The Project Gutenberg EBook of La femme du diable, by Joseph Lafon-Labatut

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Title: La femme du diable

Author: Joseph Lafon-Labatut

Release Date: August 31, 2010 [EBook #33595]

Language: French

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OEUVRES POSTHUMES DE J. LAFON-LABATUT

LA

FEMME DU DIABLE

PAR

Joseph LAFON-LABATUT

Laurat de l'Institut

AVEC UNE

Prface par JULES CLARETIE

ET UNE

NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR GABRIEL LAFON

PRIGUEUX

IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31

1878.




LA FEMME DU DIABLE.

J. LAFON-LABATUT.

LA

FEMME DU DIABLE

LGENDE PRIGORDINE

PRCDE D'UNE

Prface par JULES CLARETIE

ET D'UNE

NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR GABRIEL LAFON

PRIGUEUX

IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31

1878.




PREFACE


Dans un des volumes posthumes de Mme Sand, il est souvent question de
ces potes populaires qui ont chant loin du bruit de Paris, et que leur
province a adopts avec une sorte d'entranement plein de
reconnaissance. Rouen, Nevers, Agen, Nmes, Toulon, bien d'autres villes
encore, ont eu leur pote local, et les noms de Reboul, de Jasmin, de
Poney, l'auteur du _Chantier_, de Magu, etc., ne sont plus  louer
aujourd'hui. La critique serait plutt tenue de signaler  l'attention
leurs successeurs, car la veine de la posie provinciale et populaire
est loin d'tre tarie. Chaque anne, disait George Sand en 1844, ajoute
 la liste de nouveaux noms.--Et, continuait l'auteur des _Lettres d'un
Voyageur_, ces potes trouvent sur le sol natal leur succs et leur
rcompense. Ils y trouvent aussi leur inspiration; et comme la province
ne leur est point ingrate, ils ne sont pas ingrats envers elle; ils lui
versent le charme de leur posie. C'est bien l ce que fit l'homme d'un
talent vritable, dont M. Gabriel Lafon, avocat au Bugue, publie
aujourd'hui cette lgende prigourdine, la _Femme du Diable_.

Joseph Lafon-Labatut est et restera le pote de notre Prigord comme le
chantre de la _Mignounetto_ (c'tait ainsi que le coiffeur Jasmin
surnommait Mme Jasmin) demeure le pote de l'Agenais. Jasmin d'Agen,
Roumanille d'Avignon, Peyrolles de Clermont l'Hrault, sont justement
clbres pour leurs posies patoises. Lafon-Labatut mritait de le
devenir pour ses posies franaises. Il aura eu, en effet, cette gloire
et cette raison--d'tre obstinment fidle  la France,  sa tradition,
 son langage, tout en adorant son cher pays, sa saine et virile
province. La petite patrie ne lui faisait pas oublier la grande. On
essaie,  cette heure, d'un mouvement ardent de dcentralisation
littraire. Chaque partie de la nation semble vouloir affirmer un
individualisme spcial, un particularisme absolu. Les Normands ftent la
_Pomme_, les mridionaux la _Cigale_. Il est question, dans certains
crits, d'une _grande et noble captive_ qui ne serait autre que la
Provence, si mchamment tenue  la gorge par la France, qu'on traite en
martre et non en mre dans ce camp spcial. On remonte, pour protester
contre le Franais, jusqu'aux horribles guerres des Albigeois, comme les
Allemands dont parle Henri Heine remontaient jusqu'au meurtre de
Conradin. Ce serait l un symptme et un spectacle galement navrants si
l'unit franaise pouvait tre entame par l'amour-propre de quelques
flibres, avides de se sparer pour se distinguer. Mais, fort
heureusement, au pays provenal mme, des patriotes de talent ragissent
contre la prtention de ces adeptes trop fervents de Frdric Mistral.
On peut lire les crits de la _Laueto_ (l'Alouette provenale): l'ide
vitale de la patrie franaise plane au-dessus du filial amour qu'ont ces
latins pour leur Languedoc.

Ce qui me plat dans l'art et la vie de Lafon-Labatut, c'est que ce
pote des _Insomnies et Regrets_, qui se plaisait aussi  rimer des
chansons dans notre patois du Prigord, a toujours t fidle  la
patrie et ne se vantait point d'tre Prigourdin avant d'tre Franais,
comme l'auteur de _Mireille_ se proclamerait peut-tre avant tout pote
provenal.

Il est rest uni  mes premiers souvenirs d'enfance, ce Joseph
Lafon-Labatut, dont M. Gabriel Lafon raconte si bien l'existence et avec
une loquence si pntrante et si simple. Je me vois encore  Ratevoul,
prs de Saint-Alvre, interrogeant les vieux livres de la bibliothque
de mon grand'pre. Parmi les livres aux reliures d'autrefois,  ct du
Corneille tant de fois feuillet, des _Incas_ de Marmontel ou du
_Foeneste_ de d'Aubign, qui fut un des premiers romans lus par moi,
il y avait, tranant  et l, les pices de thtre de mon grand'oncle
Plissier, l'auteur de la _Dame du Louvre_, qu'il donna  la Gat, en
1832, sous son pseudonyme de _Laqueyrie_, et d'un fort beau drame en
vers jou  l'Odon par Frdrick-Lematre, Ligier et Lockroy, _Mdicis
et Machiavel_, et qu'il signa de son nom. Je dvorais curieusement ces
pices autrefois applaudies, ces tragdies maintenant oublies.

Dans _Nelly ou la Fille bannie_ (un de ses mlodrames signs
_Laqueyrie_), je m'amusais  voir que l'auteur avait donn  un de ses
personnages le nom de son beau-frre, mon grand-pre, qu'il avait
arrang  l'anglaise: _sir Clarthy_. C'tait Francisque l'an qui
reprsentait ce personnage  la Gat, en 1827. Et pour moi, rien
n'tait plus curieux que cette pice, o l'honnte Clarthy
passait--perscut par le cruel Botwel, qui s'criait  la fin (ce
sont, s'il m'en souvient, les derniers mots de la pice):--_Je fus bien
injuste! bien cruel!..... Clarthy, mon fils, je te confie le bonheur de
Nelly!_ Comme ces aventures m'ont fait rver!

Et parmi ces volumes de Ratevoul, il y avait un exemplaire dor sur
tranche, gaufr, superbe, des _Insomnies et Regrets_ de Labatut. Je
lisais ces vers. On me contait la destine du pote, mon parent, mon
cousin  un degr loign; je n'en sais pas de plus douloureuse et de
plus noblement supporte.

Cent fois plus malheureux que Chatterton ou Escousse, Lafon-Labatut,
aveugle, condamn  l'ternelle nuit, et pu dsesprer et mourir. Il
n'avait pas assez de maladif orgueil pour finir par le suicide. Non, il
peupla de visions ses tnbres; il calma ses fivres par des chants, et
on put dire de lui comme de Dmodocus: La Muse qui l'aima lui dispensa
le bien et le mal; elle le priva des yeux, mais elle lui donna une voix
mlodieuse.

L'unique volume de vers que, de son vivant, publia le pote--ce volume
que j'emportais et lisais sous les figuiers du jardin--avait paru chez
Furne avec ce titre: _Insomnies et Regrets_, une prface de Plissier et
une lithographie de Sudre, l'ancien professeur de dessin de l'aveugle,
d'aprs une tude de Henri Lehmann. La belle tte de Lafon-Labatut, avec
ses longs cheveux diviss sur le milieu de la tte et retombant en
masses puissantes sur son col, le visage maigre et rgulier, envelopp
d'un collier de barbe, et ces yeux fixes, sans regard, atones, donnait
vraiment l'ide de la souffrance et d'une souffrance plus profonde et
plus invitable que celle des Malfiltre, des Gilbert et des Hgsippe
Moreau.

Aussi, comme cette posie me plaisait et m'attendrissait, moi, enfant de
douze ans! Ces vers de Lafon-Labatut paratraient bien incolores
maintenant aux potes de l'cole nouvelle, qui tordent et frappent le
vers comme le forgeron la barre de fer rouge sur l'enclume. Mais il y a
dans ces posies de l'aveugle ce qui manque trop souvent  ces
nouveaux-venus, aux versificateurs mieux dous, sous le rapport
mcanique en quelque sorte: il y a la profondeur du sentiment et la
sincrit de l'motion.

Sainte-Beuve, tant dlicat, se montrait volontiers difficile. Et
pourtant il a lou le naturel et la simplicit de ces vers. Il s'est
fait l'introducteur du pote. Il a dit aux lecteurs de la _Revue des
Deux-Mondes_[1]: coutez! M. J. Troubat n'a runi qu'une partie de cet
article sur Lafon-Labatut dans le tome III des _Premiers Lundis_, et
j'imprimerai ici les lignes omises, le feuillet oubli, du grand
critique: Aprs de tels accents de vrit, disait Sainte-Beuve qui
donnait  ses lecteurs une lettre touchante de Lafon-Labatut, on n'a
plus qu' citer quelques pices... Nous en pourrions trouver d'un ton
plus lev, mais ingales; nous aimons mieux en choisir de toutes
simples, de naturelles, et faites, ce nous semble, pour toucher.

Elles sont beaucoup plus pures d'expression que l'auteur ne parat le
croire; elles montrent combien, chez lui, le travail intrieur est
possible, et qu'il n'a, pour se perfectionner, qu' se faire lire de
bons modles (ils ne sont pas si nombreux), et  ne pas forcer sa voix,
 la rgler toujours sur le sentiment dont il est pntr. Et
Sainte-Beuve citait  la suite les pices qui ont pour titre _Une
Douleur_ et l'_Oiseau Inconnu_, en avertissant le public qu'il n'avait
pas, devant ce nouveau-venu,  faire l'_inattentif_ et le _ddaigneux_.

On ne ddaignait point, d'ailleurs, les posies de Labatut, et,  cette
heure mme, M. de Pongerville, le traducteur de _Lucrce_, publiait dans
le _Muse des Familles_ tout un petit roman, l'_Aveugle du Prigord_,
qu'illustrait au crayon le peintre Biard, alors si fort  la mode. Je
rappelle ces menus souvenirs comme de petites curiosits littraires. M.
Gabriel Lafon, qui nous promet un autre volume posthume de
Lafon-Labatut, les _Derniers Ttonnements_, rimprimera peut-tre aussi
les premiers _Regrets_. Ce qui est certain, c'est que ce volume est
introuvable, et qu'on peut le regarder comme une raret bibliographique.

 et l, dans ce recueil ncessairement assombri, de singuliers coups
de lumire clatent, lorsque, par exemple, le malheureux pote essaie de
rendre les visions d'autrefois, celles de son enfance torture dj
comme sa vie:

    Vague panorama de marbre et de couleurs,
    De madones au bout de longs chemins en fleurs;
        Un horizon qu'au loin dessine
    Une mer o se joue un fidle soleil;
    Serait-ce mon berceau? Tout s'efface. Au rveil,
        Ma langue murmurait: Messine!

