Il y eut d'abord dans la salle un mouvement
involontaire. En voyant s'ouvrir cette loge depuis longtemps morne,
silencieuse, dserte et ferme comme un tombeau, une sorte de frisson
parcourut le parterre et l'orchestre. Qu'est-ce donc? Et tous les
regards se portaient de ce ct, comme si une ombre allait s'y montrer
ple et sanglante sous le linceul. Au lieu de l'ombre lamentable, on a
vu deux jeunes poux souriant et heureux l'un de l'autre, Habeneck a
donn le signal: les danses ont commenc, le public a battu des mains,
tandis que la Pri ravissait par sa danse lgre le prince, la
princesse, la foule enivre. Il n'y a qu'un an que le duc d'Orlans est
mort; ce soir-l l'Opra semblait loign de plus de cent annes de la
chapelle de Saint-Ferdinand!

Deux loges restent encore en deuil; toutes deux ont appartenu  des
princes de la finance, l'une  M. Schileckler, l'autre  M. Aguado. La
mort ne respecte pas plus les ttes millionnaires que les ttes royales,
elle va de l'une  l'autre et les fauche avec le mme plaisir. Avant
peu, nous verrons quelque hritier de la dynastie Aguado et de la
dynastie Schileckler venir, du fond de ces deux loges abandonnes par
les morts, sourire aux bonds voluptueux de la Grisi.

Qu'on ne s'y trompe pas: l'histoire des loges d'avant-scne de l'Opra
serait une histoire pleine de curieux contrastes, d'mouvantes
catastrophes et de profonds enseignements. Je me propose de l'crire un
jour, quand je n'aurai rien de mieux  faire. Que de pomes, en effet,
que de romans, que de mlodrames, dans ces loges privilgies qui
dominent l'orchestre des musiciens et avoisinent le lustre! A juger les
choses sur la forme et  la surface, c'est l que se donnent rendez-vous
et se runissent tous les biens qu'on dsire et qu'on envie: la
richesse, le luxe, l'insouciance et le plaisir; mais allez au del de
l'enseigne dore et regardez au fond: sur le velours et les coussins
moelleux de ces loges, l'ennui, la satit, le dsordre, la vanit,
donnant la main  la banqueroute, se sont souvent assis, tout pars,
tout gants, tout vernis, et promenant avec grce sur la salle
l'insolence, du binocle.--De temps en temps, Sainte-Plagie y va
chercher ses recrues.--L'air y est mortel, car les jeunes y deviennent
vieux trs-vite et y meurent aisment; sous les fauteuils, il y a des
trous o les millions tombent et s'engloutissent.--Horreur! plus d'une
fois le suicide  l'oeil hagard y a pass, et je vois encore l, sur
cette loge  gauche, la trace, de sa main sanglante et dsespre.

--Le quartier Saint-Antoine a prouv, cette semaine, une trs-vive
motion: quinze bandits sont parvenus  s'chapper des prisons de la
Force; ces honntes gens sentant venir le mois de septembre, saison de
l'air libre et du loisir, se seront dit: Pourquoi ne prendrions-nous
pas aussi nos vacances? Retenir une place  la malle-poste ou aux
messageries royales, c'tait pour eux du fruit dfendu. Comment
d'ailleurs percer ces formidables murailles, ces portes crneles?
comment briser ces terribles verrous? comment viter les regards
incessamment ouverts des gardiens et des sentinelles?

Ne pouvant aller tte leve sur la grande route, ils ont pris les voies
mystrieuses et souterraines; un matin, un bon bourgeois du voisinage,
occup  prparer un bain, entend du bruit sous ses pieds: il s'tonne,
il regarde, et voit le sol qui s'entr'ouvre; un homme, ou plutt un
dmon, parat, ple, la barbe et les cheveux en dsordre, agitant dans
ses mains un couteau menaant; puis un second, un troisime, un
quatrime, toute une lgion de damns: c'taient les prisonnier? qui,
depuis un mois et de jour en jour, se creusaient sous terre un chemin
vers la libert: ce chemin tait venu aboutir  la maison du voisin.
Quelle visite, bon Dieu! des voleurs, des forats en rcidive, des
faussaires, des assassins!

L'hte s'enfuit, effray de voir entrer chez lui cette socit arrive
sans lettres d'invitation: Si tu dis un mot, tu es mort! lui crient
quinze voix pouvantables. Mais il tait dj loin.

Il donne l'veil: on se prcipite, on arrive, et, quand les bandits
s'lancent dans la rue, effars, haletants, ils trouvent un rempart de
courageux citoyens qui leur barrent le passage. Figurez-vous les
menaces, les cris, la terreur, les luttes sanglantes, tout le cortge
formidable, et dsordonn d'une pareille aventure.--Les sergents de
ville, les soldats de ligne viennent prter main-forte; et enfin le
crime succombe, ainsi qu'il arrive dans tout mlodrame conduit selon les
rgles; on le saisit, on le dsarme, on le garrotte, on le renvoie d'o
il tait sorti, comme Satan de l'enfer, au fond des cachots de la Force.

Ce qu'on ne saurait trop admirer dans ces catastrophes effrayantes et
inattendues, c'est le courage, et le dvouement du citoyen. Voil une
bande de malfaiteurs arms qui s'lancent tout  coup de leur tanire et
surprennent des honntes gens sans armes; fuira-t-on? cherchera-t-on 
viter le danger et la mort qu'ils mnent avec eux? non: chacun se
prpare intrpidement  la lutte; ces simples bourgeois, ces marchands
paisibles que vous voyiez tout  l'heure, regarder nonchalamment les
passants, les bras croiss, d'un air bonasse, en se dandinant  leur
fentre ou sur le seuil de leur boutique, tout  coup deviennent des
combattants pleins de rsolution, des lions, des hros; ils se jettent
au-devant des bandits, ils les arrtent, ils les terrassent; ni le
couteau, ni le poignard, ni les fureurs de ces hommes horribles ne les
pouvantent et ne les font, reculer; ils tiennent jusqu'au bout,
meurtris, blesss, sanglants. C'est l, sans contredit, un courage bien
au-dessus du courage du soldat: le soldat obit et marche au danger par
ordre; nos gens vont le chercher de propos dlibr; le soldat est
sduit, tourdi, enivr par l'appt, de la rcompense, par le prestige
de ce qu'on appelle la gloire; eux ne cdent qu' un entranement
dsintress; ils n'ont en le temps d'apprendre ni le pas oblique, ni la
charge en douze temps; le soldat enfin est un rude compre prpar avec
soin aux blessures et  la mort; nos hros, encore un coup, sont de bons
bourgeois qui viennent de manger paisiblement leur soupe et d'embrasser
leurs femmes et leurs enfants.

Deux courageux citoyens se sont distingus particulirement dans cet
pisode des bandits de la Force; il est juste de les mentionner ici, de
mme qu'aprs la victoire on porte les noms glorieux au bulletin de la
bataille. L'un s'appelle M. Pons, l'autre M. Morel; tous deux ont donn
l'exemple d'une rare intrpidit; M. Pons est dangereusement bless d'un
coup de poignard qui a pntr dans la poitrine.

Eh bien! vous pouvez m'en croire, on ne donnera la croix d'honneur ni 
M. Morel ni  M. Pons. Il est bien plus juste et plus honnte de la
rserver pour un oisif, un faiseur de courbettes ou un inutile, je n'ose
pas dire pour un sot, un mchant et pour une poitrine dshonore.

On voit que Paris n'est pas prcisment la terre promise, et qu'il est
bon de s'y tenir sur ses gardes; tandis que vous flnez
consciencieusement, et que vous collez votre nez candide aux vitres de
Susse ou de Martinet, un larron subtil passe et vous enlve votre montre
ou votre tabatire, sous prtexte de vrifier si vous avez l'heure des
Tuileries ou de l'Htel-de-Ville, et si vous consommez du pur Virginie.
Dormez-vous on prenez-vous un bain? un sclrat vous veille en sursaut
dans votre lit, et sort par-dessous votre, baignoire; vous n'avez plus
qu' vous dbattre et  recevoir trois ou quatre bonnes blessures, en
attendant que M. le commissaire de police soit averti et que le sergent
de ville ait mis ses gutres. Paris a beau faire, il a beau s'clairer
au gaz, se paver, s'aligner, dorer ses maisons et ses boutiques, il est
toujours un peu le Paris que Boileau appelait un coupe-gorge.

Je ne suis ni misanthrope ni calomniateur, et j'apporte les preuves 
l'appui de mes reproches. Voici donc un chantillon des agrments de
Paris, scrupuleusement emprunt  la statistique: on commet, dans ce
charmant Paris, soixante-dix-huit crimes ou dlits par jour; il y a deux
morts violentes et quatre-vingts morts par maladie; les voitures
crasent deux personnes, le tribunal de commerce enregistre deux
faillites, le Mont-de-Pit reoit trois cent quinze dpts, l'hpital
s'ouvre pour quatre cent soixante-dix malades, les commissaires-priseurs
procdent  cinquante ventes par autorit de justice, et MM. les
huissiers fabriquent, trois mille exploits: le joli pays vraiment, et
comme il emploie agrablement sa journe! Si Paris ne cotait pas si
cher, on pourrait encore en prendre son parti; mais savez-vous ce qu'il
faut  cette ville si pleine d'huissiers, de morts et de malades, pour
se loger et se nourrir? quatre millions par jour; et encore quatre
millions ne suffisent pas! Paris possde une foule de citoyens plus ou
moins honntes, qui ne mangent pas, qui ne se logent, pas, et qui vivent
Dieu sait de quoi, de l'air, du ruisseau apparemment. Il n'y a que Paris
pour ces choses-l; ce n'est qu' Paris qu'on peut mourir de faim tous
les jours et recommencer le lendemain, pendant de longues annes;
ailleurs, si vous n'avez pas votre pain quotidien tous les matins, le
soir vous tes mort  coup sr.

--Un vnement encore a fait grand bruit cette semaine, plus de bruit
mme que le courage de MM. Pons et Morel, et que l'vasion des quinze
voleurs.--Vous m'avez devin: je veux parler de lu mmorable querelle
qui a mis la plume  la main  un critique et  un dramaturge; le sujet
du duel tait peu de chose, une pauvre comdie nouvelle en cinq actes et
en prose, moins que rien. Le critique trouvant la comdie mauvaise, l'a
trs-positivement et trs-spirituellement imprim, ce qui tait dans son
droit; le dramaturge s'est fch, et, dans une lettre assez grossire et
peu concluante, il a dclar que l'ouvrage tait excellent;

Pour le trouver ainsi vous aviez vos raisons.

Le critique n'a pas recul d'une semelle;  la lettre peu sante il a
ripost par un feuilleton plein de verve, de finesse, d'esprit et de bon
sens, qui a mis la lettre en lambeaux, laissant ses dbris pars sur le
champ de bataille, sans honneur et sans spulture.

L'attaque et la riposte taient si personnelles et si mordantes, que les
amis des deux adversaires se sont alarms, le bruit s'est rpandu que le
dramaturge et le critique avaient jet l leur plume, pour prendre une
arme moins innocente; dj mme la rumeur publique en perait un de part
en part, si ce n'est tous les deux.--H bien! dit  un homme d'esprit
qu'il venait de remontrer, un ami de l'un des deux champions; vous savez
ce qui est arriv?--Quoi donc?--Mais la grande nouvelle!--Je ne m'en
doute pas.--Tout le monde en parle.--Dites toujours.--La rencontre de J.
et de D.--Ah! oui, je sais; ils se sont rencontrs, et... ils ne se sont
pas salus!

--Hier, j'ai assist  un mariage; l'poux avait vingt-cinq ans, mais
l'pouse n'tait pas prcisment de la premire jeunesse; il y a quelque
cinquante ans que son toile s'est leve  l'Orient, et que l'Aurore,
aux doigts de rose, a sem sur son teint ses rubis et ses perles. On
alla  la mairie en grande pompe; l'poux un peu triste et la tte
baisse; l'pouse triomphante, et faisant minauder sa pudeur
quinquagnaire sous sa couronne d'oranger. Le maire arriva par de son
charpe et avec toute la gravit convenable; puis, s'adressant aux poux
et  l'honorable compagnie, il s'exprima ainsi: Entre M. J. D., g de
vingt-cinq ans, d'une part; et, de l'autre, demoiselle A. B., fille
majeure, ge de cinquante-et-un ans... tout le chapelet du
_matrimonium_ enfin.

A ces mots: fille majeure, ge de cinquante-et-un ans, une envie de
rire me gagna malgr moi; je me contins de mon mieux cependant; mais qui
peut chapper  l'oeil d'une fille majeure? celle-ci m'avait vu
touffant mon rire, et ne me quittait pas des yeux.

Aprs la crmonie, je cherchais  m'esquiver prudemment. Vains efforts!
elle s'approcha de moi par un dtour, et me prenant  part: Pourquoi,
dit-elle, avez-vous ri tout  l'heure?--Mais, je ne sais... Un de vos
tmoins... ce maire, peut-tre.--Ah! oui, ce maire, s'cria-t-elle avec
un accent dont je ne puis vous donner une ide, ce maire est un drle!
Est-ce que vous avez, par hasard, confiance en cet homme-l? Il n'y a
jamais un mot de vrit dans ce qu'il dit.

Tout le monde connat M. Marco Saint-Hilaire, l'homme du sicle qui a
invent Napolon. Sans M. Marco, l'Empereur et l'Empire n'existeraient
pas. C'est M. Marco qui a gagn la bataille de Marengo et la bataille
d'Austerlitz; et je ne sais pas si M. Marco n'est pas mort 
Sainte-Hlne, bien qu'il fabrique des feuilletons  Paris.

Un autre se contenterait d'tre un grand historien; M. Marco ajoute  ce
mrite plus d'un genre d'agrment; M. Marco Saint-Hilaire connat les
potes sur le bout du doigt. tes-vous embarrass pour savoir de quel
pre potique tel ou tel hmistiche est le fils? allez consulter M.
Marco Saint-Hilaire; il vous tirera d'embarras, vous disant: Ceci est de
Virgile, ceci d'Ovide, ceci de Pindare, ceci de Dante, ceci de Boccace,
de Shakspeare, de Corneille ou de Lamartine.

Dans un de ses derniers feuilletons, M. Marco donne une preuve
magnifique de ce profond savoir. Il s'agit d'une entrevue entre Talma et
Napolon. Talma, suivant M. Marco, est occup  donner  Napolon un
chantillon de son savoir-faire. Aprs plusieurs exercices, il arrive
enfin  ce vers:

        Il s'en prsentera, gardez-vous d'en douter.

Vers admirable, ajoute M. Saint-Hilaire, vers si connu que Racine met
dans la bouche d'Agamemnon.

Je voudrais savoir ce que Tancrde et Voltaire pensent de l'rudition
potique de M. Marco.

Et voil justement comme il crit l'histoire.

--Un ancien acteur vient de mourir, un des vieux compagnons d'Odry, de
Potier et de Tiercelin; Bosquier-Gavaudan n'tait pas de la force de ces
trois illustres camarades; il n'avait ni leur talent original ni leur
popularit; mais il s'tait fait aussi des partisans et des admirateurs:
c'tait un gros bonhomme rond, roulant, joyeux, qui aurait chant cent
couplets de suite sans reprendre baleine.

Chaque chose vient  propos, chaque homme arrive  sa place;
Bosquier-Gavaudan tait contemporain de Dsaugiers et du caveau, il
naquit certainement pour chanter; il vcut en chantant: il est mort dans
un temps o l'on ne chante plus.



Embellissements de Paris.

NOUVELLE PORTE DE L'HPITAL DE LA CHARIT.

L'ancienne entre de l'hpital de _la Charit_, du ct de la rue Jacob,
vient de faire place  une nouvelle porte d'un style assez insignifiant,
mais qui, du moins, ne choque pas l'oeil comme la noire et triste
palissade de planches qu'on a tolre ptulant tant d'annes. La
construction reprsente sans aucune gravure n'a rien de remarquable;
c'est une simple porte cintre, assez semblable  une porte cochre
quelconque, et suivie d'une espce de lourd pristyle soutenu par quatre
colonne, sans aucun caractre architectural. Cette machinerie, commence
l'anne dernire, n'est pas encore compltement acheve; si nous sommes
bien informs, un plican sculpt doit se pavaner au fronton du porche.
Le choix d'un pareil ornement ne fait gure plus d'honneur au got de
l'architecte qu' ses connaissances de l'histoire naturelle; comme
chacun le sait, en effet, le symbole du plican, _qui se dchire les
flancs pour nourrir ses enfants_, a le double malheur d'tre un peu us
et parfaitement faux. S'il fallait absolument une figure au fronton, on
aurait de quoi choisir parmi les aptres de la charit chrtienne;
l'image du saint homme _Jean-de-Dieu_, par exemple, et t aussi bien 
sa place ici peut-tre que celle du plican, et nous ne comprenons pas
qu'on pousse le got de l'allgorie jusqu' sacrifier  des niaiseries
fabuleuses la bonne et belle histoire des vrais dvouements.

Puisque nous avons prononc le nom de _Jean-de-Dieu_, on nous permettra
de dire quelques mots de sa vie et de montrer comment elle se rattache 
l'histoire de l'hpital de la Charit.

Jean, surnomm _Jean-de-Dieu_,  cause de ses vertus et des oeuvres
d'ardente charit qui remplirent les dernires annes de sa vie, tait
un Portugais du diocse d'Yvora. Il avait pass une partie de sa vie 
porter les armes, lorsqu' l'ge de quarante-cinq ans il se voua tout
entier  la pnitence et au service des malades. Dix ans plus tard, le 8
mars 1550, il mourait, laissant une telle rputation de saintet, que le
pape Alexandre VII le canonisa en 1690. Jean-de-Dieu n'avait jamais eu
la prtention de fonder un ordre religieux, mais il laissa des disciples
ou plutt des imitateurs qui continurent, aprs lui,  servir les
pauvres malades, et formrent une congrgation nouvelle, approuve
d'abord par les papes Pie V et Clment VIII, puis rig en ordre
religieux par le pape Paul V. Le bref constitutif de ce dernier pontife,
dat du 13 fvrier 1617, obligeait ceux, qui voulaient entrer dans
l'_ordre de Saint-Jean-de-Dieu_, ou des _frres de la Charit_, aux
trois voeux ordinaires et a un quatrime voeu, celui de servir les
malades. Il permettait en mme temps  chaque maison de cet ordre d'avoir
un _religieux prtre_, qui ne pourrait exercer aucune charge, aucun
office dans la congrgation.

La congrgation de Jean-de-Dieu rendait de tels services qu'elle se
rpandit avec une grande rapidit. Elle n'tait pas encore constitue
dfinitivement comme ordre religieux, lorsque Marie de Mdicis, seconde
femme de Henri IV, songea  en doter la France. Elle fit venir de
Florence  Paris cinq frres de cette congrgation, qu'elle installa,
sous le titre de _religieux de la Charit_, dans une maison de la rue de
_Petite-Seine_, appele depuis rue des _Petits-Augustins_. Les lettres
patentes par lesquelles Henri IV autorisa cet tablissement au mois de
mars 1602, enregistres au Parlement le 11 avril 1609, furent confirmes
par Louis XIII au mois d'aot 1628, et plus lard par Louis XIV en 1643
et 1665.

En 1607, la reine Marguerite dsirant fonder, dans la maison mme
occupe par les religieux de la Charit, un couvent d'_Augustin
Dechausses_, les cinq frres allrent s'tablir dans un emplacement
occup par de vastes jardins, prs d'une chapelle de _Saint-Pierre_,
dont on a fait depuis _Saint-Pre_ et enfin Saints-Pres, nom qui est
rest  la rue. Marie de Mdicis leur fit construire, dans le voisinage
de cette chapelle, un hpital, une maison, et les dota. Les religieux de
la Charit devaient, aux termes de leurs rglement, tre  la fois
chirurgiens, pharmaciens, et soigner eux-mmes leurs malades. Bientt le
chiffre des bons frres s'leva de cinq  soixante, et la maison de Pans
devint le chef-lieu de toutes les maisons du mme ordre, rpandues dans
le royaume et dans ses colonies.

Six ans aprs la fondation dont nous venons de parler, les religieux de
la Charit levrent,  la place de la chapelle de Saint-Pierre, une
glise qu'ils mirent sous le vocable de saint Jean-Baptiste. Marie de
Mdicis en posa la premire pierre, sur laquelle fut grave cette
inscription:

_Maria Mediciva, Galliae et Navarrae regina regens, fundatrtx, anno
1615._

L'architecture de cette glise ne se recommandait gure que par un assez
joli portail construit, en 1722, sur les dessins de Cotte; mais
l'intrieur tait orn de quelques oeuvres d'art assez remarquables; on
citait, entre autres, la _Rsurrection de Lazare_, par _Galloche_,
tableau dans lequel cet artiste avait fait les portraits de sa femme, de
ses filles, de sa domestique et de son porteur d'eau;--un tableau dans
lequel _Dulin_, membre de l'Acadmie royale de Peinture, avait figur le
_Christ gurissant les malades_;-dans le choeur, un autre Christ de
Benot;--dans une chapelle,  gauche de l'autel, l'_Apothose de saint
Jean-de-Dieu_ qu'on voyait enlev par les anges, oeuvre due au pinceau
de _Jouvenet_; enfin, une vierge de marbre sculpte par _Le Pautre._

D autres tableaux, rpartis dans les salles de l'hpital, appelaient
encore l'attention: dans la salle Saint-Louis, Testelin avait reprsent
ce prince pansant un malade: Restout avait peint deux sujets tirs de
l'vangile; dans la salir Saint-Michel, Lebrun avait figur la Charit
sous l'emblme d'une femme versant de l'eau sur des flammes; c'tait
l'un des premiers ouvrages de ce matre; enfin, d'autres artistes en
renom, tels que Labite, de Sve, etc.. avaient apport  la dcoration
de l'hpital le tribut de leurs talents. Aujourd'hui toutes ces oeuvres
sont disperses ou ananties..

