The Project Gutenberg EBook of Souvernirs de Charles-Henri Baron de
Gleichen, by Charles-Henri de Gleichen

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Title: Souvernirs de Charles-Henri Baron de Gleichen

Author: Charles-Henri de Gleichen

Release Date: October 15, 2011 [EBook #37762]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVERNIRS DE CHARLES-HENRI ***




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    9927.--IMPRIMERIE GNRALE DE CH. LAHURE

    Rue de Fleurus, 9,  Paris




    SOUVENIRS

    DE

    CHARLES-HENRI

    BARON DE GLEICHEN

    PRCDS D'UNE NOTICE
    PAR

    M. PAUL GRIMBLOT


    PARIS

    LON TECHENER FILS, LIBRAIRE

    RUE DE L'ARBRE-SEC, 52
    M DCCC LXVIII




SOUVENIRS

DE

CHARLES-HENRI

BARON DE GLEICHEN




TABLE.


    I. Ferdinand VI et Charles III rois d'Espagne                  1

    II. Le duc de Choiseul                                        19

    III. Le Dauphin                                               43

    IV. Le masque de fer                                          46

    V. Necker                                                     51

    VI. Joseph II et Lopold II                                   67

    VII. Le prince de Kaunitz                                     85

    VIII. Mme Geoffrin et sa fille                                94

    IX. Le marchal de Brissac                                   113

    X. La famille de Mirabeau                                    115

    XI. Saint-Germain                                            120

    XII. Cagliostro                                              135

    XIII. Lavater                                                140

    XIV. Saint-Martin                                            151

    XV. Mme de la Croix                                          166

    XVI. Les Convulsionnaires                                    179

    XVII. Alchimie                                               187

    XVIII. Anecdotes et petites histoires                        193




AVERTISSEMENT.


La duchesse de Choiseul, qui nous est aujourd'hui si bien connue, a
passionnment aim son mari, nous le savons, et elle n'a jamais aim
que lui, on peut le croire sans tmrit. Mais elle se laissait
volontiers admirer, adorer, aimer, car elle inspirait  tous ceux qui
l'approchaient et qui taient touchs de sa beaut et de ses vertus,
des sentiments qui, pour n'oser s'avouer hautement et se dguiser sous
les noms honntes d'amiti et de dvouement, ressemblaient  ce que
l'on est convenu d'appeler de l'amour. Parmi ces amoureux discrets et
dlicats se distinguait un tranger, un allemand, le baron de
Gleichen, dont il est si souvent fait mention dans les lettres de Mme
du Deffand et de la duchesse de Choiseul. Nul ne fut plus que lui, si
on excepte l'abb Barthlemy, sous le charme des attraits
irrsistibles de cette femme autant estimable qu'aimable, qui avait
toutes les vertus ou peu s'en faut, cela n'est pas douteux, et qui
pourtant n'tait pas chrtienne, avouons-le au risque de dplaire 
ses adorateurs de ce temps-ci.

J'ai ou dire  de trs-bons juges qui, par pure ignorance, ne
rendaient pas justice au duc de Choiseul, qu'il tait impossible qu'un
mari si tendrement aim par une femme si parfaite ne ft pas
estimable. Le duc de Choiseul, quoique, hlas! bien souvent infidle,
tait digne de tant d'amour; on n'inspire pas des sentiments tout  la
fois si tendres et si passionns sans les mriter. L'abb Barthlemy,
cet ami si dvou, s'il vit dans la mmoire des hommes, ce n'est pas
pour avoir crit le _Jeune Anacharsis_ et avoir su le phnicien,
c'est uniquement  cause de l'affection qu'avait pour lui la duchesse
de Choiseul, et du culte qu'il lui avait vou. Aprs le _grand abb_,
Gleichen est srement celui qui a le plus aim la duchesse de
Choiseul, et c'est lui sans contredit qui a fait de cette femme rare
le portrait le plus ressemblant et aussi le plus flatteur. En
revanche, elle lui a donn des marques de la plus vritable affection,
et pour le conserver auprs d'elle, dans sa socit de tous les jours,
le duc de Choiseul,  sa prire, a fait et tent des choses
impossibles.

Barthlemy et Gleichen ont t incontestablement les deux amis que la
duchesse de Choiseul a le plus particulirement distingus, et  qui
elle a t le plus attache. Cette recommandation a suffi pour faire
revivre le nom de Barthlemy, dj tomb dans l'oubli: qu'elle sauve
du mme naufrage la mmoire de Gleichen, qui mrite aussi bien d'tre
un peu connu pour lui-mme, et  qui ses modestes _Souvenirs_ assurent
une place honorable parmi les chroniqueurs de la seconde moiti du
dix-huitime sicle.

Charles-Henri de Gleichen naquit en 1735  Nemersdorf, auprs de
Bayreuth. Son pre, dont il tait l'unique fils, tait grand veneur de
cette petite cour. Gleichen reut sa premire ducation dans la maison
paternelle, et en 1750 il fut envoy  l'universit de Leipsig. Il y
connut le pote Gellert, qui fut vraisemblablement un de ses matres,
et  qui il inspira une vive amiti. En 1752, Gleichen tait de retour
 Bayreuth, et il fut admis dans la maison du margrave en qualit de
gentilhomme de la chambre. L'anne suivante, il alla  Paris achever
son ducation: il parat avoir surtout frquent le salon de Mme de
Graffigny. En 1755, Gleichen accompagna le margrave de Bayreuth et sa
femme en Italie, et le 21 aot de la mme anne, il fut attach  la
personne de la margrave en qualit de chambellan. Cette femme d'un
mrite si distingu, digne soeur de Frdric, honorait Gleichen d'une
confiance toute particulire. Elle le renvoya en 1756 en Italie.

Voici deux lettres qu'elle lui crivait:

    Bayreuth, le 9 avril 1756.

   J'ai eu le plaisir, monsieur, de recevoir votre lettre. Tout ce
   que vous me dites de beau de Rome me fait venir l'eau  la
   bouche. Est-il possible qu'on puisse avoir des vapeurs, quand on
   est au paradis? Cependant vous mandez au marquis d'Adhmar que
   vous en tes tourment. J'espre qu'elles vous donneront trve 
   l'avenir et que j'aurai plus souvent de vos nouvelles.

   Aprs avoir pass le plus triste hiver du monde par rapport  ma
   sant, j'ai fini par prendre une fausse pleursie. Comme je suis
   encore si languissante, je ne crois pas de longtemps me tirer
   d'affaire. J'en viens  nos commissions:

   Je vous laisse entirement le matre de mes trsors, et d'en
   acheter tout ce qu'il vous plaira. Le diable rgne beaucoup chez
   moi  force de retrancher sur mes charmes. Je vous envoie 200
   sequins, que vous pourrez employer  votre plaisir, pour ce que
   vous trouverez de plus beau. Je vous prie de faire en sorte que
   Pompe Battoni finisse le tableau du margrave, et qu'il soit
   envoy tout de suite. Pour ce qui est du portrait du duc et de ma
   fille, je ferai crire  Stuttgard.

   Je trouve comme vous que le modle de la Flore est extrmement
   cher.

   Je vous prie de faire mes excuses au prlat Marcolini de ce que
   je ne lui ai point rpondu, et de dire au prlat Emaldi que ma
   tabatire partira incessamment, et que c'est le peintre qui en a
   retard l'envoi.

   Le service de porcelaine pour le cardinal Valenti est parti le 5
   de ce mois. Je vous adresse la lettre. Mandez-moi si La Condamine
   est encore  Rome, et en ce cas faites-lui bien mes compliments.
   Dites-lui que mon portrait va tre commenc, et soyez persuad de
   ma parfaite estime, monsieur.

    Votre trs-affectionne

    WILHELMINE.

    A Bayreuth, le 18 avril 1756.

   J'ai eu un plaisir infini, monsieur, en lisant votre relation,
   et j'en aurai encore plus, si vous voulez bien la continuer. Tout
   ce qui renouvelle les ides de mon voyage me rcre l'esprit.
   Vous devez m'avoir bien des obligations de vous avoir renvoy au
   charmant sjour o vous tes.

   Si l'on m'y veut un peu de bien, je le mrite par le tendre
   amour que j'ai pour ce paradis. Faites, je vous prie, bien des
   compliments  tous ceux qui se souviennent de moi, et surtout aux
   cardinaux de la maison Corsini, dont vous ne me dites rien, et 
   M. de Stainville.

   J'aurais t charme si M. de Canillac avait reu le chapeau de
   cardinal. Je vous adresse deux lettres. Vous n'avez pas besoin de
   recommandations. Si je vous en donne, c'est plutt par une marque
   de mon estime que par toute autre raison. Soyez persuad,
   monsieur, que je tcherai de vous en convaincre en toute
   occasion.

    WILHELMINE.

   _P. S._ Je suis encore trs-malade, et j'ignore si je relverai
   de cette maladie, ou non. La tabatire de M. le prlat Emaldi est
   partie. Il m'a t impossible de dicter plus longtemps.

Gleichen resta en Italie jusqu'aprs la mort de la margrave, qui
arriva le 14 octobre 1758. Il revint en passant par Avignon et Genve,
et il s'arrta pour faire aux Dlices une visite  Voltaire, qu'il
avait dj vu  Bayreuth en 1753. Pendant son sjour  Rome, Gleichen
avait connu l'ambassadeur de France, le comte de Stainville, et avait
t admis dans sa familiarit. Vers la fin de 1758, le comte de
Stainville tait devenu duc de Choiseul et ministre des affaires
trangres en France,  la place du cardinal de Bernis. Le margrave de
Bayreuth avait  rclamer le payement des subsides que la France lui
avait promis pour prix de sa neutralit, et on ne s'empressait gures,
parat-il, de faire droit  ses justes rclamations. Il semble que le
duc de Choiseul lui fit dire qu'il lui serait agrable d'avoir 
traiter de cette affaire avec le baron de Gleichen. Cette insinuation
fut un ordre, et Gleichen retourna  Paris charg de cette commission:
on peut souponner pourtant qu'il aurait souhait un autre emploi.
Voici ce que lui crivait  ce sujet la duchesse de Choiseul:

   Je suis bien aise, monsieur le baron, que vous ayez eu des
   preuves de l'intrt que M. de Choiseul et moi prenons  vous.
   J'ai bien senti cependant que ce que nous avons demand, que vous
   fussiez employ par le margrave en France, n'tait pas ce qui
   devait vous tre le plus agrable, mais je ne crois pas que ce
   soit ce qui doive vous tre le moins utile. C'est toujours un
   commencement, et commencer, dans toutes les affaires, est
   toujours l'opration la plus difficile: l'impulsion une fois
   donne, c'est au talent  la conduire o il veut.

Gleichen ne resta que neuf mois en France[1], car le margrave de
Bayreuth tait un trop petit prince pour avoir un envoy accrdit
prs la cour de Versailles. Le duc et la duchesse de Choiseul
dsiraient pourtant que Gleichen ft fix  Paris. Le roi de Danemark
avait des intrts  mnager  la cour de Versailles; il lui tait d
aussi de grosses sommes pour des subsides que la France lui avaient
promis, et qu'elle ne lui payait pas. Le duc de Choiseul fit savoir 
Copenhague que les intrts du Danemark ne pourraient tre confis en
de meilleures mains qu'en celles de Gleichen, et que si on voulait 
la fois lui tre agrable et faire chose utile, il n'y avait pour le
roi de Danemark qu' prendre  son service le baron de Gleichen. La
ngociation ne fut pas longue. De son ct, le margrave de Bayreuth
s'empressa de donner  Gleichen la permission d'entrer au service du
Danemark, et aurait-il pu la refuser aprs avoir reu la lettre qu'on
va lire:

   Mon cousin, le baron de Gleichen, votre ministre, m'a rendu sa
   personne si agrable, pendant le sjour qu'il a fait  ma cour,
   que je n'ai pu me dispenser de m'intresser  son avancement, et
   vous savoir gr de la permission que vous lui avez donne
   d'entrer au service du roi de Danemark. Je suis trs-sensible aux
   nouveaux tmoignages que vous me donnez de votre attachement 
   cette occasion. Je connais trop l'lvation de vos sentiments,
   pour n'y pas prendre une entire confiance, et vous ne devez pas
   douter que je n'y rponde par ceux de la plus haute estime et de
   la plus sincre affection pour vous. Sur ce, je prie Dieu, qu'il
   vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

    crit  Versailles, le 29 aot 1759.

    LOUIS.

  [1] Pendant ce sjour  Paris, Gleichen parat avoir beaucoup
  vcu dans la socit de Grimm, de Diderot et du baron d'Holbach,
  qu'il avait sans doute dj connus lors de son premier voyage en
  France. Dans une des lettres de Diderot  Mlle Voland,  la date
  du 15 mai 1759, on lit le passage suivant o se trouve une
  allusion difficile  expliquer:

  Nous partmes hier  huit heures pour Marly; nous y arrivmes 
  dix heures et demie; nous ordonnmes un grand dner, et nous nous
  rpandmes dans les jardins.... Je portais tout  travers les
  objets des pas errants et une me mlancolique. Les autres nous
  devanaient  grands pas, et nous les suivions lentement, le baron
  de Gleichen et moi. Je me trouvais bien  ct de cet homme; c'est
  que nous prouvions au dedans de nous un sentiment commun et
  secret. C'est une chose incroyable comme les mes sensibles
  s'entendent presque sans parler. Un mot chapp, une distraction,
  une rflexion vague et dcousue, un regret loign, une expression
  dtourne, le son de la voix, la dmarche, le regard, l'attention,
  le silence, tout les dcle l'une  l'autre. Nous nous parlions
  peu; nous sentions beaucoup; nous souffrions tous deux; mais il
  tait plus  plaindre que moi. Je tournais de temps en temps mes
  yeux vers la ville; les siens taient souvent attachs  la terre;
  il y cherchait un objet qui n'est plus.... Le baron de Gleichen a
  beaucoup voyag; ce fut lui qui fit les frais du retour....

Le margrave de Bayreuth ne se borna pas  autoriser Gleichen  quitter
son service: il lui accorda une pension de mille thalers. Il est vrai
que cette pension fut paye peu rgulirement, et, en 1767, il ne
fallut pas moins que l'intervention du duc de Choiseul pour faire
toucher  Gleichen l'arrir de plusieurs annes.

Voici en quels termes le comte de Moltke, grand marchal de la cour de
Danemark, et favori du roi, crivait  Gleichen, le 21 aot 1759:

   L'empressement avec lequel je me suis port  apprcier
   l'ouverture que M. le duc de Choiseul a faite de votre part, il y
   a quelque temps, du dessein que vous avez d'entrer au service du
   roi, ne vous laissera aucun doute sur la satisfaction que je
   ressens, de ce que Sa Majest a daign dfrer  vos souhaits.
   Elle a balanc d'autant moins  cet gard que les mrites que
   vous possdez, et dont elle est trs-bien informe, lui ont donn
   pour vous, monsieur, beaucoup d'estime, et que d'ailleurs elle a
   t fort aise d'avoir pu faire voir, en cette occasion, de quel
   poids est auprs d'elle la recommandation de M. de Choiseul.

Gleichen ne tarda pas  se rendre  Copenhague pour prsenter ses
devoirs  son nouveau matre. Mais ce n'tait pas pour rester dans ce
triste sjour qu'il avait renonc  son pays. On peut juger de son
dsappointement par la lettre qu'il adressait bientt aprs son
arrive en Danemark  la duchesse de Choiseul:

   Ah! madame, qu'il fait froid  Copenhague: je suis un homme
   gel, si vous ne daignez pas vous souvenir que vous m'avez promis
   de dire  chaque courrier un mot pour moi  M. le duc, pour qu'il
   en dise un autre  M. de Bernstorff. Si vous saviez, madame,
   combien il fait froid  Copenhague, vous auriez piti de moi, et
   de l il rsulterait peut-tre que dans peu j'aurais plus chaud.
   J'ai l'imagination glace en pensant  l'hiver prochain, et il en
   arrivera pis  toute ma personne, si le peu de froid qu'on sent 
   Paris ne vous fait penser  celui dont on souffre ici. On a mme
   raffin sur le supplice d'hiver dans ce pays-ci. Parce qu'on
   n'est qu' demi-chemin pour aller  la mer Glaciale, il n'est pas
   d'usage de porter des fourrures. J'en grelotte! Duss-je tre
   envoy en Russie, au moins je pourrais m'y fourrer jusqu'aux
   dents. Pardon de ma lettre  la glace. Je finis, madame, en
   faisant des voeux pour que ma lettre ne vous gle pas, et en vous
   assurant de mon ternelle reconnaissance et de mon profond
   respect. Je ne vous parle pas de mon ennui, c'est un chapitre 
   part, que je traite dans une lettre  l'abb, et dont il doit
   vous rendre compte.

Voici la lettre que Gleichen adressait dans le mme temps  l'abb
Barthlemy:

   Je suis consol, mon cher abb,  peu prs comme Job l'tait par
   ses amis, et tous les miens me disent: Tu l'as voulu, George
   Dandin! J'ai tort, mais ce n'est pas de m'ennuyer horriblement
   ici, c'est d'avoir voulu venir dans un pays si ennuyeux.
   Toutefois, pouvais-je prvoir un mal qu'on ne connat
   vritablement qu'ici? L'ennui y est aussi pais que l'eau qu'on y
   boit et l'air qu'on y respire. Hors d'ici, on ne s'ennuie que par
   raffinement, cela n'approche pas mme de nos plaisirs. Il n'y a
   que les femmes que je trouve charmantes dans ce pays. On est
   dispens de toute sorte de galanterie  leur gard; aussi
   sont-elles d'une sagesse extrme, prudes, bgueules, maussades et
   froides. Voici  peu prs les discours les plus loquents que m'a
   tenus la dame la plus coquette de Copenhague, celle qui donne le
   ton aux autres: Monsieur est ici depuis peu, j'espre; Monsieur a
   pris maison, j'espre; Monsieur joue gros jeu, j'espre; au
   quadrille, j'espre; Monsieur y perd son argent, j'espre;
   Monsieur aura la fivre, j'espre. Et oui, morbleu! mes dames,
   monsieur crvera, j'espre, s'il ne sort pas bientt d'ici.

La duchesse de Choiseul essayait de consoler le pauvre Gleichen, tomb
de Charybde en Scylla, et cherchait  lui faire prendre patience. Elle
lui crivait:

   Votre imagination, monsieur le baron, vous forme des fantmes
   auxquels vous ne donnez l'tre que pour vous dchirer le sein; je
   souffre des maux qu'ils vous causent et je voudrais bien y parer,
   mais il n'appartient qu' Hercule seul de vaincre la chimre. Ce
   n'est pas comme ceux qui ne partageraient ni vos inquitudes ni
   vos embarras, que je vous engage  la patience et au courage;
   c'est comme un moyen de diminuer vos malheurs; le dsespoir
   aveugle et le courage claire. N'abandonnez pas votre me, calmez
   votre imagination, servez-vous de la justesse de votre esprit
   pour apprcier les choses  leur juste valeur; n'appelez pas
   malheur ce qui n'est souvent qu'une suite des contrarits
   ordinaires de la vie: c'est en luttant contre elles que le
   courage les surmonte; vous croirez peut-tre que l'habitude du
   bonheur m'a t l'ide du malheur, ou la sensibilit pour les
   malheureux, non, monsieur; vous vous tromperiez, mais sachez
   qu'il n'est impossible  personne de n'tre pas malheureux, et
   croyez en mme temps, qu'il n'est pas plus impossible d'tre
   heureux. Pour vous convaincre de cette vrit, examinez les
   hommes, et vous verrez qu' l'exception d'un fort petit nombre,
   c'est  leur moral qu'ils doivent le bonheur dont ils jouissent,
   ou le malheur qui les opprime.

   N'allez pas, je vous prie, vous imaginer, monsieur le baron, que
   ces rflexions soient des prceptes que je vous donne; je ne fais
   que vous rappeler au besoin ce que vous avez sans doute pens
   autrefois. Dieu nous garde de ces censeurs svres qui veulent
   nous rendre insensibles  tout vnement. Je vous dis au
   contraire: dpitez-vous, s'il le faut, contre les contrarits de
   la fortune; soyez ce que vous tes, mais laissez ensuite la
   raison reprendre ses droits; et ce conseil n'est que pour vous
   marquer l'intrt que je prends  ce que vous souffrez
   actuellement, et celui que je prendrai toujours  tout ce qui
   vous regarde.

Et encore le 27 octobre:

   J'allais rpondre  votre lamentable lettre du 1er de ce mois,
   quand j'ai reu celle du 8. Le pinceau en est un peu moins
   tragique, mais permettez-moi de vous le dire, il l'est trop
   encore. Vous devez assez de justice  l'intrt que je prends 
   ce qui vous regarde, pour que mes conseils ne puissent vous tre
   suspects, et la piti que je dois  l'ennui, s'il en tait
   besoin, me justifierait de reste. Croyez donc que je plains le
   vtre autant qu'on doit le plaindre, mais je veux que cette piti
   mme me serve  le combattre. Quoique jeune encore, vous avez vu
   assez de pays, vous avez connu assez d'hommes, pour savoir que
   cette maladie rgne dans tout l'univers, et le soin que l'on
   prend pour l'viter ne vous a-t-il pas montr son empire? Peu de
   gens s'y soustraient; je n'en connais que deux classes, ceux qui
   sont tout entiers  leurs passions, ou tout entiers  eux-mmes.
   Le trouble qui accompagne les premiers; et les remords qui
   souvent les suivent, les rendent encore plus malheureux; pour les
   seconds, ils sont inutiles dans la socit; et ce sont deux
   cueils galement  viter. Le ciel nous a donn les passions
   comme les ressorts de notre me, et non comme ses tyrans: notre
   courage doit servir  les contenir, et notre esprit  les
   employer: vous avez l'un et l'autre, et vous tes dans le cas
   d'en faire usage.

   Une noble, juste et honnte ambition vous a fait, par des moyens
   pareils, quitter votre cour, pour faire briller vos talents dans
   une autre, et servir sur un plus grand thtre; M. de Choiseul a
   t assez heureux pour vous tre utile dans ce projet, et
   l'amiti de M. de Bernstorff vous en promet dj le succs. Mais
    peine arriv  Copenhague, l'ennui qui vous poursuit vous le
   fait presque abandonner, ou vous expose  en perdre les fruits en
   en prcipitant l'effet. La meilleure recette que j'aie  vous
   donner contre l'ennui est de vous le cacher  vous-mme; quand
   on s'y livre, il nous peint tout de ses couleurs. Je vous
   permettrais de vous ennuyer, si, arriv  la fin de votre
   carrire, vous n'aviez plus rien  dsirer ni  entreprendre,
   mais vous ne faites que la commencer. Avec de l'esprit, des
   livres, trois ou quatre personnes  qui parler, qui aient
   seulement le sens commun, et un projet  suivre, on ne doit pas
   s'ennuyer. Quelque triste que soit le Danemark, il vous offre au
   moins ces ressources. Votre liaison avec M. de Bernstorff, dont
   l'esprit et les connaissances ont fait les dlices de ce pays-ci
   et causent encore nos regrets, en est une grande; cultivez-la et
   profitez-en. M. de Choiseul vous y servira de tout son pouvoir
   par les recommandations les plus vives; mais n'attendez pas de
   lui qu'il vous demande lui-mme pour tre employ dans cette
   cour; ce serait aller contre votre objet, et vous nuire au lieu
   de vous servir. C'est ce qu'il m'a charg de vous dire, monsieur,
   quand je lui ai montr votre dernire lettre; M. de Bernstorff
   est encore plus le ministre de son matre qu'il n'est l'ami de M.
   de Choiseul, et il le doit regarder de mme  son gard. Ainsi,
   en vous demandant, il vous rendrait suspect  ce ministre, et ce
   serait pour vous une raison d'exclusion. C'est pourquoi il faut
   que vous attendiez patiemment que les circonstances vous amnent
   ce que vous dsirez. En suivant un plan, on le remplit tt ou
   tard, et il ne nous chappe que lorsque nous l'abandonnons.

Il est vident que si pour complaire au duc de Choiseul, la cour de
Danemark avait pris Gleichen  son service, le crdit de ce ministre 
Copenhague n'tait pourtant pas assez fort pour faire nommer Gleichen
au poste de Paris, et contrebalancer l'influence des envoys de Prusse
et d'Angleterre  cette cour, qui auraient vu avec regret le Danemark
avoir pour reprsentant  la cour de France un homme que l'on devait
croire tout  la dvotion du duc de Choiseul: Il ne faut pas oublier
qu'en 1759 la guerre de Sept ans durait encore, et que les deux
parties belligrantes mettaient tout en oeuvre pour faire sortir le
Danemark de sa neutralit. D'ailleurs, pour envoyer Gleichen en
France, il aurait fallu dplacer le ministre en titre, le comte de
Wedel Fries, qui ne voulait pas quitter ce poste volontairement, et
sans doute il avait plus de crdit  Copenhague qu'un tranger et un
nouveau venu, tel que Gleichen. Les instances ritres du duc de
Choiseul russirent pourtant  faire entrer Gleichen dans le service
diplomatique: il fut nomm ministre en Espagne. On peut juger du
dsespoir du pauvre Gleichen en se voyant relgu dans ce poste
lointain, alors peu envi, et o il craignait de se voir  tout jamais
oubli. Voici en quels termes il se plaignait au duc de Choiseul:

   M. l'ambassadeur[2] m'a annonc qu'on me destine  m'envoyer en
   Espagne. J'en ai pressenti mon pre, qui s'y oppose avec une
   douleur qui me rendrait malheureux, si je ne la respectais pas.
   Sa sant et son ge me font prvoir que je touche au moment de le
   perdre. Dois-je me prparer le repentir ineffaable d'avoir ht
   sa mort, et m'loigner si fort, tandis qu'il s'agit de recueillir
   ma fortune la plus solide? Il s'agit de ma tranquillit et de mon
   intrt le plus fort, et j'ai recours  Votre Excellence pour que
   je lui sois redevable de prfrence, et qu'elle veuille m'aider 
   tourner ce moment si favorable  mon avantage. L'importance du
   poste qu'on me destine me prouve les effets de la protection de
   Votre Excellence et des bonnes intentions qu'on a pour moi. Mais
   si l'on veut vritablement me rendre heureux, il sera bien facile
   de faire une translocation en ma faveur, et de m'envoyer en
   Allemagne. J'accepterai avec plaisir une moindre place, ce qui
   accommodera mme celui qui me cdera la sienne, et je rpugnerai
   d'autant moins  aller  la cour de Pologne, quoique ce soit le
   dbut diplomatique dans ce pays-ci, que j'y serais plus  porte
   de mes esprances qu'en Espagne, d'o l'on n'est tir que bien
   difficilement. Je supplie Votre Excellence de m'obtenir cette
   grce de M. de Bernstorff, qui peut-tre ne me mettra  porte de
   la lui demander, que quand le temps sera trop court pour cet
   arrangement. Le sacrifice que je fais de cette place, qui me
   tente infiniment, au devoir que la nature a rendu le premier de
   tous, me rend plus digne de votre protection que jamais. C'est
   une des plus importantes marques de la bont de Votre Excellence
   que je lui demande, et elle comblera ma reconnaissance,
   l'attachement inviolable et le profond respect, avec lequel je
   suis toute ma vie, etc.

  [2] Le prsident Ogier, alors envoy de France  Copenhague.

En revanche, un des nombreux amis que Gleichen avait laisss en
France, le flicitait presque de sa nomination au poste de Madrid; ce
n'tait rien moins que le marquis de Mirabeau.

    Du Bignon, le 30 octobre 1760.

   C'est une chose fort honorable de recevoir dans nos champs une
   petite lettre toute puante et toute musque, date de Copenhague.
   Elle m'est venue fort  propos, car on tait en peine le jour
   mme de nommer une bouteille de vin doux qui s'est trouve dans
   mon cellier, et je l'ai appele _Muscat de Copenhague_; c'est
   cela, et je vous en suis bien oblig. Je vous plains, mon pauvre
   baron, de ce que l'ennui monte en croupe et galope avec vous,
   qu'il traverse mme des bras de mer, pour vous tenir compagnie.
   Oh! Cosmopolite longin, vous seriez _ultra sauromata_, que vous
   trouveriez toujours le _tu autem_ de Rabelais. Croyez-moi, mangez
   moins, dormez moins, digrez mieux, et faites de fortes
   promenades le matin au lieu du soir, mais de trs-bonne heure, et
   petit  petit vous verrez que tous les pays se ressemblent, et
   qu'on peut tre gaillard partout,  moins que le coeur ne soit
   fort attach quelque part, sorte d'encombre dont la providence a
   gar votre contenue (_sic_) morale et physique. En outre, vos
   pnibles attributs peuvent aussi se trouver compris dans les
   dcrets d'en haut, pour vous rendre plus habile  remplir
   suprieurement les devoirs de l'tat auquel votre toile et votre
   volont vous ont appel; car, si nous faisions un tre imaginaire
   et fantastique de la politique, il me semble, qu'elle serait
   longue et maigre, l'arrire-train tranant, la rvrence
   profonde, la voix douce et basse, le teint parfois luisant et
   parfois allum, l'oeil lastique et la vue rapproche, parlant
   peu et toujours dans des coins, coutant beaucoup et soupirant
   parfois. Vous voyez, mon trs-cher, que cette ressemblance-l ne
   vous cotera pas tant  attraper que pourrait faire celle d'un
   homme gaillard, qui va la tte en l'air, parle haut, gesticule,
   et donne dans tous les pots au noir qui se trouvent en son
   chemin; or, on ne saurait avoir tout. Vous croyez donc, mon cher
   baron, que votre bouffonne destine vous fera envoyer calciner
   en Espagne. Vous y aurez le pied sec comme les cdres du Liban;
   vous y trouverez des pierres graves, si les Maures en avaient;
   vous y serez dfr  l'inquisition pour plus d'un fait, et en
   partirez pour l'Angleterre tout prpar  aller finir votre cours
   des singularits humaines, avec la secte des _ennuys de la vie_.
   Oh! mon cher baron, vous savez que j'ai un faible pour vous,
   quoique vous ne valiez rien, mais je suis tout plein de ces
   faibles-l, et vous tes un des plus forts. Voulez-vous que je
   vous parle srieusement, il en est temps encore. Remplissez votre
   destine, puisque vous vous l'tes choisie, et profitez de vos
   courses, pour vous bien persuader de la vrit du mot de Salomon
   qui avait tout vu et joui de tout, c'est, _que tout est vanit,
   si ce n'est de bien faire et se rjouir_. A cela, vous avez deux
   empchements que vous pouvez vaincre; l'un est votre sant que
   vous pouvez rendre trs-bonne par la sobrit; l'autre, votre
   volont, qu'il serait temps de songer  vaincre, sans quoi elle
   vous martyrisera toute la vie, sans vous rendre un instant
   heureux. En outre, diminuez beaucoup, si vous m'en croyez, de ce
   souci du lendemain qui vous a pris bien jeune, et qui devient un
   tic, et dsespre en vieillissant. Vous n'en ferez rien, mon
   trs-gracieux, et je compte sur la vanit de mon sermon; vous
   n'en serez que plus rjouissant, mon trs-cher, pour votre
   trs-affectionn et plus que dvou.

   Je suis parti pour la campagne trois jours aprs votre dpart,
   et consquemment n'ai plus vu depuis ni M. ni Mme de Choiseul.

Gleichen dut faire contre mauvaise fortune bon coeur, et, en
attendant des jours meilleurs, se rendre  Madrid, o il resta trois
longues annes. Il passa par Bayreuth, o il vit son pre pour la
dernire fois, car il mourut en 1761. Il s'arrta  Paris quelques
jours, et il lui fut certainement promis par le duc et la duchesse de
Choiseul qu'il ne serait pas oubli. En effet, aussitt aprs la
conclusion du trait de Paris (fvrier 1763), le duc de Choiseul
renouvela ses instances  Copenhague, et Gleichen arriva au comble de
ses voeux. Ce n'tait pas uniquement pour tre agrable au duc de
Choiseul, et moins encore  lui-mme, que Gleichen fut nomm envoy
extraordinaire du roi de Danemark prs la cour de Versailles, mais en
considration du crdit qu'on lui supposait avec raison auprs du
tout-puissant ministre qui gouvernait la France. Cela est manifeste
par les instructions que le baron de Bernstorff lui adressait 
Madrid, vers le milieu de l't de 1763, en lui recommandant de se
hter de se rendre  son nouveau poste:

   Le Roi m'ordonnant de joindre aux instructions expdies selon
   le style et la forme ordinaire, que, par son commandement, j'ai
   l'honneur de vous remettre aujourd'hui, une explication plus
   particulire et plus prcise des affaires qu'il vous confie,
   ainsi que de ses volonts et de ses vues  leur gard, a bien
   voulu me dispenser de vous parler de la France elle-mme, de sa
   puissance, de ses malheurs, de sa politique ancienne et nouvelle,
   de ses liaisons et alliances, de son ministre, des intrigues et
   factions qui la divisent. Ces dtails ncessaires pour tout
   autre, ne le sont pas pour vous. Sa Majest sait que vous
   connaissez cette puissante monarchie et ceux qui la gouvernent,
   et elle a jug de l, qu'il suffirait de vous exposer son
   systme, tant gnral que surtout relatif  cette couronne, et
   d'en tirer les consquences, qui, dterminant ses intrts et ses
   souhaits vis--vis d'elle, serviront de rgles et de principes 
   votre conduite et  vos soins.

   Le Roi a pour unique but le bonheur de ses peuples, vraie
   source, son coeur le sent, de la gloire et de la flicit du
   monarque et de la monarchie; l'assurer, l'augmenter par des
   moyens dignes de lui, par la puret et la justice de ses desseins
   et de ses projets, par la fermet de ses rsolutions et de ses
   dmarches dans leur excution, par l'observation la plus
   scrupuleuse de sa parole, par une constance inaltrable dans ses
   amitis et de ses alliances: c'est l sa politique, et, en la
   suivant attentivement, on est sr de ne jamais manquer ses
   intentions.

   La flicit d'un peuple est de ne dpendre d'aucune autre
   puissance que de celle de son souverain naturel et lgitime et de
   ses lois; de jouir en paix et en tranquillit de tous les
   bnfices et de tous les avantages que ces lois lui accordent; de
   ne jamais voir ses intrts sacrifis ou subordonns  ceux d'une
   autre nation; de ne combattre, s'il le faut, que pour son matre
   et sa patrie, et non pour des querelles trangres, dont il ne
   ferait que partager en subalterne les hasards et les maux, sans
   tre admis  une part gale des biens, des succs et de la
   gloire; de voir son souverain considr et rvr par les autres
   puissances de l'Europe, son alliance recherche et son influence
   fonde sur l'opinion de sa sagesse et de sa vertu, assez tablie
   chez les conseils des nations voisines pour pouvoir y maintenir
   l'quilibre et la paix, et carter toute rsolution contraire 
   la sret et  la tranquillit communes; et de sentir enfin sa
   prosprit, ses forces et ses richesses augmentes intrieurement
   par des acquisitions faites lgitimement et judicieusement, par
   de sages tablissements dans toutes les parties de l'tat, par
   une attention suivie  favoriser la population, par l'extension
   de son commerce et par les encouragements donns  l'agriculture,
    l'industrie et aux arts. C'est cette flicit que le Roi
   cherche par des soins infatigables  procurer et  conserver 
   la nation qui lui obit; il n'a point fait de dmarche pendant
   tout son rgne, qui n'ait tendu  l'augmenter, et tous les ordres
   qu'il donne aujourd'hui, et  vous, monsieur, et  nous tous qui
   le servons, n'ont point d'autre but.

   C'est de ce principe que sont manes toutes ses mesures; c'est
   ce principe qui l'a tenu, malgr les menaces et les promesses,
   ferme, calme et intrpide dans l'orage, et qui, aprs l'avoir
   engag  faire goter  ses sujets la douceur d'une profonde paix
   au milieu des horreurs et des calamits d'une guerre gnrale,
   lui a mis les armes  la main, lorsqu'un ennemi redoutable se
   prparait  envahir ses tats, aussi dcid  combattre, mme 
   forces ingales, ds que l'honneur et le salut de son peuple
   l'exigeaient, et de prfrer la guerre la plus dangereuse  une
   honteuse paix, qu'il l'avait t jusque-l de prfrer la paix
   aux apparences sduisantes d'une guerre qui,  tout autre qu'
   lui, n'aurait d'abord paru annoncer et promettre que des
   avantages faciles et certains; c'est encore le mme principe qui
   le guide dans ses rsolutions, aujourd'hui que l'Europe,
   respirant de ses malheurs et de ses illusions, va rentrer dans
   son ancien systme, ou peut-tre prendre une forme nouvelle
   encore plus solide.

   Il importe  la France comme au Roi, que le Nord soit libre, et
   que, pour cet effet, l'excessive puissance des Russes, de cette
   nation devenue aujourd'hui si orgueilleuse et si entreprenante,
   soit limite; il ne lui importe pas moins que la Sude ne soit
   point asservie sous le joug d'une princesse ambitieuse et
   absolument dpendante des adversaires et rivaux de la maison de
   Bourbon, ni les anciens et fidles amis de la France, victimes de
   leur zle pour elle, soumis et sacrifis au ressentiment et au
   pouvoir arbitraire de cette violente ennemie; il lui importe
   galement que, par une union sincre forme entre les deux
   anciennes couronnes du Nord, l'quilibre de cette partie de
   l'Europe, source de son influence sur elle, se rtablisse; et il
   lui importe enfin, autant qu'au roi, que le commerce de l'univers
   ne soit pas uniquement entre les mains des Anglais, ses ennemis
   implacables, et des Hollandais, toujours enclins  embrasser et 
   soutenir leur cause, mais que les nations naviguantes et
   trafiquantes du Nord y aient part, et puissent, lorsque le cas
   l'exige, empcher que la mer ne leur soit ferme, et ne leur
   refuse pas tous ses biens et tous ses secours.

   Le Roi ne demande rien au Roi Trs-Chrtien, rien que
   l'excution de ses anciennes promesses, et l'observation de ses
   propres intrts.

   Vous ne trouverez point de ngociations entames entre les deux
   couronnes; toutes celles dont vos prdcesseurs ont t chargs
   sont finies, et la dlicatesse du Roi ne lui a pas permis d'en
   ouvrir de nouvelles dans ces temps de malheurs et de dtresse, o
   des infortunes et des calamits multiplies, au dedans et au
   dehors du royaume, ont puis et puisent encore toute
   l'attention et toute la sollicitude du ministre de Versailles.

   L'alliance mme, qu'il a t d'usage jusqu'ici de renouveler
   toujours quelques annes avant terme, tire  sa fin: elle
   expirera au quinze mars prochain (1764). Le Roi consentirait
   probablement  la prolonger, mais il ne veut pas que vous en
   fassiez la proposition. Dans le drangement o se trouvent les
   finances de la France, et au moment du nouveau systme que l'on
   parat vouloir y tablir, cette proposition ne pourrait pas tre
   reue.

   Sa Majest n'en fera pas l'essai, et elle se borne  vous
   enjoindre de veiller  l'accomplissement de l'ancien trait,
   c'est--dire,  l'acquit des subsides arrirs. Si la France veut
   continuer d'tre ce qu'elle est, ou redevenir ce qu'elle a t,
   il faut qu'elle discerne et distingue les puissances, qui peuvent
   et veulent tre ses amis, de celles, qui ne peuvent et ne veulent
   pas l'tre; que, sans courir vainement, et par une complaisance
   dont elle doit avoir senti l'inutilit, aprs l'alliance des
   unes, elle cherche  conserver celle des autres; il faut qu'elle
   travaille au maintien du repos et de l'indpendance du Nord; il
   faut qu'elle soutienne en Sude un parti malheureux et prt 
   succomber, qui s'est sacrifi pour lui complaire; il faut qu'elle
   fasse usage de tout son crdit dans ce royaume, pour y conserver
   la libert et le gouvernement, tel qu'il est tabli par les lois.

   C'est l le point dcisif pour le Nord et pour le crdit de la
   France. Je vous le recommande, monsieur, par ordre exprs du Roi.
   Faites-en l'objet principal de vos soins et ne dguisez pas  la
   France, que le salut du Nord repose et se fonde sur cette base;
   que, si on l'branlait jamais, tout serait en feu au mme moment,
   et que le Roi, fidle  ses principes, et prfrant  tout le
   bonheur de son peuple, intimement et irrvocablement li  la
   libert de la Sude, n'hsiterait pas  soutenir de tout son
   pouvoir et par les derniers efforts de ses armes, le parti de
   ceux qui combattraient pour elle.

   Ce parti est aussi celui de la France, et il est assez
   malheureux pour ne pouvoir rsister toujours, sans un secours
   tranger,  l'ambition de la cour et  celle de ceux qu'elle
   suscite contre lui. Ne permettez pas qu'on se lasse  Versailles
   de l'assister, et opposez-vous  tous ces faux politiques qui,
   sous prtexte du peu d'utilit, dont la Sude est aujourd'hui 
   ses allis, _voudraient y rtablir la souverainet_; faites
   sentir  MM. de Choiseul et de Praslin, qu'au moment que la
   France paratrait vouloir consentir, ou seulement conniver  une
   pareille entreprise, elle perdrait tous ses amis dans le Nord, et
   livrerait la Sude, si la rvolution russissait,  la domination
   des Russes, et aux conseils imprieux du roi de Prusse, seul
   oracle de la reine sa soeur; et, si elle ne russissait pas, 
   l'influence des Anglais, auxquels les dfenseurs de sa libert
   seraient obligs de s'adresser, ds l'instant qu'ils se verraient
   dlaisss par la France. Dvoilez-leur toutes les suites d'un
   projet si funeste.

   Vous veillerez avec scrupule au maintien des droits du Roi et de
   ceux de son ambassade, et vous accorderez vos soins distingus 
   ce que la chapelle de Sa Majest serve  l'usage auquel le Roi
   la destine,  l'dification et  la consolation de ceux de sa
   religion, qui, sans elle, seraient peut-tre privs de tout
   secours spirituel. _Le Roi, protecteur en tous lieux de ceux qui
   professent sa foi, aime, que ses ministres pensent  cet gard
   comme lui._

   Tout Danois, ou autre sujet de Sa Majest, trouvera en vous un
   soutien et un pre; vous permettrez  ceux qui ont des affaires
   ou des procs en France, de recourir  vos lumires,  vos
   conseils et  votre appui; et vous donnerez une attention
   particulire  la conduite, aux moeurs et aux principes de la
   jeune noblesse de la nation voyageant en France. Si quelqu'un
   d'entre elle se drangeait  un certain point, vous vous hteriez
   d'en avertir sa famille, et de prvenir ainsi sa perte.

