Project Gutenberg's Quelques aspects du vertige mondial, by Pierre Loti

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Title: Quelques aspects du vertige mondial

Author: Pierre Loti

Release Date: April 8, 2010 [EBook #31918]

Language: French

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PIERRE LOTI

de l'Acadmie franaise

Quelques aspects
du vertige mondial

PARIS
ERNEST FLAMMARION, DITEUR

26, RUE RACINE, 26




Quelques aspects

du vertige mondial

_Il a t tir, de cet ouvrage,
cent soixante-cinq exemplaires sur papier de Hollande,
numrots de 1  165._

_Et vingt-cinq exemplaires sur papier du Japon,
numrots de 1  25._




PIERRE LOTI

DE L'ACADMIE FRANAISE

Quelques aspects
du vertige mondial

PARIS

ERNEST FLAMMARION, DITEUR

26, RUE RACINE, 26

1917

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction
rservs pour tous les pays.

Droits de traduction et de reproduction rservs
pour tous les pays.

Copyright 1917,
by ERNEST FLAMMARION.




Quelques aspects
du vertige mondial




VERTIGE


Fvrier 1917.

Dans ces dessins d'enfantine cosmographie qui, au temps des premiers
Pharaons, se faisaient  Memphis, le ciel tait figur par une vote
sphrique  laquelle des fils suspendaient les toiles, et, sous les
diffrents pays de la terre, navement tracs en couleurs, une partie
ombre en noir, qui descendait jusqu'au bas de la feuille de papyrus,
s'appelait: _base du monde_. Au fond de leurs esprits dgags plus
frachement que les ntres de la matire originelle, ne se
demandaient-ils pas dj, ces hommes aux intuitions merveilleuses, ne se
demandaient-ils pas ce qu'il pouvait bien y avoir plus haut, plus haut,
au-dessus de la vote bleue o les toiles s'accrochaient? L'infini,
l'inconcevable infini dont nos mes sont maintenant obsdes, est-ce
qu'ils commenaient d'en pressentir l'pouvante?

Et, pour eux, sur quelle autre chose, plus stable encore, cette _base du
monde_ posait-elle? Est-ce qu'il leur venait  l'ide de se demander: En
dessous, encore plus en dessous, que trouverait-on bien? Alors,
toujours, toujours, des couches plus profondes, se soutenant les unes
les autres? Et ainsi de suite _indfiniment_? Ou bien, qui sait... du
vide? Mais alors, comment ces bases tiendraient-elles, car le vide,
c'est du nant o tout tombe?...

Hlas! oui,  prsent, nous le savons, nous que la Connaissance a
dsquilibrs, nous le savons, qu'en dessous c'est le vide, le vide
auquel il faut toujours logiquement et inexorablement aboutir, le vide
qui est souverain de tout, le vide o tout tombe et o vertigineusement
nous tombons sans espoir d'arrt. Et,  certaines heures, si l'on s'y
appesantit, cela devient presque une angoisse de se dire que jamais,
jamais, ni nous-mmes, ni nos restes, ni notre finale poussire, nous
ne pourrons reposer en paix sur quelque chose de stable, parce que la
stabilit n'existe nulle part et que nous sommes condamns, aprs comme
pendant la vie,  toujours rouler perdument dans le vide o il fait
noir. S'acclre-t-elle, notre chute, comme c'est la loi pour toutes les
autres chutes apprciables  nos sens? Ou bien est-ce que,  travers les
espaces auxquels on tremble de penser, la folle vitesse de notre soleil
demeure constante? Nous n'en savons rien, et n'en pourrons rien savoir
jamais, puisqu'il n'existe et ne peut exister nulle part aucun point de
repre qui ne soit en plein vertige de mouvement, puisque cette vitesse,
qui dj nous fait peur, nous ne pouvons l'valuer que d'une faon
relative, par rapport  celle d'autres pauvres petites choses,--d'autres
soleils,--qui tombent aussi... Et puis, comble d'effroi, tout le cosmos
qui, aux yeux d'observateurs insuffisamment avertis, semble admirable
par sa ponctualit d'horloge permettant de calculer, des sicles 
l'avance, la minute prcise d'un passage ou d'une clipse, ce cosmos
n'est au contraire que dsordre, tohu-bohu d'astres, chaos insens,
frnsie de heurts et de mutuelles destructions... Dans un tang aux
surfaces immobiles, si nous jetons une pierre, nous voyons pendant
quelques secondes des cercles concentriques se former, semblables  des
orbites de plantes, et se dvelopper et se suivre avec une rgularit
absolue, jusqu' puisement de l'impulsion initiale, ou bien jusqu'
l'instant o une autre pierre lance viendra brouiller l'harmonie de ces
courbes parfaites. Eh bien! mais il en va de mme pour ces exactitudes
clestes, devant quoi les non-initis s'extasient[1]; pendant quelques
milliards d'annes,--qui sont comme les secondes du temps ternel,--dans
chaque groupe stellaire,  partir de l'instant o la secousse initiale
l'a mis en mouvement, tout continuera bien en effet  tourbillonner
suivant les lois de la gravitation,--lois trop effarantes du reste pour
notre raison humaine, effarantes par le seul fait qu'elles _existent_ et
que _rien ne pourrait faire qu'elles n'existent pas_. Et cela durera,
chronomtriquement, si l'on peut dire ainsi, jusqu' l'heure inluctable
du choc contre un autre groupe en marche affole, ou contre quelqu'un de
ces monstrueux astres morts qui roulent, obscurs, dans le vide obscur.

Heureux les simples qui ignorent tout cela! Heureux les lgers ou les
trs sages qui peuvent vivre sans y trop penser!... Or, ces redoutables
aperus des cosmogonies, que la prudence commandait de cacher, comme les
formules des explosifs, dans des arches hermtiquement fermes, nous les
divulguons dj aux enfants de nos coles primaires, o ils concourent
pour leur part au dsquilibrement des gnrations nouvelles!

Pauvre petite science humaine, qui nous a bien appris que non seulement
les astres tombent, mais qu'en outre il a fallu qu'ils fussent lancs!
Elle nous a presque fait connatre aussi comment a d s'effectuer le
lancement de notre Terre infime; mais elle ne nous apprendra jamais,
jamais, pourquoi, comment et par qui fut lanc notre soleil[2],--et
lanc avec ce mouvement de giration que, plus tard, nous-mmes, arrivs
au summum de ce qu'on appelle progrs, nous avons fini par savoir donner
 nos obus, pour en augmenter la vitesse meurtrire.

Ce soleil, quel foyer d'pouvante, ds que l'on songe  lui! O, quand,
et surtout pourquoi s'est allume cette gigantesque tempte de feu, qui
mettra des milliards de sicles  s'teindre, et qui,  force de rouler,
de rouler depuis des temps inconcevables, a parachev sa forme ronde? Et
sommes-nous donc forcs d'admettre, hlas! qu'il soit un rservoir
_complet_ de tout ce qu'il faut pour donner naissance plus tard 
d'autres plantes encore, avec leurs parasites de tout poil et de toute
plume, avec les criminels et les martyrs qui les habiteront? Admettre,
comme une logique superficielle semble l'indiquer, qu'il y ait l-dedans
de la matire premire de tout, matire premire d'organismes humains,
matire premire d'mes, de douleurs, mme de tendresse, de piti et de
prire?

Et qui les dirigera, ces crations futures,  la surface de ces plantes
qui vraisemblablement, dans les temps imprcis, jailliront sous formes
de bulles gazeuses incendiaires et mettront sans doute, pour se
refroidir, quelque quatre ou cinq cents millions d'annes; qui les
dirigera, sera-ce Celui qui a dj prsid  la ntre? Se feront-elles
par ttonnements comme sur la Terre, ou bien leur crateur aura-t-il
bnfici d'expriences prcdentes et russira-t-il du premier coup?...
Car c'est l un mystre plus insondable que tous les autres, ces
ttonnements si visibles, si indniables, oprs sur notre plante,
minuscule pourtant et de bien mesquine importance, comme _si ce
crateur-l nous avait t spcial_, comme s'il ne s'tait plus
nullement souvenu d'_avoir dj cr_ autre part dans des mondes
vanouis au fond des abmes du pass?... (Oh! tout cet infini
_antrieur_, dont la raison nous oblige d'admettre l'existence comme un
axiome, rien qu'en y songeant nous perdons pied! Que la matire et le
temps n'aient jamais commenc, n'est-ce pas mille fois plus
inconcevable encore pour nos frles esprits, que leur impossibilit de
finir?) Ces ttonnements, qui sembleraient prouver que la cration
terrestre fut une oeuvre de dbut, la palontologie nous en fournit de
plus en plus la preuve, aujourd'hui qu'elle achve de reconnatre et de
classer toutes les faunes primitives; on ne peut nier que le crateur
ait longtemps cherch sa voie, dans ces innombrables bauches d'tres
tout de frocit et de hideur dont beaucoup n'taient pas mme viables:
ttes trop grosses et trop lourdes, que la charpente n'avait pas la
force de supporter; ou bien, ttes si petites que les mchoires devaient
nuit et jour, sans trve, broyer des aliments, sous peine de laisser
mourir le trop norme corps... Et avant de raliser l'ide du vol,
l'ide de l'oiseau, n'a-t-il pas fallu des essais qui ont dur des
millnaires[3]?...

A ct de ce pnible effort qui dnote presque une incomptence,
viennent prendre place des faits plus mesquins, qui droutent notre
admiration pour le crateur des organismes _matriels_. Ainsi, dans ce
tout petit monde affreusement inquitant, qui nous a t rvl depuis
un demi-sicle  peine par H. Fabre, dans le monde des insectes, ce
crateur aux fantaisies illimites n'a-t-il pas imagin des
complications saugrenues et gnantes, des structures ridicules, des
perversits infernales, et, pour ne citer que les dlirantes amours de
l'araigne, des moeurs horriblement sadiques dont nous restons
pouvants. On connat, entre tant de milliers d'autres exemples, le cas
de cette bestiole qui, avant de mourir en fin de saison, fait  une
autre bestiole une piqre anesthsiante, trs exactement aux centres
nerveux, avec une science anatomique consomme, l'endort d'un sommeil
lthargique et pond sur elle ses oeufs, afin que, l'anne suivante, quand
elle-mme sera depuis longtemps morte, sa postrit d'immondes petites
larves trouve en naissant une proie encore frache, encore en vie, mais
inerte. Et je parlerai aussi de certain grand insecte vert,--parce que
je l'ai observ de prs, celui-l, dans les forts de Ceylan. Il vit
endormi et impossible  distinguer, parmi la verdure pareille de
l'arbuste qui le nourrit; sur ses ailes ont t copis, avec une
exactitude et une minutie vraiment enfantines, les festons et les
nervures des feuilles de sa plante nourricire, tout cela pour tromper
les yeux d'une varit d'oiseaux dont il est le mets prfr; et ce
dtail est peut-tre le plus dconcertant: au bord de ses ailes si
ingnieusement _camoufles_,--pour parler comme sur le front de
bataille--des petites chancrures irrgulires, lisres d'une  peine
perceptible ligne rougetre, imitent  s'y mprendre les morsures que
font, sur les vraies feuilles, les larves parasites de ce mme arbuste.
Le Crateur s'tait-il attentivement reprsent, ce que seraient ces
lgers dgts, ou bien les avait-il dj observs, avec leur coloration
rouge, lorsqu'il a combin l'invraisemblable insecte? En tout cas,
quelle invention purile, quand il et t tellement plus simple de ne
pas crer l'oiseau dvorateur! Quelle amusette indigne de Celui qui cra
l'me de l'homme,--si toutefois nous devons admettre qu'il fut le
mme!...

L'homme, il avait t au moins ds longtemps prvu par ce Crateur des
animaux et des plantes; ses yeux mmes avaient t prvus aussi, ses
yeux qui, parmi tant de millions d'autres yeux grands ou petits, sont
absolument les seuls capables d'tre charms par la beaut et la
couleur; c'est donc pour lui certes que, des millnaires avant son
apparition, avaient t inventes les roses; mais, dans le but de
dchirer sa main qui ne manquerait pas de vouloir les prendre, on avait
garni les tiges d'pines,--sans mme penser aux ciseaux qui plus tard
permettraient de si impunment les cueillir.

C'est aussi pour le regard humain qu'avait t compose toute la srie
de ces merveilleux petits oiseaux, les paradisids, resplendissants de
coloris mtalliques, surchargs plutt trop, avec une profusion presque
barbare, de gorgerins changeants, de parachutes, de queues et
d'aigrettes dmesures; mais tourdiment on ne leur avait donn pour
dfense que la rapidit de leurs ailes,--sans prvoir le fusil qui
viendrait plus tard les exterminer en masse, pour satisfaire le besoin
de parure des lgantes modernes, qui se complaisent  avoir la tte
hrisse de leurs pauvres petites dpouilles innocentes...

Notre humanit, si incompltement devine par son Crateur,--ou du moins
par son crateur suppos, qui n'est peut-tre responsable que de sa
forme animale,--voit son volution s'acclrer aujourd'hui trop
furieusement, comme s'acclrent toutes les longues chutes dans les
abmes. Il y a quelque deux cent mille annes qu'elle a surgi tout 
coup, nous ne saurons jamais pourquoi,  la surface de cette poussire
cosmique, la Terre, qui aurait si bien pu demeurer dserte et ne pas
promener dans l'espace tant d'mes dsespres et de corps sanglants.
nigme de plus, elle est apparue sans doute sous un aspect dj
parfaitement humain, car on n'a jamais trouv, quoi que l'on en ait
prtendu, sa filiation tant cherche... Aprs avoir indfiniment vgt
dans les cavernes, elle a connu une apoge presque subite lors de ce
merveilleux lan de foi qui a dur quelques millnaires, mais qui
s'puise et qui, faute de sve et de jeunesse, ne se reproduira jamais;
 cette envole, nous devons les vieux temples de l'Egypte et de
l'Inde, les jardins de l'Hellade, o se promenaient, en devisant de
nouveauts sublimes, d'incomparables pripatticiens, et enfin les
catacombes de Rome, et puis nos profondes cathdrales avec leur pnombre
tout imprgne de confiantes prires. Mais, c'est dj dans le pass
tout cela, et ne semble-t-il pas que la suppression de cette mme
humanit ou tout au moins son dpart pour _ailleurs_ soit dsirable et
peut-tre mme proche, puisque la voici dsquilibre par la
Connaissance et prise d'un vertige qui ne se gurira plus! Aujourd'hui,
au lieu des lointains mais radieux espoirs, nous avons les convoitises
immdiates, l'alcool et la dtresse. Au lieu des hautes basiliques,
magnifiquement difies par des artistes inspirs, nous avons le honteux
et imbcile obus allemand, qui passe au travers, et les gerbes d'cume
des explosions sous-marines et le cauchemar de ces grandes caricatures
d'oiseaux en acier qui, au-dessus de nos ttes, promnent la mort. Un
vent de laideur et de crime souffle en tempte sur le monde...

C'est du reste de notre Europe qu'est venu tout le mal. Et pourtant
avons-nous t assez fiers de notre _progrs_! Ces Hindous
contemplatifs, tous ces peuples d'Orient qui nous dpassaient dans
l'intuition des choses mtaphysiques, mme dans la posie, dans le rve,
les avons-nous toiss d'assez haut, parce qu'ils avaient le bonheur
d'tre un peu des arrirs de la science positive et ignoraient le
tournoiement dsordonn des soleils, ainsi que les secrets de la chimie,
la composition de cette mlinite ou de cette cheddite qui nous fauchent
aujourd'hui par milliers. Et, pour achever la confusion de notre
orgueil, en plein milieu de notre Europe, une race non perfectible a
pullul plus vite que les autres, cette race de Germanie qui dj, au
temps de Varus, emplissait de dgot les Romains par _son incroyable
mlange de frocit et de mensonge_; tout lui est bon pour tuer,  cette
race de rebut, non seulement les obus normes et les balles pointues;
mais encore les toxiques, les microbes et les virus; il semble qu'elle
ait reu, de la part de cet lment de la Trinit hindoue qui fut
dnomm Shiva, prince de la Mort, la mission spciale d'exterminer; le
rle o elle se complait rappelle celui de ces poissons voraces qui se
runissent par myriades et passent leur vie  manger les autres. Et,
mme quand nous aurons vaincu sa force homicide, elle demeurera
parfaitement destructive de tout calme et de toute beaut, en
dveloppant  outrance son Industrie qui est la ngation de l'Art, en
propageant partout l'Usine qui est l'tiolement physique de l'homme et
l'exploitation des pauvres ouvriers en troupeaux. Ils s'en vont, hlas!
les petits mtiers d'autrefois, o chacun, loin des hauts fourneaux
meurtriers, exerait librement son habilet personnelle et son
artistique fantaisie; ils s'en vont et bientt l'Orient mme ne les
connatra plus... Cher Orient, qui demain aura cess d'exister et qui
tait pourtant le dernier refuge de ceux qui souhaitent encore vivre
dans le silence, la mditation, peut-tre la prire, sans entendre les
sifflets des machines, les rsonances des ferrailles, ni les discours
subversifs et ineptes, arross d'alcool. Et le calme, hlas! nous sera
refus de plus en plus,  nous et  notre descendance, pendant ces
temps, trs compts sans doute, qui restent encore  nos races humaines
pour vivre et se reproduire, au milieu du dchanement de tous les
explosifs. La Science perfide nous a conduits au plus terrible tournant
de nos destines. Tout ce qui avait dur avec nous depuis quelques
sicles, tout ce qui nous semblait solide pour nous y appuyer, chancelle
brusquement par la base, se dsagrge ou change. Et l'enseignement
matrialiste jette dans nos mes le dsarroi mortel  quoi nous devons
ces milliers de fous et cette croissante criminalit de l'enfance, signe
que la fin est proche... Ce que je viens de dire, je n'ai bien entendu
aucune prtention que ce soit un peu nouveau; rien, je l'accorde, n'est
plus pitoyablement ressass. Du reste, tout est ressass sur la terre.
Si j'ai essay de rpter tout cela  ma faon pour le faire peut-tre
mieux entendre de mes frres intellectuels, simples comme moi, et pour
en aviver chez eux l'pouvante, c'est dans le but de leur communiquer,
aprs, des rflexions--oh! bien simplistes et  notre porte--mais qui
pourront peut-tre leur procurer, ainsi qu' moi-mme, quelque
apaisement...

(Simple, oui, je ne suis qu'un simple, que des engrenages ont emport,
et qui a manqu sa vie; je n'tais pas n pour m'parpiller sur toute la
terre, m'asseoir au foyer de tous les peuples, me prosterner dans les
mosques de l'Islam, mais pour rester, plus ignorant encore que je ne
suis, dans ma province natale, dans mon le d'Olron, dans la vieille
demeure au porche badigeonn de chaux blanche, prs du petit temple
huguenot o j'ai pri, enfant, avec une telle ferveur,--trs humble
petit temple que, du fond des lointains de l'Afrique ou de l'Asie, j'ai
plus d'une fois revu en rve, dans la rue d'un village dsuet,  ct de
certain mur de jardin que dpasse la verdure sombre de grands
oliviers...)

Ce que je voudrais leur dire,  mes frres inconnus, c'est que, plus le
vertige et le chancellement nous entourent et nous affolent, plus il
faudrait s'efforcer d'tablir au contraire dans nos mes la paix et la
stabilit. Ce conseil, oh! tout le monde aurait su le donner, je suis le
premier  le reconnatre; mais personne, plus que moi jadis, n'a dout
qu'il ft possible de le suivre. Cependant, je m'y raillie de plus en
plus aujourd'hui; plus que jamais, je crois que la paix intime peut  la
rigueur se retrouver, non pas seulement par rsignation dtache, mais
aussi, qui sait, par espoir d'autre chose, pour ailleurs, pour plus
tard...

Je reparlerai d'abord de cet effroyable soleil qui nous entrane  sa
suite dans des rgions sans cesse nouvelles de l'infini noir, et dont la
force attractive se tient toujours prte  faire dvier notre pauvre
plante de son ellipse frntique,  la happer comme une ngligeable
poussire, ds que faiblirait la vitesse qui la sauve, pour l'anantir
dans ses continuels cyclones de feu. Ce soleil, qu'il soit, je le veux
bien, devant l'vidence il faut se rsigner  l'accepter, qu'il soit le
rservoir de toute la matire premire de ce monde matriel qui nous
entoure, mme des fraches fleurs et des yeux candides de nos enfants,
jusque-l, je m'incline. Mais, quant  admettre que, dans la brutale
fournaise, soit aussi contenue toute la rserve de ce qui parfois dans
nos mes atteint au sublime,--l'abngation, le sacrifice, l'amour, la
charit,--non tout de mme; devant cette hypothse matrialiste, le bon
sens se cabre.

Tout cela, qui donc l'a souffl,  doses ingales, dans nos petites
enveloppes d'un jour? On hsite mme  admettre que ce soit Celui qui a
cr si pniblement le monde visible et matriel au milieu de quoi notre
vie se consume  se dbattre: car Celui-l, j'oserai presque dire que,
sous certains rapports, nous l'avons dpass, puisque nous voici
capables de le juger, de constater les erreurs de ses premiers essais et
la purilit de ses petites ruses inutiles. Non, tout cela, qui nous
illumine de quelques rayons enchants, dans notre affreuse nuit, tout
cela nous est venu, nous ne saurons jamais d'o, mais assurment
d'ailleurs, de plus loin et de plus haut...

Et voici un autre raisonnement, pour le moins aussi simpliste, et plus
facile encore  battre en brche, parce qu'il a une vague prtention de
s'appuyer sur quelque chose comme une donne prcise;--et cependant il
me semble qu'il rassure. La science, il est depuis longtemps entendu,
n'est-ce pas, qu'elle n'explique et n'expliquera jamais rien du tout,
si ce n'est les bagatelles du seuil; plus elle marche, plus elle
pntre, et plus elle dveloppe en avant de notre route les champs dj
dmesurs de l'inconcevable, plus elle nous apporte l'effroi, le vertige
et l'horreur. Toutefois, dans les troublantes officines de ses
investigations que nous appelons laboratoires, elle vient de faire une
dcouverte qui n'a pas eu, semble-t-il, le retentissement mondial
qu'elle mrite, mais d'o l'on peut dduire quelque espoir. Nagure
encore on disait: la matire est divisible  l'infini.--Eh bien! il ne
parat plus que ce soit vrai pour la _matire organique_. On disait: aux
yeux de la Nature, il n'y a pas des choses grandes et des choses
petites; l'oeuvre cratrice peut s'exercer jusqu' l'infini, dans le
petit comme dans le gigantesque, car les microscopes,  mesure
qu'augmente leur grossissement, nous montrent toujours, toujours des
organismes aussi compliqus chez de plus infimes microbes (qui sont,
bien entendu, frocement arms pour en tuer d'autres), et, plus le
grossissement augmentera, plus il nous en montrera encore, sans limite
qui puisse tre atteinte. Eh bien! ce n'tait pas vrai: un moment
arrive, un moment plein de rvlations insondables, un moment trs
solennel, _o il n'y a plus rien_. En effet, on a dcouvert que si,
entre deux surfaces absolument, mathmatiquement planes et polies, on
comprime,  l'excs, du plasma, il n'y reste plus ensuite aucun germe
pouvant encore donner de la vie, mme lmentaire, tout y est mort par
crasement, mort pour tre devenu _trop petit_; il y a donc, dans la
petitesse, une limite que la Nature cratrice ne peut plus franchir, et
au-dessous de quoi tout son pouvoir, que l'on supposait souverain et
innombrable, est en dfaut.

Alors, si nous prenons pour exemple ces demi-tres si spciaux, dj
tout juste apprciables au microscope, dont la communion, au dire de la
science, suffit  assurer la continuit des races, et en particulier de
la race humaine, il faudrait, bien entendu, avec la thse purement
matrialiste, que chacun de ces atomes-l contint, en plus des germes de
toutes les hrdits physiques avec leurs plus menus dtails, ceux
encore de toutes les hrdits morales, le caractre, l'intelligence,
le gnie, la tendre piti. Or, _matriellement_, il n'y a pas place en
eux pour la millime partie de tout cela,-- moins de tomber  des
dimensions bien au-dessous de celle que la Nature exige pour en tirer
quoi que ce soit. Il est donc  tout prix ncessaire que ces atomes, qui
incontestablement reproduiront tout un monde de vices ou de
transcendantes qualits, aient t traverss, imprgns, ennoblis
pourrait-on dire, par un rayon chappant  toute mesure de poids ou de
grandeur, autrement dit par un rayon _immatriel_...

L'immatriel! Voici donc  quelle conclusion de porte incalculable me
semblerait conduire cette exprience de l'crasement, qui fut peut-tre
fortuite et passa presque inaperue. Et, du moment que l'immatriel
commence de s'indiquer  notre raison, tout s'claire, tous les espoirs
deviennent possibles; la terreur diminue ainsi que le vertige.
Affranchis, si peu que ce soit, des accablantes forces physiques,
dlivrs du temps, des dimensions et de l'espace, nous avons moins peur
des infinis vides, et de l'normit des soleils, et de la vitesse de
leur ternelle chute.

Et, en attendant d'en savoir davantage, nous supportons dj mieux,
n'est-ce pas? cette fivre brlante qui svit, de nos jours, avec dlire
et rage de tuerie, sur notre petite plante  bout de souffle.

Oh! certes, elles sont trop aisment attaquables, ces frles
conclusions, sans doute plus intuitives que dduites. Mais on
m'accordera que celles du matrialisme exclusif, outre qu'elles nous
poussent tout droit au suicide et au crime, ne tiennent pas davantage.
Puisque nous avons maintenant acquis l'absolue certitude de ne jamais
rien comprendre et de nous heurter de plus en plus au Terrible et 
l'Absurde, dresss devant nous dans les tnbres, j'incline plutt  me
rapprocher de ceux qui font confiance aveugle  nos grands anctres
illumins; ces fondateurs de nos religions, tant moins desschs que
nous par la science et les vaines agitations modernes, restaient
beaucoup plus aptes  entrevoir directement le Divin. Qu'importe aprs
tout que des adeptes d'autrefois, ameuts autour d'eux comme autour de
sauveurs, aient trop encombr, de dogmes purilement prcis et d'images
orientales, leurs rvlations premires; passons au travers de tous ces
apports qui rappetissent et qui teignent; passons avec respect, mais
passons, pour ne nous arrter qu' l'Esprance, qui nous attend
peut-tre encore derrire ces rideaux de vnrables nuages...

Ce n'est pas nouveau non plus, c'est au contraire connu et banal au
possible, cette tentative de repli vers des espoirs anciens, aprs que
l'on a constat que partout ailleurs il n'y a que plus d'illogisme
encore. Cependant j'ai tenu, avant de rentrer dans le silence de dessous
terre, pour un temps que j'ignore, sinon pour l'ternit, j'ai tenu  en
parler  ceux que je regarde comme mes vrais frres,  ceux qui, avec
une anxieuse confiance, suivent l'volution de mon entendement
personnel, et vis--vis de qui je me sens charge d'me.

       *       *       *       *       *

Mais, hlas! j'ai dit cela trs mal, avec incohrence, et surtout
beaucoup trop en hte, entre deux sjours aux armes du front...

P. L.

       *       *       *       *       *



FRAGMENTS

D'UN

JOURNAL INTIME

I.--Visions des soires trs chaudes de l't.


Juillet 1914.

A diffrentes poques de ma vie, espaces les unes des autres tantt par
des mois, tantt par des annes, j'ai eu des visions on ne peut plus
diverses, mais toujours unies entre elles par cette sorte de lien
inexplicable d'tre filles des plus chauds et limpides crpuscules
d't, de n'apparatre que les soirs o la Terre s'endort d'une torpeur
spciale aprs s'tre, dans le jour, pme sous l'ardent soleil, et de
choisir ces heures o l'imprcision nocturne commence de tout
envelopper, tandis qu'au ciel du couchant persistent ces bandes
nuances de rouge et d'orang qui ressemblent aux reflets d'un
incendie.

Le mot de vision convient mal, mais les langues humaines n'en ont pas
d'autres pour mieux nommer ces choses fantomatiques, plutt imagines
que vues. Soudainement, avec une commotion qui doit venir du _Grand
Mystre d'en dessous_, on se dit: Si pourtant je voyais _apparatre a_,
dans tel coin d'ombre... et on se le dit avec une si particulire
intensit que, pendant un instant insaisissable, on voit _a_, esquiss
 la place mme o on redoutait de le voir.

De ces visions-l, quelques-unes m'ont trs longtemps inquit en
souvenir, et en voici une de ma prime jeunesse, de mes quatorze ans, qui
me poursuit encore. J'tais all passer un de mes jeudis de collgien
chez des amis de mes aeules, un mnage d'octognaires qui s'tait
retir dans une maison de campagne isole,  deux ou trois kilomtres de
ma ville natale. Je les visitais rarement, parce que leur petit domaine
tait triste, triste, dans une dsutude sans grce, et ce soir-l je
les quittai aussitt aprs dner, ayant reu la consigne d'tre rentr
en ville avant la nuit close; je ne comprends d'ailleurs pas comment,
dans ma famille o l'on me veillait beaucoup trop comme un petit objet
prcieux, on avait pu admettre l'ide de ce retour, seul, au crpuscule.

