The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 9), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 9)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: August 14, 2011 [EBook #37076]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                    TOME NEUVIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1860


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                           IX


Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob,
56.




XLIXe ENTRETIEN

Premier de la cinquime anne.

LES SALONS LITTRAIRES.

SOUVENIRS DE MADAME RCAMIER.


I

Les salons littraires, depuis Aspasie  Athnes jusqu' madame
Rcamier  Paris, font certainement partie de la littrature; ces
salons sont le foyer du gnie, le coin du feu de la gloire; c'est
pourquoi nous consacrons cet Entretien  madame Rcamier.


II

Le temps fuit en emportant tout dans sa course, mais un petit volume
l'arrte et le fait revenir sur ses pas. Un petit volume est la
seule chose qui ait cette puissance: c'est la pierre d'achoppement
du temps. Pourquoi? C'est que ce petit volume est le _souvenir
crit_, le _souvenir_ qui fixe et qui fait revivre le pass. Voil
pourquoi aussi le public gote tant ces petits livres intituls les
_Souvenirs_: c'est qu'ils sont en littrature une protestation de
notre fugitivit contre la mobilit du temps, contre la brivet de
notre existence et contre la pire des morts, la mort de notre nom,
la spulture de l'oubli.

Ces rflexions nous sont suggres par la lecture de deux
intressants volumes crits, recueillis et publis hier par la fille
adoptive de madame Rcamier (madame Lenormant), et publis juste 
l'heure o ce nom de madame Rcamier, nagure clbre, allait
s'enfoncer sans trace sous l'horizon si court des clbrits
vanouies.


III

Et pourquoi tenez-vous tant, nous dira-t-on,  ce que madame
Rcamier laisse une trace personnelle au milieu de ces innombrables
vnements et de ces innombrables personnages qui ont rempli de
Mmoires plus historiques la premire moiti de ce dix-neuvime
sicle, le sicle de la France? Madame Rcamier ne fut ni un
vnement, ni un personnage, ni un grand fait, ni une grande ide,
ni mme un grand talent, ni surtout une grande puissance, dans cette
foule de choses et d'individualits qui encombrent l'histoire de ces
soixante ans.

Cela est vrai; mais elle y fut plus qu'une grande chose, qu'un grand
talent, qu'un grand vnement, qu'une grande puissance; elle y fut
un grand blouissement des yeux, elle y fut un long enivrement des
coeurs, elle y fut une grande puissance de la nature; elle y fut la
_beaut_!!!

La beaut est la royaut de la nature, peu importe qu'elle soit
ne, comme Cloptre, sur un trne, ou, comme la Vnus antique, de
l'cume de l'onde, ou, comme lady Hamilton, de la lie des vices; ds
qu'elle parat elle rgne; ds qu'elle sourit elle enchane; que
l'on soit Phidias, Raphal, Dante, Ptrarque, Csar, Nelson, lord
Byron, Bonaparte, Chateaubriand, elle consume Phidias de la passion
de reproduire le beau dans le marbre; elle divinise Raphal sous le
regard de la _Fornarina_, et elle le fait mourir, comme le phnix,
dans la flamme de deux beaux yeux; elle allume  douze ans dans le
Dante un foyer inextinguible d'un seul rayon de sa _Batrice_; elle
sanctifie Ptrarque dans la mystique adoration de Laure; elle arrte
d'une caresse, en gypte, ce Csar que ni l'Italie, ni la Grce, ni
l'Afrique, ni l'Espagne n'avaient la puissance d'arrter; elle
corrompt Nelson dans les dlices de Naples et contre-balance dans le
coeur de son hros la gloire de Trafalgar; elle fait oublier, 
Ravenne, la posie  lord Byron dans la contemplation de cette
posie vivante qu'on appelle la _Guicioli_; elle fait oublier 
Chateaubriand son ambition, son gosme et sa vieillesse dans le
rayonnement dj amorti de Juliette. Voil la beaut, voil sa
puissance, voil son mystre, voil sa divinit! Ne cherchez pas
d'autre titre  l'intrt qui s'attache au nom de Juliette dans ce
sicle et qui la suivra plus loin que son sicle; elle fut la
beaut! elle fut la femme rayonnante et attrayante; elle fut la
Vnus sans ciel, la Cloptre sans couronne, la Fornarina sans
faute, la Batrice sans rve, la Laure sans platonisme mystique, la
lady Hamilton sans vices, la Guicioli sans larmes, hlas! et
peut-tre aussi sans amour! L'amour est le seul enchantement qui
manque  cette femme. Pas assez femme et trop desse, elle fut
Juliette Rcamier. Elle posa involontairement, pendant trente ans,
comme un divin modle d'atelier voil, devant tous les yeux et
devant tous les coeurs de deux gnrations d'adorateurs
enthousiastes, mais dsintresss de sa possession; elle fut statue
et jamais amante; elle resta intacte sur son pidestal au milieu de
l'encens qui fumait et des bras tendus pour la recevoir; elle n'en
descendit qu'au tombeau. Que serait-ce si elle avait aim? Mais
soyons justes et compatissants; si elle ne descendit jamais de ce
socle virginal dans les bras d'un Pygmalion, ce ne fut pas, dit-on,
la faute de son coeur, ce fut la faute de la nature. Son lot fut
d'enthousiasmer les dsirs, jamais de les assouvir. On ne l'adora
pas moins, on la plaignit davantage. Il y avait un mystre dans sa
beaut; ce mystre la condamnait  l'ternelle puret du marbre; ce
mystre ajoutait  la perptuelle adoration pour cette femme. Aucun
homme en la contemplant ne pouvait tre jaloux d'un autre homme; on
jouissait de ne pas savoir possd par un autre ce que nul mortel ne
pouvait jamais esprer pour soi. Tous se disaient: Si elle pouvait
avoir une prfrence ce serait peut-tre pour moi; car tous
croyaient seuls l'aimer assez pour obtenir ce miracle. C'est cette
puret inaltrable qui a permis  une femme d'crire les _Souvenirs_
de cette femme. Dans cette statue de la Pudeur il n'y avait pas un
charme  voiler; une mre de famille pouvait dshabiller cette
vierge.


IV

J'avais entendu parler toute ma vie de l'incomparable beaut de
madame Rcamier; une parente de ma mre, qui vivait  Paris dans la
familiarit intime de M. Rcamier, m'avait fait cent fois le portrait
de cette idole vivante. Mon imagination s'tait idalis cette figure.
Cette parente me disait qu'elle ressemblait beaucoup  ma mre lorsque
ma mre avait seize ans. Je connaissais par ses rcits tous les
dtails de l'intrieur de Clichy, cette Paphos de cette divinit, ce
sanctuaire o toute l'Europe lgante en 1800 allait s'enivrer de la
vue de Juliette; son visage, ses expressions, ses formes, son costume,
ses poses, ses langueurs, ses vanouissements pittoresques  une
certaine heure de la soire, o elle dfaillait entre les bras de ses
femmes, o on l'emportait toute vtue sur son lit antique, o elle
revenait  elle au parfum des eaux de senteur ruisselant sur ses
blonds cheveux dnous, et o les convives de la soire dfilaient
ravis devant tant de charmes, attendris par tant de dfaillances,
mignardises de l'adolescence, de l'amour et de la mort. Cette scne
d'vanouissement, qui se renouvelait presque tous les soirs de grande
runion  Clichy,  une heure avance de la soire, n'tait pas une
coquetterie de la jeune matresse de ce beau lieu, c'tait un
prtexte suscit par la mre et par le mari de madame Rcamier pour
drober la jeune femme  l'empressement insatiable de la foule
importune de ses admirateurs; elle tait trop nave pour jouer
d'elle-mme ces agaceries, mais il fallait l'emporter sur les bras des
familiers de la maison pour laisser le voile de ses rideaux entre elle
et un monde insatiable de tant d'attraits. On aurait dvor sa
jeunesse en quelques semaines de curiosit passionne. Elle devait
rester jeune jusqu' la mort. Sa mission tait un ternel _sursum
corda_ des yeux et de l'imagination de son sicle.


V

Ce ne fut qu'en 1822 que j'eus le hasard heureux de la voir; voici
comment.

En passant un jour  Paris pour aller de Rome  Londres, j'appris
que la duchesse de Devonshire tait elle-mme  Paris,  l'htel
Meurice, allant en sens inverse de Londres  Rome.

La duchesse de Devonshire, seconde femme et veuve alors du duc de
ce nom, tait elle-mme nagure la femme la plus belle et maintenant
la plus opulente, la plus lettre et la plus _mcnienne_ de
l'Europe. Ses aventures, vraies ou imaginaires, avaient eu en
Angleterre le retentissement du roman et l'tranget du mystre. Son
nom de famille tait lisabeth Harvey; elle tait soeur du duc de
Bristol, homme d'une grande distinction de naissance et d'esprit.
Une amiti passionne unissait ds leur adolescence lady lisabeth
Harvey  la premire duchesse de Devonshire; cette premire femme du
duc de Devonshire tait sans scrupules, femme de bruit, de passion,
de beaut, de talent, de posie et de politique. Elle n'avait pas
d'enfant de son mari; cette strilit menaait de laisser sans
hritier direct l'immense fortune et le nom princier de la maison de
Devonshire; elle rsolut, dit-on, de devoir  l'intrigue ce qu'elle
ne pouvait obtenir de la nature. Sa jeune amie, devenue lady
lisabeth Forster, vivait en tiers avec elle dans le palais du duc;
l'pouse complaisante favorisa les amours de son mari et de son
amie; elle feignit d'accoucher d'un fils; ce fils suppos passait
pour tre le fruit du commerce concert d'lisabeth Forster avec le
duc de Devonshire. La premire duchesse mourut sans rvler le
secret; le vieux duc pousa la mre de son fils, en sorte que
l'enfant suppos tait en ralit le fils du vieux duc et de la
nouvelle duchesse de Devonshire; seulement cette naissance tait
anticipe et illgitime.

Les bruits de cette illgitimit parvinrent aux oreilles des
vritables hritiers du nom et de la fortune de Devonshire; on
menaa le pre, la mre et le fils d'un procs; les tmoignages
domestiques abondaient; des scandales si compliqus auraient fait
une explosion dplorable dans l'aristocratie anglaise. Le vieux duc
mourut en se taisant encore; le jeune duc, fils prsum de la belle
lisabeth, avait une dlicatesse de conscience et d'honneur qui ne
lui permettait pas de se substituer sciemment aux droits des
hritiers lgitimes.

Un arrangement intervint: le jeune duc prit l'engagement crit de ne
jamais se marier et de remettre ainsi, aprs une jouissance purement
personnelle et viagre, ses immenses biens de famille aux vritables
hritiers; il fut fidle  cette promesse: ce fut la cause de son
ternel clibat. Sa vraie mre, lisa Forster, devenue duchesse
douairire de Devonshire, jouissait d'un douaire immense; sa beaut,
dont on voyait les vestiges, se lisait encore dans la dlicatesse
transparente de ses traits; son esprit tait tourn aux grandes
choses, politique, arts, littrature; sa fortune, toute consacre
aux artistes, lui donnait le rle d'un Mcne europen  Londres, 
Paris,  Rome. Elle habitait Rome; son palais tait une cour de
distinction en tout genre: hommes d'tat, potes, crivains,
peintres, sculpteurs, savants de toutes les nations s'y runissaient
 toute heure. Le plus assidu et le plus cher de ses familiers tait
le cardinal Consalvi, le plus fnelonien des hommes, l'ami plus que
le ministre de Pie VII; elle adorait ce cardinal; il influenait par
elle la cour de Saint-James, elle gouvernait par lui Rome et les
beaux-arts, cette royaut de l'tude. Leur intimit allait jusqu'
faire supposer entre eux une union plus intime par un mariage
secret; le cardinal n'tait point li aux Ordres. Elle passait pour
avoir abjur entre ses mains le protestantisme et pour pratiquer en
secret le catholicisme. Rien de tout cela n'est avr; ce sont de
ces bruits qui s'lvent des apparences autour des hommes ou des
femmes clbres; la tombe mme ne dit pas tout aprs leur mort: le
ciel sait plus de secrets encore que la terre.


VI

Quoi qu'il en soit, la seconde duchesse de Devonshire m'avait
recherch  mon premier sjour dans cette capitale du monde, comme
un jeune homme dont le nom promettait plus qu'il ne devait tenir.
Elle m'avait prsent au cardinal Consalvi et par lui au pape Pie
VII, dont les malheurs et les bonts clataient sur sa gracieuse
physionomie plus que la tiare sur son front. Malgr mon extrme
timidit, qui ne m'a jamais permis de me mettre en avant que dans
les grandes circonstances publiques, je vivais dans son intimit la
plus journalire. Elle me traitait en fils plus qu'en protg;  sa
mort elle porta mon nom dans son testament, pour me prouver que sa
pense survivait en elle  la vie; je lui garde de mon ct un
souvenir o la reconnaissance et l'attrait se compltent;
excusez-moi d'en avoir parl un peu longuement  propos de madame
Rcamier, son amie; ces deux figures se confondent, bien qu'elles ne
se ressemblent pas. L'une, gnie inquiet et politique, consacra sa
vie  se grandir, l'autre  plaire; belles toutes deux, l'une fut
belle pour possder les esprits, l'autre pour entraner les coeurs.


VII

Ce jour-l, j'entrai dans le salon de la duchesse de Devonshire sans
avoir t annonc: je la croyais seule; une femme inconnue tait
debout  ct d'elle, le bras appuy sur la tablette de la chemine
et chauffant ses petits pieds transis au brasier  demi teint dans
l'tre. C'tait au mois de fvrier; elle avait mouill ses souliers
de soie puce en descendant dans la neige  la porte de l'htel. Mon
arrive interrompit la conversation entre ces deux femmes,
conversation qui paraissait tre anime, quoique  voix basse, car
l'une d'elles (l'inconnue) avait sur les joues cette coloration
fugitive du sang en mouvement sur un fond de pleur qui prouve
qu'on a pouss tte  tte un entretien jusqu' la lassitude.

La duchesse me nomma seulement  elle et me fit asseoir; aprs les
premires interrogations sur mon voyage, sur Rome, sur nos amis
communs d'Italie, l'inconnue, qui paraissait prte  partir, se
rassit sans rien dire  l'autre coin de la chemine en face de moi;
c'tait sans doute une politesse de quelques minutes qu'elle
s'imposait pour ne pas avoir l'air de manquer d'gards au nouveau
venu; mais aprs cette courte halte sur le canap elle se leva de
nouveau, _et vera incessu patuit dea_!


VIII

D'un pas  la fois nonchalant, mais lastique sur le tapis, elle
tourna autour du fauteuil de la duchesse pour se rapprocher de la
porte. Cette grce du mouvement, ce pas cadenc, tout crole ou tout
oriental, contrastaient tellement avec la vivacit un peu turbulente
des femmes de Paris que j'en conclus sur-le-champ que cette belle
personne tait trangre.

La duchesse se leva pour la retenir par une douce violence de
politesse; elles causrent un instant debout,  pied lev et  demi
voix, dans la pnombre du rideau, entre la fentre et la porte.

La voix, ce timbre de l'me, m'mut plus encore que la beaut. Les
clochettes fles de mtal ml d'argent qui chantent au cou des
reines du troupeau dans les pturages sonores, sous la vote des
sapins, dans le haut Jura, ne vibrent pas plus mlodieusement aux
oreilles que cette voix plus musicale que la musique. Elle ne
parlait qu'amiti; je me figurais ce que ferait une telle voix si
elle parlait ou si elle avait jamais parl d'amour! Un frisson en
courut sur ma peau; j'tais encore jeune, et le souvenir d'une voix
pareille, depuis peu  jamais teinte, ajoutait  mon motion; cette
voix faisait tinter les dents comme les touches d'ivoire d'un
clavier mouill par les lvres; on l'entendait au fond de la
poitrine. Peu importaient les paroles; le timbre parlait de
lui-mme: c'tait une me rpandue dans l'air qui vous caressait de
sons.


IX

Quant  la personne elle-mme, je n'essayerai pas d'en faire le
portrait. Aucun peintre n'a pu trouver des lignes et des couleurs
pour le reproduire; la nature en elle a dfi le pinceau de David,
de Girodet, de Proudhon, de Grard, de Camucini; le ciseau de Canova
y a chou. Dans ces visages, o la physionomie est tout, la beaut
est justement ineffable, elle est un mystre comme tout ce qui est
infini; elle ne rsulte pas de tels ou tels dlinaments des traits,
mais de lignes imperceptibles, de combinaisons insaisissables,
d'harmonies latentes, quoique parlantes, qu'il est impossible de
copier. La beaut, dans ces visages, est une nigme: l'amour seul
peut la deviner; l'art n'y peut que confesser son impuissance.
Heureuses les femmes qui n'ont point de portraits; c'est qu'elles
sont au-dessus de l'art!


X

Telle m'apparut dans ce coup d'oeil la femme qui causait en se
retirant avec la duchesse de Devonshire;  peine eus-je le temps de
voir, comme on voit des groupes d'toiles dans un ciel de nuit, un
front mat, des cheveux bais, un nez grec, des yeux tremps de la
rose bleutre de l'me, une bouche dont les coins mobiles se
retiraient lgrement pour le sourire ou se repliaient gravement
pour la sensibilit; des joues ni fraches ni ples, mais mues
comme un velours o court le perptuel frisson d'un air d'automne;
une expression qui appelait  soi non le regard, mais l'me tout
entire; enfin une bont qui est l'achvement de toute beaut
relle, car la beaut qui n'est pas par-dessus tout bont est un
clat, mais elle n'est pas un attrait. L'attrait tait le caractre
dominant et magique de cette figure; le regard s'y collait comme le
fer  l'aimant; c'tait une physionomie aimante: elle aurait enlev
une enclume au ciel.

La taille n'tait ni leve ni petite; on ne songeait pas  la
mesurer, mais  l'admirer; elle paraissait  volont grande ou
petite; elle avait autant d'harmonie que le visage. Elle n'tait
plus trs-jeune  cette poque, mais on ne songeait pas non plus 
demander son ge. Elle avait aux yeux l'ge qu'on voulait, car les
ges taient runis dans ses traits: grce d'enfant, gravit noble
d'ge mr, mlancolie du soir, srnit d'immortalit, tout y tait
selon le pli de lvres ou de sourcils que donnait la conversation au
visage; comme dans les instruments bien accords le mode change le
ton, le mouvement changeait l'impression. On ne pouvait pas dire non
plus  quel ge on l'aurait mieux aime, car chacune des annes
qu'elle avait traverses semblait avoir laiss une beaut propre 
la saison de la vie qui apporte et remporte quelque chose  la
femme; en sorte qu'on ne voyait pas en elle une date, mais une
permanence de la beaut accomplie.

Son costume faisait aux yeux partie de sa personne; il ne la parait
pas, il la vtissait; on voyait qu'elle n'y avait pas song, ou, si
elle y avait song, elle n'avait eu en vue que de la faire
entirement oublier ou de la confondre avec elle-mme dans un tel
accord de forme et de couleurs que sa robe et elle ne fissent qu'un
dans le regard. La parfaite harmonie, c'tait en tout le caractre
de cette femme harmonique. Elle portait ce jour-l, et je l'ai
presque toujours vue depuis, une robe  plis flottants de soie
grise, noue par une ceinture noire et montant en chaste tunique
jusqu' son cou; ses souliers de soie sombre disparaissaient sous
les bords un peu tranants de sa robe; un chle oriental de couleur
blanche recouvrait ses paules et serrait sous une contraction de
ses coudes sa taille lance; un chapeau de paille de Florence aux
larges ailes flottantes ombrageait sa tte, contrastant par sa
nuance lgrement dore avec le blond sombre de ses cheveux et avec
les tons marbrs du front et des joues; elle roulait dans une de ses
mains les bouts d'un large ruban puce qui descendait comme de la
gance d'un chapeau de berger jusqu' sa ceinture.

Ce costume semblait tre tomb des doigts distraits de la Mode tout
exprs pour une personne de cet ge; l'art de la femme alors est de
s'effacer de peur que sa parure ne l'efface; heure du demi-jour
dans les soirs d'automne o l'on n'allume pas encore la lampe pour
jouir de ce qu'on appelle familirement de _l'entre chien et loup_
du jour mourant.


XI

Je restais en face de cette figure, immobile, tonn, ravi, attir
plus qu'enflamm. C'tait une de ces impressions telles qu'on devait
en prouver quand les tres surnaturels, les visions, ce qu'on
appelle les anges, apparaissaient encore aux regards des habitants
de la terre. On est ravi, on n'est pas troubl. Une atmosphre calme
apporte du ciel enveloppe ces apparitions de la grce d'en haut. On
sent un culte, on ne sent pas un amour: l'amour est un feu, ceci
n'est qu'une splendeur.

Telle tait mon impression silencieuse pendant l'entretien  demi
voix des deux femmes. Cet entretien _apart_ se prolongeait un peu
plus que la biensance ordinaire ne l'autorise, le pied sur le seuil
entre les deux portes. J'entrevoyais bien que la belle visiteuse,
tout en ayant l'air de se retirer modestement devant un nouveau
venu, n'tait pas fche d'tre contemple  loisir par un
admirateur de plus, dont l'enchantement ne pouvait lui chapper tout
entier, malgr la discrtion de mon attitude et la distraction
affecte de mon coup d'oeil. Enfin elle s'vanouit, ou plutt elle
se glissa comme une ombre hors de la chambre, sans que son pas de
sylphide ft le moindre bruit sur le tapis.

La duchesse se rapprocha du feu.

--Quelle est donc, lui dis-je avec l'accent d'un tonnement
contenu, la personne qui vient de sortir de chez vous? Ce doit tre
une trangre, car comment une pareille figure existerait-elle en
France sans que son nom la devant partout comme une clbrit, et
sans que je l'eusse jamais aperue dans les salons ou dans les
spectacles de Paris?

--Comment! me rpondit la duchesse de Devonshire, vous ne la
connaissez pas?

--Non, repris-je; si je l'avais rencontre je ne l'aurais jamais
oublie.

--Eh! me dit-elle, c'est madame Rcamier!

--Madame Rcamier! m'criai-je. Ah! maintenant je comprends
l'motion que cette cleste figure a donne au monde dans sa fleur,
et tout ce qui m'tonne c'est que cette motion ne se prolonge pas
jusque dans sa maturit! Je n'ai jamais rien vu d'aussi anglique
sur la boue de Paris. J'ai t souvent plus incendi par une beaut
de femme, jamais plus ravi. Heureux les hommes qui sont assez gs
pour avoir vu fleurir ce visage de seize ans! Quelle impression ne
devait pas faire cette closion, puisque l'panouissement a de tels
prestiges?

--Voulez-vous que je vous prsente  elle? me demanda la duchesse
son amie.

--Non, lui dis-je, il ne faut pas se familiariser avec les visions
clestes pour ne rien perdre de leur blouissement; les yeux de tout
un monde ont pass sur cette figure, cent hommes clbres lui ont
port leur encens. Je suis trop jeune encore pour la voir avec
indiffrence; elle a t trop adore pour ne pas tre blase
d'enthousiasmes. J'aime mieux garder le mien froid et spculatif
dans mon imagination que de le voir vapor en vain devant une idole
distraite et sature d'encens. Cette femme est une relique qu'on ne
voit qu' travers le cristal du reliquaire. Mais quelle n'a pas d
tre l'impression de cette femme idoltre sur les yeux de la France
et de l'Europe, quand elle apparut,  seize ans, au milieu de Paris
encore souill de sang et muet de terreur, comme une Iris messagre
des dieux apaiss, venant rapporter leur sourire  la terre? Que
j'aurais voulu la voir alors, et qu'heureux sont les yeux qui se
rafrachirent et s'enivrrent de son premier rayonnement!

--Je l'ai vue alors  son voyage en Angleterre, me dit la duchesse;
mais il n'y a ni pinceau, ni plume, ni parole qui puissent
ressusciter cette apparition. Quand je vous aurai dit des yeux bleu
de mer azurs jusqu' la nuit par l'ombre des voiles; des cheveux de
fils de la Vierge brunis au feu du soleil; des joues de pche
veloute dont le velours renaissait tous les matins comme pour
tamiser le jour sur une peau d'enfant; des couleurs nuances et
fondues o le blanc et le rose ne formaient qu'une teinte; un regard
qui s'ouvrait et se refermait sous des cils ruisselants d'ombre ou
de lumire; des lvres o la langueur pensive ou la joie panouie
donnait toutes les inflexions de l'me; un sourire qui caressait
l'air; une taille ni grande ni petite, mais qui, par sa
flexibilit, se prtait  la majest autant qu' la grce; une
dmarche de reine ou de bergre tour  tour; un tonnement de
l'impression qu'elle faisait partout, comme si les regards de la
foule eussent t autant de miroirs qui lui rpercutaient sa figure
et qui la faisaient rougir de sa miraculeuse beaut; les pas qu'elle
entranait sur sa trace; les murmures d'admiration qui s'levaient 
sa vue; les exclamations mal contenues; les femmes charmes, mais
jalouses; les hommes attirs, mais contenus par le respect de tant
d'innocence sous tant d'enivrements; quand je vous aurai dit tout
cela, je ne vous aurai rien peint de visible  votre imagination. La
beaut comme celle de madame Rcamier alors est comme un mystre: il
faut y croire et ne pas le voir: il veut la foi. Voyez-la dans
l'impression qu'elle a faite sur la France et sur l'Angleterre au
moment o vivait madame Tallien, o resplendissait mon amie Georgina
Spencer, o je brillais moi-mme d'un clat emprunt  ma famille, 
mon rang,  ma fortune; o l'Europe avait bien autre chose  faire
que de s'arrter devant une femme de dix-huit ans. L'Europe
s'arrtait devant madame Rcamier!


XII

Nous parlmes d'autre chose; je fus dix ans sans revoir madame
Rcamier.

 mon retour  Paris, en 1829, ces dix annes avaient non pas
dtruit, mais transform la clbrit de cette femme. Aime d'un
grand crivain, ce grand crivain l'avait transporte avec lui dans
l'empyre des lettres et de la gloire; elle avait ce qu'on appelle
un salon; ce salon tait un sanctuaire plutt qu'une exposition
d'esprit et de clbrits, un culte plutt qu'une cour. Quelques
rares privilgis de la socit, de l'aristocratie, de la politique
et de la littrature, y taient admis. Le grand homme de style qui
rgnait dans ce coeur et dans ce salon ne m'tait pas favorable,
bien que je sois le seul des potes et des politiques de son sicle
auquel il adresse de magnifiques loges posthumes dans ses Mmoires
destins  la postrit. Il m'avait proscrit, autant qu'il tait en
lui, de la faveur des cours pendant qu'il tait ministre et que
j'tais, moi, relgu dans les rangs subalternes de la diplomatie;
s'il avait pu me proscrire de la scne du monde il l'aurait fait, je
n'en doute pas. C'tait une faiblesse et une injustice. Je
l'admirais passionnment, non comme homme, mais comme gnie; j'tais
trop petit pour porter aucune ombre sur sa trace; mais, soit que
madame Rcamier se souvnt de notre rencontre muette chez la
duchesse de Devonshire, soit qu'elle ft flatte de produire un nom
naissant de plus aux yeux de son cnacle dans son salon, elle me fit
allcher par tant de grces indirectes que je ne pus me refuser,
malgr mon loignement pour les _camarillas_ lettres ou politiques,
 me laisser prsenter  elle dans ce couvent de l'Abbaye-aux-Bois,
o je devais plus tard suivre le convoi indigent du pauvre
Ballanche.


XIII

Elle me reut en homme attendu depuis dix ans; un mot d'elle sur moi
courait Paris et venait de m'tre rpt par Ballanche, son
confident. Ce mot me prdisposait par amour-propre  l'adoration
pour cette beaut qui illuminait encore d'une lueur refroidie la
moiti de l'espace que sa vie avait laiss derrire elle.

--Comment dsirez-vous, lui demandait Ballanche, vous lier avec M.
de Lamartine, vous l'idole de M. de Chateaubriand, qui n'aime pas ce
jeune homme?--Cela est vrai, dit-elle  Ballanche, M. de
Chateaubriand est mon ami, mais de Lamartine est mon......

La convenance plus que la modestie m'empche d'crire le mot qui
sortit de ses lvres; le mot tait trop adulateur pour qu'il puisse
sortir de ma plume. C'tait une de ces coquetteries de conversation
dont on dsire que l'cho aille chatouiller indirectement le coeur
d'un homme.

 notre premire entrevue je fus timide; elle fut naturelle,
gracieuse, adroite de simplicit; mon impression fut un attrait
doux, qui n'blouit pas, mais qui attire: clair de lune qui rappelle
un jour de splendide t.

C'tait l'poque o madame Rcamier, cherchant  amuser l'inamusable
M. de Chateaubriand avec les hochets de sa propre gloire, faisait
lire chez elle devant lui, et devant un auditoire tri avec soin,
la tragdie de _Mose_, essai dramatique du grand crivain; c'tait
l'poque aussi o M. de Chateaubriand faisait confidence de quelques
pages de ses Mmoires secrets  quelques-uns de ses contemporains
d'lite dans le salon ouvert  un seul battant de son amie; on
invitait  ces solennits un aussi grand nombre de privilgis que
l'exigut de l'appartement en pouvait contenir. Jamais premire
rptition d'une pice attendue comme un vnement sur la scne ne
fut aussi brigue que la faveur d'assister  ces rptitions de la
gloire devant les reprsentants prsums de la postrit; les femmes
y taient en plus grand nombre que les hommes, car les femmes
taient le vritable public de M. de Chateaubriand: il avait joui du
coeur, de l'imagination, de l'oreille et de la pit des femmes
pendant un demi-sicle, les femmes devaient l'en rcompenser dans sa
vieillesse. Elles lui cachaient, par un rideau pieux de beauts, de
sourires, de caresses, de culte, l'approche de la mort et le
jugement beaucoup moins fminin de la postrit. L'amour et la
religion, ces deux idoltries de leur coeur, avaient en lui leur
reprsentant dans un mme homme. La politique, dans laquelle il
avait jou un rle important depuis la restauration des Bourbons,
lui payait aussi alors ce qu'il appelait ses disgrces de cour en
popularit; ce n'tait que des semblants d'opposition librale
affichs pour dcorer sa retraite, mais ces dehors de grand homme
perscut lui attiraient  la fois le respect de l'aristocratie, la
reconnaissance de l'glise, l'enthousiasme confidentiel des jeunes
rpublicains. Nul homme n'a plus soign les couleurs de sa robe de
chambre afin de se prsenter  la mort comme un aptre pour les
chrtiens, comme un chevalier pour les royalistes, comme un tribun
de l'avenir pour les rpublicains les plus avancs. Il touchait 
ses annes de grce; on ne lui demandait pas d'expliquer ces trois
rles contradictoires; on tait convenu de le laisser mourir en
sphinx sans lui demander son mot. Ce vrai mot tait personnalit du
gnie; il voulait tre en rgle avec le pass par la religion, avec
le prsent par l'aristocratie du faubourg Saint-Germain, avec
l'avenir dmocratique par ses pressentiments de rpublique. M. de
Chateaubriand tait un gnie, mais c'tait aussi un rle plus qu'un
homme; il lui fallait plusieurs costumes devant la postrit. Ses
_Mmoires d'outre-tombe_, qu'il crivait alors, avaient une page
pour un parti, un revers de page pour l'autre: livre-Janus qui
louche  force de vouloir regarder trop d'horizons  la fois.

Mieux valait confesser son scepticisme que de confesser des
croyances si contradictoires. Il est permis  un vieillard d'tre
dtromp, mais jamais d'tre comdien devant la mort. Le scepticisme
politique est un aveu de plus du nant de la vie; cet aveu est une
douleur de l'esprit, mais il n'est pas une offense  la vrit.
Mieux vaut dire: Je doute, que de dire: Je mens.


XIV

Quoi qu'il en soit, la scne sur laquelle M. de Chateaubriand
rptait ses derniers rles tait alors chez madame Rcamier; c'est
ainsi que Pricls, vieilli et outrag, venait pleurer chez Aspasie.

Dans l't de 1829, une lecture du _Mose_ de M. de Chateaubriand
devant un trs-petit auditoire fut annonce chez madame Rcamier.

Le grand acteur classique Lafond, du Thtre-Franais, homme
d'excellente compagnie, idoltre du gnie de M. de Chateaubriand et
un peu solennel comme sa phrase, avait consenti  prter sa noble
dclamation  ces vers encore inconnus du pote en prose.

On s'arrachait, depuis six semaines, les billets d'invitation 
cette mystrieuse soire. Toutes les grandes dames de Paris, tous
les potes, tous les orateurs, tous les trangers, tous les
journalistes sollicitaient; leurs noms passaient au crible d'un
scrutin puratoire des amis de la maison avant d'tre admis. On
voulait tre sr qu'aucun profane ou qu'aucun incrdule au gnie du
lieu ne se glisserait dans le cnacle pour en troubler ou pour en
divulguer les mystres. La pit, l'adoration taient obliges; la
froideur mme dans le culte aurait paru un blasphme contre le dieu
des femmes.

Je me trouvais accidentellement  Paris avec ma mre et ma soeur; je
ne songeais nullement  demander une entre de faveur  madame
Rcamier pour cette sance. Je savais que M. de Chateaubriand avait
je ne sais quelle prvention fort injuste, mais fort tenace, contre
moi; mon nom serait, je n'en doutais pas, une dissonance dans les
noms des invits qui seraient prononcs  ses oreilles. Je voulais
prvenir l'limination en ne prtendant pas  la faveur; de plus je
n'ai jamais aim les conciliabules d'invits; je suis un homme de
plein air; l'esprit de parti m'asphyxie; je ne puis le respirer, ni
en religion, ni en politique, ni en littrature. Toute coterie est
petite et fausse; le monde seul est vrai, parce qu'il est grand. Je
ne rendis donc pas mme une visite  madame Rcamier, de peur que
cette visite n'et l'air d'une requte. Je me tins  ma place dans
l'isolement.

Mais madame Rcamier avait appris par madame Sophie Gay, mre de
l'illustre Delphine (madame de Girardin), que j'tais  Paris avec
ma mre. Bien qu'elle ne sortt plus de l'Abbaye-aux-Bois, elle
monta en voiture et elle vint un matin rendre visite  ma mre, qui
logeait chez moi dans un htel garni.

Ces deux femmes se ressemblaient tonnamment par leur ge, par leur
figure, par leur socit commune dans leur adolescence, par les
souvenirs rveills des premires annes de leur vie;  des poques
un peu diverses elles avaient connu beaucoup des personnes du mme
monde. Seulement ma mre, leve dans une cour, transporte ensuite
trs-jeune dans un noble chapitre de chanoinesses, marie pendant la
Rvolution, retire ensuite dans la modeste obscurit d'une vie de
campagne, entoure de la nombreuse famille qu'elle avait mise au
monde, tait une madame Rcamier d'intrieur qui n'avait brill que
pour quelques coeurs et qui n'avait eu d'autre clbrit que celle
de sa bienfaisance dans des hameaux.

Il y avait des annes et des annes qu'elle n'avait revu Paris, les
palais, les jardins, les parcs de Saint-Cloud, sjour de son premier
ge. Elle tait dans l'ivresse de ses souvenirs en les visitant avec
moi; elle dsirait beaucoup entrevoir au moins ces figures d'hommes
nouveaux et de femmes clbres qui portaient des noms chers  son
imagination ou  sa pit. M. de Chateaubriand tait  ses yeux le
premier de ces monuments vivants du sicle. Passionne pour le
_Gnie du Christianisme_, qui lui avait rvl la posie de sa foi,
elle aurait donn tous les spectacles pour le spectacle de ce beau
front d'o tait sortie cette _renaissance_ de la religion antique.
M. de Chateaubriand tait  ses yeux l'_Esdras_ du vieux temple,
temple reconstruit non en pierres, mais en images pour sa pit.

La conversation de ces deux femmes si semblables par la figure, par
le son de voix, par l'lgance des manires, par la dlicatesse de
tact, par le ton exquis de cour, et si diffrentes par la destine,
fut comme une rencontre aprs une longue sparation entre deux
soeurs. Madame Rcamier ne ngligea aucune de ses sductions
cordiales et caressantes pour plaire  ma mre; quant  ma mre,
elle tait la sduction personnifie; elle entrait naturellement
comme une lumire dans les yeux, comme une musique dans l'oreille,
comme une persuasion dans le coeur. Elle enleva ds le premier
entretien le got trs-vif de madame Rcamier. Deux de mes soeurs,
trs-belles, qui avaient accompagn ma mre dans ce voyage et qui
assistaient, modestes et rougissantes,  cet entretien, comme deux
cariatides grecques dans un salon de Paris, ne nuisirent pas 
l'impression reue ce jour-l par la reine de beaut d'un autre ge.
Ma mre cda sans peine aux instances de madame Rcamier pour
qu'elle assistt, avec ses filles et avec moi,  l'ovation de M. de
Chateaubriand, le jour de la lecture du _Mose_. Ces deux femmes se
sparrent avec le besoin rciproque de se revoir le lendemain.
Elles se revirent en effet presque tous les jours avec des
tendresses d'empressements qui ressemblaient au regret de s'tre
connues trop tard.


XV

La soire mmorable arriva; ma mre, une de mes soeurs et moi, nous
permes difficilement la foule (confidentielle cependant) qui
obstruait de bonne heure le large escalier du couvent de
l'Abbaye-aux-Bois.--Je crois, me dit tout bas ma mre, monter
l'escalier de Saint-Cyr pour entendre la premire lecture
d'_Athalie_. N'allons-nous pas trouver l-haut Louis XIV, madame de
Maintenon, la duchesse de Bourgogne, Bossuet, Fnelon, Pascal,
groups autour de Racine, son manuscrit  la main?

L'atmosphre monastique de l'escalier de l'Abbaye-aux-Bois, l'cho
de la vaste cour rveill pour la premire fois par le bruit des
quipages qui versaient les nobles visiteurs, le demi-voix des
entretiens sur les marches qui ressemblait au recueillement d'une
entre d'glise, tout cela justifiait l'hallucination de ma mre et
de ma jeune soeur; nous allions voir une Maintenon plus belle et
moins solennelle que la premire, la Maintenon caressante d'un roi
de l'intelligence. M. de Chateaubriand reprsentait  la fois dans
sa personne un Louis XIV des lettres et un Racine de dcadence.

Nous entrmes; un officieux ami de la matresse de maison fendit la
foule de l'antichambre et aida ma mre et ma soeur mues  parvenir,
au milieu d'un murmure flatteur, jusqu'aux siges du second salon.
Madame Rcamier leur avait rserv l des places en faveur auprs
d'elle. Je restai debout entre les deux portes, d'o l'on voyait 
la fois les deux pices pleines de spectateurs silencieux ou
bourdonnants.

M. de Chateaubriand, assis sous le tableau de _Corinne_, par Grard,
se levait et se rasseyait avec un sourire de grand homme embarrass
de sa grandeur devant chaque visiteur de marque qui le saluait de
loin; ce sourire fut plus accueillant, mais un peu manir et un
peu amer  mon aspect. On voyait qu'il voulait tre obligeant, mais
qu'il ne pouvait pas tout  fait tre cordial.

Quant  moi, je me htai de reporter mon attention sur ma mre, pour
voir dans ses yeux ravis l'impression des noms et des personnes qui
dfilaient lentement de l'antichambre dans le grand salon sous les
yeux de M. de Chateaubriand.

Ces noms et ces personnages imprimaient  ma mre une physionomie de
curiosit satisfaite qui donnait une illumination  ses traits.

Madame Rcamier lui nommait  demi voix cette lite du sicle.

Toute la gloire et tout le charme de la France taient l.

Je ne sais pas s'il y avait plus de majest  Saint-Cyr, mais il n'y
avait pas plus d'esprit.

La France, fauche  nu par la Rvolution, dcime de grandeur
intellectuelle et de libert par l'Empire, semblait presse d'clore
sous la Restauration, comme si la nature et compris que la saison
serait courte et qu'il fallait se hter de fleurir.

Autour de ce trne ressuscit des fils de Louis XIV les salons
politiques et littraires avaient pullul; il y en avait dans tous
les quartiers patriciens de Paris et pour toutes les nuances de
l'opinion. La sve de la nation, active par la libert,
bouillonnait d'indpendance et d'mulation littraire.

J'avais frquent plusieurs de ces salons avant de quitter la France
pour les cours de l'Europe: il y avait le salon aristocratique de la
duchesse de La Trmouille, salon un peu pre et revche d'ancienne
cour de Versailles, o l'esprit et le talent n'taient admis qu'
condition de fronder la Charte de Louis XVIII et d'invectiver ses
ministres. La hauteur et le ddain taient le caractre des
physionomies; l'amertume y plissait les lvres; il y avait trop de
fiel dans les coeurs pour que ce salon ft agrable  frquenter;
l'ironie tait la figure habituelle de ses discoureurs; la
littrature n'y tait qu'une arme de faction suranne; sa forme
tait l'pigramme du haut en bas, le discours de tribune ou le
pamphlet de dnigrement. On en sortait triste, on y sentait le
renferm. Cette socit ne convenait qu' des grands seigneurs
mcontents. J'y avais t recherch avec bont par l'altire
duchesse,  cause de mon jeune royalisme, comme un enrl de
l'aristocratie; je n'avais eu qu' me louer de son accueil; mais je
dsertai vite ce salon: il fallait y tre ou un grand nom ou un
courtisan d'opinions; je n'tais ni l'un ni l'autre: je secouai la
poussire de ce tapis.


XVI

Il y avait le salon de madame de Montcalm, soeur du duc de Richelieu
et centre de son parti politique; ce parti, c'tait l'aristocratie
intelligente, rallie  la Rvolution raisonnable, une galit par
le talent; l'aristocratie de l'honneur, c'tait son drapeau; on y
respirait un air doux et tempr comme le caractre de la matresse
de maison; la fine et gracieuse figure de madame de Montcalm,
retenue, quoique jeune encore, sur son canap, y prsidait avec un
accueil qui n'avait rien de banal; ses gots taient des amitis
vives; ses opinions devenaient des sentiments; on voyait dfiler
devant ce canap tous les hommes loquents et sages qui auraient pu
rconcilier la Restauration avec la libert. M. Lain tait  la
fois son ami et son symbole politique; M. Mol la cultivait comme
une puissance aimable dont il fallait se mnager la faveur pour
quelque avenir ministriel; l'ambassadeur de Russie, M. Pozzo di
Borgo, homme de diplomatie italienne et de surface franaise, y
tait assidu comme  un devoir de la journe; quelques hommes de
lettres peu recherchs par elle et peu nombreux y figuraient dans
une intimit trs-restreinte: l'aimable abb de Fletz, l'oracle du
got dans le _Journal des Dbats_; M. Villemain, plus blouissant
encore de parole que de plume; moi-mme, favori de son coeur,
trs-assidu et trs-familier quand j'tais  Paris.  ces amitis
prs, madame de Montcalm recherchait plus les hommes politiques que
les esprits littraires, ou plutt elle ne recherchait, en ralit,
personne; elle aimait ou elle n'aimait pas, voil tout;
languissante, dgote, capricieuse comme une malade, passionne
d'attraction comme de rpugnance, il fallait lui plaire ou la
choquer. Elle ne mettait aucune diplomatie fminine dans le
gouvernement de son salon d'lite; ce salon n'en tait que plus
attachant; quand on tait le bienvenu de sa porte on tait sr
d'tre le dsir de son coeur; elle avait pour moi une amiti
d'instinct qui ne me faillit jamais, malgr l'absence. Le matin du
jour de sa mort, elle m'crivit encore les pressentiments de son
agonie. Je ne passe jamais devant le numro 33 de la rue de
l'Universit sans gmir sur cette porte ferme d'o tant d'amiti
sortit une fois avec son cercueil.


XVII

Il y avait le salon littraire, parlementaire et bourbonien de
madame la duchesse de Duras; quoi qu'en dise M. Villemain dans ses
loquents _Souvenirs_, je n'y fus jamais reu; j'tais trop jeune et
trop inconnu pour y avoir place; je doute que madame de Duras ait
entendu prononcer mon nom; d'ailleurs c'tait l le temple d'une
vritable idoltrie pour M. de Chateaubriand; jeune encore, madame
de Duras tait, dit-on, le machiniste passionn de la politique et
de la gloire de son ami: me prodigue qui se consumait comme une
lampe dans la nuit pour illuminer un nom d'homme.


XVIII

Il y avait le salon de madame la duchesse de Broglie, fille de
madame de Stal. C'tait une femme magnanime comme sa mre, belle
comme Corinne, pieuse comme une prire incarne. Elle avait tant vu
familirement la clbrit et la passion, qui n'avaient pas fait le
bonheur de sa mre, qu'elle avait appris ds l'enfance  n'estimer
que la vertu; mais cette vertu tait libre et grande, une vertu
antique; sa religion ne rtrcissait rien de ses penses, sa foi
donnait  sa physionomie une expression grave comme celle des femmes
qui sortent des temples o elles ont eu commerce avec Dieu; elle
sortait  toute heure de l'infini. Un mari digne d'elle attirait
autour de lui, par l'aristocratie de son rang et par le libralisme
un peu trop hostile de ses ides, tout ce qui tenait  la grande
opposition en France et en Angleterre: c'tait le salon des deux
mondes. J'avais t trs-fier d'y tre admis malgr mon obscurit,
et j'y portais un vritable culte  ces prestiges de la beaut, du
nom, de la fortune, de la vertu, dans une mme famille. On y
ajoutait pour moi la bont, le prestige du coeur.

Cependant mon attachement chevaleresque pour les Bourbons, rcemment
rentrs de l'exil sur le trne, me faisait souffrir de l'esprit
d'amre opposition qui rgnait dans ce salon et qui caressait trop,
selon moi, les tendances orlanistes. Je ne savais pas mme, pour
plaire, feindre par complaisance une hostilit que je n'prouvais
pas contre la cour. Je trouvais cette hostilit dplace. Les
Bourbons de la branche ane n'avaient certes pas dmrit des
hritiers de M. Necker, du marchal de Broglie et de madame de
Stal. Cette aigreur du ton et cette amertume ironique des lvres
corrompaient pour moi l'agrment de ce salon; en y coudoyant M. de
Lafayette, M. Benjamin Constant, tous les tribuns, tous les
publicistes, tous les pamphltaires du temps, je m'y sentais presque
en pays ennemi; j'avais du got pour les matres, aucun got pour
leur socit. L'pigramme perptuelle contre ce que j'aimais me
blessait au coeur; c'tait un salon de la _Ligue_, o les princes
jouaient  la popularit.


XIX

Il y avait enfin le salon de la belle madame de Sainte-Aulaire, amie
de madame la duchesse de Broglie et qui ne faisait qu'un avec le
salon de son amie; mais celui-ci tait plus large et plus
vritablement littraire que le salon trop anglais de la fille de
madame de Stal; la littrature y tenait une bien plus grande place.
La matresse de la maison, quoique trs-jeune et trs-gracieuse, ne
permettait pas  l'esprit de parti d'y prvaloir sur l'esprit
d'agrment; on y rencontrait, sans acception d'opinion, tous les
hommes de tout ge qui avaient un nom dans les lettres ou dans la
politique, ou qui cherchaient une avant-scne  leur talent. C'tait
un lieu d'asile inviolable  la colre des opinions au milieu de
Paris.

L'esprit clectique du ministre de M. Decazes, esprit qui aurait
sauv et popularis la Restauration si les ambitions acerbes de
l'esprit d'migration rentr l'avaient permis, cet esprit mixte
comme la France rgnait chez madame de Sainte-Aulaire. M. Decazes
venait d'pouser la fille d'un premier lit de M. de Sainte-Aulaire.
Les amis politiques du jeune favori de Louis XVIII prdominaient
dans cette socit. C'taient presque tous les jeunes hommes de
lettres, potes, crivains, orateurs, publicistes, qui ont illustr
depuis la tribune et la presse en France. Ils se rencontraient dans
ce salon avec la jeune aristocratie librale, mais non factieuse. M.
Villemain, M. Cousin, M. de Barante; M. de Stal, enlev dans sa
fleur  la vie; M. Beugnot, la plus spirituelle des chroniques
vivantes de la Rvolution et de l'Empire; les amis de M. de
Talleyrand; la belle duchesse de Dino, sa nice; quelques
Orlanistes du Palais-Royal, beaucoup de libraux, un groupe de
doctrinaires cherchant les recoins dans les salons comme dans la
nation, et mditant de refaire en politique une secte au lieu d'une
religion: voil, avec un grand nombre de femmes jeunes, belles,
lettres, et lgantes, ce qui composait ce salon. Les trangers qui
visitaient la France la voyaient l tout entire sous la forme de
l'aristocratie de naissance, du gnie, de l'esprit, de l'art, du
got et de la beaut; j'y tais accueilli par la famille avant
l'poque de ma clbrit naissante. J'tais clos sous cette
bienveillance: madame de Sainte-Aulaire savait distinguer
l'esprance, mme dans l'obscurit.

Ce que je connais de plus beau dans le monde, me disait-elle un
jour en contemplant un portrait de Raphal  son premier ge, c'est
le _gnie enfant_.--Pourquoi? lui dis-je.--Parce qu'il a encore son
innocence, me rpondit-elle, et qu'il a dj sa destine sur son
front! Or l'innocence du gnie c'est sa modestie.

Ce mot charmant la peignait elle-mme, car elle avait de l'enfance
sur ses joues et de la maturit dans l'esprit. Ce fut dans ce salon
que je rcitai pour la premire fois devant un auditoire un peu
nombreux quelques vers encore indits des _Mditations_ et des
_Harmonies_. Cette aimable femme fut la prface de ma posie. Elle
me protgea vivement, ainsi que la duchesse de Broglie, son amie,
auprs des ministres d'alors pour obtenir mon premier poste
diplomatique; je ne l'ai jamais oubli, et j'ai eu une occasion de
reconnatre tant de bont dans une circonstance o il me fut donn
d'tre agrable  mon tour  sa famille[1].

[Note 1: Aprs la coalition parlementaire qui tait prs de
renverser le gouvernement orlaniste, le roi Louis-Philippe, que je
ne voulais pas servir, mais que je ne voulais pas prcipiter dans
une anarchie par une intrigue, me fit exprimer sa reconnaissance par
son ministre. Ce ministre, qui avait fait partie de la coalition, et
qui maintenant, revenu de Londres, cherchait  pallier les funestes
consquences de cette ligue, m'offrit, de la part du roi,
l'ambassade de Vienne ou l'ambassade de Londres,  mon choix, avec
un traitement que je fixerais moi-mme, pour ajouter aux honneurs la
fortune illimite que je pouvais dsirer. Je refusai; j'tais rsolu
 ne jamais m'engager ni d'ambition ni de reconnaissance avec le
gouvernement de 1830. Mon coeur tait  la lgitimit, mon esprit 
la libert; je ne voulais manquer ni  mes souvenirs ni  la libert
complte de dput indpendant. Je me rservais pour les crises
ventuelles vers lesquelles le rgime parlementaire, par ses fautes
et ses excs, entranait videmment le pays. Le ministre, de mme
que le roi, ne comprenait rien  mes refus; il les attribuait sans
doute  mon ambition plus exigeante, mobile ordinaire de ces
abstentions; il me demanda une entrevue pour vaincre mes rpugnances
 force de faveurs politiques. Je persistai.

--Mais enfin, me dit-il avec une impatience visible de geste et
d'accent, le roi ne peut pas vous offrir plus qu'un ministre et le
choix des plus grandes ambassades. Quel est donc, entre nous, le
motif vrai qui vous porte  dcliner de si hautes avances, et
qu'attendez-vous donc de mieux?--Monsieur le Ministre, lui
rpondis-je en resserrant les lvres et en contenant mes tristes
prvisions dans mon coeur, puisque vous me faites, au nom du roi et
du ministre, de telles offres, c'est qu'apparemment le ministre,
le roi et vous-mme, vous reconnaissez en moi un esprit politique,
malgr les dnigrements de vos journaux et de vos amis, qui me
relguent au rang des rveurs et des chimriques?--Oui,
certainement, me rpondit l'homme d'tat.--Eh bien! Monsieur, je ne
serais pas homme politique si je vous disais le motif pour lequel je
ne veux pas m'engager par une reconnaissance quelconque avec le
gouvernement de la dynastie d'Orlans. L'homme d'tat plit  ces
mots, inclina la tte et n'insista plus; on et dit que le fantme
d'une rvolution possible lui avait apparu dans mes paroles. Nous
parlmes d'autre chose.

Le lendemain de cet entretien avec le premier ministre, j'en eus un
autre avec le roi lui-mme; il m'avait fait appeler; il ft les
derniers efforts pour me rattacher  son gouvernement; j'eus de la
peine  rsister pendant trois heures  son loquence,  ses
caresses, mme  ses larmes. Il m'avait fait asseoir en face de lui;
il serrait mes genoux entre les siens. J'tais touch de son
insistance, mais l'honneur me dfendait d'y cder. Je me levai enfin
pour me retirer; il me suivit, en me retenant par le pan de mon
habit, jusque vers la porte.

--Vous ne voulez pas? me dit-il enfin d'un ton de colre et de
dsespoir; vous ne voulez pas?--Non, Sire, et je regrette
profondment que l'honneur me dfende de vous obir.--Eh bien! ce
sera votre faute si je reste entre les mains de cette... Et comme
il vit que la force du mot m'tonnait:--Oui, de cette....,
entendez-vous bien, monsieur de Lamartine! C'est votre refus qui ne
me laisse pas d'autre choix. Allez, et ne vous en prenez qu'
vous-mme si mon gouvernement reste entre les mains d'hommes
trs-forts, mais qui ne sont ni ceux de mes voeux, ni ceux de mon
coeur, ni ceux de ma situation!

Ces derniers mots furent prononcs avec un accent de chagrin et avec
un pli d'irritation sur les lvres qui me prouva que son prtendu
rle de prince dmocratique lui restait lourd sur le coeur. On a
beau faire, quand on a du sang de Louis XIV dans les veines,
l'orgueil de race prvaut malgr soi sur les ncessits de la
royaut: les rles sont dans la politique, mais les sentiments sont
dans la nature. Je vis clairement que le roi aspirait  chapper aux
ministres de 1830 pour s'entourer de serviteurs ns de la royaut de
ses pres. La rvolution de 1830 tait videmment pour lui un
remords; il voulait mettre au plus vite entre cette rvolution et
lui des hommes anciens qui lui masqueraient l'usurpation et qui lui
reprsenteraient la lgitimit du trne.

M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur  Vienne, tait  cette
poque  Paris; il dsirait vivement tre ambassadeur  Londres. Il
fut inform par une rumeur de cour des dmarches que le roi et le
ministre faisaient pour me dcider  accepter,  mon choix, une de
ces deux ambassades; il craignait que mon choix tombt sur Londres,
et qu'il ne ft ainsi rduit  retourner  Vienne. Il vint chez moi.

--Je viens, me dit-il, savoir de vous mon sort; il est dans vos mains.
Je dsire vivement aller  Londres; mais, si vous prfrez vous-mme
Londres  Vienne, je suis forc de renoncer  l'ambassade d'Angleterre
et de reprendre l'ambassade de Vienne. Dites-moi nettement vos
intentions, j'y conformerai les miennes.--Tranquillisez-vous, lui dis-je
en lui serrant les mains avec cette affection pleine de dfrence que je
devais  toutes les bienveillances et mme  toutes les protections dont
j'avais t combl jadis par cette puissante et aimable famille; je ne
veux ni de Londres, ni de Vienne, ni de Paris; je suis dcid  ne
jamais m'engager avec cette dynastie; mais, lors mme que j'aurais
l'ambition de l'ambassade de Londres, je la sacrifierais  l'instant et
sans hsiter au bonheur de reconnatre par ce sacrifice toutes les
bonts dont vous m'avez combl  mon entre dans le monde. Le sentiment
d'avoir pu un jour tre serviable  ceux qui furent si bons pour moi
lors de mon dbut dans la vie surpasserait mille fois,  mes yeux,
l'ambition d'un poste diplomatique quelconque. Ainsi allez en toute
confiance  Londres, mais n'ayez pour moi  cet gard aucune
reconnaissance; je ne vous sacrifie rien, vous ne me devez qu'une bonne
intention. Il me serra les mains  son tour et partit pour
l'Angleterre.]


XX

Il y avait plus tard, et dans un plus large horizon de socit
cosmopolite, le salon de madame Gay et de sa fille Delphine, qui fut
ensuite madame mile de Girardin. La mre, femme de coeur et
d'esprit, jadis belle et rivale en beaut de madame Rcamier, avait
t aussi lie d'amiti avec M. de Chateaubriand plus jeune; c'tait
une intelligence trs-suprieure  sa rputation, mais une
intelligence passionne qui prodiguait son esprit et son coeur sans
compter comme madame Rcamier. La fortune seule lui avait manqu
pour tenir le premier rang parmi les salons littraires de
l'Europe; elle avait assez de flamme pour illuminer seule dix
salons; elle donnait de l'me  tout ce qui l'approchait. L'ornement
de sa maison tait sa fille Delphine, pote comme l'inspiration,
belle comme l'enthousiasme. Ce salon tait tout littraire; la
noblesse de naissance n'y figurait que pour s'ennoblir par la
frquentation de la noblesse de nature: le gnie! Victor Hugo,
Balzac, Nodier, Sainte-Beuve, madame Malibran, Vigny, y dominaient
de la tte la foule d'lite d'hommes et de femmes qui cherchaient la
gloire dans l'amiti. C'tait, en effet, le salon de l'amiti plus
que de la clbrit ou de la puissance. On y aimait parce qu'on se
sentait aim. J'y allais moi-mme toutes les fois que j'tais 
Paris. Il y rgnait cette libert complte qui ne reconnat de joug
que la biensance, que cette galit affectueuse qui est la
rpublique du talent. La mre et la fille taient pauvres, mais le
salon d'entre-sol tait agrandi par les htes, meubl par les
dcorations de la nature: la beaut et le gnie.


XXI

Le salon compass de madame Rcamier offrait un peu au regard la
symtrie et la froideur d'une acadmie qui tiendrait sance dans un
monastre. L'arrangement et l'tiquette y classifiaient trop les
rangs; si celui de madame de Broglie tait une chambre des Pairs; si
celui de madame de Sainte-Aulaire tait une chambre des Dputs; si
celui de madame de Girardin tait une rpublique, celui de madame
Rcamier tait une monarchie. On voyait un trne dans un fauteuil;
ce trne, entour de tabourets de duchesses, tait celui de M. de
Chateaubriand; des courtisans littraires ou politiques se
rangeaient autour de ce trne. C'tait une cour, mais un peu vieille
cour; les meubles taient simples et uss; quelques livres pars sur
les guridons, quelques bustes du temps de l'Empire sur les
consoles, quelques paravents du sicle de Louis XV en formaient tout
l'ornement. La chemine haute et large, autour de laquelle se
groupaient les familiers ou les discoureurs, tait l'_Oeil-de-boeuf_
de cette abbaye royale; le mur  ct de la chemine talait le beau
tableau glac de _Corinne_ improvisant _au cap Misne_ devant son
amant Oswald; scne romanesque de madame de Stal, plus acadmique
que relle, car une femme aimante et aime, seule avec la nature et
son coeur, a autre chose  faire que des dclamations politiques sur
la dcadence des Romains. C'est l'heure et le lieu des confidences,
des silences ou des soupirs chapps du coeur; ce n'est pas l'heure
des vaniteuses improvisations de l'esprit. Mais madame Rcamier
rappelait ainsi  ses htes qu'elle avait t l'amie de madame de
Stal, et qu'elle avait servi elle-mme de modle  la belle tte de
Corinne dans ce tableau.


XXII

Au-dessous du tableau de Corinne figurait, comme un Oswald vieilli,
M. de Chateaubriand; cette place dissimulait, derrire les paravents
et les fauteuils des femmes, la disgrce de ses paules ingales,
de sa taille courte, de ses jambes grles; on n'entrevoyait que le
buste viril et la tte olympienne.