Et aprs Messine, c'est le Bugue, le pays paternel, la petite ville
prigourdine o le pote a trouv un abri; le cercle de coteaux qui
dfend le vallon, et les vergers et les pis, et les rochers gris du
Cingle, et la Vzre qui coule, oblique, au pied des vignes:

    La Vzre fuyant entre ses bords fleuris
    Au lit de la Dordogne, o le beau fleuve pris
        treint sa blanche fiance.

De tels paysages aussi me rappellent le pass, les arrives  Prigueux
le matin, la diligence du Bugue, les bois de Ratevoul, le clocher de
Saint-Alvre, la silhouette svre de Limeuil, l-haut perche comme une
ville espagnole. Comme au moindre cho, les souvenirs d'autrefois
s'veillent dans l'horizon aim du terroir natal!

Labatut a rencontr ses pomes les plus virils dans la terre qu'il a
foule. L'_Alma parens_ sera toujours la grande inspiratrice. Le pote
des _Odes et Pomes_, M. Victor de Laprade, ce fils des Alpes, ce
chantre des chnes si heureusement sduit pourtant par la muse
hellnique, l'a dit en des vers admirables:

    J'emprunterai ma force aux forces maternelles;
    Nature, ouvre tes bras  ton fils puis;
    Laisse ma bouche atteindre  tes fortes mamelles:
    Jamais l'homme  ton sein n'a vainement puis.

Le volume d'_Insomnies et Regrets_ avait valu  Lafon-Labatut un prix de
l'Acadmie dcern grce aux dmarches de Ponsard. Le pote possdait
aussi une petite rente qui lui suffisait. Il vivait et vieillissait
au-dessus du Bugue, sur le coteau, dans une maisonnette entoure de
vignobles, et de l, chaque matin,  travers les vignes, sans guide, il
descendait  la ville, et, de maison en maison, se dirigeait seul chez
ses amis du Bugue. Aprs avoir eu une enfance sans joie, une jeunesse
sans regard, il s'tait fait ainsi une vieillesse sans amertume. Parfois
mme, il s'gayait, et, comme l'abb Foucaud l'avait fait en Limousin,
Lafon-Labatut rimait aussi des chansons en patois. Et les annes
fuyaient. _Labuntur anni._ Les ans s'coulent... ou s'croulent. La mort
venait. M. Edgar La Selve, dans une tude touchante sur le pote, a
racont comment, dans une dernire entrevue, Lafon-Labatut lui dit, avec
une amertume pourtant rsigne: Ah! vous voil! C'est fini! Je me
meurs! je me meurs!

Il tait aveugle depuis l'ge de quatorze ans, et il est mort dans un
ge avanc, sans avoir jamais dsespr, sans avoir maudit la destine,
heureux et consol lorsqu'il pouvait chanter. La voix me reste! disait
Andr Chnier se comparant  la cigale. Et Lafon-Labatut pouvait,  son
tour, s'crier: C'est assez, il me reste la chanson ou la plainte que
je jette aux vignes ou aux figuiers du Bugue.

On a fait grand bruit autour du nom de Jean Reboul, et Nmes lui a mme
lev une statue o la passion politique a bien autant fourni de matire
que l'admiration littraire. Lafon-Labatut ne mrite pas une statue sur
la place publique, mais une statuette dans un coin du logis de ses amis.

On pourra graver sur le socle le titre du curieux morceau que nous donne
aujourd'hui M. G. Lafon. C'est un tour de force littraire que ce long
pome, d'une originalit vidente et d'une charmante navet, o le mme
refrain revient aprs tous les sixains sans nulle monotonie,--au
contraire,--et pareil  une sorte de coup de cloche tantt ironique
comme la fin d'une chanson narquoise, tantt presque effrayant comme
l'cho d'une vieille ballade: un vrai conte prigourdin entendu sous la
chemine pendant qu'on fait blanchir les chtaignes sur le feu et qu'on
grne les jaunes _panouilles_ du bl d'Espagne.

Lafon-Labatut a victorieusement tenu cette gageure de trouver des rimes
nouvelles  ces deux vers volontairement invitables:

    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne!

Aussi bien, fort amusante, comme rcit, cette lgende de la _Femme du
Diable_ est-elle encore tout--fait intressante et attirante au point
de vue de la langue, d'une langue riche et savoureuse comme les raisins
dors de nos vignes, une langue gaillarde et bien portante qui me fait
ajouter, en finissant, un nouvel loge pour Lafon-Labatut, et le plus
prcieux peut-tre.

Je le louais tout  l'heure d'tre trs-Franais en tant bon
Prigourdin. Aprs avoir lu la _Femme du Diable_, je dirai que, dans ce
curieux petit pome, le mlancolique songeur des _Insomnies_ montre
qu'il a dans les veines du sang pur de la vieille Gaule.--Grande et rare
vertu pour un crivain d'avoir pour aeux Montaigne, Rabelais, Mathurin
Rgnier, tous ces gens au libre parler, au verbe pittoresque!

C'est le gnie gaulois qui fait la puissance de la France et lui
communique sa sve ternellement jeune. Et quand on nous parle si
souvent de nos origines latines, de la race et des vertus latines,
n'oublions pas que nous sommes plus Gaulois encore, plus Celtes que
Latins, et que le premier de nos aeux, le plus grand peut-tre, fut ce
Vercingtorix qui lutta contre le Csar latin et donna sa vie pour ce
qu'il avait dj appel, lui, l'anctre:--l'_Unit de la Patrie_!

            JULES CLARETIE.

Paris. Aot 1878.




NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR J. LAFON-LABATUT

    La muse qui jadis de ses yeux l'a priv,
    Cette muse,  la fois et propice et funeste,
    A dans tous ses accords mis un charme cleste.

    (HOMRE, _traduction par_ A. BIGNAN.)


L'amiti d'un homme qui restera une des gloires les plus pures du
Prigord me fait un devoir de consacrer ces quelques lignes  sa
mmoire. Que ne puis-je, en cela, apporter une plume moins
inexprimente!... J'ai connu un peu tard cette nature d'lite, assez,
nanmoins, pour pouvoir apprcier toute la vrit du clbre aphorisme
de Voltaire, et, s'il ne m'a pas t donn de jouir plus longtemps de ce
bienfait des Dieux, c'est que la mort, la cruelle, vient de me priver
d'un matre au moment o ses leons allaient enfin porter leurs fruits.

Quoi qu'il en soit, me saura-t-on gr, peut-tre, d'avoir runi dans
cette notice les principaux vnements d'une vie fconde en infortunes
et qui fut celle de notre regrett pote Joseph Lafon-Labatut.

C'est dans cet espoir et comme un sincre hommage rendu  celui qui
n'est plus que j'offre au public ce rcit plein d'enseignements, de
souvenirs tristes et doux...

Pendant les longues guerres que la France dut soutenir contre
l'tranger, vers la fin du premier Empire, Pierre Lafon-Labatut, jeune
volontaire, originaire de la petite ville du Bugue, s'tait
particulirement distingu sur les champs de bataille. Il venait de
gagner ses paulettes, rcompense de sa bravoure, lorsqu'il fut fait
prisonnier par les Anglais. Assez heureux pour s'vader, il s'prit, 
Messine, o les vnements l'avaient conduit, d'une jeune et belle
Sicilienne qu'il pousa. Un enfant, qui reut le nom de Joseph, naquit
de cette union le 18 mai 1809.

Bientt aprs, possd du dsir de revoir le pays natal, et sur les
instances de M. Plissier[2], l'un de ses compatriotes et amis
d'enfance, Pierre Lafon-Labatut se dcide  gagner la France, o il
espre trouver secours et protection.

Il s'embarque avec sa femme et son enfant sur un vaisseau anglais.

Le voyage s'annonait heureux, et rien ne faisait prsager le coup
terrible qui devait frapper nos fugitifs.

Dj les ctes d'Espagne apparaissent, se dessinant dans le lointain: on
approche de Gibraltar. Mais bientt la joie fait place  l'pouvante:
sur les forts, sur les points culminants du rivage flotte le drapeau
noir, la peste vient de se dclarer, et  peine le vaisseau a-t-il
relch que plusieurs passagers sont dj atteints de cette fatale
maladie. La femme de Labatut fut une des victimes du flau.

Ici se place un vnement capital dans la vie du hros de cette notice.
Le souvenir de sa mre transporte sur un chariot  l'hpital des
pestifrs resta profondment grav dans sa mmoire, et souvent, dans
ses songes, il revit cette femme si belle lui tendant les bras, tandis
que ses grands yeux noirs, que la mort commenait  voiler, se fixaient
sur lui avec cette expression de bont ineffable dont le coeur d'une
mre a seul le secret.

Et lui, jeune enfant de cinq ans, se cramponnait au char funbre. Je
perdis mes souliers dans ma course, racontait-il souvent, et mon pre
dut m'arracher  ma mre; le lendemain, il me mena prs d'une tombe sur
laquelle il jeta des fleurs... Je compris que j'tais orphelin.

Telle fut la premire douleur du jeune Joseph. Ce n'tait, hlas! que le
prlude des revers incessants qu'il devait rencontrer dans ce dur chemin
de la vie.

Aprs une longue et prilleuse traverse, nos intressants voyageurs
dbarquent  Calais.

L'hiver svissait alors dans toute sa rigueur, et la neige couvrait la
campagne. Quel contraste entre ce ciel sombre et froid et celui de la
Sicile! Mais la patrie n'est-elle pas toujours belle? La seule pense de
se retrouver sur le sol franais faisait tressaillir d'aise
l'ex-prisonnier et lui donnait le courage ncessaire pour arriver au but
de son voyage.

Il se met donc en route avec son jeune enfant, le portant sur ses
paules quand, vaincu par la fatigue, ses pieds meurtris se refusent 
la marche, rchauffant ses petites mains rouges de froid, schant ses
larmes par la promesse d'une prochaine arrive.

Enfin,  neuf-heures du soir, par un temps pluvieux du mois de janvier,
nos voyageurs, ruins et extnus de fatigue, arrivent  Passy et
viennent frapper  une maison de belle apparence. C'est la demeure de M.
Raynouard, secrtaire perptuel de l'Acadmie franaise, et de M.
Plissier, l'ami de Labatut.

Nos plerins sont accueillis. On pourvoit aux soins qu'exige leur tat
avec cet empressement et cette joie que mettent les mes compatissantes
 soulager le malheur.

Quelques jours aprs, ils reprennent la route du Bugue, o Labatut, min
par les chagrins, ne tarde pas  mourir, laissant son fils, parvenu 
sa neuvime anne, sans secours et  la charge d'une famille pauvre, qui
devait bientt se disperser.

Une bonne veuve, parente loigne, voulut bien garder l'enfant chez
elle; elle se l'attacha, devint sa seconde mre, et, charme des
dispositions du jeune Sicilien, lui apprit tant bien que mal  lire dans
le seul livre qu'elle possdait, les _Fables de Lafontaine_.