La route traversait d'abord un bois de chnes, nomm le bois de
Plantemort, parce que jadis, aux sicles passs, on y faisait,
parat-il, de trs mauvaises rencontres. Je m'y engageai du reste sans
la plus lgre apprhension. C'tait une soire de juillet lumineuse et
ardente, succdant  une journe torride; les ts d'aujourd'hui me
semblent avoir perdu cette splendeur, que je n'ai plus retrouve qu'aux
colonies. Tout le couchant tait tendu d'une bande de feu rouge, qui par
le haut se dgradait doucement  la manire des arcs-en-ciel, se fondait
en un jaune d'or clatant et puis en un vert merveilleux. On tait gris
par l'odeur des chvrefeuilles et de mille plantes surchauffes, et dans
l'air montait en crescendo le concert frmissant des tout petits
chanteurs de l'herbe.

A une cinquantaine de mtres en avant de moi, un sentier de dessous
bois venait dboucher dans le grand chemin que je suivais... Et soudain,
sous l'empire de quelque chose, ou de quelqu'un qui n'tait pas
moi-mme,  ce coin de sentier, j'imaginai un personnage tout  fait
imprvu, qui aussitt se dessina, cr sans doute  mon appel... Son
corps sans paules tait comme une sorte de bton habill, drap dans
une robe  trane de couleur neutre. Il avait un peu plus que la taille
humaine. Sa tte, norme et tout en largeur, avec les gros yeux rejets
aux deux bouts, se tenait penche, me regardant venir d'un air engageant
et enjou, mais fort suspect; c'tait, dmesurment agrandie, une figure
comme en ont les libellules, ou plutt ces longs insectes tranges qu'on
appelle des mantes religieuses. Cela m'attendait, cela souriait, et cela
semblait dire: Je ne me montre pas d'habitude, je rside dans mes
cachettes au fond des bois, mais je viens de sortir, comme a au
crpuscule, pour ne pas manquer l'occasion de te voir passer.

Une demi-seconde  peine,--et puis, plus rien. Quand j'arrivai devant
cette entre de sentier sous les chnes, cela n'y tait plus, il va
sans dire; mais tout de mme, je ne continuai ma route qu'en me
retournant de temps  autre pour regarder derrire moi.

       *       *       *       *       *

Dans le vieux jardin de la Limoise, les soirs de ces magnifiques ts
d'autrefois, plusieurs visions aussi furtives avaient prcd celle-l,
vers ma huitime ou dixime anne, mais en laissant de moins durables
empreintes. Elles apparaissaient surtout quand on restait assis en
silence, au crpuscule, sous certain berceau que des jasmins couvraient
de mille petits bouquets de fleurs blanches, en saturant l'air de
parfum. C'tait  l'heure o les premires toiles s'allumaient dans le
ciel ardent, encore d'un rouge de braise, l'heure o l'on commenait,
d'une faon plus particulire,  sentir l'enveloppement de ces bois de
chnes gs de plusieurs sicles, qui s'avanaient trs prs des murs
bas et presque croulants de vtust. On venait d'entendre, dans le
lointain de l'air immobile et chaud, le tintement un peu fl, doux
quand mme et pour moi inoubliable, de l'Anglus, sonn au clocher
roman du village d'chillais. Alors, tout au fond du jardin, tout au
bout de ces alles droites  la mode ancienne, bordes de buis ou de
lavande, passait parfois, trs estomp d'imprcision crpusculaire, un
bonhomme en redingote noire (comme celle de mon professeur de latin),
avec une figure de chauve-souris et de grandes oreilles dresses. Et il
m'appelait de la main, par un petit geste discret et confidentiel...
Presque toujours, ces visions-l essaient d'appeler, en prenant un air
aimable et lgrement espigle, mais qui ne vous donne quand mme aucune
envie de venir.

       *       *       *       *       *

Je franchis maintenant beaucoup d'annes, pendant lesquelles rien de
frappant ne m'apparut, pour en venir  un t dont je ne sais plus
exactement la date, mais qui devait tre tout  la fin du sicle
dernier. Au fond du grand jardin d'une maison de faubourg, j'tais
assis, au beau crpuscule, en compagnie de trois tout petits garons,
d'un an, trois ans et cinq ans. Leur mre, qui tait aussi l, tenait
sur ses genoux le plus petit, qui ne voulait pas dormir et gardait
obstinment ouverts ses yeux de jolie poupe. Aucun bruit ne nous venait
de la ville toute proche et, depuis un instant, nous parlions  peine.
Ce soir-l, c'tait l'odeur grisante des clmatites qui dominait dans
l'air; elles couvraient, comme d'une paisse neige blanche, dj un peu
noye d'ombre, le toit d'une vieille petite cabane rustique, presque
maisonnette  lapins, dont la fentre ouverte, non loin de nous,
laissait paratre l'intrieur tout noir.

Pauvre petit, aux larges yeux de poupe, qui ne fit qu'une si courte
visite aux choses de ce monde! Je l'ai  peine connu la dure d'une
saison, car il tait n pendant un de mes voyages aux Indes et il fut
emport par une pidmie infantile pendant que j'tais en Chine. Pauvre
tout petit, qui regardait fixement, comme hypnotis, le dedans obscur de
la cabane aux clmatites! Jamais encore je n'avais tant remarqu son
_expression_, et c'est toujours son image de cette fois-l que je
retrouve en souvenir, quand je repense  lui. Voyait-il quelque chose,
ou bien rien? Pensait-il dj quelque chose, ou bien rien? Qui dira
jamais ce qui s'veille ou ne s'veille pas dans ces mystrieuses
petites bauches de ttes humaines? L'un des deux autres,--celui de
trois ans, tout chevelu de boucles blondes,--qui avait suivi son regard
attentif, s'effara tout  coup devant la minuscule fentre: Il y a une
figure l! dit-il. Et il rpta plus fort, d'une voix change par la
frayeur, en se jetant contre sa mre: Si! Il y a une figure. Je te dis
qu'il y a une figure! Machinalement, je regardai aussi. Alors la figure
m'apparut soudain, ride, dente, cadavrique, vieille femme aux longs
cheveux bouriffs, et, avant de s'effacer, elle prit le temps de
cligner de l'oeil, pour me faire signe de venir.

Bien entendu, je n'eus mme pas l'ide d'entrer dans la cabane pour
vrifier, tant d'avance parfaitement sr de n'y trouver personne. Mais
il fallut vite emmener l'enfant, qui avait trop peur pour rester l. Et
combien j'aurais t curieux de savoir s'il s'tait cru appel, lui
aussi! Cependant je n'osai pas le lui demander, par crainte de prciser
et d'agrandir son pouvante.

Et maintenant voici la dernire de la srie macabre, une vision qui
diffre trs peu des prcdentes, si peu que je vais tomber dans des
redites en cherchant il la fixer ici; elle a cependant de particulier
qu'elle dgage une tristesse absolument indicible et inexplicable,
tristesse dont je retrouve la trace ds que je me remets  y songer.

La vision, pour m'apparatre entre chien et loup, avait choisi une
soire ou j'tais seul dans ma chambre et seul dans ma maison familiale.
Cela se passait sur la fin d'un dimanche de juillet, par un trs chaud
crpuscule. Fentres grandes ouvertes, j'crivais je ne sais quelles
lettres, me htant parce que je n'y voyais plus,--et ne voulais pas
allumer de lumire par crainte d'appeler les moustiques.

Le dimanche ne manque jamais d'apporter, sur ma maison vide, une
aggravation de nostalgique silence, parce que c'est un usage tabli de
laisser ce jour-l tous les domestiques se promener, et l'on reste sous
la garde d'une vieille femme qui se tient en bas, pas trop rassure
d'ailleurs quand la nuit tombe, et n'ayant d'autre mission que de
veiller la porte de la rue, pour le cas trs improbable o quelqu'un
viendrait sonner. Il faut dire aussi, pour l'intelligence de cette
purile petite histoire, que je me suis choisi une chambre tout au fond
de la maison, afin d'avoir plus de silence encore; elle donne sur une
cour intrieure, au bout de laquelle est le pavillon de mon fils, et on
est l comme dans une chartreuse, isol mme de la tranquille vie
ambiante. Pour me tenir compagnie, pendant que j'crivais mes lettres,
longtemps j'avais eu la musique perdue des martinets en tourbillon dans
le ciel d'or, et puis ils taient alls se coucher, cdant la place aux
chauves-souris dont ma maison a toujours t hante, et qui sont, comme
on sait, de rapides petites btes en velours, fendant l'air sans jamais
le plus lger bruit d'ailes.

Dcidment je n'y voyais plus, et je restais l indcis, sentant une
tristesse de solitude descendre sur mes paules et m'envelopper comme un
manteau. Avec un sentiment presque pnible,  mesure que le jour
baissait, je songeais  tout ce qui _me sparait de la rue_,--une morne
petite rue de province pourtant, et dserte sans doute  cette heure
pour l'habituelle promenade du dimanche soir, mais tout de mme une rue,
_o d'autres gens existaient_, o se concentrait le peu de vie
d'alentour. J'en tais vraiment loin, spar par tant d'appartements
inhabits et remplis de trop de souvenirs de chres mortes, enfilade de
salons vides, chambres vides, chambres o personne n'avait plus couch
depuis que des aeules en taient parties pour le cimetire. Oh! la
lugubre chose, quand on s'y appesantit, d'avoir t _le plus jeune_ et
de rester le dernier de tout un groupe d'tres qui vous avaient chri
pendant vos premires annes... Et puis, ce jour-l, une sourde
angoisse, que l'on osait  peine s'avouer  soi-mme, oppressait toutes
les mes franaises. Des paroles ambigus taient arrives de Berlin,
l'officine des grandes fourberies, o plus que jamais semblaient se
tramer d'abominables complots. videmment on se disait: Non, ce n'est
pas possible; la guerre est devenue infaisable  force d'horreur; aucun
homme au monde, ft-ce mme leur Kaiser sinistre, n'oserait dchaner
cela. C'est gal, on traversait une fois de plus une priode anxieuse,
du fait de l'homme d'Agadir. Et la possibilit d'une telle chose, qui
bouleverserait de fond en comble l'humanit, rendait plus profondes mes
penses, avivait pour moi davantage le regret de ces passs relativement
calmes et doux, qui imprgnaient encore de leur souvenir la vieille
maison.

J'allai m'accouder  ma fentre, et l un souffle trs chaud du vent
d't m'apporta une odeur exquise, envoye par certain chvrefeuille que
j'ai toute ma vie connu. Je regardais, en face de moi, le pavillon qui
est la demeure de mon fils... Tiens! pourquoi les fentres de sa chambre
 coucher,--au deuxime tage, au niveau de la mienne,--restaient-elles
grandes ouvertes, puisqu'il tait en voyage? Quelque oubli des
domestiques sans doute; mais cela n'apportait aucune gaiet, au
contraire, car,  cette heure bientt nocturne, l'intrieur de la
chambre naturellement tait tout noir.

Avec une persistance involontaire, je me rappelai  nouveau toutes ces
autres chambres vides, derrire moi, dj plonges dans la vraie nuit,
tandis qu'en avant j'avais ces cours, ces petits jardins, ces petits
murs bas aux pierres grises et moussues, tout cela antrieur  mon
existence, et si familier  mes premires annes. Beaucoup de roses,
certes, beaucoup de fleurs partout, et de plantes grimpantes, mais plus
personne de vivant nulle part...

Le chvrefeuille continuait d'embaumer, mais la tristesse d'tre seul,
dans cette chre maison jadis si doucement peuple, m'accablait par
trop... Et c'est alors que, sans crier gare, instantanment, l-bas,
dans le cadre d'une fentre de la chambre de mon fils, se dessina un
personnage tout  fait indsirable... Un grand vieux, trop grand, trop
chevelu, vot, horrible, un sourire quivoque dcouvrant ses dents trop
longues... Il se tenait un peu en retrait dans l'ombre, comme n'osant
pas affronter ce qui restait de lumire dehors...

Sous mon premier regard, il s'vanouit bien entendu comme une fume;
mais il avait eu le temps de m'appeler du doigt, de me faire signe:
Viens donc! Mais viens donc un peu me trouver!


II.--Le chant du dpart.

Le matin du 2 aot 1914.

Oui, jusqu' hier, jusqu' la dernire minute, on continuait de se le
dire: ce n'est pas possible, aucun homme au monde, ft-ce leur Kaiser,
n'oserait plus dchaner l'horreur sans nom d'une guerre moderne; ce
n'est pas possible, donc _cela ne sera pas_...

Et il a os, lui, et _cela est_! Chez ces lugubres atrophies-l, des
hrdits de despotisme sans frein ont tellement dtruit tout sentiment
de fraternit humaine, qu'ils n'hsitent plus devant un ou deux millions
de morts,  jouer sur un coup de ds...

Ce matin,  mon rveil, quelqu'un, avec une brusquerie tragique, est
venu me dire: a y est!... Ils ont viol le Luxembourg! La nouvelle a
mis un peu de temps  me pntrer jusqu'au fond de l'me, en bousculant
toutes les autres conceptions sur son passage... Et maintenant, on vit
dans une sorte d'effervescence contenue et silencieuse; on a la
mentalit de gens qui seraient avertis d'un cataclysme cosmique, d'une
fin de monde, et on l'attend comme une chose inluctable et immdiate,
qui va tout  l'heure clater aussi srement qu'une bombe dj allume,
tandis que rien encore n'a troubl l'ordre ni le calme ambiants.

Le calme, je crois qu'il n'avait jamais t si absolu que ce matin, sur
ma petite ville de province toute blanche au soleil d'aot. Par mes
fentres, ouvertes sur les cours enguirlandes de verdure, aucun bruit
ne m'arrive, que le chant des hirondelles, qui dlirent de joie parce
qu'il fait radieusement beau. Et cependant, ici comme partout ailleurs,
d'un bout  l'autre de notre France, il doit y avoir affairement,
angoisse et fivre, dans toutes les maisons, dans toutes les casernes,
dans tous les arsenaux. Dans toutes les mes franaises, un grand
tumulte doit bouillonner comme dans la mienne... Alors, c'est si
dconcertant, cette tranquillit persistante des choses d'alentour, et
ces chants joyeux des petits oiseaux de mes murailles...

L'aprs-midi du 2 aot.

Mon fils est rentr,  l'appel de la dpche que je lui avais lance la
veille, prvoyant, sinon la guerre, du moins la mobilisation gnrale.
Pour seulement quelques heures, il est revenu habiter son petit logis,
l-bas, en face de ma chambre,--ce pavillon o m'tait apparu un soir le
futile et ridicule fantme, mais qui est aujourd'hui si inond
d'incisive lumire. Je le vois passer et repasser devant sa fentre,
occup  faire prparer ses tenues de soldat qui dormaient depuis
quelques mois, depuis qu'il avait fini son service d'artilleur. Il
partira demain pour rejoindre son corps, et puis s'en aller  la plus
effroyable des guerres. Je sais cela et je l'admets maintenant avec une
soumission stupfiante; vraiment, les premires minutes de trouble et de
rvolte une fois passes, on est comme anesthsi devant le fait
accompli, on ne se reconnat plus soi-mme.

Les tenues militaires! Dans la lingerie de la maison, les miennes aussi
viennent d'tre dplies et prennent le soleil. Je suis all les
revoir, paulettes, ceinturon, sabre, dorures encore fraches et
clatantes, que j'ai salues avec une motion de fte. Quel prestige,
quel magique pouvoir ils gardent encore, ces harnais qui brillent, et
qui sont, en somme, un legs des temps plus primitifs o l'on se parat
navement pour les batailles!

Demain, quand je devrai me remettre en uniforme, sans doute par une
journe brlante comme aujourd'hui, ce sera la tenue coloniale en blanc
qu'il me faudra prendre, la tenue, du reste, que j'aimais le plus, celle
qui tait le plus mle aux souvenirs de ma jeunesse errante, celle 
qui j'avais dit adieu avec la plus intime tristesse. Je croyais si bien
les avoir ensevelies pour jamais, ces vestes de toile,--fabriques
l-bas par les Chinois de la rue Catinat,  Sagon, comme en ont tous
les officiers de marine,--ces inusables vestes de toile qui avaient tant
connu le soleil des tropiques, et auxquelles je tenais comme  des
ftiches. Il semblait que rien n'aurait plus le pouvoir de me les
rendre, et cependant voil, elles sont prtes, elles aussi, bien
blanches, repasses de frais, et ornes comme jadis de leurs insignes
en dorures toutes neuves. Enfantillage, certes, je le reconnais, mais
quelle ralisation inespre d'un rve, quelle joie et quel
rajeunissement de revtir cela demain, et, ainsi transform, de me
diriger, par les petites rues, blouissantes sous la lumire du matin
d'aot, vers notre vieille Prfecture, pour me prsenter  l'amiral,
comme autrefois au moment de mes grands dparts pour la mer! C'est tout
un cher pass qui renatra, quand je le croyais aboli sans retour...

Elle sera bien peu maritime, cette guerre, probablement; mais
puisse-t-elle l'tre assez pour que mon tour vienne d'tre appel 
servir  bord. Oh! revivre de cette vie qui fut la mienne pendant mes
belles annes, en revivre peu de temps, sans doute, car les tueries vont
marcher effroyablement vite, mais en revivre quelques mois, et, qui
sait, trouver peut-tre la seule mort qui ne soit pas lugubre et ne
fasse pas peur!...

Cette suprme journe d'attente, on voudrait l'employer  des choses
graves ou seulement rationnelles, comme par exemple ranger des papiers,
ou passer en revue de chers objets de souvenir en leur disant un
ventuel adieu, ou plutt crire des recommandations, des lettres
srieuses... Mais non,  ct de la grande tourmente qui s'approche,
tout parat galement vain, petit, ngligeable, et l'esprit ne s'arrte
aujourd'hui qu' des futilits. Mme avec mon fils, il me semble que je
n'ai rien  dire, rien qui soit digne de rompre notre mditatif silence,
et d'ailleurs rien qu'il ne sente et ne sache dj comme moi. Et les
heures se tranent, longues, tranquilles, vides. Comme toutes les
aprs-midi d't,  cause du soleil, j'ai ferm les persiennes de ma
chambre et aucun bruit ne m'arrive de la petite ville endormie;
j'entends seulement bourdonner les abeilles qui, suivant leur habitude,
sont entres chez moi. Et,  la fin, cet excs de calme dans les entours
est pnible, il cadre mal, il droute et il oppresse; on aimerait mieux
de l'agitation, des cris, des fusillades.

Donc, demain, redevenir militaire! Autrement dit, faire abstraction de
sa personnalit, redevenir un rouage obissant, en mme temps qu'un
rouage aveuglment obi. Et aujourd'hui dj on n'est plus soi-mme, on
n'est plus un _tre spar_, on n'est plus _l'tre distinct des autres_
que l'on tait hier, on est une partie de ce grand tout qui s'appelle la
France. On se sent port  tous les sacrifices, on s'imagine tre
capable de tous les hrosmes. Et peu  peu on commence de respirer avec
une sorte d'ivresse ce vent d'aventure qui se lve...

Le soir du 2 aot.

Sur la fin de cette journe d'engourdissement torride, le ciel devient
noir, le tonnerre gronde, et on croirait le prlude des grandes
canonnades. De larges gouttes d'eau tombent, et puis hsitent,
s'arrtent comme si les nuages tenaient conseil, perplexes eux aussi, et
troubls.

Vers 8 heures, quand la nuit est tout  fait venue, je sors pour une
promenade avec mon fils, la dernire de longtemps sans doute, puisqu'il
doit demain matin quitter la maison au petit jour pour rejoindre son
corps.--Hlas! des milliers et des milliers d'autres _fils_, dans toutes
les villes et les villages de France,  ces mmes heures de demain
matin, quitteront aussi le toit paternel pour aller  la rencontre des
Barbares. Oh! pauvres enfants de France, appels  la
frontire,--happs, pourrait-on dire,--par le hideux Minotaure de
Berlin!

Dehors, les rues sont vides; les trottoirs mouills et luisants
refltent les quelques lumires suspendues. Il fait une chaleur lourde
et humide comme  Sagon; de temps  autre, des gouttes larges
continuent de tomber du ciel pais. Je ne les avais jamais vues si
dsertes, ces inchangeables petites rues de mon enfance; mais on y
entend une grande clameur, d'abord lointaine et qui se rapproche. Ah! on
dirait un cortge qui, de l'autre bout de la ville, s'avance en
chantant: des milliers d'hommes, qui vont vite, vite comme des fous,
agitant des lanternes au bout de btons. Ce sont des matelots pour la
plupart, des soldats ou de jeunes conscrits de demain, et ce qu'ils
chantent, c'est le _Chant du Dpart_: Par la voix du canon d'alarme, la
France appelle ses enfants.

Ils arrivent prs de nous, et maintenant voici qu'ils crient, en
marchant en mesure, avec une espce de rage: A Berlin! A Berlin! sur
le rythme vulgaire et froce des _Lampions_. Des femmes suivent,
marchent vite elles aussi, courant presque, pour ne pas se laisser
distancer, mais elles sont muettes et sans joie: des mres, des soeurs,
des fiances.

A Berlin, nous n'y sommes pas encore, et ce cri est plutt pour serrer
le coeur. Comme on aimait mieux l'hymne magnifique qu'ils chantaient
d'abord... Ah! voici qu'ils le reprennent: La victoire, en chantant,
nous ouvre la barrire... et pour un peu, ce soir, ces paroles feraient
couler de bonnes larmes... Hlas! de tous ceux qui chantent et qui
dansent sous ce ciel d'orage, de tous ces jeunes, de tous ces enfants de
France, quand la guerre sera finie, dans deux mois, dans trois
peut-tre, quand l'effroyable carnage cessera par puisement, combien en
restera-t-il ayant encore une voix pour chanter, et des jambes pour
courir?

Et songer que c'est un seul homme et un misrable dment, qui a dchan
tout cela! Il vit  des centaines de lieues de nous, l-bas  Berlin;
mais  lui est chu, et stupidement chu par hritage, ce pouvoir, dont
il tait mille fois indigne, de prononcer une parole  rpercussion
formidable; une parole qui est venue jusqu'ici soulever le tumulte de ce
soir et nous troubler tous au trfonds de l'me! Oh! quelle condamnation
sans appel de cette antique et par trop nave erreur humaine, qui, au
XXe sicle, peut donc persister encore: Confier le sort de tout un
peuple, avec le droit sans contrle de dclarer la guerre, confier cela
 un seul tre, et  un tre aveuglment dsign par le hasard de sa
naissance, ft-ce mme un dgnr et un fou comme ce Guillaume II, ou
comme ce jeune produit plus morbide encore qui espre lui succder!...

Sur le pauvre cortge de matelots et de soldats qui chantaient 
tue-tte pour s'tourdir, voici tout  coup la pluie d'orage qui tombe
torrentielle, dispersant les groupes, teignant les lanternes et les
voix. Et nous aussi, il faut rentrer, rentrer et essayer de
dormir,--d'autant plus qu'il y aura ce dpart, demain matin au petit
jour...

Ce dpart, c'est la pense qui revient sans cesse, quoi que l'on fasse
pour s'en dtourner... Et comment dire ce qui se passe en nous-mmes,
tandis que nous rentrons sous l'onde! Comment le dfinir, ce mlange
d'indignation, d'horreur, d'angoisse,--et quand mme, sans qu'on ose se
l'avouer, de presque joyeuse impatience!




LORMONT (GEORGES)

De la classe 1912 (24 ans), sergent au 121e de ligne


Septembre 1916.

Depuis trois mois, il vivait dans la grande salle aux boiseries blanc et
or qui avait t l'un des salons d'un htel princier, et on s'tait
habitu  voir l, pose sur l'oreiller du lit n 5, sa jeune tte qui
se devinait trs belle, malgr les bandelettes si obstinment pingles
autour du front pour cacher les yeux. Un soir, dans cette lgante
ambulance parisienne, on l'avait apport sur une civire, amaigri,
brlant de fivre, en loques sanglantes, et la tte tout enveloppe de
linges sordides  grandes taches rouges. Mais aujourd'hui, bien pans,
bien lav, il avait repris sant et sourire. Et, parmi les belles dames
infirmires, il semblait presque dans son milieu, lui enfant de la
campagne cependant, mais qu'une certaine distinction naturelle, une
noblesse inne avaient toujours empch d'tre vulgaire. Il tait du
reste trs soign de sa personne; le matin, aprs la visite du barbier,
il se passait la main sur les joues afin de vrifier si elles taient
bien rases et il retroussait avec coquetterie ses longues moustaches
blondes: tout cela, pour ne pas causer de rpugnance  ces infirmires,
qu'il n'avait encore jamais vues  cause de l'inexorable bandeau du
pansement, mais qu'il se reprsentait charmantes. Maintenant d'ailleurs,
il les reconnaissait tout de suite, mme avant qu'elles eussent parl,
rien qu'au parfum discret qu'elles exhalaient, ou bien au simple contact
de leurs doigts si doux, et il avait un flirt avec l'une d'elles,--qui
se faisait appeler Madame Paule, mais qui en ralit portait un des
grands noms de France; on lui avait appris le sens de ce mot flirt,
nouveau pour lui, et la si innocente aventure amusait tout le monde,
dans cette salle o la Directrice s'efforait de ramener toujours un peu
de saine gaiet favorable aux convalescences.

Un jour, on lui permit de se lever, de s'asseoir dans un fauteuil, et
enfin d'aller jusqu'au jardin, au bras de cette infirmire prfre, qui
sentait si dlicatement bon et dont la voix le charmait plus que la voix
de toutes les autres. Alors la vie lui parut vraiment trs agrable, en
attendant l'heure bnie de s'vader de l, pour recommencer  agir en
plein air et en pleine lumire. Cette _permission_,  laquelle sa
blessure lui donnait droit, allait tomber justement en mai ou juin,
quand les jardinets de son village venden sont tout pleins de roses...
S'il allait tre dfigur, pourtant!... Mais non, l'infirmire l'avait
bien tranquillis l-dessus...

Et avec quelle ivresse il songeait  ce retour... Le premier dimanche o
il irait  la grand'messe, avec sa maman en coiffe de fte... Les gens
qui se retourneraient pour regarder les beaux galons d'or en biais sur
sa manche, et la belle croix de guerre sur sa poitrine!...

C'tait chaque aprs-midi maintenant qu'on lui accordait une promenade
au soleil d'avril, en donnant le bras  l'amie dont il n'imaginait pas
du tout la chevelure dj trs blanche et qui de plus en plus
l'ensorcelait  la manire d'une bonne fe... Mais ce bandeau toujours!
Quand donc pourrait-il seulement le soulever, rien qu'une seconde, pour
entrevoir au moins la plus petite lueur du soleil de printemps!--a, je
te le dfends, par exemple, disait-elle avec une intonation de grande
soeur qui va se fcher. C'est trop tt, tu compromettrais tout. Patiente
encore une quinzaine de jours. Et jure-moi bien que, d'ici l, tu
n'essaieras pas, sans quoi, c'est fini, je ne reviens plus. Elle
employait avec lui ce tutoiement de guerre, qui est d'usage dans
beaucoup d'ambulances, un peu puril peut-tre, mais souvent trs doux
au coeur des grands enfants blesss.

       *       *       *       *       *

Au bout des quinze jours, avec plus de trouble que la premire fois,
elle demanda encore une semaine, et alors le frisson d'une angoisse
inconnue traversa l'me simple et jolie du soldat. Pourquoi se
troublait-elle aujourd'hui pour rpondre? Et puis, pourquoi toujours
ces petites comdies pour les pansements? C'tait trs difficile,
disait-elle, parce qu'il fallait les faire dans l'obscurit, contrevents
ferms,  ttons, par crainte de la moindre lueur pour ses yeux encore
trop faibles. Comme s'il ne s'apercevait pas, lui, au contraire, que
c'tait de jour en jour plus simple, de changer ces mousselines qui
n'adhraient plus; comme s'il ne sentait pas que toute souffrance tait
presque passe et que les plaies se desschaient? Alors, pourquoi tant
d'histoires?

Son amie la grande dame l'avait men aujourd'hui  un banc du jardin,
lui disant de l'attendre, qu'elle allait revenir. Et l, dehors, une
tide caresse du soleil d'avril lui chauffait en plein les joues. Oh! ce
soleil, il aurait tant voulu le voir!

Des oiseaux chantaient, dans les branches de cet enclos parisien comme
au milieu des bois, et, depuis un instant, il restait docile  les
couter, lorsqu'une voix  peine saisissable chuchota en passant: A
quoi songe-t-elle? Il va pourtant falloir qu'elle se dcide  lui
dire... Aussitt une intuition l'avertit qu'il s'agissait de lui-mme,
et il trembla de la tte aux pieds. Se dcider  lui dire... A lui
dire quoi, mon Dieu?... Oh! savoir! Au risque de tout, savoir! Savoir ce
qui lui restait de vue! Tant pis pour l'blouissement, qui allait
peut-tre tout aggraver, tout compromettre, mais au moins il serait
fix, et il l'aurait revu, ce soleil, ne ft-ce que dans un instant de
douloureuse brlure... Alors, il se redressa, face  cette grande
lumire devine l-haut, et, d'une main brutale, arracha violemment tout
ce qui lui enveloppait la tte.

