Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3274, 25 Novembre 1905, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3274, 25 Novembre 1905

Author: Various

Release Date: July 15, 2011 [EBook #36738]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'ILLUSTRATION, NO. 3274, 25 NOVEMBRE 1905 ***




Produced by Jeroen Hellingman and Rnald Lvesque







L'Illustration, No. 3274, 25 Novembre 1905


Avec ce Numro: L'ILLUSTRATION THTRALE CONTENANT BERTRADE


LA REVUE COMIQUE, par Henriot.


Supplments de ce numro:
1 L'ILLUSTRATION THTRALE contenant le texte complet de BERTRADE
2 Une magnifique photographie en double page du naufrage de l'_Hilda_;
3 Le deuxime fascicule du roman de J.-H. Rosny: LA TOISON D'OR.


L'ILLUSTRATION _Prix de ce Numro: Un Franc._ SAMEDI 25 NOVEMBRE 1905
_63e Anne--N 3274_.

[Illustration: LA SAINTE-CATHERINE, RUE DE LA PAIX Une Catherine
coiffant le bonnet, dans un atelier de modiste.--_voir le Courrier de
Paris  la page suivante._]



COURRIER DE PARIS

JOURNAL D'UNE TRANGRE

Une bande de curieux passe, sur le boulevard, escortant quelqu'un que je
ne distingue pas. Devant la porte d'entre d'un grand journal, on voit
le groupe s'arrter; des poignes de main s'changent; quelques cris
vagues sont profrs; des gens interrogent autour de moi: Qu'est-ce
qu'il y a? Qui est-ce? Un agent sourit, flegmatique, et dit: Je crois
que c'est Loizemant.

Je me souviens. J'ai vu souvent, depuis deux ans, ce nom-l dans les
journaux, et le cas de Loizemant est un des plus troublants que je
connaisse. On avait condamn cet homme  mort parce qu'il avait
assassin une femme. On le croyait, du moins. Et puis, tout de suite, un
doute surgit. On cessa d'tre certain que Loizemant et assassin. Mais
on ne le relcha point pour cela. On dcida simplement que cet assassin,
qui n'avait probablement assassin personne, au lieu d'avoir la tte
tranche, irait passer au bagne le reste de sa vie. C'est la faon dont
la magistrature, en quelques pays trs civiliss, s'excuse d'avoir, sans
preuves suffisantes, condamn un homme  mort. Elle dit  cet homme:
Nous vous avions cru coupable, et il est bien possible que vous soyez
innocent. Nous ne vous couperons donc pas le cou, mais nous ferons de
vous un forat  perptuit. La vie n'est faite que de concessions
rciproques, et n'est-il pas juste qu'en de si dlicates affaires chacun
y mette un peu du sien?

Tout de mme, les amis de Loizemant continuaient de protester. La
rparation leur semblait vraiment insuffisante... On couta leurs
plaintes. Et l'on dcida de ne point envoyer Loizemant au bagne. On
rduisit sa peine  cinq ans de rclusion. Deux ans et demi ont pass.
Les juges estiment que, dcidment, cet employ aux contributions
indirectes a pay suffisamment cher la maladresse de s'tre laiss
souponner d'assassinat et ils le renvoient chez lui. Est-il rhabilit?
Pas le moins du monde. Est-il libre, au moins? Pas tout  fait non plus:
le sjour de Paris continue de lui tre interdit. Cependant on vient de
l'autoriser  y passer une semaine. Jamais assassin ne fut l'objet de
tant de politesses. Car Loizemant, devant la loi, continue d'tre un
assassin... Que tout cela est compliqu! Le coeur, dit Pascal, a ses
raisons que la raison ne connat pas. Le code aussi, je pense?

                                     *
                                    * *

Le code... je devrais dire: les codes, le civil et le militaire. Ne le
pourrait-on rajeunir aussi, celui-l? Un code militaire ne devrait point
prter  rire, et je ne puis m'empcher de rire un peu en pensant que,
tout  l'heure, aprs avoir solennellement clbr le mariage d'un de
ses enfants, un soldat de soixante ans passs, combl d'honneurs,
rentrera chez lui pour y subir une punition de quinze jours de
consigne... Est-il bon, est-il mauvais que M. le gnral Brugre soit
puni? Je n'en sais rien et ce n'est pas mon affaire d'en dcider. Mais
enfin il est puni; en bon soldat qu'il est, il reconnat, dit-on, la
punition mrite: il gardera pendant quinze jours les arrts, comme un
sous-lieutenant. M. le gnral Brugre ne pourra donc ( moins que sa
punition ne soit leve tout  l'heure) ni recevoir ses amis, ni aller au
thtre pendant quinze jours; ni, le soir, dner en ville; ni se montrer
au Bois, le matin. Les gens pris d' galit quand mme trouvent cela
trs bien; je trouve cela trs puril et un peu choquant. On ne chtie
pas au lyce de la mme faon les lves des petites classes et ceux des
grandes; on ne met pas un rhtoricien au piquet. De mme, l'obligation
de garder la chambre peut tre une faon ingnieuse de punir un
officier de vingt ans (la libert de courir tant,  cet ge-l, l'une
de celles  quoi l'homme tient le plus); mais infliger cette peine  un
sexagnaire... dire au gnralissime: Vous n'irez plus au Bois...
pendant deux semaines; priver de sortie, comme un potache, l'homme 
qui est rserv l'crasant honneur de conduire un jour, peut-tre, les
armes de France  l'ennemi, voil un usage dont la cocasserie m'effare.
Je ne vois pas-- l'occasion d'une petite faute commise dans le
service--le ministre de l'Instruction publique privant de dessert M.
Liard, vice-recteur de l'Acadmie. Cependant, serait-ce beaucoup plus
ridicule que de mettre M. le gnral Brugre en retenue?

                                     *
                                    * *

Sans rvolution, sans tapage, aussi simplement qu'on achte une terre ou
qu'on se marie, les Norvgiens viennent de se donner un roi. La saison
n'est pas propice aux dmnagements, en Scandinavie surtout, et je crois
bien que si S. M. Haakon VII (c'est le nom du nouveau roi) avait t
consult sur le choix de la date o devait tre inaugure l're nouvelle
de la royaut en Norvge, il et prfr attendre un peu. Il est
dlicieux au printemps, ce fjord de Christiania; mais en dcembre! De la
neige partout; de la brume plein le ciel; le long du grand
boulevard--_Cari Joharis gade_--qui va de la petite rotonde du Storthing
au vaste palais blanc que le couple royal occupera demain, les
rverbres allums jusqu' dix heures du matin, et rallums ds trois
heures... Il y a bien le patinage, les courses en traneau, les ftes de
nuit sur la glace (merveilleuses!) et les longues soires o l'on peut
entendre Nansen raconter ses voyages au ple et le vieux Grieg jouer sa
musique, le crne aurol de mches blanches bouriffes; il y a bien
aussi le petit thtre, o le culte du dieu Ibsen est si pieusement et
si joliment clbr... Mais tout cela--en attendant le dgel et les
belles nuits d't--vaudra-t-il Copenhague pour le roi, et Londres pour
la reine? Car elle est Londonienne, la jolie reine Maud; comme toutes
les femmes de son pays, bourgeoises ou filles de roi, elle a beaucoup
voyag et elle ne rapportera pas  Christiania de jolis souvenirs que de
son pays; elle en rapportera de France aussi, de ce beau Paris o ses
parents l'amenrent toute petite; o elle est souvent revenue et qu'elle
connat bien. Et peut-tre cet hiver--tandis qu'il fera tout noir dans
les rues mouilles de Christiania, se rappellera-t-elle avec un peu de
mlancolie le temps o elle n'tait qu'une petite princesse, mais une
princesse dont la maison s'ouvrait sur les pistes d'Hyde park,--et pas
trs loin, en somme, du boulevard des Italiens!

                                     *
                                    * *

Les avnements royaux ne sont pas les seules ftes o se mle un peu de
tristesse. En regardant mon calendrier, j'y lis: 25 novembre, _Sainte
Catherine_, et je pense aux braves filles en l'honneur de qui cet
anniversaire sera clbr tout  l'heure, et dont c'est le tour de
coiffer la sainte. Amre minute  passer; et j'en sais plus d'une qui
aimerait autant, ce jour-l, que son ge ft ignor de tout le monde. On
est pourtant trs jeune,  vingt-cinq ans; mais on parat une demoiselle
fort mre  celles qui en ont seize; et c'est cela qui fait peur. On
pense: Auraient-elles raison et serais-je plus vieille que je ne
crois? Tout de mme, on les fte; et, pour les midinettes de Paris,
c'est une joyeuse journe que la Sainte-Catherine. Je me rappelle un
tableau gentil; c'tait le 25 novembre de l'an dernier, rue de la Paix.
Il tait midi; des marchandes de fleurs s'attardaient aux portes des
grands couturiers, guettant au passage les bandes rieuses: ouvrires,
vendeuses et mannequins, qui allaient djeuner. Un cortge passa,
prcd de deux jolies filles dont les chevelures (blonde et brune)
taient fleuries de noeuds de soie: coiffures de Sainte-Catherine...
Deux maris feraient bien mieux leur affaire, dit un passant Elles
taient sans doute de cet avis, les pauvres jolies filles. Mais, 
Paris, certaines mlancolies ne s'avouent pas; c'est une ville o les
femmes savent rire, mme quand elles ont un peu envie de pleurer.