Joseph voulut aussi crire, et comme le savoir de la bonne veuve
n'allait pas jusque-l, il dut se passer de guide, se former lui-mme
une criture en prenant pour modle le titre des fables.

Un vieux cur du village, mu de piti, recueillit l'enfant  son tour,
lui enseigna ce qu'il savait lui-mme, et, au bout de quelque temps, en
fit un parfait enfant de choeur.

Joseph resta quatre ans dans le modeste presbytre du vnrable pasteur,
et pendant ces quelques annes pleines de calme, de douces rveries, il
gota ce bonheur sans mlange que procure aux mes contemplatives le
spectacle toujours nouveau de la nature. Le soleil empourprant l'horizon
comme un vaste incendie, le papillon tournoyant dans les airs, l'oiseau
chantant dans le bocage, la source murmurant sous la verdure, taient
pour lui autant de sujets de mditation.

Un jour, une circonstance insignifiante en apparence vint lui rvler sa
vocation. Ce fut la dcouverte d'une traduction de l'_Iliade_ d'Homre,
vieux bouquin jaune et poudreux, qu'il trouva parmi les quelques livres
qui composaient la bibliothque du bon cur. Ces rcits merveilleux de
la guerre de Troie, ces terribles combats de hros remplirent son
imagination d'une ivresse cleste, et, s'aidant de l'argile et du
charbon, il reproduisait dans son enthousiasme les Hlne, les Hector et
les Achille du divin rapsode, de l'immortel _poeta sovrano_, comme
l'appelle Dante Alighieri, cet Homre italien.

La mort du vieux prtre vint bientt le rappeler aux misres de la vie
relle. La fatalit qui le poursuivait le laissa de nouveau sans
ressources et dans un affreux isolement. L'ami qui l'avait accueilli,
jadis, avec son pre, ayant fait un voyage en Prigord, tendit encore
une main secourable au jeune enfant et l'emmena avec lui  Paris. Un
jour, conduit au muse du Louvre, il fut bloui, enivr,  la vue des
chefs-d'oeuvre de Rubens, et, comme le Corrge aprs avoir admir un
tableau de Raphal, il s'cria exalt: Et moi aussi je suis peintre!
Sans perdre de temps, stimul par l'amour de l'art, il se met 
l'oeuvre avec une ardeur opinitre, et ses progrs furent tels qu'il
pt entrer bientt dans les ateliers de Grard, un des meilleurs
peintres de l'poque, et se crer en mme temps un moyen d'existence
dans l'art des critures lithographiques. A l'abri du besoin et sur le
chemin de la gloire, l'avenir s'offrait brillant au jeune artiste. Mais
il n'tait pas, hlas! au terme de ses infortunes. Ses forces
s'puisrent sous l'action de sa double tche. Un soir, il rentra de
l'atelier les yeux sanglants; sa vue tait attaque, et les secours de
la science furent impuissants pour arrter le mal. L'influence du climat
mridional pouvait peut-tre encore le sauver. Joseph revint au Bugue.
Vain espoir; quelques jours aprs son arrive, le soleil ne brillait
plus pour lui, la ccit tait complte.

Il n'avait alors que quatorze ans et se sentait, ds le dbut de la vie,
vieilli par les malheurs. Condamn  traner ses jours dans d'paisses
tnbres, il hsita;  ct des souffrances inoues du prsent, la mort
lui paraissait un refuge. Frapp dans ses plus chres affections, dchu
de toutes esprances, presque sans pain, tenterait-il cette dernire
preuve de vivre dans ce tombeau des vivants, la ccit? Au milieu de
ces luttes terribles livres au dsespoir, le ciel eut piti du pauvre
aveugle et lui envoya l'ange qui consolait jadis Homre et Milton: la
posie, lumire divine qui calma ses douleurs. Elle vint l'clairer dans
sa nuit, et, derrire ce voile pais qui le sparait  jamais du monde
rel, il se cra ds lors un monde intellectuel o il revoyait les
magnifiques tableaux de la nature, les bois, les vallons, les ruisseaux
qu'il avait tant aim  contempler sous les feux du jour. Ne pouvant
plus tre peintre, Joseph Labatut devint pote:

    Hlas! de tous ces biens, qui font seuls la jeunesse,
    Que me reste-t-il? Rien, gloire, esprance, amours,
    J'ai tout perdu! mon luth seul berce ma tristesse
    Dans la nuit monotone o s'teignent mes jours!

    Aussi bien que des pleurs vous calmez ma souffrance,
    O vers! source brillante o j'aime  m'abreuver;
    Aussi bien que ces voix qui parlent d'esprance,
    Vous descendez d'en haut pour me faire rver.

    Vous tes la beaut, l'amour et la nature,
    Le langage confus de tant d'tres divers,
    Les plus vagues parfums que rpand la verdure,
    Tout, tout,  posie, ange loquent des vers!

                     * * * * *

    Environnez-moi donc, consolez-moi, gnies,
    Pendant mes jours obscurs, mes longues insomnies.
    De vos magiques dons devrais-je tre du,
    Moi qui, couvant des arts l'ardente frnsie,
    Dans les tableaux fameux lisais la posie,
    Moi que sous son beau ciel la peinture a conu?

C'est ainsi qu'il chantait, et ses accents mlodieux surent atteindre
souvent, grce  une puissante inspiration, les plus hautes rgions de
l'art.

Mais si la posie tait venue attnuer ses souffrances morales, il n'en
tait pas moins plong dans le plus grand dnment. De trop nombreux
exemples, hlas! nous ont assez prouv que si la posie ne conduit pas 
la misre, il est bien rare qu'elle en tire. Aussi, combien de jeunes
littrateurs voyons-nous descendre de Pgase pour ne pas y mourir
d'inanition! Et n'est-ce pas l une des causes qui ont fait dire  notre
minent critique Sainte-Beuve: Il se trouve dans les trois quarts des
hommes comme un pote qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.
Souvent donc sacrifier le pote sera une ncessit pour sauver l'homme.
Mais pareil sacrifice pourra-t-il toujours aisment s'accomplir?
Contrairement  la lampe qui, prive subitement de l'huile qui lui
donnait la clart et la vie, plit et s'teint, l'homme vraiment pote
survivra-t-il  la privation de cette force chaleureuse, la posie, qui
tait sa vie  lui? Habitant des domaines enchants de l'imagination,
pourra-t-il s'acclimater aux champs de la ralit, passer ses jours 
s'occuper d'un lendemain, vivre pour vivre?

En prsence d'un tel problme, Chatterton, en Angleterre, n'avait vu
qu'une solution, celle de s'empoisonner. Malfiltre et plus tard
Gilbert, en France, s'taient laisss: le premier, mourir de faim et de
misre; le second, entraner par la folie du dsespoir sur un lit
d'hpital, o la mort devait bientt l'aller chercher. La liste serait
longue de ces pauvres martyrs moissonns ds leur printemps, par la faim
et le suicide, pour n'avoir pu accomplir ce divorce avec la posie!

En cette circonstance encore, le courage de Joseph Labatut ne se laissa
pas abattre par le malheur, et, plus rsign que ses frres en posie,
il quitta les sphres sereines habites par le pote pour chercher
ailleurs une occupation qui lui procurt le pain de chaque jour.

Il importe de dire qu'il restait encore de la famille appauvrie et
disperse de Labatut une pieuse femme, soeur de la bonne veuve dont
nous avons dj parl, et qui, dans la mesure de ses forces, vint  son
secours. Un jeune chirurgien l'entourait aussi, dans ce cruel moment,
d'une touchante sollicitude. Ce jeune ami avait une petite fille qui
devint l'Antigone de l'aveugle, et celui-ci, touch de sa bont,
s'occupa de dvelopper cette tendre imagination en apprenant  l'enfant
les plus belles fables de Lafontaine, en lui racontant les pisodes
d'Homre, l'Histoire sainte, et tout ce qui tait capable d'orner son
intelligence en excitant sa curiosit.

Les progrs de la petite fille tonnrent bientt ses parents, la ville
entire en parla, et plusieurs pres de famille, frapps d'un tel
rsultat, confirent  Labatut le soin d'instruire leurs enfants.

C'est ainsi qu'il trouva les ressources qui lui manquaient.

Et maintenant, comment put-il accomplir un pareil professorat, oblig
d'enseigner non-seulement ce qu'il ne pouvait pratiquer lui-mme, mais
encore ce qu'il n'avait pas appris? C'est  une mmoire prodigieuse, 
une nergie indomptable au service d'une intelligence d'lite, qu'il
faut demander le secret d'un pareil prodige.

Cependant, une telle dpense de forces affaiblit bientt la sant du
jeune prcepteur. Les lves devinrent plus rares, et le pote ne tarda
pas  reprendre sa lyre un moment abandonne. Il apportait alors  ses
nouvelles compositions une science plus approfondie de la prosodie et
des connaissances nouvelles des rgles du langage; son imagination
s'tait largie, grce aux nombreuses lectures orales qui lui avaient
t faites, et c'est alors qu'il produisit de nombreuses pices, d'un
rhythme vari, aussi leves que touchantes, admirables de sentiment, et
que venaient rehausser la puret et la simplicit du style. Il
travaillait dans le silence, se rcitait ses vers  lui-mme, les
corrigeait, les polissait, et, enfin, les dictait lorsqu'ils avaient
atteint le degr de perfection voulu.

M. Plissier, qui, de loin, veillait toujours sur le malheureux aveugle,
ayant eu connaissance de ses posies, eut la pense d'en publier le
recueil. Ce ne fut pas sans rsistance de la part de l'auteur, qui,
modeste  l'excs, s'opposa longtemps  cette publication. Il fallut
bien y consentir pourtant, car le peu de ressources qu'il avait pu
recueillir de ses leons diminuait de jour en jour, et de nouveau la
pauvret se dressait devant lui avec son hideux visage de spectre.

.... Vous le savez, crivait-il  son bienfaiteur, ce n'est pas un vain
dsir de clbrit qui m'a fait cder  vos instances, et consentir 
livrer au public des vers que j'aurais voulu garder pour moi et pour
quelques rares amis qui sont bien obligs de supporter quelque chose.

Si, jusqu' prsent, je m'tais toujours refus  me faire imprimer,
c'est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd'hui,
et il faut bien, malgr toutes mes rpugnances et mes craintes, que je
me dcide  prendre ce dangereux parti.

    La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets;
    Aussi, je l'avouerai, n'est-ce pas sans regrets,
    Sans cette pudeur fire, aux malheureux connue,
    Que je livre aux regards mon me toute nue.

Mais il le faut, vous le voulez; et puisque c'est une dernire planche
de salut, je vais encore m'y hasarder.