L'blouissement ne vint pas, non... Il faisait toujours nuit... Alors,
c'est qu'il y a encore quelque chose--pensa-t-il, vite comme un
clair--encore quelque chose de tout ce qu'ils m'avaient attach sur les
yeux. Et sa main remonta, comme furieuse cette fois, pour finir
d'arracher... Mais non, rien, il n'y avait plus rien...

Horreur! Il n'y avait plus rien, et il faisait toujours nuit! Ses yeux,
mais on dirait qu'ils n'y taient plus!... Sous les sourcils rests 
peu prs en place, ses doigts s'enfonaient comme dans des creux qu'il
ne se connaissait pas... Ses yeux, qu'en avait-on fait, de ses yeux! En
une seconde, l'irrparable, le dfinitif lui apparut avec une vidence
atroce, et un long cri, affreux  entendre, sortit de sa poitrine, en
mme temps qu'il se tordait les bras.

       *       *       *       *       *

Ce cri de l'infinie dtresse, qui avait dchir le silence du jardin
d'hpital, elle l'avait entendu, elle; un instinct lui avait fait
reconnatre la voix, et tout deviner. Quand elle arriva, tremblante
autant que lui-mme, pour tenter de lui apporter son inutile secours,
elle le vit qui gisait sur son banc, comme cras l par un coup de
massue, tandis que le soleil rayonnait, tranquille et doux, sur son beau
visage d'aveugle, dcouvert pour la premire fois. Et d'abord, d'un
mouvement irraisonn pour essayer de le tromper comme avant, elle jeta
les deux mains sur ces places vides o jadis avaient brill de grands
yeux de navet ardente: Mon enfant, disait-elle... Oh! mon pauvre
enfant, qu'avez-vous fait? Je vous l'aurais appris bientt, moi, mais
pas cruellement comme a... Maintenant elle ne le tutoyait plus; cette
purilit, bonne pour les autres, ne lui semblait plus possible entre
eux,--et ce _vous_ les rapprochait au contraire davantage, en le
haussant jusqu' elle, lui ce fils de petits laboureurs de Vende. Mais
il l'avait repousse avec brutalit, sans une rponse, sans mme un
reproche pour lui avoir si longtemps menti, sans mme un gmissement,
fig soudain dans ce farouche silence que les paysans ont l'habitude de
garder aux heures tragiques de leur vie. Sans prendre plus garde, que si
elle n'existait pas,  cette femme assise  ses cts et qui pleurait,
peu  peu, peu  peu, comme par degrs, il plongeait sa pense tout au
fond de l'abme noir qui venait de s'ouvrir devant sa route; l'un aprs
l'autre, il repassait ses espoirs de jadis, tous ses modestes rves qui,
chacun  son tour, s'croulaient dans les inexorables tnbres. Le
retour au village, oui, il le faudrait bien, mais un retour pour n'en
plus sortir, avec une figure qui peut-tre ferait peur  voir, un retour
d'aveugle, des promenades d'aveugle, avec un bton, ou guid par la
main de quelque enfant... Et l'avenir, tout l'avenir jusqu' la mort,
dans l'paisse nuit, dj pareille  la nuit de dessous terre!... Chaque
rappel d'une chose  laquelle il lui faudrait renoncer sans recours lui
donnait au coeur une secousse horrible. Mais l'image qui, de plus en
plus, primait toutes les autres, qui revenait sans cesse lui apporter la
plus insoutenable envie de mourir, tait celle d'une jeune fille 
laquelle, jusqu' ce jour, il n'avait pas cru tenir si souverainement.
Donc, jamais il ne la serrerait dans ses bras, celle-l, jamais il ne
l'embrasserait, jamais plus il ne la verrait, tout en la sachant
vivante, et marie  quelque autre sans doute; elle lui faisait l'effet
de se reculer, se reculer dans d'inapprochables lointains; graduellement
elle le fuyait, pour l'ternit...

Des minutes coulrent, des minutes et des minutes, presque une
demi-heure, sans que la dame, au voile blanc, si jolie encore sous sa
chevelure grise, ost rien faire, rien dire, pour rompre ce mutisme et
cette immobilit. Dans l'ambulance, on avait entendu le grand cri et
tout le monde savait. Les habituels promeneurs de ce jardin enclos, les
autres blesss, ceux  qui la mitraille du kaiser avait laiss un oeil
pour se conduire, ou bien ceux qui ne marchaient plus qu'au bras d'une
infirmire, vitaient de s'approcher de leur banc; un immense respect
entourait leur groupe morne et,  cause d'eux, on marchait  pas
assourdis.

Cependant la violence exaspre du dbut s'teignait dans l'me du
pauvre petit soldat, une dtente s'indiquait sur son visage moins
contract; alors son amie lui prit la main, qui brlait d'une grande
fivre, mais qu'il ne retira pas. Et tout  coup, se penchant vers elle,
il laissa tomber la tte sur sa gorge lgante, drape de fine toile
blanche...--Elle avait un fils dans les tranches, elle aussi, la grande
dame, et un fils qui justement ressemblait  ce garon des champs, en
moins beau peut-tre, en moins vigoureux, mais qui lui ressemblait
beaucoup. C'est pourquoi,  ce jeune front sans yeux qui s'abandonnait,
elle fit un maternel accueil; de son mieux elle l'installa sur
l'oreiller tide et un peu palpitant qu'il s'tait choisi, et, sans
rien dire, lui permit de pleurer l aussi longtemps qu'il eut des
larmes.

Tout  fait finie, sa grande rvolte; il tait redevenu doux comme un
petit enfant, sans rsistance, sans volont, livr absolument  cette
sollicitude de mre. Il se laissa ramener dans la belle salle dore, il
se laissa coucher, et consentit  boire une tisane o son amie, sans le
lui dire, avait vers une substance endormeuse.

       *       *       *       *       *

La nuit  prsent tait tombe sur l'ambulance, et on y voyait  peine
dans la salle o des veilleuses s'allumaient. Pour sa premire nuit
d'aveugle, il dormait d'un profond sommeil artificiel, lui, Lormont,
Georges, ex-sergent au 121e de ligne, aujourd'hui pave humaine qui
n'avait mme pas pu mourir, et son amie, assise  son chevet, n'osait
pas lui retirer la main qu'il tenait dans les siennes. Alors une petite
infirmire toute blanche et toute svelte s'avana vers cette autre forme
aussi blanche qui veillait dans la chaise prs du lit n 5: Cela vous
a brise, madame la duchesse, dit-elle  voix basse. Allez-vous reposer
 prsent, de grce, puisqu'il dort... Regardez comme il dort bien.

Et la duchesse rpondit: Me coucher, non... Voyez-vous, il y aura
l'horreur de son premier rveil, quand, pour la premire fois, il se
rappellera... Je ne peux pas le laisser seul  un pareil moment, puisque
ma prsence le console... Allez dire, ma chre enfant, qu'on m'apporte
un des grands fauteuils, vous savez,--et c'est ici que je dormirai.

Une lourde angoisse pesait sur cette salle, d'apparence si calme et si
jolie, claire discrtement par des veilleuses roses. De temps  autre,
un trop long soupir, ou une plainte, mme un cri s'chappait d'une
poitrine. C'tait la salle consacre  ceux qui n'avaient plus d'yeux.
De par le crime du Monstre de Berlin, les soldats tendus sur ces lits
bien blancs venaient d'tre, en pleine jeunesse, jets dans la nuit
ternelle; quelques-uns le savaient, d'autres, que l'on trompait encore,
vivaient dans la terreur de l'apprendre. Tous ces humbles dormeurs
avaient des rveils en soubresaut, accompagns inexorablement par des
rappels de souffrance et d'effroi...[4].




NOS MATELOTS

(Allocution prononce  la Comdie-Franaise, en juin 1916, au dbut de
la reprsentation de gala donne pour nos matelots.)


Je ne voulais jamais plus  aucun prix,--j'en avais mme fait le
serment,--reparatre en public, et pourtant me voici! C'est que notre
cher ministre de la Marine a bien voulu me prier lui-mme. Venez,
m'a-t-il dit, parlez encore une fois de nos matelots, et parlez-en avec
tout votre coeur. Alors, comment refuser, surtout quand la cause est si
belle!...

...Parler de nos matelots, mais je l'ai fait toute ma vie. Je leur dois
ce que je suis, je leur dois tout, car, dans mon oeuvre, la seule partie
qui vaille peut-tre, est celle qu'ils m'ont inspire. Pendant prs d'un
demi-sicle j'ai vcu avec eux, je les ai suivis d'un regard fraternel,
aussi bien dans leurs nafs garements et les violences de leurs courtes
joies, que dans leurs austrits coutumires, dans leurs inlassables
rsignations et leurs renoncements sublimes. Je me suis pench mme sur
les plus humbles d'entre eux et les plus primitifs,--et, malgr les
apparentes distances, que leur tact naturel sait toujours respecter, ils
ont t mes compagnons les plus fidles, les plus affectueux, et je puis
presque dire les plus chers.

Pour moi, cette appellation de matelot s'applique surtout, bien
entendu,  ceux qui le sont de pre en fils, ceux qui le sont de race
pure, germes au vent de la mer, clos dans les villages de nos ctes,
et, ds l'enfance, petits mousses dans nos barques de pche, jusqu'
l'heure o le recrutement maritime nous les amne sur nos navires de
guerre. Ce sont ceux-l, les vrais, et ils forment dans notre nation
comme une caste  part, j'oserai presque dire une lite; il semble que
des hrdits de lutte, de souffrance, de continuelle abngation, et
aussi des hrdits de rve et de candeur, les aient d'avance tremps
autrement que les autres hommes. Ensuite, c'est la mer qui est l, leur
grande ducatrice terrible et splendide, qui les prend, et qui commence
tout de suite de les ennoblir; pour chasser de leurs jeunes mes la
mesquinerie et la crainte, elle les enveloppe de sa magnificence et de
son horreur;  l'cole du danger, ils apprennent le dvouement mutuel et
la vraie fraternit. Et un peu plus tard enfin,  leur arrive dans la
marine militaire, la saine discipline--qui chez nous n'est ni aveugle ni
brutale comme chez les barbares d'Allemagne--la saine discipline
tempre de sympathie, les accueille pour en faire ces hommes, pour la
plupart incomparables, dont le courage silencieux et simple ne bronche
plus devant la mort.

J'ai dit que, par ce nom de matelot, j'entendais en premire ligne
ceux que de longs atavismes ont prpars  le porter, avec la
noblesse,--et aussi la dsinvolture spciale qui lui conviennent. Mais
je serais injuste en me montrant trop exclusif. En effet, il semble
qu'il y ait une sorte de belle contagion du sacrifice et de l'hrosme
 laquelle n'chappent jamais tout  fait ces autres jeunes garons
venus de nos provinces de l'intrieur et que les hasards de leur
destine nous amnent; on dirait parfois qu'il suffise du grand col bleu
jet sur leurs paules pour remonter peu  peu leur me  l'unisson de
celle des enfants de la mer. Et, parmi ces braves intrus, qui plus que
jamais nous envahissent, j'en ai rencontr qui savaient se former 
l'image des matelots de race, acqurir mme leur tournure d'esprit, et,
devant le danger, devenir aussi des tres simplement admirables. Mais
cela n'empche pas que ce soit toujours eux, les vrais, ceux des ctes,
 qui nous sommes dbiteurs du miracle de ces transformations.

       *       *       *       *       *

Nos matelots!... Un demi-sicle, disais-je, a pass, hlas! depuis le
jour de ma premire apparition au milieu d'eux. J'y semblais si peu
prpar, par mon enfance trop adule, que de vieux capitaines de
vaisseau d'alors--de vieux hros de la marine  voile, dj suranns en
ce temps-l et qui seraient comme des prhistoriques aujourd'hui--s'en
taient inquits beaucoup. Mon petit enfant, m'avaient-ils dit, on ne
t'a gure donn la trempe qu'il faudrait pour jouer ce rle; dfie-toi
de te laisser dconcerter par la rudesse de nos matelots. Et plus tard,
si tu as l'honneur de les commander, n'oublie jamais ce qu'ils valent,
rappelle-toi surtout qu'aux heures de pril ils mriteraient souvent que
l'on ployt le genou devant eux. Et, ce disant, ces vieux chefs
retraits, qui avaient connu Trafalgar, Aboukir, la _Smillante_, la
_Mduse_, les temps piques de l'ancienne marine, ces vieillards dont le
visage paraissait si dur, taient capables d'avoir les yeux humides de
larmes, au souvenir de leurs quipages d'autrefois.

En ce qui me concerne cependant, ils se trompaient; avec nos matelots,
mon entente au contraire fut si facile! Sous les manires rudes, je
distinguai vite des dlicatesses exquises et, entre nous, la sympathie
s'tablit tout de suite, peut-tre  cause de nos contrastes mmes, mais
surtout grce  des points communs de rve et d'enfantillage, qu'en ce
temps-l j'avais encore avec eux. A l'poque o j'ai fait mon entre sur
nos navires, tout jeune et bien moins prpar en effet que la plupart de
mes camarades, nous, les aspirants-officiers, nous vivions beaucoup plus
qu'il n'est d'usage aujourd'hui en contact avec les grands cols bleus.
D'abord il y avait, l-haut en l'air, ces hunes, si fort balances par
la houle, qui taient notre domaine officiel comme le leur et o nous
apprenions  les connatre. Et puis, dans les traverses plus longues
que de nos jours, il tait admis que, par les beaux soirs tranquilles du
large, nous allions parfois, tous les midships ensemble, nous asseoir en
leur compagnie, dans cette partie du navire qui leur tait rserve, 
l'extrme-avant, prs de la poupe bondissante et saupoudre d'embruns
sals. L, nous nous amusions  couter les histoires prodigieuses de
leurs conteurs attitrs, ou bien les mille couplets de leurs vieilles
chansons reprises en choeur  pleine voix. Nous aimions jusqu' leurs
reparties prime-sautires, toujours imprvues, leur genre de bonne
gaiet et les plaisanteries naves qui les faisaient tant rire.

Ce que je constatai tout d'abord, non sans surprise, c'est qu'ils
taient essentiellement _des sages_... Oui, des sages, si paradoxal que
cela puisse paratre aux terriens, qui, dans certaines rues de nos ports
de guerre, ont pu les rencontrer le soir, lors de leurs promenades, un
peu bruyantes, j'en conviens. Mais ces tapages nocturnes, qu'ils
excutaient nagure encore avec une si incontestable mastria, ne
reprsentent que de trs courts intermdes au milieu de leurs
quasi-ternits d'abstinence et d'asctisme. Non, c'est  bord qu'il
faut les voir, tranquilles et doux, acceptant sans murmures, en
philosophes, les jours comme ils viennent; sans cesse ponctuels, dispos,
alertes. Et avec cela si mnagers de leurs petites affaires, pour en
prolonger la dure, prenant de leurs modestes costumes des soins dont on
sourirait si l'on n'en tait touch, les raccommodant, les lavant, et
toujours trouvant le moyen d'tre si propres, avec le minimum possible
de leur savon grossier. Sur toutes choses ils conomisent, pour pouvoir
arrondir cette dlgue qui reprsente l'une de leurs plus chres
proccupations. (La dlgue, c'est la somme que l'on envoie de loin,
quelquefois de l'autre bout du monde,  quelque vieille maman, ou bien 
une pouse que l'on ne voit pour ainsi dire jamais,  des petits enfants
que l'on connat  peine ou mme pas du tout.)

En dehors de ces petits cts de leur vie monacale, dtails si
singuliers, que j'observai ds l'abord avec un amusement un peu
attendri, je commenai bientt  profondment les admirer, pour la
grandeur presque surhumaine de leur courage.

Oh! lorsque, plus tard, l'honneur m'chut  mon tour de les commander,
je me les rappelle si magnifiques, par ces grands mauvais temps o,
nagure, le sort du navire se rglait dans la mture! Le plus souvent,
comme par un fait exprs, c'tait en pleine nuit qu'il fallait grimper,
et se dbattre l-haut, se cramponnant d'une main, travaillant de
l'autre, dans le bruit trop terrible de ces rafales qui arrtent et
affolent les poumons, au milieu de ce tohu-bohu de cordages cinglants,
et d'eau froide lance par paquets, et d'immenses voiles plus dures que
du cuir, qui se gonflent, se tordent, se cabrent comme par fureur, pour
vous dsaronner, pour vous _dsagripper_ des vergues dj si
perfidement balances, et puis vous jeter, ainsi qu'une petite chose
ngligeable et perdue, au fond des grands abmes mouvants et noirs d'en
dessous... Il n'y a pas de mots pour rendre l'horreur de certaines nuits
mauvaises,  la mer, pas de mots pour glorifier ces hommes et leurs
luttes de colosses contre des voiles trop lourdes et trop grandes qu'il
faut comprimer  tout prix. Plus d'une fois, quand ils redescendaient
des hunes, aprs de longues heures d'puisants efforts, tremps jusqu'
la peau, blmes et claquant des dents, plus d'une fois il m'est arriv
de serrer avec dvotion leurs pauvres mains glaces et saignantes, aux
ongles dcolls ou arrachs par ces grosses toiles rugueuses que la
mouillure avait rendues plus intraitables. Mais eux, ils trouvaient cela
tout naturel, ce qu'ils venaient de faire: c'tait le mtier, voil
tout. Ils demandaient seulement d'aller se changer pour avoir moins
froid, et de panser leurs doigts dchirs pour pouvoir recommencer
demain...

Plus tard encore-- peine quelques annes plus tard, tant notre marine
avait rapidement volu--ce ne fut plus en l'air, au milieu du dsarroi
des hautes voilures, que se jourent les parties suprmes, mais en bas,
devant les normes feux des machines, dans l'enfer des chambres de
chauffe. Et rien que ce mot de chambre de chauffe en dit trs long,
car on le croirait emprunt  la langue des tortionnaires... On me
rpondra que les ouvriers de nos grandes usines sont soumis  des
preuves pareilles.--Oh! non, combien leur cas diffre de celui de nos
matelots! Eux, les ouvriers, pour accomplir leur dur labeur, ils _sont
dans quelque chose qui au moins ne remue pas_; leur sol est ferme, et
jamais secou de ces grands soubresauts qui vous jettent sur les
brasiers; et puis ils ont la terre en dessous, au lieu des
engloutissants gouffres obscurs; enfin et surtout, quand par hasard
viennent  fuser ces vapeurs brlantes qui donnent l'affreuse mort, ils
peuvent presque toujours s'vader vers le dehors o l'on respire.
Tandis que nos matelots!... Oh! la force et le courage qu'il leur faut
pour descendre s'ensevelir dans l'touffement de ces chaufferies, quand
c'est l'un de ces jours de tourmente o l'on est oblig de refermer tout
de suite les entres aprs leur passage, et d'en sceller les portes sur
eux, comme on scellerait, sur des cadavres, des couvercles de cercueil.
Et c'est  ces moments-l, je crois, en les voyant descendre sans
broncher au fond de ces brlants spulcres de fer, que j'ai le mieux
compris la phrase grave dans ma mmoire depuis mon enfance: Aux heures
de pril, ils mritent que l'on ploie le genou devant eux!

       *       *       *       *       *

O sont-ils, aujourd'hui, ceux qui furent les compagnons de ma jeunesse?
Blanchis, courbs, marchant avec des btons de vieillard, ou endormis
sous les petites croix des cimetires de village, ou bien encore, tombs
dans les dessous insondables de la mer, et anantis l, transmus en ces
organismes des grandes profondeurs, qu'aucun oeil humain ne connatra
jamais... Ma gnration a pass, et une suivante, presque, a pass
aussi, et cette fois est une des dernires sans doute o je me trouverai
dans une runion de mes camarades de la marine, et entour de tant de
grands cols bleus.

Il me semble donc que je puis emprunter dj cette libert de langage
qui est permise dans un testament suprme. A nos chers matelots, j'ai le
droit de dire, oh! sans intention cruelle, on le pense bien: prenez
garde  la dgnrescence qui menace de vous atteindre! Bien entendu, je
ne le dis pas pour vous qui tes l, pour vous qui revenez de la
tragdie de Belgique, et qui avez tous la belle croix sur la poitrine,
et qui reprsentez l'lite d'une lite. Non, mais je le dis pour les
matelots en gnral. Dgnrescence physique d'abord, due  ce flau si
avilissant de l'alcoolisme qui nous est arriv du Nord brumeux et qui a
dj trop touch nos ctes bretonnes: regardez les petits enfants de ces
villages, et comparez-les  ce que furent leurs pres! Et puis, chez les
moins quilibrs, un peu de flchissement moral peut-tre, d  des
ides nouvelles, gnreuses sans doute, mais qui peuvent devenir
nfastes quand on se les assimile trop vite et sans mesure...

Au moment o il m'a fallu quitter mon dernier navire, je songeais avec
une infinie tristesse: Ils ont l'air de changer, nos matelots. O donc
vont-ils, vers quel modernisme qui les banalise? Quand clatera
l'invitable guerre, pourvu que nous les retrouvions aussi solides au
poste que leurs devanciers!

Mais, Dieu merci! combien je m'exagrais le mal! Comme d'ailleurs toute
notre France, merveilleuse et ternelle, ils n'taient encore
qu'effleurs. La guerre a t dchane, le fou sinistre l-bas,
l'espce de hyne enrage qui rgne sur la Grande Barbarie d'outre-Rhin,
a os enfin tenter le forfait sans nom qui avait t le but de toute son
abominable existence. A peine quips,  peine prpars, on les a
envoys sur l'Yser,--et ils ont tonn le monde! Et nous devons comme
autrefois, plus qu'autrefois mme, plus que jamais, nous incliner devant
eux, pour un beau salut de notre admiration affectueusement
extasie!...

Pour finir et rsumer cette sorte de testament, que l'on me permette de
donner  nos chers grands enfants  col bleu[5] quelques conseils, tout
 fait de ma faon... Cela m'amuse de commencer par celui-ci, qui, 
premire vue, n'a pas l'air trs srieux et que vous garderez tout 
fait entre nous, n'est-ce pas:

Ne croyez pas ncessaire de vous moderniser en affectant des allures
trop correctes. Je ne vois aucun inconvnient  vos petits tapages, qui
taient d'ailleurs devenus classiques; j'ose  peine dire que je
regrette plutt qu'ils se dmodent, car cela tendrait moins  prouver un
assagissement de vos mes--au fond dj trs sages--qu'une diminution de
vos vibrantes jeunesses.

Quant  vos mes elles-mmes qui sont si bien comme cela, si droites et
si jolies, de grce n'y changez rien! Cela par exemple, je vous le dis
de tout mon coeur et de toutes mes forces. Ah! non, n'y changez rien.
Gardez la tradition saine et superbe. Gardez le respect et la confiance,
sur quoi reposait votre discipline sculaire. J'aimerais mme vous voir
garder aussi--mais je crains qu'il soit trop tard--garder les vieux
rves, qui sont pour merveiller et enchanter  l'heure de la mort... et
garder jusqu' votre antique Notre-Dame de la Mer, car,  travers tout,
elle demeure l'un de ces bienfaisants symboles derrire lesquels se
cachent la vrit et les plus essentiels espoirs.

Oh! tchez de rester ce que vous tes et ce qu'taient vos anctres.
Oh! restez, dans toute la plnitude du sens admirable que j'attache  ce
mot-l,--restez des MATELOTS!...




MADEMOISELLE ANNA,

TRS HUMBLE POUPE


Dans mes lointains souvenirs de petit enfant, je retrouve une vieille
domestique nomme Suzette, qui m'aimait jusqu' l'idoltrie. Elle tait
ne dans cette le d'Olron, d'o ma famille est originaire, et qu'on
appelait chez nous l'le tout court, de mme que jadis les Latins
disaient Urbs.

Je n'arrive pas  bien retrouver dans ma mmoire la figure de
Suzette,--et cela lui ferait beaucoup de peine si jamais elle venait 
l'apprendre l-haut; mais je retrouve son aspect gnral et surtout sa
coiffe blanche qui tait, bien entendu,  la mode de l'_le_,
c'est--dire haute d'au moins deux pieds sur une carcasse en fil de
laiton, et qui lui donnait beaucoup de souci les jours o soufflait le
vent d'ouest.

Elle avait imagin un jour de me confectionner une poupe, comme on les
fait dans son village. C'tait un petit paquet de chiffons serrs,
serrs, et puis cousus dans une enveloppe en cotonnade couleur de chair;
une boule bien ronde reprsentait la tte; quant au corps, dpourvu de
jambes, il avait seulement deux bras, trop aplatis et trop courts qui
donnaient  l'ensemble une ressemblance de phoque. Toujours suivant la
coutume de l'le, la saillie au milieu du visage tait forme par un
grain de mas, introduit sous l'enveloppe et qui simulait un drle de
petit nez tout rond. Restait  colorier le visage; l, se mfiant de son
savoir, la bonne vieille tait alle implorer mon pre, qui,  cette
poque, consacrait ses loisirs  l'aquarelle, et qui, pour ne pas lui
faire de peine, avait peinturlur de bonne grce deux larges yeux bleus,
une bouche en coeur et des joues bien roses.

Aprs avoir habill le tout d'une belle robe rouge et l'avoir coiff
d'une coiffe comme la sienne, Suzette, trs anxieuse sans doute de ce
que serait mon impression, tait venue un matin  mon rveil me
prsenter son ouvrage; (elle appelait cela une catin, nom que les
bonnes gens de mon pays donnaient en ce temps-l aux poupes, mais qui,
par extension, s'est appliqu aussi aux dames dnues de srieux dans le
caractre).

L'impression, parat-il, fut dlirante. Pour la petite catin en
chiffons, qui fut baptise mademoiselle Anna, je dlaissai mes plus
jolis joujoux, et sa faveur dura plusieurs mois, pendant lesquels je ne
m'endormis jamais sans l'avoir  mes cts.

On ne sait pas assez combien il est inutile de donner aux tout petits
des jouets ingnieux ou d'un prix lev; le moindre rien de deux sous
les charme autant, pourvu qu'il soit trs mont en couleurs et d'une
physionomie un peu drle.

       *       *       *       *       *

Elle survcut, l'humble poupe,  la vieille Suzette qui, vers mes cinq
ans et demi, s'en alla soudain au ciel tout droit. A cette poque, je
commenais dj  m'apercevoir que la pauvre mademoiselle Anna tait
bien ridicule; en tant que petit garon, j'avais aussi quelque honte de
m'en amuser encore, et puis, pour tout dire, je m'affligeais de voir que
le bout de son petit nez rond noircissait de jour en jour,  force de
subir les frottements les plus divers.

Cependant, comme j'avais dj le sens des reliques--dont je devais tant
m'encombrer dans la suite de ma vie--je la remisai pieusement au fond de
mon armoire aux jouets, aprs l'avoir enveloppe d'un papier de soie.

Bonne vieille Suzette,  laquelle je repensais de temps en temps avec
mlancolie, je craignais vraiment qu'elle ne ft pas trs heureuse au
ciel... D'abord  cause de sa coiffe qui ne pouvait manquer de
l'inquiter beaucoup, dans cette rgion des nuages o il devait y avoir
du vent... Et puis, si intimide sans doute, si gne au milieu des
anges et de tout le beau monde de l-haut!...




ALSACE!


Juillet 1916.

Au mois d'aot prochain, il y aura une anne que j'ai mis le pied pour
la premire fois en Alsace reconquise. C'tait  la suite du prsident
de la Rpublique, pendant une de ces tournes si rapides et si bien
remplies dont il a le secret.

Ce jour-l, dans notre Alsace, il faisait par hasard un temps
merveilleux, un de ces temps de fte qui illuminent la vie et rendent la
joie plus joyeuse. Un chaud soleil rayonnait dans un ciel qui s'tait
tout tendu de beau bleu mridional, et les petites villes, les villages
aux maisonnettes enguirlandes d'une folle abondance de roses, avaient
l'air de resplendir, sur Les fonds magnifiquement verts des montagnes
enveloppantes.--Du reste, je n'ai jamais vu qu'en Alsace une telle
profusion, une telle dbauche de roses, jusque dans les moindres
jardinets, jusque sur les plus humbles murailles.

L'auto prsidentielle filait  toute vitesse, rvle seulement par son
pavillon en soie tricolore  frange dore, que le vent de notre course
agitait sans cesse comme un signal, une sorte de petit signal discret de
la dlivrance. On ne nous avait pas annoncs, nous apparaissions en
soudaine surprise, sans le moindre cortge; mais il n'tait pas possible
d'empcher des jeunes Alsaciens cyclistes de nous devancer gaiement 
force de pdales ds que nous nous arrtions quelque part, et d'aller
crier de proche en proche que le prsident arrivait. Leur avance sur
nous avait beau n'tre chaque fois que de peu de minutes, nous tions
srs de trouver le village suivant dj moiti pavois et, sur notre
parcours, les drapeaux continuaient de jaillir spontanment, comme par
magie, des fentres ouvertes: drapeaux franais et aussi drapeaux
d'Alsace blancs et rouges, tout ce qui tombait sous les mains empresses
et heureuses. Et, parmi les drapeaux tricolores, il y en avait de tout
neufs, mais il y en avait aussi d'autres trs vnrables, souvenirs
sacrs, qui venaient de passer plus de quarante ans dans l'ombre, cachs
au fond des armoires par peur de l'inquisition allemande, et qui
revoyaient enfin ce soleil d'aujourd'hui, redevenu un soleil de France.