La vritable raison du choix de Gleichen pour le poste de Paris tait
l'espoir que par son crdit personnel il russirait  obtenir le
payement des sommes assez considrables que le Danemark rclamait de
la France. En vertu d'une convention du 4 mai 1758, le cabinet de
Versailles s'tait engag  donner  la cour de Copenhague un subside
annuel de deux millions de francs pendant six ans. En 1763, il tait
d au Danemark un arrir de 10,400,000 livres, que le cabinet de
Versailles se montrait peu empress d'acquitter. Gleichen russit 
obtenir le payement de six millions, et un autre ministre que lui
n'aurait srement pas touch un sou de cette dette, car le duc de
Choiseul ne manquait pas de bonnes raisons pour justifier la
non-excution de la convention de 1758. C'est  oprer cette rentre
inespre que se borna la carrire diplomatique de Gleichen  Paris de
1763  1770.

En 1768, le successeur de Frdric V, dcd le 14 janvier 1766,
Christian VII eut la fantaisie de voir un peu le monde. Il arriva 
Paris dans les premiers jours du mois d'octobre. Les lettres et les
mmoires du temps sont remplis du sjour du jeune roi de Danemark.
Gleichen a laiss une note  ce sujet o se trouvent quelques dtails
qui paraissent avoir chapp aux chroniqueurs:

   Aucun tranger nouvellement arriv  Paris n'a saisi avec autant
   de promptitude et de justesse le ton de la socit et de la
   dlicatesse des convenances qu'elle exige, comme le roi de
   Danemark. Personne ne s'est mis plus vite que lui  l'unisson de
   ce monocorde, si uniforme et pourtant si vari par tant de
   nuances presque imperceptibles; il n'a jamais dtonn, et,
   quoique expos sur un pidestal lev  la critique d'un public
   difficile et satirique, loin de lui donner aucun ridicule, tout
   le monde a t bien content de lui. J'attribue cette grande
   facilit de sentir toutes les finesses des conventions tablies
   par des prtentions sans nombre et par un raffinement excessif, 
   l'extrme sensibilit des nerfs de ce prince, qui dj alors
   avait de frquents accs de ce drangement qui, du physique,
   s'est tendu sur le moral. Mais une justice plus importante que
   je dois lui rendre, c'est de s'tre conduit avec une mesure, une
   prudence, une dignit et une prsence d'esprit vraiment
   admirables pour son ge, son peu d'exprience et la faiblesse de
   sa sant.

   Lorsqu'il se prsenta pour la premire fois  Louis XV, ce
   monarque, qui n'avait jamais su adresser la parole  un nouveau
   visage, embrassa le roi de Danemark sans lui dire un mot, et se
   tourna vers le comte de Bernstorff[3] pour lui parler, parce
   qu'il l'avait connu anciennement durant son ambassade en France.
   Le roi de Danemark sentit l'incongruit de cette rception, fit
   sur-le champ une pirouette en se tournant vers le duc de Choiseul
   qu'il aborda, et celui-ci sut bien vite attirer son matre  la
   conversation entame avec le jeune monarque.

  [3] Le baron de Bernstorff avait t fait comte par le roi de
  Danemark le 14 dcembre 1767.

En ngociant avec M. de Choiseul sur la manire dont le roi de
Danemark devait tre reu, on m'avait singulirement recommand
d'obtenir que les deux monarques ne se vissent tous les deux que seuls
dans la premire entrevue, et, porte close; que le roi de France
donnt le titre de majest  celui de Danemark, et qu'ensuite ce
dernier demeurerait dans le plus entier incognito. M. de Choiseul me
rpondit que, quoiqu'il et l'ordre de son matre de m'accorder tout
ce que je voudrais en matire d'tiquette, je devais savoir que ma
demande tait impossible, puisque le roi de France n'tait jamais
rest seul un seul instant de sa vie, pas mme tant dans sa
garde-robe, et qu'il ne lui tait pas permis de chasser de sa chambre
les personnes qui, par les privilges de leurs charges, ont le droit
d'y rester. La premire entrevue se passa donc en prsence de tous les
principaux personnages. Mais le lendemain Louis XV rendant la visite 
Chrtien VII, accompagn de quelques princes du sang et de toute sa
cour, ce dernier courut au-devant du roi de France, le prit par la
main, et, marchant fort vite, l'entrana vers son cabinet dont il
entr'ouvrit la porte, s'y glissa aprs lui et la referma  double
tour. Tout cela se passa si lestement que le duc d'Orlans, pouss par
la foule qui se pressait de suivre, heurta avec son gros ventre contre
la porte, et voil Louis XV rest seul avec un tranger pour la
premire fois de sa vie. Les deux rois s'entretinrent assez
longtemps, et furent fort contents l'un de l'autre. M. de Choiseul m'a
dit que son matre avait t enchant de la conversation aise et
spirituelle du roi de Danemark, et celui-ci m'a dit qu'il avait t
merveill du peu d'embarras et des grces que le roi de France avait
mis dans la sienne. Ensuite il ajouta: Vous souvient-il de ce que vous
nous aviez crit sur l'impossibilit qu'un roi de France puisse rester
seul? j'ai mieux russi que vous, car je m'en suis donn le plaisir.

Ce sjour du roi de Danemark  Paris aurait d placer Gleichen fort
avant dans les bonnes grces de son matre, qui d'ailleurs tait si
satisfait de ses services que l'anne prcdente il lui avait envoy
l'ordre de Danebrog: ce fut au contraire l'origine de la disgrce de
Gleichen. On a cru que le comte de Bernstorff avait t jaloux de la
bonne situation de son infrieur, et des distinctions dont il le
voyait combl. Il est plus vraisemblable que Gleichen, demeur fort
tranger  la cour de Danemark, s'attira, sans le vouloir et mme sans
s'en douter, la malveillance de deux personnages de la suite du roi,
bien autrement considrables par le fait que le comte de Bernstorff,
qui n'tait que ministre d'tat, je veux dire le jeune comte de
Moltke, favori du roi, et son mdecin, le trop fameux Struense.
Quoiqu'il en soit, le 19 mars 1770, Gleichen fut rappel purement et
simplement. Cette nouvelle l'affligea sans le surprendre, car, bien
des mois avant, il crivait dans une lettre confidentielle au comte de
Bernstorff, qui apparemment l'avait averti du sort qui le menaait:

   J'ai t aussi reconnaissant qu'afflig de la lettre
   particulire dont Votre Excellence m'a honor. Si votre bont
   pour moi est toujours la mme, mon envie de mieux faire russira
   facilement. Vous vous apercevrez facilement que j'ai fait
   l'impossible pour mettre mes relations au-dessus de tout
   reproche. Mais si vos bonts ont chang, je dsespre de mriter
   votre approbation, et priv du plus grand encouragement que je
   puisse avoir, je ne tiendrai pas contre le malheur d'imaginer que
   les succs ne sont plus faits pour moi. Vous savez, monsieur, que
   ce doute me tourmente depuis votre dpart.

Cette lettre, ou toute autre pareille, fut communique  la duchesse
de Choiseul, qui lui rpondait sur-le-champ:

   Je vous verrai ce soir, monsieur le baron, avec grand plaisir,
   mais rien ne m'tonne plus que la lettre que vous crivez  M. de
   Bernstorff. Il faut savoir si vos soupons sont bien fonds, si
   vous ne vous tes pas alarm trop lgrement; je le voudrais pour
   votre bonheur, et pour le plaisir de vous conserver dans ce
   pays-ci. Si par malheur vous aviez raison, mais je ne le puis
   croire, nous aurions fait un bel ouvrage.

Et bientt aprs, le 13 novembre 1769:

   Votre lettre, mon cher baron, m'a mise au dsespoir, et vos
   dangers m'ont tourn la tte. Je n'ai rien su de mieux que
   d'envoyer votre lettre  M. de Choiseul, et de lui faire part de
   toutes mes frayeurs, et je ne puis, je crois, mieux vous
   rassurer, qu'en vous transcrivant littralement sa rponse: Mon
   cher enfant, je vous renvoie la lettre de votre baron; je ne puis
   rien faire  prsent, parce qu'il faut mnager les circonstances,
   mais je ferai, je vous le promets, c'est mon coeur qui promet 
   mon coeur.

   Prenez donc patience, mon cher baron, et soyez sr que je la
   perds pour vous, mais en revanche, je ne perds pas un jour, un
   moment, une occasion, de travailler  votre affaire. Je suis
   certaine de la bonne volont et de la vrit de M. de Choiseul.
   Un jour viendra, et j'en suis sre, o je pourrai vous dire:
   Soyez heureux, mon cher baron, et je serai moi-mme la plus
   heureuse du monde, si je contribue  votre bonheur, en vous
   donnant des preuves de tous mes sentiments pour vous.

Malheureusement, c'tait le moment o le duc de Choiseul tait le plus
menac par la cabale qui se servait de Mme du Barry pour le renverser.
On imagine sans peine quelles devaient tre les inquitudes de
Gleichen, si dvou  tant de titres  des amis qui lui taient si
attachs. En rponse  une de ses lettres, la duchesse de Choiseul lui
crivait:

   Avant mme d'avoir pu parler  M. de Choiseul, monsieur le
   baron, je me hte de vous faire tous les remercments que
   mritent votre attention et les marques d'amiti que vous nous
   donnez. J'y suis, je vous assure, infiniment sensible, parce que
   je suis convaincue quelles viennent du coeur, et je ne doute pas
   que M. de Choiseul ne partage toute ma reconnaissance  ce sujet.
   Quant  l'objet de vos craintes, je vous supplie de vous
   rassurer, parce que: 1 je ne les crois pas fondes, et qu'en
   second lieu, le pis qui en pourrait arriver serait d'aller vivre
   tranquillement  Chanteloup, o je serais trop heureuse, si mon
   mari n'tait pas malheureux. Cependant, comme sa reconnaissance
   pour le meilleur des matres qui l'a combl de bienfaits, exige
   qu'il lui sacrifie son repos tant que ses services pourront lui
   tre agrables, je ne puis dsirer sa retraite; mais je ne puis
   aussi la craindre qu'autant que l'on aurait altr dans l'esprit
   du Roi la puret de sa conduite, de ses intentions et de son
   respectueux attachement pour sa personne, ainsi je vous serai
   trs-oblig de vouloir bien continuer de prendre  cet gard
   toutes les informations que vous pourrez avoir. C'est contre ce
   malheur seul que notre sentiment ne nous permet pas d'tre sans
   inquitude, pour le reste nous laisserons faire. Adieu, monsieur
   le baron.

Et quelques jours aprs, de Versailles:

   Je n'ai pas voulu donner la peine  votre valet de chambre,
   monsieur le baron, d'attendre ma rponse, que je ne pouvais faire
   qu'aprs avoir communiqu votre lettre  M. de Choiseul. Vous ne
   trouverez dans cette rponse que les sentiments auxquels vous
   deviez vous attendre, les remercments que nous vous devons, et
   la reconnaissance et la sensibilit extrme que nous avons de
   l'amiti et de l'intrt que vous nous marquez. Pour le fond,
   mme indiffrence; et pour la forme, mme vivacit; mais nous
   avons cependant lieu de croire par diffrentes informations que
   nous avons eues d'ailleurs, qu'il y a plus de vanit et mme de
   vanterie dans les parents, que de ralit dans le fond des
   choses. Ainsi rassurez-vous, mon cher baron, mais continuez
   toujours  nous donner toutes les informations que vous pouvez
   avoir; cela conduit toujours  savoir  qui l'on a affaire, et il
   est toujours bon de le savoir.

   Adieu, monsieur le baron, on me presse pour partir, je ne puis
   vous en dire davantage. On m'assure que M. de Praslin est furieux
   du manque de foi, mais qu'il a la parole pour la seconde. Dieu
   veuille que ce ne soit pas encore: Ah! le bon billet qu'a La
   Chtre.

Cependant le duc de Choiseul n'avait pas t inactif  Copenhague.
Gleichen, qui d'abord avait t renvoy sans aucun gard, fut nomm,
le 13 juillet 1770, ministre  Naples, et M. de Bernstorff, parat-il,
n'avait pas t tranger  cette nomination; il lui crivait de
Traventhal, sa maison de campagne, le 23 juillet 1770:

   Je dgage ma parole en vous envoyant aujourd'hui, et ainsi avant
   la fin de ce mois, vos nouvelles lettres de crance. J'y ajoute
   la dcharge que vous avez dsire relativement au ministre que
   vous avez rempli en France, et des instructions pour celui que
   vous allez remplir, telles qu'on a coutume de les adresser aux
   ministres qui partent. Elles ne sont conues que dans des termes
   gnraux et dans le style ordinaire, mais vous voudrez bien, en
   mme temps, jeter les yeux sur celles que j'ai dresses, le 28
   avril 1766, pour le comte d'Osten.

   La position entre les deux cours tant  peu prs la mme
   qu'elle tait alors, je n'ai pas trouv  y changer, et je suis
   autoris  vous prier de les regarder comme si elles avaient t
   faites aujourd'hui pour vous.

   Il me reste le plaisir de vous dire que le Roi vous accorde 3000
   cus pour votre voyage et pour votre tablissement. C'est la
   somme la plus forte qui ait jamais t donne en pareille
   occasion. Je me flatte d'avoir ainsi rempli  tout gard ce que
   je vous avais promis, et de vous avoir prouv la vrit de mon
   dsir de vous voir satisfait. Puissiez-vous l'tre toujours, et
   convaincu par les faits des sentiments, avec lesquels j'ai
   l'honneur d'tre, etc., etc.

   P. S. M. d'Osten apprhende que vous l'arrterez trop  Naples,
   mais je le rassurerai en lui faisant part de la promesse que vous
   m'avez faite, que vous seriez avec lui au plus tard  la
   mi-novembre.

A ce mme moment, M. de Bernstorff tait disgraci; le baron d'Osten,
que Gleichen remplaait  Naples, devenait ministre des affaires
trangres; et Struense, l'obscur mdecin du roi, premier ministre.

Cependant Gleichen, rsign  son mauvais sort, tait parti pour
Naples, o la duchesse de Choiseul lui crivait de Paris, le 30
octobre 1770:

   Je ne peux pas me rsoudre  vous crire, mon cher baron, sans
   pouvoir vous mander: votre affaire est faite; soyez libre, soyez
   heureux, et faites le bonheur de vos amis en venant les
   rejoindre. Je ne peux pas non plus me rsoudre  garder un plus
   long silence, qui pourrait ou vous laisser douter de vos amis, ou
   vous les faire oublier. Je vous cris donc, mon cher baron, sans
   avoir autre chose  vous dire, si ce n'est que je suis fche de
   ne vous rien dire. Vous avez entendu les bruits de guerre qui
   nous menacent, ils auront retenti jusqu'au fond de l'Italie; ils
   nous donnent bien du travail, bien de l'humeur, et pour le
   moment, _ils ferment la porte aux grces, mme  la justice_.
   C'est votre mauvaise toile qui nous a souffl ces mauvais bruits
   de guerre; ils s'opposent autant  nos plaisirs qu'ils sont
   contraires  vos intrts.

   Quoi qu'il en soit, celui qui s'en est charg ne les prend pas
   moins  coeur, et celle qui les sollicite, n'y met pas moins
   d'ardeur; rien ne refroidira, mon cher baron, le dsir que j'ai
   de vous revoir, de contribuer  votre bonheur, et de vous
   convaincre de tous mes sentiments pour vous.

Il est difficile d'indiquer exactement  quoi la duchesse de Choiseul
faisait allusion dans cette lettre; on va voir que vraisemblablement
il ne s'agissait de rien moins que de faire passer Gleichen du service
du roi de Danemark  celui du roi de France. Mais, moins de deux mois
aprs, le 24 dcembre, le duc de Choiseul tait renvoy du ministre
et exil. La duchesse de Choiseul, arrive le 26  Chanteloup,
crivait ds le 31  Gleichen:

   Vous tes en droit, mon cher baron, de vous plaindre de votre
   toile. Votre roi arrive  Paris pour donner  M. de Bernstorff
   occasion de vous prendre en grippe. Il vous te du poste de
   France, le seul auquel vous tiez attach, et il est lui-mme
   chass du ministre, au moment o il songeait  rparer le tort
   qu'il vous avait fait, et vous laisse chancelant dans le poste de
   Naples. Une seule ressource vous restait: un ami qui paraissait
   tout-puissant, qui aurait voulu employer toute sa puissance 
   vous tre utile, voulait changer et assurer votre sort; vous
   touchiez au moment du bonheur, votre affaire tait dans le
   portefeuille, le travail devait se faire samedi; mardi, je
   comptais vous crire la plus jolie lettre du monde, et lundi
   matin cet ami n'existait plus pour l'utilit de personne. Cette
   nouvelle vous sera srement dj parvenue avant que vous receviez
   ma lettre, et je crains bien qu'elle n'ait excit votre verve et
   dj produit un pome plus long que l'Iliade et plus ennuyeux
   que l'Odysse. J'ai emport, mon cher baron, le regret de n'avoir
   pu vous tre utile, le seul qui ait affect mon coeur et qui sera
   ternel, si ce malheur me prive  jamais du bonheur de vous
   revoir dans ce pays-ci. Vous savez que je ne suis pas de ceux
   avec qui les absents ont tort; si je perds le plaisir de vous
   voir, je ne perdrai jamais, mon cher baron, celui de vous aimer.

   J'envoie ma lettre  la petite-fille (Mme du Deffand) pour
   qu'elle vous la fasse tenir par une occasion sre. Ne me rpondez
   pas sur votre affaire. Je vous avertis que je n'crirai plus. M.
   de Choiseul me charge de vous faire mille tendres compliments.

Gleichen et pu se consoler  Naples de sa mauvaise fortune, au sein
des arts et des dbris de l'antiquit qu'il aimait tant, et dans la
socit d'un autre exil de Paris, l'abb Galiani. Mais un des
premiers actes de M. d'Osten, aprs son entre au ministre des
affaires trangres, fut de supprimer ce poste diplomatique, dont,
mieux que personne, il connaissait l'inutilit pour le Danemark.
Gleichen, aprs un an de sjour  Naples, fut nomm ministre 
Stuttgart,  la place de M. d'Asseburg, qui, Allemand comme lui,
n'avait pas eu plus que lui  se louer du service du Danemark, et
passait  celui de Catherine. Gleichen ne pouvait se rsigner  aller
vgter dans la triste rsidence du duc de Wurtemberg. Sur son refus
d'accepter ce poste si infrieur, il fut mis  la retraite; mais il
dut renoncer  la pension de mille thalers que lui accordait M.
d'Osten, parce que ce ministre y joignait la condition par trop
onreuse de rsider en Danemark. Cette pension fut rendue  Gleichen
un peu plus tard, et avec la permission de vivre o il lui plairait,
par le neveu de M. de Bernstorff, le comte Andr Pierre, successeur de
M. d'Osten dans le ministre des affaires trangres, aprs la
catastrophe de Struense.

Devenu libre, Gleichen mit  profit ses loisirs pour satisfaire sa
curiosit et son got pour les voyages, mais toujours il revenait 
Paris, qui tait sa vritable patrie. En quittant Naples, son premier
soin fut de faire une visite  ses amis dans ce triomphant exil de
Chanteloup, o il fit de longs et frquents sjours, et il resta
jusqu' la fin le discret et dvou adorateur de la duchesse de
Choiseul. La rvolution franaise bouleversa son existence. Dans ses
derniers jours, il se retira  Ratisbonne, et il y mourut le 5 avril
1807. C'est dans cet obscur asile qu'il crivit ses souvenirs,  la
prire de son ami, M. de Weckerholz, et d'un migr franais, qui,
aprs avoir t envoy de France  la dite de Ratisbonne, s'tait
fait Allemand, le comte de Bray.

L'existence de ces _Souvenirs_, auxquels on donnait volontiers le
titre par trop ambitieux de mmoires, tait connue de beaucoup de
contemporains de Gleichen. Un fragment en a mme t publi en 1810, 
Paris, dans le _Mercure tranger_. Ils ont t imprims compltement,
mais non publis en Allemagne, par un diteur qui ne s'est pas
nomm[4].

  [4] _Denkwurdigkeiten des Barons Carl Heinrich von Gleichen._
  Leipsig. Druck von J. B. Hirschfeld. 1847. (P. 234, in-8.)

Gleichen a laiss d'autres crits en langue allemande, publis en 1796
et 1797, sur divers sujets de philosophie et sur les beaux-arts. Mais
ces mditations, auxquelles il attachait sans doute beaucoup de prix,
sont loin de valoir ces simples esquisses de la socit de son temps,
qui, par leur exactitude et les curieux dtails qu'elles renferment,
mritent d'tre consultes par tous ceux qu'intresse l'histoire du
dix-huitime sicle.

    P. G.




SOUVENIRS DU BARON DE GLEICHEN.




I

FERDINAND VI ET CHARLES III ROIS D'ESPAGNE.


Ferdinand VI avait hrit de son pre la maladie du dieu des jardins
et la terreur maniaque qu'on en voulait  sa vie. Cette double
irritabilit morale et physique l'avait rendu encore plus dpendant de
la reine Barbe de Portugal, sa femme, que Philippe V ne l'avait t de
la sienne. La folie de l'un et de l'autre s'adoucissait par le charme
de la musique et du chant de Farinelli qui, passionnment aim de la
reine Barbe et de son mari, tait parvenu  un degr de faveur plus
honorable pour lui que pour ses matres; car il n'a jamais fait qu'un
bon usage de son crdit et s'est tenu modestement  sa place, tant
qu'il a pu, vitant respectueusement les grands, et vivant avec les
gens de sa sorte et de son pays. Je suis arriv  Madrid peu de mois
aprs son dpart; on n'avait pas mme encore achev d'effacer tous ses
portraits, qu'on avait placs, sculpts et incrusts dans toutes les
maisons royales: mais on ne touchait point  sa mmoire, que j'ai vue
respecte et honore presque universellement.

Revenons au pauvre roi Ferdinand, dont la maladie et la mort offrent
quelques particularits plus remarquables que son rgne, qui n'a t
clbre que par la magnificence de ses opras.

La tentative de l'assassinat de Louis XV, suivie de celle qui eut lieu
en Portugal, sont les causes funestes, qui ont commenc et achev le
drangement total de l'esprit du malheureux Ferdinand. Lorsqu'il reut
la nouvelle du dernier de ces attentats, il s'orienta dans la chambre,
pour placer la France  sa droite et le Portugal  sa gauche; puis,
tenant la lettre qu'il relisait, il s'cria aprs un long silence:
_Stilettata di qu, pistolettata di l: ed io in mezzo. Oime!_ Aprs
quoi il se fourra sous le lit de la reine, qui tait vis--vis de lui,
et d'o on ne put le tirer qu'avec beaucoup de peine. Son tat ne fit
qu'empirer depuis, par la petite vrole de sa femme. Cette
circonstance lui imposa des privations, qui mirent le comble  ses
fureurs aphrodisiaques, qui ont t au point de vouloir violer
l'agonie de cette pauvre reine. Du moment qu'elle fut morte, sa folie
n'eut plus de bornes. Il fallut l'emporter  Casa del Campo, o, tant
arriv, il s'accrocha au gentilhomme de la chambre, jusqu' le faire
tomber  terre; on fut oblig de le dtacher de force. Le monarque
continua seul la promenade, refusant toute nourriture pendant plus
d'une semaine, aprs quoi il mangea pendant huit jours l'impossible,
et s'effora  ne rien rendre en s'asseyant sur les pommeaux pointus
des chaises antiques de sa chambre, desquels il se faisait des
tampons. Ce cercle vicieux de jener, de se bourrer et de se
constiper, dura plusieurs mois, et il mourut aprs avoir tenu son
royaume dans un tat d'anarchie, que la piti fraternelle de Charles
III refusait de terminer, malgr les pressantes sollicitations du
ministre espagnol de venir prendre les rnes du gouvernement.

La mmoire de ce monarque, que j'avais connu dans trois voyages 
Naples, avant d'avoir eu le bonheur de l'approcher journellement
durant les deux annes de ma mission en Espagne, m'est trop chre pour
ne pas lui consacrer quelques pages. Ce prince tait d'une laideur
parfaite, de la tte aux pieds, mais sans aucune difformit, et on
s'accoutumait facilement  cette laideur par l'air de bont et les
manires simples et naturelles, dont elle tait accompagne, et qui
lui tenaient lieu de grces. Cette laideur me rappelle un bon mot,
d'autant plus saillant qu'il tait dit par un sot, en contemplant le
portrait de Charles III que j'avais sur une tabatire, et qui
circulait  la table de M. de Voltaire  Ferney. Je racontais combien
ce prince tait jaloux de son autorit en Espagne, tandis qu' Naples
il l'avait abandonne  sa femme au point de passer pour un imbcile,
uniquement pour avoir la paix du mnage: Elle tait donc bien
mchante, dit M. de Voltaire, et que lui aurait-elle donc fait? Elle
l'aurait dvisag, lui rpondis-je. Alors cet homme, qui n'avait pas
desserr les dents de toute la journe, et qui, dans ce moment,
regardait le portrait, s'cria: Ma foi, elle lui aurait rendu l un
grand service. L'accoutrement rustique du roi, ses culottes de peau,
ses bas de laine rouls, ses poches, qui avaient l'air de deux
havre-sacs, tant elles taient toujours remplies, et sa petite queue,
donnaient  la royaut un air de bonhomie si original, qu'on lui
voulait du bien de ne se faire respecter que par rflexion. Il n'avait
absolument que le sens commun. Car, l'ayant entendu parler beaucoup et
longtemps, je ne lui ai jamais rien ou dire qui ft spirituel, encore
moins brillant; mais aussi ne lui ai-je jamais entendu profrer un
propos d'ignorant, ou qui ft mal raisonn ou dplac. Il me
questionnait avec discernement, parlait  chacun suivant son ge, son
pays ou son tat, et s'abstenait de tous les lieux communs, qui sont
les objets ordinaires de la conversation des princes.

Il tait constant dans ses affections et avait un vritable ami, chose
bien rare pour un roi. C'tait le duc de l'Ossado, le seul tre contre
lequel la reine ne pouvait rien. Mais ce qui tait encore plus rare
dans un roi, c'est qu'il tait parfaitement honnte homme. Lorsque la
guerre fut sur le point d'clater entre l'Espagne et l'Angleterre, au
sujet des les Falkland, et qu'il tait ncessaire, pour l'viter, de
dmentir les ordres que le roi catholique avait donns, press par son
conseil d'accorder cette satisfaction au roi d'Angleterre, on eut une
peine inoue  l'y rsoudre; il disait toujours: Mais c'est moi qui
ai tort, j'aimerais bien mieux crire au roi d'Angleterre, que les
ordres ont t de moi, que j'en suis fch, et que je lui en demande
pardon. Une preuve bien remarquable de sa bont, qui proportionnait
son ressentiment  l'incapacit d'un ministre, qu'il aurait pu et d
ne pas couter, est le mnagement plus qu'humain, qu'il eut aprs la
perte de la Havane, pour M. Ariago, ministre de la marine et des
Indes, homme born et ridiculement dvot, mais parfaitement bon et
honnte. Son avis, expressivement inepte, de renfermer la flotte dans
le port et de s'en servir comme d'une fortification, l'emporta sur
celui du roi, qui voulait avec raison qu'on ft sortir la flotte et
l'employer  combattre. En consquence elle et la ville furent prises.
M. Ariago ne voulait pas le croire, parce qu'il avait recommand l'une
et l'autre tous les matins  la sainte Vierge. Mais n'en pouvant plus
douter, il tomba dangereusement malade de dsespoir: ce que le roi
ayant appris, il le fit assurer, que jamais il ne lui parlerait de la
Havane, et poussa la gnrosit au point de ne pas prononcer ce nom de
longtemps en prsence de ce pauvre ministre.

Comme j'ai t tmoin de cette guerre dsastreuse, dans laquelle la
France engagea Charles III, qui n'avait pas encore eu le temps de
reconnatre le dlabrement des forces militaires de l'Espagne, et que
j'ai vu de prs la rsistance incroyable, que le petit Portugal a
oppose  toute l'arme espagnole, combine avec un corps franais
auxiliaire, il faut que j'atteste et que je note un trait d'ignorance,
de dsordre et de ngligence si au-dessus de tant d'autres que j'ai
vus depuis, et si fort, que quoique tout le monde me l'assurt 
Madrid, j'ai t le seul ministre qui n'ait pas os le mander  sa
cour, le croyant impossible. L'arme tait presque arrive aux
frontires du Portugal et on avait oubli, on ne me croira pas .... on
avait oubli .... la poudre!! Quand le roi vint en Espagne, on s'tait
aperu dans toutes les places, o il fallait tirer le canon, qu'on
manquait de poudre, et  Madrid on fut oblig d'en tirer du dpt pour
les chasses: on avait eu presque une anne pour se prparer  cette
guerre, et malgr tout cela on avait oubli la poudre. Le prince de
Beauveau, qui tait  la tte des troupes franaises, envoya un
courrier  M. de Saint-Amand, qui commandait  Bayonne, pour faire
vider, sous sa responsabilit, tous les magasins  poudre de ce port
et des forts voisins; et j'ai eu la certitude complte de cet oubli
monstrueux par la lettre de M. de Beauveau, que M. de Saint-Amand me
montra, lorsque je passai  Bayonne pour retourner en France. Je
pourrais citer encore bien d'autres traits de l'ineptie des ministres
espagnols, du drangement total de la machine guerrire, qui se sont
manifests dans cette campagne. M. de Flobert, excellent ingnieur,
que M. de Choiseul leur avait donn pour marchal de logis, leur
demandait des cartes du Portugal, et on n'en trouva pas mme d'exactes
des provinces espagnoles!

M. de Flobert disait  tout le monde, qu'il tait all en Portugal 
l'aide de la boussole, et on l'enferma dans la tour de Sgovie.
L'arme tait arrive aux frontires, et M. de Squillacci marchandait
encore avec les approvisionneurs; aussi les pauvres soldats espagnols,
malgr leur sobrit naturelle, mouraient de faim, et ne vivaient que
des miettes tombant de la table des Franais. Les canons taient sans
affts, les boulets taient ou trop grands ou trop petits, et toutes
les armes dans un dpenaillement inexprimable. Ce dprissement tait
l'ouvrage presque rflchi de la reine Barbe et de M. de l'Ensenada,
son ministre affid, qui, pensant avec regret aux dpenses, que la
reine Farnse avait faites, pour tablir ses deux fils en Italie,
voulaient s'assurer de tous les fonds pour donner des ftes et des
opras, et ter  l'Espagne la possibilit de guerroyer. Ils avaient
mme, en maltraitant les officiers et les soldats qui s'taient
distingus en Italie, touff cet esprit militaire, qui honorait les
Espagnols, et on eut toutes les peines du monde  ramasser 50000
hommes pour aller en Portugal. Ce n'est donc pas la faute de Charles
III, si toute cette guerre, entreprise par dfrence pour le chef de
sa famille, a si mal tourn. Quoique son rgne n'ait pas t marqu
par des victoires et des conqutes, il mrite cependant des loges,
pour avoir combattu avec courage et persvrance plusieurs prjugs,
dfauts de police et mauvaises habitudes nationales, et pour avoir
commenc la civilisation d'une nation incroyablement arrire, et
difficile  tre mise au courant des autres,  cause de son ignorance,
de sa paresse, de son orgueil et de sa philosophie cynique.

L'Espagnol, de sa nature, n'est propre qu' la guerre et aux sciences:
par sa bravoure et sa sobrit, il est excellent soldat; et son esprit
naturel, s'il tait cultiv, pourrait le rendre clbre dans l'empire
des lettres; mais il est et sera toujours un mauvais paysan; on n'en
fera jamais ni un artisan habile, ni un cultivateur diligent. Il lui
faut si peu  sa manire: il fait bonne chre avec un oignon et un peu
de lard; un vieux manteau lui suffit pour se vtir et tre couch; il
se chauffe au soleil, ne s'ennuie point  ne rien faire, et regarde le
travail comme un malheur et un opprobre. Que voulez-vous qu'on fasse
d'un peuple pareil, auquel on ne peut pas mme communiquer des
besoins, qui partout ailleurs sont devenus les aiguillons de
l'industrie et de la fatigue? J'ai souvent rv en btissant mes
chteaux en Espagne, comment je m'y prendrais pour rformer les
Espagnols, et je n'ai jamais pu imaginer qu'une marche bien lente et
problmatique pour gurir leurs infirmits physiques et morales. Il y
a trois provinces en Espagne dont les habitants sont bien faits,
sains, robustes, laborieux et intelligents: c'est la Biscaye, la
Catalogne et Valence. C'est de l que je prendrais mes bliers pour
anoblir et bonifier les autres races abtardies, surtout celle des
Castillans. Je croiserais ces derniers avec mes Biscayens, mes
Catalans et mes Valenciens, auxquels j'accorderais les privilges
d'entreprises ddaignes par les Castillans, et peut-tre pourrait-on
exciter leur mulation par la jalousie de leur orgueil et par
l'opposition sensible de leur misre  la prosprit des autres.

Mais sans entrer dans ces spculations thoriques, Charles III
commena par ce qui frappait les sens. Il entreprit d'abord de
purifier Madrid, dont l'infection tait si pouvantable, qu'on la
sentait  six lieues  la ronde, et qu'on la mchait pendant six
semaines avant de s'en tre blas. Il n'y a sorte d'oppositions et de
difficults qu'il n'prouva dans ce projet. Il fallut faire venir et
employer des Napolitains, pour tablir de force des latrines dans les
maisons, et le corps des mdecins composa un mmoire pour reprsenter
que l'air de Madrid ayant toujours t fort sain, il leur paraissait
dangereux de vouloir le changer. Ceci me fait souvenir de l'histoire
d'un Espagnol qui tait tomb malade en France, et dont les mdecins
ne pouvaient pas deviner la maladie. Son valet de chambre imaginant
que l'air natal pourrait lui faire du bien, et le malade ne pouvant
plus tre transport, il fourra sous son lit un bassin plein d'odeur
de Madrid. L'Espagnol, aprs des rves dlicieux, s'veilla en disant:
_Ho Madrid de mi alma_! et il gurit.

Charles III, aprs avoir purg la capitale de son infection, fit
mettre des lanternes dans les rues; et aujourd'hui elle est une des
villes les plus propres et les mieux claires de l'Europe. Sa
tentation de rogner les manteaux, et la dfense rigoureuse de rabattre
les chapeaux sur la figure, mascarade trs-dangereuse dans
l'obscurit, ne fut pas si sage, parce que les rues tant claires,
cette dfense n'tait plus si ncessaire, et qu'elle fut excute avec
tant de violence qu'il en rsulta une meute trs-fcheuse. Cette
imitation de la rigueur avec laquelle Pierre le Grand fit couper la
barbe aux Russes, avait le mme but, de changer les moeurs en
changeant le costume; mais cette ide est moins vraie que le proverbe:
l'habit ne fait pas le moine. Une entreprise bien plus sage, pour
introduire un peu plus d'industrie trangre, et qui a beaucoup mieux
russi, c'est l'tablissement de cette colonie allemande qui
transforma les dserts infects de voleurs de la _Sierra Morena_, en
une route garnie de champs cultivs et d'auberges commodes. Cette
entreprise fut faite par le marquis Olavides, homme sans moeurs et
sans religion, mais plein de gnie et de zle, pour polir sa nation et
lui tre utile.

Le roi le protgea longtemps contre ses ennemis, mais enfin sa
mauvaise conduite, sa prpotence, et surtout son incontinence
scandaleuse, forcrent le prince  le mettre entre les mains de
l'inquisition. Je ne citerai qu'une preuve de son mauvais caractre.
tant du conseil du Mexique, il fut condamn  tre pendu; sa femme,
qui tait veuve d'un des principaux membres de ce conseil, et qui, par
ses richesses et ses parents, jouissait du plus grand crdit, lui
sauva la vie en l'pousant. J'ai souvent t tmoin de l'ingratitude
effroyable avec laquelle il paya tant de gnrosit. Il la traitait
avec le plus grand mpris, la forait  vivre avec une certaine doa
Gracia, qui tait sa matresse, chose alors inoue  Madrid, et
dpensait ainsi les richesses que son pouse lui avait abandonnes.

L'abaissement et la modification du tribunal de l'inquisition, dont
j'ai t tmoin, est une des plus belles poques du rgne de Charles
III. Depuis le concordat conclu entre l'Espagne et la cour de Rome, il
subsistait une dfense rigoureuse d'afficher une bulle qui n'aurait
pas t approuve par la cour. Le nonce en avait reu une, que tous
les vques d'Espagne lui avaient refus de publier; il gagna le grand
inquisiteur, qui crut pouvoir faire usage de son ancienne indpendance
en matires ecclsiastiques. Un beau matin nous apprmes avec
tonnement  Saint-Ildefonse, que le grand inquisiteur avait t
enlev de son lit par un dtachement de dragons, et conduit dans un
fort. L'indiffrence mprisante avec laquelle les courtisans
racontaient ce fait hasardeux, et le silence presque approbateur du
peuple, excitrent une surprise gale  l'admiration que mritaient le
courage et la politique claire du roi. Bientt aprs, tous les
inquisiteurs, abasourdis par ce coup foudroyant, arrivrent pour
demander grce, et la dlivrance de leur chef, qu'on ne leur accorda
qu'aux conditions suivantes: qu'ils n'auraient plus rien  leur
disposition absolue que la censure des livres, que deux fiscaux royaux
sigeraient parmi eux, et que personne ne pourrait tre jug ni
condamn sans le consentement de la cour. Ce grand pas vers la
lumire, suivi de l'expulsion des Jsuites, autre acte mmorable de
Charles III, a ouvert la carrire des sciences qui commencent 
prosprer en Espagne.

Je ne puis pas quitter les souvenirs que me donne ce pays, sans citer
quelques bizarreries remarquables qui m'y ont frapp. Les habitants de
Madrid ont plusieurs usages, qui sont au rebours des ntres et du sens
commun. Par exemple: les jeux de paume sont blancs, et les balles sont
noires; ils portent au march les noix dans des corbeilles, et les
figues dans des sacs; leur premier plat est la salade, et le dernier
la soupe; et les clefs de la ville de Madrid se trouvent dans une
petite maison au dehors de la porte, et toutes les nuits le portier
renferme les habitants. Les propos galants, les soupirs et agaceries
amoureuses sont exprims en Espagne dans la classe infrieure des
petits matres et des dulcines de ce pays, par de petits hoquets
artificiels, que l'estomac profre ordinairement, qui forme entre eux
un _duo_ singulier, qui doit apparemment imiter le roucoulement de
deux tourterelles, mais qui ressemble  quelque chose de fort
indcent. Au lieu de l'Opra, si fameux sous le rgne de la reine
Barbe, je n'ai vu que des comdies saintes, appeles _Autos
sacramentales_, spectacles trop curieux, pour que je n'en dise pas
deux mots avant de finir cet article.

La premire  laquelle je me suis trouv, tait une pice allgorique,
qui reprsentait une foire. Jsus-Christ et la sainte Vierge y
tenaient boutiques en rivalit avec la mort et le pch, et les mes y
venaient faire des emplettes. La boutique de notre Seigneur tait sur
le devant du thtre, au milieu de celles de ses ennemis, et avait
pour enseigne une hostie et un calice, environns de rayons
transparents. Tout le jargon marchand tait prodigu par la mort et le
pch, pour s'attirer des chalands, pour les sduire et les tromper,
tandis que des morceaux de la plus belle loquence taient rcits par
Jsus-Christ et la sainte Vierge, pour dtourner et dtromper ces mes
gares. Mais malgr cela ils vendaient moins que les autres, ce qui
produisit,  la fin de la pice, le sujet d'un pas de quatre, qui
exprimait leur jalousie, et qui se termina  l'avantage de notre
Seigneur et de sa mre, lesquels chassrent la mort et le pch 
grands coups d'trivires. Une autre pice assez plaisante et fort
spirituelle, est la comdie du pape Pie V. C'est une critique
trs-bien faite des moeurs espagnoles. Dans la dernire scne on voit
ce pape, qui est un saint, sur un trne au milieu de ses cardinaux, et
deux avocats plaider devant ce consistoire _pour_ et _contre_ les
belles qualits et les dfauts des Espagnols; l'avocat _contre_ finit
par dnoncer le fandango comme une danse scandaleuse et licencieuse,
et digne de la censure apostolique; alors l'avocat _pour_ tire une
guitare de dessous son manteau et dit, qu'il faut avant tout avoir
entendu un fandango avant que de pouvoir en juger. Il le joue, et
bientt le plus jeune des cardinaux ne peut plus y tenir: il se
trmousse, descend de son sige et remue les jambes; le second en fait
autant; la mme envie passe au troisime, et les gagne l'un aprs
l'autre jusqu'au Saint Pre, qui rsiste longtemps, mais qui enfin se
mle parmi eux; et tous finissent par danser et rendre justice au
fandango.

Mais la plus plaisante de toutes ces saintes farces, est la comdie de
l'annonciation. On y voit la sainte Vierge accroupie devant un
brasier. Gabriel entre, le manteau sur le nez avec le chapeau rabattu
sur la face; il se dmasque, laissant tomber son manteau, et parat
en costume de petit-matre espagnol avec deux ailes d'ange. Marie le
prie de prendre place auprs du brasier, et lui offre du chocolat;
l'ange Gabriel lui rpond, qu'il ne peut pas avoir cet honneur-l, par
la raison qu'il tait invit  manger un Oglio chez le Pre ternel.
Aprs bien des discours fort beaux, mais trop longs, arrive le saint
Esprit qui danse avec la sainte Vierge un fandango, dont l'expression
peint toujours, d'un bout  l'autre, l'acte le plus contraire au
mystre dont il s'agit.

J'ai interrog le nonce, comment il tait possible, que les vques
d'Espagne pussent tolrer des spectacles si ridicules? Il m'a assur
en avoir parl  plusieurs, que tous lui ont rpondu, que tant que le
peuple ne s'en moquerait pas, au contraire s'y difierait, ils les
croyaient presque plus utiles que des sermons, qui, en Espagne, sont
souvent accompagns d'intermdes figurs, et ne ressemblent pas mal 
des comdies. Effectivement ces _Autos sacramentales_ sont remplis
d'une excellente morale, et de morceaux trs-pathtiques pour inspirer
la dvotion; et j'ai t tmoin que, dans une de ces comdies o on
reprsentait la messe sur le thtre avec l'illusion la plus parfaite,
beaucoup de spectateurs se frappaient la poitrine, et que
quelques-uns se mettaient  genoux au son de la clochette. Aujourd'hui
ces spectacles n'existent plus: le mme progrs de l'esprit, qui les a
rendus ridicules, les a dfendus.




II

LE DUC DE CHOISEUL.