SONIA.



[Illustration: L'ventaire de la fleuriste assailli par les
midinettes.]

[Illustration: Une Catherine promenant son bonnet, avec ses
camarades.]

LA SAINTE-CATHERINE (25 novembre) RUE DE LA PAIX, A PARIS



LE COMTE DE FLANDRE

Le comte de Flandre, frre cadet du roi des Belges, qui vient de
succomber  une congestion pulmonaire, tait g de soixante-huit ans.
Lorsque Lopold II avait perdu son fils unique, il tait devenu
l'hritier direct du trne; mais, malgr sa haute situation, il ne joua
en Belgique qu'un rle assez effac. Gnral  vingt-trois ans, il
refusa, en 1867, la couronne de Roumanie, commanda en 1870 un des corps
d'observation envoys  la frontire franaise et porta longtemps,
jusqu'en 1902, le titre de commandant suprieur de la cavalerie. Surtout
vers la fin de sa carrire, une surdit prononce le tenait loign de
la vie publique; dans son vaste htel de Bruxelles, il menait une
existence familiale, d'une simplicit bourgeoise, sans faste ni grosses
dpenses; la bibliothque y occupait une large place, et, bibliophile
passionn, il prfrait  toute autre socit celle de ses livres.

Il avait renonc tout rcemment  ses droits et  son titre d'hritier
prsomptif en faveur de son fils an, le prince Albert.



LE GRAND-DUC DE LUXEMBOURG

Le doyen des souverains d'Europe, le grand-duc Adolphe de Luxembourg,
frre de la reine de Sude, s'est teint, le 17 novembre, dans sa
quatre-vingt-neuvime anne, au chteau de Hohenbourg (Palatinat).

En 1839, il avait hrit de son pre la couronne ducale de Nassau, dont
il devait se voir dpossd par la Prusse, en 1866. Lorsque Guillaume
III, roi de Hollande, chef de la branche cadette de la maison d'Orange
et grand-duc de Luxembourg, mourut en 1890, ne laissant qu'une fille, la
princesse Wilhelmine, que la constitution luxembourgeoise, admettant la
loi salique, privait d'une part de la succession paternelle, ce fut au
prince Adolphe, chef de la branche ane, qu'chut la souverainet du
grand-duch. Il l'exera effectivement jusqu'en 1902, poque o,
flchissant sous le poids de l'ge, devenu impotent, il confia la
rgence  son fils Guillaume, le prince hritier.

[Illustration: Le comte de Flandre.--_Phot. Gunther._]

[Illustration: Le grand-duc dfunt Adolphe de Luxembourg.--_Phot.
Bernhoeft._]

[Illustration: Le nouveau grand-duc, la grande-duchesse et leur dernire
fille, Sophie.]

[Illustration: Elisabeth. Antonia. Hilda. Charlotte. Marie-Adlade. Les
petites princesses de Luxembourg.--_Phot. Bernhoeft._]

Le nouveau grand-duc, g de cinquante-trois ans, a pous, en 1893, une
infante de Portugal, la princesse Marie-Anne de Bragance. De cette union
sont nes six filles: Marie-Adlade, Charlotte, Hilda, Antonia,
Elisabeth et Sophie; l'ane a onze ans et demi, la plus jeune en aura
bientt quatre. Ainsi qu'en tmoigne une photographie de 1902 qui, au
nombre de cinq (un autre document montre la dernire entre les bras de
sa mre), les reprsente ranges en flte de Pan, elles sont charmantes,
les petites princesses; nul souci ambitieux ne semble altrer leur
srnit enfantine, et, si elles regrettent l'absence d'un frre espr,
sans doute ignorent-elles encore cette peu galante loi salique dont la
rigueur interdit  leur sexe la possession du trne autour duquel elles
prennent leurs bats.



NOTES ET IMPRESSIONS

Jamais l'art n'a t ni plus encourag, ni plus dcourageant. ROBERT DE
LA SUZERANNE.

                                        *
                                       * *

Ne demandez pas  un homme quel Dieu il sert, mais  quelles actions son
Dieu le convie. MAXIME DUCAMP.

                                        *
                                       * *

Un budget d'tat ne doit comprendre que des impts de justice et de
ncessit; la passion politique y ajoute des impts de jalousie et de
vengeance.

                                        *
                                       * *

 Le feu de bois dans l'tre est bien l'ami rv par l'gosme: il
s'anime, ptille, gaye, rchauffe et se consume pour mes besoins ou mon
plaisir. G.-M. VALTOUR.



[Illustration: L'avant de l'_Hilda_ sur les roches des Portes.--_Phot.
Germain, Saint-Malo._]

[Illustration: _L'_Hilda.--_Phot. comm. par M. A. Duez._]

LE NAUFRAGE DU VAPEUR HILDA

C'est un des sinistres maritimes les plus effroyables qui se soient
produits en ces dernires annes, que ce naufrage du steamer _Hilda_, de
la Compagnie anglaise _South Western_, qui, dans la nuit de samedi 
dimanche dernier, est venu se fracasser sur les rochers des Portes, 
proximit du phare du Jardin,  l'entre de la rade de Saint-Malo, en
engloutissant une centaine de victimes.

Dimanche matin, un autre vapeur, l'_Ada_, qui partait de Saint-Malo pour
Jersey, apercevait, mergeant des flots, comme il sortait des passes, un
mt auquel taient cramponns dix naufrags, toute une grappe prte 
s'grener. Plusieurs taient morts, mais leurs membres raidis les
retenaient au grement. Six seulement vivaient encore, cinq marchands
d'oignons de la cte bretonne et un matelot anglais, extnus,
dfaillants de froid, de misre et de fatigue. Une chaloupe de l'_Ada_,
avec l'aide d'un bateau pilote, put les recueillir et les ramener 
Saint-Malo. Ce sont les seuls survivants de la catastrophe.

[Illustration: Le chauffeur anglais Grinter.]

_L'Hilda_ tait un beau navire de 80 mtres de longueur, jaugeant 373
tonneaux, qui assurait le service entre Southampton et Saint-Malo, avec
escales  Guernesey et  Jersey. De ce dernier point, il gagnait
Saint-Malo par le large des Minquiers. Il tait command par le
capitaine Gregory, g de soixante ans, vieux routier de la Manche, qui
avait accompli avec lui d'innombrables fois la traverse entre la France
et l'Angleterre.

Ds son dpart de Southampton, vendredi 17 novembre, le bateau avait eu
 lutter contre le mauvais temps. Le capitaine n'avait pas quitt la
passerelle. Le vent soufflait avec violence. Il faisait un froid
rigoureux. La neige, par surcrot, s'tait mise  tomber, chassant les
passagers dans leurs cabines. Ceux-ci taient nombreux. Il y avait 
bord, notamment, cinquante et un de ces marchands d'oignons des ctes
nord de la Bretagne, qui vont chaque anne en Angleterre vendre leurs
rcoltes, et qui s'en revenaient au pays aprs leur tourne habituelle.
Les passagers de premire classe, dont le nombre n'est pas exactement
connu, appartenaient pour la plupart  la colonie anglaise de Dinard.

Vers 9 heures, samedi soir, on approchait de Saint-Malo. On naviguait 
l'estime,  ttons, au milieu de la tourmente; du brouillard se mlait
 la neige, accroissant encore l'obscurit. Aucun des feux de la rade
n'apparaissait. Le capitaine et ses officiers pouvaient se croire encore
loin de terre. On lana des fuses, qui furent aperues entre 10 et 11
heures de Saint-Malo et du phare de la Pierre du Jardin. Les gardiens de
ce phare y rpondirent; mais, du navire, on ne vit pas leurs signaux.

[Illustration: Les marchands d'oignons: en haut, Paul-Marie Le Penn,
Olivier Caroff; en bas, Louis Rozeo, Tanguy-Laot, Jean-Louis Mouster.

LES SIX SURVIVANTS DU NAUFRAGE, QUI ONT T RECUEILLIS DANS LA MATURE DE
L'HILDA]

LES NAUFRAGS DE L'HILDA, AU LEVER DU JOUR

_D'aprs le rcit du chauffeur anglais Grinter._

Tout  coup un choc formidable se produisit, a racont un survivant du
naufrage, le matelot Grinter. Le commandant Gregory, parfaitement calme,
donna l'ordre de mettre les embarcations  la mer. L'opration ne put
tre faite que pour deux d'entre elles, qui elles-mmes chavirrent
bientt. Le navire coulait rapidement.