Des gens de coeur, et la presse elle-mme, vinrent s'associer 
l'oeuvre si gnreusement entreprise par M. Plissier,  l'initiative
duquel nous devons de compter un pote de plus. Voici comment
l'_Artiste_, journal des salons, rendant compte d'une soire littraire,
saluait l'apparition du nouveau-venu dans le monde des lettres:

tes-vous de ceux-l qui aiment les surprises en littrature, et pour
qui le talent a plus de prestige quand il se rvle spontanment avec
quelque entour romanesque? En ce cas, soyez en joie, car il se prpare
une nouvelle apparition en ce genre. L'autre jour, avant de partir pour
quelque villa des environs de Paris, Mme la comtesse d'Agoult avait
runi chez elle un certain nombre d'crivains et d'artistes: MM. Alfred
de Vigny, Louis et Horace de Viel-Castel, Mignet, Arthur de Gabineau,
Auguste Desplaces, Louis de Rouchaud, Henri Lehmann, Georges Lervegt et
quelques autres; on arrivait assez mystrieusement convoqu pour une
lecture. Or, il s'agissait des posies d'un jeune homme devenu aveugle
au milieu d'tudes ardentes faites en peinture, l'art vers lequel il se
sentait tout d'abord entran. M. Bocage[3] a lu, avec cette passion
qu'il met  tout, une biographie trs-dramatique du pauvre aveugle,
rdige, par la reine du salon, avec cette sret et cette distinction
de style que vous avez admires maintes fois dans les pages signes
Daniel Stern.

Le pote ainsi connu dans sa vie, on devait couter avec plus de faveur
et d'intrt les fragments de son oeuvre qu'on a lus ensuite; mais, de
ses posies je ne vous dirai rien, ne voulant pas vous enlever par des
louanges et des critiques indiscrtes le piquant de l'imprvu. Une
chose, toutefois, dont il est bon,  ce propos, de se fliciter, c'est
que les femmes aient au coeur ce sympathique souci des lettres. Alors
mme qu'elles se trompent dans leurs dvouements littraires, leurs
erreurs sont gnreuses et dignes. Aussi, pour mon compte, je regrette
de ne pas les voir prendre plus souvent l'initiative en cela; il leur
sied si bien de mnager un auditoire et de l'ombre au talent dlicat,
violemment touff dans le vacarme contemporain, comme une voix
d'alouette dans une rafale. C'est pourquoi, dans les rigueurs de sa
destine, le jeune aveugle du Bugue doit se trouver encore favoris du
ciel, puisqu'il se produit au monde potique sous de tels auspices et
qu'il a rencontr une si noble marraine.

Lorsque l'ouvrage parut sous le titre d'_Insomnies et Regrets_[4], orn
d'un portrait de l'auteur d  M. Lehmann, avec une notice servant de
prface par M. Plissier, il produisit une grande motion chez tous les
coeurs gnreux, accessibles au beau.

Les journaux de l'poque tmoignent hautement de l'accueil sympathique
fait  ce livre de posies inspir par le malheur; on comprit que ce
n'tait pas l une de ces douleurs fictives que rclame l'lgie, mais
une terrible ralit, et que le pauvre aveugle ne faisait pas de
mtaphores quand il s'criait:

    La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets.

Il faudrait un volume pour citer tous les articles que la presse
consacra  l'intressant auteur. Je me bornerai donc  donner ici
quelques extraits, qui suffiront au lecteur qui n'aurait pu se procurer
l'ouvrage dont l'dition fut puise en quelques jours, pour se faire
une ide du mrite de l'oeuvre et des difficults qui, lors de son
apparition, semblaient devoir en compromettre le succs:

Voici un livre de posies qui a produit une sensation profonde dans le
monde littraire. Paris s'en est mu tout le premier. Le livre venait
pourtant du coin le plus recul de la province, et l'on sait l'accueil
rserv aux oeuvres crites loin du centre des lettres et des arts.
Mais celle-l portait avec elle une double recommandation puissante,
celle du malheur et du talent. Tout semblait conspirer contre son
succs. Et d'abord, le temps n'est gure  la posie, bien que les vers
n'aient jamais t plus nombreux. Mais qui dit posie dit rverie, et
l'on n'a pas le loisir de rver. Que l'on y soit ou non dispos, sitt
qu'on a mis les pieds dans le monde, il faut s'associer  sa vie active,
pratique, matrielle, bruyante, sous peine de dlaissement et de misre.
S'arrter sur les bords du chemin pour contempler le ciel, pour se
replier en soi, pour recueillir ses penses, pour analyser ses motions,
pour chanter les unes et les autres, c'est courir le risque de voir les
passants vous jeter leur ddain ou leur piti.

Il faut, pour obtenir les sympathies et gagner la fortune et la gloire,
d'autres gots et d'autres occupations; il faut touffer son coeur,
couper les ailes  son imagination, et, les regards devant soi,
s'avancer hardiment dans le mouvement des affaires, dans le bruit et la
fume, dans l'effroyable ple-mle des ambitions, des concurrences et
des cupidits.

Or, dans ces conditions-l, le monde ne peut tre qu'antipathique aux
potes, dont les chants ont besoin de silence pour tre entendus.

Il est vrai qu'en dehors de la socit pratique, il y en a une autre
qui s'isole pour penser et mditer, pour recueillir toute ide qui se
produit; mais celle-l, on l'a rendue dfiante par les dceptions qu'on
lui a fait subir en matire d'art et de posie. Elle croit peu au talent
vritable depuis qu'elle en a tant vu de faux; elle se dfie des
rputations nouvelles, depuis qu'elle en a tant vu d'usurpes; elle est
en garde contre les potes plus encore que contre tous les autres; elle
sait comment, en ces dernires annes, ils ont abus de la crdulit
publique pour nous donner leurs impressions intimes, d'o sortait
toujours une triste impression pour le lecteur. Les talents suprieurs
eux-mmes n'ont pas t  l'abri de ces reproches mrits, et,  l'heure
qu'il est, c'est  peine s'il reste, dans ce grand naufrage de la
posie, deux ou trois voix qui aient le privilge d'appeler la confiante
attention des amateurs mystifis.

Donc, quand le livre de Lafon-Labatut fit son apparition, on voit que
ses chances taient peu favorables. Et cependant,  peine l'et-on lu,
que l'on en parla partout, l mme o l'on parle si difficilement des
publications nouvelles de la province, c'est--dire dans la presse de
Paris. M. Sainte-Beuve emboucha le premier la trompette pour annoncer la
nouvelle dans la _Revue des Deux-Mondes_[5]. Avec sa rare sagacit, son
vif sentiment, sa rapide intelligence, il avait dcouvert dans ce petit
livre une dlicieuse oasis, une source frache et limpide
d'inspiration, une nature naissante et vierge, des motions vraies, un
style spontan, et toutes ces choses qui deviennent de plus en plus
rares,  savoir la vrit, l'motion, la grce et la pense.

Il est de ces hommes qui comptent la conscience pour quelque chose dans
leurs crits, et qui, dans la critique, apportent autant de justice que
d'esprit. On s'mut donc de l'article de M. Sainte-Beuve, et on lut le
livre de posie de M. Lafon-Labatut. On put se convaincre ds lors qu'il
n'y avait eu  son gard ni exagration, ni engouement...[6]

Un jeune pote, sous le pseudonyme de Benjamin, dans une critique des
oeuvres de Labatut, insre dans la _Colonne et l'Observateur_[7],
journal de Boulogne, s'exprimait ainsi:

... Les posies de Lafon-Labatut sont belles, palpitantes d'intrt,
souvent pleines d'nergie dans la pense et l'exposition, riches
d'images et de coloris,--la pointure s'y retrouve souvent,--harmonieuses
et trs-varies dans le rhythme, ce qui les sauve de la monotonie, cet
cueil funeste  beaucoup de potes. Sans doute, toutes ne sont pas
parfaites: quelques morceaux, rares il est vrai, accusent un peu
d'incohrence dans la conception et d'obscurit dans la forme; mais,
considres dans leur ensemble, elles n'en sont pas moins l'oeuvre
d'un pote qu'on ne peut que s'applaudir d'avoir lu et de pouvoir relire
souvent. Les morceaux que nous aimons le mieux, et qui nous paraissent
runir le plus de qualits potiques, sont: _Apothose_, _ma Mre_, _les
Adieux_, _l'Absence_, _A un Enfant_, _les Hirondelles_, _A mon Chien_,
etc.; et parmi ceux o l'auteur s'est dgag, compltement ou en partie,
de ses proccupations personnelles: _les Vents_, _les Bois_, _la
Cloche_, et surtout _le Fou_. Rptons-le: toutes les pices qui
composent _Insomnies et Regrets_, mme celles qui ne sont pas
irrprochables, sont marques au coin de la bonne posie. Tous ceux dont
le coeur n'est jamais rest froid devant un beau talent et une belle
me, unis  une grande infortune, voudront donner au pote aveugle une
marque de bienveillante sympathie; les dames surtout, qui ont toujours
t pour lui une Providence terrestre; les femmes, dont le coeur bat
si vite  l'aspect du malheur et de la souffrance, voudront tre les
Antigones de ce nouvel OEdipe.

Encore un mot  Lafon-Labatut: dans le morceau adress  un _Oiseau
inconnu_, il lui dit qu'il voudrait que sa voix solitaire ft, comme la
sienne, _l'amour d'un malheureux_. Son dsir ne sera pas strile:
toutes les douleurs se touchent par quelque point, et plus d'un
malheureux, en retrouvant dans ses vers ce qu'il a souffert, embellis
des charmes de la posie, sentira renatre dans ses yeux de douces
larmes qu'il croyait  jamais perdues, et retrempera son courage dans
l'nergie de sa volont, dans le calme de sa rsignation. Quant  son
nom, qu'il aurait voulu garder ignor, il sera prononc, par tous ceux
qui le connatront, avec le respect et l'amour qu'il commande, et
deviendra un des symboles les plus touchants du pote malheureux.....[8]

Le _Moniteur_, le _Constitutionnel_, le _National_, le _Messager_, la
_Presse_, l'_Illustration_, etc., suivirent l'exemple donn, et Labatut
recueillit une ample moisson de sympathiques loges, prcurseurs de la
haute marque de distinction dont l'Acadmie franaise devait l'honorer
en mettant sur son front sa couronne de lauriers.

On sait avec quel enthousiasme fut accueillie, en 1835, l'apparition, 
la Comdie-Franaise, de _Chatterton_, drame que M. Alfred de Vigny
venait de tirer de son magnifique roman de _Stello_.

Le sujet tait bien fait pour soulever les attaques de quelques
bourgeois gostes et  l'esprit troit; aussi ne furent-elles pas
mnages  l'auteur, que l'on accusait stupidement de s'tre constitu
l'apologiste du suicide.

L'opinion publique fit bon compte de ces basses accusations, dictes le
plus souvent par la jalousie impuissante. Le succs de la pice fut
clatant et l'enseignement salutaire; les mes compatissantes s'murent
 ce terrible tableau de l'orgueil brutal et de l'gosme se coalisant
pour terrasser le gnie, et, au sortir d'une reprsentation, M. de
Maill de Latour-Landry crivait  l'un de ses amis:

Je viens de voir _Chatterton_. Eh bien! M. de Vigny a raison. Quand un
pote se produit, on doit lui assurer au moins pour un an le pain
quotidien, lui donner le temps d'essayer ses forces, de les montrer, et
de gagner le suffrage public. Je sors de chez mon notaire. J'ai
institu  cet effet un prix de _quinze cents francs_ que dcernera
l'Acadmie.

