Project Gutenberg's Mmoires de madame de Rmusat (2/3), by Claire de Rmusat

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Title: Mmoires de madame de Rmusat (2/3)
       publies par son petit-fils, Paul de Rmusat

Author: Claire de Rmusat

Editor: Paul de Rmusat

Release Date: October 31, 2010 [EBook #33894]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES
DE
MADAME DE RMUSAT

1802-1808




PUBLIS PAR SON PETIT-FILS
PAUL DE RMUSAT
SNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE


II


PARIS
CALMANN LVY, DITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
 LA LIBRAIRIE NOUVELLE


1880

Droits de reproduction et de traduction rservs.


MMOIRES

DE

MADAME DE RMUSAT




LIVRE PREMIER
(Suite.)




CHAPITRE VIII.

(1804.)


Procs du gnral Moreau.--Condamnation de MM. de Polignac, de Rivire,
etc.--Grce de M. de Polignac.--Lettre de Louis XVIII.


La cration de l'Empire avait distrait les esprits de la procdure du
gnral Moreau, que l'on continuait d'instruire cependant. Les accuss
avaient comparu plusieurs fois devant le tribunal; mais plus on
avanait, plus on perdait l'espoir de la condamnation de Moreau,
condamnation qui chaque jour devenait plus ncessaire. J'ai l'intime
conviction que l'empereur n'et point laiss couler son sang. Moreau
condamn et pardonn lui et suffi; mais il avait besoin de rpondre par
un jugement positif  ceux qui l'accusaient d'avoir mis de la
prcipitation et de l'animosit personnelle dans cette affaire.

Tous ceux qui ont apport quelque froideur dans l'examen de cet
vnement se sont accords  trouver que Moreau avait montr de la
faiblesse et une assez grande mdiocrit d'esprit sur le banc des
accuss; il n'eut ni l'importance ni la grandeur auxquelles on
s'attendait. Il ne parut point, comme Georges Cadoudal, un homme
dtermin qui convenait firement des hauts projets qui l'avaient anim,
ni comme un innocent indign d'une accusation qu'il n'a point mrite.
Il tergiversa dans quelques-unes de ses rponses; il attnua un peu
l'intrt qu'il inspirait; mais, mme alors, Bonaparte ne gagnait rien 
cet affaiblissement de l'enthousiasme, et l'esprit de parti, et
peut-tre aussi la raison, n'en blmait pas moins hautement un clat
qu'on attribuait toujours  la haine personnelle.

Enfin, le 30 mai, l'acte d'accusation en forme parut dans _le Moniteur_.
Il tait accompagn de lettres de Moreau crites en 1795, avant le 18
fructidor, qui prouvaient qu' cette poque ce gnral, ayant t
convaincu que Pichegru entretenait des correspondances secrtes avec les
princes, l'avait dnonc au Directoire. Et quand, dans cette seconde
conspiration, Moreau, pour se justifier, s'appuyait sur ce qu'il n'avait
pas cru qu'il ft convenable de rvler au premier consul le secret d'un
complot dans lequel il avait refus d'entrer, on ne pouvait s'empcher
de demander pourquoi Moreau agissait, cette fois, d'une manire si
diffrente de la premire.

Le 6 juin, on publia les interrogatoires de tous les accuss. Il y en
avait parmi eux qui dclaraient positivement qu'en Angleterre les
Princes ne doutaient point qu'ils ne dussent compter sur Moreau. Ils
disaient que c'tait sur cette esprance que Pichegru avait pass en
France, et que les deux gnraux avaient eu ensemble, conjointement avec
Georges, quelques entrevues. Ils allaient mme jusqu' affirmer qu' la
suite de ces entretiens Pichegru s'tait montr fort mcontent, se
plaignant que Moreau ne le secondait qu' moiti, et qu'il semblait
vouloir profiter pour son compte du coup qui frapperait Bonaparte. Un
nomm Rolland alla mme jusqu' lui prter ces paroles: qu'il fallait,
pralablement  tout, faire disparatre le premier consul.

Moreau, interrog  son tour, rpondit que Pichegru, lorsqu'il tait en
Angleterre, lui avait fait demander s'il le servirait dans le cas o il
voudrait obtenir sa rentre en France, et qu'il avait promis de l'aider
au succs de ce projet. On pourrait bien s'tonner que Pichegru, dnonc
quelques annes auparavant par Moreau lui-mme, s'adresst  lui pour
demander sa radiation. Pichegru, interrog, nia ces dmarches, mais, en
mme temps, il nia aussi qu'il et vu Moreau, quoique Moreau en convnt,
et il ne voulut jamais appuyer sa venue en France que sur l'aversion que
lui inspiraient les pays trangers, et sur le dsir qu'il prouvait de
rentrer dans sa patrie. Peu de temps aprs, il fut trouv trangl dans
sa prison, sans qu'on ait jamais pu avrer les circonstances qui
causrent sa mort, ni comprendre les motifs qui auraient pu la rendre
ncessaire[1]. Moreau convint donc d'avoir reu chez lui Pichegru qui,
disait-il, tait venu le surprendre; mais, en mme temps, il dclara
qu'il avait positivement refus d'entrer dans un projet qui remettrait
la Maison de Bourbon sur le trne, puisque son retour devait
compromettre la proprit des biens nationaux; et il ajouta que, pour ce
qui le regardait personnellement, il avait rpondu que ces prtentions
seraient insenses, car il faudrait, pour qu'elles russissent, qu'on
et fait disparatre le premier consul, les deux autres consuls, le
gouverneur de Paris, et la garde. Il dclara n'avoir vu Pichegru qu'une
fois, quoique d'autres accuss assurassent qu'il y avait eu plusieurs
entrevues, et il demeura toujours sur ce systme de dfense, ne pouvant
nier cependant qu'il avait dcouvert assez tard que Fresnires, son
secrtaire intime, et beaucoup de relations avec les conjurs. Ce
secrtaire, ds le commencement de l'affaire, avait pris la fuite.

     [Note 1: Il semble que l'auteur, ici comme dans un
     chapitre prcdent, ne soit pas assez prcis sur la cause de
     la mort du gnral Pichegru. C'tait une opinion, fort
     rpandue alors, de douter de son suicide, et l'empereur
     expiait la mort du duc d'Enghien. Depuis ce crime, on tait
     prompt  lui en prter d'autres qu'auparavant ses plus grands
     ennemis n'auraient os lui imputer. Il est pourtant certain
     qu'on n'a jamais tabli l'intrt qu'aurait eu Napolon  ce
     que l'accus ne part point devant ses juges. M. Thiers a
     trs fortement dmontr que sa prsence aux dbats tait
     ncessaire. Toutes les dpositions des accuss de tous les
     partis l'accablaient galement, son crime lgal tait
     certain, et il ne pouvait manquer d'tre condamn, et de
     paratre mriter sa condamnation. L'homme  redouter, c'tait
     Moreau. On a dit, il est vrai, qu'un rapport de gens de l'art
     existe  la facult de mdecine, tablissant l'impossibilit
     du suicide dans les conditions o l'on disait qu'il s'tait
     pass, avec une cravate de soie dont il avait fait une corde
     et une cheville de bois dont il avait fait un levier. Mais la
     mdecine lgale, il y a plus de soixante-dix ans, tait une
     science bien conjecturale, et des travaux rcents ont
     dmontr combien le suicide par strangulation est facile et
     demande peu d'efforts et de temps. (P. R.)]

Georges Cadoudal rpondit que son projet tait d'attaquer de vive force
le premier consul; qu'il n'avait pas dout que, dans Paris mme, il ne
se prsentt des ennemis du rgime actuel qui l'aideraient dans son
entreprise; qu'il et tent de tout son pouvoir de remettre Louis XVIII
sur son trne. Mais il nia qu'il connt ni Pichegru, ni Moreau; il
termina ses rponses par ces paroles: Vous avez assez de victimes; je
n'en veux pas augmenter le nombre.

Bonaparte parut frapp de la fermet de ce caractre, et nous dit 
cette occasion: S'il tait possible que je pusse sauver quelques-uns de
ces assassins, ce serait  Georges que je ferais grce.

M. de Polignac, l'an, rpondit qu'il n'tait venu secrtement en
France que pour s'assurer positivement de l'opinion publique et des
chances qu'elle pouvait offrir, que lorsqu'il s'tait aperu qu'il tait
question d'un assassinat, il avait pens  se retirer, et qu'il serait
sorti de France, s'il n'et pas t arrt.

M. de Rivire rpondit de la mme manire; et Jules de Polignac prouva
qu'il avait seulement suivi son frre.

Enfin, le 10 juin, vingt des accuss furent dclars convaincus, et
condamns  la peine de mort.  leur tte tait Georges Cadoudal, et
parmi eux, le marquis de Rivire et le duc de Polignac.

Le jugement portait que Jules de Polignac Louis Lridan, Moreau et
Rolland, taient coupables d'avoir pris part  la conspiration, mais
qu'il rsultait de l'instruction et des dbats des circonstances qui les
rendaient excusables, et que la cour rduisait la peine encourue par les
susnomms  une punition correctionnelle.

J'tais  Saint-Cloud, quand cette nouvelle y arriva. Tout le monde en
fut atterr. Le grand juge s'tait tmrairement engag vis--vis du
premier consul  la condamnation _ mort_ de Moreau, et Bonaparte
prouva un tel mcontentement, qu'il ne fut pas matre d'en dissimuler
les effets. On a su avec quelle vhmente fureur,  sa premire audience
publique du dimanche, il accueillit le juge Lecourbe, frre du gnral,
qui avait parl au tribunal avec beaucoup de force pour l'innocence de
Moreau. Il le chassa de sa prsence en l'appelant _juge prvaricateur_,
sans qu'on pt deviner quelle signification, dans sa colre, il donnait
 cette expression, et, peu aprs, il le destitua.

Je revins  Paris, fort abattue des impressions que je rapportais de
Saint-Cloud, et je trouvai dans la ville, chez un certain parti, une
joie insultante pour l'empereur du dnouement de cet vnement. Mais la
noblesse tait afflige de la condamnation de M. le duc de Polignac.

J'tais avec ma mre et mon mari, dplorant les tristes effets de ces
procdures et les nombreuses excutions qui allaient suivre, quand on
m'annona tout  coup madame de Polignac, femme du duc, et sa tante
madame Dandlau, fille d'Helvtius, que j'avais souvent rencontre dans
le monde. Toutes deux taient en larmes. La premire, grosse de quelques
mois, m'attendrit vivement. Elle venait me demander de l'aider 
parvenir jusqu'aux pieds de l'empereur; elle voulait obtenir la grce de
son poux; elle n'avait aucun moyen d'arriver dans l'intrieur de
Saint-Cloud, et se flattait que je lui en procurerais. M. de Rmusat, ma
mre et moi, nous sentmes tous trois les difficults de l'entreprise;
mais, tous trois, nous pensmes, en mme temps, qu'elles ne devaient
point m'arrter; et, comme nous avions quelques jours,  cause de
l'appel que les condamns avaient fait de leur jugement, j'engageai ces
deux dames  se rendre le lendemain matin  Saint-Cloud; je promis de
les prcder de quelques heures, et de dcider madame Bonaparte  les
recevoir.

En effet, je retournai  Saint-Cloud le lendemain, et il ne me fut pas
difficile d'obtenir de mon excellente impratrice d'accueillir une si
malheureuse personne. Mais elle me montra un peu d'effroi d'aborder
l'empereur dans un moment o il tait si mcontent.

Si Moreau, me dit-elle, et t condamn, je serais plus sre de notre
succs; mais il est dans une si grande colre, que je crains qu'il ne
nous repousse, et qu'il ne vous sache mauvais gr de la dmarche que
vous allez me faire faire. J'tais trop mue de l'tat et des larmes de
madame de Polignac pour qu'une pareille considration m'arrtt, et je
fis de mon mieux  l'impratrice la peinture de l'impression que ces
jugements avaient produite  Paris. Je lui rappelai la mort du duc
d'Enghien; je lui reprsentai son lvation au trne imprial tout
environne d'excutions sanglantes, et l'effroi gnral qui serait
apais par un acte de clmence que, du moins, on pourrait citer  ct
de tant de svrits.

Tandis que je lui parlais ainsi avec toute la chaleur dont j'tais
capable, et sans pouvoir retenir mes larmes, l'empereur entra tout 
coup dans la chambre, arrivant, selon sa coutume, par une terrasse
extrieure, qui lui servait souvent le matin  venir ainsi se reposer
prs de sa femme. Il nous trouva toutes deux fort mues. Dans un autre
moment, sa prsence m'et rendue interdite; mais, le profond
attendrissement que j'prouvais l'emportant sur toutes considrations,
je rpondis  ses questions par l'aveu de ce que j'avais os faire, et,
comme l'impratrice vit son visage devenir fort svre, elle n'hsita
point  me soutenir, en lui dclarant qu'elle avait consenti  recevoir
madame de Polignac.

L'empereur commena par nous refuser de l'entendre, et par se plaindre
que nous allions le mettre dans l'embarras d'une position qui lui
donnait l'attitude de la cruaut. Je ne verrai point cette femme, me
dit-il, je ne puis faire grce; vous ne voyez pas que ce parti royaliste
est plein de jeunes imprudents qui recommenceront sans cesse, si on ne
les contient par une forte leon. Les Bourbons sont crdules, ils
croient aux assurances que leur donnent certains intrigants qui les
trompent sur le vritable esprit public de la France, et ils m'enverront
ici une foule de victimes.

Cette rponse ne m'arrta point; j'tais exalte  l'excs, et par
l'vnement mme, et peut-tre aussi par le petit danger que je courais
d'avoir dplu  ce matre redoutable. Je ne voulais pas avoir  mes
propres yeux le tort de reculer par considration personnelle, et ce
sentiment me rendit courageuse et tenace. Je m'chauffai beaucoup, au
point que l'empereur, qui m'coutait en se promenant  pas prcipits
dans la chambre, s'arrta tout  coup devant moi, et, me regardant
fixement: Quel intrt prenez-vous donc  ces gens-l? me dit-il. Vous
n'tes excusable que s'ils sont vos parents.

Sire, repris-je avec le plus de fermet que je pus trouver au dedans de
moi, je ne les connais point, et, jusqu' hier matin, je n'avais jamais
vu madame de Polignac.--Eh bien, vous plaidez ainsi la cause des gens
qui venaient pour m'assassiner!--Non, sire, mais je plaide celle d'une
malheureuse femme au dsespoir, et, je dirai plus, la vtre mme. Et,
en mme temps, emporte par mon motion, je lui rptai tout ce que
j'avais dit  l'impratrice. Celle-ci, attendrie comme moi, me seconda
beaucoup; mais nous ne pmes rien obtenir dans ce moment, et l'empereur
nous quitta de mauvaise humeur, en nous dfendant de l'tourdir
davantage.

Ce fut peu d'instants aprs qu'on vint me prvenir que madame de
Polignac arrivait. L'impratrice alla la recevoir dans une pice carte
de son appartement; elle lui cacha le premier refus que nous avions
prouv, et lui promit de ne rien pargner pour obtenir la grce de son
poux.

Dans le cours de cette matine qui fut certainement une des plus agites
de ma vie, deux fois l'impratrice pntra jusque dans le cabinet de son
mari, et elle fut oblige d'en sortir deux fois, toujours repousse.
Elle me revenait dcourage, et moi-mme je commenais  l'tre et 
frmir de la dernire rponse qu'il faudrait donner  madame de
Polignac. Enfin, nous apprmes que l'empereur travaillait seul avec M.
de Talleyrand. Je l'engageai  une dernire dmarche, pendant que M. de
Talleyrand, s'il en tait tmoin, pourrait bien contribuer  dterminer
l'empereur. En effet, il la seconda sur-le-champ, et enfin Bonaparte,
vaincu par des sollicitations si redoubles, consentit  ce que madame
de Polignac ft introduite chez lui. C'tait tout promettre; car il
n'tait pas possible de prononcer un _non_ cruel devant une telle
prsence. Madame de Polignac, introduite dans le cabinet, s'vanouit en
tombant aux pieds de l'empereur. L'impratrice tait en larmes; un petit
article rdig par M. de Talleyrand, qui parut le lendemain dans ce
qu'on appelait alors le _Journal de l'Empire_, a rendu fort bien compte
de cette scne, et la grce du duc de Polignac fut obtenue.

Quand M. de Talleyrand sortit du cabinet de l'empereur, il me trouva
dans le salon de l'impratrice, et il me conta tout ce qui venait de se
passer; et, au travers des larmes qu'il me faisait rpandre et de
l'motion que lui-mme avait prouve, il me fit sourire par le rcit
d'une petite circonstance ridicule que son esprit malin n'avait eu garde
de laisser chapper. La pauvre madame Dandlau, qui accompagnait sa
nice, et qui voulait aussi produire son petit effet, tout en relevant
et soignant madame de Polignac, qui avait peine  reprendre ses sens,
ne cessait de s'crier: Sire, je suis la fille d'Helvtius!-- Et,
avec ces paroles vaniteuses, disait M. de Talleyrand, elle a pens nous
refroidir tous.

La peine du duc de Polignac fut commue en quatre annes de prison qui
devaient tre suivies de la dportation. On le runit  son frre. Ils
ont tous deux t gards depuis, et, aprs les avoir renferms dans une
forteresse, on les retint dans une maison de sant, d'o ils
s'chapprent pendant la campagne de 1814.  cette poque, on a
souponn le duc de Rovigo, alors ministre de la police, d'avoir
favoris leur vasion, pour s'ouvrir la faveur d'un parti qu'il voyait
prs de triompher.

Sans chercher  me faire valoir dans cette occasion plus que je ne le
mrite, je puis cependant convenir que les circonstances s'arrangrent
alors de manire  permettre que je rendisse  la famille Polignac un
service trs rel, et il paratrait assez naturel qu'elle en et
conserv quelque souvenir. Cependant, depuis le retour du roi en France,
j'ai t  porte de comprendre  quel point l'esprit de parti, et
surtout dans les gens de cour, efface les sentiments qu'il rprouve,
quelque justes qu'ils soient.

Aprs cet vnement, madame de Polignac se crut oblige de me faire
quelques visites; mais peu  peu, nos relations tant assez diffrentes,
nous nous perdmes de vue pendant les annes qui s'coulrent, jusqu'
l'instant de la Restauration.  cette poque, le roi envoya le duc de
Polignac  la Malmaison pour y remercier l'impratrice Josphine, en son
nom, du zle qu'elle avait montr pour sauver les jours de M. le duc
d'Enghien. M. de Polignac profita de cette occasion pour lui offrir en
mme temps l'expression de sa propre reconnaissance. L'impratrice, qui
me conta cette visite, me dit que, sans doute, le duc passerait aussi
chez moi, et, je le confesse, je m'attendais  quelque marque de son
attention. Mais je n'en reus aucune, et, comme il n'tait pas dans mon
caractre d'aller chercher  chauffer par des paroles une
reconnaissance  laquelle je n'eusse attach quelque prix que si elle
et t volontaire, je me tins paisible chez moi, sans essayer de
rappeler un vnement qu'on paraissait vouloir oublier. Un soir, le
hasard me fit rencontrer madame de Polignac chez M. le duc d'Orlans. Ce
prince recevait ce jour-l, chacun s'y faisait prsenter, il y avait un
monde norme. Le Palais-Royal tait dcor avec le plus grand luxe;
toute la noblesse franaise s'y trouvait runie, et les grands seigneurs
et les gentilshommes  qui la Restauration semblait, au premier moment,
rendre leurs droits, s'abordaient avec cette assurance et ces manires
satisfaites et aises que l'on reprend toujours avec le succs.

Au milieu de cette foule brillante, j'aperus la duchesse de Polignac.
Aprs une longue suite d'annes, je la retrouvais remise  son rang,
recevant toutes les flicitations qui lui taient dues, environne d'un
monde qui se pressait autour d'elle; je me rappelais l'tat o elle
m'tait apparue pour la premire fois, ses larmes, son effroi, l'air
dont elle m'avait abord quand je la vis entrer dans ma chambre et
tomber presque  mes genoux. Je me sentais mue de cette comparaison.
tant seulement  quelques pas d'elle, entrane par un mouvement assez
vif, qui tenait  l'intrt qu'elle m'avait inspir, je m'approchai
d'elle et je lui adressai, d'un ton de voix rellement attendri, une
sorte de compliment sur cette situation si diffrente o je la voyais
dans cet instant. Je ne lui aurais demand qu'un mot de souvenir qui et
rpondu  l'motion qu'elle me faisait prouver. Cette motion fut
promptement glace par l'air indiffrent et gn avec lequel elle reut
mes paroles. Elle ne me reconnut point, ou parut ne point me
reconnatre; je dus me nommer; son embarras s'accrut. Ds que je m'en
aperus, je m'loignai d'elle promptement, emportant une impression
pnible, parce qu'elle refoulait vivement les rflexions que sa prsence
m'avait inspires, et que j'avais cru d'abord qu'elle aurait faites avec
le mme attendrissement que moi.

La manire dont l'impratrice avait obtenu la grce de M. de Polignac
fit beaucoup de bruit  Paris, et devint une nouvelle occasion de
clbrer sa bont,  laquelle on rendait justice trs gnralement.
Aussitt, les femmes, les mres ou les soeurs des autres condamns
assigrent le palais de Saint-Cloud, et tchrent d'tre admises en sa
prsence, pour parvenir aussi  l'attendrir. On s'adressa en mme temps
 sa fille, et l'une et l'autre obtinrent de l'empereur d'autres
commutations de peine. Il s'apercevait des sombres couleurs que tant
d'excutions multiplies allaient jeter sur son avnement au trne, et
se montrait accessible aux demandes qui lui taient adresses. Ses
soeurs, qui ne partageaient nullement la bienveillance publique
qu'inspirait l'impratrice, jalouses d'en obtenir, s'il tait possible,
quelques marques pour elles-mmes, firent avertir les femmes des
condamns qu'elles pouvaient aussi s'adresser  elles. Elles les
conduisirent  Saint-Cloud dans leur voiture, avec une sorte d'apparat,
pour solliciter la grce de leurs poux. Ces dmarches sur lesquelles
l'empereur, je crois, avait t consult d'avance, eurent quelque chose
de moins naturel que celles de l'impratrice, parce qu'elles parurent
trop bien concertes. Mais, enfin, elles servirent  conserver la vie 
un certain nombre d'individus. Murat, qui, par sa conduite violente et
son animadversion contre Moreau, avait excit une indignation
universelle, voulut aussi se rhabiliter par une dmarche de ce genre,
et obtint la grce du marquis de Rivire. Il apporta, en mme temps, une
lettre de Georges Cadoudal adresse  Bonaparte dont j'entendis la
lecture. Cette lettre tait ferme et belle, telle qu'un homme rsign 
son sort peut l'crire, quand il est anim par l'opinion, que les
dmarches qu'il a faites, et qui l'ont perdu, ont t dictes par des
devoirs gnreux et des rsolutions invariablement prises. Bonaparte fut
assez frapp de cette lettre, et montra encore du regret de ne pouvoir
comprendre Georges dans ses actes de clmence.

Ce vritable chef de la conspiration mourut avec un froid courage. Sur
les vingt condamns, sept virent leur arrt de mort chang en une
dtention plus ou moins prolonge. Voici leurs noms:

Le duc de Polignac.--Le marquis de
Rivire.--Russillon.--Rochelle.--D'Hozier.--Lajollais.--Gaillard.

Les autres furent excuts, et le gnral Moreau fut conduit  Bordeaux,
pour tre embarqu sur un vaisseau qui devait le mener aux tats-Unis.
Sa famille vendit ses biens par ordre; l'empereur en acheta une partie,
et donna la terre de Gros-bois au marchal Berthier.

Quelques jours aprs, on mit dans _le Moniteur_ une protestation de
Louis XVIII contre l'avnement de Napolon. Cette protestation fut
publie le 1er juillet 1804, et produisit peu d'effet. La conspiration
de Georges avait peut-tre encore refroidi les sentiments, dj si
faibles, que l'on conservait  peine pour l'ancienne dynastie. Elle
avait t, au fait, si mal ourdie, elle paraissait appuye sur une telle
ignorance de l'tat intrieur de la France et des opinions qui la
partageaient, les noms ou les caractres des conspirateurs excitaient
si peu de confiance, et surtout on craignait si gnralement les
nouveaux troubles que de grands changements eussent entrans, qu'en
exceptant un certain nombre de gentilshommes, intresss au retour d'un
ordre de choses dtruit, il n'y eut point en France de regrets de ce
dnouement qui affermissait le systme qu'on voyait s'tablir. Soit par
conviction, ou besoin de repos, ou soumission  la fortune imposante du
nouveau chef de l'tat, les adhsions  son lvation furent nombreuses,
et la France prit, ds cette poque, une assiette paisible et ordonne.
Le dcouragement se mit dans les partis opposs, et, comme cela arrive
communment, ce dcouragement fut suivi de tentatives secrtes que
chacun des individus qui les composaient fit pour rattacher son
existence aux chances qui s'ouvraient avec tant d'innovations.
Gentilshommes et plbiens, royalistes et libraux, tous commencrent
leurs dmarches pour tre employs; les ambitions et les vanits
veilles sollicitrent de tous cts, et Bonaparte vit briguer
l'honneur de le servir par ceux sur lesquels il aurait d le moins
compter.

Cependant, il ne se pressa pas dans son choix, et il attendit
longtemps, afin d'entretenir les esprances et d'augmenter le nombre des
aspirants. Pendant ce rpit, je quittai la cour pour aller respirer  la
campagne; je demeurai un mois dans la valle de Montmorency chez madame
d'Houdetot, dont j'ai dj parl; la vie douce que j'y menai me reposa
des motions pnibles que je venais d'prouver presque sans
interruption. J'avais besoin de cette retraite; ma sant qui, depuis, a
toujours t plus ou moins faible, commenait  s'altrer; elle me
donnait quelque tristesse qui s'augmentait encore des impressions
nouvelles que je recevais, par les dcouvertes que je faisais peu  peu
et sur les choses en gnral, et sur quelques personnages en
particulier. Le voile dor dont Bonaparte disait que les yeux sont
couverts dans la jeunesse commenait pour moi  perdre de son clat, et
je m'en apercevais avec une surprise qui fait toujours plus ou moins
souffrir, jusqu' ce que l'exprience en ait amorti les premiers
effets.




CHAPITRE IX.

(1804.)


Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du _Moniteur_.--Les
grands officiers de la Couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire
du 14 juillet.--Beaut de l'impratrice.--Projets de
divorce.--Prparatifs du couronnement.


Peu  peu les diffrentes flottilles construites dans nos ports venaient
toutes se runir  celle de Boulogne. Quelquefois, dans le trajet, elles
essuyaient des checs, car les vaisseaux anglais croisaient incessamment
sur les ctes pour s'opposer  ces jonctions. Les camps de Boulogne, de
Montreuil et de Compigne offraient le coup d'oeil le plus imposant, et
l'arme devenait de jour en jour plus nombreuse et plus redoutable.

Sans doute ces prparatifs excitrent de l'inquitude en Europe, de mme
que les discours qu'ils faisaient tenir  Paris, car on insra dans les
journaux un article qui ne produisit pas alors un grand effet, mais
qu'il m'a paru assez important de conserver, parce qu'il est un rcit
exact de tout ce qui a t fait depuis.

Cet article parut dans _le Moniteur_, le 10 juillet 1804, le mme jour
que l'on y rendit compte de l'audience que l'empereur donna  tous les
ambassadeurs, qui venaient de recevoir de nouvelles lettres de crance
auprs de lui; quelques-unes taient accompagnes de paroles flatteuses
des souverains trangers sur son avnement au trne. Voici l'article:

De tout temps, la capitale a t le pays des _on dit_. Chaque jour fait
natre une nouvelle que le lendemain voit dmentir. Quoiqu'on ait
remarqu rcemment plus d'activit et une certaine direction dans les
_on dit_ dont s'amuse la crdulit des oisifs, on serait dispos 
penser qu'il faut s'en remettre au temps  cet gard, et que le silence
est, de toutes les rponses qu'on peut faire, la meilleure et la plus
sense. Quel est, d'ailleurs, le Franais, homme de sens, qui, mettant
quelque intrt  dcouvrir la vrit, ne parvienne bientt 
reconnatre, dans les bruits qui se rpandent, le rsultat d'une
malignit plus ou moins intresse  les propager? Dans un pays o tant
d'hommes savent ce qui est, et peuvent juger ce qui n'est pas, si
quelqu'un croit trouver dans les _on dit_ des sujets d'inquitudes
relles, si la crdule confiance trompe les spculations de son commerce
ou ses intrts intrieurs, son erreur n'est pas durable, ou bien il
doit s'en prendre  son dfaut de rflexion.

Mais les trangers, les personnes attaches aux missions diplomatiques,
n'ayant ni les mmes moyens d'arrter leurs jugements, ni la mme
connaissance du pays, sont souvent abuss. Quoiqu'ils aient eu lieu
d'observer, depuis longtemps, avec quelle constance les vnements se
jouent des bruits qui circulent, ils ne les propagent pas moins dans les
pays trangers, et leurs rcits font natre sur la France les ides les
plus fausses. Nous croyons, en consquence, qu'il n'est pas hors de
propos de dire dans ce journal quelques mots sur les _on dit_.

_On dit_ que l'empereur va runir sous son gouvernement, la rpublique
italienne, la rpublique ligurienne, la rpublique de Lucques, le
royaume d'trurie, les tats du saint-pre, et, par une suite
ncessaire, Naples et la Sicile. _On dit_ que la Suisse et la Hollande
auront le mme sort; _on dit_ que le pays de Hanovre offrira 
l'empereur, par sa runion, le moyen de devenir membre du Corps
germanique.

On tire plusieurs consquences de ces suppositions, et la premire qui
se prsente, c'est que le pape abdiquera, et que le cardinal Fesch ou le
cardinal Ruffo occupera le trne pontifical.

Nous avons dj dit, et nous rptons, que, si la France devait influer
sur des changements relatifs au souverain pontife, ce serait plutt pour
influer d'autant sur le bonheur du saint-pre, et pour accrotre la
considration du saint-sige et ses domaines, au lieu de les diminuer.

Quant au royaume de Naples, les agressions de M. Acton, et son systme
constamment hostile, auraient autrefois donn  la France assez de
motifs lgitimes pour faire la guerre, qu'elle n'et jamais entreprise
avec le projet de runir les deux Siciles  l'Empire franais.

Les rpubliques italienne et ligurienne, et le royaume d'trurie ne
cesseront pas d'exister comme tats indpendants, et il est assurment
peu vraisemblable que l'empereur mconnaisse en mme temps les devoirs
attachs au pouvoir qu'il tient des comices, et la gloire personnelle
qu'il a acquise en rendant deux fois  l'indpendance des tats qu'il
avait deux fois conquis.

On peut se demander,  l'gard de la Suisse, qui a empch sa runion 
la France avant l'acte de mdiation? Cet acte, rsultat immdiat des
soins et des penses de l'empereur, a rendu la tranquillit  ces
peuples, est la garantie de leur indpendance et de leur sret, tant
qu'eux-mmes ne briseront point cette gide, en substituant aux lments
dont elle est forme les volonts d'un des corps constitus ou d'un des
partis.

Si la France et voulu runir la Hollande, la Hollande serait franaise
comme la Belgique. Si elle est puissance indpendante, c'est que la
France a senti  l'gard de ce pays, ainsi que pour la Suisse, que ces
localits exigeaient une existence individuelle et une organisation
particulire.

Le Hanovre est l'objet d'une supposition qui a quelque chose de plus
ridicule. La runion de cette province serait le prsent le plus funeste
qu'on pt faire  la France, et il ne fallait pas de longues mditations
pour s'en apercevoir. Le Hanovre deviendrait un sujet de rivalit entre
le peuple franais et le prince qui s'est montr l'alli et l'ami de la
France dans un temps o l'Europe tait conjure contre elle.

Le Hanovre, pour tre conserv, exigerait un tat militaire dont les
dpenses seraient hors de toute proportion avec quelques millions qui
constituent tous les revenus de ce pays. Le gouvernement, qui a sacrifi
aux principes de la ncessit d'une ligne de frontires simple et
continue jusqu'aux fortifications mmes de Strasbourg et de Mayence, sur
la rive droite, serait-il assez peu clair pour vouloir l'incorporation
du Hanovre? Mais on dit qu' cette possession est attach l'avantage
d'tre membre du Corps germanique. Le titre seul d'empereur des Franais
rpond  cette singulire ide. Le Corps germanique se compose de rois,
d'lecteurs, de princes, et n'admet, relativement  lui, qu'une seule
dignit impriale. Ce serait, d'ailleurs, mal connatre la noble vanit
de notre pays que de croire possible qu'il consentt  entrer comme
lment dans un corps particulier. Si telle chose eut t compatible
avec la dignit nationale, qui et empch la France de conserver ses
droits au cercle de Bourgogne et ceux que lui donnait la possession du
Palatinat? Nous le disons mme, avec le sentiment d'un juste orgueil
que personne ne pourra blmer, qui a empch la France de garder une
partie des tats de Bade et du territoire de la Souabe?

Non, la France ne passera jamais le Rhin, et ses armes ne le
franchiront plus,  moins qu'il ne faille garantir l'empire germanique
et ses princes, qui lui inspirent tant d'intrt par leur affection pour
elle, et par leur utilit pour l'quilibre de l'Europe.

Si ces _on dit_ sont ns de l'oisivet, nous y avons assez rpondu.

S'ils doivent leur origine  l'inquite jalousie de quelques puissances
habitues  crier sans cesse que la France est ambitieuse, pour masquer
leur propre ambition, il est une autre rponse: Grce aux deux
coalitions successivement formes contre nous, et aux traits de
Campo-Formio et de Lunville, la France n'a,  la proximit de son
territoire, aucune province qu'elle doive dsirer de garder, et, si,
dans les vnements passs, elle a fait preuve d'une modration sans
exemple dans l'histoire moderne, il en rsulte pour elle cet avantage
qu'elle n'aura plus dsormais besoin de prendre les armes.

Sa capitale est situe au centre de son empire; ses frontires sont
environnes de petits tats qui compltent son systme politique; elle
n'a gographiquement rien  dsirer de ce qui appartient  ses voisins,
elle n'est donc en inimiti naturelle avec personne, et, comme il
n'existe pour elle ni une autre Finlande, ni d'autres lignes de l'Inn,
elle se trouve dans une situation qui n'est celle d'aucune autre
puissance.

Paralllement  ces _on dit_ ayant pour but de faire croire que la
France a une ambition dmesure, on en fait circuler d'une autre espce.

Tantt la rvolte est dans nos camps; avant-hier, trente mille Franais
ont refus de s'embarquer  Boulogne; hier, nos lgions se battaient dix
contre dix, trente contre trente, drapeaux contre drapeaux. On disait
aux quatre dpartements du Rhin que nous allions les rendre  leur
ancienne domination.

Aujourd'hui, _on dit_ peut-tre que le Trsor public est sans argent,
que les travaux ont cess, que la discorde est partout, et que les
contributions ne se payent nulle part. Si l'empereur part pour les
camps, on dira peut-tre qu'il court y apaiser des troubles.

Enfin qu'il reste  Saint-Cloud, qu'il aille aux Tuileries, qu'il
demeure  la Malmaison, ce sera autant de sujets de propos tous plus
ridicules les uns que les autres.

Et si ces bruits, simultanment colports dans les pays trangers,
avaient  la fois pour but d'alarmer sur l'ambition de l'empereur et de
s'enhardir, en donnant quelque espoir sur la faiblesse de son
administration,  des dmarches inconvenantes et errones, nous ne
pourrions que rpter ce qu'un ministre a t charg de dire en quittant
la cour: L'empereur des Franais ne veut la guerre avec qui ce soit, il
ne la redoute avec personne. Il ne se mle pas des affaires de ses
voisins, et il a droit  une conduite rciproque. Une longue paix est le
dsir qu'il a constamment manifest; mais l'histoire de sa vie
n'autorise pas  penser qu'il soit dispos  se laisser outrager ou
mpriser.

Cependant, aprs m'tre repose quelque temps  la campagne, je revins,
et je rentrai dans le tourbillon de notre cour, o le mal de la vanit
semblait de jour en jour s'emparer davantage de nous. L'empereur nomma
alors les grands officiers de la maison. Le gnral Duroc fut grand
marchal du palais; Berthier, grand veneur; M. de Talleyrand, grand
chambellan; le cardinal Fesch, grand aumnier; M. de Caulaincourt, grand
cuyer; et M. de Sgur, grand matre des crmonies. M. de Rmusat reut
le titre de premier chambellan. Il marchait immdiatement aprs M. de
Talleyrand, qui, paraissant devoir tre occup par les affaires
trangres, abandonnerait  mon mari la plus grande partie des
attributions de sa place. Cela fut en effet rgl ainsi d'abord; mais,
peu aprs, l'empereur fit des chambellans ordinaires; parmi eux taient
le baron de Talleyrand, neveu du grand chambellan, des snateurs, des
Belges distingus par leur naissance, un peu plus tard aussi des
gentilshommes franais. Avec eux commencrent les petites prtentions de
prsance, les mcontentements des distinctions qui n'taient pas pour
eux. M. de Rmusat se trouva en butte  leur jalousie perptuelle, et
dans un certain tat de guerre qui me causa des chagrins dont je rougis
aujourd'hui, quand je me les rappelle. Mais, quelle que soit la cour
qu'on frquente, et celle-l en tait devenue une bien vritable, il est
impossible de n'y pas donner de l'importance  tous ces riens qui en
composent les lments. Un honnte homme, un homme raisonnable a souvent
honte, vis--vis de lui-mme, des joies ou des peines que lui fait
prouver le mtier de courtisan, et cependant il ne peut gure chapper
aux unes et aux autres. Un cordon, une lgre diffrence dans un
costume, le passage d'une porte, l'entre de tel ou tel salon; voil des
occasions, chtives en apparence, d'une foule d'motions toujours
renaissantes. En vain on voudrait pourtant s'endurcir contre elles.
L'importance qu'un grand nombre de gens y attachent vous force, malgr
vous, de les apprcier. En vain l'esprit, la raison se dressent contre
un tel emploi des facults humaines; tout mcontent de soi qu'on est, il
faut s'apetisser avec tout le monde, et fuir la cour tout  fait, ou
consentir  prendre srieusement toutes les niaiseries dont est compos
l'air qu'on y respire.

L'empereur ajouta encore aux inconvnients attachs aux usages des
palais ceux de son caractre. Il ordonna l'tiquette avec la svrit de
la discipline militaire. Le crmonial s'excutait comme s'il tait
dirig par un roulement de tambour; tout se faisait, en quelque sorte,
au pas de charge; et cette espce de prcipitation, cette crainte
continuelle qu'il inspirait, jointes au peu d'habitude des formes d'une
bonne moiti de ses courtisans donna  sa cour un aspect plutt triste
que digne, et marqua sur tous les visages une impression d'inquitude
qui se retrouvait au milieu des plaisirs et des magnificences dont, par
ostentation, il voulut sans cesse tre entour.

La nouvelle impratrice eut pour dame d'honneur sa cousine, madame de la
Rochefoucauld, et pour dame d'atours madame de la Valette. On leur nomma
douze dames du palais. Peu  peu leur nombre fut augment, et nous y
vmes appeler des grandes dames de tous les pays, des personnes fort
tonnes de se trouver ainsi rapproches. Mais, sans entrer ici dans
aucun dtail, aujourd'hui fort inutile, combien ne vis-je pas  cette
poque de demandes faites par des personnes qui, maintenant, affectent
une svrit de royalisme peu compatible avec les tentatives qu'elles
essayrent alors! Disons-le franchement: toutes les classes voulurent
dans ce moment prendre leur part de ces nouvelles crations, et je pus
remarquer,  part moi, nombre de gens qui, aprs m'avoir blme d'tre
arrive  cette cour par suite d'une ancienne amiti, n'pargnrent rien
pour s'y placer par ambition. Quant  l'impratrice, elle tait
enchante de se voir environne d'une suite nombreuse et qui plaisait 
sa vanit. La victoire qu'elle avait remporte sur madame de la
Rochefoucauld en l'attachant  sa personne, le plaisir de compter M.
d'Aubusson de la Feuillade parmi ses chambellans, mesdames d'Arberg, de
Sgur, et des marchales parmi les dames du palais, l'enivrait un peu;
mais il faut convenir que sa joie toute fminine n'tait rien  sa bonne
grce accoutume; elle eut toujours une adresse infinie pour conserver
la supriorit de son rang, tout en montrant une sorte de dfrence
polie envers ceux ou celles qui, par l'clat de leurs noms, y ajoutaient
un lustre nouveau.

Dans le mme temps, le ministre de la police gnrale fut recr, et
Fouch y fut, de nouveau, nomm. L'poque du couronnement fut fixe
d'abord au 18 brumaire, et, en attendant, pour montrer qu'on ne perdait
pas de vue les poques rvolutionnaires, le 14 juillet de cette anne,
l'empereur se rendit en grande pompe aux Invalides, et, aprs avoir
entendu la messe, il y distribua les croix de la Lgion d'honneur  une
foule considrable compose de toutes les classes qui formaient le
gouvernement, l'arme et la cour. Comme on doit s'attendre  retrouver
dans ces souvenirs, de temps en temps, des particularits qui
rappellent qu'ils sont dicts par une mmoire fminine, je ne ngligerai
pas,  cette occasion, de dire  quel point l'impratrice sut, par le
got de sa parure et l'habilet de sa recherche, paratre jeune et
agrable en tte d'un nombre considrable de jeunes et jolies femmes
dont, pour la premire fois, elle se montrait entoure. Cette crmonie
se fit  l'clat d'un soleil brillant. On la vit, au grand jour, vtue
d'une robe de tulle rose, seme d'toiles d'argent, fort dcouverte
selon la mode du moment; couronne d'un nombre infini d'pis de
diamants, et cette toilette frache et resplendissante, l'lgance de sa
dmarche, le charme de son sourire, la douceur de ses regards
produisirent un tel effet, que j'ai ou dire  nombre de personnes qui
assistrent  la crmonie qu'elle effaait tout le cortge qui
l'environnait.

Peu de jours aprs, l'empereur partit pour le camp de Boulogne, et, si
l'on en croit les bruits publics qui se rpandirent, les Anglais
commencrent  redouter rellement la tentative de la descente. Pendant
plus d'un mois, il parcourut les ctes, passa en revue les diffrents
corps de son arme, alors si nombreuse, si florissante et si anime. Il
assista  plusieurs engagements qui eurent lieu entre les vaisseaux qui
nous bloquaient et nos flottilles, qui prenaient un aspect redoutable.
Tout en se livrant  ces occupations militaires, il rendit plusieurs
dcrets qui tendaient  fixer les prsances, et le rang des diverses
autorits qu'il venait de crer. Sa proccupation atteignait tout  la
fois. Il avait dj conu le projet secret d'appeler le pape  son
couronnement, et, pour y parvenir, il ne ngligeait ni la puissance de
sa volont, qu'il lui manifestait de manire  ne point prouver de
refus, ni l'adresse avec laquelle il pouvait esprer de le gagner. Il
envoya la croix de la Lgion d'honneur au cardinal Caprara, lgat du
pape. Cette distinction fut accompagne de paroles flatteuses pour le
souverain pontife, et consolantes pour le rtablissement de la religion.
On les publia dans _le Moniteur_.

Quand il communiqua cependant au conseil d'tat son projet d'appuyer son
lvation d'une telle pompe religieuse, il eut  soutenir la rsistance
d'une partie de ses conseillers d'tat effarouchs de ce saint appareil.
Treilhard, entre autres, s'y opposa fortement. L'empereur le laissa
parler, et lui rpondit ensuite: Vous connaissez moins que moi le
terrain sur lequel nous sommes; sachez que la religion a bien moins
perdu de sa puissance que vous ne pensez. Vous ignorez tout ce que je
viens  bout de faire par le moyen des prtres que j'ai su gagner. Il y
a en France trente dpartements assez religieux pour que je ne voulusse
pas tre oblig d'y lutter de pouvoir contre le pape. Ce n'est qu'en
compromettant successivement toutes les autorits que j'assurerai la
mienne, c'est--dire celle de la Rvolution que nous voulons tous
consolider.

Tandis que l'empereur parcourait les ports, l'impratrice partit pour
prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle. Elle y fut accompagne d'une partie
de sa nouvelle maison. M. de Rmusat[2] eut ordre de la suivre, pour
attendre l'empereur qui devait la rejoindre dans cette ville. Je fus
assez contente de ce nouveau rpit; je ne pouvais pas trop me dissimuler
que tant de nouveaux venus effaaient un peu de la valeur que m'avait
donne pendant les premires annes l'impossibilit des comparaisons,
et, quoique jeune encore sur les expriences du monde, je compris qu'un
peu d'absence me serait utile pour reprendre ensuite, non la premire
place, mais celle que je choisirais.

     [Note 2: Il venait d'tre nomm premier chambellan de
     l'empereur. (P. R.).]

L'impratrice emmena donc madame de la Rochefoucauld[3]. C'tait une
femme d'environ trente-six  quarante ans, petite, bossue, d'une
physionomie assez piquante, d'un esprit ordinaire, mais dont elle tirait
bon parti, hardie comme les femmes mal faites qui ont eu quelques succs
malgr leur difformit, gaie et nullement mchante. Elle affichait
toutes les opinions de ce qu'on appelait les _aristocrates_ pendant la
Rvolution; et, comme elle et t embarrasse de les allier avec sa
situation prsente, elle prenait son parti d'en rire, et ses
plaisanteries retombaient sur elle-mme avec assez de bonne grce. Elle
plut  l'empereur, parce qu'elle tait lgre, sche et incapable
d'intrigue. Au reste, soit sagesse, heureux hasard, ou impossibilit,
jamais cour aussi nombreuse par les femmes n'offrit moins de chances
pour aucune espce d'intrigue. Les affaires de l'tat se concentraient
dans le seul cabinet de l'empereur; on les ignorait, et on savait que
personne n'et pu s'en mler; de faveur, personne, non plus, ne pouvait
se flatter d'en avoir. Le petit nombre de ceux que l'empereur
distinguait, habituellement suspendus  l'excution de sa volont,
taient inabordables sur tout. Duroc, Savary, Maret ne laissaient
chapper aucune parole inutile, et s'appliquaient  nous communiquer
immdiatement les ordres qu'ils recevaient. Nous ne leur apparaissions,
et nous ne nous apparaissions nous-mmes, en faisant uniquement la chose
qui nous tait ordonne, que comme de vraies machines  peu prs
pareilles, ou peu s'en fallait, aux meubles lgants et dors dont on
venait d'orner les palais des Tuileries et de Saint-Cloud.

     [Note 3: Une personne de haute naissance, a dit M.
     Thiers (tome V, livre XIX, p. 124), madame de la
     Rochefoucauld, prive de beaut mais non d'esprit, distingue
     par son ducation et ses manires, autrefois fort royaliste,
     et riant maintenant avec assez de grce de ses passions
     teintes, fut destine  tre dame d'honneur de Josphine.
     (P. R.)]

Une remarque que je fis dans ce temps, et qui m'amusait assez, fut qu'
mesure que les grands seigneurs d'autrefois arrivrent  cette cour, ils
prouvrent tous, quelle que ft la diffrence de leurs caractres, un
petit dsappointement assez curieux  observer. Quand ils apparaissaient
pour la premire fois, en se retrouvant dans quelques-unes des
habitudes de leur premire jeunesse, en respirant de nouveau l'air des
palais, en revoyant des distinctions, des cordons, des salles du trne,
en reprenant les locutions ordinaires dans les demeures royales, ils
cdaient assez vite  l'illusion et croyaient pouvoir apporter la
manire d'tre qui leur avait russi dans ces mmes palais, o le matre
seul tait chang. Mais, bientt, une parole svre, une volont
cassante et neuve, les avertissait tout  coup, et durement, que tout
tait renouvel dans cette cour unique au monde. Alors il fallait voir
comme, gns et contraints sur toutes leurs futiles habitudes, et
sentant le terrain se mouvoir sous leurs pas, ils perdaient tout aplomb,
malgr leurs efforts. Drouts de leurs usages, trop vains ou trop
faibles pour les remplacer par une gravit trangre aux moeurs qu'ils
s'taient faites ds longtemps, ils ne savaient quel langage tenir. Le
mtier de courtisan auprs de Bonaparte tait nul. Comme il ne menait 
rien, il n'avait aucune valeur; il y avait du risque  rester _homme_ en
sa prsence, c'est--dire  conserver l'exercice de quelques-unes de ses
facults intellectuelles; il fut donc plus court et plus facile pour
tout le monde, ou  peu prs tout le monde, de se donner l'attitude de
la servitude, et, si j'osais, je dirais bien  quelle espce d'individus
ce parti parut le moins coter; mais, en m'tendant davantage sur ce
sujet, je donnerais  ces mmoires la couleur d'une satire, et cela
n'est pas dans mes gots, ni dans mon esprit.

Pendant que l'empereur tait  Boulogne, il envoya  Paris son frre
Joseph, qui fut harangu, ainsi que sa femme, par tous les corps du
gouvernement. Il faisait ainsi, peu  peu, la place de chacun, et
dictait la suprmatie des uns comme la servitude des autres. Vers le 3
septembre, il rejoignit sa femme  Aix-la-Chapelle; il y demeura
quelques jours, y tenant une cour fort brillante et recevant les princes
d'Allemagne, qui commenaient  venir remettre leurs intrts dans ses
mains. Pendant ce sjour, M. de Rmusat eut ordre de faire venir 
Aix-la-Chapelle le second thtre franais de Paris, dirig alors par
Picard, et on donna, en prsence des lecteurs, quelques ftes assez
belles, quoiqu'elles n'approchassent point encore de la magnificence de
celles que nous avons vu donner plus tard. L'lecteur archichancelier de
l'empire germanique et l'lecteur de Bade firent  nos souverains une
cour assidue. L'empereur et l'impratrice visitrent Cologne et
remontrent le Rhin jusqu' Mayence, o ils trouvrent encore une foule
de princes et d'trangers distingus qui les attendaient.

Ce voyage dura jusqu'au mois d'octobre. Le 11 de ce mois, madame Louis
Bonaparte accoucha d'un second fils[4]; l'empereur arriva  Paris peu de
jours aprs. Cet vnement causait une grande joie  l'impratrice; elle
en tirait des consquences flatteuses pour la certitude de son avenir,
et cependant, dans ce moment mme, il se tramait contre elle un nouveau
complot qu'elle ne parvint  djouer qu'aprs beaucoup d'efforts et
d'inquitudes.

     [Note 4: Ce second fils de la reine Hortense tait
     Napolon-Louis, mort subitement pendant l'insurrection des
     tats pontificaux contre le pape,  laquelle il prenait part,
     en 1831. Le troisime fils de la reine, Napolon III, est n
     le 20 avril 1808. (P. R.)]

Depuis que l'on avait appris que le pape viendrait  Paris pour le
couronnement, la famille de l'empereur tait fort empresse  empcher
que madame Bonaparte n'et sa part d'une si grande crmonie. La
jalousie de nos princesses s'tait fort chauffe sur cet article. Il
leur semblait qu'un pareil honneur mettrait trop de diffrence entre
elles et leur belle-soeur, et, d'ailleurs, la haine n'a pas besoin d'un
motif d'intrt qui lui soit personnel pour tre blesse de ce qui
satisfait l'objet ha. L'impratrice dsirait vivement son couronnement;
il devait  ses yeux consolider son rang, et elle s'inquitait du
silence de son poux. Il paraissait hsiter sur ce point. Joseph
Bonaparte n'pargnait rien pour l'engager  ne faire de sa femme qu'un
tmoin de la crmonie du sacre. Il allait mme jusqu' renouveler la
question du divorce; il conseillait de profiter de l'vnement qu'on
prparait pour s'y dterminer. Il dmontrait l'avantage de s'allier 
quelque princesse trangre, ou, au moins,  quelque hritire d'un
grand nom en France; il prsentait habilement l'espoir qu'un autre
mariage donnerait d'une succession directe, et il se faisait d'autant
mieux couter sur ce point qu'en mme temps il faisait valoir le
dsintressement avec lequel il poussait  une dtermination qui devait
personnellement l'loigner du trne.

L'empereur, harcel sans cesse par sa famille, semblait prter l'oreille
 ces discours, et quelques paroles qui lui chappaient jetaient sa
femme dans un trouble extrme. L'habitude qu'elle avait de me confier
ses peines me rendit toutes ses confidences. J'tais assez embarrasse 
lui donner un bon conseil, et je craignais d'tre un peu compromise dans
un si grand dml. Un incident inattendu pensa hter le coup que nous
redoutions. Depuis un temps, madame Bonaparte croyait s'apercevoir d'un
redoublement d'intimit entre son poux et madame ***. En vain je la
conjurais de ne point fournir  l'empereur le prtexte d'une querelle
dont on tirerait parti contre elle; trop anime pour se montrer
prudente, elle piait, malgr mes avis, l'occasion de se convaincre de
ce qu'elle souponnait.  Saint-Cloud, l'empereur occupait l'appartement
qui donne sur le jardin et qui est de plain-pied avec lui. Au-dessus de
cet appartement, il avait fait meubler un petit logement particulier qui
communiquait avec le sien par un escalier drob; l'impratrice avait
quelque raison de craindre la destination de cette retraite mystrieuse.
Un matin qu'il se trouvait assez de monde dans son salon (madame ***
tant tablie depuis quelques jours  Saint-Cloud), l'impratrice, la
voyant sortir tout  coup de l'appartement, se lve peu d'instants aprs
son dpart, et, me prenant dans l'embrasure d'une fentre: Je vais, me
dit-elle, claircir tout  l'heure mes soupons; demeurez dans ce salon
avec tout mon cercle, et, si on cherche ce que je suis devenue, vous
direz que l'empereur m'a demande. J'essayai de la retenir, mais elle
tait hors d'elle-mme, et ne m'couta point; elle sortit au mme
moment, et je demeurai trs inquite de ce qui allait se passer. Au bout
d'une demi-heure d'absence, elle rentra brusquement par la porte de son
appartement oppose  celle par o elle tait sortie; elle paraissait
fort mue et pouvait  peine se contraindre; elle se rassit  un mtier
qui tait dans le salon. Je me tenais loin d'elle, occupe de quelque
ouvrage, et vitant de la regarder; mais je m'apercevais facilement de
son trouble  la prcipitation de tous ses mouvements, habituellement si
doux.

Enfin, comme elle tait incapable de garder en silence une forte motion
quelle qu'elle ft, elle ne put demeurer longtemps dans cette
contrainte, et, m'appelant  haute voix, elle m'ordonna de la suivre,
et, ds qu'elle fut dans sa chambre: Tout est perdu! me dit-elle; ce
que j'avais prvu n'est que trop avr. J'ai t chercher l'empereur
dans son cabinet, et il n'y tait point; alors je suis monte par
l'escalier drob dans le petit appartement; j'en ai trouv la porte
ferme, et,  travers la serrure, j'ai entendu la voix de Bonaparte et
de madame ***. J'ai frapp fortement en me nommant. Vous concevez le
trouble que je leur ai caus; ils ont fort tard  m'ouvrir, et, quand
ils l'ont fait, l'tat dans lequel ils taient tous deux, leur dsordre,
ne m'a pas laiss le moindre doute. Je sais bien que j'aurais d me
contraindre; mais il ne m'a pas t possible, j'ai clat en reproches.
Madame *** s'est mise  pleurer. Bonaparte est entr dans une colre si
violente, que j'ai eu  peine le temps de m'enfuir pour chapper  son
ressentiment. En vrit, j'en suis encore tremblante, car je ne sais 
quel excs il l'aurait port. Sans doute, il va venir, et je m'attends 
une terrible scne.

L'motion de l'impratrice excita la mienne, comme on peut bien le
penser. Ne faites pas, lui dis-je, une seconde faute; car l'empereur ne
vous pardonnerait pas d'avoir mis qui que ce soit dans votre confidence.
Laissez-moi vous quitter, madame. Il faut l'attendre; qu'il vous trouve
seule, et tchez de l'adoucir et de rparer une si grande imprudence.
Aprs ce peu de mots, je la quittai et je rentrai dans le salon, o je
trouvai madame *** qui lana sur moi des yeux inquiets. Elle tait fort
ple, ne parlait que par mots entrecoups, et cherchait  deviner si
j'tais instruite. Je me remis  mon ouvrage le plus tranquillement que
je pus; mais il tait assez difficile que madame ***, en me voyant
sortir de cet appartement, ne comprt pas que je venais d'y recevoir une
confidence. Tout le monde dans ce salon se regardait et ne comprenait
rien  ce qui se passait.

Peu de moments aprs, nous entendmes un grand bruit dans l'appartement
de l'impratrice, et je compris que l'empereur y tait, et quelle scne
violente se passait. Madame *** avait demand ses chevaux et elle partit
pour Paris. Cette absence subite ne devait point adoucir l'orage. J'y
devais retourner dans la soire. Avant mon dpart, l'impratrice me fit
appeler, et m'apprit, avec beaucoup de larmes, que Bonaparte, aprs
l'avoir outrage de toutes manires, et avoir bris dans sa fureur
quelques-uns des meubles qui s'taient rencontrs sous sa main, lui
avait signifi qu'il fallait qu'elle se prpart  quitter Saint-Cloud,
et que, fatigu d'une surveillance jalouse, il tait dcid  secouer un
pareil joug et  couter dsormais les conseils de sa politique, qui
voulait qu'il prt une femme capable de lui donner des enfants. Elle
ajouta qu'il avait envoy  Eugne de Beauharnais l'ordre de venir 
Saint-Cloud, pour rgler les circonstances du dpart de sa mre, et
qu'elle se voyait perdue sans ressources. Elle m'ordonna d'aller voir sa
fille ds le lendemain  Paris, et de lui faire le rcit de tout ce qui
s'tait pass.

En effet, je me rendis chez madame Louis Bonaparte. Elle venait de voir
son frre, qui arrivait de Saint-Cloud. L'empereur lui avait signifi sa
rsolution de divorcer, qu'Eugne avait reue avec sa soumission
accoutume, et en refusant tous les ddommagements personnels qui lui
avaient t offerts comme consolation, dclarant qu'il n'accepterait
rien, au moment o un tel malheur allait tomber sur sa mre, et qu'il la
suivrait dans la retraite qu'on lui donnerait, ft-ce  la Martinique
mme, sacrifiant tout au besoin qu'elle aurait d'une pareille
consolation. Bonaparte avait paru frapp de cette rsolution gnreuse,
et l'avait cout dans un farouche silence. Je trouvai madame Louis
moins mue de cet vnement que je ne m'y tais attendue. Je ne puis me
mler de rien, me dit-elle; car mon mari m'a positivement dfendu la
moindre dmarche. Ma mre a t bien imprudente; elle va perdre une
couronne, mais au moins elle aura du repos. Ah! croyez-moi, il y a des
femmes plus malheureuses. Elle pronona ces mots avec une tristesse qui
faisait deviner toute sa pense; mais, comme elle ne permettait jamais
un mot sur sa situation personnelle, je n'osai pas lui rpondre de
manire  lui prouver que je l'eusse comprise. Au reste, me dit-elle,
en finissant, s'il y a une chance de raccommodement dans cette affaire,
cette chance se trouvera dans l'empire que la douceur et les larmes de
ma mre exercent sur Bonaparte; il faut les laisser  eux-mmes, viter
de se trouver entre eux, et je vous conseille de ne point aller 
Saint-Cloud, d'autant que madame *** vous a nomme, et croit que vous
donneriez des conseils violents.

Et voil, pour le dire en passant, comme il est assez souvent impossible
d'tre mieux comprise dans les cours, et comme des circonstances,
puriles en apparence, nous mettent dans une vidence dont on n'est pas
matre de se dbarrasser.

Je demeurai deux jours sans me montrer  Saint-Cloud, pour suivre les
avis de madame Louis Bonaparte; et, le troisime, j'allai retrouver mon
impratrice dont le sort m'inquitait profondment.

Elle tait hors d'une partie de ses angoisses. Ses larmes et sa
soumission avaient, en effet, dsarm Bonaparte; il n'tait plus
question de son courroux, ni de ce qui l'avait caus. Mais, aprs un
tendre raccommodement, l'empereur venait de mettre sa femme dans une
nouvelle agitation, en lui montrant de quelle importance le divorce
tait pour lui. Je n'ai pas le courage, lui disait-il, d'en prendre la
dernire rsolution, et, si tu me montres trop d'affliction, si tu ne
fais que m'obir, je sens que je ne serai jamais assez fort pour
t'obliger  me quitter; mais j'avoue que je dsire beaucoup que tu
saches te rsigner  l'intrt de ma politique, et que, toi-mme, tu
m'vites tous les embarras de cette pnible sparation. En parlant
ainsi, l'impratrice ajoutait qu'il avait rpandu beaucoup de larmes.

Tandis qu'elle me parlait, je me souviens encore que je concevais
intrieurement pour elle le plan d'un grand et gnreux sacrifice.
Croyant alors le sort de la France irrvocablement attach  celui de
Napolon, je pensais qu'il y aurait une vritable grandeur d'me  se
dvouer  tout ce qui devait l'affermir, et que, si j'avais t la
femme  qui on et adress un pareil discours, j'aurais t fortement
tente d'abandonner ce poste si brillant o l'on ne me voyait qu'avec
une sorte de regret, pour me retirer dans une solitude o j'aurais vcu
paisiblement, et satisfaite de mon sacrifice. Mais, en considrant le
trouble dont les paroles impriales avaient laiss les traces sur le
visage de madame Bonaparte, je me rappelai, ce que j'avais souvent
entendu dire  ma mre, que, pour donner un conseil utile, il fallait
toujours le mesurer au caractre de la personne  qui on l'adressait. Je
jugeai en mme temps de l'effroi que la retraite inspirerait 
l'impratrice,  son got pour le luxe et l'clat,  l'ennui qui la
dvorerait, quand elle aurait rompu avec le monde; et alors, revenant du
sentiment exalt qui s'tait empar de moi un moment, je lui dis que je
ne voyais pour elle que deux partis  prendre: ou se dvouer avec
dignit et rsolution  ce qu'on exigeait d'elle, et dans ce cas, ds le
lendemain matin, partir pour la Malmaison, d'o elle crirait 
l'empereur qu'elle lui rendait sa libert; ou bien, si elle voulait
demeurer, se montrer incapable de rien dcider de son sort, toujours
prte  obir, mais dclarer bien positivement qu'elle attendrait des
ordres directs pour descendre du trne o on l'avait fait monter.

Ce dernier conseil fut celui qu'elle adopta, et, avec une douceur
adroite et tendre, prenant toute l'attitude d'une victime soumise, elle
parvint  mousser, encore pour cette fois, les traits que la jalousie
de sa famille avait lancs contre elle. Triste, complaisante,
entirement soumise, mais adroite  profiter de l'ascendant qu'elle
exerait sur son poux, elle le rduisit  un tat d'agitation et
d'incertitude dont il ne pouvait sortir.

Enfin, harcel un peu trop vivement par ses frres, et s'apercevant de
la joie que les Bonapartes laissrent voir en se croyant arrivs au but
de leurs voeux, touch de la comparaison intrieure qu'il fit de la
conduite de sa femme et de ses enfants, et, autant que je puis m'en
souvenir, bless de l'air de triomphe des siens, qui eurent l'imprudence
de se vanter de l'avoir amen  leurs fins, prouvant un secret plaisir
 djouer le plan qu'il voyait ourdi autour de lui, aprs une longue
hsitation pendant laquelle l'impratrice se livrait  de mortelles
inquitudes, tout  coup, il lui dclara un soir que le pape allait
arriver, qu'il les couronnerait tous les deux, et qu'elle pouvait
s'occuper srieusement des prparatifs de cette crmonie.

On peut se reprsenter la joie cause par un pareil dnouement et la
mauvaise humeur des Bonapartes, et de Joseph particulirement; car
l'empereur, fidle  ses habitudes, ne manqua point de dire  sa femme
toutes les tentatives qu'on avait faites pour le dterminer, et on
conoit que ces rvlations ajoutrent encore  la haine secrte entre
les deux partis.

