The Project Gutenberg EBook of Napolon, by Lord Rosebery

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Title: Napolon
       La dernire phase

Author: Lord Rosebery

Translator: Augustin Filon

Release Date: June 8, 2011 [EBook #36352]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLON ***




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  Note sur la transcription:
  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
  corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t
  harmonise.




    Lord ROSEBERY


    NAPOLON

    LA DERNIRE PHASE

    OUVRAGE
    TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

    PAR
    AUGUSTIN FILON


    TROISIME DITION


    PARIS
    LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
    79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

    1901

    Droits de traduction et de reproduction rservs.




PRFACE


Dans l't de 1863, un jeune voyageur anglais qui revenait de Rome
s'arrta deux jours  Paris. C'tait un lve d'Eton; un des
professeurs du collge l'accompagnait et lui servait de mentor. Ils
allrent entendre _Mireille_, qui les charma; ils assistrent  une
superbe revue de cavalerie; mais, pour le touriste de seize ans,
l'motion de ce premier sjour  Paris, ce fut sa visite au tombeau de
l'Empereur. Il est, crivait son matre, un grand admirateur des
Napolons, mais un admirateur intelligent, car c'est le garon le plus
intelligent du monde. Et, puis, il est si amusant!

L'colier d'Eton s'appelait, en ce temps-l, lord Dalmeny. Aujourd'hui
l'Europe le connat sous le nom de lord Rosebery et c'est lui qui est
l'auteur de ce livre.

D'Eton il passa  Oxford et, avant qu'il et fini son temps
d'Universit, la mort de son grand-pre transforma l'tudiant en un
pair du royaume. Mais, pendant dix ans, la noble assemble n'eut gure
l'occasion de se familiariser avec le son de sa voix. Il n'avait que
quatorze ans quand un de ses compatriotes, Dundas de Dundas, lui avait
prdit, dans un banquet, qu'il serait premier ministre. Le jeune comte
de Rosebery ne paraissait nullement press d'entrer en possession de
ce poste et il prit par le plus long pour aller  Downing Street. On
parlait de ses chevaux, de la coupe de ses habits, de ses gots
artistiques et mondains, de sa bonne humeur et de sa bonne grce. On
le disait capable de tout, mme de travailler lorsque le travail
l'amusait. Il plaisait fort  ses gaux et il possdait un secret pour
se faire aimer des gens d'en bas. Le secret tait, tout simplement,
qu'il s'intressait  leurs besoins,  leurs misres,  leurs
aspirations.

En 1878, il pousa la plus riche hritire du Royaume-Uni, miss Hannah
de Rothschild, fille du baron et de la baronne Meyer de Rothschild
dont la prodigue et intelligente bienfaisance a laiss tant de traces
durables sur le sol anglais. Ce mariage souleva bien des critiques et
veilla bien des jalousies. Mais les critiques se turent et la
jalousie changea de caractre lorsque le public put comprendre quelle
compagne vaillante, utile et dvoue lord Rosebery avait su conqurir.
Lady Rosebery devint son principal et son meilleur auxiliaire dans la
mmorable campagne du Midlothian qui fut le clou des lections
gnrales de 1880 et qui rouvrit, toutes grandes, au _Grand old man_
les portes de Westminster. Lord Rosebery en tait l'inspirateur et sa
rsidence de Dalmeny Park en fut le quartier gnral. Il organisa la
victoire; ce qui est quelquefois plus malais que de la remporter. Au
lendemain du succs, quand le parti libral rentra triomphalement au
pouvoir, il et pu tout demander; il n'accepta rien. Lorsque, dix-huit
mois plus tard, il se laissa nommer sous-secrtaire d'tat au
Dpartement de l'Intrieur, tout le monde comprit qu'il apportait une
force au Cabinet, loin d'en recevoir un honneur, et qu'il y avait dj
en lui plus que l'toffe d'un sous-ministre. Lors du troisime
ministre Gladstone, il reut le portefeuille des Affaires trangres
et s'y ft sans doute signal par son initiative, sa vigilance et son
habilet si la scission des libraux unionistes sur la question du
_Home rule_ irlandais n'avait dtermin la chute du Cabinet.

Rendu  la libert, lord Rosebery consacra ses loisirs  des voyages 
travers l'Empire britannique. Accompagn de lady Rosebery, il avait
dj fait le tour du monde, en 1882-1883, visit le Canada et
l'Australie, tudi sur place, avec la promptitude d'observation et
d'assimilation qui le caractrise, les relations entre la mre patrie
et ses dpendances plus ou moins lointaines. En 1887, c'est vers
l'Inde que se dirigea cette universelle et insatiable curiosit du
touriste-homme d'tat. Il est revenu de ces voyages imprialiste
fervent et convaincu. Mais l'imprialisme n'est pas pour lui une
carrire, comme il l'a t depuis pour les Rabagas d'outre Manche.
Ce n'est pas une doctrine politique, sortie du cerveau de celui-ci et
exploite par l'ambition de celui-l, mais un fait qui se produit 
son heure et qui est ncessit par un autre fait, indniable et
inluctable, le dveloppement scientifique et industriel qui a signal
le milieu du dernier sicle. La vapeur et l'lectricit, en supprimant
ou, du moins, en diminuant les distances, ont fait une vrit de cette
galit de droits et de devoirs qui n'tait, jadis, qu'une thorie;
elles ont mis fin aux anciens rapports de la mtropole et de ses
colonies et cr un nouvel tat de choses dont la formule et le mode
de fonctionnement ne sont pas encore trouvs. Il est peut-tre rserv
 lord Rosebery de rassurer l'Europe sur les perspectives de
l'imprialisme en lui prouvant qu' ses yeux et  ceux de ses amis ce
n'est pas une manifestation de l'esprit d'agression et de conqutes,
mais un problme d'organisation fdrative qui ne blesse et ne menace
personne.

Lorsqu'il fut dfinitivement rentr en Angleterre, lord Rosebery fut
nomm membre, puis prsident du _County Council_ de Londres qu'une loi
nouvelle venait d'appeler  l'existence. Quelles que soient les
destines qui attendent encore lord Rosebery et sur quelque objet que
se porte son activit, cette priode de la prsidence du _County
Council_ restera une des plus curieuses, une des plus intressantes,
une des plus originales de sa vie publique. Ce contact personnel et
quotidien avec la dmocratie de la plus vaste cit moderne lui a
appris ce qu'il ignorait encore et l'a initi aux derniers secrets de
cet art de manier les hommes qui tait dj, chez lui, un don de
nature. Il a serr la main  des gens qui l'appelaient Monsieur
Rosebery; il a gagn les politiciens populaires non en les flattant,
mais en les traitant srieusement et comme des gaux. Du haut de cette
plate-forme prsidentielle o sa femme venait quelquefois le
rejoindre, il a conserv aux dlibrations le caractre familial,
amical, sans faon, et, j'ajouterai, _business-like_ qui leur
convenait. Il a sauv par l l'Assemble nouvelle du ridicule et du
danger qui menacent ces parlements au petit pied et dont les
reprsentants de certaines grandes villes n'ont pas toujours eu le
bonheur de se prserver: d'une part, les vaines dclamations, de
l'autre, les mesquines personnalits et l'esprit de coterie. Il a
maintenu, sans rudesse, mais avec fermet, la fameuse rgle des quinze
minutes, qui endiguait la rhtorique des _County Councillors_, et a su
rappeler aux orateurs qui l'oubliaient que leur eau tait coule.
Enfin, il a tenu tous les esprits tourns, comme le sien, vers les
solutions pratiques, vers les affaires proprement dites, et il a si
bien cart la politique des questions purement municipales qu'
l'heure actuelle les mmes lecteurs envoient des conservateurs 
Westminster et des progressistes  Spring Gardens. Si le _County
Council_ est devenu, en fait comme en droit, la vritable expression
de la grande cit, et si son chef lu fait, peu  peu, rentrer dans
l'ombre le Lord-Maire, avec ses pompes surannes et son cortge
carnavalesque, le mrite de cette volution ncessaire revient, en
grande partie,  lord Rosebery.

Le deuil cruel qui le frappa dans l'automne de 1890--la mort de lady
Rosebery--l'loigna encore une fois de la vie publique. Il y rentra en
1892 lorsque M. Gladstone, escort d'une faible majorit librale,
reprit le pouvoir pour essayer de raliser ce malencontreux projet
d'autonomie irlandaise que ses partisans eux-mmes votaient la mort
dans l'me. La Chambre des Lords trouva un regain de popularit
inattendu en se faisant l'interprte du mouvement de rpugnance et de
rsistance. La tche de lord Rosebery n'avait, alors, rien d'enviable.
Presque seul, au milieu d'une Chambre hostile, il devait, chaque jour,
prendre l'offensive et, gnral sans arme, attaquer une majorit
formidable, critiquer non seulement la tendance prsente, mais le
principe permanent sur lequel reposait la noble assemble, sonner le
glas de l'hrdit, lui, lgislateur hrditaire, devant une runion
de lgislateurs hrditaires; se faire tolrer, se faire couter, se
faire applaudir; tre rvolutionnaire avec tact, impertinent avec
esprit, menaant sans tre injurieux. Il y russit parfaitement et
ses discours de cette poque sont, tout simplement, des
chefs-d'oeuvre d'ironie: non pas l'ironie sceptique, strile et
glace, mais l'ironie vibrante, passionne, convaincue et,  cause de
cela, sympathique en dpit de tout. Les jours o lord Rosebery se
moquait de ses collgues taient pour eux des jours de fte.

Pour l'honneur de l'Angleterre et pour la paix du monde, il aurait
fallu que le soleil s'arrtt et que M. Gladstone durt toujours, mais
ce miracle n'eut pas lieu. Lorsqu'il fut dfinitivement vaincu par
l'ge, abandonn par un sens, puis par l'autre, quoique en pleine
puissance politique et intellectuelle, il abdiqua, si l'on peut dire,
en faveur de lord Rosebery qui, dj chef du _Foreign Office_, joignit
 ces fonctions celle de premier ministre. Ainsi se trouva ralise la
prophtie faite, trente ans plus tt, par Dundas de Dundas.

Quelle succession! Et combien dangereuse,  tous les points de vue! Un
moins brave, un moins dvou l'et refuse, car ce n'tait pas l'heure
de Csar, mais l'heure de Dcius. Le parti libral n'avait jamais t
si bas depuis cent ans. Ni cohsion, ni discipline, ni bonne volont,
ni programme commun. Des personnalits et des intrts prts  entrer
en conflit; des gosmes de groupes, mal souds ensemble et qui
devaient se tourner le dos  la premire alerte; et, dominant tout, le
malentendu du _Home rule_, la lourde pierre au cou du parti libral.

Lord Rosebery a-t-il rendu l'unit et la vie  ce parti qui se
dsagrgeait, qui se mourait? Non; peut-tre tait-il l'homme, mais ce
n'tait pas le moment. Il y a des heures o l'on ne doit point
contrarier l'action des forces dissolvantes et o la meilleure
politique est contenue dans ce mot d'un contemporain de Cromwell, le
puritain Saint-John: Il faut que les choses aillent encore plus mal
afin d'aller mieux!

Du reste, la retraite de lord Rosebery, loin de le faire oublier,
semble avoir retremp sa popularit. Jamais le public ne s'est tant
occup de lui que depuis qu'il a paru ne plus s'occuper du public. On
est curieux de tout ce qui le touche, comme le prouvent deux
biographies publies presque simultanment durant l'automne dernier.
Il n'est pas loin d'apparatre aujourd'hui comme l'homme ncessaire
qui mettra fin non seulement  la crise du parti libral, mais  ce
que j'appellerai la crise de l'Empire.

Quant  nous, comment ne nous rjouirions-nous pas d'une inaction
force qui nous a valu ce matre livre?

Bien des annes s'taient coules depuis la visite aux Invalides.
Toute sa vie,--il nous l'explique dans le dernier chapitre,--Napolon
l'avait hant, l'avait obsd,  la faon de ces mes en peine qui
reviennent tourmenter les vivants pour obtenir des prires qui
assurent leur repos. Ce que rclament les fantmes littraires, ce
n'est pas une messe, c'est un livre. Pour l'crire, ce livre, il
fallait des loisirs: la dcomposition et la dfaite du parti libral,
en 1895, les apportrent  lord Rosebery. Il fallait aussi que l'image
voque prt des contours plus nets et sortit du brouillard de la
fausse histoire o elle se drobait. La publication, en 1899, des
prcieux Mmoires de Gourgaud, mis au jour par le vicomte de Grouchy
et M. A. Guillois, eut cet heureux rsultat et, ds lors, l'crivain
put se livrer  une tche rve depuis si longtemps.

Il est bien inutile de louer le livre auprs de ceux qui vont le lire
et j'ai hte de les laisser en tte  tte avec leur plaisir, leurs
tonnements, leurs motions. Ils s'apercevront qu'ils ont affaire  un
auteur qui a tout lu et tout compris, les documents anglais et les
documents franais; qui, aprs les avoir analyss en historien, les a
apprcis en homme d'tat et qui sait aussi bien mettre en relief le
moindre dtail pittoresque du drame qu'en esquisser  grands traits la
large et profonde philosophie. Ils se rappelleront les paroles du
professeur d'Eton, ces paroles qui jugeaient l'enfant et qui
pourraient encore juger le livre: C'est un admirateur de Napolon,
mais un admirateur intelligent.... Et puis, il est si amusant!

Les diteurs croient faire oeuvre patriotique en ajoutant ce volume 
notre bibliothque napolonienne, o il doit prendre, pensent-ils, une
place permanente, une place  part, auprs des livres les plus
distingus que l'Empereur ait inspirs dans ces dernires annes. Ils
ne prtendent pas qu'aucune des opinions de l'auteur ne puisse tre
conteste. Loin de l, ils appellent et sollicitent la discussion.

Pour ma part, je souhaiterais vivement,--et je crois que lord Rosebery
n'est pas loign de partager ce sentiment,--qu'il ft possible
d'exonrer Napolon de toute complicit dans la fabrication des
documents faux mis en circulation par Las Cases. Aprs que l'auteur a
victorieusement rfut et bafou avec une souveraine ironie le Congrs
de Vienne, qui a mis Napolon hors la loi, je m'tonne de le voir se
rallier sans difficult  un certain argument de scurit gnrale qui
permet aux Allis de squestrer indfiniment la personne de Napolon,
alors qu'il n'est ni un sujet rebelle, ni un prisonnier de guerre, ni
un criminel condamn par aucun tribunal rgulier. A quoi bon raisonner
si bien pour aboutir  une conclusion que rien ne justifie et qui ne
tend  rien moins qu' crer un droit contre le droit? Lord Rosebery,
inspir par la pense, trs louable, de soulager la conscience de ses
compatriotes du meurtre de Napolon, triomphe, il me semble, un peu
vite des rsultats de l'autopsie. L'Empereur n'est pas mort de la
maladie de foie particulire  Sainte-Hlne, dont il se prtendait
atteint et qui peut n'avoir t qu'une fable. S'ensuit-il que le
climat de Sainte-Hlne n'ait pas ht l'apparition du cancer
hrditaire et avanc sa fin de dix ou vingt annes? C'est  la
science de rpondre. Je ne dirai rien du dernier chapitre. Il soulve
un problme  chaque ligne. L'auteur le sait si bien qu'il n'a pas
d'autre but en l'crivant et il faut le remercier des questions qu'il
pose autant et plus peut-tre que des questions qu'il a rsolues.

Lord Rosebery appartient  la famille des crivains-ns, qui ne sont
pas des hommes de lettres,  cette famille dont les ans s'appellent
La Rochefoucauld, Hamilton, Saint-Simon. Quelquefois, dans son dsir
d'tre vrai et dans sa hte d'tre juste, il jette tant de choses dans
une seule phrase qu'elle semble prs d'en perdre l'quilibre. Parfois
aussi, il a des ngligences, des familiarits, des brusqueries qui
sont de la langue parle et qui doivent dconcerter les professeurs.
Mais, quand l'motion s'empare de lui ou quand sa pense prend
l'essor, l'expression monte avec elle, s'largit, s'chauffe,
s'illumine et laisse bien loin les virtuoses du style acadmique. Si
rien de ces dons n'apparat dans les pages qu'on va lire, soyez
convaincus que c'est la faute du traducteur.

Les Anglais ont fait une rception enthousiaste  cet ouvrage qui leur
faisait entendre, pourtant, dans le langage le plus net, de dures
vrits. Il devrait recevoir des Franais un accueil encore plus
favorable, car il interprte leurs sentiments les plus chers avec un
accent de sympathie qui semble absolument sincre. Ils ne liront pas
sans motion une phrase comme celle-ci: Napolon avait derrire lui
la France, capable d'efforts hroques et d'hroque endurance, en un
mot capable de tout, sauf de l'impossible. Lequel d'entre nous aurait
pu dire plus et dire mieux?

Nous ne connaissons point, en France, ces belles crmonies o l'on
voit, chez nos voisins, les grandes villes offrir le droit de cit 
l'homme qu'elles veulent honorer. Mais ce livre vaut les parchemins
qu'on enferme dans une bote d'or. Aprs cet hommage splendide au
grand nom qui nous a tant diviss et qui nous rapproche tous
aujourd'hui, lord Rosebery a cess d'tre un tranger parmi nous. Nous
nous souviendrons toujours qu'il nous a donn ce livre: puisse-t-il ne
jamais oublier qu'il l'a crit!

    Augustin FILON.




NAPOLON

LA DERNIRE PHASE.




CHAPITRE I.

LES SOURCES.


Qui nous crira la vie de Napolon comme elle doit tre crite?
Jusqu'ici, poser la question et t peine perdue. Les prjugs et les
passions du temps taient encore trop prs de nous pour qu'on pt
songer  crire un tel livre. Et aujourd'hui mme nous n'en sommes pas
bien loigns, car la reine Victoria avait dj deux ans  l'poque de
la mort de Napolon et il existe probablement encore des personnes qui
l'ont vu. Puis le second Empire a ranim, multipli ces sentiments
presque dans leur intensit premire et la raction qui a suivi le
second Empire en a prolong encore l'existence. Peut-tre ne
sommes-nous pas assez compltement sortis de la sphre d'influence
historique de Napolon pour qu'il soit possible d'crire sa vie.

D'ailleurs, jusqu' ces derniers temps, nous ne possdions pas les
lments ncessaires  un tel travail. Les volumes innombrables dont
les titres se rangent dans les catalogues  la suite du nom de
Napolon sont pour la plupart des compilations, ou des pamphlets, ou
des biographies laborieusement difies avec des matriaux douteux et
insuffisants, sans solidit comme sans dure. Mais aujourd'hui que la
France possde un gouvernement dont les archives sont ouvertes  tous,
et grce  l'apparition successive d'une foule de mmoires plus ou
moins authentiques, nous pouvons prvoir le moment o nous n'aurons
plus de rvlations nouvelles  attendre. La publication des lettres
supprimes dans la _Correspondance impriale_ fait disparatre une des
critiques qu'on adressait aux diteurs officiels de cette
correspondance et en comble les lacunes. La curiosit passionne qui
entrane le public depuis quelques annes vers tout ce qui tient 
Napolon et qui, chose remarquable, n'est accompagne d'aucun signe de
rsurrection du bonapartisme comme facteur politique, a eu pour effet
de crer toute une littrature, afin de mettre l'offre en rapport avec
la demande, et cette littrature, toute mlange qu'elle soit
d'lments malsains ou quivoques, nous a, du moins, parmi son
exubrance parasite, apport sa moisson d'utiles renseignements.

Ainsi, l'norme masse de matriaux de toute sorte est prte pour
l'ouvrier de cette grande oeuvre, le jour o il paratra. Peut-tre
n'est-il pas loin de paratre. Nous aimons  nous persuader que c'est
son ombre qui se projette dans le beau rcit des relations de Napolon
et d'Alexandre. Est-ce trop se flatter que d'esprer que M. Vandal
couronnera les services qu'il a rendus  la science historique dans
cet ouvrage inapprciable en nous donnant, tout au moins, une
Histoire civile de Napolon? Ne pourrait-il, en s'associant avec M.
Henry Houssaye, qui a, lui aussi, tant et si bien fait dans cet ordre
d'ides, mener  fin cette grande tche? Nous parlons d'une
collaboration parce qu'il ne nous semble pas possible qu'un homme,
rduit  ses seules forces, entreprenne pareille besogne. Rien que le
dpouillement et la critique des documents seraient dj oeuvre de
gant avant qu'une seule ligne du livre pt tre crite. Et en vrit
nul homme ne serait en mesure,  lui seul, d'aborder,  la fois
Napolon chef d'tat et Napolon chef d'arme. Napolon, dit
Metternich, juge hostile s'il en fut, tait un administrateur, un
lgislateur et un conqurant. Il aurait pu ajouter que Napolon
tait, de plus, un homme d'tat n. Pour analyser et clbrer les
qualits du conqurant de 1796  1812, celles du dfenseur de la
France en 1813 et 1814, il faudrait un matre consomm dans l'art de
la guerre. Pour rendre justice  Napolon homme d'tat, administrateur
et lgislateur, peut-tre faudrait-il aussi des historiens distincts,
pourvus de facults diffrentes. Il y aurait  faire, enfin, l'tude
gnrale de l'homme et de son caractre. Caractre des plus simples
pour un admirateur fanatique comme pour un ennemi jur, infiniment
compliqu, au contraire, pour qui n'est ni l'un ni l'autre. Pour cette
dernire tude, la psychologie de Napolon, les lments les plus
fconds sont fournis par ces six annes suprmes de Sainte-Hlne, o
il a non seulement racont et comment sa vie, mais o il a prsent
une image prcise et parfaitement cohrente de lui-mme. Aujourd'hui,
comme il l'a dit lui-mme  Sainte-Hlne, grce  mon malheur, on
pourra me juger  nu. On n'a peut-tre pas encore donn toute
l'attention qu'il fallait aux pages qu'il dictait alors sous forme
d'autobiographie ou de commentaires. Quelqu'un a dit quelque part que
les mmoires dont il est l'auteur semblent avoir t ngligs
prcisment parce que ce sont les documents primordiaux, authentiques,
ceux qui font vraiment autorit en ce qui touche la vie de l'Empereur.
Les gens aiment mieux boire  n'importe quelle source qu' la source
vritable. Qu'une personne trangre ait t en contact avec lui, ne
ft-ce qu'un moment, c'est cette impression d'un passant qu'ils
voudront recueillir de prfrence. Mais ce que Napolon a dit de
lui-mme, ce qu'il a pens de lui-mme, cela semble aux tudiants de
Napolon chose de peu de prix. Ce qu'il leur faut, c'est Bourrienne,
Rmusat, Constant et le reste. videmment, ils ont le droit de
prtendre que les mmoires de Napolon sont moins savoureux que ceux
de quelques-uns de ses serviteurs, et qu'on ne peut pas invariablement
s'y fier comme  une impartiale relation des vnements. Ces mmoires
restent pourtant comme l'expression directe et rflchie de ce
prodigieux gnie parlant de ce qu'il avait fait; et, de plus, ils
contiennent des jugements sur les grands capitaines d'autrefois, sur
Csar, Frdric, Turenne, et ces jugements ne sauraient manquer
d'intresser un historien ou un soldat.

Il ne faut pas, d'ailleurs, quand on veut apprcier Napolon, attacher
d'importance au peu de respect qu'il a montr quelquefois pour
l'exactitude. En ces temps-l, on n'attendait gure, on n'exigeait
jamais d'un homme d'tat europen qu'il dt la vrit, et c'est l ce
qui fait qu'un demi-sicle plus tard Bismarck ne trouva pas de
meilleur moyen pour tromper son monde que la franchise. Les ennemis
les plus acharns de Napolon, Metternich et Talleyrand, nous ont
maintenant donn leurs mmoires, mais nous nous repentirions, en toute
circonstance, de leur accorder une confiance aveugle l o leur
intrt personnel est en jeu. Napolon,  Sainte-Hlne, crivait sa
propre apologie; il s'efforait de prsenter ses actes sous leur jour
le plus favorable, comme il faisait dans ses bulletins. Ces fameux
bulletins reprsentaient ce que Napolon dsirait que l'on crt, c'est
ce que reprsentent galement ses mmoires. C'est la vie de Napolon
mise en bulletins par Napolon lui-mme, rien de plus, rien de moins.

Mais il importe de faire ici une distinction. Quand il crit ses
bulletins, Napolon a souvent un motif pour tromper. A Sainte-Hlne,
son unique but est de servir les intrts de son fils et de sa
dynastie. Lorsque ni son fils ni sa dynastie ne sont en cause, les
mmoires mritent crance un peu plus que les bulletins.

Les publications venant de Sainte-Hlne s'amoncellent rapidement les
unes sur les autres, et on peut prvoir le moment o la dernire aura
vu le jour. Quatre-vingt-quatre annes ont pass depuis qu'un public
avide absorba, en cinq mois, cinq ditions des lettres de Warden,
soixante-dix-huit depuis que les acheteurs du livre d'O'Meara
envahissaient les boutiques des libraires. Il est permis de souhaiter
que son _Journal_ manuscrit, qui dort quelque part en Californie,
puisse tre bientt publi dans son intgrit, car il est, dit-on,
plein de dtails curieux et originaux et, en mme temps, il nous
expliquera peut-tre les contradictions existantes entre la _Voix de
Sainte-Hlne_ et les communications adresses par l'auteur soit 
l'Amiraut soit au gouverneur[1]. Ensuite nous avons eu la grosse
artillerie de Gourgaud, Montholon et Las Cases--dont les passages
supprims, s'il en existe, pourraient aujourd'hui tre donns au
public sans le moindre inconvnient--et la riposte faite  leur feu
par la lourde apologie de Forsyth et le rsum, plus effectif, de
Seaton. Nous avons eu aussi l'artillerie lgre de Maitland et de
Glover, de Cockburn, de Santini, sans compter cette folle de miss
Betsy, qui devint plus tard Mrs. Abell. Nous possdions les histoires
de Sainte-Hlne par Barnes et Masselin et, en 1816, un ancien
gouverneur, le gnral Beatson, profita de l'intrt soudainement
attir vers ce coin du globe pour lancer  la tte du public un norme
in-4 o les particularits du sol et ses productions taient exposes
avec un luxe et une prcision de dtails  peine concevables s'il
s'tait agi de dcrire le paradis terrestre. Puis, nous emes la
tragdie d'Antommarchi, qu'on peut juger comme on voudra. Ensuite, les
commissaires sont entrs en lice; Montchenu, Balmain, Sturmer nous
ont, l'un aprs l'autre, apport leur tmoignage. M. de Montholon nous
a, galement, offert le sien. Napolon lui-mme, il faut le dire,
avait engag ses compagnons  recueillir tout ce qu'il disait dans
leur journal et,  plusieurs reprises, il a fait allusion au rsultat
de leur travail. Hier soir, dit Gourgaud, l'Empereur me disait que
je pourrais mettre mes loisirs  profit en crivant ses paroles; je
pourrais gagner ainsi cinq cents ou mille louis par jour. Il
connaissait le journal de Las Cases, qui tait dict  Saint-Denis,
l'un des domestiques, ou recopi par lui, et Napolon interrogeait
souvent ce serviteur relativement aux matires contenues dans le
journal. On lui lut le rcit d'O'Meara. Il tait persuad qu'ils
tenaient tous leur journal et ne se trompait pas. Car,  l'exception
du fidle Bertrand et de la compagne qui partageait avec l'Empereur
son affection, pas un des acteurs de ce lugubre drame n'a gard le
silence.

  [1] Depuis que ceci a t crit, un magazine, _The Century_, a
  publi des fragments du journal d'O'Meara. D'aprs ces fragments, il
  est clair qu'il avait crm ses souvenirs pour crire la _Voix de
  Sainte-Hlne_.

Dans ces derniers temps deux nouveaux tmoignages ont t mis au jour
et on peut dire que si tous deux sont trs curieux il en est un qui
dpasse en intrt toutes les rvlations antrieures au point de vue
de la psychologie de Napolon. Le _Journal de Sainte-Hlne_, par Lady
Malcolm, contient un rcit, trs vivant, des conversations de son
mari, l'amiral Malcolm, avec Napolon et un portrait impartial de Lowe
qui semble, en somme, tourner  la condamnation de ce malheureux
homme, troubl par d'crasantes responsabilits. Quant  l'autre
publication, c'est peut-tre le livre qui nous en dit le plus, non
seulement sur Napolon  Sainte-Hlne, mais sur Napolon  tous les
autres moments de sa carrire. C'est le journal particulier de
Gourgaud, crit pour n'tre lu que de lui seul, bien que la fin,  ce
que les diteurs semblent croire, ait pu tre arrange en vue du cas
o Lowe viendrait  s'en saisir. Mais la plus grande partie du journal
ne devait videmment avoir d'autre lecteur que Gourgaud, car elle ne
pouvait plaire  personne, si ce n'est  lui, et encore! La vrit est
l, croyons-nous, telle qu'elle se montre jour par jour  l'crivain.
Ce journal jette une clart singulire sur celui qui l'a crit, mais
combien plus trange et plus nouvelle sur Napolon! Quand nous l'avons
lu nous nous sentons pris d'un doute en ce qui touche tous les autres
rcits et nous sentons que ce volume nous rapproche de la vrit vraie
plus qu'aucune des publications qui l'avaient prcd.

Car il est une rgle, presque absolue, j'en ai peur, qui s'applique 
toute cette littrature de Longwood: aucun des livres qui viennent de
l, pris en lui-mme, ne mrite une confiance entire. Si nous
faisions une exception, ce serait certainement en faveur de Gourgaud.
On peut faire une autre observation: c'est que ces publications
deviennent de plus en plus dignes de foi  mesure que la date de leur
apparition s'loigne des vnements. Gourgaud, qui est publi en 1898,
est plus vrai que Montholon, qui se publie lui-mme en 1847, et
Montholon,  son tour, est plus vrai que Las Cases, qui livre ses
rcits au public en 1823. Le moins croyable de tous, peut-tre, est
O'Meara dont la publication remonte  1822. Dans tous ces livres,
sauf, peut-tre, le plus rcent, on trouve des allgations fausses et
de grossires inventions. Et pourtant il ne serait pas juste d'accuser
tous ces auteurs d'avoir sciemment menti. Bien rarement, jamais
peut-tre, il n'y a eu chez eux intention de tromper. Tantt c'est
l'idoltrie de Napolon qui les inspire, tantt c'est le dsir de
garder aux scnes de Sainte-Hlne toute leur puissance d'motion
dramatique et d'amener ainsi la libration de l'Empereur, ils
omettent ou dnaturent les faits qui peuvent, en quelque manire,
nuire  leur idole ou diminuer l'effet qu'ils veulent produire. Il
semble qu'il y et quelque chose dans l'air de Sainte-Hlne qui
empchait la vrit de s'y acclimater, et celui qui compare, sur un
point quelconque, les diffrents rcits, y trouvera d'tranges,
d'irrductibles contradictions. Il y a probablement de la vrit qui
se cache au fond de Forsyth, mais il faut briser la gangue: triste
tche! Et pour d'autres raisons encore, etc... il est difficile de
l'extraire des documents contemporains. Une curieuse moisissure
recouvre tous ces rcits, comme, dans l'le, elle recouvre les livres
et les bottes. On est oblig de peser chaque dposition, grain 
grain, particule aprs particule, en se rappelant toujours ce que vaut
le tmoin. On nous reprochera peut-tre d'avoir puis plus d'une fois
 des sources que nous avons indiques comme impures. Mais o
aurions-nous puis? L o le tmoignage en lui-mme nous a sembl
acceptable, toutes les fois qu'il ne nous a pas paru inspir par un
autre intrt que celui de la vrit, nous avons cru pouvoir citer ces
documents, les seuls que nous possdions.

Il reste  faire remarquer une circonstance bien particulire. Des
trois dernires annes de la vie de Napolon, nous ne savons presque
rien. Rien depuis le dpart de Gourgaud en mars 1818 jusqu' la fin de
mai 1821. Nous savons ce que les Anglais ont observ du dehors. Nous
avons,  l'intrieur, un rapport autoris, mais non parfaitement
croyable. En ralit, nous ne savons rien, ou presque rien.




CHAPITRE II.

LAS CASES, ANTOMMARCHI, ETC.


Le livre de Las Cases, qui est le plus volumineux, et peut-tre le
plus clbre, ne manque pas d'un certain charme qui lui est propre. Il
parut d'abord en huit volumes, puis il fut abrg et, sous le titre de
_Mmorial de Sainte-Hlne_, accompagn des originales fantaisies de
Charlet, il s'est rpandu  travers le monde entier. On dit,--c'est
probablement une grosse exagration,--que l'ouvrage n'a pas rapport 
l'auteur moins de 2 millions. Il fut crit, nous assure-t-on, sous
forme de journal, avec l'intention de donner au public un compte rendu
parfaitement fidle des conversations quotidiennes de Napolon. Mais
l'auteur nous dclare qu'une grande partie de ces conversations s'est
trouve perdue, soit parce que le temps a manqu  l'crivain pour les
recueillir, soit par suite des diverses aventures que ses manuscrits
ont eu  traverser. Son rcit est plein de mouvement, et mme
d'loquence. Quand il est corrobor par d'autres tmoignages, on peut
le considrer comme la reproduction exacte des paroles de l'Empereur,
tel qu'il entendait qu'elles fussent rapportes, telles, en tout cas,
qu'il les a dictes. Lorsque la confirmation des tmoignages
trangers fait dfaut, il est impossible de se fier  Las Cases, car,
si l'on fait la part de l'exagration habituelle en ce qui touche le
rgime du prisonnier, la contrainte dont il tait l'objet, etc., et si
l'on considre, d'un autre ct, l'idoltrie de l'auteur pour son
matre, sentiment qui lui enlevait la nette vision des choses, on
comprendra o pche le _Mmorial_. C'est un arsenal de documents
apocryphes. D'o vient cela? Faut-il s'en prendre  la fertile
invention de Las Cases? Napolon fut-il le complice et l'inspirateur
de ces faux tmoignages? Impossible de rsoudre la question d'une
faon dcisive. Quoi qu'il en soit, quatre lettres fausses sont
imprimes tout au long dans le livre de Las Cases, et il est
responsable d'une cinquime qui n'est imprime nulle part et qui n'a
eu, probablement, qu'une existence phmre.

Le comte Murat, dans son excellent ouvrage: _Murat, lieutenant de
l'Empereur en Espagne_, a tabli, par des arguments aussi clairs que
premptoires, la fausset de la premire lettre. Il a prouv que Las
Cases, pour disculper son hros et rejeter les torts sur Murat, a
insr dans le _Mmorial_ une fausse lettre date du 29 mars 1808. Qui
a compos cette lettre? On ne sait, mais qu'elle soit fausse, il n'est
pas possible d'en douter, et c'est  Las Cases que revient la
responsabilit de l'avoir produite. Le comte Murat accumule des
preuves irrfutables. Il fait remarquer l'irrsolution dont cette
lettre est empreinte. L'ordre donn  l'arme franaise de battre en
retraite devant les Espagnols lui parat, comme  nous, en complte
opposition avec le caractre de Napolon. Il appelle notre attention
sur les contradictions flagrantes qui existent entre cette lettre et
d'autres dpches,--parfaitement authentiques, celles-l!--de la mme
poque. Le 27 mars, Napolon avait crit  Murat pour lui ordonner de
faire un grand dploiement de force  Madrid; dans la fausse dpche
du 29, il condamne jusqu' sa prsence  Madrid. On sait, d'ailleurs,
que l'Empereur ne connut l'occupation de Madrid par Murat que le 30.
La dpche n'est pas conue dans les termes de la correspondance
ordinaire de Napolon avec son beau-frre. Les brouillons, ou minutes,
de presque toutes les dpches de Napolon existent encore: or on ne
possde aucun brouillon de celle-ci.

Dans ses autres dpches, Napolon ne fait aucune allusion  la
prtendue lettre du 29, et Murat, de son ct, n'en a jamais accus
rception. Le registre dtaill des lettres envoyes et reues par
Murat n'en fait nulle mention. En tous cas, comment cette lettre
a-t-elle surgi tout  coup  Sainte-Hlne? Il semble inutile de
multiplier les preuves pour dmontrer que rarement faux plus audacieux
s'est offert  la crdulit publique. Les diteurs de la
_Correspondance impriale_ ne l'impriment qu'avec la rougeur au front,
car ils avouent, dans une note, qu'on n'a pu dcouvrir ni le
brouillon, ni la lettre originale, ni aucune copie authentique.
Savary, de Beausset et Thibaudeau acceptent la lettre, les yeux
ferms, sur l'autorit de Las Cases. Mneval, qui tait  cette poque
le secrtaire particulier de Napolon, semble pressentir les doutes du
comte Murat et expose certains faits matriels qui tent  ce document
tout caractre d'authenticit. L'un de ces faits est que la lettre
est date de Paris et que l'Empereur,  ce moment, se trouvait 
Saint-Cloud. Mneval se dclare incapable d'claircir le mystre, mais
toutes ses raisons aboutissent invitablement  cette conclusion que
la lettre est un faux. Son seul argument favorable,--argument bien
dangereux,--c'est que Napolon seul peut avoir compos cette dpche.
L'hsitation de Mneval, lorsqu'on songe  la situation de confiance
qu'il occupait auprs de Napolon, est extrmement significative, on
pourrait dire qu'elle est dcisive. Thiers croit que Napolon a crit
la lettre et qu'il l'a crite  la date indique, mais il admet
qu'elle n'a jamais t expdie. Ses raisons en faveur de cette
trange thorie ne peuvent tre examines ici; mais elles ne
paraissent gure autre chose qu'un effort dsespr pour tablir
l'authenticit du document, en dpit de difficults crasantes que, du
reste, l'histoire n'a point dissimules. Montholon l'imprime avec
beaucoup d'autres lettres qui lui furent, dit-il, remises par
l'Empereur. Cette affirmation nous rend Montholon suspect  son tour.
Mais c'est  Las Cases que revient, en fin de compte, la vritable
responsabilit. Ce qui est fcheux pour lui, c'est que, prcisment,
il tait un peu vain de son talent  composer. Il nous apprend que
c'est lui qui a rdig la protestation de Napolon  Plymouth. Il en a
rdig d'innombrables pour son propre compte. Une fois que les
rapports pistolaires eurent t tablis avec Sir H. Lowe, nous
dit-il, avec une ironie trs suggestive, ma plume ne chma gure. Il
fit pleuvoir des documents sur le gouverneur; on le dporta au Cap et
l il continua d'crire. Le gouverneur de cette colonie, les
ministres, le Prince Rgent, eurent tous  le subir. Revenu en
Europe, il bombarda de sa prose tous les souverains et tous les hommes
d'tat dont le nom lui venait  l'esprit. Enfin, le patient lecteur
qui se fraye un chemin  travers ses huit volumes ne peut s'empcher
de penser que rien ne plairait tant  Las Cases que d'improviser
quelques lettres de Napolon pour s'entretenir la main.

Nous ne voudrions pas, sur ce seul exemple, affirmer que Las Cases a
forg la lettre  Murat avec l'intention arrte de commettre un faux.
Peut-tre fut-ce un exercice acadmique ou peut-tre encore a-t-il
brouill les dates ou manqu de mmoire.... On cite dans l'histoire
d'autres aventures du mme genre. Mais, par malheur, ce n'est pas la
seule tentative ou la seule dfaillance de Las Cases dans cet ordre
d'ides. Dans la cinquime partie de son journal, il donne, dans des
conditions  peu prs identiques, une lettre de Napolon  Bernadotte,
date du 8 aot 1811. Les diteurs de la _Correspondance impriale_ la
passent sous silence absolument. Elle a t pourtant insre parmi les
_Lettres indites de Napolon Ier_, mais sous toutes rserves, car
les diteurs en ignorent la provenance. S'ils l'avaient connue, ils
l'auraient rejete sans aucun doute, comme avaient fait les diteurs
prcdents. Ils l'empruntent, de seconde main,  Martel, _OEuvres
littraires de Napolon Bonaparte_. Martel, qui ne cite point son
autorit, l'avait, videmment, prise  Las Cases.

Dans son sixime volume, Las Cases tire encore de son arsenal occulte
et inpuisable un autre document officiel dont il nous gratifie
gnreusement. Cette fois, c'est une lettre adresse par Napolon 
son frre Louis, roi de Hollande, le 3 avril 1808, du palais de
Marrac. Elle porte la mme marque de fabrique que les autres. On la
voit paratre pour la premire fois dans le livre de Las Cases. Aucun
brouillon n'en existe: fait dirimant en lui-mme. Malheureusement
aussi Napolon n'arriva  Marrac que quatorze jours aprs le 3 avril.
Les diteurs de la _Correspondance_ font suivre la lettre de cette
simple remarque, accompagne de l'indication significative que Las
Cases est l'unique autorit. M. Rocquain, dans son _Napolon et le
roi Louis_ (p. 166, note), l'carte sans hsitation, comme tant
fausse dans son ensemble, sinon dans toutes ses parties. Nous ne
voyons pas de raison pour accepter aucune de ses parties comme
authentique et, de son ct, M. Rocquain ne nous en fournit point.

Dans le septime volume il existe une quatrime lettre, de la mme
espce. A qui en cherche l'auteur, on peut rpondre hardiment:
_Aut Las Cases, aut diabolus_. Ce sont de prtendues instructions
destines  un plnipotentiaire anonyme qui remplit une mission en
Pologne; elles sont dates du 18 avril 1812. Les diteurs de la
_Correspondance_ ont laiss de ct cette composition. Elle est, comme
 l'ordinaire, produite inopinment par Las Cases, comme une
rvlation des vritables motifs de l'expdition de Russie. Il parat
que cette guerre dsastreuse avait pour but la reconstitution de
l'ancien royaume de Pologne. Quand nous nous rappelons qu' ce moment,
alors que la rsurrection de la Pologne tait l'objet des voeux les
plus ardents des Polonais, qu'elle tait vivement dsire par l'arme
et par quelques-uns des plus dvous serviteurs de l'Empereur, alors
qu'elle tait un point essentiel, vital dans ses combinaisons
stratgiques et politiques, alors qu'elle lui tait manifestement
dicte par le sentiment le plus lmentaire d'humanit et de gratitude
envers la nation polonaise, Napolon se refusa nergiquement  cette
mesure, nous pouvons juger de la valeur et de l'authenticit d'un
pareil document.

Le faux n 5, qu'on ne nous fait pas la faveur de nous montrer, est le
plus notable et le plus impudent de tous. Dans un moment d'affectueux
abandon, Las Cases tira de ses papiers et exhiba  Warden une lettre
du duc d'Enghien, crite  Napolon la veille de son excution et
supprime par Talleyrand dans la crainte qu'elle ne toucht le Premier
Consul et ne sauvt la vie du prince. Las Cases parat avoir eu le
monopole de ce document que personne, avant ou aprs lui, n'a eu la
chance d'entrevoir, dont personne, si ce n'est lui, n'a jamais ou
parler. Ses propres dclarations, en ce qui touche l'affaire du duc
d'Enghien, sont peut-tre ce qu'il y a de plus trouble dans tout son
ouvrage. Il fait seulement une allusion timide et brve  la lettre
qu'il avait montre triomphalement  Warden. Le langage de ce dernier
est si remarquable qu'il demande  tre cit textuellement: J'ai vu
une copie de cette lettre dans les mains du comte de Las Cases. Elle
faisait partie, me dit-il, d'une masse de documents, forms ou runis
pour certifier et expliquer certains points obscurs de l'histoire,
qu'il tait occup, de temps en temps,  rdiger sous la dicte de
celui-l mme qui en tait le hros. Suivons un instant les
destines de cette lettre du duc d'Enghien intercepte par Talleyrand
et miraculeusement sauve par Las Cases. Dans les _Lettres du Cap_,
composes, inspires ou revues par Napolon, il est question de cette
lettre. L'auteur, y est-il dit, avait eu de frquentes occasions de
parcourir  la hte des manuscrits du plus grand intrt, relatifs aux
vnements mmorables des vingt dernires annes; une grande partie de
ces manuscrits ont t crits sous la dicte de Napolon. En d'autres
termes, Napolon, auteur des _Lettres du Cap_, a eu la permission de
consulter les manuscrits qu'il a lui-mme dicts. Quand le duc
d'Enghien tait arriv  Strasbourg, il avait crit une lettre 
Napolon; il y faisait remarquer que ses droits  la couronne taient
trs loigns, que, depuis longtemps, sa famille avait perdu le droit
de les rclamer, et il promit, si on lui pardonnait, de faire
connatre tout ce qu'il savait des complots des ennemis de la France
et de servir le Premier Consul avec fidlit. Cette lettre ne fut
prsente  Napolon par Talleyrand que lorsqu'il tait trop tard,
lorsque le jeune prince n'tait plus. L'auteur continue en disant
que, dans le manuscrit qu'on lui avait permis de voir, Napolon
dclarait que, peut-tre, si cette lettre lui et t remise  temps,
les avantages politiques qui auraient rsult de ses dclarations et
de ses services auraient engag le Premier Consul  lui pardonner.
Cet extrait est intressant parce qu'il contient la seule partie de ce
curieux document qui ait subsist jusqu' nous. Il semble que des
bruits relatifs  cette prcieuse lettre eussent t rpandus 
Longwood parmi ceux des membres de la petite colonie qui n'avaient
pas t mis dans le secret de Las Cases. Leur curiosit en fut
vivement excite. O'Meara semble s'tre tout particulirement
distingu par son esprit de recherche infatigable. En 1817, il se met
lui-mme en scne, interrogeant l'Empereur sur ce sujet. Je demandai
s'il tait vrai que Talleyrand et gard une lettre crite par le duc
d'Enghien et ne l'et remise que deux jours aprs son excution.
Napolon rpondit: C'est vrai. Le duc m'avait crit pour m'offrir ses
services et me demander un commandement dans l'arme, et ce sclrat
de Talleyrand ne m'en donna connaissance que deux jours aprs
l'excution du duc. J'observai que Talleyrand, en retenant cette
lettre d'une manire aussi coupable, s'tait rellement charg de la
culpabilit de cette action. L'Empereur rpondit: Talleyrand est un
_briccone_, capable de tous les crimes.

Deux mois plus tard, en mars, O'Meara apprend  Napolon que Warden a
crit sur lui et publi un livre dont tout le monde s'occupe. Le
volume n'tait pas encore arriv  Sainte-Hlne, mais les journaux en
donnaient des extraits. Napolon s'asseoit pour lire les journaux et
demande l'explication de certains passages. Sa premire question est
relative  l'affaire du duc d'Enghien. Qu'a dit l-dessus Warden? Je
rpondis, nous raconte O'Meara, qu'il affirmait que Talleyrand avait
retenu une lettre du duc longtemps aprs son excution, et qu'il
attribuait sa mort  Talleyrand. _Di questo non c' dubbio_, il n'y a
pas de doute l-dessus, rpliqua Napolon. Plus tard, dans le mme
mois, Napolon renouvelle cette dclaration devant O'Meara. Quand le
duc d'Enghien arriva  Strasbourg, il m'crivit une lettre. Il
m'offrait de me faire tout savoir si je lui accordais sa grce. Sa
famille, ajoutait-il, avait renonc depuis longtemps  ses droits
ventuels  la succession. Il terminait en me proposant ses services.
La lettre fut remise  Talleyrand qui la tint secrte jusqu'aprs
l'excution. Cela parat assez clair, mais O'Meara voulait une
certitude absolue. En avril, il demanda de nouveau  Napolon si, au
cas o Talleyrand lui aurait remis la lettre  temps, il aurait
pargn la vie de celui qui l'avait crite. Il rpondit:
Probablement, je l'aurais pargne, car, dans cette lettre, il
s'offrait  me servir. D'ailleurs, c'tait le meilleur de la famille.
Il est  remarquer que, bien que Napolon ait parl plus d'une fois de
l'affaire du duc d'Enghien  Gourgaud, il n'a jamais dit un mot de la
lettre devant cet officier dont le sens critique se laissait
difficilement convaincre. Enfin la bulle de savon, laborieusement
souffle par Warden, O'Meara et les _Lettres du Cap_, crve
ignominieusement. La lettre s'vanouit et, avec elle, l'accusation
porte contre Talleyrand. Nous rentrons dans la vrit historique,
grce  la note bien connue crite par le duc d'Enghien en marge du
procs-verbal de son interrogatoire. C'est  Montholon que revint la
tche de machiner cette curieuse volte-face. Une telle manoeuvre, on
le comprend, ne pouvait tre excute avec un plein succs. Mais le
pauvre cuyer s'en acquitta d'une faon peu brillante et mdiocrement
faite pour entraner les convictions. Il nous dit qu'aprs le dpart
d'O'Meara, son journal lui fut confi et qu'il tait dans l'habitude
de le lire tout haut  Napolon. L'Empereur remarquait au passage
certaines erreurs contenues dans le manuscrit. Quel dommage que
Montholon n'ait pas tenu note de ces erreurs! Car l'unique assertion
qui soit rectifie est prcisment celle qu'O'Meara avait reproduite
solennellement par trois fois d'aprs le tmoignage de l'Empereur en
personne. Il faut citer textuellement. M. O'Meara dit que M. de
Talleyrand intercepta une lettre crite par le duc d'Enghien quelques
heures avant le jugement. La vrit est que le duc d'Enghien a crit
sur le procs-verbal d'interrogatoire avant de signer: Je fais avec
instance la demande d'avoir une audience particulire du Premier
Consul. Mon nom, mon rang, ma faon de penser et l'horreur de ma
situation me font esprer qu'il ne refusera pas ma demande. C'est l,
on le sait, ce que le duc a crit en effet. Montholon continue ainsi:
Malheureusement l'Empereur n'eut connaissance de ce fait qu'aprs
l'excution du jugement. L'intervention de M. de Talleyrand dans ce
drame sanglant est dj assez grande sans qu'on lui prte un tort
qu'il n'a pas eu.

Nous regrettons d'avoir  dclarer que nous ne regardons pas cette
rectification connue plus authentique que la fameuse lettre du duc
d'Enghien, crite  Strasbourg, pour offrir ses services et solliciter
un commandement dans l'arme, lettre que Talleyrand aurait intercepte
dans la crainte qu'elle n'amollt le coeur de Napolon. L'existence et
le sens de cette lettre sont clairement exposs par Warden qui a vu la
lettre, par Las Cases qui la lui a montre, par O'Meara qui a
questionn trois fois Napolon  ce sujet, par Napolon lui-mme dans
les _Lettres du Cap_; et le point capital dans l'affaire n'est pas
l'appel adress par le duc  Bonaparte, mais l'infamie de Talleyrand
qui l'a empch d'arriver  sa destination. Warden lana la premire
affirmation en 1816; les _Lettres du Cap_ suivirent en 1817, O'Meara
en 1822, Las Cases en 1824. Enfin, en 1847, trente ans aprs que le
fait avait t, pour la premire fois, port  la connaissance du
public, parat le livre de Montholon. Il y avait longtemps que la
fausset de tout ce rcit avait t premptoirement tablie: quantit
de brochures explicatives avaient vu le jour. Ce qui n'avait t
publi nulle part c'est le document lui-mme, si bruyamment annonc et
jamais livr au public. Montholon a donc  se tirer le mieux possible
d'un mauvais pas et  se dbarrasser comme il pourra d'un mensonge
historique qui avait fait long feu. Comme on l'a vu, il imagine une
petite mise en scne. Il se montre lisant tout haut le livre d'O'Meara
o l'Empereur relve diffrentes erreurs; Montholon ne cite qu'une
seule de ces rectifications, et ce n'est pas une rectification, c'est
un dmenti pur et simple donn  toute l'histoire et une
rhabilitation absolue de Talleyrand. Quant  l'affirmation contenue
dans le livre de Warden, affirmation qui sert de point de dpart  la
conversation de Napolon avec O'Meara en mars 1817 et aux assertions
catgoriques des _Lettres du Cap_, composes par Napolon lui-mme,
Montholon n'y touche pas; il ne peut y toucher. Il est certain que
Napolon n'a pas connu les derniers mots crits par le duc avant
l'excution, mais ces mots n'taient ni une lettre crite de
Strasbourg, ni une demande d'emploi dans l'arme franaise; enfin,
Talleyrand n'a intercept aucun message. Il n'est pas inutile
d'observer que le duc d'Enghien, bien loin de solliciter un
commandement sous Napolon, avoua, comme Savary nous l'apprend, qu'il
avait demand  servir dans l'arme anglaise, et c'est cet aveu qui le
perdit. Nous admirons le dvouement de Montholon  son matre, mais il
nous semble qu'il aurait pu, en abandonnant une position intenable,
effectuer sa retraite plus habilement et la couvrir de faon plus
plausible.

Quant  Talleyrand, sa conduite dans l'affaire du duc d'Enghien
demeure obscure, mais, sur ce point particulier, chappe 
l'accusation porte contre lui. Ce qui est singulier et ce qui est
malheureux pour Las Cases, c'est que Napolon a laiss un tmoignage,
crit de sa main, qui disculpe entirement Talleyrand. Mneval a copi
dans les annotations marginales crites par Napolon sur le livre de
Fleury de Chaboulon les lignes suivantes: Le prince de Talleyrand
s'est conduit dans cette occasion comme un fidle ministre, et jamais
l'Empereur ne lui a rien reproch l-dessus. Ce n'est point ici le
lieu de discuter la complicit de Talleyrand dans cette affaire: c'est
l une autre question. Mais cette note contredit expressment
l'accusation de perfidie que nous discutons en ce moment, et qui est
le point important dans le rquisitoire de Las Cases.

Enfin, il ne faut pas oublier de rappeler que Napolon,  son lit de
mort, provoqu par un article d'une revue anglaise qui prenait 
partie Savary et Caulaincourt  propos de cet incident, se fit
apporter son testament et y ajouta cette phrase: J'ai fait arrter et
juger le duc d'Enghien parce que cela tait ncessaire  la scurit,
 l'intrt et  l'honneur du peuple franais, lorsque le comte
d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins  Paris. Dans
une circonstance semblable, j'agirais encore de mme. Voil,
croyons-nous, la vrit, mais non toute la vrit.

Aprs cela, on ne s'tonnera pas si nous avouons la mfiance profonde
que nous inspire cette masse de documents explicatifs, forms ou
ramasss par Las Cases. Si l'on met  part les diverses
protestations, nous ne pouvons nous rappeler une seule lettre cite
par Las Cases qui soit vritablement authentique, si ce n'est la
lettre d'adieu de Napolon  Las Cases lui-mme. Par une dernire
singularit, qui montre quelle fatalit s'attache  toutes les lettres
cites dans cet ouvrage, Gourgaud nous donne, de celle-l mme, une
version toute diffrente. Pourtant Gourgaud l'a lue dans des
circonstances qui auraient d la graver dans sa mmoire. Le texte de
Las Cases, il faut le reconnatre, est appuy par le tmoignage de
Lowe et est, indubitablement, le vritable.

D'o sont venus tous ces documents? Quand et o fut runie cette
masse de documents destins  clairer certains points obscurs du
rgne de l'Empereur? Faut-il croire qu' l'lyse ou  la Malmaison,
aprs Waterloo, Napolon les dtacha  la hte,--lettre  Louis,
lettre  Murat, lettre  Bernadotte,--du milieu de son norme
correspondance? Nous savons qu'il confia alors  son frre Joseph les
lettres qu'il considrait comme les plus importantes. Elles taient
insres dans des volumes relis. Comment donc se fait-il qu'il et
gard avec lui ces dpches dtaches dont la valeur tait si
considrable? Si elles taient authentiques, Napolon, seul, aurait pu
les remettre  Las Cases. Or Las Cases n'entra dans la confiance de
Napolon que longtemps aprs l'poque o l'Empereur s'tait spar de
ses papiers. D'o proviennent donc ces nouvelles lettres de la
Cassette[2]? Las Cases pourrait nous le dire, mais il n'en fait rien
et personne ne peut nous en instruire  sa place. La seule indication
que nous possdions, c'est de Gourgaud que nous la tenons. Parlant de
certaines allgations fausses de Warden, il dit que c'est probablement
une partie du journal faux de Las Cases. D'o nous pouvons conclure
que Las Cases tenait un journal apocryphe pour l'information des
trangers curieux et du public, et que ce fait tait connu des
habitants de Longwood.

  [2] Allusion aux mmorables lettres de la Cassette sur
  l'authenticit desquelles discutent encore les partisans et les
  ennemis de Marie Stuart.--_Note du traducteur._

Nous devons le dire ici avec un profond regret, nous voudrions tre
srs que Napolon ne savait rien de ces faux. Si nous pouvions fermer
les yeux  l'vidence en ce qui touche la main qui a crit les
_Lettres du Cap_, si nous pouvions seulement considrer ce pamphlet
comme un simple ballon d'essai, et non comme l'expression volontaire,
rflchie, dfinitive de sa pense, il n'existerait plus de preuve
absolument directe et certaine de la culpabilit de l'Empereur. Par
malheur, il n'y a pas de doute possible sur la question de savoir qui
a crit les _Lettres du Cap_. D'ailleurs, Montholon donne la fausse
lettre  Murat au cours d'un rcit des vnements d'Espagne dict par
Napolon. Dans ce rcit, Napolon s'exprime ainsi: Le 29 mars,
j'crivis au grand-duc de Berg comme suit.... et l s'insre la
lettre forge. Donc, si nous en croyons Montholon, Napolon a affirm
l'authenticit de la lettre. Mais nous n'en croyons pas Montholon.
Nous avons rapport, d'aprs les chroniques de Sainte-Hlne,
l'attitude de Napolon en ce qui touche le prtendu message du duc
d'Enghien, et il nous est bien difficile d'admettre qu'il ait ignor
l'existence de ce document. Las Cases fait pleuvoir sur les pages de
son journal des lignes de points qui reprsentent certains passages
des conversations de Napolon exceptionnellement importants et
confidentiels. Dans ces moments-l, il est possible que certaines
mystifications aient t prpares, et, si Las Cases a tenu note de ce
qui se passait alors entre son matre et lui, il serait intressant de
connatre ce journal secret. Il est difficile de se persuader que
l'humble fidle et pris de telles liberts avec l'histoire s'il
n'avait reu de son idole quelque signe d'encouragement. Il importe,
d'ailleurs, de faire remarquer qu'un officier anglais,  bord du
_Northumberland_, prtend avoir entendu Napolon dire, en dictant, 
Las Cases qu'il avait reu plusieurs jours aprs l'excution du duc
d'Enghien les preuves de l'innocence de ce prince et une lettre o il
demandait  servir sous le Premier Consul. D'autre part, Thiers, se
conformant  l'opinion moyenne de Mneval, dclare positivement que,
d'aprs le style, l'authenticit de la lettre  Murat ne peut tre
mise en doute. Ce jugement de Thiers, si nous l'acceptons, condamne
Napolon, car personne, aujourd'hui, ne peut croire que la lettre ait
t crite  la date indique; mais Thiers n'est pas infaillible.
Mettons les choses au pire: est-il admissible que Napolon ait pu
tremper dans une aussi grossire imposture et si facile  dmasquer?
Il faudrait supposer--ce qui est possible, aprs tout!--qu'il a
consenti  ce qu'on lant ces mensonges dans le public, sans souci de
la postrit ni du jugement de l'histoire, dans l'unique but de
produire une impression momentane en sa faveur, de mme qu'aux jours
de sa puissance, il lui tait arriv, dit-on, de publier dans le
_Moniteur_ des dpches fausses de ses marchaux.

Nous ne dcidons point, nous ne dsirons pas pousser plus avant
l'investigation. Notre objet n'est pas de prouver autre chose, sinon
qu'il n'est pas possible de se fier  Las Cases. Nous croyons en avoir
assez dit pour montrer que tous ces faux forment comme une barre
d'illgitimit qui couvre le Journal tout entier et qui rendent
impossible de croire aux dclarations de Las Cases, ds qu'il a un
intrt  les produire.

Il devient donc inutile d'appeler l'attention sur certaines
inexactitudes de moindre importance et moins artistement mises en
oeuvre. Par exemple, Pasquier se plaint que Las Cases ait donn un
rcit de pure fantaisie de l'entrevue qu'il eut, lui, Pasquier, avec
Napolon au moment de sa nomination comme prfet de police. La
responsabilit des inexactitudes commises n'appartient probablement
pas  Las Cases. Le mme Pasquier signale d'autres faits dfigurs de
la mme faon, mais  quoi bon multiplier les exemples?

Nous avons encore un sujet de dfiance--quoique beaucoup moins
srieux--contre cet auteur. C'est un faiseur de livres dans toute la
force du terme. Jamais il ne manque l'occasion de grossir sa copie.
Avec cela, son ouvrage n'est dpourvu ni de charme, ni mme de valeur.
Car, en beaucoup de cas, il n'a aucun intrt  servir de complaisant
et il rapporte, avec dtails, certaines habitudes et certaines
opinions de Napolon que nous ne trouvons point ailleurs. Dans ces
cas-l, c'est par l'vidence interne et d'aprs les vraisemblances que
nous sommes mis en mesure de prononcer si le rcit est vridique. Et
puis, Las Cases est le biographe par excellence, le biographe idal,
celui qui n'oublie jamais un dtail, qui ne recule jamais devant le
ridicule, et qui, par consquent, ne refuse pas un moment de gat 
son lecteur; c'est le Boswell de Napolon[3]. Il a de magnifiques
envoles vers le sublime, au cours desquelles il ctoie de bien prs
l'autre extrme. Ainsi, le jour o il prouve une motion
indescriptible en voyant Napolon se frotter l'estomac. L'Empereur
djeune d'une tasse de caf qui lui a fait plaisir: Quelques moments
plus tard il disait, en se frottant l'estomac de la main, qu'il en
sentait le bien l. Il serait difficile de rendre mes sentiments  ces
simples paroles.

  [3] Boswell, le biographe de Johnson, par ses qualits et ses
  dfauts rpond parfaitement  la dfinition de l'auteur.--_Note
  trad._

Un autre jour Napolon lui dit que quand il parlait  Lowe il tait
pris d'une telle colre qu'il sentait trembler son mollet gauche. Or,
c'tait l un de ses plus terribles symptmes et il y avait des annes
qu'il ne l'avait prouv. Toujours  la manire de Boswell, Las Cases
raconte que Napolon l'avait trait de niais, puis l'avait consol en
l'assurant que cette pithte de sa part tait toujours un brevet
d'honntet.

Ailleurs, Las Cases parle avec enthousiasme de l'absence de tout
sentiment personnel chez Napolon. Il voit les choses tellement en
grand et de haut qu'il perd de vue les individus. Jamais on ne l'a
surpris en colre contre aucun de ceux dont il a eu tant  se
plaindre. Quand il serait possible,  d'autres points de vue,
d'accepter implicitement les rcits de Las Cases, cette prodigieuse
assertion serait de nature  faire rflchir.

Les Mmoires de Montholon ressemblent  celui qui les a crits: un
mondain correct et bienveillant. Dans des lettres secrtes aux agents
anglais, O'Meara l'accuse d'tre un menteur; il devait s'y connatre.
Nous ne doutons pas que les Mmoires de Montholon, lorsqu'ils se
rapportent  la politique gnrale de Longwood, ne soient sujets 
caution, comme toutes les publications faites moins de trente ans
aprs la mort de Napolon. Cependant, il est bon de remarquer qu'ils
ont paru assez tard, en 1847. Les dates donnes par Montholon ne sont
pas toujours exactes, ce qui ferait croire que ces notes pourraient
bien avoir t rdiges  une poque postrieure aux vnements
qu'elles racontent. Il est  peu prs vident que certains passages
ont t ajouts au texte longtemps aprs le sjour  Sainte-Hlne.
Mais sur tous les points, o la rputation de Napolon et o les
souffrances de sa captivit ne sont pas en jeu, on peut lire ces
Mmoires avec intrt. Nous devons galement louer le ton de
l'ouvrage. Ce ton s'explique par la date de la publication. Le quart
de sicle qui s'tait coul avait calm bien des passions, apais
bien des querelles. Gourgaud avait abdiqu ses fureurs et collabor
amicalement avec Montholon  la publication des Mmoires de
l'Empereur. Aussi Montholon n'a-t-il pas un mot contre Gourgaud, pas
mme une allusion indirecte, alors qu'il parle d'un temps o ce
porc-pic enrag devait lui rendre la vie insupportable. A la date du
cartel que lui avait adress Gourgaud, il y a un vide de dix jours. Ce
silence calcul est-il le rsultat d'un remords de conscience?
Ou,--chose qui n'a rien d'impossible,--toute cette affaire
n'tait-elle qu'une comdie? Ou, enfin, aprs rflexion, jugea-t-on
ncessaire de supprimer le passage? Nul ne saurait le dire. Nous
penchons vers la dernire hypothse et nous regrettons, maintenant que
le journal de Gourgaud est publi, de ne pas possder aussi celui de
Montholon dans son intgralit. Nous aurions ainsi les deux sons de la
cloche. Nous savons qu'il a laiss, en manuscrit, une foule de notes
prises d'aprs des conversations. On en a publi une qui rapporte
certain monologue de Napolon du 10 mars 1819; elle dpasse en intrt
tout ce que contient le livre de Montholon. Il est bien  dsirer que
le monde connaisse enfin ces notes et qu'elles lui soient livres sans
rserve. Nous aurions l un tmoignage historique qui ne serait pas
infrieur en intrt  celui de Gourgaud. Dans le livre tel que nous
l'avons aujourd'hui, ce que nous regrettons surtout ce sont les
passages qui, manifestement, ont t supprims, soit par une aveugle
adoration pour la mmoire de Napolon, soit par sollicitude pour les
intrts de son neveu. D'ailleurs, le rcit devient insignifiant l o
il serait le plus intressant pour nous, c'est--dire aprs le dpart
des autres chroniqueurs, Las Cases, O'Meara et Gourgaud, lorsque nous
n'avons plus rien pour satisfaire notre curiosit que les fantaisies
d'Antommarchi.

Car, dans les derniers jours, c'est Antommarchi seul qui nous reste et
c'est celui de tous qui mrite le moins de confiance. C'tait un jeune
Corse, non sans quelque mrite comme anatomiste. Il tait arriv 
Sainte-Hlne dix-huit mois avant la mort de Napolon. En sa qualit
de Corse, choisi par le cardinal Fesch, il aurait d tre agrable 
l'Empereur. Mais il joua de malheur. Plusieurs fois il se trouva
absent au moment o Napolon avait besoin de lui. De plus son illustre
malade qui n'avait, du reste, jamais aim les mdecins, le jugeait
trop jeune et sans exprience. D'aprs Montholon, Antommarchi traitait
la maladie de Napolon comme sans importance, ou mme comme feinte.
Pourtant Montholon parle de lui favorablement. C'tait, dit-il, un
excellent jeune homme. On ne lui voit aucune raison pour calomnier
Antommarchi. Lorsque Napolon, en mars 1821, se plaint de sentir, 
l'intrieur, des douleurs lancinantes, comme des coups de canif,
causs par l'affreuse maladie dont il mourait, Antommarchi sourit. A
sept semaines de la fin, dit Montholon, il est impossible de lui faire
comprendre la gravit de l'tat de l'Empereur. Il est domin par la
conviction que tout ce que nous lui disons, l'Empereur ou moi,  cet
gard, est un jeu politique pour amener le gouvernement anglais  nous
rappeler en Europe. Le 20 mars, il dclare, avec un sourire incrdule,
que le pouls de Napolon est dans l'tat normal.

Cependant, le 21 mars, il reconnat que la situation est srieuse et
dclare qu'il aperoit des symptmes indniables de gastrite.
L-dessus, Napolon consent, quoique avec la plus grande rpugnance, 
prendre une limonade mtise. Le lendemain donc, un quart de grain de
tartre mtique lui est administr dans une boisson. Le malade est
pris de nauses violentes et se roule par terre dans d'atroces
douleurs. Ce qu'taient ces douleurs, nous pouvons  peine l'imaginer,
nous qui savons de quels horribles ulcres il tait rong. Que dit
Antommarchi? Que l'effet a t trop fort, mais que c'est le remde
ncessaire. Cependant Napolon refuse absolument de prendre une
nouvelle mdecine du mme genre. Le lendemain, il ordonne  son valet
de lui apporter un verre de limonade; le jeune docteur est en veil et
trouve le moyen d'y jeter une dose de son remde favori. Napolon sent
une odeur suspecte et donne la potion  Montholon qui a, au bout de
dix minutes, d'affreux vomissements. Naturellement, l'Empereur entre
en fureur, appelle Antommarchi un assassin et dclare qu'il ne le
reverra de sa vie.

Depuis quelque temps dj, le jeune Corse tait las de vivre dans la
rclusion et d'avoir  soigner un homme en qui il voyait un malade
imaginaire. Il passait une grande partie de son temps  Jamestown ou
en dehors du domaine, au grand ennui de l'ordonnance dont la mission
tait de l'accompagner. Enfin, en janvier 1821, il exposa  sir Thomas
Reade son intention d'abandonner le service de Napolon et de quitter
l'le. Le 31 de ce mois, il crit  Montholon qu'il dsire retourner
en Europe et qu'il sent, avec regret, son impuissance  gagner la
confiance de l'Empereur. Napolon donna immdiatement son consentement
par une lettre que Montholon n'a pas tort de trouver bien dure. Nous
en citerons le dernier paragraphe. Depuis quinze mois que vous tes
dans ce pays, vous n'avez donn  Sa Majest aucune confiance dans
votre caractre moral. Vous ne pouvez lui tre d'aucune utilit dans
sa maladie, et votre sjour ici quelques mois de plus serait sans
objet. En dpit de cette cruelle phrase, Bertrand et Montholon
mnagent un raccommodement, et, le 6 fvrier, Antommarchi reoit la
permission de reprendre son service. Le 23 mars, comme nous l'avons
vu, nouvelle scne, et Montholon rapporte que le 31 mars Napolon
persiste  ne pas mme permettre qu'on prononce son nom. On lui permet
pourtant d'assister le 3 avril  la visite du docteur Arnott. Le 8
avril, il est encore absent lorsqu'on le fait demander et il est
inform officiellement que l'Empereur ne le verra plus. Le 9, il va
trouver Hudson Lowe pour solliciter la permission de retourner en
Europe, vingt-six jours avant la mort de Napolon. Lowe lui dit qu'il
doit en rfrer au gouvernement. Le 16, Arnott insiste pour que
Napolon consente de nouveau  recevoir Antommarchi. Le 17, l'Empereur
dicte une lettre que devait signer Antommarchi. A cette condition
expresse, il lui permettait de rester. Ceci avait trait  des
indiscrtions et  des plaisanteries qu'on accusait le jeune docteur
de s'tre permises au sujet des habitudes de son matre. Le 18, il
obtient de nouveau l'autorisation d'accompagner Arnott dans la chambre
du malade. Le 21, cependant, le mdecin anglais visite Napolon sans
qu'il soit prsent; et quand, le 29, Montholon veut le faire appeler,
Napolon refuse par deux fois, avec colre. Pendant les cinq premiers
jours de mai, qui sont les derniers de la vie de l'Empereur, il lui
est permis de veiller dans une chambre voisine de celle o est le
malade. Pendant la dernire agonie, toutes les fois qu'il essaye
d'humecter les lvres du mourant, Napolon le repousse et, du regard,
fait signe  Montholon de prendre sa place. Enfin, le 5 mai, Napolon
meurt, et, seul de ses serviteurs, Antommarchi est omis dans son
testament.

Pourquoi rappeler si minutieusement toutes ces circonstances?