Le duc de Choiseul tait d'une taille assez petite, plus robuste que
svelte, et d'une laideur fort agrable; ses petits yeux brillaient
d'esprit; son nez au vent lui donnait un air plaisant, et ses grosses
lvres riantes annonaient la gaiet de ses propos.

Bon, noble, franc, gnreux, galant, magnifique, libral, fier,
audacieux, bouillant et emport mme, il rappelait l'ide des anciens
chevaliers franais; mais il joignait aussi  ces qualits plusieurs
dfauts de sa nation: il tait lger, indiscret, prsomptueux,
libertin, prodigue, ptulant et avantageux.

Lorsqu'il tait ambassadeur  Rome, Benot XIV le dfinissait un fou,
qui avait bien de l'esprit. On dit que le parlement et la noblesse le
regrettent et le comparent  Richelieu: en revanche ses ennemis disent
que c'tait un boute-feu, qui aurait embras l'Europe.

Jamais je n'ai connu un homme, qui ait su rpandre autour de lui la
joie et le contentement autant que lui. Quand il entrait dans une
chambre, il fouillait dans ses poches, et semblait en tirer une
abondance intarissable de plaisanteries et de gaiet. Il ne rsistait
pas  l'envie de rendre heureux ceux qui savaient lui peindre le
bonheur dont il pourrait les combler. Il puisait dans les trsors du
crdit pour les obliger, pourvu que cela ne lui cott pas trop de
peine. Au contraire, l'image du malheur lui tait insupportable, et je
lui ai entendu faire des plaisanteries, qui me paraissaient affreuses,
sur les pleurs de la famille de son cousin Choiseul le marin, qu'il
avait t oblig de faire exiler pour se mettre  l'abri de ses menes
enrages; et voil comme il s'armait par une feinte duret contre la
facilit et la faiblesse, qui lui taient naturelles. Je lui ai
entendu rpondre  madame de Choiseul qui l'appelait un tyran: dites,
un tyran de coton! Aussi, un moyen sr d'obtenir de lui ce qu'on
voulait, tait de l'irriter auparavant sur un autre objet; cette
colre passe, le lion devenait un mouton. J'ai employ deux fois
contre lui ce secret que je n'ai communiqu  personne, et sans jamais
en avoir abus.

Une des plus belles qualits de M. de Choiseul tait d'tre ennemi
gnreux et ami excellent. Le duc d'Aiguillon, dnonc au parlement
et sauv par des rticences favorables, que le duc de Choiseul mit
dans les tmoignages qu'il fut appel  rendre contre son ancien
ennemi, est une des grandes preuves qu'il n'tait point haineux.
L'attachement constant de ce grand nombre de gens de la cour, qui
l'ont suivi dans sa disgrce  Chanteloup, et qui lui ont t fidles
jusqu' la mort, prouve combien il avait t leur ami. Le bailli de
Solar, ambassadeur de Sardaigne, a prouv de lui les effets les plus
recherchs et les plus tendres d'une amiti presque filiale. Il est le
seul homme que le duc de Choiseul ait trait avec une sorte de
respect, peut-tre parce qu'il avait t  Rome son instituteur en
politique. Le duc lui fit avoir l'ambassade de Paris, la mdiation de
la paix en 1762, des gratifications immenses, et une abbaye de 50000
livres de rente. Tous les devoirs pieux, qu'un fils peut rendre  son
pre, lui ont t prodigus par M. de Choiseul et sa famille dans sa
longue et cruelle maladie, tant mort d'un cancer  Paris, peu de
temps aprs les avantages dont son ami l'avait combl.

Pour moi qui suis pay plus que personne pour vanter, et pour me
vanter de son amiti, je dois ajouter que, durant les trente annes
que j'ai vcu avec lui dans une certaine intimit, il ne m'a jamais
perdu de vue un seul instant, et que je n'ai jamais pu m'attirer de sa
part aucun refroidissement essentiel, malgr diffrents torts que j'ai
eus envers lui. Il aimait l'audace, et c'est par un propos presque
offensant, et que j'avais soutenu avec toute la folie romanesque d'un
jeune homme de vingt-deux ans, que j'ai trouv le chemin de son coeur.
Venant d'arriver en 1756  Frascati pour y passer les deux derniers
mois de l't dans sa maison, il parla peu respectueusement de la
margrave de Bayreuth, soeur ane du roi de Prusse, qui m'avait lev
et envoy pour remercier le pape de tout ce qu'il avait fait pour elle
pendant son sjour  Rome. Je rpliquai  M. de Choiseul d'une manire
si fire et si piquante en prsence de beaucoup de convives, qu'il
jeta sa serviette sur la table et se leva avec un air fort chauff;
mes chevaux n'tant pas partis, je les fis remettre, je voulus me
retirer. Madame de Choiseul me retint, et je ne restai qu' condition
que M. l'ambassadeur me promettrait de ne jamais rien dire en ma
prsence de la margrave, que je ne pusse couter dcemment. Il le fit,
me traita depuis ce moment avec la plus grande affection, et le roi de
Prusse ayant lev le mois d'aprs le bouclier contre la France, par
son entre en Saxe, dont j'appris la premire nouvelle, M. de
Choiseul n'a depuis jamais tenu aucun propos dsobligeant contre la
margrave et son frre, sans m'en demander plaisamment la permission.

Sa ptulance audacieuse a t mise au jour ds le premier carnaval de
son ambassade  Rome. Cette histoire, qui a fait tant de bruit, a t
estropie et trop mal juge, pour que je ne la rapporte pas, d'autant
plus que je la tiens de source. On avait donn au gouverneur de Rome
la loge que les ambassadeurs de France avaient eue au thtre
d'Aliberti, et, par mgarde ou par malice, on oublia de la rendre  M.
de Choiseul, qui voulut absolument la ravoir, quoiqu'il n'aimt pas la
musique italienne. Le gouverneur prtendit que, reprsentant la
personne du pape, sa prsence tait ncessaire au spectacle, et qu'il
ne cderait pas. A la premire reprsentation, M. de Choiseul arma ses
gens, ayant appris que le gouverneur voulait arriver avec main forte,
et lui fit dire que, s'il osait entreprendre la moindre violence pour
entrer dans cette loge, il le ferait jeter dans le parterre. Tout Rome
fut ptrifi. Le pape ne sachant que dire, chargea le cardinal Valenti
de faire une mercuriale  l'ambassadeur. Ce prlat, qui avait beaucoup
de dignit et d'loquence, composa une harangue trs-nergique, qu'il
dbita avec l'assurance de terrasser le jeune ambassadeur. Savez-vous
ce qu'il me rpondit? me dit le cardinal, qui m'a racont toute
l'histoire l'anne d'aprs: il claqua des doigts (c'tait son geste
favori d'insouciance) presque sous mon nez, et me dit: vous vous
moquez de moi, monseigneur, voil trop de bruit pour un petit
prestolet, quand il s'agit d'un ambassadeur de France; ensuite il fit
une pirouette sur le talon et sortit. Ces incartades qui contrastaient
avec la gravit romaine et celle des ambassadeurs, qu'ils avaient vus
jusque-l, devaient naturellement faire un mauvais effet contre M. de
Choiseul, et lui donner la rputation d'un jeune tourdi peu fait pour
sa place. Mais, aprs les premiers propos, on ne vit en lui qu'un
homme d'esprit soutenu par sa cour, et capable de tout dans de plus
grandes entreprises, ayant tout os pour si peu de chose. Il fut
craint, respect et bientt courtis, aim et admir par les Romains,
blouis de sa magnificence et des grces de la cour qu'il procurait 
ses clients. Il fut chri par Benot XIV  cause de la gaiet de son
esprit, et la morgue romaine resta dconcerte pour toujours devant
son maintien dgag et burlesque. Voil comme les objets dont la
puissance sacre ne repose que sur l'opinion, perdent leur valeur par
un peu de courage, de ddain et de ridicule.

M. de Choiseul avait men une vie dissipe et libertine dans sa
premire jeunesse. Nomm ambassadeur  Rome, il tait encore fort
ignorant, il lisait peu, mais n'oubliait jamais rien de ce qu'il avait
lu; son esprit prompt, adroit, pntrant et juste, entendait 
demi-mot, devanait les explications et cachait son ignorance en
blouissant par sa perspicacit. Aussi se contentait-il de savoir
l'essentiel des choses, abandonnant les dtails aux secrtaires et 
ses commis. Il crivait de sa main les dpches les plus secrtes sans
faire un brouillon, il n'en gardait pas de copies, et les envoyait par
des courriers. Son criture tait si illisible, qu'un ministre fut
oblig un jour de renvoyer la dpche, en allguant l'impossibilit de
la dchiffrer. Il travaillait peu et faisait beaucoup. Ses intrigues
et ses plaisirs lui enlevaient un temps considrable, mais il le
regagnait par la promptitude de son gnie et la facilit de son
travail. Il avait imagin diffrents moyens de l'abrger et de le
simplifier; entr'autres, une manire de rduire un grand nombre de
lectures et de signatures  une seule. La voici: chaque courrier lui
apportait une corbeille pleine de lettres et de placets, que lui,
comme ministre de la guerre, aurait d lire; il n'en faisait rien:
premirement, parce que c'tait presque impossible, et puis, parce
qu'il avait bien autre chose  faire. Un commis les lisait pour lui,
et formait une colonne  mi-marge, des numros et des prcis de ces
lettres. Il en faisait la lecture au ministre qui lui dictait la
substance de ses rsolutions, et qui tait crite vis--vis,  la
marge. Cela fait, le ministre parcourait le tout, et signait. Ensuite
cette feuille se remettait  un autre commis, qui en faisait les
rponses, lesquelles ne se signaient qu'avec la griffe, et partaient
sans tre revues par le ministre; mais l'original de toutes ces
expditions, dpos aux archives, tait un document permanent qui
obviait  tous les abus de l'estampille.

Jamais il n'y a eu un ministre aussi indiscret dans ses propos que M.
de Choiseul; c'tait son dfaut principal. Sa lgret, la fougue de
son esprit, son got pour les plaisanteries, et souvent
l'effervescence de sa bile, en taient les causes naturelles.
Cependant il y en avait encore d'autres plus nobles dans le fond de
son coeur, qui font presque honneur  son indiscrtion: la sincrit
de son me hassait, autant que la justesse de son esprit, tout ce qui
tait faux; et l'lvation de son caractre ddaignait les rserves
timides et le pdantisme minutieux de la politique. L'exprience
l'ayant amen enfin  reconnatre son dfaut, il a mieux aim s'en
faire un jeu, que de s'en corriger. Il inventait des indiscrtions
pour donner le change, et il se consolait d'un embarras par le plaisir
de s'en tirer; car la prrogative la plus minente de son gnie tait
l'art de trouver remde  tout. Il tait l'homme du moment pour jouir,
faillir, et rparer, vraiment prodigieux pour trouver des expdients;
et, s'il avait vcu jusqu' la rvolution, lui seul peut-tre aurait
t capable d'imaginer un moyen pour l'arrter.

De tant de bons mots qu'il a dits, je n'en rapporterai qu'un, le
meilleur  mon gr, et qui prouve que, mme dans la colre, la
promptitude de son esprit et la gaiet suprieure de son humeur, ne
l'abandonnaient pas pour se tirer d'affaire. Un officier qui
l'importunait sans relche  toutes ses audiences, pour obtenir la
croix de Saint-Louis, se mit enfin entre lui et la porte, par laquelle
ce ministre voulait s'chapper, pour le forcer  l'couter. Outr de
cette impertinence, il s'emporta au point de lui dire: Allez-vous
faire ... mais la rflexion que c'tait un militaire et un
gentilhomme, l'arrta, et voici comme il se reprit pour achever la
phrase: Allez vous faire protestant, et le roi vous donnera la croix
de mrite.

Il n'aimait les honneurs, la richesse et la puissance que pour en
jouir et en faire jouir ceux qui l'entouraient.

Le duc de Choiseul tait beaucoup moins fier de sa place que de sa
personne. Quand il pensait  sa naissance, il se rappelait
qu'anciennement un homme de qualit aurait cru se dgrader en
acceptant une charge de secrtaire d'tat, et que tous avant lui,
hormis l'abb de Bernis, avaient t gens de robe, et d'aprs cela il
croyait faire beaucoup d'honneur  Louis XV de vouloir bien tre son
ministre. Quoique tout le monde st que la France, jadis si
redoutable, n'tait plus  craindre, que Louis XV tait dcid  tout
prix de n'avoir plus de guerre, et que la mauvaise opinion qu'on avait
de ses finances, surpassant la ralit, tait confirme par lui-mme,
qui disait souvent  ses gens: Ne mettez pas sur le roi, cela ne vaut
rien! le duc de Choiseul nanmoins soutenait encore la dignit de
cette couronne et le respect qu'on lui portait. L'Europe avait une
terreur panique de son audace incalculable. Cependant on se trompait:
il se faisait plus mchant qu'il n'tait; il n'aurait jamais os
compromettre son matre au del des bornes qu'il lui avait absolument
prescrites.

On raconte que le duc de Choiseul, tant  Rome, avait eu du gnral
des jsuites l'aveu d'avoir t not par eux comme ennemi de leur
ordre sur un propos inconsidr, qu'il avait tenu dans sa premire
jeunesse, et l'on prtend que l'horreur, que lui avait inspire une
inquisition si recherche, tait la cause de tout ce qu'il a fait
depuis contre eux. On se trompe: c'est une succession de torts de leur
part, et d'autres circonstances qui en ont fait leur ennemi. Indign
de la perscution affreuse, que le parti moliniste en France avait
suscite aux mourants par le fameux rgime des billets de confession,
l'ambassadeur travailla de bon coeur, et d'aprs ses instructions, 
les contrecarrer auprs de Benot XIV, qui ne les aimait pas. Alors ce
furent les jsuites qui se dclarrent ses ennemis, et ne cessrent de
le perscuter par le parti des dvots. Dans les premires annes de
son ministre, ils se servirent du duc de la Vauguyon, pour engager M.
le Dauphin  remettre au roi un mmoire plein de calomnies contre M.
de Choiseul qui, s'tant justifi, obtint la permission de s'en
expliquer vis--vis de M. le Dauphin, auquel son pre avait fait une
vive semonce. Ce prince malgr cela n'ayant pas reu convenablement M.
de Choiseul, celui-ci eut la hardiesse de lui dire: Monseigneur,
j'aurai peut-tre le malheur d'tre un jour votre sujet, mais je ne
serai jamais votre serviteur!

Madame de Pompadour, amie et protectrice de M. de Choiseul, tait
encore plus que lui en butte  la haine de M. le Dauphin, de madame
la Dauphine, et de tout le parti dvot.

Voil les intrts communs que les cours de Madrid et de Lisbonne,
auteurs principaux de la ruine des jsuites, employrent pour
favoriser leurs desseins. M. de Choiseul qui, ds lors, avait l'ide
du pacte de famille en tte, crut avoir trouv un moyen de s'ancrer
dans l'esprit de Charles III, en se vouant  lui pour perdre les
jsuites en France. Les parlements les avaient proscrits, mais il
fallait le consentement du roi pour les expulser, et le roi avait une
secrte inclination pour cette socit, qui avait pour elle toute la
famille royale et un grand parti au conseil et  la cour. Le duc de
Choiseul nous a dit depuis, dans sa retraite de Chanteloup, qu'il
s'tait bien gard de paratre son ennemi aux yeux de son matre, mais
qu'il avait constamment dict au roi d'Espagne ce qu'il fallait dire 
celui de France, avec lequel il correspondait de main propre. Au
reste, il me parat que ce ne sont ni les cours ni les ministres, mais
les jsuites eux-mmes, qui se sont perdus; ce sont leurs trafics
d'argent en France, leurs imprudences en Espagne, et surtout
l'orgueil, l'opinitret, et la sotte tmrit de leur gnral, qui
ont ourdi et consomm leur ruine. Quand on manda  ce dernier que le
P. Malagrida tait arrt comme complice de l'assassinat du roi de
Portugal, beaucoup d'amis des jsuites se trouvaient rassembls  un
dner chez le cardinal Negroni avec le P. Ricci; tous lui
conseillrent d'crire sur-le-champ au roi de Portugal, que quoique
persuad de l'innocence de Malagrida, son ordre implorait
provisoirement pour lui la clmence de S. M. T. F.; mais le gnral
fut inflexible: il crivit une lettre folle, pour soutenir qu'un
jsuite ne pouvait tre jug que par la socit, et la socit fut
chasse du Portugal. C'est le P. Adami, ci-devant gnral des servites
et un des convives de ce dner, qui m'a cont cette anecdote. Une
autre, que je tiens de M. de Choiseul, est une preuve encore plus
grande de l'imprudente tmrit du P. Ricci. On avait mis sous les
yeux de Louis XV la thse, que les jsuites ont soutenue de tout
temps, et avaient os agiter de nos jours  Montpellier, qu'il tait
permis de tuer un tyran ou un roi qui tait contraire  la religion
catholique. Le prince se rappelant sans doute la tentative de son
assassinat, parut frapp; le marchal de Soubise, organe principal du
parti dvot au conseil, dit qu'il suffisait de demander au gnral de
condamner et de prohiber pour jamais une thse, qui datait de
trs-loin, et qui, de nos jours, tait monstrueuse. Alors le roi
ordonna  M. de Choiseul d'crire  Rome pour cet effet, et ce
ministre crut l'occasion manque pour longtemps, d'arracher le
consentement du roi, ncessaire  l'excution de l'arrt du parlement;
mais le gnral Ricci refusa avec une arrogance incroyable de faire ce
qu'on lui demandait, disant que la condamnation de cette thse, qui
n'avait jamais t qu'un exercice d'esprit, impliquerait l'ide d'une
doctrine, et aurait l'air de dsavouer une opinion, dont le simple
soupon serait dshonorant pour son ordre, et c'est alors qu'il
pronona cette fameuse sottise: _sint ut sunt, aut non sint_. Une
telle effronterie dcida le sort des jsuites en France et prpara la
possibilit de leur extinction. Clment XIV qui les craignait encore
plus qu'il ne les hassait, les a dfendus encore longtemps, et le
cardinal de Bernis m'a dit qu'on n'a pu forcer ce pape  lcher la
bulle, que par la menace positive de publier la promesse, crite de sa
main, d'abolir l'ordre des jsuites pour obtenir la tiare, et par
consquent le crime honteux d'une simonie. On croit presque
gnralement, que Clment XIV a t empoisonn par les jsuites: pour
moi je n'en crois rien. Ils n'taient pas gens  commettre des crimes
inutiles, ce poison aurait t moutarde aprs dner. Le marquis de
Pombal, Charles III et le duc de Choiseul sont morts fort
naturellement, voil les preuves de mon opinion. Clment XIV est mort
de la peur de mourir; son ide fixe tait le poison, et la
putrfaction subite de son cadavre n'a t que l'effet de l'angoisse
horrible qui l'a tu. Je suis persuad que les jsuites existeraient
encore, s'ils avaient t aussi mchants qu'on les a supposs.

L'on a reproch  M. de Choiseul d'avoir dilapid les finances. J'ai
t tmoin, qu'aprs la mort de madame de Pompadour, il s'est donn
beaucoup de peine pour s'instruire sur cet objet, et pour chercher des
remdes: il a consult surtout Forbonnais et M. de Mirabeau, qui tous
deux m'ont dit avoir t tonns de la perspicacit, avec laquelle il
approfondissait des matires si difficiles. Mais rflchissant sur
l'impossibilit de remdier  des dsordres fonds sur la faiblesse du
roi, sur de longs abus, et sur l'avidit insatiable des gens de la
cour, il a dsespr de pouvoir combiner des projets d'conomie avec
le maintien de son crdit et de la faveur. Il ne s'est plus occup
qu' faire nommer des contrleurs-gnraux, qui lui fussent dvous, 
se procurer tous les fonds ncessaires au succs des dpartements dont
il tait charg, et  tre le distributeur des grces du roi.
Toutefois, on ne peut lui reprocher la prodigalit relativement 
lui-mme, et le compte qu'il a rendu des pargnes faites dans ses
dpartements, a prouv galement son honntet et ses talents pour
l'conomie.

M. de Choiseul, qui a toujours vis  se rendre indpendant et
inamovible, aurait bien voulu obtenir la charge de surintendant des
finances. La comptabilit rigoureuse, impose  cette place, lui
aurait donn le droit de refuser toutes les demandes indiscrtes, mme
celles du roi, et fourni l'excuse bien lgitime de dire: Sire, il y va
de ma tte. Mais Louis XV pressentait bien un tel inconvnient, et
avait de plus une rpugnance invincible  faire revivre aucune de ces
anciennes grandes charges de la couronne. Au reste, si l'on compare la
dette de Louis XV  celle de Louis XVI, et le dficit sous ce dernier
rgne aux ressources que la rvolution a dcouvertes et dilapides, on
trouvera qu'il n'y avait pas de quoi tant crier contre Louis XV, ni
qu'il ait t ncessaire de convoquer les tats gnraux, pour peu
qu'on et voulu employer une petite partie de ces ressources.

Si M. de Choiseul avait eu autant d'attachement et de dfrence pour
sa femme que pour sa soeur, il s'en serait bien mieux trouv; il
aurait eu des amis moins nombreux, moins gais et moins flatteurs, mais
plus vertueux, plus sages et plus dsintresss que n'taient ceux,
dont madame de Grammont, et l'espoir de tout obtenir par elle,
l'avaient environn. Il n'aurait pas eu les ennemis, qu'elle lui
attirait par son arrogance, ses prventions, et les abus qu'elle
faisait de son crdit; et le coeur excellent de son frre aurait t
prserv contre l'corce qui se forme autour de celui des ministres.

Madame de Choiseul a t l'tre le plus moralement parfait que j'aie
connu: elle tait pouse incomparable, amie fidle et prudente, et
femme sans reproche. C'tait une sainte, quoiqu'elle n'et d'autres
croyances que celles que prescrit la vertu; mais sa mauvaise sant, la
dlicatesse de ses nerfs, la mlancolie de son humeur, et la subtilit
de son esprit, la rendaient srieuse, svre, minutieuse,
dissertatrice, mtaphysicienne, et presque prude. Voil du moins comme
elle tait reprsente  son mari par sa soeur, et le cercle joyeux
qui se divertissait chez elle. Malgr cela, il tait pntr d'estime,
de reconnaissance, et de respect pour une femme qui l'adorait, qui lui
conciliait les ennemis de sa soeur, et  qui son coeur rendait la
justice d'avoir une vertu plus pure, plus solide, et plus mritoire
que n'tait la sienne.

La duchesse de Grammont tait plus homme que femme; elle avait une
grosse voix, le maintien hardi et hautain, des manires libres et
brusques: tout cela lui donnait un air tant soit peu hermaphrodite.
Elle possdait les qualits de son frre, mais plus prononces, ce qui
leur donnait une teinte rude, et choquante dans une femme. Cette
ressemblance avec M. de Choiseul, jointe  l'art de savoir l'amuser,
lui avait donn un empire sur lui, qu'elle affichait avec une
insolence essentiellement nuisible  la rputation et mme  la
fortune de son frre; car cette femme imprieuse et tranchante a
beaucoup acclr la chute de M. de Choiseul, tandis qu'elle aurait
t au moins retarde par l'intrt extrme que madame de Choiseul
inspirait au roi,  toute la cour, et mme aux ennemis de son mari.

Tout le monde a su que Louis XV exilant ce ministre  Chanteloup, dit
qu'il l'aurait trait bien plus durement, sans sa considration pour
madame de Choiseul, et qu'il ne lui sut aucun mauvais gr de la lettre
pleine de fiert qu'elle lui avait adresse, en refusant une pension
de 50 000 francs que le roi lui offrait. Aprs avoir sacrifi  son
mari tous ses biens disponibles, jusqu' ses diamants, elle a encore
consacr aprs lui toutes les rentes dont elle avait l'usufruit  sa
mmoire, s'est rduite avec un laquais et une cuisinire  la dixime
partie de son revenu, pour acquitter les dettes de M. de Choiseul, et
a pay jusqu' la rvolution plus de 300000 cus par an, pour achever
de les teindre. Aussi sa personne a-t-elle t respecte, mme par
les monstres de cette rvolution, tandis que sa belle-soeur a t
trane par eux au supplice, sans dmentir son caractre plein de
courage et d'orgueil, traitant ses bourreaux comme des valets.

On a dbit, surtout en Angleterre, que M. de Choiseul, pour se
soutenir un peu plus longtemps, avait tch d'impliquer la France dans
une guerre, qui tait sur le point d'clater entre l'Espagne et
l'Angleterre, au sujet des les Falkland. Cela est faux. J'ai su par
le prince de Masserano, alors ambassadeur d'Espagne  Londres, et
vingt ans aprs par un commis des affaires trangres, que le duc de
Choiseul a fait en cette occasion deux dmarches trop longues 
rapporter ici, aussi hardies que dsintresses, pour maintenir la
paix. Au reste, ce ministre ne tenait dj plus  sa place. Sa sant
tait altre; enfant gt de la fortune et de la faveur, il ne
pouvait supporter aucun dgot; fatigu des bonheurs de la cour, il
souhaitait tre heureux d'une autre manire, et il btissait des
chteaux en Espagne sur Chanteloup.

Il lui aurait t bien facile de s'arranger avec madame du Barry, qui
ne demandait pas mieux que d'tre tire des griffes rapaces et
tyranniques de son beau-frre, de ses protecteurs, et de tous les
rous dont elle tait l'instrument. Elle tait d'ailleurs une bonne
crature, fche d'tre employe  faire du mal, et dont l'humeur
joyeuse et raffol de M. de Choiseul, ds qu'elle l'aurait connu. Le
roi aurait certainement fait l'impossible pour favoriser et consolider
l'union de sa favorite avec son ministre, qu'il tait trs-fch de
perdre; rien ne le prouve mieux qu'un billet qu'il lui crivit dans
les derniers temps, o ils s'crivaient plus qu'ils ne se voyaient. M.
de Choiseul se plaignant  son matre d'une horrible tracasserie, dont
il tait menac, celui-ci lui rpondit: Ce que vous imaginez est
faux, on vous trompe; dfiez-vous de vos alentours que je n'aime pas.
Vous ne connaissez pas madame du Barry, toute la France serait  ses
pieds, si..... sign Louis. Ce billet que j'ai vu, n'exprimait-il pas
le voeu d'un accommodement, la prire de s'y prter, et l'aveu bien
trange pour un roi, que le simple suffrage de son ministre ferait
plus que tout ce qui tait en la puissance royale? Il est tonnant que
le coeur sensible de M. de Choiseul ait rsist  tant de bont, 
l'envie de jouer tous ses ennemis, et  la certitude de rgner plus
commodment  l'aide d'une femme, qui aurait t entirement  ses
ordres: il est encore plus surprenant que, rpugnant  s'avilir par
la moindre dmarche honteuse, sachant qu'il serait exil, il n'ait pas
donn sa dmission, surtout avec ces dispositions  la retraite, dont
j'ai parl plus haut. Mais il ne prvoyait pas, qu'en l'exilant, on le
traiterait avec tant de rigueur, qu'on le forcerait  se dmettre de
sa charge de colonel-gnral des Suisses, dans laquelle il se croyait
inamovible, et ne savait rien des moyens aussi singuliers que noirs,
qui furent mis en oeuvre par le chancelier, dans les derniers moments,
pour irriter le roi, et le disposer  des actes de violence. On
employa des billets que le duc de Choiseul avait crits anciennement 
M. de Maupeou, lorsqu'il tait encore premier prsident, dans un temps
de dissension entre le parlement et la cour, et o il convenait au
bien public que le premier ne se rendt pas d'abord aux volonts du
conseil d'tat; ces billets contenaient des exhortations  rsister,
des conseils pour se conduire, et des promesses de le seconder; ces
billets, qui n'taient pas dats, furent montrs au roi, comme venant
d'tre adresss au premier prsident actuellement, au lieu d'obvier
aux troubles, qui ont clat depuis avec tant de violence. M. de
Choiseul fut par l sourdement convaincu d'avoir des liaisons
criminelles avec le parlement, qu'on savait lui tre fort dvou, et
d'avoir voulu attenter  la puissance royale, qu'il n'aimait pas
trop. Ne prvoyant aucune de ces menes, on dirait qu'il ait voulu ne
rien dranger  la belle porte qu'on lui construisait pour sa sortie
triomphale; aussi sa chute et son existence  Chanteloup ont-elles t
plus brillantes que les plus beaux jours de sa faveur. La moiti de la
cour a dsert Versailles, pour se rendre  Chanteloup; et le peuple
de Paris bordait les rues, depuis son htel jusqu' la barrire
d'Enfer, le comblant d'acclamations, honorables, ce qui fit  ce
ministre, qui n'avait jamais t populaire, une impression si
sensible, qu'il dit les larmes aux yeux: voil ce que je n'ai pas
mrit.

M. de Choiseul a eu le malheur de s'attirer une calomnie, aussi
horrible que dnue de preuves et de vraisemblance, par un propos le
plus trange et le plus inconsidr qu'il ait jamais tenu. J'y tais
et j'en ai frmi. Madame la Dauphine se mourait. Tronchin avait t
appel, et se disputait violemment avec les mdecins de la cour. Le
roi se trouvait  Choisy, et M. de Choiseul revenant  Paris pour
souper, conta d'un air fort chauff, que le roi avait reu un billet
de Tronchin, dans lequel il disait, que l'tat de madame la Dauphine
manifestait des symptmes si extraordinaires, qu'il n'osait pas les
confier au papier, et qu'il se rservait d'en informer Sa Majest de
bouche,  son retour: Que veut dire ce coquin de charlatan? prtend-il
insinuer, que j'ai empoisonn madame la Dauphine? Si ce n'tait le
respect que j'ai pour M. le duc d'Orlans, je le ferais mourir sous le
bton. C'est un propos inconcevable, qui a germ longtemps et qui lui
a valu l'accusation affreuse, non-seulement d'avoir empoisonn madame
la Dauphine, mais mme le Dauphin.

Je m'en vais me permettre de rapporter un de mes bons mots, non parce
qu'il est de moi, et qu'il a le mrite de n'tre qu'un seul mot, mais
parce qu'il a t racont comme une rplique, adresse  une petite
matresse tourdie, pour lui faire sentir son inconvenance, tandis que
je l'ai dit  la femme la plus prudente, la plus respectable et la
plus discrte que j'aie connue.

Je revenais en 1768  Compigne de Calais, o j'avais embarqu le roi
de Danemark, qui se rendait de Dunkerque  Londres. Je jouais aux
checs avec la duchesse de Choiseul. Le monde qui avait rempli le
salon s'tant coul, et madame de Choiseul croyant que nous tions
tout seuls, me dit: On dit que votre roi est une tte,... et moi
voyant un homme qui tait derrire elle, je rpondis en baissant les
yeux: couronne. Elle s'avisa tout de suite que quelqu'un nous
coutait: Pardon, me dit-elle, vous ne m'avez pas laiss achever, je
voulais dire, que votre roi est une tte qui annonce les plus belles
esprances.




III

LE DAUPHIN[5].


Monsieur le Dauphin, fils de Louis XV, aimait les sciences et lisait
beaucoup. Son grand dsir tait de donner  ses enfants un gouverneur
habile et savant; malgr cela il leur donna un homme inepte et
ignorant. Voici comme la chose se passa.

  [5] N en 1729, mort le 20 dcembre 1765.

Le duc de la Vauguyon, affili des jsuites et n'ayant point d'autre
mrite que celui d'tre leur esclave, tait le sujet auquel M. le
Dauphin et le parti des dvots destinaient cette place. Les personnes
du service intrieur de M. le Dauphin qui leur taient dvoues, les
informaient tous les matins du livre que ce prince lisait, et de la
page, o il tait rest; en consquence les teinturiers de M. de la
Vauguyon lui arrangeaient un prcis de tout ce qu'il tait possible de
savoir sur cette matire, et les compres mettant la conversation sur
le mme sujet en prsence de M. le Dauphin, leur protg bien
endoctrin parlait, non pas comme un livre, mais comme une
bibliothque; et il fut choisi.

M. le Dauphin a eu la rputation d'avoir t extrmement bigot; on
s'est tromp. Ce n'est pas lui qui, par got ou par dvouement,
s'tait mis  la tte des dvots: c'taient eux et son pouse, qui,
placs derrire lui, le poussaient en avant comme tant leur chef, et
peut-tre tait-il bien aise de jouer un rle qui lui donnait quelque
crdit.

Il hassait les philosophes, et non la philosophie, car sa pit tait
claire, et sa politique prvoyait les dangers de l'irreligion.

Il lisait tous les livres les plus dfendus, et une petite anecdote de
ses derniers moments prouve qu'il envisageait la mort avec calme
d'esprit, et que son respect pour les crmonies religieuses ne
l'empchait pas de plaisanter. Aprs l'acte des saintes-huiles, le roi
sortit, appela le duc de Gontaut et lui dit: Je viens d'tre bien
tonn. M. le Dauphin s'est mis  rire au milieu des crmonies, je
lui en ai demand la raison, et il m'a rpondu: Demandez  M. de
Gontaut, qu'il vous raconte l'histoire du bailli de Grilles.

La voici: cet officier, commandant les grenadiers  cheval, tait
mourant d'une fivre maligne; on lui avait mis force vsicatoires aux
pieds, et lorsqu'on lui appliqua les saintes-huiles, sa tte tait
fort embarrasse. Quand il fut rtabli, on lui demanda, s'il avait eu
beaucoup de douleurs? Pas trop, rpondit-il, il n'y a que
l'extrme-onction, qui m'a fait un mal de tous les diables.

On se trompe souvent en jugeant les opinions religieuses des princes
sur l'extrieur de leurs pratiques. L'impratrice Marie-Thrse a
pass sa vie au milieu des reliques, des images miraculeuses, et des
dmonstrations puriles de la bigoterie la plus aveugle. Mais, aprs
avoir su par son mdecin le nombre d'heures qui lui restaient encore 
vivre, elle se dpcha de recevoir tous les sacrements; et, cela fait,
elle ne regarda plus aucun objet matriel de sa dvotion prcdente,
pas mme le crucifix, expdia encore plusieurs affaires, et termina sa
vie assise sur un canap, au milieu de sa famille.




IV

LE MASQUE DE FER.


L'anne 1756 a t la plus heureuse de ma vie, elle m'a combl  l'ge
de vingt ans de toutes les jouissances de l'Italie et de Paris.

Je vivais  Rome au sein des beaux arts et chez le comte de
Stainville, alors ambassadeur de France, dans l'intimit d'une
socit, dont les agrments taient au-dessus de tout ce que j'ai
trouv depuis  Paris de plus exquis en ce genre.

C'taient avant tout le matre de la maison dans toute la fracheur de
sa joyeuse amabilit, et madame de Stainville  l'ge de dix-sept ans,
pleine de grces, de gaiet, et annonant dj les qualits solides de
son coeur et de son esprit. Puis il y avait le bailli de Solar, l'abb
Barthlemy, le prsident de Cotte, la Condamine, le marquis d'Alem et
M. Boyer de Fondcolombe qui composaient ce cercle, et les mmes
personnages se trouvant runis quelques annes aprs autour de M. de
Choiseul, devenu ministre des affaires trangres, nous nous
rappelions souvent nos belles soires de Rome et de Frascati, les
diffrents sujets de conversation, qui nous avaient intresss
davantage, et entr'autres le masque de fer.

Notre curiosit eut soin de rchauffer celle que M. de Choiseul avait
partage avec nous, et ce ministre nous promit qu'il emploierait tous
les moyens qui taient en son pouvoir, pour approfondir ce mystre.

Il commena par faire faire les recherches les plus soigneuses dans le
dpt des affaires trangres, et il ne trouva rien.

Ensuite il fut au roi qui, lui nommant successivement diffrents
personnages, auxquels on avait appliqu cet vnement, fit connatre
par ses dfaites qu'il ne voulait pas parler.

Alors on s'adressa  madame de Pompadour qui fit rellement
l'impossible pour vaincre la rsistance du roi. Mais, aprs avoir
essuy plusieurs rebuffades, voici le discours mmorable que ce prince
lui tint: Cessez de me tourmenter sur ce sujet, je ne puis pas vous le
dire, c'est le secret de l'tat. Aprs MM. de Louvois et Chamillard,
personne n'en a eu connaissance que M. le Rgent et le cardinal de
Fleury; ce dernier m'en a instruit, il n'y a au monde que moi qui le
sache, et il doit tre enterr avec moi.

Eh, quel devait donc tre ce vieux secret d'tat que le roi n'osait
pas rvler  l'homme et  la femme en place, qui les savaient tous,
ceux du moment, ordinairement plus importants que ceux du temps pass!
Toutes les explications de ce mystre politique que l'imagination a pu
inventer, ne sont pas  l'preuve de ce discours du roi, mme la
supposition, que Louis XIV, pun, ait exclu un frre an par une
faute de sa mre et par la ncessit de le soutenir, n'tait pas une
fltrissure de la mmoire de ce monarque, et n'altrait point les
droits de son successeur  la couronne.

On est tent de croire, que ce secret aurait pu donner atteinte  ces
droits et qu'une telle considration devait imposer  Louis XV un
silence ternel. Il fallait que la chose et un rapport si direct et
si important  la personne de ce prince, qu'il ne pt pas la dcouvrir
sans rougir ou s'exposer. Comme on a pris grand soin d'effacer toutes
les traces de cette tnbreuse affaire, on en reste aux conjectures.

Peut-tre la suivante s'accorderait-elle avec le discours de Louis XV
 madame de Pompadour, que j'atteste sur mon honneur tre vritable et
exactement tel qu'il nous a t rendu le lendemain par M. de Choiseul,
lequel n'a cess depuis, tant ministre de la guerre, de faire encore
les recherches les plus soigneuses dans les archives de ce dpartement
et dans celles de la Bastille, sans obtenir le moindre claircissement
sur cet objet.

J'ai trouv, il y a longtemps, dans un vieux livre, dont j'ai
malheureusement oubli le titre, une anecdote applicable au masque de
fer; je me souviens seulement que c'tait des mmoires d'un officier
gnral, qui se disait _confident intime de la reine Anne
d'Autriche_. Il raconte, qu'tant arriv de Paris  Lyon, o Louis
XIII se trouvait  l'occasion de la guerre de Savoye, le roi lui avait
demand, quelles nouvelles il apportait? ayant rpondu: qu'on disait
la reine grosse. Ce monarque, aprs avoir rv un moment, s'tait
cri en frappant du pied: Cela n'est pas possible!

Essayons de btir une hypothse sur cette anecdote. Supposons que la
reine, enceinte du cardinal, ait charg son confident de sonder le
terrain, pour s'assurer si le roi aurait bonne mmoire et se donnerait
la peine de calculer; que cette princesse, apprenant les marques de
dfiance et d'emportement de son mari, redoutable pour sa cruaut, ait
craint de publier sa grossesse, qu'elle soit accouche secrtement, et
qu'aprs la mort de Louis XIII, elle et le cardinal, rests matres
absolus en France, aient cd au dsir de mettre leur enfant sur le
trne, et de l'changer contre le fils lgitime du roi, et que la
tendresse maternelle ait sauv de la mort, et condamn son autre fils
 porter ce masque de fer, lorsqu'on s'est aperu de sa grande
ressemblance avec son frre. Cette hypothse pourrait cadrer avec le
propos essentiellement important de Louis XV  madame de Pompadour,
car ce monarque se serait galement dclar par l illgitime
successeur de ses ayeux.




V

NECKER.


Les causes loignes, qui ont produit la rvolution sont si
nombreuses, et les prochaines si dfigures par les passions des
partis, leur champ a t si vaste et leurs routes si tortueuses, que
jamais historien ne se tirera de ce labyrinthe, pour en rapporter un
ensemble juste, vrai et satisfaisant. Combien ne se trompent donc pas
ceux qui de nos jours ne voient dans les causes prochaines, que deux
fantmes crs par leur ignorance ou leur dsespoir. Pour un des
partis, c'est la reine; pour l'autre, c'est M. Necker, qui a t la
cause unique de la rvolution. Comme cette dernire imputation est
sans comparaison la plus fausse et la plus injuste, que j'ai connu
pendant trente ans cet homme clbre et malheureux, crucifi pour
avoir voulu sauver le peuple, et que j'ai vu de prs les deux faces
opposes de la rvolution, l'amour de la vrit et ma conscience me
pressent de dire ce que j'en sais, et surtout de peindre M. Necker.

Il tait grand de taille, de caractre srieux, froid, roide et
taciturne, ce qui le faisait paratre orgueilleux, dur et rbarbatif;
son esprit plus abstrait que brillant, sa politesse plus mesure que
prvenante, et son coeur moins sensible que juste, le rendaient peu
aimable, mais infiniment estimable. Il affectionnait plus le genre
humain que ses amis, pour lesquels il ne faisait presque rien; il
aimait mieux voir en grand qu'en petit, et son ambition vertueuse
s'tait livre  l'esprance de devenir le bienfaiteur d'une grande
nation.