Ce fut  cette occasion que l'impratrice me confia que, depuis
longtemps, elle dsirait affermir encore son mariage par la crmonie
religieuse qui avait t nglige  l'poque o il fut conclu. Elle en
parlait quelquefois  l'empereur, qui n'y montrait aucune rpugnance,
mais qui rpondait qu'en faisant mme venir un prtre chez lui, ce ne
pourrait jamais tre avec assez de mystre pour qu'on n'apprt pas par
l que, jusqu'alors, il n'avait point t mari devant l'glise; et,
soit que ce ft sa vraie raison, soit qu'il voult garder pour l'avenir
cette facilit de rompre son mariage, quand il le croirait vraiment
utile, il repoussait toujours, mais avec douceur, les demandes de sa
femme  cet gard. Elle se dtermina  attendre l'arrive du pape, se
flattant avec raison qu'en pareille occasion, il entrerait facilement
dans ses intrts.

 ce moment, toute la cour se livra sans relche aux apprts des
crmonies du couronnement, et l'impratrice s'entoura des meilleurs
artistes de Paris et des marchands les plus fameux. Aide de leurs
conseils, elle dtermina la forme du nouvel habit de cour et son costume
particulier. On pense bien qu'il ne fut pas question de reprendre le
panier, mais seulement d'ajouter  nos vtements ordinaires ce long
manteau qu'on a conserv lors du retour du roi, et une collerette de
blonde, appele _chrusque_, qui montait assez haut derrire la tte,
tait attache sur les deux paules, et rappelait le costume de
Catherine de Mdicis. On l'a supprime depuis, quoique,  mon avis, elle
donnt de la grce et de la dignit  tout l'habit. L'impratrice avait
dj des diamants pour une somme considrable. L'empereur en ajouta
encore  sa parure. Il mit dans ses mains ceux qu'on possdait au trsor
public, et voulut qu'elle les portt ce jour-l. On lui monta un diadme
brillant qui devait tre surmont de la couronne ferme que l'empereur
lui poserait sur la tte. On fit secrtement des rptitions de cette
crmonie, et le peintre David, qui devait en faire ensuite le tableau,
dirigea les positions de chacun. Il y eut d'abord de grandes discussions
sur le couronnement particulier de l'empereur. La premire ide tait
que le pape placerait cette couronne de ses propres mains; mais
Bonaparte se refusait  l'ide de la tenir de qui que ce ft, et il dit
 cette occasion ce mot que madame de Stal a rappel dans son ouvrage:
J'ai trouv la couronne de France par terre, je l'ai ramasse. Il et
pu ajouter: Avec la pointe de mon pe.

Enfin, aprs de longues dlibrations, on dtermina que l'empereur se
couronnerait lui-mme, et que le pape donnerait seulement sa
bndiction. Rien ne fut nglig pour l'clat des ftes. L'affluence
devint nombreuse  Paris; une partie des troupes y fut appele; toutes
les autorits principales des provinces, l'archichancelier de d'empire
germanique et une foule d'trangers y arrivrent aussi. Quelles que
fussent les opinions particulires, on se laissa aller, dans la ville,
au plaisir et  la curiosit qu'inspirait un vnement si nouveau et la
vue d'un spectacle que tout annonait devoir tre magnifique. Les
marchands fort occups, les ouvriers de tout genre employs se
rjouissaient d'une telle occasion de gain pour eux; la population de la
ville semblait double; le commerce, les tablissements publics, les
thtres y trouvaient leur profit, et tout paraissait actif et content.
On invita les potes  clbrer ce grand vnement; Chnier eut ordre de
composer une tragdie qui en consacrt le souvenir, il prit Cyrus pour
son hros. L'Opra prpara ses ballets. Dans l'intrieur du palais nous
remes de l'argent pour les dpenses que nous avions  faire, et
l'impratrice fit  ses dames du palais de beaux prsents en diamants.

On rgla aussi le costume des hommes autour de l'empereur; il tait beau
et allait trs bien. L'habit franais de couleurs diffrentes pour les
services qui dpendaient du grand marchal, du grand chambellan et du
grand cuyer; une broderie d'argent pour tous; le manteau sur une
paule, en velours et doubl de satin; l'charpe, le rabat de dentelle
et le chapeau retrouss sur le devant garni d'un panache. Les princes
devaient porter cet habit en blanc et or; l'empereur en habit long,
ressemblant assez  celui de nos rois, un manteau de pourpre sem
d'abeilles, et sa couronne forme d'une branche de laurier comme celle
des Csars.

Je crois encore rappeler un rve, mais un rve qui tient un peu des
contes orientaux, quand je me retrace quel luxe fut tal  cette
poque, et quelle tait en mme temps l'agitation des prsances, des
prtentions de rangs des rclamations de chacun. L'empereur voulut que
les princesses portassent le manteau de l'impratrice; on eut bien de la
peine  les dterminer  y consentir; et je me souviens mme qu'elles
s'y prtrent de si mauvaise grce, qu'on vit le moment o
l'impratrice, emporte par le poids de ce manteau, ne pourrait point
avancer, tant ses belles-soeurs le soulevaient faiblement. Elles
obtinrent que la queue de leur habit serait porte par leurs
chambellans, et cette distinction les consola un peu de l'obligation qui
leur tait impose[5].

     [Note 5: Les mmoires du comte Miot de Mlito renferment
     des renseignements prcieux sur l'intrieur de la cour du
     premier consul et de l'empereur, et sur les querelles de
     celui-ci avec ses frres  propos de l'hrdit du trne et
     de l'adoption du jeune fils de Louis Bonaparte, et racontent
     en dtail la grande question du manteau de l'impratrice.
     C'est aprs une orageuse discussion entre l'archichancelier,
     l'architrsorier, le ministre de l'intrieur, le grand
     chambellan, le grand cuyer et le grand marchal de la cour,
     les princes Louis et Joseph, prsids par l'empereur, que
     l'on renona  donner  ces derniers princes le grand manteau
     d'hermine, attribut, disait-on, de la souverainet, et que
     l'on se dcida  employer dans le procs-verbal les mots
     _soutenir le manteau_, au lieu de _porter la queue_.
     (_Mmoires du comte Miot de Mlito_, t. II, p. 323 et suiv.).
     (P. R.)]

Cependant, on avait appris que le pape avait quitt Rome le 2 novembre.
La lenteur de son voyage et l'immensit des prparatifs firent reculer
le couronnement jusqu'au 2 dcembre, et, le 24 novembre, la cour se
rendit  Fontainebleau pour y recevoir Sa Saintet, qui y arriva le
lendemain.

Avant de clore ce chapitre, je veux rappeler une circonstance qui me
parat bonne encore  conserver. L'empereur, ayant renonc pour ce
moment au divorce, mais toujours press du dsir d'avoir un hritier,
demanda  sa femme si elle consentirait  en accepter un qui
n'appartiendrait qu' lui, et  feindre une grossesse avec assez
d'habilet pour que tout le monde y ft tromp. Elle tait loin de se
refuser  aucune de ses fantaisies  cet gard. Alors Bonaparte, faisant
venir son premier mdecin, Corvisart, en qui il avait une confiance
tendue et mrite, lui confia son projet: Si je parviens, lui dit-il,
 m'assurer de la naissance d'un garon qui sera mon fils  moi, je
voudrais que, tmoin du feint accouchement de l'impratrice, vous
fissiez tout ce qui serait ncessaire pour donner  cette ruse toutes
les apparences d'une ralit. Corvisart trouva que la dlicatesse de sa
probit tait compromise par cette proposition; il promit le secret le
plus inviolable, mais il refusa de se prter  ce qu'on voulait exiger
de lui. Ce n'est que longtemps aprs, et depuis le second mariage de
Bonaparte, qu'il m'a confi cette anecdote en m'attestant la naissance
lgitime du roi de Rome, sur laquelle on avait essay d'exciter des
doutes parfaitement injustes.




CHAPITRE X.

(DCEMBRE 1804.)


Arrive du pape  Paris.--Plbiscite.--Mariage de l'impratrice
Josphine.--Le couronnement.--Ftes au Champ-de-Mars,  l'Opra,
etc.--Cercles de l'impratrice.


Il est vraisemblable qu'on ne dtermina le pape  venir en France qu'en
lui prsentant les avantages et les concessions qu'il retirerait pour le
rtablissement de la religion d'une pareille complaisance. Il arriva 
Fontainebleau, dtermin  se prter  tout ce qu'on exigerait de lui et
qu'il pourrait se permettre; et, malgr la supriorit que pensait avoir
sur lui le vainqueur qui l'avait contraint  ce grand dplacement, et le
peu de dispositions que toute cette cour et  prouver du respect pour
un souverain qui ne comptait point l'pe au nombre de ses ornements
royaux, il imposa  tout le monde par la dignit de ses manires et la
gravit de son maintien.

L'empereur alla au-devant de lui de quelques lieues, et, quand les
voitures se rencontrrent, il mit pied  terre ainsi que Sa Saintet.
Tous deux s'embrassrent, et remontrent dans le mme carrosse,
l'empereur montant le premier pour donner la droite au pape (dit _le
Moniteur_ de ce jour), et ils revinrent ensemble au chteau.

Le pape tait arriv un dimanche[6],  midi. Aprs avoir pris quelque
repos dans son appartement, o l'avaient conduit le grand chambellan
(c'est--dire M. de Talleyrand), le grand marchal et le grand matre
des crmonies, il alla faire une visite  l'empereur, qui le reut en
dehors de son cabinet, et qui, au bout d'un entretien d'une demi-heure,
le reconduisit jusqu' la salle dite alors des grands officiers.
L'impratrice avait reu l'ordre de le faire asseoir  sa droite.

     [Note 6: 25 novembre 1804, ou 4 frimaire an XIII.
     (P. R.)]

Aprs ces visites, le prince Louis, les ministres, l'archichancelier et
l'architrsorier, le cardinal Fesch et les grands officiers qui se
trouvaient  Fontainebleau furent prsents au pape. Il reut tout le
monde avec bont et politesse. Il dna ensuite avec l'empereur, et se
retira de bonne heure pour prendre du repos.

Le pape,  cette poque, tait g de soixante-deux ans. Sa taille parut
assez haute, sa figure belle, grave et bienveillante. Il tait entour
d'un nombreux cortge de prtres italiens qui furent loin d'imposer
comme lui, et dont les manires vives, communes et tranges ne pouvaient
entrer en comparaison avec la bonne tenue ordinaire au clerg franais.
Le chteau de Fontainebleau offrait en ce moment un aspect bizarre, par
le mlange de personnages varis dont il tait habit: souverains,
princes, militaires, prtres, femmes, tout tait  peu prs ple-mle,
dans les diffrents salons o l'on se runissait,  des heures
indiques. Ds le lendemain, Sa Saintet reut toutes les personnes de
la cour qui se prsentrent chez elle. Nous fmes tous admis  l'honneur
de lui baiser la main, et de recevoir sa bndiction. Sa prsence, en
pareil lieu et pour une si grande occasion, me causa une assez forte
motion.

Ce mme lundi, les visites entre les souverains recommencrent. Quand le
pape fut venu pour la seconde fois chez l'impratrice, celle-ci excuta
le plan secret qu'elle avait form, et lui confia qu'elle n'tait point
marie  l'glise. Sa Saintet, aprs l'avoir flicite des actes de
bont auxquels elle employait sa puissance, et l'appelant toujours du
nom de _sa fille_, lui promit d'exiger de l'empereur qu'il ft prcder
son couronnement d'une crmonie ncessaire  la lgitimit de son union
avec elle, et, en effet, l'empereur se trouva forc de consentir  ce
qu'il avait lud jusqu'alors. Ce fut au retour  Paris que le cardinal
Fesch le maria, comme je le dirai tout  l'heure.

Dans la soire du lundi, on avait fait venir quelques chanteurs pour
excuter un concert dans les appartements de l'impratrice. Mais le pape
refusa d'y assister, et se retira au moment o on allait commencer.

 cette poque, le got de l'empereur pour madame de X... commena  se
faire sentir au dedans de lui. Soit que la satisfaction qu'il prouvait
du succs des projets qu'il avait forms lui donnt une joie qui
claircissait son humeur, soit que son amour naissant lui inspirt
quelque dsir de plaire, il parut, durant le petit voyage de
Fontainebleau, serein et d'un abord plus facile que de coutume. Quand le
pape tait retir, il demeurait chez l'impratrice, et causait de
prfrence avec les femmes qui s'y trouvaient. Sa femme, frappe de son
changement, et trs avise sur tout ce qui pouvait veiller sa
jalousie, souponna que quelque nouvelle fantaisie en tait la cause;
mais elle ne put encore dcouvrir le vritable objet de sa proccupation
parce qu'il mit assez d'adresse  s'occuper de nous toutes, tour  tour;
et madame de X..., montrant une extrme rserve, ne parut pas voir, dans
ce moment, si elle tait le but cach de cette galanterie gnrale que
l'empereur affecta assez bien de partager entre nous. Quelques personnes
eurent mme l'ide que la marchale Ney allait recevoir ses hommages.
Elle est fille de M. Augui, ancien receveur gnral des finances, et de
madame Augui, femme de chambre de la dernire reine. Elle avait t
leve par madame Campan, sa tante, et se trouvait par cela mme
compagne et amie de madame Louis Bonaparte. Elle avait alors vingt-deux
ou vingt-trois ans; son visage et sa personne taient assez agrables,
quoiqu'un peu trop maigres. Elle avait peu d'usage du monde, une extrme
timidit, et elle ne pensait nullement  attirer les regards de
l'empereur, dont elle avait une extrme peur.

Pendant notre sjour  Fontainebleau, parut dans _le Moniteur_ le
snatus-consulte qui, vu la vrification faite par une commission du
Snat des registres des votes mis sur la question de l'empire,
reconnaissait Bonaparte et sa famille comme appels au trne de France.

Le total gnral des votants se montait  3,574,898. Pour le _oui_,
3,572,329; pour le _non_, 2,569.

La cour retourna  Paris le jeudi 29 novembre. L'empereur et le pape
revinrent dans la mme voiture, et Sa Saintet fut loge au pavillon de
Flore, l'empereur ayant nomm une partie de sa maison pour le servir.

Dans les premiers jours de sa prsence  Paris, le pape ne trouva pas
dans les habitants le respect auquel on devait s'attendre. Une vive
curiosit poussait la foule sur son passage, quand il visitait les
glises, et sous son balcon, aux heures o il s'y montrait pour donner
sa bndiction. Mais, peu  peu, les rcits que faisaient ceux qui
l'approchaient de la dignit de ses manires, quelques paroles nobles et
touchantes qu'il pronona en diverses occasions et qui furent rptes,
et l'aplomb avec lequel il soutenait une situation si trange pour le
chef de la chrtient, produisirent un changement marqu, mme chez les
classes infrieures du peuple. Bientt la terrasse des Tuileries se vit
couverte, durant toutes les matines, d'un monde immense qui l'appelait
 grands cris, et qui s'agenouillait devant sa bndiction. On avait
permis que la galerie du Louvre se remplt  certaines heures de la
journe, et alors le pape la parcourait et y bnissait ceux qui s'y
trouvaient. Nombre de mres lui prsentaient leurs enfants, qu'il
accueillait avec une bienveillance particulire. Un jour, un homme,
connu par ses opinions antireligieuses, se trouvait dans cette galerie,
et, voulant satisfaire seulement une vaine curiosit, se tenait 
l'cart comme pour viter d'tre bni. Le pape, s'approchant de lui et
devinant sa secrte et hostile intention, lui adressa ces paroles d'un
ton doux: Pourquoi me fuir, monsieur? La bndiction d'un vieillard
a-t-elle quelque danger?

Bientt tout Paris retentit des louanges du pape, et bientt aussi
l'empereur commena  en tre jaloux. Il prit quelques arrangements qui
obligrent Sa Saintet  se refuser  l'empressement trop vif des
fidles, et le pape, qui pntra l'inquitude dont il tait l'objet,
redoubla de rserve, sans jamais laisser paratre la moindre apparence
du plus petit orgueil humain.

Deux jours avant le couronnement, M. de Rmusat, qui en mme temps que
premier chambellan tait aussi matre de la garde-robe, et qui, par
cette raison, se trouvait charg de tous les prparatifs des costumes
impriaux, allant porter  l'impratrice son lgant diadme qui venait
d'tre achev, la trouva dans un tat de satisfaction qu'elle avait
peine  dissimuler publiquement. Prenant mon mari  part, elle lui
confia que, dans la matine de cette journe, un autel avait t prpar
dans le cabinet de l'empereur, et que le cardinal Fesch l'avait marie
en prsence de deux aides de camp. Aprs la crmonie, elle avait exig
du cardinal une attestation par crit de ce mariage. Elle la conserva
toujours avec soin, et jamais, quelques efforts que l'empereur ait faits
pour l'obtenir, elle n'a consenti  s'en dessaisir.

On a dit, depuis, que tout mariage religieux qui n'a point pour tmoin
le cur de la paroisse o il est clbr renferme, par cela mme, une
cause de nullit, et que c'est  dessein qu'on se rserva ce moyen de
rupture pour l'avenir. Il faudrait, dans ce cas, que le cardinal
lui-mme et consenti  cette fraude. Cependant la conduite qu'il tint
dans la suite ne le donne point  penser, car, lors des scnes assez
vives auxquelles le divorce a donn lieu, l'impratrice alla quelquefois
jusqu' menacer son poux de publier l'attestation qu'elle avait entre
les mains, et le cardinal Fesch, consult alors, rpondait toujours
qu'elle tait en bonne forme, et que sa conscience ne lui permettrait
pas de nier que le mariage n'et t consacr de manire qu'on ne
pouvait le rompre que par un acte arbitraire d'autorit.

Aprs le divorce, l'empereur voulut ravoir encore cette pice dont je
parle; le cardinal conseilla  l'impratrice de ne pas s'en dessaisir.
Ce qui prouvera  quel point tait pousse la dfiance entre tous les
personnages de cette famille, c'est que l'impratrice, tout en profitant
d'un conseil qui lui plaisait, me disait alors qu'il lui arrivait
quelquefois de croire que le cardinal ne le lui donnait que de concert
avec l'empereur, qui et voulu la pousser  quelque clat, afin d'avoir
une occasion de la renvoyer de France. Cependant l'oncle et le neveu
taient brouills alors, par suite des affaires du pape.

Enfin, le 2 dcembre, la crmonie du couronnement eut lieu. Il serait
assez difficile d'en dcrire toute la pompe et d'entrer dans les
dtails de cette journe. Le temps tait froid, mais sec et beau; les
rues de Paris pleines de monde; le peuple plus curieux qu'empress; la
garde sous les armes et parfaitement belle.

Le pape prcda l'empereur de plusieurs heures, et montra une patience
admirable, en demeurant longtemps assis sur le trne qui lui avait t
prpar dans l'glise, sans se plaindre du froid ni de la longueur des
heures qui se passrent avant l'arrive du cortge. L'glise Notre-Dame
tait dcore avec got et magnificence. Dans le fond de l'glise, on
avait lev un trne pompeux pour l'empereur, o il pouvait paratre
entour de toute sa cour. Avant le dpart pour Notre-Dame, nous fmes
introduites dans l'appartement de l'impratrice. Nos toilettes taient
fort brillantes, mais leur clat plissait devant celui de la famille
impriale. L'impratrice, surtout, resplendissante de diamants, coiffe
de mille boucles comme au temps de Louis XIV, semblait n'avoir que
vingt-cinq ans[7]. Elle tait vtue d'une robe et d'un manteau de cour
de satin blanc, brods en or et en argent mlangs. Elle avait un
bandeau de diamants, un collier, des boucles d'oreilles et une ceinture
du plus grand prix, et tout cela tait port avec sa grce ordinaire.
Ses belles-soeurs brillaient aussi d'un nombre infini de pierres
prcieuses, et l'empereur, nous examinant toutes les unes aprs les
autres, souriait  ce luxe, qui tait, comme tout le reste, une cration
subite de sa volont.

     [Note 7: Elle avait quarante et un ans, tant ne  la
     Martinique, le 23 juin 1763. (P. R.)]

Lui-mme aussi portait un costume brillant. Ne devant revtir qu'
l'glise ses habits impriaux, il avait un habit franais de velours
rouge brod en or, une charpe blanche, un manteau court sem
d'abeilles, un chapeau retrouss par devant avec une agrafe de diamants
et surmont de plumes blanches, le collier de la Lgion d'honneur en
diamants. Toute cette toilette lui allait fort bien. La cour entire
tait en manteau de velours brod d'argent. Nous nous faisions un peu
spectacle les uns aux autres, il faut en convenir; mais ce spectacle
tait rellement beau.

L'empereur monta, dans une voiture  sept glaces toute dore, avec sa
femme et ses deux frres, Joseph et Louis. Chacun, ensuite, se rendit 
la voiture qui lui tait dsigne, et ce nombreux cortge alla, au pas,
jusqu' Notre-Dame. Les acclamations ne manqurent pas sur notre
passage. Elles n'avaient point cet lan d'enthousiasme qu'aurait pu
dsirer un souverain jaloux de recevoir les tmoignages d'amour de ses
sujets; mais elles pouvaient satisfaire la vanit d'un matre
orgueilleux et point sensible.

Arriv  Notre-Dame, l'empereur demeura quelque temps  l'archevch
pour y revtir ses grands habits, qui paraissaient l'craser un peu. Sa
petite taille se fondait sous cet norme manteau d'hermine. Une simple
couronne de laurier ceignait sa tte; il ressemblait  une mdaille
antique. Mais il tait d'une pleur extrme, vritablement mu, et
l'expression de ses regards paraissait svre et un peu trouble.

Toute la crmonie fut trs imposante et belle. Le moment o
l'impratrice fut couronne excita un mouvement gnral d'admiration,
non pour cet acte en lui-mme, mais elle avait si bonne grce, elle
marcha si bien vers l'autel, elle s'agenouilla d'une manire si lgante
et en mme temps si simple, qu'elle satisfit tous les regards. Quand il
fallut marcher de l'autel au trne, elle eut un moment d'altercation
avec ses belles-soeurs qui portaient son manteau avec tant de
rpugnance, que je vis l'instant o la nouvelle impratrice ne pourrait
point avancer. L'empereur, qui s'en aperut, adressa  ses soeurs
quelques mots secs et fermes qui mirent tout le monde en mouvement.

Le pape, durant toute cette crmonie, eut toujours un peu l'air d'une
victime rsigne, mais rsigne noblement par sa volont et pour une
grande utilit.

Vers deux ou trois heures, nous reprmes en cortge le chemin des
Tuileries, et nous n'y rentrmes qu' la nuit, qui vient de bonne heure
au mois de dcembre, clairs par les illuminations et par un nombre
infini de torches qui nous accompagnaient. Nous dnmes au chteau, chez
le grand marchal, et, aprs, l'empereur voulut recevoir un moment les
personnes de la cour qui ne s'taient point retires. Il tait gai et
charm de la crmonie; il nous trouvait toutes jolies, se rcriait sur
l'agrment que donne la parure aux femmes, et nous disait en riant:
C'est  moi, mesdames, que vous devez d'tre si charmantes. Il n'avait
point voulu que l'impratrice tt sa couronne, quoiqu'elle et dn en
tte  tte avec lui, et il la complimentait sur la manire dont elle
portait le diadme; enfin il nous congdia.

Quand je rentrai chez moi, je trouvai un assez grand nombre de mes amis
et de personnes de ma connaissance, qui, demeurant trangers  toutes
ces brillantes nouveauts, s'taient rassembls pour se donner
l'amusement de me voir dans mes nouveaux atours. Dans le dtail comme
dans l'ensemble de cette journe, tout ce qui se passa servit de
spectacle  la ville de Paris; mais on applaudit en gnral, parce qu'il
faut convenir que la reprsentation fut magnifique.

Pendant un mois, un nombre infini de ftes et de rjouissances
suivirent. Le 5 dcembre, l'empereur se rendit au Champ-de-Mars avec le
mme cortge que celui du 2, et il distribua les aigles  nombre de
rgiments. L'enthousiasme des soldats fut bien plus vif que celui du
peuple. Le mauvais temps nuisit  cette seconde journe; il pleuvait 
verse; une foule de monde couvrait cependant les gradins du
Champ-de-Mars. Si la situation des spectateurs tait pnible, il n'en
est pas un qui ne trouvt un ddommagement dans le sentiment qui l'y
faisait demeurer, et dans l'expression des voeux que ses acclamations
manifestaient de la manire la plus clatante. Voil comme M. Maret
rendait compte de cette pluie dans _le Moniteur_.

Une des flatteries les plus communes dans tous les temps, quoiqu'elle
soit la plus ridicule, c'est celle qui tend  faire croire que le besoin
qu'un roi a du soleil arrive  avoir de l'influence sur sa prsence.
J'ai vu, au chteau des Tuileries, l'opinion comme tablie que
l'empereur n'avait qu' dterminer une revue ou une chasse  tel ou tel
jour, et que le ciel, ce jour-l, ne manquerait pas d'tre serein. On
remarquait avec assez de bruit chaque fois que cela arrivait, et on
glissait sur les temps de brouillard et de pluie. On voit au reste que
c'tait la mme chose sous Louis XIV. Je voudrais, pour l'honneur des
souverains, qu'ils reussent avec tant de froideur, je dirais presque de
dgot, cette purile flatterie, que personne ne s'avist plus d'en
essayer l'effet. Il ne fut pourtant pas possible de dire qu'il n'avait
pas plu au Champ-de-Mars pendant la distribution des aigles; mais
combien ai-je vu de gens qui assuraient, le lendemain, que la pluie ne
les avait pas mouills!

On avait lev pour la famille impriale et sa suite un grand
chafaudage, sur lequel tait le trne recouvert du mieux qu'on avait
pu,  cause du mauvais temps. Les toiles et les tentures furent
promptement perces. L'impratrice fut force de se retirer avec sa
fille, qui relevait de couches, et leurs belles-soeurs,  l'exception de
madame Murat, qui demeura courageusement expose au mauvais temps,
quoique lgrement vtue. Elle s'accoutumait ds lors  supporter,
disait-elle en riant, les contraintes invitables du trne.

Ce mme jour, il y eut aux Tuileries un banquet somptueux. Dans la
galerie de Diane, sous un dais clatant, on dressa une table pour le
pape, l'empereur, l'impratrice et le prince archichancelier de l'empire
germanique. L'impratrice avait l'empereur  sa droite et le pape  sa
gauche. Ils taient servis par les grands officiers. Plus bas, une table
pour les princes, parmi lesquels tait le prince hrditaire de Bade;
une autre, pour les ministres; une, pour les dames et les officiers de
la maison impriale; le tout servi avec un grand luxe; une belle musique
pendant le repas; ensuite un cercle nombreux, un concert auquel le pape
voulut bien assister, et un ballet excut au milieu du grand salon des
Tuileries par les danseurs de l'Opra.  l'instant o commena le
ballet, le pape se retira. On joua  la fin de la soire, et l'empereur,
en se retirant, donna le signal du dpart de tout le monde.

Le jeu  la cour de l'empereur entrait seulement dans le crmonial. Il
ne voulut jamais qu'on jout d'argent chez lui; on faisait des parties
de whist et de loto; on se mettait  une table pour avoir une
contenance; mais, le plus souvent, on tenait les cartes sans les
regarder, et on causait. L'impratrice aimait  jouer, mme sans argent,
et faisait rellement un whist. Sa partie, ainsi que celle des
princesses, tait tablie dans le salon qu'on appelait le cabinet de
l'empereur, et qui prcde la galerie de Diane. Elle jouait avec les
plus grands personnages qui se trouvaient dans le cercle, trangers,
ambassadeurs, ou franais. Les deux dames de semaine du palais
demeuraient assises derrire elle, un chambellan prs de son fauteuil.
Tandis qu'elle jouait, toutes les personnes qui remplissaient les salons
venaient, les unes aprs les autres, lui faire une rvrence. Les soeurs
et les frres de Bonaparte jouaient et faisaient inviter  leurs parties
par leurs chambellans; de mme sa mre, qu'on appela Madame Mre, qu'on
fit princesse, et  qui on donna une maison. Tout le reste de la cour
jouait dans les autres salons. L'empereur se promenait partout, parlait
 droite et  gauche, prcd de quelques chambellans qui annonaient
sa prsence. Quand il approchait, il se faisait un grand silence, on
demeurait sans bouger, les femmes se levaient et attendaient les paroles
insignifiantes, et assez souvent peu obligeantes, qu'il allait leur
adresser. Il ne se souvenait jamais d'un nom, et presque toujours la
premire question tait: Comment vous appelez-vous? Il n'y avait pas
une femme qui ne ft charme de le voir s'loigner de la place o elle
tait.

Ceci me rappelle une assez jolie anecdote relative  Grtry. Comme
membre de l'Institut, il se rendait souvent aux audiences du dimanche,
et il tait arriv dj plus d'une fois  l'empereur, qui s'tait
accoutum  reconnatre son visage, de s'approcher de lui presque
machinalement en lui demandant son nom. Un jour, Grtry, fatigu de
cette ternelle question, et peut-tre un peu bless de n'avoir pas
produit un souvenir plus durable,  l'instant o l'empereur lui disait
avec la brusquerie ordinaire de son interrogation: Et vous, qui
tes-vous donc? Grtry rpondit avec un peu d'impatience: Sire,
toujours Grtry. Depuis ce temps, l'empereur le reconnut parfaitement.

L'impratrice, au contraire, avait une mmoire admirable pour les noms
et les petites circonstances particulires de chacun.

Les cercles se passrent longtemps comme je viens de le conter. Plus
tard, on y ajouta des concerts et des ballets, tels que ceux qu'on avait
imagins  l'occasion du couronnement, et ensuite des spectacles; je
dirai tout cela dans son temps. Dans ces brillantes assembles,
l'empereur voulut qu'on donnt aux dames du palais des places
particulires; ces petites prsances excitrent de petites humeurs qui
enfantrent de grandes haines, comme il arrive dans les cours. La vanit
est toujours, de toutes les faiblesses humaines, celle qui reprend le
plus vite son mtier.

 cette poque, l'empereur ne s'pargna aucune crmonie; il les aimait,
surtout parce qu'elles faisaient partie de ses crations; il les
compliquait toujours un peu par sa prcipitation naturelle, dont il
avait peine  se dfendre, et par la crainte extrme qu'on prouvait que
tout ne se ft point  sa fantaisie. Un jour, plac sur son trne,
environn des grands officiers, des marchaux et du Snat, il reut les
rvrences de tous les prfets et de tous les prsidents des collges
lectoraux. Dans une seconde audience qu'il donna aux premiers, il leur
recommanda fortement d'excuter la conscription: Sans elle, leur dit-il
(et ses paroles furent insres dans _le Moniteur_), il ne peut y avoir
ni puissance ni indpendance nationales. Il nourrissait sans doute ds
lors le projet de placer sur sa tte la couronne d'Italie, et sentait
que ses projets devaient finir par allumer la guerre. D'ailleurs
l'impossibilit de la descente en Angleterre, quoiqu'on en continut les
prparatifs, lui tait dmontre, et bientt il lui faudrait employer
son arme, dont la prsence pouvait tre un poids pour la France. Il eut
au milieu de cela une petite occasion d'humeur contre les Parisiens. Il
avait ordonn  Chnier une tragdie qui pt tre donne  l'occasion du
couronnement. Chnier avait trait le sujet de Cyrus, et le cinquime
acte de son ouvrage reprsentait assez fidlement, en effet, le
couronnement de ce prince et la crmonie de Notre-Dame. La pice tait
mdiocre, les applications commandes et trop indiques. Le parterre
parisien, toujours indpendant, siffla l'ouvrage et se permit mme de
rire au moment de l'installation sur le trne. L'empereur fut mcontent;
il bouda mon mari, charg de l'administration de ce thtre, comme s'il
et d lui rpondre de l'approbation du public, et, ds lors, ce mme
public apprit par quel ct faible il pourrait se venger, au thtre, du
silence qui, partout ailleurs, lui tait rigoureusement impos.

Le Snat donna aussi une belle fte; plus tard, le Corps lgislatif
l'imita. Le 16, on en clbra une magnifique qui endetta la ville de
Paris pour plusieurs annes. Grand festin, feu d'artifice, bal, service
de vermeil, et toilette de vermeil aussi, offerts  l'empereur et 
l'impratrice, harangues, lgendes flatteuses  outrance inscrites
partout. On a beaucoup parl des loges prodigus  Louis XIV sous son
rgne; je suis sre qu'en les runissant tous ils ne feraient pas la
dixime partie de ceux qu'a reus Bonaparte. Je me rappelle que, dans
une autre fte donne encore  l'empereur par la ville quelques annes
aprs, comme on tait  bout d'inscriptions, on inventa de mettre en
lettres d'or, au-dessus du trne o il devait s'asseoir, ces paroles de
l'criture: Ego sum qui sum! et personne ne s'en montra scandalis.

La France, aussi, fut dvoue pendant ce temps aux ftes et aux
rjouissances, on frappa des mdailles qui furent distribues avec
profusion. Enfin les marchaux donnrent aussi leur fte, dans la salle
de l'Opra. Cette fte cota dix mille francs  chaque marchal. On
avait mis le thtre de plain-pied avec la salle; les loges taient
dcores de gaze d'argent, claires de lustres brillants et ornes de
femmes trs pares; la famille impriale sur une estrade; on dansait
dans cette grande enceinte. La profusion des fleurs et des diamants, la
richesse des costumes, la magnificence de la cour donnrent  cette fte
beaucoup d'clat. Il n'est pas une d'entre nous qui ne ft de grandes
dpenses pour toutes ces crmonies. On accorda aux dames du palais dix
mille francs pour les en ddommager; cet argent fut loin de nous
suffire. Les dpenses du couronnement se montrent  quatre millions.

Les princes et les trangers de marque qui se trouvaient  Paris
faisaient une cour assidue  nos souverains, et, de son ct, l'empereur
mettait assez de grce  leur faire les honneurs de Paris. Le prince
Louis de Bade tait alors fort jeune, assez embarrass de sa personne,
et se mettant peu en vidence. Le prince primat tait un homme de plus
de soixante ans, aimable, gai, un tant soit peu bavard, connaissant bien
la France et Paris, qu'il avait habit dans sa jeunesse, amateur des
lettres, et li avec les anciens acadmiciens. Ils taient admis, et
quelques autres encore, aux petits cercles qui se tenaient chez
l'impratrice. Durant cet hiver, une ou deux fois par semaine, on
invitait une cinquantaine de femmes et un bon nombre d'hommes  souper
aux Tuileries. On s'y rendait  huit heures, dans une toilette
recherche, mais sans habit de cour. On jouait dans le salon du
rez-de-chausse qui est aujourd'hui celui de Madame. Quand Bonaparte
arrivait, on passait dans une salle o des chanteurs italiens donnaient
un concert qui durait une demi-heure; ensuite on rentrait dans le salon
et on reprenait les parties; l'empereur allant et venant, causant ou
jouant, selon sa fantaisie.  onze heures, on servait un grand et
lgant souper; les femmes seules s'y asseyaient. Le fauteuil de
Bonaparte demeurait vide; il tournait autour de la table, ne mangeait
rien, et, le souper fini, il se retirait.  ces petites soires taient
toujours invits les princes et princesses, les grands officiers de
l'Empire, deux ou trois ministres et quelques marchaux, des gnraux,
des snateurs et des conseillers d'tat avec leurs femmes. Il y avait l
de grands assauts de toilettes; l'impratrice y paraissait toujours,
ainsi que ses belles-soeurs, avec une parure nouvelle, et beaucoup de
perles et de pierreries. Elle a eu dans son crin pour un million de
perles. On commenait alors  porter beaucoup d'toffes lames en or et
en argent. Pendant cet hiver, la mode des turbans s'tablit  la cour;
on les faisait avec de la mousseline, blanche ou de couleur, seme d'or
ou bien avec des toffes turques trs brillantes. Les vtements peu 
peu prirent aussi une forme orientale; nous mettions sur des robes de
mousseline richement brodes, de petites robes courtes, ouvertes par
devant, en toffe de couleur, les bras, les paules et la poitrine
dcouverts. Souvent, pendant cette saison, il arriva que l'empereur, de
plus en plus amoureux comme je le dirai plus bas, et cherchant 
dissimuler sa prfrence en s'occupant de toutes les femmes, semblait
n'tre  l'aise qu'au milieu d'elles; et chacun des hommes de la cour,
s'apercevant que sa prsence le gnait, se retirait dans un autre salon
voisin de celui o on se tenait. Alors nous pouvions assez bien figurer
un harem; j'en fis un soir la plaisanterie  Bonaparte; il tait en
belle humeur et s'en amusa; mais cela ne plut nullement  l'impratrice.

Pendant ce temps, le pape, qui vivait fort retir le soir, employait ses
matines  visiter les glises, les hpitaux et les tablissements
publics. Il alla officier  Notre-Dame, et une foule considrable fut
admise  lui baiser les pieds. Il parcourut Versailles, les environs de
Paris, fut reu d'une manire touchante aux Invalides, et c'est alors
qu'il commena  produire plus d'effet que l'empereur ne l'et voulu.

J'entendais dire  cette poque que Sa Saintet dsirait fort de
retourner  Rome. Je ne sais pourquoi l'empereur le retenait toujours,
je n'en n'ai pas pu claircir le motif.

Le pape tait toujours vtu de blanc; il avait une robe de moine, parce
que d'abord il avait t moine. Cette robe tait de laine, et,
par-dessus, une sorte de camisole en mousseline garnie de dentelle qui
faisait un assez trange effet. Sa calotte tait de laine blanche.

 la fin de dcembre, le Corps lgislatif fut ouvert en grande
crmonie; on s'y vertua en discours sur l'importance et le bonheur du
grand vnement qui venait de se passer; et on y fit encore un rapport
beau et vrai de l'tat prospre de la France.

Cependant, les demandes se multipliaient pour obtenir des places  la
nouvelle cour; l'empereur accda  quelques-unes. Il prit aussi des
snateurs parmi les prsidents des collges lectoraux. Il fit Marmont
colonel gnral des chasseurs  cheval, et il distribua le grand cordon
de la Lgion d'honneur  Cambacrs,  Lebrun, aux marchaux, au
cardinal Fesch,  MM. Duroc, de Caulaincourt, de Talleyrand, de Sgur,
et  plusieurs ministres, au grand juge,  M. Gaudin et  M. Portalis,
ministre des cultes. Ces nominations, ces faveurs, ces promotions
tenaient tout le monde en haleine. Ds ce moment, le mouvement fut
donn; on s'accoutuma  dsirer,  attendre,  voir incessamment quelque
nouveaut; chaque jour produisit un petit incident, inattendu dans le
dtail, mais prvu par l'habitude que nous prmes tous de voir toujours
quelque chose. Depuis, l'empereur a tendu  toute la nation,  toute
l'Europe, ce systme d'veiller sans cesse l'ambition, la curiosit et
l'esprance; ce n'a pas t un des secrets les moins habiles de son
gouvernement.




CHAPITRE XI.

(1807.)


L'empereur amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de
l'impratrice.--Intrigues de palais.--Murat est lev au rang de prince.


L'impratrice ne pouvait s'empcher de se plaindre secrtement
quelquefois, en voyant que son fils n'avait aucune part aux promotions
qui se faisaient journellement; mais elle avait le trs bon got de
renfermer son mcontentement  cet gard, et Eugne conservait au milieu
de cette cour une attitude naturelle et paisible qui lui faisait
honneur, et qui contrastait avec la jalouse impatience de Murat.
L'pouse de celui-ci harcelait sans cesse l'empereur, pour qu'il donnt
enfin  son mari un rang qui le tirt de pair d'avec les marchaux,
parmi lesquels il s'irritait de se voir confondu. Pendant l'hiver, ce
mnage sut habilement profiter de la faiblesse de l'empereur, et acquit
des droits  ses dons en le servant soigneusement, comme nous allons le
voir, dans ses nouvelles amours.

J'ai dit dj qu'Eugne tait assez occup de madame de X... Cette jeune
femme, alors ge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, tait blonde et
blanche; ses yeux bleus avaient toutes les impressions qu'elle voulait
leur donner, hors celle de la franchise, parce que je crois que les
habitudes de son caractre la portaient  une assez grande
dissimulation. Son nez aquilin tait un peu long, sa bouche charmante,
orne de belles dents qu'elle montrait beaucoup. Sa taille moyenne avait
de l'lgance, mais manquait un peu d'embonpoint; son pied tait petit,
et elle dansait  merveille. Elle ne montrait pas un esprit bien
remarquable, mais elle ne manquait point de finesse; elle tait calme,
un peu sche, et difficile  mouvoir, et encore plus  troubler.

L'impratrice avait commenc par la traiter avec beaucoup de
distinction; elle louait sa figure, approuvait toujours sa toilette, la
cajolait de prfrence  d'autres,  cause de son fils, et contribua
peut-tre  la faire remarquer  son poux. Celui-ci s'en occupa ds le
voyage de Fontainebleau. Madame Murat, qui devina la premire le got
naissant de son frre, chercha  s'emparer de la confiance de cette
jeune femme, et elle y russit assez pour la mettre promptement en
dfiance de l'impratrice. Murat, par suite, je crois, d'un arrangement
trs intrieur, feignait d'tre amoureux de madame de X..., et donna
ainsi le change pendant quelque temps aux observations de la cour.

L'impratrice, qui ne doutait pas de la nouvelle proccupation de
l'empereur, mais qui n'en pouvait deviner l'objet, souponna d'abord,
comme je l'ai dit, la marchale Ney,  qui, en effet, il adressait assez
souvent la parole; et, pendant quelques jours, la pauvre marchale
devint l'objet des regards et de la mauvaise humeur de sa patronne. Je
recevais, comme de coutume, la confidence de cette jalouse inquitude,
et je ne voyais rien encore qui la justifit.

L'impratrice se plaignait  madame Louis Bonaparte de ce qu'elle
appelait _la perfidie_ de la marchale; cette dernire fut sermonne et
interroge; et, aprs avoir assur qu'elle n'prouvait rellement qu'une
sorte de peur vis--vis de l'empereur, elle avoua qu'il avait paru
quelquefois s'occuper d'elle, et que madame de X... lui avait fait son
compliment sur la grande conqute qu'elle tait au moment de faire. Ce
rcit claira tout  coup l'impratrice. Plus attentive, elle vit la
vrit, dcouvrit que Murat ne feignait de l'amour que pour se charger
de porter les dclarations de l'empereur. Elle trouva, dans la dfrence
qu'elle vit  Duroc pour madame de X..., une preuve des sentiments de
son matre, et dans la conduite de madame Murat un plan assez bien ourdi
contre sa propre tranquillit. Ds lors, on vit l'empereur plus souvent
dans l'appartement de sa femme. Presque tous les soirs, il redescendait
au rez-de-chausse, et ses regards et quelques paroles instruisirent
galement et l'impratrice et l'objet de sa prfrence. Si sa femme se
rendait au spectacle dans une petite loge, car l'empereur n'aimait point
qu'elle part en public sans lui, il venait l'y joindre tout  coup; et,
de jour en jour moins matre de lui, il paraissait plus occup. Madame
de X... conservait une apparence froide, mais elle usait de toutes les
ressources de la coquetterie fminine. Sa toilette tait de plus en plus
recherche, son sourire plus fin, ses regards plus mangs, et bientt
il fut assez facile de deviner tout ce qui se passait. L'impratrice
souponna que madame Murat avait favoris chez elle de secrtes
entrevues. Elle m'assura un peu plus tard qu'elle en avait la certitude.
Alors elle clata en plaintes et en larmes selon sa coutume, et je me
vis encore une fois oblige de recevoir des confidences qui me
compromettaient, et de recommencer des sermons qui n'taient gure
couts.

L'impratrice voulut tenter des explications qui furent trs mal reues.
Son mari prit de l'humeur, la traita durement, lui reprocha de s'opposer
 ses moindres distractions, lui imposa silence, et, tandis qu'en public
elle dvorait ses peines et paraissait triste et abattue, lui, gai,
ouvert, anim plus que nous ne l'avions vu encore, s'occupait de nous
toutes, et nous prodiguait les expressions de sa sauvage galanterie.
Dans ces runions chez l'impratrice dont j'ai parl tout  l'heure, il
paraissait en vrai sultan. Il se plaait  une table de jeu, faisait
appeler pour sa partie assez ordinairement sa soeur Caroline, madame de
X... et moi; et, tenant  peine les cartes, il commenait avec nous des
dissertations, sentimentales  sa manire, o il mettait plus d'esprit
que de sensibilit, quelquefois du mauvais got, mais assez
d'exaltation. Dans ces entretiens, madame de X..., fort rserve et
craignant peut-tre que je ne la dcouvrisse, ne rpondait que par
monosyllabes. Madame Murat y prenait peu d'intrt, marchant  son but
et se souciant peu du dtail. Quant  moi, ces conversations
m'amusaient, et j'y rpondais avec toute la libert d'esprit dont
j'avais l'avantage sur ces trois autres personnes plus ou moins
proccupes. Quelquefois, sans nommer qui que ce ft, Bonaparte
commenait  disserter sur la jalousie, et alors il tait facile de voir
quelles applications il voulait faire  sa femme; je le comprenais et je
la dfendais de mon mieux, gaiement, et en vitant de la dsigner; et
alors je voyais assez clairement que madame de X... et madame Murat m'en
savaient mauvais gr.

Dans ces soires, madame Bonaparte, jouant assez tristement  un autre
bout du salon, nous regardait de loin, et souffrait de ces entretiens
qui l'inquitaient toujours. Quoiqu'elle et bien des raisons de compter
sur moi, comme elle tait naturellement dfiante, quelquefois elle
craignait que je ne la sacrifiasse  l'envie de plaire  l'empereur, et,
du moins, elle me savait mauvais gr de ne pas tmoigner un blme pour
sa conduite. Tantt elle me demandait d'aller le trouver et de lui
parler fortement sur le tort qu'elle prtendait que sa nouvelle liaison
lui faisait dans le monde; tantt elle m'engageait  faire pier madame
de X... dans sa propre maison, o elle savait que Bonaparte se rendait
quelquefois le soir; ou bien elle me faisait crire, en sa prsence, des
lettres anonymes pleines de reproches, que je composais devant elle pour
lui plaire, et pour qu'elle ne les ft pas faire  d'autres, et que
j'avais soin de brler, aprs l'avoir assure que je les avais envoyes.
Ses domestiques affids taient employs  dcouvrir les preuves de ce
qu'elle cherchait. Des ouvriers de marchands favoris taient dans sa
confidence, et je souffrais d'autant plus de ces imprudences, que
j'appris peu aprs que madame Murat mettait sur mon compte les
dcouvertes que faisait l'impratrice, et m'accusait d'un assez vilain
mtier, dont assurment je n'tais nullement capable.

Madame Bonaparte souffrait d'autant plus que son fils prouvait un
chagrin assez vif de ce qui se passait. Madame de X..., qui, d'abord,
par coquetterie, got ou vanit, l'avait assez bien cout, depuis sa
nouvelle et plus clatante conqute, vitait jusqu'aux moindres
apparences d'aucune relation avec lui. Peut-tre se vantait-elle 
l'empereur de l'amour qu'elle inspirait  Eugne. Ce qui est certain,
c'est que ce dernier tait froidement trait par son beau-pre.
L'impratrice s'en montrait irrite; madame Louis s'en affligeait, mais
dissimulait ses secrtes impressions, Eugne souffrait et se renfermait
dans une apparence calme qui donnait heureusement peu de prise sur lui.

On voit que, dans tout cela, se retrouvait encore la haine ternelle des
Bonapartes et des Beauharnais, dans laquelle il tait de ma destine,
quelque modre que je fusse, de me voir toujours froisse. J'ai bien
fait cette exprience, c'est que tout, ou presque tout, est hasard dans
les cours. La prudence humaine n'est point de force  s'y dfendre, et
je ne sais pas de moyens d'chapper aux interprtations,  moins que le
souverain lui-mme ne se montre point accessible aux soupons; mais,
loin de l, l'empereur accueillait tous les rapports, et mme avait une
sorte de crdulit pour accepter tous ceux qui taient malveillants, de
quelque genre qu'ils fussent. Le plus sr moyen d'acqurir sa faveur
tait de lui conter tous les _on dit_, de lui dnoncer toutes les
conduites; voil pourquoi M. de Rmusat, plac trs prs de lui, ne l'a
jamais obtenue; c'est qu'il s'est refus  ce mtier que Duroc lui
indiquait souvent.

Un soir, l'empereur, outr d'une scne violente qu'il avait eue avec sa
femme et dans laquelle, pousse  bout, celle-ci lui avait dclar
qu'elle finirait par dfendre  madame de X... l'entre de son
appartement, s'adressa  M. de Rmusat et se plaignit de ce que je
n'employais pas le crdit que j'avais sur elle  modrer la vivacit de
ses imprudences. Il finit par lui dire qu'il voulait m'entretenir en
particulier, et que je n'avais qu' lui demander une audience. M. de
Rmusat me rendit cet ordre, et, en effet, dans la journe du lendemain,
je demandai l'audience qui fut fixe  la matine suivante.

On avait prpar une grande chasse pour ce jour-l. L'impratrice tait
partie d'avance avec les princes trangers et attendait l'empereur au
bois de Boulogne; j'arrivai comme l'empereur allait monter en voiture,
sa suite tait toute rassemble; il rentra dans son cabinet pour me
recevoir, au grand tonnement de la cour, pour qui tout faisait
vnement.

Il commena par se plaindre amrement du trouble de son intrieur, il
se dchana contre les femmes en gnral, et contre la sienne surtout.
Il me reprocha de favoriser son espionnage, et m'accusa de mille faits
qui m'taient trangers, suite des rapports qu'on lui avait faits. Je
reconnus dans ses rcits les mauvais offices de madame Murat, et ce qui
me fit le plus de peine, c'est que je dmlai aussi que l'impratrice,
pour appuyer ses plaintes, m'avait quelquefois nomme et, m'avait prt
ce qu'elle avait dit ou pens. Cela, et les paroles de l'empereur,
m'mut un peu, et les larmes me vinrent aux yeux. L'empereur, qui s'en
aperut, repoussa rudement la peine qu'il me faisait, avec cette phrase
qui lui tait ordinaire et que j'ai dj cite: Les femmes ont toujours
deux moyens habiles de faire effet: le rouge et les larmes. Dans ce
moment, ces paroles prononces avec un ton ironique, et dans l'intention
de me dconcerter, produisirent l'effet contraire; elles m'irritrent et
me donnrent la force de lui rpondre: Non, sire, il arrive aussi que,
lorsqu'on est injustement accuse, on ne peut s'empcher de pleurer
d'indignation.

Il faut rendre cette justice  l'empereur, c'est qu'il n'tait gure
frapp d'une manire fcheuse pour vous quand on lui montrait quelque
fermet, soit que, n'en rencontrant pas souvent dans les autres, il ft
moins prpar  y rpondre, soit que la justesse de son esprit approuvt
ce qu'on avait ressenti justement.

Le sentiment un peu vif que j'prouvais ne lui dplut pas. Si vous
n'approuvez point, me dit-il, l'inquisition qu'exerce contre moi
l'impratrice, comment n'avez-vous pas assez de crdit sur elle pour la
retenir? Elle nous humilie tous deux par l'espionnage dont elle
m'environne; elle fournit des armes  ses ennemis. Puisque vous tes
dans sa confidence, il faut que vous m'en rpondiez, et je me prendrai 
vous de toutes ses fautes. Il s'gaya un peu en prononant ces mots;
alors je lui reprsentai que j'aimais tendrement l'impratrice, que
j'tais incapable de la guider dans une route inconvenante; mais qu'on
ne pouvait gure avoir de crdit sur une personne passionne. Je lui dis
encore qu'il ne mettait nulle adresse dans sa manire d'agir avec elle,
que soit qu'elle le souponnt  tort ou  raison, il la brusquait, et
la traitait trop rudement.

Je n'osais pas blmer l'impratrice dans ce que sa conduite avait de
rellement blmable, parce que je savais qu'il ne manquerait pas de
rapporter  sa femme tout ce que j'aurais dit. Je finis par l'assurer
que, pendant quelque temps, je me tiendrais  l'cart du palais, et
qu'il verrait si les choses en iraient mieux. Alors, il entreprit de me
prouver qu'il n'tait ni ne pouvait tre amoureux, qu'il n'avait-pas
plus regard madame de X... qu'une autre; que l'amour tait fait pour
des caractres autres que le sien, que la politique l'absorbait tout
entier; qu'il ne voulait nullement dans sa cour de l'empire des femmes,
qu'elles avaient fait tort  Henri IV et  Louis XIV; que son mtier, 
lui, tait bien plus srieux que celui de ces princes, et que les
Franais taient devenus trop graves pour pardonner  leur souverain des
liaisons affiches et des matresses en titre.

Il parla un peu lgrement de la conduite passe de sa femme, ajoutant
qu'elle n'avait pas le droit de se montrer svre. Je crus pouvoir
l'arrter sur ce discours, et il ne s'en fcha point. Enfin il me
questionna sur les gens qui servaient d'espions  l'impratrice; je lui
rpondis toujours que je n'en connaissais point. L-dessus, il me
reprocha de ne pas lui tre assez dvoue. J'essayai de lui prouver que
je lui tais plus sincrement attache que ceux qui lui rapportaient
tant de petites choses peu dignes d'tre coutes. Cette conversation se
termina mieux qu'elle n'avait commenc; je crus voir que je lui avais
laiss une assez bonne impression sur moi.

L'entretien avait t fort long. L'impratrice, qui s'ennuyait au bois
de Boulogne, avait envoy un valet  cheval pour savoir ce qui arrtait
son poux. On lui avait rapport qu'il tait enferm avec moi. Son
inquitude devint trs vive; elle revint aux Tuileries; et, comme elle
ne m'y trouva plus, elle envoya chez moi madame de Talhouet, charge de
s'informer de ce qui s'tait pass. Pour obir aux ordres de l'empereur,
je rpondis qu'il n'avait t question que de demandes relatives  M. de
Rmusat.

Le soir, le gnral Savary donnait un petit bal o l'empereur avait
promis d'assister. Pendant cet hiver, il cherchait toutes les occasions
de runions; il s'y montrait gai, et mme y dansait un peu, et assez
gauchement. J'arrivai chez madame Savary, un peu avant la cour; je vis
venir au-devant de moi le grand marchal Duroc, qui me donna le bras
jusqu' ma place; le matre de la maison me fit nombre de politesses. La
longue audience que j'avais eue le matin donnait  penser; on me
soignait comme une personne en faveur, ou dans les grandes confidences.
Je souriais intrieurement de ces prcautions de courtisans. L'empereur
arriva avec sa femme; en parcourant le cercle, il s'arrta devant moi,
et me parla d'une manire obligeante. L'impratrice avait les yeux sur
nous, et mourait d'inquitude; madame Murat paraissait surprise, madame
de X..., un peu trouble. Tout cela m'amusait; je ne prvis pas ce qui
allait en rsulter. Le lendemain, l'impratrice me fit mille questions
auxquelles je n'eus garde de rpondre; elle se blessa, prtendit que je
la sacrifiais  l'empereur, que j'allais du ct du crdit, que je ne
l'aimais pas mieux qu'une autre; elle m'affligea profondment. Je
rapportais  mon excellente mre tous mes secrets chagrins; j'acqurais
une pnible exprience, et j'tais encore assez jeune pour que ce ne ft
pas sans verser des larmes. Ma mre me consolait et me conseillait de me
tenir  l'cart, ce que je fis; mais cela ne me servit gure. L'empereur
ne manqua point de me faire parler, et de s'appuyer des opinions qu'il
me prta, en reprochant  sa femme ses imprudences; l'impratrice me
traita froidement; je vis qu'elle vitait de me parler, et, de mon
ct, je crus ne pas devoir chercher ses confidences.

L'empereur, qui aimait  brouiller, voyant notre refroidissement, ne
m'en traita que mieux; mais madame de X...,  qui on avait persuad
qu'elle ne devait pas m'aimer, inquite de cette petite faveur dans
laquelle je paraissais tre, peut-tre me faisant l'honneur d'un peu de
jalousie, chercha les moyens de me nuire, et, comme toutes les choses de
ce monde ne s'arrangent que trop bien, quand il s'agit du mal, elle en
trouva une occasion qui lui russit parfaitement.

D'un autre ct, Eugne et madame Louis se persuadrent que j'avais
trahi leur mre en la dnonant, et cela par suite de l'ambition de mon
mari, qui aimait mieux la faveur du matre que celle de la matresse. M.
de Rmusat se tenait fort tranger  toutes ces manoeuvres, mais, en
fait d'ambition, auprs des habitants des cours, ce qui est
vraisemblable est toujours vrai. Eugne, qui avait de l'amiti pour mon
mari, s'loigna de lui. Comme courtisans, notre situation n'et pas t
mauvaise, mais nous n'tions qu'honntes gens, nous prmes, l'un et
l'autre, du chagrin, et nous ne voulmes faire aucun profit honteux.

Il me reste  dire comment madame de X... parvint  frapper le dernier
coup. Parmi les personnes avec lesquelles, ma mre et moi, nous tions
lies tait madame la comtesse Charles de Damas, dont la fille marie au
comte de Vogu tait l'amie de ma soeur, et en assez intime relation
avec moi. Madame de Damas avait des opinions royalistes fort exaltes;
elle les nonait assez imprudemment, et mme on l'avait accuse, aprs
l'vnement du 3 nivse (la machine infernale), d'avoir cach des
chouans qui se trouvaient compromis. Dans l'automne de 1804, madame de
Damas ayant t dnonce pour quelques mauvais propos, fut exile 
quarante lieues de Paris. Cette svrit mit au dsespoir la mre et la
fille prs d'accoucher. Tmoin de leurs larmes et partageant leur peine,
je portai  l'impratrice mon chagrin; elle en parla  son mari, qui
voulut bien m'couter, et qui finit par m'accorder la rvocation de son
arrt. Madame de Damas, vive et tendre, proclama le service que je lui
avais rendu, et enchane par la reconnaissance qu'elle devait 
l'impratrice, effraye du danger qu'elle avait couru, devint plus
prudente dans ses paroles. Elle ne me parlait jamais des affaires
publiques, et mnageait ma situation, comme je respectais ses
sentiments. Il se trouva qu'elle avait une ennemie dans la marquise
de..., celle qui avait fait tant de bruit  la cour et dans le monde
d'autrefois par la vivacit de ses reparties. Madame de... tait bien
avec madame de X... Elle parvint  pntrer sa liaison avec l'empereur;
elle en arracha la confidence, et son esprit actif et un peu intrigant
voulut diriger madame de X... dans la conduite que devait tenir la
matresse d'un souverain. Il fut question de moi entre elles; et madame
de..., voyant ternellement les intrigues de Versailles dans les
incidents de la cour de l'empereur, s'imagina vraisemblablement que
j'avais le projet de supplanter la nouvelle favorite. Comme on
m'accordait un peu d'esprit dans le monde, et que la rputation de ma
mre sur ce point parat fort la mienne, on en conclut que je devais
tre porte  l'intrigue. Madame de..., voulant jouer un tour  madame
de Damas et me faire tort tout en mme temps, parla d'elle  madame de
X... comme d'une personne plus exalte que jamais dans son royalisme,
prte  entretenir des correspondances secrtes, et profitant de
l'indulgence qu'on lui avait tmoigne pour agir contre l'empereur
autant qu'elle le pourrait. Ma liaison avec elle fut prsente comme
plus intime encore qu'elle ne l'tait. Tous ces discours, rapports 
l'empereur, l'aigrirent contre moi; il cessa de m'appeler  son jeu et
de me parler; il ne me fit inviter  aucune des chasses ou des parties
de la Malmaison qu'on faisait de temps en temps, et je fus bientt en
disgrce, sans pouvoir deviner quelle en tait la cause; car j'avais
vcu assez renferme et solitaire, ma sant s'altrant beaucoup. Mon
mari et moi, nous tions trop unis pour que la dfaveur ne ft pas pour
l'un comme pour l'autre, et, maltraits tous deux, nous ne comprenions
rien  ce qui nous arrivait.

Le refroidissement de l'empereur me rendit la confiance de sa femme, qui
me reprit avec la mme lgret qu'elle m'avait quitte, et sans
explications. Je commenais  la connatre assez pour en comprendre
l'inutilit. Elle me dcouvrit le secret de l'humeur de l'empereur, et
sut de lui-mme que c'tait par madame de... et madame de X... que ces
dnonciations lui taient arrives. Il en tait venu au point d'avouer 
sa femme qu'il tait amoureux, et de lui signifier qu'on le laisst
tranquille dans sa liaison, ajoutant, pour la tranquilliser, que ce
serait une fantaisie passagre qu'on irriterait en la tourmentant, et
qui durerait d'autant moins qu'on la laisserait aller.

L'impratrice avait donc pris,  peu prs, le parti de la rsignation;
seulement elle n'adressait point la parole  madame de X..., mais
celle-ci ne s'en souciait gure, et voyait avec une indiffrence un peu
impudente les troubles dont elle tait la cause. D'ailleurs, dirige par
madame Murat, elle satisfaisait les gots de l'empereur en lui disant
beaucoup de mal d'une infinit de personnes. Sa faveur a fait assez de
victimes, et a encore aigri le caractre si naturellement souponneux de
l'empereur.

Je pris le parti de le voir, quand je sus le nouveau tort dont j'tais
accuse; mais, cette fois, toute sa manire fut svre avec moi. Il me
reprocha de n'tre lie qu'avec ses ennemis, d'avoir soutenu les
Polignac, de me faire l'agent des aristocrates. Je voulais faire de
vous, me dit-il, une grande dame, lever trs haut votre fortune; mais
tout cela ne peut tre le prix que d'un dvouement absolu. Il faut que
vous rompiez avec vos anciennes liaisons, que, la premire fois que
madame de Damas sera chez vous, vous la fassiez mettre  la porte de
votre salon, en lui signifiant que vous ne pouvez vivre avec mes
ennemis, et, alors, je croirai  votre attachement. Je n'essayai point
de lui dmontrer combien cette manire d'agir tait trangre  mes
habitudes; mais je m'engageai  voir moins souvent madame de Damas, dont
j'entrepris pourtant de justifier la conduite, du moins depuis la grce
qu'elle avait obtenue. Il me traita fort mal, il tait profondment
prvenu. Je vis que je ne pouvais esprer que du temps qu'il ft
dtromp.

Peu de jours aprs, madame de Damas fut de nouveau exile. Elle tait
assez malade et au lit; l'empereur lui envoya Corvisart pour avrer si,
en effet, elle ne pouvait pas tre transporte. Corvisart tait mon ami,
et il se prta  rpondre comme je le dsirais; mais, enfin, sa sant se
remit, et elle quitta Paris. Elle n'a pu y revenir que longtemps aprs.
Je n'allai plus chez elle, elle ne vint plus chez moi; mais elle m'a
toujours conserv de l'amiti, et comprit fort bien les motifs de la
conduite que je fus force de tenir avec elle. Le comte Charles de
Damas, rentr des pays trangers, loyal, simple, et moins imprudent que
sa femme, ne fut jamais tourment par la police, qui surveilla toujours
madame de Damas. Mais, quelques annes plus tard, l'empereur fit
signifier  madame de Vogu qu'elle devait se faire prsenter; ce fut
sous le rgne de l'archiduchesse.

Cependant les Bonapartes triomphaient; Eugne, l'objet de leur
perptuelle jalousie, tait rellement maltrait, et donnait une secrte
inquitude  l'empereur. Tout  coup, vers la fin de janvier, par le
temps le plus rigoureux, il reut l'ordre de partir pour l'Italie avec
son rgiment. Cet ordre devait tre excut dans les vingt-quatre
heures. Eugne ne douta point que sa disgrce ne ft complte. Madame
Bonaparte la crut l'ouvrage de madame de X...; elle pleura beaucoup,
mais son fils exigea d'elle positivement qu'elle ne ft aucune
rclamation. Il prit cong de l'empereur qui le traita froidement, et,
le lendemain, nous apprmes que le rgiment des guides de la garde tait
parti, son colonel en tte, marchant avec lui, malgr la saison, 
petites journes.

