The Project Gutenberg EBook of Un p'tit homme, by Paul Lacroix

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Title: Un p'tit homme

Author: Paul Lacroix

Illustrator: A. Ferdinandus

Release Date: May 4, 2010 [EBook #32244]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN P'TIT HOMME ***




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  [Illustration: CH. DELAGRAVE]


  UN
  P'TIT HOMME

  SOCIT ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
  Jules BARDOUX, Directeur.


  UN
  P'TIT HOMME

  PAR
  LE BIBLIOPHILE JACOB

  ILLUSTRATIONS DE A. FERDINANDUS

  [Illustration]

  PARIS
  LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
  15, RUE SOUFFLOT, 15
  1889




  UN
  P'TIT HOMME




I


Jacquot tait venu  Paris, quittant ses pauvres parents surchargs de
famille, et il avait promis  sa mre, dans un dernier baiser, de
devenir riche, bien riche, avec des beaux cus tout neufs, afin
d'acheter la maisonnette dont on avait bien de la peine  payer le
loyer: soixante francs par an!

Il avait promis  son pre de lui rapporter un beau vtement bien chaud,
un habit bleu, une culotte jaune et un gilet  fleurs!

Il avait promis  sa grande soeur une jolie croix d'or;  son frre
an, une grosse montre d'argent;  Pierrot, des souliers tout
reluisants, comme on en voit aux messieurs de Genve;  Claudine, un
tablier de soie;  Jeannette, une belle poupe avec des dentelles
dores, et au petit frrot qui ne marchait pas encore, une robe en
flanelle orne de raies rouges.

Voil bien des promesses! et Jacquot n'est pas Gascon, puisqu'il est n
 Martigny, en Suisse: son pre travaille, sa mre travaille, les frres
et soeurs imitent les vieux: Jacquot veut travailler aussi!

Mais il rve de devenir riche comme matre Antoine, le sabotier de la
valle, qui a mari ses filles avec de grosses dots: au moins trois
cents francs  chacune, oui-da! Eh bien! ce sera lui qui dotera ses
soeurs: la belle Rose, la gentille Claudine, la mignonne Jeannette, et
les autres encore, si le bon Dieu lui en envoie d'autres.

La bonne Gertrude a bien pleur en se sparant de son p'tit homme si
gai, si tendre, si malin et si jeune, hlas!

Neuf ans! il n'a que neuf ans; et le laisser partir tout seul pour
Paris, le gouffre terrible o les enfants se perdent!

  [Illustration: Jacquot rve de devenir riche.]

Mais Jacquot a son ide: il veut aller l o l'argent roule, l o l'or
reluit! Il veut faire une moisson de jaunets, et revenir ensuite se
fixer dans la douce valle, au sein de sa famille, dont il aura fait le
bonheur.

Ah! notre homme, s'criait Gertrude, vas-tu bien permettre qu'il s'en
aille? Que deviendra-t-il  Paris? Ne te rappelles-tu pas que la fille
de notre cousine la Boitelle est partie un jour comme lui, et qu'elle
n'est pas revenue?

--C'tait une fille, ma femme, et les filles, c'est plus susceptible que
les garons.

--Et le Colas au pre Joseph, est-ce qu'il n'est pas mort de maladie 
la grande ville?

--Si fait, la femme, mais il faut avoir confiance dans la bont divine:
notre garon reviendra bientt.

--Oui, maman, je reviendrai, je t'assure, si bien attif que tu ne me
reconnatras mme plus! On dira dans la valle: Qui donc c'est ce beau
p'tit homme si coquet, avec un grand chapeau aussi haut que le clocher
de l'glise et un habit dont les queues lui balayent les talons? Et
moi, frrot, tout comme un vrai monsieur, je traverserai la place en me
dandinant, avec un joli bton  la main, et tranant dans la poussire
mes souliers si brillants que nos poules et nos canards viendront s'y
mirer comme dans une glace. Pas vrai, maman, que ce sera gentil?

--Oui, mon p'tit homme, ce sera gentil quand tu seras revenu, mais c'est
bien triste au moment o tu pars!

Tout ce que Gertrude a pu obtenir, c'est que l'enfant ft le voyage avec
un vieil habitant de Martigny qui allait  Paris pour affaires de
succession. C'tait un voisin, un ami, et pendant les deux jours qu'il
devait passer  la ville, il installerait l'enfant chez des pays qui
logeaient dans un quartier populeux.

Ce fut la premire dception de Jacquot, qui comptait s'en aller tout
seul et faire le p'tit homme dans les troisimes classes du chemin de
fer! Il fallut bien obir  la volont de ses parents, qui ne l'auraient
pas laiss partir sans cela.

Le trajet est long en troisime, dans les trains omnibus qui s'arrtent
 toutes les stations, long et fatigant; mais l'enfant s'endormait,
allong sur les genoux de ses voisins, qui le trouvaient gentil, et
quand il s'veillait, bien repos, il se retrouvait gaillard et dispos,
mourant de faim, aiguillonn par la curiosit et l'impatience,
questionnant sans cesse, ne s'tonnant de rien et riant de tout.

Dites donc, monsieur, demandait-il  un grand jeune homme ple qui
tait assis  son ct, est-ce que vous tes de Paris, vous?

--Non, mon petit ami, je suis de Lyon (et il prononait Li-yon).

--Ah! et qu'est-ce qu'on fait  Lyon?

--Je ne sais pas; moi, je suis dans la soierie.

--Est-ce que vous tes tous ples comme a dans la soierie? Alors, ce
n'est pas un mtier pour moi, parce qu'il faut que je rapporte chez nous
mes belles couleurs que maman aime tant. Et ce gros monsieur si rougeaud
en face de nous, qu'est-ce qu'il fait?

--Je ne sais pas. Demande-le-lui toi-mme.

--Est-ce que vous tes de Paris, monsieur? reprenait Jacquot sans se
dconcerter.

--Non, mon garon, je suis de Beaune, le pays du bon vin!

--Oui-da; c'est le bon vin alors qui vous allume les joues comme une
chandelle?

--Tu l'as dit, garon, c'est le bon vin!

--Alors, ce n'est pas mon affaire non plus, puisque je ne bois que de
l'eau. Et cette dame qui est l-bas dans le coin avec un enfant dans les
bras; est-ce qu'elle est de Paris?

--Non, mon petit, rpondit la voyageuse en souriant; j'habite Montereau.

