The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron, Volume 12, by 
George Gordon Byron

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Title: Oeuvres compltes de lord Byron, Volume 12
       comprenant ses mmoires publis par Thomas Moore

Author: George Gordon Byron

Annotator: Thomas Moore

Translator: Paulin Paris

Release Date: September 17, 2010 [EBook #33744]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***




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OEUVRES COMPLTES
DE
LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.




Traduction Nouvelle

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI.



TOME DOUZIME.

PARIS.
DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIB., DITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N 46,
ET RUE RICHELIEU, N 47 _bis._

1831.




LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MMOIRES SUR SA VIE,
PAR THOMAS MOORE.




MMOIRES
SUR LA VIE
DE LORD BYRON.




LETTRE CCCXLI.

A. M. HOPPNER.


22 octobre 1819.

Je suis bien aise d'apprendre votre retour; mais je ne sais trop
comment vous en fliciter,  moins que votre opinion sur Venise ne soit
plus d'accord avec la mienne, et n'ait chang de ce qu'elle tait
autrefois. D'ailleurs, je vais vous occasionner de nouvelles peines, en
vous priant d'tre juge entre M. E*** et moi, au sujet d'une petite
affaire de pculat et de comptes irrguliers dont ce phnix des
secrtaires est accus. Comme je savais que vous ne vous tiez pas
spars amicalement, tout en refusant pour moi personnellement tout
autre arbitrage que le vtre, je lui offris de choisir le moins fripon
des habitans de Venise pour second arbitre; mais il s'est montr si
convaincu de votre impartialit, qu'il n'en veut pas d'autre que vous;
cela prouverait en sa faveur. Le papier ci-inclus vous fera voir en quoi
ses comptes sont dfectueux. Vous entendrez son explication, et en
dciderez comme vous voudrez; je n'appellerai pas de votre jugement.

Comme il s'tait plaint que ses appointemens n'taient pas suffisans,
je rsolus de faire examiner ses comptes, et vous en voyez ci-joint le
rsultat. C'est tout barbouill de documens, et je vous ai dpch
Fletcher pour expliquer la chose, si toutefois il ne l'embrouille pas.

J'ai reu beaucoup d'attentions et de politesses de M. Dorville pendant
votre voyage, et je lui en ai une obligation proportionne.

Votre lettre m'est arrive au moment de votre dpart[1], et elle m'a
fait peu de plaisir, non que les rapports qu'elle contient ne puisent
tre vritables et qu'elle n'ait t dicte par une intention
bienveillante, mais vous avez assez vcu pour savoir combien toute
reprsentation est et doit tre  jamais inutile quand les passions sont
en jeu. C'est comme si vous vouliez raisonner avec un ivrogne entour de
ses bouteilles; la seule rponse que vous en tirerez, c'est qu'il est 
jeun et que vous tes ivre.

[Note 1: M. Hoppner, avant son dpart de Venise pour la Suisse,
avait crit  Lord Byron avec tout le zle d'un vritable ami, pour le
supplier de quitter Ravenne tandis qu'il avait encore sa peau, et le
presser de ne pas compromette sa sret et celle d'une personne 
laquelle il paraissait si sincrement attach, pour la satisfaction
d'une passion phmre qui ne pouvait tre qu'une source de regrets pour
tous les deux. M. Hoppner l'informait en mme tems de quelques rapports
qu'il avait entendu faire dernirement  Venise, et qui, bien que
peut-tre sans fondement, avaient de beaucoup augment son inquitude au
sujet des rsultats de la liaison dans laquelle il se trouvait engag.]

Dsormais, si vous le voulez bien, nous garderons le silence sur ce
sujet; tout ce que vous pourriez me dire ne ferait que m'affliger sans
aucun fruit, et je vous ai trop d'obligations pour vous rpondre sur le
mme ton; ainsi, vous vous rappellerez que vous auriez aussi cet
avantage sur moi. J'espre vous voir bientt.

Je prsume que vous avez su qu'il a t dit  Venise que j'tais arrt
 Bologne comme carbonaro, histoire aussi vraie que l'est, en gnral,
leur conversation. Moore est venu ici; je l'ai log chez moi,  Venise,
et je suis venu l'y voir tous les jours; mais, dans ce moment-l, il
m'tait impossible de quitter tout--fait la Mira. Vous et moi avons
manqu de nous rencontrer en Suisse. Veuillez faire agrer mon profond
respect  Mme Hoppner, et me croire  jamais et trs-sincrement,

Votre, etc.

_P. S._ Allegra est ici en bonne sant et fort gaie; je la garderai
avec moi jusqu' ce que j'aille en Angleterre, ce qui sera peut-tre au
printems. Il me vient maintenant  l'ide qu'il ne vous plaira peut-tre
pas d'accepter l'office d'arbitre entre M. E*** et votre trs-humble
serviteur; naturellement, comme le dit M. Liston (je parle du comdien
et non de l'ambassadeur), c'est  vous  _hopter_[2]. Quant  moi, je
n'ai pas d'autre ressource. Je dsire, si cela se peut, ne pas le
trouver fripon, et j'aimerais bien mieux le croire coupable de
ngligence que de mauvaise foi. Mais voici la question: Puis-je, oui ou
non, lui donner un certificat de probit? car mon intention n'est pas de
le garder  mon service.

[Note 2: Allusion  la manire dont Liston, l'acteur le plus comique
qu'il y ait en Angleterre, aspire ce mot en le prononant.]




LETTRE CCCXLII.

 M. HOPPNER.


25 octobre 1819.

Vous n'aviez pas besoin de me faire d'excuses au sujet de votre lettre;
je n'ai jamais dit que vous ne dussiez et ne pussiez avoir raison; j'ai
seulement parl de mon tat d'incapacit d'couter un tel langage dans
ce moment et au milieu de telles circonstances. D'ailleurs, vous n'avez
pas parl d'aprs votre propre autorit, mais d'aprs les rapports qui
vous ont t faits. Or, le sang me bout dans les veines quand j'entends
un Italien dire du mal d'un autre Italien, parce que, quoiqu'ils mentent
en particulier, ils se conforment gnralement  la vrit en parlant
mal les uns des autres; et quoiqu'ils cherchent  mentir, s'ils n'y
russissent pas, c'est qu'ils ne peuvent rien dire d'assez noir l'un de
l'autre qui ne puisse tre vrai, d'aprs l'atrocit de leur caractre
depuis si long-tems avili[3].

[Note 3: Ce langage est violent, dit M. Hoppner dans quelques
observations sur cette lettre, mais c'est celui des prjugs, et il
tait naturellement port  exprimer ses sensations du moment, sans
rflchir si quelque chose ne lui en ferait pas bientt changer. Il
tait  cette poque d'une si grande susceptibilit au sujet de Mme
G***, que c'tait seulement parce que quelques personnes avaient
dsapprouv sa conduite, qu'il dclamait ainsi contre toute la nation:
Je n'ai jamais aim Venise, continue M. Hoppner, elle m'a dplu ds le
premier mois de mon arrive; cependant j'y ai trouv plus de
bienveillance qu'en tout autre pays; et j'y ai vu des actes de
gnrosit et de dsintressement que j'ai rarement remarqus
ailleurs.]

Quant  E***, vous vous apercevrez bien de l'exagration monstrueuse de
ses comptes, sans aucun document pour les justifier. Il m'avait demand
une augmentation de salaire qui m'avait donn des soupons. Il
favorisait un train de dpense extravagant, et fut mcontent du renvoi
du cuisinier. Il ne s'en plaignit jamais, comme son devoir l'y
obligeait, pendant tout le tems qu'il me vola. Tout ce que je puis dire,
c'est que la dpense de la maison, comme il en convient lui-mme, ne
monte maintenant qu' la moiti de ce qu'elle tait alors. Il m'a compt
dix-huit francs pour un peigne qui n'en avait en effet cot que huit.
Il m'a aussi port en compte le passage de Fusine ici, d'une personne
nomme Jambelli, qui l'a pay elle-mme, comme elle le prouvera s'il est
ncessaire. Il s'imagine ou se dit tre la victime d'un complot form
contre lui par les domestiques; mais ses comptes sont l et les prix
dposent contre lui; qu'il se justifie donc en les dtaillant d'une
manire plus claire. Je ne suis pas prvenu contre lui, au contraire; je
l'ai soutenu contre sa femme et son ancien matre, qui s'en
plaignaient,  une poque o j'aurais pu l'craser comme un ver de
terre. S'il est un fripon, c'est le plus grand des fripons, car il joint
l'ingratitude  la friponnerie. Le fait est qu'il aura cru que j'allais
quitter Venise, et qu'il avait rsolu de tirer de moi tout ce qu'il
pourrait. Maintenant, le voil qui prsente mmoire sur mmoire, comme
s'il n'avait pas eu toujours de l'argent en main pour payer. Vous savez,
je crois, que je ne voulais pas qu'on ft chez moi des mmoires de plus
d'une semaine. Lisez-lui cette lettre je vous prie; je ne veux rien lui
cacher de ce dont il peut se dfendre.

Dites-moi comment va votre petit garon, et comment vous allez
vous-mme. Je ne tarderai pas  me rendre  Venise, et nous pancherons
notre bile ensemble. Je dteste cette ville et tout ce qui lui
appartient.

Votre, etc.




LETTRE CCCXLIII.

 M. HOPPNER.


28 octobre 1819.

....................................................................

J'ai des remercmens  vous faire de votre lettre et de votre compliment
sur _Don Juan_; je ne vous en avais pas parl, attendu que c'est un
sujet chatouilleux pour le lecteur moral, et qu'il a caus beaucoup
d'esclandre; mais je suis bien aise qu'il vous plaise. Je ne vous dirai
rien du naufrage; cependant j'espre qu'il vous a paru aussi
nautiquement technique que la mesure octave des vers le permettait.

Prsentez, je vous prie, mes respects  Mme N***, et ayez bien soin de
votre petit garon. Toute ma maison a la fivre, except Fletcher;
Allegra, et moi-mme, et les chevaux, et Mutz, et Moretto. J'espre
avoir le plaisir de vous voir au commencement de novembre, peut-tre
plus tt. Aujourd'hui j'ai t tremp par une pluie d'orage, et mon
cheval, celui de mon domestique et le domestique lui-mme, enfoncs dans
la boue jusqu' la ceinture, au milieu d'une route de traverse.  midi
nous tions dans l't, et,  cinq heures, nous avions l'hiver; mais
l'clair nous a peut-tre t envoy pour nous avertir que l't n'est
pas fini. C'est un singulier tems pour le 27 octobre.

Votre, etc.




LETTRE CCCXLIV.

 M. MURRAY.


Venise, 29 octobre 1819.

Votre lettre du 15 est arrive hier. Je suis fch que vous ne me
parliez pas d'une grosse lettre que je vous ai adresse de Bologne, il y
a deux mois, pour lady Byron; l'avez-vous reue et envoye?

Vous ne me dites rien non plus du vice-consulat que je vous ai demand
pour un patricien de Ravenne, d'o je conclus que la chose ne se fera
pas.

J'avais crit  peu prs cent stances d'un troisime chant de _Don
Juan_; mais la rception des deux premiers n'est pas faite pour nous
donner,  vous et  moi, beaucoup d'encouragement  le continuer.

J'avais aussi crit environ six cents vers d'un pome intitul _la
Vision_ (ou _Prophtie_) _du Dante_; il a pour sujet une revue de
l'Italie depuis les premiers sicles jusqu' celui-ci. Dante est suppos
parler lui-mme avant sa mort, et il embrasse tous les sujets d'un ton
prophtique, comme la Cassandre de Lycophron. Mais cet ouvrage, ainsi
que l'autre, en sont rests l pour le moment.

J'ai donn  Moore, qui est all  Rome, ma _Vie_ manuscrite en
soixante-dix-huit feuilles, jusqu' l'anne 1816. Mais, je lui ai remis
ceci entre les mains, afin qu'il le gardt, ainsi que d'autres
manuscrits, tel qu'un journal crit en 1814, etc. Rien de tout cela ne
doit tre publi de mon vivant; mais quand je serai froid, vous en ferez
ce que vous voudrez. En attendant, si vous tes curieux de les lire,
vous le pouvez, et vous pouvez aussi les montrer  qui vous voudrez,
cela m'est indiffrent.

Ma _Vie_ est un _memoranda_, et non des confessions. J'ai supprim
toutes mes liaisons amoureuses, c'est--dire que je n'en parle que d'une
manire gnrale, et un grand nombre des faits les plus importans, afin
de ne pas compromettre les autres; mais vous y trouverez beaucoup de
rflexions et quelquefois de quoi rire.--Vous y verrez aussi un rcit
dtaill de mon mariage et de ses rsultats, aussi vridique que peut le
faire une partie intresse, car je prsume que nous sommes tous sous
l'influence des prventions.

Je n'ai jamais relu cette _Vie_ depuis qu'elle est crite, de sorte que
je ne me rappelle pas bien exactement ce qu'elle peut contenir ou
rpter. Moore et moi nous avons pass quelques joyeux momens ensemble.

Je retournerai probablement en Angleterre,  cause de mes affaires,
dans le but de m'embarquer pour l'Amrique.--Dites-moi, je vous prie,
avez-vous reu une lettre pour Hobhouse, qui vous en aura communiqu le
contenu? On dit que les commissaires de Vnzuela ont ordre de traiter
avec les trangers qui voudraient migrer.--Or, l'envie m'est venue d'y
aller; je ne ferais pas un mauvais colon amricain, et si j'y vais
former un tablissement, j'emmnerai ma fille Allegra avec moi. J'ai
crit assez longuement  Hobhouse, pour qu'il prenne des renseignemens
auprs de Perry, qui, je suppose, est le premier topographe et la
meilleure trompette des nouveaux rpublicains. crivez-moi, je vous
prie.

Tout  vous.

_P. S._ Moore et moi avons pass tout notre tems  rire.--Il vous
mettra au fait de toutes mes allures et de toutes mes actions: jusqu'
ce moment, tout est comme  l'ordinaire. Vous devriez veiller  ce que
l'on ne publie pas de faux _Don Juan_, surtout n'y mettez pas mon nom,
parce que mon intention est de couper R...ts par quartiers comme une
citrouille, dans ma prface, si je continue le pome.




LETTRE CCCXLV.

 M. HOPPNER.


29 octobre 1819.

L'histoire de Ferrare est du mme calibre que tout ce qui sort de la
fabrique vnitienne; vous pouvez en juger. Je ne me suis arrt l que
pour y changer de chevaux, depuis que je vous crivis, aprs ma visite
au mois de juin dernier. Un couvent! un enlvement! une jeune fille! Je
voudrais bien savoir, vraiment, qu'est-ce qui a t enlev,  moins que
ce ne soit mon pauvre individu. J'ai t enlev moi-mme plus souvent
que qui que ce soit, depuis la guerre de Troie; mais quant 
l'arrestation et  son motif, l'une est aussi vraie que l'autre, et je
ne puis m'expliquer l'invention d'aucune des deux. Je prsume qu'on aura
confondu l'histoire de la F*** avec celle de Mme Guiccioli et une
demi-douzaine d'autres; mais il est inutile de chercher  dmler une
trame qui n'est bonne qu' tre foule aux pieds. Je terminerai avec
E***, qui parat trs-soucieux de votre indcision, et jure qu'il est le
meilleur mathmaticien de l'Europe; et ma foi! je suis de son avis, car
il a trouv le moyen de nous faire voir que deux et deux font cinq.

Vous me verrez peut-tre la semaine prochaine. J'ai un et mme deux
chevaux de plus (cela fait cinq en tout), et j'irai reprendre possession
du Lido. Je me lverai plus matin, et nous irons tous deux comme
autrefois, si vous voulez, secouer notre bile sur le rivage, en faisant
retentir de nouveau l'Adriatique des accens de notre haine pour cette
coquille d'hutre vide et prive de sa perle, qu'on appelle la ville de
Venise.

J'ai reu hier une lettre de Murray. Des falsificateurs viennent de
publier deux nouveaux troisimes chants de _Don Juan_.--Que le diable
chtie l'impudence de ces coquins de libraires! Peut-tre ne me suis-je
pas bien expliqu.--Il m'a dit que la vente avait t forte: douze cents
_in-quarto_ sur quinze cents, je crois; ce qui n'est rien, selon moi,
aprs avoir vendu treize mille exemplaires du _Corsaire_, dans un seul
jour. Mais il ajoute que les meilleurs juges, etc., etc., disent que
cela est trs-beau, trs-spirituel, que la puret du langage et la
posie en sont surtout remarquables, et autres consolations de ce genre,
qui, pour un libraire, n'ont pas la valeur d'un seul exemplaire; et moi,
comme auteur, naturellement je suis d'une colre de diable du mauvais
got du sicle, et je jure qu'il n'y a rien  attendre que de la
postrit, qui, bien certainement, doit en savoir plus que ses
grands-pres. Il existe un onzime commandement, qui dfend aux femmes
de le lire; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il parat
qu'elles ne l'ont pas viol.--Mais de quelle importance cela peut-il
tre pour ces pauvres cratures, lire ou ne pas lire un livre,
ne--................................................

Le comte Guiccioli vient  Venise la semaine prochaine, et je suis pri
de lui remettre sa femme, ce qui sera fait. Ce que vous me dites de la
longueur des soires  la Mira ou  Venise, me rappelle ce que Curran
disait  Moore.--Eh bien! vous avez donc pous une jolie femme, et qui
plus est, une excellente femme,  ce que j'ai su.--Mais... Hem!
dites-moi, je vous prie, comment passez-vous vos soires? C'est une
diable de question que celle-l, et peut-tre est-il aussi difficile d'y
rpondre avec une matresse qu'avec une femme.

Si vous allez  Milan, laissez-nous, du moins, je vous prie, un
vice-consul, le seul vice qui manquera jamais  Venise. Dorville est un
bon enfant; mais il faudra que vous veniez avec moi en Angleterre, au
printems, et vous laisserez Mme Hoppner  Berne avec ses parens, pendant
quelques mois.--J'aurais voulu que vous eussiez t ici,  Venise,
s'entend, quand Moore y est venu.--Nous nous sommes bien amuss, et
passablement griss. Je vous dirai, en passant, qu'il dtestait Venise
et jurait que c'tait un triste lieu[4].

[Note 4: Je prends la libert d'observer ici que les propres
sensations de Lord Byron lui font exagrer un peu mon opinion sur
Venise. (_Note de Moore_.)]

Ainsi donc, il y a danger de mort pour Mme Albrizzi.--Pauvre
femme!.................................................
.......................................................

Moore m'a dit qu' Genve on avait fait une histoire du diable sur
celle de la Fornaretta.--On parle d'une jeune personne sduite, puis
abandonne, et qui s'est jete dans le Grand-Canal, et en a t repche
pour tre mise dans l'hpital des fous.--Je voudrais bien savoir quel
est celui qui a t le plus prs de devenir fou? Que le diable les
emporte tous! cela ne me donne-t-il pas  vos yeux l'aspect intressant
d'un personnage fort maltrait? J'espre que votre petit garon va bien!
Ma petite Allegra est vermeille comme la fleur d'un grenadier.

Tout  vous.




LETTRE CCCXLVI.

 M. MURRAY.


Venise, 8 novembre 1819.

Il y a huit jours que je suis malade d'une fivre tierce gagne pendant
un orage qui m'a surpris  cheval. Hier j'ai eu mon quatrime
accs;--les deux derniers ont t assez violens. Le premier et le
dernier avaient t prcds de vomissemens. C'est une fivre attache
au lieu et  la saison. Je me sens affaibli, mais non malade dans les
intervalles, et ne souffre que du mal de tte et de lassitude.

Le comte Guiccioli est arriv  Venise. Il a prsent  son pouse (qui
l'y avait prcde depuis deux mois pour le bnfice de sa sant et des
ordonnances du docteur Aglietti) un papier crit, renfermant des
conditions et rgles de conduite quant  l'emploi de son tems et pour le
bien de ses moeurs, etc., etc. Il persiste  vouloir l'y faire
consentir, et elle insiste sur son refus.--Comme prliminaire
indispensable de ce trait, il parat que je suis entirement
exclus.--Ils sont donc dans de grandes discussions, et je ne sais pas
trop comment cela finira, et d'autant moins qu'ils consultent leurs
amis.

Ce soir la comtesse Guiccioli remarqua que je parcourais _Don Juan_,
elle y jeta les yeux, et tombant par hasard sur la cent trente-septime
stance du premier chant, elle me demanda ce que cela voulait dire--Rien,
dis-je, voil votre mari; comme je prononais ces mots en italien et
avec quelque emphase, elle se leva tout effraye en s'criant:  mon
Dieu! est-il vrai que ce soit lui. Croyant que je parlais du sien, qui
tait ou devait tre au thtre. Vous imaginez  quel point nous rmes,
quand je lui expliquai sa mprise. Cela vous amusera autant que moi. Il
n'y a pas trois heures que cela s'est pass.

Je ne sais pas si ma fivre me permettra de continuer _Don Juan_ et _la
Prophtie_.--La fivre tierce, dit-on, dure long-tems. Je l'ai eue  mon
retour de Malte, et j'avais eu la fivre _malaria_ en Grce, l'anne
d'avant. Celle de Venise n'est pas trs-dangereuse, cependant elle m'a
donn le dlire une de ces nuits, et en reprenant mes esprits, j'ai
trouv Fletcher, qui sanglotait d'un ct de mon lit, et la comtesse
Guiccioli[5], qui pleurait de l'autre; vous voyez que je ne manquais pas
de garde-malades. Je n'ai pas encore eu recours aux mdecins: en effet,
quoique je les croie utiles dans les maladies chroniques telles que la
goutte, etc., etc., (de mme qu'il faut des chirurgiens pour remettre
les os et panser les blessures), cependant les fivres me semblent
tout--fait au-dessus de leur art, et je n'y vois de remde que la dite
et la nature.

[Note 5: Voici sur ce dlire quelques dtails curieux, rapports par
Mme Guiccioli. Au commencement de l'hiver, le comte Guiccioli vint de
Ravenne pour me chercher. Lorsqu'il arriva, Lord Byron tait malade
d'une fivre qui lui tait survenue  la suite d'un violent orage qui
l'avait surpris pendant qu'il se promenait  cheval, et durant lequel il
avait t tremp jusqu'aux os. Il eut le dlire toute la nuit, et je ne
cessai de veiller  ct de son lit. Pendant ce dlire, il composa
beaucoup de vers, et ordonna  son domestique de les crire sous sa
dicte. Le rhythme de ces vers tait exact, et la posie elle-mme ne
semblait pas tre le produit d'un esprit en dlire. Il les conserva
quelque tems aprs son rtablissement, puis finit par les jeter au
feu.]

Je n'aime pas le got du quinquina, cependant je prsume qu'il me
faudra bientt en prendre.

Dites  Rose qu'il y a quelqu'un  Milan (c'est un Autrichien,  ce que
dit M. Hoppner) qui rpond  son livre. William Bankes est en
quarantaine  Trieste. Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis long-tems.
Excusez ce chiffon: c'est du grand papier que j'ai raccourci pour
l'occasion actuelle. Quelle folie de mettre Carlile en jugement!
Pourquoi donc lui donner les honneurs du martyre? cela ne servira qu'
faire connatre les ouvrages en question.

Votre, etc.

_P. S._ L'affaire Guiccioli est sur le point d'en venir  un clat
quelconque; et j'ajouterai que, sans chercher  influencer la rsolution
de la comtesse, ce que je dois faire moi-mme en dpend en grande
partie. Si elle se rconcilie avec son mari, vous me verrez peut-tre en
Angleterre plus tt que vous n'imaginez; dans le cas contraire, je me
retirerai avec elle en France ou en Amrique, je changerai de nom, et
mnerai tranquillement la vie de province.--Tout ceci peut vous sembler
trange; mais comme j'ai mis la pauvre femme dans l'embarras, et qu'elle
ne m'est infrieure ni par la naissance, ni par le rang, ni par
l'alliance qu'elle a contracte, l'honneur me prescrit de ne pas
l'abandonner.--D'ailleurs c'est une trs-jolie femme,--demandez plutt 
Moore, et elle n'a pas vingt-et-un ans.

Si elle se tire de l, et que moi je me tire de ma fivre tierce, il
n'est pas impossible que vous me voyiez entrer quelque beau jour dans
Albemarle-Street, en allant chez Bolivar.




LETTRE CCCXLVII.

 M. BANKES.


Venise, 29 novembre 1819.

Une fivre tierce qui me tourmente depuis quelque tems et
l'indisposition de ma fille m'ont empch de rpondre  votre lettre,
qui n'en a pas t moins bien venue. Je n'ignorais ni vos voyages ni vos
dcouvertes, et j'espre que votre sant n'aura pas souffert de vos
travaux. Vous pouvez compter que vous trouverez tout le monde en
Angleterre empress d'en recueillir les fruits; et comme vous avez fait
plus que les autres hommes, j'aime  croire que vous ne vous bornerez
pas  parler d'une manire qui ne rendrait pas justice au tems et aux
talens que vous avez employs dans cette dangereuse entreprise. La
premire phrase de ma lettre vous aura expliqu pourquoi je ne puis vous
rejoindre  Trieste. J'tais sur le point de partir pour l'Angleterre,
avant d'apprendre votre arrive, quand la maladie de ma fille et la
mienne nous ont mis tous deux  la merci d'un _proto-medico_ vnitien.

Il y a maintenant sept ans que vous et moi nous ne nous sommes vus, et
vous avez employ ce tems d'une manire plus utile aux autres et plus
honorable pour vous que je ne l'ai fait.

Vous trouverez en Angleterre des changemens considrables, tant publics
que particuliers.--Vous verrez quelques-uns de nos anciens camarades de
collge qui sont devenus lords de la trsorerie, de l'amiraut, etc.;
d'autres qui se sont faits rformateurs et orateurs; d'autres encore qui
se sont tablis dans le monde, suivant la phrase banale, et d'autres
enfin qui en ont pris cong. De ce nombre sont (je ne veux plus parler
de nos camarades de collge) Shridan, Curran, lady Melbourne,
Lewis-le-Moine, Frdric Douglas, etc., etc.;--mais vous retrouverez M.
*** vivant, ainsi que toute sa famille, etc. ........................

Si vous veniez de ce ct et que j'y fusse encore, je n'ai pas besoin
de vous assurer du plaisir que j'aurais  vous voir. Il me tarde
d'apprendre de vous quelque chose de ce que j'espre sous peu voir
publier. Enfin, vous avez eu plus de bonheur qu'aucun voyageur qui ait
tent la mme entreprise (except Humboldt), puisque vous voil revenu
sans accident; et aprs le sort des Brown, des Mungo-Park, des
Buckhardt, il y a presque autant d'tonnement que de satisfaction  vous
voir de retour.

Croyez-moi  jamais votre trs-affectueusement dvou,

BYRON.




LETTRE CCCXLVIII.

 M. MURRAY.


Venise, 4 dcembre 1819.

Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, mais vous allez tenter une
preuve dsespre. Eldon dcidera contre moi, par cela seul que mon
nom se trouve sur le mmoire. Vous devez vous rappeler aussi que s'il y
a un jugement contre la publication, d'aprs le chef dont vous parlez,
pour cause de licence et d'impit, je perds tous mes droits  la
tutelle et  l'ducation de ma fille, enfin toute mon autorit
paternelle et tout rapport avec elle, except.......................

On en dcida ainsi dans l'affaire de Shelley, parce qu'il avait fait _la
Reine Mab_, etc., etc.;--cependant vous pouvez consulter les avocats, et
faire comme vous voudrez.--Quant au prix du manuscrit, il serait dur que
vous payassiez quelque chose de nul; je vous le rembourserai donc, ce
que je suis trs en tat de faire, n'en ayant encore rien dpens, et
nous serons quittes dans cette affaire. La somme est entre les mains de
mon banquier.

Je ne puis pas juger de la loi du chancelier, mais prenez _Tom Jones_
et lisez sa Mrs Waters et Molly Seagrim; ou le _Hans Carvel_ et le
_Paulo Purganti_ de Prior.--Dans le _Roderick Random_ de Smollett, le
chapitre de lord Strutwell et plusieurs autres;--dans _Peregrine Pickle_
la scne de la Fille Mendiante; et pour les expressions obscnes, le
_Londres_ de Johnson o se trouvent ces mots..... Enfin prenez Pope,
Prior, Congreve, Dryden, Fielding, Smollett, et que le Conseil y cherche
des passages; que deviendra leur droit d'auteur, si cette dcision  la
Wat-Tyler doit servir d'autorit! Je n'ai rien de plus  ajouter.--Il
faut que vous soyez juge vous-mme dans votre propre cause.

Je vous ai crit il y a quelque tems. J'ai eu une fivre tierce, et ma
fille Allegra a t malade aussi. De plus, je me suis vu sur le point
d'tre forc de fuir avec une femme marie; mais avec quelques
difficults et beaucoup de combats intrieurs, je l'ai rconcilie avec
son mari, et j'ai guri la fivre de mon enfant avec du quinquina, et la
mienne avec de l'eau froide. Je compte partir pour l'Angleterre dans
quelques jours en prenant la route du Tyrol; ainsi je dsire que vous
adressiez votre premire  Calais. Excusez-moi de vous crire si fort 
la hte, mais il est tard, ou plutt matin, comme il vous plaira de le
prendre. Le troisime chant de _Don Juan_ est achev; il a environ deux
cents stances; et il est trs-dcent, je crois du moins, mais je n'en
sais rien, et il est inutile d'en discourir avant de savoir si le pome
peut ou non devenir une proprit.

Ma rsolution actuelle de quitter l'Italie tait imprvue, mais j'en ai
expliqu les raisons dans des lettres  ma soeur et  Douglas Kinnaird
il y a une semaine ou deux: mes mouvemens dpendront des neiges du Tyrol
et de la sant de mon enfant, qui est maintenant entirement
rtablie.--Mais j'espre m'en tirer heureusement.

Votre trs-sincrement, etc.

_P. S._ Bien des remercmens de vos lettres. Celle-ci n'est pas
destine  leur servir de rponse, mais seulement  vous en accuser
rception.

On voit par la lettre prcdente que la situation dans laquelle j'avais
laiss Lord Byron n'avait pas tard  en venir  une crise aprs mon
dpart. Le comte Guiccioli,  son arrive  Venise, insista, comme nous
l'avons vu, pour que sa femme retournt avec lui; et aprs quelques
ngociations conjugales dont Lord Byron ne parat pas s'tre ml, la
jeune comtesse consentit avec rpugnance  accompagner son mari 
Ravenne, aprs avoir accd  la condition que toute communication
cesserait  l'avenir entre elle et son amant.

Quelques jours aprs, dit M. Hoppner dans quelques renseignemens qu'il
a bien voulu me donner sur notre noble ami, Lord Byron revint  Venise,
trs-abattu du dpart de Mme Guiccioli et de mauvaise humeur contre tout
ce qui l'entourait. Nous reprmes nos promenades au Lido, et je fis de
mon mieux pour ranimer son courage, lui faire oublier sa matresse
absente, et l'entretenir dans son projet d'aller en Angleterre. Il
n'allait dans aucune socit; et ne se sentant plus de got pour ses
occupations ordinaires, son tems, lorsqu'il n'crivait pas, lui
paraissait fort long et fort pesant.

La promesse que les amans avaient faite de ne plus entretenir de
correspondance, fut, comme on aurait d le prsumer, bientt viole; et
les lettres que Lord Byron adressa  son amie  cette poque,
quoiqu'crites dans une langue qui n'tait pas la sienne, s'levaient
quelquefois jusqu' l'loquence par la force seule du sentiment qui le
dominait, sentiment qui ne pouvait pas tre uniquement allum par
l'imagination, puisque, aprs une longue jouissance de la ralit, cette
flamme brlait encore. Je prendrai sur moi, en vertu du pouvoir
discrtionnaire dont je fus investi, de donner au lecteur un ou deux
courts extraits de la lettre du 25 novembre, non-seulement comme objet
de curiosit, mais  cause de la preuve vidente qu'on y trouve des
combats que se livraient en lui la passion et le sentiment du bien.

Tu es, dit-il, et seras toujours ma premire pense; mais dans ce
moment je suis dans un tat affreux et ne sais  quoi me dcider.--D'un
ct je crains de te compromettre  jamais par mon retour  Ravenne et
ses rsultats; et de l'autre je tremble de te perdre, toi et moi-mme et
tout ce que j'ai jamais connu ou got de bonheur, si je ne dois plus te
revoir. Je te prie, je te supplie de te calmer et de croire que je ne
puis cesser de t'aimer qu'avec la vie.--Il dit dans un autre endroit:
Je pars pour te sauver, et je laisse un pays qui m'est devenu
insupportable sans toi. Tes lettres  la F... et mme  moi font injure
 mes motifs, mais avec le tems tu reconnatras ton injustice.--Tu
parles de douleur, je la sens, mais les paroles me manquent pour
l'exprimer. Ce n'est pas assez qu'il me faille te quitter pour des
motifs qui t'avaient persuade il n'y a pas long-tems; ce n'est pas
assez d'abandonner l'Italie le coeur dchir, aprs avoir pass tous mes
jours, depuis ton dpart, dans la solitude, le corps et l'ame malades;
mais je dois encore supporter tes reproches sans y rpondre et sans les
mriter. Adieu, dans ce mot est compris la mort de mon bonheur.

Tous ses prparatifs de dpart pour l'Angleterre taient faits; il avait
mme dj fix le jour, lorsqu'il reut de Ravenne les nouvelles les
plus alarmantes sur la sant de la comtesse; le chagrin de cette
sparation avait fait de tels ravages en elle, que ses parens eux-mmes,
effrays des rsultats, avaient cess de s'opposer  ses voeux, et
maintenant, avec le consentement du comte Guiccioli lui-mme, ils
crivaient  son amant pour le prier de se rendre promptement  Ravenne.
Comment devait-il se conduire dans cette position difficile? Dj il
avait annonc son arrive  plusieurs de ses amis en Angleterre, et il
sentait que la prudence et cette fermet de rsolution dont un homme
doit donner l'exemple lui prescrivaient galement le dpart. Tandis
qu'il flottait entre le devoir et la passion, le jour qu'il avait fix
pour quitter l'Italie arriva. Une amie de Mme Guiccioli qui le vit dans
cette circonstance, trace d'aprs nature, le tableau suivant des
irrsolutions de Lord Byron: Il tait tout habill pour le voyage,
ayant son bonnet et son manteau, et mme sa petite canne  la main. On
n'attendait plus que de le voir descendre, son bagage tant dj dpos
dans sa gondole. En ce moment Lord Byron, qui cherchait un prtexte,
dclare que si une heure sonnait avant que tout ft prt (ses armes
taient la seule chose qui ne le ft pas encore entirement), il ne
partirait pas ce jour-l. L'heure sonne et il reste!

La mme dame ajoute: Il est vident que le courage de partir lui
manqua. Les nouvelles qu'il reut de Ravenne le lendemain dcidrent son
sort; et lui-mme, dans une lettre  la comtesse, lui annonce la
victoire qu'elle a remporte.

F*** t'aura dj dit, avec sa _sublimit ordinaire_, que l'amour a
triomph. Je n'ai pu recueillir assez de courage pour quitter le pays
que tu habites sans du moins te voir encore une fois. Il dpendra
peut-tre de toi-mme que nous ne nous sparions plus. Quant au reste,
nous en parlerons en nous revoyant. Tu dois  prsent savoir ce qui est
le plus ncessaire  ton bonheur, de ma prsence ou de mon loignement.
Pour moi, je suis citoyen du monde, et tous les pays me sont
indiffrens.

Tu as toujours t, depuis que je t'ai connue, le seul objet de mes
penses. J'avais cru que le meilleur parti que je pusse prendre pour ton
repos et celui de ta famille tait de partir et de m'loigner de toi,
puisqu'en restant ton voisin, il m'tait impossible de ne pas te voir;
cependant tu as dcid que je dois revenir  Ravenne, j'y reviendrai
donc, et je ferai, je serai tout ce que tu peux souhaiter. Je ne puis
davantage.

En quittant Venise, il prit cong de M. Hoppner par une lettre courte,
mais pleine de cordialit. Avant de la rapporter, je crois ne pouvoir
lui donner de meilleure prface qu'en transcrivant les paroles dont cet
excellent ami du noble lord en accompagna la communication. Je n'ai pas
besoin de dire avec quel sentiment pnible je vis le dpart d'un homme
qui, ds les premiers jours de notre connaissance, m'avait tmoign une
bienveillance invariable, qui plaait en moi une confiance que mes plus
grands efforts ne pouvaient parvenir  mriter, et qui, m'admettant 
une intimit  laquelle je n'avais aucun droit, coutait avec patience
et avec la plus grande bont les observations que je me permettais de
lui faire sur sa conduite.




LETTRE CCCXLIX.


MON CHER HOPPNER,

Les adieux ont toujours, quoiqu'on fasse, quelque chose d'amer, c'est
pourquoi je ne me hasarderai pas  vous en faire de nouveaux. Prsentez,
je vous prie, mes respects  Mrs. Hoppner, et assurez-la de ma constante
vnration pour la bont remarquable de son coeur: elle ne reste pas
sans rcompense, mme dans ce monde; car ceux qui sont peu disposs 
croire aux vertus humaines, en dcouvriraient assez en elle pour prendre
meilleure opinion de leurs semblables, et ce qui est plus difficile
encore, d'eux-mmes, comme appartenant  la mme espce, quelque
infrieurs qu'ils soient  un si noble modle. Excusez-moi aussi le
mieux que vous pourrez pour avoir mis de ct la crmonie des adieux.
Si nous nous revoyons, je tcherai d'obtenir mon pardon; sinon,
rappelez-vous tous les bons souhaits que je forme pour vous, et oubliez,
s'il se peut, toute la peine que je vous ai donne.

Votre, etc.




LETTRE CCCL.

 M. MURRAY.


Venise, 10 dcembre 1819.

Depuis ma dernire lettre, j'ai chang de rsolution, et je n'irai pas
en Angleterre. Plus je rflchis sur cette ide, plus j'prouve
d'loignement pour ce pays et pour la perspective d'y retourner. Vous
pouvez donc m'adresser vos lettres ici comme de coutume, quoique j'aie
l'intention de me rendre dans une autre ville. J'ai fini le troisime
chant de _Don Juan_; mais ce que j'ai lu et entendu m'a tout--fait
dcourag au sujet de la publication, du moins pour le moment. Vous
pouvez essayer de faire plaider l'affaire; mais vous la perdrez. Il n'y
a qu'une voix, c'est  qui criera au scandale. Je ne ferai aucune
difficult  vous rendre le prix du manuscrit, et j'ai crit  M.
Kinnaird  ce sujet par ce mme courrier: parlez-lui-en.

J'ai remis  Moore, et pour Moore seul, qui a aussi mon Journal, mes
Mmoires crits  dater de 1816, et je lui ai permis de les montrer 
qui bon lui semble, mais non pas de les publier pour rien au monde. Vous
pouvez les lire et les laisser lire  W***, si cela lui plat, non que
je me soucie de son opinion publique, mais de son opinion particulire;
car j'aime l'homme et m'embarrasse fort peu de son _Magazine_. Je
dsirerais aussi que lady B*** elle-mme pt les lire, afin qu'elle et
la facult de marquer ou de relever les mprises ou les choses mal
reprsentes; car, comme ces Mmoires paratront probablement aprs ma
mort, il serait bien juste qu'elle les vt, c'est--dire si elle le
dsire.

Peut-tre ferai-je un voyage chez vous au printems; mais j'ai t
malade, et je suis indolent et irrsolu, parce que peu d'objets
m'intressent. On m'a d'abord maltrait  cause de mon humeur sombre, et
maintenant on est furieux parce que je suis ou cherche  tre plaisant.
J'ai un tel rhume et un si violent mal de tte, que je vois  peine ce
que je griffonne: les hivers ici sont perans comme des aiguilles. Je
vous ai crit assez longuement sur mes affaires italiennes; aujourd'hui
je ne vous dirai autre chose, sinon que vous en apprendrez sous peu
davantage.

Votre _Blackwood_ m'accuse de traiter les femmes durement: cela se
peut; mais j'ai t leur martyr; ma vie entire a t sacrifie  elles
et par elles. Je compte quitter Venise sous peu de jours: mais vous
adresserez vos lettres ici comme  l'ordinaire. Quand je m'tablirai
autre part, je vous le ferai savoir.

Peu de tems aprs cette lettre  M. Murray, il partit pour Ravenne, d'o
fut date sa correspondance pendant les dix-huit mois suivans.  son
arrive, il alla demeurer dans un htel, o il resta quelques jours;
mais le comte Guiccioli ayant consenti  lui louer une enfilade
d'appartemens dans le palais Guiccioli mme, il se trouva encore une
fois log sous le mme toit que sa matresse.




LETTRE CCCLI.

 M. HOPPNER.


Ravenne, 31 dcembre 1821.

Il y a une semaine que je suis ici, et le soir mme de mon arrive,
j'ai t oblig de me mettre sous les armes, pour aller chez le marquis
Cavalli, o il y avait deux ou trois cents personnes de la meilleure
compagnie que j'aie vue en Italie. Plus de beaut, plus de jeunesse et
plus de diamans qu'il n'en a paru depuis cinquante ans dans cette Sodome
de la mer[6]. Je n'ai jamais vu une telle diffrence entre deux endroits
sous la mme latitude (ou, si vous voulez, platitude). La musique, la
danse et le jeu, tout tait dans la mme salle. Le but de la G***
paraissait tre de faire parade autant que possible de son amant
tranger, et, ma foi! si elle semblait se glorifier de ce scandale, ce
n'tait pas  moi d'en tre honteux. Personne n'avait l'air surpris;
toutes les femmes, au contraire, paraissaient comme enchantes d'un si
excellent exemple. Le vice-lgat et tous les autres vices taient de la
plus grande politesse; et moi, qui m'tais tenu d'abord sur la rserve,
je fus bien oblig de prendre enfin ma dame sous le bras et de jouer le
rle de sigisb aussi bien qu'il me fut possible avec si peu de tems
pour m'y prparer, sans parler de l'embarras d'un chapeau  cornes et
d'une pe, que je trouvai beaucoup plus formidables qu'ils ne le
paratront jamais  l'ennemi.

[Note 6: Ghenne des eaux;  toi, Sodome de la mer! MARINO FALIERO]

Je vous cris en grande hte, mettez-en autant  me rpondre. Je
n'entends pas grand'chose  tout cela; mais on dirait que la Guiccioli
aurait pass dans le public pour avoir t _plante l_, et qu'elle
tait dcide  montrer que ce n'tait pas; car tre _plante l_ est
ici la plus grande des calamits morales. Au surplus, ce n'est qu'une
conjecture; je ne sais rien de ce qui en est, except que tout le monde
lui fait beaucoup d'accueil et se montre fort poli avec moi. Le pre et
tous les parens ont l'air agrable et satisfait.

Votre  jamais.

_P. S._ Mes trs-humbles respects  Mrs. H***.

Je vous ferais bien les complimens de la saison; mais la saison
elle-mme, avec ses pluies et ses neiges, est si peu complimenteuse, que
j'attendrai les rayons du soleil.




LETTRE CCCLIII[7].

A M. HOPPNER.


Ravenne, 20 janvier 1820.

Je n'ai encore rien dcid au sujet de mon sjour  Ravenne; j'y puis
rester un jour, une semaine, un an, toute ma vie, tout cela dpend de ce
que je ne puis deviner ni prvoir. Je suis venu parce que j'ai t
demand, et je partirai ds que je m'apercevrai que mon dpart est
convenable. Mon attachement n'a ni l'aveuglement d'un amour naissant, ni
la clairvoyance microscopique qui termine ces sortes de liaisons; mais
le tems et l'vnement dcideront du parti que je prendrai. Je ne puis
encore en rien dire, parce que je n'en sais gure plus que ce que je
vous en ai dit.

[Note 7: La lettre 352e, adresse  Moore, a t supprime.]

Je vous ai crit par le dernier courrier au sujet de mes meubles; car
il n'y a pas moyen de trouver ici un logement avec une table et une
chaise; et comme j'ai dj  Bologne des objets de ce genre, que je
m'tais procurs l't dernier pour ma fille, j'ai donn ordre qu'on les
transportt ici, et je dsire qu'il en soit de mme de ceux de Venise,
afin que je puisse sortir de l'_albergo imperiale_, qui est impriale
dans toute l'tendue du mot. Que Buffini soit pay de son poison. J'ai
oubli de vous remercier, ainsi que Mme Hoppner, pour tout un trsor de
joujoux envoys  Allegra avant notre dpart; c'est bien bon  vous, et
nous vous en sommes bien reconnaissans.

Votre triage de la socit du gouverneur est fort amusant. Si vous ne
comprenez pas les exceptions consulaires, je les comprends, moi; et il
est juste qu'un homme d'honneur et une femme vertueuse en jugent ainsi,
surtout dans un pays o il n'y a pas dix personnes de bien. Quant  la
noblesse, il n'y a pas en Angleterre de rellement nobles que les pairs;
les fils de pairs mme n'ont pas de titre; quoiqu'on leur en accorde un
par courtoisie. Il n'y a pas de chevaliers de la jarretire,  moins
qu'ils n'appartiennent  la pairie, de sorte que Castlereagh lui-mme
aurait de la peine  subir l'examen d'un gnalogiste tranger avant la
mort de son pre.

La neige a ici un pied d'paisseur. Il y a un thtre et un Opra. On
nous donne _le Barbier de Sville_. Les bals commencent. Veuillez payer
mon portier, quoique ce soit pour ne rien faire. Expdiez-moi mes
meubles, et faites-moi savoir par vous-mme ou par Cartelli comment vont
mes procs; mais ne payez Cartelli qu'en proportion du succs.
Peut-tre, si vous allez en Angleterre, nous y reverrons-nous ce
printems. Je vois que H*** s'est mis dans un embarras qui ne me plat
gure; il n'aurait pas d s'avancer autant avec ces gens-l sans
calculer les consquences. Je me croyais autrefois le plus imprudent de
tous mes amis et de toutes mes connaissances; mais maintenant je
commence presque  en douter.




LETTRE CCCLIV.

A M. HOPPNER.


Ravenne, 31 janvier 1820.

Vous vous serez donn beaucoup de peine pour le dmnagement de mes
meubles, mais Bologne est le lieu le plus prs o l'on puisse s'en
procurer, et j'ai t oblig d'en avoir pour les appartemens que je
destinais  recevoir ici ma fille durant l't. Les frais de transport
seront au moins aussi grands; ainsi vous voyez que c'tait par ncessit
et non par choix. Ici on fait tout venir de Bologne, except quelques
petits articles de Forli ou de Fanza.

Si Scott est de retour, rappelez-moi, je vous prie,  son souvenir, et
dites-lui que la paresse seule est cause que je ne lui ai pas
rpondu:--c'est une terrible entreprise que d'crire une lettre. Le
carnaval est ici moins bruyant, mais nous avons des bals et un thtre.
J'y ai men Bankes, et il a, je crois, emport une impression beaucoup
plus favorable de la socit de Ravenne que de celle de
Venise:--rappelez-vous que je ne parle que de la socit _indigne_.

Je suis trs-srieusement en train d'apprendre  doubler un schall, et
je russirais jusqu' me faire admirer, si je ne le doublais pas
toujours dans le mauvais sens, et quelquefois je confonds et emporte
deux, en sorte que je dconcerte tous les _serventi_[8], laissant
d'ailleurs au froid leurs _servite_[9], jusqu' ce que chacun rentre
dans sa proprit. Mais c'est un pays terriblement moral, car vous ne
devez pas regarder d'autre femme que celle de votre voisin.--Si vous
allez  une porte plus loin, vous tes dcri, et souponn de perfidie.
Ainsi, une _relazione_[10] ou _amicizia_[11] semble tre une affaire
rgulire de cinq  quinze ans, qui, s'il survient un veuvage, finit par
un _sposalizio_[12]; et en mme tems elle est soumise  tant de rgles
spciales, qu'elle n'en vaut gure mieux. Un homme devient par le fait
un objet de proprit fminine.--Ces dames ne laissent leurs _serventi_
se marier que lorsqu'il y a vacance pour elles-mmes. J'en connais deux
exemples dans une seule famille.

[Note 8: Le lecteur a dj d remarquer, et  son dfaut nous
remarquerons une fois pour toutes, que nous laissons dans notre
traduction les expressions italiennes dont Lord Byron aimait  se
servir.]

[Note 9: Femme qui a un _cavaliere servente_.]

[Note 10: Liaison.]

[Note 11: Amiti.]

[Note 12: Mariage.
(_Notes du Trad._)]

Hier soir il y eut une loterie ****[13] aprs l'opra; c'est une
burlesque crmonie. Bankes et moi nous prmes des billets, et
plaisantmes ensemble fort gament. Il est all  Florence. Mrs J***
doit vous avoir envoy mon _postscriptum_; il n'y a pas eu d'occasion de
vous attaquer en personne. Je n'interviens jamais dans les querelles
particulires,--elle peut vous gratigner elle-mme la figure.

[Note 13: Il y a dans le texte anglais un mot illisible, parce qu'il
se trouvait sous le cachet. (_Note de Moore_.)]

Le tems ici a t pouvantable,--plusieurs pieds de neige--un
_fiume_[14] a bris un pont, et inond Dieu sait combien de _campi_[15];
puis la pluie est venue,--et le dgel dure encore,--en sorte que mes
chevaux de selle ont une sincure jusqu' ce que les chemins deviennent
plus praticables. Pourquoi Lga a-t-il donn le bouc? Le sot.--Il faut
que j'en reprenne possession.

[Note 14: Fleuve.]

[Note 15: Champs. (_Notes du Trad._)]

Voulez-vous payer Missiaglia et le Buffo Buffini de la Gran-Bretagna?
J'ai reu des nouvelles de Moore, qui est  Paris; je lui avais
auparavant crit  Londres, mais apparemment il n'a pas encore reu ma
lettre. Croyez-moi, etc.




LETTRE CCCLV.

A M. MURRAY.


Ravenne, 7 fvrier 1820.

Je n'ai point reu de lettre de vous depuis deux mois; mais depuis que
je suis arriv ici, en dcembre 1819, je vous ai envoy une lettre pour
Moore, qui est Dieu sait _o_,-- Paris ou  Londres,  ce que je
prsume. J'ai copi et coup _en deux_ le troisime chant de _Don Juan_,
parce qu'il tait trop long; et je vous dis cela d'avance, parce qu'en
cas de rglement entre vous et moi, ces deux chants ne compteront que
pour _un_, comme dans leur forme originelle; et, en effet, les deux
ensemble ne sont pas plus longs qu'un des premiers: ainsi souvenez-vous
que je n'ai pas fait cette division pour _vous_ imposer une rtribution
_double_, mais seulement pour supprimer un motif d'ennui dans l'aspect
mme de l'ouvrage. Je vous aurais jou un joli tour si je vous avais
envoy, par exemple, des chants de cinquante stances chaque.

Je traduis le premier chant du _Morgante Maggiore_ de Pulci, et j'en ai
dj fait la moiti; mais ces jours de carnaval brouillent et
interrompent tout. Je n'ai pas encore envoy les chants de _Don Juan_,
et j'hsite  les publier; car ils n'ont pas la verve des premiers. La
criaillerie ne m'a pas effray, mais elle m'a _bless_, et je n'ai plus
crit ds-lors _con amore_. C'est trs-dcent, toutefois, et aussi
triste que _la dernire nouvelle comdie_.

Je crois que mes traductions de Pulci vous bahiront; il faut les
comparer  l'original, stance par stance, et vers par vers; et vous
verrez ce qui tait permis  un ecclsiastique dans un pays catholique,
et dans un sicle dvot, sur le compte de la religion;--puis parlez-en 
ces bouffons qui m'accusent d'attaquer la liturgie.

J'cris dans la plus grande hte, c'est l'heure du Corso, et je dois
aller foltrer avec les autres.

Ma fille Allegra vient d'arriver avec la comtesse G***, dans la voiture
du comte G***; plus six personnes pour se joindre  la cavalcade, et je
dois les suivre avec tout le reste des habitans de Ravenne. Notre vieux
cardinal est mort, et le nouveau n'est pas encore nomm; mais la
mascarade continue de mme, le vice-lgat tant un bon gouverneur. Nous
avons eu des geles et des neiges hideuses, mais tout s'est radouci.

Votre, etc.




LETTRE CCCLVI.

 M. BANKES.


Ravenne, 19 fvrier 1820.

J'ai ici une chambre pour vous dans ma maison comme  Venise, si vous
jugez  propos d'en faire usage; mais ne vous attendez pas  trouver la
mme enfilade de salles tapisses. Ni les dangers, ni les chaleurs
tropicales ne vous ont jamais empch de pntrer partout o vous aviez
rsolu d'aller; et pourquoi la neige le ferait-elle aujourd'hui?--La
neige italienne!--fi donc!--Ainsi, je vous en prie, venez. Le coeur de
Tita soupire aprs vous, et peut-tre aprs vos grands cus d'argent; et
votre camarade de jeux, le singe, est seul et inconsolable.

J'ai oubli si vous admirez ou tolrez les cheveux rouges, en sorte que
j'ai peur de vous montrer ce qui m'approche et m'environne dans cette
ville. Venez nanmoins,--vous pourrez faire  Dante une visite du
matin, et je rponds que Thodore et Honoria seront heureux de vous voir
dans la fort voisine. Nous aussi, Goths de Ravenne, nous esprons que
vous ne mpriserez pas notre _archi-Goth_ Thodoric. Je devrai laisser
ces illustres personnages vous faire les honneurs de la premire moiti
du jour, vu que je n'en ai point du tout ma part,--l'alouette qui me
tire de mon sommeil tant oiseau d'aprs-midi. Mais je revendique vos
soires, et tout ce que vous pourrez me donner de vos nuits.--Eh bien!
vous me trouverez mangeant de la viande, comme vous-mme ou tout autre
cannibale, except le vendredi. De plus, j'ai dans mon pupitre de
nouveaux chants (et je les donne au diable) de ce que le lecteur
bnvole, M. S***, appelle contes de carrefour, et j'ai une lgre
intention de vous les confier pour les faire passer en Angleterre;
seulement je dois d'abord couper les deux chants susdits en trois, parce
que je suis devenu vil et mercenaire, et que c'est un mauvais prcdent
 laisser  mon Mcne Murray, que de lui faire retirer de son argent un
trop gros bnfice. Je suis aussi occup par _Pulci_,--je le
traduis;--je traduis servilement, stance par stance, et vers par
vers,--deux octaves par nuit,--mme tche qu' Venise.

Voudrez-vous passer chez votre banquier,  Bologne, et lui demander
quelques lettres qu'il a pour moi, et les brler?--Ou bien je le
ferai,--ainsi ne les brlez pas, mais apportez-les, et croyez-moi
toujours,

votre trs-affectionn, etc.

_P. S._ Je dsire particulirement entendre de votre bouche quelque
chose sur Chypre;--ainsi, je vous en prie, rappelez-vous tout ce que
vous pourrez l-dessus.--Bonsoir.




LETTRE CCCLVII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 21 fvrier 1820.

Les _bull-dogs_ me seront trs-agrables. Je n'ai que ceux de ce pays,
lesquels, quoique bons, n'ont pas autant de tnacit dans la mchoire et
de stocisme dans la souffrance, que mes compatriotes d'espce canine:
envoyez-moi-les donc, je vous prie, par la voie la plus prompte;--par
mer sera peut-tre le mieux. M. Kinnaird vous remboursera, et fera
dduction du montant de vos avances sur votre compte ou celui du
capitaine Tyler.

Je vois que le bon vieux roi est all  son dernier gte. On ne peut
s'empcher d'tre chagrin, quoique la perte de la vue, la vieillesse et
la dmence, soient supposes tre autant de rabais sur la flicit
humaine; mais je ne suis point du tout sr que la dernire infirmit au
moins n'ait pas pu le rendre plus heureux qu'aucun de ses sujets.

Je n'ai pas la moindre pense d'aller au couronnement. J'aimerais
cependant  en tre tmoin, et j'ai droit d'y jouer un rle de
marionnette; mais mon diffrend avec lady Byron, en tirant une ligne
quinoxiale entre moi et les miens sous tout autre rapport, m'empchera
aussi, en cette occasion, d'tre dans la mme procession...............
.......................................................................

J'ai fini une traduction du premier chant de _Morgante Maggiore_ de
Pulci; je la transcrirai et vous l'enverrai. C'est le pre non-seulement
de Whistlecraft, mais de toute la posie badine d'Italie. Vous devez
l'imprimer en regard du texte italien, parce que je dsire que le
lecteur juge de ma fidlit: c'est traduit stance pour stance, et vers
pour vers, sinon mot pour mot. Vous me demandez un volume de moeurs,
etc., sur l'Italie. Peut-tre suis-je en tat d'avoir l-dessus plus de
connaissances que beaucoup d'Anglais, parce que j'ai vcu parmi les
nationaux, et dans des localits o des Anglais n'ont jamais encore
rsid (je parle de la Romagne, et particulirement de cet endroit-ci);
mais il y a plusieurs raisons pour lesquelles je ne veux rien imprimer
sur un tel sujet. J'ai vcu dans l'intrieur des maisons et dans le sein
des familles, tantt simplement comme _amico di casa_[16], et tantt
comme _amico di cuore_[17] de la dame, et dans l'un et l'autre cas je ne
me sens pas autoris  faire un livre sur ces gens-l. Leur morale
n'est pas votre morale, leur vie n'est pas votre vie; vous ne les
comprendriez pas; ce ne sont ni des Anglais, ni des Franais, ni des
Allemands, que vous comprendriez tous. Chez eux, l'ducation de couvent,
l'office des _cavaliers servans_, les habitudes de pense et de vie sont
entirement diffrentes de nos moeurs; et plus vous vivez dans
l'intimit, plus la diffrence est frappante, de telle sorte que je ne
sais comment vous faire concevoir un peuple qui est -la-fois modr et
libertin, srieux par caractre, et bouffon dans ses amusemens, capable
d'impressions et de passions tout -la-fois soudaines et durables
(ce que vous ne trouverez dans aucune autre nation), et qui actuellement
n'a point de socit (ou de ce que vous nommeriez ainsi), comme vous
pouvez le voir par ses comdies: il n'a point de comdie relle, pas
mme dans Goldoni, et cela parce qu'il n'y a point de socit qui en
puisse tre la source.

[Note 16: Ami de la maison.]

[Note 17: Ami de coeur. (_Notes du Trad._)]

Les _conversazioni_ ne constituent point du tout une vritable socit.
On va au thtre pour parler, et en compagnie pour tenir sa langue en
repos. Les femmes s'asseoient en cercle, et les hommes se rassemblent en
groupes, ou l'on joue au triste _faro_ ou au _lotto reale_, et l'on joue
petit jeu.  l'acadmie il y a des concerts comme chez nous, avec une
meilleure musique et plus d'tiquette. Ce qu'il y a de mieux, ce sont
les bals et les mascarades du carnaval, quand tout le monde devient fou
pour six semaines. Aprs le dner ou le souper, on improvise des vers
et on se plaisante mutuellement; mais c'est avec une verve de bonne
humeur o vous ne pourriez jamais vous mettre, vous autres gens du Nord.

Dans l'intrieur de la maison, c'est bien mieux. Je dois en savoir
quelque chose, ayant assez joliment acquis par exprience une
connaissance gnrale du beau sexe, depuis la femme du pcheur jusqu'
la _Nobil Dama_ que je sers. Ces dames ont un systme qui a ses rgles,
ses dlicatesses et son dcorum, qui peut ainsi tre rduit  une sorte
de discipline ou de chasse faite aux coeurs, d'o l'on ne doit se
permettre que fort peu d'carts,  moins qu'on ne dsire perdre la
partie. Elles sont extrmement tenaces, et, jalouses comme des furies,
elles ne permettent pas mme  leurs amans de se marier si elles peuvent
les en empcher, et les gardent toujours, autant que possible, prs
d'elles en public comme en particulier. Bref, elles transportent le
mariage dans l'adultre, et chassent du sixime commandement la
particule _non_. La raison en est qu'elles se marient pour leurs parens,
et qu'elles aiment pour elles-mmes. Elles exigent d'un amant la
fidlit comme une dette d'honneur, tandis qu'elles paient leur mari
comme un homme de commerce, c'est--dire pas du tout. Vous entendez
plucher le caractre des personnes de l'un ou l'autre sexe, non par
rapport  leur conduite envers leurs maris ou leurs femmes, mais envers
leurs matresses ou leurs amans. Si j'crivais un in-quarto, je ne
sache pas que je puisse faire plus qu'amplifier ce que je viens de noter
ici. Il est  remarquer que, malgr tout ceci, les formes extrieures du
plus grand respect sont accordes aux maris, non-seulement par les
femmes, mais par leurs _serventi_,--surtout si le mari ne sert lui-mme
aucune dame (ce qui d'ailleurs n'est pas le cas ordinaire);--en sorte
que souvent vous prendriez pour parens le mari et le _servente_,--celui-ci
faisant la figure d'un homme adopt dans la famille. Quelquefois les
dames montent un petit cheval, et s'vadent ou se sparent, ou font une
scne; mais c'est un miracle, en gnral, et quand elles ne voient rien
de mieux  faire ou qu'elles tombent amoureuses d'un tranger, ou qu'il
y a quelque autre anomalie pareille, et cela est toujours rput inutile
et extravagant.

Vous vous informez de la _Prophtie du Dante_; je n'ai pas fait plus de
six cents vers, mais je prophtiserai  loisir.

Je ne sais rien du buste. Aucun came ou cachet ne peut tre ici ou
ailleurs, que je sache, taill dans le bon style. Hobhouse doit crire
lui-mme  Thorwaldsen. Le buste a t fait et pay il y a trois ans.

Dites, je vous prie,  Mrs. Leigh de supplier lady Byron de presser le
transfert des fonds. J'ai crit  ce sujet  lady Byron par ce
courrier-ci,  l'adresse de M. D. Kinnaird.




LETTRE CCCLVIII.

 M. BANKES.


Ravenne, 26 fvrier 1820.

Pulci et moi nous vous attendons avec impatience; mais je suppose que
nous devons laisser agir quelque tems l'attraction des galeries
bolonaises. Je ne connais rien en peinture, et m'en soucie presque aussi
peu que je m'y connais; mais pour moi il n'y a rien d'gal  la peinture
vnitienne,--surtout  Giorgione. Je me rappelle trs-bien son _Jugement
de Salomon_, dans les Mariscalchi,  Bologne. La vraie mre est belle,
parfaitement belle. Achetez-la, en employant tous les moyens possibles,
et emportez-la avec vous: mettez-la en sret; car soyez assur qu'il se
brasse des troubles pour l'Italie; et comme je n'ai jamais pu me tenir
hors de rang dans ma vie, ce sera mon destin; j'ose dire, que de m'y
enfoncer jusqu' en avoir par-dessus la tte et les oreilles; mais peu
importe, c'est un motif plus fort pour que vous veniez me voir bientt.

J'ai encore de nouveaux romans de Scott (car srement ils sont de
Scott) depuis que nous ne nous sommes vus, et j'y trouve plaisir de plus
en plus. Je crois que je les prfre mme  sa posie, que je lus (soit
dit en passant), pour la premire fois de ma vie, dans votre chambre, au
collge de la Trinit.

On conserve ici quelques commentaires curieux sur Dante, que vous
devrez voir.

Croyez-moi toujours, etc.




LETTRE CCCLIX.

 M. MURRAY.


Ravenne, 1er mars 1820.

Je vous ai envoy par le dernier courrier la traduction du premier
chant du _Morgante Maggiore_, et je dsire que vous vous informiez
auprs de Rose du mot _sbergo_, c'est--dire _usbergo_, que j'ai traduit
par _cuirasse_; je souponne qu'il veut dire aussi un _casque_.
Maintenant, s'il en est ainsi, lequel des deux sens s'accorde le mieux
avec le texte? J'ai adopt la cuirasse; mais je serai facile  me rendre
aux bonnes raisons. Parmi les nationaux, les uns disent d'une faon, les
autres de l'autre; mais on n'est pas fort sur le toscan dans la Romagne.
Toutefois, j'en parlerai demain  Sgricci (le fameux improvisateur), qui
est natif d'Arezzo. La comtesse Guiccioli, qui passe pour une jeune dame
fort instruite, et le dictionnaire, interprtent le mot par _cuirasse_.
J'ai donc crit _cuirasse_; mais le _casque_ me trotte nanmoins dans la
tte,--et je le mettrai fort bien dans le vers: le faut-il? voil le
point principal. J'en parlerai aussi  la Sposa Spina Spinelli, fiance
florentine du comte Gabriel Rusponi, rcemment arrive de Florence, et
je tirerai de quelqu'un le vritable sens.

Je viens de visiter le nouveau cardinal, qui est arriv avant-hier dans
sa lgation. Il parat tre un bon vieillard, pieux et simple, et
tout--fait diffrent de son prdcesseur, qui tait un bon vivant dans
le sens mondain du mot.

Je vous envoie ci-joint une lettre que j'ai reue de Dallas il y a
quelque tems. Elle s'expliquera elle-mme. Je n'y ai pas rpondu. Voil
ce que c'est que de faire du bien aux gens. En diffrentes fois (y
compris les droits d'auteur), cet homme a eu environ 1,400 livres
sterling de mon argent, et il crit ce qu'il appelle une oeuvre posthume
sur mon compte, et une plate lettre o il m'accuse de le maltraiter,
quand je n'ai jamais rien fait de pareil. Il est vrai que j'ai
interrompu avec lui ma correspondance, comme je l'ai fait presque avec
tout le monde; mais je ne puis dcouvrir comment par-l je me suis mal
comport envers lui.

Je regarde son ptre comme une consquence de ce que je ne lui ai pas
envoy 100 autres livres sterling, pour lesquelles il m'crivit il y a
environ deux ans, et que je jugeai  propos de garder, parce qu' mon
sens il avait eu sa part de ce dont je pouvais disposer en faveur
d'autres personnes.

Dans votre dernire, vous me demandez ce dont j'ai besoin pour mon
usage domestique: je crois que c'est comme  l'ordinaire; ce sont des
_bull-dogs_, de la magnsie, du _soda-powder_, de la poudre dentifrice,
des brosses, et toutes choses de mme genre qu'on ne peut se procurer
ici. Vous demandez encore que je retourne en Angleterre: hlas!  quel
propos? Vous ne savez pas ce que vous rclamez; je dois probablement
revenir un jour ou l'autre (si je vis), tt ou tard; mais ce ne sera
point par plaisir, et cela ne pourra finir en bien. Vous vous informez
de ma sant et de mon HUMEUR en grosses lettres. Ma sant ne peut tre
trs-mauvaise; car je me suis guri moi-mme en trois semaines, par le
moyen de l'eau froide, d'une rude fivre tierce qui n'avait pas quitt
durant des mois entiers mon plus vigoureux gondolier, malgr tout le
quinquina de l'apothicaire;--chose fort surprenante pour le docteur
Aglietti, qui disait que c'tait une preuve de la force des fibres,
surtout dans une saison si pidmique. Je l'ai fait par dgot pour le
quinquina, que je ne puis supporter, et j'ai russi, contrairement aux
prophties de tout le monde, en me bornant  ne prendre rien du tout.
Quant  l'_humeur_ elle est ingale, tantt haut, tantt bas, comme chez
les autres personnes, je suppose, et dpend des circonstances.

Envoyez-moi, je vous prie, les nouveaux romans de Walter Scott. Quels
en sont les noms et les personnages? Je lis quelques-unes de ses
premiers, au moins une fois par jour, pendant une heure ou -peu-prs.
Les derniers sont faits trop  la hte: Scott oublie le nom de
Ravenswood, et l'appelle tantt _Edgar_, et tantt _Norman_; et Girder,
le tonnelier, est crit tantt _Gilbert_, et tantt _John_. Il n'y en a
pas assez sur Montrose, mais Dalgetty est excellent, ainsi que Lucy
Ashton et sa chienne de mre. Qu'est-ce que c'est qu'_Ivanhoe_? et
qu'appelez-vous son autre roman? Est-ce qu'il y en a _deux_?
Faites-lui-en crire, je vous prie, au moins deux par an: il n'est
aucune lecture que j'aime autant.

L'diteur du _Tlgraphe de Bologne_ m'a envoy un numro qui contient
des extraits de l'_Athisme rfut_ de M. Mulock (ce nom me rappelle
toujours Muley Moloch de Maroc), o se trouve un long loge de ma posie
et une grande compassion pour mon malheur. Je n'ai jamais pu comprendre
quel est le but de ceux qui m'accusent d'irrligion: toutefois ils
peuvent aller leur train. Cet homme-ci parat tre mon grand admirateur,
ainsi je prends en bonne part ce qu'il dit, comme il a videmment une
intention charitable,  laquelle je ne m'accuse pas moi-mme d'tre
insensible.

Tout  vous.




LETTRE CCCLX.

 M. MURRAY.


Ravenne, 5 mars 1820.

Au cas que, dans votre pays, vous ne trouviez pas aisment sous votre
main le _Morgante Maggiore_, je vous envoie le texte original du premier
chant, pour le mettre en regard de la traduction que je vous envoyai il
y a quelques jours. Il est tir de l'dition de Naples in-quarto,
1732,--date _Florence_, nanmoins, par un tour du _mtier_, que vous,
un des souverains allis de la profession, comprendrez parfaitement
sans plus grande _spiegazione_[18].

[Note 18: Explication.]

Il est trange que personne ici ne comprenne la signification prcise
de _sbergo_ ou _usbergo_[19], vieux mot toscan que j'ai traduit par
_cuirasse_ (mais je ne suis pas sr qu'il ne veuille pas dire _casque_).
J'ai interrog au moins vingt personnes, savans et ignorans, hommes et
femmes, y compris potes et officiers civils et militaires. Le
dictionnaire dit _cuirasse_, mais ne cite aucune autorit; et une dame
de mes amies dit positivement _cuirasse_, ce qui me fait douter du fait
encore plus qu'auparavant. Ginguen dit _bonnet de fer_ avec l'aplomb
superficiel d'un Franais, en sorte que je ne le crois point. Choisir
entre le dictionnaire, la femme italienne et le critique franais!--On
ne peut pas se fier  leur autorit. Le texte mme, qui devrait dcider,
admet galement l'un ou l'autre sens, comme vous le verrez. Interrogez
Rose, Hobhouse, Merivale et Foscolo, et votez avec la majorit. Frere
est-il bon Toscan? S'il l'est, consultez-le aussi. J'ai tent, comme
vous voyez, d'tre aussi exact que j'ai pu. Ceci est ma troisime ou
quatrime lettre ou paquet depuis vingt jours.

[Note 19: _Usbergo_ en italien; _hauberk_, _habergeon_, en anglais;
_haubert_, _haubergeon_, en franais, viendraient, suivant une note de
Moore, de l'allemand _hals-berg_, mot--mot, montagne du cou.
L'tymologie serait donc pour le sens de _casque_, armure qui surmonte
et dfend le cou; mais comme les drivs anglais et franais ont pris,
par une _catachrse-synecdoque_, le sens de _cuirasse_, il n'est pas
improbable que le driv italien ait reu la mme extension. Le doute
n'est donc pas rsolu.
(_Notes du Trad._)]




LETTRE CCCLXI.

 M. MURRAY.


Ravenne, 14 mars 1820.

Je vous envoie ci-joint la _Prophtie du Dante_[20]: nommez-la
d'ailleurs _Vision_ ou autrement, peu importe. L o j'ai donn plus
d'une leon (ce que j'ai fait souvent), vous adopterez celle que
Gifford, Frere, Rose, Hobhouse, et les autres membres de votre snat
toscan jugeront la meilleure ou la moins mauvaise. La prface expliquera
tout ce qui est explicable. Ce ne sont l que les quatre premiers
chants: s'ils sont bien accueillis, je continuerai. Soignez, je vous
prie, l'impression, et confiez la correction des citations italiennes 
quelque homme instruit dans la langue.

[Note 20: Il y avait primitivement dans ce pome trois vers d'une
force et d'une svrit remarquables, qui ne furent pas publis, parce
que le pote italien contre qui ils taient dirigs vivait encore. Je
les donnerai ici de mmoire.

        The prostitution of his muse and wife,
        Both beautiful, and both by him debased,
        Shall salt his bread and give him means of life.

La prostitution de sa muse et de sa femme, belles toutes deux, toutes
deux dshonores par lui, salera son pain et le fera vivre.
(_Note de Moore_.) ]

Il y a quatre jours, j'ai vers en voiture dcouverte, entre la rivire
et une chausse escarpe.--Nous avons eu nos roues mises en pices,
quelques lgres meurtrissures, un troit passage pour nous chapper, et
voil tout; mais il n'y a point eu de mal, quoique le cocher, le jockey,
les chevaux et le carrosse fussent tous entremls comme des macaronis.
Cet accident, suivant moi, est d au cocher, qui a mal men; mais
celui-ci jure que c'est par une surprise des chevaux. Nous heurtmes
contre une borne sur le bord d'une chausse escarpe, et nous
dgringolmes. Je sors ordinairement de la ville en voiture, et trouve
mes chevaux de selle vers le pont: c'est dans ce trajet que nous avons
chou; mais je fis ma promenade  cheval, comme  l'ordinaire, aprs
l'accident. On dit ici que nous sommes redevables  saint Antoine de
Padoue (sans plaisanter, je vous assure),--qui fait treize miracles par
jour,--de ce que nous n'avons pas eu plus de mal. Je ne fais aucune
objection  ce que cela soit son quatorzime miracle dans les
vingt-quatre heures. Ce saint prside,  ce qu'il parat, aux voitures
verses, et au salut des voyageurs en ce cas; on lui ddie des tableaux,
etc., comme faisaient autrefois les marins  Neptune, d'aprs _la grande
mode romaine_.

Je me hte de me dire votre tout dvou.




LETTRE CCCLXII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 20 mars 1820.

Je vous ai envoy par le dernier courrier les quatre premiers chants de
la _Vision du Dante_. Vous trouverez ci-joint, _vers pour vers_, en
_terza rima_[21], mtre dont vos polissons de lecteurs bretons ne
connaissent rien encore, l'pisode de _Franoise de Rimini_. Vous savez
qu'elle naquit ici, se maria et fut tue par son mari, d'aprs Cary,
Boyd et autres autorits pareilles. J'ai fait cela, vers pour vers et
rime pour rime, pour essayer la possibilit d'un pareil tour de force
dans la posie anglaise. Vous ferez bien de le joindre aux pomes que je
vous ai dj envoys par les trois derniers courriers. Je ne vous
permets pas de me jouer le tour que vous ftes l'an dernier, en mettant
en _postscriptum_,  la suite de _Mazeppa_, la prose que je vous avais
envoye, et dont je ne voulais pas la publication, sinon dans un ouvrage
priodique, et vous, vous l'adjoigntes l sans un mot d'explication. Si
ce morceau est publi, publiez-le _en regard de l'original_, et avec la
traduction de Pulci ou l'imitation de Dante. Je suppose que vous avez
maintenant ces deux pices et le _Don Juan_ depuis long-tems[22].

[Note 21: Voyez la note insre dans notre dition, au bas de la
prface de _la Prophtie du Dante_, tome IV, page 93.]

[Note 22: Suit cette traduction de l'pisode de _Franoise de
Rimini_, tir du cinquime chant de _l'Enfer_ du Dante; elle ne peut
offrir d'intrt qu'en anglais mme, comme objet de comparaison entre
les deux potes et les deux langues. Nous n'avons pas d, comme nous
l'avons dj remarqu, traduire une traduction: nous n'avons fait
exception que pour le _Morgante Maggiore_. Voir tome IV. (_Notes du
Trad._) ]




LETTRE CCCLXIV[23].

 M. MURRAY.


Ravenne, 28 mars 1820.

Je vous envoie ci-jointe une _Profession de foi_ dont vous voudrez bien
vous donner la peine d'accuser rception par le plus prochain courrier.
M. Hobhouse doit tre charg d'en surveiller l'impression. Vous pouvez
d'ailleurs montrer pralablement la pice  qui vous voudrez. Je dsire
savoir ce que sont devenues mes deux ptres de saint Paul (traduites de
l'armnien il y a trois ans ou mme davantage), et de la lettre  R--ts,
crite l'automne dernier? Vous n'y avez donn aucune attention. Il y a
deux paquets avec ceci.

_P. S._ J'ai quelque ide de publier les _Essais imits d'Horace_,
composs il y a dix ans,--si Hobhouse peut les dterrer parmi les
paperasses laisses chez son pre,--sauf quelques retranchemens et
changemens  faire quand je verrai les preuves.

[Note 23: La lettre 363e a t supprime, parce qu'elle est  peu de
chose prs la rptition des lettres prcdentes adresses  M. Murray,
sur _Don Juan_, le _Morgante_, _la Prophtie_. (_Note du Trad._) ]




LETTRE CCCLXV.

 M. MURRAY.


Ravenne, 29 mars 1820.

Vous recevrez ci-jointe une note sur Pope; j'ai enfin perdu toute
patience  entendre l'atroce et absurde jargon que nos prsens ***
dbitent par torrens sur le compte de Pope, et je suis dtermin  y
tenir tte, autant qu'il est possible  un seul individu, tant en prose
qu'en vers; et du moins la bonne volont ne me manquera pas. Il n'y a
pas moyen de supporter cela plus long-tems; et, si l'on continue; on
dtruira le peu qui reste de bon style et de got parmi nous. J'espre
qu'il y a encore quelques hommes de got pour me seconder; sinon je
combattrai seul, convaincu que c'est dans l'intrt de la littrature
anglaise.

Je vous ai envoy dernirement tant de paquets, vers et prose, que vous
serez fatigu d'en payer le port, sinon de les lire. J'ai besoin de
rpondre  quelques passages de votre dernire lettre, mais je n'ai pas
le tems, car il faut me botter et monter en selle, parce que mon
capitaine Craigengelt (officier de la vieille arme italienne de
Napolon) attend, ainsi que mon groom et ma bte.

Vous m'avez prodigu la mtaphore et je ne sais quoi encore sur le
compte de Pulci, sur les moeurs, sur l'usage d'aller sans vtemens,
comme nos anctres saxons. D'abord, les Saxons n'allaient pas sans
vtemens; et, en second lieu, ils ne sont ni mes anctres, ni les
vtres; car les miens taient Normands, et les vtres, je le sais par
votre nom, taient _Galliques_. Et puis, je diffre d'opinion avec vous
sur le raffinement qui a banni les comdies de Congreve. Les comdies
de _Sheridan_ ne sont-elles pas joues pour les banquettes? Je _sais_,
(en qualit d'_ex-commissaire du thtre_) que l'_cole du Scandale_[24]
tait la plus mauvaise pice du rpertoire, en fait de recette. Je sais
aussi que Congreve cessa d'crire, parce que Mrs. Centlivre fit dserter
ses comdies. Ainsi, ce n'est pas la dcence, mais la stupidit qui fait
tout cela, car Sheridan est un crivain aussi _dcent_ qu'il faut tre,
et Congreve n'est pas pire que Mrs. Centlivre, dont Wilkes (l'acteur) a
dit:[25] Non-seulement son thtre doit tre damn; mais elle-mme
aussi. Il faisait allusion  _Un coup hardi pour avoir femme_. Mais
enfin, et pour revenir au sujet, Pulci n'est _point_ un crivain
_indcent_,--au moins dans son premier chant, comme vous devez  prsent
en tre assur par vos propres yeux.

[Note 24: C'est ainsi que l'on traduit gnralement le titre du
chef-d'oeuvre de Shridan (_School for Scandal_), mais le sens est
_l'cole de la Calomnie_.]

[Note 25: Comdie de Mrs. Centlivre. (_Notes du Trad._)]

Vous parlez de _raffinement_:--tes-vous tous _plus_ moraux? tes-vous
_aussi_ moraux? Pas du tout. Je sais, _moi_, ce que c'est que le monde
en Angleterre, pour avoir connu moi-mme, par exprience, le
meilleur,--du moins le plus lev; et je l'ai peint partout comme on le
trouve en tous lieux.

Mais revenons. J'aimerais  voir les _preuves_ de ma rponse, parce
qu'il y aura quelque chose  retrancher ou  changer. Mais, je vous en
prie, faites-la imprimer avec soin. Rpondez-moi, quand vous le pourrez
commodment. Tout  vous.




LETTRE CCCLXVI.

A M. HOPPNER.


Ravenne, 31 mars 1820.

.....................................................................

Ravenne continue le mme train que je vous ai dj dcrit.
_Conversazioni_ durant tout le carme, et beaucoup plus agrables qu'
Venise. Il y a de petits jeux de hasard, c'est--dire le _faro_, o l'on
ne peut mettre plus d'un schelling ou deux,--des tables pour d'autres
jeux de cartes, et autant de caquet et de caf qu'il vous plat; tout le
monde fait et dit ce qu'il lui plat, et je ne me rappelle aucun
vnement dsagrable, si ce n'est d'avoir t trois fois faussement
accus de boutade, et une fois vol de six pices de six _pence_ par un
noble de la ville, un comte----. Je ne souponnai pas l'illustre
dlinquant; mais la comtesse V---- et le marquis L---- m'en avertirent
directement, et me dirent que c'tait une habitude qu'il avait de
gripper l'argent quand il en voyait devant lui: mais je ne l'_actionnai_
pas pour le remboursement, je me contentai de lui dire que s'il
recommenait, je prviendrais moi-mme la loi.

Il doit y avoir un thtre en avril et une foire, et un opra,--puis un
autre opra en juin, outre le beau tems, don de la nature, et les
promenades  cheval dans la fort de pins. Mes respects les plus plus
profonds  Mrs. Hoppner, et croyez-moi, etc.

_P. S._ Pourriez-vous me donner une note de ce qui reste de livres 
Venise? Je n'en ai _pas_ besoin, mais je veux savoir si le peu qui ne
sont pas ici sont l-bas, et n'ont pas t perdus en route. J'espre, et
j'aime  croire que vous avez reu votre vin en bon tat, et qu'il est
buvable. Allgra est, je crois, plus jolie, mais aussi obstine qu'une
mule et aussi goulue qu'un vautour. Sa sant est bonne,  en juger par
son teint,--son caractre tolrable, sauf la vanit et l'enttement.
Elle se croit belle, et veut tout faire comme il lui plat.