Cette tte attirait et ptrifiait les yeux; des cheveux soyeux et
inspirs sous leur neige, un front plein et rebomb de sa plnitude,
des yeux noirs comme deux charbons mal teints par l'ge, un nez fin
et presque fminin par la dlicatesse du profil; une bouche tantt
pince par une contraction solennelle, tantt dride par un sourire
de cour plus que de coeur; des joues rides comme les joues du Dante
par des annes qui avaient roul dans ces ornires autant de
passions ambitieuses que de jours; un faux air de modestie qui
ressemblait  la pudeur ou plutt au fard de la gloire, tel tait
l'homme principal au fond du salon, entre la chemine et le tableau;
il recevait et il rendait les saluts de tous les arrivants avec une
politesse embarrasse qui sollicitait visiblement l'indulgence. Un
triple cercle de femmes, presque toutes femmes de cour, femmes de
lettres ou chefs de partis politiques divers, occupait le milieu du
salon. On y avait laiss un vide pour le lecteur.


XXIII

Madame Rcamier tait visiblement fbrile par l'inquitude du succs
de la lecture pour le grand homme. Il redescendait dans une nouvelle
arne par une insatiabilit de gloire littraire; son amie s'agitait
d'un groupe du salon  l'autre pour donner le mot d'ordre du jour 
tous les convis; ce mot d'ordre tait silence, attention,
enthousiasme, pour tout le monde, et pour les journalistes en
particulier, cho complaisant charg de reporter le lendemain 
toute l'Europe un tonnerre d'applaudissements convenus et pas une
critique.

C'tait un spectacle touchant et triste  la fois que cette beaut
clbre devenue soeur de charit d'une vanit vieillie et malade, et
allant quter de groupe en groupe une fausse monnaie de gloire
auprs de toutes les plumes qui dispensent les renommes d'une
soire. Ne ft-ce que par reconnaissance d'tre admis  ces
lectures, par culte des soleils couchants, ou par commisration
pour ce grand indigent et pour cette tendre quteuse, tout le monde
fut fidle au mot d'ordre, et l'cho du lendemain ne laissa rien
percer des chuchotements de la veille.


XXIV

La lecture commena; Lafond,  qui on n'avait pas communiqu  temps
le manuscrit du _Mose_, n'avait pu prparer ni ses yeux ni ses
intonations. Il lut bien les premiers actes, mais il lut avec
ttonnement du regard et avec hsitation de la voix. Les vers
taient beaux, raciniens, bibliques, dignes d'une main qui avait
faonn tant de prose en rhythmes aussi sonores que les plus beaux
vers; l'originalit seule manquait: c'tait un cho de Racine et de
David, ce n'tait ni David ni Racine: c'tait leur ombre, un
pastiche d'homme de gnie, mais pastiche; cela ressemblait aux
tragdies en monologues du Pimontais Alfieri, ce faux Snque d'une
fausse Rome. Le talent de M. de Chateaubriand tait lyrique et non
scnique; son imagination le soutenait sur ses ailes dans des
rgions trop leves de la pense pour s'abattre en face d'un
parterre et pour faire dialoguer des hommes d'os et de chair. Il n'y
avait rien de Shakspeare dans Chateaubriand, il y avait du Pindare
en prose. tait-ce supriorit ou infriorit? Je n'ose prononcer,
mais je crois que l'inspiration du lyrique est suprieure  la
combinaison du machiniste qui fait jouer sur la scne ces
marionnettes humaines qu'on appelle des personnages dramatiques;
seulement, quand ces personnages parlent comme les font parler les
grands potes dramatiques, le gnie est gal et l'emploi est
diffrent.


XXV

M. de Chateaubriand, impatient et humili d'entendre nonner ses
vers par un lecteur qui avait peine  les lire, arracha,  la fin,
le manuscrit des mains du grand acteur et voulut lire lui-mme.
Malgr la faiblesse et la monotonie de sa propre voix, l'effet fut
plus saisissant, mais non plus heureux. Les vers, balbutis par
l'auteur lui-mme, tombaient essouffls dans l'oreille. On souffrait
de ce que devait souffrir le pote lui-mme; on assistait  un
supplice d'amour-propre, supplice presque aussi pnible  contempler
qu'une torture physique; on dtournait la tte, on baissait les
yeux. M. de Chateaubriand, excd de vains efforts, rejeta enfin le
manuscrit  l'acteur, qui acheva la lecture au bruit des
applaudissements.


XXVI

Il y avait plus de biensance que d'motion dans ces
applaudissements; les mains battaient sans le coeur; on payait en
complaisance pour madame Rcamier et en respect pour un grand
crivain le privilge qu'on avait eu d'assister  cette
demi-publicit d'initis dans un salon tenu par la beaut et dcor
par le gnie. Ces applaudissements, au reste, taient fortifis par
le grandiose de cette pice sacre, crite dans la haute langue de
Racine par l'crivain du _Gnie du Christianisme_. On peut la lire
aujourd'hui dans les oeuvres compltes; c'est une page qui ne
dshonorerait certes pas Racine lui-mme.

On se retira avec une motion factice, mais avec un respect rel; on
laissa M. de Chateaubriand, peu satisfait, se consoler avec madame
Rcamier et avec ses familiers les plus intimes des petits dboires
de la soire. On voulait un triomphe, on n'avait eu qu'un crmonial
d'enthousiasme. La physionomie charmante de la matresse de la
maison tait fatigue et attriste sous un sourire forc; toute son
amiti souffrait en elle.

Ma mre et ma soeur, exclusivement occupes de regarder la grande
figure de l'auteur du _Gnie du Christianisme_, sortirent ravies de
cette soire unique. Le sujet biblique de _Mose_ charmait leur
nave pit; la majest de M. de Chateaubriand blouissait leur
imagination; le gracieux accueil de madame Rcamier touchait leur
candeur; elles emportaient en province des souvenirs pour toute une
vie de retraite.


XXVII

Mais quelle tait donc cette femme dont le charme survivait aux
charmes, qui enchanait au coin de son humble foyer le plus illustre
des hommes de littrature et de politique de son sicle, et qui
rendait les cours elles-mmes jalouses d'une pauvre cellule d'un
monastre de Paris? Nous allons vous le dire, non pas seulement
d'aprs les souvenirs un peu trop sobres et un peu trop voils
d'esprit de famille de sa nice, madame Lenormant, mais d'aprs les
souvenirs de tout un demi-sicle qui a vu clore, briller, mrir,
mourir cette clatante et trange clbrit du charme immortel sur
un visage fminin. Ce livre de madame Lenormant est cependant une
des plus excellentes biographies, en excellent esprit et en
excellent style, qui pt consacrer cette mmoire fugitive d'une
femme de grce et d'une femme de renom. Ce livre a aussi un grand
mrite aux yeux des curieux du coeur humain: c'est d'avoir  demi
ouvert le portefeuille de madame Rcamier, et d'avoir rvl ainsi
au monde une correspondance indite et profondment intime de
l'amour ou de l'amiti (comme on voudra) entre elle et M. de
Chateaubriand. Cette correspondance, selon nous, est bien suprieure
en intrt aux Mmoires d'apparat du grand prosateur du dix-neuvime
sicle.

Dans les _Mmoires d'outre-tombe_ l'homme pose, l'homme s'affiche,
l'homme s'tale; dans cette correspondance l'homme se rvle, ou
plutt il se trahit involontairement dans l'panchement de son me.
Madame Rcamier n'y perd pas, et M. de Chateaubriand y gagne; on
voit combien l'une tait digne d'tre aime, indpendamment de sa
beaut dj plie; on voit combien l'autre sut aimer, indpendamment
de sa jeunesse morte et du dsintressement de toute esprance.
Remercions madame Lenormant, dpositaire de si doux secrets, de nous
avoir au moins confi ces pages.


XXVIII

Le nom de famille de madame Rcamier tait Julie-Adlade Bernard;
son pre tait membre de la bonne et riche bourgeoisie de Lyon. Sa
beaut tait remarquable, son esprit ordinaire. M. Bernard avait
pous Julie Matton, femme d'une figure qui prsageait celle de sa
fille. Le Lyonnais est une espce d'Ionie franaise o la beaut des
femmes fleurit en tout temps sous un ciel tempr, entre les feux
trop ardents du Midi et les formes trop frles du Nord; les yeux y
ont en gnral la teinte azure du Rhne, qui baigne la ville, la
langueur de la Sane, la douceur du ciel. De belles tailles, des pas
nonchalants, des paules statuaires, des cheveux soyeux et abondants
comme les cheveaux de soie qu'on y tisse, des voix caressantes pour
l'oreille, des sourires vagues qui enchantent sans provoquer, nulle
prtention  sduire tant elles sont sres de charmer, des choeurs
de vierges de Raphal descendues de leurs cadres et ignorantes de
leurs pudiques attraits, voil les salons ou les promenades de Lyon
un jour de fte. Ngliges des hommes affairs, ces femmes vivent
gnralement  l'ombre comme les odalisques d'Orient; il faut les
dcouvrir soit dans les glises, soit aux fentres hautes de leurs
maisons noires, semblables  des monastres espagnols. C'est ainsi
qu'tant encore enfant je dcouvris, en face de la maison
qu'habitait en passant ma mre, la cleste apparition de
mademoiselle Virginie Leroy (depuis madame Pelaprat), compatriote de
madame Rcamier, plus jeune qu'elle et aussi accomplie en charmes.
La puissance d'une premire apparition de la parfaite beaut est
telle que, sans avoir jamais revu madame Pelaprat, cette vision
m'blouit encore. Elle blouit, dit-on, plus tard un matre du monde
du mme charme dont elle avait fascin l'oeil d'un enfant.


XXIX

Une liaison avec M. de Calonne, ministre de Louis XVI, appela de
Lyon  Paris le pre et la mre de madame Rcamier en 1784; un
emploi de receveur gnral des finances fixa M. Bernard dans la
capitale. Juliette, leur fille, dj regarde pour une fleur de
visage qui promettait de s'panouir en merveille, fut laisse chez
une tante  Villefranche, en Beaujolais; de l elle fut clotre
dans un couvent de Lyon, pour y achever son ducation. Elle raconte
ainsi elle-mme les impressions recueillies et naves qu'elle
emporta de ce monastre:

La veille du jour o ma tante devait venir me chercher, je fus
conduite dans la chambre de madame l'abbesse pour recevoir sa
bndiction. Le lendemain, baigne de larmes, je venais de franchir
la porte que je me souvenais  peine d'avoir vue s'ouvrir pour me
laisser entrer; je me trouvai dans une voiture avec ma tante, et
nous partmes pour Paris.--Je quitte  regret une poque si calme et
si pure pour entrer dans celle des agitations; elle me revient
quelquefois comme dans un vague et doux rve, avec ses nuages
d'encens, ses crmonies infinies, ses processions dans les jardins,
ses chants et ses fleurs.

Si j'ai parl de ces premires annes, malgr mon intention
d'abrger tout ce qui m'est personnel, c'est  cause de l'influence
qu'elles ont souvent  un si haut degr sur l'existence entire:
elles la contiennent plus ou moins. C'est sans doute  ces vives
impressions de foi reues dans l'enfance que je dois d'avoir
conserv des croyances religieuses au milieu de tant d'opinions que
j'ai traverses. J'ai pu les couter, les comprendre, les admettre
jusqu'o elles taient admissibles, mais je n'ai point laiss le
doute entrer dans mon coeur.


XXX

On voit par ce passage, crit bien longtemps aprs son enfance, que
la foi de cette jeune fille tait tempre comme son me, et que la
religion fut toute sa vie une douce habitude de ses sens plutt
qu'une passion de son intelligence. Elle semblait prdestine par l
 tre un jour l'amie de M. de Chateaubriand, le pote des
sensations religieuses plus que des convictions thologiques. C'est
cette temprature de l'me qui conserve la beaut du corps comme la
srnit de l'esprit.

La beaut aussi harmonieuse que prcoce de la jeune fille faisait dj
l'orgueil de sa mre. Pour jouir de cet orgueil maternel elle
conduisit, un jour, son enfant  Versailles,  ce spectacle de la cour
qu'on appelait le Grand Couvert. M. de Calonne, qui protgeait la
mre, fit sans doute placer la fille de manire  attirer les regards
de la cour.--Le roi et la reine en furent, en effet, si ravis qu'ils
firent entrer, aprs le dner, l'enfant dans les appartements
intrieurs pour l'admirer de plus prs. Marie-Antoinette s'extasia sur
cette ravissante figure; elle la compara  celle de sa propre fille
(depuis madame la duchesse d'Angoulme, captive du Temple), du mme
ge que Juliette Bernard et d'une figure trop tt fltrie par des
deuils ternels.


XXXI

La maison de madame Bernard, mre de cette belle enfant, tait
ouverte au luxe, aux plaisirs, aux arts, aux hommes d'affaires, aux
hommes de lettres, surtout  ceux qui tenaient par leur origine  la
ville de Lyon. Les charmes de madame Bernard, quoique allanguis par
des souffrances prcoces, attiraient et retenaient autour d'elle des
amis fervents. De ce nombre tait un banquier devenu depuis clbre
et dj aventureux, nomm Rcamier. M. Rcamier tait d'une famille
ancienne du Bugey, province montagneuse entre le Lyonnais et la
Savoie. L'esprit entreprenant de Genve et des hautes Alpes est
l'instinct de ces montagnes. Les habitants cosmopolites y demandent
volontiers  la spculation l'opulence que le sol rare et aride leur
refuse. M. Rcamier, dj mr, mais encore vert, tait un de ces
optimistes qu'aucune disgrce ne rebute, et qui d'une chute se
relvent pour s'lancer plus haut dans les affaires. Sduisant de
figure, aimant, aimable, lger, ami du luxe et de tous les plaisirs,
il s'tait attach  madame Bernard comme un commensal de la maison;
la Rvolution, dont il n'tait ni partisan ni intimid, n'avait t
pour lui qu'un de ces mouvements acclrs de la vie politique dans
lesquels les occasions de ruine ou de richesse se multiplient pour
les hommes d'argent; en 1793 il tait dj au premier rang des
spculateurs du temps. On a remarqu que les hommes de cette nature
recherchent hardiment pour pouses les femmes les plus renommes par
leur figure, soit qu'ils redoutent moins que d'autres la clbrit
des attraits pour les compagnes de leur vie, soit qu'une trs-belle
femme paraisse  leurs yeux un luxe naturel qui attire sur leur
maison l'attention publique, soit que, ambitieux de jouissance
autant que de fortune, ils se donnent, sans penser au lendemain,
toutes les fleurs de la vie pour en embaumer leur existence.

En 1793, au plus fort de la Terreur, qui intimidait tout, except
l'amour et le lucre, M. Rcamier demanda  son amie, madame Bernard,
la main de sa fille Juliette  peine close  la vie. Par son amiti
pour la mre dont la sant altre menaait de laisser Juliette
orpheline, il pouvait tre pour la jeune fille un appui dans la vie;
par son ge il pouvait tre son pre. C'est peut-tre dans cette
paternit morale qu'il faut chercher le secret du consentement que
madame Bernard, pressentant sa fin prochaine, accorda  une union si
disproportionne par les annes. Madame Lenormant, confidente
discrte de la famille, laisse chapper  ce sujet une phrase qui
n'aurait point de sens si elle n'tait pas destine  indiquer et 
voiler  la fois on ne sait quel sous-entendu dans cette union; la
jeune fille tait elle-mme, dit-on, un sous-entendu de la nature:
elle pouvait tre pouse, elle ne pouvait tre mre. Ce sont ces
deux mystres qu'il faut respecter, mais qu'il faut entrevoir pour
avoir le secret de toute la vie de madame Rcamier, triste et
ternelle nigme qui ne laisse jamais deviner son mot, mme 
l'amour.


XXXII

Jusqu' son mariage elle n'avait t qu'entrevue; devenue femme
quoique encore enfant, matresse adore de la maison alors la plus
opulente de Paris, elle commena  blouir, non pas les salons d'une
capitale (la Terreur et la Mort les avaient tous ferms jusqu'au 9
thermidor), mais la foule, qui se pressait sur ses pas dans les
lieux publics. Son apparition faisait vnement et attroupement
partout o l'on pouvait l'apercevoir. Le gouvernement du Directoire,
sorte de halte entre la mort et la vie d'un peuple, laissait
respirer  pleine poitrine toutes les classes de la socit
europenne, heureuse de revivre et presse de jouir aprs avoir
tant trembl. On se prcipitait confusment, sans acception de rang
ou d'opinions, dans les salles de spectacles, de concerts, de
danses, et dans les jardins publics, trop troits pour les ftes qui
s'y renouvelaient. Tout le monde semblait avoir  communiquer  tout
le monde un superflu de bonheur qui allait jusqu'au dlire de vivre.
Les Parisiens, oublieux de la veille et du lendemain, taient les
Abdritains de l'Europe. C'est au sein de ces ftes que la jeune
Lyonnaise luttait involontairement de beaut avec les cinq ou six
femmes clbres survivantes de la Rvolution, madame Tallien, madame
de Beauharnais, madame Sophie Gay, rcemment sorties des cachots et
Cloptres rpublicaines ou royalistes des Antoines, des Lpides,
des Octaves franais du Directoire. Madame Lenormant, en nice
scrupuleuse, affirme que sa jeune tante ne frquenta jamais les
salons suspects de Barras; Barras, rgicide et royaliste,
gentilhomme de la rpublique restaurant un peuple par les vices de
cour; nous devons en croire les scrupules domestiques de madame
Lenormant; cependant nous ne pouvons carter les traditions de la
socit du temps. Elles citent souvent la prsence et la parure de
madame Rcamier dans les spectacles, dans les ftes et mme  la
table des directeurs (madame Lenormant mentionne deux de ces
circonstances elle-mme). Juliette effaait tout, ne ft-ce que par
la candeur, la fracheur et la puret de son innocence; l'innocence,
ce charme qu'on ne peut se rendre par le fard quand on l'a perdu par
le souffle des salons. Madame Rcamier,  cette poque, laissait une
trace de feu ou du moins de lumire partout o elle apparaissait; on
entreprenait de longs voyages uniquement pour l'avoir vue;
semblables  ces naturalistes qui entreprennent de longues
traverses pour assister une fois par sicle  la floraison de
l'alos, on accourait de Londres, de Naples, de Berlin, de Vienne,
de Ptersbourg, pour adorer de prs dans une soire la merveille des
yeux. Les annales de la Grce ou de l'Ionie, ces pays de la beaut,
nous retracent seules un pareil concours.

Tous les regards emportaient une ivresse, aucun coeur ne remportait
une esprance. La divine statue n'tait descendue jusque-l pour
personne de son pidestal; l'audace de prtendre  une prfrence ne
se prsentait  l'esprit de personne, comme si une telle prfrence
et t quelque chose de trop divin pour un mortel.


XXXIII

Cependant, si nul n'aspirait  la possession d'une prfrence
avoue, un grand nombre, et parmi les hommes les plus minents des
deux rgimes royaliste ou rpublicain, briguaient  l'envi la faveur
d'une respectueuse intimit dans la maison de la jeune femme
clbre; mme quand le coeur n'espre pas de se consumer au feu d'un
regard trop pur, il aime  emporter la douce chaleur qui mane de ce
foyer vivant qu'on appelle une jeune femme. Ne ft-ce que comme la
belle image d'un beau rve, on aime  rver.

La France,  peine chappe en une nuit (celle du 9 thermidor)  son
naufrage de sang, ressemblait en ce moment  une plage o tous les
naufrags ple-mle se flicitent ensemble et confusment du salut
commun. Les conventionnels complices du comit de _Salut public_,
pardonns par l'opinion pour avoir guillotin le dictateur-missaire,
les Barrre, les Frron, les Tallien, les Barras, les Legendre, les
Sieys, mls aux victimes sorties des cachots ou rentres de l'exil, ne
formaient plus dans le monde rvolutionnaire ou contre-rvolutionnaire
qu'un seul groupe de prescripteurs repentants ou de proscrits
reconnaissants. Ils se congratulaient sur la place de l'chafaud, les
uns d'y avoir chapp, les autres de l'avoir abattu; ils taient
empresss de trouver dans un salon de Paris, autour de la plus belle des
femmes de l'poque, un terrain neutre, un lyse o les uns savouraient
l'oubli, les autres la patrie. Presque toute cette socit tait jeune,
car le supplice en ce temps avait raccourci la vie des pres; il
manquait un degr ou deux  l'chelle ordinaire des gnrations: la
guillotine avait rajeuni les salons de Paris.


XXXIV

Celui de madame Rcamier tait, par la nature neutre des affaires de
son mari, accessible  toute cette jeunesse; un banquier est
l'homme de toutes les nations et de tous les partis; tout le monde a
besoin de lui et il prospre de ses relations avec tout le monde. Un
luxe hospitalier et habile est un des moyens de crdit employs de
tout temps et en tout pays par ces rois de l'or; l'or est
cosmopolite, le banquier l'est comme sa caisse. Les Mdicis
fondrent  Florence leur monarchie financire sur le crdit, le
luxe et l'hospitalit universelle. M. Rcamier tait un esprit de
cette race, habile  spculer, prompt  servir, prodigue  dpenser.
Sa maison de la rue du Mont-Blanc et sa villa de Clichy rappelaient
presque seules dans Paris l'lgance et l'opulence des palais
princiers dmeubls par les confiscations ou les migrations; on y
respirait un air de cour; c'tait la cour de la richesse, seule
royaut qui restt  la France; sa jeune femme tait la reine de
cette cour: elle restaurait l'empire de la socit dtruite dans
Paris.

On se prcipitait  l'envi dans cette socit; les principaux
courtisans du chteau de Clichy, qu'elle habitait pendant les mois
de fte de l'anne, taient des hommes de lettres sauvs du
naufrage, tels que La Harpe, Lmontey, Legouv, Dupaty; des hommes
de politique, tels que Barrre, Regnaud de Saint-Jean d'Angly,
Lucien Bonaparte, Fouch, Massna, Bernadotte, Moreau, Camille
Jordan, le jeune Beauharnais; des hommes de monarchie, tels que les
deux Montmorency (Matthieu et Adrien), le duc de Guignes, le comte
de Narbonne, M. de Lamoignon, fleur d'aristocratie de naissance qui
ne craignait pas de se msallier parmi les adorateurs de
l'aristocratie du coeur, la jeunesse, la grce et la puret: cette
reine de dix-huit ans rgissait cette cour si diverse avec un
sourire. Un tranger, remarquable par sa naissance, son opulence et
sa mlancolique beaut, le prince italien Pignatelli, jouissait
d'une plus intime familiarit dans la maison et passait  tort pour
inspirer la passion qu'il ressentait en silence. Lucien Bonaparte,
jeune homme de Plutarque,  la fois pote, orateur et amant,
flottait alors entre le rle de hros de la rpublique et celui de
hros de roman; sa passion dclamait un peu comme son loquence;
quoique vtu en apparence d'une page de Tacite, il crivait 
Juliette des pages de _Cllie_ et de _Romo_. Juliette n'tait pas
insensible  ces vives dclamations du coeur d'un frre du matre
des armes; elle n'acceptait de ces sentiments que le seul sentiment
qu'elle pouvait rendre, l'amiti; mais, ds l'ge de dix-huit ans,
on voyait poindre dans ses rponses et dans sa rserve cet art
naturel qui fut celui de sa vie: rester pure en paraissant mue,
tout promettre et ne rien tenir.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)




Le ENTRETIEN

LES SALONS LITTRAIRES.

SOUVENIRS DE MADAME RCAMIER.

(2e PARTIE.)


I

Mathieu et Adrien de Montmorency prouvaient en silence pour la
belle Juliette un sentiment moins dclamatoire, mais plus durable,
que Lucien Bonaparte.

J'ai beaucoup connu et beaucoup aim Mathieu de Montmorency, je
garde pour sa mmoire un souvenir qui tient du culte; mais ce
souvenir ne m'empche pas de juger l'homme avec la froide sagacit
que le temps donne mme  la tendresse des souvenirs. C'tait une
belle me, ce n'tait pas un grand esprit; mais il avait tout ce que
l'me donne  l'esprit, c'est--dire l'lvation des ides, la
loyaut du caractre, la magnanimit des sentiments, la sincrit
des opinions. Il avait de plus ce qu'une race aristocratique fait
couler en gnral avec le sang dans le coeur d'un homme vraiment
national comme son nom, un fort patriotisme uni  une lgante
chevalerie. Le tout formait un estimable et gracieux mlange de ce
que la vertu antique imprime de respect et de ce que la grce
contemporaine inspire d'attrait pour un homme d'autrefois; le
gentilhomme tait citoyen, et le citoyen tait gentilhomme.


II

Si vous ajoutez  cela le got passionn et intelligent des lettres
qu'il avait puis dans la socit des philosophes, des orateurs, des
crivains de l'Assemble constituante ou de madame de Stal, son
amie de jeunesse, et si vous revtez ces qualits du coeur et de
l'me de l'extrieur d'un hros de roman sous le plus beau nom de
France, vous comprendrez l'homme.

Cet extrieur tait un des plus sduisants qu'on pt rencontrer dans
les salons de l'Europe: une taille svelte, le buste en avant, comme
le coeur, attribut des races militaires, un mouvement d'encolure de
cheval arabe dans le port de la tte, des cheveux blonds  belles
volutes de soie sur les tempes, des yeux grands, bleus et clairs,
qui n'auraient pas pu cacher une mauvaise pense, l'ovale et le
teint d'une ternelle jeunesse, un sourire o le coeur nageait sur
les lvres, un geste accueillant, une parole franche, l'me  fleur
de peau; seulement une certaine lgret de physionomie, une
certaine distraction d'attitude et de discours interrompus qui
n'indiquaient pas une profondeur et une puissance de rflexion gale
 la grce de l'homme.


III

Tel tait Mathieu de Montmorency; son ducation avait t
trs-soigne par le clbre abb Sieys, son prcepteur. L'abb
Sieys, devenu depuis l'aptre un peu tnbreux de la rvolution
franaise, roulait dj dans sa pense les vrits et les nuages
d'o devaient sortir les clairs et les foudres de l'Assemble
constituante.

 l'poque o s'ouvrit ce grand concile de la politique moderne,
Mathieu de Montmorency, philosophe et novateur comme son matre
Sieys, s'lana sur ses pas et sur les pas de Mirabeau au-devant de
toutes les thories de libert et d'galit qui allaient tre
soumises  l'preuve de l'exprience du sicle futur. Saisi plus
qu'un autre de l'enthousiasme des nouveauts, toutes les fois que
les nouveauts semblaient promettre une amlioration du sort du
peuple, il sentait la ncessit et la gloire du sacrifice volontaire
dans les classes privilgies; press de s'immoler lui-mme, au nom
de cette aristocratie dont il tait le chef, ce fut lui qui monta 
la tribune pour demander l'abolition de la noblesse; il y avait
prvoyance et gnrosit dans cette initiative, il n'y avait qu'un
crime contre la vanit. Le tiers-tat et la noblesse librale lui
rpondirent par des applaudissements rflchis et par un vote
populaire; l'aristocratie lui rpondit par des outrages et par des
ridicules; son nom devint plus odieux que s'il avait sacrifi du
sang au peuple; les pamphlets contre-rvolutionnaires s'acharnrent
sur ce Coriolan de sa caste; il ne se troubla pas; il poursuivit de
vote en vote l'accomplissement des principes honntes de la
Rvolution, sur les traces des Sieys, des Mirabeau, des Lafayette,
jusqu'au point o la Rvolution se spara avec ingratitude de son
vertueux promoteur, Louis XVI.


IV

Aprs l'Assemble constituante il rentra, en 1791, dans les rangs de
l'arme constitutionnelle qui dfendait la patrie contre les
Autrichiens dans le Nord; il fit la campagne en qualit d'aide de
camp du vieux marchal Lukner. Aprs la journe du 20 juin, o le
roi avait t violent et outrag dans son palais par les faubourgs,
Lukner, accus de connivence avec Lafayette, fut appel  Paris pour
avouer ou pour dsavouer Lafayette. Ce vieux et soldatesque
marchal, aussi timide devant les Girondins qu'il tait brave
devant les escadrons ennemis, balbutia des excuses qui taient des
accusations contre son collgue Lafayette: les soldats n'ont pas
toujours le courage des citoyens quand ils n'ont pas des baonnettes
derrire eux; Lukner indigna les hommes de coeur par ses lchets de
tribune. Mathieu de Montmorency, son aide de camp, donna sa
dmission dans la salle; sa loyaut aristocratique et militaire se
rvolta contre l'imbcillit de son gnral: il commenait  se
repentir d'avoir trop bien espr de la Rvolution pour la
monarchie. Les principes avaient fait place aux factions; ces
factions devenaient tyranniques et sanguinaires; les philosophes
avaient cd aux Constituants, les Constituants aux Girondins, les
Girondins aux Jacobins, les Jacobins eux-mmes aux Cordeliers,
Danton  Robespierre, les illusions aux chafauds; Mathieu de
Montmorency avait migr aprs Lafayette,  l'heure o les patriotes
eux-mmes taient expulss ou dvors par leur patrie. Madame de
Stal, dont il tait l'ami, lui avait ouvert l'asile de son chteau
de Coppet, en Suisse.


V

Les rcriminations des migrs de la premire date n'auraient pas
laiss  Mathieu de Montmorency une autre hospitalit honorable 
trouver alors sur la terre trangre. Son nom, associ aux grandes
destructions monarchiques de 1789 et de 1791, l'aurait poursuivi
comme un reproche parmi les royalistes irrits. Le coeur de madame
de Stal, coupable des mmes tendances et redoutant les mmes
vengeances, tait un asile o Mathieu de Montmorency n'avait ni 
rougir, ni  excuser. Ce fut dans cette retraite qu'il apprit la
mort sur l'chafaud de cette aristocratie presque tout entire dont
il s'accusait d'avoir involontairement prpar le supplice; tous les
siens taient fauchs en masse par la guillotine; chaque goutte de
leur sang semblait retomber sur son coeur.

Le supplice de son jeune frre, le plus cher de ses proches,
l'pouvanta autant qu'il le consterna; il crut voir sa propre main
dans ce meurtre; il s'accusa d'tre le Can de cet Abel; son coeur
se fondit; son esprit se troubla; comme tous les hommes qui
oscillent d'un excs de leurs ides  l'autre, il maudit la
Rvolution, qu'il avait bnie; des principes qui amenaient de tels
crimes lui parurent eux-mmes des crimes. Il se retourna contre ses
propres actes, et, ne pouvant supporter ses remords, il tomba aux
pieds d'un prtre et demanda au Dieu de son enfance l'absolution des
erreurs de sa jeunesse: me tendre et meurtrie, il se fit panser par
cette pit charitable qui adoucit ses douleurs, corrigea ses
lgrets et transforma ses repentirs en vertus.

Rentr en France aprs la Terreur, il y porta dans la socit
renouvele un homme nouveau; l'austrit chrtienne de sa vie
n'enlevait rien  l'motion de son coeur et  la sduction de sa
personne. La religion lui tenait compte de ses larmes et
l'aristocratie de ses repentirs.


VI

Un tel homme devait tre plus qu'un autre attir par l'innocence de
beaut de madame Rcamier; il s'attacha  elle d'un sentiment plus
tendre que l'amiti, mais plus dsintress que l'amour, sorte
d'amour sacr qui ajourne ses jouissances au ciel, qui ne demande
rien ici-bas, mais qui n'aime pas qu'on accorde aux autres
adorateurs ce qu'il se refuse  soi-mme. C'est ce sentiment qu'on
voit percer  son insu dans la nave correspondance de Mathieu de
Montmorency avec sa Juliette; il n'est pas amoureux, et il est
jaloux; on sent que, pour conserver plus srement la puret de celle
qu'il conseille, il veut, pour ainsi dire, la confier  Dieu et
l'enivrer d'un mysticisme thr pour l'empcher de respirer
l'encens de la terre; c'est ce qui donne aux lettres de Mathieu de
Montmorency un ton mixte, moiti d'amant, moiti d'aptre, que
quelques personnes trouvent chrtien et que nous trouvons un peu
faux  l'oreille. Trop amant pour tre pieux, trop pieux pour tre
amant, cet apostolat d'un jeune homme auprs de la plus belle des
jeunes femmes est un rle ambigu, un pied dans la sacristie, un pied
dans le boudoir, qui inquite la pit et qui ne satisfait pas la
passion.

Juliette, par sa nature, qui se colore, mais qui ne s'chauffe pas aux
rayons de l'amour, ce soleil des femmes, convenait merveilleusement  ce
genre de liaison. Seulement, quoiqu'on soit touch de la constance
d'affection de Mathieu de Montmorency pour cette _Batrice_, on est un
peu lass de cette ternelle litanie d'un prcheur de trente ans qui
termine chacune de ses lettres par un signe de croix sur un souvenir de
femme.


VII

C'tait son cousin Adrien de Montmorency, devenu depuis duc de
Laval et ambassadeur  Rome, qui avait introduit Mathieu de
Montmorency chez Juliette. Celui-l aussi tait enivr du charme de
madame Rcamier, mais, plus ardent, plus lger, plus tourdi que son
cousin, il ne se dguisait pas  lui-mme ses sentiments sous une
sainte amiti; il tournait franchement autour du flambeau de ces
beaux yeux, ne demandant qu' y brler ses ailes. Son esprit
paraissait peu parce qu'il tait dnu de toute prtention, mais il
tait juste et modr, rflchi, autant que son coeur tait bon et
solide. La diplomatie loyale et habile, parce qu'elle tait loyale,
ne pouvait pas avoir un meilleur ngociateur  Vienne ou  Rome. La
modestie du duc de Laval tait son seul dfaut; trs-capable des
premiers rles, il n'aspirait jamais qu'aux seconds; il plaait son
ambition dans son cousin; son amiti ne dsirait point un succs
pour lui-mme. Homme excellent, aimable, aimant, dont le nom ne
laisse pas une seule amertume sur les lvres quand on en parle, j'ai
eu le bonheur d'tre en correspondance diplomatique avec lui pendant
un an dans des circonstances trs-difficiles, et je n'ai eu qu'
m'clairer de ses lumires et  me fliciter de sa confiance. Il dit
un mot sur moi dans une de ses lettres  madame Rcamier, mot  la
fois flatteur et injuste que je suis bien loin de lui reprocher.


VIII

C'tait le lendemain de la rvolution de 1830; cette rvolution,
provoque, mais mal inspire, avait proscrit un berceau plein
d'innocence; elle avait donn le trne de l'infortun Louis XVI,
victime de ses vertus, au fils d'un prince qui avait dmrit de son
sang; cette odieuse rtribution de la Providence rvoltait et
rvolte encore la justice inne en moi. Que la France ne rendt pas
responsable le fils irrprochable du duc d'Orlans du vote de son
pre, je le concevais; mais que la France ft de ce malheur un titre
au trne, c'tait trop criant pour mon coeur. Mieux valait un
million de fois la rpublique, hritire lgitime de tous les trnes
en dshrence, que cette rmunration de l'iniquit par la couronne.
Tels taient mes sentiments et tels ils sont encore, quand j'y
pense, envers le changement contre nature et contre justice de
dynastie en 1830.


IX

J'tais en Savoie pendant les vnements de Paris; je quittai Aix et
Chambry pour la Suisse peu de jours avant l'arrive du duc de Laval
 Aix.

M. de Lamartine, crit-il de l  madame Rcamier, le 5 septembre
1830, M. de Lamartine est parti d'ici trois jours avant mon arrive;
c'est dommage! Nous nous connaissions par lettres; il avait dsir
servir avec moi, et sous moi, celui qui n'est plus  servir, mais
qui sera toujours  respecter (l'enfant de la dynastie dchue). Il
avait parl ici d'une certaine lettre (lettre par laquelle le duc
de Laval donnait avec autant de noblesse que de patriotisme sa
dmission  Louis-Philippe), lettre que M. de Lamartine a lue ici
et loue ici avec une exaltation potique; il comptait en imiter la
conduite et l'esprit; il est all en Bourgogne, o les sductions du
pouvoir nouveau viendront le chercher. Je ne connais pas la force de
son bouclier, etc., etc.

Le duc de Laval avait tort de suspecter la trempe de mon bouclier;
les sductions furent plus fortes pendant quinze ans qu'il ne
pouvait le prvoir, mais mon coeur resta irrprochable envers la
dynastie que j'avais servie et envers l'enfant que j'avais clbr
comme le dernier espoir de la monarchie et de la libert. Si j'avais
prvu alors les iniquits et les outrages dont cet enfant devenu
homme et son parti devenu vieux reconnatraient (sauf de rares amis)
cette fidlit et ce dvouement au droit et au malheur de sa race,
j'aurais d peut-tre m'en venger d'avance en acceptant les faveurs
et le pouvoir des mains de leurs ennemis!... Mais non, j'aurais d
faire encore ce que j'ai fait: repousser les faveurs de la nouvelle
royaut et ddaigner l'ingratitude de l'ancienne. Ces hommes ne sont
pas dignes de si gnreuses fidlits; aussi n'est-ce pas  eux
qu'on est fidle: c'est  l'honneur et  son pays!

Pardon pour cette digression; mais de tels hommes ne suscitent que
la froide colre de l'indiffrence; qu'il leur soit fait comme ils
ont fait  ceux qui les honoraient dans leur adversit; un jour
viendra peut-tre o ils auraient besoin, eux aussi, des coeurs de
la patrie et o ils ne trouveront  la place de coeurs que des
courtisans et des ennemis; ils ne mritent que cela, ils ne savent
pas le prix de l'honneur.


X

Le duc de Laval parut conserver pendant toute sa vie pour la belle
Juliette un sentiment tendre, mais dsintress, qui ne demandait sa
rcompense qu'au plaisir mme d'admirer et d'aimer. Son me vive,
mais tempre, avait des gots, mais point de jalousie; il ne
demanda jamais compte  Juliette de ses prfrences; il ne chercha
ni  l'arracher  l'amour, ni  l'entraner  la dvotion; son
affection ne mle pas  l'encens du monde l'odeur de l'encens des
cathdrales; c'est un gentilhomme, ce n'est point un mystique; son
amour ne rougissait pas d'aimer.

Quant  Mathieu de Montmorency, il trompait l'amour par la dvotion.
Cette phrase d'une de ses premires lettres  la jeune femme rsume
toute sa correspondance de vingt-cinq ans avec son amie.

Je voudrais runir tous les droits d'un pre, d'un frre, d'un ami,
obtenir votre amiti, votre confiance entire, pour une seule chose
au monde, pour vous persuader votre propre bonheur et vous voir
entrer dans la seule voie qui puisse vous y conduire, la seule digne
de votre coeur, de votre esprit, de la sublime mission  laquelle
vous tes appele, en un mot pour vous faire prendre une
_rsolution forte_; car tout est l. Faut-il vous l'avouer? J'en
cherche en vain quelques indices dans tout ce que vous faites; rien
qui me rassure, rien qui me satisfasse.

Ah! je ne saurais vous le dissimuler: j'emporte un profond
sentiment de tristesse. Je frmis de tout ce que vous tes menace
de perdre en vrai bonheur, et moi en amiti. Dieu et vous me
dfendez de me dcourager tout  fait: j'obirai. Je le prierai sans
cesse; lui seul peut dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un
coeur qui l'aime vritablement n'est pas si vide que vous semblez le
penser. Lui seul peut aussi vous inspirer un vritable attrait, non
de quelques instants, mais constant et soutenu, pour des oeuvres et
des occupations qui seraient, en effet, bien appropries  la bont
de votre coeur, et qui rempliraient d'une manire douce et utile
beaucoup de vos moments.

Ce n'est point en plaisantant que je vous ai demand de m'aider
dans mon travail sur les Soeurs de Charit. Rien ne me serait plus
agrable et plus prcieux. Cela rpandrait sur mon travail un charme
particulier qui vaincrait ma paresse et m'y donnerait un nouvel
intrt.

Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable, ce qui ne brise pas le
coeur, ce qui ne laisse jamais aucun regret; mais, au nom de Dieu,
au nom de l'amiti, renoncez  ce qui est indigne de vous,  ce qui,
quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse.


XI

Ce langage d'un directeur spirituel touchait la jeune femme du
monde, parce qu'elle tait assez clairvoyante pour lire entre les
lignes ce que l'ami se cachait  lui-mme; mais elle jouait avec le
feu de l'autel, elle ne s'en laissait pas consumer. Cette pit
prmature n'tait pour elle qu'une perspective de l'ge avanc;
l'ivresse du monde ne lui laissait pas le temps des rflexions; la
trempe mme de son me ne l'inclina jamais  la dvotion: celle qui
n'avait pas assez de passion pour les hommes n'en avait pas assez
non plus pour Dieu; mais elle se prtait complaisamment tantt  ces
voix qui voulaient la sduire, tantt  ces voix qui voulaient la
sanctifier. Aucune de ces voix ne prvalait dans son coeur; ni
pervertie ni convertie, mais toujours adore, c'tait son rle et
c'tait son plaisir; elle ne dsesprait ni l'amour ni la pit,
laissant l'esprance  tous les sentiments afin de conserver toutes
les faveurs. Ce caractre est videmment celui de sa vie entire;
elle appelait tout, elle trompait tout, except l'amiti.

Bonaparte lui-mme,  son retour d'Italie, peu de temps avant son
Dix-huit Brumaire, fut bloui, comme les autres, de l'clat de cette
merveille de Paris. Il l'aperut de loin dans la foule  la fte qui
lui fut donne par le Directoire dans la cour du Luxembourg.
Elle-mme, en se levant de son sige au moment o le jeune
triomphateur haranguait les directeurs, provoqua, involontairement
sans doute, l'attention du hros; il la revit, quelques jours aprs,
dans le salon de Barras, mais il ne lui adressa qu'une de ces
banalits de politesse qui ne satisfont ni l'orgueil ni le
sentiment. Devenu consul, il pouvait la rencontrer chez ses soeurs;
il n'y parut pas. Cette indiffrence de l'homme qui dcernait alors
d'un coup d'oeil la clbrit ou la faveur laissa dans l'me de
madame Rcamier une froideur qui dgnra plus tard en aversion: le
dfaut d'attention est une ngligence que la beaut pardonne
difficilement au pouvoir. De plus, madame Rcamier tait royaliste
par sa famille et rpublicaine par le temps o elle tait en fleur,
au milieu d'une socit rpublicaine.

Une belle femme est toujours de la date de sa floraison. L'homme qui
usurpait la royaut des Bourbons, et qui remplaait la rpublique
rgularise du Directoire, jetait deux ressentiments  la fois dans
le coeur de madame Rcamier. Un acte de duret envers son mari
aggrava cette rpugnance, des svrits personnelles l'envenimrent;
elle ne sut jamais har, mais elle sut s'loigner.


XII

Un jour terrible et inattendu prcipita M. Rcamier de la haute
fortune dont il blouissait Paris et dont il faisait jouir sa femme;
il faut lire ce rcit pathtique dans un fragment crit des
souvenirs de la pauvre Juliette.

M. Bernard, pre de madame Rcamier, tait administrateur des
postes, grand emploi de finances qui ajoutait  l'importance et au
crdit de son gendre; son vieil attachement aux Bourbons et ses
relations avec les migrs rentrs lui faisaient fermer les yeux
volontairement sur les correspondances et sur les brochures
royalistes du moment; sa complaisance trahissait ainsi le
gouvernement dont il avait la confiance. Le Premier Consul, inform
de sa connivence, le fit arrter et le destitua. Bernadotte, un des
soupirants de la jeune femme, obtint de Bonaparte,  force
d'intercessions, la libert du pre de son amie, mais la destitution
fut maintenue.

Le ressentiment de cette svrit, quoique juste, envers son pre,
accrut la sourde opposition qui se manifestait dj dans le salon de
madame Rcamier. Fouch, ministre de la police, tenta en vain de la
sduire par l'offre d'une place de dame du palais dans la maison du
matre de la France et par la perspective de l'influence qu'elle y
prendrait sur le coeur du guerrier; elle fut inflexible dans ses
refus. Ces refus irritrent le Consul; la liaison de madame Rcamier
avec madame de Stal, deux femmes qui rgnaient, l'une par la
beaut, l'autre par le gnie, lui parut suspecte; il ne voulait
point d'empire en dehors du sien; la jalousie, qui ordinairement
monte, descendit cette fois jusqu' disputer l'ascendant sur des
socits de jeunes femmes; le premier dans l'Europe, mais aussi le
premier dans un village des Gaules, c'tait sa nature; le pouvoir
absolu ne peut laisser rien de libre sans jalousie, pas mme deux
coeurs. Cette rancune de Bonaparte et aussi son troite conomie
pour tout ce qui n'tait pas du sang sur les champs de bataille le
firent assister sans piti  la catastrophe du mari de madame
Rcamier, que la plus faible assistance de l'tat pouvait prvenir.
coutons ce rcit dans une note crite de la main de sa nice. On y
sent la fivre de ces vicissitudes domestiques qui sont aux fortunes
prives ce que les rvolutions sont aux empires.

Un samedi de l'automne de cette mme anne 1806, M. Rcamier vint
trouver sa jeune femme; sa figure tait bouleverse, et il semblait
mconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une srie de
circonstances, au premier rang desquelles il plaait l'tat
politique et financier de l'Europe et de ses colonies, sa puissante
maison de banque prouvait un embarras qu'il esprait encore ne
devoir tre que momentan. Il aurait suffi que la Banque de France
ft autorise  avancer un million  la maison Rcamier, avance en
garantie de laquelle on donnerait de trs-bonnes valeurs, pour que
les affaires suivissent leur cours heureux et rgulier; mais, si ce
prt d'un million n'tait pas autoris par le gouvernement, le lundi
suivant, quarante-huit heures aprs le moment o M. Rcamier
faisait  sa femme l'aveu de sa situation, on serait contraint de
suspendre les payements.

Dans cette terrible alternative tout l'optimisme de M. Rcamier
l'avait abandonn. Il avait compt sur l'nergie de sa jeune
compagne et lui demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait
trop visible, le lendemain dimanche, les honneurs d'un grand dner
qu'il importait de ne pas contremander, afin de ne pas donner
l'alarme sur la position o l'on se trouvait. Quant  lui, plus mort
que vif, il allait partir pour la campagne, o il resterait jusqu'
ce que la rponse de l'Empereur fut connue. Si elle tait favorable,
il reviendrait; si elle ne l'tait point, il laisserait s'couler
quelques jours et s'apaiser la premire explosion de la surprise et
de la malveillance.

Ce fut un rude coup et un terrible rveil qu'une communication de
ce genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance
Juliette avait t entoure d'aisance, de bien-tre, de luxe; marie
encore enfant  un homme dont la fortune tait considrable, on ne
lui avait jamais non-seulement _demand_, mais _permis_ de
s'occuper d'un dtail de mnage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette
et ses bonnes oeuvres formaient sa seule comptabilit; grce  la
simplicit extrme qu'elle mettait dans l'lgance de son
ajustement, si ces charits taient considrables, elles ne
dpassrent jamais la somme mise chaque mois  sa disposition.

Aprs le premier tourdissement que ne pouvait manquer de lui
causer la nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses
forces et envisageant ses nouveaux devoirs, chercha  rendre un peu
de courage  M. Rcamier, mais vainement. L'anxit de sa situation,
la pense de l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de
tant de personnes dont le sort dpendait du sien, c'taient l des
tortures que son excellente et faible nature n'tait pas capable de
surmonter; il tait ananti.

M. Rcamier partit pour la campagne dans le paroxysme de
l'inquitude. Le grand dner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui
environnait cette belle et souriante personne, ne put deviner
l'angoisse que cachait son sourire et sur quel abme tait place
la maison dont elle faisait les honneurs avec une si complte
apparence de tranquillit.

Madame Rcamier a souvent rpt depuis qu'elle n'avait cess,
pendant toute cette soire, de se croire la proie d'un horrible
rve, et que la souffrance morale qu'elle endura tait telle que les
objets matriels eux-mmes prenaient, aux yeux de son imagination
branle, un aspect trange et fantastique.

Le prt d'un million, qui semblait une chose si naturelle, fut
durement refus, et, le lundi matin, les bureaux de la maison de
banque ne s'ouvrirent point aux payements.

Madame Rcamier ne se dissimula pas que la malveillance et le
ressentiment personnel de l'Empereur  son gard avaient contribu
au refus du secours qui aurait sauv la maison de son mari. Elle
accepta sans plaintes, sans ostentation, avec une sereine fermet,
le bouleversement de sa fortune, et montra, dans cette cruelle
circonstance, une promptitude et une rsolution qui ne se
dmentirent dans aucune des preuves de sa vie.

Le retentissement de cette catastrophe fut immense: un grand
nombre de maisons secondaires furent entranes dans la chute de la
puissante maison  laquelle leurs oprations taient lies. M.
Rcamier fit  ses cranciers l'abandon de tout ce qu'il possdait,
et reut d'eux un tmoignage honorable de leur confiance et de leur
estime: il fut mis par eux  la tte de la liquidation de ses
affaires. Sa noble et courageuse femme fit vendre jusqu' son
dernier bijou. On se dfit de l'argenterie, l'htel de la rue du
Mont-Blanc fut mis en vente, et, comme il pouvait ne pas se
prsenter immdiatement un acqureur pour un immeuble de cette
importance, madame Rcamier quitta son appartement et ne se rserva
qu'un petit salon au rez-de-chausse, dont les fentres ouvraient
sur le jardin. Le grand appartement fut lou au prince Pignatelli;
enfin l'htel fut vendu le 1er septembre 1808.

La mort de sa mre, acclre par la double ruine de son pre et de
son mari, ajouta son deuil de coeur  tant de deuils de fortune.
Elle supporta la perte de cette splendide existence en hrone, la
perte de cette mre adore en fille inconsolable. Son coeur se
recueillit dans plus d'amiti.

M. de Barante, jeune homme alors trs-distingu par madame de Stal,
promettait  la France un homme de bien et de talent de plus; madame
Rcamier apprcia une des premires l'honntet de caractre,
l'indpendance de coeur et l'tendue d'ides dans cet ami de son
amie. C'est un beau symptme pour un homme d'tat  son aurore que
de s'attacher aux disgracis. M. de Barante ne craignit pas de
s'aliner la faveur du matre en cultivant deux femmes que la
prvention piait dj avant de les frapper.


XIII

Aprs une anne donne  ses regrets dans la solitude, madame
Rcamier cda aux instances de son amie, madame de Stal; elle alla
habiter avec elle son chteau de Coppet, au bord du lac de Genve.
L'amiti de ces deux femmes l'une pour l'autre prouve le sentiment
d'une affection sans jalousie dans l'auteur de _Corinne_, et le
sentiment d'une affection sans envie dans madame Rcamier.
Brillantes dans des sphres si diverses, ni l'une ni l'autre ne
craignait d'clipser ou d'tre clipse. Madame Rcamier n'aspirait
nullement  la gloire des lettres, elle se contentait de jouir du
talent: c'est en partager les jouissances sans en avoir les
angoisses; madame de Stal n'avait pas renonc encore et ne renona
jamais aux affections tendres, besoin de son coeur comme l'clat
tait le besoin de son esprit.

Elle n'tait pas belle, elle aurait pu craindre qu'une femme si
rayonnante  ct d'elle ne donnt des distractions dangereuses et
sans repos aux coeurs qui lui taient dvous; c'tait l'poque o
Benjamin Constant, cet Allemand lger, la pire espce des lgrets,
habitait souvent le chteau de Coppet; le sentimentalisme suisse, la
posie nbuleuse de la Germanie s'unissaient dans ce caractre 
l'tourderie spirituelle, mais un peu prtentieuse, de la France
migre; il ressemblait  un Berlinois de la socit perverse et
rfugie de Potsdam du temps du grand Frdric. Tous les rles lui
taient faciles, parce qu'il tait trs-spirituel; tous lui taient
bons, parce qu'il tait sans principes. Il cherchait aventure dans
les vnements et dans les partis; vritable _condottiere_ de la
parole, conspirant, dit-on, peu d'annes auparavant avec le duc de
Brunswick contre la rvolution franaise, conspirant maintenant avec
quelques femmes la chute de Bonaparte, bientt aprs fanatique 
froid de la restauration de 1814, puis sonnant le tocsin de la
rsistance  Napolon au 20 mars 1815 dans une diatribe de Caton
contre Csar, huit jours aprs se ralliant sans mmoire et sans
respect de lui-mme  ce mme Napolon pour une place de conseiller
d'tat, prompt  une nouvelle dfection aprs Waterloo, intriguant
avec les trangers et les Bourbons vainqueurs pour mriter une
amnistie et reconqurir une importance; chapp du despotisme des
Cent-Jours, reprenant avec une triple audace le rle de publiciste
libral et d'orateur factieux dans la ligue des bonapartistes et des
rpublicains sous la monarchie parlementaire, poussant cette
opposition folle jusqu' la haine des princes lgitimes sans cesser
de caresser leurs courtisans, tout en fomentant contre eux
l'ambition d'une dynastie en rserve, prte  hriter des dsastres
du trne lgitime; caressant et caress aprs les journes de
Juillet par le nouveau roi, recevant de lui le subside de ses
ncessits et de ses dsordres; puis, honteux de l'avoir reu, ne
pouvant plus concilier sa dpendance du trne avec sa popularit
rpublicaine, rduit ainsi ou  mentir ou  se taire, et mourant
enfin d'embarras dans une impasse  la fleur de son talent: tel
tait cet homme quivoque, nourri dans le sein de quelques femmes
politiques du temps.

Il portait sur sa figure une certaine beaut incohrente comme son
regard, mais c'tait la beaut de _Mphistophls_ quand il aide
Faust  sduire _Marguerite_. L'clat de son front lui venait d'en
bas et non d'en haut; le faux jour de sa physionomie tait un reflet
de lumire infrieure; son sourire pinc dcochait ternellement
l'ironie ou l'pigramme dans les salons, dans les journaux,  la
tribune; on ne voyait jamais sur ses lvres que la joie de la
malignit qu'il avait lance. La passion qu'il ressentit pour
Juliette, et dont il l'obsda pendant plusieurs annes, a laiss
des traces dans une volumineuse correspondance; nous en avons lu
quelques lettres trs-curieuses; elles brlent d'un feu qui
ressemble  l'amour comme la sensualit ressemble au sentiment. Nous
regrettons que ce sophiste de la passion comme de la politique ait
jamais troubl de son haleine l'air calme qu'on devait respirer 
Coppet entre deux femmes faites pour tre respectes mme par la
passion. C'est un des hommes de ce sicle qui m'a inspir le plus
d'loignement; sa popularit d'occasion ne fut jamais qu'un mensonge
convenu de parti, car il n'y eut jamais de popularit juste et vraie
sans vertu publique.


XIV

Ce fut pendant son sjour  Coppet, chez son amie madame de Stal,
que madame Rcamier connut le prince Auguste de Prusse, prisonnier
de guerre en ce moment  Genve, frre du prince Louis de Prusse,
tu peu de temps aprs par un de nos cuirassiers avant la bataille
d'Ina.

Le prince Auguste, neveu du grand Frdric, tait jeune et beau
comme un hros de guerre et de roman. Sa raison tait aussi lgre
que son imagination tait inflammable; il conut pour la belle
trangre une passion qui lui enleva toutes les angoisses de la
captivit, tous les souvenirs de sa patrie.

La passion qu'il conut pour l'amie de madame de Stal, dit madame
Lenormant, tait extrme. Protestant et n dans un pays o le
divorce est autoris par la loi civile et par la loi religieuse, il
se flatta que la belle Juliette consentirait  faire rompre le
mariage qui faisait obstacle  ses voeux, et il lui proposa de
l'pouser. Trois mois se passrent dans les enchantements d'une
passion dont madame Rcamier tait vivement touche, si elle ne la
partageait pas. Tout conspirait en faveur du prince Auguste; les
lieux eux-mmes, ces belles rives du lac de Genve, toutes peuples
de fantmes romanesques, taient bien propres  garer la raison.

Madame Rcamier tait mue, branle; elle accueillit un moment la
proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la
passion, mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement
pntr des prrogatives et de l'lvation de son rang. Une promesse
fut change. La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette  M.
Rcamier tait de ceux que la religion catholique elle-mme proclame
nuls. Cdant  l'motion du sentiment qu'elle inspirait au prince
Auguste, Juliette crivit  M. Rcamier pour lui demander la rupture
de leur union. Il lui rpondit qu'il consentirait  l'annulation de
leur mariage si telle tait sa volont; mais, faisant appel  tous
les sentiments du noble coeur auquel il s'adressait, il rappelait
l'affection qu'il lui avait porte ds son enfance, il exprimait
mme le regret d'avoir respect _des susceptibilits et des
rpugnances sans lesquelles un lien plus troit n'et pas permis
cette pense de sparation_; enfin il demandait que cette rupture de
leur lien, si madame Rcamier persistait dans un tel projet, n'et
pas lieu  Paris, mais hors de France, o il se rendrait pour se
concerter avec elle.

Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants
madame Rcamier immobile. Elle revit en pense ce compagnon des
premires annes de sa vie, dont l'indulgence, si elle ne lui avait
pas donn le bonheur, avait toujours respect ses sentiments et sa
libert; elle le revit vieux, dpouill de la grande fortune dont il
avait pris plaisir  la faire jouir, et l'ide de l'abandon d'un
homme malheureux lui parut impossible. Elle revint  Paris  la fin
de l'automne, ayant pris sa rsolution, mais n'exprimant pas encore
ouvertement au prince Auguste l'inutilit de ses instances. Elle
compta sur le temps et l'absence pour lui rendre moins cruelle la
perte d'une esprance  l'accomplissement de laquelle il allait
travailler avec ardeur en retournant  Berlin, car la paix lui avait
rendu sa libert et le roi de Prusse le rappelait auprs de lui.
Madame de Stal alla passer l'hiver  Vienne.

Le prince Auguste retrouvait son pays occup par l'arme franaise; son
pre, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accabl encore par la
douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de
la Prusse que par le poids des annes. Le jeune prince lui-mme, tout
pntr qu'il ft du sentiment des malheurs publics, n'en tait point
distrait de sa passion pour Juliette; une correspondance suivie,
frquente, venait rappeler  la belle Franaise ses _serments_, et lui
peignait dans un langage touchant par sa parfaite sincrit un amour
ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment amer des
humiliations de son pays se mle aux expressions de sa tendresse; il
sollicite l'accomplissement de promesses changes, et demande avec
instance, avec prire, une occasion de se revoir.

Madame Rcamier, peu de temps aprs son retour  Paris, fit
parvenir son portrait au prince Auguste.

Il lui crit le 24 avril 1808:

J'espre que ma lettre n 31 vous est dj parvenue; je n'ai pu que
vous exprimer bien faiblement le bonheur que votre dernire lettre
m'a fait prouver, mais elle vous donnera une ide de la sensation
que j'ai ressentie en la lisant et en recevant votre portrait.
Pendant des heures entires je regarde ce portrait enchanteur, et
je rve un bonheur qui doit surpasser tout ce que l'imagination peut
offrir de plus dlicieux. Quel sort pourrait tre compar  celui de
l'homme que vous aimerez?


XV

Toute me a une tache sur sa vie; cette promesse de mariage donne 
un prince par une femme marie qu'une ambition plus qu'une passion
arrachait  un mari malheureux, cette proposition d'un divorce cruel
faite sans autre excuse que l'indiffrence  un poux vieilli et
accabl des coups de la fortune, cette humiliation d'un dlaissement
volontaire annonce froidement  l'homme dont elle portait le nom,
sont un garement d'esprit et de coeur qu'il faut oublier. N'et-il
t que son pre, le tuteur de sa jeunesse, le prodigue adorateur
des charmes de sa femme, M. Rcamier, vieilli et toujours tendre,
pouvait d'autant moins tre ainsi rpudi que son sort tait
maintenant tout entier dans ce titre d'poux d'une femme clbre et
europenne: c'tait rpudier la reconnaissance, le malheur et la
vieillesse. Si cette pense n'tait pas l'garement du coeur perdu
dans les perspectives de la grandeur et de l'amour, rien ne peut
justifier madame Rcamier de l'avoir conue; la dlibration seule
tait une faute.