--Montereau, connais pas!

--Tu ne connais pas Montereau et son beau pont de pierre, que
l'assassinat de Jean sans Peur a rendu clbre?

--On a assassin Jean! s'cria Jacquot.

--Mais oui; Jean sans Peur.

--Et il n'avait pas peur quand on l'a assassin? Eh bien! a lui
apprendra  tre plus prudent une autre fois!

--Quel drle de gamin! reprenaient tous les voyageurs, qui s'amusaient
de ses reparties et de sa gaiet.

--Il ne reste plus que cette jeune fille qui a l'air si triste, et qui
dort depuis la dernire station,  laquelle je n'ai pas demand si elle
est de Paris.

--Tu es trop curieux, gamin!

--On n'est jamais trop curieux quand on cherche  s'instruire! Moi, je
n'ai rien appris; je ne sais ni lire ni crire; il faut bien que je
profite des leons qu'on a donnes aux autres.

--Tu es un drle de p'tit homme, c'est moi qui te le dis, s'cria en
riant le Bourguignon qui avait le teint fleuri, et tu iras loin, j'en
suis certain!

--Pas plus loin que Paris, n'est-ce pas, monsieur, et mmement, comme je
ne le connais pas, vous aurez la bont de me prvenir quand nous serons
arrivs.




II


La seconde dception de Jacquot l'attendait  Paris. Son vieux compagnon
le conduisit dans une horrible rue troite et sale, encombre et puante;
il le fit entrer dans une maison noire, au seuil de laquelle, comme une
chelle appuye au mur, se dressait un escalier interminable, dont les
marches tombaient en ruine, et dont la rampe graisseuse tait  peine
soutenue par des barres de fer tordues et rouilles.

Le grenier dans lequel on logea le vieillard et l'enfant tait obscur;
des poutres surcharges de lattes humides le traversaient en tout sens,
et dans un coin des vieilles paillasses creves, du ventre desquelles
sortaient des longues brindilles de foin, taient le lit qu'offrait leur
hte aux voyageurs dont la bourse tait lgre.

Et maintenant, que comptes-tu faire? demanda le voisin de Gertrude 
son protg, lorsqu'ils se rveillrent le lendemain matin.

--Ma foi, pre Lenoir, rpondit Jacquot en se secouant comme une poule
rveille par les hurlements d'un loup, je compte tout d'abord faire
connaissance avec la grande ville qui va m'enrichir.

--Tu crois donc de bonne foi que tu deviendras riche ici?

--Mais oui, pre Lenoir; sans cela j'aurais continu  vivre avec les
vieux,  profiter de leur travail,  les aider un brin, et je ne me
serais pas priv des caresses de ma bonne mre!

  [Illustration: Son vieux compagnon le conduisit dans une horrible rue.]

--Alors, mon petit, si cela t'amuse, viens avec moi: nous ferons
ensemble visite au notaire de M. Lenoir, ce pauvre cousin qui s'est
laiss mourir sans enfant, ce qui fait que j'hrite de tout son bien,
moi qui ne l'ai jamais vu.

--Et de combien d'cus hritez-vous, pre Lenoir?

--Ma fine! je n'en sais rien; tu l'apprendras en mme temps que moi.

La somme tait grosse, vraiment: soixante mille francs, tout rond! Trois
mille francs  dpenser par an, deux cent cinquante francs par mois,
plus de huit francs  manger dans un seul jour!

Pendant quarante-huit heures, la vie fut belle pour Jacquot! Le pre
Lenoir oublia sa parcimonie habituelle, et une soixantaine de francs au
moins s'chapprent du gros sac de toile que lui avait remis Me Ledru.

L'enfant visita les Champs-lyses, o le beau monde se promenait en
brillants quipages, au milieu d'une cohue de bonnes et d'enfants
pitinant sur les trottoirs; il visita les quais envahis par les
bouquinistes, les boulevards encombrs de tables et de chaises, les
places, les avenues, o la foule tait si compacte qu'on avait peine 
avancer. Il parcourut encore les Tuileries, le Luxembourg, les squares;
il s'arrtait devant les monuments publics, demandant leurs noms et s'en
faisant expliquer le but et l'utilit par les passants, qu'il abordait
poliment, sa casquette  la main. Quand le vieux Lenoir lui fit ses
adieux  la gare de Lyon, le troisime jour aprs leur arrive, Jacquot
connaissait son Paris sur le bout du doigt.

Cela me peine de te quitter, petit, lui dit le vieillard; je t'aime de
tout mon coeur; ta drlerie me rjouit, ta jeunesse me rajeunit. Il le
faut, cependant,  moins que tu ne veuilles t'en retourner avec moi, et
dans ce cas-l je te payerai volontiers le voyage.

--Ah! merci! non! papa Lenoir, je suis venu  Paris pour travailler, je
vais me mettre tout de suite  l'ouvrage.

--Mais que vas-tu faire? tu as donc une ide?

--Ma foi, monsieur Lenoir, je n'en ai qu'une: rapporter beaucoup
d'argent  Martigny.

--Prends garde  toi, pauvre petit oiseau, dans ce pays o il y a tant
de serpents et de renards!

--Bah! bah! n'ayez peur; les serpents rampent, les renards courent, mais
les oiseaux volent!

--Adieu donc, petit, et bonne chance, reprit le bonhomme en embrassant
son compagnon; accepte ce petit souvenir d'un ami qui part, et envoie de
tes nouvelles au pays. Notre vieux logeur du faubourg crira volontiers
tes lettres.

--Merci bien, monsieur Lenoir! vous tes bon, je ne vous oublierai pas.
Vous serez toujours dans mes prires  ct du pre, de la mre et des
frres et soeurs. Donnez-leur bien le bonjour  tous, et dites au pre
que j'ai dj vu, dans une belle rue, le gilet  ramages que je lui
rapporterai.

Et Jacquot se trouva vraiment seul  Paris!

C'est alors qu'il songea  ouvrir le petit papier que lui avait remis M.
Lenoir. Il y trouva deux belles pices d'or, pareilles  celles que,
trois fois en deux jours, il avait vu changer par l'hritier de M.
Lenoir  Paris. Deux pices d'or! une fortune! Il se promit bien de n'y
pas toucher tant que durerait son petit magot, soit une quinzaine de
francs qui lui restaient, son voyage une fois pay, ainsi qu'une semaine
d'avance  son garni.