Pour cette simple raison qu'Antommarchi n'en dit pas un mot dans son
livre. Cet ouvrage, au contraire, ne nous parle que du dvouement
absolu du mdecin et de l'affectueuse gratitude du malade. Ainsi, le
jour o Napolon refusa  deux reprises de le voir, il rapporte que le
malade accepta  contre-coeur un de ses remdes en lui disant: Je
veux que vous jugiez, par ma rsignation, de la reconnaissance que je
vous porte. Napolon, continue le docteur, ajouta des instructions
confidentielles au sujet de ses funrailles. Elles devaient avoir lieu
 Ajaccio, si Paris tait impossible, et,  dfaut d'Ajaccio, 
Sainte-Hlne, prs des sources. Le 26 mars, alors que Napolon ne
veut pas entendre parler de lui, il se reprsente persuadant 
l'Empereur de voir le docteur Arnott. Montholon dit que ce fut le 31
mars que Napolon consentit pour la premire fois  ce qu'on ft venir
Arnott, et il ajoute: Quant  Antommarchi, il persiste  ne pas mme
permettre qu'on prononce son nom. Chaque jour Antommarchi rapporte
de menus dtails, de longues et affectueuses conversations entre son
malade et lui. Pas un mot sur la dfense d'entrer chez Napolon, sur
le cong mprisant qu'il avait reu, ou sur ses propres dmarches pour
quitter Sainte-Hlne. Pourtant, dans les deux volumes qu'il a
consacrs  son sjour de dix-huit mois  Longwood, il et t facile
de trouver une place pour y consigner ces incidents. Il est
inadmissible que Montholon se soit rendu coupable d'un mensonge
gratuit en ce qui le touche. Montholon est bien dispos envers
Antommarchi; ses assertions sont d'ailleurs corrobores  la fois par
les documents crits et par le tmoignage de Lowe. Non, nous devons
prendre le rcit d'Antommarchi pour ce qu'il vaut, c'est--dire pour
trs peu de chose. Quant  nous, nous n'acceptons qu'avec la plus
grande rserve celles de ses affirmations qui ne sont pas confirmes
par d'autres tmoignages. Par exemple, comment pourrions-nous croire
que, pendant cette priode de mfiance et d'aversion, Napolon lui ait
tenu le discours que voici: Quand je serai mort, chacun de vous aura
la douce consolation de retourner en Europe. Vous reverrez, les uns
vos parents, les autres vos amis, et moi, je retrouverai mes braves
aux Champs-lyses. Oui, continua-t-il, en haussant la voix, Klber,
Desaix, Bessires, Duroc, Ney, Murat, Massna, Berthier, tous
viendront  ma rencontre: ils me parleront de ce que nous avons fait
ensemble. Je leur conterai les derniers vnements de ma vie. En me
voyant, ils redeviendront tous fous d'enthousiasme et de gloire. Nous
causerons de nos guerres avec les Scipions, les Annibal, les Csar,
les Frdric, etc. Ces hbleries, dont le dlire seul aurait pu
rendre Napolon capable, sont censes avoir t dbites devant deux
auditeurs, Antommarchi et Montholon: Antommarchi, qui tait alors en
disgrce, Montholon, qui recueillait alors les moindres mots de son
matre, et qui ne dit rien de ces paroles extraordinaires. Nous
pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper: voil ce que Napolon
n'a jamais dit et voil ce qu'Antommarchi jugeait que Napolon aurait
d dire!

Il est un service rendu par Antommarchi, un service qui,  lui seul,
efface presque les mensonges de son livre: il a pris un moulage de la
figure de Napolon aprs sa mort. L'original de ce moulage est
aujourd'hui en Angleterre; il nous rend la beaut premire, l'exquise
beaut de ce visage, aprs que la maladie avait fait son oeuvre,
substituant la patience  la passion, et aprs que la suprme et
sereine touche de la mort avait restitu aux traits la finesse et la
rgularit des jeunes annes. Tous ceux qui ont vu le cadavre ont t
frapps de cette transformation. Comme il est beau! s'criaient les
Anglais qui le virent alors. Mais Antommarchi a eu des combats 
soutenir mme pour l'authenticit de son moulage. Les phrnologistes
sont tombs sur lui et l'ont mis en pices. Ils ont dclar que le
crne n'avait pas les bosses voulues, le dveloppement osseux requis
pour faire un crne de hros. D'autres ont prtendu que c'tait plutt
la face du Premier Consul que celle de l'Empereur, et c'est vrai.
D'autres encore ont fait remarquer qu'Antommarchi n'avait pas produit
le moulage avant la fin de 1830. Nous nous contenterons de conclure
d'un mot: nous croyons que ce pltre ne ment pas. Si, par hasard, il
se trouvait tre aussi peu authentique que le livre, nous serions
forc de donner raison aux phrnologistes.

Le volume de Warden se compose de lettres adresses  la personne qui,
plus tard, devint sa femme, et remanies par un homme de lettres. En
beaucoup de passages, il garde les marques, trop visibles, de l'homme
de lettres, qui met dans la bouche de Warden un dplorable galimatias.
Mais, de toutes faons, le livre a peu de valeur et la raison de cela
est simple: Napolon ne savait pas l'anglais, Warden ne savait pas le
franais, et c'est Las Cases qui leur servait d'interprte. Nous ne
pouvons nous empcher de nous demander qui a bien pu traduire 
Napolon deux observations de Warden qui sont pleines de tact.
L'Empereur avait demand laquelle tait le plus populaire en
Angleterre, de la marine ou de l'arme. Warden rpond dans le style le
plus magnifique, et finit par ces mots: Un champ de bataille comme
celui de Waterloo peut  peine trouver un cho digne de lui dans les
coeurs anglais. A quoi Napolon ne rplique rien. Un autre jour,
Warden s'adresse ainsi  l'Empereur: Le peuple anglais parat curieux
de savoir quelle est votre opinion sur la carrire militaire du duc de
Wellington. Il est persuad que vous seriez juste, et peut-tre
espre-t-il que votre justice prendrait la forme d'un loge dont le
duc de Wellington pourrait se sentir fier. Cette fois encore,
Napolon se tait. Mais nous penchons  croire que la pnible tche de
traduire ces phrases n'a jamais t impose  aucun interprte. Elles
sont videmment le produit de l'imagination fertile de l'homme de
lettres, qui, pourtant, ne s'est pas senti de force  inventer les
rponses.

Si quelqu'un, aprs cela, tait tent d'ajouter foi aux rcits de
Warden, nous lui conseillerions de lire certaine lettre de sir Thomas
Reade, chef d'tat-major de Lowe  Sainte-Hlne. Dans cette lettre,
il exprime l'opinion que les trois quarts du volume de Warden sont des
mensonges. Reade ajoute,--et nous croyons qu'il a raison,--que, sur
certains points particuliers, comme la mort du capitaine Wright et
l'excution du duc d'Enghien, Las Cases avait reu l'ordre de donner
des explications  Warden afin que ces explications fussent rpandues
en Europe.

La rponse de Napolon  Warden fut publie dans un petit livre
intitul _Lettres du Cap_. Les lettres sont adresses  une lady C.
C'tait, sans aucun doute, lady Clavering, une Franaise qui avait
pous un baronet anglais et qui tait une admiratrice enthousiaste de
Napolon, en mme temps qu'une amie trs intime de Las Cases. Les
lettres lui taient adresses et elles taient dates du Cap pour
faire croire au monde que Las Cases, alors au Cap, en tait l'auteur.
Ce qui fait l'importance du livre, c'est que les diteurs officiels de
la _Correspondance_ de Napolon le regardent comme manant de lui, et
l'impriment parmi ses oeuvres. Une telle prsomption est considrable
et elle est corrobore par le fait qu'on possde encore une premire
preuve du livre portant de nombreuses corrections de la main mme de
l'Empereur. Mme en mettant de ct ces preuves, il est parfaitement
dmontr par le tmoignage concordant de Montholon et de Gourgaud que
l'Empereur a lui-mme dict ces lettres. Qui les a traduites en
anglais? On ne sait. Si la traduction fut faite  Sainte-Hlne, c'est
probablement Mme Bertrand qui fit le travail, car il ne semble pas
qu'O'Meara ait t dans la confidence. Sa Majest m'assure, crit
Gourgaud, qu'elle n'a pas fait de rponse  cet ouvrage. C'est Las
Cases, qui, du Cap, veut, dit-on, rpondre. Gourgaud rpond hardiment
 l'Empereur qu'il a vu, plus de dix lettres dictes par lui au
grand-marchal pour tre imprimes. Il y en a mme une qui est encore
sur la table en ce moment. L'Empereur, alors, cesse de nier qu'il soit
l'auteur des lettres et Gourgaud est mis dans le secret de leur
composition. Elles lui sont remises pour qu'il les corrige et les
annote. Le 16 aot 1817, il donne lecture  Napolon de ses
observations: plusieurs sont adoptes. Le 22, Montholon et Gourgaud
rapportent l'un et l'autre que Napolon a termin la soire en leur
faisant lire les lettres V, VI, VII et VIII, en rponse  Warden. Les
exils ne sont pas contents. Les Montholon trouvent que, dans ces
lettres, Napolon leur fait tenir des propos ridicules. Mme de
Montholon va jusqu' dire qu'elles sont pleines de sottises, mal
crites et contiennent de nombreuses personnalits. Elle est bien
fche que le nom de son mari y soit cit. C'est, dit-elle, de la
boue: plus on la remue, plus cela sent mauvais, et son avis est que
la brochure donnera lieu  une foule de critiques hostiles. La vrit
est que c'est un pamphlet, fait pour tre lu des contemporains, rempli
d'affirmations qui ont pour but d'influencer l'opinion. La valeur en
est nulle; elle est, du moins, toute dans le nom de l'auteur et dans
la fausse lettre du duc d'Enghien, dont les _Lettres du Cap_ affirment
positivement l'existence.

_La voix de Sainte-Hlne_, par O'Meara, est peut-tre le plus
populaire parmi les rcits venus de Longwood, et il est peu d'ouvrages
qui aient jamais excit une sensation pareille  celle que fit, en
paraissant, ce misrable livre, car pour un misrable livre, c'en est
un assurment, en dpit de son allure anime et du vif intrt que
prsente le dialogue. Personne, parmi ceux qui ont lu le livre de
Forsyth o sont imprimes les lettres d'O'Meara  Lowe, ou le prcis,
plus ais  lire, qu'a donn de ces volumes M. Seaton, ne gardera un
atome de confiance dans O'Meara. Les conversations qu'il rapporte
peuvent tre vraies comme elles peuvent tre fausses; mais, dans un
cas douteux, il est impossible d'accepter son tmoignage. Il tait le
serviteur et le confident de Napolon; il tait,  l'insu de Napolon,
l'agent et le confident de Lowe, et, derrire leur dos  tous deux, il
tait l'espion, galement confidentiel, du gouvernement anglais,
auquel il crivait des lettres destines  tre lues de tout le
cabinet. Un tmoignage qui mane d'une telle source est videmment
vici.

Le livre de Santini n'est qu'une imposture. C'est l'oeuvre d'un
certain colonel Maceroni, moiti Anglais et moiti Italien, qui
s'tait attach  la fortune de Murat. Il a laiss des mmoires
intressants. Santini qui n'avait gure de temps pour se livrer  des
exercices littraires, puisqu'il tait,  la fois, le tailleur, le
coiffeur et le garde-chasse de Napolon, a pourtant son pisode dans
l'histoire de la captivit. Un soir qu'il servait  table, Napolon
clata contre lui. Comment, brigand, tu voulais tuer le gouverneur?
Misrable! Qu'il te revienne de pareilles ides, et tu auras affaire 
moi. Alors l'Empereur expliqua aux convives que Santini, qui faisait
depuis quelque temps de longues promenades solitaires avec un fusil 
deux coups, avait avou  un autre Corse qu'il rservait un des deux
coups  Hudson Lowe et l'autre  lui-mme. La chose paraissait toute
simple  Santini: il voulait dlivrer l'univers d'un monstre. Il m'a
fallu toute mon autorit impriale, pontificale, disait l'Empereur,
pour le retenir. Santini fut banni de Sainte-Hlne par sir Hudson
Lowe. On dit qu'il avait appris par coeur la grande protestation
adresse par Napolon aux puissances, et c'est ainsi qu'il l'avait
apporte le premier en Europe. Maceroni dclare que le factotum corse
fut saisi sur le territoire hollandais par une force de cavalerie
prussienne et que, depuis, on ne l'a jamais revu. C'est l, bien
entendu, une lgende. Santini fut suffisamment perscut sans que les
choses soient alles jusqu' ce tragique dnouement. Il fut partout
traqu, pourchass, espionn, jusqu'au moment o il lui fut enfin
permis de vivre  Brunn sous la surveillance de la police. De l, il
retourna  Paris et termina son existence dans un poste qui lui
convenait bien, comme gardien du tombeau de son matre, aux Invalides.

La valeur du livre de lady Malcolm rside,--nous l'avons dj
dit,--dans une vivante reproduction des conversations de Napolon,
dont cette dame semble avoir recueilli l'impression, encore toute
chaude, des lvres de son mari; elle est aussi dans la peinture
qu'elle nous fait de Lowe. Malcolm plaisait  l'Empereur, quoique,
certain jour de tempte, il et attrap une dsagrable pithte
(l'amiral, qui est un sot). De son ct, lady Malcolm tait,
disait-on, sous le charme. Napolon causait avec l'amiral trois ou
quatre heures de suite, sans que jamais l'tiquette lui permit d'tre
assis ou de faire asseoir son interlocuteur; tous deux debout ou
marchant, jusqu' ce qu'enfin la fatigue les fort  s'appuyer aux
meubles. Mme  travers une traduction, les paroles mises dans la
bouche de Napolon ont du naturel. Il dit: J'ai mis Ossian  la
mode.--L'Income Tax est un bon impt. Tout le monde s'en plaint:
cela prouve que tout le monde le paye.--Les petites choses sont de
grandes choses en France; la raison, rien. Il raconte l'anecdote du
dey d'Alger qui, en apprenant que le roi prparait une expdition pour
dtruire la ville, s'cria: Si le roi veut me donner la moiti de
l'argent que l'expdition cotera, je brlerai bien la ville
moi-mme. Il est inutile de dire que ces visites dplaisaient fort 
Lowe, et cela pour bien des raisons. Il s'tait brouill avec
Napolon; par consquent, tout le monde devait tre brouill avec
Napolon. Il n'avait pas la facult de voir Napolon; donc, personne
ne devait voir Napolon. Il tait vident qu' Sainte-Hlne la
distinction suprme tait d'obtenir une audience de l'Empereur. Il est
non moins vident que ce fait contrariait infiniment le gouverneur de
Sainte-Hlne, dont personne n'et song  solliciter une audience 
moins d'y tre absolument forc. De plus, qui sait les terribles
choses qui pouvaient se dire dans ces entrevues? On pouvait concerter
des plans d'vasion; on pouvait confier des messages, et,
enfin,--ceci tait le crime le plus grand de tous,--on pouvait
critiquer la conduite du gouverneur. Aussi, quiconque avait vu
Napolon devait courir chez le gouverneur pour lui raconter ce qui
s'tait pass, et, pour sa peine, il tait assur qu'on l'accuserait
d'avoir supprim certains dtails. Un lieutenant anglais fut renvoy
de Sainte-Hlne pour avoir nglig, pendant plusieurs jours, de
rapporter au gouverneur une remarque banale faite par les Bertrand,
qu'il avait rencontrs dans une promenade. On ne pouvait pas se fier
mme  l'amiral. Il cessa bientt d'entretenir des relations
personnelles avec le gouverneur, mais n'en rapportait pas moins
soigneusement, par correspondance, ses conversations avec Napolon.
Sir Hudson, rpondant au dernier rapport, accusa l'amiral d'avoir tu
des choses de grande importance et l'amiral dcouvrit alors qu'il
existait un systme d'espionnage dans l'le, grce auquel les choses
les plus insignifiantes taient redites au gouverneur. Avec des
Anglais honntes et francs, continue la nave lady Malcolm, un tel
systme est dtestable et doit causer des maux incalculables. Il
s'ensuivit, entre les deux hauts fonctionnaires, un change de lettres
tellement violentes qu'on dut leur conseiller de les mettre  nant.
Mais on a conserv la correspondance antrieure qui fait bien
connatre le caractre de Lowe. Ses lettres sont pres, mesquines,
souponneuses. Il est impossible de les lire sans reconnatre qu'un
tel homme n'avait rien de ce qui convenait pour reprsenter la
Grande-Bretagne dans une situation aussi difficile et aussi dlicate.




CHAPITRE III.

GOURGAUD.


Mais le vritable mmorial de Sainte-Hlne, c'est le journal
particulier de Gourgaud[4], crit, au moins pour la plus grande
partie, afin de n'tre lu que de lui et connu que de sa conscience,
sans flatterie et mme sans parti pris, presque brutal dans son rude
ralisme. Seul, parmi les chroniqueurs de Sainte-Hlne, il s'est
efforc d'tre vrai et, en somme, il y a russi. Car il n'est pas
d'homme qui se soit jamais peint comme Gourgaud se reprsente  toutes
les pages de son journal. Il se donne les plus grandes peines du monde
pour nous prouver qu'un tre plus susceptible, plus irritable, plus
hargneux, plus insupportable, n'avait jamais exist. Il surveillait
son matre  la faon d'une femme jalouse. Napolon a dit lui-mme:
Il m'aimait comme on aime sa matresse; il tait impossible.
L'Empereur disait-il que Bertrand tait un excellent officier du
gnie, que Las Cases tait un ami dvou, appelait-il Montholon mon
fils, Gourgaud tait pris d'une fureur muette, ardente, qui le
torturait, et cette fureur s'panche dans son journal. Et pourtant,
par une trange consquence, quand il crit sur son matre des lignes
d'une rage insense, il trace de Napolon le portrait le plus
sympathique qui en ait t fait. La vrit, c'est qu'il tait l hors
de son lment. En service actif, sur le champ de bataille, il et
admirablement servi son chef; c'tait l'aide de camp modle, vif,
intelligent, dvou. Mais, dans l'oisivet de Sainte-Hlne, son
nergie, prive de son emploi naturel, se retourna contre lui, usa sa
force, empoisonna ses relations avec ceux qui l'entouraient. Le
rsultat fut que son seul bonheur tait de se plaindre ou de
quereller. Napolon lui-mme souffrait du mme mal. Sa flamme, prive
d'aliment,--pour employer une comparaison de Mme de Montholon,--le
consumait, lui et ceux qui vivaient auprs de lui. Mais Napolon
disposait de tout le confort et de toutes les ressources sociales que
Sainte-Hlne pouvait offrir. Les autres membres de la petite colonie
avaient leurs femmes et leurs enfants. Gourgaud n'avait rien de tout
cela.

  [4] SAINTE-HLNE. Journal indit de 1815  1818 du gnral baron
  GOURGAUD avec prface et notes par MM. le vicomte de GROUCHY et
  Antoine GUILLOIS, 3e dition, 2 vol. in-18.--Paris 1901. Flammarion,
  diteur.

Il semble que Napolon s'tait rendu compte que Gourgaud n'tait pas
l'homme de la situation. Primitivement il avait choisi Planat,
caractre simple et dvou, pour l'accompagner. Maitland avait
remarqu, sur le _Bellrophon_, les larmes qui roulaient sur les joues
de Planat, le premier jour o il prit place  djeuner, en regardant
son matre dchu, et ce fait avait donn  Maitland une haute opinion
de son caractre. Au moment de la mort de Napolon, Planat, toujours
fidle, se prparait  partir pour Sainte-Hlne afin d'y prendre la
place de Montholon. Mais, lors de sa premire dsignation, Gourgaud,
en l'apprenant, avait fait  l'Empereur une si furieuse scne de
jalousie qu'il avait fallu substituer son nom  celui de Planat. Les
voeux de Gourgaud s'taient donc accomplis. Il tait, en quelque
sorte, seul avec l'Empereur; l'Empereur tait sa seule ressource et,
pourtant, sa susceptibilit, son mauvais caractre, lui alinaient,
chaque jour davantage, les bonnes dispositions de son matre.
L'Empereur lui donnait frquemment  entendre,--c'est son journal qui
nous le laisse voir,--qu'il ferait mieux de partir, et ces
avertissements deviennent de plus en plus clairs  mesure que le temps
s'coule. Enfin, il part, aprs avoir, d'abord, provoqu en duel
Montholon. L'Empereur intervient et couvre Montholon de son autorit.
Le duel tait-il une comdie? On ne peut se prononcer l-dessus. Les
diteurs de son journal en sont persuads. Cette thorie repose
uniquement sur un document qu'ils impriment dans leur prface, d'aprs
le texte original conserv dans les papiers de Gourgaud. C'est une
lettre de Montholon, crite  Gourgaud quinze jours aprs le cartel,
dans des termes qui n'ont rien d'hostile et d'o il rsulterait que le
dpart de Gourgaud pour l'Europe avait t imagin ou, du moins,
utilis par Napolon pour servir  ses propres desseins. L'Empereur
trouve, mon cher Gourgaud, crit Montholon, que vous chargez trop
votre rle. Il craint que sir Hudson Lowe n'ouvre les yeux. Nous
avouerons que si c'tait Las Cases qui publiait cette lettre, nous
serions dispos  la rvoquer en doute. Dans les conditions o elle
s'offre  nous, nous n'avons point de raison valide pour mettre en
question son authenticit. Mais pour quelle part entraient, dans le
dpart de Gourgaud, le drame et l'intrigue politique, pour quelle part
la lassitude et la surexcitation mentale, nous ne saurions le dire.
Probablement il y eut un mlange. Il est, cependant, important de
remarquer que, deux mois avant cette bruyante rupture, Montholon note
que l'Empereur a rsolu de renvoyer Gourgaud en Europe afin d'adresser
un appel au Tsar, et, suivant Montholon, le dpart de Gourgaud, comme
on le verra plus loin, n'est qu'une mission en Russie. D'une querelle
il n'est mme pas question. videmment, il y a l une omission
imputable  la date de publication (1847). Nous croyons que la vrit
tait celle-ci: Gourgaud avait assez de la vie qu'il menait 
Sainte-Hlne. Napolon, de son ct, avait assez de Gourgaud. En
sorte que la jalousie de Gourgaud contre Montholon,--jalousie
parfaitement relle et effective,--fut utilise par l'Empereur pour
deux objets: se dbarrasser de Gourgaud et communiquer avec l'Europe
par l'intermdiaire d'un officier qui tait en mesure d'expliquer
admirablement la situation et la politique de Longwood.

Ce qui donne de la valeur au journal de Gourgaud, ce n'est pas le
portrait qu'il a trac de lui-mme, mais celui qu'il nous donne de son
matre. Pourtant on est oblig de parler beaucoup de Gourgaud 
l'occasion, parce qu'il est l'ombre, le repoussoir ncessaire pour
clairer le caractre de l'Empereur. Sans cette considration, nous
serions vite las de ce brillant jeune officier, dvou  son matre,
mais dont une jalousie folle et draisonnable rendait le dvouement
intolrable, et en qui nous voyons surtout la victime d'un effroyable
ennui. Ennui d'tre  Sainte-Hlne, ennui d'tre en prison, ennui
d'tre seul, ennui de n'tre point mari, ennui de mener cette vie de
cour dans un dsert, avec toutes les charges et rien des splendeurs
d'un palais, ennui de ne rien faire, ennui, enfin, de lui-mme. Car il
s'en voulait de cder  l'ennui. C'est ainsi qu'il est oblig de
donner le fil  son nergie qui se rouille par des querelles, par de
furieuses bouderies contre l'Empereur, par des accs de rage contre
Las Cases et, quand Las Cases est dport, par son animosit contre
Montholon, apparemment parce qu'il n'y a plus que lui avec qui se
quereller. En effet, Bertrand s'puise en efforts perdus pour
rconcilier les gens. La vie de Gourgaud se passe dans un long
gmissement d'ennui. Ennui, grand ennui, mlancolie, voil ce qu'on
lit  chaque page dans son journal. Une semaine pourra servir
d'chantillon: Mardi 25, Ennui, ennui! Mercredi 26, idem. Jeudi 27,
idem. Vendredi 28, idem. Samedi 29, idem. Dimanche 30, grand ennui.
Et encore: J'touffe d'ennui. En ce qui touche Gourgaud, le mot
ennui, pourrait-on dire, rsume les douze cents pages in-8 de son
journal. Heureusement, ce n'est pas de Gourgaud qu'il s'agit.

Il faut avouer que nous apprenons  l'aimer davantage  mesure que
nous pntrons dans son intimit. Nous l'avons connu d'abord lorsqu'il
bataillait contre sir Walter Scott. Scott donnait  entendre que
Gourgaud avait jou un rle double et servi, pour ainsi dire, d'agent
au gouvernement anglais. L-dessus, Gourgaud eut d'abord l'ide, fort
naturelle, de se battre avec Scott, et, ne pouvant amener son
adversaire sur le terrain, remplaa les pistolets par des brochures.
Mais tre l'ennemi de Scott c'est tre l'ennemi de la Grande-Bretagne,
et Gourgaud devint pour les Anglais une sorte de matamore  rputation
quivoque. Sur les accusations portes par Scott nous ne dirons rien,
parce que nous ne savons rien, et Gourgaud lui-mme ne les a pas
rfutes. Dans tout ce qu'il dit, il ne rpond directement aux
allgations de son adversaire que quand il affirme n'avoir jamais
chang un mot avec sir Hudson Lowe pendant son sjour  Longwood, et
quand il met Scott au dfi de produire une seule ligne de son criture
qui ne respire le plus absolu dvouement pour Napolon. En adressant
ce dfi  Scott, il devait tre bien sr que son journal tait en
sret dans ses propres mains, car ce journal contenait d'innombrables
passages qui n'auraient pas trs bien soutenu l'preuve demande. Il y
rapporte, galement, plusieurs entrevues qu'il eut avec Lowe,
lorsqu'il rsidait  Longwood. Mais,  Sainte-Hlne, o trouver la
vrit?

Scott assure que, au moment de quitter l'le, Gourgaud se montra trs
communicatif avec sir Hudson Lowe et avec le commissaire autrichien,
Sturmer,  propos des esprances secrtes et des plans dont on
s'occupait  Longwood. Lorsqu'il arriva en Angleterre, au printemps de
1818, il n'observa pas plus de rserve avec le gouvernement anglais.
Il le mit au courant des diffrents projets d'vasion qui avaient t
soumis  Napolon; il en exposa les avantages et les difficults, avec
les raisons pour lesquelles Napolon aimait mieux rester dans l'le
que risquer l'aventure. Scott appuie ces assertions sur des
documents contenus dans les archives de l'tat (_State Paper Office_)
et sur un rapport de Sturmer qui,--toujours par un effet de cette
insincrit caractristique de tout ce qui tient  Sainte-Hlne,--ne
figure pas dans la collection franaise des rapports de Sturmer, mais
qu'on trouvera, dpouill de sa date, dans les obscures profondeurs de
l'appendice de Forsyth. Nous n'avons ni la prtention ni l'envie de
prononcer un jugement en cette affaire; mais nous n'admettons pas que
Gourgaud, un gnral franais honorable et distingu, qui tait depuis
de longues annes attach  la personne de Napolon, allt, pour le
plaisir de commettre une trahison, rvler  Lowe,  Bathurst ou 
Sturmer, les secrets que son matre lui avait confis. Nous sommes
dispos  croire que, soit pour gagner la confiance de ces messieurs,
soit pour s'amuser lui-mme  leurs dpens, ou,--hypothse bien plus
vraisemblable,--pour dtourner leurs soupons de quelque autre chose,
il les mystifiait tous et, peut-tre, suivant le mot de Montholon,
chargeait un peu son rle. Lorsque nous lisons dans le rapport de
Balmain: La faon dont il accuse son matre sort de toute
convenance, ou quand Balmain nous dit qu'il voulait tuer Napolon sur
le champ de bataille de Waterloo et qu'il ne comprend pas pourquoi il
ne l'a pas fait, il nous semble entendre Montholon qui l'avertit:
Vous allez trop loin, vous exagrez votre personnage! Il a, dit le
rapport officiel russe, un ton de franchise suspect. Par exemple,
nous refusons de croire qu'il et t question de faire vader
Napolon dans un panier de linge sale ou dans un tonneau de bire ou
dans une caisse de sucre ou sous la livre d'un domestique portant un
plat. Et, pourtant, telles furent,  ce qu'on nous apprend, les
rvlations de Gourgaud. Nous croyons,  travers la distance de
quatre-vingts annes, le voir cligner de l'oeil et sourire. De mme
pour les dix mille livres qu'on avait fait passer  Napolon en
doublons d'Espagne. Le paquet et t volumineux et pesant; puis, on
et vite trouv la provenance d'une telle quantit d'argent monnay.
Nous savons exactement quel fut l'argent laiss par Napolon lorsqu'il
mourut, et il n'y avait point de doublons. C'est Gourgaud qui a frapp
cette monnaie-l pour l'usage particulier d'Hudson Lowe.

Il est trs possible que l'irritable officier ait,  Sainte-Hlne,
laiss chapper des paroles irrflchies, comme dit Balmain, sous
l'influence de sa folle jalousie, et que, d'aprs le mot de Montholon,
il ait un peu charg son rle. Mais nous sommes convaincu que ni l,
ni plus tard  Londres, il ne rvla rien qui et la moindre
importance. En ralit, il reut presque aussitt l'ordre de quitter
l'Angleterre, en raison de l'nergie et du zle qu'il mettait  servir
la cause de son matre.

Il faut cependant reconnatre que, certain jour,  Sainte-Hlne, il
tint un langage au moins quivoque. Nous donnons le fait tel qu'il le
rapporte. Son interlocuteur est Montchenu, le vieux royaliste qui
remplit les fonctions de commissaire franais. Vous parlez  un
chevalier de Saint-Louis, lui dit Gourgaud. Quelque attachement que
j'eusse eu encore (1814) pour l'Empereur, rien ne m'aurait fait
manquer  mon devoir envers le Roi et  ma reconnaissance envers le
duc de Berry. La preuve en est que Lallemand, qui tait mon ami, me
crut trop attach  ce dernier prince pour me mettre dans la
confidence de sa conspiration. Aprs le dpart du Roi, sa maison
licencie, je me suis ralli au chef des Franais, car le pays tait
menac d'une invasion. Je serais toujours demeur fidle au Roi, s'il
ft rest avec l'arme, mais j'ai cru qu'il nous abandonnait. Le 3
avril, j'ai t nomm premier officier d'ordonnance de l'Empereur et
c'est pour cela que je suis ici. Des hommes qui emploient un tel
langage ne peuvent pas se plaindre s'ils sont mal compris et si on les
accuse de jouer un rle double.

Gourgaud, il ne faut pas l'oublier, tait estim de tous ceux qui le
connaissaient et qui n'avaient pas  vivre avec lui. Mais le trait qui
gtait tout son caractre tait cette jalousie qui faisait de lui un
compagnon impossible. Elle empoisonna son existence  Sainte-Hlne.
Longtemps aprs qu'il eut quitt Sainte-Hlne, le succs de
l'_Histoire de la campagne de Russie_ par Sgur l'exaspra et le
poussa  publier une vaine et haineuse critique du livre. Le gros
volume de Gourgaud est loin d'avoir atteint  la rputation durable de
l'ouvrage qu'il est cens juger. Ceux que sa jalousie n'a point
touchs l'estimaient fort. Lowe, par exemple, l'a toujours considr
et reprsent comme un brave et loyal soldat qui suivait son Empereur
dans l'adversit, sans jamais prendre part aux taquineries et aux
plaintes. Jackson lui rend le mme tmoignage. C'est, dit Sturmer, un
officier brave et distingu, mais ce n'est pas un courtisan; et ces
mots le rsument exactement. C'tait si peu un courtisan que les
faons d'agir des courtisans l'irritaient. Quand Las Cases s'crie, en
coutant un rcit militaire de Napolon: C'est plus beau que
l'Iliade! Gourgaud laisse chapper, de manire  tre entendu, une
exclamation ironique qui vaut le _Fudge!_ de Burchell dans le
_Vicaire de Wakefield_. Il est vrai que le rcit dict  Las Cases
avait reu de lui sa forme littraire. Aussi Gourgaud fait-il cette
remarque railleuse: Quant  moi, je vois bien qui est Achille, mais
je ne conois pas Las Cases en Homre. Il est si rfractaire  ce
genre d'effusion que Napolon renonce  lui montrer ses compositions
et les rserve au jugement, infiniment moins redoutable, de Las Cases.
Il avait vu le ct brillant d'une cour aux Tuileries,  une poque o
il avait d'autres sujets de rflexion que la faveur, plus ou moins
prononce, de tel ou tel courtisan. Maintenant il en voit le ct
dplaisant et son unique occupation d'esprit est de comparer la
bienveillance qu'on montre aux autres avec la froideur qu'on lui
tmoigne  lui-mme. Il devient de plus en plus grognon et, par suite,
sa compagnie est de moins en moins agrable. Voici un exemple.
Napolon demande quelle heure il est. Dix heures, Sire.--Ah! comme
les nuits sont longues!--Et les journes, Sire! A la fin, Napolon
lui dit franchement: De quel droit trouvez-vous mauvais que je ne
voie que Montholon, que je dne avec lui? Vous tes triste et ne savez
que vous plaindre. Que m'importe que vous soyez triste! Quand je vous
vois, ne le paraissez pas.

Et, quoique nous ne puissions blmer Gourgaud d'tre mlancolique,
nous croyons que Napolon avait raison. Dans une socit forme de
quatre hommes, dont l'un mritait,  tout le moins, les soins et les
gards dus  un convalescent qui relve d'une chute terrible, il
aurait d y avoir un effort soutenu, dans l'intrt de tous, pour
combattre le dcouragement. Gourgaud ne fit aucun effort de ce genre.
Il tait l'incarnation de la susceptibilit atrabilaire, et il ne
pouvait comprendre pourquoi on n'tait pas enchant de sa maussade
socit. Un chevalier de la Triste Figure tait une aggravation
insupportable au vide affreux,  la dsesprance de Sainte-Hlne.
Plus d'une fois, au milieu d'une conversation, les larmes de Gourgaud
dconcertrent l'Empereur. Je pleure est une phrase qui revient
frquemment dans le _Journal_.

Gourgaud ne s'en tint pas  la mlancolie passive: il passa  la
tracasserie agissante. A la moindre occasion, il dtaillait ses
services et ses droits, en guise de prface,--ou de conclusion,-- un
expos sans fin de ses griefs et de ses dolances. Bertrand eut
beaucoup  souffrir de ces sortes de confidences; il les endura avec
une patience exemplaire. La faon dont Gourgaud comprenait une
conversation avec Bertrand est caractrise dans ces lignes
extraites du _Journal_: Il parle de ses ennuis, moi des miens. Mais
le grand-marchal finit par dire  Gourgaud que, mme dans ces
conditions de rciprocit, il ne pouvait se laisser tourmenter par les
lamentations de son jeune collgue. Un des grands exploits de Gourgaud
consistait en ce qu'il avait sauv la vie de Napolon  la bataille de
Brienne. On croyait,--du moins c'est Warden qui le prtend,--que
Gourgaud avait fait graver sur son pe un rcit de l'aventure.
Jusque-l tout allait bien, mais Napolon entendait trop souvent
parler de cet incident; en sorte que la scne suivante se produisit.
GOURGAUD: Je n'ai point fait crire sur mon sabre que je vous avais
sauv la vie, et cependant, j'ai tu un houzard qui se prcipitait sur
Votre Majest. NAPOLON: Je ne m'en souviens pas. GOURGAUD: Les
bras m'en tombent! L-dessus, le pauvre Gourgaud fulmine. L'Empereur
met fin  cette explosion de mauvaise humeur en disant que Gourgaud
est un brave jeune homme, mais qu'il est tonnant qu'avec tant de bon
sens il soit aussi enfant. Oui, Gourgaud avait du bon sens. En ce qui
touche les disputes avec sir Hudson Lowe, son bon sens est admirable
de clairvoyance. A propos d'une lettre de plainte, il dclare
hardiment que moins on crira au sujet du boire et du manger, mieux
on fera: car ces mesquineries frisent le ridicule. Un autre jour,
parlant de l'Empereur, il dit: Il travaille  rpondre  lord
Bathurst, mais on ne peut rien rtorquer de noble sur la question de
mangeaille. Il proteste contre le gaspillage des domestiques 
Longwood et fait cette observation, pleine de justesse et de vraie
dignit: Dans notre position prendre le moins possible est ce qu'il y
a de mieux.

Sur la situation gnrale il s'exprime avec sagesse et avec un
sentiment trs sr de l'attitude qui et convenu  Napolon: Je
trouve que le seul systme que l'Empereur puisse suivre est non pas
d'injurier Hudson Lowe mais de ne pas se lier avec lui. Il ne serait
pas digne  Sa Majest d'tre  tu et  toi avec ce personnage. La
position de l'Empereur est si affreuse que le seul moyen de soutenir
sa dignit est de paratre rsign et de ne pas faire un pas pour
obtenir tel ou tel changement dans les restrictions; il nous faut tout
supporter avec rsignation. L'Empereur et-il toute l'le  lui, ce ne
serait rien, compar  ce qu'il a perdu. Plt au ciel que Napolon
et suivi ce conseil!

La petite cour de Longwood n'tait pas, et ne pouvait former, pour
bien des raisons, une heureuse famille, mais elle aurait pu tre un
peu plus heureuse qu'elle n'tait. Elle ne pouvait tre heureuse,
d'abord,--cela va sans dire,-- cause du prodigieux changement de
fortune. Mais, en second lieu, comment cette petite troupe de
Parisiens aurait-elle conserv sa bonne humeur, choue ainsi, comme
une compagnie de mouettes mutiles, sur ce rocher des mers tropicales?
On avait choisi Sainte-Hlne parce que c'tait trs loin, et c'est
prcisment pour cela qu'un tel sjour devait blesser toutes les
habitudes, rvolter tous les instincts, choquer tous les gots de ces
mondains. Point d'espace, pas de socit, pas d'amusement. Rien qu'une
pauvre boutique; encore le gouverneur avait-il dfendu qu'on leur y
donnt rien  crdit. Tout pes, ils supportrent une destine qui et
sembl pnible  quiconque, et qui, pour eux, tait vraiment atroce,
avec force d'me et philosophie.

Ils eussent moins souffert sans les jalousies qui hantent une cour.
Dans cette petite cour, o il n'y avait ni fortune ni places 
distribuer, il n'y avait qu'une seule distinction possible, une seule
consolation  esprer: la faveur de l'Empereur. Seule, elle crait
des rangs et donnait de la considration. De l des rivalits, des
colres, des larmes. Bertrand s'en tait vite aperu. Sa Majest,
disait-il en avril 1816, est victime d'intrigants. Longwood est un
sjour affreux par toutes ces tracasseries. Bertrand, d'ordinaire, se
console par l'ide qu'au fond l'Empereur est juste, que les intrigants
peuvent bien prendre le dessus pour un moment, mais qu'il finit
toujours par revenir  une saine apprciation. Les rivalits
commencrent le soir mme de l'arrive  Sainte-Hlne. Dans l'troite
demeure de Napolon, il n'y avait place que pour un seul compagnon, et
il choisit Las Cases, simple connaissance de la onzime heure, si l'on
peut dire. Aussitt Las Cases devint l'ennemi du genre humain...
reprsent par ses collgues de Longwood. Ils le dtestrent jusqu'au
jour o il fut dport; ce jour-l, ils lui sautrent au cou et lui
pardonnrent.

Alors, ce fut la rivalit de Gourgaud et de Montholon jusqu'au moment
o,  son tour, Gourgaud s'loigna. Puis, quand deux sur les quatre
eurent disparu, il y eut une sorte de paix entre les deux survivants;
mais nous devinons que la prfrence accorde  Montholon n'est pas
sans causer quelque chagrin  Bertrand.

Un autre sujet de discussions, c'tait l'argent. Ils spculaient sur
les prtendus trsors de l'Empereur comme des hritiers qui flairent
des richesses caches dans la chambre mortuaire d'un avare. Il a donn
tant  celui-ci; ce n'est pas vrai. Il donne double pension 
celui-l; non, le fait est faux. Comment cet autre paye-t-il pour son
luxe et pour les toilettes de madame? Ils se torturent, eux et les
autres, avec des problmes de ce genre. L'Empereur, avec toute la
malignit d'un oncle  succession, encourage ces conjectures: Je n'ai
personne, dit-il,  qui je puisse lguer mon argent, si ce n'est mes
compagnons. Cette question d'argent a beaucoup  voir dans les
jalousies furieuses de Gourgaud. Il le prend de haut, dclare qu'il
n'acceptera rien de l'Empereur, mais il descend de son pidestal et
accepte les bienfaits de Napolon. Tout le long d'un volume se
droule, dans toutes ses vicissitudes, l'histoire de la pension de Mme
Gourgaud mre. Gourgaud ne sollicitera pas de pension pour elle; il en
sollicite une; il ne l'acceptera pas; il l'acceptera; et ainsi de
suite. Si bien qu' la fin le lecteur demeure perplexe, ne sachant si
la mre de Gourgaud, au milieu de ces susceptibilits et de ces
dlicatesses, toujours rveilles et toujours surmontes, a jamais
touch quelque chose. En tout cas, elle devint,--elle et sa
pension,--un cauchemar pour Napolon, irrit de cet excs de
sollicitude chez son serviteur pour la mre qu'il avait laisse
derrire lui en Europe. Gourgaud, il est vrai, faisait prendre l'air 
son amour filial un peu plus souvent qu'il n'aurait fallu, et c'est ce
qui agaait l'Empereur. D'abord Napolon supposait, et non sans raison
peut-tre, que le retour priodique du nom de Mme Gourgaud avec une
allusion  sa situation gne tait un appel indirect  sa gnrosit;
or il tait dispos  tre gnreux  condition qu'on ne l'en presst
point: c'est pourquoi il finit par donner, mais avec mauvaise humeur
et mauvaise grce.

En second lieu, cet excellent fils causa quelque ennui par la
description couleur de rose qu'il donnait  ses parents, pour les
rconforter, de Sainte-Hlne et de tout ce qui s'y passait. Ces pieux
mensonges taient lus par Lowe, ou par Bathurst, quelquefois par l'un
et l'autre, et les remplissaient de joie, car ils donnaient le plus
positif des dmentis aux dolances de Napolon. De l la curieuse
affection de Bathurst et de Lowe pour Gourgaud. Ce fait, on le
conoit, devait singulirement dplaire  Napolon. En troisime lieu,
l'Empereur ne pouvait souffrir que quelqu'un qui lui tait dvou le
ft, en mme temps,  quelqu'un d'autre. Il lui fallait un attachement
exclusif, absorbant. La femme de Bertrand et la mre de Gourgaud le
choquaient. Vous tes fou de tant aimer votre mre, disait l'Empereur
 Gourgaud. Quel ge a-t-elle?--Soixante-sept ans, Sire.--Parbleu,
vous ne la reverrez plus: elle mourra avant que vous ne retourniez en
France. Gourgaud pleure.

Mais la brutalit de Napolon n'tait que l'expression passagre de
son mcontentement  la pense d'un dvouement qui, pensait-il, devait
tre tout  lui. Napolon ne s'en cachait point; il l'avoua 
Montholon: Il y a toujours une affection dominante; or, je veux tre,
pour qui j'aime et honore de ma confiance, cette affection dominante;
je ne veux pas de partage. En d'autres occasions, il tait encore
plus franc: Les princes, dit-il, n'aiment que les gens qui leur sont
utiles, et seulement pendant qu'ils le sont. Il dit encore 
Gourgaud: Aprs tout, je n'ai d'affection que pour ceux qui peuvent
m'tre utiles et aussi longtemps qu'ils peuvent m'tre utiles. Ses
serviteurs connaissaient bien l'existence de ce principe chez
Napolon. Bertrand, dans un moment d'irritation, confie  Gourgaud une
tonnante dcouverte qu'il a faite: depuis quelque temps il s'est
aperu que l'Empereur est un goste. Il n'aime que ceux dont il
attend quelque service. Un autre jour, il va plus loin: L'Empereur
est ce qu'il est, mon cher Gourgaud; nous ne pouvons changer son
caractre.... C'est ce caractre-l qui est cause qu'il n'a pas
d'amis, qu'il s'est fait tant d'ennemis et, qu'enfin, nous sommes 
Sainte-Hlne. C'est aussi pour cela que ni Drouot ni ceux qui taient
 l'le d'Elbe, ni d'autres que nous (Mme Bertrand et lui) n'ont voulu
le suivre ici. Bertrand avait raison de dire que Napolon n'avait pas
d'amis, car les amis de sa jeunesse taient morts et aux jours de sa
puissance il s'tait refus cette consolation et cette force. Je me
suis fait des courtisans, disait-il, je n'ai jamais eu la prtention
de me faire des amis. La conception qu'il se faisait de son pouvoir,
de son imprial isolement, tait incompatible avec l'ide d'une amiti
ordinaire. Et maintenant, par un triste et invitable retour, 
l'heure o il voulait des amis, il ne trouvait plus que des
courtisans. Pniblement, laborieusement, il s'efforait de retrouver
cet art qu'il avait oubli, de gagner des amis. Il tait juste et
conforme  la nature des choses qu'il ne russt qu' moiti.

Ce n'est pas un trait sympathique dans le caractre de Napolon que
cette pret avec laquelle il exigeait le renoncement  toute
affection humaine,  tout intrt humain. Il n'y a qu'un Messie qui
puisse en demander autant. Napolon, lui aussi, entendait que ses
serviteurs quittassent tout pour le suivre. Mais il faut pardonner
beaucoup  un gosme rsultat invitable d'une adulation qui lui
avait montr si longtemps le monde  ses genoux.

Quoique Gourgaud et beaucoup  souffrir,--surtout des tortures qu'il
s'infligeait  lui-mme,--nous sentons, par son rcit mme, que la
balance est en sa faveur, et de beaucoup, et qu'il fit souffrir bien
davantage ses compagnons, Napolon plus que tous les autres, si cette
expression peut s'appliquer  lui.

Car, nous l'avons dit, la relle valeur du livre de Gourgaud n'est pas
dans le portrait, si intressant qu'il soit, qu'il a trac de
lui-mme. Ce qui est profondment intressant, c'est l'aspect nouveau
qu'il nous dcouvre du caractre de Napolon. C'est aussi le fidle
compte rendu des paroles de Napolon dans leur nudit robuste. Si nous
nous attardons si longtemps avec Gourgaud, ce n'est pas  cause de
Gourgaud, c'est  cause de Napolon. Napolon est le corps et Gourgaud
est l'ombre. Nous nous figurons avoir une ide trs exacte du
caractre moral de Napolon: personnel, dominateur, violent, etc.
Mais, dans ce livre, un nouveau Napolon nous apparat: un Napolon
inconnu, contraire  nos ides prconues, un Napolon que nous
n'avions encore pu souponner que chez Rapp et chez quelques autres.
Rapp, le plus indpendant, le moins courtisan de tous les gnraux de
Napolon, et qui, en sa qualit d'aide de camp, tait sans cesse  ses
cts, parle ainsi de son matre: Beaucoup de gens dpeignent
Napolon comme un homme violent, dur et emport; c'est qu'ils ne l'ont
jamais approch. Sans doute, absorb comme il l'tait par les
affaires, contrari dans ses vues, entrav dans ses projets, il avait
ses impatiences et ses ingalits. Cependant, il tait si bon et si
gnreux qu'il se ft bientt calm; mais, loin de l'apaiser, les
confidents de ses ennuis ne faisaient qu'exciter sa colre.

L'austre et honnte Drouot maintint toujours, lorsqu'il tait  l'le
d'Elbe, que les colres de Napolon taient des colres  fleur de
peau: Je l'ai toujours trouv, dit son secrtaire particulier, bon,
patient, indulgent. On pourrait,  ces tmoignages, en ajouter
d'autres d'origine moins sre. Mais Gourgaud tait, certainement, un
des confidents dont parle Rapp. Il se reprsente lui-mme, sans en
avoir conscience, comme revche, boudeur et susceptible au dernier
degr, tandis que nous voyons Napolon patient, doux, d'humeur gale,
s'efforant de calmer son atrabilaire et irritable aide de camp avec
les manires tendres d'une mre qui cherche  apaiser un enfant
volontaire. Une fois, mme, il appelle Gourgaud un enfant. Gourgaud,
l-dessus, prend feu. Moi, un enfant! J'ai bientt trente-quatre ans!
J'ai dix-huit ans de service, treize campagnes, trois blessures! Et il
m'est bien dur, aprs tout ce que j'ai fait uniquement par
attachement, d'tre trait ainsi! M'appeler enfant, c'est me dire que
je suis une bte. Il panche sur l'Empereur ce flot, ce torrent de
paroles furieuses.

Le Napolon de nos anciennes ides aurait ordonn  un subordonn qui
lui parlait sur ce ton de quitter la chambre avant qu'il et fini une
phrase. Que fait le Napolon vrai? Laissons parler Gourgaud lui-mme.
Enfin je suis trs en colre. L'Empereur cherche  me calmer; je me
tais. Nous passons au salon. Sa Majest veut jouer aux checs, mais
elle pose les pices de travers. Elle me parle avec douceur: Je sais
bien que vous avez command des batteries, des troupes, mais vous tes
encore bien jeune. Je ne rponds que par un silence triste. Qu'on
l'accuse d'tre jeune, c'est un affront trop cruel pour que Gourgaud
puisse l'endurer. Voil bien notre Gourgaud tel que nous commenons 
le connatre. Mais est-ce l le Napolon qu'on nous avait enseign? Il
ne menace, il n'anantit pas son cuyer en rvolte, mais il s'efforce
d'adoucir, de calmer, de persuader.

Il n'y avait personne  Sainte-Hlne qui et plus  souffrir, dont la
patience ft mise  plus rude preuve que l'Empereur, personne que sa
vie antrieure et plus mal prpar  ce genre de contrarits. Et
pourtant, nous fermons le volume de Gourgaud sous l'impression que peu
d'hommes auraient support avec autant de mansutude un serviteur
aussi irritant. Quelquefois il est touch au vif, si bien qu'il ne
peut s'empcher de faire ressortir l'ingalit de leurs fardeaux.
Gourgaud parle de ses chagrins. L'Empereur se tourne vers lui avec
un accent d'mouvante sincrit: Vous avez des chagrins, vous! Et
moi! que de chagrins j'ai eus! que de choses j'ai  me reprocher! Vous
n'avez rien  regretter. Puis: Croyez-vous que, lorsque je m'veille
la nuit, je n'aie pas de mauvais moments, quand je me rappelle ce que
j'tais et o je suis  prsent?

Un autre jour Napolon propose un remde, ou, du moins, un palliatif
aux humeurs noires de Gourgaud, et il est probable que jamais
traitement plus bizarre n'a t prescrit pour une maladie morale ou
intellectuelle. Que le gnral se mette  traduire en franais
l'_Annual Register_: Vous devriez traduire l'_Annual Register_; cela
vous donnerait une immense rputation. A quoi l'infortun Gourgaud
rpond: Sire, ce journal a du bon, mais.... Et c'est ainsi qu'il
esquive cette glorieuse tche. C'est l,  notre avis, un des rares
incidents comiques de la vie  Sainte-Hlne. Quelquefois l'Empereur
btit des chteaux en Espagne pour remonter le moral de son lugubre
compagnon. En Angleterre, o nous serons avant un an, Napolon
trouvera dans le monde de la Cit une femme pour Gourgaud, avec une
fortune d'environ trente mille livres. Il ira voir les heureux poux
et s'amusera  chasser le renard. Napolon pense souvent  cette
question d'un bon mariage pour Gourgaud: tantt c'est un mariage
anglais, tantt un mariage franais, tantt un mariage corse; mais
toujours avec une belle dot.

Ce que ce livre rvle, c'est, nous le rptons, la patience, la
rsignation de Napolon dans ses longues souffrances. Les exemples de
l'indiscipline et de l'insolence de Gourgaud sont innombrables. Un
jour l'Empereur lui ordonne de faire une copie d'une lettre au sujet
de ses plaintes, que l'on devait envoyer sous la signature de
Montholon. Je ne suis pas le copiste de M. de Montholon, rpond
Gourgaud. L'Empereur dit, avec raison, que c'est lui manquer de
respect et Gourgaud veut bien reconnatre qu'il en a t mal  l'aise
toute la nuit. Quand Las Cases quitte Sainte-Hlne, Napolon lui
crit une lettre que Gourgaud trouve trop amicale. Irrit des
critiques et de l'air mcontent de Gourgaud, Napolon signe: Votre
dvou, Gourgaud clate. L'Empereur l'invite  jouer aux checs et
lui demande pourquoi il est si fch. Sire, j'ai un grand dfaut,
c'est d'tre trop attach  Votre Majest. Ce que j'ai dit ne m'est
pas dict, comme on le suppose, par la jalousie.... Mais j'ai cru de
mon devoir de vous dire que cette lettre n'tait pas digne de vous....
Eh! grand Dieu! mon pauvre pre tait un bien trop honnte homme; il
m'a lev dans des principes par trop svres d'honneur et de vertu.
Je vois bien que dans ce monde il ne faut jamais dire la vrit aux
souverains, et que les intrigants et les flatteurs sont ceux qui
russissent le mieux. C'est Tartufe, Votre Majest elle-mme le
reconnatra. Napolon reprend, avec un mlange de lassitude et
d'motion: Eh! que voulez-vous? qu'il me trahisse? Eh! mon Dieu,
Berthier, Marmont, que j'avais combls, comment se sont-ils
conduits?... Il faudrait que les hommes fussent bien sclrats pour
l'tre autant que je le suppose. La scne s'envenime et laisse
Gourgaud, pour longtemps, dans une si infernale disposition d'esprit
que l'Empereur, fatigu de ces perptuelles explosions de mauvais
caractre, est forc de s'enfermer dans sa chambre. En l'apprenant,
Gourgaud, pour dtendre la situation, n'imagine rien de mieux que
d'envoyer un cartel  Montholon. Tout va de mal en pis jusqu'au moment
o Gourgaud adresse des remontrances  l'Empereur sur la double
pension accorde  Montholon. Napolon fait remarquer que Montholon a
une femme et une famille, tandis que Gourgaud n'en a point. Gourgaud
continue  se plaindre. A la fin Napolon perd patience et dit
nettement qu'il prfre Montholon  Gourgaud. Oh! alors, c'est une
tempte. Les larmes touffent Gourgaud. Il fallait que les marchaux
qui m'ont distingu fussent insenss..., et ainsi de suite. C'est,
rpond l'Empereur, qu'ils vous ont vu brave et actif sur le champ de
bataille. Ils ne vous ont pas vu,--sous-entend-il,--tel que vous tes
en ce moment. Tout ce que le lecteur peut conclure du rcit de
Gourgaud, c'est qu'il et fallu que Montholon ft un bien dsagrable
compagnon pour n'tre pas prfrable  un tel homme. Et les fatigantes
scnes continuent sans interruption: l'Empereur, patient et
affectueux, l'aide de camp maussade, irritable, et quelquefois
insolent.

Un jour, par exemple, il dit: Oui, sire, pourvu que l'histoire ne
dise pas: La Franco tait dj bien grande avant Napolon, mais elle
fut morcele aprs lui. Cette apostrophe ne russit pas  faire
perdre  son matre le sang-froid. Une autre fois, aprs une ennuyeuse
discussion, l'Empereur lui dit, avec bonhomie, d'aller se coucher et
de se calmer. A quoi Gourgaud rpond que, s'il n'avait pas plus de
philosophie et de force d'me que Napolon, il ne passerait pas la
nuit. Quelques semaines aprs cette belle affirmation, il montre sa
philosophie et sa force d'me en prvenant Bertrand que sa patience
est  bout et qu'il est absolument oblig de souffleter Montholon.

Un autre jour Napolon a laiss chapper quelques paroles de
dcouragement: Moi, quoique j'aie encore de longues annes de vie, je
suis mort. Quelle position!--Oui, Sire, dit Gourgaud sur un ton de
franchise protectrice, elle est horrible. Il aurait mieux valu mourir
avant de venir ici, mais, y tant venu, il faut avoir le courage de
supporter la situation. Ce serait mourir si ignominieusement que de
mourir  Sainte-Hlne! L'Empereur, en guise de rponse, fait
demander Bertrand, dont la socit sera un peu moins cruelle. Un autre
jour encore l'Empereur se plaint: Quel ennui! quelle croix! Gourgaud
est prt  lui offrir la compassion d'un tre suprieur. Cela me fait
de la peine,  moi, Gourgaud, de voir rduit  cela l'homme qui a
command  l'Europe. Mais, en cette circonstance, il garde
l'expression de sa piti pour son journal.

Tout cela nous semble presque incroyable avec les ides prconues que
nous nous sommes faites de Napolon, et, comme c'est  lui seul que
nous avons affaire, nous multiplions ces citations dans le but unique
de montrer les incessantes vexations, les perptuels coups d'pingle
qu'il avait  endurer de la part de ses propres amis, et la patience,
la douceur inattendue avec lesquelles il supporta l'preuve.

Ses compagnons, il faut l'avouer, n'taient pas pour le soutenir et le
consoler. Bertrand tait absorb par sa femme; Montholon n'tait ni
trs capable de le comprendre ni trs digne de sa confiance; Las
Cases, causeur habile et intelligent, ne servait qu' attiser la
jalousie des autres; Gourgaud tait  peu prs intolrable. Napolon
avait  tirer d'eux le meilleur parti possible,  les calmer,  les
remonter,  faire des visites  Mme Bertrand, des cadeaux  Mme de
Montholon,  trouver pour Gourgaud quelque travail d'histoire ou de
mathmatiques qui lui occupt l'esprit. Sinon l'Empereur s'efforce
humblement de le remettre en meilleure humeur. Six semaines avant la
crise finale il vient prs de son maussade serviteur et, comme
celui-ci l'admet, s'vertue  faire l'aimable. Il lui tire les
oreilles: on sait que c'est chez lui le signe le plus marqu de bonne
humeur et d'amiti: Qu'avez-vous pour tre si triste? De la gaiet,
_Gorgo_, _Gorgotto_, nous ferons bientt un ouvrage ensemble, mon fils
Gorgo. Gorgo, Gorgotto ne nous dit pas comment il reut ces avances.
Le lendemain, cependant, revient la mme adjuration presque piteuse:
_Gorgo_, _Gorgotto_, mon fils....

Quelquefois, il est vrai, Gourgaud note que l'Empereur semble froid ou
mal dispos. Mais on en aperoit gnralement la cause dans quelque
nouvelle grave qui l'absorbe, ou dans quelque incartade du chroniqueur
lui-mme, ou dans une allusion qu'il a laiss tomber. D'ailleurs, ces
occasions sont rares, et nous les devinons simplement par l'impression
malveillante de Gourgaud, non par quelque preuve matrielle de la
colre impriale. Il y a, pendant les derniers jours, certain
malentendu qui ne vaut la peine d'tre remarqu que parce qu'il montre
 quel point Gourgaud cherchait les malentendus. Je mourrai, dit
Napolon, et vous vous en irez. Le gnral croit entendre: Vous vous
en rirez. Et il voit l une admirable occasion pour entrer dans une
vertueuse colre: Quoique Votre Majest me traite bien durement
d'habitude, ce qu'elle dit l, aujourd'hui, est par trop fort! Alors,
il y a une explication, et le plumage hriss se calme pour un
instant. Ainsi va cette existence de chien et chat. Tout ce que dit
Napolon, tout ce qu'il fait, devient un grief. Aprs que Las Cases
est parti, il y a du Montholon derrire tout ce qui arrive; les
Montholon sont la source de tous les maux. Rien de plus fatigant, de
plus irritant, que ce rquisitoire ternel  contre-sens. Aussi le
lecteur accueille-t-il avec joie la catastrophe invitable. Aprs
l'une de ces scnes o Gourgaud--nous le voyons d'aprs son rcit--a
tous les torts de son ct, il prie Bertrand d'organiser son dpart.
Et, pourtant, il tarde. Avant de partir, il faut qu'il provoque en
duel Montholon, et, Mme de Montholon tant tout prs d'accoucher, il
craint de l'agiter. Cependant, une semaine aprs la demande 
Bertrand, l'enfant vient au monde. Ce jour-l mme, Gourgaud dclare 
Bertrand que le moment est venu de provoquer Montholon. Il y a neuf
ans qu'il est avec l'Empereur (ici suit l'inluctable tat de
services), et on le sacrifie aux Montholon. Ah! marchal, l'Empereur
a t un grand gnral, mais quel coeur dur! Pourtant, il attend une
semaine. Puis, il a une audience de Napolon, auquel il fait part de
ses intentions homicides, et, lui montrant sa tte: Voil mes cheveux
que je n'ai pas coups depuis plusieurs mois; je ne les couperai
qu'aprs m'tre veng. L'Empereur lui dit: Si vous menacez
Montholon, vous tes un brigand! Il m'appelle assassin! Voyons, si
vous vous battez il vous tuera.--Sire, j'ai toujours eu pour principe
qu'il vaut mieux mourir avec honneur que de vivre dans la honte! Sa
Majest me demande ce que je veux.... Passer avant Montholon?... Me
voir deux fois par jour? Aigri, je rpte qu'un assassin, un
brigand, ne doit rien demander. Alors, l'Empereur fait des excuses:
Je vous prie d'oublier mes expressions. Je me sens faiblir et
consens  ne pas provoquer Montholon, si l'Empereur veut m'en donner
l'ordre par crit. Mais, dans des phrases confuses, il explique qu'il
est dcid  quitter Sainte-Hlne. L'obscurit du rcit est
imputable, probablement,  ce fait, dj discut plus haut, que le
dpart de Gourgaud tait d  des causes d'ordre divers. Il tait
impossible qu'il continut  vivre  Sainte-Hlne sur le pied o il
s'tait mis. Il s'tait rendu dsagrable  l'Empereur, et l'Empereur
tait pour lui la cause de mille tourments. Et, pourtant, quoiqu'il
partt dans ces conditions et pour ces motifs, il allait servir
d'agent  l'Empereur en Europe. Nous devinons vaguement,  travers ces
lignes embarrasses, qu'on craint qu'il ne soit souponn d'tre
envoy en mission; qu'il doit donner pour raison de son dpart l'tat
de sa sant et produire,  cet effet, un certificat d'O'Meara.
Napolon lui dit adieu. C'est la dernire fois que nous nous voyons.
Pourtant, ils doivent se rencontrer encore. Gourgaud, ne recevant pas
l'ordre crit, provoque Montholon. Avec la comique inconscience qui le
caractrise, il envoie, avec le cartel, un fusil et six louis qu'il
avait emprunts  son ennemi. Montholon rpond qu'il a donn sa parole
d'honneur  son matre de ne pas se battre dans les circonstances
actuelles. Alors, Gourgaud, de nouveau, se replie. A qui cet homme
extraordinaire va-t-il demander avis? A Lowe, et celui-ci rpond que
les uns croiront que le gnral s'en va parce qu'il en a assez, les
autres parce qu'il a une mission. Sur quoi Gourgaud demande qu'on le
traite avec la dernire rigueur, et retourne  Longwood pour crire
une lettre  Napolon, o il lui demande la permission de partir pour
raison de mauvaise sant. L'Empereur accorde la permission sollicite
et exprime, avec une gravit imperturbable, le regret de voir que la
maladie de foie endmique dans l'le (maladie qu'il tait, pour des
raisons faciles  comprendre, dcid  s'attribuer  lui-mme) et
fait une nouvelle victime. Il reoit Gourgaud encore une fois.
Celui-ci raconte, quoique d'une faon fort incomplte, on le sent, ce
qui se passa entre eux. L'Empereur lui ordonne de voir la princesse
Charlotte, sur la bienveillance de laquelle il comptait. Il est bon de
remarquer,--et ceci peut servir  faire juger des difficults qu'on
rencontre lorsqu'on veut chercher la vrit  Sainte-Hlne,--qu'au
moment o Napolon est cens prononcer ces paroles, il connaissait
depuis plusieurs jours la mort de la princesse. Il prophtise: Je
vous vois incessamment commander l'artillerie contre les Anglais....
Dites bien en France que je dteste toujours ces coquins, ces
sclrats. C'tait sa faon de commenter les instructions dictes la
veille par lui, et o il disait: J'ai toujours eu une haute estime de
la nation anglaise; malgr le martyre que ses ministres m'imposent,
mon estime reste au peuple anglais. Au moment o son visiteur prend
cong, il lui donne une petite tape sur la joue. Nous nous reverrons
dans un autre monde. Allons, adieu. Gourgaud l'embrasse en pleurant,
et ainsi finissent les curieuses et pnibles relations de ces deux
hommes. Une autre source nous apprend que la veille de ces adieux,
l'Empereur dicta  Montholon une longue lettre o il essayait de
toucher l'Empereur de Russie, probablement pour servir  la mission de
Gourgaud. Nous reviendrons plus tard sur ce document. Napolon donna
aussi  Gourgaud des instructions prcises sur la conduite qu'il
devait tenir en arrivant en Europe. Le gnral devait emporter
certaines notes dans la semelle de ses souliers; il devait remettre
des cheveux de l'Empereur  Marie-Louise. Il n'y a rien de trs
frappant ni de particulirement confidentiel dans le document confi 
Gourgaud. Les vritables secrets furent dits, sans doute, de vive
voix.

Il y avait l'invitable question d'argent: l'argent toujours offert et
toujours refus, et toujours aussi le rsultat final qui reste dans
l'ombre. Gourgaud va donc se rendre au milieu des Gentils; il rside
chez Jackson; il dne avec Lowe et les commissaires, se plaint de
Napolon, fait des rvlations grotesques, en un mot, charge son
personnage. Nous apprenons par Montholon que, durant tout ce temps, il
est en communication secrte avec Longwood, o il fait connatre le
rsultat de ses conversations avec Sturmer et Balmain. Aprs un mois
de cette existence, il s'embarque, avec les bndictions de ses
nouveaux amis, avec des lettres de recommandation de Montchenu, avec
une bonne somme d'argent prte par Lowe, et avec les instructions
secrtes de Napolon dans la semelle de ses souliers: fin
caractristique de cet orageux exil.




CHAPITRE IV.

LA DPORTATION.


Si c'tait possible, nous voudrions ignorer tout ce qui a t crit
sur ce sujet: car c'est une lecture particulirement pnible pour un
Anglais. Il ne peut s'empcher de regretter que son gouvernement se
soit charg de la garde de Napolon, et, plus encore, que cette tche
ait t remplie dans un esprit aussi mprisable et par d'aussi
malencontreux agents. Si Sainte-Hlne rappelle de cruels souvenirs
aux Franais, bien plus cruels encore sont ceux que ce nom veille
parmi nous.

Peut-tre ne sommes-nous pas aujourd'hui en tat de juger
impartialement la situation telle qu'elle se prsentait en 1815 au
gouvernement britannique. Ce gouvernement tait  la tte de la
coalition qui avait russi, par deux fois,  renverser Napolon. Il en
avait cot  la Grande-Bretagne, si l'on en croit les chiffres donns
par les dictionnaires de statistique, plus de huit cents millions de
livres[5] pour envoyer Napolon  l'le d'Elbe. Son retour avait
encore cot  l'Angleterre des millions, sans compter l'horrible
branlement donn au systme nerveux de l'Europe. Le cot de ces
guerres en existences humaines ne pourra jamais tre valu au juste:
probablement le total monterait  plusieurs millions. Le premier et le
principal but des Allis--c'tait leur devoir envers les nations qui
avaient fait de si grands sacrifices!--tait donc de mettre Napolon
dans l'impossibilit absolue de s'chapper une seconde fois. Nous
pensons, quant  nous, que jamais, quoi qu'il pt arriver, Napolon
n'aurait vaincu de nouveau l'Europe. Son nergie tait  bout, et la
France, de son ct, tait puise pour le temps qu'il lui restait 
vivre. Mais les Allis n'en pouvaient rien savoir et, s'ils avaient
adopt cette manire de voir, ils eussent t rprhensibles.... En
tout cas, Napolon, bien portant ou malade, actif ou non, et t, si
on lui avait laiss la libert, un dangereux point de ralliement pour
toutes les forces rvolutionnaires de l'Europe.

  [5] Vingt milliards de francs, qui en vaudraient le triple
  aujourd'hui.--_Note du traducteur._

Nous pouvons donc considrer comme admis et comme dmontr que
Napolon ne pouvait plus garder sa libert de mouvement et d'action.
Dure ncessit pour lui; mais n'avait-il pas t dur, lui aussi, pour
le monde? En un sens, c'tait le plus magnifique hommage qu'on pt lui
rendre.

Napolon se remit lui-mme aux mains de la Grande-Bretagne, et les
Allis exprimrent le dsir que la Grande-Bretagne ft responsable de
sa personne. Dans quel esprit notre gouvernement accepta-t-il cette
mission? Nous voudrions, crit lord Liverpool  lord Castlereagh,
secrtaire d'tat aux Affaires trangres, que le roi de France ft
fusiller ou pendre Bonaparte: _ce serait la meilleure faon de
terminer_ _l'affaire_. Pour rendre son ide plus claire, voici
comment il l'expose  Eldon[6]: De deux choses l'une: ou Napolon
doit reprendre son caractre primitif de sujet franais, ou il n'est
rien du tout et il a conduit ses expditions  la manire d'un
_outlaw_, d'un proscrit, qui est en dehors de la socit, en dehors
des lois, _hostis humani generis_. Le dilemme qui se prsentait,
apparemment, au choix de lord Liverpool tait celui-ci: remettre
Napolon  Louis XVIII, comme son sujet, afin qu'il ft trait par lui
en rebelle, ou le placer en dehors de l'humanit et agir avec lui
comme avec un animal malfaisant. Il crit  Castlereagh, avec une
sorte de regret: Si... le roi de France ne se sent pas assez fort
pour le traiter comme un rebelle, nous sommes prts  nous charger de
la garde de sa personne... et ainsi de suite. Walter Scott admet
qu'en 1816 il y avait beaucoup de gens en Angleterre qui taient
d'avis que Napolon aurait d tre remis  Louis XVIII pour tre puni
comme un sujet rvolt. Par bonheur, quoique nous n'ayons point  en
remercier nos ministres, la honte d'avoir livr Napolon au roi de
France pour tre fusill comme Ney nous a t pargne.

  [6] Le lord chancelier.

Nous voyons donc qu'il n'y avait pas  esprer l'ombre de magnanimit
dans la conduite de notre gouvernement en cette circonstance. Seul, un
prince anglais, le duc de Sussex, d'accord avec Lord Holland, formula
une protestation publique contre les agissements du ministre.
Napolon, qui avait song d'abord  Thmistocle, puis  Annibal, avait
rclam, peut-tre avec moins de confiance qu'il ne voulait en avoir
l'air, l'hospitalit de la Grande-Bretagne. Il avait espr que, sous
le nom du colonel Muiron, un ami des premiers jours qui avait t tu
 Arcole  son ct, en le couvrant de son corps et auquel il gardait
un tendre souvenir, on lui permettrait de mener en Angleterre la vie
de gentilhomme campagnard. Cette ide, nous le disons  regret, tait
impraticable. L'Angleterre tait trop prs de la France. Le trne des
Bourbons, qui, par une raison inexplique, tait devenu le pivot de
notre politique, ne pouvait tre en sret tant que le public saurait
qu' quelques vingt milles de la cte franaise, vivait certain
colonel entre deux ges qui s'tait appel Napolon. Toutes les
prcautions qui enferment Dana dans son coffre n'auraient pas t
suffisantes pour empcher la piti ou la prire d'arriver  ce trop
puissant voisin. Napolon avait t en Europe le gnie du
bouleversement. Traditions, souvenirs, tout le pass aurait continu 
entourer le colonel Muiron, si tranquille, si casanier, si bon
bourgeois que cet officier et t dans sa vie prive. Un jour, 
Sainte-Hlne, Napolon laissa chapper la vrit devant son petit
cercle. Il venait de recevoir une lettre qui lui annonait un
revirement dans l'opinion des Franais. Ah! s'cria-t-il, si nous
tions en Angleterre! De plus, sa prsence et soulev, sans qu'il le
voult, toute espce de questions de droit, qui eussent donn les plus
grands ennuis au gouvernement. En fait, l'amiral Keith fut poursuivi,
pendant une journe entire,  travers sa flotte, par un huissier qui
lui portait une assignation au nom de Napolon.