LETTRE CCCLVII.

A M. MURRAY.


Ravenne, 9 avril 1820.

Au nom de tous les diables de l'imprimerie, pourquoi n'avez-vous pas
accus rception du second, troisime et quatrime paquets; savoir, de
la traduction et du texte de Pulci, des posies _Dantiques_[26], des
observations, etc.? Vous oubliez que vous me laissez dans l'eau
bouillante, jusqu' ce que je sache si ces compositions sont arrives,
ou si je dois avoir l'ennui de les recopier...........................
......................................................................

[Note 26: Il y a dans le texte _danticles_, mot forg par Byron pour
dsigner ses imitations et traductions du Dante: nous nous sommes permis
une licence analogue. (_Note du Trad._) ]

Avez-vous reu la crme des traductions, _Franoise de Rimini_, pisode
de l'_Enfer_? Quoi! je vous ai envoy un magasin de friperie le mois
dernier; et vous n'prouvez aucune sorte de sentiment! Un ptissier
aurait eu une double reconnaissance, et m'aurait remerci au moins pour
la quantit.

Pour rendre la lettre plus lourde, j'y renferme pour vous la circulaire
du cardinal-lgat (notre Campius) pour sa _conversazione_ de ce soir.
C'est l'anniversaire du _tiare_-ment[27] du pape, et tous les chrtiens
bien levs, mme ceux de la secte luthrienne, doivent y aller et se
montrer civils. Et puis il y aura un cercle, une table de _faro_ (pour
gagner ou perdre des schelings, car on ne permet pas de jouer gros jeu),
et tout le beau sexe, la noblesse et le clerg de Ravenne. Le cardinal
lui-mme est un bon petit homme, evque de Muda, et ici lgat,--honnte
croyant dans toutes les doctrines de l'glise. Il garde sa gouvernante
depuis quarante ans....... mais il est rput pour homme pieux et moral.

[Note 27: _Tiara-tion_: mot forg par analogie au mot _coronation_,
couronnement; nous avons donc form un mot selon l'esprit du texte
anglais.]

Je ne suis pas tout--fait sr que je ne serai point parmi vous cet
automne; car je trouve que l'affaire ne va pas--entre les mains des
fonds de pouvoir et des lgistes--comme elle devrait aller _avec une
clrit raisonne_. On diffre sur le compte des investitures en
Irlande.

        Entre le diable et la profonde mer,
        Entre le lgiste et le fond de pouvoir[28],

je me trouve fort embarrass; et il y a une si grande perte de tems
parce que je ne suis pas sur le lieu mme, avec les rponses, les
dlais, les dupliques, qu'il faudra peut-tre que je vienne jeter un
coup-d'oeil l-dessus: car l'un conseille d'agir, l'autre non, en sorte
que je ne sais quel moyen prendre; mais peut-tre pourra-t-on terminer
sans moi.

Votre, etc.

_P. S._ J'ai commenc une tragdie sur le sujet de Marino Faliero, doge
de Venise; mais vous ne la verrez pas de six ans, si vous n'accusez
rception de mes paquets avec plus de vitesse et d'exactitude. crivez
toujours, au moins une ligne, par le retour du courrier, quand il vous
arrive autre chose qu'une pure et simple lettre.

Adressez directement  Ravenne; cela conomise une semaine de tems et
beaucoup de port.

[Note 28: Ce sont deux vers dans le texte. (_Notes du Trad._) ]




LETTRE CCCLVIII.

A M. MURRAY.


Ravenne, 16 avril 1820.

Les courriers se succdent sans m'apporter de vous la nouvelle de la
rception des diffrens paquets (le premier except) que je vous ai
envoys pendant ces deux mois, et qui tous doivent tre arrivs depuis
long-tems; et comme ils taient annoncs dans d'autres lettres, vous
devriez au moins dire s'ils sont venus ou non. Je n'espre pas que vous
m'criviez de frquentes et longues lettres, vu que votre tems est fort
occup; mais quand vous recevez des morceaux qui ont cot quelque peine
pour tre composs, et un grand embarras pour tre copis, vous devriez
au moins me mettre hors d'inquitude, en en accusant immdiatement
rception, par le retour du courrier,  l'adresse _directe_ de
_Ravenne_. Sachant ce que sont les _postes_ du continent, je suis
naturellement inquiet d'apprendre qu'ils sont arrivs; surtout comme je
hais le mtier de copiste,  un tel point que s'il y avait un tre
humain qui pt copier mes manuscrits raturs, il aurait pour sa peine
tout ce qu'ils peuvent jamais rapporter. Tout ce que je dsire, ce sont
deux lignes, o vous diriez: tel jour, j'ai reu tel paquet. Il y en a
au moins six que vous n'avez pas accuss: c'est manquer de bont et de
courtoisie.

J'ai d'ailleurs une autre raison pour dsirer de vous prompte rponse:
c'est qu'il se brasse en Italie quelque chose qui bientt dtruira toute
scurit dans les communications, et fera fuir nos Anglais-voyageurs
dans toutes les directions, avec le courage qui leur est ordinaire dans
les tumultes des pays trangers. Les affaires d'Espagne et de France ont
mis les Italiens en fermentation; et il ne faut pas s'en tonner, ils
ont t trop long-tems fouls. Ce sera un triste spectacle pour votre
lgant voyageur, mais non pour le rsident, qui naturellement dsire
qu'un peuple se relve. Je resterai, si les nationaux me le permettent,
pour voir ce qu'il en adviendra, et peut-tre pour prendre rang avec
eux, comme Dugald Dalgetty et son cheval, en cas d'affaire: car je
regarderai comme le spectacle le plus intressant du monde, le moment o
je verrai les Italiens renvoyer les barbares de toute nation dans leurs
cavernes. J'ai vcu assez long-tems parmi eux pour les aimer comme
nation plus qu'aucun autre peuple dans le monde; mais ils manquent
d'union, ils manquent de principes, et je doute de leur succs.
Toutefois, ils essaieront probablement, et s'ils le font, ce sera une
bonne cause. Nul Italien ne peut har un Autrichien plus que je ne le
fais; si ce ne sont les Anglais, les Autrichiens me semblent tre la
plus mauvaise race sous les cieux. Mais je doute, s'il se fait quelque
chose, que tout se passe aussi tranquillement qu'en Espagne.
Certainement les rvolutions ne doivent pas se faire  l'eau-rose, l o
les trangers sont matres.

crivez tandis que vous le pouvez, car il ne tient qu' un fil qu'il
n'y ait pas un remue-mnage qui retarde bientt la malle-poste.

Votre, etc.




LETTRE CCCLXIX.

A M. HOPPNER.


Ravenne, 18 avril 1820.

J'ai fait crire  Siri et  Willhalm pour qu'ils m'envoient avec
Vincenza, dans une barque, les lits de camp et les pes que je confiai
 leurs soins lors de mon dpart de Venise. Il y a aussi plusieurs
livres de _bonne poudre de Manton_ dans une bote en vernis du Japon;
_mais  moins que_ je fusse sr de les recevoir de V---- sans crainte de
saisie, je ne voudrais pas l'aventurer. Je _puis_ la _faire entrer ici_,
par le moyen d'un employ des douanes, qui m'a offert de la mettre 
terre pour moi; mais j'aimerais  tre assur qu'elle ne courra aucun
risque en sortant de Venise. Je ne voudrais pas la perdre pour son poids
en or:--il n'y en a pas de pareille en Italie.

Je vous ai crit il y a environ une semaine, et j'espre que vous tes
en bonne sant et bonne humeur. Sir Humphrey Davy[29] est ici, et il
tait hier soir chez le cardinal. Comme j'y avais t le dimanche
prcdent, et qu'il faisait chaud hier, je n'y suis point all, ce que
j'eusse fait si j'avais pens y rencontrer l'homme de la chimie. Il m'a
fait visite ce matin, et j'irai le chercher  l'heure du _corso_. Je
crois qu'aujourd'hui lundi, nous n'avons pas grande _conversazione_,
mais seulement la runion de famille chez le marquis Cavalli, o je vais
quelquefois comme _parent_, de sorte que si sir Davy ne demeure pas ici
un jour ou deux, nous nous rencontrerons difficilement en public. Le
thtre doit ouvrir en mai, pour la foire, s'il n'y a pas un
remue-mnage dans toute l'Italie  cette poque.--Les affaires
d'Espagne ont excit une fivre constitutionnelle, et personne ne sait
comment cela finira:--il est ncessaire qu'il y ait un commencement.

Votre, etc.

_P. S._ Mes bndictions  Mrs. Hoppner. Comment va votre petit garon?
Allegra grandit, et elle a cru en bonne mine et en obstination.

[Note 29: Clbre chimiste anglais. (_Note du Trad._)]




LETTRE CCCLXX.

A M. MURRAY.


Ravenne, 23 avril 1820.

Les preuves ne contiennent pas les _dernires_ stances du second
chant[30], mais finissent brusquement par la 105e stance.

[Note 30: Il est question de _Don Juan_. (_Note du Trad._)]

Je vous ai dit, il y a long-tems, que les nouveaux chants _n'taient
pas bons_, et _je vous en ai donn la raison_. Songez que je ne vous
oblige pas  les publier; vous les supprimerez si vous voulez, mais je
ne puis rien changer. J'ai biff les six stances sur ces deux
imposteurs,---- (ce qui, je suppose, vous causera un grand plaisir),
mais je ne puis faire davantage. Je ne puis ni rien ajouter, ni rien
remplacer; mais je vous donne la libert de tout mettre au feu, si vous
le voulez, ou de _ne pas_ publier, et je crois que c'est assez.

Je vous ai dit que je continuais  crire sans bonne volont;--que
j'avais t, non _effray_, mais _bless_ par la criaillerie, et que
d'ailleurs, quand j'crivais en novembre dernier, j'tais malade de
corps, et dans une trs-grande peine d'esprit  propos de quelques
affaires particulires. Mais _vous vouliez_ avoir l'oeuvre: aussi vous
l'envoyai-je; et pour la rendre plus lgre, je la _coupai_ en deux
parts,--mais je ne saurais la rapicer. Je ne puis saveter...........
...............................................................
--Finissons, car il n'y a pas de remde; mais je vous laisse absolument
libre de supprimer le tout  votre gr.

Quant au _Morgante Maggiore, je n'en supprimerai pas un vers_. Il peut
tre mis en circulation ou non; mais toute la critique du monde
n'atteindra pas un vers,  moins que ce ne soit pour _vice_ de
traduction. Or vous dites, et je dis, et d'autres personnes disent que
la traduction est bonne; ainsi donc il faut qu'elle soit mise sous
presse telle qu'elle est. Pulci doit rpondre de sa propre irrligion:
je ne rponds que de la traduction.....................................
.......................................................................

Faites, je vous prie, revoir la prochaine fois par M. Hobhouse les
_preuves_ du texte _italien_: cette fois-ci, tandis que je griffonne
pour vous, elles sont corriges par une femme qui passe pour la plus
jolie de la Romagne et mme des Marches jusqu' Ancne.

Je suis content que vous aimiez ma rponse  vos questions sur la
socit italienne. Il est convenable que vous aimiez _quelque chose_,
et le diable vous emporte.

Mes amitis  Scott. J'ai une opinion plus haute du titre de chevalier
depuis qu'il en a t dcor. Soit dit en passant, c'est le premier
pote qui ait t anobli pour son talent dans la Grande-Bretagne: cela
n'tait arriv auparavant que chez l'tranger; mais sur le continent,
les titres sont universels et sans valeur. Pourquoi ne m'envoyez-vous
pas _Ivanhoe_ et le _Monastre_? Je n'ai jamais crit  sir Walter, car
je sais qu'il a mille choses  faire, et moi rien; mais j'espre le voir
 Abbotsford avant peu, et je ferai couler son vin clairet avec lui,
quoique, devenu abstme en Italie, je n'aie plus qu'une cervelle peu
intressante pour une runion cossaise _inter pocula_. J'aime Scott et
Moore, et tous les bons frres; mais je hais et j'abhorre cette cohue
bourbeuse de sangsues que vous avez mise dans votre troupe.

Votre, etc.

_P. S._ Vous dites qu'_une moiti_ est trs-bonne: vous avez _tort_;
car, s'il en tait ainsi, ce serait le plus beau pome du monde. _O_
donc est la posie dont la _moiti_ soit bonne? Est-ce l'_nide_?
Sont-ce les vers de Milton? de Dryden? De qui donc, hormis Pope et
Goldsmith, dont tout est bon? et encore ces deux derniers sont les
potes que vos potes de marais voudraient fronder. Mais si, dans votre
opinion, la moiti des deux nouveaux chants est bonne, que diable
voulez-vous de plus? Non, non--nulle posie n'est _gnralement_
bonne:--ce n'est jamais que par bonds et par lans,--et vous tes
heureux de trouver un clair  et l. Vous pourriez aussi bien demander
_toutes les toiles_ en plein minuit que la perfection absolue en vers.

Nous sommes ici  la veille d'un _remue-mnage_. La nuit dernire, on a
placard sur tous les murs de la ville: _Vive la rpublique!_ et _Mort
au pape!_ etc., etc. Ce ne serait rien  Londres, o les murs sont
privilgis; mais ici, c'est autre chose: on n'est pas accoutum  de si
terribles placards politiques. La police, est sur le _qui-vive_, et le
cardinal parat ple  travers sa pourpre.


24 avril 1820, huit heures du soir.

La police a t tout le jour  la recherche des auteurs des placards,
mais elle n'a rien pris encore. On doit avoir pass toute la nuit 
afficher; car les _Vive la rpublique!_--_Mort au pape et aux prtres!_
sont innombrables, et colls sur tous les palais: le ntre en a une
abondante quantit. Il y a aussi: _A bas la noblesse!_ Quant  cela,
elle est dj assez bas. Vu la violence de la pluie et du vent qui sont
survenus, je ne suis pas sorti pour _battre le pays_; mais je monterai 
cheval demain, et prendrai mon galop parmi les paysans, qui sont
sauvages et rsolus, et chevauchent toujours le fusil en main. Je
m'tonne qu'on ne souponne pas les donneurs de srnades; car on joue
ici de la guitare toute la nuit, comme en Espagne, sous les fentres de
ses matresses.

Parlant de politique, comme dit Caleb Quotem, regardez, je vous prie,
la _conclusion_ de mon _Ode sur Waterloo_, crite en 1815; et, la
rapprochant de la catastrophe du duc de Berry en 1820, dites-moi si je
n'ai pas un assez bon droit au titre de _vates_[31], dans les deux sens
du mot, comme Fitzgerald et Coleridge.

        Des larmes de sang couleront encore[32].

Je ne prtends pas prvoir  cette distance ce qui arrivera parmi vous
autres Anglais, mais je prophtise un mouvement en Italie: dans ce cas,
je ne sais pas si je n'y mettrai pas la main. Je dteste les
Autrichiens, et crois les Italiens scandaleusement opprims; et si l'on
donne le signal, pourquoi pas? Je recommanderai l'rection d'un petit
fort  Drumsnab, comme Dugald Dalgetty.

[Note 31: _Vates_, en latin, signifie -la-fois pote et prophte.]

[Note 32: Vers de l'Ode sur Waterloo:

        Crimson tears will follow yet.
                   (_Notes du Trad._)]




LETTRE CCCLXXI.

A M. MURRAY.


Ravenne, 8 mai 1820.

Comme vous ne m'avez pas r'crit, intention que votre lettre du 7
courant indiquait, je dois prsumer que la _Prophtie du Dante_ n'a pas
t juge meilleure que les pices qui l'avaient prcde, aux yeux de
votre illustre synode. En ce cas, vous prouvez un peu d'embarras. Pour
y mettre fin, je vous rpte que vous ne devez pas vous considrer comme
oblig ou engag  publier une composition, par cela seul qu'elle est de
_moi_, mais toujours agir conformment  vos vues,  vos opinions ou 
celles de vos amis; et demeurez sr que vous ne m'offenserez en aucune
faon en refusant _l'article_, pour me servir de la phrase technique.
Quant aux observations en _prose_ sur l'attaque de John Wilson, je
n'entends point les faire publier  prsent; et j'envoie des vers  M.
Kinnaird (je les crivis l'an dernier en traversant le P), vers qu'il
_ne faut pas_ qu'il publie. Je mentionne cela, parce qu'il est probable
qu'il vous en donnera une copie. Souvenez-vous-en, je vous prie, attendu
que ce sont de purs vers de socit, relatifs  des sentimens et des
passions privs. De plus, je ne puis consentir  aucune mutilation ou
omission dans l'oeuvre de Pulci: le texte original en a toujours t
exempt dans l'Italie mme, mtropole de la chrtient, et la traduction
ne le serait pas en Angleterre, quoique vous puissiez regarder comme
trange qu'on ait permis une telle libert au _Morgante_ pendant
plusieurs sicles, tandis que l'autre jour on a confisqu la traduction
entire du premier chant de _Childe-Harold_, et perscut Leoni, le
traducteur.--Lui-mme me l'crit, et je le lui aurais dit s'il m'avait
consult avant la publication. Ceci montre combien la politique
intresse plus les hommes dans ces contres que la religion. Une
demi-douzaine d'invectives contre la tyrannie font confisquer
_Childe-Harold_ en un mois, et vingt-huit chants de plaisanteries contre
les moines, les chevaliers et le gouvernement de l'glise, sont laisss
en libert pendant des sicles: je transcris le rcit de Leoni.

Non ignorer forse che la mia versione del 4 canto del _Childe-Harold_
fu confiscata in ogni parte; ed io stesso ho dovuto soffrir vessazioni
altrettanto ridicole quanto illiberali, ad arte che alcuni versi fossero
esclusi dalla censura. Ma siccome il divieto non fa d'ordinario che
accrescere la curiosit, cos quel carme sull'Italia  ricercato pi che
mai, e penso di farlo ristampare in Inghilterra senza nulla escludere.
Sciagurata condizione di questa mia patria! se patria si pu chiamare
una terra cos avvilita dalla fortuna, dagli uomini, da se
medesima[33].

[Note 33: Vous n'ignorez peut-tre pas que ma traduction du
quatrime chant de _Childe-Harold_ a t confisque partout, et moi-mme
j'ai d souffrir des vexations aussi ridicules qu'illibrales, parce que
la censure a trouv quelques vers  retrancher. Mais comme la dfense ne
fait d'ordinaire qu'accrotre la curiosit, ce pome est plus que jamais
recherch en Italie, et je songe  le faire rimprimer en Angleterre
sans rien retrancher. Malheureuse condition de ma patrie! si l'on peut
nommer patrie une terre avilie par la fortune, par les hommes et par
elle-mme.]

Rose vous traduira cela. A-t-il eu sa lettre? je l'ai envoye dans une
des vtres, il y a quelques mois. Je dissuaderai Leoni de publier ce
pome, ou bien il peut lui arriver de voir l'intrieur du chteau
Saint-Ange. La dernire pense de sa lettre est le commun et pathtique
sentiment de tous ses compatriotes.

Sir Humphrey Davy tait ici la dernire quinzaine, et j'ai joui de sa
socit chez une fort jolie Italienne de haut rang, qui, pour dployer
son rudition en prsence du grand chimiste, dcrivant sa quatorzime
visite au mont Vsuve, demanda s'il n'y avait pas un semblable volcan
en _Irlande_. Le seul volcan irlandais que je connusse tait le lac de
Killarney, que je pensai naturellement tre dsign par la dame; mais
une seconde pense me fit deviner qu'elle voulait parler de l'Islande et
de l'Hcla:--et il en tait ainsi, quoiqu'elle ait soutenu sa
topographie volcanique pendant quelque tems avec l'aimable opinitret
du beau sexe. Elle se tourna bientt aprs vers moi, et m'adressa
diverses questions sur la philosophie de sir Humphrey, et j'expliquai
aussi bien qu'un oracle le talent qu'il avait dploy dans la
construction de la lampe de sret contre le gaz inflammable, et dans la
restauration des manuscrits de Pompa. Mais comment l'appelez-vous?
dit-elle.--Un grand chimiste, rpondis-je.--Que peut-il faire?
reprit-elle.--Presque tout, lui dis-je.--Oh! alors, _mio caro_,
demandez-lui, je vous prie, qu'il me donne quelque chose pour teindre
mes sourcils en noir. J'ai essay mille choses, et toutes les couleurs
s'en vont; et d'ailleurs, mes sourcils ne croissent pas: peut-il
inventer quelque chose pour les faire crotre? Tout cela fut dit avec
le plus grand empressement; et ce dont vous serez surpris, c'est que la
jeune Italienne n'est ni ignorante ni sotte, mais vraiment bien leve
et spirituelle. Mais toutes parlent comme des enfans quand elles
viennent de quitter leurs couvens; et, aprs tout, elles valent mieux
qu'un bas-bleu anglais. Je n'ai pas parl  sir Humphrey de ce dernier
morceau de philosophie, ne sachant pas comment il le prendrait. Davy
tait fort pris de Ravenne et de l'_italianisme_ PRIMITIF du peuple,
qui est inconnu aux trangers; mais il ne s'est arrt qu'un jour.

Envoyez-moi des romans de Scott et quelques nouvelles.

_P. S._ J'ai commenc et pouss jusqu'au second acte une tragdie sur
la conspiration du doge, c'est--dire sur l'histoire de Marino Faliero;
mais mes sentimens actuels sont si peu encourageans sur ce point, que je
commence  croire que j'ai us mon talent, et je continue sans grande
envie de trouver une veine nouvelle.

Je songe quelquefois (si les Italiens ne se soulvent pas)  retourner
en Angleterre dans l'automne, aprs le couronnement (o je ne voudrais
point paratre,  cause du schisme de ma famille); mais je ne puis rien
dcider encore. Le pays doit tre considrablement chang depuis que je
l'ai quitt, il y a dj plus de quatre ans.




LETTRE CCCLXXII.

A M. MURRAY.


Ravenne, 20 mars 1820.

Mon cher Murray, mes respects  Thomas Campbell, et indiquez-lui de ma
part, avec bonne-foi et amiti, trois erreurs qu'il doit rectifier dans
ses _Potes_. Premirement, il dit que les personnages du _Guide de
Bath_ d'Anstey sont pris de Smollett; c'est impossible:--_le Guide_ fut
publi en 1766 et _Humphrey Clinker_ en 1771;--_dunque_, c'est Smollett
qui est redevable  Anstey. Secondement, il ne sait pas  qui Cowper
fait allusion quand il dit qu'il y eut un homme qui _btit une glise 
Dieu, puis blasphma son nom_. C'tait VOLTAIRE dont veut parler ce
calviniste maniaque et pote manqu. Troisimement, il cite de travers
et gte un passage de Shakspeare.

        Dorer l'or fin, et peindre le lis, etc.[34].

[Note 34: To gild refined gold and paint lily.

Pour _lis_, il met _rose_, et manque en plus d'un mot toute la
citation.]

Or, Tom est un bon garon, mais il doit tre correct: car la premire
faute est une _injustice_ (envers Anstey), la seconde un _manque de
savoir_, la troisime une _bvue_. Dites-lui tout cela, et qu'il le
prenne en bonne part; car j'aurais pu recourir  une Revue et le
frotter;--au lieu que j'agis en chrtien.

Votre, etc.




LETTRE CCCLXXIII.

A M. MURRAY.


Ravenne, 20 mars 1820.

D'abord, et avant tout, vous deviez vous hter de remettre  _Moore_ ma
lettre du 2 janvier, que je vous donnais le pouvoir d'ouvrir, mais que
je dsirais tre remise en _hte_. Vous ne devriez rellement pas
oublier ces petites choses, parce que de ces oublis naissent les
dsagrmens entre amis. Vous tes un homme excellent, un grand homme, et
vous vivez parmi les grands hommes, mais songez, je vous prie,  vos
amis et auteurs absens.

En premier lieu, j'ai reu _vos paquets_; puis une lettre de Kinnaird,
sur la plus urgente affaire: une autre de Moore, concernant une
importante communication  lady Byron; une quatrime de la mre
d'Allegra; et cinquimement,  Ravenne, la comtesse G---- est  la
veille du divorce.--Mais le public italien est de notre ct,
particulirement les femmes,--et les hommes aussi, parce qu'ils disent
qu'il n'avait que faire de prendre la chose  coeur aprs un an de
tolrance. Tous les parens de la comtesse (qui sont nombreux, haut
placs et puissans) sont furieux contre lui  cause de sa conduite. Je
suis prvenu de me tenir sur mes gardes, parce qu'il est fort capable
d'employer les _sicarii_.--Ce mot est aussi latin qu'italien, ainsi vous
pouvez le comprendre; mais j'ai des armes, et je ne songe point  ses
gueux, persuad que je pourrai les poivrer s'ils ne viennent pas 
l'improviste, et que, dans le cas contraire, on peut finir aussi bien de
cette faon qu'autrement; et cela d'ailleurs vous servirait
d'avertissement.

        On peut chapper  la corde ou au fusil,
        Mais celui qui prend femme, femme, femme, etc.

_P. S._ J'ai jet les yeux sur les preuves, mais Dieu sait comment.
Songez  ce que j'ai en main, et que le courrier part demain.--Vous
souvenez-vous de l'pitaphe de Voltaire?

        Ci-git l'enfant gt, etc.

L'original est dans la correspondance de Grimm et Diderot, etc., etc.




LETTRE CCCLXXIV.

A M. MOORE.


Ravenne, 24 mars 1820.

Je vous ai crit il y a peu de jours. Il y a aussi pour vous une lettre
de janvier dernier chez Murray; elle vous expliquera pourquoi je suis
ici. Murray aurait d vous la remettre depuis long-tems. Je vous envoie
ci-joint une lettre d'une de vos compatriotes rsidant  Paris, qui a
mu mes entrailles. Vous aurez, si vous pouvez, la bont de vous
enqurir si cette femme m'a dit vrai, et je l'aiderai autant qu'il me
sera possible,--mais non pas suivant l'inutile mode qu'elle propose. Sa
lettre est videmment non tudie, et si naturelle, que l'orthographe
mme est aussi dans l'tat de nature. C'est une pauvre crature, malade
et isole, qui songe pour dernire ressource  nous traduire, vous ou
moi, en franais! A-t-on jamais eu pareille ide? Cela me semble le
comble du dsespoir. Prenez, je vous prie, des informations, et
faites-les moi connatre; et si vous pouvez tirer _ici_ sur moi un
billet de quelques centaines de francs, chez votre banquier, j'y ferai
honneur comme de raison,--c'est--dire, si cette femme n'en impose
pas[35]. En ce cas, faites-le moi savoir, afin que je puisse vous faire
rembourser par mon banquier Longhi de Bologne, car je n'ai pas moi-mme
de correspondant  Paris; mais dites  cette femme qu'elle ne nous
traduise pas;--si elle le fait, ce sera la plus noire ingratitude.

[Note 35: Suivant le dsir de Byron, j'allai chez la jeune dame,
avec un rouleau de quinze ou vingt napolons, pour le lui prsenter de
la part de sa seigneurie; mais, avec une fiert honorable, ma jeune
compatriote refusa le prsent, en disant que Lord Byron s'tait mpris
sur l'objet de sa demande, qui avait pour but d'obtenir qu'il lui donnt
quelques pages de ses ouvrages avant leur publication, la mt ainsi 
mme de prparer de nouvelles traductions pour les libraires franais,
et lui fournt le moyen de gagner sa vie. (_Note de Moore._) ]

J'ai reu une lettre (non pas du mme genre, mais en franais et dans
un sens de flatterie), de Mme Sophie Gail, de Paris, que je prends pour
l'pouse d'un Gallo-Grec[36] de ce nom. Qui est-elle? et qu'est-elle? et
comment a-t-elle pris intrt  ma posie et  l'auteur? Si vous la
connaissez, offrez-lui mes complimens, et dites-lui que, ne faisant que
_lire_ le franais, je n'ai pas rpondu  sa lettre, mais que je
l'aurais fait en italien, si je n'eusse craint qu'on n'y trouvt quelque
affectation. Je viens de gronder mon singe d'avoir dchir le cachet de
la lettre de Mme Gail, et d'avoir abm un livre o je mets des feuilles
de rose. J'avais aussi une civette ces jours derniers; mais elle s'est
enfuie aprs avoir gratign la joue de mon singe, et je suis encore 
sa recherche. C'tait le plus farouche animal que j'eusse jamais vu, et
semblable ---- en mine et en manires.

[Note 36: Plaisanterie de Lord Byron pour dsigner l'hellniste
franais. (_Note du Trad._) ]

J'ai un monde de choses  vous dire; mais comme elles ne sont pas
encore parvenues au dnouement je ne me soucie pas d'en commencer
l'histoire avant qu'elle ne soit acheve. Aprs votre dpart, j'eus la
fivre; mais je recouvrai la sant sans quinquina. Sir Humphrey Davy
tait ici dernirement, et il a beaucoup got Ravenne. Il vous dira
tout ce que vous pourrez dsirer savoir sur ce lieu et sur votre humble
serviteur.

Vos apprhensions (dont Scott est la cause) ne sont pas fondes. Il n'y
a point de dommages-intrts dans ce pays, mais il y aura probablement
une sparation, comme la famille de la dame, puissante par ses
relations, est fort dclare contre _le mari_  cause de toute sa
conduite;--lui est vieux et obstin;--elle est jeune, elle est femme, et
dtermine  tout sacrifier  ses affections. Je lui ai donn le
meilleur avis; savoir, de rester avec lui;--je lui ai reprsent l'tat
d'une femme spare (car les prtres ne laissent les amans vivre
ouvertement ensemble qu'avec la sanction du mari), et je lui ai fait les
rflexions morales les plus exquises,--mais sans rsultat. Elle dit: Je
resterai avec lui, s'il vous laisse prs de moi. Il est dur que je doive
tre la seule femme de la Romagne qui n'ait pas son _amico_; mais, s'il
ne veut pas, je ne vivrai point avec lui, et quant aux consquences,
l'amour, etc., etc., etc. Vous savez comme les femmes raisonnent en ces
occasions. Le mari dit qu'il a laiss aller la chose jusqu' ce qu'il ne
pt plus se taire. Mais il a besoin de la garder et de me renvoyer; car
il ne se soucie pas de rendre la dot et de payer une pension
alimentaire. Les parens de la dame sont pour la sparation; parce qu'ils
le dtestent,-- la vrit comme tout le monde. La populace et les
femmes sont, comme d'ordinaire, pour ceux qui sont dans leur tort,
savoir, la dame et son amant. Je devrais me retirer; mais l'honneur, et
un rysiple qui l'a prise, m'en empchent,--pour ne point parler de
l'amour, car je l'aime compltement, toutefois pas assez pour lui
conseiller de tout sacrifier  une frnsie. Je vois comment cela
finira; elle sera la seizime Mrs. Shuffleton.

Mon papier est fini, et ma lettre doit l'tre.

Tout  vous pour toujours.

B.

_P. S._ Je regrette que vous n'ayez pas complt les _Italian Fudges_.
Dites-moi, je vous prie, comment tes-vous encore  Paris? Murray a
quatre ou cinq de mes compositions entre les mains:--le nouveau _Don
Juan_, que son synode d'arrire-boutique n'admire pas;--une traduction
_excellente_ du premier chant de _Morgante Maggiore_ de Pulci;--une
_dito_ fort brve de Dante, moins approuve;--la _Prophtie de Dante_,
grand et digne pome, etc.;--une furieuse Rponse en prose aux
Observations de Blackwood sur _Don Juan_, avec une rude dfense de
Pope,--propre  faire un remue-mnage. Les opinions ci-dessus signales
sont de Murray et de son stoque snat;--vous formerez la vtre, quand
vous verrez les pices.

Vous n'avez pas grande chance de me voir, car je commence  croire que
je dois finir en Italie.--Mais si vous venez dans ma route, vous aurez
un plat de macaronis. Parlez-moi; je vous prie, de vous et de vos
intentions.

Mes fonds de pouvoir vont prter au comte Blessington soixante mille
livres sterling ( six pour cent), sur une hypothque  Dublin. Songez
seulement que je vais devenir lgalement un _absentee_ d'Irlande.




LETTRE CCCLXXV.

A M. HOPPNER.


Un Allemand nomm Ruppsecht m'a envoy, Dieu sait pourquoi, plusieurs
gazettes allemandes dont je ne dchiffre pas un mot ni une lettre. Je
vous les envoie ci-jointes pour vous prier de m'en traduire quelques
remarques, qui paraissent tre de Gothe, sur _Manfred_;--et si j'en
puis juger par deux points d'admiration (que nous plaons gnralement
aprs quelque chose de ridicule), et par le mot _hypochondrisch_, elles
ne sont rien moins que favorables. J'en serais fch, car j'eusse t
fier d'un mot d'loge de Gothe; mais je ne changerai pas d'opinion 
son gard, si rude qu'il puisse tre. Me pardonnerez-vous la peine que
je vous donne, et aurez-vous cette bont?--Ne songez pas  rien
adoucir.--Je suis un littrateur  l'preuve,--ayant entendu dire du
bien et du mal de moi dans la plupart des langues modernes.

Croyez-moi, etc.




LETTRE CCCLXXVI.

A M. MOORE.


Ravenne, 1er juin 1820.

J'ai reu une lettre parisienne de W. W.  laquelle j'aime mieux
rpondre par votre entremise, si ce digne personnage est encore  Paris,
et un de vos visiteurs, comme il le dit. En novembre dernier il
m'crivit une lettre bienveillante, o, d'aprs des raisons  lui
propres, il tablissait sa croyance  la possibilit d'un rapprochement
entre lady Byron et moi. J'y ai rpondu comme j'ai coutume; et il m'a
crit une seconde lettre, o il rpte son dire,  laquelle lettre je
n'ai jamais rpondu, ayant mille autres choses en tte. Il m'crit
maintenant comme s'il croyait qu'il m'et offens en touchant ce sujet;
et je dsire que vous l'assuriez que je ne le suis pas du tout,--mais
qu'au contraire je suis reconnaissant de sa bonne disposition. En mme
tems montrez-lui que la chose est impossible. Vous savez cela aussi bien
que moi,--et finissons-en.

Je crois que je vous montrai son ptre l'automne dernier. Il me
demande si j'ai entendu parler de _mon laurat_[37]  Paris,--de
quelqu'un qui a crit une ptre sanglante contre moi; mais est-ce en
franais ou en allemand? sur quel sujet? je n'en sais rien, et il ne me
le dit pas,--hors cette remarque (pour ma propre satisfaction) que c'est
la meilleure pice du volume de l'individu. Je suppose que c'est quelque
chose dans le genre accoutum;--il dit qu'il ne se rappelle pas le nom
de l'auteur.

[Note 37: Lamartine.]

Je vous ai crit il y a environ dix jours, et j'attends une rponse de
vous quand il vous plaira.

L'affaire de la sparation continue encore, et tout le monde y est
ml, y compris prtres et cardinaux. L'opinion publique est furieuse
contre _lui_, parce qu'il aurait d couper court  la chose ds l'abord,
et ne pas attendre douze mois pour commencer. Il a essay d'arriver 
l'vidence, mais il ne peut rien produire de suffisant; car ce qui
ferait cinquante divorces en Angleterre, ne suffit pas ici,--il faut les
preuves les plus dcisives........... ............................

C'est la premire cause de ce genre souleve  Ravenne depuis deux
cents ans; car, quoiqu'on se spare souvent, on dclare un motif
diffrent. Vous savez que les incontinens du continent sont plus
dlicats que les Anglais, et n'aiment pas  proclamer leurs couronnes en
plein tribunal, mme quand il n'y a pas de doute.

Tous les parens de la dame sont furieux contre lui. Le pre l'a
provoqu en duel,--valeur superflue, car cet homme ne se bat pas,
quoique souponn, de deux assassinats,--dont l'un est celui du fameux
Monzoni de Forli. Avis m'a t donn de ne pas faire de si longues
promenades  cheval dans la fort des Pins, sans me tenir sur mes
gardes; aussi je prends mon _stiletto_[38] et une paire de pistolets
dans ma poche durant mes courses quotidiennes.

[Note 38: Poignard italien.]

Je ne bougerai pas du pays jusqu' ce que le procs soit termin de
manire ou d'autre. Quant  _elle_, elle a autant de fermet fminine
que possible, et l'opinion est  tel point contre l'homme, que les
avocats refusent de se charger de sa cause, en disant qu'il est bte ou
coquin;--bte s'il n'a pas reconnu la liaison jusqu' prsent; coquin
s'il la connaissait, et qu'il ait, dans une mauvaise intention, retard
de la divulguer. Bref, il n'y a rien eu de pareil dans ces lieux, depuis
les jours de la famille de Guido di Polenta.

Si l'homme m'escofie, comme Polonius, dites qu'il a fait une bonne fin
de mlodrame. Ma principale scurit est qu'il n'a pas le courage de
dpenser vingt _scudi_[39],--prix courant d'un _bravo_  la main
preste;--autrement il n'y a pas faute d'occasions, car je me promne 
cheval dans les bois chaque soir, avec un seul domestique, et
quelquefois un homme de connaissance qui depuis peu fait une mine un peu
drle dans les endroits solitaires et garnis de buissons.

Bonjour.--crivez  votre dvou, etc.

[Note 39: cus.]




LETTRE CCCLXXVII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 7 juin 1820.

Vous trouverez ci-joint quelque chose qui vous intressera, l'opinion
du plus grand homme de l'Allemagne--peut-tre de l'Europe--sur un des
grands hommes de vos prospectus (tous fameux fiers--bras, comme Jacob
Tonson avait coutume de nommer ses salaris);--bref, une critique de
Gothe sur _Manfred_. Vous avez -la-fois l'original et deux
traductions, l'une anglaise, l'autre italienne; gardez tout dans vos
archives, car les opinions d'un homme tel que Gothe, favorables ou non,
sont toujours intressantes,--et le sont beaucoup plus quand elles sont
favorables. Je n'ai jamais lu son _Faust_, car je ne sais pas
l'allemand; mais Mathieu Lewis-le-Moine, en 1816,  Coligny, en a
traduit la plus grande partie _viva voce_[40], et naturellement j'en fus
trs-frapp: mais c'est le Steinbach, la Yungfrau et autres choses
pareilles qui me firent crire _Manfred_. La premire scne, nanmoins,
et celle de _Faust_, se ressemblent beaucoup. Accusez rception de cette
lettre.

Tout  vous  jamais.

_P. S._ J'ai reu _Ivanhoe_;--c'est bon. Envoyez-moi, je vous prie, de
la poudre pour les dents et de la teinture de myrrhe de Waite, etc.
_Ricciardetto_[41] aurait d tre traduit littralement, ou ne pas
l'tre du tout. Quant au succs de _Whistlecraft_, il n'est pas
possible; je vous dirai quelque jour pourquoi. Cornwall est un pote,
mais gt par les dtestables coles du sicle. Mrs. Hemans est pote
aussi,--mais trop guinde et trop amie de l'apostrophe,--et dans un
genre tout -fait mauvais. Des hommes sont morts avec calme avant et
aprs l're chrtienne, sans l'aide du christianisme; tmoins les
Romains, et rcemment Thistlewood, Sand et Louvel:--hommes qui auraient
d succomber sous le poids de leurs crimes, mme s'ils avaient cru. Le
lit de mort est une affaire de nerfs et de constitution, et non pas de
religion. Voltaire s'effraya, et non Frdric de Prusse: les chrtiens
pareillement sont calmes ou tremblans, plutt selon leur force que selon
leur croyance. Que veut dire H*** par sa stance! qui est une octave
faite dans l'ivresse ou dans la folie. Il devrait avoir les oreilles
frappes par le marteau de Thor pour rimer si drlement.

[Note 40: De vive voix.]

[Note 41: Pome de Fortiguerra.]

Ce qui suit est l'article tir du _Kunst und Altertum_[42] de Gothe,
renferm dans la lettre prcdente. La confiance srieuse avec laquelle
le vnrable critique rapporte les crations de son confrre en posie 
des personnes et  des vnemens rels, sans faire mme la moindre
difficult pour admettre un double meurtre  Florence, et donner ainsi
des bases  sa thorie, offre un exemple plaisant de la disposition,
prdominante en Europe,  peindre Byron comme un homme de merveilles et
de mystres, aussi bien dans sa vie que dans sa posie. Ce qui a sans
doute considrablement contribu  donner de lui ces ides exagres et
compltement fausses, ce sont les nombreuses fictions qui ont dup le
monde sur le compte de ses voyages romanesques et de ses miraculeuses
aventures dans des lieux qu'il n'avait jamais vus[43]; et les relations
de sa vie et de son caractre, rpandues sur tout le continent, sont 
un tel point hors de la vrit et de la nature, que l'on peut mettre en
question si le hros rel de ces pages, l'homme de chair et de
sang,--l'esprit sociable et pratique, enfin le Lord Byron _Anglais_,
avec toutes ses fautes et ses actes excentriques,--ne risque pas de ne
paratre, aux imaginations exaltes de la plupart de ses admirateurs
trangers, qu'un personnage ordinaire, non romantique, mais prosaque.

[Note 42: L'art et l'antiquit.]

[Note 43: De ce genre sont les relations pleines de toute sorte de
circonstances merveilleuses touchant sa rsidence dans l'le de
Mitylne, ses voyages en Sicile et  Ithaque avec la comtesse Guiccioli,
etc., etc. Mais le plus absurde, peut-tre, de tous ces mensonges, c'est
l'histoire raconte par Fouqueville sur les religieuses confrences du
pote dans la cellule du pre Paul  Athnes; c'est la fiction encore
plus draisonnable que Rizo s'est permise, en donnant les dtails d'une
prtendue scne thtrale qui eut lieu (suivant ce potique historien)
entre Lord Byron et l'archevque d'Arta,  la tombe de Botzaris, 
Missolonghi. (_Note de Moore_.)]


OPINION DE GOETHE SUR MANFRED.

La tragdie de Byron, intitule _Manfred_, a t pour moi un phnomne
surprenant, qui m'a trs-vivement intress. Ce pote, d'un caractre
intellectuel si extraordinaire, s'est appropri mon _Faust_, et en a
tir le plus vif aliment pour son humeur hypocondriaque. Il a fait usage
des principaux ressorts suivant son propre systme, pour ses propres
desseins, en sorte qu'aucun d'eux n'est rest le mme, et c'est
particulirement sous ce rapport que je ne puis assez admirer son gnie.
Le tout a, de cette manire, pris une forme si nouvelle, que ce serait
une tche intressante pour la critique que de remarquer, non-seulement
les changemens que l'auteur a faits, mais leur degr de ressemblance ou
de dissemblance avec le modle original:  propos de quoi je ne puis
nier que la sombre ardeur d'un dsespoir illimit et excessif finit par
nous fatiguer. Cependant le mcontentement que nous ressentons est
toujours li  l'estime et  l'admiration.

Nous trouvons ainsi dans cette tragdie la quintessence du plus
merveilleux gnie n pour tre son propre bourreau. Lord Byron, dans sa
vie et dans sa posie, se laisse difficilement apprcier avec justice et
quit. Il a assez souvent avou ce qui le tourmente. Il en a fait
plusieurs fois le tableau; et  peine prouve-t-on quelque compassion
pour cette intolrable souffrance, que sans cesse il rumine
laborieusement. Ce sont,  proprement parler, deux femmes dont les
fantmes l'obsdent  jamais, et qui, dans cette pice encore, jouent
les principaux rles,--l'une sous le nom d'Astart, l'autre sans forme
ou plutt absente, et rduite  une simple voix. Voici l'horrible
aventure qu'il eut avec la premire. Lorsqu'il tait un jeune homme
hardi et entreprenant, il gagna le coeur d'une dame florentine. Le mari
dcouvrit cet amour, et assassina sa femme; mais le meurtrier fut la
mme nuit trouv mort dans la rue, et il n'y eut personne sur qui le
soupon put se fixer. Lord Byron s'loigna de Florence, et ces spectres
l'obsdrent dsormais toute sa vie.

Cet vnement romanesque est rendu fort probable par les innombrables
allusions que le pote y fait dans ses oeuvres; comme, par exemple,
lorsque tournant sur lui-mme ses sombres mditations, il s'applique la
fatale histoire du roi de Sparte. Or voici cette histoire:--Pausanias,
gnral lacdmonien, acquiert beaucoup de gloire par l'importante
victoire de Plate, mais ensuite perd la confiance de ses concitoyens
par son arrogance, par son obstination, et par de secrtes intrigues
avec les ennemis de son pays. Cet homme porte avec lui un crime qui pse
sur lui jusqu' la dernire heure: il a vers le sang innocent; car,
lorsqu'il commandait dans la mer Noire la flotte des Grecs confdrs,
il s'est pris d'une violente passion pour une jeune fille byzantine.
Aprs avoir prouv une longue rsistance, il l'obtient enfin de ses
parens, et la jeune fille doit lui tre livre le soir mme; elle dsire
par modestie que l'esclave teigne la lampe, et tandis qu'elle marche 
ttons dans les tnbres, elle la renverse. Pausanias se rveille en
sursaut, dans la crainte d'tre attaqu par des assassins,--il saisit
son pe, et tue sa matresse. Cet horrible spectacle ne le quitte plus.
L'ombre de cette vierge le poursuit sans cesse, et il appelle en vain 
son aide les dieux et les exorcismes des prtres.

Certes, un pote a le coeur dchir quand il choisit une telle scne
dans l'antiquit, qu'il se l'approprie, et en charge son tragique
portrait. Le monologue suivant, qui est surcharg de tristesse et
d'horreur pour la vie, devient intelligible  l'aide de cette remarque.
Nous le recommandons comme un excellent exercice  tous les amis de la
dclamation. Le monologue d'Hamlet semble l s'tre encore
perfectionn[44].

[Note 44: Suit la citation de ce monologue.]




LETTRE CCCLXXVIII.

A M. MOORE.


Ravenne, 9 juin 1820.

Galignani vient de m'envoyer l'dition parisienne de vos oeuvres (que
je lui avais demande), et je suis content de voir mes vieux amis avec
un visage franais. J'en ai tantt effleur la surface ou pntr les
profondeurs comme l'hirondelle, et j'ai t aussi charm que possible.
C'est la premire fois que je voyais les _Mlodies_ sans musique; et, je
ne sais pourquoi, je ne puis lire dans un livre de musique:--les notes
confondent les mots dans ma tte, quoique je me les rappelle
parfaitement pour les chanter. La musique assiste ma mmoire par
l'oreille et non par les yeux; je veux dire que ses croches
m'embarrassent sur le papier, mais sont des auxiliaires quand on les
entend. Ainsi j'ai t content de voir les mots sans les robes
d'emprunt;-- mon sens, ils n'ont pas plus mauvaise mine dans leur
nudit.

Le biographe a gch votre vie; il appelle votre pre un vnrable et
vieux gentilhomme, et parle d'Addison et des comtesses douairires. Si
ce diable d'homme devait crire ma vie, certainement je lui terais la
sienne. Puis, au dner de Dublin, vous avez fait un discours (vous en
souvenez-vous, chez Douglas K***? monsieur, il me fit un
discours),--trop complimenteur pour les potes vivans, et sentant
quelque peu l'intention de louer tout le monde. Je n'y suis que trop
bien trait, mais .....................................................

Je n'ai reu de vous aucunes nouvelles potiques ou personnelles.
Pourquoi n'achevez-vous pas un tour italien _des Fudges_? Je viens de
jeter les yeux sur _Little_[45], que j'appris par coeur en 1803, tant
alors dans mon quinzime t. Hlas! je crois que tout le mal que j'ai
jamais caus ou chant a t d  ce damn livre que vous ftes.

[Note 45: Nom d'un recueil de posies de Moore.]

Dans ma dernire, je vous parlais d'une cargaison de posie que j'ai
envoye  M***, d'aprs son dsir et ses instances;--et maintenant
qu'il l'a reue, il en fait fi, et la trane en longueur. Peut-tre
a-t-il raison. Je n'ai pas une haute opinion d'aucun des articles de mon
dernier envoi, sauf une traduction de Pulci, faite mot pour mot et vers
pour vers.

Je suis au troisime acte d'une tragdie, mais je ne sais pas si je la
finirai; je suis, en ce moment, trop occup par mes propres passions
pour rendre justice  celles des morts. Outre les vexations mentionnes
dans ma dernire, j'ai encouru une querelle avec les carabiniers ou
gendarmes du pape, qui ont fait une ptition au cardinal contre ma
livre, comme trop semblable  leur pouilleux uniforme. Ils rclament
surtout contre les paulettes, que tout le monde chez nous a dans les
jours de gala. Ma livre a des couleurs qui sont conformes  mes armes,
et ont t celles de ma famille depuis l'an 1066.

J'ai fait une rponse tranchante, comme vous pouvez supposer, et j'ai
donn  entendre que si quelques hommes de ce respectable corps
insultent mes gens, j'en agirai de mme prs de leurs braves commandans,
et j'ai ordonn  mes _bravos_, qui sont au nombre de six, et sont
passablement farouches, de se dfendre en cas d'agression; et, les jours
de fte et de crmonies, j'armerai toute la bande, y compris moi-mme,
en cas d'accidens ou de perfidie. Je m'escrimais autrefois assez
joliment  l'pe, chez Angelo; mais j'aimerais mieux le pistolet,
l'arme nationale de nos flibustiers, quoique j'en aie perdu maintenant
la pratique. Toutefois, je puis regarder et dgainer mon fer. Cela me
fait penser (comme toute l'affaire d'ailleurs)  _Romo et Juliette_:

        Maintenant, Grgorio, souviens-toi de ton coup de matre.

Toutes ces discussions, nanmoins, avec le cavalier pour sa femme, et
avec les soldats pour ma livre, sont fatigantes pour un homme paisible
qui fait de son mieux pour plaire  tout le monde, et soupire aprs
l'union et la bonne amiti. crivez-moi, je vous prie.

Je suis votre, etc.




LETTRE CCCLXXIX.

 M. MOORE.


Ravenne, 13 juillet 1820.

Pour chasser ou accrotre votre anxit irlandaise[46] sur mon
embarras, je rponds sur-le-champ  votre lettre; vous faisant d'avance
observer que, comme je suis un auteur de l'embarras, je peux m'en tirer.
Mais, avant tout, un mot sur le Mmoire;--je n'ai aucune objection 
faire; je voudrais qu'une copie correcte en ft dresse et dpose dans
des mains honorables, en cas d'accidens arrivs  l'original; car vous
savez que je n'en ai pas, que je ne l'ai pas relu, ni mme lu ce que
j'ai alors crit; je sais bien que j'crivis cela avec la ferme
intention d'tre sincre et vrai dans mon rcit, mais non pas d'tre
impartial;--non, par Dieu! je n'ai pas cette prtention quand je suis
mu. Mais je dsire donner  toutes les parties intresses l'occasion
de me contredire ou de me rectifier.

[Note 46: Cette pithte fait allusion  l'expression irlandaise
dont Moore s'tait servi: _To be in a wisp_ pour _to be in a scrape_.
(_Note du Tr._)]

Je ne m'oppose point  ce que l'on montre cet crit  qui de
droit;--ceci, comme toute autre chose, a t crit pour tre lu, bien
que beaucoup d'crits ne parviennent pas  ce but. Par rapport  mon
embarras, le pape a prononc leur sparation. Le dcret est arriv hier
de Babylone;--c'taient elle et ses amis qui le demandaient, en raison
de la conduite extraordinaire de son mari (le noble comte). Il s'y est
oppos de tout son pouvoir,  cause de la pension alimentaire qui a t
assigne, outre la restitution de tous les biens, meubles, voiture,
etc., appartenant  la dame. En Italie on ne peut divorcer. Il a insist
pour qu'elle m'abandonnt, et promis de tout pardonner ensuite, mme
l'adultre, qu'il jure tre en pouvoir de prouver par de notables
tmoins. Mais, dans ce pays, les cours de justice ont de telles preuves
en horreur, les Italiens tant d'autant plus dlicats en public que les
Anglais, qu'ils sont plus passionns en particulier.

Les amis et les parens, qui sont nombreux et puissans, lui rpliquent:
Vous-mme vous tes un sot ou un gredin;--un sot si vous n'avez pas vu
les consquences du rapprochement de ces deux jeunes gens;--un gredin,
si vous y avez prt la main. Choisissez,--mais ne soulevez pas (aprs
douze mois de la plus troite intimit, sous vos yeux et avec votre
sanction positive) un scandale qui ne peut que vous rendre ridicule en
la rendant malheureuse.

Il a jur avoir cru que notre liaison tait purement amicale, et que
j'tais plus attach  lui qu' elle, jusqu' ce qu'une triste
dmonstration et prouv le contraire.  cela on rpond que l'auteur de
cet embarras n'tait pas un personnage inconnu, et que la _clamosa
fama_[47] n'avait pas proclam la puret de mes moeurs;--que le frre de
la dame lui avait crit de Rome, il y a un an, pour l'avertir que sa
femme serait infailliblement gare par ce feu follet,  moins que lui,
lgitime poux, ne prt des mesures convenables, lesquelles il avait
nglig de prendre, etc., etc.

Alors il dit qu'il a encourag mon retour  Ravenne pour voir _in
quanti piedi di acqua siamo_[48], et qu'il en a trouv assez pour se
noyer.

[Note 47: La criarde renomme.]

[Note 48:  combien de pieds d'eau nous sommes.]

                 Ce ne fut pas le tout; sa femme se plaignit.
      _Procs_.--La parent se joint en excuses, et dit
                 Que du docteur venait tout le mauvais mnage;
                 Que cet homme tait fou, que sa femme tait sage.
                           On fit casser le mariage.

Il n'y a qu' laisser les femmes seules dans le conflit; car elles sont
sres de gagner le champ de bataille. La comtesse retourne chez son
pre, et je ne puis la voir qu'avec de grandes restrictions, telle est
la coutume du pays. Les parens se sont bien comports;--j'ai offert une
donation, mais ils ont refus de l'accepter, et jur qu'elle ne vivrait
pas avec G*** (puisqu'il avait essay de la convaincre d'infidlit),
mais qu'il l'entretiendrait; et, dans le fait, un jugement a t rendu
hier  cet effet. Je suis, sans doute, dans une situation assez
mauvaise.

Je n'ai plus entendu parler des carabiniers qui ont ptitionn contre
ma livre. Ces soldats ne sont pas populaires, et l'autre nuit, dans une
petite chauffoure, l'un d'eux a t tu, un autre bless, et plusieurs
mis en fuite par quelques jeunes Romagnols qui sont adroits et prodigues
de coups de poignards. Les auteurs du mfait ne sont pas dcouverts,
mais j'espre et crois qu'aucun de mes braves ne s'en est ml,
quoiqu'ils soient un peu farouches et portent des armes caches comme la
plupart des habitans. C'est cette faon d'agir qui pargne quelquefois
beaucoup de procs.

Il y a une rvolution  Naples. Si elle se fait, elle laissera
probablement une carte  Ravenne, en faisant route jusqu'en Lombardie.

Vos diteurs semblent vous avoir trait comme moi. M*** a fait la
grimace, et presque insinu que mes dernires productions sont _sottes_.
Sottes, monsieur!--Dame, sottes! je crois qu'il a raison. Il demande
l'achvement de ma tragdie sur _Marino Faliero_, dont rien n'est encore
parvenu en Angleterre. Le cinquime acte est presque achev, mais il est
terriblement long;--quarante feuilles de grand papier, de quatre pages
chaque,--environ cent cinquante pages d'impression; mais tellement
pleines de passe-tems et de prodigalits, que je le crois ainsi.

Envoyez-moi, je vous prie, et publiez votre _Pome_ sur moi; et ne
craignez point de trop me louer. J'empocherai mes rougeurs.

_Non actionnable_!--Chantre d'enfer![49] par Dieu! c'est une
injure,--et je ne voudrais pas l'endurer. Le joli nom  donner  un
homme qui doute qu'il y ait un lieu pareil.

[Note 49: Nom que Lamartine donne  Byron dans un de ses pomes.
(_Note du Trad._) ]

Ainsi Mme Gail est partie,--et Mrs. Mahony ne veut pas mon argent. J'en
suis content.--J'aime  tre gnreux sans frais. Mais priez-la de ne
point me traduire.

Oh! je vous en prie, dites  Galignani que je lui enverrai un sermon
s'il n'est pas plus ponctuel. Quelqu'un retient rgulirement deux et
quelquefois quatre de ses _Messagers_ dans la route. Priez-le d'tre
plus exact. Les nouvelles valent de l'or dans ce lointain royaume des
Ostrogoths.

Rpondez-moi, je vous prie. J'aimerais beaucoup  partager votre
champagne et votre Lafitte, mais en gnral je suis trop Italien pour
Paris. Dites  Murray de vous envoyer ma lettre;--elle est pleine
d'pigrammes.

Votre, etc.

La sparation qui avait eu lieu entre le comte Guiccioli et sa femme,
s'tait faite  la condition que la jeune dame habiterait,  l'avenir,
sous le toit paternel:--en consquence, Mme Guiccioli quitta Ravenne le
16 juillet, et se retira dans une _villa_ appartenant au comte Gamba, et
situe  environ quinze milles de cette ville. Lord Byron allait la voir
rarement,--une ou deux fois peut-tre par mois,--et passait le reste de
son tems dans une solitude complte. Pour une ame comme la sienne, qui
avait tout son monde en elle-mme, un tel genre de vie n'aurait
peut-tre t ni nouveau ni dsagrable; mais pour une femme jeune et
admire, qui avait  peine commenc  connatre le monde et ses
plaisirs, ce changement, il faut l'avouer, tait une exprience fort
brusque. Le comte Guiccioli tait riche, et la comtesse, comme une jeune
pouse, avait acquis sur lui un pouvoir absolu. Elle tait fire, et la
position de son mari la plaait  Ravenne dans le rang le plus lev. On
avait parl de voyager  Naples,  Florence,  Paris;--bref, tout le
luxe que la richesse peut donner tait  sa disposition.

Maintenant elle sacrifiait volontairement et irrvocablement tout cela
pour Lord Byron. Sa splendide maison abandonne,--tous ses parens en
guerre ouverte avec elle,--son bon pre se bornant  tolrer par
tendresse ce qu'il ne pouvait approuver:--elle vcut alors avec une
pension de deux cents livres sterling par an, et n'eut loin du monde,
pour toute occupation, que la tche de se donner  elle-mme une
ducation digne de son illustre amant, et pour toute rcompense, que les
rares et courtes entrevues que permettaient les nouvelles restrictions
imposes  leur liaison. L'homme qui put inspirer et faire durer un
dvoment si tendre, on peut le dire avec assurance, n'tait pas tel
qu'il s'est reprsent lui-mme dans les accs de son humeur fantasque;
et d'autre part, l'histoire entire de l'affection de la jeune dame
montre combien une femme italienne, soit par nature, soit par suite de
sa position sociale, est porte  intervertir le cours ordinaire que
suivent chez nous les faiblesses semblables, et comment, faible pour
rsister aux premires attaques de la passion, elle rserve toute la
force de son caractre pour dployer ensuite tant de constance et de
dvoment.




LETTRE CCCLXXX.

 M. MURRAY.


Ravenne, 17 juillet 1820.

J'ai reu des livres, des numros de la _Quarterly_[50], et de la
_Revue d'dimbourg_, ce dont je suis trs-reconnaissant; c'est l tout
ce que je connais de l'Angleterre, outre les nouvelles du journal de
Galignani.

[Note 50: _Quarterly Review._]

La tragdie est acheve, mais maintenant vient le travail de la copie
et de la correction. C'est un ouvrage fort long (quarante-deux feuilles
de grand papier, de quatre pages chaque), et je crois qu'il formera plus
de cent quarante ou cent cinquante pages d'impression, outre plusieurs
extraits et notes historiques que je veux y joindre en forme
d'appendice. J'ai suivi exactement l'histoire. Le rcit du docteur Moore
est en partie faux, et, somme toute, c'est un absurde bavardage. Aucune
des chroniques (et j'ai consult Sanuto, Sandi, Navagero, et un sige
anonyme de Zara, outre les histoires de Laugier, Daru, Sismondi, etc.),
ne porte ou mme ne fait entendre que le doge demanda la vie; on dit
seulement qu'il ne nia pas la conspiration. Ce fut un des grands hommes
de Venise.--Il commanda le sige de Zara,--battit quatre-vingt mille
Hongrois, en tua huit mille, et en mme tems ne quitta pas la ville
qu'il tenait assige;--prit Capo-d'Istria;--fut ambassadeur  Gnes, 
Rome, et enfin doge; c'est dans cette magistrature qu'il tomba pour
trahison, en entreprenant de changer le gouvernement; fin que Sanuto
regarde comme l'accomplissement d'un jugement, parce que Faliero,
plusieurs annes auparavant (quand il tait podesta et capitaine de
Trvise), avait renvers un vque qui tait trop lent  porter le
Saint-Sacrement dans une procession. Il le bte d'un jugement, comme
Thwacum fit Square; mais il ne mentionne pas si Faliero avait t
immdiatement puni pour un acte qui paratrait si trange mme
aujourd'hui, et qui doit le paratre bien plus dans un ge de puissance
et de gloire papale. Il dit que pour ce soufflet le ciel priva le doge
de sa raison, et le poussa  conspirer. _Per fu permesso che il Faliero
perdette l'intelletto_, etc.[51].

Je ne sais ce que vos commensaux penseront du drame que j'ai fond sur
cet vnement extraordinaire. La seule histoire semblable que l'on
trouve dans les annales des nations, est celle d'Agis, roi de Sparte,
prince qui se ligua avec les communes[52] contre l'aristocratie, et
perdit la vie pour cela. Mais je vous enverrai la tragdie quand elle
sera copie. .......................................................

[Note 51: Il fut donc permis que Faliero perdt l'esprit.]

[Note 52: C'est Byron qui est coupable de cet anachronisme de style;
il a employ le mot _commons_. (_Notes du Trad._) ]




LETTRE CCCLXXXI.

 M. MURRAY.


Ravenne, 31 aot 1820.

J'ai donn mon ame  la tragdie (comme vous en mme cas); mais vous
savez qu'il y a des ames condamnes tout comme des tragdies. Songez que
ce n'est pas une pice politique, quoiqu'elle en ait peut-tre l'air;
elle est strictement historique. Lisez l'histoire et jugez. Le portrait
d'Ada est celui de sa mre. J'en suis content. La mre a fait une bonne
fille. Envoyez-moi l'opinion de Gifford, et ne songez plus 
l'archevque. Je ne puis ni vous envoyer promener ni vous donner cent
pistoles ou un meilleur got: je vous envoie une tragdie, et vous me
demandez de factieuses ptres; vous faites un peu comme votre
prdcesseur, qui conseillait au docteur Prideaux de mettre tant soit
peu plus d'_humour_[53] dans sa _Vie de Mahomet_.

[Note 53: Mot anglais presque intraduisible; il signifie cette sorte
d'esprit moiti bouffon, moiti srieux, propre au caractre
britannique. (_Note du Trad._) ]

Bankes est un homme tonnant. Il y a  peine un seul de mes camarades
d'cole ou de collge qui ne se soit plus ou moins illustr. Peel,
Palmerston, Bankes, Hobhouse, Tavistock, Bob Mills, Douglas Kinnaird,
etc., etc., ont tous parl, et fait parler d'eux.....................

Nous sommes ici sur le point de nous battre un peu le mois prochain, si
les Huns traversent le P, et probablement aussi s'ils ne le font. S'il
m'arrive msaventure, vous aurez dans mes manuscrits de quoi faire un
livre posthume; ainsi, je vous prie, soyez civil. Comptez l-dessus; ce
sera une oeuvre sauvage, si l'on commence ici. Le Franais doit son
courage  la vanit, l'Allemand au phlegme, le Turc au fanatisme et 
l'opium, l'Espagnol  l'orgueil, l'Anglais au sang-froid, le Hollandais
 l'opinitret, le Russe  l'insensibilit, mais l'Italien  la colre;
aussi vous verrez que rien ne sera pargn.




LETTRE CCCLXXXII.

 M. MOORE.


Ravenne, 31 aot 1820.

Au diable votre _mezzo cammin_[54]:--La fleur de l'ge et t une
phrase plus consolante. D'ailleurs, ce n'est point exact; je suis n en
1788, et, par consquent, je n'ai que trente-deux ans. Vous vous tes
mpris sur un autre point: la _bote  sequins_ n'a jamais t mise en
rquisition, et ne le sera pas trs-probablement. Il vaudrait mieux
qu'elle l'et t; car alors un homme n'a pas d'obligation, comme vous
savez. Quant  une rforme, je me suis rform,--que voudriez-vous? La
rbellion tait dans son chemin et il la trouva. Je crois vraiment que
ni vous ni aucun homme d'un temprament potique ne peut viter une
forte passion de ce genre: c'est la posie de la vie. Qu'aurais-je connu
ou crit, si j'avais t un politique paisible et mercantile, ou un lord
de la chambre? Un homme doit voyager et s'agiter, ou bien il n'y a pas
d'existence. D'ailleurs, je ne voulais tre qu'un _cavalier servente_,
et n'avais pas l'ide que cela tournerait en roman,  la mode anglaise.

[Note 54: Je l'avais flicit d'tre arriv  ce que Dante appelle
le _mezzo cammin_ (le milieu de la route) de la vie, l'ge de
trente-trois ans. (_Note de Moore_.) ]

Quoi qu'il en soit, je souponne connatre en Italie une ou deux
choses--de plus que lady Morgan n'en a recueillies en courant la poste.
Qu'est-ce que les Anglais connaissent de l'Italie, hors les muses et
les salons,--et quelque beaut mercenaire _en passant_[55]? Moi, j'ai
vcu dans le coeur des maisons, dans les contres les plus vierges et
les moins influences par les trangers;--j'ai vu et suis devenu (_pars
magna fui_[56]) une partie des esprances, des craintes et des passions
italiennes, et je suis presque inocul dans une famille: c'est ainsi que
l'on voit les personnes et les chose telles qu'elles sont.

[Note 55: En franais dans le texte.]

[Note 56: n. lib. II.]

Que pensez-vous de la reine? J'entends dire que M. Hoby prtend qu'il
pleure en la voyant, et qu'elle lui rappelle Jane Shore.

        Sieur Hoby le bottier a la coeur dchir,
        Car en voyant la reine il songe  Jane Shore,
        En vrit...................................[57].

[Note 57: Il y a l une suppression de Thomas Moore, dont la pudeur
pdantesque a partout supprim les phrases et les mots un peu trop
lestes pour les chastes ladies. (_Note du Trad._) ]

Excusez, je vous prie, cette gaillardise. O en est votre pome?
....................................................................

Votre, etc.

Est-ce vous qui avez fait ce brillant morceau sur Peter Bell? C'est
assez spirituel pour tre de vous, et presque trop pour tre de tout
autre homme vivant. C'tait dans Galignani l'autre jour.




LETTRE CCCLXXXIII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 7 septembre 1820.

En corrigeant les preuves, il faut les comparer au manuscrit, parce
qu'il y a diverses leons. Faites-y attention, je vous prie, et
choisissez ce que Gifford prfrera. crivez-moi ce qu'il pense de tout
l'ouvrage.

Mes dernires lettres vous ont averti de compter sur une explosion par
ici; l'on a amorc et charg, mais on a hsit  faire feu. Une des
villes s'est spare de la ligue. Je ne puis m'expliquer davantage pour
mille raisons. Nos pauvres montagnards ont offert de frapper le premier
coup, et de lever la premire bannire, mais Bologne est demeure en
repos; puis c'est maintenant l'automne, et la saison est  moiti
passe.  Jrusalem, Jrusalem! Les Huns sont sur le P; mais une fois
qu'ils l'auront pass pour faire route sur Naples, toute l'Italie sera
derrire eux. Les chiens!--les loups!--puissent-ils prir comme l'arme
de Sennachrib! Si vous dsirez publier la _Prophtie du Dante_, vous
n'aurez jamais une meilleure occasion.




LETTRE CCCLXXXIV.

 M. MURRAY.


Ravenne, 11 septembre 1820.

..................................................................

Ce que Gifford dit du premier acte est consolant. L'anglais, le pur
anglais sterling[58] est perdu parmi vous, et je suis content de
possder une langue si abandonne; et Dieu sait comme je la conserve: je
n'entends parler que mon valet, qui est du Nottinghamshire, et je ne
vois que vos nouvelles publications, dont le style n'est pas une langue,
mais un jargon; mme votre *** est terriblement guind et affect... Oh!
si jamais je reviens parmi vous, je vous donnerai une _Baviade et
Mviade_, non aussi bonne que l'ancienne, mais mieux mrite. Il n'y a
jamais eu une horde telle que vos mercenaires (je n'entends pas
seulement les vtres, mais ceux de tout le monde). Hlas! avec les
cockneys[59], les lakistes[60], et les imitateurs de Scott, Moore et
Byron, vous tes dans la plus grande dcadence et dgradation de la
littrature. Je ne puis y songer sans prouver les remords d'un
meurtrier. Je voudrais que Johnson ft encore en vie pour fustiger ces
maroufles!

[Note 58: C'est--dire de bon aloi. Nous avons conserv le trope
national du texte.]

[Note 59: Nom national des badauds anglais, appliqu aux imitateurs
citadins des lakistes.]

[Note 60: Potes de l'cole des lacs. (_Notes du Trad._) ]




LETTRE CCCLXXXV.

 M. MURRAY.


Ravenne, 14 septembre 1820.

Quoi! pas une ligne? Bien, prenez ce systme.

Je vous prie d'informer Perry que son stupide article[61] est cause que
tous mes journaux sont arrts  Paris. Les sots me croient dans votre
infernal pays, et ne m'ont pas envoy leurs gazettes, en sorte que je ne
sais rien du sale procs de la reine.

Je ne puis profiter des remarques de M. Gifford, parce que je n'ai reu
que celles du premier acte.

Votre, etc.

_P. S._ Priez les diteurs de journaux de dire toutes les sottises
qu'il leur plaira, mais de ne pas me placer au nombre de ceux dont ils
signalent l'arrive. Ils me font plus de mal par une telle absurdit que
par toutes leurs insultes.

[Note 61: Sur le retour de Byron en Angleterre. (_Note du Trad._) ]




LETTRE CCCLXXXVI.

 M. MURRAY.


Ravenne, 21 septembre 1820.

Ainsi, vous revenez  vos anciens tours. Voici le second paquet que
vous m'avez envoy, sans l'accompagner d'une seule ligne de bien, de mal
ou de nouvelles indiffrentes. Il est trange que vous ne vous soyez pas
empress de me transmettre les observations de Gifford sur le reste.
Comment changer ou amender, si je ne reois plus aucun avis? Ou bien ce
silence veut-il dire que l'oeuvre est assez bonne telle qu'elle est, ou
qu'elle est trop mauvaise pour tre rpare? Dans le dernier cas,
pourquoi ne le dites-vous pas sur-le-champ, et ne jouez-vous pas franc
jeu, quand vous savez que tt ou tard vous devrez dclarer la vrit.

_P. S._--Ma soeur me dit que vous avez envoy chez elle demander o
j'tais, dans l'ide que j'tais arriv, conduisant un cabriolet, etc.,
etc., dans la cour du Palais. Me croyez-vous donc un fat ou un fou, pour
ajouter foi  une telle apparition? Ma soeur ma mieux connu, et vous a
rpondu qu'il n'tait pas possible que ce ft moi. Vous auriez pu tout
aussi bien croire que je fusse entr sur un cheval ple, comme la mort
dans l'_Apocalypse_.




LETTRE CCCLXXXVII.

A M. MURRAY.


Ravenne, 23 septembre 1820.

Demandez  Hobhouse mes _Imitations d'Horace_, et envoyez m'en une
preuve (avec le latin en regard). Cet ouvrage a satisfait compltement
au _nonum prematur in annum_[62] pour tre mis maintenant au jour: il a
t compos  Athnes en 1811. J'ai ide qu'aprs le retranchement de
quelques noms et de quelques passages, il pourra tre publi; et je
pourrais mettre parmi les notes mes dernires observations pour Pope,
avec la date de 1820. La versification est bonne; et quand je jette en
arrire un regard sur ce que j'crivais  cette poque, je suis tonn
de voir combien peu j'ai gagn. J'crivais mieux alors qu'aujourd'hui,
mais c'est que je suis tomb dans l'atroce mauvais got du sicle. Si je
puis arranger cet ouvrage pour la publication actuelle, en sus des
autres compositions que vous avez de moi, vous aurez un volume ou deux
de varits; car il y aura toutes sortes de rhythmes, de styles, de
sujets bons ou mauvais. Je suis inquiet de savoir ce que Gifford pense
de la tragdie; crivez-moi sur ce point. Je ne sais rellement pas ce
que je dois moi-mme en penser.

[Note 62: Prcepte de l'_Art potique_. Horace conseille aux potes
de conserver leurs oeuvres neuf ans dans le portefeuille avant de les
produire. (_Note du Trad._) ]

Si les Allemands passent le P, ils seront servis d'une messe selon le
brviaire du cardinal de Retz. *** est un sot, et ne pourrait comprendre
cela: Frere le comprendra. C'est un aussi joli jeu de mots que vous
puissiez en entendre un jour d't.

Personne ici ne croit  un mot d'vidence contre la reine. Les hommes du
peuple poussent eux-mmes un cri gnral d'indignation contre leurs
compatriotes, et disent que pour moiti moins d'argent que le procs
n'en a cot, on ferait venir d'Italie tous les tmoignages possibles.
Vous pouvez regarder cela comme un fait: je vous l'avais dit auparavant.
Quant aux rapports des voyageurs, qu'est-ce que c'est que les voyageurs?
Moi, j'ai vcu parmi les Italiens;--je n'ai pas seulement couru
Florence, Rome, les galeries et les conversations pendant quelques mois,
puis regagn mon pays:--mais j'ai t de leurs familles, de leurs
amitis, de leurs haines, de leurs amours, de leurs conseils et de leur
correspondance, dans la rgion de l'Italie la moins connue des
trangers,--et j'ai t parmi les gens de toutes classes, depuis le
_comte_ jusqu'au _contadino_, et vous pouvez tre sr de ce que je vous
dis.




LETTRE CCCLXXXVIII.

 M. MURRAY.

Ravenne, 28 septembre 1820.

Je croyais vous avoir averti, il y a long-tems, que la tragdie n'avait
jamais t conue ou crite le moins du monde pour le thtre: je l'ai
mme dit dans la prface. C'est trop long et trop rgulier pour votre
thtre; les personnages y sont trop peu nombreux, et l'unit trop
observe. C'est plutt dans le genre d'Alfieri que dans vos habitudes
dramatiques (soit dit sans prtendre  galer ce grand homme); mais il y
a de la posie, et ce n'est pas au-dessous de _Manfred_, quoique je ne
sache quelle estime on a pour _Manfred_.

Je suis absent d'Angleterre depuis un tems aussi long que celui durant
lequel j'y suis rest alors que je vous voyais si frquemment. Je revins
le 14 juillet 1811, et repartis le 25 avril 1816, en sorte qu'au 28
septembre 1820, il ne s'en faut que de quelques mois que la dure de mon
absence n'gale celle de mon sjour. Ainsi, je ne connais le got et les
sentimens du public que par ce que je peux glaner dans les lettres,
etc., etc., etc. Au reste, got et sentimens, tout me semble aussi
mauvais que possible.

J'ai trouv _Anastasius_ excellent: ne l'ai-je pas dit? le journal de
Matthews excellentissime; cela, et Forsyth, et des morceaux de Hobhouse,
voil tout ce que nous avons de vrai et de sens sur l'Italie. La
_Lettre  Julia_ est, certes, fort bonne. Je ne mprise pas ***; mais si
elle et tricot des bas bleus au lieu d'en porter, c'et t bien
mieux. Vous tes dus par ce style faux, guind et plein de friperies,
mlange de tous les styles du jour, qui sont tous ampouls (je n'en
excepte pas le mien:--nul n'a plus que moi contribu par ngligence 
corrompre la langue); mais ce n'est ni de l'anglais ni de la posie, le
tems le prouvera.

Je suis fch que Gifford n'ait pas pouss ses remarques au-del du
premier acte: trouve-t-il l'anglais d'aussi bon aloi dans les autres
actes qu'il l'a trouv dans le premier? Vous avez eu raison de m'envoyer
les preuves: j'tais un sot, mais je hais rellement la vue des
preuves; c'est une absurdit, mais elle vient de la paresse.

Vous pouvez glisser sans bruit dans le monde les deux chants de _Don
Juan_, annexs aux autres. Le drame comme vous voudrez,--le Dante aussi;
mais quant au Pulci, j'en suis fier: c'est superbe; vous n'avez pas de
traduction pareille. C'est la meilleure chose que j'aie faite en ma vie
.......................................................................
.......................................................................

_P. S._ La politique ici est toujours farouche et incertaine.
Toutefois, nous sommes tous dans nos buffleteries pour joindre les
montagnards s'ils traversent le Forth[63], c'est--dire pour crosser
les Autrichiens, s'ils passent le P. Les gredins!--et ce chien de L--l,
ne dit-il pas que leurs sujets sont heureux! Si je reviens jamais, je
travaillerai quelques-uns de ces ministres[64].

[Note 63: Rivire d'cosse.]

[Note 64: Byron a ajout  cette lettre du 28 septembre un appendice
du 29, que nous avons supprim comme peu intressant. (_Notes du Trad._)]




LETTRE CCCLXXXIX.

 M. MURRAY.


Ravenne, 6 octobre 1820.

Vous devez avoir reu tous les actes de _Marino Faliero_, revus et
corrigs. Ce que vous dites du pari de 100 guines fait par quelqu'un
qui dit m'avoir vu la semaine dernire, me rappelle une aventure de
1810. Vous pouvez aisment constater le fait, qui est vraiment bizarre.

 la fin de 1811, je rencontrai un soir chez Alfred mon ancien camarade
d'cole et de classe, le secrtaire irlandais Peel. Il me raconta qu'en
1810 il avait cru me rencontrer dans Saint-James-Street, mais que nous
avions tous deux pass outre sans nous parler. Il parla de cette
rencontre, qui fut nie comme chose impossible, puisque j'tais alors en
Turquie. Un jour ou deux aprs, il montra  son frre une personne 
l'autre ct de la rue, en disant: Voici l'homme que j'ai pris pour
Byron. Son frre rpondit sur-le-champ: Comment! c'est Byron, et non
pas un autre. Mais ce n'est pas tout:--quelqu'un m'a vu crire mon nom
parmi ceux qui venaient s'informer de la sant du roi alors attaqu de
folie. Or,  cette poque, j'tais  Patras, en proie  une fivre
violente que j'avais gagne de la _malaria_ dans les marais prs
d'Olympia. Si j'tais mort alors, c'et t pour vous une nouvelle
histoire de revenant. Vous pouvez facilement vous assurer de
l'exactitude du fait par le tmoignage de Peel lui-mme qui me l'a
racont en dtail. Je suppose que vous serez de l'opinion de Lucrce,
qui nie l'immortalit de l'ame, mais--affirme que les surfaces ou
cases o les corps sont renferms, s'en sparent quelquefois comme les
pellicules d'un oignon, et peuvent tre vues dans un tat de parfaite
intgrit, en sorte que les formes et les ombres des vivans et des morts
apparaissent rquemment.
........................................................................

Votre, etc.

_P. S._ L'an dernier (en juin 1819), je rencontrai chez le comte Mosti,
 Ferrare, un Italien qui me demanda si je connaissais Lord Byron.--Je
lui dis que non (personne ne se connat, comme vous savez).--Eh bien,
dit-il, je le connais, moi; je l'ai vu  Naples l'autre jour.--Je tirai
ma carte, et lui demandai si c'tait ainsi que le nom tait crit; il me
rpondit: Oui. Je souponne que c'tait un mauvais chirurgien de la
marine, qui suivait une jeune dame en voyage, et se faisait passer pour
un lord dans les maisons de poste...............




LETTRE CCCXC.

 M. MURRAY.


Ravenne, 8 octobre 1820.

.....................................................................

La lettre de Foscolo est prcisment la chose ncessaire; premirement,
parce que Foscolo est un homme de gnie, et puis, parce qu'il est
Italien, et par consquent le meilleur juge des compositions relatives
 l'Italie. En outre,

        Il est plutt un antique Romain qu'un Danois,

c'est--dire, il ressemble plus aux anciens Grecs qu'aux modernes
Italiens. Quoi qu'il soit un peu, comme dit Dugald Dalgetty, trop
sauvage et trop farouche (ainsi que Ronald du Brouillard), c'est un
homme merveilleux, et mes amis Hobhouse et Rose ne jurent tous deux que
par lui, et ils sont bons juges des hommes, et des humanits italiennes.

Voil en tout deux voix considrables dj gagnes. Gifford dit que
c'est du bon et pur anglais sterling, et Foscolo dit que les caractres
sont vraiment vnitiens. Shakspeare et Otway ont eu un million
d'avantages sur moi, outre le mrite incalculable d'tre morts depuis un
ou deux sicles, et d'tre ns tous deux de rien (ce qui exerce une
telle attraction sur les aimables lecteurs vivans). Il faut au moins que
je conserve le seul avantage qui puisse m'appartenir:--celui d'avoir t
 Venise, et d'tre entr plus avant dans la couleur locale; je ne
rclame rien de plus.

Je sais ce que Foscolo veut dire relativement  Calendaro, crachant
contre Bertram; cela est national,--je parle de l'objection. Les
Italiens et les Franais, avec ces tendards d'abomination, ou
mouchoirs de poche, crachent  et l, et partout,--presque  votre
face, et par consquent objectent que c'est une action trop familire
pour tre transporte sur le thtre. Mais nous, qui ne crachons nulle
part--hors  la face d'un homme quand nous devenons furieux--nous ne
pouvons sentir cela: rappelez-vous _Massinger_ et le _Sir Giles
Overreach_ de Kean.

        Seigneur! ainsi je crache contre toi et ton conseil.