L'hpital de la charit tait le noviciat des frres de
Saint-Jean-de-Dieu et la retraite des religieux hors de service. Il
tait administr par les religieux eux-mmes, qui en occupaient une
grande partie. C'tait l aussi que se tenait les assembles, triennales
convoques pour l'lection des suprieurs de toutes les maisons de
l'ordre.

On ne recevait autrefois  l'hpital de la Charit que des hommes
attaqus de maladies curables, et encore fallait-il que ces maladies ne
fussent point contagieuses ni honteuses. On s'accordait gnralement 
louer les soins, la propret, la bont, la charit vritable, avec
lesquels les malades taient traits. Parmi les garons chirurgiens
attachs  rtablissement, il y en avait un  qui six ans de service
confraient de droit la matrise. La Charit s'appelait, pendant la
Rvolution, _hospice de l'Unit_: Ce n'est qu'en 1818 qu'elle a repris
son premier, son vritable nom.

L'tablissement de l'cole clinique interne de cet hpital date de l'an
X (1801).

[Illustration: Nouvelle Porte de l'Hpital de la Charit.]

La Charit est ce qu'on appelle un _hpital gnral_, c'est--dire
destin aux personnes des deux sexes atteintes de maladies aigus, ainsi
qu' celles qui sont blesses ou attaques de maladies chirurgicales.
Situ sur une pente qui se prte parfaitement  l'coulement des eaux,
il occupe un terrain considrable et jouit de forts revenus. Au
dix-septime, sicle on y comptait cent cinquante lits; en 1790, il n'y
en avait pas plus de deux cent huit, dont plus de moiti provenaient de
dotations particulires; la fondation d'un lit, au commencement de la
Rvolution, cotait 12,000 fr.; chaque malade, alors comme aujourd'hui,
avait le sien; mais les places taient trop rares, et l'on n'tait admis
que sur de puissantes recommandations. Aujourd'hui le nombre des lits
est de quatre cent soixante-seize, et il s'lvera en 1844  quatre cent
quatre-vingt-douze. On est mieux trait que jamais; y un reoit
indistinctement les hommes et les femmes, et le seul litre d'admission
exig, c'est d'tre malade.

Depuis qu'il est sorti des mains des frres de l'ordre de
Saint-Jean-de-Dieu, l'hpital de la Charit est administr et rgi comme
tous les autres hpitaux civils. Ses mdecins actuels sont: MM.
Fouquier, Rayer, Cruvelhier, Bouillaud et Andral; les chirurgiens: MM.
Velpeau et Gerdy; enfin, il a pour pharmacien M. Quevenne.--La mortalit
moyenne,  cet hpital, est d'environ un sur sept.



Les Automates de M. Stevenard,

BOULEVARD MONTMARTRE..

Sous le pristyle d'une porte lgamment sculpte, un domestique, revtu
d'une livre irrprochable, prsente d'une manire respectueuse et tout
automatique le programme des sujets mcaniques offerts  la curiosit
publique par M. Stevenard, horloger de Boulogne-sur-Mer. Au second
tage, une femme lgante, dont les mouvements sont aussi rgls que
ceux du valet, remet  travers un guichet surmont d'une glace une carte
devant laquelle s'ouvre d'elle-mme une porte de tapisserie donnant
entre dans une antichambre; un monsieur (M. Stevenard en personne)
s'avance, salue poliment, et commence au sujet de ses ingnieux
mcanismes une petite harangue de laquelle il rsulte naturellement que
l'orateur est Vaucanson second, ou plutt Vaucanson premier, ou mme
encore le seul Vaucanson vritable; les clbres automates de Vaucanson
pouvant faire souponner quelque supercherie, parce qu'ils avaient la
taille de personnages vivants, tandis que M. Stevenard a perfectionn
l'art et cr des automates pygmes. Axiome: La gloire de l'artiste
mcanicien grandit en raison de la petitesse de ses oeuvres.

[Illustration: Automates Stevenard.--L'Escamoteur.]

[Illustration: Automates Stevenard.--Le Joueur de Flte.]

Aprs ce prambule, M. Stevenard introduit les visiteurs dans le salon,
o sont exposs trois automates en miniature.

A gauche en entrant est assis sur un divan un petit prestidigitateur
haut de seize centimtres (six pouces), et revtu d'un riche costume
oriental: il promne ses regards sur l'assemble et se lve pour faire 
ses spectateurs un respectueux salut; il s'approche d'une table
supporte par quatre pieds dlicats, prend sur un autre meuble trois
gobelets d'argent, et aprs avoir montr qu'ils ne contiennent rien, en
fait successivement sortir, d'abord des muscades d'argent, et enfin un
oeuf qui s'entr'ouvre et livre passage  un brillant oiseau-mouche,
lequel s'lance, bat des ailes et chante sa dlivrance.

Le voisin du prestidigitateur est un musicien haut de trente-deux
centimtres (un pied), lgamment vtu  l'espagnole; il excute sur la
flte les plus ravissantes mlodies de Rossini et de Bellini; ses doigts
s'levant et s'abaissant selon toutes les rgles de l'art des Tulou,
brodent sur ces mlodies des variations fort compliques.

Quand M. Stevenard estime que l'on a suffisamment admir la musique et
le musicien, il appelle l'attention du public vers le troisime
automate, son chef-d'oeuvre.

Aux portes d'un temple construit dans le style de la Renaissance et
support par un magnifique meuble en bois d'bne sculpt, enrichi
d'ornements en bronze dor, est assis un ncromancien de mme grandeur
que le petit musicien, tenant d'une main la baguette magique, et de
l'autre le livre du destin.

[Illustration: Automates Stevenard.--Le Magicien.]

Dans le socle qui soutient le monument est pratiqu un tiroir renfermant
d'lgantes tablettes sur chaque ct desquelles sont graves des
questions en langues franaise et anglaise.

La tablette contenant la question choisie est confie  quatre cygnes
qui s'avancent pour la recevoir, et rentrent d'eux-mmes pour la porter
au ncromancien; celui-ci, au son d'une musique cache, tourne les yeux
vers la personne qui lui a adress la question, consulte son grimoire et
frappe sur les portes du temple, qui, en s'ouvrant, laissent apercevoir
un cartouche en mail noir entour de brillants.

A un nouvel appel apparat un petit dmon familier porteur d'un vase
rempli d'encre d'or dans laquelle le magicien trempe sa baguette pour
tracer successivement au milieu du cartouche les lettres qui forment une
rponse courte, prcise et sans rplique, dont la plus extraordinaire
est sans contredit celle qui indique le nombre d'heures et de minutes
marques au mme instant  la pendule du salon.

Un nouveau coup de baguette fait disparatre le petit gnie, les portes
du temple se referment, le magicien se rassied pour reprendre ses
mditations et attendre des questions nouvelles. M. Stevenard salue, la
porte du salon s'ouvre, et les visiteurs s'coulent pour faire place 
d'autres.



Martin Zurbano.

(Voir page 311.)

Le trait de Bergara, sign le 3 aot 1839, mit fin  la guerre des
carlistes et des christinos, mais il ne dtruisit pas tous les germes de
discorde qui naissaient successivement des mauvaises institutions
sociales de l'Espagne. Il existait des mcontentements dans l'arme,
dans l'administration, dans le peuple; ils ne tardrent pas  se
manifester au dehors,  se traduire en meutes; l'une d'elles leva
Espartero au niveau de la reine rgente; une seconde meute lui donna la
premire place et renversa Christine.

Le soldat parvenu fut  peine assis sur son trne de rgent que de
nouvelles insurrections troublrent le pays, Espartero savait manier le
sabre, il ne sut pas tenir le sceptre. Trop souvent, pour faire
triompher l'ordre et la loi, il frappa du sabre au lieu de se servir de
la main de justice. On sait tous les abus de puissance dont s'est rendu
coupable le rgent dans sa courte administration. Loin de songer 
rconcilier les partis,  harmoniser les intrts gnraux sans froisser
les intrts particuliers, loin de donner une bonne direction aux belles
qualits de la nation espagnole, loin de la pousser dans la voie du
progrs intellectuel et physique o elle peut conqurir un si brillant
avenir, il ne sut que comprimer, qu'exiler, que tuer tout ce qui faisait
ombrage  son despotisme soldatesque.

Aussi l'esprit public, qui avait salu son avnement comme l'aurore d'un
beau jour, comme le commencement d'une re de grandeurs et de
prosprits, l'esprit public ne tarda pas  ragir contre lui. Le
dvouement fit bientt place  la froideur, puis quelques fautes encore
firent natre la haine, et, chez la nation espagnole, la haine conduit 
la lutte,  la mort. Les cits qui avaient montr le plus d'enthousiasme
lors de l'lvation d'Espartero furent les premires  protester contre
ses actes. Barcelone, par son meute de 1840, l'avait port sur le
pavois, Barcelone se leva avant toute l'Espagne pour le renverser. Au
mois d'octobre 1841 Barcelone s'insurgeait dj contre le despotisme
militaire du rgent. Mais l'heure de sa chute n'tait pas arrive
encore; cette tentative prmature, qui s'tendit sur une partie de la
Catalogne, n'eut pour rsultat que d'alourdir le joug du rgent.

Dans ces premires luttes du pouvoir et de la nation, Zurbano fut pour
le rgent un dogue bien dress; rien ne l'arrtait quand il s'agissait
de prouver son dvouement. L'ge, la faiblesse, la douleur, ne
trouvaient nulle piti en lui; il tuait impitoyablement tout ce que lui
dsignait le doigt du matre. Cette sanguinaire soumission fut pousse
si loin dans les troubles de 1841, que le nom de Zurbano devint en
horreur  l'Espagne, et que plusieurs villes, Vittoria entre autres,
mirent sa tte  prix.

[Illustration: Orateur appelant le peuple  se prononcer.]

Ce fut dans ces circonstances que le rgent nomma Martin Zurbano
marchal-de-camp des armes nationales. Le dcret est du mois d'octobre.
L'anne suivante, de nouvelles faveurs tombrent sur ce favori;
Espartero lui donna le commandement suprieur de la province de Gironne.

Sur ce nouveau thtre Zurbano dploya une activit sans gale; il
poursuivit sans relche les bandes de carlistes, de contrebandiers et de
bandits qui dsolaient le pays. C'tait une oeuvre utile, mais, dans
cette oeuvre de destruction. Zurbano dpassa les limites ordinaires de
la cruaut; il ne se contenta pas de frapper les bandits, il menaa de
mort toute personne qui, arrte par eux, leur paierait ranon pour se
dlivrer de leurs mains; sa menace s'tendit mme sur les parents ou
amis qui auraient pay cette ranon; cette menace reut son excution
dans plusieurs cas, et quelques personnes furent fusilles. Les plaintes
que souleva cette frocit furent si vives et si multiplies que le
gnral Rodil ordonna  Zurbano de rvoquer cette mesure et d'agir
dsormais avec plus de douceur.

[Illustration: Villageois espagnols fuyant devant Van Halen.]

Peu de temps aprs, malgr cet ordre, il recommanda de nouveau aux
commandants militaires de sa province de fusiller immdiatement, sans
jugement, comme bandits, les contrebandiers et mme ceux qui leur
donneraient asile ou secours. Espartero aimait les dvouements aveugles
que lui importait la vie de quelques personnes? Il approuva
solennellement la conduite de Zurbano en le nommant,  la face de
l'Espagne, en aot 1842, grand-croix de l'ordre d'Isabelle la
Catholique.

En septembre, un de nos compatriotes eut  souffrir de caractre
grossier de Zurbano. Zurbano connaissait la haine d'Espartero contre la
France; il crut donc pouvoir agir brutalement avec M. Lefebvre,
honorable ngociant de Gironne, vieillard inoffensif, dont le nom est
respect de toute la province,  cause du grand nombre de bienfaits dont
il a dot le pays. Zurbano prtendit avoir besoin, pour loger ses
soldats, d'un vaste btiment qu'occupaient les fabriques de M. Lefebvre
depuis longues annes. Il voulut, l'absurde soldat, l'avoir dans
vingt-quatre heures. M. Lefebvre lui demanda au moins huit jours:
Zurbano ne voulut rien couter, et ordonna au ngociant d'obir sans
plus tarder; celui-ci voulut foire quelques observations sur une cette
rigueur. Ce farouche gnral maltraita ce vieillard. Il fallut la
chaleureuse intervention de notre consul-gnral de Barcelone, M. de
Lesseps, pour le garantir de nouvelles perscutions.

Les Anglais, profitant, des troubles de l'Espagne, inondaient ce pays de
leurs marchandises. La contrebande se faisait au grand jour sur tout le
littoral; les ctes de la Catalogue surtout taient couvertes de petits
navires qui venaient de Gibraltar et dbarquaient leur cargaison sous
les yeux mmes des carabineros; ceux-ci taient videmment gagns par
l'or anglais. Les manufacturiers de la Catalogue se plaignirent
hautement d'un commerce qui les ruinait; ils accusrent l'administration
des douanes de faiblesse ou de corruption. Le rgent, tout ami des
Anglais qu'il tait, ne put rester sourd aux justes plaintes des
fabricants; il destitua quelques chefs de la douane, mais il les
remplaa par des gens de mme toile; il nomma un nouvel
inspecteur-gnral, mais  qui donna-t-il cet emploi important?  un
administrateur clair et probe, sans doute? Non,  Zurbano,  l'ancien
contrebandier. Ce fut lui qu'un dcret du mois d'octobre 1842 nomma
inspecteur-gnral des douanes de terre et de mer d'Espagne, avec des
pouvoirs trs-tendus; il n'en conserva pas moins le commandement
militaire de la province de Girone.

Cependant les esprits s'agitaient de plus en plus  Barcelone.
L'installation d'une commission d'emprunt forc pour payer les troupes,
des mesures rigoureuses prises pour la conscription, la suppression
d'une fabrique de cigares qui occupait beaucoup d'ouvriers, enfin des
ngociations entames  Madrid point un trait de commerce avec
l'Angleterre, et qu'on savait contraire aux intrts de l'Espagne,
mirent le comble au mcontentement de la population: il ne fallait plus
qu'une tincelle pour faire clater l'incendie.

Le 13 novembre, quelques ouvriers cherchrent  entrer une pice de vin
sans payer les droits d'octroi. Les employs les arrtrent et les
maltraitrent. La foule s'assembla  leurs cris, prit leur dfense et
les arracha des mains des douaniers. Le poste militaire voisin accourut,
la foule se rua contre lui et le dsarma. Dans la soire, de nombreux
rassemblements se formrent sur tous les points de la ville, les
passions s'chauffrent par le contact. Le lendemain, la ville tait sur
pied; tous les griefs de la nation contre le rgent furent exposs et
dvelopps par des orateurs populaires; des milliers d'ouvriers
parcouraient les rues et les places en poussant des cris de rvolte.

Le mouvement devenait srieux; le capitaine-gnral Van Halen fait
prendre les armes  la garnison et place un rgiment et 6 pices de
canon sur la _Rambla_, promenade intrieure. Les garnisons des villes
voisines sont appeles. La garde nationale, qui compte plus de 10,000
ouvriers, s'arme de son ct. La journe du 14 se passa ainsi; il eut
t possible encore cependant d'viter une collision: quelques paroles
de conciliation pouvaient arrter ce commencement d'insurrection et
rtablir l'ordre; les esprits sages, des deux cots, y songeaient et
avaient entam quelques pourparlers, lorsque, dans la soire, la
garnison de Girone, Zurbano en tte, entra dans la ville et prit
position sur une place, cartant avec violence les habitants qui
gnaient ses mouvements. L'arrive de Zurbano et de sa troupe fut 
peine connue, qu'une recrudescence d'agitation se manifesta tout  coup.
Le bourreau d'Espartero tait dans Barcelone, il n'y avait plus de
rconciliation possible.

La nuit du 14 au 15 fut consacre  des prparatifs d'attaque et de
dfense. Ds le matin, des combats partiels clatrent dans les rues et
dans les places. Chaque maison devint une citadelle d'o partaient des
feux plongeants qui mettaient le dsordre dans les rangs des troupes.
Zurbano, qui avait encourag ses soldats par la promesse du pillage,
courait de rue en rue, de place en place, mitraillant la population,
saccageant les maisons et n'pargnant personne. La rue de _las
Platerias_ garde un douloureux souvenir de ce jour. Mais la frocit de
Zurbano ne fit que grandir le courage des habitants: les femmes
elles-mmes prirent part  la lutte. Avant la nuit la victoire s'tait
dclare pour la ville. Les troupes, aprs avoir perdu plus de 500
hommes, furent forces de se retirer dans la citadelle et dans le fort
_Atarazanas_. Le 16, des ngociations s'ouvrirent entre le gnral Van
Halen et la junte qui s'tait forme la veille; les hostilits furent
suspendues et les troupes se retirrent  _San Felice_,  deux lieues de
la ville.

On ne sait que trop la suite dplorable de ce succs. Fire de sa
victoire, la ville ne songea pas  se prmunir contre les reprsailles
du rgent. Elle aurait pu, dans les premiers instants, s'emparer du fort
Montjouich; elle le laissa entre les mains de Van Halen. Celui-ci n'eut
garde de ngliger un tel point. A peine bivouaqu  San Felice, il
s'occupa de donner  ce fort une bonne garnison, des vivres et des
munitions. Il restait ainsi matre de Barcelone. Sr d'y rentrer quand
il le voudrait, il la hissa organiser sa junte, sa milice, se livrer 
toutes les illusions d'une victoire sans base solide et il attendit le
rgent.

Parti de Madrid le 21, Espartero tait le 29 au village de _Saria_, prs
de Barcelone; il y tablit son quartier-gnral et s'occupa de rduire
la ville insurge. Le 30, sommation lui fut faite de dposer toutes ses
armes aux _Atarazanas_ et de se rendre  discrtion, sinon le
bombardement aurait lieu; on lui donna jusqu'au 3 dcembre. Le dsordre
rgnait dans Barcelone; la menace du rgent effraya une partie de la
population. On parla de se rendre; les corps francs, quelques bataillons
de milice et les personnages les plus compromis s'y opposrent. Le 5
arriva, et rien n'tait dcid;  onze heures du matin le fort
Montjouich ouvrit son feu et lana des bombes sur toutes les parties de
la ville.

Des vaisseaux anglais, arrivs depuis peu, s'taient mis en
communication avec le rgent et avaient, dit-on, fourni des projectiles
 Montjouich. A peu de distance taient  l'ancre des navires Franais.
Si les premiers donnaient  Espartero les moyens de dtruire Barcelone,
les seconds, assists de notre consul, recueillaient au milieu du danger
les malheureuses victimes de cette anarchie politique, et les sauvaient
de la mort, sans exception de parti. La marine franaise a jou un noble
rle dans cette scne dplorable; notre consul, M. de Lesseps, a bien
mrit de l'humanit.

Aprs un bombardement de treize heures, aprs avoir reu 817 bombes,
aprs avoir vu ses plus beaux quartiers dtruits ou incendis, Barcelone
se rendit le 4 au matin, et ouvrit ses portes aux troupes du rgent.
Zurbano y rentra un des premiers et se promena avec une cruelle
ostentation dans les lieux qui avaient le plus souffert du bombardement.
Le mme jour de nombreuses arrestations eurent lieu, des commissions se
formrent, et les fusillades commencrent le 5, peu aprs la rentre de
Van Halen. Les excutions continurent les jours suivants. De son
village de Saria, d'o il n'osait sortir, Espartero donna froidement
l'ordre de dcimer les milices. Les chefs de l'insurrection taient en
fuite; ce fut donc de malheureux soldats gars que frappa la vengeance
du rgent, et ce fut le sort, plus que la gravit de la faute, qui dicta
l'arrt de mort.

Pendant cette premire phase de la raction, Zurbano fut envoy dans sa
province de Girone, o des mouvements insurrectionnels avaient lieu. Il
fallait dsarmer et museler Figures et Girone; ou ne pouvait choisir
une meilleure main. Il partit le 14 dcembre. Son approche causa un tel
effroi dans ces deux villes, que beaucoup d'habitants les quittrent.

Aprs avoir frapp Barcelone d'une contribution de guerre de 12,000,000
de raux, comme on le fait pour une ville ennemie; aprs avoir rempli
les prisons, prononc l'exil, condamn aux galres et  mort le plus
grand nombre possible d'insurgs, Espartero sentant sa soif de vengeance
 peu prs satisfaite, quitta le village de Saria, le 22 dcembre, et se
mit en route pour Madrid. La veille, pour punir Van Halen de son dfaut
de vigueur, il le destitua de ses fondions de capitaine-gnral de la
Catalogue, et le remplaa par Scoane, sur la Fermet duquel il pouvait
compter.

(La suite  un prochain numro.)



Agriculture

DES IRRIGATIONS.