Madame Louis Bonaparte, me parlant de cette rigueur, jouissait pourtant
de la soumission de son frre. Si l'empereur, me disait-elle, avait
exig pareille chose d'un des siens, vous verriez le bruit et les
rclamations; mais, ici, il n'a t prononc aucune parole, et je crois
que Bonaparte sera frapp de cette obissance. Il le fut en effet, et
surtout de la maligne joie de ses frres et soeurs. Il aimait  djouer;
il avait loign son beau-fils dans un mouvement de jalousie, mais il
voulut aussitt rcompenser sa bonne conduite, et, le 1er fvrier 1805,
le Snat reut deux lettres de l'empereur.[8] Dans l'une, il annonait
l'lvation du marchal Murat au rang de prince, grand amiral de
l'Empire; c'tait la rcompense de ses complaisances rcentes, et le
rsultat des frquentes intercessions de madame Murat. Dans l'autre
lettre, qui tait affectueuse et flatteuse pour le prince Eugne,
celui-ci tait cr archichancelier d'tat; c'tait encore une des
grandes charges de l'Empire. Eugne apprit cette promotion  quelques
lieues de Lyon, o le courrier le trouva  cheval, devant son rgiment,
couvert de la neige qui tombait par torrents.

     [Note 8: Voici les deux messages que l'empereur
     adressait, le mme jour, 12 pluvise an XIII (1er fvrier
     1805) au Snat conservateur: Snateurs, nous avons nomm
     grand amiral de l'Empire notre beau-frre, le marchal Murat.
     Nous avons voulu reconnatre, non seulement les services
     qu'il a rendus  la patrie et l'attachement particulier qu'il
     a montr  notre personne dans toutes les circonstances de sa
     vie, mais rendre aussi ce qui est d  l'clat et  la
     dignit de notre couronne, en levant au rang de prince une
     personne qui nous est de si prs attache par les liens du
     sang.--Snateurs, nous avons nomm notre beau-fils, Eugne
     Beauharnais, archichancelier d'tat de l'Empire. De tous les
     actes de notre pouvoir, il n'en est aucun qui soit plus doux
      notre coeur. lev par nos soins et sous nos yeux, depuis
     son enfance, il s'est rendu digne d'imiter, et, avec l'aide
     de Dieu, de surpasser, un jour, les exemples et les leons
     que nous lui avons donns. Quoique jeune encore, nous le
     considrons, ds aujourd'hui, par l'exprience que nous en
     avois faite dans les plus grandes circonstances, comme un des
     soutiens de notre trne et un des plus habiles dfenseurs de
     la patrie. Au milieu des sollicitudes et des amertumes du
     haut rang o nous sommes plac, notre coeur a eu besoin de
     trouver des affections douces dans la tendresse et la
     consolante amiti de cet enfant de notre adoption;
     consolation ncessaire sans doute  tous les hommes, mais
     plus minemment  nous, dont tous les instants sont dvous
     aux affaires des peuples. Notre bndiction paternelle
     accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrire, et,
     second par la Providence, il sera un jour digne de
     l'approbation de la postrit. (P. R.)]

Avant de parler du grand vnement qui nous donna un spectacle nouveau,
et qui, sans doute, fut la cause de la guerre qui clata dans l'automne
de cette anne, l'adjonction de la couronne d'Italie  celle de France,
je veux terminer tout ce qui a rapport  madame de X...

Elle paraissait de plus en plus l'objet de la proccupation de
l'empereur, et,  mesure qu'elle tait plus sre de son empire, elle
ngligeait davantage d'observer sa conduite  l'gard de l'impratrice,
et semblait s'amuser de ses peines. La cour fit un petit voyage  la
Malmaison, o la contrainte fut plus que jamais mise de ct.
L'empereur, au grand tonnement de ceux qui le voyaient, se promenait
dans les jardins avec madame de X... et la jeune madame Savary, dont on
ne craignait ni les rapports, ni la surveillance, et donnait  ses
affaires moins de temps que de coutume. L'impratrice demeurait dans sa
chambre, rpandant beaucoup de larmes, dvore d'inquitude, ne rvant
plus que _matresses en titre_, que disgrce, oubli d'elle-mme, et
peut-tre  la fin _divorce_, objet toujours renaissant de ses
inquitudes. Elle n'avait plus la force de faire des scnes inutiles;
mais seulement sa tristesse dposait pour sa souffrance secrte et finit
par toucher son poux. Soit qu'elle rveillt la tendresse qu'il lui
portait, soit que son amour satisfait s'affaiblt peu  peu, soit enfin
qu'il ft honteux du pouvoir que ce sentiment exerait sur lui, il
arriva enfin ce que prcisment il avait prvu lui-mme. Tout  coup, se
trouvant seul avec sa femme, un jour, et la voyant prte  pleurer sur
quelques mots qu'il lui adressait, il reprit avec elle le ton
affectueux qu'il avait quelquefois, et, la mettant dans la plus intime
confidence de tout ce qui s'tait pass, il lui avoua qu'il avait t
fort amoureux, mais que cela tait fini. Il ajouta qu'il croyait
s'apercevoir qu'on avait voulu le gouverner; il lui confia que madame de
X... lui avait fait une foule de rvlations assez malignes; il poussa
ses aveux jusqu' des confidences intimes qui manquaient  toutes les
lois de la plus simple dlicatesse, et finit par demander 
l'impratrice de l'aider  rompre une liaison qui ne lui plaisait plus.

L'impratrice n'tait nullement vindicative; cette justice lui doit tre
rendue. Ds qu'elle vit qu'elle n'avait plus rien  craindre, son
courroux s'teignit. Charme, d'ailleurs, d'tre hors de son inquitude,
elle ne s'avisa d'aucune svrit envers l'empereur, et redevint pour
lui cette pouse facile et indulgente qui lui pardonnait toujours  si
bon march. Elle s'opposa  ce qu'aucun clat ft fait  cette occasion,
et mme assura son mari que, s'il allait changer de manires avec madame
de X..., elle, de son ct, en changerait aussi, et s'efforcerait de la
soutenir, et de couvrir le tort qu'un tel clat pourrait lui faire dans
le monde. Elle se rserva seulement le droit d'un entretien avec elle.
Et, en effet, la faisant venir, elle lui parla assez sincrement, lui
reprsenta le risque qu'elle avait couru, voulut mettre sur le compte de
sa jeunesse et de son imprudence les apparences de sa lgret, et, lui
recommandant plus de prudence  l'avenir, elle lui promit l'oubli du
pass.

Dans cette conversation, madame de X... se montra parfaitement matresse
d'elle-mme; niant avec sang-froid qu'elle mritt de pareils
avertissements, ne laissant voir aucune motion, encore moins aucune
reconnaissance, et, devant toute la cour qui eut pendant quelque temps
les yeux sur elle, elle conserva une attitude froide et contenue, qui
prouva que son coeur n'tait pas fortement intress  la liaison qui
venait de se rompre, et aussi qu'elle avait un empire remarquable sur
ses secrtes impressions, car il est bien difficile de ne pas croire
qu'au moins sa vanit ne ft profondment blesse. L'empereur, qui, je
l'ai dj dit, craignait pour lui les apparences du moindre joug, mit
une sorte d'affectation  faire paratre que celui sous lequel il avait
pli un moment, tait rompu. Il oublia,  l'gard de madame de X...,
jusqu'aux dmonstrations de la politesse; il ne la regardait plus,
parlait d'elle lgrement, soit  madame Bonaparte qui ne pouvait se
refuser au plaisir de rpter ce qu'il disait, soit  quelques-uns des
hommes qui taient dans son intimit, s'appliquant  prsenter ses
sentiments comme une fantaisie passagre, dont il racontait les
diffrentes phases avec une sincrit peu dcente. Il rougissait d'avoir
t amoureux, parce que c'tait avouer qu'il avait t soumis  une
puissance suprieure  la sienne.

Cette conduite me convainquit de cette vrit que souvent j'avais
adresse  l'impratrice pour la consoler: c'est qu'il pouvait tre beau
et satisfaisant d'tre la femme d'un tel homme, et que, du moins,
l'orgueil y trouvait des occasions de jouissances, mais qu'il serait
toujours pnible et infructueux d'tre sa matresse, et qu'il n'tait
pas de nature  ddommager une femme faible et sensible des sacrifices
qu'elle lui ferait, ou  laisser  une femme ambitieuse les moyens
d'exercer son pouvoir.

Avec madame de X..., tomba encore, pour ce moment, le crdit des
Bonapartes et de Murat; car l'empereur, rendu  sa femme, reprit sa
confiance en elle, et alors il apprit d'elle toutes les petites
intrigues dont elle avait t la victime, et dont lui-mme avait t
l'objet. Je regagnai quelque chose  ce changement; cependant
l'impression donne ne s'effaa point tout  fait, et il conserva
toujours l'ide que M. de Rmusat et moi tions incapables de cette
sorte de dvouement qu'il exigeait, et qui demande le sacrifice des
gots et des convenances. Peut-tre avait-il raison de prtendre  celui
des gots, et faudrait-il renoncer  vivre dans une cour, lorsqu'on n'y
apporte pas l'intention d'en faire le cercle unique de ses penses et de
ses actions. Mais ni mon mari ni moi n'avions en nous-mmes ce qui donne
une telle disposition. J'ai toujours eu besoin de m'attacher par les
sentiments l o je suis force de vivre, et mon coeur,  cette poque,
tait dj trop froiss pour que je ne trouvasse pas de la contrainte
aux devoirs qui m'taient imposs. L'empereur commenait  n'tre plus
pour moi l'homme que j'avais rv; il m'inspirait dj plus de crainte
que d'intrt, et,  mesure que j'tais plus attentive  lui obir, je
sentais que mon me blesse se repliait sur des illusions dtruites, et
souffrait d'avance des vrits qu'elle pressentait. Le mouvement du sol
sur lequel nous marchions nous troublait, M. de Rmusat et moi, et lui
surtout se voyait avec rsignation, mais avec dgot, dvou  une vie
qui lui dplaisait extrmement.

Quand je me rappelle ces agitations, combien je me trouve heureuse,
aujourd'hui, de voir mon mari, paisible et satisfait,  la tte de
l'administration d'une belle province, remplissant dignement les devoirs
d'un bon citoyen, utile  son pays[9]! Quel plus digne emploi des
facults d'un homme clair dans son esprit, noble dans ses sentiments!
quel contraste avec ce mtier si dangereux, si minutieux, si prs du
ridicule, qu'il faut exercer dans les cours, et cela sans se donner un
instant de relche! Et je dis _dans les cours_, car elles se ressemblent
toutes. Sans doute, la diffrence du caractre des souverains influe sur
l'existence des gens qui l'entourent; il y a des nuances entre le
service exig par Louis XIV, notre roi Louis XVIII, l'empereur
Alexandre, ou Bonaparte. Mais, si les matres diffrent, les courtisans
sont partout les mmes; les passions restent semblables, puisque la
vanit en est toujours le secret mobile. Les jalousies, le dsir de
supplanter, la crainte de se voir arrter dans son chemin, les
prfrences, tout cela donne et donnera toujours les mmes agitations,
et je suis intimement convaincue, pour le pass comme pour l'avenir,
qu'un homme, vivant dans un palais, qui veut y conserver les facults de
penser et de sentir, y doit tre presque continuellement malheureux.

     [Note 9: Dans le moment o j'cris, au mois de septembre
     1818, mon mari est prfet du dpartement du Nord.]

Vers la fin de cet hiver, notre cour fut encore augmente. Un nombre
infini de personnes, parmi lesquelles j'en pourrais nommer qui se
montrent aujourd'hui trs implacables envers ceux qui ont servi
l'empereur, se pressaient alors pour obtenir sa faveur. L'impratrice,
M. de Talleyrand et M. de Rmusat recevaient des demandes et
prsentaient  Bonaparte des listes considrables, qui le faisaient
sourire, quand il voyait sur la mme colonne les noms de certains hommes
jusque-l libraux dans leurs opinions, de militaires qui avaient paru
jaloux de son lvation, et de gentilshommes qui, aprs s'tre moqus de
ce qu'ils appelaient nos parades royales, sollicitaient tous la
prfrence, pour en faire partie. On accda  quelques demandes.
Mesdames de Turenne, de Montalivet, de Bouill, Devaux et Marescot
furent nommes dames du palais; MM. Hdouville, de Cro, de Mercy
d'Argenteau, de Tournon et de Bondy, chambellans de l'empereur; MM. de
Barn, de Courtomer, et le prince de Gavre, chambellans de
l'impratrice; M. de Canisy, cuyer; M. de Beausset, prfet du palais,
etc.

Cette cour nombreuse se trouva bientt compose d'lments trangers les
uns aux autres, mais tous nivels par la crainte du matre. Il y avait
peu de rivalits entre les femmes; elles ne se connaissaient point, ne
se liaient point entre elles; madame Bonaparte les traitait toutes
galement; madame de la Rochefoucauld, lgre et facile, ne se montrait
jalouse d'aucun crdit. La dame d'atours n'tait que bonne et
silencieuse. Je reculais de jour en jour devant l'amiti un peu
dangereuse de l'impratrice, et il faut en convenir, en gnral, la
partie de la cour qui l'environnait, grce  l'galit de son caractre
et  l'amnit de ses manires, n'a gure prouv de troubles et de
jalousies.

Il n'en fut pas de mme autour de l'empereur; mais c'est que lui-mme
cherchait  entretenir l'inquitude. Par exemple, M. de Talleyrand,
aprs avoir un peu nui  la position de M. de Rmusat, non par aucune
intention personnelle, mais pour satisfaire les nouveaux venus  qui mon
mari inspirait de la jalousie, se trouvant ensuite en relation avec lui,
commena  l'apprcier ce qu'il valait, et  lui montrer quelque
intrt. Bonaparte s'en aperut, et, comme l'ombre d'une liaison
l'effarouchait, et que, sur ce point, ses prcautions taient
minutieuses, prenant une fois avec mon mari un ton de bonhomie qui ne
lui tait pas ordinaire:

Prenez-y garde, lui dit-il, M. de Talleyrand semble se rapprocher de
vous; mais j'ai la certitude qu'il vous veut du mal.--Et pourquoi M. de
Talleyrand me voudrait-il du mal? me disait mon mari, en me rapportant
ces paroles. Et cependant, sans en comprendre les motifs, cela nous
mettait en dfiance, et c'est tout ce qu'on avait voulu.

Voil donc,  peu prs, l'tat de la cour de l'empereur au printemps de
1805. Maintenant, je vais revenir sur mes pas, et rendre compte des
grandes dterminations prises, relativement  la couronne d'Italie.




LIVRE II

(1805-1808.)




CHAPITRE XII.

(1805.)


Ouverture de la session du Snat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre
de l'empereur au roi d'Angleterre.--Runion de la couronne d'Italie 
l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de
Piombino.--Reprsentation d'_Athalie_.--Voyage de l'empereur en
Italie.--Mcontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de
guerre avec l'Autriche.


Le 4 fvrier de cette anne 1805, on apprit en France, par _le
Moniteur_, que le discours du roi au parlement d'Angleterre, lors de son
ouverture le 16 janvier, avait donn  entendre que l'empereur avait
fait de nouvelles propositions d'accommodement, et que la rponse du
ministre avait t qu'on ne pourrait convenir de rien, avant d'en avoir
confr avec les puissances trangres du continent, et particulirement
avec l'empereur Alexandre.

Selon la coutume, des notes assez vives servaient de commentaires  ce
discours, et, en prsentant un tableau de notre bonne intelligence, du
moins apparente, avec les souverains de l'Europe, ces notes avouaient
cependant quelque refroidissement entre l'empereur de Russie et celui de
France, et l'attribuaient  l'intrigue de MM. de Marcoff et de
Woronzoff, tous deux dvous  la politique anglaise. Le message du roi
d'Angleterre annonait aussi la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne.

Ce mme jour, 4 fvrier, le Snat ayant t runi, M. de Talleyrand
prsenta un rapport trs habilement fait, dans lequel il dveloppa le
systme de conduite qu'avait suivi Bonaparte  l'gard des Anglais. Il
le montra faisant toujours des dmarches pour la paix, tout en ne
craignant point la guerre, fort des prparatifs qui menaaient les ctes
anglaises, ayant plusieurs flottilles quipes et prtes dans les ports,
une arme considrable et anime. Il rendit compte des moyens de se
dfendre que l'ennemi avait runis sur ses ctes, ce qui prouvait qu'il
ne regardait point la descente comme impossible, et, aprs avoir donn
de grands loges  la conduite de l'empereur, il lut au Snat assembl
cette lettre que celui-ci avait adresse, le 2 janvier, au roi
d'Angleterre:

Monsieur mon frre, appel au trne de France par la Providence et par
les suffrages du Snat, du peuple et de l'arme, notre premier sentiment
est un voeu de paix.

La France et l'Angleterre usent leur prosprit; elles peuvent lutter
des sicles. Mais leurs gouvernements remplissent-ils bien le plus sacr
de leurs devoirs? et tant de sang vers, inutilement et sans la
perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre
conscience? Je n'attache point de dshonneur  faire le premier pas.
J'ai assez, je pense, prouv au monde que je ne redoute aucune des
chances de la guerre. Elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive
redouter. La paix est le voeu de mon coeur; mais la guerre n'a jamais
t contraire  ma gloire. Je conjure Votre Majest de ne pas se refuser
au bonheur de donner elle-mme la paix au monde. Qu'elle ne laisse pas
cette douce satisfaction  ses enfants! Car, enfin, il n'y eut jamais de
plus belle circonstance, ni de moment plus favorable, pour faire taire
toutes les passions et couter uniquement le sentiment de l'humanit et
de la raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner  une guerre
que tous mes efforts n'auraient pu terminer? Votre Majest a plus gagn
depuis dix ans en territoires et en richesses que l'Europe n'a
d'tendue; sa nation est au plus haut point de prosprit. Que veut-elle
esprer de la guerre? Coaliser quelques puissances du continent? Le
continent restera tranquille. Une coalition ne ferait qu'accrotre la
prpondrance et la grandeur continentale de la France. Renouveler ds
troubles intrieurs? Les temps ne sont plus les mmes. Dtruire nos
finances? Des finances fondes sur une bonne agriculture ne se
dtruisent jamais. Enlever  la France ses colonies? Les colonies sont
pour la France un objet secondaire, et Votre Majest n'en possde-t-elle
pas dj plus qu'elle n'en peut garder? Si Votre Majest veut elle-mme
y songer, elle verra que la guerre est sans but, sans aucun rsultat
prsumable pour elle. Eh! quelle triste perspective de faire battre des
peuples pour qu'ils se battent!

Le monde est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et
la raison a assez de puissance pour qu'on trouve le moyen de tout
concilier, si de part et d'autre on en a la volont. J'ai toutefois
rempli un devoir saint et prcieux  mon coeur. Que Votre Majest croie
 la sincrit des sentiments que je viens de lui exprimer, et  mon
dsir de lui en donner des preuves. Sur ce, etc....

Paris, 12 nivse an XIII (2 janvier 1805).

NAPOLON.

Aprs avoir prsent cette lettre, au fond assez remarquable, comme une
preuve clatante de l'amour de Bonaparte pour les Franais, de son dsir
de la paix, et de sa modration gnreuse, M. de Talleyrande donna
communication de la rponse que lui avait faite lord Mulgrave, ministre
des affaires trangres. La voici:

Sa Majest a reu la lettre qui lui a t adresse par le chef du
gouvernement franais, date du deuxime jour de ce mois.

Il n'y a aucun objet que Sa Majest ait plus  coeur que de saisir la
premire occasion de procurer de nouveaux  ses sujets les avantages
d'une paix fonde sur des bases qui ne soient pas incompatibles avec la
sret permanente et les intrts essentiels de ses tats. Sa Majest
est persuade que ce but ne peut tre atteint que par des arrangements
qui puissent, en mme temps, pourvoir  la sret et  la tranquillit
 venir de l'Europe, et prvenir le renouvellement des dangers et des
malheurs dans lesquels elle s'est trouve enveloppe. Conformment  ce
sentiment, Sa Majest sent qu'il lui est impossible de rpondre plus
particulirement  l'ouverture qui lui a t faite, jusqu' ce qu'elle
ait eu le temps de communiquer avec les puissances du continent, avec
lesquelles elle se trouve engage par des liaisons et des rapports
confidentiels, et particulirement avec l'empereur de Russie, qui a
donn les preuves les plus fortes de la sagesse et de l'lvation des
sentiments dont il est anim, et du vif intrt qu'il prend  la sret
et  l'indpendance de l'Europe.

14 janvier 1805.

Le caractre vague et indtermin de cette rponse, toute diplomatique,
donnait un grand avantage  la lettre de l'empereur plus ferme, et, en
apparence, portant toutes les marques d'une magnanime sincrit. Elle
fit donc un assez grand effet, et les diffrents rapports de ceux qui
furent chargs de la porter aux trois grands corps de l'tat, la
prsentrent plus ou moins habilement dans le jour qui devait lui tre
le plus favorable.

Le rapport de Rgnault de Saint-Jean d'Angely, envoy comme conseiller
d'tat au Tribunat, est trs remarquable, et encore intressant
aujourd'hui. Les louanges donnes  l'empereur, quoique pousses 
l'extrme, y ont de la grandeur; le tableau de l'Europe est habilement
trac; celui du mal que la guerre doit faire  l'Angleterre est au moins
spcieux, et, enfin, la peinture de nos prosprits  cette poque est
imposant, et peu ou point exagr.

La France, dit-il, n'a rien  demander au ciel, sinon que le soleil
continue  luire, que la pluie continue  tomber sur nos gurets, et la
terre  rendre les semences fcondes.

Et, alors, tout cela tait vrai, et une sage administration, un
gouvernement modr, une constitution librale donne  la France,
eussent  jamais consolid cette prosprit! Mais les ides
constitutionnelles n'entraient nullement dans le plan de Bonaparte. Soit
que rellement il crt, comme il le disait souvent, que le caractre
franais et la position continentale de la France fussent en opposition
avec les lenteurs d'un gouvernement reprsentatif; soit que, se sentant
fort et habile, il ne pt consentir  faire  l'avenir de la France le
sacrifice des avantages qu'il croyait nous donner par la puissance seule
de sa volont, il ne laissait gure chapper les occasions de
discrditer la forme du gouvernement de nos voisins.

La situation malheureuse dans laquelle vous avez mis votre peuple,
disait-il dans les notes du _Moniteur_, en s'adressant aux ministres
anglais, ne peut s'expliquer que par le malheur d'un tat dont la
politique intrieure est mal assise, et d'un gouvernement jouet
misrable des factions parlementaires, et des mouvements d'une puissante
oligarchie.

Cependant, il se doutait bien, quelquefois, qu'il rsistait aux
tendances gnrales du sicle, mais il croyait avoir la force de les
contenir. Un peu plus tard, il lui est arriv de dire: Tant que je
vivrai, je rgnerai comme je l'entends; mais mon fils sera forc d'tre
libral. Et, en attendant, il ne rvait que des crations fodales. Il
pensait pouvoir les faire accepter, et les prserver de la critique, qui
commenait  dcrier les anciennes institutions, en les tablissant sur
une si grande chelle, qu'elles intressaient notre orgueil, et
imposaient silence  la raison. Il croyait pouvoir encore une fois,
comme l'histoire des sicles en avait dj prsent l'exemple, soumettre
le monde  la puissance d'un peuple-roi, puissance  la vrit toute
reprsente dans sa personne. Un mlange d'institutions orientales,
romaines, et offrant aussi quelques ressemblances avec les temps de
Charlemagne, devait faire de tous les souverains de l'Europe de grands
feudataires de celui de l'Empire franais, et peut-tre que, si la mer
n'et pas irrvocablement prserv l'Angleterre de notre invasion, ce
gigantesque projet et t excut.

Peu de temps aprs, on eut l'occasion de voir jeter par l'empereur les
fondements d'un plan qu'il roulait dans le secret de ses penses. Je
veux parler de la runion de la couronne de Fer  celle de France.

Le 17 mars, M. de Melzi, vice-prsident de la rpublique italienne,
accompagn des principaux membres de la Consulte d'tat, et d'une
nombreuse dputation de prsidents de collges lectoraux, de dputs du
Corps lgislatif et de personnages importants, vint apporter 
l'empereur, plac sur son trne, le voeu de la Consulte, qui demandait
qu'il voult bien rgner aussi sur la rpublique ultramontaine. On ne
peut nous conserver, disait M. de Melzi, le gouvernement actuel, parce
qu'il nous arrire de l'poque o nous vivons. La monarchie
constitutionnelle est indique partout, par le progrs des lumires. La
rpublique italienne demande un roi, et son intrt veut que ce roi soit
Napolon,  cette condition que les deux couronnes ne seront runies que
sur sa tte, et qu'il se nommera lui-mme un successeur pris dans sa
descendance, ds que la mer Mditerrane aura recouvr la libert.

 ce discours, l'empereur rpondit qu'il avait toujours travaill pour
l'intgrit de l'Italie, que, dans ce but, il acceptait la couronne,
parce qu'il concevait que le partage serait dans ce moment funeste  son
indpendance. Il promit enfin de placer la couronne de Fer plus tard,
avec plaisir, sur une plus jeune tte, prt  se sacrifier toujours pour
les intrts des tats sur lesquels il tait appel  rgner.

Le lendemain 18, il se rendit au Snat en grande crmonie, et il
annona le voeu de la Consulte, et son acceptation. M. de Melzi et tous
les Italiens lui prtrent serment; et le Snat d'approuver et
d'applaudir comme de coutume. L'empereur termina son discours en
dclarant qu'en vain le gnie du mal chercherait  remettre en guerre
le continent, que ce qui avait t runi  l'Empire demeurerait runi.

Sans doute, il prvoyait alors que ce dernier vnement serait la cause
d'une guerre prochaine, au moins avec l'empereur d'Autriche; mais il
tait loin de la redouter. L'arme se fatiguait de son inaction; trop de
prils taient attachs  la descente; on pouvait esprer qu'un temps
favorable en faciliterait,  toute force, l'excution; mais comment se
maintenir ensuite dans un pays o il ne serait gure possible de se
recruter? Et quelles chances pour la retraite, en cas de mauvais succs?
On peut observer dans l'histoire de Bonaparte qu'il a toujours vit, du
moins autant qu'il l'a pu, et surtout pour sa personne, les situations
dsespres. Une guerre devait donc lui rendre le service de le tirer
des embarras de ce projet de descente, devenu ridicule le jour o il
renonait  le tenter.

Dans cette mme sance, l'tat de Piombino fut donn  la princesse
lisa. En annonant cette nouvelle au Snat, Bonaparte dclarait que
cette principaut avait t mal administre depuis plusieurs annes,
qu'elle intressait le gouvernement franais par la facilit qu'elle
offrait pour communiquer avec l'le d'Elbe et la Corse, que ce don
n'tait donc point l'effet d'une tendresse particulire, mais une chose
conforme  la saine politique,  l'clat de la couronne et  l'intrt
des peuples.

Et ce qui prouve  quel point les donations de l'empereur avaient cette
forme de fiefs dont je parlais tout  l'heure, c'est que le dcret
imprial portait que les enfants de madame Bacciochi, en succdant 
leur mre, recevraient l'investiture de l'empereur des Franais, qu'ils
ne pourraient se marier sans son consentement, et que le mari de la
princesse, qui devait prendre le titre de prince de Piombino,
prononcerait le serment suivant:

Je jure fidlit  l'empereur; je promets de secourir de tout mon
pouvoir la garnison de l'le d'Elbe; et je dclare que je ne cesserai de
remplir, dans toutes les circonstances, les devoirs d'un bon et fidle
sujet envers Sa Majest l'empereur des Franais.

Peu de jours aprs, le pape baptisa en grande crmonie le second fils
de Louis Bonaparte, tenu par lui-mme et par sa mre. Cette pompe eut
lieu  Saint-Cloud. Le parc fut illumin  raison de cet vnement et
sem de jeux publics pour le peuple. Le soir, il y eut un cercle
nombreux et une premire reprsentation d'_Athalie_ au thtre de
Saint-Cloud.

Cette tragdie n'avait point t donne depuis la Rvolution.
L'empereur, qui avoua que la lecture de cet ouvrage ne l'avait jamais
bien frapp, fut trs intress par la reprsentation, et rpta encore
 cette occasion qu'il dsirait fort qu'une pareille tragdie ft faite
pendant son rgne. Il consentit  ce qu'elle ft reprsente  Paris;
et,  dater de cette poque, on commena  pouvoir remettre sur notre
thtre la plupart de nos chefs-d'oeuvre, que la prudence
rvolutionnaire en avait carts. Ce ne fut pas, cependant, sans en
retrancher quelques vers dont on craignait les applications. Luce de
Lancival, l'auteur d'_Hector_ et d'_Achille  Scyros_, et, peu aprs,
Esmnard, auteur du pome de _la Navigation_, furent chargs de corriger
Corneille, Racine et Voltaire. Mais, n'en dplaise  cette prcaution
d'une police trop minutieuse, les vers retranchs, comme les statues de
Brutus et de Cassius, taient d'autant plus marquants qu'on les avait
fait disparatre.

 la suite de ces grandes dterminations prises  l'gard de l'Italie,
l'empereur annona qu'il y ferait un prochain voyage et fixa son sacre 
Milan, pour le mois de mai. Il convoqua, en mme temps, le Corps
lgislatif italien pour la mme poque, et il fit paratre nombre de
dcrets et d'arrts relatifs aux nouveaux usages qu'il tablissait dans
ce pays. Il donna aussi des dames et des chambellans  sa mre, entre
autres M. de Coss-Brissac, qui avait sollicit cette faveur. Dans le
mme temps, le prince Borghse fut dclar citoyen franais; et nous
emes parmi les dames du palais une nouvelle compagne, madame de Canisy,
une des plus belles femmes de cette poque.

Madame Murat accoucha dans ce temps; elle occupait alors l'htel
Thlusson, situ au bout de la rue d'Artois. On vit,  cette occasion,
combien le luxe de ces nouvelles princesses allait toujours croissant,
et cependant il n'tait point encore arriv au point o il est parvenu
depuis. Elle avait imagin, pour le temps de ses couches, de tendre sa
chambre en satin rose, les rideaux de son lit et ceux des fentres, de
la mme toffe, tous garnis en dentelle trs haute et trs fine, au lieu
de franges.

Bientt on ne s'occupa plus que des prparatifs du dpart, qui fut fix
au 2 avril, ainsi que celui du pape; et, quelques jours avant, M. de
Rmusat partit pour Milan, charg d'y porter les insignes, ornements
royaux et diamants de la couronne qui devaient servir au couronnement.
Ce voyage commena pour moi un chagrin nouveau, qui devait se reproduire
pendant quelques annes. Jamais encore je ne m'tais spare de mon
mari, et j'avais pris l'habitude de jouir si vivement et si intimement
des douceurs de mon intrieur, que j'eus beaucoup de peine  supporter
cette pnible privation. Cette peine contribua encore  jeter un voile
assez sombre sur la vie de cour  laquelle je me trouvais force; et
elle cota beaucoup aussi  mon mari, qui eut, ainsi que moi, le tort de
le laisser deviner. Je l'ai dj dit, la vie d'un courtisan est manque
lorsqu'il veut conserver l'habitude de sentiments qui sont toujours une
dangereuse distraction aux devoirs minutieux dont cette vie est
compose.

Mon inquitude en voyant mon mari partir pour un voyage qui me
paraissait si long, et presque dangereux, tant mon imagination
s'exaltait sur tout ce qui le regardait, me fit dsirer qu'il emment
avec lui un ancien officier de marine de nos amis, appel Salembeni,
pauvre, et vivant d'une petite place obscure, et de quelque argent que
M. de Rmusat lui donnait, en l'employant comme secrtaire. Je lui
confiai le soin de la sant de mon mari. Cet homme avait de l'esprit;
mais il tait un peu difficile, assez malin, d'une humeur chagrine. Il
nous causa plus d'une peine, et c'est pour cela que j'en fais mention
ici[10].

Ma sant devenait trop mauvaise pour qu'on songet  me mettre du
voyage. L'impratrice parut me regretter; quant  moi, j'tais au fond
contente de me reposer de cette vie orageuse que j'avais mene, et de
demeurer avec ma mre et mes enfants[11].

     [Note 10: M. Salembeni, qui aimait  crire, crivit
     assez librement d'Italie plutt sur la chronique scandaleuse
     de la cour que sur la politique. Les lettres taient ouvertes
     et montres  l'empereur qui lui ordonna de partir dans les
     vingt-quatre heures, comme on le verra plus loin. Cette
     disgrce causa quelques ennuis  mon grand-pre. Quoique dans
     la correspondance de l'auteur de ces mmoires avec son mari
     on sente quelque gne, et que bien des phrases s'y trouvent
     destines  satisfaire un matre jaloux, il est probable que
     les lettres du mari et de la femme taient aussi considres
     comme trop libres. (P. R.)]

     [Note 11: Ma grand'mre, toujours faible de sant,
     commenait  devenir tout  fait malade, et impropre  toute
     activit. Son caractre s'en ressentit. Elle ne perdit rien
     de sa douceur, mais elle perdit du calme, de la srnit, de
     la gaiet. Elle eut de frquents maux de nerfs qui, joints 
     sa vivacit naturelle d'imagination, la rendirent plus
     accessible  l'inquitude et  la mlancolie. Le voyage de
     son mari, si diffrent cependant des expditions dangereuses
     des hommes de ce temps, qui tait presque un voyage de
     plaisirs, la troubla plus qu'on ne le peut croire
     aujourd'hui, et son chagrin tonnait mme les femmes les plus
     romanesques de ces temps si loigns de nous. La vie du
     monde, et surtout celle de la cour, lui devint de plus en
     plus difficile. (P. R.)]

Mesdames de la Rochefoucauld, d'Arberg, de Serrant et Savary
accompagnrent l'impratrice; un assez grand nombre de chambellans, les
grands officiers, enfin une cour assez nombreuse et assez jeune, fut du
voyage. L'empereur partit le 2 avril, et le pape le 4 du mme mois.
Celui-ci reut partout, jusqu' son arrive  Rome, de grandes marques
de respect, et, alors, il croyait sans doute dire adieu  la France pour
jamais.

Murat restait gouverneur de Paris, et charg d'une surveillance exacte
qu'il tendait  tout, mais ne faisant pas, je crois, des rapports
toujours dsintresss. Fouch, plus libral dans sa police, si on peut
se servir de cette expression, ayant acquis le droit de se croire
ncessaire, dirigeait les choses d'un peu haut, mnageant toujours tous
les partis, selon son systme, afin de se rendre utile  tous.

L'archichancelier Cambacrs demeurait pour la direction du Conseil
d'tat, dont il s'acquittait bien, et pour faire les honneurs de Paris.
Il recevait beaucoup de personnes, qu'il accueillait avec une politesse
mle d'une certaine morgue qui donnait  sa manire une teinte de
ridicule.

Au reste, Paris et la France taient alors dans le plus grand repos;
tout semblait s'entendre pour marcher vers l'ordre, et demeurer dans la
soumission. L'empereur commena son voyage par la Champagne. Il alla 
Brienne, et passa un jour dans le beau chteau de ce nom, pour visiter
le berceau de sa jeunesse. Madame de Brienne faisait profession d'un
extrme enthousiasme pour lui, et, comme il savait gr de l'adoration,
il fut trs aimable chez elle. Il y avait alors quelque chose d'amusant
 voir,  Paris, quelques-uns des parents de madame de Brienne recevoir
les lettres animes qu'elle crivait sur ce sjour imprial. Cependant,
comme elles rapportaient des faits, ces lettres produisirent bon effet
dans ce qu'on appelle chez nous _la bonne compagnie_. Le succs est
chose facile aux puissants de ce monde; il faut qu'ils soient ou bien
malveillants ou bien maladroits, quand ils ne parviennent pas  nous
plaire.

Peu de jours aprs ces grands dparts, l'article suivant parut dans _le
Moniteur_:

Monsieur Jrme Bonaparte est arriv  Lisbonne sur un btiment
amricain, sur lequel taient inscrits comme passagers monsieur et
mademoiselle Patterson. M. Jrme a pris aussitt la poste pour Madrid.
Monsieur et mademoiselle sont rembarqus. On les croit retourns en
Amrique.[12]

     [Note 12: Voici comment l'empereur annonait le retour de
     son frre au ministre de la marine, le vice-amiral Decrs:

     Milan, 23 floral an XIII (13 mai 1805).

     Monsieur Decrs, M. Jrme est arriv. Mademoiselle
     Patterson est retourne en Amrique. Il a reconnu son erreur
     et dsavoue cette personne pour sa femme. Il promet de faire
     des miracles. En attendant, je l'ai envoy  Gnes pour
     quelque temps. (P. R.)]

Je crois qu'ils passrent alors en Angleterre.

Ce M. Patterson n'tait autre chose que le beau-pre de Jrme.
Celui-ci, devenu amoureux en Amrique de la fille d'un ngociant
amricain, l'avait pouse, se flattant d'obtenir, aprs quelque
mcontentement, le pardon de son frre. Mais Bonaparte, qui rvait ds
lors d'autres projets pour sa famille, montra le plus grand courroux,
cassa le mariage, et fora son frre  une sparation subite. Jrme se
rendit en Italie, et le joignit  Turin; il fut fort maltrait, et reut
l'ordre de se rendre sur l'une de nos flottes qui croisait dans la
Mditerrane; il demeura en mer pendant un assez long temps, et ne
rentra en grce que plusieurs mois aprs.

L'empereur fut accueilli dans toute la France avec un enthousiasme rel.
Il sjourna  Lyon, o il s'attacha les commerants par des ordonnances
qui leur taient favorables; enfin, il passa le mont Cenis, et demeura
quelques jours  Turin.

Cependant, M. de Rmusat tait arriv  Milan, o il avait trouv le
prince Eugne, qui le reut avec cette cordialit qui lui est si
naturelle. Ce prince questionna mon mari sur ce qui s'tait pass 
Paris depuis son dpart, et parvint  tirer de lui quelques-unes des
particularits relatives  madame de X... qui blessrent ses anciens
sentiments. M. de Rmusat me mandait qu'il menait une vie assez
paisible, en attendant la cour. Il parcourait Milan, qui lui parut une
triste ville, ainsi que le palais. Les habitants montraient peu
d'empressement aux Franais; les nobles se tenaient renferms chez eux,
sous prtexte qu'ils n'taient point assez riches pour faire
convenablement les honneurs de leur maison. Le prince Eugne s'efforait
de les attirer autour de lui, mais il avait peine  y russir. Les
Italiens, encore en suspens, ne savaient s'ils devaient se rjouir de la
destine nouvelle qu'on leur imposait.

M. de Rmusat m'a crit,  cette poque, des dtails curieux sur le
genre de vie des Milanais. Leur ignorance de tous les agrments de la
socit, ce manque absolu des jouissances de la vie de famille, les
maris trangers  leurs femmes laissant un _cavaliere servante_ les
soigner; la tristesse des spectacles; l'obscurit des salles, qui permet
 chacun de s'y rendre sans toilette et de s'occuper souvent  toute
autre chose, dans les loges presque closes, qu' couter l'opra; le peu
de diversit des reprsentations; la comparaison des coutumes de ce pays
avec les usages de la France; tout cela donnait  M. de Rmusat matire
 des observations toutes  l'avantage de notre aimable patrie, et
ajoutait  son dsir de s'y retrouver prs de moi.

Pendant ce temps, l'empereur parcourait les lieux de ses premires
victoires. Il fit une revue considrable sur le champ de bataille de
Marengo mme, et y distribua des croix.

Les troupes qu'on avait runies sous prtexte de cette revue, et qu'on
tint ensuite dans le voisinage de l'Adige, furent une des raisons, ou
des prtextes, pour lesquelles le cabinet autrichien accrut encore la
ligne de dfense dj considrable qui avait ordre de se tenir derrire
ce fleuve; et, par suite, la politique franaise s'effaroucha de ces
prcautions.

Le 9 mai, l'empereur arriva  Milan. Sa prsence donna  cette ville un
grand mouvement, et les circonstances du couronnement y veillrent les
ambitions, comme il tait arriv  Paris. Les plus grands seigneurs
milanais commencrent  souhaiter les nouvelles distinctions et les
avantages qui y taient attachs; on parlait d'indpendance et d'unit
de gouvernement aux Italiens, et ils se livrrent aux esprances qu'il
leur fut permis de concevoir.

Ds l'arrive de notre cour  Milan, je fus frappe du ton de tristesse
des lettres de M. de Rmusat, et, bientt aprs, je fus informe qu'il
avait  souffrir du mcontentement subit que son matre prouvait contre
lui, un peu injustement. Les lettres taient assez soigneusement
ouvertes; cet officier[13] dont j'ai parl, spectateur caustique de ce
qui se faisait  Milan, s'imagina d'crire  Paris des rcits assez
gais, et un peu railleurs, de ce qui se passait sous ses yeux. M. de
Rmusat reut l'ordre de le faire repartir pour Paris, sans qu'on lui
expliqut d'abord pourquoi, et ce ne fut que plus tard qu'il apprit la
cause d'une pareille injonction. Le mcontentement de Bonaparte ne
s'arrta point sur le secrtaire, et retomba encore sur celui qui
l'avait amen.

     [Note 13: M. Salembeni (P. R.)]

En outre, le prince Eugne laissa chapper quelques-unes des
particularits qu'il avait obtenues de la confiance de mon mari, et,
enfin, on vit dans nos lettres, comme je l'ai dj dit, des sentiments
qui prouvaient que toutes nos penses n'taient pas entirement
concentres dans les intrts de notre situation. Tous ces motifs runis
suffisaient pour donner de l'humeur  un matre naturellement irascible,
et il arriva que, selon sa coutume, qui tait d'employer toujours les
hommes  son profit, quand ils lui taient utiles, quelle que ft sa
disposition  leur gard, il exigea de mon mari un service d'une
exactitude rigoureuse, parce que l'anciennet de M. de Rmusat dans le
palais lui donnait une plus grande habitude sur un crmonial qui
devenait tous les jours plus minutieux, et auquel l'empereur mettait de
plus en plus de l'importance. Mais, en mme temps, il le traitait avec
scheresse et duret, rptant toujours  ceux qui, avec raison, lui
vantaient les qualits estimables et distingues de mon mari: Tout cela
peut tre, mais il n'est pas  moi comme je voudrais qu'il ft. Ce
reproche a t continuel dans sa bouche pendant toutes les annes que
nous avons passes prs de lui, et peut-tre y a-t-il quelque mrite 
n'avoir pas cess de le mriter.

Cette vie anime, et pourtant oisive, d'une cour, donnrent  M. de
Talleyrand et  M. de Rmusat l'occasion de se connatre un peu
davantage, et jetrent les premiers fondements d'une liaison qui, plus
tard, m'a caus bien des motions diverses.

Le tact fin et naturellement droit de M. de Talleyrand dmla l'esprit
juste et observateur de mon mari; ils s'entendirent sur une multitude de
choses, et ces deux caractres si opposs n'empchrent point qu'ils ne
trouvassent du charme  l'change de leurs ides. Un jour, M. de
Talleyrand dit  M. de Rmusat: Vous n'tes pas, je le vois, sans
quelque dfiance de moi. Je sais d'o elle vous vient. Nous servons un
matre qui n'aime pas les liaisons. En nous voyant attachs tous deux 
un mme service, il a prvu des relations entre nous. Vous tes un homme
d'esprit, et c'est assez pour lui faire souhaiter que vous et moi
demeurions isols. Il vous a donc prvenu, il a cherch aussi par je ne
sais quels rapports  me mettre en dfiance, et il ne tiendrait pas 
lui que nous ne demeurassions en rserve vis--vis l'un de l'autre.
C'est une de ses faiblesses qu'il faut reconnatre, mnager et excuser,
sans s'y soumettre entirement. Cette manire naturelle de parler,
accompagne de cette bonne grce que M. de Talleyrand sait si bien
prendre quand il veut, plut  mon mari, qui trouva dans cette liaison,
d'ailleurs, un ddommagement  l'ennui de son mtier[14].

     [Note 14: Cette dfiance prpare et entretenue par
     l'empereur entre son grand chambellan et son premier
     chambellan, a t lente  s'effacer, et, malgr la bonne
     volont et le bon esprit de tous deux, l'intimit n'est venue
     que plus tard, l'anne suivante, pendant le voyage
     d'Allemagne. Aprs les premires avances de M. de Talleyrand,
     mon grand-pre crivait encore  sa femme dans une lettre
     date de Milan, le 17 floral an XIII (7 mai 1805): M. de
     Talleyrand est ici depuis huit jours. Il ne tient qu' moi de
     le croire mon meilleur ami. Il en a tout le langage. Je vais
     assez chez lui; il prend mon bras partout o il me trouve,
     cause avec moi  l'oreille pendant deux ou trois heures de
     suite, me dit des choses qui ont toute la tournure de
     confidences, s'occupe de ma fortune, m'en entretient, veut
     que je sois distingu de tous les autres chambellans. Dites
     donc, ma chre amie, est-ce que je serais en crdit? Ou bien,
     plutt, aurait-il quelque tour  me jouer?. Peu de temps
     aprs, le langage devient tout diffrent, et la liaison fut
     trs intime et bien affectueuse des deux cts. (P. R.)]

M. de Rmusat s'aperut  cette poque que M. de Talleyrand, qui avait
sur Bonaparte tout le crdit que donnent des talents vraiment utiles,
prouvait une grande jalousie du crdit de Fouch, qu'il n'aimait point,
et qu'il nourrissait intrieurement un vritable mpris pour M. Maret,
mpris que, ds cette poque, il satisfaisait par ces railleries
mordantes qui lui sont familires, et auxquelles il est difficile
d'chapper. Sans aucune illusion sur l'empereur, il le servait bien
cependant, mais en s'efforant de lier ses passions par les situations
dans lesquelles il essayait de le mettre, soit  l'gard des trangers,
soit en France, en l'engageant  crer certaines institutions qui
devaient, en effet, le contraindre. L'empereur, qui, comme je l'ai dit,
aimait  crer, et qui d'ailleurs comprenait vite et saisissait
promptement ce qui lui paraissait neuf et imposant, adoptait facilement
les conseils de M. de Talleyrand, et jetait avec lui les premiers
fondements de ce qui tait utile. Mais, ensuite, son esprit de
domination, sa dfiance, sa crainte d'tre enchan lui faisaient
redouter la puissance de ce qu'il avait cr, et, par un caprice
inattendu, il sortait tout  coup de la route o il tait entr, et
suspendait ou brisait lui-mme le travail commenc. M. de Talleyrand
s'en irritait; mais, naturellement indolent et lger, il ne trouvait pas
en lui la force et la suite qui lutte dans le dtail, et finissait par
ngliger et abandonner une entreprise qui aurait demand une
surveillance fatigante pour lui. La suite des vnements expliquera tout
cela mieux que je ne fais dans ce moment; il me suffit d'indiquer ce que
M. de Rmusat commena ds lors  apercevoir quoiqu'un peu confusment.

Cependant, la guerre s'allumait entre l'Angleterre et l'Espagne; nous
faisions journellement des tentatives sur mer; quelques-unes nous
russirent assez bien. Une flotte, sortie de Toulon, trouva moyen de
joindre l'escadre espagnole. On fit dans les journaux beaucoup de bruit
de ce succs[15].

Le 23 mai, Bonaparte fut couronn roi d'Italie.

     [Note 15: Il s'agit ici de l'heureuse sortie de l'amiral
     Villeneuve, qui, ayant mis  la voile le 30 mars, avait pu
     quitter le port de Toulon sans rencontrer la flotte anglaise.
     (P. R.)]

La crmonie fut belle, et pareille  celle qui avait eu lieu  Paris.
L'impratrice y assista dans une tribune. M. de Rmusat me conta que le
frmissement avait t gnral dans l'glise, au moment o Bonaparte,
saisissant la couronne de Fer et la plaant sur sa tte, pronona d'une
voix menaante la formule antique: _Il cielo me la diede, guai a chi la
toccher!_ Le reste du temps qu'on demeura  Milan fut employ en ftes
d'une part, et, de l'autre, en dcrets qui rglrent la situation et
l'administration du nouveau royaume. Des rjouissances eurent lieu sur
tous les points de la France pour cet vnement. Cependant il inquitait
un assez grand nombre de gens, qui prsageaient que la guerre avec
l'Autriche en deviendrait la suite.

Le 4 juin, on vit arriver  Milan le doge de Gnes, qui venait demander
la runion de sa rpublique  l'Empire. Cette dmarche, concerte ou
commande d'avance, fut accueillie avec une grande crmonie; et,
aussitt, cette portion de l'Italie fut partage en nouveaux
dpartements. Peu aprs, la nouvelle constitution fut offerte au Corps
lgislatif italien, et le prince Eugne fut dclar vice-roi du royaume.
On cra l'ordre de la couronne de Fer, et, les distributions tant
faites, l'empereur quitta Milan, et fit un voyage qui, en apparence,
semblait une course d'agrment, et qui n'tait qu'une reconnaissance des
forces autrichiennes sur la ligne de l'Adige.

Par le trait de Campo-Formio, Bonaparte avait abandonn  l'empereur
d'Autriche les tats vnitiens, et cela rendait celui-ci voisin
redoutable du royaume d'Italie. Arriv  Vrone, que l'Adige partage en
deux, il reut la visite du baron de Vincent, qui commandait la garnison
autrichienne, dans la partie de la ville de Vrone qui appartenait  son
souverain. Le baron parut charg de s'informer de l'tat des forces que
nous avions en Italie; l'empereur, de son ct, observa celles de
l'tranger. En parcourant les rives de l'Adige, il comprit qu'il
faudrait construire des forts qui pussent dfendre le fleuve; mais,
calculant le temps et la dpense ncessaires, il lui chappa de dire
qu'il serait plus court et mieux entendu d'loigner la puissance
autrichienne de cette frontire; et, ds cet instant, on peut croire
qu'intrieurement il rsolut la guerre qui clata quelques mois aprs.
D'ailleurs, l'empereur d'Autriche ne pouvait voir avec indiffrence, de
son ct, la puissance que la France venait d'acqurir en Italie; et le
gouvernement anglais, qui s'efforait de nous susciter une guerre
continentale, profita habilement des inquitudes de l'empereur
d'Autriche et des mcontentements qui refroidirent peu  peu nos
relations avec la Russie. Les journaux anglais se htrent de publier
que l'empereur n'avait pass la revue de ses troupes en Italie que pour
les mettre sur le pied d'une arme redoutable; on commena aussi  faire
marcher quelques corps autrichiens, et les apparences de paix qui furent
encore observes jusqu' la rupture ne servirent qu'aux prparatifs des
deux empereurs, devenus  cette poque ennemis presque dclars.




CHAPITRE XIII.

(1805.)


Ftes de Vrone et de Gnes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retire  la
campagne.--Madame Louis Bonaparte.--_Les Templiers_.--Retour de
l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre
est dclare.


L'empereur, dans sa tourne, visita Crmone, Vrone, Mantoue, Bologne,
Modne, Parme, Plaisance, et vint  Gnes, o il fut reu avec
enthousiasme. Il fit venir dans cette dernire ville l'architrsorier Le
Brun,  qui il confia le soin de surveiller la nouvelle administration
qu'il y tablissait. L aussi il se spara de sa soeur lisa, qui
l'avait accompagn dans son voyage, et  qui il donna encore la petite
rpublique de Lucques, qu'il joignit aux tats de Piombino. On commena
 revoir,  cette poque, les Franais dcors des croix et cordons
trangers. Des ordres prussiens, bavarois et espagnols furent envoys 
l'empereur pour qu'il les distribut  son gr. Il les partagea entre
ses grands officiers, quelques-uns de ses ministres, et une partie de
ses marchaux.

 Vrone, on donna  l'empereur le spectacle d'un combat de chiens et de
taureaux, dans l'ancien amphithtre qui contenait quarante mille
spectateurs.  son arrive, un cri gnral d'applaudissement s'tant
lev, il fut vritablement mu de ces acclamations, imposantes par leur
nombre et le lieu o il se voyait appel  les recevoir; mais les ftes
donnes  Gnes furent rellement magiques. On avait construit des
jardins flottants sur de vastes barques; ces jardins aboutissaient tous
 une sorte de temple, flottant aussi, qui, s'tant approch du rivage,
reut Bonaparte et sa cour. Alors toutes ces barques lies entre elles
s'tant loignes dans le port, l'empereur se trouva au milieu d'une le
charmante d'o il put contempler la ville de Gnes, illumine avec soin
et comme embrase par des feux d'artifice tirs de plusieurs endroits en
mme temps.

Tandis qu'on tait  Gnes, M. de Talleyrand eut un petit plaisir qui se
trouva compltement dans son got, car il s'amusait partout o il
pouvait dcouvrir et faire apercevoir un ridicule. Le cardinal Maury,
retir  Rome depuis son migration, y jouissait de la rputation que
l'ardeur de ses opinions lui avait acquise dans notre fameuse Assemble
constituante. Il avait cependant le dsir de rentrer en France. M. de
Talleyrand lui crivit de Gnes et le dtermina  venir se prsenter 
l'empereur. Il arriva, et prenant aussitt cette attitude obsquieuse
que nous lui avons vu garder exactement depuis, il entra dans Gnes en
rptant  haute voix qu'il venait voir le grand homme. Il obtint une
audience; le grand homme le jugea vite, et tout en l'estimant ce qu'il
valait, se complut dans l'ide de lui faire donner un dmenti  sa
conduite passe. Il le gagna facilement, en le caressant un peu,
l'attira en France, o nous lui avons vu jouer un rle passablement
ridicule. M. de Talleyrand, chez lequel les souvenirs de l'Assemble
constituante ne s'taient point effacs, trouva bien des occasions
d'exercer ses petites vengeances sur le cardinal, en donnant  la
sottise de ses flatteries l'vidence la plus maligne.

 Gnes, M. l'abb de Broglie fut nomm vque d'Acqui.

Tandis que l'empereur allait ainsi, parcourant l'Italie et y consolidant
sa puissance, que tout le monde autour de lui se fatiguait de la
reprsentation continuelle dans laquelle il retenait sa cour, que
l'impratrice, heureuse de l'lvation de son fils, et pourtant afflige
de s'en voir spare, s'amusait de toutes ces ftes dont elle tait
l'objet, et des exhibitions magnifiques qu'elle faisait de toutes ses
pierreries et de ses plus lgantes toilettes, je menais une vie
paisible et agrable dans la valle de Montmorency, chez madame
d'Houdetot dont j'ai dj parl. Les souvenirs de cette aimable femme me
reportaient vers le temps qu'elle se plaisait  conter; je m'amusais 
l'entendre parler de ces fameux philosophes qu'elle avait tant connus,
et dont elle redisait fort bien les habitudes et les conversations. Tout
anime par les confessions de Jean-Jacques Rousseau, je m'tonnais
quelquefois de la trouver refroidie sur son compte; et je dirai en
passant que l'opinion de madame d'Houdetot, qui semblerait avoir d
conserver plus d'indulgence qu'une autre pour Rousseau, n'a pas peu
contribu  me mettre en dfiance sur le caractre de cet homme qui, je
crois, n'a eu d'lvation que dans le talent[16].

     [Note 16: Ma grand'mre tait, comme on le voit et comme
     je l'ai dit dans la prface de cet ouvrage, trs lie avec
     madame d'Houdetot, malgr la diffrence des ges, des
     sentiments et des situations. On ne lira donc pas sans
     intrt ce qu'elle crivait  son mari, durant le sjour
     qu'elle faisait, en ce moment mme, chez cette femme clbre,
     par les confessions de Rousseau, et par les mmoires de
     madame d'pinay: Sannois, 22 floral an XIII (12 mai 1805).
     Ce matin, aprs les leons de Charles, j'ai t voir madame
     d'Houdetot dans son petit cabinet. Elle m'a trouve digne
     d'tre admise  de petites confidences sentimentales, que
     j'ai d'autant mieux reues que ma pense habituelle, tourne
     vers toi, et devenue un peu mlancolique par l'absence, me
     rend trs accessible  entrer dans toutes les motions de
     coeur. Elle m'a montr des vers qu'elle avait faits pour son
     ancien ami (M. de Saint-Lambert), m'a fait voir trois
     portraits qu'elle avait de lui, et m'a parl de ses
     jouissances passes, de ses souvenirs et de ses regrets, avec
     une sorte de navet et d'ignorance du mal, si je puis parler
     ainsi, qui la rendait touchante et excusable  mes yeux. Mon
     ami, je suis convaincue que la socit de cette femme serait
     dangereuse pour une femme faible, ou malheureuse dans son
     choix. Celle qui hsiterait encore entre son coeur et la
     vertu ferait bien de la fuir, cent fois plus promptement
     encore qu'elle ne s'loignerait d'une personne corrompue.
     Elle est si calme, si heureuse, si peu inquite de son sort
     futur! Il semble enfin qu'elle se repose sur cette parole de
     l'vangile qui parat faite pour elle: Beaucoup de pchs
     lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aim!

     N'allez pas croire, pourtant, que ce spectacle d'une
     vieillesse paisible aprs une jeunesse un peu gare, drange
     mes principes. Je ne me fais pas plus forte qu'une autre, mon
     cher ami, et je sens surtout ma vertu bien solide, parce
     qu'elle est appuye sur le bonheur et sur l'amour Je rponds
     de moi, parce que je t'aime et que je te suis chre. Douze
     annes d'exprience m'ont assez prouv que mon coeur t'tait
     uniquement destin, mais, ta svrit dt-elle s'en alarmer,
     je n'aurais pas t si sre si tu n'avais pas t mon mari.
     Quelques annes plus tard, vers la fin du mois de janvier
     1813, madame d'Houdetot mourait  l'ge de quatre-vingt-trois
     ans, et ma grand'mre traait d'elle ce portrait que je
     retrouve dans un de ses cahiers. Madame d'Houdetot vient de
     mourir aprs une heureuse et longue carrire. Au milieu des
     orages publics, sa vieillesse a t paisible, sa mort douce
     et calme. Est-ce donc la puissance d'une raison exerce,
     est-ce le courage d'une me forte, est-ce enfin le concours
     des vnements qui ont donn  sa vie un aspect si gal, 
     ses derniers moments un repos si touchant? Non, sans doute.
     Son caractre ne devait pas la prmunir contre les choses qui
     heurtent la vie, mais il a d l'empcher de les rencontrer.
     Semblable  ces enfants aimables qu'un heureux instinct fait
     passer  ct de l'cueil sans l'avoir prvu ni en tre
     froisss, elle a travers le monde avec cette confiance qui
     n'accompagne ordinairement que la jeunesse, et qu'on est
     accoutum de respecter, parce qu'on sait qu'en essayant de
     l'avertir, on serait bien plus sr d'attrister que d'clairer
     sa touchante ignorance.

     Madame d'Houdetot tait ne dans une poque heureuse et
     brillante de notre monarchie. Les hommes de gnie qui
     avaient, en quelque sorte, illumin le rgne de Louis XIV,
     laissaient aprs eux en s'teignant une trace de lumire
     prolonge qui suffisait encore pour chauffer l'esprit de
     leurs successeurs. La longue et pacifique administration du
     cardinal de Fleury donnait aux arts et aux talents le temps
     de se dvelopper. Madame d'Houdetot put rencontrer
     facilement, ds sa jeunesse, les occasions de satisfaire les
     gots qu'elle apporta dans le monde. Marie comme on mariait
     alors, elle tint d'abord dans la socit la place qu'on y
     voit tenir  presque toutes les jeunes personnes. Depuis
     quinze ans jusqu' vingt les femmes se ressemblent  peu
     prs. leves dans les mmes habitudes, formes par la mme
     ducation, leur jeunesse se montre, avec plus ou moins
     d'agrments, mais toujours avec les mmes apparences des
     qualits absolument ncessaires  l'loge qu'on doit pouvoir
     faire d'une fille  marier. Aussi, la plupart du temps, se
     marient-elles qu'on ignore encore, mme leurs parents, mme
     elles-mmes, les qualits ou les dfauts qui dirigeront leur
     conduite.

     Il arrive de l que leurs premires actions dans la vie sont
     moins le rsultat de leurs penchants que celui de la seconde
     ducation qu'elles reoivent du monde et de l'poux qui les a
     choisies. Combien de femmes qui ne se sont connues qu'aprs
     avoir triomph de leurs sentiments, ou cd  leurs
     faiblesses! Combien se sont ignores, faute d'vnements qui
     eussent dvelopp leurs secrtes dispositions! Celle d'entre
     les femmes qui apporte d'avance des principes tablis, qui
     les conserve encore mme dans ses fautes, qui sait enfin les
     retrouver aprs, celle-l est sans doute d'une trempe forte
     et particulire. Madame d'Houdetot, dont cette digression ne
     nous a pas autant carts qu'on pourrait d'abord le supposer,
     ne peut pas tre assurment comprise dans cette classe.
     Cependant la couleur d'affection qu'elle a su donner 
     chacune des actions de sa vie, lui mrite une place
     particulire que justifie cette touchante uniformit. Madame
     d'Houdetot fut donc leve comme ses contemporaines. Des
     incidents particuliers la placrent dans une socit qui
     professait des opinions qui la sduisirent, sans l'garer.
     Entoure de gens de lettres, elle aima leur esprit, apprcia
     leurs talents, mais elle ne partagea point leurs passions.
     Lie surtout avec ceux qu'on appelait alors _les philosophes_
     ou _les acadmiciens_, sa jeune et riante imagination
     s'amusait de la forme piquante qu'ils savaient donner  la
     censure. Leur philanthropie gnrale, qu'on a vue s'alimenter
     souvent aux dpens des affections individuelles, plaisait 
     son coeur. Elle s'attachait aux principes d'une secte qui
     prchait l'amour de l'humanit, et qui n'avait pas prvu, ou
     peut-tre n'avait pas voulu prvoir, que les nouvelles
     institutions qu'ils voulaient fonder, ne pouvant s'lever que
     sur les ruines des anciennes, il en rsulterait un moment
     d'anarchie sociale, seule partie de leur plan qui ait t
     excute. Des voix amies prchaient  madame d'Houdetot une
     doctrine nouvelle, embellie du prestige de l'esprit et
     quelquefois du talent. Empresse de jouir, elle donnait peu
     de temps  la rflexion. Pour couter les avertissements de
     la raison, il faut soumettre le plaisir  quelques moments
     d'interrgne, qui auraient attrist madame d'Houdetot. Si la
     nature de ses liaisons l'a quelquefois entrane, si quelque
     ami sincre en a gmi, je doute qu'il ait jamais tent de la
     dtromper. Son erreur tait celle du coeur; le moyen de
     dtruire une semblable illusion?

     On ne peut gure porter plus loin que madame d'Houdetot, je
     ne dirai pas la bont, mais la bienveillance. La bont
     demande un certain discernement du mal; elle le voit et le
     pardonne. Madame d'Houdetot ne l'a jamais observ dans qui
     que ce soit. Nous l'avons vue souffrir  cet gard, souffrir
     rellement, lorsqu'on exprimait le moindre blme devant elle,
     et dans ces occasions elle imposait silence d'une manire qui
     n'tait jamais dsobligeante, car elle montrait tout
     simplement la peine qu'on lui faisait prouver. Cette
     bienveillance a prolong la jeunesse de ses sentiments et de
     ses gots. L'habitude du blme aiguise peut-tre l'esprit,
     beaucoup plus qu'elle ne l'tend, mais,  coup sr, elle
     dessche le coeur, et produit un mcontentement anticip qui
     dcolore la vie. Heureux celui qui meurt sans tre dtromp!
     Le voile clair et lger, qui sera demeur sur ses yeux,
     donnera  tout ce qui l'environne une fracheur et un charme
     que la vieillesse ne ternira point. Aussi madame d'Houdetot
     disait-elle souvent: Les plaisirs m'ont quitte, mais je
     n'ai pas  me reprocher de m'tre dgote d'aucun. Cette
     disposition la rendait indulgente dans l'habitude de la vie,
     et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des
     biens qu'elle avait apprcis elle-mme, et dont elle aimait
     le souvenir, car son me conservait une sorte de
     reconnaissance pour toutes les poques de sa vie.