D'ailleurs, Calendaro ne crache pas  la face de Bertram; il crache
contre lui, comme j'ai vu les Musulmans le faire quand ils sont dans un
accs de colre. De plus, il ne mprise pas, dans le fond, Bertram,
quoiqu'il l'affecte,--comme nous faisons tous lorsque nous sommes
irrits contre quelqu'un que nous regardons comme notre infrieur. Il
est en colre qu'on ne le laisse pas mourir naturellement (quoiqu'il
n'ait pas peur de la mort); et souvenez-vous qu'il souponnait et
hassait Bertram ds le commencement. D'autre part, Isral Bertuccio est
un individu plus froid et plus concentr; il agit par principe et par
impulsion; Calendaro par impulsion et par exemple.

Il y a aussi un argument pour vous.

Le doge rpte;--c'est vrai, mais c'est parce que la passion le
possde, parce qu'il voit diffrentes personnes, et qu'il est toujours
oblig de recourir au motif prdominant dans son esprit. Ses discours
sont longs;--c'est encore vrai, mais j'ai crit pour le cabinet, et sur
le patron franais et italien plutt que sur le vtre, dont je n'ai pas
une haute opinion: car tous vos vieux dramaturges, Dieu sait qu'ils
sont assez longs:--regardez tel d'entre eux qu'il vous plaira.

Je vous rends la lettre de Foscolo, parce qu'elle parle aussi de ses
affaires particulires. Je suis fch de voir un tel homme dans la gne,
parce que je connais ce que c'est ou plutt ce que c'tait. Je n'ai
jamais rencontr que trois hommes qui auraient tendu le doigt pour moi;
l'un fut vous-mme, l'autre William Bankes, et l'autre un noble
personnage mort depuis long-tems; mais de ces trois hommes le premier
fut le seul qui me fit des offres lorsque j'tais rellement bisogneux;
le second le fit de bon coeur,--mais je n'avais pas besoin des secours
de Bankes, et dans le cas contraire je ne les aurais mme pas accepts
(quoique j'aie de l'amiti et de l'estime pour lui); et le
troisime..........................................................
...................................................................[65]

Ainsi vous voyez que j'ai vu d'tranges choses dans mon tems. Quant 
votre offre, c'tait en 1815, lorsque je n'tais pas sr de demeurer
avec cinq livres sterling. Je la refusai, mais je ne l'ai pas oublie,
quoique probablement vous l'ayiez oublie vous-mme.

[Note 65: Suppression de Moore.]

_P. S._ Le _Ricciardo_ de Foscolo a t prt, sans avoir eu ses
feuilles coupes,  quelques Italiens, maintenant en _villeggiatura_, en
sorte que je n'ai pas eu l'occasion d'couter leur avis ou de lire
moi-mme l'ouvrage. Ils s'en sont empars, et parce que c'tait de
Foscolo, et en raison de la beaut du papier et de l'impression. Si je
trouve qu'il prend, je le ferai rimprimer ici. Les Italiens ont de
Foscolo une aussi haute opinion que de qui que ce soit au monde, tout
diviss et misrables qu'ils sont, sans loisirs  consacrer  la
lecture, et n'ayant de tte ni de coeur que pour juger les extraits des
journaux franais et de la gazette de Lugano.

Nous nous entre-regardons tous les uns les autres, comme des loups  la
poursuite de leur proie, n'attendant que la premire occasion pour faire
des choses inexprimables. C'est un grand monde dans le chaos, ou ce sont
des anges en enfer, tout comme il vous plaira: mais du chaos est sorti
le paradis, et de l'enfer--je ne sais quoi; mais le diable est entr
ici, et c'est un rus compagnon, vous savez.

Vous n'avez pas besoin de m'envoyer d'autres ouvrages priodiques que
la _Revue d'dimbourg_ et la _Quarterly_, et de tems en tems un
_Blackwood-Magazine_ ou une _Monthly Review_. Quant au reste, je ne me
sens jamais assez de curiosit pour porter mon regard au-del des
couvertures.......................................................
..................................................................

Songez que si vous mettiez mon nom  _Don Juan_ dans ces jours
d'hypocrisie, les hommes de loi pourraient faire opposition auprs de la
chancellerie  mon droit de tutelle sur ma fille, en articulant que
c'est une _parodie_:--tels sont les dangers d'une folle plaisanterie. Je
n'ai pas su cela d'abord, mais vous pourrez, je crois, en constater
l'exactitude, et soyez sr que les Nol ne laisseraient pas chapper
cette occasion. Or, je prfre mon enfant  un pome, et vous feriez
vous-mme ainsi, quoique vous en ayez une demi-douzaine............
...................................................................

Si vous feuilletez les premires pages de l'_Histoire de la Pairie_
d'Huntingdon, vous verrez combien Ada fut un nom commun dans les
premiers tems des Plantagenet. J'ai trouv ce nom dans ma propre ligne,
sous les rgnes de Jean et de Henri, et l'ai donn  ma fille. C'tait
aussi celui de la soeur de Charlemagne. Il est dans un des premiers
chapitres de _la Gense_, comme nom de la femme de Lamech, et je suppose
qu'Ada est le fminin d'Adam. Il est court, ancien, sonore, et a t
dans ma famille; voil pourquoi je l'ai donn  ma fille.




LETTRE CCCXCI.

A M. MURRAY.


Ravenne, 12 octobre 1820.

Par terre et par mer une quantit considrable de livres est arrive,
et je vous en ai obligation et reconnaissance; mais

                               _Medio de fonte leporum
        Surgit amari aliquid_, etc.[66]

Ce qui, par interprtation, veut dire:

Je suis reconnaissant de vos livres, mon cher Murray, mais pourquoi ne
m'envoyez-vous pas _le Monastre_ de Scott, le seul livre d'auteur
vivant en quatre volumes que je voudrais voir au prix d'un _baioccolo_,
plus les autres ouvrages du mme auteur, et quelques _Revues
d'dimbourg_ et _Quarterly Review_, comme chroniques concises des tems.
Au lieu de cela, voici la ***, posie de Johnny Keats, et trois romans,
par Dieu sait qui, except que l'un d'eux porte le nom de Peg***,--fille
que je croyais avoir t renvoye  sa quenouille. Crayon est fort bon;
les _Nouvelles de Hogg_ sont dures, mais de _haut-got_, et bien venues.

[Note 66: Vers d'Horace:

_Du sein des jouissances il s'lve quelque chose d'amer_. (_Note du
Trad._) ]

Les livres de voyage cotent cher, et je n'en ai pas besoin, ayant
dj voyag moi-mme; d'ailleurs ils mentent. Remerciez l'auteur
(masculin ou fminin) du _Profligate_[67] pour son prsent. Ne m'envoyez
plus, je vous prie, en fait de posie, que ce qui est rare et dcidment
bon. Il y a sur mes bureaux une telle friperie de Keats et autres
semblables, que j'ai honte d'y jeter les regards. Je ne dis rien contre
vos rvrends ecclsiastiques, votre S**s et votre C**s,--c'est fort
beau, mais dispensez-moi, je vous prie, du plaisir. Au lieu de posie,
si vous voulez me favoriser d'un peu de _soda-powder_, je serai
enchant; mais toute espce de prose (moins les voyages et les romans
qui ne sont pas de Scott), sera bienvenue, surtout les _Contes de mon
Hte_, de Scott, etc. Dans les notes de _Marino Faliero_, il peut tre 
propos de dire que Benintende n'tait pas rellement des _Dix_, mais
seulement _grand-chancelier_, office spar (quoique important); 'a t
une altration arbitraire de ma part. De plus, les doges furent tous
enterrs dans l'glise Saint-Marc avant Faliero. Il est trange qu' la
mort de son prdcesseur, Andr Dandolo; les Dix dcrtrent que tous
les doges futurs seraient enterrs avec leurs familles dans leurs
propres glises;--dcret que l'on croirait inspir par une sorte de
pressentiment. Ainsi donc, tout ce que je dis des doges ses anctres,
comme enterrs  Saint-Jean et Saint-Paul, est contraire au fait,
puisqu'ils l'avaient t  Saint-Marc. Faites une note de ceci, et
signez-la _diteur_.

[Note 67: _L'Homme perdu_.]

Comme j'ai de grandes prtentions  l'exactitude, je n'aimerais pas 
tre plaisant, mme sur de telles bagatelles, sous ce rapport. Quant au
drame, on en peut gloser comme on voudra; mais non pas de mon _costume_
et de mes _dramatis person_[68], qui ont eu une existence relle.

Dans les notes j'ai omis Foscolo sur ma liste des illustres Vnitiens
vivans; je le considre comme un auteur italien en gnral, et non comme
un pur provincial ainsi que les autres; et en tant qu'Italien, il a eu
son mot dans la prface du quatrime chant de _Childe-Harold_.

Quant  la traduction franaise de mes oeuvres,--_oim_!
_oim_[69]!--Pour la traduction allemande, je ne la comprends pas, ni la
longue dissertation annexe  la fin sur les Faust. Excusez-moi de me
hter. Quant  la politique, il n'est pas prudent d'en parler, mais rien
n'est encore dcid.

[Note 68: Formule latine adopte en anglais pour dsigner les
personnages.]

[Note 69: Hlas! hlas! (_Notes du Trad._) ]

Je suis fort en colre de ne pas avoir _le Monastre_ de Scott. Vous
tes trop libral de vos envois en fait de quantit, et vous inquitez
trop peu de la qualit. J'avais dj tous les numros de la _Quarterly_
(au nombre de quatre), et douze de la _Revue d'dimbourg_; mais peu
importe, nous en aurons de nouveaux bientt. Plus de Keats, je vous en
conjure:--dchirez-le tout vivant; si quelqu'un d'entre vous ne le fait
pas, je l'corcherai moi-mme. Il n'y a pas moyen de supporter les
niaises stupidits de ce vain idiot.

Je ne me sens pas dispos  m'occuper encore de _Don Juan_. Que
croyez-vous que disait l'autre jour une jolie Italienne? Elle l'avait lu
en franais, et m'en faisait ses complimens avec les restrictions de
rigueur. Je rpondis que ce qu'elle disait tait vrai, mais que je
souponnais que _Don Juan_ vivrait plus long-tems que _Childe-Harold_.--Ah!
(dit-elle) j'aimerais mieux la renomme de _Childe-Harold_ pour trois
ans, qu'une immortalit due  _Don Juan_!.--La vrit est que c'est
trop vrai, et les femmes dtestent maintes choses qui arrachent les
oripeaux du sentiment; et elles ont raison, puisqu'elles seraient
dpouilles de leurs armes. Je n'ai point connu de femme qui n'et en
horreur les _Mmoires du chevalier de Grammont_, pour la mme raison;
mme lady *** avait coutume de les calomnier.

Je n'ai pas reu l'ouvrage de Rose. Il a t saisi  Venise. Tel est le
libralisme des Huns, avec leur arme de deux cent mille hommes, qu'ils
n'osent pas laisser circuler un volume tel que celui de Rose.




LETTRE CCCXCII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 16 octobre 1820.

_L'abb_[70] vient d'arriver; mille remercmens, ainsi que pour _le
Monastre_,--quand vous me l'enverrez!!!

[Note 70: Roman de Walter Scott. (_Note du Trad._)]

_L'Abb_ sera pour moi d'un intrt plus qu'ordinaire, car un de mes
anctres maternels, sir J. Gordon de Gight, le plus bel homme de son
sicle, mourut sur l'chafaud  Aberdeen, pour sa fidlit  Marie
Stuart, dont il tait le parent, et dont on le prtendait aussi l'amant.
Son histoire a t longuement traite par les chroniques du tems. Si je
ne me trompe, il fut ml  l'vasion de la reine du chteau Loch-Leven,
ou  sa captivit dans ce mme chteau-fort. Mais vous savez cela mieux
que moi.

Je me rappelle Loch-Leven comme un souvenir d'hier. Je le vis en allant
en Angleterre en 1798,  l'ge de dix ans. Ma mre, qui tait aussi
orgueilleuse que Lucifer d'appartenir  une branche des Stuarts, et de
descendre en ligne directe des vieux Gordons, non des Seyten-Gordons,
comme elle nommait avec ddain la branche ducale, me raconta l'histoire,
en me rappelant toujours combien les Gordons, ses aeux, taient
suprieurs aux Byrons du Sud,--nonobstant notre descendance normande et
toujours perptue de mle en mle, sans tomber jamais en quenouille,
comme a fait la ligne de ces Gordons dans la propre personne de ma
mre.

Je vous ai depuis peu si souvent crit, que cette courte lettre sera
sans doute bien venue.

Votre, etc.




LETTRE CCCXCIII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 17 octobre 1820.

Je vous envoie ci-joint la ddicace de _Marino Faliero_  Gothe.
Informez-vous s'il a ou non le titre de baron. Je crois que oui.
Faites-moi connatre votre opinion.

_P. S._ Faites-moi savoir ce que M. Hobhouse et vous avez dcid sur
les deux lettres en prose et leur publication.

Je vous envoie aussi un abrg italien de l'appendix du traducteur
allemand de Manfred, o vous verrez cit ce que Gothe dit du corps
entier des potes anglais (et non de moi en particulier.) C'est
l-dessus que la ddicace se fonde, comme vous le verrez, quoique j'y
eusse song auparavant; car je regarde Gothe comme un grand homme.

La singulire ddicace envoye avec cette lettre n'a pas encore t
publie, ni n'est parvenue, que je sache, entre les mains de l'illustre
Allemand. Elle est crite dans le style le plus fantasque et le plus
ironique que le pote ait jamais mani; et la svrit immodre avec
laquelle il y traite les objets favoris de sa colre et de sa moquerie,
me force de priver le lecteur de quelques passages fort amusans[71].

[Note 71: Le lecteur aura encore ici une grande reconnaissance pour
la rserve de M. Moore!!! (_Note du Trad._)]


DDICACE AU BARON GOETHE.

Monsieur,

Dans l'appendix d'un ouvrage anglais, traduit depuis peu en allemand et
publi  Lepsik, un jugement de vous sur la posie anglaise est cit
dans les termes suivans: Dans la posie anglaise, on trouve un grand
gnie, une puissance universelle, un sentiment de profondeur, avec assez
de tendresse et de force; mais ces qualits ne constituent pas
tout--fait le pote.

Je regrette de voir un grand homme tomber dans une grande erreur. Une
telle opinion de votre part prouve seulement que le _Dictionnaire des
dix mille auteurs anglais vivans_, n'a pas t traduit en allemand. Vous
aurez lu, dans la version de votre ami Schlegel, le dialogue de
_Macbeth_:

        Ils sont dix mille!

        MACBETH.

        Dix mille _oies_, coquin?

        _Rponse_.

        Dix mille _auteurs_, seigneur.

Or, sur ces dix mille auteurs, il y a prsentement dix-neuf cent
quatre-vingt-sept potes, tous vivans en ce moment, quels que soient
devenus leurs ouvrages, ce que leurs libraires savent bien; et parmi
eux il y en a plusieurs qui possdent une bien plus grande rputation
que la mienne, quoique considrablement moindre que la vtre. C'est  la
ngligence de vos traducteurs allemands que vous devez de ne pas
souponner les oeuvres................................................
......................................................................
Il y en a encore un autre nomm.......................................

Je mentionne ces potes par forme d'exemple, pour vous clairer. Ils ne
constituent que deux briques de notre Babel (briques de Windsor, soit
dit en passant), mais ils peuvent servir comme spcimen de l'difice.

Vous avancez, de plus, que ce caractre dominant de l'ensemble de la
posie anglaise actuelle, est le dgot et le mpris de la vie. Mais je
souponne plutt que, par un seul ouvrage en prose, vous, oui,
vous-mme, avez excit un plus grand mpris pour la vie que tous les
volumes anglais de posie qui aient t jamais crits. Mme de Stal dit
que Werther a occasion plus de suicides que la plus belle femme, et
je crois rellement qu'il a mis plus d'individus hors de ce monde que
Napolon lui-mme,--except dans l'exercice de sa profession. Peut-tre,
illustre baron, le jugement acrimonieux port par un clbre journal du
Nord sur vous en particulier, et sur les Allemands en gnral, vous a
autant indispos contre la posie que contre la critique de
l'Angleterre. Mais vous ne devez pas avoir gard  nos critiques, qui
sont au fond de bons vivans,--et vu leurs deux professions,--car ils
font la loi, et puis l'appliquent. Personne ne peut dplorer leur
jugement prcipit et injuste  votre gard, plus que je ne le fais
moi-mme; et j'ai exprim mes regrets  votre ami Schlegel, en 1816, 
Coppett.

Dans l'intrt de mes dix mille frres vivans, et dans le mien propre,
j'ai pris ainsi en considration une opinion relative  la posie
anglaise en gnral, opinion qui mritait d'tre remarque, puisqu'elle
tait de vous.

Mon principal but en m'adressant  vous, a t de tmoigner mon sincre
respect et mon admiration pour un homme qui, pendant un demi-sicle, a
conduit la littrature d'une grande nation, et qui passera  la
postrit comme le premier caractre littraire de son tems.

Vous avez t heureux, monsieur, non-seulement par les crits qui ont
illustr votre nom, mais par ce nom mme, suffisamment musical pour tre
articul par la postrit. En ceci vous avez l'avantage sur quelques-uns
de vos compatriotes, dont les noms seraient peut-tre immortels
aussi,--si l'on pouvait les prononcer. On pourrait peut-tre supposer,
d'aprs ce ton apparent de lgret, que j'ai l'intention de vous
manquer de respect; mais ce serait une erreur; je suis toujours
grillard en prose. Vous considrant, comme je le fais, avec une
conviction relle et ardente, tant dans votre propre pays que chez la
plupart des autres nations, comme la plus haute supriorit littraire
qui ait exist en Europe depuis la mort de Voltaire, j'ai senti et sens
encore le dsir de vous ddier l'ouvrage suivant,--non comme tragdie ou
comme pome (car je ne puis prononcer s'il doit avoir l'une ou l'autre
qualification, ou mme n'avoir ni l'une ni l'autre), mais comme marque
d'estime et d'admiration de la part d'un tranger envers un homme qui a
t salu en Allemagne le Grand Gothe.

J'ai l'honneur d'tre, avec le plus sincre respect, votre
trs-obissant et trs-humble serviteur.

BYRON.

Ravenne, 14 octobre 1820.

_P. S._ Je m'aperois qu'en Allemagne ainsi qu'en Italie, il y a un
grand dbat sur ce qu'on nomme le _classique_ et le _romantique_,--termes
qui n'taient point des objets de classification en Angleterre, du moins
quand je l'ai quitte, il y a quatre ou cinq ans. Quelques crivassiers
anglais, il est vrai, ont outrag Pope et Swift, mais la raison en est
qu'ils ne savaient eux-mmes crire ni en prose ni en vers; mais on ne
les a pas crus dignes de former une secte. Peut-tre quelque distinction
de ce genre est-elle ne depuis peu, mais je n'en ai pas beaucoup
entendu parler, et ce serait la preuve d'un si mauvais got, que je
serais fch d'y croire.




LETTRE CCCXCIV.

 M. MOORE.


Ravenne, 17 octobre 1820.

Vous me devez deux lettres,--acquittez-vous. Je dsire savoir ce que
vous faites. L't est pass, et vous retournerez  Paris.  propos de
Paris, ce n'tait pas Sophie _Gail_, mais Sophie _Gay_,--le mot anglais
_Gay_[72],--qui tait entre en correspondance avec moi[73]. Pouvez-vous
me dire qui elle est, comme vous le ftes de dfunte ***?

[Note 72: _Gay_ qui est le mme mot que _Gai_ en franais. (_Note du
Trad._) ]

[Note 73: Je m'tais mpris[A] sur le nom de la dame dont Byron
s'informait, et lui avais rpondu qu'elle tait morte. Mais en recevant
cette lettre-ci, je dcouvris qu'il s'agissait de Mme Sophie Gay, mre
d'une personne aussi clbre par sa posie que par sa beaut, Mlle
Delphine Gay. (_Note de Moore_.) ]

[Note A: C'tait Byron et non Moore qui s'tait mpris. _Voir_ la
lettre 294. (_Note du Trad._)]

Avez-vous continu votre pome? J'ai reu la traduction franaise du
mien. Pensez seulement  tre traduit dans une langue trangre sous un
si abominable travestissement!!!....................

Avez-vous fait copier mon Mmoire? J'en ai commenc une continuation.
Vous l'enverrai-je telle qu'elle est maintenant?

Je ne puis rien vous dire sur l'Italie, car le gouvernement me regarde
ici d'un oeil souponneux, comme j'en suis bien inform. Pauvres
gens!--comme si moi, tranger solitaire, je pouvais leur faire quelque
mal. C'est parce que j'aime avec passion le tir de la carabine et du
pistolet; car ils ont pris l'alarme  la quantit de cartouches que je
consommais,--les bents!

Vous ne mritez pas une longue lettre,--pas mme la moindre lettre, 
cause de votre silence. Vous avez un nouveau Bourbon, ce me semble, que
l'on a baptis _Dieu-Donn_[74].--Peut-tre l'honneur du prsent est
susceptible de contestation..........................................
.....................................................................

[Note 74: On sait que ce mot compos, traduit du latin _Deodatus_,
veut dire,  proprement parler, _donn par Dieu_. (_Note du Trad._)]

La reine a fourni un joli thme aux journaux. Publia-t-on jamais
pareille vidence? C'est pire que _Little_ ou _Don Juan_. Si vous ne
m'crivez bientt, je vous ferai une querelle.




LETTRE CCCXCV.

 M. MURRAY.


Ravenne, 25 octobre 1820.

Pressez, je vous prie, la remise du paquet ci-joint  lady Byron. C'est
pour affaires.

En vous remerciant pour _l'Abb_, j'ai commis quatre grandes erreurs.
Sir John Gordon n'tait pas de Gight, mais de Bogagight; il prit non
pour sa fidlit, mais dans une insurrection. Il n'eut aucun rapport
avec les vnemens de Loch-Leven; car il tait mort quelque tems avant
l'poque de l'emprisonnement de la reine: et quatrimement je ne suis
pas sr qu'il ait t ou non l'amant de la reine; car Robertson n'en dit
rien, tandis que Walter Scott place Gordon dans la liste qu' la fin de
_l'Abb_ il donne des admirateurs de Marie (comme ayant tous t
malheureux.)

J'ai d commettre toutes ces mprises en me rappelant le rcit de ma
mre sur ce sujet, quoiqu'elle ft plus exacte que je ne suis, et se
piqut de prcision sur les points de gnalogie, comme toute
l'aristocratie cossaise..................

Votre, etc.

_P. S._ Vous avez bien fait de ne pas publier la prose destine aux
_Blackwood's_ et _Robert's Magazines_, except ce qui concerne
Pope;--vous avez laiss le tems se passer.


Le pamphlet en rponse au _Blackwood's Magazine_, dont il est ici
question, fut occasion par un article insr dans cet ouvrage
priodique, sous le titre de _Remarques sur Don Juan_, et, quoique mis
sous presse par M. Murray, ne fut jamais publi. L'auteur de l'article
ayant,  propos de certains passages de _Don Juan_, pris occasion
d'exprimer quelques censures svres sur la conduite conjugale du pote,
Lord Byron, dans sa rplique, entre dans quelques dtails sur ce pnible
sujet; et les extraits suivans de sa dfense, si l'on doit nommer
dfense une rponse  des griefs qui n'ont jamais t dfinis,--seront
lus avec un vif intrt.


Mon savant confrre poursuit: C'est en vain, dit-il, que Lord Byron
essaierait de justifier sa conduite dans cette affaire; et aujourd'hui
qu'il a si publiquement et si audacieusement appel l'enqute et le
reproche, nous ne voyons pas pourquoi il ne serait point clairement
averti par la voix de ses concitoyens. Jusqu' quel point la publicit
d'un pome anonyme, et l'audacieuse fiction d'un caractre imaginaire,
que le rdacteur suppose avoir t cr en vue de lady Byron,
peuvent-elles mriter cette formidable dnonciation _de leurs douces
voix_? je ne le sais ni ne m'en soucie. Mais quand il dit que je ne puis
justifier ma conduite dans cette affaire, j'acquiesce  cette assertion,
parce qu'on ne peut se justifier tant qu'on ne sait pas de quoi l'on est
accus; et je n'ai jamais eu,--Dieu le sait,--qu'un dsir, celui
d'obtenir une accusation--des charges spciales quelconques, qui me
fussent soumises, sous une forme tangible, par ma partie adverse, non
par des tiers,-- moins qu'on ne prenne pour telles les atroces
calomnies de la rumeur publique, et le mystrieux silence des
conseillers officiels de milady. Mais le rdacteur n'est-il pas content
de ce qu'on a dj dit et fait? Le cri gnral de ses concitoyens
n'a-t-il pas prononc sur ce sujet--une sentence sans dbats, et une
condamnation sans charges? N'ai-je pas t exil par l'ostracisme,
hormis que les cailles sur lesquelles on crivait ma proscription
taient anonymes? Le rdacteur ignore-t-il l'opinion et la conduite du
public  cette occasion? S'il l'ignore, je ne l'ignore pas; le public
mme l'oubliera long-tems avant que je cesse de m'en souvenir.

L'homme qui est exil par une faction a la consolation de penser qu'il
est un martyr; il est soutenu par l'esprance, et par la dignit de la
cause, relle ou imaginaire, qu'il a embrasse. Celui qui se retire pour
dettes peut se reposer dans l'ide que le tems et la prudence relveront
ses affaires; celui qui est condamn par la loi n'a qu'un bannissement 
terme, et en rve l'abrviation, ou bien, peut-tre, il connat ou
suppose quelque injustice dans la loi, ou dans l'application de la loi 
son gard. Mais celui qui est proscrit par l'opinion gnrale, sans
l'intermde d'une politique ennemie, d'un jugement illgal, ou
d'affaires embarrasses, doit, innocent ou coupable, supporter toute
l'amertume de l'exil, sans espoir, sans orgueil, sans allgement. Ce
dernier cas fut le mien. Sur quels motifs le public fonda-t-il son
opinion? je l'ignore; mais cette opinion fut gnrale et dcisive. On ne
savait rien de moi, sinon que j'avais compos ce qu'on appelle de la
posie, que j'tais noble, que je m'tais mari, que j'tais devenu
pre, et que j'avais eu des diffrends avec ma femme et ses parens, on
ne savait pourquoi, puisque les personnes plaignantes refusaient
d'articuler leurs griefs. Le monde _fashionable_[75] se divisa en
partis, et mon parti ne consista qu'en une trs-faible minorit; le
monde raisonnable se rangea naturellement du plus fort ct, qui se
trouva tre celui de lady Byron. La presse fut active et ignoble; et
telle fut la rage du tems, que la malheureuse publication de deux pices
de vers, plutt louangeuses que dfavorables  l'gard des personnes qui
en taient le sujet, fut mtamorphose en une espce de crime par la
torture de l'interprtation. Je fus accus des vices les plus monstrueux
par la rumeur publique et la rancune particulire: mon nom, qui avait
t un nom chevaleresque et noble depuis que mes pres avaient aid
Guillaume-le-Normand dans la conqute de son royaume, mon nom, dis-je,
fut tach. Je sentis que si ce qu'on chuchotait, grommelait et
murmurait, tait vrai, je n'tais plus bon pour l'Angleterre; que si
c'tait faux, l'Angleterre n'tait plus bonne pour moi. Je me retirai:
mais ce n'tait pas assez. Dans d'autres pays, en Suisse,  l'ombre des
Alpes, et prs de l'azur profond des lacs, je fus poursuivi et atteint
par le mme flau. Je franchis les montagnes, mais ce fut la mme chose;
alors j'allai un peu plus loin, et m'tablis prs des flots de
l'Adriatique, comme le cerf aux abois s'enfuit dans les eaux.

[Note 75: Nous avons conserv le terme anglais, qui commence dj 
se naturaliser dans notre langue. Nous aurions d'ailleurs fort bien pu
dire: _Le beau monde_, le monde du bel air, etc. (_Note du Trad._)]

Si j'en puis juger par les rapports du petit nombre d'amis qui se
grouprent autour de moi, le cri de rprobation dont je parle
outrepassa tout prcdent, toute circonstance analogue, mme les cas o
des motifs politiques ont anim la calomnie et doubl l'inimiti. Je fus
averti de ne point paratre dans les thtres, de crainte que je ne
fusse siffl, ni d'aller exercer mes droits dans le parlement, de
crainte que je ne fusse insult dans la route. Le jour mme de mon
dpart, mon plus intime ami m'a dit ensuite qu'il tait dans
l'apprhension de voies de fait de la part du peuple qui pourrait
s'assembler  la porte de la voiture. Toutefois, ces conseils ne
m'empchrent pas de voir Kean dans ses meilleurs rles, ni de voter
conformment  mes principes; et quant aux troisimes et dernires
apprhensions de mes amis, je ne pouvais les partager, parce que je n'ai
pu en comprendre l'tendue que quelque tems aprs avoir travers la
Manche. D'ailleurs, je ne suis pas de nature  tre trs-impressionn
par la colre des hommes, quoique je puisse me sentir bless par leur
aversion. Contre tout outrage individuel, je pouvais moi-mme m'assurer
protection et vengeance; et contre les outrages de la foule, j'aurais
t probablement capable de me dfendre, avec l'assistance d'autrui,
comme en diverses occasions semblables.

Je quittai mon pays, en voyant que j'tais l'objet du blme gnral. Je
n'imaginai pas,  la vrit, comme Jean-Jacques Rousseau, que tout le
genre humain tait en conspiration contre moi, quoique j'eusse peut-tre
d'aussi bons motifs qu'il en eut jamais pour une telle chimre; mais je
m'aperus que j'tais  un point extraordinaire devenu personnellement
odieux en Angleterre, peut-tre par ma faute, mais le fait tait
incontestable. Le public, en gnral, aurait t difficilement excit
jusqu' un tel point contre un homme plus populaire, sans accusation du
moins ou sans charge quelconque positivement exprime ou spcifie: car
je puis  peine concevoir que l'accident commun et quotidien d'une
sparation entre mari et femme ait pu de lui-mme produire une si grande
fermentation. Je n'lverai pas les plaintes usuelles de prjug, de
condamnation par avance, d'injustice, de partialit, etc., monnaie
ordinaire des personnes qui ont eu ou doivent subir un procs; mais je
fus un peu surpris de me trouver condamn sans acte d'accusation, et de
m'apercevoir que, dans l'absence de ces griefs monstrueux, si normes
qu'ils pussent tre, tout crime possible ou impossible tait substitu
en leur place par la rumeur publique, et tenu pour accord. Cela ne
pouvait arriver qu' l'gard d'une personne fort peu aime, et je ne
connaissais aucun remde, ayant dj us de tous les moyens que je
pouvais avoir de plaire  la socit. Je n'avais point de parti dans le
monde, quoiqu'on m'ait dit le contraire dans la suite;--mais je ne
l'avais pas form, et je n'en connaissais donc pas l'existence:--point
en littrature:--et en politique j'avais vot avec les whigs, avec cette
importance qu'un vote whig possde dans ces jours de torysme, sans autre
liaison personnelle avec les meneurs des deux chambres que celle que
sanctionnait la socit o je vivais, sans droit ou prtention au
moindre tmoignage d'amiti de la part de qui que ce ft, except
quelques camarades de mon ge, et quelques hommes plus avancs dans la
vie, que j'avais eu le bonheur de servir dans des circonstances
difficiles. C'tait, en effet, tre seul; et je me souviens que quelque
tems aprs Mme de Stal me dit en Suisse: Vous n'auriez pas d entrer
en guerre avec le monde:--c'est trop fort pour un seul individu; je l'ai
essay moi-mme dans ma jeunesse, mais cela ne mne  rien. J'acquiesce
compltement  la vrit de cette remarque; mais le monde m'a fait
l'honneur de commencer la guerre, et assurment, si la paix ne peut tre
obtenue qu'en le courtisant et lui payant tribut, je ne suis pas propre
 obtenir sa faveur. Je pensai, avec Campbell:

        Allons; pouse une destine d'exil,
        Et si le monde ne t'a pas aim,
        Tu peux supporter l'isolement.

.....................................................................

J'ai entendu dire, et je crois, qu'il y a des tres humains constitus
de manire  tre insensibles aux injures; mais je crois que le meilleur
moyen de s'abstenir de la vengeance est de se placer hors de la
tentation. J'espre n'en avoir jamais d'occasion; car je ne suis point
sr de pouvoir me retenir, ayant reu de ma mre quelque chose du
_perfervidum ingenium Scotorum_[76]. Je n'ai point cherch, ni ne
chercherai la vengeance, et peut-tre elle ne viendra jamais sur mon
chemin. Je n'entends point ici parler de ma partie adverse, qui pouvait
avoir tort ou raison, mais de plusieurs personnes qui ont donn cette
cause pour prtexte  leur propre inimiti............................
......................................................................

[Note 76: Bouillant caractre des cossais.]

Le rdacteur parle de la voix gnrale de ses concitoyens; je parlerai
de quelques-uns en particulier.

Au commencement de 1817, il parut dans la _Quarterly-Review_ un article
crit, je crois, par Walter-Scott, article qui lui fit grand honneur, et
qui fut loin d'tre dshonorant pour moi, quoique, sous le double
rapport du talent potique et du caractre personnel, il ft plus
favorable qu'il ne fallait  l'ouvrage et  l'auteur dont il traitait.
Il fut crit  une poque o un goste n'et pas voulu et un lche
n'et pas os dire un mot en faveur de l'un ou de l'autre; il fut crit
par un homme  qui l'opinion publique m'avait donn un moment pour
rival,--distinction haute et peu mrite, mais qui ne nous empcha
point, moi de l'aimer, lui de rpondre  cette amiti. L'article en
question fut crit sur le troisime chant de _Childe-Harold_; et, aprs
plusieurs observations qu'il ne me serait pas plus convenable de rpter
que d'oublier, il finissait par exprimer l'espoir de mon retour en
Angleterre. Comment ce voeu fut-il accueilli en Angleterre? je ne sais
pas; mais il offensa grivement les dix ou vingt mille respectables
voyageurs anglais alors runis  Rome. Je ne visitai Rome que quelque
tems aprs, en sorte que je n'eus pas l'occasion de connatre par
moi-mme le fait; mais je fus inform long-tems aprs, que la plus
grande indignation avait t manifeste dans le cercle anglais de cette
anne, o se trouvaient--parmi un levain considrable de Welbeck-Street
et de Devonshire-Place--plusieurs familles rellement bien nes et bien
leves, qui n'en participrent pas moins aux sentimens de la
circonstance. Pourquoi retournerait-il en Angleterre? fut
l'exclamation gnrale.--Je rponds; _pourquoi_? C'est une question que
je me suis quelquefois pose  moi-mme, et je n'ai jamais pu y donner
une rponse satisfaisante. Je n'avais alors aucune pense de retour, et
si j'en ai aujourd'hui, c'est une pense d'affaires et non de plaisir.
De tous ces liens qui ont t mis en pices, il y a quelques anneaux
encore entiers, quoique la chane elle-mme soit brise. J'ai des
devoirs et des relations qui peuvent un jour requrir ma prsence,--et
je suis pre. J'ai encore quelques amis que je dsire rencontrer, et,
peut-tre, un ennemi. Ces causes, et les minutieux dtails d'intrt que
le tems accumule durant l'absence de tout homme dans ses affaires et sa
proprit, me rappelleront probablement en Angleterre; mais j'y
retournerai avec les mmes sentimens que lors de mon dpart,  l'gard
du pays lui-mme, quoique j'aie pu en changer relativement aux
individus, suivant que j'ai t depuis plus ou moins bien inform de
leur conduite: car c'est bien long-tems aprs mon dpart que j'ai connu
leurs procds et leur langage dans toute leur ralit et leur
plnitude. Mes amis, comme font tous les amis, par des motifs
conciliatoires, m'ont cach tout ce qu'ils ont pu, et mme certaines
choses qu'ils auraient d dvoiler. Toutefois, ce qui est diffr n'est
pas perdu,--mais il n'a pas tenu  moi qu'il n'y ait eu rien de diffr.

J'ai rappel la scne qu'on a dit s'tre passe  Rome, pour montrer
que le sentiment dont j'ai parl n'tait pas born aux Anglais
d'Angleterre, et c'est une partie de ma rponse au reproche lanc contre
ce qu'on appelle mon exil goste et volontaire. Volontaire, oui; car
quel homme voudrait demeurer parmi un peuple nourrissant une haine si
vive contre lui? Jusqu' quel point ai-je t goste: c'est ce que j'ai
dj expliqu.

Les passages suivans du mme pamphlet ne seront pas trouvs moins
curieux, sous un point de vue littraire.

Ici je dsire dire quelques mots sur l'tat actuel de la posie
anglaise. Peu de personnes douteront que ce ne soit l'ge de dclin de
la posie anglaise, quand elles auront envisag le sujet avec calme. La
prsence d'hommes de gnie parmi les potes actuels ne contredit que peu
le fait, parce qu'on a trs-bien dit que, aprs celui qui forme le got
de sa nation, le plus grand gnie est celui qui le corrompt. Personne
n'a contest le gnie  Marino, qui corrompit, non-seulement le got de
l'Italie, mais celui de toute l'Europe pour prs d'un sicle. La grande
cause de l'tat dplorable de la posie anglaise doit tre attribue 
cette absurde et systmatique dprciation de Pope, pour laquelle il y a
eu, pendant ces dernires annes, une sorte de concurrence pidmique.
Les hommes des opinions les plus opposes se sont unis sur ce point.
Warton et Churchill ont commenc, ayant probablement tir cette ide des
hros de la _Dunciade_, et de l'intime conviction que leur propre
rputation ne serait rien tant que le plus parfait et le plus harmonieux
des potes ne serait pas rabaiss  ce qu'ils regardaient comme son
juste niveau; mais mme ils n'osrent pas le descendre au-dessous de
Dryden. Goldsmith, Rogers et Campbell, ses plus heureux disciples, et
Hayley qui, tout faible qu'il est, a laiss un pome[77] qu'on ne
laissera pas volontiers prir, ont conserv la rputation de ce style
pur et parfait; et Crabbe, le premier des potes vivans, a presque gal
le matre. .....................................................

[Note 77: _The Triumph of Temper_.]

Mais ces trois personnages, S***, W*** et C***[78], eurent tous une
antipathie naturelle pour Pope, et je respecte en eux ce seul sentiment
ou principe primitif qu'ils aient imagin de conserver. Puis se sont
joints  eux ceux qui ne les ont joints qu'en ce point seul: les
rviseurs d'dimbourg, la masse htrogne des potes anglais vivans
(except Crabbe, Rogers, Gifford et Campbell), qui, par prceptes et par
pratique, a prononc son adhsion, et moi-mme enfin, qui ai
honteusement dvi dans la pratique, mais qui ai toujours aim et honor
la posie de Pope de toute mon ame, et espre le faire jusqu' ma
dernire heure. J'aimerais mieux voir tout ce que j'ai crit servir de
doublure au mme coffre o je lis actuellement le onzime livre d'un
moderne pome pique publi  Malte en 1811 (je l'ouvris pour prendre de
quoi me changer aprs le paroxysme d'une fivre tierce, pendant
l'absence de mon domestique, et je le trouvai par en dedans du nom du
fabricant Eyre, Cockspur-Street, et de la posie pique ci-dessus
mentionne); oui, j'aimerais mieux cela, que sacrifier ma ferme croyance
dans la posie de Pope comme type orthodoxe de la posie anglaise......
.......................................................................

[Note 78: Probablement _Southey_, _Wordsworth_ et _Coleridge_.
(_Notes du Trad._) ]

Nanmoins, je n'irai pas si loin que *** qui, dans son _postscriptum_,
prtend que nul grand pote n'obtint jamais une renomme immdiate:
cette assertion est aussi fausse qu'elle est absurde. Homre a d sa
gloire  sa popularit; il rcitait ses vers,--et sans la vive
impression du moment, comment l'_Iliade_ et-elle t apprise par coeur,
et transmise par la tradition? Ennius, Trence, Plaute, Lucrce, Horace,
Virgile, Eschyle, Sophocle, Euripide, Sappho, Anacron, Thocrite, tous
les grands potes de l'antiquit firent les dlices de leurs
contemporains. Un pote, avant l'invention de l'imprimerie, ne devait
son existence mme qu' sa popularit actuelle. L'histoire nous apprend
que les meilleurs nous sont parvenus. La raison en est vidente; les
plus populaires trouvrent le plus grand nombre de copistes, et dire que
le got de leurs contemporains tait corrompu, c'est une thse que
peuvent difficilement soutenir les modernes, dont les plus puissans ont
 peine approch des anciens. Dante, Ptrarque, Arioste, le Tasse
furent tous les favoris des lecteurs contemporains. Dante acquit la
clbrit long-tems avant sa mort; et, peu aprs, les tats ngocirent
pour ses cendres, et disputrent touchant les lieux o il avait compos
la _Divina Comedia_. Ptrarque fut couronn au Capitole. Arioste fut
respect par les voleurs qui avaient lu l'_Orlando furioso_... Le Tasse,
malgr les critiques des _Cruscanti_, aurait t couronn au Capitole,
sans sa mort prmature.

Il est ais de prouver la popularit immdiate des principaux potes de
la seule nation moderne d'Europe qui ait une langue potique, de la
nation italienne. Chez nous, Shakspeare, Spenser, Johnson, Waller,
Dryden, Congreve, Pope, Young, Shenstone, Thomson, Goldsmith, Gray
furent tous aussi populaires durant leur vie que depuis leur mort.
L'lgie de Gray a plu sur-le-champ, et plaira ternellement. Ses odes
n'eurent pas le mme succs, mais elles ne sont pas non plus aujourd'hui
aussi agrables que son lgie. La carrire politique de Milton nuisit 
son succs; mais l'pigramme de Dryden, et le dbit mme du _Paradis
perdu_, relativement au moindre nombre des lecteurs  l'poque de sa
publication, prouvent que Milton fut honor par ses contemporains....

On peut demander pourquoi--ayant cette opinion sur l'tat actuel de la
posie anglaise, et ayant eu long-tems comme crivain l'oreille du
public,--je n'ai pas adopt un plan diffrent dans mes propres
compositions, ou tch de corriger plutt que d'encourager le got du
jour?  cela je rpondrai qu'il est plus ais de voir la mauvaise route
que de suivre la bonne, et que je n'ai jamais entretenu la perspective
de remplir une place permanente dans la littrature de mon pays. Ceux
qui me connaissent le savent et savent aussi que j'ai t grandement
tonn du succs temporaire de mes ouvrages, n'ayant flatt aucune
personne ni aucun parti, et ayant exprim des opinions contraires 
celles de la gnralit des lecteurs. Si j'avais pu prvoir le degr
d'attention qui m'a t accord, assurment j'aurais tudi davantage
pour le mriter. Mais j'ai vcu dans des contres trangres et
lointaines, ou dans ma patrie, au milieu d'un monde agit qui n'tait
pas favorable  l'tude ou  la rflexion; en sorte que presque tout ce
que j'ai crit a t pure passion,--passion, il est vrai de diffrentes
sortes, mais toujours passion: car chez moi (si ce n'est point parler en
Irlandais que parler ainsi), mon indiffrence tait une sorte de
passion, rsultat de l'exprience, et non pas la philosophie de la
nature. crire devient une habitude, comme la galanterie chez une femme.
Il y a des femmes qui n'ont point eu d'intrigue, mais fort peu qui n'en
aient eu qu'une; ainsi il y a des millions d'hommes qui n'ont jamais
crit un livre, mais peu qui n'en aient crit qu'un. Donc, ayant crit
une fois, je continuai d'crire, encourag sans doute par le succs du
moment, mais n'en prvoyant aucunement la dure, et, j'oserai le dire,
en concevant  peine le dsir.........................................

J'ai ainsi exprim publiquement sur la posie du jour l'opinion que
j'ai depuis long-tems exprime  tous ceux qui me l'ont demande, et
mme  quelques personnes qui auraient mieux aim ne pas l'entendre,
comme  Moore,  qui je disais dernirement: Nous sommes tous dans la
mauvaise voie, except Rogers, Crabbe et Campbell. Sans tre vieux
d'annes je suis trop vieilli pour sentir en moi assez de verve pour
entreprendre une oeuvre qui montrt ce que je tiens pour bonne posie,
et je dois me contenter d'avoir dnonc la mauvaise. Il y a, j'espre,
de plus jeunes talens qui s'lvent en Angleterre, et qui, chappant 
la contagion, rappelleront dans leur patrie la posie aujourd'hui exile
de notre littrature, et la rtabliront telle qu'elle fut autrefois et
qu'elle peut encore tre.

En mme tems, le meilleur signe d'amendement sera le repentir, et de
nouvelles et frquentes ditions de Pope et de Dryden.

On trouvera dans l'_Essai sur l'Homme_ une mtaphysique aussi
confortable et dix fois plus de posie que dans l'_Excursion_. Si vous
cherchez la passion, o la trouverez-vous plus vive que dans l'_ptre
d'Hloise  Abailard_, ou dans _Palamon et Arcite_? Souhaitez-vous de
l'invention, de l'imagination, du sublime, des caractres? cherchez cela
dans _le Vol de la Boucle de cheveux_, dans les _Fables_ de Dryden, dans
l'_Ode sur la fte de sainte Ccile_, dans _Absalon et Achitophel_. Vous
dcouvrirez dans ces deux potes seuls toutes les qualits dont vous ne
saisiriez pas une ombre en secouant une quantit innombrable de vers et
Dieu sait combien d'crivains de nos jours,--plus, l'esprit, dont ces
derniers n'ont pas. Je n'ai point toutefois oubli Thomas Brown le
jeune, ni la famille Fudge, ni Whistlecraft; mais ce n'est pas de
l'esprit,--c'est de l'_humour_[79]. Je ne dirai rien de l'harmonie de
Pope et de Dryden, en comparaison des potes vivans, dont pas un
(except Rogers, Gifford, Campbell et Crabbe) ne saurait crire un
couplet hroque. Le fait est que l'exquise beaut de leur versification
a dtourn l'attention publique de leurs autres mrites, comme l'oeil
vulgaire se fixera plus sur la splendeur de l'uniforme que sur la
qualit des troupes. C'est cette harmonie mme, surtout dans Pope, qui a
soulev contre lui ce vulgaire et abominable bavardage:--parce que sa
versification est parfaite, on affirme que c'est sa seule perfection;
parce que ses penses sont vraies et claires, on avance qu'il n'a pas
d'invention; et parce qu'il est toujours intelligible, on tient pour
incontestable qu'il n'a pas de gnie. On nous dit avec un rire moqueur
que c'est le pote de la raison, comme si c'tait une raison pour n'tre
pas pote. Prenant passage par passage, je me chargerai de citer de Pope
plus de vers brillans d'imagination que de deux potes vivans, quels
qu'ils soient. Pour tirer  tout hasard un exemple d'une espce de
composition peu favorable  l'imagination,--la satire,--prenons le
caractre de Sporus, avec l'admirable jeu d'imagination qui se rpand
sur lui, et mettons en regard un gal nombre de vers qui, choisis dans
deux potes vivans quelconques, soient de la mme force et de la mme
varit:--o les trouverons-nous?

[Note 79: _Voir_ notre note quelques pages plus haut. (_Note du
Trad._)]

Je ne cite qu'un exemple sur mille en rponse  l'injustice faite  la
mmoire de celui qui donna l'harmonie  notre langage potique. Les
clercs de procureurs et les autres gnies spontans ont trouv plus ais
de se torturer,  l'imitation des nouveaux modles, que de travailler
d'aprs l'art symtrique du pote qui avait enchant leurs pres. Ils
ont d'ailleurs t frapps par cette remarque que la nouvelle cole
faisait revivre le langage de la reine lisabeth, le vritable anglais,
attendu que tout le monde, sous le rgne de la reine Anne, n'crivait
qu'en franais, par une espce de trahison littraire.

Le vers blanc, que, hors du drame, nul auteur capable de rimer
n'employa jamais,  l'exception de Milton, devint  l'ordre du jour:--on
rima de telle sorte que le vers parut plus blanc que s'il n'et pas eu
de rime. Je sais que Johnson a dit, aprs quelque hsitation, qu'il ne
pouvait pas s'inspirer le dsir que Milton et rim. Les opinions de ce
vritable grand homme, que c'est aussi la mode de dcrier aujourd'hui,
seront toujours accueillies par moi avec cette dfrence que le tems
rtablira dans son universalit; mais, malgr mon humilit, je ne suis
pas convaincu que le _Paradis perdu_ n'et pas t plus noblement
transmis  la postrit, non pas peut-tre en couplets[80] hroques
(rhythme qui bien balanc pourrait soutenir le sujet), mais dans la
stance de Spenser ou du Tasse, ou dans le tercet de Dante, formes que
les talens de Milton auraient pu facilement greffer sur notre langue.
_Les Saisons_ de Thomson auraient t meilleures en rimes, quoique
toujours infrieures  son _Chteau de l'Indolence_; et M. Southey n'et
pas fait une plus mauvaise _Jeanne d'Arc_, quoiqu'il et pu employer six
mois au lieu de six semaines pour la composer. Je recommande aussi aux
amateurs des vers lyriques la lecture des odes du laurat en regard de
celle de Dryden sur _sainte Ccile_.

[Note 80: Nous avons rendu  ce mot sa signification primitive et
tymologique, qu'il a conserv en anglais: _couples de vers_,
c'est--dire, _vers rimant deux  deux_, que nous nommons assez
ridiculement _rimes plates_ par opposition aux _rimes croises_. (_Note
du Trad._)]

Aux gnies clestes et jeunes clercs inspirs de notre tems, ceci, en
grande partie, paratra paradoxal, et le paratra encore  la classe
plus leve de nos critiques; mais ce fut vrai il y a vingt ans, et ce
sera de nouveau reconnu pour tel dans dix.............................
......................................................................

Les disciples de Pope furent Johnson, Goldsmith, Rogers, Campbell,
Crabbe, Gifford, Matthias, Hayley, et l'auteur du _Paradis des
Coquettes_, auxquels on peut ajouter Richards, Heber, Wrangham, Blaud,
Hodgson, Merivale, et d'autres qui n'ont pas eu leur renomme pleine et
entire parce qu'il y a un hasard dans la renomme comme dans toute
autre chose. Mais de toutes les nouvelles coles,--je dis _toutes_, car,
comme le dmon, dont le nom est Lgion, elles sont plusieurs,--a-t-il
surgi un seul lve qui n'ait pas rendu son matre honteux de l'avouer?
 moins que ce ne soit ***, qui a imit tout le monde, et a quelquefois
surpass ses modles. Scott a eu la faveur particulire d'tre imit par
le beau sexe; il y eut miss Halford, et miss Mitford, et miss Francis,
mais, sauf respect, aucune imitation n'a fait beaucoup d'honneur 
l'original. ***, Southey, Coleridge ou Wordsworth ont-ils fait un lve
de renom? ***, Moore, ou tout autre crivain de quelque rputation,
a-t-il eu un imitateur, ou plutt un disciple passable? Or, il est
remarquable que presque tous les partisans de Pope, que j'ai nomms,
aient produit eux-mmes des chefs-d'oeuvre et des modles; et ce n'a pas
t le nombre des imitateurs qui a enfin nui  sa gloire, mais le
dsespoir de l'imitation... La mme raison qui engagea le bourgeois
athnien  voter pour le bannissement d'Aristide, parce qu'il tait
fatigu de l'entendre toujours appeler le Juste, a produit l'exil
temporaire de Pope des tats de la littrature. Mais le terme de son
ostracisme expirera, et le plutt vaudra le mieux, non pour lui; mais
pour ceux qui l'ont banni, et pour la gnration nouvelle, qui

        Rougira de dcouvrir que ses pres furent ses ennemis.




LETTRE CCCXCVI.

A M. MOORE.


Ravenne, 4 novembre 1820.

J'ai reu de M. Galignani les lettres, duplicatas et reus ci-joints,
qui s'expliqueront d'eux-mmes[81].

[Note 81: M. Galignani s'tait adress  Lord Byron pour obtenir de
lui un droit lgal sur les oeuvres de sa seigneurie, dont il avait t
jusqu'alors le seul diteur en France, afin d'tre  mme d'empcher que
d'autres,  l'avenir, n'usurpassent le mme privilge. (_Note de
Moore_.)]

Comme les pomes sont devenus votre proprit par achat, droit et
justice, toute affaire de publication doit tre dcide par vous. Je ne
sais jusqu' quel point mon acquiescement  la requte de M. Galignani
serait lgal; mais je doute qu'il ft honnte. Au cas que vous vous
dcidiez  vous arranger avec lui, je vous envoie les pouvoirs
ncessaires, et, en agissant ainsi, je me lave les mains relativement 
cette affaire. Je ne les signe que pour vous mettre  mme d'exercer le
droit que vous possdez  juste titre. Je n'ai plus rien  faire, sauf 
dire, dans ma rponse  M. Galignani, que les lettres, etc., vous sont
envoyes, et pourquoi.

Si vous pouvez rprimer ces pirates trangers, faites-le; sinon, jetez
au feu les procurations. Je ne puis avoir d'autre but que de vous
garantir votre proprit.

Votre, etc.

_P. S._ J'ai lu une partie de la _Quarterly_, qui vient d'arriver; M.
Bowles aura une rponse:--il n'est pas tout--fait exact dans son dire
touchant les _Potes anglais et les Rviseurs cossais_. On dfend Pope,
 ce que je vois, dans la _Quarterly_. Que l'on continue toujours ainsi.
C'est un pch, une honte, une damnation que de penser que Pope ait
besoin d'un tel secours;--mais il en est ainsi. Ces misrables
charlatans du jour, ces potes se dshonorent et renient Dieu, en
courant sus  Pope, le plus irrprochable des potes, et peut-tre mme
des hommes.




LETTRE CCCXCVII.

A M. MOORE.


Ravenne, 15 novembre 1820.

Merci de votre lettre, qui a t un peu longue  venir,--mais vaut
mieux tard que jamais. M. Galignani a donc, ce semble, t supplant et
pill lui-mme, en seconde main, par un autre diteur parisien, qui a
audacieusement imprim une dition de _L.-B's Works_[82] au prix
ultra-libral de 10 fr., et (comme Galignani le remarque
douloureusement) 8 fr. seulement pour les libraires! _Horresco
referens_[83]! Songer que les oeuvres compltes d'un homme rapportent si
peu!

[Note 82: Oeuvres de L. B.]

[Note 83: Virg. n. lib. II. _Je frmis en le racontant_. (_Notes du
Tr._)]

Galignani m'envoie, dans une lettre presse, une permission pour lui,
donne par moi, de publier, etc., etc., lequel permis j'ai sign et
envoy  M. Murray. Voulez-vous expliquer  Galignani que je n'ai aucun
droit de disposer de la proprit de Murray sans l'agrment de celui-ci?
et que je dois par consquent l'adresser  Murray pour retirer le permis
de ses griffes,--chose fort difficile, je prsume. J'ai crit 
Galignani dans ce sens; mais un mot de la bouche d'un illustre confrre
le convaincrait que je n'ai pu honntement acquiescer  son dsir,
quoique je le pusse lgalement. J'ai fait ce qui dpendait de moi,
c'est--dire j'ai sign l'autorisation et l'ai envoye  Murray. Que
les chiens divisent la carcasse, si elle est tue  leur gr.

Je suis content de votre pigramme. Il est ridicule que nous laissions
tous deux notre esprit rompre avec nos sentimens; car je suis sr que
nous sommes au fond partisans de la reine. Mais il n'y a pas moyen de
rsister  un jeu de mots.-- propos, nous avons aussi, dans cette
partie du monde, une diphthongue non pas grecque, mais espagnole,--me
comprenez-vous?--qui est sur le point de bouleverser tout l'alphabet.
Elle a t d'abord prononce  Naples, et se propage;--mais nous sommes
plus prs des barbares, qui sont en force sur le P, et le traverseront
sous le premier prtexte lgitime.

Il y aura  rgler avec le diable, et l'on ne peut dire qui sera ou ne
sera pas sur son livre de comptes. Si une gloire inattendue survenait 
quelqu'un de votre connaissance, faites-en une Mlodie, afin que son
ombre, comme celle du pauvre Yorick, ait la satisfaction d'tre
plaintivement pleure--ou mme plus noblement clbre, comme _Oh!
n'exhalez pas son nom_. Au cas que vous ne l'en jugiez pas digne, voici
un chant  la place:

        Quand un homme n'a pas  combattre pour la libert
               dans sa patrie,
        Qu'il combatte pour celle de ses voisins;
        Qu'il songe aux gloires de la Grce et de Rome;
        Et se fasse briser la tte pour ses travaux.

        Servir le genre humain est un plan chevaleresque,
        Qui toujours est noblement rcompens;
        Combattez donc pour la libert partout o vous pouvez,
        Et si vous n'tes pas fusill ou pendu, vous serez chevalier.

....................................................................

Voici une pigramme que je fis pour l'endossement de l'acte de
sparation en 1816; mais les hommes de loi objectrent qu'elle tait
superflue.

        _Endossement de l'acte de Sparation, en avril_ 1816.

        Il y a un an, vous juriez, chre amie!
        D'aimer, de respecter, _et ctera_;
        Tel fut le serment que vous me ftes,
        Et voici prcisment ce qu'il vaut.

Pour l'anniversaire du 2 janvier 1821, j'ai d'avance un petit
compliment, que j'ajoute en cas d'accident.

        _ Pnlope, 2 janvier_ 1821.

        Ce jour fut de tous les jours
        Le pire pour vous et pour moi:
        Il y a juste _six_ ans que nous n'tions qu'_un_,
        Et _cinq_ que nous redevnmes _deux_.

Excusez, je vous prie, toutes ces absurdits; car il faut que je les
dise, dans la crainte de m'tendre sur de plus srieux sujets, que, dans
l'tat actuel des choses, il n'est pas prudent de confier  une poste
trangre. Je vous disais, dans ma dernire, que j'avais continu mes
_Mmoires_, et que j'en avais fait douze feuilles de plus; mais je
souponne que je les interromprai: en ce cas, je vous enverrai cela par
la poste, quoique j'prouve quelque remords  faire payer  un ami tant
de frais de port; car nous n'avons pas nos ports francs au-del de la
frontire.............................................................
......................................................................




LETTRE CCCXCVIII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 9 novembre 1820.

.......................................................................

La semaine dernire, je vous ai envoy la correspondance de Galignani
et quelques documens sur votre proprit. Vous avez maintenant, je
crois, une occasion de rprimer, ou du moins de limiter ces
rimpressions franaises. Vous pouvez laisser tous vos auteurs publier
ce qu'il leur plat contre moi et mes oeuvres. Un diteur n'est et ne
peut tre responsable de tous les ouvrages qui sortent de chez son
imprimeur.

La _Dame blanche d'Avenel_ n'est pas tout--fait aussi bonne qu'une
relle et authentique (_Donna Bianca_) dame blanche de Colalto, spectre
qu'on a vu plusieurs fois dans la Marche de Trvise. Il y a un homme (un
chasseur) encore vivant qui l'a vue. Hoppner pourrait vous raconter tout
ce qui la concerne, et Rose peut-tre aussi. Je n'ai moi-mme aucun
doute sur l'histoire et le spectre. Ce fantme est toujours apparu dans
des circonstances particulires, avant la mort d'un membre de la
famille, etc. J'ai entendu Mme de Benzoni dire qu'elle connaissait un
monsieur qui avait vu la dame blanche traverser sa chambre au chteau de
Colalto. Hoppner a vu et questionn un chasseur qui la rencontra  la
chasse, et ne chassa plus depuis. C'tait une jeune femme de chambre
qu'un jour la comtesse Colalto, qu'elle tait en train de coiffer, vit
dans la glace faire un sourire  son mari; la comtesse l'avait fait
sceller dans la muraille du chteau, comme Constance de Beverley.
Depuis, elle a toujours hant les Colalto. On la peint comme femme
blonde fort belle. C'est un fait authentique.




LETTRE CCCXCIX.

 M. MURRAY.


Ravenne, 18 novembre 1820.

La mort de Waite est un coup funeste pour les dents comme pour le coeur
de tous ceux qui le connaissaient. Bon Dieu! lui et Blake[84] dfunts
tous deux! Je les laissai dans la plus parfaite sant, et ne pensai
gure  la possibilit de cette perte nationale dans le court espace de
cinq ans. Ils taient, en fait de vritable grandeur, autant suprieurs
 Wellington, que celui qui conserve la chevelure et les dents est
prfrable au sanglant et imptueux guerrier qui obtient un nom en
cassant les ttes et en brisant les molaires? Qui lui succde? O
trouver maintenant la poudre dentifrice, douce et cependant
efficace?--la teinture?--les brosses  nettoyer? Obtenez, je vous prie,
tous les renseignemens que vous pourrez sur ces questions tusculanes:
Cette pense me fait mal  la machoire. Pauvres diables! je me flattais
de l'esprance de les revoir tous deux; et cependant ils sont alls dans
ce lieu o les dents et les cheveux durent plus long-tems que dans la
vie. J'ai vu ouvrir un millier de tombeaux, et me suis toujours aperu
que, quoi qu'il ft arriv, les dents et les cheveux restaient  ceux
qui ne les avaient pas perdus  l'poque de leur mort. N'est-ce pas
ridicule? Ce sont les choses qui se perdent les premires dans la
jeunesse, et qui durent le plus long-tems dans la poussire, si les gens
veulent mourir pour les conserver. C'est une singulire vie, et une
singulire mort, que la mort et la vie des humains.

[Note 84: Clbre coiffeur (_Note de Moore_.)]

Je savais que Waite tait mari; mais je ne songeais gure que les
autres funrailles viendraient sitt le surprendre. C'tait un tel
lgant, un tel petit-matre, un tel bijou d'homme! Il y a  Bologne un
tailleur qui lui ressemble beaucoup et qui est aussi au pinacle de sa
profession. Ne ngligez pas ma commission. Par qui ou par quoi peut-il
tre remplac? Que dit le public?

Je vous renvoie la prface. N'oubliez pas que l'extrait de la
chronique italienne doit tre traduit. Quant  ce que vous dites pour
m'engager  retoucher les chants de _Don Juan_ et les _Imitations
d'Horace_, c'est fort bien; mais je ne puis fourbir. Je suis comme le
tigre (en posie); si je manque mon coup au premier bond, je retourne en
grondant dans mon antre. Je n'ai point de second lan; je ne puis
corriger; je ne le puis ni ne le veux. Personne ne russit dans cette
tche, grands ou petits. Le Tasse refit toute sa _Jrusalem_; mais qui
lit jamais cette version? tout le monde va  la premire. Pope ajouta au
_Vol de la boucle de cheveux_, mais ne rduisit pas son pome. Il faut
que vous preniez mes productions comme elles sont; si elles ne sont pas
propres au succs, rduisez-en le prix d'estimation en consquence. Je
les jetterais plutt que de les tailler et les rogner. Je ne dis pas que
vous m'ayez pas raison; je rpte seulement que je ne puis
perfectionner...

Votre, etc.

_P. S._ Quant aux loges de ce petit *** Keats, je ferai la mme
observation que Johnson, quand Sheridan, l'acteur, obtint une pension.
Quoi! il a obtenu une pension? Alors il est tems que je rsigne la
mienne. Personne n'a pu tre plus fier des loges de la _Revue
d'dimbourg_ que je ne le fus, ou plus sensible  sa censure, comme je
l'ai montr dans _les Potes Anglais et les Rviseurs cossais_. 
prsent, tous les hommes qu'elle a jamais lous sont dgrads par cet
absurde article. Pourquoi n'examine-t-elle et ne loue-t-elle pas le
_Guide de la Sant de Salomon_? Il y a plus de bon sens et autant de
posie que dans Johnny Keats.........................................




LETTRE CCCC.

 M. MURRAY.


Ravenne, 23 novembre 1820.

Les _Imitations_, dit Hobhouse, demanderont bon nombre de taillades
pour tre adaptes aux tems, ce qui sera une longue affaire, car je ne
me sens pas du tout laborieux  prsent. L'effet quelconque qu'elles
doivent avoir serait peut-tre plus grand sous une forme spare, et
d'ailleurs elles doivent porter mon nom. Or, si vous les publiez dans le
mme volume que _Don Juan_, elles me dclarent auteur de _Don Juan_, et
je ne juge pas  propos de risquer un procs en chancellerie sur la
tutelle de ma fille, puisque dans votre Code actuel un pome factieux
est suffisant pour ter  un homme ses droits sur sa famille.

Quant  l'tat des affaires en ce pays, il serait difficile et peu
prudent d'en parler longuement, les Huns ouvrant toutes les lettres.
S'ils les lisent, quand ils les ont ouvertes, ils peuvent voir en
caractres lisibles tracs de ma main, que je les regarde comme de
_damns blitres et barbares_, et leur empereur comme un _sot_, et
eux-mmes comme plus sots que lui; ce qu'ils peuvent envoyer  Vienne
sans que je m'en soucie. Ils se sont rendus matres de la police papale,
et font les fanfarons; mais un jour ou l'autre ils paieront tout cela;
ce ne sera peut-tre pas bientt, parce que ces malheureux Italiens
n'ont aucune consistance; mais je suppose que la Providence se fatiguera
enfin des barbares......................................................

Votre, etc.




LETTRE CCCCI.

 M. MOORE.


Ravenne, 9 dcembre 1820.

Outre cette lettre, vous recevrez trois paquets contenant, somme toute,
dix-huit autres feuilles de _Memoranda_, qui, je le crains, vous
coteront plus de frais de port que ne rapportera leur impression dans
le sicle prochain. Au lieu d'attendre si long-tems, si vous pouviez en
faire quelque chose maintenant en cas de survivance (c'est--dire aprs
ma mort), je serais fort content,--attendu qu'avec tout le respect d 
votre progniture, je vous prfre  vos petits-enfans. Croyez-vous que
Longman ou Murray voulussent avancer une certaine somme  prsent, en
s'engageant  ne pas publier avant mon dcs?--Qu'en dites-vous?

Je vous laisse sur ces dernires feuilles un pouvoir discrtionnaire,
parce qu'elles contiennent peut-tre une ou deux choses d'une trop dure
sincrit envers le public. Si je consens  ce que vous disposiez
maintenant de ces _Mmoires_, o est le mal? Les gots peuvent changer.
Je voudrais,  votre place, essayer d'en disposer, non les publier; et
si vous me survivez (comme cela est fort probable), ajoutez ce qu'il
vous plaira de ce que vous savez vous-mme; mais surtout
contredisez-moi, si j'ai parl  faux; car mon principal but est la
vrit, mme  mes propres dpens.

J'ai quelques notions de votre compatriote Muley Moloch. Il m'a crit
plusieurs lettres sur le christianisme pour me convertir, et, en
consquence, si je n'avais pas t dj chrtien, je le serais
probablement  prsent. Je pensai qu'il y avait en lui un talent
sauvage, ml  un ncessaire levain d'absurdit,--comme cela doit tre
 l'gard de tout talent, lch sur le monde sans martingale.
............................................................

J'ai d'normes quantits de papiers en Angleterre, tant pices
originales que traductions,--une tragdie, etc., etc.; et je copie
maintenant un cinquime chant de _Don Juan_, en cent quarante-neuf
stances.................................................................

Dans ce pays-ci on court aux armes; mais je ne veux point parler
politique. Parlons de la reine, de son bain et de sa bouteille,--ce sont
les seules bigarrures du jour.

Si vous rencontrez quelques-unes de mes connaissances, saluez-les de ma
part. Les prtres essaient ici de me perscuter,--mais je m'en moque.

Votre, etc.




LETTRE CCCCII.

 M. MOORE.


Ravenne, 9 dcembre 1820.

J'ouvre ma lettre pour vous raconter un fait, qui vous montrera l'tat
de ce pays mieux que je ne puis le faire. Le commandant des troupes est
 prsent un cadavre gisant dans ma maison. Il a t tu d'un coup
d'arme  feu,  huit heures passes,  deux cents pas environ de ma
porte. J'endossais ma redingote pour rendre visite  madame la comtesse
G***, quand j'entendis le coup. En arrivant dans la salle, je trouvai
tous mes domestiques sur le balcon, s'criant qu'un homme avait t
assassin. Sur-le-champ je courus en bas, en exhortant Tita (le plus
brave de tous)  me suivre. Le reste voulait nous empcher de sortir,
parce que tout le monde ici a, ce me semble, la coutume de fuir loin du
daim abattu. Toutefois, nous descendmes, et trouvmes l'individu gisant
sur le dos, prs de mourir, sinon tout--fait mort, avec cinq blessures,
une au coeur, deux  l'estomac, une au doigt, et l'autre au bras.
Quelques soldats voulurent m'empcher de passer. Cependant nous
passmes, et je trouvai Diego, l'adjudant, se dsolant comme un
enfant,--un chirurgien qui ne s'occupait nullement de sa profession,--un
prtre qui saccadait une prire tremblante, et le commandant, pendant
tout ce tems, sur son dos, sur le dur et froid pav, sans lumire ni
secours, ni rien autour de lui que la confusion et l'pouvante.

Comme personne ne pouvait ou ne voulait rien faire que hurler et prier,
et que nul n'aurait remu du doigt le malheureux dans la crainte des
consquences, je perdis patience,--fis prendre le corps  mon domestique
et  une couple de personnes de la foule,--emmenai deux soldats pour la
garde,--dpchai Diego au cardinal pour lui annoncer la nouvelle, et fis
monter le commandant dans mon appartement. Mais c'tait trop tard, il
tait fini,--sans tre dfigur;--il avait perdu tout son sang 
l'intrieur:--on n'en obtint pas au-dehors plus d'une ou deux onces.

Je le fis dshabiller en partie,--le fis examiner par le chirurgien, et
l'examinai moi mme. Il avait t tu par deux balles mches. Je sentis
une de ces balles, qui avait travers tout son corps,  l'exception de
la peau. Tout le monde devine pourquoi il a t tu, mais on ne sait pas
comment. L'arme a t trouve prs de lui,--un vieux fusil  moiti
lim. Il n'a dit que _ Dio_! et _Ges_! deux ou trois fois, et il
parat avoir peu souffert. Pauvre diable! c'tait un brave officier,
mais il s'tait fait dtester par le peuple. Je le connaissais
personnellement, et l'avais souvent rencontr dans les _conversazioni_
et ailleurs. Ma maison est pleine de soldats, de dragons, de docteurs,
de prtres, et de toutes sortes de personnes,--quoique je l'aie
maintenant dbarrasse et que j'aie plac deux sentinelles  la porte.
Demain on emportera le corps. La ville est dans la plus grande
confusion, comme vous pouvez prsumer.

Vous saurez que si je n'avais pas fait enlever le corps, on l'aurait
laiss dans la rue jusqu'au lendemain matin, par crainte des
consquences. Je n'aimerais pas  laisser mme un chien mourir de cette
faon, sans secours,--et quant aux consquences, je ne m'en soucie pas
dans l'accomplissement d'un devoir.

Votre, etc.

_P. S._ Le lieutenant de garde prs du corps, fume sa pipe dans un
grand calme.--Drle de peuple que celui-ci!




LETTRE CCCCIII.

A M. MOORE.


Ravenne, 25 dcembre 1820.

Vous recevrez ou devez avoir reu le paquet et les lettres que j'ai
envoys  votre adresse il y a quinze jours (ou peut-tre davantage), et
je serai content d'avoir une rponse, parce que, dans ce tems et en ces
lieux, les paquets de la poste courent risque de ne pas atteindre leur
destination.

J'ai song d'un projet pour vous et pour moi, au cas que nous
retournions tous deux  Londres, ce qui (si une guerre napolitaine ne
s'allume pas) peut tre rput possible pour l'un de nous, au printems
de 1821. Je prsume que vous aussi, serez de retour  cette poque, ou
jamais; mais vous me donnerez l-dessus quelque indication. Voici ce
projet: c'est de fonder, vous et moi, conjointement un journal,--ni plus
ni moins,--hebdomadaire ou autre, en apportant quelques amliorations ou
modifications au plan des blitres qui dgradent  prsent ce
dpartement de la littrature,--mais un journal que nous publierons dans
la forme voulue, et nanmoins avec attention.

Il devra toujours y avoir une pice de posie de l'un ou l'autre de
nous deux, en laissant place, toutefois,  tous les dilettanti rimeurs
qui seraient jugs dignes de paratre dans la mme colonne; mais ceci
doit tre un _sine qua non_, et de plus, autant de prose que nous
pourrons. Nous prendrons un bureau,--sans annoncer nos noms, mais en les
laissant souponner--et, avec la grce de la Providence, nous donnerons
au sicle quelques nouvelles lumires sur la politique, la posie, la
biographie, la critique, la morale et la thologie, et sur toute autre
_ique, ie_ et _ologie_ quelconque.

Ainsi, mon cher, si nous nous y mettions avec empressement, nos dettes
seraient payes en une douzaine de mois, et  l'aide d'un peu de
diligence et de pratique, je ne doute pas que nous ne missions derrire
nous ces mauvais diseurs de lieux communs, qui ont si long-tems outrag
le sens commun et le commun des lecteurs. Ils n'ont d'autre mrite que
la pratique et l'impudence, deux qualits que nous pouvons acqurir, et
quant au talent et  l'instruction, ce serait bien le diable si, aprs
les preuves que nous en avons donnes, nous ne pouvions fournir rien de
mieux que les tristes plats qui ont froidement servi au djener de la
Grande-Bretagne pendant tant d'annes. Qu'en pensez-vous? dites-le moi,
et songez que si nous fondons une telle entreprise, il faut que nous y
mettions de l'empressement. Voil une ide,--faites-en un plan. Vous y
ferez telle modification qu'il vous plaira, seulement consacrons-y
l'emploi de nos moyens, et le succs est trs-probable. Mais il faut que
vous viviez  Londres, et moi aussi, pour mener l'affaire  bien, et il
faut que nous gardions le secret.......................................
.......................................................................

Votre affectionn,

B.

_P. S._ Si vous songiez  un juste milieu entre un Spectateur et un
journal;--pourquoi non?--Seulement pas le dimanche. Non que le dimanche
ne soit un jour excellent, mais il est dj pris. Nous prendrons le nom
de _Tenda Rossa_, nom que Tassoni donna  une de ses rponses dans une
controverse, par allusion  la menace dlicate que Timour-Lam adressait
 ses ennemis par un _Tenda_ de cette couleur, avant de donner bataille.
Ou bien _Gli_ ou _I Carbonari_, si cela vous fait plaisir,--ou tout
autre nom,--rcratif et amusant,--que vous pourrez prfrer. Rpondez.
Je conclus potiquement avec le crieur: Je vous souhaite un joyeux
Nol.

L'anne 1820 fut, comme on sait, une poque signale par les nombreux
efforts de l'esprit rvolutionnaire qui clata alors, comme un feu mal
touff, dans la plus grande partie du sud de l'Europe. En Italie,
Naples avait dj lev l'tendard constitutionnel, et son exemple avait
promptement agi sur toute cette contre. Dans la Romagne, il s'tait
organis, sous le nom de Carbonari, des socits secrtes qui
n'attendaient qu'un mot de leurs chefs pour entrer en pleine
insurrection. Nous avons vu, dans le journal de Lord Byron, en 1814,
quel immense intrt il prit aux dernires luttes de la France
rvolutionnaire sous Napolon; et ses exclamations: Oh! vive la
rpublique!--Tu dors, Brutus! montrent jusqu' quel point, en thorie
du moins, son ardeur politique s'tendait. Depuis lors, il n'avait que
rarement tourn ses penses sur la politique, la marche calme et
ordinaire des affaires publiques n'ayant que peu intress un esprit
comme le sien, dont rien moins qu'une crise ne semblait digne d'exciter
les sympathies. L'tat de l'Italie lui offrait la promesse d'une telle
occasion; et en sus de ce grand intrt national, qui pouvait remplir
tous les dsirs d'un ami de la libert, encore tout chauff par les
pages de Dante et de Ptrarque, il avait aussi des liens et des
considrations prives pour s'enrler comme partie dans le dbat. Le
frre de madame Guiccioli, le comte Pietro Gamba, qui avait pass
quelque tems  Rome et  Naples, tait alors de retour de son voyage; et
les dispositions amicales auxquelles, malgr une premire et naturelle
tendance  des sentimens opposs, il avait t enfin amen  l'gard du
noble amant de sa soeur, ne peuvent tre mieux dpeintes qu'avec les
propres paroles de la belle comtesse.

A cette poque, dit Mme Guiccioli,[85] vint  Ravenne, de retour de
Rome et de Naples, mon bien-aim frre Pietro. Il avait conu contre le
caractre de Lord Byron des prventions que lui avaient inspires les
ennemis du noble pote; il tait fort afflig de mon intimit avec lui,
et mes lettres n'avaient pas russi  dtruire tout--fait la
dfavorable impression qu'avaient produite les dtracteurs de Lord
Byron. Mais  peine l'et-il vu et connu, qu'il reut cette impression
qui ne peut tre cause par de simples qualits extrieures, mais
seulement par la runion de tout ce qu'il y a de plus beau et de plus
grand dans le coeur et dans l'esprit de l'homme. Toutes ses prventions
s'vanouirent, et la conformit d'ides et d'tudes contribua  nouer
entre mon frre et Lord Byron une amiti qui ne devait finir qu'avec
leur vie.

[Note 85: In quest' epoca venne a Ravenna di ritorno da Roma a
Napoli mio diletto fratello Pietro. Egli era stato prevenuto da dei
nemici di Lord Byron contro il di lui carattere; molto lo affliggeva la
mia intimit con lui, e le mie lettere non avevano riuscito  bene
distruggere la cattiva impressione ricevuta dai detrattori di Lord
Byron. Ma appena lo vide e lo conobbe, egli pure ricevette quella
impressione che non pu essere prodotta da dei pregi esteriori, ma
solamente dall' unione di tutto ci che vi di pi bello e di pi grande
nel cuore e nella mente dell' uomo. Svani ogni sua anteriore prevenzione
contro di Lord Byron, e la conformit delle loro idee e degli studii
loro contribu a stringerli in quella amicizia che non doveva avere fine
che colla loro vita.]

Le jeune Gamba, qui n'avait alors que vingt ans, le coeur plein de tous
ces rves de rgnration italienne, que lui avait inspirs,
non-seulement l'exemple de Naples, mais l'esprit gnral de tout ce qui
l'entourait, s'tait, en mme tems que son pre, qui tait encore dans
la force de l'ge, enrl dans les bandes secrtes qui taient en train
de s'organiser par toute la Romagne, et Lord Byron, par leur
intervention, avait t aussi admis dans la confrrie. Cette hroque
adresse au gouvernement napolitain (crite en italien[86] par le noble
pote, et, suivant toute probabilit, envoye par lui  Naples, mais
intercepte en route) montrera combien tait profond, ardent, expansif,
son zle pour cette grande et universelle cause de la libert politique,
pour laquelle il perdit la vie bientt aprs au milieu des marais de
Missolonghi.

[Note 86: On a trouv dans les papiers de Byron cette adresse,
crite de sa propre main. On prsume qu'il la confia  un agent prtendu
du gouvernement constitutionnel de Naples, qui tait venu secrtement le
voir  Ravenne, et qui, sous prtexte d'avoir t arrt et vol, obtint
de sa seigneurie de l'argent pour son retour. On sut ensuite que cet
homme tait un espion, et la pice ci-dessus, si elle lui a t confie,
est tombe entre les mains du gouvernement pontifical. (_Note de
Moore_.)]

Un Anglais, ami de la libert, ayant vu que les Napolitains permettent
aux trangers de contribuer aussi  la bonne cause, dsirerait
l'honneur de voir accepter mille louis qu'il se hasarde d'offrir. Depuis
quelque tems, tmoin oculaire de la tyrannie des barbares dans les tats
qu'ils occupent en Italie, il voit avec tout l'enthousiasme d'un homme
bien n, la gnreuse dtermination des Napolitains  consolider une
indpendance si bien conquise. Membre de la chambre des pairs de la
nation anglaise, il serait tratre aux principes qui ont plac sur le
trne la famille rgnante d'Angleterre, s'il ne reconnaissait la belle
leon rcemment donne aux peuples et aux rois. L'offre qu'il fait est
peu de chose en elle-mme, comme toutes celles que peut faire un
individu  une nation, mais il espre qu'elle ne sera pas la dernire de
la part de ses compatriotes. Son loignement des frontires, et la
conscience de son peu de capacit  contribuer efficacement de sa
personne  servir la nation, l'empchent de se proposer comme digne de
la plus petite commission qui demande de l'exprience et du talent. Mais
si sa prsence en qualit de simple volontaire n'tait pas un
inconvnient pour ceux qui l'accepteraient, il se rendrait  tel lieu
que le gouvernement napolitain indiquerait, pour obir aux ordres et
participer aux prils de son chef, sans autre motif que celui de
partager le destin d'une brave nation, en rsistant  la soi-disant
Sainte-Alliance, qui n'allie que l'hypocrisie au despotisme[87].

[Note 87: Un Inglese amico della libert avendo sentito che i
Napolitani permettono anche agli stranieri di contribuire alla buona
causa, bramerebbe l'onore di vedere accettata la sua offerta di mille
luigi, la quale egli azzarda di fare. Gi testimonio oculare non molto
fa della tirannia dei barbari negli stati da loro occupati nell' Italia,
egli vede con tutto l'entusiasmo di un uomo ben nato la generosa
determinazione dei Napolitani per confermare la loro bene acquistata
indipendenza. Membro della Camera dei Pari della nazione inglese, egli
sarebbe un traditore ai principii che hanno posto sul trono la famiglia
regnante d'Inghilterra se non riconoscesse la bella lezione di bel nuovo
data ai popoli ed ai re. L'offerta che egli brama di presentare  poca
in se stessa, come bisogna che sia sempre quella di un individuo ad una
nazione, ma egli spera che non sar l'ultima dalla parte dei suoi
compatrioti. La sua lontananza dalle frontiere, e il sentimento della
sua poca capacit personale di contribuire efficacemente a servire la
nazione, gl'impedisce di proporsi come degno della pi piccola
commissione che domanda dell' esperienza e del talento. Ma, se, come
semplice volontario, la sua presenza non fosse un incomodo a quello che
l'accettasse, egli riparebbe a qualunque luogo indicato dal governo
napolitano per ubbidire agli ordini e partecipare ai pericoli dei suo
superiore, senza avere altri motivi che quello di dividere il destino di
una brava nazione resistendo alla se dicente Santa Alleanza, la quale
aggiunge l'ipocrizia al dispotismo.]