Peu de temps aprs son arrive  Paris, il se fit connatre par la
gnrosit, avec laquelle il offrit tout ce qu'il possdait alors 
son ami le banquier Thlusson, qui prouvait un embarras alarmant dans
ses affaires; il devint son associ, et leur maison prosprant
beaucoup, on attribua ces succs  l'habilet de M. Necker. Bientt sa
rputation s'accrut par le rle qu'il jouait  la compagnie des Indes,
dont il tait syndic, et par ses liaisons avec les gens de lettres. La
rpublique de Genve l'ayant nomm son ministre, il parut  la cour,
fut consult, fit des plans de finance, composa l'loge de Colbert, et
publia son fameux livre sur le commerce des grains, qui rfutait le
systme des conomistes. L'ensemble de toutes ces productions, joint
 des moeurs pures, des actes de charit, des procds nobles et une
conduite pleine de sagesse et de droiture, donnrent de lui l'ide
d'un homme distingu par ses connaissances, son gnie et ses vertus.
La voix publique l'appela pour la premire fois au secours de l'tat,
et le jeune roi, attentif  la voix du peuple, le cra directeur de
ses finances. La guerre avec les Anglais, qui survint, drangea
d'abord tous ses plans. M. de Sartine, ministre de la marine,
l'assassina par l'mission perfide et clandestine de dix fois
plus de billets qu'on ne lui avait permis de crer sur le crdit
de son dpartement. Necker, au dsespoir, prtendit qu'on optt
entre lui et Sartine. M. de Maurepas fit pencher la balance en
faveur de ce dernier, et M. Necker, qui avait dj expriment la
presqu'impossibilit de faire du bien, se retira en 1781 sans regrets,
et sans accepter la pension qu'on lui offrait. Il ne fut regrett bien
vritablement que par les cranciers de l'tat. Son successeur, M. de
Calonne, l'clipsa totalement par son amabilit, les charmes de son
loquence et l'enchantement de ses largesses. Mais bientt les
profusions de ce ministre le forcrent  mesurer l'abme qu'il
creusait, et  changer de conduite. Jusque-l, il n'avait travaill
qu' se maintenir, mais calculant l'impossibilit de la dure des
moyens qu'il employait, son esprit suprieur vit jour  la possibilit
d'appliquer un grand remde  la grandeur du mal, et conut
l'esprance courageuse d'abattre les abus et d'tablir un nouvel ordre
de choses. Ne pouvant plus solder la reine, les princes et la cour, il
se tourna vers M. de Vergennes, le seul homme en qui Louis XVI avait
une vritable confiance. Il obtint par lui la parole d'honneur du roi
de le seconder dans son projet et de tenir ferme jusqu'au bout,
convoqua une assemble des notables et l'ouvrit par un discours le
plus loquent, le plus beau et le plus ingnieux, qui peut-tre ait
jamais t prononc; il commenait par le tableau le plus effrayant de
l'tat dsespr, dans lequel se trouvaient les finances, et, aprs
avoir dmontr la ncessit de tout entreprendre pour remdier  des
dangers si pressants, il expliqua la facilit d'y parvenir par les
moyens qu'il indiquait. Un de ces moyens tait, autant que je me le
rappelle, un impt en denres  percevoir sur les productions de
l'anne  proportion de la fertilit, projet analogue  la dme de M.
de Vauban. Un autre moyen, qui tait le principal, le plus efficace,
mais le plus difficile de tous, tait le retranchement d'une grande
partie des abus, dont jouissaient le clerg, la noblesse et surtout
les grandes charges de la cour et de la couronne, dont M. de Calonne
montrait la foule, la grandeur, l'iniquit et l'insolence. Malgr les
oppositions, les intrigues et la dfense enrage de ces grands
personnages avares, qui ne voulaient pas lcher leur proie, tout
allait bien.

L'autorit du roi et les cris du public appuyaient les bonnes
intentions du ministre converti. La France allait tre sauve, et M.
de Vergennes mourut subitement. En observant combien il mourut 
propos et que, ds ce moment, tout changea de face, que le maintien
des abus fut assur et M. de Calonne renvoy, on est tent d'ajouter
foi  l'imputation que la famille de M. de Vergennes a faite  ceux
qui avaient intrt de le faire mourir[6]. Car lui seul tait l'homme
qui pouvait faire agir le roi, et sans lui, M. de Calonne se trouvait
abandonn de tout le monde; il n'tait plus aim comme autrefois,
parce qu'il ne donnait plus rien; il n'tait plus estim, parce qu'il
n'avait pas t fort estimable. Si l'assemble des notables et bien
tourn, l'assemble nationale ne serait pas survenue, et le clerg et
la noblesse se seraient conservs par quelques sacrifices! O justice
de la Providence! qui indique souvent le genre du crime par
l'analogie de la punition.

  [6] M. de Vergennes mourut en 1787.

Durant cette assemble des notables s'tait leve la fameuse querelle
de M. Necker avec M. de Calonne sur le dficit dans les finances, si
diversement nonc par eux dans leurs comptes rendus; ils s'accusaient
rciproquement d'avoir menti, et ils disaient vrai, car chacun avait
menti, mais  bonne intention. M. Necker, pour sa commodit en cas
qu'on le rappelt, ou pour celle de son successeur, avait diminu la
dette nationale, afin de soutenir le crdit et de faciliter les
emprunts, sa ressource favorite, parce qu'elle pse moins sur le
peuple que les impts. M. de Calonne, au contraire, a sans doute
grossi les objets pour inspirer la terreur. J'ai eu une connaissance
exacte de la situation des finances, lorsqu'en 1770 j'ai quitt mon
poste  Paris, et n'ayant pas perdu de vue la dette nationale parce
que j'y tais fort intress, je puis affirmer qu'il est impossible
que l'un de ces ministres n'ait pas adouci, ni l'autre exagr le mal.
Une suite de prodigalits, de dprdations, de fausses alarmes et de
mouvements rvolutionnaires, qu'il serait trop long de dvelopper, ont
amen insensiblement la promesse et la ncessit d'une convocation des
tats gnraux, dont l'ide avait pris naissance dans les esprances
offertes par l'assemble des notables.

Nous voici  l'poque o commencent les grands reproches, qu'on fait
avec une sorte d'apparence  M. Necker, et dont je ne citerai que les
trois principaux. Le premier est d'avoir engag le roi  accorder, au
moment mme de la convocation des tats gnraux, tout ce que le
peuple franais pouvait raisonnablement demander de lui, et  publier,
ds la fin de dcembre 1788, ces dispositions dbonnaires dans le
rapport de M. Necker fait  la clture de son assemble des notables.
Le second reproche est d'avoir dcid que l'on ne voterait pas par
ordres, mais par tte, aprs avoir accord une double reprsentation
au tiers-tat. Le troisime est de n'avoir pas employ la forme
ancienne de vrifier les pouvoirs des commettants devant une
commission royale, mais d'avoir assign  la noblesse et au clerg
leurs salles particulires, comme pour les inviter  se sparer. Si le
danger des rvoltes n'avait pas t si pressant, ni les besoins de
l'tat si urgents, il aurait certainement mieux valu que le roi se ft
laiss prier, pour cder peu  peu aux instances de son peuple. Mais
a-t-on le droit de condamner M. Necker aprs les vnements? Il faut
juger un homme qui a fait ses preuves d'honntet et de vertu, sur ses
intentions, et sur la question s'il a pu faire autrement.

M. Necker, tmoin depuis si longtemps de la soumission d'un peuple
opprim, du despotisme d'une cour drgle, de l'instabilit des
volonts royales, du pouvoir des intrigues, et de l'incertitude de
rester en place, voyait un moment fortun, o le roi consentait 
donner pour toujours un pre  son peuple. Plein de sollicitude pour
le bonheur de ce peuple et d'apprhensions sur les vicissitudes
humaines, M. Necker a cru en conscience devoir mettre,  l'abri des
cabales, les plus beaux droits de la nation, et ne pouvoir lier le roi
trop tt par une dclaration, que les circonstances rendaient
irrvocable. Voil la raison principale, pour laquelle on a annonc
sans marchander en dcembre 1788, ce qu'il aurait certainement mieux
valu n'accorder qu'en avril 1789, si l'on avait eu  faire  un roi
plus ferme et moins obsd. Pour ce qui est de la double
reprsentation du tiers, et de la dcision, qu'on opinerait par tte,
je rpondrai, qu'il tait impossible et qu'il aurait t absurde de
faire autrement. D'abord, il parat juste que des millions d'hommes
eussent au moins la parit avec autant de centaines, mais le but
principal et indispensable ayant t d'abolir les abus, et de faire
payer les privilgis comme le reste de la nation, il fallait au moins
prparer une possibilit  y parvenir. En opinant par ordre, il est
clair que le clerg et la noblesse auraient t deux contre un, et la
pluralit des voix aurait encore t en faveur des premiers, si le
tiers n'avait eu qu'une simple reprsentation. On aurait donc agi
contre son but; toute la nation aurait t instruite d'avance, que la
convocation des tats-gnraux serait inutile, qu'elle n'tait
qu'illusoire, le peuple se serait rvolt, et le mal serait devenu
plus grand que jamais.

A l'gard du troisime reproche, je conviens que M. Necker a fait une
faute capitale, contre laquelle je n'ai rien  rpliquer, sinon qu'on
doit pardonner une seule faute  un homme charg d'une besogne
immense,  un homme dont l'oeil voit mieux les objets majeurs que les
dtails,  un homme enfin plus exerc  s'occuper du bien qu' prvoir
le mal.

Le tort le plus funeste de M. Necker, mais qui peut lui tre moins
reproch que tout autre, est d'avoir t la dupe de son coeur. Il lui
paraissait impossible, que toute la France ne dt tre pntre de la
condescendance du roi, et qu'on pt abuser de sa bont; mais il ne
tarda pas  s'apercevoir qu'il s'tait tromp, et, sans prvoir les
mauvaises intentions des chefs du parti qu'il avait affectionn, il
chercha  contenir le mal qu'il se reprochait, et se mit  tayer tant
qu'il pouvait l'autorit royale. Mais son crdit et son gnie
n'taient pas assez puissants, pour diriger les dmarches du roi,
rprimer la fougue des prtentions du tiers-tat, et faire entendre
raison aux privilgis. Il perdit la confiance de son matre, se
rendit de plus en plus odieux  la cour,  la noblesse et au clerg,
et devint suspect  son parti, voulant runir les extrmes et accorder
des principes de contradiction, d'aprs les conseils de sa droiture et
l'impulsion de sa conscience. Il a prouv ce qui est toujours arriv
 ceux qui taient modrs au milieu des enrags.

Il serait cependant difficile d'imaginer mme aprs coup, ce que M.
Necker aurait pu faire, pour remdier aux dsordres du terrible combat
qui se prparait. Je pense que le meilleur, et peut-tre le seul moyen
aurait t de gagner Mirabeau, ce gant des Jacobins, dont la langue
tait une massue, laquelle dirige par l'audace, le coup d'oeil et le
savoir faire de celui qui la maniait, frappait toujours des coups
dcisifs. Ce favori de la populace, tout-puissant alors parmi les
factieux, connaissant tous leurs plans, et propre  les combattre 
armes gales, oui, j'ose le dire, il fallait le faire premier
ministre. Mais l'ambition glorieuse de M. Necker, et encore plus sa
moralit svre, auraient recul d'horreur devant la simple pense
d'une alliance aussi monstrueuse pour lui. S'il avait pu prvoir,
combien de braves et honntes gens se verraient forcs sous le rgne
de Robespierre  jouer des rles de sclrats, pour oprer par cette
abngation bizarre et presque hroque de la vertu, le seul bien qu'on
pouvait faire alors, celui de sauver des victimes, peut-tre M. Necker
aurait-il eu, en rougissant, le courage de s'abaisser  une telle
union, pour viter des malheurs si inous.

Il est beaucoup plus ais de dire ce que le roi aurait pu et d faire,
lorsque la violence de la noblesse faisant schisme, avait pouss le
tiers  se dclarer la nation par le droit du plus fort. Le roi seul
pouvait terminer la querelle facilement, et avec de trs-grands
avantages pour lui et pour son peuple. Il devait se dclarer pour le
tiers; d'abord il se mettait du ct le plus sr, parce que c'tait le
plus fort; son arme jointe au peuple, il n'y avait plus de combats 
craindre, parce que la partie devenait trop ingale; presque tout le
clerg, et une grande partie de la noblesse, auraient respect son
invitation de revenir  la chambre nationale; une dclaration de Sa
Majest  ceux qui vivaient de ses bienfaits, qu'elle les leur
retirerait en cas de dsobissance, aurait mis  la raison la partie
la plus considrable des privilgis, et le tiers-tat se serait sans
doute contenu dans des bornes plus justes, s'il n'avait pas t irrit
par des rsistances trop protges par l'autorit souveraine, et
rvolt par la menace de l'arme qui se rassemblait.

C'est du 23 juin 1789, qu'on doit dater le vrai commencement de la
rvolution. C'est dans ce jour mmorable, que M. Necker avait espr
de runir les ordres qui avaient fait schisme; il avait dtermin le
roi  se rendre dans l'assemble nationale, et y prononcer un discours
compos par ce ministre, et dans lequel l'autorit royale, sacrifiant
presque tous ses droits, n'exigeait des partis que le sacrifice
rciproque d'une partie de leurs prtentions. Mais, les ministres
Villedeuil et Barentin, aprs avoir commenc par indisposer ds le
matin les membres de l'assemble, en leur fermant l'entre de la salle
entoure de gardes, sous prtexte qu'on l'arrangeait encore pour
l'arrive du roi, ne s'en tinrent pas l. Ils osrent changer le
discours avec la malice la plus noire, en y glissant les phrases les
plus choquantes pour l'esprit qui rgnait alors, et quelques
altrations rvoltantes. C'taient de beaux prsents arrangs par M.
Necker, accompagns de soufflets et de coups de pied. Aussi ce
discours eut l'effet le plus dsastreux. Le bruit s'en rpandit avant
la fin de la sance. Necker donna sa dmission, et il y eut une meute
si effrayante, que le roi, et mme la reine, furent forcs  employer
les prires les plus touchantes pour persuader M. Necker de rester.
Mais il eut grand tort de cder  ces instances; il devait au moins
exiger le renvoi de ses perfides collgues, qui, le djouant partout,
mettaient des entraves  ses meilleures oprations, et qu'on peut
placer au nombre des ingrdients de la rvolution. On profita des
craintes et de la jalousie, que cette meute avait excites dans l'me
du roi, pour le porter  rassembler une arme, et  dcider le renvoi
de M. Necker. Aprs un conseil secret, tenu le jeudi prcdant la
prise de la Bastille, M. Necker essuya plusieurs avanies de la part
des princes, et M. le comte d'Artois disait partout qu'il mritait
d'tre pendu.

Le 11 juillet 1789, le roi le congdia avec toutes les marques
d'affection et de regret, en le priant de partir avec tout le secret
possible. M. Necker obit fidlement, se rendit le mme jour 
Saint-Ouen, et de l  Ble, sans dire mot  personne. On ne fut
assur de son vasion que le lendemain  midi, et alors commencrent
les grandes scnes du peuple, chassant les troupes de Paris, et
promenant les bustes du duc d'Orlans et de M. Necker par les rues, et
les parcourant toute la nuit avec des flambeaux et des pes, sans
commettre d'autre excs que de demander des armes dans toutes les
maisons. Il est mmorable, et  jamais honorable pour les
sans-culottes, de n'avoir, malgr leur pauvret, fait le moindre abus
de la facilit qu'ils avaient de piller. Trente mille gueux hroques
taient les matres de Paris rempli de richesses immenses, et ils
n'ont rien demand que la libert. Le 13 juillet, on commena  former
une garde nationale et  s'emparer des armes, qui taient aux
Invalides. Le 14 juillet, la prise de la Bastille et les premires
victimes; du 15 au 16 juillet, la fuite des princes et des ministres;
le 16, l'assurance que le roi viendrait  Paris, et le 17, ce monarque
tran pendant cinq heures de temps de Versailles  l'htel de ville,
environn de prs de cent mille hommes arms d'pes, de piques et de
broches, et prcd de canons dont la bouche tait tourne contre sa
voiture. Pendant cette longue et pnible route, ce monarque ne
tmoigna autre chose, que beaucoup d'ennui du trop de lenteur de la
marche, et parla comme  son ordinaire, avec autant d'indiffrence que
de tranquillit.

Aprs le compliment: Paris vient de conqurir son roi, que lui fit M.
Bailly, en lui prsentant aux barrires les clefs de la ville, un
jeune tourdi lui en fit un autre. On passait devant la place Louis
XV, o il y avait un choeur de musique, et le jeune homme, fourrant sa
tte dans la voiture, dit d'une voix flte: Sire, on va jouer: O
peut-on tre mieux qu'au sein de sa famille. Le roi se renfonant
dans le fond du carrosse, rpondit tout bas en soupirant: Tudieu,
quelle famille! Arriv  l'htel-de-ville, on l'y fit monter sous
une vote forme avec des pes nues, qui se croisaient et
s'entrechoquaient avec un cliquetis effrayant. Extnu de fatigues, il
prit un peu de pain et de vin. On lui prsenta la cocarde nationale,
avec laquelle il se montra au peuple ivre de joie et d'esprance. Au
retour, tournant le coin d'une rue, ce monarque pensa avoir l'oeil
crev par la pointe de l'pe d'un homme, qui marchait  la portire,
et qui ne s'apercevait pas que le roi sortait la tte pour regarder en
haut; ce bon prince rangea doucement l'pe de ct, et dit: Mon ami,
la paix est faite.

M. Necker se rendit aux sollicitations touchantes du roi et de
l'assemble nationale, mais surtout  la peinture, qu'on lui fit des
convulsions effrayantes qui agiteraient la France, s'il ne revenait
pas, et il revint. Jamais triomphateur n'a t environn d'autant de
gloire, d'enthousiasme et d'amour, que M. Necker faisant son entre 
Paris. C'tait une apothose, mais le soir mme de cette brillante
journe commena la dcadence de sa grande destine. Il avait
rencontr M. de Besenval qu'on allait excuter; il promit d'obtenir sa
grce, tint parole, mais fut dnonc le mme soir dans tous les clubs
des jacobins comme ennemi cach du peuple. Depuis perscut par eux,
par la reine et la cour, abandonn par le roi et l'assemble
nationale, on l'mina au point, qu'aprs une longue srie de peines
et de dgots, il fut renvoy comme un laquais, et le peuple franais
donna sur lui, qui tait son idole, la premire preuve de cette
horrible ingratitude, qu'il a exerce depuis sur tant d'autres, qui le
servaient de leur mieux, comme cela s'est toujours pratiqu dans les
dmocraties.

Que n'a-t-il pas d souffrir dans sa retraite cet homme si jaloux de
sa rputation, si passionn pour le bien public, et dont la vertu
tait si dlicate, en voyant sa gloire clipse, ses hautes esprances
trompes, et les horreurs qui dsolaient la France, en apprenant les
calomnies que la rage et l'ingratitude rpandaient contre lui, et en
prouvant peut-tre des reproches que sa conscience pieuse et malade
tait seule en droit de lui faire, et que tout autre  sa place aurait
plus mrits que lui. Il est mort, sans doute martyr des souvenirs les
plus amers, buvant  longs traits le calice de regrets les plus
dchirants, et portant les pchs de la France avec la patience
religieuse de l'innocence souffrante.




VI

JOSEPH II et LOPOLD II.


L'empereur Joseph hassait la flatterie, mais il ne ddaignait pas un
loge transform en critique, ou une louange, dont le ton prouvait
qu'elle n'avait pas t faite pour lui tre redite: j'en suis un
exemple.

Une dame, qu'il aimait beaucoup, m'a confi que je dois le
commencement des bonnes grces, dont il m'a honor,  une phrase assez
libre, qui m'est chappe dans une lettre, crite de Vienne au baron
de Frankenberg  Gotha; je lui disais: que ce monarque ressemblait 
un ragot parfait, o rien ne domine. Effectivement ce prince n'avait
aucune de ces qualits saillantes, qui dpassent les autres et qui
marquent ordinairement dans le caractre d'un grand homme; toutefois
j'ai reconnu depuis, que ma comparaison n'tait pas tout  fait juste.

Joseph II avait quelques traits dans sa physionomie morale qui le
distinguaient particulirement. Il avait une activit rare, qui le
rendait capable de faire quatre fois plus qu'un homme ordinaire; aid
par l'heureuse facilit de passer d'un travail  l'autre, sans
qu'aucune des ides prcdentes se mlt aux subsquentes. Mais cette
activit, d'ailleurs si prcieuse, devenait un dfaut en lui, parce
qu'elle tait souvent trop minutieuse et toujours fouette par une
impatience, qui devanait quelquefois la rflexion, la marche des
lumires qu'il rpandait, et le moment de l'opportunit.

Il s'est press de rgner, comme s'il avait prvu qu'il n'avait pas de
temps  perdre; et bien des choses, qu'il a faites, ont soutenu sa
monarchie chancelante: surtout l'galit de la justice pour toutes les
classes, qu'il a introduite, est devenue la source de l'attachement
que son peuple a tmoign  ses successeurs. La plus belle qualit
peut-tre de Joseph II, si impatient pour agir, tait sa patience pour
supporter la contradiction, sa longanimit et son mpris des offenses.

Tout ce que la btise, l'ignorance, la mauvaise volont et la malice
ont de plus rvoltant, il l'a prouv dans l'excution des changements
qu'il voulait faire. On contrariait ses projets, tantt par trop de
prcipitation, qui ne lui laissait pas le temps du repentir, le tout
pour avoir la satisfaction de pouvoir lui reprocher la mauvaise
russite d'une entreprise nouvelle. Tout autre que lui aurait fait
pendre et rouer, mais il n'opposait  ces contrarits qu'une
vigilance et une fermet imperturbables. Il tait naturellement calme
et n'a jamais donn une preuve d'emportement, mais sa justice tait
svre; il la regardait comme son premier devoir, et comme la
principale vertu d'un monarque.

Il craignait d'tre ce qu'on nomme un bon prince, mais il avait moins
sujet qu'un autre d'avoir peur d'tre la dupe de son coeur peu
sensible, jamais tendre. Sa bont se bornait  aimer le peuple,  ne
har personne,  tre dbonnaire, communicatif, affable, mme familier
avec tout le monde, et singulirement aimable pour ceux qui taient de
sa socit. Mais il n'avait point de favori, point de matresse, point
de ministre jouissant d'un grand crdit: jaloux de son autorit, il
tait fortement en garde pour n'tre gouvern par personne. Il parlait
beaucoup, comme tous les princes de sa maison; mais, quoique trop
verbeux, il contait agrablement, et le style de son discours se
serrait et devenait nergique quand, dans le tte--tte, il traitait
une matire intressante.

Personne ne questionnait mieux que lui, ni n'excitait plus de
confiance par sa familiarit et sa cordialit; ses questions avaient
l'air et souvent l'intention de chercher un conseil, mais il ne
cherchait ordinairement que d'en trouver un qui s'accordait avec son
avis.

Quoiqu'il et l'esprit trs-cultiv, il n'aimait que les sciences
utiles et dtestait les spculations. Il connaissait parfaitement les
dfauts et les ridicules des Viennois, s'appliquait  les corriger, 
plier leur roideur et  humilier leur morgue; il leur donnait lui-mme
l'exemple de la politesse, et tchait d'abattre les prtentions de
leur vanit, autant que l'aristocratisme de leurs dportements. La
simplicit de son costume, de son tiquette et de toute sa manire
d'tre, avait le caractre d'une noble assurance de sa grandeur, bien
plus que d'une singularit, car cette simplicit lui tait naturelle.

Son conomie tait plus louable en gnral que bien entendue dans ses
dtails; son grand dfaut, et en vrit il en avait peu, tait d'avoir
t trop peu gnreux. Il pensait que, parce qu'il sacrifiait toute sa
vie au service de l'tat, sans se payer par les dpenses, que d'autres
souverains faisaient, pour satisfaire leurs passions, tous les
citoyens devaient de mme se vouer  l'intrt du bien public, sans
autre rcompense que celle d'avoir bien fait leur devoir.

L'exemple de Frdric II lui avait inspir l'esprance de pouvoir
faire comme lui. Il est certain que jamais prince n'a t si bien
servi, ni  si bon march, que ce roi; mais aussi jamais prince n'a su
nuancer plus finement, ni avec plus de justesse, les rcompenses
relles et imaginaires que lui, et l'avarice de son pre qui avait
prcd sa petite lsine, la rendait non-seulement supportable, mais
lui donnait mme un air de libralit.

Je finirai par une anecdote plus intressante que toute autre pour mon
esprit et mon coeur. Elle est un exemple bien singulier d'une trange
svrit, de la justice de Joseph II exerce sur un coupable et sur
lui-mme.

Le lieutenant-colonel Szkely estim et aim de tout le monde, s'tait
rendu clbre par plusieurs gurisons difficiles, qu'il avait opres
avec des remdes, que lui fournissaient les Rose-Croix; mais ces
messieurs l'avaient induit, par l'esprance de la pierre philosophale,
 leur donner le peu d'argent qu'il avait, et une partie de celui qui
se trouvait dans la caisse de la garde hongroise, dont il tait le
trsorier. Le terme pour visiter cette caisse approchait et, se voyant
perdu, il alla se jeter aux pieds de l'empereur, et crut qu'en
s'accusant lui-mme avant la dcouverte de son crime, il pourrait
exciter la clmence du monarque, par cette preuve de confiance en sa
gnrosit. Mais Joseph II, qui hassait particulirement les
Rose-Croix, le fit juger par un tribunal de justice, et non content de
la sentence qui condamnait Szkely  un long emprisonnement, le
prince, irrit  un point inconcevable, casse la sentence et ordonne
que le lieutenant-colonel soit expos au pilori et enferm pour le
reste de ses jours. Alors parut un libelle dans lequel la cause tait
plaide de la manire la plus touchante, et l'extrme svrit de
l'empereur dpeinte avec les couleurs les plus noires. On le mettait
au-dessus des Nron et des Caligula. L'empereur ayant lu ce libelle,
ordonna qu'on permt de le vendre, fit mettre Szkely en libert,
donna une pension  sa famille, et crivit  l'archiduc Ferdinand 
Milan, o j'tais alors, par le mme courrier qui nous apporta ce
libelle: Des raisons importantes m'ayant dtermin  laisser
dornavant un libre cours  la justice, et  renoncer  mon privilge
de faire grce, vous, qui tes mon reprsentant en Lombardie, vous
vous abstiendrez galement de faire aucun changement aux sentences
criminelles des tribunaux.

Je vois avec admiration dans la marche de toute cette aventure, que
l'cret offensante et injurieuse de ce libelle n'a point empch
Joseph II de sentir la grandeur de sa faute, en le lisant; que son
repentir n'a point excd dans la mesure de la rparation, et qu'il a
eu le noble courage de se punir lui-mme en faisant publier l'expos
horrible de ses torts; mais que, reprenant le ton de monarque absolu
dans la dpche envoye  son frre et qui, sans doute, a t une
circulaire, il a imprim singulirement le cachet de son caractre;
car c'est aux dpens de la clmence du souverain, qu'il a bien voulu
sacrifier la rigueur arbitraire  la justice inaltrable des lois.

LOPOLD II avait beaucoup de rapports avec l'empereur son frre, mais
ces rapports taient diffremment nuancs. Son activit plus pensive,
plus concentre que remuante, n'tait ni impatiente ni prmature; au
contraire, souvent trop retarde par une humeur hypocondre, ou par des
excs de sagesse et de prvoyance. Il semblait avoir choisi pour
maxime le _Festina lente_ d'Auguste. Il se donnait du temps pour
rgner, et il aurait rig des colosses de prosprit, s'il avait pu
rgner longtemps. Ce prince tait minutieux, mais seulement dans la
spculation et la formation de ses projets, et nullement dans sa
manire de travailler, car il ne faisait rien de ce qu'un autre
pouvait faire  sa place.

Lopold aimait les arts et les sciences, mme spculatives, car il
tait devenu  la fin de sa vie trs-savant jansniste. Il tait moins
sensible que Joseph, ami plus tendre avec les femmes. Il tait plus
communicatif que sincre, plus tolrant que bon, plus accessible que
populaire, n'affectionnant personne, mais aimant son peuple, comme un
pre soigneux et clair. Encore plus jaloux de son autorit que
Joseph II, il n'avait  Florence que Favante, qui crivait tout, sans
avoir le moindre crdit. Lopold tait taciturne ou parleur, selon
l'assiette de sa sant.

Sa simplicit n'avait point le caractre de ddaigner la pompe, comme
celle de Joseph II, mais plutt l'air d'une pargne excessive, surtout
dans les dernires annes de son rgne en Toscane. Alors, ayant t
admis dans un mauvais petit chteau prs de Florence, o il s'tait
retir, j'y ai pass une heure, sans avoir vu ni gardes, ni
gentilhomme, ni valet de chambre, en un mot personne, except une
femme de chambre qui tait place prs de la fentre d'un boyau,
servant d'antichambre  l'appartement de la Grande-Duchesse; celle-ci
tait en casaquin comme une petite bourgeoise et cousait ainsi.

Elle nous dit de prendre des chaises. Peu de temps aprs, le Grand-Duc
arriva dans un mauvais frac brun, sans ses ordres, have, sec, et fort
hypocondre; il parla peu ce jour-l, mais il m'apprit pourtant quelque
chose de remarquable, il me dit: que dans sa tourne pour visiter
toutes les maisons de campagne des Mdicis, il avait trouv dans une
cache, pratique dans le mur, un grand nombre de poisons avec des
tiquettes, qui marquaient les poques de leurs effets et leurs
diffrents emplois. Il ajouta: que lui-mme les avait ports  l'Arno
pour les submerger en sa prsence.

La passion morale dominante des deux frres tait la justice, mais
celle de Lopold tait clmente, quitable et nullement svre. C'est
ce qu'il a prouv par son code criminel, si sublime pour la profonde
sagesse des prcautions qu'il prescrit, si admirable pour la clart de
son laconisme, et si digne d'loges pour la merveilleuse humanit de
ses intentions. Ce bon prince, plus soigneux de corriger que de punir,
s'est particulirement tendu dans son code sur le rgime moral des
maisons de force et a proportionn la dure des peines  celle de
l'amendement des malfaiteurs.

Bien plus occup de son peuple que de sa personne et de sa bourse, il
a dfendu dans ce code les tortures cruelles, les peines raffines et
les procdures extraordinaires qu'on employait partout ailleurs pour
dcouvrir et punir les attentats contre le souverain, et il a dclar
qu'tant pay pour maintenir la sret publique il rembourserait ce
qui aurait t vol dans les rues et sur les grands chemins.

Quel lgislateur a jamais t si peu goste, si humain et si
gnreux! Je sais de science certaine, que Lopold a compos et crit
ce code lui-mme et de sa propre main. Voil le monument, qui seul
devrait suffire pour terniser sa mmoire, et fermer la bouche aux
jugements absurdes et dtracteurs, que des gens indignes de juger ce
prince, ont os porter sur lui, dans un pays o il n'a pas eu le temps
de se faire connatre.

Lopold est aussi l'auteur d'une machine de police la plus parfaite
qui ait jamais t imagine. Il l'avait compose de tout ce que celles
de Paris et de Venise avaient de plus ingnieux et de plus admirable
pour imiter la providence. Lui-mme la surveillait sans passion, sans
personnalit, avec l'indulgence, la discrtion, la sagesse et le
secret d'un excellent confesseur. Si, aprs lui, on a transform cette
belle machine en un tribunal d'inquisition, ce n'est pas sa faute.
Elle a eu le sort de toutes les choses les plus excellentes, qui sont
sujettes aux plus grands abus. On dirait que cette punition soit
attache  l'audace humaine qui ose viser  la perfection. C'est cette
police, ce second chef-d'oeuvre de Lopold, qui a t la seule chose
qu'on lui ait reproche  Florence. Mais elle a t prcisment la
branche la plus louable, la plus sage et la plus parfaite de son
gouvernement, outre qu'elle avait le mrite d'assurer la sret des
individus et du souverain, sans charger l'tat d'une nombreuse garde
de soldats, dont elle tenait lieu; cette vigilante bienfaitrice
diminuait les crimes en les prvenant, et servait de base  un code
criminel le plus doux qu'on ait jamais pu faire, pour constater la vie
prcdente des coupables accuss, et pour en tirer des prsomptions
pour ou contre la crdibilit des tmoins.

J'ai vu arriver Lopold  Vienne, en 1790. Je dois avouer qu' ma
grande surprise je l'ai trouv si diffrent pour la figure,
l'embonpoint, l'humeur et les manires, qu'entrant chez lui, je
croyais que c'tait un autre homme, qui avait pris sa place, et
pendant toute la demi-heure, que je lui ai parl, je n'ai absolument
rien trouv qui me le rappelt. Cet homme que j'avais vu cinq annes
auparavant si maigre, si triste, si mlancolique et si silencieux,
tait gros et gras, gai, et d'une loquacit presque indiscrte, car il
me passa en revue l'tat de sa monarchie branle par la dernire
guerre avec les Turcs, par le mcontentement de la noblesse de Bohme,
par les dangers de la dite prochaine en Hongrie, et par la rvolte
des Pays-Bas; aprs quoi, il me fit l'numration de ses craintes,
fort augmentes par les troubles que la rvolution franaise pouvait
rpandre sur toute l'Europe, et finit par une phrase qui, en vrit,
me paraissait le mot de l'nigme, pour se rendre raison de l'trange
rsolution qu'il prit de rtablir la forme du gouvernement de sa mre,
abolie par Joseph, et le pouvoir bureaucratique des ministres et des
grands seigneurs. Voici ce qu'il me dit: Pendant de tels orages il
faut se mettre sous un arbre, jusqu' ce que le ciel devienne plus
serein. Cette phrase annonce non-seulement, qu'il ne voulait
conserver cette ancienne forme de gouvernement, si contraire  ses
principes, que lui-mme avait inculqus  son frre, que jusqu' des
temps plus calmes; mais, lorsque je la combine avec le caractre
pacifique de ce prince, elle me prouve aussi que son intention n'a
jamais t de se mler srieusement des affaires en France, ni de lui
faire la guerre.

Je lui ai mme, dans cette premire anne de son rgne, entendu faire
l'loge et l'apologie de tant de belles choses, qu'on disait dans
l'Assemble nationale; et la note donne au mois de dcembre suivant,
qui avait l'air d'une dclaration de guerre, n'aurait jamais t
suivie jusqu'au bout, si ce prince et vcu. Elle n'avait t demande
par le parti modr, que comme une menace qui devait lui servir d'arme
dfensive contre les jacobins. Mais ce grand et excellent monarque
mourut deux mois aprs, et la guerre se fit tout de suite aprs la
mort de celui, qui l'aurait dcline ou qui l'aurait faite tout
autrement. Les migrs et les enrags d'Allemagne, les officiers et
les gnraux, qui savaient que Lopold n'aimait pas la guerre, Rome et
le parti des jsuites qui le dtestaient, le peuple qui se rappelait
Joseph II, les flatteurs du nouveau gouvernement et enfin les
imbciles qui rptent tout sans rflchir: voil les juges, dont les
mes viles, mchantes, haineuses et vindicatives, ont os critiquer,
calomnier et condamner la mmoire d'un prince que la postrit seule
est digne de juger; c'est l'ensemble de tous ces partis, qui a compos
le monstre  cent mille bouches, dont la dent impure a dvor la plus
belle rputation d'un prince qui ait exist depuis des sicles!

Qu'on aille en Toscane, qu'on y admire les ruines de ses bienfaits,
qu'on y entende les regrets du peuple, et mme ceux de la noblesse,
qui ne l'aimait pourtant pas, parce qu'il ne lui donnait point de
ftes, parce qu'il ne faisait pas assez d'attention  ses privilges,
parce que sa justice la traitait comme tout le monde, et parce
qu'enfin sa police espionnante et svre gnait les passions et
l'ancienne licence des seigneurs florentins. Mais aprs avoir entendu
les rparations honorables, que la noblesse de Florence fait
aujourd'hui  ce prince mconnu par elle, c'est le peuple surtout
qu'il faut couter. Quelles bndictions touchantes donnes  son
ombre! que de larmes qui arrosent encore le tableau qu'ils vous font
d'un sicle d'or, dont il leur avait fait connatre les dlices! Voil
les preuves des titres, que cet excellent prince avait en sa faveur
pour prognostiquer ce qu'il aurait fait, s'il avait rgn longtemps en
Autriche.

Mais, ne pouvant pas disconvenir que son rgne en Toscane n'ait
prsent le modle d'un gouvernement parfait, ses dtracteurs ont
suppos, qu'il aurait fait tout de travers, parce qu'il tait bien
diffrent de gouverner une grande monarchie, ou bien une petite.

La bont quitable avec laquelle il avait dbut envers les Brabanons
rvolts, en leur offrant tout ce qu'ils avaient demand  Joseph II,
a t dpeinte comme un excs, qu'il avait rendu peu croyable, et mme
comme une fausset qui cherchait  les tromper, tandis que c'tait
l'unique moyen de les ramener, s'il avait pu tre employ plus tt.

On a tch d'exalter le mcontentement du peuple au sujet de l'ancien
rgime rintroduit, en grossissant les inconvnients qui en
rsultaient, et blmant le dmenti que Lopold donnait  ses principes
promulgus en Toscane, sans rflchir que ce n'tait qu'une mesure du
moment, comme je l'ai dit plus haut. Ceux mme qui avaient tant
souhait la guerre l'accusaient de l'avoir provoque, et tchaient de
le rendre responsable des fautes et des malheurs qu'il aurait
certainement vits.

Parce qu'il s'tait enferm souvent avec Bischofswerder, le favori que
Frdric-Guillaume lui avait envoy, et qu'il faisait des expriences
alchimistes avec lui pour gagner sa confiance, on taxait la politique
de ce prince habile de chercher la pierre philosophale. Le ct par o
on a le plus tch de l'attaquer, a t son libertinage qu'on a charg
des couleurs les plus odieuses. Il est vrai qu'il aimait passionnment
les femmes, qu'il avait des matresses, auxquelles il donnait beaucoup
d'argent, jamais du crdit; mais n'a-t-on pas pardonn  tant d'autres
princes, qui ne le valaient pas?

Enfin, pour discrditer par un seul mot ses talents reconnus dans le
pass, ils ont dit que ce n'tait plus le mme homme, qu'il n'y avait
qu' le regarder, qu'il tait devenu gras, paresseux, dbauch,
fastueux et insouciant; qu'il serait  Vienne aussi prodigue qu'il
avait t avare  Florence; que son faste et ses matresses
ruineraient l'tat; que sa lenteur n'achverait jamais rien; que sa
timide condescendance favoriserait les soulvements des provinces, et
que son indolence finirait par abandonner les rnes du gouvernement 
ses ministres.

Voil le prcis des jugements, que l'impatience la plus arrogante et
la malignit la plus atroce ont prononcs contre Lopold, et qui ont
t rpts par l'ineptie la plus draisonnable; on l'a jug non sur
ce qu'il a fait, mais sur ce qu'il aurait pu faire ou ne pas faire.

O toi! le seul prince que j'aie pleur, parce que je prvoyais combien
ta vie ou ta mort dciderait du bonheur ou du malheur de tant de
peuples, reois ce grain d'encens que j'ai os offrir  ta mmoire
dans cette faible apologie, en attendant la quantit incommensurable
de celui que la postrit brlera  ton honneur dans le temple de la
vrit! Tu es le hros de mon coeur, moins merveilleux et tonnant
sans doute que celui qui, de nos jours, commande la terreur et
l'admiration, qui est encore plus grand par les maux qu'il a
dtourns que par le bien qu'il a fait, et que mon esprit est forc de
mettre au-dessus de tous les hommes!




VII

LE PRINCE KAUNITZ.


La monarchie autrichienne a eu beaucoup de gnraux clbres et un
seul ministre, le prince de Kaunitz. Ce grand homme en politique, qui
a marqu dans l'histoire autant par la longue dure de son ministre
que par le trait de Versailles, vit encore dans la mmoire de ses
contemporains par ses qualits personnelles et ses singularits.

Il tait grand, bien fait, recherch dans sa parure, ridicule par sa
perruque  cinq pointes, fort grave dans son maintien, pathtique dans
son discours, et assez roide, mais sa roideur lui allait bien mieux
qu'aux autres seigneurs autrichiens; elle paraissait lui appartenir de
droit, elle avait mme les grces d'une contenance naturelle, et
portait le cachet de la supriorit.

Il ne saluait gure que de la tte ses amis avec un souris paternel,
tous les autres avec un air protecteur. Il tait bon, juste, loyal,
dsintress, quoiqu'aimant et demandant mme tout bonnement aux
cours des cadeaux en vins, chevaux, tableaux et autres articles, qui
avaient rapport  ses gots.

Il parlait en termes choisis, lentement et avec grande rflexion.
Personne n'a eu une rudition plus vaste que lui, dans la terminologie
technique, et elle tait d'une grande recommandation auprs de lui
pour ceux qui la possdaient. Il se laissait sduire par un mot de ce
genre peu connu, autant que le duc de Choiseul par un bon mot.

Il tait savant, aimait les arts, surtout la peinture, et protgeait
les artistes en tous genres, car mme les ouvriers parfaits dans des
mtiers subalternes taient honors de son estime particulire; et il
avait une vritable passion pour les ouvrages bien finis, au point
qu'un jour, au milieu d'un discours qui l'intressait beaucoup, il
caressa ma plaque d'ordre, et interrompit la conversation en disant:
Voil une plaque qui n'a certainement pas t faite en Allemagne.

Sa prudence, son sang-froid, son excellente judiciaire, et sa longue
exprience lui ont acquis  juste titre le nom du Nestor de la
politique de son temps. Il jouissait du bonheur d'avoir un grand
nombre de gots, et de n'tre sujet  aucune passion. Ses amis se
plaignaient du peu de bien qu'il leur faisait, mais ses ennemis
n'avaient  se plaindre d'aucun mal, ni d'aucune vengeance de sa part.
Il coutait, avec une attention et une patience extrmes, les dtails
les plus diffus, et rpondait exactement  chaque point; mais il
n'admettait gure la rplique.

En gnral il tait pnible, dans les derniers temps surtout, de
traiter d'affaires avec lui  cause de sa surdit et de son peu de
mnagement; car, comme il tait difficile d'obtenir une audience
particulire, on se trouvait rduit  lui parler fort haut, et 
s'exposer  une de ses frquentes incartades devant tout le monde.

Il tait fort conome de son travail, et paraissait prodigue de son
temps, en s'occupant longuement  des choses de fantaisie, et souvent
 des niaiseries; mais son but tait de se mnager beaucoup de temps
pour penser, et de conserver la tte frache et bien repose.

Une de ses maximes principales, qu'il dbitait souvent, et dont
l'empereur Joseph aurait d profiter, tait de ne jamais rien faire de
ce qu'un autre aurait pu faire  sa place. J'aimerais mieux dcouper
du papier, disait-il, que d'crire une ligne qu'un autre pourrait
crire aussi bien que moi. Aussi tait-il si avare d'criture qu'il
ne signait les lettres de peu d'importance que par un K. En revanche,
il s'tait impos la loi de ne jamais quitter son bureau sans avoir
expdi tous les papiers qui se trouvaient dessus; de l provenaient
les retards et les heures incertaines de ses dners. A juger de son
got pour le fini, et de la lenteur, avec laquelle il soignait tout ce
qu'il faisait, il y a apparence que l'criture devait lui coter plus
qu' un autre, mais le peu qu'il crivait tait parfait.

Ses attentions pour les personnes, qui venaient le voir, taient
rares, par consquent flatteuses et toujours essentielles, surtout
pour des prcautions de sant. C'est de lui, qui d'ailleurs disait si
peu de choses obligeantes, que j'ai reu le compliment le plus
dlicieux qu'on ait jamais fait. Quand je le vis pour la premire
fois, il me dit d'un ton grave: Je me rjouis de faire la
connaissance d'un homme, dont beaucoup de monde m'a dit du bien, et
personne du mal. Toutes les fois que je pense  ce compliment, je me
dis, je suis donc plus heureux que sage.

Malgr la reconnaissance et l'admiration que j'ai voues  sa mmoire,
je dois parler de ses dfauts et de ses singularits, parce que ce
sont surtout les petites taches, qui intressent le plus dans la
physionomie d'un grand homme; elles consolent notre petitesse,
plaisent  notre malignit, et servent parfois  relever la beaut
d'un caractre, comme une mouche sur le visage d'une belle femme
relve sa blancheur.