     Par une suite du mme caractre, elle avait prouv de bonne
     heure un got trs vif pour la campagne. Avide de jouir de
     tout ce qui s'offrait  ses impressions, elle s'tait bien
     garde de ne pas connatre celles que peut inspirer la vue
     d'un beau site et d'une riante verdure. Elle demeurait en
     extase devant un point de vue qui lui plaisait, elle coutait
     avec ravissement le chant des oiseaux, elle aimait 
     contempler une belle fleur, et tout cela jusque dans les
     dernires annes de sa vie. Jeune, elle et voulu tout aimer,
     et ceux de ses gots qu'elle avait pu garder sur le soir
     de ses ans, embellissaient encore sa vieillesse, comme ils
     avaient concouru  parer cette heureuse poque qui nous permet
     d'attacher un plaisir  chacune de nos sensations.

     Madame d'Houdetot, qui aimait passionnment les vers, en
     faisait elle-mme de fort jolis. En les publiant, elle et
     acquis facilement une clbrit qu'elle tait loin de
     souhaiter, car toute espce de vanit fut trangre  son
     caractre. Elle se fit un amusement de son talent; ce talent
     fut aussi dirig par son coeur, et ajouta encore  ses
     plaisirs.

     Sur l'automne de sa vie, elle fut expose, comme une autre,
     aux tristes impressions produites par les mouvements
     politiques. Mais son aimable caractre sut encore la secourir
      cette funeste poque. Pendant le rgne de la Terreur, elle
     vcut  la campagne; sa retraite y fut respecte; ses parents
     s'y pressaient autour d'elle. Il se pourrait bien qu'elle
     n'et conserv de ce temps que le souvenir de l'obligation,
     impose alors, de se rapprocher les uns des autres, pour
     vivre dans cette intimit de famille et d'affection 
     laquelle le danger et l'inquitude donnaient un prix dont on
     ne se ft pas dout dam un temps de repos et de plaisirs.

     Rentre dans le monde, quand nos troubles cessrent, elle y
     rapporta sa bienveillance accoutume, et chercha  jouir
     encore des biens qui ne pouvaient lui chapper. Le besoin
     d'aimer, qui fut toujours le premier de ses besoins, la
     conduisit  faire succder  des amis qu'elle avait perdus,
     d'autres amis plus jeunes qu'elle choisit avec got, et dont
     la nouvelle affection la trompait sur ses pertes. Elle
     croyait honorer encore ceux qu'elle avait aims, et dont elle
     se voyait prive, en cultivant dans un ge avanc les
     facults de son coeur. Trop faible pour se soutenir dans sa
     vieillesse par ses seuls souvenirs, elle ne crut pas qu'il
     fallt cesser d'aimer avant de cesser de vivre. Une
     providence indulgente la servit encore en prservant ses
     dernires annes de l'isolement qui les accompagne
     ordinairement. Des soins assidus et dlicats embellirent ses
     vieux jours de quelques-unes des couleurs qui avaient gay
     son printemps; une amiti complaisante consentit  prendre
     avec elle la forme qu'elle tait accoutume de donner  ses
     sentiments. La raison, austre et dtrompe, pouvait
     quelquefois sourire de cette ternelle jeunesse de son coeur,
     mais ce sourire tait sans malignit, et, sur la fin de sa
     vie, madame d'Houdetot trouva encore dans le monde cette
     indulgence affectueuse que l'enfance aimable parat avoir
     seule le droit de rclamer.

     D'ailleurs, elle a prouv, par le courage et le calme
     qu'elle a montrs dans ses derniers moments, que l'exercice
     prolong des facults du coeur n'en affaiblit point
     l'nergie. Elle a senti qu'elle mourait, et cependant, en
     quittant une vie si heureuse, elle n'a laiss chapper que
     l'expression d'un regret aussi tendre que touchant, Ne
     m'oubliez pas, disait-elle  ses parents et  ses amis en
     pleurs autour de son lit de mort, j'aurais plus de courage
     s'il ne fallait pas vous quitter, mais du moins que je vive
     dans votre souvenir! C'est ainsi qu'elle ranimait encore par
     le sentiment une vie prte  s'teindre, et ces seuls mots:
     _J'aime!_ ont t le dernier accent que son me en s'exhalant
     ait port vers la Divinit. (P. R.)]

Paris tait, pendant cette absence, solitaire et paisible. La famille
impriale vivait disperse  la campagne. Je voyais quelquefois madame
Louis Bonaparte  Saint-Leu que son mari avait achet. Louis paraissait
exclusivement occup des embellissements de son jardin. Sa femme tait
solitaire, malade, et toujours craintive de laisser chapper un mot qui
lui dplt. Elle n'avait os ni se rjouir de l'lvation du prince
Eugne, ni pleurer son absence qui devenait indfinie. Elle crivait
peu, car elle ne croyait pas que le secret de ses lettres ft respect.

Dans une des visites que je lui fis, elle m'apprit que le bruit s'tait
rpandu que MM. de Polignac, enferms au chteau de Ham, avaient fait
des tentatives pour s'chapper, qu'on les avait transfrs au Temple,
qu'on accusait madame Bonaparte d'y prendre, par moi, un assez grand
intrt.

Cette accusation, dont madame Louis souponnait Murat d'tre l'auteur,
n'avait assurment aucun fondement; madame Bonaparte ne pensait plus 
ces deux prisonniers, et, moi, j'avais entirement perdu de vue la
duchesse de Polignac.

Je m'appliquai  vivre fort retire, afin de pouvoir rpondre par ma
solitude aux discours que l'on essayerait de tenir sur ma conduite; mais
je fus, de plus en plus, afflige de ces prcautions, et surtout de ne
pouvoir profiter de la place o je me trouvais, pour tre utile autant
que je l'aurais dsir, soit  l'empereur lui-mme, soit aux
personnes qui voulaient obtenir de lui, par moi, quelques grces.

Il y a dans mon humeur gnralement assez de bienveillance; de plus, je
mettais un peu d'amour-propre qui, je crois, n'tait pas mal entendu, 
servir ceux qui, dans le dbut, m'avaient blme, et  imposer silence 
leurs critiques de ma conduite, par une foule de services qui n'auraient
pas t sans gnrosit. Enfin, je croyais encore que l'empereur
s'attacherait des personnes rtives, par la permission qu'il
m'accorderait d'apporter jusqu' lui leurs sollicitations et leurs
besoins; et, comme je l'aimais encore, quoiqu'il m'inspirt plus de
crainte que par le pass, je souhaitais toujours qu'il se fit aimer.
Mais il fallut bien m'apercevoir que, mon plan n'tant pas toujours
approuv par lui, je pourrais m'en trouver dupe. Il fallut songer  me
dfendre, plutt que chercher  protger les autres. Je faisais sur tout
cela des rflexions qui m'affligeaient; puis, dans d'autres moments,
prenant mon parti, je m'arrangeais des ingalits de ma situation, me
dterminant  n'en regarder que le ct agrable. J'avais dans le monde
une petite considration qui me plaisait, de l'aisance, pourtant
accompagne d'un peu de gne, comme il arrive toujours aux gens dont la
fortune est peu solide, et dont les dpenses sont obliges. Mais j'tais
jeune, et je ne pensais pas beaucoup  l'avenir. La socit qui
m'entourait tait agrable, ma mre parfaite, mon mari aimable et bon,
mon fils an charmant[16a]; je vivais intimement avec ma soeur bonne et
spirituelle. Tout cela dtournait mes penses de la cour, et m'en
faisait supporter les inconvnients. Ma sant seule me donnait des
inquitudes de tous les moments; car elle tait mauvaise, et,
visiblement, une vie agite l'affaiblissait encore. Au reste, je ne
saurais trop dire pourquoi je me suis oublie  parler de moi dans ce
dtail; si jamais tout ceci doit tre lu par un autre que mon fils,
assurment il ne faudrait pas hsiter  le supprimer. Pendant le sjour
de l'empereur en Italie, il y eut  la Comdie Franaise deux succs:
_le Tartuffe de moeurs_, traduit ou plutt imit de l'_cole du
scandale_ de Sheridan, par M. Chron, et _les Templiers._ Ce M. Chron
tait un homme d'esprit qui avait t dput  l'Assemble lgislative;
il avait pous une nice de l'abb Morellet; j'tais extrmement lie
avec eux. L'abb avait crit  l'empereur pour qu'il donnt une place 
M. Chron.[16b] Au retour de ce voyage, le _Tartuffe de moeurs_ fut jou
devant Bonaparte; il s'en amusa tellement, qu'aprs s'tre inform prs
de M. de Rmusat de ce qu'tait l'auteur, et avoir appris de lui qu'il
mritait qu'on l'employt, dans un moment de facilit et de
bienveillance, il l'envoya prfet  Poitiers. Malheureusement pour sa
famille, il y mourut au bout de trois ans de sjour; sa femme est une
personne de beaucoup de mrite et d'esprit.

     [Note 16a: Les lettres de ma grand'mre, et ce n'en est pas
     le moindre prix, sont remplies de rcits sur l'esprit, la
     grce, les heureuses dispositions de ce jeune enfant. On me
     pardonnera d'en citer un exemple. Dans une lettre du 29
     floral an XIII (19 mai 1805), aprs quelques loges de la
     facilit de son fils  apprendre et  comprendre, elle
     ajoute: Je ne sais si, tout paternel que vous tes, vous ne
     sourirez pas de ce portrait que ma tendresse trace ainsi,
     mais je vous assure que je n'exagre rien, et si vous ne me
     croyez pas, consultez sa grand'mre (madame de Vergennes).
     Elle a une partie de surveillance sur lui dont elle
     s'acquitte avec une exactitude qui ne doit vous laisser
     aucune inquitude. Le petit couche prs d'elle, et, except 
     l'heure de ses leons, o on me l'envoie, il reste prs
     d'elle, ou dans le jardin,  jouer sous ses yeux. Il la
     rveille un peu matin, mais il me semble que cela l'amuse, et
     c'est ordinairement dans ce moment de la journe qu'elle lui
     donne ce qu'elle appelle la _leon d'esprit_; en effet, c'est
     alors qu'elle le fait causer. Elle s'est imagine de faire
     avec lui des dialogues des morts: Charles fait un
     interlocuteur, et ma mre un autre. Hier, le dialogue tait
     entre Nron et Talma. Aprs avoir parl de la tragdie,
     Charles, sous le nom du second, demanda  Nron s'il avait 
     Rome un premier chambellan charg de ses plaisirs. Aprs
     avoir rpondu, Nron questionne  son tour, et veut savoir
     quel tait le premier chambellan des Franais pendant la vie
     de Talma. Alors celui-ci vous nomme, et fait de grands loges
     de vous; aprs cela, il parle de votre famille, de votre
     femme qui est une bonne mre, et puis de votre belle-mre, et
     Talma ajoute avec un air confidentiel: Seigneur, si vous
     voulez me garder le secret, je vous dirai qu'il a une
     belle-mre qui est tout  fait folle de son petit-fils, et
     maman de rire, et d'tre ravie en me contant cela. Mais en
     voil assez sur ce marmot,  qui j'ai demand hier pourquoi
     je l'aimais tant, et qui m'a rpondu: Parce que je suis le
     fils de papa. Qu'en dites-vous? Est-ce que je ne l'lve pas
     bien? (P. R.)]

     [Note 16b: Malgr cette recommandation, personne ne
     s'tonnera, sans doute, que je n'aie pas supprim ces dtails
     personnels qui donnent  ce rcit du naturel et un intrt
     particulier. (P. R.)]

_Les Templiers_ avaient t lus  Bonaparte par M. de Fontanes,
approuvs dans quelques parties, blms dans d'autres. Il
voulait qu'on y fit quelques corrections, auxquelles Raynouard,
l'auteur, se refusa. L'empereur en demeura un peu piqu. Il ne trouva
pas trs bon que _les Templiers_ eussent un si grand succs. Il se pita
contre l'ouvrage, un peu contre l'auteur, et mit  les blmer l'un et
l'autre une sorte de petitesse et de despotisme, qui s'alliaient fort
bien chez lui, quand une personne ou une chose avait excit sa mauvaise
humeur. Tout cela arriva quand il fut revenu[16c]. En gnral, il aurait
voulu que son got et ses opinions servissent de rgle. Il avait pris 
gr la musique des _Bardes_, opra de Lesueur, et il tait tout prs de
trouver mauvais que le public de Paris n'en juget pas comme lui.

     [Note 16c: C'est seulement  son retour  Paris que
     l'empereur se livra  l'humeur dont il est ici parl, car
     voici ce qu'il crivait de Milan, le 12 prairial an XIII (1er
     juin 1805),  M. Fouch: Il me parait que le succs de la
     tragdie des _Templiers_ dirige les esprits sur ce point de
     l'histoire franaise. Cela est bien, mais je ne crois pas
     qu'il faille laisser jouer des pices dont les sujets
     seraient pris dans des temps trop prs de nous. Je lis dans
     un journal qu'on veut jouer une tragdie de Henri IV. Cette
     poque n'est pas assez loigne pour ne pas rveiller des
     passions. La scne a besoin d'un peu d'antiquit, et, sans
     porter de gne sur le thtre, je pense que vous devez
     empcher cela, sans faire paratre votre intervention. Vous
     pourriez en parler  M. Raynouard qui parait avoir du talent.
     Pourquoi n'engageriez-vous pas M. Raynouard  faire une
     tragdie du passage de la premire  la seconde race? Au lieu
     d'tre un tyran, celui qui lui succderait serait le sauveur
     de la nation. C'est dans ce genre de pices, surtout, que le
     thtre est neuf, car sous l'ancien rgime on ne les aurait
     pas permises. L'oratorio de Sal n'est pas autre chose; c'est
     un grand homme succdant  un roi dgnr. (P. R.)]

L'empereur partit de Gnes pour revenir directement  Paris. C'tait la
dernire fois qu'il voyait cette belle Italie o il semblait qu'il et
puis toutes les manires de frapper les hommes, comme gnral, comme
pacificateur et comme souverain. Il repassa le mont Cenis, et ordonna
les travaux qui devaient, ainsi qu'au Simplon, faciliter les
communications entre les deux nations. La cour se trouva aussi augmente
des grands seigneurs italiens et des dames qu'il y attacha. Il avait
dj pris des chambellans parmi les Belges, et on commena  entendre
autour de lui tous ces diffrents accents, qui variaient seuls les
formules obsquieuses qu'on lui adressait.

Il arriva, le 11 juillet,  Fontainebleau, et de l il vint s'tablir 
Saint-Cloud. Peu de temps aprs son arrive, _le Moniteur_ fut hriss
de notes animes et demi-menaantes qui annonaient l'orage que l'Europe
ne tarderait point  voir clater. Quelquefois ces notes renfermaient
certaines expressions marquantes qui dcelaient l'auteur qui les avait
dictes. Il en existe une de ce temps qui me frappa:

Les journaux anglais rapportaient qu'on avait imprim  Londres une
gnalogie suppose de la famille Bonaparte, qui faisait remonter assez
haut sa noblesse.

Ces recherches sont bien puriles, dit la note.  tous ceux qui
demanderaient de quel temps date la maison de Bonaparte, la rponse est
bien facile: Elle date du 18 brumaire.

Je revis l'empereur avec un mlange de sentiments, dont quelques-uns
taient pnibles. Il tait assez difficile de n'tre pas mu par sa
prsence; mais je souffrais en prouvant cette motion mle d'une
certaine dfiance qu'il commenait  m'inspirer[16d].

     [Note 16d: Les indiscrtions ou l'imprudence de M.
     Salembeni n'avaient pas seules caus quelque souci  mes
     grands-parents durant ce voyage en Italie. Voici une lettre
     de mon grand-pre qui donne des dtails sur une dnonciation
     plus srieuse,  laquelle ce passage fait allusion:

     Milan, 18 prairial an XIII (7 juin 1805).

     Je ne veux pas, ma chre amie, laisser partir Corvisart sans
     lui donner une lettre pour vous. Plus heureux que moi, il
     compte vous voir dans huit ou dix jours, et moi je ne peux me
     promettre ce plaisir que dans cinq semaines, au plus tt.
     Gardez pour vous ce que je vous dis de l'poque de mon
     arrive, parce que l'empereur veut laisser croire qu'il
     n'arrivera  Paris que dans deux mois, mais la vrit est que
     son projet serait d'arriver  Fontainebleau le 22 ou le 23,
     au plus tard, du mois prochain. J'ai encore un motif de vous
     crire par Corvisart, c'est que toutes nos lettres sont lues,
     ou dans le cas de l'tre, ce qui ne laisse pas de me gner
     fort quand je veux m'entretenir avec vous. C'est une lettre
     de Salembeni contenue dans un de mes paquets qui, lue  la
     poste, a occasionn son renvoi. Cela m'a empch bien des
     fois de vous crire  coeur ouvert, et m'a bien des fois
     rendu malheureux. J'aurais eu, par exemple,  vous prvenir,
     ma chre amie, que vous avez encore t calomnie auprs de
     l'empereur dans des rapports de Paris qui vous ont accuse
     d'avoir pris part  de mauvaises plaisanteries faites par
     madame de Damas sur le voyage en Italie et sur les frres de
     l'empereur. Sa Majest ne m'en a pas parl, mais il en a
     cependant t frapp, et en a parl  d'autres, plusieurs
     fois. Il parait vouloir exiger que vous rompiez absolument
     avec cette famille. Vous sentez ce que j'ai eu  rpondre aux
     personnes qui m'en ont parl de la part de l'empereur, sans
     me permettre de m'en expliquer avec lui. Vous pensez bien que
     je n'ai rien cru de cette absurde calomnie. Mais je voulais
     qu'on me dit quel est le dnonciateur. J'ai mme assur que,
     si c'tait un rapport de Fouch, je passerais entirement
     condamnation. On ne m'a rien rpondu, parce que, j'en suis
     sr, cela vient de M. dont les intrigues existent toujours,
     et toujours pour le mtier dlicat que nous lui avons vu
     faire cet hiver. Quoiqu'il ne convienne pas que vous criviez
     sur cela  l'empereur, ni  l'impratrice, vous pourriez
     cependant voir Fouch, et lui demander de vous rendre le
     service de vous dire, franchement, si ce sont ses rapports
     qui vous ont accuse. Vous pourriez peut-tre, aussi, vous
     expliquer un peu ouvertement avec lui, et il trouverait sans
     doute le moyen de nous servir. Si vous criviez 
     l'impratrice, ce qui serait bien, car vous ne lui crivez
     pas assez souvent, vous pourriez, sans rien dire de positif,
     toucher quelque chose de votre manire de vivre. Il me vient
     l'ide qu'il serait possible que votre soeur, qui frquente
     davantage les Damas, et donn lieu  quelque mprise. Voyez
     surtout cela avec votre bonne tte et vos rflexions
     ordinaires, et faite votre profit de ce que je puis vous
     mander, enfin, en toute sret, car il y a dj longtemps que
     cela dure. Ne croyez pas, d'ailleurs, que je sois pour cela
     maltrait par le matre. Il pourrait tre mieux, mais je n'ai
     pas lieu de me plaindre. Quant  l'impratrice elle ne me
     parle jamais que d'elle et de ce qui l'intresse
     personnellement. Il est impossible d'tre plus compltement
     personnelle qu'elle n'est devenue. Cependant, elle prend
     plaisir  se vanter de vos lettres, et elle les fait toujours
     lire  l'empereur. (P. R.)]

L'impratrice me revit avec amiti. Je lui livrai assez franchement les
peines secrtes que je ressentais. Je lui tmoignai ma surprise de voir
que, vis--vis de son poux, les dvouements passs ne dfendaient
nullement contre aucune prvention subite. Elle lui redit mes paroles.
Comme elles ne manquaient ni de vrit, ni de force, il les entendit
assez bien. Il revint toujours sur ce qu'il n'appelait _dvouement_ que
celui qui donnait toute la personne, tous les sentiments, toutes les
opinions, et rpta qu'il fallait que nous abandonnions jusqu' la plus
petite de nos anciennes habitudes pour n'avoir plus qu'une pense, celle
de son intrt et de ses volonts. Il promettait, en rcompense, une
grande lvation, beaucoup de fortune, bien des jouissances pour
l'orgueil, Je leur donnerai, disait-il en parlant de nous, de quoi se
moquer de ceux qui les blment aujourd'hui, et s'ils veulent rompre avec
mes ennemis, je mettrai mes ennemis  leurs pieds. Au reste, comme,
durant le sjour qu'il fit en France avant la campagne d'Austerlitz, son
esprit fut tendu vers des affaires fort importantes, nous emes alors
peu de tracas intrieurs, et notre position redevint assez douce.

Je me souviens, dans le moment, d'une petite anecdote qui n'a
d'importance que parce qu'elle peut encore servir  peindre cet homme
trange; et, pour cette raison, je ne crois pas devoir la passer sous
silence.

Le despotisme de sa volont s'tendait  mesure qu'il agrandissait le
cercle dont il voulait s'entourer. Il est trs vrai de dire qu'il et
voulu tre seul le matre des rputations, pour les faire et dfaire 
son gr. Il compromettait un homme, fltrissait une femme pour un mot,
sans aucune espce de prcautions. Mais il trouvait trs mauvais que le
public ost regarder et juger la conduite de ceux, ou de celles, qu'il
avait mis comme en sauvegarde sous l'aurole dont il s'entourait.

Pendant le voyage d'Italie, le rapprochement et l'oisivet des palais
avaient donn lieu  quelques galanteries plus ou moins srieuses, dont
on avait crit les rcits  Paris, et dont la mdisance s'tait un peu
amuse. Un jour que nous tions un assez grand nombre de dames du palais
djeunant avec l'impratrice, et parmi lesquelles se trouvaient celles
qui avaient t en Italie, Bonaparte entre tout  coup dans la salle 
manger, et, avec un visage assez gai, s'appuyant sur le dos du fauteuil
de sa femme, nous adresse aux unes et aux autres quelques paroles
insignifiantes; puis, nous questionnant toutes sur la vie que nous
menons, il nous apprend, d'abord  mots couverts, que, parmi nous, il y
en a quelques-unes qui sont l'objet des discours du public.
L'impratrice, qui connaissait son mari, et qui savait que, de paroles
en paroles, il pouvait aller trs loin, veut rompre cette conversation;
mais l'empereur, la suivant toujours, arrive en peu de moments  la
rendre assez embarrassante. Oui, mesdames, dit-il, vous occupez les
bons habitants du faubourg Saint-Germain. Ils disent, par exemple, que
vous, madame ***, vous avez telle liaison avec M. ***; que vous,
madame... en s'adressant ainsi  deux ou trois d'entre nous, les unes
aprs les autres. On peut se figurer aisment l'embarras dans lequel un
semblable discours nous mettait toutes. Je crois encore, en vrit, que
l'empereur s'amusait de ce malaise qu'il excitait: Mais, ajouta-t-il
tout  coup, qu'on ne croie pas que je trouve bons de semblables propos!
Attaquer ma cour, c'est m'attaquer moi-mme; je ne veux pas qu'on se
permette une parole, ni sur moi, ni sur ma famille, ni sur ma cour. Et
alors, son visage devenant menaant, son ton de voix plus svre, il fit
une longue sortie contre la partie de la socit de Paris qui se
montrait encore rebelle, disant qu'il exilerait toute femme qui
prononcerait un mot sur une dame du palais, et s'chauffant sur ce texte
absolument  lui seul, car aucune de nous n'tait tente de lui
rpondre. L'impratrice abrgea le djeuner, pour terminer une pareille
scne. Le mouvement qu'on fit interrompit l'empereur, qui s'en alla
comme il tait venu. Une de nos dames, bate admiratrice de _tout_
Bonaparte, tait toute prte  s'attendrir sur la bont d'un tel matre
qui voulait que notre rputation ft quelque chose de sacr. Mais madame
de ***, femme de beaucoup d'esprit, lui rpondit avec impatience: Oui,
madame, que l'empereur nous dfende encore de cette manire, et nous
serons perdues!

Il s'tonna beaucoup lorsque l'impratrice lui reprsenta le ridicule de
cette scne, et il prtendit toujours que nous devions lui savoir gr
de la chaleur avec laquelle il s'offensait, quand on nous attaquait.

Pendant son sjour  Saint-Cloud, il travailla beaucoup, et fit une
grande quantit de dcrets relatifs  l'administration des nouveaux
dpartements qu'il avait acquis en Italie. Il augmenta aussi son conseil
d'tat, auquel, de jour en jour, il donnait plus d'influence, parce
qu'il tait bien sr de l'avoir sous sa dpendance. Il se montra 
l'Opra, et fut bien reu des Parisiens; cependant il les trouvait
toujours un peu froids, en les comparant au peuple des provinces. Il
menait une vie pleine et srieuse, prenant quelquefois le dlassement de
la chasse, se promenant seulement une heure par jour, et ne recevant du
monde qu'une fois par semaine. Ces jours-l, la Comdie franaise venait
 Saint-Cloud, et y reprsentait des tragdies ou des comdies, sur un
trs joli thtre qu'on y avait construit. Ce fut alors que commencrent
les embarras de M. de Rmusat, pour amuser celui que M. de Talleyrand
appelait _l'inamusable_. En vain, on choisissait dans notre rpertoire
thtral quelques-uns de nos chefs-d'oeuvre; en vain, nos meilleurs
comdiens s'vertuaient  lui plaire; le plus souvent il apportait 
ces reprsentations un esprit proccup et distrait par la gravit de
ses rveries. Il s'en prenait  son premier chambellan,  Corneille, 
Racine, aux acteurs, du peu d'attention qu'il avait donn au spectacle.
Il aimait le talent, ou plutt la personne de Talma, avec qui il avait
eu quelque liaison, pendant l'obscurit de sa premire jeunesse. Il lui
donnait beaucoup d'argent, et le recevait familirement; mais Talma
lui-mme ne venait gure plus qu'un autre  bout de l'intresser. Tel
qu'un malade qui se prend aux autres du mauvais tat de sa sant, il
s'irritait de voir glisser sur lui les plaisirs qui convenaient 
autrui, et croyait toujours qu'en grondant et tourmentant, il ferait
inventer enfin ce qui arriverait  le distraire. Il fallait plaindre
trs srieusement l'homme charg de ses plaisirs. Malheureusement pour
nous, M. de Rmusat a t cet homme-l, et je pourrais dire ce qu'il a
eu  souffrir.

En ce mme temps, l'empereur se flattait encore de pouvoir lutter contre
les Anglais, par quelques succs maritimes. Les flottes runies,
espagnoles et franaises, faisaient souvent des tentatives; on essayait
de dfendre les colonies. L'amiral Nelson, nous poursuivant partout,
sans doute drangeait la plupart de nos entreprises, mais on le cachait
soigneusement, et  croire nos journaux, nous battions les Anglais
journellement.

Il est vraisemblable que le projet de la descente tait abandonn. Le
ministre anglais nous suscitait des ennemis redoutables sur le
continent. L'empereur de Russie, jeune et appel  l'indpendance par
son caractre, se blessait dj peut-tre de la prpondrance que
voulait exercer le ntre, et quelques-uns de ses ministres taient
souponns de favoriser la politique anglaise qui voulait qu'il devnt
notre ennemi. La paix avec l'Autriche ne tenait qu' un fil, le roi de
Prusse seul semblait dcid  demeurer notre alli.

Pourquoi, disait encore une note du _Moniteur_, tandis que l'empereur
de Russie exerce son influence sur la Porte, ne voudrait-il pas que
celui de France exert la sienne sur quelques parties de l'Italie?
Lorsque, avec le tlescope d'Herschell, il observe de la terrasse du
palais de Tauride ce qui se passe entre l'empereur des Franais et
quelques peuplades de l'Apennin, il n'exige pas sans doute que
l'empereur des Franais ne voie pas ce que devient cet ancien et
illustre empire de Soliman, et ce que devient la Perse. Il est  la
mode d'accuser la France d'ambition; cependant quelle a t sa
modration passe! etc., etc...

Au mois d'aot, l'empereur partit pour Boulogne. Il n'entrait plus alors
dans ses projets de visiter les flottilles, mais de passer en revue la
nombreuse arme qui campait dans le Nord, et qu'il n'allait point tarder
 faire marcher. Pendant cette absence, l'impratrice fit un voyage aux
eaux de Plombires; et je puis, il me semble, employer ce rpit 
revenir un peu sur nos pas, pour donner quelques dtails sur M. de
Talleyrand, dtails que, je ne sais pourquoi, j'ai omis jusqu' prsent.

On sait comment M. de Talleyrand, rentr en France depuis quelque temps,
fut nomm ministre des relations extrieures[17], par les soins de
madame de Stal qui indiqua ce choix au directeur Barras. Ce fut sous le
gouvernement des directeurs qu'il fit connaissance avec madame Grand.
Quoiqu'elle ne ft plus de la premire jeunesse, cette belle Indienne
tait encore remarque, alors, pour sa beaut. Elle voulait passer en
Angleterre o vivait son mari, et elle alla demander un passeport  M.
de Talleyrand. Sa visite et sa vue produisirent sur lui un tel effet,
apparemment, que le passeport ne fut point donn, ou devint inutile.
Madame Grand demeura  Paris, et, peu aprs, on la vit frquenter
l'htel des relations extrieures, et plus tard elle y fut loge.
Cependant Bonaparte tait premier consul; ses victoires et ses traits
avaient amen  Paris les ambassadeurs des premires puissances de
l'Europe, et une foule d'trangers. Les hommes obligs, par leur tat,
de frquenter M. de Talleyrand, prenaient assez bien leur parti de
trouver  sa table et dans son salon madame Grand qui en faisait les
honneurs; seulement, ils s'tonnaient de la faiblesse qui avait consenti
 mettre dans une telle vidence une femme belle seulement, et d'un
esprit si mdiocre, et d'un caractre si difficile, qu'elle blessait
continuellement M. de Talleyrand par les platitudes qui lui chappaient,
comme elle troublait son repos par l'ingalit de son humeur. M. de
Talleyrand a de la douceur et un grand _laisser aller_ pour toutes les
habitudes journalires. Il est assez ais de le dominer en
l'effarouchant, parce qu'il n'aime point le bruit, et madame Grand
employait, assez habilement, ses charmes et ses exigences pour le
dominer.

     [Note 17: Le 15 juillet 1797. Il tait rentr en France
     depuis le mois de septembre 1795. (P. R.)]

Cependant, quand il fut question de prsenter les ambassadrices chez le
ministre, il s'leva des difficults. Quelques-unes ne voulurent point
tre exposes  tre reues par madame Grand. Elles se plaignirent, et
ces mcontentements parvinrent aux oreilles du premier consul. Aussitt,
il eut avec M. de Talleyrand,  ce sujet, un entretien dcisif, et il
dclara  son ministre qu'il devait bannir madame Grand de sa maison.
Celle-ci,  peine eut-elle appris une pareille dcision, qu'elle vint
trouver madame Bonaparte; et,  force de larmes et de supplications,
elle obtint qu'elle lui procurt une entrevue avec Bonaparte. Elle ne
fut pas plus tt en sa prsence, qu'elle tomba  ses genoux et le supplia
de rvoquer un arrt qui la rduisait au dsespoir. Bonaparte finit par
tre mu des pleurs et des cris de cette belle personne; et aprs
l'avoir un peu calme: Je ne vois qu'un moyen, dit-il. Que Talleyrand
vous pouse, et tout sera arrang; mais il faut que vous portiez son
nom, ou que vous ne paraissiez plus chez lui. Madame Grand fut trs
satisfaite de cette dcision. Le consul la rpta  M. de Talleyrand en
ne lui donnant que vingt-quatre heures pour se dterminer. On a dit
qu'il avait trouv un malin plaisir  le faire marier, et qu'il tait
secrtement charm de cette occasion de le fltrir, et, suivant son
systme favori, de se donner ainsi une garantie de plus de la fidlit
que celui-ci serait forc de lui garder. Il est bien possible que cette
ide soit entre dans sa tte; il est certain aussi que madame
Bonaparte, sur laquelle les larmes avaient toujours un extrme empire,
usa de tout son crdit auprs de son poux, pour le rendre favorable 
madame Grand.

M. de Talleyrand rentra chez lui, assez troubl de la prompte
dtermination qu'on exigeait de lui. Il y fut accueilli par des scnes
violentes; on l'attaqua avec tous les moyens qui devaient le plus
puiser sa rsistance; il fut press, poursuivi, agit contre ses
inclinations. Un reste d'amour, la puissance de l'habitude, peut-tre
aussi la crainte d'irriter une femme qu'il est impossible qu'il n'et
pas mise dans quelques-uns de ses secrets, le dterminrent. Il cda,
partit pour la campagne, et trouva dans un village de la valle de
Montmorency un cur qui consentit  le marier. Deux jours aprs on
apprit que madame Grand tait devenue madame de Talleyrand, et tous les
embarras du Corps diplomatique furent aplanis. Il parat que M. Grand,
qui habitait en Angleterre, quoique peu dsireux de retrouver une femme
avec laquelle il avait rompu depuis longtemps, ne ngligea point
l'occasion de se faire payer alors chrement les rclamations contre ce
mariage dont il menaa,  plusieurs reprises, les deux nouveaux poux.
Pour avoir quelques distractions dans sa propre maison, M. de Talleyrand
fit venir de Londres la fille d'une de ses amies qui, en mourant, lui
avait recommand cette enfant. C'est cette petite Charlotte qu'on a vu
lever chez lui, et qu'on a crue, trs faussement, tre sa fille. Il s'y
attacha vivement, soigna beaucoup son ducation, et,  l'ge de dix-sept
ans, l'ayant adopte et dcore de son nom, il l'a marie  son cousin
le baron de Talleyrand. Elle se conduit fort bien aujourd'hui, et elle
est venue  bout de gagner la bienveillance des Talleyrand, tous d'abord
assez justement mcontents de ce mariage.

Les gens qui connaissent M. de Talleyrand, qui savent  quel point il
porte la dlicatesse du got, l'habitude d'une conversation fine et
spirituelle, et le besoin d'un repos intrieur, se sont tonns qu'il
ait uni sa vie  celle d'une personne qui le choquait  tous les moments
de la journe. Il est donc assez vraisemblable que des circonstances
imprieuses l'ont forc, et que la volont de Bonaparte, et le peu de
temps qu'on lui a donn pour se dterminer, se sont opposs  la
rupture, qui, dans le fond, lui et bien mieux convenu. En effet, quelle
diffrence pour M. de Talleyrand, si, en s'affranchissant d'un tel joug,
il et ds lors pris pour but de sa conduite son rapprochement futur
avec l'glise qu'il avait abandonne! Sans oser lui souhaiter que ce
retour et t fait avec une vritable bonne foi, combien il et gagn
de considration, si, plus tard, quand tout fut  peu prs recr et
replac, il et revtu l'automne de sa vie de la pourpre romaine, et du
moins rpar, pour le monde, le scandale de sa vie! Cardinal, grand
seigneur, homme vraiment distingu, il aurait eu des droits  tous les
respects,  tous les gards, et sa marche n'aurait pas eu ce caractre
d'embarras et d'hsitation qui l'a tant gn depuis. Mais dans la
situation o il s'est mis, quelles prcautions n'a-t-il pas d prendre
pour chapper, autant que possible, au ridicule toujours suspendu sur
lui! Sans doute il s'est mieux tir qu'un autre de l'trange vidence
dans laquelle il tait. Un profond silence sur les ennuis secrets, les
apparences d'une complte indiffrence pour les niaiseries qui
chappaient  sa compagne et pour les carts qu'elle se permit, un peu
de hauteur  l'gard de ceux qui auraient tent de sourire de lui ou
d'elle, une extrme politesse qui appelait la bienveillance, un grand
crdit, une considration politique immense, une fortune norme,
dpense noblement, une patience  toute preuve pour dvorer l'insulte,
une grande habilet pour s'en venger  propos, voil ce qu'il opposa,
avec une suite vraiment remarquable, au blme gnral qu'il avait
excit, mais qui ne savait sous quelle forme se montrer; et, malgr ses
fautes qui sont immenses, le mpris public n'a jamais os l'atteindre.
Mais il ne faut pas croire qu'intrieurement il n'ait pas t puni de
son imprudente conduite. Priv de tout bonheur intime,  peu prs
brouill avec sa famille qui ne pouvait gure se mettre en relations
avec madame de Talleyrand, il fut forc de se livrer  une vie toute
factice, qui pt l'arracher  l'ennui de sa maison, et peut-tre 
l'amertume de ses secrtes penses.

Les affaires publiques le servirent et l'occuprent; il livra au jeu le
temps qu'elles lui laissaient. Toujours environn d'une cour nombreuse,
donnant aux affaires ses matines,  la reprsentation le soir, et la
nuit aux cartes, jamais il ne s'exposait au tte--tte fastidieux de sa
femme, ni aux dangers d'une solitude qui lui et inspir de trop
srieuses rflexions. Toujours attentif  se distraire de lui-mme, il
ne venait chercher le sommeil que lorsqu'il tait sr que l'extrme
fatigue lui permettrait de l'obtenir.

Au reste, l'empereur, par sa conduite  l'gard de madame de Talleyrand,
ne le ddommagea point de l'obligation qu'il lui avait impose. Il la
traita toujours froidement, et souvent avec impolitesse, ne lui
accordant jamais sans difficults les distinctions accordes au rang o
elle tait appele, et ne dissimulant point la dplaisance qu'elle lui
inspirait, mme dans les temps o M. de Talleyrand avait encore toute sa
confiance. Ce dernier dvora tout, et ne laissa jamais chapper la
moindre plainte. Il arrangea les choses pour que sa femme se montrt peu
 la cour; elle recevait tous les trangers,  certains jours les
personnes qui tenaient au gouvernement; elle ne faisait gure de
visites; on n'en exigeait point d'elle; on la comptait pour rien. Il
tait clair que, pourvu qu'en entrant et en sortant de son salon on lui
ft une rvrence, M. de Talleyrand n'en demandait pas davantage.
J'oserais, en finissant, dire qu'il parut toujours porter, avec un
courage parfaitement rsign, le _tu l'as voulu_ de la comdie.

La suite de ces mmoires me ramnera  parler de M. de Talleyrand, quand
j'aurai atteint le temps de notre liaison avec lui[18].

     [Note 18: Cette liaison de mes grands-parents avec M. de
     Talleyrand, commence pendant le sjour de mon grand-pre 
     Milan, devenait prcisment plus intime dans la mme anne.
     Voici ce que ma grand'mre crivait de lui  son mari, le 6
     vendmiaire an XIV (28 sept. 1805): J'ai t rellement
     contente du ministre. Dans une petite audience qu'il m'a
     donne, il m'a tmoign de l'amiti  sa manire. Vous pouvez
     lui dire qu'il a t bien aimable, que je vous l'ai crit.
     Cela ne fait jamais de mal. Je lui ai dit, en riant: Aimez
     donc mon mari; cela ne vous donnera pas grand'peine, et cela
     me fera plaisir. Il m'a assur qu'il vous aimait, _et je
     l'ai cru_. Il prtend que nous nous ennuyons trop  la cour
     pour ne pas devenir toutes un peu galantes, _moi_, dit-il,
     _un peu plus tard que les autres, parce que je ne suis pas
     tout  fait bte, et que l'esprit est la plus sre
     sauvegarde_. J'avais envie de lui dire qu'il n'en tait pas
     la preuve, et que je sentais en moi une bien meilleure
     dfense, qui est tout entire dans ce sentiment si doux, si
     exclusif que tu as su m'inspirer, et qui fait le bonheur de
     ma vie, mme en ce moment o il me cause de vifs chagrins.
     Ce chagrin, c'tait l'absence. (P. R.)]

Je n'ai point connu madame Grand dans l'clat de sa jeunesse et de sa
beaut, mais j'ai entendu dire qu'elle avait t une des plus charmantes
personnes de son temps. Grande, sa taille avait toute la souplesse et
l'abandon gracieux si ordinaire aux femmes de son pays. Son teint tait
blouissant, ses yeux d'un bleu anim; le nez un peu court, retrouss
et, par un hasard assez singulier, lui donnant quelque ressemblance avec
M. de Talleyrand. Ses cheveux, d'un blond particulier, avaient une
beaut qui passa presque comme un proverbe. Je crois qu'elle devait
avoir au moins trente-six ans, quand elle pousa M. de Talleyrand.
L'lgance de sa taille commenait  disparatre un peu, par
l'embonpoint qu'elle prit alors, qui a fort augment depuis, et qui a
fini par dtruire la finesse de ses traits et la beaut de son teint
devenu fort rouge. Elle a le son de voix dsagrable, de la scheresse
dans les manires, une malveillance naturelle  l'gard de tout le
monde, et un fonds de sottise inpuisable, qui ne lui a jamais permis de
rien dire  propos. Les amis intimes de M. de Talleyrand ont toujours
t les objets de sa haine particulire, et l'ont cordialement dteste.
Son lvation lui a donn peu de bonheur, et ce qu'elle a eu  souffrir
n'a jamais excit l'intrt de personne[19].

     [Note 19: Le bref du pape, qui relevait M. de Talleyrand
     des excommunications encourues, tait alors considr, par
     lui, comme une permission de devenir laque, et mme de se
     marier, quoique rien de pareil n'y soit dit expressment. On
     peut s'en convaincre en lisant l'ouvrage trs intressant de
     sir Henry Lytton Bulwer, qui me parat tre ce qu'on a crit
     de plus juste et de plus bienveillant  la fois, sur son
     esprit, sur sa personne et sur l'influence, tant de fois
     utile  la France, qu'il a exerce en Europe. Quant  son
     mariage, l'auteur en parle ainsi: La dame qu'il pousa, ne
     dans les Indes orientales, et spare de M. Grand, tait
     remarquable par sa beaut autant que par son peu d'esprit.
     Tout le monde a entendu l'anecdote  propos de sir George
     Robinson, auquel elle demandait des nouvelles de son
     domestique _Friday_. Mais M. de Talleyrand dfendait son
     choix en disant: Une femme d'esprit compromet souvent son
     mari, une femme stupide ne compromet qu'elle-mme. (Essai
     sur Talleyrand par sir Henry Lytton Bulwer G. C. B, ancien
     ambassadeur, trad. de l'anglais par M. G. Perrot) (P. R.)]

Tandis que l'empereur passait en revue toute son arme, madame Murat
alla lui faire une visite  Boulogne, et il exigea que madame Louis
Bonaparte, qui avait accompagn son mari aux eaux de Saint-Amand,
l'allt joindre aussi, et lui ment son fils. Il lui arriva plus d'une
fois de parcourir les rangs de ses soldats avec cet enfant dans ses
bras. Cette arme tait alors admirablement belle, soumise  une exacte
discipline, anime, bien pourvue, et fort impatiente de la guerre. Ses
dsirs ne tardrent pas  tre satisfaits. Malgr les rapports de nos
journaux, nous tions presque toujours arrts dans tout ce que nous
tentions sur mer pour protger nos colonies; l'entreprise de la descente
paraissait de jour en jour plus prilleuse; il fallait frapper l'Europe
par quelque nouveaut moins douteuse.

Nous ne sommes plus, disaient les notes du _Moniteur_ en s'adressant
aux Anglais, ces Franais si longtemps vendus et trahis par des
ministres perfides, des matresses avides et des rois fainants. Vous
marchez vers une invitable destine.

Nous livrmes un combat naval  la hauteur du cap Finistre, combat dont
les deux nations, anglaise et franaise, firent une victoire, o sans
doute la bravoure nationale opposa une forte rsistance  la science de
l'ennemi, mais qui n'eut d'autre rsultat que de faire rentrer notre
flotte dans le port. Peu aprs, nos journaux retentirent de plaintes sur
les outrages que le pavillon vnitien avait prouvs, depuis qu'il
dpendait de l'Autriche. On sut bientt que les troupes autrichiennes se
mettaient en mouvement, que l'alliance entre les deux empereurs
d'Autriche et de Russie tait dcide contre nous. Les journaux anglais
annoncrent avec triomphe la guerre continentale.

On fta cette anne le jour de naissance de Bonaparte, avec beaucoup de
pompe, d'un bout de la France  l'autre. Il revint de Boulogne le 3
septembre, et, dans ce temps, le Snat rendit un dcret par lequel, on
dut reprendre au 1er janvier 1806 le calendrier grgorien. Ainsi
disparurent peu  peu les dernires traces de la Rpublique qui avait
dur, ou paru durer, treize ans.




CHAPITRE XIV.

(1805.)


M. de Talleyrand et M. Fouch.--Discours de l'empereur au Snat.--Dpart
de l'empereur.--Les bulletins de la grande arme.--Misre de Paris
pendant la guerre.--L'empereur et les marchaux.--Le faubourg
Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rmusat  Vienne.


 l'poque dont je parle, M. de Talleyrand tait encore mal avec Fouch
et, ce qui est assez curieux  dire, je me souviens que ce dernier
l'accusait de manquer de conscience et de bonne foi. Il se souvenait
toujours que, lors de l'attentat du 3 nivse[20], M. de Talleyrand
l'avait fortement accus de ngligence auprs de Bonaparte, et n'avait
pas peu contribu  le faire renvoyer. Revenu au ministre, il gardait
secrtement sa rancune, et ne laissait gure chapper d'occasion de la
satisfaire, par des moqueries pres et un peu cyniques, qui, d'ailleurs,
faisaient le ton ordinaire de sa conversation. MM. de Talleyrand et
Fouch ont t deux hommes vraiment remarquables, et tous deux trs
utiles  Bonaparte; mais on ne pouvait pas voir moins de ressemblance et
de points de contact entre deux personnages dans de si continuelles
relations. L'un avait gard fidlement les manires gracieusement
insolentes (si on peut se servir de cette expression) des grands
seigneurs de l'ancien rgime. Fin, silencieux, mesur dans ses discours,
froid dans son abord, aimable dans la conversation, ne tenant sa force
que de lui seul, car il n'avait dans sa main aucun parti, ses fautes
mmes et, pour dire tout, la fltrissure de l'oubli de son ancien tat,
ne paraissaient point une garantie suffisante aux rvolutionnaires qui
le connaissaient si adroit et si souple, qu'ils le supposaient
conservant toujours des moyens de leur chapper. D'ailleurs, il ne se
livrait  personne, impntrable sur les affaires dont il tait charg,
et sur l'opinion qu'il avait du matre qu'il servait; et, pour achever
de le peindre, affectant une sorte de nonchalance, ne ngligeant aucune
de ses aises, soign dans sa toilette, parfum, amateur de bonne chre
et de toutes les jouissances du luxe, jamais empress auprs de
Bonaparte, sachant se faire souhaiter par lui, ne le flattant point en
public, et comme sr de lui demeurer constamment ncessaire.

     [Note 20: La machine infernale.]

Fouch, au contraire, vritable produit de la Rvolution, sans soin de
sa personne, portait les broderies et les cordons qui annonaient ses
dignits comme s'il ddaignait de les arranger sur lui, s'en moquant
mme dans l'occasion, actif, anim, toujours un peu inquiet; bavard,
assez menteur, affectant une sorte de franchise qui pouvait bien tre le
dernier degr de la ruse, se vantant volontiers, assez dispos  se
livrer au jugement des autres en racontant sa conduite, ne cherchant
gure  se justifier que par le mpris d'une certaine morale ou
l'insouciance d'une certaine approbation; mais il conservait avec un
soin qui, quelquefois, inquitait Bonaparte, des relations avec un parti
que l'empereur se croyait oblig de mnager dans sa personne. Au travers
de tout cela, Fouch ne manquait pas d'une sorte de bonhomie; il avait
mme quelques qualits intrieures. Il tait bon mari d'une femme laide
et assez ennuyeuse, et trs bon, mme trs faible pre. Il envisageait
les rvolutions dans leur ensemble, il hassait les tracasseries
partielles, les soupons journaliers, et c'est par suite de cette
disposition que sa police ne suffisait point  l'empereur. L o il
voyait du mrite, il lui rendait justice; on n'a point racont de lui de
vengeances qui lui aient t personnelles, et il ne s'est pas montr
capable de jalousies prolonges. Il est mme vraisemblable que, s'il est
rest plusieurs annes ennemi de M. de Talleyrand, c'est encore moins
parce qu'il avait  se plaindre de lui, que parce que l'empereur a pris
soin d'entretenir cette froideur entre deux hommes dont il et cru
l'union dangereuse pour lui. Et, en effet, c'est  peu prs vers le
temps o ils se sont rapprochs qu'il a commenc  se dfier d'eux, et 
les loigner un peu de ses affaires.

Mais, en 1805, M. de Talleyrand avait un crdit bien plus tendu que
Fouch. Il s'agissait de fonder une royaut, d'imposer  l'Europe et 
la France, par une diplomatie habile et par la pompe d'une cour, et le
ci-devant grand seigneur tait bien meilleur  consulter sur tout cela.
Il avait une immense rputation en Europe; on lui connaissait des
opinions conservatrices, qui semblaient aux souverains trangers une
morale suffisante pour eux. L'empereur, pour inspirer confiance  ses
voisins, avait besoin de faire suivre sa signature de celle de son
ministre des affaires trangres. Il lui pardonna cette flatteuse
distinction, tant qu'il la crut ncessaire  ses projets.

L'agitation dans laquelle tait l'Europe, au moment o la rupture avec
la Russie et l'Autriche clata, redoubla les entretiens de l'empereur
avec M. de Talleyrand; et, quand il partit pour commencer la campagne,
le ministre alla s'tablir  Strasbourg afin d'tre  porte de se
rendre prs de l'empereur au moment o le canon franais aurait marqu
l'heure des ngociations.

Vers le milieu de septembre, le bruit d'un prochain dpart se rpandit 
Saint-Cloud. M. de Rmusat reut l'ordre de se rendre  Strasbourg, et
d'y faire prparer le logement imprial; et l'impratrice dclara si
vivement l'intention de suivre son poux qu'il fut dcid qu'elle irait
 Strasbourg avec lui. Une cour assez nombreuse devait les suivre. Mon
mari s'loignant, j'aurais fort souhait de l'accompagner, mais je
devenais de plus en plus malade, et hors d'tat de faire un voyage. Il
fallut donc me soumettre  cette nouvelle sparation, bien autrement
triste que l'autre. C'tait la premire fois, depuis mon installation 
cette cour, que je voyais l'empereur partir pour l'arme. Les dangers
qu'il allait courir ranimrent tout l'attachement que je lui portais. Je
ne me sentais plus la force de lui rien reprocher quand je le voyais
s'loigner pour un si grave motif, et la pense que, de tant de
personnes qui partaient avec lui, il y en aurait peut-tre quelques-unes
que je ne devais plus revoir, me serrait le coeur au milieu du salon de
Saint-Cloud, et quelquefois me faisait venir les larmes aux yeux. Tout
autour de moi, je voyais des femmes, des mres navres, qui n'osaient
pourtant pas laisser voir leur douleur tant tait grande la crainte de
dplaire! De mme les militaires affectaient cette insouciance, parade
ncessaire de leur tat. Mais,  cette poque il y en avait dj un bon
nombre qui, parvenus  une fortune satisfaisante et ne pouvant pas
prvoir l'lvation presque gigantesque o la continuit des guerres les
a ports depuis, regrettaient sincrement la vie opulente et tranquille
dont ils avaient pris l'habitude depuis quelques annes.

En France, la loi de la conscription s'excutait avec svrit et
agitait les provinces;  Paris, les partis se flattaient que bien des
choses allaient tre remises en question, et on envisageait avec assez
de froideur la nouvelle gloire que nos armes devaient acqurir. Mais le
soldat, l'officier simple, taient pleins d'ardeur et d'esprance, et
volaient aux frontires avec cet empressement qui prsage le succs.

Le 20 septembre, cet article parut dans _le Moniteur_:

L'empereur d'Allemagne, sans ngociations ni explications pralables,
et sans dclaration de guerre, a envahi la Bavire. L'lecteur s'est
retir  Wurtzbourg, o toute l'arme bavaroise s'est runie.

Le 23, l'empereur se rendit au Snat; il y porta le dcret qui rappelait
les rserves des conscrits de cinq annes. Le ministre de la guerre,
Berthier, lut un rapport sur la guerre qu'on allait faire, et le
ministre de l'intrieur dmontra la ncessit de faire garder les ctes
par des gardes nationales.

Le discours de l'empereur fut simple et imposant; on l'approuva
gnralement; les sujets de plaintes que nous pouvions avoir contre
l'Autriche furent longuement exposs dans _le Moniteur_. Nul doute que
l'Angleterre, sinon inquite, du moins fatigue par le sjour de nos
troupes sur les ctes, n'ait employ toute sa politique  soulever
contre nous des ennemis sur le continent, et que la cration du royaume
d'Italie, et surtout sa runion  l'empire franais, n'aient
suffisamment inquit le cabinet autrichien.  moins de connatre les
secrets de la diplomatie  cette poque, ce dont je suis fort loigne,
on ne s'explique pas comment l'empereur de Russie rompit avec nous. Il
est prsumable que des gnes commerciales commencrent  lui donner de
l'inquitude dans ses relations avec l'Angleterre.

J'ajouterai, si l'on veut, les paroles de Napolon lui-mme, qui  cette
poque disait: L'empereur Alexandre est jeune, il veut tter de la
gloire, et comme tous les enfants, suivre une route diffrente de celle
qu'a suivie son pre. Je n'expliquerai pas davantage la neutralit que
garda le roi de Prusse, qui nous fut si avantageuse, et qui lui devint
si fatale, puisqu'elle ne fit que reculer sa perte d'une anne. Il me
semble que l'Europe se trompa; il fallait mieux deviner l'empereur,
consentir franchement  lui cder toujours, ou s'entendre tous pour
l'craser ds son dbut.

Mais revenons  mon rcit, dont je me suis carte pour traiter une
matire trop au-dessus de mes forces.

Je passai  Saint-Cloud les derniers jours qui prcdrent le dpart.
L'empereur travaillait sans relche; quand il tait fatigu, il se
couchait quelques heures dans la journe, pour se relever au milieu de
la nuit. Du reste, il avait de la srnit, mme plus de grce que dans
un autre temps; il recevait du monde comme de coutume, assistait 
quelques spectacles, et se ressouvint  Strasbourg d'envoyer au comdien
Fleury une gratification, parce que, deux jours avant son dpart, il
avait jou devant lui _le Menteur_ de Corneille qui l'avait amus.

Quant  l'impratrice, elle avait toute la confiance dont la femme de
Bonaparte devait avoir contract l'habitude. Satisfaite de le suivre, et
d'chapper par ce moyen aux discours parisiens qui l'effrayaient,  la
surveillance de ses beaux-frres,  l'ennui du palais de Saint-Cloud,
s'amusant d'une reprsentation nouvelle, elle envisageait une campagne
comme un voyage, et conservait un calme qui, ne pouvant tenir  de
l'indiffrence, vu sa situation, renfermait au fond quelque chose de
flatteur pour celui qu'elle croyait fermement que la fortune n'oserait
abandonner. Louis Bonaparte, infirme, devait demeurer  Paris, et il
avait l'ordre, ainsi que sa femme, de recevoir du monde. Joseph
prsidait les conseils d'administration du Snat. Log au Luxembourg, il
devait aussi y tenir une cour. La princesse Borghse faisait des remdes
 Trianon; madame Murat se retirait  Neuilly o elle embellissait une
demeure charmante; Murat suivait l'empereur  l'arme. M. de Talleyrand
devait demeurer  Strasbourg, jusqu' nouvel ordre. M. Maret
accompagnait l'empereur: il tait le grand rdacteur des bulletins.

Le 24, l'empereur partit, et il arriva  Strasbourg sans s'arrter. Je
revins tristement  Paris rejoindre mes enfants, ma mre, et ma soeur
inquite et spare de M. de Nansouty qui commandait une division de
cavalerie.

Ds le dpart de l'empereur, on commena  rpandre  Paris des bruits
d'invasion sur nos ctes, et en effet peut-tre et-on pu tenter une
telle expdition, mais, heureusement, nous n'avions pas affaire  des
ennemis aussi audacieusement entreprenants que nous; et,  cette poque,
les Anglais taient loin d'avoir dans leurs troupes de terre la
confiance que, depuis, elles ont mrit de leur inspirer.

Le resserrement de l'argent se fit presque aussitt sentir; un peu plus
tard, les payements de la Banque furent suspendus; l'argent devint cher,
jusqu' se vendre  un prix trs lev. J'entendais dire que notre
commerce d'exportation ne suffisait point  nos besoins, et que la
guerre l'arrtait tout  fait et haussait le prix de tout ce qui nous
venait du dehors. L, dit-on, tait la cause de cette gne subite que
nous prouvions[21].

     [Note 21: Depuis la chute des assignats, a dit M. Thiers
     (t. VI, p. 31), le numraire, quoiqu'il et promptement
     reparu, tait toujours demeur insuffisant, par une cause
     facile  comprendre. Le papier-monnaie, tout en tant
     discrdit ds le premier jour de son mission, avait
     nanmoins fait l'office de numraire, pour une partie
     quelconque des changes, et avait expuls de France une
     partie des espces mtalliques. La prosprit publique,
     subitement restaure sous le consulat, n'avait cependant pas
     assez dur pour ramener l'or et l'argent sortis du pays. S'en
     procurer tait,  cette poque, l'un des soins constants du
     commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide
     dveloppement, parce qu'elle fournissait, au moyen de ses
     billets parfaitement accrdits, un supplment de numraire,
     la Banque de France avait la plus grande peine  maintenir
     dans ses caisses une rserve mtallique proportionne 
     l'mission de ses billets. Une portion considrable de notre
     numraire tait transporte  Hambourg, Amsterdam, Gnes,
     Libourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafs
     que les Anglais y faisaient entrer, par le commerce libre ou
     par la contrebande. Tous les commerants du temps se
     plaignaient de cet tat de choses, et ce sujet tait
     journellement discut  la Banque par les ngociants les plus
     clairs de France. Cette situation, dcrite par M. Thiers
     pour le mois de septembre 1805, s'tait fort aggrave par la
     dclaration de guerre. La suspension des payements de _la
     caisse de consolidation_ en Espagne, les embarras de la
     compagnie des _Ngociants runis_, la suspension des
     payements de la Banque, les faillites nombreuses,  Paris et
     en province, furent les premiers effets de la campagne
     d'Austerlitz. (P. R.)]

Les inquitudes particulires venaient encore ajouter  la tristesse
gnrale. Dj beaucoup de familles distingues avaient livr leurs
enfants  la carrire des armes et tremblaient sur leur destine. Quelle
attente pour des parents, que celle de ces bulletins qui pouvaient
apprendre, tout  coup, la perte de ce qu'on avait de plus cher! Quel
supplice Bonaparte a impos  des mres,  des femmes pendant tant
d'annes! Il s'est quelquefois tonn de la haine qu'il a fini par
inspirer; pouvait-on lui pardonner une anxit si douloureuse et si
prolonge, tant de larmes rpandues, de nuits sans sommeil et de
journes pleines d'pouvante? S'il a bien voulu y regarder, il aura vu
qu'il n'est pas un sentiment naturel qu'il n'ait froiss.

Avant son dpart, pour offrir un dbouch  la noblesse, il s'avisa de
crer ce qu'on appela _la garde d'honneur_. Il en donna le commandement
 son grand matre des crmonies. Il tait presque plaisant de voir
l'empressement que M. de Sgur mettait  former ce corps, le zle que
certains personnages tmoignaient pour y entrer, et l'anxit
qu'prouvaient quelques chambellans, qui se persuadaient que l'empereur
les approuverait fort en leur voyant changer leur habit rouge contre un
uniforme. Je n'oublierai jamais la surprise, et presque l'effroi que me
causa M. de Luay, prfet du palais, douce et craintive crature,
lorsqu'il vint me demander si M. de Rmusat, pre de famille, ancien
magistrat, alors g de plus de 40 ans, ne comptait pas embrasser ainsi,
tout  coup, la carrire militaire qui s'ouvrait  tout le monde. Nous
commencions  tre habitus  tant de choses bizarres que, malgr ma
raison, j'prouvai une sorte d'inquitude. J'crivis  ce sujet  mon
mari, qui me rpondit que nulle ardeur martiale ne s'tait heureusement
empare de lui, et qu'il esprait que l'empereur compterait encore prs
de lui d'autres services que ceux de l'pe.

L'empereur, dans ce temps, nous avait rendu quelque bienveillance. En
quittant Strasbourg, il avait laiss  mon mari toute la surveillance de
la cour et de la maison de l'impratrice. C'tait lui imposer une vie
assez douce, qui n'avait d'autre inconvnient que de traner aprs soi
un peu d'ennui. Mais M. de Talleyrand, qui demeurait aussi  Strasbourg,
mit de l'intrt dans les journes de M. de Rmusat.  cette poque
commena leur vritable liaison; ils se virent beaucoup. M. de Rmusat,
naturellement simple, modeste, retir, gagnait beaucoup  tre vu de
prs. M. de Talleyrand dmla la finesse de son esprit, la rectitude de
son jugement, la droiture de ses aperus. Il prit confiance en lui,
rendant justice  la sret de son commerce, lui tmoigna de l'amiti,
et lui, touch d'en rencontrer l o il n'en avait point attendu, lui
voua ds ce moment un attachement qu'aucune vicissitude n'a pu dmentir.

Cependant, l'empereur avait promptement quitt Strasbourg. Ds le 1er
octobre, il tait en campagne, et toute l'arme, transporte de Boulogne
comme par enchantement, dpassait nos frontires. L'lecteur de Bavire,
somm par l'empereur d'Autriche de donner passage  ses troupes et s'y
refusant, se vit envahi de tous cts; mais Bonaparte ne tarda point 
voler  son secours.

Nous vmes donc paratre le premier bulletin de la grande arme, qui
nous annona un premier avantage  Donauvoerth, et nous donna les
proclamations de l'empereur et celle du vice-roi d'Italie. Massna
devait seconder ce dernier, et faire pntrer dans le Tyrol les armes
franaise et italienne runies.  toutes les paroles qui devaient
enflammer nos soldats, on joignait encore et on imprimait des railleries
mordantes contre l'ennemi. Une circulaire adresse aux habitants de
l'Autriche, pour leur demander des provisions de charpie, tait publie,
et accompagne de cette note: Nous esprons que l'empereur d'Autriche
n'en aura pas besoin, puisqu'il est retourn  Vienne. Les insultes
n'taient point pargnes aux ministres et  quelques grands seigneurs
autrichiens, entre autres, au comte de Colloredo qu'on accusait d'tre
dirig par sa femme, toute dvoue  la politique anglaise. Ces
petitesses se trouvaient ple-mle, dans les bulletins, avec des phrases
vraiment leves, et d'une loquence plus romaine que franaise, mais
qui ne laissait pas de frapper.

L'activit de Bonaparte dans cette campagne fui rellement surprenante.
Ds le dbut, il jugea les avantages qu'allaient lui donner les
premires fautes que firent les Autrichiens, et il prvit son succs.
Vers le milieu d'octobre, il crivait  sa femme: Rassure-toi, je te
promets la campagne la plus courte et la plus brillante.

 Wertingen, notre cavalerie eut un avantage sur l'ennemi, M. de
Nansouty s'y distingua. Une autre affaire brillante eut lieu 
Gnzbourg, et bientt les Autrichiens reculrent de partout.

L'arme s'animait de plus en plus, et paraissait compter pour rien les
rigueurs de la saison qui s'avanait. Prt  livrer bataille, l'empereur
haranguait ses soldats sur le pont du Lech, au milieu d'une neige qui
tombait abondamment: Mais, disait le bulletin, ses paroles taient de
flamme, et le soldat oubliait ses privations. Le bulletin se terminait
par ces paroles prophtiques: Les destines de la campagne sont
fixes[22].