Ce fut durant l'agitation de cette crise, au milieu de la rumeur et de
l'alarme, et dans l'attente continuelle d'tre appel au champ de
bataille, que Lord Byron commena le journal que je donne maintenant au
public, et qu'il est impossible de lire, avec le souvenir de son premier
journal crit en 1814, sans songer combien taient diffrentes, dans
toutes leurs circonstances, les deux poques o ce noble auteur traait
ces procs-verbaux de ses penses actuelles. Il crivit le premier 
l'poque qui peut tre considre, pour user de ses propres
expressions, comme la priode la plus potique de toute sa vie--non
pas certainement, en ce qui regardait les forces de son gnie, auquel
chaque anne de plus ajoutait une nouvelle vigueur, et un nouveau
lustre, mais en tout ce qui constitue la posie du caractre,--savoir,
les sentimens purs de la contagion mondaine, dont en dpit de son
exprience prmature de la vie il conserva toujours l'empreinte, et ce
noble flambeau de l'imagination dont, malgr son mpris systmatique du
genre humain, il projeta toujours l'embellissante lumire sur les objets
de ses affections. Il y eut alors, dans sa misanthropie comme dans ses
chagrins, autant d'imagination que de ralit; et jusqu' ses
galanteries et intrigues amoureuses de cette mme poque partagrent
galement, comme j'ai essay de le montrer, le mme caractre
d'idalit. Quoique tomb de bonne heure sous l'empire des sens, il
avait t de bonne heure aussi dlivr de cet esclavage, d'abord par la
satit que les excs ne manquent jamais de produire, et peu de tems
aprs, par cette srie d'attachemens o l'imagination est pour moiti,
lesquels tout en ayant mme des consquences morales plus funestes  la
socit, avaient au moins un vernis de dcence  la surface et par leur
nouveaut et l'apparente difficult qui les entourait servaient 
entretenir cette illusion potique, d'o de telles poursuites drivent
leur unique charme.

Avec un tel mlange ou plutt une telle prdominance de l'idal dans ses
amitis, dans ses haines et dans ses chagrins, son existence  cette
poque, anime comme elle tait, et maintenue en tat de tourbillon par
un tel cours de succs, doit tre reconnue, mme dduction faite de
toutes les adjonctions peu pittoresques d'une vie de Londres, comme
potique  un haut degr, et environne d'une sorte de halo[88]
romanesque que les vnemens subsquens n'taient que trop propres 
dissiper. Par son mariage, et les rsultats qui s'en suivirent, il fut
amen de nouveau  quelques-unes de ces amres ralits dont sa jeunesse
avait eu un avant-got. Une gne pcuniaire,--preuve la plus terrible
de toutes pour l'ame dlicate et haute,--le soumirent  toutes les
indignits qu'elle entrane ordinairement aprs soi, et il fut ainsi
cruellement instruit des avantages de _possder_ de l'argent, quand il
n'avait pens jusque-l qu'au gnreux plaisir d'en _dpenser_. Certes,
on ne peut demander une plus forte preuve du pouvoir de pareilles
difficults pour abaisser l'orgueil le plus chevaleresque, que la
ncessit o Byron se trouva rduit en 1816, non-seulement de se
dsister de la rsolution de ne tirer jamais aucun profit de la vente de
ses ouvrages, mais encore d'accepter de son diteur, pour droit
d'auteur, une somme d'argent, qu'il avait quelque tems persist 
refuser pour lui-mme, et que, dans la pleine sincrit de son coeur
gnreux, il avait destine  d'autres. L'injustice et la mchancet,
dont il devint bientt victime, eurent un pouvoir galement fatal pour
dsenchanter le rve de son existence. Ces chagrins d'imagination, ou du
moins de retour sur le pass, auxquels il avait autrefois aim 
s'abandonner, et qui tendaient, par l'intermde de ses illusions
idales,  adoucir et polir son coeur, firent alors place  un cortge
ennemi de vexations prsentes et ignobles, plus humiliantes que pnibles
 subir. Sa misanthropie, au lieu d'tre comme auparavant un sentiment
vague et abstrait qui ne s'arrtt sur aucun objet particulier, et dont
la diffusion corriget l'cret, fut alors condense, par l'hostilit
qu'il rencontra, en inimitis individuelles, et ramasse en ressentimens
personnels; et du haut de ce luxe de haine, qu'il croyait philosophique,
contre les hommes en gnral, il fut alors oblig de descendre 
l'humiliante ncessit de les mpriser en dtail.

[Note 88: On dsigne ainsi, en physique, une couronne lumineuse que
l'on voit quelquefois autour des astres, et principalement du soleil et
de la lune. Le lecteur s'imagine bien que nous ne tirons pas de notre
propre cru cette mtaphore trange; nous l'importons littralement de
l'anglais, o elle est assez usite, comme toutes les figures relatives
aux phnomnes que les marins ont intrt  observer. (_Note du Trad._)]

Sous toutes ces influences si fatales  l'enthousiasme du caractre, et
formant, pour la plupart, une partie des preuves ordinaires qui
glacent et endurcissent les coeurs dans le monde, il tait impossible
qu'un changement matriel ne s'effectut pas dans un esprit si
susceptible d'impressions tout -la-fois rapides et durables. En
contraignant Byron  se concentrer dans ses seules ressources et dans sa
seule nergie, comme dans l'unique position  lui laisse contre
l'injustice du monde, ses ennemis ne russirent qu' donner  un
principe intrieur d'indpendance une nouvelle force et un nouveau
ressort, qui tout en ajoutant  la vigueur de son caractre, ne
pouvaient manquer, par un si grand dploiement de cette activit propre,
 en diminuer un peu l'amabilit. Parmi les changemens de disposition
principalement imputables  cette source, on doit mentionner la moindre
dfrence qu'il montra aux opinions et aux sentimens d'autrui aprs ce
ralliement forc de tous ses moyens de rsistance. Sans doute, une
portion de cette opinitret doit tre mise sur le compte de l'absence
de tous ceux dont la plus lgre parole, le plus lger regard auraient
eu plus d'effet sur lui que des volumes entiers de correspondance, mais
nulle cause moins puissante et moins rvulsive que la lutte dans
laquelle il avait t engag, n'aurait pu porter un esprit qui tel que
le sien se dfiait naturellement de lui-mme, et s'en dfiait encore au
milieu de cette excitation,  s'arroger un ton de bravade universelle,
plein sinon d'orgueil dans la prminence de ses moyens, du moins d'un
tel mpris pour quelques-uns de ses contemporains les plus capables,
qu'il impliquait presque cet orgueil. Ce fut, en effet, comme je l'ai
dj remarqu plus d'une fois dans ces pages, un soulvement gnral de
tous les lmens, bons et mauvais, qui constituaient la nature du noble
pote, soulvement semblable  celui que, jeune encore, il avait oppos
une premire fois  l'injustice,--avec une diffrence, nanmoins,
presque aussi grande, sous le point de vue de la force et de la
grandeur, entre les deux explosions, qu'entre un incendie et une
ruption volcanique.

Une autre consquence de l'esprit de bravade qui ds-lors anima Lord
Byron, peut-tre encore plus propre que toute autre  souiller et 
ramener quelque tems au niveau terrestre la posie de son caractre, fut
le genre de vie auquel il s'abandonna  Venise, outrepassant mme la
licence de sa jeunesse. Il en fut bientt retir, comme de ses premiers
excs, par l'avertissement opportun du dgot. Sa liaison avec Mme
Guiccioli, liaison qui, toute rprhensible qu'elle tait, avait du
mariage tout ce qui manquait au mariage rel du pote,--sembla enfin
donner  son ame affectueuse cette union et cette sympathie aprs
lesquelles il avait toute sa vie si ardemment soupir. Mais le trsor
vint trop tard;--la pure posie du sentiment s'tait vanouie; et ces
larmes qu'il rpandait avec tant de passion dans le jardin de Bologne,
venaient moins peut-tre de l'amour qu'il sentait en ce moment, que de
la triste conscience des sentimens si diffrens qu'il avait auparavant
prouvs. Certes, il tait impossible  une imagination mme telle que
la sienne, de conserver un voile de gloires idales  une passion
que,--plus par dfi et par vanit que par tout autre motif,--il avait
pris tant de peine  ternir et  dgrader  ses propres yeux. Par
consquent, au lieu d'tre capable, comme autrefois, d'lever et
d'embellir tout ce qui l'intressait, de se faire une idole de la
moindre cration de son imagination, et de prendre pour l'amour mme
qu'il conjura si souvent, la simple forme de l'amour, il tomba ds-lors
dans l'erreur oppose, dans la perverse habitude de dprcier et
rabaisser ce qu'il estimait intrieurement, et de verser, comme le
lecteur, l'a vu, le mpris et l'ironie sur un lien o les meilleurs
sentimens de son ame taient videmment engags. Cet ennemi de
l'enthousiasme et de l'idal, le ridicule, avait, au fur et  mesure
qu'il avait chang les illusions contre les ralits de la vie, pris de
plus en plus d'empire sur lui, et avait alors envahi les rgions les
plus hautes et les plus belles de son esprit, comme on le voit par _Don
Juan_,--cette arne varie o les deux gnies; l'un bon et l'autre
mauvais, qui gouvernaient ses penses, se livrent avec des triomphes
alternatifs leur puissant et ternel combat.

Et mme cette verve d'ironie,--au point o il la porta,--n'tait aussi
qu'un rsultat du choc que son ame fire reut des vnemens qui
l'avaient jet, avec un nom fltri et un coeur bris, hors de sa patrie
et de ses pnates, comme il le dit lui-mme d'une faon touchante,

        Et si je ris des choses du monde,
        C'est que je ne puis pleurer.

Ce rire,--qui, dans de tels tempramens, est le proche voisin des
pleurs,--servait  le distraire de plus amres penses; et le mme
calcul philosophique qui fit dire au pote de la mlancolie,  Young,
qu'il aimait mieux rire du monde que de s'irriter contre lui, amena
aussi Lord Byron  produire la mme conclusion, et  sentir que, dans
les vues misantropiques auxquelles il tait enclin  l'gard du genre
humain, la gat lui pargnait souvent la peine de har.

Si, malgr tous ces obstacles  l'effusion des sentimens gnreux, il
conserva encore tant de tendresse et d'ardeur, comme il en fit preuve, 
travers tous ses dguisemens, dans son incontestable amour pour Mme
Guiccioli, et dans le zle encore moins douteux avec lequel il embrassa
alors, de coeur et d'ame, la grande cause de la libert humaine,
n'importe o et par qui elle fut proclame,--cela seul montre quelle dut
tre la richesse primitive d'une sensibilit et d'un enthousiasme qu'une
telle carrire ne put que si peu refroidir ou puiser. C'est encore une
grande consolation que de songer que les dernires annes de sa vie ont
t embellies par le retour de ce lustre romantique qui,  la vrit,
n'avait jamais cess d'environner le pote, mais n'avait que trop
abandonn le caractre de l'homme; et que, lorsque l'amour--tout
rprhensible qu'il tait, mais enfin amour vritable,--avait le crdit
de retirer Byron des seules erreurs qui le souillrent dans son jeune
ge,  la libert tait rserv le noble mais douloureux triomphe de
revendiquer comme sienne la dernire priode d'une vie glorieuse, et
d'clairer le tombeau du noble pote au milieu des sympathies du monde.

Ayant tch, dans cette comparaison entre l'homme actuel et l'homme
primitif, d'expliquer, par les causes que je tiens pour vritables, les
nouveaux phnomnes que le caractre de Byron prsenta  cette poque,
je donnerai maintenant le Journal, par lequel ces remarques me furent
plus particulirement suggres, et que je crains d'avoir ainsi trop
diffr  prsenter au lecteur.


EXTRAITS D'UN JOURNAL DE LORD BYRON, 1821.


Ravenne, 4 janvier 1821.

Une ide soudaine me frappe. Commenons un Journal encore une fois. Le
dernier que je tins fut en Suisse, en mmoire d'un voyage dans les Alpes
bernoises; je le fis pour l'envoyer  ma soeur, en 1816, et je prsume
qu'elle l'a encore, car elle m'crivit qu'elle en tait fort contente.
Un autre, beaucoup plus long, fut tenu par moi en 1813-1814, et donn la
mme anne  Thomas Moore.

Ce matin, je me levai tard, comme d'ordinaire:--mauvais tems,--mauvais
comme en Angleterre,--mme pire. La neige de la semaine dernire se fond
au souffle du sirocco d'aujourd'hui, en sorte qu'il y a tout -la-fois
deux inconvniens du diable. Je n'ai pu aller me promener  cheval dans
la fort. Demeur  la maison toute la matine,--regard le
feu,--surpris du retard du courrier. Le courrier arriv  l'_Ave Maria_,
au lieu d'une heure et demie, comme il le doit. _Galignani's
Messengers_, au nombre de six;--une lettre de Fanza, mais aucune
d'Angleterre. Fort mauvaise humeur en consquence (car il y aurait d y
avoir des lettres); mang en consquence un copieux dner: car lorsque
je suis vex, j'avale plus vite,--mais je n'ai que fort peu bu.

J'tais maussade;--j'ai lu les journaux,--song ce que c'est que la
gloire, en lisant, dans un procs de meurtre, que M. Wych, picier, 
Tunbridge, vendit du lard, de la farine, du fromage et,  ce qu'on
croit, des raisins secs  une gyptienne accuse du crime. Il avait sur
son comptoir (je cite fidlement) un livre, la _Vie de Pamla_, qu'il
dchirait pour enveloppes, etc., etc. Dans le fromage, on trouva, etc.,
etc., et une feuille de _Pamela_ roule autour du lard. Qu'aurait dit
Richardson, le plus vain et le plus heureux des auteurs vivans
(c'est--dire durant sa vie),--lui qui, avec Aaron Hill, avait coutume
de prophtiser et de railler la chute prsume de Fielding (l'Homre en
prose de la nature humaine) et de Pope (le plus beau des
potes);--qu'aurait-il dit, s'il avait pu suivre ses pages de la
toilette du prince franais (voir _Boswell's Johnson_) au comptoir de
l'picier et au lard de l'gyptienne homicide!!!

Qu'aurait-il dit? Que peut-il dire, sauf ce que Salomon a dit long-tems
avant nous? Aprs tout, ce n'est que passer d'un comptoir  un autre, du
libraire  un autre commerant,--picier ou ptissier....................

crit cinq lettres en une demi-heure environ, courtes et rudes,  toute
la racaille de mes correspondans. Le carrosse est arriv. Appris la
nouvelle de trois meurtres  Fanza et  Forli,--un carabinier, un
contrebandier et un procureur:--tous trois la nuit dernire. Les deux
premiers dans une querelle, le dernier par prmditation.

Il y a trois semaines,--presque un mois:--c'tait le 7,--je fis enlever
de la rue le commandant, mortellement bless; il mourut dans ma maison;
assassins inconnus, mais prsums politiques. Ses frres m'ont crit de
Rome, hier soir, pour me remercier de l'avoir assist  ses derniers
momens. Pauvre diable! c'tait piti; il tait bon soldat, mais
imprudent. Il tait huit heures du soir quand on l'a tu. Nous
entendmes le coup de feu; mes domestiques et moi accourmes dans la
rue, et le trouvmes expirant, avec cinq blessures, dont deux
mortelles:--elles semblaient avoir t faites par des balles mches. Je
l'examinai, mais n'allai pas  la dissection le lendemain matin.

Le carrosse  8 heures ou  peu prs.--All visiter la comtesse
Guiccioli.--Je l'ai trouve  son piano-fort.--Parl avec elle jusqu'
dix heures, que le comte son pre, et son frre, non moins comte,
rentrrent du thtre. La pice, dirent-ils, tait _Filippo_
d'Alfieri;--bien accueillie.

Il y a deux jours, le roi de Naples a pass par Bologne pour se rendre
au congrs. Mon domestique Luigi a apport la nouvelle. Je l'avais
envoy  Bologne chercher une lampe. Comment cela finira-t-il? Le tems
l'apprendra.

Rentr chez moi  onze heures, ou mme plus tt. Si le chemin et le
tems le permettent, je ferai une promenade  cheval demain. Gros
tems,--presque une semaine ainsi,--un jour, neige, sirocco,--l'autre
jour, gele et neige; triste climat pour l'Italie. Mais ces deux
saisons, la dernire et la prsente sont extraordinaires. Lu une Vie de
Lonard de Vinci, par Rossi;--rsum,--crit ceci, et je vais aller me
coucher.


5 janvier 1821.

Je me suis lev tard,--morne et abattu;--tems humide et pais. De la
neige par terre, et le sirocco dans le ciel, comme hier. Les chemins
remplis jusqu'au ventre du cheval, en sorte que l'quitation (du moins
comme partie de plaisir) n'est pas praticable. Ajout un postscriptum 
ma lettre  Murray. Lu la conclusion, pour la cinquime fois (j'ai lu
tous les romans de Walter-Scott au moins cinq fois) de la troisime
srie des _Contes de mon Hte_,--grand ouvrage,--Fielding cossais,
aussi bien que grand pote anglais;--homme merveilleux! Je dsire boire
avec lui.

Dn vers six heures. Oubli qu'il y avait un _plum-pudding_ (j'ai
ajout rcemment la gourmandise  la famille de mes vices), et j'avais
dn avant de le savoir. Bu une demi-bouteille d'une sorte de liqueur
spiritueuse,--probablement de l'esprit de vin; car, ce qu'on appelle
eau-de-vie, rum, etc., etc., n'est pas autre chose que de l'esprit de
vin avec telle ou telle couleur. Je n'ai pas mang deux pommes, qui
avaient t servies en guise de dessert. Donn  manger aux deux chats,
au faucon, et  la corneille prive (mais non apprivoise). Lu
l'_Histoire de la Grce_ de Mitford,--la _Retraite des Dix Mille_ de
Xnophon. crit jusqu'au moment actuel, huit heures moins six
minutes,--heure franaise, non italienne.

J'entends le carrosse,--je demande mes pistolets et ma redingote, comme
d'ordinaire,--ce sont des articles ncessaires. Tems froid,--promen en
carrosse dcouvert;--habitans un peu farouches,--perfides et enflamms
de vives passions politiques. Fins matois, nanmoins,--bons matriaux
pour une nation. C'est du chaos que Dieu tira le monde, et c'est du sein
des passions que sort un peuple.

L'heure sonne;--sorti pour faire l'amour. C'est un peu prilleux, mais
non dsagrable... ...............................................

Le dgel continue;--j'espre qu'on pourra se promener  cheval demain.
Envoy les journaux  ***;--grands vnemens qui se prparent.

Onze heures neuf minutes. Visit la comtesse Guiccioli, ne G. Gamba.
Elle commenait ma lettre en rponse aux remercmens que m'avait crits
Alessio del Pinto de Rome, pour avoir assist son frre, feu le
commandant,  ses derniers momens; car je l'avais prie d'crire ma
rponse pour plus grande puret de langage, moi qui suis natif de
par-del les monts, et suis peu habile  faire une phrase de bon toscan.
Coup court  la lettre;--on la finira un autre jour. Parl de l'Italie,
du patriotisme d'Alfieri, de madame Albany, et autres branches de
savoir. Mme la conspiration de Catilina, et la guerre de Jugurtha de
Salluste. A 9 heures, entre son frre _il conte_ Pietro;-- 10, son pre
_conte_ Ruggiero.

Parl des divers usages militaires,--du maniement du grand sabre  la
mode hongroise et  celle des montagnards cossais, double exercice dans
lequel j'tais autrefois un assez habile matre d'escrime. Convenu que
la R. clatera le 7 ou 8 mars, date  laquelle je me fierais, s'il
n'avait pas dj t convenu que la chose devait clater en octobre
1820...............................................................

Rentr chez moi,--relu de nouveau les _Dix Mille_, et je vais aller me
coucher.

Mmorandum.--Ordonn  Fletcher ( 4 heures aprs midi) de copier sept
ou huit apophthegmes de Bacon, dans lesquels j'ai dcouvert des bvues
qu'un colier serait plutt capable de dcouvrir que de commettre. Tels
sont les sages! Que faut-il qu'ils soient, pour qu'un homme comme moi
tombe sur leurs mprises ou leurs mensonges? Je vais me coucher, car je
trouve que je deviens cynique.


6 janvier 1821.

Brouillard,--dgel,--boue,--pluie. Point de promenade  cheval. Lu les
anecdotes de Spence. Pope est un habile homme,--je l'ai toujours pens.
Corrig les erreurs de neuf apophthegmes de Bacon,--toutes erreurs
historiques,--et lu la _Grce_ de Mitford. Compos une pigramme.
Cherch un passage dans Ginguen,--mme dans le _Lope de Vega_ de lord
Holland. crit une note pour Don Juan.

A huit heures, sorti pour visite. Entendu un peu de musique. Parl
avec le comte Pietro Gamba de l'acteur italien Vestris, qui est
maintenant  Rome;--je l'ai vu souvent jouer  Venise,--bon
comdien,--trs-bon. Un peu manir, mais excellent dans la grande
comdie, comme dans les sentimens pathtiques. Il m'a fait souvent rire
et pleurer, et ce n'est pas chose fort aise,--du moins  un comdien,
de produire sur moi l'un ou l'autre effet.

Rflchi  l'tat des femmes dans l'ancienne Grce,--tat assez
convenable. L'tat prsent, reste de la barbarie des sicles de
chevalerie et de fodalit,--artificiel et contre nature. Elles doivent
veiller  la maison,--tre bien nourries et bien habilles,--mais non
pas mles  la socit;--recevoir aussi une bonne ducation religieuse,--mais
ne lire ni posie ni politique,--rien que des livres de pit et de
cuisine. Musique,--dessin,--danse;--plus, un peu de jardinage et de
labourage par-ci par-l. Je les ai vu, en pire, rparer les chemins
avec succs. Pourquoi pas, ainsi que la coupe des foins et le trait du
lait?

Rentr chez moi, lu de nouveau Mitford, et jou avec mon mtin,--je lui
ai donn son souper. Fait une autre leon de l'pigramme; mais avec le
mme tour. Le soir au thtre; il y avait un prince sur son trne  la
dernire scne de la comdie,--l'auditoire a ri, et lui a demand une
constitution. Cela explique l'tat de l'esprit public en ce pays, ainsi
que les assassinats. Il faut une rpublique universelle,--et elle doit
tre. La corneille est boiteuse,--je m'tonne d'un tel accident,--quelque
sot, je prsume, lui a march sur la patte. Le faucon est tout
guilleret,--les chats gras et bruyans.--Je n'ai pas regard les singes
depuis le froid. Il fait toujours trs-humide,--un hiver italien est une
triste chose, mais les autres saisons sont dlicieuses.

Quelle est la raison pour laquelle j'ai t, durant toute ma vie, plus
ou moins ennuy? et pourquoi le suis-je peut-tre moins  prsent que je
ne l'tais  vingt ans, autant je ne puis en croire mes souvenirs? Je ne
sais comment rsoudre ce problme, sinon prsumer que c'est un effet du
temprament,--tout comme l'abattement au rveil, ce qui a t mon
invariable manire d'tre pendant plusieurs annes. La temprance et
l'exercice, dont j'ai fait maintes fois et pendant long-tems une
exprience vigoureuse et violente, n'ont produit que peu ou point de
diffrence. Les passions fortes en ont produit une; sous leur immdiate
influence,--c'est bizarre, mais--j'eus toujours les esprits agits, et
non pas abattus. Une dose de sels excite en moi une ivresse momentane,
comme le champagne lger. Mais le vin et les spiritueux me rendent
sombre et farouche jusqu' la frocit,--silencieux nanmoins, ami de la
solitude, et non querelleur, si l'on ne me parle pas. La nage relve
aussi mes esprits,--mais en gnral, ils sont bas, et baissent de jour
en jour davantage. Cela est dsesprant; car je ne crois pas que je sois
aussi ennuy que je l'tais  dix-neuf ans. La preuve en est qu'alors il
me fallait jouer ou boire, ou me livrer  un mouvement quelconque;
autrement j'tais malheureux. A prsent, je puis rver avec calme; et je
prfre la solitude  toute compagnie,--hormis la dame que je sers. Mais
je sens un je ne sais quoi qui me fait penser que si jamais j'atteins la
vieillesse, comme Swift, je mourrai sur le seuil ds l'abord.
Seulement je ne crains pas l'idiotisme ou la dmence autant que lui. Au
contraire, je regarde quelques phases paisibles de l'un et l'autre de
ces tats comme prfrables  mille circonstances de ce que les hommes
appellent la possession de leurs sens.


Dimanche 7 janvier 1821.

Toujours de la pluie,--du brouillard,--de la neige,--un tems de
bruine,--et toutes les incalculables combinaisons d'un climat o le
froid et le chaud se disputent l'empire. Lu Spence, et feuillet Roscoe
pour trouver un passage que je n'ai pas trouv. Lu le 4e volume de la
seconde srie des _Contes de mon Hte_ de Walter-Scott. Dn. Lu la
gazette de Lugano. Lu--je ne sais plus quoi. A huit heures, all en
_conversazione_. Rencontr l la comtesse Gertrude, Betty V. et son
mari, et d'autres personnes. Vu une jolie femme aux yeux noirs,--de
vingt-deux ans;--mme ge que Teresa, qui est plus jolie, pourtant.

Le comte Pietro Gamba m'a pris  part pour me dire que les patriotes
avaient appris de Forli ( vingt milles d'ici) que cette nuit le
gouvernement et son parti veulent frapper un grand coup,--que notre
cardinal a reu des ordres pour faire plusieurs arrestations
sur-le-champ, et qu'en consquence les libraux s'arment, et ont plac
des patrouilles dans les rues, pour sonner l'alarme et appeler au
combat.

Il m'a demand qu'est-ce que l'on doit faire?--Combattre, ai-je
rpondu, plutt que se laisser prendre en dtail. Et j'ai offert de
recevoir ceux qui sont dans l'apprhension d'une arrestation immdiate,
dans ma maison qui est susceptible de dfense, et de les dfendre, avec
l'aide de mes domestiques et la leur propre (nous avons des armes et des
munitions), aussi long-tems que nous pourrons,--ou bien d'essayer de les
faire chapper  l'ombre de la nuit. En gagnant le logis, j'ai offert au
comte les pistolets que j'avais sur moi,--il a refus, mais il m'a dit
qu'il viendrait  moi en cas d'accidens.

Il s'en faut d'une demi-heure pour tre  minuit, et il pleut. Comme
dit Gibbet: Belle nuit pour leur entreprise, il fait noir comme en
enfer, et a tombe comme le diable. Si l'meute n'arrive pas
aujourd'hui, ce sera bientt. J'ai pens que le systme de maltraiter le
peuple produirait une raction,--et la voici maintenant qui approche.
Je ferai ce que je pourrai dans le combat, quoique j'aie un peu perdu la
pratique. La cause est bonne.

Tourn et retourn une dizaine de livres pour le passage en question,
et je n'ai pu le trouver. Je m'attends  entendre au premier moment le
tambour et la mousqueterie (car on a jur de rsister, et on a
raison)--mais je n'entends rien encore, sauf le bruit de la pluie et les
bouffes du vent par intervalles. Je ne voudrais pas me coucher, parce
que j'ai horreur d'tre rveill, et que je dsirerais tre prt pour le
tapage, s'il y en a.

Arrang le feu,--pris les armes,--et un livre ou deux que je
parcourrai. Je ne connais gure le nombre des carbonari, mais je crois
qu'ils sont assez forts pour battre les troupes, mme ici. Avec vingt
hommes, cette maison-ci pourrait tre dfendue pendant vingt-quatre
heures contre toutes les forces que l'on pourrait ici rassembler 
prsent contre elle dans le mme espace de temps; et, cependant, le pays
en aurait connaissance, et se soulverait,--si jamais il doit se
soulever, ce dont il est possible de douter. En attendant, je puis aussi
bien lire que faire autre chose, puisque je suis seul.


Lundi 8 janvier 1821.

Je me lve, et je trouve le comte Pietro Gamba dans mes appartemens.
Fait sortir le domestique. Appris que, suivant les meilleures
informations, le gouvernement n'avait pas expdi l'ordre des
arrestations apprhendes; que l'attaque de Forli n'avait pas t tente
(comme on s'y attendait) par les _Sanfedisti_[89], les opposans des
carbonari ou libraux,--et que l'on est encore dans la mme
apprhension. Le comte m'a demand des armes de meilleure qualit que
les siennes; je les lui ai donnes. Convenu qu'en cas de bruit, les
libraux s'assembleraient ici (avec moi), et qu'il avait donn le mot 
Vincenzo G. et autres chefs  cet effet. Lui-mme et son pre s'en vont
 la chasse dans la fort; mais Vincenzo G. doit venir chez moi, et un
exprs tre envoy  lui, Pietro Gamba, si quelque chose survient.
Oprations concertes.

[Note 89: Les partisans de la foi, _della santa fede_. (_Note du
Trad._)]

Je conseillai d'attaquer en dtail et de diffrens cts (quoique en
mme tems), de manire  partager l'attention des troupes, qui, malgr
leur petit nombre, mais par l'avantage de la discipline, battraient en
combat rgulier un corps quelconque de gens non disciplins;--il faut
donc qu'elles soient disperses par petites fractions, et distraites
-et-l pour diffrentes attaques. Offert ma maison pour lieu
d'assemble, si on le veut. C'est une forte position;--la rue est
troite, commande par le feu qu'on ferait de l'intrieur,--et les murs
sont tenables............... ..........................................

Dn. Essay un habit neuf. Lettre  Murray, avec les corrections des
apophthegmes de Bacon et une pigramme;--cette dernire pice n'est pas
destine  l'impression. A huit heures, all chez Teresa, comtesse
Guiccioli... A neuf heures et demie, entrent le comte P*** et le comte
P. G***; parl d'une certaine proclamation rcemment publie............
........................................................................

Il parat aprs tout qu'il n'y aura rien. J'aurais voulu en savoir
autant hier soir,--ou, pour mieux dire, ce matin,--je me serais mis au
lit deux heures plus tt. Et pourtant je ne dois pas me plaindre; car,
malgr le sirocco et la pluie battante, je n'ai pas bill depuis deux
jours.

Rentr chez moi,--lu l'_Histoire de la Grce_;--avant le dner j'avais
lu _Rob-Roy_ de Walter Scott. crit l'adresse de la lettre en rponse 
Alessio del Pinto, qui m'a remerci de l'assistance que j'ai donne 
son frre expirant (feu le commandant, assassin ici le mois dernier).
Je lui ai dit que je n'avais fait que remplir un devoir
d'humanit,--comme il est vrai. Le frre vit  Rome.

Arrang le feu avec un peu de _sgobole_ (c'est un mot romagnol), et
donn de l'eau au faucon. Bu de l'eau de Seltz. Mmorandum:--reu
aujourd'hui une estampe ou gravure de l'histoire d'Ugolin, par un
peintre italien;--elle diffre, comme on pense, de l'oeuvre de sir Josu
Reynolds; mais elle n'est pas pire, car Reynolds n'est pas bon en
histoire. Dchir un bouton  mon habit neuf.

Je ne sais quelle figure ces Italiens feront dans une insurrection
rgulire. Je pense quelquefois que, comme le fusil de cet Irlandais (
qui l'on avait vendu un fusil recourb), ils ne seront bons qu' tirer
leur coup dans une encoignure; du moins, cette sorte de feu a t le
dernier terme de leurs exploits; et pourtant il y a de l'toffe dans ce
peuple, et une noble nergie qu'il s'agirait de bien diriger. Mais qui
la dirigera? Qu'importe? C'est dans de telles circonstances que les
hros surgissent. Les difficults sont le berceau des ames hautes, et la
libert est la mre des vertus que comporte la nature humaine.


Mardi, 9 janvier 1821.

Je me lve.--Beau jour. Demand les chevaux; mais Lega, mon
_secrtaire_ (par italianisme, au lieu du mot intendant ou
matre-d'htel), vient me dire que le peintre a fini la fresque de
l'appartement pour lequel je l'avais dernirement fait appeler; je suis
all la voir avant de sortir. Le peintre n'a pas mal copi les dessins
du Titien..............................................................

Dn. Lu _la Vanit des dsirs humains_ de Johnson.--Tous les
exemples, ainsi que la manire de les prsenter, sont sublimes, aussi
bien que la dernire partie,  l'exception d'un ou deux vers. Je
n'admire pas autant l'exorde. Je me rappelle une observation de Sharpe
(que l'on nommait  Londres le _conversationiste_, et qui tait un
habile homme), savoir, que le premier vers de ce pome tait superflu,
et que Pope (le meilleur des potes, je crois) aurait commenc et mis
tout d'abord, sans changer la ponctuation,

        Examine le genre humain de la Chine au Prou.

Le premier vers, _livre-toi  l'observation_, etc., est, sans aucun
doute, lourd et inutile; mais c'est un beau pome,--et si vrai!--vrai
comme la dixime satire de Juvnal. Le cours des ges change tout,--le
tems,--la langue,--la terre,--les bornes de la mer,--les toiles du
ciel,--enfin tout ce qui est auprs, autour et au-dessous de l'homme,
except l'homme lui-mme, qui a toujours t et sera toujours un
malheureux faquin. L'infinie varit des vies ne mne qu' la mort, et
l'infinit des dsirs n'aboutit qu'au dsappointement. Toutes les
dcouvertes qui ont t faites jusqu' prsent ont peu amlior notre
existence. A l'extirpation d'un flau succde une peste nouvelle; et un
nouveau monde n'a donn  l'ancien que fort peu de chose, hormis la
v..... d'abord, et la libert ensuite.--Le dernier prsent est beau,
surtout puisqu'il a t fait  l'Europe en change de l'esclavage
qu'elle avait apport; mais il est douteux que les souverains ne
regardent pas le premier comme le meilleur des deux pour leurs sujets.

Sorti  huit heures,--appris quelques nouvelles. On dit que le roi de
Naples a dclar aux _puissances_ (c'est ainsi qu'on appelle maintenant
les mchans couronns) que sa constitution lui avait t arrache par la
force, etc., etc., et que les barbares Autrichiens touchent de nouveau
la solde de guerre et vont entrer en campagne. Qu'ils viennent! Ils
viennent comme des victimes dans leur ajustement ces chiens de l'enfer!
Esprons toujours voir leurs os entasss, comme j'ai vu ceux des dogues
humains tombs  Morat, en Suisse.

Entendu un peu de musique. A neuf heures, les visiteurs
ordinaires,--nouvelles, guerre ou bruits de guerre. Tenu conseil avec
Pietro Gamba, etc., etc. On veut ici s'insurger et me faire l'honneur
d'appeler le secours de mon bras. Je ne reculerai pas, quoique je ne
voie ici ni assez de force, ni assez de coeur pour faire une grande
besogne; mais: en avant!--voici l'instant d'agir. Et que signifie
l'intrt du _moi_, si une seule tincelle de ce qui serait digne du
pass peut tre lgue  l'avenir pour ne s'teindre jamais? Il ne
s'agit ni d'un seul homme, ni d'un million, mais de l'esprit de libert
qu'il faut tendre. Les vagues qui se prcipitent contre le rivage sont
brises une  une; mais nanmoins l'Ocan poursuit ses conqutes: il
engloutit l'_Armada_[90], use le roc, et si l'on en croit les
_Neptuniens_[91], il a non-seulement dtruit, mais cr un monde. De la
mme faon, quel que soit le sacrifice des individus, la grande cause
prendra de la force, emportera ce qui est rocailleux, et fertilisera ce
qui est cultivable (car l'herbe marine est un engrais). Ainsi donc, les
calculs de l'gosme ne doivent point avoir de place dans de telles
occasions, et aujourd'hui je n'y donnerai aucune valeur. Je ne fus
jamais fort dans le calcul des probabilits, et je ne commencerai pas
maintenant.

[Note 90: Nom de la flotte de Philippe II, engloutie par une tempte
sous le rgne d'lisabeth.]

[Note 91: On nomme ainsi les gologues, qui croient que la terre
s'est forme au milieu des eaux de la mer. (_Notes du Trad._)]


10 janvier 1821.

Belle journe;--il n'a plu que le matin. Examin des comptes. Lu les
_Potes_ de Campbell;--not les erreurs de l'auteur pour les corriger.
Dn,--sorti,--musique,--air tyrolien, avec des variations. Soutenu la
cause de la simplicit primitive de l'air contre les variations de
l'cole italienne... Politique un peu  l'orage, et de jour en jour plus
charge de nuages. Demain, c'est le jour de l'arrive des postes
trangres, nous saurons probablement quelque chose.

Rentr chez moi,--lu. Corrig les _lapsus calami_ de Tom Campbell. Bon
ouvrage, quoique le style en soit affect;--mais l'auteur dfend Pope
glorieusement. Certainement c'est sa propre cause;--mais n'importe,
c'est fort bien, et cela lui fait grand honneur.


11 janvier 1821.

Lu les lettres. Corrig la tragdie et les _Imitations d'Horace_. Dn,
aprs quoi je me suis senti mieux dispos. Sorti,--rentr,--fini mes
lettres, au nombre de cinq. Lu les _Potes_ et une anecdote dans Spence.

All.. m'crit que le pape, le grand duc de Toscane et le roi de
Sardaigne sont aussi appels au congrs, mais le pape s'y fera
reprsenter. Ainsi les intrts de plusieurs millions d'hommes sont dans
les mains de quelques fats runis dans un lieu appel Laybach!

Je regretterais presque que mes propres affaires allassent bien, quand
les nations sont en pril. Si la destine du genre humain pouvait tre
radicalement amliore, et surtout celle de ces Italiens actuellement si
opprims, je ne songerais pas tant  mon petit intrt. Dieu nous
accorde de meilleurs tems, ou plus de philosophie.

En lisant, je viens de tomber sur une expression de Tom Campbell; en
parlant de Collius, il dit que nul lecteur ne se soucie de la vrit des
moeurs dans les glogues de l'auteur, pas plus que de l'authenticit du
sige de Troie. C'est faux:--nous nous soucions de l'authenticit du
sige de Troie. J'tudiai ce sujet tous les jours, pendant plus d'un
mois, en 1810; et si quelque chose diminuait mon plaisir, c'tait de
penser que ce vaurien de Bryant avait ni la vracit du pote grec. Il
est vrai que je lus _l'Homre travesti_ (les douze premiers livres),
parce que Hobhouse et d'autres me fatigurent de leur rudition locale.
Mais je vnrai toujours l'original comme la vrit mme en histoire
(quant aux faits matriels), et en description des lieux. Autrement je
n'y aurais pris aucun plaisir. Qui me persuadera, quand je me penche sur
une tombe magnifique, qu'un hros n'y est pas renferm? les hommes ne
travaillent pas sur les morts obscurs et mdiocres. Mais voici le
pourquoi. Tom Campbell a pris la dfense de l'inexactitude de costume et
de description: c'est que sa _Gertrude_, etc., n'a pas plus la couleur
locale de la Pensylvanie que de Penmanmaur. Ce pome est notoirement
plein de scnes d'une fausset grossire, comme disent tous les
Amricains, qui d'ailleurs en louent quelques parties.


12 janvier 1821.

Le tems est toujours  tel point humide et impraticable, que Londres,
dans ses plus insupportables jours de brouillard, serait un lieu de
printems en comparaison de la brume et du sirocco, qui ont rgn (sans
un seul jour d'intervalle), avec de la neige ou de fortes pluies pour
toute variation, depuis le 30 dcembre 1820. C'est si ennuyeux, que j'ai
un accs littraire;--mais c'est trs-fatigant de ne pouvoir se consoler
qu'en chevauchant sur Pgase, durant tant de jours. Les routes sont
encore pires que le tems,--par la masse de la boue, la mollesse du sol,
et la crue des eaux.

Lu _les Potes Anglais_, c'est--dire--dans l'dition de Campbell. Il y
a quelquefois beaucoup d'apprt dans les phrases de prface de Tom; mais
l'ensemble de l'ouvrage est bon. Je prfre nanmoins la posie mme de
l'auteur.

Murray crit qu'on veut jouer la tragdie de _Marino Faliero_;--quelle
sottise! ce drame a t compos pour le cabinet. J'ai protest contre
cet acte d'usurpation (qui parat pouvoir tre lgalement consomm par
les directeurs sur tout ouvrage imprim, contre la propre volont de
l'auteur); j'espre toutefois qu'on ne le fera pas. Pourquoi ne pas
produire quelques-uns de ces innombrables aspirans  la clbrit
thtrale, qui encombrent aujourd'hui les cartons, plutt que de me
traner hors de la librairie? J'ai crit une fire protestation mais
j'espre toujours qu'elle ne sera pas ncessaire, et qu'on verra que la
pice n'est point faite pour le thtre. _Marino_ est trop rgulier;--la
dure de l'action est de vingt-quatre heures;--les changemens de lieu
sont rares;--rien de mlodramatique,--point de surprises, de pripties,
ni de trappes, ni d'occasions de remuer la tte et de frapper du
pied,--et point d'amour, ce principal ingrdient du drame moderne.
.......................................................................


Minuit

Lu, dans la traduction italienne de Guido Sorelli, l'allemand
Grillparzer,--diable de nom, sans doute, pour la postrit; mais il
faudra qu'elle apprenne  le prononcer. Si l'on tient compte de
l'infriorit ncessaire d'une traduction, et surtout d'une traduction
italienne (car les Italiens sont les plus mauvais traducteurs du monde,
except pour les classiques,--Annibal Caro, par exemple,--et dans ce cas
ils sont servis par la btardise mme de leur idiome, vu que, pour avoir
un air de lgitimit, ils singent la langue de leurs pres);--si donc on
tient compte, dis-je, d'un tel dsavantage, la tragdie de _Sappho_ est
superbe et sublime. On ne peut le nier: L'auteur a fait une belle oeuvre
en crivant ce drame. Et qui est-il? je ne le sais pas; mais les sicles
le sauront. C'est une haute intelligence.

Je dois toutefois avertir que je n'ai rien lu d'Adolphe Mller, et pas
autant que je dsirerais de Gothe, Schiller et Wieland. Je ne les
connais que par l'intermdiaire des traductions anglaises, franaises
et italiennes. Leur langue relle m'est absolument inconnue,--except
des jurons appris de la bouche de postillons et d'officiers en querelle.
Je peux jurer en allemand:--_sacranient_,--_verfluchter_,--_hundsfott_,
etc., mais je n'entends gure la conversation moins nergique des
Allemands.

J'aime leurs femmes (j'aimai jadis en dsespr une Allemande nomme
Constance), et tout ce que j'ai lu de leurs crits dans les traductions,
et tout ce que j'ai vu de pays et de peuple sur le Rhin,--tout, except
les Autrichiens que j'abhorre, que j'excre, que--je ne puis trouver
assez de mots pour exprimer la haine que je leur porte, et je serais
fch de leur faire du mal en proportion de ma haine; car j'abhorre la
cruaut encore plus que les Autrichiens, sauf un instant de passion, et
alors je suis barbare,--mais non pas de propos dlibr.

Grillparzer est grand,--antique,--non aussi simple que les anciens,
mais trs-simple pour un moderne;--il est trop madame de Stal-_iste_
par-ci par-l; mais c'est un grand et bon crivain.


Samedi 13 janvier 1821.

Esquiss le plan et les _Dramatis Person_ d'une tragdie de
_Sardanapale_,  laquelle j'ai song pendant quelque tems. Pris les noms
dans Diodore de Sicile (je sais l'histoire de Sardanapale depuis l'ge
de douze ans), et lu un passage du neuvime volume, dition in-8, dans
la _Grce_ de Mitford o l'auteur rhabilite la mmoire de ce dernier
roi des Assyriens.

Dn,--nouvelles politiques,--les puissances veulent faire la guerre
aux peuples. L'avis semble positif,--Ainsi soit-il,--elles seront enfin
battues. Les tems monarchiques sont prs de finir. Il y aura des fleuves
de sang, et des brouillards de larmes, mais les peuples triompheront 
la fin. Je ne vivrai pas assez pour le voir, mais je le prvois.

J'ai apport  Teresa la traduction italienne de la _Sappho_ de
Grillparzer, elle m'a promis de la lire. Elle s'est dispute avec moi,
parce que j'ai dit que l'amour n'tait pas le plus lev des sujets pour
la vraie tragdie; et comme elle avait l'avantage de parler dans sa
langue maternelle, et avec l'loquence naturelle aux femmes, elle a
cras le petit nombre de mes argumens. Je crois qu'elle avait raison.
Je mettrai dans _Sardanapale_ plus d'amour que je n'avais projet,--si
toutefois les circonstances me laissent du loisir. Ce _si_ ne sera
qu'avec grande peine pacificateur.


14 janvier 1821.

Parcouru les tragdies de Snque. crit les vers d'exposition de la
tragdie projete de _Sardanapale_. Fait quelques milles  cheval dans
la fort. Brouillard et pluie. Rentr,--dn,--crit encore un peu de ma
tragdie.

Lu Diodore de Sicile, parcouru Snque, et quelques autres livres.
crit encore de ma tragdie. Pris un verre de _grog_. Aprs m'tre
fatigu  cheval par un tems pluvieux, aprs avoir crit, crit,
crit,--les esprits animaux (du moins les miens) ont besoin d'un peu de
rcration, et je n'aime plus le laudanum comme autrefois. Aussi j'ai
fait remplir un verre d'un mlange d'eaux spiritueuses et d'eau pure, et
je parviendrai  le vider. Je conclus _ainsi_ et _ici_ le journal
d'aujourd'hui...


15 janvier 1821.

Beau tems.--Reu une visite.--Sorti et fait un tour  cheval dans la
fort,--tir des coups de pistolet,--Revenu  la maison; dn,--lu un
volume de _la Grce_ de Mitford, crit une partie d'une scne de
_Sardanapale_. Sorti,--entendu un peu de musique,--appris quelques
nouvelles politiques. Les autres puissances italiennes ont aussi envoy
des ministres au congrs. La guerre parat certaine,--en ce cas, elle
sera cruelle. Parl de diverses matires importantes avec un des
initis.  dix heures et demie rentr chez moi.

Je viens de faire une rflexion singulire. En 1814, Moore (le pote
par excellence, titre qu'il mrite bien), Moore et moi nous allions
ensemble dans la mme voiture, dner chez le comte Grey, _capo
politico_[92] du reste des whigs. Murray, le magnifique Murray
(l'illustre diteur) venait de m'envoyer la gazette de Java,--je ne
sais pourquoi.--En la parcourant par pure curiosit, nous y trouvmes
une controverse sur les mrites de Moore et les miens. Il y a de la
gloire pour nous  vingt-six ans. Alexandre avait conquis l'Inde au mme
ge; mais je doute qu'il ft un objet de controverse, ou que ses
conqutes fussent compares  celles du Bacchus indien,  Java.

[Note 92: _Chef politique_.--C'est ce mme comte Grey qui est
aujourd'hui premier ministre. (_Note du Trad._) ]

C'tait une grande gloire que celle d'tre nomm avec Moore; une plus
grande, de lui tre compar; et la plus grande des jouissances du moins,
que d'tre avec lui: et certes c'tait une bizarre concidence que de
dner ensemble tandis qu'on disputait sur nous au-del de la ligne
quinoxiale.

H bien, le mme soir, je me trouvai avec le peintre Lawrence, et
j'entendis une des filles de lord Grey (jeune personne belle, grande, et
anime, ayant de cet air patricien et distingu de son pre, ce que
j'aime  la folie) jouer de la harpe avec tant de modestie et
d'ingnuit qu'elle semblait la desse de la musique. H bien, j'aurais
mieux aim ma conversation avec Lawrence (qui conversait
dlicieusement), et le plaisir d'entendre la jeune fille, que toute la
renomme de Moore et la mienne runies.

Le seul plaisir de la gloire est qu'elle prpare la route au plaisir,
et plus notre plaisir est intellectuel, mieux vaut pour le plaisir et
pour nous-mmes. C'tait toutefois agrable que d'avoir entendu le bruit
de notre renomme avant le dner, et la harpe d'une jeune fille aprs.


16 janvier 1821.

Lu,--promenade  cheval,--tir du
pistolet,--rentr,--dn,--crit,--fait une visite,--entendu de la
musique,--parl d'absurdits,--et retourn au logis.

crit de ma tragdie,--j'avance dans le premier acte avec toute la hte
possible...... Le tems est toujours couvert et humide comme au mois de
mai  Londres,--brouillard, bruine, air rempli de _scotticismes_, qui,
tout beaux qu'ils sont dans les descriptions d'Ossian, sont quelque peu
fatigans dans leur perspective relle et prosaque.--Politique toujours
mystrieuse.


17 janvier 1821.

Promenade  cheval dans la fort,--tir du pistolet;--dner. Arriv
d'Angleterre et de Lombardie un paquet de livres,--anglais, italiens,
franais et latins. Lu jusqu' huit heures,--puis sorti.


18 janvier 1821.

Aujourd'hui, la poste arrivant tard, je ne suis point sorti  cheval.
Lu les lettres;--deux gazettes seulement, au lieu de douze que l'on doit
 prsent m'envoyer. Fait crire par Lega  ce ngligent de Galignani,
et ajout moi-mme un _postscriptum_. Dn.

 huit heures je me proposais de sortir. Lega entre avec une lettre au
sujet d'un billet qui n'a pas t acquitt  Venise, et que je croyais
acquitt depuis plusieurs mois. Je suis entr dans un accs de fureur
qui m'a presque fait tomber en dfaillance. Je ne me suis pas remis
depuis. Je mrite cela pour tre si fou;--mais j'avais de quoi tre
irrit;--bande de faquins! Ce n'est, toutefois, que vingt-cinq livres
sterling.


19 janvier 1821.

Promenade  cheval. Le vent d'hiver est un peu moins cruel que
l'ingratitude, quoique Shakspeare dise le contraire. Du moins, je suis
si accoutum  rencontrer plus souvent l'ingratitude que le vent du
nord, que je regarde le premier mal comme le pire des deux. J'avais
rencontr l'un et l'autre dans l'espace de vingt-quatre heures; ainsi
j'ai pu en juger.

Song  un plan d'ducation pour ma fille Allegra, qui doit bientt
commencer ses tudes. crit une lettre,--puis un _postscriptum_. J'ai
les esprits abattus,--c'est certainement de l'hypocondrie,--le foie est
malade;--je prendrai une dose de sels.

J'ai lu la vie de M. R. L. Edgeworth, pre de la fameuse miss
Edgeworth, crite par lui-mme et par sa fille. Certes, c'est un grand
nom. En 1813, je me souviens d'avoir rencontr le pre et la fille dans
le monde fashionable de Londres (monde o j'tais alors un item, une
fraction, le segment d'un cercle, l'unit d'un million, le rien de
quelque chose), dans les cercles, et  un djener chez sir Humphrey et
lady Davy. J'avais t le lion de 1812; miss Edgeworth, et madame de
Stal, etc., avec les cosaques, vers la fin de 1813, furent les
curiosits de l'anne suivante.

Je trouvai dans Edgeworth un beau vieillard, avec le teint rouge de vin
de l'homme g, mais actif, vif et inpuisable. Il avait soixante-dix
ans, mais il n'en montrait pas cinquante,--non certes, ni mme
quarante-huit. J'avais vu depuis peu le pauvre Fitzpatrick,--homme de
plaisir, d'esprit, d'loquence,--enfin, homme universel: il
chancelait,--mais il parlait toujours en gentilhomme, quoique d'une voix
faible. Edgeworth faisait le fanfaron, parlait fort et long-tems; mais
il n'tait ni faible ni dcrpit, et il paraissait  peine
vieux........................................

Il ne fut pas fort admir  Londres, et je me rappelle une plaisanterie
assez drle qui avait cours parmi les gens du bon ton du jour:--voici ce
que c'est: on invitait alors tous les hommes  signer une adresse pour
le rappel de Mrs. Siddons au thtre (cette actrice venait de prendre
cong du public, au grand malheur des tems;--car il n'y eut jamais et
jamais il n'y aura de talent pareil.) Or, Thomas Moore, de profane et
potique mmoire, proposa de signer et faire circuler une adresse
semblable pour le rappel de M. Edgeworth en Irlande[93].

[Note 93: Moore, dans une note, nie qu'il ait t l'auteur de cette
plaisanterie. (_Note du Trad._) ]

Le fait est qu'on s'intressa davantage  miss Edgeworth. C'tait une
jeune fille mignonne et modeste,--sinon belle, du moins agrable. Sa
conversation tait aussi paisible que sa personne....................
.....................................................................

La famille Edgeworth fut, d'ailleurs, une excellente pice de
curiosit, et eut la vogue pendant deux mois, jusqu' l'arrive de Mme
de Stal.

Pour en venir aux ouvrages des Edgeworth, je les admire; mais ils
n'excitent point de sentiment, ils ne laissent d'amour--que pour quelque
matre-d'htel ou postillon irlandais. Mais ils produisent une
impression profonde d'intelligence et de sagesse,--et peuvent tre
utiles.


20 janvier 1821.

Promenade  cheval,--tir du pistolet. Lu de la _Correspondance_ de
Grimm. Dn,--sorti,--entendu de la musique,--rentr;--crit une lettre
au lord Chamberlain, pour le prier d'empcher les thtres de
reprsenter le _Doge_, que les journaux italiens disent tre sur le
point de paratre sur la scne. C'est une belle chose!--Quoi! sans demander
mon consentement, et mme en opposition formelle  ma volont!


21 janvier 1821.

Beau et brillant jour de gele,--c'est--dire, une gele d'Italie; car
les hivers ici ne vont gure au-del de la neige.--Promenade  cheval
comme  l'ordinaire, et tir du pistolet. Bien tir,--cass quatre
bouteilles ordinaires, et mme plutt petites que grandes, en quatre
coups,  quatorze pas, avec une paire de pistolets communs et la
premire poudre venue. Presque aussi bien tir,--eu gard  la
diffrence de la poudre et des pistolets,--que lorsqu'en 1809, 1810,
1811, 1812, 1813, 1814, je coupais les cannes, les pains  cacheter, les
demi-couronnes[94], les schelings, et mme le trou d'une canne,  douze
pas, avec une seule balle,--et cela par la vue et le calcul, car ma main
n'est pas sre, et varie mme selon le bon ou mauvais tems. Je pourrais
prendre  tmoin des prouesses que je cite, Joe Manton et plusieurs
autres personnes;--car le premier m'a appris, et les autres m'ont vu
faire ces exploits.

[Note 94: Petite pice d'argent. (_Note du Trad._)]

Dn,--rendu visite,--rentr,--lu. Remarqu dans la _Correspondance_ de
Grimm l'observation suivante, savoir que Regnard et la plupart des
potes comiques taient des gens bilieux et mlancoliques, et que M. de
Voltaire, qui est trs-gai, n'a jamais fait que des tragdies,--et que
la comdie gaie est le seul genre o il n'ait point russi. C'est que
celui qui rit et celui qui fait rire sont deux hommes fort diffrens.
(Vol. VI.)

En ce moment, je me sens aussi bilieux que le meilleur des crivains
comiques (mme que Regnard lui-mme, qui est le premier aprs Molire,
dont quelques comdies prennent rang parmi les meilleures qui aient t
crites en quelque langue que ce soit, et qui est suppos avoir commis
un suicide), et je ne suis pas en humeur de continuer ma tragdie de
_Sardanapale_, que j'ai, depuis quelques jours, cess de composer.

Demain est l'anniversaire de ma naissance,--c'est--dire  minuit
juste; et ainsi, dans douze minutes, j'aurai trente trois ans
accomplis!!!--et je vais me coucher, le coeur navr d'avoir vcu si
long-tems et pour si peu de chose.

Il est minuit et trois minutes.--Minuit a t annonc par l'horloge du
chteau, et j'ai maintenant trente-trois ans!

        _Eheu! fugaces, Posthume, Posthume,
        Labuntur anni_[95]!

[Note 95: Horace.

        Hlas! Hlas!  Posthumus, les annes fugitives s'coulent!]

Mais je n'prouve pas tant de regrets pour ce que j'ai fait que pour
ce que j'aurais pu faire.

        Dans le chemin de la vie, si plein de boue et de tnbres,
        Je me suis tran jusqu' la trente-troisime anne.
        Que m'a laiss le tems en s'coulant ainsi?
        Rien--except trente-trois ans.


22 janvier 1821.

                          1821
                         CI-GT
                ENTERR DANS L'TERNIT
                        DU PASS,
                   D'OU IL N'Y A POINT
                     DE RSURRECTION
        POUR LES JOURS,--QUOI QU'IL PUISSE ADVENIR
               POUR LA POUSSIRE MORTELLE,
                 L'AN TRENTE-TROISIME
               D'UNE VIE MAL DPENSE;
                    LEQUEL, APRS
          UNE LONGUE MALADIE DE PLUSIEURS MOIS,
                   TOMBA EN LTHARGIE,
                        ET EXPIRA
           LE 22 JANVIER, L'AN DE GRACE 1821.
                  IL LAISSE UN SUCCESSEUR
                        INCONSOLABLE
                     DE LA PERTE MME
                      QUI OCCASIONNA
                      SON EXISTENCE.


23 janvier 1821.

Belle journe. Lecture,--promenade  cheval,--tir du pistolet.
Rentr,--dn,--lu. Sorti  huit heures,--fait la visite ordinaire. Je
n'ai entendu parler que de guerre.--Il n'y a toujours qu'un cri: Les
voici. Les carbonari paraissent n'avoir pas de plan;--rien de convenu
entre eux, ni comment, ni quand il faut agir. Dans ce cas, ils ne feront
aboutir  rien ce projet, si souvent diffr et jamais mis  excution.

Rentr chez moi, et donn les ordres ncessaires, en cas de
circonstances qui exigeraient un changement de rsidence. J'agirai comme
il pourra sembler  propos, quand j'apprendrai dcidment ce que les
barbares veulent faire. A prsent, ils btissent un pont de bateaux sur
le P, ce qui sent furieusement la guerre. En peu de jours, nous saurons
probablement ce qu'il en est. Je songe  me retirer vers Ancne, plus
prs de la frontire du nord; c'est--dire si Teresa et son pre sont
obligs de se retirer, ce qui est trs-probable, vu que toute la famille
est librale: sinon, je resterai. Mais mes mouvemens ne dpendront que
des dsirs de la comtesse.

Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne sais pas trop que faire de ma
petite-fille, et de mon nombreux mobilier dont la valeur est assez
considrable:--le thtre de la guerre, o je songe  me rendre, ne leur
est gure convenable. Mais il y a une dame ge qui se chargera de la
petite, et Teresa dit que le _marchese_ C*** veillera  la sret des
meubles. La moiti de la ville fait ses bagages, comme pour se mettre en
route. Joli carnaval! Les gredins auraient bien pu attendre jusqu'au
carme.


24 janvier 1821.

Revenu.--Rencontr quelques masques au Corso.--Vive la
bagatelle!--Les Allemands sont sur le P, les barbares aux portes, et
leurs matres tiennent conseil  Laybach, et voici qu'on danse, qu'on
chante et qu'on fait des folies: car demain on peut mourir. Qui peut
dire que les arlequins n'ont pas raison? Comme lady Baussire et mon
vieil ami Burton,--je continuai  me promener  cheval.

Dn,--(sclrate de plume!)--boeuf coriace: il n'y a pas en Italie de
boeuf qui vaille le diable,-- moins qu'on ne puisse manger un vieux
boeuf dans sa peau, le tout rti au soleil.

Les principaux acteurs des vnemens qui peuvent survenir sous peu de
jours, sont sortis pour une partie de tir. Si c'tait, comme une partie
de chasse des _Highlanders_, un prtexte pour une grande runion de
conseillers et de chefs, tout irait bien. Mais ce n'est ni plus ni moins
qu'un vrai tapage, une mousqueterie en l'air, une petite guerre de
poules d'eau, une vaine dpense de poudre, de munitions et de coups de
fusil par pur amusement:--drles de gens pour un homme qui a envie de
risquer son cou avec eux, comme dit Marishal Wells dans le _Nain Noir_.

Si l'on se rassemble,--la chose est douteuse,--il n'y aura pas mille
hommes  passer en revue. La raison en est que la populace n'a point
d'intrt en ceci;--il n'y a que la noblesse et la classe moyenne. Je
voudrais que les paysans fussent de la partie: c'est une race belle et
sauvage de lopards bipdes. Mais les Bolonais ne voudront pas agir,--et
sans eux les Romagnols ne peuvent rien. Ou s'ils essaient,--qu'importe?
Ils essaieront: l'homme ne peut faire plus;--et s'il veut y consacrer
toute sa force, il peut faire beaucoup. Tmoins les Hollandais contre
les Espagnols,--alors les tyrans,--ensuite les esclaves,--et depuis peu
les hommes libres de l'Europe.

L'anne 1820 n'a pas t heureuse pour moi en particulier, quels qu'en
soient les rsultats pour les nations. J'ai perdu un procs, aprs deux
dcisions en ma faveur. Le projet de prter de l'argent sur une
hypothque irlandaise a t dfinitivement rejet par l'homme d'affaires
de ma femme, aprs un an d'esprances et de peines. Le procs Rochdale a
dur quinze ans, et a toujours prospr jusqu' mon mariage; depuis quoi
tout a t mal,--pour moi du moins.

Dans la mme anne, 1820, la comtesse Teresa Guiccioli, ne Gamba, et
malgr tout ce que j'ai dit et fait pour le prvenir, a voulu se sparer
de son mari, _il cavalier commendatore Guiccioli_, etc. Plus, plusieurs
autres petite vexations de l'anne,--voitures verses,--meurtre commis
devant ma porte, et la victime mourant dans mon lit,--crampes en
nageant,--coliques,--indigestions et accs bilieux, etc., etc., etc.,--

        Maints menus articles font une somme,
        Oui-d, pour le pauvre Caleb Quotem.


25 janvier 1821.

Reu une lettre de lord S*** O***, secrtaire-d'tat des Sept-les. Il
m'a crit d'Ancne (en route pour retourner  Corfou), sur quelques
affaires particulires. Il est fils du second lit de feu le duc de L***.
Il veut que j'aille  Corfou. Pourquoi non?--peut-tre irai-je le
printems prochain.

Rpondu  la lettre de Murray,--lu,--rod de ct et d'autre. Griffonn
cette page additionnelle du Journal de ma Vie. Un jour de plus a pass
sur lui et sur moi;--mais qu'est-ce qui vaut le mieux de la vie ou de
la mort? Les Dieux seuls le savent, comme Socrate dit  ses juges,  la
clture du tribunal. Deux mille ans couls depuis que le sage a fait
cette profession d'ignorance, ne nous ont pas clairs davantage sur
cette importante question; car, suivant la justice chrtienne, personne
ne peut-tre sr de son salut,--pas mme le plus juste des hommes,
puisqu'un seul instant de foi chancelante peut le jeter  la renverse
durant sa paisible marche vers le paradis. Or donc, quelle que puisse
tre la certitude de la foi, l'individu ne peut avoir une foi plus
certaine  son bonheur ou  sa misre que sous le rgne de Jupiter.

On a dit que l'immortalit de l'ame est un grand peut-tre:--c'en est
toujours un grand. Tout le monde s'y cramponne;--le plus stupide, le
plus niais et le plus mchant des bipdes humains est toujours persuad
qu'il est immortel.


26 janvier 1821.

Belle journe;--les queues de quelques jumens annoncent un changement
de tems, mais le ciel est clair partout. Promenade  cheval,--tir du
pistolet,--bien tir. Rencontr,  mon retour, un vieillard. Fait la
charit,--achet un schelling de salut. Si le salut pouvait tre achet,
j'ai donn dans cette vie  mes semblables,--quelquefois pour le vice,
mais, sinon plus souvent, du moins plus largement pour la
vertu,--beaucoup plus que je ne possde maintenant. Je n'ai jamais dans
ma vie autant donn  une matresse que j'ai fait quelquefois  un
pauvre homme dans une dtresse honorable;--mais peu importe. Les coquins
qui m'ont continuellement perscut (avec l'aide de ***[96] qui a
couronn leurs efforts), triompheront tant que je vivrai;--et justice ne
me sera rendue qu'alors que la main qui trace ces lignes sera aussi
froide que les coeurs qui m'ont bless.

[Note 96: Mot supprim dans le texte anglais par Moore. (_Note du
Trad._) ]

 mon retour, sur le pont prs du moulin, j'ai rencontr une vieille
femme. Je lui demandai son ge;--elle me dit: _Tre croci_. Je demandai
 mon _groom_ (quoique je sache moi-mme assez proprement l'italien),
ce que diable elle voulait dire avec ses trois croix. Il me dit,
quatre-vingt-dix ans, et qu'elle avait cinq ans par dessus le march!!!
Je rptai la mme chose trois fois, crainte de mprise:--quatre-vingt-quinze
ans!!!--et cette femme tait encore active.--Elle entendit ma question,
car elle y rpondit;--elle me vit, car elle s'avana vers moi; elle ne
paraissait pas du tout dcrpite, quoiqu'elle et bien l'air de la
vieillesse. Je lui ai dit de venir demain, et je l'examinerai. J'aime
les phnomnes; si elle a quatre-vingt-quinze ans, elle doit se souvenir
du cardinal Albroni, qui fut lgat ici.

En descendant de cheval, j'ai trouv le lieutenant E*** qui venait
d'arriver de Fanza: je l'ai invit  dner demain avec moi. Je ne l'ai
pas invit pour aujourd'hui, parce qu'il n'y avait qu'un petit turbot
(repas rgulier et religieux du vendredi) que je voulais manger  moi
seul: je l'ai mang.

Sorti,--trouv Teresa comme de coutume,--musique. Les gentilshommes qui
font des rvolutions, et qui sont alls  une partie de tir, ne sont pas
encore de retour. Ils ne reviendront pas avant dimanche,--c'est--dire
ils auront t absens cinq jours pour s'amuser, tandis que les intrts
de tout un pays sont en jeu, et qu'eux-mmes sont compromis.

Il est difficile de soutenir son rle parmi une telle troupe
d'assassins et d'cervels;--mais l'cume du bouillon une fois enleve
ou tombe, il peut y avoir du bon. Si ce pays pouvait seulement tre
dlivr, quel sacrifice serait trop grand pour l'accomplissement de ce
dsir? pour l'extinction de ce soupir des sicles? Esprons: on espre
depuis mille ans. Les vicissitudes mme du hasard peuvent amener cette
chance:--c'est un coup de ds.

Si les Napolitains ont un seul Masaniello parmi eux, ils battront les
bouchers ensanglants de la couronne et du sabre. La Hollande, dans des
circonstances pires, battit les Espagnes et les Philippe; l'Amrique
battit les Anglais; la Grce battit Xerxs, et la France battit
l'Europe, jusqu' ce qu'elle et pris un tyran; l'Amrique du sud battit
ses vieux vautours et les chassa de leur nid; et, pourvu que ces hommes
se tiennent fermes, il n'y a rien qui puisse les faire bouger.


28 janvier 1821.

La _Gazette_ de Lugano n'est pas arrive. Lettres de Venise. Il parat
que ces animaux d'Autrichiens ont saisi mes trois ou quatre livres de
poudre anglaise. Les gredins!--j'espre les payer en balles. Promenade 
cheval jusqu' la tombe de la nuit.

Considr les sujets de quatre tragdies que j'crirai (si je vis, et
si les circonstances le permettent): _Sardanapale_, dj commenc;
_Can_, sujet mtaphysique, un peu dans le style de _Manfred_, mais en
cinq actes, peut-tre avec le choeur; _Franoise de Rimini_, en cinq
actes; et je ne suis pas sr de ne pas essayer _Tibre_. Je crois que je
pourrais tirer quelque chose (dans mon genre de tragique, au moins) du
sombre isolement et de la vieillesse du tyran, et mme de son sjour 
Capre, en adoucissant les dtails, et en exposant le dsespoir qui a d
conduire  ces vicieux plaisir. Car ce n'est qu'un sombre et puissant
esprit en dsespoir qui a pu recourir  ces solitaires horreurs,--outre
que Tibre tait vieux, et matre du monde tout -la-fois.

        MMORANDA.

Qu'est-ce que la posie?--Le sentiment d'un ancien monde et d'un monde
 venir.

        SECONDE PENSE.

Pourquoi, au comble mme du dsir et des plaisirs humains;--pourquoi,
aux jouissances du monde, de la socit, de l'amour, de l'ambition et
mme de l'avarice, se mle-t-il un certain sentiment de doute et de
chagrin,--une crainte de l'avenir,--un doute du prsent, un retour sur
le pass pour en tirer le pronostic du futur? (Le meilleur des
prophtes est le pass.) Pourquoi?--Je ne le sais pas, si ce n'est que
monts au pinacle, nous sommes plus que jamais susceptibles de vertige,
et que nous ne craignons jamais de tomber que du haut d'un
prcipice,--qui, plus il est profond, plus il est majestueux et sublime.
Et, par consquent, je ne suis point sr que la crainte ne soit pas une
sensation agrable; l'esprance l'est du moins; et quelle esprance y
a-t-il sans un profond levain de crainte? et quelle sensation est aussi
dlicieuse que l'esprance? et sans l'esprance, o serait le futur?--en
enfer. Il est inutile de dire o est le prsent: car nous le savons pour
la plupart; et, quant au pass, qu'est-ce qui domine dans la
mmoire?--l'esprance djoue. _Ergo_, dans toutes les affaires
humaines, je vois l'esprance,--l'esprance,--rien que l'esprance.
J'accorde seize minutes, quoique je ne les aie jamais comptes,  toute
possession relle ou suppose. De quelque lieu que nous partions, nous
savons o tout ira ncessairement aboutir. Et cependant,  quoi bon le
savoir? Les hommes n'en sont ni meilleurs ni plus sages. Durant les plus
grandes horreurs des plus grandes pestes (par exemple, celles d'Athnes
et de Florence,--_voir_ Thucydide et Machiavel), les hommes furent plus
cruels et plus dbauchs que jamais. Tout cela est un mystre; je sens
beaucoup, mais je ne sais rien, except _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ [97].

[Note 97: Ces traits de plume, arrachs  Lord Byron par
l'impatience, existent dans le manuscrit original. (_Note de Moore_.)]

_Pense pour un discours de Lucifer dans la tragdie de_ Can.

        Si la mort tait un mal, te laisserais-je vivre?
        Insens! vis comme je vis moi-mme, comme vit ton pre,
        Comme les fils de tes fils vivront  jamais.
        ....................................................[98]

[Note 98: Nous avons supprim tout un passage contre les frres
Schlegel, et en particulier contre W. F. S***, parce que Byron parle de
ces deux critiques allemands avec une amertume et une injustice qu'il va
presque rtracter une page plus loin. (_Note du Trad._)]


29 janvier 1821.

Hier, la femme de quatre-vingt-quinze ans est venue me voir. Elle m'a
dit que son fils an (s'il tait maintenant en vie) aurait soixante-dix
ans. Elle est grle, courte, mais active;--elle entend, elle voit,--et
sans cesse elle parle. Elle a encore plusieurs dents,--toutes  la
mchoire infrieure, et rien que des dents de devant. Elle est
trs-profondment ride, et a au menton une sorte de barbe grise
clair-seme, au moins aussi longue que mes moustaches. Sa tte, en
vrit, ressemble au portrait de la mre de Pope, portrait que l'on
trouve dans quelques ditions des oeuvres de ce pote.

J'ai oubli de lui demander si elle se rappelait Albroni (qui a t
lgat ici), mais je le lui demanderai la prochaine fois. Je lui ai
donn un louis,--lui ai command un habillement complet, et lui ai
assign une pension hebdomadaire. Jusqu' prsent, elle avait travaill
 ramasser du bois et des pommes de pin dans la fort,--joli travail 
quatre-vingt-quinze ans! Elle a eu une douzaine d'enfans, dont
quelques-uns vivent encore. Elle se nomme Maria Montanari.

Rencontr dans la fort une compagnie de la secte dite des Amricains
(sorte de club libral), tous arms, et chantant de toute leur force, en
romagnol:--_Sem tutti soldat' per la liberta_. (Nous sommes tous soldats
pour la libert.) Ils m'ont salu comme je passais;--je leur ai rendu
leur salut, et ai continu ma promenade  cheval. Ce fait peut montrer
l'esprit actuel de l'Italie.

Mon journal d'aujourd'hui se compose de ce que j'ai omis hier.
Aujourd'hui, tout a t comme  l'ordinaire. J'ai peut-tre une
meilleure opinion des crits des frres Schlegel que je n'avais il y a
vingt-quatre heures; et mon opinion leur deviendra encore plus
favorable, si c'est possible.

On dit que les Pimontais ont enfin chant:--_a ira_! Lu Schlegel. Il
dit de Dante que, dans aucun tems, le plus grand et le plus national de
tous les potes italiens n'a jamais t le grand favori de ses
compatriotes. C'est faux! Il y a eu plus d'diteurs et de
commentateurs,--et dernirement d'imitateurs de Dante, que de tous les
autres potes italiens pris ensemble. Il n'a pas t le favori de ses
compatriotes! Quoi donc! en ce moment (1821), on parle Dante,--on crit
Dante,--on pense et on rve Dante avec un excs d'admiration qui serait
ridicule si le pote n'en tait pas si digne.

C'est dans le mme style que l'crivain allemand parle de gondoles sur
l'Arno:--gentil garon, pour oser parler de l'Italie!

Il dit encore que le principal dfaut de Dante est, en un mot,
l'absence de tendres sentimens. De tendres sentimens!--et Franoise de
Rimini,--et les sentimens d'Ugolin le pre,--et Batrix,--et _la Pia_?
Pourquoi Dante a-t-il une tendresse suprieure  toute tendresse, quand
il exprime ce sentiment? Il est vrai que, en traitant de l'[Grec:
Ads][99] ou enfer chrtien, il n'y a pas beaucoup de place ou de
carrire pour la tendresse;--mais qui, hormis Dante, aurait pu
introduire la moindre tendresse dans l'enfer! Y en a-t-il dans Milton?
Non;--et le ciel de Dante n'est rien qu'amour, gloire et majest.

[Note 99: _Litter._ Lieu de tnbres, _enfer_, (_Note du Trad._)]


Une heure aprs minuit.

J'ai toutefois trouv un passage o l'Allemand a raison;--c'est sur _le
Vicaire de Wakefield_[100].--De tous les romans en miniature (et c'est
peut-tre la meilleure forme sous laquelle un roman puisse paratre),
_le Vicaire de Wakefield_ est, je pense, le plus parfait. Il pense!---
il pouvait en tre sr; mais c'est trs-bien pour un Schlegel. Je me
sens envie de dormir, et je ferai bien d'aller me coucher. Demain il
fera beau tems.

        Aie confiance, et songe que demain acquittera sa dette.

[Note 100: _The Vicar of Wakefield_; roman de Goldsmith, que l'on
fait presque toujours expliquer  ceux qui commencent l'tude de la
langue anglaise. (_Note du Trad._)]


30 janvier 1821.

Ce soir, le comte Pietro Gamba (de la part des carbonari) m'a transmis
les nouveaux _mots de passe_ pour le prochain semestre, *** et ***. Le
nouveau mot sacramentel est ***; la rplique ***. L'ancien mot
(aujourd'hui chang) tait ***:--il y a aussi ***--***[101]. Les choses
semblent marcher rapidement  une crise;--_a ira_!

[Note 101: Dans le manuscrit original, ces mots de passe sont
raturs comme pour tre rendus illisibles. (_Note de Moore_.)]

Nous avons parl sur diverses affaires du moment et du mouvement. Je
les omets; si elles aboutissent  quelque chose, elles parleront
d'elles-mmes. Ensuite, nous avons parl de Kosciusko. Le comte Ruggiero
Gamba m'a racont qu'il a vu les officiers polonais, dans la campagne
d'Italie, fondre en larmes en entendant le nom de ce hros.

Il faut que le Pimont soit en mouvement:--toutes les lettres et tous
les papiers sont arrts. On ne sait rien du tout, et les Allemands se
concentrent prs de Mantoue. On ne connat rien de la dcision de
Laybach: cet tat de choses ne peut durer long-tems. On ne peut
concevoir la fermentation actuelle des esprits sans en tre soi-mme
tmoin.


31 janvier 1821.

Depuis plusieurs jours je n'ai rien crit, sauf quelques lettres de
rponse. Quand on attend  chaque moment une explosion quelconque, il
n'est pas ais de se mettre  son pupitre pour des sujets de haute
composition. Je pus le faire, sans doute; car, l't dernier, je
composai mon drame dans le tumulte du divorce de Mme la comtesse
Guiccioli, et au milieu des embarras qui en furent l'accompagnement
ncessaire. En mme tems, je reus la nouvelle de la perte d'un procs
important en Angleterre. Mais ce n'taient que des affaires prives et
personnelles; l'affaire prsente est d'une diffrente nature.

Je suppose que c'est l le motif qui m'empche d'crire; mais j'ai
quelque soupon que ce pourrait tre la paresse, surtout puisque La
Rochefoucauld dit que la paresse domine souvent toutes les passions.
Si cela tait vrai, on ne pourrait gure dire que la fainantise est la
source de tous les maux, puisqu'on suppose que les passions seules en
sont l'origine: _ergo_, ce qui domine toutes les passions (c'est 
savoir, la paresse) serait par cela mme un bien. Qui sait?


Minuit.

J'ai lu la _Correspondance_ de Grimm. Il rpte frquemment, en parlant
d'un pote, ou d'un homme de gnie en un genre quelconque, mme en
musique (Grtry, par exemple), que cet homme a ncessairement une ame
qui se tourmente, un esprit violent. Jusqu' quel point cette remarque
est-elle vraie? je n'en sais rien. Mais s'il en tait ainsi; je serais
un pote _per eccellenza_; car j'ai toujours eu une ame qui,
non-seulement se tourmentait elle-mme, mais tourmentait encore
quiconque tait en contact avec elle, et un esprit violent qui m'a
presque laiss sans esprit du tout. Quant  dfinir ce qu'un pote doit
tre, cela ne vaut pas la peine; car qu'est-ce que les potes valent?
Qu'est-ce qu'ils ont fait?

Grimm, toutefois, est un excellent critique et historien littraire. Sa
_Correspondance_ forme les annales littraires de la France dans le tems
o il a vcu, et comprend en sus beaucoup de la politique et encore plus
du genre de vie de la nation franaise. Il est aussi prcieux et bien
plus amusant que Muratori ou Tiraboschi,--j'ai presque dit que
Ginguen,--mais nous devons en rester l. Toutefois, c'est un grand
homme dans son genre. .............................................


2 fvrier 1821.

J'ai considr quelle peut tre la raison pourquoi je m'veille
toujours  une certaine heure de la matine, et toujours dans un tat
d'abattement, et je puis dire dans le dcouragement et dans le
dsespoir, sous tous les rapports,--mme sous le rapport de ce qui me
plaisait la soire prcdente. En une heure ou deux environ, cet tat se
passe, et je me calme assez pour dormir encore, ou du moins pour
reposer. En Angleterre, il y a cinq ans, j'eus la mme espce
d'hypocondrie, mais accompagne d'une soif si vive, que je bus prs de
quinze bouteilles de soda-water en une nuit, aprs m'tre couch, sans
cesser nanmoins d'tre altr;--il faut toutefois tenir compte de la
perte due  l'explosion,  l'effervescence et au dbordement du liquide,
lorsque je dbouchais les bouteilles ou que j'en cassais le goulot dans
mon impatiente envie de boire.  prsent, je n'ai pas cette soif, mais
l'abattement de mes esprits n'est pas moins fort.

Je lis dans les _Mmoires_ d'Edgeworth quelque chose de semblable
(hormis que la soif s'assouvissait sur la petite bire), dans le cas de
sir F. B. Delaval;--mais celui-ci tait alors plus vieux que moi d'au
moins vingt ans. Qu'est-ce?--le foie? En Angleterre, Le Man
(l'apothicaire) me gurit en trois jours de cette soif, qui m'avait
dur tant d'annes. Je prsume que tout cela n'est que de l'hypocondrie.

Ce que je sens de plus en plus prendre empire sur moi, c'est la
paresse, et un dgot beaucoup plus fort que l'indiffrence. Si je
m'irrite, c'est jusqu' la fureur. Je prsume que je finirai (si je ne
meurs pas plus tt, par accident ou quelque autre terminaison semblable)
comme Swift,--en mourant combl de vie. J'avoue que je ne contemple pas
cette fin avec autant d'horreur que Swift parat l'avoir fait quelques
annes avant qu'elle ne survnt; mais Swift avait  peine commenc la
vie  l'ge mme (de trente-trois ans) o je me sens tout--fait vieux
de sentimens.

Oh! il y a un orgue qui joue dans la rue;--c'est une valse: il faut que
j'coute. L'on joue une valse que j'ai entendue dix mille fois dans les
bals  Londres, de 1812  1815. La musique est une trange chose.


5 fvrier 1821.

Enfin, le sort en est jet. Les Allemands ont reu l'ordre de
marcher, et l'Italie est devenue, pour la dix-millime fois, un champ de
bataille. La nouvelle est arrive hier soir.

Cet aprs-midi, le comte Pietro Gamba est venu me consulter sur divers
points. Nous avons t nous promener  cheval ensemble. On a envoy
chercher des ordres. Demain la dcision doit arriver, et alors on fera
quelque chose. Rentr,--dn,--lu,--sorti,--convers. Fait un achat
d'armes pour les nouvelles recrues des Amricains qui sont tous prts 
marcher. Donn des ordres pour avoir des harnais et des porte-manteaux
ncessaires pour les chevaux.

Lu quelque chose de la controverse de Bowles sur Pope, avec toutes les
rponses et rpliques. Je m'aperois que mon nom a t fourr dans la
discussion, mais je n'ai pas le tems d'tablir ce que je sais l-dessus.
Au premier jour de paix, il est probable que je reprendrai l'affaire.