Nous tions, ajouta Grinter, dans un tourbillon de neige quand le
bateau sombra; je fus lanc dans les grements et je grimpai au grand
mt avec le second et le cuisinier. La mture fut compltement couche;
un certain nombre de Franais qui s'y taient rfugis de l'autre ct
furent brusquement plongs dans la mer, puis le mt se releva  demi. Il
y avait environ vingt personnes dans les agrs quand le navire coula.
Environ deux heures aprs que le navire eut coul, le matre-coq lcha
et glissa dans l'eau; le second tint jusqu' 6 heures, mais  ce moment
il tomba en avant sur le grement, o son cadavre resta accroch. Un
autre homme mourut, tomba et resta suspendu par un pied. Un peu avant le
lever du jour, un Franais mourut  son tour et tomba, retenu par une
jambe. Enfin,  l'aube, nous vmes les effrayantes roches sur lesquelles
nous avions naufrag, et j'aperus l'_Ada_  environ un demi-mille.

Le lendemain, on put se rendre compte de la position de l'pave, brise
net par le ressac en deux endroits.

Depuis, chaque jour a apport son contingent de cadavres, les uns
recueillis en mer, o leur ceinture de sauvetage les maintenait
flottants, les autres jets  la cte en longues et sinistres thories.

_Voir aussi la double page hors texte sur le naufrage de l_'Hilda.



[Illustration: Tour Saint-Jacques. Chtelet. Pont Notre-Dame. March aus
fleurs. Station de la Cit et Htel-Dieu. Caserne de la Cite. Prfecture
de police. Petit-Pont. Place Saint-Michel (station), Fontaine
Saint-Michel. Place Saint-Andr-des-Arts. Coupe schmatique figurant le
trajet du Mtropolitain sous les deux bras de la Seine et  travers la
Cit, entre la place du Chtelet et la place Saint-Michel.]

[Illustration: Plan de la traverse de la Seine par le Mtropolitain.]

LE TUNNEL DU MTROPOLITAIN SOUS LA SEINE

Au mois de septembre dernier, on remorquait le long de la Seine une
norme caisse mtallique qui excitait vivement la curiosit des
Parisiens. C'tait le premier des cinq caissons devant former les deux
tunnels qui permettront  une nouvelle ligne du Mtropolitain, allant de
la porte de Clignancourt  la porte d'Orlans, de passer sous les deux
bras de la Seine entre la station du Chtelet et celle de la place
Saint-Michel. Ce caisson, amarr en amont du pont au Change, n'a cess,
depuis lors, d'intriguer le public. Il s'est d'abord entour d'un
systme compliqu d'chafaudages entre lesquels on distinguait, sortant
de sa vote encore ajoure, quatre chemines termines par une sorte de
grand tonneau. Puis, la carcasse mtallique fut remplie de bton et le
caisson s'enfona peu  peu dans l'eau, sous laquelle il a compltement
disparu. Les chemines, seules, continuent  merger, incertaines
heures, leur porte s'ouvre un instant pour faire entrer ou sortir des
groupes d'ouvriers. C'est tout ce qu'aperoit le public. Essayons de lui
faire voir ce qui se passe  l'intrieur de ce chantier mystrieux.

Rappelons d'abord la structure et les dimensions du caisson. Il est
form d'un cuvelage vot en fonte, mesurant environ 35 mtres de
longueur sur 7 mtres de largeur et 5 mtres de hauteur, protg par une
cuirasse variant de 70 centimtres  un mtre d'paisseur, faite d'une
armature mtallique noye dans le bton. Cette cuirasse se prolonge
jusqu' 1m,80 au-dessous du cuvelage mnageant ainsi entre le plafond et
le sous-sol de la Seine une chambre de travail  l'intrieur de
laquelle les ouvriers creusent le lit du fleuve pour y foncer peu 
peu le caisson.

_Les tapes d'immersion et de fonage du caisson._--Avant d'expliquer
comment on arrive dans cette chambre de travail et ce qui s'y passe,
indiquons la srie des positions successives du caisson, que nous avons
figures dans la srie de schmas ci-contre.

Le poids du bton et des quatre chemines destines  maintenir la
communication entre la chambre de travail et l'air extrieur a amen
graduellement le caisson  toucher le lit de la Seine, l'eau ne
pntrant que dans la chambre de travail et dans les chemines o elle s
arrte au niveau du fleuve (fig. 1, 2, 3, de la srie ci-contre).

On lance alors par les chemines de l'air comprim qui refoule l'eau et
met  sec la chambre de travail. Puis pour surpasser l'effort
ascensionnel du  la pression de cet air comprim qui, formant ressort
entre le sol et le plafond, tend  faire remonter le caisson, on leste
ce dernier en remplissant progressivement d'eau l'intrieur du cuvelage.

Les ouvriers peuvent dsormais pntrer dans la chambre de travail pour
creuser le sol et y incruster peu  peu le caisson qui cesse bientt
d'merger. C est sa position actuelle (fig. 4, 5).

Dans quelques jours, il reposera  sa place dfinitive, la vote
trouvant  environ un mtre au-dessous du lit de la Seine dont la
profondeur moyenne, en cet endroit, atteint 5 mtres. A ce moment, on
coulera du bton comprim dans la chambre de travail et dans les
tronons de chemines qui traversent les parois du caisson. Des
scaphandriers dvisseront les boulons dont l'enlvement permettra de
retirer la partie suprieure des chemines. Enfin, on jettera des
matriaux dans le fleuve pour combler le trou subsistant dans son lit,
et le caisson, toujours rempli d'eau, se trouvera isol sous la Seine,
sans communication avec l'air extrieur (fig. 6, 7).

Lorsque tous les caissons (trois sous le grand bras du fleuve, deux sous
le petit bras) seront poss, on les mettra en communication entre eux et
avec le reste du tunnel. Quant  l'eau de lestage, on aura divers moyens
de la retirer. Un conduit a t mnag dans la vote du caisson; des
scaphandriers y raccorderont des tuyaux par lesquels on pompera l'eau ou
on la refoulera  l'extrieur  l'aide de l'air comprim. On pourra
encore puiser par le bas aprs raccordement des caissons.

_Le systme de l' air comprim._--C'est l'air comprim qui permet
d'accomplir sans trop de peine et avec beaucoup de scurit des travaux
de ce genre. En arrivant dans la chambre de travail, il refoule l'eau et
l'empche de jaillir du sol. Sa pression doit augmenter  mesure qu'on
enfonce, puisque, en mme temps, crot la pression de l'eau. A partir du
moment o le premier ouvrier est descendu dans la chambre de travail,
l'air comprim la remplit en permanence, sous peine d'inondation
immdiate. Le schma ci-dessus montre le dispositif adopt pour cela.

Les chemines, d'un diamtre de 90 centimtres, se terminent dans une
sorte de tonneau, appel _sas  air_, de 2m,75 de hauteur sur 2 mtres
de diamtre, qui communique avec la chemine par une soupape. L'air
comprim arrive du secteur par un tuyau pntrant dans la chemine, mme
quand la soupape est ferme. On en consomme environ 15.000 mtres cubes
par vingt-quatre heures, ce qui reprsente une dpense approximative de
300 francs.

[Illustration: Schma montrant le fonctionnement du sas  air pour
l'envoi de l'air comprim, l'entre et la sortie des ouvriers, et
l'vacuation des dblais.]

[Illustration: Dans le sas  air: l'clusage avant la descente.]

En temps normal, cette soupape reste ouverte pour livrer passage au seau
qui remonte les dblais, et, dans le sas priv de toute communication
avec le dehors, se tiennent un surveillant et un ouvrier. S'agit-il de
faire entrer quelqu'un: on ferme la soupape et l'on ouvre l'chappement
 l'air libre pour vider le sas de son air comprim. On ouvre ensuite la
porte extrieure, puis, les ouvriers entrs, on la referme et l'on
procde  l'clusage, c'est--dire on fait rentrer progressivement l'air
comprim. Une fois l'galit de pression rtablie entre le sas et la
chemine, on rouvre la soupape et les ouvriers descendent dans la
chambre de travail. Pour la sortie, on cluse en sens inverse. Chaque
clusage dure environ une minute. Un systme de soupapes commandes par
un embrayage automatique permet d'vacuer continuellement les dblais
sans tablir de communication entre le sas et l'extrieur. Un systme
analogue est appliqu aux btonnires par lesquelles on versera le
bton.

_Dans la chambre de travail_.--Descendons dans la chambre de travail.
Nous voici d'abord dans le sas, toutes portes fermes; une dizaine de
personnes peuvent y tenir sans aise au milieu d'une atmosphre brumeuse
qu'claire vaguement la lumire du jour arrivant par la lentille du
plafond. Pendant que l'air comprim entre en sifflant, les voyageurs
se pincent le nez et avalent leur salive pour contre-balancer les
premiers chocs de l'air comprim sur le tympan. L'quilibre s'tablit,
le sifflement cesse, et la soupape s'ouvre. L'oeil plonge dans un trou
noir, au fond duquel apparat,  une vingtaine de mtres, le disque
blafard que dessine la lumire de la chambre de travail. Nous prenons
les chelons. Le froid extrieur tait assez vif;  mesure que nous nous
enfonons dans l'eau, la temprature augmente. Un dernier chelon, et
nous sautons dans la chambre de travail. L'aspect est assez lugubre. Un
immense rectangle d'environ 35 mtres sur 7, haut seulement de 1m,80, o
des lampes Edison clairent un brouillard pntrant. Une photographie
prise  la lumire du magnsium et montr ce chantier, toujours plong
dans une demi-obscurit, d'une faon fort inexacte; le dessin de M.
Kupka en donne, au contraire, une impression saisissante. Notre
collaborateur est le premier artiste qui ait jamais travaill en pareil
endroit, puisque, jusqu' ce jour, les ingnieurs n'avaient pas encore
imagin d'introduire un caisson sous l'eau par fonage vertical direct.