Le dfaut principal du prince de Kaunitz tait l'gosme, mais qui,
tant calcul, simple et parfait, devenait raisonnable et ne faisait
du mal  personne. Il s'occupait avant toutes choses de sa sant, en
loignant les chagrins, et sacrifiait toutes les convenances  sa
commodit,  ses gots et  son bien-tre. Dj dans sa jeunesse il
avait accoutum l'impratrice Marie-Thrse  lui permettre de fermer
ses fentres et  prendre sa capote en sa prsence, quand il trouvait
qu'il faisait trop froid dans sa chambre. Pour se maintenir dans une
temprature gale, il avait en hiver un surtout et un manteau, qu'il
tait ou qu'il prenait alternativement. A la fin du repas, on lui
portait un miroir, avec tout un attirail de dentiste, et il faisait
sans crmonie une longue toilette de bouche devant toute la
compagnie. Accoutum  se retirer  onze heures du soir, il ne se
gnait ni pour un archiduc ni mme pour l'empereur, et s'il se
trouvait encore  cette heure  son billard, il lui tirait sa
rvrence et le plantait l.

Il craignait extrmement les odeurs, et lorsqu'une femme, mme
trangre, qui en avait, voulait se mettre  ct de lui, il lui
disait trs-schement: Allez-vous-en, Madame, vous puez.

Pour ne penser ni  la mort ni  la vieillesse, il voulait qu'on
ignort son jour de naissance, qu'on ne lui parlt jamais d'un homme
mourant, et mme la mort de celui de ses fils, qu'il aimait le plus et
qu'il savait fort malade, ne lui a t annonce que par l'habit de
deuil que son valet de chambre lui prsenta. Son gosme tait si
naf, qu'il se jugeait et parlait de lui-mme comme d'un tiers.

L'empereur Joseph avait fait faire le buste du marchal Lascy et celui
du prince de Kaunitz. Sous le dernier on avait mis une inscription
latine pleine des loges que mritait ce ministre; quelqu'un louant
devant lui la perfection du style lapidaire, qui rgnait dans cette
inscription, le prince lui rpondit: C'est moi qui l'ai faite.

Il tait grand connaisseur en chevaux, excellent cuyer, et c'tait
lui faire sa cour que d'aller l'admirer  son mange, o on le
trouvait tous les jours avant son dner. Le Chevalier Keith, ministre
d'Angleterre, y envoya un jour un Anglais, qu'il voulait produire
avantageusement, et lui recommanda de louer le prince tant qu'il
pourrait et bien fort, comme il le faut pour un homme blas sur les
louanges. L'Anglais, qui n'tait pas grand louangeur, se battit les
flancs pour lui dire en rougissant: Ah, mon prince, vous tes le plus
grand cuyer que j'aie vu de ma vie!--Je le crois bien, fut la
seule rponse qu'il reut.

L'ge avait beaucoup aigri son humeur, qui allait quelquefois jusqu'
l'insolence et qui traitait cruellement les gens qu'il n'estimait pas
particulirement. En voici deux traits: Le prince Sulkowsky parlant 
son voisin dans un moment que le prince Kaunitz lui envoyait d'un
ragot par un de ses domestiques favoris, le repoussa un peu rudement.
Le prince de Kaunitz s'en aperut et lui dit: Prince, si vous donnez
des coups de poing  mes gens, je leur ordonnerai de vous les rendre.
Il aimait, tant  table, que la conversation ft anime, et d'tre
amus par ses convives. Un jour que personne ne se mettait en devoir
de parler, il dit  Madame de Clary, qui tait charge des invitations
et de faire les honneurs de la maison: Il faut avouer, Madame,
qu'aujourd'hui vous m'avez invit bien sotte compagnie.

Sa hauteur s'tudiait  se manifester surtout vis--vis de ceux qui
pouvaient tre exigeants envers lui. Quand Pie VI vint  Vienne et lui
prsenta la main, que tout le monde s'empressait de baiser
respectueusement, ce ministre se contenta de la prendre et de la
serrer avec la cordialit la plus familire. Mais tout comme il
cherchait  humilier les prtentions, il se plaisait aussi  honorer
singulirement les talents, mme dans les classes infrieures. Un
ambassadeur qui dnait chez lui pour la premire fois ne se trouvant
pas encore dans le salon, quand le prince y entra, celui-ci se hta de
faire servir et se mit  table, sans attendre l'ambassadeur; mais le
lendemain il fit retarder son dner pour Noverre, matre de ballets,
qui n'tait pas encore arriv.

Lorsque Joseph II prit les rnes du gouvernement, il se servait du
prtexte de mnager la sant de son ministre et de ne vouloir pas
dranger ses habitudes, pour le prier de ne pas venir le voir et de
permettre qu'il vnt chez lui. Malgr cela il ne faisait rien
d'important sans lui, et l'apparence d'une diminution de crdit a
toujours t sauve par les dmonstrations les plus clatantes d'une
extrme considration. Il en a joui encore sous le rgne de Lopold,
et j'ai vu ce monarque venir avec l'impratrice au jardin du prince de
Kaunitz, pour lui prsenter le roi et la reine de Naples. C'est dans
sa terre d'Austerlitz que reposent les cendres de celui qui, par le
trait de Versailles, avait teint le germe de tant de guerres entre
la France et l'Allemagne.

Le prince de Kaunitz s'impatientait, quand la conversation tombait.
J'aimerais mieux entendre des sottises, dit-il un jour, que ne rien
entendre du tout. Le comte de Mrode, un de ses flatteurs, reprit
alors la parole et s'cria: Il faut avouer que M. Pitt est le plus
grand ministre de l'Europe, tes-vous content de moi, mon prince?

Le prince de Kaunitz mourut le 27 juin 1794. Il dit un jour dans le
courant de l'abattement qui prcda sa mort,  son fils le comte
Ernest Christophe (n en 1737, mort le 19 mai 1797): Mon ami, je sens
que je m'en vais, consolez-moi, encouragez-moi!




VIII

MADAME GEOFFRIN ET SA FILLE.


J'aime  me retracer madame Geoffrin, dont l'amiti a t pour moi si
agrable et si utile: voil mon excuse, si j'ose parler d'elle aprs
Morellet et d'Alembert. Les souvenirs, qu'elle a laisss  mon coeur
et  mon esprit, sont des jouissances, qui me sont particulires, trop
prcieuses, pour que je les sacrifie  la crainte du qu'en dira-t-on.

J'tais de son lundi destin aux artistes, de son mercredi appartenant
aux gens de lettres, et de ses audiences privilgies, voues aux bons
conseils, qu'elle savait donner  ceux qui avaient le bonheur de les
suivre, car aucun ministre de police n'a mieux connu Paris qu'elle.

Je suis redevable  ses leons de l'aisance conomique, commode,
honorable, et mme politique, avec laquelle j'ai exist  Paris; je
l'entends encore, quand elle m'apprenait  me taire pour couter de
manire  faire croire qu'on avait dit les plus belles choses du
monde; quand elle me prchait de parler toujours aux gens de leurs
affaires, jamais des miennes, qu'au besoin, pour recevoir d'eux en or,
ce que je leur avais prt en petite monnaie; quand elle me disait 
mon arrive: donnez-vous d'abord pour ce que vous tes, mais soyez
tel constamment; ne vous imposez que les devoirs les plus essentiels,
mais sans y manquer jamais; au bout de l'anne tous les moindres
reviennent au mme.

Voil comme cette excellente femme me parlait en bonne mre, et comme
elle endoctrinait volontiers ceux de ses amis qui aimaient ses
conseils. Mais elle se mettait vritablement en colre contre ceux qui
ne les suivaient pas.

L'amour de l'ordre, une bienveillance active et une prudence consomme
taient les ressorts principaux qui animaient le caractre de madame
Geoffrin.

Toutes les sottises lui donnaient de l'humeur, surtout celles de ses
amis, et comme on ne peut pas gronder tout le monde, et qu'elle avait
tout rduit en principes, sa rgle tait de ne gronder que ses amis.

Stanislas Poniatowski, recommand  madame Geoffrin lorsqu'il vint 
Paris dans sa jeunesse, avait reu d'elle de grandes marques
d'intrt: entre autres, elle avait pay ses dettes pour le tirer de
prison, ce qui fonda entre eux une liaison constante et intime
d'amiti et de correspondance. Dans ses lettres il l'appelait sa chre
maman, et elle le nommait son fils. Quand il fut lu roi de Pologne,
voici le peu de mots qu'il lui crivit: Ma chre maman, je rgne, ne
me grondez pas.

L'origine de madame Geoffrin est extrmement obscure. Il parat
qu'elle avait t pauvre, mais fort belle, et que cette dernire
qualit a engag M. Geoffrin, premier possesseur de la fabrique de
glaces et fort riche, de l'pouser. On avait de la peine  retrouver
quelques restes de cette beaut qui avait autrefois enchant ses
contemporains, sans les rendre autrement heureux, car madame Geoffrin
a t fort sage, malgr la laideur et la btise de son mari. Son seul
amusement tait de jouer de la trompette marine. Se plaignant pourtant
un jour de s'ennuyer beaucoup, on lui proposa de lire, et aprs bien
des dbats sur le choix du livre, il emporta un tome de Morri. Le
lendemain on lui demanda, s'il tait content de sa lecture, il
rpondit, que cet auteur tait trop scientifique pour lui, qu'il ne
le comprenait pas plus que s'il avait crit en grec. Alors on voulut
savoir de lui ce qu'il n'entendait pas. Il prit le volume de ce
dictionnaire, qui est imprim en deux colonnes, et passant toujours de
la ligne d'une colonne  celle de l'autre, qui tait vis--vis, il
leur demanda de lui dire en conscience, s'ils comprenaient quelque
chose  ce galimatias.

La manire d'tre de madame Geoffrin peut se comparer au style de la
Fontaine. Il y avait beaucoup d'art, mais cet art ne paraissait pas.
Tout en elle semblait trs-ordinaire, et pourtant personne ne
l'galera jamais en voulant l'imiter.

Tout chez elle tait raisonn, facile, commode, utile et simple. Son
ton bourgeois et son langage commun donnaient  son discours, plein de
sagesse et de raison, un caractre piquant et quelquefois sublime.
Elle aimait les sentences et les maximes; en voici une qu'elle
prouvait par son exemple et qu'elle avait fait mettre sur ses jetons
d'argent: L'conomie est la mre de l'indpendance et de la
libralit. Une autre, qu'elle pratiquait et qu'elle avait fait
encadrer, disait: Il ne faut pas faire crotre l'herbe sur le chemin
de l'amiti.

Le genre d'esprit favori de madame Geoffrin tait celui des
comparaisons, et elle en a trouv qui sont infiniment justes et
ingnieuses.

Si je considre, disait-elle, l'ingalit des richesses, les excs de
l'opulence et de la misre rpandues sur le genre humain, je crois
voir une quantit de petits enfants tendus sur le plancher d'une
chambre en hiver, et qui n'ont entre eux qu'une seule couverture trop
courte et trop troite pour les couvrir tous. Chacun s'efforce pour
tirer la couverture  soi et dcouvre tantt une paule et tantt une
jambe de son petit voisin, mais ceux qui sont au milieu, quoique ils
touffent de chaud, tirent si fort dans tous les sens, qu'une quantit
de ces pauvres petits, qui sont au bord de la couverture, restent nus
et meurent de froid.

Elle comparait la socit de Paris et ses individus  une quantit de
mdailles renfermes dans une bourse, lesquelles  force de s'tre
frottes longtemps l'une contre l'autre, ont us leur empreinte et se
ressemblent toutes.

Madame Geoffrin, mthodique et compasse en tout ce qu'elle faisait,
l'tait aussi dans la distribution des heures de sa journe. Elle
avait des heures fixes dans l'aprs-dne, pour faire rencontrer
ensemble les diffrentes classes de personnes, qui pouvaient se
convenir, et souvent c'taient des rendez-vous d'affaires, qui se
traitaient chez elle et dont elle tait la mdiatrice. C'tait une
grande contrarit pour elle quand une visite indiscrte venait
troubler ses arrangements.

Le gnral CLERK, membre du Parlement et du parti de l'opposition,
tait venu  Paris fort recommand par lord Shelburne. Il tait fort
ft, surtout par les gens de lettres, et on l'avait prsent  madame
Geoffrin comme un homme savant et jouant un rle considrable dans son
pays. Elle le pria  dner, et lui, tant rest le dernier sans faire
mine de vouloir partir, elle lui demanda, s'il n'allait point au
spectacle, disant, qu'on donnait une nouvelle pice et qu'il fallait
s'y rendre de bonne heure. Non, madame, rpondit-il, je n'aime pas le
spectacle franais.--Vous aimez mieux sans doute vous promener et, par
le beau temps qu'il fait, vous trouverez beaucoup de monde aux
Tuileries.--Non, madame, je n'aime pas la promenade.--Mais apparemment
vous avez beaucoup de connaissances et par consquent beaucoup de
visites  faire?--Oh non, madame, je ne fais point de visites.--Mais,
monsieur, dit madame Geoffrin impatiente, vous devez bien vous
ennuyer toute l'aprs-dne.--Pardonnez-moi, interrompit le gnral,
quand je suis quelque part, aprs mon dner, je cause et je reste. Il
resta effectivement enracin tout le long de la soire, s'invita 
souper, sortit le dernier de la compagnie et ne revint plus, car
madame Geoffrin le consigna  sa porte pour toujours.

Plusieurs services, que madame Geoffrin a rendus  la princesse
d'Anhalt, mre de l'impratrice Catherine, et au comte de Bezkoy, que
cette princesse aimait beaucoup, et  la fameuse Anastasie, par la
suite sa favorite intime, ont produit la liaison et le commerce de
lettres, qui a exist entre Catherine et madame Geoffrin. Cette
dernire avait acquis un droit tout particulier d'crire librement
tout ce que son zle pouvait lui inspirer. Lorsque le manifeste sur la
mort de Pierre III parut, madame Geoffrin osa mander  l'impratrice
le mauvais effet, que ce mmoire, si contraire  ce que tout le monde
savait, produisait dans le public. Catherine, sans en tre blesse,
rpondit: Hlas! madame, ce mmoire n'a pas t compos pour les pays
trangers, il a t fait pour un peuple, auquel il faut dire ce qu'il
faut croire. J'ai lu cette lettre, remarquable par sa navet et son
indulgence, et je puis en attester l'exacte vrit.

Madame Geoffrin avait une science physionomique assez singulire. Elle
prtendait reconnatre le caractre des gens par leur dos, et cela
donna l'ide  un peintre de ses amis de faire son portrait d'une
manire fort ingnieuse. On voyait dans ce tableau madame Geoffrin
par derrire dans sa robe de chambre grise, son linge plat et sa
coiffe noire, au fond d'une avenue et prte  entrer dans le clotre,
o elle avait coutume de faire tous les ans une retraite. Sa
ressemblance tait frappante, quoiqu'elle tournt le dos aux
spectateurs.

Madame Geoffrin avait une fille qui ne lui ressemblait ni de figure,
ni d'humeur, ni de caractre, aussi ne l'aimait-elle gures, et
disait, que c'tait un oeuf de canard, qu'elle avait couv. Cette
fille tait madame de la Fert-Imbeault. Elle avait t fort belle, et
sa mre l'avait force d'pouser un mari vieux, jaloux et pauvre, pour
lui donner un grand nom, ce qui a t la source de leur
msintelligence. Dlivre de bonne heure de la tyrannie de son mari,
son premier soin fut de s'affranchir de celle de sa mre, qui fut
oblige de prendre patience, voyant que sa fille avait hrit d'elle
la fermet, l'esprit et la violence de caractre, suffisants pour lui
rsister et pour tre matresse absolue de ses volonts.

Madame de la Fert-Imbeault tait bonne, franche, gaie, vive, brusque
et bruyante, parce qu'elle tait fort sourde. Elle s'tait donne une
existence trs-singulire en se donnant pour folle. Ce rle, qu'elle
appelait son domino, tait jou par elle si parfaitement, que des
sots y taient tromps, et qu'il faisait les dlices des gens d'esprit
avec lesquels elle vivait. Elle soulevait de temps en temps ce joli
masque si agrable  l'amour-propre de tout le monde, pour montrer
adroitement les coins les plus intressants de la figure naturelle,
et, mlant la vrit aux extravagances, le savoir  l'ignorance, et la
sagesse  la draison, elle savait faire aimer et respecter sa folie.

Ses succs en ce genre, joints  son got pour les chansons et les
divertissements du bon vieux temps, inspirrent  son imagination un
plan, dont l'excution la rendit presque clbre  Paris et dans les
pays trangers. Se rappelant les plaisirs joyeux de la fte des fous
et de la mre folle  Dijon et les productions piquantes du rgiment
de la Calotte, elle donna  ses ides une forme moins satyrique, plus
dcente et encore plus gaie, parce que c'tait de la folie toute pure,
et fonda l'ordre des Lanturlus. Ses lois principales taient de
n'avoir pas le sens commun, de faire des chansons, et de dire des
btises spirituelles. Il tait divis en deux classes, celle des
_Lampons_, parce que le refrain de ses chansons tait: Camarades,
Lampons; et celle des _Lanturlus_ dont les chansons finissaient par:
Lanturlu, Lanturlu. Madame de la Fert-Imbeault s'tait dclare reine
de cet ordre, et distribuait  ses favoris les charges de la
couronne. Non-seulement toute la socit tait Lanturlus, mais aussi
beaucoup de grands seigneurs ont t admis  cet honneur, entre
autres: Paul I, alors grand-duc de Russie, le prince Henri de Prusse,
les ducs de Gotha et de Weimar, et mme les deux frres de Louis XVI
ont demand  tre reus, mais l'tiquette de Versailles tait trop
srieuse pour se prter  ces folies, que la gravit pince du prince
Henri n'avait pas ddaignes. Je le vis pourtant faire une grimace
fort plaisante, lorsqu'on l'obligea  se mettre  genoux, pour baiser
la main de notre reine.

Malgr toutes ces folies, madame de la Fert-Imbeault faisait plus de
cas de la raison solide que du simple esprit. Elle passait ses
matines  lire les auteurs anciens, surtout Plutarque et Montaigne.
Elle avait t amie intime du prsident de Montesquieu, mais elle
tait un peu brouille avec les gens de lettres, parce qu'ils la
croyaient plus dvote qu'elle ne l'tait,  cause de ses liaisons avec
madame de Marsan, la patriarche des dvotes.

Ici je dois noter comme une chose singulire, que c'est madame de la
Fert-Imbeault qui a introduit M. de Condorcet dans le monde et qui a
commenc sa fortune. Ce pauvre marquis tait arriv, recommand 
elle, fort dguenill, et n'ayant d'autres richesses que son grand
savoir en mathmatiques et son livre du calcul intgral et
diffrentiel. Madame de la Fert-Imbeault le prit dans une grande
affection; elle ne l'appelait que son intgral. Elle le produisit  la
cour, lui fit avoir une pension, mais prenant bientt une place
distingue parmi les philosophes, il tourna le dos  sa protectrice;
toutefois son ingratitude ne lui fit pas autant de mal qu'au duc de la
Rochefoucault, qu'il a fait massacrer.

La socit que madame de la Fert-Imbeault cultivait et amusait le
plus, tait celle du marquis de Pont-Chartrain; elle y vivait
intimement avec le duc de Nivernois et M. de Maurepas.

L'amiti de madame de Marsan lui attirait celle des enfants de France;
elle tait fort bien  la cour de Mesdames, extrmement lie avec les
principales personnes du parlement, et tout cela, joint  une bonne
maison, lui valait une considration, qui l'emportait sur le ridicule
qu'elle voulait bien se donner. De tous les gens de lettres, qui
frquentaient la maison de sa mre, elle ne voyait que MM. Grimm et
Burigny. Ce dernier, plus respectable par ses vertus et la grande
simplicit de son caractre que par ses crits, avait t soign dans
sa vieillesse par madame Geoffrin; mais sa dcrpitude a t honore
et gaye dans la maison de madame de la Fert-Imbeault d'une manire
si touchante que jamais pre, entour de sa famille, n'a paru plus
heureux.

La bonhomie et l'imagination couleur de rose de madame de la
Fert-Imbeault ont vu, ainsi que moi, fort en beau les commencements
de la rvolution, mais sa raison en a pressenti les malheurs bien plus
tt que moi, et elle a eu le bonheur de mourir quelques mois avant les
scnes affreuses du terrorisme.

       *       *       *       *       *

_Lettre de madame Geoffrin  M. Bautin, receveur gnral des finances
 Paris._

    A Vienne, ce 12 juin 1766.

Mon cher petit ami, je vous crois de retour de vos voyages, au moins
le serez-vous, quand cette lettre sera  Paris. Je suis sre que vous
serez bien aise d'y trouver de mes nouvelles. Je suis arrive  Vienne
samedi au soir et en parfaite sant. J'ai eu pendant tout le voyage
ces certaines belles couleurs, que j'avais pendant celui du Housset,
quoique je n'aie point bu le petit coup, ni chant la chansonnette.

Je ne me suis pas ennuye un seul instant pendant le voyage. Je
n'avais pour compagnie que mes deux femmes que j'avais pries de
causer entre elles en toute libert; elles ont souvent dit des choses
qui m'ont divertie. J'avais port des livres; je n'en ai pas ouvert
aucun que celui des postes d'Allemagne, et cette jolie carte qui
m'avait mise si injustement et si ridiculement en colre. J'ai fait
une pose en chemin  Durlach, o j'avais un ami. J'ai t tant
accueillie par le margrave et la margrave, que nous avons eu les yeux
mouills en nous sparant. J'y ai t aussi  mon aise que je le suis
chez moi; on m'a fait promettre d'y retourner.

Le prince et la princesse ont de l'esprit et du got pour les arts,
mais cela n'est ni clair, ni conduit; cette petite cour-l est
magnifique et servie  la franaise. Voil mon premier succs dont mon
petit ami se serait rengorg, mais tout ce que je vais lui dire est
bien pis que tout cela.

Il faut vous dire que mon voyage a fait mille fois plus de bruit 
Vienne qu' Paris. Il y avait quinze jours que le prince de Kaunitz
avait donn ordre aux postes que l'on l'avertisse de mon arrive. Moi,
je vous dirai dans la plus grande droiture de mon coeur, que je
comptais passer trois ou quatre jours  Vienne dans mon auberge, o
j'aurais vu quelques hommes, que j'tais bien sre qui seraient bien
aises de me voir, et de repartir sans avoir rien vu.

Il en a t tout autrement. Ds le lendemain de mon arrive, ma
chambre n'a pas t ouverte, qu'elle a t remplie de valets de
chambre et de pages pour me complimenter, savoir de mes nouvelles, et
me prier  dner; et  onze heures, les ambassadeurs de toutes les
cours et tous les seigneurs, que j'ai reus chez moi depuis bien des
annes et dont je ne me souvenais plus, sont venus me voir, avec des
expressions de reconnaissance et de sentiment dont j'ai t confondue.

La princesse Kinsky, qui en est une autre que celle de Paris, qui est
la plus charmante personne qu'il soit possible d'imaginer, est venue
chez moi, et s'est tellement empare de moi que nous ne nous quittons
pas d'un seul instant.

Le prince Galitzin est la premire personne considrable que j'ai vue;
il est venu chez moi le soir mme de mon arrive. Il m'a prie  dner
pour le lendemain, il voulait m'emmener chez lui, mais n'ayant pas
voulu accepter toutes ses offres, il m'a donn tout ce qui me manquait
dans mon auberge. Il m'a envoy tous les matins du caf  la crme;
son carrosse est le mien; enfin je suis comble et accable de ses
attentions. Quand je ne dne point chez lui, on le prie  dner o je
dne, enfin nous ne nous quittons pas. C'est un homme adorable. Je
vous prie de le dire au prince Galitzin, votre voisin, en voulant bien
lui faire de ma part mille tendres compliments.

Le prince de Kaunitz, qui est ici non-seulement le premier ministre,
mais aussi le premier ministre de tous les premiers ministres de
l'Europe, a un pouvoir absolu et une reprsentation d'une dignit et
d'une magnificence inimaginables. Il a un jardin  deux pas de Vienne,
o on va dner tous les jours; on y fait la meilleure chre possible
et servie avec une lgance charmante; il a une soeur, qui est veuve,
qui fait les honneurs de chez lui, et avec une politesse et une
attention qui enchantent tout le monde.

Le prince, aprs le dner, sur les cinq ou six heures, revient en
ville pour ses affaires. La compagnie va de son ct faire chacun ce
qui lui convient, et l'on revient le soir en ville dans son
appartement au palais imprial. Cet appartement est superbe, bien
clair et rempli de toute la cour et la ville, et on y est comme si
on tait dans son boudoir. On se cantonne, on demande une table sur
laquelle on s'appuie sans jouer, et on cause jusqu' onze heures. On
ne soupe point; dans toute la ville on donne des rafrachissements.
J'y passe toutes mes soires, et j'ai la distinction, dont tout le
monde me fait de grands compliments, que le prince de Kaunitz est
assis  ct de moi, et qu'il me parle avec beaucoup d'intimit; et l
on me fait des prsentations sans fin, en me parlant de ma grande
rputation et de mon grand mrite.

Vous autres, qui vous moquez de moi toute la journe, vous seriez
confondus, si vous voyiez le cas que l'on fait de moi ici! Le
lendemain de mon arrive, la princesse Kinsky avec le prince Galitzin
m'ont mene promener  une promenade publique, qui est comme sont les
Champs-lyses. L'empereur y tait avec une des archiduchesses en
calche; il venait  notre rencontre, je le vis autant qu'il m'tait
possible en passant; il me regarda et fit des mines  madame de
Kinsky; aprs trente pas le carrosse s'arrta et on cria: Voil
l'empereur qui revient. Je me mis sur le devant du carrosse pour le
voir mieux, sa calche s'arrta. Il sauta en bas, et vint  la
portire du carrosse et me dit, que, comme il partait la nuit pour
aller  un camp, il avait t trs-empress de me connatre. Il me
dit que le roi de Pologne tait bien heureux d'avoir une amie comme
moi. Je fus confondue et n'ai jamais t si bte; enfin je lui dis:
Comment est-il possible que Votre Majest impriale sache que je
suis au monde? Il me dit qu'il me connaissait trs-bien, et qu'il
savait tout ce que j'avais quitt en quittant ma maison. Enfin il me
parla comme s'il avait t  nos petits soupers du mercredi. Je voulus
me jeter en bas du carrosse pour me prosterner, il m'en empcha avec
une grce infinie.

Hier j'ai vu l'impratrice douairire rgnante, et toute la famille
royale  Schoenbrunn. L'impratrice m'a parl avec une bont et une
grce inexprimables; elle m'a nomm toutes les archiduchesses, l'une
aprs l'autre, et les jeunes archiducs. C'est la plus belle chose que
cette famille qu'il soit possible d'imaginer. Il y a la fille de
l'empereur, arrire petite-fille du roi de France; elle a douze ans:
elle est belle comme un ange. L'impratrice m'a recommand d'crire en
France que je l'avais vue cette petite, et que je la trouvais belle.
En quittant l'impratrice, elle m'a donn sa main  baiser, et comme
je lui ai demand la permission  mon retour de lui prsenter mes
respectueux hommages, elle m'a dit: Je serais jalouse, si vous
retourniez par un autre chemin.

Enfin, je crois rver. Je suis ici plus connue que je ne le suis dans
la rue Saint-Honor et de la faon du monde la plus flatteuse, et mon
voyage y fait un bruit, depuis quinze jours, incroyable. En voil
bien long, mon cher petit ami, mais j'ai cru que je devais ce dtail 
votre amiti. A Varsovie, je vous en ferai un autre. Adieu jusque l.
Je vous aime et vous embrasse, mon cher petit, de tout mon coeur, et,
en vrit, cela est bien vrai.

Je dis hier au soir au prince de Kaunitz: Mon prince, la reine de
Trbisonde ne pouvait pas tre mieux reue que moi. Il me rpondit:
Personne ne peut tre vu ici avec plus d'estime et de considration
que vous; vous tes respecte plus que vous ne pourrez jamais vous
l'imaginer. Il est bien sr que je ne l'ai pas imagin et que je ne
l'imagine pas encore! Vraiment, vraiment, j'oubliais de vous parler de
l'homme que le roi de Pologne m'a envoy pour me conduire chez lui.
C'est un gentilhomme qui a le titre de capitaine. Il parle toutes les
langues; il est trs-entendu: il a  sa suite des meubles pour meubler
les auberges o je coucherai, vaisselle d'argent, cuisiniers,
provisions, et gnralement tout ce qu'il est possible d'imaginer pour
rendre mon voyage trs-commode.

H bien, mon cher petit ami, malgr mes succs, ma gloire et tous les
honneurs que l'on me rend, je sens que le plaisir que j'aurai de vous
revoir et tous mes amis, me sera bien plus sensible encore que tout
cela, et que je vous aimerai tous encore, s'il est possible, plus que
je ne faisais.

Mille tendresses  mon petit chat,  madame la vicomtesse,  M. votre
frre et  madame votre belle-soeur, et dites  M. de Chauvelin que je
compte sur son amiti, que j'en suis touche et trs-reconnaissante.
Faites-lui part de mes succs, afin qu'il ne se repente pas de
m'aimer.

Des compliments aussi, honntes et affectueux,  M. l'abb Chauvelin;
je n'ai que lieu de me louer de lui. Enfin, mon cher petit ami,
entretenez-moi dans le souvenir de toutes les personnes qui m'honorent
de leur bont et de leurs amitis.

Voil encore que j'oubliais de vous dire que l'impratrice m'a trouv
le plus beau teint du monde. Vous voyez que ceci est une confession
gnrale.

Enfin, je pars demain de Vienne.




IX

LE MARCHAL DE BRISSAC[7].


Jamais ridicules n'ont t respects en France comme ceux du marchal
de Brissac. Ils taient vraiment respectables, car ils avaient les
grces de la navet, les charmes du romanesque, et le mrite d'une
ralit aussi estimable qu'extraordinaire.

  [7] Jean-Paul-Timolon de Coss-Brissac, n en 1698, devint
  marchal de France en 1768 et mourut en 1784.

Son style gaulois, ses phrases amphigouriques, ses bas ponceaux
rouls, son juste-au-corps  grands parements, boutonn, les deux
petites queues qui terminaient sa frisure exhausse, tout cela allait
parfaitement  l'air de son me. De loin, on croyait voir un vieux
fou; mais de prs, c'tait un homme du temps des Bayards, et ce qui
rendait son hrosme compltement aimable, c'est que les formes de sa
vertu taient assez grotesques, pour ne pas trop humilier
l'amour-propre de ses contemporains.

On voulait un jour l'engager, par la crainte de dplaire  la cour, 
une condescendance quivoque; il rpondit: J'ai tous les courages,
hors celui de la honte. Dans sa jeunesse, ayant pris querelle avec le
prince de Conti, au sortir de l'Opra, et propos de se battre avec
lui, il fut men  la Bastille. Pour en sortir, il devait faire des
excuses  ce prince devant toute la cour. Ses parents eurent bien de
la peine  l'y rsoudre; enfin, il promit d'obir au roi. Arriv dans
la galerie de Versailles, il s'approcha du prince de Conti, et il lui
dit: Le roi m'a ordonn de vous demander pardon: je le fais, mais
vous pouviez vous faire honneur  meilleur march, car, en vrit, je
ne vous aurais pas tu. On le ramena  la Bastille: la guerre tant
survenue, il fut envoy  son rgiment et on n'en parla plus.




X

LA FAMILLE DE MIRABEAU.


Une autre originalit gauloise, mais fort diffrente de celle du
marchal de Brissac, tait le marquis de Mirabeau, surnomm l'ami des
hommes.

Montaigne avait fait sur lui l'effet que les romans de chevalerie
avaient fait sur Don Quichotte. Il aimait Montaigne et son style: il
avait raison, mais il l'imitait assez mal, se croyait Montaigne, et
avait doublement tort.

Le marquis de Mirabeau n'a t ni si bon, ni si mchant, que ses amis
et ses ennemis l'ont dit. La faiblesse de son caractre le rendait
l'un et l'autre, suivant l'impulsion des circonstances; il tait
vaniteux autant que son ami M. de Pompignan; ds leur tendre jeunesse,
ils s'taient admirs rciproquement, et avaient communiqu ce
sentiment  leurs familles qui l'ont pouss jusqu' l'adoration.

Matres dans leurs maisons, ils ont t gts par un encens
domestique, qui est devenu puant au dehors. Si M. de Mirabeau a paru
mauvais pre et mauvais mari, il faut convenir aussi qu'il avait une
femme dborde dans sa conduite, et un fils an, qu'il fallait
empcher d'aller  l'chafaud; mais la manire despotique, avilissante
et haineuse, avec laquelle ce fils tait trait et dsespr dans la
maison paternelle, parce qu'il tait laid et indomptable par les
chtiments, touffait en lui les sentiments d'honneur et d'ambition
qui devaient se trouver au fond de son me courageuse, aigrissait la
violence de ses passions, et aiguisait son esprit si diffrent et si
suprieur  celui de ses parents. Je leur ai dit souvent qu'ils en
feraient un grand sclrat, pouvant en faire un grand homme. Il est
devenu l'un et l'autre.

J'ai contract une liaison intime dans la famille de Mirabeau, en
oprant un raccommodement du chevalier de Mirabeau[8], mon ami, qui
tait brouill  mort avec sa mre et ses frres, pour son mariage
avec mademoiselle Navarre, ci-devant comdienne et matresse du
marchal de Saxe.

  [8] Il avait t attach  la cour de la margrave de Bayreuth, o
  j'avais fait sa connaissance.

La secte des conomistes, dont le marquis tait l'aptre, m'avait
rapproch de lui au point que j'tais devenu l'enfant de la maison;
mme la vieille mre, dvote et scrupuleuse  l'excs, m'honorait
d'une amiti et d'une confiance qui tonnaient tout le monde, parce
que j'tais hrtique et vivais avec les encyclopdistes, qui taient
ses btes noires. C'est surtout pour transmettre l'histoire de la
maladie et de la fin de cette femme singulire, que j'cris cet
article de sa famille. Elle avait t marie fort jeune  un vieux
militaire, capitaine aux gardes franaises,  la fin du rgne de Louis
XIV. On racontait de lui, comme des preuves de son originalit et de
la considration qu'on avait pour lui, que passant un jour  la tte
de sa troupe sur le Pont-Neuf, il s'arrta devant la statue de Henri
IV, et dit  ses soldats: Mes enfants, saluons celui-ci, il en vaut
bien un autre; de plus, qu'il avait os battre un jour, dans
l'antichambre du roi, un garon bleu qui lui avait manqu, et que rien
de tout cela n'avait t ressenti par Louis XIV.

Il parat de l que le vieux Mirabeau doit avoir t un peu brusque,
emport et sans doute jaloux. Il y a apparence que la jeune femme
avait beaucoup de temprament et qu'elle a d appeler la religion au
secours de sa vertu; car je l'ai connue stupidement dvote, en dpit
d'une pntration, d'une justesse et d'une force d'esprit tonnantes.

Sa maladie me parat avoir dvelopp les combats de son temprament
contre ses principes, et de sa philosophie contre la foi la plus
aveugle. A l'ge de quatre-vingt-deux ans, elle tomba malade d'une
goutte remonte, et que Bordeu prit pour une fivre catarrhale
maligne; il lui donna beaucoup de kerms minral, qui subtilisa
l'humeur goutteuse. Elle se rpandit sur les nerfs, et se concentra
ensuite dans le cerveau; elle devint folle, furieuse, enrage, elle
arrachait tous ses vtements; on fut oblig de la coucher sur la
paille, et de la mettre sous la garde d'un vieux valet de soixante et
dix ans, qui seul pouvait en venir  bout, parce qu'elle en tait
devenue amoureuse.

Elle tait un squelette et n'avait plus qu'un souffle de vie, lorsque
la rage la prit. Ds ce moment, sa sant physique changea si
miraculeusement, qu'elle engraissa  vue d'oeil, devint frache comme
une jeune fille, et tous les symptmes de son sexe et de la jeunesse
lui revinrent.

Mais ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est que sa folie
portait prcisment sur les deux points contraires de son caractre
moral. Cette femme si vertueuse, si prude, qui s'offensait de l'ombre
d'une expression quivoque, vomissait des paroles qui auraient
rvolt les oreilles d'un grenadier et qu'on aurait cru devoir lui
tre totalement inconnues, et caressait sans cesse son garde
septuagnaire. Le second produit de sa rage tait les blasphmes les
plus horribles, et quand quelqu'un venait la voir, elle lui criait de
renier Dieu ou qu'elle l'tranglerait. Elle a vcu dans cet tat
jusqu' l'ge de quatre-vingt-six ans, et c'est bien d'elle qu'on peut
dire par excellence qu'elle a eu la tte tourne et l'esprit 
l'envers.




XI

SAINT-GERMAIN.


Le penchant pour le merveilleux inn  tous les hommes en gnral, mon
got particulier pour les impossibilits, l'inquitude de mon
scepticisme habituel, mon mpris pour ce que nous savons et mon
respect pour ce que nous ignorons, voil les mobiles qui m'ont engag
 voyager durant une grande partie de ma vie dans les espaces
imaginaires. Aucun de mes voyages ne m'a fait autant de plaisir; j'ai
t absent pendant bien des annes, et suis trs-fch de devoir
maintenant rester chez moi.

Bien persuad qu'on ne peut tre constamment heureux qu'en poursuivant
de prs un bonheur, qui s'chappe sans cesse, sans jamais se laisser
atteindre, je suis moins fch de n'avoir rien trouv de ce que je
cherchais, que de ne plus savoir o aller et de n'avoir plus ni
conducteur ni compagnon de voyage. Je suis seul, sdentaire dans des
chteaux en Espagne, que j'lve et que je dtruis comme un enfant
qui btit et renverse ses chteaux de cartes.

Mais pour varier mes plaisirs, et pour rafrachir mon imagination, je
vais me retracer les souvenirs de quelques-uns des personnages
principaux que j'ai rencontrs dans mes voyages, qui m'ont guid,
log, nourri, et qui m'ont procur des jouissances pas moins relles
que tant d'autres qui sont passes et qui n'existent plus.

Je commence par le clbre Saint-Germain, non-seulement parce qu'il a
t pour moi le premier en date, mais aussi le premier dans son genre.

Revenant  Paris en 1759, je fis une visite  la veuve du chevalier
Lambert, que j'avais connue prcdemment, et y vis entrer aprs moi un
homme de taille moyenne, trs-robuste, vtu avec une simplicit
magnifique et recherche. Il jeta son chapeau et son pe sur le lit
de la matresse du logis, se plaa dans un fauteuil prs du feu et
interrompit la conversation en disant  l'homme qui parlait: Vous ne
savez ce que vous dites, il n'y a que moi qui puisse parler sur cette
matire, que j'ai puise tout comme la musique que j'ai abandonne,
ne pouvant plus aller au del.

Je demandai avec tonnement  mon voisin, qui tait cet homme-l, et
il m'apprit que c'tait le fameux M. de Saint-Germain, qui possdait
les plus rares secrets,  qui le roi avait donn un appartement 
Chambord, qui passait  Versailles des soires entires avec Sa
Majest et madame de Pompadour, et aprs qui tout le monde courait,
quand il venait  Paris. Madame Lambert m'engagea  dner pour le
lendemain, ajoutant avec une mine glorieuse, que je dnerais avec M.
de Saint-Germain, lequel, par parenthse, faisait la cour  une de ses
filles et logeait dans la maison.

L'impertinence du personnage me retint longtemps dans un silence
respectueux  ce dner; enfin, je hasardai quelques propos sur la
peinture, et m'tendis sur diffrents objets que j'avais vus en
Italie. J'eus le bonheur de trouver grce aux yeux de M. de
Saint-Germain; il me dit: Je suis content de vous, et vous mritez
que je vous montre tantt une douzaine de tableaux, dont vous n'aurez
pas vu de pareils en Italie. Effectivement il me tint presque parole,
car les tableaux qu'il me fit voir taient tous marqus  un coin de
singularit ou de perfection, qui les rendait plus intressants que
bien des morceaux de la premire classe, surtout une sainte famille de
Murillo, qui galait en beaut celle de Raphal  Versailles; mais il
me montra bien autre chose, c'tait une quantit de pierreries et
surtout des diamants de couleur, d'une grandeur et d'une perfection
surprenantes.

Je crus voir les trsors de la lampe merveilleuse. Il y avait, entre
autres, une opale d'une grosseur monstrueuse et un saphir blanc de la
taille d'un oeuf, qui effaait par son clat celui de toutes les
pierres de comparaison que je mettais  ct de lui. J'ose me vanter
de me connatre en bijoux, et je puis assurer que l'oeil ne pouvait
dcouvrir aucune raison pour douter de la finesse de ces pierres,
d'autant plus qu'elles n'taient point montes.

Je restai chez lui jusqu' minuit et le quittai son trs-fidle
sectateur. Je l'ai suivi pendant six mois avec l'assiduit la plus
soumise, et il ne m'a rien appris, sinon  connatre la marche et la
singularit de la charlatanerie. Jamais homme de sa sorte n'a eu ce
talent d'exciter la curiosit et de manier la crdulit de ceux qui
l'coutaient. Il savait doser le merveilleux de ses rcits, suivant la
rceptibilit de son auditeur. Quand il racontait  une bte un fait
du temps de Charles Quint, il lui confiait tout crment qu'il y avait
assist, et quand il parlait  quelqu'un de moins crdule, il se
contentait de peindre les plus petites circonstances, les mines et les
gestes des interlocuteurs, jusqu' la chambre et la place qu'ils
occupaient, avec un dtail et une vivacit qui faisaient l'impression
d'entendre un homme qui y avait rellement t prsent. Quelquefois,
en rendant un discours de Franois Ier, ou de Henri VIII, il
contrefaisait la distraction et disant: Le roi se tourna vers
moi.... il avalait promptement le _moi_ et continuait avec la
prcipitation d'un homme qui s'est oubli, vers le duc un tel.

Il savait, en gnral, l'histoire minutieusement, et s'tait compos
des tableaux et des scnes si naturellement reprsents, que jamais
tmoin oculaire n'a parl d'une aventure rcente, comme lui de celles
des sicles passs.

Ces btes de Parisiens, me dit-il un jour, croient que j'ai cinq
cents ans, et je les confirme dans cette ide, puisque je vois que
cela leur fait tant de plaisir; ce n'est pas que je ne sois infiniment
plus vieux que je ne parais,--car il souhaitait pourtant que je fusse
sa dupe jusqu' un certain point. Mais la btise de Paris ne s'en tint
pas  lui donner quelque peu de sicles: elle est alle jusqu' en
faire un contemporain de Jsus-Christ, et voici ce qui a donn lieu 
ce conte.