Quatre ans s'coulrent; les obstacles  ce divorce, les rsistances
du roi de Prusse  un mariage disproportionn pour son cousin, la
guerre, l'loignement ne parurent point affaiblir la passion du
prince. Madame Rcamier reprit son sang-froid un moment troubl;
elle crivit au prince pour retirer la parole crite qu'elle lui
avait donne d'tre  lui. Le dsespoir du prince s'exprima en
sanglots contre ce _coup de foudre_, c'est son expression; il voulut
au moins revoir celle qu'il avait tant aime et qu'il se flattait de
ramener encore; un rendez-vous fut concert entre lui et madame
Rcamier  Schaffhouse; Coppet n'tait qu' quelques pas de
Schaffhouse sur le territoire libre et neutre de la Suisse; sous
prtexte d'un ordre d'exil de l'Empereur, qui lui interdisait Paris,
madame Rcamier luda le rendez-vous de Schaffhouse, qui ne lui
tait aucunement interdit. Le prince quitta Schaffhouse aprs y
avoir vainement attendu son amie.

J'espre, crivit-il, que ce trait me gurira du fol amour que je
nourris depuis quatre ans! Aprs quatre annes d'absence j'esprais
enfin vous revoir, et votre exil semblait vous fournir un prtexte
pour venir en Suisse: vous avez cruellement tromp mon attente. Ce
que je ne puis concevoir, c'est que, ne voulant pas me revoir, vous
n'ayez pas mme daign me prvenir et m'pargner la peine de faire
inutilement une course de trois cents lieues. Je pars demain pour
les hautes montagnes de l'Oberland; la sauvage nature du pays sera
d'accord avec la tristesse de mes penses, dont vous tes toujours
l'objet!...

Ainsi fut rompue cette liaison; elle parat avoir t, au premier
moment, passionne dans madame Rcamier, puis languissante et
mignarde, et aboutissant enfin  de vaines et froides coquetteries
pistolaires. Les deux amants ne se revirent qu' Paris, en 1815 et
en 1818. Le prince commanda  Grard un portrait de celle dont il ne
pouvait aimer que le souvenir et emporter que l'image en Prusse.


XVI

Mais, entre 1809 et 1814, Juliette, de plus en plus attache 
madame de Stal, partagea gnreusement les exils de son amie,
tantt  Coppet, tantt dans des chteaux  quarante lieues de
Paris; exils plus ridicules que svres, o deux femmes gmissaient
de ne pouvoir respirer la fume de Paris, et o un matre du monde
s'inquitait du commrage de deux femmes.

On conoit l'antipathie que ces perscutions gantes de Napolon
nourrissaient dans le coeur des deux amies; la grce et le gnie se
coalisaient sourdement avec la libert contre le contempteur des
lettres et le distributeur des trnes. 1814 approchait; madame de
Stal s'enfuit en Sude auprs de Bernadotte, pour y souffler la
haine contre Napolon. L'entre des allis dans Paris y ramena
madame Rcamier. Elle avait pass  Lyon, dans sa famille, les
annes irrprochables de sa seconde jeunesse. Un publiciste et un
orateur aussi estimable que brillant, Camille Jordan, ami de Mathieu
de Montmorency, l'entretenait des esprances d'une restauration
prochaine des Bourbons; cette restauration, selon ces deux hommes,
devait tre le rveil de la libert monarchique.

Ce fut dans ce sjour  Lyon, avant les dernires crises de
l'Empire, qu'elle connut un des hommes qui ont tenu le plus de
place, sinon dans son coeur, du moins dans ses habitudes; cet homme
tait le philosophe Ballanche. Camille Jordan le lui prsenta.

Ballanche n'avait rien reu de la nature pour sduire ni pour
attacher: d'une naissance honorable, mais modeste, d'extrieur
disgracieux, d'un visage difforme, d'un langage embarrass, d'une
timidit enfantine, d'une simplicit d'esprit qui allait jusqu' la
navet, Ballanche ne se faisait aucune illusion sur cette absence
de tous les dons naturels; mais il sentait en lui le don des dons:
celui d'admirer et d'aimer les supriorits physiques ou morales de
la cration. Il savait se dsintresser compltement de lui-mme,
pourvu qu'on lui permt d'adorer le beau: le beau dans les ides, le
beau dans les sentiments, le beau dans l'me, dans le talent, dans
le visage. L'homme qu'il adorait alors tait M. de Chateaubriand; la
femme qu'il cherchait pour l'aimer, il la trouva du premier coup
d'oeil dans madame Rcamier. Il ne se fit ni son soupirant ni son
ami, il se fit son esclave; il abdiqua toute personnalit dans ce
dvouement absolu et sans salaire  cette _Batrice_ ou  cette
_Laure_ de son me. On ne peut s'empcher de s'incliner devant cette
facult si humble et pourtant si noble de s'absorber compltement
dans ce qu'on admire et de vivre non pour soi, mais pour ce qu'on
croit au-dessus de soi sur cette terre.

Tel fut Ballanche; je l'ai beaucoup connu; j'ai assist, au pied de
son lit,  ses dernires contemplations de l'une et de l'autre vie;
je l'ai vu vivre et je l'ai presque vu mourir dans cette petite
mansarde de la rue de Svres d'o il pouvait voir la fentre en face
de son amie, madame Rcamier. Ballanche laisse dans le coeur de ceux
qui l'ont connu l'image d'un de ces rves calmes du matin, qui ne
sont ni la veille ni le sommeil, mais qui participent des deux. Ce
n'tait pas un homme, c'tait un sublime somnambule dans la vie.


XVII

 l'poque o madame Rcamier le connut et lui permit de l'aimer, il
avait dj crit une espce de pome en prose, _Antigone_, sorte de
_Sthos_ ou de _Tlmaque_ dans le style de M. de Chateaubriand; on
parlait de lui  voix basse comme d'un gnie inconnu et mystrieux
qui couvait quelque grand dessein dans sa pense; il couvait, en
effet, de beaux rves, des rves de Platon chrtien, rves qui ne
devaient jamais prendre assez de corps pour former des ralits ou
pour organiser des doctrines. C'tait l'crivain des aspirations,
aspirant toujours, n'abordant jamais. Comment, en effet, aborder
l'infini? Il s'agrandit toujours; Ballanche s'agrandissait comme
l'incommensurable; c'tait l'homme des horizons; ces horizons
politiques ou religieux fuient quand on croit les atteindre et se
confondent avec le ciel. Ballanche tait donc ainsi autant habitant
du ciel par le regard qu'habitant de la terre par le peu d'humanit
qu'il y avait en lui.


XVIII

Comment un tel homme conut-il, ds le premier jour, une passion
passive, mais absolue, pour une femme si belle, mais pour une femme
cependant dont la sduction gracieuse et la coquetterie agaante ne
ressemblaient en rien  cette _mtaphysique incarne_ que _Dante_
adorait dans Batrice? Je crois que la sduction de madame Rcamier
sur Ballanche, ce fut la puret sans tache de son idole; ne pouvant
adorer une idalit divine, il adore une femme au-dessus des sens.
Le chaste attrait de madame Rcamier ne s'adressait, en effet,
qu'aux yeux et  l'me; Ballanche y vit un symbole de la beaut
immacule, il l'aima comme un philosophe aime une abstraction, il se
sentit glorieux de s'attacher, sans aucun intrt sensuel,  cette
personnification de la beaut.

Ce fut aussi, il faut en convenir, un vrai mrite  madame Rcamier
de deviner l'me de Ballanche sous cette forme disgracie et presque
grotesque, et de se laisser aimer et suivre jusqu' la mort par ce
doux Socrate lyonnais. Il y eut pour l'un et pour l'autre quelque
chose de surnaturel, une sorte de rvlation dans cette amiti.

Permettez-moi  votre gard les sentiments d'un frre pour une
soeur, lui crivit Ballanche ds le lendemain du jour o il la
connut; mon dvouement sera entier et sans rserve; je veux votre
bonheur aux dpens du mien; cela est juste: vous tes suprieure 
moi.


XIX

Madame Rcamier partit de Lyon pour l'Italie, afin de ne pas
assister aux catastrophes de sa patrie. Ballanche cette fois ne put
la suivre; ses pnibles occupations de libraire, dans lesquelles il
remplaait son pre mourant, retinrent sa personne, mais non son
me; cette me voyageait partout o allait sa nouvelle amie. La
correspondance entre Juliette et lui fut de tous les jours.
Ballanche n'avait rien de ce qui distrait une pense d'une idole;
aussitt aprs la mort de son pre, Ballanche, comme l'homme de
l'vangile, vendit tout pour s'attacher comme une ombre aux pas et
au sort de sa belle compatriote.

Madame Rcamier habita  Rome la maison de _Canova_, le grand
statuaire de ces deux sicles. C'tait Aspasie chez Phidias. Canova
chercha en vain, quoique si gracieux,  reproduire la grce infinie
de ce visage; il choua, comme chouent tous les ciseaux devant
l'expression qui vient de l'me et non de la matire. Son htesse et
lui passrent une dlicieuse saison  _Tivoli_ et  _Albano_ dans
les maisons de campagne de Canova; c'est l que cette femme,
mondaine jusque-l, apprit  contempler la nature et  rver; madame
de Stal l'avait trouble par sa politique, Canova et Albano la
calmrent par leur posie. Sa beaut prit un caractre grave et
pensif que les ruines de Rome donnent au regard qui les contemple
longtemps. Les Franaises les plus rieuses contractent la mlancolie
de ces spulcres en les frquentant un peu longtemps.

Un jeune et noble admirateur, le prince de Rohan (depuis archevque
de Besanon, mort de ses aspirations vers le ciel), la frquenta
assidment  Rome. Il tait alors attach par je ne sais quel
service d'honneur  la cour de la reine de Naples, soeur de
l'empereur Napolon. Je l'ai beaucoup connu et j'ai gard de lui un
souvenir reconnaissant. C'tait alors une des plus gracieuses
figures d'hommes de race qu'on pt rver. La charmante reine de
Naples, Caroline Bonaparte, tait fire d'avoir prs d'elle un
pareil ornement de sa cour. Elle le traitait avec une prdilection
qui aurait pu promettre une amiti de reine, si le futur cardinal,
qui se nommait alors le _prince de Lon_, avait vu dans les plus
belles femmes autre chose qu'une dlectation du regard; mais il
tait aussi rserv et aussi scrupuleux de coeur que de visage: ses
relations avec madame Rcamier  Rome et  Naples ne furent que de
tendres gards de socit qui ne s'levrent jamais jusqu' la
passion. Il aimait  sduire les yeux et les oreilles plus qu'
possder les coeurs; c'est l'homme dou de la plus innocente
coquetterie d'esprit et de figure que j'aie jamais connu; tel il
tait alors  Naples sous l'habit de cour, tel je l'ai vu plus tard
sous l'uniforme de mousquetaire de Louis XVIII, tel sous le costume
d'archevque, apportant le mme apprt  plaire dans le salon, dans
la revue, qu' l'autel. Son visage d'Antinos, ses cheveux
parfums, ses vtements lgants, ses attitudes tudies pour
l'effet, sans mlange visible d'affectation, le faisaient remarquer
partout; son esprit trs-cultiv aimait le beau dans les lettres et
dans les arts comme dans la toilette; il sentait vivement la posie
et la pit, cette posie des mes tendres.

Mari,  son retour d'Italie,  une jeune femme digne de lui, il la
perdit un jour de bal par une catastrophe qui assombrit sa vie: elle
fut brle en se parant pour une fte; elle ne lui avait pas encore
donn d'enfant; il se rfugia dans la dvotion; cette dvotion tait
sincre, quoique toujours lgante. Son nom lui promettait le
cardinalat, sa vertu lui promettait le ciel. Les terreurs
imaginaires de la rvolution de Juillet le prcipitrent dans la
tombe. Il mourut en saint, laissant une mmoire sanctifie comme sa
physionomie.


XX

Le prince de Lon tait envoy  Rome, en ce moment, par la reine
Caroline, pour engager madame Rcamier  venir la consoler et la
conseiller dans ses perplexits  Naples. C'tait le moment o
l'empereur Napolon, son frre, s'croulait jour  jour sous l'amas
de sa fortune et de ses conqutes. Murat ne voulait pas s'crouler
avec lui; sa femme, la reine Caroline, plus reine encore que soeur,
encourageait son mari dans sa dfection; la politique prvalait sur
la reconnaissance et la nature. La reine et le roi caressrent
madame Rcamier  Naples avec cet abandon et ces tendresses que l'on
prodigue  ceux dont on dsire tre approuv dans un mauvais
dessein. Ils lui firent confidence de leurs ngociations avec les
ennemis de Napolon; ils avaient dj sign secrtement le trait
europen de coalition contre lui. Ce secret chappe au roi Murat
dans une scne de tragdie vraiment antique, rapporte par madame
Lenormant d'aprs le rcit de sa tante.

Madame Murat avait confi  madame Rcamier les incertitudes
cruelles dont l'me de Murat tait dchire. L'opinion publique, 
Naples et dans le reste du royaume, se prononait hautement pour
que Joachim se dclart indpendant de la France; le peuple voulait
la paix  tout prix.

Mis en demeure par les allis de se dcider promptement, Murat
signa, le 11 janvier 1814, le trait qui l'associait  la coalition.
Au moment de rendre cette transaction publique, Murat, extrmement
mu, vint chez la reine sa femme; il y trouva madame Rcamier; il
s'approcha d'elle, et, esprant sans doute qu'elle lui conseillerait
le parti qu'il venait de prendre, il lui demanda ce qu' son avis il
devrait faire. Vous tes Franais, Sire, lui rpondit-elle, c'est 
la France qu'il faut tre fidle. Murat plit, et, ouvrant
violemment la fentre d'un grand balcon qui donnait sur la mer: Je
suis donc un tratre! dit-il, et en mme temps il montra de la main
 madame Rcamier la flotte anglaise entrant  toutes voiles dans le
port de Naples; puis, se jetant sur un canap et fondant en larmes,
il couvrit sa figure de ses mains. La reine, plus ferme, quoique
peut-tre non moins mue, et craignant que le trouble de Joachim ne
ft aperu, alla elle-mme lui prparer un verre d'eau et de fleur
d'oranger, en le priant de se calmer.

Ce moment de trouble violent ne dura pas. Joachim et la reine
montrent en voiture, parcoururent la ville et furent accueillis par
d'enthousiastes acclamations; le soir, au Grand-Thtre, ils se
montrrent dans leur loge, accompagns de l'ambassadeur
extraordinaire d'Autriche, ngociateur du trait, et du commandant
des forces anglaises, et ne recueillirent pas de moins ardentes
marques de sympathie. Le surlendemain Murat quittait Naples pour
aller se mettre  la tte de ses troupes, laissant  sa femme la
rgence du royaume.


XXI

Aprs ces scnes de palais, madame Rcamier revint dans son salon de
Paris. Toute l'Europe y affluait avec les chefs des armes allies;
elle y retrouva tous ses amis et un grand nombre de nouveaux
admirateurs. Lord Wellington fut de ce nombre; mais, blesse d'un
mot de Sutone chapp au vainqueur de Waterloo, elle renona  le
voir, de peur d'avoir  se rjouir, devant un tranger, des
dsastres de Napolon, son perscuteur.

Sa liaison avec madame de Stal, rentre de l'exil par la mme
porte, se renoua plus intime que jamais; elle trouva de la grce
aussi  se lier avec la reine Hortense, dtrne et devenue duchesse
de Saint-Leu par une faveur royale de Louis XVIII. En 1815, madame
de Krudener, sibylle mystique attache  l'esprit de l'empereur
Alexandre de Russie, la rechercha; mais madame Rcamier n'avait rien
des sibylles que la beaut. Elle perdit son amie madame de Stal. La
Providence lui renvoya Ballanche, affranchi de ses devoirs par la
mort de son pre. De ce jour elle eut en lui un frre insparable de
sa personne et de ses penses.

Ce fut  cette poque (1819) que M. de Chateaubriand, alors dans
toute la fivre de ses triples ambitions de gloire, de puissance et
d'amour, commena  jouer un rle dans la vie de madame Rcamier.
Il avait dsir vendre en loterie, par des billets placs de
complaisance chez ses partisans, sa petite proprit de la _Valle
aux Loups_; la France, qui n'est prodigue que d'engouement, n'avait
pas pris trois billets; Mathieu de Montmorency, quoique peu riche,
avait achet  lui seul cette petite maison  un prix d'ami. C'tait
sans valeur autre que la valeur potique: la trace qu'un homme de
gnie laisse au lieu qu'il habita sur ce sable est ternelle. Une
cabane de bcheron orne, au milieu d'un bois, voil cette demeure;
j'y suis all bien souvent, vers ce temps-l, passer des matines
d't avec le duc Mathieu de Montmorency et son lgante fille,
marie avec le fils du duc de Doudeauville. Cela n'avait d'autre
prix que le silence, un peu d'ombre et un peu d'eau, valeur de
pote!

Cette maisonnette fut loue par madame Rcamier. Mathieu de
Montmorency l'habita quelque temps avec elle. La duchesse de
Broglie, la plus scrupuleuse des femmes, badine innocemment de cette
cohabitation dans un de ses billets du matin  madame Rcamier.

Je me reprsente votre petit mnage de Val-de-Loup comme le plus
gracieux du monde; mais, quand on crira la biographie de Mathieu
dans la vie des saints, convenez que ce tte--tte avec la plus
belle et la plus admire femme de son temps sera un drle de
chapitre. _Tout est pur pour les purs_, dit saint Paul, et il a
raison. Le monde est toujours juste; il devine le fond des coeurs.
Il ajoute au mal, mais il ne l'invente jamais; aussi je crois que
l'on perd sa rputation par sa faute.

Cette circonstance tablit entre Juliette et M. de Chateaubriand des
rapports de socit; ces rapports devinrent promptement passion dans
l'me passionne du pote, got et orgueil dans l'me platonique de
madame Rcamier.  la ville elle habitait une maison qui lui
appartenait, rue d'Anjou, et qui reprsentait sa dot.

Dans le jardin de cette maison, dit M. de Chateaubriand, il y avait
un berceau de tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un
rayon de lune lorsque j'y attendais Juliette; ne me semble-t-il pas
que ce rayon est  moi, et que, si j'allais sous les mmes abris, je
le retrouverais? Je ne me souviens pas tant du soleil que j'ai vu
briller sur bien des fronts!


XXII

Une seconde catastrophe de la fortune de son mari, qui s'tait un
peu releve par le crdit, enlve  madame Rcamier ce reste
d'opulence. Elle ne sauve que le ncessaire le plus strict  une
obscure existence. Mais elle tait elle-mme ce luxe de la nature
qui n'a pas besoin des luxes de la socit. Malgr tout ce que dit
de dlicat madame Lenormant sur la nature purement thre de la
passion de madame Rcamier et de M. de Chateaubriand  cette poque,
il est certain pour moi que cette passion avait ses accs, comme
toute fivre des mes qui communique sa fivre aux paroles.

Madame Rcamier, soit par le got naturel de pit qu'elle avait
contract au couvent dans son enfance, soit sous l'influence de son
ami Mathieu de Montmorency, tait trs-assidue tous les jours et de
trs-grand matin aux offices religieux dans l'glise de Saint-Thomas
d'Aquin. Elle y entendait la messe avec recueillement dans un coin
recul de l'glise. Un de mes amis, M. de Genoude, protg alors par
la femme clbre, et trs-assidu ds l'aurore aux devoirs de
l'amiti, l'accompagnait tous les jours  l'glise; il m'a racont
souvent, avant l'poque o lui-mme entra dans les ordres sacrs,
que M. de Chateaubriand ne manquait jamais de se rencontrer dans
l'glise  l'heure o madame Rcamier s'y rendait, qu'il
s'agenouillait pour entendre la messe derrire la chaise de son
amie, et qu'il oubliait quelquefois l'ardeur de ses prires pour
s'extasier  demi-voix sur tant de charmes.

Cette scne d'glise espagnole importunait vivement la pieuse
Juliette, me disait le confident de ces rencontres; mais l'habitude,
la dvotion ou l'amiti l'y ramenaient pour s'y exposer encore. On
est indulgente pour les fautes qu'on inspire; que ne pardonne-t-on
pas  la passion dont on est l'objet!...


XXIII

Presque entirement ruine par la ruine de son mari, ruine qu'elle
avait voulu partager, elle pourvut  l'existence spare de ce
compagnon vieilli de sa jeunesse, et elle se retira, dans une
modique aisance,  l'Abbaye-aux-Bois, dans la rue de Svres.

M. de Chateaubriand, qui n'y fut pas moins assidu que dans la rue
d'Anjou, dcrit ainsi la cellule haute du couvent qui y fut son
premier asile.

La chambre  coucher tait orne d'une bibliothque, d'une harpe,
d'un piano, du portrait de madame de Stal et d'une vue de Coppet au
clair de lune. Sur les fentres taient des pots de fleurs. Quand,
tout essouffl, aprs avoir grimp trois tages, j'entrais dans la
cellule aux approches du soir, j'tais ravi: la plonge des fentres
tait sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel
tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime
d'un acacia arrivait  la hauteur de l'oeil, des clochers pointus
coupaient le ciel, et l'on apercevait  l'horizon les collines de
Svres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les
fentres ouvertes. Quelques oiseaux se venaient coucher dans les
jalousies releves. Je rejoignais au loin le silence et la solitude
par-dessus le tumulte et le bruit d'une grande cit. Mais ce qu'il
y retrouvait surtout, c'tait une amiti bien impossible, comme on
l'a vu,  distinguer de l'amour.


XXIV

De ce jour madame Rcamier et M. de Chateaubriand semblrent
confondre leur existence. La journe de M. de Chateaubriand n'avait
plus qu'un but, ses pas qu'une route: l'Abbaye-aux-Bois. Juliette
descendit de sa cellule haute dans le noble appartement d'abbesse du
couvent, assez vaste pour sa socit de plus en plus nombreuse. 
une certaine heure du milieu du jour, rserve pour M. de
Chateaubriand seul, pour les mystres de son talent, de son
ambition, de son intimit, on fermait les portes au public; on les
rouvrait vers quatre heures, et la foule des privilgis entrait; et
l'y retrouvait encore. C'taient tous les noms princiers de
l'aristocratie du gnie ou de l'art; les opinions s'y confondaient,
pourvu qu'elles ne fussent pas amres contre les Bourbons et trop
favorables au bonapartisme. Le rpublicanisme thorique et libral
pouvait s'y produire comme une excentricit honorable ou comme une
grce svre du discours.

Les plus assidus alors taient: le comte de Bristol, frre de la
duchesse de Devonshire; l'illustre et lgant chimiste anglais Davy;
miss Edgeworth, auteur de romans de moeurs; Alexandre de Humboldt,
l'homme universel et insinuant, recherchant de l'intimit et de la
gloire dans toutes les opinions et dans tous les salons propres 
rpandre l'admiration dont il tait affam; M. de Kratry, crivain
et publiciste de bonne foi; M. Dubois, philosophe politique de
courage et de talent qui semait, dans la revue _le Globe_, le germe
d'une libert propre  largir les ides sans prparer des
rvolutions; David, le sculpteur, adorateur de la beaut et du
gnie, qui prenait ses sensations pour des opinions, mais dont toute
la supriorit tait dans la main et dans le caractre; M. Bertin,
ami de Chateaubriand, critique expriment des hommes et des choses,
un des navigateurs les plus consomms sur la mer des opinions; M.
Auguste Prier, homme de la Fronde, jaloux de ce qui tait en haut,
superbe pour ce qui tait en bas; M. Villemain, la lumire, la force
et la grce des entretiens; Benjamin Constant, Machiavel des salons,
incapable de crime comme de vertu; M. de Tocqueville, jeune esprit
mr avant l'ge, que toutes les situations ont trouv gal  ses
devoirs, et qui vient d'emporter en mourant l'immortalit modeste de
l'estime publique; M. Pasquier, instrument habile de gouvernement,
qui ne s'usait pas en passant de mains en mains comme la fortune;
M. Sainte-Beuve, pote sensible et original alors, politique depuis,
critique maintenant, suprieur toujours, qui aurait t le plus
agrable des amis s'il n'avait pas eu les humeurs et les
susceptibilits d'une sensitive; Ballanche, enfin, que nous avons
caractris plus haut, et le jeune disciple de Ballanche, Ampre,
qui devait prendre sa place aprs la mort de son matre et se
dvouer  la mme Batrice. D'autres qui vinrent selon leur ge dans
le sicle.

Ampre, qui voyage en ce moment dans je ne sais quel coin du monde,
tait un esprit et un caractre qui chappent, par leur perfection,
au portrait; il y avait en lui du saint Jean par la candeur et
l'attachement, du jeune homme par la chaleur d'amiti, du vieillard
par la sret, du savant par la science hrite de son pre, du
pote par l'imagination, du voyageur par la curiosit dsintresse
de son esprit, du politique par la svrit antique des opinions, de
l'amant par l'enthousiasme, de l'ami par la constance, de l'enfant
par le dvouement volontaire. Ils furent, Ballanche et lui, les
deux bonnes fortunes de madame Rcamier; M. de Chateaubriand n'en
fut que la gloire extrieure.

On peut juger du charme d'une telle socit; madame Rcamier n'y
cherchait que le mouvement doux de sa vie, elle y trouva bientt
l'importance de situation et la clbrit littraire qu'elle n'y
cherchait pas. M. le duc de Noailles, homme srieux, orateur cout,
chef de parti important, crivain studieux, politique rflchi,
futur premier ministre si les Bourbons avaient dur, y venait
assidment; il semblait y couter avec une dfrence convenable
d'ge et de talent M. de Chateaubriand, flatt d'un tel disciple.

Une foule de clbrits, plus accidentelles dans ce salon, y
apparaissaient chaque jour sans y laisser de trace. J'y allais
moi-mme sans assiduit, mais jamais sans plaisir, toutes les fois
que j'habitais momentanment Paris. La conversation y tait aimable,
souple,  demi-voix, un peu froide, d'un got trs-pur, d'un ton de
cour, rarement anime, mais d'une tideur toujours douce qui
enseignait  bien couter plus qu' bien parler. M. de Chateaubriand
imposait le respect par son silence; il songeait plus qu'il ne
parlait: c'tait l'esprit le moins improvisateur qui ait jamais
exist; il laissait chapper de temps en temps un axiome et se
taisait pour en mditer un autre; de l, sans doute, la recherche
laborieuse de ses plus beaux crits. Il tait un de ces hommes qu'on
ne pouvait voir que vtus; la toilette tait ncessaire  son gnie;
aussi la draperie est-elle le dfaut de son style, jamais le nu.


XXV

L'intrt des rapports entre madame Rcamier et M. de Chateaubriand
devient,  dater de 1820, le seul intrt de ces Mmoires. Plusieurs
annes sont remplies de lettres et de billets de M. de Chateaubriand,
qui ont la fivre de ses ambitions, de ses succs et de ses revers
politiques dans sa poursuite acharne du rle de premier ministre, dans
ses carts d'opposition, dans ses diatribes contre M. Decazes ou contre
M. de Villle. Ennemi de tout ce qui l'entravait dans son ascension vers
le pouvoir, son talent, plus politique que littraire, le portait au
sommet, ses boutades l'en prcipitaient toujours; la douleur de ses
chutes lui causait des convulsions de mcontentement. C'est une pnible
tude  faire que celle des amitis intresses, des ruptures, des
affections et des haines de circonstance, des colres sans dcence, des
plaintes sans motif de cet homme d'humeur, qui caractrisent sa conduite
jusqu' la chute de ce trne sous les dbris duquel il voulait
s'ensevelir, tout en conspirant avec tout le monde pour le renverser. Le
_Journal des Dbats_, vritable arne de cette opposition, lui tait
prt pour ces luttes par MM. Bertin. Leur amiti complaisante lui
permettait dans cette feuille ce qu'ils n'approuvaient pas eux-mmes.
Ces deux frres Bertin avaient plus de politique que lui, mais il avait
plus de colres. La polmique vit de colres. Il faut du bruit  un
journal sous la libert de la presse; les foudres de paroles de M. de
Chateaubriand faisaient l'clat. Le _Journal des Dbats_ portait ces
retentissements du coeur de M. de Chateaubriand  toute l'Europe.

Les lettres confidentielles, si neuves, si intimes, si historiques,
de M. de Chateaubriand  madame Rcamier, sont l'_envers_ de ces
brochures et de ces discours dont il agitait la France et l'Europe.
Nous viterons de reproduire ici ce qui est exclusivement intrigue
et politique dans ces lettres; nous reproduirons seulement celles
dans lesquelles le coeur clate et s'panche. Les Mmoires d'une
femme ne sont-ils pas exclusivement l'histoire du coeur?


XXVI

En 1821 M. de Chateaubriand est ambassadeur  Berlin. Il souffre
impatiemment cet exil dans un pays sans terre et sans ciel, pays
fait pour l'intrigue et la guerre, et non pour la posie. C'est
l'heure o le _carbonarisme_ essaye de convertir en secte arme
cette _franc-maonnerie_ italienne qui cherche une patrie dans des
ruines. Le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, y affilie
tourdiment ses amis de Turin, les compromet, les laisse violenter
son oncle et son bienfaiteur, l'oblige  abdiquer ce trne  la
succession duquel ce prince l'avait gnreusement appel, puis se
repent, abandonne ses complices, s'exile lui-mme pour servir contre
la cause librale qu'il a fomente; remont au trne, devient le
proscripteur implacable de ceux dont il a entran la jeunesse. (On
sait ce qu'il a fait aprs, quand le vent, au lieu de souffler des
trnes, a souffl des peuples, en 1848.)

M. de Chateaubriand, qui voit cela de Berlin, o il sollicite un
congrs, ouvre son me  son amie dans une lettre du 14 avril 1821.

Ce vaillant conspirateur, crit-il, a t le premier  fuir et 
laisser ceux qu'il avait entrans dans l'abme, lors mme que
ceux-ci n'taient pas disperss et se battaient encore; tout cela
est abominable... L'indpendance de l'Italie peut tre un rve
gnreux, mais c'est un rve, et je ne vois pas ce que les Italiens
gagneraient  tomber sous le poignard souverain d'un _carbonaro_. Le
fer de la libert n'est pas un poignard, c'est une pe; les vertus
militaires qui oppriment souvent la libert sont pourtant
ncessaires pour la dfendre, et il n'y a qu'un _bat_ comme
Benjamin Constant et un fou comme le noble pair qui ouvre votre
porte (le marquis de Catellan) qui auraient pu compter sur les
exploits du polichinelle lacdmonien... etc. Voil une terrible
lettre politique; je l'ai crite de colre!--(Colre injuste et
injurieuse.)

Il revient vite de Berlin briguer le ministre  Paris; on l'carte
par l'ambassade de Londres. Nous l'y avons retrouv alors, posant,
comme dans ses Mmoires, en _Marius_ sur ses dbris, ennuy, triste,
solitaire, cherchant  grandir par l'loignement, caressant M.
_Canning_ le libral  Londres et caressant par lettres les
lgitimistes invtrs  Paris.

Me voici  Londres, crit-il  son amie; je ne fais pas un pas qui
ne m'y rappelle ma jeunesse, mes souffrances, les amis que j'ai
perdus, les esprances dont je me berais, mes premiers travaux,
mes rves de gloire. J'ai saisi quelques-unes de mes chimres,
d'autres m'ont chapp, et tout cela ne valait pas la peine que je
me suis donne. Une chose me reste, et, tant que je la conserverai,
je me consolerai de mes cheveux blancs et de ce qui m'a manqu sur
la longue route que j'ai parcourue depuis trente annes, etc., etc.


XXVII

Toutes ses lettres de cette date sont pleines de fivre ou de
dgot. Il voulait aller au congrs de Vrone, qui se prparait,
pour traiter les affaires d'Italie. Ce congrs, o il comptait
briller et sduire, devait tre pour lui le marchepied du ministre
des affaires trangres; il se sert tour  tour de l'amiti dvoue
et de l'enthousiasme pur de madame la duchesse de Duras pour son
talent, de l'affection habile de Juliette, de l'amiti confiante de
M. de Montmorency, pour forcer la porte du congrs. Cette ambition
altre pniblement l'atmosphre de tendresse qui respire dans ces
lettres d'ami intress, d'amant ambitieux, d'homme d'tat agit; il
n'y a rien de plus pnible  lire que deux passions qui se
combattent et qui se neutralisent dans un mme coeur. Malheur aux
amies d'hommes d'tat! Le dcouragement et la tristesse ramnent
seuls M. de Chateaubriand au ton vrai de la tendresse. La mlancolie
dans ces lettres a des soupirs qui ressemblent  la passion:

Ma raison secrte pour dsirer d'aller au congrs, c'est de revenir
prs de vous. Dans huit jours, peut-tre, je serai dans la petite
cellule!

L'affaire est faite! s'crie-t-il le 3 septembre; l'ide de vous
revoir fait battre mon coeur! Je vous verrai avant tout le monde!

Disons cependant ici une chose que madame Lenormant ne dit pas, et
qu'elle ne pouvait pas dire: c'est qu'une autre personne  Londres,
mal cache sous le rideau de la discrtion officielle, partageait,
si elle ne la possdait pas, l'attention de M. de Chateaubriand. Le
bruit public qui traversait le dtroit pouvait dj donner quelque
ombrage  la recluse de l'Abbaye-aux-Bois.

Nous avons connu cette belle personne, clbre aussi par un talent
europen; nous en avons galement connu deux autres, honores de
cette amiti, l'une reste dans une mystrieuse obscurit jusqu'
aujourd'hui; l'autre, femme toute politique, d'un esprit, d'une
insinuation et d'un clat qui pouvaient rivaliser avec les hrones
les plus illustres de la Fronde.

Madame Rcamier ne put sans doute ignorer toutes ces inconstances de
got qui ne furent peut-tre pas des inconstances de coeur; nous
croyons, sans oser l'affirmer, que le chagrin qu'elle dut en
ressentir explique seul son loignement de Paris et son second
voyage  Rome,  l'poque la plus triomphante du sjour de M. de
Chateaubriand  Paris. Il en cotait trop sans doute  l'amie fidle
et nglige de contempler de prs les ngligences de son ami. Il est
difficile d'expliquer autrement certaines excuses  double sens de
M. de Chateaubriand dans ses lettres subsquentes. Cela bien
entendu, lisons encore.


XXVIII

M. de Chateaubriand est  Vrone, caress, admir, enivr de
l'accueil des empereurs, des rois, des ministres; il a emport
l'intervention franaise en Espagne, il touche de l'oeil au
ministre, sans trop de scrupule d'en prcipiter son ami Mathieu de
Montmorency. Voyez cependant combien son me sent le vide et se
torture elle-mme dans le nant des dsirs satisfaits! Sa tristesse
reprend le ton de la tendresse.

Au milieu de tout cela je suis triste, et je sais pourquoi. Je vois
que les lieux ne font plus rien sur moi. Cette belle Italie ne me
dit plus rien. Je regarde ces grandes montagnes qui me sparent de
ce que j'aime, et je pense, comme Caraccioli, qu'une petite chambre
 un troisime tage  Paris vaut mieux qu'un palais  Naples. Je ne
sais si je suis trop vieux ou trop jeune; mais enfin je ne suis plus
ce que j'tais, et vivre dans un coin tranquille auprs de vous est
maintenant le seul souhait de ma vie.

Ce coin tranquille, c'taient le ministre et la tribune!

 bientt, crit-il quelques jours aprs; ce mot me console de
tout!  bientt; le coeur me bat de joie!

On dirait l'amour, ce n'est que la lassitude des versatilits de son
me.


XXIX

Il revient de Vrone; par une srie de manges moiti loyaux, moiti
quivoques, il monte au ministre des affaires trangres, d'o son
ami M. de Montmorency descend; il y monte sous prtexte de
temporiser avec M. de Villle, pour ajourner l'intervention en
Espagne voulue par Mathieu de Montmorency, son patron; il n'est pas
plutt ministre qu'il prcipite, pour complaire aux royalistes,
cette mme intervention en Espagne, et qu'il se vante de l'avoir
arrache  lui tout seul au gouvernement. Il tombe ensuite du
ministre sous le juste mais excessif mcontentement de M. de
Villle, premier ministre. Sa colre passe toutes les bornes, mme
de l'honnte; il se fait le tribun implacable, non de ses principes,
mais de son ambition. Ses lettres, pendant qu'il est ministre, ne
sont que des billets: les ambitieux ont-ils le temps d'aimer? Les
apparitions  l'Abbaye-aux-Bois ne sont que des clairs: les
ministres ont-ils des loisirs? La correspondance, brve et pleine de
rticences, respire encore la tendresse dans les mots, mais les
mots, quoique tendres, sont glacs; on sent qu'ils dguisent bien
des distractions et peut-tre bien des offenses  l'amiti.


XXX

Madame Rcamier part, vraisemblablement bien triste, pour Rome. 
peine est-elle en route que les lettres alors beaucoup plus
affectueuses de M. de Chateaubriand la poursuivent de poste en
poste. On dirait qu'il sent mieux dans l'absence le prix de
l'attachement qu'il a contrist. Madame Lenormant donne  ce dpart
et  cette absence d'autres prtextes de famille et de sant. Elle
peut y croire, nous n'y croyons pas; madame Rcamier ne pouvait pas,
en matire si dlicate, ouvrir son coeur  sa jeune nice. Combien
n'est-il pas  regretter qu'on ne possde pas les lettres de madame
Rcamier  M. de Chateaubriand pendant ce refroidissement dont nous
devinons trop bien les motifs! Que de plaintes trop fondes ces
lettres ne devaient-elles pas contenir! D'autres amitis,
videmment, avaient pris la place de la sienne.

Vous avez pris votre parti si vite, lui crit-il  Lyon, que sans
doute vous vous tes persuad que vous seriez heureuse; peu importe
le reste. Ma vie maintenant se droule vite; je ne descends plus, je
tombe!

Il tombait, en effet, bientt aprs du ministre.


XXXI

Madame Rcamier, en arrivant  Rome, y retrouva le duc de Laval,
alors ambassadeur de France. Elle y retrouva la duchesse de
Devonshire, autre amie inconsolable, qui venait de perdre le
cardinal Consalvi, mort de douleur de la perte de Pie VII.

Ballanche avait accompagn madame Rcamier  Rome; il tait all, de
l, visiter un moment Naples.

Vous savez bien, crivait-il de cette ville, vous savez bien que
vous tes mon toile et que ma destine dpend de la vtre; si vous
veniez  entrer dans votre tombeau de marbre blanc, il faudrait bien
vite me creuser une fosse o je ne tarderais pas d'entrer  mon
tour; que ferais-je sur la terre? Mais je ne crois pas que vous
passiez la premire; dans tous les cas, il me parat impossible que
je vous survive!

Voil le vritable ami de Juliette, l'ami de l'me; l'autre n'tait
que l'ami de la beaut; et cependant c'est l'autre qui tait aim,
c'est l'autre qui brisait le coeur. Ballanche n'tait l que pour en
amortir les coups et pour en panser les blessures; mais quelle
touchante figure dans le tableau que ce philosophe amoureux sans
rcompense, et qui se nourrit de sa propre tendresse pourvu qu'on
lui permette d'assister  la vie de celle qu'il aime! Heureusement
pour lui il devait mourir avant elle et tre pleur par elle! Que
ces larmes durent tre douces  son esprit transfigur sur son
propre cercueil de la chapelle de l'Abbaye-aux-Bois!

(Nous voulions finir ici ce rcit, nous ne le pouvons pas; il y a
trop de belles lettres de M. de Chateaubriand dans sa vieillesse;
poursuivons. Que nos lecteurs nous pardonnent; nous touchons aux
meilleures pages du coeur et du gnie de M. de Chateaubriand. Lisez
donc encore. La vieillesse rhabilite la vie de ce grand homme,
dsenchant de lui-mme et de tout.)

                                                            LAMARTINE.




LIe ENTRETIEN

LES SALONS LITTRAIRES.

SOUVENIRS DE MADAME RCAMIER.

CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND.

(3e PARTIE.)


I

Une triste scne, scne tragique comme un drame de Shakspeare,
signala ce sjour de madame Rcamier  Rome. Grce au duc de
Laval-Montmorency, qui y rsidait alors comme ambassadeur de France,
et grce  la duchesse de Devonshire, madame Rcamier y avait
retrouv en partie son salon de Paris dans les ruines de la ville
neutre entre ciel et terre. Le duc de Laval tait, comme on l'a vu,
le plus fidle, le plus aimable et le plus dsintress de ses amis.

J'tais alors moi-mme en correspondance quotidienne avec lui sur
les affaires d'Italie, qui exigeaient une entente parfaite entre
nous: il en tenait le noeud  Rome; j'en tenais les fils en Toscane,
 Lucques,  Modne et  Parme, o j'tais accrdit auprs des
quatre cours centrales d'Italie. Cette correspondance du duc de
Laval-Montmorency avec moi attestait un esprit droit et lucide, un
caractre tempr, un coeur d'honnte homme. Si la politique
franaise de la Restauration et t dans de telles mains  Paris,
Charles X aurait vit les cueils et neutralis les temptes.

La lgret apparente du duc de Laval n'tait pas de l'irrflexion,
c'tait de la grce. Il avait l'instinct politique si honnte et si
sr qu'il n'avait pas besoin de penser, il lui suffisait de sentir.
Le meilleur gentilhomme tait en lui le meilleur diplomate. Dou de
plus d'esprit naturel que son cousin le duc Mathieu de Montmorency,
il avait moins d'ambition, ou plutt il n'en avait aucune. Ce
dsintressement d'ambition est un dfaut selon le monde, qui le
regarde comme une faiblesse de la volont; en ralit c'est une
force de la raison; cette abngation personnelle laisse le
sang-froid au coeur dans les affaires publiques, et par l mme elle
donne plus de lumire  l'esprit. Tel tait l'excellent duc de
Laval, tel le duc de Richelieu, tel M. Lain, ces trois hommes
d'tat les plus vritables patriotes du gouvernement de la
Restauration.


II

Quant  la belle duchesse de Devonshire, vritable reine de Rome en
ce moment, elle avait vieilli, mais elle rgnait encore tant que
vivait le cardinal Consalvi. Voici le portrait vrai, d'une touche
trs-fine, qu'en fait madame Lenormant  cette date:

Madame Rcamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire
la douceur d'une socit intime et les plus agrables sympathies de
got et d'humeur. La duchesse avait t remarquablement belle; en
dpit d'une maigreur qui donnait  sa personne un faux air
d'apparition, elle conservait des traces d'une rgularit fine et
noble, des yeux magnifiques et pleins de feu. Sa taille tait
droite, leve; elle avait une dmarche d'impratrice, et son teint
blanc et mat achevait cet ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux
bras et ses belles mains, rduits pour ainsi dire  l'tat de
squelette, avaient la blancheur de l'ivoire; elle les couvrait de
bracelets et de bagues. La grce et la distinction de ses manires
ne pouvaient tre surpasses. Sa jeunesse n'avait pas t sans
troubles, et les agitations de son me, les circonstances
romanesques de sa vie avaient laiss sur toute sa personne une
empreinte de mlancolie et quelque chose de caressant.

Le duc de Laval, dans un billet, parle ainsi d'elle  madame
Rcamier:

Je m'entends avec la duchesse (de Devonshire) pour vous admirer.
Elle a quelques-unes de vos qualits, qui ont fait le succs de
toute sa vie. C'est la plus liante de toutes les femmes, qui
commande par la douceur, et elle s'est fait constamment obir; ce
qu'elle a fait  Londres dans sa jeunesse, elle le recommence ici.
Elle a tout Rome  sa disposition: ministres, cardinaux, peintres,
sculpteurs, socit, tout est  ses pieds.

Et quelques jours plus tard, au moment o le pape expire et o le
cardinal Consalvi meurt moralement avec le pontife son ami:

Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est
expirant, et j'attends  chaque instant la nouvelle de son dernier
soupir pour expdier mon courrier.

La duchesse est revenue d'Albano abme, dsole de la douleur de
son cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux; il perd son
matre, et dans son matre son ami!


III

Le cardinal Consalvi ne pouvait survivre longtemps  ce matre ador
auquel il avait dvou sa vie dans l'exil comme sur le trne
pontifical. Sa fin devait entraner bientt aprs celle de la
duchesse de Devonshire.

Madame Rcamier, quelques jours aprs la mort du cardinal, se
promenait solitaire dans les jardins de la villa Borghse, hors des
murs de Rome. Elle aperut une femme voile dans un carrosse;
c'tait l'infortune duchesse qui respirait un moment l'air
extrieur pendant que la cloche de la ville tintait par-dessus les
murailles les obsques prochaines de son ami. Selon les rites du
sacr collge, le corps du cardinal-ministre, embaum et fard aprs
sa mort, tait expos depuis une semaine sur son catafalque dans
une des salles du palais Farnse; la foule s'y pressait pour
contempler et pour prier  ce spectacle de l'apothose chrtienne de
ce grand homme du monde.

La duchesse reconnut madame Rcamier dans une alle de cyprs de la
villa. Elle fit arrter sa voiture, en descendit, et pleura un
moment en silence sur le sein de son amie; puis, par une de ces
inconsquences de la douleur qui traversent quelquefois les coeurs
briss, mais qu'il faut respecter comme des rvlations du
dsespoir, elle tmoigna  madame Rcamier la passion qu'elle
ressentait de revoir une dernire fois le visage encore visible de
l'ami de sa vie, avant que le marbre de son monument recouvrt pour
jamais sa face. Madame Rcamier, complaisante aux larmes, consentit
 l'accompagner.

Les deux femmes, soigneusement voiles, remontrent en voiture,
rentrrent  Rome au jour tombant, percrent la foule pieuse qui
obstruait les portes du palais Farnse, pntrrent dans la salle du
catafalque, et la duchesse revit, dans l'immobilit et dans la
saintet de la mort, ce visage qu'elle avait vu tous les jours,
depuis vingt ans, anim de toute la beaut et de toute la grce qui
caractrisaient l'expression du cardinal-ministre. Ce qui se passa
dans son me  cette vue, Dieu seul le sait; mais ses sens n'eurent
pas la force de sa volont: elle tomba inanime dans les bras de son
amie, qui la reconduisit  son palais, vide dsormais de sa plus
chre amiti.

Peu de temps aprs elle mourut elle-mme, la main dans la main de
madame Rcamier. Cette scne d'adieu posthume au catafalque du
cardinal, et cette scne d'agonie muette au chevet de la duchesse de
Devonshire, ressemblent  ces spulcres que _le Poussin_ place sous
les cyprs dans les paysages des villas romaines; ce sont des
nigmes en plein soleil qui font rver  la mort au milieu des
dlices d'une lumire sereine; mlancolies splendides des pays du
soleil, o l'on meurt aussi bien que sous les brumes du Nord.


IV

Cependant M. de Chateaubriand tait tomb du pouvoir  Paris dans
des accs de colre qui branlaient la monarchie; il voulait que la
vengeance du gnie ft aussi mmorable que l'outrage. Le _Journal
des Dbats_, tribune quotidienne du matin, portait tous les jours
l'injure  ses ennemis, l'esprance aux factieux, auxquels il
promettait un Coriolan, le dfi  la royaut de se tenir debout sans
l'appui de sa plume. Hlas! faible appui, quelle que soit la plume!
Nous avons vu les mmes fureurs des ministres congdis ou dus par
leur roi, les mmes sditions de plume ou de paroles, les mmes
coalitions personnelles, et non patriotiques, entre des adversaires
ambitieux dsunis pour servir, runis pour nuire, les mmes chutes
dans la rue, et les mmes rcriminations aprs la chute. Telle est
la loi des gouvernements de parole; les gouvernements de silence ont
aussi leur danger. Les institutions sont aussi imparfaites que les
hommes; gouvernement parlementaire, rpublique, monarchie tempre,
pouvoir absolu, tout a besoin de l'honntet des hommes d'tat, ou
tout s'croule sous leurs passions. Ils s'en prennent ensuite aux
institutions: c'est  leurs passions qu'il faut s'en prendre; mais
les passions sont aussi dans la nature: rien n'est stable parce que
rien n'est dans l'ordre. Le mouvement est la loi des choses
mortelles; il faut s'y rsigner.


V

Cependant, pour fermer la bouche de M. de Chateaubriand, d'o
sortaient des temptes, ou du moins des bruits, qui importunaient la
royaut, il fallut payer plus d'une fois ses dettes et lui donner
l'ambassade de Rome, magnifique consolation de son ambition due 
Paris. Il eut de la peine  s'y rsigner, mais la majest romaine de
l'exil et la haute fortune dont on lui dorait cet exil le firent
enfin partir. Des anecdotes bien curieuses sur les ngociations
financires qui prcdrent ce dpart, et qui impatientrent le roi,
pourraient tre racontes ici; madame Rcamier ne dut rien ignorer
de ces pressions exerces par les besoins de son ami sur Charles X;
mais on n'en trouve pas trace dans ses Mmoires: on les trouvera
dans M. de Vitrolles.


VI

Chose bizarre! Pendant que M. de Chateaubriand s'acheminait vers
Rome, madame Rcamier revenait  Paris. Elle n'approuvait pas les
fureurs d'Achille du ministre tomb; elle avait peut-tre  se
plaindre aussi de refroidissement dans sa tendresse. Nous disions
dans notre dernier Entretien que ce refroidissement, cause
vraisemblable du long loignement de madame Rcamier, avait d tenir
 quelque jalousie secrte, motive par des distractions de coeur de
son ami. Nous recevons  l'instant mme une preuve crite de la
ralit de nos conjectures. Une femme anonyme, mais videmment aussi
spirituelle que personnellement bien informe, nous crit ceci:

Monsieur,

En lisant votre dernier Entretien l'ide me vient de vous envoyer
un des billets que je possde de M. de Chateaubriand; il est de
l'poque o il crivait des lettres si affectueuses  madame
Rcamier. Cette dame, me disait-il, est un des ressorts dont je me
sers pour faire jouer mes personnages  Paris; et, tandis que cette
femme vertueuse l'attendait dans sa cellule de l'Abbaye-aux-Bois, il
ramenait de Londres  Paris une autre ngociatrice, et il voulait
mme la conduire au congrs de Vrone. C'tait de la dmence; cette
femme eut le bon esprit de rsister  toutes les sduisantes avances
du grand homme.

Suit le billet: je ne le transcrirai pas.

L'criture et la signature, sur du vieux papier jaune et froiss de
l'poque, ne laissent aucune hsitation sur l'authenticit.

La femme anonyme continue sa confidence et finit sa lettre par un
mot charmant de caractre qui affirme l'irrprochabilit de sa
liaison avec le grand homme. Elle avait un autre attachement: voil
le secret de sa rsistance. Il est vraisemblable que madame Rcamier
ne crut qu'au billet.

Nous ne savons pas le nom de cette confidente pistolaire anonyme,
mais nous croyons le deviner  la nature de la confidence.

Elle fut sans doute encore la cause involontaire du retour de madame
Rcamier  Paris au moment o son ami allait bientt quitter la
France pour Rome. On ne s'vite pas sans raison quand on n'a
mutuellement rien  se reprocher; mais, quand on ne veut pas
d'explications difficiles, on se croise en route sans passer par le
mme chemin.


VII

Ce dpart de M. de Chateaubriand pour Rome semble tout  coup
rchauffer sa correspondance avec madame Rcamier de tous les
souvenirs des premires tendresses. En s'loignant peut-tre pour
toujours on revient sur le pass, on regrette de ne pas en avoir
apprci les douceurs; on voudrait revenir, plus jeunes de coeur et
d'annes  ces jours o l'on avait des annes  dpenser et des
coeurs  possder sans remords de les avoir contrists; il y a des
fidlits rtrospectives qu'on retrouve tout  coup dans sa mmoire
dans un coin de la vie et qu'on croit n'avoir jamais violes, tant
on regrette les distractions fugitives  ces amitis ternelles.

Tels paraissent avoir t les sentiments de M. de Chateaubriand,
seul, sur la route de Rome. Chacune des haltes de ce voyage fut un
tendre retour vers madame Rcamier; il demandait une plume  chaque
auberge pour crire un de ces retours de tendresse  Paris.


VIII

Je le rencontrai par hasard un soir  Dijon; je logeais dans la mme
htellerie que lui,  quelques pas de sa chambre; je crus de mon
devoir d'aller lui prsenter mes hommages; je le trouvai dj
crivant sur une petite table d'auberge une dpche  son amie,
pendant que les servantes de l'htel de la Galre mettaient la nappe
de son souper sur l'autre moiti de la table. Ma visite fut brve
comme l'occasion qui me forait de la faire, et crmonieuse comme
son accueil. Le dshabill du grand homme n'avait pas d'abandon chez
lui, mme en route. Quelques groupes de curieux et d'hommes de
lettres de Dijon, instruits de son passage, obstruaient la rue et
les escaliers pour apercevoir son visage ou pour entendre sa voix 
travers les fentres ou les portes. Il en paraissait  la fois avide
et importun. Telle est la gloire quand on l'approche de trop prs:
absente on la dsire, prsente elle pse. Pour la trouver douce il
faut la voir  distance, comme le feu.


IX

Ces billets de M. de Chateaubriand  madame Rcamier pendant la
route et pendant son ambassade  Rome semblent, par leur frquence
et par leur panchement, vouloir regagner le temps perdu  Londres
et  Paris. Ce sont peut-tre les seules lettres vraiment
pathtiques tombes de son coeur pendant toute sa vie; dans toutes
les autres, comme dans ses Mmoires, il cherche l'apparat et la
phrase, tout en feignant de les ngliger. Ici il cherche le coeur et
il y arrive bien plus srement.

Songez qu'il faut que nous achevions nos jours ensemble. Je vous
fais un triste prsent que de vous donner le reste de ma vie; mais
prenez-le, et, si j'ai perdu des jours, j'ai de quoi rendre
meilleurs ceux qui seront tout pour vous. Je vous crirai ce soir un
petit mot de Fontainebleau, ensuite de Villeneuve, et puis de Dijon,
et puis en passant la frontire, et puis de Lausanne, et puis du
Simplon. Faites que je trouve quelques lignes de vous, poste
restante,  Milan.  bientt! Je vais prparer votre logement et
prendre en votre nom possession des ruines de Rome. Mon bon ange,
protgez-moi! Ballanche m'a fait grand plaisir: il vous avait vue;
il m'apportait quelque chose de vous. Bonjour jusqu' ce soir. Je me
ravise; crivez-moi un mot  Lausanne, l o je trouverai votre
souvenir, et puis  Milan. Il faut affranchir les lettres. Hyacinthe
vous verra; il m'apportera de vos nouvelles demain  Villeneuve.

                          Fontainebleau, dimanche soir, 14 septembre.

J'ai travers une partie de cette belle et triste fort. Le ciel
tait aussi bien triste. Je vous cris maintenant d'une petite
chambre d'auberge, seul et occup de vous. Vous voil bien venge,
si vous aviez besoin de l'tre. Je vais  cette Italie le coeur
aussi plein et malade que vous l'aviez quelques annes plus tt. Je
n'ai qu'un dsir, je ne forme qu'un voeu: c'est que vous veniez vite
me faire supporter l'absence au del des monts. Les grands chemins
ne me font plus de joie. Je me vois toujours vieux voyageur, lass
et dlaiss, arrivant  mon dernier gte. Si vous ne venez pas,
j'aurai perdu mon appui. Venez donc, et apprenez enfin que votre
pouvoir est tout entier et sans bornes.

Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis
penser qu' ce que j'ai perdu. Demain un autre petit mot de
Villeneuve. Ici je suis sans souvenir autre que le vtre; 
Villeneuve j'aurai celui de ce pauvre Joubert. Je m'efforce de me
dire qu'en m'loignant je me rapproche. Je voudrais le croire, et
pourtant vous n'tes pas l!

                     Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin, 16 septembre.

Je ne sais si je pourrai vous crire jamais sur ce papier qu'on me
donne  l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le
chteau qu'avait habit madame de Beaumont pendant les annes de la
Rvolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de
sable qu'on aperoit sur une colline au milieu des bois, et par o
il allait voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela,
madame de Beaumont n'tait dj plus; nous la regrettions
ensemble[2]. Joubert a disparu  son tour; le chteau a chang de
matre; toute la famille de Serilly est disperse. Si vous ne me
restiez pas, que deviendrais-je?

[Note 2: Madame de Beaumont tait cette personne qu'il avait aime
d'une si potique affection dans ses annes de sve, et dont il
avait dpos le cercueil et illustr le nom dans un monument de
marbre,  Rome, sous les votes de l'glise Saint-Louis.]

Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici
ma lettre. Qu'avez-vous besoin de mes souvenirs d'un pass que vous
n'avez pas connu? N'avez-vous pas aussi le vtre? Arrangeons notre
avenir; le mien est tout  vous. Mais ne vais-je pas ds  prsent
vous accabler de mes lettres? J'ai peur de rparer trop bien mes
anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien
savoir comment vous supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous,
poste restante,  Lausanne, et un autre  Milan? Dites-moi si vous
tes contente de moi? J'crirai aprs-demain de Dijon.

Ma sant va mieux, et la route fait aussi du bien  madame de
Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitt que vous le pourrez.
Avez-vous quitt la petite chambre?  bientt!

                                               Vendredi 19 septembre.

Au moment de passer la frontire je vous cris, dans une mchante
chaumire, pour vous dire qu'en France et hors de France, de l'autre
ct comme de ce ct-ci des Alpes, je vis pour vous et je vous
attends.

                                Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.

Avant-hier, en arrivant ici, j'ai t bien triste de ne pas trouver
un petit mot de vous; mais le mot est arriv hier et m'a fait une
joie que je ne puis vous dire. Vous reconnaissez enfin tout ce que
vous tes pour moi. Vous voyez que le temps et les distances n'y
font rien. Mes lettres successives de Villeneuve, de Dijon, de
Pontarlier et de Lausanne, vous auront prouv que mes regrets ont
augment en m'loignant; il en sera ainsi jusqu'au jour o je serai
revenu  Paris, ou jusqu'au moment o vous arriverez  Rome.

                  Brigg, au pied du Simplon, jeudi 25 septembre 1828.

Je viens d'avoir deux jours bien tristes: depuis Lausanne jusqu'ici
j'ai continuellement march sur les traces de deux pauvres femmes:
l'une, madame de Custine, est venue expirer  Bex; l'autre, madame
de Duras, est alle mourir  Nice[3]. Comme tout fuit! Sion, o
j'ai pass, tait le royaume que m'avait destin Bonaparte; c'est ce
royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait abdiquer. J'ai
rencontr des religieux du mont Saint-Bernard. Il n'en reste plus
que deux qui aient t tmoins du fameux passage de l'arme
franaise.

[Note 3: Ce mot sur la mort de madame de Duras est bien appliqu 
une des femmes les plus capables de comprendre le gnie parce
qu'elle avait de beaux talents, et la plus digne d'tre regrette
parce qu'elle avait un coeur plus grand encore que le talent. Elle
avait la passion du nom de M. de Chateaubriand; elle le voulait
aussi grand dans le sicle qu'il tait grand dans son coeur. Je ne
l'ai connue que par ses amis et je ne l'ai admire que par sa fille,
madame la duchesse de Rauzan, trs-jeune femme alors, en qui sa mre
semblait, dit-on, revivre.]

Savez-vous pourquoi tout cela pse tant sur moi? C'est que je vais
franchir les Alpes, qu'elles vont s'lever entre vous et moi. Demain
je serai en Italie; il me semble que je me spare une autre fois de
vous. Venez vite faire cesser cette fatalit. Passez ces mmes
montagnes que je vois sur ma tte. Je sens qu'il faut maintenant que
ma vie soit environne: je n'ai plus retrouv en moi l'ancien
voyageur; je ne songe qu' ce que j'ai quitt, et les changements de
scne m'importunent. Venez donc vite.

                                            Rome, ce 11 octobre 1828.

Vous devez tre contente, je vous ai crit de tous les points de
l'Italie o je me suis arrt. J'ai travers cette belle contre,
remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ter ma
tristesse, de tous les autres souvenirs que je rencontrais  chaque
pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traverse il y a
plus de vingt ans, dans quelle disposition d'me!  Terni je m'tais
arrt avec une pauvre expirante. Enfin Rome m'a laiss froid: ses
monuments, aprs ceux d'Athnes, comme je le craignais, m'ont paru
grossiers. Ma mmoire des lieux, qui est tonnante et cruelle  la
fois, ne m'avait pas laiss oublier une seule pierre. J'ai parcouru
seul et  pied cette grande ville dlabre, n'aspirant qu' en
sortir, ne pensant qu' me retrouver  l'Abbaye et dans la rue
d'Enfer.