[Illustration: ce qu'on voit au-dessus du niveau de la Seine aprs
l'immersion d'un caisson, et ce qui se passe au-dessous. Le schma qui
continue la photographie montre la situation de la chambre de travail
dont l'intrieur est reprsent par notre gravure de double page.]

LES TAPES DE L'IMMERSION ET DU PONAGE DU CAISSON DANS LE LIT DE LA
SEINE (SCHMAS TRANSVERSAUX)

1. Le caisson inachev flotte comme un bateau.--2. Revtu de son
enveloppe de bton, et ses quatre chemines termines, il s'enfonce
davantage.--3. Il repose sur le fond de la Seine. 4. L'air comprim
refoule l'eau et met  sec la chambre de travail.--5. Le caisson est
entirement lest d'eau pour annihiler la pousse ascensionnelle de
l'air comprim.--6. En place dfinitive,  un mtre environ sous le fond
de la Seine.--7. On btonne la chambre de travail et les tronons de
chemine traversant les parois du caisson. On dmonte la partie
suprieure des chemines et l'on comble la tranche creuse dans le lit
de la Seine. L'eau intrieure du caisson sera puise soit par le haut,
au moyen d'un tuyau pos par un scaphandrier; soit par le bas, aprs
raccordement du caisson avec le tunnel ordinaire.

Jour et nuit, trente ouvriers spciaux, dits _tubistes_, reconnus par un
mdecin exempts de toute affection cardiaque, dbitent au pic un sol qui
se compose de marne et de roches en formation. Parfois des bancs durs
obligent de recourir  la mine; on emploie une poudre sans fume, mais
l'explosion, dans cette bote, a quelque chose de sinistre. Les
dblais sont remonts dans un seau.

Aprs avoir creus une rigole d'approche  une certaine distance des
parois, on entaille verticalement contre la paroi mme, sur tout le
pourtour, en laissant, de distance en distance, une troite trave de
sol. Les ouvriers attaquent ensuite ces derniers soutiens, tous
ensemble, et, en quelques minutes, le caisson descend de 5 ou 6
centimtres. On abaisse alors la partie centrale du sol jusqu'au niveau
du caisson et l'on commence une nouvelle attaque. On enfonce ainsi, en
moyenne, de 30 centimtres par jour. Actuellement, il reste environ 2
mtres  creuser. La pression, qui atteint deux atmosphres, ne produit
aucune sensation de gne; et, grce  la porosit du terrain, l'air
comprim, en s'y infiltrant, entrane les dchets de la combustion
respiratoire. Il rgne, nanmoins, dans ce chantier, une chaleur humide
et lourde. Nous remontons, la soupape se ferme, et, aprs un nouvel
clusage, nous nous retrouvons  l'air libre. Un dernier dtail:
l'infrastructure de la ligne numro 3 est revenue  environ 2.250.000
francs le kilomtre; pour les 1.100 mtres compris entre le carrefour de
la rue des Halles et de la rue de Rivoli, et le carrefour du boulevard
Saint-Germain et de la rue Danton, on a prvu une dpense de 15
millions.

JEAN CERVIN

[Illustration: Vue de l'armature mtallique des caissons avant
l'immersion. _Phot. Godefroy._]

[Illustration: Aspect d'une chemine d'accs  la chambre de travail,
vue du _sas  air_.]

[Illustration: _Dessin d'aprs nature de Kupka_ LES MYSTRES DE LA
CONSTRUCTION DU METROPOLITAIN: LE CHANTIER SOUS LA SEINE EN AMONT DU
PONT AU CHANGE]

_L'antre mythologique o forgeaient les cyclopes, les grottes
mystrieuses o peinaient les Niebelungen, apparatraient comme des
dcors purils et dmods auprs de cet atelier souterrain, lentement
descendu  8 mtres sous le fond de la Seine. Quand, par la longue
chemine qui relie l'atmosphre libre  la chambre de travail, o de
puissantes machines compriment un air lourd aux poumons, on pntre dans
cette galerie mtallique, sous une pression incommodante, la sensation
qu'on prouve est trange. Au rayonnement des lampes lectriques, une
trentaine d'ouvriers travaillent, s'escriment du pic et du marteau, 
coups rythms, avec un bruit assourdissant, creusent peu  peu le sol o
s'enfonce le caisson, tandis que les glaiseurs attentifs, comme celui
qu'on aperoit  gauche, au premier plan du dessin, s'appliquent 
boucher avec de l'argile les fissures du terrain par o se perdrait trop
vite la charge d'air comprim. Les beaux gestes harmonieux des
travailleurs sont plus lents, plus pnibles qu'au grand soleil; leurs
poitrines haltent plus fort. Pourtant, ils accomplissent leur labeur du
mme air tranquille et sr, ainsi spars du monde, relis seulement
avec les camarades du haut par un fil tlphonique et par cette chemine
qui leur livre passage et leur envoie l'air ncessaire, calmes comme si
leur vie n'tait pas  la merci d'une valve qui se drangerait._--Voir
l'article technique aux pages prcdentes.



[Illustration: Vue de Madrid  1.000 mtres d'altitude. Le ballon que
l'on aperoit est le Vencejo.]

UN ATTERRISSAGE DE BALLON DANS L'ESTRAMADURE

_Nous donnions ici-mme, il y a trois semaines, avec des photographies 
l'appui, le rcit du beau voyage en ballon fait par M. Jacques-Faure et
le comte Rozan_ des Tuileries aux Karpathes. _Voici aujourd'hui le rcit
non moins curieux de l'ascension que le comte Henry de la Vaulx,
participant  un concours arostatique organis  Madrid  l'occasion du
voyage de M. Loubet, fit  bord de l'_Elfe, _avec M. Paul Tissandier,
et de leur aventureux atterrissage en pleine montagne, dans
l'Estramadure._

27 octobre: le parc du Royal Aro-Club d'Espagne, prosaquement situ
prs d'une usine dont les gazomtres noirs et enfums ne le cdent pas
en laideur  ceux de la banlieue parisienne, fourmille de monde; tout ce
que la Socit madrilne compte d'illustrations et de beauts s'est
donn rendez-vous autour des bulles lgres de soie qui bientt vont
planer par-dessus les montagnes de la Castille. C'est en effet un
spectacle indit dans ce pays qui: le dpart de ces douze ballons
joyeusement enrubanns aux couleurs franco-espagnoles. Je monte avec mon
ami Paul Tissandier _l'Elfe_, gant de 1.800 mtres cubes. Le dpart
nous est donn  midi prcis et il est bientt salu par les
applaudissements d'un essaim de jeunes et jolies personnes.

Nous montons  500 mtres et dcouvrons derrire nous Madrid, tandis que
dans le sens de notre marche s'tendent  perte de vue de grandes
plaines dnudes, peles, sans la moindre vgtation, parsemes de-ci
de-l de villages  l'aspect dsol. A droite, une longue chane de
montagnes barre l'horizon: c'est le Guadarrama.

[Illustration: Les premiers contreforts de la Sierra Guadarrama.]

Nous montons doucement et marchons  l'allure fantastique de 8
kilomtres  l'heure.

La temprature est douce et nous djeunons confortablement installs
dans le fond de notre nacelle pendant qu'autour de nous,  des altitudes
diffrentes, d'autres arostats emportent d'autres tres humains qui se
livrent  la mme occupation et font sans doute les mmes rflexions sur
la monotonie et la tristesse des plaines de Castille.

Mais voici qu'un ballon  reflets d'argent descend avec rapidit; sa
forme s'allonge dmesurment; il touche terre et se dgonfle en une
seconde... Que s'est-il pass? Nous l'ignorons. Nous continuons notre
voyage et reconnaissons au pied du Guadarrama l'Escurial, la rsidence
perptuelle des souverains d'Espagne, qu'ils soient vivants ou morts.

Le jour baisse; un automobiliste lanc  notre poursuite nous crie que
nous allons vers Avila, c'est--dire en pleine montagne. En effet, bien
qu' 750 mtres d'altitude, notre guide-rope trane bientt sur les
premiers contreforts; je jette du lest; nous nous quilibrons  3.000
mtres et pntrons franchement dans la montagne. Quelquefois notre
guide-rope, touche presque le sol; nous franchissons des pics qui
dpassent 2.500 mtres.