Telles furent les circonstances qui prsidrent  la fondation de ce
prix, et que j'ai cru devoir rappeler.

Dans sa sance publique annuelle du 10 septembre 1846, l'Acadmie
franaise, sur le rapport de M. Lebrun, accorda par acclamation  Joseph
Lafon-Labatut le prix fond par M. le comte de Maill de Latour-Landry,
et qui tait ainsi libell: Prix institu en faveur d'un jeune crivain
pauvre dont le talent, dj remarquable, parat mriter d'tre encourag
 poursuivre sa carrire dans les lettres[9].

En outre, pour reconnatre les premiers efforts du pote qui promettait
un si bel avenir, et en mme temps pour l'aider surtout  raliser cette
promesse, M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, dcida
qu'il serait attribu  Lafon-Labatut une indemnit annuelle de 800
francs.

M. Villemain, secrtaire perptuel de l'Acadmie franaise, fut charg
d'annoncer au laurat la dcision bienveillante dont il venait d'tre
l'objet.

C'est ainsi qu' force de rsignation, d'nergie et de patience, le
jeune pote venait de conqurir un titre  la clbrit, en mme temps
que des secours inesprs le mettaient dsormais  l'abri de la misre.

Stimul par le succs, Labatut ajouta  son oeuvre de nouvelles pices
de posie, qui bientt confirmrent les esprances fondes sur son
talent et qui ajoutrent encore  l'intrt qu'il avait dj inspir.

Il habitait,  l'extrmit de la petite ville du Bugue, une maison
solitaire, modeste ermitage riant aux rayons du soleil levant, gay par
le chant des oiseaux et le perptuel murmure de la Vzre. C'est l que
vint le voir M. le comte Horace de Viel-Castel, qui, merveill des
rcits du pote, s'exprimait en ces termes dans une narration de son
voyage:

... Le souvenir de la journe que j'ai passe dans la modeste demeure
de Lafon-Labatut est un de ceux que je garde prcieusement en ma
mmoire; jamais je n'oublierai cette infortune si grande et si noble du
pote aveugle, ses chants si mlancoliques et si suaves, sa conversation
si pleine d'intrt, sa figure si belle d'expression et de tristesse
rsigne. Je reviendrai de nouveau dans sa demeure, je l'couterai me
rcitant de nouveaux chants et s'interrompant pour me dire: Prenez
garde, monsieur, je vous en prie; je vous ai entendu vous appuyer contre
ma fentre, et vous pourriez effaroucher un pauvre nid d'hirondelles qui
s'est confi  moi. Tous les ans, mes amies de l'anne prcdente
viennent l'habiter; elles me connaissent, elles m'aiment, je ne ferme
jamais ma fentre pour leur laisser la libert d'aller et venir  leur
fantaisie... Je les aime sincrement, ces pauvres hirondelles; elles ne
s'aperoivent pas que je suis aveugle!...

C'est  peu prs  cette poque qu'il reut de Bergerac une adresse de
flicitations signe de toute la ville, et qui rendait un public et
prcieux hommage au pote que quelque temps auparavant,  l'occasion du
couronnement de Jasmin, l'intelligente cit avait ft et applaudi.

Je transcris ici la rponse de Lafon-Labatut:

       MESSIEURS,

     Je suis vraiment dsol qu'une absence de plusieurs jours m'ait
     empch de prendre plus tt connaissance d'une adresse qui m'honore
     autant qu'elle me touche.

     Je n'ai point oubli, je n'oublierai jamais, messieurs, le jour o
     la ville de Bergerac a vu dans son sein un grand pote d'une part
     et un grand malheur de l'autre. Ce grand pote, c'tait Jasmin; ce
     grand malheur, c'tait moi.

     A cette heure, messieurs, le gnie eut ses courtisans, c'tait
     beau, et l'infortune ses flatteurs, c'tait encore plus beau
     peut-tre... Vous me pardonnerez, je l'espre, les pithtes que
     je vous donne ici; elles me semblent assez justifies et ennoblies
     par la circonstance; l'Agenais s'en revint avec une magnifique
     mdaille sur la poitrine, le Prigourdin avec un bienveillant
     appareil sur le coeur.

     Depuis cette poque, messieurs, j'ai bien souffert... c'est ma
     tche sur la terre. Mais une couronne et une aisance inattendues
     sont venues me chercher dans ma solitude... Hlas! n'est-ce pas
     trop tard?...

     Quoi qu'il en soit, je garderai et montrerai toujours la
     flicitation crite de mes compatriotes comme le plus beau titre de
     noblesse dont mon faible talent puisse se vanter. Parmi les noms
     qui la couvrent, quelques-uns me sont apparus comme de vieux amis,
     comme une touchante image du souvenir; les autres, que je dsire
     connatre un jour, comme une douce promesse de l'esprance.

     Recevez, messieurs, l'assurance de toute ma gratitude et de mon
     dvouement le plus sincre.

            LAFON-LABATUT.

On voit, par les citations nombreuses faites dans cette biographie, que
Lafon-Labatut, grce  son talent, tait devenu un homme remarquable et
remarqu. D'autres titres le recommandaient encore aux amis qui
allaient le visiter. C'tait d'abord sa conversation savante, qui venait
rehausser le charme d'une diction pure et mlodieuse. Il possdait de
plus ce don bien rare, quoiqu'on en dise, de l'esprit gaulois,
quelquefois caustique, il est vrai, mais  qui l'on pardonnait bien
vite, car l'on connaissait la bont de l'homme et son exquise
sensibilit de coeur.

Enfin, aim et estim de tous ceux qui l'approchaient, Lafon-Labatut
consacra entirement le reste de ses jours au commerce des Muses,
chantant ses souvenirs, ses aspirations, avec cette vrit de sentiment
et cette douceur philosophique qui distinguent ses premires oeuvres.

Quand la vieillesse vint le surprendre, vieillesse que tant d'infortunes
avaient rendue prcoce, il se trouvait au milieu de parents qui, comme
lui, longtemps secous par la tempte, avaient demand  de durs labeurs
un peu de place au soleil.

Une longue maladie de coeur, contre laquelle vinrent chouer les
secrets de la science mdicale et les soins les plus empresss, l'enleva
 ses concitoyens le 5 juillet 1877.

C'est ainsi qu'il mourut ou plutt s'teignit doucement en souhaitant 
ceux qui l'entouraient le bonheur qu'il avait si peu connu.

Le recueil des posies indites qui me fut confi par notre regrett
pote, lors des premires atteintes de la maladie qui devait
l'emporter, est le fruit de trente annes de travail.

Une excessive modestie, jointe au dsir d'atteindre toujours un plus
haut degr de perfection, empchrent l'auteur de livrer  la publicit
ses nouvelles crations. Et pourtant, que de progrs accomplis depuis
l'poque o parut son premier ouvrage! Tout ici est d'un fini parfait,
et, sauf quelques rares ingalits, tout y porte les traces du gnie
potique. C'est surtout dans l'lgie que se rvle son talent; c'est l
que brillent, avec le plus d'clat, cette grce et ce naturel qui
gardent les oeuvres de vieillir.

On a reproch  Lafon-Labatut un peu d'uniformit, rsultat invitable
de ses chants composs sous une impression personnelle, celle de son
malheur. Il a tenu compte de la critique; oubliant ses souffrances, il a
produit de nombreuses pices o il s'est, pour ainsi dire, isol de
lui-mme. Parmi ces morceaux, l'on remarque surtout: _l'Impt_, _les
Inventions_, _le Tableau_, _Un de Trop_, _Jadis et Maintenant_, _la
Rencontre_, _les Lazzaroni_, _l'Abeille_, _le Vieux Gardeur d'Oies_, _le
Sobriquet_, etc.

En livrant prochainement  la publicit ces posies compltes sous le
titre modeste de _Derniers Ttonnements_ que leur a donn l'auteur, je
ne ferai que cder aux instances des amis du pote et au dsir exprim
par la Socit historique et archologique de la Dordogne[10].

La _Femme du Diable_ publie aujourd'hui est une des pices les plus
remarquables du recueil, un vritable chef-d'oeuvre par l'ordonnance
et le pittoresque du rcit, un tonnant tour de force potique par le
retour priodique des mmes rimes. Le succs obtenu par les premires
oeuvres de Lafon-Labatut me garantit l'accueil favorable du public
pour ces admirables strophes qui justifient si bien cette pense de
Victor Hugo prise par le pote aveugle comme pigraphe  ses _Derniers
Ttonnements_:

    Quand l'oeil du corps s'teint, l'oeil de l'esprit s'allume.

              GABRIEL LAFON.

Le Bugue (Dordogne), Juin 1878.




LA FEMME DU DIABLE

LGENDE PRIGORDINE.

    Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connat pas.
    Sur l'homme j'ai fond mon empire de flamme,
    Dans les dsirs du coeur, dans les rves de l'me,
    Dans les liens des corps, attraits mystrieux,
    Dans les trsors du sang, dans les regards des yeux.

         (Alfred DE VIGNY.)




              I


    Enfant, de lgendes avide,
    J'ai souvent entendu parler
    D'une femme sche et livide
    Qu'un sort fatal semblait voiler;
    On l'appelait, Dieu me pardonne,
    La Femme du Diable, au hameau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Au fond d'une gorge sauvage
    Qui s'trcit en entonnoir,
    Sans voisins et sans parentage,
    Sans amis qu'un gros matou noir,
    Elle habite un bouge o foisonne
    La fve grise, le sureau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Dedans, sur une planche haute,
    Se riant du miauleur affreux,
    Une souris rouge y grignotte
    Un livre d'heures tout poudreux,
    Et dehors, une poule aphone
    Y gratte un ftide terreau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Nul grillon dans la chemine,
    Nul lierre au mur se cramponnant,
    Pas de ruche au soleil tourne,
    Nul pauvre qui, s'en revenant,
    Rende un _pater_ pour une aumne
    Au seuil maudit de ce closeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    On dit qu'elle avait t belle,
    Mais mon enfance n'y voyait
    Qu'une grande sempiternelle
    Dont l'air farouche m'effrayait;
    Le temps, qui fauche et qui moissonne,
    Avait tout fltri sur sa peau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    La vieille servante d'un prtre,
    Chez qui j'ai fait bien des pchs,
    Lorsque la bise  la fentre
    Geignait dans les trous mal bouchs,
    Me fit, encore j'en frissonne,
    De cette histoire un long tableau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Je vais, grce au ciel qui m'claire,
    De quelques traits l'amplifier,
    Ce, afin que le populaire
    S'en puisse mieux difier;
    Et sur un air je me chansonne
    Pour plus durable _memento_:
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              II