Il employa sa premire journe, car il tait grand matin,  parcourir de
nouveau Paris, mon Paris, comme il disait, et il fit une observation
qui lui parut intressante pour la russite de ses projets.

Jacquot remarqua que le public du matin ne ressemblait nullement au
public de l'aprs-midi. Le long des boulevards, depuis la Bastille
jusqu' la Madeleine, il rencontra surtout des ouvrires avec des
cartons, des garons de magasin chargs de paquets, des bonnes en
tablier blanc, un panier au bras; des petites voitures pousses par des
vieilles femmes en cornette, vendant les lgumes et les fruits de la
saison; des jeunes filles assises au coin des grandes rues, devant un
lger tabli, sparant les bottes de roses, et tournant prestement le
fil blanc autour de leurs petits bouquets; des balayeurs arms d'normes
balais, nettoyant les ruisseaux et claboussant les trottoirs: partout
l'animation, le travail, la vie. Mais plus de beaux messieurs gants de
gris-perle, chausss des fameux souliers vernis que rvait notre hros;
plus de dames en grande toilette avec des ombrelles rouges comme les
parapluies des fermires de la Suisse; plus de nourrices aux longs
rubans flottants; plus de bbs roses et blancs, les jambes et les bras
nus; plus de voitures dcouvertes; plus de valets poudrs
majestueusement, assis sur les siges  gros glands; plus de cavaliers
lgants galopant sur des chevaux de race. Le Paris mondain, le Paris
brillant, le Paris oisif avait fait place au Paris travailleur.

Il parat qu'ici on gagne le matin l'argent qu'on dpense le tantt, se
dit Jacquot: c'est bon; mais moi qui n'ai pas de temps  perdre, je
tcherai d'en gagner toute la journe.

Gagner de l'argent! voil son rve; mais quels moyens avait-il pour le
raliser?

Il commence le soir, en rentrant, par glisser dans sa ceinture de cuir
les deux pices d'or du pre Lenoir; puis, ayant soup des provisions
que le brave homme lui avait laisses, il s'endormit tout d'un somme
jusqu'au lendemain matin.

Son rveil fut triste! Personne  qui dire bonjour, personne 
embrasser, personne pour faire la causette! De grosses larmes montrent
aux yeux du petit abandonn, qui murmura cependant:

Bonjour, maman! Bonjour, Notre-Seigneur! Protgez-moi toute la
journe!

Et, plongeant sa tte dans le baquet d'eau claire que le logeur lui
montait chaque jour, il se dbarbouilla avec soin, frotta ses mains
l'une contre l'autre, et, sans l'aide d'aucun savon, il se trouva tout
propre, les cheveux colls aux tempes, le teint frais, le regard vif, la
mine veille et le coeur content.

Salut, madame et la compagnie, dit-il  une grosse femme qui se tenait
dans la salle du rez-de-chausse.

--Tiens! c'est toi, petit, reprit la logeuse, as-tu bien dormi?

--Couci-coua, madame; votre paillasse ne vaut pas mon petit lit de
fougre! Mais bah! on se fait  tout dans ce monde!

--C'est vrai, il n'y a qu'une paillasse l-haut. Eh bien! j'y joindrai
un mchant matelas qui ne nous sert pas dans ce moment, pour la peine
que tu ne t'es pas plaint de ton coucher.

--Je vous remercie bien; je regrette seulement que le vieux pre Lenoir
n'ait pas profit du matelas avant moi.

--C'est bien de respecter les vieux, Jacquot!

--Je les respecte, reprit doucement le p'tit homme, parce que j'espre
que les autres enfants respecteront mes vieux parents.




III


Jacquot se dirigea en courant vers le boulevard Poissonnire. Arriv au
coin du faubourg, il ralentit le pas et attendit. Une gentille
bouquetire, qui prparait son talage en causant avec la marchande de
journaux, remarqua bientt ce petit garon, dont la mine fute, l'oeil
aux aguets et la physionomie veille faisaient oublier la laideur.

Car Jacquot tait laid, ce qui s'appelle laid: un gros nez pat, des
petits yeux tout ronds, un front bomb, une bouche norme et une peau
mouchete de taches de rousseur. Par exemple, son nez, sa bouche, ses
yeux, tout riait en lui: il avait l'air content; il respirait  pleins
poumons; il s'panouissait sur les boulevards, comme si les boulevards
lui avaient appartenu.

Qu'est-ce que tu attends donc l, mon petit ami? lui demanda la
gentille fleuriste.

--J'attends qu'il tombe de l'argent pour le ramasser, mam'selle!

--Alors tu attendras longtemps, reprit la jeune fille en riant.

--Je suis patient, et puis je ne suis pas press.

--Alors, si tu n'es pas press, veux-tu me rendre un petit service?

--Trs volontiers, mam'selle.

--Veux-tu courir jusqu'au numro 5 du faubourg Montmartre, monter au
deuxime, sonner  gauche, et dire  la bonne qui t'ouvrira: Mlle
Giselle enverra le bouquet  quatre heures?...

--C'est tout?

--Oui, n'oublie pas: Mlle Giselle...

--Enverra le bouquet  quatre heures! ajouta l'enfant, qui prit ses
jambes  son cou dans la direction de la Bastille.

--Eh! petit! Eh! l-bas!... cria la fleuriste, qui dsesprait de se
faire entendre, quand elle vit Jacquot s'arrter soudain et revenir sur
ses pas.

--Pardon, mam'selle, dit-il en arrivant tout essouffl, mais j'ai oubli
de vous demander o se trouvait le faubourg Montmartre?

--Mais l, de ce ct, la seconde rue, petit bta; tu ne connais donc
pas Paris?

--Moi, par exemple! le faubourg Montmartre! je ne connais que a!
puisque c'est l que j'ai vu le gilet  ramages que je rapporterai 
papa.

Cette fois le petit commissionnaire ne se trompa pas, et lorsqu'il
reparut, tout rouge, les yeux brillants et le front humide, la jolie
bouquetire le gronda de s'tre tant ht.

Mam'selle, voil quatre sous que la bonne m'a donns pour la
commission.

--Eh bien, garde-les.

--Pourquoi donc? l'argent est  vous, puisque c'est votre commission.

--Comment! ma commission... mais c'est toi qui l'as faite, mon garon,
et l'argent est pour ta peine.