Tout  coup Tissandier qui fait le quart me rveille brusquement.
Derrire nous, presque sous nos pieds, s'tend une mer immense; sur la
rive un feu rouge clignote.

Il n'y a pas  hsiter, il faut descendre.

L'Ocan nous barre imprieusement la route. Je tire de toutes mes forces
sur la corde de soupape... _L'Elfe_ touche terre; Tissandier jette
l'ancre, je manoeuvre le panneau de dchirure et notre ballon repose sur
le sol  moiti dgonfl... Il est 5 heures du matin.

Avec nos jumelles, nous inspectons la mer et nous nous rjouissons
d'tre descendus  temps.

Le jour se lve, nous distinguons trs nettement les flots dont le bruit
parvient jusqu' nous... Puis il nous semble que le rivage s'loigne
comme si progressivement, telle une fe arme de son bton magique, la
terre empitait sur le domaine des eaux, et l'Ocan fuit de plus en plus
rapidement bien que le bruit des vagues monte toujours aussi
distinctement  nos oreilles.

Serions-nous le jouet d'une hallucination? Quelle peut tre cette mare
diabolique qui transforme ainsi le lit des flots? Le soleil se lve
derrire les hautes montagnes, son disque ensanglant apparat 
l'horizon et les ctes s'loignent encore... Nous braquons nos
jumelles... hlas! il n'y a plus de doute, la mer a disparu. Nous avons
t le jouet d'un mirage extraordinaire et dans la valle, comme pour se
rire de nous, les cascades d'un torrent simulent le dferlage des
vagues.

Nous sommes furieux, car nous avions encore dans notre nacelle le lest
suffisant pour nous maintenir toute la journe dans les airs.

Mais il faut bien nous rsigner et aller tout d'abord chercher du
renfort pour descendre notre ballon au fond de la valle; en effet, dans
notre prcipitation  regagner la terre et par la nuit noire, nous avons
atterri au haut d'une montagne.

Un village nous apparat en contre-bas; nous nous y rendons aussitt.

Ah! quel village, et comme il a sa couleur locale de salet! Mais, en
revanche, les habitants, fidles  leurs vieux principes d'hospitalit,
y sont charmants et serviables. Un vieillard, don Felipe Alonso Garcia,
qui parat avoir la haute main sur tout le Torno (c'est le nom du
village), nous dit que tous vont aider  la descente du matriel. Je
parle de rtribution, mais le vieillard rplique que personne ici
n'acceptera d'argent, car, ajoute-t-il, il ne faut pas que jamais l'on
puisse dire qu'un tranger venu au Torno rclamer de l'aide et du
secours ait d payer pour cela.

Une demi-heure aprs, le pueblo tout entier, hommes, femmes, enfants,
gravit la montagne de Fuente Lengua et c'est bientt,  travers les
escarpements et les rochers, de longues thories de paysans espagnols en
pittoresques costumes portant sur leur dos le ballon et tous ses agrs.

Le tout est descendu jusqu' l'une des maisons du village et demain, car
le trajet est long, _l'Elfe_ rejoindra par les mmes moyens, avec
l'adjonction de quelques mules de charge, le bas de la valle. C'est en
ce point que passe la route qui mne  Placenzia, petite ville de
l'Estramadure dote d'un chemin de fer et surtout clbre dans toute
l'Espagne par l'internement volontaire de Charles-Quint au couvent de
Saint-Just, aprs son abdication.

Le soir de ce premier jour, un grand banquet nous fut offert. Je n'ose
pas dire que le menu me plut en tout point, culinairement parlant, mais
il tait donn de bon coeur et avec une grande fraternit; la fraternit
tait mme si complte que nous buvions tous le vin du pays  mme une
grosse cruche circulant  la ronde; on se servait aussi beaucoup des
assiettes de ses voisins et l'on jetait ses os par terre, si bien que le
carrelage de notre chambre  coucher (car c'tait dans notre chambre
qu'avait lieu le banquet) ressemblait,  la fin du repas,  un vritable
charnier.

Au dessert, le mdecin du village nous porta un toast et termina en
buvant  la Libert,  l'galit,  la Fraternit, au grand Dogme de la
Rpublique franaise.

Sans nous en douter, nous tions descendus au milieu d'un foyer de
rpublicanisme perdu en pleine Estramadure; des _Viva la Republica_ sont
gravs sur les cruchons, sur les assiettes et mme sur les fruits du
jardin. Bien plus, tous les habitants du village sont francs-maons et
notre ami Felipe Alonso Garcia pousse la coquetterie jusqu' avoir des
cartes de visite en forme de triangle avec son nom crit de la mme
manire.

Et le docteur Casimiro Garcia Lopez y Garcia nous dit au moment du
dpart: C'est au nom de l'humanit que nous vous avons reus: ne
sommes-nous pas tous frres?

Heureux rpublicains dignes des antiques Spartiates!

Comte HENRY DE LA VAULX.

[Illustration: _L'Elfe_ deux heures aprs l'atterrissage, qui se fit  5
heures du matin.]

[Illustration: Le transport de _l'Elfe_ en charrette  boeufs, sur la
route de Placenzia.]

[Illustration: APRS L'ATTERRISSAGE DE L'ELFE DANS LES MONTAGNES DE
L'ESTRAMADURE Le transport de l'enveloppe et de la nacelle du lieu de
l'atterrissage au premier village.--_D'aprs une photographie de M. Paul
Tissandier._]



[Illustration: Le palais royal  Christiania.]

HAAKON VII, ROI DE NORVGE

Par le plbiscite des 12 et 13 novembre, que le Storthing, dans sa
sance solennelle du 18, a ratifi  l'unanimit, la Norvge vient de se
donner un roi: environ 80% du nombre des votants (exactement 259.563
contre 69.624) se sont prononcs en faveur de la monarchie.

Les lections se sont effectues de la faon la plus calme: rien n'a
troubl les oprations du scrutin dans les salles de vote bien
amnages, aux abords desquelles se tenaient de paisibles distributeurs
de bulletins, les _ja_ (oui) trs demands, les _nei_ (non) en grande
quantit laisss pour compte.

Suivant les prvisions (voir L'Illustration du 11 novembre), le chef de
la nouvelle dynastie est le prince Charles de Danemark, petit-fils du
roi Christian. Il a dclar qu'avec la permission de son illustre
grand-pre il acceptait son lection, en prenant le nom de Haakon VII et
en donnant  son fils celui d'Olaf, noms ports par d'anciens rois
norvgiens. Le souverain, la reine Maud, le jeune prince hritier
Alexandre, n'ont donc plus qu' ceindre leur front des couronnes toutes
prtes.

[Illustration: La ville de Christiania, vue du palais du roi de
Norvge.]

[Illustration: Les couronnes du roi de Norvge, du prince hritier et de
la reine.]

[Illustration: Le roi Haakon VII.]

[Illustration: Le petit prince hritier Olaf.]

[Illustration: La reine Maud de Norvge.]

[Illustration: Distributeur de bulletins monarchistes.]

[Illustration: Un bateau du port de Christiania hisse le signal oui
pour manifester l'opinion de son quipage.]

[Illustration: Distributeur de bulletins rpublicains.]

LE PLBISCITE DU 12 NOVEMBRE EN NORVGE (259.563 OUI--69.624 NON)



AU CIMETIRE CHRTIEN DE SBASTOPOL.--Funrailles des manifestants tus
en voulant forcer les portes de la prison pour dlivrer les prisonniers
politiques.--_Photographie d'un correspondant._

APRS L'MEUTE DE CRONSTADT.--Au milieu des ruines des maisons
incendies: une arrestation.--Photographie de notre correspondant, C.-O.
Bulla.

LES TROUBLES EN RUSSIE: DE LA MER NOIRE A LA MER BALTIQUE



LES LIVRES ET LES CRIVAINS

DEUX LIVRES SUR LAMARTINE ET ELVIRE(1).

Note 1: _Lettres indites d'Elvire  Lamartine_, par Ren Domine
(Hachette, 3 fr. 50).--_Lamartine, de 1816  1830; Elvire et les
Mditations_, par Lon Sch. (Mercure de France, 7 fr. 50).

Nous savions depuis longtemps que toutes les lettres d'Elvire 
Lamartine n'avaient pas disparu et que la famille du pote en conservait
quelques-unes. Mme Valentine de Lamartine, sur laquelle Mme mile
Ollivier a crit un livre exquis, s'en tait ouvert  quelques amis. A
ces reliques tait joint, plac sous verre, le fameux mouchoir baign
des larmes de Graziella. Qu'est-il devenu? Les ptres, du moins, ne
sont pas gares. M. de Montherot, petit-neveu de Lamartine, les a
tires de ses papiers de famille et Communiques  M. Doumic qui s'est
empress de les publier dans la _Revue des Deux-Mondes_. Il a runi en
plaquette ses pages de la _Revue_, en y ajoutant plusieurs lettres du
docteur Alin et d'Aymon de Virieu sur la fin d'Elvire.