     [Note 22: Voici le texte mme du cinquime bulletin de la
     grande arme: Augsbourg, 20 vendmiaire an XIV (12 octobre
     1805). L'empereur tait sur le pont du Lech lorsque le corps
     d'arme du gnral Marmont a dfil. Il a fait former en
     cercle chaque rgiment, leur a parl de la situation de
     l'ennemi, de l'imminence d'une grande bataille, et de la
     confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu par
     un temps affreux. Il tombait une neige abondante, et la
     troupe avait de la boue jusqu'aux genoux et prouvait un
     froid assez vif, mais les paroles de l'empereur taient de
     flamme; en l'coutant, le soldat oubliait ses fatigues et ses
     privations, et tait impatient de voir arriver l'heure du
     combat. Jamais plus d'vnements ne se dcideront en moins de
     temps. Avant quinze jours les destins de la campagne et des
     armes autrichiennes et russes seront fixs. (P. R.)]

La prise d'Ulm et la capitulation de son norme garnison achevrent de
frapper l'Allemagne de surprise et de terreur, et commencrent  imposer
silence aux propos factieux que la surveillance de la police avait assez
de peine  contenir  Paris. Il est difficile d'empcher les Franais de
se ranger du parti de la gloire, et nous commenmes  prendre part 
celle dont se couvraient nos armes. Mais la gne d'argent se faisait
sentir toujours d'une manire pnible, le commerce souffrait, les
spectacles taient dserts; on remarquait l'accroissement de la misre,
et on se soutenait seulement par l'espoir qu'une si brillante campagne
devait tre suivie d'une prompte paix.

Aprs la prise d'Ulm, l'empereur dicta lui-mme cette phrase du
bulletin: On peut faire en deux mots l'loge de l'arme: elle est digne
de son chef[23]. Il crivit au Snat, en lui envoyant les drapeaux pris
sur l'ennemi, et en lui annonant que l'lecteur tait rentr dans sa
capitale; et on publia aussi ses lettres aux vques pour leur demander
de remercier Dieu de nos succs.

     [Note 23: Cette phrase se trouve en effet dans le sixime
     bulletin de la grande arme, dat d'Elchingen, le 26
     vendmiaire an XIV (18 octobre 1805). (P. R)]

Ds le commencement de la campagne, il avait t fait des mandements
dans chaque mtropole pour justifier cette nouvelle guerre, et
encourager les conscrits  marcher promptement o ils taient appels.
Les vques recommencrent de nouveau, et ils puisrent les citations
de l'criture pour dmontrer que l'empereur tait protg par le Dieu
des armes[24].

Joseph Bonaparte avait port la lettre de son frre au Snat. Le Snat
dcrta qu'une adresse de flicitations serait porte, en rponse, au
quartier gnral par un certain nombre de ses membres.

     [Note 24: L'extrme complaisance que mettait le clerg 
     satisfaire l'empereur ne suffisait pas encore  celui-ci, si
     l'on en juge par cette lettre qu'il crivait  Fouch,
     pendant cette campagne, le 4 nivse an XIV (25 dcembre
     1805). Je vois des difficults au sujet de la lecture des
     bulletins dans les glises; je ne trouve point cette lecture
     convenable. Elle n'est propre qu' donner plus d'importance
     aux prtres qu'ils ne doivent en avoir; car cela leur donne
     le droit de commenter, et, quand il y aura de mauvaises
     nouvelles, ils ne manqueront pas de les commenter. Voil
     comme on n'est jamais dans des principes exacts: tantt on ne
     veut point de prtres, tantt on en veut trop; il faut
     laisser tomber cela. M. Portalis a eu trs tort d'crire sa
     lettre, sans savoir si c'tait mon intention. (P. R.)]

L'impratrice reut  Strasbourg la visite de plusieurs princes
d'Allemagne qui venaient grossir sa cour et lui offrir leurs hommages et
leurs compliments. Elle leur montrait, avec un orgueil assez naturel,
les lettres de l'empereur qui lui annonait si bien d'avance les
victoires qu'il allait remporter; et force tait bien d'admirer cette
habile prvoyance, ou de reconnatre la puissance d'une destine qui ne
se dmentait pas un seul instant.

Le marchal Ney eut une belle affaire  Elchingen, et l'empereur
consentit tellement  lui en laisser l'honneur que, plus tard, quand il
cra des ducs, il voulut que ce marchal portt le nom de duc
d'Elchingen.

Je me sers de cette expression _consentir_, parce qu'il a t reconnu
que Bonaparte n'tait pas toujours bien exact dans la rpartition de
gloire qu'il accordait  ses gnraux. Dans un de ces accs de franchise
qu'il se permettait quelquefois, je lui ai entendu dire qu'il n'aimait 
donner de la gloire qu' ceux qui ne pouvaient la porter. Il lui
arrivait, selon sa politique  l'gard des chefs qu'il avait sous ses
ordres, ou le degr de confiance qu'ils lui inspiraient, de garder le
silence sur certaines victoires, ou de changer en succs telle faute de
tel marchal. Quelquefois, un gnral apprenait par un bulletin une
action qu'il n'avait jamais faite, ou un discours qu'il n'avait jamais
tenu. Un autre se voyait tout  coup exalt dans les journaux, et
cherchait quelle occasion lui avait mrit cette distinction. On
essayait de rclamer contre l'oubli, ou lorsqu'on voyait les vnements
dnaturs; mais le moyen de revenir sur ce qui tait pass, lu et dj
effac par des nouvelles plus rcentes? Car la rapidit de Bonaparte 
la guerre donnait tous les jours quelque chose  apprendre. Alors il
imposait silence  la rclamation, ou, s'il avait besoin d'apaiser le
chef qui se trouvait offens, une somme d'argent, une prise sur
l'ennemi, la permission de lever une contribution lui taient accordes,
et ainsi se terminait le diffrend.

Cet esprit de ruse, inhrent au caractre de Bonaparte, et qu'il
employait adroitement  l'gard de ses marchaux et de ses officiers
suprieurs, pourrait se justifier, jusqu' un certain point, par la
difficult qu'il prouvait quelquefois  contenir un si grand nombre
d'individus de caractres si diffrents, et ayant tous des prtentions
pareilles. Connaissant parfaitement la porte de leurs divers talents,
sachant  quoi chacun d'entre eux pouvait lui tre utile, oblig sans
cesse, en rcompensant leurs services, de rprimer leur orgueil et leur
jalousie, il lui fallait user de tous les moyens pour y parvenir, et,
surtout, ne pas laisser chapper l'occasion de leur montrer
qu'entirement dpendants de lui, leur gloire comme leur fortune tait
dans ses mains[25]. Une fois qu'il y fut parvenu, il fut certain de
n'tre point inquit par eux, et de pouvoir payer leurs services au
prix qu'il les valuerait. Au reste, les marchaux, en gnral, n'ont
pas eu  se plaindre qu'il ne les ait pas, pour la plupart, ports  un
prix trs haut. Souvent il y a eu du gigantesque dans les rcompenses
qu'ils ont obtenues, et la dure des guerres ayant mont leurs
esprances au plus haut degr, on les a vus devenir ducs et princes sans
en tre surpris, et finir par croire que la royaut seule pouvait
terminer dignement leur destine. Des sommes immenses leur furent
distribues, on leur tolra des exactions de tout genre sur les vaincus;
il y en a qui firent des fortunes normes, et, si la plupart d'entre ces
fortunes se sont fondues avec le gouvernement sous lequel elles
s'taient formes, c'est que la facilit avec laquelle elles avaient t
acquises leur fut un encouragement  les dpenser avec prodigalit, dans
la confiance o ils taient que ces moyens d'acqurir ne s'puiseraient
jamais pour eux.

     [Note 25: Je trouve dans les papiers de mon pre une note
     qui claircit et dveloppe ce qui est dit ici des marchaux
     de l'Empire: L'empereur composait ses bulletins avec la plus
     grande libert, coutant, avant tout, son besoin de tout
     effacer et d'tablir son infaillibilit, puis cherchant le
     genre d'effet qu'il voulait produire sur les trangers et le
     public franais, enfin obissant  ses vues sur ses
     lieutenants et  sa bienveillance ou sa malveillance pour
     eux. La vrit ne venait que bien loin aprs tout cela. Rien
     n'galait la surprise de ceux-ci, quand ils lisaient les
     bulletins qui leur revenaient de Paris, et cependant ils
     rclamaient peu. L'empereur est, avec la Convention et Louis
     XIV, un des seuls pouvoirs qui aient russi  subjuguer, 
     discipliner les vanits.

     L'empereur louait peu les grands gnraux de son temps. Les
     militaires sont les artistes les plus jaloux entre eux, et
     qu'il faut le moins consulter les uns sur le compte des
     autres. Ils sont dcourageants ou irritants quand on les
     entend se juger entre eux.  cette jalousie naturelle,
     l'empereur ajoutait les calculs d'un despote qui ne veut
     crer aucune importance autour de lui. Desaix est le seul
     homme dont il ait parl avec une sorte d'enthousiasme, et
     encore ne l'avait-il connu qu'au dbut de sa carrire de
     puissance. Il a continu toute sa vie, je crois,  le bien
     traiter, mais Desaix tait mort ( Marengo, le 14 juin 1800).
     Cependant ses jugements sur ses lieutenants, au dbut de son
     rcit de la premire campagne d'Italie, sont remarquables, et
     la svrit n'y ressemble pas  la jalousie. En gnral il
     parlait des marchaux avec une libert peu obligeante. On
     peut voir dans sa correspondance avec le roi Joseph ce qu'il
     dit de Massna, de Jourdan, de quelques autres. Le gnral
     Foy m'a racont qu'il lui avait entendu dire de Soult: Il
     peut bien prparer la bataille, mais il est incapable de la
     livrer. Puis il y avait le chapitre des exigences, des
     prtentions, de l'ambition de ses marchaux: On ne sait pas,
     disait-il  M. Pasquier, ce que c'est que d'avoir  tenir
     deux hommes comme Soult et Ney.

     Ses lieutenants lui rendaient souvent en propos ce qu'il
     disait d'eux. Ce n'tait pas  l'arme, surtout dans les
     campagnes qui suivirent celle d'Austerlitz que l'on exprimait
     le plus d'admiration, d'estime et d'affection pour lui. Il
     avait, pour ainsi dire, _une manire lche_ de faire la
     guerre. Il ngligeait beaucoup, risquait beaucoup; il
     sacrifiait tout  son succs personnel. De plus en plus
     confiant dans sa fortune, dans la terreur de sa prsence, il
     ne s'occupait que de couvrir, par des coups dcisifs et
     directs partis de sa main, les fautes, les checs, les
     pertes, toujours rsolu  nier ou  taire tout ce qui pouvait
     lui nuire. Cela rendait le service insupportable pour les
     chefs un peu spars de lui. Ils conservaient toute leur
     responsabilit, manquaient souvent de moyens d'agir, et ne
     recevaient que des ordres inexcutables, destins  les
     mettre dans leur tort. Aussi l'accusaient-ils d'gosme,
     d'injustice et de perfidie, de haine mme, ou d'envie.
     Barante m'a racont que les auditeurs, quand ils arrivaient 
     l'arme, taient confondus de ce qu'ils entendaient dire dans
     les grands tats-majors, et quelquefois mme au quartier
     gnral. Lui-mme, ayant t dtach auprs du marchal
     Lannes, dans la campagne de Pologne, je crois, l'entendit
     sans cesse  sa table dire que l'empereur tait jaloux de
     lui, qu'il voulait le perdre, et lui donnait des ordres 
     cette fin, et, ayant mal  l'estomac, il allait jusqu' dire
     que cela venait de ce que l'empereur avait voulu
     l'empoisonner. J'ai cit tout entier ce passage intressant,
     mais il est clair que tout cela n'existait qu'en germe lors
     de la campagne de 1805. (P. R.)]

Dans cette premire campagne du rgne de Napolon, quoique l'arme ft
encore soumise  une discipline dont plus tard elle s'est fort carte,
les pays conquis se virent dvous  la rapacit du vainqueur, et nombre
de grands seigneurs et de princes autrichiens payrent de l'entier
pillage de leurs chteaux l'obligation o ils se trouvrent de loger une
seule nuit, quelques heures seulement, un officier gnral. Le soldat
tait contenu, et, en apparence, le bon ordre paraissait tabli, mais on
ne pouvait empcher tel marchal, au moment de son dpart, d'emporter du
chteau qu'il abandonnait ce qui tait  sa convenance. J'ai vu, au
retour de cette guerre, la marchale *** nous conter en riant que son
mari, sachant le got qu'elle avait pour la musique, lui avait envoy
une collection norme qu'il trouva chez je ne sais quel prince allemand,
et nous dire, avec la mme navet, qu'il lui avait adress un si grand
nombre de caisses, remplies de lustres et de cristaux de Vienne ramasss
de tous cts, qu'elle ne savait plus o les placer.

Mais, en mme temps que l'empereur savait tenir d'une main si ferme les
prtentions de ses gnraux, il n'pargnait rien pour encourager et
satisfaire le soldat. Aprs la prise d'Ulm, un dcret annona que le
mois de vendmiaire, qui venait de s'couler, serait  lui seul compt
pour une campagne.

Le jour de la Toussaint, on clbra avec pompe un _Te Deum_ 
Notre-Dame, et Joseph donna des ftes en rjouissance de nos victoires.

Massna se signalait, en mme temps, en Italie par des succs, et
bientt il ne fut plus possible de douter que l'empereur d'Autriche ne
dt payer cher les prodiges de cette campagne. L'arme russe marchait 
grandes journes pour le secourir, mais elle n'avait pas encore joint
les Autrichiens, et l'empereur les battait en attendant. On a dit, dans
ce temps, que l'empereur Franois fit une grande faute en commenant
cette guerre avant que l'empereur Alexandre et t  porte de le
secourir.

Pendant cette campagne, l'empereur obtint du roi de Naples qu'il
demeurerait neutre dans ses tats, et consentit  le dbarrasser des
garnisons franaises qu'il avait eu  supporter jusqu'alors. Quelques
dcrets, relatifs  l'administration de la France, furent rendus des
diffrents quartiers gnraux, et l'ancien doge de Gnes fut nomm
snateur. L'empereur aimait beaucoup  paratre ainsi occup de tant
d'affaires diverses en mme temps, et  montrer qu'il savait porter ce
qu'il appelait _son coup d'oeil d'aigle_ sur tous les coins, au mme
moment. C'est par cette mme raison, et par suite de sa jalouse
inquitude, qu'il crivit au ministre de la police une lettre pour lui
recommander de veiller sur ce qu'il appelait le faubourg Saint-Germain,
c'est--dire la portion de la noblesse franaise qui lui demeurait
contraire, annonant qu'il n'ignorait point les discours qu'on y tenait
contre lui en son absence, et qu'il se prparait, au retour,  en tirer
une vengeance clatante.

Quand Fouch recevait de pareils ordres, il avait coutume de mander chez
lui les personnes, hommes et femmes, plus directement accuss. Soit
qu'il trouvt rellement de la minutie dans le courroux de l'empereur,
et qu'il penst, comme il le disait quelquefois, que c'tait un
enfantillage de vouloir empcher les Franais de parler; soit qu'il
voult se faire un mrite de sa modration, aprs avoir conseill plus
de prudence  ceux qu'il avait mands, il finissait par convenir que
l'empereur s'abandonnait  des inquitudes trop minutieuses, et il
acqurait peu  peu une rputation de justice et de modration qui
effaait les premires impressions formes sur lui. L'empereur,
instruit de cette conduite, lui en savait souvent mauvais gr, et se
dfiait toujours, secrtement, d'un homme si attentif  mnager les
diffrents partis.

Enfin, le 12 novembre, notre arme victorieuse entra  Vienne. Les
journaux nous donnrent des rcits fort dtaills de cet vnement. Ces
rcits acquirent un degr d'intrt de plus, quand on sait qu'ils
taient tous dicts par Bonaparte lui-mme, et qu'il se complaisait fort
souvent  inventer, aprs coup, des circonstances et des anecdotes par
lesquelles il voulait frapper les esprits.

L'empereur, disait le bulletin, s'est tabli au palais de Schnbrunn;
il travaille dans un cabinet dcor de la statue de Marie-Thrse. En
l'apercevant, il s'est cri: Ah! si cette grande reine vivait encore,
elle ne se laisserait pas conduire par les intrigues d'une femme telle
que madame de Colloredo! Toujours environne des grands de son pays,
elle et connu la volont de son peuple. Elle n'aurait pas livr ses
provinces aux ravages des Moscovites, etc...[26]

     [Note 26: On peut voir tout ce morceau assez long dans
     _le Moniteur_.]

Cependant, une mauvaise nouvelle vint temprer la joie que Bonaparte
ressentait de tant de succs. L'amiral Nelson venait de battre notre
flotte  Trafalgar; les Franais avaient fait sur mer des prodiges de
valeur, mais ils n'avaient pu chapper  une dfaite rellement
dsastreuse.

Cet vnement produisit  Paris un mauvais effet, dgota l'empereur 
jamais de toute entreprise maritime, et le frappa d'une si fcheuse
prvention contre la marine franaise, que, depuis ce temps, il ne fut
plus gure possible d'obtenir de lui qu'il y portt intrt ou
attention. En vain les marins et les militaires qui s'taient distingus
dans cette cruelle journe tentrent d'obtenir quelque ddommagement ou
quelque consolation aux dangers qu'ils avaient courus; il leur fut  peu
prs dfendu de rappeler jamais ce funeste vnement; et quand ils
voulurent, dans la suite, solliciter quelque grce, ils eurent soin de
ne point mettre en ligne de compte de leurs services l'admirable
bravoure  laquelle les rapports anglais seuls rendirent justice.

Ds que l'empereur fut  Vienne, il y manda M. de Talleyrand. Il
entrevoyait des ngociations prtes  s'ouvrir; l'empereur d'Autriche
envoyait ses ministres pour commencer  traiter. Il est vraisemblable
que le ntre avait dj arrt, dans sa tte, le projet de faire
l'lecteur de Bavire roi, en agrandissant ses tats, et aussi le
mariage du prince Eugne.

M. de Rmusat eut ordre de venir  Paris. Il en devait rapporter les
ornements impriaux et les diamants de la couronne, et les transporter
ensuite  Vienne. Je ne le vis qu'un moment, et j'appris avec un nouveau
chagrin qu'il allait s'loigner davantage.  son retour  Strasbourg, il
trouva l'ordre de partir pour Vienne sur-le-champ, et l'impratrice
reut celui de se rendre  Munich avec toute sa cour. Rien n'gale les
honneurs qu'on lui rendit en Allemagne; les princes et les lecteurs se
portrent en foule sur son passage, et l'lecteur de Bavire, surtout,
n'pargna rien pour qu'elle ft satisfaite de sa rception. Elle demeura
 Munich, pour y attendre le retour de son poux.

M. de Rmusat, en se rendant  sa destination, eut l'occasion de faire
plus d'une triste rflexion dans le pays qu'il avait  parcourir. Il
traversait des contres toutes fumantes encore des combats dont elles
avaient t tmoins. Les villages dtruits, les chemins couverts de
cadavres et de dbris retraaient  ses yeux toutes les horreurs du
carnage. La misre des peuples vaincus ajoutait encore des dangers  ce
voyage fait dans une saison avance. Tout contribuait  noircir
l'imagination d'un homme, ami de l'humanit, et dispos  dplorer les
dsastres qui sont la suite des passions violentes des conqurants. Les
lettres que je reus de mon mari, tout imprgnes de ces pnibles
rflexions, m'attristrent profondment, et vinrent affaiblir
l'enthousiasme vers lequel je me sentais entrane de nouveau par des
succs dont les rcits ne nous livraient que la partie brillante.

Quand M. de Rmusat arriva  Vienne, il n'y trouva plus l'empereur. Les
ngociations avaient peu dur, et notre arme marchait en avant. M. de
Talleyrand et M. Maret taient demeurs au palais de Schnbrunn, o ils
vivaient sans aucune intimit. L'habitude que le dernier avait auprs de
l'empereur lui donnait une sorte de crdit qu'il conservait, comme je
l'ai dj dit,  l'aide d'une adoration, vraie ou feinte, qui se
manifestait dans chacune de ses actions ou de ses paroles. M. de
Talleyrand s'en amusait quelquefois, et se permettait de railler le
secrtaire d'tat, qui en conservait une rancune extrme. Il s'observait
donc sans cesse vis--vis de M. de Talleyrand, et ne l'aimait
nullement.

M. de Talleyrand, qui s'ennuyait profondment  Vienne, y vit arriver
avec plaisir M. de Rmusat, et leur intimit s'augmenta dans l'oisivet
de la vie qu'ils menaient tous deux. Il est trs vraisemblable que M.
Maret, qui crivait exactement  l'empereur, lui manda cette nouvelle
liaison, et qu'elle dplut un peu  cet esprit toujours ombrageux, et
prt  voir des motifs graves dans les moindres actions de la vie.

M. de Talleyrand, ne trouvant gure que M. de Rmusat qui pt
l'entendre, s'ouvrait avec lui sur les ides politiques que lui
inspiraient les victoires de nos armes. Dsirant vivement consolider le
repos de l'Europe, il craignait fort l'entranement de la victoire pour
l'empereur, et le dsir que les militaires qui l'entouraient, tous
raccoutums  la guerre, auraient qu'elle continut. Au moment de
conclure la paix, disait-il, vous verrez que ce sera avec l'empereur
lui-mme que j'aurai le plus de peine  ngocier, et qu'il me faudra
bien des paroles pour combattre l'enivrement qu'aura produit la poudre 
canon. Dans ces panchements auxquels M. de Talleyrand se livrait, il
parlait de l'empereur sans illusions, et convenait franchement des
normes dfauts de son caractre; mais il le croyait appel cependant 
terminer irrvocablement la Rvolution de France,  fonder un
gouvernement stable, et pensait encore pouvoir le diriger dans sa
conduite  l'gard de l'Europe. Si je ne le persuade point, je saurai
du moins, disait-il, l'enchaner malgr lui, et le forcer  quelque
repos. M. de Rmusat tait charm de trouver dans un ministre habile,
et qui jouissait de la confiance de l'empereur, des projets si sages, et
il se sentait de plus en plus dispos  lui vouer cette estime et cette
confiance que tout Franais citoyen doit  un homme qui veut matriser
les effets d'une ambition sans bornes. Il m'crivait souvent combien il
tait content de ce que sa familiarit avec M. de Talleyrand lui faisait
dcouvrir, et moi, je commenais  penser avec intrt  un homme qui
adoucissait pour mon mari ce que l'absence et l'ennui de sa vie avaient
de plus pnible.

Au milieu de la vie solitaire et souvent inquite que je menais, les
lettres de mon mari faisaient mon seul plaisir et tout l'agrment de mon
intrieur. Quoique la prudence le fort de n'entrer dans aucun dtail,
je le voyais assez content de sa position. Ensuite, il m'entretenait des
diffrents spectacles qu'il avait sous les yeux. Il me racontait ses
courses dans Vienne qui lui parut une belle et grande ville, et ses
visites  un certain nombre de personnages importants qui y taient
demeurs, et dans quelques familles qui, toutes, le frappaient par
l'extrme attachement que leur inspirait l'empereur Franois. Ce bon
peuple de Vienne, tout conquis qu'il tait, ne laissait point de
manifester hautement le dsir de rentrer bientt sous la domination d'un
matre paternel, et, le plaignant de ses revers, ne laissait point
chapper un seul reproche contre lui.

Au reste, il y avait beaucoup d'ordre  Vienne, la garnison y tait
tenue dans une grande discipline, et les habitants n'avaient pas de
grands sujets de se plaindre de leurs vainqueurs. Les Franais prenaient
mme quelques amusements; ils frquentaient les spectacles, et ce fut 
Vienne que M. de Rmusat entendit le clbre chanteur italien
Crescentini, et prit avec lui les arrangements qui l'attachrent  la
musique de l'empereur.




CHAPITRE XV.

(1805.)


Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Ngociations.--Le prince
Charles.--M. d'Andr.--Disgrce de M. de Rmusat.--Duroc.--Savary.--Trait
de paix.


L'arrive de l'arme russe, et la rigueur des conditions imposes par le
vainqueur, avaient dtermin l'empereur d'Autriche  tenter encore une
fois la voie des armes. Ayant donc rassembl ses forces et joint
l'empereur Alexandre, il attendait Bonaparte qui marchait de son ct
pour le rencontrer. Ces deux armes immenses se joignirent en Moravie,
prs du petit village d'Austerlitz, jusque alors inconnu, et devenu 
jamais clbre par une si mmorable victoire. Ce fut le 1er dcembre que
Bonaparte rsolut de livrer bataille le lendemain, anniversaire de son
couronnement.

Le prince Dolgorouki avait t envoy  notre quartier gnral par le
czar, pour offrir des propositions de paix qui, si l'empereur a dit vrai
dans ses bulletins, ne pouvaient gure tre coutes par un vainqueur,
matre de la capitale de son ennemi.  l'en croire, on exigeait la
reddition de la Belgique, et que la couronne de Fer passt sur une autre
tte. On fit parcourir  l'envoy une partie de l'arme qu'on avait,
exprs, laisse dans le dsordre, et il fut tromp, et trompa les
empereurs dans les rcits qu'il leur fit.

Le bulletin, qui rend compte de ces deux journes du 1er et du 2
dcembre, rapporte que l'empereur, vers le soir, rentrant dans son
bivouac, dit: Voil la plus belle soire de ma vie. Mais je regrette de
penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que
cela me fait, qu'ils sont vritablement mes enfants; et en vrit, je me
reproche ce sentiment, car je crains qu'il puisse me rendre inhabile 
faire la guerre.

Le lendemain, en haranguant ses soldats: Il faut, leur dit-il, finir
cette campagne par un coup de tonnerre. Si la France ne peut arriver 
la paix qu'aux conditions proposes par l'aide de camp Dolgorouki, la
Russie ne les obtiendrait pas, quand mme son arme serait campe sur
les hauteurs de Montmartre. Il tait crit, cependant, que ces mmes
armes y camperaient un jour, en effet, et qu'Alexandre verrait 
Belleville un messager de Napolon venir lui offrir telle paix qu'il
voudrait lui dicter.

Je ne copierai point ici le rcit de cette bataille qui a fait un
honneur rel  nos armes; on le trouvera dans _le Moniteur_, et
l'empereur de Russie, avec cette noble sincrit qui le caractris, a
dit qu'on ne pouvait rien comparer aux dispositions prises par
l'empereur pour le succs de cette journe,  l'habilet de ses
gnraux, et  l'ardeur du soldat franais. L'lite des trois nations se
battit avec acharnement; les deux empereurs furent obligs de fuir, pour
viter d'tre pris, et sans les confrences du lendemain, il parat que
la retraite de celui de Russie et t fort difficile.

L'empereur dicta, presque sur le champ de bataille, le rcit de tout ce
qui se passa le 1er, le 2 et le 3. Il en crivit mme une partie, et ce
rapport fait avec prcipitation, mais cependant dtaill et trs curieux
encore aujourd'hui, par l'esprit dans lequel il fut conu, gros de
vingt-cinq pages, couvert de ratures, de renvois, sans ordre, et
souvent sans clart, fut envoy  Vienne  M. Maret, avec l'ordre de le
rdiger promptement pour le dpcher au _Moniteur_ de Paris.

Aussitt que M. Maret eut reu ce paquet, il se hta de le communiquer 
M. de Talleyrand et  M. de Rmusat. Tous trois, qui habitaient alors le
palais de l'empereur d'Autriche, se renfermrent dans l'appartement mme
de l'impratrice, que M. de Talleyrand occupait, pour le dchiffrer et
le mettre en ordre. L'criture de l'empereur, toujours fort difficile 
lire et souvent sans orthographe, rendait ce travail assez long.
Ensuite, il fallait rtablir l'ordre des faits, et changer des
expressions trop incorrectes contre d'autres plus convenables, et,
d'aprs l'avis de M. de Talleyrand et  la grande terreur de M. Maret,
retrancher des paroles par trop humiliantes pour les souverains
trangers, et des loges si directs, qu'on pouvait s'tonner que
Bonaparte se les ft donns lui-mme.

Cependant, on eut soin de conserver certaines phrases soulignes et
auxquelles par consquent il paraissait mettre de l'importance. Ce
travail dura plusieurs heures, et intressa M. de Rmusat, en lui
donnant le moyen d'observer quelle diffrence de systme, pour servir
l'empereur, suivaient les deux ministres avec lesquels il se trouvait.

Aprs la bataille, l'empereur Franois avait demand une entrevue qui se
passa au bivouac. C'est, disait Bonaparte, le seul palais que j'habite
depuis deux mois.--Vous en tirez si bon parti, rpondait l'empereur
d'Autriche, qu'il doit vous plaire.

On assure (_rapporte encore le bulletin_) que l'empereur a dit en
parlant de l'empereur d'Autriche: Cet homme me fait faire une faute,
car j'aurais pu suivre ma victoire, et prendre toute l'arme russe et
autrichienne; mais, enfin, quelques larmes de moins seront verses.

Il parat clair, par ce bulletin mme, que le czar y est mnag. Voici
comment on rend compte de la visite que l'aide de camp Savary fut charg
de lui rendre:

L'aide de camp de l'empereur avait accompagn l'empereur d'Allemagne,
aprs l'entrevue, pour savoir si l'empereur de Russie adhrait  la
capitulation. Il a trouv les dbris de l'arme russe sans artillerie,
ni bagages, et dans un pouvantable dsordre. Il tait minuit; le
gnral Meerfeld avait t repouss de Goeding par le marchal Davout,
l'arme russe tait cerne, pas un homme ne pouvait s'chapper. Le
prince Czartoryski introduisit le gnral Savary prs de l'empereur.

--Dites  votre matre, lui cria ce prince, que je m'en vais; qu'il a
fait hier des miracles; que cette journe a accru mon admiration pour
lui; que c'est un prdestin du ciel; qu'il faut  mon arme cent ans
pour galer la sienne. Mais puis-je me retirer avec sret?--Oui, sire,
lui dit le gnral, si Votre Majest ratifie ce que les deux empereurs
de France et d'Allemagne ont arrt dans leur entrevue.--Et
qu'est-ce?--Que l'arme de Votre Majest se retirera chez elle par les
journes d'tapes qui seront rgles par l'empereur, et qu'elle vacuera
l'Allemagne et la Pologne autrichienne.  cette condition, j'ai ordre de
l'empereur de me rendre  nos avant-postes qui vous ont dj tourn, et
d'y donner des ordres pour protger votre retraite, l'empereur voulant
respecter l'ami du premier consul.--Quelle garantie faut-il pour
cela?--Sire, votre parole.--Je vous la donne.

Cet aide de camp partit sur-le-champ au grand galop, se rendit auprs
du marchal Davout auquel il donna l'ordre de cesser tout mouvement et
de rester tranquille. Puisse cette gnrosit de l'empereur de France ne
pas tre aussitt oublie en Russie que le beau procd de l'empereur
qui renvoya six mille hommes  l'empereur Paul, avec tant de grce et de
marques d'estime pour lui!

Le gnral Savary avait caus une heure avec l'empereur de Russie, et
l'avait trouv tel que doit tre un homme de coeur et de sens, quelques
revers d'ailleurs qu'il ait prouvs.

Ce monarque lui demanda des dtails sur la journe: Vous tiez
infrieurs  moi, lui dit-il, et cependant vous tiez suprieurs sur
tous les points d'attaque.--Sire, rpondit le gnral, c'est l'art de la
guerre et le fruit de quinze ans de gloire. C'est la quarantime
bataille que donne l'empereur.--Cela est vrai, c'est un grand homme de
guerre. Pour moi, c'est la premire fois que je vois le feu. Je n'ai
jamais eu la prtention de me mesurer avec lui.--Sire, quand vous aurez
de l'exprience, vous le surpasserez peut-tre.--Je m'en vais donc dans
ma capitale; j'tais venu au secours de l'empereur d'Allemagne, il m'a
fait dire qu'il est content; je le suis aussi[27].

     [Note 27: Toutes ces anecdotes sont rapportes dans les
     trentime et trente et unime bulletins de la grande arme,
     dats d'Austerlitz, 12 et 14 frimaire an XIV (3 et 5 dcembre
     1806), pages 543 et 555 du vol. XI de la correspondance de
     Napolon Ier, publie par ordre de l'empereur Napolon III.
     (P. R.)]

On s'est souvent demand, dans ce temps-l, par quelle raison
l'empereur, en effet, ne poussa point la victoire, et consentit  la
paix aprs cette bataille, car cette raison donne dans _le Moniteur_,
de quelques larmes de moins qui seraient verses, ne fut srement pas le
vrai motif de sa rserve.

Faut-il conclure que la journe d'Austerlitz lui cota assez pour lui
inspirer de la rpugnance  en risquer une semblable, et que l'arme
russe n'tait pas si compltement dfaite qu'il voulut le faire croire?
Ou bien que, cette fois encore, comme il disait lui-mme, lorsqu'on lui
demandait pourquoi il avait mis un terme  la marche victorieuse, lors
du trait de Leoben: C'est que je jouais au vingt et un, et je me suis
tenu  vingt? Faut-il penser que Bonaparte, empereur depuis un an
seulement, n'osait point encore sacrifier le sang des peuples, comme il
l'a fait depuis, et que, surtout  cette poque, plein de confiance en
M. de Talleyrand, il cdait plus volontiers  la politique modre de
son ministre? Peut-tre aussi crut-il avoir, par cette campagne, plus
affaibli qu'il ne le fit rellement la puissance autrichienne; car il
lui arriva de dire, quand il fut de retour  Munich: J'ai encore laiss
trop de sujets  l'empereur Franois.

Quels qu'aient t ses motifs, il faut lui savoir gr de cet esprit de
modration qu'il sut conserver au milieu d'une arme chauffe par la
victoire, et qui se montrait en ce moment trs ardente  prolonger la
guerre. Les marchaux, et tous les officiers qui entouraient l'empereur,
s'efforaient de le pousser  continuer la campagne; srs de vaincre
partout, ils demandaient de nouveaux combats, et en branlant les
intentions de leur chef, ils suscitrent  M. de Talleyrand tous les
embarras qu'il avait prvus.

Ce ministre, mand au quartier gnral, eut  combattre la disposition
de l'arme. Seul, il soutint qu'il fallait conclure la paix, que la
puissance autrichienne tait ncessaire  la balance de l'Europe; et,
ds cette poque, il disait: Quand vous aurez affaibli les forces du
centre, comment empcherez-vous celles des extrmits, les Russes, par
exemple, de se ruer sur elles?  cela, on lui rpondait par des
intrts particuliers, par un dsir personnel et insatiable de toutes
les chances de fortune que la continuation de la guerre pouvait offrir,
et quelques-uns, connaissant assez bien le caractre de l'empereur,
disaient: Si nous ne terminons pas cette affaire sur-le-champ, vous
nous verrez plus tard commencer une nouvelle campagne. Quant  lui,
agit par des opinions si diverses, m par le got des batailles qu'il
avait encore, excit par sa dfiance qui ne le quittait jamais, il
laissait voir  M. de Talleyrand, quelquefois, le soupon qu'il n'et
quelque intelligence secrte avec le ministre autrichien, et qu'il ne
lui sacrifit les intrts de la France. M. de Talleyrand rpondait avec
cette fermet qu'il sait mettre dans les grandes affaires, quand il a
pris un parti: Vous vous trompez. C'est  l'intrt de la France que je
veux sacrifier l'intrt de vos gnraux dont je ne fais aucun cas.
Songez que vous vous rabaissez en disant comme eux, et que vous valez
assez pour n'tre pas seulement militaire.

Cette manire d'lever Bonaparte en dprciant autour de lui ses anciens
compagnons d'armes, flattait l'empereur, et c'est par une telle adresse
qu'il finissait par l'amener  ses fins. Il parvint enfin  le
dterminer  l'envoyer  Presbourg, o les ngociations devaient avoir
lieu; mais, ce qui est trange et peut-tre inou, c'est que l'empereur,
en donnant  M. de Talleyrand des pouvoirs pour traiter, ne craignit
point de le tromper lui-mme, et de lui prparer le plus grand embarras
que jamais ngociateur ait prouv. Lors de l'entrevue des deux
empereurs aprs la bataille, l'empereur d'Autriche avait consenti  se
dessaisir de l'tat vnitien; mais il avait demand que le Tyrol, dont
la plus grande partie venait d'tre conquise par Massna, lui ft rendu,
et l'empereur, peut-tre, malgr tout son empire sur ses motions, un
peu troubl et comme dtendu par la prsence de ce souverain vaincu,
venant discuter lui-mme ses intrts sur le champ de bataille o
gisaient encore ses sujets immols pour sa cause, n'avait pas pu se
montrer inflexible. Il avait abandonn ce Tyrol qu'on lui demandait.
Mais, ds que l'entrevue fut termine, il s'en repentit, et en donnant 
M. de Talleyrand les dtails des engagements qu'il avait pris, il lui
fit un secret de celui qui regardait cette province.

Cependant Bonaparte, aprs avoir vu partir son ministre pour Presbourg,
revint  Vienne, s'tablir dans le palais de Schnbrunn. L, il s'occupa
 passer en revue son arme, et  rtablir les pertes qu'il avait
faites, en reformant les corps  mesure qu'ils venaient tous se
soumettre  son inspection. Fier et satisfait de sa campagne, il se
montra alors d'assez bonne humeur avec tout le monde, traita bien toute
la partie de sa cour qu'il retrouva, et se complut  raconter les
merveilles de cette guerre.

Une seule chose lui donnait quelquefois de lgers clairs de mauvaise
humeur: Il s'tonnait du peu d'effet que sa prsence produisait sur les
Viennois, et de la peine qu'il avait  les attirer autour de lui,
quoiqu'il les invitt  des spectacles et  des dners au palais qu'il
habitait. Il s'tonnait de leur attachement pour un souverain vaincu et
bien infrieur  lui. Il lui arriva, une fois, d'en parler assez
ouvertement  M. de Rmusat: Vous avez pass, lui dit-il, quelque temps
 Vienne, vous avez t  porte de les observer. Quel trange peuple
est-ce donc, qu'il se montre comme insensible  la gloire et aux
revers? M. de Rmusat, qui avait conu une grande estime pour ce
caractre dvou et attach des Viennois, en fit l'loge dans sa rponse
et peignit le dvouement  leur souverain dont il avait t tmoin.
Mais, enfin, reprit Bonaparte, ils ont quelquefois parl de moi; que
disent-ils?--Sire, rpondit M. de Rmusat; ils disent: L'empereur
Napolon est un grand homme, il est vrai; mais notre empereur est
parfaitement bon, et nous ne pouvons aimer que lui. Ces sentiments, qui
rsistaient  l'infortune, ne pouvaient gure tre compris par un homme
qui ne trouvait de mrite que dans le succs. Quand, de retour  Paris,
il apprit quelle touchante rception les Viennois avaient faite  leur
empereur vaincu: Quel peuple! s'cria-t-il. Si je rentrais ainsi dans
Paris, certes je n'y serais pas reu de cette manire.

L'empereur tait de retour depuis quelques jours, quand,  la grande
surprise de tout le monde, on vit tout  coup revenir M. de Talleyrand.
Les ministres autrichiens,  Presbourg, n'avaient pas manqu de lui
parler du Tyrol[28], et forc alors de convenir qu'il n'avait aucune
instruction  ce sujet, il venait en chercher, trs mcontent de se voir
jou de cette manire. Quand il en parla  l'empereur, celui-ci rpondit
que, dans un moment de complaisance, dont il se repentait, il avait
consenti  la demande de l'empereur Franois, mais qu'il tait
parfaitement dcid  ne point tenir sa parole. M. de Rmusat, qui
voyait beaucoup M. de Talleyrand alors, m'a dit souvent qu'il tait
rellement indign. Non seulement il voyait la guerre prte 
recommencer, mais encore le cabinet de France tait entach d'une
perfidie dont une partie de la honte rejaillirait sur lui. Sa course 
Presbourg ne serait plus que ridicule, montrerait le peu de crdit qu'il
avait sur son matre, et dtruirait cette considration personnelle
qu'il s'appliquait toujours  conserver en Europe. Les marchaux
poussaient de nouveau leurs cris de guerre. Murat, Berthier, Maret, tous
ces flatteurs de la passion de l'empereur, voyant de quel ct il
penchait, le poussaient vers ce qu'ils appelaient _la gloire_. M. de
Talleyrand avait  supporter les reproches de tout le monde, et souvent
il disait avec amertume  mon mari: Je ne trouve que vous ici qui me
tmoigniez de l'amiti; il s'en faut de bien peu que ces gens-l ne me
regardent comme un tratre. Sa conduite et sa patience,  cette poque,
doivent lui faire un honneur infini. Il vint  bout de ramener
l'empereur  son opinion sur la ncessit de faire la paix, et aprs
avoir tir de lui la parole qu'il voulait, quoiqu'il ne pt jamais
obtenir que le Tyrol ft rendu, il partit une seconde fois pour
Presbourg plus content, et en faisant ses adieux  M. de Rmusat:
J'arrangerai, me dit-il, l'affaire du Tyrol, et je saurai bien 
prsent faire faire la paix  l'empereur, malgr lui.

     [Note 28: Dans le trait dfinitif le Tyrol fut, comme on
     sait, donn  la Bavire en considration du mariage de la
     princesse Auguste avec Eugne de Beauharnais, vice-roi
     d'Italie. (P. R.)]

Pendant le sjour que Bonaparte fit  Schnbrunn, il reut une lettre du
prince Charles, qui lui mandait que, plein d'admiration pour sa
personne, il dsirait le voir et l'entretenir quelques moments.
Bonaparte, flatt de cet hommage de la part d'un homme qui avait de la
rputation en Europe, fixa pour le lieu de l'entrevue un petit
rendez-vous de chasse situ  quelques lieues du palais, et il ordonna 
M. de Rmusat de se joindre  ceux qui devaient l'accompagner, lui
recommandant de porter avec lui une trs riche pe: Aprs notre
conversation, lui dit-il, vous me la remettrez; je veux l'offrir au
prince en le quittant.

Quand l'empereur eut joint le prince en effet, ils furent renferms
ensemble quelque temps, et lorsqu'il sortit, mon mari s'approcha de lui,
comme il en avait reu l'ordre. Mais Bonaparte, le repoussant assez
vivement, lui dit qu'il pouvait remporter l'pe; et quand il fut de
retour  Schnbrunn, il parla du prince avec assez peu de considration,
disant qu'il ne l'avait trouv qu'un homme fort mdiocre, ne lui
paraissant pas digne du prsent qu'il voulait lui faire[29].

Je ne crois pas que je doive passer sous silence une circonstance
personnelle  M. de Rmusat qui vint encore troubler la lueur de faveur
que l'empereur semblait dispos  lui accorder. J'ai souvent remarqu
que notre destine avait sembl s'arranger toujours pour nous empcher
de profiter des avantages que notre position paraissait nous offrir, et,
depuis, j'en ai souvent rendu grce  la Providence qui, par l, nous a
prservs d'une chute plus clatante.

     [Note 29: Le mot de l'empereur est ici un peu adouci, ou
     affaibli. La vrit est que lorsque son chambellan s'approcha
     pour lui rappeler ses intentions, et lui prsenter l'pe:
     Laissez-moi tranquille, lui dit l'empereur. C'est un
     imbcile. (P. R.)]

Dans les premires annes du gouvernement consulaire, le parti du roi
avait longtemps conserv l'espoir de voir rouvrir pour lui en France des
chances favorables, et, plus d'une fois, il avait tent de s'y conserver
des intelligences. M. d'Andr, ancien dput  l'Assemble constituante,
migr, dvou  cette cause, s'tait charg de plusieurs missions
royalistes auprs de quelques souverains de l'Europe, missions dont
Bonaparte tait trs bien inform. M. d'Andr, Provenal comme M. de
Rmusat, son camarade de collge, et ainsi que lui magistrat avant la
Rvolution (il tait conseiller au parlement d'Aix), sans avoir gard de
relations avec lui, ne pouvait lui tre devenu tranger. Dans ce
temps-l, dcourag apparemment de ses dmarches infructueuses, croyant
la cause impriale absolument gagne, fatigu d'une vie errante et de
l'tat de gne qui en tait la suite, il aspirait  rentrer dans son
pays. Se trouvant en Hongrie, lors de la campagne de 1805, il envoya sa
femme  Vienne et s'adressa au gnral Mathieu Dumas, qui avait t son
ami, pour le prier de solliciter sa radiation. Ce gnral, un peu
effray d'une pareille mission, promit cependant de tenter quelques
dmarches, mais il engagea madame d'Andr  voir M. de Rmusat pour
l'intresser dans cette affaire. Mon mari la vit arriver un matin chez
lui; il la reut comme la femme d'un ancien ami, fut touch de la
situation o elle lui dpeignit M. d'Andr, et ne sachant pas toutes les
particularits qui pouvaient rendre l'empereur implacable, croyant
d'ailleurs que ses victoires, en consolidant son pouvoir, devaient le
disposer  la clmence, il consentit  se charger de la demande de
radiation. Sa qualit de matre de la garde-robe lui donnait le droit de
s'introduire chez l'empereur pendant sa toilette. Il se hta donc de
descendre  son appartement, et le trouvant  moiti habill et d'assez
bonne humeur, il lui rendit compte de la visite qu'il venait de
recevoir, et de la sollicitation qu'il osait lui faire.

Au seul nom de M. d'Andr, le visage de l'empereur devint extrmement
sombre: Savez-vous, dit-il, que vous me parlez l d'un mortel
ennemi?--Non, sire, reprit M. de Rmusat; j'ignore si Votre Majest a
rellement des raisons de se plaindre de lui; mais, dans ce cas,
j'oserais demander sa grce. M. d'Andr est pauvre et proscrit, il me
parat dsirer d'aller vieillir tranquillement dans notre patrie
commune.--Est-ce que vous avez des relations avec lui?--Aucune,
sire.--Et pourquoi vous intressez-vous  lui?--Sire, il est Provenal,
il a t lev avec moi au collge de Juilly, il a suivi la mme
carrire que moi, et il fut mon ami.--Vous tes bien heureux, reprit
l'empereur, en lanant un regard farouche, d'avoir de tels motifs pour
excuse. Ne m'en parlez jamais, et sachez que, s'il tait  Vienne et que
je pusse m'emparer de sa personne, il serait pendu dans les vingt-quatre
heures. En achevant ces mots, l'empereur tourna le dos  M. de Rmusat.

L'empereur, partout o il se trouvait avec sa cour, avait coutume de
donner chaque matin ce qui s'appelait _son lever_. Quand il tait
habill, il passait dans un salon, et faisait appeler ce qu'on nommait
_le service_. C'taient les grands officiers de sa maison, M. de Rmusat
comme matre de la garde-robe et premier chambellan, et les gnraux de
sa garde. Le second lever se composait des chambellans, des gnraux de
l'arme qui pouvaient se prsenter, et,  Paris, du prfet de Paris, du
prfet de police, des princes et des ministres. Quelquefois il recevait
tout ce monde assez silencieusement, saluant et congdiant aussitt. Il
donnait des ordres, quand il tait ncessaire, et, quelquefois aussi, ne
craignait nullement de quereller tel ou tel dont il tait mcontent,
sans gard  l'embarras de recevoir et de faire des reproches devant
tant de tmoins.

Aprs avoir quitt M. de Rmusat, il fit donc approcher son lever, et,
renvoyant tout le monde, il garda le gnral Savary assez longtemps. 
la suite de cet entretien, Savary, retrouvant mon mari dans l'un des
salons du palais, le prit  part et commena avec lui une conversation
qui paratrait bien trange  quiconque ne connatrait pas la _navet
de principes_ de ce gnral sur une certaine manire de se conduire.

Venez, venez, dit-il  M. de Rmusat en l'abordant, que je vous fasse
compliment sur l'occasion de fortune qui se prsente  vous, et que je
vous conseille fort de ne point laisser chapper. Vous avez risqu gros
jeu tout  l'heure en parlant  l'empereur de M. d'Andr, mais tout peut
se rparer. O est-il?--Mais, je pense, en Hongrie; c'est du moins ce
que m'a dit sa femme.--Ah bah! ne dissimulez point. L'empereur le croit
 Vienne; il est persuad que vous savez o il se cache, et il veut que
vous le disiez.--Je vous atteste que je l'ignore trs parfaitement. Je
n'avais aucune correspondance avec lui; sa femme m'est venue voir
aujourd'hui pour la premire fois, elle m'a pri de parler  l'empereur
pour son mari, je l'ai fait, et c'est tout.--Eh bien! s'il en est ainsi,
envoyez-la chercher de nouveau. Elle ne se dfiera pas de vous,
faites-la causer, et tchez de tirer d'elle le lieu de la retraite de
son mari. Vous ne pouvez imaginer  quel point vous plairez  l'empereur
par ce service que vous lui rendrez.

M. de Rmusat, confondu au dernier point de ce qu'il entendait, ne put
s'empcher de tmoigner la surprise qu'il prouvait. Quoi! disait-il,
c'est  moi que vous faites une pareille proposition? J'ai dit 
l'empereur que j'avais t l'ami de M. d'Andr; vous le savez aussi, et
vous voulez que je le trahisse, que je le livre, et cela par le moyen de
sa femme qui a cru pouvoir se fier  moi! Savary,  son tour, fut
tonn de l'indignation que paraissait prouver M. de Rmusat. Quel
enfantillage! disait-il; mais songez donc que vous allez manquer votre
fortune! L'empereur a eu plus d'une fois l'occasion de douter que vous
lui fussiez dvou comme il veut qu'on le soit; voici une occasion de
dissiper ses soupons, vous serez bien maladroit si vous la laissez
chapper.

La conversation dura longtemps sur ce ton. On pense bien que M. de
Rmusat fut inbranlable; il assura  Savary que, loin de chercher
madame d'Andr, il viterait mme de la recevoir, et il fit dire 
celle-ci par le gnral Mathieu Dumas le mauvais succs de sa mission.
Savary revint  la charge pendant toute la journe, en rptant cette
phrase: Vous manquez votre fortune, je vous avoue que je ne vous
conois pas.-- la bonne heure! rpondait M. de Rmusat.

En effet, l'empereur garda rancune de ce refus et reprit avec mon mari
le ton sec et glac qu'il avait toujours quand il tait mcontent. M. de
Rmusat le supporta avec tranquillit, et ne s'en plaignit qu'au grand
marchal du palais, Duroc. Celui-ci comprit mieux sa rpugnance que
Savary, mais il plaignit mon mari de ce hasard qui le compromettait aux
yeux de son matre; il le complimenta sur sa conduite qui lui paraissait
un acte du plus grand courage, car ne point obir  l'empereur lui
semblait la plus extraordinaire chose du monde.

C'tait un singulier homme que Duroc. Son esprit n'tait point tendu;
son me, c'est--dire ses sentiments et ses penses, demeuraient
toujours, et presque volontairement, dans un cercle rtrci, mais il ne
manquait point d'habilet ni de lumires dans le dtail. Plutt soumis
que dvou  Bonaparte, il croyait que, lorsqu'on tait plac auprs de
lui, on avait suffisamment us des facults de la vie en les employant
toutes  lui obir ponctuellement. Pour ne manquer  rien de ce qui lui
paraissait, dans ce genre, du strict devoir, il ne se permettait pas
mme une pense qui ft hors des choses qui composaient ce qu'il avait 
faire dans le poste qu'il occupait. Froid, silencieux, impntrable sur
tous les secrets qui lui taient confis, je crois qu'il s'tait comme
habitu  ne jamais rflchir sur les ordres qu'il recevait. Il ne
flattait point l'empereur, il ne cherchait point  lui plaire par des
rapports, souvent inutiles, mais qui satisfaisaient sa dfiance
naturelle. Tel qu'un miroir fidle, il rflchissait  son matre tout
ce qui se passait en sa prsence, et de mme il rapportait les paroles
de celui-ci avec le mme accent, et dans les mmes termes, qu'il les
avait entendues. Et-on d mourir  ses yeux des suites d'une
commission qu'il et reue, il s'en acquittait avec une imperturbable
exactitude. Je ne pense pas qu'il s'amust  examiner si l'empereur
tait un grand homme ou non; c'tait _le matre_, voil tout. Sa
soumission le rendait fort utile  l'empereur; l'intrieur du palais lui
tait confi, l'administration de la maison, toutes les dpenses; et
tout cela tait rgl avec un ordre infini et une extrme conomie,
accompagns pourtant d'une grande magnificence.

Le grand marchal Duroc avait pous une petite espagnole fort riche,
assez laide, qui ne manquait point d'esprit, fille d'un nomm Hervas,
banquier espagnol, qui avait t employ dans quelque affaires
diplomatiques secondaires, qui fut fait marquis d'Abruenara, et qui
devint ministre en Espagne sous Joseph Bonaparte. Madame Duroc avait t
leve chez madame Campan, comme madame Louis Bonaparte et mesdames
Savary, Davout, Ney, etc. Son mari vivait bien avec elle, mais sans
aucune de ces intimits qui procurent souvent un panchement si doux 
ceux qui ont  supporter la gne des cours. Il ne lui et pas permis
d'avoir une opinion sur rien de ce qui se passait sous ses veux, ni de
former une liaison. Quant  lui, il n'en avait aucune. Je n'ai jamais
vu personne plus inaccessible au besoin de l'amiti, au plaisir de la
conversation; il n'avait aucune ide de la vie du monde; il ne savait ce
que c'tait que le got des lettres ou des arts, et cette indiffrence
sur tout, cette ponctualit dans l'obissance, sans montrer jamais ni
ennui de l'assujettissement, ni la moindre apparence d'enthousiasme, en
faisaient un caractre tout  part qu'il tait vraiment curieux
d'observer. Il jouissait  la cour d'une grande considration, ou du
moins d'une extrme importance. Tout aboutissait  lui; il recevait les
confidences de chacun, ne donnait gure son avis sur rien, encore moins
un conseil; mais il coutait attentivement, rapportait ce dont on
l'avait charg, et jamais il n'a donn la moindre preuve de
malveillance, de mme que la plus petite marque d'intrt[30].

     [Note 30: Ce portrait du duc de Frioul, a crit mon
     pre, est parfaitement conforme  l'opinion de tous les
     contemporains clairs. Peu d'hommes ont t plus secs, plus
     froids, plus personnels, sans aucune mauvaise passion contre
     les autres. Sa justice, sa probit, sa sret taient
     incomparables. C'tait un administrateur d'un grand mrite.
     Mais une chose curieuse, que ma mre parat avoir ignore, et
     qui semble avre, c'est qu'il n'aimait pas l'empereur, ou
     que du moins il le jugeait svrement. Dans les derniers
     temps, il tait excd de son caractre et surtout de son
     systme, et, la veille ou le jour de sa mort, il l'avait
     encore laiss entendre, mme  l'empereur. Le marchal
     Marmont, qui l'a bien connu, a donn de lui une peinture qui
     prsente tous les caractres de la vrit. L'empereur avait
     toutefois pour lui un sentiment particulier qui, chez un tel
     homme, tait presque de l'amiti, car voici ce qu'il
     crivait, de Haynau, le 7 juin 1813,  madame de Montesquiou:
     La mort du duc de Frioul m'a pein. C'est depuis vingt ans
     la seule fois qu'il n'ait pas devin ce qui pouvait me
     plaire. (P. R.)]

Bonaparte, qui avait un grand talent pour tirer des hommes ce qui lui
tait utile, aimait fort le service d'un personnage si compltement
isol. Il pouvait le grandir sans inconvnient; aussi l'a-t-il combl de
dignits et de richesses. Mais ses dons  Savary, qui furent aussi
considrables, eurent un motif diffrent. C'est un homme, disait-il,
qu'il faut continuellement corrompre. Et, chose trange! malgr cette
opinion, il ne laissait pas d'avoir confiance en lui, ou du moins de
croire  ce qu'il venait lui raconter.  la vrit, il savait qu'il ne
se refuserait  rien et, en parlant de lui, il disait encore
quelquefois: Si j'ordonnais  Savary de se dfaire de sa femme et de
ses enfants, je suis sr qu'il ne balancerait pas.

Ce Savary, l'objet de la terreur gnrale, malgr sa conduite, ses
actions connues et caches, n'tait point foncirement un mchant
homme. Le got de l'argent fut sa passion dominante. Sans aucun talent
militaire, mal vu de ses valeureux camarades, il lui fallut songer 
faire sa fortune par d'autres moyens que ceux qu'employaient ses
compagnons d'armes[31]. Il vit un chemin ouvert dans sa fidlit 
suivre le systme de ruse et de dnonciations que Bonaparte favorisait,
et s'y tant introduit une fois, il ne lui fut plus possible de penser 
s'en retirer. Intrinsquement, il tait meilleur que sa rputation,
c'est--dire qu'abandonn  son premier mouvement, il et mieux valu que
sa conduite. Il ne manquait point d'esprit naturel; il tait accessible
 quelque enthousiasme d'imagination, assez ignorant, mais avec le dsir
d'apprendre, et un instinct assez juste pour juger; plus menteur que
faux, dur dans ses formes, mais trs craintif au fond. Il avait des
raisons pour connatre Bonaparte et trembler devant lui. Quand il a t
ministre, il a os se permettre cependant quelque ombre de rsistance,
et alors il s'est montr accessible  un certain dsir de se raccommoder
avec l'opinion publique. Comme tant d'autres, il doit peut-tre au temps
o il a vcu le dveloppement de ses dfauts, qui ont touff la
meilleure partie de son caractre. L'empereur cultivait soigneusement
chez les hommes toutes les passions honteuses; aussi, sous son rgne,
ont-elles plus particulirement fructifi.

     [Note 31: Pendant cette campagne on lui avait mis dans
     les mains une assez grande caisse pleine d'or, pour payer la
     police qu'il faisait autour de l'empereur, dans l'arme et
     dans les villes conquises. Il s'acquittait de ce soin avec
     une extrme habilet. Il ne se disait nulle part un mot, il
     ne se faisait pas une action, dont il ne ft instruit.]

Revenons. Les ngociations de M. de Talleyrand avanaient peu  peu.
Malgr tous les obstacles, il parvint par ses correspondances 
dterminer l'empereur  la paix, et le Tyrol, cette pierre d'achoppement
au trait, fut abandonn par l'empereur Franois au roi de Bavire.
Quand Bonaparte fut brouill avec M. de Talleyrand, quelques annes
aprs, il revenait, dans sa colre, sur ce trait, se plaignant que son
ministre lui avait arrach sa victoire, et avait rendu ncessaire la
seconde campagne d'Autriche, en laissant le souverain de ce pays encore
trop puissant.

Avant de quitter Vienne, l'empereur eut encore le temps d'y recevoir une
dputation de quatre maires de la ville de Paris, qui venaient le
fliciter de ses victoires. Peu aprs, il partit pour Munich, ayant
annonc qu'il allait mettre la couronne royale sur la tte de l'lecteur
de Bavire, et conclure le mariage du prince Eugne.

L'impratrice,  Munich depuis quelque temps, voyait avec une extrme
joie une telle union qui allait donner  son fils de si grandes
alliances avec les premires maisons de l'Europe. Elle et fort dsir
que madame Louis Bonaparte obtnt la permission de venir assister 
cette crmonie, mais son mari la refusa obstinment; et elle eut besoin
de sa rsignation ordinaire.

L'empereur, voulant peut-tre montrer aussi aux trangers quelqu'un de
sa famille, manda  Munich madame Murat, qui y porta des sentiments fort
mlangs. Le plaisir de se montrer, et d'tre compte pour quelque
chose, tait un peu gt pour elle par l'lvation o elle voyait porter
les Beauharnais, et elle eut, comme je le dirai plus bas, quelque peine
 dissimuler son mcontentement.

M. de Talleyrand rejoignit la cour aprs avoir sign le trait, et,
encore cette fois, la paix sembla tre rendue  l'Europe, du moins pour
quelque temps. Cette paix fut signe le 25 dcembre 1805.

Par le trait, l'empereur d'Autriche reconnaissait l'empereur Napolon
comme roi d'Italie. Il abandonnait au royaume d'Italie les tats
vnitiens. Il reconnaissait pour rois les lecteurs de Bavire et de
Wurtemberg, abandonnant au premier plusieurs principauts et le Tyrol;
au roi de Wurtemberg un assez grand nombre de villes;  l'lecteur de
Bade une partie du Brisgau.

L'empereur Napolon s'engageait  obtenir du roi de Bavire la
principaut de Wurtzbourg pour l'archiduc Ferdinand qui avait t
grand-duc de Toscane. Les tats vnitiens devaient tre rendus sous le
dlai de quinze jours. Voil quelles furent les conditions les plus
importantes de ce trait.




CHAPITRE XVI.

(1805-1806.)


tat de Paris pendant la guerre.--Cambacrs.--Le Brun.--Madame Louis
Bonaparte.--Mariage d'Eugne de Beauharnais.--Bulletins et
proclamations.--Got de l'empereur pour la reine de Bavire.--Jalousie
de l'impratrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conqute de
Naples.--La situation et le caractre de l'empereur.


J'ai dit quelles taient la tristesse et la solitude  Paris, pendant
cette campagne, et combien toutes les classes de la socit souffraient
du renouvellement de la guerre. L'argent tait devenu de plus en plus
rare; il arriva mme  un tel degr de chert que, me trouvant oblige
d'en envoyer assez promptement  mon mari, je fus oblige, pour
convertir un billet de mille francs en or, de perdre quatre-vingt-dix
francs dessus. La malveillance ne laissait point chapper cette occasion
de rpandre et d'accrotre encore l'inquitude. pouvante de
l'imprudence de certains discours et avertie par l'exprience passe,
je me tenais  l'cart de tout, et je ne voyais avec soin que mes amis
et les personnes qui ne pouvaient me compromettre.

Quand des princes ou princesses de la famille impriale recevaient,
j'allais, comme les autres, leur faire ma cour, ainsi qu'
l'archichancelier Cambacrs, qui aurait su trs mauvais gr  quiconque
et nglig de lui rendre visite. Il donnait de grands dners, et
recevait deux fois par semaine. Il occupait un htel situ sur le
Carrousel, dont on a fait aujourd'hui l'htel des Cent-Suisses[32]. 
sept heures du soir, la place du Carrousel se couvrait ordinairement
d'une longue file de voitures dont Cambacrs, de sa fentre,
contemplait avec une vraie joie le dveloppement tendu. On tait un
assez longtemps  entrer dans la cour et  parvenir au pied de
l'escalier. Ds la porte du premier salon, un huissier attentif
proclamait votre nom  haute voix; ce nom tait rpt jusqu' la porte
de la pice o se tenait Son Altesse. L, se pressait une foule norme;
les femmes assises sur deux ou trois rangs; les hommes debout, serrs,
faisant d'un angle  l'autre de ce salon une sorte de corridor au milieu
duquel Cambacrs, couvert de cordons, portant le plus souvent tous ses
ordres en diamants, coiff d'une norme perruque bien poudre, se
promenait gravement, dbitant  droite et  gauche quelques phrases
polies. Quand on tait sr qu'il vous avait aperu, et surtout quand il
vous avait parl, on se retirait pour faire place  d'autres. Il fallait
souvent demeurer encore trs longtemps avant de retrouver sa voiture, et
le meilleur moyen de lui faire sa cour tait de lui dire, quand on le
retrouvait une autre fois, quels embarras causaient, dans la place, la
foule des carrosses qui se croisaient pour arriver chez lui.

     [Note 32: Cet htel a t dmoli sous le rgne du roi
     Louis-Philippe. (P. R.)]

On ne se pressait pas autant chez l'architrsorier Le Brun, qui
paraissait mettre moins de prix  ces hommages extrieurs, et qui vivait
avec assez de simplicit. Mais, s'il n'avait pas les ridicules de son
collgue, il manquait de quelques-unes de ses qualits. Cambacrs avait
de l'obligeance, il accueillait bien les requtes, et quand il
promettait de les appuyer, sa parole tait sre, on y pouvait compter.
Le Brun songeait  mnager sa fortune, qui est devenue considrable.
C'tait un vieillard fort personnel, assez malin, et qui n'a t utile
 personne.