Le lendemain il crit encore; il raconte son dpaysement dans un
vaste palais dmeubl de Rome, sans y trouver mme un de ces _chats_
qu'il aimait comme symbole de l'gosme qui rve; puis il lui dit:

Vous tes bien venge: mes tristesses en Italie expient celles que
je vous ai causes. crivez, et surtout venez!

Venge de quoi? se demande-t-on. Venge des nombreuses distractions
de coeur qu'il avait  se reprocher depuis Londres; venge
d'_milie_ peut-tre, l'anonyme  laquelle il avait offert sa vie
tout entire, aprs l'avoir retire  Juliette.


X

Vous vous vengez trop en ne m'crivant pas assez, dit-il quelques
lettres plus loin. Venez vite! Il n'y a plus que vous  Paris qui
vous souveniez de moi. Mes dispositions d'me triste ne changent
pas. Toutes mes lettres vous disent la mme chose. Oh! que je suis
triste! Venez! De l'ennui de l'isolement je passe  l'ennui de la
foule. Dcidment je ne puis supporter la vie du monde; c'est auprs
de vous seule que je retrouverai tout ce qui me manque ici. Vos
petits billets de tous les courriers sont toute ma vie. Tchez donc
de me faire revenir  Paris.

On voit par la vicissitude de ses dsirs qu'il s'est retourn toute
sa vie dans son lit de gloire, d'ambition, de cours et de ftes,
sans trouver, comme on dit, une bonne place. Toujours mal o il est,
toujours bien o il n'est pas, homme d'impossible, mme en
attachement. On voit plus loin qu'il est  la fois jaloux et heureux
de l'avnement de M. de La Ferronnays au ministre.

J'ai beaucoup connu d'hommes publics, je n'en place aucun pour la
puret et la grandeur d'me au-dessus de M. de La Ferronnays; quand
l'aristocratie adopte la raison publique, elle rconcilie en elle
les deux parties du genre humain qui tendent toujours  se
combattre, faute de se comprendre.


XI

Plus loin encore nous trouvons sous la plume de M. de Chateaubriand
le nom d'une jeune Romaine, seule capable d'clipser mme madame
Rcamier en beaut et en grce: c'est celui de madame _Dodwell_;
elle vit, elle brille, elle charme encore  Rome sous le nom de
comtesse de Spaur.

Ce nom nous rappelle  nous-mme un souvenir bien fugitif, mais bien
ineffaable des yeux. Les yeux ont leur mmoire: ce sont les images.
Aucune de ces images qui se gravent d'un coup d'oeil dans la vie ne
surpasse celle-l. Elle avait seize ans; elle tait Romaine, nice
d'un cardinal d'origine franaise; elle voyageait je ne sais
pourquoi en France avec je ne sais quelle princesse de sa famille.
Elle dansait souvent chez une de ces trangres cosmopolites qui
colportent leurs salons de capitale en capitale et qui invitent 
tout hasard, non pas des hommes et des femmes, mais des noms pris
dans les dictionnaires d'adresses de Rome ou de Paris.

Deux de mes amis et moi nous fmes recherchs par une de ces
Anglaises ambulantes pour notre uniforme lgamment port dans ses
bals. La jeune Romaine y essayait ses premiers pas et ses premiers
sourires. Nous dansmes plusieurs fois avec elle; on faisait foule
pour l'entrevoir dans le groupe des danseurs. La Psych de _Grard_
n'tait pas si svelte, la Chlo de _Longus_ n'tait pas plus nave
et pas plus rougissante devant la glace liquide de la fontaine.

Nous sortions rveurs de la soire, promenant aux clarts de la
lune, dans la rue de la Paix, l'image encore dansante, aux sons
prolongs de l'orchestre, de cette figure de jeune Romaine sur un
came de Pompia. Malheureusement le carnaval fini la fit
disparatre de ce salon. Elle pousa un archologue anglais clbre
par ses voyages, M. Dodwell, homme d'un ge mr, qui n'avait rien
trouv de plus beau dans l'antiquit que cette grce vivante de
Rome.

Quelques annes aprs, en nous promenant  cheval dans la campagne
de Rome, du ct de la grotte d'grie, nous passmes le long des
murs d'une mtairie isole auprs d'un bouquet de cyprs. Une
terrasse inonde de soleil couchant et recouverte d'une treille de
vigne laissait entrevoir  travers les pampres une table rustique
couverte de corbeilles de raisin, de figues, de crme et de fiasques
ficeles de paille jaune, dont des fleurs sauvages bouchaient le
long col  la manire d'Italie; c'tait une collation prpare par
le mtayer pour la promenade ordinaire de la belle princesse.

Tout  coup le bruit des roues d'une calche qui venait rapidement
derrire moi fit faire un cart  mon cheval. Je laissai la route
libre; la calche s'arrta  la grille en bois de la mtairie, et
j'en vis descendre, entre les mains tendues des trois jeunes filles
du mtayer, la charmante Romaine, encore prsente  ma mmoire
depuis les bals de la rue de la Paix. Elle n'avait fait que changer
de grce et de charmes, comme on change de vtement avec la saison;
elle s'tait panouie, voil tout. Je n'osai pas la saluer; elle
n'avait pas de raison de reconnatre dans un tranger errant sous
les pins de la campagne de Rome un de ses danseurs de Paris. Je
m'loignai lentement en regardant avec regret la svelte apparition
monter l'escalier rustique de la terrasse et s'vanouir derrire les
pampres de la treille, aux rayons du soir.


XII

Depuis, devenue veuve, elle pousa un ministre plnipotentiaire
d'une des cours catholiques d'Allemagne  Rome. Dvoue au pape,
habile et intrpide dans son dvouement, elle contribua de sa
personne  accomplir l'vasion de ce pontife de Rome aprs
l'assassinat du ministre constitutionnel, l'infortun Rossi.

Cette ravissante tte de femme, gale aux plus gracieuses figures
antiques du muse du Vatican, frappa du mme rayon le regard dj
refroidi de M. de Chateaubriand.

Ah! quand vous verrai-je tous les jours? crit-il mu de ces
rminiscences  son amie de l'Abbaye-aux-Bois. Faites reprsenter 
Paris mon _Mose_; ce sera ma dernire ambition et ma dernire vue
de ce monde qui se retire devant moi!--Je recommence mes promenades
solitaires autour de Rome. Hier j'ai march deux heures dans la
campagne; j'ai dirig mes pas du ct de la France, o vont mes
penses; j'ai dict quelques mots  Hyacinthe (son secrtaire), qui
les a crits au crayon en marchant. J'ai l'me trop proccupe de
regrets; je ne me retrouverai qu'auprs de vous!--Quand vous
n'auriez que le temps de m'crire: _Je me porte bien et je vous
aime_, cela me suffirait.

Parlons de votre dernire lettre; elle est bien aimable. J'ai ri de
vos recommandations. Ne craignez rien: je suis cuirass. Je vous
reviendrai, et promptement, j'espre, comme je suis parti. Nous
achverons nos jours dans cette petite retraite,  l'abri des grands
arbres du boulevard solitaire, o je ne cesse de me souhaiter auprs
de vous. Vous convenez que vous avez eu dernirement des torts; moi
je rparerai tous les miens.

Votre dner chez madame de Boigne ne m'a point tonn; les lettres
de Fabvier au comit grec m'avaient appris  juger ce que c'tait.

Reste _Mose_; me voil comme vous, mourant d'envie qu'il subisse
son destin. Je vous ai tout dit  cet gard: le banquier est
prvenu; c'est, comme je vous l'ai dit, Hrard, rue Saint-Honor, n
372. M. Taylor peut s'y prsenter en mon nom, et, moyennant son
reu, on lui comptera 15,000 francs. Le reste, c'est  vous de le
faire et de le conduire. Comme le carnaval est long cette anne, il
est possible que le tout soit appris, mont et jou dans la saison
de la foule et des plaisirs de l'hiver.

On voit qu'aprs avoir employ son amie  son ambition pendant qu'il
tait  Londres il l'utilise maintenant pour ses dernires
tentatives de gloire pendant qu'il est  Rome. On remarque aussi
avec quelle dlectation de plume ce nom de Rome revient constamment
dans sa phrase. Il en est de mme de tous les crivains, voyageurs
ou potes, qui datent leurs penses de cette terre; il semble que ce
nom de Rome rpt sans cesse par eux donne  leurs fugitives
personnalits quelque chose de grand et d'ternel comme Rome, et
flatte en eux jusqu' la vanit du tombeau.


XIII

Laissez dire ceux qui s'opposent (par sentiment de dignit pour
moi)  la reprsentation de _Mose_; laissons faire le temps; il
faut accomplir son sort; il faut que _Mose_ soit jou. S'il tombe,
peu m'importe; s'il russit, en dpit de l'envie et des obstacles,
une couronne de plus va bien, et on se range du ct du succs. On
m'crit de Paris mille bruits (sur ma destine politique). Je ne
veux plus entendre parler de cela; je ne veux plus rien que mourir 
Rome ou  l'_Infirmerie_, auprs de vous! (L'Infirmerie tait cette
maisonnette, dans un vaste et silencieux jardin de la rue d'Enfer,
o il s'tait construit son nid, comme un naufrag sur la plage de
Paris, cet ocan du monde.)


XIV

Une allusion transparente  l'effet produit sur ses yeux par la
beaut de madame Dodwell et par sa ressemblance avec Juliette dans
sa jeunesse interrompt une de ces lettres.

Soyez tranquille sur tous les points, crit-il  son amie qui
avait sans doute manifest quelque inquitude  cet gard, soyez
tranquille; la ressemblance n'est pas du tout parfaite, et, quand
elle le serait, elle ne me rappellerait que des peines et le bonheur
dont vous les avez effaces. Croyez bien que toute ma vie est 
vous; je n'ai d'autre ide que vous. Je suis trop malheureux ici
sans vous.

 mesure que l'ennui, sa maladie obstine, le gagne, ses lettres
deviennent plus tendres.

Voyez-vous: ce qu'il y a de mieux, c'est de vous aimer tous les
jours davantage.--Vous me dites que mes projets de retraite forment
un grand contraste avec les voeux du public. D'abord votre amiti
vous aveugle sur ces voeux, et enfin il est trs-vrai, trs-arrt
dans mon esprit que je veux avoir compltement  moi, et pour vous,
mes dernires annes. Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma
sant, le caractre de mes ides, la fatigue et l'ennui de tout. Je
tiendrai dans ma place un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air
d'agir avec lgret, mais certainement, quand je vous verrai au
printemps, nous fixerons l'poque de ma retraite. Tout mesure ainsi
pour moi la distance qui me spare de vous. La sant de madame de
Chateaubriand n'est pas bonne; la mienne n'est gure meilleure. Ma
retraite des affaires pour toujours est devenue dans ma tte une
ide fixe; je la porte dans le monde et  la promenade. Je m'amuse 
parer en pense ma petite solitude auprs de vous. Je me reprsente
ne faisant plus rien, hors quelques pages de mes _Mmoires_, et
appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis j'ai appel
l'clat.

La France restera libre et me devra sa libert constitutionnelle
presque tout entire. Les affaires extrieures suivront leur cours.
Elles sont menes en Europe par de bien pauvres gens, par des gens
qui ont disciplin la barbarie. La France, bien conduite, peut
sauver le monde, un jour, par ses armes et par ses lois: tout cela
n'est plus de moi. Je me rjouirai dans mon tombeau, et, en
attendant, c'est auprs de vous que je dois aller passer le reste de
ma courte vie.

Moquez-vous des amis qui vont vous effrayer de la chute de _Mose_.
Lord Byron en Italie s'est bien consol d'avoir t siffl 
Londres, et pourtant il tait pote! Et moi, vil prosateur, qu'ai-je
 perdre? Allons donc intrpidement en avant. Ne vous laissez pas
branler.

Vous avez l'air de vouloir me rassurer sur la nomination de M.
Pasquier? Vous me jugez mal; vous ne me croyez peut-tre pas sincre
dans mon dsir de tout quitter et de mourir dans un gte oubli:
vous auriez tort. Or, dans cette disposition d'me, je bnirais
l'entre de M. Pasquier au ministre des affaires trangres, parce
qu'elle m'ouvrirait une porte pour sortir d'ici. J'ai dclar mille
fois que je ne pourrais rester ambassadeur qu'autant que mon ami La
Ferronnays serait ministre. Je donnerais donc  l'instant ma
dmission avec une joie extrme. Faites des voeux pour M. Pasquier.

                                                                Midi.

Voil M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait
plus de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige?
Premirement, quant aux ministres faits ou  faire, je regarde tout
cela comme des rves et des agitations d'ambition sans fondement et
sans ralit, et enfin je ne veux pour rien tre _ministre_; qu'on
me raye de toutes les listes. Je ne veux plus que mon _Infirmerie_
pour m'y cacher et pour y mourir.

Puis vient un billet digne de Tibulle  Dlie. Il marque par une
tendresse de souvenir la borne du temps entre deux annes. Lisez:
l'accent est vrai.

                                              Rome, 1er janvier 1829.

1829! J'tais veill; je pensais tristement et tendrement  vous,
lorsque ma montre a marqu minuit. On devrait se sentir plus lger
 mesure que le temps nous enlve des annes; c'est tout le
contraire: ce qu'il nous te est un poids dont il nous accable.
Soyez heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, mme lorsque
je ne serai plus. Un jour il faudra que je vous quitte: j'irai vous
attendre. Peut-tre aurai-je plus de patience dans l'autre vie que
dans celle-ci, o je trouve trois mois sans vous d'une longueur
dmesure.

Quelques jours aprs le dgot passager du monde le repousse encore
dans les ides de retraites vraies ou simules, retraite embellie
par cette amiti repos de son coeur.

                                          Rome, mardi 6 janvier 1829.

En ouvrant les journaux arrivs hier, j'ai trouv mon nom  toutes
les pages, tantt pour une chose, tantt pour une autre. Vous
devriez imprimer les lettres que je vous cris; ce serait un
contraste piquant avec les desseins que l'on me suppose. On verrait
un pauvre songe-creux qui ne pense d'abord qu' vous, qui n'a
ensuite dans la tte que de se retirer dans quelque trou pour finir
ses jours, et qui s'occupe si peu de politique qu'il pleure _Mose_
qu'on ne jouera pas. Voil pourtant  la lettre la vrit. Le
public me traite comme on traite ici le Tasse, ce qui me fait trop
d'honneur. On veut remuer ma poussire; je commenais  dormir si
bien!

J'en suis toujours  notre tombeau du Poussin et  la fouille
projete. Visconti promet merveilles. Au fond, je ne cherche qu' me
tromper; je ne vis point o je suis; j'habite au del des Alpes
auprs de vous. Cependant les jours s'coulent; je puis  prsent
tre  peu prs certain du moment o je vous reverrai, et cela me
fait un bien que je ne puis dire.

Mes travaux littraires sont suspendus. Je fais seulement quelques
lectures pour mon Histoire de France. Je suis un peu inquiet de
Ladvocat, dont je n'entends plus parler; ferait-il banqueroute?
J'espre que non, mais pourtant je suis tout consol d'avance:
j'aurais une raison lgitime pour faire attendre au public les deux
volumes que je lui dois encore. Vous voyez que je tire parti de
tout.

Mes travaux diplomatiques se bornent  peu de chose. Cependant je
n'ai pas trop mal arrang ici les affaires du roi, et j'ai envoy
sur la guerre d'Orient un Mmoire de quelque importance; j'ai de
plus entre les mains une dpche faite et assez curieuse, pour
laquelle j'attends un courrier. J'ai vu le pape ces jours derniers.
Je suis toujours enchant de la grce, de la dignit, de la
modration du prince des chrtiens.

 jeudi.

                                          Rome, jeudi 8 janvier 1829.

Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes
passs  la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades
solitaires. C'tait pourtant l le seul bon moment de ma journe.
J'allais pensant  vous dans ces campagnes dsertes; elles lisaient
dans mes sentiments l'avenir et le pass, car autrefois je faisais
aussi les mmes promenades.

Tibulle reparat sous l'ambassadeur quelques pages plus loin. Lisez
encore:

                                         Rome, jeudi 15 janvier 1829.

 vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie
comme en France; je me figurais qu'ils battaient votre petite
fentre, je me trouvais transport dans votre petite chambre; je
voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air
favori ou celui de Shakspeare; et j'tais  Rome, loin de vous,
dans un grand palais; quatre cents lieues et les Alpes nous
sparaient! Quand cela finira-t-il? J'ai reu une lettre de cette
dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministre. Jugez
comme elle me fait bien la cour: elle est Turque enrage. Mahmoud
est un grand homme qui a devanc sa nation, etc. Le fait est que
tous les bonapartistes dtestent les Russes, contre lesquels la
puissance de leur matre est venue se briser..... et un capucin
balaye maintenant toute cette poussire reste de la gloire et de la
libert de Rome!

Le remords de ses loignements momentans de Juliette le ressaisit
tout  coup. Voyez comme il les reconnat et s'en accuse.

                                                               Le 31.

Votre dernire petite lettre tait bien injuste, comme je vous l'ai
dj dit; mais vous me priez de ne pas vous _rudoyer_, et je ne l'ai
pas fait. Pouvez-vous maintenant douter de moi, et n'ai-je pas
rpar depuis trois mois toute la peine que j'avais eu le malheur de
vous faire dans ma vie? Quand je vous entretiens de mes tristesses,
c'est malgr moi: ma sant est fort altre, et il est possible que
cela me porte  des prvoyances d'avenir prochain qui sont trop
sombres: j'aurais tant de peine  vous quitter!


XV

Que tout cela est suprieur aux phrases apprtes des _Mmoires
d'Outre-Tombe_, et comme le coeur parle mieux que la vanit! 
mesure qu'il vieillit et que la vanit sche, le coeur refleurit en
lui par les souvenirs. Il en est ainsi de tous les hommes  grande
imagination: ils se concentrent en vieillissant dans leur coeur
resserr par le temps; ils vivaient en rvant, ils meurent en
aimant. Cette maturit du coeur est trs-sensible dans M. de
Chateaubriand; sa posie en mrissant devint sentiment. C'est le
fruit de la vie quand la vie est longue.

Le pote reparat cependant de temps  autre. Lisez ceci:

J'ai assist  la premire crmonie funbre pour le pape dans
l'glise de Saint-Pierre. C'tait un trange mlange d'indcence et
de grandeur: des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un
pape, quelques chants interrompus, le mlange de la lumire des
flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlev par une
poulie et suspendu dans les ombres, pour le dposer au-dessus d'une
porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient
place  celle de Lon XII. Vous figurez-vous tout cela, et les ides
que cette scne faisait natre?

Je vous prie d'envoyer chercher Bertin et de lui lire toute la
premire partie de cette lettre...

En vrit, je ne sais pourquoi vous tes si triste; si c'est mon
absence, elle va cesser. C'est moi, je vous assure, qui voudrais
souvent mourir. Que fais-je sur la terre? Hier, mercredi des
Cendres, j'tais  genoux, seul, dans cette glise de _Santa-Croce_,
appuy sur les murailles en ruine de Rome, prs de la porte de
Naples; j'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans
l'intrieur de cette solitude. En vrit, je crois que j'aurais
voulu tre aussi sous un froc, chantant parmi ces dbris. Quel lieu
pour mettre en paix l'ambition et contempler les vanits de la vie
et de la terre!


XVI

Cependant la mort et l'lection d'un pape le retiennent quelques
mois de plus  Rome.

Enfin, dans quinze jours mon cong et vous revoir! crit-il; tout
disparat devant cette esprance. Je ne suis plus triste, je ne
songe plus aux ministres ni  la politique! Vous retrouver, voil
tout! Je donnerais le reste pour une obole!

Ne croirait-on pas entendre l'ambassadeur vieilli redevenu le jeune
secrtaire d'ambassade  Rome en 1808, et crivant ses impatiences
de coeur  celle qui repose sous le pav de marbre de l'glise
Saint-Louis  Rome (madame de Beaumont)?

J'arrive! j'arrive! nous causerons; je vais vous voir! Qu'importe
le reste?  vous et pour jamais!

Enfin, la veille du retour:

                                                Rome, ce 16 mai 1829.

Cette lettre partira de Rome quelques heures aprs moi et arrivera
quelques heures avant moi  Paris. Elle va clore cette correspondance
qui n'a pas manqu un seul courrier, et qui doit former un volume entre
vos mains. La vtre est bien petite; en la serrant hier au soir, et
voyant combien elle tenait peu de place, j'avais le coeur mal assur.

J'prouve un mlange de joie et de tristesse que je ne puis vous
dire. Pendant trois ou quatre mois je me suis dplu  Rome;
maintenant j'ai repris  ces nobles ruines,  cette solitude si
profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intrt et de
souvenir. Peut-tre aussi le succs inespr que j'ai obtenu ici m'a
attach; je suis arriv au milieu de toutes les prventions
suscites contre moi, et j'ai tout vaincu: on parat me regretter
vivement.

Que vais-je retrouver en France? Du bruit au lieu de silence, de
l'agitation au lieu de repos, de la draison, des ambitions, des
combats de place et de vanit. Le systme politique que j'ai adopt
est tel que personne n'en voudrait peut-tre, et que d'ailleurs on
ne me mettrait pas  mme de l'excuter. Je me chargerais encore de
donner une grande gloire  la France, comme j'ai contribu  lui
faire obtenir une grande libert; mais me ferait-on table rase? me
dirait-on: Soyez le matre, disposez de tout au pril de votre tte?
Non; on est si loin de vouloir me dire une pareille chose que l'on
prendrait tout le monde avant moi, que l'on ne m'admettrait
qu'aprs avoir essuy les refus de toutes les mdiocrits de la
France, et qu'on croirait me faire une grande grce en me relguant
dans un coin obscur d'un ministre obscur.

Chre amie, je vais vous chercher, je vais vous ramener avec moi 
Rome; ambassadeur ou non, c'est l que je veux mourir auprs de
vous. J'aurai du moins un grand tombeau en change d'une petite vie.
Je vais pourtant vous voir. Quel bonheur!

Et en route:

                           Lyon, dimanche, 2 heures 1/2, 24 mai 1829.

Lisez bien cette date. Elle est de la ville ou vous tes ne! Vous
voyez bien qu'on se retrouve, et que j'ai toujours raison. C'est
Hyacinthe, que j'envoie en avant, qui vous remettra ce billet.
Maintenant, est-ce moi qui vous emmnerai  Rome ou vous qui me
garderez  Paris? Nous verrons cela. Aujourd'hui je ne puis vous
parler que du bonheur de vous revoir jeudi.

Que cette commmoration est touchante, et qu'il y a de vraie
sensibilit dans cette date!


XVII

Il arriva  Paris le 27 mai 1829. Son arrive a ranim ma vie,
crit  son tour madame Rcamier  sa nice absente. Ce fut alors,
pour plaire  cet ami, qu'elle commena  former autour d'elle ce
salon politique et lettr dont on voit la composition accidentelle
dans les hommes clbres convoqus  la lecture du _Mose_ dont j'ai
parl en commenant.

Ampre et Ballanche groupaient avec des soins de fils ce monde
brillant autour d'elle; ce dernier les nomme dans une de ses
lettres.

Parmi les auditeurs, dit-il, je me bornerai  vous citer mesdames
d'Appony, de Fontanes et Gay; MM. Cousin, Villemain, Lebrun,
Lamartine, Latouche, Dubois, Saint-Marc Girardin, Valory, Mrime,
Grard; les ducs de Doudeauville, de Broglie; MM. de Sainte-Aulaire,
de Barante, David; madame de Boigne, madame de Gramont; le baron
Pasquier; madame et mesdemoiselles de Barante et mademoiselle de
Sainte-Aulaire; Dugas-Montbel, etc. J'aurais aussitt fait de vous
nommer tout Paris littraire, etc.


XVIII

Cependant M. de Chateaubriand avait quitt, aprs ce triomphe,
Paris pour les Pyrnes. Le ministre du prince de Polignac,
ministre nigmatique et charg d'orages autant que de mystres,
avait t nomm en son absence. C'tait la dclaration de guerre de
la monarchie  l'opposition du libralisme, du bonapartisme et du
rpublicanisme coaliss dans la presse et dans les Chambres.

Charles X voulut vider la question dans une bataille au lieu de
prir  petit feu sous la mitraille de ses ennemis. Vingt ans plus
tard il aurait gagn cette bataille. Quand on fait  midi ce qui ne
doit tre fait qu' minuit, on choue: l'heure est tout dans le
choix des moments o les peuples refusent ou acceptent les coups
d'tat de la lassitude.

Chateaubriand, tremblant de ces excs d'audace inopportune, demanda
une audience  Charles X pour lui reprsenter les prils certains,
sa chute prochaine. Charles X ne daigna pas lui parler. Le roi
voyait en lui un des plus coupables complices des manoeuvres
d'ambition qui avaient secou son gouvernement. La plus dangereuse
des oppositions en politique c'est l'opposition de nos amis. Un
prince peut donner satisfaction  des principes, il ne peut jamais
satisfaire  des passions. On comprend l'nergique rancune de
Charles X contre M. de Chateaubriand.


XIX

Quoi qu'il en soit, Charles X donna sa bataille et la perdit en
juillet 1830; il la perdit pour l'avoir donne; s'il l'avait laiss
donner par ses ennemis il l'aurait gagne. Dans les questions de
droit parlementaire celui qui attaque est vaincu; l'esprit public se
range contre l'agresseur. Quoi qu'on en dise, il y a une force dans
le droit. Charles X, au fond, tait moralement attaqu par la
coalition de ses ennemis; mais, en tirant l'pe avant l'heure o
cette coalition morale allait clater avec des armes dans les rues
au lieu de boules dans les urnes, il paraissait tre l'agresseur;
cette fausse apparence fut sa perte.


XX

M. de Chateaubriand tait absent de Paris avec madame Rcamier; il y
revint pendant la bataille. Reconnu dans la rue par la jeunesse des
coles, qui saluait en lui le gnie dans l'opposition, il fut
conduit jusqu' sa porte par des acclamations qui n'taient qu'une
bouffe de vent tide dans une tempte de feu. Il crut pouvoir
arrter une rvolution avec ce souffle dans sa voile; la rvolution
emporta les trois gnrations de la lgitimit et le laissa seul
avec quelques phrases de Jrmie et une noble attitude sur la plage.

Donnez-moi une plume et la libert de la presse, s'criait-il, et
en trois mois je rtablirai la lgitimit. On lui laissa sa plume
et la licence de la presse, et il ne rtablit rien que sa dignit
personnelle au milieu des ruines de sa monarchie. Ses pamphlets plus
ou moins loquents, mais toujours acerbes, ne furent que des
cailloux plus ou moins brillants sous les roues du char
rvolutionnaire qui emportait la dynastie d'Orlans comme la
dynastie de Louis XVI. Une mauvaise humeur chronique fut sa seule
influence politique sur les destines de son pays. Retir dans son
jardin de la rue d'Enfer, il eut plus que jamais besoin d'une amiti
de femme pour panser ses blessures de coeur, et d'un thtre intime
entre deux paravents pour exhaler ses plaintes et pour accuser la
fortune.

Il trouva tout cela chez madame Rcamier. Ce fut vritablement
alors qu'elle fut adorable d'indulgence, de patience, de pardon, de
tendresse et d'abngation pour son ami. C'est pour lui faire son
public que madame Rcamier, avec une diplomatie dont l'habilet
trouvait son motif dans son coeur, fit de son accueil un art pour
recruter et pour conserver un cercle littraire et politique autour
de son ami.

Madame Rcamier avait t toute sa vie une grande enchanteresse des
yeux et des coeurs;  cette poque elle fut un grand diplomate, le
Talleyrand des femmes, dominant au fond toutes les opinions par une
supriorit d'esprit qui ne donnait  chacune de ces opinions que sa
valeur, les respectant toutes, n'en partageant aucune que dans la
juste mesure de raison qu'elle contenait, et marchant libre, fire
et souriante, entre tous les partis, comme une desse de la Paix qui
fait de son salon une terre neutre o l'on ne se rencontre que
dsarm.

On dposait en effet ses colres, ses fanatismes, ses rancunes sur
le seuil, pour n'apporter qu'un grave et libre entretien  ce
congrs de l'agrment, prsid par une femme personnifiant en elle
l'agrment suprme.

Au fond, madame Rcamier n'avait pas la moindre passion politique;
c'tait l'clectisme de toutes les dates, depuis le Directoire, sous
lequel elle tait close, jusqu'au Consulat, o elle avait vcu en
intimit avec les brillantes soeurs de Bonaparte, surtout avec
madame Murat, la reine de Naples; jusqu' l'Empire, o elle avait eu
la gloire de partager l'exil illustre de madame de Stal et de
madame la duchesse de Luynes; jusqu' la Restauration, o elle tait
rentre  Paris, comme victime couronne de fleurs, non pour tre
immole, mais pour tre encense; jusqu' la rvolution de Juillet,
qu'elle n'aimait pas, mais contre laquelle elle n'avait point de
colre, et qui avait accru son importance en la faisant centre d'un
salon aussi redout qu'une tribune; jusqu' la Rpublique mme,
rminiscence caresse de ses premiers triomphes, et contre laquelle
elle n'avait pas de parti pris, pourvu que la rpublique ne ft ni
ignoble ni terroriste.

Les hommes jeunes, mrs ou vieux, appartenant  toutes ces nuances,
taient donc accueillis avec le mme sourire dans son intimit; la
seule condition tait d'tre ou de paratre enthousiaste de M. de
Chateaubriand; elle voulait qu'il et chez elle la retraite douce;
elle ouatait son salon de visages agrables  son ami; elle
tapissait son escalier de roses, pour que ses pieds meurtris et
chancelants ne sentissent le contact avec le temps que par le doux
encens qu'on doit au gnie, au malheur,  la vieillesse.

Nous nous souvenons de quelque chose de semblable  cette amiti
vigilante et habile pour un vieillard jadis aim, quand
Saint-vremond, qui avait suivi  Londres la belle duchesse de
Mazarin (Hortense Mancini), trouvait  quatre-vingt-dix ans auprs
d'elle un visage d'ange, une humeur d'enfant, des soins de soeur,
des attentions de fille, et qu'il passait sous les beaux regards
d'Hortense de la vie  la mort avec les illusions de l'amour et les
ralits de l'amiti. Seulement Saint-vremond n'avait jamais
d'humeur ni contre les vnements, ni contre les hommes, ni contre
la fortune; il se laissait amuser, il se prtait mme en philosophe
anacrontique au bonheur qu'on voulait lui faire; il tait le
complaisant de la belle Hortense. M. de Chateaubriand avait de
l'humeur, lui, contre la vie et contre la mort; il tait le tyran de
l'amiti; il fallait autant de patience que de tendresse  son amie
pour le distraire de ses passions littraires et de ses passions
politiques. Mais il avait heureusement affaire  un coeur de femme
qui ne se lassait pas de supporter ses tristesses.

Madame de Chateaubriand aidait en cela madame Rcamier de ses
conseils. Elle n'avait aucune jalousie de l'attachement de son mari
pour madame Rcamier. Habitue  tre nglige et mme oublie
pendant vingt ans par lui dans leur jeunesse, elle trouvait
trs-doux pour elle ce commerce de pure amiti qui la dchargeait du
soin d'amuser l'inamusable auteur de _Ren_, cette personnification
de l'ennui sublime de vivre.


XXI

Il agitait sa vie par des voyages courts comme ses rsolutions; il
appelait ses courses  Genve et  Lausanne des exils ternels;
l'ennui qui l'avait expatri le ramenait six semaines aprs  Paris.
C'est pendant une de ces tentatives d'migration qu'il crivait 
Ballanche les lettres suivantes. Ballanche restait  Paris auprs de
l'amie commune.

                                             Genve, 12 juillet 1831.

L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fivre intermittente;
tantt il engourdit mes doigts et mes ides, tantt il me fait
crire comme l'abb Trublet. C'est ainsi que j'accable madame
Rcamier de lettres et que je laisse la vtre sans rponse. Voil
les lections, comme je l'avais toujours prvu et annonc,
_ventrues_ et _reventrues_. La France est  prsent toute en
bedaine, et la fire jeunesse est entre dans cette rotondit. Grand
bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et sera
toujours au pouvoir: quiconque rgnera l'aura; hier Charles X,
aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, _sempre
bene_, et des serments tant qu'on voudra, et des commmorations 
toujours pour toutes les glorieuses journes de tous les rgimes,
depuis les _sans-culottides_ jusqu'aux 27, 28 et 29 juillet. Une
chose seulement m'tonne: c'est le manque d'honneur du moment. Je
n'aurais jamais imagin que la jeune France pt vouloir la paix 
tout prix, et qu'elle ne jett par la fentre les ministres qui lui
mettent un commissaire anglais  Bruxelles et un caporal autrichien
 Bologne. Mais il parat que tous ces braves contempteurs des
perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que de l'encre au
lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.

L'amiti a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus
elle est vieille, plus elle est flatteuse, prcisment tout l'oppos
de l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma
_gloire_. Vous savez que je voudrais y croire, mais qu'au fond je
n'y crois pas, et c'est l mon mal; car, si une fois il pouvait
m'entrer dans l'esprit que je suis un chef-d'oeuvre de nature, je
passerais mes vieux jours en contemplation de moi-mme. Comme les
ours qui vivent de leur graisse pendant l'hiver en se lchant les
pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma
vie; je me lcherais et j'aurais la plus belle toison du monde.
Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai pas
de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.

Je vous dirai,  mon tour de compliment, que votre livre m'est
enfin parvenu, aprs avoir fait le voyage complet des petits Cantons
dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement vos sicles
couls dans le temps qu'avait mis _la sonnerie de l'horloge 
sonner l'air de l'Ave Maria_. Toute votre exposition est magnifique;
jamais vous n'avez dvoil votre systme avec plus de clart et de
grandeur.  mon sens, votre _Vision d'Hbal_ est ce que vous avez
produit de plus lev et de plus profond. Vous m'avez fait
rellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui
comprend la notion de l'ternit; vous m'avez expliqu Dieu avant la
cration de l'homme, la cration intellectuelle de celui-ci, puis
son union  la matire par sa chute, quand il crut se faire un
destin de sa volont.

Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez trs-bien vous passer de
ce monde, dont je ne sais que faire. Contemporain du pass et de
l'avenir, vous vous riez du prsent qui m'assomme, moi chtif, moi
qui rampe sous mes ides et sous mes annes! Patience! je serai
bientt dlivr des dernires; les premires me suivront-elles dans
la tombe? Sans mentir, je serais fch de ne plus garder une ide de
vous. Mille amitis.

                                                     31 juillet 1831.

Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue  la fois me tirer
de mon inquitude et m'y replonger. Je ne cessais d'crire lettre
sur lettre  l'Abbaye-aux-Bois pour demander compte du silence.
Cette fois je n'cris pas directement  notre excellente amie; mais
dites-lui, de ma part, que je compte aller la rejoindre  Paris du
15 au 20 de ce mois, pour m'entendre avec elle et vendre ma maison.
Sa maladie me fera hter mon voyage; je partirai d'ici aussitt que
me le permettra la sant de madame de Chateaubriand, qui souffre
aussi beaucoup en ce moment. J'aurai soin de vous en mander le jour
et l'heure. Voil bien des preuves! Mais si nous pouvons jamais
nous rejoindre, elles seront finies, et nous ne nous quitterons
plus.


XXII

Cette opposition  la politique de sauvetage que pratiquaient alors
avec une si mle raison le nouveau roi et Casimir Prier, son rude
ministre, n'tait videmment dans cette tte que de l'humeur et de
l'ennui, une avance de coalition peu honnte faite aux rpublicains
par un royaliste. Ce n'tait pas l de la politique de conscience,
c'tait de la politique de situation. Comment le roi et son
ministre auraient-ils teint l'incendie de la France en allumant
l'incendie de l'Europe par une guerre de propagande? Comment la
monarchie de 1830 aurait-elle respect la thocratie romaine de M.
de Chateaubriand en rvolutionnant Bologne et Rome? Un catholique et
un lgitimiste pouvait-il se mentir plus irrespectueusement 
lui-mme qu'en se plaignant, comme il le fait l, qu'on n'agitt pas
assez les torches sur les monarchies et sur les thocraties? Tous
les pamphlets de peu de foi crits par M. de Chateaubriand pendant
ces quinze annes de la monarchie de Juillet sont de la mme encre:
des larmes, du fiel, de la fidlit ostentatoire et chevaleresque,
dlays dans des phrases rpublicaines pour sourire amrement  tous
les partis. Ce n'est pas l qu'il faut chercher son gnie, c'est l
qu'il faut chercher ses petitesses. Nous ne sommes pas suspect en
blmant l'accent de ces pamphlets, car nous n'avions pas plus de
got que lui pour les institutions et pour les rois de 1830; mais
toutes les armes ne sont pas bonnes pour combattre des ennemis
politiques, et le pamphlet  deux tranchants ne convient pas aux
mains loyales.


XXIII

Les tentatives de madame la duchesse de Berry, son emprisonnement,
ses aventures, ses dsastres, ses ruptures et ses rconciliations
avec la famille royale mcontente, furent l'occasion de quelques
nouvelles missions officielles de M. de Chateaubriand; il fut le
premier ministre de ces domesticits dlicates de la cour proscrite,
l'homme de confiance de la royaut de l'exil, charg de jeter le
manteau de la dignit et du respect sur des cicatrices de famille.
Cette confiance il la mritait par ses sentiments, mais il ne la
justifia pas assez par sa discrtion au retour de ces ambassades
d'intimit aux foyers errants de Charles X. Nous nous souvenons, en
effet, et bien d'autres se souviennent avec nous, de lectures
semi-confidentielles de chapitres de ses _Mmoires_, lectures faites
avec un certain apparat aux bougies chez madame Rcamier.
L'ambassadeur,  peine de retour  Paris, rvlait dans ces
chapitres des nullits ou des ridicules de princes qui ressemblaient
moins  des hommages de chevalier qu' des stigmates de satiriste.
Il appelait la piti sur cette noble ruine de la monarchie, mais il
la livrait en mme temps au sourire du sicle; on voyait qu'il avait
voulu crire des pages de haute comdie parmi les pages tragiques de
ses _Mmoires_. Le talent du peintre de moeurs abondait dans ces
pages, mais la convenance et la pit manquaient; nous souffrions
profondment  ces lectures d'entendre ridiculiser le trne, la
table et le foyer, par celui qui avait t appel pour en relever la
saintet et la considration devant l'Europe. Les passages les plus
risqus de ces manuscrits un peu dlateurs ont t adoucis ou
retranchs dans les _Mmoires d'Outre-Tombe_: il ne faut pas fondre
en bronze des caricatures, mmes royales.


XXIV

Chacun de ces voyages tait marqu par des recrudescences de billets
et de lettres tendres et tristes comme la vieillesse de M. de
Chateaubriand  son amie. On y sent le pote qui ne vieillit pas
sous les vieillesses du caractre de l'homme.

Le hameau o je suis arrt, conte-t-il d'un village de Bourgogne,
dans sa course  Venise, a une belle vue au soleil couchant, sur
une campagne assez morne. C'est aujourd'hui le 4 septembre, et non
le 4 octobre, que je suis n, il y a bien des annes! Je vous
adresse le premier battement de mon coeur; il n'y a aucun doute
qu'il fut pour vous, quoique vous ne fussiez pas encore ne!

Le pav a branl ma tte, je souffre; mais soyez en paix, vous me
reverrez bientt, et tout sera fini!

Je vous crirai bientt de Venise, crit-il du pied des Alpes, de
cette Venise o je m'embarquai il y a un sicle pour Jrusalem!

Et quelques jours aprs: Je suis  Venise; que n'y tes-vous? Le
soleil, que je n'avais pas vu depuis Paris, vient de paratre; je
suis log  l'entre du Grand-Canal, ayant la mer  l'horizon sous
ma fentre. Ma fatigue est extrme, et souvent je ne puis m'empcher
d'tre sensible  ce beau et triste spectacle d'une ville si
charmante et si dsole, et d'une mer presque sans vaisseaux; et
puis les vingt-six ans couls  dater du jour o je quittai Venise
pour aller m'embarquer  Trieste pour la Grce... Si je ne vous
rencontrais pas dans ce quart de sicle, je ne dirais que des choses
rudes au sicle.

Je n'ai rien trouv pour me diriger ici (dans ma ngociation): on
est bien bon, mais bien tourdi. Vous avez toute la douceur de ce
beau climat, si diffrent de celui des Gaules.

Et le lendemain: J'ai fait hier une bien bonne journe, s'il y a de
bonnes journes sans vous! J'ai visit le palais ducal, revu les
palais qui bordent le Grand-Canal. Quels pauvres diables nous sommes
en fait d'art, auprs de tout cela! J'y finirai volontiers ma vie,
si vous voulez y venir. Adieu! Je mets  vos pieds la plus belle
aurore du monde, qui claire le papier sur lequel je vous cris.

Madame de Chateaubriand m'a dit que les journaux avaient parl de
mes _voitures_ et de ma _suite_ en traversant la Suisse, dont ils
concluaient mes richesses; vous les connaissez mes _richesses_:
c'est vous, et ma _suite_, votre souvenir!

Quel misrable pays cependant que celui o un honnte homme ne peut
tre  l'abri mme de sa pauvret; ces gens-l supposent que je me
vends comme eux!


XXV

Pendant ces absences, madame Rcamier lui conservait ou lui
recrutait d'anciens ou de nouveaux amis, pour que son salon le
rappelt et le retnt par tous les agrments du coeur, de la posie,
de l'art. Indpendamment de Ballanche, d'Ampre, de Sainte-Beuve, de
M. de Fresnes, son jeune et spirituel parent, de Brifaut, on y
rencontrait mile Deschamps, l'agrment et la conversation
personnifie dans la science des lettres et dans la bont fine du
coeur. On accusait alors madame Rcamier d'indiquer imprieusement 
l'opinion les candidats  l'Acadmie franaise. Le reproche n'tait
pas fond; son esprit, qui ne songeait qu' l'attrait, n'tait
propre ni  l'intrigue ni  l'empire. Mais pourquoi n'et-elle pas
couronn la vie toute studieuse et toute potique d'mile Deschamps,
ce Saint-vremond charmant des salons de Paris, en briguant pour lui
le fauteuil de La Fare, de Quinault, de Ducis? Il n'est pas bien aux
corps littraires de laisser des injustices ou des ingratitudes 
rparer  l'histoire de leur temps.

Presque tous les amis de madame Rcamier entrrent, en effet,
successivement  l'Acadmie; ce n'tait pas qu'elle en ouvrt les
portes, mais c'est que l'lite des bons et grands esprits aimables
tait attire tour  tour par le charme grave de son salon; ils
croyaient se consacrer aux regards de la postrit en illuminant
leurs fronts d'un rayon du front olympien de M. de Chateaubriand.

L'homme du sicle des Bourbons se reposait enfin l, en jouissant de
son beau soir et en attendant la mort sur sa chaise curule comme les
derniers des Romains. Quelques courses d't, ici ou l,
interrompaient seules ses assiduits  l'Abbaye-aux-Bois, et
donnaient occasion  des restes de correspondance entre les deux
amis. Ces billets sont les dernires gouttes d'un coeur trop plein
qui se vide sans plus songer  brler ou  retentir dans un autre
coeur  l'unisson. On ne saurait trop remercier la nice attentive
de madame Rcamier de les avoir recueillis; ils sont mille fois plus
prcieux que les correspondances rhtoriciennes des _Mmoires
d'Outre-Tombe_. La rhtorique tait le vice de M. de Chateaubriand,
dans la foi, dans le royalisme, dans les actes comme dans le style.
La rhtorique tombait devant l'ge: on ne dclame plus devant Dieu;
il sentait l'approche de la vrit suprme, le nant de nos
ambitions et de nos vanits; il devenait plus sincre et plus
naturel en cessant de poser et de phraser pour le monde.

On trouve ce caractre de sincrit et de renoncement aux vanits
du style dans ses derniers billets  son amie. La note vraie
remplace la note sonore. Il doit  l'amiti de madame Rcamier les
accents du soir plus touchants que ceux du matin; l'imagination
s'teint, l'me s'panche; on sent le recueillement dans ces adieux.
Il ne retrouve un peu d'emphase que dans des lettres d'apparat qu'il
crit du chteau de Maintenon, appartenant  la maison de Noailles,
o l'ombre de Louis XIV leur communique un crmonial de phrases et
de descriptions (_genius loci_) qui blouissent sans toucher. C'est
un dernier sacrifice  l'attitude et au _dcorum_, ce dfaut de sa
vie; partout ailleurs il est simple et vrai.

Lisez ce mot  madame Rcamier, dont il a trouv la porte ferme. Ce
mot frmit d'un frisson de mortelle angoisse:

J'apporte encore ce billet  votre porte pour me rassurer de me
dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glac d'une
telle terreur, en ne me recevant pas, que j'ai cru dj que vous me
quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant
vous.

Et quelques jours plus tard:

Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous; je n'ai pas
fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous. Je
vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouv mal
encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bnirai Dieu de
tout cela, tant que vous vous obstinerez  ne pas vous gurir. Ainsi
ma sant est entre vos mains, songez-y.

Et plus loin, pendant une absence:

Vous tes partie; je ne sais plus que faire; Paris est dsert moins
sa beaut. O vous manquez tout manque, rsolutions et projets. Tout
est fini, vie passe comme vie prsente. Allons en Italie, du moins
le soleil ne trompe pas; il rchauffera mes vieilles annes qui se
glent autour de moi.

Je suis all hier dner  Saint-Cloud avec madame de Chateaubriand
et Hyacinthe (son secrtaire); je me suis un peu promen dans ces
grands bois o j'ai perdu il y a longtemps bien des annes: je ne
les y ai pas retrouves...; sans vous je m'en voudrais d'avoir
tranass si longtemps sous le soleil.

Il retrouvait cependant un peu de dclamation et de faux
enthousiasme en parlant dans quelques billets de ce Napolon qu'il
avait jadis cras vivant d'invectives dans ses brochures et qu'il
difiait aujourd'hui d'apothoses: c'tait le ton du jour; il
fallait, pour tre de mode, affecter de confondre l'idoltrie du
despotisme militaire avec le fanatisme de la libert: mle menteuse
d'opinions et de principes, de morts et de vivants, o _Dieu
reconnatra les siens_, comme dit le proverbe.

Aprs vingt-cinq ans, lui crivait le jeune Hugo qui s'blouissait
alors de sa propre splendeur, aprs vingt-cinq ans, il ne reste que
les grandes choses et les grands hommes: NAPOLON et CHATEAUBRIAND.
Trouvez bon que je dpose quelques vers  votre porte; depuis
longtemps vous avez fait une paix gnreuse avec l'ombre qui me les
a inspirs.

--Monsieur, rpondait Chateaubriand, je ne crois point  moi, je ne
crois qu'en Bonaparte!


XXVI

Cette fausse foi du vieillard qui voulait tre  la mode en prenant
le ton du jour, cette foi potique du jeune homme qui s'blouissait
de la _Colonne_, et qui ne pensait pas assez que le peuple prend au
srieux ces mtaphores d'opposition, craient en France un paradoxe
national de discipline militaire prsent comme un lment de
libert. Les publicistes de l'opposition, tels que M. Thiers et son
cole, multipliaient l'cho de la prose et des vers de ces grands
crivains. Hugo tait excus par la jeunesse; mais qui est-ce qui
pouvait excuser M. de Chateaubriand de cette flatterie  une ombre?
Madame Rcamier ne laissa jamais flchir sa justice de femme sous
ces thories de convention; elle n'tait point femme de parti; elle
n'aimait ni le napolonisme, ni l'orlanisme: la Restauration,
lgitime par son antiquit et moderne par ses institutions, tait le
rgime de son esprit tempr et juste; c'est  cause de cette
conformit d'opinion qu'elle avait pour moi quelque prfrence.

M. Legouv, un de mes amis et des siens, me donnait hier de cette
indulgence de madame Rcamier pour moi un tmoignage dont je n'avais
jamais eu connaissance. M. Legouv se rencontra chez madame Rcamier
peu de temps aprs l'apparition de mon _Histoire des Girondins_,
ouvrage qu'il ne m'appartient pas de juger, mais de dfendre; le
bruit que faisait alors ce livre allait jusqu'au tumulte dans les
salons politiques ou littraires du temps. Les uns acclamaient, les
autres invectivaient; tous discutaient sur ce commentaire impartial
des vertus et des crimes de la Rvolution. C'tait la liquidation
d'un demi-sicle d'erreurs et de vrits. Quelques hommes
consulaires des anciens rgimes achevaient des tirades loquentes
contre le livre et contre l'auteur quand M. Legouv entra.

Et vous, Madame, dit-il tout bas  la matresse muette, mais
trs-anime, du salon, que pensez-vous du livre qui ameute ainsi les
meilleurs esprits pour ou contre son auteur?

--Je pense, rpondit-elle, qu' l'exception de quelques couleurs
trop chaudes dans certaines parties descriptives de ce vaste tableau
d'histoire, c'est le livre le plus utile qui ait encore paru pour
prparer le jugement dernier des choses et des hommes de la
Rvolution; car c'est le livre o il y a le plus de justice pour les
oppresseurs et le plus de piti pour les victimes.

Et comme le groupe des hommes d'tat debout auprs de la chemine
s'tonnait en affectant de s'indigner contre ce jugement de faveur
sur ce livre, madame Rcamier reprit la parole, seule contre ses
amis, et me dfendit avec une chaleur de discussion et une
intrpidit d'amiti qui attestaient en elle autant d'impartialit
que d'nergie dans le jugement.

M. Legouv, le plus clectique des hommes, le plus gnreux des
coeurs, applaudit  cette profession de foi d'une femme, et il en
garda la mmoire, pour me prouver qu'il n'y avait rien de double
dans madame Rcamier que son coeur et son esprit: deux forces
qu'elle mettait au service de ses amis prsents ou absents, quand
l'occasion demandait du courage.


XXVII

Revenons  son grand ami et  ses dernires correspondances; elles
ressemblent  des adieux prolongs dont l'cho de la vie affaiblit
le son  mesure que le partant s'loigne du rivage.

Je voulais vous crire de toutes mes haltes, lui dit-il en partant
pour les bains de Nris, _car je ne sais o me sauver de vous._
Priez pour moi, Dieu vous coutera. J'ai foi dans ce repos
intelligent et chrtien qui nous attend au bout de la journe.

Je n'ai rencontr personne sur les chemins, hormis quelques
cantonniers solitaires, occups  effacer sur les ornires les
traces des roues des voitures; ils me suivaient comme le Temps, qui
marche derrire nous en effaant nos traces.

On me visite, on me donne des srnades, mais je ferme ma porte.
_Votre heure_ ne sera jamais employe que pour vous (les heures de
l'Abbaye-aux-Bois dans la journe de Paris).

J'en suis toujours  ma petite fume du soir sur la chemine d'une
chaumire  l'horizon, et  deux ou trois hirondelles qui sont ici,
comme moi, en passant. Adieu! Je vais aller voir un pinson de ma
connaissance qui chante quelquefois dans les vignes qui dominent mon
toit.

Quel sentiment des tristesses de la nature  un ge qui
ordinairement a bien assez de ses propres tristesses, et comme il
associe tout au souvenir de son amie!


XXVIII

On sait que la jeunesse lgitimiste de Paris voulut,  cette poque,
tre passe en revue  Londres par le comte de Chambord.
Personnellement c'tait un hommage respectable au principe et au
malheur; collectivement c'tait un mauvais conseil: les minorits
en politique ne doivent jamais se faire compter. Le comte de
Chambord, mal conseill, crivit  M. de Chateaubriand de venir
assister,  Londres, aux regrets et aux esprances qu'on lui
apportait. Il fallait du bruit autour de cette manifestation en
Europe; M. de Chateaubriand tranait le bruit o il portait ses pas.
Il tait la fidlit bruyante; il y parut, il y parla, et revint
sans avoir produit autre chose qu'un effet potique, des cheveux
blancs sur une scne du pass. Le gouvernement du roi Louis-Philippe
eut le mauvais got de _fltrir_ cette visite de la fidlit. Qu'en
pense-t-il maintenant. Les _fltrisseurs_ n'ont-ils pas imit
honorablement les _fltris_? C'est un des plus vilains actes des
ministres de cette monarchie, qui n'avaient ni la grandeur des
vertus ni la grandeur des fautes. Je combattis  la Chambre cette
mauvaise pense; il faut ennoblir les nations en leur faisant
honorer contre soi-mme les simulacres de l'honneur et de la
fidlit. Les ministres de la royaut de Juillet ne pensrent point
ainsi, et M. de Chateaubriand fut fltri! Ce fut sa dernire gloire
devant son sicle.

On me dit, crit-il de Londres  madame Rcamier, que le _Journal
des Dbats_, journal des ministres de l'anne, se prparait 
m'attaquer; j'en suis fch, mais je ne pourrais qu'craser M.
Armand Bertin avec le cercueil de son pre!

Cette loquente image rappelait l'amiti du pre et la fausse
situation du fils.


XXIX

Madame Rcamier et M. de Chateaubriand, aprs le retour de Londres
et de Venise, reprirent  Paris les douces et monotones habitudes de
leur salon  deux. Madame Lenormant, nice de madame Rcamier,
tenait par les places de son mari au gouvernement nouveau. M.
Lenormant, savant distingu, avait pass, grce au parti
doctrinaire, aux places scientifiques, rcompenses de ce parti. M.
de Chateaubriand n'en restait pas moins attach  madame Rcamier;
il ne la rendait pas responsable des liens qui rattachaient sa nice
et son neveu au gouvernement de ses ennemis. Madame Lenormant dcrit
admirablement ces heures consacres par M. de Chateaubriand  la
douce monotonie de l'amiti assidue. Ce rcit rappelle bien cet
homme qui avait crit avec tant de justesse cette phrase immortelle
dans _Ren_: Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je
ne le chercherais que dans l'habitude.

Il avait raison: l'amiti est une habitude du coeur, et l'habitude
est l'amour des vieillards. Voici la page de madame Lenormant:

L'emploi des journes de madame Rcamier tait invariablement
rgl; et-elle t par caractre moins dispose qu'elle ne l'tait
 des habitudes mthodiques, la ponctuelle rgularit de M. de
Chateaubriand eut entran la sienne. Il arrivait tous les jours
chez elle  deux heures et demie; ils prenaient le th ensemble et
passaient une heure  causer en tte  tte.  ce moment la porte
s'ouvrait aux visites: le bon Ballanche venait le premier, et
d'ordinaire avait dj vu madame Rcamier; puis un flot plus ou
moins nombreux, plus ou moins vari, plus ou moins anim, d'allants,
de venants, au milieu desquels se retrouvait le groupe des personnes
accoutumes  se voir chaque jour, quelques-unes plusieurs fois par
jour, et, comme le disait M. Ballanche, _ graviter vers le centre_
de l'Abbaye-aux-Bois.

Avant l'_heure_ de M. de Chateaubriand, madame Rcamier faisait une
promenade en voiture, quelques courses de charit, ou l'une de ces
rares visites qui ne la conduisaient plus gure, dans les dernires
annes, que chez sa nice. Rveille de fort bonne heure, et ayant
toujours donn beaucoup de temps  la lecture, sa premire matine
tait consacre  se faire lire rapidement les journaux, puis les
meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin  relire; car peu de
femmes ont eu, au mme degr, le sentiment vif des beauts de notre
littrature et une connaissance plus varie des littratures
modernes.


XXX

La mort tomba bientt tte par tte sur ce salon qui paraissait
immuable. Le premier atteint fut le pauvre Ballanche. On peut dire
qu'il fut le privilgi, car il n'aurait pu supporter la mort de son
amie. Il expira en regardant de son lit la fentre en face de madame
Rcamier. Il mourut sans douleur, dans une flicit vague comme son
me, moiti dans une philosophie rveuse, moiti dans un
christianisme lastique qui recueillait ses dernires comme ses
premires aspirations. On pouvait lui appliquer ce vers de Machiavel
dans l'pitaphe de Pierre Soderini, homme simple et bon comme
Ballanche:

VA DANS LES LIMBES DES PETITS ENFANTS!

Nous suivmes son cercueil comme celui d'une vierge au linceul
blanc; c'tait une me virginale; il n'avait aim que Batrice, et
sa Batrice restait sur la terre pour pleurer sur lui.

Puis M. de Chateaubriand mourut lui-mme sous les yeux de madame
Rcamier et en tournant vers elle ses derniers regards. Cet homme,
plus grand politique encore qu'il n'tait grand pote, expira au
bruit de l'croulement de la monarchie qu'il dtestait et de
l'avnement de la rpublique, dont il avait caress de sa main
mourante les courtes esprances.

Puis enfin madame Rcamier, dj aveugle et toujours belle. Elle
mourut chez sa nice, au milieu d'un petit groupe de famille et
d'amis courageux et fidles qui bravrent la contagion du cholra
pour passer la suprme nuit auprs d'elle. Deux de mes amis
l'assistaient et lui adoucissaient les derniers soupirs: Ampre et
M. de Cazals, Ampre lui parlant d'amiti, et Cazals de Dieu,
l'ami suprme.


XXXI

Ainsi tout finit, et les toiles d'araigne tapissent maintenant ces
salons vides o brillrent nagure toute la grce, toute la passion,
tout le gnie de la moiti d'un sicle.

Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et
tumultuaire de Svres, devant la petite porte de la maison o vcut et
mourut Ballanche, je m'arrte machinalement devant la grille de fer de
la cour silencieuse de l'Abbaye sur laquelle ouvrait l'escalier de
Juliette. Je regarde et j'coute si personne ne monte ou ne descend
encore les marches de cet escalier. Voil pourtant, me dis-je 
moi-mme, ce seuil qu'ont foul tous les jours, pendant tant d'annes,
les pas de tant de femmes charmantes, de tant d'hommes illustres,
aimables ou lettrs, dont les noms, groups par l'histoire, formeront
bientt la gloire intellectuelle des cinq rgnes sous lesquels la France
a saign, pleur, gmi, chant, parl, crit, tantt libre, tantt
esclave, mais toujours la France, l'cho prcurseur de l'Europe, le
rveille-matin du monde!--Voil ce seuil que Chateaubriand, vieilli et
infirme de corps, mais valide d'esprit et devenu tendre de coeur, foula
deux fois par jour pendant trente annes de sa vie; ce seuil
qu'abordrent tour  tour Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour
les gloires teintes qu'il se sentait plus confiant dans sa renomme
future; Branger, qui souriait trop malignement des aristocraties
sociales, mais qui s'inclinait plus bas qu'aucun autre devant les
aristocraties de Dieu, la vertu, les talents, la beaut; Mathieu de
Montmorency, le prince de Lon, le duc de Doudeauville, Sosthne de La
Rochefoucaud, son fils; Camille Jordan, leur ami; M. de Genoude, une de
leurs plumes apportant dans ces salons les pits actives de leur foi;
Lamennais, dvor de la fivre intermittente des ides contradictoires,
mais sincres, dans lesquelles il vcut et il mourut, du oui et du non,
sans cesse en lutte sur ses lvres; M. de Frayssinous, prtre politique,
ennemi de tous les excs et prchant la modration dans ses vrits,
pour que sa foi ne scandalist jamais la raison; madame Switchine,
matresse d'un salon religieux tout voisin de ce salon profane, amie de
madame Rcamier, lve du comte de Maistre, femme virile, mais douce,
dont la bont temprait l'orthodoxie, dont l'agrment attique
amollissait les controverses, et qui pardonnait de croire autrement
qu'elle, pourvu qu'on ft par l'amour au diapason de ses vertus;
l'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon de son
triomphe  Paris, comme le premier Alexandre demandait pardon  Athnes
ou  Thbes; la reine Hortense, jouet de fortunes contraires, favorite
d'un premier Bonaparte, mre alors bien imprvue d'un second; la reine
dtrne de Naples, Caroline Murat, descendue d'un trne, luttant de
grce avec madame Rcamier dans son salon; la marquise de Lagrange, amie
de cette reine, quoique ornement d'une autre cour, crivant dans
l'intimit, comme la duchesse de Duras, des Nouvelles, ces pomes
fminins qui ne cherchent leur publicit que dans le coeur; madame
Desbordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa plume dans
ses larmes et clbre par Branger, le pote du rire amer; madame
Tastu, aux beaux yeux maintenant aveugles, auxquels il ne reste que la
voix de mre qui fut son inspiration; madame Delphine de Girardin, ne
disputant d'esprit qu'avec sa mre et de posie avec tout le sicle,
hlas! morte avant la premire ride sur son beau visage et sur son
esprit; la duchesse de Maill, me srieuse, qui faisait penser en
l'coutant; son amie insparable la duchesse de La Rochefoucaud, d'une
trempe aussi forte, mais plus souple de conversation; la princesse de
Belgiojoso, belle et tragique comme la _Cinci_ du Guide, loquente et
patricienne comme une hrone du moyen ge de Rome ou de Milan;
mademoiselle Rachel, ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine devant
Chateaubriand; Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa posie  gerbes
de notes dans l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre de
sons; Vigny, rveur comme son gnie trop haut entre ciel et terre;
Sainte-Beuve, caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait
d'avoir fix et qui ne se fixait pour personne; mile Deschamps,
crivain exquis, improvisateur lger quand il tait debout, pote
pathtique quand il s'asseyait, vritable pendant en homme de madame de
Girardin en femme, seul capable de donner la rplique aux femmes de
cour, aux femmes d'esprit comme aux hommes de gnie; M. de Fresnes,
modeste comme le silence, mais roulant dj  des hauteurs o l'art et
la politique se confondent dans son jeune front de la politique et de
l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aim Martin, son
compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme, veuve de
Bernardin de Saint-Pierre et modle de l'immortelle Virginie: il tait
l le plus cher de mes amis, un de ces amis qui vous comprennent tout
entier et dont le souvenir est une providence que vous invoquez aprs
leur disparition d'ici-bas dans le ciel; Ampre, dont nous avons essay
d'esquisser le portrait multiple  cot de Ballanche, dans le mme
cadre; Brifaut, esprit gt par des succs prcoces et par des femmes de
cour, qui tait devenu morose et grondeur contre le sicle, mais dont
les pigrammes mousses amusaient et ne blessaient pas; M. de Latouche,
esprit rpublicain qui exhumait Andr Chnier, esprit grec en France, et
qui jouait, dans sa retraite de la Valle-aux-Loups, tantt avec
Anacron, tantt avec Harmodius, tantt avec Branger, tantt avec
Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de renomme, mais incapable de
dompter le monstre, c'est--dire la gloire; enfin, une ou deux fois, le
prince Louis-Napolon, entre deux fortunes, esprit qui ne se rvlait
qu'en nigmes et qui offrait avec bon got l'hommage d'un neveu de
Napolon  Chateaubriand, l'anti-napolonien converti par popularit:

     L'oppresseur, l'opprim n'ont pas que mme asile;

moi-mme enfin, de temps en temps, quand le hasard me ramenait 
Paris.