--Tiens! tiens! tiens! quand on se promne dans les belles rues, on
reoit de l'argent pour sa peine! Quelle drle de vie que Paris! A
Martigny, quand Mme Gervais me criait: Eh! Jacquot, cours donc  la
forge pour prvenir Gervais que la soupe est servie! elle ne me donnait
rien pour a; et quand la Tontaine me faisait porter sa botte de pommes
de terre, elle me bougonnait tout le temps, quand elle ne me flanquait
pas une torgnole!

--Tu vois bien qu'elle te donnait quelque chose, rpondit en riant Mlle
Giselle. A chacun sa manire!

--Alors j'aime mieux les manires de Paris, et quand vous aurez des
courses  faire, mam'selle, me voici tout  votre service; ne l'oubliez
pas.

--a peut se trouver, mon garon; le quartier est bon, le tout est de
plaire aux clients; mais quand une fois on passe  l'tat d'habitude, le
reste va tout seul. Ne t'loigne pas: je te prends sous ma protection.

S'loigner! il n'y avait pas de danger!

Jacquot a remarqu, les jours prcdents, que, sur le coup de huit
heures, une quantit d'hommes, de femmes et d'enfants se groupent devant
la porte d'un restaurant  la mode, et que des garons en souliers
vernis, ayant du linge bien blanc et des petites vestes rondes comme la
sienne leur remettaient  chacun un grand bol dont le contenu rpand,
dans une lgre vapeur, les plus dlicieux parfums!

Il s'est bien promis de venir djeuner l lorsque le pre Lenoir sera
parti, emportant dans son sac de toile le bel hritage du cousin de
Paris.

Le voil donc, se faufilant dans les rangs, grce  sa petite taille,
poussant l'un, bousculant l'autre, plaisantant quand on se fche,
toujours poli, mais ne s'cartant jamais de son but, et jouant des
coudes aussi facilement que de la langue, pour gagner une petite avance
dans la foule compacte qui attend la distribution de la soupe.

Son tour arrive enfin: un grand garon aux favoris noirs taills en
ctelettes lui tend une soupire dont le fumet lui fait venir l'eau  la
bouche, la faim et la gourmandise aidant. Il s'empare de son bien et se
dirige vers l'tabli de Mlle Giselle, qui semble inquite, regarde 
droite et  gauche, frappe du pied et murmure  mi-voix:

Voyez un peu si elle viendra! Je ne puis pourtant pas abandonner mes
fleurs et ma boutique  la grce de Dieu!

--Voulez-vous que je garde vos bouquets, mam'selle Giselle? Ce sera avec
plaisir pour vous obliger.

  [Illustration: Un grand garon aux favoris noirs lui tend une
  soupire.]

--Tu ne bougeras pas de l, au moins, et s'il vient des clients, tu les
prieras de repasser.

--Soyez tranquille; vous me retrouverez  la mme place avec ma soupe;
seulement je ne vous promets pas qu'elle soit encore dans l'cuelle!

--Bon apptit! Je cours chercher mon caf, que la voisine ne m'apporte
pas.

Et elle s'enfuit, lgre et rieuse, tandis que Jacquot savoure
gravement, avec des petits soupirs, des reniflements et des extases,
l'ordinaire de la maison Brbant.

O donc est Giselle, mon petit ami?

Jacquot, tir brusquement de la batitude qui suit un repas dlectable,
relve la tte et se trouve en prsence d'une jeune femme vtue de noir,
tenant par la main un petit garon qui paraissait triste et indiffrent.

Mam'selle Giselle? c'est moi, madame.

--Vous, vraiment! vous tes bien change depuis hier!

--Voil comme je suis quand je n'ai pas encore trenn, madame; par
exemple, si vous m'achetez mes belles roses, vous me reverrez ma figure
de tous les jours!

--Je serais curieuse de constater ce phnomne, reprit la dame, qui
s'amusait de l'aplomb du p'tit homme: combien vos roses?

--Dix francs, madame la baronne.

La visiteuse se retourne. Cette fois, c'est Giselle qui lui a rpondu.

Eh bien! madame, avais-je raison? s'crie Jacquot.

Mam'selle Giselle, j'ai vendu votre premier bouquet.

--Quel drle de gamin! Est-ce votre frre, Giselle?

--Non, madame la baronne, je le vois aujourd'hui pour la premire fois;
il est gai, actif, intelligent, et je l'avais charg de surveiller mes
fleurs pendant que j'allais djeuner.

--C'est un enfant intressant, murmure la baronne en soupirant. Giselle,
vous le chargerez d'apporter  l'htel les roses qu'il m'a vendues.

--Oui, madame la baronne.

Voil comment la Providence, prenant les traits d'une fillette rieuse,
dcida tout d'un coup de la vocation de matre Jacquot.




IV


Oui, mam'selle, c'est dcid, je ne vous quitterai plus, je serai votre
commissionnaire,  vous seule; je porterai vos bouquets et je garderai
votre tabli pendant que vous irez faire vos achats.

--Non, mon ami, tu ne gagnerais pas assez, parce que je n'envoie pas
souvent mes bouquets en ville; mais, sans te consacrer  mon service,
reste sur notre boulevard; tu t'en trouveras bien; je te recommanderai 
mes clients. A l'heure du djeuner ou, le soir, au moment du dner, nous
trouverons bien de quoi fatiguer tes petites jambes!

--Les fatiguer! reprit Jacquot; vous ne savez pas ce qu'elles valent.
Elles ne sont si courtes que parce qu'elles sont trop bonnes! Quand la
marchandise est de premier choix, elle cote cher, et on la mnage!

--Farceur, va!

--Je ne vous offense pas, mam'selle, en plaisantant avec vous?

--Au contraire, mon ami, et ta gaiet plaira aux bourgeois autant qu'
moi, j'en suis certaine. Les riches sont bons, vois-tu, ils sont
gnreux, ils aiment  secourir les malheureux; mais les airs tristes,
les larmes, les soupirs, les ennuient! Tu as besoin de travailler; donc
tu es pauvre?

--Oh! non, mam'selle, ce n'est pas pauvret; les vieux travaillent au
pays, ils ne sont pas dans la misre.

--Alors, pourquoi fais-tu des commissions?

--Ah! je vais vous dire, c'est pour doter mes soeurs!

  [Illustration: Giselle.]

--Doter tes soeurs! Ah! ah! ah! et combien as-tu de soeurs, monsieur le
millionnaire?