9 fvrier 1821.

crit un peu avant le dner. Avant que je sortisse pour ma promenade 
cheval, le comte Pietro Gamba est venu me voir, pour me faire savoir le
rsultat de la runion des carbonari  F*** et  B****[102]. **** est
revenu tard la nuit dernire. Tout avait t combin dans l'ide que les
barbares passeraient le P le 15 courant. Mais, d'aprs quelques
informations ou autrement, ils ont ht leur marche, et ont pass il y a
dj deux jours, en sorte que tout ce que l'on peut faire  prsent en
Romagne est de se tenir en alerte et d'attendre l'approche des
Napolitains. Tout tait prt, et les Napolitains avaient envoy leurs
instructions et intentions, le tout rapport au 10 et au 11 de ce mois,
jours o un soulvement gnral devait avoir lieu, dans la supposition
que les barbares n'avanceraient pas avant le 15.

[Note 102: Probablement  Forli et  Bologne. (_Note du Trad._)]

Les Autrichiens n'ont que cinquante ou soixante mille hommes, arme qui
pourrait tout aussi bien entreprendre de conqurir le monde que de
pacifier l'Italie dans l'tat actuel. L'artillerie marche en arrire, et
seule; et on a l'ide d'entreprendre de la couper. Tout cela dpendra
beaucoup des premiers pas des Napolitains. Ici, l'esprit public est
excellent; il faut seulement le maintenir: on verra par l'vnement.

Il est probable que l'Italie sera dlivre des barbares, pourvu que les
Napolitains tiennent ferme et soient unis entre eux.  Ravenne, on les
juge ainsi.


10 fvrier 1821.

La journe s'est passe comme d'ordinaire,--rien de nouveau. Les
barbares sont toujours en marche;--mal quips, et, sans doute, mal
accueillis sur leur route. On parle d'un mouvement  Paris.

Promen  cheval entre quatre et six,--fini ma lettre  Murray sur les
pamphlets de Bowles,--ajout un _postscriptum_. Pass la soire comme
d'ordinaire,--rest dehors jusqu' onze heures,--puis rentr chez moi.


11 fvrier 1821.

crit,--fait prendre copie d'un extrait des lettres de Ptrarque,
relatif  la conspiration du doge Marino Faliero, et contenant l'opinion
du pote sur la matire. Entendu un grand coup de canon dans la
direction de Comacchio;--les barbares clbrent la veille du jour
anniversaire de la naissance de leur principal cochon--ou du jour de sa
fte:--je ne sais plus lequel des deux. Reu un billet d'invitation pour
le premier bal, pour demain. Je n'irai pas au premier, mais j'ai
l'intention d'aller au second, comme aussi chez les Veglioni.


13 fvrier 1821.

Aujourd'hui, un peu lu de _la Hollande_ de Louis B***; mais je n'ai
rien crit depuis que j'ai termin ma lettre sur la controverse relative
 Pope. La politique est tout--fait entoure de brouillards  prsent.
Les barbares continuent leur marche. Il n'est pas ais de deviner ce que
les Italiens vont faire.

J'ai t hier lu _socio_[103] de la socit des bals du carnaval.
C'est le cinquime carnaval que je passe. Les quatre premiers, j'ai fait
beaucoup de tintamarre; mais dans celui-ci, j'ai t aussi sage que lady
Grace elle-mme.

[Note 103: Membre, associ.]


14 fvrier 1821.

Journe trs-ordinaire. crit, avant de sortir  cheval, partie d'une
scne de _Sardanapale_. Le premier acte est presque fini. Le reste du
jour et de la soire comme prcdemment,--partie hors de chez moi, en
_conversazione_,--partie  la maison.

Appris les dtails de la dernire querelle  Russi, ville non loin
d'ici: c'est exactement l'histoire de Romo et Juliette. Deux familles
de _contadini_ sont en inimiti. Dans un bal, les plus jeunes membres de
l'une et l'autre famille oublient leur querelle, et dansent ensemble. Un
vieillard de l'une des familles entre, et reproche aux jeunes gens de
danser avec des femmes ennemies. Les parens mles de celles-ci
s'offensent d'un tel reproche. Les deux partis courent dans leurs foyers
et s'arment. Ils en viennent aux mains sur la voie publique, au clair de
la lune, et se battent. Trois sont tus et six blesss, la plupart
dangereusement;--c'est un fait de la semaine dernire. Un autre
assassinat a eu lieu  Csenne,--en tout, environ quarante en Romagne
depuis trois mois. Ce peuple tient encore beaucoup du moyen-ge.


15 fvrier 1821.

Hier soir, j'ai fini le premier acte de _Sardanapale_. Ce soir ou
demain, je rpondrai aux lettres que j'ai reues.


16 fvrier 1821.

Hier soir, _il conte_ Pietro Gamba a envoy chez moi un homme avec un
sac plein de bayonnettes, de mousquets, et de cartouches au nombre de
quelques centaines, sans m'en avoir donn avis, quoique je l'eusse vu
tout au plus une demi heure auparavant. Il y a environ dix jours, quand
il devait y avoir ici un soulvement, les libraux et mes frres
carbonari me dirent d'acheter des armes pour quelques-uns de nos braves.
J'en achetai immdiatement, et je commandai des munitions, etc., et
consquemment les hommes furent arms. Eh bien!--le soulvement est
contremand, parce que les barbares se mettent en marche une semaine
plus tt que l'on ne comptait; et un ordre exprs est rendu par le
gouvernement, que toutes personnes ayant des armes caches, etc., seront
passibles de, etc., etc.--Et que font mes amis, les patriotes, deux
jours aprs? Ils rejettent entre mes mains, et dans ma maison (sans un
mot d'avertissement pralable) ces mmes armes que je leur avais
fournies sur leur requte, et  mes propres prils et dpens.

'a t un heureux hasard que Lega ait t  la maison pour recevoir
ces armes, car (except Lega, Tita et F***) tous mes autres domestiques
auraient trahi le secret sur-le-champ. D'ailleurs, si l'on dnonce ou
dcouvre ces armes, je serai dans l'embarras.

Sorti  neuf heures,--rentr  onze. Battu la corneille qui avait vol
la nourriture du faucon. Lu les _Contes de mon Hte_,--crit une
lettre,--et ml une tasse mdiocre d'eau avec d'autres ingrdiens.


18 fvrier 1821.

La nouvelle du jour est que les Napolitains ont coup un pont, et tu
quatre carabiniers pontificaux qui voulaient s'y opposer. Outre la
violation de la neutralit, c'est piti que le premier sang vers dans
cette querelle allemande ait t du sang italien. Toutefois, la guerre
semble commence tout de bon; car si les Napolitains tuent les
carabiniers du pape, ils ne seront pas plus dlicats envers les
barbares.....................

En parcourant aujourd'hui la _Correspondance_ de Grimm, j'ai trouve
une pense de Tom Moore dans une chanson de Maupertuis  une femme
laponaise:

        Et tous les lieux
        O sont ses yeux
        Font la zone brlante.

Voici la phrase de Moore:

        Ces yeux font mon climat, partout o je porte mes pas[104].

[Note 104: And those eyes make my climate, wherever I roam.]

Mais je suis sr que Moore ne vit jamais les vers de Maupertuis; car
ils ne furent publis dans la _Correspondance_ de Grimm qu'en 1813, et
j'appris Moore par coeur en 1812. Il y a aussi une autre concidence,
mais de penses opposes:

          Le soleil luit,
          Des jours sans nuit
        Bientt il nous destine;
          Mais ces longs jours
          Seront trop courts,
        Passs prs de Christine.

C'est la pense retourne de la dernire stance de la jolie ballade sur
Charlotte Lynes, ballade rapporte dans les _Mmoires de miss Seward_ de
Darwin:--je cite de mmoire pour avoir appris les vers il y a quinze
ans:

               Pour ma premire nuit j'irai
               Dans ces contres de neige,
        O le soleil reste six mois sans luire;
              Et je crois, mme alors,
              Qu'il reviendra trop tt
        Me troubler dans les bras de la belle Charlotte Lynes[105].

[Note 105:

          For my first night I'll go
          To those regions of snow,
        Where the sun for six months never shines;
          And think, even then,
          He too soon came
        To disturb me with fair Charlotta Lynes.]

Aujourd'hui, je n'ai eu aucune communication avec mes vieux amis les
carbonari; mais cependant mes bas-appartemens sont pleins de leurs
bayonnettes, fusils, cartouches, et je ne sais quoi encore. Je suppose
que l'on me considre comme un dpt  sacrifier en cas d'accidens. Peu
importe, dans la supposition de la dlivrance de l'Italie, qui ou quoi
soit sacrifi; c'est un grand objet:--c'est la posie mme de la
politique. Rver seulement--une Italie libre!!! Eh quoi! il n'y a rien
eu de pareil depuis les jours d'Auguste. Je regarde les tems de
Jules-Csar comme libres, parce que les commotions politiques permirent
 chacun de choisir son ct, et que les partis furent -peu-prs gaux
en force dans le principe. Mais ensuite ce ne fut plus qu'une affaire de
troupes prtoriennes et lgionnaires;--et depuis!--nous verrons, ou du
moins quelqu'un verra quelle carte tournera. Mieux vaut esprer, lors
mme qu'il n'y a pas d'espoir. Les Hollandais firent plus dans la guerre
de soixante-dix ans que les Italiens n'ont  faire aujourd'hui.


19 fvrier 1821.

Rentr chez moi tout seul;--vent trs-fort,--clairs,--clair de
lune,--tranards solitaires, emmitoufls dans leurs manteaux,--femmes en
masque,--maisons blanches, nuage s'amoncelant dans le ciel:--c'est une
scne tout--fait potique. Il vente toujours avec force,--les tuiles
volent et le maison branle,--la pluie clabousse,--l'clair
clate[106]:--c'est une belle soire de Suisse dans les Alpes, et la mer
rugit dans le lointain.

[Note 106: Nous avons cherch  rendre l'harmonie imitative du
texte, qui s'lve ici au style de la posie:

        Rain splashing--lightning flashing.
        (_Note du Trad._)]

Fait une visite,--_conversazione_. Toutes les femmes sont effrayes par
le vacarme; elles ne veulent point aller  la mascarade parce qu'il fait
des clairs,--la pieuse raison!

A*** m'a envoy des nouvelles aujourd'hui. La guerre approche de plus
en plus.  les gueux de souverains! Puissions-nous les voir battus!
Puissent les Napolitains avoir la force des Hollandais d'autrefois, ou
des Espagnols d'aujourd'hui, ou des protestans allemands, ou des
presbytriens cossais, ou de la suisse sous Guillaume Tell, ou des
Grecs sous Thmistocle,--toutes nations petites et isoles (except les
Espagnols et les luthriens allemands),--et il y a une rsurrection pour
l'Italie, et une esprance pour le monde!


20 fvrier 1821.

La nouvelle du jour est que les Napolitains sont pleins d'nergie.
L'esprit public ici s'est certainement bien maintenu. Les Amricains
(socit patriotique d'ici, ramification subordonne aux carbonari)
donnent dans quelques jours un dner au milieu de la fort, et ils m'ont
invit, comme associ des carbonari. C'est dans la fort de l'_Esprit du
chasseur_ de Boccace et de Dryden; et si je n'avais pas les mmes
sentimens politiques (pour ne rien dire de mon ancienne inclination
conviviale[107], qui revient de tems en tems), j'irais comme pote, ou
du moins comme amateur de posie. Je m'attendrai  voir le spectre
d'Ostasio Degli Onesti (Dryden a mis  la place Guido Cavalcanti,--personnage
essentiellement diffrent, comme on peut s'en convaincre dans Dante); 
le voir, dis-je, tomber comme la foudre sur sa proie au milieu du
festin. En tout cas, vienne ou non le spectre, je m'enivrerai de vin et
de patriotisme autant que possible.

Depuis ces derniers jours, j'ai lu, mais je n'ai pas crit.

[Note 107: Si le mot dplat, malgr sa proprit, aux ennemis du
nologisme, ils y substitueront la priphrase _pour les grands repas_.
(_Note du Trad._) ]


21 fvrier 1821.

Comme d'ordinaire, j'ai fait ma promenade  cheval,--ma visite, etc.,
etc. L'affaire commence  s'embrouiller. Le pape a fait imprimer une
dclaration contre les patriotes, qui, dit-il, mditent un soulvement.
La consquence de ceci sera que, dans une quinzaine, tout le pays sera
en insurrection. La proclamation n'est pas encore publie, mais
imprime, et prte pour la distribution. *** m'en a envoy une copie en
secret,--signe qu'il ne sait que penser. Quand il croit avoir besoin
d'tre bien avec les patriotes, il m'envoie quelque message de politesse
ou autre.

Pour ma part, il me semble que rien, hors le succs le plus dcisif des
barbares, ne peut prvenir un soulvement gnral et immdiat de toute
la nation.


23 fvrier 1821.

Presque comme hier;--promenade  cheval;--visite;--rien crit;--lu
l'_Histoire romaine_.

J'ai reu une lettre curieuse d'un particulier (c'est probablement un
espion ou un imposteur) qui m'informe que les barbares sont indisposs
contre moi; mais ainsi soit-il. Les coquins ne peuvent accorder leur
hostilit  personne qui les hasse et les excre plus que je ne fais,
ou qui s'oppose avec plus de zle  leurs vues quand l'occasion s'en
offrira.


24 fvrier 1821.

Promenade  cheval, etc., comme  l'ordinaire. L'avis secret qui, ce
matin, est arriv de la frontire aux carbonari, est aussi mauvais que
possible. Le plan a manqu,--les chefs militaires et civils sont
trahis,--et les Napolitains non-seulement n'ont pas boug, mais ont
dclar au gouvernement papal et aux barbares qu'ils ne savent rien de
l'affaire!!!

Ainsi va le monde; ainsi les Italiens sont toujours perdus par dfaut
d'union entre eux. On n'a point dcid ce qu'on doit faire ici, entre
deux feux, et coups que nous sommes de la frontire nord. Mon opinion a
t--qu'il vaut mieux se soulever que d'tre pris en dtail; mais
comment sera-t-elle prise  prsent? c'est ce que je ne puis dire. Des
messagers sont dpchs aux dlgus des autres cits pour apprendre
leurs rsolutions.

J'ai toujours eu ide que a irait  la diable; mais j'aimais 
esprer, et j'espre encore. Mon argent, mon bien, ma personne, enfin
tout ce que je puis aventurer, je l'aventurerai hardiment pour la
libert italienne; c'est ce que j'ai dit, il y a une demi-heure, 
quelques-uns des chefs. J'ai chez moi deux mille cinq cents _scudi_
(plus de cinq cents livres sterling) que je leur ai offerts pour
commencer.


25 fvrier 1821.

Rentr chez moi,--la tte me fait mal,--surabondance de nouvelles, mais
trop accablantes pour tre enregistres. Je n'ai ni lu, ni crit, ni
pens, mais men une vie purement animale pendant toute la journe. Je
veux essayer d'crire une page ou deux avant de me coucher; mais, comme
dit Squire Sullen, j'ai un mal de tte terrible; Scrub, verse-moi un
petit coup. Bu du vin d'Imola et du punch.


CONTINUATION DU JOURNAL[108].


27 fvrier 1821.

J'ai t un jour sans continuer le journal, parce que je ne pouvais
trouver un cahier blanc. Enfin, je rassemble ces souvenirs.

Promen  cheval, etc.,--dn,--crit une stance additionnelle pour le
cinquime chant de _Don Juan_; je l'avais compose dans mon lit ce
matin. Visit l'_amica_[109]. Nous sommes invits  la soire du
_Veglione_ (dimanche prochain), avec la _marchesa_ Clelia Cavalli et la
comtesse Spinelli Rusponi: j'ai promis d'y aller. Hier soir, il y eut
une meute au bal, dont je suis un _socio_. Le vice-lgat a eu
l'insolence imprudente d'introduire trois de ses domestiques en
masque,--sans billets, et en dpit de toutes remontrances. Il s'ensuivit
que les jeunes gens du bal se fchrent et furent sur le point de jeter
le vice-lgat par la fentre. Ses domestiques, voyant la scne, se
retirrent, et lui aprs eux. Sa rvrence _monsignore_ devrait savoir
que nous ne vivons pas dans le tems de la prdominance des prtres sur
le dcorum. Deux minutes de plus, deux pas en avant, et toute la ville
aurait t en armes, et le gouvernement expuls.

[Note 108: Dans un autre cahier. (_Note de Moore_.) ]

[Note 109: L'amie, la matresse. (_Note du Trad._) ]

Tel est l'esprit du jour, et ces gens-l ne paraissent pas s'en
apercevoir. Le fait simplement considr, les jeunes gens avaient
raison, les domestiques ayant toujours t exclus des ftes.

Hier, j'ai crit deux notes sur la controverse de _Bowles et Pope_, et
les ai envoyes  Murray par la poste. La vieille femme que j'assistai
dans la fort (elle a quatre-vingt-quatorze ans) m'a apport deux
bouquets de violettes. _Nam vita gaudet mortua floribus_. Le cadeau m'a
plu beaucoup. Une femme anglaise m'aurait offert une paire de bas de
laine tricots, au moins, dans le mois de fvrier. Les bouquets et les
bas sont d'excellentes choses; mais les premiers sont plus lgans. Le
cadeau, dans cette saison, me rappelle une stance de Gray omise dans son
lgie:

        Ici sont souvent rpandues les violettes printanires,
        Que des mains inconnues font pleuvoir;
        Le rouge-gorge aime  nicher et  gazouiller ici,
        Et la trace lgre d'un petit pas s'imprime sur le sol.

C'est une stance aussi belle qu'aucune autre de son lgie; je m'tonne
qu'il ait eu le courage de l'omettre.

Cette nuit, j'ai horriblement souffert--d'une indigestion, je crois. Je
ne soupe jamais,--c'est--dire, jamais chez moi; mais hier soir, je me
laissai entraner, par le cousin de la comtesse Gamba, et par
l'nergique exemple de son frre,  avaler au souper quantit de moules
bouillies, et  les dlayer sans rpugnance avec du vin d'Imola. Quand
je fus rentr chez moi, dans l'apprhension des consquences, j'avalai
trois ou quatre verres de liqueurs spiritueuses, que les hommes (les
marchands) nomment eau-de-vie, rum ou curaao, mais que les dieux
intituleraient esprit-de-vin color ou sucr. Tout alla bien jusqu' ce
que je me fusse mis au lit; alors je devins un peu enfl, et fus pris
d'un fort vertige. Je sortis du lit, et, faisant dissoudre du
_soda-powder_, j'en bus. Cette boisson me procura un soulagement
momentan. Je rentrai dans le lit; mais je redevins malade et triste. Je
repris encore du _soda-water_. Enfin, je tombai dans un affreux sommeil.
Je m'veillai et fus souffrant tout le jour, jusqu' ce que j'eusse
galop quelques milles. Question:--Est-ce  cause des moules, ou de ce
que je pris pour les corriger, que j'prouvai cette secousse? Je crois 
l'une et l'autre cause. J'observai durant mon indisposition la complte
inertie, inaction et destruction de mes principales facults mentales.
J'essayai de les ranimer,--mais je ne le pus;--et voil ce que c'est que
l'ame! Je croirais qu'elle est marie au corps, si elle ne sympathisait
pas si troitement avec lui. Si elle s'exaltait quand le corps
s'affaisse, et _vice versa_, ce serait un signe que le corps et l'ame
soupirent pour un tat naturel de divorce; mais au contraire corps et
ame semblent aller ensemble comme des chevaux de poste.

Esprons ce qui vaut le mieux;--c'est le grand point.

Durant les deux mois que comprend ce journal, Byron crivit
quelques-unes des lettres de la srie suivante. Le lecteur doit donc
s'attendre  y trouver des dtails relatifs aux mmes vnemens.




LETTRE CCCCIV.

 M. MOORE.


Ravenne, 2 janvier 1821.

En entrant dans notre projet relativement aux Mmoires, vous me faites
grand plaisir. Mais je doute (contre l'opinion de ma chre Mme Mac F***,
que j'ai toujours aime et aimerai toujours,--non-seulement parce que
j'prouvai une relle affection pour elle personnellement, mais encore
parce que c'est elle et environ une douzaine d'autres personnes de son
sexe qui seules me soutinrent dans le grand conflit de 1815),--mais je
doute, dis-je, que les Mmoires puissent paratre ma vie durant, et, en
vrit, je prfrerais qu'ils ne parussent pas; car un homme a toujours
l'air mort aprs que sa vie a t publie, et certes je ne survivrais
pas  la publication de la mienne.

Je ne puis consentir  altrer la premire partie des Mmoires.........
........................................................................

Quant  notre journal projet, je l'appellerai comme il vous plaira:
nous l'appellerons, si vous voulez, La Harpe, ou lui donnerons tout
autre titre.

J'ai exactement les mmes sentimens que vous sur notre art[110]; mais
il s'empare de moi dans des accs de rage qui se renouvellent par
intervalles, comme.....[111]; alors, si je n'cris pour vider mon
esprit, je deviens furieux. Quant  cette rgulire et infatigable
passion d'crire, que vous dcrivez dans votre ami, je ne la comprends
pas du tout. Le besoin d'crire est pour moi un tourment, dont il faut
me dbarrasser; mais jamais un plaisir: au contraire, je regarde la
composition comme une grande fatigue.

[Note 110: Ce passage s'expliquera mieux par un extrait d'une de mes
lettres;  laquelle celle de Lord Byron faisait rponse: Par rapport au
journal, il est assez bizarre que Lord *** et moi ayions compt (il y a
environ une semaine ou deux, avant que je reusse votre lettre) sur
votre assistance pour raliser une entreprise -peu-prs semblable, mais
plus littraire et moins rgulirement soumise  une publication
priodique. Lord ***, comme vous le verrez si son volume d'_Essais_ vous
parvient, a une manire fine, dlicate et adroite d'exprimer de
profondes vrits sur la politique et sur les moeurs; et, quelque plan
que nous adoptions, il sera pour nous un associ utile et actif, vu
qu'il crit avec un plaisir tout--fait inconcevable pour un pauvre
scribe comme moi, qui ai sur mon art les mmes sentimens que ce mari
franais, qui, trouvant un homme occup  faire l'amour  sa femme,
s'cria: _Comment, monsieur! sans y tre oblig?_ Toutefois, en parlant
ainsi, je n'entends parler que de la partie excutive de l'art d'crire;
car, imaginer et esquisser un ouvrage  venir, c'est, je l'avoue, un
plaisir dlicieux. (_Note de Moore_.)]

[Note 111: Suppression pudique de Moore. (_Note du Trad._)]

Je dsire que vous songiez srieusement  notre plan de journal;--car
je suis aussi srieux qu'on peut l'tre, dans ce monde, pour quoi que ce
soit. ..................................................

Je resterai ici jusqu'en mai ou juin, et  moins que la gloire ne
survienne imprvue[112], nous nous rencontrerons peut-tre, en France
ou en Angleterre, dans le courant de l'anne.

Votre, etc.

Je ne puis vous exposer l'tat actuel des circonstances, parce qu'on
ouvre toutes les lettres.

Me placerez-vous dans vos maudits _Champs-lyses_? Est-ce _s_ ou
_es_ pour l'adjectif? Je ne sais rien du franais, vu que je suis tout
Italien. Quoique je lise et comprenne le franais, je n'essaie jamais de
le parler; car je le dteste.

Quant  la seconde partie des Mmoires, retranchez ce qu'il vous plaira
de retrancher.

[Note 112: _Honour comes unlooked for_. Expression de Moore pour
dsigner la mort trouve dans un combat. (_Note du Trad._) ]




LETTRE CCCCV.

 M. MURRAY.


Ravenne, 4 janvier 1821.

Je viens de voir, par le journal de Galignani, qu'on est dans une
grande attente d'une tragdie nouvelle par Barry Cornwall. Parmi ce que
j'ai dj lu de lui, j'ai fort got les _Esquisses Dramatiques_; mais
j'ai trouv que son _Histoire sicilienne_ et son _Marcien Colonne_, en
vers, taient tout--fait gts par je ne sais quelle affectation imite
de Wordsworth, de Moore et de moi-mme,--le tout confondu en une sorte
de chaos. Je crois cet auteur trs-capable de produire une bonne
tragdie, s'il garde un style naturel et ne s'amuse pas  faire des
arlequinades pour l'auditoire. Comme il fut un de mes camarades d'cole
(Barry Cornwall n'est pas son vrai nom), je prends  son succs un
intrt plus qu'ordinaire, et je serai charm d'en tre vite instruit.
Si j'avais su qu'il travaillt en ce genre, j'aurais parl de lui dans
la prface de _Marina Faliero_. Il crera une merveille du monde s'il
fait une belle tragdie; je suis toutefois convaincu qu'il n'y russira
pas en suivant les vieux dramaturges,--qui sont pleins de fautes
grossires, effaces par la beaut du style,--mais en crivant
naturellement et rgulirement, et en composant des tragdies
rgulires,  l'instar des Grecs; mais non par voie d'imitation,--en
suivant seulement les bases de leur mthode, et en les adaptant aux tems
et aux circonstances actuelles,--et, sans contredit, point de choeur.

Vous rirez et direz: Que ne faites-vous ainsi vous-mme? J'ai, comme
vous voyez, tent une bauche dans _Marino Faliero_; mais beaucoup de
gens pensent que mon talent est essentiellement contraire au genre
dramatique, et je ne suis pas du tout certain qu'on n'ait pas raison.
Si _Marino Faliero_ ne tombe pas-- la lecture,--je ferai peut-tre un
nouvel essai (mais non pour le thtre); et comme je pense que l'amour
n'est pas la principale passion pour une tragdie (quoique la plupart
des ntres reposent sur ce sujet), vous ne me trouverez pas crivain
populaire.  moins que l'amour ne soit furieux, criminel et infortun,
il ne doit pas servir pour sujet tragique. Quand il est moelleux et
enivr, il en sert, mais il ne le doit pas: c'est alors pour la galerie
et les secondes loges.

Si vous dsirez avoir une ide de l'essai que je tente, prenez une
traduction d'un quelconque des tragiques grecs. Si je disais l'original,
ce serait de ma part une impudente prsomption; mais les traductions
sont si infrieures aux auteurs originaux, que je pense pouvoir risquer
cette question: ainsi jugez de la simplicit de l'intrigue, etc., et
ne me jugez point d'aprs vos vieux fous d'auteurs dramatiques, car ce
serait boire de l'eau-de-vie pour goter ensuite d'une fontaine. Aprs
tout, nanmoins, je prsume que vous ne prtendez pas que
l'esprit-de-vin soit un plus noble lment qu'une source limpide
bouillonnant au soleil. Et telle est la diffrence que je mets entre les
Grecs et ces nuageux charlatans,--en exceptant toutefois Ben Johnson,
qui tait humaniste et classique. Ou bien prenez une traduction
d'Alfieri, et, prs de ce tragique mis sous forme anglaise, faites
exprience de l'intrt de mes nouveaux essais dans l'ancien genre, puis
dites-moi franchement votre opinion. Mais ne me mesurez pas  l'aune de
vos vieux ou nouveaux tailleurs: Rien de plus ais que de compliquer
les ressorts du drame. Mrs. Centlivre, dans la comdie, a dix fois plus
d'intrigue que Congreve. Mais lui est-elle comparable? et cependant elle
chassa Congreve du thtre.




LETTRE CCCCVI.

 M. MURRAY.


Ravenne, 19 janvier 1821.

Votre lettre du 29 du mois dernier est arrive. Il faut que je vous
require positivement et srieusement de prier M. Harris ou M. Elliston
de laisser _le Doge_ tranquille. Ce n'est pas un drame  jouer; la
reprsentation ne remplira pas leur but, nuira au vtre (qui est la
vente de l'ouvrage); et me fera de la peine. C'est manquer de
courtoisie, et mme d'honntet, que de persister dans cette usurpation
des crits d'un homme.

Je vous ai dj fait passer par le dernier courrier une courte
protestation, adresse au public, contre ce procd; au cas que ces
gens-l persistent, ce que je n'ose point croire, vous la publierez dans
les journaux. Je ne m'en tiendrai pas l, s'ils vont leur train; mais je
ferai un plus long appel sur ce point, et tablirai l'injustice que je
vois dans leur manire d'agir. Il est dur que je doive avoir affaire 
tous les charlatans de la Grande-Bretagne, aux pirates qui me
publieront, et aux acteurs qui me joueront,--tandis qu'il y a des
milliers de braves gens qui ne peuvent trouver ni libraire ni directeur.
...... .................................................................

Le troisime chant de _Don Juan_ est faible; mais, si les deux
premiers et les deux suivans sont tolrables, qu'attendez-vous? surtout
puisque je ne dispute pas avec vous sur ce point, ni comme objet de
critique ni comme objet d'affaires.

D'ailleurs, que dois-je croire? Vous, Douglas Kinnaird, et d'autres,
m'crivez que les deux premiers chants dj publis sont au nombre des
meilleures pices que j'aie crites, et sont rputs comme tels; Augusta
crit qu'ils sont jugs excrables (mot bien amer pour un
auteur:--qu'en dites-vous, Murray?) mme comme composition littraire,
et qu'elle en avait entendu dire tant de mal, qu'elle a rsolu de ne
jamais les lire, et a tenu sa rsolution. Quoiqu'il en soit, je ne puis
retoucher; ce n'est pas mon fort. Si vous publiez les trois nouveaux
chants sans ostentation, ils russiront peut-tre.

Publiez, je vous prie, le Dante et le Pulci (je veux dire la _Prophtie
de Dante_). Je regarde la traduction de Pulci comme ma grande oeuvre. Le
reste des _Imitations d'Horace_ o est-il? Publiez tout en mme tems:
autrement la varit dont vous vous targuez sera moins vidente.

Je suis de mauvaise humeur.--Des obstacles en affaires venus de ces
maudits procureurs, qui s'opposent  un prt avantageux que je devais
faire sur hypothque  un noble personnage, parce que la proprit de
l'emprunteur est en Irlande, m'ont appris comment un homme est trait
pendant son absence. Oh! si je reviens, je ferai marcher droit quelques
hommes qui n'y songent gure;--ou eux ou moi, nous dmnagerons.
......................................................................




LETTRE CCCCIX[113].

 M. MOORE.


Ravenne, 22 janvier 1821.

Rtablissez votre sant, je vous prie. Je ne suis pas content de votre
maladie. Ainsi crivez-moi une ligne pour me dire que vous tes sur
pied, sain et dispos de plus belle. Aujourd'hui j'ai trente-trois ans.

        Dans le chemin de la vie, etc., etc.[114]

Avez-vous entendu dire que la confrrie des _Bronziers_[115] ait
prsent ou veuille prsenter une adresse  Brandenburgh-House sous les
armes, et avec toute la varit et splendeur possible d'un attirail
d'airain?

[Note 113: Les lettres 407 et 408, adresses  M. Murray, ont t
supprimes; elles ne parlent que des moyens d'empcher la mise en scne
de _Marino Faliero_. (_Note du Trad._) ]

[Note 114: Dj cit dans le _Journal_. (_Note de Moore_.) ]

[Note 115: Nous traduisons ainsi en un seul mot _braziers_, ouvrier
en bronze, de _brass_, bronze. (_Note du Trad._) ]

        Les bronziers, ce semble, se disposent  voter
        Une adresse, et  la prsenter tout revtus de bronze;
        Pompe superflue!--car, prs de lord Harry,
        Ils trouveront o ils veulent aller, plus de bronze qu'ils n'en
                  porteront.

Il y a une ode pour vous, n'est-ce pas?--digne

        De ****, grand pote _mtaphysiqueur_,
        Homme d'un vaste mrite, quoique peu de gens s'en doutent,
        Si je l'ai lu (comme je vous l'ai dit  Mestri[116]);
        J'en suis pour beaucoup redevable  ma passion pour la ptisserie.

[Note 116: Pour rimer avec _pastry_, ptisserie.]

Mestri et Fusina sont les passages ordinaires par o on va  Venise;
mais ce fut de Fusina que vous et moi nous nous embarqumes, quoique la
misrable ncessit de rimer m'ait fait mettre Mestri dans le voyage.

Ainsi, un livre vous a t ddi? J'en suis charm, et je serais
trs-heureux de voir le volume.

Je suis au comble de l'embarras  propos d'une mienne tragdie qui
n'est bonne que pour le cabinet d***; et que les directeurs, s'arrogeant
un droit absolu sur toute posie une fois publie, sont dtermins 
faire reprsenter, avec ou sans mon agrment, peu leur importe, et, je
prsume, avec les changemens que M. Dibdin fera pour leur usage. J'ai
crit  Murray,  lord Chamberlain, et  d'autres, pour qu'ils
interviennent dans cette affaire et me prservent d'une telle exposition
publique. Je ne veux ni les impertinens sifflets, ni les
applaudissemens insolens d'un auditoire de thtre. Je n'cris que pour
le lecteur, et ne me soucie que de l'approbation silencieuse de ceux qui
ferment un livre de bonne humeur, et avec une paisible satisfaction.

Or, si vous voulez crire aussi  notre ami Perry, pour le prier
d'employer sa mdiation auprs d'Harris et d'Elliston, afin d'empcher
l'excution de ce projet, vous m'obligerez beaucoup. La pice n'est pas
du tout propre au thtre, comme un simple coup-d'oeil le leur montrera,
ou le leur a, j'espre, dj montr; et, y ft-elle jamais propre, je
n'aurai jamais, la volont d'avoir rien  faire avec les thtres.

Je me hte de me dire votre, etc.




LETTRE CCCCX.

 M. MURRAY.


Ravenne, 27 janvier 1821.

Je diffre d'avis avec vous sur le compte de la _Prophtie de Dante_,
que je crois devoir tre publie avec la tragdie. Mais faites ce qu'il
vous plat; vous tes ncessairement le meilleur juge des finesses de
votre mtier. Je suis d'accord avec vous sur le titre. Le drame peut
tre bon ou mauvais, mais je me flatte que c'est un tableau original,
d'un genre de passion si naturel  mon esprit, que je suis convaincu que
j'aurais agi prcisment comme le doge, sous l'influence des mmes
provocations.

Je suis charm de l'approbation de Foscolo.

Excusez-moi si je me hte. Je crois vous avoir dit que:--je ne sais
plus ce que c'tait: mais peu importe.

Merci pour vos complimens du premier jour de l'an. J'espre que cette
anne sera plus agrable que la dernire. Je ne parle que par rapport 
l'Angleterre, o j'ai eu, en ce qui me concerne, toute espce de
dsappointement;--j'ai perdu un procs important,--et les procureurs de
lady Byron me refusent de consentir  un prt avantageux que je voulais
faire de mon propre bien  lord Blessington, etc., etc., etc., comme
pour clore convenablement les quatre saisons. Ces contrarits, et cent
autres pareilles, ont rendu cette anne un tissu d'affaires pnibles
pour moi en Angleterre. Heureusement, les choses ont ici une tournure un
peu plus agrable pour moi; autrement j'aurais us de l'anneau
d'Annibal[117].

Remerciez, je vous prie, Gifford de toutes ses bonts. L'hiver est ici
aussi froid que les latitudes polaires de Parry[118]. Il faut que
j'aille galoper dans la fort; mes chevaux attendent. Votre sincre,
etc.

[Note 117: On sait qu'Annibal mit fin  ses jours en avalant un
poison cach dans son anneau.]

[Note 118: Clbre marin anglais, qui, en cherchant un passage dans
l'Ocan arctique, s'est approch du ple plus prs qu'aucun des
navigateurs qui l'ont prcd. (_Notes du Trad._)]




LETTRE CCCCXI.

 M. MURRAY.


Ravenne, 2 fvrier 1821.

Votre lettre d'excuse est arrive. J'accueille la lettre, mais je
n'admets pas les excuses, si ce n'est par courtoisie; ainsi, lorsqu'un
homme vous marche sur les orteils et vous demande pardon, on lui accorde
ce pardon, mais la phalange ne vous fait pas moins mal, surtout s'il y
existe un cor.

Dans le dernier discours du doge, il y a la phrase suivante (voici, du
moins, comme ma mmoire me la donne):

        Et toi qui fais et dfais les soleils;

Il faut la changer en celle-ci:

        Et toi qui allumes et teins les soleils,

c'est--dire, si le vers coule galement bien, et si M. Gifford croit
l'expression meilleure. Ayez, je vous prie, la bont d'y faire
attention. Vous tes tout--fait devenu un ministre d'tat. Songez s'il
n'est pas possible qu'un jour vous soyez jet  bas. *** ne sera pas
toujours tory, quoique Johnson dise que le premier whig fut le diable
lui-mme.

Vous avez, par la correspondance de M. Galignani, appris un secret (un
peu tard,  la vrit); savoir qu'un Anglais peut exclusivement disposer
de ses droits d'auteur en France,--fait de quelque importance au cas
qu'un crivain obtienne une grande popularit. Or, je veux bien vous
dire ce qu'il faut que vous fassiez, et ne point prendre d'avantage sur
vous, quoique vous ayez t assez mchant pour rester trois mois sans
accuser rception de ma lettre. Offrez  Galignani l'achat du droit de
proprit en France; s'il refuse, dsignez tel libraire qu'il vous
plaira, et je vous signerai tel contrat qu'il vous plaira aussi, et il
ne vous en cotera pas un sou de mon ct.

Songez que je ne veux point me mler de cette affaire, sinon pour vous
assurer la proprit de mes oeuvres. Je n'aurai jamais de march qu'avec
les libraires anglais, et je ne dsire aucun honoraire hors de ma
patrie.

Or, cela est candide et sincre, et un peu plus beau que votre silence
matois, pour voir ce qu'il en adviendrait. Vous tes un excellent homme,
_mio caro Moray_, mais il y a encore en vous, par-ci par-l, un peu de
levain de Fleet-Street,--une miette de vieux pain. Vous n'avez pas le
droit d'agir envers moi en homme souponneux; car je ne vous en ai donn
aucune raison. Je serai toujours franc avec vous........................
........................................................................

Je ne dirai plus rien  prsent, sinon que je suis,

Votre, etc.

_P. S._ Si vous vous aventurez, comme vous le dites,  Ravenne cette
anne, je remplirai les devoirs de l'hospitalit tant que vous y vivrez,
et vous enterrerai bel et bien (pas en terre sainte, nanmoins), si vous
tes tu par la balle ou par le glaive; ce qui devient frquent depuis
peu parmi les indignes. Mais peut-tre votre visite sera prvenue; je
viendrai probablement dans votre pays; et dans ce cas, crivez  milady
le duplicata de l'ptre que le roi de France adressa au prince Jean.




LETTRE CCCCXII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 16 fvrier 1821.

Au mois de mars arrivera de Barcelonne _signor Curioni_, engag pour
l'Opra. C'est une de mes connaissances, un jeune homme de manires
distingues, et fameux dans sa profession. Je requiers en sa faveur
votre bienveillance personnelle et votre patronage. Introduisez-le, je
vous prie, chez tous les gens de thtre, diteurs de journaux, et
autres, qui pourront lui rendre, dans l'exercice de sa profession, des
services publics et particuliers.

Le cinquime chant de _Don Juan_ est si loin d'tre le dernier, que
c'est  peine si le pome commence. Je veux faire faire  _Don Juan_ le
tour de l'Europe, avec un mlange convenable de siges, de batailles et
d'aventures, et le faire finir, comme Anacharsis Clootz, dans la
rvolution franaise. Je ne sais combien de chants ce plan exigera, ni
si je l'achverai (mme hormis le cas de mort prmature); mais enfin
telle a t ma premire ide. J'ai song  faire de Don Juan un
_cavaliere servente_ en Italie, la cause d'un divorce en Angleterre, et
un homme sentimental  figure de Werther en Allemagne, afin de mettre
au jour les diffrens ridicules de la socit dans chacun de ces pays,
et de montrer mon hros graduellement gt et blas au fur et  mesure
qu'il vieillira, comme c'est naturel. Mais je n'ai pas dfinitivement
arrt si je le ferai finir en enfer ou par un malheureux mariage, car
je ne sais lequel est le pire; la tradition espagnole dit l'enfer; mais
il est probable que ce n'est qu'une allgorie de l'autre tat. Vous tes
maintenant en possession de mes ides sur le sujet.

Vous dites que le _Doge_ ne sera pas populaire; ai-je crit jamais pour
la popularit? Je vous dfie de me montrer un de mes ouvrages (except
un conte ou deux), de style ou mine populaire. Il me parat qu'il y a
place pour un diffrent genre de drame, qui ne soit ni une imitation
servile du drame ancien, genre erron et grossier, ni trop franais non
plus, comme ceux qui succdrent aux crivains du vieux tems. Il me
parat qu'un bon style anglais et une observation plus svre des rgles
pourraient produire une combinaison qui ne dshonort pas notre
littrature. J'ai essay, de plus,  faire une pice sans amour; et il
n'y a non plus ni anneaux, ni mprises, ni surprises, ni sclrats
enrags, ni mlodrame enfin. Tout cela l'empchera d'tre populaire,
mais ne me persuadera pas qu'elle soit par consquent mauvaise. Toutes
les fautes y natront plutt de l'imperfection dans l'excution et la
conduite que de la conception, qui est simple et svre...............
......................................................................

Dans la lettre sur Bowles (que je vous ai envoye par le courrier de
mardi), aprs ces mots on a fait plusieurs tentatives. (en parlant de
la rimpression des _Potes anglais et Rviseurs cossais_), ajoutez:
en Irlande; car je crois que les pirates anglais n'ont commenc leurs
tentatives qu'aprs que j'eus quitt l'Angleterre pour la seconde fois.
Veillez-y je vous prie. Faites-moi savoir ce que vous et votre synode
pensez sur la controverse Bowles.......................................

Comment George Bankes a-t-il t amen  citer les _Potes anglais_
dans la chambre des communes? Tout le monde me jette ce pome  la tte.

Quant aux nouvelles politiques, les Barbares marchent sur Naples, et
s'ils perdent une seule bataille, toute l'Italie sera en insurrection.
Ce sera comme la rvolution espagnole.

Vous parlez des lettres ouvertes. Certainement, les lettres sont
ouvertes, et c'est la raison pour laquelle je traite toujours les
Autrichiens de vils gredins. Il n'y a pas un Italien qui les abhorre
plus que je ne fais: et tout ce que je pourrais faire pour dlivrer
l'Italie et la terre de leur infme oppression, je le ferais _con
amore_.

Votre, etc.




LETTRE CCCCXIII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 21 fvrier 1821.

 la page 44e du premier volume des _Voyages de Turner_ (que vous
m'avez dernirement envoys), il est dit que Lord Byron, en tablissant
avec tant de confiance la possibilit de traverser  la nage le dtroit
des Dardanelles, semble avoir oubli que Landre le traversait dans l'un
et l'autre sens, tour--tour suivant et contre la direction du courant;
tandis que lui (Lord Byron) n'a accompli que la partie la plus aise de
la tche, en nageant suivant le courant d'Europe en Asie. Je n'ai pas,
sans aucun doute, oubli ce que sait le premier colier venu,
c'est--dire que Landre traversait le dtroit dans la nuit, et revenait
le matin. Mon but a t de dmontrer que l'Hellespont pouvait tre
travers  la nage, et c'est  quoi M. Ekenhead et moi nous avons
russi, l'un en une heure et dix minutes, l'autre en une heure et cinq
minutes. Le courant ne nous tait pas favorable; au contraire, la grande
difficult fut d'y rsister; car, loin de nous aider  gagner le rivage
asiatique, il nous emportait droit dans l'archipel. Ni M. Ekenhead, ni
moi, ni, j'oserai ajouter, personne  bord de la frgate,  commencer
par le capitaine Bathurst, n'avait la moindre notion de cette diffrence
de courant que M. Turner signale du ct de l'Asie. Je n'en ai jamais
entendu parler; autrement, j'aurais fait le trajet dans le sens
contraire. Le seul motif qui dcida le lieutenant Ekenhead, ainsi que
moi-mme,  partir du rivage d'Europe, fut que le petit cap au-dessus de
Sestos tait un lieu plus prominent, et que la frgate qui tait 
l'ancre au-dessous du fort asiatique, formait un meilleur point de vue
pour diriger notre nage; et, dans le fait, nous abordmes juste
au-dessous.

M. Turner dit: Tout ce qu'on jette dans le courant, sur cette partie
de la rive europenne, arrive ncessairement  la cte asiatique. Cette
assertion est si loin d'tre vraie, que l'objet abandonn au courant
arrive ncessairement dans l'archipel, quoiqu'un vent violent, soufflant
dans la direction de l'Asie, ait pu quelquefois produire l'effet
contraire.

M. Turner essaya la traverse en partant de la rive asiatique, et ne
russit pas: Aprs vingt-cinq minutes, pendant lesquelles il n'avana
pas de cent _yards_[119], il renona  l'entreprise par puisement.
Cela est fort possible, et aurait pu lui arriver tout aussi bien sur la
rive europenne. Il aurait d commencer son trajet une couple de milles
plus haut, et il aurait pu alors arriver  terre sous le fort europen.
J'ai particulirement remarqu (et M. Hobhouse l'a remarqu aussi) que
nous fmes obligs d'allonger la traverse relle du dtroit, qui n'a
qu'un mille de largeur, jusqu' trois ou quatre milles, vu la force du
courant. Je puis assurer  M. Turner que son succs m'aurait fait un
grand plaisir, puisqu'il aurait fortifi d'un exemple de plus la
probabilit de l'histoire de Landre. Mais il n'est pas trs-convenable
 lui d'infrer que, parce qu'il a chou, Landre n'a pu russir. Il y
a toujours quatre exemples du fait; un Napolitain, un jeune juif, M.
Ekenhead et moi; et l'authenticit des deux derniers exemples se fonde
sur le tmoignage oculaire de quelques centaines de marins anglais.

[Note 119: _Yard_, mesure anglaise, qui est la moiti du _fathom_ ou
toise, et qui quivaut  trois pieds. (_Note du Trad._)]

Quant  la diffrence du courant, je n'en ai aperu aucune; la
direction n'en est favorable au nageur ni d'un ct ni de l'autre, mais
on peut en luder l'effet en entrant dans la mer  une distance
considrable au-dessus du point oppos de la cte o le nageur veut
aborder, et en rsistant continuellement; le courant est fort, mais,
moyennant un bon calcul, vous pouvez arriver  terre. Mon exprience et
celle des autres me forcent de dclarer le trajet de Landre possible et
praticable. Tout homme jeune, et dou de quelque habilet dans la
natation, peut russir en partant n'importe de quel ct. Je restai
trois heures  traverser le Tage  la nage, ce qui est beaucoup plus
hasardeux, puisque le trajet est de deux heures plus long que celui de
l'Hellespont. Je mentionnerai encore un exemple de ce qu'il est possible
de faire en nageant. En 1818, le chevalier Mengaldo, gentilhomme de
Bassano, bon nageur, dsira nager avec mon ami M. Alexandre Scott et
avec moi. Comme il paraissait attacher  cette partie le plus vif
intrt, nous ne le refusmes pas. Nous partmes tous trois de l'le du
Lido pour gagner Venise.  l'entre du Grand Canal, Scott et moi nous
tions trs en avant, et nous n'apercevions plus notre ami tranger, ce
qui, toutefois, tait de peu de consquence, puisqu'il y avait une
gondole pour garder ses habits et le prendre au sortir de l'eau.--Scott
nagea jusqu'au-del du Rialto, o il aborda, moins par la fatigue qu'
cause du froid; car il avait t quatre heures dans l'eau, sans se
reposer ou s'arrter, si ce n'est en se laissant aller sur le
dos--(c'tait la condition expresse de notre partie). Je continuai ma
course jusqu' Santa-Chiara, et parcourus ainsi la totalit du Grand
Canal (outre la distance du Lido), et j'abordai l o la lagune se
rouvre pour le passage de Fusina. J'avais t dans l'eau, montre en
main, sans aide ni repos, sans jamais toucher ni sol ni barque, quatre
heures et vingt minutes. M. le consul-gnral Hoppner fut tmoin de
cette partie, et plusieurs autres personnes en ont connaissance. M.
Turner peut aisment vrifier le fait, s'il y ajoute quelque importance,
en s'en informant auprs de M. Hoppner. Nous ne pourrions assigner
exactement la distance parcourue, qui toutefois, dut tre considrable.

Je ne mis  traverser l'Hellespont qu'une heure et dix minutes. Je
suis maintenant plus vieux de dix ans d'ge, et de vingt ans de
constitution que lorsque je traversai le dtroit des Dardanelles; et
pourtant il y a deux ans, je fus capable de nager pendant quatre heures
et vingt minutes; et je suis sr que j'aurais pu continuer encore deux
heures, quoique j'eusse une paire de caleons, accoutrement qui n'est
nullement favorable  ce genre d'exercice. Mes deux compagnons furent
aussi quatre heures dans l'eau. Mengaldo pouvait avoir environ trente
ans; Scott, environ vingt-six.

Avec ces expriences de natation, faites par moi ou par d'autres,
non-seulement sur le lieu, mais ailleurs encore, pourquoi douterais-je
que l'exploit de Landre ne ft point parfaitement praticable? Puisque
trois individus ont parcouru une distance plus grande que la largeur de
l'Hellespont, pourquoi lui, Landre, n'aurait-il pu franchir ce dtroit?
Mais M. Turner a chou; et, cherchant une raison plausible de son
chec, il rejette la faute sur la rive asiatique du dtroit. Il a essay
de nager tout en travers, au lieu de partir de plus haut pour gagner un
avantage; il aurait pu tout aussi bien essayer de voler par-dessus le
mont Athos.

Qu'un jeune Grec des tems hroques, pris d'amour, et dou de membres
vigoureux, ait pu russir dans un pareil trajet, je ne m'en tonne ni
n'en doute. A-t-il tent ou non ce trajet? c'est une autre question; car
il aurait pu avoir une petite barque qui lui et pargn cette peine.

Je suis votre sincre, etc.

BYRON.

_P. S._ M. Turner dit que la traverse d'Europe en Asie est la partie
la plus aise de la tche. Je doute que Landre ft de cet avis; car
c'tait le retour: toutefois, il y avait plusieurs heures d'intervalle
entre les deux traverses. L'argument de M. Turner que plus haut ou
plus bas, le dtroit s'largit si considrablement, qu'il y aurait eu
peu d'avantage  s'carter, n'est bon que pour de mdiocres nageurs; un
homme de quelque habilet et de quelque exprience dans la natation,
aura toujours moins gard  la longueur du trajet qu' la force du
courant. Si Ekenhead et moi eussions song  traverser dans le point le
plus troit, au lieu de remonter jusqu'au cap, nous aurions t
entrans  Tndos. Toutefois le dtroit ne s'largit pas
excessivement, mme au-dessus ou au-dessous des forts. Comme la frgate
stationna quelque tems dans les Dardanelles, en attendant le firman, je
me baignai souvent dans le dtroit aprs notre traverse, et
gnralement sur la cte asiatique, sans apercevoir cette plus grande
force dans le courant par laquelle le voyageur diplomatique excuse son
chec. Notre amusement, dans la petite baie qui s'ouvre immdiatement
au-dessous du fort asiatique, tait de plonger pour attraper les tortues
de terre, que nous jetions exprs dans l'eau, et qui, en vritables
amphibies, se tranaient au fond de la mer; cela ne prouve pas une plus
grande violence dans le courant que sur la rive europenne. Quant  la
modeste insinuation que nous choismes cette dernire rive comme plus
facile, j'en appelle  la dcision de M. Hobhouse et au capitaine
Bathurst (le pauvre Ekenhead tant mort). Si nous avions t instruits
de cette prtendue diffrence du courant, nous en aurions du moins tent
l'preuve, et nous n'tions pas gens  renoncer aprs les vingt-cinq
minutes de l'exprience de M. Turner. Le secret de tout ceci est que M.
Turner a chou et que nous avons russi; il est par consquent
dsappoint, et parat dispos  rabaisser le peu de mrite qu'il peut y
avoir dans notre succs. Pourquoi n'essaya-t-il pas du ct de l'Europe?
S'il y avait russi, aprs avoir chou du ct de l'Asie, son excuse
aurait t meilleure. M. Turner peut trouver tels dfauts qu'il lui
plaira dans ma posie ou ma politique; mais je lui recommande de
renoncer aux rflexions aquatiques, jusqu' ce qu'il soit capable de
nager vingt-cinq minutes sans tre puis, quoi qu'il soit, je pense,
le premier tory des tems modernes qui ait jamais nag contre le courant
durant une demi-heure.




LETTRE CCCCXIV.

 M. MOORE.


Ravenne, 22 fvrier 1821.

Comme je souhaite que l'ame de feu Antoine Galignani repose en paix
(vous aurez sans doute lu sa mort, publie par lui-mme dans son
journal), vous tes particulirement invit  informer ses enfans et
hritiers que je n'ai reu qu'un numro de leur _Literary Gazette_, 
laquelle je me suis abonn il y a plus de dix mois,--malgr les
frquentes rclamations que je leur ai crites. S'ils n'ont aucun gard
pour moi, simple abonn, ils doivent en avoir pour leur parent dfunt,
qui indubitablement n'est pas bien trait dans sa prsente demeure pour
ce manque total d'attention: sinon, il me faut la restitution de mes
francs. J'ai pay par l'entremise du libraire vnitien Missiaglia. Vous
pouvez aussi faire entendre  ces gens-l que lorsqu'un honnte homme
crit une lettre, il est d'usage de lui adresser une rponse.

Nous sommes ici  la guerre, et  deux jours de distance du thtre des
hostilits, dont nous attendons la nouvelle de moment en moment. Nous
allons voir si nos amis italiens sont bons  autre chose qu' faire feu
de derrire une encoignure, comme le fusil d'un Irlandais. Excusez-moi
si je me hte de finir,--j'cris tandis qu'on m'attache mes perons. Mes
chevaux sont  la porte, et un comte italien m'attend pour m'accompagner
dans ma promenade questre.

Votre, etc.

Dites-moi, je vous prie, si, parmi toutes mes lettres, vous en avez
reu une qui dtaille la mort de notre commandant. Il a t tu prs de
ma porte, et a expir dans ma maison.




LETTRE CCCCXV.

 M. MURRAY.


Ravenne, 2 mars 1821.

Vous avez ci-joint le commencement d'une lettre que j'crivais  Perry,
mais que j'ai interrompue dans l'espoir que vous auriez le pouvoir
d'empcher les thtres de me reprsenter. Vous ne devez certainement
pas l'envoyer  son adresse; mais elle vous expliquera mes sentimens 
ce sujet. Vous me dites: Il n'y a rien  craindre; laissez-les faire ce
qu'il leur plat, c'est--dire que vous me verriez _damn_ avec la plus
parfaite tranquillit. Vous tes un gentil garon.




 M. Perry


Ravenne, 22 janvier 1821.

MONSIEUR,

J'ai reu une trange nouvelle, qui ne peut tre plus dsagrable 
votre public qu'elle ne l'est  moi-mme. Des lettres particulires et
les gazettes me font l'honneur de dire que c'est l'intention de quelques
directeurs de Londres de mettre en scne le pome de _Marino Faliero_,
etc., qui n'a jamais t destin  cette exposition publique, et qui,
j'espre, ne la subira jamais. Il n'y est certainement pas propre. Je
n'ai jamais crit que pour le lecteur solitaire, et ne demande d'autres
applaudissemens qu'une approbation silencieuse. Puisque le dessein de
m'amener de force, comme un gladiateur, sur l'arne thtrale est une
violation de toutes les convenances littraires, je compte que la partie
impartiale de la presse se rangera entre moi et cette monstrueuse
violation de mes droits; car je rclame comme auteur le droit d'empcher
que mes crits ne soient convertis en pices de thtre. Je respecte
trop le public pour que cela se fasse de mon gr. Si j'avais recherch
sa faveur, c'et t par une pantomime.

J'ai dit que je n'cris que pour le lecteur: je ne puis consentir 
aucun autre genre de publicit, ou  l'abus de la publication de mes
ouvrages dans l'intrt des histrions. Les applaudissemens d'un
auditoire ne me causeraient point de plaisir; et pourtant, son
improbation pourrait me causer de la peine: les chances ne sont donc pas
gales. Vous me direz peut-tre: Comment est-ce possible? Si
l'improbation de l'auditoire vous cause de la peine, l'approbation ne
pourrait pas vous faire plaisir? Point du tout: la ruade d'un ne ou la
piqre d'une gupe peut tre pnible pour ceux qui ne trouveraient rien
d'agrable  entendre l'un braire et l'autre bourdonner.

La comparaison peut sembler impolie; mais je n'en ai pas d'autre sous
la main, et elle se prsente naturellement.




LETTRE CCCCXVI.

 M. MURRAY.


Ravenne, _Marzo_ 1821.

CHER MORAY[120],

Dans mon paquet du 12 courant, dernire feuille--et dernire
page,--retranchez la phrase qui dfinit ou prtend dfinir ce que c'est
que la qualit de _gentleman_, et quels gens doivent tre ainsi
qualifis. Je vous dis de retrancher la phrase entire, parce qu'elle ne
vient pas plus  propos que la cosmogonie ou cration du monde dans le
_Vicaire de Wakefield_.

[Note 120: crit ainsi par Lord Byron, suivant l'orthographe
italienne.]

Dans la phrase plus haut, presque au commencement de la mme page,
aprs les mots: Il existe toujours ou peut toujours exister une
aristocratie de potes, ajoutez et intercalez les paroles suivantes:
Je ne prtends pas que ces potes crivent en gens de qualit ou
affectent l'_euphuisme_[121]: mais il y a une noblesse de pense et
d'expression que l'on trouve dans Shakspeare, Pope et Burns comme dans
Dante, Alfieri, etc. Ou, si vous aimez mieux, peut-tre aurez-vous
raison de retrancher la totalit de la digression finale sur les potes
vulgaires, et de ne rien publier au-del de la phrase o je dclare
prfrer l'_Homre_ de Pope  celui de Cowper, et o je cite le docteur
Clarke en faveur de l'exactitude de la traduction du premier.

[Note 121: _Euphuisme_ est un mot intraduisible, adopt en
Angleterre pour dsigner le langage manir des personnes qui affectent
de ne rien dire simplement; je ne sais s'il serait convenablement rendu
par _style prcieux_. (_Notes du Trad._) ]

Sur tous ces points, prenez une opinion arrte; prenez l'avis sens
(ou insens) de vos savans visiteurs, et agissez en consquence. Je suis
fort traitable--en prose.

Je ne sais si j'ai dcid la question pour Pope; mais je suis sr
d'avoir mis un grand zle  la soutenir. Si l'on en vient aux preuves,
nous battrons les vauriens. Je montrerai plus d'images dans vingt vers
de Pope que dans un passage quelconque de longueur gale, tir de tout
autre pote anglais,--et cela dans les endroits o l'on s'y attend le
moins; par exemple, dans ses vers sur _Sporus_.--Lisez-les, et notez-en
les images sparment et arithmtiquement[122]
..........................................................................

[Note 122: Nous avons d supprimer la liste des expressions figures
que Lord Byron note une  une; car la plupart de ces expressions,
traduites littralement, seraient bizarres, et traduites par des
quivalens, ne rpondraient plus au but de l'auteur.]

Or, y a-t-il dans tout ce passage un vers qui ne soit pourvu de l'image
la plus propre  remplir le but du pote? Faites attention  la
varit,-- la posie de ce passage,-- l'imagination qui y brille; 
peine y a-t-il un vers qui ne puisse tre peint, et qui ne soit lui-mme
une peinture! Mais ce n'est rien en comparaison des plus beaux passages
de l'_Essai sur l'Homme_, et de plusieurs autres pomes srieux ou
comiques. Il n'y eut jamais au monde critique plus injuste que celle de
ces marauds contre Pope.

Demandez  M. Gifford si, dans le cinquime acte du _Doge_, aprs la
phrase du _voile_, vous ne pouvez pas intercaler les vers suivans dans
la rponse de Marino Faliero?

        Ainsi soit fait. Mais ce sera en vain:
        Le voile noir qui couvre ce nom fltri,
        Et qui cache ou semble cacher ce visage,
        Attirera plus de regards que les mille portraits
        Qui montrent alentour dans leurs splendides ornemens
        Ces hommes--vos mandataires esclaves--et les tyrans du peuple[123].

[Note 123: Ces vers n'ont jamais t insrs dans la
tragdie,--peut-tre par la difficult mme de l'intercalation. (_Note
de Moore_.) ]

Votre vritable, etc.

_P. S._ Je ne dis ici qu'un mot des affaires publiques: vous entendrez
bientt parler d'un soulvement gnral en Italie. Il n'y eut jamais de
mesure plus folle que l'expdition contre Naples.

Je veux proposer  Holmes, le miniaturiste, de venir me trouver ce
printems. Je le rembourserai de tous ses frais de voyage, en sus du prix
de son talent. Je veux lui faire peindre ma fille (qui est  prsent
dans un couvent), la comtesse Guiccioli, et la tte d'une jeune paysanne
qui pourrait tre une tude de Raphal. C'est une vraie physionomie de
paysanne, mais de paysanne italienne, et tout--fait dans le style de la
Fornarina de Raphal. Cette fille a une taille haute, mais peut-tre un
peu trop grosse et nullement digne d'tre compare  sa figure, qui est
rellement superbe. Elle n'a pas encore dix-sept ans, et je suis curieux
d'avoir son-visage avant qu'il ne prisse. Me Guiccioli est aussi fort
belle, mais dans un genre tout diffrent;--elle est blonde et
blanche,--ce qui est rare en Italie; ce n'est pourtant pas une blonde
anglaise; mais c'est plutt une blonde de Sude ou de Norwge. Ses
formes, surtout dans le buste, sont extraordinairement belles. Il me
faut Holmes; j'aime ce peintre, parce qu'il saisit parfaitement les
ressemblances. Nous sommes ici en tat de guerre; mais un voyageur
solitaire, avec un petit bagage et sans aucun rapport avec la politique,
n'a rien  craindre. Embarquez-le donc dans la diligence. Veuillez ne
pas oublier.




LETTRE CCCCXVII.

 M. HOPPNER.


Ravenne, 3 avril 1821.

Mille remercmens pour la traduction. Je vous ai envoy quelques
livres, sans savoir si vous les aviez dj lus ou non;--en tout cas,
vous n'avez pas besoin de les renvoyer. Je vous envoie ci-joint une
lettre de Pise. Je ne me suis jamais pargn ni peine ni dpense pour le
soin de ma fille, et comme elle avait maintenant quatre ans accomplis et
qu'elle devait tre tout--fait hors de la surveillance des
domestiques,--et comme, d'autre part, un homme qui sans femme est seul 
la tte de sa maison, ne peut donner une grande attention  une
ducation,--je n'ai eu d'autre ressource que de placer l'enfant pour
quelque tems (moyennant une forte pension) dans le couvent de
Bagna-Cavalli ( une distance de douze milles), endroit o l'air est
bon, et o elle fera du moins quelques progrs dans son instruction, et
recevra des principes de morale et de religion. J'avais encore une autre
raison.--Les affaires taient et sont encore ici dans un tat que je
n'ai aucune raison de regarder comme trs-rassurant sous le point de vue
de ma sret personnelle, et j'ai pens qu'il vaudrait mieux que
l'enfant ft loign de toute chance prilleuse, pour le moment prsent.

Il est galement  propos d'ajouter que je n'ai jamais eu ni n'ai
encore l'intention de donner  un enfant naturel une ducation anglaise,
parce qu'avec le dsavantage de sa naissance, son tablissement  venir
serait deux fois plus difficile.  l'tranger, avec une ducation
conforme aux usages du pays, et avec une part de cinq ou six mille
livres sterling, ma fille pourra se marier fort honorablement. En
Angleterre une pareille dot donnerait  peine de quoi vivre, tandis
qu'ailleurs c'est une fortune. C'est d'ailleurs mon dsir qu'Allgra
soit catholique romaine, c'est l la religion que je tiens pour la
meilleure, comme elle est sans contredit la plus ancienne des diverses
branches du christianisme. J'ai expos mes ides quant  l'endroit o
ma fille est  prsent, c'est le meilleur que j'aie pu trouver pour le
moment, mais je n'ai point de prvention en sa faveur.

Je ne parle pas de politique, parce que c'est un sujet dsesprant,
tant que ces faquins auront la facult de menacer l'indpendance des
tats.

Croyez-moi votre ami pour jamais, et de coeur.

_P. S._ On annonce ici un changement en France; mais la vrit n'est
pas encore connue.

_P. S._ Mes respects  Mrs. Hoppner. J'ai la meilleure opinion des
femmes de son pays, et  l'poque de la vie o je suis (j'ai eu
trente-trois ans le 22 janvier 1821), c'est--dire, aprs la vie que
j'ai mene, une _bonne_ opinion est la seule opinion raisonnable qu'un
homme doive avoir sur tout le sexe:--jusqu' trente ans, plus un homme
peut penser mal des femmes en gnral, mieux vaut pour lui; plus tard,
c'est une chose sans aucune importance pour elles ou pour lui, qu'il ait
telle ou telle opinion,--son tems est pass, ou du moins doit l'tre.

Vous voyez comme je suis devenu sage.




LETTRE CCCCXVIII.

 M. MURRAY.


21 avril 1821.

Je vous envoie ci-joint une autre lettre sur Bowles, mais je vous
avertis par avance qu'elle n'est pas comme la premire, et que je ne
sais pas ce qu'il en faut publier, si mme il n'est pas mieux de n'en
rien publier du tout. Vous pouvez sur ce point consulter M. Gifford, et
rflchir deux fois avant de faire la publication.

Tout  vous sincrement.

B.

_P. S._ Vous pouvez porter ma souscription pour la veuve de M. Scott,
etc.,  trente livres sterling, au lieu des dix dj convenues, mais
n'crivez pas mon nom: mettez seulement N. N. La raison est que, comme
j'ai parl de M. Scott dans le pamphlet ci-joint, je paratrais
indlicat. Je voulais donner davantage, mais mes dsappointemens de
l'anne dernire dans l'affaire Rochdale, et dans le transfert des
fonds, me rendent plus conome pour l'anne actuelle.




LETTRE CCCCXIX.

 M. SHELLEY.


Ravenne, 26 avril 1821.

L'enfant continue  bien aller, et les rapports sont rguliers et
favorables; il m'est agrable que ni vous ni Mrs. Shelley ne
dsapprouviez la mesure que j'ai prise, et qui d'ailleurs n'est que
temporaire.

Je suis trs-pein d'entendre ce que vous me dites de Keats,--est-ce
effectivement vrai? je ne croyais pas que la critique et t si
meurtrire. Quoique je diffre essentiellement de vous dans
l'estimation de ses ouvrages, j'abhorre  tel point tout mal inutile,
que j'aimerais mieux qu'il et t plac au plus haut pic du Parnasse
que d'avoir  dplorer une telle mort. Pauvre diable! et pourtant, avec
un amour-propre si drgl, il n'aurait probablement pas t heureux.
J'ai lu l'examen de _l'Endymion_ dans la _Quarterly_. La critique tait
svre, mais certainement pas autant que beaucoup d'articles de cette
Revue et d'autres journaux sur tels et tels auteurs.

Je me rappelle l'effet que produisit sur moi la _Revue d'dimbourg_,
lors de mon premier pome: c'tait colre, rsistance et dsir de
vengeance,--mais non pas dcouragement et dsespoir. J'accorde que ce ne
sont pas l d'aimables sentimens, mais dans ce monde d'intrigues et de
dbats, et surtout dans la carrire de la littrature, un homme doit
calculer ses moyens de _rsistance_ avant d'entrer dans l'arne.

        N'espre pas une vie libre de peine et de danger,
        Et ne crois pas l'arrt de l'humanit rapport en ta faveur.

Vous savez mon opinion sur cette cole potique de seconde main. Vous
savez aussi mon opinion sur votre posie,--parce que vous n'tes
d'aucune cole. J'ai lu _Cenci_:--mais, outre que je regarde le sujet
comme essentiellement impropre au drame, je ne suis point admirateur de
nos vieux auteurs dramatiques, en tant qu'on les prend pour modles. Je
nie que les Anglais aient eu jusqu' prsent un drame. Toutefois, votre
_Cenci_ est une oeuvre de talent et de posie. Quant  mon drame,
vengez-vous, je vous prie, sur lui, en tant aussi franc que je l'ai t
 l'gard du vtre.

Je n'ai pas encore votre _Promthe_, que j'ai le plus grand dsir de
voir. Je n'ai pas entendu parler de ma pice, et je ne sais si elle est
publie. J'ai publi en faveur de Pope un pamphlet que vous n'aimerez
pas. Si j'avais su que Keats ft mort--ou qu'il ft en vie et sensible 
tel point,--j'aurais omis quelques remarques sur sa posie, remarques
qui m'ont t inspires par l'attaque qu'il s'est permise contre Pope,
et par le peu de cas que je fais de son propre style.

Vous voulez que j'entreprenne un grand pome, je n'en ai ni l'envie ni
le talent.  mesure que je vieillis, je deviens de plus en plus
indiffrent,--non pour la vie, car nous l'aimons par instinct,--mais
pour les stimulus de la vie. D'ailleurs, ce dernier chec des Italiens
vient de me dsappointer pour plusieurs raisons,--les unes publiques,
les autres personnelles. Mes respects  Mrs. Shelley.

Tout  vous pour toujours.

_P. S._ Ne pourrions-nous pas, vous et moi, faire en sorte de nous
trouver ensemble cet t! Ne pourriez-vous pas faire un tour ici _tout
seul_?




LETTRE CCCCXX.

 M. MURRAY.

Ravenne, 26 avril 1831.

..................................................................

H bien! avez-vous publi la tragdie? et la lettre prend-elle?

Est-il vrai, comme Shelley me l'crit, que le pauvre John Keats soit
mort  Rome de la _Quarterly-Review_. J'en suis fch, quoiqu'il et, 
mon avis, adopt un mauvais systme potique; je sais par exprience,
qu'un article hostile est aussi dur  avaler que la cigu; et celui
qu'on fit sur moi (et qui produisit _les Potes anglais_, etc.)
m'abattit,--mais je me relevai; au lieu de me rompre un vaisseau, je bus
trois bouteilles de vin et commenai une rponse, parce que l'article ne
m'avait rien offert qui pt me donner le droit lgitime de frapper
Jeffrey d'une faon honorable. Toutefois je ne voudrais pas tre
l'auteur de l'homicide article pour tout l'honneur et toute la gloire du
monde, quoique je n'approuve point du tout cette cole d'crivassiers
qui en fait le sujet.

Vous voyez que les Italiens ont fait une triste besogne--et cela grce
 la trahison, et  la dsunion qui rgne entre eux. Cela m'a caus une
grande vexation. Les maldictions accumules sur les Napolitains par
tous les autres Italiens sont  l'unisson de celles du reste de
l'Europe.

Tout  vous.

_P. S._ Votre dernier paquet de livres est en route, mais n'est pas
arriv: _Kenilworth_ est excellent. Mille remercmens pour les
portefeuilles, dont j'ai fait prsent aux dames qui aiment les gravures,
les paysages, etc. J'ai maintenant un ou deux livres italiens que je
voudrais vous faire passer si j'avais une occasion.

Je ne suis pas  prsent dans le meilleur tat de sant,--c'est
probablement le printems qui en est cause; aussi j'ai restreint mon
rgime et me suis mis au sel d'Epsom.

Puisque vous dites que ma prose est bonne, pourquoi ne traitez-vous pas
avec Moore pour la proprit des _Mmoires_?-- la condition expresse
(songez-y bien) qu'ils ne soient publis qu'aprs mon dcs; Moore a la
permission d'en disposer, et je lui ai conseill de le faire.




LETTRE CCCCXXI.

 M. MOORE.


Ravenne, 28 avril 1821.

Vous ne pouvez avoir t plus dsappoint que moi-mme, ni autant
tromp. Je l'ai t en courant mme quelques dangers personnels dont je
ne suis pas encore dlivr. Cependant ni le tems ni les circonstances ne
changeront ni mes cris ni mes sentimens d'indignation contre la tyrannie
triomphante. Le dnoment actuel a t autant l'ouvrage de la trahison
que de la couardise, quoique l'une et l'autre y aient eu leur part. Si
jamais nous nous trouvons ensemble, j'aurai avec vous une conversation
sur ce sujet.  prsent, pour raisons videntes, je ne puis crire que
peu de chose, vu qu'on ouvre toutes les lettres. On trouvera toujours
dans les miennes mes propres sentimens, mais rien qui puisse servir de
motif  l'oppression d'autrui.

Vous voudrez bien songer que les Napolitains ne sont maintenant nulle
part plus excrs qu'en Italie, et ne pas blmer un peuple entier pour
les vices d'une province. C'est comme si l'on condamnait la
Grande-Bretagne parce qu'on pille des vaisseaux naufrags sur les ctes
de Cornouailles.

Or maintenant occupons-nous de littrature,--triste chute  la vrit,
mais c'est toujours une consolation. Si l'occupation d'Othello est
passe prenons la meilleure aprs celle-l; et si nous ne pouvons
contribuer  rendre le monde plus libre et plus sage, nous pourrons nous
amuser, nous et ceux qui aiment  s'amuser ainsi. Qu'est-ce que vous
composez  prsent? J'ai fait de tems en tems quelques griffonnages, et
Murray va les publier.

Lady Nol, dites-vous, a t dangereusement malade, mais consolez-vous
en apprenant qu'elle est maintenant dangereusement bien portante.

J'ai crit une ou deux autres feuilles de _Memoranda_ pour vous; et
j'ai tenu un petit journal pendant un mois ou deux jusqu' ce que j'aie
eu rempli le cahier. Puis je l'ai interrompu, parce que les affaires me
donnaient trop d'occupation, et puis, parce qu'elles taient trop
sombres pour tre mentionnes sans un douloureux sentiment. Je serais
charm de vous envoyer ce petit journal, si j'avais une occasion; mais
un volume, quelque petit qu'il soit, ne passe pas srement par la voie
des postes, dans ce pays d'inquisition.

Je n'ai point de nouvelles. Comme une fort jolie femme assise  son
clavecin me le disait un de nos soirs, avec des larmes dans les yeux,
hlas! il faut que les Italiens se remettent  faire des opras, je
crains que cela seul ne soit leur fort, plus les _macaroni_. Cependant,
il y a des ames hautes parmi eux.--Je vous en prie, crivez-moi.

Et croyez-moi, etc.




LETTRE CCCCXXII.

 M. MOORE.


Ravenne, 3 mai 1821.

Quoique je vous aie crit le 28 du mois dernier, je dois accuser
rception de votre lettre d'aujourd'hui et des vers qu'elle contient.
Ces vers sont beaux, sublimes, et dans votre meilleure manire. Ils ne
sont non plus que trop vrais. Cependant, ne confondez pas les lches qui
sont au talon de la botte avec les gens plus braves qui en occupent le
haut. Je vous assure qu'il y a des ames plus leves.

Rien, nanmoins, ne peut tre meilleur que votre pome, et mieux mrit
par les _lazzaroni_. Ces hommes-l ne sont nulle part plus abhorrs et
plus renis qu'ici. Nous parlerons un jour de ces affaires (si nous
nous rencontrons), et je vous raconterai mes propres aventures, dont
quelques-unes ont peut-tre t un peu prilleuses.

Ainsi, vous avez lu la _Lettre sur Bowles_? Je ne me rappelle pas avoir
rien dit de vous qui pt vous offenser,--et certainement je n'en ai pas
eu l'intention. Quant  ***, je voulais lui faire un compliment. J'ai
crit le tout d'un seul jet, sans recopier ni corriger, et dans
l'attente quotidienne d'tre appel sur le champ de bataille. Qu'ai-je
dit de vous? Certainement je ne le sais plus. Je dois avoir nonc
quelques regrets de votre approbation de Bowles. Et ne l'avez-vous pas
approuv,  ce qu'il dit?...............................................
........................................................................

Quant  Pope, je l'ai toujours regard comme le plus grand nom de notre
posie. Les autres potes ne sont que des barbares. Lui, c'est un temple
grec, avec une cathdrale gothique  son ct, une mosque turque et
toutes sortes de pagodes et de constructions bizarres  l'entour. Vous
pouvez, si vous voulez, appeler Shakspeare et Milton des pyramides, mais
je prfre le temple de Thse ou le Parthnon  une montagne de
briques.

Murray ne m'a crit qu'une seule fois, le jour de la publication, alors
que le succs semblait tre heureux. Mais je n'ai depuis quelque tems
reu que peu de nouvelles d'Angleterre. Je ne sais rien des autres
ouvrages (je ne parle que des miens) que Murray devait publier,--je ne
sais pas mme s'il les a publis. Il devait le faire il y a un mois. Je
dsirerais que vous fissiez quelque chose,--ou que nous fussions
ensemble.

Tout  vous pour toujours et de coeur.

B.

Ce fut  cette poque que Byron commena, sous le titre de _Penses
Dtaches_, ce livre de notices et de _memoranda_, d'o, dans le cours
de cet ouvrage, j'ai extrait tant de passages curieux propres  donner
des lumires sur la vie et sur les opinions de notre pote, et dont je
vais donner ici l'introduction:

Parmi les divers Journaux, Mmoires, etc., etc., que j'ai tenus dans le
cours de ma vie, il y en a un que j'ai commenc il y a trois mois, et
que j'ai continu jusqu' ce que j'eusse rempli un cahier (assez petit),
et environ deux feuilles d'un autre. Puis je l'ai abandonn, en partie
parce que je croyais que nous aurions ici quelque chose  faire, que
j'avais nettoy mes armes et fait les prparatifs ncessaires pour agir
avec les patriotes, qui avaient rempli mes culottes de leurs
proclamations, sermens et rsolutions, et cach dans le bas de ma maison
quantit d'armes de tout calibre,--et en partie parce que j'avais rempli
mon cahier.

Mais les Napolitains se sont trahis, eux et le monde entier; et ceux
qui auraient volontiers donn leur sang pour l'Italie, ne peuvent plus
lui donner que leurs larmes.

Un jour ou l'autre, si ma poussire ne se dissout pas, je jetterai
peut-tre quelque lumire (car j'ai t assez initi au secret, du moins
dans cette partie du pays) sur l'atroce perfidie qui a replong l'Italie
dans la barbarie:  prsent, je n'en ai ni le tems ni l'humeur.
Cependant, les vrais Italiens ne sont pas blmables; ce sont ces vils
faquins, relgus au talon de la botte que le Hun chausse maintenant
pour les fouler aux pieds et les rduire en poudre pour prix de leur
servilit. Je me suis risqu ici avec les autres, et c'est encore un
problme que de savoir jusqu' quel point je me suis ou non compromis.
Quelques-uns d'entre eux, comme Craigengelt, diraient tout et plus que
tout, pour se sauver eux-mmes. Mais advienne que pourra, le motif
tait glorieux; heureux ceux qui n'ont  se reprocher que d'avoir cru
que ces chiens taient moins canaille qu'ils n'ont t!--Ici, en
Romagne, les efforts devaient tre ncessairement borns  des
prparatifs et  de bonnes intentions, jusqu' ce que les Allemands
eussent pleinement engag leurs forces dans une guerre srieuse,--attendu
que nous sommes sur leurs frontires, sans fort ni montagne avant
San-Marino. Je ne sais si l'enfer sera pav de ces bonnes intentions;
mais il aura probablement bon nombre de Napolitains qui marcheront sur
ce pav, quelle qu'en soit la composition. Les laves de leur Vsuve,
avec les corps de leurs ames damnes pour ciment, seraient la meilleure
chausse pour le Corso de Satan.




LETTRE CCCCXXIII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 10 mai 1821.

Je viens de recevoir votre paquet. Je dois de la reconnaissance  M.
Bowles (et M. Bowles m'en doit aussi), pour l'avoir ramen  des
sentimens de bienveillance. Il n'a qu' crire, et vous  publier tout
ce qu'il vous plaira. Je ne dsire rien tant qu'un jeu gal pour toutes
les parties. Sans doute, aprs le changement de ton de M. Bowles, vous
ne publierez pas ma _Dfense de Gilchrist_; ce serait par trop brutal
d'en agir ainsi, aprs qu'il a lui-mme agi avec tant d'urbanit; car la
_Dfense_ est peut-tre un peu trop pre, comme son attaque contre
Gilchrist. Vous pourrez lui rapporter ce que je dis dans cette pice sur
son _Missionnaire_ (qui est lou comme il le mrite.) Cependant, s'il y
a quelques passages qui ne contiennent point de personnalits contre M.
Bowles, et qui pourtant contribuent  la solution de la question, vous
pourrez les ajouter  la rimpression (si rimpression y a) de la
premire _Lettre_  vous adresse. L-dessus, consultez Gifford; et,
surtout, ne laissez rien ajouter qui attaque personnellement M. Bowles.

J'espre et crois qu'Elliston n'aura pas la permission de reprsenter
mon drame? Sans doute il aurait la bont d'attendre le retour de Kean
avant d'excuter son projet; quoique, dans ce cas-l mme, je ne fusse
pas moins contraire  cette usurpation.
.......................................................................

Tout  vous.


Cette controverse, dans laquelle Lord Byron, avec tant de grce et de
bienveillance, se laissait ainsi dsarmer par la courtoisie de son
antagoniste, nous sommes loin de courir le risque de la ranimer par la
moindre recherche sur son origine et sur ses mrites. Dans toutes les
discussions pareilles sur des matires de got et de pure opinion, o
les uns se proposent d'lever l'objet de la contestation, et les autres
de le rabaisser, la vrit se trouvera ordinairement dans un juste
milieu. Toutefois, quelque jugement que l'on porte sur l'objet mme de
la controverse, il ne peut y avoir qu'une opinion sur l'urbanit et
l'amnit dont les deux adversaires firent preuve, et qui, malgr
quelques lgres altrations de cette bonne intelligence, conduisirent
enfin au rsultat annonc par la lettre prcdente; et il ne reste qu'
dsirer qu'une si honorable modration trouve autant d'imitateurs que de
pangyristes. Dans les pages ainsi supprimes, quand elles taient
toutes prtes pour le combat, par une force d'abngation rarement
dploye par l'esprit, il y a des passages d'un intrt gnral, trop
curieux pour tre perdus, et par consquent j'en donnerai l'extrait 
nos lecteurs.