XXXII

 ces hommes retentissants du pass ou de l'avenir se joignaient,
comme un fond de tableau de chemine, quelques hommes assidus,
quotidiens, modestes, tels que le marquis de Vrac, le comte de
Bellile; ceux-l, personnages de conversation, et non de
littrature, apportaient dans ce salon le plus facile des
caractres, une amabilit relle et dsintresse, ce qu'on appelle
les hommes sans prtention. C'tait la tapisserie des clbrits, le
parterre juge intelligent de la scne, souvent plus dignes d'y
figurer que les acteurs.


XXXIII

Et maintenant, clbrits politiques, clbrits littraires, hommes
de gloires, hommes d'agrment, femmes illustres et charmantes,
acteurs de cette scne ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout
cela est devenu depuis le jour o un modeste cercueil, couvert d'un
linceul blanc et suivi d'un cortge d'amis, est sorti de cette
grille de l'Abbaye-aux-Bois?

Chateaubriand, qui s'tait prpar depuis longtemps son tombeau
comme une scne ternelle de sa mmoire sur un cueil de la rade de
Saint-Malo, dort dans son lit de granit battu par l'cume vaine et
par le murmure aussi vain de l'ocan breton; Ballanche repose, comme
un serviteur fidle, dans le caveau de famille des Rcamier, couch
aux pieds de la morte, aprs laquelle il n'aurait pas voulu vivre!

Ampre voyage, pareil  l'esprit errant, des dserts d'Amrique aux
dserts d'gypte, sans trouver le repos dans le silence ni l'oubli
dans la foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie de la
science, de la posie, de l'histoire, qu'il jette, comme les fleurs
de sa vie, sur le cercueil de son amie.

Mathieu de Montmorency et le duc de Laval dorment dans une terre
jonche des dbris du trne qu'ils ont tant aim; le sauvage
Sainte-Beuve crit, dans une retraite de faubourg qu'il a referme
jeune sur lui, des critiques quelquefois amres d'humeur, toujours
tincelantes de bile, _splendida bilis_ (Horace); il tudie
l'_envers_ des vnements et des hommes, en se moquant souvent de
l'_endroit_, et il n'a pas toujours tort, car dans la vie humaine
l'_endroit_ est le ct des hommes, l'_envers_ est le ct de Dieu.

Hugo, exil volontaire et envelopp, comme Csar mourant, du
manteau de sa renomme, crit dans une le de l'Ocan l'pope des
sicles auxquels il assiste du haut de son gnie.

Branger a t enseveli, comme il avait vcu, dans l'apothose
ambigu du peuple et de l'arme, de la Rpublique et de l'Empire!

Le prince Louis-Napolon, rapport par le reflux d'une orageuse
libert qui a eu lchement peur d'elle-mme, rgne sur le pays qui
s'tait confi  son nom, nom qui est devenu, depuis Marengo jusqu'
Waterloo, le d de la fortune avec lequel les soldats des Gaules
jouent sur leur tambour le sort du monde la veille des batailles!

Et moi, comme un ouvrier lev avant le jour pour gagner le salaire
quotidien de ceux qu'il doit nourrir de son travail, cras
d'angoisses et d'humiliations par la justice ou par l'injustice de
ma patrie, je cherche en vain quelqu'un qui veuille mettre un prix 
mes dpouilles, et j'cris ceci avec ma sueur, non pour la gloire,
mais pour le pain!


XXXIV

Mais revenons aux salons littraires; ils sont partout le signe
d'une civilisation exubrante; ils sont aussi le signe de l'heureuse
influence des femmes sur l'esprit humain. De Pricls et de Socrate
chez Aspasie, de Michel-Ange et de Raphal chez Vittoria Colona, de
l'Arioste et du Tasse chez lonore d'Est, de Ptrarque chez Laure
de Sade, de Bossuet et de Racine chez madame de Rambouillet, de
Voltaire chez madame du Deffant ou chez madame du Chtelet, de J.-J.
Rousseau chez madame d'pinay ou chez madame de Luxembourg, de
Vergniaud chez madame Rolland, de Chateaubriand chez madame
Rcamier, partout c'est du coin du feu d'une femme lettre,
politique ou enthousiaste, que rayonne un sicle ou que surgit une
loquence. Toujours une femme, comme une nourrice du gnie, au
berceau des littratures. Quand ces salons se ferment, craignons les
orages civils ou les dcadences littraires. Ils sont ferms.

                                                            LAMARTINE.




LIIe ENTRETIEN

LITTRATURE POLITIQUE.

MACHIAVEL.


I

Faisons cette fois comme Plutarque, et commenons par la fin.

Rien n'est plus pathtique qu'un grand homme tel que Scipion accus,
Marius proscrit, Napolon vaincu  Sainte-Hlne, aux prises avec
la mauvaise fortune, et rsumant sa vie soit en une rsignation
muette, soit en un satanique gmissement. Ces derniers actes de la
tragdie humaine sont les plus fortes scnes du drame humain, celles
qui se gravent le mieux dans la mmoire des peuples.

Voici une des dernires lettres confidentielles d'un homme d'tat
qui a t le plus grand crivain politique de l'Italie moderne tout
entire. Cet homme est encore dans la vigueur du corps et de
l'esprit; il a t  la fois dans sa jeunesse le Molire et le
Tacite de son temps; il a fait _la Mandragore_ et l'_Histoire de
Florence_; il a pass de l aux plus hautes magistratures dcernes
au mrite par le choix libre de ses concitoyens; il a t quinze ans
secrtaire d'tat de la rpublique; il a t vingt-cinq fois
ambassadeur de sa patrie auprs du pape, du roi de France, du roi de
Naples, de tous les princes et principauts d'Italie; il a russi
partout  rtablir la paix,  nouer les alliances,  dissoudre les
coalitions contre son pays.

Quand les Mdicis, ces Pricls hrditaires de la Toscane, qui
inventent un nouveau mode de gouvernement, le gouvernement
commercial, l'achat de la souverainet par la banque, et la paix par
la corruption contresse des citoyens, rentrent de leur exil,
rappels par la reconnaissance, cet homme est tomb du pouvoir; il
est emprisonn par l'ingratitude de ceux qu'il a sauvs; il a subi
la torture; il a t absous enfin de son gnie, puis exil, pauvre
et charg de famille, non pas hors de la patrie, mais hors de
Florence; on lui a enfin permis de repasser quelquefois les portes
de la ville, mais il lui est interdit d'entrer jamais dans ce palais
du gouvernement o il a tenu si longtemps dans ses mains la plume
souveraine des ngociations, des dcrets, des lois.

Cet homme, aussi capable de descendre que de monter, est maintenant
rfugi  douze milles de Florence, dans la valle recule et
pierreuse de _San-Casciano_, thbade de la Toscane; il y possde
pour tout bien une mtairie et quelques champs d'oliviers, dont
l'huile et les fruits nourrissent d'conomie lui, sa femme, ses fils
et ses filles, auxquelles il faudra trouver des dots sur les
rognures de cette mtairie. Ses anciens amis sont loigns, les
cours qu'il a frquentes l'ont oubli; les Mdicis, quoique pleins
d'estime pour lui, le regardent avec une certaine dplaisance; ils
craignent mme les services d'un citoyen dont le mrite domine de
trop haut les autres citoyens. Dans une telle situation cet homme
languit et se ronge de soucis domestiques; il est (on le verra)
oblig de calculer combien la douzaine d'oeufs ou la fiasque d'huile
cotent, pour nourrir sa journe et pour clairer sa lampe; il porte
lui-mme au march voisin les fagots coups dans son petit bois par
son bcheron; il n'a pas de quoi payer largement son cot dans un
dner de cabaret  San-Casciano avec quelques vieux amis.

Voulez-vous savoir comment il passe ses jours d't au village
voisin, entre le travail et les heures nonchalantes de son repos?
lisez la merveilleuse lettre suivante, retrouve tout rcemment dans
ses papiers aux archives du vieux palais de Florence.

Cette lettre est adresse  Vettori, son ami, diplomate comme lui,
et par lequel il est frquemment consult sur la conduite  tenir
dans les affaires publiques. Cet homme, j'allais oublier de vous
dire son nom, c'est Nicolas Machiavel.


MACHIAVEL

 FRANOIS VETTORI,  ROME.


Magnifique ambassadeur!

  _Tardo non furon mai grazie divine;_

  Les grces du ciel ne se font jamais attendre.

Je parle ainsi parce qu'il me semblait avoir non pas perdu, mais
gar vos bonnes grces, car vous avez tant tard  m'crire que je
ne pouvais interprter la cause de ce silence... J'ai craint qu'on
ne vous et prvenu contre moi en vous disant que j'tais un mauvais
conome... J'ai t tout rconfort par votre dernire lettre du 23
du mois pass; j'y ai vu avec bien du plaisir que vous ne vous
occupiez plus qu' votre aise des affaires d'tat. Continuez 
prendre ce parti, car quiconque s'incommode trop pour les autres se
sacrifie soi-mme sans qu'on lui en sache le moindre gr; et puisque
absolument la fortune veut diriger toutes nos actions, il faut la
laisser faire  sa guise, ne la dranger en rien, et attendre
qu'elle permette aux hommes d'agir  leur tour. Quand ce moment
sera venu, vous pourrez reprendre un peu place aux affaires
publiques, veiller un peu plus  ce qui se passe dans l'tat; alors
aussi vous me verrez quitter sur-le-champ ma mtairie et accourir
vers vous en vous disant: Me voil!

Puisqu'il en est ainsi, je vais essayer de vous rendre un plaisir
quivalent  celui que m'a fait votre lettre, et vous dire  mon
tour la faon dont je gouverne ma vie...

J'habite dans ma mtairie, et, depuis mes disgrces, je ne crois
pas avoir t vingt jours en tout  Florence. Jusqu' ce moment je
me suis amus  tendre de ma main des piges aux grives; je me
levais pour cela avant le jour, je portais mes gluaux, et je
cheminais en outre avec un paquet de cages sur le dos, semblable 
Gta quand il revient du port tout courb, charg des livres
d'Amphitryon. Le moins que j'attrapais de grives, c'tait deux; le
plus, c'tait sept: c'est ainsi que j'ai pass tout le mois de
septembre. Depuis, ce misrable passe-temps, quoique respectable et
trange, m'a mme manqu  mon grand dplaisir, et quelle est ma vie
depuis ce temps, je vais vous le dire.

Je me lve avec le soleil, et je m'achemine vers un petit bois que
je fais couper dans le voisinage. J'y passe deux ou trois heures 
surveiller l'ouvrage de la veille, et j'use le temps avec ces
bcherons, qui ont toujours quelques malheurs  dplorer, soit
arriv  eux-mmes, soit  leurs voisins. Et, au sujet de ce bois
exploit, j'aurais mille belles anecdotes qui me sont arrives, soit
avec Frosino de Ponsano, soit avec d'autres qui voulaient m'acheter
de cette coupe; et Frosino, entre autres, en envoya prendre un
certain nombre de _cordes_ (_carlate_) sans m'en prvenir, et sur le
prix il voulut me retenir 10 livres florentines que je devais,
disait-il, depuis quatre ans, et qu'il m'avait gagnes au jeu de
_criccrac_ chez Antoine Guiciardini.

Je commenais sur cela  faire le diable et  m'en prendre au
charretier qui s'en tait all emportant mes bches sans les payer,
comme un voleur, lorsque Machiavel, mon parent, entra et nous remit
d'accord. Baptiste Guiciardini, Philippe Ginori, Thomas del Bene et
quelques autres habitants du voisinage, pendant que ce vent
soufflait, m'en demandrent chacun une corde. Je la promis  tous,
et j'en envoyai une  Thomas del Bene, qui en fit transporter la
moiti  Florence parce qu'il y avait l pour l'enlever de la rue
lui, sa femme, sa servante et ses enfants, tellement qu'on aurait
dit le _gaburro_ quand, le jeudi, il sort arm de bches avec ses
garons pour assommer un boeuf. M'apercevant ainsi qu'il n'y avait
pour moi aucun bnfice, j'ai dit aux autres que je n'avais plus de
bches  vendre; ils en ont tous fait la grosse tte (la moue),
surtout Baptiste Guiciardini, qui a mis cela au nombre de ses
msaventures d'tat.

En sortant de ma coupe de bois, aprs l'ouvrage, je m'en vais
auprs d'une petite fontaine, et de l  mes piges d'oiseaux, avec
un livre sous mon bras, soit Dante, soit Ptrarque, soit un de ces
potes familiers en second ordre, tels que Tibulle, Ovide ou
quelqu'un de ce genre; je lis l leurs amoureuses souffrances ou
leurs jouissances amoureuses; ils me font souvenir de mes propres
amours, et je me rjouis un peu dans ces douces mmoires.

De l je descends sur le grand chemin, dans la taverne du village;
je cause avec les passants, je leur demande des nouvelles de leur
pays; j'entends des choses neuves et diverses, je remarque les gots
diffrents et les fantaisies opposes des hommes. Vient en causant
ainsi l'heure du dner, o je mange avec ma petite famille ces mets
frugals que nous peuvent fournir ma pauvre mtairie et mon troit
domaine paternel. Aprs le repas je retourne  la taverne: j'y
trouve ordinairement l'htelier, un boucher, un menuisier et deux
chaufourniers; je m'encanaille avec eux tout le reste du jour au
_criccrac_ ou trictrac, jeux pendant lesquels surgissent entre nous
mille disputes, mille chocs de paroles injurieuses, et o le plus
souvent on conclut pour un quatrino (un sol), et o on ne nous
entend pas moins crier de l  San-Casciano.

Ainsi plong dans cette vulgarit de vie, je tche de prserver mon
esprit de la moisissure d'une complte oisivet, et je dcharge la
malignit du sort qui me poursuit, jouissant d'une satisfaction pre
et secrte de me sentir foul ainsi aux pieds par la fortune, pour
voir si  la fin elle n'en aura pas honte et n'en rougira pas!...

Mais, le soir venu, je retourne  la maison et j'entre dans mon
cabinet de travail; sur le seuil de la porte je dpouille ces habits
de paysan souills de poussire ou de fange, et je me revts en ide
d'habits royaux et de vtements de cour. Ainsi vtu d'habits
conformes  la hauteur de mes penses, j'entre avec dignit dans la
socit antique des grands hommes d'autrefois, o, accueilli
amoureusement par eux, mes semblables, je me nourris de la seule
nourriture qui est faite pour moi et pour laquelle je suis fait
moi-mme. Je ne rougis point de m'entretenir de niveau avec eux, de
leur demander raison de leurs actes, et ces grands hommes ne
ddaignent pas de me rpondre avec leur indulgente bont.

Pendant quatre heures de temps que dure cet entretien avec les
morts, je ne sens plus aucun de mes soucis, j'oublie toutes mes
angoisses, je ne crains plus ma pauvret, je ne m'pouvante plus de
la mort; je me transfigure en eux tout entier, et, comme dit Dante,
qu'aucune science ne mrite ce nom si on ne retient pas ce qu'on a
appris, j'ai not de ces entretiens avec ces hommes antiques tout
ce que j'ai recueilli de capital et de caractristique dans leur vie
et dans leurs penses, et j'en ai compos un opuscule intitul _des
Gouvernements_, ouvrage dans lequel je pntre aussi profondment
que je le peux dans les penses qu'un tel sujet comporte, agitant en
moi-mme ce que c'est que la souverainet, de combien d'espces de
souverainets le monde se compose, comment elles s'acquirent,
comment elles se conservent, pourquoi elles se perdent; et si jamais
quelques-unes de mes rveries vous ont plu, celle-ci, je le crois,
ne devra pas vous dplaire; et elle pourrait tre acceptable surtout
 un prince nouveau (allusion aux Mdicis, rentrs matres de
Florence,  qui il esprait plaire par cette haute leon de
gouvernement): c'est pour cela que l'ai ddie  la magnificence
(majest) de Julien. Philippe Casa Vecchia a vu le livre; il pourra
vous distraire en vous rapportant ce que l'ouvrage contient, ainsi
que les raisonnements que nous en avons faits tous deux, quoique
depuis ce temps-l je le lche et le polisse sans cesse...

J'irais bien vous voir  Florence, mais je craindrais qu'au lieu
d'y descendre de voiture chez moi, je ne descendisse chez le gelier
de la prison, et il n'y manque pas d'amis empresss qui, aprs avoir
invit les autres  dner avec moi, me laisseraient l'embarras de
payer...

Je voudrais bien que ces seigneurs de Mdicis commenassent 
m'employer: c'est la ncessit domestique o je suis qui me force 
cette dmarche auprs de leurs amis; car je me consume, et je ne
puis pas rester longtemps dans la mme pnurie sans que la pauvret
me rende l'objet de tous les mpris. Dussent-ils ne m'employer
d'abord qu' retourner des pierres, je m'y rsignerais.

Quant  mon ouvrage _du Prince_, s'ils prenaient la peine de le
lire, ils verraient bien que les quinze annes passes par moi au
service, au maniement des affaires de la rpublique, je ne les ai
employes ni au jeu ni au sommeil. Chacun devrait tenir  utiliser
un homme qui a acquis dj, aux dpens des autres et de lui-mme,
l'exprience consomme qu'il possde. Le meilleur garant que je
puisse donner de ma fidlit et de ma probit, n'est-ce pas mon
indigence?

Adieu, soyez heureux et pensez  moi.

                                                   NICOLAS MACHIAVEL.

10 dcembre 1513.


II

Quel est le coeur qui ne soit pas mu de l'accent  la fois naf,
simple et pathtique de cette lettre, la plus belle protestation
contre le sort que nous connaissions parmi toutes les lettres des
grands hommes anciens et modernes retrouves dans les archives du
genre humain? On y sent l'homme qui se plie humblement comme le
roseau au vent de son adversit et de sa misre. Comme on sent,
quelques lignes plus loin, l'homme qui a le sentiment de sa
supriorit sur ses contemporains, de son galit de niveau avec les
plus hauts caractres et les plus vastes intelligences de
l'antiquit! Comme on y sent contre la fortune ce juste et muet
mpris qui est la vengeance ternelle des hommes crass par
l'iniquit de leurs contemporains! Enfin comme on y sent, dans les
dtails domestiques de sa mtairie, de ses occupations, de sa
pauvret, de sa dchance au milieu des meuniers, des chaufourniers
et des cabaretiers de son village de Toscane, cette souplesse
d'imagination et cette verve de got, d'amour, de dbauche mme, qui
rappellent le _Molire_ dans le _Tacite_, l'auteur des comdies dans
l'homme d'tat! Comme cette lettre rit, pleure et gronde dans la
mme page! Quand je ne connatrais de Machiavel que cette lettre, il
serait pour moi un homme de bronze et un homme de chair, un grand
exemplaire de l'humanit, un grand _ludibrium_ de la fortune, un
homme plus italien que toute l'Italie de son temps, un de ces hommes
qui ont le droit de dire, avec le sourire du ddain de Marius 
l'esclave: Va dire  Rome que tu as vu Marius assis dans la boue
des marais de Minturnes, mais toujours Marius.


III

Or qu'tait-ce jusque-l que Nicolas Machiavel? En deux lignes le
voici.

Il tait n  Florence d'une haute ligne trusque et fodale, les
Machiavelli. Leurs domaines, situs entre la Romagne et la
rpublique florentine, avaient t peu  peu absorbs dans les tats
toscans. Cette famille, non dchue, mais appauvrie, servait
maintenant dans les armes ou dans la magistrature de la rpublique
toscane. Treize de ses membres avaient t gonfaloniers,
c'est--dire  peu prs doges de Florence. Le pre de Nicolas
Machiavel, le hros d'esprit et de plume de cette grande race, tait
gouverneur dans des provinces de la rpublique. Il soigna
l'ducation de son fils comme s'il l'et senti prdestin aux
grandes choses. C'tait le temps hroque de l'Italie ressuscite,
la virilit de ce qu'on appelle le moyen ge. Dante, Ptrarque,
Boccace, avaient cr la langue toscane avec les dbris de la
latinit romaine; la Grce avait vers ses manuscrits dans les
bibliothques de Florence; l'atticisme s'unissait  la force dans
les crits des Toscans; ils avaient un pote et des lettrs en tous
genres; il leur manquait en prose un Tacite ou un Bossuet pour
illuminer la politique et fixer la grande langue des affaires.

La littrature politique, illustre en Grce par Aristote, n'tait
pas ne en Italie; elle y naquit forte et souveraine avec Nicolas
Machiavel.

Sa mre, Bartholome Nelli, d'une illustre maison florentine aussi,
lui donna le jour le 3 mai 1469. Ces souches toscanes, greffes de
sang romain, ont toujours produit des branches prodigieuses de sve
et de force dans l'espce humaine. Souvenez-vous des Dante, des
Ptrarque, des Mdicis, des Capponi, des Strozzi, des Guiciardini,
des Michel-Ange, des Mirabeau, des Bonaparte; potes, artistes,
crivains, hommes de tribune, hommes d'tat, hommes de guerre et de
tyrannie, la Toscane est une mre fconde; Florence a du sang
tranger dans les veines. Ce sang est la sve sauvage ou civilise
du gnie.


IV

Je glisse sur les premires annes de ce rejeton des Nelli et des
Machiavelli; son intelligence vive, tendue, profonde et loquente
comme la passion, le fit remarquer avant l'ge.  vingt-huit ans le
gouvernement de Florence le choisit d'acclamation pour secrtaire de
la rpublique. Ce secrtaire rdigeait les actes du gouvernement, il
les inspirait et les discutait en les rdigeant; il tait  la
rpublique ce que le souffleur est au drame, invisible, mais me de
tout.

L'Italie tait alors ce qu'elle est encore, ce qu'elle sera
toujours,  moins qu'il ne renaisse  Rome un peuple-roi; elle tait
une perptuelle et hroque anarchie de cinq ou six nationalits
qui se disputaient la puissance, la gloire, la primaut dans cette
cendre du vieux monde: les membres principaux de cette anarchie
taient Venise, Rome, Milan, Naples, Florence; les Impriaux, les
Franais, les Espagnols, appels comme aujourd'hui par les
Pimontais en Italie, en faisaient leur champ de bataille ou le prix
de leurs victoires.

Les Mdicis, ces citoyens presque couronns de Florence, venaient
d'en tre exils pour avoir prfr l'appui de l'Espagne 
l'alliance de la France. Une rpublique dmocratique et religieuse,
agite par la parole d'un moine  moiti fou,  moiti factieux,
mais toujours fourbe, _Savonarola_, avait remplac les Mdicis. Un
caprice des historiens dmagogues et des mystiques de ce temps-ci a
voulu prendre au srieux ce moine thaumaturge; l'histoire sincre
les dment  chaque mot. Savonarola n'tait qu'un Marat
encapuchonn; le peuple, qu'il avait tromp et fanatis, en fit
justice au premier retour de bon sens. Son supplice fut cruel, mais
son exil tait mrit. Il demandait le sang de tout ce qui
n'applaudissait pas  ses dmences. Il mourut en lche aprs avoir
vcu en bourreau. Malheur aux partis qui prennent pour patrons dans
l'histoire ces hommes de dlire, de hache et de bchers, tels que le
moine Savonarola!


V

C'est au milieu de ces convulsions de la rpublique provisoire de
Florence, entre l'exil et le retour des Mdicis, que Machiavel
exera les difficiles fonctions de secrtaire de la rpublique, au
dedans et d'ambassadeur au dehors. Ces ambassades, qu'on appelle les
lgations, lui firent connatre  fond la politique des puissances
auprs desquelles il alla mnager les intrts de sa patrie. Les
dpches qu'il crivit pendant ces vingt-cinq lgations  son
gouvernement sont des chefs-d'oeuvre de sagacit, de clart, de
style, appropris aux affaires.

Nous ne vous donnerons ici ni le rcit de ces circonstances aussi
fugitives que le temps, ni le texte de ces dpches: cela
ressemblerait aux dialogues des morts. Une seule de ces
circonstances mrite d'tre relate, parce qu'elle donna lieu  la
longue rsidence de Machiavel auprs de Csar Borgia, fils du pape
Alexandre VI.

Csar Borgia, sans bornes dans son ambition, sans scrupule dans ses
actes, est le vritable hros du moyen ge. Fils d'un pape espagnol,
hardi comme un aventurier, intrpide comme un chevalier, politique
comme un diplomate, perfide comme un brigand, il aspirait  fonder
en Italie, par la puissance papale de son pre, une dynastie des
Borgia. Il la conqurait peu  peu par ses exploits, par ses
trahisons, par ses intrigues, en se mettant tour  tour  la tte
des troupes des divers tats d'Italie. Il dsirait passionnment
devenir aussi, par son alliance avec la rpublique de Florence,
gnral des troupes toscanes. La rpublique le redoutait et le
mnageait. Elle chargea Machiavel de rsider auprs de lui, tantt
pour se concilier l'appui de ses armes, tantt pour luder ses
prtentions, toujours pour le flatter.

Cette longue rsidence de Machiavel auprs de Csar Borgia fut pour
le secrtaire florentin l'cole de la diplomatie la plus consomme
et la plus perverse. Machiavel en sortit comme on sort d'une cole
de haute intrigue et de crimes habiles (s'il y eut jamais habilet
dans le crime). Le malheur du nom de Machiavel fut d'avoir pass
pour complice de ces perfidies et de ces crimes, dont il n'tait que
le spectateur et le confident diplomatique au nom de sa patrie.
C'est l ce qui le fait passer pour un sclrat quand il n'tait en
effet qu'un courtisan officiel, oblig, par l'intrt des
Florentins, de complaire  une ambition qui faisait trembler sa
patrie.

Il sortit en mme temps de cette cour militaire de Csar Borgia
tellement rompu aux affaires politiques et aux intrigues d'ambition
que nul ne pera jamais si profondment dans les ressorts cachs
qu'on emploie pour conqurir ou gouverner les hommes. Il en sortit
enfin seul capable de donner les conseils de l'ambition pratique aux
bons ou aux mauvais desseins et d'crire ce livre _du Prince_,
manuel du bien et du mal pour les ambitieux. Son vritable crime ne
fut pas d'avoir prfr le mal au bien dans ce commentaire sur les
entreprises des princes: son crime fut son indiffrence apparente,
sa neutralit extrieurement impassible entre le crime et la vertu.

Nous disons neutralit apparente  l'extrieur, parce qu'en le
lisant dans ses douze volumes et en l'tudiant impartialement dans
sa vie, on reconnat avec bonheur qu'il n'tait nullement neutre,
encore moins pervers; qu'il aimait l'honnte, qu'il le pratiquait
pour lui-mme, et que son tort est d'avoir eu l'intelligence du mal,
mais non le got. Vous vous en convaincrez quand vous m'aurez suivi
jusqu'au bout. Le nom de Machiavel devenu proverbe est une calomnie
de l'homme qui a port ce grand nom: il est plus commode de le
nommer que de le lire. Malheur aux hommes dont le nom devient
synonyme de crime: il faut des sicles pour laver ce nom!

Nous n'entreprenons pas de le laver. Il eut des torts; ces torts
furent des complaisances coupables pour ce qu'on appelle des faits
accomplis. Il prit en apparence le succs pour un dogme; il oublia
que la moralit est la premire condition des actes publics; il crut
aux deux morales, la petite et la grande; comme Mirabeau, son lve
et son gal, il matrialise la politique en la rduisant 
l'habilet, au lieu de la spiritualiser en l'levant  la dignit de
vertu: mais,  cette faute prs, faute punie par la mauvaise odeur
de son nom, il fut honnte homme; il fut mme chrtien dans sa foi
et dans ses oeuvres; il fut en mme temps le plus parfait artiste en
ambition que le monde moderne ait jamais eu  tudier pour connatre
les hommes et les choses; son malheur fut d'tre artiste, et de
donner dans le mme style et avec le mme visage des leons de
tyrannie et des leons de libert.

Cela dit, entrons dans ses oeuvres. Voyons-en d'abord l'occasion.


VI

Nous avons vu qu'au retour des Mdicis  Florence, Machiavel,
destitu de toutes ses fonctions, avait t oblig de se retirer,
presque indigent, dans sa petite mtairie de la _Strada_, prs de la
bourgade de San-Casciano.  peine y gotait-il un court loisir que
la conspiration de Capponi, le grand citoyen patriote, contre les
Mdicis clata et choua le mme jour. Capponi ayant par mgarde
laiss tomber de son habit la liste des conjurs, les Mdicis
avertis firent saisir tous ceux dont le nom tait port sur la liste
de Capponi et tous ceux que leurs sentiments rpublicains pouvaient
faire souponner complices de la conjuration. Machiavel, quoique
innocent, fut du nombre. Ses interrogatoires, rendus plus pres par
la torture, ne purent lui arracher un aveu.

Le pape Lon X, Mdicis lui-mme et le plus doux des hommes comme le
plus lettr, envoya de Rome rclamer de ses neveux la libert de
Machiavel; il lui demanda de plus, comme au premier des politiques
de son temps, des conseils pour le gouvernement des affaires
d'Italie. Il l'appela mme  sa cour. Machiavel, mal inspir, ne s'y
rendit pas. Sa vraie place tait dans le conseil de ce Pricls des
papes. Il y et t libre, heureux, puissant sur les affaires. Il
craignit un pige o il n'y avait de la part du pape qu'estime et
bont. Toutefois il crivit  Lon X, par l'intermdiaire de
Vettori, son ami, ambassadeur de Florence  Rome, ces lettres
remarquables sur la politique papale, qui dnotent une connaissance
presque providentielle des divers intrts des grandes nations.

Lon X en fit son profit; il aimait Machiavel; il regretta d'tre
priv de la prsence de l'oracle politique de Florence, aussi propre
 devenir l'oracle politique de Rome.

Machiavel, toujours par l'intermdiaire de son ami Vettori, qui
rsidait auprs du pape, transmettait  Lon X des chefs-d'oeuvre de
vues en chefs-d'oeuvre de style, mans de cette pauvre mtairie o
languissait le gnie du sicle. Tous ces conseils parfaitement
honntes de Machiavel  Lon X ne tendaient qu' la paix de
l'Italie; il suppliait ce grand pape de s'en faire l'arbitre au nom
de son autorit pontificale, au nom des Mdicis, au nom de ses
propres armes.


VII

Mais, par une souplesse de gnie sans gale peut-tre dans
l'histoire de l'esprit humain, pendant que cet homme d'tat vieilli,
fatigu, indigent, donnait de si hauts conseils aux rois et aux
papes, il s'amusait  crire, de la mme plume qui allait crire
comme Tacite, des comdies dignes de Molire.

C'est de cette poque, en effet, que date sa factie de _la
Mandragore_. _La Mandragore_ est une plaisanterie obscne. Un mari
dupe de lui-mme et une jeune femme innocente y sont jous et
corrompus par l'intrigue d'un amoureux et d'un moine, dans un
_imbroglio_ et dans un dialogue dignes de Boccace. La pudeur moderne
nous interdirait d'en faire seulement l'analyse; mais les moeurs
italiennes du temps taient si peu scrupuleuses en matire de
dcence et de religion que cette factie comique eut un succs
classique et prolong  Florence, et que le pape Lon X, dans ses
voyages en Toscane pour revoir sa famille, fit reprsenter devant
lui deux fois _la Mandragore_ pour amuser le sacr collge.

_Le Mariage de Figaro_ par Beaumarchais est une dification en
comparaison de la farce de Machiavel; mais les _Contes_ de Boccace,
imprims avec les privilges et les loges de la cour de Rome,
avaient accoutum les Italiens au ridicule vers sur les maris et
sur les moines. Cette pice grotesque popularisa plus Machiavel 
Florence et  Rome que ses crits les plus substantiels de
politique; les peuples prfrent souvent ce qui les dgrade  ce qui
les lve: Machiavel, baladin pour gagner le pain de sa famille 
San-Casciano, devint plus clbre que Machiavel homme d'tat,
orateur et ambassadeur, sauvant pendant quinze ans sa patrie par
des miracles de diplomatie.


VIII

Il y avait alors  Florence un citoyen d'une grande opulence, ami
des Mdicis, nomm Cosme Ruscela, infirme et mri par ses
infirmits avant l'ge. Ruscela avait fait planter autour de son
palais de dlicieux jardins, semblables  ceux d'Acadmus, et il y
rassemblait tous les jours ses amis pour y disserter platoniquement
avec eux de philosophie, de religion, d'histoire, de posie, de
politique.

Toutes les fois que Machiavel revenait  Florence, il prsidait du
droit de sa renomme et de son agrment  ces entretiens. L, du
moins, il avait son public restreint mais comptent. On
l'interrogeait avec respect sur sa longue exprience des ides et
des choses. Ce fut pour plaire  Ruscela et  cette lite d'amis
qu'il crivit alors ses _Discours sur Tite-Live_.

Ce livre, le plus magistral qu'il ait peut-tre compos, est le
commentaire de l'histoire romaine par le gnie des affaires.
Machiavel y suit Tite-Live vnement par vnement, comme la lampe
suit les contours d'une statue pour en faire jaillir les formes dans
la nuit aux regards d'un statuaire.

Il explique avec une sagacit vritablement divine la pense ou la
passion des personnages, rois, consuls, magistrats ou peuple, qui
amenrent, dans tel ou tel but, telles ou telles vicissitudes dans
les destines du peuple romain; il montre comment de l'vnement
accompli devait ncessairement dcouler tel autre vnement par la
seule fatalit des grands esprits, la fatalit des consquences; il
refait l'histoire romaine tout entire avec une lucidit
rtrospective qui claire mille fois mieux les faits que l'historien
romain lui-mme. L'historien ne voyait que les dtails, Machiavel
voit l'ensemble; Tite-Live n'est que la main, Machiavel est
l'intelligence. L'un dit: Ceci fut; l'autre dit: Ceci devait tre.


IX

Ni Montesquieu, dans ses _Considrations sur la dcadence_, ni
Bossuet lui-mme, dans les clairs de son _Histoire universelle_,
n'ont cette vidence instinctive de sagacit qui caractrise
l'infaillibilit de Machiavel dans ce coup d'oeil sur la politique
romaine. Montesquieu a de la prtention dans les aperus; Bossuet a
de la posie dans les vues: c'est un pique plus qu'un historien;
leur style se ressent de leur nature: l'un veut frapper, l'autre
veut blouir; Machiavel ne veut que comprendre et fait comprendre.
Il ne songe seulement pas  son style: le mot, chez lui, c'est la
pense; la couleur, c'est la lumire; le seul effet qu'il recherche
et qu'il obtient toujours, c'est la vrit. Aussi, s'il y a plus de
plaisir  lire Montesquieu, s'il y a plus d'blouissement  lire
Bossuet, il y a plus de profit politique  lire Machiavel. C'est
lui qui est le vritable traducteur des vnements et qui les
interprte en homme d'tat; il en extrait le suc pour en nourrir
substantiellement ses amis des jardins Ruscela, destins 
gouverner aprs lui la rpublique ou la monarchie, l'aristocratie ou
la dmocratie de Florence.

Nous sommes tonn qu'on ne mette pas le commentaire de Machiavel
sur Tite-Live dans les mains de la jeunesse moderne qui se destine 
la vie publique: ce serait un cours de sagacit. Point de chimres,
point de rves, point de systme prconu, point d'utopie sacre,
acadmique ou profane; le fait et la signification du fait, voil
tout: ce sont les mathmatiques de l'histoire. Machiavel y est en
philosophie politique gal  Newton en philosophie naturelle. Le
monde moderne n'a eu qu'une tte de cette force, Bacon; nous vous
le ferons connatre un jour.


X

Aprs ce livre, il crivit, autant par dlassement que par
patriotisme, les sept livres de l'_Art de la guerre_, ouvrage dirig
contre les _condottieri_, ces troupes sans patrie de l'Italie; il y
invente la conscription militaire, cette institution des
nationalits qui veulent rester nations ou rester libres.

Ces sublimes crits ne le tiraient pas de la misre: les Mdicis
continuaient  le craindre; Lon X admirait mais ne rcompensait pas
ses travaux. Il est  croire que ce pape, prodigue pour tout autre,
voulait le contraindre par la ncessit mme  venir  Rome. On ne
sait quel amour instinctif des collines de Florence empchait
Machiavel d'abandonner cette terre ingrate; cet amour lui cota
l'aisance et le repos.

Je resterai donc dans ma misre, crit-il  son ami Vettori, sans
trouver une me qui se souvienne de mon dvouement ou qui me trouve
bon  quelque chose. Mais il est impossible que je demeure plus
longtemps dans cet tat, car je vois toutes mes ressources diminuer,
et, si Dieu ne vient  mon secours, je serai forc d'abandonner ma
mtairie et de me faire secrtaire de quelque podestat (maire) de
village; ou bien, si je ne puis trouver un autre moyen de vivre et
de faire vivre ma pauvre famille, je serai forc de me rfugier dans
quelque bourgade carte et ruine, pour y enseigner  lire aux
enfants, et de laisser ici ma famille, qui me considre comme un
homme mort. C'est le meilleur parti qu'elle puisse prendre, car elle
vivra plus aisment sans moi, qui lui suis  charge, attendu que
j'ai t accoutum toute ma vie  l'aisance, et que je ne puis
m'astreindre aussi rigoureusement qu'il le faudrait  la parcimonie
ncessaire.


XI

N'est-ce pas un jeu bien ironique du destin que de voir le premier
homme d'tat et le premier crivain de l'univers aspirer, pour
gagner son pain,  apprendre  lire aux enfants des paysans dans un
village priv de matre d'cole!

Mais il y a quelque chose de plus trange encore, et qui montre dans
cette vigoureuse imagination aux prises avec l'indigence et
l'abandon de sa patrie l'nergie lgre et vicieuse des nations de
ce pays et de ce temps. Le lion vieilli, dompt par l'amour, en
relief sur les vases trusques, est le symbole de cette puissance de
souffrir et de jouir en mme temps qui caractrise cette forte race
d'trurie. C'est ainsi que Mirabeau, trusque de race comme
Machiavel, secouait d'une main les barreaux de son cachot de
Vincennes, et de l'autre main crivait des volumes d'amour  madame
de Mounier.

Malgr mon ge, qui touche  cinquante ans, crit-il  Vettori, je
vais chaque jour visiter celle qui captive mon coeur; je ne me
laisse ni rebuter par les ardeurs de l't, ni arrter par la
longueur et les difficults du chemin, ni effrayer par l'obscurit
des nuits.

Tant que dura ce violent amour qui lui faisait tout oublier, mme la
dignit de son nom, mme sa misre, mme la dcence de son ge, il
n'crivit plus rien que des lettres amoureuses ou que les
confidences de son bonheur.

Guri de cette passion, qui ne fut pas la dernire, et consult par
Lon X sur les moyens de corrompre le vieux rpublicanisme de
Florence, Machiavel, sans dsavouer tout  fait la rpublique,
conseille au pape de corrompre  force de faveurs et de prosprit
les citoyens.

Conservez, lui dit-il, l'apparence des lections, mais faussez-en
les rsultats s'ils vous sont contraires, en achetant ou en altrant
les votes dans les scrutins.

C'est une trahison exactement semblable  celle que le grand et
vnal Mirabeau organisait secrtement pour Louis XVI, en recevant
d'une main les subsides immenses de la cour, et en agitant de
l'autre main les passions qui nourrissaient sa popularit. Cependant
Machiavel tait moins pervers dans sa politique, car il ne
trahissait personne que lui-mme, dans cette entente avec Lon X.


XII

Machiavel commenait  rentrer en grce auprs des Mdicis quand
Lon X mourut.

La mort de ce pape le laissa de nouveau sans espoir. Les amis et les
lves de Machiavel, dans les jardins Ruscela, conspirrent, 
l'exemple des Brutus, pour le rtablissement de la rpublique; ils
furent trahis, supplicis ou proscrits. Machiavel, qui les
frquentait, et qui les inspirait du fanatisme classique de la
libert romaine, n'avait tremp que son gnie, mais non sa main,
dans la conjuration. Souponn, mais non accus, il fut oblig de
renoncer  tout espoir de rentrer dans le gouvernement, et dut se
retirer plus que jamais dans sa retraite indigente.

Il en occupa les loisirs en crivant son _Histoire de Florence_.
Avant de l'avoir pousse jusqu' son temps, trop difficile  toucher
sans offenser le matre de Florence, il porta son histoire  Rome au
pape Clment VII. Ce pape, aussi parcimonieux que Lon X tait
libral, lui donna cent ducats pour toute rcompense d'un si
magnifique travail. Machiavel, indign, brisa sa plume; elle
nourrissait la postrit de son gnie, et elle ne le nourrissait
lui-mme que d'amertume!

Et cependant il s'amusait toujours  aimer et  chanter entre deux
dtresses. Ainsi on le voit,  ce retour de Rome, en correspondance
avec son clbre contemporain Guiciardini sur des reprsentations de
_la Mandragore_, que Guiciardini veut faire jouer  Modne.

J'ai fait huit ou dix chansons gaies de plus pour la pice,
crit-il  Guiciardini. J'irai avec la _Barbera_, belle chanteuse de
Florence: prparez-nous,  moi et  la Barbera, une chambre chez
ces moines.

Le pape, rougissant enfin de ngliger un tel serviteur de ses
intrts, le charge de surveiller et d'achever les fortifications de
Florence.

Il trouva  peine du pain dans cet emploi. Les Florentins, menacs
par l'arme de la confdration des ennemis du pape et des Mdicis,
se gouvernent un moment par les conseils de ce grand politique.
Machiavel carte avec une habilet consomme l'arme des confdrs
de Florence. Il suit cette arme pour y poursuivre ses ngociations
dans leur camp sous les murs de Rome; il assiste  la mort du
conntable de Bourbon et  la prise de Rome. Les Mdicis, pendant
cette clipse de leurs papauts  Rome, sont de nouveau expulss de
Florence. Machiavel espre y rentrer pour reprendre son ascendant
sur la rpublique restaure par ses amis; mais les rpublicains lui
reprochent avec indignation ses complaisances pour Laurent de
Mdicis et les conseils d'usurpation qu'il a donns  ce dictateur
de Florence dans le livre _du Prince_. Il est destitu, menac,
oblig de se cacher de nouveau dans sa chaumire de San-Casciano.


XIII

Le livre _du Prince_ n'tait cependant pas encore publi, mais on en
connaissait l'existence et les principes par l'indiscrtion des
Mdicis.

Ce livre, qui fut son crime contre la rpublique et contre
l'honntet politique, fut ainsi son arrt d'exil, et devint
bientt, comme on va le voir, son arrt de mort. Le parti de ce faux
prophte de la populace et de la monacaille, de ce fou imposteur,
Savonarola, se dclara irrconciliable avec le grand homme qui avait
mpris ses jongleries soi-disant vangliques, mais plus rellement
dmagogiques.

Examinons ici ce livre _du Prince_, qui a donn l'immortalit de la
calomnie  son auteur, ce livre qui a t et qui est encore l'nigme
de l'Italie.

Ce livre fut-il, comme le prtendent certains Italiens, une ironie
vertueuse de Machiavel, voulant, comme le lgislateur de Sparte,
faire horreur de la tyrannie en enivrant les tyrans?

Ce livre fut-il, comme d'autres le disent, une froide leon de
tyrannie pour donner aux princes la thorie des crimes heureux?

Des centaines de volumes sont crits tous les ans en Italie par les
pdants oisifs pour dbattre l'une ou l'autre de ces apprciations
systmatiques sur Machiavel.

Ni les uns ni les autres ne sont dans la vrit de la nature
humaine.

La nature ne fait pas de ces hommes assez dvous  la vertu pour
crire gratuitement des contre-vrits qui les feront passer
ternellement pour des sclrats; la nature ne cre pas non plus des
hommes assez monstrueux (surtout quand ces hommes sont les plus
hautes et les plus saines intelligences de leur sicle) pour penser,
pour crire et pour signer des thories de crimes qui les dvoueront
 l'excration de la postrit.

L'auteur des _Commentaires sur Tite-Live_ et de l'_Histoire de
Florence_, ouvrages o le got de la vertu se fait sentir aussi
loquemment que le gnie du style; l'homme dont la vie prive et la
vie publique mritrent  juste titre la renomme d'homme de bien
n'eut certes jamais la pense de personnifier en soi un Tibre, un
Nron, un monstre en horreur  Dieu et  soi-mme, en mpris de ses
contemporains et de la postrit. On a vu des Curtius du bien
public, mais ce Curtius du crime n'exista certes jamais que dans
l'imagination des imbciles ou des pdants.

La pense qui inspira le livre _du Prince_  Machiavel, la voici.
Nous ne l'excusons certes pas, mais nous l'expliquons.

Cette pense ne fut ni d'un hros de vertu ni d'un monstre de vices;
elle fut tout simplement la pense d'un commentateur. Machiavel,
voulant donner  Laurent de Mdicis, prince nouveau, des leons de
la politique du succs (fausse mais sduisante politique), prit son
texte dans la vie de Csar Borgia, auprs de qui il avait rsid si
intimement comme ambassadeur de Florence. Il commenta la conduite de
ce hros souvent fourbe, souvent sanguinaire, toujours habile; il
dveloppa ce texte non en moraliste, mais en politique, pour
Laurent de Mdicis. Il ne dit point  son prince: Faites ceci; mais
il lui dit: Voil comment Csar Borgia fit en telle ou telle
circonstance de ses usurpations ou de ses crimes. Il ne loue pas, il
raconte; son tort est de raconter avec l'impassibilit d'une page de
bronze, et de ne tmoigner dans l'accent du narrateur aucune
prfrence pour le bien, aucune piti pour les victimes, aucune
excration contre les attentats politiques.

Artiste en succs, voil le vrai nom de Machiavel: ne lui en
cherchez pas un autre; c'est bien assez pour le fltrir dans cette
oeuvre trop quivoque de son gnie, car le succs en politique est
trop souvent la rcompense du crime.

N'oublions pas cependant que, dans ce temps barbare encore du moyen
ge italien, la politique n'tait pas une moralit de but et une
lgitimit des moyens; la politique n'tait qu'une science, et
Machiavel voulait surtout se montrer capable: ce n'est que plus tard
que la politique, sous la plume de Fnelon, devint une vertu; sous
Bossuet mme elle n'tait qu'une sainte violence. Machiavel n'tait
pas plus avanc que son temps; voil son principal crime dans le
livre _du Prince_.


XIV

En quelques lignes voici l'analyse de ce livre.

Machiavel divise les princes en princes hrditaires et en princes
nouveaux.

Il se dclare pour le principe des gouvernements hrditaires et
lgitimes, comme infiniment plus faciles  possder et  rgir
innocemment que les autres pouvoirs. Son bon sens est lgitimiste.
Quant aux rpubliques, il en a trait, dit-il, dans le _Commentaire
sur Tite-Live_; l il est rpublicain avec l'intelligence des
diverses crises des rpubliques: il se prononce tantt pour
l'aristocratie conservatrice, tantt pour la dmocratie progressive,
aujourd'hui pour le snat, demain pour le peuple, selon le temps,
mais toujours pour l'honnte et pour le bien public.

Les provinces annexes aux tats du prince nouveau, dit-il, ne
peuvent y rester longtemps attaches tant que la race de leurs
anciens souverains n'est pas teinte. On en a conclu que Machiavel
conseillait le meurtre des anciennes familles des princes vaincus.

Il faut de plus, ajoute-t-il, que le nouveau prince vienne rsider
dans ses nouvelles conqutes, et que les conqurants parlent la mme
langue que les conquis. Le roi de France Louis XII fit cinq fautes
en Italie: il y ruina les puissances faibles, il y accrut la
puissance d'un prince puissant, il y introduisit un prince tranger
trs-fort, il n'y vint pas rsider, et il n'y tablit pas la
domination franaise.

Ces cinq fautes reproches par Machiavel  Louis XII ne
semblent-elles pas prophtiquement s'appliquer  la politique de la
France d'hier relativement  l'Italie? La France y laisse tomber les
puissances faibles et secondaires, la Toscane, Parme, Modne, les
tats romains, bientt Naples; elle y introduit un prince
trs-puissant dj, le roi de Sardaigne, et l'Angleterre, allie
dsormais de la maison de Savoie, au dtriment de la France; elle
n'y fonde aucun patronage franais sur aucune partie de l'Italie.

Jamais, dit Machiavel, le roi de France n'aurait d consentir 
affaiblir ou  laisser absorber ces petites puissances, parce que,
tant qu'elles auraient exist, elles auraient empch les ennemis de
la France devenus trop puissants de trop grandir. La France,
conclut-il, a donc perdu son influence en Italie pour ne s'tre
conforme  aucune des rgles de ceux qui veulent conserver une
possession. Il n'y a l aucun miracle, c'est une chose toute logique
et toute naturelle. Les Italiens, poursuit-il, n'entendent rien aux
affaires de guerre, et les Franais rien aux affaires d'tat!


XV

Dans un chapitre qui semble crit par Bossuet, Machiavel dmontre,
par les exemples de Mose, de Cyrus, de Romulus, de Thse et
d'autres fondateurs de dynastie, que plus ils sont partis d'en bas,
plus ils ont d tout  leur mrite, plus ils ont pu s'affermir dans
leur lvation; mais que sans la fortune, qui n'est que la
prdisposition du peuple, et sans l'occasion, qui est la condition
ncessaire et divine de toute grandeur, ils n'auraient pu que rver
leur ambition, jamais l'accomplir.

Ce chapitre atteste combien Machiavel avait dvisag la fortune 
force de rflchir sur ce que le vulgaire appelle ses jeux!
L'occasion ne peut rien sans l'homme, l'homme rien sans l'occasion;
c'est du mariage de la fortune avec le gnie que nat la puissance;
sans cela, rien. La multitude ignore trop cette vrit. C'est ce qui
la prosterne aux pieds du succs.

Ses considrations sur les novateurs ou rformateurs politiques ou
religieux, dans le mme chapitre, sont de la mme infaillibilit de
vues. Il y en a de deux sortes, dit-il: ceux qui ne peuvent que
persuader et ceux qui peuvent contraindre. Les premiers, il leur
arrive toujours malheur; les seconds ne succombent presque jamais:
c'est pour cela qu'on a vu russir tous les prophtes arms, les
prophtes dsarms finir misrablement.

On voit qu' l'inverse du sophisme de ce temps-ci, qui attribue plus
de force  la parole qu'au glaive, il donne  la force le rle si
vrai que Dieu lui a donn, grce  la lchet du coeur humain.

On fait croire par force! s'crie-t-il, et le monde est son
tmoin!


XVI

Une analyse historique profonde, lucide et pntrante de la conduite
du pape Alexandre VI et de Csar Borgia, son fils, pour se crer une
vaste domination en Italie, est prsente ici non comme modle, mais
comme exemple,  Laurent de Mdicis, dans le livre _du Prince_: l
est le venin.

Gagner les hommes et les dtruire, dit Machiavel, c'tait le moyen
de son gnie et la base de sa puissance. En rsumant sa conduite,
je n'y trouve rien  critiquer. Dou d'un grand courage et d'une
haute ambition, il ne pouvait se conduire autrement. Quiconque, dans
une souverainet nouvelle, jugera qu'il lui est ncessaire de se
garantir de ses ennemis, de se faire des amis, de russir par force
ou par ruse, de se faire aimer ou craindre des peuples, suivre et
respecter par les soldats, de dtruire ceux qui peuvent lui nuire,
de remplacer les anciennes institutions par de nouvelles, d'tre 
la fois svre et gracieux, magnanime et libral; celui-l, dis-je,
ne peut trouver des exemples plus rcents que ceux de Csar Borgia.

tait-ce l, aux yeux de Machiavel, de l'histoire ou des principes?
Lui seul peut le savoir; mais il est bien difficile d'innocenter
mme l'histoire quand elle prsente ainsi la ruse ou le meurtre 
l'me d'un prince, sans avertir au moins ce prince que la ruse est
une bassesse et que le meurtre est un forfait.

Cependant soyons juste: ds le chapitre suivant, o il traite de
ceux qui acquirent la souverainet par des sclratesses, Machiavel
dit nettement sa vraie pense dans les termes suivants:

En vrit, on ne peut pas dire qu'il y ait de la valeur  massacrer
ses concitoyens,  trahir ses amis,  tre sans foi, sans piti,
sans religion. Par de tels moyens on peut sans doute acqurir le
pouvoir; la gloire, jamais!


XVII

Ainsi la vritable pense du livre _du Prince_ ne pouvait tre
d'approuver comme moraliste ces forfaits dans Borgia, puisqu'il les
fltrissait ainsi dans Agathocle. Il devient de plus en plus
vident,  quelques pages de l, qu'il raconte le succs du crime,
mais qu'il ne le glorifie pas. Lisez cette phrase: Les cruauts,
dit-il, sont _bien_ employes (si toutefois le mot bien peut tre
jamais appliqu  ce qui est mal) quand on les commet d'un seul coup
et en masse, etc.

Vous voyez, par la parenthse, qu'il parlait du succs, et non de
l'innocence des cruauts. Il ne peut le dire plus nettement
lui-mme. Il se prmunit contre la calomnie en disant: On peut
appeler habile, mais on ne peut appeler bien ce qui est mal.

C'est ainsi pourtant qu'on lui reproche cet axiome politique qui
fait, depuis l'origine du monde, le dsespoir des honntes gens: Le
monde est si corrompu que celui qui veut en tout et partout se
montrer homme de bien ne peut manquer de prir au milieu de tant de
mchants.

Est-ce l conseiller la perversit aux hommes? Non, c'est leur
conseiller de ne pas esprer leur rcompense en ce monde, mais c'est
leur montrer d'autant plus la sublimit de la vertu qu'en restant
vertueux on consent sciemment  tre victime de son innocence.

C'est en partant de ce fait, et non de ce principe de la corruption
gnrale, qu'il dit ailleurs  son prince: Il vaut mieux dans un
pareil monde tre aim, mais il est plus sr d'tre craint. Le mieux
serait d'tre l'un et l'autre.

On ne peut pas excuser de mme son conseil au prince de ne pas tenir
sa parole lorsque les circonstances dans lesquelles on l'a engage
sont changes, ni l'loge qu'il fait nettement du pape Alexandre VI
d'avoir jet tous ses serments au vent.


XVIII

Le livre finit par une loquente invocation aux Mdicis pour qu'ils
dlivrent l'Italie des barbares. C'tait alors, comme aujourd'hui,
l'exhortation habituelle de tous les orateurs, hommes d'tat,
potes, tels que Dante, Ptrarque, Machiavel, tant qu'ils taient
satisfaits des rpubliques, des papauts et des princes qu'ils
servaient en Italie; le lendemain du jour o ils taient mconnus ou
exils par ces tats ou par ces princes, ils invoquaient l'empereur
d'Allemagne pour qu'il vnt _remettre la selle et le mors  la
cavale indompte_ de l'Italie, selon le fameux tercet du Dante; ou
bien ils allaient, comme Ptrarque, jusqu'en Allemagne implorer le
secours arm des barbares pour la cause de Naples, de Rome ou de
Florence; litanie de la servitude qui demande plutt le changement
de matre que la libert.

Quant  Machiavel, il ne fut point coupable de cette inconsquence
de tant de grandes mes italiennes; il ne conseille ni ne conspire
jamais l'asservissement de sa patrie  des matres trangers; en
cela, seul entre tous, son patriotisme au moins lui servit de vertu.
C'est ce qui fait dire  J.-J. Rousseau que Machiavel, dont on a
fait le bouc missaire de la politique, n'avait pas t compris dans
le vritable esprit de ses oeuvres; que _le Prince_, au lieu d'tre
le livre des tyrans qu'il rend odieux, tait en ralit le livre des
rpublicains; que Machiavel tait un honnte homme et un bon
citoyen, mais oblig de masquer sous les Mdicis son amour de la
libert.


XIX

Nous n'allons pas si loin que J.-J. Rousseau, mais nous n'allons
pas si loin non plus que le prjug des sicles. Machiavel, dans ce
livre, crivit de la politique pour la politique; il fit ce qu'on
appelle aujourd'hui de l'art pour l'art; il fut matre d'escrime, il
ne fut pas un assassin.

N'oublions pas non plus qu'il fut un patriote, et que dans son
admiration pour Csar Borgia il entre plus de patriotisme que de
dpravation. Machiavel sentait pour l'Italie le besoin de la force
nationalise; cette force qui lui a toujours manqu,  cette noble
race, et qui lui manque encore, semblait se personnifier, aux yeux
de Machiavel, dans Csar Borgia, grand gnral et habile politique,
le premier des _condottieri_ et le plus ambitieux des princes
lieutenants de la papaut. Ce n'taient pas les artifices et les
violences qu'il estimait dans Csar Borgia, c'tait la concentration
d'une Italie arme sous sa main.

Voil le vritable caractre du livre _du Prince_, et voil aussi
son excuse. Pour bien juger il faut bien comprendre; le livre _du
Prince_ n'a t bien compris que par J.-J. Rousseau dans son
_Contrat social_.

Un jeune crivain politique de nos jours, M. Alfred Mzires, est
un des hommes qui ont traduit avec le plus de sagacit la vraie
pense de Machiavel. Ce livre _du Prince_ n'en restera pas moins le
texte d'une ternelle et quivoque controverse entre les amis et les
ennemis de la morale politique. L'avenir ne revient jamais sur une
prvention du pass.


XX

Mais un livre de Machiavel sur lequel il n'y a qu'un sentiment,
c'est son _Histoire de Florence_; toute la thorie de l'Italie
classique, de l'Italie contemporaine de Machiavel et de l'Italie
actuelle, est dans ce livre, quand on est capable de comprendre la
logique historique des vnements et la nature des nations. Son
modle fut Tacite, ses disciples furent Bossuet et Montesquieu.
Avoir gal Tacite, avoir inspir Bossuet et Montesquieu, c'est tre
trois grands hommes en un seul homme. Tel est Machiavel dans ce
rcit.