Des vivats clataient tout le long de notre route, des vivats spontans,
largement rjouis, et on sentait si bien qu'ils partaient du fond des
coeurs!

Quelques trous d'obus dans les murailles; de distance en distance
quelques maisons ventres; mais cela n'avait pas l'air vrai, tant cela
cadrait mal avec cette paix heureuse d'aujourd'hui. Et,  part certains
petits cimetires, hlas!  et l improviss, et o s'alignaient les
croix en bois blanc, frachement plantes, de nos chers soldats,
l'impression de fte ne se dmentait nulle part.

Nous nous arrtions un peu  chaque village. Le prsident, de son pied
alerte d'ancien chasseur alpin, courait de l'ambulance  la mairie, de
la mairie  l'cole, et de l'cole  son auto, qui repartait comme une
flche. Il serrait beaucoup de mains  la ronde, disait beaucoup de
paroles qui rconfortaient, semant la confiance, remontant encore plus
haut les courages, et, dans les coles, coutait en souriant ces petits
Alsaciens qui, au lieu de la langue allemande nagure obligatoire,
n'avaient commenc d'apprendre le franais que depuis peu de mois, mais
savaient dj lui rpondre un tas de choses et lui rciter des fragments
de nos fables, avec un accent drle. Souvent des groupes de jeunes
filles habilles en Alsaciennes arrivaient en hte pour lui offrir des
bouquets, dont son auto fut vite remplie; elles avaient tir des vieux
coffres de famille ces jolis costumes dsuets, jupes carlates, corsages
 dorures, et coques de rubans qui les coiffaient comme d'normes
papillons.--Comment avez-vous fait, leur demandais-je, pour tre prtes
si vite?--Oh! ce que nous nous sommes dpches!,--rpondaient-elles
avec de gentils rires. Et, en effet, de s'tre dpches tant que a,
elles taient toutes rouges, mme un peu en sueur; mais si contentes!

Dans les villages, sur les murs, au-dessus des boutiques, restaient
encore quantit d'inscriptions allemandes, sans compter ces mots de chez
nous, qu'ils nous ont emprunts pour les dfigurer  leur manire:
_restauration_, au lieu de restaurant, _friseur_, au lieu de coiffeur,
et _tabak_ avec un K, comme leur dlikate et innarrable kultur. Mais on
se sentait tellement en vraie France, que cela ne semblait plus qu'une
plaisanterie pour amuser les passants.

Pendant les deux journes que dura notre belle course, il n'y eut pas
une fausse note nulle part. Les Boches eux-mmes, embusqus dans les
montagnes voisines et dont nous nous approchions peut-tre un peu trop,
car le prsident n'a peur de rien, les Boches se tenaient tranquilles.
Pourtant nous soulevions grand tapage sur notre chemin; en plus de ces
acclamations  pleine voix, il y avait des fanfares, des
_Marseillaise_ joues  grand renfort de cuivres; ils devaient bien
l'entendre! Et tout ce pavoisement aux trois couleurs, avec les lunettes
perantes qu'ils tiennent toujours au guet, ils devaient bien
l'apercevoir! Aussi nous nous disions: Comment ces sauvages ne nous
bombardent-ils pas? Mais non, rien. La chance tait avec nous, comme le
soleil: pas une marmite, pas mme un misrable obus; pas un son funbre,
pour troubler l'lan de ces populations, qui dliraient dans la premire
ivresse d'tre enfin libres!...

       *       *       *       *       *

L'Alsace, un pays de race allemande, de coeur allemand! Allons donc!
Voici quarante annes, nous le savons, qu'ils essaient de le prtendre,
les impudents menteurs d'outre-Rhin. Ils sont mme parvenus, hlas! 
force d'habiles roueries, et par une continuit obstine de travaux
d'approche,  circonvenir deux ou trois politiciens franais, qui se
sont rendus coupables d'admettre ce contresens et de le proclamer chez
nous. Et, aujourd'hui que la question est plus que jamais brlante, les
vautours d'Allemagne soutiennent leur thse, dans les journaux  leur
solde chez les Neutres, par de lourdes divagations historiques; mais
tous les textes qu'ils invoquent sont par eux impitoyablement fausss.
Jules Csar, qu'ils citent tout d'abord, a bien dclar que de son temps
des hordes germaniques _occupaient_ une partie de la Gaule du Nord et
l'Alsace, mais jamais il n'a dit autre chose; ces Germains taient l en
tant que pillards et oppresseurs, tout comme de 1870  1914; les
invasions teutonnes, de mme que les invasions aryennes, n'ont laiss en
Alsace qu'un trs petit nombre des leurs, dont les caractres physiques
ont t immdiatement absorbs par les autochtones. Et la vritable
infiltration barbare s'est bien arrte au Rhin, qui fut le grand fleuve
protecteur.

Il est archifaux, l'argument capital invoqu par l'Allemagne comme
excuse au rapt de l'Alsace,  savoir que, pendant tout le Moyen Age, les
Alsaciens auraient pens et senti comme des Allemands! Mille fois non!
De Csar  Charlemagne, c'est--dire pendant dix sicles, il a toujours
exist au contraire une radicale diffrence entre les gens de la rive
droite du Rhin et ceux de la rive gauche, latiniss et civiliss
infiniment plus vite. Il suffit pour conclure d'examiner l'art alsacien,
qui fut roman  ses dbuts comme le ntre; d'examiner leurs gots
traditionnels, leur esprit, leur coeur, qui furent gaulois et puis
franais; enfin tous les lments de leur civilisation qui s'est
dveloppe dans un sens parallle  celui de la civilisation de France,
les rapprochant de nous toujours davantage, unissant toujours plus, les
unes aux autres, des populations dont les primitives origines taient
communes.

Et, aprs tant de preuves accumules dans le pass, voici peut-tre la
plus accablante, celle que quarante annes d'oppression viennent de
fournir. Aprs de si durs et continuels efforts pour s'assimiler les
Alsaciens, les Allemands qu'en ont-ils obtenu, si ce n'est la haine, le
dgot et l'ironie?

Mme cette ironie, qui  premire vue semble un lment secondaire,
apporterait d'ailleurs, elle aussi, sa petite preuve qui s'ajoute.
L'esprit des Hansi et de tant d'autres, cet esprit goguenard, malicieux
et gai, est-ce de l'esprit tudesque--qu'on me le dise!--ou bien de
l'esprit gaulois?

Non, la cause est entendue: les Boches ne sont pas chez eux, de ce
ct-ci du Rhin, personne ne les dsire, ils rpugnent  tout le monde.
Alors, qu'ils s'en aillent![6]

En cette fin de juillet 1916, mon service m'a ramen pour quelques jours
en Alsace.

Ce n'tait plus le beau temps prsidentiel de l'anne dernire, hlas!
De gros nuages attristants s'accrochaient partout aux cimes des Vosges;
ils assombrissaient les forts de sapins et de mlzes qui, vues d'en
bas et pour les non avertis, continuaient de jouer un peu les forts
vierges, mais que depuis deux ans nos braves territoriaux ne cessent de
remplir de piges de toutes sortes, pour le cas o les barbares
oseraient tenter de nous arriver par l.--Ces piges que j'ai longuement
visits l-haut, lors de prcdentes missions, ces dfenses invisibles
mais formidables, ces tertres gentiment gazonns d'o sortent, par des
fentes sournoises, les bouches des mitrailleuses, et ces interminables
rseaux de fil de fer, tendus comme des toiles d'araigne parmi les
exquises fleurs roses de sous-bois, digitales et silnes,--qui donc s'en
douterait en passant, comme je l'ai fait cette dernire fois, au pied de
ces montagnes revtues d'un si uniforme et tranquille manteau de
verdure!...

Dans les valles par lesquelles je m'acheminais vers les villes
reconquises, les champs taient admirablement verts, et la dbauche des
roses, qui sont plus tardives ici que dans ma province natale, battait
encore son plein sur les murs des villages. Les femmes, les jeunes
filles, avec de grands rteaux lgers, s'empressaient aux fenaisons, et
la bonne odeur des foins coups tait partout dans l'air. Plus
d'ovations joyeuses comme l'an dernier bien entendu, ni de musiques. Le
pays affectait un air de grand calme, sous ses nuages pais, et
cependant, au milieu du silence, rsonnait de temps  autre le canon
allemand, auquel le canon franais, plus proche, rpondait, au tarif de
deux coups pour un...

Entre leurs montagnes aux forts si touffues, j'ai donc revu les
vieilles petites villes alsaciennes, surplombes par ces amas d'arbres
qui parfois, tant les pentes sont abruptes, sembleraient prs de glisser
pour tout ensevelir sous la verdure. J'ai reconnu les vnrables
maisons, coiffes de grands toits qui dbordent  cause de l'habituelle
pluie, et les ruisseaux d'eau vive dans les rues, et les places ornes
toujours de fontaines jaillissantes,--o maintenant nos troupiers en
bleu ple mnent boire leurs chevaux en faisant la causette avec des
jeunes filles trs blondes. Le canon boche y avait accompli depuis l'an
dernier de triste besogne: de ces coups inutiles, lancs de loin, un
jour ou l'autre, pour le plaisir de dtruire, crevant  et l une
maison, un vitrail d'glise, tuant quelque femme ou quelque enfant. Et
cela n'empchait pas les boutiques d'tre ouvertes, les petits coliers
de s'amuser dehors comme si de rien n'tait. Me promenant  pied, j'ai
caus avec des passants, qui saluaient si volontiers mon uniforme
franais. Rsignation  l'horrible voisinage pour quelque temps encore,
mais confiance sereine en l'avenir, j'ai rencontr ces sentiments-l
partout; ce n'tait plus, comme l't dernier, le fbrile enthousiasme
auquel se mlait encore peut-tre la vague terreur d'un retour des
barbares; non, c'tait une certitude maintenant bien assise et donnant
la patience d'attendre.

Dans des maisons qui m'avaient t dsignes, on m'a montr--avec quel
respect!--et fait toucher de la main les vieux drapeaux d'avant 70,
reliques nagure si compromettantes, qui avaient chapp aux Boches
fureteurs. Je me rappelle un vieillard, les cheveux comme une mousse
blanche, qui me disait les larmes aux yeux, en me prsentant son pauvre
drapeau  lui, en humble cotonnade aux trois couleurs bien fanes:
Pendant quarante-quatre ans, je n'ai peut-tre pas manqu une fois,
chaque dimanche, de monter lui dire bonjour, sous les combles des toits
o je l'avais cach.

On respire donc enfin  l'aise, dans le pays longtemps martyr. Ils sont
partis, les fonctionnaires allemands. Avec eux s'en sont alls
l'espionnage, les exactions, la brutalit, la terreur. Et voici que les
bannis, ou les exils volontaires, ont commenc de revenir, retrouvant
les vieilles demeures familiales, et les vieux parents si changs,
qu'ils aimaient, mais dont ils reconnaissaient  peine le visage.

Plus d'inscriptions allemandes nulle part, cette anne, ni aux angles
des rues ni sur les boutiques. Et comme je disais  l'un de nos
administrateurs franais: Vous avez eu tellement raison de recommander
cela! --Recommander, me rpondit-il oh! non, mme pas... Il a suffi
d'une remarque, que j'ai faite un jour  l'un des adjoints et qui s'est
propage en trane de poudre. Les gens n'y avaient pas pens plus tt,
voil tout. Faute de peintres, tout le monde s'y est mis; les marchands
grimpaient en personne sur des chelles pour badigeonner leur devanture,
en attendant mieux. En quarante-huit heures, c'tait fait!

--Quel dommage, me disait un colonel franais en rsidence l-bas, que
vous n'ayez pu arriver trois ou quatre jours plus tt, pour voir notre
14 Juillet! Les Alsaciens taient venus d'eux-mmes en dlgation, nous
demander de leur permettre de pavoiser et de faire fte, malgr le sale
voisinage et le danger d'tre encore si prs...

Il avait l'air mu profondment en me disant cela, cet officier, plutt
rude et nullement suspect de sensiblerie. Et il continua ainsi: Le
soir,  la retraite aux flambeaux, nos musiques militaires, leurs
fanfares civiles, mme d'anciens orphons qui avaient encore des
costumes boches et des tambours, tout le monde  plein coeur jouait la
_Marseillaise_, _Sambre-et-Meuse_, le _Chant du Dpart_, et tous les
hommes suivaient en chantant, et toutes les jeunes filles dansaient
derrire  le cortge... Oh! tenez, surtout ce _Chant du Dpart_, 
l'unisson, entre ces montagnes d'Alsace, repris en dlire de joie par
toutes ces voix puissantes de nos soldats et des paysans d'ici!... Moi
qui vous parle, j'ai pleur comme un imbcile, en entendant passer cette
retraite!...

       *       *       *       *       *

Cher pays bien franais, qui revient  nous, dlivr  tout jamais de
l'horreur germanique!...




UNE FURTIVE SILHOUETTE

DE

S. M. LA REINE ALEXANDRA

D'ANGLETERRE


Juillet 1909.

A Londres, en juillet 1909, sur la fin de la season. Un bal
d'ambassade o j'arrivai tard, non loin de minuit. Dans une grande salle
o tournoyaient des valseurs, une femme, toute svelte et juvnilement
cambre, se tenait debout contre le mur du fond; elle regardait et
souriait. Sa robe, trs simple, en je ne sais quelle diaphane toffe
noire, s'ornait, vers le bas seulement, de broderies couleur de feu
ple, qui simulaient des flammes d'alcool. Les valseurs, en passant
devant elle, s'cartaient un peu par respect; certains couples mme
s'arrtaient, pour saluer d'une rvrence profonde. Nouveau venu 
Londres, que je voyais pour la premire fois, quand on me dit: C'est la
reine; je doutai presque, drout par tant de jeunesse. Cependant je
l'avais aperue la veille, passant trs vite dans sa voiture, et je
reconnaissais bien le fin profil. Et puis, sur ses cheveux brillait une
couronne en diamants,--trs lgre, il est vrai, trs simple, mais une
couronne ferme, comme, seules, ont le droit d'en porter les
souveraines.

Pendant que la valse durait encore, j'eus l'honneur de lui tre
prsent. Dans le bruit de la musique, dans le bruit du tourbillon qui
pourtant se faisait plus lent prs d'Elle et plus silencieux, Sa
Majest, avec une bienveillance exquise, daigna me dire ces paroles que
les souverains savent trouver pour les htes de leur pays...

L'instant d'aprs, le roi Edouard sortait d'un salon voisin o il venait
de jouer au bridge: Ah! dit-il avec un bon sourire, en me tendant la
main, quand notre ambassadeur me prsenta  Lui, voici donc
l'anglophobe.--Sire, je crois, rpondis-je, que je le suis dj bien
moins.

Pendant le souper, je perdis de vue le roi et la reine. C'tait par
petites tables, dans un jardin que l'on avait recouvert de tentes
paisses, mais o la pluie tombait quand mme, une pluie glace qui
tambourinait sur les toiles et filtrait par mille gouttires.

Un grand brouhaha se fit quand Leurs Majests se furent leves, chacun
voulant arriver dans les vestibules pour les saluer au dpart. Et l, je
revis la reine, qui descendait lgrement les marches du perron. Elle
avait mis un petit manteau de fourrure grise, d'o s'chappait la trane
en gaze noire brode de flammes ples; aucun voile sur la tte, o
scintillait la couronne ferme. Jeune toujours, malgr la cruelle
lumire lectrique, elle rendait les saluts en se retournant avec sa
grce charmante.

       *       *       *       *       *

Le lendemain,--veille du jour o j'allais quitter l'Angleterre pour sans
doute n'y jamais revenir--je me rendis  Buckingham-Palace, o S. M. la
reine Alexandra daignait m'accorder l'audience que je lui avais fait
demander. Comme tous les ans  pareille poque, le roi venait dj de
partir avec la Cour, pour Windsor, o la reine devait incessamment le
rejoindre.

C'tait pour midi, l'audience; un midi anglais, sous un soleil de
juillet  peine tide. Aucune animation ce jour-l autour de
Buckingham-Palace,--qui en tout temps s'isole de la vie ambiante par des
solitudes plantes d'arbres, par des semblants de fort, par des
semblants de prairies, aux massifs de graniums uniformment rouges.
Personne dans les grandes cours sables, au fond desquelles le palais se
dressait lourd, morose et noirtre, silencieux comme une demeure vide.

Ma voiture s'arrta devant une petite entre particulire, o cependant
parut un huissier en livre rouge, au placide visage, qui me fit passer
dans un trs modeste parloir. J'y fus rejoint tout aussitt par une
vieille dame  l'air aimable et bon: la dame d'honneur de service. Si
vous voulez bien me suivre,--dit-elle en franais, sans le moindre
accent,--je vais vous emmener chez Sa Majest. Et je la suivis, d'abord
dans d'troits couloirs sombres, puis dans un petit ascenseur qu'elle
fit jouer elle-mme, un tout petit ascenseur  deux places. En haut, au
premier tage, nouveaux couloirs obscurs, et enfin un salon ayant vue
sur des arbres. Restez-l, me dit-elle, je vais avertir Sa Majest.
Sur ces mots, elle disparut et on ne la revit plus.

Pendant les quelques secondes o je fus seul, immobilis  la place o
la bonne dame d'honneur m'avait laiss, c'tait bien mon droit de
promener les yeux sur ce coin d'intrieur intime, dont les dtails
pouvaient dj me rvler un peu de l'me de la souveraine. Rien
d'clatant, rien de luxueux, dans ce salon aux proportions moyennes, o
rgnait un ordre parfait, et o les choses taient d'une simplicit
voulue, un peu austre, mais sans une faute de got. Vraisemblablement
celle qui habitait l devait _subir_ les pompes officielles plutt que
s'y complaire. Aux murailles, sur les meubles, quantit de
photographies, encadres pour la plupart en des cadres de cuir tout
unis, mais des photographies de princesses ou d'impratrices que
soulignaient de grandes signatures.

Par une porte du fond, tout  coup, la reine... la reine, aussi
tonnante de jeunesse dans le jour qu'aux lumires et vtue d'une robe
si simple que, n'et t l'lgance suprme de sa silhouette, rien ne
l'aurait trahie.

Le trs court silence qui survint alors entre nous me parut s'agrandir
de tout le silence de ce palais vide et entour d'espace. Il y a,
d'ailleurs, une petite motion trs particulire  causer pour la
premire fois en tte  tte avec une interlocutrice dont on ne sait
rien, qui est pour vous une nigme,--enveloppe par surcrot, de majest
royale,--et qui au contraire sait beaucoup de vous-mme, par des livres
o l'on s'est trop donn... Les voyages, les livres, Sa Majest ayant
abord ces sujets-l, je commenai d'prouver une gne, quelque chose
comme un remords bien inattendu, au souvenir de mes attaques contre
l'Angleterre, et je m'embrouillai dans de difficiles excuses. Oh!
interrompit la reine, sur un ton de confiance qui me toucha infiniment
plus que n'auraient fait les reproches,--c'est fini, tout cela
maintenant, n'est-ce pas?--Mais oui, madame,--rpondis-je,--c'est
fini... Or,  ce moment mme, avec inquitude, je me rappelais certain
article sur Rangoun, non paru mais dj imprim o j'incriminais
beaucoup l'occupation anglaise en Birmanie; mon Dieu, aurais-je encore
le temps d'y retoucher, d'en attnuer les termes?

L'indulgence, la bont, la droiture, comme elles se rvlaient bien, ds
l'abord, dans les paroles de cette reine et dans son regard.

Et puis on sentait qu'elle aimait sincrement notre pays. J'aurais donc
souhait lui parler de son Danemark o j'tais venu jadis,  ma sortie
de l'cole navale, pendant l'anne terrible 1870, et o j'avais
rencontr tant de sympathie pour la malheureuse France, tant de rvolte
contre nos ennemis d'alors et d'aujourd'hui. Mais avec une reine on ne
conduit pas la conversation sur le terrain que l'on veut, surtout si
c'est un brlant terrain politique, et des sentiments, qui sans doute
nous taient communs, restrent sous-entendus entre nous plutt
qu'exprims. D'ailleurs je venais de rencontrer un grand portrait du
kaiser et d'en croiser l'odieux regard; or, c'tait en bas, dans une
sorte de couloir de service o l'image avait t accroche comme  une
place de ddain, et cette relgation suffisait  indiquer les
sentiments qu'inspirait le personnage aux htes de ce palais.

Aprs un moment, qui m'avait paru trs court et qui avait t presque
long pour une audience, Sa Majest daigna me demander si je voulais
visiter le palais. Le visiter en une telle compagnie, jamais je n'aurais
os y prtendre. Elle se leva, et je la suivis, pour une promenade
inoubliable dans la somptueuse demeure sans habitants.

Nous passmes d'abord devant un cabinet de travail, aussi simple que le
salon. --C'est mon bureau, o je ne vous fais pas entrer,--dit-elle en
souriant,--parce qu'il est en dsordre. En effet, j'avais aperu des
liasses de papiers, jets un peu partout comme pour un triage. (On se
reprsente ce que peuvent tre, malgr les dames d'honneur, malgr les
secrtaires, la correspondance et la comptabilit d'une reine,
lorsqu'elle pourvoit, comme celle-ci,  tant d'oeuvres bienfaisantes,
hpitaux, refuges, asiles de petits abandonns, etc. C'tait le
rangement de ces lettres qui avait d retarder son dpart pour
Windsor.)

Sa Majest ensuite ouvrit une porte haute et grande; l, soudain, aprs
les sobres appartements particuliers, nous fmes sans transition dans
les galeries magnifiques, aux plafonds ouvrags, aux vives dorures, aux
colonnades de marbre, aux murailles ornes d'inestimables tableaux de
matres. Toujours personne; pas un huissier, pas un domestique. La
reine, de sa main fine, faisait jouer les serrures, tourner les lourds
battants dors, et les salles se succdaient, aussi vides et
silencieuses. Mais ce palais, qui allait devenir dsert pour une saison,
restait dans un ordre parfait et toutes les chemines monumentales
taient dcores  l'intrieur, comme pour une fte, de merveilleux
buissons d'hortensias bleus, d'azales roses, d'orchides et d'arums.

Dans des salles diffrentes, deux grandes toiles reprsentaient la reine
debout,  ct du roi Edouard.

--De mes deux portraits, lequel vous semble
meilleur?--demanda-t-elle.--Incontestablement le second, madame;
celui-ci.--Ah! n'est-ce pas? C'est bien plus mon regard.--En effet,
si dans l'un et dans l'autre le peintre avait rendu la teinte des
prunelles en saphir clair, dans le second seulement se trouvait fix le
je ne sais quoi indfinissable qui est l'expression et le charme.

Au milieu d'un tableau datant des premires annes du XIXe sicle,
parmi des personnages de cour, une toute petite fille, de deux ans
peut-tre, nave, frache et jolie.--Vous devinez qui c'est?--Ah! oui,
en regardant avec attention ces yeux d'enfant on pouvait aisment
reconnatre encore celle qui devint la reine Victoria, la souveraine
aujourd'hui presque lgendaire.

Devant les portraits de ses propres fils et de ses filles, la reine
s'arrta et je vis tout  coup passer sur son visage la tristesse
attendrie, lorsqu'elle m'eut dsign celui que la mort est venu lui
prendre, le jeune duc de Clarence.

Dans la salle du Trne, un excs peut-tre, un blouissement de rouge et
d'or; plafonds d'or, murailles tendues de satin rouge. Mais l, par
exemple, on avait l'impression du proche dpart; tout tait recouvert de
longues draperies, galement rouges, qui dissimulaient la forme des
meubles et l'clat des siges.--Ah! dit-elle, je regrette, les housses
sont dj mises. C'est que, vous savez, nous allons partir.--A force de
dlicatesse, d'adorable simplicit, celle qui me guidait m'avait presque
fait perdre de vue qu'elle n'tait pas seulement la grande dame qu'elle
avait l'air d'tre, mais qu'en outre elle se nommait Alexandra de
Danemark, reine d'Angleterre, impratrice des Indes. Et c'tait
elle-mme qui, au jour des grandes solennits, entrait ici, tincelante
de diamants historiques, pour s'asseoir sur ce trne, voil aujourd'hui
comme un simple fauteuil.

Quand Sa Majest me tendit la main pour me donner cong, nous arrivions
dans un vestibule dominant un escalier monumental. Inclin jusqu' ce
qu'elle et disparu,--ce qui fut rapide,--je me trouvai brusquement trs
seul quand je relevai la tte. En plus du respect profond qu'elle
m'inspirait, comme au moindre de ses sujets, une haute sympathie d'me
m'tait venue pour cette souveraine, si visiblement noble et bonne; et
je songeais que sans nul doute je ne la reverrais jamais, ne devant
plus revenir dans son pays, malgr l'extrme courtoisie de l'accueil...

Un vestibule, des marches  descendre videmment, mais o tais-je, dans
quelle partie de ce palais si inconnu pour moi? Personne  qui demander
ma route. Aprs tre mont par un petit ascenseur presque clandestin, je
redescendais par un escalier d'apparat, sans savoir o j'allais tomber.
En bas, des salles pompeuses, mais vides; et toujours pas un tre
humain. Je commenai d'errer, hsitant  frapper aux portes fermes,
osant encore moins les ouvrir. Et cela dura plusieurs minutes, jusqu'
ce qu'enfin un laquais, rencontr par hasard, me ft secourable, me
reconduist au grand perron et y ft avancer ma voiture.

Si j'avais vu Buckingham-Palace dans d'autres circonstances, ml  la
foule qui s'y presse les soirs de fte, je n'en aurais gard
probablement qu'une impression quelconque. Mais cette reine, ces fleurs,
cette solitude et cet absolu silence,--il me sembla sortir d'un palais
enchant.




FEMMES FRANAISES

PENDANT LA GRANDE GUERRE


Aot 1915.

Nos femmes franaises, la guerre les a magnifiquement agrandies, comme
nos soldats, et, dans tous les mondes, la plupart se rvlent sublimes.

Paysannes,  la charrue ou aux moissons, s'efforcent avec un inlassable
courage de suffire aux plus rudes besognes, aussi bien les aeules,
toutes rides et courbes, que les jeunes, apportant parfois aux champs
un petit bb dans ses maillots, qu'elles posent endormi sur l'herbe.
Elles labourent la terre, elles fauchent les pis, tout cela pour que le
fils ou l'poux, s'il revient de l'abominable tuerie allemande, trouve
la petite proprit bien entretenue, en mme temps que la maison bien
en ordre.

Et, tout en haut de l'chelle,--pour parler comme les gens qui admettent
encore des distinctions sociales,--les lgantes, mme celles qui furent
des oisives et des frivoles, aujourd'hui quittent leur luxe; pour tout
donner, elles se privent de ce qui leur semblait essentiel, et elles
peinent avec joie  des travaux dont elles se croyaient si incapables!
Dans leur blouse d'infirmire, nuit et jour elles s'puisent au chevet
des blesss, mettant leurs mains blanches  des preuves nagure bien
inattendues, et, devant les obligations les plus rpugnantes, elles
gardent le joli sourire qui enchante les agonies.

Aux abords des gares, par o l'on s'en va sur le front, c'est l
peut-tre que je les ai vues, plus que partout, ailleurs nobles et
touchantes, nos femmes franaises, mme les plus humbles d'entre elles.
Quand, aprs une courte permission, le mari, en capote bleue
glorieusement fane, s'en retourne l-bas, dans la ghenne de feu,
l'pouse vient, avec les enfants, le reconduire; presque toujours c'est
lui, le soldat, qui tient le plus petit  son cou, tout contre sa joue,
jusqu' la minute de l'inexorable dpart. Et aprs l'adieu, qui pourra
tre le dernier, la femme s'en retourne au logis, fire, avec des yeux
de suprme angoisse, mais qui ne veulent pas pleurer.

Pour ce qui est de moi-mme,  ces heures grises comme nous en
traversons tous, dans le dcouragement de sentir s'terniser la guerre,
dans la dtresse d'avoir ses fils au front,  ces heures, plus ou moins
courtes mais invitables, o il semble que l'on s'affaisse, il m'est
arriv de me rfugier auprs de femmes qui venaient de perdre ce
qu'elles avaient de plus cher au monde, un fils unique, et qui
tranaient des deuils ternels sous leurs longs voiles noirs. Et c'est
encore auprs de celles-l que j'ai acquis le plus de rsignation,
trouv le plus de rconfort...




UN SECTEUR TRANQUILLE


Septembre 1916.

Voici la troisime fois qu'une fin d't claire mlancoliquement les
dsolations de notre France. A la longue, sur notre front hriss de
bouches  feu, une sorte d'accoutumance s'est presque tablie  et l,
du moins dans les rgions o ne s'acharne pas pour le moment la rage des
Barbares, et ce sont ces rgions que l'on est convenu d'appeler
secteurs tranquilles. (Cette tranquillit, est-il besoin de le dire,
n'est que trs relative, et, avant l'inimaginable guerre qui a peu  peu
modifi tous nos jugements, elle se serait plutt appele l'abomination
de la dsolation.)