Pope dort bien,--rien ne peut plus le toucher. Mais ceux qui ont 
coeur la gloire de notre pays, la perfection de notre littrature,
l'honneur de notre langue, ne doivent pas laisser troubler un atome de
la poussire du pote, ni arracher une feuille du laurier qui crot sur
sa tombe...............................................................

Il ne me parat pas fort important de savoir si Martha Blount a t ou
non la matresse de Pope, quoique je lui en eusse souhait une
meilleure. Elle me parat avoir t une femme froide, intresse,
ignorante et dsagrable, sur laquelle Pope, dans la dsolation de ses
derniers jours, jeta les tendres affections de son coeur, parce qu'il ne
savait o les diriger,  mesure qu'il avanait vers sa vieillesse
prmature, sans enfans et sans compagne;--comme l'aiguille aimante,
qui, parvenue  une certaine distance du ple, devient inutile et vaine,
et, cessant d'osciller, se rouille. Martha Blount me parat avoir t si
compltement indigne de toute tendresse, que c'est une preuve de plus de
la tendresse de coeur de Pope que d'avoir aim une telle crature. Mais
il faut que nous aimions. J'accorde  M. Bowles qu'elle ne put jamais
avoir le moindre attachement personnel pour Pope, parce qu'elle tait
incapable de s'attacher, mais je nie que Pope n'et pu obtenir
l'affection personnelle d'une femme meilleure. Il est,  la vrit, peu
probable qu'une femme ft tombe amoureuse de lui en le voyant  la
promenade, ou dans une loge  l'opra, ou d'un balcon, ou dans un bal;
mais en socit il parat avoir t aussi aimable que modeste, et avec
les plus grands dsavantages dans sa taille, il avait une tte et une
figure remarquablement belles, et surtout de trs-beaux yeux. Il tait
ador par ses amis,--amis de caractres, d'ges et de talens totalement
diffrens,--par le vieux bourru Wycherley, par le cynique Swift, par
l'austre Atterbury, par l'aimable Spence, par le svre vque
Warburton, par le vertueux Berkeley, et le gangren Bolingbroke.
Bolingbroke le pleura comme un enfant, et le rcit que Spence a donn
des derniers momens de Pope, est au moins aussi difiant que la
description plus prtentieuse de la mort d'Addison. Le guerrier
Peterborough et le pote Gay, le spirituel Congreve, et le rieur Rowe,
furent tous les intimes de Pope. Celui qui put se concilier tant de
personnes de caractres opposs, toutes remarquables ou clbres, aurait
bien pu prtendre  l'attachement qu'un homme raisonnable dsire de la
part d'une femme aimable.

Pope, en effet, partout o il a voulu, parat avoir bien compris le
beau sexe. Bolingbroke, bon juge de ce point, comme dit Warton,
regardait l'_ptre sur le caractre des femmes_, comme le
chef-d'oeuvre du pote. Et mme par rapport  la grossire passion,
qui prend quelquefois le nom de romantique, relativement au degr de
sentiment qui l'lve au-dessus de l'amour dfini par Buffon, on peut
remarquer qu'elle ne dpend pas toujours des qualits physiques, mme
dans une femme qui en est l'objet. Mme Cottin fut une honnte femme, et
elle a probablement pu tre vertueuse sans beaucoup d'obstacles. Elle
fut vertueuse, et la consquence de cette opinitre vertu fut que deux
adorateurs diffrens (dont l'un tait un gentilhomme d'un ge mr), se
turent de dsespoir. (_Voir_ la _France_ de lady Morgan.) Je ne
voudrais pas, nanmoins, recommander en gnral cette rigueur aux
honntes femmes, dans l'espoir de s'assurer chacune la gloire de deux
suicides. Quoiqu'il en soit, je crois qu'il y a peu d'hommes qui, dans
le cours de leurs observations sur le monde, n'aient pas aperu que ce
ne sont pas les femmes les plus belles qui font natre les plus longues
et les plus violentes passions.

Mais,  propos de Pope,--Voltaire nous raconte que le marchal de
Luxembourg (qui avait prcisment la taille de Pope) tait,
non-seulement trop galant pour un grand homme, mais encore trs-heureux
dans ses galanteries. Mme La Vallire, passionnment aime par Louis
XIV, avait une vilaine infirmit. La princesse d'Eboli, matresse de
Philippe II, roi d'Espagne, et Maugiron, mignon d'Henri III, roi de
France, taient tous deux borgnes; et c'est sur eux que l'on fit la
fameuse pigramme latine qui a t, je crois, traduite ou imite par
Goldsmith:--

        _Lumine Acon dextro, capta est Leonilla sinistro,
          Et potis est form vincere uterque deos;
        Blande puer, lumen quod habes concede sorori,
          Sic tu coecus Amor, sic erit illa Venus_.[124]

[Note 124: Acon a perdu l'oeil droit, Lonille l'oeil gauche, mais
tous deux peuvent, par leur beaut, l'emporter sur les dieux. Charmant
jeune homme, donne  ta soeur l'oeil qui te reste; alors elle sera
Vnus, et toi, devenu aveugle, tu seras l'Amour. (_Note du Trad._)]

Wilkes, avec sa laideur, avait coutume de dire qu'il ne restait qu'un
quart-d'heure derrire le plus bel homme d'Angleterre, et cette
vanterie passe pour n'avoir pas t dsavoue par la ralit. Swift,
lorsqu'il n'tait ni jeune, ni beau, ni riche, ni mme aimable, inspira
les deux passions les plus extraordinaires de mmoire d'homme, celles de
Vanessa et de Stella:

        Vanessa, qui compte  peine vingt ans,
        Soupire pour une soutane de quarante-quatre[125].

[Note 125:

        Vanessa, aged scarce a score,
        Sighs for a gown of forty-four.]

Swift leur donna une amre rcompense; car il parat avoir bris le
coeur de l'une, et us celui de l'autre: mais il en fut puni, en mourant
dans l'isolement et l'idiotisme entre les mains des domestiques.

Pour ma part, je pense avec Pausanias que le succs en amour dpend de
la fortune. (_Voir_ Pausanias, _Achaques_, liv. VII, chap. 26.) Je me
rappelle aussi avoir vu  gine un difice o il y a une statue de la
Fortune, tenant la corne d'Amalthe[126], et prs d'elle il y a un
Cupidon ail. C'est une allgorie pour faire entendre que le succs des
hommes dans les affaires d'amour dpend plus de l'assistance de la
Fortune que des charmes de la beaut. Je suis de plus convaincu avec
Pindare ( l'opinion de qui je me soumets en d'autres points), que la
Fortune est une des Parques, et que, sous un certain rapport, elle est
plus puissante que ses soeurs.

[Note 126: Corne d'abondance. (_Note du Trad._)]

Grimm fait une remarque du mme genre sur les diffrentes destines de
Crbillon jeune et de Rousseau. Le premier crit un roman licencieux, et
une jeune Anglaise d'une fortune et d'une famille honorables (miss
Strafford) s'chappe, et traverse la mer pour se marier avec lui; tandis
que Rousseau, le plus tendre et le plus passionn des amans, est oblig
d'pouser sa femme de mnage. Si j'ai bonne mmoire, cette remarque a
t rpte par la _Revue d'dimbourg_, dans l'examen de la
_Correspondance_ de Grimm, il y a sept ou huit ans.

Relativement  l'trange mlange de lgret indcente et quelquefois
profane, que Pope offrit souvent dans sa conduite et dans son langage,
et qui choque si fort M. Bowles, je m'oppose  l'adverbe indfini
_souvent_; et pour excuser l'emploi accidentel d'un pareil langage, il
faut se rappeler que c'tait moins le ton de Pope que celui du tems. 
l'exception de la correspondance de Pope et de ses amis, peu de lettres
particulires de l'poque sont parvenues jusqu' nous; mais celles que
nous possdons,--bribes parses de Farquhar et d'autres,--sont plus
indcentes et plus libres qu'aucune phrase des lettres de Pope. Les
comdies de Congreve, Vanbrugh, Farquhar, Cibber, etc., qui avaient pour
but naturel de reprsenter les manires et la conversation de la vie
prive, sont dcisives sur ce point, ainsi que maintes feuilles de
Steele et mme d'Addison. Nous savons tous quelle conversation sir
Robert Walpole, pendant dix-sept ans premier ministre du pays, tenait 
sa table, et quelle excuse il donnait pour son langage licencieux,
savoir: Que tout le monde comprenait cela, mais que peu de gens
pouvaient parler raisonnablement sur de moins vulgaires sujets. Le
raffinement des tems modernes,--qui est peut-tre une consquence du
vice, dsirant se masquer et s'adoucir, autant que d'une civilisation
vertueuse,--n'avait pas encore fait des progrs suffisans. Johnson
lui-mme, dans son _Londres_, a deux ou trois passages qui ne peuvent
tre lus  haute voix, et le _Tambour_ d'Addison renferme quelques
allusions dshonntes.

Je prie le lecteur de donner une attention particulire  l'extrait qui
va suivre. Ceux qui se rappellent l'aigreur violente avec laquelle
l'homme dont il est question attaqua Lord Byron,  une poque de crise
o son coeur et sa rputation taient le plus vulnrables, prouveront,
si je ne me trompe, en lisant les penses suivantes, un agrable
saisissement d'admiration, seul capable de donner une ide complte du
noble et gnreux plaisir que Byron dut prouver en les exprimant.

Le pauvre Scott n'est plus. Dans l'exercice de sa vocation, il avait
enfin imagin de se faire le sujet des recherches d'un greffier de
police; mais il est mort en brave homme, et il s'tait montr habile
homme durant sa vie. Je le connaissais personnellement, quoique fort
peu. Quoi qu'il ft mon an de plusieurs annes, nous avions t
camarades  l'cole de grammaire de New-Aberdeen. Il ne se conduisit pas
trs-bien envers moi, il y a quelques annes, en sa qualit d'diteur de
journal, mais il n'tait point du tout oblig  se conduire autrement.
Le moment offrait une trop forte tentation  plusieurs de mes amis et 
tous mes ennemis.  une poque o tous mes parens (hormis un seul) se
sparrent de moi, comme les feuilles se sparent de l'arbre sous le
souffle des vents d'automne, et o le petit nombre de mes amis devint
encore plus petit;--alors que toute la presse priodique (je veux dire
la presse quotidienne et hebdomadaire, et non la presse littraire) se
dchanait contre moi en toutes sortes de reproches, et que, par une
trange exception, le _Courrier_ et l'_Examiner_ renoncrent  leur
opposition ordinaire,--le journal dont Scott avait la direction ne fut
ni le dernier ni le moins vif  me blmer. Il y a deux ans, je
rencontrai Scott  Venise, lorsqu'il tait plong dans la douleur par la
mort de son fils, et qu'il avait connu, par exprience, l'amertume des
pertes domestiques. Il me pressa beaucoup alors de retourner en
Angleterre; et quand je lui eus dit avec un sourire qu'il avait t
autrefois d'une opinion contraire, il me rpliqua que lui et d'autres
avaient t grandement abuss, et qu'on avait pris beaucoup de peines,
et mme des moyens extraordinaires, pour les exciter contre moi. Scott
n'est plus, mais plus d'un tmoin de ce dialogue est encore en vie.
C'tait un homme de trs-grands talens, et qui avait beaucoup d'acquis.
Il avait fait son chemin comme homme littraire, avec un brillant
succs, et en peu d'annes. Le pauvre diable! Je me rappelle sa joie
lors d'un rendez-vous qu'il avait obtenu ou devait obtenir de sir James
Mackintosh, et qui l'empcha d'tendre plus loin ses voyages en Italie
(si ce n'est par une course rapide  Rome). Je songeais peu  quoi cela
le conduirait. La paix soit avec lui!--et puissent toutes les fautes
que l'humanit ne peut viter, lui tre aussi facilement pardonnes que
la petite injure qu'il avait faite  un homme qui respectait ses talens
et qui regrette sa perte!

En rponse aux plaintes que M. Bowles avait articules dans son
pamphlet, pour une accusation d'hypocondrie qu'il supposait avoir t
porte contre lui par son adversaire, M. Gilchrist, le noble crivain
s'exprime ainsi:

Je ne puis concevoir qu'un homme en parfaite sant soit fort affect
par une telle accusation, puisque sa constitution et sa conduite doivent
la rfuter amplement. Mais si le reproche tait vrai,  quel grief se
rduit-il?-- une maladie de foie. Je le dirai au monde entier,
s'criait le savant Smelfungus.--Vous feriez mieux (rpondis-je) de le
dire  votre mdecin. Il n'y a rien de dshonorant dans une pareille
affection, qui est plus particulirement la maladie des gens de lettres.
'a t l'infirmit d'hommes bons, sages, spirituels et mme gais.
Regnard, auteur des meilleures comdies franaises, aprs Molire, tait
atrabilaire, et Molire lui-mme tait mlancolique. Le docteur Johnson,
Gray et Burns furent tous plus ou moins affects de l'hypocondrie par
intervalles. Ce fut le prlude de la maladie plus srieuse de Collins,
Cowper, Swift et Smart; mais il ne s'ensuit nullement qu'un accs de
cette affection doive se terminer ainsi. Mais, dt cette terminaison
tre ncessaire,

        Ni les bons, ni les sages n'en sont exempts;
        La folie,--la folie seule n'y est pas sujette.
        PENROSE.

...... Mendehlson et Bayle taient parfois tellement accabls par cette
humeur noire, qu'ils taient obligs de recourir  voir les
marionnettes et  compter les tuiles des maisons situes vis--vis;
afin de se distraire. Docteur Johnson, par momens, aurait donn un
membre pour recouvrer ses esprits....................................

Page 14, nous lisons l'assertion bien nette que l'_Hlose_ seule
suffit pour le convaincre (Pope) d'une licence grossire. Ainsi donc,
M. Bowles accuse Pope d'une licence grossire, et fonde le grief sur un
pome. La licence est un grand peut-tre vu les moeurs du tems;--quant
 l'pithte grossire, j'en nie positivement l'application. Au
contraire, je crois que jamais sujet semblable ne fut et ne put tre
trait par aucun pote avec tant de dlicatesse, mle en mme tems 
une passion si vraie et si intense. L'_Atys_ de Catulle est-il
licencieux? Non, certes; et pourtant Catulle est souvent un crivain
graveleux. Le sujet est presque le mme, except qu'Atys fut le suicide
de sa virilit, et qu'Abailard en fut la victime.

La licence de l'histoire n'tait pas de Pope:--c'tait un fait. Tout ce
qu'il y avait de grossier, il l'a adouci; tout ce qu'il y avait
d'indcent, il l'a purifi; tout ce qu'il y avait de passionn, il l'a
embelli; tout ce qu'il y avait de religieux, il l'a sanctifi. M.
Campbell a admirablement tabli cela en peu de mots (je cite de
mmoire), en dterminant la diffrence de Pope et de Dryden, et en
marquant o pche ce dernier. Je crains, dit-il, si le sujet d'Hlose
tait tomb dans les mains de Dryden, que ce pote ne nous et donn
qu'une peinture sensuelle de la passion. Jamais la dlicatesse de Pope
ne se dvoila plus que dans ce pome. Avec les aventures et les lettres
d'Hlose, il a fait ce que nul autre esprit que celui du meilleur et du
plus pur des potes n'et pu accomplir avec de tels matriaux. Ovide,
Sappho (dans l'ode qu'on lui attribue),--tout ce que nous avons de
posie ancienne et moderne, se rduit  rien, en comparaison de cette
production.

Ne parlons plus de cette accusation banale de licence. Anacron
n'est-il pas tudi dans nos coles?--traduit, lou, imprim et
rimprim?.... et les coles et les femmes anglaises en sont-elles plus
corrompues? Quand vous aurez jet au feu les anciens, il sera tems de
dnoncer les modernes. La licence!--il y a plus d'immoralit relle et
de licence destructive dans un seul roman franais en prose, dans une
hymne morave ou dans une comdie allemande, que dans toute la posie
qui fut jamais crite ou chante depuis les rapsodies d'Orphe.
L'anatomie sentimentale de Rousseau et de Mme de Stal sont beaucoup
plus formidables que n'importe quelle quantit de vers. Ces auteurs sont
 craindre, parce qu'ils dtruisent les principes en raisonnant sur les
passions; tandis que la posie est elle-mme passionne, et ne fait pas
de systme. Elle attaque: mais elle n'argumente pas; elle peut avoir
tort, mais elle n'a pas de prtentions  avoir toujours raison.

M. Bowles s'tant plaint, dans son pamphlet, d'avoir reu une lettre
anonyme, Lord Byron commente ainsi cette circonstance:

Je tombe d'accord avec M. Bowles que l'intention de l'crit tait de le
troubler; mais je crains que lui, M. Bowles, n'ait rpondu lui-mme 
cette intention en accusant publiquement rception de la critique. Un
crivain anonyme n'a qu'un moyen de connatre l'effet de son attaque. En
cela, il a l'avantage sur la vipre; il sait que son poison a fait
effet, quand il entend crier sa victime:--le reptile est sourd. La
meilleure rponse  un avis anonyme est de n'en point donner
connaissance, ni directement ni indirectement. Je voudrais que M. Bowles
pt voir seulement une ou deux des mille lettres de ce genre que j'ai
reues dans le cours de ma vie littraire, qui, bien que commence de
bonne heure, ne s'est pas encore tendue jusqu'au tiers de la sienne
comme auteur. Je ne parle que de ma vie littraire;--si j'ajoutais ma
vie prive, je pourrais doubler la somme des lettres anonymes. S'il
pouvait voir la violence, les menaces, l'absurdit complte de ces
ptres, il rirait, et moi aussi, et nous y gagnerions tous deux.

Par exemple, dans le dernier mois de l'anne prsente (1821), j'ai eu
ma vie menace de la mme manire que la rputation de M. Bowles l'avait
t, except que la dnonciation anonyme tait adresse au
cardinal-lgat de la Romagne, au lieu de l'tre  ***. Je mets ci-joint
le texte italien de la menace dans sa barbare, mais littrale
exactitude, afin que M. Bowles puisse tre convaincu; et comme c'est la
seule promesse de paiement que les Italiens remplissent fidlement, ma
personne a donc t au moins aussi expose  un coup de feu dans
l'obscurit, tir par John Heatherblutter (voir _Waverley_), que la
gloire de M. Bowles ne le fut jamais aux vengeances d'un journaliste. Je
fis nanmoins  cheval et seul, pendant plusieurs heures (dont partie 
la nuit tombante), mes promenades quotidiennes dans la fort; et cela,
parce que c'tait mon habitude de l'aprs-midi; et que je crois que si
le tyran ne peut viter le coup au milieu de ses gardes (lorsque le sort
en est crit),  plus forte raison les individus moins puissans
verraient chouer toutes leurs prcautions.

J'ai un plaisir particulier  extraire le passage suivant, o Byron rend
un juste hommage aux mrites de mon rvrend ami comme pote.

M. Bowles n'a aucune raison de le cder  d'autres qu' M. Bowles.
Comme pote, l'auteur du _Missionnaire_ peut concourir avec les premiers
de ses contemporains. Je rappellerai que mes opinions sur la posie de
M. Bowles furent crites long-tems avant la publication de son dernier
et meilleur pome; et dire d'un auteur que son dernier pome est son
meilleur, c'est faire de lui le plus grand loge. M. Bowles peut prendre
une lgitime et honorable place parmi ses rivaux vivans, etc., etc.,
etc.

Parmi les diverses additions destines pour ce pamphlet, et envoyes 
Murray  diffrens intervalles, je trouve les passages suivans qui sont
assez curieux.

Il est digne de remarque, aprs toute cette criaillerie sur la nature
de salon, et les images artificielles, que Pope fut le principal
inventeur de ce moderne systme de jardins, dont les Anglais se font
gloire. Il partage cet honneur avec Milton. coutez Warton: Il semble
vident par-l que cet art enchanteur des jardins modernes, dans lequel
ce royaume prtend  une supriorit incontestable sur toutes les
nations de l'Europe, doit principalement son origine et ses
perfectionnemens  deux grands potes, Milton et Pope.

Walpole (ce n'est pas l'ami de Pope) avance que Pope forma le got de
Kent, et que Kent fut l'artiste  qui les Anglais sont surtout
redevables de la diffusion du bon got dans la disposition des
terrains. Le dessin du jardin du prince de Galles a t fait d'aprs
Pope  Twickenham. Warton applaudit  ses extraordinaires efforts d'art
et de got, pour produire tant de scnes varies sur un emplacement de
cinq acres. Pope fut le premier qui ridiculisa le got faux franais,
hollandais, affect et contre nature, dans la composition des jardins
tant en prose qu'en vers. (Voir, pour la prose, le _Guardian_.) Pope a
donn plusieurs de nos principales et meilleures rgles et observations
sur l'architecture et sur l'art des jardins. (Voir l'_Essai de Warton_,
vol. II, p. 237, etc., etc.)

Or, aprs cela, c'est une honte que d'entendre nos Lakistes sur la
verdure de Kendal et nos bucoliques _Cockneys_, crier  tue-tte (les
derniers dans un dsert de briques et de mortier) aprs la nature, et
les habitudes artificielles et sdentaires de Pope. Pope avait vu de la
nature tout ce que l'Angleterre seule peut montrer. Il fut lev dans la
fort de Windsor, et au milieu des beaux paysages d'Eton; il vcut
familirement et frquemment dans les maisons de campagne des Bathurst,
Cobham, Burlington, Peterborough, Digby et Bolingbroke; et dans cette
liste des chteaux de plaisance, il faut placer Stowe. Il a fait de son
petit jardin de cinq acres un modle pour les princes et pour les
premiers de nos artistes qui surent imiter la nature. Warton pense que
le plus charmant des ouvrages de Kent fut excut sur le modle donn
par Pope,--du moins dans l'entre et les ombrages secrets de la valle
de Vnus.

Il est vrai que Pope fut infirme et difforme; mais il pouvait se
promener  pied, monter  cheval (il alla une fois  cheval d'Oxford 
Londres), et il avait le renom d'une excellente vue. Sur un arbre du
domaine de lord Bathurst, sont gravs ces mots: Ici Pope chanta. Il
composa sous cet arbre. Bolingbroke, dans l'une de ses lettres, se
reprsente, lui et Pope, crivant au milieu d'une prairie. Nul pote
n'admira plus la nature, ni ne s'en servit mieux que Pope n'a fait,
comme je me charge de le prouver d'aprs ses oeuvres, prose et vers, si
rien ne me dtourne d'un travail si ais et si agrable. Je me rappelle
je ne sais quel passage de Walpole sur un gentilhomme qui voulait donner
des instructions pour la disposition de quelques saules  un homme qui
avait long-tems servi Pope dans ses terres. Oui, monsieur, rpliqua cet
homme, je comprends; vous voudriez qu'ils se penchassent d'une manire
un peu potique. Or, cette petite anecdote, ft-elle seule, suffirait
pour prouver combien Pope avait de got pour la nature, et quelle
impression il avait produite sur un esprit ordinaire. Mais j'ai dj
cit Warton et Walpole (tous deux ennemis de Pope), et s'il en tait
besoin, je pourrais citer amplement Pope lui-mme pour les hommages
nombreux qu'il a rendus  la nature, et dont aucun pote du jour n'a
mme approch.

Sa supriorit en divers genres est rellement merveilleuse:
architecture, peinture, jardins, tout est soumis galement  son gnie.
Rappelons-nous que les jardins anglais ont pour but d'embellir une
nature pauvre, et que sans eux l'Angleterre n'est qu'un pays de haies et
de fosss, de bornes et de barrires, de bruyres et autres monotonies,
depuis que les principales forts ont t abattues. C'est, en gnral,
bien loin d'tre un pays pittoresque. Il n'en est pas de mme de
l'cosse, du pays de Galles, et de l'Irlande; j'excepte encore les
comts des lacs et le Derbyshire, avec ton, Windsor, ma chre
Harrow-on-the-Hill, et quelques endroits, prs de la cte. Dans
l'abondance actuelle des grands potes du sicle et des coles de
posie--dnomination qui, comme celles d'coles d'loquence, et d'coles
de philosophie ne s'est introduite que lorsque la dcadence de l'art
s'est tendue avec le nombre des matres,--dans l'poque actuelle,
dis-je, il s'est lev deux espces de naturistes;--la secte des
lakistes, qui gmissent sur la nature parce qu'ils vivent dans le
Cumberland; et leur _sous-secte_ (qu'on a malicieusement nomme l'cole
des Cockneys), forme de gens qui sont pleins d'enthousiasme pour la
campagne, parce qu'ils vivent  Londres. Il est  remarquer que les
champtres fondateurs de l'cole sont trs-disposs  dsavouer toute
connexion avec leurs imitateurs de la capitale, qu'ils critiquent peu
gracieusement, et  qui ils donnent les noms de Cockneys, d'athes, de
fous, de mauvais crivains, et autres pithtes non moins dures
qu'injustes. Je pense comprendre les prtentions du pote aquatique de
Windermere  ce que M. Bowles appelle un enthousiasme pour les lacs, les
montagnes, les asphodles et les jonquilles; mais je serais charm
d'apprendre le fondement de la propension citadine de leurs imitateurs
pour le mme noble sujet. Southey, Wordsworth et Coleridge ont parcouru
la moiti de l'Europe, et vu la nature dans la plupart de ses formes
varies, (quoique,  mon avis, ils n'en aient pas toujours tir un bon
parti); mais qu'ont vu les autres,--qu'ont-ils vu de la terre, de la mer
et de la nature? Pas la moiti, ni mme la dixime partie de ce que Pope
avait vu. Eux qui rient de sa _Fort de Windsor_, ont-ils jamais rien vu
de Windsor, que ses briques?

Quand ils auront rellement vu la vie,--quand ils l'auront
sentie,--quand ils auront voyag au-del des lointaines limites des
dserts de Middlesex,--quand ils auront franchi les Alpes d'Highgate, et
suivi jusqu' ses sources le Nil de la _New-River_,--alors, et seulement
alors, ils pourront se permettre de ddaigner Pope, qui avait t prs
du pays de Galles, sinon dans le pays mme, quand il dcrivait si bien
les oeuvres artificielles du bienfaiteur de la nature et de l'humanit,
de l'homme de Ross, dont le portrait, encore suspendu dans la salle de
l'auberge, a si souvent fix mes regards en me pntrant de respect pour
la mmoire de l'original, et d'admiration pour le pote sans qui cet
homme, malgr la dure mme de ses bonnes oeuvres qui existent encore;
aurait  peine conserv son honorable renomme.
....................................................................

Si ces gens-l n'avaient rien dit de Pope, ils auraient pu rester seuls
dans leur gloire; car je n'eusse rien dit ou pens sur eux et leurs
absurdits. Mais s'ils s'attaquent au petit rossignol de Twickenham,
d'autres pourront l'endurer,--mais non pas moi. Ni le tems, ni la
distance; ni la douleur, ni l'ge, ne diminueront jamais ma vnration
pour celui qui est le plus grand pote moraliste de tous les tems, de
tous les climats, de tous les sentimens, et de toutes les conditions de
la vie. C'est lui qui fut le charme de mon enfance, et l'tude de mon
ge mr, c'est lui peut-tre qui sera la consolation de ma vieillesse
(si le destin m'y laisse parvenir). La posie de Pope est le livre de
la vie. Sans hypocrisie, et sans ddaigner non plus la religion, il a
rassembl et revtu de la plus belle parure tout ce qu'un homme de bien,
un grand homme peut recueillir de sagesse morale. Sir William Temple
fait observer que de tous les individus de l'espce humaine, qui vivent
dans l'espace de mille ans, pour un homme qui nat capable de faire un
grand pote, il y en a des milliers capables de faire d'aussi grands
gnraux et d'aussi grands ministres que les plus clbres dont parle
l'histoire. C'est l'opinion d'un homme d'tat sur la posie; elle fait
honneur  sir Temple et  l'art. Ce pote, qui ne se rencontre que dans
l'espace de mille ans, fut Pope. Mille ans s'couleront avant qu'on en
puisse esprer un second pour notre littrature. Mais elle peut s'en
passer;--car Pope, lui seul, est une littrature entire.

Un mot sur la traduction d'Homre, si brutalement traite. Le docteur
Clarke, dont l'exactitude critique est bien connue, n'a pas t capable
de noter plus de trois ou quatre contre-sens dans toute l'Iliade. Les
fautes relles de la traduction sont d'une espce diffrente. Ainsi
parle Warton, humaniste lui-mme. Il est donc vident que Pope a vit
le dfaut principal d'une traduction. Quant aux autres fautes, elles
consistent  avoir fait un beau pome anglais d'un pome grec sublime.
Cette traduction durera toujours. Cowper et tous les autres faiseurs de
vers blancs, auront beau faire, ils n'arracheront jamais Pope des mains
d'un seul lecteur sens et sensible.

Le principal caractre des classes infrieures de la nouvelle cole
potique, est la vulgarit. Par ce mot, je n'entends pas la bassesse,
mais ce qu'on appelle la mesquinerie. Un homme peut tre bas sans tre
vulgaire, et rciproquement. Burns est souvent bas, mais jamais
vulgaire. Chatterton n'est jamais vulgaire, ni Wordsworth non plus, ni
les meilleurs potes de l'cole Lakiste, quoiqu'ils traitent de tous les
plus bas dtails de la vie. C'est dans leur parure mme que les potes
infrieurs de la nouvelle cole sont le plus vulgaires, et c'est par l
qu'ils peuvent tre aussitt reconnus; comme ce que nous appelions 
Harrow un homme endimanch, pouvait tre facilement distingu d'un
gentilhomme, quoiqu'il et les habits les mieux faits et les bottes les
mieux cires;--probablement parce qu'il avait coup les uns ou nettoy
les autres de sa propre main.

Dans le cas actuel, je parle des crits, et non des personnes, car je
ne sais rien des personnes; quant aux crits, j'en juge d'aprs ce que
j'y trouve. Ces hommes peuvent avoir un caractre honorable et un bon
ton; mais ils prennent  tche de cacher cette dernire qualit dans les
ouvrages qu'ils publient. Ils me rappellent M. Smith et les miss
Broughtons  Hampstead dans _Evelina_. Sur ces points (du moins en fait
de vie prive), j'ai la prtention d'avoir quelque peu d'exprience,
parce que, dans le cours de mon jeune ge, j'ai vu un peu de toute
espce de socit, depuis le prince chrtien, le sultan musulman, et les
hautes classes des tats de l'un et de l'autre, jusqu'au boxeur de
Londres, au muletier espagnol, au derviche turc, au montagnard cossais,
et au brigand albanais;--pour ne pas parler des curieuses varits de la
socit italienne. Loin de moi de prsumer qu'il y ait ou puisse y avoir
quelque chose qui ressemble  une aristocratie de potes; mais il y a
une noblesse de penses et d'expressions ouverte  tous les rangs, et
drive en partie du talent, et en partie de l'ducation;--noblesse que
l'on trouve dans Shakspeare, Pope et Burns, non moins que dans Dante et
Alfieri, mais que l'on ne peut apercevoir nulle part dans les faux
oiseaux et faux bardes du petit choeur de M. Hunt. Si l'on me demandait
de dfinir ce que c'est que le bon ton, je dirais qu'on ne peut le
dfinir que par les exemples--de ceux qui l'ont, et de ceux qui ne l'ont
pas. Je dirais que, dans l'usage de la vie, la plupart des militaires,
mais peu de marins, plusieurs hommes de rang, mais peu de lgistes en
font preuve; qu'il est plus frquent chez les auteurs (quand ils ne sont
pas pdans), que chez les thologiens; que les matres d'escrime en ont
plus que les matres de danse, et les chanteurs que les acteurs
ordinaires; et qu'il est plus gnralement rpandu parmi les femmes que
parmi les hommes. En posie comme en toute sorte de composition en
gnral, il ne constituera jamais  lui seul un pote ou un pome; mais
sans lui, ni pote ni pome ne vaudront jamais rien. C'est le sel de la
socit, et l'assaisonnement de la composition. La vulgarit est cent
fois pire que la franche licence; car celle-ci admet l'esprit, la gat
et quelquefois un sens profond, tandis que la premire est un misrable
avortement de toute ide, et une insignifiance absolue. La vulgarit ne
dpend point de la bassesse des sujets, ni mme de la bassesse du
langage, car Fielding se complat dans l'une et l'autre;--mais est-il
jamais vulgaire? Non. Vous voyez l'homme bien lev, le gentilhomme, le
lettr, jouer avec bon sujet;--en tre le matre, non l'esclave.
L'crivain vulgaire l'est d'autant plus que son sujet est plus lev;
tel homme qui montrait la mnagerie de Pidcock avait coutume de dire:
Cet animal, messieurs, est l'aigle du soleil d'Archangel en Russie.
.........................................................[127]

[Note 127: Il y a de grosses fautes d'anglais, mises dans la bouche
du _cicerone_ de la mnagerie, c'est donc intraduisible.--The _otterer_
it is, the _igherer_ he flies. (_Note du Trad._)]

Dans une note sur un passage relatif aux vers de Pope sur lady Mary W.
Montague, il dit:

Je crois pouvoir montrer, s'il en tait besoin, que lady Mary W.
Montague fut aussi grandement blmable dans cette affaire, non pour
l'avoir repouss, mais pour l'avoir encourag; mais j'aimerais mieux
luder cette tche,--quoique lady Mary dt se rappeler son propre vers:

        Celui-l vient trop prs, qui vient se faire refuser.

J'admire  tel point cette noble dame,--sa beaut, ses talens,--que je
ne plaiderais contre elle qu' contre-coeur. Je suis d'ailleurs si
attach au nom mme de Marie, que, comme dit Johnson: Si vous appeliez
un chien Harvey, je l'aimerais. Pareillement, si vous appeliez Marie
une femelle de l'espce canine, je l'aimerais mieux que tous les autres
individus du mme sexe (bipdes ou quadrupdes) diffremment nomms.
Lady Montague tait une femme extraordinaire; elle pouvait traduire
pictte, et cependant crire un chant digne d'Aristippe. Les vers:

   Quand les longues heures consacres au public sont passes,
Et qu'enfin nous nous trouvons ensemble avec du champagne et un poulet,
   Puissent les plus tendres plaisirs nous faire chrir cet instant!
   Loin de nous la gne et la crainte!
   Dans l'oubli ou le mpris des airs de la foule,
   Lui peut renoncer  la retenue, et moi  la fiert,
   Jusques, etc., etc., etc.

Eh bien! M. Bowles!--que dites-vous d'un tel souper avec une telle
femme? et de la description qu'elle-mme en donne? Son champagne et
son poulet ne valent-ils pas une fort ou deux? N'est-ce pas de la
posie? Il me semble que cette stance contient la pense de toute la
philosophie d'picure.--Je veux dire la philosophie pratique de son
cole, et non pas les prceptes du matre; car j'ai t trop long-tems 
l'universit pour ne pas savoir que le philosophe fut un homme fort
modr. Mais aprs tout, quelques-uns de nous n'auraient-ils pas t
aussi fous que Pope? Pour ma part, je m'tonne qu'avec sa sensibilit,
avec la coquetterie de la dame, et aprs son dsappointement, il n'et
pas fait plus que d'crire quelques vers qu'on doit condamner s'ils sont
faux, et regretter s'ils sont vrais.




LETTRE CCCCXXIV.

 M. HOPPNER.


Ravenne, 11 mai 1821.

Si j'avais su vos ides  l'gard de la Suisse, je les aurais adoptes
sur-le-champ: maintenant que la chose est faite, je laisserai Allegra
dans son couvent, o elle me semble bien portante et heureuse pour le
moment. Mais je vous serai fort oblig si vous prenez des informations,
quand vous serez dans les cantons, sur les meilleures mthodes qu'on y
suit pour l'ducation des filles, et que vous me fassiez savoir le
rsultat de vos rflexions. C'est une consolation pour moi que M. et
Mrs. Shelley m'aient crit pour m'approuver entirement d'avoir plac
l'enfant chez les religieuses pour le moment. Je puis prendre  tmoin
toute ma conduite, attendu que je n'ai pargn ni soins, ni tendresse,
ni dpenses, depuis que l'enfant m'a t envoy. Le monde peut dire ce
qu'il lui plat, je me contenterai de ne pas mriter (dans cette
occasion) qu'on parle mal de moi.

L'endroit est un petit bourg de campagne en bon air; il y a un vaste
tablissement d'ducation o sont placs beaucoup d'enfans, dont
quelques-uns d'un rang lev. Comme campagne, ce sjour est moins expos
aux objections de tout genre. Il m'a toujours paru que la corruption
morale en Italie ne procde pas de l'ducation du couvent, puisque,  ma
connaissance, les filles sortent de leurs couvens dans une innocence
porte mme jusqu' l'ignorance du mal moral, mais que la faute en est
due  l'tat de socit o elles sont immdiatement plonges au sortir
du couvent. C'est comme si l'on levait un enfant sur une montagne, et
qu'on le mt ensuite  la mer, qu'on l'y jett pour l'y faire nager.
Toutefois le mal, quoique encore trop gnral, s'vanouit en partie,
depuis que les femmes sont plus libres de se marier par inclination;
c'est aussi, je crois, le cas en France. Et, aprs tout, qu'est la haute
socit d'Angleterre? D'aprs ma propre exprience, et tout ce que j'ai
vu et entendu (et j'ai vcu dans la socit la plus leve et la
_meilleure_, comme on dit), la corruption ne peut nulle part tre plus
grande. En Italie pourtant elle est, ou plutt elle tait plus
systmatise; mais aujourd'hui on rougit d'un serventisme rgulier. En
Angleterre, le seul hommage qu'on rende  la vertu est l'hypocrisie. Je
parle, bien entendu, du ton de la haute socit;--les classes moyennes
sont peut-tre trs-vertueuses.

Je n'ai encore lu, ni mme reu, aucun exemplaire de la lettre sur
Bowles; certes, je serais charm de vous l'envoyer. Comment va Mrs.
Hoppner? trs-bien, j'espre. Faites-moi savoir quand vous partez. Je
regrette de ne pouvoir me trouver avec vous cet t dans les Alpes
bernoises, comme j'en avais l'espoir et l'intention. Mes plus profonds
respects  madame.

Je suis  jamais, etc.

_P. S._ J'ai donn  un musicien une lettre pour vous il y a dj
quelque tems; vous l'a-t-il prsente? Peut-tre vous pourriez
l'introduire chez les Ingrams et autres _dilettanti_. Il est simple et
modeste,--deux qualits extraordinaires dans sa profession,--et il joue
du violon comme Orphe ou Amphion. C'est piti qu'il ne puisse faire
mettre Venise en branle pour chasser le tyran brutal qui la foule aux
pieds.




LETTRE CCCCXXV.

 M. MURRAY.


14 mai 1821.

Un journal de Milan annonce que la pice a t reprsente et
universellement condamne. Comme l'opposition a t vaine, la plainte
serait inutile. Je prsume toutefois, dans votre intrt (sinon dans le
mien), que vous et mes autres amis aurez au moins publi mes diffrentes
protestations contre la mise en scne de la tragdie, et montr que
Elliston, en dpit de l'auteur, l'a transporte de force sur le thtre.
Il serait absurde de dire que cela ne m'a pas grandement vex; mais je
ne suis point abattu, et je ne recourrai pas  l'ordinaire ressource de
blmer le public, qui tait dans son droit,--ou mes amis de n'avoir pas
empch--ce qu'ils ne pouvaient empcher, pas plus que moi,--la
reprsentation donne malgr nous par un directeur qui croyait faire une
bonne spculation. C'est un malheur que vous ne leur ayez pas montr
combien la pice tait peu propre au thtre, avant de la publier, et
que vous n'ayez pas exig des directeurs la promesse de ne pas la
reprsenter. En cas de refus de leur part, nous ne l'eussions pas
publie du tout. Mais c'est trop tard.

Tout  vous.

_P. S._ Je vous envoie les lettres de M. Bowles; remerciez-le en mon
nom de sa bonne foi et de sa bont.--De plus, une lettre pour Hodgson,
que je vous prie de remettre promptement. Le journal de Milan dit que
c'est moi qui ai pouss  la reprsentation!!! c'est encore plus
plaisant. Mais ne vous inquitez pas: si (comme il est probable) la
folie d'Elliston nuit  la vente, je suis prt  faire toute dduction
convenable, ou mme  annuler entirement votre trait.

Vous ne publierez pas, sans doute, ma dfense de Gilchrist, parce
qu'aprs les bons procds de M. Bowles, elle serait par trop dure.

Apprenez-moi les dtails; car je ne sais encore que le fait pur et
simple.

Si vous saviez ce que j'ai eu  supporter par la faute de ces gueux de
Napolitains, vous vous en amuseriez; mais tout est apparemment fini. On
semblait dispos  rejeter tout le complot et tous les plans de ce pays
sur moi principalement.




LETTRE CCCCXXVI.

 M. MOORE.


14 mai 1821.

S'il y a dans la lettre  Bowles quelque passage qui (sans intention de
ma part, autant que je me rappelle le contenu) vous ait caus de la
peine, vous tes pleinement veng; car je vois par un journal italien,
que nonobstant toutes les remontrances que j'ai fait faire par mes amis
(et par vous-mme entre autres), les directeurs ont persist  vouloir
reprsenter la tragdie, et qu'elle a t unanimement siffle!!! Telle
est la consolante phrase du journal milanais (lequel me dteste
cordialement, et me maltraite, en toute occasion, comme libral), avec
la remarque additionnelle que c'est moi qui ai fait reprsenter la
pice de mon plein gr.

Tout cela est assez vexatoire, et semble une sorte de calvinisme
dramatique,--de damnation prdestine, sans la faute mme du pcheur.
J'ai pris toutes les peines que peut prendre un pauvre mortel pour
prvenir cette invitable catastrophe,--et d'une part, en faisant des
appels de tous genres au lord Chamberlain,--d'autre part, en m'adressant
 ces diables de directeurs eux-mmes; mais comme la remontrance fut
vaine, la plainte est inutile. Je ne comprends pas cela,--car la lettre
de Murray du 24, comme toutes ses lettres antrieures, me donnait les
plus fortes esprances qu'il n'y aurait pas de reprsentation. Jusqu'
prsent, je ne connais que le fait, que je prsume tre vrai, comme la
nouvelle est date de Paris et du 30. Il faut qu'on ait mis une hte
d'enfer pour cette damne tentative, puisque je n'ai pas mme encore
appris que la pice ait t publie; et si la publication n'et eu lieu
pralablement, les histrions n'eussent pas mis la main sur la tragdie.
Le premier venu aurait pu voir d'un coup d'oeil qu'elle tait
souverainement impropre au thtre; et ce petit accident n'en augmentera
nullement le mrite dans le cabinet.

Allons, la patience est une vertu, et elle devient parfaite, je
prsume,  force de pratique. Depuis l'an dernier (c'est--dire le
printems de l'an dernier), j'ai perdu un procs de grande importance sur
les houillres de Rochdale;--j'ai t la cause d'un divorce;--ma posie
a t dprcie par Murray et par les critiques;--les hommes d'affaires
ne m'ont pas permis de disposer de ma fortune pour un placement
avantageux en Irlande;--ma vie a t menace le mois dernier (on a fait
courir ici une circulaire pour exciter  mon assassinat pour motifs
politiques, et les prtres ont rpandu le bruit que j'tais dans une
conspiration contre les Allemands); et enfin, ma belle-mre, s'est
rtablie la dernire quinzaine, et ma pice a t siffle la semaine
dernire: c'est comme les vingt-huit infortunes d'Arlequin. Mais il
faut supporter tout cela. Je ne m'en serais pas tant inquit, si nos
voisins du Sud ne nous avaient point, par leurs sottises, fait perdre la
libert encore pour cinq cents ans.

Connaissiez-vous John Keats? On dit qu'il a t tu par un article de
la _Quarterly_ sur lui, si toutefois il est mort, ce que je ne sais pas
positivement. Je ne comprends pas cette faiblesse de sensibilit. Ce que
j'prouve est une immense colre pendant vingt-quatre heures; et je
l'prouve aujourd'hui, comme d'ordinaire,-- moins que cette fois elle
ne dure plus long-tems. Il faut que je monte  cheval pour me
tranquilliser. Tout  vous, etc.

Franois Ier crivait, aprs la bataille de Pavie: Tout est perdu,
fors l'honneur. Un auteur siffl peut dire l'inverse: Rien n'est
perdu, fors l'honneur. Mais les chevaux attendent, et le papier est
rempli. Je vous ai crit la semaine dernire.




LETTRE CCCCXXVII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 19 mai 1821.

Par les journaux de jeudi, et deux lettres de M. Kinnaird, j'ai vu que
la gazette italienne avait menti italiennement, et que le drame n'avait
pas t siffl, et que mes amis taient intervenus pour empcher la
reprsentation. Pourtant il semble que les directeurs continuent de
jouer la pice en dpit de nous tous: pour cela il faut que nous les
inquitions un tantinet. L'affaire sera porte devant les tribunaux; je
suis dtermin  tenter les voies de la justice, et je ferai toutes les
dpenses ncessaires. La raison du mensonge lombard est que les
Autrichiens,--qui ont une inquisition tablie en Italie, et la liste des
noms de tous ceux qui pensent ou parlent d'une faon contraire  leur
despotisme,--m'ont depuis cinq ans outrag sous toutes les formes dans
la gazette de Milan, etc. Je vous ai crit il y a huit jours sur ce
sujet.

Maintenant je serais charm de connatre quel ddommagement M. Elliston
me donnerait, non-seulement pour traner mes crits sur le thtre en
cinq jours, mais encore pour tre cause que je suis rest quatre jours
(du dimanche au jeudi matin, ce sont les seuls jours o la poste arrive)
dans l'entire persuasion que la tragdie avait t reprsente et
unanimement siffle, et cela avec la remarque additionnelle que
c'tait moi qui avais mis la pice au thtre, d'o il s'ensuivait
qu'aucun de mes amis n'avait eu gard  mes rclamations. Supposez que
je me fusse rompu un vaisseau, comme John Keats, ou fait sauter la
cervelle dans un accs de fureur,--hypothses qui n'eussent pas t
improbables il y a quelques annes.  prsent je suis, par bonheur, plus
calme que je ne l'tais, et cependant je ne voudrais pas avoir ces
quatre jours  passer encore une fois pour--je ne sais combien[128].

[Note 128: Cette assertion de Byron est compltement confirme par
Mme Guiccioli, qui peint ainsi l'anxit de son amant: Ma per la sua
tranquillit era suo malgrado sovente alterata dalle pubbliche vicende,
et dagli attacchi che spesso si direggevano a lui nei giornali come ad
autore principalmente. Era in vano che egli protestava d'indifferenza
per codesti attacchi. L'impressione non era  vero che momentanea, e
purtroppo per una nobile fierezza sdegnava sempre di rispondere ai suoi
detrattori. Ma per quanto fosse breve quella impressione, era per assai
forte per farlo molto soffrire e per affliggere quelli che lo amavano.
Tuttoci che ebbe luogo per la rappresentazione del suo _Marino Faliero_
lo inquiet pure moltissimo, e dietro ad un articolo di una gazzetta di
Milano in cui si parlava di quell' affare, egli mi scrisse cos.--Ecco
la verit di ci che io vi dissi pochi giorni fa, come vengo sacrificata
in tutte le maniere senza sapere il _perch_ ed il _come_. La tragedia
di cui si parla, non  (e non era mai) n scritta n adattata al teatro;
ma non  per romantico il disegno,  piuttosto regolare--regolarissimo
per l'unit del tempo, e mancando poco a quella del sito. Voi sapete
bene se io aveva intenzione di farla rappresentare, poich era scritta
al vostro fianco, e nei momenti per certo pi tragici per me come uomo
che come autore,--perch voi eravate in affanno ed in pericolo. Intanto
sento dalla vostra gazzetta che sia nata una cabala, un partito, e senza
ch'io vi abbia presa la minima parte. Si dice che l'_autore ne fece la
lettura_!!!--qui forse? a Ravenna? ed a chi? forse a Fletcher?--quel
illustre letterato, etc., etc. (_Note de Moore_.)]

Je vous crivais pour soutenir votre courage, car le reproche est
toujours inutile, et il irrite;--mais j'tais profondment bless dans
mes sentimens, en me voyant tran comme un gladiateur  la destine
d'un gladiateur, par ce _retiarius_[129], M. Elliston. Que veut dire ce
diable d'homme avec son apologie et ses offres de ddommagement?
N'est-ce pas le mme cas que lorsque Louis XIV voulait acheter, 
quelque prix que ce ft, le cheval de Sydney, et, en cas de refus, le
prendre de force; Sydney tua son cheval d'un coup de pistolet. Je ne
pouvais tirer un coup de pistolet  ma tragdie, mais j'eusse mieux aim
la jeter au feu que d'en permettre la reprsentation.

[Note 129: On nommait ainsi,  Rome, le gladiateur dont l'adresse
consistait  envelopper dans un rets son adversaire qui avait l'pe 
la main. (_Note du Trad._) ]

J'ai dj crit prs de trois actes d'une autre tragdie (dans
l'intention de l'achever en cinq), et je suis plus inquiet que jamais
sur les moyens de me garantir d'une pareille violation des gards
littraires et mme de toute courtoisie et politesse.

Si nous russissons, tant mieux: si non, avant toute publication, nous
requerrons de ces gens-l la promesse de ne pas jouer la pice, promesse
que je leur paierai (puisque l'argent est leur but), ou je ne laisserai
pas publier,--ce que peut-tre vous ne regretterez pas beaucoup.

Le chancelier s'est conduit noblement. Vous aussi, vous vous tes
conduit de la manire la plus satisfaisante, et je ne puis trouver en
faute que les acteurs et leur chef. J'ai toujours eu tant d'gards pour
M. Elliston, qu'il aurait d tre le dernier  me causer de la peine.

Il y a un horrible ouragan qui dtonne au moment mme o je vous cris,
en sorte que je n'cris ni au jour, ni  la chandelle, ni  la lumire
des torches, mais au feu des clairs; les sillons de la foudre sont
aussi brillans que les flammes les plus gazeuses de la compagnie du gaz
hydrogne. Ma chemine vient d'tre renverse par un coup de
vent;--encore un clair! mais

        Vous, lmens, je ne vous accuse pas d'ingratitude;
Je ne vous crivis jamais franc de port, ni ne mis ma carte chez vous[130],

comme je l'ai fait pour M. Elliston.

[Note 130:

        I tax not you, ye elements, with unkindness;
        I never gave ye _franks_, not _call'd_ upon you.]

Pourquoi ne m'crivez-vous pas? Vous devriez au moins m'envoyer une
ligne de dtails: je ne sais rien encore que par Galignani et
l'honorable Douglas.

Eh bien! comment va notre controverse sur Pope? et le pamphlet? Il est
impossible d'crire des nouvelles: les gueux d'Autrichiens fouillent
toutes les lettres.

_P. S._ J'aurais pu vous envoyer beaucoup de commrage et quelques
informations relles, si toutes les lettres ne passaient point par
l'inspection des barbares, et que je voulusse leur faire connatre
autre chose que mon horreur pour eux. Ils n'ont vaincu que par trahison,
soit dit en passant.




LETTRE CCCCXXVIII.

 M. MOORE.


Ravenne, 20 mai 1821.

Depuis ma lettre de la semaine dernire, j'ai reu des lettres et des
journaux anglais, qui me font apercevoir que ce que j'ai pris pour une
vrit italienne est, aprs tout, un mensonge franais de la _Gazette de
France_. Celle-ci contient deux assertions ultra-fausses en deux lignes.
En premier lieu, Lord Byron n'a pas fait reprsenter sa pice, mais s'y
est oppos; et secondement, elle n'est pas tombe, mais elle a continu
d'tre joue, en dpit de l'diteur, de l'auteur, du lord
chancelier,--du moins jusqu'au Ier mai, date de mes dernires lettres.
Vous m'obligerez beaucoup en priant madame la _Gazette de France_ de se
rtracter, ce  quoi elle est habitue, je prsume. Je ne rponds jamais
 la critique trangre; mais ceci est un point de fait, et non de got.
Je suppose que vous me portez assez d'intrt pour faire cela en ma
faveur;--mais, sans doute, comme ce n'est que la vrit que nous voulons
tablir, l'insertion pourra tre difficile.

Comme je vous ai crit depuis quelque tems de frquentes et longues
lettres, aujourd'hui je ne vous ennuierai plus que d'une seule phrase:
c'est que vous ayez la bont de vous conformer  ma demande; et je
prsume que l'_esprit du corps_ (est-ce _du_ ou _de_? car ma science ne
va pas jusque-l) vous engagera suffisamment, comme un des ntres, 
mettre cette affaire sous son vritable aspect. Croyez-moi toujours tout
 vous pour la vie et de coeur,

BYRON.




LETTRE CCCCXXIX.

 M. HOPPNER.


Ravenne, 25 mai 1821.

Je suis trs-content de ce que vous me dites de la Suisse, et j'y
rflchirai. Je prfrerais que ma fille s'y marit plutt qu'ici pour
cette raison. Quant  la fortune,--je lui en ferai une avec tout ce que
je pourrai pargner (si je vis, et qu'elle se conduise bien); et si je
meurs avant qu'elle soit tablie, je lui ai laiss par testament cinq
mille livres sterling, ce qui est, hors d'Angleterre, une assez jolie
somme pour un enfant naturel. J'y ajouterai tout ce que je pourrai, si
les circonstances me le permettent; mais, sans doute, cela est
trs-incertain, comme toutes les choses humaines.

Vous m'obligerez beaucoup d'employer votre intervention pour rtablir
les faits relatifs  la reprsentation, attendu que ces coquins
paraissent organiser un systme d'outrages contre moi, parce que je suis
sur leur liste. Je me soucie peu de leur critique, mais c'est un point
de fait. J'ai compos quatre actes d'une autre tragdie: ainsi vous
voyez qu'ils ne peuvent m'effrayer.

Vous savez, je prsume, qu'ils ont actuellement une liste de tous les
individus, rsidant en Italie, qui ne les aiment pas:--la liste doit
tre longue. Leurs soupons et leurs alarmes actuelles sur ma conduite
et sur mes intentions prsumes dans le dernier mouvement, ont t
vraiment ridicules,--quoique, pour ne pas vous abuser, je m'y sois un
peu ml. Ils ont cru ici, et croient encore ou affectent de croire, que
c'est moi qui ai dress le plan entier du soulvement, et qui ai fourni
les moyens, etc. Tout ceci a t foment par les agens des barbares. Ils
sont ici fort nombreux, et, par parenthse, l'un d'eux a reu hier un
coup de poignard; mais peu dangereux;--et quoique le jour o le
commandant a t tu devant ma porte, en dcembre dernier, je l'aie fait
transporter dans ma maison, coucher dans le lit de Fletcher; et lui aie
fait donner tous les secours jusqu'au dernier moment; quoique personne
n'et os lui donner asyle chez soi, et qu'on le laisst prir la nuit
dans la rue; cependant on rpandit, il y a trois mois, un papier qui me
dnonait comme le chef des libraux, et qui excitait  m'assassiner.
Mais cela ne me fera jamais taire, ni changer mes opinions. Tout cela
est venu des barbares allemands.




LETTRE CCCCXXX.

 M. MURRAY.


Ravenne, 25 mai 1821.

Depuis quelques semaines, je n'ai pas reu une ligne de vous. Or, je
serais charm de savoir d'aprs quel principe ordinaire ou
extraordinaire vous me laissez sans autres informations que celles que
je puise dans des journaux anglais et d'injurieuses gazettes italiennes
(vu que les Allemands me hassent comme _charbonnier_), tandis qu'il y a
eu tout ce tumulte pour la pice? Vous tes un coquin!!!--Sans deux
lettres de Douglas Kinnaird, j'aurais t aussi ignorant que vous tes
ngligent.

Eh bien! j'apprends que Bowles a maltrait Hobhouse! Si cela est vrai,
il a rompu la trve, comme le successeur de Murillo, et je le traiterai
comme Cochrane traita Esmeralda.

Depuis que j'ai crit le paquet ci-joint, j'ai achev (mais non copi)
quatre actes d'une nouvelle tragdie. Quand j'aurai fini le cinquime
acte, je copierai le tout. C'est sur le sujet de Sardanapale, dernier
roi des Assyriens. Les mots de _reine_ et de _pavillon_ s'y rencontrent,
mais ce n'est point par allusion  sa majest britannique, comme vous
pourriez vous l'imaginer en tremblant. Vous verrez un jour (si je finis
la pice) comme j'ai fait Sardanapale brave (quoique voluptueux, comme
l'histoire le reprsente), et de plus, aussi aimable que mes pauvres
talens ont pu le rendre;--ainsi, ce ne peut tre ni le portrait ni la
satire d'aucun monarque vivant. J'ai, jusqu' prsent, observ
strictement toutes les units, et continuerai ainsi dans le cinquime
acte, si cela est possible; mais ce n'est pas pour le thtre. Tout 
vous, en hte et en haine, infidle correspondant.

N.




LETTRE CCCCXXXI.

 M. MURRAY.


Ravenne, 28 mai 1821.

Depuis ma dernire, du 26 ou 25, j'ai fini mon cinquime acte de la
tragdie intitule _Sardanapale_. Mais maintenant il faut copier le
tout, ce qui est un rude travail,--tant d'criture que de lecture. Je
vous ai crit au moins six fois sans avoir de rponse, ce qui prouve que
vous tes un--libraire. Je vous prie de m'envoyer un exemplaire de
l'dition du _Plutarque de Langhorne_, revue par M. Wrangham. Je n'ai
que le texte grec, imprim en caractres un peu fins, et la traduction
italienne, qui est d'un style trop lourd, et aussi fausse qu'une
proclamation patriotique des Napolitains. Je vous prie aussi de
m'envoyer la _Vie du magicien Apollonius de Tyane_, publie il y a
quelques annes. Elle est en anglais, et l'diteur ou auteur est, je
crois, ce que Martin Marprelate appelle un prtre vantard.

Tout  vous, etc.

N.




LETTRE CCCCXXXII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 30 mai 1821.

CHER MORAY,

Vous dites que vous m'avez crit souvent; j'ai reu seulement la vtre
du 11, laquelle est fort courte. Par le courrier d'aujourd'hui, je vous
envoie, en cinq paquets, la tragdie de _Sardanapale_, fort mal crite:
peut-tre Mrs. Leigh pourra vous aider  la dchiffrer. Vous voudrez
bien en accuser rception par le retour du courrier. Vous remarquerez
que les units sont toutes strictement observes. La scne se passe
toujours dans la mme salle; la dure de l'action est celle d'une nuit
d't, environ neuf heures ou mme moins, quoique la pice commence
avant le coucher du soleil, et ne finisse qu'aprs son lever. Dans le
troisime acte, quand Sardanapale demande un miroir pour se voir en
armes, songez  citer le passage latin de Juvnal sur Othon (homme d'un
caractre semblable, qui fit la mme chose). Gifford vous aidera pour la
citation. Le trait est peut-tre trop familier, mais il est historique
(pour Othon du moins), et naturel dans un caractre effmin.




LETTRE CCCCXXXIII.

 M. HOPPNER.


Ravenne, 31 mai 1821.

Je vous envoie ci-joint une autre lettre, qui ne fera que confirmer ce
que je vous ai dit.

Quant  Allegra,--je prendrai pour elle une mesure dcisive dans le
courant de l'anne;  prsent, elle est si heureuse o elle est, que
peut-tre il vaudrait mieux qu'elle apprt son alphabet dans son
couvent.

Ce que vous dites de _la Prophtie de Dante_ est la premire nouvelle
que j'en reois,--tout semble tre plong dans le tumulte caus par la
tragdie. Continuer ce pome!!--hlas! Qu'est-ce que Dante lui-mme
pourrait prophtiser, aujourd'hui sur l'Italie? Toutefois, je suis
charm que vous gotiez cette oeuvre, mais je prsume que vous serez
seul de votre opinion. Ma nouvelle tragdie est acheve.
......................................................................




LETTRE CCCCXXXIV.

 M. MOORE.


Ravenne, 4 juin 1821.

Vous ne m'avez pas crit dernirement, quoiqu'il soit d'usage entre
littrateurs bien levs de consoler ses amis par ses observations dans
les cas d'importance. Je ne sais si je vous ai envoy mon _lgie sur le
rtablissement de lady_ ***[131].

        Voyez les flicits de mon fortun sort,
        Ma pice tombe, et non pas lady ***.

[Note 131: Le nom a t supprim par Moore, comme tous ceux qui sont
remplacs par des astrisques. Il est facile de voir que c'est ici Lady
Nol. (_Note du Trad._) ]

Les journaux (et peut-tre votre correspondance.) vous auront fait
connatre la conduite dramatique du directeur Elliston. Il est
prsumable que la pice a t arrange pour le thtre par M. Dibdin,
qui remplit l'office de tailleur dans les occasions semblables, et qui
aura pris mesure avec son exactitude ordinaire. J'apprends que l'on
continue toujours  me jouer,--trait d'enttement dont je me console un
peu en pensant qu'il aura vid la bourse du discourtois histrion.

Vous serez tonn d'apprendre que j'ai fini une autre tragdie en cinq
actes, dans laquelle j'ai observ strictement toutes les units. Elle a
pour titre _Sardanapale_, et je l'ai envoye en Angleterre par le
dernier courrier. Elle n'est pas plus pour le thtre que la premire
n'y fut destine,--et je prendrai cette fois plus de prcautions pour
empcher qu'on ne s'en empare.

Je vous ai aussi envoy, il y a quelques mois, une nouvelle lettre sur
Bowles, etc.; mais il parat  tel point touch des gards (c'est son
expression) que j'eus pour lui dans la premire ptre, que je ne suis
pas sr de publier celle-ci, qui est un peu trop pleine de phrases
rcratives et surabondantes. J'apprends par des lettres particulires
de M. Bowles, que c'est vous qui tiez l'illustre littrateur en
astrisques[132]. Qui donc y aurait song? Vous voyez quel mal ce
rvrend personnage a fait en imprimant les notes sans nom. Comment
diable pouvais-je supposer que les premiers quatre astrisques
dsignaient Campbell et non Pope, et que le nom laiss en blanc tait
celui de Thomas Moore? Vous voyez ce qui rsulte d'tre en intimit avec
des ecclsiastiques. Les rponses de Bowles ne me sont pas parvenues,
mais je sais d'Hobhouse, que lui (Hobhouse) y a t attaqu. En ce cas,
Bowles aurait rompu la trve (que, par parenthse, il avait lui-mme
proclame), et il me faut avoir encore un dml avec lui.

[Note 132: M. Bowles avait cit  son appui une phrase d'une lettre
particulire de Moore, en l'annonant comme l'opinion d'un illustre
littrateur, mais en remplaant le nom par des astrisques; Byron avait
fait l-dessus force plaisanteries. (_Note du Trad._)]

Avez-vous reu mes lettres avec les deux ou trois dernires feuilles
des mmoires?

Il n'y a point ici de nouvelles trs-intressantes. Un espion allemand
(se vantant de l'tre) a reu un coup de poignard la semaine dernire,
mais le coup n'tait pas mortel. Ds l'instant o j'appris qu'il s'tait
laiss aller  cette vanterie fanfaronne, il fut ais pour moi, comme
pour tout autre, de prdire ce qui lui adviendrait; c'est ce que je fis,
et il reut le coup deux jours aprs.

L'autre nuit, une querelle sur une dame de l'endroit, entre ses divers
amans, a occasion  minuit une dcharge de pistolets, mais personne n'a
t bless. 'a t toutefois un grand scandale:--la dame est plante
l par son amant,--pour tre rebute par son mari, pour cause
d'inconstance  son lgitime _servente_; elle s'est retire toute
confuse  la campagne, quoique nous soyons dans le fort de la saison de
l'opra. Toutes les femmes sont furieuses contre elle (attendu qu'elle
tait mdisante) pour s'tre laisse ainsi dcouvrir. C'est une jolie
femme,--une comtesse ***,--un beau vieux nom visigoth ou ostrogoth.

Et les Grecs! Qu'en pensez-vous? Ce sont mes vieilles
connaissances;--mais je ne sais que penser. Esprons, nanmoins.

Tout  vous.

BYRON.




LETTRE CCCCXXXV.

 M. MOORE.


Ravenne, 22 juin 1821.

Votre naine de lettre est arrive hier. C'est juste;--tenez-vous 
votre _magnum opus_.--Ah! que ne pouvons-nous combiner un peu nos talens
pour notre _Journal de Trvoux_. Mais il est inutile de soupirer, et
cependant c'est bien naturel;--car je pense que vous et moi irions mieux
ensemble dans une association littraire, que toute autre couple
d'auteurs vivans.

J'ai oubli de vous demander si vous aviez vu votre pangyrique dans la
_Correspondance_ de mistriss Waterhouse et du colonel Berkeley.
Certainement, _leur_ morale n'est pas tout--fait exacte, mais _votre
passion_ est compltement efficace, et toute la posie du genre
asiatique--(je dis asiatique, comme les Romains disaient l'loquence
asiatique, et non parce que la scne se passe en Orient)--doit tre
constate par cette preuve seule. Je ne suis pas trs-sr que je
permette un jour aux miss Byron (lgitimes ou illgitimes) de lire
_Lalla Rookh_,--d'abord,  cause de ladite _passion_, et, en second
lieu, afin qu'elles ne dcouvrent pas qu'il y eut un meilleur pote que
papa.

Vous ne me dites rien de la politique;--mais hlas! que peut-on dire!

        Le monde est une botte de foin,
        Les hommes sont les nes qui la mangent,
        Chacun la tire de son ct,--
        Et le plus grand de tous est John Bull!

Comment nommez-vous l'oeuvre nouvelle que vous projetez? J'ai envoy 
Murray une nouvelle tragdie, intitule _Sardanapale_, crite suivant
les rgles d'Aristote,--hormis le choeur:--je n'ai pu me dcider 
l'introduire. J'en ai commenc une autre, et je suis au second
acte:--ainsi, vous voyez que je vais comme de coutume.

Les rponses de Bowles me sont parvenues; mais je ne puis continuer
toujours  disputer,--surtout d'une faon civile. Je prsume qu'il
prendra mon silence volontaire pour un silence forc. Il a t si poli,
que je n'ai plus assez de bile pour le plaisanter;--autrement, j'aurais
une rude plaisanterie ou mme deux  son service.

Je ne puis vous envoyer le petit journal, parce que je ne puis le
confier  la poste. Ne supposez pas qu'il contienne rien de particulier;
mais il vous montrera les _intentions_ des Italiens  cette poque,--et
un ou deux autres faits personnels comme le premier.

Donc _Longman_ ne _mord_ pas:--c'tait mon dsir que de tirer parti de
cet ouvrage. Ne pourriez-vous obtenir une somme, quelque petite qu'elle
ft, par une vente  rmr.

tes-vous  Paris ou  la campagne? Si vous tes  la ville, vous ne
rsisterez jamais  l'invasion anglaise dont vous parlez. Je vois 
peine un Anglais tous les six mois; et, quand cela m'arrive, je tourne
mon cheval  l'opposite. Le fait que vous trouverez dans la dernire
note de _Marino Faliero_, m'a fourni une bonne excuse pour rompre toute
relation avec les voyageurs.

Je ne me rappelle pas le discours dont vous parlez, mais je souponne
que ce n'en est pas un du doge, mais d'Isral Bertuccio  Calendaro.
J'espre que vous regardez la conduite d'Elliston comme honteuse:--c'est
mon unique consolation. J'ai oblig les journalistes milanais 
rtracter leur mensonge, ce qu'ils ont fait avec la bonne grce de gens
habitus  cela.

Tout  vous, etc.

BYRON.




LETTRE CCCCXXXVI.

 M. MOORE.


Ravenne, 5 juillet 1821.

Comment avez-vous pu prsumer que je voulusse jamais me rendre coupable
d'une plaisanterie  votre gard? Je regrette que M. Bowles n'ait pas
dit plus tt que vous tiez l'auteur de la note, ce que j'ai appris par
une lettre particulire qu'il a crite  Murray, et que Murray m'envoie.
Au diable la controverse!

                  Au diable Twizzle,
                  Au diable la cloche,
        Au diable le sot qui la mit en branle!--Ma foi!
        Je serai bientt dlivr de tous ces flaux.

J'ai vu un ami de votre M. Irving,--un fort joli garon,--un M.
Coolidge, de Boston,--un peu trop plein seulement de posie et
d'enthousiasme. J'ai t fort poli envers lui pendant son sjour de
quelques heures, et j'ai beaucoup parl avec lui sur Irving, dont les
crits font mes dlices. Mais je souponne qu'il n'a pas t autant
charm de moi, vu qu'il s'attendait  rencontrer un misanthrope en
culottes de peau de loup, ne rpondant que par de farouches
monosyllabes, au lieu d'un homme de ce monde. Je ne puis jamais faire
comprendre aux gens que la posie est l'expression de la passion, et
qu'il n'existe pas plus une vie toute de passion qu'un tremblement de
terre continuel, ou une fivre ternelle. D'ailleurs, qui voudrait
jamais se raser dans un tel tat?

J'ai reu aujourd'hui une lettre curieuse d'une jeune fille
d'Angleterre--que je n'ai jamais vue,--et qui me dit qu'elle meurt d'une
maladie de langueur, mais qu'elle n'a pu sortir de ce monde sans me
remercier du plaisir que ma posie, pendant plusieurs annes, etc., etc.
Cette lettre est signe, N. N. A., et ne contient pas un mot de jargon
ou de prche qui ait trait  des opinions quelconques. La jeune personne
dit simplement qu'elle est mourante, et qu'elle a cru pouvoir me dire
combien j'avais contribu aux plaisirs de son existence; elle me prie de
brler sa lettre,--ce que je ne puis faire, attendu que je regarde une
lettre pareille comme suprieure  un diplme de Gottingue. J'ai
autrefois reu une lettre de flicitation en vers de Drontheim, en
Norwge (mais elle n'tait pas d'une femme mourante):--ce sont ces
choses-l qui font quelquefois croire  un homme qu'il est pote. Mais
s'il faut croire que *** et autres gens pareils sont potes aussi, il
vaut mieux tre hors du corps.

Je suis maintenant au cinquime acte de _Foscari_: c'est la troisime
tragdie dans l'espace d'un an, outre la prose; ainsi, vous voyez que je
ne suis point paresseux. Et vous aussi, tes-vous occup? Je souponne
que votre vie de Paris prend trop sur votre tems, et c'est vraiment
piti. Ne pouvez-vous partager vos journes de manire  tout combiner?
J'ai eu une multitude d'affaires mondaines sur les bras pendant l'anne
dernire,--et pourtant il ne m'a pas t si difficile de donner quelques
heures aux Muses.

Pour toujours, etc.

Si nous tions ensemble, je publierais mes deux pices (priodiquement)
dans notre commun journal. Ce serait notre plan de publier par cette
voie nos meilleures productions.

Dans le journal intitul _Penses Dtaches_, je trouve la mention
intressante des hommages rendus  son gnie.

En fait de gloire (qu'on ait jamais obtenue de son vivant), j'ai eu ma
part, peut-tre,--que dis-je?--certainement plus grande que mes mrites.

J'ai acquis par ma propre exprience quelques bizarres exemples des
lieux sauvages et tranges o un nom peut pntrer, et produire mme une
vive impression. Il y a deux ans (presque trois, c'tait en aot ou
juillet 1819), je reus  Ravenne une lettre, en vers anglais, de
Drontheim, en Norwge, crite par on Norwgien, et pleine des complimens
ordinaires, etc., etc.: elle est encore quelque part dans mes papiers.
Le mme mois, je reus une invitation pour le Holstein, de la part d'un
M. Jacobson (je crois) de Hambourg; plus, par la mme voie, une
traduction du chant de Mdora du _Corsaire_, par une baronne
westphalienne (non pas la baronne Thunderton-Trunck[133]), avec quelques
vers du propre cru de cette dame (vers fort jolis et klopstock-iens[134]),
et une traduction en prose y annexe, au sujet de ma femme:--comme ces
vers concernaient ma femme plus que moi, je les lui envoyai, avec la
lettre de M. Jacobson. C'tait assez singulier que de recevoir en Italie
une invitation de passer l't dans le Holstein, de la part de gens que
je n'avais jamais connus. La lettre fut adresse  Venise. M. Jacobson
me parlait des roses sauvages fleurissant l't dans le Holstein.
Pourquoi donc les Cimbres et les Teutons migrrent-ils?

[Note 133: Nom de la baronne westphalienne, dans le clbre roman de
_Candide_. (_Note du Trad._) ]

[Note 134: Klopstock-ish. Byron a lui-mme forg cet adjectif avec
le nom de l'illustre auteur de la _Christiade_. (_Note du Trad._) ]

Quelle trange chose que la vie et que l'homme! Si je me prsentais 
la porte de la maison o ma fille est maintenant, la porte me serait
ferme,-- moins que (ce qui n'est pas impossible) je n'assommasse le
portier; et si j'tais all cette anne-l (et peut-tre encore
aujourd'hui)  Drontheim, la ville la plus recule de la Norwge,
j'aurais t reu  bras ouverts dans la demeure de gens sans rapport
de parent ou de patrie avec moi, et attachs  moi par l'unique lien de
l'esprit et de la renomme.

En fait de gloire, j'ai eu ma part;  la vrit, les accidens de la vie
humaine y ont ml leur levain, et cela en plus grande quantit qu'il
n'est arriv  la plupart des littrateurs d'un rang distingu; mais, en
total, je prends le mal comme l'quilibre ncessaire du bien dans la
condition humaine.


Il parle aussi, dans le mme journal, de la visite du jeune Amricain,
en ces termes.

Un jeune Amricain, nomm Coolidge, est venu me rendre visite il y a
quelques mois. C'tait un jeune homme intelligent, fort beau, et g de
vingt ans au plus,  en juger par l'apparence; un peu romantique (ce qui
va bien  la jeunesse), et fortement passionn pour la posie, comme on
peut le prsumer de sa visite dans mon antre. Il m'apporta un message
d'un vieux serviteur de ma famille (Joe Murray), et me dit que lui (M.
Coolidge) avait obtenu une copie de mon buste de Thorwaldsen  Rome,
pour l'envoyer en Amrique. J'avoue que je fus plus flatt du jeune
enthousiasme de ce voyageur solitaire par-del l'Atlantique, que si l'on
m'et dcrt une statue dans le Panthon de Paris (j'ai vu, mme de mon
tems, les empereurs et les dmagogues renverss de dessus leurs
pidestaux, et le nom de Grattan effac de la rue de Dublin,  laquelle
il avait t donn); je dis que j'en fus plus flatt, parce que c'tait
un hommage simple, sans motif politique, sans intrt ou
ostentation,--le pur et vif sentiment d'un jeune homme pour le pote
qu'il admirait. Son admiration, toutefois, a d lui coter cher.--Je ne
voudrais pas payer le prix d'un buste de Thorwaldsen pour la tte et les
paules de qui que ce soit, except Napolon, mes enfans, quelque
absurde individu de l'espce fminine, comme dit Monkbarns,--et ma
soeur. Me demande-t-on pourquoi je posai pour mon buste?--Rponse; ce
fut  la requte particulire de J. C. Hobhouse, Esquire, et pour nul
autre. Un portrait est une autre affaire; tout le monde pose pour son
portrait; mais un buste a l'air de prtendre  la permanence, et offre
une ide d'inclination pour la renomme publique plutt que de souvenir
particulier.

Toutes les fois qu'un Amricain demande  me voir (ce qui n'est pas
rare), je condescends  son dsir, premirement parce que je respecte un
peuple qui a conquis sa libert par un courage ferme, sans excs; et,
secondement, parce que ces visites transatlantiques en petit nombre et
 longs intervalles me font le mme effet que si je m'entretenais, de
l'autre ct du Styx, avec la postrit. Dans un sicle ou deux, les
nouvelles Atlantides espagnole et anglaise, suivant toute probabilit,
rgneront sur le vieux continent, comme la Grce et l'Europe soumirent
l'Asie, leur mre, dans les tems anciens et primitifs, comme on les
appelle.




LETTRE CCCCXXXVII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 6 juillet 1821.

Pour condescendre  un dsir exprim par M. Hobhouse, je suis dtermin
 omettre la stance sur le cheval de Smiramis, dans le cinquime chant
de _Don Juan_. Je vous dis cela, au cas que vous soyez ou ayez
l'intention d'tre l'diteur des derniers chants.

 la requte particulire de la comtesse Guiccioli, j'ai promis de ne
pas continuer _Don Juan_. Vous regarderez donc ces trois chants comme
les derniers du pome. Depuis qu'elle avait lu les deux premiers dans la
traduction franaise, elle ne cessait de me supplier de n'en plus crire
de nouveaux. La raison de ces prires ne frappe pas d'abord un
observateur superficiel des moeurs trangres; mais elle drive du dsir
qu'ont toutes les femmes d'exalter le sentiment des passions, et de
maintenir l'illusion qui leur donne l'empire. Or, _Don Juan_ dchire
cette illusion, et en rit comme de bien d'autres choses. Je n'ai jamais
connu de femme qui ne protget Rousseau, ou qui ne traitt avec dgot
les _Mmoires de Grammont_, _Gilblas_, et tous les tableaux comiques des
passions, quand ils sont naturellement prsents.




LETTRE CCCCXXXVIII.

 M. MURRAY.


14 juillet 1821.

J'espre que l'on ne prendra pas _Sardanapale_ pour une pice
politique; car une telle intention fut si loin d'tre la mienne, que je
ne songeai jamais qu' l'histoire d'Asie. La tragdie vnitienne aussi
est strictement historique. Mon but a t de mettre en drame,  la
manire des Grecs (phrase modeste), des points d'histoire frappans,
comme ces mmes Grecs l'ont fait  l'gard de l'histoire et de la
mythologie. Vous trouverez que tout cela ne ressemble gure 
Shakspeare; et c'est tant mieux dans un sens, car je le regarde comme le
pire des modles, bien que le plus extraordinaire des crivains. J'ai eu
pour but d'tre aussi simple et aussi svre qu'Alfiri, et j'ai pli la
posie autant que j'ai pu au langage ordinaire. La difficult est que,
dans ce tems, on ne peut parler ni de rois ni de reines sans tre
souponn d'allusions politiques ou de personnalits. Je n'ai point eu
d'intention pareille.

Je ne suis pas trs-bien, et j'cris au milieu de scnes dsagrables:
on a, sans jugement ni procs, banni un grand nombre des principaux
habitans de Ravenne et de toutes les villes des tats romains,--et parmi
les exils il y a plusieurs de mes amis intimes, en sorte que tout est
dans la confusion et la douleur; c'est un spectacle que je ne saurais
dcrire sans prouver la mme peine qu' le voir.

Vous tes chiche dans votre correspondance.

Tout  vous sincrement.

BYRON.




LETTRE CCCCXXXIX.

 M. MURRAY.


Ravenne, 22 juillet 1821.

L'imprimeur a fait un miracle;--il a lu ce que je ne puis lire
moi-mme,--mon criture.

Je m'oppose au dlai jusqu' l'hiver; je dsire particulirement que
l'on imprime tandis que les thtres d'hiver sont ferms, afin de gagner
du tems au cas que les directeurs ne nous jouent le mme tour de
politesse. Toute perte sera prise en considration dans notre contrat,
quelle qu'en soit l'occasion, soit la saison, soit autre chose; mais
imprimez et publiez.

Je crois qu'il faudra avouer que j'ai plus d'un style. Sardanapale,
toutefois, est presque un personnage comique; mais ainsi est Richard
III. Faites attention que les trois units sont mon principal but. Je
suis charm de l'approbation de Gifford; quant  la foule, vous voyez
que j'ai eu en vue toute autre chose que le got du jour pour
d'extravagans coups de thtre. Toute perte probable, comme je vous
l'ai dj dit, sera value dans nos comptes. Les _Revues_ (except une
ou deux, le _Blackwood Magazine_, par exemple) sont assez froides; mais
ne songez plus aux journalistes,--je les ferai marcher droit, si je me
le mets en tte. J'ai toujours trouv les Anglais plus vils en certains
points que toute autre nation. Vous vous tonnez de mon assertion, mais
elle est vraie quant  la reconnaissance,--peut-tre est-ce parce que
les Anglais sont fiers, et que les gens fiers hassent les obligations.

La tyrannie du gouvernement clate ici. On a exil environ mille
personnes des meilleures familles des tats romains. Comme plusieurs de
mes amis sont de ce nombre, je songe  partir aussi, mais pas avant que
je n'aie reu vos rponses. Continuez de m'adresser vos lettres ici,
comme d'ordinaire, et le plus vite possible. Ce que vous ne serez pas
fch d'apprendre, c'est que les pauvres de l'endroit, apprenant que
j'avais l'intention de partir, ont fait une ptition au cardinal pour le
prier de me prier de rester. Je n'ai entendu parler que de cela il y a
un ou deux jours; et ce n'est un dshonneur ni pour eux ni pour moi;
mais cette dmarche aura mcontent les hautes autorits, qui me
regardent comme un chef de charbonniers. On a arrt un de mes
domestiques pour une querelle dans la rue avec un officier (on a pris
sur un autre des couteaux et des pistolets); mais comme l'officier
n'tait pas en uniforme, et qu'il tait d'ailleurs dans son tort, mon
domestique, sur ma vigoureuse protestation, a t relch. Je n'tais
pas prsent  la bagarre, qui arriva de nuit prs de mes curies. Mon
homme (qui est un Italien), d'un caractre brave et peu endurant, aurait
tir une cruelle vengeance, si je ne l'en eusse pas empch. Voici ce
qu'il avait fait: il avait tir son _stiletto_, et, sans les passans, il
aurait fricass le capitaine, qui,  ce qu'il parat, fit triste figure
dans la querelle, qu'il avait cependant provoque. L'officier s'tait
adress  moi, et je lui avais offert toute sorte de satisfaction, soit
par le renvoi de l'homme, soit autrement, puisque l'homme avait tir son
couteau. Il me rpondit que des reproches seraient suffisans. Je fis des
reproches au domestique; et cependant, aprs cela, le misrable chien
alla se plaindre au gouvernement,--aprs avoir dit qu'il tait
compltement satisfait. Cela me mit en colre, et j'adressai une
remontrance qui eut quelque effet. Le capitaine a t rprimand, le
domestique relch, et l'affaire en est reste l.