    Jeanne tait une paysanne
    Si frache sous son bavolet,
    Si pimpante, la pauvre Jeanne,
    Dans la serge qui l'habillait,
    Qu'en pour, madame la baronne
    Et donn maint et maint joyau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Car, aux champs o Jeanne tait ne,
    Elle prit sa taille d'osier,
    L'air d'une aimable matine,
    Un rossignol dans son gosier;
    Sa joue empruntait, vermillonne,
    Le ferme clat du bigarreau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Comme une oronge elle tait blonde;
    Son corps de grce tait ptri;
    Aussi lgre qu'une aronde,
    Elle en avait le joli cri;
    Et blanche neige qui floconne
    La jalousait sur le plateau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Qu'elle se courbe en moissonneuse,
    Chantant dans le bl des gurets;
    Qu'elle se redresse en faneuse
    Derrire nos faucheurs distraits,
    Le sceptre qu'on ambitionne,
    C'est sa faucille ou son rateau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Finalement, dans la prairie,
    A la fontaine, aux sentiers verts,
    Partout, pleins de sorcellerie,
    Ses yeux vifs, de longs cils couverts,
    Tournaient la tte qui grisonne,
    Alanguissaient le pastoureau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Qu'il et mieux valu, pour son me,
    Brider ses fantasques humeurs,
    Vivre laide, exempte de blme,
    Au sein de nos benotes moeurs,
    Se mesurer selon son aune,
    Et ne pas s'prendre  vau-l'eau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              III


    Il advient qu'au quartier de lune
    O se vautre le mardi-gras,
    Quand sur les pignons, dans la brune,
    En jurant s'accouplent les chats,
    La musette qui s'poumonne
    Proclame grand bal au flambeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              IV


    Dans ce rcit, que nous confirme
    Plus d'un respectable tmoin,
    Jeanne, avec une aeule infirme,
    Vivait, du village assez loin;
    Fruit mr et bouton qui fleuronne
    Rarement ont mme rameau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    clipser toutes ses compagnes,
    Jeanne brlait de ce dsir.
    Ainsi qu' la ville, aux campagnes,
    Gloriole nuit au plaisir;
    Gloriole, hlas! empoisonne
    Bal dans un Louvre ou sous l'ormeau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    --Mon enfant, murmurait l'aeule,
    En proie aux affres de la mort,
    De me laisser malade et seule
    N'aurait-tu pas quelque remord?
    Mon ange gardien m'abandonne
    Ds que tu quittes mon rideau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Souviens-toi, ma douce Jeannette,
    De tes parents en paradis;
    Souviens-toi d'tre fille honnte,
    De mes soins prodigus jadis;
    Qu'en mourant, ta mre si bonne
    Me lgua ton petit berceau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Elle est mauvaise conseillre,
    La vanit, ma chre enfant;
    Ayons recours, par la prire,
    A la Vierge qui nous dfend;
    Simplesse et vertu, de son trne
    Descendront te faire un trousseau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Fassent Jsus et ses aptres,
    Avec saint Joseph, l'artisan,
    Et saint Roch, patron de nous autres,
    Humble race du paysan,
    Que Dieu le pre nous guerdonne
    En bnissant notre hoyau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Ne m'abandonne pas; nagure,
    Comme autrefois d'os et de chairs,
    M'ont apparu dans leur suaire
    Nos pauvres dfunts les plus chers;
    Et leur main pleine d'argmone
    Me montrait un soleil nouveau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Jeanne obit, non sans blasphme,
    Non sans se dire entre les dents:
    --Fut-ce avec le diable lui-mme,
    Je danserai l-bas, dedans
    Cette masure qui rayonne,
    O ricane le chalumeau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              V


    Sitt que l'aeule assoupie,
    Confiante, a ferm les yeux,
    Jeanne, que pousse un bras impie,
    S'apprte  pas silencieux.
    Le vieux calel de cuivre jaune
    Languit teint sur l'escabeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Oh! prcaution tnbreuse!
    Oh! coupable et funeste apprt!
    Et tu vas fuir, fuir, malheureuse,
    Ton lit si blanc et si propret,
    Doux nid o l'amour te chantonne
    Les songes de ton renouveau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Et si pendant qu'ailleurs tu veilles,
    Pour comble d'pouvantement,
    La mort vient surprendre ta vieille
    Avant les derniers sacrements!
    Qui sait? Peut-tre la flone
    Porte la main au loqueteau!
    Si te diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Fuyant la grand'mre abuse
    Qui lui tint lieu de ses auteurs,
    Elle descend par la croise:
    C'est la porte des malfaiteurs.
    D'abord, elle hsite et ttonne;
    L'ombre l'treint de son bandeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Plus loin, elle tressaille: un livre
    S'veille et part  son ct;
    Un buisson l'accroche; un genivre
    Semble agir dans l'obscurit;
    Un renard glapit et braconne
    Aux trousses de quelque tourneau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Elle coute:--A travers la haie,
    Qu'est-ce qui sanglote tout bas?
    --Elle regarde, elle s'effraie:
    --Qu'est-ce donc qui se meut l-bas?
    --Une ombre indcise y mchonne
    --Je ne sais quoi dans le prau;
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Exhalant de brusques hues,
    Pareilles aux cris des dmons,
    Le vent dchire les nues
    Qui se rassemblent sur les monts;
    Le ciel frileux s'encapuchonne
    Dans leurs plis tranant en lambeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Bientt une flamme qui brille,
    Un bruit lointain de flageolet
    Vient garer la jeune fille
    Sur les traces d'un feu-follet;
    Un inconnu j la talonne,
    Aux yeux perants sous grand chapeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Un plumet sur sa chevelure
    Va rouler en se remuant,
    Courtoise est toute son allure,
    Son abord est insinuant;
    Du haut en bas il s'environne
    Des ondes d'un ample manteau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    --La nuit aveugle a bien des piges,
    Gente damoiselle; est-ce  vous
    D'aller braver ses sortilges,
    Ses lutins et ses loups-garous,
    Et le fier bandit qui ranonne
    La bachelette incognito?
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    A ce seul nom de damoiselle,
    La simple fille du manant,
    Gagne  la voix qui l'appelle,
    Se retourne et va cheminant,
    Cte  cte, alerte et friponne,
    Avec l'trange Jouvenceau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    C'est que le bal et les fleurettes
    Avaient dtraqu sa raison,
    L'loignant des oeuvres discrtes,
    Des devoirs et de l'oraison,
    Si bien qu'on l'avait vue, au prne,
    Sourire  tel godelureau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    --Confiez-vous  ma prudence,
    Car le chemin o vous passez
    Vous mnerait droit  la danse,
    A la danse des trpasss;
    Le malin qui vous espionne
    Prend ce flageolet pour appeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Que cette chane,  ma colombe,
    O l'or fin relient cent rubis,
    De votre col si blanc retombe
    tinceler sur vos habits;
    Gage d'amour, qu'il sanctionne
    Celui d'un puissant hobereau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Suivez-moi; vous serez la reine
    De tout le village assembl.
    Comme ils traversaient la garenne,
    Son coeur pourtant se sent troubl:
    Aux gais refrains qu'elle fredonne,
    En sons plaintifs rpond l'cho.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Les mtins, qui prennent l'alarme,
    Perant les tnbres d'abois,
    Leur couraient sus; voil qu'un charme
    En leur gorge trangle leur voix;
    Leur bande se cache et marmonne,
    Rlant la peur par le naseau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Qu'importe une aeule mourante?
    Qu'importent des pressentiments?
    Jeanne entend la vive courante,
    Et le rire, et les instruments,
    Et l'humeur gaillarde et gasconne
    Qui circule en niche, en bravo.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    La masure craque et chancelle
    Comme un vieux ivrogne attard;
    On se poursuit, on se harcelle;
    Le carnaval est dbord!
    On frtille, on se ttillonne;
    L'on saute et l'on s'embrasse: oh! oh!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Lise, et demain la fivre quarte
    Ou la toux aux frquents accs;
    La fluxion qui fera, Marthe,
    Saillir votre joue en abcs;
    Et perdre son salut, Simonne,
    N'est-ce l qu'un lger bobo?
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              VI


    Parmi la tourbe rjouie,
    Tous deux s'offrent:--Qu'est celui-ci,
    Se disait plus d'une bahie,
    Que Jeanne nous amne ici?
    D'un duc porte-t-il la couronne?
    Est-ce un cuyer du chteau?
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Et plus d'une, par convoitise,
    Furtive, lui jette un regard;
    Et plus d'une qu'envie attise,
    De Jeanne chuchotte  l'cart.
    --Ah! dit une vieille matronne,
    C'est un loup qui guette un agneau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    A quoi sert que le berger compte
    Toutes les ttes du btail?
    L'affreux ravisseur n'a pas honte
    D'entrer choisir dans le bercail.
    Tant bien qu'on se prcautionne,
    Le diable happe son morceau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Elle n'entendait rien: la folle,
    Dj prompte  tout oublier,
    Glorieuse, pirouette et vole,
    Enlace  son cavalier;
    Vous croiriez que son pied festonne,
    Narguant l'aiguille et le pinceau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Elle n'entendait rien! l'abeille
    Ainsi voltige autour des fleurs,
    Aux rayons d'avril s'ensoleille,
    Et se perd entre leurs couleurs;
    Tel, le papillon vagabonde
    De la pervenche  l'arbrisseau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    C'tait  fermer les paupires
    A chaque fois que flamboyait
    L'clair des perles et des pierres
    Qu'en fringuant elle renvoyait;
    Et tandis qu'elle s'valtonne
    Flotte le magique oripeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Jeannille, la grosse meunire,
    Feint un grand malaise, et s'assied;
    Mion, l'alerte jardinire,
    Se reproche une entorse au pied;
    La dame du syndic chiffonne
    D'ennui son tablier ponceau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Les jeunes bouviers de la plaine,
    Dont le chapeau porte un ruban,
    Ceux d'Audrix et de Lanceplne,
    De Bigarroque et de Cabans,
    Sont fchs que la compagnonne
    Leur prfre ce damoiseau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Le mntrier du village,
    Fin goguenard, ils le sont tous,
    Rit au superbe personnage
    Qui change en ducats ses gros sous;
    D'un clin d'oeil oblique il coonne
    Mion, Jeannille et l'Isabeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Il connaissait toutes les gammes;
    Matre tailleur de son mtier,
    Il habillait hommes et femmes,
    Et, d'aprs maint cabaretier,
    Estimait le jus de la tonne
    Plus doux, ma foi, que le pruneau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Afin de mouiller sa musette,
    C'tait l son dire, il fallait
    Qu' son ct toujours fut prte
    Sa pinte avec son gobelet:
    Cours, ma musette biberonne,
    En bourre, ou vire en rondeau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Sur ce toit qui flamboie et grouille,
    Au milieu du calme lointain,
    La lune qu'un nuage souille,
    Jette un rayon louche, et s'teint:
    Ainsi, craintive et ple nonne
    pie entre un double barreau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              VII