--J'en ai trois, rpondit Jacquot, que les clats de rire de la
bouquetire interloquaient un peu.

--Trois! rien que trois! Ah! ah! ah!

--Mais il en viendra peut-tre des autres!

--Des autres! Ah! ah! ah! et combien leur donneras-tu  chacune? Cent
mille francs?

--Oh! non, mam'selle! Pas tant que a! Je voudrais leur donner trois
cents francs.

--Eh bien! mon p'tit homme, reprit srieusement Mlle Giselle, cela te
sera presque aussi difficile de gagner trois cents francs pour chacune
de tes soeurs que de gagner trois cent mille francs!

--Pourquoi donc cela? J'ai dj quatre sous, et je cours chez votre
baronne qui a l'air si triste: elle me donnera bien quatre sous encore?

--Ah! tu auras davantage; c'est une bonne dame. Elle demeure 140, rue de
Rivoli. Voici les roses, prends-en soin et dpche-toi.

Jacquot avait l'air soucieux, il tournait et retournait le bouquet avec
embarras.

Est-ce que vous voudriez bien me rappeler o elle est, la rue de
Rivoli? Il y a tant de rues dans Paris que je les confonds un peu. A
Martigny, il n'y en a qu'une; c'est plus facile  se rappeler.

--C'est cette belle rue avec des arcades, l-bas, auprs du jardin des
Tuileries; il faut prendre par...

--C'est bon, c'est bon! la moiti de cela me suffit! La rue de Rivoli!
je ne connais que a! puisque c'est l que j'ai vu la belle poupe que
je rapporterai  Jeannette!

Le petit commissionnaire tait de retour avant dix heures.

Il n'avait pas trouv la baronne, mais un grand monsieur qui se
promenait dans la cour de l'htel en culottes courtes, avec un habit et
des boutons d'or, et qui lui avait donn vingt sous! un franc!

Un franc! qu'en dites-vous, mam'selle? Vous voyez bien que a tombe,
puisque depuis ce matin j'ai dj ramass vingt-quatre sous!

Un jeune lgant, qui achetait chaque matin une fleur  Giselle, envoya
l'enfant rue Vivienne; un autre le chargea d'une lettre pour son agent
de change; un troisime lui fit tenir son cheval, pendant qu'il entrait
chez Brbant prendre un verre de madre.

Pour chacun, Jacquot avait un mot drle, un gentil remerciement, un long
sourire qui dcouvrait ses petites dents blanches et pointues comme les
dents d'un chien, et chacun lui donnait une picette d'argent avec une
petite tape sur la joue, en rptant:

Il est comique, ce p'tit homme!

La matine avait t bonne: Jacquot avait gagn quatre francs! Il
sautait de joie au milieu du boulevard, en embrassant son aimable
protectrice, qui se rjouissait autant que lui de cet heureux dbut.

Tu peux te reposer maintenant, lui dit-elle enfin. Jusqu' cinq heures
tu n'as pas chance d'tre occup. Veux-tu faire un somme sur ma chaise?

--Par exemple! dormir dans le jour  Paris! Non, non! puisque j'ai le
temps de flner, je vais faire un tour aux Champs-lyses.

--Mais voyez donc le joli monsieur qui va se promener aux
Champs-lyses! et pourquoi pas au Bois, pendant que tu y es?
Fleurissez-vous, mon gentilhomme, fleurissez-vous! Et la jeune fille
attachait en riant une petite rose pompon  la boutonnire de Jacquot.

L'enfant marcha longtemps. Il parcourut la belle avenue, depuis la place
de la Concorde jusqu' l'Arc de triomphe, regardant  droite,  gauche,
examinant les promeneurs, admirant les quipages, se mlant aux groupes
des curieux arrts devant les petites boutiques, traversant dix fois la
chausse pour explorer les quinconces, les jardins et les cafs.

Quand il reparut sur le boulevard,  cinq heures prcises, la jeune
fleuriste l'accueillit comme un ami qui revient aprs un long voyage.

Eh bien! qu'est-ce que tu as fait d'intressant aux Champs-lyses?

--J'ai beaucoup regard, et j'ai fait mes remarques!

--Et qu'as-tu remarqu?

--J'ai remarqu qu'il y a tant de chevaux que les accidents doivent tre
frquents; qu'il y a tant d'enfants, que les bonnes causent entre elles
et s'en occupent fort peu; qu'il y a tant de fumeurs, qu'un jour ou
l'autre ils mettront le feu, en jetant  terre des allumettes
enflammes, et j'ai remarqu qu'au milieu de tant de monde il doit se
faufiler bien des voleurs.

--Et tu en as conclu?

--J'en ai conclu que celui qui se trouverait l juste  point pour
arrter un cheval emport, pour repcher un enfant tomb dans un bassin,
pour teindre les flammes qui envelopperaient une belle dame ou pour
prendre un filou la main dans la poche de son voisin, celui-l aurait
chance de faire une bonne journe.

--Mazette! tu as de l'imagination.

--Oui, mam'selle; c'est justement pour cela que je suis venu  Paris.

La soire fut moins profitable au petit commissionnaire que ne l'avait
t la matine; mais il tait content tout de mme, n'ayant pas perdu
son temps, disait-il, par suite d'une rencontre qu'il avait faite.

Il s'tait trouv arrt, au coin d'une rue que barrait une file de
voitures, auprs d'un jeune homme d'une quinzaine d'annes qui portait
un paquet ficel.

Dans la cohue, le paquet lui tait tomb des mains; il l'avait rattrap
maladroitement, la ficelle s'tait casse, et deux admirables paires de
souliers vernis avaient roul dans le ruisseau.

Se prcipiter, se baisser, ramasser les souliers, tout cela fut
l'affaire d'une seconde pour Jacquot, qui exprimait tout haut son
admiration et son dsir de possder d'aussi belles chaussures, sans se
soucier de la galerie, qui riait aux clats.

Il faut en acheter chez le patron, repartit l'ouvrier.

--C'est trop cher pour moi; et puis, je n'en ai pas besoin pour
l'instant. Je les voudrais avoir quand je retournerai au pays.

--Venez nous voir, le patron vous arrangera. Je lui parlerai de vous.
Quel est votre tat?

--Commissionnaire au boulevard Poissonnire.

--Comme a se trouve! le patron vous donnera des courses  faire, des
paquets  porter, et, au lieu de vous payer en argent, il vous donnera
des souliers.