Il y avait  Paris un homme factieux, nomm milord Gower, parce qu'il
contrefaisait les Anglais suprieurement. Aprs avoir t employ
dans la guerre de Sept ans par la cour, comme espion  l'arme
anglaise, les courtisans se servaient de lui  Paris pour jouer toutes
sortes de personnages dguiss, et pour mystifier les bonnes gens. Or,
ce fut ce milord Gower que des mauvais plaisants menrent dans le
Marais sous le nom de M. de Saint-Germain, pour satisfaire la
curiosit des dames et des badauds de ce canton de Paris, plus ais 
tromper que le quartier du Palais-Royal; ce fut sur ce thtre que
notre faux adepte se permit de jouer son rle, d'abord avec un peu de
charge, mais, voyant qu'on recevait tout avec admiration, il remonta
de sicle en sicle jusqu' Jsus-Christ, dont il parlait avec une
familiarit si grande, comme s'il avait t son ami. Je l'ai connu
intimement, disait-il, c'tait le meilleur homme du monde, mais
romanesque et inconsidr; je lui ai souvent prdit qu'il finirait
mal. Ensuite, notre acteur s'tendait sur les services qu'il avait
cherch  lui rendre par l'intercession de madame Pilate, dont il
frquentait la maison journellement. Il disait avoir connu
particulirement la sainte Vierge, sainte lisabeth, et mme sainte
Anne sa vieille mre. Pour celle-ci, ajoutait-il, je lui ai rendu un
grand service aprs sa mort. Sans moi, elle n'aurait jamais t
canonise. Pour son bonheur, je me suis trouv au concile de Nice, et
comme je connaissais beaucoup plusieurs des vques qui le
composaient, je les ai tant pris, leur ai tant rpt que c'tait une
si bonne femme, que cela leur coterait si peu d'en faire une sainte,
que son brevet lui fut expdi. C'est cette factie si absurde et
rpte  Paris assez srieusement, qui a valu  M. de Saint-Germain
le renom de possder une mdecine qui rajeunissait et rendait
immortel; ce qui fit composer le conte bouffon de la vieille femme de
chambre d'une dame, qui avait cach une fiole pleine de cette liqueur
divine: la vieille soubrette la dterra et en avala tant, qu' force
de boire et de rajeunir, elle redevint petit enfant.

Quoique toutes ces fables, et plusieurs anecdotes dbites sur l'ge
de M. de Saint-Germain, ne mritent ni la croyance ni l'attention des
gens senss, il est pourtant vrai que le recueil de ce que des
personnes dignes de foi m'ont attest sur la longue dure et la
conservation presque incroyable de sa figure, a quelque chose de
merveilleux. J'ai entendu Rameau et une vieille parente d'un
ambassadeur de France  Venise, assurer y avoir connu M. de
Saint-Germain en 1710, ayant l'air d'un homme de cinquante ans. En
1759, il paraissait en avoir soixante, et alors M. Morin, depuis mon
secrtaire d'ambassade, de la vracit duquel je puis rpondre,
renouvelant chez moi sa connaissance faite en 1735 dans un voyage en
Hollande, s'est prodigieusement merveill de ne le pas trouver
vieilli d'une anne. Toutes les personnes qui l'ont connu depuis,
jusqu' sa mort, arrive  Schleswig en 1780, si je ne me trompe, et
que j'ai questionnes sur les apparences de son ge, m'ont toujours
rpondu qu'il avait eu l'air d'un sexagnaire bien conserv.

Voil donc un homme de cinquante ans qui n'a vieilli que de dix ans
dans l'espace de soixante-dix ans, et une notice qui me parat la plus
extraordinaire et la plus remarquable de son histoire.

Il possdait plusieurs secrets chimiques, surtout pour faire des
couleurs, des teintures et une espce de similor d'une rare beaut.
Peut-tre mme tait-ce lui qui avait compos ces pierreries dont j'ai
parl, et dont la finesse ne pouvait tre dmentie que par la lime.
Mais je ne l'ai jamais entendu parler d'une mdecine universelle.

Il vivait d'un grand rgime, ne buvait jamais en mangeant, se purgeait
avec des follicules de sn qu'il arrangeait lui-mme, et voil tout
ce qu'il conseillait  ses amis qui le questionnaient sur ce qu'il
fallait faire pour vivre longtemps. En gnral, il n'annonait jamais,
comme les autres charlatans, des connaissances surnaturelles.

Sa philosophie tait celle de Lucrce; il parlait avec une emphase
mystrieuse des profondeurs de la nature, et ouvrait  l'imagination
une carrire vague, obscure et immense sur le genre de sa science, ses
trsors, et la noblesse de son origine.

Il se plaisait  raconter des traits de son enfance, et se peignait
alors environn d'une suite nombreuse, se promenant sur des terrasses
magnifiques, dans un climat dlicieux, comme s'il aurait t le prince
hrditaire d'un roi de Grenade du temps des Maures. Ce qui est bien
vrai, c'est que personne, aucune police n'a jamais pu dcouvrir qui il
tait, pas mme sa patrie.

Il parlait fort bien l'allemand et l'anglais, le franais avec un
accent pimontais, l'italien suprieurement, mais surtout l'espagnol
et le portugais sans le moindre accent.

J'ai ou dire qu'entre plusieurs noms allemands, italiens et russes,
sous lesquels on l'a vu paratre avec clat dans diffrents pays, il
avait aussi port anciennement celui de marquis de Montferrat. Je me
rappelle que le vieux baron de Stosch m'a dit  Florence avoir connu,
sous le rgne du Rgent, un marquis de Montferrat, qui passait pour un
fils naturel de la veuve de Charles II, retire  Bayonne, et d'un
banquier de Madrid.

M. de Saint-Germain frquentait la maison de M. de Choiseul, et y
tait bien reu. Nous fmes donc bien tonns d'une violente sortie
que ce ministre fit  sa femme au sujet de notre hros. Il lui demanda
brusquement, pourquoi elle ne buvait pas? et elle lui ayant rpondu:
qu'elle pratiquait, ainsi que moi, le rgime de M. de Saint-Germain
avec bon succs, M. de Choiseul lui dit: Pour ce qui est du baron, 
qui j'ai reconnu un got tout particulier pour les aventuriers, il est
le matre de choisir son rgime, mais vous, madame, dont la sant
m'est prcieuse, je vous dfends de suivre les folies d'un homme aussi
quivoque. Pour couper une conversation qui devenait embarrassante,
le bailli de Solar demanda  M. de Choiseul, s'il tait vrai que le
gouvernement ignorait l'origine d'un homme, qui vivait en France sur
un pied si distingu? Sans doute que nous le savons, rpliqua M. de
Choiseul (et ce ministre ne disait pas vrai), c'est le fils d'un juif
portugais, qui trompe la crdulit de la ville et de la cour. Il est
trange, ajouta-t-il en s'chauffant davantage, qu'on permette que le
roi soit souvent presque seul avec un tel homme, tandis qu'il ne sort
jamais qu'environn de gardes, comme si tout tait rempli
d'assassins. Ce mouvement de colre provenait de sa jalousie contre
le marchal de Belle-Isle, dont Saint-Germain tait l'me damne, et
auquel il avait donn le plan et le modle de ces fameux bateaux plats
qui devaient servir  une descente en Angleterre.

La suite de cette inimiti et les soupons de M. de Choiseul se
dvelopprent peu de mois aprs. Le marchal intriguait sans cesse
pour se faire l'auteur d'une paix particulire avec la Prusse, et pour
rompre le systme de l'alliance entre l'Autriche et la France, sur
lequel tait fond le crdit du duc de Choiseul. Louis XV et madame de
Pompadour dsiraient cette paix particulire. Saint-Germain leur
persuada de l'envoyer  la Haye au duc Louis de Brunswick, dont il se
disait l'ami intime, et promit de russir par ce canal dans une
ngociation dont son loquence prsentait les avantages sous l'aspect
le plus sduisant.

Le marchal dressa les instructions, le roi les remit lui-mme avec un
chiffre  M. de Saint-Germain, qui tant arriv  la Haye, se crut
assez autoris pour trancher du ministre. Son indiscrtion fit que M.
d'Affry, alors ambassadeur en Hollande, pntra le secret de cette
mission, et fit, par un courrier qu'il envoya, des plaintes amres 
M. de Choiseul, de ce qu'il exposait un ancien ami de son pre, et la
dignit du caractre d'ambassadeur  l'avanie de faire ngocier la
paix, sous ses yeux, sans l'en instruire, par un tranger obscur.

M. de Choiseul renvoya le courrier sur le champ, ordonnant  M.
d'Affry d'exiger avec toute l'nergie possible des Etats gnraux que
M. de Saint-Germain lui ft livr, et cela fait, de l'adresser, pieds
et poings lis,  la Bastille. Le jour d'aprs, M. de Choiseul
produisit au conseil la dpche de M. d'Affry; il lut ensuite la
rponse qu'il lui avait faite, puis, promenant ses regards avec fiert
autour de ses collgues, et fixant alternativement le roi et M. de
Belle-Isle, il ajouta: Si je ne me suis pas donn le temps de prendre
les ordres du roi, c'est parce que je suis persuad que personne ici
ne serait assez os de vouloir ngocier une paix  l'insu du ministre
des affaires trangres de Votre Majest! Il savait que ce prince
avait tabli et toujours soutenu le principe, que le ministre d'un
dpartement ne devait pas se mler des affaires d'un autre.

Il arriva de l ce qu'il avait prvu: le roi baissa les yeux comme un
coupable, le marchal n'osa pas dire le mot, et la dmarche de M. de
Choiseul fut approuve, mais M. de Saint-Germain lui chappa. L. H.
P., aprs avoir fait valoir beaucoup leur condescendance, envoyrent
une garde nombreuse pour arrter M. de Saint-Germain, qu'on avait
averti secrtement et qui s'enfuit en Angleterre.

J'ai quelques donnes qui me font croire qu'il en repartit bientt
pour se rendre  Ptersbourg. De l, il apparut  Dresde,  Venise et
 Milan, ngociant avec les gouvernements de ces pays pour leur vendre
des secrets de teintures, et pour entreprendre des fabriques. Il avait
alors l'air d'un homme qui cherche fortune, et fut arrt dans une
petite ville du Pimont pour une lettre de change chue; mais il tala
pour plus de 100,000 cus d'effets au porteur, paya sur le champ,
traita le gouverneur de cette ville comme un ngre, et fut relch
avec les excuses les plus respectueuses. En 1770, il reparut 
Livourne, portant un nom russe et l'uniforme de gnral, trait par le
comte Alexis Orlof avec une considration que cet homme fier et
insolent n'avait pour personne, et qui me parat avoir un grand
rapport avec un propos du prince Grgoire, son frre, tenu au margrave
d'Anspach.

Saint-Germain s'tait tabli quelques annes aprs chez ce dernier, et
l'ayant engag  aller avec lui voir ce favori fameux de Catherine II,
qui passait  Nuremberg, celui-ci dit tout bas au margrave, en parlant
de Saint-Germain,  qui il faisait le plus grand accueil: Voil un
homme qui a jou un grand rle dans notre rvolution.

Il tait log  Triesdorf, et y vivait  discrtion avec une insolence
imprieuse qui lui allait  merveille, traitant le margrave comme un
petit garon. Quand il lui faisait humblement des questions sur sa
science, la rponse tait: Vous tes trop jeune pour qu'on vous dise
ces choses-l. Pour s'attirer encore plus de respect dans cette
petite cour, il montrait de temps en temps des lettres du grand
Frdric: Connaissez-vous cette main et ce cachet? disait-il au
margrave, en lui montrant la lettre dans son enveloppe. Oui, c'est le
petit cachet du roi.--Eh bien, vous ne saurez pas ce qu'il y a
dedans, et puis il remettait la lettre dans sa poche.

Ce prince prtend s'tre assur que les pierres prcieuses de M. de
Saint-Germain taient fausses, ayant trouv moyen d'en faire toucher
une par la lime de son joaillier, qui fut apost au passage du diamant
qu'il s'agissait de montrer  la margrave, qui tait au lit, car
Saint-Germain avait grand soin de ne pas perdre ses pierreries de vue.

Enfin, cet homme extraordinaire est mort prs de Schleswig, chez le
prince Charles de Hesse, qu'il avait entirement subjugu, et engag
dans des spculations qui ont mal russi. Durant la dernire anne de
sa vie, il ne se faisait servir que par des femmes, qui le soignaient
et le dorlotaient comme un autre Salomon, et aprs avoir perdu
insensiblement ses forces, il s'est teint entre leurs bras.

Toutes les peines que les amis, les domestiques et mme les frres de
ce prince, se sont donnes pour arracher de lui le secret de l'origine
de M. de Saint-Germain, ont t inutiles; mais ayant hrit de
tous ses papiers et reu les lettres arrives depuis au dfunt, le
prince doit tre mieux instruit sur ce chapitre que nous, qui
vraisemblablement n'en apprendrons jamais davantage, et une obscurit
si singulire est digne du personnage.




XII

CAGLIOSTRO.


On a assez dit de mal de Cagliostro, je veux en dire du bien. Je pense
que cela vaut toujours mieux, tant qu'on le peut et au moins
n'ennuierai-je pas par des redites.

Cagliostro tait petit, mais il avait une fort belle tte; elle aurait
pu servir de modle pour reprsenter la figure d'un pote inspir. Il
est vrai que son ton, ses gestes et ses manires taient celles d'un
charlatan plein de jactance, de prtentions et d'impertinence; mais il
faut considrer qu'il tait Italien, mdecin donnant des audiences,
soi-disant grand-matre franc-maon, et professeur des sciences
occultes. Au demeurant, sa conversation ordinaire tait agrable et
instructive, ses procds nobles et charitables, et ses traitements
curatifs jamais malheureux et quelquefois admirables: il n'a jamais
pris un sol de ses malades.

Je l'ai vu courir, au milieu d'une averse, avec un trs-bel habit, au
secours d'un mourant, sans se donner le temps de prendre un parapluie,
et j'ai vrifi trois cures merveilleuses qu'il a faites  Strasbourg,
dans les trois genres o l'art des Franais excelle.

Un bas officier, dclar incurable d'une mauvaise maladie, et qui
avait t un cadavre hideux, m'a t montr par son capitaine; il
tait gros et gras et parfaitement rtabli par Cagliostro.

Le secrtaire de M. de Lasalle, commandant  Strasbourg, se mourant de
la gangrne  la jambe et abandonn de tous les chirurgiens, a t
guri par Cagliostro.

Une femme en travail ayant t condamne par les accoucheurs  une
mort certaine, sans promettre qu'ils sauveraient l'enfant, on fit
appeler Cagliostro qui assura qu'il la dlivrerait avec le succs le
plus complet, et il tint parole. Il m'a avou que sa promesse avait
t tmraire; mais que le pouls du cordon ombilical l'ayant convaincu
que l'enfant tait en parfaite sant, et voyant qu'il ne manquait  la
femme que des forces pour accoucher, il s'tait fi  la vertu d'un
remde singulirement confortatif qu'il possdait, et qu'enfin il
avait t plus heureux que sage.

Son bonheur ou sa science en mdecine a d lui attirer la haine et la
jalousie des mdecins, acharns entre eux autant que les prtres,
quand ils se perscutent.

Voil les ennemis dangereux, qui l'ont le plus dcri en France, en
Pologne et en Russie. Ici, je me rappelle un dfi plaisant que
Cagliostro a fait au mdecin du grand-duc Paul. Ce docteur l'avait
appel en duel. Cagliostro lui dit que chacun avait le droit de ne se
battre qu'avec les armes de son tat, et que comme il s'agissait de
prouver la supriorit de leur science rciproque, il lui proposait de
s'entre-empoisonner; qu'en consquence, il lui offrait une pilule 
avaler; qu'il en ferait autant de celle que son adversaire lui
donnerait, et que celui qui aurait le meilleur contre-poison serait le
vainqueur. La haine qu'on portait au cardinal de Rohan, avec lequel il
tait extrmement li, a aussi fortement rejailli sur lui, et son nom
a t ml dans l'histoire du collier, mais sans aucune preuve. Qu'on
joigne  la calomnie de tant d'ennemis positifs la malveillance des
hommes, qui aiment en gnral  croire et  rpter plutt le mal que
le bien, et on verra qu'il est au moins possible qu'un inconnu
excitant l'envie plus que la piti ait t opprim par la mdisance.

Tout ce que je puis attester, c'est que ses disciples lui sont rests
fidles, autant que les lves des jsuites  leurs matres, que ceux
qui ont beaucoup vcu avec lui m'en ont beaucoup dit du bien, et
personne du mal, avec des preuves convaincantes.

S'il a tromp en qualit d'adepte, il n'a fait que son mtier, et mme
plus noblement que tant d'autres personnages plus respectables que
lui; car il donnait gratis  ceux qui avaient faim, la nourriture
qu'ils lui demandaient.

La charit, mme mal employe, est pour le moins excusable. Sa loge
gyptienne en valait bien une autre, car il a tch de la rendre plus
merveilleuse et plus honorable qu'aucune loge europenne. Elle offrait
plus de charges de grands-officiers, que n'en avait la couronne de
France, et dans le dernier grade il y avait l'apparition d'un ange
derrire un paravent avec un petit garon, auquel cet ange rvlait
tout ce que le premier lui demandait  la requte des spectateurs du
paravent. Comme Cagliostro choisissait un enfant de beaucoup d'esprit,
on a toujours t merveilleusement tonn de la sagacit de ses
rponses.

La mauvaise conduite de la femme de Cagliostro lui a aussi attir des
reproches, mme celui d'en tre le complice; mais pourquoi supposer
sans preuves qu'un mari soit content lorsqu'il est.... battu?

Ce qui a le plus occup la curiosit du public, a t de dcouvrir
d'o Cagliostro pouvait tirer tout l'argent qu'il dpensait, car il
n'avait point de banquier qui lui en fournissait, il n'en recevait
jamais par la poste, on ne lui connaissait aucuns biens, ni en terre,
ni en portefeuille, et pourtant sa dpense annuelle  Strasbourg tait
value  trente mille francs, et celle de Paris  prs de cent mille.

Voil un mystre qui n'a jamais t pntr, et il est juste qu'un
homme extraordinaire laisse aprs lui quelque chose  deviner. On a
cru que c'est le cardinal qui lui a donn tout cet argent, et qu'il
n'a jamais voulu s'en vanter; c'est ce qu'il y a de plus probable, car
rien n'est plus faux que le profit qu'on disait que Cagliostro tirait
de ses mdecines en partageant avec son apothicaire. Cagliostro
donnait gratis toutes les mdecines qu'il composait lui-mme, et
l'apothicaire ne vendait que des pilules  un petit cu chaque bote:
or, j'en ai donn la recette, dont l'auteur m'avait gratifi,  un
apothicaire d'Allemagne, lequel m'en a demand le double pour la mme
quantit.




XIII

LAVATER.


Nul n'est prophte dans son pays. Ce proverbe a t dmenti par
Lavater. Il est impossible d'tre plus aim ni plus rvr, qu'il l'a
t dans toute la Suisse. Son nom tait connu et chri jusque dans les
montagnes les plus inaccessibles; on venait de l chercher conseils et
secours auprs de lui (souvent au milieu de la nuit), et toujours on
trouvait assistance et consolation.

S'il a eu quelques ennemis  Zurich, c'est qu'il tait membre d'une
ville divise par l'animosit de deux partis, et que l'envie
rpublicaine n'avait pas mme pargn Aristide. Mais il a trouv dans
les pays trangers bien d'autres envieux plus injustes, que sa
clbrit et ses opinions particulires, promulgues avec une
confiance trop ingnue, lui ont attirs.

La source de son esprit et de son imagination tait dans son coeur,
par consquent fort diffrente de celle qui n'tait que dans la tte
de ses adversaires, et sa candeur donnait beau jour  la malignit.

J'ai beaucoup examin Lavater par les lunettes de ses amis, par celles
de ses ennemis et par les miennes; en voici le rsultat, au moins pour
ma persuasion.

Si on accorde aux actions plus de valeur qu'aux paroles et aux crits,
Lavater a t l'homme le plus estimable de son temps; car personne n'a
fait plus de bien dans sa sphre que lui en faisait du matin au soir.
C'tait son mtier: il tait ouvrier habile et diligent en
bienfaisances, mettant toutes ses heures et toutes ses liaisons 
profit pour rendre service aux malheureux et pour secourir les
indigents.

Comme il n'tait nullement riche, car il est mort fort obr[9], il
s'tait cr un cercle d'mes dvotes, qui avait l'air d'une secte,
mais qui se distinguait de toute autre par ses bonnes oeuvres et
l'amour de Dieu ralis dans celui du prochain. Depuis, il avait
imagin un atelier de charit, o toutes sortes de petits ouvriers
gagnaient du pain  faire mille petites niaiseries ingnieuses et
lgantes, qu'il savait vendre  leur profit.

  [9] Sa digne veuve, encore vivante, a souvent t en peine de son
  avenir; mais il la tranquillisa chaque fois, en l'assurant que la
  Providence ne l'abandonnerait jamais. Cette prdiction a t
  merveilleusement accomplie; on dirait que la bndiction de cet
  excellent mortel repose encore sur sa famille, qui forme un
  ensemble digne d'amour et de respect. Montaigne, en parlant du
  dernier jour de la vie, dit: C'est le matre jour, c'est le jour
  juge de tous les autres.--C'est le jour, dit un ancien, qui
  doit juger de toutes nos annes passes. Personne n'a mieux que
  Lavater soutenu l'preuve de cette pierre de touche. Lavater
  mourant et exhalant son me en prires, a prouv que sa doctrine
  manait de son coeur, et a mis par l le cachet, le plus sublime
  sur la vie la plus pure.

Son talent d'auteur a t le moindre de ses mrites; sa conversation
valait mieux, mais ses actions taient bien au-dessus de l'une et de
l'autre. Son ouvrage le plus critiqu est sa Physionomie. Il a eu le
sort de tous les nouveaux systmes, de causer d'abord trop
d'engouement et de finir par tre dchir sans piti.

Les mrites principaux de ce livre sont les estampes et le style; mais
il me semble qu'on a grand tort de traiter des assertions
conjecturales comme des vrits scientifiques. De tous les crits de
Lavater, c'est son Journal qui,  mon gr, lui a fait le plus
d'honneur. Il contient des confessions d'une me pure, qui aspire  la
plus grande perfection, et une mthode de scruter sa conscience bien
instructive, mais bien difficile  pratiquer avec autant de svrit
et d'ouverture de coeur. Il faut tre bien juste, pour oser coucher
sur le papier toutes ses penses les plus secrtes, et encore plus,
pour les faire imprimer. Je doute qu'aucun des ennemis de Lavater
aurait le courage de publier celle qu'il a eue, en l'accusant d'tre
jsuite. Sa conversation tait bien plus agrable que ses crits;
varie par les avantages du discours anim, elle devenait
particulirement touchante et pleine d'onction, quand il s'agissait
d'instruire ou de consoler.

De plus, elle tait extrmement nourrie, tant concentre par
l'conomie que Lavater mettait  son loisir, et infiniment
instructive, agrable et varie par la multiplicit de ses
connaissances et par son got exquis dans les arts.

Je n'ai gures rencontr quelqu'un qui m'ait donn plus de
satisfaction que lui, en dissertant sur la peinture. Il avait un
sentiment si profond de la beaut, un coup d'oeil si juste et un tact
si dlicat, que j'en ai t merveill de la part d'un homme qui
n'avait jamais t ni en France, ni en Italie.

Le talent pour la peinture lui paraissait inn, car, sans avoir jamais
mani le pinceau, ni mme dessin, il savait guider la main peu habile
d'un jeune artiste, d'une manire surprenante, et produisait avec ses
teinturiers, par ses avis intelligents, des ouvrages vraiment
charmants.

En gnral, tout en lui tait marqu au coin de la finesse, jusqu' sa
physionomie effile, et jusqu'au bout de son nez pointu; il apercevait
l'indfinissable dans la perfection, et il dcouvrait les
imperfections les plus caches. Mais, malgr tant de mrites et
d'ornements qui distinguaient sa conversation, ses actions, je le
rpte, taient au-dessus de tout; et lorsque je les considre, il me
parat que cet homme si moralement fertile ressemble  un arbre qui a
produit d'assez belles feuilles et des fleurs dlicieuses pour ceux
qui taient sous son ombre; mais surtout des fruits admirables, tant
par leur nombre que par leur utilit.

La vanit et l'amour du merveilleux sont les dfauts qu'on a
particulirement reprochs  Lavater, et desquels il n'tait pas
entirement exempt, mais que ses ennemis ont trop exagrs et mme
calomnis. Cette vanit, qu'ils ont maltraite si cruellement, tait
pourtant si douce, qu'elle ne pouvait gure blesser qu'eux, qui
taient jaloux de n'tre pas fts comme lui: elle tait dpouille
d'orgueil, de prtentions et de vanterie, fonde sur le sentiment
involontaire et assez juste des mrites de son coeur, et sur la
jouissance sduisante de l'affection, qu'on lui tmoignait; il
s'abandonnait  la complaisance de se laisser caresser, admirer et
traiter avec confiance par l'amiti. S'il courait quelquefois aprs la
considration, qui donne du crdit, s'il cultivait soigneusement ses
liaisons avec les grands, c'tait pour rendre service aux petits.

Ce n'taient pas les honneurs qu'on lui rendait, qui le flattaient,
mais l'amour qu'on lui tmoignait: ce n'taient pas les princes qu'il
recherchait, mais les moyens d'tendre ses charits!

Une telle vanit n'est-elle pas bien pardonnable? on pourrait presque
s'en vanter.

Lavater avait trop d'esprit pour se contenter de ce que nous savons,
trop d'imagination pour rsister aux charmes des possibilits, et trop
de foi religieuse pour ne pas croire facilement tout ce qu'il trouvait
dans les traditions chrtiennes, et qui avait quelque rapport avec ses
ides favorites. Voil la source et l'excuse de son penchant pour le
merveilleux, si naturel  tous les hommes qui pensent.

Agit par un zle sans bornes pour secourir l'humanit, il regrettait
particulirement ce don prcieux, communiqu aux aptres et  leurs
disciples, de gurir les malades par l'imposition des mains.

Il ne trouvait rien de ridicule ni d'impossible dans les gurisons du
P. Gassner, et je serais tent de croire, que dans un des recoins de
son coeur se tenait cach un certain regret, que la rformation ait
coup ce fil mystique du pouvoir spirituel attribu  l'ordination des
prtres. Ce doute secret, son penchant pour les miracles, et sa
croyance  la doctrine mystrieuse de la premire glise,
l'empchaient de s'loigner des catholiques autant que ses confrres;
et son amiti intime contracte avec le Dr. Sailer[10], ex-jsuite,
qui lui ressemblait par ses lumires et ses vertus, ont produit une
accusation contre lui, aussi absurde que mmorable dans l'histoire des
tracasseries littraires.

  [10] Mort vque de Ratisbonne.

Des gens malveillants et impudents, qui se vantaient de savoir flairer
la piste des jsuites, l'ont dclar affili cach des jsuites,
tandis qu'on taxait Sailer d'tre protestant en secret, parce qu'il
tait si li avec Lavater. Une des ides bizarres et favorites de ce
dernier tait, que saint Jean l'vangliste n'tait point mort, qu'il
se promenait encore sur la terre, et qu'il pourrait peut-tre avoir
l'honneur de sa visite.

Il fondait son opinion sur les paroles de Jsus-Christ, rpondant 
saint Pierre, jaloux de voir que Jean tait except de la mission
apostolique: Si je veux qu'il reste jusqu' ce que je reviendrai, que
t'importe! et sur l'induction, que les disciples de Jsus Christ mme
ont tire de ses paroles, que saint Jean ne mourrait point.
Effectivement saint Jean ne se trouve point dans le martyrologe.

Lavater, comptant sur les promesses extraordinaires faites  la
perfection de la foi, et flatt par la puret de ses intentions et de
sa conscience, esprait que Dieu pourrait lui faire une grce
particulire dans un sicle o il avait si peu de concurrents dignes
d'y prtendre. Je m'tonne qu'aucun de ses ennemis n'ait touch cette
corde sensible de Lavater, pour se moquer de lui, en lui envoyant un
saint Jean suppos, assez adroit pour le mystifier. Malgr tant
d'amour pour les choses merveilleuses, l'esprit de Lavater tait plus
en garde contre son imagination que contre les moqueries de ses
adversaires.

J'en ai eu la preuve dans sa rponse  la lettre du comte de
Bernstorff, qui l'appelait  Copenhague. L'autorit bien grave du
tmoignage de l'homme plein de gnie, de lumires et de vertu qui lui
crivait, ne l'a point empch de rejeter de prime abord l'appt des
choses extraordinaires, qu'on offrait  sa curiosit et  son
jugement.

Le philosophe le plus dpouill de prjugs, n'aurait pas dsavou les
doutes et les rflexions pleines de sagesse avec lesquelles il
combattait les dangers de la crdulit. Mais il est pourtant revenu
assez convaincu de la vrit de ce qu'on lui avait dit  Copenhague,
quoiqu'on ne l'ait pas admis  prouver lui-mme la valeur de ces
mystres.

Ils consistaient en certaines rvlations obscures et nigmatiques,
que les initis recevaient pendant leurs prires, et dont les
solutions taient donnes en songe aux personnes avec lesquelles ils
taient en rapport intime sur ces objets. Cette communication de
lumires s'oprait de prfrence entre maris et femmes, et comme
c'taient ces dernires qui donnaient les explications, le tout m'a
paru une intrigue,  l'aide de laquelle les femmes ou leur directeur
en chef, gouvernaient les maris.

On a assur Lavater, que, dans des circonstances trs-importantes, on
avait reu par ces moyens miraculeux des prdictions, des
claircissements et des conseils admirables, et on en avait accord 
lui-mme d'assez curieux et d'assez flatteurs, pour exciter son
attente et obtenir provisoirement sa confiance.

Il n'a point voulu me dire en quoi ces claircissements consistaient,
mais il m'a affirm en avoir reu de trs-vrais sur le pass et de
trs-tonnants sur l'avenir; tout ce qu'il m'a confi avoir appris
d'eux, c'est que son me avait jou jadis plusieurs rles
considrables; qu'il avait t le roi Josias dans le Vieux Testament;
dans le Nouveau, Joseph d'Arimathie; et Zwingli, en dernier lieu; car
ces messieurs croyaient  la mtempsycose, et je suis fch de n'avoir
pas not la liste fort plaisante des mes voyageuses de plusieurs
grands personnages. Je me rappelle seulement que Frdric II a t
saint Luc.

Toutefois, je dois rendre la justice  Lavater que sa conviction de la
ralit des mystres, qui se clbraient en Danemark, a t acheve et
dtermine par l'accomplissement fortuit de quelques prdictions, qui
lui ont t faites, et surtout par des confirmations assez singulires
de plusieurs points de cette doctrine mystrieuse, lesquelles lui ont
t donnes par la bouche d'un somnambule.

C'tait un jeune garon de neuf  dix ans, nomm Hermann, qui se
trouvait dans un village prs de Zurich, et qui, tomb dans un
somnambulisme naturel, n'avait qu'un cri aprs Lavater, qu'il n'avait
jamais vu. tant all le trouver, cet enfant non-seulement l'a d'abord
reconnu, mais lui a rpt un grand nombre de toutes les choses qu'il
avait entendues  Copenhague, ce qui,  moins d'admettre la ralit
du merveilleux, ne peut s'expliquer que par la supposition, que
l'indiscrtion de Lavater et de ses confidents a donn  de mauvais
plaisants l'ide de se moquer de lui par le moyen de cet enfant,
qu'ils avaient sans doute endoctrin. Mais ce que je n'entreprendrai
point d'expliquer, c'est ce qu'il a crit  une dame de ses amies
intimes, avant qu'on ait pu prvoir les dsastres de la Suisse. Voici
ce que dit cette lettre: J'ai appris par la bouche de notre Seigneur
mme, que je mourrai martyr, aprs avoir souffert de grandes peines et
vu des choses que tant de personnes dsirent de voir, et qu'elles
verront pour leur malheur. Puisse ma mort attester la certitude, que
le Seigneur daigne parler encore aux mortels!




XIV

SAINT-MARTIN.


Martinez Pasqualis a t le fondateur de l'ordre mystique des
Martinistes, nomms ainsi  cause de la considration, que
Saint-Martin, l'un des sept matres, que leur chef avait dsigns pour
propager sa doctrine aprs lui, avait obtenue au-dessus de ses
collgues par son mrite personnel et par son livre fameux _des
Erreurs et de la Vrit_.

Pasqualis tait originairement Espagnol, peut-tre de race juive,
puisque ses disciples ont hrit de lui un grand nombre de manuscrits
judaques. Sa science tait beaucoup moins thorique que celle de ses
aptres; il pratiquait tout franchement la magie, tandis qu'eux s'en
cachaient et la dfendaient soigneusement. J'ai t fort li avec un
certain La Chevalerie qui avait t son aide de camp favori, lequel
m'a montr quelques tapis de leurs oprations magiques, et racont
plusieurs faits merveilleux, s'ils taient vrais. Je n'en citerai
qu'un. Les travaux magiques de ces messieurs ont pour objet surtout de
combattre les dmons et leurs satellites, sans cesse occups 
rpandre des maux physiques et spirituels sur toute la nature par leur
magie noire. Les combats se font particulirement aux solstices et aux
quinoxes de part et d'autre. Ils travaillent sur des tapis crayonns,
sur lesquels ils tablissent leurs citadelles, qui consistent en un
grand cercle au milieu pour le grand matre, et deux ou trois plus
petits pour ses assistants. Le chef, quoique absent, voit toutes les
oprations de ses disciples, quand ils travaillent seuls, et les
soutient.

Un jour, me dit La Chevalerie, que je n'tais pas parfaitement pur, je
combattais tout seul dans mon petit cercle, et je sentais que la force
suprieure d'un de mes adversaires m'accablait, et que j'allais tre
terrass. Un froid glacial, qui montait de mes pieds vers le coeur,
m'touffait, et prt  tre ananti, je m'lanai dans le grand cercle
pouss par une dtermination obscure et irrsistible. Il me sembla en
y entrant, que je me plongeais dans un bain chaud dlicieux, qui remit
mes esprits, et rpara mes forces dans l'instant. J'en sortis
victorieux, et par une lettre de Pasqualis, j'appris qu'il m'avait vu
dans ma dfaillance, et que c'tait lui qui m'avait inspir la pense
de me jeter dans le grand cercle de la puissance suprme.

Voil ce que La Chevalerie m'a racont, pntr de la conviction la
plus intime. Il se trompait peut-tre, mais son intention n'tait
certainement pas de me tromper. Loin de vouloir faire de moi un
proslyte, il faisait son possible pour me dtourner de cette doctrine
qui, disait-il, l'avait rendu fort malheureux. On l'avait excommuni 
tout jamais, pour un pch sans rmission, et il ne cessait de mdire
de Pasqualis et de ses successeurs. Il dpeignait le premier comme un
homme plein de vices et de vertus, qui se permettait tout, malgr sa
svrit pour les autres, qui prenait de l'argent de ses disciples,
les escroquait au jeu, et donnait ensuite leur argent au premier venu,
quelquefois  un passant qu'il ne connaissait pas; il disait  ceux
qui lui en tmoignaient leur tonnement: J'agis comme la providence,
ne m'en demandez pas davantage.

Passons au hros du prsent article,  M. de Saint-Martin. Jeune,
aimable, d'une belle figure, doux, modeste, simple, complaisant, se
mettant au niveau de tout le monde, et ne parlant jamais des sciences,
encore moins de la sienne, il ne ressemblait nullement  un
philosophe, plutt  un petit saint; car sa dvotion, son extreme
rserve et la puret de ses moeurs paraissaient quelquefois
extraordinaires dans un homme de son ge. Il tait fort instruit,
quoique dans son livre il ait parl de plusieurs sciences d'une
manire fort baroque. Il s'nonait avec beaucoup de clart et
d'loquence, et sa conversation tait fort agrable, except quand il
parlait de son affaire, alors il devenait pdant, mystrieux, bavard
ou taciturne; crainte d'avoir trop dit, il niait le lendemain ce dont
il tait convenu la veille.

Il avait des rticences insupportables, s'arrtant tout court au
moment o l'on esprait tirer de lui un de ses secrets; car il croyait
 une voix intrieure qui lui dfendait ou lui permettait de parler.
Son grand principe tait que, dans la route spirituelle, on ne devait
point troubler la marche de l'homme, qu'il suffisait de le prparer 
deviner les secrets qu'il tait destin  savoir. Aussi, se donnait-il
plus de peine pour loigner ses disciples de sa science que pour les y
appeler, se croyant responsable des abus qu'ils pourraient en faire.
Son pre, qui tait maire d'Amboise, l'avait mis dans le service
militaire, o, par sa bonne conduite, ou par le crdit de M. de
Choiseul, seigneur d'Amboise, il s'tait avanc, en trs-peu de temps,
au grade de capitaine; mais, entran par la doctrine de Pasqualis et
une vocation, qui lui semblait irrsistible, il quitta brusquement le
service, malgr les exhortations de ses parents, de ses amis et de son
protecteur, se brouilla avec son pre, et se voua aux oeuvres de sa
science mystique et  la pauvret. Il s'tait propos de ne rien
demander  son pre, et rduit au pain et  l'eau, c'est en se
chauffant au feu d'une cuisine de gargote, qu'il a compos son trait
_des Erreurs et de la Vrit_.

Le dbit de ce livre, le premier et le meilleur qu'il a crit, l'a
aid  subsister, jusqu' ce que madame de la Croix, qui courait une
carrire approchante de la sienne, l'ait recueilli chez elle. Mais
bientt ils se brouillrent, voulant s'endoctriner l'un l'autre, et
Saint-Martin, ayant hrit d'une tante cinquante louis de rente, se
trouva fort riche, et publia quelques nouveaux ouvrages, qui
augmentrent son aisance: c'est alors qu'il ouvrit une petite cole,
et que je devins son disciple.

Tout ce qu'il m'a appris est si peu important, et je l'ai si
parfaitement oubli, que je ne crains pas d'tre indiscret, en parlant
de sa doctrine. Le peu que j'en dirai m'appartient; je le dois 
l'application avec laquelle je n'ai cess de relire son livre, 
l'attention avec laquelle j'ai saisi chaque mot chapp  mon
harpocrate, et peut-tre  mon talent pour la devination de tous les
livres, qui traitent de sciences occultes.

Celui _des Erreurs et de la Vrit_ est le seul dont le style soit
agrable et qu'on puisse lire sans dgot. Les trois quarts de cet
ouvrage sont intelligibles; et les pages qu'on ne comprend pas,
prsentent des objets si neufs et si bizarres, qu'ils amusent
l'attention et piquent la curiosit.

Bien des gens ont cru que cet ouvrage n'avait t compos que pour
ramener le monde  des ides religieuses par l'appt du merveilleux.
Il est certain qu'il a produit cet effet sur plusieurs personnes de ma
connaissance et sur moi-mme; mais j'ai lieu d'assurer que c'est une
introduction trs-savante et trs-dtaille  la science de la magie,
et qu'il renferme beaucoup de choses, dont l'auteur s'abstenait de
parler dans ses leons.

La science des nombres, qu'il a reprsente sous l'emblme d'un livre
 dix feuilles, tait de toutes ses connaissances celle  laquelle il
attachait le plus haut prix. Il disait l'avoir vole  son matre, et
qu'il ne la communiquerait jamais  personne. C'est grand dommage, car
c'est sous ce voile mystrieux qu'il a envelopp les plus rares
secrets de son ouvrage.

Tout ce qu'il avouait tait, que les nombres donnaient la clef de
l'essence de toutes les choses matrielles, pourvu qu'on en connt
les vritables noms dans la langue primitive; que par les nombres on
prouvait les esprits, de mme que par _les paroles de puissance_,
pour s'assurer si les uns et les autres taient bons ou mauvais; et
que tout cela s'obtenait par l'analyse cabalistique de ces noms et de
ces paroles, dont les lettres hbraques produisaient les dix nombres,
qui manifestaient des vrits si importantes.

Il ajoutait, que l'alphabet hbreux n'tait juste que jusqu' la
dixime lettre inclusivement, que le reste avait t brouill, mais
qu'il en connaissait l'ordre vritable. Voil dj une confession
assez claire que ces messieurs s'occupaient de magie.

Un autre aveu, que je lui ai arrach, est la description des figures
hiroglyphiques crites en traits de feu, qui lui apparaissaient dans
ses travaux, et dont il lui tait ordonn de conserver les dessins,
qu'il m'a montrs. Ces figures ne sont autre chose que ce qu'on
appelle les sceaux des esprits, qu'on voit sur les talismans, sur les
pentacles, et autour des cercles magiques.

Mais ce n'est qu'en tremblant que Saint-Martin parlait de toutes ces
choses-l. Il assurait que la magie avait occasionn la chute des
esprits et celle de l'homme; que la seule pense, analogue  ces
crimes, pouvait nous perdre pour toujours; que sa conscience tait
charge de l'me de ses disciples, et que, par toutes ces raisons, il
se trouvait oblig  toutes les prcautions que prescrivait sa
doctrine pour les mener au bien  petits pas, et pour loigner de
cette route ceux que la providence n'a point destins au grand oeuvre
des lus, choisis par elle pour combattre le mal sur la terre.

Au reste, je conseille  tous ceux qui veulent tudier le livre _des
Erreurs et de la Vrit_, de lire pralablement l'histoire du
Manichisme de Beausobre, qui leur ouvrira l'intelligence sur les
matires fondamentales du livre de Saint-Martin, et o ils trouveront
de grands rapports avec sa doctrine.

J'ai connu deux collgues de M. de Saint-Martin, moins difficiles que
lui, mais qui ne le valaient pas: l'un se nommait Hauterive, qui
tenait boutique de la science  tous venants, et dont mon matre tait
fort mcontent; l'autre Villermoze: il avait fond son cercle  Lyon;
il avait moins de savoir que Saint-Martin, mais beaucoup plus
d'onction, d'amnit et de franchise, au moins apparente. Il parlait
au coeur beaucoup plus qu' l'esprit; il tait estim de tout le monde
pour ses qualits, et ador de ses disciples,  cause de ses manires
cordiales, amicales et sduisantes. Il a jou un rle distingu dans
la maonnerie, et a fini par s'adonner entirement au magntisme
spirituel. Il a pri dans les massacres de Lyon, et Saint-Martin est
mort tranquillement pendant la rvolution, qui avait un peu drang la
frquentation de son cole.