La princesse de toute la famille que je frquentais le plus tait madame
Louis Bonaparte. Le soir, on venait chez elle chercher des nouvelles.
Dans le mois de dcembre 1805, le bruit s'tant rpandu que les Anglais
pourraient bien tenter quelque descente sur les ctes de la Hollande,
Louis Bonaparte reut l'ordre d'aller parcourir ce pays, et d'inspecter
l'arme du Nord. Son absence, qui donnait toujours un peu de libert 
sa femme, et de soulagement  toute sa maison, laquelle avait grand'peur
de lui, permettait  madame Louis de passer ses soires d'une manire
assez agrable. On faisait de la musique chez elle, ou on dessinait sur
une grande table place au milieu de son salon. Madame Louis a toujours
montr un grand got pour les arts; elle a compos de jolies romances;
elle peint trs bien; elle aimait les artistes. Son seul tort,
peut-tre, tait de ne pas donner  son intrieur toute la dignit
qu'exigeait le rang o on l'avait leve. Toujours intimement lie avec
ses compagnes d'ducation, ainsi que les jeunes femmes qui la
frquentaient habituellement, elle avait dans les manires un petit
reste des usages de sa pension qu'on a quelquefois remarqu et
blm[33].

     [Note 33: Ces sentiments pour la reine Hortense et ces
     impressions de ma grand'mre ont t trs durables, car voici
     ce qu'elle crivait  son mari quelques annes plus tard, le
     12 juillet 1812:

     En parlant de la reine, je ne puis assez te dire quel charme
     je trouve  l'intimit de sa socit. C'est vraiment un
     caractre anglique, et une personne compltement diffrente
     de ce qu'on croit. Elle est si vraie, si pure, si
     parfaitement ignorante du mal, il y a dans le fond de son me
     une si douce mlancolie, elle parat si rsigne  l'avenir,
     qu'il est impossible de ne pas emporter d'elle une impression
     toute particulire. Sa sant n'est pas mauvaise, elle
     s'ennuie de cette pluie, parce qu'elle aime  marcher; elle
     lit beaucoup, et parat vouloir rparer les torts de son
     ducation  certains gards. L'instituteur de ses enfants la
     fait travailler srieusement, puis elle s'amuse du mal
     qu'elle prend, elle a raison. Cependant je voudrais que
     quelqu'un de plus clair diriget ses tudes. Il y a un ge
     o il faut plutt apprendre pour penser que pour savoir, et
     l'histoire ne doit pas se montrer  vingt-cinq ans comme 
     dix. (P. R.)]

Aprs un assez long silence sur ce qui se passait  l'arme, ce qui
causa une vive inquitude, enfin, un soir, l'aide de camp de l'empereur,
Le Brun, fils de l'architrsorier, dpch du champ de bataille
d'Austerlitz, vint apporter la nouvelle de la victoire, de l'armistice
qui suivit, et des esprances fondes pour la paix. Cette nouvelle
proclame dans tous les spectacles, affiche partout ds le lendemain,
produisit un grand effet, et dissipa la sombre apathie dans laquelle le
peuple de Paris tait plong. Il fut impossible de n'tre pas frapp
d'un si grand succs, et de ne point se ranger, encore cette fois, du
parti de la gloire et de la fortune. Les Franais, entrans par le
rcit d'une telle victoire,  laquelle rien ne manquait, puisqu'elle
terminait la guerre, sentirent renatre leur enthousiasme, et, pour
cette fois encore, on n'eut besoin de rien commander  l'allgresse
publique. La nation s'identifia de nouveau aux succs de ses soldats. Je
regarde cette poque comme l'apoge du bonheur de Bonaparte; car ses
hauts faits furent alors adopts par la majorit du peuple. Depuis, il a
sans doute grandi en puissance et en autorit, mais il lui a fallu
ordonner l'enthousiasme, et quoiqu'il soit quelquefois parvenu  le
forcer, les efforts qu'il lui fallut faire ont d gter pour lui le prix
des acclamations.

Au milieu des sentiments de joie et de vritable admiration que tmoigna
la ville de Paris, on pense bien que les grands corps de l'tat et les
fonctionnaires publics ne laissrent point chapper cette occasion de
rdiger en paroles pompeuses l'admiration gnrale. Quand on relit
aujourd'hui froidement les discours qui furent alors prononcs dans le
Snat et dans le Tribunat, les harangues des prfets et des maires, les
mandements des vques, on se demande comment il et t possible qu'une
tte humaine ne ft pas un peu drange par l'excs de telles louanges.
Toutes les gloires passes venaient se fondre devant celle de Bonaparte;
les noms des plus grands hommes allaient devenir obscurs; la renomme
rougirait dsormais de tout ce qu'elle avait proclam jusqu' ce jour,
etc., etc.

Le 31 dcembre, le Tribunat s'assembla, et son prsident, Fabre de
l'Aude, annona le retour d'une dputation qui avait t envoye 
l'empereur, et qui racontait les merveilles dont elle avait t tmoin,
et l'arrive d'un grand nombre de drapeaux. L'empereur en donnait huit 
la ville de Paris, huit au Tribunat, et cinquante-quatre au Snat.
C'tait le Tribunat tout entier qui devait aller prsenter ces derniers.

Aprs le discours du prsident, une foule de tribuns se prcipitrent
vers la tribune pour mettre ce qu'on appelait _des motions de voeux_:
l'un proposa qu'il ft frapp une mdaille d'or; l'autre qu'on levt un
monument public, que l'empereur ret comme au temps de l'ancienne Rome
les honneurs du triomphe; que la ville de Paris sortt tout entire
au-devant de lui. La langue, disait un membre, ne fournit pas
d'expressions assez fortes pour atteindre de si grands objets, ni pour
rendre les motions qu'ils font prouver.

Carrion-Nisas proposa qu' la paix gnrale, l'pe que l'empereur
portait  la bataille d'Austerlitz ft dpose et consacre avec
solennit. Chacun voulait enchrir sur le discours de l'autre, et cette
sance, qui dura plusieurs heures, puisa en effet tout ce que le
langage de la flatterie peut inspirer  l'imagination. Et cependant,
c'tait ce mme Tribunat qui inquita l'empereur, parce que son
institution lui conservait une ombre de libert, et qu'il crut plus tard
devoir dtruire, pour achever de consolider son despotisme jusque dans
les moindres apparences. Quand l'empereur limina le Tribunat, ce fut
alors le mot consacr  cette mesure, il ne craignit pas de laisser
chapper ces paroles: Voil ma dernire rupture avec la Rpublique.

Le Tribunat devant, le 1er janvier de l'anne 1806, porter au Snat les
drapeaux, dcida qu'il proposerait en mme temps le voeu de l'rection
d'une colonne: Le Snat s'empressa de convertir ce voeu en dcret; il
arrta aussi que la lettre de l'empereur, qui avait accompagn l'envoi
des drapeaux, serait grave sur le marbre et place dans la salle de ses
sances, et les snateurs se montrrent  la hauteur des tribuns dans
cette circonstance.

On commena bientt  s'occuper des prparatifs des ftes qui devaient
avoir lieu au retour de l'empereur. M. de Rmusat m'envoya des ordres
pour que les spectacles prparassent la remise des quelques ouvrages qui
devaient prter aux applications. Le Thtre-Franais choisit _Gaston et
Bayard_; la police fit quelques lgers changements aux vers qu'on ne
pouvait prononcer[34], et l'Opra s'occupa d'un divertissement nouveau.

     [Note 34: On remplaa ce vers:

        Et suivre les Bourbons, c'est marcher  la gloire.

     Par:

        Et suivre les _Franais_, c'est marcher  la gloire.]

Cependant l'empereur, aprs avoir reu la signature de la paix, quittait
Vienne en laissant  ses habitants une proclamation pleine de paroles
flatteuses pour eux et pour leur souverain, et il ajoutait:

Je me suis peu montr parmi vous; non par ddain ou par un vain
orgueil, mais je n'ai pas voulu distraire en vous aucun des sentiments
que vous deviez au prince avec qui j'tais dans l'intention de faire une
prompte paix.

On a vu plus haut les vrais motifs qui avaient retenu l'empereur
renferm au chteau de Schnbrunn.

Quoique, en fait, l'arme franaise et t contenue dans Vienne avec
assez de discipline, sans doute les habitants virent avec une grande
joie le dpart des htes qu'il leur avait fallu recevoir, loger et
nourrir avec soin. Si on veut une ide des mnagements que les vaincus
se trouvaient forcs d'avoir pour nous, il suffira de dire que les
gnraux Junot[35] et Bessires, logs chez le prince d'Esterhazy,
recevaient chaque jour de Hongrie tout ce qui devait contribuer  rendre
leur table dlicate, et, entre autres tributs, du vin de Tokay. C'tait
le prince qui avait pour eux cette attention, et qui les dfrayait de
tout.

     [Note 35: Ce Junot, vritable officier de fortune, avait
     beaucoup d'esprit naturel. Un jour qu'on parlait devant lui
     des prventions de l'ancienne noblesse franaise. Eh bien,
     disait-il, pourquoi donc tous ces gens-l se montrent-ils si
     jaloux de notre lvation? La seule diffrence entre eux et
     moi, c'est qu'ils sont des descendants, et que, moi, je suis
     un anctre.]

Je me souviens d'avoir entendu conter  M. de Rmusat que, lorsque
l'empereur arriva  Vienne, on se hta de visiter les caves du palais
imprial pour y chercher du mme vin de Tokay; mais on fut fort surpris
de n'en pas trouver une seule bouteille; l'empereur Franois avait tout
fait emporter avec soin.

L'empereur arriva  Munich le 31 dcembre, et, le lendemain, proclama
_roi_ l'lecteur de Bavire. Il fit part de cet vnement au Snat par
une lettre, ainsi que de l'adoption qu'il faisait du prince Eugne et du
mariage qu'il allait terminer, avant de retourner  Paris.

Le prince Eugne ne tarda point  se rendre  Munich, aprs avoir pris
possession des tats vnitiens, et rassur, autant qu'il tait en lui,
ses nouveaux sujets par des proclamations dignes et mesures.

L'empereur se crut oblig de donner aussi des loges  l'arme d'Italie.
On lit dans un bulletin: Les peuples d'Italie ont montr beaucoup
d'nergie. L'empereur a dit plusieurs fois: Pourquoi mes peuples
d'Italie ne paratraient-ils pas avec gloire sur la scne du monde? ils
sont pleins d'esprit et de passion, ds lors il est facile de leur
donner les qualits militaires. Il fit encore quelques proclamations 
ses soldats, toujours un peu boursoufles  sa manire; mais on dit
qu'elles produisaient un grand effet sur l'arme. Il rendit un beau
dcret, surtout s'il a t excut:

Nous adoptons, disait-il, les enfants des gnraux, officiers et
soldats, morts  la bataille d'Austerlitz. Ils seront levs 
Rambouillet et  Saint-Germain, placs et maris par nous. Ils
ajouteront  leurs noms celui de Napolon...

L'lecteur, ou plutt le roi de Bavire, est un prince cadet de la
maison de Deux-Ponts, qui est arriv  l'lectorat par l'extinction de
la branche de sa famille qui gouvernait la Bavire. Sous le rgne de
Louis XVI, il fut envoy en France et mis au service de notre roi. Il
obtint promptement un rgiment, et demeura assez longtemps, soit 
Paris, soit en garnison dans quelques-unes de nos villes. Il s'attacha 
la France et y laissa des souvenirs de la bont de son caractre et de
la cordialit de ses manires. Il tait connu sous le nom du prince Max.
Il refusa cependant de se marier en France. Le prince de Cond lui ayant
offert sa fille, son pre et l'lecteur de Deux-Ponts, son oncle, ne
voulurent point de cette union, par la raison que le prince Max, n'tant
point riche, serait sans doute forc de faire quelques-unes de ses
filles chanoinesses, et que la msalliance que le sang de Louis XIV
avait reue de madame de Montespan pourrait empcher certains chapitres
de les recevoir.

Le droit de succession ayant appel plus tard ce prince  l'lectorat,
il conserva toujours des souvenirs affectueux pour la France et de
l'attachement pour les Franais. Devenu roi par la puissance de
l'empereur, il eut grand soin de lui tmoigner sa reconnaissance par la
plus brillante rception, et il accueillit les Franais avec une extrme
bont. On imagine bien qu'il ne songea pas un moment  refuser l'union
qu'on lui proposait pour sa fille. Cette princesse, ge de dix-sept 
dix-huit ans, joignait  tous les charmes d'une figure fort agrable,
les qualits les plus attachantes. Aussi ce mariage, que la politique
avait conclu, est devenu pour Eugne la source d'un bonheur que rien n'a
troubl. La princesse Auguste de Bavire s'est attache vivement 
l'poux qu'on lui a donn; elle n'a pas peu contribu  lui gagner des
coeurs en Italie. Belle, sage, pieuse et fort aimable, elle ne pouvait
qu'tre tendrement aime du prince Eugne, et encore aujourd'hui,
tablis tous deux en Bavire, ils y jouissent des douceurs de la plus
parfaite union[36].

     [Note 36: Le prince Eugne de Beauharnais est mort en
     1824. Voici de quelle faon l'empereur lui annonait son
     mariage, dans une lettre date de Munich, le 19 nivse an XIV
     (31 dcembre 1805): Mon cousin, je suis arriv  Munich.
     J'ai arrang votre mariage avec la princesse Auguste. Il a
     t publi. Ce matin, cette princesse m'a fait une visite, et
     je l'ai entretenue fort longtemps. Elle est trs jolie. Vous
     trouverez ci-joint son portrait sur une tasse, mais elle est
     beaucoup mieux. L'affection que l'empereur avait pour le
     vice-roi d'Italie se porta tout entire sur cette princesse,
     qu'il avait, du premier jour, juge si favorablement, et sa
     correspondance est remplie de sollicitude pour sa sant et
     son bonheur. Ainsi il lui crivait de Stuttgard, le 17
     janvier 1806: Ma fille, la lettre que vous m'avez crite est
     aussi aimable que vous. Les sentiments que je vous ai vous
     ne feront que s'augmenter tous les jours; je le sens au
     plaisir que j'ai de me ressouvenir de toutes vos belles
     qualits, et au besoin que j'prouve d'tre assur
     frquemment par vous-mme que vous tes contente de tout le
     monde, et heureuse par votre mari. Au milieu de toutes mes
     affaires, il n'y en aura jamais pour moi de plus chres que
     celles qui pourront assurer le honneur de mes enfants.
     Croyez, Auguste, que je vous aime comme un pre, et que je
     compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d'une
     fille. Mnagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le
     nouveau climat o vous arrivez, en prenant tout le repos
     convenable. Vous avez prouv bien du mouvement depuis un
     mois. Songez bien que je ne veux pas que vous soyez malade.
     Enfin, quelques mois plus tard, il crivait au prince Eugne:

     Mon fils, vous travaillez trop; votre vie est trop monotone.
     Cela est bon pour vous, parce que le travail doit tre pour
     vous un objet de dlassement; mais vous avez une jeune femme,
     qui est grosse. Je pense que vous devez vous arranger pour
     passer la soire avec elle, et vous faire une petite socit.
     Que n'allez-vous au thtre une fois par semaine, en grande
     loge? Je pense que vous devez avoir aussi un petit quipage
     de chasse, afin que vous puissiez chasser au moins une fois
     par semaine; j'affecterai volontiers dans le budget une somme
     pour cet objet. Il faut avoir plus de gaiet dans votre
     maison; cela est ncessaire pour le bonheur de votre femme et
     pour votre sant. On peut faire bien de la besogne en peu de
     temps. Je mne la vie que vous menez, mais j'ai une vieille
     femme qui n'a pas besoin de moi pour s'amuser; et j'ai aussi
     plus d'affaires; et cependant, il est vrai de dire que je
     prends plus de divertissement et de dissipation que vous n'en
     prenez. Une jeune femme a besoin d'tre amuse, surtout dans
     la situation o elle se trouve. Vous aimiez jadis assez le
     plaisir; il faut revenir  vos gots. Ce que vous ne feriez
     pas pour vous, il est convenable que vous le fassiez pour la
     princesse. Je viens de m'tablir  Saint-Cloud. Stphanie et
     le prince de Bade s'aiment assez. J'ai pass ces deux
     jours-ci chez le marchal Bessires; nous avons jou comme
     des enfants de quinze ans. Vous aviez l'habitude de vous
     lever matin, il faut reprendre cette habitude. Cela ne
     gnerait pas la princesse si vous vous couchiez  onze heures
     avec elle; et, si vous finissez votre travail  six heures du
     soir, vous avez encore dix heures  travailler, en vous
     levant  sept ou huit heures. (P. R.)]

Quand l'empereur se trouva  Munich, il lui passa par la tte de se
dlasser des travaux qu'il avait eu  supporter pendant quelques mois,
par une certaine fantaisie, moiti galante, moiti politique,  l'gard
de la reine de Bavire. Cette princesse, seconde femme du roi, sans tre
trs belle, avait une taille lgante et des manires agrables qui
conservaient de la dignit. L'empereur feignit, je pense, d'tre
amoureux d'elle. Ceux qui assistaient  ce spectacle, disent qu'il tait
assez curieux de le voir aux prises avec son caractre cassant, ses
habitudes un peu communes, et pourtant le dsir de russir auprs d'une
princesse accoutume  cette espce d'tiquette dont on ne se dpart
gure en Allemagne, dans quelque occasion que ce soit. La reine de
Bavire sut tenir en respect son trange soupirant, et cependant parut
s'amuser de ses hommages. L'impratrice la trouva un peu plus coquette
qu'elle n'et voulu, et tout ce mange lui inspira le dsir de quitter
promptement la cour de Bavire, et lui gta le plaisir que devait lui
causer le mariage de son fils.

En mme temps, madame Murat s'avisa de trouver mauvais que la nouvelle
vice-reine, devenue fille adoptive de Napolon, prt le pas sur elle
dans les crmonies. Elle feignit d'tre malade, pour viter ce qui lui
semblait un affront, et son frre fut oblig de se fcher, pour
l'empcher de tmoigner trop hautement son mcontentement. Si nous
n'avions point t tmoins de la promptitude avec laquelle certaines
prtentions s'lvent chez ceux que la fortune favorise, nous nous
tonnerions de ces humeurs subites chez des princes ou des grands d'une
date si nouvelle qu'ils auraient d tre peu accoutums encore aux
avantages et aux droits donns par leur rang; mais ce spectacle s'est si
souvent reproduit sous nos yeux, qu'il a fallu reconnatre que rien ne
s'veille et ne grandit si vite parmi les hommes que la vanit.
Bonaparte, qui le savait d'avance, en a fait son plus sr moyen de
gouverner.

 Munich, il fit un grand nombre de promotions dans l'arme. Il donna un
rgiment de carabiniers  son beau-frre, le prince Borghse. Il
rcompensa beaucoup d'officiers  l'aide de grades et de la Lgion
d'honneur. Il fit, entre autres, M. de Nansouty, mon beau-frre, grand
officier de cet ordre. C'tait un homme de courage, estim de l'arme,
simple, d'une probit et d'une dlicatesse assez peu ordinaires,
malheureusement,  nos chefs militaires. Il a laiss partout en pays
tranger une rputation fort honorable pour sa famille[37].

     [Note 37: Le roi, lors de son premier retour, lui donna
     le commandement de la compagnie des mousquetaires gris. Il
     tomba malade peu de temps aprs, et il mourut un mois avant
     le 20 mars 1815.]

La cour militaire de l'empereur, encourage par l'exemple de son matre,
et anime comme lui par la victoire, se montra aussi trs satisfaite de
rejoindre les dames qui avaient accompagn l'impratrice. Il sembla que
l'amour voulait avoir enfin sa part d'importance dans un monde qui
jusqu'alors le ngligeait assez; mais il faut convenir qu'on ne lui
laissa jamais grand temps pour fonder son autorit, et il fut toujours
un peu forc d'y brusquer ses attaques. On peut dater de cette poque
les sentiments qu'inspira la belle madame de C***  M. de Caulaincourt.
Elle avait t nomme dame du palais dans l't de 1805. Marie jeune 
son cousin, qui tait  cette poque cuyer de l'empereur, et qui la
ngligeait beaucoup, elle fixa les regards de la cour par son clatante
beaut. M. de Caulaincourt devint perdument amoureux d'elle, et cet
attachement, plus ou moins partag pendant quelques annes, le dtourna
de songer  se marier. Madame de C***, de plus en plus mcontente de son
mari, a fini par profiter du divorce[38]; et lorsque le retour du roi a
condamn M. de Caulaincourt, ou autrement le duc de Vicence,  une vie
de retraite, elle a voulu partager son malheur, et elle l'a pous.

     [Note 38: Madame la duchesse de Vicence est morte trs
     ge en 1876, laissant le souvenir d'une femme bonne et
     distingue. M. de Caulaincourt tait mort quarante-huit ans
     plus tt, en 1828. (P. R.)]

J'ai dit que, durant cette campagne, l'empereur avait publi qu'il
consentait  ce que nos troupes vacuassent le royaume de Naples. Mais
il ne tarda pas  se brouiller de nouveau avec cette puissance, soit que
le roi de Naples ne se montrt pas trs exact dans l'excution du trait
conclu avec lui et qu'il demeurt sous l'influence des Anglais qui
menaaient toujours ses ports, soit que l'empereur voult accomplir son
projet de mettre l'Italie entire sous sa dpendance. Il pensait aussi,
sans doute, qu'il tait de sa politique de rejeter peu  peu la maison
de Bourbon hors des trnes du continent. Quoi qu'il en soit, selon la
coutume, sans avoir reu aucune autre communication, la France apprit,
par un ordre du jour dat du camp imprial de Schnbrunn le 6 nivse an
XIV[39], que l'arme franaise marchait  la conqute du royaume de
Naples, et serait commande par Joseph Bonaparte qui s'y rendit en
effet.

     [Note 39: 27 dcembre 1805. (P. R.)]

Nous ne pardonnerons plus, disait cette proclamation. La dynastie de
Naples a cess de rgner, son existence est incompatible avec le repos
de l'Europe et l'honneur de ma couronne. Soldats, marchez... ne tardez
pas  m'apprendre que l'Italie toute entire est soumise  mes lois, ou
 celles de mes allis[40].

     [Note 40: Voici cette proclamation qui a bien le sens
     indiqu dans ces mmoires, mais dont les expressions sont
     plus brutales encore: Soldats, depuis dix ans, j'ai tout fait
     pour sauver le roi de Naples, il a tout fait pour se perdre.
     Aprs les batailles de Dego, de Mondovi, de Lodi, il ne
     pouvait m'opposer qu'une faible rsistance. Je me fiai aux
     paroles de ce prince, et je fus gnreux envers lui.

     Lorsque la seconde coalition fut dissoute  Marengo, le roi
     de Naples qui, le premier, avait commenc cette injuste
     guerre, abandonn  Lunville par ses allis, resta seul et
     sans dfense. Il m'implora; je lui pardonnai une seconde
     fois. Il y a peu de mois, vous tiez aux portes de Naples.
     J'avais d'assez lgitimes raisons de suspecter la trahison
     qui se mditait, et de venger les outrages qui m'avaient t
     faits. Je fus encore gnreux. Je reconnus la neutralit de
     Naples; je vous ordonnai d'vacuer ce royaume; et, pour la
     troisime fois, la maison de Naples fut affermie et sauve.

     Pardonnerons-nous une quatrime fois? Nous fierons-nous une
     quatrime fois  une cour sans foi, sans honneur, sans
     raison? Non! non! La dynastie de Naples a cess de rgner;
     son existence est incompatible avec le repos de l'Europe et
     l'honneur de ma couronne.

     Soldats, marchez, prcipitez dans les flots, si tant est
     qu'ils vous attendent, ces dbiles bataillons des tyrans des
     mers. Montrez au monde de quelle manire nous punissons les
     parjures. Ne tardez pas  m'apprendre que l'Italie tout
     entire est soumise  mes lois, ou  celles de mes allis;
     que le plus beau pays de la terre est affranchi du joug des
     hommes les plus perfides; que la saintet des traits est
     venge, et que les manes de mes braves soldats gorgs dans
     les ports de Sicile  leur retour d'gypte, aprs avoir
     chapp aux prils des naufrages, des dserts et des combats,
     sont enfin apaiss. (P. R.)]

C'est avec ce ton excutoire que Bonaparte, venant de signer la paix,
jetait les fondements d'une nouvelle guerre, offensait de nouveau les
souverains de l'Europe, et animait la politique anglaise  lui susciter
de nouveaux ennemis.

Le 25 janvier, la cour de Naples, presse par un ennemi habile et
vainqueur, s'embarqua pour Palerme, et abandonna sa capitale au nouveau
souverain, qui devait bientt en prendre possession. Cependant
l'empereur, aprs avoir assist le 14 janvier au mariage du prince
Eugne, quitta Munich, reut en traversant l'Allemagne les honneurs que
partout on n'et pas manqu de lui rendre, et arriva  Paris dans la
nuit du 26 au 27 janvier.

J'ai cru devoir terminer ici ce qui a t pour moi la seconde poque de
Bonaparte, parce que, ainsi que je le disais plus haut, je regarde la
fin de cette premire campagne comme le plus beau moment de sa gloire;
et cela, parce que le peuple franais consentit encore cette fois  en
prendre sa part.

Rien peut-tre, eu gard au temps et aux hommes, ne peut se comparer
dans l'histoire au degr de puissance o l'empereur se trouvait lev,
aprs la paix de Tilsitt; mais alors, si l'Europe entire flchissait
devant lui, en France le prestige des victoires s'tait singulirement
affaibli, et nos armes, quoique formes de nos citoyens, commenaient 
nous devenir trangres. L'empereur, qui souvent apprciait les choses
avec une justesse mathmatique, s'en aperut bien; car,  son retour
aprs ce trait, je lui ai ou dire: La gloire militaire qui vit si
longtemps dans l'histoire est celle qui s'efface le plus vite pour les
contemporains, Toutes nos dernires batailles ne font point en France la
moiti de l'effet qu'a produit celle de Marengo.

S'il et pouss cette rflexion, il en et conclu que le peuple que l'on
gouverne a finalement besoin d'une gloire qui lui soit utile, et que
l'admiration s'use pour ce qui n'a qu'un strile clat.

En 1806, soit  tort, soit  raison, on accusait encore la politique
anglaise de nous susciter des ennemis. La supposant,  bon droit,
jalouse de notre prosprit renaissante, nous ne croyions pas
impossible qu'elle s'effort de nous troubler, quand mme nous
aurions, de bonne foi, montr toutes les apparences des intentions les
plus modres. Nous ne pensions pas que l'empereur ft coupable de la
dernire rupture qui avait dtruit le trait d'Amiens, et comme il
paraissait impossible de parvenir de longtemps  galer la puissance
maritime des Anglais, il ne nous semblait pas hors de la bonne politique
d'avoir cherch  balancer, par les constitutions donnes  l'Italie,
c'est--dire par une grande influence continentale, celle que le
commerce procurait  nos ennemis.

Dans cette disposition, les merveilles de cette campagne de trois mois
devaient nous frapper fortement. L'empire d'Autriche conquis, les armes
runies des deux premiers souverains de l'Europe fuyant devant la ntre,
la retraite du czar, la demande de la paix faite par l'empereur Franois
en personne, cette paix qui portait encore un caractre de modration,
ces rois crs par nos victoires, ce mariage d'un simple gentilhomme
franais avec la fille d'une tte couronne, enfin ce prompt retour du
vainqueur qui permettait de concevoir l'espoir d'un solide repos, et
peut-tre ce besoin de conserver des illusions sur son matre, besoin
inspir par la vanit humaine qui n'aime point  rougir de celui auquel
elle s'est soumise; tout cela excita de nouveau les admirations
nationales, et ne favorisa que trop l'ambition du vainqueur.

En effet, l'empereur s'aperut du progrs qu'il avait fait, et il
conclut, avec quelque apparence de probabilit, que la gloire nous
ddommagerait de toutes les pertes que le despotisme allait nous
imposer. Il crut que les Franais ne murmureraient point, pourvu que
leur esclavage ft brillant, et que nous ferions volontiers change de
toutes les liberts que la Rvolution nous avait si pniblement
acquises, contre les succs blouissants qu'il parviendrait  nous
procurer. Enfin, et ce fut l le plus grand mal, il entrevit dans la
guerre le moyen de nous distraire des rflexions que sa manire de
gouverner devait tt ou tard nous inspirer, et il se la rserva pour
nous tourdir, ou du moins nous rduire au silence. Comme il y tait
trs habile, il n'en craignait pas les chances, et quand il put la faire
avec de si nombreuses armes et une artillerie si formidable, il n'y
voyait plus gure de dangers qui lui fussent personnels; aussi, je me
trompe peut-tre, mais je crois qu'aprs la campagne d'Austerlitz, la
guerre a plutt encore t le rsultat de son systme que l'entranement
de son got. La premire, la vritable ambition de Napolon a t le
pouvoir, et il et prfr la paix, si la paix avait d accrotre son
autorit. Il y a dans l'esprit humain une tendance  perfectionner tout
ce dont il s'occupe incessamment. L'empereur, toujours appliqu vers
l'ide de grandir son pouvoir, l'a port par tous les moyens possibles
au plus haut degr, et, s'habituant  l'exercice continu de ses
volonts, il devint bientt de plus en plus ombrageux de la moindre
opposition. Sa fortune renversant peu  peu devant lui toutes les
phalanges europennes, il ne douta plus que son destin ne l'appelt 
rgler  son gr les intrts de toutes les cours du continent.
Ddaignant le mouvement gnral des opinions de son sicle, ne regardant
plus la Rvolution franaise, ce grand avertissement pour les rois, que
comme un vnement dont il pouvait exploiter les rsultats  son profit,
il parvint  mpriser ce cri de libert que, par intervalles, les
peuples avaient laiss chapper depuis vingt ans. Il crut, du moins,
qu'il leur donnerait le change en achevant de dtruire ce qui avait
exist, pour le remplacer par des crations subites qui satisferaient,
en apparence, cette ardeur pour l'galit qu'il croyait, avec assez de
fondement, la passion dominante du temps. Il tenta de faire de la
Rvolution franaise un simple jeu de fortune, une commotion inutile qui
n'aurait dplac que les individus. Combien de fois ne s'est-il pas
servi de cette phrase spcieuse pour dtourner les inquitudes! La
Rvolution franaise n'a rien  craindre, puisque c'est un soldat qui
occupe le trne des Bourbons. En mme temps, il se prsentait aux rois
comme le protecteur des trnes: car, disait-il, j'ai dtruit les
rpubliques. Et cependant, son imagination rvait je ne sais quel plan,
 demi fodal, dont l'excution, toujours dangereuse puisqu'elle le
forait  la guerre, eut encore l'inconvnient de diminuer l'intrt
qu'il devait prendre  la France. Notre pays ne lui apparut bientt
qu'une grande province de l'empire qu'il voulait soumettre  sa
puissance. Moins occup de notre prosprit que de notre grandeur, qui
dans le fond n'tait que la sienne, il conut le projet de rendre chacun
des souverains trangers feudataire de sa propre souverainet. Il crut
y parvenir en tablissant sa famille sur diffrents trnes qui
ressortissaient alors vritablement de lui, et on se convaincra de son
projet, si on veut lire attentivement la teneur des serments qu'il
exigeait des rois ou des princes qu'il crait. Je veux, disait-il
quelquefois, arriver au point que les rois de l'Europe soient forcs
d'avoir tous un palais dans l'enceinte de Paris; et qu' l'poque du
couronnement de l'empereur des Franais, ils viennent l'habiter,
assister  la crmonie, et la rendre plus imposante par l'hommage
qu'ils lui offriront. Il me semble que c'tait assez clairement
annoncer l'intention de renouveler en 1806 l'empire de Charlemagne. Mais
les temps taient changs, et les lumires en s'tendant donnaient aux
peuples des moyens de juger de la manire dont ils seraient gouverns.
Aussi l'empereur s'aperut-il que jamais la noblesse ne pourrait
reprendre sur eux le crdit qui fut autrefois souvent un obstacle 
l'autorit de nos rois, et il conut rapidement l'ide, que c'tait
aujourd'hui des empitements populaires qu'il fallait se dfendre, et
que la disposition des esprits devait le porter  suivre la route
inverse  celle que, depuis quelques sicles, ne cessaient de tracer
les rois. En effet, si autrefois les grands avaient presque toujours
gn l'autorit royale,  prsent cette mme autorit avait besoin, au
contraire, d'une cration intermdiaire qui, dans le sicle libral o
nous nous trouvons, vnt tout naturellement se ranger autour du
souverain, pour rprimer la marche des prtentions populaires devenues
nationales. De l, le rtablissement d'une noblesse, les majorats, le
retour de quelques privilges toujours prudemment rpartis entre le
grand seigneur pris dans la vritable noblesse, et le bourgeois qu'une
volont impriale anoblissait.

Tout dmontre donc que l'empereur conut ce projet d'une nouvelle
fodalit faonne d'aprs ses ides particulires. Mais, outre les
obstacles que l'Angleterre ne cessa d'apporter  ses progrs, il se
prsenta encore une difficult absolument inhrente  l'une des parties
de son caractre. Il semble qu'il y ait eu deux hommes runis en lui.
L'un, sans doute, plus gigantesque que grand, mais enfin prompt 
concevoir, aussi prompt  excuter, et jetant  divers intervalles les
bases du plan qu'il avait form. Celui-l, m par une pense unique,
semblait dgag de toutes les impressions secondaires qui pouvaient
arrter ses projets; celui-l, si son but et t le bien de l'humanit,
avec les facults qu'il dployait, serait devenu le plus grand homme qui
ait paru sur la terre, mais encore, par l'tendue de sa pntration et
la tnacit de sa volont, il en est demeur le plus extraordinaire.

Le second Bonaparte, intimement attach  l'autre comme une sorte de
mauvaise conscience, dvor d'inquitude, sans cesse agit de soupons,
esclave des passions intrieures qui le pressaient toujours, et dfiant,
craignant tous les pouvoirs, redoutait mme ceux qu'il avait crs. Si
la ncessit des institutions se dmontrait  lui, il tait en mme
temps frapp des droits qu'elles donnaient aux individus, et comme il
arrivait  avoir peur de son propre ouvrage, il ne pouvait rsister  la
tentation de le dtruire brin  brin. On lui a entendu dire, lorsqu'il
eut refait les titres et donn des majorats  ses marchaux: Voil des
gens que j'ai faits indpendants; mais je saurai bien les retrouver, et
les empcher d'tre ingrats. Ainsi, quand la dfiance qu'il avait des
hommes agissait sur lui, alors entirement livr  elle, il ne songeait
plus qu' les isoler les uns des autres. Il affaiblissait les liens des
familles; il s'appliquait  favoriser les intrts individuels, au
prjudice des intrts gnraux. Centre unique d'un cercle immense, il
et voulu que ce cercle contnt autant de rayons qu'il avait de sujets,
afin qu'ils ne se touchassent qu'en lui. Ce soupon jaloux dont il fut
incessamment poursuivi, s'accola, comme un ver rongeur,  toutes ses
entreprises, et l'empcha de fonder d'une manire solide aucune des
crations que son imagination naturellement improvisatrice inventait
continuellement.

Quoi qu'il en soit, aprs la campagne d'Austerlitz, enfl de ses succs
et du culte que les peuples moiti blouis, moiti soumis, lui
rendirent, son despotisme commena  se dvelopper avec plus d'intensit
encore que par le pass. On sentit quelque chose de plus pesant dans le
joug qu'il plaait avec soin sur chaque citoyen; on baissait presque
forcment la tte devant sa gloire, mais on s'aperut, aprs, qu'il
avait pris ses prcautions pour qu'il ne ft plus permis de la relever.
Il s'environna d'une pompe nouvelle qui devait mettre une plus grande
distance entre lui et les autres hommes. Il prit des usages allemands
qu'il venait d'observer, toute l'tiquette des cours, qu'il considra
comme un esclavage journalier, et personne ne fut  l'abri de la
dpendance minutieuse qu'il perfectionna avec soin. Il faut dire,  la
vrit, que sitt aprs une campagne, il tait, en quelque sorte, oblig
de prendre ses prcautions pour imposer silence aux prtentions
qu'levaient autour de lui les compagnons de ses succs, et quand il
tait parvenu  les soumettre, il ne croyait pas devoir traiter avec
plus de mnagements les autres classes de citoyens, d'une bien moindre
importance  ses yeux. Les militaires, encore tout anims par la
victoire, se plaaient eux-mmes dans une rgion orgueilleuse dont il
tait difficile de les faire descendre. J'ai conserv une lettre de M.
de Rmusat, date de Schnbrunn, qui peint fort bien l'enflure des
gnraux et les prcautions qu'il fallait prendre pour vivre en paix
avec eux. Le mtier de la guerre, me disait-il, donne au caractre une
certaine sincrit, un peu crue, qui met  dcouvert les passions les
plus envieuses. Nos hros, accoutums  combattre ouvertement leurs
ennemis, prennent l'habitude de ne plus rien voiler, et voient comme une
bataille dans toutes les oppositions qu'ils rencontrent, de quelque
genre qu'elles soient. C'est une chose curieuse que de les entendre
parler de qui n'est pas militaire, et mme ensuite les uns des autres;
dprciant les actions, faisant la part du hasard, norme pour autrui,
dchirant les rputations que nous autres spectateurs croyons le mieux
tablies, et  notre gard si boursoufls de leur gloire encore toute
chaude, qu'il faut bien de l'adresse et beaucoup de sacrifices de
vanit, et de vanit mme un peu fonde, pour parvenir  tre support
par eux.

L'empereur s'aperut de cette attitude un peu belligrante que
rapportaient les officiers de l'arme. Il s'inquitait peu qu'elle
froisst la partie civile des citoyens, mais il ne voulait pas qu'elle
vnt jusqu' le gner. Aussi, tant encore  Munich, il se crut oblig
de rprimer l'arrogance de ses marchaux, et, cette fois, son intrt
personnel le porta  employer vis--vis d'eux le langage de la raison.
Songez, leur dit-il, que je prtends que vous ne soyez militaires qu'
l'arme. Le titre de _Marchal_ est une dignit purement civile qui vous
donne dans ma cour le rang honorable qui vous est d, mais qui
n'entrane aprs lui aucune autorit. Gnraux sur le champ de bataille,
soyez grands seigneurs autour de moi, et tenez  l'tat par les liens
purement civils que j'ai su vous crer, en vous dcorant du titre que
vous portez.

Cet avertissement et produit un plus solide effet, si l'empereur l'et
termin par ces paroles: Dans les camps, dans une cour, songez que
partout votre premier devoir est d'tre citoyens. Il aurait tenu un
pareil langage  toutes les classes dont il devait tre le protecteur,
en mme temps que le matre, il aurait parl la mme langue  tous les
Franais, et les aurait unis par cette nouvelle galit qui ne s'oppose
point aux distinctions accordes  la valeur. Mais Bonaparte, nous
l'avons vu, a toujours craint les liens naturels et gnreux, et la
chane du despotisme est la seule qu'il ait cru pouvoir employer, parce
qu'elle _serre_ pour ainsi dire les hommes isolment sans leur laisser
aucune relation entre eux.




CHAPITRE XVII.

(1806.)


Mort de Pitt.--Dbats du parlement anglais.--Travaux
publics.--Exposition de l'industrie.--Nouvelle
tiquette.--Reprsentations de l'Opra et de la Comdie
franaise.--Monotonie de la cour.--Sentiments de l'impratrice.--Madame
Louis Bonaparte.--Madame Murat.--Les Bourbons.--Les nouvelles dames du
palais.--M. Mol.--Madame d'Houdetot.--Madame de Barante.


Quand l'empereur arriva  Paris,  la fin de janvier 1806, Pitt venait
de mourir en Angleterre,  l'ge de quarante-sept ans. Cette perte fut
vivement sentie par les Anglais. Un regret vraiment national honora sa
mmoire. Le parlement, qui venait de s'ouvrir, vota une somme
considrable pour payer ses dettes, car il mourait sans laisser aucune
fortune, et il fut enterr avec pompe  Westminster. Dans la formation
du nouveau ministre, M. Fox, son antagoniste, fut charg des affaires
trangres. L'empereur regarda la mort de Pitt comme un vnement
heureux pour lui, mais il ne tarda pas  s'apercevoir que la politique
anglaise n'avait point chang, et que le gouvernement britannique ne
cesserait pas de travailler  soulever contre lui les puissances du
continent[41].

     [Note 41: Les dbats du parlement anglais et la politique
     anglaise taient alors si mal connus en France, qu'on ne
     s'tonnera pas de voir que les suites de la mort de Pitt ne
     soient pas ici trs bien apprcies. Fox, en arrivant aux
     affaires, fit une dmarche qui amena des ouvertures de paix
     qui furent accueillies. Une ngociation secrte fut suivie
     par lord Yarmouth, puis par lord Lauderdale, et il y eut
     jusqu'au milieu de l't des chances de rapprochement. Mais
     la sant de Fox dclinait, et il mourut au mois de septembre.
     Il est vrai, d'ailleurs, que, bien que partisan de la paix,
     il n'envisageait pas la guerre contre Napolon comme il avait
     envisag la guerre contre la Rvolution franaise. Il ne
     s'agissait plus de la libert de la France, mais de
     l'indpendance de l'Europe. (P. R.)]

Durant le mois de janvier 1806, les dbats du parlement d'Angleterre
furent trs anims. L'opposition, dirige par M. Fox, demandait au
ministre raison de la conduite de la dernire guerre; elle prtendait
que l'empereur d'Autriche n'avait point t aid assez loyalement, et
qu'on l'avait abandonn  la merci du vainqueur. Les ministres
produisirent alors les conditions du trait, fait entre les diverses
puissances, au commencement de cette campagne. Ce trait dmontrait que
des subsides avaient t accords  cette coalition qui s'engageait, 
forcer l'empereur  l'vacuation du Hanovre, de l'Allemagne, de
l'Italie;  remettre le roi de Sardaigne sur le trne de Pimont, et 
assurer l'indpendance de la Hollande et de la Sude. Les victoires
rapides de nos armes avaient boulevers ces projets. On accusait
l'empereur d'Autriche d'avoir commenc trop imptueusement la campagne,
sans attendre l'arrive des Russes, et surtout le roi de Prusse dont la
neutralit tait devenue la cause principale du mauvais succs de la
coalition. Le czar, irrit contre lui, et peut-tre tent de se venger
de cette funeste inaction, si la reine de Prusse, si belle et si
sduisante, ne se ft interpose entre les deux souverains. Le bruit se
rpandit alors, en Europe, que ses charmes avaient dsarm l'empereur de
Russie, et qu'il leur sacrifia le mcontentement qu'il prouvait
justement. L'empereur Napolon, parvenu  contenir le roi de Prusse par
l'effroi de ses armes, crut devoir le rcompenser de son inaction en lui
abandonnant le Hanovre, jusqu' l'poque trs incertaine de la paix
gnrale. De son ct, le roi cdait Anspach  la Bavire, et  la
France ses prtentions sur les duchs de Berg et de Clves, qui furent
donns, peu de temps aprs, au prince Joachim, autrement Murat.

Le rapport fait au parlement d'Angleterre, sur le trait dont je viens
de parler, publi dans nos journaux, y fut accompagn, comme on le pense
bien, de quelques notes qui, dj, annonaient une nouvelle aigreur
contre les puissances du continent. On y dplorait la faiblesse des
rois, qui se mettent  la merci des _marchands_ de l'Europe.

Si l'Angleterre, y disait-on, parvenait  susciter une quatrime
coalition, l'Autriche qui a perdu la Belgique  la premire, l'Italie et
la rive gauche du Rhin  la seconde, le Tyrol, la Souabe et l'tat
vnitien  la troisime,  la quatrime perdrait sa couronne.

L'influence de l'empire franais sur le continent fera le bonheur de
l'Europe; car c'est avec lui qu'aura commenc le sicle de la
civilisation, des sciences, des lumires et des lois. L'empereur de
Russie a donn imprudemment, comme un jeune homme, dans une politique
dangereuse. Quant  l'Autriche, il faut oublier ses fautes, puisqu'elle
en a t punie. Cependant, on doit dire que, si le trait qui vient
d'tre publi en Angleterre et t connu, peut-tre qu'elle n'et pas
obtenu la paix qui lui a t accorde, et il faut remarquer, en passant,
que le comte de Stadion, qui avait conclu ce trait de subsides, est
encore aujourd'hui  la tte des affaires de l'empereur Franois.

Ces notes dictes par un sentiment d'humeur assez mal dguis, dans les
premiers jours du mois de fvrier, commencrent  rpandre un peu
d'inquitude, et  faire croire  ceux qui portaient un coup d'oeil
attentif sur les vnements, que la paix pourrait bien n'tre pas de
longue dure.

Aucun trait n'avait t conclu avec le czar. Sous prtexte qu'il ne
s'tait montr que comme auxiliaire des Autrichiens, il refusa d'tre
compris dans les ngociations; et j'ai ou dire que l'empereur, frapp
de sa conduite, le regarda, ds cette poque, comme le vritable
antagoniste qui devait lui disputer l'empire du monde. Aussi
s'effora-t-il de le dprcier autant qu'il lui fut possible.

Il existe en Russie un ordre[42] qui ne peut tre port que par un
gnral dont les services auraient, dans une grande occasion, t utiles
 l'empire. Quand Alexandre fut de retour dans sa capitale, les
chevaliers de cet ordre vinrent lui en hommages  la Comdie franaise,
mais une circonstance imprvue vint ajouter une nuance tant soit peu
pnible  l'effet de cette soire. On donnait Athalie, et Talma jouait
le rle d'Abner. Pendant la reprsentation, Bonaparte reoit le courrier
qui lui apporte la nouvelle de l'entre des troupes franaises  Naples.
Aussitt, il envoie un aide de camp  Talma, avec l'ordre d'interrompre
la pice, et de venir sur le bord de la rampe annoncer cet vnement.
Talma obit, et lut tout haut le bulletin. Le public applaudit, mais je
me souviens qu'il me sembla que les acclamations n'avaient pas t si
naturelles qu' l'Opra.

     [Note 42: L'ordre de Saint-Georges.]

Le lendemain, nos journaux proclamrent la chute de celle qu'ils
appelaient la moderne Athalie[43]; et cette reine vaincue fut
outrageusement insulte, au mpris de toutes les convenances sociales
qui imposent ordinairement du respect pour le malheur.

     [Note 43: La reine de Naples.]

On remarqua, peu de temps aprs, avec quel art, lors de l'ouverture du
Corps lgislatif, M. de Fontanes vita, en louant Bonaparte, d'insulter
 la chute des souverains qu'il avait dtrns. Il fit porter ses loges
principalement sur la modration qui avait dict la paix, et sur la
rdification des tombeaux de Saint-Denis. On pourra, en gnral,
conserver la collection des discours prononcs par M. de Fontanes
pendant ce rgne, comme des modles de convenance et de got.

Aprs s'tre ainsi donn au public et avoir puis tous les hommages,
l'empereur reprit aux Tuileries sa vie d'affaires, et nous autres, notre
vie d'tiquette, qui fut ordonne et rgle avec un soin extrme. Il
commena, ds cette poque,  s'entourer d'un tel crmonial que
personne d'entre nous n'eut plus gure de relations intimes avec lui.
Plus sa cour devenait nombreuse, plus cette cour prenait une apparence
monotone, chacun faisant  la minute ce qu'il avait  faire; mais
personne ne songeait  s'carter de la courte srie de penses que donne
le cercle restreint des mmes devoirs. Le despotisme, qui croissait de
jour en jour, la peur que chacun prouvait, peur qui consistait tout
navement  craindre de recevoir un reproche si on manquait  la moindre
chose, le silence que nous gardions sur tout, relguaient les diffrents
personnages, dans les salons des Tuileries, sur une chelle presque
pareille. Il devenait  peu prs inutile d'y apporter des sentiments ou
de l'esprit, car on n'y trouvait plus nulle occasion d'y prouver une
motion, ou d'y changer la moindre rflexion. L'empereur, livr  de
grands projets,  peu prs sr de la France, portait ses regards sur
l'Europe, et sa politique ne se bornait plus  s'assurer la puissance de
commander aux opinions de ses concitoyens. De mme, il ddaignait ces
petits succs intrieurs que nous lui avions vu rechercher autour de
lui; et je puis dire qu'il considrait sa cour avec cette indiffrence
qu'inspire une conqute assure, oppose  celles qui restent encore 
faire. Il a toujours tendu  imposer un joug, et pour y parvenir, il n'a
pas nglig les moyens de sduction; mais, ds qu'il s'est aperu que
son pouvoir tait tabli, il ne s'est jamais occup de se rendre
agrable.

Du moins, la situation dpendante et contrainte dans laquelle il tenait
sa cour, eut cet avantage: c'est qu'on n'y connut  peu prs rien de ce
qui aurait ressembl  l'intrigue. Comme chacun portait au dedans de soi
la conviction que tout dpendait de la seule volont du matre, personne
ne tentait de marcher autrement que dans la ligne qu'il avait trace; et
dans les relations des uns avec les autres, on jouissait de quelque
repos.

Sa femme se trouvait  peu prs dans la mme dpendance que tout le
reste.  mesure que les affaires grandissaient, elle y devenait plus
trangre; la politique europenne, le destin du monde lui souciaient
peu; le cercle de ses ides ne s'levait point  de hautes spculations
qui ne devaient point avoir d'influence sur ce qui la concernait.
Tranquillise dans ce temps pour elle-mme, satisfaite du sort de son
fils, elle vivait paisible et indiffrente; tmoignant une affabilit
gale  tous, avec peu ou point d'amiti pour personne, mais une grande
bienveillance pour chacun. Ne cherchant aucun plaisir, ne redoutant
aucun ennui; toujours douce, gracieuse, sereine, et, dans le fond,
insouciante  presque tout, son attachement pour son poux s'tait fort
refroidi, et elle n'prouvait plus ces jalouses inquitudes qui avaient
tant troubl sa vie, les annes prcdentes. Elle le jugeait tous les
jours davantage, et s'tant bien convaincue que son premier moyen de
crdit prs de lui tait dans le repos qu'elle lui procurait par
l'galit de son caractre, elle s'appliquait avec soin  viter de le
troubler. J'ai dit, depuis longtemps, qu'un homme tel que lui n'avait
gure le temps ni les dispositions qui ramnent souvent  l'amour, et
l'impratrice lui pardonnait alors tous les carts qui, quelquefois,
chez les hommes, le remplacent.

Elle poussa mme la complaisance jusqu' favoriser quelques-unes de ses
fantaisies passagres. Elle en devint la confidente, et s'habitua  ne
plus s'en offenser. Il avait exig que ses appartements intrieurs
fussent prcds d'un salon occup par des femmes qu'on avait choisies
dans la classe bourgeoise. On les dcora du nom de dames d'annonce. Les
dames du palais se tenaient dans le grand salon d'apparat, soit aux
Tuileries, soit  Saint-Cloud.  la suite venait un autre salon qui
prcdait les petits appartements. C'est dans ce salon que restaient les
dames d'annonce; elles taient charges d'ouvrir les battants des
portes, quand l'impratrice passait, et de l'annoncer ainsi que
l'empereur, quand celui-ci quittait son propre appartement et qu'il
venait chez sa femme par l'intrieur. Ces dames d'annonce furent prises
parmi de jeunes et jolies personnes; elles attirrent quelquefois les
regards passagers de Bonaparte; sa femme l'ignora, ou le sut, selon
qu'il lui plut de le lui dire ou de le lui cacher, sans jamais qu'elle
s'en effaroucht.

Au retour d'Austerlitz, il revit madame de X..., et ne parut pas faire
attention  elle; l'impratrice la traita comme les autres. On a dit
que, parfois, Bonaparte avait repris prs d'elle quelques-uns de ses
souvenirs; mais ce fut d'une manire si fugitive qu' peine si la cour
put s'en apercevoir, et comme cela ne donnait lieu  aucun incident
nouveau, personne n'y fit attention. L'empereur, absolument convaincu de
cette ide que l'empire des femmes avait souvent affaibli les rois de
France, avait irrvocablement arrt dans sa pense qu'elles ne seraient
 sa cour qu'un ornement, et il a tenu parole. Il s'tait persuad, je
ne sais trop pourquoi, qu'en France, elles ont plus d'esprit que les
hommes, du moins il le disait souvent, et que l'ducation qu'on leur
donne les dispose  une certaine adresse dont il faut se dfendre. Il
les craignait donc un peu, et les tint  l'cart pour cette raison.
Aussi l'a-t-on vu pousser jusqu' la faiblesse la mauvaise humeur contre
quelques-unes d'entre elles.

Il exila promptement madame de Stal dont il eut rellement peur, et un
peu plus tard madame de Balbi qui se permit quelques lgres
plaisanteries sur son compte. Celle-ci avait parl assez indiscrtement
devant un homme de la socit que je ne nommerai point, et qui rapporta
trs fidlement ce qu'il avait entendu. Ce personnage tait gentilhomme
et chambellan, je ne le dis ici que pour prouver que l'empereur trouva,
dans toutes les classes, des gens qui consentirent  le servir comme il
voulait tre servi.

Durant le cours de cet hiver, on commena  s'apercevoir des souffrances
pnibles que madame Louis avait  supporter dans son intrieur. La
tyrannie conjugale de Louis Bonaparte s'exerait sur tout; son
caractre, tout aussi despotique que celui de son frre, se faisait
sentir dans le cercle de sa maison. Jusque-l, sa femme en dissimulait
courageusement les excs; mais une circonstance particulire la fora de
dvoiler  sa mre une partie de ses peines.

Louis Bonaparte avait une fort mauvaise sant. Depuis son retour
d'gypte, il tait rong par un mal inconnu, se manifestant par de
frquentes attaques qui avaient particulirement affaibli si bien ses
jambes et ses mains, qu'il marchait avec quelque difficult, et qu'il
tait gn dans toutes les articulations. La mdecine puisa
infructueusement pour lui toutes ses ressources. Corvisart, mdecin de
toute la famille, lui conseilla enfin de tenter un dernier essai,
quelque dgotant qu'il ft[44]. Il supposa que, peut-tre, une forte
ruption appele  la peau dgagerait l'cret cache qui chappait 
tant de remdes. On se dtermina donc  porter, sous le dais brod qui
couronnait le lit du prince Louis, les draps enlevs  un galeux de
l'hpital; et Son Altesse impriale fut oblige de s'en envelopper, et
mme de revtir la chemise de ce malade. Louis, qui voulait cacher 
tout le monde l'essai qu'il faisait, exigea que rien ne ft chang dans
ses habitudes avec sa femme. Il tait accoutum  coucher dans la mme
chambre, sans occuper le mme lit; il avait toujours voulu qu'elle
passt les nuits prs de lui, sur un petit lit dress sous les mmes
rideaux. Il ordonna, trs imprativement, que cet usage se continut,
ajoutant, dans sa dure et bizarre jalousie, qu'un mari ne devait jamais
se dpartir des prcautions qui l'empchaient d'abandonner une femme 
son inconstance naturelle. Madame Louis, malade elle-mme, et malgr le
dgot naturel qu'elle prouvait, se soumit, et garda le silence sur ce
nouvel abus du pouvoir conjugal.

     [Note 44: On lit dans le Mmorial de Sainte-Hlne: Les
     belles Italiennes eurent beau dployer leurs grces, je fus
     insensible  leurs sductions. Elles s'en ddommageaient avec
     ma suite. Une d'elles, la comtesse C..., laissa  Louis,
     lorsque nous passmes  Brescia, un gage de ses faveurs dont
     il se souviendra longtemps. (P. R.)]

Cependant Corvisart qui la soignait, et qui tait frapp de son
changement, vint  l'interroger sur quelques particularits de sa vie
intrieure, et obtint d'elle l'aveu de la bizarre fantaisie de son
poux. Il crut devoir en instruire l'impratrice, et ne lui dissimula
pas qu'il pensait que l'air de l'alcve du prince Louis tait, dans ce
moment, fort malsain pour sa femme.

Madame Bonaparte en avertit sa fille, qui lui rpondit qu'elle s'en
tait doute, mais qui ne l'en conjura pas moins de ne se mler
aucunement de ce qui se passait entre elle et son mari. Puis, ne pouvant
se contenir davantage alors, elle s'ouvrit  sa mre sur une foule de
dtails qui prouvrent  quel point elle tait opprime, et le mrite du
silence qu'elle avait gard jusqu'alors. Madame Bonaparte en parla 
l'empereur, qui aimait sa belle-fille, et qui montra  son frre son
mcontentement. Mais Louis rpondit froidement  tout que, si on voulait
se mler de son mnage, il s'loignerait de la France, et l'empereur,
qui n'et point voulu d'clat fcheux dans sa famille, engagea madame
Louis  la patience, embarrass peut-tre, comme les autres, de l'humeur
bizarre et tenace de Louis. Heureusement pour sa femme, celui-ci renona
promptement au remde pnible qu'il avait voulu tenter, non sans lui en
vouloir beaucoup de ce qu'elle n'avait pas mieux gard son secret.

Si sa fille et t plus heureuse, l'impratrice n'et rien vu  cette
poque qui dt troubler sa tranquillit. La famille Bonaparte, occupe
de ses propres intrts, ne pensait plus  la tourmenter; Joseph,
absent, se voyait prs de monter sur le trne de Naples; Lucien tait
pour toujours exil de France; le jeune Jrme croisait en mer sur nos
ctes; madame Bacciochi rgnait  Piombino; la princesse Borghse, tour
 tour livre  des remdes ou  ses plaisirs, ne se mlait de rien.
Madame Murat seule aurait pu causer quelque ombrage  sa belle-soeur;
mais elle cherchait  faire aussi les affaires de son poux, et
l'impratrice n'y mettait nulle opposition; car elle et fort dsir que
Murat obtnt quelque principaut qui l'loignt de Paris.

Madame Murat employait toute son adresse, et mme toutes les ressources
de l'importunit m'avait montre  M. de Rmusat me mettait alors dans
quelques relations avec lui. Il ne venait point encore chez moi, mais je
le rencontrais souvent, et partout il me distinguait plus que par le
pass. Il ne laissait gure chapper une occasion de me dire du bien de
mon mari, et, flattant le plus vif sentiment de mon coeur, et, s'il faut
tout dire, aussi ma vanit, en paraissant rechercher mon entretien
partout o nous nous trouvions, il me gagnait peu  peu, et
affaiblissait mes prventions contre lui. Pourtant, il me troublait
quelquefois par certaines paroles auxquelles je n'tais point prpare.
Un jour, que je lui parlais de la conqute rcente du royaume de Naples,
et que j'osais lui tmoigner que je me sentais mue de cette politique
des dtrnements, que nous paraissions adopter, il me rpondit, de ce
ton froid et arrt qu'il sait si bien prendre quand il ne veut pas de
rponse: Madame, tout ceci ne sera achev que lorsqu'il n'y aura plus
un Bourbon sur un trne de l'Europe. Ces mots me firent une sorte de
mal. Je ne pensais gure alors  la famille de nos rois, il en faut
convenir; mais, pourtant, quand j'entendais prononcer ce nom, il
semblait que certains souvenirs de ma jeunesse rveillassent une
motion ancienne, plus endormie qu'efface. Je ne pourrais aujourd'hui
rendre compte de cette impression qu'en risquant d'tre accuse d'une
affectation absolument loigne de mon caractre. On croirait que, me
rappelant le temps o j'cris, je veux ds ce moment prparer mon retour
aux opinions que chacun s'empresse maintenant d'taler. Il n'en est rien
pourtant. Alors j'admirais beaucoup l'empereur; je l'aimais encore,
quoique je fusse moins entrane vers lui; je le croyais ncessaire  la
France; il m'en apparaissait le souverain devenu lgitime; mais tout
cela s'alliait  un tendre respect pour les hritiers et les parents de
Louis XVI, et pour la race de Louis XIV, l'idole de mon imagination,
sentiment qui me faisait souffrir, quand je voyais prparer pour eux de
nouveaux malheurs, et quand j'entendais mal parler d'eux. Au reste,
Bonaparte m'a souvent donn ce chagrin. Chez un homme qui ne jugeait que
par le succs, Louis XVI devait tre en faible estime. Il ne lui rendait
nulle justice, et conservait sur lui tous les prjugs populaires
enfants par la Rvolution. Quand sa conversation se tournait sur cet
illustre et malheureux prince, autant que je le pouvais, je m'appliquais
 la dtourner.

Quoi qu'il en soit, telle tait l'opinion de M. de Talleyrand alors; je
saurai, peu  peu et quand il en sera temps, montrer comment les
vnements l'ont modifie.

Nous vmes, dans cet hiver, l'hritier du roi de Bavire venir orner
notre cour. Il tait jeune, sourd, assez peu aimable, mais fort poli,
montrant d'ailleurs une grande dfrence pour l'empereur. Il fut log
aux Tuileries; on lui donna deux chambellans et un cuyer pour son
service, et on lui fit fort bien les honneurs de Paris.

Le 10 fvrier, la liste des dames du palais fut augmente des noms de
madame Maret,  la demande de madame Murat, et de mesdames de Chevreuse,
de Montmorency-Matignon, et de Mortemart.

M. de Talleyrand, ami intime de la duchesse de Luynes, obtint d'elle que
sa belle-fille ferait partie de cette cour. Cette duchesse idoltrait
madame de Chevreuse[45]. Celle-ci avait des opinions assez arrtes, et
toutes en opposition avec ce qu'on exigeait d'elle.

     [Note 45: Mademoiselle de Narbonne-Fritzlar. Son frre
     fut chambellan.]

Bonaparte menaa, M. de Talleyrand ngocia et, selon sa coutume,
russit. Madame de Chevreuse tait jolie, quoique rousse[46], et
spirituelle, mais gte  l'excs par sa famille, un peu volontaire, et
tant soit peu fantasque. Sa sant tait dj fort dlicate. L'empereur
la cajola pour la consoler de la violence qu'il lui faisait.
Quelquefois, il semblait qu'il en vnt  bout, et, dans d'autres
moments, elle ne dissimulait point le retour de la mauvaise humeur. Par
caractre, elle procurait  l'empereur un plaisir qu'une autre et
cherch  lui donner seulement par adresse: celui du combat et de la
victoire. Car, comme il lui arrivait de s'amuser quelquefois des ftes
et des pompes de notre cour, quand elle y paraissait pare et gaie,
l'empereur, qui aimait jusqu'au moindre succs, disait en riant: J'ai
surmont l'aversion de madame de Chevreuse. Au fond, je ne crois point
qu'il y soit vraiment parvenu.

     [Note 46: Madame de Chevreuse tait rousse en effet, et
     l'empereur le lui reprochait un jour: C'est possible,
     rpondit-elle, mais aucun homme ne me l'avait encore dit.
     (P. R.)]

Madame de Montmorency, autrefois la baronne de Montmorency, aujourd'hui
la duchesse, qui tait en grande liaison avec M. de Talleyrand, fut
dtermine par lui et aussi par le dsir d'obtenir des bois
considrables qui appartenaient  sa famille, et qui avaient t pris
par le gouvernement pendant son migration, sans tre encore vendus.

Madame de Montmorency fut trs bien  cette cour: sans hauteur, sans
bassesse, paraissant s'y plaire, et n'affectant point de s'y trouver par
contrainte[47]. Je crois qu'elle s'y amusait beaucoup; il ne serait pas
impossible qu'elle l'et regrette. Son nom lui donnait l les avantages
qu'il aura partout. L'empereur disait souvent qu'il n'estimait que la
noblesse historique, mais aussi, celle-l, il la distinguait beaucoup.

     [Note 47: Madame de Matignon, mre de la duchesse de
     Montmorency, tait fille du baron de Breteuil, qui, rentr de
     l'migration, a vcu paisiblement  Paris, o il est mort.]