J'avais affaire aujourd'hui dans l'un de ces secteurs-l, et un temps
merveilleux rayonnait sur les campagnes abandonnes, o s'talait un
grand luxe de fleurs, scabieuses d'automne, alternant avec les plus
rouges coquelicots. On entendait, il va de soi, l'ternelle canonnade,
mais les coups s'espaaient sans hte, et, avec l'habitude que l'on en a
prise, ils semblaient troublera peine le silence des champs. Nous avions
dpass la dernire zone habite et ne rencontrions plus sur les routes
que, de temps  autres, des petits convois militaires. Cependant rien de
sinistre n'avait commenc de s'indiquer, sous ce beau soleil de fte.
Les arbres, magnifiquement feuillus, cachaient dans la verdure leurs
branches fracasses; il y avait encore, en avant de nous, des villages
qui, de loin, avaient l'aspect naturel, et cette canonnade, dont
toutefois nous nous rapprochions beaucoup, gardait pour ainsi dire un
air bon enfant,  cause de sa lenteur.

Ah! premier avertissement sinistre! Au bout d'une perche, un grand
criteau sommairement peint sur bois blanc nous arrte: Partie de route
non dfile, interdite  la circulation. Non dfile, cela signifie en
termes de guerre que l'on y est en vue des lunettes allemandes et en
danger de mort. Il faut donc obliquer, par des sentiers qui se
dissimulent plus ou moins dans des replis de terrain.

Parmi ces coups de canon, l'oreille naturellement distingue tout de
suite les _arrives_ des _dparts_. Les dparts, ce sont les coups tirs
par nos batteries  nous, dont les projectiles s'en vont frapper trs
loin chez les Boches, et les arrives, ce sont les clatements de leurs
obus  eux, lancs dans nos lignes. Aujourd'hui, nous comptons  peine
une arrive par minute. C'est vraiment trs courtois de leur part.

Un village, qu'il va falloir traverser, se dmasque de derrire des
arbres; de loin, son clocher encore debout faisait illusion, mais il est
tout grignot par le haut, et l'glise est crible; quant aux maisons,
il n'en reste que des pans de murs, la mort s'y est depuis longtemps
tablie en souveraine. Dans une ruelle, o nous avons ralenti  cause
des dcombres, gt les pieds en l'air un berceau d'enfant, et tout
auprs, au milieu d'une belle touffe de coquelicots, le petit cadavre
dchiquet d'une poupe...

Nous avons  longer ensuite des collines, couvertes d'une mme fort
paisse, qui nous sparent de l'ennemi et nous mettent pour un temps en
scurit. On y a creus quantit de cavernes, dont l'ouverture est
tourne vers nous, et o nos soldats vivent comme des prhistoriques.

Dans l'une, qui est un poste de commandement, je dois m'arrter pour me
renseigner auprs du colonel qui l'habite.

D'abord il me montre, sur une carte pique contre sa muraille de terre,
les places prcises de l'attaque vainement tente l'avant-veille par les
Boches, et au sujet de quoi j'ai t envoy ici; mais il me faudra aller
 un kilomtre plus loin, pour me rendre compte sur le lieu mme. Je
vais aussi vous prsenter, ajoute-t-il, les gentils objets assez
nouveaux qu'ils nous envoient depuis quelques jours. Et il dit  une
ordonnance: Allez donc, mon ami, me chercher par l un _tuyau_ _de
pole_ et une _tte--Guillaume_. Le soldat est vite de retour,
rapportant quelque chose comme un bout de tuyau en cuivre d'environ
soixante centimtres de long, et une espce de boule un peu oblongue qui
ressemble en effet  une grosse tte humaine. Tous ces gentils objets,
bien entendu, ne nous sont lancs que remplis de cheddite et autres
infernales salets allemandes, et, quand elles arrivent, ces boules,
surmontes de leur fuse en pointe de casque boche, elles doivent
justifier trs bien le surnom que nos hommes leur ont donn, sauf qu'il
y manque l'ineffable sourire du kaiser.

Autre caverne, o sont logs des officiers; sur leur table,  ct de
leurs cartes, il y a quelques journaux--oh! pas beaucoup--qui, dans leur
vie de Robinsons, les tiennent un peu au courant des choses de ce monde.
Et l'un d'eux, en riant, me prsente un article d'un grand journal
parisien, o j'apprends que je suis en ce moment mme aux Pyrnes, et
que j'y occupe mes loisirs--en mille, devinez  quoi!-- peindre des
ventails pour les belles dames de ma connaissance!... Certes, ce n'est
l qu'une des moindres, parmi les sornettes auxquelles je me vois
journellement condamn, mais c'est gal, ce peinturlurage d'ventails
emprunte au dcor et aux bruits ambiants un comique irrsistible.

Tandis que les Boches continuent leur petit bombardement anodin, nous
poursuivons notre route. J'ai pour guide un officier habitu  ce
secteur, o je viens aujourd'hui pour la premire fois. Nous pourrons, 
ce qu'il dit, aller jusqu'aux abords de ce village, qu'on aperoit
l-bas, trs riant sous le soleil, dans un bouquet de beaux arbres, mais
qui a l'inconvnient d'tre  l'ouvert d'une coupure des collines et de
servir de cible habituelle  l'ennemi; avant d'y arriver, il faudra donc
remiser notre auto derrire un rocher, et ensuite nous monterons  pied
dans la fort. (A mi-cte, je dois interviewer l-haut, au fond de son
trou, le chef de bataillon qui a subi, et repouss avec fracas, cette
attaque d'avant-hier.)

Ce n'tait qu'un fantme de village, on le devine bien, ventr de
toutes parts et qui, sous le chaud soleil de septembre, dormait son
sommeil de mort. Mais  peine tions-nous  deux cent mtres, que les
obus commencent d'y tomber, lui ramenant du tapage au milieu de son
silence. Nous avaient-ils aperus, les Boches, par quelque claircie
dans les branches, ou bien nous avaient-ils entendus, ou simplement
flairs? En tout cas, ils se figurent que nous allons dans ces ruines,
et btement ils s'obstinent  les mitrailler.

Notre auto et nos chauffeurs, une fois remiss en lieu  peu prs sr,
voici devant nous la route qui monte en pente rapide dans la fort.
--Si vous voulez bien, me dit l'officier qui me conduit, nous monterons
un peu vite, car le passage est plutt _malsain_,  cette heure de la
journe surtout.--Oui, montons un peu vite, pas trop cependant, pour ne
pas donner l'impression de passants mus. D'ailleurs,  part ces
_arrives_ que l'on entend de-ci de-l, qui donc s'en douterait, que la
route est _malsaine_,  voir son air de gaiet engageante; sous ses
arbres magnifiques, chnes ou htres, on dirait une rue, dans quelque
station de villgiature; il y a mme des passants, en costume bleu ple,
pas trs nombreux, mais enfin quelques-uns, et qui ne semblent pas
effars.--Villgiature pour bonnes gens un peu simplets par exemple, je
le reconnais: les maisonnettes, qui s'alignent de droite et de gauche,
sont comiques de petitesse, amusantes de navet, avec leurs jardinets
alentour, leurs troites bandes de gazon, leurs minuscules rocailles.
Toutefois, rien qu'en regardant avec plus d'attention, vite on
devinerait que les cures d'air, ici, ne doivent pas tre de tout repos,
car ces villas lilliputiennes, qui sont comme tapies sur le sol, ont
pour toiture des madriers normes recouverts de matelas de gravier; il y
fait noir et elles s'enfoncent dans la montagne comme des terriers pour
gros lapins; en outre, l'une d'elles, qui est marque d'une grande croix
rouge, montre cette enseigne suggestive: poste de secours. Et, de
distance en distance, des criteaux clous aux arbres portent
l'indication: abri de bombardement, une flche marquant la direction du
trou par lequel on y entre... Quand mme, avec ses petites pelouses, ses
petits massifs, ses petites corbeilles de fleurs soigneusement serties
de ranges de cailloux, ce village, improvis par nos soldats, m'aura
donn le plus curieux aspect que j'aie encore rencontr jamais d'un
secteur tranquille.

Pendant notre monte, la musique de grosse caisse que les Boches nous
font s'acclre en _allegro_.--D'habitude, me dit l'officier qui
m'accompagne, ils nous fichent tout de mme la paix plus que a; c'est
leur attaque rate de l'autre nuit qui sans doute leur reste sur le
coeur. Et puis, l'entre en scne de la Roumanie, que nous nous sommes
fait un plaisir de leur annoncer hier par des affiches, leur a aussi
beaucoup agit les nerfs. Mais le singulier village, qui a dj connu
cela de temps  autre, parat  peine s'en mouvoir. Et, en passant,
j'entends un caporal, bien paisible sur le pas de sa porte, se plaindre
 un camarade d'une seule chose, c'est qu'hier une sale tte--Guillaume
a saccag ses plantations de laitues.

Vraiment, le calme de tous ces soldats, qui sont ici depuis tant de mois
 nous faire rempart, leurs soins minutieux pour leurs jardinets, pour
leurs humbles et rudes logis, ne me paraissent pas seulement d'une
purilit touchante; non, ils reprsentent au contraire une forme
spciale, trs raisonne et hautement admirable du courage franais, de
la belle humeur, de la confiance et de l'abngation franaises.
videmment, dans cette fort, ce n'est pas la grande horreur sans nom,
le grand enfer sublime de la Somme; mais quand mme, ces hommes savent
bien qu'il leur faut chaque jour emporter sur des brancards quelques-uns
d'entre eux dans leur petit cimetire fleuri; ce qu'ils entendent tomber
de diffrents cts, en fracassant les branches, ils savent bien que
c'est du 105 allemand, ou de ces torpilles qui font les blessures plus
dchires et plus malignes. Ils savent que, pour diriger cette
bourdonnante symphonie, parse un peu partout dans leurs alentours,
c'est la Mort qui tient le bton de chef d'orchestre...

En voici deux auxquels j'adresse la parole; appuys confortablement  un
arbre, ils s'taient redresss en retirant leur cigarette, pour me faire
le salut militaire: Mes amis, puisque vous n'tes pas obligs, vous
autres,  cette heure-ci, d'tre dehors sur la route, pourquoi ne
rentrez-vous pas, jusqu' ce que _leur_ petite crise de colre soit
passe?--Oh! mon colonel, il en faut tant et tant, d'obus, pour
arriver  toucher un homme!... Et puis ces trous, vous savez... Si, des
fois, ils nous envoyaient quelqu'une de ces grosses marmites qui
chavirent tout, et qu'on soye enterr vif l-dedans... Non, nous deux,
pour notre compte,  notre ide enfin, nous aimons encore mieux attraper
a en plein air!




UN PETIT MONDE

que n'ont pas atteint nos vertiges


Juin 1882.

Hier, j'ai connu les Ouled-Nal, les vraies, qui suivent le rite
immmorial, celles qui ne se montrent point dans les villes d'Infidles,
mais qui guettent,  l'ore du dsert, et qui happent au passage les
hommes venus du fond des horizons de sable.

Pour les rencontrer, celles-l, j'avais chemin par tapes, depuis le
port o stationnait mon navire jusqu' l'oasis o je venais d'arriver ce
matin au clair soleil de dix heures. En route, ce chaud printemps, ce
mois de juin d'Algrie dj m'avait gris. Oh! dans les villages, quelle
profusion de roses! Des roses de chez nous, mais qui semblaient vivre
ici avec une exubrance folle; celles qui taient rouges, devant les
vieux murs blanchis de chaux laiteuse,--mais rouges de ptales, rouges
de feuilles, rouges de tiges,--fleurissaient en gerbe, et on et dit des
fuses de sang. Et puis il y avait les orangers, couverts de bouquets
qui emplissaient l'air comme d'une suavit blanche. Et mme les
solitudes sentaient bon, parce que l'on crasait au passage mille
petites plantes d'Afrique plus parfumes que des sachets prcieux.

Ces Ouled-Nal! Je m'tais reprsent des filles de joie, bruyantes, aux
lignes serpentines, agitant des colliers de sequins. Et, quand on me
dit: les voici, je frissonnai d'une sorte de crainte. Elles taient
huit ou dix, presque en rang, pares comme des idoles de temple, et
chacune se tenait immobile, aux aguets, sur le pas de sa porte. A
l'cart, dans cette oasis dj saharienne, elles habitaient un petit
quartier morne, un petit quartier avanc en vedette sur le dsert, face
 l'infini des sables. Le soleil du matin les clairait d'une lumire
incisive; il rendait blouissantes leurs toffes bigarres et la
surcharge de leurs grossiers bijoux, mais aussi il accentuait les
fltrissures prcoces sur leurs visages de prtresses d'amour. Leurs
fronts, leurs joues avaient les luisants du bronze ferme et poli, mais
des petites ombres trop nettes creusaient davantage leurs yeux. Debout,
elles restaient sans bouger avec un air d'ironie, les paupires
baisses, mais sans cligner des cils sous la morsure de ce soleil. Elles
s'taient fait des ttes normes, largies par une profusion d'ornements
de mtal, et hausses par des espces de tiares sur lesquelles posaient
des voiles aux plis quasi religieux.

Quelques-unes ne paraissaient mme plus jeunes; toutes avaient t
marques par les lassitudes de toujours attendre les caravanes, de
toujours guetter des hommes, en surveillant l'horizon dsol, et toutes
s'taient meurtries, depuis longtemps, sous les treintes de tant et
tant de nomades, qui entraient chez elles excds par les continences
des marches  travers le Sahara; mais toutes, mme les plus fanes,
conservaient encore je ne sais quoi de bassement dsirable, qui rendait
dangereux de les trop regarder. Leur repaire ne formait pour ainsi dire
qu'une seule et mme demeure, dont la faade, sans toiture apparente, se
prolongeait pareille, comme un mme vieux mur,--un mur fruste, pais et
bas, fait de boue sche. Les trous qui servaient de porte s'ouvraient 
la file, trs prs les uns des autres, et ce matin, de chaque tanire,
l'habitante tait sortie; sur chaque seuil, une Ouled-Nal tait poste.

La couleur neutre du sol ou de la muraille terreuse rendait plus
clatant le luxe barbare des parures. Et ce qui dconcertait surtout,
dans l'apparition de ces femmes, c'tait la dignit, la silencieuse
arrogance du maintien; on sentait que, suivant la rgle de leur caste,
elles exeraient la prostitution comme un sacerdoce; dans ces ttes, si
pompeusement coiffes, il devait y avoir autre chose que de la passivit
professionnelle, peut-tre,  l'occasion, de la fivre amoureuse, du
dvouement aveugle, mme du fanatisme et mme du crime.

Regards de prs, les ornements de mtal, qui brillaient sur elles en
diadmes ou en colliers, se rvlaient des louis d'or de tous les pays
d'Europe ou d'Afrique. Et les moins jeunes, qui s'taient le plus de
fois vendues, talaient, sur leur gorge encore belle, presque une petite
fortune. (On sait que, suivant l'usage immmorial de la tribu,
celles-l, les dj riches, allaient bientt s'en retourner au fond du
dsert, redevenir des filles de la tente, et crer une famille avec
quelque beau nomade de leur choix, dont elles seraient l'pouse voile,
fidle, docile et humblement soumise.)

       *       *       *       *       *

Elle pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans, la Nal  qui je demandai de
m'abriter dans son gte de terre durant les heures brlantes du jour.
Ensemble nous franchmes le seuil, entre les parois dformes par la
vtust et aussi paisses que des remparts.

L-dedans, il faisait un peu sombre et presque agrablement frais, aprs
les chauds blouissements du dehors. Une odeur de saine bte fauve y
tait tempre par des baumes qu'on avait brls et par un bouquet de
fleurs d'oranger qui trempait dans un vase de cuivre. Des couches de
chaux, accumules depuis les vieux temps de l'oasis, donnaient aux
murailles cet aspect mou que prennent les parois des grottes;  terre,
des nattes, des tapis tisss au dsert, des matelas sur lesquels des
centaines de nomades avaient d,  tour de rle, se pmer et puis
dormir.

Et une seule petite fentre perce en meurtrire, sans vitrage, protge
par une mousseline pour empcher d'entrer les mouches et le sable: on
voyait par l un coin de l'horizon des solitudes, un peu de l'tendue
morne qui ne finit pas, et rien d'autre.

Que de pices d'or elle avait dj pu suspendre  son cou, bien qu'elle
ft si jeune! videmment c'tait une des plus demandes... Avec une
soumission mprisante, elle arrangeait les oreillers et les tapis, pour
me faire dormir chez elle mon sommeil mridien. Elle ne me regardait
mme pas. Danseuse, issue d'une race de danseuses, elle avait on ne sait
quoi de superbement souple et ddaigneux dans ses mouvements toujours
nobles, et, chaque fois que s'entr'ouvrait sa chemise en gaze raye, un
peu de sa jeune gorge couleur de basane, qu'elle dissimulait avec soin
tout  l'heure sous ses voiles hiratiques, apparaissait maintenant sans
qu'elle s'en soucit, comme si c'tait une chose vendue d'avance, dj 
moi et qui n'importait plus.

Pourtant j'avais envie de m'en aller, pris de l'humiliation et surtout
de la tristesse infinie d'tre l, prisonnier de la chair, dans ce bouge
lointain et hostile. Le silence de midi s'affirmait au dehors et on
n'entendait que le chant des sauterelles de juin, grises par la
lumire. La Nal allait et venait, dans son gte de pnombre; ses
allures semblaient moiti d'une panthre, moiti d'une reine, mais
vraiment elle avait trop l'air de savoir combien son corps tait beau et
valait d'argent. Oh! l'ternelle drision que ce besoin d'embrasser et
d'treindre qui nous talonne tous, qui parfois nous semblerait presque
un appel divin, un lan sublime pour fondre deux mes en une seule, mais
qui n'est plutt que le pige grossier de la matire toujours obstine 
se reproduire. Oh! si on pouvait au moins secouer cela, en tre
affranchi et purifi!...

J'avais eu envie de m'en aller, mais je retombai sur les coussins
prpars par l'Ouled-Nal... Qu'aurais-je gagn, aprs tout,  regimber
contre cette loi des treintes, impose  tout ce qui respire? En quoi
la rvolte d'un atome phmre comme je suis pourrait-elle atteindre la
Cause inconnue qui nous a jets ple-mle pour quelques heures dans le
tourbillon des tres? Non, autant vaut cder, s'abaisser sans comprendre
et accepter lchement l'aumne qui nous est faite de ces pauvres crises
brves...

       *       *       *       *       *

Un rayon rougetre, annonant que le soleil allait s'teindre, entrait
par la triste petite fentre, quand je m'apprtai  sortir de la
maisonnette de terre. L'heure approchait aussi o je devais quitter
l'oasis pour commencer  redescendre des Hauts Plateaux et  retourner
par tapes vers la cte. Du reste l'Ouled-Nal,--qui peu  peu tait
devenue douce comme presque une petite soeur  peine fline,--semblait
tout  coup impatiente de se dbarrasser de moi; d'un coffre pais
qu'elle venait d'ouvrir, elle tirait des bijoux plus beaux, et des
btons de rouge pour farder ses joues: c'est qu'il tait temps de se
parer pour la grande prostitution du soir. Et puis beaucoup de bruit
s'entendait maintenant au dehors; cette sorte de vestibule du dsert,
qui commenait l tout de suite devant le seuil, s'emplissait de monde;
une caravane s'arrtait, qui devait tre riche, une caravane partie du
fond de l'impntrable Maroc, depuis des jours, et les nomades mlaient
leurs cris aux plaintes des chameaux que l'on faisait coucher. La Nal
voulait sortir sur sa porte, avoir sa part de cet or et de ces dsirs
qui arrivaient. Je la regardais faire et, sous l'influence du soir
languide et rose, je sentais du regret sourdre au fond de moi-mme, du
regret d'elle, du regret de sa beaut de fille errante, qui allait
bientt se faner  tous les vents du dsert, et puis mourir  l'ombre de
quelque tente dresse qui sait o, qui sait en quel coin des
solitudes,--aprs que l'ardeur de son sang et le mystre noir de ses
yeux auraient t transmis par elle  des continuatrices, qui plus tard
se vendraient aussi...

Quand elle reparut au dehors, pour se montrer aux hommes de la caravane,
les autres Ouled-Nalia[7], qui taient dj alignes sur les seuils des
petites portes sauvages, lui lancrent une moquerie du coin des yeux.
Oh! quels frais de parure elles venaient de faire! Ce soir, toutes
taient belles,--mme les plus chevronnes, mme celles qui avaient dj
une fortune en louis d'or tale sur la gorge, et se marieraient
bientt. Toutes s'taient repeint les yeux et s'taient fardes d'une
faon pompeuse. Leurs ttes paraissaient encore plus larges et plus
normes, sous le poids des diadmes  plusieurs rangs, des pendants
d'oreilles, et sous l'amas des noires chevelures tresses en manire de
tiare. Plus tard, quand la nuit serait tombe, elles se rpandraient
dans les cafs maures, et commenceraient  chanter, danser, affoler les
hommes par mille poses de leurs corps souples aux contorsions de
couleuvre. Mais pour le moment elles se tenaient rigides et dignes,
comme des prtresses  peine vivantes. Des toffes magnifiques, tombant
droit comme des camails, s'agrafaient trs haut sous leur menton; elles
ne bougeaient pas, se contentant de darder, sur les uns ou les autres,
leurs yeux lourds d'appel et d'attente. Oui, on sentait bien,  les voir
cette fois, qu'en effet il n'y avait pas que des prostitues chez les
filles de leur tribu, mais plutt des incomprhensibles, formes ainsi
par de longues hrdits distinctes, et capables mme parfois d'tre
nobles...[8].

       *       *       *       *       *

Mais voici qu'un disque large et rouge plongeait l-bas derrire la
ligne des sables. C'tait l'instant o le dsert plit si trangement et
si vite, blmit comme un grand linceul avant qu'aucune pleur ait
commenc de paratre au ciel toujours teint de cuivre et d'or. C'tait
l'heure du Moghreb, et, du haut d'un petit dme en boue sche, un chant
qui faisait frissonner s'leva dans l'air, dominant toutes choses, une
voix qui tenait  la fois du son des orgues clestes et du glapissement
des chacals.

Le muezzin rptait aux quatre vents le nom d'Allah, et les nomades
choisissaient des places pour se prosterner, le front dans la poussire.

Alors, en silence, toutes les Ouled-Nalia, prises de respect, elles
aussi, s'enfuirent, les yeux baisss, disparurent un instant au fond des
tanires,--pour laisser les hommes prier.




L'ADIEU DE PARIS

AU GNRAL GALLIENI


Paris, 2 juin 1916.

Hier, dans l'apparat et la magnificence, s'en est all ce gnral aux
allures simples, qui tait si insouciant de la pompe et des grandeurs.
Il avait succomb, bien moins  un mal en somme trs curable, qu' une
continuelle et terrible tension d'esprit survenant au dclin de sa vie,
alors qu'il lui aurait fallu du repos, aprs s'tre si noblement dpens
au service de la France, dans les climats les plus meurtriers du monde.

Charg de sauver Paris, il avait accompli en silence son oeuvre
crasante, s'enfermant beaucoup  travailler seul dans une salle austre
qui--au lendemain des batailles de la Marne, o il avait pris la grande
part que l'on sait--tait devenue sa tour d'ivoire. Ayant eu l'honneur
de servir une anne sous ses ordres, si souvent je l'ai vu l, dans ce
bureau qui n'avait gure pour meubles que des tables de bois blanc,
couvertes de papiers et de cartes d'tat-major! Pench sur ces cartes
dployes, il traait les dessins bleus ou rouges, qui taient pour
ainsi dire les premires fixations de sa trs savante stratgie;--et
tout cela ensuite, sous sa pression nergique, se matrialisait
fivreusement en ces lignes de dfense, batteries, tranches, entrelacs
de fils barbels, qui, au su de l'ennemi, transformrent le dpartement
de la Seine en une imprenable citadelle. N'attendant rien en retour, ne
dsirant rien d'autre que de faire son devoir jusqu' la mort, il
ouvrait difficilement sa porte, se dfendait contre toute publicit,
restait ddaigneux de toutes distinctions nouvelles,--et certes, il
n'et jamais song  cette manifestation d'hier, que la population de
Paris, par sa prsence et son recueillement, est venue entourer d'une
grandeur d'apothose... Mais le sens populaire, qui s'gare si souvent
dans ses haines, ne se trompe presque jamais quand il s'agit de
remercier, de bnir; et ces foules, sur son passage, s'taient
convoques d'elles-mmes.

Il s'en est all militairement, couch sur une voiture d'artillerie qui
lui faisait le plus beau des chars funbres, et envelopp du pavillon
franais qui est le plus incomparable des draps mortuaires. Le long de
l'immense parcours que suivit son cercueil de soldat, ces Parisiens, de
qui il avait dtourn les Barbares, se pressaient en masses plus
compactes que pour aucune entre de souverain, et le saluaient dans un
religieux silence.

Ensuite, sur la place de l'Htel-de-Ville o le char s'arrta une heure
environ, ses funrailles atteignirent la plus mouvante splendeur.

Longuement, trs longuement, des soldats dfilrent devant lui, pour
l'adieu et le suprme salut de leur drapeau; non pas des troupes
quelconques, mais de ces troupes sublimes que l'on avait fait revenir en
hte du front le plus proche, de celles qui s'taient battues depuis
bientt deux annes sans dfaillir; dans leurs capotes de bataille,
bleu horizon, un peu dfrachies malgr de soigneux coups de brosse,
mais d'autant plus glorieuses et touchantes, elles marchaient fires,
superbes, ces troupes dj si souvent dcimes, gardant des alignements
impeccables et donnant bien l'impression de la tranquille force
franaise.

Quand elles eurent toutes pass, on vit paratre, inattendues et
saisissantes, des sections au visage tout noir sous la coiffure bleue:
Sngalais ou Sahariens, qui vinrent se ranger prs du cercueil pour le
tableau final, afin d'envelopper d'exotisme le hros dont c'tait la
dernire fte, et de rappeler aux mmoires cette Afrique lointaine,
qu'il avait tant contribu  rendre franaise.

Pendant toute la crmonie grave, des musiques de cuivres, s'alternant,
n'avaient cess de jouer ces hymnes de gloire qui s'appellent _la
Marseillaise_, _Sambre-et-Meuse_, _le Chant du Dpart_, dont on a trop
abus peut-tre, mais qui, ce jour-l et sur cette place, semblaient
renouvels; on ne se lassait pas de les entendre, et, chaque fois que
revenait la phrase: Mourir pour la Patrie, rpte comme avec une
insistance d'incantation, on la comprenait plus profondment; elle
s'appliquait d'ailleurs si bien  celui qui dormait l, sur ce char de
guerre, que des larmes embrumaient les yeux.

       *       *       *       *       *

Nos jardins, nos places sont encombrs de statues, pour la plupart trop
htives, accordes  des gloires insuffisantes ou phmres qui ne
rsisteront pas  l'effacement des annes. Mais envers lui, qui fut un
grand sauveur, Paris a contract une dette; il faudrait, en un point
choisi de la ville, lui lever un monument qui en clipserait beaucoup
d'autres...




UNE DEMI-DOUZAINE

DE

PETITES CONSTATATIONS


I

Presque toujours, ceux que nous appelons improprement mal levs sont
des tres qui ont reu au contraire une ducation plus que suffisante,
mais qui y sont rests foncirement rfractaires. Dieu merci, on trouve,
comme compensation, de braves gens si bien levs parmi ceux qui n'ont
pas t levs du tout!...


II

Dans le peuple, et surtout dans celui des campagnes et des bords de la
mer, la vraie goujaterie n'existe pour ainsi dire pas; tout au plus
commence-t-elle chez les ouvriers des villes. Non, c'est chez les gens
dits du monde qu'il faut la chercher; oh! l, quand par hasard on la
rencontre, elle est complte. Et ce sont les fils d'enrichis qui en
dtiennent le record.


III

Le cochon n'est devenu sale que par suite de ses frquentations avec
l'homme. A l'tat sauvage, c'est un animal trs propre.


IV

Les gens trs laids, comment ne pas sympathiser avec eux, s'ils le
savent, s'ils en souffrent, et s'ils s'efforcent d'tre le moins
possible dsagrables  voir. Mais il est des laideurs satisfaites,
tales, agressives, qui sont plus excrables que des vices.


V

On rencontre souvent des ttes humaines marques au sceau d'une si
incurable bestialit, que l'on n'arrive pas  admettre la prsence
l-dedans d'une me tant soit peu capable de revivre aprs la mort
terrestre. Non, cela s'en ira pourrir dans quelque cimetire, sans plus.

En revanche, au fond des yeux de certains animaux suprieurs, chiens,
chats ou singes, on voit passer parfois, aux heures d'agonie ou
seulement d'angoisse, d'inoubliables expressions de tendresse, de
prire, et comme d'anxieuses interrogations sur la vie et sur la mort.
Alors il semble rvoltant et inadmissible que toute cette flamme
intrieure soit condamne  s'teindre pour jamais dans la poussire.


VI

Pour ne pas faire de peine aux humbles, pour ne pas blesser les petits,
il y a un certain tact qui vient du coeur et que les tres les moins
cultivs possdent souvent par nature, mais que, par contre, l'ducation
ne saurait donner, mme aux gens les plus affins du monde.




LE PRINCE ASSASSIN PAR _EUX_

YOUZOUF-YZEDDIN


Fvrier 1916.