M. DANGEVILLE.--M. NADAULT DE BUFFON.--MINISTRE
DE L'AGRICULTURE.

Nous sommes arrivs au milieu de cette poque o, dans les annes
ordinaires, les ardeurs du soleil, si bienfaisantes  la maturit de nos
bls, descendent en pluies de feu sur les herbes prtes  renatre.
L'atmosphre altre pompe le suc des plantes et revt d'une jauntre
draperie la frache verdure des prs, repos des yeux, espoir des joyeux
troupeaux.

Les angoisses des cultivateurs au moment o le soleil treint de ses
feux la nature vgtale sont peut-tre celles que les habitants des
villes partagent le plus sincrement, car ils en souffrent aussi. A
cette heure, lorsque l'ordre des saisons n'est point interverti, comme
en 1840, tous les heureux du sicle, qui peuvent fuir de leur prison de
pierre, secouent la poussire des rues et des quais pour aller aspirer
l'air frais et pur des campagnes embaumes. Qu'y rencontrent-ils?
l'aridit! Ce ne sont qu'arbres poudreux aux feuilles racornies,
parterres foudroys, herbes brles, fruits desschs, potagers
dtruits. Quel enfant n'a gmi  l'aspect du gazon, thtre de ses jeux,
chang en triste pelouse? Quelle pensionnaire n'a donn une larme aux
souffrances de la fleur altre dont la tte s'incline sur une tige
fltrie pour implorer du ciel la charit d'une goutte d'eau? Combien de
fois la femme la plus craintive n'a-t-elle point surmont son effroi du
tonnerre pour appeler de ses voeux les pluies  larges gouttes
qu'amnent les orages!

En prsence d'un sentiment si gnral il y a lieu de s'tonner que tout
le monde gmisse du mal et qu'on ait song si peu  appliquer le remde.
Cependant les temps paraissent arrivs o nos gouvernants entreront dans
la voie de salut.

A la session qui vient de finir, M. Dangeville a pris l'initiative. Sa
proposition, heureusement amende par la commission, consiste  donner 
un propritaire,  la charge d'une indemnit pralable, le simple droit
de passage des eaux d'irrigation sur le champ de son voisin contigu; la
Chambre n'a pu discuter le rapport, faute de temps; mais les journaux
ont applaudi, le public a approuv les journaux: tout donne donc lieu
d'esprer que la science et la pratique des irrigations seront enfin
apprcies  leur vritable valeur et selon leur degr d'importance.

Les irrigations, en effet, doivent tre considres sous plusieurs
points de vue galement dignes de fixer l'attention des conomistes et
des hommes d'tat.

_Au point de vue des propritaires_,--elles doublent, triplent et
dcuplent parfois la valeur des territoires arross, soit qu'elles
changent de mdiocres terres  grains en prairies luxuriants, soit
qu'elles couvrent de lgumes savoureux les sables jadis vitrifis sous
les coups de feu du soleil.

_Au point de vue de l'impt_,--elles enrichissent le Trsor en levant 
la dignit de terres imposables les friches que le fisc ddaignait, ou
bien en faisant monter les hritages de la dernire classe  la
premire, sur le rle du percepteur.

_Au point de vue des progrs agricoles_,--elles sont, dans le midi, le
plus puissant, si ce n'est le seul agent de l'agriculture fourragre,
c'est--dire de l'agriculture qui lve, nourrit et engraisse les
bestiaux, de celle qui donne du lait, du beurre, de la laine, de la
viande au peuple, en mme temps que des engrais  la terre puise.

_Au point de vue administratif_,--elles exercent une influence
considrable sur le mode de location des terres, parce qu'elles rendent
les rcoltes rgulires, et qu'elles excitent aussi  tablir le fermage
 prix d'argent en remplacement du mtayage, rgime devenu dtestable,
aussi nuisible maintenant aux progrs agricoles qu'aux intrts du
propritaire et  ceux du mtayer lui-mme.

_Au point de vue politique_,--les irrigations, si elles se gnralisent
en France, sont destines  produire la plus heureuse rvolution dans le
Midi et  faire disparatre une partie des causes de l'irritation qui
s'accrot sans cesse entre les dpartements vinicoles et les
dpartements du Nord.

Quelques mots pour dvelopper cette dernire considration ne seront pas
inutiles dans _l'Illustration_, dont la politique doit planer au-dessus
de la polmique quotidienne, et n'avoir en vue, sans distinction
d'hommes ni de partis, que la grandeur, la force, la dure et l'honneur
de la France.

Or, la France ne sera grande et forte, ternelle et glorieuse, qu'autant
qu'elle continuera  tre la premire entre toutes les nations par son
incomparable _unit_.

Quel est donc le souci qui doit nous proccuper davantage, si ce n'est
celui de maintenir cette _unit_, d'en carter avec soin toutes les
lpres rongeuses et de lui prparer chaque jour de nouvelles raisons
d'tre?

Eh bien! nous disons que l'organisation, dans le midi de la France, d'un
vaste systme d'arrosage auquel l'tat prendrait la part qui lui
revient, en levant les travaux gnraux d'irrigation au rang de travaux
publics, ainsi qu'il l'a fait pour les ports, les routes, les ponts, les
canaux, et tout rcemment pour les chemins de fer; nous disons que cette
organisation aurait pour rsultat de dtruire la cause la plus active et
la plus patente de l'hostilit de plus en plus vive qui s'est dclare
entre le nord et le midi de la France.

_Cette cause d'hostilit, en effet, consiste surtout dans la grande,
diffrence des productions du sol_.--Le midi produit principalement les
vins, les eaux-de-vie, l'huile  manger, la soie et des plantes
aromatiques ou tinctoriales; il manque de grains et de viande pour sa
consommation; il est  peine manufacturier.--Le nord produit
principalement des grains, des bestiaux, des huiles  brler, des
plantes textiles; il a la houille, qui le rend fabricant et
industriel.--Rien de plus irrgulier que les productions du midi; on n'y
trouve personne qui consente  garantir sur les fruits du sol un revenu
constant au propritaire; force est, pour celui-ci, de rgir lui-mme
ses vignes, ses mriers, ses oliviers, et de donner ses terres
labourables  moiti fruit. Le contraire a lieu dans le nord, o la
rgularit des rcoltes annuelles a tabli le fermage  prix fixe
d'argent.

Dans le midi, la prsence du propritaire est continuellement
ncessaire; il est sans cesse, absorb dans des luttes et des soins de
dtails avec ses mtayers; dans le nord, le propritaire a de grands
loisirs, il peut tourner ses forces intellectuelles au profit de son
pays, et appliquer son temps et son travail  l'industrie.

Indpendamment de la diffrence morale qui doit rsulter de cet tat de
choses entre les propritaires de ces deux grandes divisions de la
France, il y a une si grande opposition entre les productions
matrielles, que leurs intrts ne peuvent cesser un instant de
combattre les uns contre les autres. N'est-il pas impossible, en effet,
de faire des lois de douane, d'tablir des droits d'octroi, de signer
des traits de commerce qui puissent donner satisfaction aux intrts
agricoles et manufacturiers des dpartements septentrionaux, et qui,
cependant, puissent favoriser les voeux du midi, c'est--dire, par
exemple, la vente des vins et des eaux-de-vie  l'extrieur,
l'introduction  l'intrieur des bestiaux, des fers et des tissus?

On le voit donc, notre unit a dans son sein un ennemi intrieur qu'il
lui faut apaiser sans cesse: c'est le dfaut d'homognit de nos
productions sur toute l'tendue du sol national. Une mme loi, un mme
rglement, une mme vue politique, ne peuvent embrasser l'universalit
des intrts des deux grandes divisions du royaume; une loi complte et
nergique, un rglement franchement protecteur, qui auraient pour but de
mettre l'une de nos industries ou l'une de nos productions, dans le
nord, par exemple, au niveau o au-dessus de l'industrie et de la
production similaires chez un peuple rival, soulveraient en France une
tempte; car cette loi et ce rglement ne se pourraient appliquer sans
blesser profondment les intrts de quelques-unes des productions ou
des industries du midi. Sous ce point de vue, il serait presque
impossible  la France de lutter, dans les productions et dans les
industries spciales, contre les nations trangres plus homognes, et
chez lesquelles la lgislation peut tre exclusivement favorable  une
production ou  une industrie dtermine.

Le gouvernement franais serait donc plac, au point de vue matriel,
dans cette alternative, ou de faire des lois btardes, des lois de
transaction qui laissent tout languir et qui _organisent_ en quelque
sorte _une infriorit relative_, ou bien des lois qui oppriment les
intrts d'une partie de la nation.

Si nous revenons aux irrigations, aprs ces considrations gnrales,
que voyons-nous? un agent d'une puissance sans gale pour modifier
l'agriculture du midi, pour y tablir des prairies immenses et pour y
nourrir d'innombrables troupeaux. Irriguons le midi, et nous
introduirons la rgularit dans ses productions; nous le placerons dans
les mmes conditions que les provinces septentrionales; nous tablirons
le fermage fixe  prix d'argent. Lorsque les racines et les plantes
fourragres auront remplac, grce  l'irrigation, les bruyres des
landes striles et dessches; lorsque la culture des vignes ne sera
plus la culture presque exclusive; lorsque les _mtayers_ auront cd la
place aux fermiers; lorsque l'industrie manufacturire sera introduite
dans le midi,  l'aide des chutes d'eau et des voies de communication
produites par l'amlioration du rgime des eaux,  l'aide aussi des
loisirs du propritaire, de la rgularit des productions et de la
nouvelle nature de rcoltes que l'irrigation permettra d'obtenir; alors
les intrts des cultivateurs mridionaux seront conformes aux intrts
des cultivateurs septentrionaux; alors le bnfice des cultures arroses
du midi leur compensera l'alanguissement de l'industrie vinicole, alors
seront resserrs les liens de notre unit nationale.

[Illustration: Fig.--Conduite d'eau le long des flancs des montagnes.]

C'est finalement par la chaleur et par la scheresse qui en rsulte, que
le midi diffre du nord. Quoi de plus simple, quoi de plus efficace que
de conjurer cette chaleur et cette scheresse par les eau de sources, de
ruisseaux et de rivires qu'on laisse avec insouciance descendre des
hauteurs d'o Dieu nous les envoie, et se perdre dans les profondeurs de
l'Ocan?

Nous ne pouvons ici nous tendre sur ces considrations conomiques et
publiques que nous avons succinctement nonces; on en trouvera le
dveloppement trs-tendu dans, un Mmoire publi en 1841. Un ouvrage
d'une tout autre nature et d'un intrt tout de circonstance vient de
paratre chez Carilian Goeury. Nous le recommandons fortement  tous
ceux qui s'occupent d'arrosages. C'est un trait thorique et pratique
des irrigations par M. Nadault de Rallon, ingnieur en chef des
ponts-et-chausses et chef de la division des cours d'eaux au ministre
des travaux publics. L'auteur donne, dans le premier volume, la
description et l'histoire des grands canaux d'arrosage du midi de la
France et de l'Italie septentrionale. Le second volume est spcialement
consacr aux ingnieurs: il traite de la mesure des eaux courantes, et
renferme un chapitre du plus haut intrt, celui o l'auteur dcrit les
rgulateurs, c'est--dire les appareils destins  dbiter l'eau
courante en quantits exactement connues. Les recherches et les
expriences personnelles de M. de Buffon l'ont mis  mme de donner des
procds entirement nouveaux et d'une exactitude rigoureuse, propres 
prvenir ces contestations sculaires que m; lguent si souvent, de
gnrations en gnrations, ceux qui empruntent leurs eaux d'arrosage 
une bouche commune. Le troisime volume doit traiter les questions
lgislatives, administratives et contentieuses.

Nous avons indiqu le sommaire de cet ouvrage, parce qu'il n'existe en
France aucun trait complet des irrigations au point de vue de l'art, et
que celui-ci va servir de point de dpart  tous ceux qui se produiront
plus tard.

Sous l'heureuse plume de l'auteur, la matire est loin d'tre d'une
lecture difficile. La science est tempre par d'agrables descriptions;
les questions d'art sont colores par les considrations administratives
et par les discussions de jurisprudence; celles-ci enfin sont animes
par de savantes et curieuses dissertations historiques. On voit que M.
de Buffon est aussi bon lgiste et habile crivain qu'il est ingnieur
rudit. Il ne fallait pas moins que toutes ces qualits pour bien
traiter le sujet, car rien n'est plus complexe que les difficults
auxquelles donne lieu la matire des eaux, surtout en fait
d'irrigations; s'il faut runir  la plus haute science de l'ingnieur
la pratique la plus exerce du constructeur, s'il est indispensable
d'tre vers dans les thories et les applications agricoles, il est non
moins important d'avoir tudi  fond la lgislation civile qui se
rattache aux cours d'eau, et d'tre familiaris avec la jurisprudence
administrative.

Le mlange des droits de proprit des particuliers avec les droits de
police de l'administration, la ncessit de concilier ces droits avec
les lois physiques qui rgissent le mouvement des eaux, l'importance de
faire concourir ces forces au bnfice de l'agriculture sans cependant
nuire aux usiniers, si souvent en concurrence avec les cultivateurs:
toutes ces exigences diverses hrissent la matire des eaux de
difficults srieuses, que M. Buffon semble s'tre propos d'aplanir.

[Illustration: Fig. 2.--Conduite d'eau le long des flancs des
montagnes.]

Aussi sa publication doit-elle tre considre comme une bonne fortune
par toutes les personnes qui auront  traiter les questions d'irrigation;
elle a t considre comme le _vade mecum_ des arrosants par la
commission qui a eu  prononcer sur la proposition qu'a faite M.
Dangeville.

[Illustration: Fig. 3.--Conduites d'eaux courantes, au-dessus et
au-dessous des canaux.]

Les agriculteurs sont, en gnral trs-peu au courant des questions de
droit, de police et d'art qui se rattachent aux irrigations; ils les
envisagent mme avec une sorte de ddain. Cette disposition d'esprit,
trs-fcheuse et trs-nuisible aux progrs agricoles, finit mme,  la
longue, par envahir les administrateurs les plus haut placs; on les
voit entours exclusivement par des routiniers, par des praticiens,
classes fort honorables et qui doivent sans contredit former la majeure
partie de leurs conseils, mais peu favorables, pour ne pas dire
hostiles, aux progrs agricoles.

Un mot  ce sujet.

Les progrs agricoles sont surtout une affaire de patience et de
persvrance; ils rsultent d'une et de plusieurs sries d'expriences
avortes, d'essais infructueux d'abord, de dpenses considrables
ensuite, qui ne peuvent tre faites que par des cultivateurs puissants
et courageux; ceux-ci n'ont pas, comme en Angleterre, en Allemagne et
dans les autres contres de l'Europe, le patronage d'une aristocratie
constitue dont les gnrations se succdent en se lguant, les unes aux
autres, le trsor de leur exprience et la continuation de leurs
travaux, travaux qui, prcipitamment excuts, deviennent une cause de
ruine, et qui sont, au contraire, une source de richesses quand ils sont
faits avec la sage lenteur que la nature agricole apporte dans ses
oeuvres. Ce ne peut donc tre que sur l'administration publique, sur le
zle du ministre de l'agriculture surtout, que la France doit compter
pour le dveloppement progressif de la science et de la pratique,
agricoles.

Malheureusement, ce ministre est d'une timidit incroyable, il a peur de
son ombre; sa bonne volont est strile, ses dsirs impuissants; il
s'effraie de sortir de la route battue, sans remarquer qu'il est surtout
cr pour rechercher, pour amliorer, pour innover; car il n'administre
rien, ou presque rien, et la principale force financire de son budget
consiste dans ce qu'on appelle le fonds _d'encouragement_. Il sait que
les hommes lui manquent encore, et il redoute de se recruter d'hommes
nouveaux, tant il a peur que les dputs ne lui reprochent son ambition
et ne lui rognent son pauvre fonds d'encouragement. Il a tout rcemment
conquis un homme, capable, M. Royer, qui est venu prendre rang parmi les
inspecteurs-gnraux de l'agriculture; il doit continuer ainsi, et ce
sera le meilleur moyen de sauver son budget; il a besoin plus qu'aucune
autre branches des services publics, de s'appuyer sur des hommes qui lui
prtent leur crdit, au lieu de recevoir leur lustre du diplme officiel
et du titre de leur grade.

[Illustration: Fig. 4.--Batardeau de chmage.]

En lisant l'ouvrage de M. Nadault, on voit  chaque instant combien il
serait utile aux agriculteurs qui entament des canaux d'arrosage d'tre
aids de conseils clairs. Tous les fondateurs des grands canaux du
Midi de la France ont t victimes de leur zle et de leurs efforts
faute d'une runion de connaissances suffisantes en hydraulique, en
droit civil et en jurisprudence administrative; ils ont t obligs de
cder gratuitement leurs eaux aux propritaires des terrains que les
canaux traversent, et ils n'ont pu arriver  la fin de leur oeuvre sans
tre ruins par ces vampires cupides. L'adoption de la proposition de M.
Dangeville, combiner avec l'adjonction au ministre de l'agriculture
d'une fraction d'ingnieurs spcialement attachs aux questions de
desschements et d'arrosage, viterait bien des mcomptes, et doterait
la France mridionale, dans un avenir rapproch, des avantages dont
jouit la Lombardie.

[Note 1: _De l'influence des irrigations dans le midi de la France_; par
M. Cazeaux; chez Huzard.]

Nos gravures, tires du grand ouvrage de M. Nadault, avec son obligeante
autorisation, montrent  quel point on a pouss, dans ce dernier pays,
la pratique des irrigations. Les deux premire figures donnent des
exemples de conduites d'eau le long des flancs des montagnes. La
troisime, fort curieuse, a t prise sur le canal d'arrosage de la
famille Taverna (province de Milan):  l'endroit que reprsente le
dessin, le canal passe au-dessus d'une rigole d'irrigation, dite du
_Viale, au-dessus_ de la route communale de _Grazie_, et, en quittant
cette route, il plonge encore plus profondment sous terre pour
traverser par un siphon un troisime canal d'arrosage nomm Tehenne. On
voit ainsi l'eau bienfaisante se croiser en tous sens, sans se
confondre, et profiter des doubles courbures du sol pour se rendre, par
les pentes naturelles, sur tous les points, o la terre altre la boit
avidement au grand profit de l'agriculture. La dernire figure donne le
modle d'un batardeau employ au moment des rparations nomm _batardeau
de chmage_: il a le grand mrite d'tre simple, parfaitement efficace,
facile  installer, et surtout conomique: avec un chevalet de cette
espce, cotant de 300  500 francs, on barre le cours d'eau de 10
mtres de largeur et de 1m. 60 de hauteur d'eau. Puisent ces dessins,
qui indiquent tant de difficults vaincues, inspirer  quelque lecteur,
possesseur d'une source ddaigne, dans un coin de sa terre, l'ide d'en
tirer parti; en augmentant sa fortune, il rendra service  sa commune,
dont il accrotra les bestiaux, source de toute richesse agricole; et
_l'Illustration_, si elle l'apprend, se flicitera de l'heureux rsultat
obtenu par ses dessins, qui, souvent, en disent plus en un coup d'oeil
qu'on n'en pourrait exprimer en vingt pages de prose.



L't du Parisien.

(Voir page 275.)

Nous ne vous avons parl dans notre premier article que de quelques
bains de mer du littoral de la Manche: nos stations ont t le Havre,
Dieppe et Boulogne. Nous avons suivi en cela la mode et le monde de
l'aristocratie. Qui oserait avouer, dans un salon de Paris, que pour
prendre des bains de mer, il a t tout simplement trouver la mer,
n'importe o, au bout des belles prairies de la Normandie, o la tangue
scintille au soleil comme des diamants, ou dans quelque petite crique
ignore qui donne abri aux bateaux pcheurs et que bordent les pauvres
cabanes de ces rudes travailleurs? Pour prix de son aveu, le
malencontreux baigneur ne recueillerait que les sarcasmes et le titre
d'original, qui n'est plus aussi recherch, depuis qu'il y en a tant.

Et cependant, nous vous le demandons, quelle comparaison peut-on tablir
entre une mer musele, domine, vaincue, comme est celle des ports que
nous vous citions, une mer o nul danger n'est possible, o l'espace que
peut franchir sans crainte le timide baigneur est circonscrit par des
cordes, comme un cirque de Franconi, o, pour assister au spectacle
d'une tempte dans un verre d'eau, on peut prendre sa stalle, s'asseoir
commodment, et battre des mains ou siffler  son aise, suivant que la
mer a plus ou moins bien jou son rle, bris le mat d'un navire en
dtresse ou arrach un des anneaux de la jete; et cette mer terrible et
majestueuse, qui, dans sa fureur, respecte  peine, les limites que Dieu
lui a poses, qui pousse l'une aprs l'autre ses vagues menaantes
contre tout ce qui lui fait obstacle, et ne se repose que quand elle a
dit le dernier mot de sa colre et jet  l'homme le dfi de lutter avec
elle? C'est l qu'il faut aller,  vous tous que n'a pas encore tiols
l'atmosphre de Paris, vous tous qui vous sentez de l'nergie au coeur
et de la vigueur dans les membres; car c'est l qu'est le danger, c'est
l que vous pourrez jouer avec la lame, et prouver ces puissantes
motions qui font natre et entretiennent les grandes penses. Allez
donc le long des falaises, loin des villes et des ports; cherchez un
petit coin bien ignor du monde des touristes, et vivez de la vie de ces
braves et dignes pcheurs qui passent leurs jours entre le ciel et
l'eau, et reviennent le soir prs de leurs fidles mnagres raconter
les dangers de la journe et faire leurs projets du lendemain. Certes,
cette vie d'un aspect si monotone est la vie potique en ralit; rien
n'y manque: ni l'ardeur aventurire, ni l'amour du foyer, ni la croyance
nave dans la protection de la Vierge-de-Bon-Secours, qu'on vient prier
et remercier au retour. Mlez-vous  ces hommes dont la rude corce
recouvre et conserve une sve gnreuse; prenez part  leurs dangers et
 leurs joies, et vous comprendrez alors la nature dans toute sa
splendeur, la grandeur de l'oeuvre de Dieu dans l'ordre matriel et dans
l'ordre intellectuel.