--Topez l, a me va, rpondit Jacquot, qui comprenait que ses
chaussures s'useraient vite  courir toute la journe de la rue
Laffitte, o il avait vu la montre qu'il rapporterait  Rose, ou du
faubourg Saint-Germain, o il avait vu l'habit bleu qu'il rapporterait 
son frre, au boulevard des Italiens, o il avait vu, dans la vitrine
d'un changeur, les beaux cus tout neufs qu'il rapporterait  sa mre.




V


Quel beau mtier que celui de commissionnaire! s'criait Jacquot,
lorsque chaque soir, tout en aidant Giselle  dmnager sa boutique
ambulante, il lui remettait les sous et les picettes blanches qu'il
avait recueillies dans la journe.

La jeune fille lui avait propos cet arrangement, afin qu'on ne lui
drobt pas ses petites conomies dans le garni de mauvaise apparence o
il ne passait que les nuits.

Tu dois tre plus prudent que n'importe qui, toi qui as remarqu qu'il
y a tant de voleurs  Paris, ajouta-t-elle en riant aux clats, car
Giselle tait aussi gaie et aussi vive que Jacquot.

--Je ne comprends pas qu'il y ait des voleurs, reprenait le petit
commissionnaire, quand il est si facile de travailler et de gagner
beaucoup d'argent!

--Les commencements ont t faciles pour toi, mon petit ami, mais ils ne
le sont pas autant pour tout le monde. Ensuite, tu es seul, tu vis de
peu, tu te loges pour presque rien, et jusqu'ici tes habits n'ont pas
besoin d'tre remplacs. Mais quand un commissionnaire gagne dix francs
par jour, ce qui est joli, n'est-ce pas, et qu'avec cela il doit payer
son loyer, nourrir, vtir, chauffer, entretenir une femme et deux ou
trois enfants, crois-tu qu'il s'crie comme toi: Quel beau mtier que
celui de commissionnaire?

--Ma fine! je n'avais pas pens  tout cela, mam'selle, parce que,
voyez-vous, j'ai encore le temps de courir avant d'avoir un loyer, une
femme et deux ou trois enfants!

Lorsque le p'tit homme avait un moment de libert, il courait aux
Champs-lyses, qui, dcidment, l'attiraient comme l'aimant attire le
fer.

Ce jour-l, il y avait prs d'un mois qu'il tait arriv  Paris, il se
promenait, selon son habitude, sur le trottoir encombr de badauds et se
dirigeait vers le thtre de Guignol, pour lequel il avait, il faut bien
l'avouer, un faible tout particulier, quand il entendit des cris
dchirants pousss par une femme qu'il ne pouvait pas apercevoir.

Allons, bon! un accident! se dit-il; et, s'lanant  travers la
foule, que la curiosit rendait plus compacte encore, il arriva bientt
sur la chausse, o les voitures se croisaient dans une course
vertigineuse.

L, l! criait une femme, une gouvernante sans doute, c'est l qu'il a
disparu!...

Profitant de sa petite taille, qui lui permettait de passer entre les
jambes des chevaux et presque entre les roues des voitures, Jacquot
s'lana dans la mle, puis soudain il reparut tenant dans ses bras un
petit garon vanoui et qui semblait mort, tant il tait ple.

La gouvernante prorait toujours, entoure d'une cinquantaine de
personnes qui se bousculaient pour l'entendre:

Mon Dieu, monsieur, c'est bien simple: il a voulu  toute force
traverser; moi je ne voulais pas, parce que le beau monde est de ce
ct-ci. Alors, il s'est lanc; j'ai essay de le suivre; mais que
voulez-vous! on ne peut cependant pas se faire craser pour le bon
plaisir d'un pauvre innocent! car c'est un innocent! Oui, madame; quel
malheur! croyez-vous! Un innocent, aussi vrai que je suis une honnte
femme. Et sa mre, qu'est-ce qu'elle va dire! Ah! je m'en doute; les
matres sont tous les mmes! Elle croira que c'est ma faute! que je n'ai
pas pris soin de M. Lo! Mon Dieu, mon Dieu! quelle affaire!

  [Illustration: Jacquot s'lana dans la mle.]

Pendant tous ces bavardages, Jacquot et l'enfant vanoui faisaient le
centre d'un autre groupe; un mdecin, qui se trouvait l par hasard,
donnait des soins au petit garon, qui n'tait pas bless, mais qui
avait d perdre connaissance en se sentant frl par le sabot d'un
cheval. Il avait encore les yeux ouverts lorsque Jacquot l'avait saisi
et emport dans ses bras, comme un ange gardien, au milieu des chevaux
qui se cabraient sous le fouet des cochers pouvants.

L'enfant ne revenait pas  lui; le docteur lui avait dj fait respirer
des sels et lui avait fait avaler, en cartant les dents avec une lame
d'acier, une cuillere d'un cordial qu'il portait toujours sur lui en
cas d'accident.

L'vanouissement se prolonge, dit-il enfin  Jacquot, il faudrait
reconduire ce petit chez ses parents. O demeure-t-il? Qui est-il? Avec
qui tait-il?

--Ma fine! monsieur le docteur, je n'en sais rien; mais je pense que
cette femme qui pousse des soupirs l-bas vous renseignera mieux que
moi. M'est avis qu'elle ne sera pas fche de trouver  qui parler, car
elle me parat avoir la langue bien pendue! Je vais tcher de trouver
une bonne voiture; pendant ce temps-l, demandez  la pie borgne
l'adresse du petit plot, et puis, fouette cocher!

--Tu as raison, mon ami. Hte-toi de ramener une voiture, dcouverte, si
c'est possible.

Jacquot revint presque aussitt et fut trs tonn de trouver le docteur
seul auprs de l'enfant, toujours immobile.

Me voil, monsieur le docteur.

--Aide-moi  porter le petit dans la voiture; sa gouvernante est partie
en avant dans le coup qui les attendait; elle va prvenir la mre tout
doucement. Cette dame est malade,  ce qu'il parat, il lui faut de
grands mnagements.

--Voil l'enfant bien tal sur les coussins; monsieur le docteur,
avez-vous encore besoin de moi?

--Mais certainement, mon garon, quand ce ne serait que pour te
prsenter  la mre de ce pauvre petit, qui te doit bien positivement la
vie.