Pour se faire une ide complte de la doctrine de Saint-Martin qui, de
toutes les doctrines mystiques est la plus merveilleuse, la plus
intressante et la plus attachante, il faut lire les ouvrages
suivants:

    _Des Erreurs et de la Vrit_,

    _Des rapports entre Dieu, l'homme et la nature_,

    _Ecce homo_,

    _De l'Esprit des choses_,

    _L'homme de dsir_,

    _Le crocodile_,

    _Le nouvel homme_,

    _Lettre  un ami sur la rvolution franaise_,

    _clair sur l'association humaine_,

    _OEuvres posthumes_,

    _Le ministre de l'homme esprit_.


Diffrentes traductions de Jacob Boehme et un ouvrage allemand qui a
pour titre: _Magicon_.

Je crois faire plaisir  mes lecteurs en terminant cet article par
une notice biographique de Saint-Martin, crite par lui-mme:

J'ai t gai, mais la gaiet n'a t qu'une nuance secondaire de mon
caractre; ma couleur relle a t la douleur et la tristesse, _
cause de l'normit du mal_ (Boehme 3, 18) et de mon profond dsir
pour la renaissance de l'homme.

On ne m'a donn de corps qu'un projet. J'ai t moins l'ami de Dieu,
que l'ennemi de ses ennemis, et c'est ce mouvement d'indignation
contre les ennemis de Dieu, qui m'a fait faire mon premier ouvrage.

La nature de mon me a t d'tre extrmement sensible, et peut-tre
plus susceptible de l'amiti que de l'amour; cependant cet amour mme
ne m'a pas t tranger, mais je n'ai pu m'y livrer librement, comme
les autres hommes, parce que je n'ai t que trop attir par de grands
objets, et que je n'aurais pu jouir rellement de la douceur de ce
sentiment, qu'autant que le sublime apptit, qui m'a toujours dvor,
aurait eu la permission de se satisfaire; or c'est une permission que
des _matres sacrs_ m'ont toujours refuse.

Enfin, je n'aurais voulu me livrer au sensible, qu'autant que mon
spirituel n'aurait pas paru crime et folie.

Oh, si ce spirituel et t  son aise, quel coeur j'aurais eu 
donner! J'ai chang sept fois de peau tant en nourrice;  l'ge de
dix-huit ans, il m'est arriv de dire au milieu des confessions
politiques, que les livres m'offraient: Il y a un Dieu, j'ai une me,
il ne me faut rien de plus pour tre sage, et c'est sur cette base
qu'a t lev ensuite tout mon difice.

(Il disait en entrant dans sa carrire: ou j'aurai la chose en grand,
ou je ne l'aurai pas).

Depuis que l'inexprimable misricorde divine a permis que l'aurore
des rgions vraies se dcouvrt pour moi, je n'ai pu regarder les
livres, que comme des objets de lamentations, car ils ne sont que des
preuves de notre ignorance et une sorte de dfense faite  la vrit,
tant elle s'lve au-dessus d'eux. Les livres morts nous empchent
aussi de connatre le livre de vie, et voil pourquoi ils font tant de
mal au monde, et nous reculent tout en paraissant nous avancer.

Boehme, cher Boehme, tu es le seul que j'excepte, car tu es le seul
qui nous mne rellement au livre de la vie. Encore faut-il bien qu'on
puisse y entrer sans toi. Les livres que j'ai faits n'ont pour but,
que d'engager les lecteurs  laisser l tous les livres, sans en
excepter les miens.

Dans l'initiation que j'ai reue et  laquelle j'ai d dans la suite
toutes les bndictions, dont j'ai t combl, il m'arriva de laisser
tomber mon _Bouclier_ par terre, ce qui fit de la peine au matre;
cela m'en fit aussi  moi, en ce que cela ne m'annonait pas pour
l'avenir beaucoup de succs.

J'ai reconnu, que c'tait une chose honorable pour un homme, que
d'tre, pendant son passage ici-bas, un peu balayeur de la terre. De
tous les tats de la vie temporelle, les deux seuls que j'aurais aim
 exercer, eussent t celui d'vque et celui de mdecin, parce que,
soit pour l'me, soit pour le corps, ce sont les seuls o l'on puisse
faire le bien pur et sans nuire  personne, ce qui n'est pas possible
dans l'ordre militaire, dans l'ordre judiciaire, dans l'ordre des
traitants; et je n'aurais pas aim  n'tre que cur, non par orgueil,
mais parce qu'un cur n'est pas aussi libre dans son instruction, que
peut l'tre un vque. Le duc de Choiseul a t, sans le savoir,
l'instrument de mon bonheur, lorsque, voulant entrer au service, non
par got, mais pour cacher  une personne chre mes inclinations
studieuses, il me plaa dans le seul rgiment o je pouvais trouver le
trsor qui m'tait destin. L'esprance de la mort fait la consolation
de mes jours: aussi voudrais-je qu'on ne dise jamais: l'autre vie,
car il n'y en a qu'une.

La ville de Strasbourg est la seconde aprs Bordeaux,  qui j'ai des
obligations inapprciables, parce que c'est l o j'ai fait
connaissance avec des vrits prcieuses dont Bordeaux m'avait dj
procur les germes. Et les vrits prcieuses, c'est par l'organe de
mon amie intime qu'elles me sont parvenues, puisqu'elle m'a fait
connatre mon cher Boehme. Mon premier sjour  Lyon en 1773, 1774,
1775, ne m'a pas t beaucoup plus rellement profitable, que celui de
1785. J'y prouvai un repoussement trs-marqu dans l'ordre spirituel.
Mon pre n'ayant pas pu teindre dans moi le got que j'avais pour les
objets profonds, essaya vers ma trentime anne de me donner des
scrupules sur les recherches dans les vrits religieuses, qui doivent
tre toutes de foi. Il m'engagea  lire un sermon du P. Bourdaloue,
dans lequel le prdicateur prouvait qu'il ne fallait pas raisonner; je
lus le sermon, et puis je rpondis  mon pre: C'est en raisonnant
que le P. Bourdaloue a voulu prouver qu'il ne fallait pas raisonner.

Mon pre garda le silence; il n'est pas revenu depuis  la charge.
C'est  Lyon, que j'ai crit le livre intitul: _Des Erreurs et de la
Vrit_; je l'ai crit par dsoeuvrement et par colre contre les
philosophes. J'crivis d'abord une trentaine de pages, que je montrai
au cercle, que j'instruisais chez M. de Villermas, et l'on m'engagea 
continuer.

Il a t compos vers la fin de 1773 et le commencement de 1774, en
quatre mois de temps, et auprs du feu de la cuisine, n'ayant pas de
chambre o je pusse me chauffer.

Un jour mme, le pot de la soupe se renversa sur mon pied, et le
brla assez fortement. C'est  Paris, en partie chez madame de la
Croix, que j'ai crit le _Tableau naturel_,  l'instigation de
quelques amis.

C'est  Londres et  Strasbourg, que j'ai crit l'_Homme de dsir_, 
l'instigation de Tieman. C'est  Paris que j'ai crit l'_Ecce homo_,
d'aprs une notion vive que j'avais eue  Strasbourg. C'est 
Strasbourg que j'ai crit le _Nouvel homme_,  l'instigation d'un
gentilhomme sudois.

En 1768, tant en garnison  Lorient, j'eus un songe qui me frappa.
J'tais dans les premires annes de mes grands objets, et c'est 
Lorient mme que j'en avais eu les premires preuves personnelles, en
lisant un livre de mathmatiques. La nuit, je vis un gros animal
renvers par terre du haut des airs par un grand coup de fouet; je vis
ensuite un autel, que je pris pour tre chrtien, et sur lequel je
vis quantit de personnes passer et repasser avec prcipitation et
comme voulant le fouler aux pieds. Je me rveillai avec beaucoup
d'affliction, de ce que je venais de voir. C'tait l'annonce du
renversement de l'glise.

Mes ouvrages et particulirement les derniers ont t le fruit de mon
tendre attachement pour l'homme, mais en mme temps du peu de
connaissance, que j'avais de sa manire d'tre, et du peu d'impression
que lui font ces vrits dans cet tat de tnbres et d'insouciance,
dans lequel il se laisse croupir. Ce ne sont pas mes propres ouvrages
qui me font le plus gmir sur cette insouciance, ce sont ceux d'un
homme, dont je ne suis pas digne de dnouer les cordons de ses
souliers, mon chrissime Boehme.

Il faut que l'homme soit devenu entirement sot ou dmon pour n'avoir
pas profit plus qu'il ne l'a fait de ce trsor envoy au monde il y a
cent quatre-vingts ans. Les aptres, qui n'en savaient pas tant que
lui, ont infiniment plus que lui avanc l'oeuvre.

C'est que pour les hommes encrots, comme ils le sont, les faits
sont plus efficaces que les livres.




XV

MADAME DE LA CROIX.


Madame de Jarente, fille du marquis de Snas et nice de cet vque
d'Orlans, qui avait la feuille des bnfices sous le rgne de madame
de Pompadour et de M. de Choiseul, avait pous fort jeune le marquis
de la Croix, officier gnral au service d'Espagne, que j'ai connu
gnralement estim  Madrid. Son mari l'avait laisse, je ne sais pas
pourquoi,  Avignon, o, n'ayant rien de mieux  faire, elle s'est
donne la peine de gouverner le comtat, durant la vice-lgation de Mgr
Acquaviva, qui tait fort paresseux et perdument amoureux d'elle.
Comme elle aimait  gouverner, elle rejoignit son mari, lorsqu'il fut
nomm vice-roi en Galice. Aprs sa mort, elle quitta l'Espagne
maltraite et fort pauvre, vint  Lyon, y tomba dangereusement malade,
eut des visions pendant sa maladie, et passa de l'incrdulit la mieux
conditionne  une crdulit sans bornes.

Parmi les livres mystiques qu'elle lisait alors, celui _des Erreurs et
de la Vrit_ l'avait charme davantage, et c'est  lui qu'elle
attribuait principalement sa conversion. Aussi rechercha-t-elle
l'auteur, ds qu'elle fut arrive  Paris, le recueillit chez elle, et
se composa, toujours disputant avec lui, un petit systme thosophique
particulier, qui n'avait pas le sens commun.

Je n'en citerai qu'un exemple: elle appliquait le fameux _quaternaire_
du livre de Saint-Martin  la divinit, en qui elle prtendait qu'il y
avait quatre personnes engendres successivement: le fils du pre, le
Saint-Esprit du fils, et Melchisdec du Saint-Esprit.

Mais madame de la Croix tait bien plus forte pour la pratique que
pour la thorie. Son affaire principale tait de combattre le diable
et de gurir les maladies. Elle croyait comme le P. Gassner, dont elle
faisait grand cas, que le diable tait cause de presque toutes les
maladies, lesquelles avaient toujours leur source dans quelque pch,
qui avait soumis la partie malade aux influences du dmon. Elle
oprait par des prires et par l'imposition de ses mains arroses
d'eau bnite et de saint chrme; mais quand elle rencontrait un
possd, et elle en nourrissait toujours quelques uns  la brochette,
c'tait alors qu'elle se croyait  sa vritable place; exorcisant et
chassant ce diable du corps de ce pauvre malheureux, qui pour avoir
fait un pacte avec lui, serait perdu  jamais, sans la puissance
qu'elle avait reue de Dieu de le dlivrer. Ces cures de possds
taient les plus difficiles, car pour les obsds, lesquels par des
pratiques de fausse magie n'avaient le diable que sur eux ou autour
d'eux, il lui en cotait beaucoup moins de peine de les en
dbarrasser, elle avait mme le pouvoir de le montrer  la compagnie
avant qu'il s'en allt, sous une forme qui n'effrayait personne. Je me
souviendrai toujours d'une description charmante qu'elle m'a faite de
l'apparition d'un de ces diablotins, dont elle avait dlivr un
certain consul de France  Sal, homme de lettres, que j'avais
rencontr souvent chez les encyclopdistes. Quand le mauvais esprit,
me dit-elle, fut sorti de son corps, je lui ordonnai de nous
apparatre sous la forme d'une petite pagode chinoise. Il nous fit la
galanterie de prendre une figure vraiment dlicieuse; il tait habill
en couleurs de feu et or, son visage tait trs-joli, il remuait des
petites mains avec beaucoup de grce, et fut se sauver sous ce rideau
de taffetas vert que vous voyez l, dont il s'enveloppa, et d'o il
fit toutes sortes de grimaces  son ancien hte; mais ce dernier,
ayant sans doute commis de nouvelles fautes, resta obsd; car,
rentrant un soir au logis, il trouva la petite pagode sur son bureau,
et je fus oblige de me transporter chez lui pour la chasser de sa
chambre. Nous avions t fort tonns, M. le consul et moi, de nous
rencontrer ensemble chez madame de la Croix, mais je le fus bien plus
que lui, lorsqu'elle l'obligea  convenir en ma prsence de la vrit
de ce rcit, et, par bien des raisons, j'ai lieu de croire qu'ils ne
pouvaient pas tre d'accord.

J'ai vu chez elle plusieurs personnages, qui se faisaient traiter de
l'incarnation diabolique et qui m'ont surpris bien plus que le consul;
entre autres, le marchal de Richelieu, le chevalier de Monbarrey, le
marquis, la marquise et le chevalier de Coss. Madame de la Croix
prtendait que bien du monde, et mme des personnes de ma connaissance
taient obsdes, et avaient des apparitions, mais qu'elles n'osaient
pas en parler de peur de se donner un ridicule. Elle me citait
nommment le comte de Schomberg, qui occupait une place distingue
parmi les philosophes mcrants, et que je voyais beaucoup chez le
baron d'Holbach. Cette dernire assertion me paraissait une absurdit
vraiment choquante; mais, l'anne d'aprs, me trouvant chez madame
Necker, cette dame produisit une lettre de M. de Buffon, qui lui
crivait de Bourgogne et lui parlait de certaines visions, qui
rgnaient dans cette province, et que c'taient toujours de vieilles
femmes qui apparaissaient. Quelques gens de lettres qui n'aimaient pas
M. de Buffon, parce qu'il tait trop religieux, faisant quelques
mauvaises plaisanteries sur son penchant  croire des choses
incroyables, voici ce que M. de Schomberg nous dit  mon grand
tonnement: Vous me connaissez assez, messieurs, pour tre persuads
que je ne crois pas aux revenants, cela n'empche pas, que je ne voie
et que je n'aie vu depuis longtemps, et presque chaque semaine, la
figure de trois vieilles femmes, qui s'lvent du pied de mon lit, et
qui, se recourbant contre moi, me font des grimaces pouvantables.

Ceci me rappelle un de mes amis, M. Tieman, qui voyait presqu' chaque
place qu'il regardait fixement, pendant quelques minutes, une tte,
dont les yeux et les traits taient si anims, qu'elle lui paraissait
vivante. Sur la tache de sang, qu'on montre dans la chambre du chteau
d'dimbourg, o David Rizzio fut poignard, il dit avoir vu une tte,
qui exprimait les convulsions de la mort d'une manire effrayante; il
retourna  diffrentes reprises  la mme place et il revit toujours
cette tte plus horrible qu'auparavant. M. Tieman, quoique entich de
la passion des sciences occultes, tait un homme trs-vridique,
incapable de tromper qui que ce soit, et toujours en garde de se
tromper lui-mme. Quoi qu'il en soit, j'ai lieu de croire, qu'il
voyait rellement ce qu'il disait voir. Eh! qui n'a pas rencontr bien
des honntes gens, qui assuraient avoir eu des apparitions avec des
circonstances et des protestations si persuasives, qu'on devait tre
fch de les rvoquer en doute? Mais ne pourrait-on pas, pour se
mettre le coeur et l'esprit en repos, admettre qu'une conformation
particulire de l'oeil, ou une concrtion compacte, qui se serait
forme dans le cristallin ou dans l'humeur vitre, pourraient produire
la reprsentation d'un spectre? Cette concrtion opaque, qui aurait
pris une forme dtermine, analogue  celle d'une figure humaine et
interceptant les rayons de la lumire, me parat surtout propre 
produire ces sortes d'illusions. Ce spectre serait sans doute noir et
mal dessin, mais l'imagination, ce peintre rapide et habile,
colorerait et achverait bien vite l'bauche d'une telle grisaille.

Madame de la Croix a t dans sa jeunesse ce qu'on nomme une beaut
romaine, mais si parfaite comme on n'en a jamais vu une pareille. Elle
avait une figure pleine de grces et de caractre, l'oeil perant, le
nez aquilin, la tte altire, un port superbe, une dmarche
majestueuse, en un mot c'tait l'idal d'une belle impratrice. De
tant de charmes, il ne lui restait dans sa vieillesse qu'une
physionomie spirituelle et anime, une taille bien faite, un beau
pied, un air imprieux, et beaucoup d'loquence. Ces restes imposants
et distingus convenaient merveilleusement au rle qu'elle jouait,
quand elle parlait au diable; son geste menaant et l'accent de sa
voix faisaient trembler, et il y avait tant de noblesse dans son
maintien, tant d'lvation dans sa dvotion exalte, et une expression
si sublime de foi et d'assurance dans toute sa personne, qu'on croyait
voir une sainte qui allait faire un miracle. Mais malheureusement je
n'en ai vu aucun, quoique j'aie pass bien des journes chez elle, 
attendre que le diable sortt du corps d'un possd. Cependant j'ai
t tmoin de plusieurs gurisons de maux de tte et de dents, de
coliques et de douleurs rhumatiques, opres sur des personnes qui
venaient chez elle en visite et qu'elle connaissait mme trs-peu. Je
pense que ces sortes de gurisons peuvent s'expliquer assez
naturellement par l'action du magntisme animal second par
l'imagination, cette fe puissante qui commande au gnie et prside
aux ressorts de notre organisme. Toutefois, si l'on considre combien
l'amour-propre doit tre flatt de l'honneur d'tre un instrument de
la divinit, on peut pardonner  madame de la Croix et compagnie de ne
pas croire  des causes naturelles, quand il s'agit de miracles.

Madame de la Croix racontait avec une navet, une grce et un art
pittoresque, qui lui taient propres, les particularits des visites
qu'elle recevait des mauvais esprits, quand elle tait seule. On
voyait tout ce qu'elle disait, tant ses descriptions taient vives et
naturelles. Toutes les fois que je venais chez elle, je trouvais des
nouvelles de sa socit. Tantt c'taient des niches fort drles qu'on
lui avait joues, et tantt des perscutions effrayantes qu'elle avait
essuyes. Souvent des processions entires de pnitents en grandes
robes couleur de rose, ou de capucins fort puants, vtus en bleu
cleste, ou d'autres personnages ecclsiastiques ridiculement fagots
arrivaient chez elle de nuit et traversaient son lit, les capucins lui
offraient des baisers et les pnitents flagellaient ses couvertures.
Quelquefois on lui donnait un bal, o elle voyait les ajustements les
plus curieux et les modes de tous les sicles; une autre fois,
c'taient un feu d'artifice magnifique, des pyramides de diamants et
de bijouteries, des illuminations superbes ou des palais enchants
qu'on lui montrait. Elle dpeignait tout cela si vivement, avec tant
de got, de gaiet et d'loquence, que ses rcits valaient mieux que
la plupart des descriptions d'une fte, ou de l'assemble la plus
brillante.

Je ris encore toutes les fois que je pense  une dispute thologique,
qu'elle eut avec un de ses esprits familiers, masqu en docteur de
Sorbonne, qui la traitait d'hrtique, en soutenant les opinions de
l'glise romaine de la manire la plus orthodoxe: Mais, lorsqu'il
finit par y mler des blasphmes, je lui fermai la bouche avec un
cadenas, me dit-elle, qu'il portera jusqu'au jour du jugement.--Et o
avez-vous pris ce cadenas? lui rpliquai-je. Ah! mon cher baron, que
vous tes peu instruit de la diffrence entre la ralit spirituelle
et la matrielle; c'est un cadenas bien vritable que je lui ai
appliqu: les ntres n'en ont que la figure.

Je ne m'ennuyais donc pas chez elle en attendant la chose principale,
qui tait le diable, qu'elle avait promis de montrer, d'autant plus
que nous ne parlions pas toujours de ces choses-l, et que son esprit
orn et fcond rendait la conversation aussi instructive qu'agrable;
mais tout le monde n'tait pas aussi bnvole que moi, et l'on se
permettait de la donner en spectacle, en l'engageant  faire ses
conjurations dans les maisons, o on lui faisait accroire qu'il
revenait des esprits. Ces facties se faisaient mme si grossirement,
qu'elle s'en apercevait; mais elle mettait ces humiliations au pied de
la croix, et m'en parlait avec une grande ouverture de coeur et
beaucoup de bon sens. Vous qui m'avez connue, disait-elle, si jalouse
de ma gloire et de ma supriorit, qui savez que je me prive du
moindre superflu pour le donner aux pauvres, qui voyez que le mtier
que je fais ne me rapporte que de la honte et du mpris dans un pays
o, par mon rang et ma parent, je pourrais jouer un tout autre rle,
ne sentez-vous pas, qu'une force trs-suprieure doit m'imposer
l'oeuvre que j'exerce? Dites-moi franchement, si mon esprit a baiss;
trouvez-vous que je suis devenue folle? Il tait bien difficile de
rpondre  ces questions, d'autant plus que je trouvais son esprit
plus brillant que jamais; mais, aprs lui avoir fait compliment, je ne
pouvais pas me dfendre de penser  part, qu'une ide fixe peut fort
bien exister, sans troubler les autres, et qu'on peut tre raisonnable
avec un coin de folie.

Au reste madame de la Croix avait une charit si active, une pit si
difiante, une bont d'me si touchante, tant d'onction, de gnie et
de noblesse de caractre, qu'elle mritait les plus grands gards, et
qu'on ne pouvait pas se dfendre de l'aimer et de la respecter. Pour
moi, je ne saurais penser  elle sans l'admirer et la regretter
sincrement. Je l'ai vue pour la dernire fois en 1791  Pierry, en
Champagne, chez M. Cazotte, ce charmant auteur du _Diable amoureux_
qui, de matre qu'il avait t chez les Martinistes, s'tait fait
disciple de madame de la Croix, et qui a pri dans les massacres du
mois de septembre. Je crains fort que madame de la Croix, dont je n'ai
pu avoir aucune nouvelle, n'ait pri de mme; car elle avait tout ce
qu'il fallait pour occuper une place parmi les martyrs, et elle
travaillait de toutes ses forces contre la rvolution, qu'elle
regardait comme l'oeuvre du diable.

Une prouesse, dont elle se vantait particulirement, tait d'avoir
dtruit un talisman de lapis-lazuli, que le duc d'Orlans avait reu
en Angleterre du clbre Falk Scheck, premier rabbin des Juifs. Ce
talisman, qui devait conduire le prince au trne, me disait-elle, fut
bris, par la vertu de mes prires, sur sa poitrine dans ce moment
mmorable, o il lui prit un vanouissement au milieu de l'Assemble
nationale.

Je finirai cet article par une scne, que je ne puis ni oublier ni
m'expliquer. Madame de la Croix avait un possd qui, induit par un
meunier son voisin, avait form un pacte avec le diable sans le
savoir, et qui par consquent pouvait tre dlivr. Toutes les fois
qu'il venait chez elle, il se jetait  genoux, et sanglotait en
racontant les tourments horribles qu'il souffrait sans cesse. Elle le
couchait sur un canap, lui dcouvrait le ventre, y appliquait des
reliques et de l'eau bnite. Alors on entendait un gargouillement
affreux dans le ventre, et le patient jetait des cris effroyables;
mais le diable tenait ferme, et nos esprances de le voir sortir,
furent toujours trompes. Un jour, ce possd devint furieux, sauta 
bas du canap et fit mine de se jeter sur nous. Madame de la Croix se
mit entre lui et nous, et d'un air menaant le remit  sa place; alors
il grinait des dents avec une force si extraordinaire, que les
passants dans la rue auraient pu l'entendre, et profrait en cumant
des blasphmes si horribles et si nouveaux, qu'ils nous faisaient
dresser les cheveux sur la tte; de l il passa aux invectives les
plus atroces contre madame de la Croix, et finit par l'numration la
plus scandaleuse de tous les pchs, que cette pauvre dame pouvait
avoir commis dans toute sa vie, avec des dtails, dont plusieurs
m'taient connus, et encore beaucoup d'autres capables de la faire
mourir de confusion. Elle coutait tout cela les yeux tourns vers le
ciel et les mains croises sur la poitrine, et pleurant amrement. A
la jeunesse prs, elle ressemblait  sainte Madeleine. Quand le
patient eut termin son discours, elle se mit  genoux et nous dit:
Messieurs, voil un chtiment de mes pchs bien juste, que Dieu
accorde  ma pnitence; je mrite ces humiliations, que j'ai prouves
devant vous, et je voudrais les essuyer devant tout Paris, si je
pouvais expier par l toutes mes fautes.

Qu'on rflchisse sur tout ceci, et qu'on me dise, s'il est croyable
qu'une femme, telle que je l'ai dpeinte, ait voulu violer  ce point
tous les gards les plus sacrs dus  Dieu,  la pudeur et  sa
rputation, pour nous tromper? Mais peut-on tre tromp et se tromper
soi-mme, quand il s'agit de surmonter l'horreur que doivent exciter
de pareilles preuves, et de sacrifier tout ce qu'on a de plus cher,
avec une abngation de raison et d'amour-propre si rvoltante et si
pouvantable?




XVI

LES CONVULSIONNAIRES.


Monsieur de la Condamine, ce savant si connu par son voyage avec M. de
Jussieu en Amrique, tait domin par une curiosit indomptable, qui
tait fort contrarie par sa surdit. Quand il voyait deux personnes
qui se parlaient en particulier, non-seulement il s'approchait avec
l'indiscrtion la plus dtermine, mais je l'ai vu prendre son
acoustique, pour les mieux couter. Lorsqu'il trouvait une lettre sur
la table, il ne pouvait pas s'empcher de l'ouvrir et de la lire.

tant  Rome, M. de Choiseul lui donna une bonne leon, et une
excellente comdie  la socit. Il avait surpris M. de la Condamine
furetant et parcourant les papiers de l'ambassade dans le cabinet de
ce ministre, chez lequel il vivait dans la plus grande intimit. M. de
Choiseul, avec l'air le plus svre et le ton le plus tragique, lui
annona, que son devoir l'obligeait  le faire arrter, et de
l'envoyer  la Bastille, vu que dans ce moment on traitait un secret
d'tat si important, que la possibilit de s'en tre instruit,
suffisait pour le faire enfermer jusqu'au dveloppement de ce secret.
Il avait beau protester qu'il n'avait rien lu, qu'il ne savait rien;
on ordonna de chercher la garde, de faire prparer une chaise de
poste, et enfin on lui donna une si belle peur, que rien ne manqua au
divertissement de ceux qui furent tmoins de cette scne plaisante.

On accuse M. de la Condamine d'avoir fait un petit vol 
Constantinople, afin de se faire donner la bastonnade sur la plante
des pieds pour pouvoir juger de l'effet de cette crmonie. Lorsque
Damiens fut excut, la curiosit le poussa  percer non-seulement la
foule et l'enceinte de la garde, mais arriv  un cercle que tous les
bourreaux des environs de Paris, attirs  cette fte si solennelle
pour eux, avaient form autour de l'chafaud, il y pntra par la
protection de M. Charlot, bourreau de Paris qui, l'ayant reconnu,
s'cria: Messieurs, faites place  M. de la Condamine, c'est un
amateur.

Les convulsionnaires taient un objet bien digne d'attirer notre
observateur curieux; aussi se donna-t-il toutes les peines ncessaires
pour tre admis  leurs mystres, fort gns alors par la police. Il
promit le secret, et surtout de se conduire comme un proslyte, qui
venait s'difier chez eux et se persuader de la vrit de leurs
miracles. Mais, aprs avoir vu crucifier une jeune fille fort jolie,
il s'approcha d'elle, aprs qu'elle fut dtache, et, comme il tait
sourd, il lui dit tout haut  l'oreille: Mademoiselle, vous faites
ici un bien vilain mtier; si c'est pour gagner de l'argent, je vous
en fournirai un autre qui assurment vous donnera beaucoup plus de
plaisir. Ce propos, qui fut entendu par toute l'assemble, causa un
si grand scandale, que M. de la Condamine pensa tre assomm, qu'il
fut chass honteusement, et que, malgr toutes ses sollicitations, il
ne put jamais obtenir l'entre d'aucune des maisons o ces fanatiques
se rassemblaient.

Me trouvant un jour de la semaine-sainte dans une socit o l'on
parlait d'un spectacle fort extraordinaire qui se donnerait le
vendredi-saint dans une certaine assemble de convulsionnaires, et que
l'on crucifierait une jeune personne la tte en bas, les pieds en
haut, et ayant tmoign quelque envie d'y aller, une dame me donna un
billet qu'elle crivit  un avocat de ses amis fort li avec les
convulsionnaires, pour le prier de m'introduire.

La veille du vendredi-saint, je rencontrai M. de la Condamine dans une
maison, o l'on s'entretenait de l'trange crmonie,  laquelle je
devais assister le lendemain. M. de la Condamine se dsolait de son
exclusion, et je ne pus me dfendre le plaisir de lui montrer mon
billet et de me moquer de lui; mais, ayant appris de moi, que l'avocat
auquel j'tais adress ne me connaissait pas, il lui passa par la
tte, qu'il pourrait facilement prendre mon nom et se mettre  ma
place. Partant de cette ide, il me pria  genoux de lui cder mon
billet, me promettant qu'il serait bien sage et qu'il m'en aurait une
obligation ternelle. Moi, qui tais alors jeune, fort attach  mes
plaisirs, qui prvoyais que je me coucherais tard et qu'il me serait
pnible de me lever  six heures du matin pour me rendre dans une
saison fort rude  l'Estrapade, o logeait l'avocat, pour voir des
choses qui me tentaient mdiocrement, je commis l'tourderie de cder
aux perscutions de M. de la Condamine, et je lui abandonnai mon
billet. Il se fit annoncer sous mon nom, l'avocat le reut 
merveille, le mena dans sa bibliothque et lui montrant les ouvrages
de plusieurs savants d'Allemagne, il l'interrogea sur leur compte. Mon
autre moi-mme lui rpondit de son mieux, disant avoir tudi le droit
chez l'un, la philosophie chez l'autre, et contrefit si parfaitement
le rle d'un voyageur allemand passablement instruit, que l'avocat y
fut tromp. Chemin faisant il endoctrina son tranger sur la
circonspection, avec laquelle il devait se conduire et sur la
crdulit pieuse, qu'il devait affecter.

Mais notre malheur commun voulut que la maison, o ils arrivrent,
tait prcisment celle d'o M. de la Condamine avait t chass si
ignominieusement. L'apparition du diable n'aurait pas pu produire une
sensation plus horrible que celle que produisit la vue de M. de la
Condamine; tous s'lancrent sur lui et accablrent l'avocat des
reproches les plus sanglants, de ce qu'il leur amenait leur plus cruel
ennemi; un impie qui avait profan la saintet de leurs mystres avec
les intentions les plus scandaleuses. Le pauvre avocat ne comprenait
rien  tout cela et se tuait de leur dire, qu'ils se trompaient, que
ce monsieur tait un Allemand de distinction, qui lui tait fortement
recommand. Mais, quand ils lui apprirent que c'tait M. de la
Condamine, qu'il avait introduit, et qu'il leur eut expliqu, comme il
avait t jou, il se joignit  toute la compagnie pour mettre M. de
la Condamine dehors par les paules, en le chargeant de maldictions
et d'invectives  rapporter de sa part  la dame du billet et au
seigneur allemand[11].

  [11] On peut rapprocher ceci du procs-verbal de M. de la
  Condamine, dans la _Correspondance littraire, philosophique et
  critique_ du baron Grimm, depuis 1753 jusqu'en 1789. Il parat
  qu'il n'a pas jug  propos de se vanter de ce qui lui est
  arriv.


J'ajouterai  ceci ce que j'ai vu bien des annes aprs chez les
convulsionnaires, o je fus men par le marquis de Nesle. Alors ils
clbraient leurs mystres fort obscurment, rduits  cette
extrmit, moins par la svrit de la police, que par le ridicule
qu'on avait eu l'adresse de jeter sur eux, et par la sagesse de ne les
plus perscuter, mais de les traiter avec mpris. Ce fut chez un vieux
conseiller au parlement, qui logeait dans le quartier de l'Isle, que
le marquis de Nesle me conduisit. Il y avait l, dans une belle
chambre meuble en damas cramoisi, le vieux conseiller, son neveu,
avocat au parlement, une vieille parente et une blanchisseuse de
dentelles, de la connaissance du marquis, laquelle devait tre
crucifie. Comme on n'osait plus avoir des croix chez soi, on avait
tendu une grande planche sur le parquet, pour en tenir lieu. D'abord,
on nous fit examiner quatre clous de charrette; et, aprs avoir tendu
la patiente sur la planche, l'avocat les lui enfona  grands coups de
marteau dans les mains et dans les pieds, pendant qu'on rcitait des
prires. Elle se plaignait tout bas et poussait de petits
gmissements, contrefaisant la voix d'un enfant au maillot, qu'elle
conserva tant qu'elle resta attache sur la planche. Tout d'un coup,
elle se mit  crier: Papa lie, o es-tu donc? tu dis que je suis une
mchante petite fille, tu as raison, mon petit papa, mais je serai
plus sage, dis-moi ce que je dois faire, je me soumets  tout. Au
bout de quelques minutes elle sortit la langue. Elle veut qu'on la
lui dlie, dit l'avocat. Il y mit un rasoir, et, appuyant cette
langue sur un mouchoir, il y fit par trois fois des coupures en croix,
qui saignrent beaucoup. Alors cette femme se mit  prophtiser
toujours avec sa petite voix d'enfant, et le conseiller  crire les
btises qu'elle disait. On nous montra plusieurs volumes pleins de ces
sortes de prophties, qui taient moins intelligibles que celles de
Nostradamus. J'ai oubli de dire que la patiente aprs les premiers
coups de rasoir, avait retir sa langue et n'en montrait plus que le
bout. Allons, ne faites donc pas l'enfant, lui dit l'avocat. Non,
non, lui rpliqua-t-elle, c'est que vous me faites trop de plaisir,
et elle prsenta la langue avec la meilleure grce possible. Aprs
avoir prophtis une bonne demi-heure, elle s'arrta tout court et
demanda d'tre soulage. C'tait avec de grosses lardoires, dont on
lui perait les bras, et avec de grandes bches de bois, que
s'oprait ce doux soulagement. On la frappait sur la tte et sur le
sein d'une manire aussi barbare que merveilleuse par le peu de mal
que cela lui faisait. Ces coups auraient d l'assommer, mais elle
priait de frapper encore plus fort, et puis se remit  prophtiser de
plus belle. Toute la crmonie dura une bonne heure.

L'ayant dcloue, il n'y eut qu'un pied qui saigna, et les autres
plaies paraissaient prtes  se fermer. Elle remit ses bas et ses
souliers, et, sans vouloir accepter de nous la moindre chose, nous la
vmes trotter sur le pav, et s'en allant d'un pas si lger, comme si
elle n'avait pris qu'un bain de pieds.




XVII

ALCHIMIE.


J'ai connu particulirement dans le temps de mes recherches
hyperscientifiques un nomm Duchanteau, homme assez extraordinaire
pour que j'en conserve le souvenir. Il tait bel homme, spirituel,
aimable, loquent, et passionn pour les sciences occultes. Aprs
avoir longtemps tudi l'hbreu, et surtout les cabalistes, il se fit
circonscrire  Amsterdam, parce qu'il s'tait mis en tte qu'il
fallait tre juif pour obtenir d'tre initi par les rabbins dans tous
les mystres de la cabale. Mais celle-ci n'ayant pas suffisamment
satisfait son dsir de franchir les bornes de notre savoir, il
s'adonna  l'tude de l'alchymie, et se cra un procd pour produire
la pierre philosophale, aussi singulier qu'ingnieux, parce qu'il
s'accorde rellement avec tous les passages essentiels des livres
alchymiques, et qu'il explique assez bien leurs nigmes principales.
Tous s'accordent  dire, qu'on doit runir sans cesse l'infrieur
avec le suprieur, et que le feu, le vase et la matire doivent se
trouver dans le mme sujet.

Or, Duchanteau disait: Ce sujet mystrieux, c'est moi, et tout homme
mle, qui est bien constitu, a le pouvoir, depuis l'ge de vingt ans
jusqu' cinquante, de faire la pierre philosophale, sans avoir besoin
d'autre chose que de lui-mme. Qu'on me fasse entrer tout nu dans une
chambre, qu'on m'y enferme ou qu'on m'y surveille, sans me donner la
moindre chose  boire ni  manger, et j'en sortirai au bout de
quarante jours avec la pierre philosophale!

Voil ce qu'il a entrepris de prouver  la loge des _Amis runis_ et
ce que malheureusement on n'a pas pu lui laisser achever jusqu'au
bout. Mais ce qu'il nous a montr est assez curieux et presque
merveilleux. Son procd et son secret consistaient  se nourrir
uniquement de son urine; il buvait sans cesse ce qu'il rendait: Voil
la coovation du suprieur avec l'infrieur, nous disait-il, mon urine
est la matire, mon corps est le vase, et ma chaleur est le feu; c'est
ainsi que ces trois choses principales se trouvent dans un seul sujet.

Duchanteau ayant t mis dans une chambre comme dans un bain, on lui
donna des vtements, et des frres se relayaient pour le surveiller
et s'assurer que rien n'entrait dans son corps, ni dans la chambre,
qui pt altrer la vrit de ses assertions. Dans les premiers jours
il souffrait cruellement de la faim et d'une soif brlante, mais son
urine commenant  s'purer et  s'paissir, le martyre de ses besoins
se calma peu  peu; toutes les facults de son esprit s'exaltrent;
tous les jours il devint plus gai, plus spirituel, plus loquent; et,
ce qu'il y a de plus singulier, c'est que sa force corporelle augmenta
prodigieusement. Mais tout cela tait accompagn d'une fivre qui,
toujours croissante, devint enfin si forte qu'elle parut dangereuse.
La crainte que cet homme ne mourt dans son opration, et des
rflexions trs-srieuses de ce qui pourrait en arriver, dterminrent
le conseil de la loge  forcer Duchanteau de quitter son entreprise.
Il l'avait soutenue jusqu'au vingt-sixime jour, sans avoir rien pris
que son urine, laquelle s'tait rduite  la valeur d'une demi-tasse;
elle tait d'un rouge extrmement fonc, paisse, gluante et d'une
odeur balsamique et excellente; on l'a dpose et conserve
prcieusement dans nos archives, mais la rvolution a dtruit cette
urine anoblie qui, peut-tre, tait une mdecine admirable, et je n'ai
jamais pu apprendre ce qu'elle est devenue.

Aprs que Duchanteau eut termin son jene de vingt-six jours, il
mangea et but le mme soir autant que les six convives ensemble, qui
souprent avec lui; et, ce qui est encore remarquable, c'est que cette
intemprance ne lui fit pas le moindre mal. Au dsespoir d'avoir
manqu son but qu'il avait t si prs d'atteindre, il voulut
absolument renouveler son exprience; mais il ne put la soutenir que
jusqu'au seizime jour, o ses forces l'abandonnrent tout  coup; et,
comme il mourut peu de temps aprs, il y a apparence que cette preuve
lui a cot la vie.

Je ne puis pas m'empcher de faire mention d'un autre procd pour
obtenir la pierre philosophale, aussi ingnieusement expos que le
prcdent, mais plus extraordinaire, plus difficile et plus dangereux.
Un nomm Clavires, Genvois, depuis ministre des finances durant la
rvolution, tait possesseur du manuscrit qui contenait ce secret, et
il le vendit  la loge des _Amis runis_, dans le temps qu'il n'tait
qu'un pauvre petit commis au trsor royal. Voici  quoi ce procd
bizarre et horrible se rduisait: il fallait avoir un jeune homme et
une jeune fille tous deux vierges, les unir par le mariage sous une
constellation marque. Il fallait que leur premier enfant ft mle, et
cet enfant devait en naissant entrer dans un rcipient de verre,
promptement lut contre une retorte, et ensuite mis au feu, pour
calciner ce malheureux enfant, lequel,  ce que disait l'auteur du
manuscrit, deviendrait le bienheureux sauveur du monde. Car, aprs un
procd alchymique fort tendu, par consquent trop long  rapporter,
et dont mme je ne me rappelle plus, l'enfant devait se convertir en
un trsor suffisant, pour enrichir et immortaliser tout le genre
humain, puisque, non-seulement il serait mdecine universelle et
pierre philosophale, mais ses vertus se multiplieraient  l'infini,
tant dcuples  chaque procd ritr. Tout cela tait prsent
sous des formes si spcieuses, et avec des explications si ingnieuses
de diverses allgories de la fable, et surtout des douze travaux
d'Hercule, qu'on ne pouvait pas s'empcher d'admirer l'esprit et
l'rudition de l'auteur en dtestant sa folie et sa cruaut.

Un associ de Clavires, dont j'ai oubli le nom, avait port depuis
le mme manuscrit  C....., et j'ai appris,  mon grand tonnement,
qu'une princesse fort avide de richesses et un ministre fort peu
religieux, avaient pens srieusement  entreprendre ce grand oeuvre,
qui pourtant les a pouvants par son incertitude et le nombre de ses
difficults.

Chemin faisant dans la route du merveilleux, j'ai aussi fait des
recherches en alchymie, mais je n'ai trouv sur la transmutation des
mtaux rien qui mritt une place dans mes souvenirs, qu'une seule
preuve de la possibilit de changer le cuivre en argent. Le comte
Kolowrat, ministre de Saxe en Espagne, m'a montr deux monnaies de
cuivre, qui avaient incontestablement subi cette transmutation,
laquelle il m'a assur avoir vu oprer en sa prsence. Les deux
monnaies taient au coin d'Espagne, l'une entirement convertie en
argent, tandis qu'on n'en a jamais frapp de cette espce qu'en
cuivre; l'autre tait teinte au milieu, de part en part, en argent,
et, tant coupe en deux, on voyait distinctement que le morceau
d'argent n'tait point incrust, mais que la goutte qui a produit
cette transmutation avait perc d'outre en outre.




XVIII

ANECDOTES ET PETITES HISTOIRES.


Lors de mon sjour  Genve, en 1757, j'ai vu souvent aux Dlices,
chez M. de Voltaire, un conteur d'histoire fort recherch par les
socits genvoises, et dont j'ai oubli le nom, de quoi je suis bien
fch, car on devrait toujours savoir nommer les personnages d'une
anecdote: cela ajoute au caractre de vrit.