[Illustration: Vue de l'tablissement thermal d'Enghien]

[Illustration: Eaux-Bonnes.]

[Illustration: tablissement thermal de Barges.]

La mer appartient  tous, au riche comme au pauvre, au fort comme au
souffrant, et on ne peut pas plus empcher le malheureux d'aller y
baigner ses membres affaiblis que de jouir de la vue de la nature et de
la beaut d'un paysage. D'ailleurs on ne boit pas les eaux de mer; nul
mdecin, que nous sachions, ne s'est encore avis de les ordonner comme
boisson, ce qui fait qu'il n'y a pas de propritaire, pas de fermier de
la mer, comme il y en a pour une foule d'eaux minrales dont nous allons
vous entretenir. Il est fcheux qu'on n'ait pas encore song  faire de
cette boisson l'accompagnement oblig de quelque rgime, car il serait
vraiment curieux de voir chaque port vanter les proprits de sa mer.
Venez boire au Havre, car si vous buvez  Boulogne ou  Dieppe, ou 
Ostende, vous tes perdu. Jusqu' prsent, grce  Dieu, le climat seul
est la considration qu'invoquent les mdecins pour vous envoyer  tel
port plutt qu' tel autre, et, le costume aidant, il est aussi
difficile de distinguer dans le bain commun le millionnaire de l'employ
 douze cents francs, que dans un cimetire les ossements de hauts et
puissants seigneurs de ceux d'un vilain.

La Providence, en rpandant d'une main si librale les maladies sur la
surface du globe, a mis presque partout le remde  ct du mal. La
France, notamment, compte une immense quantit de sources d'eaux
minrales, et il est aussi difficile de trouver une maladie  laquelle
on ne puisse appliquer le topique d'une source quelconque, qu'une source
qui soit dnue de maladies pour lesquelles elle est dclare et
reconnue le souverain remde.

D'o viennent ces sources si chaudes que la main ne peut en supporter la
chaleur, si charges de sel que souvent il est impossible de les boire
pures? C'est l un problme que nos gologues n'ont pas encore
compltement rsolu: sa solution tient aux plus grands mystres de la
formation de notre globe. La terre a-t-elle t jadis une masse de
matires en ignition, qui, emporte dans l'espace par un mouvement
rapide de rotation autour de son axe, s'est refroidie peu  peu  la
surface? La forme constate actuellement de la terre semble dmontrer la
ralit de cette hypothse. En effet, elle est renfle  l'quateur et
aplatie aux deux ples, par lesquels passe cet axe de rotation.

Mais jusqu' quel point la terre s'est-elle refroidie? Quelle est
l'paisseur de la crote solide sur laquelle nous marchons et nous
btissons? Questions insolubles, ou du moins non encore rsolues. Quant
 l'paisseur de la crote solide, si loin que l'homme ait fait pntrer
les instruments de la science, il a toujours trouv des couches dures et
rsistantes qu'il a d percer, et sans arriver  la moindre diminution
de cohsion. Pour la temprature que garde l'intrieur de la terre, les
donnes sont plus positives, dans un cercle toutefois assez restreint.
Ainsi, on a constat une lvation de temprature  mesure qu'on
pntrait dans les profondeurs de la terre; mais pour cette question
comme pour la premire, l'homme a d s'arrter dans la vrification
scientifique et s'en tenir encore au grand POURQUOI? dernier mot de
toute science humaine, premier mot de la science divine. Les eaux que
projette un puits artsien sont chaudes, et cependant ces eaux ne
proviennent que des pluies, des fontes de neige, des filtrations qui,
partant des plus hautes montagnes, se fraient un chemin souterrain pour
jaillir l o l'homme les attend. Elles se sont chauffes dans ce
parcours: la terre renferme donc un foyer de chaleur sans cesse
aliment! Mais o est-il? quel est-il? qui l'alimente? Et aprs ces
questions, il faut courber la tte et reconnatre le vide des
connaissances de l'homme.

Pour les eaux minrales, la gologie est un peu plus avance; non pas
qu'elle donne le _pourquoi_ de la chaleur de ces eaux, mais elle a
reconnu que les chanes de montagnes provenaient de soulvements
postrieurs au refroidissement du la terre, et qu'on ne peut attribuer
qu' des convulsions extraordinaires du globe, aux efforts des gaz et du
feu emprisonn qui ont tent de se frayer un chemin, enfin  des
ruptions de volcans, dont un grand nombre de ces montagnes gardent
encore les cicatrices. Tout cela est l'effet, la cause est inconnue;
quoi qu'il en soit, les eaux minrales charges de fer, de soufre et de
mille autres matires que l'analyse a fait reconnatre dans les
djections des volcans, sont dues  l'action de ces volcans, dont
quelques-uns sont teints  la surface de la terre, mais qui n'en
continuent pas moins au dedans l'oeuvre que Dieu leur a assigne.

Aprs tout, mortels pauvres et borns que nous sommes, contentons-nous
de jouir des bienfaits de la Providence, sans en comprendre les causes.
Qu'avons-nous besoin de connatre la filiation des plantes, la formation
des fleurs, pour jouir de leur vue, de leurs parfums, de leur saveur? La
couleur, la forme et le got, c'est plus qu'il n'en faut pour tre
merveill et se dclarer heureux de vivre, au milieu de cette
magnifique cration, o tout semble avoir t fait pour l'homme.

Les premires eaux que nous visiterons sont celles d'Enghien; elles ne
sont pas le rendez-vous de ces intrpides touristes qui vont chercher
leurs impressions aux quatre coins de l'horizon, et qui croiraient avoir
perdu leur t s'ils ne rapportaient pas un peu de poussire des
contres les plus lointaines; elles ne voient pas ces charmantes femmes
que nous vous avons montres dans notre dernier numro, s'envolant de
Paris pour aller s'abattre soit aux bains de mer, soit dans leurs
chteaux: pour celles-l Enghien c'est encore Paris, et Paris en t
c'est Botany-Bay. Mais pour nous, Parisiens, que le devoir retient il
Paris, et qui ne pouvons voler que jusqu'au point o se fait sentir le
fil qui nous attache, c'est--dire dans un rayon de quatre  cinq lieues
autour de notre prison, c'est l que nous irons tout d'abord. Nous y
trouverons peu de foule, mais de charmants ombrages, et si nous pouvions
y rester quelques jours, nous sentons que nous nous attacherions  cette
suave et frache nature,  tous ces beaux arbres dont le pied baigne
dans l'eau, et dont les cimes touffues projettent sur le lac l'ombre, la
verdure et le silence.

Les eaux thermales d'Enghien sont sulfureuses; l'tablissement des bains
est bti dans une situation charmante, sur le bord oriental de l'tang
de Montmorency, connu plus gnralement sous le nom de lac d'Enghien.
Dans cet tablissement sont renfermes les sources, et l'on peut y
trouver des logements qui, grce  la position pittoresque du btiment,
ont des chappes de vue magnifiques sur les plus beaux sites de la
valle de Montmorency. Le beau parc de Saint-Gratien et les bords de
l'tang sont une dpendance admirable de l'tablissement sanitaire.

Les eaux d'Enghien se boivent aussi, et le nombre de verres d'eau que
viennent y consommer les habitants de Paris ou des communes voisines est
incalculable. Bientt mme le chemin de fer de Belgique viendra y
dposer et y reprendre les buveurs et les baigneurs, et alors ces bains
seront encore plus solitaires qu'ils ne le sont maintenant: le village
pourra y perdre, mais ceux qui aiment la belle nature et la solitude y
gagneront.

Le lac d'Enghien est entour de tous cts par ces beaux arbres dont
nous vous parlions tout  l'heure, et parsem d'les verdoyantes qui
ressemblent  des corbeilles de fleurs sorties du sein de l'eau. Le
terrain qui borde le lac a t partag en lots, et de toutes parts se
sont leves d'lgantes constructions, chalets suisses ou cabanes
rustiques, des parterres avec leur sable d'or et de petits embarcadres,
au pied desquels se balancent gracieusement des chaloupes, des canots et
jusqu', de petits navires, ravissantes miniatures. Le matin et le soir
on voit ces frles embarcations sillonner le lac et aller d'une le 
l'autre, jusqu' ce qu'elles abordent, dbarquant les provisions qui
doivent servir aux pique-niques; ou bien on imite les nuits vnitiennes:
les gondoles partent  la nuit tombante, et, du milieu du lac, les
accords les plus suaves, dont le silence complet de la nature double le
charme, vous transportent en imagination dans ces contres o les nuits
sont plus belles que les plus beaux jours.

Pour promenades aux environs, on a la valle de Montmorency avec sa
magnifique fort, couen et son admirable chteau du temps de Franois
Ier, Saint-Leu-Taverny, et vingt autres charmants villages poss
coquettement sur le revers des collines avoisinantes et presque tous
ombrags par des arbres sculaires.

Maintenant, si vous aimez les contrastes, si  une nature calme et
repose, o le coeur vit par lui-mme, vous prfrez les grandes scnes,
l'aspect effrayant d'une nature tourmente, le danger dans les
excursions; si aux habitants monotones de la banlieue de Paris,  leurs
costumes trop connus, vous voulez substituer un spectacle nouveau, des
moeurs nouvelles et des costumes pittoresques, nous vous mnerons aux
Pyrnes.

[Illustration: Eaux de Bagnres de Luchon.]

C'est dans les Pyrnes qu'on peut bien saisir la trace de ces
convulsions souterraines dont nous vous avons parl plus haut; ce ne
sont partout que rochers abruptes dont les cimes semblent menacer le
ciel, crevasses profondes o l'on entend mugir les vents, votes
pendantes qui recouvrent des cascades horribles  voir et  entendre,
dchirements qui soulvent un coin de l'intrieur de la montagne et font
frmir celui qui les regarde, pentes inabordables que franchissent seuls
l'isard et le chamois, et sur lesquelles roulent en avalanches les rocs
et la neige. Ce n'est plus l la nature de convention, proprement
peigne et habille: ce sont de magnifiques horreurs qui ont sur l'homme
un charme d'attraction extraordinaire; et puis, au milieu de ces
figures, prs du torrent imptueux dont l'cume se mle aux cailloux
qu'il arrache  ses bords, sous des murs perpendiculaires de 4  520
mtres qui obstruent l'air et le soleil, si par hasard il se trouve une
corniche de 30  50 centimtres de large, c'est l qu'il vous faudra
passer sur les pas de votre guide; vous aurez le vertige, une sueur
froide inondera votre corps, vous vous sentirez attir invinciblement
vers l'abme, vous vous pencherez vers lui, plus prs  chaque instant,
et toujours plus prs, et si vous n'avez pas, prs de vous, celui qui
est charg de vous conduire, celui qui sait, sans frmir, sauter
par-dessus une fente de 200 mtres de profondeur, vous irez o va l'eau
du torrent, vous roulerez avec ses galets et vous mourrez inconnu au
milieu de ces scnes grandioses sans que le torrent s'arrte, sans que
le soleil voile un seul de ses rayons. Tels sont les plaisirs des
montagnes, telles sont les motions que peuvent se procurer les
baigneurs des Pyrnes, les excursions qui servent plus que les eaux,
n'en dplaise  la mdecine,  rconforter un malade et  le mettre 
mme de recommencer une campagne d'hiver  Paris.

[Illustration: Eaux de Bagnres de Bigorre.]

[Illustration: Eaux de Mont-Dore.]

Les Hautes et les Basses-Pyrnes sont, abondamment, pourvues de ces
sources d'eaux minrales qui deviennent en t des centres d'attraction.
Tout, du reste, concourt  donner  ces bains un aspect grandiose et
inaccoutum  l'oeil du Parisien. Dans ces montagnes, en effet, l'homme
n'est pas seulement en lutte avec la nature, il l'est encore avec les
lois. Par les pics les plus inaccessibles, par les anfractuosits les
plus sauvages, voyez  la nuit tombante glisser comme des ombres ces
formes fantastiques, qui se dtachent en noir sur un horizon
qu'clairent encore les derniers rayons du soleil; ces hommes sont arms
jusqu'aux dents et plient sous un fardeau qui ne ralentit pourtant pas
la rapidit de leur marche. Ce sont des contrebandiers qui, chaque nuit,
vont d'Espagne en France ou de France en Espagne. Pour eux la vie est
une srie de combats, c'est une lutte ouverte avec la socit
reprsente par les douaniers, lutte qui souvent se termine par du sang.

Plus loin, de l'autre ct de la Frontire, ce sont les hordes
espagnoles sans cesse souleves, sans cesse dcimes; aussi, si vous
pntrez en Espagne, quelle dsolation, quelle misre se montrera  vous
 chaque pas! L des villages entiers incendis, ici des maisons encore
debout, mais vides, et, dans quelque foss, leurs habitants qu'on n'a
pas mme recouverts d'un peu de terre. Partout la mort, le
dcouragement; des populations hves et tranant misrablement le reste
de jours dont elles ne savent pas le nombre; car, grce aux soulvements
priodiques des carlistes, des christinos, et  la rpression des
autorits, nul ne sait si demain il ne sera pas dsign comme suspect,
et fusill comme tel. Pauvre peuple! quand te sera-t-il donn de
t'asseoir paisiblement au banquet de la civilisation, et de compter les
jours par tes progrs?

A une douzaine de lieues de Paris et  trois  quatre lieues de la
frontire d'Espagne, dans le canton de Laruns, Basses-Pyrnes, se trouve
un village du nom d'_Eaux-Bonnes_ ou _Aigues-Bonnes_; il est au fond
d'une gorge troite que dominent de tous cts des montagnes leves. Il
doit la vie  ses eaux minrales et n'est compos que d'une quinzaine de
maisons, dont quelques-unes, nouvellement construites, sont grandes,
assez bien bties et adosses de tous cts au roc, qu'il a fallu faire
sauter  la mine pour se procurer l'espace ncessaire  la construction
de l'hpital destin aux militaires. Car le gouvernement ne se contente
pas, dans sa sollicitude pour le soldat, de lui assurer pendant sept ans
le vivre, le coucher, l'exercice  toutes les heures du jour et le sou
de poche, il va jusqu' lui procurer les plaisirs de la richesse; il a
de ct et d'autre de la France certaines eaux minrales o il envoie et
fait traiter libralement les pauvres soldats malades.

L'air tempr qu'on respire, dans l'troit vallon o est construit le
village est trs-favorable aux sants dlicates et altres. Et puis,
tout autour de vous, n'avez-vous pas les Pyrnes et leurs cascades,
parmi lesquelles il faut en citer une  proximit du village, alimente
par un petit torrent, et qui se prcipite du haut d'un rocher escarp
avec un bruit formidable; mais le pauvre torrent a beau enfler sa voix
et se donner des airs de Niagara, il ne fait qu'ajouter  la beaut du
paysage, sans causer la moindre terreur.

Les sources minrales sourdent au pied de la montagne, au confluent des
ruisseaux de la Sonde et du Valentin; il en est jusqu' trois que l'on
pourrait compter. La premire, appele la Vieille, sort d'une grotte
profonde que la nature a creuse depuis des sicles. Cette vieille
source n'a pas encore,  ce qu'il parat, fait son temps, car elle
fournit l'eau qu'on boit. La seconde source, nomme la Neuve, est situe
un peu au-dessus de la prcdente, le long du ruisseau de la Sonde; et
la troisime, appele source d'Orechy, est  cent pas environ des
autres. Ces trois sources alimentent seize baignoires faites de ce beau
marbre qu'on trouve en immense quantit dans les Pyrnes. Maintenant,
voulez-vous savoir de quoi vous pouvez vous gurir aux Eaux-Bonnes?

                      Prenez mon lixir,
        De tous les maux il sait gurir,

dit l'opra. Eh bien! vous pouvez y arriver avec des affections
chroniques des viscres abdominaux, des livres intermittentes rebelles,
des maladies de peau, l'hystrie, l'hypochondrie, voire mme
dsaffections catarrhales, des maladies chroniques de poitrine, la
pulmonie et de l'argent, beaucoup d'argent, et vous partirez au bout
d'un mois, nous ne disons pas compltement guris de toutes ces
maladies, mais trs-certainement de la dernire: l'absence d'argent est
l'tat de sant le plus habituel quand on quitte les eaux. En effet, ne
faut-il pas que les habitants de ces tablissements d'eaux thermales
fassent leurs provisions pour la froide saison? Pendant huit mois de
l'anne ils vivent connue des marmottes engourdies dans leur trou,
pendant que les grands vents rgnent sur la montagne et que chaque jour
l'avalanche se dtache en bondissant; ils vivent, en songeant aux quatre
mois heureux qui attirent les baigneurs, et, pendant ces quatre, mois,
ils ne songent qu'aux huit mois qu'ils ont  passer dans le repos en
attendant la saison des bains. Or, toutes ces penses convergent vers un
but unique, et ce but est votre bourse. Pour eux, tant que vous avez de
l'argent, vous tes malade, vous avez besoin de prcautions et de soins
qu'ils cotent  un taux fabuleux; mais le jour o la bourse est vide, le
malade est guri et l'amabilit du logeur est en baisse. Aussi ce
jour-l allez-vous-en bien vite, sans mme jeter un dernier regard sur
ces montagnes o vous avez fait de si dlicieuses promenades; car ce
regard lui-mme doit se payer dans un tablissement, bien ordonn, et
votre bourse est vide.

Ces braves gens traitent leur pays, les points de vue, les cascades
comme choses  eux appartenant, et malheur  celui qui veut s'affranchir
du guide ou pousser une excursion plus loin que votre guide ne l'a
dcid! il pourrait lui arriver l'aventure qui a marqu les
prgrinations montagnardes d'un de nos amis.

Ce jeune homme, minralogiste intrpide et montagnard infatigable,
s'tait engag sur une corniche pendante au-dessus d'un abme sur les
pas de son guide: il aperoit sur une cime isole une grotte o abondent
des minerais riches et rares; son carnier est dj plein de pierres
ramasses de ct et d'autre et d'oiseaux tus dans son excursion: mais
l'ardeur de la science l'emporte: il propose  son guide de tenter la
prilleuse ascension. Le guide, pour lequel les pierres ne sont que des
pierres, refuse; le jour baissait d'ailleurs, et il lui semble prudent
de rtrograder, ce qu'il excute. Le jeune homme s'engage seul dans la
montagne et arrive bientt  la grotte, o il fait ample rcolte. Mais
le jour tombe avec rapidit, et, pour reprendre le chemin de la
corniche, il ne suffit pas d'tre intrpide et de sang-froid, il faut
encore y voir un peu clair. Le minralogiste s'lance, mais il a perdu
son chemin. Enfin, se laisse glisser le long du pic, sur la pente la
plus douce et pose le pied sur un plateau infrieur du trois  quatre
mtres de large. Ce plateau est born d'un ct par la montagne qu'il
vient de descendre et que sa pente norme l'empche de remonter; de deux
autres cts, par deux prcipices au fond desquels mugissent des
torrents, et du quatrime ct, par une plage de sable situe  six
mtres au-dessous de lui. Tout cela est  pic. Son parti est pris: c'est
sur la plage de sable qu'il sautera; mais avant il veut s'assurer qu'il
ne court aucun danger. Il sais que souvent ces sables descendent  une
grande profondeur, et servent de filtre aux eaux qui tombent du ciel ou
qui proviennent de la fonte des neiges. Or, s'il est devant des sables
de cette nature, il court risque de s'enfoncer dans leurs mille petits
conduits souterrains et de n'en sortir qu' vingt ou trente lieues de
l, dans un an ou deux,  l'tat de ruisseau. Cette perspective le tente
peu: si ces sables ne sont qu' la superficie, il y a tout  parier
qu'il se brisera les membres: autre perspective peu rassurante! Pour
connatre le terrain, il jette toutes les pierres de son carnier, et
chaque, pierre s'enfonce silencieusement dans le sable, la plus grosse
comme la plus petite. Notre intrpide commence  frmir: il tire toute
sa poudre pour appeler son guide, mais l'cho seul lui renvoie le bruit
de ses dtonations. D'ailleurs la nuit est venue, et, s'il lui faut
mourir l, il veut, au moins que ce soit  la face du soleil. Il se
couche donc, la tte sur son carnier, les yeux fixs sur les toiles.
A-t-il dormi? c'est douteux. On peut bien dormir la veille d'une
bataille, car ou n'a  craindre que la mort sous les yeux de tous, la
mort du brave, et involontairement il faut toujours  l'homme un peu de
thtre; mais ici la mort n'a pour tmoin que la vote du ciel,
peut-tre quelque chamois curieux ou un aigle qui plane en attendant sa
proie, et puis s'ensevelir tout vivant et reparatre  l'tat de torrent
ou de puits artsien; il est difficile de se faire  cette ide. Enfin
le jour arrive: note ami jette son fusil en prcurseur, le fusil
s'enfonce, le bout du canon seul parat encore. Ses cheveux se dressent
sur sa tte; il tourne un dernier regard vers le ciel, vers cette belle
nature  laquelle il dit un ternel adieu et s'lance... Le sable
s'entr'ouvre et l'engloutit... jusqu' la ceinture!--Il est sauv!!!