Sans nous tendre sur les vnements trop souvent microscopiques qui
composent l'histoire de la Toscane, cette Athnes de _l'Arno_, aussi
illustre et aussi dramatique que l'Athnes du Cphise, jetons un
regard seulement sur les fondements de cette histoire o Machiavel
dcompose et recompose en quelques pages l'Italie tout entire;
cette anatomie, aussi savante que lucide, rappelle tout  fait, par
sa structure fruste mais indestructible, ces monuments cyclopens
qui portaient des temples ou des villes, et qu'on rencontre encore
 et l sur les collines de l'antique trurie.


XXI

Machiavel commence par jeter un coup d'oeil magistral sur la
dcomposition du cadavre de l'Italie romaine sous les flux et les
reflux des populations htrognes qui descendent des Alpes d'un
ct, et qui descendent de l'Afrique de l'autre, pour dpecer, comme
les vautours de la guerre, les restes de l'empire des Csars et pour
en occuper les territoires. L'Italie antique est morte, disait-il,
le jour o l'empire a t transport  Constantinople; la Rome des
Csars est morte le jour o le christianisme est n. Un empire ne
survit pas  une religion; une nation qui n'a plus de capitale n'a
plus de tte, plus de coeur, plus de nom, plus de langue, plus de
vie.

Il trace  grands coups de plume les invasions des peuplades du
Danube: Hrules, Thuringiens, Lombards, Ostrogoths, Visigoths,
Allobroges; il montre du doigt les haltes de ces peuplades campes
d'abord, colonisant ensuite, se distribuant, au gr de chefs plus ou
moins hroques, sur les diffrentes provinces dpeces de l'antique
Italie.

--Du milieu de ces ruines, dit-il, et de ces peuples renouvels,
sortent de nouvelles langues; le mlange de l'idiome maternel de ces
peuples trangers avec l'idiome de l'ancienne Rome donne une autre
forme au langage.

--De temps en temps une arme, jadis romaine, sous la conduite d'un
lieutenant de l'empereur d'Orient, vient lutter avec plus ou moins
de succs contre les Lombards ou les Hrules matres de l'Italie.
Constantinople se souvient que Rome est sa mre; mais ces
expditions lointaines avortent; il n'y a bientt plus rien de
romain dans Rome que le pontificat, tantt humble dlgu municipal
de l'empereur d'Orient, tantt joignant une souverainet morale 
une magistrature urbaine, autour duquel se groupent les restes de
nationalit romaine. Bientt ces empereurs d'Orient, distraits de
l'Italie ou dshrits de ses plus belles provinces, se bornent 
possder Ravenne, Mantoue, Padoue, Bologne, Parme, se maintiennent
quelques annes dans l'indpendance; mais bientt les Toscans
eux-mmes (trusques) sont subordonns aux Lombards, barbares
d'origine, italianiss de moeurs; les papes,  qui Thodose cde
entirement Rome, par indiffrence pour la possession de ces ruines,
s'accroissant en importance par l'autorit spirituelle du pontificat
sur ces barbares christianiss par leur chef, Rome devient capitale
sacre en face de Ravenne, capitale profane.

Les papes reprsentent l'ombre de Rome, les rois lombards
reprsentent la barbarie conqurante. Ces papes implorent contre les
Lombards les secours de la France, victorieuse, sous Charles-Martel,
des Sarrasins. Grce  ce secours, les papes recomposent une
certaine Italie indpendante; ils reprennent mme Ravenne sur les
empereurs d'Orient. Attaqus de nouveau dans Rome par les Lombards,
Charlemagne accourt  leur appel, dlivre le pontife, en reoit en
rcompense le titre d'empereur romain et d'empereur d'Occident.
Cette lection de l'empereur par le pontife devient un droit
d'lection universel des empereurs d'Occident par les papes. Les
empereurs y trouvent une sanction sur les peuples; les papes, un
titre de supriorit sur les rois. On permet aux Lombards vaincus de
rester dans l'Italie septentrionale, la Lombardie; des dlgus des
empereurs d'Occident gouvernent lgalement la Toscane, l'trurie et
les Romagnes.

Tandis que ceci se passe au nord de l'Italie, les Sarrasins occupent
en matres tout le midi et le littoral de l'Italie depuis Gnes
jusqu'aux Calabres; Rome, incapable de dfendre ces plus belles
contres de l'Italie mridionale, se console en parodiant l'ancienne
rpublique, matresse du monde entre les murs croulants de la ville
de Romulus et des Csars. Elle nomme des consuls, des prfets, des
prtoriens, des snateurs, des tribuns du peuple, comme pour tromper
son nant. En ralit les papes rgnent avec une forte ralit sur
ces ombres mouvantes. Quand les Romains les chassent, les empereurs
germains hritiers de Charlemagne viennent les rintroniser. Les
empereurs et les papes, ligus contre les Lombards et les autres
barbares, sont donc les seuls et vrais souverains alors de l'Italie.


XXII

Cette dualit, tantt concordante, tantt rivale, est la clef de
tous les vnements de l'Italie jusqu' nos jours. La France et
l'Espagne seules viennent immiscer leur pe et leurs prtentions
entre ces deux matres de l'Italie, les papes et les empereurs
d'Allemagne; mais l'Italie elle-mme n'existe que par tronons sous
leurs pieds, comme les serpents coups par le soc de ces laboureurs
d'hommes. Les Normands, peuplades maritimes du Nord, conqurants
d'une province franaise, de l'Angleterre et de la Sicile, se mlent
 ces dbordements de barbares septentrionaux ou sarrasins, et
s'tablissent solidement dans la Campanie et dans Naples. Voisins de
Rome, tantt ils la menacent, tantt ils la protgent contre les
empereurs d'Allemagne. La jalousie entre les papes et ces empereurs
produit dans les deux Italies les factions des Guelfes et des
Gibelins, si clbres dans l'histoire; factions dont l'une est
germanique et l'autre papale, mais dont aucune n'est rellement
italienne. Les Guelfes tant les partisans de la papaut souveraine,
les Gibelins tant les partisans des empereurs; les Guelfes rvant
l'indpendance de ce qui restait d'Italie, les Gibelins soutenant
l'indpendance des rois et des peuples, on voit qu'il tait
difficile de savoir lequel tait le parti de la libert; aussi tous
les grands hommes de l'Italie furent-ils tour  tour Guelfes et
Gibelins, selon qu'ils avaient besoin de l'indpendance des papes ou
de l'indpendance des peuples. Dante, Ptrarque, Machiavel lui-mme,
flottrent entre ces ncessits de parti: Gibelins quand les papes
pesaient trop sur l'Italie, Guelfes quand les empereurs, qui taient
 leurs yeux les librateurs du joug des papes, pesaient trop sur
Rome.

Comment de tels peuples n'auraient-ils pas contract l'habitude
d'osciller, comme leurs grands patriotes, d'une servitude  une
autre servitude? L'Italie de cette poque tait le balancier du
pendule marquant alternativement l'heure des papes, l'heure des
empereurs, jamais l'heure de l'Italie. L'aiguille de ce cadran ne
rtrograde pas.


XXIII

Au milieu de ces vicissitudes d'influence entre les papes et les
empereurs, des tyrannies fodales se fondent partout dans les petits
tats de la basse Italie. Le rapt et l'assassinat fondent et
transmettent ces dynasties d'une maison  une autre. Des chefs de
bandes, enrleurs de troupes mercenaires, la plupart trangres,
passent, selon le poids de l'or qu'on leur paye, du service d'un
prince au service d'une rpublique. Princes ou rpubliques se
liguent tantt avec les papes, tantt avec les empereurs, tantt
avec les Suisses, tantt avec les Franais. Une rpublique trangre
d'origine reprsente seule l'indpendance de l'Italie sur un groupe
de soixante lots dans les lagunes de l'Adriatique: c'est Venise,
phnomne maritime abrit par les flots, et grandissant pendant que
tout se rapetisse autour d'elle sur le continent italien. Gnes,
galement protge par ses rochers d'un ct, par la mer de l'autre,
se constitue aussi une puissance carthaginoise de commerce et de
libert, patrie flottante sur les vaisseaux,  l'abri des tyrannies
italiennes.

Les Gnois, aussi bien que les Pisans, ne sont pas des Italiens de
Rome; ce sont des Liguriens, des Vntes, des trusques, des
Esclavons, des pirates de terre ferme devenus des peuples. Pise,
aussi maritime que Gnes et que Venise, confie sa libert
rpublicaine  ses galres, s'allie avec ses rivaux de Venise et de
Gnes, et brave ainsi Rome, Naples, Milan, Florence. Le territoire
italien tait divis comme le patriotisme. Les rpubliques grecques
de la Campanie, comme Amalfi, Tarente, Salerne, Crotone, s'taient
fondues dans le royaume de Naples; les Visconti rgnaient  Milan;
Ferrare, Modne et Reggio taient soumis  la maison d'Este; Fanza,
aux Manfredi; Imola, aux Alidosi; Rimini et Pesaro, aux Malatesti;
la Lombardie, moiti aux Vnitiens, moiti aux ducs de Milan;
Mantoue,  la maison de Gonzague; les Florentins ne possdaient que
les valles de l'Arno; Pise, Lucques et Sienne florissaient en
rpubliques. L'habile diplomatie de Florence se tenait en quilibre
entre ces puissants voisins; la mer avait cr Gnes, Venise et
Pise; le commerce, l'industrie, les lettres, les arts, maintenaient
Florence au premier rang des capitales de l'Italie, mais Florence
aussi tait trusque et non romaine.

Les trusques durent leur capitale  un grand march fond sur la
colline escarpe de Fiesole; d'o Florence descendit dans la plaine;
de l ce caractre mercantile qui resta l'me de ce doux pays, et
qui finit par lui donner pour magistrats des cardeurs de laine et
pour matres une dynastie de marchands (les Mdicis).


XIV

Jusque-l le Pimont, peupl de petites rpubliques municipales,
telles que Turin, Novarre, Asti, Brescia, Alexandrie, suivait de
loin les vicissitudes des rpubliques et des tyrannies lombardes.
Les marquis de Montferrat et les comtes de Savoie, princes des
montagnes des Alpes, descendaient de temps en temps sur l'Italie,
tantt vainqueurs, tantt vaincus par ces rpubliques,  peine
aperus des grands tats de la pninsule. L'Italie ne se doutait
pas que des gorges de la Savoie, domaine sauvage des peuplades
allobroges, sortirait une puissance envahissante, militaire et
politique, qui aspirerait, quelques sicles plus tard,  concentrer
et  possder l'hritage de Rome dans la main d'un roi des Alpes
hritier des barbares dont Rome ne savait mme pas le nom.


XXV

Voil le prambule lumineux de l'_Histoire de Florence_ par
Machiavel; voil le vridique tableau de la dcomposition de
l'Italie. Cela est pens par l'me du Tacite florentin, crit  la
faon de Bossuet par le vigoureux gnie de San-Casciano.

Nous n'entrerons pas dans l'histoire toute spciale et toute locale
de Florence par le grand historien. Cette histoire est un monument
de bon sens, de connaissance des hommes, de clart, de rcit,
surtout de rflexions politiques dcoulant des vnements qu'il
retrace; mais le sujet est trop exclusivement toscan pour s'y
arrter; la main de Machiavel est plus grande que sa rpublique.
Florence disparat sous cette forte main, digne de manier l'histoire
de tous les empires et de tous les sicles.

Mais enfin voil l'Italie depuis sa mort, l'Italie posthume, si on
veut savoir  cette poque son vrai nom; voil l'Italie exhume et
renaissant de ses cendres jusqu' Machiavel. Dans cette mle de
races barbares greffes sur l'antique sol italien, dans cet amalgame
de Grecs, Byzantins ou Campaniens, de Sicules, de Lombards,
d'trusques, de Liguriens, de Vntes, d'Allobroges, de Germains, de
vieux Romains ayant oubli jusqu'aux noms de leurs anctres,
gouverns par un pontife dont la capitale est une glise sur le
tombeau du pcheur de Galile; dans cette confusion de la thocratie
donnant des lois au temps au nom de l'ternit, d'aristocraties
fodales comme Venise, de comptoirs souverains comme Gnes,
d'ateliers rpublicains comme Florence, de monarchies aventures et
nomades comme le royaume de Naples, de tyrannies fortifies dans des
repaires de brigands plus ou moins polics et gouverns par
l'assassinat: Lucques, Pise, Bologne, Parme, Modne, Reggio,
Ferrare, Ravenne, Milan, Padoue; de cits municipales rgies par des
citoyens et envahies par des incursions de barbares des Alpes,
telles que Turin et toutes les provinces cisalpines, sous les serres
des comtes de Savoie, des marquis de Montferrat ou des chtelains du
Tyrol, qui peut reconnatre l'Italie des Romains, celle des
Scipions, l'Italie des Csars? Except la place, que restait-il de
l'Italie romaine?

 moins d'tre un rhtoricien comme Ptrarque ou un fanatique
dclamateur comme Cola Rienzi, qui pourrait songer  ressusciter le
peuple romain? Les ossements mmes n'en existaient plus, ils
blanchissaient sur les collines de Constantinople, d'Aquile ou de
Ravenne. Ni Dante ni Machiavel, les deux esprits srieusement
politiques et rels de l'Italie actuelle, n'y songeaient seulement
pas; l'un invoquait dans des vers immortels l'empereur germain
d'Occident, le conjurant de venir, de rprimer l'Italie papale 
Rome, et _de remettre la selle et la bride  la cavale indompte_;
l'autre conseillait au pape Lon X et  son successeur de concentrer
l'Italie anarchique par les armes et par la politique sous ses lois,
et de conqurir l'empire pour en faire le rgne de Dieu. L'une ou
l'autre de ces penses pouvait tre politique, aucune n'tait
italienne.

Or, depuis les jours de Dante et de Machiavel jusqu' nos jours,
l'Italie avait-elle chang de nature? La rsurrection sous la forme
d'unit nationale, thocratique, monarchique ou rpublicaine, de
chimre tait-elle devenue une ralit? Que s'tait-il pass de
nouveau dans la Pninsule qui pt autoriser le monde moderne  dire
au fantme de l'Italie unitaire: _Lve-toi et marche!_ et que lui
aurait dit Machiavel s'il et vcu de notre temps?

Nous allons l'tudier avec vous dans son histoire rcente; nous
allons conjecturer les conseils pratiques que lui donnerait
aujourd'hui, s'il pouvait revivre, le plus ferme esprit politique,
le plus sain apprciateur des ralits dans les choses, le plus
hardi contempteur des chimres, que l'Italie ancienne ou moderne ait
jamais produit, son premier patriote enfin.


XXVI

Le royaume de Naples, l'tat le plus compacte, le plus nationalis,
le plus monarchique et le plus peupl de tous les tronons de
l'Italie, avait pass, de dynastie en dynastie, par la domination
aragonaise dans la main des vice-rois castillans, puis dans la main
des Bourbons, comme un apanage de l'Espagne devenue bourbonienne et
 demi franaise. Les trente-trois rvolutions de ce royaume
attestent la convoitise de toutes les nations sur cette magnifique
proie des ambitions dynastiques; elles attestent aussi sa propre
lgret et sa propre turbulence. Nation lgre comme la Grce sa
mre, superstitieuse comme l'Espagne sa nourrice, hroque par accs
comme les Normands ses conqurants, intelligente et vive comme des
Franais de l'Italie,  la fois servile et frmissante envers les
papes ses voisins, qui la revendiquaient comme un fief de Rome,
cette nation, par la souplesse de son caractre et par la
promptitude de son esprit, tait admirablement apte  modifier ses
institutions selon le caractre de ses dynasties passagres. Aussi
commode  la libert qu'au despotisme, elle s'tait dshabitue de
la guerre par l'indiffrence  ses dominateurs, qui la dfendaient,
comme ils la conquraient, par des troupes mercenaires, espagnoles,
franaises, allemandes, suisses. Le peuple en est trs-brave quand
une passion personnelle bout dans ses veines, mais trs-incapable de
discipline et de constance au feu pour des causes purement
abstraites. Le climat et les moeurs lui rendent la vie si gaie et si
douce que la vie lui devient plus chre qu'aux peuples du Nord, qui
ont si peu  perdre en la risquant.

Naples s'tait alli  la maison d'Autriche par le mariage de son roi
Ferdinand avec une archiduchesse d'Autriche (cette reine Caroline tait
soeur de Marie-Antoinette, dernire reine de France). Caroline de Naples
avait en nergie de passion ce que Marie-Antoinette avait en grce
fminine. Elle dominait son mari, le roi Ferdinand; ce prince,
trs-spirituel (quoi qu'on en ait dit), mais indolent d'esprit, ne
demandait au trne que du plaisir; les grands le mprisaient pour sa
paresse, le peuple l'adorait pour sa familiarit avec la populace. Comme
tous les enfants d'Espagne, il tait trs-asservi aux moines. Sa femme
commandait aux ministres choisis par elle, aux favoris par lesquels elle
rgnait; elle ne rgnait alors ni stupidement ni scandaleusement, comme
ses ennemis l'ont crit et l'ont fait croire au monde. Ses ministres
rformateurs et philosophes, tels que Tanucci et Acton, introduisaient
dans la lgislation, dans l'administration, dans la marine et dans
l'arme de son royaume, tout ce qui, dans les principes et dans les
progrs modernes, n'offensait pas jusqu' la rvolte les moeurs fodales
des provinces et les superstitions du bas peuple de la capitale.
L'esprit de Joseph II et de Lopold, ses frres, les deux souverains les
plus hardis contre les routines de gouvernement, respirait dans ses
propres actes; elle avait autant de philosophie et de hardiesse: plus
puissante, elle aurait t la Catherine II du midi de l'Europe; mais,
fille de Marie-Thrse, elle tait reine avant tout, et, femme autant
que reine, elle mlait le got du plaisir  celui de la domination. Son
peuple avait immensment grandi sous sa main.

Telle tait la reine Caroline quand la rvolution franaise clata;
elle y reconnut ses propres principes, mais elle y reconnut bientt
aussi l'ennemie des trnes et le levier des peuples; le dtrnement,
les infortunes, le meurtre inexcusable de Louis XVI, de sa soeur
Marie-Antoinette, la jetrent dans une terreur qui se convertit en
haine dans les mes fortes. Elle se ligua avec l'Angleterre, avec le
pape, avec l'Autriche et la Russie, avec toutes les puissances et
toutes les causes qui voulaient arrter ce torrent de principes et
de sang menaant de couler de Paris sur le monde. L'Anglais Acton,
son ministre, appelle l'Angleterre  son secours; la France
l'expulse de son trne; elle se rfugie en Sicile,  l'abri des
flots et des escadres britanniques; une raction passionne en sa
faveur se dclare. Le cardinal Ruffo soulve et entrane les
Calabres contre les Franais au nom de la religion et de la
monarchie. Les vaisseaux de Nelson ramnent la reine  Naples; le
peuple l'y reoit avec des transports de rage et d'amour; mais son
retour est le signal d'une vengeance sanguinaire contre
l'aristocratie napolitaine qui a tremp dans les principes
rvolutionnaires franais. Naples a sa terreur royale comme Paris sa
terreur populaire.

Ce retour est prcaire comme sa fortune. Napolon donne le trne de
Naples  son frre Joseph et  son beau-frre Murat. La dynastie
bourbonienne rentre en Sicile; Murat gouverne en hros et en
administrateur ce beau royaume; il y laisse des souvenirs de gloire
et de bont qui ne sont pas un parti, mais une estime. Pendant ce
temps la reine Caroline, rfugie  Palerme, y subit la protection
exigeante des Anglais; ils lui arrachent une constitution dont ils
ont la popularit, et elle les prils. Napolon tombe cras sous la
masse des ressentiments des peuples et des rois contre lesquels il a
accumul tant d'offenses; Murat l'abandonne, s'enrle dans la ligue
du monde contre Napolon; il continue  rgner  ce prix par la
tolrance de la coalition.


XXVII

Napolon, exil  l'le d'Elbe, envahit de nouveau le trne de
France; Murat, indcis entre ses nouveaux allis et son beau-frre,
dont il craint les ressentiments, se perd en armements quivoques
qui menacent les deux partis. Il appelle vainement l'Italie 
l'indpendance sous le drapeau napolitain; l'Italie ne rpond que
par l'inertie et le doute. Son arme se dbande au premier choc
contre les Autrichiens; il revient  Naples dcouronn et en sort le
lendemain en fugitif. Errant en Corse, il tente une descente sur les
ctes de Calabre; il y trouve le peuple alin contre lui, et la
mort; il accepte sa fortune en vaincu et le supplice en hros.

La reine Caroline tait morte de douleur  Vienne, o elle avait
cherch un asile contre l'humiliation du patronage imprieux des
Anglais. Le vieux roi Ferdinand, son mari, tait revenu seul 
Naples; il y rgna avec douceur et modration jusqu'en 1820.  ce
moment le carbonarisme s'emparait souterrainement de son arme; le
carbonarisme tait une socit secrte, une conspiration permanente
dont il est difficile de dfinir les doctrines: c'tait un
jacobinisme modr, mais tnbreux, qui couvait dans l'ombre et qui
affiliait dans le vague; son cri de guerre tait la _Constitution
espagnole_ arrache  Ferdinand VII par l'insurrection soldatesque
de l'arme de Cadix. Cette constitution, qui n'tait ni rpublicaine
ni monarchique, mais insurrectionnelle  tous ses articles, rendait
galement impossibles la monarchie et la rpublique; elle tait
l'anarchie organise.

Naples, foyer du carbonarisme aristocratique et militaire, rpondit
sans le comprendre au cri de l'arme; cette arme marcha sur Naples
et prsenta  la pointe des baonnettes la constitution espagnole au
vieux roi Ferdinand. Nous assistmes nous-mme  ces vnements. Le
roi plia sous la volont de l'arme. L'aristocratie et la
bourgeoisie simulrent l'enthousiasme; le peuple, tonn, murmura et
resta en observation hostile contre le carbonarisme. La constitution
espagnole fut proclame sur parole, car il n'en existait pas mme un
exemplaire  Naples.

Le parlement fut convoqu; ce parlement, compos en majorit
d'hommes de sens et de talent, montra dans ses dlibrations combien
le royaume de Naples tait  la hauteur des institutions libres; des
orateurs aussi clairs qu'loquents, tels que le comte Riciardi dei
Camalduli, le baron Poerio et ses mules, galrent les Cazals et
les Mirabeau de notre Assemble constituante.

Cette courte priode de gouvernement reprsentatif laisse une
glorieuse trace de lumire et de raison sur le royaume de Naples. Le
parlement aurait rgularis la constitution des carbonari si le joug
de l'arme n'avait pas pes  la fois sur lui et sur le trne.

La coalition monarchique de la France, de l'Angleterre, de
l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, se pronona au congrs de
Laybach contre le carbonarisme de l'Italie. Les troupes de
l'Autriche furent charges de rtablir le roi Ferdinand dans sa
toute-puissance. L'arme napolitaine de quatre-vingt mille hommes se
dispersa aux premiers coups de canon; elle marchait sans unit et
sans conviction pour une cause inconnue; elle tait humilie d'obir
 une secte sous le drapeau trop troit d'une conjuration
triomphante.

Naples rentra dans la monarchie absolue pendant trois rgnes.


XXVIII

La rpublique de 1848 en France s'tait abstenue svrement de toute
propagande arme ou dsarme chez les peuples libres de leurs formes
de gouvernement; mais Naples, agite une seconde fois par l'esprit
de 1820, avait conquis, avant l'explosion de la rpublique en
France, une constitution sur son jeune roi.

Cette constitution n'avait pas le caractre soldatesque et
anarchique de la constitution des carbonari; elle pouvait marcher
sans chute par la bonne volont du roi et par la sagesse de la
nation; mais les restes du carbonarisme voulurent la pousser  des
dsordres par des excs populaires. Le jeune roi, qui l'piait pour
la surprendre en flagrant dlit d'insurrection, marcha sur elle avec
rsolution; ses troupes, dont il tait l'idole, le suivirent; il
triompha en un jour, comme le roi de Sude Gustave, du parti qui
avait voulu l'entraver. La ligue du roi, du bas peuple et de
l'arme, contint le parti aristocratique et libral pendant dix ans,
et le contient encore malgr les agitations de l'Italie et malgr
les sommations du Pimont, de l'Angleterre et de la France.


XXIX

Un roi presque enfant, dont on ne connat encore que le nom, se
tient debout sous ces coups de vent, par le seul aplomb de la
volont de son pre; il semble survivre  ce pre, le plus
volontaire des rois de ce sicle. Le jeune roi, menac de perdre sa
nationalit et son indpendance sous l'envahissement sans bornes du
Pimont, tient encore le royaume de Naples en quilibre; l'esprit de
nation lutte contre l'esprit de rvolution: qui l'emportera?

Le Pimont, en dmasquant son ambition, a compromis la vraie cause
librale en Italie. Absorber n'est pas affranchir: la conqute est
le repoussoir de la libert.

Malgr l'appui de l'Angleterre et de la France, le Pimont prira 
l'oeuvre, car il s'est donn une oeuvre en disproportion avec ses
forces: on rve l'impossible, on ne l'accomplit pas. L'Italie
elle-mme, qui n'est pas _pimontaise_ mais _italienne_, rprouvera
un jour ce rve de monarchie universelle des tribuns pimontais; un
tribun n'est pas oblig d'tre un homme d'tat. Il y a bien peu
d'annes que le tribun de l'Irlande O'Connell prtendait aussi
ressusciter l'Irlande en l'amputant de l'empire britannique. Un
immense engouement, rsultat d'une immense illusion, levait cet
O'Connell aux nues, sa vraie place; nous ne cdmes pas  cet
engouement pour un fanatique de l'impossible; nous ne vmes dans
O'Connell qu'un loquent Rienzi ou un turbulent Savonarole de
l'Irlande, et nous prophtismes, seul alors, le nant de ses
pompeuses dclamations. Qu'est-il arriv? O'Connell est mort
d'emphase; ses compatriotes ont honor sa vie et sa tombe de leurs
subsides patriotiques; ses promesses drisoires sont mortes avec
lui, il n'en est plus responsable. L'Irlande regrette le temps qu'il
lui a fait perdre en progrs raisonnables  la poursuite de chimres
sonores, et le royaume-uni de la grande fdration britannique
subsiste et ne se souvient plus de son agitateur.

Triste exemple pour les O'Connell du Midi!

Voyons maintenant ce qui est advenu de l'Italie, depuis Machiavel, 
Rome,  Florence,  Ferrare,  Gnes,  Venise,  Turin; compltons
le tableau, et par le pass prjugeons l'avenir.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)




LIIIe ENTRETIEN

     Une indisposition rhumatismale, trs-longue,  laquelle je suis
     assujetti sans gravit mais non sans supplice depuis trente ans,
     a mis un intervalle inusit entre le 52e et les 53e--54e
     Entretiens. Cette indisposition se termine seulement aujourd'hui;
     nos abonns, qui veulent bien nous permettre de les considrer
     comme des amis, nous pardonneront ce retard involontaire. Le
     volume de 1860 n'en souffrira pas; nous supplerons 
     l'inconvnient en publiant, comme aujourd'hui, deux Entretiens 
     la fois, de manire que les douze Entretiens de l'anne soient
     toujours complts avant le 1er janvier de l'anne suivante.

                                                            LAMARTINE.

     Paris, 20 juillet 1860.




LITTRATURE POLITIQUE.

MACHIAVEL.

DEUXIME PARTIE.


I

Aprs Machiavel, nous avons vu ce qu'tait devenu le royaume de
Naples.

Aprs Machiavel, voyons d'un coup d'oeil le reste de l'Italie
jusqu' nos jours.

Rome se prsente la premire: les papes, tantt inspirs par le
gnie de leur pontificat, tantt gars par une ambition mondaine et
en disproportion avec leur puissance italienne, tantt asservis  la
pression arme de Naples, de l'Espagne, de l'Autriche, de Venise, de
la Toscane, de la France, continuent de rgner  Rome: s'ils en sont
momentanment dpossds, ils y reviennent aprs de courtes
clipses. Rome les proscrit quelquefois et les rappelle toujours.
Cette capitale grande et vide de l'Italie antique se fait peur 
elle-mme de sa grandeur et de sa viduit, quand elle cesse d'tre
remplie par l'ombre sacre d'une rpublique ou d'une monarchie
universelle. Il faut, pour ne pas tomber en ruine, qu'elle soit la
capitale de quelque chose de grand; ce quelque chose, c'est la
papaut.


II

Nous ne voulons point parler ici des papes comme pontifes, mais
comme souverains temporels, comme prsidents viagers et perptuels
d'une rpublique purement italienne, rpublique constitue d'un
dbris de l'empire romain  Rome. Nous ne parlons pas thologie,
nous parlons politique.

Il y a, en effet, deux hommes parfaitement distincts dans un pape:
celui qui ne distingue pas entre ces deux hommes dans un ne peut
parler ni de l'un ni de l'autre avec bon sens et avec respect; car,
s'il attribue au pontife inspir de Dieu les erreurs, les vices, les
crimes de l'individu appel pape, il offense Dieu, il est absurde et
sacrilge envers la souveraine Sagesse; et s'il attribue au pape,
chef lectif d'une rpublique italienne, l'infaillibilit, la
perptuit et l'autorit du pape, pontife et oracle de Dieu, il
offense la raison et la libert, il sacre la tyrannie, il est
sacrilge aussi envers l'espce humaine.


III

Il y a donc une _dualit_ ncessaire dans les papes; l'une de ces
dualits, le pape, appartient aux catholiques; l'autre de ces
dualits, le souverain, appartient  l'Italie. Ne parlons que du
souverain.

Religieusement, nous comprenons trs-bien comment le christianisme
naissant et grandissant a voulu peu  peu confondre dans les papes
ces deux caractres si diffrents, d'oracle et de souverain. Toute
doctrine qui vient au monde, qui descend du ciel ou qui croit
fermement en descendre, a une ambition sainte, absolue comme la
Divinit incarne qu'elle personnifie ou qu'elle croit personnifier
dans sa foi. La foi rvle n'est pas comme la foi raisonne; elle
n'a ni _plus_ ni _moins_, ni hsitation, ni tolrance, ni doute;
elle est conqurante comme l'ambition du ciel, elle est absolue
comme la volont de Dieu sur les choses et sur les mes; tous les
moyens lui sont bons comme  Dieu, parce qu'elle se sent ou se croit
divine, et que la Divinit, tant le bien suprme, ne peut faire le
mal mme en employant des moyens violents; elle veut et elle croit
avoir droit de vouloir soumettre tout ce qu'elle ne peut convaincre.
C'est le _compelle intrare_ mal entendu de l'vangile; c'est le
glaive fauchant comme une ivraie du monde tout ce qui adore Dieu
autrement qu'elle; c'est la foudre du pape-pontife lance sur toute
me qui s'insurge contre l'autorit de sa foi.


IV

Dans cette disposition naturelle des premiers fidles d'une religion
rvle et militante pour conqurir l'Orient ou l'Occident, puis la
terre entire, il est tout simple que les nophytes de cette
religion, perscuts eux-mmes, se soient dit: Le pouvoir est une
force non-seulement sur les corps, mais sur les mes; rangeons les
mes sous la loi de notre culte par la force qui vient de Dieu;
donnons l'empire de la terre  ce chef de notre foi, qui dispose de
l'empire du ciel. Voici l'empire du monde romain qui s'croule,
emparons-nous d'un des dbris de cet empire, livr aux barbares,
occupons sa capitale, abandonne au flux et au reflux des nations
sans matres, tablissons-y un nouvel empire, dont un pauvre prtre
du Christ sera d'abord l'vque, puis le patriarche, puis le consul,
puis le souverain spirituel, puis le roi temporel, ds que
l'hritage imprial sera tomb par dshrence du lieutenant de Csar
au serviteur des serviteurs de Dieu.

Ce serviteur des serviteurs de Dieu imprime d'avance un respect
surnaturel aux barbares; ils flchiront d'autant plus le genou
devant lui qu'ils le trouveront pauvre et dsarm; ils verront un
Dieu dans ce vieillard bnissant tout le monde au nom d'un matre
suprieur aux vicissitudes des empires; il nommera ces barbares ses
enfants, et ces barbares verront dans ce vieillard leur pre; ils se
convertiront peu  peu  une foi qui leur laisse possder le monde,
qui n'a que des armes d'anges, et qui n'a d'ambition qu'au ciel;
ils lui concderont sur la capitale de l'Italie, que ce vieillard
habite, un empire des ruines; _ils y laisseront clore_ lentement
l'oeuf du christianisme couv par les barbares dans le nid abandonn
de l'aigle romaine.

Et si, par la persuasion, ou par les alliances, ou par l'habilet,
ou mme par les armes spirituelles, d'autres provinces de l'Italie
romaine se rattachent  cette chaire du pontife,  dfaut du trne
des Csars, cette chaire deviendra un trne, ce trne recrera un
autre empire, cet empire humain laissera longtemps indcis le
caractre de sa domination sur l'Italie, autorit spirituelle pour
les uns, autorit temporelle pour les autres, ambigut favorable
aux deux situations.

Puis viendra quelque grand conqurant de la foi et de l'empire, tels
que _Grgoire_ ou _Sixte_, qui prendront rsolument le sceptre
temporel, et qui affecteront le droit d'lection ou de dposition
des rois.

Et si les peuples obtemprent  cette injonction papale, l'empire
temporel romain ne sera pas seulement rtabli sur le monde, il sera
doubl d'un empire spirituel, le roi sera dieu et le dieu sera roi.
L'Italie deviendra inviolable, sige d'un double empire; quiconque y
touchera ne sera pas seulement barbare, il sera sacrilge.


V

Nul ne peut nier que ceci ne soit le rsum parfaitement historique
de l'institution de la papaut, et de son action sculaire pour
rassembler autour d'un centre commun les dbris de l'Italie, pour la
dfendre des barbares, pour la disputer  l'empire germanique et
pour faire de ses membres pars une unit papale, au lieu d'une
unit romaine:  ce titre, les historiens philosophes les moins
chrtiens, tels que Gibbon, Sismondi, Ginguen, Voltaire lui-mme,
constatent les services rels rendus par la papaut  l'Italie dans
le courant des sicles. Par ordre de date il n'y a pas de puissance
plus antique en Italie; par ordre de services il n'y en a pas de
plus italienne.


VI

Plus tard, la lutte que les papes avaient soutenue contre les
barbares pour l'Italie, ils la soutinrent contre l'empire
germanique, antagoniste permanent de leur puissance temporelle: ils
la poursuivirent contre la prpotence des diffrentes tyrannies
fodales qui s'levrent  et l dans le domaine italien; ils
furent l'obstacle  toute domination exclusive de quelques parties
de l'Italie sur la patrie italienne; ils furent le centre de la
confdration, car l'Italie est essentiellement fdrale; ils furent
la prsidence de la rpublique nationale d'Italie.


VII

Ainsi arriva jusqu' nos jours la papaut politique. La rforme
l'affaiblit considrablement dans son ascendant sur l'empire
germanique et dans son protectorat de l'Italie. L'Italie perdit en
scurit,  cette poque, tout ce que les papes perdirent en respect
sur l'Angleterre, l'Allemagne, la Prusse, le nord de l'Europe. Du
moment o les papes ne furent plus spirituellement sacrs et
inviolables pour ces souverains, pour ces peuples, pour ces armes
et pour la Germanie, ils furent temporellement plus faibles pour
protger l'Italie.

La philosophie accrut encore, dans le dix-huitime sicle, cette
dcadence des papes. Les cours les plus catholiques s'affranchirent
avec des respects extrieurs, mais avec des rvoltes hardies, de
leur vassalit romaine: les ministres d'Aranda,  Madrid; Pombal, en
Portugal; Tannuci,  Naples; Choiseul,  Paris; l'empereur Joseph
II,  Vienne; le grand-duc Lopold, en Toscane; le vice-roi
Firmiani,  Milan, refoulrent les prtentions papales de Rome dans
le sanctuaire; les milices mme de ce sanctuaire furent hardiment
licencies par l'autorit politique de ces cours, les jsuites
expulss, ou les ordres monastiques dissous, leurs proprits
confisques, la sparation du temporel ou du spirituel nettement
formule.

Bossuet, ce catchiste loquent, mais rebelle aux papes pour
complaire au roi, avait couvert sa rbellion de gnuflexions et de
respects; mais il avait en ralit affranchi les trnes de la chaire
de saint Pierre. La philosophie n'avait qu' puiser dans l'arsenal
catholique les armes de l'indpendance mme spirituelle contre les
papes. L'glise dite _gallicane_ les prend, ces armes, des mains de
l'vque de Meaux. S'il y a une glise gallicane, que devient
l'glise romaine? et s'il n'y a plus d'glise romaine, que devient
l'unit? Au point de vue srieusement catholique, Bossuet, tout en
perscutant, au nom du roi, le protestantisme, a dtrn le
pontificat romain.


VIII

Depuis Bossuet, les papes n'ont pas cess de dchoir en puissance
publique en Italie d'autant de degrs que Bossuet les a fait dchoir
en autorit religieuse par l'glise gallicane. L'Angleterre
maudissait le papisme, et dsirait le voir dpouill de sa royaut
italienne autant que de sa vice-royaut divine; la Prusse le
hassait, la Russie le regardait avec les yeux jaloux de son
patriarche russe, aspirant  lui opposer une seconde fois un
patriarcat d'Orient; les tats protestants de l'Allemagne
triomphaient de s'en tre affranchis.

La rvolution franaise, en poussant la raction philosophique au
del de la libert, favorisa, sans le savoir, la double autorit
spirituelle et temporelle des papes.

Pie VI, arrach  ses tats, comme prisonnier de guerre, par des
armes franaises, mourut dtrn et captif en France. Aussitt
aprs ses victoires d'Italie, Bonaparte rtablit le pape dans Rome,
non-seulement comme pontife, mais comme souverain italien.

Il appela Pie VII  Paris pour le sacrer, comme un autre
Charlemagne.

Plus tard il voulut, dans un mouvement d'impatience, renverser de
nouveau le trne pontifical qu'il avait rtabli; il fit de Rome une
ville conquise, annexe, sous le nom de dpartement du Tibre, 
l'empire. Le pape, arrach brutalement  son palais par des
gendarmes franais, fut tran de Florence  Turin, de Turin 
Savonne, de Savonne  Fontainebleau, comme un captif embarrassant
qu'on renvoyait de prison en prison.

Quand Bonaparte sentit l'empire chapper par grands lambeaux de sa
main avec la victoire, il se hta de rendre les tats pontificaux au
pape et de renvoyer respectueusement le pontife  Rome comme un gage
de restitution et de paix  l'Europe.

Les traits de 1815, dont on parle souvent sans les connatre, ne
furent pas autre chose que le reflux de toutes les puissances dans
leur territoire respectif aprs le dbordement puis de la France
napolonienne.

Ces congrs et ces traits, dans lesquels les puissances non
catholiques taient en majorit, reconnurent la souverainet telle
quelle du pape, non comme un droit religieux, mais comme un fait
politique; ils ne remanirent pas la carte dchire du monde
antnapolonien, ils la recousurent.

Pie VII gouverna par la main du cardinal Consalvi avec sagesse,
libralit et modration, les tats romains. Il n'y eut ni raction
ni excs sous son rgne; il fut le Louis XVIII de l'glise. Il
mourut le plus tolrant des pontifes et le plus regrett des
princes. Les rgnes suivants furent sans caractre et sans
vicissitudes jusqu'au pape actuel.


IX

Comme pontife, le pape actuel tait un second Pie VII; comme homme
de prire, il vivait sans voir la terre, les yeux au ciel; comme
souverain politique, c'tait un Italien amoureux de l'indpendance
et de la dignit de l'Italie.

Il la rveilla trop en sursaut par ses premires paroles et par ses
premiers actes du haut de son trne. Quand l'Italie fut debout, il
ne sut qu'en faire.

Son patriotisme lui disait de la lancer contre l'Autriche.

Sa conscience lui disait que la guerre n'tait pas chrtienne, et
qu'il valait mieux tre un pontife de paix irrprochable devant
Dieu qu'un grand tribun arm de l'Italie devant les hommes.

Il couta sa conscience.

Il refusa des armes  l'Italie qu'il avait souleve.

De l, sa vertu mconnue et ses malheurs.

Naples s'tait leve, et s'tait donn une constitution pour
conqurir sous les auspices de la papaut la libert et
l'indpendance.

Le roi de Sardaigne Charles-Albert, le plus papal et le plus
autrichien des souverains jusque-l, avait profit de l'heure du
pape et de l'heure de Naples pour se poser en champion du
gouvernement populaire et de l'mancipation de l'Italie. Il tait
dj sous les armes, prompt  se dsavouer comme  envahir.


X

Ces trois vnements, provoqus involontairement par le pape,
avaient prcd de plusieurs mois la rvolution de 1848 et
l'avnement de la rpublique  Paris. L'branlement donn au monde
libral par le pape ne fut pas sans contre-coup sur la France. Cet
branlement hta la chute de la monarchie de 1830.

Le contre-coup de la rpublique de 1848,  son tour, eut son
retentissement naturel et non artificiel partout: Vienne, Berlin,
Francfort, Milan, Venise, Naples, Florence, Rome, se soulevrent
d'elles-mmes; les souverains et le pape se htrent de jeter des
constitutions plus populaires pour amortir le choc des peuples
contre les trnes.

L'Italie, rveille imprudemment un an avant par le pape, voulut
entraner le pontife et le prendre pour chef dans la guerre contre
l'Autriche.

La conscience du pape s'y refusa une seconde fois  tout risque; son
ministre modrateur Rossi fut assassin.

Le pape s'vada et s'enferma  _Gate_, dans le royaume de Naples.

La rpublique romaine, ou plutt la rpublique municipale de Rome,
fut proclame.

La rpublique franaise, gouverne alors par un dictateur  vue
droite mais courte, au lieu de se borner  offrir un asile sr et
respectueux au pontife, intervint  main arme pour la souverainet
temporelle du pape  Rome.

La rvolution romaine fut prise d'assaut dans Rome par l'arme
franaise.


XI

Sous un autre prsident de la rpublique franaise, une arme
franaise occupant Rome  perptuit devint par le fait une arme
pontificale; elle tablit l'intervention chronique dans la capitale
de l'Italie.

Tout s'assoupit dans cette situation aussi fausse pour la papaut
que pour la France jusqu'au congrs de Paris de 1856.

 la voix d'un ministre pimontais, ce congrs de 1856, contre tous
les principes de droit public et international, s'arrogea
illgalement un droit d'intervention arbitraire et permanent dans le
rgime intrieur des souverainets trangres. Naples, Rome, Parme,
la Toscane, l'Autriche, furent dnonces comme des accuss
vulgaires devant le tribunal du Pimont, de l'Angleterre et de la
France.

Une pareille faute contre le droit public ne pouvait qu'engendrer le
dsordre au dehors; c'tait la pierre d'attente du chaos europen.

L'indpendance et la responsabilit des souverains devant leur
peuple tant dtruite, tout le monde avait le droit de gouverner
chez tout le monde, except le gouvernement du pays lui-mme. Le
droit de conseil crait le droit d'intervention militaire
rciproque; de ce droit d'intervention rciproque dcoulait et
dcoule encore le droit de guerre perptuel entre voisins: c'est le
contraire du droit de civilisation, qui est l'indpendance des
peuples chez eux.


XII

Le Pimont, qui avait obtenu de la complaisance ou de la surprise du
congrs de 1856 un pareil principe, ne tarda pas  l'exercer.

La guerre dite de l'_indpendance_ clata par l en Italie. Cette
guerre s'tendit par contigut du Pimont  Parme,  Modne,  la
Toscane, aux tats du pape, et maintenant on dlibre  Paris et 
Londres, dans des conseils de la Gaule ou de la Grande-Bretagne, sur
ce qui sera retranch ou conserv de la souverainet temporelle des
tats en Italie.

Cette dlibration seule est une intervention flagrante, destructive
de tout droit public et de toute indpendance italienne; quelque
chose que vous prononciez, vous prononcerez mal.

Pourquoi vous, Europe, au congrs de 1856  Paris, vous tes-vous
arrog,  la voix d'un ministre pimontais, le droit de dlibrer
sur les rgimes intrieurs des peuples? Cette dlibration seule sur
la dernire bourgade de l'Italie est une usurpation ou sur la
souverainet des gouvernements ou sur la volont libre des sujets.

Je n'y ai pas t tromp en 1856, en lisant cette intervention
irrgulire permise au Pimont dans les affaires intrieures du
pape, du roi de Naples et des autres puissances italiennes. Je me
dis  moi-mme: C'est une dclaration de guerre sous la forme d'une
signature de paix.

Nous nous dbattons aujourd'hui sous les consquences de cette ligne
insre au protocole du congrs de 1856.

Que deviendra le pouvoir temporel de la papaut si l'Europe est
consquente?

Que deviendra l'Italie si l'Europe se rtracte? Je le dirais bien,
mais je contristerais l'Italie et l'Europe; le silence prophtise
assez.

Ce droit d'intervention rciproque man du congrs de Paris en 1856
est la fin du droit public europen: _finis Poloni!_ Que
dirions-nous si Naples ou le pape s'arrogeaient le droit de contrle
et d'intervention intrieure  Paris,  Londres,  Turin?

Le diplomate pimontais a tendu un pige au congrs, et le congrs
de 1856 y est tomb. On n'en sortira qu'en reconnaissant le droit
contraire. Nous faisons des rvolutions et des lois pour la libert
individuelle du dernier des citoyens, et nous ne savons pas
respecter la libert individuelle des Italiens!

Taisons-nous, et voyons ce qui advint de Florence aprs Machiavel.


XIII

Florence sonne bien autrement que Turin dans l'histoire de l'esprit
humain et de la libert italienne.

Cette race toscane ou trusque, la plus forte, la plus loquente, la
plus lettre, la plus artiste, la plus politique de toutes les
races, la race de Machiavel, de Michel-Ange, de Dante, de Ptrarque,
de Lon X, de Mirabeau, de Napolon, cette race aussi active mais
plus rflchie qu'Athnes, transporta la Grce en trurie.

Elle fut la noblesse de l'Italie.

Ses citoyens sont rests les anctres de la civilisation moderne de
l'Europe. Ce que la France, l'Allemagne, l'Angleterre ont d'antique,
d'hroque, d'loquent et d'attique dans leurs monuments et dans
leurs moeurs, vient de Florence. _Alma mater!_

Aprs Machiavel la Toscane s'tend comme frontire et se concentre
 la fois comme gouvernement intrieur, tantt par l'habilet,
tantt par la violence, entre les mains de la faction des Mdicis.
Lucques, Pise, Sienne, Livourne, abdiquent dans la main des Mdicis
leur libert rpublicaine. Cette famille de marchands devient une
dynastie de l'Italie centrale; elle s'allie, par des mariages, avec
la maison royale de France et d'Europe; elle donne pour dot  ses
filles les millions que son monopole commercial en Orient et en
Occident verse incessamment dans ses caisses; ces millions,  leur
tour, servent  solder les troupes trangres que la France, son
allie, lui prte pour consolider son rgne. Elle encourage les arts
qui succdent aux industries; Florence se couvre de monuments,
vritable diadme de l'Italie moderne; elle semble gouverne pour
l'honneur de l'esprit humain par une dynastie de Pricls; sa langue
devient la langue classique de l'Italie rgnre; ses moeurs
s'adoucissent comme ses lois; son peuple, dshabitu des guerres
civiles, reste actif sans tre turbulent; il cultive, il fabrique,
il navigue, il commerce, il btit, il sculpte, il peint, il
discute, il chante, il jouit d'un rgime tempr et serein comme son
climat; les collines de l'Arno, couvertes de palais, de villages, de
fabriques, d'oliviers, de vignobles, de mriers, qui lui versent
l'huile, le vin, la soie, deviennent pendant trois sicles l'Arcadie
industrielle du monde!...


XIV

Les guerres pour la succession d'Espagne, la liquidation de la
succession allemande et espagnole de Charles-Quint, rappelrent les
armes d'Espagne, de France et d'Allemagne en Italie.

Elle redevint pendant soixante ans le grand champ de bataille de
l'Europe. Les Italiens amollis, trop heureux de leur long repos et
de leurs richesses, laissrent combattre les trois puissances,
Espagne, France, Autriche, sur leur territoire, sans prendre part 
la lutte o il s'agissait de disposer d'eux.

On les partagea et on les repartagea dans quatre traits
conscutifs auxquels ils parurent indiffrents comme des troupeaux
sous la houlette des bergers qui les troquent.

Par le dernier de ces traits, la Toscane, o le dernier des Mdicis
allait s'teindre sans enfants, fut dvolue  la maison d'Autriche
dans la personne de Franois duc de Lorraine, futur empereur et
poux de l'immortelle _Marie-Thrse_.


XV

Un prince philosophe, Lopold, grand-duc de Toscane, prcurseur des
principes de libert de conscience, d'galit civile et de
_gouvernement par l'opinion de 1789_, appliqua le premier ces
principes  la lgislation et  l'administration de ses peuples
italiens. Plus heureux que Louis XVI, il trouva dans la nation qu'il
voulait rgnrer autant de raison que d'lan vers les amliorations
philosophiques dont il tait l'initiateur couronn.

Sous Lopold, la Toscane, aussi libre qu'une rpublique, mais
stable comme une monarchie, devint le modle idal de tous les tats
de l'Europe.

Ses successeurs, malgr les agitations que les secousses de la
rvolution franaise imprimaient  l'Italie, poursuivirent en paix
le systme libral et populaire de Lopold.

Seuls, les grands-ducs de Toscane, quoique de source germanique,
restrent allis fidles de la France sous la rpublique.

Dtrns plus tard par Napolon, ils emportrent les regrets de
leurs peuples.

Donns d'abord par Bonaparte consul  une infante d'Espagne, sous le
nom de royaume d'trurie, puis par Bonaparte empereur  sa soeur
lisa Baciocchi, devenue grande-duchesse de Toscane, ce beau pays
continua  tre heureux dans toutes ces mains.

Il portait son bonheur en lui-mme, dans son caractre et dans ses
vertus. Les traits de Vienne le rendirent  la maison de Lorraine,
qui y tait justement adore. Les Lorrains y rgnrent en suivant
les traces du premier Lopold; un grand ministre libral de cette
cole, le vieillard _Fossombroni_, y tint jusqu' quatre-vingt-six
ans d'une main flexible les rnes de l'administration et de la
diplomatie.

Le prince _don Neri Corsini_, son lve et son mule, lui succda 
la tte des affaires.

Le jeune grand-duc tait un autre Lopold pour la Toscane.

Aucun gouvernement reprsentatif ou rpublicain en Europe ne
jouissait d'autant de libert que les Toscans. Ce gouvernement
n'tait ni autrichien ni franais, il tait toscan, il s'tait
naturalis italien. Deux princesses saxonnes, deux soeurs, l'une
duchesse douairire, l'autre grande-duchesse rgnante, rappelaient
par leurs grces et par leur amour des lettres ces princesses
italiennes de la maison d'Este  Ferrare, parmi lesquelles le Tasse
et l'Arioste trouvaient des modles potiques ou des protectrices
adores. J'ai eu le bonheur de rsider pendant plusieurs annes 
cette cour, et d'assister, dans la familiarit intime du prince, 
tous ses actes,  toutes ses intentions,  toutes ses penses les
plus secrtes d'amour pour son peuple et de perfectionnement pour
ses institutions; il n'y eut jamais alors plus de libralisme sur
un trne. Je lui dois ce tmoignage devant ses amis comme devant ses
ennemis. Les cours l'accusaient de gter, par excs de conscience,
le mtier de roi.


XVI

En 1848, le sursaut que le pape Pie IX avait donn  l'Italie, la
constitution inopine de Turin, la guerre si inattendue intente en
Lombardie par Charles-Albert, jusque-l plus autrichien que
l'Autriche, soulvent les Toscans par contre-coup. Ce peuple, si
accoutum  la libert politique, demanda modrment  son souverain
la libert lgale, une constitution.

Il lui demanda de plus de dclarer la guerre italienne  sa propre
maison, et de se liguer avec ses sujets contre sa famille.

L'option, quoique ncessaire, tait cruelle. Le prince eut le tort
d'hsiter: il fallait ou trahir son sang ou trahir son trne;
l'abdication franche et entire tait nettement indique.

En abdiquant et en se retirant dans une neutralit commande par
cette double qualit de prince de la maison d'Autriche et de
souverain d'une partie de l'Italie en guerre avec l'Autriche, le
prince prservait sa dignit personnelle et peut-tre son trne, car
aprs la guerre il pouvait tre rappel comme un arbitre par ses
sujets, et avou comme un parent par l'Autriche.

Il n'y a pas de bonne politique contre la nature.

Celle que le grand-duc adopta tait ambigu; elle eut les
inconvnients de l'ambigut: l'Autriche l'accusa d'tre Italien,
l'Italie le souponna d'tre Autrichien. vad de Florence, rappel
par une raction, rinstall par les armes autrichiennes, il rgna
de nouveau, mais en dlgu de l'Allemagne plus qu'en souverain
indpendant. L'estime de son peuple lui restait, mais le coeur de
l'Italie tait alin de lui.


XVII

Telle tait la situation de la Toscane en 1859, quand
Victor-Emmanuel, nouveau roi de Pimont, appela l'Italie aux armes.
La Toscane voulut rpondre  ce cri; le prince hsita encore; un
soulvement respectueux du peuple de Florence, foment en apparence
par le ministre mme de Victor-Emmanuel auprs du grand-duc, dtrna
et exila le souverain toscan. L'avenir jugera ce procd
diplomatique dont Machiavel lui-mme et t tonn: un ambassadeur
s'immisant,  l'abri du droit des gens, dans les affaires du prince
auprs de qui il reprsente l'alliance et l'amiti de son matre; et
cet ambassadeur remplaant, le soir mme de la rvolution, le
souverain qu'il a conduit du trne, du palais et du pays!

Depuis ce jour la Toscane, sans souverain, est gouverne par ceux
qui la convoitent. Elle n'a pas eu le courage de rtablir sa
glorieuse rpublique; Florence, dans la peur d'tre autrichienne,
semble destine  se faire pimontaise: un remords de dignit la
refera tt ou tard toscane pour se relever italienne. Florence,
vassale de Turin, est un contre-sens  ses monuments,  son peuple,
 son gnie comme  son histoire. Dante, Machiavel, les Mdicis,
Alfieri lui-mme, qu'en diront-ils dans leur spulcre?

Passons  Venise.


XVIII

L'Italie est si fconde qu'elle a enfant, comme la Grce, toutes
les formes de gouvernement; sa vritable unit se compose de ces
diversits puissantes; celui qui lui veut l'uniformit la mutile.
Venise est une Italie  elle seule.

C'est l'tat le plus ancien de l'Europe. Jusqu'au jour o un gnral
franais la surprit et la vendit  l'Autriche comme une statue
enleve par les Gaulois au muse national de l'Italie, Venise tait
reste rpublicaine inviole, indpendante et libre comme les flots
de l'Adriatique dont elle est entoure.

Construite par les Vntes sur une lagune de la mer d'Italie, elle
avait rsist aux Gaulois, aux Ostrogoths, aux Lombards, aux
Sarrasins, aux empereurs du Bas-Empire, aux Ottomans, aux Germains,
aux Esclavons; la rpublique, pour s'y conserver contre tant
d'ennemis, s'tait concentre dans son aristocratie  la fois
tyrannique et populaire. Commerciale comme Tyr, militaire comme
Carthage, Venise devint en peu de sicles ce qu'est l'Angleterre
aujourd'hui, un empire flottant, ngociant et combattant sur toutes
les mers.

Ses doges, conseillers temporaires de cette Rome des eaux,
conquirent tout ce qui se dtachait de l'empire grco-romain sur les
bords de la Mditerrane, de l'Adriatique, de la mer Noire; la
Syrie, Chypre, Rhodes, les les de l'Archipel grec et ionien, Scio,
Samos, Mitylne, Andros.

Les flottes de Venise transportrent les croiss  Jrusalem; ses
colonies marchandes, tablies jusque dans Constantinople comme des
postes avancs, y construisaient des forteresses et des tours;

Des envoys de la France venaient plaider humblement dans l'glise
de Saint-Marc,  Venise, devant dix mille citoyens, la cause de la
croisade, et demander les secours des flottes vnitiennes;

Constantinople tombait sous les Vnitiens avant de tomber sous
Mahomet II; leur vieux doge Dandolo montait  l'assaut  leur tte;
l'le de Crte (_Candie_), qui domine la route d'gypte et de Syrie,
tait cde aux Vnitiens pour leur part dans les dpouilles de
l'empire d'Orient; ils y ajoutrent les territoires de Lacdmone,
presque tout le Ploponse, et toutes les villes maritimes de la
Thrace, de Thessalonique  Constantinople; l'Istrie, la Dalmatie,
les les Ioniennes taient dvolues  la rpublique; ses simples
citoyens possdaient des principauts en Orient, tels que les duchs
de Gallipoli et de Naxos, l'Archipel tout entier, alors devenu
vnitien.

Les Gnois seuls leur disputaient quelques-uns de ces dbris de
l'Orient; les doges, magistrats souverains de cette rpublique, y
rgnaient avec l'autorit et la majest des rois hrditaires du
reste de l'Italie.

 mesure que la dictature militaire tait devenue moins habituelle
et moins ncessaire, des consuls lectifs avaient t cds au
peuple par la noblesse afin de limiter le despotisme des doges par
des _censeurs_ et des _inquisiteurs_.

Ces magistrats, chargs de l'opposition et du contrle populaires,
contre-balanaient et surveillaient le doge; les lections d'o
sortaient le doge et les autres magistrats ou conseillers taient
trs-compliques; plusieurs degrs et des liminations nombreuses
rappelaient le mcanisme lectoral d'o le mtaphysicien franais
_Sieys_ avait voulu faire sortir l'aristocratie et la dmocratie
combines.

Une rsistance respectueuse mais ferme  l'ascendant temporel des
papes caractrisait la politique de Venise en Italie. Puissance plus
orientale qu'occidentale, les Vnitiens avaient contract quelque
chose des patriarcats de l'glise grecque.

Une conjuration avorte des partisans du peuple contre le doge et
le grand conseil devenu hrditaire, fit concentrer le pouvoir
souverain dans un conseil des _Dix_, et instituer l'espionnage et la
dlation comme des armes lgales de la souverainet aristocratique
dans les tats de la rpublique.

Ds lors le despotisme inquisitorial fut consacr sous le nom de
libert. Corrompre pour rgner et rgner pour corrompre, fut la
nature de ce gouvernement.

Ce cercle vicieux de corruption des membres pour laisser toute
l'autorit  la tte fit durer _cinq cents ans_ cette forme  la
fois licencieuse et muette de tyrannie.

Venise lui dut des conqutes clatantes, un peuple doux, une
politique immuable, des monuments, des arts et des ftes qui font
poque dans les annales de l'esprit humain. L'antiquit ne prsente
aucun exemple d'une telle rpublique o le plaisir servt 
perptuer et  masquer la tyrannie. La guerre servait aux Vnitiens,
comme plus tard aux Anglais,  tendre le trafic entre les peuples.

L'Amrique n'existait pas encore pour l'Europe; la route des Indes,
en contournant l'Afrique, ou cette route abrge en empruntant la
mer Rouge, tant inconnues, le commerce des Indes se faisait par la
mer Noire.

Les Gnois en occupaient les ports fortifis; les Vnitiens leur
disputaient la clef de cette mer dans un quartier de Constantinople
fortifi  leur usage; ces deux flottes italiennes rivales se
livrrent une bataille navale indcise et meurtrire, sous les yeux
des Grecs spectateurs, dans le canal du Bosphore.

Constantinople alors tait ouverte  toutes les colonies de
trafiquants avec l'Inde; sur le continent lombard, Venise tendait
ses conqutes; Franois de Carrare, matre de Padoue, de Vicence, de
Vrone, tant tomb dans leurs mains avec trois de ses fils, le
conseil des _Dix_ les fit trangler juridiquement dans leur prison.
Les Carrare ne mritaient la mort que par leur hrosme et par la
terreur que leurs armes inspiraient  Venise.


XIX

Padoue devint une seconde Venise continentale; le conseil des Dix
fut aussi implacable et aussi cruel envers les princes lombards de
la Scala. Leur hritage, comme celui des Carrare, devint possession
vnitienne, ainsi que les marches de Trvise, Vrone, Vicence,
Feltre et Padoue.