Enfin,--et ce fut l le mobile dterminant de nos ministres,--il
serait devenu, parmi les Anglais eux-mmes, un objet de sympathie,
nous dirons mme d'admiration. Car la Grande-Bretagne avait beau tre
victorieuse: elle n'tait point satisfaite. Quand nous nous rappelons
l'histoire des six annes qui s'coulrent entre Waterloo et la mort
de Napolon, nous pouvons aisment comprendre que la prsence, dans
les limites du Royaume-Uni, de ce glorieux fils de la Rvolution et
t loin d'tre un soutien ou une force pour un gouvernement tory.
Vous connaissez assez les sentiments des gens de ce pays-ci, crit
Liverpool  Castlereagh, pour tre persuad qu'il deviendrait
immdiatement un objet de curiosit et, probablement, de compassion
d'ici  quelques mois. Les innombrables visiteurs qui afflurent 
Plymouth justifirent le pronostic du premier ministre. La vrit est
que le monarque dchu tait entour d'une aurole extraordinaire.
Lui-mme le savait parfaitement. Il dit  Sainte-Hlne avec confiance
que, s'il avait vcu en Angleterre, il aurait gagn le coeur des
Anglais. Il fascina Maitland, qui le conduisit en Angleterre, comme il
avait fascin Ussher qui l'avait conduit  l'le d'Elbe. Aprs que
Napolon eut quitt le _Bellrophon_, Maitland fit faire une enqute
sur les sentiments de l'quipage, et voici le rsultat de cette
enqute: On peut dire de cet homme-l tout le mal qu'on voudra, mais
si le peuple anglais le connaissait comme nous le connaissons, il ne
toucherait pas  un cheveu de sa tte. L'quipage du _Northumberland_
tait  peu prs dans les mmes dispositions. C'est un rude homme; il
ne mrite pas son sort. Les marins du vaisseau qui amena Montchenu
pensaient de mme. Quand il avait quitt l'_Undaunted_, qui le mena 
l'le d'Elbe, le matre d'quipage, au nom de ses camarades, lui avait
souhait longue vie, prosprit dans l'le et meilleure chance une
autre fois. Aprs deux courtes entrevues, l'amiral Hotham et son
capitaine de pavillon, Senhouse, sentirent leurs prjugs s'vanouir.
L'amiral et moi, crit Senhouse, nous avons dcouvert l'un et l'autre
que notre vieille animosit avait fondu comme le courage d'Acres dans
_les Rivaux_[7]. Restait un pril plus grand encore: Le diable
emporte cet homme! disait lord Keith, s'il avait obtenu une entrevue
avec Son Altesse Royale le prince Rgent, ils auraient t les
meilleurs amis du monde au bout d'une demi-heure! On finit par
informer Napolon du danger qu'on voyait  le laisser en Angleterre.
Un voyageur lui avait dit que le gouvernement anglais ne pouvait y
souffrir sa prsence, dans la crainte que les meutiers le missent 
leur tte. Un autre lui avait assur avoir entendu dire  lord
Liverpool et  lord Castlereagh que leur grande raison pour l'envoyer
 Sainte-Hlne tait la peur qu'il n'intrigut avec l'opposition. Il
est inutile de nous tendre sur ce point. Napolon, en Angleterre
aurait t dangereux  la fois pour le gouvernement franais et pour
le gouvernement britannique.

  [7] _The Rivals_, comdie de Sheridan, inspire par ses amours avec
  Miss Linley.--_Note du traducteur._

Sur le continent il n'aurait pu vivre que dans une forteresse. En
certains pays, il et t un volcan, dans d'autres il aurait t
infailliblement expos aux outrages et, peut-tre,  l'assassinat. Aux
tats-Unis, il et t hors du contrle des puissances qui avaient un
si grand intrt  paralyser ses mouvements, et dans les pays o un
Burr avait rv de fonder un Empire, un Napolon et t, tout au
moins, un foyer de troubles. Il a trs franchement avou que, s'il
avait vcu l-bas, il ne se serait pas content, comme son frre
Joseph, de btir et de planter, mais qu'il se serait efforc de crer
un tat. Montholon nous assure que la couronne du Mexique fut
effectivement offerte  Napolon  Sainte-Hlne, mais nous prenons
cette assertion pour ce qu'elle vaut. Dans de telles conjonctures, il
n'y avait rien de surprenant  ce que Sainte-Hlne ft choisie comme
la rsidence qui convenait le mieux pour Napolon. Ds 1814-1815, le
Congrs de Vienne avait pens  Sainte-Hlne comme  une prison
possible pour le souverain de l'le d'Elbe. C'tait, disait-on, un
paradis sous les tropiques. L'le tait lointaine; elle possdait,
assurait lord Liverpool, une belle rsidence o pourrait vivre
Napolon, et, en effet, il aurait pu y vivre si lord Liverpool n'avait
donn des instructions portant dfense formelle de lui donner cette
rsidence. Le duc de Wellington, lui aussi, dclarait le climat
charmant, mais il n'avait pas  s'y rendre et il considrait le sort
de Napolon avec un robuste optimisme o l'altruisme n'entrait que
pour une faible part. Il n'y avait  Sainte-Hlne qu'un seul
mouillage, et fort troit; les vaisseaux qui s'approchaient de l'le
taient aperus et signals  une distance incroyable. Les autorits
avaient, de plus, le droit de ne pas recevoir les navires neutres.

Le choix peut donc se justifier, croyons-nous. Ce n'en fut pas moins
un coup terrible pour Napolon et pour ses compagnons. Ils s'taient
figur que le pis qui pt leur arriver serait d'tre interns au
chteau de Dumbarton ou  la Tour de Londres. Un bon Franais n'est
jamais heureux longtemps hors de France, et il semblait que
Sainte-Hlne ft le bout du monde. Napolon lui-mme dit d'abord
qu'il n'irait point vivant. Peu  peu, il reprit possession de
lui-mme et se comporta avec sang-froid et dignit. Ds les premiers
moments, il eut beaucoup  souffrir. On lui dfendit d'emmener Savary
et Lallemand, et sa sparation d'avec eux est dcrite par un tmoin
anglais, peu accessible  l'motion, comme une scne navrante. Ils
furent embarqus, avec plusieurs autres personnes de sa suite, pour
Malte o ils furent interns. Quant  lui, on le remit  Cockburn, qui
semble s'tre assimil avec enthousiasme l'esprit de ses instructions.
Napolon devait tre connu, dornavant, comme le gnral Bonaparte et
recevoir les honneurs dus  un gnral anglais en disponibilit (_not
in employ_). Il ne devait pas tarder  apprendre qu'un gnral
anglais en disponibilit n'a pas beaucoup d'gards  attendre. On lui
donna une cabine de douze pieds sur neuf. Lorsqu'il essaya de se
servir de la chambre voisine et d'en faire son cabinet de travail, on
lui fit aussitt comprendre que cette pice tait commune  tous les
officiers. Il reut la communication avec soumission et bonne
humeur. Lorsqu'il parut sur le pont, tte nue, les officiers anglais
restrent couverts. Quelle ncessit d'tre polis envers un officier
en demi-solde? Napolon, qui n'avait jamais eu l'habitude de rester
plus de vingt minutes  table, tait fatigu de la longueur des repas
anglais et, quand il avait pris son caf, remontait sur le pont de
faon assez peu civile, pense l'amiral, en exprimant le dsir que les
autres demeurassent  table: Je suppose, dit tout haut Cockburn, que
le gnral n'a pas lu lord Chesterfield. Cette fine ironie n'est pas
perdue pour les Franais qui composent la petite cour de Napolon. Une
des dames, sans perdre un moment, riposte avec beaucoup d'-propos et
de vigueur. Cette dame aurait pu faire observer que l'amiral avait, de
son ct, bien mal lu lord Chesterfield, car il n'est point de
pratique qui soit plus nettement condamne par le clbre moraliste
que celle de s'attarder  table pour boire. Il est clair, remarque
l'amiral, qu'il a une propension  jouer, de temps  autre, au
souverain, mais je ne le permettrai pas. Il continue  excuter ce
programme disciplinaire et note, quelques jours plus tard: Je n'ai
pas beaucoup vu le gnral Buonaparte aujourd'hui, car, comme il
paraissait encore dispos  essayer de prendre des airs d'importance,
qui ne conviennent pas (_inclined to try to assume again improper
consequence_), j'ai d, avec intention, le tenir  distance encore
plus qu' l'ordinaire. Ne dirait-on pas un dompteur de lions? Nous
tions loin des temps du Prince Noir, alors qu'un autre souverain de
France tait notre prisonnier!

Montchenu, lui-mme, le commissaire franais, dont les ides, en ce
qui touche le traitement  infliger  Napolon, taient des plus
rigoureuses, est d'avis que Cockburn se conduisit un peu cavalirement
avec le prisonnier. Il rpte les paroles de Napolon: Qu'on
m'enchane si l'on veut, mais que l'on me traite avec les gards qui
me sont dus.

Cockburn, jugeant d'aprs sa haute conception britannique du parfait
gentilhomme, trouve que la nature de Napolon manque de raffinement,
mais qu'il est aussi poli que sa nature le lui permet. En sorte que,
le jour de la naissance de Napolon, l'amiral a la condescendance de
boire  sa sant: Il a paru sensible  cette politesse. Plus tard,
l'amiral, avec un sentiment trs dlicat de la diffrence de leur
situation respective, fait cette dclaration: Je suis toujours prt 
faire la moiti du chemin, lorsqu'il semble se conduire avec la
modestie qui lui convient et se rendre compte de sa position
prsente. Enfin, Napolon se conduit avec tant de sagesse qu'il
obtient le suffrage suivant de l'amiral: Pendant tout le temps du
voyage, il a montr,  propos du vent et du temps qu'il faisait,
beaucoup moins d'impatience et fait bien moins de difficults qu'aucun
autre membre de son escorte. Il avait, pourtant, aussi bien qu'eux,
des raisons pour se plaindre. A bord, ils taient entasss comme des
harengs dans un baril. Le _Northumberland_ avait t, disait-on,
arrt au moment o il revenait des Indes, afin de conduire Napolon.
Toute l'eau qu'on avait  bord tait alle aux Indes, assurait-on;
elle tait impure et jauntre, en mme temps que peu abondante.
L'avenir s'offrait  eux sous les couleurs les plus sombres. Un peu
d'impatience et t pardonnable, au moins de la part des deux dames
franaises. Mais il semble qu'elles se montrrent rsignes, assez, du
moins, pour ne pas mriter les critiques du svre Cockburn.

L'amiral lui-mme ne pouvait pas se sentir tout  fait  l'aise. Son
quipage tait dans un tat de rvolte  peine dguis. Les marins
refusrent de lever l'ancre  Portsmouth, et il fallut, pour les y
forcer, faire monter  bord une force militaire imposante. Impossible
de donner une ide de leur langage et de leur attitude pendant le
voyage; ils n'hsitaient pas un instant  frapper les _midshipmen_. On
mit un factionnaire  la porte de l'Empereur pour empcher les
communications entre le prisonnier et l'quipage. Napolon,
prtend-on, dit  Cockburn qu'il tait sr que beaucoup d'entre eux
prendraient son parti. L'ducation de Napolon  faire et son quipage
 dompter: on voit que sir George Cockburn avait une existence bien
remplie.

Napolon dbarqua  Sainte-Hlne trois mois exactement aprs s'tre
rendu  Maitland. Mais il resta confi  l'amiral jusqu' l'arrive du
nouveau gouverneur, car le gouverneur actuel, M. Wilks, outre qu'il
tait un employ de la Compagnie des Indes, n'tait pas apparemment
jug  la hauteur des nouvelles fonctions, toutes spciales, attaches
 son poste, bien que Wellington soit d'avis que mieux et valu le
garder. Cockburn resta donc en charge jusqu'au mois d'avril 1816; 
cette date, il fut remplac par sir Hudson Lowe.




CHAPITRE V.

SIR HUDSON LOWE.


Il est peu de noms, dans l'histoire, aussi malheureux que celui de
Lowe. S'il n'avait t choisi pour ce poste difficile et dangereux de
gouverneur de Sainte-Hlne,  l'poque o Napolon y fut relgu, il
aurait pu traverser la vie et en sortir, paisible et honor, comme
tant d'autres officiers qui arrivrent au mme rang et eurent une
carrire analogue. Sa malchance voulut qu'il acceptt une position o
il tait malais  quiconque et  lui impossible de russir. C'tait,
nous semble-t-il, un homme  l'esprit troit, ignorant, irritable,
sans l'ombre de tact ou de sympathie. Ses manires, dit Forsyth, son
apologiste, n'avaient rien qui prvnt en sa faveur, mme au jugement
des amis les mieux disposs. Son oeil, en me regardant, dit
Napolon, la premire fois qu'il le vit, tait celui d'une hyne
prise dans un pige. Lady Granville, qui le vit deux ans aprs qu'il
avait quitt Sainte-Hlne, lui trouva la figure d'un dmon. Nous
sommes oblig d'ajouter que Lowe n'tait pas ce que nous appellerions
un gentleman dans la meilleure acception du mot. Mais des ministres
qui auraient voulu voir Napolon pendu ou fusill, ne devaient pas,
videmment, chercher un homme d'un haut et gnreux caractre pour
tre le gelier de ses dernires annes, et, l'eussent-ils cherch,
ils n'auraient jamais trouv un tel homme pour une pareille mission.
Lowe tait, nanmoins, un choix particulirement dplorable, et cela
pour une raison qui ne tenait pas  sa personne. Il avait command les
_Corsican Rangers_ (chasseurs corses), un rgiment form de sujets et
de compatriotes de Napolon en armes contre la France, et, par
consquent, au point de vue de ce souverain, un rgiment de rebelles
et de dserteurs. Ce fait le rendit particulirement dsagrable 
l'Empereur, qui ne mnageait pas les dures allusions  ce sujet. Et ce
n'tait pas non plus un point en sa faveur d'avoir t chass de Capri
par le gnral Lamarque, qui n'avait, disait-on, que des forces
infrieures aux siennes. Mais, en aucun cas, bien que ses intentions,
croyons-nous, fussent bonnes, et quoiqu'il et auprs de lui sa
charmante jeune femme dont le tact aurait pu le guider, Lowe n'aurait
russi dans sa tche.

En parlant ainsi, nous ne nous en rapportons pas uniquement  notre
impression personnelle. Le verdict de l'histoire est presque
uniformment hostile. En dehors de ses dfenseurs officiels, nous ne
connaissons que deux crivains qui parlent favorablement de lui. L'un
est Henry, un chirurgien militaire en garnison  Sainte-Hlne, qui
fut l'ami et l'hte de Lowe, et qui, soit dit en passant, donne une
description admirable de la rception de son rgiment par Napolon.
Henry, tout le long de ses deux volumes, montre une pieuse et
universelle dvotion  tous les gouverneurs anglais, y compris Lowe
lui-mme. Il parle de sir Hudson comme d'un homme calomni, quoiqu'il
convienne que la premire impression faite sur lui par la personne de
Lowe fut plutt dfavorable, et quoiqu'il fasse allusion aux saillies
de mauvais caractre, aux faons impolies et aux actes rigoureux qu'on
lui attribuait. Tout cela est contre-balanc, dans l'esprit de
l'auteur, par le talent que dploya le gouverneur en dmasquant les
complots compliqus qui se tramaient perptuellement  Longwood, et la
fermet avec laquelle il les djouait par sa vigilance incessante,
etc. La vigilance, personne ne songe  la nier, mais il n'est
nullement prouv pour nous qu'il y ait jamais eu de complots 
Longwood, si ce n'est pour faire passer des lettres en contrebande. Le
tmoignage n'a donc pas beaucoup d'importance; prenons-le, nanmoins,
pour ce qu'il vaut. L'autre autorit est l'auteur anonyme d'un roman
appel _Edward Lascelles_. On y voit les prjugs de l'auteur vaincus
par l'hospitalit du gouverneur. Dans les deux cas, le charme
personnel de lady Lowe semble avoir produit son effet. Ce sont l de
faibles protections. De l'autre ct, nous avons Walter Scott, malgr
ses ides prconues en faveur du torysme le plus exalt et du
gouvernement de lord Liverpool: Il faudrait, dit Scott, un vigoureux
plaidoyer de la part de sir Hudson Lowe pour nous amener  croire
qu'il tait l'homme rare, le haut caractre auquel, comme nous l'avons
dj dit, une aussi importante mission aurait d tre confie.
L'apologiste attitr de Lowe lui-mme, dont le zle et le dvouement 
son client ne seront mis en doute par aucun de ceux qui ont survcu 
la lecture de son ouvrage, ne peut s'empcher d'exprimer un blme. En
une circonstance, il dit, en propres termes, que la faon d'agir de
Lowe tait inopportune et maladroite, et, dans plusieurs occasions, sa
dsapprobation n'est pas moins vidente. Alison, autre partisan
galement fervent de la mme doctrine politique, dit que Lowe tait
un choix malheureux. Ses manires taient brusques, dsobligeantes et
son genre de caractre n'tait pas propre  adoucir les souffrances
imposes  l'Empereur durant sa captivit.--Sir Hudson Lowe, dit le
duc de Wellington, tait un choix dtestable. Il manquait  la fois
d'ducation et de jugement. C'tait un sot qui ne connaissait rien du
monde, et, comme tous les hommes qui ne connaissent pas le monde, il
tait souponneux et jaloux. Une telle opinion, dans la bouche de
Wellington, vaut la peine d'tre retenue, car ce n'tait pas un ennemi
gnreux et il pensait que Napolon n'avait pas lieu de se plaindre.
Du reste, il est certains tmoins d'une grande valeur qui
connaissaient Lowe parfaitement et qui se trouvaient sur les lieux:
c'est leur apprciation qui doit, pour nous, faire autorit. Nous
voulons parler de l'amiral sir Pulteney Malcolm, commandant de la
station, et des commissaires trangers. Malcolm tait du mme parti;
il servait les mmes chefs et ne semble avoir trahi le gouverneur en
quoi que ce soit. Mais cela n'empchait pas sir Hudson Lowe de se
quereller avec lui. Malcolm s'aperut, comme nous l'avons dit plus
haut, que l'le tait couverte des espions du gouverneur, que la
conduite de Lowe  son gard n'tait pas celle d'un gentleman, qu'il
le soumettait,  propos de ses conversations avec Napolon,  un
interrogatoire conu dans un esprit de suspicion peu honorable. Ils
se sparrent de la faon la moins amicale du monde.

Les commissaires taient hostiles  Napolon et dsiraient vivre en
bons termes avec Lowe. Mais ce n'tait pas possible. Le Franais,
Montchenu, tait le mieux dispos des trois. Voici, cependant, ce
qu'il crit: Je ne serais pas tonn d'apprendre bientt que sa
petite tte a succomb sous le poids norme de la dfense d'un rocher
inaccessible, dfendu par une arme de terre et de mer.... Ah! quel
homme! Je suis convaincu qu'avec toutes les recherches possibles on ne
retrouverait pas son pareil.

L'Autrichien Sturmer dit qu'il aurait t impossible de faire un plus
dtestable choix. Il et t difficile de rencontrer en Angleterre un
homme plus gauche, plus extravagant et plus dsagrable. Je ne sais
par quelle fatalit sir Hudson Lowe finit toujours par se mettre mal
avec tout le monde. Accabl du poids de la responsabilit dont il est
charg, il s'agite, se tourmente sans cesse, et prouve le besoin de
tourmenter les autres. Il crit encore,  propos de Lowe: Il se rend
odieux. Les Anglais le craignent et le fuient, les Franais s'en
moquent, les commissaires s'en plaignent, et tout le monde s'accorde 
dire qu'il a l'esprit frapp. Balmain, le commissaire russe, tait un
des htes les mieux reus chez sir Hudson Lowe et finit par pouser sa
belle-fille. Mais il ne cesse pas de s'gayer aux dpens de cet
infortun fonctionnaire.

Le gouverneur n'est pas un tyran, mais il est incommode et d'une
draison  n'y pas tenir. Il dit ailleurs: Lowe ne peut s'entendre
avec personne et ne voit partout que tratres et trahisons. Lowe
n'aimait pas les commissaires parce qu'ils reprsentaient une autorit
diffrente de la sienne. Lorsqu'ils lui adressaient la parole, il ne
rpondait pas. Il tait, avec eux, impoli, grossier, au del de toute
expression. Il est vrai que le fait, en lui-mme, ne prouverait pas
qu'il ft incapable de remplir ses fonctions.

Une de ses fantaisies, en ce qui regarde les commissaires, est trop
extraordinaire pour n'tre pas rapporte ici. Il s'obstinait  leur
parler anglais. Montchenu, qui ne savait pas un mot de cette langue,
se plaignit. Sur quoi Lowe, qui crivait facilement en franais,
offrit de correspondre dans la langue latine, qui tait la langue
diplomatique du seizime sicle.

La garde de Napolon, dit Scott,... demandait un homme d'une force
d'esprit extraordinaire, incapable de faire cder, ft-ce un instant,
son jugement devant ses sentiments, en tat de dcouvrir et de rfuter
sur-le-champ les sophismes qu'on pourrait employer pour le dtourner
de l'honnte et courageux accomplissement de son devoir. Mais,  ces
qualits si rares il aurait fallu joindre des qualits presque aussi
rares: un absolu sang-froid et une gnrosit d'me qui, forte de son
honneur et de son intgrit, aurait pu envisager avec calme, avec
piti, jour par jour, heure par heure, les effets produits sur un tre
extraordinaire par tant de causes diverses, qui le torturaient,
l'affolaient, le tenaient dans un perptuel tat d'irritation. Cette
dfinition, passablement prolixe et ampoule, ne s'applique
certainement pas  Lowe. La vrit est qu'il tait perscut par une
sorte de monomanie de conspiration et d'vasion. Il tait mticuleux
jusqu' la folie. Son manque de tact est  peine croyable. Les pages
de sa volumineuse biographie pourront nous fournir des traits de
caractre suffisants pour prouver combien il tait dplac dans un
poste qui demandait du discernement et de la dlicatesse.

Montholon offre  Montchenu quelques haricots  planter, des blancs et
des verts. A un esprit ordinaire, la chose semble banale et d'ordre
assez vulgaire. Mais l'esprit du gouverneur n'tait pas un esprit
ordinaire. Il flaire un complot: il souponne, dans ces innocents
lgumes, une allusion au drapeau blanc des Bourbons et  l'uniforme
vert habituellement port par Napolon. Il crit gravement  Bathurst:
Ces haricots blancs et verts ont-ils rapport au drapeau blanc des
Bourbons et  l'uniforme du gnral Bonaparte, ainsi qu' la livre
des domestiques de Longwood? Je ne puis me prononcer sur ce point;
mais le marquis de Montchenu aurait agi, ce me semble, de faon plus
convenable en n'acceptant ni les uns ni les autres, ou, tout au moins,
il et d se borner  demander seulement les blancs. Sir H. Lowe,
dit Forsyth, jugea que l'affaire avait quelque importance et en
entretint encore Lord Bathurst dans une autre lettre. On voit que
Forsyth peut s'gayer tout doucement  l'occasion.

Prenons un autre exemple. Un jeune prtre corse est envoy  l'exil.
Comme tous les autres, il s'ennuie affreusement, d'autant plus qu'il
ne peut, dit-on, ni lire ni crire. Il veut se distraire en montant 
cheval et, tout naturellement, il cherche  faire son apprentissage de
cavalier hors de la vue des spectateurs. Mais il porte un habit qui
ressemble un peu  celui de Napolon, quoiqu'il n'y ait aucun rapport
dans le reste du costume. Tout cela est rapport au gouverneur dans
les plus grands dtails, et c'est ce que Forsyth appelle une
tentative pour jouer le personnage de Napolon et tromper la
surveillance de l'officier de service. Ce n'est pas une concidence
insignifiante que, ce mme jour, Bonaparte ne quitta pas un instant sa
maison. Nous ne savons pas au juste jusqu' quel point Lowe prit cet
incident au srieux. Autant qu'on peut le voir d'aprs le rcit de
Forsyth, il en fut grandement mu. Le fait que les essais d'quitation
d'un jeune prtre pussent tre pris pour une tentative de reprsenter
Napolon,  l'ge et de la corpulence que l'on sait, montre l'effet
que peut produire la peur,  l'tat chronique, dans un esprit o le
soupon s'est log et est devenu une monomanie.

Les enfants de Bertrand vont djeuner chez Montchenu. Le petit garon,
apercevant un portrait de Louis XVIII, demande qui est ce gros pouf.
On le lui dit et il crie: C'est un grand coquin! pendant que sa
soeur Hortense montre une aversion peu surprenante pour la cocarde
blanche, symbole du parti qui avait ruin sa famille et condamn son
pre  mort. Les propos innocents de ces petits enfants sont rapports
religieusement par le consciencieux gouverneur pour l'dification du
ministre.

Balmain enregistre, dans le mme ordre d'exagrations, un mot de Lowe
qui peint l'homme. Le docteur O'Meara, dit le gouverneur, a commis
des fautes impardonnables. Il a rpt aux gens de l-bas ( Longwood)
ce qui se passait dans la ville, dans le pays,  bord des navires. Il
allait  la chasse aux nouvelles pour eux, et leur faisait bassement
sa cour. Et puis, il a donn  un Anglais, au nom de Napolon et en
secret, une tabatire. Quelle infamie! Et n'est-ce pas abominable, 
ce grandissime Empereur, de violer ainsi les rglements? Ceci n'est
point de la charge, c'est parfaitement srieux.

Il semble que Lowe finit par perdre  peu prs la tte sous le
sentiment de sa responsabilit et la conscience qu'il tait un objet
de moquerie,  la fois pour les Franais et pour ses collgues, tandis
que son prisonnier ne cessait d'attirer la curiosit et l'admiration,
et demeurait, au fond, matre de la situation. Il rdait misrablement
autour de Longwood, comme s'il n'osait s'en loigner, quoique Napolon
refust de le recevoir. Ils n'eurent que six entrevues en tout, et
toutes durant les trois premiers mois de son entre en fonctions.
Pendant les cinq dernires annes de la vie de Napolon, ils
n'changrent jamais une seule parole.

Sur cette question des rapports directs et personnels, Napolon avait
raison. Lowe lui dplaisait  la fois comme homme et comme son
gelier. D'o il rsulte que, lorsqu'ils taient en prsence l'un de
l'autre, Napolon perdait le sang-froid d'une faon dplorable: or,
c'tait une humiliation  laquelle, le moment pass, il tait trs
sensible et que, pour cette raison, il dsirait vivement s'pargner.
Quatre jours avant leur terrible conversation du 18 aot 1816, qui
devait tre la dernire, Napolon dclare, avec un parfait bon sens et
un sentiment trs droit, qu'il ne dsire pas voir le gouverneur parce
que, quand il est avec lui, il dit des choses qui compromettent son
caractre et sa dignit. Le 18, Lowe vient  Longwood. Napolon se
drobe, mais Lowe insiste pour le voir, et le rsultat justifie
pleinement les apprhensions de Napolon et sa dfiance de lui-mme.
Ds que la crise est passe, Napolon revient  ses premires
dispositions et regrette amrement, pour les raisons qu'il avait
donnes prcdemment, d'avoir reu le gouverneur. Il dcide qu'il ne
le verra plus et s'en tient, heureusement pour lui,  cette dcision.

Pourtant, avec cette manie souponneuse, il est curieux de remarquer
que Lowe tait impuissant  surveiller les gens de sa propre maison.
Balmain est convaincu--et il fournit des preuves  l'appui--que tout
ce qui se passait chez le gouverneur tait connu presque immdiatement
 Longwood.

Nous avons dit que Lowe manquait de tact  un degr incroyable. Un de
ses premiers actes fut d'inviter Napolon  dner. Nous donnons le
texte de cette invitation, comme un admirable chantillon de ce manque
de bon sens et de convenance qui le caractrisait. Si les
arrangements du gnral Bonaparte ne s'y opposent pas, sir Hudson et
lady Lowe le prient de vouloir bien venir dner chez eux lundi,  six
heures, pour se rencontrer avec la Comtesse. Ils prient le comte
Bertrand de lui faire part de cette invitation et de leur transmettre
sa rponse. Bertrand transmet cette invitation  l'Empereur, qui se
contente de dire: C'est trop sot; point de rponse! La Comtesse
tait lady Loudon, femme de lord Moira, gouverneur gnral des Indes.
L'homme capable d'inviter celui qui, l'anne prcdente, occupait le
trne de France,  rencontrer la Comtesse  sa table, n'tait pas
fait pour remplir avec succs des fonctions d'une exceptionnelle
difficult. Sir Hudson regardait Napolon comme un gnral anglais en
disponibilit, et pensait lui faire une faveur en le priant de dner
avec la Comtesse. De plus, pour rendre ses avances encore plus
agrables, le gouverneur donnait  Napolon un titre que celui-ci,--il
le savait  merveille,--estimait une insulte pour lui-mme et pour la
France. Cependant, trois mois aprs, Lowe, toujours dans le mme
esprit d'hospitalit et sans se rebuter de l'chec qu'il avait essuy,
pria Bertrand d'inviter l'Empereur  une soire qu'il donnait pour la
naissance du Prince Rgent. Cette fois, Bertrand se refusa 
transmettre le message. Lady Lowe eut le bon sens de dire gament: Il
ne veut pas venir chez moi; je trouve qu'il a parfaitement raison.

Il est inutile, croyons-nous, de multiplier ces exemples, ou de nous
tendre davantage sur ce triste sujet des infirmits morales et des
dfauts d'Hudson Lowe. La justice nous oblige  remarquer que Napolon
fut veng de son ennemi par la mauvaise fortune qui le poursuivit. Il
fut froidement approuv par son gouvernement, mais, en dpit de toutes
ses sollicitations, obtint fort peu de chose. Sa rcompense, en somme,
fut maigre et peu satisfaisante. George IV,  un lever, lui octroya
une vigoureuse poigne de main et on lui donna un rgiment 
commander. Quatre ans aprs, il fut mis  la tte des troupes de
Ceylan. Ce fut tout. Trois ans plus tard, il retourna en Angleterre,
esprant une meilleure aubaine, et il s'arrta en route 
Sainte-Hlne. Il trouva Longwood abandonn dj aux plus vulgaires
usages. On ne pouvait y accder qu'en traversant un parc  cochons. La
salle de billard tait une grange. La chambre o Napolon tait mort
avait t convertie en table. Toute trace du jardin o l'Empereur
avait travaill de ses mains, et qui avait t l'occupation, la
consolation de ses derniers jours, avait disparu. C'tait  prsent un
champ de pommes de terre. Quels qu'aient pu tre les sentiments de
Lowe en contemplant ce tableau de dsolation et d'infamie, il n'tait
pas destin  trouver en Angleterre un spectacle beaucoup plus
encourageant. Il alla d'abord rendre visite  son ancien patron, lord
Bathurst, qui lui conseilla de retourner au plus vite  Ceylan. Il
alla ensuite chez le duc de Wellington et sollicita la promesse du
gouvernement de Ceylan, en cas de vacance. Le duc rpondit qu'il ne
pouvait faire aucune promesse avant que la vacance se produist. Il
ajouta, d'une faon passablement quivoque, qu'aucune raison politique
ne l'empcherait d'employer sir Hudson Lowe l o il pourrait rendre
d'utiles services. Alors, Lowe demanda une pension, mais le duc
rpondit--cette fois sans la moindre quivoque--que le Parlement ne la
voterait jamais et que M. Peel ne consentirait jamais  la proposer.
C'tait l une assez pauvre manire de consoler un homme que
Wellington dclarait injustement trait. Quand il eut accompli son
temps de commandement  Ceylan, il ne reut ni commandement ni
pension. Que valaient, au juste, ses services? Nous n'en savons rien,
mais il nous semble que ses chefs furent bien durs pour lui.

Avec la publication du livre d'O'Meara une occasion s'offrait  Lowe
de justifier sa conduite. Il prit la rsolution de s'adresser  la
justice dans ce but. Il s'assura le concours de Copley et de Tindal,
qui lui conseillrent de rechercher dans le livre les passages les
plus diffamatoires pour assigner l'auteur et rclamer une enqute
criminelle. C'tait plus facile  dire qu' faire, tant donn l'art
particulier avec lequel l'ouvrage avait t crit.... La vrit et
le mensonge, disait Lowe, taient si adroitement mls, qu'il trouva
extrmement difficile d'opposer  aucun passage du livre une ngation
absolue et formelle. La difficult fut telle, en effet, qu'il mit un
temps norme  y songer. O'Meara avait publi son volume en juillet
1822. Ce ne fut pas avant la fin de 1823 que l'avocat de Lowe vint
demander au tribunal une enqute criminelle. Les juges dcidrent que
la demande tait introduite trop tard. Le plaignant eut  payer les
frais et sa rputation ne fut pas venge. Il n'essaya plus rien pour
se justifier. Mais, d'aprs l'expression de son biographe et
admirateur, il fatigua le gouvernement de ses prires pour obtenir
justice, alors qu'il avait en mains tous les moyens ncessaires pour
dfendre sa rputation. Ces moyens taient perdus, apparemment,
dans une masse norme de papiers, qui furent remis, d'abord  sir
Harris Nicolas et ensuite  M. Forsyth.

Mais quand parut enfin son apologie, la mauvaise chance de sir Hudson,
 ce qu'il semble, ne l'avait pas encore abandonn. Il y avait neuf
ans qu'il tait mort quand Forsyth publia la _Captivit de Napolon 
Sainte-Hlne_, qui devait venger cette mmoire tant insulte et si
nglige. L'ouvrage est en trois gros volumes; il reprsente le rsum
des innombrables paperasses de Lowe, condenses par cet honnte auteur
que Brougham, en souvenir d'un prcdent livre, appelait mon cher
Hortensius. Le rsultat des efforts de Forsyth est, il faut en
convenir, un amas de documents impntrable, une chose pleine d'ennui
 propos d'une poque qu'on aurait cru qu'il tait impossible de
rendre ennuyeuse: un livre indigeste couronn par un index strile.
Nous ne demandons pas mieux que d'attribuer les dfauts du livre au
hros plutt qu'au biographe. Ce n'est pas notre affaire; mais, en
tant que dfense de Lowe,  quoi bon un plaidoyer qu'on ne peut lire?
M. Seaton, en creusant dans cette mine de Forsyth, en a tir les
matriaux d'un livre o il y a plus de vie et qui peut servir  la
rfutation d'O'Meara.

Enfin, si mauvais qu'il soit, l'ouvrage de Forsyth aura rendu aux
chercheurs un double service. Il offre un arsenal de documents qui ont
trait  ces vnements, et il fournit les moyens de contrler et de
mettre dans tout leur jour la mauvaise foi et les mensonges d'O'Meara.




CHAPITRE VI.

LA QUESTION DU TITRE.


En discutant le caractre de Lowe, on ne peut manquer de soulever
d'autres questions: les griefs de Napolon, considrs en eux-mmes,
et le degr de responsabilit que ces griefs doivent faire peser sur
le gouverneur. Ces griefs peuvent tre rangs en trois groupes: le
titre, le budget, la garde du prisonnier. La question du titre est, de
beaucoup, la plus importante des trois. Car ce ne fut pas seulement la
source d'o dcoula la moiti des ennuis de la captivit, mais elle
devint un obstacle insurmontable aux relations personnelles, un
empchement absolu pour toute discussion amiable des autres griefs.

Nous avons donn le texte complet de la malencontreuse lettre par
laquelle Lowe invitait Napolon  dner. C'tait, de toute faon, une
sottise, mais le gouverneur devait savoir qu'elle contenait une phrase
qui devait immanquablement empcher Napolon d'en tenir compte. Elle
le dsignait sous le nom de gnral Bonaparte. Napolon considrait
cette appellation comme une insulte. Lorsqu'il avait dbarqu dans
l'le, Cockburn lui envoya une invitation  un bal, adresse au
Gnral Bonaparte. En la recevant des mains de Bertrand, Napolon
avait dit au grand-marchal: Il faut renvoyer cela au gnral
Bonaparte; la dernire fois que j'ai entendu parler de lui, ce fut 
la bataille des Pyramides et  celle de Mont-Thabor.

Mais, d'ordinaire, il ne traitait pas cette affaire aussi gaiement. Ce
n'tait pas, disait-il, qu'il tnt particulirement  son titre
d'empereur. Mais, ds qu'on avait l'air de le mettre en question, son
devoir tait de le maintenir. Nous ne pouvons, en ce qui nous
concerne, concevoir sur quoi l'on se fondait pour lui disputer ce
titre. Il avait t reconnu comme empereur par toutes les puissances
de l'Europe, la Grande-Bretagne excepte. La Grande-Bretagne elle-mme
l'avait reconnu comme premier consul; elle s'tait montre prte 
signer la paix avec lui deux fois,  Paris et  Chtillon. Il avait
t sacr par le Pape en personne; il avait t solennellement
couronn deux fois, comme empereur et comme roi. Toutes les
conscrations que peuvent donner au titre imprial la tradition, la
religion, la diplomatie, il les avait reues et il avait t le plus
puissant empereur qu'et vu le monde depuis Charlemagne. En France,
les titres qu'il avait donns, ses marchaux, ses ducs, ses
chevaliers, tous taient reconnus. C'tait reconnatre implicitement
la souverainet d'o ils taient sortis. Les commissaires nomms pour
accompagner Napolon  l'le d'Elbe, avaient l'ordre exprs de lui
donner le titre d'empereur avec tous les honneurs dus  ce rang.
Wellington avait l'habitude, lorsqu'il envoyait un message  Joseph,
simple crature temporaire de Napolon, de le traiter en roi. Il
semble donc impossible de deviner pour quelle raison,  moins que ce
ne ft dans un esprit de mesquine taquinerie, nos ministres refusaient
de reconnatre l'entre de Napolon dans la famille des rois. Car
ainsi que le cardinal Consalvi le dclarait  Vienne, en 1814, il ne
faudrait pas supposer que le pape soit all  Paris pour consacrer et
couronner un homme de paille. Mais ce refus tait la clef de leur
politique, ils s'y obstinaient nergiquement. C'est l un critrium
qui peut montrer la sagesse et la porte d'esprit de ce ministre.
Dans l'acte que le Parlement vota pour le retenir en prison de
manire plus effective, on a grand soin de le dsigner sous le nom de
Napolon Buonaparte, comme pour nier qu'il et jamais t Franais. Ce
serait navrant, si ce n'tait grotesque.

Cockburn avait rsolument inaugur,  son bord, cette solennelle
bouffonnerie. Peu aprs le dbarquement, il rpondit, dans les termes
que voici,  une lettre au cours de laquelle le comte Bertrand
mentionnait le nom de l'Empereur: Monsieur, j'ai l'honneur de vous
accuser rception de votre lettre en date d'hier. Cette lettre
m'oblige  vous expliquer officiellement que je n'ai point
connaissance d'un empereur quelconque demeurant dans cette le, ni
d'une personne revtue de cette dignit ayant, comme vous me le dites,
voyag avec moi sur le _Northumberland_. Pour ce qui vous concerne,
ainsi que les autres officiers de distinction qui vous ont accompagn
ici..., et il continue sur ce ton. Napolon tait un de ces
officiers de distinction! Cockburn envoie complaisamment cette
correspondance  Bathurst, avec une note o il est question du
gnral Buonaparte, car il suppose que par le mot d'Empereur, M.
Bertrand entendait dsigner cet individu. C'en est trop, mme pour
Forsyth!

Lowe continua cette enfantine affectation avec une fidlit
scrupuleuse. Hobhouse envoya  Napolon son livre sur les Cent-Jours,
avec cette ddicace sur la premire page: _Imperatori Napoleoni_.
Quoique l'inscription, interprte littralement, signifit simplement
Au gnral Bonaparte, Lowe crut de son devoir de l'intercepter. A
cette occasion, il posa un principe. Il avait permis que des lettres,
adresses  l'Empereur lui fussent remises lorsqu'elles manaient de
ses parents ou de ses anciens sujets, mais ceci venait d'un Anglais!
Un certain M. Elphinstone, reconnaissant pour les soins donns  un
frre bless  Waterloo, lui envoya de Chine un jeu d'checs. Lowe fit
des difficults pour les laisser passer, parce qu'on y voyait un N
couronn. Nous serions tent de demander si le linge de Napolon,
marqu, comme il l'tait, du chiffre proscrit, fut admis  l'honneur
d'tre blanchi  Sainte-Hlne.

Il serait facile de multiplier les exemples de la purilit de Lowe 
cet gard. Nous n'en ajouterons qu'un seul. Trois semaines avant sa
mort, le prisonnier envoya, en signe de souvenir, aux officiers du 20e
rgiment la _Vie de Marlborough_ par Coxe. Malheureusement, le titre
imprial tait inscrit ou grav sur la premire page, et le prsent
fut refus sur l'ordre du gouverneur. Il est probable qu' l'heure o
nous sommes le 20e rgiment ne serait pas fch de possder la _Vie_
d'un des plus grands gnraux anglais donne par le plus grand des
gnraux franais[8].

  [8] On est heureux d'apprendre que les officiers refusrent de
  s'incliner devant l'injonction de Lowe. Ils en appelrent au
  commandant en chef. Celui-ci rpondit qu'un tel cadeau, offert par
  Napolon  un rgiment anglais, lui faisait grand plaisir, et il
  fit rendre au rgiment le volume timbr aux armes impriales.
  (_History of the XXth Regiment_, p. 167.)--_Note communique par
  l'auteur._

Il est humiliant d'avoir  ajouter que cette mesquine perscution dura
plus longtemps que Napolon lui-mme. Sur le cercueil de l'Empereur,
ses serviteurs voulaient inscrire ce simple nom, Napolon, avec le
lieu et la date de sa naissance et de sa mort. Sir Hudson Lowe refusa
son consentement,  moins que l'on n'ajoutt le nom de Bonaparte. Mais
les serviteurs de l'Empereur ne purent accepter une dsignation que
l'Empereur n'avait jamais voulu admettre. De sorte que le cercueil ne
porta point de nom. Cela semble incroyable, mais cela est.

Sur quoi se fondait le gouvernement anglais pour prendre une attitude
si peu digne et si peu gnreuse? Scott nous donne les raisons de
cette conduite avec le ton douloureusement apologtique de son Caleb
Balderstone, lorsqu'il sert le souper d'Edgar Ravenswood[9]. Les
voici, parat-il:

Il n'y avait aucune raison pour que la Grande-Bretagne, par piti ou
par courtoisie, accordt  son prisonnier un titre qu'elle lui avait
refus _en droit_, alors mme qu'il tait, _en fait_, le matre de
l'Empire franais. La phrase serait plus exacte si on lui donnait la
forme suivante (et, dans ce cas, elle se rfuterait toute seule): Il
n'y avait aucune raison pour que la Grande-Bretagne, alors qu'elle
n'avait rien  gagner en change, donnt  son prisonnier un titre
qu'elle avait t parfaitement dispose  reconnatre, lorsqu'il y
avait quelque profit  tirer de cette concession. En effet, elle
avait rgulirement accrdit les lords Yarmouth et Lauderdale pour
traiter avec lui en 1806. L'Empereur et son reprsentant sont
officiellement reconnus dans les protocoles du Congrs de Chtillon,
o Napolon et le Prince Rgent envoyrent des plnipotentiaires, et
o, sans la dfiance, ou le fatalisme, ou la folie de Napolon, ils
eussent l'un et l'autre sign la paix. Il y a donc quelque chose qui
rappelle le cas de l'autruche dans l'acte de l'Angleterre, lorsqu'elle
dnia le titre d'empereur  Napolon. Et, en prsence des souvenirs de
1806 et de 1814, on trouve un peu violente, pour ne rien dire de plus,
l'affirmation de Scott lorsqu'il prtend que jamais,  aucune
occasion, soit directement, soit indirectement, la Grande-Bretagne
n'avait reconnu le droit de son prisonnier  tre considr comme
prince souverain. Auprs de qui accrdite-t-on des plnipotentiaires,
si ce n'est auprs des souverains ou des rpubliques? Et qui a le
droit de les envoyer  un Congrs diplomatique, si ce n'est ces mmes
autorits? Faut-il croire que, quand Yarmouth et Lauderdale se
rendirent  Paris munis de leurs pleins pouvoirs, ou quand Castlereagh
et Caulaincourt,  Chtillon, comparrent leurs lettres de crance, le
gouvernement anglais n'a pas alors, indirectement, sinon directement,
reconnu Napolon comme empereur? A qui donc Yarmouth et Lauderdale
avaient-ils affaire en 1806? Avec qui traitait Castlereagh en 1814? On
nous assure, et de bonne source, qu'au moment des ngociations pour
la paix d'Amiens, les Anglais se dclarrent prts  reconnatre le
premier Consul comme roi de France. Napolon fit la sourde oreille.
Pasquier, un critique impartial, fait remarquer qu' Chtillon,
l'Angleterre, qui avait si longtemps et si obstinment refus de
reconnatre Napolon comme Empereur des Franais, se montra, parmi les
puissances, la plus dsireuse de traiter avec lui, comme avec un
souverain dont la lgitimit et t tablie par des titres
irrcusables.

  [9] Dans _La Fiance de Lammermoor_.

Auprs de qui et en quelle qualit tait accrdit sir Neil Campbell 
l'le d'Elbe? Par le protocole du 27 avril 1814, la Grande-Bretagne
avait reconnu l'le d'Elbe comme souverainet indpendante. Qui donc
en tait le souverain? tait-ce Bonaparte? Mais sir Neil signa
officiellement des documents qui le dsignaient comme S. M. l'Empereur
Napolon.

Il est vrai que l'Angleterre avait le droit de se rappeler avec un
juste orgueil que, lorsque tout le continent s'tait inclin devant
lui, elle seule n'avait jamais pli le genou et qu'elle avait refus
de le reconnatre comme empereur. C'tait l un triomphe de sa
politique et un des plus amers dsappointements de Napolon. Mais
n'est-il pas galement vrai que ce fait mme lui donnait la plus
magnifique occasion de dployer une magnanimit qui ne lui et rien
cot et qui l'aurait leve plus haut encore, en accordant, comme une
faveur,  un ennemi vaincu le titre d'honneur qu'elle n'avait jamais
reconnu comme un droit au triomphant dominateur de l'Occident?

Le motif vritable, nous dit Scott, tait bien autrement profond. Une
fois reconnu empereur, il s'ensuivait qu'il devait tre trait comme
tel sous tous les rapports. Ainsi il et t impossible de faire
excuter les rglements qui taient absolument ncessaires pour
assurer la garde du prisonnier.

Pour que les ministres eussent jug une telle raison profonde, il
fallait qu'ils ne le fussent gure eux-mmes. Car,  toute prtention
qu'et pu mettre en avant Napolon, il et t facile d'opposer, s'il
en avait t besoin, des prcdents tirs de son propre rgne. Selon
nous, on aurait pu soutenir,--et la thse et t aussi exacte que
flatteuse pour Napolon,--que les circonstances, comme le prisonnier,
taient sans prcdents dans l'histoire. Jamais, auparavant, la paix
et la scurit de l'univers n'avaient rclam comme premire et
indispensable condition l'incarcration d'un seul individu. Mais, pour
un gouvernement pris des prcdents, il et suffi d'allguer le cas
du roi d'Espagne, Ferdinand, intern  Valenay dans la plus svre
des rclusions. Napolon aurait pu rpondre qu'il n'avait jamais
reconnu Ferdinand comme roi, et pourtant il l'tait, en vertu de
l'abdication de son pre, par l'acquiescement des Espagnols et par
droit hrditaire. La rponse de Napolon n'aurait fait que prparer
des arguments  nos ministres. Ils eussent fait remarquer qu'eux non
plus ne l'avaient jamais reconnu.

Mais il y avait un prcdent encore plus important. Il existe un
souverain dont les prtentions dominent les royaumes, les empires, qui
s'lve autant au-dessus des trnes et des princes de la terre que
ceux-ci,  leur tour, s'lvent au-dessus de leurs propres sujets. Le
Pape revendique une autorit qui ne le cde qu'au gouvernement divin,
si, mme, elle ne s'identifie avec lui. Il se prtend le vice-rgent
et le reprsentant de Dieu sur la terre, celui qui donne et retire les
couronnes. Napolon se glorifiait d'tre un monarque revtu de la
conscration religieuse. Or, cette conscration, il l'avait reue du
Pape. Et, pourtant, ce personnage auguste, source et dispensateur de
la souverainet, se vit, sans avoir t dpouill de son caractre
sacr, mis en prison par Napolon, non pas comme Napolon le fut
lui-mme, mais comme le sont les malfaiteurs dans les lieux ordinaires
de dtention. On ne perdit point le temps, alors,  discuter la
question du respect d  une tte couronne, pas plus qu'on ne songea
un moment  nier la dignit pontificale. Le porteur du triple diadme
fut mis sous clef par Napolon, parce que cela entrait dans sa
politique d'agir ainsi; absolument comme Napolon fut mis en prison,
dans l'intrt et pour la sret de la coalition europenne.

Nous pensons donc que Napolon avait dmontr d'une manire
convaincante qu'il ne considrait pas comme impossible d'emprisonner
un souverain ou de tenir un souverain en prison sans accepter ses
prtentions aux immunits attaches  ce titre. Il n'aurait donc eu,
sur ce point,  opposer  nos gouvernants aucun argument qu'ils
n'eussent pu aisment discuter.

Mais, demande sir Walter Scott, si on le reconnaissait comme empereur
des Franais, de quel pays, alors, Louis XVIII tait-il le roi? Ici,
nous retrouvons l'excellent serviteur des Ravenswood. C'est la queue
du gigot de mouton que Scott nous sert l, et il enchrit encore sur
son Caleb.

D'abord, Napolon ne prit jamais le titre d'empereur de France et, 
Sainte-Hlne, ne demanda qu' tre appel simplement l'Empereur
Napolon. Il ne pouvait entrer dans la pense de personne que ce
titre caust le moindre prjudice au souverain effectif de la France,
car ce titre n'impliquait aucune dsignation territoriale. Il et pu
tre concd  l'empereur de l'le d'Elbe.

D'ailleurs, des ministres anglais ne pouvaient se retrancher derrire
un argument plus absurde. Car ils reprsentaient le seul gouvernement
qui se ft jamais rendu coupable de l'usurpation qu'ils faisaient
semblant de redouter. Pendant plus de quarante ans, leur souverain
actuel s'tait intitul roi de France, quoique, pendant les trois
quarts de ce temps, Louis XV et Louis XVI eussent, en fait, occup le
trne de France. Pendant trente-trois annes,--jusqu'en 1793,--il y
avait eu  la fois deux rois de France et, des deux, le roi de la
Grande-Bretagne tait l'agresseur et le prtendant, sans l'ombre d'un
droit. Le roi d'Angleterre avait renonc  son titre franais sous le
Consulat, lorsque l'Union avec l'Irlande rendit ncessaire l'adoption
d'une nouvelle formule. Peut-tre le dsir de se concilier Napolon y
entrait-il pour quelque chose. Mais l'objection spciale prsente par
Scott n'en avait pas moins la plus mauvaise grce du monde, venant des
ministres de George III ou de tout autre souverain anglais postrieur
 douard III. Pures questions de forme et d'tiquette, dira-t-on.
Mais toute cette discussion du titre ne roule pas sur autre chose.

On peut s'tonner que Scott, l'antiquaire, et oubli ces dtails. En
tout cas, il est heureux pour les ministres anglais qu'ils n'aient pas
employ cet argument avec Napolon, qui se serait jet comme un faucon
sur une prtention si facile  retourner contre eux. De plus, il leur
aurait rappel qu'il avait conserv  Charles IV les titres et les
prrogatives de la royaut, bien qu'il et plac son frre Joseph sur
le trne d'Espagne.

Scott, que nous citons textuellement parce que ses raisonnements sur
ce sujet sont particulirement nets et faciles  suivre, refuse 
Napolon le titre d'empereur, non seulement au point de vue de la
France, mais au point de vue de l'le d'Elbe. En violant le trait de
Paris Napolon renonait implicitement  ses droits sur la
souverainet de l'le d'Elbe; et les Allis taient si loin de
reconnatre sa reprise de possession de la souverainet en France, que
le Congrs de Vienne le dclara hors la loi. Nous ne connaissons
aucun acte par lequel Napolon ait, formellement ou implicitement,
renonc  l'empire de l'le d'Elbe. Lorsqu'il dbarqua au golfe
Jouan, nous devons supposer qu'il tait, au point de vue du droit
strict, l'empereur de l'le d'Elbe faisant la guerre au roi de France.
Mais, de toutes faons, c'est un enfantillage qui ne vaut pas la peine
d'tre discut.

Il est parfaitement vrai que le Congrs de Vienne a mis Napolon hors
la loi. En violant la convention qui l'avait tabli  l'le d'Elbe,
Bonaparte a dtruit le seul titre auquel ft attache son existence...
Les puissances, en consquence, dclarent que Napolon Bonaparte
s'est plac en dehors de la socit civile et politique, et qu'il
s'est livr  la vindicte publique comme ennemi et perturbateur du
repos universel. C'est l un vritable anathme en abrg.
L'excommunication papale du moyen ge ou la sentence du Sanhdrin qui
condamnait Spinoza, taient plus prolixes, mais non plus effectives.
Malheureusement, la premire violation du pacte qui l'tablissait 
l'le d'Elbe ne vint pas de Napolon, mais des Allis.

La primordiale, l'indispensable ncessit pour Napolon, soit  l'le
d'Elbe, soit partout ailleurs, c'tait de subsister. A cet effet, les
signataires du trait avaient stipul qu'il recevrait une pension
annuelle de deux millions de francs, inscrite au Grand-Livre de
France, que sa famille toucherait un revenu de deux millions et demi,
que son fils serait reconnu hritier des duchs de Parme, Plaisance et
Guastalla, et qu'il prendrait d'ores et dj le titre de prince de ces
tats. Aucune de ces stipulations, dont son abdication tait le prix,
n'avait t observe lorsque l'Empereur quitta l'le d'Elbe. Ni lui ni
sa famille n'avaient touch un sou. Les empereurs de Russie et
d'Autriche, ainsi que lord Castlereagh, pressrent Talleyrand
d'excuter le trait. Ils insistrent sur ce point, comme sur une
question d'honneur et de bonne foi. Talleyrand ne put que rpondre
vaguement qu'il y avait du danger  fournir des fonds qui pourraient
tre employs  subventionner des intrigues. A son matre, il se
contenta d'insinuer que les puissances paraissaient srieuses dans
leurs remontrances, et qu'il y aurait peut-tre moyen d'imaginer un
arrangement par lequel on amnerait l'Angleterre  fournir cet argent.
C'est, comme on le voit, une histoire d'ignominie et de promesses
violes, mais Napolon n'y a tremp en rien. Lorsque vint l'chance
et que le payement du subside fut rclam en son nom, le gouvernement
franais ne rpondit mme pas. Napolon,  Sainte-Hlne, n'indiqua
pas moins de dix violations, importantes et incontestables, de la
convention, commises  son prjudice par les Allis.

Lafayette, ennemi passionn de l'Empire, dclare que la politique
des Bourbons semblait avoir pour but constant de pousser Napolon
 un coup de dsespoir. On volait les Bonaparte, crit-il. Non
seulement on ne payait pas  Napolon l'indemnit stipule, mais
les ministres se vantaient d'avoir viol les engagements pris
envers lui. On demanda--Lafayette insiste sur ce point en dpit des
contradictions--son transfert  Sainte-Hlne, et on en donna
insidieusement avis  Napolon, comme si ce plan et t  la veille
de s'excuter. Des projets d'assassinat furent soumis au gouvernement
et en reurent un bienveillant accueil. Mais nous aurions pu nous
dispenser de rappeler ces circonstances, qui n'ont rien  voir avec
les stipulations du trait. Tout ce que nous voulons tablir, c'est
que ce sont les Allis qui violrent le trait de Fontainebleau, et
non pas Napolon; que, tout au contraire, il l'observa fidlement et
que ce fut seulement en prsence de la non-excution flagrante du
trait qu'il quitta l'le d'Elbe et dbarqua en France. En fait, il
tait parfaitement fond  soutenir qu'en consquence de l'inexcution
du trait, il tait chass de l'le d'Elbe par la famine. Nous ne
prtendons pas que ce ft l son seul, ou mme son principal motif,
pour quitter l'le. Nous voulons seulement opposer cet argument 
l'assertion des Allis, qui l'ont mis hors la loi sous prtexte qu'il
avait foul aux pieds la convention. S'il tait correct, en droit
international, de le mettre hors la loi pour violation du trait, tous
les souverains allis auraient mrit galement d'tre mis hors la
loi.

D'ailleurs, aprs la promulgation du dcret de mise hors la loi, la
situation s'tait modifie au profit de Napolon, car la France, par
un plbiscite, avait sanctionn ce qu'il avait fait. C'est la mode de
se moquer des plbiscites, et ils ne donnent pas toujours un verdict
auquel on puisse se fier. Mais c'tait alors la seule manire de
connatre l'opinion de la France, la seule forme de ratification 
laquelle il ft possible de recourir. La volont de la nation amnistia
ou approuva le retour, de mme qu'elle permit aux Bourbons de se
retirer en silence, sans qu'un bras se levt pour les arrter ou pour
les dfendre. C'et t, peut-tre, attendre un peu trop de la
coalition que de supposer qu'elle pourrait prendre un instant en
considration un fait aussi insignifiant que la volont de la nation.
Mais on a peine  s'expliquer pourquoi l'lu de la nation devait tre
plac hors de l'humanit, alors que l'homme qu'elle avait rejet,
celui qui avait viol sciemment et volontairement le trait de
Fontainebleau, tait remis sur le trne en grande pompe.

Mais, dira-t-on peut-tre, si le gouvernement anglais, en cette
circonstance, eut une conduite mesquine et mprisable, la conduite de
Napolon ne fut-elle pas plus mesquine encore et plus mprisable?
N'aurait-il pas d s'lever au-dessus de ces misrables discussions?
Que lui importait? Son nom, sa gloire, n'avaient rien  redouter.
Est-ce que Bacon se plaindrait de ne pas tre connu sous le nom de
vicomte Saint-Albans? Personne songera-t-il jamais  demander, comme
l'a dit Pitt, si Nelson tait comte, vicomte ou baron?

Ce point de vue est loin de nous dplaire. Nous admettrons sans la
moindre difficult que Napolon tait mont  un fate dans l'histoire
qui domine de bien haut la rgion des titres, et que le nom du gnral
Bonaparte, le jeune aigle qui arracha le coeur du sein de la gloire
pour s'en repatre, vaut,  nos yeux, plus que le titre de premier
consul ou d'empereur. Nous nous rappelons que Charles-Quint, lorsqu'on
vint lui annoncer que la Dite avait accept son abdication, dit ces
mots: Dornavant, le nom de Charles me suffira, car je ne suis plus
rien. A partir de ce jour, il voulut qu'on lui adresst la parole,
non comme  l'empereur, mais comme  un homme priv. Il employait des
cachets dont il s'tait servi dans sa jeunesse, sans couronne, sans
aigle, sans Toison d'or ni autre insigne. Il refusa des fleurs qu'on
lui avait envoyes, parce qu'elles taient contenues dans un panier
qui portait la couronne impriale.

Mais, d'autre part, il faut songer que Napolon tait, dans toute la
force du terme,--comme Napolon III l'a dit de lui-mme,--un empereur
parvenu. Peu importait  Charles-Quint, l'hritier de la moiti du
monde et le descendant de cent rois, de quel nom il serait appel
aprs son abdication, car rien ne pouvait le dpouiller de son sang ni
de sa naissance. Et puis, Charles voulait se faire moine. Il avait
quitt la terre. Son regard tait au ciel; il avait perdu le monde
entier pour gagner son me. Mais, quand il s'agit du second fils d'un
petit avocat d'Ajaccio, qui avait beaucoup d'enfants et peu de
revenus, les mmes considrations ne peuvent s'appliquer et les mmes
penses ne pouvaient venir.

Les habitudes, les sensations de la souverainet lui taient plus
prcieuses, plus essentielles,  lui qui les avait conquises par des
efforts surhumains, qu'elles ne pouvaient l'tre  ceux qui les
avaient hrites, sans discussion et sans difficult. Cette
idiosyncrasie, il la porta jusqu' un degr qui leur et sembl
absurde. Le titre d'empereur de l'le d'Elbe a, en lui-mme, quelque
chose de burlesque. Dans sa hutte de Longwood, le grand-marchal
Bertrand dpasse quelques-uns des personnages sur les lvres desquels
Offenbach a mis ses couplets. Des princes ns dans la pourpre s'en
seraient aperus et auraient recul devant le ridicule que de tels
rapprochements ne pouvaient manquer de faire retomber sur les
vnrables attributs de la souverainet vritable. Mais, pour
Napolon, le titre d'empereur reprsentait le point culminant de son
blouissante carrire, et il refusa de s'en dessaisir sur l'ordre d'un
tranger et d'un ennemi.

Si c'tait l tout ce qu'on peut allguer pour sa justification, ce
serait, en vrit, bien peu de chose. Mais ce n'est l qu'une faible
partie des raisons  faire valoir. Napolon voyait les choses de plus
haut. Il considrait,--avec raison, croyons-nous,--que lui refuser le
titre d'empereur, c'tait insulter la nation franaise, c'tait lui
dnier insolemment le droit de choisir son chef, c'tait vouloir rayer
des pages glorieuses de l'histoire des Franais, supprimer les dix
magnifiques annes de son rgne. S'il n'tait pas empereur, disait-il,
il n'tait pas davantage le gnral Bonaparte, car la nation tait
tout aussi libre de l'lire son souverain qu'elle l'avait t de le
faire gnral. Il n'avait pas plus de droit  l'un de ces titres qu'
l'autre. Nous croyons donc qu'en rclamant son titre imprial comme
une affirmation du droit souverain et de l'indpendance du peuple
franais, il s'tait plac sur un terrain solide.

Quand nous disons que sa position est solide, nous devrions dire
qu'elle est inattaquable. Scott emploie une page singulirement
malencontreuse  se demander pourquoi Napolon, qui voulait
s'installer en Angleterre et y vivre incognito, comme Louis XVIII y
avait si longtemps rsid, sous le nom de comte de Lille, n'aurait pas
aussi bien vcu incognito  Sainte-Hlne. Il semble, dit-il
ddaigneusement, que Napolon considrt cet abandon de sa dignit
comme une trop grande concession de sa part envers le gouverneur de
Sainte-Hlne. Voil une phrase qui a tout lieu de nous surprendre
lorsque nous nous rappelons la situation exceptionnelle de Scott, 
qui lord Bathurst, ancien secrtaire d'tat au dpartement des
colonies, avait permis de consulter la correspondance de sir Hudson
Lowe avec les ministres du roi. La vrit est que Napolon proposa,
d'une manire formelle et aprs mre rflexion, de prendre le nom de
colonel Muiron ou de baron Duroc. C'tait en septembre ou octobre
1816, et l'Empereur,  cette occasion, rappelait une proposition
identique qu'il avait adresse  Cockburn, huit mois auparavant, par
l'intermdiaire de Montholon. Cette seconde proposition rpondait 
une lettre de Lowe  O'Meara, date du 3 octobre, dans laquelle il
tait dit: S'il (Napolon) dsire adopter un nom suppos, que n'en
propose-t-il un? Napolon le prit au mot et, par l, le mit  jamais
dans son tort. La ngociation continua pendant plusieurs semaines par
l'intermdiaire d'O'Meara. Une ou deux fois, les hautes parties
contractantes parurent sur le point de s'entendre; mais nous sommes
persuad que Lowe n'avait qu'un but: gagner du temps afin d'en rfrer
 son gouvernement. Si nous en croyons Montholon, Lowe suggra le
titre de comte de Lyon, qui fut rejet par Napolon. Je puis, dit-il,
emprunter le nom d'un ami, mais je ne puis me dguiser sous un titre
fodal. Cela semble trs raisonnable, mais il avait un motif meilleur
encore  donner. Ce mme titre avait dj t discut au moment de
leur arrive  Sainte-Hlne, et Napolon n'avait pas paru loign de
l'accepter, jusqu'au moment o Gourgaud avait fait observer que cela
prterait au ridicule, les comtes de Lyon tant des chanoines, et que
l'Empereur ne pouvait prendre pour son _incognito_ un titre
ecclsiastique. L'argument tait dcisif. Cependant le gouverneur
avait consult le ministre. Dans quels termes, nous ne le savons, car
une des particularits de la confuse compilation de Forsyth, c'est
qu'il ne donne jamais que les rponses de Bathurst. Dans cette
circonstance la rponse fut vraiment extraordinaire. Napolon avait
propos un moyen simple et inoffensif de mettre fin  une cause
perptuelle de froissement, qui, d'ailleurs, crait un obstacle
insurmontable  tout change de communications: car le gouverneur
considrait comme non avenu tout document qui faisait mention du titre
imprial, et Napolon ne tenait aucun compte des autres. Au sujet de
la proposition faite par le gnral Bonaparte, crit Bathurst, je
n'aurai probablement aucune instruction  vous donner. Il semblerait
dur de la refuser, et elle pourrait crer de grands embarras si on
l'acceptait formellement. Nous ne pouvons deviner la nature des
embarras que prvoyait le secrtaire des colonies. Forsyth, cependant,
grce aux ressources dont il disposait, a t assez heureux pour
pntrer la pense du ministre. Il n'y a que les monarques, parat-il,
qui aient le droit de prendre l'_incognito_, et les ministres ne
pouvaient reconnatre  Napolon, mme de cette faon indirecte, un
privilge qui appartient aux souverains. Ce privilge, beaucoup de
voyageurs en font usage; les criminels eux-mmes le mettent largement
 profit. Il et t aussi raisonnable de dfendre  un propritaire
campagnard de se faire appeler sir par son garde-chasse, sous
prtexte qu'on donne ce nom aux princes, que de refuser  Napolon la
permission de prendre un nom suppos, sous prtexte que les souverains
(et bien d'autres!) en prennent un lorsqu'ils voyagent _incognito_.
Nous restons donc dans l'incertitude, d'autant plus que c'est Lowe qui
avait invit Napolon  se servir de ce privilge. Mais Napolon avait
ainsi montr sa bonne volont; il ne pouvait faire davantage; le blme
et la responsabilit, pour toutes les difficults que pouvait faire
natre encore la question du titre, ne doivent donc retomber ni sur
Napolon, ni mme sur Lowe, mais sur les ministres de George IV.

Lowe avait fait, pour rsoudre la difficult, une suggestion qui
caractrise bien son manque de tact. Il proposait d'accorder 
Napolon le titre d'Excellence, d  un feld-marchal. Cette
intelligente tentative n'ayant pas russi, il trancha le noeud gordien
 sa manire, abandonna le gnral, le remplaa par Napolon et
appela l'Empereur Napolon Bonaparte, comme on dirait John Robinson.




CHAPITRE VII.

LA QUESTION D'ARGENT.


De la question du titre,--sur laquelle nous avons d nous tendre,
parce que c'est d'elle que vinrent toutes les difficults,--nous
passons  la question financire. C'est la plus dgotante de toutes;
mais, heureusement, nous pouvons la traiter plus brivement, parce
qu'elle est subordonne aux autres. La question du titre, par exemple,
influe sur la question d'argent. Nos gouvernants auraient pu soutenir
que, si Napolon devait tre trait comme un monarque qui a abdiqu,
il tait en droit de rclamer un large train de maison. Or, la guerre
avait cot trs cher, et il fallait que le prisonnier n'occasionnt
pas trop de dpense. L'objet le plus dispendieux dans le budget de
Napolon, c'tait sir Hudson Lowe lui-mme, qui recevait douze mille
livres de traitement. Napolon et sa suite (en tout cinquante et une
personnes), devaient coter huit mille livres. S'il voulait quelque
chose de plus, c'tait  lui de le payer  ses frais. La dpense
relle parat s'tre leve  quinze ou seize mille livres par an.
Lowe reconnat que les besoins personnels de Napolon se bornaient 
trs peu de chose; mais, dans l'le, tout tait rare et cher, mont 
des prix extravagants. Le gouverneur fit remarquer, en consquence,
qu'il tait impossible de s'en tenir au minimum fix par Bathurst. Il
eut la grandeur d'me d'lever la pension du prisonnier au niveau de
la sienne. Il la fixa  douze mille livres, et, en fait, une certaine
latitude fut laisse au del de cette somme. Il n'est que juste de
dire que, sur ce point, Lowe se montra un peu moins incapable de
gnrosit que Bathurst, son chef officiel.

Mais, dans l'intervalle, beaucoup d'incidents taient survenus. Lowe
avait reu l'ordre de rduire  huit mille livres les dpenses de ces
cinquante et une personnes, et cela dans l'endroit du monde o tout
tait le plus cher, et o, d'aprs tous les tmoignages, les articles
de tout genre, mme les objets de consommation, cotaient trois ou
quatre fois leur valeur ordinaire. Il crit  Montholon au sujet de la
quantit de viande et de vin consomme par les personnes de la maison.
Napolon nous semble avoir,  cette phase de l'affaire, trait la
question avec une parfaite convenance. Il dit: Qu'il fasse comme il
voudra, pourvu qu'il ne m'en parle pas et qu'il me laisse tranquille.
Sir Walter Scott lui-mme regrette que le sentiment imprieux du
devoir  remplir ait pouss Lowe  entretenir l'Empereur de questions
semblables. Nous aurions souhait, dit-il, que le gouverneur vitt
d'entrer avec Napolon lui-mme dans la discussion des dpenses
auxquelles donnait lieu sa dtention. L'Empereur posa la question
nettement: Il marchande ignominieusement notre existence,
observe-t-il. Et quand Bertrand, pour restreindre les dpenses de la
domesticit, demande un tat en double des objets fournis 
l'Empereur par le gouvernement, Napolon l'en blme: Pourquoi mettre
les Anglais dans la confidence de notre intrieur? L'Europe a toutes
ses lunettes diriges sur nous; le gouverneur va le savoir; la nation
franaise se dshonore de toute manire. En mme temps, Napolon ne
ddaigna pas de faire venir son intendant,--il n'avait pas ddaign
d'en faire autant lorsqu'il tait sur le trne,--et il examina ses
comptes. Il essaya de raliser et ralisa, en effet, quelques
retranchements; mais il ne pouvait discuter ces dtails d'intrieur
avec son gelier.