--S'il me doit la vie, qu'il me la rende quand je serai mort, a me fera
plaisir; mais pour le moment, qu'il ne me mette pas en retard. Il est
quatre heures, et il faut que je sois  cinq heures au boulevard
Poissonnire.

--Tu y seras un peu plus tard, mais il est indispensable que tu viennes
avec moi.

--Alors, monsieur, si c'est indispensable, je me dcide, quoique les
choses indispensables soient celles dont nous nous passons le plus
souvent, nous autres!

--Tu es philosophe, mon ami, rpondit le docteur, qui subissait aussi le
charme du p'tit homme.

--Peut-tre bien, monsieur le docteur, mais je ne sais pas ce que cela
veut dire.

--Tu n'es pas bte, mon petit ami. De plus, tu es courageux et bon, je
t'en fais mon compliment.

--On est comme on est, monsieur le docteur, et on n'a pas grand mrite 
cela! Le bon Dieu nous fait comme il veut; moi je suis laid, et ce
petit-l est beau; il est faible, et je suis fort; mais il est riche, et
moi je suis pauvre.

--Sais-tu lire, mon garon?

--Ma fine, non, monsieur, et c'est mon grand chagrin; il faut que des
trangers crivent chaque semaine  mes parents depuis que je suis 
Paris. Que voulez-vous? les vieux ne m'ont rien appris; je ne sais que
les aimer!

La voiture roulait depuis un quart d'heure environ. Jacquot rvait; mais
ayant par hasard jet les yeux autour de lui, il poussa une exclamation
de surprise.

Qu'y a-t-il donc, mon petit ami?

--Nous sommes donc rue de Rivoli?

--Mais oui. D'o vient cet tonnement?

--C'est que je connais le petit; c'est le fils d'une baronne qui demeure
au numro 140 dans cette belle rue.

--En effet.

--Cela m'est revenu tout d'un coup en passant devant la boutique o j'ai
remarqu la poupe garnie de dentelle d'or que je rapporterai  ma
petite soeur!




VI


La baronne s'tait prcipite au-devant de son fils: elle tait aussi
ple que lui. Le docteur portait l'enfant avec prcaution et traversait
les vestibules, les galeries, les boudoirs et les salons, suivi de
Jacquot, qui n'osait pas poser ses pieds  terre, tant les parquets
taient luisants.

Si seulement j'avais mes souliers vernis! pensait-il.

Le petit Lo tait tendu sur une chaise longue, dans la chambre de sa
mre; la baronne,  genoux devant lui, tenait une de ses mains, qu'elle
couvrait de baisers, et le docteur, de l'autre ct du malade, attendait
que se produist l'effet des applications de moutarde.

Jacquot, droit comme un I dans l'angle de la vaste chambre, tchait de
se faire oublier.

Votre fils revient  lui, madame, murmura le docteur. La commotion a
t si violente que peut-tre aura-t-il quelque peine  rassembler ses
ides. Ne vous effrayez pas, je vous en prie, de l'incohrence de ses
paroles.

--Hlas! docteur, j'y suis habitue, repartit la baronne: mon pauvre
enfant,  huit ans, n'a gure plus d'intelligence qu'un bb de deux
ans, et son apparence n'est certes pas celle d'un garon de son ge.

--A la suite de quelle maladie a-t-il perdu ses facults?

--Ce n'est pas aprs une maladie, docteur, mais aprs une chute terrible
qu'il fit, il y a six ans, en se prcipitant par une fentre de toute la
hauteur d'un premier tage.

--Dans ce cas, madame, vous pouvez encore conserver quelque espoir, et
peut-tre un jour...

Lo avait ouvert les yeux; il les promenait avec curiosit sur les
tentures, sur les meubles, sur sa mre, sur le docteur.

O est le petit garon? demanda-t-il d'une voix trs nette et trs
claire.

--Quel petit garon, mon amour? lui rpondit la baronne, qui pressentait
le dlire dans cette question bizarre.

--Celui qui m'a pris dans ses bras.

--Quand donc, mon chri?

--Aux Champs-lyses, quand je suis tomb sous les pieds des chevaux.

--Que veut-il dire, docteur?

--La vrit, madame la baronne. Il tait tomb au milieu de la chausse,
sous les roues des voitures et sous les sabots des chevaux. C'en tait
fait de lui, quand un jeune garon, un enfant aussi, mais vigoureux et
dvou, l'a arrach  une mort certaine.

--Et cet enfant, docteur, ce brave garon, o est-il?

--L, l, maman! derrire les rideaux! il se cache!

--Approche, mon garon, lui dit le docteur; viens serrer la main  celui
qui sans toi n'aurait jamais revu sa mre.

Jacquot s'approchait en tremblant; lui si hardi, il se sentait troubl
par la douleur de la jeune mre, par l'garement du petit malade, et
aussi par toutes les pendules qui sonnaient  la fois cinq heures, comme
pour le narguer.

J'ai dj vu ce garon, reprit la baronne en considrant attentivement
Jacquot, qui sautait d'un pied sur l'autre, regrettant plus que jamais
ses souliers vernis!

--Maman, c'est lui qui t'a vendu des roses!

--Oui, oui, le protg de la gentille Giselle; je me le rappelle. Ah!
mon ami, sois bni: sans toi, je perdais mon fils, mon seul bonheur, mon
seul espoir, car je n'ai plus que lui en ce monde!

  [Illustration: Jacquot s'approchait en tremblant.]

--Madame la baronne... balbutia Jacquot.

--Que ferons-nous jamais pour te rcompenser, pour te remercier, veux-je
dire? Comprends-tu? Sans toi, j'aurais perdu mon fils, mon Lo! Non, tu
es trop jeune, tu ne connais pas encore la douleur! Tu ne me comprends
pas! Ah! cher petit! pense donc au dsespoir de ta mre si le malheur te
frappait un jour!

--Les autres consoleraient la mre, reprend Jacquot, plus fier que
jamais de sa nombreuse famille; elle n'a pas qu'un seul petit, la mre!

--Ah! mon enfant! les caresses de tous ne consolent pas de la perte d'un
seul!

mu de la tristesse de cette femme belle, jeune et riche, dont l'amour
est concentr sur la tte d'un enfant chtif, inintelligent et maladif,
le docteur rapproche les deux garons dans une treinte affectueuse; il
joint leurs mains, il entrane leurs coeurs unis par un sentiment de
reconnaissance et de dvouement!