    Minuit! minuit! dans l'autre monde,
    Soudain hurle un choeur de damns,
    Qui forment une obscne ronde
    Et se trmoussent dchans:
    L'enfer se rue; il nasillonne
    Aux reflets du rouge fourneau:
    --Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Relevons la robe ensoufre
    Riche de ses franges de feu!
    Dansons! la plus belle cure
    Pour notre matre n'est qu'un jeu!
    La fille d've qu'il bouchonne
    Tourne en dansant dans le panneau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Dans l'habitacle o, sur la braise,
    Nos vains plaisirs sont expis,
    Du fond des bois c'est une fraise
    Qui, cette nuit, tombe  nos pieds;
    C'est un bouquet de belladone,
    C'est une goutte du ruisseau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Que tout lui fasse la grimace,
    Quand fivreuse elle dormira;
    Que la chenille et la limace
    Brouttent ce qu'elle smera;
    Que le grain qu'un ver charanonne
    Devienne cendre, en son bluteau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Qu'elle vive encor sur la terre
    Mais que son me rampe ici!
    Que sa chute, non salutaire,
    N'amne nulle autre  merci!
    Qu'un remords sans larme assaisonne
    Ses fruits, son pichet, son chanteau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Dansons! et qu'il s'ouvre sans cesse
    Aux danseuses de tous les temps,
    A la ribaude,  la princesse,
    Notre portail,  deux battants!
    Que de ses clefs Simon Barjonne
    Voie enrouiller le vieux faisceau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Nous avons la danse macabre,
    Puisque la danse lui plat tant;
    La toge, la mtre et le sabre,
    Elle y verra tout gigottant;
    Elle y verra la bcheronne
    Coudoyer son gentilhommeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Sous les cieux chargs de temptes
    Gt la terre, et son fondement
    Alourdit encor sur nos ttes
    Cet effroyable entassement;
    Mineurs que la haine aiguillonne,
    N'en pouvons-nous faire un monceau?
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Dans notre immense farandole,
    Un jour viendra s'associer
    Le monde en masse, et notre idole
    Triomphera sur le brasier:
    Ce monde, que rien n'tanonne,
    Y choiera comme un vil copeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Quand sur la tache originelle
    L'eau du dluge passe en vain,
    Qu'au mal l'engeance criminelle
    Court, tide encor du sang divin,
    Avec la flamme on nous savonne
    Pour nous enlaidir; mais tout beau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    A nous les belles fantaisies!
    A nous les profanes rieurs!
    A nous les faces cramoisies
    Ivres des biens extrieurs!
    A nous l'esprit-fort qui raisonne!
    D'picure  nous le pourceau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Chantons l'_hosanna_ de l'abme!
    Elle est  nous! Elle est  nous!
    Embauchons cette autre victime
    A la barbe du Dieu jaloux!--
    Et l'inextricable chaconne
    Se dvide en sombre cheveau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              VIII


    N'abandonnez pas votre mre,
    Fillettes au minois moqueur!
    Le plaisir, ce fruit phmre,
    Exquis au got, gte le coeur;
    Que de fois la bouche gloutonne
    S'y rompit les dents au noyau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              IX


    Une danse effrne, ardente,
    Inconnue aux bons villageois,
    Emporte la jeune imprudente,
    Et son danseur qui, dans ses doigts,
    Presse sa taille et l'emprisonne,
    Et la serre ainsi qu'un tau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Point de trve, point de relche!
    Ses traits ruissellent de sueurs;
    Sur son oeil, un autre oeil s'attache,
    Dardant une fauve lueur
    Qui la fascine et la baillonne
    Mieux que la couleuvre un oiseau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Oui, sa plainte avorte et s'enroue;
    Lumire et murs, cohue enfin,
    Autour d'elle font une roue
    Oui tourne et retourne sans fin;
    Dans son sein le sang qui bouillonne
    Monte tinter  son cerveau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    D'un noir dlire l'me pleine,
    Se dtourner elle ne sait;
    Au lieu de l'amoureuse haleine
    Qui dans son haleine passait,
    Contre sa figure mignonne
    Un souffle effar de museau!
    Si te diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Le musicien que dcourage
    Leur pas fouleurs plus vhments,
    Pour les suivre pousse avec rage
    La mesure et le mouvement;
    Toute sa verve fanfaronne
    Avait fait place au vertigo.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Une vague odeur de bitume
    Aux assistants se fait sentir;
    De l'tranger la bouche fume,
    Des flammes semblent en sortir;
    Puis le couple enfin tourbillonne
    Sans toucher des pieds au carreau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              X


    A ces signes trop manifestes,
    Qui n'et reconnu Lucifer?
    Nul n'a de voix, nul n'a de gestes,
    Devant le prince de l'enfer;
    L'un dans un coin se pelotonne;
    L'autre n'ose crier: haro!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Tandis que tout tremble et palpite,
    Pour chasser l'esprit dcevant,
    Quelqu'un, le plus hardi, court vite
    Qurir monsieur le desservant.
    --Il arrive, il prie, il entonne
    Le psautier avec son bedeau.--
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    A l'aspect du pieux ministre
    S'arrte l'archange cruel,
    La mine basse et l'air sinistre
    Qu'il prend la veille de Nol;
    Il attend que le ciel ordonne,
    Tel qu'un coupable  son poteau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    --Par la puissance souveraine
    Que je reus des sacrements,
    Rentre  jamais dans la gehenne,
    Pierre des mille achoppements!
    Fit trois fois le prtre.--On bourdonne:
    Amen, Amen, dans le troupeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Et, ds que sa tte maudite
    Du saint goupillon se mouilla,
    Aux yeux de la foule interdite
    Toute sa hideur s'tala;
    Le fer qui nous estramaonne
    Moins effrayant sort du fourreau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Dragon de la Sainte-criture
    Qui fut Moloch, qui fut Baal,
    Les grincements de sa denture
    On fait reculer tout le bal:
    Pieds fourchus et barbe de faune,
    Il a les cornes du taureau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Ses mains sont des griffes crochues;
    Sa gueule remonte en croissant
    Vers ses deux oreilles velues,
    Et jusqu' terre lui descend
    Une queue horrible et bouffonne
    Qu'il agite comme un flau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    En faux-bourdon, Satan s'informe
    D'un ton hypocrite et railleur:
    --Comment faut-il, sous quelle forme,
    Que je sorte d'ici, Seigneur?
    Sera-ce en salptre qui tonne?
    En coup de vent? en trombe d'eau?
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    --En vent! et que Dieu te confonde!
    _Vade retro!_ dit le cur.
    A ces mots l'animal immonde,
    Une autre fois transfigur,
    S'tend, se gonfle, se balonne:
    C'est un gigantesque crapaud.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Il crve! et renversant la foule,
    Morne et muette de stupeur,
    S'chappe, et siffle, et gronde, et roule,
    Laissant une infecte vapeur;
    Son rire affreux au loin raisonne,
    Et rpte: _Vade retro!_,
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              XI


    Oh! combien la frayeur redouble,
    Quand chacun, encor tout transi,
    Se relve, et voit qu'en ce trouble
    Jeanne tait disparue aussi!
    L'Ante-Christ, chacun le souponne,
    N'aura pas seul fait le trs-saut.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Mais Jeanne tait devant sa porte,
    Elle entre; et que voit-elle alors?
    L'aeule, hlas! L'aeule morte!
    Morte sans elle, et le cou tors!
    Le vieux calel de cuivre jaune
    Brille debout sur l'escabeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Qui l'avait rallum? mystre!
    tait-ce l'enfer? ou le ciel?
    Un clair de la foudre austre?
    Les feux du brasier ternel,
    Afin que l'ingrate s'tonne
    De se sentir moins qu'un roseau?
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Jeanne, sous l'horreur qui la navre,
    Est prise d'un long tremblement
    Face  face avec ce cadavre
    Qui la regarde fixement;
    Quel regard! il la questionne;
    Sa mre est son premier bourreau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Elle tombe; et jusqu' l'aurore,
    Dans un cauchemar infernal,
    Son noir danseur la fit encore
    Bondir en un cercle fatal.
    Il l'entrane, au doigt il lui donne
    Un serpent en guise d'anneau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    --Venez, dit-il, venez, madame,
    Dans mon royaume de clinquant,
    Vous aurez un voile de flamme,
    Vos colliers seront un carcan;
    C'est dans mes tats qu'on faonne
    Tout ce qui vous sduit l-haut.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    C'est moi qui fais dans les ripailles
    D'un vin chanteur un vin brutal;
    Dans le coffre des pince-mailles
    Reluisent mes yeux de mtal;
    Entre cousins j'occasionne
    Cent procs  tire-couteau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Du puissant j'endurcis l'audace,
    J'inspire ma fourbe au cafard,
    Mon envie au porte besace,
    Et ma soif du sang au soudard;
    Ma parure sans frein pomponne
    Le pch, son frre jumeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Vous trouvez la pente rapide?
    Voyez, que de fleurs sous vos pas!
    Ce lac d'un vitriol limpide
    N'est qu'un miroir pour vos appas;
    Ce bruit joyeux qui carillonne
    Clbre notre conjungo.--
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Du jour des cendres qui se lve,
    Or, c'tait _l'Ave Maria_
    Que Jeanne coutait dans son rve;
    Aprs sur l'aeule pria
    Plus dolente et plus monotone
    La cloche avec son lourd marteau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Un beau gars qui l'avait aime,
    Au point d'en rester innocent,
    Voyant sa fentre ferme
    Si tard, lui chantait en passant:
    --Dodo, l'enfant, ma folichonne,
    S'endormira tantt, dodo.--
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Aux brouillards de l'aube avance
    Jeanne a rouvert ses yeux sanglants;
    Sa beaut s'tait efface;
    Ses longs cheveux taient tout blancs;
    L'empreinte d'un baiser charbonne
    Son front d'un effroyable sceau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    La chane d'or, qui fut sa gloire,
    N'offre  son regard confondu
    Qu'un chanvre rche et drisoire,
    Bref, une corde de pendu.
    Tout Saint-Chamassy mentionne
    Ceci vrai comme le _Credo_.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Vous qui n'avez nulle vergogne
    De ngliger vos vieux parents,
    Voyez un peu comme on se cogne
    A l'enfer aux feux dvorants.
    Vous dont l'me aux faux biens s'adonne,
    Songez, songez  ce cadeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Voil donc, qu'il vous en souvienne,
    O mne la fougue des sens!
    Certes, avant que a me revienne,
    a vous passera, jeunes gens;
    Sous votre danse polissonne
    La coulpe vous creuse un caveau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Au carme, il faut qu'on le dise,
    Frapp d'un miracle si grand,
    Chacun devint pilier d'glise;
    Chacun, quarante jours durant,
    Jena, plus maigre qu'une mone,
    A faire japper le boyau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Aussi, de ce bal dtestable,
    Quand pour absoudre les tmoins
    Pques dressa sa sainte table,
    Tous furent prts, une de moins,
    Une qu'en vain Pques sermonne,
    Qu'attend en vain Quasimodo.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              XII


    Passant, si par un temps de pluie,
    Tu rencontrais vers Jean-de-Mai
    Une vieille avec une truie,
    D'un grand signe de croix arm
    Plains la vieille et fuis la cochonne
    Qui fouille au pied d'un baliveau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              XIII