Avant que l'oubli soit retomb sur ce prince ami de la France, dont
l'Allemagne vient de se dbarrasser par un de ses crimes coutumiers, je
voudrais dire quelques mots de lui.

Lors de mes premiers sjours  Constantinople, sous le rgne du sultan
Abdul-Hamid, il tait, comme tous les princes pouvant de prs ou de loin
prtendre au trne, gard dans une tour d'ivoire, personne n'avait le
droit de l'approcher et la prudence exigeait mme que l'on ne pronont
pas son nom.

Ce n'est qu'en 1910 que j'eus l'honneur d'tre admis auprs de lui,
quand je revins en Turquie sous le rgne dbonnaire du sultan Mahomet
V; il tait alors  peine libr de son touffante squestration et
commenait  vivre de la vie de tout le monde. Un ministre ottoman, qui
tait son ami et le mien, m'avait propos de me prsenter, devinant que
j'aimerais  connatre cette attachante figure.

Je me rappelle mon tonnement quand la voiture qui nous menait  cette
audience prit le chemin de Dolma-Bagtch. Comment! il tait l
maintenant, l'hritier prsomptif de Turquie,  ct du sultan rgnant,
install en toute libert dans une aile du mme palais! Les temps
taient donc bien changs!

A peine quelques gardes, aux portes grandes ouvertes de ce palais blanc,
assis au bord de l'eau bleue sur son quai de marbre, et l'on entrait
sans formalits aucunes.--Oh! jadis, ce seuil redoutable d'Yeldiz, que
tant d'tres humains avaient franchi pour n'en plus sortir!--Quelques
aides de camp dans les antichambres du prince, beaucoup de livre dans
les escaliers, mais pas un visage inquitant nulle part; une impression
de confiance et de bon accueil.

Ici se place un dtail qui semblera bien personnel et bien puril, mais
qui s'est grav dans mon souvenir parce que je lui ai d l'une de mes
plus compltes illusions d'tre vraiment quelqu'un de cette Turquie, que
j'ai tant aime et dont rien ne me dtachera. Par suite d'un quelconque
incident de voyage, j'avais gar mon chapeau de crmonie (il svit
mme l-bas, pour les Europens, notre imbcile haut de forme), et il
m'avait fallu  la dernire minute demander au prince la permission de
me prsenter en fez; cela me conduisit donc  faire en entrant, pour la
premire et sans doute la seule fois de ma vie, le grand salut de cour 
la turque: s'incliner beaucoup, toucher le sol de la main droite,
ensuite porter la main au coeur, et puis se toucher le front pour finir.

Le prince nous fit asseoir prs de lui, dans un de ces salons aux tapis
merveilleux, dont les fentres donnent sur la ferie du Bosphore; on
apporta le caf dans les petites tasses aux pieds d'or et de diamants et
la conversation commena.

L'envie me prenait bien de rpondre en turc, cependant je n'osai point.
Ne devais-je pas d'ailleurs imiter la correction de ce prince, qui
parlait sans nul doute le franais mieux que je ne parlais sa langue, et
qui s'abstenait pourtant, de peur de mal s'exprimer? Et ce fut tout le
temps notre ami commun qui traduisit.

Le prince tait un homme d'une cinquantaine d'annes, de petite taille,
sans lgance dans la tournure, sans beaut sur le visage, mais avec des
yeux de haute et claire intelligence, dont l'expression charmait. L'air
trs nergique, mme un peu rude, il parlait d'une voix brve,
autoritaire, mais qui se temprait tout  coup par des intonations
douces et bienveillantes. A ses quelques violences soudaines,  ses
explosions de volont, on sentait l'ancien captif, le longuement emmur
du palais, qui s'veillait dans l'impatience de vivre et d'agir.
Hritier d'un empire encore immense, qui allait de l'Adriatique  la mer
des Indes, frlait le Caucase et plongeait jusqu'au Soudan, il pouvait
esprer un incomparable avenir, dans une Turquie nouvelle, o tous les
esprits, aprs avoir bris d'un coup les servitudes sculaires, ne
songeaient qu' courir vers les mirages du progrs...

Nous parlmes surtout de la France, presque uniquement de la France;
ainsi du reste que la plupart de ses compatriotes, il nous considrait
comme la nation d'lite, en mme temps que comme la nation amie par
excellence, celle dont on aime tout, les coutumes, les ides, la
littrature et le langage.

       *       *       *       *       *

Je passe trois annes, pour en venir  la visite d'arrive que je lui
fis en 1913, quand je retournai dans son pays aprs la priode terrible
o tout faillit s'anantir. En Europe, il ne restait plus qu'un lambeau
de cette grande Turquie de jadis; mais elle tait toujours vivante,
toujours debout des deux cts du Bosphore, ce qui semblait un rve,
aprs qu'on en avait pris le deuil,--et, parce que je l'avais dfendue
de toutes mes forces, j'y tais accueilli avec mille fois plus de
reconnaissance que je ne le mritais, presque comme un librateur.

On m'avait dit: le prince n'habite pour ainsi dire plus Dolma-Bagtch;
il s'est choisi une retraite solitaire, haut perche, en face, sur la
cte d'Asie. Sans doute s'tait-il retir l pour mieux mditer sur les
effroyables malheurs de sa patrie, mditer sur ce qui lui restait
d'avenir, et aussi pour chapper  l'emprise allemande, qui se dessinait
dj intolrablement.

Il fut difficile  trouver, son ermitage, perdu sur une petite cime au
milieu de la brousse. Ma voiture  la turque, loue sur la place de
Scutari, monta pniblement par des sentiers de rocailles, sous ce chaud
soleil d'un t d'Asie, et, quand j'arrivai, je pensai me tromper, tant
la demeure s'annonait petite et modeste. C'tait cela cependant, et je
pus m'inscrire, non sur un registre, car il n'y en avait pas, mais sur
un bout de papier quelconque, fourni par un serviteur ahuri de me voir.

Le lendemain, le prince me reut en bas, au bord de l'eau, rive
d'Europe, dans le somptueux palais officiel, et, quand j'entrai, sa main
me fut tendue avec un lan que je ne lui connaissais pas. Ce n'tait
plus du tout l'accueil seulement aimable, sympathique sans plus, des
audiences passes, il s'y mlait aujourd'hui quelque chose de confiant
et d'affectueux; depuis la dernire fois, j'avais gagn son coeur; comme
tout son peuple, il m'avait vou une reconnaissance excessive, et si
touchante, de ce que j'avais t la voix  peu prs unique osant
s'lever en faveur de la Turquie, au milieu du concert des calomnies
salaries ou simplement absurdes.

Le prince me dit sa stupeur douloureuse d'avoir vu la France, vers
laquelle s'tait tourn son espoir, la France allie ou amie depuis des
sicles, accabler d'injures son pays  l'instant de la suprme dtresse.
Dans son indignation toute frache contre les mensonges des Bulgares et
les horreurs sans nom, pires que _ l'allemande_ qu'ils venaient de
commettre, il souffrait encore cruellement d'avoir entendu chez nous de
folles apologies de ce peuple et de son ignoble Cobourg.--On se souvient
en effet qu'elles ne tarirent pas, les louanges dlirantes, jusqu'
l'heure o le premier coup de tratrise dudit Cobourg contre la Serbie,
vint tout de mme nous ouvrir un peu les yeux.

--Ne nous accusez que d'ignorance, monseigneur, lui dis-je. Interrogez
ceux d'entre nous qui ont habit votre pays, qui ont vu de prs et qui
savent; l'amiti de tous ceux-l, je vous assure, vous est reste.

Et, si nous avions t en 1916 au lieu d'tre en 1913, j'aurais pu
ajouter: Interrogez nos officiers et nos soldats, qui, presque tous,
taient partis pour les Dardanelles avec un coeur empoisonn de prjugs
et de haine contre les Turcs. Ils sont revenus pleins d'admiration et de
sympathie pour eux, pour leur courage sublime, pour leur douceur 
soigner et relever nos blesss et nos prisonniers, malgr la barbarie
allemande qui les harcelait par derrire.

En effet, j'ai caus avec beaucoup de nos hros,  leur retour de
l-bas, et jusqu' prsent je n'en ai pas trouv un seul qui ne m'ait
dit: Vous aviez raison et, nous n'prouvions plus le sentiment de nous
battre contre de vrais ennemis.

       *       *       *       *       *

J'en viens, pour finir,  notre entrevue d'adieu. C'tait la veille de
mon dpart,  la fin de l't 1913. Une erreur de transmission m'avait
fix pour quatre heures l'audience qui tait en ralit pour trois, et
il tait dj trois heures et demie quand j'en fus inform. J'habitais
alors, au fond de Stamboul, une trs vieille maison que le Comit de
dfense nationale turque avait arrange pour moi, avec un got exquis, 
la mode ancienne,--et c'tait trs loin de Dolma-Bagtch,  deux ou
trois kilomtres environ, de l'autre ct de la Corne d'Or. Mon Dieu, si
le prince avait dj quitt le palais, o peut-tre il tait descendu
exprs pour moi, s'il tait dj reparti, comme chaque soir, pour son
ermitage sur la colline d'Asie!... Toutes les excuses que je pourrais
lui faire, aprs, par lettre, ne changeraient rien  mon regret de m'en
aller ainsi sans l'avoir vu.

Et je me mis en route bride abattue, descendant, au galop de mes
chevaux, des pentes o les cochers de chez nous n'auraient pas os se
risquer, mme au pas et la mcanique serre. Il est vrai,  Stamboul, on
ne serre jamais le frein, non plus que l'on ne ralentit aux descentes
les plus raides; mais c'est gal, cette vitesse de cheval chapp, dans
les rues presque dsertes, tonnait les rares passants. D'autant plus
que c'tait un dimanche, et, bien que ce jour de la semaine ne soit pas
celui o les musulmans se reposent, il pand quand mme son silence et
son calme nostalgique, ici tout comme sur nos villes occidentales,
Constantinople renfermant des centaines de milliers de chrtiens, qui
sont d'ordinaire ses habitants les plus agits.

J'arrivai avec une heure de retard au palais blanc qui semblait accabl
lui aussi par cette morne tristesse du dimanche, en mme temps que par
cette chaleur toujours un peu mlancolique des beaux soirs de fin
septembre; il y avait mme quelque chose de plus, un air d'abandon que
je remarquais pour la premire fois, presque du dlabrement commenc, et
un indfinissable prsage de mort: deux gardiens seulement  la porte,
de l'herbe verte entre les dalles de la cour, trop de silence, et pas de
livre dans le grand escalier spcial du prince.

A l'intrieur cependant, la magnificence tait toujours pareille, et je
trouvai le prince qui avait eu la bont de m'attendre. Avec la plus
cordiale bonne grce, il accepta mes excuses, et je pus avoir avec lui
cette dernire causerie, que j'avais tant craint de manquer.

Je sentis bien en lui cette fois le vieux Turc qu'il avait la
rputation d'tre, mais il me sembla que c'tait dans le sens le plus
intelligent et le plus large de ce mot. Il ne lui paraissait pas que,
pour assurer le bonheur de son peuple, il ft bon de lui faire renier
ses traditions et sa foi, et de le jeter tte baisse dans la servile
imitation de l'Occident. D'ailleurs, ami des Arabes, qui sont par
excellence des conservateurs d'Islam, et aim par eux, il devait songer
 organiser leurs provinces lointaines et  trouver dans leurs vastes
territoires des compensations  ce qu'il venait de perdre en Europe.

--Ainsi c'est bien entendu, me dit-il, en me donnant cong, je vous
autorise  m'crire directement de France tant que vous voudrez, sous
double enveloppe, avec votre nom et la mention _personnel_ sur la
seconde. Dites-moi tout ce que vous penserez et ce que l'on pensera de
nous l-bas, mme et surtout quand nous serons critiqus. Et _faites-moi
part de tout ce qui,  votre avis, pourrait rapprocher nos deux
patries_.

En lui serrant la main, j'eus le pressentiment trs net que je ne le
reverrais plus. Le lendemain matin, au moment o j'allais prendre le
paquebot, un de ses aides de camp m'apporta son portrait, dans un cadre
d'argent massif cisel magnifiquement et surmont de la couronne avec le
croissant d'Islam. Et je quittai mon cher Stamboul avec le mme
pressentiment que j'avais eu pour le prince: la presque certitude de ne
le revoir jamais.

       *       *       *       *       *

J'ai us de la permission et il a reu plusieurs de mes lettres, dans le
courant de l'automne 1913 et du printemps 1914. Il me rpondait, et ses
rponses, o des images orientales si jolies se mlaient aux choses
prcises, indiquaient bien qu'il avait t pargn par le modernisme. La
dernire fois que je lui crivis, ce fut en mme temps qu' Enver pacha,
quand je sentis venir l'heure dcisive o la Turquie allait s'associer
 l'agression allemande, et c'tait pour l'adjurer d'employer toute son
influence  retenir son pays sur cette pente de la mort. Ma lettre fut
certainement intercepte; elle n'aurait rien chang, hlas! il va sans
dire et je le sais bien; mais quand mme, j'aurais aim que ce suprme
cri d'alarme ft arriv jusqu' lui.

Pauvre prince! Allah lui a fait la grce de mourir avant de connatre la
dfaite, ou le dshonneur de l'asservissement. Lui qui tait un
traditionnel, il a t conduit  son tombeau avec l'apparat des anciens
sultans, qui ne se reverra peut-tre plus. Envelopp du velours
cramoisi, o des sentences du Prophte sont brodes en lettres d'or, il
a travers, suivi d'un cortge trangement pompeux, un Stamboul encore 
peu prs intact et oriental. C'est dans les sonorits profondes de
Sainte-Sophie encore musulmane que les prires des morts ont t
chantes pour lui. Et c'est dans Stamboul mme qu'il est endormi
maintenant, sous quelque haut catafalque aux saintes broderies
coraniques,  l'ombre de l'un de ces kiosques funraires aux blancheurs
de marbre et aux grilles d'or[9], que les prochains envahisseurs et le
progrs respecteront peut-tre encore pendant un certain nombre
d'annes.

Donnons-lui une pense de regret, non seulement parce qu'il aurait pu
tre un grand et bienfaisant souverain, mais parce qu'il aimait notre
cher pays. Un de ses rves, si j'ai bien compris, et t un vaste
empire oriental, puissant par le loyalisme des Arabes et par l'amiti de
la France. Et il lui a fallu payer de sa vie son trop clairvoyant dgot
pour l'Allemagne!




LA FEMME TURQUE

Confrence faite  _La Vie fminine_.


Mars 1914.

C'est un contresens, n'est-ce pas, cela semble une gageure, de m'avoir
demand,-- moi, qui suis tout ce qu'il y a de plus ractionnaire et
mme aux trois-quarts bdouin,--de m'avoir demand, dis-je, de prendre
la parole, le premier, ici, dans cette salle destine  entendre de
beaux discours sur des questions ultra-modernes, sur le fminisme, le
futurisme, ou sur cette course au dtraquement et  la souffrance que
les nafs appellent le progrs.

Vous imaginez donc avec quelle horreur j'avais refus d'abord. Mais
voici, j'ai cru rentendre tout  coup une voix lointaine, celle d'une
jeune morte qui repose l-bas en Orient, et la voix m'implorait en ces
termes--que je vais lire, pour tre plus sr de n'y rien changer:

       *       *       *       *       *

La lettre est date de 1906.

Aurez-vous bien senti la tristesse de notre vie? Aurez-vous bien compris
le crime d'veiller des mes qui dorment et puis de les briser si elles
s'envolent, l'infamie de rduire des femmes  la passivit des
choses?... Dites-le, vous, que nos existences sont comme enlises dans
du sable, et pareilles  de lentes agonies... Oh! dites-le! Que ma mort
serve au moins  mes soeurs musulmanes! J'aurais tant voulu leur faire du
bien quand je vivais!... J'avais caress ce rve autrefois, de tenter de
les rveiller toutes... Oh! non, dormez, dormez, dormez, pauvres mes.
Ne vous avisez jamais que vous avez des ailes!... mais celles-l qui
dj ont pris leur essor, qui ont entrevu d'autres horizons que celui du
harem, oh! Loti, je vous les confie; parlez d'elles et parlez pour
elles. Soyez leur dfenseur dans le monde o l'on pense. Et que leurs
larmes  toutes, que mon angoisse de cette heure, touchent enfin les
pauvres aveugls, qui nous aiment pourtant, mais qui nous oppriment!...

       *       *       *       *       *

Donc, j'ai cd  la voix de la jeune morte,--et, puisque, dans cette
salle, on doit parler de la femme,--de la femme en mal d'volution et de
vertige,--je parlerai de la femme turque, dont l'volution en ce moment
bat son plein.

       *       *       *       *       *

Mais, avant de commencer, voudrez-vous bien, mesdames, me pardonner une
petite digression, qui n'a rien  voir avec le sujet, qui ne sera pas
flatteuse peut-tre, mais qui m'est inspire irrsistiblement par votre
aspect d'ensemble?

Si cette runion, l devant moi, tait compose de femmes orientales, il
s'en exhalerait une impression de tranquille et charmant mystre; ce
serait un vrai repos pour les yeux; les costumes aux plis discrets, trs
enveloppants, auraient parfois, il est vrai, d'clatantes couleurs de
soleil;  ct des austres tcharchafs, il y aurait des mechlas,
tous lams d'or, les uns rouges, les autres bleus, les autres verts;
mais chaque femme serait, des pieds  la tte, drape dans une mme
toffe, d'une mme nuance, sans ces mille petits ornements bigarrs,
ingnieux et drles, qui font papilloter les yeux du plus loin que l'on
vous regarde. Et puis surtout, les ttes seraient uniformment
enveloppes de voiles aux plis archaques, laissant peu voir les
visages, dcouvrant surtout les grands yeux; tout l'ensemble aurait
l'air baign de paix et d'harmonie.

Tandis que, vue d'un peu haut, comme je suis plac, cette petite houle
de ttes follement emplumes me rappelle,--oh! pardon, j'ose  peine
continuer,--me rappelle, disais-je, ce que l'on m'a montr une fois dans
le Far-West du Nouveau Monde: un meeting de Peaux-Rouges qui venaient de
se parer pour la danse du scalp!... Mais oui, mesdames... Et encore, ces
tres primitifs, mais assez pondrs (qui taient, je crois, des Sioux),
avaient-ils arrang leurs plumets avec un certain got de la rgularit
et de la symtrie, tandis que, dans la faon dont les modistes vous
obligent  placer les vtres, ceux-ci piqus au bout d'un petit bton,
ceux-l tout de travers sur l'oreille, ou bien en saule pleureur sur la
nuque,--il y a certainement un lger grain de nvrose ou mme de
folie...

Pour finir ma digression, permettez-moi de vous dire une chose plus
mlancolique: je distingue sur vos chapeaux d'innombrables aigrettes,
d'innombrables touffes de Paradis, et je songe  tous ces massacres sans
piti dont vous tes la cause,  toutes ces tueries pour vous plaire,
que des chasseurs ne cessent de perptrer, l-bas, jusqu'au fond des
forts de la Guyane ou des les de la Sonde. Pauvres petits tres ails,
inoffensifs et charmants qui, dans moins d'un demi-sicle, grce  vous,
n'existeront plus nulle part, et dont quelques varits, des plus
merveilleuses, ont dj disparu sans retour!...

Quelle inquitude, n'est-ce pas, quel sacrilge et quel crime, d'avoir
ainsi rejet au nant toute une espce, que nul ne pourra jamais recrer
sur terre! Et quel problme cela conduit  frler, quand alors on se
demande par qui et pourquoi ces ailes, ces plumes avaient t imagines
et peintes d'aussi rares couleurs!... Mesdames, je vous demande grce
pour les oiseaux; vous serez tout aussi jolies, je vous assure, et
d'aspect moins cruel, quand vous n'aurez pas ces dbris de leurs pauvres
petits cadavres tals sur vos ttes!...

       *       *       *       *       *

Je m'excuse encore et je reviens aux femmes turques,--non sans avoir
constat, avec regret, que le rve de quelques-unes d'entre elles, dj
un peu dsquilibres par votre exemple, serait, hlas! d'oser se
coiffer comme vous.

       *       *       *       *       *

Commenons par les aeules, dont quelques-unes, au fond des harems,
vivent encore, vtues des lourdes soies d'autrefois, un petit turban de
mousseline pos sur leur chevelure blanche. Ce sont les tout  fait
inconnaissables pour nous, celles qui n'ont jamais appris nos langues
d'Occident, celles que jadis, au temps de ma prime jeunesse, il
m'arrivait de rencontrer la nuit, en mystrieux groupes de fantmes,
marchant  la lueur du fanal de cuivre que portait un eunuque  bton,
dans les rues du grand Stamboul, alors silencieux et sombre, oppressant
d'tre si ferm et si noir. Celles-l, depuis des sicles, n'avaient
pas volu; sans rpondre cependant au type que l'on s'imagine encore
chez nous de l'odalistique oisive et trop grasse, fumant son ternelle
cigarette et mangeant ses ternelles sucreries, elles taient de
tranquilles et satisfaites recluses, jouant du luth et de la viole,
disant des posies persanes, ou bien,  travers les grilles de leurs
fentres, contemplant le monde extrieur.--Et c'tait si beau, en ce
temps-l, ce qu'il leur tait donn de contempler! C'tait si beau avant
que nos fumes et nos ferrailles eussent commenc de l'enlaidir, ce
dcor de l'Orient, avec les mosques, les fontaines et le Bosphore ou la
Marmara que sillonnaient les voiliers aux poupes releves en
chteau!--Etaient-elles malheureuses, ces Turques d'autrefois,
malheureuses et tourmentes comme leurs petites-filles ou comme nos
Franaises d'aujourd'hui? Je ne le pense pas. D'ailleurs, elles avaient
des devoirs sacrs  remplir, on leur confiait un rle grave, un
sacerdoce dans la vie: l'ducation de leurs enfants, et elles taient
des mres admirables, d'ailleurs tellement respectes,--oh! bien plus
encore que les mres de chez nous,--tellement coutes, qu'elles
laissaient sur leurs fils une empreinte qui ne s'effaait plus. Elles
prparaient ces hommes, les vrais Turcs d'autrefois,--je prie de ne pas
confondre Turc avec Levantin, ni mme avec Ottoman,--les vrais Turcs
d'autrefois, dis-je, qui, avant les contacts trop prolongs avec nous,
ne s'cartaient jamais des traditions de loyaut  toute preuve, de
noblesse, de bravoure et de courtoisie.

Le seul ct douloureux de la vie de ces aeules tait l'incessante
introduction dans le mnage d'pouses nouvelles  mesure que
vieillissaient les anciennes. Mais les caractres sont l-bas plus
passifs et plus doux qu'en France, au dehors du moins; entre elles,
toutes ces femmes d'un mme matre devaient toujours se donner le nom de
_soeurs_, et le plus souvent se supportaient sans trop d'amertume,
quelquefois mme s'aimaient fraternellement. Et puis c'tait l'usage
immmorial; on y tait prpar. Je ne crois donc pas qu'il y eut l de
trop terribles sujets de souffrance. Non, mais le plus fcheux, c'est
que cette quantit de soeurs donnait, dans les familles,  la gnration
suivante, un vritable encombrement de belles-mres,--car elles
devenaient toutes _belles-mres_ pour les pouses des fils du matre,
quels qu'ils fussent. Et je me souviens qu'un jour une dame turque dj
ge, fille d'un pacha trs vieux jeu, se plaignait  une plus jeune, en
visite chez elle, d'avoir eu trente-deux belles-mres,--ni plus ni
moins, si je ne me trompe,--toutes enterres aujourd'hui  des
kilomtres les unes des autres, en diffrents cimetires de Stamboul, ce
qui la mettait dans l'obligation, tous les ans,  certaine date qui
correspond  notre fte des morts, de se lever ds l'aube, pour avoir le
temps dans sa journe de dire une prire sur la tombe de chacune
d'elles, ainsi que l'usage le commande.

--Hlas! lui rpondit en riant la jeune visiteuse, trente-deux
belles-mres mortes, c'est une charge, en effet; mais qu'est-ce que je
dirai donc, moi, qui n'en ai encore que sept, c'est vrai, mais toutes en
vie!...

       *       *       *       *       *

Ensuite parurent les grand'mres et les mres de ces petites fleurs de
serre chaude qui sont les dernires venues de la race des Osmanlis. Dj
un peu imbues d'ides occidentales, ces mamans qui frisent aujourd'hui
la cinquantaine ou la soixantaine, ces femmes qui mirent au monde les
petites orchides d'aujourd'hui; dj tout  fait affranchies de
l'immuable costume ancien, sauf, bien entendu, pour sortir, dj lisant
nos livres, et s'essayant  parler nos langues. Je garde le portrait de
l'une d'elles, dat de 1880; adorablement jolie en ce temps-l, elle
avait commis cette faute d'Islam (pour l'poque) de se faire
photographier, et m'avait envoy l'image avec cette ddicace: La
premire Turque qui ait lu _Aziyad_. C'tait sign d'un nom de chat,
ou plutt d'un nom de chatte: Tkir, qui quivaut l-bas au
Moumoutte de chez nous. Des annes plus tard, en 1904, j'ai pu
rencontrer la dame, si longtemps inconnue; encore belle, avec ses
cheveux teints, elle tait en rvolte ouverte contre la squestration
des harems, contre toutes les traditions islamiques, et s'affichait
volontiers libre penseuse, mme athe. Plus tard encore, vers 1911, je
la retrouvai agonisante aprs une maladie longue et cruelle; par un
retour complet en arrire, elle maudissait l'Occident et cherchait 
ressaisir sa foi perdue; dans sa chambre, elle voulait toujours des
prtres rcitant des prires de l'Islam, et elle envoyait bnir son
linge chez les derviches gurisseurs.

       *       *       *       *       *

Passons maintenant  celles que j'appelais tout  l'heure les petites
orchides. Oh! combien droutantes, diverses et imprvues, ces trs
jeunes!

De mme que les terrains vierges, soumis  une culture intensive, font
clore en hte des fleurs agrandies ou tranges, de mme ces jeunes
ttes, issues d'une longue srie de cerveaux que personne ne fatigua
jamais, s'assimilent presque trop aisment toutes les connaissances
humaines, sciences, philosophies, littratures ou musiques. Il en
rsulte, en gnral, des petites cratures savantes qui, sans cesser
d'tre prime-sautires et dlicieuses, rendraient des points  nos
agrges. Par exception, il en rsulte aussi quelques dsquilibres,
capables de tout chavirer et de devenir les plus violentes suffragettes.
Je connais mme un cas o l'ducation, oprant  rebours de tous les
prsages, a donn une petite ractionnaire farouche, qui se voile plus
impntrablement, refuse de parler aucune langue des infidles et
n'admet que la littrature turque, arabe ou persane. Et ce qu'elles sont
gentilles, veilles, pleines de surprises, toutes ces petites nouvelles
venues, plutt trop instruites  mon gr! Ce qu'elles sont lgantes
aussi, et fines dans leurs robes parisiennes, ou mme sous leur sombre
tcharchaf pour la rue! Un de leur grand charme, sans doute, c'est
qu'en y regardant de prs, on retrouve en elles sous ce prodigieux
vernis de modernisme, des Orientales quand mme, qui lisent Hafiz et
Sadi, et qui le soir disent leur prire en arabe, avant de s'endormir
sous un verset du Coran accroch au mur comme un tableau.

Si tant de connaissances subversives ont cependant un peu branl la foi
dans leurs mes de transition, elles leur ont laiss, comme  leurs
anes, l'ardent amour de la patrie; pendant la guerre balkanique,
toutes les femmes turques, jeunes ou vieilles, ont eu des exaltations
sublimes et des dvouements sans bornes, donnant tout, leur argent,
leurs bijoux, leurs fourrures, soignant les blesss et poussant les
hommes aux rsistances suprmes.

Du reste, l'horrible tuerie a eu pour rsultat d'manciper beaucoup
d'entre elles, de leur ouvrir quantit de carrires o elles peuvent
gagner leur pain sans le secours des hommes tombs en mass sur les
champs de bataille; elles taient dj professeurs dans les lyces: les
voici infirmires dans les hpitaux, directrices dans les ouvroirs. Il
parat mme que, depuis mon dernier sjour en Turquie, elles viennent
d'tre admises, horreur!... _dans les tlphones_, ce qui m'a d'abord
sembl la fin de tout! A bien rflchir, cependant, c'tait tout indiqu
pour elles, ces emplois d'invisibles ne travaillant qu'au bout d'un fil
tendu; mais non, je n'arrive pas encore  me reprsenter ces petites
fonctionnaires qui, leur service fini, quittent le bureau sous la forme
de fantmes noirs sans visage.

       *       *       *       *       *

Ce sont les femmes surtout, on le sait, qui, pour essayer de
s'affranchir, ont fait la grande rvolution de Turquie. Or, voici  quoi
se rsumaient  peu prs les justes revendications de ces insurges, de
celles du moins qui ont assez de bon sens et de got pour ne pas dsirer
quitter le voile. D'abord le droit de voyager, de venir en Occident, et
l elles ont dj gain de cause. Ensuite le droit de recevoir des hommes
dans leur salon et de converser avec eux; ce deuxime point est  peu
prs accord, bien que tacitement. Et enfin le droit de choisir
elles-mmes leur poux; cela, elles l'obtiendront bientt, sans doute,
et alors se dclareront pour un temps satisfaites.