Parmi les victimes de la noire sentence et de la proscription par
laquelle les matres de l'Italie, comme il appert des lettres
prcdentes, se vengeaient maintenant de leur dernire alarme sur tous
ceux qui y avaient contribu, mme dans le plus faible degr, les deux
Gamba se trouvrent ncessairement compris comme chefs prsums des
carbonari de la Romagne. Vers le milieu de juillet, Mme Guiccioli, dans
un profond dsespoir, crivit  Lord Byron pour l'informer que son pre,
dans le palais duquel elle rsidait alors, venait de recevoir l'ordre
de quitter Ravenne dans les vingt-quatre heures, et que c'tait
l'intention de son frre de partir le lendemain matin. Mais le jeune
comte n'avait pas mme t laiss tranquille si long-tems, et avait t
conduit par des soldats jusqu' la frontire; et la comtesse elle-mme,
peu de jours aprs, vit qu'elle devait aussi se joindre aux exils. La
perspective d'tre de nouveau spare de Byron, semble avoir rendu
l'exil presque aussi terrible que la mort aux yeux de cette noble dame.
Cela seul, dit-elle dans une lettre  son amant, manquait pour
combler la mesure de mon dsespoir. Venez  mon aide, mon amour, car je
suis dans la plus terrible situation, et sans vous je ne puis me
rsoudre  rien. *** vient de me quitter; il tait envoy par *** pour
me dire qu'il faut que je parte de Ravenne avant mardi prochain, parce
que mon mari a eu recours  la cour de Rome pour me forcer de retourner
avec lui ou d'entrer dans un couvent; et la rponse est attendue sous
peu de jours. Je ne dois parler de cela  personne; il faut que je
m'chappe de nuit; car, si mon projet est dcouvert, on y mettra
obstacle, et mon passeport (que la bont du ciel m'a permis je ne sais
comment d'obtenir), me sera retir. Byron! je suis au dsespoir!--S'il
faut vous laisser ici sans savoir quand je vous reverrai; si c'est votre
volont que je souffre si cruellement, je suis rsolue  rester. On peut
me mettre dans un couvent; je mourrai,--mais,--mais vous ne pouvez me
secourir, et je ne puis rien vous reprocher. Je ne sais ce qu'on me dit:
car mon agitation m'anantit;--et pourquoi? ce n'est point parce que je
crains mon danger prsent, mais seulement, j'en prends le ciel  tmoin,
seulement parce qu'il faut vous quitter.

Vers la fin de juillet, celle qui crivait cette lettre si tendre et si
vraie se trouva force de quitter Ravenne,--sjour de sa jeunesse, et
maintenant de ses affections,--sans savoir o elle irait, et o elle
retrouverait son amant. Aprs avoir langui quelque tems  Bologne, dans
la faible esprance que la cour de Rome pourrait encore, par la
mdiation de quelques amis, tre engage  rapporter l'arrt prononc
contre son pre et son frre; cette esprance une fois vanouie, elle
rejoignit enfin ses parens  Florence.

On a dj vu, par les lettres de Lord Byron, qu'il tait lui-mme devenu
l'objet des plus vifs soupons pour le gouvernement, et que c'tait mme
surtout dans le dsir de se dbarrasser de lui qu'on avait pris toutes
ces mesures contre la famille Gamba:--attendu qu'on craignait que la
constante bienfaisance qu'il exerait envers les pauvres de Ravenne ne
lui donnt une dangereuse popularit parmi des hommes non accoutums 
l'exercice de la charit sur une si large chelle. Une des principales
causes, dit Mme Guiccioli, de l'exil de mes parens fut l'ide que Lord
Byron partagerait l'exil de ses amis. Dj le gouvernement voyait d'un
mauvais oeil le sjour de Lord Byron  Ravenne; on connaissait ses
opinions; on craignait son influence, et on s'exagrait mme l'tendue
de ses moyens d'action. On s'imaginait qu'il avait donn l'argent pour
l'achat des armes, etc., et qu'il avait fourni  tous les besoins
pcuniaires de la socit. La vrit est que lorsqu'il tait invit 
exercer sa bienfaisance, il ne s'enqurait point des opinions politiques
ou religieuses de ceux qui rclamaient son aide: tous les hommes
malheureux et indigens avaient un droit gal  sa bienveillance. Les
anti-libraux cependant s'taient fermement persuads qu'il tait le
principal soutien du libralisme en Romagne, et dsiraient qu'il s'en
allt; mais n'osant pas exiger directement son dpart, ils espraient
pouvoir indirectement le forcer  cette mesure[135].

[Note 135: Una delle principali ragioni per cui si erano esigliati i
miei parenti, era la speranza che Lord Byron pure lascerebbe la Romagna
quando i suoi amici fossero partiti. Gi da qualche tempo la permanenza
di Lord Byron in Ravenna era mal gradita dal governo, conoscendo si le
sue opinioni, e temendosi la sua influenza, ed esaggerandosi anche i
suoi mezzi per esercitarla. Si credeva che egli somministrasse danaro
per provvedere armi, che provvedesse ai bisogni della societ. La verit
era che nello spargere le sue beneficenze egli non s'informava delle
opinioni politiche e religiose di quello che aveva bisogno del suo
soccorso; ogni misero ed ogni infelice aveva un eguale diritto alla sua
generosit. Ma in ogni modo gli anti-liberali lo credevano il principale
sostegno del liberalismo della Romagna, e desideravano la sua partenza;
ma non osando provocarla in nessun modo diretto, speravano di ottenerla
indirettamente.]

Aprs avoir donn les dtails de son propre dpart, la comtesse
continue: Lord Byron cependant resta  Ravenne, ville dchire par
l'esprit de parti, ville o il avait certainement,  cause de ses
opinions, bon nombre d'ennemis fanatiques et perfides; et mon
imagination me le peignait toujours au milieu de mille dangers. On peut
donc concevoir ce que fut pour moi ce voyage, et ce que je souffris si
loin de Lord Byron. Ses lettres m'auraient consol; mais il y avait deux
jours d'intervalle entre l'instant o il me les crivait et celui o je
les recevais. Cette ide empoisonnait toute la consolation qu'elles
auraient pu me donner, et par consquent mon coeur tait dchir par les
craintes les plus cruelles. Cependant il tait ncessaire, pour son
propre honneur, qu'il restt encore quelque tems  Ravenne, afin que
l'on ne pt pas dire qu'il avait t banni aussi. D'ailleurs il avait
conu une grande affection pour la ville mme, et il dsirait, avant
d'en partir, puiser tous les moyens de procurer le rappel de mes
parens[136].

[Note 136: Lord Byron restava frattanto a Ravenna, in un paese
sconvolto dai partiti, e dove aveva certamente dei nemici di opinioni
fanatiche perfidi, e la mia imaginazione me lo dipingeva circondato
sempre da mille pericoli. Si pu dunque pensare cosa dovesse essere
cruel viaggio per me, e cosa io dovessi soffrire nella sua lontananza.
Le sue lettere avrebbero potuto essermi di conforto; ma quando io le
riceveva, era gi trascorso lo spazio di due giorni dal momento in cui
furono scritte, e questo pensiero distruggeva tutto il bene che esse
potevano farmi, e la mia anima era lacerata dai pi crudeli timori.
Frattanto era necessario per la di lui convenienza che egli restasse
ancora qualche tempo in Ravenna affinch non avesse a dirsi che egli
pure ne era esigliato; ed oltre ci egli si era sommamente affezionato 
quel soggiorno, e voleva innanzi di partire vedere esauriti tutti i
tentativi e tutte le speranze del ritorno dei miei parenti.]




LETTRE CCCCXL.

 M. HOPPNER.


Ravenne, 23 juillet 1821.

Ce pays-ci tant en proie  la proscription, et tous mes amis tant
exils ou arrts,--la famille entire des Gamba oblige pour le moment
d'aller  Florence,--le pre et le fils pour motifs politiques,--(et la
Guiccioli, parce qu'elle est menace du couvent en l'absence de son
pre),--j'ai rsolu de me retirer en Suisse, et les Gamba aussi. Ma vie
court, dit-on, de trs grands dangers ici; mais 'a t la mme chose
depuis douze mois, et ce n'est donc pas l la principale considration.

J'ai crit par le mme courrier  M. Hentsch jeune, banquier  Genve,
pour avoir, s'il est possible une maison pour moi, et une autre pour la
famille Gamba (pour le pre, le fils et la fille), toutes deux meubles,
et avec une curie de huit chevaux (au moins dans la mienne) au bord du
lac de Genve, sur le ct du Jura. J'emmnerai Allegra avec moi.
Pourriez-vous nous aider, Hentsch ou moi, dans nos recherches? Les Gamba
sont  Florence; mais ils m'ont autoris  traiter en leur nom. Vous
savez ou ne savez pas que ce sont de grands patriotes,--et tous deux
braves gens, surtout le fils; je puis le dire, car je les ai
dernirement vus dans une trs-difficile situation,--non pas sous le
rapport pcuniaire, mais sous le rapport personnel,--et ils se sont
conduits en hros, sans cder ni se rtracter.

Vous n'avez pas ide de l'tat d'oppression dans lequel est ce pays-ci;
on a arrt environ un millier de personnes de haute ou basse condition
dans la Romagne,--banni les uns, emprisonn les autres, sans jugement,
sans procdure, et mme sans accusation!!!... Tout le monde dit qu'on
aurait fait la mme chose  mon gard si l'on avait os: toutefois, mon
motif pour rester est que toutes les personnes de ma connaissance, au
nombre de cent -peu-prs, ont t exiles.

Voudrez-vous faire ce que vous pourrez pour trouver une couple de
maisons meubles et pour en confrer avec Hentsch  notre place? Peu
nous importe la socit:--nous ne voulons qu'un asile temporaire et
tranquille, et notre libert individuelle.

Croyez-moi, etc.

_P. S._ Pouvez-vous me donner une ide des dpenses ncessaires en
Suisse, par comparaison  l'Italie? je ne me rappelle plus cela. Je
parle seulement des dpenses pour une vie honnte, chevaux, etc., et
non des dpenses de luxe, et pour un grand train de maison. Ne dcidez
rien toutefois avant que je n'aie reu votre rponse, car c'est alors
seulement que je pourrai savoir que penser sur ces points de
transmigration, etc., etc.




LETTRE CCCCXLI.

 M. MURRAY.


Ravenne, 30 juillet 1821.

Je vous envoie ci-joint la meilleure histoire sur le doge Faliero; elle
est tire d'un vieux manuscrit, et je ne l'ai que depuis quelques jours.
Faites-la traduire et adjoignez-la en forme de note  la prochaine
dition. Vous serez peut-tre content de voir que la manire dont j'ai
conu le caractre du doge est conforme  la vrit; je regrette
nanmoins de n'avoir pas eu cet extrait auparavant. Vous verrez que
Faliero dit lui-mme ce que je lui fais dire sur l'vque de Trvise.
Vous verrez aussi que il parla trs-peu et ne laissa chapper que des
paroles de colre et de ddain aprs qu'il eut t arrt, ce qu'il
fait aussi dans la pice, except quand il clate  la fin du cinquime
acte. Mais son discours aux conspirateurs est meilleur dans le manuscrit
que dans la pice; je regrette de ne pas l'avoir connu  tems. N'oubliez
pas cette note, avec la traduction.

Dans une ancienne note de _Don Juan_, j'ai cit, en parlant de
Voltaire, sa phrase fameuse: Zare, tu pleures, c'est une erreur;
c'est: Zare, vous pleurez. Songez  corriger la citation.

Je suis tellement occup ici pour ces pauvres proscrits, qui sont
disperss en exil -et-l, et  essayer d'en faire rappeler
quelques-uns, que j'ai  peine assez de tems ou de patience pour crire
une courte prface pour les deux pices: toutefois je la ferai en
recevant les prochaines preuves.

Tout  vous  jamais, etc.

_P. S._ Veuillez joindre,  la premire occasion, la lettre sur
l'Hellespont comme note aux vers sur Landre, etc., dans _Childe
Harold_. N'oubliez pas cela au milieu de votre multitude d'occupations,
que je songe  clbrer dans une ode dithyrambique  Albemarle-Street.

Savez-vous que Shelley a compos une lgie sur Keats, et qu'il accuse
la _Quarterly_ d'avoir tu ce jeune pote.

        Qui tua John Keats?
        Moi, dit la _Quarterly_,
        Farouche comme un Tartare;
        C'est un de mes exploits!
        Qui dcocha la flche?--
        Le pote-prtre Milman,
        (Toujours prt  tuer son homme),
        Ou Southey ou Barrow.

Vous savez bien que je n'approuvais pas la posie de Keats, ni ses
thories potiques, ni son injurieux mpris pour Pope; mais puisqu'il
est mort, omettez tout ce que je dis sur son compte dans mes crits,
soit manuscrits, soit dj publis. Son _Hyprion_ est un beau monument
et conservera son nom. Je ne porte pas envie  celui qui a crit
l'article;--vous autres crivains des _Revues_, vous n'avez pas plus le
droit de meurtre que les voleurs de grand chemin; mais,  la vrit,
celui qui est mort pour un article de critique serait probablement mort
pour toute autre cause non moins triviale. La mme chose arriva presque
 Kirke White, qui mourut ensuite de consomption.




LETTRE CCCCXLII.

 M. MOORE.


Ravenne, 2 aot 1821.

Certainement j'avais rpondu  votre dernire lettre, quoique en peu de
mots, sur le point que vous rappelez, en disant tout simplement: Au
diable la controverse, et en citant quelques vers de George Colman,
applicables non  vous, mais aux disputeurs. Avez-vous reu cette
lettre? Il m'importe de savoir que nos lettres ne sont pas interceptes
ou gares.

Votre drame de Berlin[137] est un honneur inconnu depuis Elkanah
Settle, dont l'_Empereur de Maroc_ fut jou par les dames de la cour, ce
qui fut, dit Johnson, le dernier coup de la douleur pour le pauvre
Dryden, qui ne put le supporter, et devint ennemi de Settle sans piti
ni modration,  cause de cette faveur, et d'un frontispice que
l'auteur avait os mettre  sa pice.

[Note 137: On avait jou, peu de tems auparavant,  la cour de
Berlin, un spectacle fond sur le pome de _Lalla Rookh_; l'empereur de
Russie remplit le rle de _Feramorz_, et l'impratrice celui de _Lalla
Rookh_. (_Note de Moore_.) ]

N'tait-ce pas un peu prilleux de montrer, comme vous l'avez fait, les
Mmoires  ***? N'y a-t-il pas une ou deux factieuses allusions qui
doivent tre rserves pour la postrit?

Je connais bien Schlegel,--c'est--dire je l'ai rencontr  Coppet.
N'est-il pas lgrement attaqu dans les Mmoires? Dans un article sur
le quatrime chant de _Childe-Harold_, publi il y a trois ans dans le
_Blackwood's-Magazine_, on cite quelques stances d'une lgie de
Schlegel sur Rome, d'o l'on dit que j'ai pu tirer quelques ides. Je
vous donne ma parole d'honneur que je n'avais jamais vu les vers avant
cet article critique, qui donne, je crois, trois ou quatre stances
envoyes, dit-on, par un correspondant,--peut-tre par l'auteur mme. Le
fait se prouve facilement, car je ne comprends point l'allemand, et il
n'y avait point, je crois, de traduction,--du moins c'tait la premire
fois que j'entendais parler ou prenais lecture de la traduction et de
l'original.

Je me souviens d'avoir caus un peu avec Schlegel sur Alfiri, dont il
nie le mrite. Il tait irrit aussi contre le jugement de la _Revue
d'dimbourg_ sur Gothe, jugement qui, en effet, tait assez dur. Il
vint aussi  parler des Franais: Je mdite une terrible vengeance
contre les Franais;--je prouverai que Molire n'est pas pote[138].
......................................................................
......................................................................

[Note 138: Cette menace a t depuis mise  excution,--le critique
allemand a frapp d'horreur les littrateurs franais en dclarant
Molire _un farceur_. (_Note de Moore_.) ]

Je ne vois pas pourquoi vous parleriez du dclin des ans. La dernire
fois que je vous vis, vous aviez moins d'embonpoint et paraissiez encore
plus jeune que quand nous nous quittmes plusieurs annes auparavant.
Vous pouvez compter sur cette assertion comme sur un fait. Si cela
n'tait pas, je ne vous dirais rien; car je ne saurais faire de mauvais
complimens  qui que ce soit sur sa personne;--comme le compliment est
une vrit, je vous le fais. Si vous aviez men ma vie, chang de
climats et de relations,--si vous vous amaigrissiez par le jene et par
les purgatifs,--outre l'puisement caus par des passions rongeantes, et
un mauvais temprament en sus,--vous pourriez parler ainsi.--Mais vous!
je ne sache personne qui ait si bonne mine pour son ge, ou qui mrite
d'avoir mine ou sant meilleure sous tous les rapports. Vous tes
un....., et ce qui vaut peut-tre mieux pour vos amis, un bon garon.
Ainsi donc, ne parlez pas de dcadence, mais comptez sur quatre-vingts
ans.

Je suis  prsent principalement occup par ces malheureuses
proscriptions et condamnations d'exil, qui ont eu lieu ici pour motifs
politiques. 'a t un misrable spectacle que la dsolation gnrale
des familles. Je fais tout ce que je puis pour les exils, grands ou
petits, avec tout l'intrt et tous les moyens que je puis employer. Il
y a eu mille proscrits, le mois dernier, dans l'exarquat, ou, pour
parler en style moderne, dans les lgations. Hier un homme a eu les
reins briss en tirant un de mes chiens de dessous la roue d'un moulin.
Le chien a t tu, et l'homme est dans le plus grand danger. Je n'tais
pas prsent;--cela est arriv avant que je fusse lev, par la faute d'un
enfant stupide qui a fait baigner le chien dans un endroit dangereux. Je
dois, sans aucun doute, pourvoir aux besoins du pauvre diable tant qu'il
vivra, et  ceux de sa famille, s'il meurt. J'aurais de grand coeur
donn--plus qu'il ne m'en cotera, pour qu'il n'et pas t bless.
Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et excusez ma hte et la
chaleur.

Tout  vous, etc.

.......................................................................

Vous aurez probablement vu toutes les attaques dont quelques gazettes
d'Angleterre m'ont assailli il y a quelques mois. Je ne les ai vues que
l'autre jour, grce  la bont de Murray. On m'appelle plagiaire. Je
ne sais quels noms on ne me donne pas. Je crois maintenant que j'aurai
t accus de tout.

Je ne vous ai pas donn de dtails sur les petits vnemens qui se sont
passs ici; mais on a essay de me faire passer pour le chef d'une
conspiration, et on ne s'est arrt que faute de preuves suffisantes
pour informer contre un Anglais. Si c'et t un natif du pays, le
soupon aurait suffi, comme pour des centaines d'autres.

Pourquoi n'crivez-vous pas sur Napolon? je n'ai pas assez de verve ni
d'_estro_[139] pour le faire. Sa chute, ds le principe, m'a port un
coup terrible. Depuis cette poque, nous avons t les esclaves des
sots. Excusez cette longue lettre. _Ecco_[140] une traduction littrale
d'une pigramme franaise.

        gl, belle et pote, a deux petits travers,
        Elle fait son visage et ne fait pas ses vers[141].

Je vais monter  cheval, averti que je suis de ne pas aller dans un
certain endroit de la fort,  cause des ultra-politiques.

[Note 139: Mot italien, du latin _oestrum_, qui signifie verve
potique. (_Note du Trad._) ]

[Note 140: Voici.]

[Note 141:

        Egle, beauty and poet, has two little crimes,
        She makes her own face, and does not make her rhymes.]

N'y a-t-il aucune chance pour votre retour en Angleterre, et pour notre
journal? j'y aurais publi les deux pices,--deux ou trois scnes par
numro.

Vers cette poque, M. Shelley, qui avait alors fix sa rsidence 
Pise, reut une lettre de Lord Byron, qui le priait instamment de venir
le voir; et, par consquent, il partit sur-le-champ pour Ravenne. Les
extraits suivans des lettres qu'il crivit, durant le tems de son sjour
auprs de son noble ami, seront lues avec ce double sentiment d'intrt
qu'on ne manque jamais d'prouver en entendant un homme de gnie
exprimer ses opinions sur un autre homme de gnie.


Ravenne, 7 aot 1821.

J'arrivai hier soir  dix heures, et me mis  causer avec Lord Byron
jusqu' cinq heures du matin; puis j'allai dormir, et maintenant je
viens de m'veiller  onze heures; aprs avoir dpch mon djener
aussi vite que possible, je veux vous consacrer tout le tems qui me
reste jusqu' midi, heure o part le courrier.

Lord Byron est trs-bien, et il a t charm de me voir. Il a, en
vrit, compltement recouvr sa sant, et il mne une vie totalement
contraire  celle qu'il menait  Venise. Il a une sorte de liaison
permanente avec la comtesse Guiccioli, qui est maintenant  Florence, et
qui,  en juger par ses lettres, semble une trs-aimable femme. Elle
attend dans cette ville qu'il y ait quelque chose de dcid sur leur
migration en Suisse, ou sur leur sjour en Italie; point qui n'est pas
encore dfinitivement rsolu. Elle a t force de s'chapper du
territoire papal en grande hte, vu que des mesures avaient dj t
prises pour la placer dans un couvent o elle aurait t impitoyablement
confine pour la vie. Les droits oppressifs d'un contrat de mariage,
tels qu'ils existent dans la lgislation et l'opinion de l'Italie,
quoique moins souvent exercs qu'en Angleterre, sont encore plus
terribles qu'en ce dernier pays.

Lord Byron s'tait presque tu  Venise. Il avait t rduit  un tel
tat de dbilit, qu'il tait incapable de rien digrer, il tait
consum par une fivre hectique, et il serait bientt mort sans cet
attachement, qui le retira des excs o il s'tait plong plutt par
insouciance et orgueil que par got. Pauvre garon, il est maintenant
tout--fait bien; et il s'est jet dans la politique et la littrature.
Il m'a donn beaucoup de dtails intressans sur la premire; mais nous
n'en parlerons pas dans une lettre. Fletcher est ici, et--comme si,  la
manire d'une ombre, il croissait et dcroissait avec le corps mme de
son matre,--il a aussi repris sa bonne mine, et du milieu de ses
cheveux gris prmaturs s'est leve une nouvelle pousse de touffes
blondes.

Nous avons beaucoup caus de posie et de sujets analogues hier soir,
et comme d'ordinaire, nous n'avons pas t d'accord,--et je crois, moins
que jamais. Byron affecte de se dclarer le patron d'un systme de
littrature propre  ne produire que la mdiocrit, et quoique tous ses
plus beaux pomes et ses plus beaux passages n'aient t produits qu'au
mpris de ce systme, je reconnais dans le doge de Venise les pernicieux
effets de cette nouvelle foi littraire qui gnera et arrtera
dornavant ses efforts, quelque grands qu'ils puissent tre;  moins
qu'il ne secoue le joug. Je n'ai lu que quelques passages de la pice,
ou plutt il me les a lus, et m'a donn le plan de l'ensemble.


Ravenne, 15 aot 1821.

Nous sortons  cheval le soir pour nous promener dans la fort de pins
qui spare la ville de la mer. Je t'cris notre genre de vie, auquel je
me suis accommod sans beaucoup de difficult:--Lord Byron se lve 
deux heures,--et djene--nous causons, lisons, etc. jusqu' six,--puis
nous montons  cheval  huit, et aprs dner nous devisons jusqu'
quatre ou cinq heures du matin. Je me lve  midi, et je vous consacre
aujourd'hui le tems qui reste libre entre mon lever et celui de Byron.

Lord Byron a beaucoup gagn sous tous les rapports,--en gnie, en
caractre, en vues morales, en sant et en bonheur. Sa liaison avec la
Guiccioli a t pour lui un avantage inapprciable. Il vit avec une
grande splendeur, mais sans outrepasser son revenu, qui est aujourd'hui
d'environ quatre mille livres sterling par an, et dont il consacre le
quart  des oeuvres de charit. Il a eu de dsastreuses passions, mais
il semble les avoir subjugues, et il devient ce qu'il devait tre: un
homme vertueux. L'intrt qu'il a pris aux affaires politiques
d'Italie, et les actions qu'il a faites en consquence ne doivent point
s'crire dans une lettre, mais vous causeront du plaisir et de la
surprise.

Il n'est pas encore dcid  aller en Suisse, pays en vrit peu fait
pour lui; le commrage et les cabales de ces coteries anglicanes le
tourmenteraient comme auparavant, et pourraient le faire retomber dans
le libertinage, o il s'est, dit-il, plong non par got mais par
dsespoir. La Guiccioli, et son frre (qui est l'ami et le confident de
Lord Byron, et approuve compltement la liaison de sa soeur avec lui)
dsirent aller en Suisse,  ce que dit Lord Byron, seulement par amour
de la nouveaut et pour le plaisir de voyager. Lord Byron prfre la
Toscane ou Lucques, et il essaie de leur faire adopter ses ides. Il m'a
fait crire une longue lettre  la comtesse pour l'engager  rester.
C'est une chose assez bizarre pour un tranger que d'crire sur des
sujets de la plus grande dlicatesse  la matresse de son ami,--mais le
destin semble vouloir que j'aie toujours une part active dans les
affaires de tous ceux que j'approche. J'ai exprim en doucereux italien
les raisons les plus fortes que j'ai pu imaginer contre l'migration en
Suisse. Pour vous dire la vrit, je serais charm de le voir, pour prix
de ma peine, s'tablir en Toscane. Ravenne est un misrable endroit, les
habitans sont barbares et sauvages, et leur langage est le plus infernal
patois que vous puissiez concevoir; Byron serait, sous tous les
rapports, beaucoup mieux chez les Toscans.

Il m'a lu un des chants encore indits de _Don Juan_. C'est une oeuvre
d'une tonnante beaut: elle le place non-seulement au-dessus, mais
beaucoup au-dessus, de tous les potes du sicle. Chaque mot a le cachet
de l'immortalit. Ce chant est dans le mme style que la fin du second
(mais il est entirement pur d'indcences, et soutenu avec une aisance
et un talent incroyables); il n'y a pas un mot que le plus rigide
dfenseur de la dignit de la nature humaine voult faire biffer. Voil,
jusqu' un certain point, ce que j'ai long-tems rclam,--une production
tout--fait neuve, adapte au sicle, et cependant extraordinairement
belle. C'est peut-tre vanit, mais je crois voir l'effet des vives
exhortations que je fis  Byron pour l'engager  crer quelque chose
d'entirement neuf.........................................

Je suis sr que si je demandais je ne serais pas refus; mais il y a en
moi quelque chose qui m'empche absolument de demander. Lord Byron et
moi sommes trs-bons amis, et si j'tais rduit  la pauvret ou si
j'tais un crivain qui n'et aucun droit  une position plus leve que
celle o je suis, ou si j'tais dans une position plus leve que je ne
mrite, nous paratrions toujours tels, et je lui demanderais librement
toute espce de faveur. Mais ce n'est pas l mon cas. Le dmon de la
dfiance et de l'orgueil veille entre deux personnes telles que nous,
et empoisonne la libert de nos relations. C'est une taxe, et une taxe
lourde, que nous devons payer par cela mme que nous sommes hommes. Je
ne crois pas que la faute soit de mon ct; non, trs probablement,
puisque je suis le plus faible. J'espre que dans l'autre monde les
choses seront mieux arranges. Ce qui se passe dans le coeur d'un autre,
chappe rarement  l'observation de celui qui est l'anatomiste exact de
son propre coeur ...................................................

Lord Byron a ici de splendides appartemens dans le palais du mari de sa
matresse, un des hommes les plus riches d'Italie. Mme Guiccioli est
divorce, avec une pension de douze mille cus par an, misrable
traitement de la part d'un homme qui a cent-vingt mille livres sterling
de rente. Il y a deux singes, cinq chats, huit chiens et dix chevaux;
tous (except les chevaux) se promnent dans la maison comme s'ils en
taient matres. Le Vnitien Tita est ici, et me sert de valet,--c'est
un beau garon, avec une admirable barbe noire; il a dj poignard deux
ou trois personnes, et il a l'air le plus doux que j'aie jamais vu.


Mercredi, Ravenne.

Je vous ai dit que j'avais crit d'aprs le dsir de Lord Byron,  la
Guiccioli pour la dissuader ainsi que sa famille, du voyage en Suisse.
La rponse de cette dame est arrive, et mes reprsentations semblent
avoir fait comprendre combien la mesure tait mauvaise.  la fin d'une
lettre pleine de toutes les belles choses que la noble dame dit avoir
entendues sur mon compte, se trouve cette demande que je transcris ici,
--Signore, la vostra bont mi far ardita di chiedervi un favore; me la
accorderete-voi? _Non partite da Ravenna senza milord_[142]. Sans
contredit me voil de par toutes les lois de la chevalerie, captif sur
parole  la requte d'une dame, et je ne recouvrerai ma libert que
lorsque Byron sera tabli  Pise. Je rpondrai  la comtesse que sa
demande lui est accorde, et que si son amant hsite  quitter Ravenne
aprs que j'aurai fait tous les arrangemens ncessaires pour le recevoir
 Pise, je m'engage  me remettre dans la mme situation qu'aujourd'hui
pour le fatiguer d'importunits jusqu' ce qu'il aille la rejoindre.
Heureusement cela n'est pas ncessaire, et je n'ai pas besoin de vous
avertir que cette chevaleresque soumission aux grandes lois de l'antique
courtoisie, contre lesquelles je ne me rvolte jamais et qui constituent
ma religion, ne m'empchera pas de retourner bientt prs de vous pour y
rester long-tems...................................

[Note 142: Monsieur, votre bont me rend assez hardie pour vous
demander une faveur; me l'accorderez-vous? Ne quittez pas Ravenne sans
milord.?]

Nous montons  cheval tous les soirs comme  l'ordinaire, et nous nous
exerons au tir du pistolet, et je ne suis pas fch de vous dire que
j'approche de l'adresse avec laquelle mon noble ami frappe au but. J'ai
la plus grande peine  m'en aller, et Lord Byron, pour m'obliger 
rester, a prtendu que sans moi ou la Guiccioli il retombera
certainement dans ses anciennes habitudes. Je lui parle donc raison, et
il m'coute, aussi j'espre qu'il est trop bien instruit des terribles
et dgradantes consquences de son ancien genre de vie pour courir
quelque danger dans le court intervalle de tentation qui lui sera
laiss.




LETTRE CCCCXLIII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 10 aot 1821.

Votre conduite envers M. Moore est certainement belle, et je ne dirais
pas cela si je pouvais m'en empcher, car vous n'tes point  prsent
dans mes bonnes grces.

 l'gard des additions, etc., il y a un journal que j'ai tenu en 1814,
et que vous pouvez demander  M. Moore, plus un journal de mon voyage
dans les Alpes, dans lequel se trouvent tous les germes de _Manfred_, et
qu'il faut retirer d'entre les mains de Mrs. Leigh. J'ai encore tenu ici
pendant quelques mois de l'hiver pass un petit _Mmorandum_ quotidien,
que je vous enverrai. Vous trouverez un facile accs dans tous mes
papiers et toutes mes lettres, et ne ngligez pas (en cas d'accident) de
visiter cette masse, si confuse qu'elle soit, car dans ce chaos de
papiers, vous trouverez quelques morceaux curieux, soit de moi soit
d'autrui,  moins qu'ils n'aient t perdus ou dtruits. Si les
circonstances me faisaient jamais consentir (chose presque impossible) 
la publication des _Mmoires_ de mon vivant, vous feriez, je suppose,
quelques avances  Moore, en proportion du plus ou moins de probabilit
de succs. Mais vous tes tous deux certains de me survivre.

Il faudra aussi que vous ayez de Moore la correspondance entre moi et
lady Byron,  qui j'ai offert le droit de voir tout ce qui la concerne
dans ces papiers. Ceci est important. Moore a la lettre de milady et une
copie de ma rponse. J'aimerais mieux avoir Moore pour diteur que tout
autre.

Je vous ai envoy la lettre de Valpy pour vous laisser dcider par
vous-mme, et celle de Stockdale pour vous amuser. Je suis toujours
loyal  votre gard, comme je le fus dans l'affaire de Galignani, et
comme vous-mme l'tes avec moi,--par-ci par-l.

Je vous rends la lettre de Moore, lettre fort honorable pour lui, pour
vous et pour moi.

Tout  vous pour jamais.




LETTRE CCCCXLIV.

 M. MURRAY.


Ravenne, 16 aot 1821.

Je regrette que Holmes ne puisse ou ne veuille pas venir; c'est agir un
peu malhonntement, vu que je fus toujours trs-poli et trs-ponctuel 
son gard; mais ce n'est qu'un *** de plus. On ne rencontre pas d'autres
gens parmi les Anglais.

J'attends les preuves des manuscrits avec une raisonnable impatience.

Ainsi vous avez publi, ou voulez publier, les nouveaux chants de _Don
Juan_. N'tes-vous pas effray de l'assassinat constitutionnel de
Bridge-Street? Quand j'ai vu le nom de _Murray_, j'ai cru au premier
instant que c'tait vous, mais j'ai t consol en voyant que votre
homonyme est un procureur, car vous ne faites point partie de cette
infme race.

Je suis dans un grand chagrin, vu la probabilit de la guerre, parce
que mes hommes d'affaires ne sortent pas ma fortune des fonds publics.
Si la banqueroute a lieu, c'est mon intention de me faire voleur de
grand chemin; toutes les autres professions en Angleterre ont t
amenes  un tel point de perversit par la conduite de ceux qui les
exercent, que le vol ouvertement pratiqu est la seule ressource laisse
 un homme qui  quelques principes; c'est mme chose honnte,
comparativement parlant, puisqu'on ne se dguise pas.

Je vous ai crit par le dernier courrier pour vous dire que vous avez
trs-bien agi  l'gard de Moore et des _Mmoires_.....................

Mes amitis  Gifford.

Croyez-moi, etc.

_P. S._ Je vous rends la lettre de Smith, que je vous prie de remercier
de sa bienveillante opinion. Le buste de Thorwaldsen est-il arriv?




LETTRE CCCCXLV.

 M. MURRAY.


Ravenne, 23 aot 1821.

Je vous envoie ci-inclus les deux actes corrigs. Quant aux accusations
relatives au naufrage[143], je crois vous avoir dit  vous et  Mr
Hobhouse, il y a dj quelques annes, qu'il n'y avait pas une seule
circonstance qui n'et t prise dans les faits, non pas, il est vrai,
dans l'histoire d'un naufrage particulier quelconque, mais dans les
accidens rels de diffrens naufrages. Presque tout _Don Juan_ est une
peinture de la vie relle, soit de la mienne, soit de celle de gens que
j'ai connus. Par parenthse, une grande partie de la description de
l'ameublement, dans le troisime chant, est prise du _Tully's Tripoli_
(je vous prie de noter cela), et le reste, de mes propres observations.
Souvenez-vous que je n'ai jamais voulu cacher cela; et que si je ne l'ai
pas publiquement dclar, c'est uniquement parce que _Don Juan_ a paru
sans prface et sans nom d'auteur. Si vous pensez que cela en vaille la
peine, mettez-le en note  la prochaine occasion. Je ris de pareilles
accusations, tant je suis convaincu que jamais nul crivain n'emprunta
moins que moi, ou ne s'appropria davantage les matriaux emprunts.
Beaucoup de plagiats apparens ne sont dus qu' une concidence fortuite.
Par exemple, Lady Morgan (dans un livre sur l'Italie, vraiment
excellent, je vous assure) appelle Venise _Rome de l'Ocan_. J'ai
employ la mme expression dans les _Foscari_, et pourtant vous savez
que la pice est crite depuis plusieurs mois, et envoye en Angleterre.
Je n'ai reu _l'Italie_ que le 16 courant.

[Note 143: On avait ridiculement accus Byron de plagiat, parce
qu'il n'avait pas puis sa description dans sa seule imagination, mais
dans les relations authentiques des divers naufrages. (_Note du Trad._)]

Votre ami, ainsi que le public, ne sait pas que ma simplicit
dramatique est  dessein toute grecque, et que je continuerai dans cette
voie; nulle rforme n'a jamais russi[144] tout d'abord. J'admire les
vieux dramaturges anglais; mais le systme grec est sur un tout autre
terrain, et n'a rien  dmler avec eux. Je veux crer un drame anglais
rgulier, peu m'importe qu'il soit propre ou non au thtre, ce n'est
point l mon but;--je ne veux crer qu'un thtre pour l'esprit.


[Note 144: Nul homme, dit Pope, ne s'est jamais lev  quelque
degr de perfection dans l'art d'crire sans lutter avec une obstination
et une constance opinitres contre le courant de l'opinion publique.

Que les ennemis de la nouvelle cole mditent cette rflexion d'un
auteur reconnu pour classique. (_Notes du Trad._)]

Tout  vous.

_P. S._ Je ne puis accepter vos offres........................

Il faut traiter ces affaires-l avec M. Douglas Kinnaird. C'est mon
fond de pouvoirs, et il est homme d'honneur. C'est  lui que vous
pourrez exposer toutes vos raisons mercantiles, plutt que de me les
exposer  moi-mme directement. Ainsi donc, la mauvaise saison,--le
public indiffrent,--le dfaut de vente,--sa seigneurie crit trop,--la
popularit dclinant,--la dduction pour le commerce,--les pertes
presque constantes,--les contre-faons,--les ditions en pays
tranger,--les critiques svres, etc., etc., etc., et autres phrases et
dolances oratoires;--je laisse  Douglas, qui est un orateur, le soin
d'y rpondre.

Vous pourrez exprimer plus librement toutes ces raisons  une tierce
personne, tandis qu'entre vous et moi elles pourraient faire changer
quelques mots piquans qui n'orneraient pas nos archives.

Je suis fch pour la reine, et cela plus que vous ne l'tes.




LETTRE CCCCXLVI.

 M. MOORE.


Ravenne, 24 aot 1821.

Votre lettre du 5 ne m'est parvenue qu'hier, tandis que j'ai reu des
lettres dates de Londres du 8. La poste farfouille-t-elle dans nos
lettres? Quelque arrangement que vous fassiez avec Murray,--si vous en
tes satisfait, je le serai aussi. Point de scrupule;--il est bien vrai
que maintes fois j'ai dit par plaisanterie (car j'aime la pointe tout
autant que le barbare lui-mme,--c'est--dire Shakspeare.)--oui, j'ai
dit que comme un Spartiate, je vendrais ma _vie_ aussi _cher_ que
possible.--Mais ce ne fut jamais mon intention d'en tirer un profit
pcuniaire pour mon propre compte, mais de transmettre ce legs  mon
ami,-- vous--en cas de survivance. J'ai devanc l'poque, parce que
nous nous sommes trouvs ensemble, et que je vous ai press de tirer de
cette affaire tout le parti possible aujourd'hui mme, pour raisons qui
sont videntes. Je ne me suis priv de rien par l, et je ne mrite pas
les remercmens que vous m'adressez.................................
....................................................................

 propos, quand vous crirez  lady Morgan, remerciez-la pour les
belles phrases qu'elle a faites dans son livre sur le compte des miens.
Je ne sais pas son adresse. Son ouvrage sur l'Italie est courageux et
excellent.--Je vous prie de lui faire part de cette opinion d'un homme
qui connat le pays. Je regrette qu'elle ne m'ait pas vu, j'aurais pu
lui dire un ou deux faits qui auraient confirm ses assertions.

Je suis charm que vous soyez content de Murray, qui semble apprcier
les lords morts  une plus haute valeur que les lords vivans..........
.............. .......................................................

Tout  vous pour jamais, etc.

_P. S._ Vous me dites quelques mots d'un procureur en route pour se
rendre auprs de moi, pour traiter d'affaires. Je n'ai reu aucun avis
d'une telle apparition. Que peut vouloir l'individu? J'ai des procs et
des affaires en train, mais je n'ai pas entendu dire qu'il fallt
ajouter  toutes les dpenses faites en Angleterre les frais de voyage
d'un homme de loi.

Pauvre reine! mais peut-tre est-ce pour le mieux, si l'on doit croire
l'anecdote d'Hrodote..................................................

Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs.  quoi vous
occupez-vous? Ici, je n'ai t occup que des tyrans et de leurs
victimes. Il n'y eut jamais pareille oppression, mme en Irlande.




LETTRE CCCCXLVII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 31 aot 1821.

J'ai reu les chants de _Don Juan_, qui sont imprims avec si peu de
soin (surtout le cinquime), que la publication en serait honteuse pour
moi, et peu honorable pour vous. Il faut rellement revoir les preuves
avec le manuscrit, les fautes sont si grossires;--il y a des mots
ajouts,--il y en a de changs,--d'o s'ensuivraient mille cacophonies
et absurdits. Vous n'avez pas soign ce pome, parce que quelques
hommes de votre escouade ne l'approuvent pas; mais je vous dis qu'avant
long-tems vous n'aurez rien de moiti aussi bon, comme posie ou style.
D'aprs quel motif avez-vous omis la note sur Bacon et Voltaire? et une
des stances finales que je vous ai envoyes pour tre ajoutes au chant?
C'est, je prsume, parce que la stance finissait par ces deux vers:

        Et ne runissez jamais deux ames vertueuses pour la vie,
        En ce _centaure moral_, mari et femme.

Or, il faut vous dire, une fois pour toutes, que je ne permettrai
jamais  personne de prendre de telles liberts  l'gard de mes crits
 cause de mon absence. Je dsire que les passages retranchs soient
remis  leur place (except la stance sur Smiramis);--mais reproduisez
surtout la stance sur les mariages turcs. Je requiers d'ailleurs que le
tout soit revu avec soin sur le manuscrit.

Je ne vis jamais d'impression si dtestable:--_Gulleyaz_ au lieu de
_Gulbeyaz_, etc. Savez-vous que Gulbeyaz est un nom rel, et que l'autre
est un non sens? J'ai copi les chants avec soin, en sorte que les
fautes sont inexcusables.

Si vous ne vous souciez pas de votre propre rputation, ayez, je vous
prie, quelques gards pour la mienne. J'ai relu le pome avec soin, et,
je vous le rpte, c'est de la posie. Votre envieuse bande de
prtres-potes peut dire ce qu'il lui plat; le tems montrera que sur ce
point je ne me suis pas tromp.

Priez mon ami Hobhouse de corriger l'impression, surtout pour le
dernier chant, d'aprs le manuscrit tel qu'il est....................
................................................................[145]

Il ne faudrait pas s'tonner que le pome tombt (ce qui n'arrivera
pas, vous verrez)--avec un pareil cortge de sottises. Replacez ce qui
est omis, corrigez ces ignobles fautes d'impression, et laissez le pome
aller droit son chemin; alors je ne crains plus rien..................

Vous publierez les drames quand ils seront prts. Je suis de si
mauvaise humeur  cause de cette ngligence dans l'impression de _Don
Juan_, que je suis oblig de clore ma lettre.

Tout  vous.

_P. S._ Je prsume que vous n'avez pas perdu la stance dont je vous
parle? Je vous l'ai envoye aprs les autres; cherchez dans mes lettres,
et vous la trouverez.

[Note 145: Nous supprimons plusieurs fautes d'impression que Byron
se remet encore  citer. (_Note du Trad._)]




LETTRE CCCCXLVIII[146].

 M. MURRAY.


La lettre ci-incluse est crite avec mauvaise humeur, mais non sans
motif. Toutefois, tenez-en peu de compte (je veux dire de la mauvaise
humeur); mais je rclame instamment une attention srieuse de votre part
aux fautes de l'imprimeur,  qui pareille chose n'aurait jamais d tre
permise. Vous oubliez que tous les sots de Londres (principaux acheteurs
de vos publications) rejetteront sur moi la stupidit de votre
imprimeur. Par exemple, dans les notes du cinquime chant, le bord
_adriatique_ du Bosphore au lieu d'_asiatique_. Tout cela peut vous
sembler peu important,  vous, homme honor d'amitis ministrielles;
mais c'est trs-srieux pour moi, qui suis  trois cents lieues, et n'ai
pas l'occasion de prouver que je ne suis pas aussi sot que me fait votre
imprimeur.

Dieu vous bnisse et vous pardonne, car pour moi je ne le puis.

[Note 146: crite dans l'enveloppe de la lettre prcdente. (_Note
de Moore_.) ]




LETTRE CCCCXLIX.

 M. MOORE.


Ravenne, 3 septembre 1821.

Par l'entremise de M. Mawman (payeur dans le corps dont vous et moi
sommes de simples membres), j'expdiai hier,  votre adresse, sous une
seule enveloppe, deux cahiers, contenant le _Giaour_-nal, et une ou deux
choses. Tout cela n'est pas propre  russir,--mme auprs d'un public
posthume;--mais des extraits le seraient peut-tre. C'est une courte et
fidle chronique d'un mois environ;--quelques parties n'en sont pas fort
discrtes, mais sont suffisamment sincres. M. Mawman dit qu'il vous
remettra lui-mme, ou vous fera remettre par un ami le susdit paquet
dans vos champs lyses.

Si vous avez reu les nouveaux chants de _Don Juan_, songez qu'il y a
de grossires fautes d'impression, particulirement dans le cinquime
chant.--Par exemple: _prcaire_ pour _prcoce_, _adriatique_ pour
_asiatique_, etc.; plus, un luxe de mots et de syllabes additionnelles,
qui changent le rhythme en une vritable cacophonie......................
.........................................................................

Je fais mes prparatifs de dparts pour me rendre  Pise:--mais
adressez vos lettres ici, jusqu' nouvel ordre.

Tout  vous  jamais, etc.

Un des cahiers mentionns ci-dessus comme confis  M. Mawman pour
m'tre remis, contenait un fragment, d'environ cent pages, d'une
histoire en prose, o Byron racontait les aventures d'un jeune
gentilhomme andalous, et qu'il avait commence  Venise, en 1817. Je
n'extrairai que le passage suivant de cet intressant fragment.

Peu d'heures aprs, nous fmes trs-bons amis, et, au bout de quelques
jours, elle partit pour l'Arragon avec mon fils, pour aller voir son
pre et sa mre. Je ne l'accompagnai pas immdiatement, parce que
j'avais dj t en Arragon; mais je devais rejoindre la famille dans
son chteau moresque, au bout de quelques semaines.

Durant le voyage, je reus une lettre trs-affectueuse de dona Josepha,
qui m'instruisait de sa sant et de celle de mon fils.  son arrive au
chteau, elle m'en crivit une autre encore plus affectueuse, o elle me
pressait, en termes trs-tendres et ridiculement exagrs, de la
rejoindre immdiatement. Comme je me prparais  partir pour Sville,
j'en reus une troisime:--celle-ci tait du pre don Jose di Cardozo,
qui me requrait, de la faon la plus polie, de dissoudre mon mariage.
Je lui rpondis avec une gale politesse, que je ne consentirais jamais
 sa requte. Une quatrime lettre arriva;--elle tait de Dona Josepha,
qui m'informait que c'tait d'aprs son dsir, que la lettre de son pre
avait t crite. Je lui crivis courrier par courrier, pour savoir
quelle tait sa raison:--elle rpondit, par exprs, que, comme la raison
n'tait pour rien l-dedans, il tait inutile de donner une raison
quelconque;--mais qu'elle tait une femme excellente et offense. Je lui
demandai alors pourquoi elle m'avait crit prcdemment deux lettres si
affectueuses, o elle me priait de venir en Arragon. Elle rpondit que
c'tait parce qu'elle me croyait hors de mes sens;--qu'tant incapable
de me soigner moi-mme, je n'avais qu' me mettre en route, et que,
parvenu sans obstacle jusque chez don Jose di Cardozo, j'y trouverais la
plus tendre des pouses,--et la camisole de force.

Je n'avais, pour rplique  ce trait d'affection, qu' ritrer la
demande de quelques claircissemens. Je fus averti qu'on ne les
donnerait qu' l'inquisition. En mme tems, nos diffrends domestiques
taient devenus un objet de discussion publique; et le monde, qui dcide
toujours avec justice, non-seulement en Arragon, mais en Andalousie,
jugea que non-seulement j'tais digne de blme, mais que dans toute
l'Espagne il ne pourrait jamais exister personne de si blmable. Mon cas
fut prsum comprendre tous les crimes possibles, et mme quelques-uns
impossibles, et peu s'en fallut qu'un auto-da-f ne ft annonc comme le
rsultat de l'affaire. Mais qu'on ne dise pas que nous sommes abandonns
par nos amis dans l'adversit;--ce fut tout le contraire. Les miens se
pressrent autour de moi pour me condamner, m'admonester, me consoler
par leur dsapprobation.--Ils me dirent tout ce qui a t ou peut tre
dit sur le sujet. Ils secourent la tte, m'exhortrent, me plaignirent,
les larmes aux yeux, et puis--ils allrent dner.




LETTRE CCCCL.

 M. MURRAY.


Ravenne, 4 septembre 1821.

Par le courrier de samedi, je vous ai envoy une lettre farouche et
furibonde sur les bvues commises par l'imprimeur dans _Don Juan_. Je
sollicite votre attention  cet gard, quoique ma colre se soit change
en tristesse.

Hier je reus M. ***,--un de vos amis, et je ne l'ai reu que parce
qu'il est un de vos amis; et c'est plus que je ne ferais pour les
visiteurs anglais, except pour ceux que j'honore. Je fus aussi poli que
j'ai pu l'tre au milieu de l'emballage de toutes mes affaires, car je
vais aller  Pise dans quelques semaines, et j'y ai envoy et envoie
encore mon mobilier. J'ai regrett que mes livres et mes papiers fussent
dj emballs, et que je ne pusse vous envoyer quelques crits que je
vous destinais; mais les paquets taient scells et ficels, et il et
fallu un mois pour retrouver ce dont j'aurais eu besoin. J'ai remis sous
enveloppe,  votre ami, la lettre italienne[147]  laquelle je fais
allusion dans ma dfense de Gilchrist. Hobhouse la traduira pour vous,
et elle vous fera rire et lui aussi, surtout  cause de l'orthographe.
Les _mericani_, dont on m'appelle le _capo_ ou chef, dsignent les
Amricains, nom donn en Romagne  une partie des carbonari,
c'est--dire,  la partie populaire, aux troupes des carbonari. C'tait
originairement une socit de chasseurs, qui prirent le nom
d'Amricains; mais  prsent elle comprend quelques milliers de
personnes, etc. Mais je ne vous mettrai pas davantage dans le secret,
parce que les directeurs de la poste pourraient en prendre
connaissance. Je ne sais pourquoi l'on m'a cru le chef de ces gens-l;
leurs chefs ressemblent au dmon nomm Lgion, ils sont plusieurs.
Toutefois, c'est un poste plus honorable qu'avantageux; car, aujourd'hui
que les Amricains sont perscuts, il est convenable que je les aide;
et ainsi ai-je fait, autant que mes moyens me l'ont permis. Il y aura
quelque jour un nouveau soulvement; car les sots qui gouvernent sont
frapps d'aveuglement; ils semblent actuellement ne rien savoir, ils ont
arrt et banni plusieurs personnes de leur propre parti, et laiss
chapper quelques-uns de ceux qui ne sont pas leurs amis.

[Note 147: Une lettre anonyme qui le menaait d'un assassinat.
(_Note de Moore_.) ]

Que penses-tu de la Grce?

Adressez vos lettres ici comme d'ordinaire, jusqu' ce que vous
receviez de mes nouvelles.

J'ai charg Mawman d'un Journal pour Moore; mais ce Journal ne vaudrait
rien pour le public,--ou du moins en grande partie;--des extraits en
peuvent russir.

Je relis les chants de _Don Juan_: ils sont excellens. Votre escouade a
compltement tort, et vous le verrez bientt. Je regrette de ne pas
continuer ce pome, car j'avais mon plan tout fait pour plusieurs
chants, pour diffrentes contres et diffrens climats. Vous ne dites
rien de la note que je vous ai envoye, laquelle expliquera pourquoi
j'ai cess de continuer _Don Juan_ ( la prire de Mme Guiccioli).

Faites-moi savoir que Gifford est mieux. Nous avons, vous et moi,
besoin de lui.




LETTRE CCCCLI.

A M. MURRAY.


Ravenne, 12 septembre 1821.

Par le courrier de mardi, je vous enverrai, en trois paquets, le drame
de _Can_, en trois actes, dont je vous prie d'accuser rception
aussitt aprs l'arrive. Dans le dernier discours d've, au dernier
acte (quand ve maudit Can), ajoutez aux derniers vers les trois
suivans:

        Puisse l'herbe se fltrir sous tes pas! les bois
        Te refuser un asile! le monde une demeure! la terre
        Un tombeau! le soleil sa lumire! et le ciel son Dieu!

Voil pour vous, quand les trois vers seront runis  ceux dj
envoys, un aussi beau morceau d'imprcation que vous puissiez dsirer
en rencontrer dans le cours de vos affaires. Mais n'oubliez pas cette
addition, qui est le trait du discours d've.

Faites-moi savoir, ce que Gifford pense (si la pice arrive saine et
sauve); car j'ai bonne opinion de ce drame, comme posie; c'est dans mon
gai style mtaphysique, et dans le genre de Manfred.

Vous devez au moins louer ma facilit et ma varit, quand vous
considrerez ce que j'ai fait depuis quinze mois, la tte pleine,
d'ailleurs, d'affaires mondaines. Mais nul doute que vous n'vitiez de
dire du bien de la pice, de crainte que je n'en rclame de vous un prix
plus lev; c'est juste: songez  votre affaire.

Pourquoi ne publiez-vous pas ma traduction de Pulci,--la meilleure
chose que j'aie jamais compose,--avec l'italien en regard? Je voudrais
tre sur vos talons: rien ne se fait tandis qu'un homme est absent; tout
le monde court sus, parce qu'on le peut. Si jamais je retourne en
Angleterre (ce que je ne ferai pas, toutefois), j'crirai un pome en
comparaison duquel _les Potes Anglais_, etc., ne seront plus que du
lait: votre monde littraire d'aujourd'hui, tout compos de charlatans,
a besoin de ce coup; mais je ne suis pas encore assez bilieux: attendez
encore une saison ou deux, encore une ou deux provocations, et je serai
mont au ton convenable, alors j'attaquerai toute la bande.

Je ne puis supporter cette espce de rebut que vous m'envoyez pour mes
lectures; except les romans de Scott, et trois ou quatre autres
ouvrages, je ne vis jamais pareille besogne. Campbell professe,--Moore
fainantise,--Southey bavarde,--Wordsworth cume,--Coleridge
hbt,--*** niaise,--*** chicane, querelle et criaille,--*** russira,
s'il ne donne pas trop dans le jargon du jour, et qu'il n'imite pas
Southey; il y a de la posie en lui; mais il est envieux, et malheureux
comme sont tous les envieux. Il est encore un des meilleurs crivains du
sicle. B*** C*** russira mieux bientt, j'ose le dire, s'il n'est pas
abm par le th vert, et par les loges de Pentonville et de
Paradise-row. Le malheur de ces hommes-l est qu'ils n'ont jamais vcu
dans le grand monde ni dans la solitude; il n'y a point de milieu pour
acqurir la connaissance du monde agit ou du monde tranquille. S'ils
sont admis pour quelque tems dans le grand monde, c'est seulement comme
spectateurs;--ils ne forment point partie de la machine. Or, Moore et
moi, lui par des circonstances particulires, et moi par ma naissance,
nous sommes entrs dans toutes les agitations et passions de ce monde.
Tous deux avons appris par-l beaucoup de choses qu'autrement nous
n'aurions jamais sues.

Tout  vous.

_P. S._ J'ai vu l'autre jour un de vos confrres, un des souverains
allis de Grub-Street, Mawman-le-Grand, par l'intermde de qui j'ai
envoy mon lgitime hommage  votre impriale majest. Le courrier de
demain m'apportera peut-tre une lettre de vous, mais vous-tes le plus
ingrat et le moins gracieux des correspondans. Pourtant vous tes
excusable, avec votre perptuelle cour de politiques, de prtres,
d'crivailleurs et de flneurs. Quelque jour je vous donnerai un
catalogue potique de tous ces gens-l.




LETTRE CCCCLIII.[148]

 M. MOORE.


Ravenne, 19 septembre 1821.

Je suis dans le fort de la sueur, de la poussire, et de la colre d'un
dmnagement universel de toutes mes affaires, meubles, etc., pour Pise,
o je vais passer l'hiver. La cause de ce dpart est l'exil de tous mes
amis carbonari, et, entre autres, de toute la famille de Mme Guiccioli,
qui, comme vous savez, a divorc la semaine dernire  cause de P. P.,
clerc de cette paroisse, et qui est oblige de rejoindre son pre et
ses parens, actuellement en exil  Pise, afin d'viter d'tre enferme
dans un monastre, parce que l'arrt de sparation, dcrt par le pape,
lui a impos l'obligation de rsider dans la _casa paterna_[149], ou
bien dans un couvent pour l'intrt du dcorum. Comme je ne pouvais dire
avec Hamlet: va-t-en parmi des nonnes, je me prpare  suivre la
famille.

[Note 148: la lettre 452e, d'ailleurs fort courte, a t supprime.]

[Note 149: Maison paternelle.]

C'est une forte puissance que ce diable d'amour, qui empche un homme
d'accomplir ses projets de vertu ou de gloire. Je voulais il y a quelque
tems aller en Grce (o tout semble se rveiller) avec le frre de Mme
Guiccioli, bon et brave jeune homme (je l'ai vu mettre  l'preuve) et
farouche sur l'article de la libert. Mais les larmes d'une femme qui a
laiss son mari pour moi, et la faiblesse de mon coeur, sont des
obstacles  ces projets, et je peux difficilement m'y abandonner.

Nous nous divismes sur le choix de notre rsidence entre la Suisse et
la Toscane, et je donnai mon vote pour Pise, comme tant plus prs de la
Mditerrane, que j'aime pour les rivages qu'elle baigne, et pour mes
jeunes souvenirs de 1809. La Suisse est un maudit pays de brutes
gostes et grossires, dans la rgion la plus romantique du monde. Je
n'ai jamais pu en supporter les habitans, et encore moins les visiteurs
anglais; c'est pour cette raison qu'aprs avoir crit pour prendre
quelques informations sur des maisons  louer, et avoir appris qu'il y
avait une colonie d'Anglais sur toute la surface des cantons de Genve,
etc., j'abandonnai sur-le-champ l'ide, et persuadai aux Gamba d'en
faire autant...........................................................

Que faites-vous, et o tes-vous? en Angleterre? Depuis la dernire
lettre que je vous ai crite, j'ai envoy  Murray une autre
tragdie,--intitule _Can_,--en trois cahiers; elle est maintenant
entre ses mains, ou chez l'imprimeur. C'est dans le style de _Manfred_,
c'est mtaphysique et plein de dclamations titaniques[150].--Lucifer
est un des personnages, et il emmne Can en voyage parmi les toiles,
puis dans l'Hads o il lui montre les fantmes d'un monde antrieur.
J'ai suppos l'ide de Cuvier, que le monde a t dtruit trois ou
quatre fois, et a t habit par les mammouths, les mgalosauriens,
etc., mais non par l'homme avant la priode mosaque, comme on le voit,
en effet, par l'tude des os fossiles; car ces os appartiennent tous 
des espces inconnues ou mme connues, mais on ne trouve point
d'ossemens humains. J'ai donc suppos que Can voit les
pradamites[151], tres dous d'une intelligence suprieure  celle de
l'homme, mais d'une forme totalement diffrente, et d'une plus grande
force d'esprit et de corps. Vous pouvez croire que la petite
conversation qui a lieu entre Can et Lucifer sur ce sujet, n'est pas
entirement conforme aux canons.

[Note 150: Analogues  celles des Titans qui se rvoltrent contre
le souverain des dieux. (_Note du Trad._) ]

[Note 151: tres qui ont exist avant Adam. (_Note du Trad._) ]

Il s'ensuit que Can,  son retour, tue Abel dans un accs de mauvaise
humeur, et parce qu'il est mcontent de la politique qui l'a chass, lui
et toute sa famille, hors du paradis, et parce que (conformment au
rcit de la Gense) le sacrifice d'Abel est le plus agrable  la
divinit. J'espre que la rapsodie est arrive;--elle est en trois
actes, et porte le titre de _Mystre_, suivant l'ancien usage chrtien,
et en honneur de ce qu'elle sera probablement pour le lecteur.

Tout  vous, etc.




LETTRE CCCCLV[152].

 M. MURRAY.


Ravenne, 20 septembre 1821.

.....................................................................

[Note 152: La lettre 454e, d'une quinzaine de lignes, a t
supprime.]

Les papiers dont je parle, en cas de survivance, sont des lettres,
etc., que j'ai amasses depuis l'ge de seize ans, et qui sont dans les
coffres de M. Hobhouse. Cette collection est au moins double par celles
que j'ai  prsent ici,--toutes reues depuis mon dernier ostracisme. Je
dsirerais que l'diteur et accs dans cette dernire pacotille, non
dans le but d'abuser des confidences, ou d'offenser les sentimens de mes
correspondans vivans et la mmoire des morts; mais il y a des faits qui
n'auraient ni l'un ni l'autre de ces inconvniens, et que cependant je
n'ai ni mentionns ni expliqus: le tems seul (comme  l'gard de toutes
affaires pareilles) permettra de les mentionner et de les expliquer,
quoique quelques uns soient  ma gloire. La tche, sans doute, exigera
de la dlicatesse; mais cette exigence sera satisfaite, si Moore et
Hobhouse me survivent; et, je puis aussi le dire, si vous-mme me
survivez: et je vous assure que mon sincre dsir est que vous soyez
tous trois dans ce cas. Je ne suis pas sr qu'une longue vie soit
souhaitable pour un homme de mon caractre, atteint d'une mlancolie
constitutionnelle[153] que, sans doute, je dissimule en socit, mais
qui clate dans la solitude et dans mes crits malgr moi-mme. Cette
disposition a t renforce, peut-tre, par quelques vnemens de ma
vie passe (je ne veux pas parler de mon mariage, etc.,--au contraire,
alors la perscution ranima mes esprits); mais je la nomme
constitutionnelle, parce que je la crois telle. Vous savez, ou ne savez
pas, que mon grand-pre-maternel (habile et aimable homme, m'a-t-on dit)
fut vivement souponn de suicide (on le trouva noy dans l'Avon 
Bath), et qu'un autre de mes proches parens de la mme ligne
s'empoisonna, et ne fut sauv que par les contre-poisons. Dans le
premier cas, il n'y avait pas de motif apparent, vu que mon grand-pre
tait riche, considr, dou de grands moyens intellectuels,  peine g
de quarante ans, et pur de tout vice ruineux. Le suicide d'ailleurs ne
fut qu'un soupon fond sur le genre de mort et sur le temprament
mlancolique de mon aeul. Dans le second cas, il y eut un motif, mais
il ne me convient pas d'en parler: cette mort arriva lorsque j'tais
trop jeune pour en tre instruit, et je n'en ai entendu parler que
plusieurs annes aprs. Je pense donc que je puis appeler
constitutionnel cet abattement de mes esprits. On m'a toujours dit que
je ressemblais plus  mon aeul maternel qu' personne de la famille de
mon pre,--c'est--dire dans le plus sombre ct de son caractre; car
il tait ce que vous appelez une bonne nature d'homme, ce que je ne suis
pas.

[Note 153: Ce mot est pris ici comme en anglais, dans son sens
physiologique et mdical; il signifie ce qui est inhrent  la
constitution physique,  l'organisation. Nous avons cru devoir faire
cette remarque, parce que le sens politique, beaucoup plus gnralement
employ, aurait pu proccuper l'esprit du lecteur. (_Note du Trad._) ]

Comptez, de plus, le journal ici tenu, que j'ai envoy  Moore l'autre
jour; mais comme c'est un vrai _mmorandum_ quotidien, il ne faudrait en
publier que des extraits. Je pense aussi qu'Augusta vous laisserait
prendre une copie du journal de mon voyage en 1816.

Je suis trs-pein que Gifford n'approuve pas mes nouveaux drames.
Certes, ils sont aussi contraires que possible au drame anglais; mais
j'ai ide que s'ils sont compris, ils trouveront  la fin faveur, je ne
dis pas sur le thtre, mais dans le cabinet du lecteur. C'est  dessein
que l'intrigue est simple, l'exagration des sentimens vite, et les
discours resserrs dans les situations svres. Ce que je cherche 
montrer dans les _Foscari_, c'est la suppression des passions, plutt
que l'exagration du tems prsent, car ce dernier genre ne me serait pas
difficile, comme je crois l'avoir montr dans mes jeunes productions,--
la vrit, non dramatiques. Mais, je le rpte, je suis pein que
Gifford n'aime pas mes drames; mais je n'y vois pas de remde, nos ides
sur ce point tant si diffrentes. Comment va-t-il?--bien, j'espre!
faites-le moi savoir. Son opinion me cause d'autant plus de regret, que
c'est lui qui a toujours t mon grand patron, et que je ne connais
aucune louange capable de compenser pour moi sa censure. Je ne songe
pas aux _Revues_, attendu que je puis les travailler avec leurs armes.

Tout  vous, etc.

Adressez-moi vos lettres  Pise, o je vais maintenant. La raison de
mon changement de rsidence est que tous mes amis italiens d'ici ont t
exils, et sont runis  Pise pour le moment, et je vais les rejoindre,
comme il en a t convenu, pour y passer l'hiver avec eux.




LETTRE CCCCLVI.

 M. MURRAY.


Ravenne, 24 septembre 1821.

J'ai rflchi  notre dernire correspondance, et je vous propose les
articles suivans pour rgles de notre conduite  venir.

Premirement, vous m'crirez pour me parler de vous, de la sant, des
affaires et des succs de tous nos amis; mais de moi,--peu ou point.

Secondement, vous m'enverrez du _soda-powder_, de la poudre dentifrice,
des brosses  dents, et tous autres articles anti-odontalgiques ou
chimiques, comme auparavant, _ad libitum_, avec obligation de ma part 
vous rembourser.

Troisimement, vous ne m'enverrez point de publications modernes, ou,
comme on dit, d'ouvrages nouveaux, en anglais, except la prose et les
vers de Walter-Scott, de Crabbe, de Moore, de Campbell, de Rogers, de
Gifford, de Joanna Baillie, de l'Amricain Irving, de Hogg et de Wilson
(l'homme de l'le des Palmiers), ou un ouvrage d'imagination jug d'un
mrite transcendant. Les voyages, pourvu qu'ils ne soient ni en Grce,
ni en Espagne, ni en Asie-Mineure, ni en Italie, seront bien venus.
Ayant voyag dans les pays ci-dessus mentionns, je sais que ce qu'on en
dit ne peut rien ajouter  ce que je dsire connatre sur eux.--Point
d'autres ouvrages anglais, quels qu'ils soient.

Quatrimement, vous ne m'enverrez plus d'ouvrages priodiques;--plus de
_Revue d'dimbourg_, de _Quarterly_ ou _Monthly Review_, ni de journaux
anglais ou trangers, de quelque nature que ce soit.

Cinquimement, vous ne me communiquerez plus d'opinions d'aucune
espce, favorables, dfavorables ou indiffrentes, de vous ou de vos
amis ou autres, concernant mes ouvrages passs, prsens ou futurs.

Siximement, toutes les ngociations d'intrt entre vous et moi se
traiteront par l'intermdiaire de l'honorable Douglas Kinnaird, mon ami
et mon fond de pouvoirs, ou de M. Hobhouse, comme _alter ego_, et mon
reprsentant dans mon absence--et mme moi prsent.

Quelques-unes de ces propositions peuvent au premier abord sembler
tranges, mais elles sont fondes. La quantit des mauvais livres que
j'ai reus est incalculable, et je n'en ai tir ni amusement ni
instruction. Les _Revues_ et les _Magazines_ ne sont qu'une lecture
phmre et superficielle:--qui songe au grand article de l'anne
dernire dans une _Revue_ quelconque? Puis, si on y parle de moi, cela
ne tend qu' accrotre l'_gotisme_. Si les articles me sont favorables,
je ne nie pas que l'loge n'norgueillisse; s'ils sont dfavorables, que
le blme n'irrite. Dans ce dernier cas, je pourrais tre amen  vous
infliger une sorte de satire qui ne vaudrait rien pour vous ni pour vos
amis: ils peuvent sourire aujourd'hui, et vous aussi; mais si je vous
prenais tous entre les mains, il ne serait pas malais de vous hacher
comme chair  pt. Je l'ai fait  l'gard de gens aussi puissans, 
l'ge de dix-neuf ans, et je ne sais pas ce qui,  trente-trois ans,
m'empcherait de faire de vos ctes autant de grils ardens pour vos
coeurs, si telle tait mon envie; mais je ne me sens pas en pareille
disposition: que je n'entende donc plus vos provocations. S'il survient
quelque attaque assez grossire pour mriter mon attention, je
l'apprendrai par mes amis lgaux. Quant au reste, je demande qu'on me le
laisse ignorer......................................................

Toutes ces prcautions seraient inutiles en Angleterre: le diffamateur
ou le flatteur m'y atteindrait malgr moi; mais en Italie nous savons
peu de chose sur le monde littraire anglais, et y pensons encore moins,
except ce qui nous parvient par quelque misrable extrait insr dans
quelque misrable gazette. Depuis deux ans (hors deux ou trois
articles), je n'ai lu de journal anglais qu'autant que j'y ai t forc
par quelque accident; et, au total, je n'en sais pas plus sur
l'Angleterre que vous sur l'Italie, et Dieu sait que c'est fort peu de
chose, malgr tous vos voyages, etc. Les voyageurs anglais connaissent
l'Italie comme vous connaissez l'le de Guernesey; et qu'est-ce que c'est
que cela?

S'il s'lve quelque attaque assez grossire ou personnelle pour que je
doive la connatre, M. Douglas Kinnaird m'en instruira. Quant aux
louanges, je dsire n'en rien savoir.

Vous direz:  quoi tend tout ceci? Je rpondrai: Cela tend  ne plus
laisser surprendre et distraire mon esprit par toutes ces misrables
irritations que causent l'loge ou la censure;-- permettre  mon gnie
de suivre sa direction naturelle, tandis que ma sensibilit ressemblera
au mort qui ne sait ni ne sent rien de tout ce qui se dit ou se fait
pour ou contre lui.

Si vous pouvez observer ces conditions, vous vous pargnerez  vous et
 d'autres quelques chagrins. Ne me laissez pas pousser  bout; car si
jamais ma colre s'veille, ce ne sera pas pour un petit clat. Si vous
ne pouvez observer ces conditions, nous cesserons de correspondre,--sans
cesser d'tre amis, car je serai toujours le vtre  jamais et de
coeur,

BYRON.

_P. S._ J'ai pris ces rsolutions non par colre contre vous ou _vos
gens_, mais simplement pour avoir rflchi que toute lecture sur mon
propre compte, soit loge, soit critique, m'a fait du mal. Quand j'tais
en Suisse et en Grce, j'tais hors de la porte de ces discours, et
vous savez comme j'crivais alors!--En Italie, je suis aussi hors de la
porte de vos articles de journaux; mais dernirement, moiti par ma
faute, moiti par votre complaisance  m'envoyer les ouvrages les plus
nouveaux et les publications priodiques, j'ai t cras d'une foule de
_Revues_, qui m'ont dchir de leur jargon, dans l'un et l'autre sens,
et ont dtourn mon attention de sujets plus grands. Vous m'avez aussi
envoy une pacotille de posie de rebut, sans que je puisse savoir
pourquoi,  moins que ce ne soit pour me provoquer  crire le pendant
des _Potes Anglais_, etc. Or c'est ce que je veux viter; car si jamais
je le fais, ce sera une terrible production, et je dsire tre en paix
aussi long-tems que les sots n'embarrasseront pas mon chemin de leurs
absurdits.




LETTRE CCCCLVIII[154].

[Note 154: La lettre 457e a t supprime.]

 M. MURRAY.


28 septembre 1821.

J'ajoute une autre enveloppe pour vous prier de demander  Moore qu'il
retire, si c'est possible, d'entre les mains de lady Cowper mes lettres
 feue lady Melbourne. Elles sont trs-nombreuses, et m'auraient d tre
rendues depuis long-tems, vu que je suis prt  donner celles de lady
Melbourne en change. Celles-ci sont confies  la garde de M. Hobhouse
avec mes autres papiers, et elles seront fidlement rendues en cas de
besoin. Je n'ai pas voulu m'adresser auparavant  lady Cowper, parce que
je m'abstins de l'importuner  l'instant mme de la mort de sa mre.
Quelques annes se sont coules, et il est ncessaire que j'aie mes
ptres. Elle sont essentielles comme confirmant cette partie des
_Mmoires_ qui a trait aux deux poques (1812 et 1814) o mon mariage
avec la nice de lady Melbourne fut projet, et elles montreront quelles
furent mes ides, quels furent mes sentimens rels sur ce point.

Vous n'avez pas besoin de vous alarmer; les quatorze ans[155] ne
peuvent gure s'couler sans que la mortalit frappe sur l'un de nous:
c'est une longue portion de vie comme objet de spculation..........

[Note 155: Allusion  un passage d'une lettre de Murray, qui
remarquait que si les _Mmoires_ n'taient pas publis du vivant de sa
seigneurie, la somme actuellement paye (2,100 liv.) pour prix d'achat,
monterait, d'aprs un calcul trs-probable des chances de vie,  prs de
8,000 livres sterling. (_Note de Moore_.) ]

Je veux aussi vous donner une ou deux ides  votre avantage, vu que
vous avez eu rellement une trs-belle conduite envers Moore dans cette
affaire, et que vous tes un brave homme dans votre genre. Si par vos
manoeuvres vous pouvez reprendre quelques-unes de mes lettres  lady
***, vous pourrez en faire usage dans votre recueil (en supprimant,
bien entendu, les noms et tous les dtails qui pourraient blesser des
personnes encore vivantes, ou celles qui survivent aux personnes
compromises). J'y ai trait parfois des sujets autres que l'amour.....
......................................................................

Je vous dirai encore quelles personnes peuvent avoir de mes lettres en
leurs mains: lord Powerscourt, quelques-unes  feu son frre; M. Long
de--(j'ai oubli le nom du pays), mais pre d'douard Long, qui se noya
en allant  Lisbonne en 1809; miss lisabeth Pigot de Southwell (elle
est peut-tre devenue _mistress_[156] par le tems qui court, car elle
n'avait qu'un an ou deux de plus que moi): ce ne sont pas des lettres
d'amour, ainsi vous pouvez les obtenir sans difficult. Il y en a
peut-tre quelques-unes  feu rvrend J. C. Tattersall, dans les mains
de son frre ( moiti frre) M. Wheatley, qui demeure, je crois, prs
de Cantorbry. Il y en a aussi  Charles Gordon, aujourd'hui de Dulwich,
et quelques-unes, en trs-petit nombre,  Mrs. Chaworth; mais ces
dernires sont probablement dtruites ou imprenables.

........................................................................

[Note 156: Madame.]

Je mentionne ces personnes et ces dtails comme de simples
possibilits. La plupart des lettres ont t probablement dtruites; et,
dans le fait, elles sont de peu d'importance, ayant t pour la plupart
crites dans ma premire jeunesse,  l'cole et au collge.

Peel (le frre cadet du secrtaire-d'tat) entretint avec moi une
correspondance, ainsi que Porter, fils de l'vque de Clogher; lord
Clare en eut une trs-volumineuse; William Harness, ami de Milman;
Charles Drummond, fils du banquier; William Bankes, le voyageur, votre
ami; R. G. Dallas, Esq.; Hodgson, Henri Drury en eurent aussi, et
Hobhouse, comme vous en tes dj instruit.

J'ai mis dans cette longue liste:

        Les amis froids, infidles et morts.

parce que je sais que, comme les curieux gourmets, vous tes amateur des
choses de ce genre.

En outre, il y a par-ci par-l des lettres  des littrateurs et
autres, lettres de compliment, etc., qui ne valent pas mieux que le
reste. Il y a aussi une centaine de notes italiennes, griffonnes avec
un noble mpris de la grammaire et du dictionnaire, en trusque
anglicanis; car je parle l'italien couramment, mais je l'cris avec une
ngligence et une incorrection extrmes.




LETTRE CCCCLIX.

 M. MOORE.


29 septembre 1821.

Je vous envoie deux pices un peu dures, l'une en prose, l'autre en
vers; elles vous montreront, l'une, l'tat du pays, l'autre, celui de
mon esprit,  l'poque o elles ont t crites. Elles n'ont pas t
envoyes  leur adresse, mais vous verrez par le style, qu'elles taient
sincres comme je le suis en me signant,

Tout  vous pour toujours et de coeur.

B.

De ces deux pices, incluses dans la lettre prcdente, l'une tait une
lettre destine  lady Byron, relativement  l'argent que Byron avait
dans les fonds publics: j'en donnerai les extraits suivans.


Ravenne, Ier mars 1821.

J'ai reu, par la lettre de ma soeur, votre communication sur la
scurit de l'Angleterre, etc. Il est vrai que telle est l'opinion sur
ce point, mais telle n'est pas la mienne. M. *** mettra des obstacles 
toutes les tentatives de ce genre, jusqu' ce qu'il ait accompli ses
propres desseins, c'est--dire, qu'il m'ait fait prter ma fortune 
quelque client de son choix.

 cette distance,--aprs une si longue absence, et avec mon ignorance
extrme dans les affaires d'intrt,--avec mon caractre et mon
indolence, je n'ai ni les moyens ni l'intention de rsister.....

Avec l'opinion que j'ai sur les fonds publics, et le dsir d'assurer
aprs moi une fortune honorable  ma soeur et  ses enfans, je dois me
jeter sur les expdiens.

Ce que je vous ai dit s'accomplit:--la guerre napolitaine est dclare.
Vos fonds tomberont, et je serai par consquent ruin, ce qui n'est
rien,--mais mes parens le seront aussi. Vous et votre enfant vous tes
pourvus. Vivez et prosprez,--c'est ce que je vous souhaite  toutes
deux. Vivez et prosprez,--vous en avez le moyen. Je ne songe qu' mes
vrais parens,  ceux dont le sang est le mien,--et qui seront peut-tre
victimes de cette maudite filouterie.

Vous ne songez pas aux consquences de cette guerre; c'est une guerre
de l'humanit contre les monarques; elle se rpandra comme une tincelle
sur l'herbe sche des prairies dsertes. Ce que c'est pour vous et vos
Anglais, vous n'en savez rien, car vous dormez. Ce que c'est pour nous
ici, je le sais; car nous avons l'incendie par-devant, par-derrire, et
jusqu'au milieu de nous.

Jugez combien je dteste l'Angleterre et tout ce qu'elle renferme,
puisque je ne retourne pas dans votre pays  une poque o non-seulement
mes intrts pcuniaires, mais peut-tre ma scurit personnelle,
exigeraient mon retour. Je ne puis en dire d'avantage, car on ouvre
toutes les lettres. En peu de tems se dcidera ce qui doit s'accomplir
ici, et alors vous en serez instruite sans tre trouble par moi ou ma
correspondance. Quoi qu'il arrive, un individu est peu de chose, pourvu
que le succs de la grande cause soit avanc.

Je n'ai rien de plus  vous dire sur les affaires, ou sur tout autre
sujet.

La seconde pice ci-dessus mentionne consistait en quelques vers, que
Byron composa en dcembre 1820, en lisant l'article suivant dans un
journal. Lady Byron est cette anne dame patronnesse du bal de charit
que l'on donne annuellement  l'Htel-de-Ville,  Hinckly, dans le
Leicester-Shire, et sir G. Crewe, baronnet, est le principal
commissaire. Ces vers respirent une vive indignation,--chaque stance
finit par ces mots: _bal de charit_, et la pense qui domine percera
dans les huit premiers vers.

        Qu'importent les angoisses d'un poux ou d'un pre,
        Que pour lui les ennuis de l'exil soient pesans ou lgers;
        Cependant, la sainte s'entoure de gloires pharisiennes,
        Et se fait la patronne d'un bal de charit.

        Qu'importe--qu'un coeur, fautif, il est vrai, mais sensible,
        Soit pouss  des excs qui font trembler;--
        La souffrance du pcheur est chose juste et belle,
        La sainte rserve sa charit pour le bal.




LETTRE CCCCLX.

 M. MOORE.


Ier octobre 1821.

Je vous ai envoy dernirement de la prose et des vers, en grande
quantit,  Paris et  Londres. Je prsume que Mrs. Moore, ou la
personne quelconque qui vous reprsente  Paris, vous fera passer mes
paquets  Londres.

Je vais me mettre en route pour Pise, si une lgre fivre
intermittente commenante ne m'en empche pas. Je crains qu'elle ne soit
pas assez forte pour donner beaucoup de chances  Murray............
....................................................................

J'ai un grand pressentiment que (sauf le chapitre des accidens) vous
devez me survivre. La diffrence de huit ans, ou -peu-prs, entre nos
ges, n'est rien. Je ne sens pas (ni, en vrit, je ne me soucie de le
sentir)--que le principe de vie tende chez moi  la longvit. Mon pre
et ma mre moururent jeunes, l'un  trente-cinq ou trente-six ans,
l'autre  quarante-cinq; et le docteur Rush, ou quelque autre dit que
personne ne vit long-tems, si au moins un de ses parens n'est parvenu 
une grande vieillesse.

Certes, j'aimerais  voir partir mon ternelle belle-mre, non pas tant
pour son hritage, qu' cause de mon antipathie naturelle. Mais la
satisfaction de ce dsir naturel est au-dessus de ce qu'on doit attendre
de la Providence, qui veille sur les vieilles femmes. Je vous fatigue de
toutes ces phrases sur les chances de vie, parce que j'ai t mis sur
la voie par un calcul d'assurances que Murray m'a envoy. Je pense
rellement que vous devez avoir davantage si je disparais au bout d'un
tems raisonnable.

Je m'tonne que mon _Can_ soit parvenu sans malencontre en Angleterre.
J'ai crit depuis environ soixante stances d'un pome, en octaves (dans
le genre de Pulci, dont les sots en Angleterre attriburent l'invention
 Whistlecraft,--et qui est aussi vieux que les montagnes en Italie),
intitul: _La Vision du Jugement, par Quevedo-Redivivus_, avec cette
pigraphe:

        Un Daniel ici pour le jugement,--oui--un Daniel;
        Je te rends grce, Juif, de m'avoir rappel ce mot.