Prenez des guides, touristes, et ne faites que ce que vous leur voyez
faire.

Les eaux minrales des Pyrnes le plus  la mode sont celles de Barges
et des deux Bagnres.

Barges est dans une situation agreste, au centre des Pyrnes, entre
deux rangs de montagnes parallles et tailles  pic, sur la rive droite
du Bastan, qui traverse le vallon de Barges. Cette espce de gorge
troite qui, quand les baigneurs sont partis, devient le domaine de
messieurs les ours, n'est habitable que pendant quatre ou cinq mois de
l'anne. Les habitants l'abandonnent au commencement d'octobre, et vont
attendre  Luz et dans la valle de Barges le retour de la saison des
eaux: les maisons restent ensevelies sous la neige, et si quelque
curieux s'aventurait  les visiter  ce moment, il ne trouverait pour
lui rpondre que ces grands ours des Pyrnes, qui trouvent fort commode
de s'installer dans des maisons o le froid ne les atteint pas et o ils
ont, en fait de nourriture, autre chose que leurs pattes  lcher.
Barges a une soixantaine de maisons situes sur une seule et unique
rue.

La route de Tarbes  Barges, par Pierrefitte et Luz, est l'une des plus
hardies et des plus pittoresques de tous les pays de montagnes. Elle
ctoie alternativement l'une et l'autre rive du Gave, au-dessus duquel
on a jet des ponts d'une hardiesse extraordinaire; on en compte sept de
Pierrefitte  Luz: trois sur le Gave, dans la premire moiti du trajet;
un quatrime  l'endroit le plus resserr, le plus sauvage, sur le
torrent qui descend du versant gauche, o se voit encore un ancien
arceau appel le pont d'Enfer; celui de la Heillardre, tout en belles
pierres serpentines: ce pont est surmont d'un oblisque.

On dit que la dcouverte des sources de Barges ne remonte qu' quatre
sicles. Elles formaient alors une espce de cloaque, d'o s'exhalaient
des vapeurs qui attirrent l'attention des habitants; mais c'est madame
de Maintenon qui commena leur clbrit et fit recueillir les eaux qui
s'chappaient des deux principales sources.

Les sources de Barges sont au nombre, de six, dont la temprature varie
de 28  44 degrs. Elles sont apritives, diurtiques et sudorifiques,
agissent d'une manire spciale dans les vieilles plaies d'armes  feu
et dans les douleurs rhumatismales.

Bagnres de Luchon est moins sauvage que Barges; c'est une petite,
ville situe  l'extrmit de la valle de Luchon,  peu prs au milieu
de la chane des Pyrnes; elle est bien btie, traverse dans tous les
sens par des rues larges, propres et bien paves, dont la principale
mne,  l'tablissement des bains. La ville forme un triangle dont
chaque angle donne accs  une alle, plante l'une de platanes, l'autre
de sycomores et la troisime de tilleuls; c'est cette dernire qui
conduit de la ville aux bains. Les eaux thermales sulfureuses! de
Bagnres de Luchon jouissaient dj d'une grande clbrit chez les
Romains, comme le prouvent un grand nombre de dbris d'autel, de
sarcophages, sur lesquels on lit des inscriptions latines.

L'difice thermal, situ au pied d'une montagne, est un btiment vaste,
lgant, commode, construit depuis 1807. Sa forme offre un rectangle et
a quatre grandes portes. Dans l'intrieur est un vestibule carr, et de
chaque ct de longs et larges corridors vots en maonnerie et
carrels en dalles; ils donnent accs dans les cabinets garnis de
baignoires en marbre des Pyrnes.

C'est  Bagnres de Luchon que se donnent rendez-vous les gologues, les
botanistes, les minralogistes et, les peintres, qui trouvent tous une
ample moisson  faire dans les environs. Le village de Juz offre une
cascade magnifique. Le monticule de Castel-Vieil est termin par un
plateau o se voient, encore les ruines d'un antique chteau fodal,
dont les dbris sont en harmonie parfaite avec le paysage qui les
environne. A mi-hauteur de la montagne de Cazeril, se trouve un charmant
village, dont les baigneuses font souvent un but d'excursion, et
qu'elles atteignent au moyen de ces petits chevaux si vifs et dont le
pied est si sur.

La promenade la plus pittoresque des environs de Bagnres est la valle
du Lis, dont le fond offre plusieurs belles cascades. Cette valle est
ombrage par de magnifiques forts, derrire lesquelles s'lve
majestueusement la cime nue et neigeuse de Cabrioules, qui appartient 
la masse des montagnes de l'O. Sur ces montagnes se trouve un lac d'un
aspect saisissant; pour y arriver il faut traverser des forts de sapins
dont l'ternelle verdure contraste avec la neige, qu'on aperoit sur les
cimes. On entend de loin le bruit d'une cascade qui se prcipite de 300
mtres de hauteur, et dont les eaux donnent naissance  un vaste bassin
de 6,000 mtres de circonfrence, qui porte le nom de lac d'O;
au-dessus sont quatre autres lacs, dont le dernier est glac. Non loin
de l s'lve la montagne _Maladetta_, dont les hauteurs sont toujours
couvertes de neiges et de glaces.

Bagnres de Bigorre est situe, sur la rive gauche de l'Adour, en bas de
la colline et du mont Olivet; elle est propre et bien btie, entoure de
collines cultives, domine, au loin par le pic du Midi et par la chane
des monts adjacents, qui offrent de tous cts des points de vue
dlicieux. Le vent qui sort de ces gorges arrive dans les rues de la
ville doux et frais, et contribue  faire de son climat l'un des plus
sains des Pyrnes. Tout du reste, dans cet heureux pays, concourt 
attirer,  retenir les trangers; on voudrait y venir quand mme il n'y
aurait pas d'eaux minrales, et quand on y a pos sa tente, on voudrait
y rester toujours. C'est surtout quand ou a parcouru la valle de Campan
que cette impression se fait sentir et passe  l'tat d'ide fixe.
Durant trois lieues, depuis Bagnres jusqu'aux premiers escarpements,
vers Sainte-Marie, la route ne forme qu'un seul village; sur trois
points seulement,  Beaudan,  Campan et  Sainte-Marie, les habitations
se rapprochent et se groupent autour d'un clocher, qui indique la maison
de Dieu. Sur la montagne on trouve des arbres d'une vgtation
extraordinaire; et partout, de l'eau, de l'eau dans la ville, dans les
rues: de l'eau hors des portes, des alles de tilleuls qui conduisent le
baigneur,  l'abri du soleil, aux diffrents tablissements de bains.

Le plus vaste de ces tablissements est celui qui porte le nom de
Marie-Thrse. La faade a une tendue de 63 mtres de longueur sur 10
mtres de hauteur, non compris le rez-de-chausse. Dans l'intrieur se
trouvent les cabinets et leurs baignoires de marbre, des lits de repos,
un double appareil fumigatoire, une grande salle de runion, un salon de
lecture, un billard. Par derrire, un beau jardin embellit cet difice.
Un vestibule, situ au centre et dans lequel on arrive par un large
perron, sert d'entre principale.

Quant aux buts de promenades et d'excursions, ils sont nombreux dans une
valle si heureusement situe. Des divertissements y sont frquents, car
Bagnres peut donner asile  trois mille trangers; aussi est-ce un des
tablissements de bains les plus  la mode.

Nous voudrions pouvoir vous faire visiter encore quelques-unes de ces
contres privilgies o l't voit affluer les visiteurs et les
promeneurs; nous aurions voulu vous parler de Vichy, de Nris, dont les
eaux sont souveraines contre la goutte; nous vous aurions rvl, si
l'espace ne nous manquait, l'existence d'eaux sulfureuses qui ont eu le
sort de toutes les choses d'ici-bas, qui, aprs avoir eu la vogue, sont
aujourd'hui oublies ou plutt mconnues; nous vous aurions men 
Cransac, au beau milieu d'un pays agreste, sauvage, auquel il ne manque
que des ours pour lutter avec l'aspect des Pyrnes, et qui compte bien
s'en procurer avant peu. Il y a  Cransac les eaux anciennes et les eaux
nouvelles, dont l'emploi est ordonn pour les engorgements abdominaux.
Au milieu de la montagne, au centre d'un bois touffu de chtaigniers, se
trouvent des tuves, dans lesquelles l'air est chaud et charg de
vapeurs sulfureuses. Cet tablissement, trop peu connu, serait
susceptible de grandes et importantes amliorations: les rhumatismes
chroniques, les douleurs des articulations, les nvralgies, les
sciatiques, ont souvent t guries comme par enchantement aprs cinq ou
six bains d'tuves. Et puis, comme excursion, il y a prs de l la
montagne brlante de Fontaynes, ancienne houillre, qui a pris feu
depuis un grand nombre de sicles.

Le Mont-Dore, qui est notre dernire tape pour cette anne, est adoss
 la base de la montagne de l'Angle, d'o naissent les sources, et  peu
prs au milieu d'une profonde valle qui se courbe en croissant du nord
au midi, et que la Dordogne, qui y prend naissance, sillonne dans toute
sa longueur. La vgtation des montagnes est partout vigoureuse.

On voit sur ces montagnes de frquentes et profondes anfractuosits,
souvent couronnes par d'normes bancs de rochers laisss  nu par les
boulements. La svrit de leur aspect, leurs pentes verticales, les
flancs noircis et absolument nus de ces troites dchirures, leur ont
fait donner le nom de chemines ou gorges d'enfer. D'normes roches
pyramidales s'lancent en aiguilles du fond de l'abme. Tout cela a un
aspect trange et profondment dsol: ou y voit la main de l'homme qui
lutte sans cesse contre les grandes convulsions de la nature, et qui
parvient  grand'peine  s'assurer un abri contre des boulements sans
cesse renaissants.

Il y a au Mont-Dore sept sources d'une temprature assez leve, 
l'exception d'une seule qui est froide. L'tablissement, fond en 1810,
est tout entier construit en laves volcaniques et prsente trois grandes
divisions: deux pavillons formant ailes, et o s'administrent bains et
douches, et un grand btiment formant faade et o se trouve le grand
salon de runion, avec deux salles de billard au premier, et au-dessous
les piscines rserves aux indigents.

Et maintenant, lecteur, vous qui pouvez aller aux Pyrnes ou en
Auvergne, partez, volez, o vous appelle le bienheureux _far niente_;
allez baucher le commencement d'un roman intime, dont vous viendrez
trouver le dnouement  Paris l'hiver prochain. Allez, que l't vous
soit court, et que les bains vous lavent de toutes les souillures de la
vie parisienne!



Le jeune Lapin et le Renard.

FABLE.

/*
              Un Lapin, dans cet ge heureux
              Qui ne connat soucis ni peine,
              Foltrait prs de sa garenne.
        Un ami cependant faisait faute  ses jeux:
             Il n'est de vrai plaisir qu' deux.
             Tout  coup s'offrit,  sa vue
          Un animal d'une espce inconnue;
        C'tait matre Renard, qui lui dit: Mon cousin,
        Puisqu'un heureux hasard aujourd'hui nous rassemble,
            Embrassons-nous, jouons ensemble;
            J'ai toujours aim le Lapin...
            Le Lapin! oh! oui, je le prise
            Seul plus que tous les animaux,
            J'en fais serment. J'ai des dfauts,
            Mais ma vertu, c'est la franchise. 
        Ces mots ont du Lapin dcid le refus;
        Il s'enfuit au terrier, et l, par sa fentre;
           Toi, franc!... Je le croyais peut-tre;
           Tu l'as dit, je ne le crois plus. 

        La vertu de parade  bon droit pouvante:
        Fait-elle un pas vers moi, je recule d'un pas.
              Les qualits dont on se vante
              Sont toujours celles qu'on n'a pas.

                                            S. Lavalette.
*/



MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert? Non.
--Ce livre n'est pas pour toi.



CHAPITRE II

L'AMOUR.

Buonvicino des Landi, d'une des premires familles de Plaisance, avait
t conduit fort jeune  Bologne pour y prendre part aux tudes qui
attiraient alors dans cette ville l'ardente jeunesse de l'Italie
renaissante. Les lettres offraient dsormais une nouvelle voie pour
s'lancer  ces sommets qu'on n'atteignait autrefois que par l'exercice
des armes. Les tudes de ce temps se rduisaient, il est vrai,  de
pdantesques rgles de grammaire et de rhtorique,  la philosophie des
commentateurs d'Aristote et  la connaissance des dcrtales. Mais
l'amour des belles-lettres et la rsurrection des classiques latins
pouvaient, lorsqu'ils trouvaient un terrain propre  fconder le germe,
faire fleurir dans les coeurs les affections nobles et les penses
gnreuses. C'est le fruit que Buonvicino sut tirer de ses veilles.
Nourri, ds ses premires annes, des crits et des actes de cette
antiquit glorieuse, son me s'levait au-dessus des misrables dbats
de son sicle. Il nourrissait ainsi des ides peu compatibles,  la
vrit, avec la civilisation nouvelle, de ces ides dont l'influence fut
si nuisible au dveloppement des rpubliques italiennes; mais le nom de
la patrie, thme ternel des lettres romaines, avait enflamm
l'imagination du jeune homme, qui n'ambitionnait rien que d'avancer en
ge pour servir son pays dans la magistrature ou dans la guerre.

Infortun! les annes vinrent, mais avec elles le malheur et la pente
dsolante des illusions, cette plaie des nobles mes.

Plaisance, sa patrie, tait tombe au pouvoir de Matteo Visconti, qui la
laissa  Galas. Celui-ci, moins habile et plus corrompu que son pre,
se croyait tout permis dans les villes conquises. Sans parler des ruses
dont il se servit pour aggraver la servitude de Plaisance, il tenta de
dshonorer Bianchina, femme d'Olpizino Lando, dit Versuzio, frre de
notre Buonvicino. Sa tmrit ne lui russit pas: la femme fut vertueuse
et le mari se vengea. Ayant nou des intelligences avec quelques loyaux
citoyens, il renversa la puissance des Visconti, et offrit la seigneurie
au cardinal Poggetto, lgat du pape.

Buonvicino tait dans cet ge o le coeur est tout sentiment, sans
arrire-pense ni calcul: plein des ides du patriotisme antique,
inspir par les prjugs nouveaux qui donnaient le nom d'tranger 
l'habitant de la cit voisine et appelaient tyrannie la domination du
pays limitrophe, lorsqu'il eut vent du complot, il rassembla un bon
nombre de ses condisciples, et arriva assez  temps  Plaisance pour que
sa valeur y ft utile aux conjurs, et pour y dployer sa gnrosit
naturelle. Le jour o clata la rvolte, Batrice, femme du seigneur
Galas, tait dans la ville avec son jeune fils Azone. Uniquement
occupe du salut de son enfant, la mre trouva moyen de le faire vader.
Quant  elle, elle demeura dans le palais pour ne pas veiller les
soupons, rsolue  braver la colre et la brutalit d'un peuple en
dlire, pourvu que son fils ft sauv. Ce dnouement fut connu de
Buonvicino; plein de respect et de vnration pour cette sainte
tendresse d'une mre, non-seulement il empcha qu'aucun outrage fut fait
 Batrice, mais il la conduisit lui-mme hors du territoire de
Plaisance, et la remit saine et sauve aux gardes de Galas.

Ceci se passait en 1322. A cette poque, le gouvernement rpublicain se
rtablit  Plaisance. La seigneurie, du pape pouvait en effet se regarder
comme un tat d'entire libert. Les souverains pontifes, qui sigeaient
alors  Avignon, n'exeraient gure de si loin qu'un protectorat
honoraire, et d'ailleurs, engags dans le parti du roi de France, ils
avaient intrt  contrecarrer les manoeuvres des Gibelins, qui
voulaient restreindre au profil de l'empereur les franchises de la
Lombardie.

Pendant les huit annes qui suivirent, Buonvicino se mrit dans les
gnreux emplois d'un pays libre; il prit cette hauteur de sentiments
que donnent une vie toute publique et dgage des mesquineries de la vie
prive, et l'habitude de s'intresser plus au bien public qu' l'intrt
particulier. C'est  cette ducation des citoyens que l'Italie dut les
progrs de sa prosprit, tant que durrent les rpubliques.

La fortune des Visconti allait diminuant de jour en jour: ils eurent 
soutenir les armes de l'empereur Louis de Bavire, appuy par tous les
ennemis que leur insolence leur avait attirs, et par ce Versuzio Laudo,
dont la haine persvrante ne perdait pas une occasion de les combattre.
Enfin, les choses en vinrent  ce point, que Galas, Luchino, Giovanni
et Azone se virent enferms dans les horribles prisons de Monza,
appeles les Fours. Ils y restrent depuis le 5 juillet 1327 jusqu'au 23
mars de l'anne suivante.

Mais, quand Galas mourut, la haine qu'il avait inspire aux princes et
aux peuples finit avec lui, et la fortune des Visconti prit une face
nouvelle. Azone, plus intelligent que son pre, proclam seigneur de
Milan le 14 mars 1330, pensa  recouvrer les villes qu'on avait perdues:
il russit  reprendre Bergame, Vercelli, Vigevano, Pavie, Crmone,
Brescia, Lodi, Crme, Cme, Borgo-San-Domingo, Traveglio et
Pizzighettone. Il attachait en outre des yeux d'envie sur Plaisance:
mais la conqurir n'tait pas une facile entreprise. Comme elle
jouissait de la libert sous la protection du pape, Visconti n'aurait pu
l'attaquer sans se mettre en rupture ouverte avec le saint-sige. Il
commena donc une guerre sourde et digne de sa politique perfide: il
enfla je ne sais quelle, rcapitulation de griefs, de violations et de
reprsailles des habitants de Plaisance contre ses sujets. Il menaa; il
fallut lui envoyer  Milan des dputs et des otages, parmi lesquels se
trouvait Buonvicino. Son frre Versuzio avait pri, ses plus proches
parents taient morts, morts ses amis les plus chers pendant les guerres
passes. Il avait pu voir combien la vie relle est diffrente des rves
que l'imagination enfante. Les splendides fantmes de sa jeunesse se
dcolorrent encore davantage, lorsque arriv  la cour de Milan, il vit
de prs avec quelles intrigues, quelles voies couvertes, quels piges et
quelle duplicit les intrts publics s'administrent; dtours qu'une me
simple ne saurait mme deviner, mais que les sages de ce monde
prtendaient et prtendront toujours ncessaires  la prosprit des
tats. Il s'indigna d'abord, puis une sombre fureur le saisit. Mais, 
force d'avoir sous les yeux le mme spectacle, il contracta cette
profonde mlancolie qu'engendre le sentiment du bien qu'il faudrait
faire et de l'incurable impuissance de le raliser.

Du reste, dans sa situation mixte d'otage et d'ambassadeur, et aussi en
souvenir du signal service rendu  la princesse Batrice, Buonvicino
tait, partout honor et accueilli; ils avaient t placs, ses
compagnons et lui, chez les premires familles de Milan. On esprait que
des liens d'affection natraient des rapports de l'hospitalit, et,
qu'avec le temps, ce qu'ils appelaient la bienveillance universelle et
qui n'tait rien que la silencieuse tolrance du joug commun, prendrait
la place des rancunes municipales. Buonvicino avait t confi  la
famille d'Hubert Visconti.

Hubert Visconti tait le pre de cette Marguerite, qui donne son nom 
notre histoire. Frre de Matteo le Grand, il jouissait d'une grande
considration dans la ville, mais il ne participait point au
gouvernement. L'intgrit de son me rpugnait peut-tre  toutes les
menes que la politique conseillait  ses frres pour conserver ou
accrotre leur seigneurie; peut-tre aussi ces princes mettaient-ils
toute leur haleine  tenir  l'cart un homme assez peu au fait des
choses de ce monde, pour prtendre arrter avec les scrupules de la
justice la course aventureuse de l'ambition. Ajoutez  cela qui: les
Visconti, en leur qualit de Gibelins, c'est--dire de soutiens des
droits impriaux, taient mal vus des papes qui, de concert avec les
Guelfes, dfendaient la cause de l'glise et du peuple. Les passions
politiques s'unissant facilement aux croyances religieuses, il arrivait
frquemment que les Gibelins professaient des erreurs en matire de foi,
que les pontifes avaient  lancer leurs foudres spirituelles sur leurs
ennemis temporels, et que les peuples regardaient comme hrtiques ceux
qui contrariaient les vues terrestres des papes. Aussi un grand nombre
d'mes timores se faisaient un cas de conscience de se ranger sous le
pennon de la vipre; Hubert ne suivait qu'avec rpulsion le parti de ses
parents, et seulement autant que l'exigeaient son honneur et son serment
de chevalier. Dans une mle qui eut lieu  Milan, lorsqu'en 1302 les
Torriani firent un dernier effort pour y rentrer, Hubert avait t jet
 bas de cheval. Au milieu des combattants, sous les pieds des chevaux,
il avait senti pendant un moment pour ainsi dire le souffle de la mort.
Il fit voeu  la madone de dposer les armes prises pour une injuste
cause, et il considra comme un effet de son voeu la gnrosit avec
laquelle un des chefs ennemis, Guido della Torre, lui avait tendu la
main pour le relever, le remettre  cheval et lui donner le champ libre
en lui disant: Il ne sera pas dit que je prive ma patrie d'un citoyen
tel que toi. Heureuse si elle en comptait un grand nombre!

[Illustration.]