Ceci me rappelle un joli mot de Bonaparte. Lorsqu'il voulut recrer les
titres, il dcida d'un trait de plume que toutes les dames du palais
seraient comtesses. Madame de Montmorency, qui n'avait nul besoin d'un
titre, se voyant force d'en prendre un, lui demanda de porter celui de
baronne qui allait si bien, disait-elle en riant, avec son nom.--Cela
ne se peut, lui rpondit Bonaparte en riant aussi; vous n'tes point,
madame, assez bonne chrtienne.

Quelques annes aprs, l'empereur rendit  MM. de Montmorency et de
Mortemart une grande partie de la fortune qu'ils avaient perdue. M. de
Mortemart ayant refus d'tre cuyer, parce qu'il trouvait le mtier
trop pnible pour lui, fut fait gouverneur de Rambouillet. Nous avons vu
M. le vicomte de Laval-Montmorency, pre du vicomte Mathieu de
Montmorency, chevalier d'honneur de Madame, gouverneur de Compigne, et
l'un des plus fervents admirateurs de Bonaparte.

Ds ce temps, on se pressait de plus en plus pour tre de la cour de
l'empereur, et surtout pour lui tre prsent. Ses cercles devenaient
fort brillants. L'ambition, la crainte, la vanit, le dsir de s'amuser,
de voir, de s'avancer, htaient les dmarches d'une foule de gens, et le
mlange des noms et des rangs se faisait de plus en plus. Nous vmes
entrer dans le gouvernement, au mois de mars de cette anne, M. Mol,
dernier hritier et descendant de Mathieu Mol. Il avait alors vingt-six
ans. N dans la Rvolution, prouv par les malheurs qu'elle a causs,
M. Mol, matre de sa jeunesse par la perte de son pre, qui avait pri
sous la tyrannie de Robespierre, avait employ sa libert  des tudes
graves et varies. Ses amis et ses parents le marirent,  l'ge de
dix-neuf ans,  mademoiselle de la Briche, hritire d'une fortune
considrable, nice de madame d'Houdetot, dont j'ai parl souvent. M.
Mol, naturellement srieux, s'ennuya promptement de la vie du monde,
et, n'tant point arrt sur l'emploi de sa jeunesse, il cherchait  en
tromper l'oisivet par des compositions qu'il livrait  ses amis. Vers
la fin de l'anne 1805, il fit un petit ouvrage, extrmement
mtaphysique, quelquefois un peu embrouill, sur une thorie du pouvoir
et de la volont de l'homme. Ses amis, tonns du genre de mditations
qu'une pareille composition annonait, lui conseillrent de la faire
imprimer. Sa jeune vanit y consentit volontiers. Son ge rendit le
public indulgent pour cet ouvrage; on y remarquait de la profondeur et
de l'esprit, mais, en mme temps, on y dmla une certaine disposition 
vanter le gouvernement despotique, qui donna  penser que l'auteur, en
le publiant, avait quelque envie d'tre distingu et de plaire  qui
disposait alors de la destine de tous. Soit que quelque chose de cette
intention secrte ft, en effet, dans le plan de l'auteur, soit que,
pouvant des abus de la libert en ne voyant, depuis qu'il tait au
monde, de repos pour la France que le jour o une volont ferme s'tait
charge de la gouverner, M. Mol livra son ouvrage au public. Il fit
assez de bruit.

Au retour de Vienne, M. de Fontanes, qui aimait beaucoup M. Mol, lut
cet ouvrage  Bonaparte, qui en fut frapp. Les opinions qu'il
renfermait, l'esprit distingu qu'il annonait, le beau nom de Mol,
tout cela attira son attention. Il voulut voir l'auteur; il le caressa
comme il savait faire, car il avait un grand art pour parler  la
jeunesse la langue qui doit la sduire; il vint  bout de lui persuader
qu'il fallait qu'il entrt dans les affaires, lui promettant de lui
faire traverser vite une carrire brillante; et, peu de jours aprs
cette entrevue, M. Mol fut mis au nombre des auditeurs attachs  la
section de l'intrieur. Intimement li d'amiti avec son cousin, M.
d'Houdetot, petit-fils de celle que les _Confessions_ de Jean-Jacques
Rousseau ont  jamais rendue clbre, M. Mol lui persuada d'entrer en
mme temps que lui dans la mme carrire, et M. d'Houdetot fut attach,
comme auditeur,  la section de la marine. Son pre avait un
commandement dans les colonies et fut fait prisonnier par les Anglais,
lors de la prise de la Martinique. Ayant pass dans l'le de France une
partie de sa vie, il en avait ramen une fort belle femme et neuf
enfants, dont cinq filles, toutes belles, qui sont tablies  Paris, et
dont quelques-unes sont maries. Parmi elles, on remarque aujourd'hui
madame de Barante[48], la plus belle femme de Paris en ce moment[49].

     [Note 48: M. de Barante, directeur des impositions
     indirectes, ayant t prfet sous Bonaparte, grand ami de
     madame de Stal, fort partisan des ides librales et homme
     d'esprit.]

     [Note 49: Mon pre, trs li avec M. Mol, ds sa
     jeunesse et jusqu' la mort de celui-ci, a crit sur lui un
     grand nombre de pages soit en des articles publis, soit en
     notes manuscrites. Voici ce qu'il pensait des premiers temps
     de sa carrire: M. Mol, n en 1780, n'avait pas eu
     d'ducation. Quand il pousa,  dix-neuf ans au plus,
     Caroline de la Briche, il avait  peine eu le temps, en
     suivant des cours publics et en diversifiant des tudes
     superficielles, de combler les vides d'une ignorance dont il
     lui resta toujours quelque chose. Cependant, il tait bien
     dou, son esprit tait droit, facile, lgant, et il eut
     toujours au suprme degr l'art d'tre en intelligence avec
     son interlocuteur. Il avait mme, dans sa jeunesse, une
     tendance srieuse, je dirais presque philosophique, qui s'est
     un peu vapore depuis. Son ouvrage, _Essai de morale et de
     politique_, inspir pour le fond et la forme des crits de
     Bonald, est un assez mauvais livre que cependant je ne
     conois pas qu'il ait pu faire, et qui atteste plus de
     rflexion et de style qu'il n'tait capable d'en avoir 
     quarante ans. L'exprience, l'ambition, le monde, le got du
     succs auprs des femmes ont fort modifi son esprit. Il y a
     perdu, mais il y a encore plus gagn. L'empereur le prit 
     gr. Mol conut de bonne heure une assez grande ide de sa
     position. Il continua  garder ses apparences srieuses, qui
     devenaient mme raides et hautaines, except avec les gens 
     qui il voulait plaire, ce qu'il savait en perfection. C'est
     un des hommes qui ont le plus caus avec l'empereur; il est
     arriv par l, il n'a mme gure fait que cela dans son
     gouvernement. M. Frdric d'Houdetot, cousin issu de germain
     de madame Mol, a t plus tard prfet, puis dput sous les
     divers rgimes qui se sont succd jusqu' sa mort, arrive
     sous le second empire. (P. R.)]

Cette fusion, qui s'tendait avec tant de rapidit, jetait du repos dans
la socit, en y confondant les intrts de chacun. M. Mol, par
exemple, tenant de son ct  une nombreuse famille trs distingue, et
par sa femme  des personnes d'un rang assez lev, car les cousines de
madame Mol taient mesdames de Vintimille et de Fezensac, devint une
sorte de lien entre l'empereur et une grande partie de la socit.
J'tais dans une intimit dj ancienne avec cette famille; j'prouvai
du soulagement  la voir prendre sa part des nouvelles positions qui
surgissaient pour qui voulait les saisir; je voyais les opinions
s'affaiblir devant les intrts, les partis s'effacer; l'ambition, le
plaisir, le luxe rapprochaient tout le monde, et le blme perdait tous
les jours de son crdit. Que Bonaparte, si habile  gagner les
individus, et fait un pas de plus; qu'il n'et pas voulu seulement
gouverner par la force; qu'il et favoris cette dtente des esprits qui
demandaient le repos; enfin, aprs avoir conquis le prsent, qu'il et
assur l'avenir par des institutions solides et gnreuses, parce
qu'elles seraient devenues indpendantes de ses propres caprices; alors,
il n'est presque pas douteux que ses victoires sur les souvenirs, les
prventions et les regrets n'eussent t aussi durables qu'elles ont t
clatantes. Mais, il faut en convenir, la libert, la vraie libert
manquait partout, et notre tort national a t de ne pas nous en tre
assez promptement aperus. Je l'ai dit, l'empereur relevait les
finances, encourageait le commerce, les sciences, les arts; on
recherchait le mrite dans toutes les classes; mais c'tait toujours, un
peu, en les fltrissant toutes par la tache de l'esclavage. Voulant tout
diriger, tout rgler  son profit, il se prsentait incessamment comme
le but du mouvement gnral. On a racont que, lorsqu'il partit pour la
premire campagne d'Italie, il dit  un journaliste de ses amis:
Songez, dans les rcits de nos victoires,  ne parler que de _moi_,
toujours _moi_, entendez-vous? Ce _moi_ fut l'ternel cri de sa toute
personnelle ambition: Ne citez que _moi_, ne chantez, ne louez, ne
peignez que _moi_, disait-il aux orateurs, aux musiciens, aux potes,
aux peintres. Je vous achterai ce que vous voudrez; mais il faut que
vous soyez tous vendus; et, malgr son dsir de signaler son sicle par
la runion de tous les prodiges, il attacha au talent ce ver rongeur qui
ruinait ses efforts et les ntres, en absorbant journellement, et pied 
pied, cette noble indpendance qui seule dveloppe les lans de
l'invention et du gnie, dans quelque genre que ce soit.




CHAPITRE XVIII.

(1806.)


Liste civile de l'empereur.--Dtails sur sa maison et sur ses
dpenses.--Toilettes de l'impratrice et de madame Murat.--Louis
Bonaparte.--Le prince Borghse.--Les ftes de la cour.--La famille de
l'impratrice.--Mariage de la princesse Stphanie.--Jalousie de
l'impratrice.--Spectacles de la Malmaison.


Avant d'aller plus loin, il me semble qu'il ne sera pas sans intrt que
j'emploie quelques pages au dtail de l'administration intrieure de ce
qu'on appelait _la maison de l'empereur_. Quoique, aujourd'hui, ce qui
concerne son personnel et sa cour soit encore plus effac que tout le
reste, cependant il est peut-tre encore assez curieux de savoir comment
il avait rgl minutieusement les dpenses et les mouvements de chacune
des personnes qui vivaient et agissaient autour de lui. On le retrouve
le mme partout, et cette fidlit au systme qu'il avait
irrvocablement adopt, n'est pas une des circonstances les moins
curieuses de sa conduite. Les dtails que je vais donner appartiennent 
plusieurs poques de son rgne; cependant, ds cette anne 1806, la
rgle qu'on suivit dans sa maison fut  peu prs trace d'une manire
invariable, et les lgres modifications qu'apportrent certaines
particularits plus ou moins importantes, n'en drangrent point, ou
trs peu, le plan gnral; c'est donc ce plan que je prendrai dans son
ensemble, aide de la mmoire trs fidle de M. de Rmusat, qui, pendant
dix annes, fut  porte de voir et de prendre part  tout ce dont je
vais rendre compte dans ce chapitre[50].

     [Note 50: Les dtails auxquels ce chapitre est consacr
     paratront peut-tre purils; mais il importe, pour conserver
     le caractre de ces Mmoires, de n'en rien retrancher. De
     tels rcits ont toujours t admis, et les plus clbres
     historiens du XVIIe sicle nous ont fait pntrer dans les
     choses les plus intimes, j'allais crire infimes, de la vie
     journalire de Louis XIV et des principaux personnages de son
     temps. Il faut remarquer, d'ailleurs, que ma grand'mre
     devait tre d'autant plus blouie, au moment o elle
     crivait, au souvenir de la magnificence de l'Empire, que,
     pendant les premires annes de la Restauration, la France
     appauvrie, l'ge des princes, leurs gots et leurs habitudes,
     donnaient  la cour un aspect de modestie qui faisait
     contraste avec le faste imprial. Ce faste a t tellement
     surpass, depuis, que ce qui est dcrit ici comme un grand
     luxe paratra peut-tre de la simplicit  nos contemporains.
     (P. R.)]

La liste civile de France se montait, sous Bonaparte,  la somme de
vingt-cinq millions; plus, les bois et domaines de la couronne, qui
rendaient trois millions, et la liste civile d'Italie, huit millions,
dont il abandonna quatre au prince Eugne. En Pimont, soit en liste
civile, soit en domaines, il touchait trois millions; quand le prince
Borghse en eut t nomm gouverneur, il en eut la moiti; enfin quatre
millions, venant de Toscane, partags aussi, par la suite, avec madame
Bacciochi qui, plus tard, en fut grande-duchesse. Le revenu fixe de
l'empereur a donc t de 35 500 000 francs.

Il avait mis  sa propre disposition la majeure partie des dpenses
secrtes du ministre des relations extrieures, et la caisse des
thtres, compose d'une somme de dix-huit cent mille francs, dont il
n'y avait gure que douze cent mille destins par le budget annuel au
soutien des thtres. Le reste tait employ, par lui, en gratifications
 des acteurs[51],  des artistes,  des gens de lettres, ou mme  des
officiers de sa maison. Il disposait, de plus, de toute la caisse de la
police, dfalcation faite des dpenses de ce ministre; et cette caisse
prsentait annuellement une somme libre assez importante, parce qu'elle
se composait du produit des jeux, qui montait  plus de quatre
millions[52]; de l'intrt que le ministre s'tait rserv sur tous les
journaux, ce qui devait produire prs d'un million; et enfin du produit
du droit de timbre  l'extraordinaire, pour les passeports et permis de
port d'armes.

     [Note 51: Sa fantaisie pour certains acteurs rglait
     ordinairement ces gratifications. Il a pay plusieurs fois
     les dettes de Talma, qu'il avait connu et qu'il aimait, et il
     lui accorda  la fois des sommes de vingt, trente ou quarante
     mille francs.]

     [Note 52: Le ministre Fouch a fait sa fortune avec ce
     produit des jeux. Ils ont rendu  Savary mille francs par
     jour.]

Le produit des contributions leves pendant la guerre tait affect au
domaine extraordinaire, dont Bonaparte disposait  sa fantaisie. Il s'en
rserva souvent une grande partie dont il se servit pour entretenir les
frais de la guerre d'Espagne, les immenses prparatifs de la campagne de
Moscou; et, enfin, il en ralisa une grande portion en espces et en
diamants qui taient dposs dans les caves des Tuileries, et qui ont
servi aux dpenses de la guerre de 1814, lorsque la ruine du crdit
avait paralys toutes les autres ressources.

Le plus grand ordre rgnait dans la maison de Bonaparte; les
appointements que chacun y recevait taient assez considrables; mais,
ensuite, tout tait rgl de manire  ce qu'aucun des officiers de sa
maison ne pt rien dtourner des fonds qui lui taient confis.

Les grands officiers avaient quarante mille francs fixes. Les deux
dernires annes de son rgne, il dota les places de ces grands
officiers d'un revenu considrable, outre les dotations qu'il avait
accordes aux individus qui les remplissaient.

Les places de grand marchal, de grand chambellan et de grand cuyer
furent dotes chacune de cent mille francs. Celles du grand aumnier et
du grand veneur de quatre-vingt mille francs; celle du grand matre des
crmonies de soixante mille. L'intendant et le trsorier avaient chacun
quarante mille francs. Le premier intendant fut M. Daru, et ensuite M.
de Champagny, quand il quitta le ministre des affaires trangres. Le
premier prfet du palais, le chevalier d'honneur de l'impratrice,
trente mille francs.

Mon beau-frre, M. de Nansouty, fut quelque temps premier chambellan
chez l'impratrice; mais, cette place ayant t supprime, il devint
premier cuyer de l'empereur. La dame d'honneur avait quarante mille
francs; la dame d'atours, trente mille francs. Dix-huit chambellans;
les plus anciens avaient diversement, et selon que l'empereur le rglait
toutes les annes, ou douze, ou six, ou trois mille francs. Les autres
taient honoraires. Au reste, l'empereur rglait tous les ans les
appointements de tout ce qui composait sa maison, ce qui augmentait la
dpendance, par l'incertitude o l'on demeurait toujours sur son sort.

Les cuyers recevaient douze mille francs; les prfets du palais ou
matres d'htel, quinze mille; les matres des crmonies, de mme.
Chacun des aides de camp avait vingt-quatre mille francs, comme officier
de la maison.

Le grand marchal, ou grand matre de la maison, avait la surintendance
de toutes les dpenses de la bouche, du domestique, de l'clairage,
chauffage, etc. Cette dpense montait  peu prs  deux millions.

La table de Bonaparte tait abondante et bien servie; la vaisselle fort
belle et en argent. Dans les grandes ftes et les grands couverts, on
servait en vermeil. Chez madame Murat et la princesse Borghse, tout
tait servi en vermeil.

Le grand marchal tait le suprieur des prfets du palais; son habit
tait amarante et brod en argent sur toutes les tailles. Les prfets
du palais portaient la mme couleur, avec moins de broderie.

Les dpenses du grand cuyer se montaient  la somme de trois  quatre
millions. Il y avait environ douze cents chevaux. Les voitures avaient
plus de solidit que d'lgance. On leur avait donn  toutes la couleur
verte. L'impratrice avait quelques quipages et de jolies calches,
mais point d'curie particulire.

Le grand cuyer et les cuyers taient vtus en gros bleu brod
d'argent.

Le grand chambellan comptait dans ses attributions tout le service de la
chambre, celui de la garde-robe, les spectacles de la cour, les ftes,
la musique de la chapelle, les chambellans de l'empereur, et ceux de
l'impratrice. Toutes ces dpenses ne dpassaient gure trois millions.
Il tait vtu de rouge avec la broderie d'argent[53]. Le grand matre
des crmonies, charg de faire graver le sacre, et d'un petit nombre de
dpenses, avait un budget qui n'allait gure  plus de trois cent mille
francs; il tait habill en violet et en argent. Le grand veneur, sept
cent mille francs; son costume en vert et argent. La chapelle, trois
cent mille francs.

     [Note 53: La broderie tait pareille pour tous les grands
     officiers.]

Le mobilier tait dans les attributions de l'intendant, ainsi que les
btiments. Cette dpense doit se porter  la somme de cinq  six
millions.

On voit que, anne courante, on pourrait valuer la dpense de la maison
de l'empereur  quinze ou seize millions.

Dans les dernires annes, il a fait construire quelques btiments, et
cette dpense s'est augmente.

Tous les ans, il commandait  Lyon des tentures et des ameublements pour
les diffrents palais. C'tait afin de soutenir les manufactures de
cette ville. De mme, on achetait encore tous les ans de beaux meubles
en acajou qu'on dposait au Garde-Meuble, des bronzes, etc.. Les
manufactures de porcelaine avaient des ordres pour fournir des services
entiers d'une extrme beaut. Au retour du roi, tous les palais ont t
trouvs meubls  neuf, et les garde-meubles remplis.

Avec tout cela, la dpense des annes les plus chres, y compris celles
du sacre et du mariage, n'a pas excd vingt millions.

La dpense de Bonaparte pour sa toilette tait porte sur le budget 
quarante mille francs. Quelquefois elle allait un peu plus haut. Dans
ses campagnes, il fallait lui envoyer du linge et des habits dans
plusieurs endroits  la fois. Il salissait vite, et beaucoup, tout ce
qu'il portait. La moindre gne lui faisait rejeter un vtement, ainsi
que la moindre diffrence dans la finesse du drap ou du linge. Il disait
toujours qu'il ne voulait tre habill que comme un simple officier de
sa garde; il grondait continuellement sur ce qu'il prtendait qu'on lui
faisait dpenser, et, par fantaisie ou maladresse, il rendait
frquemment ncessaire le renouvellement de sa toilette. Entre autres
coutumes destructives, il avait l'habitude d'accommoder le feu avec son
pied, brlant ainsi ses souliers et ses bottes, principalement quand il
se livrait  quelque accs de colre; alors, tout en parlant et se
fchant, il repoussait violemment les tisons dans la chemine prs de
laquelle il tait.

M. de Rmusat fut plusieurs annes son matre de la garde-robe, et ne
recevait point d'appointements pour cette place. Quand M. de Turenne,
chambellan, le remplaa, on lui donna douze mille francs.

Chaque anne, l'empereur faisait lui-mme le budget de la dpense de sa
maison, avec la plus scrupuleuse attention et une conomie remarquable.
Dans les trois derniers mois de l'anne, chaque chef de service rglait
sa dpense pour l'anne suivante. Ce travail achev, on se runissait en
conseil de la maison et on discutait tout avec soin. Ce conseil tait
compos du grand marchal, qui le prsidait[54]; des grands officiers,
de l'intendant et du trsorier de la couronne. La dpense de la maison
de l'impratrice se trouvait comprise dans les attributions du grand
chambellan, qui la portait sur son budget. Dans ces conseils, le grand
marchal et le trsorier taient chargs de soutenir les intrts de
l'empereur. Ces discussions finies, le grand marchal portait les
budgets  Bonaparte, qui les examinait lui-mme, et les rendait ensuite,
aprs avoir fait mettre en marge ses observations. Au bout de quelque
temps, le conseil runi tait prsid par l'empereur lui-mme, qui
discutait encore chaque article de dpense. Ces discussions se
prolongeaient, le plus souvent, pendant plusieurs conseils; ensuite les
budgets, rendus  chaque chef de service, taient recopis et mis au
net; ils passaient dans les mains de l'intendant, qui travaillait
dfinitivement avec l'empereur, en prsence du grand marchal. Dans ce
travail, on arrtait toutes les dpenses, et bien rarement on a vu un
grand officier obtenir ce qu'il avait demand.

     [Note 54: Tant que M. de Talleyrand fut grand chambellan,
     il ne s'en mla point, et laissa toujours M. de Rmusat le
     reprsenter.]

Bonaparte se levait  des heures ingales, mais gnralement  sept
heures. Quand il s'veillait dans la nuit, il lui arrivait de reprendre
son travail, ou de se baigner, ou de manger. Son rveil tait
ordinairement triste, et paraissait pnible. Il avait assez souvent des
spasmes convulsifs de l'estomac, qui excitaient chez lui un vomissement.
Il en paraissait quelquefois fort troubl, comme s'il et craint d'avoir
pris du poison, et alors on avait beaucoup de peine  l'empcher
d'augmenter cette disposition en essayant tout ce qui devait encore
faciliter ce vomissement[55].

     [Note 55: Je tiens ce dtail de son premier mdecin,
     Corvisart.]

Les seules personnes qui eussent le droit d'entrer dans la chambre de sa
toilette taient le grand marchal, le premier mdecin, sans se faire
annoncer, et le matre de la garde-robe, qu'on annonait, et qui presque
toujours tait reu. C'est dans ces moments qu'il et voulu que M. de
Rmusat employt cette visite du matin  lui rendre compte de ce qui se
disait ou se faisait  la cour et dans la ville. Mon mari s'y refusa
toujours--et lui dplut sur cet article--avec une sorte de tnacit qui
mriterait bien quelques loges.

Les autres mdecins ou chirurgiens de quartier ne pouvaient venir que
lorsqu'ils taient appels. Bonaparte ne semblait pas ajouter grande foi
 la mdecine, il en plaisantait volontiers; mais il portait une extrme
confiance et beaucoup d'estime  Corvisart. Sa sant tait bonne, sa
constitution forte; quand il tait atteint de quelque drangement, il se
montrait assez susceptible d'inquitude. Une lgre humeur dartreuse le
tourmentait de temps en temps, et il se plaignait un peu du foie. Il
mangeait sobrement, ne buvait gure, ne faisait d'excs d'aucun genre.
Il prenait beaucoup de caf.

J'ai dit comment il renona  habiter la mme chambre que sa premire
femme; il n'a de mme, je crois, pass que peu de nuits entires avec
l'archiduchesse. Elle craignait excessivement la chaleur, ne faisait
jamais de feu dans l'appartement o elle couchait, et l'empereur, qui
tait frileux dans l'intrieur d'une maison, quoiqu'il supportt trs
bien les rigueurs du froid au dehors, se plaignait de cette habitude.
Avec l'impratrice Josphine, ne se gnant en rien, il venait la trouver
au milieu de la nuit, quand il tait souffrant ou sans sommeil, et, sans
lui dissimuler les motifs de ces visites, il lui disait fort navement
qu'il venait chercher une manire d'exciter la transpiration dont il
avait le besoin.

Durant sa toilette, il tait assez silencieux,  moins qu'il ne
s'tablt entre lui et Corvisart quelque controverse, sur un point de
mdecine. Dans toutes choses, il aimait  aller au fait, et, quand on
lui parlait de la maladie de quelqu'un, sa premire question tait
toujours: Mourra-t-il? Il trouvait assez mauvais que la rponse ft
dubitative, et en concluait  l'insuffisance de la mdecine.

Il a eu beaucoup de peine  s'accoutumer  se raser lui-mme. M. de
Rmusat l'y dtermina, en voyant l'agitation qu'il prouvait, et mme
l'inquitude, tant que durait cette opration faite par un barbier.
Aprs beaucoup d'essais, lorsqu'il y eut russi, il lui arriva souvent
de dire qu'en lui donnant le conseil de le faire de sa propre main, on
lui avait rendu un signal service. Bonaparte tait, quand il rgnait,
si bien accoutum  ne compter pour rien tous ceux qui l'entouraient,
que ce mpris des autres se retrouvait dans ses moindres habitudes. Il
ne se faisait aucune ide de la dcence que la bonne ducation inspire
ordinairement  toute personne un peu leve, procdant  une toilette
complte dans sa chambre en prsence de ceux qui s'y trouvaient, quels
qu'ils fussent. De mme, si un valet de chambre lui causait quelque
impatience en l'habillant, il s'emportait rudement, sans gard pour les
autres ni pour lui-mme. Il jetait  terre ou au feu la partie de son
vtement qui ne lui convenait pas. Il soignait particulirement ses
mains et ses ongles; il lui fallait, pour les couper, une grande
quantit de ciseaux, parce qu'il les brisait et les jetait, quand ils ne
lui paraissaient pas suffisamment affils. Jamais il ne faisait usage
d'aucun parfum, se contentant seulement d'eau de Cologne, dont il
faisait de telles inondations sur toute sa personne, qu'il en usait
jusqu' soixante rouleaux par mois. Il croyait cet usage fort sain. Le
calcul entrait pour beaucoup dans sa propret, car, ainsi que je l'ai
dit, il tait peu soigneux.

Sa toilette finie, il passait dans son cabinet, o l'attendait son
secrtaire intime. Au coup de neuf heures, le chambellan de service,
qui tait arriv  huit heures, et qui avait soigneusement regard si
tout tait en ordre dans l'appartement, et si les huissiers se
trouvaient  leur poste, frappait  la porte et lui annonait _le
lever_, ayant soin de ne point entrer dans le cabinet,  moins que
l'empereur ne le lui dt. J'ai dj rendu compte de la manire dont se
passaient ces levers. Quand ils taient finis, Bonaparte accordait assez
frquemment des audiences particulires  quelques-uns des personnages
qui se trouvaient l: princes, ministres, grands fonctionnaires publics,
ou prfets en cong. Tous ceux qui n'avaient pas droit  venir au lever,
ne pouvaient obtenir d'audience qu'en s'adressant au chambellan de
service, qui mettait leurs noms sous les yeux de l'empereur; le plus
souvent il les refusait.

Le lever et les audiences le menaient  l'heure de son djeuner. Vers
onze heures, on le servait partout dans ce qu'on appelait _le salon de
service_, o il donnait ses audiences particulires, et travaillait avec
ses ministres. Le prfet du palais annonait le djeuner, et y assistait
debout. C'tait alors qu'il recevait des artistes, des comdiens. Il
mangeait vite de deux ou trois plats, et finissait par une grande tasse
de caf pur. Aprs, il rentrait, et il travaillait. Dans le salon dont
nous avons parl, se tenaient le colonel gnral de la garde de semaine,
ainsi que le chambellan, l'cuyer, le prfet du palais, et, lorsqu'il y
avait chasse, un des officiers des chasses. Les conseils des ministres
se tenaient  jours fixes. Il y avait trois conseils d'tat par semaine.
Pendant cinq ou six ans, il les prsida souvent; il s'y faisait
accompagner de son colonel gnral et du chambellan. En gnral, on dit
qu'il y tait fort remarquable, supportant et excitant la discussion.
Souvent on s'tonnait des observations lumineuses et profondes qui lui
chappaient sur les matires qui paraissaient devoir lui tre le plus
trangres. Dans les derniers temps, sa tolrance dans la discussion
s'altra, et il y prit un ton plus imprieux. Le conseil d'tat, ou
celui des ministres, ou son travail particulier, le conduisaient jusqu'
six heures. Depuis 1806, il a presque toujours dn seul avec sa femme,
hors dans les voyages  Fontainebleau, o il invitait du monde. On le
servait, entres et entremets, tout  la fois; il mangeait avec
distraction, prenant ce qui se trouvait devant lui, ft-ce des
confitures ou quelque crme qu'il se servait avant d'avoir touch aux
entres. Le prfet du palais assistait au dner, deux pages servaient,
et taient servis par les valets de chambre. L'heure du dner tait fort
ingale. Si les affaires le demandaient, Bonaparte restait  travailler
et retenait son conseil jusqu' six, sept et huit heures du soir, sans
montrer nulle fatigue, ni aucun besoin de manger. Madame Bonaparte
l'attendait avec une patience admirable, sans se plaindre jamais.

Les soires taient fort courtes. J'ai dit comment elles se passaient.
Durant l'hiver de 1806, il se donna beaucoup de petits bals, soit aux
Tuileries, soit chez les princes; l'empereur y paraissait un moment, et
avait toujours l'air de s'y ennuyer. Le coucher se faisait comme le
matin, except que c'tait alors le service qui tait introduit le
dernier, pour prendre les ordres. L'empereur, pour se dshabiller et se
mettre au lit, n'avait prs de lui que des valets de chambre.

Personne ne couchait dans sa chambre; son mameluk dormait prs des
entres intrieures. L'aide de camp de jour couchait dans le salon de
service, la tte appuye contre la porte. Dans les pices qui
prcdaient ce salon, veillaient un marchal des logis de la garde et
deux valets de pied. On ne rencontrait aucune sentinelle dans
l'intrieur du palais. Aux Tuileries, il y en avait une sur l'escalier,
parce que cet escalier est ouvert au public; partout on en voyait aux
portes extrieures. Bonaparte tait fort bien gard par peu de monde;
c'tait le soin du grand marchal. La police du palais tait trs bien
faite; on savait le nom de toutes les personnes qui y entraient.
Personne n'y logeait, sauf le grand marchal, qui tait nourri, et dont
les gens avaient la livre de l'empereur, et, parmi les domestiques, les
valets de chambre et les femmes de chambre. La dame d'honneur avait un
appartement que madame de la Rochefoucauld n'occupa gure. Lors du
second mariage, Bonaparte voulut que madame de Montebello[56] y demeurt
toujours. Du temps de l'impratrice Josphine, la comtesse d'Arberg et
sa fille, qu'on avait fait venir de Bruxelles pour tre dame du palais,
furent toujours loges au palais.  Saint-Cloud, tout le service tait
log. Le grand cuyer demeurait aux curies, qui taient o sont celles
du roi[57]. L'intendant et le trsorier taient logs.

     [Note 56: La marchale Lannes.]

     [Note 57: Htel de Longueville, sur le Carrousel. Il
     n'est pas ncessaire de dire que ces curies et cet htel ont
     t dmolis pour les travaux du Louvre. (P. R.)]

L'impratrice Josphine avait six cent mille francs pour sa dpense
personnelle. Cette somme tait loin de lui suffire; elle faisait
annuellement beaucoup de dettes. On lui passait cent vingt mille francs
pour ses aumnes. On ne donna  l'archiduchesse que trois cent mille
francs, et soixante mille francs pour sa cassette.

La raison de cette diffrence est que madame Bonaparte devait accorder
nombre de secours  des parents pauvres qui en rclamaient souvent; et
que, ayant des relations en France, auxquelles l'archiduchesse tait
trangre, elle devait dpenser davantage. Madame Bonaparte donnait
beaucoup; mais, comme elle ne prenait jamais ses prsents sur ses
propres effets, mais qu'elle les achetait toujours, cela augmentait
infiniment ses dettes.

Malgr la volont de son mari, elle ne put jamais se soumettre dans son
intrieur  aucun ordre, ni  aucune tiquette. Il et voulu qu'aucun
marchand n'arrivt jusqu' elle, mais il fut oblig de cder sur cet
article. Les petits appartements intrieurs en taient remplis, ainsi
que d'artistes de toute espce. Elle avait la manie de se faire peindre,
et donnait ses portraits  qui en voulait, parents, amis, femmes de
chambre, marchands mme. On lui apportait sans cesse des diamants, des
bijoux, des chles, des toffes, des colifichets de toute espce; elle
achetait tout, sans jamais demander le prix, et, la plupart du temps,
oubliait ce qu'elle avait achet. Ds le dbut, elle signifia  sa dame
d'honneur et  sa dame d'atours qu'elles n'eussent point  se mler de
sa garde-robe. Tout se passait entre elle et ses femmes de chambre. Elle
en avait six ou huit, je crois. Elle se levait  neuf heures; sa
toilette tait fort longue; il y en avait une partie fort secrte, et
tout employe  nombre de recherches pour entretenir et mme farder sa
personne. Quand tout cela tait fini, elle se faisait coiffer,
enveloppe dans un long peignoir trs lgant et garni de dentelles. Ses
chemises, ses jupons taient brods, et aussi garnis. Elle changeait de
chemise et de tout linge trois fois par jour, et ne portait que des bas
neufs. Tandis qu'elle se coiffait, si nous nous prsentions  la porte,
on nous faisait entrer. Quand elle tait peigne, on lui apportait de
grandes corbeilles qui contenaient plusieurs robes diffrentes,
plusieurs chapeaux et plusieurs chles. C'taient, en t, des robes de
mousseline ou de percale trs brodes et trs ornes; en hiver, des
redingotes d'toffe ou de velours. Elle choisissait la parure du jour,
et, le matin, elle se coiffait toujours avec un chapeau garni de fleurs
ou de plumes, et des vtements qui la couvraient beaucoup. Le nombre de
ses chles allait de trois  quatre cents; elle en faisait des robes,
des couvertures pour son lit, des coussins pour son chien. Elle en avait
constamment un toute la matine, qu'elle drapait sur ses paules, avec
une grce que je n'ai vue qu' elle. Bonaparte, qui trouvait que les
chles la couvraient trop, les arrachait et quelquefois les jetait au
feu; alors elle en redemandait un autre. Elle achetait tous ceux qu'on
lui apportait, de quelque prix qu'ils fussent; je lui en ai vu de huit,
dix et douze mille francs. Au reste, c'tait un des grands luxes de
cette cour. On ddaignait d'y porter ceux qui n'auraient cot que
cinquante louis, et on se vantait du prix qu'on avait mis  ceux qu'on y
montrait[58].

     [Note 58: On sait que ces vtements taient des chles de
     cachemire que la campagne d'gypte, et le got oriental qui
     s'en tait suivi, avaient mis  la mode. (P. R.)]

J'ai dj rendu compte de la vie que menait madame Bonaparte: cette vie
n'a gure vari. Elle n'ouvrait pas un livre, ne tenait jamais une
plume, ne travaillait gure, et ne paraissait jamais s'ennuyer. Elle
n'aimait point le spectacle. L'empereur ne voulait point qu'elle y ft
chercher, sans lui, des applaudissements; elle ne se promenait que
lorsqu'elle tait  la Malmaison, demeure qu'elle a embellie sans cesse,
et o elle a dpens des sommes immenses. Bonaparte s'en irritait,
querellait; sa femme pleurait, promettait d'tre plus range, et vivait
de la mme manire; en somme, il fallait bien finir par payer. La
toilette du soir se passait comme le matin. Tout tait toujours d'une
extrme lgance; rarement nous avons vu reparatre la mme robe, les
mmes fleurs. Le soir, presque toujours, l'impratrice tait coiffe en
cheveux, avec des fleurs, ou des perles, ou des pierres prcieuses.
Alors ses robes la dcouvraient beaucoup, et la toilette la plus
recherche tait celle qui lui allait le mieux. La moindre petite
assemble, le moindre bal, lui taient une occasion de commander une
parure nouvelle en dpit des nombreux magasins de chiffons dont on
gardait les provisions dans tous les palais, car elle avait la manie de
ne se dfaire de rien. Il me serait impossible de dire quelles sommes
elle a consommes en vtements de toute espce. Chez tous les marchands
de Paris, on voyait toujours quelque chose qui se faisait pour elle. Je
lui ai vu plusieurs robes de dentelle de quarante, cinquante et mme
cent mille francs. Il est presque incroyable que ce got de parure, si
compltement satisfait, ne se soit jamais blas. Aprs le divorce,  la
Malmaison, elle a conserv le mme luxe, et elle se parait, mme quand
elle ne devait recevoir personne. Le jour de sa mort, elle voulut qu'on
lui passt une robe de chambre fort lgante, parce qu'elle pensait que
l'empereur de Russie viendrait peut-tre la voir. Elle a expir toute
couverte de rubans et de satin couleur de rose. Ce got et cette
habitude ont port trs haut les dpenses que nous devions faire pour
paratre convenablement autour d'elle[59].

     [Note 59: Mesdames Savary et Maret ont dpens pour leur
     toilette de cinquante  soixante mille francs par an.]

Sa fille tait mise aussi avec une grande richesse, c'tait le ton de
cette cour; mais elle avait de l'ordre et de l'conomie, et ne
paraissait pas prendre plaisir  se parer. Madame Murat et la princesse
Borghse y mettaient toute leur vanit. Leurs habits de cour cotaient
habituellement de dix  quinze mille francs; elles finirent par les
surcharger de perles fines et mme de diamants qui les rendaient sans
prix.

Avec cet extrme luxe, le got remarquable qui dirigeait l'impratrice,
la richesse des costumes des hommes, on comprend que la cour devait tre
fort brillante. On peut dire qu' certains jours, elle offrait un coup
d'oeil qui blouissait. Les trangers en furent souvent frapps.

 dater de cette anne (1806), l'empereur imagina de donner, de temps 
autre, de grands concerts dans la salle dite des Marchaux. Cette salle,
dcore de leurs portraits qui y sont, je crois, encore, tait claire
d'un nombre infini de bougies. On invitait tout ce qui tenait au
gouvernement, et les personnes prsentes. Cela faisait bien, environ,
de quatre  cinq cents personnes. Aprs avoir parcouru les salons o se
tenait tout ce monde, Bonaparte passait dans cette salle; il tait plac
au fond, l'impratrice  sa gauche, ainsi que les princesses de sa
famille, dans la plus clatante parure, sa mre  sa droite, belle
encore et avec l'air fort noble; ses frres costums richement, les
princes trangers et les grands dignitaires assis. Derrire, les grands
officiers, les chambellans, tout le service dans leurs uniformes brods.
 droite et  gauche, sur le retour et en deux rangs, la dame
d'honneur, la dame d'atours, les dames du palais, presque toutes jeunes,
la plupart jolies et parfaitement mises[60]; ensuite, un nombre infini
de femmes, trangres et franaises, toutes mises avec le plus grand
luxe; derrire ces deux rangs de femmes assises, les hommes debout:
ambassadeurs, ministres, marchaux, snateurs, gnraux, etc. et
toujours les costumes trs brillants. En face du rang imprial se
plaaient les musiciens; et, ds que l'empereur tait assis, on
excutait la meilleure musique, qui,  la vrit, quoiqu'il se ft un
grand silence, n'tait gure coute. Quand le concert tait fini, au
milieu de ce carr qui demeurait vide, les meilleurs danseurs et
danseuses de l'Opra, trs lgamment vtus, formaient des ballets
charmants. Cette partie de la fte amusait tout le monde, mme
l'empereur. M. de Rmusat tait charg d'en rgler l'ordonnance, et ce
n'tait pas une petite affaire; car l'empereur tait difficile et
minutieux sur tout.

     [Note 60: Un habit de cour nous cotait au moins
     cinquante louis, et nous en changions fort souvent. Le plus
     ordinairement, cet habit tait brod en or ou en argent, et
     garni de nacre. On portait beaucoup de diamants en
     guirlandes, bandeaux et pis.]

M. de Talleyrand disait quelquefois  mon mari: Je vous plains, car
vous tes charg d'amuser l'inamusable. Ce divertissement et le concert
ne duraient pas plus d'une heure et demie. Ensuite, on allait souper
dans la galerie de Diane, et l, la beaut de la galerie, l'clat des
lustres, la somptuosit des tables, le luxe de l'argenterie et des
cristaux joint  celui des convives, donnaient  ce repas quelque chose
qui, rellement, tenait de ce que nous lisons dans les contes de fes.
Il y manquait cependant, je ne dirai point cette sorte d'aisance qui ne
doit pas se trouver dans une cour, mais cette scurit que chacun aurait
pu y apporter, si le pouvoir qui prsidait  tout cela et voulu joindre
un peu de bienveillance  la majest dont il tait environn. Mais on le
craignait partout, et, dans une fte comme ailleurs, on dmlait
toujours sur le visage de chacun quelque chose de ce secret effroi qu'il
aimait  inspirer.

J'ai parl tout  l'heure de la famille de madame Bonaparte. Celle-ci
fit venir  Paris, ds les premires annes de son lvation, quatre
neveux et une nice qu'elle avait  la Martinique. C'taient MM. et
mademoiselle de Tascher. On plaa les jeunes gens dans le service, et la
jeune personne fut loge aux Tuileries. Celle-ci ne manquait point de
beaut; mais le changement de climat altra sa sant, ce qui la mit hors
d'tat de se marier comme l'et voulu l'empereur. Il pensa d'abord 
elle pour pouser le prince de Bade; ensuite, il la destina, pendant un
temps,  un prince de la maison d'Espagne. Enfin, on l'a marie au fils
du duc de ***, dont toute la famille tait belge. Ce mariage, fort
dsir par cette famille qui en esprait de grands avantages, a mal
russi. Les deux poux ne se sont jamais convenu. Leur msintelligence
les a spars d'abord sans clat. Aprs le divorce, les de ***, tromps
dans leur ambition, ont alors paru mcontents de cette alliance, et,
depuis le retour du roi, le mariage a t compltement cass. Madame de
*** vit aujourd'hui  Paris trs obscurment. L'an de ses frres,
aprs avoir demeur deux ou trois ans en France, sans se laisser blouir
de l'honneur d'avoir une tante impratrice, ennuy de la reprsentation
de la cour, sans got pour le service militaire, atteint du regret de
son pays, demanda et obtint la permission de retourner modestement dans
les colonies. Il y porta de l'argent, et, sans doute, en y menant une
vie paisible, il se sera depuis, plus d'une fois, applaudi de ce
philosophique dpart.

Un autre frre fut attach  Joseph Bonaparte; il demeura en Espagne 
son service militaire. Il a pous mademoiselle Clary, fille d'un
ngociant de Marseille, nice de madame Joseph Bonaparte[61]. Un
troisime frre fut mari  la fille de la princesse de la Leyen. Il est
en Allemagne avec elle. Le quatrime frre tait infirme, il demeurait
avec sa soeur; je ne sais ce qu'il est devenu.

     [Note 61: Je crois qu'il a pri dans la campagne de
     1814.]

Les Beauharnais ont aussi profit de l'lvation de madame Bonaparte, et
ne cessaient de se presser autour d'elle. J'ai dit comme elle avait
mari la fille du marquis de Beauharnais  M. de la Valette. Le marquis
fut longtemps ambassadeur en Espagne; il est en France aujourd'hui. Le
comte de Beauharnais, fils de celle qui a fait des vers et des
romans[62], avait pous en premires noces mademoiselle de
Lezay-Marnesia. De ce mariage, il eut une fille qui demeura, aprs la
mort de sa mre, auprs d'une vieille tante religieuse. Le comte de
Beauharnais, s'tant remari, ne paraissait gure songer  cette jeune
fille. Bonaparte le fit snateur. M. de Lezay-Marnesia, oncle de la
jeune Stphanie, la ramena tout  coup de Languedoc; elle avait alors
quatorze ou quinze ans. Il la prsenta  madame Bonaparte, qui la trouva
jolie, et fine dans toutes ses manires. Elle la fit entrer dans la
pension de madame Campan, d'o elle sortit en 1806, pour tre tout 
coup adopte par l'empereur, dclare princesse impriale, et marie,
peu aprs, au prince hrditaire de Bade. Elle avait alors dix-sept
ans, une figure agrable, de l'esprit naturel, de la gaiet, mme un peu
d'enfantillage qui lui allait bien, un son de voix charmant, un joli
teint, des yeux bleus anims, et des cheveux d'un beau blond.

     [Note 62: C'tait celle sur qui le pote Lebrun fit
     autrefois cette maligne pigramme:

        gl, belle et pote, a deux petits travers:
        Elle fait son visage et ne fait point ses vers.]

Le prince de Bade ne tarda point  devenir amoureux d'elle; mais,
d'abord, il ne fut gure aim. Il tait jeune mais trs gros, d'une
figure commune et sans expression; il parlait peu, semblait gn dans
toute son allure et s'endormait un peu partout. La jeune Stphanie,
vive, piquante, blouie d'ailleurs de son sort, fire de l'adoption de
l'empereur, qu'elle regardait alors comme le premier souverain du monde,
avec quelque raison, crut faire au prince de Bade beaucoup d'honneur en
lui donnant sa main. On essaya en vain de redresser ses ides sur ce
mariage; elle montrait une grande soumission  le faire, quand on
voudrait; mais elle rpondait toujours que la fille de Napolon aurait
pu pouser des fils de rois et des rois. Cette petite vanit,
accompagne de plaisanteries piquantes auxquelles ses dix-sept ans
donnaient de la grce, ne dplut point  l'empereur, et finit par
l'amuser. Il prit un peu plus  gr sa fille adoptive qu'il ne l'et
fallu, et, prcisment au moment de la marier, il devint assez
publiquement amoureux d'elle. Cette conqute acheva de tourner la tte 
la nouvelle princesse, et la rendit encore plus hautaine  l'gard de
son futur poux, qui cherchait en vain les moyens de lui plaire[63].

     [Note 63: Voici le dcret, rendu le 3 mars 1806, par
     lequel l'empereur assignait un rang considrable  cette
     jeune femme: Notre intention tant que la princesse
     Stphanie Napolon notre fille, jouisse de toutes les
     prrogatives dues  son rang: Dans tous les cercles, ftes,
     et  table, elle se placera  nos cts; et, dans le cas o
     nous ne nous y trouverions pas, elle sera place  la droite
     de Sa Majest l'impratrice. Le lendemain, 4 mars, le
     mariage tait annonc au Snat en ces termes: Snateurs,
     voulant donner une preuve de l'affection que nous avons pour
     la princesse Stphanie Beauharnais, nice de notre pouse
     bien-aime, nous l'avons fiance avec le prince Charles,
     prince hrditaire de Bade; et nous avons jug convenable,
     dans cette circonstance, d'adopter ladite princesse Stphanie
     Napolon comme notre fille. Cette union, rsultat de l'amiti
     qui nous lie depuis plusieurs annes  l'lecteur de Bade,
     nous a aussi paru conforme  notre politique et au bien de
     nos peuples. Nos dpartements du Rhin verront avec plaisir
     une alliance qui sera pour eux un nouveau motif de cultiver
     leurs relations de commerce et de bon voisinage avec les
     sujets de l'lecteur. Les qualits distingues du prince
     Charles de Bade, et l'affection particulire qu'il nous a
     montre dans toutes les circonstances, nous sont un sr
     garant du bonheur de notre fille. Accoutum  vous voir
     partager tout ce qui nous intresse, nous avons pens ne pas
     devoir tarder davantage  vous donner connaissance d'une
     alliance qui nous est trs agrable. (P. R.)]

Aussitt que l'empereur eut annonc au Snat la nouvelle de ce mariage,
la jeune Stphanie fut loge aux Tuileries, dans un appartement
particulier; elle y reut les dputations des corps de l'tat. Dans
celle du Snat, on avait nomm M. de Beauharnais, son pre, dont la
situation se trouvait assez bizarre. Elle reut tous ces compliments
sans embarras, et rpondit  tous fort bien.

Devenue fille du souverain, et d'ailleurs trs en faveur, l'empereur
ordonna qu'elle passt partout immdiatement aprs l'impratrice,
prenant le pas sur toute la famille. Madame Murat ne manqua pas d'en
prouver un dplaisir extrme. Elle la hassait cordialement, et son
orgueil et sa jalousie ne purent se dissimuler. La jeune personne en
riait comme de tout le reste, et elle en faisait rire l'empereur,
dtermin  s'gayer de tout ce qu'elle disait. L'impratrice devint
assez mcontente de cette nouvelle fantaisie de son poux. Elle parla
srieusement  sa nice, et lui montra le tort qu'elle se ferait, si
elle ne rsistait avec vidence aux efforts que tentait Bonaparte pour
achever de la sduire. Mademoiselle de Beauharnais couta les conseils
de sa tante avec quelque docilit; elle la fit confidente des
entreprises, quelquefois un peu vives, de son pre adoptif, et promit de
se conduire avec rserve. Ces confidences renouvelrent les anciens
dmls du mnage imprial. Bonaparte, toujours le mme, ne dissimula
point  sa femme son penchant, et, trop sr de son pouvoir, il trouvait
assez mauvais que le prince de Bade pt s'aviser de se blesser de ce qui
se passait sous ses yeux. Cependant la crainte d'un clat, et le nombre
des regards attachs sur les diffrends de tant de personnages en vue,
le rendirent plus prudent. D'un autre ct, la jeune fille, qui ne
voulait que s'amuser, montra plus de rsistance qu'on ne l'avait cru
d'abord. Mais elle hassait alors franchement son poux. Le soir de son
mariage, il fut impossible de la dterminer  le recevoir dans son
appartement. Peu de temps aprs, la cour alla  Saint-Cloud, le jeune
mnage aussi; et rien ne pouvait dcider la princesse  permettre  son
mari d'approcher d'elle. Il passait la nuit sur un fauteuil dans sa
chambre, priant, pressant avec instance, et s'endormant ensuite sans
avoir rien obtenu. Il se plaignait  l'impratrice, qui grondait sa
nice. L'empereur la soutenait, et reprenait toutes ses esprances. Tout
cela avait un assez mauvais effet. Enfin, l'empereur le sentit; au bout
de quelque temps, distrait par la gravit de ses affaires, fatigu des
importunits de sa femme, frapp du mcontentement du jeune prince, et
persuad qu'il avait affaire  une jeune personne qui ne voulait se
donner avec lui que le plaisir d'un peu de coquetterie, il consentit au
dpart du prince de Bade. Celui-ci emmena donc sa femme, qui rpandit
beaucoup de larmes en quittant la France, envisageant la principaut de
Bade comme une terre d'exil. Arrive dans ses tats, elle y fut reue
assez froidement par le prince rgnant; elle vcut longtemps en mauvaise
intelligence avec son poux. On fut oblig d'envoyer de France des
ngociateurs secrets pour lui faire comprendre l'importance qu'il y
avait pour elle  devenir la mre d'un prince, hrditaire  son tour.
Elle se soumit; mais le prince, refroidi par tant de rsistance, ne lui
tmoignait gure de tendresse, et ce mariage paraissait devoir les
rendre tous deux malheureux. Il n'en fut pas ainsi cependant, et nous
verrons plus tard que la princesse de Bade, ayant acquis avec les annes
plus de raison, prit enfin l'attitude qu'elle devait avoir, et, par sa
bonne conduite, vint  bout de regagner l'affection du prince, et de
jouir des avantages d'une union qu'elle avait d'abord si singulirement
mconnue[64].

     [Note 64: Le prince de Bade est frre de l'impratrice de
     Russie.]

Je n'ai point encore dit que, parmi les plaisirs qu'on se donnait
quelquefois  cette cour, il faut compter ceux de la comdie, qu'on
jouait  la Malmaison. Cela avait t assez frquent dans la premire
anne du consulat. Le prince Eugne et sa soeur avaient de vrais
talents, et cela les amusait beaucoup.  cette poque, Bonaparte
s'intressait assez  ces reprsentations, donnes devant une assemble
peu nombreuse. On btit une jolie salle  la Malmaison, et nous y
joumes plusieurs fois. Mais, peu  peu, le rang o la famille se
trouva monte ne permit plus gure ce genre de plaisir, et on finit par
ne se le permettre qu' certaines occasions, comme  la fte de
l'impratrice. Quand l'empereur revint de Vienne, madame Louis Bonaparte
imagina de faire faire un petit vaudeville de circonstance, o nous
joumes tous et chantmes des couplets. On avait invit assez de monde,
et la Malmaison fut illumine d'une manire charmante. C'tait quelque
chose d'imposant que de paratre en scne devant un pareil auditoire;
mais l'empereur se montra assez bien dispos. Nous joumes bien; madame
Louis eut et devait avoir un grand succs; les couplets taient jolis,
les louanges assez dlicates, la soire russit parfaitement[65].

     [Note 65: Cette reprsentation pourrait bien avoir t
     donne un peu plus tard que cela n'est dit ici. Du moins,
     quand Barr, Radet et Desfontaines, les grands vaudevillistes
     du temps, firent jouer devant le public de Paris la pice
     dont il s'agit, ils l'appelrent _la Colonne de Rosbach_. Ils
     semblaient l'avoir faite en l'honneur de la campagne d'Ina.
     Il est vrai que les auteurs pouvaient, sans travail,
     transporter leur _-propos_ de la guerre de 1805  la
     campagne de Prusse. Ni les courtisans ni les vaudevillistes
     n'y regardent de si prs. Ce qui est certain, c'est que le
     rle de la vieille Alsacienne est bien tel que ma grand'mre
     le raconte. Les princesses taient ses filles, ou ses nices.
     Cette Alsacienne se montrait pleine d'enthousiasme pour
     l'empereur, et chantait ce couplet, que la merveilleuse
     mmoire de mon pre ne lui permettait pas d'oublier, et que
     je retiens aprs lui:

     AIR: _J'ai vu partout dans mes voyages._

        Ce qui dans le jour m'intresse,
        La nuit occupe mon repos.
        Ainsi donc je rve sans cesse
         la gloire de mon hros.
        Les songes, dit-on, sont des fables,
        Mais, quand c'est de lui qu'il s'agit,
        J'en fais que l'on trouve incroyables,
        Et sa valeur les accomplit.

     On peut trouver dans les Mmoires de Bourrienne des dtails
     sur les reprsentations de la Malmaison. Le vaudeville tait
     fort  la mode  cette cour. C'tait toute la littrature de
     la jeunesse de beaucoup de personnages du temps. (P. R.)]

Il tait assez curieux de voir de quel ton chacun se disait le soir:
L'empereur a ri, l'empereur a applaudi... et comme nous nous en
flicitions! Moi, particulirement, qui ne l'abordais plus qu'avec une
certaine rserve, je me retrouvai tout  coup dans une meilleure
position vis--vis de lui, par la manire dont j'avais rempli le rle
d'une vieille paysanne qui rvait toujours que son hros ferait des
choses incroyables, et qui voyait les vnements surpasser ce qu'elle
avait rv. Aprs le spectacle, il me fit quelques compliments; nous
avions tous jou de coeur, et il semblait un peu mu. Quand il
m'arrivait de le voir ainsi, saisi comme  l'improviste par une sorte de
dtente et d'attendrissement, il me prenait des envies de lui dire: Eh
bien, laissez-vous faire et consentez quelquefois  sentir et  penser
comme un autre. J'prouvais, dans ces occasions trop rares, un vrai
soulagement; il semblait qu'une esprance nouvelle vnt tout  coup se
raviver en moi. Ah! que les grands sont facilement matres de nous, et
par combien peu de frais ils pourraient se faire aimer!

Peut-tre cette rflexion m'est-elle dj chappe; mais je l'ai faite
si souvent pendant douze annes de ma vie, elle me presse encore
tellement aujourd'hui, quand j'interroge mes souvenirs, qu'il n'est pas
extraordinaire qu'elle m'chappe plus d'une fois.




CHAPITRE XIX.


La cour de l'empereur.--Maison ecclsiastique.--Maison militaire.--Les
marchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de
Stal.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littrature.--Les arts.


Avant de reprendre la suite des vnements, j'ai envie de m'arrter un
peu sur les noms des personnages qui, dans ce temps, composaient la
cour, ou qui occupaient quelque rang distingu dans l'tat. Je ne
pourrais pas cependant prtendre  faire une suite de portraits qui
eussent des diffrences bien piquantes. On sait que le despotisme est le
plus grand des niveleurs. Il impose  la pense, il dtermine les
actions et les paroles; et, par lui, la rgle  laquelle chacun est
soumis se trouve si bien observe, qu'elle appareille tous les
extrieurs, et peut-tre mme quelques-unes des impressions.

Je me souviens que, durant l'hiver de 1814, l'impratrice Marie-Louise
recevait tous les soirs un grand nombre de personnes. On venait
s'informer chez elle des nouvelles de l'arme, dont chacun tait
vivement occup. Au moment o l'empereur, poursuivant le gnral
prussien Blcher du ct de Chteau-Thierry, laissa  l'arme
autrichienne le loisir de s'avancer jusque sur Fontainebleau, on se
crut,  Paris, prs de tomber au pouvoir des trangers. Beaucoup de gens
s'taient runis chez l'impratrice; on s'y interrogeait avec anxit.
Vers la fin de la soire, M. de Talleyrand vint chez moi, au sortir des
Tuileries. Il me conta l'inquitude dont il venait d'tre tmoin, et me
dit ensuite: Quel homme, madame, que celui qui a amen le comte de
Montesquiou et le conseiller d'tat Boulay (de la Meurthe[66]) 
prouver la mme inquitude, et  la tmoigner par les mmes paroles!
Il avait trouv chez l'impratrice ces deux personnes, qui lui avaient
paru d'une pleur pareille, et qui redoutaient galement les vnements
qu'ils commenaient  prvoir[67].

     [Note 66: Le comte de Montesquiou tait alors grand
     chambellan. Boulay (de la Meurthe) avait t membre du ct
     gauche des Cinq-Cents, et avait imagin la fameuse loi des
     _suspects_.]

     [Note 67: Mon pre, relisant dans les derniers temps de
     sa vie ces Mmoires, qu'il se dcidait  publier, a crit, 
     propos de cette conversation, la note suivante:

     L'observation de M. de Talleyrand peut bien avoir t faite
     dans une soire  une partie de laquelle j'ai assist. Je
     n'ai pas entendu l'observation, mais je me rappelle que ma
     mre nous la redit alors. Elle tait mme plus dveloppe
     qu'elle n'est ici. Un soir, dans les deux premiers mois de
     1814 ou plutt des derniers mois de 1813, par un jour de
     cong, j'avais t au spectacle, et, en rentrant, je trouvai
     dans le petit salon de l'entresol de ma mre, place Louis XV,
     n 6, elle, mon pre, M. Pasquier et M. de Talleyrand.
     Celui-ci parlait et dcrivait,  peu prs sans tre
     interrompu, la situation, si dplorable alors, des affaires.
     Il ne s'interrompit pas en me voyant entrer; on ne me fit pas
     signe de me retirer, et j'coutai avec un vif intrt. M. de
     Talleyrand, cette fois, parlait bien, avec force et
     simplicit; il passait en revue tous les pouvoirs et les
     hommes du moment, concluant que tout tait dsespr, mais
     l'attribuant moins  la situation mme, qu'aux dispositions
     de l'empereur et  celles des gens qui l'entouraient, en
     montrant que la raison, l'indpendance, le courage et la
     force de position manquaient presque partout, ou n'taient
     runis chez personne  un degr suffisant pour arrter
     l'Empire et son matre, sur le penchant de leur ruine. C'est
     une des rares occasions que j'ai eues de voir M. de
     Talleyrand dans un de ses bons moments, chose qui ne m'est
     arrive que deux ou trois fois dans ma vie. Celle-l tait la
     premire que j'entendais vraiment parler politique. Cette
     conversation tait, je crois, destine  M. Pasquier, qui
     coutait avec plus de dfrence que d'assentiment. Il me
     semblait qu'il n'tait pas fort content, ni du fond o il
     reconnaissait  regret beaucoup de vrai, ni de l'obligation
     o il s'tait trouv d'entendre pareille confidence. (P.
     R.)]

Ainsi,  quelques exceptions prs, soit que le hasard n'et point
rassembl autour de l'empereur des caractres bien marquants, soit par
cette uniformit de conduite dont je viens de parler, je ne puis trouver
dans ma mmoire un grand nombre de particularits purement personnelles
qui mritent d'tre conserves. Les principaux personnages tant  part,
et suffisamment dtermins parles vnements qu'il me reste  raconter,
je n'ai gure  rapporter que les noms des autres, ou les costumes dont
ils taient revtus, comme les emplois qui leur furent confis. C'est
une dure chose  supporter que le mpris universel de l'humanit dans
le souverain auquel on est attach. Il attriste l'esprit, dcourage
l'me, et force chacun  se renfermer dans les attributions purement
matrielles d'une charge qui devient un mtier. Chacun des hommes qui
composaient la cour et le gouvernement de l'empereur avait sans doute
une nature d'esprit et des sentiments particuliers. Quelques-uns
exeraient silencieusement des vertus, quelques autres cachaient des
dfauts ou mme des vices; mais les uns et les autres n'apparaissaient
qu'au commandement, et malheureusement pour les hommes de ce temps.
Bonaparte croyant tirer un plus grand parti du mal que du bien,
c'taient les mauvaises parties de la nature humaine qu'on pouvait le
plus avantageusement dcouvrir. Il aimait  apercevoir les cts
faibles, dont il s'emparait. L o il ne voyait point de vices, il
encourageait les faiblesses, ou, faute de mieux, il excitait la peur,
afin de se trouver toujours et constamment le plus fort. Ainsi, il
aimait assez que Cambacrs, au travers de certaines qualits vraiment
distingues, laisst percer un assez sot orgueil, et se donnt la
rputation d'une sorte de licence de moeurs, qui balanait la justice
qu'on rendait  ses lumires et  son quit naturelle. Il ne se
plaignait nullement de la molle immoralit de M. de Talleyrand, de sa
lgre insouciance, du peu de prix qu'il attachait  l'estime publique.
Il s'gayait sur ce qu'il appelait la niaiserie du prince de Neuchatel,
sur la flatterie servile de M. Maret. Il tirait parti de cette soif
d'argent qu'il dvoilait lui-mme dans Savary, et de la scheresse du
caractre de Duroc. Il ne craignait point de rappeler que Fouch avait
t _jacobin_, et souvent mme il disait en souriant: Aujourd'hui, la
seule diffrence, c'est qu'il est un jacobin enrichi; mais c'est tout ce
qu'il me faut.

Ses ministres ne furent, devant lui et pour lui, que des commis plus ou
moins actifs, et dont je ne saurais que faire, disait-il encore, s'ils
n'avaient une certaine mdiocrit d'esprit ou de caractre. Enfin, si
on s'tait senti vraiment suprieur par quelque ct, il et fallu
s'efforcer de le dissimuler, et peut-tre que, le sentiment du danger
avertissant chacun, on a gnralement affect des faiblesses ou des
nullits qu'on n'avait point rellement.

De l l'embarras qu'prouveront ceux qui criront des mmoires sur cette
poque; de l, sans doute, l'accusation, non mrite mais plausible,
qu'on inventera contre eux, d'un air de malveillance rpandu dans leurs
jugements, d'une complaisance soutenue pour eux-mmes, et d'une extrme
svrit  l'gard des autres. Chacun dira son propre secret, sans avoir
pu dcouvrir celui de son voisin. La nature humaine n'est pourtant pas
si vicie, mais elle est gnralement un peu faible, et, dans l'tat de
socit, son gouvernement seul peut la fortifier.