J'ai intention d'y placer l'apothose de Georges sous un point de vue
whig, sans oublier le pote laurat pour sa prface et ses autres
dmrites.

Je viens d'arriver au passage o saint Pierre, apprenant que le royal
dfunt s'est oppos  l'mancipation catholique, se lve, et interrompt
la harangue de Satan pour dclarer qu'il changera de place avec Cerbre
plutt que de laisser entrer Georges dans le ciel, tant qu'il en aura
les clefs.

Il faut que je monte  cheval, quoique avec un peu de fivre et de
frisson. C'est la saison fivreuse; mais les fivres me font plutt du
bien que du mal. On se sent bien aprs l'accs.

Les dieux soient avec vous!--Adressez vos lettres  Pise.

Toujours tout  vous.

_P. S._ Depuis mon retour de la promenade, je me sens mieux, quoique je
sois demeur trop tard pour cette saison de _malaria_[157], sous le
maigre croissant d'une jeune lune, et que je sois descendu de cheval
pour me promener dans une avenue avec une signora pendant une heure. Je
pensais  vous et  ces vers:

        Quand sur le soir tu rdes
         la lueur des toiles, tu aimes[158].

[Note 157: Mauvais air.]

[Note 158:

        When at eve thou rovest
        By the star, thou lovest.]

Mais je ne fus point du tout romantique, comme j'eusse t autrefois; et
pourtant c'tait une femme nouvelle (c'est--dire, nouvelle pour moi),
et  qui j'aurais du faire l'amour. Mais je ne lui dis que des lieux
communs. Je sens, comme votre pauvre ami Curran le disait avant sa mort,
une montagne de plomb sur mon coeur; c'est un mal que je crois
constitutionnel, et qui ne se gurira que par le mme remde.




LETTRE CCCCLXI.

 M. MOORE.


6 octobre 1821.

Je vous ai envoy par le courrier de ce jour mon cauchemar, destin 
contrebalancer le rve o Southey clbre par une impudente anticipation
l'apothose de Georges III. J'aimerais que vous jetassiez un regard sur
la pice, parce que je pense qu'il y a deux ou trois passages qui
pourront plaire  nos pauvres montagnards.

Ma fivre ne me rend visite que tous les deux ou trois jours, mais nous
ne sommes pas encore sur le pied de l'intimit. J'ai, en gnral, une
fivre intermittente tous les deux ans, quand le climat y est favorable,
comme ici; mais je n'en prouve aucun mal. Ce que je trouve pire, et
dont je ne puis me dlivrer, est l'affaissement progressif de mes
esprits sans cause suffisante. Je vais  cheval;--je ne commets point
d'excs dans le boire ou le manger,--et ma sant gnrale va comme 
l'ordinaire, sauf ces lgers accs fbriles, qui me font plutt du bien
que du mal. Cet abattement doit tenir  ma constitution; car je ne sache
rien qui puisse m'abattre plus que de coutume.

Comment vous arrangez-vous? Je crois que vous m'avez dit  Venise que
vos esprits ne se soutenaient pas sans un peu de vin. Je peux boire, et
supporter une bonne quantit de vin (comme vous l'avez vu en
Angleterre); mais par-l je ne m'gaie pas,--mais je deviens farouche,
souponneux, et mme querelleur. Le laudanum a un effet semblable; mais
je puis mme en prendre beaucoup sans en prouver le moindre effet. Ce
qui relve le plus mes esprits (cela semble absurde, mais cela est
vrai), c'est une dose de sels,--je veux dire dans l'aprs-midi, aprs
leur effet. Mais on ne peut en prendre comme du Champagne.

Excusez cette lettre de vieille femme; mais ma mlancolie ne dpend pas
de ma sant; car elle subsiste au mme degr, que je sois bien ou mal,
ici ou l.




LETTRE CCCCLXII.

 M. MURRAY.


Ravenne, 9 octobre 1821.

Vous aurez la bont de donner ou d'envoyer  M. Moore le pome
ci-inclus. Je lui en ai envoy un double  Paris; mais il a probablement
quitt cette ville.

N'oubliez pas de m'envoyer mon premier acte de _Werner_, si Hobhouse
peut le trouver parmi mes papiers;--envoyez-le par la poste  Pisw.......
.........................................................................

Une autre question!--l'_ptre de saint Paul_, que j'ai traduite de
l'armnien, pour quelle raison l'avez-vous retenue en portefeuille,
quoique vous ayez publi le morceau qui a donn naissance au _Vampire_?
Est-ce que vous craignez d'imprimer quelque chose en opposition avec le
jargon de la _Quarterly_ sur le manichisme? Envoyez-moi une preuve de
cette ptre. Je suis meilleur chrtien que tous les prtres de votre
bande, sans tre pay pour cela.

Envoyez-moi les _Mystres du Paganisme_, de Sainte-Croix (le livre est
peut-tre rare, mais il faut le trouver, parce que Mitford y renvoie
frquemment).

Plus, une Bible ordinaire, d'une bonne et lisible impression (relie en
cuir de Russie). J'en ai une; mais comme c'est le dernier prsent de ma
soeur (que probablement je ne reverrai jamais), je ne puis m'en servir
qu'avec grand soin, et rarement, parce que je veux la conserver en bon
tat. N'oubliez pas cela, car je suis un grand liseur et admirateur des
livres saints, et je les avais lus et relus avant l'ge de huit ans,--je
ne parle que de l'Ancien-Testament, car le Nouveau me fit l'impression
d'une tche, et l'Ancien d'un plaisir. Je parle comme un enfant, d'aprs
mes souvenirs d'Aberdeen, en 1796.

Tous les romans de Scott, ou les vers du mme. _Item_, de Crabbe,
Moore, et des lus; mais plus de votre maudit rebut,-- moins qu'il ne
s'lve quelque auteur d'un mrite rel, ce qui pourrait bien tre, car
il en est tems.




LETTRE CCCCLXIII.

 M. MURRAY.


20 octobre 1821.

Si les fautes sont dans le manuscrit, tenez-moi pour un ne; elles n'y
sont pas, et je me soumets de grand coeur  telle pnalit qu'il vous
plaira si elles y sont. D'ailleurs l'omission de la stance (oui, d'une
des dernires stances) tait-elle aussi dans le manuscrit?

Quant  l'honneur, je ne crois  l'honneur de personne en matire de
commerce. Je vais vous dire pourquoi: l'tat de commerce est l'tat de
nature de Hobbes,--un tat de guerre. Tous les hommes sont de mme.
Si je vais trouver un ami, et que je lui dise: mon ami, prtez-moi cinq
cents livres, il me les prte, ou dit qu'il ne le peut ou ne le veut.
Mais si je vais trouver le susdit, et que je lui dise: un tel, j'ai une
maison, ou un cheval, ou un carrosse, ou des manuscrits, ou des livres,
ou des tableaux, etc., etc., etc., dont la valeur est de mille
livres,--vous les aurez pour cinq cents. Que dit l'homme? H bien! il
examine les objets, et avec des _hum_! des _ah_! des _humph_! il fait ce
qu'il peut pour obtenir le meilleur march possible, parce que c'est un
march.--C'est dans le sang et dans les os de l'espce humaine; et le
mme homme qui prterait  un ami mille livres sans intrt, ne lui
achtera un cheval  moiti prix, qu'autant qu'il n'aura pas pu le payer
moins cher. C'est ainsi que va le monde; on ne peut le nier; par
consquent je veux avoir autant que je puis, et vous, donner aussi peu
que possible; et finissons-en. Tous les hommes sont essentiellement
coquins, et je ne suis fch que d'une chose, c'est que, n'tant pas
chien, je ne puisse les mordre.

Je suis en train de remplir pour vous un autre livre de petites
anecdotes,  moi connues, ou bien authentiques, sur Shridan, Curran,
etc., et tous les autres hommes clbres avec qui je me souviens d'avoir
t en relation, car j'en ai connu la plupart plus ou moins. Je ferai
tout mon possible pour que mes prcoces obsques prviennent vos pertes.

Tout  vous, etc.




LETTRE CCCCLXIV.

 M. ROGERS.


Ravenne, 21 octobre 1821.

Je serai (avec la volont des dieux)  Bologne samedi prochain. C'est
une rponse curieuse  votre lettre: mais j'ai pris une maison  Pise
pour tout l'hiver; toutes mes affaires, meubles, chevaux, carrosses,
etc., y sont dj transports, et je me prpare  les suivre.

La cause de ce dmnagement est, pour le dire en une phrase, l'exil ou
la proscription des personnes avec qui j'avais contract ici des amitis
et des liaisons, et qui sont aujourd'hui toutes retires en Toscane 
cause de nos dernires affaires politiques; partout o elles iront, je
les accompagnerai. Si je suis rest ici jusqu' prsent, c'tait
seulement pour terminer quelques arrangemens concernant ma fille, et
pour donner le tems  mon bagage de me prcder. Il ne me reste ici que
quelques mauvaises chaises, des tables, et un matelas pour la semaine
prochaine.

Si vous voulez pousser avec moi jusqu' Pise, je pourrai vous loger
aussi long-tems qu'il vous plaira. On m'crit que la maison, le
_Palazzo-Lanfranchi_, est spacieuse; elle est sur l'Arno, et j'ai quatre
voitures et autant de chevaux de selle (aussi bons qu'ils peuvent l'tre
dans ces contres), avec toutes autres commodits,  votre disposition,
ainsi que le matre mme de la maison. Si vous faites cela, nous
pourrons au moins traverser les Apennins ensemble, ou, si vous venez par
une autre route, nous nous rencontrerons, j'espre,  Bologne. J'adresse
cette lettre poste restante (suivant votre dsir). Vous me trouverez
probablement  l'_albergo di San-Marco_[159]. Si vous arrivez le
premier, attendez que je vienne, ce qui sera (sauf accident) samedi ou
dimanche au plus tard.

[Note 159: Auberge, htel de Saint-Marc.]

Je prsume que vous voyagez seul. Moore est  Londres _incognito_,
suivant les derniers avis que j'ai reus de ces lointains climats.
.......................................................................

Laissez-moi deux lignes de vous  l'htel ou auberge.

Tout  vous pour la vie, etc.

B.


[160]Au mois d'aot, Mme Guiccioli avait rejoint son pre  Pise, et
elle prsidait alors aux prparatifs que l'on faisait dans la _casa
Lanfranchi_,--un des plus anciens et des plus spacieux palais de cette
ville,--pour la rception de son noble amant. Il tait parti de
Ravenne, dit-elle, avec un grand regret, et avec le pressentiment que
son dpart serait pour nous la cause de mille maux. Dans toutes les
lettres qu'il m'crivait alors, il m'exprimait le dplaisir qu'il
prouvait  quitter Ravenne.--Si votre pre est rappel d'exil
(m'crivait-il), je retourne  l'instant mme  Ravenne; et s'il est
rappel avant mon dpart, je ne pars pas. Dans cette esprance, il
diffra de plusieurs mois de partir; mais enfin, ne pouvant plus esprer
que nous revinssions prochainement, il m'crivait:--Je pars fort 
contre-coeur, prvoyant des malheurs trs-grands pour vous tous, et
surtout pour vous: je n'en dis pas davantage; mais vous verrez.--Et dans
une autre lettre:--Je laisse Ravenne de si mauvais gr, et dans une
telle persuasion que mon dpart ne peut que nous conduire de malheurs en
malheurs de plus en plus grands, que je n'ai pas le courage d'crire un
mot de plus sur ce sujet.--Il m'crivait alors en italien, et je
transcris ses propres paroles;--mais comme ses pressentimens se sont
depuis vrifis[161]!!!

[Note 160: La lettre 465 a t supprime.]

[Note 161: Egli era partito con molto riverescimento da Ravenna, et
col pressentimento che la sua partenza da Ravenna ci sarebbe cagione di
molti mali. In ogni lettera che egli mi scriveva allora, egli mi
esprimeva il suo dispiacere di lasciare Ravenna.--Se papa  richiamato
(mi scriveva egli), io torno in quel istante a Ravenna, e se 
richiamato prima della mia partenza, io non parto.-- In questa speranza
egli differi varii mesi a partire. Ma, finalmente, non potendo pi
sperare il nostro ritorno prossimo, egli mi scriveva:--Io parto molto
mal volentieri prevedendo dei mali assai grandi per voi altri e massime
per voi; altro non dico--lo vedrete.--E in un altra lettera: Io lascio
Ravenna cos mal volentieri, e cosi persuaso che la mia partenza non pu
che condurre da un male ad un altro pi grande, che non ho cuore di
scrivere altro in questo punto. Egli mi scriveva allora sempre in
italiano e trascrivo le sue precise parole,--ma come quei suoi
pressentimenti si verificarono poi in appresso!]

Aprs avoir dcrit le genre de vie de Byron durant son sjour  Ravenne,
la noble dame procde ainsi:

Telle fut la vie simple qu'il mena jusqu'au jour fatal de son dpart
pour la Grce; et les dviations peu nombreuses qu'il se permit peuvent
tre uniquement attribues au plus ou moins grand nombre d'occasions
qu'il eut de faire le bien, et aux actions gnreuses qu'il faisait
continuellement. Plusieurs familles, surtout  Ravenne, lui durent le
peu de jours prospres dont elles aient jamais joui. Son arrive dans
cette ville fut regarde comme un bienfait public de la fortune, et son
dpart comme une calamit publique; et c'est l cette vie qu'on a essay
de diffamer comme celle d'un libertin. Mais le monde doit enfin
apprendre comment, avec un coeur si bon et si gnreux, Lord Byron,
capable,  la vrit, des passions les plus fortes, mais en mme tems
des plus sublimes et des plus pures, comment, dis-je, payant tribut dans
ses actes  toutes les vertus, il a pu fournir matire d'accusation  la
malice et  la calomnie. Les circonstances, et probablement aussi des
inclinations excentriques (qui nanmoins avaient leur origine dans un
sentiment vertueux, dans une horreur excessive pour l'hypocrisie et
l'affectation) contriburent peut-tre  obscurcir l'clat du caractre
exalt de Byron dans l'opinion du grand nombre. Mais vous saurez bien
analyser ces contradictions d'une manire digne de votre noble ami et de
vous-mme, et vous montrerez que la bont de son coeur n'tait pas
infrieure  la grandeur de son gnie[162].

 Bologne, suivant le rendez-vous convenu entre eux, Lord Byron et M.
Rogers se rencontrrent, et celui-ci a mme consign cette entrevue dans
son pome sur l'Italie[163].

Sur la route de Bologne, Byron avait rencontr son ancien et tendre ami
lord Clare; et dans ses _Penses dtaches_, il dcrit ainsi cette
courte entrevue.

[Note 162: Moore regrette beaucoup d'avoir gar le texte original
de cet extrait. (_Note du Trad._) ]

[Note 163: Moore donne les vers de Rogers relatifs  cette entrevue,
la traduction en et t peu intressante pour nos lecteurs. (_Note du
Trad._)]


Pise, 5 novembre 1821.

Il y a d'tranges concidences quelquefois dans les petits vnemens de
ce monde, Sancho, dit Sterne dans une lettre (si je ne me trompe), et
j'ai souvent vrifi cette remarque.

Page 128, article 91 de ce recueil, j'ai parl de mon ami lord Clare
dans les termes que mes sentimens m'inspiraient. Une semaine ou deux
aprs, je le rencontrai sur la route entre Imola et Bologne, pour la
premire fois depuis sept ou huit ans. Il tait hors d'Angleterre en
1814, et revint  l'poque mme de mon dpart en 1816.

Cette rencontre anantit pour un instant toutes les annes d'intervalle
entre le moment actuel et les jours de Harrow-on-the-hill. Ce fut pour
moi un sentiment nouveau et inexplicable, comme sorti de la tombe. Clare
aussi fut trs-mu,--beaucoup plus en apparence que je ne fus moi-mme;
car je sentis son coeur battre jusque dans le bout de ses doigts, 
moins cependant que ce ne ft mon propre pouls qui me caust cette
impression.

Il me dit que je trouverais un mot de lui  Bologne, ce que je trouvai
en effet. Nous fmes obligs de nous sparer pour gagner chacun le but
de notre voyage, lui Rome, et moi Pise, mais avec la promesse de nous
revoir au printems. Nous ne fmes ensemble que cinq minutes, et sur la
grand'route; mais je me rappelle  peine, dans toute mon existence, une
heure quivalente  ces minutes. Il avait appris que je venais 
Bologne, et y avait laiss une lettre pour moi, parce que les personnes
avec qui il voyageait ne pouvaient attendre plus long-tems.

De tous ceux que j'ai jamais connus, il a sous tous les rapports le
moins dvi des excellentes qualits et des tendres affections qui
m'attachrent si fortement  lui  l'cole. J'aurais  peine cru
possible que la socit (ou le monde, comme on dit) pt laisser un tre
si peu souill du levain des mauvaises passions.

Je ne parle pas que d'aprs mon exprience personnelle, mais d'aprs
tout ce que j'ai entendu dire de lui par les autres, en son absence et
loin de lui.

Aprs tre rest un jour  Bologne, Lord Byron traversa les Apennins
avec M. Rogers, et je trouve la note suivante concernant la visite que
les deux potes firent ensemble  la galerie de Florence.

J'ai de nouveau visit la galerie de Florence, etc. Mes premires
impressions se sont confirmes; mais il y avait l trop de visiteurs
pour permettre  personne de rien sentir rellement. Comme nous tions
(environ trente ou quarante) tous entasss dans le cabinet des pierres
prcieuses et des colifichets, dans un coin d'une des galeries, je dis 
Rogers que nous tions comme dans un corps-de-garde. Je le laissai
rendre ses devoirs  quelques unes de ses connaissances, et me mis 
rder tout seul--les quatre minutes que je pus saisir pour mieux sentir
les ouvrages qui m'entouraient. Je ne prtends pas appliquer ceci  un
examen fait en tte--tte avec Rogers, qui a un got excellent et un
profond sentiment des arts (deux qualits qu'il possde  un plus haut
degr que moi; car, pour le got surtout, j'en ai peu); mais  la foule
des admirateurs baubis qui nous coudoyaient et des bavards qui
circulaient autour de nous.

J'entendis un hardi Breton dire  une femme  qui il donnait le bras,
en regardant la Vnus du Titien Bien; c'est rellement
trs-beau,--observation qui, comme celle de l'hte sur la certitude de
la mort, tait (comme l'observa la femme de l'hte) extrmement
vraie.

Dans le palais Pitti, je n'ai pas omis la prescription de Goldsmith
pour un connaisseur, c'est  savoir que les peintures auraient t
meilleures si le peintre avait pris plus de peine, et qu'il faut louer
les oeuvres de Pietro Perugino.




LETTRE CCCCLXVI.

 M. MURRAY.


Pise, 3 novembre 1821.

Les deux passages ne peuvent tre changs sans faire parler Lucifer
comme l'vque de Lincoln, ce qui ne serait pas dans le caractre du
susdit Lucifer. L'ide des anciens mondes est de Cuvier, comme je l'ai
expliqu dans une note additionnelle jointe  la prface. L'autre
passage est aussi dans l'esprit du personnage; si c'est une absurdit,
tant mieux, puisque alors cela ne peut faire du mal, et plus on rend
Satan imbcile, moins on le rend dangereux. Quant au chapitre des
alarmes, croyez-vous rellement que de telles paroles aient jamais
gar personne? Ces personnages sont-ils plus impies que le Satan de
Milton ou le Promthe d'Eschyle? Adam, ve, Ada et Abel ne sont-ils pas
aussi pieux que le Catchisme?

Gifford est un homme trop sage pour penser que de telles choses
puissent jamais avoir quelque effet srieux. Qui fut jamais chang par
un pome? Je prie de remarquer qu'il n'y a dans tout cela aucune
profession de foi ou hypothse de mon propre cru; mais j'ai t oblig
de faire parler Can et Lucifer, conformment  leurs caractres, et
certes cela a toujours t permis en posie. Can est un homme
orgueilleux: si Lucifer lui promettait un royaume, il l'lverait; le
dmon a pour but de le rabaisser encore plus dans sa propre estime,
qu'il ne se rabaissait lui-mme auparavant, et cela en lui montrant son
nant, jusqu' ce qu'il ait cr en lui cette disposition d'esprit qui
le pousse  la catastrophe, par une pure irritation intrieure, non par
prmditation, ni par envie contre Abel (ce qui aurait rendu Can
mprisable), mais par colre, par fureur contre la disproportion de son
tat et de ses conceptions, fureur qui se dcharge plutt sur la vie et
l'auteur de la vie, que contre la crature vivante.

Son remords immdiat est l'effet naturel de sa rflexion sur cette
action soudaine. Si l'action avait t prmdite, le repentir aurait
t plus tardif.

Ddiez le pome  Walter Scott, ou, si vous pensez qu'il prfre que
les _Foscari_ lui soient ddis, mettez la ddicace aux _Foscari_.
Consultez-le sur ce point.

Votre premire note tait assez bizarre; mais vos deux autres lettres,
avec les opinions de Moore et de Gifford, arrangent la chose. Je vous ai
dj dit que je ne puis rien retoucher. Je suis comme le tigre: si je
manque au premier bond, je retourne en grognant dans mon antre; mais si
je frappe au but, c'est terrible.....

Vous m'avez dprci les trois derniers chants de _Don Juan_, et vous
les avez gards plus d'un an; mais j'ai appris que, malgr les fautes
d'impression, ils sont estims,--par exemple, par l'Amricain Irving.

Vous avez reu ma lettre (ouverte) par l'entremise de M. Kinnaird;
ainsi, je vous prie, ne m'envoyez plus de _Revues_. Je ne veux plus rien
lire de bien ni de mal en ce genre. Walter-Scott n'a pas lu un article
sur lui pendant treize ans.

Le buste n'est pas ma proprit, mais celle d'Hobhouse. Je vous l'ai
adress comme  un homme de l'amiraut, puissant  la douane. Dduisez,
je vous prie, les frais du buste ainsi que tous autres.




LETTRE CCCCLXVII.

 M. MURRAY.


Pise, 9 novembre 1821.

Je n'ai point lu du tout les _Mmoires_, depuis que je les ai crits,
et je ne les lirai jamais: c'est assez d'avoir eu la peine de les
crire; vous pouvez m'en pargner la lecture. M. Moore est investi (ou
peut s'investir) d'un pouvoir discrtionnaire pour omettre toutes les
rptitions ou les expressions qui ne lui semblent pas bonnes, vu qu'il
est un meilleur juge que vous ou moi.

Je vous envoie ci-joint un drame lyrique (intitul _Mystre_, d'aprs
son sujet) qui pourra peut-tre arriver  tems pour le volume. Vous le
trouverez assez pieux, j'espre;--du moins quelques-uns des choeurs
auraient pu tre crits par Sternhold et Hopkins eux-mmes. Comme il est
plus long, plus lyrique et plus grec que je n'avais d'abord l'intention
de le faire, je ne l'ai pas divis en actes, mais j'ai appel ce que je
vous envoie, _premire partie_, vu qu'il y a une suspension de l'action,
qui peut, ou se terminer l sans inconvnient, ou se continuer d'une
manire que j'ai en vue. Je dsire que la premire partie soit publie
avant la seconde, parce qu'en cas d'insuccs, il vaut mieux s'arrter
que de continuer un essai inutile.

Je dsire que vous m'accusiez l'arrive de ce paquet par le retour du
courrier, si vous le pouvez sans inconvnient, en m'envoyant une
preuve.

Votre trs-obissant, etc.

_P. S._ Mon dsir est que ce pome soit publi en mme tems et, s'il
est possible, dans le mme volume que les autres, parce qu'au moins,
quels que soient les mrites ou dmrites de ces pices, on avouera
peut-tre que chacune est d'un genre diffrent et dans un diffrent
style.




LETTRE CCCCLXVIII.

 M. MOORE.


Pise, 16 novembre 1821.

Il y a ici M. ***, gnie irlandais, avec qui nous sommes lis. Il a
compos un excellent commentaire de Dante, plein de renseignemens
nouveaux et vrais, et d'observations habiles; mais sa versification est
telle qu'il a plu  Dieu de la lui donner. Nanmoins, il est si
fermement persuad de l'gale excellence de ses vers, qu'il ne
consentira jamais  sparer le commentaire de la traduction, comme je me
hasardai  lui en insinuer dlicatement l'ide,--sans la peur de
l'Irlande devant les yeux, et avec l'assurance d'avoir assez bien tir
en sa prsence (avec des pistolets ordinaires) le jour prcdent.

Mais il est empress de publier le tout, et doit en avoir la
satisfaction, quoique les rviseurs doivent lui faire souffrir plus de
tourmens qu'il n'y en a dans l'original. En vrit, les notes sont bien
dignes de la publication; mais il insiste  les accompagner de la
traduction. Je lui ai lu hier une de vos lettres, et il me prie de vous
crire sur sa posie. Il parat tre rellement un brave homme, et j'ose
dire que son vers est trs-bon irlandais.

Or, que ferons-nous pour lui? Il dit qu'il se chargera d'une partie des
frais de la publication. Il n'aura de repos que lorsqu'il aura t
publi et vilipend,--car il a une haute opinion de lui-mme,--et je ne
vois pas d'autre ressource que de ne le laisser vilipender que le moins
possible, car je crois qu'il en peut mourir. crivez donc  Jeffrey pour
le prier ne pas parler de lui dans sa _Revue_; je ferai demander la mme
faveur  Gifford par Murray. Peut-tre on pourrait parler du commentaire
sans mentionner le texte; mais je doute que les chiens...--car le texte
est trop tentant.

J'ai  vous remercier encore, comme je crois l'avoir dj fait, pour
votre opinion sur _Can_. ........................

Je vous adresse cette lettre  Paris, suivant votre dsir. Rpondez
bientt, et croyez-moi toujours, etc.

_P. S._ Ce que je vous ai crit sur l'abattement de mes esprits est
vrai.  prsent, grce au climat, etc. (je puis me promener dans mon
jardin et cueillir mes oranges, et, par parenthse, j'ai gagn la
diarrhe pour m'tre trop livr  ce luxe mridional de la proprit),
mes esprits sont beaucoup mieux. Vous semblez penser que je n'aurais pu
composer la _Vision_, etc., si mes esprits eussent t abattus;--mais je
crois que vous vous trompez. La posie, dans l'homme, est une facult ou
ame distincte, et n'a pas plus de rapport avec l'individu de tous les
jours, que l'inspiration avec la pythonisse une fois loigne de son
trpied.

La correspondance que je vais maintenant insrer ici, quoique publie
depuis long-tems par celui[164] qui l'eut avec Lord Byron, sera, je n'en
doute pas, relue avec plaisir, mme par ceux qui sont dj instruits de
toutes les circonstances, vu que, parmi les tranges et intressans
vnemens dont ces pages abondent, il n'y en a peut-tre aucun aussi
touchant et aussi singulier que celui auquel les lettres suivantes ont
trait.

[Note 164: _Voir_ les _Penses sur la dvotion prive_, par M.
Sheppard. (_Note de Moore_.) ]




 LORD BYRON.

From Somerset, 21 novembre 1821.


MILORD,

Il y a plus de deux ans, une femme aimable et aime m'a t enleve par
une maladie de langueur aprs une trs-courte union. Elle avait une
douceur et un courage invariables, et une pit toute intrieure, qui se
rvlait rarement par des paroles, mais dont l'active influence
produisait une bont uniforme.  sa dernire heure, aprs un regard
d'adieu sur un nouveau-n, notre unique enfant, pour qui elle avait
tmoign une affection inexprimable, les derniers mots qu'elle murmura
furent: Dieu est le bonheur! Dieu est le bonheur! Depuis le second
anniversaire de sa mort, j'ai lu quelques papiers qui, pendant sa vie,
n'avaient t vus de personne, et qui contiennent ses plus secrtes
penses. J'ai cru devoir communiquer  votre seigneurie un morceau qui
sans doute est relatif  vous, vu que j'ai plus d'une fois entendu ma
femme parler de votre agilit  gravir les rochers  Hastings.

 mon Dieu! je me sens encourag par l'assurance de ta parole  te
prier en faveur d'un tre pour qui j'ai pris dernirement un grand
intrt. Puisse la personne dont je parle (et qui est maintenant, nous
le craignons, aussi clbre par son mpris pour toi que par les talens
transcendans dont tu l'as doue) tre rveille par le sentiment de son
danger, et amene  chercher dans un convenable sentiment de religion
cette paix de l'ame qu'elle n'a pu trouver dans les jouissances de ce
monde! Fais-lui la grce que l'exemple de sa future conduite produise
plus de bien que sa vie passe et ses crits n'ont produit de mal; et
puisse le soleil de la justice, qui, nous l'esprons, luira un jour 
venir pour lui, briller en proportion des tnbres que le pch a
rassembles autour de lui, et le baume que rpand ta lumire avoir une
efficacit et une bienfaisance proportionnes  la vivacit de cette
agonie, lgitime punition de tant de vices! Laisse-moi esprer que la
sincrit de mes efforts pour parvenir  la saintet, et mon amour pour
le grand auteur de la religion, rendront cette prire plus efficace,
comme toutes celles que je fais pour le salut des hommes.--Soutiens-moi
dans le chemin du devoir;--mais ne me laisse jamais oublier que, quoique
nous puissions nous animer nous-mmes dans nos efforts par toutes sortes
de motifs innocens, ces motifs ne sont que de faibles ruisseaux qui
peuvent bien accrotre le courant, mais qui, privs de la grande source
du bien (c'est--dire d'une profonde conviction du pch originel, et
d'une ferme croyance dans l'efficacit de la mort du Christ pour le
salut de ceux qui ont foi en lui, et dsirent rellement le servir),
tariraient bientt, et nous laisseraient dnus de toute vertu comme
auparavant.




31 juillet 1814, HASTINGS.

Il n'y a, milord, dans cet extrait, rien qui puisse, dans un sens
littraire, vous intresser; mais il vous paratra peut-tre  propos de
remarquer quel intrt profond et tendu pour le bonheur d'autrui la foi
chrtienne peut veiller au milieu de la jeunesse et de la prosprit.
Il n'y a rien l de potique ni d'clatant, comme dans les vers de M.
de Lamartine, mais c'est l qu'est le sublime, milord; car cette
intercession tait offerte, en votre faveur,  la source suprme du
bonheur. Elle partait d'une foi plus sre que celle du pote franais,
et d'une charit qui, combine  la foi, se montrait inaltrable au
milieu des langueurs et des souffrances d'une prochaine dissolution.
J'espre qu'une prire qui, j'en suis sr, tait profondment sincre,
ne sera peut-tre pas  jamais inefficace.

Je n'ajouterais rien, milord,  la renomme dont votre gnie vous a
environn, en exprimant, moi, individu inconnu et obscur, mon admiration
pour vos oeuvres. Je prfre tre mis au nombre de ceux qui souhaitent
et prient que la sagesse d'en haut la paix et la joie entrent dans une
ame telle que la vtre.

JOHN SHEPPARD.


Quelque romanesque que puisse paratre aux esprits froids et mondains la
pit de cette jeune personne, il serait  dsirer que le sentiment
vraiment chrtien qui lui dicta sa prire, ft plus commun parmi tous
ceux qui professent la mme croyance; et que ces indices d'une nature
meilleure, si visibles mme  travers les nuages du caractre de Byron,
aprs avoir ainsi engag cette jeune femme innocente  prier pour lui
quand il vivait, pussent inspirer aux autres plus de charit envers sa
mmoire, aujourd'hui qu'il est mort.

Lord Byron fit  cette touchante communication, la rponse suivante:




LETTRE CCCCLXIX.

 M. SHEPPARD.


Pise, 8 dcembre 1821.

Monsieur,

J'ai reu votre lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'extrait
qu'elle contient m'a touch, parce qu'il m'aurait fallu manquer de toute
sensibilit pour le lire avec indiffrence. Quoique je ne sois pas
entirement sr qu'il ait t crit  mon intention, cependant la date,
le lieu, avec d'autres circonstances que vous mentionnez, rendent
l'allusion probable. Mais quelle que soit la personne pour qui il ait
t crit, toujours est-il que je l'ai lu avec tout le plaisir qui peut
natre d'un si triste sujet. Je dis plaisir,--parce que votre brve et
simple peinture de la vie et de la conduite de l'excellente personne que
vous devez sans doute retrouver un jour, ne peut tre contemple sans
l'admiration due  tant de vertus, et  cette pit pure et modeste. Les
derniers momens de votre femme furent surtout frappans: et je ne sache
pas que, dans le cours de mes lectures sur l'histoire du genre humain,
et encore moins dans celui de mes observations sur la portion existante,
j'aie rencontr rien de si sublime, joint  si peu d'ostentation.
Incontestablement, ceux qui croient fermement en l'vangile, ont un
grand avantage sur tous les autres,--par cette seule raison que, si ce
livre est vrai, ils auront leur rcompense aprs leur mort; et que s'il
n'y a pas d'autre vie, ils ne peuvent qu'tre plongs avec l'incrdule
dans un ternel sommeil, aprs avoir eu durant leur vie l'assistance
d'une esprance exalte, sans dsappointement subsquent, puisque (
prendre le pire) rien ne peut natre de rien, pas mme le chagrin.
Mais la croyance d'un homme ne dpend pas de lui. Qui peut dire: Je
crois ceci, cela, ou autre chose? et surtout, ce qu'il peut le moins
comprendre. J'ai toutefois observ que ceux qui ont commenc leur vie
avec une foi extrme, l'ont  la fin grandement restreinte, comme
Chillingworth, Clarke (qui finit par tre arien), Bayle, Gibbon (d'abord
catholique), et quelques autres; tandis que, d'autre part, rien n'est
plus commun que de voir le jeune sceptique finir par une croyance ferme,
comme Maupertuis et Henry Kirke White.

Mais mon objet est d'accuser la rception de votre lettre, non de faire
une dissertation. Je vous suis fort oblig pour vos bons souhaits, et je
vous le suis infiniment pour l'extrait des papiers de cette crature
chrie dont vous avez si bien dcrit les qualits en peu de mots. Je
vous assure que toute la gloire qui inspira jamais  un homme l'ide
illusoire de sa haute importance, ne contrebalancerait jamais dans mon
esprit le pur et pieux intrt qu'un tre vertueux peut prendre  mon
salut. Sous ce point de vue, je n'changerais pas l'intercession de
votre pouse en ma faveur contre les gloires runies d'Homre, de Csar
et de Napolon, pussent-elles toutes s'accumuler sur une tte vivante.
Faites-moi au moins la justice de croire que,

        _Video meliora proboque_[165].

quoique le _Deteriora sequor_ puisse avoir t appliqu  ma conduite.

[Note 165: Ovid. _Mtamorph._ Disc. de Mde.

            _Video meliora proboque
        Deteriora sequor_.

Je vois et j'approuve le parti du devoir; je suis le parti contraire.
        (_Note du Trad._)]

J'ai l'honneur d'tre votre reconnaissant et obissant serviteur,

BYRON.

_P. S._ Je ne sais pas si je m'adresse  un ecclsiastique; mais je
prsume que vous ne serez pas offens par la mprise (si c'en est une)
de l'adresse de cette lettre. Quelqu'un qui a si bien expliqu et si
profondment senti les doctrines de la religion, excusera l'erreur qui
me l'a fait prendre pour un de ses ministres.




LETTRE CCCCLXX.

 M. MURRAY.


Pise, 4 dcembre 1821.

Je vois dans les journaux anglais,--dans le _Messenger_ de votre saint
alli Galignani,--que les deux plus grands exemples de la vanit
humaine dans le prsent sicle sont, premirement l'ex-empereur
Napolon, et secondement sa seigneurie, etc., le noble pote,
c'est--dire, votre humble serviteur, moi, pauvre diable innocent.

Pauvre Napolon! il ne songeait gures  quelles viles comparaisons le
tour de la roue du destin le rduirait!

Je suis tabli ici dans un fameux et vieux palais fodal, sur l'Arno,
assez grand pour une garnison, avec des cachots dans le bas et des
cellules dans les murs, et si plein d'esprits, que le savant Fletcher,
mon valet, m'a demand la permission de changer de chambre, et puis a
refus d'occuper sa nouvelle chambre, parce qu'il y avait encore plus
d'esprits que dans l'autre. Il est vrai qu'on entend les bruits les plus
extraordinaires (comme dans tous les vieux btimens), ce qui a pouvant
mes domestiques, au point de m'incommoder extrmement. Il y a une place
videmment destine  murer les gens, car il n'y a qu'un seul passage
pratiqu dans le mur, et fait pour tre remur sur le prisonnier. La
maison appartenait  la famille des Lanfranchi (mentionns par Ugolin
dans son rve comme ses perscuteurs avec les Sismondi), et elle a eu
dans son tems un ou deux matres farouches. L'escalier, etc., dit-on, a
t bti par Michel-Ange. Il ne fait pas encore assez froid pour avoir
du feu. Quel climat!

Je n'ai encore rien vu ni mme entendu de ces spectres (que l'on dit
avoir t les derniers occupans du palais); mais toutes les autres
oreilles ont t rgales de toutes sortes de sons surnaturels. La
premire nuit j'ai cru entendre un bruit bizarre, mais il ne s'est pas
reproduit. Je ne suis l que depuis un mois.

Tout  vous, etc.




LETTRE CCCCLXXI.

 M. MURRAY.


Pise, 10 dcembre 1821.

Aujourd'hui,  cette heure mme ( une heure), ma fille a six ans. Je
ne sais quand je la reverrai, ou si mme je dois la revoir jamais.

J'ai remarqu une curieuse concidence, qui a presque l'air d'une
fatalit.

Ma mre, ma femme, ma fille, ma soeur consanguine, la mre de ma soeur,
ma fille naturelle et moi, nous sommes tous enfans uniques.

N'est-ce pas chose bizarre,--qu'une telle complication d'enfans
uniques?  propos, envoyez-moi la miniature de ma fille Ada. Je n'ai que
la gravure, qui ne donne que peu ou point d'ide de son teint.

Tout  vous, etc.




LETTRE CCCCLXXII.

 M. MOORE.


Pise, 12 dcembre 1821.

Ce que vous dites sur les deux biographies de Galignani est fort
amusant; et si je n'tais paresseux, je ferais certainement ce que vous
dsirez. Mais je doute  prsent de mon fonds de gat,--assez pour ne
pas laisser le chat sortir du sac[166]. Je dsire que vous entrepreniez
la chose. Je vous pardonne et vous accorde indulgence (comme un pape),
par avance, pour toutes les plaisanteries qui maintiendront ces sots
dans leur chre croyance qu'un homme est un loup-garou.

[Note 166: M. Galignani ayant exprim le dsir d'avoir une petite
biographie de Lord Byron, pour la placer  la tte de ses oeuvres,
j'avais dit par plaisanterie, dans une lettre prcdente  mon noble
ami, que ce serait une bonne satire de la disposition du monde  le
peindre comme un monstre, que d'crire lui-mme pour le public, tant
anglais que franais, une sorte de biographie hro-comique, o il
raconterait, avec un assaisonnement d'horreurs et de merveilles, tout ce
qu'on avait dj publi ou cru sur son compte, et laisserait mme
l'histoire de Gothe sur le double meurtre de Florence. (_Note de
Moore_.) ]

Je crois vous avoir dit que l'histoire du Giaour avait quelque
fondement dans les faits; ou si je ne vous l'ai pas dit, vous le verrez
un jour dans une lettre que lord Sligo m'a crite aprs la publication
du pome..............................................................

Le dnoment dont vous parlez pour le pauvre ***, a t sur le point
d'avoir lieu hier. Allant  cheval assez vite derrire M. Medwin et moi,
en tournant l'angle d'un dfil entre Pise et les montagnes, il s'est
jet par terre,--et s'est fait une assez forte contusion; mais il n'est
pas en danger. Il a t saign, et garde la chambre. Comme je le
prcdais de quelques centaines d'yards[167], je n'ai pas vu l'accident;
mais mon domestique, qui tait derrire, l'a vu, et il dit que le cheval
n'a pas bronch,--excuse ordinaire des cuyers dmonts. Comme *** se
pique d'tre bon cuyer, et que son cheval est rellement une assez
bonne bte, je dsire entendre l'aventure de sa propre bouche,--attendu
que je n'ai encore rencontr personne qui rclamt une chute comme chose
de son fait.............................................................

 toujours et de coeur, etc.

_P. S._ 13 dcembre.

Je vous envoie ci-joint des vers que j'ai composs il y a quelque tems;
vous en ferez ce qu'il vous plaira, vu qu'ils sont fort innocens[168].
Seulement, si vous les faites copier, imprimer ou publier, je dsire
qu'ils soient plus correctement reproduits qu'on n'a coutume de le faire
quand, des riens deviennent des monstruosits comme dit Coriolan.

[Note 167: L'_yard_ vaut trois pieds. (_Note du Trad._) ]

[Note 168: Voici ces vers:

        Oh! ne me parlez pas d'un grand nom dans l'histoire,
        Les jours de notre jeunesse sont les jours de notre gloire.
        Le myrte et le lierre du doux ge de vingt-deux ans
        Valent tous vos lauriers, quelle qu'en soit l'abondance.

        Que sont les guirlandes et les couronnes pour le front rid?
        Des fleurs mortes, mouilles de la rose d'avril.
        Arrire donc de la tte blanchie tous ces honneurs!
        Que m'importent ces tresses qui ne donnent que la gloire?

         Renomme! Si jamais je m'enivrai de tes louanges,
        Ce fut moins pour le plaisir de tes phrases sonores,
        Que pour voir les yeux brillans d'une femme chrie rvler
        Qu'elle ne me jugeait point indigne de l'aimer.

C'est l surtout que je te cherchai, c'est l seulement que je te trouvai.
        Le regard fminin fut le plus doux des rayons qui t'environnaient;
        Quand il brilla sur quelque clatante partie de mon histoire,
        Alors je connus l'amour, et je sentis la gloire.]

Il faut rellement que vous fassiez publier ***: il n'aura pas de repos
jusque-l. Il vient d'aller avec la tte casse  Lucques, suivant mon
dsir, pour essayer de sauver un homme du supplice du feu. L'Espagnole,
dont la jupe rgne sur Lucques, avait condamn un pauvre diable au
bcher, pour vol d'une bote de pains  chanter[169] dans une glise.
Shelley et moi, nous nous sommes arms contre cet acte de pit, et nous
avons troubl tout le monde pour faire commuer la peine. *** est all
voir ce qu'on peut faire.

B.

[Note 169: _Wafer-box_, bote de pains  cacheter,  chanter
_messe_, c'est ce que les ames dvotes appellent un ciboire. (_Note du
Trad._)]



LETTRE CCCCLXXIV[170].

 M. MOORE.


Je vous envoie les deux notes qui vous apprendront l'histoire de
l'auto-da-f dont je parle. Shelley, en parlant de son cousin le
serpent, fait allusion  une plaisanterie de mon invention. Le
Mphistophls de Gothe nomme le serpent qui tenta ve, la clbre
couleuvre ma tante, et je prtends sans cesse que Shelley n'est rien
moins qu'un des neveux de cette bte fameuse, marchant sur le bout de la
queue. .................................................................

[Note 170: La lettre 473e a t supprime; c'est une contre note
adresse  Shelley, pour des dmarches  faire pour empcher
l'auto-da-f.]




 LORD BYRON.


Mardi, 2 heures.

Mon cher Lord,

Quoique fermement convaincu que l'histoire est entirement feinte, ou
exagre au point de devenir une fiction; cependant, afin d'tre  mme
de mettre la vrit hors de doute, et de calmer compltement votre
inquitude, j'ai pris la rsolution d'aller en personne  Lucques ce
matin. Si la nouvelle est moins fausse que je ne crois, je ne manquerai
pas de recourir  tous les moyens de succs que j'imaginerai. Soyez-en
assur.

De votre seigneurie,

Le trs-sincre.

_P. S._ Pour empcher le bavardage, j'aime mieux aller moi-mme 
Lucques, que d'y envoyer mon domestique avec une lettre. Il vaut mieux
que vous ne parliez de mon excursion  personne (except  Shelley). La
personne que je vais visiter mrite toute confiance sous le double
rapport de l'autorit et de la vrit.




 LORD BYRON.


Jeudi matin.

Mon cher Lord Byron,

J'apprends ce matin que le projet, que certainement on avait eu en vue,
de brler mon cousin le serpent, a t abandonn, et que le susdit a t
condamn aux galres....................................................
........................................................................

Tout  vous  jamais et sincrement.

P.-B. SHELLEY.




LETTRE CCCCLXXV.

 SIR WALTER-SCOTT, BARONNET.


Pise, 12 janvier 1822.

Mon cher sir Walter,

Je n'ai pas besoin de dire combien je suis reconnaissant de votre
lettre, mais je dois avouer mon ingratitude pour tre rest si long-tems
sans vous rpondre. Depuis que j'ai quitt l'Angleterre, j'ai griffonn
des lettres d'affaires, etc., pour cinq cents bents, sans difficult,
quoique sans grand plaisir; et cependant, quoique l'ide de vous crire
m'ait cent fois pass par la tte, et ne soit jamais sortie de mon
coeur, je n'ai pas fait ce que j'aurais d faire. Je ne puis me rendre
compte de cela que par le mme sentiment de timide anxit, avec lequel
nous faisons quelquefois la cour  une belle femme de notre rang, dont
nous sommes vivement amoureux, tandis que nous attaquons une frache et
grasse chambrire (je parle, sans contredit, de notre jeune tems) sans
aucun remords ou adoucissement sentimental de notre vertueux dessein.

Je vous dois beaucoup plus que la reconnaissance ordinaire des bons
offices littraires et d'une mutuelle amiti, car vous vntes de
vous-mme en 1817 me rendre service, quand il fallait non-seulement de
la bienveillance, mais du courage pour agir ainsi; une telle expression
de vos opinions sur mon compte et en tout tems flatt mon orgueil, mais
 cette poque o tout le monde et ma femme comme dit le proverbe,
s'efforaient de m'accabler, cela me rehausse encore davantage dans ma
propre estime;--je parle de l'article de la _Quarterly_ sur le troisime
chant de _Childe-Harold_, dont Murray m'a dit que vous tiez
l'auteur,--et, certes, je l'aurais su sans cette information, car il n'y
avait pas deux hommes qui eussent alors pu ou voulu faire cet article.
Si c'et t un morceau de critique ordinaire, quelque loquent et
louangeur qu'il ft, j'en aurais, sans contredit, ressenti beaucoup de
plaisir et de gratitude, mais non jusqu'au mme degr o la bont
extraordinaire d'un procd pareil au vtre doit porter tout esprit
capable de tels sentimens. Le tmoignage de ma reconnaissance, tout
tardif qu'il est, montrera du moins par-l que je n'ai pas oubli le
service; et je puis vous assurer que le sentiment de cette obligation
s'est accru dans mon coeur en intrts composs durant le dlai. Je
n'ajouterai qu'un mot sur ce sujet; c'est que vous, Jeffrey, et Leigh
Hunt, furent les seuls hommes de lettres, parmi tous ceux que je
connais (et dont quelques-uns avaient t obligs par moi), qui osassent
alors hasarder mme un mot anonyme en ma faveur; et que, de ces trois
hommes, je n'avais jamais vu l'un,--vu l'autre beaucoup moins que je ne
le dsirais,--et que le troisime n'avait  mon gard aucune espce
d'obligation, tandis que les deux premiers avaient t attaqus par moi
prcdemment, l'un,  la vrit, par suite d'une sorte de provocation,
mais l'autre de gat de coeur. Ainsi, vous voyez que vous avez amass
des charbons ardens, etc., suivant la vraie maxime de l'vangile, et
je vous assure qu'ils m'ont brl jusqu'au coeur.

Je suis charm que vous acceptiez la ddicace. Je voulais d'abord vous
ddier les _Foscarini_; mais premirement, j'ai appris que _Can_
tait jug le moins mauvais des deux drames comme composition; et,
secondement, j'ai trait Southey comme un filou dans une note des
_Foscarini_, et j'ai song qu'il est un de vos amis (sans tre le mien,
nanmoins), et qu'il ne serait pas convenable de ddier  quelqu'un un
ouvrage contenant de tels outrages contre son ami. Toutefois, je
travaillerai bientt le pote-laurat. J'aime les querelles, et les ai
toujours aimes depuis mon enfance; et c'est, il faut le dire,
l'inclination que j'ai trouv, la plus facile  satisfaire, soit en
personne, soit en posie. Vous dsavouez la jalousie, mais je vous
demanderai comme Boswell  Johnson: De qui pourriez-vous tre jaloux?
d'aucun auteur vivant, sans contredit; et (en prenant en considration
les tems passs et prsens) de quel auteur mort? Je ne veux pas vous
importuner sur le compte des romans cossais (comme on les appelle,
quoique deux d'entre eux soient compltement anglais, et les autres 
moiti), mais rien ne peut ni n'a pu me persuader, dix minutes aprs
avoir joui de votre socit, que vous n'tes pas l'auteur. Ces romans
ont pour moi tant de l'_Auld lang syne_ (j'ai t lev en franc
cossais jusqu' dix ans), que je ne puis me passer d'eux; et quand je
partis l'autre jour de Ravenne pour Pise, et que j'envoyai ma
bibliothque en avant, ce furent les seuls livres que je gardai prs de
moi, quoique je les susse dj par coeur.


27 janvier 1822.

J'ai diffr de clore ma lettre jusqu' prsent, dans l'espoir que je
recevrais _le Pirate_, qui est en mer pour m'arriver, mais qui n'est pas
encore en vue. J'apprends que votre fille est marie, et je suppose qu'
prsent vous tes  moiti grand-pre,--jeune grand-pre, par
parenthse. J'ai entendu faire de grands loges de la personne et de
l'esprit de Mrs. Lockhart, et l'on m'a dit beaucoup de bien de son mari.
Puissiez-vous vivre assez pour voir autant de nouveaux Scott qu'il y a
de Nouvelles de Scott[171]! C'est la mauvaise pointe, mais le sincre
dsir de,

Votre affectionn, etc.

_P. S._ Pourquoi ne faites-vous pas un tour en Italie? vous y seriez
aussi connu et aussi bienvenu, que dans les montagnes d'cosse parmi
vos compatriotes. Quant aux Anglais, vous seriez avec eux comme 
Londres; et je n'ai pas besoin d'ajouter que je serais charm de vous
revoir, ce que je suis loin de pouvoir jamais dire pour l'Angleterre ni
pour rien de ce qu'elle renferme,  quelques exceptions de parentage et
d'allis. Mais mon coeur brle pour le tartan ou toute autre chose
d'cosse, qui me rappelle Aberdeen et d'autres pays plus voisins des
montagnes que cette ville, vers Indercauld et Braemar, o l'on m'envoya
prendre du lait de chvre en 1795-6, sans quoi j'tais menac de dprir
aprs la fivre scarlatine. Mais je bavarde comme une commre; ainsi,
bonne nuit, et les dieux soient avec vos rves!

Prsentez, je vous prie, mes respects  lady Scott, qui se souviendra
peut-tre de m'avoir vu en 1815.........................................

[Note 171: To see as many _novel_ Scotts as there are Scott's
_novels_. Le jeu de mots est plus sensible dans le texte. _Novel_ veut
dire _nouveau_, et _roman_, _nouvelle_. (_Note du Trad._) ]




LETTRE CCCCLXXVI.

 M. KINNAIRD.


Pise, 6 fvrier 1822.

Tentez de repasser le dfil de l'abme, jusqu' ce que nous trouvions
un diteur pour _la Vision_; et si l'on n'en trouve pas, imprimez
cinquante exemplaires  mes frais, distribuez-les parmi mes
connaissances, et vous verrez bientt que les libraires publieront
l'ouvrage mme malgr notre opposition. La crainte  prsent est
naturelle; mais je ne vois pas que je doive cder pour cela. Je ne
connais rien de la _Remontrance_ de Rivington: mais je prsume que le
sermonnaire a besoin d'un bnfice. J'ai dj entendu parler d'un prche
 Kentish-Town contre _Can_. Le mme cri fut pouss contre Priestley,
Hume, Gibbon, Voltaire, et tous les hommes qui osrent mettre les dmes
en question.

J'ai reu la prtendue rplique de Southey, de laquelle,  ma grande
surprise, vous ne parlez pas du tout. Ce qui reste  faire, c'est de
l'appeler sur le terrain. Mais viendra-t-il? voil la question.
Car,--s'il ne venait pas,--toute l'affaire paratrait ridicule, si je
faisais un voyage long et dispendieux pour rien.

Vous tes mon second, et, comme tel, je dsire vous consulter.

Je m'adresse  vous, comme  un homme vers dans le duel ou
_monomachie_. Sans doute, je viendrai en Angleterre le plus secrtement
possible, et partirai (en supposant que je sois le survivant) de la
mme faon; car je ne retournerai dans ce pays que pour rgler les
diffrends accumuls durant mon absence.

Par le dernier courrier je vous ai fait passer une lettre sur l'affaire
Rochdale, d'o il rsulte une perspective d'argent. Mon agent dit deux
mille livres sterling; mais suppos que ce ne ft que mille, ou mme que
cent, toujours est-il que c'est de l'argent; et j'ai assez vcu pour
avoir un excessif respect pour la plus petite monnaie du royaume, ou
pour la moindre somme qui, bien que je n'en aie pas besoin moi-mme,
peut tre utile  d'autres qui en ont plus besoin que moi.

On dit que savoir est pouvoir,--je le croyais aussi; mais je sais
maintenant qu'on a voulu dire l'argent; et quand Socrate dclarait que
tout ce qu'il savait, tait qu'il ne savait rien, il voulait
simplement dclarer qu'il n'avait pas une drachme dans le monde
athnien............................................................

Je ne puis me reprocher de grandes dpenses, mon seul _extra_ (et c'est
plus que je n'ai dpens pour moi) tant un prt de deux cent cinquante
livres sterling --, et un ameublement de cinquante livres, que j'ai
achet pour lui, et une barque que je fais construire pour moi  Gnes,
laquelle cotera environ cent livres.

Mais revenons. Je suis dtermin  me procurer tout l'argent que je
pourrai, soit par mes rentes, soit par succession, soit par procs, soit
par mes manuscrits ou par tout autre moyen lgitime.

Je paierai (quoique avec la plus sincre rpugnance) le reste de mes
cranciers et tous les hommes de loi, suivant les conditions rgles par
des arbitres.

Je vous recommande la lettre de M. Hanson, sur le droit de page de
Rochdale.

Surtout, je recommande mes intrts  votre honorable grandeur.

Songez aussi que j'attends de l'argent pour les diffrens manuscrits:
Bref, _rem quocunque modo, rem!_--La noble passion de la cupidit
s'accrot en nous avec nos annes.

Tout  vous  jamais, etc.




LETTRE CCCCLXXVII.

 M. MURRAY.


Pise, 8 fvrier 1822.

On devait s'attendre  des attaques contre moi, mais j'en vois une
contre vous dans les journaux,  laquelle, je l'avouerai, je ne
m'attendais pas. Je suis fort embarrass de concevoir pourquoi ou
comment vous pouvez tre considr comme responsable de ce que vous
publiez.

Si _Can_ est blasphmatoire, le _Paradis perdu_ l'est aussi; et les
paroles mmes de l'Oxonien[172], Mal, sois mon bien, sont de ce pome
pique, et de la bouche de Satan. Ai-je donc mis rien de plus fort dans
celle de Lucifer, dans mon _mystre_? _Can_ n'est qu'un drame, et non
pas une dissertation. Si Lucifer et Can parlent comme le premier
meurtrier et le premier ange rebelle sont naturellement censs avoir
parl, certes tous les autres personnages parlent aussi conformment 
leurs caractres,--et les plus violentes passions ont toujours t
permises au drame.

[Note 172: _Gentleman_ d'Oxford. (_Note du Trad._)]

J'ai mme vit d'introduire la divinit comme dans l'criture,--et
comme Milton l'a fait--(ce qui ne me semble pas sage, ni dans l'un ni
dans l'autre cas); mais j'ai prfr faire dpcher par Dieu  sa place
un de ses anges vers Can, afin de ne blesser aucun sentiment sur ce
point, en restant au-dessous de ce que les hommes non inspirs ne
peuvent jamais atteindre,--c'est--dire au-dessous d'une expression
adquate de l'effet de la prsence de Jhovah. Les vieux _Mystres_
introduisaient Dieu assez libralement, mais je l'ai vit dans le
nouveau.

La querelle que l'on vous fait, parce qu'on pense qu'on ne russirait
pas avec moi, me semble la tentative la plus atroce qui jamais ait
dshonor les sicles. H quoi! lorsqu'on a laiss en repos durant
soixante-dix ans les diteurs de Gibbon, Hume, Priestley et Drummond,
devez-vous tre particulirement distingu pour un ouvrage
d'imagination, non d'histoire ou de controverse? Il faut qu'il y ait
quelque chose de cach au fond de cette querelle,--quelqu'un de vos
ennemis personnels: autrement c'est incroyable.

Je ne puis que dire:

        _Me, me_, en, _adsum qui feci_[173]

et que, par consquent, toutes attaques diriges contre vous soient
tournes contre moi, qui veux et dois les supporter toutes;--que si vous
avez perdu de l'argent par suite de la publication, je vous rembourserai
tout ou partie du prix du manuscrit;--que vous m'obligerez de dclarer
que vous et M. Gifford m'avez tous deux adress des remontrances contre
la publication, ainsi que M. Hobhouse;--que moi seul l'ai voulue, et que
je suis le seul qui, lgalement ou autrement, doive porter la peine. Si
l'on poursuit, je reviendrai en Angleterre; c'est--dire, si en payant
de ma personne, je puis sauver la vtre. Faites-le moi savoir. Vous ne
souffrirez pas pour moi, si je puis l'empcher. Faites de cette lettre
tel emploi qu'il vous plaira.

[Note 173: Byron cite mal; _en_ est de trop. Voici le vers de
Virgile:

        _Me, me; adsum qui feci; in me convertite ferrum_.
        (_Note du Trad._)]

Tout  vous  jamais, etc.

_P. S._ Je vous cris touchant ce tumulte de mauvaises passions et
d'absurdits, par une lune d't (car ici notre hiver est plus brillant
que vos jours de canicule), dont la lumire claire le cours de l'Arno,
avec les difices qui le bordent et les ponts qui le croisent.--Quel
calme et quelle tranquillit! Quels riens nous sommes devant la moindre
de ces toiles.




LETTRE CCCCLXXVIII.

 M. MOORE.


Pise, 19 fvrier 1822.

Je suis un peu surpris de ne pas avoir eu de rponse  ma lettre et 
mes paquets. Lady Noel est morte, et il n'est pas impossible que je sois
oblig d'aller en Angleterre pour rgler le partage de la proprit de
Wentworth, et quelle portion lady Byron doit en avoir; ce qui n'a point
t dcid par l'acte de sparation. Mais j'espre le contraire, si l'on
peut tout arranger sans moi,--et j'ai crit  sir Francis Burdett d'tre
mon arbitre, vu qu'il connat la proprit.

Continuez de m'adresser vos lettres ici, vu que je n'irai pas en
Angleterre si je puis m'en dispenser,--du moins pour cette raison. Mais
j'irai peut-tre pour une autre; car j'ai crit  Douglas Kinnaird
d'envoyer de ma part un cartel  M. Southey, pour une rencontre soit en
Angleterre, soit en France (o nous serions moins exposs  tre
interrompus). Il y a environ une quinzaine de jours, et je n'ai pas
encore eu le tems d'avoir de rponse. Toutefois, vous recevrez un avis;
adressez donc toujours vos lettres  Pise.

Mes agens et hommes d'affaires m'ont crit de prendre le nom
directement; ainsi, je suis votre trs-affectionn et sincre ami,

NOEL BYRON.

_P. S._ Je n'ai point reu de nouvelles d'Angleterre, hormis pour
affaires; et je sais seulement, d'aprs le fidle _ex_ et
_d_-tracteur[174] Galignani, que le clerg se soulve contre _Can_. Il
y a, si je ne me trompe, un bon bnfice dans le domaine de Wentworth;
et je montrerai quel bon chrtien je suis, en protgeant et nommant le
plus pieux de l'ordre ecclsiastique, si l'occasion s'en prsente.

Murray et moi sommes peu en correspondance, et je ne connais rien 
prsent de la littrature. Je n'ai crit dernirement que pour affaires.
Que faites-vous maintenant? Soyez assur que la coalition que vous
craignez n'existe pas.

[Note 174: _Ex_ and _de_-tractor. Pour conserver le jeu de mots,
nous avons suppos franais le mot _extracteur_. (_Note de Trad._)]




LETTRE CCCCLXXIX.

 M. MOORE.


Pise, 20 fvrier 1822.

....................................................................

J'ai choisi sir Francis Burdett pour mon arbitre dans la question de
savoir quelle part il revient  lady Byron sur les domaines de lady
Noel, estims  sept mille livres sterling de revenus annuels, toujours
parfaitement pays, ce qui est rare dans ce tems-ci. C'est parce que ces
proprits consistent principalement en terres de pturage, moins
atteintes par les bills sur les grains que les terres de labour.

Croyez-moi pour toujours votre trs-affectionn,

NOEL BYRON.

Je ne sache point qu'il y ait rien dans _Can_ contre l'immortalit de
l'ame. Je ne professe point de telles opinions;--mais, dans un drame,
j'ai d faire parler le premier assassin et le premier ange rebelle
conformment  leurs caractres. Toutefois, les curs prchent tous
contre le drame, de Kentish-Town et d'Oxford jusqu' Pise:--ces gueux de
prtres! ils font plus de mal  la religion que tous les infidles qui
aient jamais oubli leur catchisme.

Je n'ai pas vu l'annonce de la mort de lady Noel dans
Galignani.--Pourquoi cela?




LETTRE CCCCLXXXI[175].

[Note 175: La lettre 480e a t supprime.]

 M. MOORE.


Pise, Ier mars 1822.

Comme je n'ai pas encore de nouvelles de mon _Werner_, etc., paquet que
je vous envoyai le 29 janvier, je continue  vous importuner (pour la
cinquime fois, je pense) pour savoir s'il n'a pas t gar en route.
Comme il tait trs-bien mis au net, ce serait une vexation s'il tait
perdu. Je l'avais assur au bureau de poste pour qu'on en prt plus de
soin, et qu'on vous l'adresst sans faute  Paris.

Je vois dans l'impartial Galignani un extrait du _Blackwood's
Magazine_, o l'on dit que certaines gens ont dcouvert que ni vous ni
moi n'tions potes. Relativement  l'un de nous, je sais que ce passage
nord-ouest  mon ple magntique a t depuis long-tems dcouvert par
quelques sages, et je leur laisse la pleine jouissance de leur
pntration. Je pense de ma posie ce que Gibbon dit de son histoire
que peut-tre dans cent ans d'ici on continuera encore  en mdire.
Toutefois, je suis loin de prtendre m'galer ou me comparer  cet
illustre homme de lettres.

Mais, relativement  vous, je pensais que vous aviez toujours t
reconnu pote par la stupidit comme par l'envie,--mauvais pote, sans
contredit,--immoral, fleuri, asiatique, et diaboliquement populaire,
mais enfin pote _nemine contradicente_. Cette dcouverte a donc pour
moi tout le charme de la nouveaut, tout en me consolant (suivant La
Rochefoucauld) de me trouver dpotis en si bonne compagnie. Je suis
content de me tromper avec Platon, et je vous assure trs-sincrement
que j'aimerais mieux n'tre pas tenu pour pote avec vous, que de
partager les couronnes des lakistes (non encore couronns,
toutefois)........ ..................................................

Quant  Southey, sa rponse  mon cartel n'est pas encore arrive. Je
lui envoyai le message, avec une courte note, par l'intermdiaire de
Douglas Kinnaird, et la rponse de celui-ci n'est pas encore parvenue.
Si Southey accepte, j'irai en Angleterre; mais, dans le cas contraire,
je ne pense pas que la succession de lady Noel m'y amne, vu que les
arbitres peuvent arranger les affaires en mon absence, et qu'il ne
semble s'lever aucune difficult. L'autorisation du nouveau nom et des
nouvelles armes sera obtenue par la ptition qu'on adresse  la couronne
dans les cas semblables, puis me sera envoye......

La lettre prcdente tait incluse dans celle qui suit.




LETTRE CCCCLXXXII.

 M. MOORE.


Pise, 4 mars 1822.

Depuis que je vous ai crit la lettre ci-incluse, j'ai attendu un autre
courrier, et maintenant j'ai votre lettre qui m'accuse l'arrive du
paquet.

Les ouvrages indits qui sont dans vos mains, dans celle de Douglas
Kinnaird et de M. John Murray, sont: _le Ciel et la Terre_, sorte de
drame lyrique sur le dluge;--_Werner_,  prsent entre vos mains;--une
traduction du premier chant du _Morgante Maggiore_;--une autre d'un
pisode de Dante;--des stances au P, du Ier juin 1819;--les
_Imitations d'Horace_, composes en 1811, mais dont il faudrait
maintenant omettre une grande partie;--plusieurs pices en prose, qu'on
fera tout aussi bien de laisser indites;--_la Vision_, etc., _de
Quevedo Redivivus_, en vers................................

Je suis fch que vous trouviez _Werner_  peu prs propre au Thtre;
ce qui, avec mes ides actuelles, est loin d'tre mon but. Quant  la
publication de toutes ces pices, je vous ai dj dit que je n'avais
dans le cas actuel aucune esprance exorbitante de renomme ou de lucre,
mais je dsire qu'on les publie parce que je les ai crites, ce qui est
le sentiment ordinaire de tous les crivailleurs.

Par rapport  la religion, ne pourrai-je jamais vous convaincre que
je n'ai point les opinions des personnages de ce drame, qui semble avoir
effray tout le monde? Ce n'est cependant rien en comparaison des
paroles du _Faust_ de Gothe (paroles cent fois plus scandaleuses), et
ce n'est gure plus hardi que le Satan de Milton. Les ides de tel ou
tel personnage ne me restent pas dans l'esprit: comme tous les hommes
d'imagination, je m'identifie, sans doute, avec le caractre que je
dessine, mais cette identit cesse un instant aprs que j'ai quitt la
plume.

Je ne suis pas ennemi de la religion: au contraire. La preuve en est,
que j'lve ma fille naturelle en bonne catholique dans un couvent de
la Romagne; car je crois que l'on ne peut jamais avoir assez de
religion, si l'on doit en avoir. Je penche beaucoup en faveur des
doctrines catholiques; mais si j'cris un drame, je dois faire parler
mes personnages suivant les dispositions que je leur suppose.

Quant au pauvre Shelley, qui est un autre pouvantail pour vous et pour
tout le monde, il est,  ma connaissance, le moins goste et le plus
doux des hommes;--c'est un homme qui a plus sacrifi sa fortune et ses
sentimens en faveur d'autrui que personne dont j'aie jamais entendu
parler. Pour ses opinions spculatives, je ne les partage point, ni ne
dsire les partager.

La vrit est, mon cher Moore, que vous vivez prs de l'tuve de la
socit, et que vous tes invitablement influenc par sa chaleur et par
ses vapeurs. J'y vcus autrefois,--et trop,--assez pour donner une
teinte ineffaable  mon existence entire. Comme mon succs dans la
socit ne fut pas mdiocre, je ne puis tre accus de la juger avec des
prventions dfavorables; mais je pense que, dans sa constitution
actuelle, elle est fatale aux grandes et originales entreprises de tout
genre. Je ne la courtisai pas, alors que j'tais jeune, et l'un de ses
gentils mignons; pensez-vous donc que je veuille le faire, aujourd'hui
que je vis dans une plus pure atmosphre? Une seule raison pourrait m'y
ramener, et la voici: je voudrais essayer encore une fois si je puis
faire quelque bien en politique, mais non dans la mesquine politique que
je vois peser aujourd'hui sur notre misrable patrie.

Ne vous mprenez pas, nanmoins. Si vous m'noncez vos propres
opinions, elles eurent et auront toujours le plus grand poids pour moi.
Mais si vous n'tes que l'cho du monde (et il est difficile de ne pas
l'tre au sein de sa faveur et de sa fermentation), je ne puis que
regretter que vous rptiez des dires auxquels je ne prte aucune
attention.

Mais en voil assez. Les dieux soient avec vous, et vous donnent autant
d'immortalit de tous genres qu'il convient  votre existence actuelle
et  vous.

Tout  vous, etc.




LETTRE CCCCLXXXIII.

 M. MOORE.


Pise, 6 mars 1822.

La lettre de Murray que je vous envoie ci-incluse, m'a attendri,
quoique je pense qu'il est contraire  son intrt de dsirer que je
continue mes relations avec lui. Vous pouvez donc lui faire passer le
paquet de _Werner_; ce qui vous pargnera toute peine ultrieure. Et
puis, me pardonnez-vous l'ennui et la dpense dont je vous ai dj
accabl? Au moins, dites-le;--car je suis tout honteux de vous avoir
tant troubl pour une telle absurdit.

Le fait est que je ne puis garder mes ressentimens, quoique assez
violens ds l'abord. D'ailleurs, maintenant que tout le monde s'attaque
 Murray  cause de moi, je ne peux ni ne dois l'abandonner,  moins
qu'il ne vaille mieux pour lui que je le fasse, comme je l'ai cru
rellement.

Je n'ai point eu d'autres nouvelles d'Angleterre, except une lettre du
pote Barry Cornwall, mon ancien camarade d'cole. Quoique je vous aie
importun de lettres dernirement, croyez-moi.

Votre, etc.

_P. S._ Dans votre dernire lettre, vous dites, en parlant de Shelley,
que vous prfreriez presque le bigot qui damne son prochain, 
l'incrdule qui rduit tout au nant[176]. Shelley croit cependant 
l'immortalit.--Mais, par parenthse, vous rappelez-vous la rponse du
grand Frdric  la plainte des villageois dont le cur prchait contre
l'ternit des tourmens de l'enfer? La voici:--Si mes fidles sujets de
Schrausenhaussen aiment mieux tre ternellement damns, libre  eux de
l'tre.

[Note 176: On verra tout--l'heure, d'aprs la citation mme du
passage auquel Byron fait allusion, qu'il s'tait compltement mpris
sur ma pense. (_Note de Moore_.) ]

S'il fallait choisir, je jugerais un long sommeil meilleur qu'une
veille d'agonie. Mais les hommes, tout misrables qu'ils sont,
s'attachent tellement  tout ce qui ressemble  la vie, qu'ils
prfreraient probablement la damnation au repos. D'ailleurs, ils se
croient si importans dans la cration, que rien de moins ne peut
satisfaire leur vanit;--les insectes!

C'est, je crois, le docteur Clarke, qui raconte dans ses voyages les
exercices questres d'un Tartare qu'il vit caracoler sur un cheval jeune
et fougueux, dans un endroit presque entirement environn par un
prcipice escarp, et qui dcrit la tmrit foltre avec laquelle le
cavalier, semblant se complaire au pril, courait quelquefois bride
abattue vers le bord taill  pic. Un sentiment analogue 
l'apprhension qui suspendait la respiration du voyageur tmoin de cette
scne, affecta tous ceux qui suivaient de l'oeil la course indompte et
hardie du gnie de Byron,--ils taient au mme instant frapps
d'admiration et d'pouvante, et surtout ceux qui aimaient le pote
taient excits par une sorte d'impulsion instinctive  se prcipiter au
devant de lui et  le sauver de sa propre imptuosit. Mais quoiqu'il
ft bien naturel  ses amis de cder  ce sentiment, une courte
rflexion sur son caractre dsormais chang, les aurait avertis qu'une
telle intervention devait tre aussi inutile pour lui que prilleuse
pour eux, et ce n'est pas sans surprise que je rflchis  prsent sur
la tmrit prsomptueuse avec laquelle je supposai que Byron lanc sans
frein, dans l'orgueil et la pleine conscience de sa force, vers ces
vastes rgions de la pense dont l'horizon s'ouvrait devant lui, les
reprsentations de l'amiti auraient le pouvoir de l'arrter. Toutefois,
comme les motifs qui m'engageaient  lui adresser mes remontrances,
peuvent se justifier d'eux-mmes, je ne m'appesantirai pas plus
long-tems sur ce point, et me contenterai de mettre sous les yeux du
lecteur quelques extraits[177] des lettres que j'crivis  cette poque,
vu qu'ils serviront  expliquer quelques allusions de Lord Byron.

[Note 177: C'est M. Hobhouse qui a eu la bont de me rendre toutes
les lettres. (_Note de Moore_.) ]

En m'crivant sous la date du 24 janvier, on se rappelle qu'il
dit:--Soyez assur que la coalition que vous apprhendez n'existe pas.
Les extraits suivans de mes lettres postrieures, expliqueront ce que
cette phrase signifie:--J'ai appris il y a quelques jours que Leigh
Hunt tait en route avec toute sa famille pour se rendre prs de vous,
et l'on conjecture que vous, Shelley et lui, allez _conspirer_ ensemble
dans l'_Examiner_. Je ne puis croire cela,--et m'lve de tout mon
pouvoir contre un pareil projet. _Seul_ vous pouvez faire tout ce qu'il
vous plaira; mais les associations de rputation, comme celles de
commerce, rendent le plus fort responsable des fautes ou des dlits des
autres, et je tremble mme pour vous en vous voyant avec de tels
banqueroutiers.--Ce sont deux hommes habiles, et Shelley mme est  mon
sens un homme de gnie, mais je dois vous redire que vous ne pouvez
procurer  vos ennemis (les ***s _et hoc genus omne_) un plus grand
triomphe qu'en formant une alliance si ingale et si peu sainte. Vous
tes, avec vos seuls bras, capable de lutter contre le monde,--ce qui
est beaucoup dire, le monde tant comme Briare, un gant  cent
bras,--mais pour demeurer tel, vous devez tre seul. Rappelez-vous que
les mchans difices qui entourent la basilique de Saint-Pierre,
paraissent s'lever au-dessus d'elle.

Voici, relativement  _Can_, les passages de mes lettres dans l'ordre
des dates.


30 septembre 1821.

Depuis que j'crivis les lignes ci-dessus, j'ai lu les _Foscari_ et
_Can_. Le premier drame ne me plat pas autant que _Sardanapale_. Il a
le dfaut de toutes ces terribles histoires vnitiennes;--il n'est ni
naturel ni probable, et par consquent, malgr la rare habilet avec
laquelle vous l'avez conduit, il n'excite que fort peu d'intrt. Mais
_Can_ est merveilleux,--terrible,--digne de l'immortalit. Si je ne me
trompe, il fera une impression profonde dans le coeur des hommes, et
tandis que les uns frmiront de ses blasphmes, les autres seront
obligs de se prosterner devant sa grandeur. Ne parlez plus d'Eschyle et
de son Promthe!!!--C'est dans votre drame que respire le vritable
esprit du pote--et du diable.


9 fvrier 1822.

Ne vous mettez pas dans la tte, mon cher Byron, que le flot de la
mare se tourne entirement contre vous en Angleterre. Jusqu' ce que
j'aperoive quelques symptmes d'oubli  votre gard, je ne croirai pas
que vous perdiez du terrain. Pour le moment;

        _Te veniente die, te decedente_[178],

on ne parle presque que de vous, et quoique de bonnes gens se signent en
vous citant, il est clair que ces gens-l pensent beaucoup plus  vous
qu'ils ne le devraient pour le bien de leurs ames. _Can_, sans
contredit, a fait sensation; et quelque sublime qu'il soit, je regrette,
pour plusieurs raisons, que vous l'ayez compos..... Pour moi, je ne
donnerais pas la posie de la religion pour tous les plus sages
rsultats auxquels la philosophie puisse jamais arriver; les diverses
sectes et croyances donnent assez beau jeu  ceux qui sont dsireux
d'intervenir dans les affaires de leurs voisins; mais notre foi dans le
monde  venir est un trsor que nous ne devons pas abandonner si
lgrement; et le rve de l'immortalit (si les philosophes la tiennent
pour un rve) est un de ceux qu'il faut esprer de conserver jusqu'
l'instant de notre dernier sommeil[179].

[Note 178: Virg. Gorg. IV:

        Au lever du jour,  son coucher, etc.
        (_Note du Trad._)]

[Note 179: C'est  cette pense que Lord Byron fait allusion,  la
fin de sa lettre du 4 mars. (_Note de Moore_.)]


19 fvrier 1822.

J'ai crit aux Longman pour tter le terrain, car je ne crois pas que
Galignani soit l'homme qu'il vous faut. La seule chose qu'il puisse
faire est ce que nous pouvons faire sans lui,--c'est  savoir, employer
un libraire anglais. Paris, sans doute, pourrait tre convenable pour
tous les ouvrages rfugis qui sont signals dans _l'index
expurgatorius_ de Londres, et si vous avez quelques diatribes politiques
 lancer, c'est votre ville. Mais, je vous en prie, que ces diatribes ne
soient que politiques. La hardiesse, avec un peu de licence, en
politique, fait du bien,--un bien rel, prsent; mais en religion, elle
n'est utile ni dans l'instant prsent ni dans l'avenir, et pour moi,
j'ai une telle horreur des extrmes sur ce point, que je ne sais lequel
je hais le plus, du bigot qui damne hardiment son prochain, ou de
l'incrdule qui hardiment rduit tout au nant. _Furiosa res est in
tenebris impetus_[180]--et comme grande est l'obscurit, mme pour les
plus sages d'entre nous, sur ce sujet un peu de modestie, dans
l'incrdulit comme dans la foi, est ce qui nous convient le mieux. Vous
devinerez aisment qu'en ceci, je ne songe pas tant  vous-mme qu' un
ami aujourd'hui votre compagnon, vous connaissant comme je vous connais,
et sachant ce que lady Byron aurait d trouver, c'est--dire, que vous
tes la personne la plus traitable pour ceux avec qui vous vivez;
j'avoue que je crains et conjure vivement l'influence de cet ami sur
votre esprit[181].

[Note 180: C'est chose folle que de courir tte baise dans les
tnbres.]

[Note 181: Ce passage ayant t montr par Lord Byron  M. Shelley,
celui-ci crivit, en consquence,  un de mes amis intimes une lettre,
dont je vais donner un extrait. Le zle ardent et ouvertement dclar
avec lequel Shelley professa toujours son incrdulit, dtruit tous les
scrupules qui autrement pourraient s'opposer  une pareille publication.
En outre, le tmoignage d'un observateur si sagace et si prs plac sur
l'tat de l'esprit de Lord Byron par rapport aux ides religieuses, est
d'une trop grande importance pour tre supprim par un excs ridicule de
ddain. Lord Byron m'a lu une ou deux lettres de Moore, lettres o
Moore parle de moi avec une grande bienveillance, et, sans contredit, je
ne puis qu'tre infiniment flatt de l'approbation d'un homme dont je
suis fier de me reconnatre l'infrieur. Entre autres choses, pourtant,
Moore, aprs avoir donn de fort bons avis  Lord Byron sur l'opinion
publique, etc., parat conjurer mon influence sur l'esprit du noble
pote par rapport  la religion, et attribuer  mes suggestions le ton
qui rgne dans _Can_. Moore le garantit contre toute influence sur ce
sujet avec le zle le plus amical, et son motif nat videmment du dsir
de rendre service  Lord Byron sans m'humilier. Je crois que vous
connaissez Moore. Assurez-lui, je vous prie, que je n'ai pas la plus
lgre influence sur Lord Byron par rapport  ce sujet;--si je l'avais,
je l'emploierais certainement  draciner de sa grande ame les erreurs
du christianisme, qui, en dpit de sa raison, semblent renatre
perptuellement, et restent en embuscade pour les heures de malaise et
de tristesse. _Can_ fut conu par Lord Byron il y a plusieurs annes,
et commenc  Ravenne avant que je ne le visse. Quel bonheur n'aurais-je
pas  m'attribuer la part la plus indirecte dans cette oeuvre
immortelle.]

Relativement  notre polmique religieuse, je dois tenter de me faire
comprendre sur un ou deux points. En premier lieu, je ne vous identifie
pas plus avec les blasphmes de Can que je ne m'identifie moi-mme avec
les impits de mon Mokanna;--tout ce que je dsire et implore, c'est
que vous qui tes un si puissant artisan de ces foudres, vous ne
choisissiez pas les sujets qui vous mettent dans la ncessit de les
lancer. En second lieu, fussiez-vous dcidment athe, je ne pourrais
vous blmer,--si ce n'est peut-tre pour le ton dcid qui n'est pas
toujours sage; je ne pourrais qu'avoir piti de vous,--sachant par
exprience quels doutes affreux obscurcissent parfois l'avenir brillant
et potique que je suis dispos  donner au genre humain et  ses
destines. Je regarde l'ouvrage de Cuvier comme un des livres les plus
dsesprans par les conclusions auxquelles il peut conduire certains
esprits. Mais les hommes jeunes, les hommes simples,--tous ceux dont on
aimerait  conserver les coeurs dans toute leur puret, ne se troublent
gure la tte  propos de Cuvier. Et vous, vous avez incorpor Cuvier
dans une posie que tout le monde lit; et comme le vent, frappant o
vous avez envie, vous portez cette froidure mortelle, mle avec vos
suaves parfums, dans ces coeurs qui ne devraient tre visits que par
ces parfums seuls. C'est ce que je regrette, et ce dont je conjurerais
la rptition par toute mon influence. Maintenant, me comprenez-vous!

Quant  votre solennelle proraison, la vrit est, mon cher Moore,
etc., etc. qui ne signifie rien sinon que je donne dans la tartuferie du
monde, elle prouve une triste vrit, c'est que vous et moi sommes
spars par des centaines de lieues. Si vous pouviez m'entendre exprimer
mes opinions au lieu de les lire sur un froid papier, je me flatte
qu'il y a encore assez d'honntet et de franchise dans ma physionomie
pour vous rappeler que votre ami Tom Moore;--quoi qu'il puisse tre
d'ailleurs--n'est pas un tartufe.


FIN DU TOME DOUZIME.











End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron,
Volume 12, by George Gordon Byron

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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