Ds lors Hubert s'abstint de prendre parti pour ses frres Ils
l'abreuvrent de tant de dgots, qu'il demeura longtemps confin 
Asti. Ensuite ils le rappelrent et le comblrent de ces honneurs qui
peuvent contenter l'amour-propre sans donner aucun crdit rel, comme de
l'envoyer en qualit de podestat dans quelqu'une de leurs villes, de le
joindre au cortge de l'empereur lorsqu'il allait  Rome, de lui faire
remplir des ambassades de pure crmonie.

Enfin les Visconti se dclarrent ouvertement contre le pape. Le
cardinal-lgat ayant dploy l'tendard de Saint-Pierre sur le front de
son palais d'Asti, prcha que tous ceux, hommes et femmes, qui
concourraient avec lui  la destruction de Matteo et des siens, seraient
dlivrs (ainsi le disent les vieilles chroniques) du chtiment et de la
coulpe de tous leurs pchs. Il excommunia les Visconti jusqu' la
quatrime gnration, comme hrtiques et coupables de vingt-cinq
crimes. Les principaux qu'il leur reprochait consistaient dans
l'exercice d'une juridiction illgale: sur les personnes et les biens
ecclsiastiques, dans l'opposition qu'ils avaient mise  ce que les
leurs s'armassent pour la croix, dans les entraves dont ils avaient
charg l'inquisition; il les accusait enfin d'avoir arrach aux flammes
l'hrtique Manfreda.

C'tait une rude preuve pour Hubert, qui vnrait profondment le
pouvoir du pape, que d'tre envelopp dans cette excommunication; aussi
ne s'pargna-t-il aucune peine pour ramener le calme dans les esprits et
rconcilier les Milanais avec le saint-pre. Il parat que c'est pour
suivre ses conseils que Matteo s'astreignit aux pratiques de la
dvotion, et  visiter les glises. Un jour, il convoqua, dans la
cathdrale, les clercs et le peuple, leur rcita le _Credo_, et protesta
qu'il contenait l'expression de sa foi. Mais le pape ne crut point  la
sincrit de cette conversion, et il ne rtracta pas l'anathme, sous le
poids duquel Matteo mourut. Hubert, ne voulant plus se mler des
affaires publiques, se renferma dans la vie prive, tout en conservant
la splendeur de son rang. Il rsidait tantt  Milan, tantt sur les
rives heureuses du lac Majeur, o il possdai! des biens immenses. L,
il se consacrait tout entier aux soins de la famille, et comme ses trois
fils, Victor, Ottorino et Giovanni, d'humeur belliqueuse, ne demeuraient
avec lui qu' de rares intervalles, il reportait toute sa sollicitude
sur l'ducation de Marguerite, sa fille unique, bien diffrent du grand
nombre des pres qui semblent n'avoir d'autre but que de former des
jeunes filles sages et des femmes pleines de lgret.

Dtromp du monde dans sa vieillesse, il sympathisait sincrement avec
un homme qui, comme Buonvicino, connaissait, ds ses jeunes annes,
l'amertume du dsenchantement. Une intime amiti s'tablit entre le
jeune homme et le vieillard. Le premier, priv de son pre, aimait  le
retrouver dans Hubert, et regardait les fils de celui-ci comme des
frres, Marguerite comme une soeur. Les discours de cet homme plein de
jours anticipaient pour Buonvicino sur l'exprience du monde; le peu de
livres qu'on connaissait alors l'emplissaient par d'agrables lectures
les moments de repos. Il composait aussi quelques vers de grossire
facture, et tels qu'on pouvait les faire  cette poque. Il brillait
dans Milan par ses talents d'cuyer, et son habilet  tous les
exercices du corps. Jamais il ne manquait de se mler aux discussions
politiques, qu'il regardait comme l'cole du philosophe et du citoyen.
On l'aimait pour l'amnit de ses manires, releves par une mle et
constante franchise. Les seigneurs le respectaient, parce qu'il savait
allier  la soumission qu'exige la force victorieuse la dignit d'une
infortune immrite.

C'et t merveille qu'un chevalier si accompli n'inspirt pas d'amour 
Marguerite. Il pouvait compter trente ans, elle en atteignait quinze 
peine, et les soins dont Buonvicino environnait la jeune fille
veillaient dans ce coeur vierge et ignorant de lui-mme le sentiment
d'un pudique plaisir. Toutefois cette inclination resta longtemps un
secret pour tous et pour les amants eux-mmes. Jamais il ne lui avait
dit: Je vous aime, ce mot qui ne s'chappe des lvres que lorsque
l'loquent langage de la passion l'a exprim de cent faons muettes et
diverses. Elle savait  peine si elle l'aimait, elle ne le lui avait
jamais avou, jamais elle ne se l'tait avou  elle-mme; seulement, 
sa vue, les mouvements de son coeur devenaient plus rapides.
S'loignait-il, elle restait abattue, comme s'il et manqu quelque
chose  son me et qu'elle et t prive d'une partie d'elle-mme. Il
ne lui avait pas dit s'il reviendrait, ni  quelle heure; cependant elle
demeurait dans une continuelle attente. Tardait-il, toutes les angoisses
de l'inquitude s'emparaient d'elle. Elle le revoyait, et elle nageait
dans la joie, et elle ressentait une plnitude de vie comme (c'est du
moins ce qu'elle croyait)  la vue de son pre, au spectacle d'une aube
de mai ou d'une vigne que septembre a charge de fruits. Elle aurait
voulu lui plaire, lui sembler belle, lui paratre gnreuse et bonne.
Sans y songer, lorsqu'elle l'attendait, elle donnait  sa parure un soin
plus attentif. Il lui parlait, et la vie lui renaissait au coeur. Elle
ambitionnait ses regards, et  peine les fixait-il sur elle, elle
baissait les siens, rougissante, confuse, oubliant de rpondre aux
questions de Buonvicino, et balbutiant quelques remerciements sans suite
aux tmoignages de sa courtoisie. Si, de concert, ils faisaient rsonner
les cordes d'un luth, dans son trouble elle confondait les notes; puis
elle se repentait, elle avait honte, se condamnait, s'accusait
d'enfantillage, se promettait de se corriger, et retombait aussitt dans
les mmes fautes. Parmi les fleurs de son parterre, il y avait une fleur
prfre; parmi les arbres de son bosquet, in arbre favori: la fleur
tait la marguerite pour laquelle il avait montr une vive prdilection;
l'arbre, celui sous lequel il lui tait apparu  l'improviste un jour
qu'elle pleurait l'absence du bien-aim. L'attendre et le voir, se
plonger dans de longs rves, s'en dtacher brusquement, puis le dsirer
encore, c'tait l'histoire du coeur de Marguerite: vie avare
d'vnements, prodigue d'impressions et tout abandonne  cette
mystrieuse puissance qui rpand tant de douceur et de peines sur le
premier amour; sueurs et frissons de la volupt qui s'ignore,
gmissements et chants de joie, larmes et rires sans cause, craintes et
esprances sans motifs; cent fois dans le jour se proclamer au fate du
bonheur et de la misre! ivresse ou torture, selon que le coeur croit
avoir atteint la flicit suprme, ou qu'il reste foudroy par
l'isolement et l'abandon!

[Illustration.]

Les sentiments de Buonvicino n'avaient pas cette ondoyante incertitude;
quoiqu'il et encore la virginit de l'me et toute la jeunesse de la
vertu, il avait dj prouv le monde et suffisamment expriment cette
vie, comdie pour celui qui l'observe, tragdie pour celui qui la sent.
La sduction marche vite quand on ne la craint pas. Rien n'ouvre l'me 
la tendresse comme la douleur. Buonvicino souffrait. Il sentit qu'il
aimait Marguerite et ne s'en dfendit pas. Il connut qu'il tait aim
d'elle, et il s'y complut, heureux d'avoir si bien plac sa passion et
qu'elle ft paye d'un retour si sympathique. Aprs avoir essuy les
temptes de la vie publique, jet sur les hommes un oeil mlancolique et
pntrant, qui du premier coup devinait le but de leurs actions, il se
rconciliait avec l'humanit dans la contemplation d'une me pure,
trangre  tout calcul, et vertueuse par tous ses instincts. Il
cherchait la tranquillit dans les manations d'innocence qui formaient
l'atmosphre o elle vivait, et semblable  cette paix divine que les
anges versent sur les mes dont le ciel les envoie soulager la douleur.

Mais le calme de cette innocence, en mme temps qu'il enflammait sa
passion, l'empchait de la dclarer  Marguerite. Possder cette vierge
ingnue qu'un pre, excellent formait  la vertu et  la sagesse lui
paraissait bien le bonheur de sa vie; mais pourrait-il lui rendre cette
flicit qu'elle lui donnerait? Les destines de sa patrie et de sa
maison taient en suspens. Il pouvait advenir que, dans une contre
libre, il vct le premier de ses concitoyens, investi de l'autorit
d'un nom honor ou d'un caractre plus honor encore, conduisant sa
patrie dans les voies de la justice et d'une glorieuse paix. Mais ce
sduisant avenir avait pour arbitres des princes connus par leur
habituel gosme. S'ils lui manquaient de parole, si les brigues de
l'ambition prvalaient, il pouvait se trouver, non-seulement condamn 
une vie obscure, mais frapp d'un lointain exil, prcipit dans ces
prilleuses entreprises o l'homme de coeur, semblable au naufrag dans
la haute mer, veut s'engager seul pour soutenir la lutte avec plus de
fermet, pour succomber avec moins de douleur lorsque le devoir ou la
gnrosit lui imposent de se sacrifier. Dans ce doute, il n'aurait donc
aliment la flamme naissante de Marguerite que pour faire une autre
victime. Il se serait mis au coeur le remords d'avoir troubl le repos
de cette me virginale, ce sourire printanier de la vie, qui s'efface
rapide et sans retour pour faire place aux chagrins, aux soucis, 
l'amertume du dsenchantement, aux inutiles regrets qui dvorent le
reste de nos jours; il se rsolut donc  taire toujours sa passion,  la
dissimuler au moins dans ses discours, quelque peine qu'il en dt coter
 son coeur. Mais comment cacher l'amour? Contre son gr, l'entranement
d'un transport, d'une parole irrflchie, une dlicate prvenance, un de
ces riens lui chappaient, qui rvlent aux jeunes filles l'homme dont
le souffle brlant ouvrira dans leur me la fleur de la volupt.

La fortune ralisa bientt les craintes qu'il avait conues, en se
dcidant contre Plaisance. Quoique la conqute de cette ville ft un des
dsirs les plus vifs d'Azone, et qu'il se crt un droit certain  la
reprendre parce qu'elle avait autrefois appartenu  son pre, il ne se
risquait point cependant  l'attaquer en face, de peur de s'attirer la
colre du saint-sige, qui la tenait sous sa protection. Mais il
travaillait, comme dit le proverbe italien,  tirer l'crevisse de son
trou avec la main d'autrui. Francesco Scotto ambitionnait de gouverner
Plaisance, o sa famille avait autrefois domin, et de la soumettre  sa
puissance en opprimant les Landi, ses rivaux, et en chassant les
adhrents du pape. Dans ce dessein, il s'entendit avec les Fontana, les
Fulgosi, et d'autres familles du pays, qui, s'tant empares de la
citadelle, proclamrent Scotto leur seigneur, abolirent la suprmatie du
pape, exilrent et dpossdrent  jamais les soutiens des Landi, et
nommment Buonvicino.

Il supportait ce malheur dans la croyance qu'Azone, comme il ne cessait
de le promettre et de le dire, prendrait les armes contre le nouveau
tyran, et remettrait Plaisance libre aux mains du pape et des habitants.
Mais Azone avait deux visages. Il avait lui-mme aid sous main Scotto 
s'emparer de l'autorit  Plaisance, non par amour pour lui, mais pour
pouvoir le dpouiller sans marcher sur les brises de la cour
pontificale. Il arma en effet; tous les bannis prirent part 
l'expdition; Buonvicino fut des premiers et des plus vaillants, et,
avec le courage qu'inspire le dsir de recouvrer la patrie perdue, ils
eurent bientt enlev Plaisance  Scotto. Mais, quand ils virent que
Visconti ne proclamait, pas la libert, qu'il faisait mettre bas les
armes aux deux factions, et qu'il ajoutait Plaisance  ses possessions,
comme bonne et valable conqute, je vous laisse  penser si les
habitants de Plaisance, et, entre tous, Buonvicino, furent honteux de la
duperie dont ils taient victimes. Ce dernier, dpouill de ses biens et
soigneusement retenu  Milan, voyait donc s'vanouir  la fois la
grandeur de sa patrie, le lustre de sa famille, les rves de sa
jeunesse, sans qu'il lui restt autre chose que cet hritage commun 
trop de gentilshommes italiens de ce temps, la valeur de son bras. Mais
il n'tait point dispos  se vendre au plus offrant. Il devait recourir
 sa propre vertu et y chercher cette jouissance intime qui, mme au
sein des plus affreuses misres, accompagne et console les victimes
d'une juste cause.

Il se persuada ds lors qu'il ne pouvait plus songer, aprs ce dernier
coup de la fortune,  unir son sort  celui d'une jeune fille de si
haute naissance, et que son amour pour elle lui montrait digne de la
condition la plus sublime. Pour ne point paratre dserter la cause de
ses frres d'infortune, en s'alliant  la famille du tyran de leur
commune patrie, il commena  ne plus voir Marguerite qu' de longs
intervalles. S'il ne put s'en dtacher intrieurement, il cacha du moins
la tendresse qu'il avait pour elle, et il en vint  se convaincre qu'il
l'avait entirement efface de son coeur.

Il avait connu,  la cour d'Azone, le chevalier Franciscolo Pusterla,
qui tenait alors un grand tat  la cour du prince, et n'avait jamais
abus de la faveur pour nuire  autrui, ni pour s'enrichir; en outre,
honnte, gnreux, plein du souvenir des antiques vertus italiennes,
anim de l'amour du bien de la patrie. Peut-tre ce genre de faiblesse,
qui consiste  singer l'activit et l'nergie, une inquite manie
d'action, une soif de paratre, de jouir de la vie, le rendaient-ils
incapable de rsister  la fascination des honneurs ou aux enivrements
du pouvoir. Les fautes du prince ne lui inspiraient point la hardiesse
des remontrances, encore moins osait-il leur montrer de la rsistance ou
du mpris; trop sduit par l'attrait du premier rang  la cour et dans
la cit, et ne comprenant point qu'on se distingue d'autant plus qu'on
ddaigne davantage les biens o la foule se rue.

Buonvicino le crut fait pour rendre Marguerite heureuse. Les deux
familles taient dj lies d'amiti. Les dfauts de la jeunesse s'en
iraient avec la jeunesse, et Pusterla avait en lui tout ce qu'il fallait
pour satisfaire les yeux, la raison et l'imagination d'une jeune fille,
Marguerite, place dans une haute position et digne de ses vertus,
pouvait, heureuse dans son intrieur, tre au dehors le modle des
femmes lombardes. Ami familier des deux maisons, Buonvicino mnagea
entre elles cette alliance, qui plaisait singulirement  Hubert
Visconti, joyeux d'unir une fille si chre  un chevalier si accompli.
Pusterla tait encore plus flatt d'une telle union, qui devait lui
faire possder une femme sans rivales, partout renomme pour sa beaut
et ses grces, et le faire entrer dans la maison rgnante.

[Illustration.]

Ds que Marguerite s'aperut du refroidissement de Buonvicino, ds
qu'elle le vit loigner les occasions de se trouver avec elle,
s'abstenir des occupations auxquelles ils avaient coutume de se livrer
en commun, comme de toucher du luth ensemble, ensemble de lire la Divine
Comdie du Dante et quelques autres livres franais et provenaux, on
pense bien que la mlancolie s'empara de son me. Elle examinait, une 
une, chacune de ses actions, chacune de ses penses, pour voir ce qui
avait, pu lui dplaire en elle, et ne pouvant trouver sa faute, elle se
dsolait et fondait en larmes. Alors elle s'avouait son amour pour lui,
alors elle l'accusait de cruaut pour n'avoir point rpondu  une
affection si passionne, puis ses rflexions la conduisaient  se taxer
de vanit et de folie: c'tait une pure illusion de sa part d'avoir cru
qu'elle lui tait chre. Jamais le lui avait-il dit? Jamais, peut-tre,
il n'avait arrt sur elle, un seul instant, une seule de ses penses.
Elle s'ingniait  se prouver  elle-mme que les soins de Buonvicino
envers elle n'taient que reflet ordinaire de la courtoisie d'un
chevalier, que les manires naturelles  tous les seigneurs avec toutes
les jeunes filles; puis son coeur cherchait querelle  sa raison, et lui
rappelait ces mille niaiseries ineffables, qui sont tout pour les
amants. Il ravivait en elle la posie des premiers troubles de l'me,
tant de transports intrieurs que le visage ne rvle pas, tant de
craintes de n'tre pas comprise, tant de joie de l'avoir t. Ces
souvenirs lui persuadaient de nouveau que Buonvicino l'avait aime, et
son esprit se perdait de plus en plus dans ce labyrinthe d'impressions
diverses, uni exaltent un voeu du, une esprance trompe. Tantt elle
se reprochait de ne pas avoir assez dvoil son coeur, tantt de ne pas
l'avoir couvert de voiles assez pais, et, ne trouvant dans le pass,
dans le prsent, que chagrins et souffrances, elle cherchait 
s'tourdir, et  bannir de sa mmoire ces illusions qu'elle s'efforait
de prendre en piti. Elle se vantait d'tre libre, gurie, oublieuse;
elle revenait  ses lectures,  son luth,  ses promenades; mais les
sons de l'instrument lui rappelaient la voix qu'ils avaient coutume
d'accompagner; ses livres lui prsentaient mille allusions  ses
sentiments vivants ou dtruits, des passages qu'il lui avait expliqus
autrefois, et qui demandaient encore leur interprte; et quelles taient
tristes et monotones ces promenades solitaires, o ne raccompagnait plus
l'esprance de trouver son amant sur ses pas!

Mais aux grandes passions elles-mmes le temps est un puissant remde.
Marguerite devait  la fin se convaincre qu'elle avait t vraiment la
dupe d'une illusion, lorsqu'elle vit Buonvicino ngocier son mariage
avec Pusterla. Cet amour, qui ne s'tait jamais nourri que de son propre
attrait et de ses propres esprances, elle devait enfin sans trop
d'efforts en dtacher son coeur. Autour d'elle, tout retentissait des
louanges de Pusterla: les prouesses qu'il avait accomplies dans la
dernire expdition contre Plaisance avaient port la renomme de son
courage dans toute la Lombardie; c'en tait assez pour ouvrir l'me de
Marguerite aux sductions d'un nouvel amour. Quelle est la femme qui,
d'un bomme couvert de gloire, n'aime  pouvoir dire: Il est  moi!

Aussi, lorsque son pre lui demanda si elle se trouverait heureuse
d'pouser Pusterla, elle ne repoussa pas l'ide de cette alliance. Quand
elle eut connu ce jeune seigneur, le trouvant dou de toutes les
qualits qui conviennent  un gentilhomme et  un chevalier accompli,
elle bnit le ciel de l'avoir tellement favorise, et mit en lui tout
son bonheur. Ds qu'elle fut sre de l'aimer et d'en tre ternellement
aime, elle lui promit  l'autel la plus vive, la plus tendre, la plus
cleste affection.

Les mmoires du temps s'accordent tous  louer la nouvelle pouse.
Belle, disent-ils, courtoise, spirituelle, d'une bienveillance affable
envers ses infrieurs, d'une inpuisable charit pour les pauvres, d'une
humeur gale, d'une conversation charmante, constante dans cette douceur
de caractre qui, chez les femmes, quivaut  tous les autres dons, et
le plus prcieux de tous pour leur bonheur et celui des tres qui les
entourent. Elle eut certainement des dfauts; quelle crature en est
exempte? mais les historiens ne les rappellent point, peut-tre parce
qu'au charme d'une grande jeunesse elle joignit une grande infortune:
car l'homme est aussi enclin  oublier lus imperfections de ceux qui
obtiennent sa piti, qu' en inventer dans ceux qu'il envie. Il nous est
revenu, d'un autre ct, que ses gaux l'accusaient de s'tudier 
paratre belle, bonne et vertueuse. Ceux qui croient que la suprme
vertu consiste  s'abstenir, lui faisaient un crime de s'entremettre
dans les malheurs d'autrui pour y porter secours; elle faisait du bien,
donc elle fit des ingrats, qui cherchaient dans la mdisance une excuse
 leur ingratitude: ceux-ci disaient que sa dvotion n'tait que
bigoterie; d'autres assuraient que ses bienfaits ne partaient point
toujours d'un coeur pur ni d'une intention droite; un plus grand nombre
lui reprochait de ne point connatre le monde parce qu'elle prfrait la
navet du sentiment et la simplicit de la franchise  ces politesses
compasses que le monde enseigne et prtend imposer. En un mot, elle
avait tout ce qu'il faut de vertus pour donner prise  la mdisance et
pour faire le bonheur de ceux qui la connaissaient et rapprochaient. Que
dire de celui qui la possdait?

Les tranges ides qu'on se formait alors du mariage permettaient  une
femme, bien plus, si elle tait belle et de haut rang, lui faisaient un
devoir d'attirer prs d'elle un ou plusieurs cavaliers qui lui ddiaient
leurs emprises, srieusement dans la guerre, ou par simple galanterie
dans les tournois. Marguerite se droba encore  cet usage de son temps,
parce qu'elle ne croyait pas qu'on pt faire de la morale un jeu et une
affaire de mode.