[Illustration: Portrait d'Elvire (Julie Bouchard des Hrettes) d'aprs
la miniature d'Elouis (appartenant  M. Lon Sch).]

Le plus document des historiens et des critiques, M. Lon Sch,
donnait presque en mme temps au _Mercure de France_ des tudes sur
Lamartine et sur son grand amour. Ces jours-ci paraissent en volume, et
fort augments, les articles de M. Sch, qui s'est livr  des
recherches infinies et minutieuses sur les origines, sur l'existence et
sur la famille d'Elvire.

Ne  Paris en 1784, d'une mre crole, Elvire, c'est--dire
Franoise-Julie Bouchard des Hrettes, appartenait par son pre  la
rgion nantaise; sa famille maternelle habitait la Touraine. Quelles
furent son enfance et sa premire jeunesse? Elle passa quelques annes 
Saint-Domingue, fut leve en France dans un pensionnat dont nous ne
savons pas le nom, et habitait  Saint-Paterne, prs de Tours, chez son
oncle, M. de Bergey, une fort belle proprit, la Grange-Saint-Martin,
quand le physicien Charles la demanda en mariage. D'une grande
rputation scientifique, de manires charmantes, d'une tournure encore
agrable, Charles n'tait pas prcisment le vieillard accabl par l'ge
que reprsente la lgende. Il avait cinquante-huit ans et Julie vingt
quand ils s'unirent  la mairie et  l'glise de Saint-Paterne, le 25
juillet 1804.

La miniature de Julie par le peintre Elouis, qui appartient  M. Lon
Sch et dont il a donn en tte de son livre une reproduction, nous la
peint extrmement sduisante, sous son chapeau de soie rose. L'apparence
est enfantine; le corps frle, les lvres minces, le nez droit; le
visage est clair par deux grands yeux qui semblent l'absorber tout
entier. Il y a l, dans ces deux lumires trop brillantes, quelque
marque du mal profond qui devait, tout emporter et que l'on pressentait
dj au moment du mariage. Elle avait vingt-cinq ans quand elle posa
devant Elouis.

Ce fut en juillet 1816,  Aix, en Savoie, o elle tait alle soigner sa
sant, qu'elle rencontra Lamartine. La maladie ajoutait  sa sduction.
Le futur pote, lui, ressemblait pour la beaut  un jeune dieu. La
posie, crit Brifaut, dans ses _Mmoires_, se jouait sur son front; ses
grands cheveux boucls lui donnaient quelque ressemblance avec l'Apollon
du Belvdre; il paraissait la ralisation vivante de cet idal jet en
marbre. S'il prenait par les yeux, c'tait bien autre chose quand ses
paroles d'or tombaient avec un bruit dlicieux dans l'oreille. C'est 
peu prs  l'poque o il vit Julie pour la premire fois,  vingt-six
ans, que l'aperut Brifaut, et avant les _Mditations_, Elvire en avait
trente-deux. _Raphal_ nous a retrac les enchantements de ces jours
d't, passs au bord du lac du Bourget. Mais que ces heures furent
courtes! Vers le milieu de septembre, la jeune femme dut regagner Paris,
ramenant avec elle non seulement son mal ancien, mais la souffrance
nouvelle de l'amour et de la sparation.

Le matin de Nol 1816, Lamartine, inquiet, tourment, dbarquait 
Paris, n'ayant qu'un dsir et qu'un but: revoir Elvire. Jusqu' la fin
d'avril 1817, il l'entretint tous les jours, soit chez elle, le soir,
dans l'appartement que Charles occupait  l'Institut, soit en des
promenades sur les quais. La lgende nous les montre surtout prs du
Louvre, au jardin de l'Infante, tout ensoleill en hiver et  l'abri du
nord. Il ne leur suffisait pas de converser ensemble et de s'pancher en
de longs tte--tte; ils s'crivaient presque quotidiennement. De l
ces lettres d'Elvire, dont trois seulement ont survcu. Elles sont
passionnes. Nous avons les pages que Julie envoya  Lamartine le 26
dcembre 1816, et qu'elle avait traces, la veille,  onze heures et
demie, aprs l'apparition du jeune homme d'Aix. Est-ce vous, Alphonse,
est-ce bien vous que je viens se jetter dans mes bras?... Quoi,
Alphonse, je ne me trompe pas, vous tes bien ici! Nous habitons le mme
lieu! Exagrant la diffrence d'ge qui les spare, elle l'appelle son
fils, elle prend  son endroit le nom de mre.

Les deux autres lettres publies par M. Doumic ont t crites, l'une,
le soir du 1er janvier 1817, l'autre, le 2 au matin et expdies
ensemble. Peut-tre n'ont-elles pas la mme exaltation, la mme flamm
mystique. Julie entretient Lamartine des Mounier, de M. de Bonald, dont
elle admire le talent. Cependant, quelles effusions encore! Quelle
tendresse pour son enfant!

Mais Lamartine, s'imaginant que le diapason avait baiss, que Julie
n'tait plus au mme ton, qu'elle tait moins exclusivement occupe de
lui, dut se plaindre amrement et menacer de s'loigner de Paris. Aussi
le soir mme du 2 janvier--les choses vont vite en amour--Julie lui
envoie-t-elle une double ptre plore, dbordante de dsespoir et lui
jetant un appel suprme: Je reviens  moi, cher enfant, et c'est pour
souffrir encore. Vous avez prouv un affreux branlement, vous voulez
partir malade. Vous allez voyager avec le doute dans le coeur, vous
voulez donc mourir et me tuer?... Regarde-le, Alphonse, ce coeur que tu
calomnies. Vois la plaie que tu lui as faite, vois-la saigner et
accuse-moi aprs si tu le peux.

Cependant le mal de Julie la minait de plus en plus. En vain, pendant
l't, Lamartine l'attendit-il auprs du lac ador, elle ne vint pas;
elle tait couche tout puise dans une maison de Viroflay.

        Regarde,  je viens seul m'asseoir sur cette pierre
        O tu la vis s'asseoir.

Hlas! il ne devait plus jamais revoir le visage ador. Convertie 
Dieu, sentant sa fin prochaine, exhorte  la vie chrtienne par M. de
Bonald, Elvire demanda  son jeune ami de ne pas lui faire de visite.
Sans doute, elle obissait  ses scrupules de nophyte catholique;
peut-tre aussi voulait-elle, tout abme par la maladie, ne pas lui
montrer ses traits dforms et lui laisser dans l'imagination et dans le
coeur un souvenir de beaut. Elle voulait rester pour lui l'apparition
de l't prcdent au lac du Bourget. Le 18 dcembre 1817, Julie rendit
son souffle  Dieu sur un crucifix qu'Amde de Parseval remit 
Lamartine,

        ... don d'une main mourante,
        Image de mon Dieu.

La famille du pote possde la dernire missive de Julie, date du 11
novembre, un mois avant la mort. Elle est grave, triste, d'un beau
sentiment chrtien. J'ai reu toutes vos lettres. Qu' prsent, mon
ami, elles puissent toujours tre lues par tout le monde... Je suis sre
que Dieu trouve bon que je calme les sollicitudes d'un enfant qui aime
trop sa mre. Il sait que cet enfant est vertueux. Il permet que j'en
fasse un ami...

Maintenant, cette passion si vive des deux cts resta-t-elle purement
platonique? C'est l'opinion de M. Lon Sch, trs pris  la fois
d'Elvire et de Lamartine. Ce n'est pas celle de M. Doumic. Ne
semble-t-il pas que les mots chapps  la plume de Julie donnent raison
 celui-ci? J'ai beaucoup connu et aim un homme qui m'a port une
affection presque paternelle, M. de Ronchaud. Il fut l'ami, le confident
du grand pote; ce fut lui qui ramena en Sane-et-Loire le corps de Mme
de Lamartine. Or, me parlant de Julie et de Raphal, il m'a formellement
dclar que leur amour dpassa les bornes du platonisme.

O repose le corps de Mme Charles? Il passa par l'glise Saint-Germain
des Prs et fut transport dans un cimetire de province que M. Lon
Sch n'a pas encore dcouvert.

Nous devons  cette jeune crole languissante et bonne un grand pote et
les plus belles _Mditations: l'Isolement, le Lac, le Vallon, le Soir,
les toiles, Souvenirs_ etc. L'oeuvre de M. Sch, vivante et
documente, nous montre bien o la posie nouvelle a pris sa source.
S'il n'y avait pas dans M. Sch autant d'enthousiasme, il n'y aurait
pas une recherche aussi ardente de l'indit:

E. LEDRAIN.



UN OUVRAGE SUR LE JIU-JITSU

Aprs avoir travaill plusieurs annes le jiu-jitsu avec des amis
japonais habitant New-York, M. H. Irving Hancock a suivi les cours du
professeur de la police de Nagasaki et des matres rputs de Tokio et
de Yokohama. Dans un petit volume accueilli avec faveur de l'autre ct
de l'Atlantique, il expose avec prcision les principes fondamentaux de
cette mthode de combat, sur laquelle on nous avait donn jusqu'ici des
renseignements assez vagues.