Alors, nouvelle lettre de Lowe. Napolon visite la table de ses
serviteurs et trouve qu'ils ont  peine de quoi manger. Nous n'avons
ici d'autre autorit que celle de Las Cases; mais on peut conjecturer,
sans trop d'invraisemblance, que la cuisine avait voulu faire une
rfutation pratique des nouvelles conomies introduites dans la
maison. Quoi qu'il en soit, Napolon donne l'ordre de mettre son
argenterie en pices et de la vendre. Montholon discute en vain pour
la sauver, et n'obit qu' moiti. Trois lots d'argenterie sont vendus
 un tarif fix par Lowe. Montholon fait servir le dner de Napolon
dans de la faence ordinaire. Napolon est honteux de lui-mme: il ne
peut manger sans dgot, et, pourtant, c'est dans de la vaisselle de
ce genre qu'il prenait tous ses repas lorsqu'il tait petit. Il faut
convenir, dit-il, que nous sommes de grands enfants. En effet, il
montre une joie enfantine lorsque, le lendemain, Montholon avoue sa
dsobissance et lui rend les pices d'argenterie auxquelles il tient
le plus, parfaitement intactes. La vente d'argenterie avait dsarm
Lowe. Il exprima le plus vif regret, dit Montholon. videmment, il
avait peur de la dsapprobation qu'un pareil scandale pouvait attirer
sur lui. En tout cas, Napolon resta matre du champ de bataille, et
on ne le tourmenta plus au sujet de l'argent. Bien entendu, toute
l'affaire tait une comdie. Napolon n'avait pas besoin de vendre une
seule cuiller. Il avait des fonds considrables  Paris, et mme 
Sainte-Hlne. Pourtant, nous ne pouvons gure le blmer. En cette
affaire, il luttait contre le gouvernement britannique, et il nous
serait difficile d'admettre que le gouvernement britannique et raison
contre lui. Dans ce duel, les armes lui faisaient dfaut; sa suprme
ressource, c'tait, par un moyen quelconque, de frapper les
imaginations, d'mouvoir le monde. Il obtenait ce rsultat quand il
brisait son argenterie  coups de marteau. Le fait ne pouvait manquer
d'tre connu dans toute l'le; il n'tait pas au pouvoir de Lowe de le
tenir secret. Bientt, ce serait chose de notorit publique en
Europe. Impuissant, paralys comme il l'tait, c'est lui qui avait
gagn la bataille, et nous ne saurions nous dfendre d'un sentiment
d'admiration en comparant la pauvret des moyens et l'importance du
rsultat.

Un peu plus tard, il essaya le mme effet sur une moins vaste chelle.
Le combustible vint  manquer  Longwood et Napolon ordonna 
Noverraz, son valet, de briser son lit et de le brler. L'incident
causa une motion profonde parmi les _yamstocks_, (c'est le surnom
qu'on donnait aux habitants de l'le), et la tyrannie du gouverneur,
ajoute gravement Gourgaud, en est  son dernier soupir.

videmment, les coups de thtre n'taient pas en dehors de ses
habitudes. Connue tous les grands hommes, il avait une vive
imagination, et cette imagination le rendait extrmement sensible 
l'effet scnique. Lorsqu'il tait sur le trne, il avait fait beaucoup
d'essais dans ce genre, presque toujours avec succs. Il aimait 
dater ses bulletins de victoire du palais d'un roi vaincu; il
s'abandonnait  une colre thtrale devant un cercle d'ambassadeurs
pouvants; il jouait, pendant des semaines entires, le rle d'ami de
coeur avec un autre souverain. Il tudiait ses costumes avec autant de
soin que pourrait le faire un metteur en scne de notre temps. Il
faisait placer dans les rangs,  un point dtermin, des vtrans sur
lesquels on lui avait fourni des dtails biographiques, et il les
ravissait en leur montrant qu'il tait au fait de leurs services.
Metternich prtend que les nouvelles de victoires taient prpares
avec la mme habilet. On faisait adroitement circuler des rumeurs de
dfaite; les ministres prenaient un air embarrass et abattu; puis,
quand l'anxit publique tait  son comble, le canon tonnait tout 
coup pour annoncer un nouveau triomphe. Ces effets taient
gnralement heureux. La campagne de Russie nous en fournit deux
exemples qui sont plus douteux. L'un des deux prte tout au moins  la
critique; l'autre produisit un vrai sentiment de rpulsion. Au milieu
des terribles angoisses de son sjour  Moscou, assig par l'incendie
et la famine, guett par l'hiver et par la droute, il dicta et envoya
en France un plan dtaill de rorganisation du Thtre-Franais. Il
s'agissait, on le comprend, de pntrer son tat-major de l'aisance et
de la libert de son esprit, et, en mme temps, de persuader  la
France que l'administration de l'Empire tait conduite, de Moscou,
avec la mme rgularit et la mme nergie qu'elle et pu l'tre 
Paris. Plus tard, lorsqu'il eut  confesser d'effroyables
catastrophes, il termina le lugubre rcit du 29e bulletin par ces
mots: La sant de l'Empereur n'a jamais t meilleure. Il calculait
que cette phrase le montrerait comme le demi-dieu suprieur 
l'adversit, et maintiendrait la France dans l'ide qu'aprs tout la
sant de l'Empereur tait la seule chose importante; que les armes
pouvaient passer et disparatre pourvu que lui ft vivant. Peut-tre y
avait-il l comme une rminiscence de ce caractre sacr dont Louis
XIV s'tait efforc de revtir sa personne. En tout cas, on y sentait
s'affirmer une individualit dbordante, gigantesque. Nous avons, dans
nos propres annales, quelque chose d'analogue, quoique  un degr bien
diffrent et avec une toute autre conception. On dit que le texte du
fameux ordre du jour de Nelson, avant la bataille de Trafalgar:
L'Angleterre compte que chacun fera son devoir, avait d'abord t
rdig ainsi: Nelson compte que chacun fera son devoir. La
personnalit qui se manifestait chez l'amiral, au moment de gagner sa
suprme victoire, avait paru sublime; le genre humain fut rvolt
lorsque le gnral qui avait conduit un peuple au-devant du dsastre
parut ne songer qu' lui-mme, au milieu de la catastrophe.--H bien,
peut-tre le genre humain n'tait-il pas tout  fait juste. La
personnalit s'tait dveloppe, chez Napolon, avec une telle
puissance, qu'il n'tait plus capable de s'en dpouiller, alors mme
qu'il et d, pour obir aux circonstances, la dissimuler. Et il ne
faut pas oublier qu'au tmoignage de ceux qui prirent part  cette
campagne de Russie, tous n'avaient qu'une inquitude, qu'une question
aux lvres: Comment va l'Empereur? La sant de l'Empereur est-elle
toujours bonne?

Sur cette question de la dpense, O'Meara met dans la bouche de
Napolon des rflexions que nous sommes dispos  croire authentiques,
parce qu'elles tmoignent d'un bon sens minent. Vos ministres, par
leur maladroite et scandaleuse parcimonie, nuisent  leur propre
intention, qui est qu'on parle de moi le moins possible, que l'on
m'oublie. Leurs mauvais traitements, et la conduite de cet homme, sont
cause que toute l'Europe parle de moi. Il y a encore des millions
d'tres humains qui s'intressent  moi. Si vos ministres avaient t
sages, ils auraient donn carte blanche pour cette maison. C'tait la
meilleure manire de se tirer d'un mauvais pas; cela faisait taire
toutes les plaintes et... cela n'aurait gure cot que seize ou
dix-sept mille livres par an.

Nous aurions peut-tre pardonn au gouvernement la mesquinerie de sa
politique financire envers Napolon si, en une mmorable
circonstance, elle ne s'tait surpasse. Napolon avait demand
certains livres, principalement en vue d'crire ses mmoires. Le
gouvernement fournit les volumes comme une faveur qui n'tait pas,
sans doute, incompatible avec l'absolue scurit de sa personne.
Mais on lui adressa la facture, ou plutt une demande de
remboursement. Napolon donna l'ordre  Bertrand de ne point payer
sans qu'on fournt un compte dtaill. Lorsqu'il mourut, les livres
furent saisis sur l'ordre de Lowe et vendus  Londres pour quelques
centaines de livres, moins du quart de la somme qu'ils avaient cot.
Le prix avait t primitivement quatorze cents livres, mais Napolon
avait considrablement ajout  leur valeur. Beaucoup de ces volumes,
dit Montholon, taient couverts de notes de la main de Napolon;
presque tous portaient la trace du travail auquel il s'tait livr en
les lisant. Si l'on avait conserv au pays la proprit de ces
prcieux volumes, nous aurions t tent de fermer les yeux sur leur
origine et leur histoire. Mais la politique du gouvernement, qui ne
savait mme pas tre conome dans son avarice, ni sauver les _pence_
en gaspillant les guines, perdit  la fois honneur et profit.




CHAPITRE VIII.

LA GARDE DU PRISONNIER.


Le dernier groupe de griefs se rapporte  la garde du prisonnier. Le
premier objet des gouvernements coaliss tait, naturellement,
d'empcher que Napolon pt, en aucune faon, s'chapper de sa
reclusion et recommencer  troubler le monde. C'est pourquoi ils
choisirent l'le la plus lointaine qui se prsenta  leur esprit et
s'appliqurent  la convertir en une vaste forteresse. Les trangers
pouvaient  peine dissimuler leur amusement lorsqu'ils voyaient Lowe
ajouter sentinelle sur sentinelle et batterie sur batterie, pour
rendre encore plus inaccessible un lieu dj imprenable. Et, pourtant,
mme avant de quitter l'Angleterre, il avait avou  Castlereagh qu'il
ne voyait aucune chance possible d'vasion pour Napolon, sauf le cas
d'une rvolte de la garnison. Il n'en augmenta pas moins les
prcautions prises, dans une fantastique proportion. Las Cases, dans
une lettre intercepte  Lucien, dcrit ces prcautions d'une manire
fort amusante, et prtend que les postes tablis sur les pics taient
presque constamment perdus dans les nuages. Montchenu, le commissaire
franais, dclare que, ds qu'on avait vu un chien passer quelque
part, immdiatement on plaait un factionnaire, ou deux,  l'endroit
suspect. Il revient trs souvent l-dessus, bien qu'en cette matire
il considrt que sa responsabilit, son intrt, ne le cdaient qu'
ceux du gouverneur lui-mme. Il numre avec une prcision mouvante
les mesures de sret. La plaine de Longwood, o rsidait Napolon,
est, dit-il, spare du reste de l'le par un effrayant abme qui
l'entoure compltement, et cet abme n'est travers que par une
troite langue de terre qui n'a pas plus de vingt pieds de large, et
dont la pente est si raide que, si le reste de l'le tait aux mains
de dix mille hommes, cinquante suffiraient pour les empcher d'arriver
 Longwood. Ce chemin est l'unique moyen d'accs. En dpit de ces
difficults, le 53e rgiment, avec un parc d'artillerie et une
compagnie du 66e, est camp auprs du mur o il y a une porte. Plus
loin, du ct de la ville, il y a un poste de vingt hommes, et toute
l'enceinte est garde par de petits dtachements placs en vue les uns
des autres. Le soir, le cordon de sentinelles se resserre tellement
qu'elles se touchent presque. Ajoutez  cela qu'il y a une station
tlgraphique au sommet de chaque colline, de sorte qu'en une minute,
deux au plus, le gouverneur peut recevoir des nouvelles de son
prisonnier, partout o il se trouve. Il est donc vident que l'vasion
est une impossibilit absolue et, si le gouverneur la laissait faire,
la faon dont la mer est garde serait un obstacle insurmontable, car,
de tous les points d'observation, un navire qui s'approche peut tre
signal  soixante milles de la cte. Lorsqu'on en aperoit un, on
tire un coup de canon. Deux bricks de guerre croisent incessamment
autour de l'le, jour et nuit; une frgate monte la garde aux deux
seuls points o il soit possible d'effectuer un dbarquement. A ce
propos, remarquons qu'aucun navire,--si l'on excepte quelques navires
anglais munis d'autorisations, tels que les vaisseaux de guerre et les
bateaux chargs d'approvisionner l'le,--n'tait autoris 
communiquer avec la terre.

On voit donc combien taient peu justifies les terreurs morbides du
gouverneur. Il et pu relcher un peu sa surveillance et laisser
Napolon libre de galoper  son gr sur ce rocher strile, sans avoir
ternellement derrire lui un officier d'ordonnance. Sa sant s'en
serait,  coup sr, mieux trouve. Peu aprs son arrive 
Sainte-Hlne, Napolon se livra  une gaminerie qui--en y joignant la
remarque qu'elle inspire  l'amiral Cockburn--claire la question.
L'Empereur, Bertrand et Gourgaud sortent  cheval, escorts du
capitaine Poppleton. Bertrand prie Poppleton de ne pas tant
s'approcher. L'Empereur et Gourgaud enlvent leurs montures et perdent
Poppleton, qui, parat-il, n'tait pas brillant cavalier. Dsespr,
il retourne et fait son rapport. L'amiral rit et ne voit dans
l'affaire qu'une simple farce, une espiglerie de sous-lieutenant.
Il ajoute: C'est une bonne leon pour vous; mais de danger, il n'y en
a pas. Mes croisires sont si bien tablies autour de l'le que le
diable lui-mme n'en sortirait pas! C'est prcisment ce que Lowe
avait dit  Castlereagh.

Plus tard, quand la maladie retint Napolon chez lui, le gouverneur
s'alarma. Le prisonnier tait-il bien vritablement dans la maison? Ou
n'tait-il pas en train de se glisser, par quelque ravin abrupt, vers
un bateau sous-marin qui l'attendait? Lowe rsolut d'adopter une
ligne de conduite nergique et qui ne prtt  aucune erreur. Le 29
aot 1819, il crivit  Napolon Bonaparte une lettre par laquelle
il informait le personnage en question que l'officier d'ordonnance
avait l'ordre de le voir chaque jour, quoi qu'il arrivt, et qu'il
tait libre d'employer tels moyens qu'il jugerait  propos pour
surmonter les obstacles mis  l'accomplissement de son devoir. Toute
personne de la suite de Napolon qui rsisterait  l'officier et
l'empcherait d'entrer, serait immdiatement enleve de Longwood et
tenue responsable de ce qui pourrait s'ensuivre. Si,  dix heures du
matin, l'officier n'avait pas encore vu Napolon, il devait entrer
dans le vestibule et pntrer de vive force dans la chambre du
prisonnier. Fier langage, en vrit! Napolon rpond, par
l'intermdiaire de Montholon, que, s'il faut choisir entre la vie dans
des conditions ignominieuses et la mort, il n'hsite pas, et que
celle-ci sera la bienvenue. Par l, il entend, comme il l'avait dj
dit, qu'il rsistera  l'officier par la force. Qu'arrive-t-il? Le 4
septembre, Lowe retire les instructions donnes. Forsyth oublie de
dire un seul mot de l'incident. Mais Montholon nous fournit toutes les
pices, et il serait bien difficile de croire  des faux. Et nous
savons que l'affaire n'eut pas de suites, si ce n'est que le
malheureux officier d'ordonnance fut encourag  de nouveaux efforts
et mena une existence lamentable. Pour voir le prisonnier, il en vint
 de telles extrmits qu'on alla jusqu' lui conseiller d'avoir
recours au trou de la serrure. Quelquefois, il est plus heureux et
russit  apercevoir un chapeau qui pourrait couvrir la tte de
Napolon. Quelquefois, il jette un coup d'oeil  travers une fente et
aperoit le prisonnier dans son bain. Dans une de ces occasions,
Napolon l'aperut, sortit de la baignoire et marcha vers la cachette
du capitaine dans un tat d'effrayante nudit. Mais, en gnral,
l'infortun capitaine revenait bredouille de cette trange chasse.

3 avril. Napolon continue  demeurer invisible. Je n'ai pas russi 
l'apercevoir depuis le 25 du mois dernier.... 19 avril. Je suis all
voir encore Montholon et je lui ai dit que je ne pouvais apercevoir
Napolon. Il a paru surpris et m'a dit qu'eux m'avaient vu.... Je suis
rest aujourd'hui douze heures sur mes jambes, m'efforant de voir
Napolon Bonaparte avant d'y parvenir, et j'ai eu beaucoup de jours
pareils depuis que je suis de service  Longwood.... 23. Je crois bien
que j'ai vu aujourd'hui Napolon Bonaparte en train de repasser ses
rasoirs dans son cabinet de toilette. Le malheureux capitaine
Nicholls dit encore dans son rapport: Je suis oblig de demander la
permission de remarquer qu'hier, pour l'excution de mon service, j'ai
d rester debout plus de dix heures, m'efforant d'apercevoir Napolon
Bonaparte, soit dans son petit jardin, soit  l'une de ses fentres;
mais je n'ai pu y russir. Durant tout cet espace de temps, j'tais
expos aux regards et aux observations non seulement des domestiques
franais, mais des jardiniers et des gens de service de Longwood.
_Trs souvent_, j'ai eu des journes semblables depuis que je suis
charg de cette surveillance.

C'est l qu'en taient descendus,  force de maladresse, le despotique
gouverneur et les ministres, ses chefs. Il ne s'agissait plus de
donner des ordres: Faites ceci, faites cela; l'officier de Lowe
avait  mener l'existence d'un mouchard, et d'un mouchard malchanceux,
dont riaient les domestiques, et que le prisonnier, invisible derrire
ses jalousies, suivait d'un oeil moqueur. Napolon avait gagn la
partie, surtout grce aux gauches manoeuvres de ses adversaires.

A la fin le prisonnier devint tellement invisible qu'au dire d'un
officier qui se trouvait en garnison dans l'le  l'poque de la mort
de l'Empereur, la premire question des habitants de Sainte-Hlne,
lorsque les journaux arrivaient d'Europe, tait celle-ci: Quelles
nouvelles de Bonaparte?

Y eut-il de srieuses tentatives pour faire vader Napolon de
Sainte-Hlne? Nous en doutons. En une certaine circonstance, aprs
avoir reu des dpches de Rio-Janeiro, Lowe doubla, et mme tripla,
le nombre des sentinelles dcrites par Montchenu! Le gouvernement
franais avait dcouvert un plan vaste et compliqu pour s'emparer
de Pernambuco, o, disait-on, 2000 exils taient rassembls. Avec
cette force, on devait tenter un coup, dont la nature n'tait pas
explique, pour mettre Napolon en libert. Un certain colonel Latapie
avait la gloire, parat-il, d'tre l'inventeur de cette bourde vaste
et complique. Un vaisseau sous-marin,--l'ternel cauchemar du
gouvernement anglais,--capable de se tenir au fond de la mer pendant
toute la journe et d'employer la nuit  des manoeuvres d'une activit
extraordinaire, se construisait par les soins d'un contrebandier
appel Johnstone, homme d'une audace peu commune, et ami,
croyait-on, d'O'Meara. Mais la structure du navire excita le soupon
et il fut confisqu par le gouvernement britannique avant d'tre
achev. Notre grand romancier cossais raconte toute l'aventure sans
l'ombre d'un sourire. On construisait un autre vaisseau sous-marin,
d'aprs le systme Sommariva,  Pernambuco, o la plupart de ces
lgendes ont pris naissance.

Si l'on peut en croire Maceroni,--mais on sait combien le personnage
est sujet  caution,--O'Meara, aussitt rentr en Angleterre, fit de
grands prparatifs pour dlivrer Napolon. Nous appelmes  notre
aide, dit Maceroni, la puissance de la vapeur. Des officiers anglais
s'offrirent pour solliciter une permutation et changer leur garnison
europenne contre un poste  Sainte-Hlne. Mais je ne puis entrer
dans les dtails. On comprendra que nous regrettions cette rserve.
Pourtant, Maceroni est plus explicite sur la question d'argent, qui
fit, d'aprs lui, avorter la grande entreprise. En effet, on se trouva
enferm dans un cercle vicieux. La mre de l'Empereur tait prte 
donner toute sa fortune  ceux qui auraient tir son fils de prison.
O'Meara avait besoin immdiatement d'argent comptant pour excuter son
projet. Impossible, disait-il, de rien faire sans argent. L'argent,
disait-elle, ne pouvait tre donn qu'en payement, quand l'entreprise
aurait russi. Ainsi finit le complot, s'il avait jamais exist. A
cette poque, les Bonaparte taient sur leurs gardes lorsqu'on leur
apportait un nouveau plan d'vasion, avec la demande de fonds qui en
tait l'invitable corollaire.

Par bonheur, Forsyth nous a conserv quelques-uns de ces projets qui
effrayrent tant nos ministres et leur reprsentant  Sainte-Hlne.
Deux lettres anonymes, stupides et inintelligibles, adresses  des
ngociants de Londres; une autre, contenant d'obscures allusions 
Sainte-Hlne, Philadelphie et Cracovie, adresse  un habitant de
cette dernire ville; des renseignements relatifs  certain navire
rapide qu'on quipait dans la rivire d'Hudson pour le compte d'un
nomm Carpenter: telles sont les informations qui inspirent  notre
gouvernement les plus mticuleuses prcautions. Forsyth lui-mme
s'interrompt dans son rcit  propos de je ne sais quel mystrieux
navire, et remarque que ce devait tre le _Flying Dutchman_, le
vaisseau-fantme. A la fin, une nuance tragique se mle  la farce.
Quelques mois seulement avant la mort, Bathurst exprime la conviction
que Napolon mdite de s'vader. En effet, l'vasion suprme tait
proche.

D'autre part, le tmoignage de Montholon est net et clair. Le
capitaine d'un navire offrit,  deux reprises, d'emmener Napolon dans
un bateau. Il demandait un million de francs, payable au moment o
l'Empereur mettrait le pied sur le sol amricain. Napolon, sans un
moment d'hsitation refusa d'examiner cette offre. Montholon est
convaincu qu'il ne l'aurait accueillie en aucun cas, quand mme il et
t possible  un bateau d'accoster au seul point d'embarquement, et
quand mme Napolon et russi, comme il l'aurait fallu,  se tenir
cach toute la journe dans un ravin et  descendre, la nuit, jusqu'
la cte, au risque de se rompre le cou cent fois dans l'opration.

De son ct le comte Las Cases propose  l'Empereur un plan
d'vasion. Le gnral Gourgaud croit  la possibilit de la russite.
L'Empereur discute les chances, mais dit nettement que, fussent-elles
toutes favorables, il ne se refuserait pas moins  une tentative
d'vasion. Sur quoi, Montholon crit dans son journal ces lignes
significatives: Un plan d'vasion est soumis  l'Empereur. Il
l'coute sans intrt et demande le Dictionnaire historique.

Nous ne croyons pas davantage, nous l'avons dj dit, que Napolon ait
eu un instant la pense de s'vader dguis en garon de restaurant,
ou dans un panier de linge sale. En 1818, le gouvernement russe, dans
un mmoire adress aux plnipotentiaires du Congrs d'Aix-la-Chapelle,
prtendit qu'un projet d'vasion praticable avait t soumis 
l'Empereur. C'tait au moment o les armes allies venaient d'vacuer
le sol de la France. On ajoutait que l'Empereur avait ajourn
l'excution du projet. C'est Gourgaud qui avait affirm le fait, et il
faut, probablement, reconnatre l une de ces lgendes fantastiques
avec lesquelles cet officier s'amusait  chatouiller la crdulit,
toujours prompte  s'mouvoir, de sir Hudson Lowe.

Napolon souhaitait-il rellement de s'chapper? Nous avons sur ce
point les plus srieuses raisons de douter.

O s'enfuir? Les tats-Unis de l'Amrique du Nord, le lieu qu'il avait
primitivement choisi, taient le seul refuge possible. Or, il tait
persuad qu'il y serait assassin par les missaires du gouvernement
des Bourbons. A toutes les offres d'vasion, sa rponse invariable
tait, d'aprs Montholon: Je ne serais pas six mois en Amrique sans
tre assassin par les sicaires du comte d'Artois. Voyez  l'le
d'Elbe: est-ce qu'on n'a pas organis mon assassinat? Sans ce brave
Corse que le hasard avait plac comme marchal-des-logis de
gendarmerie  Bastia et, qui m'a fait prvenir du dpart pour
Porto-Ferrajo du garde du corps qui a tout avou  Drouot, j'tais
assassin. D'ailleurs, il faut toujours obir  sa destine. Tout est
crit l-haut. Il n'y a que mon martyre qui puisse rendre la couronne
 ma dynastie. Je ne vois en Amrique qu'assassinat ou oubli. J'aime
mieux Sainte-Hlne. On vient encore lui proposer un plan d'vasion
et, de nouveau, il insiste sur l'argument dynastique: Il vaut mieux
pour mon fils que je sois ici. S'il vit, mon martyre lui rendra la
couronne.

Pour un homme d'ge moyen, corpulent et alourdi, tenter de s'chapper
d'un rocher solitaire, gard par des forces considrables et surveill
par des croiseurs vigilants, afin de gagner, aprs un long et
prilleux voyage sur l'Ocan, une contre o il s'attendait  tre
assassin, semble, en tout tat de cause, un projet parfaitement
absurde. Cependant, telles sont bien l les conditions dans lesquelles
se prsentait l'ide d'vasion. Nous les avons plutt attnues, car
nous n'avons pas encore parl du principal obstacle.

Napolon tait us. Il avait pos la loi, avec une nettet admirable,
pour les autres et pour lui-mme, quand il avait dit,  Austerlitz, 
propos d'un de ses gnraux: Ordener est us. On n'a qu'un temps pour
la guerre. J'y serai bon encore six ans; aprs quoi moi-mme je devrai
m'arrter. Chose trange: son jugement s'est trouv littralement
exact. Il s'coule six ans et un mois d'Austerlitz  la campagne de
Russie, qu'il aurait vite s'il avait observ la rgle formule par
lui-mme. Il est  remarquer que, pendant toute l'anne 1812, et,
notamment  la bataille de Borodino o il parut si abattu, les
officiers attachs  sa personne, comme Sgur, notrent chez lui une
diminution considrable de sant et d'nergie. Sgur semble attribuer
la morbide et fivreuse activit qui le jeta dans cette fatale
campagne  une maladie constitutionnelle. Quelques passages saillants
du journal de Duroc, son serviteur et son ami intime, qui ont trait
aux premiers vnements de cette guerre, nous ont t conservs et
confirment l'opinion exprime par Sgur. 7 aot. L'Empereur a t
physiquement trs souffrant; il a pris de l'opium prpar par
Mthivier: Duroc, il faut marcher ou mourir. Un Empereur meurt debout
et, alors il ne meurt pas.... Il faut en finir avec cette fivre de
doute. Quand il revint, le changement fut encore plus visible.
Chaptal, qui observait son matre en homme de science, dit que le
changement tait considrable. En 1809 Napolon tait devenu gros, et,
ds ce moment, dans une certaine mesure, la dcadence avait commenc.
Aprs Moscou, Chaptal nota une transformation bien plus grande encore.
On remarquait quelque chose de dfectueux dans la suite de ses ides.
Sa conversation tait toute en exclamations incohrentes, en saillies
d'imagination. Ce n'tait plus la mme force de caractre, la mme
passion et la mme puissance de travail; monter  cheval le fatiguait.
Une somnolence l'envahissait avec les plaisirs de la table. Il est
vrai que, quand il fut traqu, pouss  bout, il se battit en
dsespr et dirigea une merveilleuse campagne dfensive en 1814.
Mais c'tait le dernier clair de gnie du conqurant. Il ne cessa
pas, sans doute, d'tre un grand capitaine. Il pouvait encore faire
des plans dans son cabinet, mais, sur le champ de bataille, il n'tait
plus si actif, si formidable. La supriorit sans rivale de sa
jeunesse avait disparu.

A l'le d'Elbe recommena la dgnrescence physique. Une activit
terrible tait devenue ncessaire  son existence. L'nergie refoule,
le changement qu'il avait fallu imposer  toutes ses habitudes,
altrrent sa sant. De gros il devint obse; ce fut le grand
changement qui frappa ses adhrents lorsqu'ils le revirent aux
Tuileries en mars 1815. Lui-mme se servit de ce fait comme d'un
argument pour prouver qu'il avait chang aussi de caractre, et la
faon dont il le fit semble une rminiscence de Shakespeare. Se
frappant l'abdomen des deux mains, il demanda: Est-ce qu'on est
ambitieux quand on est gras comme moi? Il n'avait plus cet air hve
et affam, indice de l'homme dangereux qui pense trop. On ne
tarda pas  s'apercevoir, d'ailleurs, que sa sant tait atteinte. Son
frre Jrme le trouva malade; son autre frre, Lucien, dclara
nettement que son tat tait srieux, grave mme; il a consign par
crit,  ce sujet, certains dtails qui n'ont pas t imprims; il
assura plus tard  Thiers que son frre souffrait alors d'une maladie
de vessie. Thiers possdait d'autres tmoignages dans le mme sens,
quoiqu'il pense,--et M. Henri Houssaye est de son avis,--que l'nergie
dploye par Napolon dment l'hypothse d'une maladie vritable.
Savary atteste qu'il pouvait  peine rester en selle sur le champ de
bataille. Lavalette, qui le vit le soir o il quitta Paris pour la
Flandre, dit qu'il souffrait alors cruellement de l'estomac. En tout
cas, il tait bien vident que le Napolon qui revenait en mars 1815
tait trs diffrent du Napolon qui tait parti en avril 1814.

Nous irons jusqu' risquer cette opinion que, quand il revint de l'le
d'Elbe, il se rendait compte que sa carrire de conqurant tait
termine. A l'le d'Elbe, il avait eu, pour la premire fois depuis
qu'il tait arriv au pouvoir, le loisir d'apprcier avec calme, et de
sang-froid, sa situation, de se rappeler sa propre maxime sur le court
espace de temps pendant lequel on peut faire heureusement la guerre.
Il comprenait donc, croyons-nous, que la priode des conqutes tait
passe pour lui. Mais cela ne veut pas dire que son temprament
imprieux et passionn aurait jamais pu se couler dans le moule d'un
souverain constitutionnel, ou qu'il aurait su se restreindre, lui et
son arme,  une paix durable. Avec ses marchaux, il n'aurait eu
probablement aucune difficult. Mais ses prtoriens auraient t plus
malaiss  satisfaire. D'ailleurs, sa frontire rtrcie, mutile, et
t un spectacle douloureux et un aiguillon. Dans l'autre plateau de
la balance, mettez l'puisement partiel de son peuple et le sien: deux
faits qu'il ne pouvait longtemps se dissimuler.

Pendant les Cent-Jours, quoiqu'il montrt ce qu'on et, chez tout
autre, appel de l'nergie, il avait cess d'tre Napolon. C'tait un
autre homme, un homme condamn. Je ne puis m'empcher de croire, dit
Pasquier qui tait en contact direct et constant avec son entourage,
que son gnie, comme sa force physique, tait dans une dcadence
profonde. Il se laissait tracasser par sa nouvelle lgislature et
montrait une sorte de passivit, symptme nouveau chez lui et trs
significatif. On dit,--c'est Sismondi qui nous l'affirme,--que ses
ministres,  leur grand tonnement, le trouvaient constamment endormi
sur un livre. Une des autres caractristiques nouvelles et bizarres de
cette priode de sa vie, c'tait une tendance  tenir des propos sans
fin, qui devaient absorber beaucoup de temps prcieux et qui
trahissaient une perplexit secrte, tout  fait trange chez lui.
Mme  la veille de Waterloo, sur le champ de bataille,  la
stupfaction de Grard et de Grouchy, il perd des heures  leur parler
de la politique de Paris, de la Chambre et des Jacobins. Cette manie
de disserter venait en partie, dit Mollien, de la lassitude qui
s'emparait de lui aprs quelques heures de travail. Quand il prouvait
cette sensation de fatigue,  laquelle il n'tait pas habitu, il
demandait  la parole un repos et une diversion. Mais la preuve
frappante de sa mtamorphose c'est sa manire d'agir envers Fouch. Il
n'eut pas l'nergie ncessaire pour le traiter comme il et fallu.
Quand il repassait cette poque  Sainte-Hlne, son grand regret
tait de ne pas l'avoir fait pendre ou fusiller. Mais, pendant les
Cent-Jours, depuis le moment o il arrive  Paris jusqu' celui o il
met le pied sur le pont du _Bellrophon_, il est tromp par Fouch,
trahi par Fouch et, probablement, livr aux Anglais par Fouch.
Napolon supporte tout cela avec patience, quoiqu'il sache  quoi s'en
tenir. Il s'arrte  un parti qui combinait les inconvnients de tous
les partis possibles. Il avertit Fouch que ses intrigues sont
dcouvertes et le garde au ministre de la police.

Enfin, il secoue la poussire de Paris, de son parlement et de ses
trahisons; il va rejoindre son arme. On pourrait esprer que, dans
l'atmosphre de la bataille, il va ressaisir sa force, mais il n'en
est rien. La combinaison stratgique par laquelle il lana, rapidement
et sans bruit, son arme dans les Flandres, tait, sans doute, digne
de ses meilleurs jours. Mais, quand il arriva au sige des oprations,
sa vitalit, toujours en veil, autrefois surhumaine, l'avait
abandonn. Lui, jadis si proccup de recueillir des nouvelles
prcises de l'ennemi, semblait se soucier  peine de demander ou de
recevoir des informations sur les mouvements des allis. Lui,
autrefois rapide comme la foudre, n'avait plus conscience de la valeur
du temps. Cette prodigieuse clrit de mouvement tait l'essence mme
de ses anciennes victoires. Or le matin de Ligny et le jour d'aprs il
perdit des heures prcieuses, et, avec elles, peut-tre, le succs de
la campagne. Il a lui-mme reconnu que, s'il n'avait pas t si
fatigu, il aurait d passer  cheval la nuit qui prcda Waterloo. En
fait, il monta  cheval  une heure du matin et resta en selle jusqu'
l'aube.

Enfin vient la suprme bataille. Napolon semble la suivre avec une
sorte d'apathie. Il assiste  la catastrophe et remarque froidement:
Il parat qu'ils sont mls. Puis, mettant son cheval au pas, il
s'loigne du champ de bataille.

Il retourne  Paris, et l il est le mme homme. Il arrive  l'lyse
 six heures du matin, le 21 juin. Il est reu sur le perron par
Caulaincourt, dont le bras tendre et fidle le soutient pendant qu'il
pntre dans le palais. L'arme, dit-il, avait fait des prodiges, mais
une terreur panique l'a saisie; tout a t perdu. Ney s'est conduit
comme un insens; il m'a fait massacrer toute ma cavalerie. Quant 
lui, il est suffoqu, puis. Il se jette dans un bain chaud et
convoque ses ministres. Lavalette le vit ce matin-l, et donne de son
apparence une description navrante, qui parle aux yeux: Sitt qu'il
m'aperut, il vint  moi avec un rire pileptique, effrayant. Ah! mon
Dieu! mon Dieu! dit-il en levant les yeux au ciel, et il fit deux ou
trois tours de chambre. Ce mouvement fut trs court. Il reprit son
sang-froid, et demanda ce qui se passait  la Chambre des dputs.
Plus tard, il a reconnu qu'il aurait d se rendre droit aux Chambres,
tout bott et couvert de boue comme il tait, les haranguer, essayer
l'effet de sa personnalit magntique, et, si elles s'taient montres
rfractaires, finir la sance  la Cromwell. Il admet aussi qu'il
aurait d faire fusiller Fouch immdiatement. Au lieu de cela il
tient un conseil des ministres d'o Fouch qui sige  son ct,
envoie des messages  l'opposition parlementaire pour la rallier. A
mesure que le conseil se prolonge le rsultat des manoeuvres du
tratre devient manifeste. C'est un moment de dtresse suprme et de
dsespoir. Ses partisans fidles, les princes de sa maison, le
supplient de montrer de l'nergie. Napolon demeure engourdi,
ptrifi. Sa voiture est l, tout attele, prte  le conduire aux
Chambres: il la congdie. En prsence de l'opposition, de l'intrigue,
de la trahison, il est passif; il ne trouve rien  faire. Enfin,  une
seconde runion du conseil, il signe automatiquement son abdication.
Aussitt son antichambre se vide, le palais devient un dsert.

Cependant, au dehors, les soldats et la multitude l'appellent  grands
cris; ils le supplient de ne pas les abandonner, mais d'organiser et
de diriger la rsistance nationale. Un mot de lui, dit son frre, et
ses ennemis de l'intrieur n'existaient plus. C'est l une
exagration, car Lafayette avait mis  profit le temps perdu par
Napolon et s'tait assur le concours de la garde nationale.
Pourtant, l'enthousiasme tait formidable et aurait pu ouvrir la voie
 une rvolution triomphante, s'il avait plu  l'Empereur de
l'utiliser dans ce sens. En tout cas, Fouch et ses satellites s'en
alarmrent, et ils donnrent  l'Empereur un avertissement. Et lui, 
l'instant, quitte sa capitale et ses amis. Il envoie sa voiture vide
au milieu de ses partisans, comme s'ils taient ses ennemis, et
s'chappe  la hte dans une autre voiture.

Il se retire  la Malmaison o il est, de fait, un prisonnier. Il ne
bouge pas; il ne donne plus d'ordres; il passe son temps  lire des
romans. Il ne prendra de mesures ni pour fuir ni pour rsister. Une
mme journe rsout le dilemme. Il est amen  offrir ses services
comme gnral au gouvernement provisoire. La rponse qu'il reoit est
un ordre de quitter la France. Sans un mot il obit. Un quart d'heure
aprs il est parti.

Arriv  Rochefort, mme apathie, mme indcision, mme inconscience
du prix qu'ont les minutes qui s'coulent. Il semble que s'il avait
agi avec promptitude il avait des chances srieuses de passer en
Amrique. Son frre Joseph lui en avait offert le moyen. Joseph, qui
ressemblait beaucoup  l'Empereur, proposait de prendre sa place
pendant qu'il s'chapperait sur le navire amricain  bord duquel lui,
Joseph, parvint  s'enfuir. Mais Napolon dclara qu'un dguisement,
quel qu'il ft, tait au-dessous de sa dignit. Il avait t,
pourtant, d'un avis diffrent lors de son dpart pour l'le d'Elbe.
D'ailleurs, il aurait pu essayer de s'chapper sur un vaisseau neutre
(de nationalit danoise), ou sur un chasse-mare, ou sur une frgate.
Quelques jeunes officiers de marine s'offrirent  servir d'quipage 
un chasse-mare, ou  un canot  rames qui aurait trouv moyen de
percer le blocus. Mais c'est encore la frgate qui offrait les
meilleures chances de succs, et Maitland, dans son rcit, reconnat
que ces chances taient considrables. Il y avait alors  l'le d'Aix
deux frgates franaises, sans parler de vaisseaux de moindre tonnage.
Un des capitaines tait douteux, sinon hostile. Mais l'autre implora
Napolon de risquer l'aventure. Il attaquerait le vaisseau anglais
pendant que l'Empereur s'chapperait avec l'autre frgate. En d'autres
temps l'Empereur n'aurait pas hsit  confier Csar et sa fortune 
cette chance de salut qui se prsentait. Mais on et dit qu'il tait
sous l'influence de quelque charme malfaisant. Il louvoyait, il
lanternait, convoquait les personnes de sa suite pour dlibrer avec
elles sur le meilleur parti  prendre; il permettait  un ennemi
vigilant de suivre tous ses mouvements; il faisait, en un mot, tout ce
que, peu d'annes auparavant, il et trouv mprisable s'il l'avait vu
faire  un autre. Enfin, il est incapable d'agir, il se rend  bord du
_Bellrophon_ et, l, s'assoupit sur le pont en lisant une page
d'Ossian. Sa suite confesse  Maitland que son nergie physique et
mentale l'a en grande partie abandonn.

Une fois seulement, durant ce voyage, il parut secouer sa lthargie.
C'tait le matin, au lever du jour. Comme le vaisseau rangeait l'le
d'Ouessant, les hommes de garde,  leur surprise indicible, virent
l'Empereur sortir de sa cabine et s'acheminer avec quelque difficult
vers la poupe. Arriv l, il demanda  l'officier de quart si cette
cte tait bien Ouessant. Puis, prenant un tlescope, il demeura le
regard fix vers la terre. Il resta l, sans bouger, de sept heures
jusqu'aux approches de midi. Ni les officiers du navire, ni les
personnes de sa suite lorsqu'elles le virent absorb ainsi, ne se
permirent de troubler sa douloureuse contemplation. A la fin, lorsque
la cte s'effaa  l'horizon, il se retourna, cachant de son mieux son
visage navr, et s'accrocha au bras de Bertrand, qui le soutint
jusqu' sa cabine. C'est la dernire fois qu'il vit la France.

A Sainte-Hlne son engourdissement devint, naturellement, plus
prononc. Lui-mme en tait stupfait. Il passait des heures dans son
lit ou dans son bain. Bientt, il prit l'habitude de ne s'habiller que
tard dans l'aprs-midi. Il tait surpris de sentir qu'il tait mieux
dans son lit, lui qui trouvait autrefois la journe trop courte pour
l'action.

Tel tait l'homme qui, au jugement du gouvernement anglais et de sir
Hudson Lowe, tait capable de se glisser le long d'une falaise
inaccessible, sans tre aperu par des sentinelles partout prsentes,
et de passer, sans que personne pt dire comment,  travers un cordon
de croiseurs vigilants, pour aller, encore une fois, bouleverser
l'univers! On peut dire, sans crainte d'erreur, que Napolon, et-il
ralis l'impossible et russi  s'vader, n'et jamais pu troubler
srieusement le monde, si ce n'est par son nom et son souvenir[10].
Mais cette vasion tait chose impraticable. Quand mme on lui aurait
donn la libert de parcourir l'le tout entire, quand mme on aurait
fait disparatre tous les factionnaires, il ne pouvait songer un
moment, dans l'tat physique o il se trouvait, et si l'on suppose une
surveillance ordinaire et la prsence de croiseurs gardant bien la
cte,  quitter l'le,  moins que le gouverneur ne ft de connivence
avec lui. Napolon a pu quelquefois esprer qu'il sortirait de
Sainte-Hlne, mais,--nous en sommes convaincu,--il ne crut jamais une
vasion possible. Gourgaud rapporte un projet de ce genre, mais
c'tait une plaisanterie lance par l'Empereur, aprs le dner, au
milieu des rires. Le peu d'espoir qu'il conservt, il le fondait sur
l'action de l'opposition dans le Parlement ou sur l'avnement au trne
de la princesse Charlotte. Aussi pria-t-il Malcolm et Gourgaud
d'exposer  cette princesse tous ses sujets de plainte.

  [10] Scott discute ce point et donne  ce sujet une anecdote qui
  amusa fort Napolon lui-mme. Un grenadier qui le vit dbarquer 
  Sainte-Hlne s'cria: On nous disait qu'il se faisait vieux. Le
  diable l'emporte! Il a encore quarante campagnes dans le ventre.

Napolon avait le pouvoir, lorsqu'il lui plaisait, de vivre en pleine
illusion. Pendant la campagne de Russie, par exemple, il avait donn
ordre  ses marchaux d'oprer avec des armes qu'il savait ne plus
exister. Ils se rcriaient, et lui, alors, de dire simplement:
Pourquoi m'ter mon calme? Lorsque les Allis envahirent la France,
il dclarait compter beaucoup sur l'arme du marchal Macdonald.
Voulez-vous passer mon arme en revue? dit le marchal au comte
Beugnot. Ce ne sera pas long. Elle se compose de moi-mme et de mon
chef d'tat-major. Comme matriel: quatre chaises de paille et une
table de sapin. Pendant la campagne de 1814, l'Empereur expliquait
ses plans  Marmont. Le marchal devait faire telle et telle chose
avec son corps de 10000 hommes. Toutes les fois que l'Empereur
rptait ce chiffre, Marmont l'interrompait pour dire qu'il n'en avait
que 3000. Napolon s'entta jusqu'au bout: Marmont, avec ses 10000
hommes. Le plus curieux exemple en ce genre est donn par Mneval.
Lorsque l'Empereur, dit-il, additionnait les chiffres de ses soldats,
il faisait toujours des erreurs dans l'addition et grossissait
invariablement le total. Ainsi,  Sainte-Hlne, nous croyons qu'il
s'tait persuad  lui-mme qu'il serait mis en libert si lord
Holland devenait premier ministre, ou si la princesse Charlotte
montait sur le trne. Quelquefois mme il se dclara convaincu que les
frais de sa dtention dtermineraient le gouvernement britannique  le
relcher. On apportait quelquefois  Longwood des bruits
extraordinaires qui taient probablement dus  l'imagination des
nouvellistes de Jamestown. Un jour, par exemple, O'Meara informe
Napolon que la Garde impriale s'est retire dans les Cvennes et que
toute la France est en insurrection; quant  l'effet produit par cette
nouvelle  sensation, on nous apprend seulement que l'Empereur a fait
une partie de reversi. Un autre jour, c'est Montholon qui revient de
Jamestown o il a lu les journaux. Il dclare que la France entire
demande l'Empereur, que tout se lve en sa faveur et que la
Grande-Bretagne est  son dernier soupir. Nous doutons fort que
Napolon ait attach la moindre foi  des rapports de ce genre. Nous
croyons qu'il gardait bien peu d'espoir, de quelque nature que ce ft.
Mais le peu qu'il en avait conserv reposait sur la princesse
Charlotte et sur lord Holland, parce que lui et--ce qui tait bien
plus important--lady Holland avaient embrass sa cause avec
enthousiasme; la princesse Charlotte, partie parce qu'elle tait
cense avoir exprim de la sympathie pour lui, et partie, peut-tre,
parce qu'elle avait pous le prince Lopold, qui avait demand  tre
son aide de camp. Ma foi, dit l'Empereur, celui-l est bien heureux
que je ne l'aie pas nomm aide de camp lorsqu'il me l'a demand, car
s'il l'avait t il ne s'asseoirait pas sur les marches du trne
d'Angleterre.

Il y avait une cause de danger qui tait parfaitement connue de Lowe,
ainsi que du commissaire franais, et  laquelle il tait difficile de
parer: c'tait la fascination qu'exerait personnellement le
prisonnier. Montchenu ne cesse de dplorer ce fait inquitant. On ne
quitte jamais Napolon, dit-il, sans prouver le plus grand
enthousiasme. Si j'tais  votre place, disait-il  Lowe, je ne
permettrais pas  un seul tranger de visiter Longwood, car ils le
quittent tous transports de dvouement et ils rapportent ce
sentiment-l en Europe. Ce qui m'a frapp c'est l'ascendant norme
que cet homme, entour de gardes, de rochers, de prcipices, a encore
sur les esprits. Tout  Sainte-Hlne se ressent de sa supriorit.
Les Franais tremblent  son aspect et se croient trop heureux de le
servir.... Les Anglais n'en approchent plus qu'avec timidit.
Ceux-mmes qui le gardent briguent un regard, un entretien, un mot.
Personne n'ose le traiter en gal. Ces symptmes alarmants taient
rapprochs d'un autre symptme qui ne l'tait pas moins: les manires
sduisantes du prisonnier. Il entrait dans une ferme, s'asseyait pour
causer avec les habitants; ceux-ci le recevaient avec une joie mle
de respect. Il parlait mme aux esclaves et leur donnait de l'argent.
Un peu plus, et on allait l'adorer. Le gouverneur tait effray,  en
perdre l'esprit, de ce nouveau et indfinissable danger qui menaait
la scurit de l'le. C'est pourquoi il se hta de rtrcir les
limites du domaine de Napolon, de faon qu'aucun cultivateur n'y pt
demeurer.




CHAPITRE IX.

LORD BATHURST.


Le commissaire russe, aprs avoir pass prs de trois ans 
Sainte-Hlne, crivait  son gouvernement: Il n'y a rien de plus
absurde, de plus impolitique, de moins gnreux et de moins dlicat
que la conduite des Anglais envers Napolon. Il ne serait pas juste,
pourtant, ni quitable, d'imputer  Lowe ou  Cockburn la
responsabilit de ces ignominies, ou de leur attribuer le principe
gnral d'aprs lequel l'Empereur fut trait. Ils ne faisaient
qu'excuter  la lettre, et de faon grossire, une sordide et brutale
politique. Ce sont les ministres anglais qui sont responsables,
ensemble et sparment, pour le traitement que subit Napolon et que,
chose assez trange, les partisans de Lowe ont condamn comme les
autres. Le grand coupable, dit le plus nergique avocat de Lowe, ce
fut le gouvernement anglais, dont la conduite, considre en
elle-mme, fut absolument dpourvue de dignit, en mme temps qu'elle
manquait de loyaut et de justice envers sir Hudson Lowe. Mais on
cesse de s'tonner lorsqu'on se rappelle qui taient ces ministres, et
ce qu'ils taient. M. Vandal, dans un des plus loquents passages de
son beau livre, fait remarquer que la victoire finale de la
Grande-Bretagne sur Napolon tait le triomphe de l'obstination sur
le gnie. Les hommes qui gouvernaient  Londres, jets par la maladie
de George III dans un chaos de difficults, placs entre un roi fou et
un rgent dcri, en butte aux attaques virulentes de l'opposition, 
la rvolte des intrts lss, aux plaintes de la Cit, entours d'un
peuple sans pain et d'un commerce aux abois... dsesprrent parfois
de maintenir Wellesley sous Lisbonne. Cependant, dans ce pril
extrme, aucun d'eux ne songe  cder,  solliciter,  accepter mme
la paix,  sacrifier l'orgueil et la cause britanniques, et rarement
des hommes d'tat ont oppos,  la violence dchane des vnements,
aux assauts ritrs du sort, plus admirable exemple de sang-froid et
de flegmatique courage. Quels sont donc ces hommes? Parmi eux, pas un
ministre d'un grand renom, d'un pass glorieux, d'une intelligence
suprieure: les successeurs de Pitt... n'ont hrit que de sa
constance, de son opinitret et de ses haines. Sachant qu'ils portent
en eux les destines de la patrie et celles du monde, ils puisent dans
ce sentiment une vertu d'nergie et de patience qui les gale aux plus
grands. Liverpool, Eldon, Bathurst, Castlereagh et Sidmouth, taient
des hommes dont il est impossible de dire que leurs noms brillent dans
l'histoire. Ils avaient, du moins, senti qu'ils devaient lutter
nergiquement jusqu'au bout: soutenus dans toute cette lutte par les
victoires de leurs marins, par la robuste rsignation de leurs
compatriotes et, finalement, par des succs militaires, ils taient
venus  bout de l'preuve et en taient sortis victorieux. Mais la
victoire ne leur avait pas appris  tre magnanimes. Ils s'taient
empars de leur grand ennemi; leur premier dsir tait que quelqu'un
leur rendt le service de le pendre ou de le fusiller  leur place:
faute de quoi, ils se rsolurent  le mettre sous clef, comme un
_pickpocket_. Ce qu'ils voyaient le plus clairement, c'est qu'il leur
avait cot dj beaucoup d'ennuis et beaucoup d'argent, et qu'il
devait maintenant leur en coter le moins possible. C'taient des
hommes honntes, agissant d'aprs leurs lumires: on peut seulement
regretter que les hommes fussent si mdiocres et les lumires si
troubles.

Le ministre spcialement charg de mettre cette politique  excution
tait lord Bathurst, secrtaire d'tat pour les deux dpartements
runis de la guerre et des colonies. Qui tait Bathurst?

Il est difficile de le dire. Nous savons qu'il tait le petit-fils de
ce lord Bathurst qui fut nonagnaire et qui, soixante ans aprs son
lvation  la pairie, fut promu au rang de comte. C'est ce Bathurst
qui, dans le dernier mois de sa vie,  quatre-vingt-dix ans, s'attira,
de Burke, la fameuse apostrophe que l'on sait. Nous savons encore que
notre Bathurst, le Bathurst de 1815, tait le fils du second lord
Bathurst, qui fut le plus incapable des lords chanceliers. Quant 
lui, il tait un de ces produits bizarres de notre systme politique,
qui trouvent le moyen d'occuper les charges les plus en vue et de
rester parfaitement obscurs. Il avait dirig le Foreign Office.
Maintenant, il tait et devait demeurer quinze ans secrtaire d'tat.
Pourtant, on a beau fouiller nos dictionnaires biographiques les plus
minutieux, on ne trouvera rien de plus que la sche numration de ses
emplois officiels, la date de sa naissance et celle de sa mort.

A prsent, il tait responsable de Napolon. Il fit comprendre  Lowe,
en termes positifs, que l'Empereur devait tre trait, jusqu' nouvel
ordre, comme prisonnier de guerre; mais qu'on devait lui accorder
toutes les liberts compatibles avec la scurit absolue de sa
personne. Il fit alors voter par le Parlement un acte, ncessaire
peut-tre, mais d'une svrit draconienne. Tout sujet anglais qui
aiderait  faire vader Napolon, ou qui, aprs son vasion, lui
prterait son concours en mer, serait passible de mort, et le bnfice
de clergie ne serait point admis en sa faveur. Lowe, disons-le en
passant, faisait de frquentes allusions  cet acte pour en tirer de
dlicates railleries  l'adresse des commissaires: Aprs tout,
disait-il, je n'ai pas le droit de vous pendre. Cependant, Bathurst
serrait l'crou tous les jours davantage. La table et l'entretien de
la maison de Napolon ne devaient pas excder huit mille livres.
C'tait  lui de payer tous ceux qui l'avaient suivi, officiers et
valets. Le service devait tre immdiatement rduit de quatre
personnes. Comme on n'indiquait ni le nom ni la qualit de ces quatre
personnes, il tait clair que l'on dsirait, tout simplement,
supprimer quatre bouches  nourrir. Aprs quoi, l'on persuaderait aux
autres de le quitter, sous prtexte que leur prsence ajoutait
considrablement aux dpenses.

On peut donc prsumer que toute la libert, compatible avec la
scurit de sa personne, qui lui avait t laisse de communiquer
avec quelques compatriotes et d'tre servi par ses propres
domestiques, allait tre, autant que possible, supprime. De plus,
Lowe devait rendre les liens du prisonnier plus troits que n'avait
fait Cockburn. Aucune lettre ne parviendrait  Napolon sinon par
l'intermdiaire de Lowe. La facult que l'amiral avait accorde 
Bertrand de donner des cartes d'admission, autorisant les personnes
qui venaient voir Napolon  traverser le cordon des factionnaires,
lui fut retire. Tous les Franais appartenant  la maison de
l'Empereur, eurent  signer une dclaration par laquelle ils
promettaient de se soumettre aux rglements dont leur matre tait
l'objet. Ainsi de suite. Bathurst attachait une grande importance 
enfermer Napolon dans une sorte d'enceinte, close par une grille
qu'il envoya d'Angleterre et qui tait destine  mettre le sceau 
toutes les prcautions prises. Nous considrons, crit-il, que c'est
un point trs important, surtout en attendant l'arrive de la grille
de fer, de s'assurer,  une heure avance de la soire et le matin de
bonne heure, que le prisonnier est en sret. Mais il semble qu'on
trouva difficile de pousser la contrainte trop loin. Car l'intrt
inspir par le captif tait extrme. Le public se disputait les
moindres miettes d'information venant de Sainte-Hlne. L'avidit, 
cet gard, devint telle, qu'il tait presque impossible d'empcher la
presse de s'emparer des lettres les plus intimes provenant de l-bas.
Une dame qui revenait de Sainte-Hlne en 1817 raconte que,
lorsqu'elle dbarqua  Portsmouth, les passagers furent assaillis par
une foule appartenant  toutes les classes de la socit, qui semblait
prte  les mettre en pices pour obtenir des renseignements sur le
prisonnier. A peine furent-ils arrivs  l'htel, que des trangers
fondirent sur eux avec des portraits de Napolon, afin de savoir si
ces portraits taient ressemblants. C'est pour cette raison que le
livre de Warden, qui ne valait rien, eut un succs fou. Et celui de
Santni, qui ne valait pas mieux, obtint une vogue semblable. Il eut
sept ditions en quinze jours: du moins, c'est l'auteur qui l'affirme.

Lord Holland souleva un dbat  la Chambre des Lords sur la faon dont
tait trait Napolon. Et  partir de ce moment il rgne un ton plus
humain dans les prescriptions de Bathurst. La lettre qu'il crivit 
Lowe un mois aprs le dbat est conue dans un esprit qu'on pourrait
presque qualifier de poli. Vous pouvez l'assurer que vous tes
dispos  rendre sa situation plus agrable en lui fournissant toutes
les publications nouvelles.... Il serait bon, je crois, d'ajouter
qu'il n'existe dans ce pays aucun parti pris de lui refuser
satisfaction en ce qui touche le service de sa table et,
particulirement, la consommation du vin. Plus tard, dans la mme
anne, il permet de dpasser le maximum de 12000 livres, si cette
somme est reconnue insuffisante pour entretenir la maison d'un
officier gnral de distinction. Napolon, on le voit, a reu de
l'avancement. De gnral en retrait d'emploi il est promu officier
gnral de distinction.

Il semble que Bathurst ft digne de Lowe, comme Lowe tait digne de
Bathurst. Tous deux paraissent avoir eu le mme idal en matire de
tact et de bon got.

En veut-on un exemple? La plaie de Sainte-Hlne, ce sont les rats. Le
secrtaire d'tat crit  ce sujet au gouverneur: Vous recevrez une
lettre particulire de M. Goulburn relative aux graves dsagrments
que lui causent ( Napolon) les nombreux rats dont la maison est
infeste. Il y a quelque chose de comique dans cette plainte, venant
d'un monarque dchu, _et le fait semble en contradiction avec la
sagacit qu'on prte  ces animaux_. Aussi n'est-il gure probable que
l'on ait choisi, pour le mettre en avant, un pareil sujet de
dolances,  moins d'y tre forc. Il est cependant possible que le
grand nombre de ces animaux cause un ennui rel. _Bien que j'aie lieu
de croire que leur multiplication est due  la ngligence de ses
domestiques_,--_ngligence qu'il encourage probablement_,--il me
parat convenable,  tous les points de vue, de faire une enqute sur
l'tendue du mal et d'y porter remde. Nous ne pouvons nous rappeler
aucune plainte de Napolon  ce sujet, bien que sa maison ft remplie
de ces dgotantes btes. Mais ce fait n'te rien de leur saveur
aux spirituelles plaisanteries du secrtaire d'tat que nous avons
mises en italiques. Peut-tre trouvera-t-on, cependant, qu'il va un
peu loin lorsqu'il insinue que l'Empereur,--si dlicat en ces
matires,--encouragea volontairement la ngligence de ses serviteurs,
dans l'intention de pousser  la multiplication des rats.

Quand Napolon se meurt, Bathurst fait entendre une note vraiment
sublime. S'il est rellement malade, crit-il, ce sera peut-tre une
consolation pour lui d'apprendre que les nouvelles rptes qui se
sont rpandues sur le dclin de sa sant n'ont pas t reues ici avec
indiffrence. Vous transmettrez donc au gnral Buonaparte
l'expression du vif intrt avec lequel Sa Majest a accueilli le
rapport de sa maladie, et du dsir qu'prouve Sa Majest de lui faire
donner tous les soulagements que sa situation comporte. Vous
assurerez le gnral Buonaparte qu'il n'est point d'allgement,
rsultant d'un surcrot de soins mdicaux ou de quelque arrangement
compatible avec la sret de sa personne (et Sa Majest ne peut
entendre par l donner aucune esprance d'un transfert,) que Sa
Majest ne soit dsireuse d'accorder, etc. C'tait le comble, le
dernier mot, le _nec plus ultra_ de Bathurst. Par bonheur, lorsque ce
rare morceau arriva  Sainte-Hlne, le prisonnier tait all l o la
sympathie de Georges IV, exprime par Bathurst, ne pouvait plus
l'atteindre. Scott croit que cette lettre et t pour lui une
consolation. Une telle apprciation ne se discute pas.

Toute cette correspondance, du moins ce que nous en avons lu, est
sordide, lamentable.

Il faut, sans doute, songer  l'puisement de cette guerre, aux sommes
normes qu'elle avait cotes; il faut faire la part du dsir bien
naturel qu'on avait de ne pas laisser s'chapper le grand perturbateur
de la paix publique. Tout cela admis, il nous semble  nous, sur la
fin du sicle o ces vnements se passrent, qu'il y eut l un
mlange de bassesse et de lchet; mais la responsabilit de cet
ignominieux pisode, de cette politique de mouchards et d'harpagons,
n'est pas  Sainte-Hlne avec les Lowe et les Cockburn: elle est 
Londres avec les Liverpool et les Bathurst, quoique les ministres
aient essay, comme on l'a vu, de se dgager de la sinistre renomme
de Lowe, en lui faisant,  son retour, le plus glacial des accueils.




CHAPITRE X.

LES PERSONNAGES DU DRAME.


Les personnages de cette longue tragdie ne sont pas nombreux, et
quelques-uns,--les Poppleton et autres semblables,--traversent
seulement la scne, muets et impalpables comme des ombres. Par
exemple, ce Poppleton dont le nom revient  chaque instant, nous ne
savons rien de lui, si ce n'est qu'il remplit longtemps les fonctions
d'officier d'ordonnance  Longwood, qu'il tait un cavalier des plus
mdiocres, qu'il s'amusait quelquefois  dterrer des pommes de terre,
et qu'en quittant Longwood il accepta en cachette une tabatire, comme
prsent d'adieu de Napolon, un des plus grands crimes que Lowe pt
inscrire dans son code particulier.  et l nous apercevons quelques
silhouettes d'un relief bien accus: ainsi l'amiral qui succda 
Malcolm et dont Napolon nous a donn un croquis. Il me rappelle ces
petits patrons hollandais, toujours gris, que j'ai vus aux Pays-Bas,
assis  table, une pipe aux dents, un fromage et une bouteille de
genivre devant eux. Mais il est d'autres noms que l'on rencontre 
chaque page des diffrents rcits de Sainte-Hlne. Ce sont d'abord
les membres de la petite cour de l'Empereur. Parmi les personnes dont
il n'a pas encore t question, Bertrand, le grand-marchal, et sa
femme, occupent naturellement le premier rang.

Bertrand a un grand mrite qui le distingue des autres: il n'a pas
crit de livre, il se tait. Agrable contraste avec Gourgaud et Las
Cases, si abondants en confidences et si prodigues de rvlations sur
leur propre personne! Il semble que Bertrand ft un excellent
officier. Napolon a souvent rpt que c'tait le meilleur officier
du gnie qu'il y et au monde. Mais cela pourrait bien avoir t dit
pour taquiner Gourgaud. Il tait dvou  son matre, mais ne l'tait
pas moins  sa femme. Cette double allgeance, qui avait dj amen
des difficults  l'le d'Elbe, lui causa des embarras perptuels avec
l'Empereur, qui s'en montra choqu jusque sur son lit de mort. En
revanche Bertrand rsista aux prires de sa femme qui le suppliait de
ne pas accompagner l'Empereur  Sainte-Hlne. Il resta jusqu'au bout,
non sans avoir song plus d'une fois  s'loigner. Dans son loyal
silence, il reste la figure la plus sympathique de ce groupe qui
entoure l'Empereur. Pour une raison ou pour une autre, il tait
l'objet de la haine particulire de Lowe, mais Henry, l'ami du
gouverneur, et tous les autres tmoins impartiaux, disent du bien de
lui. Napolon,  son lit de mort, ordonna  Bertrand de se rconcilier
avec Lowe, et, en effet, il y eut une rconciliation aprs la mort de
l'Empereur.

Mme Bertrand tait, dit-on, une crole anglaise de naissance. Elle
tait, du ct anglais, nice de lord Dillon, et, du ct crole,
parente de l'impratrice Josphine. Son origine britannique avait t
cause qu' l'le d'Elbe on l'avait souponne d'tre sympathique aux
Anglais. Mais il est impossible de dcouvrir chez elle la moindre
trace d'une pareille tendance. Elle parat avoir t une personne
extrmement sduisante. C'tait, dit une dame anglaise fixe dans
l'le, une femme tout  fait attrayante et pleine de charme. Elle
parlait l'anglais avec une aisance parfaite, mais avec un lger
soupon d'accent franais. Elle tait grande, d'extrieur imposant,
mais elle se penchait lgrement, d'un mouvement lgant qui diminuait
sa haute taille et ajoutait  sa grce. Ses yeux noirs taient
brillants, doux, anims. Sa dmarche tait celle d'une jeune reine qui
est habitue  exiger l'admiration, mais qui sait la gagner et la
retenir. Son caractre, pourtant, connaissait les orages de la
passion crole. Lorsqu'elle apprit que Napolon allait tre conduit 
Sainte-Hlne, elle se jeta dans la cabine de l'Empereur, fit une
scne violente et essaya ensuite de se noyer. Tout cet pisode, y
compris la tentative de suicide, n'a rien de prcisment tragique.
Comme elle avait dj le corps  moiti sorti par la fentre de la
cabine et que son mari la retenait de l'intrieur, Savary, qui avait
une vieille animosit contre elle, criait au milieu de rires fous:
Laissez-la! mais laissez-la donc! Maitland eut de frquentes
disputes avec elle quand elle tait  bord du _Bellrophon_ et cet
tat de guerre aboutit  une scne o, perdant le peu de patience qui
lui restait, il lui dclara qu'elle n'avait pas le sens commun et la
pria de ne plus lui adresser dornavant la parole. Ce qui n'empche
pas que, plus tard, dans cette mme journe, lorsqu'elle quitta le
navire, elle vint vers le capitaine d'un air conciliant et amical,
qui lui faisait le plus grand honneur; elle lui rappela ce qu'il
avait dit le matin et ajouta qu'elle voulait quand mme lui serrer la
main, car Dieu sait, conclut la pauvre dame, si nous nous reverrons
jamais! Maitland la dfinit en deux mots une bonne mre, une
excellente pouse, avec une foule de qualits, quoique peut-tre un
peu prompte  s'emporter. Forsyth dit qu'elle parat avoir gagn la
bienveillance et l'affection de tous ceux qui la connaissaient. On a
d'elle un joli mot. Elle eut un enfant  Sainte-Hlne, et le prsenta
 l'Empereur comme le premier Franais qui ft arriv  Longwood sans
la permission de lord Bathurst. Mme de Montholon rapporte que, durant
cette longue et morne captivit, elle vcut en parfaite intelligence
avec cette charmante femme. Aprs le dpart de Mme de Montholon elle
resta deux ans sans avoir la compagnie d'aucune de ses compatriotes,
et elle tait oblige de demander l'agrment de Lowe quand elle
prouvait le besoin de voir un peu de monde. Personne n'avait fait de
plus grands sacrifices que Mme Bertrand pour accompagner l'Empereur et
son mari. Elle adorait le luxe et le monde. Elle tait accoutume 
tenir une des premires places dans une cour splendide. Elle avait, 
Trieste, jou les vice-reines pour son propre compte. Ses enfants,
dont la beaut tait merveilleuse, arrivaient  un ge o leur
ducation aurait pu tre sa grande proccupation. Mais, la premire
motion passe, elle prit sans se plaindre le chemin de cette Sibrie
des Tropiques. Il semble qu'elle se soit applique  remplir le rle
de conciliatrice au milieu de cette cour si petite, et qui, pourtant,
offrait un si vaste champ au dploiement de cette providentielle
mission.

La personnalit de M. et de Mme de Montholon ne nous apparat que
vaguement, bien que leurs noms tiennent une large place dans les
annales de la captivit. Montholon descendait d'une ancienne famille;
il se prtendait, du droit de ses anctres, titulaire d'une pairie
anglaise ou irlandaise. Un de ses aeux avait, assure-t-on, sauv la
vie de Richard Coeur de Lion, et, en raison de cet exploit, avait t
cr comte de Lee et baron O'Brien. Montholon tait,--toujours d'aprs
la mme tradition,--l'hritier de ces titres, mais les recherches les
plus minutieuses n'ont pu tablir le fait. Quoi qu'il en soit,
Napolon l'avait connu quand il n'tait encore qu'un enfant de dix
ans. Lorsqu'il habitait en Corse avec sa mre, remarie  M. de
Smonville, il avait reu des leons de mathmatiques de son futur
souverain alors capitaine d'artillerie. Il s'tait ensuite rencontr
au collge avec Lucien et Jrme, et avec Eugne de Beauharnais. Il
avait donc t, on le voit, ml  toute la carrire de Napolon, et
il tait, de plus, rattach  l'Empire par le mariage de sa soeur avec
le noble et chevaleresque Macdonald. C'tait la curieuse destine de
Montholon d'avoir connu Napolon durant les annes obscures de sa
jeunesse, d'avoir t associ aux splendeurs de l'Empire, de suivre
son matre dans l'exil, de veiller prs de son lit de mort avec la
tendresse d'un fils, de vivre assez pour prendre part  la romanesque
entreprise de Boulogne et pour partager la captivit du troisime
Napolon pendant le mme nombre d'annes qu'il avait partag la
captivit du premier. Il passa six ans de sa vie dans l'une de ces
prisons et six ans dans l'autre. Il vit le rtablissement de l'Empire,
que Gourgaud manqua de quelques mois. Mais Gourgaud--le fait est
caractristique--tait oppos au Prince prsident.

Heureusement pour Montholon, son dvouement tait un dvouement
aveugle. Nous disons heureusement, car il n'y avait de place dans la
petite cour que pour un dvouement de cette nature. Aprs le dpart de
Las Cases il n'tait pas difficile  Montholon de prendre la place
vacante. En effet, l'attachement de Bertrand  sa femme et l'humeur
dsagrable de Gourgaud les rendaient incapables de se mettre sur les
rangs. Ainsi, Montholon devint le familier par excellence, l'homme
indispensable de l'entourage. Et pourtant lui aussi rvait de partir.
Bathurst crivait, en 1820, sur un ton railleur,  propos de Bertrand
et de Montholon: Tous les deux sont sur le point de s'envoler, mais
ils se surveillent l'un l'autre. Montholon, en tout cas, aurait voulu
accompagner sa femme, lorsqu'elle partit en 1819; il eut,  ce sujet,
 lutter tous les jours contre Napolon, qui le pria de rester. Nous
le trouvons, neuf semaines avant la mort de son matre, discutant avec
Lowe les noms de ceux qui pourraient prendre la place de Bertrand et
la sienne auprs de l'exil. Planat, on l'a dj vu, tait sur le
point de se mettre en route pour venir lui succder.

Quant  Albinie Hlne de Vassal, comtesse de Montholon, sans
l'absurde jalousie de Gourgaud nous ne saurions d'elle que fort peu de
chose. Pourtant elle a laiss des souvenirs intressants de ses
annes d'exil. Nous apprenons, incidemment, par Mneval, que son
mariage avec Montholon rencontra quelques difficults. Elle avait dj
divorc avec deux maris, tous deux vivants. L'Empereur dfendit de
publier les bans, mais donna ensuite  Montholon la permission
d'pouser la nice du prsident Sguier. Montholon avait jou son
souverain, car la future pouse tait la personne prohibe, sous une
dsignation diffrente. C'est une femme tranquille, sans prtentions,
dit Maitland. Elle ne donna point d'ennuis et parut dcide  tout
accepter, pourvu qu'on lui permt d'accompagner son mari. C'est elle
qui se chargeait de faire de la musique pour l'Empereur et ses htes.
Elle chantait des airs italiens, sans beaucoup de voix, et tapotait le
piano.

Le marquis Emmanuel de Las Cases avait eu une carrire assez
accidente. Il tait entr tout jeune dans la marine franaise et
avait assist au sige de Gibraltar. Nomm lieutenant avant l'ge de
vingt et un ans, il recevait, bientt aprs, le commandement d'un
brick. La Rvolution survint, et le jeune officier fut un des premiers
 migrer. Circonstance heureuse pour lui, en fin de compte, car ses
souvenirs de Coblentz et de l'migration avaient une saveur toute
particulire pour Napolon. De Coblentz il fut envoy en mission
secrte auprs de Gustave III, roi de Sude. De l le vent le poussa
en Angleterre. Il fit partie de la dsastreuse expdition de Quiberon,
russit  s'chapper et revint  Londres o il donna des leons et
publia un atlas historique qui lui rapporta quelque argent. Aprs le
18 brumaire il rentra en France, servit sous Bernadotte et devint
chambellan et conseiller d'tat. Lors de la premire abdication il
refusa de s'associer au vote du conseil d'tat qui dposait Napolon,
tout en acceptant de Louis XVIII le grade de capitaine dans la marine;
puis il se retira en Angleterre. Il rentra  Paris, naturellement,
pendant les Cent Jours, et, aprs la bataille de Waterloo, pria
l'Empereur de l'emmener  Sainte-Hlne. Plus g que son matre de
trois ans, il lui survcut vingt et un ans et mourut en 1842.