Si la pense de Buonvicino ne lui revint pas  la mmoire, si elle ne se
rappela jamais les premiers rves de sa jeunesse, c'est ce que je ne
saurais dire. Ce que je sais, c'est qu'un premier amour s'efface
difficilement et mme qu'il ne s'efface jamais. Ce que je sais encore,
c'est que la vertu la plus rigide ne saurait inculper d'innocents
souvenirs.

Ce fut par des sentiments bien diffrents que passa le coeur de
Buonvicino. A tort il avait cru sa passion teinte, elle n'tait
qu'assoupie, et, lorsqu'il vit sa bien-aime accrotre de jour en jour
le bonheur de Pusterla, il sentit se ranimer l'antique flamme. Comme
l'amiti l'autorisait  frquenter la maison de Marguerite, il put voir
s'panouir dans la femme les germes de vertus qu'il avait reconnus dans
la jeune fille. La constante et paisible srnit qu'elle rpandait sur
les jours de son mari, lui montra les fruits de l'ducation  laquelle
il avait assist. Les songes de joie innocente et tranquille qui
l'avaient charm aux jours de ses rves fleuris, lorsque lui souriait
l'espoir de possder un jour le bien suprme, il les voyait raliss,
mais raliss pour la flicit d'un autre, et cet autre tait son ami,
et lui-mme, de ses mains, il lui avait prpar, cette batitude; et cet
ami, chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble, versait dans son sein la
plnitude d'un coeur ivre de joie, lui dpeignait, avec l'ardeur d'un
nouvel poux, les vertus de Marguerite que chaque jour lui dcouvrait
plus parfaites, et le bnissait d'avoir tourn ses yeux sur un objet si
bien fait pour les fixer. Ainsi alimente par la conviction des
clatantes qualits de sa bien-aime, et cependant, renferme de manire
 ce que rien n'en pt transpirer, la passion de Buonvicino croissait
avec un progrs rapide; il appelait bien  son secours la raison;--la
raison! excellent remde pour oublier ou pour prvenir; mais quand la
passion est l vivante et nous presse, o est sa force,  cette
impuissante raison?

Cependant l'amour de Pusterla pour Marguerite s'tait ralenti, et il se
donna bientt tout entier au soin d'tre agrable au prince. Je me
trompe: son amour n'avait pas diminu; mais, un peu de l'humeur de nos
modernes, il le mlait  toutes les petites ambitions mondaines; il
l'touffait sous un tumultueux amas de penses trangres, et pour se
signaler par les emplois, les armes, la magnificence, il laissait de
ct les incomparables douceurs du foyer domestique; il tait peu
capable de les goter, port, comme nous l'avons dit,  chercher le
bonheur dans les orages de l'me ou dans les agitations de la vie.
Aussi, lorsque la premire bullition de son amour pour Marguerite se
fut apaise, il chercha dans des amours diffrentes, ou dans les liens
renous d'phmres passions, des joies moins paisibles et plus
brlantes. Toutefois, je le rpte, sa tendresse et son estime pour sa
femme n'en avaient point souffert; phnomne que je m'arrterais 
expliquer, s'il tait plus rare.

Il s'absentait de Milan pendant des mois entiers. Quand il y restait,
absorb par la cour et les runions brillantes, il avait bien peu de
temps  donner  Marguerite. Lorsqu'elle prouva la douleur de fermer
les yeux au plus tendre des pres, Pusterla voyageait avec le prince
hors du Milanais; il n'accourut point la consoler: il se contenta de lui
crire de ces paroles de condolance qui ont si peu d'empire sur le
coeur lorsqu'elles ne sortent pas des lvres de la personne aime.

Au contraire, dans ce malheur, Buonvicino fut pour Marguerite un ami
vritable. Blmant en lui-mme l'abandon o la laissait Pusterla, il
redoubla avec elle de soins affectueux, et se montra plein d'un noble et
dsintress sentiment de piti.

Mais de la piti  l'amour le passage est rapide! Non, aucune sduction
n'gale celle des larmes dans les yeux de la beaut, ni celle du plaisir
de les essuyer d'une main consolante. La muette et gracieuse
reconnaissance avec laquelle Marguerite recevait les soins de
Buonvicino, l'abandon naturel  la douleur, touchaient vivement
celui-ci, qui se sentait heureux de jouir des menus droits de l'amiti.
La communaut des sentiments, des opinions, des sympathies, les lans de
la magnanimit et de la commisration, tout enfonait plus avant
l'affection dans l'me de Marguerite, dans l'me de Buonvicino la
passion. Il comprit que la passion le liait dsormais  cette femme, et
il s'enflamma encore lorsqu'elle devint mre, mre de l'enfant le plus
chri, en qui s'incarnait pour lui tout le bonheur rv dans le temps
des chimres, et quand il la vit remplir sans orgueil, sans ostentation,
forte, tendre, heureuse, tous les devoirs de la maternit.

Dans les manires de Buonvicino, Marguerite ne reconnaissait ou ne
voulait reconnatre qu'un effet et qu'une suite de l'affection qu'il
avait porte  sa jeunesse. Hautement persuade de la vertu du
chevalier, elle ne songeait point  se retrancher dans la rserve et la
svrit qu'elle aurait certainement adoptes si elle se ft aperue
qu'il cherchait  lui inspirer un sentiment qui ne pouvait exister sans
crime. Mais les yeux d'un amant se font aisment des chimres. Les
grces de la familiarit, les dlicatesses d'une me leve, la
confiance ingnue et passionne qu'il trouvait dans Marguerite,
laissaient entrevoir  Buonvicino quelques esprances pour l'avenir de
sa passion. De quelle nature taient ces esprances? c'est ce qu'il
ignorait et ne voulait pas savoir, ou s'il y rflchissait, elles lui
paraissaient innocentes. Trahir un ami, dshonorer une femme qu'il
admirait encore plus qu'il ne l'aimait, et pour qui son amour tait n
de l'admiration qu'elle lui inspirait, c'tait une pense qui ne pouvait
seulement se prsenter  son esprit. Il n'ambitionnait rien de plus que
de lui dire combien il brlait pour elle, de lui raconter sa passion,
ses souffrances, de lui montrer qu'il ne l'avait point trompe alors
qu'il prsentait  son imagination de jeune fille un mystre facile 
pntrer, et de quelles douleurs il avait t tortur lorsqu'il l'avait
arrache de son coeur, ou du moins lorsqu'il avait tent de le faire. Le
comble de ses dsirs, c'et t de connatre que Marguerite agrait son
amour, qu'il ne lui dplaisait point de se savoir adore par lui,
qu'elle recevrait avec satisfaction l'hommage de ces emprises
chevaleresques, dans lesquelles il s'tait toujours glorieusement
signal. C'est l ce qu'il croyait dsirer, ce qu'il dsirait peut-tre;
quoique ce soit de semblables rves que la passion se repaisse
lorsqu'elle veut justifier un premier pas,--ce premier pas, que tant
d'autres suivront sous l'impulsion d'une fatalit invitable.

Buonvicino, dans ses intervalles de sang-froid, s'apercevait qu'il
nourrissait des illusions, et il tenta divers moyens pour arracher de
son me un sentiment criminel. Il voyagea quelque temps; mais il fut
bientt de retour, persuad que l'absence est comme le vent qui teint
les tincelles et avive les incendies. Il chercha des distractions dans
le monde et les plaisirs; mais que toute joie lui paraissait muette,
dcolore, lorsque Marguerite ne la partageait pas! Comme le spectacle
de la vanit, de l'gosme, de la bassesse humaine le ramenait plus
pris  la chre image de sa bien-aime! Il essaya de prier, mais le
fantme ador, invitable, se plaait entre lui et Dieu, comme la plus
belle crature que le ciel et forme. Il essaya tout, en un mot, tout,
except le seul remde dont il sentit l'efficacit absolue, un exil sans
retour.

Enfin, press par la violence, de sa passion et la persuasion de son
innocence, Buonvicino rsolut de la dcouvrir  Marguerite. Mais que sa
bouche en pronont l'aveu devant elle, c'est en vain qu'il et os
l'entreprendre; il lui avait toujours fait un mystre de sa passion
lorsqu'elle tait pure et permise et qu'il pouvait esprer de la voir
accueillie; comment se serait-il dcid  la lui rvler, lorsqu'il
devait tout redouter d'une semblable rvlation? Il recourut, dans cette
incertitude,  ces moyens mixtes, qui sont le refuge de ceux qui ne
savent pas prendre un ferme parti, et il se rsolut  lui crire. Il
mdita longtemps sa lettre, l'crivit, l'effaa, l'crivit de nouveau
pour l'effacer encore. Il recommenait, et,  la moiti de sou oeuvre,
saisi de repentir, il jetait son roseau. Aucune phrase n'tait assez
modre, aucun mot assez chaste, aucune expression, aucun raisonnement
assez entranants: jamais feuille de parchemin ne subit semblable
torture.

Enfin il termina sa lettre. L'amiti qui l'unissait  la famille
loignait tout soupon; les affaires et les plaisirs retenaient Pusterla
hors de chez lui la plus grande partie de la journe; il put, sans
crainte, charger un valet de remettre sa lettre  Marguerite.

Mais, du moment que le valet eut mis le pied hors de la maison, quelle
tempte dans le coeur de Buonvicino! quels rves! quelles craintes!
quelles esprances! Combien il aurait voulu n'avoir pas fait cette
dmarche! combien il aurait voulu la faire autrement! Comme chaque mot,
chaque phrase, chaque pense du fatal billet lui revenaient  l'esprit
comme un crime, un crime accompagn du chtiment et du remords.

[Illustration.]

Qui sait? lui bourdonnait sa raison, le valet oubliera; il ne l'aura
pas trouve. Environne d'autres personnes, il ne lui remettra pas ma
lettre,--il me la rapportera. Je veux la dchirer, la brler, et... Non,
jamais, jamais je ne le lui rvlerai. Je fuirai loin, si loin que je ne
puisse entendre parler d'elle. Je l'arracherai de mon coeur; je l'y
effacerai sous l'image d'un amour nouveau; d'autres soins, d'autres
plaisirs, d'autres souffrances me la feront oublier... Mais quoi!
n'est-elle pas digne de toutes les flicits? n'est-elle pas la plus
aimable, la plus noble, la plus charmante de toutes les femmes?... un
ange? Et si mon me s'est enhardie jusqu' l'adorer, n'est-il pas juste
que je souffre pour un si digne objet? O est la douleur qui ne soit
paye par le don de son amour?--Eh! si je l'obtenais ce don inestimable?
si je lui tais cher? si elle me le disait? Non, non, jamais! jamais!
Malheureux qui ai voulu la tenter et troubler son repos! Reviens,
reviens, messager! Puiss-je te rappeler! puisses-tu me rapporter que la
mission n'a pas t remplie!

Ainsi grondait l'orage dans l'me de Buonvicino pendant que le valet se
rendait du palais des Visconti  la demeure, des Pusterla et qu'il en
revenait. Il n'y avait pas l d'horloges qui lui mesurassent les
minutes, mais il les comptait aux battements d'un coeur dsespr,  la
violente succession de ses ides, qui les lui faisaient paratre
l'ternit. Ses pas dsordonns se portaient a et l dans sa chambre:
au plus lger bruit, il prtait l'oreille. Quels fantmes ce retard
n'voqua-t-il pas? Enfin, il mil la tte  la fentre ouverte au premier
souffle des tides zphyrs d'avril; il dcouvrit son messager. Chacun
des pas de cet homme dans l'escalier enfonait au coeur de Buonvicino
une pointe acre. Quand il le vit soulever la portire et se prsenter
devant lui, il n'eut pas la force de le regarder en face ni de
l'interroger. Celui-ci fit un salut et dit: Je l'ai remis aux mains de
la dame. puis il sortit.

Cette parole si naturelle, si simple, si attendue qu'elle dt paratre,
le replongea dans le dsordre de ses penses. Il se jeta sur un sige,
et l'effet que sa lettre avait d produire sur Marguerite vint donner un
nouvel aliment  ses tortures. Perdre l'estime de sa matresse tait le
plus redoutable malheur qui pt lui arriver. Puis il se flattait que sa
lettre n'tait pas faite pour lui attirer un si affreux chtiment.

Peut-tre, disait-il, l'a-t-elle agre? peut-tre me prpare-t-elle
une tendre rponse? peut-tre, la premire fois que je la verrai, me
laissera-t-elle entendre que je ne lui suis pas odieux? Oh! savoir
qu'elle m'aime! l'entendre de sa bouche! le voir seulement dans ses yeux
qui parlent mieux que toutes les paroles! C'est l, c'est l ce qui me
rendrait heureux pour toute ma vie. Avec quelle sollicitude je
m'efforcerais de complaire  tous ses dsirs! Prouesses guerrires,
exploits de courtoisie, que ne ferais-je pas pour augmenter l'amour de
ma dame et pour me rendre toujours plus digne de son amour.--Mais, si
c'tait le contraire? si elle se croyait outrage! si je ne suis  ses
yeux qu'un vil sducteur?...

Jeunes gens mes contemporains, qui vingt fois avez pass par des
circonstances semblables sans prouver de pareilles agitations, qui
mditez froidement la sduction, et en attendes avec joie les effets,
vous souriez au rcit du trouble de cet homme et vous dites qu'il n'est
pas naturel. Mais, jeunes gens, mes contemporains, la main sur la
conscience: si vous aviez le coeur de Buonvicino, si les objets de vos
passagers dsirs ressemblaient  Marguerite... Allons raillez donc
encore mon chevalier.



Bulletin bibliographique.

_Le Barreau_, par M. OS. PINARD, avocat  la Cour royale de Paris. 1
vol. in-8 de 500 pag. Paris, 1843. _Pagnerre_, 6 fr.

Quel est l'avenir rserv au barreau? Les avocats conserveront-ils
longtemps encore l'influence qu'ils avaient su conqurir depuis un
demi-sicle par leurs talents et par leurs services, ou sont-ils
condamns  devenir bientt, connue le leur prdisent leurs ennemis, des
agents d'affaires n'ayant d'autre considration que celle qui s'attache
 la probit! Au temps seul il appartient de rsoudre cette question. Ce
qui parat positif, c'est que le prsent ne ressemble dj plus au
pass. Une foule de motifs, qu'il serait trop long d'numrer ici,
menacent le barreau de lui faire perdre prochainement la haute position
 laquelle il tait parvenu  s'lever. Sans doute il compte encore
parmi ses principaux membres des orateurs loquents, de savants
jurisconsultes et des esprits distingus, mais o sont maintenant les
jeunes soldats destins  remplacer dignement un jour les gnraux
actuels? En d'autres termes, o sont les convictions et les passions
politiques? o sont les causes criminelles ou civiles qui ont fait la
fortune et la gloire des avocats d'autrefois? o est l'auditoire avide
d'entendre etde recueillir religieusement leur parole? o est la
magistrature capable de les couter et de les comprendre?

D'ailleurs, pendant les trente annes qui viennent de s'couler, le
barreau a eu une existence si glorieuse, il a jou un rle si
considrable dans l'histoire de la France, qu'il peut bien se reposer un
peu de ses triomphes passs. Sous la Restauration et depuis la
rvolution de Juillet, que d'orateurs n'a-t-il pas fournis  tous les
partis! Ne sont-ce pas des avocats qui ont repouss avec succs toutes
les attaques tentes contre les plus prcieuses liberts de la nation,
la libert de la presse, la libert individuelle, la libert de
conscience et d'examen, l'institution du jury, etc.; qui ont dtendu et
parfois arrach  la mort les malheureuses victimes des discordes
civiles; qui ont proclam les premiers au palais comme  la tribune le
grand et salutaire principe de la souverainet du peuple? Quelques-uns,
il est vrai, prirent parti pour l'autorit absolue contre la nation;
d'autres, gorgs d'honneurs et de richesses, trahirent la noble cause
qu'ils avaient d'abord embrasse; mais le plus grand nombre restrent
fidles  leurs opinions, et la France n'oubliera jamais que, sous la
Restauration et pendant les treize annes qui suivirent sa chute, les
plus utiles victoires de la libert,--celle de Juillet excepte,--furent
remportes par des avocats.

C'est le barreau de cette poque mmorable que M. Os. Pinard a choisi
pour le sujet de ses tudes; ce sont ses principaux membres qu'il a
peints d'aprs nature et dont il expose aujourd'hui les
portraits.--Avocat lui-mme, rdacteur en chef du journal judiciaire _le
Droit_, M. Os. Pinard a vu souvent poser devant lui les grands orateurs
qui lui servaient de modles; chaque jour, pour ainsi dire, il pouvait
retoucher, complter, finir son travail; aussi ses premires esquisses,
dj si ressemblantes, ont-elles atteint peu  peu  un degr de
perfection difficile  galer. Pour parler un langage moins
mtaphorique, le livre qu'il vient de publier estl un de ces ouvrages
que la critique se complat  louer sans aucune rserve ni expresse ni
tacite, car elle y trouve toutes les qualits que le got le plus
irrprochable pourrait dsirer: beaucoup d'esprit, de bon sens, de
profondeur, d'habilet et un style qui rappelle toujours la belle langue
franaise du sicle dernier. Est-il un grand nombre de livres dont on
puisse faire un pareil loge?

Par sa naissance, par ses antcdents, par ses convictions, M. Os.
Pinard appartient au parti dmocratique. Cependant il n'est pas
exclusif. Il a rendu aux avocats qui ont attaqu ou trahi la libert la
mme justice qu' ceux qui l'avaient constamment aime et dfendue.
Peut-tre mme a-t-il t trop indulgent en s'efforant d'tre
impartial;--peut-tre, et c'est le seul reproche que nous lui
adresserons, aimerait-on  voir clater  et l une indignation plus
vive contre les trahisons et les apostasies, malheureusement si communes
 notre poque? Combien d'hommes, dit M. Pinard, entrans par le
courant, blouis  l'aspect des rives nouvelles, ont oubli les rives
qu'ils avaient parcourues? Est-ce un crime de changer, quand ce n'est ni
la bassesse du coeur ni la sduction de l'intrt personnel qui vous
conduisent au changement? L'homme, afin de rester le mme, doit-il
rester muet, doit-il rester sourd, doit-il rester aveugle? Son esprit
s'est-il construit d'avance une prison d'o il ne doive plus sortir?
Changer, n'est-ce pas agir? agir, n'est-ce pas vivre? Cette doctrine
est spcieuse et spirituelle, mais on en a fait un si dplorable abus
depuis plusieurs annes, qu'il faut mieux, selon nous, la combattre mme
injustement, que de paratre lui donner une sorte d'approbation
raisonnable. Il y a dans ce monde o nous vivons tant de consciences
disposes  la mettre en pratique, qu'il est vraiment inutile de la
prcher.

_Le Barreau_ commence, par une vive et spirituelle introduction dans
laquelle M. Os. Pinard a esquiss rapidement l'histoire du barreau
depuis la rvolution de 1789 jusqu' nos jours.--Viennent ensuite des
notices biographiques et critiques plus on moins longues, mais toujours
compltes, de MM. Delamalle, Mrithou, Persil, Berryer, Laine, de
Vatismnil, de Martignac, Chaix-d'Estange, Paillet, Hennequin, Berville,
Bonnet, Tripier, Michel de Bourges, Philippe Dupin, Manguin, Bellart,
Ferrre, Odilon-Barrot, Teste, Barthe, Dupin an, Marie,
Romiguires.--Enfin M. Pinard a cru devoir ajouter  ces tudes et
portraits cinq curieux articles dj publies dans _le Droit_, et qui ont
pour titre: _Omer Talon, le Parlement Meaupou, les Avocats  l'Assemble
nationale, Lepelletier de Saint-Fargeau, le Procs Baboeuf._

_Les Jsuites_; par MM. MICHELET ET EDGAR QUINET. 1 vol. in-18.--Paris,
1843. _Paulin_. 2 fr. (Troisime dition.)

L'histoire de ce petit livre n'est plus ignore de personne. Les
jsuites, dit M. Michelet, taient abattus, crass et aplatis en 1830;
ils se sont relevs en 1843, sans qu'on s'en doutt, et non-seulement
ils se sont relevs, mais, pendant qu'on demandait s'il y avait des
jsuites, ils ont enlev sans difficult nos trente ou quarante mille
prtres, leur ont fait perdre terre et les mnent Dieu sait o! Est-ce
qu'il y a des jsuites? Tel fait cette question, dont ils gouvernent
dj la femme par un confesseur  eux, la femme, la maison, la table, le
foyer, le lit... demain ils auront son enfant...

Tout cela s'est fait trs-bien, trs-vite, avec un secret, une
discrtion admirables. Les jsuites ne sont pas loin d'avoir dans les
maisons de leurs dames les filles de toutes les familles influentes du
pays: rsultat immense... seulement il fallait savoir attendre. Ces
petites filles, en peu d'annes, seront des femmes, des mres... Qui a
les femmes est sur d'avoir les hommes  la longue...

Une gnration suffisait: ces mres auraient donn leurs fils. Les
jsuites n'ont pas eu de patience; quelques succs de chaire ou du salon
les ont tourdis. Ils ont quitt ces prudentes allures qui avaient fait
leurs succs. Les mineurs habiles, qui allaient si bien sous le sol, se
sont mis  vouloir travailler  ciel ouvert. La taupe a quitt son trou
pour marcher en plein soleil.