Par une juste vengeance du ciel, la rpublique, devenue conqurante
en terre ferme, commena  dcrotre en puissance sur la mer.
L'aventure et le mouvement tant dans sa nature, la stabilit la
corrompit. Les flots semblent inspirer plus d'hrosme que la terre
aux peuples ns au sein des mers.

Le conseil des Dix devient ombrageux, et dpose et perscute jusqu'
la mort le plus glorieux de ses doges, Foscari; cependant les
Vnitiens reconquirent le royaume de Chypre sur les Turcs devenus
matres de la Grce et des les; mais les Turcs se vengent bientt
aprs leur victoire dans l'pire, le doge Contavrini y prit en
combattant. Pendant la servitude alternative de l'Italie aux
Franais et aux Allemands, les Vnitiens continuent  rester libres
et  triompher tantt de la France, tantt de l'Allemagne, sans
s'avilir jamais jusqu' la neutralit, cet gosme honteux des
nations inertes; on les voit partout o il y a un quilibre 
rtablir en Italie, de la tyrannie trangre  combattre, de la
gloire navale ou militaire  conqurir au nom de Venise; leur trsor
paye les Suisses, qui psent la justice des causes au poids de leur
solde; la victoire de Marignan laisse les Vnitiens inbranlables
dans leur patriotisme italien.

Charles-Quint et Lon X ne triomphent pas plus que les Franais de
leur indpendance; mais les Turcs triomphent graduellement de leur
puissance navale et coloniale en Orient; Chypre et la Grce leur
chappent; leur poque hroque finit avec leur ascendant sur la
mer.

D'autres tats europens se crent des marines et leur disputent le
commerce de l'Orient; les Vnitiens cherchent  se fortifier par une
alliance avec la Hollande; ils penchent vers le protestantisme.

Les Vnitiens, comme les Toscans, restent les allis de coeur de la
France pendant les guerres de la rvolution franaise en Italie.

Bonaparte, aprs les victoires de la premire campagne, veut
rapporter en France la popularit d'un citoyen pacificateur avec le
prestige d'un gnral victorieux runis dans sa personne; pour
atteindre ce but, il lui faut deux choses, la paix avec le pape et
la paix avec l'Autriche: par la paix avec le pape, il rconcilie le
sentiment catholique de la France et de l'Italie avec son propre
nom, il apaise les consciences inquites, il se prpare un
conscrateur futur de son diadme dans un pontife qui lui devra sa
tiare. Par la paix avec l'Autriche, il fixe ses victoires en les
bornant, il annexe une partie de l'Italie, le Pimont, la Savoie, la
Lombardie  la France; il montre en lui  sa patrie fatigue de
guerres une re de paix rpublicaine, un Washington de vingt-sept
ans, matre de lui, plus fort de modration que d'lan, plus
glorieux que sa gloire!

Mais, pour obtenir cette paix de l'Autriche battue et jamais
vaincue, il fallait lui offrir une indemnit territoriale capable de
compenser la perte de la Lombardie et d'honorer au moins sa dfaite.

Bonaparte n'avait pas cette indemnit sous la main; il fallait la
trouver; il ne pouvait la trouver que dans Venise.

Venise cependant ne donnait aucun prtexte  la conqute. Quelques
insurrections des paysans de terre ferme contre les troupes
franaises qui empruntaient illgalement le territoire de la
rpublique, servirent de grief au gnral Bonaparte. En vain le
gouvernement de Venise lui envoya des satisfactions; il feignit une
colre bruyante et implacable, qui ne pouvait tre apaise que par
l'effacement du nom de Venise de la liste des nations.

Il l'effaa en effet, et la donna  l'Autriche comme ddaignant de
la garder pour lui-mme. L'Autriche eut la honte d'accepter ce
qu'elle n'avait pas mme conquis; le gouvernement encore rpublicain
de la France eut l'immoralit et l'impudeur de revendre  l'Autriche
la libert d'une rpublique avec laquelle la France n'tait pas
mme en guerre. Venise, aprs avoir tyrannis ses propres citoyens,
subit la tyrannie de l'tranger; reste autrichienne pendant
quelques annes, elle redevint un proconsulat de la France sous le
gouvernement militaire franais, comme si Bonaparte, devenu
Napolon, et ddaign de la gouverner par lui-mme. Elle retomba de
ses mains avec le monde, en 1815, et rentra sous le joug de
l'Autriche.

Les traits de Vienne, qui rtablissaient tout, oublirent de la
rtablir.

En 1848 elle s'insurgea, comme Milan,  la voix de Charles-Albert,
qui s'avanait avec une arme insurrectionnelle en Lombardie.

Aprs la dfaite de Charles-Albert, Venise essaya de rsister au
reflux des Autrichiens, et de revendiquer sa libert par son
hrosme.

Un homme, digne par son caractre du nom de Washington vnitien,
_Manin_, la gouverna pendant cette tempte par la seule autorit
morale d'une me plus grande que sa destine. Le gnral napolitain
Gabriel _Pepe_ se jeta patriotiquement dans Venise avec un lambeau
de l'arme d'Italie. Le dictateur et le gnral inspirrent leur me
aux Vnitiens; ils combattaient pour l'honneur de la libert plus
que pour la victoire. Leur longue rsistance et leur capitulation
glorieuse honorrent en effet le malheur de Venise; Pepe et Manin
trouvrent un asile en France.

Le dictateur Manin y vcut dans une pauvret fire et volontaire, il
y vcut de son travail quotidien de professeur de langue italienne.
Il en fixait lui-mme le salaire au niveau des plus modiques
rtributions des matres de langue. Sa fille adore mourut de
l'exil, du climat et de sollicitude pour son pre, entre ses bras.
Il faut rendre hommage  la France: elle offrait tout  Manin, il
refusa tout; il ne voulait du ciel qu'une patrie. Je l'ai connu
intimement, et je n'ai rien vu d'humain en lui que la forme
mortelle: c'tait un de ces caractres o la vertu est si naturelle
et si modeste qu'elle n'a besoin d'aucun effort et d'aucune
ostentation pour se tenir debout dans toutes les fortunes. Ce nom de
Manin sera  jamais un de ces bas-reliefs retrouvs dans les
dcombres de l'antique Italie.

Il eut un seul tort de jugement,  mes yeux, sur la fin de sa vie,
ce fut d'abdiquer la rpublique vnitienne dans une lettre aux
Italiens pour leur conseiller de se monarchiser sous le sceptre du
roi de Pimont. Il n'y a de coalition digne et sre que celle qui
laisse leur nom, leur nationalit et leur nature aux coaliss: la
rpublique vnitienne, s'enrlant sous la monarchie ambitieuse de
Turin, se perd en s'abdiquant; les abngations, qui font la vertu
des individus, font la dgradation des peuples. Ce tort de Manin,
que nous lui avons reproch alors et qui rompit nos relations, ne
fut pas le tort de son esprit, ce fut le tort de son patriotisme;
impatience d'exil qui redemande une patrie, mme  l'pe qui va
lui ravir son indpendance, son gouvernement rpublicain et son nom.

On sait comment la paix inexplique mais, selon moi, invitable de
Villafranca, en 1859, abattit pour un temps les esprances de
Venise. La fondation de Trieste, l'incorporation de cette ville
maritime  l'Allemagne, les dveloppements rapides de cette ville
hansatique, l'accroissement des industries, des navigations, du
commerce de l'Allemagne avec l'Orient, industrie, navigation,
commerce qui ont besoin de s'couler tous les jours en plus grande
masse par l'Adriatique, rendent extrmement problmatique la
renaissance d'une Venise maritime en face de l'Allemagne;
l'accroissement du Pimont comme royaume unique de l'Italie
septentrionale rend la renaissance de la Venise de terre ferme plus
difficile encore. On n'y voit en perspective qu'une cinquime
capitale pimontaise, humble succursale de Turin, de Milan, de
Gnes, de Florence, ou bien une grande ville libre, une Tyr de
l'Adriatique, renfermant hermtiquement dans ses remparts battus des
flots l'ombre d'une rpublique qui ne peut revivre sous sa premire
forme et qui ne doit pas mourir.


XX

Passons  l'tat de Gnes, de Gnes, jadis la seule et belliqueuse
rivale de Venise.

La rpublique maritime de Gnes fut fonde municipalement par les
Liguriens, habitants de ses montagnes et de ses anses, aprs le
reflux d'Attila hors de l'Italie. Elle imita Rome dans ses premires
lois: elle eut son peuple, son aristocratie, ses deux consuls, ses
censeurs; ses comices, composs de tout le peuple convoqu, se
tenant sur la place publique. La noblesse donnait les consuls au
peuple, le peuple reconnaissait ces consuls pour les tuteurs de ses
droits contre la noblesse. Ainsi se balanaient, comme  Rome,
l'autorit et la popularit, ces deux ncessits des rpubliques.

C'est cette popularit des consuls tribuns du peuple qui cra, ds
ces temps-l, la renomme des grandes familles de Gnes, les Doria,
les Spinola, les Fornaro, les Negri, les Serra, familles hroques
dont la guerre et le commerce perpturent l'ascendant jusqu' nos
jours.

Devenus puissance navale, incapables par leur petit nombre de s'tendre
sur terre, les Gnois portrent, comme Venise, toute leur ambition vers
la mer. Leurs galres, empruntes par les diffrentes croisades pour les
expditions en Orient, y conquirent pour Gnes elle-mme les places
fortes de la cte de Syrie, telles que Laodice et Csare; un de leurs
consuls monta le premier  l'assaut de cette place rpute inexpugnable;
aprs la prise de Constantinople par les Latins, les Gnois disputrent
aux Vnitiens les dpouilles de l'empire; ils colonisrent militairement
les ctes du Ploponse, Coron et Modon.

La rivalit des grandes familles et l'insubordination des matelots
sur les flottes firent sentir  Gnes l'insuffisance du gouvernement
populaire et aristocratique tour  tour. Le peuple insurg contre la
noblesse se nomma,  l'exemple de Venise, un doge dictateur, arbitre
entre les plbiens et les nobles; cette institution ne suffit pas 
prvenir les guerres civiles entre les _Doria_ et les _Spinola_,
chefs des partis contraires. Les Visconti, tyrans de la Lombardie et
du Pimont, en profitrent pour assiger Gnes. Le roi de Naples,
Robert, vint la dfendre. Les Gnois abdiqurent un moment leur
souverainet entre les mains de leur librateur. Les plbiens,
encourags par lui, incendirent les palais des nobles; le roi
Robert s'loigna aux lueurs de ce bcher de Gnes.


XXI

Pendant ces troubles sur le continent et dans la ville, Gnes
poursuivait ses conqutes sur la mer. La colonie gnoise de
Constantinople s'immisait dans les affaires de l'empire grec,
dlivrait des princes de captivit, en inaugurait d'autres,
fortifiait un quartier et un port de Byzance, y levait la tour
gnoise, de Galata, qui subsiste encore comme une colonne rostrale
de cette puissance maritime; on lui cdait l'le de Tndos, qui
leur livrait les Dardanelles, leur ouvrait la mer Noire; ils
disputaient en mme temps le royaume opulent de Chypre aux
Vnitiens: des Vpres siciliennes de Chypre les y exterminrent
tous, except un seul, pour en porter la nouvelle  Constantinople.
Revenus plus irrits et plus forts pour y venger leurs compatriotes
massacrs, ils s'emparrent de _Nicosie_, capitale de Chypre, et ils
pargnrent gnreusement les femmes et les filles des Cypriotes
tombes dans leurs mains. Bravant Venise jusque sous ses murs dans
des tablissements gnois  l'Adriatique, ils taient devenus, 
force de courage et d'audace sur les deux mers, arbitres de
l'Italie; leurs discordes civiles les empchrent de jouir longtemps
de cette prosprit. Les _Adorni_ et les _Fregosi_, deux factions
qui empruntaient leurs noms  leurs chefs, dchiraient les villes et
les campagnes; le peuple, insurg par des tribuns plbiens des
mtiers les plus pauvres, chassait du pouvoir les patriciens; dix
rvolutions en dix ans faisaient passer le gouvernement d'une
faction  une autre. Les nobles, proscrits, mais puissants par leurs
vassaux des campagnes, s'taient retirs dans leurs chteaux
fortifis, d'o ils insultaient leur patrie; les Visconti, de Milan,
menaant de plus en plus l'indpendance de Gnes par leurs intrigues
dans la ville, par leurs troupes dehors, les Gnois rsolurent de se
livrer au protectorat de la France: c'tait sous Charles VI, leur
alli, prince dont la faiblesse d'esprit ne ferait jamais un tyran.
Le doge Adorno proposa au peuple de remettre au roi de France le
gouvernement de sa patrie  des conditions viagres qui ne
menaaient pas son indpendance et qui assuraient sa scurit. Le
trait fut sign de confiance. Le peuple se calma; mais sa
turbulence ne tarda pas  clater en sditions nouvelles; elles
furent apaises par la prsence  Gnes d'un vice-roi franais.

Le duc de Milan devint plus tard protecteur et tyran de Gnes. Le
plus grand exploit de leurs flottes signala cette poque pour Gnes:
leur amiral Spinola anantit dans le golfe de Gate la flotte des
Espagnols, et fit prisonnier le roi Alfonse le Magnanime d'Aragon,
ses deux frres, l'an roi de Navarre, l'autre grand matre de
l'ordre militaire de Saint-Jacques, cinq mille marins et toute la
noblesse d'Aragon. Cette victoire ranima dans Gnes l'orgueil de la
libert; le protectorat des Visconti lui pesait; elle se souleva
avec la mobilit de ses flots et redevint entirement indpendante;
l'nergie de cette race ne pouvait supporter longtemps aucun joug,
mme le sien propre.


XXII

Cependant les noms des hros de l'aristocratie gnoise grandissaient
par les orages mmes de la rpublique. Les rivages et les flots de
la Sardaigne, de la Sicile, de Naples, de la Grce, de la mer Noire,
portent leurs noms. Il ne leur manquait qu'une place aussi haute que
leur renomme dans la constitution de la rpublique, pour tre aussi
utiles  leur patrie au dedans qu'illustres au dehors.

_Fiesque_, un de ces nobles mcontents, s'allia avec le duc de Milan
contre sa patrie, la surprit par une descente nocturne; il proclama
l'abolition du gouvernement des doges, il remit le pouvoir  un
conseil de hauts justiciers lus par le peuple. Ce gouvernement ne
fut qu'une phase de l'anarchie intrieure; Pierre Frgose, fils du
neveu du doge, fut rinstall comme chef unique. La rpublique
envoya un de ses plus hroques amiraux, _Giustiniani_, pour
dfendre Constantinople contre les assauts de Mahomet II: une
blessure reue  ct de l'empereur chrtien, sur les murs de la
ville, lui fit quitter le champ de bataille avant la catastrophe de
la ville. Il acheta l'le de Corse, et en donna les revenus par
hypothque  la banque de Gnes. Il reconquit Scio, Mitylne,
Rhodes; il s'allia avec la France, protectrice dsintresse de
Gnes, contre le roi d'Aragon et de Naples. Chass de Gnes par des
rivaux, il est tu sur les murailles en tentant d'y rentrer. La
France intervient de nouveau pour Gnes par un protectorat actif
dans les guerres de cette rpublique contre la maison d'Aragon 
Naples, elle combat pour la maison d'Anjou, qui prtend  cette
couronne. L'archevque Paul Frgose entre  Gnes avec des bandes de
la campagne pour y venger la mort de son frre. Attaqu par les
Franais, qui soutenaient le parti oppos au sien, Paul Frgose
remporte sur eux une des victoires les plus meurtrires pour la
chevalerie franaise. Deux mille cinq cents morts jonchent les
collines et les valles de Gnes; un grand nombre d'autres se
noyrent dans les flots sous le poids de leur armure, en essayant
de regagner leurs vaisseaux. L'archevque Paul Frgose devient par
sa victoire doge de la rpublique et cardinal. Aprs lui, la France
resserre son alliance avec Gnes,  titre de matresse du Milanais.
Sous cette demi-servitude, l'ordre s'y rtablit; mais la dcadence
militaire et commerciale y commence. Pise lui propose de s'annexer 
la rpublique; le peuple veut l'accepter, les nobles s'y opposent
pour complaire  la France, qui redoutait cette annexion. Le peuple,
excit par l'insolence des nobles, se soulve: un Doria est tu sur
la place du March; il saccage et brle les palais des nobles; il
nomme un doge, un ouvrier en soie, Paul de Novi, homme suprieur,
par son esprit cultiv,  sa condition, et oppos aux Franais.
Louis XII, irrit de ce que Gnes revendique la protection de
l'empereur Maximilien contre lui, Louis XII marche d'Asti sur Gnes.
Aprs des combats acharns sous les murs, il rentre dans Gnes
l'pe  la main; sa magnanimit se refuse  toute vengeance, il
rend la libert aux Gnois. Ils la perdent de nouveau sous les
successeurs de ce prince.

Andr Doria, leur concitoyen, le plus illustre des hommes de guerre
de son temps, _condottiere_ de mer, qui passait tour  tour du parti
de l'empire au parti de la France, la leur rend. Le seul titre de
librateur de sa patrie le suit dans la postrit. C'est le
Thmistocle de Gnes.

On lui reprochait d'avoir terni ce service  sa patrie par une ombre
de dfection  sa parole donne  la France. Hlas! rpondit-il en
soupirant et aprs un long silence, un homme peut s'estimer heureux
quand il russit  faire une belle action, bien que les apparences
n'en soient pas toutes galement belles. Si le monde savait combien
est grand l'amour que j'ai pour ma patrie, il m'excuserait d'avoir
brav quelques inculpations personnelles pour la servir.

Charles-Quint lui offrit la souverainet sur sa patrie, avec le
titre de prince de Gnes. Il prfra la gloire  la possession, et
rtablit, sur de sages rformes, la rpublique. Il effaa les noms
des factions; il institua un snat de quatre cents snateurs pris
dans toutes familles nobles ou plbiennes, mais considres et
propritaires. Ce conseil nommait le doge. Cette dignit, qui lui
fut offerte, fut encore refuse par lui dans l'intrt de la libert
et de son titre d'amiral des flottes de Charles-Quint, titre
incompatible avec celui de duc de Gnes. Rome antique n'a pas de
plus magnanimes abngations; Andr Doria est le Scipion des
rpubliques italiennes. Les Capponi  Florence, les Doria  Gnes,
sont des Romains expatris, mais encore Romains.


XXIII

Andr Doria vieillissait dans sa gloire, et ne sortait plus de son
palais, o il tait retenu par ses infirmits; il avait remis le
commandement actif de ses galres  son neveu Gianettino Doria.
Fieschi, ennemi des Doria, qui avaient cart du pouvoir la
turbulence populaire et la tyrannie oligarchique, conspirait dans
Gnes contre les Doria. Il sort de son palais au milieu de la nuit
avec les conjurs, pour attaquer  la fois le palais des Doria hors
la ville, et pour s'emparer des galres dans le port: Gianettino
Doria, accourant au port pour dfendre les galres, est tu  la
porte de la ville. Andr Doria s'enfuit dans la campagne pour y
rassembler ses partisans; la flotte tait dj surprise, et Fieschi
posait le pied sur une planche pour passer sur la galre de
l'amiral, quand il glissa dans la mer et s'y noya sous le poids de
son armure.

Ses complices, dconcerts par la disparition du chef, qui portait
seul le plan de la conjuration dans sa tte, abandonnent
l'entreprise, et offrent de remettre les galres et les ports au
seul prix d'une amnistie.

Andr Doria rentra, prcd de la terreur de son nom; sa vengeance
implacable, qui ne se ralentit qu' l'ge de quatre-vingt-quatorze
ans, consterna Gnes et assombrit son nom. L'Espagne, aprs lui,
continua  prvaloir dans les conseils de la rpublique.


XXIV

 l'instigation du duc de Savoie, un tribun plbien, nomm Vachero,
insurgea Gnes, ourdit une conjuration nouvelle pour attaquer le
palais du gouvernement et massacrer tous les citoyens inscrits parmi
les patriciens au livre d'Or. Trahi par un Pimontais son complice,
il subit le supplice, malgr les injonctions du duc de Savoie, qui
avoua sa propre complicit dans l'action, et qui menaa la
rpublique de sa vengeance.


XXV

Louis XIV,  son tour, fait bombarder Gnes, avec autant de cruaut
que d'injustice, pour avoir interdit la contrebande du sel par les
Franais dans les ports. Quatorze mille bombes crasent ou brlent
la moiti des palais et des glises de la plus belle ville maritime
de l'Occident.

Sous le rgne suivant, les Gnois poursuivent la conqute pied 
pied de la Corse, et rendent enfin l'le  la France.

La rvolution franaise, en dbordant en Italie, attaque ou dfend
tour  tour Gnes dans des siges mmorables.

Les traits de Vienne, infidles  leur plan gnral, qui tait le
rtablissement des trnes et des tats viols par Napolon, excluent
la rpublique de Gnes du droit public, et la donnent violemment au
roi de Sardaigne.

Gnes s'agite longtemps sous ce sceptre tranger et ne rentre dans
son repos que sous le canon des Pimontais. C'est, avec Venise, la
seule rpublique italienne qui ait le droit de s'indigner contre ces
traits de 1815, traits qui rendent le trne aux princes de la
maison de Savoie, et qui, au nom de la lgitimit des rois et des
peuples, confisquent au profit de cette maison de Savoie une
rpublique illustre qu'ils n'ont pas mme la peine de conqurir!
L'Italie s'affligera et la France se repentira d'avoir laiss
enlever ce peuple hroque, ce port indpendant et cette marine
presque franaise  l'indpendance et  la politique. L'extinction
de la nationalit gnoise sera un deuil pour l'Italie et un reproche
ternel  l'quit du congrs de Vienne.

Descendons au Pimont, jusque-l bien moins illustre, et surtout
bien moins italien que la rpublique des Mdicis, des Adorno, des
Frgose et des Doria.


XXVI

La maison de Savoie est une des plus anciennes et des plus
militaires dynasties de l'Europe, si l'on compte au rang de dynastie
ces hrdits fodales de familles possdant des fiefs humains dans
les montagnes qui servent de limites aux empires des grands
peuples[4].

[Note 4: Les Milanais, en 1449, les appelaient encore des
_trangers_.

 la paix de Lodi, on leur donne pour limite la Ssia entre le
Pimont et la Lombardie.

Charles III de Savoie s'attache exclusivement  l'empereur: il tait
son beau-frre. Il alla  Bologne lui faire la cour.

Pour le punir, Franois Ier rclame la Savoie comme hritage de sa
mre, Louise de Savoie. L'empereur, de son ct, occupe les villes.
Dpouill de presque tout, il meurt  Verceil. Emmanuel-Philibert,
son fils, hrite de l'empereur. Charles IX lui rend Turin.

 leur tour, pendant nos guerres de religion, Emmanuel-Philibert et
son fils s'emparent de la Provence, du Dauphin et de la Bresse.

Dans la guerre de coalition successive de l'Espagne contre la
France, la maison de Savoie trahit Louis XIV en 1703 et lui fait
perdre l'Italie; le duc de Savoie reoit en rcompense la Sardaigne.

Tout fut cd  l'Autriche par le trait d'Utrecht.]

Ces princes rgnaient sur une peuplade de braves et pauvres
Allobroges, laisss comme une alluvion des grandes invasions des
peuples du Nord. Presse entre la Suisse, la France et les valles
du Pimont, sur un groupe de montagnes et dans de sombres valles
des Alpes, cette peuplade peu nombreuse s'tait refoule ou rpandue
tour  tour sur les plaines voisines qui lui offraient le moins de
rsistance, tantt sur le bassin de Genve, en Suisse, tantt sur le
bassin de la Bresse, en France, jusqu' la Sane, tantt dans le
bassin du P, en Italie; elle allait chercher, non de la gloire,
mais de l'espace et du pain, chez ses voisins. Son caractre,
trs-spcial  cette race de montagnards savoisiens, tait une
fidlit et une bravoure chevaleresques. Les meilleurs soldats des
ducs de Savoie sont toujours descendus de ces montagnes; leur
douceur les rendait disciplinaires; leur subordination fodale les
conservait dvous  la bonne ou  la mauvaise fortune de leurs
princes; leur intrpidit froide les rendait solides comme le devoir
au poste o on les avait placs pour vaincre ou mourir. Ils avaient
deux religions dans leur coeur, leurs princes et leurs prtres;
superstitieux chez eux, hroques dehors, bons et honntes partout,
aussi propres  subir le joug de la conqute sans le secouer qu'
imposer ce joug  leurs voisins, quand l'inquitude de la maison de
Savoie les mettait  la solde des grands allis auxquels on
infodait leur sang pour des causes toutes personnelles  ces
princes.


XXVII

On a vu ces princes se glisser presque furtivement en Italie,
quoique n'ayant rien d'italien ni dans le sang, ni dans les moeurs,
ni dans la langue,  l'poque o la confusion des guerres intestines
de la Lombardie laissait leurs incursions libres et impunies.
Plusieurs fois chasss de Turin par les Franais, ils avaient
embrass et vaillamment servi la cause de l'empereur d'Allemagne
contre nous.

Les croisades leur avaient donn un renom, une importance et des
possessions royales en Orient; la royaut de Chypre et de Jrusalem
tait le seul titre imposant qu'ils eussent encore attach  leur
maison.

Le trait d'Utrecht, en dshritant l'Espagne de ses possessions
italiennes, agrandit les possessions de l'empire d'Allemagne en
Lombardie.

La maison de Savoie s'allia, comme de coutume, au plus fort: ce
n'est pas la moralit, mais c'est l'habitude des petites puissances.

En 1696 elle dserta momentanment l'Allemagne. Le duc de Savoie,
Amde II, obtient l'alliance de Louis XIV en donnant sa fille au
duc de Bourgogne. Cette princesse savoyarde en France fut un
ngociateur habile et intime dans la familiarit du roi.

Louis XIV, en retour, donna Pignerol  la maison de Savoie. Quelques
annes plus tard, le duc vend l'alliance franaise  l'empereur
Lopold Ier, au prix du Montferrat, de la province de Valence,
d'Alexandrie, du val de Ssia, et de toute la plaine situe entre
Tanoro et le P. L'empereur lui accorde de plus, sur les dpouilles
de l'Espagne, la royaut de la Sicile; on la lui retire en 1720, et
on l'indemnise avec la royaut de la Sardaigne, royaut semi-barbare
qui lui donne sur le continent le titre de roi.

Les intrigues et les versatilits constantes d'alliance de la maison
de Savoie lui profitent par une nouvelle dfection. Dix-neuf ans
aprs, la France, en retour d'une de ces dfections intresses en
sa faveur, lui obtient Tortone, Novare, et un agrandissement de
territoire considrable en Lombardie. Trois ans passs, et la
reconnaissance passe plus vite que les annes, la maison de Savoie
fait une nouvelle dfection  la France, et combat avec l'Autriche
contre nous.


XVIII

L'impratrice paye cette dfection des provinces lombardes, du
Vigevano, du duch de Pavie et du territoire de Plaisance; chaque
annexion  ce royaume rapic du Pimont porte la date d'une
alliance troque contre une autre.

La rvolution franaise la compte au premier rang de ses ennemis
arms. Vaincue d'un revers de nos armes, la maison de Savoie perd
pice  pice ses tats, comme elle les a reus. Elle flchit sous
la ncessit, et la rpublique franaise la laisse vgter humble et
soumise  Turin, sous le contrle d'un proconsul plus que d'un
ambassadeur (Ginguen).

Efface enfin du rang des souverainets italiennes par Bonaparte,
comme ternelle complice de l'Autriche, elle se relgue elle-mme
sur son rocher royal de Sardaigne, o nos ressentiments ne peuvent
la suivre.

La correspondance diplomatique rcemment publie du comte de Maistre
nous montre ses efforts obstins et naturels alors pour ameuter la
Russie, l'Angleterre et l'Autriche contre la France.

Comme elle n'a plus de force, elle n'a plus de crdit dans les
conseils du monde, elle coute aux portes des cabinets, elle attend
de la destine l'heure d'une restauration dans ses possessions
italiennes par la main de la coalition dont elle est le satellite;
son royaume, gouvern par un proconsul franais, le prince Borghse,
et par cinq prfets de la France, s'est compltement et facilement
incorpor  nous. Ses excellents soldats, indiffrents  la cause
pourvu que l'honneur, la gloire et la victoire la consacrent, sont
les meilleurs auxiliaires de Napolon. Ses grands seigneurs,
distingus mais flexibles, accoutums  changer de matres, dcorent
les conseils et les palais de Napolon: les Saint-Marsan, les
Alfieri, les Barollo, les Ghilini, les Salmatoris, les Carignan,
chambellans, juges, snateurs, gnraux, colonels, prfets du
palais, administrateurs, rivalisent de services, de talents et de
fidlit  l'empereur ou  ses lieutenants. Nice, la Savoie, le
Pimont, adhrent de tout leur patriotisme civil et militaire  la
France; ils sont accoutums  changer de patrie; ils honorent toutes
celles qu'ils adoptent, pourvu que ces patries les grandissent; la
maison de Savoie leur a inocul ces moeurs politiques. Grandir est
la loi des petites puissances.


XXIX

Napolon tomb, la maison de Savoie sort de son le et se prcipite
aux pieds des congrs de Paris et de Vienne pour obtenir non pas
seulement sa propre restauration, mais ses annexions habituelles aux
dpens des nationalits et des liberts des tats voisins, convoits
par sa soif insatiable de territoires. La seule usurpation rcente
et criante de territoire et de libert commise par le congrs de
Vienne est un crime de la force contre l'indpendance d'une illustre
rpublique italienne (Gnes). On donne Gnes  la maison de Savoie,
qu'on lui pargne la peine de conqurir, et avec _Gnes_ un port,
des citadelles, une marine, une population d'aventureux marins qui
vont sous ses lois rivaliser avec Toulon et avec Marseille.

Cette usurpation violente de la rpublique de Gnes par la main de
l'Europe au profit de la maison de Savoie, au moment o l'Europe en
armes restituait tout au droit des trnes et des peuples, est un des
actes les plus iniques commis en pleine paix pour exproprier une
nation illustre et innocente de tout crime envers l'Europe. La
convoitise de Turin, voil le seul crime de Gnes! L, comme
ailleurs, il n'y a pas un pouce de sol qui ne se soulve sous les
pas du Pimont.

Gnes proteste deux fois par l'insurrection dsespre de ses
citoyens contre ses nouveaux matres. La protestation, teinte par
le canon des forts occups par les Pimontais, fut touffe dans le
sang des Gnois. Vous qui faites, quand cela convient  votre
ambition, appel au droit des nationalits exprim au fond d'une urne
et compt par des questeurs arms, interrogez donc Gnes sur son
annexion au Pimont, et osez donc lui poser la question d'abdiquer
son nom, sa gloire et sa libert sous un roi des Alpes! loignez vos
bataillons, enclouez vos canons, et attendez la rponse!


XXX

L'Europe, en annexant ainsi Gnes au Pimont, en haine de la France,
prparait  l'Angleterre des postes maritimes sur les deux mers
d'Italie. L'Angleterre ourdissait d'avance avec la maison de Savoie
des alliances anti-franaises.

La France, vaincue et refoule en 1815 par le reflux du monde sur
son territoire, tait contrainte de fermer les yeux pour ne pas voir
les forteresses territoriales, maritimes et politiques, que l'on
construisait contre elle en Pimont et  Gnes.

Lyon, Toulon et Marseille taient sous le canon de Turin.

Cependant l'Europe, mme en 1814, sentit qu'agrandir ainsi le
Pimont et dmanteler la France d'une partie de la Savoie, ce mur
mitoyen de la nature, pour couvrir la France, c'tait un scandale
diplomatique trop criant. On nous laissa alors de la Savoie la
partie militaire ncessaire  notre scurit.

Mais en 1815, aprs le fatal retour de Napolon de l'le d'Elbe,
retour qui cota tant de sang, tant d'or et tant de libert  la
France, la maison de Savoie envoya promptement des dputs  Paris
pour solliciter aussi sa part de dpouilles. Les allis lui devaient
quelque chose, puisqu'elle avait envahi la premire notre
territoire. Soixante mille Sardes et Autrichiens coaliss avaient
march, sous le gnral autrichien Frimont, sur Grenoble et sur
Lyon, tandis qu'une autre arme de dix mille Pimontais, sous le
commandement du gnral Osasco, marchait sur Toulon et Marseille,
forant le marchal Brune, presque sans soldats,  se replier
devant eux.


XXXI

C'tait l'occasion pour la maison de Savoie de demander sa part des
dpouilles, puisqu'elle avait concouru  la dchance de la France.
J'eus alors connaissance personnelle des efforts faits par les
envoys pimontais et savoyards  Paris pour obtenir de l'Europe la
partie de la Savoie que 1814 nous avait laisse.

Un diplomate de premier ordre, le marquis de Gabriac, longtemps
ambassadeur  Turin, et aujourd'hui snateur, atteste, dans un crit
rcent et trs-inform, les insistances de la maison de Savoie
auprs des puissances coalises, pour obtenir d'elles le
dmembrement du Dauphin  son profit. Heureusement, dit
l'crivain diplomatique, l'empereur de Russie, aussi gnreux dans
la victoire que courageux dans les revers, s'opposa nergiquement 
ce dmembrement de la France, et son veto fit renoncer  ce projet;
mais il consentit  la restitution  la maison de Savoie de ce qui
avait t allou l'anne prcdente  la scurit des frontires
franaises en Savoie.

Mais le gouvernement pimontais, en revendiquant contre nous les
influences protectrices de la Russie, n'en reut pas des influences
librales. L'esprit de ce gouvernement, tout rtrograde alors, fut
l'esprit thocratique du fameux comte Joseph de Maistre, paradoxe
loquent, mais paradoxe vivant du monde ramen par la force, et au
besoin par l'inquisition, au moyen ge.

Un vernis de chevalerie antique et d'allgeance fodale dcorait ce
gouvernement, plus semblable  une cour de l'Escurial qu' une cour
italienne de Turin. La noblesse, presque toute militaire, lui
donnait quelque chose de martial qui plat aux habitudes de ce
peuple brave et guerrier; la bourgeoisie, mancipe par le
gouvernement de la France pendant vingt ans, tait rentre dans sa
subalternit antique; elle se pliait avec une rsignation
doucereuse, mais amre,  la supriorit de l'aristocratie. Les
ordres monastiques, qui renaissent en Italie comme en Espagne de
l'esprit contemplatif et de l'oisivet endmique de ces beaux
climats, reprenaient leur ascendant sur le peuple; le gouvernement
n'admettait dans les sujets aucune libert des cultes. Les
sacrements taient redevenus loi obligatoire de l'tat; les billets
de confession taient requis des sujets avec autant de rigueur que
des acquits de contribution. La douceur paternelle des deux premiers
rois, vieillis dans l'exil de la Sardaigne, princes d'un naturel
patriarcal, adoucissait ce rgime et le faisait presque aimer. Ces
rois se bornaient  faire rentrer tout doucement le troupeau dans le
bercail des anciennes routines. L'extrme modicit des impts, la
fcondit du sol, le bonheur de la paix recouvre et de la petite
patrie agrandie, faisaient le reste; on tait un peu humili, mais
on tait heureux. Voil ce que j'ai vu moi-mme  Turin, 
Chambry,  Alexandrie, jusqu'en 1820.


XXXII

 cette poque, un coup de vent, qui venait du Midi, souffla tout 
coup sur l'Italie; ce vent avait travers l'Espagne.

On a vu plus haut qu'une rvolution militaire avait tout  coup
clat  Naples au mois de juillet 1820; une secte masque, les
_carbonari_, avait jet hardiment son masque en Calabre, soulev les
rgiments, march sur Naples et proclam la constitution d'Espagne.

Or qu'tait-ce que la constitution d'Espagne, proclame  Cadix par
une insurrection soldatesque aussi? C'tait une vritable rpublique
de tribuns des soldats, sans aucun contre-poids monarchique, et ne
conservant un roi nominal  son sommet que pour cacher sa vritable
nature militaire. Une telle constitution masque tait mille fois
plus pleine d'anarchie que si elle avait dit franchement et
courageusement son nom. Il n'y a rien de si rvolutionnaire qu'un
mensonge!

L'Europe,  la nouvelle des vnements rvolutionnaires de Naples,
se rassembla en congrs  Laybach, pour dlibrer la guerre ou la
paix en Italie.

L'Autriche, devanant le congrs, fit marcher ses troupes en
Lombardie, prtes  intervenir, et intimidant dj les carbonari
dans la pninsule.

L'Autriche est toujours la premire  intervenir  main arme pour
le _statu quo_, car c'est sa nature, et c'est son intrt de
reprsenter partout le pass. Elle est par essence le temps d'arrt
des choses dans l'Europe moderne; c'est sa force, et c'est aussi sa
faiblesse.

 l'instant o les carbonari l'aperurent en armes en Lombardie,
elle devint l'objet des craintes et des imprcations des carbonari;
leur cri unanime fut: Guerre  l'Autriche! Jusque-l elle n'avait
pas t trop impopulaire, depuis 1814, en Italie, et, par une
versatilit habituelle aux peuples qui changent de joug, son retour
 Milan, en 1814, avait t l'objet d'un fanatisme de joie pouss
jusqu' la frocit contre le gouvernement franais que l'Autriche
venait remplacer. L'assassinat du ministre franco-italien _Prina_,
tran dans les rues de Milan, et martyris par le peuple, aux cris
de: Vive l'Autriche! en fut un triste tmoignage; mais l'heure de
ces intermittences avait sonn un autre tocsin.


XXXIII

Le carbonarisme napolitain comptait peu de sectaires  Rome, point
en Toscane, un petit nombre  Turin, et presque exclusivement parmi
la jeunesse noble et militaire. Le prince de cette jeunesse tait le
prince de Carignan, depuis Charles-Albert.

Ce jeune prince, issu d'une branche indirecte de la maison de
Savoie, avait t appel  l'hrdit du trne par le vieux roi
Victor-Emmanuel, sans enfants.

Le frre du vieux roi, le duc de Gnevois, sans enfants aussi, avait
acquiesc  cette adoption. Ces deux vieux princes devaient
attendre de leur jeune parent, associ au trne, une reconnaissance
plus que filiale.

Il n'est pas permis  l'histoire sommaire et rapide d'entrer dans le
secret des coeurs et dans la controverse des faits, plus ou moins
authentiques, qui accusent ou disculpent le prince de Carignan
d'initiative et de complicit avec le carbonarisme de Turin. Ce qui
est certain, c'est que le plus grand nombre de ses jeunes favoris
militaires, fils des plus hautes familles du Pimont, furent les
premiers  dbaucher une partie de l'arme du roi et  proclamer la
constitution espagnole, qui le dtrnait moralement.

La garnison d'Alexandrie, au nombre de dix mille hommes, et celle de
Tortone, s'ameutrent  la voix de quelques-uns de ces jeunes
officiers, et proclamrent  la fois la constitution espagnole et la
guerre  l'Autriche.

Ces rvoltes soldatesques furent couvertes, comme  Cadix et 
Naples, d'expressions respectueuses pour le roi. On lui donnait le
sceptre de roseau en le violentant.

Les troupes de Turin, embauches par la jeunesse dore du prince de
Carignan, imitrent celles d'Alexandrie.

Le roi, au lieu de feindre un consentement que sa loyaut envers
l'Autriche et que sa conscience monarchique lui interdisaient,
abdiqua la couronne; il se retira provisoirement avec la reine 
Nice.

Le prince de Carignan, libre et seul, proclama la constitution
insurrectionnelle dans la capitale abandonne; il accepta la rgence
des mains de l'arme. En changeant de rle, il n'eut point  changer
d'entourage et d'amis: il donnait ainsi un chef  la rvolution
consomme.


XXXIV

Cependant le duc de Gnevois, son oncle, absent de Turin pendant ces
vnements, et devenu roi lgitime par l'abdication de son frre,
n'hsita pas plus que ce frre dtrn entre la couronne
insurrectionnelle et le droit monarchique dont il se croyait
responsable  sa maison,  son honneur et  l'Europe.

Il crivit de Modne pour dclarer qu'il n'accepterait le titre de
roi que dans le cas o son frre, devenu libre, ratifierait son
abdication; mais que, dans tous les cas, il considrait comme
rebelles tous ceux de ses sujets qui avaient particip aux actes de
Turin; c'tait dclarer la rbellion de son propre neveu le prince
de Carignan, fauteur de la constitution espagnole, de l'abdication
du roi, et rgent rvolutionnaire du royaume.

Un de mes amis de cette poque, Sylvain de Costa, homme de fidlit
inbranlable, cuyer du prince de Carignan, fut porteur de cette
dclaration menaante adresse au prince.

Le prince de Carignan, troubl par une si nette rprobation de sa
conduite, et sans doute branl par les conseils loyaux de Sylvain
de Costa, publia une contre-dclaration aussi ambigu que son rle.
Il prta devant la junte rvolutionnaire, comme rgent, le serment
de soutenir la constitution espagnole; puis, press d'chapper  la
responsabilit de son double rle, il se mit  la tte de deux
rgiments de cavalerie et d'artillerie, et se rendit  Novare dans
une intention quivoque et non explique.

Novare tait occup par une partie de l'arme reste inbranlablement
fidle au roi sous le gnral de Latour. Le prince allait-il  Novare
pour y dsavouer ses actes et ses complices de Turin? Allait-il  Novare
pour enlever, par l'exemple de ses rgiments personnels, l'arme de
Latour? Nul ne peut le dire. Quel que ft son dessein, ce dessein tait
une dfection: dfection au roi, s'il embauchait l'arme de Latour;
dfection aux rvolutionnaires de Turin, ses amis, s'il venait les
dsavouer et retourner contre eux ses propres troupes. Ce rle du prince
de Carignan avait assez d'ambigut pour perdre deux hommes en un!


XXXV

Aprs quelques instants d'indcision, et en prsence de
l'incorruptibilit de l'arme de M. de Latour  Novare, le prince
de Carignan faillit  tous ses engagements rvolutionnaires de
Turin.

Il publia une proclamation de repentir par laquelle il se dmettait
du commandement gnral en faveur de M. de Latour, et faisait acte
de soumission au roi lgitime, son oncle, le duc de Gnevois.

Le gnral Latour se dclara en consquence gnralissime de l'arme
sarde au nom du nouveau roi.

Le prince de Carignan se rendit  Modne pour y implorer
l'indulgence de son oncle.

La rvolution, dconcerte par ce revirement du jeune prince,
s'agita  Gnes, qui voulut en profiter pour recouvrer son
indpendance.

Gnes s'affaissa bientt sous le canon des Pimontais.

 Turin, les troupes divises d'opinion tirrent les unes sur les
autres; les soldats d'Alexandrie furent crass par ceux de la
capitale.

Une arme dite _constitutionnelle_ sortit de Turin pour aller
combattre ou rallier  la rvolution l'arme du roi  Novare.

Les Autrichiens, auxiliaires du roi, passrent le Tessin pour
secourir Latour; M. de Bubna, politique aussi fin qu'habile gnral,
la commandait.

L'arme constitutionnelle, repousse  Novare par l'arme fidle, et
attaque par les Autrichiens de Bubna sous les murs, se replia
branle sur Verceil; un rgiment de hussards autrichiens y entra
ple-mle avec elle, et la poursuivit jusqu' la Ssia; Latour
rentra  Turin, les Autrichiens  Alexandrie, la Savoie resta
inbranlablement fidle; les soldats rvolutionnaires se
dbandrent; les jeunes chefs de l'arme, sducteurs du prince de
Carignan ou sduits par lui, s'exilrent dans toutes les directions
de l'Europe.

Une commission militaire jugea rigoureusement les officiers
coupables; le roi Victor-Emmanuel confirma son abdication; son
frre, le duc de Gnevois, devenu roi sous le nom de Charles-Flix,
rgna appuy sur l'Autriche, plein de dfiance contre le prince de
Carignan son neveu, dont l'ingratitude ou la lgret avait
profondment aigri son me; il voyait en lui le premier conspirateur
du royaume.

Le prince, ne pouvant rpondre de ce qu'il avait fait de
contradictoire ni aux royalistes, ni aux rvolutionnaires, s'exila
lui-mme et alla s'ensevelir avec sa femme, archiduchesse
d'Autriche, fille du duc de Toscane, dans l'ombre du palais Pitti 
Florence.

Cet asile, demand  une cour autrichienne par un promoteur apparent
de la guerre contre l'Autriche, tait un tmoignage suffisant de la
rsipiscence du prince.

Nous le vmes alors profondment humili et du rle qu'il avait jou
et de la disgrce o il se cachait  tous les partis. Cette
confusion tait si cruelle qu'ayant appris que j'tais, en passant,
dans une htellerie de Florence, il m'envoya son cuyer de confiance
et son mentor politique, Sylvain de Costa, qui tait mon ami, pour
me demander si une visite que lui, roi futur du Pimont, voulait me
faire,  moi jeune et obscur diplomate d'un rang subalterne alors,
ne me compromettrait pas, et si je consentais  le recevoir? Je n'ai
pas besoin de dire que je refusai la visite, et que je me rendis le
soir mme au palais Pitti pour prsenter mes respects au royal
exil.

Cette anecdote, qui parat incroyable, est vraie pourtant; elle
prouve  quel degr de suspicion et de crainte de son ombre le
prince royal de Pimont, le futur Charles-Albert, tait alors
descendu dans ces ombres du palais Pitti qui lui prtaient leur
hospitalit et leur solitude.

Qui lui et dit alors que ces souverains gnreux et affectueux de
la Toscane seraient expulss une premire fois par lui-mme, puis
dtrns par son fils, et que ce palais Pitti, le palais de Lopold,
le premier et le plus libral des princes lgislateurs avant que le
mot de _libralisme_ ft invent, serait occup bientt aprs par un
proconsul pimontais?


XXXVI

Aprs cet exil ignor de dix-huit mois  Florence, M. de Metternich
demanda au congrs de Vrone que le prince de Carignan ft exhrd
du trne de Sardaigne, pour crime de rvolte envers son roi, ses
oncles, ses bienfaiteurs. La Russie hsitait; l'Angleterre
temporisait; la Prusse appuyait la svrit prvoyante de M. de
Metternich.

La France, qui voulait  tout prix, mme au risque d'un mauvais
rgne, soutenir le dogme de la lgitimit, s'opposa  la dposition
du prince de Carignan.

On proposa au prince une expiation plus douce: ce fut d'aller
servir, les armes  la main, contre ses propres amis en combattant
en Espagne cette constitution espagnole des carbonari qu'il avait
proclame  Turin.

Il s'engagea comme volontaire de la Sainte-Alliance dans l'arme
franaise qui allait dlivrer Ferdinand VII  Cadix; il s'y comporta
en grenadier hroque.

Devenu roi en 1831, son rgne, jusqu'en 1848, fut le plus illibral,
le plus acerbe et le plus implacable de tous les rgnes contre la
libert moderne, enfin le rgne des ombrages autrichiens  Turin; en
religion, ce fut le rgne monastique des jsuites, dont il
paraissait moins le roi que le lieutenant temporel dans ses tats;
ses rigueurs ne s'adoucirent pas un instant envers ses complices de
1820, proscrits  cause de lui par toute l'Europe. Ces jeunes
officiers des plus illustres maisons de Turin tranrent, lui
rgnant, de Paris  Londres, leur condamnation et leur misre; toute
l'Europe leur compatissait, except celui qui avait partag leur
faute. Sincre ou apparente, sa dvotion, stricte comme une
discipline, faisait de sa cour un couvent arm: des prtres et des
soldats, des revues et des crmonies religieuses, c'tait tout le
rgne; un soldat monacal, c'tait tout le roi.


XXXVII

Mais c'tait le roi de l'imprvu. Tout  coup, en 1846, la voix du
pape actuel, Italien jusqu' la moelle, rveilla on ne sait quel
carbonarisme sacr en Italie par ses manifestes.

Charles-Albert pressent que l'branlement de l'Italie contre
l'Autriche va susciter un mouvement intrieur de libert, un
mouvement extrieur d'indpendance. L'Italie, sans esprit militaire
au Midi, aura besoin d'une arme toute faite dans l'Italie
subalpine. Il est soldat, il peut tre librateur; le librateur de
l'Italie peut en devenir le conqurant. L'clair voil de sa longue
ambition l'illumine; il proclame une constitution, arme de guerre
lgitime et infaillible contre l'Autriche. La constitution  Turin,
c'est l'insurrection prochaine  Milan: cette constitution
pimontaise n'est que la _Marseillaise_ de l'Italie.


XXXVIII

La rvolution imprvue de 1848  Paris donne une secousse  Milan.
Les Autrichiens en sont chasss par des Vpres milanaises.

Venise imite patriotiquement Milan.

Le Pimont reste immobile, le pape recule, la conscience du pontife
universel retient le souverain.

Charles-Albert n'a aucun prtexte pour dclarer la guerre  son
allie l'Autriche; il voudrait au moins une impulsion, une
autorisation, une connivence secrte de la rpublique franaise.

Tous les jours, et plusieurs fois par jour, ses ambassadeurs ou ses
affids viennent solliciter de moi un mot, une insinuation, un
consentement, un signe, un geste qui soit un engagement officiel ou
confidentiel de le soutenir dans son impatience d'invasion
pimontaise en Lombardie.

La rpublique franaise, qui n'est que la loyaut nationale d'un
peuple fort, mais modr dans sa force, n'a pas deux paroles, une
parole publique, une parole  demi-voix. Elle a crit le manifeste
de la paix, elle s'est interdit  elle-mme la propagande sourde ou
la propagande arme.

Je rponds imperturbablement  Charles-Albert: Non, vous n'aurez de
moi ni un mot ni un geste qui vous encourage  une guerre offensive
contre l'Autriche en Lombardie; la guerre en Lombardie avec
complicit de la France, c'est le tocsin de la guerre universelle en
Europe. Nous sommes en paix avec l'Allemagne, nous avons dclar
inviolabilit et respect aux Allemands au del du Rhin; nous voulons
d'abord, par une clatante rpudiation de l'esprit de conqute,
effacer du coeur des peuples germaniques ces ressentiments funestes
laisss en Allemagne par les conqutes, les ravages, les
humiliations du premier empire. Ce que nous voulons tout haut, nous
le voulons tout bas; ce ne serait pas une diplomatie sincre de la
France vis--vis de l'Allemagne, qu'une diplomatie qui se
proclamerait pacifique sur le Rhin, et qui vous pousserait 
dclarer sous notre garantie une guerre d'agression sur le P. Votre
cause est italienne, que vos inspirations soient italiennes aussi.
Rien ne viendra de nous, ni conseils, ni garantie, ni intervention
prmature dans vos affaires;  vous seuls votre responsabilit. Si
vous attaquez et que vous soyez vainqueur, si l'Italie assujettie
par vous change la condition secondaire et non menaante pour nous
de votre monarchie de second ordre en un vaste empire italien pesant
trop fort contre nous sur les Alpes, nous prendrons nos srets,
nous vous en prvenons, en nous fortifiant nous-mmes de la Savoie,
du comt de Nice et au del peut-tre. Le poids du monde ne doit pas
tre dplac du bassin du Midi par la main des ducs de Savoie;
votre agrandissement nous diminuerait de tout ce que vous ajouteriez
 votre poids. Nous connaissons l'infidlit de votre alliance,
l'histoire nous l'atteste; en un sicle, quatre-vingt-quinze ans
d'alliance austro-sarde contre cinq ans d'alliance austro-franaise:
voil votre histoire. Elle est instructive pour nous. Que serait-ce
si vous possdiez seul l'Italie? Que serait-ce si vous vous placiez
seul sous le patronage politique, maritime de l'Angleterre? Que
serait-ce si vous lui livriez les deux mers qui baignent votre
pninsule, Mditerrane et Adriatique? Que serait-ce si vous
l'aidiez  faire de vos ports, Gnes, Villefranche, la Spezia,
Livourne, Ancne, Naples, Venise, des Gibraltars italiens pour
pendants  son Gibraltar espagnol? Que serait-ce si, dans une guerre
europenne contre nous, vous vous runissiez, ce qui ne manquerait
pas d'arriver,  une coalition du Nord et de l'Angleterre contre
nous? Votre agrandissement sans mesure ne serait-il pas une
vritable trahison de la France d'aujourd'hui envers la France de
demain? Encore une fois: Non. Si vous vous agrandissez, nous nous
fortifierons de vous et contre vous!

Cependant si, comme nous le craignons, vous tes vaincu dans votre
guerre d'agression contre l'Autriche; si vous tes refoul en
Pimont et menac jusque dans Turin en expiation de votre tmrit
et de votre impatience, alors nous descendrons en Italie pour vous
couvrir contre la consquence extrme de votre agression, nous nous
placerons non comme ennemis, mais comme mdiateurs arms entre
l'Autriche et vous; nous ne permettrons pas aux armes de
l'Allemagne de vous effacer du sol italien; nous vous laisserons
petite puissance gardienne des Alpes; ce ne sera qu'une question de
frontire pour nous. Un pays a le droit de veiller sur ses voisins,
car de son voisinage dpend sa scurit.

Quant au reste de l'Italie, si nous intervenons une fois
lgitimement dans ses affaires, nous n'interviendrons que pour la
couvrir contre toute intervention trangre; nous ne la laisserons
absorber ni par l'Autriche ni par vous-mme; nous n'exproprierons
pas une ou plusieurs des glorieuses nationalits plus italiennes que
vous qui composent la pninsule. Nous n'annexerons ni par ruse ni
par violence les Vnitiens aux Gnois, les Napolitains aux Lombards,
les Romains aux Pimontais, les Toscans aux Allobroges; nous dirons
 tous: Soyez vous-mmes! soyez dlivrs et non annexs, mettez
l'indpendance sous la garde de la libert rpublicaine, ou
monarchique, ou reprsentative, et groupez-vous en fdration
italique, confdration mille fois plus conforme  vos natures que
l'unit pimontaise qui se disloquera au premier choc aprs vous
avoir dnationaliss.

Voil ma rponse  Charles-Albert et ma pense sur l'Italie annexe
au Pimont. Quand le Pimont succomba et qu'il lui fallait un
secours et non des conseils, nous n'tions plus au gouvernement.


XXXIX

On sait comment Charles-Albert, sans tenir aucun compte de ces
conseils, lana les Pimontais en Lombardie, fut mal reu et plus
mal second par les Lombards, combattit en intrpide soldat, fut
vaincu, n'osa reparatre  Turin sous le coup de sa tmrit et de
sa droute, abdiqua le trne, s'loigna sous un nom d'emprunt de
l'Italie, et alla mourir de sa dception et de sa douleur en
Portugal. Infidle  tous les partis et  lui-mme, ce prince ne fut
un hros que sur le champ de bataille. Son malheur patriotique lui
fut imput  vertu par le parti de l'ambition pimontaise et de
l'unit monarchique en Italie. Son nom repose dfendu par sa mort,
mort trouve  la poursuite de ce rve obstin de la maison de
Savoie; coupable ou non, il est beau de mourir, mme de douleur,
pour sa patrie!


XL

Son fils, hritier de sa bravoure, a repris sur sa tombe les projets
interrompus et l'pe brise de son pre; ses dfis incessants, ses
provocations habiles  une guerre italienne, ont russi  amener
l'Autriche dans le pige d'une guerre ourdie avec un art que
Machiavel n'aurait pas surpass.

L'Autriche, comme le taureau qu'on excite avec un lambeau
d'carlate, a donn brutalement dans l'embche.

Le Pimont a cri au secours, la France est accourue.

La terre de Marengo ne pouvait tre martre  la France: elle a
vaincu, elle a donn gnreusement le prix de la victoire au
Pimont.

Le Pimont insatiable a tenu peu de compte de cette Lombardie
achete au prix de ce sang franais; il a convoit  l'instant,
malgr les vues contraires de la France, les tats neutres de
l'Italie. Le trait sommaire de Villafranca promettait sur le champ
de bataille de laisser l'Italie, trangre  cette querelle, se
reconstituer librement sur un plan fdratif. Cela tait sage. Le
Pimont a forc la main au trait, en s'emparant de douze millions
d'Italiens. Il a arrach la Romagne aux tats pontificaux, la
Toscane  sa propre indpendance; Parme  une princesse librale et
inoffensive, _exile de l'exil_; il laisse rver tout haut, sans la
dsavouer, l'annexion de sept millions d'hommes dans le royaume de
Naples; un soldat cosmopolite pour qui le feu est une patrie, plus
semblable par ses exploits personnels  un hros de la Fable que de
l'histoire, Garibaldi lui offre la Sicile, et le Pimont ne lui dit
encore ni oui ni non. O s'arrtera-t-il? Le hasard seul le sait.

Dans cet lan vers la conqute et vers l'absorption universelle de
toutes les Italies, malgr la France qui les dconseille, un prince
sans peur, un roi d'avant-garde, comme disait Murat, servi par un
ministre quilibriste, parat changer de point d'appui, et, Franais
avant la lutte, devenir Anglais aprs la victoire; l'Angleterre, qui
cherchait depuis tant de sicles une position politique navale et
territoriale contre nous au Midi, a souri aux envahissements
prtendus italiens du Pimont.

L'Angleterre espre dans la maison de Savoie un alli que nous avons
fait redoutable, une puissance de trois cent mille hommes sous les
armes pour y appuyer son levier anglais et antifranais au pied des
Alpes; la France pourrait regretter son sang vers en faveur d'un
alli pour qui un service est le prlude d'une exigence.... Jamais,
en six mois, une puissance n'a autant grandi par l'imprudente
connivence de l'Angleterre; sa grandeur dmesure n'est plus un
service rendu  l'Italie, elle est un danger. Nous prenons nos
prcautions contre ce danger enfin aperu, et nous faisons bien; la
Savoie et le comt de Nice sont deux srets lgitimes, mais deux
srets bien insuffisantes contre la cration d'une sixime grande
puissance dans le monde, cration qui enceindra la France d'une
ceinture de prils partout, et mme du seul ct o elle avait de
l'air pour ses mouvements et rien  craindre.

Une Prusse du Midi! C'tait assez d'une!

Voil l'histoire exacte de l'Italie depuis Machiavel.

Voyons maintenant ce que ce souverain gnie politique, ce _Dante_ de
la diplomatie, ce Montesquieu prcurseur de son sicle, aurait, dans
son patriotisme italien, conseill  l'Italie s'il et vcu de nos
jours. Ici nous n'en sommes pas rduits  conjecturer; nous pouvons
affirmer avec certitude l'opinion de Machiavel sur les vrais
intrts de sa patrie, car ses opinions sur la nature de la
constitution fdrale qui convient  l'Italie sont toutes crites
d'avance dans les considrations lumineuses et anticipes sur la
nature des choses de son temps et des temps futurs; la politique
tout exprimentale de Machiavel n'tait que de la logique  longue
vue; la logique est le prophte infaillible des vnements 
distance: le gnie est presbyte.

Ses conclusions taient comme les ntres, une _confdration
italique_.

Une confdration n'inspire d'ombrage  personne et inspire respect
et intrt  tout le monde; une monarchie unitaire et militaire
pimontaise peut inspirer des ombrages  ses voisins.

Il n'est pas bon d'inspirer des ombrages  la France.

                                                            LAMARTINE.




LIVe ENTRETIEN.

LITTRATURE POLITIQUE.

MACHIAVEL.

TROISIME PARTIE


I

Nous supposons donc que Machiavel, mort, hlas! trois sicles trop
tt, assistt vivant  la scne diplomatique que nous avons sous les
yeux, et qu'interrog par les Italiens ses compatriotes sur le
meilleur parti  prendre pour rgnrer l'Italie, il prt la parole
 Naples,  Rome,  Bologne,  Venise,  Milan,  Turin, soit dans
un conseil de diplomates italiens dlibrant en famille sur les
affaires de la grande nation qui veut revivre, soit dans une de ces
tribunes que l'esprit moderne relve au milieu des peuples longtemps
muets.

Que verrait-il et que dirait-il? Il faudrait ici avoir le gnie de
ces discours dont il illumine l'histoire ancienne pour le faire
parler dans sa langue; mais, sans prtendre  son nerveux et sublime
langage, laissons parler seulement son rude et clair bon sens.


II

Qui tes-vous? dirait-il d'abord  ces Italiens de races,
d'origines, de rgions, de moeurs, de dominations diverses runis
autour de leur grand oracle politique.