Vous n'avez pas de frre, monsieur Lo, eh bien! il faudra aimer
Jacquot.

--Je l'aime, rpond l'enfant.

--Il viendra vous voir souvent, il jouera avec vous, il vous contera des
histoires...

--Non, non, non! s'cria Lo en pleurant.

--Comment! vous ne voulez plus le revoir?

--Je ne veux plus le quitter.

--Comment cela, mon petit ami? Vous ne savez pas que Jacquot a besoin de
travailler, de gagner sa vie; il n'est pas riche comme vous!

--Je partagerai avec lui!

--Voyons, mon enfant, soyez raisonnable.

--Je l'aime! rpta l'enfant.

--C'est trs vilain d'tre entt, monsieur Lo!

--Je l'aime!...

--Mais enfin vous ne le connaissez pas!

--Je l'aime!...

Le docteur tait vraiment fort embarrass. Jacquot, assis sur une petite
chaise auprs de Lo, lui rendait ses caresses et le berait doucement,
comme une mre qui console son bb. En ralit, il tait bien mal  son
aise; car il pressentait le dnouement invitable de cette scne, et il
se disait, tout en souriant  Lo:

La baronne va me flanquer  la porte, c'est sr! Il est bientt six
heures; en courant bien fort, je n'arriverai qu' sept heures au
boulevard; j'aurai manqu mes clients; mam'selle Giselle sera inquite,
elle me grondera, et, ce qui me chiffonne le plus, je ne reverrai jamais
ce pauvre petit, qui tout de mme est bien un peu  moi!

--Tu ne me quitteras plus, dis, Jacquot? rptait Lo  travers ses
larmes. Dis, Jacquot, dis donc?... Tu seras l quand les mchants
chevaux voudront me tuer, dis, Jacquot? Tu me prendras dans tes bras,
dis, Jacquot? Tu m'enlveras encore au milieu des voitures et tu me
rapporteras  maman? Dis, Jacquot, dis... dis!

--Oui, monsieur Lo, j'espre bien que je serai toujours l pour vous
rendre service, mais il n'y a plus de danger! Vous ne sortirez plus avec
cette grande bavarde qui vous aurait laiss craser par btise.

--Je ne sortirai qu'avec toi, Jacquot!

--Ah! par exemple, monsieur Lo! Voil une drle d'ide! Qu'est-ce qu'on
dirait en vous voyant si firot, avec vos jolies culottes courtes, votre
petite veste, votre cravate de satin et vos bottines vernies,  ct
d'un petit malheureux mal habill et chauss de gros souliers  clous!
On rirait!

--On n'a pas regard comment tu tais vtu tantt aux Champs-lyses! Et
on ne riait pas, quand tu as risqu de te faire craser pour te
prcipiter  mon secours!

La baronne avait gard un silence impntrable depuis le dbut de cet
entretien, et le docteur, silencieux lui-mme, coutait le bavardage des
enfants en observant Lo avec une surprise mle d'intrt.

Le ton, la voix, la physionomie de l'enfant dmentaient l'aveu cruel que
la douleur avait arrach  sa mre, alors qu'il n'avait pas encore
repris connaissance. L'affection tincelait dans son regard fix sur
Jacquot; la logique de ses rponses, la tnacit de son dsir, la
lucidit de son esprit, annonaient le rveil de l'intelligence dans ce
petit cerveau engourdi jusque-l. Cet innocent, comme disait sa
gouvernante, secouait la torpeur qui l'accablait; encore quelques
efforts, et son esprit sortirait des tnbres; et la divine
reconnaissance briserait les derniers liens qui garrottaient encore son
me.

Me pardonnez-vous, madame, murmura le docteur  voix basse, d'avoir
fait appel, dans le coeur de votre fils, aux sentiments qui l'exaltent
si violemment? Me pardonnez-vous la situation difficile dans laquelle
mon imprudence vous met vis--vis du sauveur de M. Lo?

--Je ne vous comprends pas, docteur, rpondit la baronne, qui, s'tant
leve, s'approchait doucement du groupe attendrissant des deux garons.
Que parlez-vous de pardon, d'embarras, d'imprudence, que sais-je? De ma
situation vis--vis de Jacquot? Ah! je sens bien tout ce que je lui
dois,  ce cher garon! Ne m'a-t-il pas rendu deux fois mon fils en ce
beau jour? N'a-t-il pas sauv et sa vie et son me?

--Tu ne nous quitteras plus, rptait Lo pour la vingtime fois; tu
vivras avec nous; n'est-ce pas, maman?

--Je vais crire  tes parents, mon cher garon, rpondit la baronne, et
je leur demanderai de te laisser auprs de nous.

--Ma fine! je savais bien que les richards de Genve possdent maison de
ville et maison de campagne, murmura Jacquot, dont l'motion ne
paralysait pas la gaiet naturelle, mais moi, je serai encore plus
richard qu'eux tous, puisque j'aurai famille de ville et famille de
campagne!

Ce qui m'tonne, ce n'est pas d'avoir un frre de plus, ajouta-t-il en
se prcipitant dans les bras que lui tendait la baronne, a peut arriver
tous les jours! Mais je n'avais jamais pens que le bon Dieu serait
assez gnreux pour me donner deux mamans!

       *       *       *       *       *

Autour de la grande caisse arrive de Paris, les vieux et les enfants
poussent des cris de surprise et de joie. Jacquot, devenu Jacques, n'a
oubli aucune de ses promesses. Il y a bien la poupe pour Jeannette, le
tablier de soie pour Claudine, la croix d'or pour Rosette. Il y a aussi
la robe  carreaux pour le dernier-n, les souliers vernis pour Pierrot,
la montre d'argent pour l'an! Il y a encore l'habit bleu, la culotte
jaune et le gilet  fleurs pour le pre. Il y a enfin un bel acte sign
et paraph par le notaire de Sion, qui dclare que la petite maisonnette
de la valle appartient dsormais  la bonne Gertrude. Jacques a pens 
tout le monde, chacun a son cadeau, et cependant tout au fond de la
caisse il reste encore quelque chose: un petit rouleau blanc qu'entoure
une faveur. Sur une belle feuille de papier satin, une main inhabile et
tremblante a trac en gros caractres ces mots, que Gertrude pelle tout
en pleurant:

_Que le bon Dieu protge les parents d'un heureux p'tit homme!_




  FIN




  SOCIT ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
  Jules BARDOUX, Directeur.





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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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