Nous donnons tous ces dtails parce qu'ils expliquent cette
prfrence, cause de tant de jalousies, dont il fut l'objet. Las Cases
appartenait  la vieille noblesse; il avait servi dans la marine
royale avant la Rvolution; il avait fait partie de l'migration; il
connaissait bien l'Angleterre. Par tous ces motifs, il tait en mesure
de satisfaire la curiosit insatiable de Napolon sur certains aspects
de l'existence dont il n'avait pu prendre aucune exprience
personnelle. D'ailleurs Las Cases tait un homme du monde. Il s'tait
battu, il avait jou, il avait voyag, il avait travers toutes les
situations, essay tous les rles d'un exil besogneux et plein de
ressources; il avait observ l'Empire et la Cour  un point de vue
beaucoup plus indpendant que Napolon. De plus, il adorait son
matre, n'avait pas de secrets pour lui, le regardait comme un tre
surhumain, un tre divin. Nous avons vu qu'il n'avait pas de scrupules
quand il s'agissait de servir l'Empereur. Il disait: Napolon est mon
Dieu, ou: Je ne regrette pas mon exil, puisqu'il me permet de vivre
auprs de l'tre le plus noble de la cration. Il poussait la
flatterie jusqu' tre sensiblement plus petit que l'Empereur. Il va
sans dire que la mdaille avait son revers. Il humiliait son matre en
ayant un mal de mer des plus violents  bord d'un vaisseau de guerre
anglais, en dpit de son uniforme d'officier de marine, tout battant
neuf, et du prodigieux saut qu'il avait fait d'un grade  un autre,
aprs un quart de sicle pass  terre. Et puis, ses collgues le
hassaient: le surnom qu'ils lui donnaient tait le Jsuite. La
faveur que lui accordait Napolon s'explique aisment pour nous par
son exprience, par son contraste avec Bertrand, par trop conjugal,
avec Montholon, beaucoup moins lettr, et avec l'impraticable
Gourgaud: pour eux, cette faveur tait un sujet de continuelle
irritation. Son dpart n'est pas trs facile  comprendre. Il aurait
pu revenir, mais ne s'en soucia pas; il s'enveloppait,  cet gard,
dans des phrases vagues qu'il est malais aujourd'hui d'interprter,
et qui veulent dire, croyons-nous, que ses collgues lui avaient rendu
l'existence impossible. Malgr tout, malgr ses faux impudents, malgr
son manque de vracit, malgr le soupon dont on ne peut s'affranchir
qu'il tait peut-tre simplement un Boswell enthousiaste,  la piste
de matriaux biographiques  publier, nous avons gard, au fond de
nous, une certaine sympathie pour le petit rhteur si dvou  son
matre, et nous ne pouvons oublier qu'il voulait absolument remettre 
Napolon une somme de quatre mille livres, probablement son unique
fortune. Il avait avec lui son fils, alors un tout jeune garon, qui,
plus tard, assaillit sir Hudson Lowe dans une rue de Londres, et
essaya d'avoir un duel avec l'ancien gouverneur. Dix-neuf ans aprs la
mort de Napolon, le jeune homme retournait  Sainte-Hlne avec
l'expdition charge de ramener les cendres de l'Empereur; il devint
snateur sous Napolon III.

Piontkowski reste une figure mystrieuse. Simple soldat dans les
lanciers polonais, il avait suivi Napolon  l'le d'Elbe et reut
l'paulette en rcompense de sa fidlit. Au moment o le gouvernement
anglais refusait  Gourgaud la permission d'emmener son vieux
domestique,  Las Cases celle de se faire rejoindre par sa femme, il
envoya Piontkowski, dont la prsence n'tait ni demande ni dsire, 
la suite de Napolon. S'il faut en croire les autres habitants de
Longwood, Gourgaud s'aperut immdiatement qu'il ne disait pas la
vrit et que ses assertions, en ce qui concernait ses campagnes,
taient mensongres. Napolon ne savait rien de lui, n'avait aucune
sympathie pour lui et montrait  son gard une mfiance fort
naturelle. Lorsqu'il fut parti, l'Empereur exprima ouvertement le
soupon que cet homme tait un espion; Las Cases le dsigne
ddaigneusement comme le Polonais. Il disparut, aprs neuf mois,
aussi brusquement qu'il s'tait montr, les poches bien garnies,  ce
qu'il semble. Nous ne croyons pas que ce ft un espion, mais son
apparition et son rle  Longwood demanderaient  tre claircis.

Les jeunes filles nes dans cette le sont extrmement jolies, dit
un tmoin qui vivait  Sainte-Hlne,  l'poque o l'Empereur y
rsidait, et nos diffrentes chroniques en disent long  ce sujet. Il
y avait les deux Balcombe, miss Wilks, miss Robinson, connue sous le
nom de la Nymphe et miss Kneipps, qu'on appelait le Bouton de
rose.

Gourgaud fut passionnment amoureux de miss Wilks. Voil une femme!
s'cria-t-il lorsqu'il la connut pour la premire fois. Aussitt, son
coeur fut pris: Hlas! se disait-il, pourquoi suis-je prisonnier?
Bertrand a beau l'assurer qu'on le prfre aux autres prtendants,
l'Empereur a beau le rconforter en lui disant qu'il ferait un bien
plus beau mariage en France, rien n'y fait. Il voit s'loigner le
navire qui l'emporte, et soupire un dsespr: Adieu, Laure!

Tous les tmoignages sont unanimes pour nous convaincre que, dans
cette circonstance, Gourgaud avait bien plac ses affections. Miss
Wilks tait alors dans tout l'clat de la premire jeunesse, et toute
sa personne, son affabilit, ses manires lgantes et rserves,
concouraient  faire d'elle la plus charmante et la plus admirable
jeune fille que j'eusse jamais vue, ou que j'aie rencontre depuis,
dans mes prgrinations  travers l'Europe, l'Asie et l'Afrique,
pendant trente ans. Tel est le tmoignage rendu par une dame qui
l'accompagnait, lors de sa premire visite  Napolon. L'Empereur
n'tait gure moins sduit que son aide de camp. Il avait beaucoup
entendu parler, dit-il en la saluant, de l'lgance et de la beaut de
miss Wilks, mais il tait convaincu maintenant que la renomme tait
reste en dessous de la vrit.

Elle tait la fille du colonel Wilks, gouverneur de l'le pour le
compte de la Compagnie des Indes. Elle pousa plus tard le gnral sir
John Buchan et elle a vcu jusqu' quatre-vingt-onze ans. Elle est
morte en 1888; elle aimait  raconter que Napolon, au moment de son
dpart, lui avait donn un bracelet, et que, quand elle avait dit son
regret de quitter l'le, il avait rpondu: Ah! mademoiselle, je
voudrais bien tre  votre place!

Napolon donnait des noms de fantaisie aux lieux et aux gens. Il y
avait certain vallon paisible qu'il avait surnomm la Valle du
Silence. Mais, ayant dcouvert qu'une jolie fille y demeurait, il la
rebaptisa la Valle de la Nymphe.

La Nymphe tait la fille d'un fermier, une charmante fille d'environ
dix-sept ans. Son nom tait Marianne Robinson; sa soeur avait pous
un capitaine Jordan, du 66e rgiment, en garnison  Sainte-Hlne.
Warden lui a consacr une page de son livre; il raconte que les
visites de l'Empereur  la petite ferme devinrent si frquentes que
les cancans de Jamestown donnrent l'veil au pre. A partir de ce
moment, il dfendit  sa fille de se montrer quand l'Empereur venait
les voir. C'tait l une sotte histoire; cependant, Napolon ne crut
pas inutile de la dmentir dans les _Lettres du Cap_. Il ne lui avait
jamais parl qu'une fois,--tait-il dit dans ces lettres,--en mauvais
anglais et sans descendre de son cheval. Montchenu, qui avait
l'imagination polissonne, se fait l'cho de cette fable et prtend que
l'Empereur lui fit une dclaration, qu'il parlait beaucoup de sa
beaut et qu'il excita ainsi la jalousie de miss Balcombe. Napolon,
cela est bien certain, a fait plus d'une visite  la Nymphe, et, si
nous en croyons Gourgaud, elle insinua  l'Empereur qu'elle se
promenait tous les matins. Mais, bien loin de profiter de cette
quasi-provocation, il plaisante Gourgaud sur sa nouvelle conqute,
sorte d'accusation contre laquelle le brave officier ne pouvait jamais
se dfendre. Finalement, la Nymphe se marie et met fin, par l,  ces
commrages. Son mari est un capitaine marchand, un monsieur
douard, (Edwards) qui a t attir vers elle,--du moins on se plat
 le croire  Longwood,--par le bruit de l'admiration qu'elle
inspirait  l'Empereur. Il suffit que j'aie dit qu'elle tait jolie,
dit Napolon, pour que ce capitaine tombe amoureux d'elle et
l'pouse. Napolon ajoute un commentaire mystrieux: Ce mariage
prouve que les Anglais ont plus de dcision que les Franais,
remarque qui semble indiquer quelque vellit hsitante de la part
d'un des officiers de la maison, probablement le capitaine
Piontkowski. Elle amne son mari  Longwood; l'Empereur trouve qu'elle
a l'air d'une nonne et que son mari ressemble tonnamment  Eugne de
Beauharnais. Napolon, selon son habitude, lui pose deux ou trois
questions brutales et saugrenues. L'homme de mer rougit; l'Empereur le
fait boire, et, aprs une heure et demie passe de cette manire, le
couple prend cong. Au bout d'un moment, Napolon les suit et veut
absolument embrasser, non la Nymphe, mais son mari, parce que, dit M.
Robinson, il ressemble tellement  Joseph Bonaparte, il confondait,
sans doute, avec Eugne. Sur cette sortie inattendue, la Nymphe
disparat et ne se montrera plus.

Il y avait encore une autre beaut, qu'on appelait le Bouton de Rose.
Les diteurs du journal de Gourgaud nous apprennent qu'elle s'appelait
miss Kneipps. Elle fait des apparitions intermittentes, mais nous ne
savons rien d'elle. Encore plus vague et plus indcise la silhouette
d'une certaine miss Churchills. Nous savons seulement qu'il y eut,
dans le large coeur de Gourgaud, une niche pour chacune d'elles.

De toutes ces jeunes filles, Betsy Balcombe est celle dont le nom
revient le plus souvent dans les annales de Sainte-Hlne. Vingt-trois
ans aprs la mort de Napolon, elle a, sous son nom de femme marie
(Mrs Abell), publi ses souvenirs. Son pre, M. Balcombe, tait une
manire de fournisseur en tous genres,--par politesse on disait
quelquefois un banquier,--et une lgende qui avait cours dans l'le,
faisait de lui un fils naturel de George IV. Napolon habita la villa
de M. Balcombe pendant qu'on prparait Longwood pour le recevoir et
c'est alors qu'il fit la connaissance de ses deux filles. Betsy, la
plus jeune des deux, n'avait que quinze ans. Toutes deux parlaient
franais, mais Betsy tait la plus jolie et plaisait davantage 
Napolon. Elle reprsentait un type tout  fait nouveau pour lui, un
hardi gamin en jupons, qui disait et faisait tout ce qui lui passait
par la tte, suivant la fantaisie du moment. Elle a racont dans son
livre les farces qu'elle faisait et qui devaient sembler  l'Empereur
une nouveaut piquante. Elle lui donnait des gifles, elle lui prenait
son pe et l'attaquait. Mais l'entourage tait choqu, on n'en sera
pas surpris, des liberts qu'elle prenait avec le matre, et Napolon
lui-mme finit par s'en fatiguer. Il traite toute cette famille de
canaille et de misrables. Il y eut une flirtation qui tint toute
l'le en suspens. Le major Ferzen pouserait-il Betsy? Non, dit
Napolon, c'est impossible que le major se dgrade  ce point-l! Et
pourtant,  de rares intervalles, elle l'amusa jusqu'au bout. Quelques
semaines avant le dpart de Betsy pour l'Europe, l'Empereur envoya aux
deux soeurs deux assiettes de bonbons que Lowe les obligea de rendre,
et c'est sur ce dernier souvenir, caractristique de Sainte-Hlne et
de son tyran, que la famille Balcombe s'embarqua pour l'Angleterre,
sur le mme bateau qui emmenait Gourgaud.

Quoique les moustiques fussent galement trs tracassiers, l'lment
principal de la population c'tait encore les rats, plus redoutables
que des rgiments, que le canon, que Lowe lui-mme. L-dessus, il n'y
a qu'un cri. La quantit de rats qui existe  Longwood, dit O'Meara,
est quelque chose d'incroyable. Je les ai vus en troupe, comme des
poulets, autour des rebuts de la cuisine. Les planchers et les
cloisons qui sparaient les chambres taient percs de trous dans
toutes les directions. Il est difficile,  qui ne l'a entendu, de
s'imaginer le bruit que font ces animaux lorsqu'ils courent du haut en
bas des cloisons et galopent en bandes dans les greniers. Trs
souvent O'Meara est oblig de se dfendre contre eux avec ses bottes
et son tire-bottes. Quand l'Empereur tait  dner, ils couraient
autour de la table, sans s'inquiter de personne. Lorsque Napolon
prend son chapeau dans l'armoire, un norme rat s'en chappe et se
sauve entre ses jambes. Le flau de l'le, dit Sturmer, ce sont les
rats; les sauterelles d'gypte ne sont rien  ct. Les habitants ne
peuvent rien contre eux. Un esclave qui couchait dans une galerie eut
un morceau de la jambe emport. Pareille chose arriva  l'un des
chevaux de l'Empereur. Bertrand fut srieusement mordu  la main
pendant son sommeil. Le soir, il tait ncessaire de protger les
enfants contre leurs attaques. De loin, ce flau pouvait paratre
insignifiant, ou mme comique,  Bathurst; il n'en tait pas moins une
odieuse aggravation aux petites misres de Longwood. Du reste,
Bathurst n'tait pas le seul  s'en gayer. Parmi les basses
caricatures,  l'aide desquelles certains journalistes franais
essayaient de salir leur souverain dchu, il en est plus d'une qui
fait allusion  ce sujet: Napolon reu par le peuple de
Sainte-Hlne, c'est--dire par les rats; Napolon octroyant une
constitution aux rats; Napolon gard pendant son sommeil par un rat
factionnaire. Ainsi de suite. Inutile de nous tendre sur ces
plaisanteries.




CHAPITRE XI.

LES COMMISSAIRES.


Dans ce drame lugubre, comme dans presque toutes les affaires
humaines, la comdie a sa place et la farce mme se glisse. La
comdie, c'est sir Hudson Lowe qui se charge de la fournir, avec ses
haricots et ses jetons. La farce, c'est l'histoire des commissaires.

Par le trait du 2 aot 1815, il avait t stipul,  la prire de
Castlereagh, qui ne manqua pas de s'en repentir, que l'Autriche, la
Russie et la Prusse nommeraient des commissaires pour se rendre et
habiter dans la place que le gouvernement britannique aura assigne
pour la rsidence de Napolon Buonaparte, et qui, sans tre
responsables de sa garde, s'assureront de sa prsence. Par l'article
suivant les cabinets signataires se proposaient d'inviter le roi trs
chrtien  envoyer un fonctionnaire semblable. La Prusse, par un
judicieux mlange de clairvoyance et d'conomie, se dispensa de mettre
 profit le privilge qui lui tait confr. Les autres cours se
htrent de nommer leurs reprsentants. Ces commissaires n'avaient, on
le remarquera, qu'un seul et unique devoir  remplir: s'assurer de la
prsence de Napolon. Il est bon d'observer que pas un des
commissaires ne le vit jamais face  face, sauf l'un d'eux qui fut
admis  contempler son cadavre.

Un jour, le commissaire russe crut le voir, du champ de courses,
debout sur le perron de sa rsidence. Le mme jour, le commissaire
autrichien, cach dans un foss et arm d'un tlescope, aperut un
homme en tricorne qu'il jugea devoir tre l'Empereur. Le commissaire
franais jouit du mme aperu tlescopique, mais, comme il resta
jusqu' la mort de Napolon, il eut la bonne fortune de voir ses
restes. L se borne le compte rendu de ce qu'ils ont fait pour
accomplir leur mission, qui tait de s'assurer de sa prsence.

Il leur restait donc des loisirs considrables; ils les employrent 
causer avec le gouverneur,  lui dire des injures,  le tourmenter en
lui faisant sentir une autorit rivale de la sienne. Lui les traitait
en consquence. Il assura l'Autrichien,--et c'est encore un trait qui
le caractrise,--qu'il avait fouill Vattel, Grotius et Puffendorff
sans russir  trouver, dans toute l'histoire diplomatique, une
situation comparable  la leur. Il aurait pu ajouter: ni  la sienne.
Mais c'tait l une pauvre consolation pour des hommes qui voulaient
voir Napolon, ne ft-ce qu'un moment, et  qui cette satisfaction
tait refuse. Ils rdaient vainement autour de Longwood. L'Empereur
s'amusait  les regarder derrire ses stores et envoyait quelquefois
vers eux des personnes de sa suite pour recueillir quelques nouvelles.
Mais ce n'tait pas encore l ce que les commissaires taient venus
chercher.

Un jour, Napolon les invita  djeuner, non comme personnages
officiels, mais comme hommes privs. Il ne doutait pas que leur
curiosit ne l'emportt sur l'tiquette et sur l'opposition du
gouverneur. Le repas et manqu un peu d'agrment, car il avait pass
la matine  prparer une sorte de harangue qu'il voulait leur
adresser. Mais ils ne parurent point. Il attendit jusqu' cinq heures
et reut alors, par ordonnance, un refus en termes hautains, bas sur
les convenances, de la part de l'envoy russe et de l'envoy
autrichien. Montchenu n'envoya aucun message, mais c'est sans doute
dans cette circonstance qu'il est cens avoir fait l'hroque rponse:
Allez dire  votre matre que je suis ici pour le surveiller et non
pour dner avec lui! Ni Montchenu ni ses collgues ne retrouvrent
l'occasion qu'ils avaient ddaigne. Ce fut leur dernire, leur unique
chance.

Montchenu, le commissaire franais, est celui qui se prenait le plus
au srieux et c'est pourquoi, de cette ridicule commission, il tait,
de beaucoup, le plus ridicule. On dit que sa nomination avait t la
vengeance de Talleyrand pour tout ce qu'il avait eu  subir de
l'Empereur. C'est la seule vengeance que je veuille tirer des
procds de Napolon  mon gard; du reste, elle est terrible; quel
supplice pour un homme de la trempe de Bonaparte d'tre oblig de
vivre avec un bavard ignorant et pdant! Je le connais, il ne
rsistera pas  cet ennui, il en sera malade et en mourra  petit
feu. Comme nous l'avons vu, cette subtile vengeance manqua son effet,
puisque Montchenu ne russit pas  infliger une seule fois sa prsence
au prisonnier. Au dbut de sa vie, il avait connu Napolon lorsqu'il
tait officier subalterne  Valence, dans un rgiment dont Montchenu
tait lieutenant-colonel. A cette poque, ils avaient t en rivalit
auprs de Mlle de Saint-Germain dont ils cherchaient  gagner le
coeur. Elle leur prfra  tous deux M. de Montalivet qu'elle pousa.
Il semble qu' Sainte-Hlne il gardait encore cette disposition 
l'amour, et ses conversations, telles que Gourgaud nous les rapporte,
paraissent n'avoir consist qu'en observations indcentes et en
conseils immoraux. Il essaya d'embrasser une Mrs. Martin qui nous est
inconnue. Il envoya  lady Lowe une dclaration d'amour en huit pages,
qu'elle proposa  Gourgaud de lui montrer. Sa fatuit n'avait d'gale
que sa vanit. Il se vantait, d'une manire gnrale, de ses succs
auprs des dames anglaises. Il en avait connu, disait-il, quelque
chose comme quatre mille; il donne  entendre qu'elles n'avaient pas
t cruelles. Montchenu paraissait avoir conserv des souvenirs
agrables de Valence. Il interrogea Gourgaud sur les amours rcentes
de Napolon. Il avait pour l'Empereur certaines prvenances, lui
envoyait des journaux et autres choses semblables. De son ct,
Napolon avait gard de Montchenu un souvenir peu flatteur. Ah! je le
connais, dit-il; c'est un vieux fou, un vieux radoteur, un gnral de
carrosse qui n'a, de sa vie, entendu un coup de fusil. Je ne veux pas
le voir. Ce qu'il y a de pire dans cette description, dit le
commissaire russe, c'est qu'elle est exacte. D'autres jours, Napolon
l'appelle imbcile, pauvre imbcile, vieux singe. Et encore: C'est
un de ces hommes qui contribuent  accrditer l'ide que tous les
Franais sont des saltimbanques de naissance. Plus tard, l'Empereur
menace de jeter dehors le vieux marquis, s'il ose se prsenter 
Longwood, non parce qu'il est le commissaire franais, mais  raison
de certains articles qu'il a signs. Montchenu est un sujet de
moquerie universelle. Tout Paris s'tait amus  ses dpens; un de ses
compatriotes, trs haut plac, l'avait dfini un bavard
insupportable, compltement nul. Jusqu' Lowe qui plaisante sur lui.
A cause de son empressement  accepter l'hospitalit et de sa
rpugnance  l'offrir, il avait reu le surnom de Monsieur de
Montez-chez-nous. Henry, qui tait son mdecin, eut, cependant, les
rieurs contre lui. Il avait dress un compte interminable de visites.
Le marquis rgla le mmoire par une lettre de remerciements.

Montchenu avait alors plus de soixante ans. Il avait t page de Louis
XV. Entr dans l'arme avant la Rvolution, il avait suivi les princes
en exil. A la Restauration, il fit, en matire de grades militaires,
un saut aussi tonnant que celui que Las Cases avait accompli dans le
service naval. En dcembre 1815, il fut dsign comme commissaire 
Sainte-Hlne. Cette nomination avait pour lui, tout au moins, un
avantage ngatif: elle le mettait  l'abri de ses cranciers. Son
devoir positif tait de s'assurer par ses propres yeux de l'existence
de Bonaparte. On l'a vu, ses propres yeux ne lui servirent 
constater que la cessation de cette existence. Nanmoins, il partit
anim d'intentions srieuses et mme hroques. Il date sa premire
dpche de Tnriffe. J'ai l'honneur de vous informer, crit-il  son
chef, que je suis trs dcid  ne pas me sparer de mon prisonnier
tant qu'il vivra. Il arrive le jour anniversaire de Waterloo,
dbarque en toute hte et demande  tre conduit sur-le-champ 
Longwood, pour tre en mesure d'envoyer  son gouvernement une
attestation de l'existence de Napolon par le mme bateau, qui repart
le lendemain. On le calme  grand'peine, mais il insiste auprs de
Lowe: il est indispensable qu'il puisse affirmer qu'il a vu le
prisonnier. Deux jours plus tard,--c'est le 20 juin,--le gouverneur
demande au comte Bertrand si l'Empereur recevra les commissaires.
Ont-ils, demande Bertrand, apport des lettres de leurs souverains
pour l'Empereur? Non, ils sont venus, conformment  la convention
du 2 aot 1815, pour s'assurer de la prsence de Napolon. Bertrand
prendra les ordres de l'Empereur. Ont-ils le texte de la convention?
Il y a un moment de terrible dsarroi. Personne n'avait song 
apporter un exemplaire de la convention. Impossible d'en trouver un;
et, pourtant, c'est de cet instrument diplomatique qu'ils tirent leur
autorit et leur existence officielle. Les commissaires ne savent 
quel saint se vouer. Enfin, par un jeu de la fortune, aprs avoir
fouill partout pendant trois semaines, Sturmer dcouvre dans sa malle
quelques fragments du _Journal des Dbats_, dont il s'tait servi pour
emballer et qui se trouvaient contenir le prcieux trait. Sous cette
forme mdiocrement imposante, il fut envoy  Napolon, qui rpond, le
23 aot, par l'intermdiaire de Montholon, en protestant contre ce
document. Lowe communique aux commissaires un extrait de cette lettre,
qui quivalait  un refus de les recevoir officiellement, Pendant ce
temps, dit Lowe, ils meurent d'envie de le voir. Bientt ce dsir
tourne  la folie. Montchenu veut entrer de vive force dans la maison,
avec une compagnie de grenadiers. On lui rappelle que Napolon a jur
de brler la cervelle au premier qui pntrera dans sa chambre sans sa
permission. En attendant, il essaye de forcer l'entre tout seul; un
sergent l'expulse. A la fin, il est oblig de s'en tenir  une
attitude de surveillance. Il se tient en embuscade, pour fondre sur
les membres secondaires de la colonie franaise, dans l'espoir de les
faire manger et, par suite, de les faire jaser. Il russit jusqu' un
certain point dans cette dernire partie de son programme. Il se
trouva dans des termes assez amicaux avec Gourgaud pour lui adresser
de tendres adieux, en lui recommandant par-dessus tout de faire savoir
 qui de droit quel pouvantable ennui c'tait de vivre 
Sainte-Hlne et combien, par consquent, il tait indispensable
d'lever le traitement des commissaires  un minimum de 4000 livres
sterling par an.

Montchenu se distinguait des autres commissaires par le fait qu'il
possdait un secrtaire, mais cette distinction n'tait pas toujours
un avantage. Notre impression est que le secrtaire, M. de Gors, avait
reu mission de surveiller son chef. En tout cas, il faisait son
rapport sur lui avec une franchise qui donne le vertige. Quand il
avait fini de copier les dpches de Montchenu, il les faisait suivre
du commentaire le plus dsobligeant. Je suis fch de le dire, pour
M. de Montchenu, mais il est de mon devoir de dclarer que toutes les
rflexions qu'il a faites sur ses deux collgues sont peu fidles et
sentent trop la personnalit. Il et d se montrer plus juste et plus
impartial envers le comte de Balmain, le seul qui ait vraiment pris 
coeur les intrts communs du service, et qui lui ait sacrifi son
repos et sa sant, par excs de zle. M. de Montchenu n'aurait pas d
oublier que c'est au comte que la mission est redevable de tout ce
qu'elle a fourni d'intressant, et il n'a jamais pu se dcider 
faire, de concert avec lui, une simple visite aux habitants de
Longwood. Il a beaucoup jas, toujours blm ce qu'il ne faisait pas,
et jamais agi quand il en tait temps. Il s'est amus  des disputes
de prsance, et le pli est donn maintenant, de sorte que Longwood
est un poste qu'on ne reprendra qu'avec mille difficults.

Inutile d'ajouter un seul mot  la description de Montchenu par le
secrtaire de Montchenu.

Nous pouvons passer  celui des commissaires qui, dans l'opinion du
secrtaire, brillait si fort quand on le comparait  son patron.

Le comte de Balmain, le commissaire russe, appartenait  la famille
des Ramsays de Balmain, ou plutt  une branche de cette famille,
tablie en Russie depuis cent vingt-cinq ans. Il dbuta assez mal en
se prparant  amener avec lui une jeune couturire parisienne dont le
rle n'aurait eu rien d'officiel; mais ce scandale parat avoir t
empch par l'horreur que ses collgues manifestrent en apprenant ce
projet. Ce n'est pas qu'il et tranch d'une manire trop criante sur
les moeurs habituelles de Sainte-Hlne, car, si nous devons en croire
nos chroniqueurs franais, les hauts fonctionnaires de la flotte
vivaient l avec leurs matresses, et les amours de Gourgaud lui-mme,
 en juger par ses sous-entendus, taient aussi varis qu'ils taient
vulgaires.

Balmain semble avoir t, parmi les commissaires, celui dont le
jugement tait le plus rassis et les manires les plus agrables;
Longwood chercha  l'attirer dans ses filets et n'y russit point. Le
comte de Balmain, dit Sturmer, s'est acquis ici l'estime gnrale. Sa
conduite contraste d'une manire frappante avec celle de M. de
Montchenu. Il est rempli de modestie et n'agit qu'avec beaucoup de
circonspection, en vitant soigneusement tout ce qui pourrait donner
de l'ombrage au gouverneur. Obligeant par caractre et aimable sans
prtention, il sait se faire aimer par tous ceux qui se trouvent en
rapport avec lui. Il fait peu de cas de M. de Montchenu et ne s'en
cache pas vis--vis de moi. Ses instructions n'taient pas identiques
 celles de ses collgues, car voici ce qu'on lui prescrivait: Dans
vos relations avec Bonaparte, vous garderez les mnagements et la
mesure qu'exige une situation aussi dlicate, _et les gards
personnels qu'on lui doit_. On ne trouvera ni cette phrase, ni son
quivalent dans les instructions donnes  ses collgues. Mais, ce qui
tait infiniment plus significatif que la phrase elle-mme, c'est que
les mots en italiques taient souligns de la main de l'empereur
Alexandre. Une intention aussi marque ne pouvait tre perdue pour
Balmain. Il dclara que la volont de son matre lui imposait une
rserve et une courtoisie  l'gard de Napolon, qui l'obligeaient 
se tenir  l'cart de certains procds extraordinaires de Montchenu.
Mais les mots souligns par l'Empereur ne restrent pas longtemps le
principe dirigeant du gouvernement russe, car il prsenta, au Congrs
d'Aix-la-Chapelle, un memorandum qui aurait pu tre crit par Bathurst
lui-mme et o se rvlait la haine inextinguible de Pozzo di Borgo.

Ce mmorandum demandait que Napolon ft trait avec rigueur et
surtout qu'il ft oblig, par la force s'il tait besoin,  se montrer
deux fois par jour aux commissaires et au gouverneur. Mais toutes les
foudres, toutes les menaces de toutes les puissances europennes
chourent  obtenir ce simple rsultat. Napolon ne se montra jamais
et demeura matre de la situation.

Balmain, pour son dbut  Sainte-Hlne, tomba amoureux de miss Bruck
(ou Brook), qui ne voulut pas de lui. Finalement, il pousa miss
Johnson, la belle-fille de sir Hudson Lowe, qui, plus tard, amusa la
cour de Saint-Ptersbourg par ses excentricits et par son accent.
Cette situation de prtendant, qui occupa les deux dernires annes de
son sjour  Sainte-Hlne, compliqua ses relations avec le
gouverneur, car elle le gna dans l'expression de ses opinions, sans
empcher de frquents conflits avec le haut fonctionnaire; mais son
tmoignage, en ce qui concerne Lowe, n'en est que plus impartial et
plus instructif. Tout circonspect qu'il ft, Balmain n'chappa point 
cette atmosphre de mensonge qui enveloppe Sainte-Hlne d'une sorte
de brouillard. Le 2 novembre, Montholon rapporte que l'Empereur envoie
Gourgaud pour faire causer adroitement les commissaires qui,  sa
connaissance, ont reu des dpches de leurs gouvernements. Gourgaud
revient, d'aprs le rcit de Montholon, rapportant un mensonge sans
importance, qui semble provenir de Sturmer, et une confidence de
Balmain que son souverain a charg d'une communication pour Napolon.
Le journal de Gourgaud, remarquons-le, ne confirme pas ce rcit.
Montholon continue en racontant que, pendant les deux jours qui
suivent, des communications sont constamment changes avec le
reprsentant de la Russie. L'Empereur dicte un document explicatif. Le
27 dcembre Montholon nous apprend que l'Empereur est dcid  envoyer
Gourgaud en Europe, car il ne peut oublier les souvenirs de Tilsitt et
d'Erfurt, et c'est pourquoi il a le plus grand dsir de faire des
ouvertures  l'empereur Alexandre, quoiqu'il n'y ait rien dans les
communications de Balmain qui puisse justifier ses esprances. A la
date du 11 janvier 1818 le journal de Montholon contient ces mots:
Importante communication du comte Balmain, transmise par le gnral
Gourgaud. Rves d'un retour en Europe et d'une hospitalit royale en
Russie. Nous ouvrons le _Journal_ de Gourgaud et nous y lisons que,
ce jour-l, il s'effora, sur le dsir de l'Empereur, de trouver
Balmain, mais ne put y russir. Ni en ce passage, ni dans aucun autre,
il ne fait allusion  une communication comme celle dont parle
Montholon. C'est en vain que nous feuilletons les dpches de Balmain:
elles sont conues dans un sens bien diffrent. Ce qu'tait cette
communication, change entre deux personnes qui ne paraissent pas en
savoir le premier mot, c'est encore Montholon qui veut bien se charger
de nous en instruire. Le 10 fvrier 1818, il a un mot vague, relatif 
des esprances fondes sur l'amiti fraternelle d'Alexandre et sur la
probabilit de faire recevoir Gourgaud  la cour de Russie. Dans cette
pense, Napolon dicte une rponse trs tudie  ce mystrieux
message qui n'avait jamais t expdi ni reu. Dans ce document il
remercie l'empereur Alexandre, son frre, pour les assurances
transmises par Balmain et l'hospitalit qu'il lui a offerte en
Russie. Il rpond ensuite  trois questions que l'empereur Alexandre
avait ordonn  Balmain de poser, relativement  l'occupation du duch
d'Oldenbourg en 1812,  la guerre contre la Russie et  la rupture des
ngociations pour le mariage russe. Napolon conclut en proposant son
alliance  l'empereur Alexandre, dans le cas o ce souverain se
sparerait des Bourbons, et en se dclarant prt  signer un trait de
commerce avec la Grande-Bretagne, si c'tait la condition
indispensable d'une entente. Ce document fut, sans aucun doute, remis
 Gourgaud pour sa gouverne. C'est, selon toute probabilit, le mme
document, en substance, que Bertrand, deux mois plus tard, essaya de
remettre  Balmain et que Balmain refusa d'accepter.

Que signifie tout cela? Il est certain que Balmain ne fit aucune
communication. Mettons de cot l'invraisemblance de la chose, le
silence de Balmain et de Gourgaud, le prtendu auteur et le prtendu
intermdiaire de la communication. L'empereur Alexandre,  ce moment,
n'tait gure d'humeur  inviter Napolon en Russie ni  lui poser des
questions d'histoire rtrospective. Bien loin de l: c'tait l'anne
du congrs d'Aix-la-Chapelle o le gouvernement russe demanda que
Napolon ft gard plus svrement. Nous pouvons donc, avec une
entire certitude, rejeter l'histoire de la communication. Mais,
alors, pourquoi Napolon basait-il un document officiel sur un message
qui n'avait jamais t transmis et pourquoi rpondait-il  des
questions qui n'avaient jamais t poses? L'explication semblerait
tre celle-ci: deux mois avant le dpart de Gourgaud Montholon nous
dit que l'Empereur s'est dcid  envoyer cet officier gnral en
Europe pour faire appel  l'empereur Alexandre. Il est donc
vraisemblable que, en prvision du dpart de Gourgaud, l'Empereur
dsirait lui remettre un papier destin  l'accrditer et qui ft de
nature  tre montr. Personnellement, il conservait vaguement
l'espoir de gagner la sympathie de l'empereur de Russie, soit parce
qu'il se rappelait l'ascendant qu'il avait autrefois possd sur
Alexandre, soit parce qu'il savait avec certitude que les instructions
de Balmain contenaient une nuance favorable  son gard, soit enfin
parce qu'il ne pouvait ignorer le peu de got qu'prouvait Alexandre
pour les Bourbons et que les circonstances pouvaient amener de
nouveaux arrangements qui placeraient un autre occupant sur leur trne
mal affermi. L'objet important tait donc, pour lui, de se justifier
sur les questions qui avaient loign de lui l'empereur Alexandre. Le
message qui tait cens venir de ce souverain fournissait une occasion
de produire ces explications. Parmi ceux qui liraient le document,
beaucoup y verraient une rponse  une communication authentique, et
enfin, si la lettre et son contenu arrivaient jamais  Alexandre, il
serait facile d'expliquer le message et les questions qui s'y
rapportaient par une conversation mal comprise. Il n'est mme pas
impossible,--quoique peu vraisemblable,--que Balmain et adress ces
questions aux personnes de la suite par pure curiosit. Dans tous les
cas, si la lettre tait arrive aux mains d'Alexandre, les choses
eussent t alors trop avances pour qu'on attacht beaucoup
d'importance  l'irrgularit initiale. tranges taient les
combinaisons de cette intelligence fconde en ressources et dnue de
scrupules. Nous n'avons pas la prtention de les suivre. Nous nous
bornons  relater les faits et  faire des conjectures. Une chose est
certaine: c'est qu' ce moment Napolon tenait  ne pas ngliger une
seule chance, mme la plus lointaine. Et, ici, il ne faut pas perdre
de vue que les intrts de son fils taient toujours prsents  sa
pense. Un jour ou l'autre il pourrait tre utile  la dynastie de
tenter un effort pour faire disparatre le malentendu avec la Russie.
Pendant ce temps, Balmain, le loyal et irrprochable gentilhomme qu'il
parat avoir t et qu'indique le ton de ses dpches, suivait
honntement son chemin, sans rien souponner de ces artifices, rsolu
 suivre invariablement la mme ligne de conduite, qui tait de tenir
 distance Longwood et ses intrigues.

Lorsque Balmain quitta Sainte-Hlne, Montchenu, qui savait peut-tre
quelque chose de la sympathie de son secrtaire pour le commissaire
russe, eut sur ce diplomate un jugement d'ensemble empreint d'une
vengeresse svrit. Il ne peut donner une ide de toutes ses
extravagances, de son ineptie, de la faiblesse, de la bizarrerie de
son caractre. Aprs quoi, il se compare  son collgue: Lowe disait
frquemment aux autres commissaires: Eh! messieurs, que ne
faites-vous comme le marquis! Du moins, c'est le marquis qui le
rpte avec complaisance.

Le baron Barthlemy Sturmer tait le commissaire autrichien. Il
n'avait que vingt-huit ans lorsqu'il arriva  Sainte-Hlne, et il
venait d'pouser une jeune Franaise aimable et jolie, qui tint Las
Cases  distance,  la grande indignation de l'auteur du _Mmorial_,
car il prtendait que Mme de Las Cases et lui l'avaient accable de
gracieux procds, lorsqu'ils l'avaient connue  Paris. La position de
Sturmer tait, de toutes, la plus dlicate: son gouvernement lui
enjoignait  chaque instant de travailler d'accord avec Lowe. Or
c'tait chose impossible  excuter.

Napolon essaya d'tablir des relations avec le reprsentant de son
beau-pre. Un jour, il fit demander si, en cas de maladie grave, il
pourrait confier  Sturmer un message qui serait remis  l'empereur et
 nul autre. Sturmer, trs embarrass, ne sut rien rpondre, sinon
qu'il en rfrerait  son gouvernement. Bien entendu, la rponse du
gouvernement autrichien ne vint jamais. Sturmer fut rappel en 1818, 
la suggestion du gouvernement anglais, qui agissait sur les instances
de Lowe. C'est  Montchenu que revint le privilge de cumuler les deux
sincures et de reprsenter  la fois la France et l'Autriche. Le
marquis profita de l'occasion. Il demanda  son gouvernement de
l'lever au grade de lieutenant-gnral, en lui accordant une
dcoration de haute valeur et une augmentation de 500 livres sterling
par an. Il rclamait, en mme temps, un traitement annuel de 1200
livres sterling du gouvernement autrichien. Comment furent accueillies
ces modestes prtentions? L'histoire n'en sait rien, mais elle s'en
doute.

tait-ce la diversit de leurs instructions? tait-ce l'influence
maligne du climat? taient-ce les dispositions de leurs cours
respectives? Il est impossible de dire que les commissaires formassent
un ensemble harmonieux. Ils ne montraient de dispositions 
s'entendre que sur trois points. D'abord, le mpris pour sir Hudson
Lowe: l, ils taient unanimes dans l'amertume. En second lieu, la
chert de Sainte-Hlne et, par consquent, l'insuffisance de leurs
salaires: sur ce point, accord parfait, au diapason de l'enthousiasme.
Troisimement, l'effet du sjour sur leurs nerfs. Pour ma sant,
crit Balmain, elle continue  tre mauvaise. Je souffre beaucoup des
nerfs, et le climat les affaiblit. Trois mois aprs, de nouvelles
attaques nerveuses le chassent au Brsil. Mais ce n'est rien  ct
des nerfs de Sturmer. Six ou huit mois avant son dpart, Sturmer fut
pris d'une sorte d'hystrie. Il pleurait, il riait, sans savoir
pourquoi. Enfin, les attaques devinrent si violentes qu'il fallait
quatre hommes pour le tenir quand il tait en proie  ses accs, et
l'opium seul pouvait le calmer. Le climat, ou Lowe, ou tous les deux 
la fois, c'tait trop pour le systme nerveux de ces malheureux
diplomates.




CHAPITRE XII.

NAPOLON CHEZ LUI.


Aucune peinture de Sainte-Hlne  cette poque ne saurait tre
complte, si l'on n'essayait de donner, au moins, une esquisse de la
figure principale; d'autant plus que c'est, parmi les nombreuses
images de Napolon, la dernire que nous puissions possder. Il existe
plusieurs descriptions de son apparence physique  partir du moment o
il passa dans les mains des Anglais; mais elles sont trop longues et
trop dtailles pour trouver place ici. Nous les renvoyons donc,
celles, du moins, qui sont le plus pittoresques,  un appendice.

Quant  son habitation, Longwood n'tait qu'une agglomration de
baraques construites pour servir d'abris aux bestiaux. L'endroit tait
balay sans cesse par les vents; pas d'ombre, beaucoup d'humidit.
Lowe lui-mme ne peut en dire aucun bien, et il a d jouir de cet
trange jeu de la fortune qui lui accordait la seule rsidence
agrable de l'le, avec douze mille livres de revenu, tandis que
Napolon vivait, avec huit mille, dans une ancienne table.

Le matre de tant de palais, qui tant de fois avait couch en
conqurant dans le palais des autres souverains, tait rduit
maintenant  deux petites pices d'gales dimensions,--environ
quatorze pieds sur douze, et dix ou onze de hauteur. Conqutes,
gloire, triomphes, dpouilles prises  l'ennemi, tout cela, fondu,
rtrci, tenait dans cet troit espace. Chacune de ces deux pices
tait claire par deux petites fentres qui regardaient le bivouac du
rgiment anglais. Dans un coin tait le petit lit de camp aux rideaux
de soie verte, o il avait dormi la veille de Marengo et d'Austerlitz.
Un paravent masquait la porte du fond; entre le paravent et la
chemine, un canap o Napolon passait la plus grande partie de sa
journe, quoique ce meuble ft tellement couvert de livres qu'il
n'tait gure commode d'y trouver place. Les murs taient tapisss de
nankin bruntre et, au milieu de toute cette misre, une magnifique
toilette, garnie d'aiguires et de cuvettes d'argent, dployait sa
splendeur inattendue. Mais la chambre avait d'autres ornements.
C'taient les paves du naufrage o avaient sombr sa famille et son
empire. D'abord,--cela va sans dire,--une peinture d'Isabey,
reprsentant Marie-Louise, qui vivait alors, heureuse et insouciante,
 Parme, dans les bras de Neipperg. Deux portraits du roi de Rome par
Thibault: ici  cheval sur un mouton, l mettant sa pantoufle. Puis,
un buste de l'enfant, une miniature de Josphine. Au mur de la chambre
taient suspendus le rveille-matin du grand Frdric, pris  Potsdam,
et la montre porte par le premier consul en Italie, avec une tresse
de cheveux de Marie-Louise en guise de chane.

Dans la seconde chambre on voyait un bureau, quelques rayons de
bibliothque et un autre lit. L'Empereur s'y reposait dans la journe
ou venait s'y coucher la nuit, en quittant le premier, lorsqu'il tait
agit et tourment par l'insomnie, comme il arrivait presque toujours.
O'Meara donne une description pittoresque de Napolon dans sa chambre
 coucher. Il s'asseyait sur le canap qui tait couvert d'une toffe
blanche. Napolon s'y allongeait, vtu de sa robe de chambre blanche
du matin, d'un pantalon  pieds galement blanc. Sur la tte un madras
rouge  carreaux, et le col de sa chemise ouvert; point de cravate. Sa
physionomie tait triste et inquite. Devant lui une petite table
ronde avec quelques livres; au pied gisaient en tas, ple-mle sur le
tapis, les volumes dj lus. Son costume ordinaire tait, cependant,
un peu moins nglig. Il tait habill d'un uniforme de chasse vert,
avec des boutons assortis, et, quand le drap fut us, il le fit
retourner plutt que de porter du drap anglais. Des bas et des
culottes de casimir blanc compltaient son costume. Il renona  son
uniforme des Chasseurs de la Garde six semaines aprs son arrive dans
l'le. Il conserva cependant le fameux petit chapeau, mais il dposa
la cocarde tricolore avec une sorte de solennit deux ans aprs la
bataille de Waterloo, en disant  son valet de chambre de la garder
comme une relique ou en vue de jours meilleurs. Ces dtails ne sont
pas tout  fait insignifiants, car il apportait de la mthode et
mettait une intention mme dans ces petites choses. D'ailleurs, nous
devons les connatre si nous voulons nous reprsenter Napolon dans sa
phase finale.

Comment avait-il arrang sa vie?

Il djeunait seul  onze heures, s'habillait pour la journe  deux
heures environ, et dnait, d'abord,  sept heures. Plus tard, il mit
le dner  quatre heures. Il y eut un nouvel arrangement un peu avant
le dpart de Gourgaud. Le djeuner au milieu du jour fut supprim. Il
y eut dner  trois heures et souper  dix. Quelques jours aprs, le
dner est mis  deux heures. Gourgaud souponne ces changements d'tre
faits pour la convenance et dans l'intrt de la sant de Mme de
Montholon, mais il est probable qu'ils avaient surtout pour but de
tromper l'ennui des longues journes ou de remplir le vide des longues
soires. Car l'Empereur passait presque toutes les journes dans sa
hutte, lisant, crivant, causant et, au milieu de tout cela,
s'ennuyant  la mort.

De ce pauvre intrieur le monde ne voyait rien. Ce qu'il voyait tait
tout  fait diffrent. Napolon, en effet, pour justifier ses
prtentions au titre imprial, maintenait autour de lui autant de
pompe extrieure que sa situation le permettait. Il sortait dans une
voiture  six chevaux, un cuyer en grand uniforme galopant  chaque
portire. Les six chevaux taient, parfois, une cause de danger 
cause des brusques tournants de la route et de l'allure qu'exigeait
Napolon, mais n'taient pas, cependant, un simple luxe. L'tat des
routes,  Sainte-Hlne, tait tel que les dames de l'entourage,
lorsqu'elles se rendaient  un dner ou  un bal, devaient employer un
quipage mrovingien, tran par plusieurs attelages de boeufs.

L'tiquette,  l'intrieur, n'tait pas moins rigoureuse. Bertrand,
Gourgaud et Montholon, devaient rester debout pendant des heures, au
point qu'ils en tombaient de lassitude. Certain jour, Napolon parat
contrari d'un billement que Bertrand ne peut rprimer. Le
grand-marchal s'excuse en disant qu'il est rest debout plus de trois
heures. Gourgaud, ple et presque malade de fatigue, tait oblig de
s'appuyer contre la porte; Antommarchi, qui, pour le dire en passant,
avait  endosser un habit de cour toutes les fois qu'il rendait visite
 son malade, devait rester sur ses jambes, devant lui, si longtemps
qu'il tait tout prs de s'vanouir. En revanche, si quelqu'un d'eux
tait assis avec l'Empereur et se levait en voyant entrer Mme de
Montholon ou Mme Bertrand, il tait rappel  l'ordre. L'Empereur
avait toujours attach une grande importance  la question du
crmonial. Il dissertait  perte de vue sur ce sujet avec Las Cases.
Il avait, durant les Cent Jours, not le progrs des moeurs
dmocratiques  ce qu'un de ses ministres s'tait lev pour prendre
cong de lui, sans attendre qu'il lui en donnt la permission. Mme au
milieu de l'agonie de Rochefort, il remarqua un lger manquement 
l'tiquette du mme genre. Quand Gourgaud dit devant lui qu'en Chine
le souverain est ador comme un dieu, Napolon observe gravement que
c'est ainsi que cela doit tre. A Sainte-Hlne, les gens de la petite
cour qui lui restait mettaient un soin chevaleresque  observer
scrupuleusement les moindres prescriptions de l'tiquette envers leur
Empereur dtrn. Aucun d'eux n'entrait dans sa chambre sans y tre
appel. S'ils avaient une chose importante  lui communiquer, ils
sollicitaient une audience. Nul n'osait se joindre  lui pendant une
promenade  moins d'y tre invit. Tous restaient tte nue devant lui,
jusqu'au jour o il s'aperut que les Anglais avaient reu l'ordre de
rester couverts en lui parlant; alors il voulut que ses serviteurs en
fissent autant. Aucun d'eux ne lui adressait le premier la parole si
ce n'est dans le courant d'une conversation dj engage. Bertrand,
dans une ou deux occasions, le contredit d'une faon si raide que
l'Empereur en fit la remarque et lui dit qu'il n'aurait jamais os se
comporter ainsi aux Tuileries. Bertrand encourut aussi le dplaisir de
l'Empereur en ne dnant pas rgulirement tous les jours  la table
impriale, suivant sa charge de grand-marchal, car sa femme dsirait
l'avoir  dner quelquefois avec elle. Toutes les choses de ce genre
qui sentaient le relchement et la ngligence contrariaient
srieusement Napolon. Des bagatelles, qui lui auraient peut-tre
chapp  Paris, dans le grand tourbillon, le choquaient 
Sainte-Hlne; elles lui rendaient sensible le changement de sa
position. Il y avait aussi l'ternelle question du titre. Bertrand
pouvait bien avoir parfois des dfaillances dans l'observance de
l'tiquette; mais il n'oublia jamais d'expdier les lettres, crites
au nom de son matre, dment scelles et avec toutes les formes du
grand-marchal du palais de l'Empereur, quoiqu'il n'y et pas
grand-chose  Sainte-Hlne qui pt rappeler l'un ou l'autre. Le dner
de Napolon tait servi, en grande pompe, dans de la vaisselle d'or et
d'argent, par ses domestiques franais, vtus de leur riche livre
vert et or. Au dbut, on avait donn  Napolon, pour son service,
douze marins anglais qui portaient la mme livre. Mais ils
disparurent avec le _Northumberland_,  l'quipage duquel ils
appartenaient. Lowe offrit de les remplacer par des soldats;
l'Empereur dclina cette offre. Une place restait vide  ct de lui:
c'tait celle de l'Impratrice. Mais elle fut donne plus d'une fois 
des dames privilgies.

Le menu comportait une grande quantit de plats. L'Empereur mangeait
avec apptit et pressait quelquefois un hte de distinction d'accepter
telle ou telle friandise. Comme toujours, le repas durait peu. Aux
Tuileries c'tait une affaire de vingt minutes;  Sainte-Hlne on
accordait cinq minutes de grce  Bertrand pour croquer autant de
bonbons qu'il en voulait. Et, dans les premiers jours de Longwood,
l'Empereur, au dessert, envoyait chercher un volume, quelque tragdie
franaise qu'il lisait tout haut.

Beaucoup trouveront ridicule cette pompe mesquine. Pour nous, nous ne
pouvons nous empcher d'prouver une sympathie mlancolique pour ces
braves serviteurs, qui ne s'inquitaient pas de savoir ce que Napolon
tait  d'autres yeux, mais s'obstinaient  voir en lui leur
souverain.

Et, ici, comment ne pas remarquer la singulire composition de la
petite cour? Montholon, comme son biographe nous en instruit, tait
grand-veneur hrditaire de France sous l'ancienne monarchie, et Louis
XVIII,  la premire Restauration, offrit de lui rendre cette charge.
Las Cases tait un migr. Gourgaud tait le frre de lait du duc de
Berry. Des quatre, Bertrand tait le seul qui n'et absolument aucune
attache royaliste.

L'unique plaisir dans la vie du prisonnier, c'tait l'arrive des
livres. Il s'enfermait avec eux dans sa hutte pendant des jours et des
jours, s'y baignait, s'en rgalait, en faisait une vraie dbauche. De
toutes faons il prfrait rester dans la maison. Il hassait tout ce
qui rappelait la prison: les sentinelles, l'officier d'ordonnance, la
chance de rencontrer Lowe. En restant chez lui, dit-il  Gourgaud, il
conserve sa dignit; en effet, il est toujours empereur et ne saurait
vivre autrement. Il tche donc de prendre de l'exercice  l'intrieur.
Lowe rapporte un jour que l'Empereur s'tait fait construire un cheval
de bois fait de poutres croises. Il s'asseyait  l'une des extrmits
de la poutre, tandis qu'un contrepoids trs lourd tait suspendu 
l'autre extrmit, et il imprimait  l'appareil un mouvement de
bascule. Ces remdes ne russissaient pas. Le manque d'exercice le
rendait malade; il avait des attaques de scorbut, ses jambes
enflaient, et il avait alors une sorte de satisfaction maladive 
constater que ses souffrances taient l'effet des restrictions
imposes par le gouverneur. Puis, pendant la dernire anne, de
nouveau, il voulut vivre. Il monta quelquefois  cheval, mais sa
principale occupation ce fut son jardin. Entour d'une quipe de
terrassiers chinois, on le voyait planter, creuser, remuer la terre.
Un grand artiste, dit Montholon, aurait trouv un sujet digne de son
pinceau dans ce puissant conqurant, chauss de pantoufles rouges et
coiff d'un grand chapeau de paille, la bche en main, travaillant ds
l'aube, dirigeant les efforts de ses serviteurs, pleins d'admiration,
et les travaux, plus efficaces,--c'est Montholon qui en fait
l'aveu,--des jardiniers chinois. Paul Delaroche fit un portrait de lui
dans ce costume; il l'a reprsent se reposant de son travail, le
visage flasque et alourdi. Il bouleversa si nergiquement la terre,
pour produire un peu d'ombre, que Lowe prit peur. Il craignait que ses
sentinelles n'eussent de la peine  exercer leur surveillance. Il
donna un avertissement en rgle, prohibant la continuation du travail.
Il s'est fait un mrite de ne pas l'avoir dtruit. On ne fit gure
attention  ce vain talage d'autorit: maintenant, Lowe n'existait
plus pour les htes de Longwood. Napolon se donna  l'entreprise avec
son ardeur ordinaire; il y consacra beaucoup de temps et d'argent; il
acheta et transporta de grands arbres avec l'aide du rgiment
d'artillerie et de plusieurs centaines de coolies. Tout cela, pendant
un temps, lui procura de la distraction et de l'exercice. Ses
malheureux courtisans avaient  suivre, que cela leur plt ou non.
Mais peut-tre ce nouveau travail leur tait-il plus agrable que
l'ancien. A l'intrieur, ils avaient une rude besogne. Napolon
dtestait crire; on pourrait presque dire qu'il ne savait plus
crire. Ce qu'il traait tait illisible. On rapporte qu'au moment de
son mariage il eut toutes les peines du monde  griffonner un billet
pour son beau-pre. Ses secrtaires se donnrent un mal infini pour
rendre ce billet prsentable. Tout ce qu'il pouvait faire, c'tait de
dicter, et Dieu sait s'il dictait!

On nous assure qu'un jour,  Longwood, il dicta quatorze heures de
suite, s'arrtant de temps  autre, pendant quelques minutes, afin de
relire ce qu'on venait d'crire. La stnographie tait inconnue des
membres de sa maison: aussi le travail tait-il des plus pnibles.
Seul, Las Cases inventa, pour son usage personnel, un systme de
notation hiroglyphique. Quelquefois Napolon dictait pendant des
nuits entires. On veillait Gourgaud  quatre heures du matin pour
prendre la place de Montholon, qui n'en pouvait plus. L'Empereur
encourageait ses secrtaires en leur disant que le droit de proprit
de ce qu'ils crivaient serait pour eux et leur rapporterait des
sommes folles. Mais cette allchante perspective ne les empchait pas
de gmir. D'ailleurs, dans des moments de mauvaise humeur, il leur
disait que, s'ils se figuraient tre matres de leur travail, ils se
trompaient lourdement. Qu'advint-il de toutes ces dictes? Nous ne
savons. Une grande partie, probablement, est encore indite, mais une
portion considrable a vu le jour et il est possible que certains
matriaux aient t tirs de cette masse et utiliss pour d'autres
publications, par exemple pour les _Lettres du Cap_. Gourgaud
souponnait l'Empereur d'tre l'auteur de diverses compositions,
entr'autres le _Manuscrit de Sainte-Hlne_, dont il n'est
certainement pas responsable, et un article de la _Revue d'dimbourg_,
qui fut crit par Allen,  Holland House, avec des documents fournis
par le cardinal Fesch et par Louis Bonaparte. Il est probable qu'il y
avait un perptuel courant de choses dictes  Sainte-Hlne, qui
allaient inspirer, en Europe, la polmique bonapartiste, et Gourgaud
blme l'Empereur de produire tant de pamphlets. Quelques-uns de ces
manuscrits furent enterrs dans un coin du jardin et, selon toute
vraisemblance, n'ont jamais t imprims.

Outre le jardinage, l'quitation, la lecture et la dicte, Napolon
avait encore quelques distractions. A un certain moment, il lui prit
fantaisie d'acheter des agneaux et de les apprivoiser. On jouait le
polo dans l'le, mais il n'y prit aucune part. De chasse proprement
dite, il n'y en avait point, sinon difficile et de pauvre qualit.
Gourgaud, qui tait infatigable, allait quelquefois chasser les
tourterelles, tirer un faisan, une perdrix ou un sanglier. Lowe fit
lcher  Longwood quelques lapins, afin que l'Empereur pt les tirer,
mais, comme il faisait toujours les choses en maladroit, et 
contre-temps, il choisit le moment o Napolon venait de planter de
jeunes arbres. Les rats, suivant toute apparence, turent les lapins
et sauvrent les arbres; en tout cas, les lapins disparurent. Napolon
ne se mit  chasser que dans les derniers temps, et accomplit alors
des exploits  faire pleurer un sportsman. Il en avait toujours t
ainsi. Autrefois,  la Malmaison, il avait un fusil dans sa chambre et
tirait sur les oiseaux privs de Josphine. Et, maintenant, pour
protger son domaine, il se mit  tirer sur les chevreaux apprivoiss
de Mme Bertrand, au grand dsespoir de celle-ci, ainsi que sur tous
les animaux errants qui se fourvoyaient dans l'intrieur de son parc.
Y trouvant aussi un taureau, il le mit  mort. Alors, il fit venir des
chvres et les tira galement. Cette fusillade, il est  peine besoin
de le dire, donna de l'inquitude au gouverneur et  son collgue
Montchenu, et Forsyth, le biographe, en prouva lui-mme une angoisse
rtrospective. Qu'arriverait-il, demandait Lowe, si Napolon tuait
quelqu'un par mgarde? Pourrait-on le juger et le condamner pour
homicide par imprudence? Ces questions leur paraissaient si
troublantes qu'ils les soumirent aux lgistes de la Couronne.

Au commencement, il sortait  cheval, mais la prsence d'un officier
anglais, toujours  ses talons, lui tait intolrable, et il resta
quatre ans sans monter. Pendant ce long repos, il disait plaisamment
de son cheval: C'est un chanoine, s'il en fut: il est bien nourri et
il ne fait rien. Il disait qu'il n'avait jamais eu peur  cheval,
parce qu'il n'avait jamais pris de leons. Il y a peut-tre des
lecteurs qui seront bien aises de savoir qu'il considrait que le plus
beau et le meilleur de tous ses chevaux tait, non le fameux Marengo,
mais un autre appel Mourad-Bey.

Il jouait  certains jeux, au billard mais sans s'appliquer, au
reversi,--il avait appris ce jeu lorsqu'il tait enfant,--enfin aux
checs. A ce dernier jeu, il tait remarquablement maladroit et il
fallait d'aussi bons courtisans que l'taient ses serviteurs pour
viter de le battre: c'tait, du reste, un genre de tricherie dont il
s'apercevait quelquefois. A bord du _Northumberland_, il avait jou au
vingt-et-un; mais il l'interdit lorsqu'il s'aperut qu'on y jouait
gros jeu. A tous les jeux il trichait, ouvertement et grossirement,
pour faire une farce; bien entendu, il refusait de recevoir l'argent
gagn de cette faon. Il disait en riant: Vous tes des imbciles!
C'est comme cela que les fils de bonne famille se ruinent.

Il semble qu'il prt plaisir  lire tout haut, bien qu'il ne lt pas
trs bien et ne part pas trs sensible  la cadence des vers. Mais
une des difficults pour ceux qui aiment  lire tout haut, c'est de
trouver un auditoire qui les gote et c'tait prcisment le cas pour
Napolon. Montholon nous parle d'un des membres de la suite qui
s'endormait pendant ces lectures (immdiatement nous souponnons
Gourgaud). L'Empereur ne l'oublia pas. Un autre jour, Gourgaud dit, 
propos d'une pice franaise: _Le Dormeur rveill_ nous endort.
Quand l'Empereur lit tout haut ses propres mmoires, le mme gracieux
compagnon en fait une critique si svre que Napolon refuse, 
partir de ce moment, d'en donner lecture  haute voix. Pourtant,  une
lecture de _Paul et Virginie_, Gourgaud pleure  chaudes larmes,
tandis que Mme de Montholon se plaint que des rcits si douloureux
troublent la digestion.

L'Empereur tait cens dclamer  la Talma et la tragdie franaise,
quand on la dclame longtemps, sous un climat trs chaud, peut
quelquefois inviter au sommeil. La tragdie tait sa lecture de
prdilection et Corneille son favori. On possde une dissertation de
l'Empereur sur les tragdies de Corneille, prononce dans un salon de
ce Kremlin prt  s'crouler: Moi, disait-il, j'aime surtout la
tragdie haute, sublime, comme l'a faite Corneille. Les grands hommes
y sont plus vrais que dans l'histoire; on ne les y voit que dans les
crises qui les dveloppent, dans les moments de dcision suprmes, et
on n'est pas surcharg de tout ce travail prparatoire de dtails et
de conjectures que les historiens nous donnent souvent  faux. C'est
autant de gagn pour la gloire; car il y a bien des misres dans
l'homme, des fluctuations, des doutes: tout cela doit disparatre dans
le hros. C'est la statue monumentale o ne s'aperoivent plus les
infirmits et les frissons de la chair. Aprs Corneille, ce qu'il
aimait le mieux, c'tait Racine, mais il gotait des talents tout
diffrents et il prenait volontiers Beaumarchais ou les _Mille et une
Nuits_; mais peut-tre n'tait-ce l qu'une concession faite  la
frivolit de ses auditeurs. Comme Pitt, son grand ennemi, il aimait
_Gil Blas_, mais il jugeait que c'tait un mauvais livre pour les
jeunes gens. En effet, Gil Blas voit tout en mal, et la jeunesse
croit que le monde est comme cela, ce qui est faux. Il lisait souvent
la Bible; quelquefois, dans des traductions, Homre et Virgile,
Eschyle et Euripide. A la littrature anglaise il empruntait le
_Paradis perdu_, l'_Histoire d'Angleterre_ de Hume et _Clarisse
Harlowe_. Quant  Ossian,--quelle que soit la littrature  laquelle
on rattache ce pote,--c'tait un vieil ami dans l'intimit duquel il
se plaisait. Il avait pour Voltaire et pour _Zare_ une vraie passion.
Une fois, il avait pri Mme de Montholon de choisir une tragdie en
vue de leurs amusements du soir. Elle avait choisi _Zare_ et, ds
lors, ils eurent  avaler _Zare_, tant et si bien que ce nom seul
leur inspirait une sorte de terreur.

Il peut sembler trange,  premire vue, qu'il ne soit jamais
question, ou trs peu, de Bossuet, car le grand vque avait,  une
heure dcisive de sa vie, parl puissamment  son imagination. Le
_Discours sur l'Histoire universelle_ avait veill son intelligence,
comme Lodi veilla son ambition. Le jour o il eut le bonheur de
tomber sur le _Discours_, o il lut ce qui tait dit de Csar,
d'Alexandre et de la succession des Empires, le voile du temple, nous
dit-il, se dchira devant lui et il vit les mouvements des dieux. A
dater de ce moment, dans toutes ses campagnes, en gypte, en Syrie, en
Allemagne, dans ses grands jours, cette vision ne le quitta plus. A
Sainte-Hlne, elle l'abandonna pour jamais: il ne faut donc pas nous
tonner qu'il vitt Bossuet.

Il avait toujours t un grand liseur, bien qu'il ait dclar que,
pendant sa vie publique, il ne lisait que ce qui tait immdiatement
utile  son but. Lorsqu'il tait  l'cole de Brienne, il demandait
tant de livres qu'il mettait au dsespoir le bibliothcaire du
collge. Quand il tait en garnison  Valence, il dvorait au hasard
tout ce qui lui tombait sous la main. Lorsque j'tais lieutenant
d'artillerie, dit-il devant les princes runis  Erfurt, j'ai t
pendant trois ans en garnison  Valence. L, j'ai pass mon temps 
lire et  relire tout ce que contenait la bibliothque de la ville.
Plus tard, on nous apprend que, lorsqu'il courait en poste pour
rejoindre ses armes, il avait sa voiture pleine de livres et de
brochures qu'il jetait,  mesure, par la portire, lorsqu'il les avait
feuillets. Lorsqu'il voyageait avec Josphine, tous les livres
nouveaux taient placs dans la berline, afin qu'elle lui en donnt
lecture en route. Bien qu'il ait prtendu ne lire que des livres
srieux, sa bibliothque de voyage tait remplie de livres
d'imagination auxquels il donnait beaucoup d'attention. Il avait
projet une collection portative de trois mille volumes choisis,
lesquels devaient tre imprims pour lui; mais, ayant reconnu que
l'excution de ce projet demanderait six ans et coterait plus de six
millions de francs, il eut la sagesse d'y renoncer. Mme  Waterloo,
il tait accompagn par sa bibliothque de voyage compose de huit
cents volumes, contenus dans six caisses diffrentes,--la Bible,
Ossian, Homre, Bossuet et les soixante-dix volumes des oeuvres de
Voltaire. Trois jours aprs son abdication dfinitive, nous le voyons,
de la Malmaison, se commander toute une bibliothque: livres sur
l'Amrique, qu'il avait choisie comme son refuge; livres sur lui-mme
et sur ses campagnes; une collection du _Moniteur_; les meilleurs
dictionnaires et les meilleures encyclopdies. Maintenant, il les
absorbait dans sa solitude: histoire, philosophie, art militaire,
mmoires: de cette dernire branche de littrature il lut
soixante-douze volumes en une anne. Et ce n'tait pas un lecteur
passif: il griffonnait sur les marges, dictait des notes ou des
critiques. Mais, quand il s'agissait de lire tout haut, c'tait
toujours des oeuvres d'imagination qu'il choisissait, et la faon dont
il les choisissait n'est pas faite pour inspirer un regret immodr de
n'avoir pas t prsent  ces lectures. Nous avons vu que ses
auditeurs n'apprciaient pas beaucoup leur privilge. Ce qui frappe le
plus dans ses habitudes, c'est le manque d'intrt, le manque
d'utilit pratique. On ne peut s'empcher de penser  l'animal en cage
qui arpente en long et en large, sans trve comme sans but, le repaire
o il est emprisonn, et dont les sauvages prunelles explorent le
monde extrieur avec un farouche dsespoir. Si Gourgaud s'ennuyait 
la mort, que dire de l'Empereur?

D'ordinaire, il est calme et stoque. Quelquefois, il se rfugie
dans une sorte de grandeur abstraite; quelquefois, il laisse chapper
un gmissement sublime. L'adversit manquait, dit-il,  ma carrire.
Il prend un des Annuaires de son rgne. Quel bel empire!
Quatre-vingt-trois millions d'hommes sous mes ordres, plus de la
moiti de la population de l'Europe! Il essaye de matriser son
motion en tournant les feuillets, il va jusqu' fredonner un air,
mais il est trop visiblement affect. Un autre jour il est assis en
silence, la tte dans ses mains. A la fin, il se lve: Aprs tout,
s'crie-t-il, quel roman que ma vie! Et il sort de la chambre. La
gloire ne le console pas, car il n'est pas sr d'elle. On est occup
 dtruire toutes les institutions que j'ai fondes, l'Universit, la
Lgion d'honneur, etc., et je serai bientt oubli. Il disait encore:
L'histoire parlera  peine de moi, j'ai t culbut. Si j'avais
maintenu ma dynastie,  la bonne heure! Dfiance de l'avenir,
reproches qu'il s'adresse sur le pass, monotonie d'une vie refoule,
tels sont les tourments qui, chaque jour, rongent son me. Pendant six
ans, il savoura l'amertume d'une mort lente, dsole, hante par le
regret.

De plus, son infatigable nergie, dsormais sans objet, son activit
se retournait contre lui et le dvorait. Il ne pouvait exister que
dans une fivre de travail. Le travail, disait-il, est mon lment.
Je connais les limites de mes jambes, je connais celles de mes yeux,
je n'ai jamais connu celles de mon travail. Son esprit et son corps,
dit Chaptal, taient incapables de fatigue. Comment trouver de
l'emploi,  Longwood, pour cette formidable machine? Toute la force
crbrale, nerveuse, corporelle, qui s'tait mesure avec le monde,
retombait sur lui et le dchirait. Apprendre assez d'anglais pour lire
dans les journaux ce qui se passait dans cette Europe dont il avait
t le matre; dicter des mmoires o il donnait ses vues sur ce qui
l'intressait momentanment; potiner sur ses geliers; maintenir
l'ordre et l'harmonie dans sa petite cour: voil les miettes
d'existence qu'il lui restait  grignoter. Il n'y a point, dans
l'histoire, de position analogue  la sienne. Gnralement, le monde a
vite fait de se dbarrasser de ses Csars lorsqu'il a assez d'eux.
Napolon avait cherch inutilement la mort devant l'ennemi et par le
suicide. Les tentatives tant de fois renouveles pour l'assassiner
avaient t vaines. Nos ministres avaient t dus dans l'espoir que
le gouvernement franais le ferait pendre ou fusiller. L'Europe eut 
ramasser tout son courage pour cette tche sans prcdent de
billonner, de paralyser une intelligence et une force qui se
trouvaient trop gigantesques pour le bien-tre et la scurit du
monde. Tel est le problme trange, unique, effroyable, qui rend les
souvenirs de Sainte-Hlne si profondment douloureux et attirants.