Il est si difficile de s'isoler de son temps, que ceux qui avaient le
plus  craindre le bruit se sont mis eux-mmes  crier...

--Ah! vous tes l... Merci, grand merci de nous avoir veills!...
Mais, que voulez-vous?

--Nous avons les filles, nous voulons les fils; au nom de la libert,
livrez vos enfants.

La libert, ils l'aimaient tellement que, dans leur ardeur pour elle,
ils voulaient commencer par l'touffer dans le haut enseignement...
Heureux prsage de ce qu'ils feront dans l'enseignement secondaire!...
Ds les premiers mois de l'anne 1842, ils envoyaient leurs jeunes
saints au Collge de France pour troubler les cours.

Les premiers troubles dont parle M. Michelet furent promptement
apaiss... L'indignation du public effraya ces braves; peu organiss
encore, ils crurent devoir attendre l'effet tout-puissant du libelle _le
Monopole universitaire_, que le jsuite D... crivait sur les notes de
ses confrres, et que M. Desgarets, chanoine de Lyon, a sign en avouant
qu'il n'en tait pas l'auteur.

Cette anne, au mois d'avril, les troubles ont recommenc. Deux
professeurs, MM. Michelet et Edgar Quinet, osaient se permettre de
parler des jsuites dans leurs chaires. Les jsuites accoururent en
masse, et essayrent d'touffer la voix des professeurs, non-seulement
par des sifflets, mais par des _bravos_. Le vritable public s'empressa
de jeter  la porte ces insolents perturbateurs; la presse entire (sauf
le journal des jsuites) prit fait et cause pour la libert de
discussion. De nouvelles tentatives de dsordre furent immdiatement
rprimes par les amis et les lves de MM. Michelet et Quinet, les deux
loquents professeurs purent continuer leurs leons sur le jsuitisme,
et ces nouveaux missionnaires de la libert religieuse se retirrent,
dit M. Edgar Quinet, la rage dans le coeur, honteux de s'tre trahis au
grand jour, et prts  se renier, comme en effet ils se sont renis ds
le lendemain.

Reproduites en partie par les journaux de toutes les opinions, les
leons de MM. Michelet et Edgar Quinet viennent d'tre runies et
publies en un petit volume in-18, du prix modeste de 2 francs. Trois
ditions, puises en moins d'un mois, prouvent quel vif dsir la France
entire a d'apprendre  bien connatre les jsuites, pour tre plus sre
de pouvoir en toute occasion les dmasquer et les confondre, et les
enfoncer seuls, selon les expressions de M. Michelet, dans cet enfer de
boues ternelles o ils voudraient l'entraner avec eux.

Depuis leur dernire dfaite, la situation a chang: les jsuites ont
publi  Lyon leur second pamphlet intitul: _Simple coup d'oeil_. Ce
pamphlet, tout autre que le premier, est plein d'aveux tranges que
personne n'attendait. Il peut, dit M. Michelet, se rsumer ainsi:

Apprenez  nous connatre, et sachez d'abord que dans notre premier
livre nous avions menti... Nous parlions de _libert d'enseignement_,
cela voulait dire que le clerg doit seul enseigner; nous parlions de
_libert de la presse_... pour nous seuls. C'est un levier dont le
prtre doit s'emparer. Quant  _la libert industrielle_; S'emparer
des divers genres d'industrie, c'est un devoir de l'glise. _La libert
des cultes_ N'en parlons pas, c'est une invention de Julien
l'Apostat... Nous ne souffrirons plus de mariages mixtes; on faisait de
tels mariages  la cour de Catherine de Mdicis, la veille de la
Saint-Barthlmy!

Qu'on y prenne garde: nous sommes les plus forts. Nous en donnons une
preuve surprenante, mais sans rplique: c'est que toutes les puissances
de l'Europe sont contre nous... Sauf deux ou trois petits tats, le
monde entier nous condamne.

Chose trange, ajoute M. Michelet, que de tels aveux leur soient
chapps! Nous n'avons rien dit de si fort. Nous remarquions bien dans
le premier pamphlet des signes d'un esprit gar; mais de tels aveux, un
tel dmenti donne par eux-mmes aujourd'hui  leurs paroles d'hier!...
Il y a l un terrible jugement de Dieu... Humilions-nous.

Voil ce que c'est que d'avoir pris en vain le saint nom de la libert;
vous avez cru que c'tait un mot qu'on pouvait dire impunment quand on
ne l'a pas dans le coeur. Vous avez fait de furieux efforts pour
arracher ce nom de votre poitrine, et il vous est advenu comme au saint
prophte Balaam, qui maudit, croyant bnir; vous vouliez mentir encore,
vous vouliez dire _libert_, comme dans le premier pamphlet, et vous
dites: _meure la libert!_ Tout ce que vous avez ni, vous le criez
aujourd'hui devant les passants!

_De l'organisation et des attributions des conseils-gnraux de
dpartement et des conseils d'arrondissement_; par M. J. DUMESNIL,
avocat aux Conseils du roi et  la Cour de cassation, membre du
conseil-gnral du dpartement du Loiret; troisime dition, entirement
refondue et mise en rapport avec l'tat actuel de la lgislation, de la
jurisprudence et des instructions ministrielles. 2 vol. in-8.--Paris,
1843. _Charpentier_ (galerie d'Orlans, 7). 14 fr.

Le 22 dcembre 1789, l'Assemble constituante dcrta une nouvelle
division du royaume en dpartements, tant pour la reprsentation que
pour l'administration. Chaque dpartement fut partage en _districts_;
chaque district en _cantons_; chaque canton en _Municipalits_. Cette
nouvelle division du territoire entrana ncessairement la cration de
nouveaux agents administratifs. En fondant les dpartements, le mme
dcret tablit au chef-lieu de chacun d'eux une assemble administrative
suprieure, sous le titre d'_administration de dpartement_; une
assemble administrative infrieure fut galement tablie au chef-lieu
de chaque district, sous le titre d'_administration de district_. Telle
a t la premire origine des _conseils-gnraux_ et des _conseils
d'arrondissement_, dont le savant commentaire publi par M. J. Dumesnil
a pour but de nous faire connatre l'_organisation_ et les
_attributions_.

Depuis 1789 jusqu'en 1838, les assembles administratives cres par
l'Assemble constituante ont subi  plusieurs reprises des modifications
importantes. Avant d'exposer les rgles traces par les lois du 22 juin
1833 et du 10 mai 1838 pour l'organisation des conseils-gnraux de
dpartement et des conseils d'arrondissement, M. J. Dumesnil a donc
runi et analyse, dans un chapitre prliminaire, les dispositions
lgislatives, les anciennes lois, les dcrets et les arrts du
gouvernement, qui se rattachent  l'existence de ces assembles; en un
mot, il a refait leur histoire thorique.

Les deux titres de l'ouvrage de M. J. Dumesnil indiquent sa division
principale: la premire partie comprend l'organisation des
conseils-gnraux de dpartement et des conseils d'arrondissement; la
deuxime partie, de beaucoup la plus longue, est entirement consacre 
leurs attributions.

Dans la premire partie, M. J. Dumesnil commente, article par article,
la loi du 22 juin 1833; il expose, discute et rsout les principales
questions que son application peut faire natre; Il cherche les motifs
des dcisions dans l'expos des motifs et la discussion aux Chambres,
dans les arrts, en forme d'ordonnances royales, du conseil d'tat, dans
les arrts ou jugements des cours et tribunaux ordinaires, et enfin dans
les circulaires ministrielles. Cette premire partie se termine par le
commentaire de la loi relative  l'organisation particulire du
conseil-gnral et des conseils d'arrondissement du dpartement de la
Seine.

La seconde partie se divise en cinq titres. Le titre 1er traite des
attributions des conseils de dpartement. Or, ces attributions tant de
deux sortes, c'est--dire sous l'autorit du pouvoir lgislatif et sous
l'autorit du roi, le titre premier se subdivise lui-mme en deux
sections.

La premire section du titre premier de la seconde partie numre donc
toutes les attributions que les conseils de dpartement sont chargs
d'exercer sous l'autorit de la puissance lgislative, et qui se
rapportent  la rpartition des contributions foncire, personnelle et
mobilire, et des portes et fentres; au cadastre, au recensement des
personnes et des proprits; aux changements de circonscription des
dpartements, arrondissements et communes; aux impts et emprunts dans
l'intrt du dpartement, etc.

La deuxime section comprend toutes les attributions places sous
l'autorit du roi, telles que celles que le conseil exerce dans
l'intrt du dpartement, considr comme personne civile; les rgles
d'administration du domaine dpartemental; les travaux d'utilit
publique qui concernent, soit les btiments, soit les votes
dpartementales, soit les chemins vicinaux de grande communication, et,
en gnral, tous les travaux sur lesquels les conseils-gnraux doivent
dlibrer ou donner un avis; les attributions relatives aux prisons
dpartementales, aux enfants trouvs et abandonns, aux dpts de
mendicit, alins et voyageurs indigents; le vote; du budget des
diverses recettes et dpenses dpartementales; les rgles applicables 
la comptabilit de ces dpenses; les avis sur demandes d'tablissements
publics, etc.; les voeux sur l'tat et les besoins du dpartement, etc.
Aprs ces attributions gnrales, viennent celles relatives 
l'instruction primaire. Enfin, le dernier chapitre de cette importante
section du titre premier est consacr  la tenue des assembles, aux
pouvoirs du prsident, aux fonctions du secrtaire,  la forme,  la
rdaction et  l'impression des procs-verbaux,  l'analyse des votes,
etc.

Le titre II explique les rapports du prfet avec le conseil-gnral, et
l'autorit des ministres relativement aux actes de cette assemble.

Le titre III ne traite que des attributions des conseils
d'arrondissement.

Dans le titre IV, M. J. Dumesnil passe en revue les fonctions
individuelles inhrentes  la qualit de conseiller de dpartement et
d'arrondissement; il se demande si ces conseillers sont fonctionnaires
publics.

Le titre V et dernier rgle le rang et la prsance des conseils de
dpartement et d'arrondissement dans les crmonies publiques, et
dtermine les prrogatives attaches par les lois  la qualit de membre
d'un conseil-gnral.

Cet important ouvrage, termin par une table analytique et raisonne des
matires, a paru pour la premire fois en 1837. A cette poque, le
projet de loi sur les attributions des conseils-gnraux et
d'arrondissement n'avait pas encore t adopt. Ds que la loi du 10 mai
1838 fut promulgue, M. J. Dumesnil en fit paratre un commentaire avec
la seconde dition. La troisime dition qu'il publie aujourd'hui est un
ouvrage presque entirement nouveau. D'une part, cinq annes d'preuves
ont fix dfinitivement la lgislation dpartementale; d'autre part,
depuis 1838, des lois importantes ont tendu le cercle des affaires
soumises aux conseils-gnraux; enfin, une tude plus approfondie de la
matire et dix annes d'exprience acquise en prenant part aux travaux
du conseil-gnral du Loiret, permettaient,  M. J. Dumesnil de faire 
son travail primitif de notables amliorations.

_Vies des hommes illustres de Plutarque_, Traduction nouvelle, par
ALEXIS PIERRON. 1 vol. in-18.--Paris, 1843. _Charpentier_, 3 fr. 50 c.
(L'ouvrage complet, formera quatre volumes.)

Plutarque a t souvent traduit en franais. Amyot s'est immortalis par
sa traduction; malheureusement, si naf, si coulant, si lgant qu'il
soit, son style a un peu trop vieilli pour tre facilement entendu du
vulgaire; et, d'ailleurs, Amyot, dont l'ouvrage restera comme un des
grands monuments primitifs de la langue franaise, a souvent substitu,
sans le vouloir, sa propre pense  celle de Plutarque. Meziriae, qui
comptait dans sa traduction 2,000 contre-sens, essaya de la refaire;
mais il mourut au dbut de son travail. L'abb Franois Tallemant, son
contemporain, fut plus heureux, ou, si l'on veut, plus malheureux, car
Boileau lui a fait une triste rputation. Dacier, qui lutta ensuite avec
ce rude jouteur, tait un homme d'un profond savoir, qui ne laissa rien
ou presque rien  faire, pour l'interprtation du sens,  ses
successeurs, mais qui ne savait pas crire en franais. L'abb Ricard
vint ensuite, et, bien qu'il se montrt fort infrieur  Dacier, et par
la science et par le style mme, sa traduction obtint un certain succs;
elle a mme eu plusieurs fois les honneurs de la rimpression. M. Alexis
Pierron, le traducteur (couronn par l'Acadmie) d'Eschyle et de la
mtaphysique d'Aristote, a donc cru qu'une traduction nouvelle du grand
ouvrage historique de Plutarque pouvait n'tre pas de trop, mme aprs
quatre autres, surtout aprs celle qu'o estime le plus aujourd'hui. Le
travail qu'il offre au public n'a, du reste, nulle pretenion
scientifique; son dessein n'est pas d'inventer Plutarque, mais de le
reproduire. C'est sur la traduction proprement dite qu'a port
principalement, presque uniquement son effort. Il n'a rien nglig pour
retracer aux yeux, autant qu'il tait en lui, une image complte et
fidle, et qui put, non point tenir lieu de l'original, mais le rappeler
suffisamment  ceux qui le connaissent et donner  ceux qui ne l'ont pas
vu une ide vraie de son port et de sa physionomie.

_Histoire civile, morale et monumentale de Paris_, depuis les temps les
plus reculs jusqu' nos jours; par J.-L. BELIN ET A. PUJOL. 1 vol.
in-18 de 600 pages.--Paris, 1843. _Belin-Leprieur_. 3 fr. 50 c.

Cette histoire de Paris est beaucoup plus monumentale que civile et
morale. Peut-tre serait-il  dsirer que MM. J. Belin et A. Pujol
eussent donn moins de dtails sur les difices publics et se fussent
occups plus longuement des coutumes, des moeurs et des vnements
politiques. Si incomplte qu'elle nous semble  cet gard, leur
compilation pourra satisfaire, sous d'autres rapports, un grand nombre
de ses lecteurs, et elle supplera, dans certaines bibliothques, le
grand ouvrage de Dulaure.



Modes.

[Illustration.]

Si Paris, en ce moment, semble vou  la simplicit et presque 
l'indiffrence, en revanche,  Bade, Spa, Aix en Savoie, et en quelques
autres lieux privilgis, on mne lgante et joyeuse vie. Nous recevons
des lettres qui ne parlent que de bals, de ftes, promenades et
toilettes.

Ces toilettes, nous avons pu les voir chez les habiles faiseuses; mais
qu'est-ce qu'un costume, si charmant qu'il soit, si on ne le voit que
dans la psych d'un atelier? Ce n'est l qu'une apparence trompeuse,
sans ralit et sans vie. Le caprice et le got modifient, transforment
et animent les plus heureuses intentions selon les lieux et les
circonstances.

Dans une promenade aux ruines du vieux chteau de B..., madame la
comtesse de L.... portait une robe de batiste  raies bleues et
blanches; le corsage tait demi-dcollet en coeur, jusqu' la ceinture;
des pattes en toile, bordes d'une petite passementerie, rattachaient
en chelle et s'largissaient en montant, laissant voir  demi un fichu
de mousseline plisse  trs-petit col de dentelle. Les manches, justes
 jockey, taient ornes de sous-pattes pareilles  l'ornement du
corsage. Un chapeau de paille d'Italie avec une plume blanche couche
sur la passe, et un chle de mousseline tarlatane compltaient ce
costume champtre.

Une dame russe, qui porte les modes parisiennes avec une grce
charmante, avait une robe de taffetas d'Italie glac, camlon, en forme
de redingote ouverte, borde d'un pliss en ruban, sur une robe montante
en mousseline  deux volants trs-peu froncs. Les manches de la
redingote, demi-longues et bordes du mme pliss, laissent passer les
manches de la robe de mousseline. Ajoutez une charpe de barge,
imprime  dessins de cachemire, et une frache capote de crpe blanc,
orne d'une branche de fleurs. On voit aussi des robes de barge 
grands plis, simulant deux ou trois jupes, des chapeaux de paille de riz
avec plumes, beaucoup de capotes  passes de paille et fond d'toffes
ornes de guirlandes de fleurettes. Mais on ne porte plus de ces
chapeaux enrubanns avec tuyauts, friss et bordures de rubans; tout
cela est pass  l'tat de mode vulgaire. Les chapeaux simples en
paille, ont un ruban crois et la voilette d'Angleterre.

Comme on le voit, la mode n'est pas dlaisse, et, pour changer de place
elle n'en est pas moins brillante et moins suivie.

Ici nous avons vu  une reprsentation de _la Pri_ une charmante
toilette, et nous savons trop bien ce qu'on doit  l'lgance parisienne
pour la passer sous silence. La coiffure, en crpe rose, tait orne
d'une petite plume saule qui voltigeait autour du visage et
l'accompagnait gracieusement. La robe de pkin d't, feuille de rose,
surmonte d'un corsage dcollet, avait un revers  chle bord de biais
en crpe lisse; la mme garniture tait pose sur la jupe en tablier;
les manches courtes taient couvertes de biais. Un gros bouquet
d'oeillets roses et blancs ornait le corsage, et venait ajouter sa
fracheur naturelle  cette toilette dj si frache.

Aujourd'hui notre dessin reprsente un costume qui peut tre considr
comme type exact des modes de cette saison: c'est une robe de barge 
deux grands volants brods en laine,  festons mats. Le chapeau est en
paille de riz, orn d'une guirlande de fleurs. C'est la toilette de
promenade du matin  la ville.



Amusements des sciences.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER NUMRO.

I. Faites retrancher 1 du nombre pens, et multipliez le reste par un
nombre quelconque; faites encore retrancher 1 du produit, et ajouter au
reste le nombre pens; enfin, demandez le nombre qui provient de cette
opration et ajoutez-y votre multiplicateur augment de l'unit; le
nombre cherch sera gal  la somme obtenue divise par ce mme
multiplicateur augment de 1.

Supposons, par exemple, que 7 soit le nombre pens et que 5 soit le
multiplicateur dont on fait choix; 7 diminu de 1 donne 6, qui,
multipli par 3, produit 18. En diminuant 18 de 1, ce qui donne 17, et
en augmentant le reste de 7, on a 24; 24 augment de 3 plus 1 donne 28,
qui, divis par 4, donne pour quotient le nombre cherch, 7.

II. Faites prendre une carte par une personne qui la gardera aprs
l'avoir choisie sans vous la montrer. Ensuite, s'il s'agit d'un jeu
complet de 52 cartes, donnez  chacune de ces cartes la valeur qu'elles
marquent, en numrotant 11 le valet, 12 la dame et 13 le roi. Puis,
comptant successivement les points de toutes les cartes, vous ajouterez
les points de la seconde  ceux de la premire, ceux de la troisime 
ceux de la seconde, et ainsi de suite, en retranchant toujours 13 ds
que vous arrivez  un nombre plus fort, et en gardant le reste pour
l'ajouter  la carte suivante. On voit qu'il est inutile de compter les
rois qui valent 13. S'il reste quelques points lorsque l'on a termin,
on te ces points du 13, et la diffrence marque le nombre des points de
la carte qui a t enleve du jeu. Ainsi, si le reste est 11, ce sera un
valet qu'on aura tir; si le reste est 12, ce sera une dame; s'il ne
reste rien (ou 13), ce sera un roi.

Si l'on veut se servir d'un jeu compos seulement de 32 cartes, on
donnera la valeur 1  l'as, 2 au valet, 3  la dame, 4 au roi, et ou
oprera comme ci-dessus, sauf les modifications suivantes: d'abord on
retranchera constamment les 10 au lieu des 13; ensuite on ajoutera 6 au
dernier nombre obtenu, et cette somme tant retranche de 10 si elle est
moindre, ou de 20 si elle surpasse 10, le reste sera le nombre de points
de la carte qu'on aura tire; de sorte que s'il reste 2, ce sera un
valet; 3, ce sera une dame; 4, un roi, etc.

Si le jeu de cartes tait incomplet, il faudrait ajouter  la dernire
somme le nombre des points de toutes les cartes manquantes, aprs qu'on
aurait t de ce nombre 10 autant de fois que possible; et on oprerait
sur le nouveau rsultat comme ci-dessus.



[Illustration (caricature): Un tiroir difficile.]



NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Un mulet et un ne faisant voyage ensemble, l'ne se plaignait du
fardeau dont il tait charg. Le mulet lui dit: Animal paresseux, de
quoi te plains-tu? si tu me donnais un des sacs que tu portes, j'aurais
le double de ta charge; mais si je t'en donnais un des miens, nous en
aurions seulement autant l'un que l'autre. On demande quel tait le
nombre de sacs dont l'un et l'autre taient chargs?

II. Deviner la carte que quelqu'un aura pense, sans la tirer, parmi 21
cartes diffrentes.

SOLUTION DU PROBLME N 4, CONTENU DANS LA DIX-NEUVIME LIVRAISON.

BLANCS.

1. Le P du F du R un pas: chec.
2. Le C  la sixime case du R.
3. Le P du F du R, un pas.
4. Le C  sa septime case: chec
5. Le P de la T, un pas: chec et mat.


NOIRS.

1. Le R  la quatrime case de sa T.
2. Le P du C du R, un pas.
3. Le P du C du R, un pas.
4. Le R  la quatrime case de son C.



[Illustration.]

N 5.

LES BLANCS FONT MAT EN TROIS COUPS.

_(La solution  vue prochaine livraison.)_



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.
La vanit des petits autorise l'orgueil des grands.


[Illustration: nouveau rbus.]











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     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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