Souvent, aprs que cet homme avait achev une histoire, M. de Voltaire
lui disait: Voil un canevas charmant; mais permettez-moi de vous
enseigner comment il faut le mettre en oeuvre. Alors, il reprenait
l'histoire, et nous montrait par sa manire de la refondre, comment on
doit dans le commencement dtailler beaucoup, et mme longuement, tout
ce qui peut servir  l'intelligence exacte du conte; comment il faut
faire connatre les acteurs principaux, en peignant leurs figures,
leurs gestes et leurs caractres; comment on doit exciter, suspendre
et mme tromper la curiosit; que les pisodes doivent tre courts,
clairs, et placs  propos, pour couper la narration au milieu d'une
grande attente; comment il faut en presser la marche  mesure qu'on
tire vers la fin, et que la catastrophe doit tre nonce aussi
laconiquement que possible. C'est ainsi que M. de Voltaire mlait
l'utile  l'agrable en donnant par des exemples, dlicieux 
entendre, les vritables rgles dogmatiques de l'art de raconter. Que
ne puis-je, pour le plaisir de mes lecteurs, leur montrer, aussi bien
que je voudrais, que j'ai su profiter de ses instructions!

       *       *       *       *       *

Un chantillon prcieux de la politesse du bon vieux temps, qui mrite
d'tre conserv, sont les compliments que firent le duc d'Ormont et
son ami le chevalier d'Airague en se quittant pour toujours.

Ce duc, aprs avoir termin son rle de favori de la reine Anne,
s'tait retir  Avignon, o il tenait un grand tat, et le chevalier
s'tait fait son commensal complaisant et son ami intime. Malgr cela,
ils taient ensemble sur le pied crmonieux de l'ancienne cour, et ne
cessaient de se faire des compliments. Apprenant que son patron allait
expirer, le chevalier accourt, entre prcipitamment, et le duc
agonisant lui dit d'une voix obligeante: Hlas! mon ami, je vous
demande pardon d'tre oblig de mourir devant vous. L'autre, pntr
et confondu de tant de politesse, rpliqua: Ah, milord, pour l'amour
de Dieu, ne vous gnez pas!

       *       *       *       *       *

L'abb de Saint-Pierre, le meilleur humain, aprs la Fontaine, parmi
les gens de lettres en France, sentait dans sa vieillesse qu'il
commenait  radoter. Il s'tait vou au silence, mais il aimait 
couter en compagnie. Un jour, il tait rest le dernier chez ma
voisine, madame de Lmeri; il poussa un grand soupir et lui dit: Je
sens que je vous ennuie; mais, ajouta-t-il, les larmes aux yeux et
avec une voix suppliante, mais je m'amuse.

       *       *       *       *       *

Il y avait  l'universit de Halle un professeur qui montrait des
revenants. Frdric II, qui avait entendu raconter  des officiers,
dont le courage et l'esprit lui taient connus, qu'ils en avaient
rellement vu, fit venir ce professeur  Berlin, et le pria de lui
montrer quelques-unes de ces apparitions merveilleuses. Comme je ne
suis pas tout  fait sr, rpliqua le professeur, que mon secret ne
puisse produire un peu de mal sur le cerveau, et que, par cette
raison, je ne l'emploie qu' mon corps dfendant, Dieu me prserve
d'en faire usage sur Votre Majest, mais je ferai mieux, je vous
l'expliquerai.

Il consiste en une fumigation qu'on rpand dans la chambre obscure, o
l'on fait entrer l'homme qui demande  voir. Cette fume, dont voici
la recette, a deux proprits: celle de jeter le patient dans un
demi-sommeil assez lger pour entendre ce qu'on lui dit, et assez
profond pour l'empcher de rflchir; et celle de lui chauffer le
cerveau, au point que son imagination lui peint vivement l'image des
paroles qu'il entend, et y ajoute la reprsentation qui sert 
poursuivre et  complter l'objet de son intention; il est dans l'tat
d'un homme qui compose un rve, d'aprs des impressions lgres qu'il
reoit en dormant.

Aprs avoir, poursuivit le professeur, tir de mon curieux dans la
conversation le plus de particularits qu'il m'est possible de la
personne, qui doit lui apparatre, et lui avoir demand la forme et
les habits avec lesquels il veut la voir, je le fais entrer dans la
chambre obscure.

Quand je crois que la fume a commenc son effet, je le suis, en me
prservant de l'impression de la fume, avec une ponge trempe dans
la liqueur que voici. Alors je lui dis: Vous voyez un tel, fait et
habill de telle manire: et la figure se peint ainsi  son
imagination altre; puis je lui demande avec une voix rauque: Que me
veux-tu? il est persuad que c'est l'esprit qui parle, il rpond, je
rplique, et, s'il a du courage, la conversation continue, et finit
par un vanouissement.

Ce dernier effet de la fumigation jette un voile mystrieux sur ce
qu'il a cru voir et entendre, efface les petites imperfections qu'il
pourrait se rappeler, et lui laisse  son rveil une conviction mle
de crainte et de respect contre laquelle il ne lui reste aucun doute.

J'ai appris tout ceci de la margrave de Bayreuth, soeur de Frdric
II, et que le roi, aprs avoir vrifi cette opration, en a dpos la
recette et la mthode sous une enveloppe cachete dans sa bibliothque
de manuscrits. Il y a apparence que Bischofswerder et compagnie ont
trouv ce secret dans la bibliothque du roi, ou peut-tre  Halle, et
qu'ils s'en sont servi pour produire les apparitions extraordinaires
avec lesquelles ils ont mystifi et subjugu Frdric Guillaume II.

       *       *       *       *       *

Le baron de Thugut, envoy de la cour de Vienne  Varsovie, avait 
son dbut, et avant d'avoir vu le roi, rencontr dans la socit le
comte de Stackelberg, ambassadeur de Russie, et tait tomb dans
l'erreur de le prendre pour le roi, avec lequel l'ambassadeur avait
quelque ressemblance, et par la figure et par la taille et le port.
S'tant aperu qu'on avait remarqu cette mprise, il coupa, en
faisant le soir la partie du roi avec M. de Stackelberg, comme par
mgarde, une dame avec un valet, et dit: Ne voil-t-il pas aujourd'hui
qu'il m'arrive encore de prendre un valet pour un roi[12].

  [12] Cette anecdote a t conte par le baron de Thugut lui-mme,
   une personne d'un nom illustre qui vivait encore en 1846, et
  qui avait eu des rapports intimes avec ce ministre. (_Note de
  l'diteur allemand._)

       *       *       *       *       *

Egizielo, mule de Farinelli  Lisbonne, partant de l, reut le
singulier honneur d'une escorte de cavalerie commande par un
officier. L'orgueilleux chanteur crut qu'il tait de sa dignit de
faire un prsent  l'officier, et lui offrit une belle montre.
Celui-ci lui dit: Gardez votre montre; mais si vous voulez me
rcompenser de la peine que j'ai eue, je vous prie de me chanter un
petit air.

       *       *       *       *       *

Le baron de Thun, qui a t longtemps ministre de Wurtemberg  Paris,
tait un homme assez singulier, trs-aimable pour ceux qui l'ont
connu aussi particulirement que moi, mais excessivement spculatif
pour l'conomie. Il avait mis toute sa fortune en rentes viagres, car
il tait fort goste.

Ayant la fantaisie de vouloir tre enterr dans son lieu natal en
Pomranie, mais trop juste pour causer autant de dpenses qu'aurait
exiges le transport de son cadavre,  son neveu, auquel il ne
laissait rien du tout, il ordonna en mourant de le couper en pices,
de le bien saler, de le mettre dans un tonneau, et de l'embarquer
ainsi sur le premier vaisseau qui partirait pour aller en Pomranie.
Durant la route, les matelots visitrent le tonneau, et, croyant que
c'tait du boeuf sal, ils mangrent la moiti du baron de Thun.

C'est son neveu qui m'a racont cette histoire.

       *       *       *       *       *

Une ancienne prophtie qui existait  Lyon disait, que le sang
coulerait dans les rues, quand le Rhne et la Sane se trouveraient
runis dans l'htel de ville.

Or, ce btiment est si lev au-dessus du lit de ces fleuves qu'il
aurait fallu une inondation presque incroyable pour les faire arriver
jusque-l.

Cette prophtie s'est pourtant accomplie en 1793 d'une manire assez
singulire. Lorsque le peuple abattit la statue de Louis XIV  la
place de Belcour, on porta les figures en bronze de ces deux fleuves,
qui taient places aux deux cts de la statue,  la maison de ville,
et, peu de jours aprs, les rues furent inondes de sang, par le
premier massacre que firent les jacobins.

       *       *       *       *       *

Une preuve de l'indolence avec laquelle Louis XV rgnait, est une
rponse qu'il fit un jour au duc de Choiseul, qui voulait lui arracher
une dcision contraire aux intrigues de ses adversaires; et, aprs lui
avoir dmontr que les apprhensions qu'on lui inspirait, taient
fausses, et qu'il commettrait une injustice en s'y livrant, le roi lui
rpliqua: Mais ils m'ont dit qu'il y a du danger  le faire, et ce
n'est pas la peine d'avoir des ministres, pour que je rponde des
vnements.

       *       *       *       *       *

M. de Fontenelle rpliqua  un homme qui l'avait ennuy par une longue
diatribe contre le diable: N'en disons pas tant de mal, c'est
peut-tre l'homme d'affaires du bon Dieu.

       *       *       *       *       *

Voici un mot bien philosophique de l'abb Galiani: Le chien qui
s'imagine qu'il tourne le rti, ne sait pas que c'est le rti qui le
fait tourner.

       *       *       *       *       *

Entendant dire  un homme qu'on questionnait sur les effets de la
nouvelle salle d'Opra de Paris, qu'elle tait sourde, Galiani qui ne
pouvait pas souffrir la musique franaise, s'cria: Qu'elle est
heureuse!

       *       *       *       *       *

Dans le temps qu'il s'agissait de mettre une inscription sur cette
nouvelle salle, Diderot fit la suivante:

    _Hic Marsyas Apollinem._

       *       *       *       *       *

Un pauvre valet de louage  Rome avait achet  la place Navone un
came antique superbe, pour trs-peu de chose. On lui en avait dj
offert un prix considrable, mais il voulut pourtant consulter
auparavant M. Jenkins, riche et clbre antiquaire, qui tait son
patron.

Cet homme honnte lui dit: Votre pierre vaut beaucoup davantage, vous
tes un pauvre homme, je puis faire votre fortune sans y perdre; voil
4000 cus romains. Le valet de louage se retira dans sa patrie avec
cet argent, l'employa  se faire btir une maison, et mit au-dessus de
la porte l'inscription suivante:

    _Questa casa  fatta d'una sola pietra._

       *       *       *       *       *

M. Naigeon, homme de lettres, grand bibliologue, et petit athe, a
compos le Systme de la nature, avec le baron d'Holbach et Diderot.
Il avait une vanit insupportable, et M. d'Holbach disait de lui,
qu'il lui dplaisait parce qu'il tait si fier de ne pas croire en
Dieu.

Le mme a dit un joli mot sur l'abb Morellet, dont l'amour-propre
perait trop  travers ses belles qualits. Son attitude favorite
tait de se serrer les ctes avec les deux mains fourres sous son
habit. Quelqu'un ayant remarqu cette contenance, dit  M. d'Holbach:
Je crois que l'abb a froid.--Non, rpliqua-t-il, il se tient comme
cela pour tre plus prs de soi.

       *       *       *       *       *

Dans les crmonies de la semaine sainte on porte le pape d'un endroit
du Vatican  l'autre, sur une espce de palanquin, sous un dais, et
ombrag des deux cts par des ventails faits de plumes de paon. Cet
appareil a un air tout  fait chinois. Il fut copi avec une
exactitude frappante dans un opra bouffon nomm: _L'Idole chinoise_,
qu'on donna  Naples prcisment dans le temps o le marquis Tanucci
tait le plus enclin  maltraiter la cour de Rome. Le nonce, inform
de cette farce indcente, s'en plaignit amrement  ce ministre.
Celui-ci, qui mourait d'envie de repatre ses yeux de ce spectacle,
dont la simple description l'avait extrmement diverti, rpondit au
nonce: Ah, Monseigneur, que me dites-vous l! Cela n'est pas possible:
mais pour vous prouver mon intrt, je me rendrai moi-mme au thtre,
moi, qui n'y vais jamais, pour me convaincre de la vrit incroyable
d'un tel scandale. Ce ministre se procura donc par l la jouissance
qu'il dsirait, et le lendemain il dit au nonce: J'y ai t, vous
pouvez tre tranquille, il n'y a pas un mot de vrai  ce qu'on vous a
dit, je vous assure que c'est une grande mchancet.

       *       *       *       *       *

Le marquis de Bombelles m'a fait la description de deux robes 
panier, qu'il a vues,  la cour de Lisbonne, porter  la reine, o il
tait ambassadeur de France. Sur l'une, on avait reprsent en
broderie une espce de pristyle, dont les deux colonnes suivaient la
direction des jambes, surmontes d'un fronton, duquel tombait une
cascade de gaze d'argent.

L'autre reprsentait Adam et ve, au milieu d'eux l'arbre de la
science du bien et du mal, et le serpent qui y grimpait en remontant
vers le sommet.

       *       *       *       *       *

Parmi la foule de solliciteurs qui attendaient la mort ou la gurison
du marchal de Belle-Isle, alit depuis trs-longtemps, il y avait un
pauvre Gascon rduit  la dernire misre, en mangeant d'avance une
pension qu'il n'avait pas encore. Un jour que, dans un caf, on
faisait l'loge du marchal, le Gascon s'cria: Oh, caddis, c'est un
Dieu! tout-puissant, invisible, ternel!!

       *       *       *       *       *

La faveur du duc de Choiseul avait attir tant de cousins, qui
portaient son nom, que, pour les distinguer, on leur avait donn des
sobriquets: Il y en avait un qu'on appelait Choiseul bon-Dieu. On
importunait  outrance le marchal de Belle-Isle pour faire avoir un
rgiment  ce cousin de son ennemi. Ce ministre tant  la mort, on
lui apporta le viatique, et on lui annona le bon Dieu, comme c'est
l'usage  Paris, o le valet de chambre, qui est  la porte, nomme
toujours les arrivants  haute voix. Le marchal agonisant crut que
c'tait ce Choiseul qui venait le relancer, et cria de toutes ses
forces: Qu'il s'en aille, qu'il me laisse en repos! dites que je lui
donne un rgiment.

       *       *       *       *       *

Le marquis Manfredini, ministre du grand-duc de Toscane, a eu beaucoup
 traiter avec Bonaparte, lorsqu'il commandait en Italie.

Aprs nombre de preuves d'amiti, et surtout de loyaut, qu'il avait
reues de ce gnral, ce dernier fut dans le cas de manquer malgr lui
 une promesse qu'il lui avait faite, forc par des ordres du
Directoire qu'il avait reus depuis. Le marquis se plaignant
amrement, Bonaparte lui dit: Vous pouvez toujours compter sur ma
parole militaire; mais ne comptez jamais sur ma parole politique.

       *       *       *       *       *

Un officier de la garde bourgeoise de Bayreuth tait un homme
factieux et extrmement poltron, ce qui l'avait constitu le bouffon
et le souffre-douleur en titre de tous les officiers.

Dans ce temps il y avait  Bayreuth un joueur, qui s'tait rendu
clbre par quantit de duels, et dont tout le monde redoutait l'pe
qu'il maniait avec beaucoup d'adresse et de bonheur. On aurait bien
voulu en tre dbarrass, mais personne n'osait se mesurer avec lui.

Un jour qu'on manifestait ce dsir en prsence du capitaine bourgeois,
celui-ci s'offrit de dlivrer la ville de ce dangereux personnage.
Press sur les moyens qu'il emploierait, il surprit extrmement en
disant qu'il se battrait contre lui, et qu'il le chasserait. D'abord,
on se moqua de notre poltron, mais celui-ci proposa un assez gros pari
si srieusement, qu'il fut accept avec une extrme curiosit de voir
comment il s'en tirerait. Le joueur fut insult le lendemain, et
appel en duel par le capitaine.

Le margrave, instruit par ce dernier de ce qu'il comptait faire,
permit que les deux champions se battraient sur la place, en prsence
de la ville et de la cour. A peine le capitaine eut-il tir son pe,
que le joueur plit, lui tourna le dos, et, s'enfuyant  toutes
jambes, fut poursuivi par son adversaire et chass par toutes les rues
de la ville. Cet vnement incroyable parut un prodige  tous les
spectateurs, et le paratra  mes lecteurs,  moins que je ne leur
explique comment ce miracle s'est opr.

Le capitaine savait que le joueur avait une antipathie naturelle et
insurmontable contre la simple vue d'une carotte rouge, au point qu'il
s'vanouissait quand il en paraissait sur la table. Que fit-il? il
coupa une bonne tranche bien ronde d'une belle carotte bien rouge,
l'enfila dans son pe pour qu'elle couvrt parfaitement la garde
infrieure. Il en rsulta que, ds qu'il eut tir son pe et prsent
la pointe  son ennemi, celui-ci fut frapp de la vue si redoutable
pour lui, et oblig de s'enfuir  toutes jambes.

       *       *       *       *       *

Le duc de Nivernois, dfendant la gloire de Louis XIV contre Frdric
II, qui le critiquait rudement sur sa vanit, son ambition dmesure,
et sur l'avantage d'avoir eu d'excellents teinturiers en tout genre,
pouss  bout, le duc s'cria: Au moins, Votre Majest ne lui
refusera-t-elle pas l'honneur d'avoir bien reprsent son rle de roi?
Frdric rpliqua: Aprs Baron.

Le mme duc de Nivernois m'a assur avoir vu un crit du temps de
Catherine de Mdicis, qui donnait le dtail de ce qu'elle disait avoir
vu dans un miroir magique, dans lequel un clbre astrologue, dont
j'ai oubli le nom, lui montrait la succession et le sort des rois de
France.

Ceux qui ont t assassins, comme Henri III et Henri IV, ont paru
percs des poignards qui les ont frapps; les autres rois, quoique pas
nomms, taient reconnaissables, ou par quelques marques, ou par un
dauphin intermdiaire qui apparaissait sans couronne. La dure du
rgne de ces rois tait marque par les diffrences de la dure de
leurs apparitions. Par le nombre de leurs dauphins on parvenait
distinctement  celui qui dsignait Louis XV. C'est du vivant de ce
monarque que M. de Nivernois m'a parl de cette pice curieuse, et il
m'a dit alors qu'elle finissait de la manire suivante, qu'aprs Louis
XV il ne s'est plus montr qu'un seul roi; et Catherine, interroge
par l'astrologue, sur ce qu'elle voyait encore, elle rpondit: je ne
vois plus rien qu'un tas de rats et de souris qui s'entre-dvorent.
Comme on venait de s'apercevoir que les fondements de Versailles
taient mins par ces animaux, nous appliquions alors cette image
prophtique  la possibilit que ce grand chteau pourrait bien
s'crouler sous le rgne prochain.

       *       *       *       *       *

Le cardinal Acquaviva tait franc, mais extrmement grossier. Allant
occuper la vice-lgation d'Avignon, on lui avait fort recommand de
s'abstenir de dire: cela n'est pas vrai, et on lui avait observ que
cette phrase tait regarde en France comme une insulte. Voici donc la
tournure qu'il avait imagine, pour donner un dmenti poliment: Je le
crois, disait-il d'un air suppliant, puisque vous me le dites, mais
vous, qui me le dites, vous ne le croyez pas.

Ceci me rappelle une autre rplique fort heureuse, au rcit d'un fait
incroyable que le conteur assurait avoir vu de ses propres yeux, la
voici: Je le crois, puisque vous l'avez vu, mais si je le voyais, je
ne le croirais pas.

       *       *       *       *       *

On a trouv dans les papiers du professeur Schroeder, de Marbourg,
clbre rose-croix, mort  Wetzlar, une vieille pancarte expdie par
un chef de cette secte.

Il avait ajout  son nom S. J., de la socit de Jsus, et la
pancarte avait une date plus ancienne que celle  laquelle le
dictionnaire des hrsiarques d'Arnold fixe l'origine des rose-croix.
Les relations que j'ai eues avec ces derniers, m'ont appris qu'ils
taient intimement lis avec les jsuites, et je puis attester que les
rgles et les formes de l'ordre des rose-croix avaient les plus grands
rapports avec celles de la compagnie de Jsus, surtout pour
l'obissance aveugle  leurs suprieurs, l'espionnage et les moyens
de s'emparer des secrets d'autrui.

       *       *       *       *       *

Des amis et des protections particulires que j'avais  Naples m'ont
mis  porte d'examiner de prs le miracle de saint Janvier, et je
puis attester qu'il me parut impossible, qu'une matire extrieure
puisse pntrer dans les fioles qui contiennent le prtendu sang de ce
saint. Il y en a deux qui sont hermtiquement scelles et places sur
deux pointes, qui les soutiennent en l'air au milieu d'un ostensoir 
jour et bien clos.

On voit dans le fond de ces fioles,  la hauteur d'un doigt, une
matire qui ressemble  de la poix, rsine fort brune et dure,
laquelle, quand le miracle se fait, s'lve subitement en bouillonnant
et remplit tout  fait les petits vases.

L'abb Galiani, qui a observ tout ceci plus souvent et encore mieux
que moi, et qui, de plus, se fondait sur l'autorit de son oncle,
archi-chapelain du roi, et qui, par ses relations avec tout le clerg,
pouvait tre encore plus instruit que moi, prtendait que cette
relique tait si ancienne qu'on en avait absolument perdu la vritable
histoire, que le clerg de Naples agissait de bonne foi, qu'il
ignorait parfaitement le secret de ce tour de passe-passe, et qu'il
s'oprait vraisemblablement par la chaleur extrieure, et peut-tre
par un certain coup de main prescrit ou accidentel.

L'abb Galiani, dans la tte duquel chaque explication  donner
prenait une tournure ingnieuse et instructive, employait le mystre
de ce miracle pour commenter un passage d'Horace, qui parlant dans son
ptre du voyage  Brindisi des fourberies religieuses de ce pays-l,
dit: _Thura sine igne liquefaciunt, credat judus Apella._ Ils
liqufient de l'encens sans employer du feu. Il faudrait tre un Juif
comme Apella, pour le croire.

Il y a apparence que les premiers prtres chrtiens auront trouv ce
secret chimique, et, croyant que cette gomme bruntre ne ressemblait
pas mal  du sang caill, ils se seront dit, voil une chose
excellente qui peut nous tre aussi utile qu'aux prtres paens; et
ils l'auront employe comme fraude pieuse, trs-utile par le grand
succs qu'elle a eu.

C'est ainsi que mon charmant petit abb expliquait le miracle de saint
Janvier, qui n'est pas le seul de son espce dans le royaume de
Naples; car, dans deux ou trois endroits de l'intrieur, il s'opre
obscurment sur le sang de deux autres martyrs, dont j'ai oubli les
noms.

       *       *       *       *       *

Dans une maison de la rue Saint-Honor,  ct du trsor royal, il y
avait une chambre dans laquelle on trouvait souvent des meubles briss
ou dplacs de la manire la plus extraordinaire. On avait beau la
fermer  cadenas, y apposer mme un scell, et employer tous les
moyens possibles pour en dcouvrir la cause; tout tait inutile, et
enfin les domestiques obtinrent la permission d'aller chez les
capucins, qui taient vis--vis pour chercher un exorciseur.

Le pre, charg de cet emploi, se transporta avec son bnitier dans la
chambre en question; et, aprs avoir asperg partout, on lui dit,
qu'il fallait aussi en mettre dans la chemine o l'on entendait
quelquefois le diable, quand on entrait dans la chambre. Le capucin se
tourna donc vers la chemine, et, allongeant son goupillon dans le
tuyau, il fut trangement surpris de sentir qu'une main invisible le
lui arrachait et l'emportait. La frayeur du bon pre se communiqua aux
assistants, et tous s'enfuirent dans la rue avec des cris terribles,
qui attirrent une foule de monde  laquelle on raconta ce nouveau
miracle.

Mais on fut encore bien plus effray, lorsqu'on vit paratre sur le
haut de la chemine le diable tenant le goupillon, avec lequel il
gesticulait aussi bien que le meilleur exorciseur.

Aprs l'avoir considr quelque temps, arriva un domestique de M. de
Lavalette de Lange, qui logeait tout  ct de la chemine, et qui
s'cria en regardant en haut: Oh, voil le singe de mon matre!

       *       *       *       *       *

M. de Sartine, ministre de la marine, tait fort soigneux de sa
coiffure; il avait des perruques merveilleuses pour la quantit de
leurs boucles. La veille d'un jour qu'il devait aller de grand matin 
Versailles, on avait fort recommand chez le perruquier d'arranger la
perruque le mme soir, parce que l'on viendrait la prendre  l'aube du
jour.

En consquence elle fut arrange et place dans sa bote. Pendant la
nuit la femme du perruquier accoucha d'un enfant mort, qu'on mit,
faute de cercueil, dans une bote  perruques, pour pouvoir l'enterrer
tout de suite. Un moment aprs que le petit convoi d'enterrement fut
parti, un domestique de M. de Sartine vint chercher la perruque. Mais
on fut bien tonn, en ouvrant la bote, d'y trouver un enfant mort.
On s'tait tromp de bote, et on avait enterr la perruque de M. de
Sartine, qui fut oblig de retarder son dpart jusqu' ce que chaque
chose et t remise  sa place.

       *       *       *       *       *

Un jeune auteur, qui cherchait fortune, tait all  Ferney pour se
recommander  M. de Voltaire. Celui-ci commena par lui demander ce
qu'il savait faire, et quel tait son mtier? Je suis, rpondit-il,
garon athe, pour vous servir.--Et moi, rpliqua M. de Voltaire, j'ai
l'honneur d'tre matre diste; mais, quoique nos mtiers soient
opposs, je vous donnerai  souper pour aujourd'hui et  travailler
pour demain, je puis me servir de vos bras et non de votre tte.

       *       *       *       *       *

Le duc de Choiseul, tant devenu ministre des affaires trangres,
avait eu la curiosit de connatre le style de M. de Chauvelin, qui,
sous le ministre du cardinal de Fleury, s'tait acquis la rputation
de l'ambassadeur le plus habile de son temps. Il fit tirer du dpt
des affaires trangres les dpches de M. de Chauvelin, crites
durant son ambassade en Suisse, et voici une phrase qui lui tomba sous
les yeux en feuilletant pour commencer sa lecture. L'ambassadeur,
parlant de l'esprance qu'il avait de pntrer un secret par le canal
d'un magistrat qui en tait instruit, s'exprimait ainsi: J'ai dj
mis les fers au feu, pour lui tirer les vers du nez.

       *       *       *       *       *

M. de Beaumarchais tait fils d'un horloger. Une dame de la cour,
pour lui reprocher son origine, lui prsenta une trs-belle montre
qu'elle avait, en le priant de l'examiner et de la lui arranger, parce
qu'elle n'allait pas bien. Beaumarchais prit la montre et la laissa
tomber sur le pav du salon, qui tait de marbre. Ah, quel malheur,
s'cria-t-il, mon pre avait raison, il m'avait bien dit que j'tais
trop maladroit pour faire son mtier.

       *       *       *       *       *

J'avais une chatte, nomme Ermelinde, qui mrite une place bien
distingue dans l'histoire des animaux par les preuves qu'elle m'a
donnes d'un raisonnement suivi et concluant, suprieur  tout ce que
les biographes des btes ont cit de plus remarquable.

Je la voyais sans cesse occupe  se mirer dans la glace,  s'en
loigner pour s'en rapprocher en courant, et surtout gratter autour
des cadres, parce que toutes mes glaces taient enchsses dans des
trumeaux.

Cela me dtermina  tablir un jour un miroir de toilette au milieu de
la chambre, pour donner  ma chatte le plaisir de pouvoir en faire le
tour.

Elle commena par s'assurer, en s'approchant et se reculant, qu'elle
se trouvait dans une glace pareille aux autres. Elle passa derrire 
diverses reprises, courant toujours plus fort; mais, voyant qu'elle ne
pouvait pas atteindre ce chat prompt  lui chapper, elle se plaa au
bord du miroir, et, regardant alternativement d'un ct et de l'autre,
elle s'assura que le chat qu'elle venait de voir, ne pouvait pas tre,
ni avoir t derrire le miroir; ainsi, elle se persuada qu'il devait
tre dedans. Mais que fit-elle pour constater cette exprience, la
dernire qui restait  faire? toujours assise aux bords de ce miroir,
elle se dressa en allongeant ses deux pattes pour tter l'paisseur,
et sentant qu'elle ne suffisait pas pour contenir un chat, elle se
retira tristement et convaincue qu'il s'agissait d'un phnomne
impossible  dcouvrir, parce qu'il tait au-dessus du cercle de ses
ides; elle ne regarda plus aucune glace et renona pour toujours  un
objet qui intressait sa curiosit.

Plus sage que les hommes qui ne mettent aucune borne  leurs
recherches mtaphysiques, mon Ermelinde me parat avoir t le Kant
des chats.

       *       *       *       *       *

J'ai servi  vrifier une ressemblance trop extraordinaire, pour que
je ne doive pas l'attester dans ces mmoires.

Le comte de Werthern, depuis grand-matre de la garde-robe de Frdric
II, finissant ses tudes  Lausanne, avait eu un gouverneur qui se
nommait le marquis Caraccioli, portant un titre d'officier major
polonais, qui alors s'obtenait facilement, d'ailleurs assez mauvais
sujet, mchant auteur, et fort brouill avec son lve, qui ne cessait
de m'en dire pis que pendre dans toutes ses lettres.

L'anne d'aprs qu'ils se furent quitts, je rencontrai le comte 
Milan, allant  Rome, o j'allais aussi. J'y retrouverai, me dit-il,
mon coquin de gouverneur qui m'a vol en partant, et qui voyage 
prsent avec les jeunes comtes Rzewuski: il me tarde de le bien
rosser. Or, j'avais vcu  Rome avec ce marquis, que je savais tre le
conducteur des jeunes seigneurs polonais, prcisment dans les annes
o mon ami m'crivait de Lausanne pour se plaindre de son gouverneur
qui le tourmentait.

J'assurai le comte de Werthern qu'il se trompait, qu' la vrit
Caraccioli tait auteur et avait un titre d'officier major de Pologne
comme le sien, mais que c'tait le plus honnte homme du monde, et
qu'il ne pouvait pas avoir t en mme temps  Rome et  Lausanne.
Malgr tout cela, mon ami qui tait fort opinitre, persistait dans
son erreur, disant que je me trompais, et que deux Anglais, qui
avaient beaucoup connu son Caraccioli  Lausanne, venaient de le
revoir avec les comtes Rzewuski, et que tout ce que ces Anglais lui en
avaient rapport, ne laissait aucun doute sur l'identit de la
personne.

Comme l'an des deux frres avait la tte fort chaude, et que mon ami
ne mnageait pas ses propos, j'obtins de ce dernier, sur lequel
j'avais beaucoup d'empire, de se calmer jusqu' ce qu'il et vu
l'homme et examin le tout de sang-froid. En consquence, ds que nous
fmes arrivs  Rome, je leur mnageai une entrevue chez moi. Le
marquis, que je n'avais prvenu de rien, aborda le comte avec
l'indiffrence d'un homme qui ne l'avait jamais vu, mais ce dernier,
frapp par la ressemblance la plus tonnante qui fut jamais, avait
toutes les peines du monde de contenir son animosit, m'ayant donn sa
parole d'honneur de rester calme, au moins dans cette premire
rencontre.

Le marquis me quitta le premier, et, ds qu'il fut sorti, le comte,
furieux de sa longue contrainte, clata en reproches contre moi de ce
que j'osais lui soutenir, que ce n'tait pas l son ancien gouverneur;
que personne ne pouvait lui disputer le droit de prononcer, si l'homme
qu'il avait vu, tait ou n'tait pas celui avec lequel il avait pass
deux annes de sa vie presque cte  cte; que c'tait certainement
le mme homme, non-seulement parce qu'il ressemblait  son gouverneur
trait pour trait, mais qu'il avait le mme son de voix, les mmes
gestes, la mme posture, les mmes rvrences, les mmes phrases
coutumires, et, enfin, qu' moins de devenir insens, rien ne lui
terait la certitude d'avoir retrouv en lui son mauvais sujet de
gouverneur, ni ne l'empcherait de le rouer de coups ds qu'il le
rencontrerait dans la rue.

Prvoyant les malheurs qui pourraient en rsulter, j'obtins encore par
mon crdit sur l'esprit de mon ami de remettre sa vengeance jusqu' ce
que je lui eusse dmontr l'impossibilit de l'identit des deux
personnages en question par nombre de tmoignages incontestables, qui
prouveraient qu'ils ont exist, pendant plus d'une anne,  la
distance de plus de cent lieues l'un de l'autre. Alors, j'informai mon
ami Caraccioli et ses lves de toutes les circonstances de cette
fcheuse affaire, et de la ncessit de dtruire une erreur, justifie
par des apparences si singulires.

On convint d'un rendez-vous auquel furent convoques plusieurs
personnes de diffrents tats, qui avaient connu, log et nourri mon
marquis Caraccioli, pendant toute une anne du sjour de l'autre 
Lausanne, et sans compter les passe-ports et autres preuves par crit,
irrcusables d'un _alibi_ de prs de deux ans. Mais un accident bien
particulier pensa tout gter.

Le Caraccioli de Lausanne, qui aimait la parure, avait souvent
entretenu son lve du plaisir qu'il aurait  se donner un habit de
satin, couleur de rubis, quand il serait assez riche pour cela. Le
hasard voulut que mon Caraccioli arrive prcisment avec un tel habit,
d'autant plus extraordinaire que les hommes jusque-l n'avaient encore
jamais port du satin. Pour le coup, mon ami Werthern pensa clater;
cela lui paraissait trop fort. Toutefois la nombreuse compagnie et les
voix de tant de tmoins qui dposaient avec chaleur en faveur de mon
Caraccioli, continrent les fureurs du comte. Ce fut de trs-mauvaise
grce qu'il couta et examina les preuves qu'on lui donnait pour le
dtromper, et qui taient sans rplique. Mais lui-mme donnait par une
telle obstination une preuve bien remarquable de l'empire des sens sur
la rflexion, et qu'il y a une grande diffrence pour notre croyance
entre une vrit sentie et une qui n'est que dmontre. Le comte de
Werthern a t forc de convenir qu'il avait tort, et malgr cela il
est rest persuad toute sa vie, que son Caraccioli  Lausanne avait
t la mme personne que mon Caraccioli  Rome, quoique ce dernier ait
port la complaisance jusqu' montrer  ce comte le seul endroit par
o il ne ressemblait pas  son mnechme, lequel avait une cicatrice
d'un coup d'pe qu'il avait reu dans la partie charnue au-dessus de
la hanche.

Je dois ajouter encore quelques traits, dont le dernier est peut-tre
le plus surprenant et que j'ai toujours cach au comte de Werthern.
L'un et l'autre taient dvots, mais tous deux grands pcheurs, ayant
les mmes gots antiphysiques, et le caractre de leur criture tait
assez ressemblant pour pouvoir y tre tromp.

       *       *       *       *       *

Le docteur Malouin, mdecin consultant de M. le Dauphin, voyant une
fiole sur une table de l'antichambre de ce prince, demanda ce qu'elle
contenait, et ayant appris que c'tait une mdecine pour M. le
Dauphin: C'est fort bien de se purger quelquefois, rpliqua-t-il, on
ne saurait trop vacuer les humeurs. La fiole entra, et ressortit
toute pleine. Comment, s'cria le docteur, M. le Dauphin n'en a donc
pas voulu? il a tort. Puis, flairant et examinant la drogue, il dit:
Elle est pourtant si bien faite, c'est dommage!.... il y a longtemps
que je ne me suis purg, je m'en vais la prendre, et il l'avala.

       *       *       *       *       *

L'abb de Broglie, chancelier du duc d'Orlans, a t le premier
auteur et directeur de la petite correspondance secrte que Louis XV
avait tablie pour amuser sa petite politique. On avait plac auprs
de toutes les ambassades principales un agent secret qui rendait
compte directement au roi de tout ce qui se prsentait. Cette machine
aurait t un excellent contrle du ministre des affaires trangres,
si Louis XV avait su l'employer en monarque clair; mais il ne
faisait qu'couter aux portes. Il riait sous cape des fautes qu'il
apprenait et sacrifiait ses intrts  sa discrte curiosit.

M. de Choiseul connaissait bien ce petit mystre d'iniquit royale; M.
le duc d'Orlans avec lequel il tait intimement li, l'avait instruit
des traces qu'il en avait trouves dans les papiers de feu son
chancelier. Toutefois M. de Choiseul ne voulut point troubler cet
amusement de son matre, et fit toujours semblant de l'ignorer; mais
il tait pourtant fch d'en savoir la direction entre les mains du
comte de Broglie, neveu de l'abb, qu'il craignait comme tant l'homme
le plus propre  lui succder, parce que de tous les seigneurs de la
cour, il en tait le plus digne pour son gnie et son habilet, ce qui
pourtant n'est pas ordinairement la raison qu'il faut pour tre
choisi. Le duc d'Aiguillon n'a pas t si gnreusement tolrant que
son prdcesseur. Ayant dcouvert cette machine, il eut l'air
d'ignorer qu'elle appartenait au roi, accusa le comte de Broglie comme
chef d'une cabale illicite et perfide, et fit un si beau tapage qu'il
fora la pusillanimit de son matre  faire enfermer le comte  la
Bastille.

Les lettres que ce prince crivait au comte dans sa prison sont d'une
inconsquence et d'une abngation de la royaut aussi singulire
qu'incroyable. Dans la premire, il demandait presque pardon au
dpositaire de sa confiance de ce qu'il l'avait fait mettre en prison,
et le priait de prendre patience, en l'assurant qu'il n'y resterait
pas longtemps; et dans une autre, il lui disait au sujet du partage de
la Pologne, qui venait de se dvoiler: On nous l'avait bien prdit, et
on aurait bien pu l'empcher, si M. d'Aiguillon avait t mieux
instruit, et s'y tait pris autrement. Il parat que Louis XVI a tent
d'appliquer l'ide de cette correspondance  un contrle plus utile,
celui d'tre inform particulirement de ce qui se passait dans
l'intrieur de son royaume.

M. de Maurepas avait envoy M. de Pezai pour voyager et s'instruire
sur diffrents objets en Bretagne et en Normandie. Le roi lui ordonna
de lui faire parvenir directement par une voie sre qu'il lui
indiquerait, des rapports confidentiels de tout ce qu'il pourrait
dcouvrir dans les souterrains du gouvernement, toujours si
impntrables aux regards d'un souverain loign. Mais Louis XVI
n'tait ni assez discret ni assez habile, pour cacher ces lumires
naissantes aux yeux de M. de Maurepas qui, fch des liberts que
prenait son jeune matre, n'eut pas beaucoup de peine  casser le cou
 M. de Pezai, lequel tait aussi mince courtisan que pote.

Je crois que cette machine de contrle a fourni aussi la pense
ingnieuse et dispendieuse de la contre-police qui a commenc sous le
rgne du duc d'Aiguillon, et qui a exist depuis, beaucoup plus
perfectionne,  Vienne et  Paris.

       *       *       *       *       *

Aprs la prise de Breslau, le roi Frdric II dit  son frre: Mes
ennemis peuvent bien dire de moi, que je suis un roi pauvre, mais non
pas un pauvre roi.

       *       *       *       *       *

Un marchand log,  Aix-la-Chapelle,  l'htel o il y avait la salle
d'assemble, proposa  la matresse de cet htel, de lui acheter une
caisse de cartes  jouer. Elle s'en accommoda d'autant plus
volontiers, que le prix tait modique, et qu'elle en avait prcisment
besoin pour la saison des eaux qui approchait. Parmi les joueurs qui
arrivrent, se trouvait un vieillard, qui intressait toutes les dames
par le rcit de ses maux, ses jolis contes, ses bons djeuners et sa
complaisance de faire leur partie et de les laisser gagner. On le
plaignait surtout de l'tat dplorable de ses yeux, car il paraissait
presque aveugle, et ne pouvait jouer que par le secours d'une double
lorgnette.

Mais pour les joueurs, il les intressait d'une tout autre manire,
car il leur enlevait tout leur argent. Aprs avoir fait des gains
normes, il partit. Le lendemain de son dpart, un garon de la salle
apporta  la compagnie la lorgnette de ce vieillard qui l'avait
oublie. Ah, mon Dieu! s'crirent les dames, que deviendra ce pauvre
homme sans sa lorgnette! Un homme de la compagnie, s'amusant 
l'examiner, s'aperut que c'tait un excellent microscope, et
l'approchant du dos d'une carte, il vit qu'elle tait marque. On fit
passer toutes celles qui taient sur la table, sous le microscope,
toutes se trouvrent marques, et on ne plaignit plus l'aveugle
clairvoyant.

       *       *       *       *       *

J'ai connu  Avignon un M. de la Martinire, lequel, en se rveillant
la nuit dans l'obscurit la plus profonde, y voyait souvent comme en
plein jour. Pour s'assurer de la vrit de ce phnomne, il s'tait
lev plusieurs fois, et avait crit  son bureau: J'y vois; cette
clart ne durait que peu de minutes, et il tait oblig de rechercher
son lit  ttons.

       *       *       *       *       *

Le margrave de Bade m'a racont que le grand-duc de Russie, Paul,
passant  Carlsruhe, l'avait abord avec le compliment suivant: Je me
flicite de faire la connaissance d'un prince, qui peut servir de
modle  tous les autres, pour leur apprendre comment il faut rgner.
Embarrass d'un loge si excessif, je me sentais couvert de confusion,
me dit ce bon et respectable vieillard, mais il me mit bientt  mon
aise, en continuant ainsi: Aussi je compte bien faire un jour chez moi
en grand ce que vous faites ici en petit.

       *       *       *       *       *

On tait fort rigide de mon temps  Paris, sur les habillements
conformes  la saison, sans s'embarrasser s'il faisait chaud ou froid.
C'tait un ridicule de porter du point d'Alenon en t.

M. Selwyn dont les dehors taient aussi grossiers que son esprit tait
fin et caustique, rpondit  madame de Puisieux, qui voulait le
plaisanter d'avoir des manchettes d'hiver au milieu de la canicule:
Je vous demande pardon, Madame, d'avoir commis une si lourde faute,
mais j'ai mis ces manchettes de point, parce que je me sentais un peu
enrhum ce matin.


FIN.

9972.--Impr. gn. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9,  Paris.





End of the Project Gutenberg EBook of Souvernirs de Charles-Henri Baron de
Gleichen, by Charles-Henri de Gleichen

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