La science du jiu-jitsu demande avant tout Un entranement gnral, se
rapprochant par certains cts des procds traditionnels employs pour
cultiver la force humaine: dveloppement musculaire, entranement du
coeur et des poumons, assouplissements, quilibre, agilit, etc. A cette
gymnastique complexe s'ajoutent des exercices particuliers de rsistance
et d'endurcissement. Le Japonais cherche notamment  s'endurcir le
tranchant de la main, au point de pouvoir, aprs six mois
d'entranement, s'en servir pour briser une canne. Il se proccupe
encore d'endurcir aux coups les parties sensibles du corps: cou, flanc,
abdomen, etc., et d'assurer aux membres la plus grande force de
rsistance possible aux pressions de l'assaillant. Une hygine
rationnelle, o l'usage de l'eau en boisson et en bains joue le
principal rle, achve de procurer la forme ncessaire pour aborder et
pratiquer utilement l'escrime spciale du jiu-jitsu.

Cette escrime se compose de prises, parfois dnommes coups, auxquelles
les coups proprement dits s'ajoutent de faon accessoire. Ces prises
sont de deux sortes: les unes consistent  pincer ou  presser des
muscles et des nerfs, en un point particulirement sensible, afin de
dterminer une douleur qui paralyse l'adversaire. D'autres, utilisant
des effets de levier ou de porte  faux, amnent un membre ou une partie
du corps dans une position telle que le dgagement direct est
impossible; l'adversaire a pour unique ressource de riposter par une
autre prise douloureuse ou par un coup, quand il n'est pas oblig de
s'avouer vaincu, sous peine de voir l'assaillant accentuer son effort
pour lui briser un membre. La pratique du jiu-jitsu exige donc la
connaissance parfaite de certains points anatomiques et de prises
plaant un membre ou un muscle dans une position critique, puis
l'agilit ncessaire pour effectuer le premier la prise, se trouver
ainsi dans une position plus favorable que celle de la rsistance et de
la riposte.

[Illustration: Le viens donc! Truc employ par les agents de police
japonais pour venir  bout d'un prisonnier rcalcitrant.]

L'auteur nous indique quelques-uns des coups classiques.

Le _pincement de bras_ s'effectue en un point situ sur le bras,  peu
prs  mi-chemin entre le coude et l'paule, et dont l'extrme
sensibilit nous a t rvle  tous par des chocs fortuits.

Le _coup de gosier_, port avec le tranchant du poignet sur la pomme
d'Adam, tend sur le sol tout homme n'ayant pas prvu l'attaque.

Dans la _prise de gorge_ on saisit l'adversaire par l'intrieur du col
de son vtement et l'on appuie la seconde articulation de chaque index
contre la pomme d'Adam. Une pression nergique maintenue plus d'une
vingtaine de secondes peut amener la mort d'un homme non entran. Mais,
quelle que soit sa violence, elle sera immdiatement dnoue si le
dfenseur, croisant ses mains en avant du corps, projette avec force ses
bras de gauche  droite contre les bras de l'assaillant. Elle gnera peu
un Japonais habitu  supporter, couch  terre, la pression de trois
hommes appuyant de toutes leurs forces sur un lourd bambou plac en
travers de sa gorge.

Le _viens donc!_, trs employ par les agents de police japonais,
apparat d'une grande simplicit. L'assaillant jette son bras droit
par-dessus le bras gauche de sa victime dont il saisit en mme temps le
poignet avec la main gauche. Au moment prcis o il effectue la prise,
l'attaquant se saisit  lui-mme le poignet gauche avec la main droite
en faisant passer celle-ci sous le bras gauche de l'adversaire. Il
flchit ensuite en avant et a toute facilit pour culbuter son homme
d'un croc-en-jambe. Si le dfenseur rsiste, il risque une fracture du
bras ou de l'avant-bras; s'il connat le jiu-jitsu, il peut, en lui
appliquant sous le menton sa main libre ouverte, mettre son adversaire
sur le dos.

Le _coup d'arrt_ est un des plus simples et des plus efficaces.
L'assaillant jette brusquement son bras gauche autour de la ceinture de
son adversaire en enfonant ses doigts  la base de l'pine dorsale. En
mme temps, il exerce de bas en haut, avec la main droite, une pression
sous le menton de faon  rejeter la tte en arrire. Avec un peu de
brutalit, le cou est bris. On peut riposter par la prise de gorge, 
moins que l'assaillant porte le genou au ventre juste au moment de la
prise: dans ce cas, l'attaque est irrsistible.

Ces quelques exemples montrent que le succs final des coups offensifs
et dfensifs du jiu-jitsu repose tout entier sur l'agilit. Ils
expliquent encore l'insistance avec laquelle l'auteur exhorte les
Europens  se rsigner aux prliminaires pnibles de l'entranement
avant d'aborder ces brillants coups de combat dont l'tude, sous peine
d'amener de graves accidents, demande, outre une grande force de
rsistance, une extrme prudence et beaucoup de courtoisie dans les
assauts.

Bien que le nombre des coups indiqus par l'auteur soit assez restreint,
ce petit trait de jiu-jitsu reste intressant et curieux. Il vient
d'tre traduit par MM. le chef d'escadron d'artillerie L. Perrus et le
capitaine d'artillerie J. Pesseaud, qui ont su conserver, dans une
langue claire et agrable  lire, la prcision du texte original.
L'ouvrage est illustr de dix-neuf planches photographiques d'aprs
nature. (Berger-Levrault, 3 fr. 50.)

F. H.



[Illustration: Les arbres de Saigon couverts de sauterelles.]

DOCUMENTS et INFORMATIONS

LES SAUTERELLES EN COCHINCHINE.

C'est dans le voisinage des rgions dsertiques que se produisent
d'ordinaire les invasions de sauterelles;  la suite d'une grande
scheresse, ces insectes viennent chercher dans un pays plus verdoyant
la nourriture qu'ils ne trouvent plus dans la maigre vgtation des
sables. Ainsi s'expliquent les ravages frquents qu'ont  subir les
contres situes au nord du Sahara et certaines parties de l'Amrique du
Nord et de la Rpublique Argentine.

C'est donc avec une extrme surprise qu'on vit, pour la premire fois, 
la fin du mois de septembre dernier, des nuages de sauterelles s'abattre
en Cochinchine. Notre gravure, reproduisant une photographie prise 
Sagon, montre les sauterelles reposes sur les arbres, en telle
quantit que les feuilles disparaissent totalement et que les branches
plient sous le poids des insectes au point de donner aux arbres l'aspect
des varits dites pleureuses.

LA POPULATION DE LA RUSSIE.

On ne connaissait pas encore les rsultats dfinitifs du recensement de
1897. Ceux-ci viennent seulement d'tre publis.

Ils donnent, pour l'ensemble de la Russie d'Europe et d'Asie, et pour la
Finlande, une population de 125.640.021 habitants.

Dans ce nombre global, reprsentant la population de toutes les Russies,
la Russie d'Europe seule entre pour 93 millions et demi d'habitants, en
chiffres ronds, la Pologne pour 9 millions et demi, le Caucase pour 9
millions et quart, la Sibrie pour moins de 6 millions.

Ce qui correspond  des densits de population allant de 19,4 au
kilomtre carr en Russie d'Europe  0,5 en Sibrie.

Les deux tiers seulement de la population globale ont le russe pour
langue maternelle: ce qui revient  dire qu'un tiers des sujets du tsar
ne sont pas Russes.

Dans le royaume de Pologne, notamment, les Russes ne forment gure que 7
% de la population; les Polonais sont, dans l'ensemble de l'empire, au
nombre de 7.931.000.

Dans les provinces Baltiques, on trouve 1.790.000 Allemands.

Enfin, le nombre exact des isralites indiqu par le recensement est de
5.215.805. Moscou en compte 8.000; Saint-Ptersbourg, 17.000 sur plus
d'un million d'habitants; Odessa, 139.000 sur 404.000, et Varsovie,
219.000 sur 864.000 mes.

La Russie n'est habite que par un petit nombre d'trangers: 605.000,
dont 158.000 Allemands, 122.000 Hongrois et Autrichiens, 121.000 Turcs,
74.000 Persans, 48.000 Chinois, etc.

Il n'y a pas plus de 9.000 Franais et de 7.500 Anglais; mais on y
rencontre 6.000 Suisses.

LA TOXICIT DES OEUFS.

Croirait-on que les oeufs sont un poison? C'est pourtant ce qu'affirme
M. G. Loisel. Mais il faut s'entendre. Les oeufs sont toxiques dans
certaines conditions seulement, quand on les absorbe de certaine
manire. Ils sont toxiques en injection sous la peau et personne n'a
l'ide de se les administrer de cette manire. C'est le jaune surtout
qui est toxique. La toxicit varie selon l'espce qui a fourni l'oeuf.
L'oeuf de cane tue le lapin  la dose de 8 centimtres cubes, celui de
poule ne tue qu' une dose plus leve. Par contre, l'oeuf de tortue est
plus nuisible que celui de la cane: il tue  la dose de 5 ou 6
centimtres cubes. Donc la tortue est plus toxique que la cane, et cette
dernire l'est plus que la poule. Les lapins empoisonns par le jaune
d'oeuf inject sous la peau ou dans une cavit du corps meurent avec les
symptmes d'une intoxication aigu du systme nerveux central. Le blanc
de l'oeuf de tortue est trs toxique aussi. Mais aucun de ces oeufs
n'est malfaisant, absorb par les voies digestives: il importe de ne pas
l'oublier.