CHAPITRE XIII

LES CONVERSATIONS DE NAPOLON


On a tort de recueillir toutes les paroles d'un grand homme qui a
quitt la scne. Une intelligence qui a t accoutume  une activit
constante et qui se trouve tout  coup sans emploi, est une locomotive
qui ne sait plus o elle va. La parole, n'ayant plus d'objet prcis,
n'est pas toujours dirige. Le grand homme est tent de parler tout
seul et, alors, tout ce qu'il y a en lui de passion, de ressentiment,
de mpris, clate et rompt ses digues. Napolon devinait ce danger.
Vous avez raison de m'arrter. J'en dis toujours plus que je ne veux,
quand je me laisse aller  parler sur des sujets qui m'intressent
trop vivement. Il n'y a pas autant d'explosions de ce genre qu'on
pourrait s'y attendre dans les conversations de Napolon 
Sainte-Hlne. Il lui arrive de s'emporter contre le gouverneur, ou
contre les restrictions, ou contre l'le elle-mme, mais, en gnral,
il est calme, mditatif, il pense tout haut et, quelquefois, aboutit 
des conclusions contradictoires. Lavalette avait dj,  son retour de
l'le d'Elbe, remarqu ce dtachement d'esprit. Jamais je ne l'ai vu
d'un calme plus imperturbable. Pas un mot amer avec qui que ce ft;
pas une impatience; coutant tout, discutant tout, avec cette
sagacit rare et cette rare lvation d'esprit qui taient si
remarquables en lui; avouant ses fautes avec une touchante franchise,
ou raisonnant sa situation avec une pntration que ses ennemis ne
pouvaient galer.

Les conversations de Napolon qui ont t recueillies ne rpondent pas
 toutes nos curiosits. Aprs les deux premires annes du Consulat
il lui arriva rarement de s'ouvrir dans une causerie. Et ceux avec
lesquels il put s'pancher quelquefois--par exemple Berthier, Duroc,
ou Bertrand--sont rests muets. Sans aucun doute, il pouvait parler
fort bien en public; seulement, lorsqu'il parlait en public, il ne
disait pas sa pense, mais ce qu'il voulait que l'on prt pour sa
pense. A Sainte-Hlne, nous avons une quantit de dissertations de
cette nature, car il avait toujours autour de lui des gens qui
tenaient un journal, et il le savait. Las Cases et Montholon ne
rapportent pas autre chose. Tout le long de son rgne, nous avons des
reproductions nombreuses de ces paroles claires, loquentes,
incisives, qu'il avait soin de prononcer en public. Villemain en donne
de merveilleux chantillons, qu'il devait au tmoignage de Narbonne.
Ils sont trop achevs, peut-tre, pour tre tout  fait exacts. Parmi
les innombrables mmoires publis sur l'poque impriale il n'en est
gure qui ne cherchent  nous offrir des spcimens de la conversation
de Napolon.

Mais, si nous voulons atteindre l'homme, ou, du moins, le peu qu'il
nous est possible d'en connatre, c'est ailleurs qu'il faut nous
adresser. A notre avis, c'est Roederer qui rend le mieux la parole
familire de Napolon. Il nous donne des exemples du primitif style
consulaire, alors que Napolon tait encore rpublicain dans les
formes, ainsi que tout ce qui l'entourait, lorsqu'il faisait encore
son apprentissage en matire de gouvernement civil, avant d'aspirer 
une couronne. Ce sont des fragments de ses discours au Conseil d'tat,
des entretiens  la Malmaison et  Saint-Cloud; ce sont aussi de
longues conversations qui datent d'une poque ultrieure, reproduites
mot pour mot, avec une fidlit frappante, autant qu'on en peut juger
aujourd'hui. Qu'on lise, par exemple, le compte rendu des
conversations de Roederer avec Napolon, en janvier et fvrier 1809,
en 1811 et surtout en 1813. C'est, suivant nous, la plus vivante
reprsentation de l'Empereur qui soit au monde. Concise, franche,
quelquefois brutale, mais toujours intressante, telle semble avoir
t, en ralit, la parole de Napolon lorsqu'il causait. Le secret de
sa magique influence, c'est qu'il peut, d'un instant  l'autre, mettre
en jeu toutes ses facults en les concentrant sur un seul objet. Aussi
l'claire-t-il, en un moment, par des rminiscences, par des
comparaisons historiques, par tout ce que lui suggrent sa finesse
naturelle, sa connaissance du genre humain en gnral et, en
particulier, des hommes avec lesquels il avait eu affaire.

Il est impossible de donner un abrg des conversations de Napolon 
Sainte-Hlne. Elles sont semes dans une vingtaine de volumes, trs
ingaux en mrite comme en autorit. Il n'est pas toujours ais de
sparer l'ivraie du bon grain. Quelques-uns de ces volumes sont
remplis de matire dicte par Napolon. Ces dictes ont, certainement,
un intrt et une valeur qui leur est propre, mais enfin, ce ne sont
pas,  vrai dire, des conversations. Si l'on cherche l'homme tel qu'il
se rvle en causant, c'est la transcription de Gourgaud qui nous
semble la plus fidle. Montholon n'est ni aussi intelligent ni aussi
digne de crance; Las Cases arrange et invente; O'Meara traduit en
anglais des conversations tenues en italien. Ces conversations sont
animes, intressantes, mais elles n'inspirent pas confiance. Gourgaud
nous donne, croyons-nous, un rcit sincre, et, en effaant les
teintes bilieuses que la jalousie et l'ennui y rpandent, une peinture
vraie.

Les faits qu'il rapporte sont, sans doute, d'un haut intrt, mais ce
qu'il y a de plus remarquable, c'est cet air de vrit toute crue, de
vrit  l'tat brut, dans tout ce qu'il rapporte. Ce ne sont pas des
souvenirs en grande toilette; on dirait plutt des croquis
instantans, pris sur la manchette ou sur l'ongle du pouce. Lorsqu'il
y a divergence entre lui et Las Cases, ou Montholon, nous savons trs
bien qui nous devons croire. Dans les grandes occasions, ils
s'empressent de draper leur hros dans une toge ou dans une chlamyde;
Gourgaud le prend comme il le trouve, dans son bain, dans son lit, en
chapeau de paille ou en madras rouge, furieux ou bon enfant. Nous
choisirons deux exemples, l'excution de Ney et celle de Murat.

Montholon reprsente l'Empereur disant, le 21 fvrier: La mort de Ney
est un crime. Le sang de Ney tait sacr pour la France. Sa conduite
dans la retraite de Russie n'a point d'gale. Elle aurait d couvrir
d'une sainte gide le crime de haute trahison, s'il avait t vrai que
le marchal Ney l'et commis. Mais Ney n'a point trahi le roi, etc.
Voil bien les sentiments que le public s'attend  voir exprimer par
Napolon, mais non pas, peut-tre, le 21 fvrier, puisqu'il n'a connu
l'excution de Ney que vers le milieu de mars.

Le langage de Gourgaud est tout diffrent. Il nous montre Napolon
changeant sa manire de voir sur ce point. Un jour il dclare qu'ils
ont assassin Ney; un autre jour, que le marchal n'a eu que ce
qu'il mritait. On ne doit jamais manquer  sa parole et je mprise
les tratres.... Ney s'est dshonor. Je le regrette comme un homme
prcieux sur un champ de bataille; mais il tait trop immoral et trop
bte pour russir. Il va jusqu' dire qu'il n'aurait jamais d lui
donner le bton de marchal, qu'il aurait d le laisser  la tte
d'une division, car, comme l'avait dit Caffarelli, Ney avait tout
juste le courage et l'honntet d'un hussard. En 1814, il avait agi
comme un vritable tratre. Il s'tait conduit en coquin, suivant son
habitude. Opposez  ce mot les remords exprims par la duchesse
d'Angoulme, lorsqu'elle lut le livre de Sgur: Si nous avions su, en
1815, tout ce que le marchal avait fait pendant la campagne de
Russie, il n'aurait pas t excut! Placez aussi en regard les
paroles de Napolon lui-mme en Russie: Quel homme! Quel soldat! Ney
est perdu! J'ai trois cents millions dans les caves des Tuileries: je
les donnerais pour le ravoir! De ce cruel changement nous pouvons
conclure que Napolon n'a jamais oubli ni pardonn sa terrible
entrevue avec Ney du mois d'avril 1814  Fontainebleau, ni la
fanfaronnade du marchal, en 1815, lorsqu'il s'tait vant de ramener
l'Empereur dans une cage. Ce n'est qu'au dernier moment, la veille de
Ligny, qu'il l'appela  l'arme. En somme, les deux hros taient
devenus l'un pour l'autre des ennemis.

Arrive la nouvelle de la mort de Murat. Comme dans le discours de
Napolon  Montholon, au sujet de la mort de Ney, il y a une
singulire particularit  propos de cet vnement, qui est annonc
pour la premire fois  l'Empereur par trois personnes diffrentes.
Las Cases lui donne lecture de la nouvelle. A ces mots inattendus,
l'Empereur, m'interrompant du bras, s'est cri: Les Calabrais ont
t plus humains, plus gnreux, que ceux qui m'ont envoy ici. Ce
fut tout. Aprs quelques moments de silence, voyant qu'il ne disait
plus rien, je continuai. C'est l, sans doute, la version officielle,
car elle est reproduite dans les _Lettres du Cap_.

O'Meara apporta aussi la premire nouvelle. Il l'apprit avec calme
et demanda aussitt si Murat avait pri sur le champ de bataille.
D'abord, j'hsitais  lui dire que son beau-frre avait t excut
comme un criminel. Il rpta sa question et je dus alors lui apprendre
comment Murat avait t mis  mort. Il m'couta sans changer de
visage. Gourgaud,  son tour, apporte la premire nouvelle.
J'annonce la fatale nouvelle  Sa Majest, qui conserve la mme
physionomie et me dit qu'il faut que Murat ait t fou pour risquer
une pareille aventure. J'assure que cela me fait une vive peine de
voir prir, de la main de telles gens, un homme aussi brave que Murat,
qui avait si souvent dfi la mort. L'Empereur s'crie que c'est
affreux. J'objecte que Ferdinand n'aurait pas d le faire mourir
ainsi. Voil comme vous tes, jeunes gens, mais on ne badine pas
avec un trne. Pouvait-on le considrer comme un gnral franais? Il
ne l'tait plus. Comme roi? Mais on ne l'a jamais reconnu comme tel.
Il l'a fait fusiller comme il a fait pendre tant de gens. Mais
Gourgaud l'observe pendant qu'on lui donne lecture des journaux et
remarque qu'il souffre.

Nous ne pouvons dire lequel des trois chroniqueurs fut rellement le
premier  donner la nouvelle  Napolon. Mais nous sentons qu'il y a
de la vie et de la vrit dans le rcit de Gourgaud. Longtemps aprs,
Napolon lui dit: Murat n'a eu que ce qu'il mritait. Tout cela est
ma faute. J'aurais d le laisser marchal et ne pas le faire duc de
Berg, et encore moins roi de Naples.

On comprend maintenant pourquoi, dans les quelques chantillons que
nous allons offrir des propos de Napolon  Sainte-Hlne, nous nous
attacherons surtout  suivre les notes prises par Gourgaud. Du reste,
Napolon se rptait sans cesse: aussi avons-nous des versions
confirmatives de beaucoup de ses mots, dans toutes les chroniques de
l'exil.

La religion est un des sujets les plus importants que l'on discute 
Sainte-Hlne. L'un des livres que Napolon lisait tout haut le plus
volontiers, c'tait la Bible. Cette lecture n'tait pas toujours
inspire par les motifs les plus levs. Car, certain jour, on le voit
feuilleter le Livre de Samuel et le Livre des Rois afin de chercher
quel tmoignage on y trouve en faveur de la monarchie lgitime. Mais
il est d'autres occasions o il lit la Bible  un autre point de vue.
On nous dit qu'il tait grand admirateur de saint Paul. A cette heure
sombre de sa vie, ses penses se tournaient souvent vers les
questions de foi, mais non pas toujours de faon  nous difier. Nous
avons tous lu certaines anecdotes qui le reprsentent montrant du
doigt le firmament et professant un vague disme. Newman, lui aussi,
dans un beau passage, a donn, d'aprs la tradition, le jugement final
port par Napolon,  Sainte-Hlne, sur le christianisme. Il y est
cens comparer la vaine gloire de Csar et d'Alexandre avec la force
vivante du Christ. Il conclut en disant: Peut-il tre moins qu'un
tre divin? Mais le langage du vritable Napolon tait fort
diffrent. Gourgaud parle des astres et du Crateur dans le sens qu'on
prte Napolon, mais l'Empereur lui donne sur les doigts. En deux
mots, sa tendance parat tre vers la religion musulmane. Il reproche
au christianisme de n'tre pas assez ancien. Si cette doctrine avait
exist, dit-il, depuis le commencement du monde, il pourrait y croire;
mais il n'en est rien. Et le christianisme, n'aurait pas dur jusqu'
prsent sans le crucifiement et la couronne d'pines, car le genre
humain est ainsi fait. Pour lui, il ne peut pas accepter une forme de
religion qui damne Platon, Socrate, et il a la politesse d'ajouter,
tous les Anglais. En tout cas, pourquoi des chtiments ternels? Il
avoue, d'ailleurs, qu'il a t trs troubl par l'argument des cheikhs
gyptiens, qui prtendaient que, quand on adore trois dieux, on est,
de toute ncessit, un paen.

Le mahomtisme, d'autre part, est plus simple et,--il ajoute cette
remarque caractristique,--il est suprieur au christianisme parce
qu'il a conquis la moiti du globe en dix ans, tandis qu'il en a fallu
trois cents au christianisme pour s'tablir. Une autre fois, il
dclare que la religion musulmane est la plus belle de toutes. Une
fois mme, il va jusqu' dire nous autres Mahomtans. S'il prfre
le mahomtisme au christianisme, il met le catholicisme au-dessus de
l'anglicanisme, ou, du moins, le rite romain au-dessus du rite
anglican. La raison qu'il donne de ses prfrences, c'est que, dans la
religion romaine, le peuple ne comprend pas ce qu'il chante 
vpres.... il ne faut pas chercher  claircir ces matires-l.
Pourtant, il est d'avis que les prtres devraient se marier, tout en
ajoutant qu'il hsiterait  se confesser  un prtre mari, parce
qu'il irait tout redire  sa femme. Il dclare que lui-mme, tant
oint, peut recevoir une confession. Il n'aime pas la hirarchie
romaine autant que le rite. Il est oppos  la papaut. La
Grande-Bretagne et le nord de l'Europe, dit-il, ont agi sagement en
s'mancipant de ce joug. En effet, il est ridicule que le chef de
l'tat ne soit pas, en mme temps, le chef de la religion. Pour cette
raison, il regrette que Franois Ier n'ait pas, comme il fut bien prs
de le faire, consomm sa propre mancipation et celle de son peuple,
en adhrant  la Rforme. Lui-mme, autrefois, lorsqu'il tait las de
sa lutte dsastreuse contre la papaut, avait regrett de ne pas
s'tre fait protestant, au lieu de signer le Concordat. La nation
l'aurait suivi et aurait t ainsi dlivre du joug de Rome.

A mesure qu'il avance il devient plus hostile au christianisme. Sa
pense clate enfin: Quant  moi, mon opinion est faite. Je ne crois
pas que Jsus (en tant qu'tre divin?) ait jamais exist. Il aura t
pendu comme beaucoup de fanatiques qui voulaient faire le prophte,
le Messie. Tous les ans, il y en avait. Du nouveau Testament il
remonte  l'ancien: Mose tait un habile homme; les Juifs sont un
vilain peuple, poltron et cruel. Il conclut en retournant  la Bible,
avec une carte, et il annonce qu'il crira les campagnes de Mose. Il
a si peu de foi dans le Sauveur qu'il rpte, comme une chose
surprenante, que le pape Pie VII croyait, mais l, rellement en
Jsus-Christ.

En ce qui concerne l'humanit, il se proclame matrialiste.
Quelquefois, il pense que l'homme est n  une certaine temprature de
l'atmosphre; d'autres jours, il le voit fait d'argile, comme
Hrodote raconte que, de son temps, le limon du Nil se changeait en
rats. Cette argile a t chauffe par le soleil et l'homme a t
produit par une combinaison de fluides lectriques: On dira tout ce
que l'on voudra, mais tout n'est que matire plus ou moins organise.
Quand,  la chasse, je faisais ouvrir des cerfs devant moi, je voyais
que c'tait la mme chose que l'intrieur de l'homme. Celui-ci est un
tre plus parfait que les chiens ou les arbres et vivant mieux... La
plante est le premier anneau de la chane dont l'homme est le dernier.
Je sais bien que c'est contraire  la religion, mais voil mon
opinion: nous ne sommes tous que matire. Il disait encore:
Qu'est-ce que l'lectricit, le galvanisme, le magntisme? C'est l
que gt le grand secret de la nature. Le galvanisme travaille en
silence. Je crois, moi, que l'homme est le produit de ces fluides et
de l'atmosphre, que le cerveau pompe ces fluides et donne la vie, que
l'me est compose de ces fluides et que, aprs la mort, ils
retournent dans l'ther, d'o ils sont pomps par d'autres cerveaux.

Et encore: Mon cher Gourgaud, quand nous sommes morts, nous sommes
bien morts. Qu'est-ce que c'est qu'une me? Quand on dort ou quand on
est fou, o est l'me? Un autre jour, il s'crie: Si j'avais  avoir
une religion, j'adorerais le soleil, car c'est lui qui fconde tout,
c'est le vrai Dieu de la terre.

Les diteurs du _Journal_ pensent que Napolon parlait ainsi pour
taquiner Gourgaud qui tait un croyant plus ou moins orthodoxe. Quant
 nous, nous pensons qu'il raisonnait souvent de cette faon pour
faire ressortir dans toute sa force la thorie orthodoxe. Mais,
souvent aussi, il pensait tout haut dans l'amertume de son coeur,--par
exemple, lorsqu'il dit qu'il ne peut croire  un Dieu vengeur et
rmunrateur, car les honntes gens sont toujours malheureux, et les
coquins heureux: Vous verrez qu'un Talleyrand mourra dans son lit.

Bertrand s'imagine, dit Gourgaud, que l'Empereur a de la religion,
et nous sommes persuad que Napolon tait plus religieux que ces
conversations ne le feraient croire. Seulement, il avait  revenir de
loin. Il tait le fils de cette Rvolution qui avait abjur la
religion. Et, pourtant, il avait trouv en lui la force ncessaire
pour accomplir l'acte le plus courageux de sa vie, lorsqu'il restaura
l'glise de France, conclut le Concordat, et obligea ses compagnons
d'armes, malgr leurs ricanements,  le suivre  la messe.

Quels qu'aient pu tre ses motifs, ils doivent avoir t puissants
pour le faire rompre avec toutes les traditions de son ge viril. Car
la foi et les pratiques religieuses, qui subsistaient encore, timides
et  l'tat latent, dans la population civile de la France, avaient
entirement disparu de ses armes. Les soldats franais, dit
Lavalette en parlant de l'arme d'gypte, taient alors mancips de
toute ide religieuse.

Le mme auteur raconte une curieuse anecdote,  propos d'un officier
franais avec lequel il se trouvait sur un navire qui fut bien prs de
faire naufrage. L'officier rcite le _Pater_ d'un bout  l'autre.
Quand le danger est pass, il a honte de lui-mme et s'excuse en
disant: J'ai trente-huit ans et je n'avais jamais pri depuis que
j'en avais six. Je ne puis comprendre comment cela m'est revenu en
tte juste  ce moment-l. Car je dclare que, maintenant, il me
serait impossible de m'en rappeler un seul mot. Cette hostilit
contre la religion semble avoir continu, en dpit du Concordat,
jusqu' la fin du rgne de Napolon; en effet, si nous en croyons
Lavalette, lorsque la messe fut clbre, en prsence de l'Empereur, 
la grande crmonie du Champ de Mai, pendant les Cent Jours, tous les
assistants tournrent le dos  l'autel.

Sa vie dans les camps, ses liaisons avec des rvolutionnaires, son
conflit avec la Papaut, tout cela tint Napolon loign de la foi
dans laquelle il tait n. Talleyrand dit  Henry Greville[11] que
Louis XVIII, en arrivant  Paris, fut surpris de voir que la
bibliothque place dans la pice qui prcdait le cabinet de
l'Empereur tait compose presque exclusivement d'ouvrages de
thologie, dont il faisait sa lecture favorite. Greville demanda 
Talleyrand s'il pensait que Napolon ft un croyant. Je suis port 
croire qu'il tait croyant, dit Talleyrand, mais il avait le got de
ces sujets. Le seul commentaire que nous ferons  ce propos est que
la foi religieuse de Napolon valait au moins celle de son successeur
au trne, et celle du prince de Bnvent.

  [11] Henry Greville, secrtaire du Conseil sous George IV, a
  recueilli dans ses mmoires une foule d'anecdotes sur les gens
  clbres. Ces mmoires sont trs lus, mais ils ont peu de valeur
  historique.--Trad.

Tout ce qu'on peut conclure, sans crainte de se tromper, des
conversations de Napolon  Sainte-Hlne, c'est que les questions
religieuses proccupaient vivement son esprit. Il doute, il hsite.
Une remarque qu'il laisse chapper explique probablement son vritable
tat d'me. Il n'y a qu'un fou, dit-il un jour, qui dise qu'il mourra
sans confession. Il y a tant de choses qu'on ne sait pas, qu'on ne
peut pas expliquer. Ce qu'il a dit des mystres de la religion, nous
l'appliquerons  ses propres dispositions en ce qui touche ces
mystres. Il y a tant de choses qu'on ne sait pas, qu'on ne peut pas
expliquer.

A ct de ces grands et absorbants sujets, il en est cent autres
auxquels touche Napolon, d'une faon qui caractrise l'homme et qui
nous intresse, sans parler de ses souvenirs de toutes sortes et de
ses vues pntrantes sur l'avenir. Ces vues, telles qu'elles sont
rapportes par Las Cases et par Montholon, ressemblent plutt  des
programmes politiques, destins  l'usage du public, qu' l'expression
de sa pense intime. En certains cas, ces crivains ne s'en cachent
point. Montholon tire tout  coup de son portefeuille une constitution
dicte par Napolon, pour l'empire franais, sous le gouvernement de
son fils. Nous ne savons si elle est authentique, mais nous
remarquons que les diteurs des oeuvres de Napolon la passent
tranquillement sous silence. Nous penchons  croire que cette
constitution fut compose dans la retraite de Ham, en vue de la
restauration bonapartiste qui se produisit peu aprs. Cependant, les
diteurs officiels donnent les instructions dictes pour son fils
par le mourant  la date du 17 avril 1821, telles qu'elles sont
rapportes par Montholon. Il semble, en effet, que ce soit un document
vritable.

Pour nous, cela va sans dire, tout ce que l'Empereur a dit des Anglais
est du plus haut intrt. Il avait, toute sa vie, sous une forme ou
sous une autre, fait la guerre  la Grande-Bretagne; et, pourtant, il
avait toujours t singulirement ignorant en ce qui nous touche.
Lorsqu'il tait sur le trne, Metternich, qui avait t en Angleterre,
observa que, sur ce pays, Napolon croyait ce qu'il lui plaisait de
croire et que ses ides  ce sujet taient absolument fausses. Cela
est trange, car ses victoires taient dues, dans une large mesure, au
soin avec lequel il tudiait ses adversaires, et, pendant toute la
dure de son rgne, il avait surveill attentivement le journalisme
anglais et la politique britannique. Les personnes de sa maison
n'ignoraient pas combien il tait sensible aux critiques de la presse
anglaise,--la seule presse, d'ailleurs, dont il et alors  redouter
les critiques. Il tenait  ce qu'on lui traduist toutes les phrases
qui l'insultaient et, quand on l'avait fait, il tait furieux. Malgr
cette pnible tude, il ne parla jamais des Anglais  Sainte-Hlne
sans trahir la plus curieuse ignorance de leur caractre et de leurs
habitudes d'esprit: Si j'avais pu, dit-il, aller  Londres (en
1815), on m'y et port en triomphe. Toute la canaille et t pour
moi et ma logique et conquis les Grey et les Grenville. Il
paraissait croire que, mme s'il tait entr  Londres en vainqueur,
le rsultat et t le mme. Il dit  Las Cases: Quatre jours
m'eussent suffi pour me trouver dans Londres; je n'y serais pas entr
en vainqueur, mais en librateur. J'aurais renouvel Guillaume III,
mais avec plus de gnrosit et de dsintressement. La discipline de
mon arme et t parfaite, elle se ft conduite dans Londres comme si
elle et t encore dans Paris. Point de sacrifices, pas mme de
contributions exiges des Anglais. Nous ne leur eussions pas prsent
des conqurants, mais des frres qui venaient les rendre  la libert,
 leurs droits. Je leur eusse dit de s'assembler, de travailler
eux-mmes  leur rgnration; qu'ils taient nos ans en fait de
lgislation politique, que nous ne voulions y tre pour rien,
autrement que pour jouir de leur bonheur et de leur prosprit, et
j'eusse t strictement de bonne foi. Aussi, quelques mois ne se
seraient pas couls que ces deux nations, si violemment ennemies,
n'eussent plus compos que des peuples identifis dsormais par leurs
principes, leurs maximes, leurs intrts. Il n'est pas besoin de
faire remarquer qu'il ne croyait pas un mot de cette ridicule tirade;
mais, pour l'avoir lche, il fallut qu'il ignort d'une faon
surprenante le caractre du peuple qu'il parlait d'absorber ainsi. Il
aimait  entendre Las Cases raconter des anecdotes de son sjour en
Angleterre, les scandales de la cour et de Carlton-House, o l'migr
avait t prsent. Et que diable faisiez-vous l? demanda fort
naturellement l'Empereur,  cette phase du rcit. Les autres membres
de sa suite n'avaient pas beaucoup de lumires  lui offrir pour
l'aider  comprendre le caractre anglais. Gourgaud, par exemple,
croyait que les _riots_ (les meutes), dont on parlait tant en
Angleterre, taient une secte politique, ou, du moins, comme
l'expliquent ses diteurs, l'avant-garde des Whigs.

Que pensait Napolon des Anglais? Quoiqu'il ft souvent contre eux des
sorties,--et personne ne peut s'en tonner,--il parat les avoir
tenus, sans le dire, en une sorte de respect. La nation britannique
serait bien loin de nous valoir si nous avions seulement la moiti de
l'esprit national des Anglais, dit-il un jour. Quand il est le plus
en veine d'amertume, il cite Paoli, qui est le vritable auteur du mot
fameux: C'est une nation de boutiquiers. _Sono mercanti_, comme
disait Paoli. Quelquefois, il raillait, non sans raison, la nation
qui, aprs avoir t son ennemie acharne, avait accept l'odieuse
mission de le tenir prisonnier, mais il lui arriva de rendre  cette
nation un bel hommage. Il commence d'une manire bizarre: Les Anglais
sont vraiment des gens d'une trempe suprieure  la ntre.
Concevez-vous que Romilly, un des chefs aussi marquants d'un grand
parti, se tue,  cinquante ans, parce que sa femme est morte? Ils sont
plus positifs que nous en toutes choses; ils s'expatrient, se marient,
se tuent, avec moins d'indcision que nous n'en mettons pour aller 
l'Opra. Ils sont aussi plus braves que nous. Je crois qu'on peut dire
qu'ils sont  nous en bravoure, ce que nous sommes aux Russes, ce que
les Russes sont aux Allemands, ce que les Allemands sont aux
Italiens. Il continue: Si j'avais eu une arme anglaise, j'aurais
conquis le monde, j'en aurais fait le tour sans qu'elle ft
dmoralise. Si j'avais t l'homme de choix des Anglais comme je l'ai
t des Franais en 1815, j'aurais pu perdre dix batailles de Waterloo
avant d'avoir perdu une voix dans la lgislature, un soldat dans mes
rangs... J'aurais fini par gagner la partie. Si l'on songe  celui
qui parle et aux circonstances dans lesquelles il parle, notre
caractre national a-t-il jamais reu plus glorieux loge?

En deux autres occasions, alors qu'il tait sur le trne, il avait,
dans une conversation intime, rendu un prcieux hommage 
l'Angleterre. Auguste de Stal ayant dclar ne pouvoir servir le
gouvernement franais, qui avait perscut sa mre, Napolon lui dit:
Alors, il faut aller en Angleterre, car, aprs tout, il n'y a que
deux nations: la France et l'Angleterre. Le reste ne compte pas. Plus
remarquables encore sont ses paroles au gnral Foy. C'tait au plus
fort de la guerre d'Espagne. Foy vint  Paris et eut deux ou trois
audiences de l'Empereur. Un jour, Napolon lui dit  brle-pourpoint:
Ah ! dites-moi, mes soldats se battent-ils?--Mais, Sire,
comment?... sans doute....--Oui, oui, enfin ont-ils peur des soldats
anglais?--Sire, ils les estiment, mais ils n'en ont pas peur!--Ah!
c'est que les Anglais les ont toujours battus!... Crcy, Azincourt,
Marlborough....--Il me semble pourtant, Sire, que la bataille de
Fontenoy....--Ah! la bataille de Fontenoy!... Aussi est-ce une
journe qui a fait vivre la monarchie quarante ans de plus qu'elle ne
l'aurait d.

Un jour,  Sainte-Hlne, il crut comprendre que lady Malcolm disait
qu'il hassait les Anglais. Il l'interrompit avec vivacit pour
l'assurer qu'elle se trompait, qu'il ne hassait pas les Anglais; au
contraire, il avait toujours eu la plus haute opinion de leur
caractre. J'ai t trahi, et je me trouve ici, sur un misrable roc,
au milieu de l'Ocan! Je suis persuad qu'il y a,  proportion, plus
d'honntes gens en Angleterre que dans tout autre pays, mais il en est
aussi d'excrables, ils sont dans les extrmes. Il disait encore:
Les Anglais sont une race toute diffrente de la ntre, ils ont en
eux quelque chose du bouledogue, ils aiment le sang. Ils sont froces;
ils ont moins peur de la mort que nous; ils ont plus de philosophie et
vivent davantage au jour le jour.

Il jugeait favorablement et avec justice nos blocus (les Anglais
bloquent trs bien), mais il jugeait dfavorablement, et avec plus de
justice encore, notre diplomatie. Il ne pouvait comprendre, et la
postrit partage son tonnement, comment ils avaient pu tirer si peu
de profit de leur longue lutte et de leur victoire. Il pense qu'ils
ont t blesss au vif par le reproche d'tre une nation de
boutiquiers, et ils ont voulu montrer leur grandeur d'me. Il se
passera probablement mille ans avant qu'une pareille occasion se
prsente d'agrandir l'Angleterre. Dans l'tat o taient les choses,
on n'aurait pu rien vous refuser. C'tait ridicule, disait-il, de
laisser Batavia aux Hollandais, Bourbon et Pondichry aux Franais.
Quant  lui, il n'aurait pas donn un liard de l'un ni de l'autre,
s'il n'avait eu l'espoir de chasser les Anglais de l'Inde. Vos
ministres auraient d se rserver le monopole du commerce dans les
mers de l'Inde et de la Chine. Vous n'auriez jamais d permettre aux
Franais ou  aucune autre nation de montrer leur nez plus loin que le
Cap. A prsent les Anglais peuvent faire la loi au monde entier,
surtout s'ils retirent leurs troupes du continent, _s'ils envoient
Wellington dans ses terres_ et restent, exclusivement, une puissance
maritime. Alors, l'Angleterre peut faire tout ce qu'elle veut. Ce
qu'il vous faudrait, dit-il un autre jour, c'est d'avoir pour premier
ministre le vieux lord Chatham.

Il disait encore: Vous avez lev une contribution de sept cents
millions sur la France; j'en ai impos une de plus de dix milliards
sur votre pays. Vous avez lev la vtre par vos baonnettes; j'ai fait
lever la mienne par votre parlement.

Il se mit  apprendre l'anglais et c'est Las Cases qui tait son
professeur. Les leons furent continues pendant trois mois, de
janvier  avril 1816, tantt avec une admirable ardeur, tantt avec
un dgot visible, puis, elles cessrent entirement. Dj, pendant
la traverse, il y avait eu une tentative avorte. Las Cases, qui,
lui-mme, depuis son retour en France, avait un peu oubli le langage
parl, dit que son illustre lve russit, jusqu' un certain point, 
comprendre l'anglais lorsqu'il le lisait devant lui; mais que sa
prononciation tait si extraordinaire qu'elle constituait une langue
nouvelle. L'chantillon le plus tendu que nous possdions de
l'anglais de Napolon est reproduit, sous une forme phontique, par
Henry qui l'a entendu: _Veech you tink de best town?_ Il crivit,
sous un nom suppos,  Las Cases, une lettre en anglais,  laquelle
l'indulgent courtisan dclare avoir t pris[12].

  [12] L'auteur donne le texte de cette lettre. Nous ne croyons pas
  que le mauvais anglais de Napolon puisse offrir aucun intrt
  aux lecteurs franais. _Trad._

Il lisait avec intrt l'Histoire d'Angleterre, dont il ne s'tait
jamais occup depuis sa sortie du collge. Je lis Hume, dit-il; c'est
une nation froce, que ces Anglais. Que de crimes dans leur histoire!
Voyez Henry VIII qui pouse Lady Seymour le lendemain du jour o il
fait couper la tte  Anne de Boleyn. Nous n'aurions pas fait cela
chez nous. Nron n'a jamais commis de tels crimes. Et la reine Marie!
Ah! c'est une belle chose que la loi salique! Mais le rsultat le
plus intressant de cette lecture, c'est la comparaison qu'il fait
entre Cromwell et lui-mme. Sans doute, il y a, pense-t-il, des
analogies entre le rgne de Charles Ier et la Rvolution franaise.
Mais il est impossible d'tablir un parallle srieux entre la
situation de Cromwell et la sienne,  lui, Napolon. Il a t trois
fois librement choisi par la nation, et l'arme franaise n'a fait la
guerre qu'aux trangers. Cromwell avait une qualit essentielle, la
dissimulation. Il avait aussi de grands talents politiques et un
jugement consomm; car il n'y a pas d'action dans sa vie qu'on puisse
critiquer comme malavise. tait-il un grand gnral? Napolon n'en
sait pas assez sur lui pour en juger.

Sur l'histoire de France, il fait une ou deux observations
intressantes, on pourrait dire surprenantes: Saint Louis est un
imbcile. Il dit  lady Malcolm qu'Henri IV tait, sans aucun doute,
le plus grand homme qui se ft jamais assis sur le trne de France.
Mais c'tait un jugement  l'intention des trangers. Il parlait tout
autrement dans son cercle intime: Henri IV n'a jamais rien fait de
grand. Voltaire, par son pome pique, l'a mis en grande vogue. Mais,
par opposition  Louis XIV, que l'on dtestait, on l'a port aux nues.
Je ris quand je lis qu'un certain Masson a dmontr  Frdric de
Prusse que le plus grand capitaine ancien et moderne est Henri IV.
videmment, c'tait un bon homme, brave, capable de charger, l'pe 
la main, mais, aprs tout, ce barbon qui courait les rues de Paris
aprs les catins n'tait qu'un vieux fou. Quant  Louis XIV, c'tait,
disait-il, le plus grand souverain qu'ait possd la France.... Il a
eu quatre cent mille hommes sous les armes et, pour qu'un roi de
France puisse en runir autant, il ne faut pas que ce soit un homme
ordinaire. Il n'y a que lui et moi qui ayons eu des armes si
nombreuses. S'il avait vcu lui-mme sous l'ancienne monarchie, il
croit qu'il se serait lev au rang de marchal. Car, en fait, il
avait t remarqu comme lieutenant; il serait vite arriv au grade de
colonel et, comme tel, ft entr dans l'tat-major d'un marchal qu'il
aurait dirig et sous lequel il se serait distingu.

Il est une de ses vues sur l'histoire contemporaine de la France qu'il
ne faut pas prendre trop au srieux. Plt  Dieu que le roi et les
princes fussent rests (en mars 1815)! Les troupes auraient pass de
mon ct. On aurait massacr le roi et les princes et, ainsi, Louis
XVIII ne serait pas maintenant sur le trne. Quelquefois, dans sa
colre, il s'emporte contre la France elle-mme: La France a t
viole; ce n'est plus qu'une nation dshonore, lche. Elle n'a que ce
qu'elle mrite. Au lieu de se rallier  moi, elle m'a abandonn.

Il parle de sa famille sans se gner, et c'est peut-tre sa franchise
 cet gard qui le distingue d'un souverain n dans la pourpre.
Personne ne se reprsenterait les empereurs ses contemporains,
Alexandre ou Franois, causant avec leur suite sur les affaires de
famille les plus intimes. On pourrait presque dire que c'est ici le
signe o l'on connat le parvenu du lgitime. En tout cas,
l'impratrice Catherine, qui tait ne loin du trne, eut aussi cette
extraordinaire sincrit.

Sa famille, dit-il, tait une des premires en Corse et il avait
encore un grand nombre de cousins dans l'le. J'avais environ
quatre-vingts cousins ou parents.... Je suis sr que ceux qui ont
suivi Murat (en 1815) taient de mes parents. En ralit, le clan des
Bonapartes n'eut rien  voir avec Murat ni avec sa folle expdition.
Napolon ne se souciait pas d'tre considr comme Corse. Avant tout,
il tait Franais: Je suis n en 1769, la Corse tant runie  la
France. Ses ennemis l'ont accus d'avoir troqu son extrait de
naissance contre celui de Joseph, qui tait n en 1768, par consquent
avant l'annexion. Sous cette impression, certain maire lyonnais, qui
ne savait pas son monde, lui adressa, de trs bonne foi, ce
compliment: C'est tonnant, sire, que, n'tant pas Franais, vous
aimiez tant la France et fassiez autant pour elle. L'Empereur
ajoutait: Je lui tournai les talons. Mais, sa nationalit franaise
tant mise  part, il protestait qu'il tait Italien ou Toscan plutt
que Corse. Ma famille tait en Toscane il y a deux cents ans. J'ai un
pied en Italie et un en France. L'honnte lecteur comprendra sans
peine  quel point les deux pieds lui taient utiles, puisqu'il
rgnait  la fois en France et en Italie. Son origine corse ne lui
tait bonne  rien: c'est pourquoi il la rduisait le plus possible.
Il fait de curieuses remarques  propos de sa gnalogie. On eut un
instant l'ide de la rattacher  l'Homme au Masque de fer. Voici
comment: le gouverneur de Pignerol, o le mystrieux prisonnier tait
dtenu, s'appelait Bompars; on disait qu'il avait mari sa fille au
captif (lequel, croyait Napolon, tait le frre de Louis XIV); il les
avait fait passer secrtement en Corse sous le nom de Bonaparte. Je
n'avais qu'un mot  dire pour que l'on crt  cette fable.

Quand il dut se marier avec Marie-Louise, l'empereur Franois
s'inquita de la noblesse de son futur gendre. Il lui envoya une
caisse de papiers qui le faisaient descendre des ducs de Florence.
L'Empereur se mit  rire et dit  Metternich: Croyez-vous que j'irai
m'occuper de ces btises? En admettant que le fait soit vrai,
qu'est-ce que cela me ferait? Les ducs de Florence taient infrieurs
aux empereurs d'Allemagne. Je ne veux pas me mettre au-dessous de mon
beau-pre; je crois, pour le moins, valoir autant que lui. D'ailleurs,
ma noblesse date de Montenotte. Remportez ces papiers.

Il est cependant une illustre parent que Napolon ne serait pas
dispos  ddaigner, lorsqu'il affirme que Bonaparte, c'est la mme
chose que Bonarotti ou Buenarotti. Croyait-il rellement tre le
cousin de Michel-Ange? Il regrette aussi de n'avoir pas laiss
canoniser un de ses anctres, Bonaventure ou Boniface Bonaparte. Les
moines  l'ordre desquels il appartenait eussent t fiers de cette
distinction qui aurait cot un million de francs. Le Pape, lorsqu'il
vint  Paris, s'offrit spontanment  lui faire cette gracieuset, que
Napolon fut prs d'accepter. Cela m'aurait, dit-il, amen tous les
capucins. Mais, finalement, on rflchit que cela pourrait prter au
ridicule, chose dangereuse partout et mortelle en France.

Il semble que Napolon n'et pas de secrets de famille pour ses
compagnons. Son pre mourut  Montpellier,  trente-cinq ans, dit-il
un jour,  trente-neuf, affirme-t-il dans une autre circonstance. Il
avait toujours vcu en homme de plaisir... prodigue, jouant au grand
seigneur; mais,  ses derniers moments, il n'y avait pas assez de
prtres, de capucins pour lui. Il fit une fin si dvote que tout le
monde,  Montpellier, prtendait que c'tait un saint. Le grand-oncle
de Napolon avait, jusqu' un certain point, rtabli la fortune de la
famille et il tait mort riche. Ce grand-oncle est celui dont Pauline
prit la bourse sous son oreiller comme il tait mourant.

L'Empereur discute fort tranquillement le bruit populaire qui faisait
de Paoli son pre; il donne, pour le rfuter, une raison premptoire,
mais qui n'est pas des plus dcentes ni des plus dlicates. Pourtant,
Paoli lui avait montr un intrt quasi paternel. Vous, Bonaparte,
lui avait-il dit, vous tes tout Plutarque et vous n'avez rien des
modernes. Et, parlant de lui aux autres: Ce jeune homme porte la
tte de Csar sur le corps d'Alexandre. Il y a en lui l'toffe de dix
Syllas. Le pre et la mre de Napolon taient trs beaux, l'un et
l'autre. tant grosse de moi, ma mre suivait l'arme dans la guerre
de Corse. Les gnraux franais en eurent piti et lui firent dire
d'accoucher chez elle, o elle fut reue comme en triomphe. Je puis
dire que j'ai t conu avant que la Corse ne ft runie  la France,
mais lorsque ma mre accoucha elle tait soumise. Ce dernier point,
on le conoit, tait d'une importance capitale pour lui et pour sa
dynastie.

On peut noter ici les relations exactes de Napolon avec la Corse. Il
y tait n; il y vcut jusqu' l'ge de neuf ans. Il y revint au dbut
de sa virilit. Pendant la priode qui s'tend du 1er janvier 1786 
juin 1793, il passe plus de trois ans et deux mois en Corse. Puis, la
vie l'emporte loin de son le; il ne la reverra plus jamais, si ce
n'est un instant,  son retour d'gypte, et comme une vague silhouette
 l'horizon de l'le d'Elbe. Pourtant, la Corse le suit partout; elle
exerce sur sa carrire une influence considrable. Pendant ses
premires annes dans l'le, il avait contract une inimiti
implacable,  la manire corse, contre Pozzo di Borgo. Cette vendetta
devait tre funeste pour lui, sinon mortelle. Car Pozzo di Borgo, plus
qu'aucun autre individu, fut l'auteur de la premire chute de
Napolon.

Aprs avoir quitt la Corse et tre arrive  Marseille, la mre de
l'Empereur se trouva, de nouveau, dans une situation dplorable. Elle
n'avait pas un sou pour vivre, elle et ses filles. Quant  lui, il
n'avait plus qu'un assignat de cinq francs dans sa poche et il tait
sur le point de se tuer; il tait mme dj sur le bord de la Seine
avec cette intention lorsqu'un ami lui prta de l'argent et le sauva.
Madame a eu treize enfants et je suis le troisime. C'est une
matresse femme. Il reoit une lettre de sa mre et, quoiqu'il l'ait
dchire, cette lettre l'a tellement mu qu'il est en tat de la
rpter  ses compagnons. En effet, une lettre si tendre devait
toucher le coeur d'un fils. Vieille et aveugle comme elle l'est, elle
veut venir  Sainte-Hlne. Je suis bien ge pour faire un voyage de
deux mille lieues: je mourrais peut-tre en route, mais n'importe, je
mourrais prs de vous. Sa nourrice, qui lui survcut longtemps et 
laquelle il laissa, par testament, un souvenir de son affection, vint
 Paris pour le couronnement, et le Pape s'occupa d'elle  ce point
que sa mre en tait presque jalouse. Le fils de cette femme, le frre
de lait de Napolon, devint capitaine dans la marine anglaise.

Mme sur ses deux femmes, Napolon n'est nullement avare de
confidences et laisse chapper, sur l'une comme sur l'autre, les
dtails les plus intimes. Il se demande s'il a jamais rellement aim.
En ce cas, c'tait Josphine... un peu. Elle mentait presque
toujours, mais avec esprit, except quand il s'agissait de son ge.
L-dessus, elle s'embrouillait tellement que, pour mettre d'accord ses
assertions, il aurait fallu admettre qu'Eugne tait venu au monde 
douze ans.... Elle ne m'a jamais rien demand pour elle et pour ses
enfants, mais me faisait des millions de dettes. Son grand dfaut,
c'tait une perptuelle jalousie toujours en veil. Pourtant, elle
n'tait pas jalouse de Marie-Louise: c'est celle-ci qui tait trs
ombrageuse  l'endroit de Josphine. Lorsque l'Empereur essaya de
mener sa seconde femme rendre visite  la premire, Marie-Louise
fondit en larmes, et elle s'efforait, par toutes sortes de ruses et
de petits moyens, de l'empcher d'aller chez Josphine.

Marie-Louise, dit-il, tait l'innocence mme. Elle m'aimait. Si elle
avait t bien conseille, et n'avait pas eu prs d'elle cette
canaille de Montebello et ce Corvisart qui, j'en conviens, tait un
misrable, elle serait venue avec moi ( l'le d'Elbe). Et puis, son
pre a mis auprs d'elle ce polisson de Neipperg. C'est, peut-tre la
seule circonstance dans laquelle Napolon, qui sauva bravement les
apparences jusqu'au bout, nous ait laiss voir qu'il tait au courant
de l'infidlit de sa femme. Pourtant, Lavalette l'en avait inform
pendant les Cent Jours, et il n'tait bruit d'autre chose dans les
commrages de la cour. Il ne s'en obstine pas moins  dire du bien de
Marie-Louise, et voici, en rsum, le jugement qu'il porte sur elle.
C'est une petite femme timide, qui avait toujours peur en se voyant
au milieu des Franais, qui avaient assassin sa tante. Elle ne
mentait jamais, tait trs rserve, faisait bonne mine mme  ceux
qu'elle dtestait. Elle tait plus intelligente que son pre, qui
tait le seul de la famille pour qui elle et de l'affection: elle ne
pouvait pas souffrir sa belle-mre. Quand elle voulait de l'argent,
elle m'en demandait et tait dans le ravissement que je lui donnasse
dix mille francs. On aurait pu tout lui confier, c'tait une vraie
bote  secrets. Son pre lui avait dit  Vienne: Quand vous serez
seule avec l'Empereur, vous lui obirez en tout. C'tait, disait
Napolon, une charmante enfant, une bonne femme, et elle lui avait
sauv la vie. Et il concluait: Je crois, cependant, quoique je
l'aimasse bien, que j'avais plus aim Josphine. C'tait une vraie
femme, celle que j'avais choisie.... Je m'tais lev avec elle....
Elle tait pleine de grce. Il ajoutait,--et ce mot contenait un
reproche indirect  l'adresse de l'autre: Elle tait femme  me
suivre  l'le d'Elbe.... Je ne l'aurais jamais quitte si elle avait
pu avoir un enfant. C'et t bien heureux pour elle et pour la
France. En effet, c'est l'Autriche qui l'avait perdu. Oui,
certainement, sans mon mariage avec Marie-Louise, je n'aurais jamais
fait la guerre  la Russie. Il dclare qu'il a pris la rsolution, si
Marie-Louise venait  mourir, de ne pas se remarier. Si l'on songe aux
circonstances dans lesquelles il se trouvait plac, et aux ressources
matrimoniales que Sainte-Hlne pouvait lui offrir, il y a, dans cette
dclaration, un mlange du comique et du tragique.

Il fait une allusion amre  son fils. Gourgaud, le quinze aot, jour
de la fte de l'Empereur, lui prsente un bouquet qui est cens venir
du roi de Rome. Bah! rpond brutalement Napolon, le roi de Rome ne
pense pas plus  moi qu' vous. Mais son testament et sa conversation
elle-mme prouvent que sa pense tait toujours avec l'enfant. Il
avait l'intention de donner  son second fils, s'il en avait eu un,
l'Italie tout entire pour royaume, avec Rome pour capitale.

Caroline, la femme de Murat, nous dit Napolon, tait considre,
quand elle tait petite, comme la niaise, la Cendrillon de la famille,
mais elle se dveloppa heureusement, elle devint une femme
intelligente et une jolie femme. Il lui est, cependant, impossible de
cacher sa colre  propos de son second mariage. Il peut  peine y
croire. Aprs vingt ans de mariage, quinze mois aprs la mort
violente de son mari, avec de grands enfants, se remarier
publiquement, et o, bon Dieu?  Vienne. Ma foi! si cette nouvelle-l
est vraie, ce sera la chose qui m'aura le plus tonn de ma vie....
Ah! l'espce humaine est bien singulire! Ici se fait jour sa pense
secrte: Ah! la coquine! la coquine! L'amour l'a toujours conduite!

Nous avons vu qu'il considrait Louis XIV comme le plus grand des
souverains de la France, et cette nouvelle du mariage de Caroline
produit entre eux le plus curieux des rapprochements. Ceux qui sont
familiers avec Saint-Simon se rappelleront le rcit saisissant qu'il
donne de cette journe o Louis XIV apprit que son fils chri, le duc
du Maine, avait, dans une occasion importante, montr une bravoure des
plus douteuses; comment le roi, alors  Marly, aperoit un marmiton
qui met dans sa poche un biscuit; comment sa rage comprime fait
explosion et se rue sur une victime relativement innocente; comment,
devant la cour stupfaite, il se prcipite et rompt sa canne sur le
dos du domestique; comment le malheureux s'enfuit pendant que le roi
reste l, jurant aprs lui et brandissant, dans sa fureur impuissante,
le tronon de sa canne brise. Les courtisans n'en peuvent croire
leurs yeux et le roi rentre au chteau pour cacher son agitation.
C'est ainsi qu'en apprenant le mariage de Caroline, Napolon se met 
table pour le dner, tout frmissant d'une colre qu'il ne peut
matriser. Il dclare que la ptisserie ne vaut rien et son
irritation, qui se dverse contre le cuisinier, dpasse toutes les
bornes. Rarement, dit Gourgaud, jamais, dit Montholon, on n'a vu
l'Empereur dans une fureur semblable. Il ordonne que l'homme sera
btonn et chass. La scne est grotesque et pnible, mais ce n'est
pas le cuisinier, c'est Caroline qui en est la cause.

Ce n'est pas seulement le mariage de sa soeur, croyons-nous, qui
provoquait cette explosion. La nouvelle lui avait probablement rappel
certain jour de l'anne 1814, o il avait appris que Murat le
trahissait et tournait ses armes contre la France. Le sentiment de
l'Empereur pour Murat,  ce moment, tait un mpris amer pour ce
garon perruquier, comme il l'appelait, dont il avait fait un roi.
Quant  sa colre, il la rservait  Caroline, sachant que c'tait
elle qui dirigeait et gouvernait son mari. Son langage  propos d'elle
tait tel,  ce que rapporte Barras (mais ce n'est pas un tmoin trs
digne de foi en ce qui touche Napolon), que l'diteur franais de ses
_Mmoires_, qui n'est pourtant pas bgueule, se refuse  l'imprimer.
En tout cas, dcentes ou non, nous pouvons tre certains que les
paroles de l'Empereur taient fort nergiques et que, dans ce jour
d'bullition,  Sainte-Hlne, la msalliance de Caroline lui remit en
mmoire un drame plus sombre et un ressentiment bien autrement
profond.

Sur ses frres il ne dit pas grand'chose qui vaille la peine d'tre
rapport ici: c'est ailleurs qu'on trouvera la rvlation de sa pense
intime  ce sujet. Il dit brivement: Mes frres m'ont fait bien du
mal. J'ai commis une grande faute en mettant cet imbcile de Joseph
sur le trne.... surtout en Espagne o il fallait un souverain ferme
et militaire; mais,  Madrid, il ne pensait qu'aux femmes.... Joseph
ne connat rien au mtier militaire, quoique en ayant la
prtention.... Il n'a pas de coeur. On peut remarquer qu'
Sainte-Hlne la dcadence physique de Napolon accentua sa
ressemblance avec Joseph et la rendit frappante. Las Cases dclare
qu'en une certaine occasion il aurait jur voir Joseph au lieu de
Napolon. Quant  Louis et  Lucien, leur manie d'crire de mauvais
vers et de les ddier au Pape est, pour lui, un perptuel sujet
d'tonnement. A propos des deux rimailleurs, il remarque,  plusieurs
reprises, qu'il faut qu'ils aient le diable au corps. Aprs le
dix-huit brumaire, dit Napolon, Lucien voulait pouser la reine
d'trurie et menaait, si on le refusait, d'pouser une femme de
mauvaise vie: une menace qu'il a mise  excution. Au jugement de son
frre, il ne servit  rien pendant les Cent Jours; mais, aprs
Waterloo, il aspirait  la dictature. Lucien faisait remarquer que les
relations qu'il avait entretenues depuis quinze ans avec le parti
rpublicain le feraient accepter de l'opposition et qu'il donnerait le
commandement militaire  Napolon. L'Empereur,  ces paroles tranges,
se tourna vers Carnot, qui rpondit sans hsitation au nom des
rpublicains: Pas un d'eux ne voudrait changer la dictature de votre
gnie contre celle du prsident du Conseil des Cinq Cents. Il parle 
peine d'Eliza, la seule personne de sa famille qui lui ressemblt par
le caractre et par les talents, et que, pour cette raison peut-tre,
il n'aimait pas; il ne dit pas beaucoup plus de l'exquise et
voluptueuse Pauline. Il semble, du reste, que le monde, en gnral,
n'a pas accord assez d'attention  cette famille. C'tait une race
vraiment extraordinaire. Elle tait ne, elle avait grandi dans la
pauvret et dans l'obscurit: elle s'arrogea le droit divin avec une
dsinvolture admirable. Jamais Bourbon, jamais Habsbourg ne fut imbu
de sa prrogative royale comme ces princes d'une heure. Joseph tait
fermement convaincu qu'il aurait russi  s'implanter comme roi
d'Espagne si Napolon avait seulement retir ses troupes. Louis avait
la mme ide en ce qui touche la Hollande. Murat et Caroline
caressaient,  Naples, la mme illusion. Jrme n'avait pas t long 
tablir, en Westphalie, la pompe et l'tiquette d'un petit Louis XIV.
Non moins remarquable tait leur tnacit de caractre. Un observateur
hostile est oblig de reconnatre que tout, chez eux, qualits et
dfauts, sortait de l'ordinaire. Il y avait, mme chez les femmes, un
lment de grandeur. Caroline et Eliza avaient des dons rares. Tous,
frres et soeurs, possdaient quelque chose de l'inflexibilit de leur
puissant chef, avec une dose aussi large que possible de foi en
eux-mmes. Souvent ils le bravaient. Quelques-uns ne se firent pas
scrupule de l'abandonner. Les deux soeurs investies de pouvoirs royaux
essayrent de couper le cble qui les attachait  sa fortune, et de
traiter, en souveraines indpendantes, avec l'ennemi. Lucien se
croyait en tat de faire plus que de remplir la place de Napolon.
Dans cette prodigieuse famille, dit Pasquier, les engagements les plus
formels et les affections les plus sacres s'vanouissaient  la
premire apparence d'une combinaison politique.

Les confidences de Napolon ne se bornaient pas aux choses de famille:
il parlait volontiers de ses amours. Il avait eu, en les comptant sur
ses doigts, sept matresses dans sa vie. C'est beaucoup, disait-il.
Mais, aprs tout, ce n'est gure, si nous nous rappelons qu'un
historien rudit et distingu a consacr trois gros volumes  cet
aspect du caractre de Napolon.

Il parle, d'un air dtach, de la fameuse Mme Walewska dont,  une
certaine poque, il avait paru fort pris (quoiqu'il regardt les
Polonaises comme ayant la passion d'intriguer). C'est M. de
Talleyrand qui m'a procur Mme Walewska. Un jour qu'il est de
mauvaise humeur contre Gourgaud, il lui avoue qu'au moment de partir
pour Sainte-Hlne, il la lui aurait donne pour femme; mais il ne le
ferait plus maintenant, tant ses sentiments avaient chang! Il est
bien aise d'apprendre qu'elle a pous M. d'Ornano: Elle est riche et
doit avoir mis de ct. Ensuite, j'ai beaucoup donn pour ses deux
enfants. Je (Gourgaud) rponds: Votre Majest a longtemps pay  Mme
Walewska dix mille francs de pension par mois. A ces mots, l'Empereur
rougit. Comment savez-vous cela?--Pardieu! sire, j'tais assez prs
de Votre Majest pour ne pas l'ignorer. Au Cabinet, on savait tout.
Un autre jour Napolon dclare qu'un de ses principaux griefs contre
Murat c'est que le roi Joachim, en 1814, avait confisqu les biens de
Mme Walewska dans le royaume de Naples.

Il parle avec franchise de ses relations avec Mlle Georges et Mme
Grassini, avec Mme Duchtel, Mme Gallieno et Mme Pellaprat. A propos
d'une autre personne que Gourgaud ne nomme pas, mais qu'il dsigne
assez clairement pour qu'on puisse reconnatre Mme Fours, Napolon
s'exprime ainsi: Elle avait dix-sept ans et j'tais gnral en
chef. Lorsqu'il tait sur le trne, on croyait qu'il ddaignait la
socit des femmes. Il admet le fait et l'explique. Il tait, dit-il,
naturellement sensible et craignait l'empire que les femmes auraient
pu prendre sur lui. Par consquent, il les avait vites. En quoi il
avait fait, de son propre aveu, une grosse erreur. Sa Majest dit que
si Elle remontait jamais sur le trne, Elle consacrerait deux heures
par jour  leur parler et qu'Elle en apprendrait bien des choses.
Pendant les Cent Jours, il avait essay de rparer le tort que lui
avait caus son ancienne indiffrence. Mais, quelle qu'ait pu tre son
attitude en France, il s'tend trs volontiers,  Sainte-Hlne, sur
ce sujet. Lorsqu'il se voit engag dans quelque rminiscence pnible,
il change la conversation en disant: Parlons femmes! Et alors, en
bon Franais, il aborde le sujet avec un entrain digne du Vert Galant.
Pendant tout un dner, par exemple, on discute la question de savoir
si les femmes grasses sont plus belles que les femmes minces. Il
disserte pour justifier la prfrence qu'il accorde aux blondes sur
les brunes. Il faut bien tuer le temps.

Naturellement, ce qu'il aime le mieux, c'est causer de ses batailles.
Il n'en compte pas moins de soixante et il en parle avec une absolue
sincerit. La guerre est un singulier art. Je vous assure que j'ai
livr soixante batailles: eh! bien, je n'ai rien appris que je ne
susse ds la premire. Voyez Csar: il se bat la premire fois comme
la dernire.

Il revendique toute la responsabilit de la campagne de Russie.
J'tais le matre et c'est  moi qu'incombe toute la faute (on
remarquera qu'il ne consent point  faire le mme aveu en ce qui
touche Waterloo). A Dresde, quand j'ai su que la Sude et la Turquie
ne se dclaraient pas pour moi, j'aurais d ne pas m'y engager.... Il
est vrai que, malgr cela, vainqueur  Moscou, j'avais russi.... Mon
grand tort est d'tre rest aussi longtemps dans cette ville. Sans
cela mon entreprise tait couronne de succs. J'aurais d y rester
quinze jours seulement. J'aurais d, aprs mon entre  Moscou,
dtruire les dbris de Kutusof; j'aurais d passer  Malo-Jaroslavetz
et marcher sur Toula et Kalouga, proposer aux Russes de me retirer
sans rien dtruire. Il rpte constamment: C'est mon mariage avec
l'archiduchesse qui a t cause que j'ai fait la guerre  la Russie.
En effet, il s'tait, alors, cru certain de l'appui de l'Autriche. La
Prusse, ajoute-t-il, voulait aussi s'agrandir. Il se croyait donc
bien sr de ces deux puissances, quoiqu'il n'et pas d'autres
allis. Je me suis trop press, j'aurais d rester une anne sur le
Niemen et en Prusse, puis manger la Prusse. Il est curieux d'observer
 quel point il hait la Prusse: c'est chez lui comme un pressentiment.

L o j'ai eu le plus grand tort, c'est  Tilsit. Je pouvais ter le
roi de Prusse du trne, j'ai hsit un instant. Je suis sr
qu'Alexandre ne s'y serait pas oppos, pourvu que je ne m'emparasse
pas du royaume de Prusse. Un petit Hohenzollern, qui figurait 
l'tat-major de Berthier, me demanda de l'asseoir sur ce trne. Je l'y
aurais bien mis, s'il ft descendu de Frdric[13]. Mais la branche
tait depuis trois cents ans spare de son ane et je crus aux
protestations que me prodigua le roi de Prusse.

  [13] L'auteur fait ici remarquer que Frdric n'avait point
  laiss de postrit directe.

Il avoue qu'il commit une fatale erreur, aprs la retraite de Russie,
en ne rendant pas l'Espagne  Ferdinand. De cette faon il serait
rentr en possession de cent quatre-vingt mille bons soldats. Le
commencement de l'quipe espagnole, comme il le reconnat, fut
lorsqu'il se dit, en voyant les querelles des Bourbons d'Espagne:
Chassons-les et il n'y aura plus de Bourbons sur le trne.
Apparemment, il comptait pour rien les Bourbons de Naples.

Pourtant,  son avis, c'est  l'Autriche qu'il doit sa chute. Sans
Essling, d'abord, j'aurais dmoli la monarchie autrichienne, mais
Essling me cota cher et je renonai  ce plan.... L'Autriche est la
vraie ennemie de la France. Aussi regrette-t-il de l'avoir pargne.
Il avait eu l'ide, un moment, de provoquer l-bas une rvolution.
Dans une autre occasion il avait song  la dcouper en trois
royaumes: Autriche, Hongrie et Bohme.

Quelle fut, selon lui, sa plus brillante victoire? Austerlitz? Il
rpond: Peut-tre. Mais il incline pour Borodino. C'tait superbe!
C'tait une bataille si loin du sol national! A Austerlitz, l'arme
tait la plus solide que j'aie jamais eue sous mes ordres.... Depuis
ce temps-l mes armes ont t toujours baissant en qualit. L'arme,
 Wagram, tait la plus nombreuse qu'il et commande. Il revient
toujours avec fiert sur sa tactique d'Eckmhl. Cette superbe
manoeuvre est la plus belle que j'aie jamais faite. Avec cinquante
mille hommes, j'en ai battu cent vingt mille. S'il avait dormi la
nuit prcdente, il n'aurait jamais pu gagner cette victoire-l. J'ai
veill Lannes en lui donnant des coups de pied, tant il tait
endormi. Un gnral en chef ne doit jamais dormir: la nuit est son
temps de travail. C'est pourquoi il se servait d'une voiture pour
viter une fatigue inutile pendant la journe. Joseph a perdu la
bataille de Vitoria parce qu'il avait envie de dormir.

Un grand gnral n'est pas chose ordinaire. De tous les gnraux de
la Rvolution, je ne connais que Desaix et Hoche qui eussent pu aller
loin. La campagne de Dumouriez en Champagne tait extrmement belle et
hardie. C'tait le seul homme sorti des rangs de la vieille noblesse.
Napolon fait une observation bizarre,  propos de Klber: Il avait
les dfauts et les qualits des hommes de haute taille. Il dit de
Turenne: C'est le plus grand gnral franais. Contre l'ordinaire, il
a pris de l'audace en vieillissant.... Il agit absolument comme
j'aurais fait  sa place.... C'est un homme qui, s'il tait venu prs
de moi,  Wagram, aurait, de suite, tout compris; Cond aussi, mais
non Csar, Annibal. Si j'avais eu un homme comme Turenne pour me
seconder dans mes campagnes, j'aurais t le matre du monde, mais je
n'avais personne. L o je n'tais pas moi-mme, mes lieutenants
taient battus.... Cond tait le gnral de la nature, Turenne le
gnral de l'exprience. Je le considre bien plus que Frdric de
Prusse. A la place de celui-ci, il aurait fait beaucoup plus; il
n'aurait pas commis les fautes du roi. Frdric, tout grand homme
qu'il tait, n'entendait pas bien l'artillerie.

Dans les batailles que j'ai gagnes, je me compte pour moiti, et
c'est mme beaucoup d'attacher le nom du gnral  une victoire, car
c'est l'arme, aprs tout, qui la gagne. Pourtant, il fait grand cas
des officiers. Une arme parfaite, dit-il dans une autre occasion,
serait celle o chaque officier saurait ce qu'il doit faire suivant
les circonstances; la meilleure arme est celle qui se rapproche le
plus de cet idal.

Dans ses jugements sur les gnraux, ses adversaires, tant que dura la
priode active, il se montra rserv. Un de ses compagnons d'alors,
trs digne de foi, rapporte que Napolon considrait Alvinzy comme le
meilleur gnral qui lui et t oppos en Italie; c'est pourquoi il
ne mentionnait jamais son nom dans ses bulletins, tandis qu'il louait
frquemment Beaulieu, Wurmser, ou l'archiduc Charles, dont il n'avait
pas peur. Il est probable que, plus tard, il prit une plus haute
opinion de l'archiduc. Il refusa, comme nous l'avons vu, de confier 
Warden son opinion sur le duc de Wellington. A Sainte-Hlne il ne
pouvait gure le juger avec impartialit; mais, tant sur le trne, il
avait associ le nom de Wellington au sien d'une faon assez
singulire. C'tait parce que Wellington avait dvast le pays en se
retirant sur Lisbonne. Il n'y a que Wellington et moi pour faire ces
choses-l. Et il ajoute, avec quelque cruaut, qu'il regarde le
saccage du Palatinat comme la plus grande action de Louvois.

Il regrettait l'le d'Elbe. Il y a aujourd'hui un an, disait-il
tristement, j'tais  l'le d'Elbe.... A l'le d'Elbe, avec de
l'argent, ayant une grande rception, vivant au milieu des savants de
l'Europe, dont j'aurais form le centre, j'aurais t trs heureux.
J'aurais fait btir un palais pour loger les personnes qui seraient
venues me visiter. Il aurait aussi enrichi l'le en ouvrant au
commerce ses petits ports. Lucien, qui semble n'avoir jamais bien
compris son frre, voulait avoir le minerai de l'le pour rien.

Mais Bertrand avoua  Gourgaud que Sainte-Hlne valait mieux que
l'le d'Elbe, que, du moins, ils taient plus malheureux  l'le
d'Elbe. C'tait une chose terrible de quitter le plus beau trne du
monde pour une petite le o l'on n'tait mme pas sr d'tre bien
reu, et, pendant quatre mois, le dcouragement fut profond. Ici, la
grandeur de la chute tait moins sensible, ils s'y taient accoutums.
Napolon, sur ce point, exprime des opinions contradictoires.
Quelquefois il regrette l'le d'Elbe, souvent il maudit Sainte-Hlne,
mais un beau jour il se met  en faire l'loge, du moins en tant que
rsidence pour sa suite: Nous sommes trs heureux, ici, nous pouvons
monter  cheval, nous avons une bonne table, nous pouvons nous en
aller quand il nous plat, nous sommes bien reus partout et couverts
de gloire. Tel est le discours rapport par le malheureux Gourgaud, 
qui il s'adressait.

En parlant de l'le d'Elbe l'Empereur donne un curieux dtail.
Lorsqu'il quitta Fontainebleau, en 1814, il n'avait pas grand espoir
de retour. La premire circonstance qui lui rendit quelque esprance
fut lorsqu'il apprit qu'au banquet de l'Htel de Ville on n'avait
invit que des femmes nobles.

Un de ses sujets favoris,--et la faon dont il le traite rvle le
tour pratique de son esprit,--c'est le budget des dpenses
domestiques. Il discute sans cesse l-dessus. Quelquefois c'est le
budget d'un homme qui a deux cent mille francs de rentes. C'est d'un
Franais, bien entendu, qu'il s'agit, car un Hollandais, dit-il d'un
ton laudatif, sur un revenu comme celui-l, ne dpenserait que trente
mille francs. Un autre jour, il tablit la dpense d'un homme qui a
cinq cent mille francs  dpenser par an. C'est la fortune qu'il
prfrerait lui-mme: vivre  la campagne avec cinq ou six cent mille
francs de revenu et une petite maison  Paris, dans le genre de celle
qu'il avait rue Chantereine. Mais il assure ses compagnons qu'il
vivrait trs bien en France pour douze francs par jour. Dner 
trente sous; frquenter les cabinets littraires, les bibliothques,
aller au parterre au spectacle; un louis par mois pour une chambre.
Tout  coup il se rappelle qu'il lui faudrait un domestique, car il ne
sait pas s'habiller lui-mme. Il lve donc son chiffre et dit
qu'avec un louis par jour on doit tre heureux. Il ne s'agit que de
savoir borner ses dsirs. Je m'amuserais beaucoup en frquentant des
personnes de ma fortune. L'effet le plus comique de cette manie ou,
si l'on veut, de ce jeu du budget, c'est quand il relit _Clarisse
Harlowe_. Il ne peut finir la lecture de ce roman et, cependant, il se
souvient qu' l'ge de dix-huit ans il l'avait dvor. Mais il se
proccupe srieusement des dpenses personnelles de Lovelace. Il n'a
que deux mille livres sterling de rentes. J'ai fait tout de suite son
budget.

Toujours avec cet esprit du dtail pratique, un jour qu'il attend
pendant quelques instants dans le salon de Montholon, il value
rapidement le mobilier, article par article, et l'estime trente
napolons, au plus.




CHAPITRE XIV

SUPRMES REGRETS


Il semble que les regrets de Napolon, dans sa solitude, se
concentrent principalement sur ces trois points: n'avoir pas pu mourir
 quelque grand moment de sa carrire; avoir quitt l'Egypte et
renonc  ses projets sur l'Orient; enfin, cela va sans dire,
Waterloo. Sur le premier point il discute avec sa suite quel et t
le vrai moment. Pour l'histoire, j'aurais d mourir  Moscou, 
Dresde ou  Waterloo. Il dit encore: C'est aprs l'entre  Moscou
que j'aurais d mourir, ou: J'aurais d mourir  la Moskowa.
Gourgaud hsite entre Moscou et Waterloo; il ne penche pour la
dernire date que parce qu'elle embrasse le retour de l'le d'Elbe.
Las Cases se rcrie contre Moscou, qui supprimerait tant de choses.

En une autre circonstance, Napolon incline encore pour Moscou. Si un
boulet de canon du Kremlin m'avait tu, j'aurais t aussi grand
qu'eux (Alexandre, Csar, etc.) parce que mes institutions, ma
dynastie, se seraient maintenues en France, au lieu qu' prsent je ne
serai presque rien,  moins que mon fils ne parvienne  remonter sur
mon trne. Il dit encore un autre jour: Si j'tais mort  Moscou,
j'aurais laiss derrire moi la rputation d'un conqurant sans
analogue dans l'histoire. C'est l qu'un boulet aurait d finir ma
vie.

Ailleurs: Mourir  Borodino, c'et t mourir comme Alexandre. tre
tu  Waterloo, c'et encore t bien finir. Peut-tre Dresde et-il
mieux valu... mais, non, mieux valait Waterloo. L'amour du peuple, ses
regrets....

Le plus beau moment de sa vie,  son jugement, c'tait son sjour 
Dresde en 1812, alors que tous les souverains de l'Europe, except le
sultan, l'empereur de Russie et le roi d'Angleterre, taient  ses
pieds. Et le plus heureux moment de sa vie? A O'Meara, il dit: la
marche de Cannes  Paris. Un autre jour, il dit  ses compagnons de
deviner. Il demande  quelle poque nous croyons qu'il a t le plus
heureux. GOURGAUD: Lors du mariage.--Mme DE MONTHOLON: Premier
consul.--BERTRAND: Naissance du roi de Rome. Napolon rpond: Oui,
j'ai t heureux premier Consul, au mariage,  la venue du roi de
Rome..., mais alors je n'tais pas assez d'aplomb. Peut-tre que c'est
 Tilsit. Je venais d'prouver des vicissitudes, des soucis,  Eylau,
entre autres, et je me trouvais victorieux, dictant des lois, ayant
des empereurs et des rois pour me faire la cour. Peut-tre ai-je
rellement plus joui aprs mes victoires en Italie. Quel enthousiasme!
que de cris de: Vive le librateur de l'Italie! A vingt-cinq ans! Ds
lors, j'ai prvu ce que je pourrais devenir. Je voyais le monde fuir
sous moi comme si j'tais emport dans les airs.