       *       *       *       *       *

Il y a une quinzaine d'annes  peu prs, le sultan Abdul-Hamid, qui
semblait cependant la figure ressuscite d'un khalife des temps passs,
avait dj lui-mme donn l'exemple de cette tolrance en autorisant sa
fille chrie  prendre le mari qu'elle choisirait. Ce fut, du reste, un
sinistre mariage, qui finit en tragdie. Je vais dire les dtails de
cette histoire peu connue, tels qu'ils m'ont t conts et affirms par
des officiers de la Cour. On sait qu'Abdul-Hamid avait dtrn son
frre, le sultan Mourad, et le tenait enferm dans le merveilleux palais
de marbre de Tcheragan, o il mourut aprs vingt-huit ans de captivit.
Mourad avait une fille, Khadidj-Sultane, du mme ge que celle du
souverain rgnant, et les deux jeunes cousines taient devenues
insparables.--Je me souviens d'avoir une fois vu passer, dans sa
voiture aux glaces fermes, cette Khadidj-Sultane, fille de l'imprial
captif, et son voile transparent m'avait rvl sa beaut, qui fut
clbre dans les harems; le temps d'un clair, j'avais entrevu ses
grands yeux noirs, un peu terribles, des yeux d'aigle comme en ont la
plupart des princes de la dynastie d'Osman, et sa blonde chevelure de
Circassienne, tout en or.--Pour les dames de la cour d'Abdul-Hamid,
l'tiquette voulait qu'elles fussent toujours en tenue de gala, robes
dcolletes, de chez nos plus grands faiseurs; des nuances claires, des
bleus, des roses, et beaucoup de fleurs au corsage. Mais
Khadidj-Sultane, la fille du prisonnier, sous prtexte de faire valoir
ses blonds cheveux, s'obstinait  ne se vtir que de noir, sans un
ornement sur sa toilette  longue trane; si j'avais t le souverain,
peut-tre me serais-je mu de cette tranget funraire...

Le jour mme o Abdul-Hamid maria sa fille prfre avec le fianc qu'il
lui avait permis de choisir, il voulut marier aussi sa nice, la jeune
sultane en deuil, et lui dsigna un poux qui, parat-il, avait tout
pour plaire, mme la beaut.

En Turquie, un prince du sang n'a le droit d'pouser qu'une princesse ou
une esclave. Mais une princesse peut se marier avec un homme de haute
condition quelconque, tout en conservant ses titres et ses droits
d'Altesse impriale; c'est ainsi qu'en ce moment mme, Enver pacha
pouse une nice de Sa Majest Mahomed V.

Pour les deux nouveaux couples, unis le mme jour, Abdul-Hamid avait
fait btir des palais pareils, qui sont rests l, frais et charmants,
au bord du Bosphore. Entre cousins germains, autant qu'entre frres, on
a le droit de se voir, et, comme les jardins communiquaient, ces jeunes
mnages vivaient presque ensemble.

Alors, la belle sultane en vtements noirs qui, depuis l'enfance, ne
rvait qu'au moyen de venger son pre en frappant son oncle, rsolut
d'atteindre ce dernier au coeur, en lui enlevant l'enfant qu'il adorait.
Elle joua donc de sa beaut pour affoler d'amour le mari de sa cousine,
et, ds qu'elle lui vit la tte assez perdue, elle vint lui dire: C'est
bien simple; empoisonnez votre femme, j'empoisonnerai mon mari, et je
promets de vous pouser. Mais commencez, n'est-ce pas. Voici un poison 
donner chaque jour par goutte; il est lent et sr et ne laisse pas de
trace. La jeune sultane condamne ne tarda pas  dprir, malgr le
dsespoir du souverain, qui runissait autour d'elle les plus minents
docteurs,--jusqu'au moment o une lettre de la meurtrire  son
complice fut saisie par des espions, et porte au palais d'Yeldiz.

Abdul-Hamid fit aussitt appeler sa nice. Elle _comprit_. tre appel 
Yeldiz avait en ce temps-l une signification infiniment redoutable.
Elle fit ses adieux  ceux qu'elle aimait, revtit ses plus beaux atours
sombres, commanda d'atteler sa plus belle voiture et partit escorte de
laquais et d'eunuques. C'est ainsi, hautaine et magnifiquement pare,
qu'elle franchit les portes terribles, et, comme tant d'autres, mands
l avant elle, on ne la vit sortir jamais.

Justice avait t faite, dans le mystre et le silence,  la mode
effarante d'Yeldiz, et personne, bien entendu, n'osa s'enqurir,
personne mme n'osa plus prononcer son nom, qui parut s'tre effac
soudain de toutes les mmoires.

J'ai rapport cette histoire parce qu'elle m'a paru typique. Il en
allait ainsi sous le rgne de ce sultan, qu'on appelait le Sultan rouge,
mais qui fut quand mme une grande figure, et que j'ai des raisons
personnelles de dfendre, presque d'affectionner, si monstrueux que
cela puisse paratre aux non-initis qui m'entendent.

Je ne conteste pas, il va sans dire, qu'une oppression manait de son
seul voisinage; on ne prononait son nom que tout bas et en tremblant.
Dans une zone de quelques centaines de mtres, le long de son immense
enclos gard par des milliers de soldats en armes, il fallait faire
silence ds la tombe de la nuit; pas de musiques, pas de chants, pas de
runions du soir, pas trop de lumires non plus; sur ces entours trop
immdiats, on sentait planer de la mort...

Quand mme, je ne puis me rappeler sans sourire comment les petites
frondeuses d'alors, au courant du coup d'tat projet, le dsignaient
entre elles, tout en baissant la voix; c'tait un diminutif de son nom,
dans la manire de vos apaches parisiens qui disent, parat-il, Gugusse
ou Totor. Il fallait entendre avec quelle haine elles prononaient cela,
et en mme temps avec quelle ironie, cependant terrifie, et c'tait
d'une drlerie stupfiante, dans ces bouches d'Orientales,  travers le
voile austre: elles l'appelaient Dudul!

C'tait hier ce drame des deux sultanes, et on dirait presque un conte
d'autrefois, tant la Turquie a march vite depuis sa rvolution.

Autour du palais actuel, plus de farouches murailles, plus de soldats:
des plates-bandes de fleurs. Les portes sont ouvertes, accueillantes, et
le nouveau sultan matre du logis vous rassure ds l'abord par son
regard de bienveillance et de bont.

       *       *       *       *       *

Mesdames, je vous demande votre sympathie pour la femme turque de nos
jours, qui s'veille trop vite, qui s'veille douloureusement, aprs des
sicles d'un presque heureux sommeil. Accordez-la, votre sympathie,
votre sympathie dvoue et agissante,  celles qui, derrire les grilles
encore fermes des harems, se sentent prises tout  coup de rvolte et
de vertige,  celles qui sont comme les chelons angoisss et presque
torturs entre les musulmanes d'autrefois et les musulmanes de demain.
Allez un peu vers elles--Constantinople n'est plus, hlas! qu' deux
jours de Paris--correspondez avec elles, recevez-les lorsqu'elles
viennent chez nous; aidez-les de votre acquis, et conseillez-leur de ne
pas courir trop vite dans les routes inconnues qui mnent  l'avenir. Ce
sont vraiment vos soeurs, je vous assure, car, malgr les tendances
allemandes de leur gouvernement, malgr l'odieuse campagne mene contre
leur pays en dtresse par certains de nos journaux plus ou moins vendus
au petit Nron de Bulgarie, malgr tant de basses injures qui auraient
d les dtacher de nous  jamais, c'est toujours vers la France qu'elles
tournent les yeux, toutes ces colires ou bachelires des nouvelles
couches. Ces jeunes femmes encore voiles sont les vraies et les
_seules_ Franaises de l'Orient. Il suffit d'ailleurs, pour s'en
convaincre, de les couter parler notre langue si purement, avec des
intonations un peu musicales qui la rendent plus jolie. Oh! oui, elles
sont essentiellement vos soeurs, par l'esprit et par la culture de leur
esprit. Leurs lettres du reste le prouvent assez, ces pauvres lettres de
captives que j'ai intercales--sans y changer mme une virgule, je le
jure--dans un de mes derniers livres, et dont vous venez d'entendre
lire un si authentique, hlas! et si inoubliable passage...[10]

Pour finir, je suis bien oblig, malgr mon ddain pour le _progrs_, de
reconnatre, avec tout le monde, que c'est un mal incurable, et que la
marche en arrire n'est plus possible. Alors, puisque la situation des
femmes en Turquie est devenue presque un supplice avec l'ducation
nouvelle, je me rallie par force  ceux de mes amis turcs qui sont
d'avis de briser mille choses du grand pass. Et je dis avec eux, mais
non sans inquitude: oui, ouvrez toutes les cages, ouvrez tous les
harems... Cependant ne les ouvrez pas trop vite, de peur que les jeunes
oiseaux prisonniers ne prennent un vol perdu, avant de bien savoir
encore o les conduiront leurs ailes inexprimentes et fragiles.




SIMPLE GENTILLESSE

ENTRE VOISINS


Octobre 1916.

Quelque part dans notre France, tout prs de la terrible frontire qui
brle, s'lve cette gentille cime, que recouvrent des bouquets de pins,
des pelouses, des mousses, et qui parat tout innocente; une petite cime
modeste, qui n'a l'air de rien compare aux vraies montagnes du
voisinage, mais o l'on respire dj quand, mme le bon air pur des
altitudes, et d'o l'on domine des lointains profonds: en regardant vers
l'Est, le ct qui nous procupe, c'est une large, une immense valle,
avec des champs, des ruisseaux, des villages, et puis, fermant la vue,
une chane de hauts sommets tapisss de forts. De ce ct-l, qui
parat si tranquille, quelque chose de tragique se passera bientt, 
l'heure sans doute prcise qui nous a t confidentiellement annonce,
et nous attendons. Il fait un temps tout  fait rare, en cette rgion o
l'automne, d'habitude, est prcoce et sombre; le ciel, sans un nuage,
est d'une tonnante limpidit bleue, et le soleil--un peu mlancolique
cependant, sans que l'on puisse expliquer pourquoi--rayonne et chauffe
comme si l't ne venait pas de finir.

Pour un peu, on serait tent de s'allonger sur l'herbe  peine froide,
o quelques tardives scabieuses fleurissent encore.

Dans un groupe de jeunes pins bien verts, se dissimule un de ces petits
villages, comme nos soldats ont appris  en construire un peu partout le
long du front;  moiti souterraines, les maisonnettes ont cependant
devant leurs portes des jardinets de poupe, bien soigns, bien
entretenus, jusqu'aux geles de demain qui vont les anantir. Et une
cinquantaine de canonniers vivent l, loin de tout, en Robinsons, mais
contents et de belle mine. Dans ce mme bosquet, il y a aussi des
canons de 75, mais qui n'ont pas l'air mchant;  demi cachs sous de
frais branchages, bien camoufls, bien peinturlurs, tout zbrs de
vert, de brun ou d'ocre, ils ressemblent plutt, comme pelage,  de gros
lzards qui sommeilleraient dans les broussailles. Bien entendu, il
suffirait de deux secondes pour les dbarrasser de leur verdure et les
dresser presque debout, points vers les nuages,--car c'est toujours en
l'air qu'ils _travaillent_, ceux-l, tant destins et exercs 
dcrocher du ciel les avions boches.

Il en vient souvent par ici, de ces oiseaux de mort, et constamment des
hommes de guet se relvent, scrutant toutes les rgions du ciel qui,
aujourd'hui par grande exception, est si magnifiquement bleu. Ds qu'un
avion apparat, en un point quelconque de l'espace, un coup de sifflet
spcial met tout le monde en veil. Et combien ils sont habitus et
habiles, ces guetteurs,  distinguer les unes des autres les diffrentes
espces de ces oiseaux de fer! A leur envergure,  leur couleur,  des
riens insaisissables pour les non-initis, ils les reconnaissent tout de
suite, mme dans l'extrme lointain. Depuis que nous sommes l, 
attendre, plusieurs fois le coup de sifflet annonciateur a rompu le
silence et tout le monde s'est redress, prt  courir aux pices de
canon. Mais aussitt les veilleurs ont cri: Non, ne bougez pas, c'est
un franais, c'est un Nieuport, ou c'est un Farman... Alors chacun a
repris sa rverie tranquille.

Il est du reste tonnant qu'aucun oiseau boche n'ait encore paru, et, si
cela continuait, j'aurais perdu ma journe, moi qui avais t envoy ici
pour examiner comment ces canonniers se dbrouillent pour les viser et
les descendre. Mais il en viendra srement ce soir, quand le drame
commencera.

Au premier abord, c'est invraisemblable que des choses tragiques
puissent se passer tout  l'heure dans l'immense, et si verte, et si
paisible valle qui se dploie sous nos pieds. En regardant bien
pourtant, on s'aperoit que tout n'est pas normal dans le profond
paysage et que cette paix n'y est sans doute que momentane. Il y a
d'abord des raflures singulires sur ces montagnes, si magnifiquement
boises de sapins, qui l-bas vers l'Est bornent le champ de la vue
comme une haute muraille; dans les forts qui les recouvrent,
apparaissent  et l des plaques dnudes, un peu comme si le somptueux
manteau de velours vert avait t touch par des mites, et,  la
longue-vue, on distingue qu'il n'y a plus, en ces endroits-l, que des
squelettes d'arbres, tout dplums et dchiquets: ce sont des points
stratgiques contre lesquels se sont acharns les canons... Et,  la
longue-vue galement, les maisons, les glises de certains villages se
rvlent en grand dsarroi, fortement cribles par les obus.--Mais
cependant, combien tout est calme, aujourd'hui, et confiant, sous cette
belle lumire, dj dore par l'approche du soir! Non, impossible
d'imaginer que, dans quelques minutes, la Mort va revenir ici dchaner
ses bacchanales...

Sur une charmante petite pelouse en gradins, paillete de scabieuses et
de quelques derniers boutons d'or, nous nous sommes installs--un peu
trop en vue des Boches peut-tre,--mais si bien, et comme dans une sorte
d'avant-scne, d'o nous ne perdrons rien du grand spectacle. A l'oeil
nu on peut aisment suivre, dans la plaine en contre-bas, les lignes des
tranches ennemies et des ntres, qui ressemblent  de larges sillons de
labour, et qui sont tonnantes d'tre si voisines; deux cents mtres 
peine les sparent, et cependant rien ne bouge... Depuis longtemps,
parat-il, on vivait ainsi, par une sorte d'accord tacite,  se regarder
sans se faire mal, comme il arrive en certains points du front. Mais
voici une huitaine de jours que les autres sont devenus agressifs,
tirant sur tout rassemblement qui se forme, sur toute tte casque de
bleu qui sort d'un trou; c'est pourquoi on leur a prpar la trs
gentille surprise de ce soir.

Cependant, l'heure est passe, le soleil dcline, et le silence
persiste... Alors,  mots couverts, je fais tlphoner  une de nos
batteries, qui est dans la plaine, dissimule parmi des saules, pour
demander si par hasard il y a contre-ordre, car, dans ce cas-l, je m'en
irais, moi, visiter un autre poste de tir, avant que la nuit tombe. (Des
fils lectriques courent maintenant partout, invisibles,  demi
enterrs, reliant ensemble tous nos ouvrages; mais il est prudent de n'y
parler que par sous-entendus,  cause des oreilles boches, sans cesse
aux coutes.) On me rpond quelque chose comme ceci: Ne vous en allez
pas.--Ah! compris! Donc, attendons encore.

Tiens! Voici maintenant une musique militaire qui nous arrive, alerte et
joyeuse, du fond de la valle; c'est celle d'un de nos rgiments qui est
cantonn par l, au repos, dans un village; elle avait pris l'habitude
de se faire entendre chaque soir pour gayer les soldats, et, si elle se
taisait cette fois, cela pourrait donner  penser, dans les tranches
d'en face. Mais c'est drle, cet air d'oprette servant d'ouverture  la
formidable symphonie qui va clater de toutes parts.

Toujours rien, pas mme un avion dans le ciel sur quoi tirer, et il est
quatre heures. Comme s'il n'y avait aucune menace prochaine, un berger
passe prs de nous, ramenant des vaches dbonnaires, qui cheminent avec
un bruit de clochettes. Le soleil est dj assez bas pour que des
teintes de cuivre rouge commencent d'apparatre; un froid soudain monte
de la terre, et il semble que le calme se fasse plus profond  mesure
que baisse le jour. Certes, ils ne se doutent de rien, eux l-bas;  la
longue-vue on ne voit personne dans leurs tranches. Et nous-mmes, ici,
causant d'autre chose, nous finissons presque par oublier, distraits par
la longueur de l'attente...

Mais tout  coup la terre tremble. Un orchestre gant, compos sans
doute de mille contrebasses, attaque un morceau terrible, attaque
_subito_, _fortissimo_ et _furioso_, comme conduit par le bton de
quelque chef d'orchestre hallucin. Les parois des montagnes vibrent de
tous cts, tous les chos rptent et amplifient. On dirait que,  et
l, des volcans viennent de s'ouvrir, n'importe o, aussi bien dans les
plaines que sur les plus hauts sommets; leurs cratres, qu'on n'aurait
jamais souponns, vomissent tous ensemble de lourdes fumes sombres,
avec un bruit caverneux, un fracas de cataclysme. Ce sont nos batteries
franaises de tout calibre, les proches et les lointaines, qui taient
dissimules un peu partout et qui,  l'appel des fils lectriques, ont
fait clater l'orage avec un stupfiant ensemble. Dans le concert,
l'oreille exerce distingue les diffrents sons de la tuerie, les
basses-tailles de l'artillerie lourde, l'espce de tambourinement
goguenard des crapouillots, le bruit sec et dchirant des 75. Et tout
cela converge sur les tranches boches; de prs, ou de quinze ou vingt
kilomtres de distance, tout cela leur tombe dessus en avalanche, et les
voici bientt ensevelies sous un pais nuage blanchtre, de mauvais
aspect, que nos canons leur envoient et qui est une fume d'invention
nouvelle, capable  elle seule de donner la mort.--(C'est _eux_, on le
sait, qui les avaient infernalement imagins, ces obus asphyxiants:
longtemps nous avions rpugn  en faire usage, mais  la fin il a bien
fallu nous dcider  les en arroser un peu, par reprsailles).

En mme temps qu'clataient ces bacchanales de Madame la Mort, un vol
d'avions franais s'est lev trs vite, comme par magie, et maintenant
ils tournoient tous, juste au-dessus de nos ttes, insouciants et
presque ironiques au milieu de petites houppes de fume brune, que
l'ennemi leur lance et qui sont des clatements d'obus.

Ah! enfin, nous allons donc pouvoir faire notre chasse arienne, car
voici des avions boches qui se dcident  arriver! Il est vrai, deux ou
trois seulement, quand les ntres sont une dizaine; mais c'est gal, le
sifflet de nos veilleurs a retenti aussitt, perceptible malgr le
vacarme, et, en quelques secondes, nos 75, l,  deux pas derrire nous,
se dressent debout vers le ciel, et crachent en l'air sur les nouveaux
arrivants, crachent nos obus, dont les houppes de fume, au lieu d'tre
brunes, sont trs blanches sur le beau bleu d'en haut. Et ils tirent,
ils tirent  coups prcipits; leur voix si proche, dure et brisante,
domine pour nous le fracas sourd qui emplit les lointains; on pourrait
presque dire que c'est eux qui _font le chant_, _la partie haute_, et
que tous ces cratres, en ruption dans les alentours, ne reprsentent
plus pour nous que l'_accompagnement_... Devant cet accueil, ils se
sauvent  tire d'aile, les trois oiseaux boches, poursuivis du reste par
les ntres, et bientt ils disparaissent, mme pour les yeux clairs de
nos guetteurs.

Et la comdie est joue, et le rideau pourrait tomber. Soudainement,
partout  la fois, le silence revient, comme si la baguette du chef
d'orchestre s'tait tout  coup rompue, et on est tonn de ne plus
entendre de bruit. A peine a-t-elle dur 12 minutes, la grande
symphonie, mais c'est tant qu'il en fallait pour le rsultat 
obtenir.--Et nous nous sentons presque confus, nous, d'tre rests l
sur le tapis de mousse et d'avoir, cette fois, joui tout  fait en
amateurs de cette ferie de bataille, alors que peut-tre, en ce moment
mme, sur d'autres points de la frontire, tant de soldats de France
sont aux prises avec l'horreur et la mort...

L'horreur et la mort, elles sont l sans doute, tout prs, sous l'pais
nuage de fume gristre qui continue d'envelopper la tranche boche;
mais chez nous, rien de semblable assurment, car l'ennemi dcontenanc
n'a tir qu'en l'air sur nos avions, et encore sans les atteindre. Et
comme ils sont jolis, vus d'o nous sommes, nos vifs oiseaux de France,
qui font l-haut un dernier tour, en rond, avant de rentrer au gte!
Pendant que l'ombre commence d'teindre toutes les choses terrestres,
eux, qui voient encore le soleil, sont clairs en fte, et on dirait
d'un vol de mouettes  ventre blanc sur lequel jouent des rayons qui les
colorent en rose.

Maintenant voici une autre sorte de bruit, beaucoup plus discret mais
qui nous fait redevenir graves: les crpitements presss de la
mousqueterie. C'est donc que notre attaque est dclanche et que des
vies prcieuses sont en jeu. Cela se passe beaucoup plus loin de nous,
car, par ruse, nous attaquons ailleurs que dans la partie bombarde, et
d'ici nous ne pourrons rien voir; c'est demain seulement que nous aurons
les nouvelles dont nous serons jusque-l trs anxieux.

La valle si bruyante tout  l'heure, mais plonge  prsent dans un
froid silence, prsente au crpuscule d'tranges aspects. Comme il n'y a
pas un souffle dans l'air, toutes ces fumes que viennent de lancer nos
canons de la plaine, trop lourdes pour s'lever, trop denses encore pour
se dissoudre, restent  et l, poses en masses prcises, comme des
nuages obscurs qui seraient tombs du ciel et ne sauraient plus y
remonter. Quant aux fumes de nos plus hautes batteries de montagnes,
elles glissent trs lentement vers les prairies basses, elles glissent
en frlant les forts de sapins qui dvalent des cimes; on dirait
d'normes et paresseuses cascades en ouate grise...

       *       *       *       *       *

C'tait bien peu de chose, cette attaque, auprs des grandes batailles;
une simple gentillesse entre voisins, pourrait-on dire, une farce  nos
envahisseurs. Mais tout a t si adroitement men que nous compterons
srement au tableau quantit de boches, tus ou prisonniers. Et, aux
renseignements exacts de la matine suivante, tous leurs abris sont
dmolis; tous leurs nids de mitrailleuses, bouleverss. Nous aurons donc
une trve, dans cette valle, pour plusieurs jours.




LES PATIENCES SOUTERRAINES


Juin 1903.

Je vais parler d'un lieu qui, plus encore que l'oasis des Ouled-Nalia,
chappe  nos modernes agitations: tout y est demeur tel qu'il y a cent
mille ans, l'homme de l'ge de pierre y reconnatrait presque sa route
et son gte. Mais c'est un lieu souterrain, c'est la grotte de Sare,
l'un de ces nombreux palais pour les Gnomes que les sicles ont
minutieusement orns, avec leurs patiences quasi-ternelles.

Entre des montagnes tapisses de fougres et de chnes, le tranquille
village de Sare est un peu le coeur du pays basque, le recoin isol o
les traditions et la langue si antiques se sont conserves presque
pures[11].

De l, pour se rendre  la grotte[12], on a longtemps  marcher, 
monter, par de mauvais sentiers,  travers une rgion plus solitaire,
boise surtout de grands chtaigniers qui se meurent[13]. Le mal qui les
tue a commenc par les chtaigniers de Provence; il est sans doute une
des moisissures charges de dpouiller notre plante trop vieille: on
sait que les chnes, les ormeaux, les fusains, les lauriers ont aussi
maintenant chacun son microbe rongeur.

Quand on a fait un peu plus d'une lieue dans cette pre campagne qui se
dnude, on se trouve tout  coup en face d'un porche colossal, ouvert au
flanc d'un coteau; il est orn d'une quantit de pendentifs en pierre
grise qui ont des formes de glaons; il est frang de feuillages
retombants, de ronces qui s'allongent comme des lianes; la vote en est
surbaisse, crase; il donne dans du noir et on dirait quelque entre
non permise qui plongerait aux entrailles mmes de la terre.

Il faut se recueillir devant ce lieu d'ombre, infiniment plus vnrable
que les plus primitifs sanctuaires humains, car il fut l'un des berceaux
de nos grands anctres au front bas et au corps velu.

Aprs les dernires tourmentes gologiques,--il y a cinq cent, huit cent
mille ans, on ne sait gure,--quand les roches, dans cette rgion,
redevinrent immobiles, elles restrent comme spares en lames immenses,
qui laissaient des vides entre elles. Et ce furent d'abord des espces
de salles tonnamment profondes, mais peu sres, qui menaaient de
s'effondrer. Mais vinrent les stalactites et les stalagmites qui, avec
des patiences, avec des lenteurs  peine concevables pour les phmres
que nous sommes, entreprirent de les consolider, bauchant partout ces
votes, ces cloisons, ces contreforts, ces piliers aujourd'hui si
puissants, si trapus,--et dont chaque millimtre d'paisseur reprsente
presque l'apport d'un sicle! Et quand les salles souterraines, de par
la magie des suintements calcaires, furent ainsi divises en nefs, en
galeries, en clotres superposs, mme en cachettes aux portes troites
et faciles  dfendre, des htes, clos d'hier  la lumire du monde,
commencrent de venir peureusement y chercher asile: ce fut le lion
gant, ce fut l'ours des cavernes, et enfin ce fut l'homme!... D'o
tait-il donc issu, celui-l, quelle tait sa filiation?... Il diffrait
de nous, c'est accord; son crne oblique au front fuyant, les trous de
ses yeux trop enfoncs sous l'arcade sourcilire font peur  voir, et le
gorille lui ressemble. Mais tout de mme c'tait _l'homme_; il taillait
des outils, il dessinait des figures, il avait dj l'ide d'ensevelir
ses morts. Entre lui et le singe le plus voisin, le trait d'union manque
toujours,--et aprs tout, quand on le trouverait, ce sinistre trait
d'union que l'on s'obstine  chercher, resterait  se demander ensuite:
et le premier singe, d'o sortait-il? On a beau fouiller le sol,
interroger minutieusement et ardemment les couches gologiques, aucun
intermdiaire n'apparat entre lui et les mollusques ou les sauriens
des priodes primitives: il a toujours t le singe. Et, de mme sans
doute, l'homme qui, dans la nuit des ges, hantait cette grotte au
porche immense, avait toujours t l'homme.

La terre mme qui est devant cette entre, la terre seule, pour peu
qu'on la creuse, raconte la vie qui fourmilla jadis dans la gigantesque
tanire obscure: on y retrouve des silex polis par les premires mains
humaines, des ossements de btes  jamais disparues, des dfenses de
mammouth, des dents du grand lion ou du grand ours. Et le moindre de ces
dbris est pour voquer, ds qu'on y songe, les nuits pleines de
transes, les luttes forcenes des griffes contre les haches de pierre,
les boucheries sanglantes et les voraces mangeurs...

Mais, depuis des sicles et des sicles, la scurit, le silence ont
remplac dans ce lieu les carnages et la peur. De nos jours, quelques
braves contrebandiers peut-tre s'y cachent encore. Autrement il n'y
vient gure que des troupeaux de boeufs, des troupeaux de moutons qui,
sans s'aventurer trop loin au milieu d'une si lourde nuit, cherchent de
la fracheur  l'entre quand le soleil brle ou un abri quand les
averses tombent.

Sous ce porche, plus vaste que celui des cathdrales, si l'on s'avance,
on entend bruire des eaux souterraines[14], et on distingue l-bas, dans
l'obscurit, des piliers massifs, entre lesquels s'ouvrent des couloirs
sombres.

On peut choisir la galerie que l'on veut, car toutes sont pleines
d'tonnements et presque toutes sont infinies; elles montent, elles
descendent, elles se croisent, elles se divisent et s'tagent les unes
par-dessus les autres. C'est un monde de nefs aux trs fantastiques
architectures, et, tout cela, on le croirait taill, for dans la pierre
vive, dans une seule et mme pierre blanche qui ne prsente jamais
aucune lzarde, aucune fissure; tout cela donne l'impression d'une
solidit immuable et ternelle; aussi ne s'pouvante-t-on point de voir
s'avancer au-dessus de soi, comme jaillissant et dtachs des parois
surplombantes, tant de blocs tranges, pareils  des ttes de squales,
 de vagues dragons,  des embryons de monstres. Les fanaux que l'on
porte rvlent partout d'extravagantes formes blanches, qui se penchent
sur vous, qui ont l'air prtes  s'lancer pour engloutir, mais qui sont
figes l depuis les plus vieux temps de la Terre. Et une petite musique
douce ne cesse de vous suivre jusque dans les dernires profondeurs de
la montagne; elle se fait de tous les cts  la fois, elle est le
ruissellement des myriades de gouttes d'eau sur les murailles, elle est
leur bruit de fine pluie, rpercut par la sonorit des votes. Elles
chantent en travaillant, les gouttes d'eau... Or, on les entendait dj
chanter ici leur mme chanson au temps des grands sauriens, des grandes
btes de cauchemar, et c'est elles ensuite qui ont berc le sommeil
craintif des premiers hommes au crne dprim; c'est elles qui sont 
l'oeuvre depuis des milliers de sicles pour la construction de ce palais
baroque et prodigieux, chacune apportant  l'difice un imperceptible
atome de calcaire,--et, comme elles n'ont pas fini, comme elles ne
finiront jamais, comme il s'agit d'ajouter encore des ornements partout,
des franges, des dentelles aux piliers et aux plafonds blancs, leur voix
de cristal persiste toujours, monotone, obstine, aussi ternelle que
les patiences de la nature[15].