Vous tes Italiens, sans doute, mais vous tes Italiens comme les
Hellnes taient Grecs, Grecs dans la communaut de famille
gnrique et dans la vaste autonomie du Ploponse, des les et de
l'Ionie, mais, en ralit, Lacdmoniens, Athniens, Thbains,
Corinthiens, Samiens, branches distinctes, toujours spares,
quelquefois hostiles de cette grande et hroque famille grecque
contenue  peine entre les montagnes du Ploponse, les archipels et
les rivages de l'Asie Mineure; branches ayant chacune son
territoire, ses flottes, ses formes de gouvernement diverses,
aristocratique ici, populaire l, militaire dans les montagnes,
navale dans les ports, monarchique en Asie, thocratique  phse,
rpublicaine en Europe, rivale en temps de paix, confdre en temps
de guerre, indpendante pour le gouvernement intrieur,
amphictyonique pour la dfense commune, forme lastique qui s'tend
ou se resserre selon les besoins de la race hellnique, et qui, en
faisant l'mulation au dedans, la sret au dehors, le mouvement et
le bruit partout, fit de la Grce en son temps l'me, la force, la
lumire et la gloire de l'humanit! Voil ce que vous tes si vous
vous comprenez bien vous-mmes!


III

Maintenant, que voulez-vous et que veut l'Europe par admiration et
par reconnaissance pour vous?

Vous voulez ressusciter, et l'Europe veut vous aider  revivre;

Ressusciter? bien; c'est un miracle qui n'est pas commun dans
l'histoire: toutefois ce miracle est possible quand les peuples ne
sont pas morts et qu'ils sont seulement assoupis. Or vous n'tes pas
morts, vous n'tes pas mme assoupis comme hommes: deux mille ans,
la barbarie, les invasions, les conqutes, l'anarchie, les
dominations diverses trangres, les Grecs de Byzance, qui avaient
transport  Byzance le sceptre italien, les Sarrasins, les
Normands, les Lombards, les Hongrois, les Souabes, les Impriaux,
les Savoyards, les Espagnols, les Suisses, les bandes de condottieri
soldes par vos propres souverains pour ravager ou assujettir vos
provinces, ont dmembr, morcel sous les pas de millions d'hommes
votre propre nationalit; l'Italie n'a plus t que le champ de
bataille du monde moderne, la scne vide du drame politique o tout
le monde a jou un rle except vous.

La nation politique a donc t deux mille ans comme morte: plus
d'Italie; mais les Italiens sont rests.

Or ces Italiens ont t et sont rests toujours par leur nature la
premire race de la famille moderne sur le sol le plus vivace et le
plus fcond de l'Europe. Hroques comme individus, quoique asservis
comme nations, suprieurs  leurs conqurants et matres de leurs
matres dans tous les exercices de l'esprit humain: donnant leur
religion, leurs lois, leurs arts, leur esprit,  ceux qui leur
donnaient des fers, thologiens, lgislateurs, potes, historiens,
orateurs politiques, architectes, sculpteurs, musiciens, potes,
souverains en tout par droit de nature, et par droit d'anesse, et
par droit de gnie; grands gnraux mme quelquefois, quand les
Allemands leur donnaient des armes de barbares  conduire, ou
quand Borgia, ce hros des aventuriers, ce Garibaldi de l'glise,
cherchait,  la pointe de son pe, un empire italien dans cette
mle  la tte des braves faonns par lui  la politique et  la
discipline.

Aucune vertu ne vous a manqu, mme dans vos anarchies et dans vos
corruptions, except la vertu qui fait les peuples, l'unit dans la
volont d'action; grandes personnalits, nation anarchique, mille
fois moins anarchique cependant que la Grce.


IV

Vous tes arrivs dans cet tat  une poque qu'on peut appeler
l'poque franaise de l'humanit.

La France a rpandu son esprit de rnovation dans toute l'Europe; la
France, nation moins doue des dons intellectuels, mais plus
militaire et plus unifie que vous, vous a conquis  son tour; elle
a fait d'abord chez vous des rpubliques  son image: rpubliques
parthnopenne, romaine, ligurienne, cisalpine, o Naples, Rome,
Gnes, Milan, croyaient quelques jours renatre  la libert en
revtant les noms et les costumes antiques; puis, quand la France a
repris pour sceptre le sabre du gnral Bonaparte, elle vous a
transforms ou travestis  son image.

Elle a fait de Naples un royaume franais de famille, tantt pour un
frre, tantt pour un beau-frre du matre de l'empire.

Elle a fait de Rome, vide de son pontife souverain, une seconde
ville de France, un fief imprial pour un roi de Rome, un
dpartement franais: dnomination humiliante et barbare qui
rappelait ces temps o un marchand vnitien s'appelait duc
d'Athnes!

Elle a fait de Florence l'apanage d'une soeur du conqurant de
Milan, une vice-royaut pour Beauharnais; elle a fait des
dpartements subalpins de ce Pimont inaperu alors, et qui prtend
rgner seul aujourd'hui sur vous au nom des secours que la France
lui a prts. Sans la France cette maison de Savoie allait
succomber une troisime fois sous le poids d'une arme de Germains,
provoque par l'inquitude patriotique de ces princes!

Pendant ce demi-sicle, o la France a occup la scne, et o vous
avez particip, tantt  sa fortune, tantt  ses conqutes, tantt
 ses revers dans le Nord, tantt aux orages fconds de ses
rvolutions intestines, un nouvel esprit, de nouveaux besoins,
constitutionnels, politiques, sont ns en Italie.

Les Italiens, longtemps engourdis, ont senti leur me s'agiter et
s'lever au-dessus de leur destine au contact des grandes choses
militaires qu'ils ont accomplies avec une valeur gale  celle des
Franais dans des expditions communes. En se sentant valeureux
soldats auxiliaires dans les armes de la France, ils se sont sentis
dignes patriotes, nobles citoyens, capables d'indpendance et de
toutes les liberts qui constituent l'homme moderne sur leur propre
terre; la France leur a inocul la gloire; la France a conu tout 
coup la noble ide de ressusciter l'Italie, l'Italie a conu la
juste volont de revivre.

Ressusciter! revivre! deux grands mots, deux mots vrais, si la
France et l'Italie en comprennent le seul sens ralisable; deux mots
dcevants et funestes, si c'est le Pimont seul qu'on charge de les
interprter.


V

Rendez-vous bien compte de la valeur des paroles avant de les jeter
au vent,  Italiens!  Franais! peuples tant de fois dus par la
vanit des paroles!

Est-ce l'Italie romaine, la rpublique du monde romain, l'empire
romain, souverainet universelle militaire et tyrannique de
l'Italie, de la Gaule, de la Germanie, de l'Espagne, de l'Afrique,
de l'Asie, que vous voulez ressusciter? Quel rve! et quel rve
absurde contre le genre humain!

Ressuscitez donc alors ce peuple froce, nourri par la louve dans
les cavernes du _Latium_, suant plus tard, au lieu de lait, le sang
du genre humain, ne pouvant grandir qu'en dvorant tour  tour tous
les peuples libres pour aliments de sa faim insatiable de
domination; souverainet du brigandage, de l'iniquit, de la force,
de la guerre, sur l'espce humaine, et qui avait pos ainsi la
question de sa grandeur exclusive en face des dieux et des hommes:
Que Rome prisse, ou que l'homme soit esclave partout! l'univers 
la merci de toute arme romaine!

Ressuscitez donc le paganisme lui-mme alors! Ressuscitez le _fatum_
pour arbitre immoral de toute justice entre les peuples! Ressuscitez
pour tout droit le droit du plus fort, la justice du glaive, la
moralit du centurion! et supprimez du mme coup toute proprit de
la terre pour d'autres familles humaines que la famille de Romulus
arme contre tous! car voil exactement Rome antique.

Est-ce l ce que vous prtendez ressusciter? Alors restituez les
Gaules  ces lgionnaires de Csar qui asservissaient vos pres, qui
incendiaient tout ce qu'ils ne pouvaient pas soumettre dans vos
provinces, et qui massacraient en une seule nuit, aprs la victoire,
soixante-dix mille vaincus sous les murailles en feu de votre
capitale!

Mais, pour ressusciter cette Italie romaine, turbulente sous les
Gracques, servile sous l'aristocratie, avilie sous Tibre et ses
successeurs, il vous faut supprimer toute indpendance, toute
nationalit, toute libert, toute dignit dans le reste du monde; il
vous faut difier le fer, et un fer qui ne sera plus dans vos mains,
Franais! mais dans la main de l'Italie romaine! L'Italie romaine!
la plus atroce tyrannie en masse qui ait jamais avili, possd ou
gorg l'espce humaine! tes-vous prts  lui cder la place?
tes-vous prts  vous reconnatre esclaves, vous, prtendus hommes
libres, qui n'avez jamais, depuis quelque temps, sur vos lvres que
le nom glorifi de vos tyrans? et, quand vous le voudriez, o est le
genre humain qui le veuille une seconde fois? o sont les peuples
qui tendent la main  l'oppression universelle de l'Italie romaine?
o est le monde romain?

Cela n'a donc aucun sens, ou cela n'a qu'un sens odieux et absurde;
c'est de la ruine de l'Italie romaine que la libert des peuples a
surgi dans l'Europe et dans l'Asie. L'Europe moderne n'est que la
raction de tous les droits opprims contre le despotisme militaire
des consuls, des tribuns du peuple ou des Csars!


VI

Voil donc une Italie, la grande, l'illustre, la classique Italie,
qui ne peut tre ressuscite sans tuer ou sans avilir le reste du
monde. Passons  la petite Italie,  l'Italie du moyen ge, 
l'Italie d'hier: qui prtendez-vous ressusciter dans ces huit ou dix
Italies incohrentes, formes des lambeaux de l'Italie historique?

Sont-ce les cent et une petites rpubliques grecques, normandes,
sarrasines, colonises et municipalises sur les rives mridionales
de la Grande Grce, depuis Tarente, Amalfi, Salerne, etc., jusqu'
Naples? Mais ce sont de petites municipalits enfermes entre leurs
murailles et leurs ports, dont le nom n'tait pas connu au del de
leur banlieue, et qui ne pesaient que du poids de leur nant dans la
balance de l'Italie.

Est-ce Naples? Mais laquelle? celle des Campaniens? celle des
Normands? celle des Sarrasins? celle des Hongrois? celle des
Souabes? celle des Espagnols? celle des Franais? des Anjou? des
Guise? des Mazaniello? celle enfin des Bourbons de Louis XIV ou des
Murat de Napolon? Que gagnerait l'Italie  cette rsurrection de
toutes ces vice-royauts trangres, dans une terre dont le charme
attire tous les aventuriers arms de l'Asie et de l'Europe, et dont
le sable se prte aussi bien  recevoir qu' effacer vite le pas de
tous ses conqurants?

Naples est le joyau de l'Italie, qui allche  cette proie
blouissante toutes les convoitises; mais Naples n'en est pas le
patriotisme et la force; d'ailleurs son peuple a immensment mri et
grandi en civisme et en nationalisme; il n'accepterait plus les
premiers venus pour arbitres de sa destine; peuple calomni qui
vaut mieux que sa renomme, Naples est peut-tre aujourd'hui le
royaume de l'Italie qui est le plus capable d'institutions modernes
par ses lumires; mais sa dshabitude des armes et son petit nombre
ne lui donneraient pas la force de les dfendre, encore moins de les
imposer seul  toute l'Italie; vous ne ressusciteriez qu'un
fantme; par sa situation excentrique, comme celle du Pimont,
Naples peut tre un brillant rayon de l'Italie: il ne peut en tre
le centre.


VII

Est-ce la Rome papale que vous voudriez ressusciter pour lui rendre
 elle seule la domination, le protectorat, la direction souveraine
de l'Italie, comme au temps o Jules II, soldat autant que pontife,
la conduisait de Naples  Milan contre les Allemands, les
Pimontais, les Franais, au cri de FUORI I BARBARI! (_Hors de
l'Italie les barbares!_) Mais alors rendez donc  la papaut tout ce
que le _tempus edax rerum_ a us du prestige temporel, de
l'ascendant politique, de la force des armes de la papaut, depuis
les jours de _Hildebrand_, de Lon X, de Jules II, de ces pontifes
arms de la foudre divine et de l'pe de saint Pierre  la fois.

Sans parler de cette confusion du droit spirituel et du droit
temporel dans leurs mains, oubliez-vous ce que la papaut souveraine
 Rome a perdu d'allis ou de sujets catholiques depuis Jules II
dans le monde actuel? Oubliez-vous qu'une puissance de soixante
millions d'hommes en Europe et en Asie, la Russie, est ne depuis
cette poque, prtant au schisme grec sous les czars de Russie, sous
les Constantins hrditaires, un appui qui enlve au catholicisme
romain une moiti de son poids dans tout l'Orient?

Oubliez-vous que Henri VIII a dchir les trois royaumes de la
Grande-Bretagne de la carte pontificale, et que, sur la terre comme
sur la mer, la Rome papale a ses plus acharns ennemis l o elle
avait ses plus fanatiques dfenseurs?

Oubliez-vous que Genve est  Calvin avec les trois quarts de cette
Suisse o Rome avait son recrutement intarissable dans ces montagnes
de l'Helvtie qui taient pour elle ce que la Dalmatie tait pour
les Romains, un grenier d'hommes?

Oubliez-vous que le Nord tout entier, Danemark, Sude, Norvge,
Hanovre, Hollande, sont des branches dtaches aujourd'hui du tronc
pontifical?

Oubliez-vous qu'une grande puissance germanique elle-mme, la
Prusse, qui forme  elle seule un quart des forces militaires de
l'Europe, a rpudi le joug spirituel et  plus forte raison
temporel des pontifes-rois?

Oubliez-vous enfin que, de toutes ces puissances allemandes,
quelquefois auxiliaires, quelquefois ennemies des papes, trois
seules puissances n'ont pas dsert l'obissance spirituelle aux
papes, et composent, avec la Pologne asservie, le seul domaine
spirituel de la papaut?

Oubliez-vous que l'Espagne catholique de Charles-Quint et de
Philippe II, dont l'infanterie disposait de l'Europe au service de
la Rome papale, n'est plus qu'une puissance de huit millions
d'hommes, qui ne compte plus en Europe que par son grand nom et par
le caractre rest entier de sa chevalerie militaire; puissance
historique plus que politique aujourd'hui dans les combinaisons des
nations? Ressuscitez donc tous ces millions d'hommes dserteurs
successifs de la monarchie temporelle des papes, et rendez-les, si
vous pouvez, au systme politique de Jules II! Quand vous aurez fait
ce miracle, alors et seulement alors vous pourrez rendre  Rome le
sceptre monarchique ou la direction rpublicaine de l'Italie!


VIII

Est-ce la Toscane des Mdicis que vous prtendez ressusciter? Mais
la Toscane, ce merveilleux phnomne de la richesse, cette royaut
de l'intelligence, cette monarchie du travail  l'poque o
l'industrie europenne n'tait pas ne, devait dcrotre et tomber
d'elle-mme aussitt que l'industrie de la laine, de la soie, de la
banque, cesserait d'tre le monopole, le brevet d'invention de
Florence, et que les mmes industries, mres du mme commerce et
sources des mmes richesses, s'tabliraient  Lyon,  Venise, 
Londres,  Birmingham,  Calcutta, et que le travail europen et
asiatique ne laisserait au peuple des Mdicis, de Dante, de
Michel-Ange, que cette primaut du gnie des arts qui fait la
gloire, mais qui ne fait pas la puissance militaire et politique des
nations.


IX

Est-ce Venise que vous prtendez ressusciter telle qu'elle blouit
l'Europe, assujettit les mers, concentra le commerce, conquit
l'Orient presque tout entier  une poigne d'aventuriers hroques
sortis des lagunes de l'Adriatique? Je le veux bien. L'Europe
entire sourirait comme moi  cette rsurrection de la patrie de
Manin; mais alors ressuscitez donc les temps o l'islamisme de
Mahomet II, qui n'avait encore envahi ni l'Asie, ni Byzance, ni la
Grce, ni l'Archipel, ni ses les et les montagnes de l'Adriatique,
laissait Venise s'emparer, jour par jour, des dbris immenses de
l'empire byzantin qui s'croulait  son profit.

Ressuscitez les royaumes de Chypre, de Crte, sous ses lois, la mer
Noire couverte de ses flottes, Constantinople crnele de ses
forts, le Ploponse tout entier courb sous ses vice-doges, la
monarchie universelle des mers d'Orient donne en dot au Bucentaure
qui allait pouser en souverain les flots; ressuscitez le commerce
entier de l'Orient et le transport des armes de toute l'Europe au
profit des vaisseaux de Venise! Vous voyez bien que c'est un rve
plus ais  dclamer qu' reconstruire; vous voyez bien que, pour
reconstruire ce rve de l'empire maritime, territorial et
aristocratique de Venise,

Il faudrait d'abord que l'Angleterre ne ft pas ne, et n'et pas
succd  Venise dans la monarchie navale et commerciale du monde;

Il faudrait que la route des Indes par le cap de Bonne-Esprance
n'et pas t dcouverte;

Il faudrait que l'Amrique elle-mme ne ft pas sortie des flots 
la voix de Colomb, et que ce continent n'et pas cr un change
nouveau et immense entre les deux mondes, un dplacement de la
Mditerrane  l'Ocan;

Il faudrait que l'Angleterre ne possdt ni Corfou, ni Malte, ni
Gibraltar; que la France ne possdt ni Toulon ni Marseille; que
Constantinople ne possdt ni les Dardanelles ni le Bosphore; il
faudrait enfin que l'Allemagne, devenue puissance navale et
commerciale  son tour, n'et pas cr _Trieste_, ou qu'elle y
renont pour complaire  l'ombre de Venise; il faudrait que
l'Allemagne ne possdt pas dans Trieste le dbouch ncessaire 
l'coulement des produits de soixante millions d'hommes germains, en
rapports de plus en plus troits avec tout l'Orient;

Il faudrait que l'Allemagne consentt  se laisser murer dans ses
terres au fond du golfe Adriatique, par une nouvelle Venise qui lui
en fermerait les flots. O est la force humaine qui fera cela? O
est la main italienne, et mme pimontaise, et mme franaise ou
anglaise, assez puissante et assez tenace pour arracher 
l'Allemagne la clef dsormais conquise de cette porte de l'Orient
par Trieste?

Ne parlez donc pas de ressusciter une Venise dominatrice des mers, 
moins d'anantir l'Angleterre et l'Allemagne au profit du Pimont!
Tout ce que vous pouvez faire de Venise, c'est une le libre, c'est
une belle ruine hansatique, retrouvant la richesse dans la libert,
un Hambourg italien avec une aurole de majest et de souvenir sur
ses lagunes. Le possible n'est que l, le reste est de la posie;
mais ce ne sera jamais plus de la politique srieuse pour l'Italie.
Un Platon italien pourrait imaginer cela, un Machiavel ne pourrait
le croire.


X

Est-ce le Milanais que vous voudriez ressusciter? Mais quel
Milanais? Celui des Sforza, des Visconti, de tous ces petits tyrans
de Vrone, de Modne, de Parme? Est-ce le Milanais suisse? le
Milanais espagnol? le Milanais franais ou le Milanais allemand?
Proie successive de tous les ambitieux indignes ou trangers qui
ont dpec cette magnifique plaine de l'Italie. Mais ce Milanais ne
fut jamais que le champ de bataille de l'Italie ou de l'Europe:
est-ce ce carnage en permanence que vous songeriez  reconstituer?


XI

Est-ce la rpublique de Gnes? Mais vous l'avez odieusement
confisque vous-mmes en 1815 pour la jeter dans les mains ouvertes
de la maison de Savoie, son ternelle rivale. Cette maison de
Savoie, qui n'avait pas la force de conqurir la rpublique de
Gnes, a eu le courage de la recevoir du congrs de Vienne, au nom
de quoi? Au nom de la lgitimit, appelant ainsi lgitime toute
confiscation nationale  son profit!

Mais, si vous voulez ressusciter Gnes (et ce serait une des plus
justes de vos rsurrections), rendez-lui donc d'abord son
indpendance, rendez-lui donc ses tablissements maritimes tout
autour de la mer Noire, depuis _Caffa_ jusqu' Trbizonde!
Rendez-lui donc son territoire byzantin et sa Tour des Gnois jusque
sur la colline de Constantinople! Rendez-lui Candie, Lpante, ses
flottes, ses ports, son commerce, ses _Doria_ faisant pencher la
victoire et l'empire tantt du ct de Charles-Quint, tantt du ct
de la France, selon qu'ils passaient d'un vaisseau  l'autre sur les
escadres de ces deux rivaux couronns qui se disputaient l'Italie!
Rendez-lui donc la Corse, qu'elle vous vendait nagure comme un gage
d'ternelle protection de la France sur sa rpublique presque
franaise!


XII

Vous voyez donc que ressusciter l'Italie antique,  quelque date que
vous la preniez de son histoire, est un mot qui n'a aucun sens:

Ni sens historique, puisque l'histoire ne vous montre, depuis
l'ancienne Rome, tyrannie sanguinaire du monde, aucune Italie une et
agglomre; ni sens politique, puisqu'il y a eu depuis la chute de
l'empire romain autant de politiques diverses et contraires qu'il y
a eu de fragments de nationalits distinctes et opposes l'une 
l'autre; ni sens national, puisqu'il y a eu, depuis l'extinction de
Rome, trente on quarante nationalits vivant comme des polypes d'une
vie propre et individuelle dans l'lment gnral italien.

Mais, en rduisant ces trente petites nationalits en units plus
importantes, il y a eu sept nationalits principales en Italie,
savoir: les tats de Naples, les tats du pape, les tats toscans,
les tats de Modne, les tats de Parme, les tats de Lombardie, les
tats de Venise, les tats de Gnes, enfin les tats mixtes, moiti
subalpins, moiti cisalpins, de la maison de Savoie.

La preuve que chacun de ces tats a eu sa nationalit et sa vie
propre, c'est que chacun a son histoire parfaitement distincte de
l'histoire gnrale de l'Italie; il n'y a point et ne peut pas y
avoir une histoire gnrale de l'Italie.

L'histoire du royaume de Sicile n'est pas l'histoire du royaume de
Naples; l'histoire de Naples n'est pas l'histoire de Rome;
l'histoire de Rome n'est pas l'histoire de Florence; l'histoire de
Florence n'est pas l'histoire de Venise; l'histoire de Venise n'est
pas l'histoire de la rpublique de Gnes; l'histoire de la
rpublique de Gnes n'est pas l'histoire de la Lombardie; l'histoire
de la Lombardie n'est pas l'histoire de la maison de Savoie. Vouloir
dmler et recomposer une histoire gnrale de l'Italie avec ces
lments distincts, opposs, antipathiques, c'est vouloir renouer
les tronons du serpent coup par le Bas-Empire d'abord, par
l'Europe ensuite, par l'Italie elle-mme, enfin. Il y a sept ou huit
Italies, voil la vrit historique. Or, mentir  la vrit
historique, est-ce faire de la politique italienne? Non, c'est faire
de l'illusion pimontaise. Ombre, cela s'vanouira comme une ombre.
L'Italie ne sera ressuscite que par elle-mme et sous la forme
vraie que deux mille ans, la nature, les moeurs lui donnent,
c'est--dire sous la forme de CONFDRATION ITALIQUE.

Un roi du sabre ne russira pas plus qu'un Mazaniello sans couronne
 faire de la _diversit_ de deux mille ans une _unit_ d'un jour.

Tout est _obstacle_  l'unit monarchique de l'Italie; tout est
_moyen_ et prdisposition pour une Italie confdre.


XIII

Le premier de ces obstacles  une monarchie unique de l'Italie,
c'est que l'Italie, quoique monarchique dans quelques-uns de ses
tats, est rpublicaine dans son histoire et dans sa renaissance,
aprs les invasions et les reflux des barbares.

Rome, la grande Italie antique, tait une rpublique reprsentative;
la libert et le pouvoir s'y maintenaient en quilibre par la
pondration d'un snat et des comices, d'une aristocratie
hrditaire et d'une plbe.

L'habitude du rgime rpublicain y avait tellement pass dans les
moeurs, qu'aprs les empereurs auteurs de la servitude et de la
dcadence, l'Italie renaquit partout de ses cendres sous la forme
rpublicaine: rpublique en Sicile, en Calabre, en Campanie, 
Naples, rpublique  Rome sous la domination des papes, rpublique 
Sienne, rpublique  Lucques, rpublique  Pise, rpublique 
Florence, rpublique  Gnes, rpublique  Venise, rpubliques
presque partout.

Ce n'est qu'aprs l'introduction des troupes mercenaires sous les
_condottieri_ trangers ou indignes que ces rpubliques, opprimes
par les soldats aux gages de leurs plus ambitieux citoyens, se
transforment en petites tyrannies militaires et monastiques, sous
les titres de royaume de Naples, de duchs, de comtats, de
marquisats.

Ailleurs la fodalit militaire, monarchique, descendit des Alpes en
Italie avec les ducs de Savoie, les marquis de Montferrat, les
Suisses, les Allemands: la tyrannie vient du Nord, o les hommes
sont plus braves que libres et clairs.

Mais encore les grandes rpubliques, telles que Gnes, Venise, Rome,
continuent-elles  subsister sous les doges comme sous les papes,
car la papaut au fond n'est qu'une rpublique, puisque le pouvoir
temporel y est lectif comme le pouvoir spirituel, et que le
gouvernement y est reprsentatif par le snat des cardinaux.

Une fois l'Italie libre, une constitution fdrale de tous les
tats divers existants en Italie, thocraties, royauts,
rpubliques, duchs, municipalits politiques, une constitution
nationale est donc infiniment plus conforme  la nature et aux
habitudes historiques de cette grande race des _fils de Brutus_,
comme dit Dante.


XIV

Ferez-vous jamais des Pimontais avec des Siciliens, des Calabrais,
des Napolitains, qui ont un esprit national aussi diffrent de Turin
que les sommets neigeux des Alpes de Savoie sont diffrents des mers
africaines, des plaines de la Campanie, des volcans de l'Etna et du
Vsuve?

Ferez-vous de rudes Pimontais avec de voluptueux Vnitiens, d'pres
habitants de l'Ombrie ou des Abruzzes?

Ferez-vous des sujets pimontais avec ces Florentins, les Athniens
de l'Italie? Iront-ils perdre leur nom monumental et les noms de
leurs grands citoyens ns de la gloire et de la libert, potes,
historiens, artistes, hommes d'tat, par lesquels l'Italie vit tout
entire dans la bouche de l'tranger, les noms de Dante, de
Machiavel, de Boccace, de Michel-Ange, des Capponi, des Pazzi, des
Mdicis, de Lopold le novateur couronn, le prcurseur de Turgot et
de 89? Iront-ils perdre volontairement ces noms ou ce nom collectif
de leur patrie dans le nom fodal des chefs militaires d'une chane
des Alpes?

Ferez-vous jamais des sujets pimontais avec ces Romains qui de
toutes leurs grandeurs n'en ont conserv qu'une, leur nom?

Et, en mettant  part l'indpendance romaine des enfants de Rome,
les restes ombrageux du monde catholique souffriront-ils longtemps
sans murmures que le successeur de saint Pierre au pontificat, et le
successeur de Jules II, de Lon X en politique, que le chef
spirituel de leur conscience soit le sujet obsquieux ou l'vque
obissant d'un dlgu pimontais reprsentant au Capitole et au
Vatican un duc de Savoie, descendu de Turin ou de Chambry  Rome?

Est-ce l de la politique srieuse et durable sur laquelle
l'indpendance majestueuse de notre Italie et la paix durable de
l'Europe puissent s'asseoir avec l'ombre de dignit pour l'Italie,
avec l'ombre de scurit pour le monde?

videmment non! c'est le songe d'une nuit de _bivouac_ dans la tente
d'un soldat enivr de courage, aprs quelque victoire remporte 
ct des Franais dans une heureuse campagne au pic des Alpes
Rhtiennes. Cela aurait la dure d'un songe.


XV

Je sais que Rome est la grande difficult d'une constitution
indpendante de l'Italie moderne; je ne crains pas de l'aborder face
 face avec vous, cette difficult.

Les papes, humainement considrs, sont une dualit dans un mme
homme: comme pontifes, ils reprsentent un principe religieux aussi
durable que la foi qui s'attache  leur mission surnaturelle; comme
souverains, ils reprsentent un prince lectif possdant de droit
immmorial la ville et l'tat romain au centre de l'Italie. Ces deux
caractres de pontife et de prince dans un mme homme ne se
confondent pas, quoi qu'on en dise avec plus de politique que de
foi. Le prince pourrait subsister sans tre pontife; le pontife
pourrait subsister sans tre prince. Le prince est prince de droit
public, le pontife est pontife de droit divin. De tout temps on a
essay de confondre ces deux natures dans les papes, de tout temps
le bon sens a protest;  chacune de ces deux natures son attribut,
voil le vrai.

Nous concevons parfaitement pourquoi les politiques et les fidles
ont en tout temps essay de confondre ces deux natures: nous sommes
tonns seulement que ni les uns ni les autres n'aient trouv
jusqu'ici la principale explication politique d'une souverainet
temporelle assez srieuse et assez vaste affecte au pontife romain
dans la hirarchie des souverainets europennes. Cette
justification, selon nous, la voici:


XVI

Toute souverainet suppose une responsabilit.

Or, les papes ayant eu jusqu'ici une espce de _cosouverainet_
spirituelle avec les souverains temporels des tats catholiques, et
les limites de cette cosouverainet ayant t fixes par les
_concordats_, ces traits mixtes qui rglent l'immixtion du pontife
dans les affaires ecclsiastiquement temporelles des princes ou des
rpubliques de l'Europe, ces princes et ces rpubliques ont d
chercher dans les pontifes romains une responsabilit relle pour
contenir cette cosouverainet des papes dans leurs tats.

Qui ne sent, en effet, quel trouble, quelle anarchie, quelles
factions, quelles rvoltes pourrait jeter dans un tat un pontife
turbulent et cosouverain qui y lancerait sans cesse et impunment,
au nom de sa cosouverainet spirituelle, des manifestes appels
bulles, ferments de dsaffection, de rsistance, de soulvements des
populations contre ces rpubliques ou contre ce prince temporel?

Le vritable souverain serait videmment celui qui pourrait  son
gr, et sans rpression, incendier l'empire temporel au nom de
l'omnipotence spirituelle.

Le danger d'un tel tat de choses a d frapper de bonne heure les
princes et les peuples: quel remde? se sont-ils dit. Un seul: c'est
de donner  ce pontife irresponsable, s'il n'est que pontife,  ce
tribun inviolable, universel et impalpable des consciences dans nos
tats, c'est de lui donner une responsabilit temporelle, un gage
humain dans une possession territoriale quelconque, responsabilit
et gage par lesquels nous puissions le modrer, le saisir et le
punir temporellement comme prince, s'il viole envers nous les
limites de son droit comme pontife.

Or, cette responsabilit relle, ce gage saisissable, ce corps
palpable, qui rpondent aux rois de la mesure et de l'inoffensivit
du tribun sacr appel pape, qu'est-ce autre chose que sa
souverainet temporelle?

Par son droit divin sur les consciences, il nous domine, il nous
intimide, il nous tient sous ses bulles et sous ses foudres.

Par sa souverainet temporelle, nous le modrons, nous l'intimidons,
nous le tenons en respect devant nos armes et devant nos
diplomaties. C'est son cautionnement.

Tournez et retournez tant que vous voudrez la question de la
souverainet temporelle des papes, vous n'y trouverez  faire valoir
politiquement que cela; c'est la meilleure raison, parce que c'est
la vraie raison, et c'est la dernire que les partisans de cette
souverainet mystrieuse avaient pens  faire valoir en faveur de
cette possession d'un coin de terre par les matres du ciel.

Nous la donnons ici, cette raison, pour la premire fois en
explication du pass: elle est irrfutable pour ceux qui admettent
les concordats; elle est sans valeur pour ceux plus religieux qui
n'admettent comme nous d'autres concordats entre les gouvernements
et les pontifes que le respect mutuel et la libert absolue des
consciences. Cette libert absolue des consciences est la dignit
vraie de la religion; elle est plus que la libert humaine, car
c'est Dieu qu'elle mancipe des lois de l'homme. Qu'est-ce que
l'uniformit de foi par la force? qu'est-ce que la tranquillit des
empires auprs de la libert de Dieu dans les consciences?


XVII

Mais cette souverainet temporelle des pontifes romains est-elle
assujettie  d'autres lois que les souverainets profanes
ordinaires? videmment non; dans votre droit moderne, cette
souverainet est purement temporelle, elle subit ou peut subir les
vicissitudes des temps: son nom le dit, temporelle!

Or qu'est-ce que la souverainet dans le droit public moderne de
l'Europe, depuis la dcadence de ce que nous appelions le droit
divin? C'est le droit des peuples de se donner  eux-mmes le rgime
qui leur convient; les Romains ne sont point hors la loi de ce droit
des peuples en ce qui concerne leur forme de gouvernement
intrieur. Si donc il convenait aux tats romains de modifier ou
d'abolir chez eux la souverainet des papes, pour adopter une autre
forme de gouvernement civil, aucune autre puissance ne pourrait leur
ravir ce droit et leur imposer l'allgeance  perptuit pour cause
de convenance des cultes en Europe; ce sacrifice d'un peuple  la
convenance politique des autres peuples serait une condamnation sans
crime qui rvolterait la conscience du genre humain. S'il en tait
autrement, il y aurait donc deux droits publics ou deux vrits
contradictoires en Europe: un droit public du monde entier, qui est
le droit des peuples de modifier leur gouvernement; un droit public
des tats romains, qui serait la ptrification de la souverainet
civile dans Rome: c'est absurde!


XVIII

Que s'ensuit-il? Que les tats romains, comme tous les tats du
monde moderne, peuvent, s'ils le jugent  propos, se constituer
dans l'intrieur de leur limite, sous telle forme de gouvernement
qui runira l'assentiment de la majorit des citoyens.

Que s'ensuit-il encore? C'est qu'aucune nation trangre,
autrichienne, franaise ou pimontaise, n'a le droit de s'ingrer,
les armes  la main, dans les volonts libres du peuple romain, soit
pour imposer le gouvernement temporel des papes  ce peuple, soit
pour l'abolir.

Que s'ensuit-il enfin? Qu'en 1859 le Pimont a eu tort d'intervenir
 main arme dans les tats italiens, et de s'annexer arbitrairement
des souverainets neutres sur lesquelles il n'a aucun droit, telles
que la Toscane ou les Romagnes.

Le droit public moderne reconnat parfaitement le droit  tout
peuple de faire des rvolutions chez lui et d'y changer, selon ses
volonts libres, la forme de son gouvernement intrieur: c'est ce
qu'on appelle libert, souverainet du peuple, gouvernement de
soi-mme; mais aucun droit public, ni antique ni moderne, ne
reconnat  un peuple constitu dans ses limites par les traits,
par les congrs, par les conventions avec les autres tats de
l'Europe, le droit d'envahir, sans tre en guerre, d'autres tats
voisins, de les ravir  leur souverainet propre, thocratique,
monarchique ou rpublicaine, et de se les annexer sans le
consentement du souverain, du peuple, de l'Europe entire,
rassemble en congrs pour veiller  la constitution gnrale des
socits.

Le droit public europen, qui reconnat toute souverainet du peuple
dans l'intrieur de ses limites nationales, ne reconnat pas de mme
au peuple le droit de changer sa condition nationale  l'extrieur,
c'est--dire le droit de se dtacher du groupe national dont il fait
partie pour aller accrotre par une annexion, ft-elle volontaire ou
capricieuse, le poids et la force d'une autre souverainet voisine
dont elle change ainsi la constitution europenne au dtriment de
l'Europe entire et au grand danger des nations limitrophes.

La gographie des peuples n'est point arbitraire, elle est et elle
fut toujours rgle par les dites europennes, qui sont les grands
congrs constituants de l'Europe, tels que les congrs d'Utrecht,
d'Aix-la-Chapelle, et le but de ces dites constituantes de l'Europe
aprs les grandes perturbations du monde politique fut toujours de
constituer, autant que possible, deux choses pour que l'Europe
rentrt dans l'ordre et dans la paix des nations civilises:

Premirement, la scurit relative de chaque puissance, en ne
plaant  ct d'elle qu'une puissance secondaire et inoffensive qui
ne puisse jamais menacer sa sret, ou des puissances intermdiaires
plastiques qui, par leur interposition entre les grandes nations
telles que la France et l'Autriche, fussent de nature  prvenir ou
 amortir le choc de ces grandes puissances entre elles...

Tel tait, par exemple, le Pimont avant qu'il ft ce qu'il devient
aujourd'hui, une menace  la fois pour l'Autriche, pour la France et
pour l'indpendance de l'Italie mridionale elle-mme.

Secondement, le but de ces dites europennes fut toujours d'assurer
l'quilibre approximatif de l'Europe, car ce mot d'quilibre, dont
les hommes  courte vue se sont tant jou, est une vrit politique
des plus incontestables. L o cesse l'quilibre europen cesse
l'indpendance des nations et commence la tyrannie.

La tyrannie en Europe n'est que l'quilibre rompu entre les
nationalits qui constituent l'Europe.

Que dirait le monde, par exemple, si la Suisse prenait tout  coup
le caprice de s'annexer  la France ou de s'annexer  l'Autriche?
Cette libert prise par la Suisse renverserait un des plateaux de la
balance; l'Europe pencherait.


XIX

Si donc une des nationalits qui composent l'Italie, justement
jalouse de constituer son indpendance fdrale, si la maison de
Savoie, par exemple, jusqu'ici restreinte au rle de gardienne des
Alpes et de puissance neutre interpose entre l'Autriche et la
France; si cette puissance venait  s'annexer par les armes vingt ou
trente millions de sujets en Italie, et  former ainsi une
puissance militaire de trois ou quatre cent mille hommes,
l'quilibre du midi de l'Europe serait rompu, la scurit de la
France serait ventuellement compromise, l'indpendance mme de
l'Italie serait perdue. L'Allemagne et la France, sans cesse
provoques  des luttes incessantes par une puissance si forte et si
active que le Pimont, n'auraient plus une heure de paix; la guerre
entre la France et l'Allemagne aurait deux champs de bataille au
lieu d'un, et le Rhin ne roulerait pas moins de sang que le P et
l'Adige.

Comment la France, puissance dj entoure d'une ceinture de grandes
puissances souvent hostiles, telles que l'Autriche, la Prusse,
l'Angleterre, la Russie; comment la France, qui n'a de scurit que
du ct de l'Italie et de la Suisse, qui ne peut respirer
tranquillement que par ce vaste espace ouvert du ct des Alpes,
comment la France laisserait-elle river impunment autour d'elle
cette ceinture de grandes puissances dont elle est dj trop
resserre? Comment crerait-elle de ses propres mains une cinquime
grande puissance militaire qui, en cas de coalition, la forcerait
de faire face aux quatre vents au lieu de trois?

Elle prendrait, direz-vous, la Savoie et le comt de Nice, et elle
ferait bien; mais l'annexion de ces deux parcelles de peuple
suffirait-elle rellement  la scurit de la France contre une
maison de Savoie possdant demain trente millions d'hommes en
Italie? contre une maison de Savoie, puissance trs-virile et
trs-hroque sur les champs de bataille, mais qui n'a jamais eu de
fidlit qu' sa propre grandeur?


XX

Non, cela ne serait pas durable, parce que la France ne supporterait
pas longtemps ce poids d'une puissance de trente millions d'hommes
ajout au poids qu'elle supporte dj du ct de l'Allemagne; et ne
vous y trompez pas, Italiens des autres tats de la pninsule!
l'annexion continue de vos autres tats indpendants au Pimont vous
constitue invitablement en jalousie, en suspicion et bientt en
guerre sourde avec la France; or une guerre sourde ou dclare  la
France est la perte,  un jour donn, de l'indpendance de l'Italie.
Vous souvenez-vous d'un vice-roi franais  Milan? d'un gouverneur
militaire franais  Venise? de quatre prfets franais en Pimont?
d'une grande-duchesse franaise  Florence? d'une princesse
franaise  Lucques et  Piombino? d'un prfet franais  Rome
devenue seconde ville de France? de deux rois franais  Naples?
C'tait bien l la France glorieuse d'annexions aussi et
conqurante, mais tait-ce l une Italie?


XXI

Quant  l'Allemagne, qui a, depuis Charlemagne et Charles-Quint, ses
pentes et ses avalanches rgulires sur l'Italie septentrionale du
haut des versants de Alpes et du Tyrol, croyez-vous que l'annexion
de l'Italie  une monarchie pimontaise soit un rempart durable,
solide, infranchissable dsormais aux retours offensifs de
l'Autriche?

Croyez plutt que ce sera une ternelle tentation, une ternelle
excitation, un ternel prtexte  des hostilits contre l'Italie
reprsente par le Pimont offensif au lieu d'tre reprsente par
une confdration inoffensive, multiple et majestueuse de l'Italie
tout entire, ligue seulement pour sa propre indpendance!

 la premire distraction de la France qui vous dfend contre
l'Allemagne, les armes de l'Autriche, dbouchant du Tyrol, ne
trouveront devant elles qu'une arme pimontaise, trs-patriotique,
mais forme de recrutements de quelques tats italiens mal annexs
et peut-tre dj aigris par ces annexions contre nature. L'arme
pimontaise est martiale, et ce pays est fcond en soldats; mais
cette arme et ce pays pourront-ils se mesurer longtemps  force
gale avec une puissance toute militaire comme l'Autriche, qui met
sur pied huit cent mille hommes, mme aprs ses dfaites? La
victoire sera hroquement dispute, je le sais, mais la victoire
dfinitive ne revient-elle pas toujours aux gros bataillons?

D'ailleurs la monarchie universelle du Pimont, monarchie rcente
et faible comme tout ce qui est rcent dans le droit public, cette
monarchie d'annexions, cette mosaque de nationalits discordantes,
cette monarchie improvise d'lan par la France, mais monarchie
prcaire quand la France aura retir sa main, cette monarchie
conteste par les partis et par les souverains dpossds, par les
hritiers nagure si aims des Lopold, par les papes, par les rois
de Naples, par les puissances ou par les populations catholiques en
Espagne, en Portugal, en Bavire, en Saxe, en Belgique, en France,
en Irlande, en Angleterre mme, une telle monarchie sera-t-elle
assez compacte, assez militaire, assez riche, assez populaire pour
couvrir de son pe l'Italie contre les Germains modernes? On doit
le dsirer; mais le croire? Qui le croira, except dans le cabinet
de Turin et dans l'tat-major d'un roi bloui par son courage? Le
courage d'un roi militaire improvise des royaumes, mais la politique
seule les fonde et les rend durables. Le Pimont a montr depuis six
ans toutes les bravoures de la conqute, mais aucune prvoyance et
aucune mesure dans ses entreprises.


XXII

Il s'appuie et il s'appuiera ncessairement sur l'Angleterre, nous
le savons; mais, pour tout esprit srieusement politique, c'est
prcisment ce patronage suspect de l'Angleterre qui le perdra et
qui perdra momentanment avec lui l'Italie annexe  une seule
couronne.


XXIII

Voyez ce qui se passe  Londres:

L'Angleterre cherchait en vain depuis trois sicles une position
militaire, politique et navale au Midi contre nous; elle l'avait trouve
en Espagne et en Portugal pendant la guerre de l'indpendance contre
Napolon; lui aussi avait voulu s'annexer l'Espagne; on a vu,  la
bataille de Toulouse et  l'invasion des Anglais  Bordeaux en 1814, ce
qu'a valu  la France le patronage anglais fatalement introduit en
Espagne et en Portugal! Maintenant l'Angleterre, par la protection
habile et personnelle qu'elle prte  la maison de Savoie pour la
flatter d'une monarchie pimontaise universelle en Italie, l'Angleterre
va prendre en Italie, pour la premire fois depuis que le monde existe,
la position qu'elle avait prise en Espagne contre les Franais. La
maison de Savoie, cette protge sculaire de l'Autriche, de la Russie,
de la France, devient par ncessit de situation la protge de
l'Angleterre. Contre-sens inou, mais contre-sens accompli  la nature
des choses; c'est par la main du Pimont que l'Angleterre violentera les
princes, les peuples, les rois, les rpubliques, les papes en Italie;
c'est par la main de l'Angleterre que le Pimont psera sur la France
dans la Mditerrane,  Gnes,  la Spezzia,  Livourne, 
Civit-Vecchia,  Naples,  Palerme; c'est par la main de l'Angleterre
que le Pimont psera sur l'Allemagne dans l'Adriatique,  Malte, 
Corfou,  Venise,  Trieste; c'est avec l'or et les dbarquements de
l'Angleterre que le Pimont soldera le contingent de troupes auxiliaires
contre nous en cas de guerre, et guidera, comme elle l'a fait en 1815,
la coalition britannique jusqu' Grenoble, Toulon, Lyon; du jour o le
Pimont sera une puissance de trente millions d'hommes, du jour o le
Pimont se coalisera avec l'Angleterre, et, qui sait? avec l'Autriche
elle-mme (ne l'a-t-on pas vu pendant les trois derniers rgnes, et
pendant le rgne de Charles-Albert surtout), de ce jour il n'y aura plus
une heure de scurit pour la France; la France, toujours sur le _qui
vive_ du ct des Alpes, finira par se lasser d'tre toujours en sursaut
la main sur ses armes, et par dtruire ce qu'elle aura fait de Turin 
Naples.

L'Italie n'aura donc prpar que des coalitions avec la France et de
nouveaux dchirements  son sol par ses imprudentes annexions. La
maison de Savoie, devenue conqurante de toute l'Italie pour un
jour, n'aura donc de solidit ni contre l'Autriche, qu'une monarchie
pimontaise provoquera sans cesse  l'hostilit, ni contre la
France, qu'une monarchie pimontaise alarmera sans cesse sur sa
sret, ni contre l'Europe catholique, qu'une monarchie pimontaise
dsaffectionnera  jamais d'une maison de Savoie, matresse des
tats romains.

Une monarchie pimontaise ne peut donc tre la condition et la forme
d'une Italie libre, indpendante et inviolable aux ractions
militaires et politiques de l'Europe; l'Angleterre seule y gagnera
une pninsule menaante, des ports et des forteresses contre les
armes et la marine de la France; mais est-ce  la France de se
trahir elle-mme, en livrant au prix du sang franais une pninsule
de plus, et une pninsule limitrophe  la merci de l'Angleterre?


XXIV

Non, ni les vrais patriotes italiens ni les gnreux patriotes
franais ne peuvent trouver longtemps le salut de l'Italie dans un
pareil contre-sens  la renaissance de l'Italie et aux intrts
permanents de la France.

Le salut de l'Italie n'est ni dans les convoitises de la maison de
Savoie, ni dans l'abdication humiliante de toutes les nationalits
italiennes au profit de la moins italienne de ces nationalits, ni
dans les arrire-penses de l'Angleterre, presse de constituer en
Italie une monarchie faible et dpendante de son pavillon, pour
avoir pied sur cette monarchie contre la France au Midi! Toutes ces
conditions sont des conditions de dpendance, d'hostilit et
d'instabilit prochaine pour l'Italie. L'Italie redevient ainsi le
champ de bataille invitable et perptuel de la France, de
l'Autriche et de l'Angleterre; l'annexion universelle n'est qu'un
drapeau de guerre avec l'Angleterre, lev par la main de la maison
de Savoie tantt pour, tantt contre ces trois grandes puissances et
contre l'Europe, drapeau que chacune de ces puissances viendra
abattre  son tour dans une main monarchique trs-militaire, mais
trop rcente, trop faible, trop troite pour en couvrir l'Italie.


XXV

Le salut de l'Italie n'est que dans l'universalit des droits des
nationalits, des souverainets rajeunies et ligues qui la
constituent.

L est sa nature, l est son droit, l est sa forme, l seulement
sera son durable avenir.

Une confdration libre de tous les tats italiens annexs librement
 l'Italie seule, et non annexs tourdiment  une monarchie
subalpine, voil l'Italie antique, voil l'Italie du moyen ge,
voil l'Italie de l'avenir. On ne prescrit pas contre la nature.

Nous l'avons dit en commenant, l'Italie ne fut jamais et ne sera
jamais une monarchie d'une seule pice. Sa gographie mme proteste
contre l'unit monarchique que veut lui imposer le Pimont. Telle ou
telle partie de l'Italie peut tre monarchique comme la Savoie et
Turin; telle, aristocratique comme Venise; telle, dmocratique comme
Gnes; telle, helvtique comme Milan; telle, ecclsiastique comme
Rome; telle, constitutionnelle et fodale comme la Sicile; telle,
_muratiste_ ou bourbonnienne comme Naples; telle, ducale ou
rpublicaine comme Florence. Ces diffrences de rgime intrieur
dtruisent-elles la nationalit gnrale et collective de l'Italie
confdre? La Suisse est-elle moins la Suisse, une, inviolable,
parce qu'il y a des cantons aristocratiques  Berne, des cantons
dmocratiques  Genve ou  Lausanne, des cantons thocratiques 
Glariz, des cantons protestants  Ble? Non, le corps national,
comme le corps humain, est ptri de ces diversits qui n'tent rien
 l'unit de l'tre physique ou de l'tre politique. La Grce
antique fut-elle moins la Grce, parce que les Grecs, unis dans le
nom et dans la gloire hellnique, avaient dix patries distinctes
dans la patrie commune? Non encore, ce fut sa force, car ce fut sa
libert, cette libert qui rend la patrie plus sacre et les
nationalits plus chres!

L'Italie, ft-elle toute construite de monarchies et de papauts
dans ses parties, est rpublicaine dans son ensemble; une rpublique
de rois, de pontifes, de nations, voil la nature, voil l'histoire,
voil la forme de la Pninsule. La comprimer sous un seul sceptre ou
sous un seul glaive, c'est la mutiler. Elle clatera entre les
doigts de la maison de Savoie. L'Italie a besoin de protecteurs
trangers et intresss  son indpendance, et non d'un matre
intrieur. Un matre devient facilement un tyran. Un alli
intress  son indpendance comme la France lui prte,  l'Italie,
ce qui lui manque, des armes, et ne menace aucune de ses
nationalits. La France a reu du ciel ce rle. Son protectorat
temporaire ne vaut-il pas celui du Pimont? Le Pimont lui demande
d'tre savoisienne, la France ne lui demande que d'tre l'Italie.


XXVI

Telle fut, sans doute, la pense du trait sur le champ de bataille
de Villafranca! Cette pense tait tronque, mais franaise et
italienne; dmentie le lendemain par le Pimont, torture et
violente par l'immixtion funeste de l'Angleterre, cette pense a
sombr dans les ngociations. Le Pimont a forc la main  la
nature; Turin et Londres retournent aujourd'hui, contre la pense de
la France, le sang de la France vers en Italie. Mais la pense du
Pimont est courte; la pense de l'Angleterre mriterait de porter
un nom plus pervers; les souvenirs immortels de chaque glorieuse
nationalit de l'Italie se soulveront contre ces annexions qui les
confisquent; ces nationalits ne consentiront pas longtemps  perdre
leurs noms, leur histoire, leurs monuments dans le nom et dans les
camps de Turin. Le Pimont aura sa grande et honorable place qu'il a
achete de son sang dans l'Italie subalpine, mais il ne prendra pas
la place de l'Italie tout entire. Le coup de tte d'un cabinet
sauv par la France et gar par l'Angleterre ne prvaudra pas
contre le coup d'tat des peuples revendiquant leurs noms, leurs
personnalits, leurs capitales, leur gloire dans la famille
italique. L'Italie reviendra  sa forme italienne, LA CONFDRATION.
Elle n'aura pour matre que le gnie italien, elle n'aura pour
gouvernement gnral qu'une dite d'tats libres, o le droit de
chacun, confondu dans le droit de tous, dfiera l'Europe, mieux par
le respect que par les armes, d'attenter  tant d'inviolabilits 
la fois.


XXVII

Et qui empchera dsormais une confdration italienne de devenir la
forme d'une renaissance de la terre qui fut Rome? Les Italiens, si
magnifiquement dous par la nature, sont les mmes gnies et les
mmes caractres dans un autre milieu europen. La lumire qu'ils
ont autrefois rpandue dans le Nord leur revient du Nord comme un
reflet rpercut de leur propre et primitive splendeur; de longues
servitudes n'ont fait que les affamer de plus d'indpendance de sol
et de libert d'esprit: c'est une grande race dans de petits
peuples, mais ces petits peuples forment de nouveau une grande race.

Encore une fois, rflchissez, peuples de l'Italie! N'adoptez pas la
forme d'une monarchie unitaire chimrique, qui vous compromet,
contre la forme d'une confdration d'tats libres, qui vous sauve!
Absorbs, vous tomberez avec la faible monarchie qui vous enserre;
ligus, vous resterez debout dans toutes les secousses de l'Europe.
On vous respectera d'autant plus que vous aurez plus de noms, plus
de corps, plus de droits nationaux, plus d'alliances traditionnelles
et dfensives en Europe. Monarchiss, vous tes menaants comme les
armes du cabinet qui vous annexe; confdrs, vous tes inoffensifs
pour tout le monde, inviolables seulement chez vous! La libert
constitutionnelle  laquelle vous aspirez sera justement plus
assure chez vous qu' Turin; ce n'est plus l'arbitraire d'un roi
soldat qui vous mesurera selon ses intrts cette libert
constitutionnelle, et qui vous la changera en dictature militaire au
premier tocsin; c'est vous-mmes qui vous la donnerez selon vos
moeurs et vos lumires, et qui ne la mesurerez qu' vos vertus
publiques! Cette confdration, sous le protectorat de la France et
de l'Europe, n'a besoin que de se proclamer pour tre reconnue. Si
vous avez besoin d'une pe en attendant que la vtre ait repris la
trempe de vos temps hroques, l'pe de la France est plus longue
que celle de la maison de Savoie.

Proclamez donc la constitution fdrative de toutes les Italies
au-dessus et en dehors de toutes vos constitutions intrieures.

Constituez la dite, la _dite_ de la rsurrection!

Vous ressuscitez sous tous vos noms, sous toutes vos formes, sous
toutes vos souverainets nationales; vous ressuscitez dans la
libert, et non dans l'annexion, forme de la discipline militaire.

De Turin  Reggio ou  Palerme, il n'y a pas un peuple, il y a dix
peuples! Les liguer entre eux, c'est donner  chacun d'eux la force
de tous; les annexer, c'est donner  tous la faiblesse d'un seul!
Supposez le Pimont vaincu dans une seule bataille, que devient
l'Italie annexe  une seule pe?...


XXVIII

Cette confdration, qui a dj exist chez vous deux fois, sous la
forme de ligue lombarde ou italique, n'est qu'une tradition de
votre nature et de votre histoire. Quoi de plus facile que de la
renouveler? Trois mois d'un congrs italien y suffisent, et, 
l'exception de l'Angleterre, l'Europe s'y prte, ou par prdilection
pour vous, ou par ncessit. Les vents sont pour l'Italie; ne faites
pas fausse route, et vous surgirez  pleines voiles  votre horizon,
l'indpendance!

Les nationalits diverses de l'Italie respectes comme les vrits
du sol;

Les constitutions intrieures de chacune de ces nationalits
laisses au libre arbitre des divers tats, et relies seulement par
une dite italique  une constitution gnrale de toute l'Italie;

La Sicile et Naples, unies ou spares, fournissant  la
confdration leur contingent de dputs et au besoin de subsides et
de troupes remis au POUVOIR EXCUTIF EXTRIEUR de la patrie
italienne;

Rome, livre  son propre arbitre, rglant sa constitution elle-mme
selon les besoins de son administration temporelle et les
convenances de son pontificat spirituel; aucune main arme, profane
et trangre, interpose entre les souverains et les peuples,
thocratiques, monarchiques ou rpublicains,  leur gr;

Rome capitale des capitales d'Italie, sige de la dite italique, ou
bien une capitale fdrale alternative;

Florence, souveraine d'elle-mme, monarchie, duch ou rpublique, se
gouvernant selon son gnie, ou dans l'activit de ses Mdicis, ou
par le patriotisme de ses grands citoyens, ou par la douceur de son
rformateur Lopold;

Turin, rentr dans ses limites, monarchie militaire, sentinelle de
l'Italie septentrionale, bouclier de la Pninsule au nord, se
dsarmant au midi pour ne pas opprimer ce qu'elle protge,
s'interdisant ses alliances spares et suspectes avec l'Angleterre,
offrant ses gnraux et ses soldats  la dfense de la patrie
fdrale;

La Lombardie, principaut ou rpublique, indpendante du Pimont, se
modelant pour son organisation en cantons lombards, semblable  ces
cantons helvtiques dont ce pays a le sol et les moeurs;

Venise, ville hansatique sous la double garantie de l'Allemagne et
de l'Italie, reprenant sous sa rpublique et sous ses doges non plus
sa place militante et conqurante que la marine de l'Europe ne lui
laisse plus, mais sa place commerciale et artistique que son gnie,
plus oriental qu'italien, lui assure; ses provinces de terre ferme
neutralises comme Venise elle-mme, et constitues ainsi pour la
paix, laissant une zone de scurit et d'inoffensivit inviolables
entre le Tyrol et l'Italie:

Sous le drapeau d'une neutralit europenne, de nouvelles guerres ne
sont nullement ncessaires pour une constitution semblable de
l'Italie. Un congrs constituant de l'Europe y suffit. Ce fut la
premire pense qui jaillit du sang encore chaud de la France aprs
la victoire de Solferino et la paix de Villafranca. Les premires
penses sont l'clair des situations difficiles. La rvlation
tardive sortie d'une guerre fatale  tant de braves aurait t aussi
la rvlation de la paix; pourquoi la maison de Savoie et
l'Angleterre ont-elles russi  fausser cette pense en l'exagrant?
La confdration italique aurait jet du moins ses racines dans ce
sang. La monarchie pimontaise absorbant l'Italie annexe est la
pense de l'envie britannique contre la France, de l'ambition sarde
contre l'Italie, pense folle comme l'ambition, hostile comme la
haine, pense punique qui trompera bientt les deux puissances qui
l'ont conue et qui trompera l'Italie elle-mme, qu'elle constitue
sur un perptuel champ de bataille, au lieu de la constituer en un
faisceau de droits et de liberts.

C'est la conqute, ce n'est plus la libert!...


XXIX

C'est ainsi, selon nous, qu'aurait parl le sage et profond patriote
italien Machiavel, si son esprit avait pu tre voqu dans un comice
italien, la veille des annexions de Gnes, de Milan, de la
Lombardie, des Romagnes, de Florence, de la Toscane, de la Sicile,
et bientt de Rome et de Naples! Si l'on en doute, qu'on relise
Machiavel, comme je viens de le relire: on retrouvera partout en
lui cette pense de l'inviolabilit des groupes nationaux qui
composent l'Italie, et de l'quilibre entre ces nationalits relies
par le lien fdratif; c'est l'homme de la _ligue italique_.

Machiavel, comme Montesquieu, voyait de loin et voyait juste. Si
l'Italie l'avait cout, elle serait libre; si elle ne l'est pas,
que la responsabilit de ses ractions futures ne retombe pas sur la
France, qui a vers son sang pour les Italiens; mais que cette
responsabilit retombe sur le radicalisme d'annexion du cabinet de
Turin, et sur l'impulsion intresse du cabinet de Londres, qui
pousse le Pimont aux abmes, au lieu de guider, comme nous,
l'Italie  la rgnration et  la libert.

L'intervention de la France ne peut pas aboutir ainsi  une
agitation sanglante et strile; la volont de la France n'est pas un
de ces boulets  demi-porte qui font des victimes sur leur trajet
et qui n'arrivent pas au but. Le but, c'est la rgnration de
l'Italie. La rgnration de l'Italie est dans une confdration
italique sous l'alliance naturelle et ternelle de la France.

Italiens! que d'autres vous flattent et vous perdent. Le premier
hommage qu'on doit  un grand peuple, c'est la vrit. Vous tes
dignes de l'entendre, vous tes capables de l'accomplir!

Affranchissez-vous, ne vous alinez pas; soyez libres, mais soyez
vous-mmes! Votre nom est trop beau, n'en changez pas!

                                                            LAMARTINE.





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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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