En second lieu, il regrette d'avoir quitt l'gypte, d'avoir renonc 
la carrire que l'Asie ouvrait devant lui. Il et mieux aim tre
empereur d'Orient qu'empereur d'Occident, car, dans le premier cas, il
serait encore sur le trne. C'est vers l'Orient que se tournaient ses
derniers comme ses premiers rves. Il dit, en voyant l'le de
Sainte-Hlne: Ce n'est pas un joli sjour. J'aurais mieux fait de
rester en gypte. Je serais,  prsent, empereur de tout l'Orient...
Un tel empire, disait-il, lui aurait convenu. Car le dsert avait
toujours eu pour lui un attrait particulier et son nom, Napolon, veut
dire,  l'en croire, lion du dsert. L'Arabie attend un homme. Avec
les Franais en rserve et les Arabes comme auxiliaires, j'aurais t
le matre de l'Orient. Je me serais empar de la Jude.... Si j'avais
pris Acre, je serais all aux Indes. Mon intention aurait t,  Alep,
de prendre le turban, et je me serais trouv  la tte d'une bonne
arme et de deux cent mille auxiliaires. L'Orient n'attend qu'un
homme. A une autre occasion, il rpte la mme ide dans des termes
presque identiques. Si j'avais pu avoir les Mameloucks pour allis,
j'aurais t le matre de l'Orient. L'Arabie attend un homme.

Ce n'est pas, cependant,  cause de l'Arabie et de la Jude que
Napolon regrettait l'gypte. Il nous rvle son but secret en une
phrase brve: La France, matresse de l'gypte, le serait des Indes;
qui est matre de l'gypte l'est de l'Inde. Il rpte: Une fois les
Franais en possession de l'gypte, adieu l'Inde pour les Anglais.
C'tait un des projets que j'avais en vue. Il voulait construire deux
canaux: l'un de la mer Rouge au Nil, aboutissant au Caire, l'autre de
la mer Rouge  la Mditerrane. Il aurait tendu la domination de
l'gypte vers le sud; il aurait enrl les ngres du Sennaar et du
Darfour. Avec soixante ou soixante-dix mille gens du pays et trente
mille Franais d'lite, il aurait march, en trois colonnes, vers
l'Euphrate. L, il aurait fait une grande halte; puis, il aurait
repris sa marche sur l'Inde. Une fois arriv dans l'Inde,
continue-t-il, je me serais alli avec les Mahrattes, et il esprait
attirer  lui les Cipayes. L'Angleterre avait grand'peur de ce projet.
Gorgotto, j'ai lu trois volumes sur les Indes. Quels coquins que ces
Anglais! Si j'avais pu, d'gypte, passer avec un noyau de troupes aux
Indes, je les en aurais chasss... mais ils verront plus tard ce qui
leur arrivera des Russes. Ceux-ci n'ont pas beaucoup de chemin  faire
pour arriver aux Indes: ils sont dj en Perse.... Alors revient sa
constante proccupation: La Russie est le pouvoir qui marche le plus
srement et  plus grands pas vers la domination universelle,
maintenant qu'il n'y a plus de France et que tout quilibre est
rompu.

Il avait t, en fait, empereur d'Occident, et Montholon dit 
Gourgaud que, d'aprs ses instructions comme ambassadeur, il tait
convaincu que Napolon avait eu l'intention de se faire couronner sous
ce titre-l. On avait influenc la confdration du Rhin dans ce sens
et on dit qu' Erfurt la question aurait t dfinitivement rgle si
Alexandre n'avait demand Constantinople comme compensation. A
Sainte-Hlne, cependant, ce n'est pas l ce qu'il regrette, c'est
l'empire d'Orient. Et cela, pour deux raisons: matre de l'Orient, il
aurait port un grand coup aux Anglais et il aurait rivalis avec
Alexandre le Grand. Car, remarquons-le ici, Alexandre est son hros,
son modle. Ce que j'aime dans Alexandre le Grand, ce ne sont pas
ses campagnes, que nous ne pouvons concevoir, mais ses moyens
politiques. Il laisse,  trente-trois ans, un immense empire, bien
tabli, que ses gnraux se partagent. Il avait eu l'art de se faire
aimer des peuples vaincus.... C'est d'une grande politique de sa part
que d'avoir t  Ammon. Il conquit ainsi l'gypte. Si j'tais rest
en Orient, j'aurais probablement fond un empire comme Alexandre, en
me rendant en plerinage  la Mecque. Au moment mme o il quitte la
France sur le _Bellrophon_, il dit au capitaine Maitland: Sans vous
autres Anglais, j'aurais t empereur d'Orient; mais, partout o il y
a assez d'eau pour faire flotter un bateau, nous sommes srs de vous
trouver sur notre chemin.

Son admiration pour Alexandre le Grand, sa passion pour l'Orient et
ses vises sur l'Inde ne l'abandonnrent jamais, jusqu'au moment o il
eut perdu son empire dans les plaines de la Russie et de l'Allemagne.
Peu de temps avant de passer le Niemen, il s'interrompit au milieu
d'une conversation avec Narbonne, avec un clair dans les yeux: Aprs
tout, mon cher, dit-il, comme dans l'exaltation d'un rve, cette
longue route est la route de l'Inde. Alexandre tait parti d'aussi
loin que Moscou pour atteindre le Gange. Je me le suis dit depuis
Saint-Jean-d'Acre. Sans le corsaire anglais et l'migr franais qui
dirigrent le feu des Turcs, et qui, joints  la peste, me firent
abandonner le sige, j'aurais achev de conqurir une moiti de
l'Asie, et j'aurais pris l'Europe  revers, pour revenir chercher les
trnes de France et d'Italie. Aujourd'hui, c'est d'une extrmit de
l'Europe qu'il me faut reprendre  revers l'Asie pour y atteindre
l'Angleterre. Vous savez la mission du gnral Gardanne et celle de
Jaubert en Perse; rien de considrable n'en est apparu; mais j'ai la
carte et l'tat des populations  traverser pour aller d'rivan et de
Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans l'Inde. C'est une campagne
peut-tre moins rude que celle qui nous attend sous trois mois....
Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar rconcili, ou mort
de quelque complot de palais, peut-tre un trne nouveau et dpendant;
et dites-moi si, pour une grande arme de Franais et d'auxiliaires
partis de Tiflis, il n'y a pas accs possible jusqu'au Gange, qu'il
suffit de toucher d'une pe franaise pour faire tomber, dans toute
l'Inde, cet chafaudage de grandeur mercantile. Ce serait l'expdition
gigantesque, j'en conviens, mais excutable du dix-neuvime sicle.
Aprs avoir lu ces lignes, se trouvera-t-il quelqu'un pour soutenir
que le pouvoir absolu n'et exerc son ordinaire effet et que
Napolon, en 1812, et conserv l'quilibre et l'intgrit de son
jugement?

Le troisime grand sujet de regret est, tout naturellement, Waterloo.
Il nous semble quelquefois l'entendre grincer des dents lorsqu'il y
songe: Ah! si c'tait  recommencer! s'crie-t-il. L'Empereur ne
conoit pas comment il a pu perdre la bataille de Waterloo....
Peut-tre la pluie du 17 juin.... S'il avait eu Suchet  la tte de
l'arme de Grouchy.... S'il avait eu Androssy  la place de Soult....
Si la Garde avait t commande par Lannes ou Bessires.... S'il avait
donn la Garde  Lobau.... Si Murat avait t  la tte de la
cavalerie.... Si Clauzel ou Lamarque avait t ministre de la
guerre.... Alors, tout aurait pu tourner autrement. Peut-tre
aurais-je d attendre quinze jours. J'aurais eu 12000 hommes de plus,
tirs de la Vende. Mais qui aurait pu deviner que ce pays serait
aussi vite pacifi? Peut-tre ai-je mal fait d'attaquer. La question
est de savoir si je n'aurais pas mieux fait de concentrer toutes les
troupes sous la capitale au lieu d'aller chercher l'ennemi. Peut-tre
que les Allis ne m'auraient pas fait la guerre. Remarquez que toutes
leurs proclamations sont dates d'aprs Waterloo. Il n'aurait pas d,
pense-t-il, employer Ney ou Vandamme. Plus d'une fois, il dit qu'il a
perdu la bataille par la faute d'un officier qui donna  Guyot l'ordre
de charger avec les grenadiers  cheval. Car, s'ils avaient t tenus
en rserve, ils auraient sauv la journe. Mais Montholon dclare
qu'il est impossible de douter que cet ordre ne soit venu de
l'Empereur lui-mme. Il n'avait pas pu voir la bataille comme il
fallait. Et puis, les hommes de 1815 n'taient pas les hommes de 1792.
Les gnraux taient devenus timides. Il est trop port  blmer ses
gnraux, tels que Ney ou Vandamme. Gourgaud le prie d'tre moins
svre. Il rpond: On doit dire la vrit. Il ne craint pas de
dclarer que toute la gloire de la journe revient au prince d'Orange.
Sans lui, l'arme anglaise aurait t annihile et Blcher tait
rejet au del du Rhin. C'est l un exemple des exagrations
auxquelles il se laisse aller. Il s'puise  dcouvrir des raisons 
sa dfaite, mais il finit par apercevoir que le rsultat pourrait bien
tre d, dans une certaine mesure, au caractre de l'ennemi. Il fait
l'aveu suivant: C'tait surtout par leur bonne discipline que les
Anglais triomphaient. Puis, il s'gare encore dans d'autres
considrations. Et voici ce qu'on peut regarder comme sa conclusion:
C'est la fatalit, car, malgr tout, je devais gagner cette bataille.
Pauvre France! tre battue par ces coquins-l! Il est vrai qu'il y a
dj eu Crcy et Azincourt. C'est une pense qui, comme on l'a vu,
tait depuis longtemps prsente  son esprit.

Qu'aurait-il d faire aprs Waterloo? Il n'y a qu'un point sur lequel
il ait une ide parfaitement nette et qui ne varie jamais: c'est qu'il
aurait d faire pendre ou fusiller Fouch sur l'heure. J'avais dj
compos la commission militaire. C'tait celle du duc d'Enghien: tous
gens qui risquaient.... Sa Majest fait un signe expressif avec sa
cravate.

A part cela tout est tnbres. Quelquefois, il pense qu'il aurait d
fusiller Soult, mais on ne voit pas  quel moment, ni pourquoi. A
d'autres instants, il dit: J'aurais fait couper la tte  Lanjuinais,
 Lafayette,  une douzaine d'autres. Certains jours il allait
jusqu' la centaine. Gourgaud et lui discutrent souvent cette
intressante question. Napolon fait allusion  un plan qui et
consist dans les mesures suivantes: Runir aux Tuileries le Conseil
d'tat, les cinq  six mille hommes de la garde impriale qui taient
 Paris, la partie de la garde nationale qui tait bonne et les
fdrs, haranguer tout ce monde; puis, de l, se rendre aux Chambres
qui s'taient dclares en permanence, les ajourner ou les dissoudre.
On aurait pu gagner quinze jours; on aurait runi  Paris plus de cent
mille hommes. On pouvait fortifier la rive droite et on aurait tent
la fortune. Gourgaud rpond tristement: J'objecte que, dans l'tat
o tait alors l'esprit public et celui de l'arme, je doute fort que
l'on et pu russir. Il donne  entendre qu'il aurait fallu un Dcius
qui, d'un coup de pistolet, et tu l'Empereur. Las Cases sent trs
bien aussi que cette manire d'agir n'aurait servi  rien et aurait
perdu l'Empereur devant l'histoire. Le plan de Gourgaud tait
diffrent. Selon lui, l'Empereur, en revenant de Waterloo, aurait d
aller droit aux Chambres, les exhorter  s'unir, en leur faisant
comprendre que tout dpendait de cette union. Napolon rpond  cette
ide; il pense tout haut: Oui, mais il y avait trois jours que je ne
mangeais pas.... Je n'en pouvais plus.... Si j'avais t aux Chambres,
j'aurais t cout avec respect, peut-tre avec acclamation, et, ne
pouvant, d'aprs la Constitution, assister aux dlibrations, aprs
mon dpart, tout aurait repris comme auparavant. Il fallait donc que
je fisse jeter un grand nombre de dputs  la rivire, que
j'arrivasse aux Chambres comme Cromwell.... J'aurais fini en demandant
 purer la Chambre et en faisant pendre sept ou huit de ses membres,
par-dessus tous Fouch. Mais, pour cela, il fallait se mettre tout 
fait avec les Jacobins, rpandre du sang, et, encore, aurais-je
russi? J'allais me mettre dans le sang et me faire abhorrer. Un
autre jour il avoue franchement qu'il n'a pas eu le courage de le
faire. Pouvait-on, dans un moment pareil, rvolutionner la populace et
relever la guillotine? En 1793, c'tait le seul moyen, mais non aprs
Waterloo. Et, en ralit, il n'aurait pas russi: il avait trop
d'ennemis. C'tait un horrible risque  courir: beaucoup de sang pour
un rsultat mdiocre. C'est pour toutes ces raisons qu'il avait
prfr abdiquer en faveur de son fils, les laisser se dbrouiller
eux-mmes et leur faire voir que ce n'tait pas  sa personne seule
que l'on en voulait, mais bien  la France.

Gourgaud ne se tient pas pour satisfait. Il presse l'Empereur et dit
que sa seule prsence aurait lectris les dputs, etc. Napolon
rplique, avec un accent de sinistre vrit: Ah! mon cher, j'tais
battu. Le respect qu'on avait pour moi tait grand tant que j'tais
craint, mais, n'ayant pas le droit des lgitimes, demandant
assistance, vaincu enfin, je n'avais rien  esprer. Non, ce que j'ai
 me reprocher, c'est de n'avoir pas fait couper la tte  Fouch. On
peut dire qu'il l'a chapp belle. Puis, il revient au sujet en
discussion: Oui, j'aurais d courir aux Chambres, mais j'tais
harass; et puis, qui pouvait croire qu'elles se dclareraient si vite
contre moi? Je ne savais pas que Lafayette allait les faire mettre en
permanence. J'tais arriv  huit heures et,  midi, elles
s'insurgeaient. Elles m'ont surpris. Il passe sa main sur son visage
et continue, d'une voix creuse: Aprs tout, je ne suis qu'un homme.
J'aurais pu me mettre  la tte de l'arme, qui tait pour mon fils.
Et, certes, tout valait mieux que de venir  Sainte-Hlne.... Les
allis auraient, cependant, continu de dire qu'ils n'en voulaient
qu' moi. L'arme mme aurait prouv la mme influence. L'histoire me
reprochera peut-tre de m'tre en all trop facilement. Il y a eu un
peu de pique de ma part. De la Malmaison, j'ai propos au gouvernement
provisoire de me mettre  la tte de l'arme, de tirer parti des
imprudences de l'ennemi. Les ministres n'ont pas voulu. Je les ai
envoys promener.

Je suis parti trop tt de l'le d'Elbe; je croyais le Congrs
dissous. Je n'aurais pas d crer de Chambres; il m'aurait fallu me
dclarer dictateur, ou former un Conseil de dictature sous la
prsidence de Carnot; mais on pouvait esprer que les allis, me
voyant appeler les Chambres, prendraient confiance en moi, et que les
Chambres me donneraient des ressources qu'une dictature ne pouvait
obtenir. Mais elles n'ont rien fait pour moi; elles m'ont insult
avant Waterloo, et, aprs, elles m'ont abandonn. De toutes faons, je
n'aurais pas d m'embarrasser d'une Constitution. Si j'avais t
vainqueur, je me serais bien moqu des Chambres. J'ai eu tort, aussi,
de me fcher avec Talleyrand. Mais ces conversations-l me mettent de
mauvaise humeur. Passons au salon et parlons de nos amours de
jeunesse.




CHAPITRE XV

NAPOLON ET LA DMOCRATIE


Il est une vrit qui ressort de toutes ces discussions sur Waterloo
et ses suites. Pourtant, cette vrit parat n'avoir frapp personne:
aussi demande-t-elle une courte digression. Lorsque Napolon, dans ses
conversations rtrospectives, parle de se placer, aprs Waterloo,  la
tte d'un mouvement rvolutionnaire, nous croyons qu'il ne faisait que
s'abuser lui-mme ou s'amuser aux dpens de ses auditeurs. Les
souvenirs de ma jeunesse m'effrayrent, disait-il  Sainte-Hlne. Ce
mot tait sincre. Il avait vu la Rvolution de trop prs pour
accepter une telle perspective. Il avait t l'ami de Robespierre, ou
plutt de son frre; mais, aprs avoir rgn sur la France comme
souverain, il sentait, videmment, la plus profonde antipathie contre
tout ce qui ressemblait  la rvolution ou mme au dsordre.

Aucun des tmoins oculaires de la Terreur n'prouva un mouvement de
rpulsion plus vif que Napolon. Ce spectacle lui avait laiss
l'horreur de la violence et la passion de l'ordre. Il aurait pu
s'approprier, avec une vrit absolue, la fire parole que pronona
son hritier dynastique mais qu'il ne fut pas matre de justifier
jusqu'au bout: L'ordre, j'en rponds. Ce n'tait un secret pour
aucun de ses familiers. Il craignait le peuple, disait Chaptal; le
moindre mcontentement, le plus lger trouble, une simple meute,
l'affectait plus qu'une bataille perdue. Sur ce point, il tait
toujours en veil. Il faisait venir ses ministres et disait que le
travail manquait, que les artisans couteraient les agitateurs et
qu'il redoutait une insurrection d'ouvriers sans pain plus qu'une
bataille contre deux cent mille hommes. Alors il commandait des
toffes, des meubles, et il avanait de l'argent aux principaux
manufacturiers. De cette faon, une de ces crises lui cota plus de
vingt-cinq millions. Quand j'entends dire  certaines gens, crit Mme
de Rmusat, que rien n'est si facile,  l'aide de la force, que
d'imposer sa volont, je me rappelle ce que disait l'Empereur sur les
embarras qui avaient rsult pour lui... de l'emploi de la force
contre les citoyens. Je me souviens que j'ai entendu dire  ses
ministres que, lorsqu'on dterminait dans le Conseil quelque mesure un
peu violente, il leur adressait ordinairement cette question: Me
rpondez-vous que le peuple ne se rvoltera pas? On l'a vu prendre
plaisir  peindre et  couter les motions diverses qu'on prouve sur
le champ de bataille, et plir en entendant conter les excs o le
peuple rvolt peut se laisser entraner.

La Rvolution l'avait marqu de son sceau: il ne l'avait jamais
oubli. Il la reprsentait et l'incarnait; mais il luttait sans cesse
et silencieusement contre elle. Et il savait que c'tait une lutte
inutile. Entre la Socit et la Rvolution, disait-il, il n'y a que
moi, moi seul! Je peux gouverner comme je veux, mais mon fils sera
oblig de se faire libral. Il avait raison, car, pendant les dix
mois qu'il passa  l'le d'Elbe, la Rvolution releva la tte. Il y
songeait toujours, non pour y puiser son inspiration, mais comme  une
mystrieuse pouvante qu'il fallait conjurer  tout prix. Il tait
bien le fils de la Rvolution, mais un fils dont l'unique pense tait
d'trangler sa mre.

Il redoutait l'ide de tirer sur le peuple. Il regretta toute sa vie
le rle qu'il avait jou dans la rpression de la prise d'armes de
Vendmiaire: il avait peur que le peuple ne la lui pardonnt jamais.
Comme on l'a vu, rien ne lui cotait pour dtourner, pour dsarmer
avec de l'argent les colres du peuple qui naissaient de ses besoins
matriels. Mais sa haine de la Rvolution et des procds
rvolutionnaires allait bien au del de ces dmonstrations populaires,
si importantes qu'elles fussent. Car il ne voulut pas avoir le moindre
contact avec la Rvolution, mme pour se sauver, lui et son trne.
L'hostilit contre elle ne pouvait aller plus loin. Il avait vu, et vu
avec un mpris amrement et hautement avou, Louis XVI saluant la
multitude, du haut du balcon des Tuileries, avec le bonnet rouge sur
la tte. Jamais Napolon n'aurait coiff ce bonnet-l un seul instant
pour sauver ou sa libert ou sa dynastie. Aprs Waterloo, la multitude
(la canaille, comme Napolon la dsigne  Sainte-Hlne) inondait les
abords de son palais et le suppliait de se mettre  sa tte. Elle le
considrait comme la seule barrire contre la fodalit, contre la
reprise des biens nationaux et contre la domination trangre.
Napolon, qui entend leurs cris, a un soudain accs de franchise.
Qu'est-ce que ces gens me doivent? Je les ai trouvs pauvres et je
les laisse pauvres. Montholon nous a conserv un pisode de cette
journe critique. Deux rgiments et une foule immense qui descend du
faubourg Saint-Antoine viennent demander qu'il les conduise 
l'ennemi. Un des orateurs fait allusion au 18 Brumaire. Napolon
rpond: Au dix-huit Brumaire, la nation tait unanime dans son dsir
de changement. Aujourd'hui, il faudrait des flots de sang franais et
jamais une seule goutte n'en sera verse par moi pour dfendre une
cause personnelle. Quand la foule s'est retire, il s'explique encore
plus clairement avec Montholon: Si je mettais en mouvement la
puissance brutale des masses, je sauverais Paris, sans doute, et je
m'assurerais la couronne  moi-mme, sans recourir aux horreurs de la
guerre civile, mais il faudrait aussi risquer un dluge de sang
franais. Quelle puissance serait assez forte pour matriser les
passions, la haine, la vengeance, une fois souleves? Non: je ne peux
pas oublier que j'ai t ramen de Cannes au milieu de cris froces:
A bas les prtres! A bas les nobles! Je prfre au trne les regrets
de la France. Pendant sa marche sur Paris, les passions du peuple,
surexcites par la courte domination des Bourbons, avaient fait sur
lui une impression profonde. S'il avait consenti  s'associer aux
sentiments de ce peuple, furieux  la pense qu'on songeait 
reprendre les terres et les privilges perdus pendant la Rvolution,
il tait persuad que deux millions de paysans lui auraient fait
cortge jusqu' Paris. Mais il ne voulait pas tre le roi de la
canaille: tout son tre, dit-il, se rvoltait  cette pense.

Lorsqu'il tait  Longwood, il lui arriva de s'abandonner pendant un
instant  un rve tout diffrent.

C'est par les Jacobins, dit-il, que je les attaquerais. Le
Jacobinisme est le foyer d'un volcan qui menace la socit d'une
perptuelle ruption. C'est en Prusse, surtout, qu'elle sera facile (
provoquer) et, le trne de Berlin renvers, j'aurai fait un pas
immense pour la puissance franaise. La Prusse est, et a toujours t
depuis Frdric, et serait toujours, le plus grand obstacle 
l'accomplissement de mes grands projets pour la France. Une fois le
bonnet rouge arbor  Berlin, toute la force prussienne est entre nos
mains comme une massue dont je peux me servir  volont pour craser
la Russie et l'Autriche.... Rien ne pourrait m'empcher... de
reporter... les frontires de l'Empire  ses limites naturelles, le
Rhin et les Alpes. Ce premier pas fait, je commencerais le grand
oeuvre de l'Empire franais, et, soit par la force du Jacobinisme,
soit par mes armes, je mettrais  profit toutes les circonstances,
tous les vnements, pour faire de l'Europe continentale une grande
confdration dont l'Empereur des Franais serait le chef. Je poserais
au Nimen les limites de cet Empire. Alexandre ne serait plus que le
tsar de la Russie d'Asie. La couronne impriale d'Autriche serait
brise. La Hongrie reformerait un royaume; le Bohme galement.
L'Autriche serait le troisime royaume (form) du dmembrement de la
couronne de Marie-Thrse. Montholon rapporte cette singulire tirade
et dclare que ces paroles furent prononces le 10 mars 1819, deux ans
avant la mort de l'Empereur. Rien ne ressemble moins  l'opinion qu'il
exprime ailleurs sur la Prusse et  ses vrais sentiments en ce qui
touche le jacobinisme. Nous pouvons supposer que c'est une sorte de
rverie  la recherche d'une politique de rechange. Peut-tre, aprs
l'exprience des Cent-Jours, tait-il arriv  la conviction qu'il n'y
avait pas d'autre moyen de se maintenir s'il se trouvait de nouveau en
France. Il avait dj fait une allusion  des ides du mme genre dans
la fameuse conversation qu'il eut,  Dresde, avec Metternich. Mon
trne peut s'crouler, mais j'ensevelirai le monde sous ses ruines!

Talleyrand, avec son jugement instinctif et de sang-froid, avait
compris, ds le dbut des Cent-Jours, que la seule chance de succs
pour Napolon tait de faire de la guerre une guerre nationale. Son
arme ne suffisait pas; il fallait qu'il s'appuyt sur le parti d'o
il tait sorti, dont les ruines lui avaient servi de pidestal, et
que, si longtemps, il avait perscut. Alexandre connaissait bien le
danger. Il fit remarquer  lord Clancarty qu'il fallait absolument
dtacher de Napolon les Jacobins. Besogne un peu difficile 
accomplir pour un empereur de Russie! Pourtant, il est important de
noter que, parmi les princes assembls  Vienne, le mieux inform,
celui dont les vues taient les plus nettes, se rendait compte que
l'unique moyen de salut pour Napolon tait de redevenir ce qu'il
avait t au commencement de sa carrire: la Rvolution incarne.

Lavalette nous dit la vrit dans une phrase trs expressive: Les
onze mois du rgne de Louis XVIII avaient ramen la France en
1792. Mme pendant cette courte priode le mcontentement s'tait
condens sous forme de complots. Mais leur objet tait de placer
Louis-Philippe sur le trne comme souverain constitutionnel et
non de ramener le tyran proscrit. A son retour l'Empereur s'alarma;
il trouva que la physionomie de Paris tait change. Le respect,
l'affection pour lui s'taient visiblement affaiblis. Si,  l'le
d'Elbe, il avait pu se rendre compte, dit-il, du changement qui
s'tait produit en France, il serait rest l-bas. Il envoyait
chercher Lavalette,--souvent deux ou trois fois dans la mme
journe,--et il discutait pendant des heures la situation nouvelle.
Mme s'il tait revenu victorieux, il aurait eu, dit Lavalette,
 faire face  de grands prils amens par des difficults
intrieures.

Il fut bientt vident que le pays dsirait bien moins le retour de
l'Empereur que le dpart des Bourbons. Ds qu'ils furent loin,
l'enthousiasme se calma promptement. Napolon, avec cette facult
d'observation qui le caractrisait, s'en aperut aussitt. A un
ministre qui le flicitait d'avoir accompli un vrai miracle et
reconquis la France presque  lui seul, il rpliqua: Bah! le temps
des compliments est pass. Ils m'ont laiss venir comme ils ont laiss
les autres s'en aller.

Un seul exemple suffira pour faire comprendre la situation.

Napolon avait repris son ancien titre d'Empereur par la grce de Dieu
et la constitution de l'Empire. Une telle appellation devait choquer
l'esprit nouveau et le Conseil d'tat rpondit en proclamant le dogme
de la souverainet du peuple: un dcret qui,  son tour, ne manqua pas
de choquer l'Empereur, mais dont il ne pouvait manifester son
dplaisir. Il eut  avaler des affronts,  subir les airs imprieux
et insolents de ses Chambres. Il opposa  ce nouvel tat de choses un
calme imperturbable. Il sentait, videmment, qu'en cas de victoire, il
n'aurait pas de peine  tout remettre en place. Mais en cas de
dfaite? Il comprenait qu'alors l'esprit nouveau le renverserait, 
moins qu'il ne pt appeler  son aide une force encore plus puissante
que le libralisme et dchaner la Rvolution. Alors pourquoi ne
s'arrta-t-il pas  cette alternative? Pourquoi ne s'tait-il pas mis
 la tte d'un soulvement de la France rvolutionnaire? Autrefois, au
temps de sa jeunesse, la direction d'un mouvement rvolutionnaire
aurait pu vivement tenter son ambition. Le Premier Consul n'et
certainement pas hsit, mais l'Empereur vit clairement que, dans ce
cas, il ne pouvait tre question de dynastie; que la dictature serait
purement une dictature personnelle. Il et t Sylla ou Marius, mais
non Auguste ou Charlemagne. On remarquera que, dans ses paroles 
Montholon cites plus haut, il dit: Je m'assurerais le trne _
moi-mme_. Pas un mot de succession dynastique; pas une illusion 
ce sujet. Accepter une telle situation aprs avoir t ce qu'il
tait, c'tait descendre et, comme nous l'avons vu, tout ce qui
ressemblait  une rvolution lui tait odieux. Il y avait donc
impossibilit pour lui  devenir le prophte ou le hros d'une
nouvelle rvolution au lendemain de Waterloo. S'il avait pu prvoir ce
qui l'attendait,--Sainte-Hlne, avec ses sordides misres, ses
mesquins geliers, ses longues annes, lugubres et dsoles, d'une
vie qui tait dj de la mort,--peut-tre aurait-il surmont ses
rpugnances, mais il ne pouvait rien deviner de tout cela et il n'et
pas fallu moins pour l'branler. Donc il prfra se croiser les bras
et laisser venir ce que les rhteurs appellent la catastrophe
invitable, se croiser les bras et attendre les vnements. Mieux
valait, pensa-t-il, la vie d'un fermier amricain que la prsidence
d'un Comit de Salut Public.

Entre Napolon et la Chambre rgna, ds le premier jour, une hostilit
 peine dguise. On gardait jusqu' un certain point les apparences.
Mais les deux pouvoirs rivaux agissaient de leur ct sans beaucoup se
cacher et sans s'abuser l'un l'autre en aucune faon. Les Chambres
taient disposes  employer Napolon comme un gnral consomm pour
repousser l'invasion et empcher le retour des Bourbons; elles se
flattaient de pouvoir le mater ou mme s'en dfaire, une fois la
victoire gagne. Ds qu'il sera parti pour l'arme, disait Fouch,
nous serons matres de la situation. Je voudrais qu'il gagnt une ou
deux batailles, mais il perdra la troisime et alors ce sera notre
tour. Tel est le calcul o se complaisaient les Chambres. Mais elles
taient dans la position du mortel qui, dans les contes de fes,
voque un gnie et se trouve, ensuite, incapable de s'en faire obir.
De son ct, Napolon subissait les Chambres, pour donner au monde une
garantie de sa conversion et dans l'espoir d'obtenir d'elles des
hommes et de l'argent. Mais il avait l'intention bien arrte de se
dbarrasser d'elles s'il tait victorieux. Aprs Ligny, il exprime
catgoriquement sa rsolution de rentrer  Paris et de reprendre le
pouvoir absolu, ds qu'il aurait vaincu les Anglais. Chacun des deux
rivaux connaissait  fond la politique de l'autre. Pas de doute, pas
d'illusion. A ce moment, l'esprit du parlement tait tel, semble-t-il,
que beaucoup de ses membres espraient la dfaite des armes franaises
et qu'ils furent capables de se rjouir de Waterloo. C'est parce que
Napolon tait au courant des dispositions hostiles de la Chambre
qu'il sentit la ncessit de revenir  Paris aprs le dsastre. On l'a
blm de n'tre pas rest sur la frontire et de n'avoir pas cherch 
rallier les dbris de ses troupes. Mais  quoi bon si, derrire lui,
son propre parlement tait occup  le dposer et  le dsavouer? Or
personne ne peut douter que tels eussent t les premiers actes des
Chambres en apprenant sa dfaite. Mis hors la loi par l'Europe entire
et par son propre pays, il lui et t  peu prs impossible de
continuer la lutte, mme avec des forces militaires bien suprieures 
toutes celles qu'il pouvait runir.

Cette digression conduit invitablement  une autre. Les relations de
l'Empereur avec son parlement sont choses claires et connues de tous.
Ce qui est plus difficile  comprendre, c'est que, en dpit de
cette lutte finale et douloureuse entre Napolon et le parti
constitutionnel, son nom soit rest, pendant trente ans, le mot de
ralliement de tous les libraux du continent. Car il n'avait aucune
sympathie pour la libert ni pour les aspirations librales; il les
renvoyait  ceux qu'il appelait ddaigneusement les idologues.
L'ordre, la justice, la force, la rgularit composaient son idal
administratif; il n'y apportait d'autre temprament que l'quation de
personne. La lgende librale qui s'attache  lui n'a qu'une
explication: c'est que les faiseurs de constitutions de 1815 ayant
disparu au retour des Bourbons sous un ouragan de mpris cet pisode
des Cent Jours fut oubli. On se rappela seulement que Napolon tait
le fils de la Rvolution, qu'il avait humili et mutil les vieilles
dynasties europennes, sans gard pour l'anciennet, la tradition ou
le titre. Pour le peuple il reprsentait la Rvolution, et pour
l'arme la gloire. Personne ne se souvint, ou, du moins, ne se soucia
de rappeler qu'il avait sciemment cd son trne et s'tait rendu 
ses ennemis plutt que de se mettre  la tte d'une insurrection
populaire.

S'en ft-on souvenu, on aurait jug ce tort suffisamment expi par le
martyre de Sainte-Hlne. Napolon n'ignorait pas le bien que son
emprisonnement devait faire  sa mmoire et  sa cause. Sa mort dans
la solitude et dans la captivit effaa toutes ses erreurs et tous ses
dfauts. On oubliait son dur despotisme, le sang et les ressources de
la France incessamment prodigus, le territoire envahi deux fois par
sa faute, et sa mmoire, purifie de tous ces souvenirs, devint une
lgende miraculeuse. Les paysans de France avaient toujours t, aprs
les soldats, ses meilleurs soutiens, car ils l'avaient considr comme
leur plus sr rempart contre un retour des droits fodaux et de
l'ancien rgime, contre une revendication des biens confisqus par la
Rvolution. Aussi se firent-ils les gardiens jaloux de sa gloire.
Parmi eux survcut longtemps la tradition des merveilles qu'il avait
accomplies. Branger, comme on l'a remarqu, sut condenser la
conception populaire dans le rcit d'une vieille paysanne qui ne
mentionne pas le nom d'une seule de ses victoires.

    On parlera de sa gloire
    Sous le chaume bien longtemps;
    L'humble toit dans cinquante ans
    Ne connatra d'autre histoire.

Ainsi parle le pote dans sa dlicieuse chanson. Et continuant, il
donne la vraie note dans un autre couplet:

    Mes enfants dans ce village,
    _Suivi de rois_, il passa.

On irait trop loin, peut-tre, en disant que Napolon a obtenu les
gloires de l'apothose. Mais, cela except, quoi que l'on dise, on ne
saurait exagrer. En tout cas, il a reu l'honneur le plus
extraordinaire et le plus grand qui ait jamais t accord  un tre
humain. Car il a t connu en France, non par son titre de gnral, ou
de consul, ou d'empereur, ou mme par son nom; on l'appelait
l'homme. Son fils tait le fils de l'homme. Lui, c'tait toujours
l'homme. En effet, il tait l'homme de l'imagination populaire et
c'est ainsi que les libraux en vinrent  ne jurer que par lui. Son
individualit formidable, plus encore que son horreur de l'anarchie,
avait fait de lui un souverain absolu. Mais, tant, d'autre part, le
produit de la Rvolution, l'homme qui avait humili les rois, une
aurole de libert rayonna autour de son nom. Il avait donn
satisfaction aux instincts d'galit en fondant, lui, sorti de rien,
une quatrime dynastie. Il avait tenu les Bourbons hors de France. Il
avait, surtout, cras, avili les chefs de cette Sainte-Alliance
qui pesait sur l'Europe d'un poids si lourd, qui essayait d'teindre
sous son talon les dernires tincelles de la Rvolution et qui
reprsentait, sous une apparence concrte, la haine de la Libert. Il
n'est pas tonnant que, considre sous cet aspect, l'image de
Napolon soit devenue l'idole du libralisme continental. Plus tard
elle fut marque  ce sceau d'une faon encore plus systmatique. La
dmocratie autoritaire, ou, en d'autres termes, la dictature
dmocratique, l'ide d'o naquit, en France, le second Empire et qui
lui survit, cette ide qui, sous diffrentes formes, a trouv faveur
en d'autres pays, tel est le legs politique et--peut-tre faut-il dire
le message--dfinitif de Napolon.




CHAPITRE XVI

LA FIN


Il est inutile de nous arrter plus longtemps  ces derniers tableaux,
 ces pisodes suprmes du grand drame de la vie de Napolon. Il est
trange d'avoir  observer qu'en dpit de l'atmosphre de surveillance
assidue o il vivait, la fin arriva sans avoir t prvue. Sa mort fut
une mort soudaine, nous le voyons par les brefs rapports du mdecin
Arnott, car nous cartons absolument Antommarchi pour des raisons dj
expliques. Arnott, videmment, ne souponnait point combien grave
tait l'tat de son malade, quoiqu'il et t appel le 1er avril,
trente-cinq jours seulement avant la mort de Napolon. Ni ce jour-l,
ni pendant les semaines qui suivirent, il n'aperut le caractre
srieux du mal en prsence duquel il se trouvait. Ce ne fut que le 26
ou le 28, c'est--dire huit jours  peine avant l'issue fatale, qu'il
reconnut l'existence d'une maladie mortelle. Ni le gouverneur, ni les
ministres anglais ne se doutaient que la fin ft proche.

Pendant les neuf derniers jours, Napolon eut constamment le dlire.
Le matin du 5 mai il murmura quelques mots incohrents, parmi lesquels
Montholon crut distinguer: France... arme... tte d'arme...[14].
En prononant ces paroles, le moribond s'lana de son lit, entranant
avec lui sur le plancher de la chambre Montholon qui essayait de le
retenir. C'tait le dernier effort de cette formidable nergie.
Montholon et Archambault eurent grand'peine  le replacer dans son
lit. L il demeura tranquille jusque vers six heures du soir. A ce
moment, il rendit le dernier soupir. Au dehors, une tempte terrible
tait dchane qui secouait, comme un tremblement de terre, les
frles baraques du campement anglais, renversait les arbres plants
par l'Empereur et dracinait le saule sous lequel il aimait  se
reposer. A l'intrieur, le fidle Marchand couvrait le corps du
manteau que le jeune conqurant avait port  Marengo.

  [14] Antommarchi prtend que, trois heures plus tard, il entendit
  Napolon dire: Tte... arme..., et que ce furent l ses
  dernires paroles. Montholon constate expressment qu'Antommarchi
  n'tait pas dans la chambre  deux heures, au moment o Napolon
  pronona les mots: Tte d'arme. La chose a peu d'importance,
  mais elle peut servir  montrer, jusqu'au bout, combien il est
  difficile d'arriver  tablir la vrit  Longwood.

Le gouverneur et son tat-major attendaient en bas pour recueillir les
dernires nouvelles. En apprenant l'vnement, Lowe pronona quelques
paroles viriles appropries  la situation. Mais les disputes
invitables ne tardrent pas  clater autour du cadavre. Lowe voulait
une autopsie immdiate; les Franais s'y opposrent nergiquement. Il
refusa de consentir  ce que les restes fussent emmens en France. Sur
cette question, il n'tait pas le matre. L'arrive inattendue, en
Europe, de l'Empereur mort, par le trouble qu'elle aurait cr, ne
l'aurait cd qu' l'arrive de l'Empereur vivant. Enfin, comme nous
l'avons vu, il insista pour que le nom de Bonaparte ft ajout 
l'inscription funbre, si celui de Napolon, comme on le proposait,
tait grav sur le cercueil. L-dessus tout commentaire serait
superflu.

Pendant la matine qui suivit le corps fut solennellement expos et
c'est alors que Montchenu vit le prisonnier pour la premire et la
dernire fois. Les funrailles eurent lieu quatre jours plus tard avec
la pompe modeste dont l'le pouvait offrir les lments. Le cercueil,
sur lequel reposaient l'pe et le manteau de Marengo, fut port par
des soldats anglais  un char que tranaient quatre chevaux de
l'Empereur; puis, de nouveau, par des soldats anglais, qui se
relayaient de distance en distance, jusqu'au lieu que Napolon avait
choisi pour sa spulture, au cas o on ne lui accorderait pas d'tre
enterr en France. C'tait dans un jardin, au creux d'un ravin
profond. L,  l'ombre de deux saules, prs d'une source qui avait
fourni l'eau de sa table, la tombe avait t creuse. Les habitants de
Longwood conduisaient le deuil. Puis venaient Lowe, Montchenu et les
fonctionnaires civils, les officiers de terre et de mer qui avaient un
commandement dans l'le. Au moment o le corps descendit dans la
terre, il y eut des salves de mousqueterie et d'artillerie.

Dix-neuf ans plus tard, une frgate franaise commande par le prince
de Joinville jetait l'ancre devant Jamestown. Elle tait venue pour
chercher et ramener en France les restes de l'Empereur. Le
gouvernement anglais les restituait en exprimant l'espoir que les
dernires traces de l'animosit qui avait exist entre les deux
nations seraient  jamais ensevelies dans la tombe de Napolon. Mais,
avant que le vaisseau ft de retour avec son prcieux chargement, les
deux pays taient, de nouveau,  deux doigts de la guerre. Sur la
_Belle-Poule_ revenaient, dans un dernier et pieux plerinage, 
Sainte-Hlne, Bertrand et Gourgaud, le jeune Las Cases et Arthur
Bertrand, le premier visiteur franais venu  Longwood sans la
permission de Lord Bathurst. L, aussi, se trouvaient Marchand, le
plus fidle et le plus sr des serviteurs de l'Empereur, Noverraz,
Pierron et Archambault, en mme temps que Saint-Denis, qui, dissimul
sous le nom d'Ali, avait tenu l'emploi de second mameluk avec Roustan
et qui avait souvent servi de copiste  l'Empereur  Sainte-Hlne.
Tristement, ces dvous survivants visitrent le lieu de leur exil
et,--en prsence des autorits anglaises embarrasses et
confuses,--constatrent la dgradation de Longwood, chang en table.
Le quinze octobre,  minuit, ils taient tous runis autour du tombeau
de leur matre. C'tait le vingt-cinquime anniversaire de son arrive
 Sainte-Hlne. Aprs dix heures de travail nergique, le cercueil
fut enfin amen au jour, et ils contemplrent encore une fois les
traits de l'Empereur, absolument intacts et sans aucune altration.
Ensemble, ils suivirent le corps, et alors commena cette marche vers
Paris qui ressemblait plus  un triomphe qu' un convoi funbre. Ce
fut la plus majestueuse entre que le conqurant et jamais faite dans
sa capitale. Par une glaciale matine de dcembre, le roi des
Franais, entour des princes, des ministres, de tout ce qu'il y avait
de grand et de glorieux en France, attendait en silence, sous le dme
des Invalides, l'arrive du cercueil. Soudain, un chambellan parut sur
le seuil; d'une voix claire et retentissante il annona: L'Empereur!
comme si c'tait le souverain vivant qui allait apparatre. L'immense
et illustre assemble se leva dans une mme motion, tandis que le
cercueil entrait lentement sur les paules des porteurs. La
signification, le pathtique de la scne arrachaient des larmes aux
assistants. Derrire le corps marchaient ceux des exils de
Sainte-Hlne qui taient encore vivants. Ce fut le privilge de
Bertrand,--et personne ne pouvait le lui disputer,--de dposer sur le
cercueil l'pe de son matre.

Il est un point qu'il faut noter une fois pour toutes  propos de la
dernire maladie de l'Empereur. La tactique de Longwood, dont O'Meara
s'tait fait l'auxiliaire zl, consistait  prtendre qu'il existait
une affection meurtrire du foie, spciale  Sainte-Hlne, dont
Napolon tait victime, et qui ne pouvait, naturellement, tre gurie
que par un changement de rsidence. Nous croyons que l'Empereur
lui-mme, qui, sans avoir la moindre confiance dans la mdecine,
donnait  ces questions une attention pntrante, savait  quoi s'en
tenir. Il portait sa main au creux de l'estomac et disait, avec un
gmissement: Oh! mon pylore! mon pylore! Pourtant, comme nous
l'avons vu, il s'apitoya gravement sur Gourgaud, dont la sant tait
excellente, et qui tait cens tre atteint de la maladie propre 
l'le. Deux mois avant sa mort il crivit  Pauline que la maladie de
foie dont il tait afflig depuis six ans, et qui tait endmique et
mortelle  Sainte-Hlne, avait fait, dans les six derniers mois, des
progrs alarmants. Un mois plus tard il se plaignit de mme  Arnott.
Montholon,  son retour en Europe, en dpit des rsultats de
l'autopsie, maintint encore bravement la thorie de la maladie de
foie. Mais on trouva le foie de Napolon en parfait tat; il mourut du
cancer de l'estomac qui avait tu son pre.

Les derniers jours qui prcdrent l'agonie furent douloureux, autant
que nous pouvons le voir dans les maigres souvenirs de Montholon. Ces
souvenirs ne nous donnent pas l'impression d'un rcit crit jour par
jour; ils doivent avoir t rdigs rtrospectivement, peut-tre
d'aprs des notes. Bertrand dit, dans une lettre au roi Joseph, qu'
partir du mois d'aot 1820 l'Empereur passait presque tout son temps
dans un fauteuil, en robe de chambre, en tat de lire et de causer,
mais non de travailler ou de dicter. Avec sa suite, il faisait des
projets en l'air, parlait de la vie nouvelle qu'on mnerait en
Amrique. Mais il savait parfaitement qu'il mourait. Il s'occupait
beaucoup de son testament, et il tait extrmement dsireux que la
collection des lettres que lui avaient crites les souverains de
l'Europe, ainsi que quelques lettres  lui adresses d'Italie par Mme
de Stal, fussent livres  la publicit. Sur ce point, il insistait
avec nergie. Il croyait ces lettres en la possession de Joseph; mais
elles avaient t voles. On les avait proposes  l'diteur Murray
qui n'en avait pas voulu. Le gouvernement russe tait alors intervenu
dans l'affaire et avait rachet, moyennant une somme considrable, les
lettres d'Alexandre. On ne sait ce que sont devenues les autres.

Napolon lisait encore tout haut et discutait le pass. Mais il est
surprenant de constater combien peu nous connaissons les incidents de
ces derniers mois. Nous devons croire que les compagnons de Napolon
n'en savaient pas plus long que le reste du monde en ce qui touchait
la fin prochaine de leur matre. Sans cela, ils auraient certainement
recueilli, avec un soin pieux, ces souvenirs si intressants.

Ce sont ces derniers mois, surtout, que nous aurions voulu disputer 
l'oubli. On demandera, peut-tre,  quoi bon voquer ces pnibles
rminiscences. A peine peut-on dire que c'est de l'histoire, et ce
n'est pas, hlas! du roman. Il serait difficile de considrer comme
saine et bienfaisante l'attraction qu'elles exercent. Elles nous font
seulement connatre, en y mlant une foule de mensonges, un douloureux
pisode que personne n'a d'intrt  rappeler et que tout le monde
voudrait oublier. Pourquoi donc fouiller ces chroniques morbides, sans
lvation comme sans franchise? L'histoire ne nous a-t-elle pas averti
qu'il n'est pas de spectacle plus triste que les grands hommes dans la
retraite, depuis Nabuchodonosor aux champs, jusqu' Napolon sur son
rocher?

L'auteur rpondra  cette question par un incident qui lui est
personnel. Lord Beaconsfield lui expliquait un jour comment il avait
t amen  crire _le Comte Alarcos_, drame aujourd'hui oubli, ou
peu s'en faut. Mon but, disait-il, n'tait pas de produire une grande
tragdie, mais de conjurer un fantme littraire. L'histoire le
hantait et l'aurait hant indfiniment,--il le sentait,--jusqu' ce
qu'il lui et donn une forme. Il en est de mme pour ce livre. Il
renferme une tragdie, parce qu'il ne pouvait faire autrement, mais
il a t crit pour conjurer un fantme littraire, immobile pendant
bien des annes, et auquel la lecture du dernier journal de Gourgaud,
jointe  l'influence stimulante d'un long loisir, a rendu le
mouvement.

En second lieu, il y a l une srie de faits sur lesquels l'histoire
n'a pas encore rendu son verdict dfinitif. Et il n'est pas encore
bien sr qu'elle soit aujourd'hui en tat de le rendre. Il est vrai
que, depuis longtemps, les acteurs ont disparu. Le sang, chauff par
vingt ans de guerres, est suffisamment refroidi. D'un ct, l'espoir,
vague, mais tenace, inextinguible; de l'autre, l'apprhension et le
soupon: tout cela, mort,  jamais vanoui. Pourtant, le sujet est
encore brlant. On peut se demander si, d'une part, on est assez de
sang-froid pour avouer ses erreurs; si, de l'autre, on a pardonn. Les
nations ont des souvenirs qui se taisent et qui durent. Les cendres
des feux allums  Smithfield[15] reclent encore de la flamme.
L'Irlande se souvient de bien des choses que, pour son propre bonheur,
mieux vaudrait oublier. Les cossais sont encore Jacobites au fond du
coeur.

  [15] Quartier de Londres o avaient lieu les excutions par le
  feu sous Henri VIII et sous la reine Marie.

Une autre considration, trs importante, c'est que nous avons plus de
chances de comprendre la personnalit de Napolon  Sainte-Hlne qu'
aucun autre moment de sa carrire. L'homme se rvla pendant les
premires annes du Consulat, mais il n'avait pas encore atteint tout
son dveloppement. Sur le trne, son humanit disparat. A l'le
d'Elbe il ne vit pas dans le prsent, il est toujours dans le pass ou
dans l'avenir.

Il faut encore observer que tout ce qui a t publi sur lui, de son
vivant et pendant de longues annes aprs sa mort a peu de valeur. Un
signe auquel on reconnat les grands hommes d'action, c'est qu'ils
n'inspirent jamais de sentiments tides. On les dteste ou on les
adore. La haine et l'idoltrie que Napolon avait fait natre lui ont
survcu trop longtemps pour permettre  la raison de faire son oeuvre.
Personne, ni alors, ni longtemps aprs, ne semblait capable de prendre
des verres noircis et de fixer, sans passion, cet aveuglant foyer de
lumire. Aujourd'hui encore il faut peser et juger les tmoignages,
liminer le parti pris et faire la part de tous les lments
d'apprciation. La _Correspondance_,--surtout la partie qui avait t
primitivement supprime,--donne sans doute une ide de sa multiple
activit et de ses mthodes. Ce n'est pourtant l qu'une faible partie
des matriaux  consulter. Les livres et les mmoires sur Napolon
sont innombrables, mais il en est bien peu qui donnent une
reprsentation fidle, ou seulement approximative, de l'homme. De
judicieux observateurs, qui connaissaient bien Napolon, ont not leur
impression vritable, mais en secret, et c'est aujourd'hui seulement
que le rsultat de leur travail commence  venir au jour. Parmi ces
tmoins nous serions dispos  mettre Chaptal au premier rang. Il fut,
pendant quelque temps, le ministre de confiance de Napolon, et il
analyse son caractre avec la science impartiale d'un grand chimiste.
On pourrait donner la seconde place  Pasquier, en considration de
son impartialit nuance de malveillance. Nous mettrions _ex quo_
avec lui Sgur, dont les mmoires, o se trouve comprise l'histoire
classique de la campagne de Russie, donnent un brillant portrait de
Napolon. C'est l'oeuvre d'un admirateur, mais non pas, assurment,
d'un aveugle admirateur. Ce serait le pendant de Pasquier:
l'impartialit sympathique. Et la beaut du style, l'admirable
loquence de certaines pages, attnueraient les plus svres et les
plus pres critiques du hros. Lavalette dit peu de chose; mais,
quoique le duc de Wellington l'ait, sur de bien lgers motifs, fltri
comme un menteur, il nous semble un des plus dignes de foi parmi les
crivains sympathiques  l'Empereur. Dans les gros volumes qui
contiennent le fatras illisible de Roederer, on trouve de l'or pur,
certaines conversations de Napolon fixes dans des notes
inapprciables. Chez Mme de Rmusat, aprs des retranchements
considrables, on obtient un rsidu de quelque valeur, mais nous ne
pouvons oublier qu'elle brla, en 1815, le texte de ses vritables
mmoires crits  l'poque. Ceux qui sont maintenant entre les mains
du public ont t composs trois ans plus tard, sous la Restauration,
et lorsque la raction tait  l'apoge de sa violence, lorsqu'on
considrait comme une indcence de faire allusion  l'Empereur ou mme
de prononcer son nom dans une socit polie. Elle tait, d'ailleurs,
l'amie intime de Talleyrand, qui tait l'irrconciliable ennemi de
Napolon. Elle avait t la dame d'honneur de Josphine, dont elle
avait pous les griefs, et, chose plus grave que tout le reste, elle
tait de celles qui ne pardonnaient pas  Napolon ses brusqueries et
les lacunes de son ducation dans sa manire d'tre avec les femmes.
Sur un plan infrieur, nous pouvons placer Mneval et Beausset.
Descendons encore d'un degr: nous trouverons Constant, le valet de
chambre de l'Empereur, qui donne beaucoup de dtails intressants.
Toutefois, les Mmoires qui portent son nom ont t, probablement,
crits d'aprs ses notes par une autre personne. Pour lui, en dpit du
proverbe, son matre est un hros. Nous avons quelque confiance en
Miot de Melito et nous ne dtestons pas la froide ironie de Beugnot.
Nous n'avons pas davantage le dsir de dprcier certains auteurs,
quelques-uns fort connus, dont nous ne prononons pas les noms; nous
voulons indiquer seulement ceux qui nous semblent les plus dignes de
foi. Il existe une multitude de mmoires qui,  et l, jettent une
lueur sur la personnalit de Napolon. Mais c'est une lueur passagre,
car les crivains sont, en gnral, des ennemis ou des adorateurs.
Nous devons  Marbot et  Thibault les croquis les plus vivants de
Napolon. C'est Marbot qui nous le montre au bal masqu, pongeant sa
tte brlante avec un mouchoir mouill et murmurant: Oh! que c'est
bon, que c'est bon! C'est Thibault qui nous dessine la silhouette de
l'Empereur galopant en Espagne, sur la route de France, seul avec un
aide de camp dont il fouaille la monture avec un fouet de postillon.
Ces esquisses sont dlicieuses; nous voudrions tre sr qu'elles sont
toutes deux rigoureusement vraies.

Enfin, dans cette phase finale, nous avons des chances d'apercevoir
quelque chose de l'homme. Il y a encore autour de lui de la mise en
scne et du dcor, mais pas d'une manire continue;  travers les
rcits embarrasss ou adulateurs, la vrit se fait jour par clairs.
L'un de ces rcits nous donne mme d'abondantes clarts. Si Gourgaud
tait rest jusqu' la fin, ce ne serait pas une exagration de dire
qu'il nous en aurait plus appris sur le Napolon authentique que toute
la collection existante des livres relatifs  Napolon. Mais Gourgaud
s'en va avant l'heure o nous aurions le plus besoin de lui. Les
chroniques qui nous restent ne nous disent rien, ou presque rien, de
cette priode o, selon toute probabilit, il y aurait beaucoup 
apprendre pour nous; car il y avait l une occasion suprme de se
dvoiler, alors que les vanits et les passions de la vie
s'vanouissaient devant l'ombre grandissante de la mort. Seul, alors,
avec l'ternit et avec l'histoire, l'homme aurait pu se sparer du
guerrier et du chef d'empire; peut-tre se serait-il montr 
nu,--nous disons peut-tre!--et confess  nous, et nous aurait-il
livr sa pense en toute sincrit. Sa dclaration sur la mort du duc
d'Enghien, faite cinq semaines avant sa propre fin, fait voir le
mourant revendiquant ses actes, avec une sorte d'impatience
passionne, pour justifier les autres et dire la vrit.

Mais, mme sans ces dernires rvlations, qu'il fit peut-tre et qui
ne sont pas parvenues jusqu' nous, c'est vers Sainte-Hlne qu'il
faut tourner les yeux si l'on veut apercevoir une dernire fois ce
grand problme humain. Car Napolon est un problme et en sera
toujours un. Les hommes prendront toujours plaisir  sonder tout ce
qui largit indfiniment l'ide qu'ils se font eux-mmes de leurs
facults et de leur puissance. C'est pourquoi ils aiment les ballons,
les machines volantes, les appareils de locomotion souterraine ou
sous-marine; ils aiment ceux qui accomplissent des tours de force,
physiques ou intellectuels, dont le rsultat est d'agrandir la sphre
de l'activit humaine. C'est aussi pour cette raison qu'ils cherchent,
mais toujours en vain,  pntrer le secret de cet tre prodigieux.
Mais ils ont beau chercher, creuser, analyser, le secret, si secret il
y a, risque de leur chapper  jamais. En partie, pourrait-on
soutenir, parce qu'il est trop complexe; en partie, pourra-t-on dire
encore, parce qu'il n'y a point de secret: il n'y a que la Destine
qui agit et suit son cours.

Que le problme soit complexe, qu'il y ait eu plusieurs hommes dans
cet homme, impossible d'en douter. Cette tude, alors mme qu'elle
n'aboutit  aucun rsultat, garde un invincible attrait. Le caractre
de Napolon continuera  tenter les alchimistes de la psychologie. Et
il ne faut pas s'en tonner. Il est si multiple et si lumineux qu'il
met de la clart par mille facettes. Quelquefois il invente;
quelquefois, dans ses propos, il est si prs de l'absurde qu'on en
tremble; quelquefois il est mesquin ou grossier; mais, en somme, quand
on arrive  sa vraie nature, on le trouve profondment humain et
intressant. Ce n'est donc pas du temps perdu que d'tudier les
paroles de Napolon, indpendamment de tout effort pour deviner le
secret de ses prodigieux exploits. Qu'on se livre  cette tude pour
imiter, ou pour viter, ou simplement pour savoir, elle ne peut
manquer de stimuler les facults. Sa carrire, peut-tre, dans une
certaine mesure, parce qu'elle ne se divise pas rigoureusement en
actes ou phases bien distinctes, soulve une quantit de questions,
qui se posent et qui s'imposent, mais dont bien peu peuvent recevoir
une rponse directe et satisfaisante. Quelle tait sa conception de
la vie? Quel tait son objectif permanent? Avait-il rellement une
telle conception et un tel objectif, bien dfinis? Sa pense fut-elle
toujours normale? Y avait-il en lui,  un degr quelconque, du
charlatan? tait-il, simplement, un fataliste heureux, dou de
facults naturelles extraordinaires? Ou bien son succs tait-il d 
la plus tonnante combinaison d'intelligence et d'nergie dont
l'histoire nous offre une mention prcise?

A toutes ces questions, et  bien d'autres encore, les habiles seront
prts  fournir une solution immdiate. Mais celui qui tudie Napolon
se trouvera de moins en moins en tat de rpondre  mesure qu'il
pntrera plus avant dans son sujet. Finalement, il arrivera peut-tre
 une hypothse qui lui sera propre, mais il ne se sentira pas sr de
son fait et il s'apercevra, avec surprise, que ses compagnons d'tude,
non moins laborieux et non moins consciencieux que lui, proposent 
leur tour de trs bonnes rponses, qui sont en complte contradiction
entre elles comme avec la sienne.

Pour le philosophe, mais surtout pour le philosophe qui croit qu'une
main divine dirige les affaires humaines, la relation vritable de
Napolon avec l'histoire de l'humanit se trouvera ramene  une
formule trs simple. C'est qu'il fut lanc  travers le monde comme
une grande force naturelle, ou surnaturelle, comme un flau, comme un
balayeur d'hommes et d'institutions, dont la mission tait  la fois
positive et ngative,--surtout ngative. Cette oeuvre accomplie, il
disparat aussi promptement qu'il est venu. Csar, Attila, Tamerlan
et Mahomet, sont des forces du mme genre; le dernier a t, dans
l'univers, un facteur bien autrement puissant,--et d'une influence
bien plus durable,--que Napolon. Et c'est l encore une preuve qui
dmontre, s'il en tait besoin, combien la guerre toute seule a peu
d'action sur les vnements de l'histoire. Ces hommes font poque; ils
incarnent de grands changements; ils tonnent et effrayent leurs
contemporains; mais quand on les regarde  distance on s'aperoit
qu'ils ne sont que des incidents priodiques et ncessaires du
mouvement universel. Les menus faits de leur carrire, leurs ides
morales, leurs mthodes d'action, si intressantes qu'elles soient,
n'apparaissent plus que comme des dtails secondaires.

Un balayeur! Le mot est brutal, mais il reprsente bien la premire
fonction de Napolon au pouvoir. Le volcan de la Rvolution franaise
s'tait teint tout seul. A Napolon la tche de dsobstruer les laves
refroidies, les dbris laisss sur le sol par les dmolitions dj
accomplies, les cendres et les scories, la vgtation, ne de la
pourriture, qui couvrait tout de ses excroissances et qui tait, pour
le moment, le seul rsultat perceptible du cataclysme. Ce qu'il a dit
souvent de la couronne de France est absolument vrai du gouvernement
de ce pays: Je l'ai trouve dans le ruisseau et je l'ai ramasse avec
la pointe de mon pe. Ce gouvernement du ruisseau, il le remplaa
par une nouvelle machine administrative, bien tenue, portant loin,
effective. Nous entendons effective, aussi longtemps que le mcanicien
tait un homme d'une nergie et d'un gnie exceptionnels.

Il est aussi un flau. Comment? Il purifie le sol de l'Europe avec la
flamme. Comme il est l'pe, l'me de la Rvolution, malgr la pompe
qui l'entoure et la pourpre dont il est revtu, il fustige les
anciennes monarchies et les oblige  se ranger. Il est vrai qu'aprs
sa chute elles retournent  leurs pchs, mais ce n'est que pour un
temps: l'esprit de rforme, sinon l'esprit de rvolte, sera bientt 
l'oeuvre parmi elles. Sans Napolon, cela n'aurait pu arriver. Car,
lorsqu'il prit le gouvernement, il semblait que l'Europe et touff
la Rvolution.

Nous ne discutons pas sa grandeur militaire: elle est reconnue de
tous. D'ailleurs, il faudrait un homme comptent et un volume pour la
discuter avec autorit. A ceux qui ne sont pas du mtier, il semble,
quand il est  son apoge, le plus grand soldat qui ait jamais exist.
Sa rapidit de conception et de mouvements, le don qu'il avait
d'inspirer  ses armes des tours de force, sa connaissance infinie
des dtails, combine avec cette intelligence gante qui embrassait
l'ensemble, ses prodigieux triomphes, rendent difficile de le juger de
sang-froid. Plus tard, mme les bourgeois apercevront certaines
fautes: par exemple, la Grande Arme transforme, avant mme d'avoir
frapp un seul coup, en une simple multitude, ou  peu prs, dpourvue
de provisions et sans discipline, faute de prvoyance, faute
d'organisation. Il y a aussi une disposition,--et peut-tre tend-elle
 s'accuser,-- faire, dans quelques-unes de ses victoires, la part
plus grande  ses lieutenants,  Desaix pour Marengo,  Davoust pour
Ina. Mais, quand on aura retranch tout ce qu'on voudra, il restera
encore  son avoir un total norme, irrductible, de gloire et de
grandes actions. Aprs tout, la majorit du genre humain ne peut juger
que les rsultats, et, quoiqu'il n'y ait pas d'exploit comparable  la
victoire de Csar  Alsia, le gnie militaire de Napolon, envisag
dans ses rsultats, ne peut tre surpass.

Nous ne voulons pas, cela va de soi, faire entendre que la partie
ngative de l'oeuvre napolonienne et son rle de gnral, si vastes
qu'ils soient, reprsentent sa carrire tout entire. C'tait un grand
administrateur. Il avait l'oeil et la main  tous les rouages et 
tous les ressorts, petits ou grands, de sa vaste machine
gouvernementale. C'tait son joujou  lui. Il tait son propre
ministre de la guerre, son ministre des affaires trangres, son
ministre de la marine, tout son ministre. Lorsque le ministre de la
police s'appelait Fouch, il avait une sorte d'existence indpendante;
mais Napolon avait une demi-douzaine de polices  lui. Sa politique
financire, grce  laquelle il maintenait un immense empire dans la
puissance et dans la splendeur, mais avec une rigide conomie et sans
faire une seule dette, est une merveille et un mystre. Dans toutes
les branches du gouvernement, il savait tout, dirigeait tout,
inspirait tout. Il comparait lui-mme, non sans raison, son
intelligence  une armoire  compartiments; quand il voulait s'occuper
d'un sujet particulier, il ouvrait le tiroir correspondant et fermait
les autres; quand il voulait dormir, il les fermait tous. De plus, sa
mmoire inpuisable le rendait familier avec tous les hommes et tous
les dtails, ainsi qu'avec tout le mcanisme gouvernemental. Daru, un
des ministres les plus capables de Napolon, raconta  Lamarque une
curieuse anecdote qui fait bien voir l'infatigable vigilance de
l'Empereur en matire administrative. Un jour,--c'tait pendant la
campagne d'Eylau,--Daru quitte l'Empereur en disant qu'il va ouvrir
son courrier. Bon! votre courrier! dit l'Empereur, que peut-on vous
crire? L'administration ne fait rien; nous avanons comme une arme
d'Arabes, vivant sur le pays que nous envahissons. Je serais curieux
de voir votre correspondance.--Votre Majest l'aura dans un quart
d'heure. Et, quelques minutes aprs, Daru revint, suivi de cinq ou
six secrtaires qui portaient des lettres et des paquets. L'Empereur
s'assied auprs d'une table et dcachette une lettre timbre de
Mayence: il lut la demande de cent seringues pour un hpital de cette
ville. Quoi! c'est vous qui fournissez des seringues aux
hpitaux?--Oui, Sire, et c'est Votre Majest qui les paye. Le
vainqueur d'Eylau passa quatre heures  lire les dpches, il voulut
les lire pendant huit jours, et il dit ensuite: Ce n'est que de ce
moment que je connais le mcanisme d'une arme. Quand il revint 
Paris aprs Tilsit, il fit la mme chose avec tous ses ministres
successivement. Aprs ce travail, qui dura six semaines, il employa la
mme mthode d'investigation en descendant aux rangs moins levs de
la hirarchie. Quelle force tait en elle-mme cette rapide, mais
laborieuse assimilation, ce contrle minutieux de sa multiple
administration!

Le dfaut inhrent  un pouvoir excutif ainsi organis, c'est qu'une
intelligence, une nergie infrieure  la sienne n'aurait pas t en
tat de le faire fonctionner pendant huit jours. Le jeu de
l'institution dpendait si compltement du matre qu'elle tait
paralyse ds que la communication entre elle et lui tait
interrompue. La conspiration Mallet, en 1812, et la gestion politique
du Conseil de rgence, en 1814, peuvent le dmontrer d'une manire
frappante.

Il y avait encore, dans Napolon, un grand lgislateur. La partie
positive, la partie durable de son oeuvre est, incontestablement, le
Code. Les guerres finissent et les conqutes disparaissent: cela est
si vrai que Napolon a laiss la France plus petite qu'il ne l'avait
trouve. La seule trace de son rgne, aujourd'hui visible dans
l'aspect de l'Europe, est la dynastie de Bernadotte, en Sude, et ce
n'tait ni le rsultat direct de la conqute ni l'oeuvre personnelle
de Napolon. Toutes les choses de ce genre qu'il imagina et faonna de
sa main ont pass avec lui. Mais le Code demeure; il affecte
profondment le caractre des nations en gnral et, en particulier,
des races qui l'ont reu ou adopt. Pour citer un exemple, peu de
dispositions lgislatives ont eu une influence plus considrable sur
la formation des moeurs sociales et politiques d'une communaut
humaine que la loi qui prescrit le partage gal des biens entre les
enfants d'un mme pre. Cette loi arrte le dveloppement indfini de
la population; elle tablit l'galit obligatoire; elle constitue la
plus forte et la plus conservatrice des proprits foncires.

Pour accomplir toutes ces choses, il fallait une organisation vraiment
puissante, et, de fait, sa constitution physique n'tait pas moins
extraordinaire que son mcanisme intellectuel. Son estomac endura
sans rvolte, pendant sa vie entire, de gros repas dvors en
quelques instants  des heures irrgulires. On lui arracha sa
premire dent  Sainte-Hlne et il parat que cette extraction
n'tait pas ncessaire. C'est, d'ailleurs, la seule opration qu'il
ait jamais subie. D'autres faits encore prouvent que cette
intelligence exceptionnelle tait loge dans un corps exceptionnel.
Dans sa jeunesse, avant que sa manie des bains chauds l'et affaibli,
il ne ressentait jamais la fatigue. Une fois il livra bataille 
Alvinzy pendant cinq jours de suite, sans retirer ses bottes ni fermer
les yeux. Quand il eut battu les Autrichiens, il dormit trente-six
heures. En arrivant aux Tuileries, aprs son retour haletant de
Valladolid, n'ayant pris en route qu'un repos de quelques heures 
Bayonne, il voulut inspecter immdiatement et sans un moment de
retard, le palais tout entier, ainsi que le Louvre, o l'on tait en
train de faire des constructions nouvelles. Il courait en poste du
fond de la Pologne jusqu' Paris, convoquait le conseil sur le champ
et le prsidait avec son nergie et sa pntration habituelles. Ces
conseils de ministres n'taient pas une plaisanterie. Ils duraient
huit ou dix heures. Une nuit,  deux heures du matin, les ministres
taient puiss. Le ministre de la marine dormait profondment.
Napolon les pressait de continuer leur dlibration: Allons,
messieurs, secouez-vous. Il n'est que deux heures! Il faut bien gagner
l'argent que le pays nous donne! Tout le temps que duraient ces
sances, son esprit tait toujours actif et dominant. Jamais un
conseil ne se spara sans avoir appris quelque chose, soit par les
leons qu'il donnait aux ministres, soit par l'examen attentif des
questions qu'il avait exig d'eux. Il travaillait dix-huit heures sans
interruption, quelquefois au mme sujet, quelquefois  toutes sortes
de sujets. Je n'ai jamais vu son esprit fatigu, dit Roederer; jamais
je ne l'ai vu priv de ressort, mme en plein effort corporel ou dans
la colre ou aprs l'exercice le plus violent.

Il lui arriva d'abuser de sa force physique. Tmoin le jour o il
donna un coup dans l'estomac de Volney pour avoir dit que la France
voulait les Bourbons: il fallut emporter le philosophe qui avait perdu
connaissance. Un autre jour, il jeta par terre le Grand-Juge et le
travailla  poings ferms. On dit qu'il attaqua Berthier avec les
pincettes. Ce furent l les rares explosions d'un systme nerveux
qu'il surmenait et qui, par moments, chappait  son contrle.
D'ailleurs le Corse primitif n'avait pas t tout  fait touff sous
le manteau imprial.

Des ractions se produisaient. Regardez la scne trange qui a pour
thtre une petite maison de Duben o il demeure deux jours assis sur
un canap, sans donner la moindre attention aux dpches qui
s'accumulent sur sa table et qui appellent des rponses. Il s'amuse 
tracer distraitement des majuscules sur des feuilles de papier,
paralys, cras par ce dilemme: marchera-t-il sur Leipzig ou sur
Berlin? Regardez encore son apathie  la Malmaison aprs Waterloo.