    Depuis cette triste aventure,
    Dont la date bien loin s'enfuit,
    De Jeanne on dit que la toiture
    S'illumine  chaque minuit;
    A chaque minuit s'y cramponne
    Et croasse un rauque corbeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Par la fentre, sa complice,
    Chemin qu'autrefois elle a pris,
    L'tranger,  son tour, se glisse
    Prs d'elle,  l'heure des esprits;
    Un lutin moqueur la testonne,
    Un autre enfle un aigre pipeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Ride, osseuse et dcrpite,
    Elle implore un peu de repos;
    Mais son danseur se prcipite,
    Toujours ardent, toujours dispos:
    --Diablesse, harpie ou gorgone,
    Des ans ne crains point le fardeau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Alors la danse recommence,
    Danse plus rude qu'un combat,
    Pleine d'ivresse et de dmence:
    Tous les scandales du sabbat!
    Aux bras de Satan qui bougonne
    Jeanne clate en cris de chevreau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Puis tout dcrot dans ces murailles
    O, pour couronner le festin,
    Comme en une nuit d'pousailles,
    Coule un breuvage libertin;
    Puis un sourd ronflement dtonne
    Sur le poivre impur du chaudeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              XIV


    Depuis le soir qu' la malheure
    Elle faillit  son devoir,
    Dehors ou bien dans sa demeure,
    Elle regarde tout sans voir;
    En vain le coudrier drageonne,
    En vain reverdit le cteau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    En vain tous les ans l'hirondelle
    Revient fter la Saint-Joseph;
    En vain l'octave solennelle
    Quitte en chantant la haute nef;
    En vain la grappe de l'automne
    Rjouit les flancs du tonneau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Seulement comme un point magique
    O se retrace son malheur,
    Sa vue,  la solive antique,
    Suit dans un rayon de chaleur
    L'araigne au guet qui harponne
    La folle mouche en son rseau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Depuis ce jour, la misrable
    N'a plus ri, pleur, pri Dieu,
    Jamais cherch l'air secourable
    Qu'on respire dans le saint lieu;
    Jamais aux pieds de la madone
    Courb sa lvre  leur niveau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Quand les dvidoirs qu'un fil tire,
    Tels que moulins  vent s'en vont,
    Quand des noix le fruit qu'on retire
    S'entasse au plat d'tain profond,
    Quand de marrons on rveillonne
    Et qu'ils ptent sous le treffau,
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    On assure que cette histoire
    A la veille emplit d'effroi
    Jusqu' ceux qui, dans l'auditoire,
    Vingt ans furent soldats du roi,
    Tant, que la bergre poltronne
    Laisse aller son gentil fuseau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Chacun fuit sa rencontre  cause
    Du guignon, et le salinier
    Dtourne son ne, et nul n'ose
    Braver l'oeil qui, de son grenier,
    Au loin sur l'herbette moutonne,
    Darde aux ouailles le claveau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Le maquignon que Jeanne avise,
    Le chasseur partant au matin,
    Ne feront ni foire ni prise;
    Et juste au plus doux du chemin
    Le charton qui jure et marronne
    Viendra verser son tombereau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Tous prtendent qu'elle est sorcire;
    Qu'elle erre aux carrefours des bols,
    Ou sur les os du cimetire,
    Et que dans l'orage parfois,
    Au haut des airs, elle peronne
    Un manche  balai de bouleau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Par la nue o Jeanne circule
    Rien n'abat son vol clandestin,
    Ni les cierges bnits qu'on brle,
    Ni la Brme de Saint-Martin
    Grondant dans sa tour que blasonne
    Des vieux croiss le panonceau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Jean du pied-bot, dit l'Ambarle,
    Qui lit dans le _Petit-Albert_,
    L'a vue ainsi faisant la grle;
    Mais garons-nous d'un tel expert;
    Ces lignes fines qu'on griffonne
    Sont souvent l'oeuvre du Noireau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Qu'un marmot crie on l'en menace;
    On dit pour mettre le hol:
    --L'excommunie, elle passe!
    La femme du diable, elle est l!
    Prions, prions que sa patronne
    La visite au bord du tombeau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Jeanne de tous longtemps honnie
    Verra luire un jour consolant,
    Ce Dieu que le pcheur renie
    Fait veiller son coq vigilant:
    Tt ou tard dans notre nuit sonne
    Le troisime coquerico.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Reprends la beaut, la jeunesse,
    Non la beaut de tes vingt ans,
    Jeanne, qui te fit pcheresse,
    Mais celle des grands pnitents:
    La douleur la perfectionne,
    Et le ciel mme s'en prvaut.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




              XV


    Pauvre soeur! qu'aucun plus ne mle
    A son nom crainte ni clameur.
    Sommes-nous pas faibles comme elle?
    Tous enfants du mme semeur?
    Les pis que l'or chaperonne
    Souffrent bien l'azur du barbeau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    D'ailleurs tous ces vains malfices,
    Dont le fantme nous sduit,
    Du dmon ne sont qu'artifices
    Pour nous garer dans la nuit.
    Arrire  celui qui tamponne
    La lumire sous le boisseau!
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Type ternel d'impnitence,
    Pendant qu'il court, le Juif maudit;
    Sur Jeanne, invoquons l'assistance
    De l'Homme-Dieu qui se rendit
    Aux yeux en pleurs de Magdelone,
    Aux prires du larronneau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

    Et dans ce cas trs-exemplaire,
    SI j'ai voulu vous divertir,
    Si j'ai cherch trop  vous plaire,
    Pas assez  vous convertir,
    Sachez que le diable en personne
    Se rit de tout potereau.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.




         ENVOI.


    T'agrer me fut une amorce;
    Des enfers enfin revenu,
    Ami, non sans plus d'une entorse,
    J'ai l, prs de l'esprit cornu,
    Vu la critique hrissonne:
    Qu'elle y reste, cher Archambeaud.
    Si le diable n'tait pas beau,
    Il n'et jamais tent personne.

       *       *       *       *       *


POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:

DERNIERS TATONNEMENTS

PAR

J. LAFON-LABATUT.


INSOMNIES ET REGRETS

NOUVELLE DITION

Par le mme Auteur

Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise.

Prigueux.--Imprimerie Charles RASTOUIL, rue Taillefer, 31.

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] 1er dcembre 1815.

[2] M. Plissier, homme de lettres distingu, se trouvait alors occup
auprs de M. Raynouard, clbre acadmicien, auteur de la tragdie _les
Templiers_.

[3] Clbre acteur dramatique.

[4] Furne, diteur, Paris.

[5] Livraison du 1er dcembre 1845.

[6] _La Guienne_, numro du 28 janvier 1846, Feuilleton par Justin
Dupuy.

[7] Numro du 12 juillet 1846.

[8] Voici la petite pice de posie sur _un Oiseau inconnu_,  laquelle
il est fait allusion:

    Je ne sais pas ton nom, petit oiseau des champs
            Qui, par longs intervalles,
    Fais retentir au loin la gat de tes chants
            En strophes matinales.

    Je n'entendis jamais de prs ta belle voix;
            Jamais, au premier ge,
    Tu ne vins sur mon front te choisir dans les bois
            Un balcon de feuillage.

    Mais qu'importe le nom qu'on te donne ici-bas,
            Voix que le Ciel inspire!
    Mon coeur te connat bien; et ne me rends-tu pas
            Une larme, un sourire?

    Qu'importent les couleurs dont tu luis au soleil,
            Dans les herbes nouvelles?
    Dieu t'a fait le prsent qui n'a point de pareil,
            Ta musique et tes ailes.

    Ce n'est du rossignol ni le chant soutenu,
            Ni la vive alouette;
    C'est un vague soupir, un talent mconnu
            D'insouciant pote.

    Ce n'est point la beaut superbe,  l'oeil vainqueur;
            C'est la Vierge qui passe,
    Se tourne, vous regarde, et laisse au fond du coeur
            Le parfum de sa trace.

    Chaque printemps, tu viens de tes jeunes amours
            Chanter jeune interprte;
    Chaque printemps, plus vieux et plus triste toujours,
            Je t'coute et m'arrte.

    Tu rpands en mon me un confus souvenir
            D'harmonie et d'enfance,
    Comme la fleur d'automne abandonne au zphir
            Un doux reste d'essence.

    Et je rve au pass! petit oiseau des champs
            Qui, par longs intervalles,
    Fait retentir au loin la gat de tes chants
            En strophes matinales.

    Sous la motte de terre as-tu pour paravent
            La mauve ou la pervenche?
    Ou ton frle difice aux caprices du vent
            Flotte-t-il sur la branche?

    Fais-tu des tendres bls qui couvrent les sillons
            Les festins de ta couche?
    Portes-tu dans ton bec,  tes chers oisillons,
            La bourdonnante mouche?

    T'exiles-tu, nomade, en ces brlants climats
            O se hte l'aurore?
    Constant et rsign, braves-tu nos frimas,
            Cher oiseau? Je l'ignore.

    Connatre ne rend pas plus heureux, je le sais;
            On sait tout quand on aime;
    Pour un pauvre ignorant comme moi, c'est assez
            Que tu sois un emblme.

    Emblme de bonheur, hlas! dont palpitait
            Ma jeunesse ravie,
    Qui chante quelques jours au printemps, puis se tait
            Tout l'hiver de la vie.

    Je ne veux pas savoir ton nom. J'aimerais mieux
            Que ma voix solitaire
    Ft, comme tes accents, l'amour d'un malheureux,
            Et mon nom un mystre!


[9] L'Acadmie dcernant tous les deux ans le prix institu par M. de
Latour-Landry, le laurat reoit 3,000 francs.

[10] Dans la sance tenue par la Socit historique et archologique de
la Dordogne, le 2 aot 1877, M. Dujaric-Descombes fit la communication
suivante, au sujet de la mort rcente du pote aveugle J. Lafon-Labatut:

Bien qu'une terre trangre l'ait vu natre, Lafon-Labatut appartient
au Prigord par sa famille originaire du Bugue et son existence coule
dans cette ville. Ce pote si digne d'intrt avait pris une place
distingue dans la posie contemporaine par la publication de ses
_Insomnies et Regrets_, et son admirable talent, couronn par l'Acadmie
franaise, recevra encore un nouveau lustre par la publication posthume
d'un second recueil indit, les _Derniers Ttonnements_. Le Prigord
tout entier a vivement ressenti la perte d'un homme qui l'honorait par
son gnie potique. La Socit historique et archologique, qui a le
culte des hommes et des choses qui font la gloire de notre province,
voudra rendre un hommage  sa mmoire, en tmoignant aujourd'hui, ds le
dbut de sa sance, les regrets que lui a causs la mort de ce pote,
qui fut un disciple admir de Millevoye et de Lamartine.

A l'unanimit, la Socit s'associa  la pense de M. Dujaric, et il fut
dcid que le procs-verbal de la sance contiendrait l'expression de
ses regrets au sujet de la mort de l'auteur des _Insomnies et Regrets_
et des _Derniers Ttonnements_.






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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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