LA COULEUR DE L'EAU.

Aprs de longues hsitations, les savants s'accordent aujourd'hui 
admettre que l'eau _physiquement_ pure, vue en masse, est bleu d'azur.
Cette couleur est celle que prend la lumire blanche du soleil absorbe
par l'eau, par suite d'un phnomne dont l'explication serait un peu
longue. Elle n'est pas due  la puret _chimique_ de l'eau, puisque la
mer, qui est l'eau la plus bleue, est aussi celle, qui contient le plus
de sels. Cependant, d'aprs les expriences de Forel, les matires en
solution seraient la cause prdominante de la modification de couleur
sur laquelle agissent encore les matires en suspension, la couleur du
fond, le reflet du ciel et des berges. Aussi l'eau bleue est assez rare
dans la nature; beaucoup de mers, de lacs, qui nous donnent l'impression
de cette nuance, sont verts.

L'eau actuellement reconnue la plus bleue est celle de la mer des
Sargasses, entre les les du cap Vert et les Antilles. L'eau de la
Mditerrane, sur la cte franaise et autour de Capri, est plus bleue
que celle du Lman, beaucoup moins bleue elle-mme que celle des lacs de
Kandersteg et d'Arolla, en Suisse.

Jusqu'ici, on n'avait point prcis le rapport entre la couleur de l'eau
et son degr de puret. Le professeur belge, M. Spring, qui tudie
depuis longtemps cette question dlicate, vient de communiquer 
l'Acadmie des sciences de Bruxelles plusieurs chiffres intressants. De
l'eau pure contenant un millionime d'hydrate ferrique parat brune sous
une paisseur de 6 mtres; il suffit d'un dix-millionime pour qu'elle
soit verte; et, pour qu'elle reste bleue, il en faut moins d'un
vingt-millionime. Quant  la matire humique, elle fait disparatre la
coloration bleue  une dose infrieure  un quarante-millionime. Les
composs calciques auraient une grande influence sur la clarification,
car ils liminent jusqu' un certain tat d'quilibre les composs
ferriques et humiques.

LES ALINS EN FRANCE.

La statistique des alins nous apprend que, dans la dernire dcade
1889-1900, le nombre de ces malheureux a pass, en France, de 65.713 
70.000.

Encore ne s'agit-il ici que des alins dangereux; car le nombre de ceux
qui ne sont pas dangereux et qui ne trouvent pas place dans les asiles
est considrable, si considrable qu'on commence  s'en inquiter et
qu'il est question de les admettre comme des malades ordinaires parmi
les ncessiteux qui reoivent l'assistance mdicale. Quoi qu'l en soit,
sait-on combien il y a de mdecins pour soigner ces 70.000 malades,--car
les alins sont des malades, il ne faut pas l'oublier? Juste 115, ce
qui fait  peu prs un mdecin pour 600 malades.

Mais, dans certains tablissements, cette moyenne est dpasse, et l'on
ne trouve qu'un mdecin pour 750 et mme pour 1.000 alins.

Faut-il s'tonner, aprs cela, que l'alination soit toujours considre
comme un tat incurable; et pense-t-on qu'un seul mdecin puisse
considrer 1.000 alins comme 1.000 malades qu'il s'agirait d'tudier
en vue de leur amlioration ou de leur gurison possibles?

Il est vrai qu'mu de cet tat de choses le Conseil suprieur de
l'Assistance publique vient de limiter  400 le nombre d'alins que
devrait dsormais soigner un seul mdecin. Mais ce chiffre est encore
bien lev.

LA COLONIE FRANAISE DE LISBONNE.

Dans le numro du 4 novembre dernier, nous avons publi les portraits et
les noms de ceux de nos compatriotes, rsidant  Lisbonne, qui ont fait
partie de la commission charge de recevoir M. Loubet. Parmi eux
figurait le trsorier de la Chambre de commerce franaise, M. Fernand
Touzet, et non Pouget comme nous l'avons imprim par suite d'une erreur
qui nous est signale seulement aujourd'hui et que nous nous empressons
de rparer.



[Illustration: Un invit de marque: M. Rouvier.]

[Illustration: M. Hennion, commissaire de la Sret. Le roi.]

[Illustration: Le roi Alphonse XIII et M. Loubet.]

LA NOUVELLE VISITE DU ROI ALPHONSE XIII A PARIS.--LA CHASSE DU 20
NOVEMBRE DANS LE TIR DES PLAISIRS, A RAMBOUILLET.

LE ROI D'ESPAGNE EN FRANCE

Le jeune roi d'Espagne dsirait vivement profiter de son passage par la
France,  son retour d'Allemagne, pour revoir Paris et s'y attarder
pendant deux ou trois jours qu'il emploierait  sa guise, affranchi des
reprsentations officielles et des obligations protocolaires. Il a
ralis ce projet, du 19 au 21 novembre, descendu  l'htel Bristol,
d'o une rapide automobile l'emportait constamment vers les buts divers
de sa fantaisie. Mais son incognito relatif ne l'a pas empch ni de
faire visite  l'Elyse, ni d'accepter du prsident de la
Rpublique,--avec quel empressement!--une invitation  chasser.

Cette chasse eut lieu, lundi dernier, dans les tirs de Rambouillet. A
midi, aprs un djeuner au chteau, un landau, attel  la daumont de
quatre mules harnaches aux couleurs espagnoles--celles-l mmes que le
souverain offrit  M. Loubet lors de son voyage  Madrid--conduisait le
prsident et son hte, suivis de quelques invits de marque, aux tirs,
o le colonel Lamy organisait les battues. Bravant une neige paisse,
d'un effet fort pittoresque dans les bois, mais peu clmente aux
chasseurs, et moins encore au malheureux gibier destin  la rougir de
son sang, Alphonse XIII se montra plein d'endurance et d'entrain.
Rarement on eut l'occasion d'assister  pareille hcatombe de faisans,
de livres, de lapins, etc.: 829 pices au tableau; et la part du roi
y fut, dit-on, trs belle.



[Illustration: L'arrive du roi de Portugal  la gare du Bois de
Boulogne.]

[Illustration: Le roi Carlos et le prsident Loubet se rendant au palais
du quai d'Orsay.]

LE ROI DE PORTUGAL A PARIS

A peine le roi d'Espagne avait-il quitt Paris que, le lendemain mme de
son dpart, le roi de Portugal y arrivait  son tour, mais non pas sous
l'incognito de nagure. Cette fois, il venait en France officiellement,
empress  rendre au prsident de la Rpublique la visite rcente que
celui-ci lui fit dans ses Etats. Laissant  Lisbonne la reine Amlie,
qui a tenu  rester auprs du jeune prince Louis-Philippe, investi de la
rgence pendant l'absence de son pre, dom Carlos a entrepris ce voyage
accompagn de M. Eduardo Villaa, son ministre des Affaires trangres,
et d'une suite nombreuse. Son arrive, mercredi dernier,  la gare du
Bois de Boulogne, o l'attendait M. Loubet, entour des ministres, s'est
effectue avec le crmonial et les honneurs militaires d'usage; en
uniforme de gnralissime portugais, la plume blanche au casque, la
poitrine barre du grand cordon de la Lgion d'honneur, il est mont en
voiture pour se rendre d'abord au palais des Affaires trangres, lieu
de sa rsidence pendant son sjour, et la foule, masse sur le parcours
du cortge, a fait le meilleur accueil au souverain, dont la figure
ouverte et sympathique est dj bien connue des Parisiens.

En raison des ncessits matrielles du journal, au moment de mettre
sous presse, nous ne pouvons publier dans ce numro, sur cet vnement
historique de la semaine, qu'un document de dernire heure. Aussi
bien, nous avons donn, il y a peu de temps, le 4 novembre, un
remarquable portrait de dom Carlos, et, quant aux rceptions, dners et
reprsentations de gala, etc., ils ne diffrent pas sensiblement, comme
dcor et physionomie, de ce qu'on a vu dj si souvent, depuis que tant
de souverains se plaisent  nous rendre visite.



L'ILLUSTRATION PUBLIERA LA SEMAINE PROCHAINE SON NUMRO DE NOL 1905.
Le numro du 9 dcembre contiendra un supplment thtral: LES OBERL.



LE CARNET DE LA REINE, par Henriot.


Note du transcripteur: Les supplments mentionns en titre ne nous ont
pas t fournis.










End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3274, 25 Novembre
1905, by Various

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L'ILLUSTRATION, NO. 3274, 25 NOVEMBRE 1905 ***

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