Un autre rsultat positif qui, en vrit, le cde  peine en
importance au Code, peut tre port au crdit de Napolon. Il a laiss
derrire lui le souvenir d'une priode de splendeur et de domination
qui, s'il ne maintient pas dans un perptuel tat d'enthousiasme
l'imagination de ses anciens sujets, demeure, du moins, comme un
symbole visible  tous et aussi imposant que sa tombe aux Invalides,
pour stimuler l'ambition nationale. On a oubli les terribles
sacrifices qu'il a exigs et, s'en souvnt-on, ils soutiendraient sans
dsavantage la comparaison--du moins sous la plume des crivains--avec
ceux que rclame le systme moderne, mme en temps de paix, sans qu'il
y ait, cette fois, ni hgmonie europenne, ni Empire d'Occident 
placer en balance. Aussi peut-on dmolir les aigles et effacer les
initiales tant que l'on voudra: rien n'y fait. La France, aux jours
sombres et glacs du dsastre, ou mme au milieu des jouissances
matrielles et de la prosprit commerciale, se tournera, pour s'y
rchauffer, vers les gloires de Napolon. L'atmosphre reflte encore
l'clat et la chaleur de l're impriale, l'ardente lueur projete par
ses victoires, la splendeur de ces annes o l'Europe tait l'enclume
sur laquelle descendait le marteau de la France.

Les questions de mthode et de morale sont, dans des cas comme celui
de Napolon, choses subordonnes et secondaires. Subordonnes,
voulons-nous dire, au point de vue de l'histoire qui n'a  s'occuper
que des effets et des rsultats. Malgr tout, elles sont profondment
intressantes pour l'humanit. Elles ne nous aideront pas, c'est vrai,
 dcouvrir son secret. Nous les tudions comme nous tudierions les
moindres faits qui se rapporteraient  la visite d'un tre surnaturel,
bon ou mauvais esprit, dont la nature ne serait pas la ntre et qui,
pourtant, tiendrait  nous par le lien de l'humanit--qui n'aurait
pas seulement la forme et la voix d'un homme, mais qui serait homme
aussi par ses fautes et ses aberrations.

Au fond, comment se rsume son histoire?

C'est en un espace de vingt ans qu'il a fait tenir son blouissante
carrire, ses conqutes, l'assaut triomphant qu'il a livr au vieux
monde. Dans ce dlai si court, nous voyons apparatre le maigre
conqurant affam qui s'largit en souverain, puis en souverain des
souverains. Alors vient la catastrophe. Il perd l'quilibre de son
jugement, devient le flau de son pays et de toutes les nations. Il ne
peut plus tre lui-mme ni accorder au genre humain une heure de
rpit. Les frontires de ses voisins deviennent des jouets pour lui:
il ne peut les laisser tranquilles; il les manie pour le seul plaisir
de les changer de place. Son ennemie insulaire l'obsde, surexcite ses
nerfs. Il la voit partout. Il lui assne des coups furieux et
aveugles. Ainsi il cre l'agitation universelle, l'universelle
hostilit, l'impression universelle que son existence est incompatible
avec toute socit rgulire. Cependant il continue son chemin comme
s'il tait possd, comme chass en avant par quelque dmon qui
l'aiguillonne et le brle. Il a cess d'avoir une raison normale.
L'intelligence, l'nergie, sont encore l, mais exagres jusqu'au
grotesque; elles sont devenues des monstruosits. Le corps et l'esprit
sentent la fatigue d'avoir t trop longtemps plus qu'un homme. Alors
se produit l'invitable effondrement:  Sainte-Hlne nous suivons
avec une curiosit mle de piti la raction et la dcadence.

La vrit est, croyons-nous, celle-ci: l'esprit de l'homme n'est pas
suffisamment lest pour lui permettre d'exercer, ou de soutenir
longtemps, un pouvoir absolu et sans contrle. En d'autres termes,
l'omnipotence est incompatible avec la nature humaine. Toute
l'histoire, depuis le temps des Csars, nous enseigne cette vrit. Et
Napolon, si puissante qu'ait t son intelligence, ne fait pas
exception  la rgle.

Car, pendant la premire priode du Consulat, il ralisa presque
l'idal d'un chef de gouvernement: ferme, sagace, prvoyant,
nergique, juste. De plus, il tait, ce qui n'est gure moins
important, toujours prt  s'instruire et dsireux de le faire. Il se
rendait compte de sa profonde ignorance en ce qui touchait
l'administration civile. Mais il n'avait jamais honte de demander le
sens des mots les plus simples ou des oprations les plus
lmentaires; et il ne demandait jamais deux fois la mme chose. C'est
ainsi qu'il acqurait et assimilait les informations dont il avait
besoin avec une rapidit extraordinaire. Mais lorsqu'il eut appris
tout ce que ses conseillers pouvaient lui enseigner, il comprit son
incommensurable supriorit sur tous les hommes avec lesquels il
s'tait trouv en contact. Il arriva  une conclusion qui,
probablement, tait juste: il se dit que son gnie tait aussi
infaillible et aussi souverain dans la science de gouverner que dans
l'art de la guerre, et que, comme il tait le premier capitaine du
monde, il en tait le plus grand homme d'tat. Cette dcouverte, ou
cette conviction, avec les forces et les ressources de la France
derrire elle, fit natre en lui une ambition, vague d'abord, mais
qui se fortifia  mesure qu'elle trouva des aliments, et qui,
finalement, devint gigantesque et impossible. Rien ne lui semblait
impraticable, rien ne lui semblait chimrique. Pourquoi cette ide lui
serait-elle venue, puisqu'il avait toujours russi, sauf, peut-tre, 
Saint-Jean-d'Acre? Il voyait autour de lui des monarques incapables,
des gnraux incapables, des ministres incapables, une socit en
ruines qui ne pouvait lui opposer que de faibles barrires. Il
semblait qu'il n'y et rien au monde en tat d'arrter un second
Alexandre, encore plus tmraire et encore plus entreprenant que celui
dont la carrire avait inspir ses rves d'adolescent.

S'il avait procd plus lentement, s'il avait pris le temps d'achever
et de consolider ses acquisitions, il est difficile de fixer la limite
o se serait borne la ralisation de ses projets. Mais la
construction de son empire avait si merveilleusement russi qu'il ne
voulut pas s'arrter, mme un instant, pour laisser scher et durcir
le mortier dont il l'avait ciment. Comme il entassait les btisses
l'une sur l'autre, il devint manifeste qu'il avait cess de
s'inquiter du fondement sur lequel devait reposer tout l'difice. Or
ce fondement c'tait la France, capable d'efforts hroques et
d'hroque endurance, en un mot capable de tout sauf de l'impossible.
Enfin la limite fut atteinte. Si vastes que fussent ses ressources,
elle se trouva incapable de suffire aux besoins insenss de son
matre. En 1812, il laissa 300 000 Franais dans les neiges de la
Russie. En 1813, il en appela encore 1 300 000 sous les armes, et ce
sont l seulement les chiffres les plus levs d'une longue srie de
leves disproportionnes qui dvoraient d'avance la conscription
annuelle et drainaient, de faon effrayante, la population de la
France proprement dite,--une population de 30 millions environ.

Sans aucun doute, avec cette facult de se persuader  lui-mme ce
qu'il voulait,--qui est  la fois la force et la faiblesse des
intelligences extraordinaires,--il tait convaincu qu'il avait
rellement largi sa base, qu'elle avait gagn en surface au fur et 
mesure de l'extension de son territoire; que les Allemands, les
Italiens, les Hollandais et les Espagnols qui servaient sous ses
drapeaux formaient un tout compact avec le noyau principal; que son
Empire reposait sur une masse homogne de 80 millions de sujets, tous
galement dvous. Il semblait croire que toute annexion, par quelque
moyen qu'elle ft obtenue, ajoutait autant d'instruments valides  sa
politique qu'elle ajoutait d'tres humains  ses possessions. En
ralit, elle n'ajoutait rien, d'ordinaire, que du mcontentement
secret et de la rvolte expectante. Frdric le Grand avait, il est
vrai, l'habitude d'obliger les prisonniers qu'il avait faits dans une
bataille  servir dans ses rangs, mais il ne se faisait pas la moindre
illusion sur le zle et la fidlit de ces engags malgr eux.
Napolon, au contraire, considrait, ou, du moins, affectait de
considrer qu'il pouvait compter sur les peuples vaincus comme sujets
et comme soldats. Cette singulire hallucination indiquait la perte de
son jugement et, plus que toute autre cause, contribua  amener sa
chute.

Ceux que Jupiter veut perdre, dit le proverbe, il les prive d'abord de
leur raison. C'est ainsi que nous voyons Napolon, sous l'empire de
la plus dcevante des auto-suggestions, ou par un manque incroyable de
pntration, ou par ces deux causes runies, prparer sa propre ruine
en traitant les hommes comme les pions d'un chiquier et les changeant
de case suivant sa fantaisie du moment, sans s'inquiter en aucune
manire de leurs sentiments, de leur caractre, de leurs traditions,
enfin en faisant abstraction de la nature humaine. Prenez pour exemple
la bizarre rpartition des mes dans une dpche du 15 fvrier 1810:
Approuv le rapport avec les modifications suivantes: 1 Ne prendre
dans le Tyrol italien que 280 000 mes, une population quivalente 
celle de Bayreuth et de Ratisbonne; 2 retrancher seulement de la
Bavire, pour le royaume de Wurtemberg et les duchs de Bade et de
Darmstadt, une population de 150 000 mes; de sorte que la Bavire, au
lieu de gagner 188 000 mes, en gagne 240 ou 250 000. Sur les 150 000
mes cdes par la Bavire, j'estime qu'il faut en donner 110 000 au
Wurtemberg, 25 000  Bade et 15 000  Darmstadt. Il n'est que juste
d'ajouter que ses ennemis, au Congrs de Vienne, lui rendirent
l'hommage flatteur de copier ces mthodes distributives. Mais cette
manie de tailler et de dcouper n'eut pas pour unique rsultat
d'exasprer les mes qu'on transfrait et retransfrait ainsi; elle
produisit un effet moral qui fut dsastreux pour le nouvel empire. Le
fondateur d'une telle dynastie aurait d s'efforcer de convaincre le
monde de la stabilit de ses arrangements. Or il n'pargna rien pour
lui persuader le contraire. Changeant les frontires, dplaant les
royaumes, donnant puis reprenant, revisant, refaisant, annulant, il a
l'air de s'tre donn pour tche de dmontrer que sa base n'est jamais
fixe, que rien, dans ce qu'il construit, n'est dfinitif ni permanent.
C'tait le suicide d'un systme. Ses plus cruels ennemis n'auraient
pas os soutenir que des conqutes aussi blouissantes fussent
phmres et transitoires, s'il ne s'tait donn lui-mme des peines
infinies pour le prouver. Il avait vaincu l'Autriche et la Prusse; il
avait annex l'Espagne et l'Italie; il les considrait, ds lors,
comme des auxiliaires obissants. Il avait successivement battu et
cajol la Russie. Ainsi tout tait  ses pieds. Il ne semble pas avoir
jamais donn une pense  cet ouragan de haine inextinguible, de
ressentiment et de vengeance qui bouillonnait et frmissait au-dessous
de lui. Il joignit un contingent espagnol  sa Grande Arme dans le
temps que les Espagnols coupaient la gorge de tous les Franais dont
ils pouvaient s'emparer. Il y joignit un contingent prussien alors
qu'il aurait d savoir, s'il avait eu encore son bon sens, que jamais
un seul Prussien ne lui pardonnerait les humiliations qu'il avait
accumules sur son pays. Il y joignit un contingent autrichien alors
qu'un observateur beaucoup moins clairvoyant que lui n'et pas manqu
de reconnatre que ce ne serait l qu'un corps d'observation hostile.

Ce fut donc le pouvoir absolu qui dtruisit l'quilibre de son
jugement et de son bon sens et amena ainsi sa chute. Mais le phnomne
eut d'autres causes. Un important facteur fut celui-ci: l'amour de la
guerre tait entr profondment en lui. Il est difficile de mesurer la
puissance de cette fascination. Tous les soldats connaissent,
assurment, la fivre du champ de bataille; mais, parmi les
innombrables gnrations qui ont pass ici-bas, il a t donn  bien
peu d'hommes d'prouver ce sentiment dans toute sa plnitude, comme
doit l'prouver le chef absolu  qui appartient toute la direction
avec toute la responsabilit et toutes les chances d'une grande
guerre. Si les hommes ordinaires aiment  tenter le hasard dans une
partie de ds ou dans une loterie, sur le champ de courses ou  la
Bourse, s'ils trouvent l une excitation qui les aiguillonne, la
guerre est le jeu des dieux. L'obsession d'un dsastre qu'on risque,
l'inexprimable effervescence de la victoire, les vicissitudes
gigantesques du triomphe et de la dfaite, le tumulte, la frnsie, le
divin transport, le mpris mme de l'humanit et de tout ce qui la
touche, vie, proprit et bonheur, l'angoisse des agonies, l'horreur
des morts, toutes ces motions violentes, portes au comble, ne
semblent pas seulement lever l'homme pour un moment au-dessus des
autres cratures: elles constituent une vie intense que les nerfs
humains ne peuvent longtemps soutenir. Le caractre de Napolon fut
profondment affect par ce jeu de la guerre. L'toile de sa destine
qui tenait tant de place dans ses penses n'tait que la chance du
joueur dans de colossales proportions. En fait, il avait, tout comme
un autre et plus qu'un autre, les grossires et puriles superstitions
qui accompagnent, presque toujours, ce vice. Ainsi, quand sa situation
est dsespre, il ne peut se rsoudre  clore son compte et  signer
la paix. Car il garde au fond du coeur l'esprance du joueur que la
fortune, l'toile, la destine, de quelque nom qu'on veuille
l'appeler, peut encore produire un revirement et, par un coup
inattendu, lui rendre tout ce qu'il a perdu.

D'ordinaire les gnraux sont, Dieu merci! sous le contrle de leurs
gouvernements dans le domaine de la politique. Mais lorsque le chef
suprme de l'arme est, en mme temps, le chef suprme de l'tat, il
n'y a rien qui l'arrte dans cette terrible partie. Il va toujours
renouvelant sa mise jusqu'au jour o il perd son pays aprs s'tre
perdu lui-mme. Bien des fois, pendant la campagne de Russie, le nom
et le souvenir de Charles XII vinrent  l'esprit et sur les lvres de
Napolon.

Il n'est presque aucun des rois guerriers, Frdric II except, dont
on puisse dire qu'il remit son pe au fourreau, quand vint l'heure
voulue, et sut l'y maintenir de son plein gr. Mais Frdric se
trouvait dans une position particulire. Il avait reu de terribles
leons. Il s'tait vu  deux doigts de la ruine et du suicide. Il n'y
a pas de conqurant qui ait contempl d'aussi prs les horreurs de la
dfaite. L'histoire offre peu d'exemples d'une annihilation aussi
complte que celle de Kunnersdorf; elle en offre moins encore d'une
rsurrection triomphale aprs un tel dsastre. Lorsque Frdric eut
rpar les dommages et les pertes matrielles, rsultat d'une longue
guerre, son sang s'tait calm; il tait assez heureux pour avoir
dpass cet ge de la guerre, dans une vie humaine, dont Napolon a
pos les limites, et il le savait. C'est pourquoi il consolida ses
conqutes et mourut en paix.

Quelquefois,  Sainte-Hlne, Napolon parla de Frdric sans beaucoup
de considration. Cependant nous ne croyons pas que ce langage
correspondt exactement  sa pense intime. Frdric avait t son
prototype immdiat. Si Frdric n'avait jamais exist, la carrire de
Napolon et peut-tre t diffrente. Et, en ralit, le roi de
Prusse aurait pu lui apprendre encore d'autres choses, car Frdric,
infrieur  Napolon dans tout le reste, en porte, en force, en
proportions, lui tait suprieur en deux points. Si Napolon avait
possd l'astucieuse modration et la tnacit dsespre de Frdric,
les destines de la France et de l'Europe auraient pu prendre un autre
cours.

Nous sommes donc convaincu que longtemps avant sa chute finale
l'Empereur avait perdu l'quilibre de ses facults. Ceci ne veut pas
dire qu'il ft fou,  moins que ce ne soit dans le sens o l'entend
Juvnal dans son amre apostrophe  Annibal. Un cerveau sain est un
terme lastique. Au dbut, le cerveau de Napolon tait sain  un
degr phnomnal. Sa pntration, son sang-froid calculateur, son
vigoureux bon sens, taient, au moins,  la hauteur de son ambition,
dj si vaste, mais pourtant contenue et limite. De cet tat de
sanit exceptionnelle  l'extrme insanit, il y a une distance
incommensurable. Tant que le cerveau de Napolon fut intact et garda
un fonctionnement normal, son jugement tait suprieur au jugement de
l'immense majorit du genre humain. Mais,--et c'est en cela que
consistait le changement funeste,--ce cerveau avait cess d'tre en
rapport avec son ambition ou de la contrler. Lorsque cette barrire
eut disparu, il fut un homme perdu.

A quel moment prcis cette grande intelligence perdit-elle son
quilibre? Il serait difficile de le dire, car le changement dut se
faire par degrs presque imperceptibles. Quelques-uns inclineront
peut-tre  penser que la transformation commena  devenir visible
mme avant qu'il ft empereur; que l'enlvement illgal et l'excution
arbitraire du duc d'Enghien furent le symptme initial. videmment cet
acte ne dnote pas seulement un criminel mpris des lois, mais une
irritabilit, un manque de pudeur et d'empire sur soi, une draison
dans la cause et dans l'effet qui sont choses nouvelles chez Napolon.
D'autres croient noter une altration sensible aprs Wagram. Cette
date semble trop tardive. Et pourtant, il se tenait alors debout sur
une cime d'o il voyait  ses pieds tous les royaumes de la terre; une
cime haute et sublime, mais o sa position tait vertigineuse et mal
assure. Il faudrait un volume pour essayer de fixer des dates exactes
 ce changement intrieur. Il suffit  notre dessein de constater que
le changement eut lieu et que le Napolon de 1810, par exemple, tait
tout diffrent du Napolon de 1801. Le Napolon qui dclara un jour
que toutes les contres de l'Europe devraient dposer leurs archives 
Paris et, un autre jour, que l'Empire franais devrait tre le pays
d'origine de toutes les souverainets; que tous les rois de la terre
devraient avoir des palais, pour y rsider,  Paris et assister, en
pompe, au couronnement de l'Empereur des Franais; le Napolon qui
refusa de faire la paix en 1813 et en 1814 avait perdu, videmment,
son quilibre mental. Cela est si manifeste que, dans les derniers
jours de son premier rgne, une conspiration se forma  Paris pour le
dposer comme ayant perdu la raison. Il est facile de prononcer, de
faon absolument certaine, que le phnomne en question s'tait
manifest  Bayonne en 1808 et sur le Nimen en 1812. Il avait alors
cess de calculer froidement et d'apercevoir aucun obstacle, de
l'ordre physique, moral ou international, devant n'importe quelle
fantaisie ambitieuse qui lui passait par l'esprit. Dans la campagne de
Russie on voit clairement un dsir fivreux, irraisonn, de pousser sa
fortune jusqu'au dernier comble, de suivre sa chance, comme disent les
joueurs, et d'essayer, en quelque sorte, de jouer le maximum avec sa
Destine. Il a dit lui-mme,  propos du trait de Leoben, qu'il avait
jou au vingt-et-un et s'en tait tenu  vingt. Plus tard, il voulut
faire vingt et un  tout coup.

D'une autre faon encore cette individualit excessive, dbordante,
dsquilibre, contribua  sa perte. Aucun conseil ne vint l'arrter
ou l'aider, car ses ministres taient des zros. Ce n'est pas une
exagration de dire que l'idoltrie aveugle du duc de Bassano ne fut
pas sans influence sur la chute de son matre. On attribue aussi une
grande part de la responsabilit  la complaisance et  la soumission
de Berthier. Napolon paraissait  l'abri de toute rivalit. Pourtant,
il ne pouvait endurer qu'il existt auprs de lui un mrite reconnu,
un talent suprieur qui pt aspirer  une part dans l'clat de son
gouvernement. Ce gouvernement, d'ailleurs, tait conduit de faon 
rendre absolument impossible  des hommes d'un mrite indpendant d'y
jouer leur rle. Dans une administration de ce genre, la premire
qualit tait d'tre mdiocre; une haute capacit et t le plus
encombrant des bagages. S'il tait mort subitement, il aurait laiss
derrire lui une quantit de sous-ordres bien dresss et quelques
mcontents  talents. Ce fait prouve,  lui seul, la faiblesse d'un
tel gouvernement, sans mme parler de la malsaine centralisation qui
en tait l'me. Mme en ne tenant pas compte de son impossible
ambition, son systme devait amener la ruine de l'Empire aprs sa
mort,  moins qu'il n'et t capable,--chose bien difficile  un
homme de ce temprament,--de changer de fond en comble et de fabriquer
un nouveau systme o les supriorits auraient eu leur place et leur
fonction lgitime, un systme qui aurait pu exister sans lui. Il
dressa bien quelques jeunes hommes d'avenir, tels que Mol et
Pasquier, mais il ne sut pas s'attacher leur dvouement. Probablement
ils s'aperurent qu' mesure qu'ils s'lveraient dans la hirarchie
ils perdraient sa faveur et qu'un mrite trop clatant finirait par
lui dplaire. tait-ce de la jalousie? Si c'en tait, il est
surprenant qu'un tel sentiment pt entrer dans la constitution d'une
aussi souveraine supriorit.

Un des traits qui le caractrisent sous ce rapport, c'est qu'il tait
toujours en garde,--un de ceux qui le connaissaient le mieux nous
l'affirme,--contre l'ambition de ses gnraux. Avec le mcontentement
populaire, c'tait la chose qu'il redoutait le plus. C'est pourquoi il
tenait ses gnraux  distance, les blmait volontiers et leur
mesurait parcimonieusement l'loge. Il n'tait prodigue de louange
qu'envers les morts, par exemple envers Desaix et Klber. Aussi,
except deux ou trois qui l'avaient connu dans sa jeunesse, ne
l'approchaient-ils qu'avec crainte et en tremblant. Et ses amis
d'autrefois eux-mmes l'aimaient, en quelque sorte, malgr eux.
Lannes, moiti riant, moiti pleurant, se dsolait en prsence de
Napolon de sa passion malheureuse pour cette catin, et l'Empereur
s'amusait de ses lamentables tirades, car il tait sr de son Lannes.

La crainte des autres n'tait pas mal fonde. Prenez pour exemple un
incident authentique. A l'un de ses levers, Napolon aperoit Gouvion
Saint-Cyr, un de ses meilleurs lieutenants. Il va vers lui et lui dit
d'un ton calme: Gnral, vous arrivez de Naples?--Oui, Sire. J'ai
remis le commandement au gnral Prignon, que vous aviez envoy pour
me remplacer.--Vous avez, sans doute, reu la permission du ministre
de la guerre?--Non, Sire, mais je n'avais plus rien  faire 
Naples.--Si, dans deux heures, reprit Napolon avec la mme
tranquillit, vous n'tes pas en route pour Naples, avant midi vous
tes fusill en plaine de Grenelle. Il rcompensait ses officiers
avec des titres et des apanages, non avec de l'influence. En ralit,
il ne voulait de gloire que la sienne, il ne croyait qu' ses propres
talents.

Stendhal, qui tait un homme de gnie et dont les opinions,  ce point
de vue, valent la peine d'tre recueillies, pense qu'une des deux
principales causes de la chute de l'Empereur tait son got pour la
mdiocrit. Cette mdiocrit, que Mirabeau rclamait de tous ses
voeux, inspirait  Napolon une sympathie, une prfrence qu'il ne
songeait pas  cacher. Il voulait des instruments et non des
ministres. Ce qu'il craignait, ce qui lui dplaisait, ce n'tait pas
tant la concurrence que l'ambition et l'esprit critique des talents
suprieurs. Deux hommes de facults minentes furent longtemps  son
service; ils taient ncessaires  son empire. Lorsqu'il dcouvrit
qu'on les regardait comme lui tant indispensables, son gosme,
toujours en veil, prit peur et il s'en dfit. Il est difficile de
trouver dans toute l'histoire un personnage plus rpugnant et plus mal
fam que Fouch. Mais il tait pass matre dans cette science infme
qu'un despote a besoin de trouver chez son ministre de la police.
C'tait, en fait, un instrument empoisonn qu'il tait galement
dangereux d'employer ou de ngliger. Napolon fit l'un et l'autre et,
par cette manire d'agir, courut un double pril.

Talleyrand, tout vil et tout cynique qu'il ft  beaucoup de points de
vue, se place un peu plus haut que Fouch. Peut-tre peut-on lui
trouver quelque excuse dans les besoins et dans l'immoralit d'une
poque rvolutionnaire, et surtout dans le sang-froid et la prvoyance
qu'il dploya. Ces qualits justifient jusqu' un certain point sa
prtention d'avoir agi pour le bien de la France, tout en agissant au
mieux de ses intrts. Cette question ne nous regarde pas. Mais, en
dpit de son indolence et de sa corruption, c'tait un ministre des
affaires trangres consomm et un diplomate hors pair. Jusqu'au
moment de l'imbroglio espagnol, il tait un des confidents intimes de
Napolon comme il avait t un des compagnons de ses premiers succs.
Napolon l'accusa de lui avoir conseill la politique suivie en
Espagne et de l'avoir ensuite dnonce. Talleyrand s'en dfendit.
Nous penchons  croire que tous deux avaient raison. Talleyrand, comme
nous l'apprend son intime amie, Mme de Rmusat, disait tout haut,--et
il avait certainement offert cette suggestion  l'Empereur,--qu'un
Bourbon tait un voisin gnant pour lui et qu'il tait douteux qu'on
pt tolrer un tel voisinage. Mais il dsapprouvait entirement les
procds employs par Napolon. En un mot, il est probable qu'il
proposa l'ide et donna l'impulsion; c'est  Napolon qu'appartiennent
les moyens mis en oeuvre. Il est possible qu'il se soit pass quelque
chose du mme genre en ce qui touche l'affaire du duc d'Enghien. Mais
le fait dont nous avons  nous occuper est, non la cause de la
rupture, mais la rupture elle-mme. Car nous sommes convaincu que, si
l'Empereur avait gard Talleyrand et continu  travailler avec lui,
il ne serait pas tomb du trne. Il se querella  la fois avec
Talleyrand et avec Fouch et ne parvint jamais  les remplacer. Ses
relations avec ces deux fonctionnaires clairent d'une manire
instructive le ct cynique de son caractre. Il insulta grossirement
et publiquement Talleyrand en plus d'une circonstance. Ces outrages,
par leur nature comme par leur violence, taient tels qu'aucun homme
ne pouvait les pardonner. Et pourtant, Napolon, lorsqu'il se trouva
aux prises avec de grandes difficults, envoya chercher Talleyrand et
se mit  lui parler politique sur un ton confidentiel. Au milieu de
leur conversation Talleyrand observa avec calme: A propos, il me
semble que nous avions eu une querelle. Bah! fit Napolon.
Cependant il y avait longtemps que Talleyrand avait nou d'troites
relations avec la Russie et il tait trop tard pour le reprendre.
Fouch fut, de mme, congdi honteusement. Il hassait franchement
Napolon et employa son temps d'exil  intriguer contre lui.
L'Empereur n'ignorait ni cette haine ni ces intrigues. Mais, en 1815,
comme nous l'avons vu, il le rappela et lui confia l'un des
dpartements les plus importants et les plus difficiles dont il pt
disposer, celui qui donne les occasions les plus favorables pour
trahir.

On a mis en avant bien d'autres causes pour expliquer sa chute; mais,
 notre sens, elles sont subordonnes  celles que nous avons
numres. Et, si on les examine de prs, on s'aperoit que ce sont
bien moins des causes que des effets.

Les mmes raisons qui ont amen sa chute avaient produit ces erreurs
dsastreuses. Les fautes politiques furent, sans doute, dans la
dernire partie de son rgne, nombreuses et frappantes. Mais elles
n'ont pas t, comme c'est l'opinion vulgaire, les causes de sa ruine;
elles ont t seulement les effets, les manifestations visibles de ces
mmes causes. Encore faut-il ajouter, pour tre quitable, que, si
l'on considre ces fautes au point de vue politique, en laissant de
ct la question de moralit, c'taient, non pas de pures
extravagances, mais de grandioses erreurs. La vie tait trop courte
pour raliser tous ses plans. Le sentiment qu'il en avait le rendit
impatient et l'inclina  des procds violents. Ses mthodes furent
quelquefois mesquines, sa politique jamais. Son gigantesque duel
commercial avec l'Angleterre tait un impossible effort, et pourtant
des conomistes distingus ont souvent essay depuis de le
recommencer sur une moins vaste chelle. On n'aperoit pas trop, en
l'absence d'une flotte effective, de quelle autre arme il pouvait
disposer pour attaquer une ennemie qui couvrait le monde. L'expdition
d'Espagne fut une faute  cause des moyens employs, mais n'en tait
peut-tre pas une en tant que conception politique. Louis XIV en avait
fait autant et il avait pleinement russi. Napolon ne pouvait deviner
qu'un peuple qui avait support longtemps d'aussi mprisables
dynasties se lverait comme un seul homme contre la sienne.
L'expdition de Russie tait aussi une faute, mais la Russie tait le
dfaut de la cuirasse, le point vulnrable de son systme continental,
et il tait fond  ne pas prvoir que la Russie, qui s'tait humilie
aprs Friedland, brlerait sa vieille capitale et ses sanctuaires,
vnrs depuis des sicles, plutt que de se soumettre une seconde
fois. Le conflit avec le Pape tait encore une faute, et une faute si
grave que des historiens rflchis veulent y voir le principal motif
de sa chute. Mais c'tait l'erreur qu'avait commise le roi catholique,
chef du Saint-Empire romain, Charles Quint en personne, qui avait rv
d'annexer la tiare pontificale  son diadme imprial et d'accumuler
sur sa tte toutes les prrogatives, humaines et divines, de
l'autorit suprme. Les procds de Napolon envers le Saint-Sige
furent brutaux, mais Charles avait mis Rome  sac.

Nous ne doutons pas que Napolon, aprs avoir fait entrer la Russie
dans son systme, aprs avoir annihil ou rendu impuissante
l'Angleterre, n'aspirt vaguement  devenir, en quelque faon, le
suzerain de l'Europe. Nous ignorons si cette ide prit une forme
dfinie, except en ce qui touche l'Occident, ou si ce fut jamais
autre chose qu'un rve ambitieux de conqurant. Il devait bien
comprendre qu'il ne pouvait lguer  son fils un pouvoir personnel
comme celui-l, mais il se dit, sans doute, qu'un simple dbris de son
empire serait encore un riche hritage pour ses descendants. Quant 
lui, il aurait dpass ces glorieux morts qui le provoquaient du fond
de l'histoire, qui l'entranaient toujours plus avant, ses vritables,
ses seuls rivaux, sur lesquels sa pense fixait sans cesse un oeil
jaloux. Il aurait laiss un nom devant lequel tous les autres auraient
pli et auquel toutes les gnrations  venir auraient rendu hommage.

Il est une question que les Anglais ont l'habitude de s'adresser 
propos des grands hommes, et qu'on ne peut poser  propos de Napolon
sans avoir conscience d'une sorte d'incongruit voisine du ridicule.

Napolon tait-il bon? Le sourire involontaire qui accueille cette
interrogation suffit  faire ressortir, non la mchancet notoire,
mais la situation exceptionnelle de cette personnalit sans analogue.
Les rgles et les critriums ordinaires ne semblent pas s'appliquer 
lui. Nous ressemblons  des gens qui voudraient mesurer une montagne
avec une ficelle. Dans un tre comme lui, nous nous attendons  des
vertus ou  des vices extraordinaires, qui dpasseraient les notions
communes. Nous ne nous rappelons gure que cette question ait t
pose srieusement  propos de Napolon, quoique Metternich l'effleure
 sa manire. Cela semble enfantin, disparate autant que superflu.
Mais si l'on pose la question tout uniment, dans le sens ordinaire,
sans faire entrer en ligne de compte les circonstances historiques, on
ne peut y faire qu'une seule et prompte rponse. Il n'tait pas bon,
bien entendu, dans le sens o l'tait un Wilberforce ou un saint
Franois. Ce n'tait pas non plus un vertueux chef d'tat  la manire
d'Antonin ou de Washington. Il a dit quelque part qu'il n'aurait pu
accomplir ce qu'il a accompli s'il avait t religieux, et c'est la
vrit. En Angleterre, son nom tait synonyme de l'auteur de tout mal.
Chacun de nos compatriotes voyait en lui un dmon sept fois pire que
les autres. Mais nous ne savions absolument rien de lui. Quant 
Napolon, si on lui avait pos la question et s'il l'avait comprise,
il aurait fait immdiatement une distinction entre l'homme public et
l'homme priv. Il aurait dit que la morale prive n'avait rien  voir
avec la politique et que, si la politique a sa morale, c'est une
morale qui lui est propre. Il aurait ajout et il aurait, sans doute,
cru sincrement que sa morale  lui tait fort bonne pour un tre
aussi extraordinaire qu'il l'tait. Pour employer une expression
vulgaire, il n'tait pas aussi noir qu'on le peignait. Les ides de
l'poque, les latitudes spciales accordes aux princes pendant le
XVIIIe sicle, les tentations auxquelles sa situation particulire
l'exposait, tout cela doit tre pris en considration. Les hommes
doivent se juger entre eux non au point de vue absolu, mais au point
de vue relatif, c'est--dire comme ils dsirent tre jugs eux-mmes.
Si l'on veut apprcier exactement la vertu des hommes, il faut
considrer toutes choses: la situation, l'poque, le milieu,
l'ducation, les tentations. Un homme habitu  modrer son apptit
s'touffera, s'il meurt de faim, avec une nourriture qui ferait
reculer un glouton. Un homme qui ne s'enivre jamais, lorsqu'il se sent
trs affaibli, absorbera, sans se faire mal, des quantits
d'eau-de-vie  noyer un ivrogne. Il en est de mme pour Napolon. Il
n'tait pas fait pour le clotre ou pour la prdication. Quand il vint
de Corse, il n'tait qu'un petit paen et regardait le monde comme
l'hutre considre sa coquille. Il grandit au milieu de la vie des
camps et des terreurs de la Rvolution. Il devint le chef d'une nation
qui, dans les convulsions d'un grand bouleversement, avait
solennellement abjur et, dans la pratique abandonn, le
christianisme. Il avait  lutter corps  corps contre l'ancien rgime:
travail puisant qui ne laissait gure de temps pour mditer. Nous
avons vu ce qu'il disait  propos de la religion: ce qu'il en pensait,
nous l'ignorons. Il se rendait compte, indubitablement, qu'elle est
une force en politique. Il aurait compris ce que valent, au point de
vue militaire, le pieux dvouement des Tyroliens et le svre
enthousiasme des Covenantaires. Par la faon hardie dont il conclut le
Concordat il a montr qu'il jugeait la religion ncessaire  un
peuple. Il pensait de mme,--cela est vident,--de la moralit, de la
saintet des liens de famille, des vertus publiques et mme des vertus
prives. Il n'tait jamais las de les prcher, mais l'ide que ces
rgles lui fussent applicables ne se prsenta pas un seul instant 
son esprit. Car, de bonne heure, il se regarda comme un tre  part,
diffrent des hommes ordinaires. Il ne se fit jamais scrupule
d'avouer,  cet gard, sa conviction. Je ne suis pas, disait-il, un
homme comme un autre; les lois de morale ou de convenance ne sont pas
faites pour moi. On peut dire avec justice qu'il tait indulgent et
affectueux envers les membres de sa famille, surtout durant les
premires annes, qui furent les meilleures; respectueusement attach
 sa mre, tendre envers ses amis de jeunesse. Il aurait t un bon
mari,  sa manire; il aurait entour son fils d'affection, si on le
lui avait permis. Il se montra un bon frre au dbut, particulirement
envers Louis, qui l'en rcompensa par les plus ignobles soupons que
l'hypocondrie puisse inspirer. On ne voit en lui aucune trace des
sordides soucis qu'inspire la possession ou la convoitise de l'argent.
Il se fchait facilement, mais, si nous en croyons les juges les plus
srs et les plus pntrants, il s'apaisait aussi aisment. Toujours
bon, patient, indulgent, dit Mneval. Mme de Rmusat, qui ne l'aime
point et qui a l'esprit d'observation, cite plusieurs traits qui
montrent sa tendresse et ses gards et combien il tait accessible aux
prires et aux caresses de Josphine. M. de Rmusat assista, en 1806,
 une scne o l'motion allait jusqu'aux larmes, jusqu'au dchirement
de coeur. Ce jour-l Napolon embrassa Talleyrand et Josphine en
disant: Il est pourtant bien pnible de quitter les deux personnes
qu'on aime le mieux, et, n'tant plus capable de matriser ses
sentiments, finit par avoir une violente attaque de nerfs. Ce n'tait
pas une comdie: il n'y avait rien  gagner. C'tait une explosion
soudaine et passionne de sa sensibilit.

Mais il faut admettre que c'tait l un cas exceptionnel. Dans la
phase de sa dcadence finale il n'y a aucune trace d'amiti.
Peut-tre, en deux ou trois circonstances, prouva-t-il quelque chose
de ce sentiment, mais il n'avait plus d'amis. Duroc est celui qui
approcha le plus de cette situation intime. En montant sur le trne,
Napolon l'avait autoris  continuer avec lui le tutoiement:
privilge rare, sinon unique. Il appelait Duroc sa conscience. On dit
que, pour lui, il n'avait pas de secrets. Mais Duroc tait une
exception. Les foules, qui ne le connaissaient que comme homme public
et surtout comme gnral, l'ont ador jusqu'au bout. Les simples
soldats qui allrent avec lui combattre  Waterloo taient remplis
d'un enthousiasme au moins gal  celui des soldats de Marengo ou
d'Austerlitz. Mais cet enthousiasme allait en diminuant  mesure qu'on
remontait les degrs de la hirarchie. Les officiers l'prouvaient de
moins en moins, suivant leur grade, et il n'en restait aucun symptme
visible au sommet de l'chelle. Ceux qui voyaient l'Empereur
journellement ne connaissaient plus ce sentiment depuis bien des
annes. Nous avons vu qu'il avait, de propos dlibr, proscrit
l'amiti parce qu'elle rapprochait trop les distances entre les autres
mortels et lui. D'ailleurs, beaucoup de ses amis de jeunesse taient
tombs sur les champs de bataille, des amis tels que Lannes, Desaix et
Duroc. Quelques-uns avaient survcu pour l'abandonner sans crmonie
et mme sans pudeur. Berthier, son camarade depuis le dbut, qui avait
partag toutes ses campagnes, reu toutes ses confidences, le quitta
sans dire une parole d'excuse ou d'adieu et ne rougit pas de devenir
capitaine des gardes du corps de Louis XVIII. Ses marchaux, les
compagnons de ses victoires, l'abandonnrent tous  Fontainebleau,
quelques-uns en l'insultant. Ney l'injuria en 1814, Davout en 1815;
Marmont, l'enfant gt de sa faveur, le trahit au vu et au su de tous.
Le dvou Caulaincourt finit par trouver la limite de son dvouement.
Jusqu' ceux qui servaient sa personne, Constant et Roustan, le valet
de chambre qui lui donnait ses soins jour et nuit, le mamelouck qui
couchait en travers de sa porte, se sparrent de lui. On eut de la
peine  runir une poigne d'officiers pour l'accompagner  l'le
d'Elbe; il fut plus difficile encore d'en trouver deux ou trois pour
Sainte-Hlne. Les courtisans dsintresss de matres ingrats, les
fidles qui suivent le convoi de la monarchie vaincue et qui peuplent
les antichambres nues des Bourbons ou des Stuarts, ne trouvent pas
leurs quivalents autour de Napolon dtrn. Il ne faut pas en
accuser la nation, puisqu'elle a fourni des adhrents dvous aux
descendants des anciennes familles royales. Sa femme, qui l'abandonna
sans un soupir de regret,--celle qui lui crivait, lorsqu'elle vivait
sous son toit, qu'elle ne pouvait tre heureuse qu'auprs de lui, et
qui, aprs sa mort, crivait qu'elle n'avait jamais prouv pour lui
d'affection relle,--tait une Autrichienne. A notre grand regret,
nous devons imputer cette dsaffection gnrale  Napolon plutt qu'
ses serviteurs; si elle leur fait peu d'honneur, elle lui en fait
moins encore  lui-mme. Nous avons vu que Bertrand, qui a droit, plus
que personne,  l'aurole de la fidlit, avouait la vrit 
Sainte-Hlne, non pas avec colre, mais avec tristesse. L'Empereur
est comme cela. Nous ne pouvons changer son caractre.... C'est ce
caractre-l qui est cause qu'il n'a pas d'amis, qu'il s'est fait tant
d'ennemis et qu'enfin nous sommes  Sainte-Hlne.

Encore faut-il se garder d'appliquer ce jugement  toute sa carrire.
Il ne se rapporte qu' la partie nettement impriale,  ce qu'on
pourrait presque appeler la priode irrationnelle de sa vie. Jusqu'au
moment o il lui plut de se transformer en demi-dieu et de se sparer
volontairement, systmatiquement, de l'humanit, il fut bon, gnreux,
aimant; ou, si l'on trouve cet loge exagr, il n'avait certainement
pas les dfauts qui s'opposent  ces qualits.

Mais, quand il fut  l'apoge de sa carrire, il ne lui vint jamais 
la pense qu'il et rien  voir avec ces diffrents attributs, pas
plus qu'avec la vracit ou avec la sympathie. C'tait  merveille
pour les autres; de lui on devait attendre quelque chose de plus ou
quelque chose de moins. C'taient de simples vertus humaines; or, les
restrictions qui bornent l'action des hommes ordinaires, aussi bien
que les objets qu'elle poursuit, avaient cess d'avoir un sens pour
lui.

Napolon tait-il un grand homme? La question est beaucoup plus
simple, mais elle appelle une dfinition. Si par le mot grand on
entend la combinaison des plus hautes qualits morales et
intellectuelles, il n'tait certainement pas un grand homme. Mais
qu'il ft grand dans le sens de suprieur et d'extraordinaire, il est
impossible d'en douter. Oui,  coup sr il tait grand, si la
grandeur consiste dans une puissance naturelle, dans le don de
dominer, dans quelque chose d'humain qui dpasse l'humanit. Sans
parler de cette tincelle qui chappe  toute dfinition et que nous
appelons le gnie, il reprsente un amalgame d'intelligence et
d'nergie qui n'a peut-tre jamais t gal, qui, en tout cas, n'a
jamais t surpass. Il poussa le pouvoir humain aussi loin qu' notre
connaissance il ait jamais t port. Alexandre est un prodige
lointain, trop lointain pour se prter  un exact parallle. Mme
objection pour Csar. Homre et Shakespeare sont des noms
impersonnels. D'ailleurs, ce sont des hommes d'action qu'il nous faut
pour les lui comparer. On peut dire que nous ne connaissons pas assez
toutes ces grandes figures. Napolon, au contraire, a vcu sous le
microscope de l'observation moderne. Sous les vives clarts que
projetait sur lui l'attention universelle, il a indfiniment recul
les limites de la conception et de l'activit humaines. Avant qu'il
et paru, personne n'aurait imagin qu'il pt exister un aussi
prodigieux mlange du gnie civil et du gnie militaire, une
comprhension aussi vaste unie  une si pntrante intelligence du
dtail, une vitalit aussi extraordinaire de corps et d'esprit. Il
rapetisse l'histoire et il agrandit l'imagination, dit Mme
d'Houdetot. Il a fait douter de toutes les gloires du pass dit lord
Dudley; il a rendu impossible de se faire un nom dans l'avenir. Ce
sont l des hyperboles, mais elles contiennent un fond de vrit. Il
n'est pas un nom qui reprsente d'une manire plus complte ni plus
clatante la domination, la splendeur et le dsastre. Il s'est lev
par l'usage de facults surhumaines, il s'est ruin par l'abus qu'il
en a fait. C'est l'excs de son propre gnie qui l'a perdu. Les forces
qui avaient fait son lvation taient seules capables d'amener sa
chute.




APPENDICE

I

Lorsque Napolon Buonaparte monta  bord du _Bellrophon_ le 15
juillet 1815, il s'en fallait exactement d'un mois qu'il et achev sa
quarante-sixime anne, tant n le 15 aot 1769. C'tait alors un
homme de structure remarquablement forte, d'environ cinq pieds sept
pouces; ses membres taient bien forms, ses chevilles fines et son
pied trs petit. Il en semblait assez vain et porta, tant qu'il fut 
bord, des souliers et des bas de soie. Ses mains taient galement
trs petites; c'taient plutt des mains poteles de femme que de
robustes mains d'homme. Les yeux d'un gris clair; les dents bonnes.
Lorsqu'il souriait, sa physionomie avait une expression trs agrable;
mais, sous l'influence d'un dsappointement, elle devenait sombre et
triste. Ses cheveux taient d'un brun trs fonc, presque noir, un peu
dgarnis sur le sommet de la tte et sur le front, mais sans un cheveu
gris. Son teint tait d'une couleur assez rare, jaune clair, et ne
ressemblait  aucun teint que j'aie rencontr ailleurs. En devenant
gros, il avait perdu beaucoup de son activit physique, et, s'il faut
croire les personnes de son entourage, une grande partie de son
nergie mentale l'avait aussi abandonn.... Son extrieur, d'une
manire gnrale, donnait l'ide d'un homme plus g qu'il n'tait
alors. Ses manires taient tout  fait affables et plaisantes: il se
mlait  toutes les conversations, racontait de nombreuses anecdotes
et faisait tout ce qui tait en son pouvoir pour rpandre la bonne
humeur autour de lui. Il tolrait mme une grande familiarit chez ses
serviteurs, et je les ai vus une ou deux fois le contredire de la
faon la plus directe, quoiqu'ils le traitassent ordinairement avec
beaucoup de respect. Il avait,  un degr extraordinaire, le don
d'impressionner favorablement ceux avec qui il entrait en
conversation: il obtenait ce rsultat,  ce qu'il m'a sembl, en
dirigeant l'entretien sur les sujets qu'il supposait familiers  son
interlocuteur et o celui-ci pouvait se montrer avec avantage.

    (Capitaine MAITLAND.)


II

J'tais trs dsireux de le voir et j'eus un dsappointement. Il est
mal fait, petit de taille, avec une grosse tte; ses mains et ses
pieds sont petits, sa corpulence est telle que son estomac se projette
considrablement en avant. Son habit, trs simple, tel qu'on le voit
dans beaucoup de gravures, est si court par derrire qu'il lui donne
une apparence encore plus ridicule. Son profil est bien, exactement
semblable  ses bustes et  ses portraits; mais, de face, il n'est pas
beau. Ses yeux sont bleu clair, avec une lgre teinte jaune sur
l'iris; le regard est sans vivacit et tout diffrent de ce que
j'attendais. Il a de vilaines dents, mais l'expression de sa
physionomie est mobile et elle rend, au del de ce qu'on peut
imaginer, les rapides et changeantes motions de son esprit. Pendant
un moment, sa figure porte l'empreinte d'une franche bonne humeur,
puis soudainement se contracte et s'assombrit avec une expression
pntrante qui trahit la pense intrieure dont il est anim.

    (SENHOUSE, 15 juillet 1815.)


III

Napolon parat avoir environ cinq pieds six pouces. Il est de
structure paisse et vigoureuse. Son cou est court et sa tte assez
grosse; elle est particulirement carre et massive des mchoires et
il a un abondant double menton. Il est chauve sur les tempes, et les
cheveux, sur le sommet de sa tte, sont clairsems, mais longs et
rudes; ils ont l'air d'tre rarement brosss. Napolon manque de grce
dans ses mouvements, mais il fait trs peu de gestes et porte la tte
avec dignit. Il est gras et son ventre se projette en avant. Ce
dfaut est rendu encore plus sensible par la coupe de son habit, qui a
des basques trs courtes et retrousses et qui est boutonn trs juste
au creux de l'estomac, d'o il s'ouvre brusquement, permettant de
voir un large espace de gilet blanc. Son uniforme tait vert, avec
collet et parements rouges, mais sans galons ni broderies; de petits
boutons dors et des paulettes d'or. Il portait une cravate blanche,
un gilet blanc et des culottes de mme couleur, des bas de soie et des
souliers avec de petites boucles dores. Une toute petite pe, de
forme ancienne, avec une poigne d'or ouvrag, tait serre  son
ct. Il portait le cordon de la Lgion d'honneur sur son gilet et la
plaque d'argent cisel sur son habit. Il portait aussi trois ordres
tout petits suspendus  l'une de ses boutonnires. Son chapeau, qu'il
tenait sous le bras presque tout le temps, tait assez grand, sans
ornements, si ce n'est une microscopique cocarde tricolore. Pendant la
conversation, Napolon prit plusieurs fois du tabac. La tabatire
n'avait rien de remarquable; elle tait assez longue et m'a paru avoir
quatre mdailles ou pices de monnaie incrustes dans le couvercle.

       *       *       *       *       *

Napolon a les yeux gris, avec de larges pupilles; peu de sourcils,
les cheveux bruns, le teint blme et la chair flasque. Le nez est bien
dessin; trs peu de lvre suprieure; la bouche belle. Ses dents sont
vilaines et malpropres, mais il les montre peu. Le caractre gnral
de sa physionomie tait grave, presque triste; mais il ne laissait
voir aucune trace de svrit ou de passion violente. J'ai rarement vu
un homme plus vigoureusement bti ou mieux fait pour endurer la
fatigue.

    (BUNBURY, 31 juillet 1815.)


IV

Voici l'impression de lady Malcolm sur l'extrieur de Napolon (25
juin 1816):

Ses cheveux d'un brun fonc, rares sur le front et coups courts,
mais abondants sur la nuque et d'apparence peu propre; les yeux bleu
clair ou gris; un front vaste; le nez prominent; peu de lvre
suprieure; de bonnes dents, blanches et gales, mais petites (il les
montrait rarement); le menton rond; le bas de la figure trs plein; le
teint ple; le cou remarquablement court. Il est bien proportionn du
reste de sa personne, mais il est devenu trop gros. Les mains sont
paisses et courtes, avec des doigts effils et des ongles bien
forms; la jambe et le pied sont bien faits. Il portait un vieil habit
vert, rp, avec col et parements de velours vert et boutons d'argent
 figures d'animaux. C'tait son habit de chasse, il le portait
boutonn jusqu'au cou; la plaque de la Lgion d'honneur en argent;
gilet blanc, et culottes blanches; bas de soie blancs et souliers 
boucles d'or ovales.

Lady Malcolm tait frappe de l'expression bienveillante de sa
physionomie, si diffrente de l'air farouche auquel elle s'attendait.
Elle ne remarqua aucune trace d'intelligence suprieure; sa figure
semblait indiquer plutt la bont....


V

Il tait habill d'un uniforme vert fonc tout simple et sans
paulettes ni rien d'quivalent, mais il avait sur la poitrine la
plaque de la Lgion d'honneur, avec un aigle au centre. Les boutons
taient d'or, avec, comme sujet, un dragon trs en relief. Il portait
des culottes blanches, des bas de soie et des souliers  boucles d'or
ovales, avec un claque de petite dimension sous le bras. Napolon, 
premire vue, tait loin d'tre imposant; il tait petit et trapu,
avec la tte enfonce dans les paules; la figure tait grasse, avec
un double menton; les membres semblaient forts et bien proportionns;
le teint olivtre; la physionomie tait sombre, peu engageante et
presque grimaante. Ses traits nous rappelrent immdiatement des
gravures que nous avions vues et qui le reprsentaient. En somme, il
avait plutt la mine d'un gros moine espagnol ou portugais que du
hros des temps modernes....

Alors, l'illusion fascinante que nous avions caresse toute notre vie
s'vanouit comme un fil de la Vierge dans un rayon de soleil. Le grand
Napolon disparaissait dans un personnage obse et dpourvu de beaut,
et nous cherchions en vain cette souveraine puissance du regard et
cette force d'expression qu'une trompeuse imagination nous faisait
attendre.

    (Le chirurgien militaire HENRY.)




INDEX


  ABELL (Mrs.).--Voyez BALCOMBE, p. 169.

  AIX-LA-CHAPELLE (congrs d').--Mmorandum prsent  ce Congrs par
    la Russie, p. 133, 180.

  ALEXANDRE le Grand.--Admiration qu'il inspire  Napolon, p. 249.

  ALISON.--Son opinion sur Lowe, p. 86.

  ALVINZY.--Jugement de Napolon sur ce gnral, p. 243.

  ANGLETERRE (histoire d').--Remarques de Napolon  ce sujet, p. 225.

  ANNUAL REGISTER (The).--Napolon engage Gourgaud  le traduire, p. 63.

  ANTOMMARCHI.--Mince valeur de son rcit, p. 30.
    --Traite la maladie de Napolon comme sans importance, p. 30.
    --Quitte et reprend ses fonctions, p. 32.
    --Napolon refuse ses services, p. 33.
    --Prend le moulage de sa figure, p. 35.

  AUTRICHE.--Napolon attribue sa chute  cette puissance, p. 241.


  BALCOMBE (miss Betsy).--Napolon fait sa connaissance, p. 169.

  BALMAIN (le comte de).--Rapporte  son gouvernement les rvlations
    de Gourgaud, p. 49.
    --Son opinion sur Hudson Lowe, p. 92.
    --Son caractre, p. 179.
    --Son mariage avec la belle-fille de Lowe, p.181.

  BATHURST (lord).--Ses instructions relatives  l'emprisonnement,
    p. 151.
    --Sa lettre sur la dernire maladie de l'Empereur, p. 154.

  BEACONSFIELD (lord).--Pourquoi il a crit _le Comte Alarcos_, p. 276.

  BERTRAND (le gnral comte).--Son dvouement  Napolon, p. 157.
    --Dtest de Lowe, p. 157.

  BERTRAND (la comtesse).--P. 157.

  BUNBURY.--Sa description de Napolon, p. 320.


  CAMPBELL (sir Neil).--p. 103.

  CARNOT.--Son mot, aprs Waterloo, sur la dictature du gnie, p. 256.

  CHAPTAL.--Chaptal remarque le dclin de l'nergie chez Napolon,
    p. 135.

  CHATILLON (congrs de).--p. 102.

  CHRISTIANISME. (Objections de Napolon contre le).--p. 213.

  CLAVERING (lady).--C'est  elle que sont adresses les _Lettres_
    du Cap, p. 37.

  COCKBURN (l'amiral sir Georges).--Sa conduite envers Napolon, p. 80.
    --Sa lettre  Bertrand, p. 99.

  CORNEILLE.--Corneille est l'auteur prfr de Napolon, p. 200.

  CORSE.--Relations de Napolon avec la Corse, p. 230.

  CROMWELL.--Napolon se compare  lui, p. 225.


  DESAIX.--Opinion de Napolon sur ses talents, p. 212.

  DROUOT.--Drouot rend tmoignage au caractre de Napolon, p. 61.

  DUMOURIEZ.--Napolon rend justice  la campagne de 1792, p. 242.

  DUROC.--Fragments de son journal, p. 135.

  DUROC (baron).--Un des noms proposs pour l'incognito de Napolon,
    p. 113.


  GYPTE.--Napolon regrette d'avoir quitt l'gypte, p. 218.

  ELBE (l'le d').--Napolon la regrette, p. 243.

  ENGHIEN (affaire du duc d').--p. 16.


  FONTAINEBLEAU (trait de).--Viol par les Allis, p. 108.

  FORSYTH.--Son livre sur la captivit de Napolon, p. 95, 96.

  FOUCH.--Ses intrigues contre Napolon, p. 138.

  FOY (le gnral).--Sa conversation avec Napolon sur les Anglais,
    p. 222.

  FRDRIC le Grand. --Compar  Napolon, p. 300.


  GOURGAUD (le gnral baron).--Valeur de son journal, p. 43.
    --Ses querelles avec Napolon, p. 44.
    --Provoque Montholon, p. 45.
    --Son dpart est une mission dguise auprs de la Russie, p. 46.
    --On l'accuse d'avoir rvl des plans d'vasion, p. 48.
    --Sa rplique  Scott, p. 48.
    --Son caractre jaloux, p. 51.
    --A sauv la vie de Napolon  Brienne, p. 53.
    --Exemples de son insubordination, p. 63.
    --Il quitte Sainte-Hlne, p. 71.


  HENRI IV.--Jugements contradictoires de Napolon sur ce prince,
    p. 225.

  HENRY.--Son tmoignage en faveur de Lowe, p. 84.
    --Portrait physique de Napolon, p. 321.

  HOCHE.--Jugement de Napolon sur ses talents militaires, p. 212.

  HOLLAND (lord).--Sa protestation en faveur de Napolon, p. 74, 153.

  HOTHAM (l'amiral).--Impression produite sur lui par Napolon, p. 77.


  INDES ORIENTALES.--Plan de Napolon pour les conqurir, p. 248.


  JACOBINS.--Vues de Napolon  ce sujet, p. 261.

  JOSEPH BONAPARTE.--Son manque de talents militaires, p. 235.
    --Son plan pour l'vasion de l'Empereur, p. 141.

  JOSPHINE.--Observations de Napolon  son sujet, p. 231, 233.


  KLBER.--p. 242.


  LALLEMAND (le gnral).--Le gouvernement anglais ne lui permet pas
    d'accompagner Napolon  Sainte-Hlne, p. 79.

  LAS CASES (le marquis de).--Son livre peu digne de foi, p. 11.
    --Fausses lettres imprimes par lui, p. 11, 24.
    --Son rcit apocryphe d'une conversation entre Napolon et Pasquier,
      p. 26.
    --Il est le compagnon prfr de Napolon, p. 56.
    --Sa vie, p. 162.
    --Il est dtest des autres habitants de Longwood, p. 164.

  LA FAYETTE (le gnral marquis de).--Ce qu'il dit de la conduite
    des Bourbons envers Napolon, p. 109.
    --S'assure le concours de la garde nationale aprs Waterloo, p. 141.

  LA VALETTE (le comte de).--Le retour de Waterloo, p. 140.
    --Anecdote sur l'esprit antireligieux de l'arme, p. 217.

  LEOBEN (prliminaires de).--Observations de Napolon sur le
    trait, p. 302.

  LIVERPOOL (lord).--Son opinion sur la conduite  tenir envers
    Napolon, p. 73.

  LONGWOOD.--Situation de cette rsidence, p. 126.
    --Description de l'endroit, p. 188.

  LOUIS XIV.--Jugement de Napolon sur ce roi, p. 226.

  LOWE (sir Hudson).--Ses dmls avec l'amiral Malcolm, p. 42.
    --Son opinion sur Gourgaud, p. 51.
    --Apprciations sur sa nomination comme gouverneur, p. 85.
    --Ses soupons absurdes, p. 88.
    --Il est nomm commandant militaire  Ceylan, p. 93.
    --Sa faon de traiter Napolon, p. 100.
    --Propose pour Napolon le titre de comte de Lyon, p. 114.
    --Reoit l'ordre de rduire les dpenses, p. 118.
    --Ses prcautions pour prvenir une vasion, p. 125.

  LUCIEN BONAPARTE.--Ses tranges propositions aprs Waterloo, p. 236.


  MACERONI (le colonel).--Est l'auteur du livre de Santini, p. 39.

  MAHOMTANISME.--Tendances de Napolon vers le mahomtanisme, p. 213.

  MAITLAND (le capitaine).--Napolon se rend  lui, p. 142.
    --Sa description de Napolon, p. 319.

  MALCOLM (l'amiral sir Pulteney).--Ses conversations avec l'Empereur,
    p. 40.
    --Sa querelle avec Lowe, p. 42.

  MALCOLM (lady).--Intrt de son journal, p. 7.
    --Conversations rapportes par elle, p. 40.
    --Portrait qu'elle a fait de Napolon, p. 321.

  MARIE-LOUISE.--Remarques de Napolon sur elle, p. 232.

  MARMONT (le marchal).--Anecdote sur la campagne de 1814, p. 145.

  MNEVAL.--Ses doutes sur l'authenticit d'une lettre publie par Las
    Cases, p. 12.
    --Son tmoignage sur Napolon, p. 22.

  MONTALIVET.--Prfr  Napolon par Mlle de St-Germain, p. 175.

  MONTCHENU (le marquis de).--Dcrit les prcautions prises pour
    empcher une vasion, p. 125.
    --Opinion de Napolon sur lui, p. 175.
    --Ses relations avec le gouverneur et avec ses collgues, p. 176.
    --Remplace Sturmer comme reprsentant de l'Autriche, p. 186.

  MONTHOLON (le comte de).--Lit  Napolon le journal d'O'Meara, p. 19.
    --Accus de mensonge par O'Meara, p. 28.
    --Passages supprims dans ses Mmoires, p. 29.
    --Provoqu par Gourgaud, p. 45.
    --Son tmoignage  propos des plans d'vasion, p. 132.
    --Ses rapports avec Napolon et la famille Bonaparte, p. 160.

  MONTHOLON (la comtesse de).--Son opinion sur les _Lettres du Cap_,
    p. 38.
    --Son mariage, son caractre, p. 162.

  MOSCOU.--Napolon aurait-il d mourir dans cette ville? p. 246.

  MUIRON (colonel).--Napolon songe  prendre ce nom, p. 75, 113.

  MURAT.--Observations de Napolon sur son excution, p. 211.

  MURAT (Caroline).--Colre de Napolon en apprenant son second
    mariage, p. 233.

  MURAT (le comte).--Son opinion sur une lettre publie par Las Cases,
    p. 11.


  NAPOLON.--Il lit des extraits du journal de Warden, p. 18.
    --Remarque les erreurs contenues dans le journal d'O'Meara, p. 19.
    --Raconte  O'Meara l'affaire du duc d'Enghien, p. 19.
    --A connu les fausses lettres, p. 24.
    --Querelles avec Antommarchi, p. 30.
    --Moulage de son visage pris par Antommarchi, p. 35.
    --Il est l'auteur des _Lettres du Cap_, p. 37.
    --Il rpond  Warden dans ces lettres, p. 38.
    --Ses conversations avec l'amiral Malcolm, p. 40.
    --Anecdote du dey d'Alger, p. 40.
    --Prtendus plans d'vasion rvls par Gourgaud, p. 48.
    --Gourgaud lui sauve la vie  Brienne, p. 53.
    --Jalousie entre ses serviteurs, p. 55.
    --Il choisit Las Cases pour son compagnon, p. 56.
    --Son gosme, p. 58.
    --Tmoignage de Rapp sur son caractre, p. 60.
    --Exemples de sa patience, p. 61.
    --Dernire entrevue avec Gourgaud, p. 71.
    --Ascendant personnel de Napolon, p. 76.
    --Sa rpugnance  se rendre  Sainte-Hlne, p. 79.
    --Ses adieux  Savary et  Lallemand, p. 79.
    --Ses sujets de plainte, p. 97.
    --Son droit au titre d'empereur, p. 98.
    --Mis hors la loi par le Congrs de Vienne, p. 107.
    --Ses dpenses  Sainte-Hlne, p. 117.
    --Il fait vendre son argenterie, p. 119.
    --Faon dont il annonce ses victoires, p. 121.
    --La vente de ses livres, p. 124.
    --Prcautions prises pour empcher son vasion, p. 125.
    --Prtendus plans forms dans ce but, p. 130.
    --Il refuse d'y entrer, p. 132.
    --Dclin de sa sant et de son nergie, p. 135.
    --Sa conduite envers Fouch, p. 138.
    --Son attitude aprs Waterloo, p. 139.
    --Il signe son abdication, p. 140.
    --Se retire  la Malmaison, p. 141.
    --Reoit l'ordre de quitter la France, p. 141.
    --Se rend  Maitland, p. 142.
    --Aperoit la France pour la dernire fois, p. 143.
    --Sa lthargie  Sainte-Hlne, p. 143.
    --Ses esprances de libration, p. 144.
    --Il refuse de voir les commissaires, p. 177.
    --Essaye de rentrer en relations avec son beau-pre, p. 186.
    --Son costume, p. 190.
    --Sa vie  Sainte-Hlne, p. 190.
    --Son soin d'observer l'tiquette, p. 191.
    --Sa passion de la lecture, p. 194.
    --Intrt qu'il prend  son jardin, p. 195.
    --Ses livres favoris, p. 200.
    --Ses tendances vers la religion musulmane et ses objections contre
      le christianisme, p. 213.
    --Son ignorance du caractre anglais, p. 219.
    --Il apprend l'anglais, p. 221.
    --Observations sur l'histoire, p. 225.
    --et sur sa gnalogie, p. 227.
    --Relations avec la Corse, p. 230.
    --Ce qu'il dit de sa famille, p. 232.
    --de ses matresses, p. 237.
    --Sur la campagne de Russie, p. 239.
    --sur ses victoires, p. 241.
    --Il attribue sa chute  l'Autriche, p. 241.
    --Observations sur ses gnraux, p. 242.
    --Il regrette de n'tre pas mort sur le champ de bataille, p. 246.
    --d'avoir quitte l'gypte, p. 247.
    --Son plan pour la conqute des Indes, p. 248.
    --Rflexions sur Waterloo, p. 251.
    --Sa haine contre la Rvolution, p. 257.
    --Sa mort arrive sans avoir t attendue, p. 270.
    --Derniers moments, p. 275.
    --Ses funrailles, p. 272.
    --Le retour des cendres, p. 272.
    --Causes de sa mort, p. 274.
    --Son gnie militaire, p. 285.
    --et administratif, p. 286.
    --Sa vigueur physique, p. 288.
    --Son oeuvre lgislative, p. 288.
    --Portraits physiques de Napolon, p. 319.


  NEY (le marchal).--Opinion de Napolon sur sa mort, p. 209.

  NICHOLLS (le capitaine).--Difficult qu'il prouve  voir Napolon,
    p. 129.

  NORTHUMBERLAND (The).--La vie  bord durant le voyage, p. 80.

  O'MEARA.--Son journal manuscrit, p. 5.
    --Il informe Napolon de la publication des lettres de Warden,
      p. 18.
    --Ses questions relativement  l'affaire du duc d'Enghien, p. 18.
    --Il accuse Montholon de mensonge, p. 28.
    --Il est impossible d'accepter son tmoignage, p. 39.
    --Popularit de son livre, p. 39.
    --On dit qu'il a travaill  prparer l'vasion de Napolon, p. 131.


  PASQUIER (le duc).--Signale les inexactitudes de Las Cases, p. 26.
    --Donne des dtails sur Napolon pendant les Cent Jours, p. 137.

  PIONTKOWSKI.--Fait partie de la suite de Napolon  Sainte-Hlne,
    p. 165.

  PLANAT.--Choisi pour accompagner l'Empereur  Sainte-Hlne, p. 44.
    --Se prparait  partir au moment de la mort, p. 44.

  POPPLETON (le capitaine).--Officier d'ordonnance  Longwood,
    p. 127, 156.


  RAPP (le gnral).--Ce qu'il dit du caractre de Napolon, p. 60.

  RATS (les).--Sont le flau de Sainte-Hlne, p. 170.

  READE (sir Thomas).--Affirme l'inexactitude des lettres de Warden,
    p. 37.

  RELIGION.--Un des principaux sujets de conversation pour Napolon,
    p. 212.

  RVOLUTION.--Haine qu'elle inspire  Napolon, p. 257.

  ROBINSON (miss Marianne).--Ses relations avec Napolon, p. 167.

  ROCQUAIN.--Son opinion sur l'authenticit d'une lettre publie par
    Las Cases, p. 15.

  ROEDERER.--Ses comptes rendus des paroles de Napolon, p. 207.

  RUSSIE (campagne de).--Ce que dit Napolon  ce sujet, p. 239.


  SAINTE-HLNE.--Pourquoi choisie comme prison pour Napolon, p. 78.

  SANTINI.--Son livre est une imposture, p. 39.
    --Il est expuls de Sainte-Hlne, p. 40.

  SAVARY (le gnral).--N'obtient pas la permission d'accompagner
    Napolon, p. 79.

  SCOTT (sir Walter).--Ses accusations contre Gourgaud, p. 47.
    --Son opinion sur Hudson Lowe, p. 85.
    --Sur les droits de Napolon au titre imprial, p. 102.

  SGUR (le comte de).--Remarque l'affaiblissement du caractre chez
    Napolon, p. 135.

  SENHOUSE (le capitaine).--Sa description de l'extrieur de Napolon,
    p. 320.

  STENDHAL (Henri Beyle).--Son opinion sur les causes de la chute de
    Napolon, p. 304.

  STURMER (le baron).--Son opinion sur Hudson Lowe, p. 87.
    --Napolon essaye de renouer, par son intermdiaire, des relations
    avec son beau-pre, p. 186.

  SUSSEX (le duc de).--Proteste contre le traitement inflig  Napolon,
    p. 74.


  TALLEYRAND.--Warden, O'Meara et les Lettres du Cap lui attribuent la
      mort du duc d'Enghien, p. 18 et suiv.
    --Exonr par Napolon, p. 22.
    --Envoie Montchenu  Sainte-Hlne par vengeance, p. 174.
    --Son rle dans les affaires d'Espagne, p. 306.
    --Rsultats de sa brouille avec l'Empereur, p. 306.

  THIERS.--Sa thorie sur la lettre  Murat publie par Las Cases, p. 25.

  TRAFALGAR.--L'ordre du jour de Nelson, p. 122.

  TURENNE.--Le plus grand gnral franais, d'aprs Napolon, p. 242.


  VIENNE (le Congrs de).--Met Napolon hors la loi, p. 107.


  WALEWSKA (Mme), p. 238.

  WARDEN.--Impute  Talleyrand la mort du duc d'Enghien, p. 18.
    --Peu de valeur de ses lettres, p. 36.
    --Rponse qu'y fait Napolon, p. 37.

  WATERLOO.--Conduite de Napolon aprs cette bataille, p. 139.
    --Ce que dit Napolon sur cet vnement, p. 251.

  WELLINGTON (le duc de).--Napolon refuse de donner son opinion sur
      lui, p. 36.
    --Opinion de Wellington sur Hudson Lowe, p. 86.
    --Remarque de Napolon  propos de Wellington, p. 243.

  WILKS (le colonel).--Gouverneur de Sainte-Hlne  l'poque de
    l'arrive de Napolon, p. 82.

  WILKS (miss).--Impression qu'elle produit sur Napolon et sur
    Gourgaud. Ses souvenirs, p. 165.




TABLE


    PRFACE                                                        I

    CHAPITRE Ier.--Les sources.                                    1

      ----    II.--Las Cases, Antommarchi, etc.                   10

      ----   III.--Gourgaud.                                      43

      ----    IV.--La dportation.                                72

      ----     V.--Sir Hudson Lowe.                               83

      ----    VI.--La question du titre.                          97

      ----   VII.--La question d'argent.                         117

      ----  VIII.--La garde du prisonnier.                       125

      ----    IX.--Lord Bathurst.                                148

      ----     X.--Les personnages du drame.                     156

      ----    XI.--Les commissaires.                             172

      ----   XII.--Napolon chez lui.                            188

      ----  XIII.--Les conversations de Napolon.                206

      ----   XIV.--Suprmes regrets.                             246

      ----    XV.--Napolon et la dmocratie.                    257

      ----   XVI.--La fin.                                       270

    APPENDICE                                                    319

    INDEX                                                        329




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    9, rue de Fleurus, 9






End of the Project Gutenberg EBook of Napolon, by Lord Rosebery

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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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