La maison ecclsiastique de l'empereur tait sans influence. On lui
disait la messe chaque dimanche, et c'tait tout. J'ai dj parl du
cardinal Fesch. Vers 1807, nous vmes paratre  la cour M. de Pradt,
vque de Poitiers et, depuis, archevque de Malines. Il avait de
l'esprit et de l'intrigue, un langage  la fois verbeux et piquant
toutefois, passablement de bavardage, de la libralit dans les
opinions, une manire trop cynique de les exprimer. Il fut ml 
beaucoup de choses, sans jamais trop russir  rien. Il enveloppait
l'empereur lui-mme par ses paroles; peut-tre donnait-il de bons
conseils; mais, quand il obtenait d'en tre nomm l'excuteur, tout se
trouvait gt. La confiance et l'estime publique reculaient devant lui.

L'abb de Broglie, voque de Gand, obtint  bon march les honneurs de
la perscution.

L'abb de Boulogne, vque de Troyes, se montra tout aussi ardent 
prconiser le despotisme qu'on le voit aujourd'hui anim  s'efforcer de
se tirer de l'inaction o l'a rduit heureusement le gouvernement
constitutionnel du roi[68].

     [Note 68: J'ai parl ailleurs du cardinal Maury.]

Bonaparte se servait du clerg, mais il n'aimait pas les prtres. Il
avait contre eux des prventions philosophiques et un peu
rvolutionnaires. Je ne sais s'il tait diste ou athe. Il se moquait
assez volontiers dans son intimit de ce qui touchait la religion, et
je crois, d'ailleurs, qu'il donnait trop d'attention  ce qui se passait
dans ce monde pour s'occuper beaucoup de l'autre. J'oserais dire que
l'immortalit de son nom lui paraissait d'une bien autre importance que
celle de son me. Il se sentait une certaine aversion contre les dvots,
et il n'en parlait jamais qu'en les taxant d'hypocrisie. Quand les
prtres en Espagne eurent soulev les peuples contre lui, quand il
prouva une rsistance honorable de la part des vques de France, quand
il vit la cause du pape embrasse par beaucoup de monde, il fut tout 
fait confondu, et il lui arriva de dire plus d'une fois: Je croyais les
hommes plus avancs qu'ils ne le sont rellement.

La maison militaire de l'empereur tait considrable; mais, hors du
temps de guerre, elle avait auprs de lui des attributions qui prenaient
une forme civile. Dans le palais des Tuileries, il craignait les
souvenirs du champ de bataille; il dpaysa toutes les prtentions. Il
fit des gnraux chambellans; plus tard, il les fora de ne paratre
autour de lui qu'en habit de fantaisie brod et d'changer leur sabre
contre une pe de cour. Cette transformation dplut  beaucoup d'entre
eux, mais il fallut obir, et, de loup, s'efforcer de devenir berger. Il
y avait, au reste, une pense raisonnable dans cette volont. L'clat
des armes et en quelque sorte assomm les autres classes qu'il fallait
sduire; les moeurs soldatesques se trouvaient forcment adoucies, et,
de plus, certains marchaux rcalcitrants perdirent un peu de leurs
forces, en cherchant  acqurir de belles manires. Ils attrapaient dans
cet apprentissage une lgre teinte de ridicule; Bonaparte y trouvait
encore son compte.

Je crois pouvoir affirmer que l'empereur n'aimait aucun de ses
marchaux. Il disait assez volontiers du mal d'eux, et quelquefois du
mal assez grave. Il les accusait tous d'une grande avidit, qu'il
entretenait  dessein par des largesses infinies. Un jour, il les passa
en revue devant moi; il pronona contre Davout cette espce d'arrt dont
je crois avoir dj parl: Davout est un homme  qui je puis donner de
la gloire, il ne saura jamais la porter. En parlant du marchal Ney:
Il y a, disait-il, en lui une disposition ingrate et factieuse. Si je
devais mourir de la main d'un marchal, il y a  parier que ce serait
de la sienne. Il m'est rest, de ses discours, que Moncey, Brune,
Bessires, Victor, Oudinot ne lui apparaissaient que comme des hommes
mdiocres, destins pour toute leur vie  n'tre que des soldats titrs;
Massna, un homme un peu us, dont on voyait qu'il avait t jaloux.
Soult l'inquitait quelquefois. Habile, rude, orgueilleux, il ngociait
avec son matre, et disputait ses conditions. L'empereur imposait 
Augereau, qui avait plus de rusticit que de vraie fermet dans les
manires. Il connaissait et blessait assez impunment les prtentions
vaniteuses de Marmont, ainsi que la mauvaise humeur habituelle de
Macdonald. Lannes avait t son camarade, quelquefois ce marchal
voulait s'en souvenir; on le rappelait  l'ordre avec mnagement.
Bernadotte montrait plus d'esprit que les autres, il se plaignait sans
cesse, et,  la vrit, il tait souvent assez maltrait.

Toutefois la manire dont l'empereur contenait, satisfaisait ou choquait
impunment des hommes si altiers, si enfls de leur gloire, tait fort
remarquable. D'autres diront avec quelle habilet il sut les employer 
l'arme, et comme il tira d'eux de nouveaux rayons pour sa gloire en
s'emparant de la leur, et sachant trs rellement se montrer suprieur
 tous.

Je n'entrerai point dans la nomenclature des chambellans. L'Almanach
imprial peut me suppler  cet gard. Ils furent peu  peu ports  un
nombre considrable. Ils taient pris dans tous les ordres, dans toutes
les classes. Les plus assidus, les plus silencieux furent ceux qui
russirent le mieux; leur mtier tait assez pnible et fort ennuyeux.
Plus on approchait de la personne de l'empereur, plus la vie devenait
dsagrable. Les gens qui n'ont eu de commerce avec lui que par les
affaires n'ont pas une ide entire de ses inconvnients; il a toujours
mieux valu avoir  traiter avec son esprit qu'avec son caractre.

Je n'aurai pas non plus beaucoup  conter des femmes de cette poque.
Bonaparte rptait souvent ces paroles: Il faut que les femmes ne
soient rien  ma cour; elles ne m'aimeront point, mais j'y gagnerai du
repos. Il tint parole. Nous ornions ses ftes, c'tait  peu prs notre
seul emploi. Cependant, comme la beaut a des droits pour n'tre jamais
oublie, il me semble que quelques-unes de nos dames du palais mritent
qu'on les indique ici. Madame de Motteville, dans ses Mmoires,
s'arrte quelquefois pour signaler les plus belles femmes de son temps.
Je ne veux pas passer sous silence celles du mien.

 la tte de la maison de l'impratrice se trouvait madame de la
Rochefoucauld. C'tait une petite femme contrefaite, point jolie, mais
dont le visage ne manquait pas d'agrments. Elle avait de grands yeux
bleus, orns de deux sourcils noirs qui lui allaient trs bien; de la
vivacit, de la hardiesse et de l'esprit de conversation; un peu de
scheresse, mais, au fond, de la bont, de l'indpendance et de la
gaiet dans l'esprit. Elle n'aimait ni ne hassait personne  la cour,
vivait bien avec tous, ne regardait srieusement  rien. Elle pensait
avoir fait honneur  Bonaparte en entrant dans sa cour, et,  force de
le dire, elle vint  bout de le persuader, ce qui fit qu'on eut pour
elle des gards. Elle s'occupait beaucoup du soin de rparer sa fortune,
qui tait fort dlabre; elle obtint plusieurs ambassades pour son mari,
et maria sa fille au cadet des princes de la maison Borghse. L'empereur
trouvait qu'elle manquait de dignit, et il n'avait point tort; mais il
prouvait quelque embarras devant elle, parce qu'elle lui rpondait
assez vertement, et qu'il n'avait nulle ide du ton qu'il faut
conserver avec une femme. L'impratrice la craignait un peu; sa lgret
habituelle avait comme une sorte de nuance imprieuse. Elle conserva, au
milieu de cette cour, une grande fidlit  d'anciens amis qui avaient
des opinions opposes, si ce n'est aux siennes, du moins  celles qu'on
devait lui supposer, vu le rang qui la dcorait. Elle tait belle-fille
du duc de Liancourt; elle a quitt la cour au moment du divorce; elle
est morte  Paris, depuis la Restauration.

Madame de la Valette, dame d'atours, tait fille du marquis de
Beauharnais. La petite vrole, qui avait un peu gt son teint, lui
laissait encore un visage agrable, quoiqu'il et peu de mouvement. Sa
douceur tenait de la nonchalance; une petite pointe de vanit courte la
proccupait souvent. Son esprit avait peu d'tendue, sa conduite tait
rgulire. Comme dame d'atours, elle n'exerait aucune fonction, parce
que madame Bonaparte ne voulait point qu'on se mlt de ce qui
concernait sa toilette. En vain, l'empereur voulait exiger que madame de
la Valette rglt les comptes, ordonnt les dpenses, se mt  la tte
des achats; il fallait cder sur ce point, et renoncer  apporter de
l'ordre dans tout cela. Madame de la Valette ne se sentait pas la force
de dfendre,  l'gard de sa tante, les droits de sa place. Elle se
bornait donc  remplacer madame de la Rochefoucauld, quand la maladie
loignait celle-ci de la cour. Tout le monde sait ce que le malheur et
l'amour conjugal ont dvelopp en elle de courage et d'nergie.

En tte des dames du palais, on mettait madame de Luay, comme la plus
ancienne de toutes. En 1806, elle n'tait dj plus de la premire
jeunesse. C'est une douce et simple personne, de mme que son mari, qui
fut prfet du palais. Elle a mari sa fille au fils cadet du comte de
Sgur, et l'a perdue depuis.

Mon nom arrivait ordinairement aprs. J'ai envie de me dessiner un peu
moi-mme; je crois que je dirai assez bien la vrit. J'avais
vingt-trois ans, quand j'arrivai  cette cour. Je n'tais point jolie,
cependant je ne manquais pas d'agrments. La grande parure m'allait
bien, mes yeux taient beaux, mes cheveux noirs, mes dents belles, mon
nez et mon visage trop forts pour une taille assez agrable, mais un peu
petite. Je passais  la cour pour une personne d'esprit, c'tait
presque un tort. Au fait, je n'en manquais point, non plus que de
raison; mais il y a beaucoup dans mon me, et un peu dans ma tte, un
certain degr de chaleur qui prcipite mes paroles et mes actions, et me
fait faire des fautes qu'une personne, moins raisonnable peut-tre, et
plus froide, viterait. On se trompa assez souvent sur moi  cette cour.
J'tais active, on me crut intrigante. J'tais curieuse de connatre les
personnages importants, on me taxa d'ambition. Je suis trop capable de
dvouement aux personnes et aux choses qui me paraissent droites, pour
mriter la premire accusation, et ma fidlit  des amis malheureux
rpond  la seconde. Madame Bonaparte se fiait un peu plus  moi qu'
une autre, elle m'a compromise; on s'en aperut assez vite, et personne
ne m'envia beaucoup l'avantage onreux de ses confidences. L'empereur,
qui commena par m'aimer assez, causa plus d'inquitude. Je ne tirai
gure parti de cette bienveillance. Ce sentiment toutefois me flattait,
et m'inspira de la reconnaissance; je cherchai  lui plaire tant que je
l'aimai. Ds que je fus dtrompe sur son compte, je reculai; la feinte
est absolument hors de mon caractre.

J'apportai  la cour un trop grand fonds de curiosit. Cette cour me
paraissait un thtre si trange, que je regardais attentivement, et que
je questionnais pour me rendre compte. On pensa souvent que c'tait pour
agir; dans les palais, on ne croit  aucune action _gratis_. Le _cui
bono_ s'y rpte sur tous les tons[69].

     [Note 69: J'ai connu un homme qui se prononait toujours
     trs srieusement, avant de dterminer quelles visites il
     ferait dans la soire.]

Le mouvement de mon esprit m'a bien aussi expose quelquefois. Il ne
manquait cependant pas d'ordre, mais j'tais fort jeune, trs naturelle
parce que j'avais t trs heureuse; rien en moi n'tait encore assez
pos; et mes bonnes qualits m'ont quelquefois nui comme mes dfauts. Au
milieu de tout cela, j'ai trouv des gens qui m'ont aime et  qui, sous
quelque rgime que je me trouve, je conserverai un tendre souvenir. Un
peu plus tard, je finis par souffrir de mes esprances trompes, de mes
affections dues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs. De plus,
ma sant s'altra; je fus fatigue de cette vie agite, dgote de ce
que j'entrevoyais, dsenchante sur les hommes, claire sur les choses.
Je m'loignai, heureuse de retrouver dans mon intrieur des sentiments
et des jouissances qui ne me trompaient point. J'aimais mon mari, ma
mre, mes enfants, mes amis; je n'eusse point voulu renoncer  la
douceur de leur commerce; je gardai au travers des devoirs si nombreux
et si purils de ma place, une sorte de libert. Enfin, on s'aperut
trop quand j'aimais et quand j'avais cess d'aimer. C'tait la plus
haute maladresse dont on pt se rendre coupable envers Bonaparte. Ce
qu'il craignait le plus au monde, c'est que prs de lui on exert, on
apportt seulement la facult de le juger.

Madame de Canisy, ne Canisy, petite-nice de M. de Brienne, ancien
archevque de Sens, tait parfaitement belle, quand elle parut  cette
cour. Grande, bien faite, avec des cheveux et des yeux fort noirs, de
jolies dents, un nez aquilin et rgulier, le teint un peu brun et anim,
sa beaut avait quelque chose d'imposant, mme d'un peu altier.

Madame Maret tait trs belle; son visage rgulier tait aussi fort
joli. Elle paraissait vivre en grande intelligence avec son mari. M.
Maret lui a souffl une partie de son ambition. J'ai rarement vu une
vanit plus nave et plus inquite. Elle se montrait jalouse de toute
privaut, ne tolrait la supriorit de rang que chez les princesses.
Ne obscurment, elle ambitionnait les distinctions les plus leves.
Quand l'empereur accorda le titre de comtesse  toutes les dames du
palais, madame Maret fut comme humilie de cette parit: elle s'entta 
ne point porter ce titre, et demeura simplement madame Maret, jusqu'au
moment o son mari obtint le titre de duc de Bassano. Elle et madame
Savary furent les femmes les plus lgantes de notre cour. La dpense de
leur toilette a, dit-on, pass la somme de cinquante mille francs par
an. Madame Maret ne trouvait point que l'impratrice la distingut assez
des autres; elle se ligua souvent avec les Bonapartes contre elle. On la
craignait et on se dfiait d'elle avec assez de raison. Elle redisait
une foule de choses qui, par son mari, arrivaient  l'empereur et qui
nuisaient beaucoup. Elle et M. Maret eussent voulu qu'on leur ft une
vritable cour, et bien des gens se prtaient  cette fantaisie. Comme
je me montrai assez loin d'y vouloir consentir, madame Maret me prit en
loignement, et elle m'a suscit un assez bon nombre de petites
traverses.

Qui voulait nuire auprs de Bonaparte tait  peu prs sr de russir.
Il ne doutait jamais du mal. Il n'aimait point madame Maret, il la
jugeait trop svrement, mais il acceptait cependant tout ce qu'il
savait lui arriver par elle. Je la crois une des personnes qui auront le
plus souffert de la chute de ce grand chafaudage imprial qui nous a
tous, plus ou moins, mis  terre. Pendant le premier sjour du roi 
Paris, de 1814  1815, on a fortement accus, et avec assez de
fondement, M. le duc de Bassano d'avoir conserv une correspondance
secrte avec l'empereur  l'le d'Elbe, et de l'avoir tenu au courant de
l'tat des choses en France; ce qui lui fit croire qu'il pouvait encore
une fois s'offrir aux Franais pour les gouverner. Napolon revint donc,
et son arrive subite croisa et contrecarra la rvolution que
prparaient Fouch et Carnot.

Ceux-ci, forcs d'accepter Bonaparte, le contraignirent pendant les
Cent-Jours  rgner dans le systme qu'ils lui imposaient. L'empereur
voulut reprendre prs de lui M. Maret, auquel il avait tant de motifs de
se fier; mais Fouch et Carnot le repoussrent vivement, comme un homme
inutile, et qui ne se montrerait dans les affaires que la crature
dvoue  son matre. Et ce qui donne une ide de l'tat de
_garrottement_ dans lequel,  cette poque, ces hommes rvolutionnaires
tinrent le lion musel, c'est que Carnot osa rpondre ces paroles  la
proposition que fit l'empereur d'introduire M. Maret dans le ministre:
Non, assurment non; les Franais ne veulent point voir _deux Blacas_
dans une anne, faisant allusion au comte de Blacas, que le roi avait
ramen d'Angleterre, et qui avait prs de lui tout le crdit d'un
favori.

 la seconde chute de Bonaparte, M. et madame Maret s'empressrent de
quitter Paris. Le mari a t banni, ils se sont retirs  Berlin. Depuis
quelques mois, madame Maret, de retour  Paris, travaille  obtenir le
rappel de son mari. Il se pourrait qu'elle l'obtnt de la bont du
roi[70].

     [Note 70: crit au mois de Juin 1819.]

La vanit du rang n'tait pas, au reste, renferme dans la seule madame
Maret. Nous en avons vu la marchale Ney aussi fortement atteinte. Nice
de madame Campan, premire femme de chambre de la reine, fille de madame
Augui, aussi femme de chambre, assez mdiocrement leve, bonne et
douce femme, mais un peu enivre des dignits qui peu  peu la
dcorrent, elle nous donna bien de temps  autre le spectacle de
l'talage d'une foule de prtentions qui, aprs tout, ne choquaient
point trop chez elle, parce qu'elles s'appuyaient sur la grande
rputation militaire de son mari. L'orgueil de celui-ci avait quelque
chose d'assez rude, et justifiait celui de sa femme, qui l'avait adopt
comme un bien de communaut. Madame Ney, depuis duchesse d'Elchingen,
plus tard princesse de la Moskowa, tait au fond trs bonne personne,
incapable de dire ou faire mal, peut-tre aussi assez peu capable de
dire ou faire bien, paisible, et jouissant, surtout avec ses infrieurs,
des vanits de son rang. Elle s'affligea rellement, lors de la
Restauration, de certains changements de sa situation, du ddain des
dames de la cour du roi; elle rapportait ses plaintes  son mari, et
peut-tre n'a-t-elle pas peu contribu  l'irriter contre un nouvel tat
de choses qui ne le dplaait pas prcisment, mais qui les exposait 
de petites humiliations journalires, trs indpendantes de la volont
royale. Depuis la mort de son mari, elle s'est retire en Italie avec
trois ou quatre garons et une fortune bien moins considrable qu'on ne
l'et suppos. Elle avait pris l'habitude d'un extrme luxe: je l'ai vue
aller aux eaux avec une maison entire, afin d'tre servie  son gr: un
lit, des meubles  elle, une argenterie de voyage faite tout exprs, une
suite de fourgons, nombre de courriers, disant que la femme d'un
marchal de France ne pouvait voyager autrement. Sa maison tait une des
plus somptueusement meubles; elle lui cota, d'achat et d'ameublement,
onze cent mille francs. La marchale Ney tait maigre, grande; elle
avait des traits un peu forts, de beaux yeux, une physionomie douce et
agrable, une trs jolie voix.

Parmi nos belles femmes, on remarquait encore la marchale Lannes,
depuis duchesse de Montebello. Son visage a quelque chose de virginal;
ses traits sont doux et rguliers, son teint d'un blanc charmant. Sage,
bonne pouse, excellente mre, elle fut toujours froide, assez sche et
silencieuse dans le monde. L'empereur la donna pour dame d'honneur 
l'archiduchesse, qui la prit en passion et qu'elle a gouverne. Aprs
l'avoir accompagne lors de son retour  Vienne, elle est revenue 
Paris, o elle vit paisiblement, entirement occupe de ses enfants.

Le nombre des dames du palais, peu  peu, devint considrable, et, en
somme, il se trouve trs peu  dire sur tant de femmes qui jourent
toutes un si faible rle. J'ai parl de mesdames de Montmorency, de
Mortemart, de Chevreuse. Il ne me resterait qu' nommer mesdames de
Talhouet, Lauriston, de Colbert, Marescot, etc., bonnes, douces, simples
personnes, et d'un extrieur ordinaire, ou qui n'taient plus jeunes. Il
en serait de mme d'une foule d'Italiennes et de Belges qui venaient
passer  Paris les deux mois de leur service, et qui se montraient, 
peu prs toutes, silencieuses et dpayses. En gnral, on avait assez
gard  la beaut ou  la jeunesse dans le choix des dames du palais:
elles taient toujours mises avec une extrme recherche. Quelques-unes
vivaient silencieusement et indiffremment dans cette cour, d'autres y
recevaient des hommages avec plus ou moins de facilit et de plaisir.
Tout se passait sans bruit, parce que Bonaparte n'aimait que celui qu'il
faisait. Et encore lui prenait-il, soit pour lui, soit pour les autres,
certaines fantaisies de pruderie. Il ne se souciait, autour de lui, ni
des dmonstrations de l'amiti, ni des vivacits de la haine. Dans une
vie si pleine, si ordonne, si discipline, il n'y avait pas beaucoup
de chances pour l'une ni pour l'autre.

Parmi les personnes dont l'empereur avait compos les _maisons_ de sa
famille, il se trouvait aussi des femmes distingues; mais,  la cour,
elles avaient encore moins d'importance que nous.

Auprs de sa mre, on vivait, je crois, fort ennuyeusement; paisiblement
et simplement auprs de madame Joseph Bonaparte. Madame Louis Bonaparte
s'entourait de ses compagnes de pension, et conservait avec elles,
autant qu'elle le pouvait, la familiarit de leurs jeunes annes. Chez
madame Murat, tout tait rgl, mme un peu guind, mais prescrit avec
ordre et justice. L'opinion publique a cru pouvoir juger lgrement ce
qui se passait chez la princesse Borghse; sa conduite jetait un reflet
fcheux sur les jeunes et jolies femmes qui formaient sa cour.

Il ne sera peut-tre pas inutile de s'arrter aussi quelques moments sur
les personnages distingus dans les lettres et dans les arts, et sur les
ouvrages qui parurent depuis la fondation du Consulat jusqu' cette
anne 1806. Parmi les premiers, j'en trouve quatre d'abord dont je puis
parler avec un peu de dtail[71].

     [Note 71: Jacques Delille, M. de Chateaubriand, madame de
     Stal, madame de Genlis.]

Jacques Delille, que nous connaissons plus habituellement sous le titre
de l'abb de Delille, avait vu s'couler les plus belles annes de sa
vie dans les temps qui ont prcd notre Rvolution. Il unissait 
l'clat d'un grand talent les agrments d'un esprit aimable et d'un
caractre plein de charme. Il acquit dans le monde le titre d'abb,
parce qu'autrefois il suffisait pour donner un rang; il l'a quitt
depuis la Rvolution, pour pouser une personne point mal ne, mdiocre,
assez peu agrable, mais dont les soins lui taient devenus ncessaires.
Accueilli toujours par la meilleure compagnie de Paris, trs bien trait
de la reine Marie-Antoinette, combl de bonts par Mgr le comte
d'Artois, il ne connut gure que les douceurs de l'tat d'homme de
lettres. Il fut aim, ft, soign; il avait une grce et une fine
navet d'esprit tout  fait remarquables. Rien n'tait comparable  la
magie de sa diction; quand il rcitait des vers, on se disputait le
plaisir de l'entendre. Les scnes sanglantes de la Rvolution
effarouchrent cette me jeune et douce; il migra, et reut partout en
Europe un accueil qui consola son exil. Cependant, quand Bonaparte eut
rtabli l'ordre en France, M. Delille dsira d'y rentrer, et il vint 
Paris avec sa femme, dj g, presque aveugle, mais toujours
parfaitement aimable et charg de beaux ouvrages qu'il tenait  publier
dans sa patrie. On le rechercha de nouveau, les gens de lettres se
pressrent autour de lui, Bonaparte lui fit faire quelques avances. La
chaire dans laquelle il professait avec beaucoup de talent les principes
de la littrature franaise lui fut rendue, des pensions lui furent
offertes, comme prix de quelques vers louangeurs. Mais M. Delille,
voulant conserver la libert de ses souvenirs, qui l'attachaient
irrvocablement  la maison de Bourbon, se retira dans un quartier
cart, chappa aux caresses et aux offres, et, se livrant exclusivement
au travail, il rpondit  tout par ses vers de _l'Homme des champs_:

        Auguste triomphant pour Virgile fut juste.
        J'imitai le pote, imitez donc Auguste,
        Et laissez-moi sans nom, sans fortune et sans fers,
        Rver au bruit des eaux, de la lyre et des vers[72].

     [Note 72: Nous emes de lui, dans l'espace de quelques
     annes, les traductions de _l'nide_ et du _Paradis perdu_,
     _l'Homme des champs_, _l'Imagination_, quelques autres pomes
     encore, et enfin _la Piti_, qui ne parut que cartonne, par
     ordre de la police.]

Si Bonaparte conut quelque humeur de cette rsistance, il ne le
tmoigna point; l'estime et l'affection gnrale furent l'gide qui
couvrit toujours l'aimable pote. Il vcut donc paisible et mourut trop
tt, puisque, avec les sentiments qu'il a conservs, il n'a pas joui du
retour des princes qu'il n'avait cess d'aimer.

Dans le temps que Bonaparte n'tait encore que consul, et qu'il
s'amusait  poursuivre jusqu'aux plus petites vidences, il eut
fantaisie de se faire voir  M. Delille, esprant peut-tre le gagner,
ou du moins l'blouir. Madame Bacciochi fut charge d'inviter le pote 
passer une soire chez elle; quelques personnes, parmi lesquelles je me
trouvais, furent convies. Le premier consul survint. Il y avait bien
dans son entre quelque chose de l'appareil clatant de Jupiter Tonnant,
car il tait environn d'un grand nombre d'aides de camp qui se
rangrent en haie, ne se montrant pas peu surpris de voir leur gnral
se dranger, pour faire des frais auprs de ce chtif vieillard, vtu
d'un habit noir, et que, je crois, ils effrayaient un peu. Bonaparte,
par contenance, se plaa  une table de jeu, o il me fit appeler.
J'tais dans ce salon la seule femme dont le nom ne ft point inconnu 
M. Delille, et je compris que Bonaparte m'avait choisie comme le lien
entre le temps du pote et celui du consul. Je m'efforai d'tablir une
sorte de relation; Bonaparte consentit  ce que la conversation ft
littraire, et d'abord notre pote ne parut point insensible aux
prvenances d'un tel personnage. Tous deux s'animrent, mais chacun  sa
manire; je remarquai bientt que ni l'un ni l'autre ne parvenaient 
produire l'effet rciproque auquel ils prtendaient tous deux. Bonaparte
aimait  parler, M. Delille tait un peu bavard et fort conteur; ils
s'interrompaient mutuellement, ils ne s'coutaient point, leurs discours
se choquaient au lieu de se rpondre; ils taient habitus tous deux 
tre lous; ils se sentirent avertis promptement qu'ils ne gagneraient
rien l'un sur l'autre, et finirent par se sparer assez fatigus, et
peut tre mcontents.

Aprs cette soire, M. Delille disait que la conversation du consul
sentait _la poudre  canon_; Bonaparte trouvait que le vieux pote
_radotait l'esprit_.

Je ne sais pas bien les particularits de la jeunesse de M. de
Chateaubriand. Ayant migr avec sa famille, il connut en Angleterre M.
de Fontanes, qui vit ses premiers manuscrits, et le fortifia dans
l'intention d'crire.  son retour en France, il reprit ses relations
avec lui, et je crois bien qu'il fut prsent au premier consul par M.
de Fontanes. Ayant publi _le Gnie du christianisme_, lors du concordat
de 1801, il crut devoir ddier son ouvrage au _restaurateur de la
religion_. Il tait peu riche; ses gots, la nature un peu dsordonne
de son caractre, un fonds d'ambition assez fort, quoique vague, une
excessive vanit lui inspirrent le dsir et le besoin de se rattacher 
quelque chose. Je ne sais pas bien sous quel titre il fut employ dans
une lgation  Rome. Il s'y conduisit toutefois imprudemment; il blessa
Bonaparte. L'humeur qu'il lui causa, jointe  l'indignation qu'il
prouva de la mort de M. le duc d'Enghien, les brouillrent
compltement. M. de Chateaubriand, de retour  Paris, se vit entour de
femmes qui le salurent et l'exaltrent comme une victime; il embrassa
assez vivement le systme d'opinion qu'il a suivi depuis; il n'tait ni
dans son got, ni dans son talent, d'chapper au monde et de se faire
oublier. Devenu un objet de surveillance, il en tira vanit. Ceux qui
prtendent le connatre intimement disent que si Bonaparte, au lieu de
le poursuivre, avait paru vouloir rendre plus de justice  son mrite,
il l'et depuis, et toujours, sduit facilement. L'crivain n'et point
t insensible  des louanges venues de si haut. Je rapporte cette
opinion, sans assurer qu'elle soit fonde; je sais bien qu'elle tait
celle de l'empereur, qui disait assez volontiers: Mon embarras n'est
point d'acheter M. de Chateaubriand, mais de le payer ce qu'il
s'estime. Quoi qu'il en soit, il se tint  part, et ne frquenta que
les cercles d'opposition. Son voyage en terre sainte le fit oublier
pendant quelque temps; il reparut tout  coup, et publia _les Martyrs_.
Les ides religieuses qu'on retrouvait  chaque page de ses ouvrages,
ornes du coloris de son brillant talent, firent de ses admirateurs
comme une secte, et lui suscitrent des ennemis parmi les crivains
philosophiques. Les journaux le lourent et l'attaqurent; il s'tablit
sur lui une sorte de controverse, quelquefois assez amre, que
l'empereur favorisa, parce que, disait-il, cette controverse occupe la
belle socit.

 l'poque o _les Martyrs_ parurent, une manire de conspiration
royaliste clata en Bretagne.

Un des cousins de M. de Chateaubriand, convaincu d'y avoir tremp, fut
conduit  Paris, jug et condamn  mort. J'tais lie avec des amis
intimes de M. de Chateaubriand; ils me l'amenrent, et m'engagrent, de
concert avec lui,  solliciter, par le moyen de l'impratrice, la grce
de son parent. Je lui demandai de me donner une lettre pour l'empereur;
il s'y refusa, en me montrant une grande rpugnance, mais il consentit 
crire  madame Bonaparte. Il me donna, en mme temps, un exemplaire des
_Martyrs_, esprant que Bonaparte parcourrait le livre et s'adoucirait
en faveur de l'auteur. Comme je n'tais pas sre que ce motif sufft
pour apaiser l'empereur, je rpondis  M. de Chateaubriand que je lui
conseillais d'essayer de plusieurs moyens  la fois. Vous tes parent,
lui dis-je, de M. de Malesherbes; c'est un nom qu'on peut prononcer
devant qui que ce soit avec la certitude d'obtenir gard et respect[73].
Essayons de le faire valoir, et appuyez-vous sur lui en crivant 
l'impratrice.

     [Note 73: Bonaparte a rendu  madame de Montboissier,
     migre rentre, une partie de ses biens, par la raison
     qu'elle tait fille de M. de Malesherbes.]

M. de Chateaubriand me causa une vive surprise en repoussant ce conseil.
Il me laissa entrevoir que son amour-propre serait bless s'il
n'obtenait pas personnellement ce qu'il demandait. Son orgueil d'auteur
l'emportait visiblement sur le reste, et voulait arriver jusqu'
l'empereur. Il n'crivit donc pas prcisment ce que j'aurais voulu; je
ne laissai pas de porter sa lettre. Je l'appuyai de mon mieux, je parlai
mme  l'empereur, et je saisis un bon moment pour lui lire quelques
pages des _Martyrs_; enfin je rappelai M. de Malesherbes.

Vous tes un avocat qui ne manque point d'habilet, me dit l'empereur,
mais vous savez mal toute cette affaire. J'ai besoin de faire un
exemple en Bretagne; il tombera sur un homme assez peu intressant; car
le parent de M. de Chateaubriand a une mdiocre rputation. Je sais, 
n'en pouvoir douter, qu'au fond son cousin ne s'en soucie gure, et ce
qui me le prouve mme, c'est la nature des dmarches qu'il vous fait
faire. Il a l'enfantillage de ne point m'crire,  moi; sa lettre 
l'impratrice est sche et un peu hautaine; il voudrait m'imposer
l'importance de son talent. Je lui rponds par celle de _ma politique_,
et, en conscience, cela ne doit point l'humilier. J'ai besoin de faire
un exemple en Bretagne, pour viter une foule de petites perscutions
politiques. Ceci donnera  M. de Chateaubriand l'occasion d'crire
quelques pages pathtiques qu'il lira dans le faubourg Saint-Germain.
Les belles dames pleureront, et vous verrez que cela le consolera.

Il tait impossible d'branler une volont exprime d'une manire qui
vous djouait ainsi. Tout ce que l'impratrice et moi nous tentmes fut
inutile, et la condamnation fut excute. Le jour mme, je reus un
petit billet de M. de Chateaubriand, qui, malgr moi, me rappela les
paroles de Bonaparte. Il m'crivait qu'il avait cru devoir assister  la
mort de son parent, et qu'il avait frissonn en voyant des chiens se
dsaltrer, aprs, dans son sang. Tout le billet tait crit sur ce ton.
J'tais mue, il me glaa; je ne sais si c'est moi ou lui qu'il faut
accuser. Peu de jours aprs, M. de Chateaubriand, en grand deuil, ne
paraissait point fort afflig, mais son irritation contre l'empereur
s'tait fortement accrue.

Cet vnement me mit en relation avec lui. Ses ouvrages me plaisaient,
sa prsence troubla mon got pour eux. Il tait, et il est encore, fort
gt par une partie de la socit, surtout par les femmes. Il impose 
qui le frquente un assez grand embarras, parce qu'on voit promptement
qu'on n'a rien  lui apprendre sur ce qu'il vaut. Partout il prend la
premire place, s'y trouve  l'aise, et alors devient assez aimable.
Mais ses paroles, qui annoncent une imagination vive, dcouvrent en mme
temps un fonds de scheresse de coeur, et une personnalit peu ou point
dissimule. Ses ouvrages sont religieux, ses paroles n'indiquent pas
toujours de saintes convictions. Il est srieux quand il crit; il
manque de gravit dans son attitude. Sa figure est belle, sa taille un
peu contrefaite, et il est minutieux et affect dans sa toilette. Il
paratrait que ce qu'il aime le mieux de l'amour, c'est ce qu'on appelle
communment _les bonnes fortunes_. L'vidence est ce qu'il prfre 
tout, il a des adeptes plutt que des amis; enfin j'ai conclu de tout ce
que j'ai vu qu'il valait mieux le lire que le connatre. Plus tard, je
raconterai ce qui lui arriva au sujet des prix dcennaux.

J'ai  peine vu madame de Stal, mais j'ai t entoure de personnes qui
l'ont beaucoup connue. Ma mre et quelques-unes de mes parentes la
frquentrent dans sa jeunesse, et m'ont souvent racont que, ds ses
premires annes, elle annona un caractre qui devait la placer en
dehors de presque toutes les habitudes sociales.  l'ge de quinze ans,
son esprit dvorait dj les lectures les plus abstraites, les ouvrages
les plus passionns. Le fameux Franclieu de Genve, la trouvant un jour
avec un volume de J.-J. Rousseau dans les mains, et entoure de livres
de tout genre, dit  sa mre, madame Necker: Prenez-y garde, vous
rendrez votre fille folle, ou imbcile. Ce jugement svre ne se
ralisa sur aucun des deux points; on peut dire cependant qu'il y a bien
eu quelque sorte d'garement de l'esprit dans la manire dont madame de
Stal a entendu son mtier de femme au milieu du monde. Entoure chez
son pre d'un cercle compos de ce que la ville offrait d'hommes
clbres dans tous les genres, excite par les conversations qu'elle
entendait, et par sa propre nature, ses facults intellectuelles se
dvelopprent  l'excs peut-tre. Elle prit le got de cette brillante
controverse qu'elle a tant pratique depuis, et o elle se montra si
piquante et si distingue. C'tait une personne anime jusqu'
l'agitation, parfaitement vraie et naturelle, qui sentait avec force et
exprimait avec feu. Tourmente par une imagination qui la consumait,
trop ardente  l'clat et au succs, gne par les lois de la socit
qui contiennent les femmes dans un cercle born, elle brava tout,
surmonta tout, et souffrit beaucoup de cette lutte orageuse entre le
dmon qui la poussait, et les convenances qui ne purent la retenir.

Elle eut le malheur d'tre excessivement laide et de s'en affliger, car
il semblait qu'elle portt au dedans d'elle le besoin de tous les
succs. Avec un visage passable, peut-tre et-elle t plus heureuse,
parce qu'elle et t plus calme. Il y avait dans son me trop
d'habitudes passionnes pour qu'elle n'ait pas beaucoup aim, trop
d'imagination dans son esprit pour qu'elle n'ait pas cru souvent qu'elle
aimait. La clbrit qu'elle acquit lui attira des hommages, sa vanit
s'en rjouit. Quoiqu'elle et un grand fonds de bont, elle a excit la
haine et l'envie; elle effrayait les femmes, elle blessait une foule
d'hommes auxquels elle se croyait suprieure. Cependant quelques amis
lui sont demeurs fidles, et son dvouement,  elle, tait toujours
complet.

Quand Bonaparte parvint au consulat, on sait quelle clbrit madame de
Stal avait dj acquise par ses opinions, sa conduite et ses ouvrages.
Un personnage tel que Bonaparte excita la curiosit, et d'abord un peu
l'enthousiasme, d'une femme si veille sur tout ce qui tait
remarquable. Elle se passionna pour lui, le chercha, le poursuivit
partout. Elle crut que le concours heureux de tant de qualits
distingues, de tant de circonstances favorables, devaient chez lui
tourner au profit de la libert, son idole favorite; mais elle
effaroucha promptement Bonaparte, qui ne voulait tre ni observ ni
devin. Madame de Stal, aprs l'avoir inquit, lui dplut. Il reut
ses avances froidement; il la dconcerta par des paroles fermes et
quelquefois sches. Il blessa quelques-unes de ses opinions; une sorte
de dfiance s'tablit entre eux, et, comme ils taient tous deux
passionns, cette dfiance ne tarda point  se changer en haine.

 Paris, madame de Stal recevait beaucoup de monde, on traitait chez
elle avec libert toutes les questions politiques. Louis Bonaparte, fort
jeune, la visitait quelquefois, et prenait plaisir  sa conversation;
son frre s'en inquita, lui dfendit cette socit, et le fit
surveiller. On y voyait des gens de lettres, des publicistes, des hommes
de la Rvolution, des grands seigneurs. Cette femme, disait le premier
consul, apprend  penser  ceux qui ne s'en aviseraient point, ou qui
l'avaient oubli. Et cela tait assez vrai. La publication de certains
ouvrages de M. Necker acheva de l'irriter; il la bannit de France, et se
fit un tort rel par cet acte de perscution si arbitraire. Bien plus,
comme rien n'chauffe comme une premire injustice, il poursuivit mme
les personnes qui crurent devoir lui rendre des soins dans son exil. Ses
ouvrages,  l'exception de ses romans, furent tronqus en paraissant en
France; tous les journaux eurent l'ordre d'en dire du mal; on s'acharna
sur elle sans aucune gnrosit. Tandis qu'elle tait repousse de son
pays, les trangers l'accueillaient avec distinction. Son talent se
fortifia des traverses de sa vie, et parvint  un degr d'lvation que
beaucoup d'hommes lui auraient envi. Si madame de Stal avait su
runir  la bont de son coeur,  l'clat, je dirais presque de son
gnie, les avantages d'une vie tranquille, elle et vit la plupart de
ses malheurs, et saisi de son vivant le rang distingu qu'on ne pourra
lui refuser longtemps parmi les crivains de son sicle. Il y a dans ses
ouvrages des aperus levs, forts et utiles, une chaleur qui vient de
l'me, une vivacit d'imagination quelquefois excessive; elle manque de
clart et de got. En lisant ses crits, on voit qu'ils sont les
rsultats d'une nature agite que l'ordre et la rgularit fatiguaient
un peu. Sa vie ne fut point prcisment celle d'une femme, et ne pouvait
pas tre celle d'un homme; le repos lui a manqu; c'est une privation
sans remde pour le bonheur, et mme pour le talent.

Aprs la premire Restauration, madame de Stal est rentre en France,
au comble de la joie de se retrouver dans sa patrie, et d'y apercevoir
l'aurore du rgime constitutionnel qu'elle avait tant souhait. Le
retour de Bonaparte la frappa de terreur. Elle se vit errante encore une
fois, mais son exil ne dura que _cent jours_. Elle reparut avec le roi;
elle tait heureuse, elle venait de marier sa fille au duc de Broglie,
qui unit  la considration de son nom celle que doit obtenir un esprit
sage et distingu; la libration de la France la satisfaisait; ses amis
l'entouraient, le monde se pressait autour d'elle. Ce fut  ce moment
que la mort la frappa,  l'ge de cinquante ans[74]. Le dernier ouvrage
qu'elle n'avait point termin, et qu'on a publi depuis sa mort, la fait
connatre entirement[75]. Cet ouvrage peint de mme aussi le temps o
elle a vcu, et donne une ide nette et juste du sicle qui l'a
enfante, qui pouvait seul la produire, et dont elle n'est pas un des
moindres rsultats.

J'ai quelquefois entendu Bonaparte parler de madame de Stal. La haine
qu'il lui portait tait bien un peu fonde sur cette sorte de jalousie
que lui inspiraient toutes les supriorits dont il ne pouvait se rendre
le matre, et ses discours taient souvent d'une amertume qui la
grandissait malgr lui, en le rapetissant lui-mme pour ceux qui
l'coutaient dans la plnitude de leur raison.

     [Note 74: En 1817.]

     [Note 75: _Considrations sur la Rvolution franaise_
     (P. R.)]

Tandis que madame de Stal pouvait se plaindre si justement des
poursuites dont elle fut l'objet, il est une autre femme assurment trs
infrieure, et moins clbre, qui n'eut qu' se louer de la protection
que l'empereur lui accorda. Ce fut madame de Genlis.  la vrit, il ne
trouva chez elle ni talent ni opinions qui lui fussent contraires. Elle
avait aim et exalt la Rvolution; elle sut profiter de toutes ses
liberts. Devenue vieille, un peu prude et dvote, elle s'attacha 
l'ordre, et manifesta par cette raison, ou sous ce prtexte, une
profonde admiration pour Bonaparte. Il en fut flatt; il lui donna une
pension, et l'autorisa  une sorte de correspondance avec lui, dans
laquelle elle l'avertissait de ce qu'elle lui croyait utile, et lui
apprenait de l'ancien rgime ce qu'il voulait savoir. Elle aimait et
protgeait M. Five, alors fort jeune crivain; elle le fit entrer dans
cette correspondance, et ce fut ainsi qu'il s'tablit entre lui et
Bonaparte cette sorte de relation dont il s'est vant depuis. Tout en
tirant parti des admirations de madame de Genlis, Bonaparte la jugeait
assez bien. Il s'exprima une fois sur elle, devant moi, d'une manire
fort piquante, en disant  propos de cette espce de pruderie qui se
fait remarquer dans tous ses ouvrages: Quand madame de Genlis veut
dfinir la vertu, elle en parle toujours comme d'une dcouverte.

La Restauration n'a point rtabli de relations entre madame de Genlis et
la maison d'Orlans. M. le duc d'Orlans n'a voulu la voir qu'une fois.
Il s'est content de lui continuer la pension de l'empereur.

Ces deux femmes ne furent pas les seules qui publirent des ouvrages
sous le rgne de Bonaparte. J'en pourrais citer quelques-unes,  la tte
desquelles il faudrait mettre madame Cottin, si distingue par la
chaleur d'une imagination passionne qui se communiquait  son style;
madame de Flahault, qui pousa, au commencement de ce sicle, M. de
Souza, alors ambassadeur du Portugal, et qui a compos de jolis romans.
Il en est d'autres encore dont on trouvera les noms dans tous les
journaux du temps. Les romans se sont multiplis en France depuis trente
ans, et, par leur lecture seule, on peut assez bien saisir la marche
qu'a suivie l'esprit franais depuis la Rvolution. Le dsordre des
premires annes de cette rvolution dtournrent d'abord l'esprit de
foules ces jouissances auxquelles il ne prend intrt que lorsqu'il est
en repos. La jeunesse manqua communment d'ducation, les dissidences
des partis dtruisirent l'opinion publique. Dans le moment o ce grand
rgulateur avait entirement disparu, la mdiocrit put se montrer sans
inquitude; on risqua toute espce d'essais en littrature, et les
conceptions de l'imagination, toujours plus faciles  proportion
qu'elles sont plus bizarres, se publirent trs impunment. Les mes,
chauffes par les vnements, se livraient  une exaltation qu'on
retrouvait surtout dans l'invention des fables et dans le style de nos
romans. La libert, qui manquait aux hommes, peut seule dvelopper, avec
grandeur et profit pour le gnie, les motions que nos grands orages
politiques leur avaient fait prouver. Mais, dans tout les temps, sous
tous les rgnes, les femmes peuvent parler et crire sur l'amour, et
chez elles la disposition gnrale tourna au profit des ouvrages de ce
genre. Ce n'tait plus l'lgance rgulire de madame de la Fayette, la
recherche spirituelle et fine de madame Riccoboni; on ne s'amusa plus 
dcrire les usages des cours, les habitudes d'un tat de socit  peu
prs dtruit; mais on reprsenta des scnes fortes, des sentiments
passionns, la nature humaine aux prises avec des situations un peu
dsordonnes. On dvoila souvent le coeur dans ces fables animes, et
quelques hommes mme, pour donner le change  leurs sensations actives
et contenues, se livrrent aussi  ce genre de composition.

Au reste, il y a quelque chose de vrai et de naturel dans le ton des
ouvrages publis depuis l'poque dont nous parlons, et, mme dans les
romans, l'exaltation a plutt trop de force que d'affectation. Du moins,
elle n'est point, en gnral, dvie par un got faux. L'garement de
notre Rvolution a branl la socit franaise; plus tard cette socit
n'a pu se reformer sur les mmes errements. Chacun des individus qui la
composaient s'est non seulement dplac, mais a mme entirement chang.
Les usages purement de convention ont  peu prs disparu, et les
relations, les discours, les crits, les tableaux se sont ressentis de
cette diffrence. On a donc cherch des motions plus fortes et plus
vraies, parce que le malheur dveloppe l'habitude des sensations
profondes. Bonaparte ne fit rien reculer, mais il comprima. Le retour
d'un ordre rgulier dans le gouvernement ramena celui de ce que M. de
Fontanes appelait _les bonnes lettres_. On sentit que le bon got, la
dcence, la mesure devaient entrer pour quelque France, les modles
passs dont on cherchait  ne point s'carter, firent que tout ce qu'on
produisit fut en gnral marqu au coin de l'lgance et de la
correction. Tous ceux qui se mlaient d'crire crivaient  peu prs
bien; mais on se tenait dans une prudente mdiocrit, car c'est toujours
la force de la pense qui fait la premire qualit du gnie, et, quand
la pense se trouve restreinte, on se borne  perfectionner la
rdaction. On mit donc _toute sa conscience_  faire le mieux possible
ce qui tait permis; de l cette teinte uniforme qui me semble rpandue
sur la plupart des ouvrages du commencement de ce sicle. Mais,
aujourd'hui, la libert qu'on vient d'obtenir pouvant s'tendre sur tous
les points  la fois, ces mmes progrs de rdaction ne seront point
inutiles, et nous avons lgu  nos enfants des habitudes de
perfectionnement d'excution, dont l'essor du gnie s'enrichira  son
tour.

J'ai dit toutefois que, la force nous tant dfendue, du moins le
naturel nous resta, et, en effet, on le retrouve dans la plupart des
productions littraires de notre temps. Le thtre, qui craignit de
reprsenter les vices ou les ridicules de chaque classe parce que toutes
les classes taient recres nouvellement par Bonaparte et qu'il
fallait partout respecter son ouvrage, se dbarrassa de l'affterie des
temps qui avaient prcd la Rvolution.  la tte de nos auteurs
comiques, il faut placer Picard, qui souvent, avec originalit et
gaiet, a donn l'ide des moeurs et des usages de Paris sous le
gouvernement du Directoire; aprs lui, Duval et quelques auteurs de
jolis opras-comiques. Nous avons vu natre et mourir des potes
distingus: Legouv, qui avait dbut par _la Mort d'Abel_, qui fit,
depuis _la Mort d'Henri IV_, et composa de jolies posies fugitives;
Arnault, auteur de _Marius  Minturnes_; Raynouard, qui eut un grand
succs dans _les Templiers_; Lemercier, qui dbuta par _Agamemnon_, le
meilleur de ses ouvrages; Chnier, dont le talent porta une empreinte
trop rvolutionnaire, mais qui montra quelque connaissance du tragique.

Viennent ensuite une foule de potes[76], tous plus ou moins lves de
M. Delille, et qui, ayant appris de lui la facilit de rimer lgamment,
clbrrent les charmes de la campagne, des plaisirs simples et du
repos, au bruit du canon que Bonaparte faisait rsonner d'un bout 
l'autre de l'Europe. Je ne m'engagerai point dans une longue
nomenclature qu'on pourra trouver partout. Il se fit de bonnes
traductions. On crivit peu d'histoires; les temps taient arrivs o il
et fallu les tracer fortement, et personne ne s'en ft avis. On tait
heureusement dgot de ce ton lger et moqueur de la philosophie du
dernier sicle, qui, renversant toutes les croyances  l'aide du
ridicule, parvint  fltrir les choses les plus srieuses de la vie, et
fit un dogme intolrant et railleur de l'irrligion. L'exprience du
malheur commenait  repousser l'impit; l'esprit des hommes se sentait
attir vers une meilleure route; il l'a toujours suivie, quoique un peu
lentement[77].

     [Note 76: Tels que Esmnard, Parseval-Grandmaison, Luce
     de Lancival, Campenon, Michaud, etc.]

     [Note 77: Voici ce que pensait mon pre de ce chapitre
     d'histoire littraire: Les jugements de ma mre sur la
     littrature et sur les arts pourront paratre un peu
     incohrents. C'est, en effet, sous ce rapport qu'il lui
     restait le plus de ce que j'oserais appeler _les prjugs_ de
     son ducation. Elle avait une admiration de parti pris pour
     Louis XIV, avec des aspirations politiques qui seraient
     insenses, si le gouvernement de Louis XIV tait le modle du
     gouvernement. De mme, elle s'tait attache  la rgularit
     un peu froide et factice de la littrature de ce rgne, au
     point d'en faire le signe et le caractre de la beaut; et
     cependant, ce qu'elle aimait le mieux quand sa conscience
     classique n'tait pas avertie, c'taient les choses fortes et
     vives, naturelles et inattendues. Elle avait, toute jeune,
     prfr Rousseau  tout. Ds qu'elle eut entrevu la lumire
     politique, elle s'enthousiasma pour madame de Stal; les
     nouveauts de Chateaubriand l'avaient sduite. Elle a vu
     poindre l'aurore du mouvement romantique; elle tait
     passionne pour les romans de Walter Scott, pour la
     _Parisina_ et le _Childe Harold_ de Byron, et pour les
     tragdies de Schiller. Cependant elle parat penser que la
     littrature du temps de la Rvolution a t dsordonne,
     applaudir au retour, aux progrs, sous l'Empire, des formes
     du style correct et de la composition dcente, et croire
     foncirement, comme tout son temps au reste, qu'elle avait
     assist  une renaissance des arts du meilleur aloi.

     Ce qu'elle dit de Chateaubriand est un peu sec. Elle ne
     parle pas assez du got qu'elle avait pour son talent et qui
     tait assez vif. Il est vrai que son rle et ses crits, de
     1815  1820, lui dplurent beaucoup, et, comme son caractre
     ne lui avait jamais agr, elle se laissait aller  quelque
     svrit  son gard. Elle l'avait attir chez elle, de loin
     en loin, sous l'Empire. Elle aimait qu'il et l'air de
     l'apprcier. Il est cependant vrai que sa manire _sche et
     pince_ ne lui allait pas; et cette manire, il ne la
     quittait que pour prendre un certain laisser aller moqueur et
     dgot, insouciant, voltairien, qu'il n'eut jamais avec
     elle, et qui ne lui aurait pas convenu davantage. C'est sous
     ce dernier aspect de _sans faon_ et d'artiste un peu
     dbraill que le prsentait une partie de la socit qui
     l'avait assez connu, et notamment Mol, qui avait eu avec lui
     quelque camaraderie. Dans ce qu'on pourrait appeler _la
     socit du faubourg Saint-Honor_, on jugeait Chateaubriand
     svrement. Ma mre avait vcu loin de madame de Stal; elle
     avait contre elle les prventions de son ducation et de sa
     socit. Elle n'en entendit gure parler  gens qui l'eussent
     connue qu' M. de Talleyrand, qui s'en moquait, et qui tait
     mal pour elle. Comme nos impressions sont beaucoup moins
     indpendantes de nos opinions qu'il ne le faudrait, celles de
     ma mre l'empchrent d'abord de sentir aussi vivement
     l'esprit et le talent de madame de Stal qu'elle ne l'aurait
     d avec sa propre nature. Ce n'est pas qu'elle n'aimt
     _Corinne_ et _Delphine_; mais elle craignait de les aimer, et
     ce n'tait jamais qu'avec des scrupules et des restrictions
     qu'on se laissait aller, du temps de sa jeunesse, 
     l'admiration d'ouvrages o l'on croyait entrevoir quelque
     influence de la philosophie ou de la Rvolution. Tout cela
     tait fort chang en 1818. Il y a cependant des traces
     marques de l'ancienne manire dont ma mre la jugeait dans
     ce qu'elle dit ici de sa personne, et mme de ses crits. Je
     ne puis m'empcher de sourire un peu quand je la vois donner
     le _repos_ comme une des conditions du talent. C'est bien l
     une ide du XVIIe sicle, ou plutt de la manire dont les
     rhteurs du temps nous faisaient juger le XVIIe sicle. (P.
     R.)]

Les arts, qui n'ont pas tant besoin de libert que les lettres, n'ont
pas cess de faire des progrs. Mais j'ai dj dit ailleurs qu'ils ont
eu pourtant leur part de la gne gnrale. Parmi nos plus fameux
peintres, on a compt David, qui malheureusement fltrit sa rputation
en se livrant aux plus dgotants garements de l'enivrement
rvolutionnaire. Aprs avoir refus en 1792 de peindre Louis XVI, parce
que, disait-il, il ne voulait point que son pinceau retrat les traits
d'un tyran, il se soumit de fort bonne grce devant Bonaparte, et le
reprsenta sous toutes les formes. Viennent ensuite: Grard, qui a l'ait
tant de portraits historiques, une immortelle _Bataille d'Austerlitz_,
et tout  l'heure une _Entre de Henri IV  Paris_, qui a remu toutes
les motions vraiment franaises; Girodet, si recommandable par la
puret de son dessin et la hardiesse de ses conceptions; Gros, peintre
minemment dramatique; Gurin, dont le pinceau branle toutes les
facults sensibles de l'me; Isabey, si habile et si spirituel dans ses
miniatures; une foule d'autres encore, dans tous les genres.

L'empereur les protgea tous. La peinture se saisit des sujets qui
pouvaient animer ses pinceaux; l'argent fut prodigu aux artistes. La
Rvolution les avait placs dans la socit; ils y occuprent un rang
agrable et quelquefois utile; ils dirigrent la marche lgante du
luxe; et, en mme temps, s'animant sur les parties potiques de notre
Rvolution et du rgne imprial, ils les exploitrent  leur profit.
Bonaparte pouvait bien glacer l'expression des penses fortes, mais il
excitait les imaginations, et cela suffit  la plupart des potes, et 
tous les peintres.

Les progrs des sciences ne furent nullement interrompus. Celles-ci
n'inspirent aucune dfiance, et sont utiles  tous les gouvernements.
L'Institut de France compte des hommes fort distingus. Bonaparte les
caressa tous; il en enrichit quelques-uns; il les dcora mme de ses
nouvelles dignits. Il en fit entrer dans son Snat. Il me semble que
c'tait faire honneur  ce corps, et que cette ide avait de la
grandeur. Les savants n'ont, au reste, pas montr sous son rgne plus
d'indpendance que les autres classes. Le seul Lagrange, que Bonaparte
fit aussi snateur, vcut cependant assez loin de lui; mais MM. de
Laplace, Lacpde, Monge, Berthollet, Cuvier et quelques autres
acceptrent ses faveurs avec empressement, et les payrent d'une
admiration soutenue.

Par une sorte de conscience, je ne terminerai point ce chapitre sans
dire un mot d'un grand nombre de musiciens qui ont aussi fait honneur 
leur art. La musique s'est fort perfectionne en France. Bonaparte avait
pour l'cole italienne un got particulier. Les dpenses qu'il put faire
et qu'il fit pour la transporter en France, nous furent utiles,
quoiqu'il mt bien encore quelque chose de sa fantaisie dans la
distribution de ses faveurs. Par exemple, il repoussa toujours
Cherubini, parce que celui-ci, mcontent une fois d'une critique de
Bonaparte, qui n'tait encore que gnral, lui avait rpondu un peu
brusquement, qu'on pouvait tre habile sur le champ de bataille et ne
point se connatre en harmonie. Il avait pris en gr Lesueur[78]. Il
s'emporta au moment de la distribution des prix dcennaux, parce que
l'Institut ne proclama point ce compositeur, comme ayant mrit le prix.
Mais, en gnral, il protgea fortement cet art. Je l'ai vu recevoir 
la Malmaison le vieux Grtry, et le traiter avec une distinction
remarquable.

Grtry, Dalayrac, Mhul, Berton, Lesueur, Spontini, d'autres encore se
distingurent sous l'Empire et reurent des rcompenses pour leurs
ouvrages[79].

     [Note 78: Auteur des opras des _Bardes_ et de _Trajan_.]

     [Note 79: Il est fort regrettable que ma grand'mre, qui
     tait bonne musicienne et qui faisait de jolies romances,
     n'ait point donn plus de dveloppement  son jugement sur
     les musiciens de son temps. Pour l'empereur, je trouve dans
     sa correspondance des lettres intressantes  ce sujet. Les
     voici:

     Monsieur Fouch, je vous prie de me faire connatre ce que
     c'est qu'une pice de _Don Juan_ qu'on veut donner  l'Opra,
     et pour laquelle on m'a demand l'autorisation de la dpense.
     Je dsire connatre votre opinion sur cette pice sous le
     point de vue de l'esprit public.--Bologne, 4 messidor an XIII
     (23 juin 1805).


     Ludwigsburg, 12 vendmiaire an XIV (4 octobre 1805)


     Mon frre, je pars cette nuit. Les vnements vont devenir
     tous les jours plus intressants. Il suffit que vous fassiez
     mettre dans _le Moniteur_ que l'empereur se porte bien, qu'il
     tait encore vendredi, 12 vendmiaire,  Ludwigsburg, que la
     jonction de l'anne avec les Bavarois est faite. J'ai entendu
     hier au thtre de cette cour l'opra allemand de _Don Juan_;
     j'imagine que la musique de cet opra est la mme que celle
     de l'opra qu'on donne  Paris; elle m'a paru fort bonne. Le
     mme jour il crivait au ministre de l'intrieur:

     Monsieur Champagny, je suis ici  la cour de Wurtemberg, et,
     tout en faisant la guerre, j'y ai entendu hier de trs bonne
     musique. Le chant allemand m'a paru cependant un peu baroque.
     La rserve marche-t-elle? O en est la conscription de l'an
     XIV? (P. R.)]

De mme, les comdiens furent largement protgs. Ce que j'ai dit de la
tendance de nos crivains, peut aussi s'appliquer  l'art du thtre. Le
naturel a gagn dans la diction sur notre scne depuis la Rvolution. Le
got a repouss le gourm dans le ton tragique, l'affectation dans la
comdie. Talma et mademoiselle Mars ont surtout pouss fort loin
l'alliance de l'art et de la nature. L'aisance, unie  la force, s'est
aussi introduite dans la danse. Enfin, on peut dire qu'il y a de la
simplicit, de l'lgance et de l'ensemble dans le systme du got
franais aujourd'hui, et que toutes les faussets de fantaisie et de
convention ont disparu.

FIN DU TOME DEUXIME.

       *       *       *       *       *

F. Aureau--Imprimerie de Lagny.




TABLE
DU TOME DEUXIME.


LIVRE PREMIER.
(Suite.)

CHAPITRE VIII. 1804. Pages Procs du gnral Moreau.--Condamnation de
MM. de Polignac, de Rivire, etc.--Grce de M. de Polignac.--Lettre de
Louis XVIII.

CHAPITRE IX. 1804.

Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du _Moniteur_.--Les
grands officiers de la couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire
du 14 juillet.--Beaut de l'impratrice.--Projets de
divorce.--Prparatifs du couronnement.

CHAPITRE X. Dcembre 1804.

Arrive du pape  Paris.--Plbiscite.--Mariage de l'impratrice.--Le
couronnement.--Ftes au champ de Mars,  l'Opra, etc.--Cercles de
l'impratrice.

Pages CHAPITRE XI. 1805.

Bonaparte amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de
l'impratrice.--Intrigues du palais.--Murat est lev au rang de
prince.

LIVRE II.

1805-1808.

CHAPITRE XII. 1805.

Ouverture de la session du Snat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre
de l'empereur au roi d'Angleterre.--Runion de la couronne d'Italie 
l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de
Piombino.--Reprsentation d'_Athalie_.--Voyage de l'empereur en
Italie.--Mcontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de
guerre contre l'Autriche.

CHAPITRE XIII. 1805.

Ftes de Vrone et de Gnes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retire  la
campagne.--Madame Louis Bonaparte.--_Les Templiers_.--Retour de
l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre
est dclare.

CHAPITRE XIV. 1805.

M. de Talleyrand et M. Fouch.--Discours de l'empereur au Snat.--Dpart
de l'empereur.--Les bulletins de la grande arme.--Misre de Paris
pendant la guerre.--L'empereur et les marchaux.--Le faubourg
Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rmusat  Vienne.

Pages CHAPITRE XV. 1805.

Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Ngociations.--Le prince
Charles.--M. d'Andr.--Disgrce de M. de
Rmusat.--Duroc.--Savary.--Trait de paix.

CHAPITRE XVI 1805-1806.

tat de Paris pendant la guerre.--Cambacrs.--Le Brun.--Madame Louis
Bonaparte.--Mariage d'Eugne de Beauharnais.--Bulletins et
proclamations.--Got de l'empereur pour la reine de Bavire.--Jalousie
de l'impratrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conqute de
Naples.--La situation et le caractre de l'empereur.

CHAPITRE XVII. 1806.

Mort de Pitt.--Dbats du Parlement anglais.--Travaux
publics.--Exposition de l'industrie.--Nouvelle
tiquette.--Reprsentation de l'Opra et de la Comdie
franaise.--Monotonie de la cour.--Sentiments de l'impratrice.--Madame
Louis Bonaparte.--Madame Murat.--Les Bourbons.--Les nouvelles dames du
palais.--M. Mol.--Madame d'Houdetot.--Madame de Barante.

CHAPITRE XVIII 1806.

Liste civile de l'empereur.--Dtails sur sa maison et sur ses
dpenses.--Toilettes de l'impratrice et de madame Murat.--Louis
Bonaparte.--Le prince Borghse.--Les ftes de la cour.--La famille de
l'impratrice.--Mariage de la princesse Stphanie.--Jalousie de
l'impratrice.--Spectacles de la Malmaison.
325

Pages CHAPITRE XIX. 1806.

La cour de l'empereur.--Maison ecclsiastique.--Maison militaire.--Les
marchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de
Stal.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littrature.--Les
arts.

FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIME.

       *       *       *       *       *

Paris.--Charles UNSINGER, imprimeur, 83, rue du Bac.

[Illustration: partition musicale.]










End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de madame de Rmusat (2/3), by 
Claire de Rmusat

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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