Dans toutes les galeries o l'on se promne, des troues de la vote
sont l pour vous montrer qu'il y a d'autres galeries encore passant
au-dessus, et aussi des troues dans le sol, pour que vous sachiez qu'il
y en a d'autres se perdant en dessous; les couloirs se multiplient, se
croisent, s'enchevtrent en ddale--un ddale toujours plement blanc,
dont les parois froides et mouilles, rigides comme du marbre, ont des
rondeurs molles, affectent d'inquitantes formes animales, ou bien se
penchent sur vous, en simulant les ondulations d'une toffe que le vent
dplie. En vrit, la fantaisie des gouttes d'eau cratrices fut
innombrable, impossible  prvoir, et d'une trop mystrieuse
extravagance! Les votes, en beaucoup d'endroits, ont des contournements
que l'on ne s'explique pas, des contournements en vrille; elles montent,
elles montent jusqu' dix, vingt, trente mtres, rtrcissant de plus en
plus leurs tours de spire, et ainsi on a l'impression de circuler dans
l'intrieur de colossales conques marines, vides, dont la pointe serait
en haut trs loin, si loin que le jet de lumire des fanaux n'y atteint
plus. Par places, la dcoration a t spcialement soigne; les
ornements en relief, o brillent de toutes petites facettes
cristallines, imitent des feuillages, des rinceaux, ou bien des natures
mortes accroches en rang, des oiseaux  long cou, les ailes pendantes,
tout cela model dans la mme pte tristement blanche. Des gouttelettes
ferrugineuses sont aussi venues  et l couler sur cette blancheur des
parois et dessiner comme les mailles d'un filet, ou bien comme de
dlicates guirlandes d'algues brunes. Oh! qui dira les sicles, les
sicles qu'il a fallu pour composer ce palais  la fois minutieux et
titanesque! Et toujours elles travaillent, les gouttes d'eau, et
toujours, sans aucune trve, elles continuent leurs frles sonneries
dans ce silence.

Parfois, le long des grandes nefs, s'ouvrent des portes trop bizarrement
denteles, conduisant  des petits cachots blancs, o les sculptures
laiteuses des murailles reprsentent des trompes d'lphant, des amas de
viscres, des ranges de longues mains de morts...

Et on pourrait marcher des heures, des jours peut-tre, sans repasser
par les mmes routes, car les guides les plus familiers de ce labyrinthe
dclarent qu'ils n'ont jamais eu le courage d'aller jusqu'au bout,
qu'ils n'en connaissent pas la terminaison lointaine; une frayeur les
arrte quand les couloirs se rtrcissent, et qu'il faudrait se glisser
de biais par des trous, pour pntrer dans d'autres salles inconnues.

A la fin, cela oppresse, cela tient du rve d'angoisse, cette course 
travers des galeries et des galeries, entre des parois qui se penchent,
ondulent, et vous montrent mille formes animales, sournoisement
bauches dans la toujours pareille matire blme. On est troubl malgr
soi par la profondeur de ce lieu, par la longueur sans fin de ces
tortueux passages, dont on ne devine jamais s'ils vont encore s'largir
comme des nefs ou bien se resserrer comme des souricires. Et puis, 
mesure que l'on avance, la nuit, dirait-on, devient plus paisse, plus
lourde, et les lanternes clairent plus mal. Le bruissement aussi, la
petite musique de sonnettes sur les parois ruisselantes, vous nerve par
sa tranquille obstination. Le dsir vous prend alors de rebrousser
chemin, de quitter vite ce palais incomprhensible, inutile et sans but,
commenc depuis les origines du monde, et qui vous donne  sa manire le
vertige par sa rvlation pour ainsi dire palpable d'un infini dans les
dures antrieures; on a hte de s'vader de tout cela, pour retrouver
l'air et le ciel bleu.

Et, du plus loin qu'on aperoit la lumire, au bout de ce chemin de
retour, on l'accueille un peu comme la dlivrance. D'abord, elle a
plong en faisceau incertain dans ces tnbres. Ensuite, tout  coup,
voici qu'elle claire magnifiquement les grands piliers de l'entre,
elle donne  ce seuil de grotte l'air d'un pristyle de palais enchant,
et, sous l'arceau du grand porche, toute cette verdure qui reparat,
encadre d'ombre morte, ces tapis de fougre, ces coteaux en face,
boiss de chnes, ont l'air baigns dans de l'or.--On avait oubli que
c'tait si clatant et si beau, la lumire du soleil!

Dans ce petit vallon sauvage, sur lequel viennent dboucher les galeries
de pierre, dans cette campagne basque, il fait si doux et si calme
aujourd'hui! Le bleu pur l-haut, le soleil qui dcline avec tant de
srnit, les feuilles et les fleurs de juin, sont l comme pour donner
apaisement, confiance en le destin ou en Dieu, espoir de vie et de
dure. Mais en ce moment, non, en ce moment on ne se laisse pas leurrer
par le sourire de ces choses, parce que l'on vient de prendre contact
avec l'insondable pass des cavernes; on reste l'esprit assombri par le
sentiment des priodes infinies qui nous ont prcds et qui vont nous
suivre, on est cras par la connaissance de l'antiquit effroyable de
la Terre.

Ces herbages, ces buissons, ces fougres et ces fleurettes de montagne
sont assurment les mmes que frlaient jadis le grand renne et le grand
ours[16]. Aux hommes  trop longs bras, qui jadis taillaient le silex
devant le seuil de la grotte, tout ce recoin isol et ferm devait
prsenter dj des aspects  peu prs identiques--sous le soleil de
quels ts perdus au fond des temps incalculables!--A eux aussi, des
soirs de juin souriaient trs calmement avec des promesses de
lendemains, de joie, de vague prolongation ailleurs. Mais comme il ont
t balays, rejets jusqu'aux derniers abmes du Nant!... Et, depuis
cette poque, qui donc, quel cerveau saurait valuer les espaces  faire
frmir qu'a parcourus notre petite Terre, droulant toujours avec la
mme frnsie sa course folle, sans repasser jamais, jamais, par le mme
point de l'incommensurable vide noir...




NEW-YORK

Entrevu par un Oriental trs vieux jeu.


Le jour se lve. L'hlice du paquebot qui m'amne a ralenti son
tournoiement fbrile: videmment nous arrivons, nous sommes devant
New-York.

Et, comme par un pressentiment qu'une grande chose extraordinaire va se
passer, j'ouvre la fentre de ma cabine. En effet, l-bas, en face, une
sorte de colosse de Rhodes, une femme exalte se dresse sur le ciel, le
bras tendu dans un geste magnifique. Sans l'avoir jamais vue, je la
reconnais, il va sans dire; la statue de la Libert, qui veille 
l'entre de l'Hudson!... Elle est haute comme une tour. Les pluies et
les vents lui ont dj donn la patine vert-de-gris des antiques
desses de l'Egypte. Sur un pidestal en pierres roses, aussi grand
qu'une citadelle, elle surgit, plement verdtre, dans le brouillard du
matin et dans les fumes que le soleil dore. Elle est superbement
symbolique et terrible. On dirait qu'elle fait  l'univers entier des
signes d'appel; on dirait qu'elle crie: Hurrah! C'est ici la porte!
Hurrah! Entrez tous dans la fournaise! Jetez-vous tte baisse dans le
gouffre des affaires, du bruit, de l'agitation et de l'or!

Et le voici qui s'ouvre devant nous, ce gouffre quasi-infernal. Jadis,
ce n'tait que l'entre d'une large rivire, entre des roseaux et des
arbres. Aujourd'hui, c'est quelque chose qui, pour mes yeux pris
d'Orient et de lignes pures, tient du cauchemar, mais arrive quand mme
 une sorte de beaut tragique, par l'excs mme de l'horreur. Mille
tuyaux crachent des fumes noires ou des vapeurs en tourbillons blancs,
qui se mlent, qui s'enroulent, qui embrouillent l'horizon comme sous
des sarabandes de nuages. Le long des deux rives,  perte de vue,
s'alignent les docks couverts, qui sont de gigantesques carcasses
toutes pareilles, en ferraille couleur de deuil. Partout des
inscriptions raccrocheuses s'talent en lettres de dix mtres de haut,
les unes blanches ou rouges sur les fonds noirs, les autres ariennes
soutenues par des charpentes d'acier. On est assourdi par des sifflets
stridents, des plaintes gmissantes de sirnes, des grondements de
moteurs, des fracas d'usines. Et, au-dessus de tout cela que tant de
fumes enveloppent, plus haut, plus haut, comme des gants pousss trop
vite et trop efflanqus, des gants qui allongeraient dmesurment le
cou pour mieux voir, les gratte-ciel surgissent effarants et
invraisemblables, les uns carrs, les autres pointus, les gratte-ciel 
trente, quarante ou cinquante tages, surveillant ce pandmonium par
leurs myriades de fentres...

Ah! on vient, me rclamer ma feuille d'entre, un questionnaire que
chacun doit remplir avant d'tre admis  poser le pied sur le sol
d'Amrique. Moi qui avais oubli! En hte je griffonne mes rponses. Un
peu stupfiantes, les questions: Etes-vous anarchiste? Etes-vous
polygame? N'tes-vous pas idiot? N'avez-vous jamais donn de signes
d'alination mentale? Possdez-vous plus de cinquante dollars de
patrimoine? Combien de condamnations avez-vous subies? etc... De telles
prcautions tmoignent du juste souci qu'ont les Amricains de ne pas
admettre chez eux les htes non dsirables (undesirables),--et nous
devrions bien en faire autant  Tunis, pour les migrants que nous
envoie chaque jour l'Italie.--C'est gal, ce formulaire surann est un
peu naf car si l'on tait idiot ou maboul, il est probable qu'on n'en
conviendrait pas, surtout par crit.

       *       *       *       *       *

Deux ou trois heures plus tard, aprs d'interminables formalits de
douane et des batailles sur les docks contre des journalistes arms de
kodaks, je me trouve enfin au centre de New-York, confortablement
install et trs haut perch dans un htel  je ne sais combien
d'tages, o fonctionnent de prodigieux ascenseurs. Je domine de mes
fentres la plupart des btisses d'alentour, o tout est rouge, d'un
rouge sombre tirant sur le chocolat. Murs de briques rouges. Toits en
terrasses, sans tuiles bien en tendu, mais couverts de je ne sais quel
impermable peint en rouge,--et ce sont des promenoirs pour les
habitants, leurs chiens et leurs chats; des messieurs en bras de chemise
(car il fait trs chaud, une chaleur mouille de Gulf-Stream) y lisent
les journaux  dix pages, des mnagres y battent leurs tapis ou bien y
font scher leurs lessives. Au-dessus des toits, un peu partout,
s'lancent des charpentes en fer pour soutenir en plein ciel les grandes
lettres des affiches-rclames, ou bien pour lever, comme  bout de
bras, les normes tonneaux peints en rouge qui contiennent les
provisions d'eau en cas d'incendie. Trop de choses en l'air, vraiment,
trop de ferrailles, trop d'critures zigzaguant sur les nuages. Et  et
l, auprs ou au loin, des gratte-ciel se dressent isols--sortes de
maisons-asperges, pourrait-on dire--qui font mine d'pier avec
indiscrtion tout ce qui se passe alentour. D'en bas m'arrive un
continuel vacarme; en plus des autos comme  Paris, c'est le
Mtropolitain qui fonctionne sur de bruyantes passerelles en fer, 
hauteur de premier ou de deuxime tage; sans trve, les trains se
poursuivent ou se croisent. Et il y en a d'autres en dessous, qu'on
entend rouler comme des ouragans dans les profondeurs du sol. C'est la
ville de la trpidation et de la vitesse!

Regards de mes hautes fentres, les passants me semblent tout crass
et courtauds. Les femmes, avec la mode actuelle, disparaissent sous leur
chapeau trop large, ressemblent  un disque o des plumets s'agitent.
Et, au milieu de ces gens empresss qui cheminent le long des trottoirs,
de tout petits tres dcrivent des courbes folles: des enfants 
roulettes, qui, dj pris d'une frnsie d'aller vite, font du skating
perdument sur l'asphalte.

Quatre heures, le moment o j'avais fait dire  des journalistes que je
les recevrais. Et il m'en arrive un, puis deux, puis dix, puis vingt,
puis trente!... Tous ont l'abord courtois et cordial, et bien volontiers
je leur tends la main. Mais o donc les mettre? Mon salon n'a plus assez
de chaises; qu'on ouvre ma chambre  coucher, on en fera asseoir sur
mon lit; pour les occuper, qu'on leur offre des cigarettes!

Et je suis sur le banc des accuss, au milieu de tout ce monde. Un seul
parle franais et traduit aux autres mes paroles ahuries, qui sont
aussitt notes sur des carnets. Qu'est-ce qu'il a dit? Qu'est-ce qu'il
a dit? Je n'aurais jamais cru que mes reparties, gnralement ineptes,
pourraient tre si prcieuses.

--Mon cher matre, voulez-vous d'abord nous exposer ce que vous pensez
des femmes amricaines.

--Moi! Mais rien encore: je n'ai pas eu le temps de sortir, je n'en ai
vu qu'une seule, une femme de chambre rencontre dans l'ascenseur, et
c'tait une ngresse!

--Bien. crivez: M. Pierre Loti diffre son jugement et demande 
rflchir.

A l'instant mme, en voici deux qui font leur entre, deux Amricaines,
demoiselles journalistes, le kodak au cran de sret. Elles ont l'air
intelligent, veill, gracieux et d'ailleurs trs comme il faut. Je les
fais asseoir  mes cts; l'une d'elles s'excuse d'tre encore en tenue
de voyage: c'est qu'elle arrive  peine du Congo, o elle tait alle
chasser le rhinocros... Et l'interrogatoire continue. La littrature,
l'hygine, la politique, la religion, et l'conomie sociale, tout y
passe. Quelle haute ide ont-ils donc de mon omnicomptence, pour
enregistrer avec tant de soin mes plates rponses:

--Mon cher matre, tes-vous d'avis que la convention de Genve
autorisera l'emploi des aroplanes militaires? Mon cher matre,
tes-vous partisan de la castration pour les assassins, qu'un de nos
philanthropes vient de proposer?

Les deux gentilles misses parlent franais. Leurs questions
particulires s'entre-croisent avec celles de l'interprte gnral. Et
bientt c'est le plus tourdissant des coq--l'ne, o se heurtent la
rlection de M. Fallires, les suffragettes, la castration des
assassins, la reprsentation proportionnelle et les randonnes du
rhinocros. Que va-t-il sortir de ce tohu-bohu, et quel effet d'ensemble
cela donnera-t-il, en imprim, dans les journaux de cette nuit?...

Mais j'avais pens que ce serait assommant, et au contraire! C'est
d'ailleurs si nouveau pour moi, qui, en France, ne reois jamais un
reporter, c'est si imprvu, si drle, et ils ont si bonne grce, que
vraiment je m'amuse.

Quand ils sont tous partis, les grandes lettres que j'aperois par mes
fentres, les grandes lettres dans le ciel, commencent  clairer le
brumeux et lourd crpuscule, chaque inscription prenant feu d'un seul
coup, l'une en rouge, l'autre en bleu, l'autre en vert; ce sont des
rclames lumineuses et clignotantes; New-York en est couvert et on m'a
bien recommand d'aller le soir admirer dans les rues cette ferie
quotidienne.

A neuf heures donc, je descends me mler  la foule, sur les larges
trottoirs de Broadway. Malgr les costumes parisiens des femmes, malgr
les complets et les horribles melons pareils aux ntres, ce n'est
pas la foule de Paris; les allures ont je ne sais quoi de plus dcid,
de plus volontaire, de plus excentrique aussi. Et quel mli-mlo de
toutes les races! On reconnat au passage des Japonais, des Chinois
tondus  l'europenne, des Grecs, des Levantins, des Scandinaves aux
cheveux ples.--Quelqu'un du pays me disait ce soir: New-York n'est pas
encore tout  fait l'Amrique, il n'en est plutt que le seuil, o
s'arrtent d'abord en dbarquant les foules disparates qui nous viennent
d'Europe. A la seconde gnration, quand tous ces gens se sont mls,
croiss, nous voyons natre alors de vrais Amricains qui ont une
cohsion parfaite et l'amour de leur patrie nouvelle, vrifiant la
devise _e pluribus unum_. Ceux-l se fixent plus volontiers dans nos
villes de l'intrieur, o il faut aller pour se sentir vraiment aux
tats-Unis, et voir la race entreprenante et forte, rajeunie comme un
arbre taill, qui rsulte du mariage de toutes ces nergies.--Beaucoup
de femmes lgantes, sur les trottoirs de Broadway, et beaucoup de trs
belles, du moins quand elles ne sont pas crment clabousses par de
blmes soleils lectriques leur donnant des teints de cadavres; mais
trop de ngresses, en vrit;  chaque instant, sous quelque grand
chapeau garni de roses, passe une figure toute noire. Les opulentes
boutiques, les talages derrire d'immenses glaces, sont comme le long
de nos boulevards. Mais l'lectricit qui ruisselle ici, qui rgne en
souveraine, est mille fois plus agressive que chez nous; il semble que
tout vibre et crpite sous l'influence de ces courants innombrables,
dispensateurs de la force et de la lumire; on est comme lectris
soi-mme et un peu frmissant. Mon Dieu, que de bruit dans Broadway!
Presque sans trve, il faut se rsoudre a entendre courir en vertige
au-dessus de sa tte, sur les vibrantes passerelles de ferrailles, des
files de wagons-monstres, bonds de monde et tincelants de feux. En
revenant d'ici, Paris va me sembler une bonne vieille petite ville
arrire et calme, aux maisonnettes basses; d'ailleurs aucune de ses
illuminations du 14 juillet n'approche des fantasmagories qui, les soirs
quelconques, se jouent  New-York. Partout des lumires multicolores,
qui changent et scintillent, formant et dformant des lettres; elles
dgringolent en cascade du haut en bas des maisons, ou traversent les
voies comme des banderoles tendues. Mais c'est en l'air surtout qu'il
faut regarder--malgr le fracas souterrain des trains express qui vous
feraient baisser instinctivement les yeux vers le sol--c'est en l'air,
au fate des extravagantes btisses, au-dessus des toits; l sont les
rclames lumineuses, qui _remuent_ par des trucs nouveaux, les visions
qui dansent. Un marchand de je ne sais quoi a surmont sa boutique d'une
course de chars romains o l'on voit des chevaux gigantesques agiter
avec frnsie leurs pattes de feu. Un marchand de parapluies a rig une
bonne femme qui gesticule avec son ombrelle ouverte. Un marchand de
mercerie exhibe un norme chat, tout en feu jaune, qui dvide un peloton
de feu rouge et s'entortille avec le fil. Un marchand de brosses 
dents, le plus cocasse de tous, fait gigoter dans le ciel un diablotin
qui roule des prunelles de feu vert, en brandissant de chaque main une
brosse de 10 mtres de long... Vite, vite, les apparitions se dessinent,
se dmnent, s'effacent, reviennent, vite, si vite que le regard se
trouble  les suivre. Et de temps  autre, au bout d'un gratte-ciel non
clair, qui montait invisible dans l'atmosphre de brume et de fume,
quelque affiche gante, que l'on dirait suspendue comme une
constellation, clate en feu rouge, vous martle un nom dans l'esprit,
et se hte de s'teindre. Tout cela, pour ma mentalit d'Oriental, est
droutant et mme un peu diabolique; mais c'est si drle et en mme
temps si ingnieux, que je m'amuse et presque j'admire...

Ce que je vais raconter de ma premire nuit de New-York fera sourire les
Amricains; aussi bien est-ce dans ce but que je l'cris. Dans un livre
du merveilleux Rudyard Kipling, je me rappelle avoir lu les pouvantes
du sauvage Mowgli la premire fois qu'il coucha dans une cabane close:
l'impression de sentir un _toit_ au-dessus de sa tte lui devint bientt
si intolrable, qu'il fut oblig d'aller s'tendre dehors  la belle
toile. Eh bien! j'ai presque subi cette nuit une petite angoisse
analogue,--et c'taient les gratte-ciel, c'taient les grandes
lettres-rclames au-dessus de moi, c'taient les grands tonneaux rouges
monts sur leurs chasses de fonte; trop de choses en l'air, vraiment,
pas assez de calme l-haut. Et puis, ces six millions d'tres humains
tasss alentour, ce foisonnement de monde, cette _superposition_ 
outrance oppressaient mon sommeil. Oh! les gratte-ciel, dforms et
allongs en rve! Un en particulier (celui du trust des caoutchoucs, si
je ne m'abuse), un qui surgit l trs proche, un tout en marbre qui doit
tre d'un poids  faire frmir! Il m'crasait comme une surcharge, et
parfois quelque hallucination me le montrait inclin et croulant...

       *       *       *       *       *

C'est dimanche aujourd'hui; le matin se lve dans une brume lourde et
moite; il fera une des chaudes journes de cette saison automnale qu'on
appelle ici _l't indien_. Sur New-York pse la torpeur des dimanches
anglais et, dans les avenues, les voitures lectriques ont consenti une
trve d'agitation. Rien  faire, les thtres chment et demain
seulement je pourrai commencer  suivre les rptitions du drame qui m'a
amen en Amrique. Mais dans le voisinage, tout prs, il y a
Central-Park, que j'aperois par ma fentre, avec ses arbres dj
effeuills; j'irai donc l, chercher un peu d'air et de paix.

Central-Park est comme un bois de Boulogne ouvert en pleine ville, avec
des alles pour les cavaliers, des alles pour les autos, d'immenses
prairies pour le football, et des recoins presque solitaires pour les
idylles. Les feuillages sont les mmes qu'en France, mais fltris par un
plus prcoce automne aprs un t plus brlant.  et l des blocs de
rochers noirs se lvent, comme s'ils avaient crev les pelouses, et
c'est le sol mme de New-York qui reparat  nu, ce sol dur et homogne
qui a favoris la hardiesse des maisons  trente ou quarante tages,
crasantes de lourdeur. Le parc est tellement grand que parfois on se
croirait en pleine campagne, si toujours un ou deux gratte-ciel dans le
lointain n'levaient au-dessus de la cime des arbres leurs ttes
indiscrtes, semblables  des maisons chimriques du pays de Gulliver...
Les gens lgants doivent avoir fui la ville, car je ne rencontre
aujourd'hui que des petits bourgeois endimanchs, des enfants 
roulettes, d'austres vieilles misses  lorgnon qui doivent tre des
institutrices. Et solitairement je vais m'asseoir au bord d'une alle.

A peine suis-je l qu'un bruit trs lger me fait tourner la tte. A
ct de moi, sur mon banc, un amour de petit cureuil gris vient de
bondir et il me regarde en faisant le beau, debout sur son
arrire-train, relevant sa belle queue de chat angora... Oh! en voici un
second, plus hardi encore, qui saute sur mes genoux! J'en aperois aussi
qui courent sur l'herbe ou qui jouent dans les branches.--Et c'est une
des choses gracieuses et touchantes de New-York, cette tribu de petits
tres libres qui a pris possession de Central-Park et que tout le monde
protge; on leur btit des maisonnettes de poupe sur les arbres, les
promeneurs leur apportent des bonbons et des graines qu'ils viennent
manger  la main; rien ne les effraie plus, ni le galop des cavaliers,
ni le bruit de ces enfants  roulettes, aussi gentils et effronts
qu'eux-mmes, qui font du skating sur l'asphalte de tous les sentiers.

Le dclin du jour amne pour moi d'intolrables mlancolies dans ce parc
d'automne, au milieu de cet humble petit monde du dimanche, qui est si
htroclite et qui m'est si inconnu; au-dessus des bosquets d'ombre,
les lointains gratte-ciel, rougis  la pointe par le soleil couchant, me
donnent une impression d'exil que je n'avais jamais prouve, mme en
plein dsert; les cureuils gris, par prcaution contre les chats qui
vont bientt rder, remontent dans leurs maisonnettes suspendues; le
crpuscule commence  m'treindre, et j'ai envie de m'enfuir vers les
rues plus animes o je coudoierai plus de monde. Je ne sais si dj je
m'amricanise, mais je sens ce soir qu'il me faut du mouvement et du
bruit.

Dans les quartiers qui entourent le parc, toutes ces hautes maisons, que
de richesses elles talent et quel luxe dominateur! C'est presque trop;
la proportion, la mesure manquent un peu. Les entres o veillent des
multres galonns, sont de marbr ou de porphyre, avec des colonnades
grecques, byzantines ou gothiques, avec de lourdes et somptueuses
grilles en bronze ou en fer forg qui feraient honneur  nos
cathdrales. Et tout cela vient de surgir presque en un jour! C'est
humiliant en vrit pour notre vieille Europe qui a mis des sicles 
btir ses villes clbres et n'a jamais eu assez d'or pour faire aussi
beau. Mais,  tant de luxe, quelque chose manque, quelque chose que l'on
ne dfinit pas, et qui est peut-tre tout simplement l'me d'un pass...

       *       *       *       *       *

Neuf heures, et nuit brumeuse. Quand je suis accoud  ma haute fentre,
avant de redescendre me plonger dans la fantasmagorie des rues, une
srnade tout  fait burlesque clate sans prambule, en bas, sur un
trottoir de Broadway. Des voix d'hommes hurlent ensemble une sorte de
cantique de guerre, accompagn  l'unisson par des trombones et des cors
de chasse. Qu'est-ce que c'est que ce charivari, mon Dieu?--Ah! l'arme
du Salut! Un bataillon qui est venu se poster l pour tcher de sauver
au passage les gars du dimanche soir s'acheminant vers les bouges de
l'alcool. Eh bien! aprs la premire minute de stupeur et de sourire, on
oublie le ridicule de cela pour cder  une impression plutt grave.
Dans cette ville o trpident nuit et jour les transactions et les
affaires, il y a donc place encore pour le vieux rve religieux qui
bera les hommes pendant des sicles. Ce rve, il est vrai, a pris une
forme dlirante, tapageuse, effrne, ici o tout est neuf et excessif;
mais on le sent l, bien vivant quand mme, derrire cette musique de
maison de fous. Et on ne sourit plus.


II

Aujourd'hui, pour la premire fois, j'assiste  une rptition de la
_Fille du Ciel_. C'est sans dcors, sans costumes, en tenue de ville,
dans une salle nue, dpendant du thtre. Oh! l'trange impression
d'entendre les acteurs dire _no_ et _yes_, d'couter mes phrases que je
reconnais bien mais qui me font l'effet de s'tre amuses  se dguiser
en phrases anglaises... Je ne sais plus par qui fut nonc l'axiome: une
traduction, c'est l'envers d'une broderie. Je ne prtends pas qu'elle
ft merveilleuse, la broderie que nous avions faite, et je reconnais
d'ailleurs que l'envers en a t recolor avec une habilet consomme;
mais, quand mme, c'est toujours un envers. Miss Viola Allen[17] me
parat une idale impratrice, et, malgr son chapeau parisien si en
contraste avec les choses qu'elle doit dire, sa voix donne le petit
frisson quand elle s'anime;  la scne finale, je vois mme de vraies
larmes perler au bord de ses jolis yeux vifs, qu'il sera facile de
rendre dlicieusement chinois en les retroussant au coin avec des
peintures. Comme toutes les femmes ont l'air honnte dans ce thtre!
Les gentilles petites actrices charges des rles secondaires sont
tellement correctes elles aussi, tellement comme il faut, et se tiennent
comme des jeunes filles du monde! Mais, dans cette salle o sans doute
je vais revenir tant de fois m'enfermer, il fait triste, de la tristesse
particulire  tous les thtres quand les illusions du soir y cdent la
place  la lumire appauvrie du jour.

Libr  quatre heures, je circule au hasard, en auto, dans les rues que
je n'avais pu voir encore animes par la pleine activit des jours de
travail. La foule qui parle toutes les langues, les femmes aux allures
dcides sans effronterie, les hommes tout rass sous de larges
casquettes, marchent vite, indiffrents au fracas des chemins de fer
suspendus ou souterrains.

A un angle de Broadway, sous les passerelles de ferraille branles par
le continuel passage des trains express, voici un rassemblement qui
grossit, qui bourdonne; les voitures sont arrtes, les policemen
s'agitent, on dirait une meute. Tout ce monde regarde avidement un
tableau noir sur lequel, de temps  autre, quelqu'un ajoute un signe 
la craie. Les jumelles, les monocles, les innombrables lunettes d'or
sont braqus l-dessus comme si le sort du monde allait s'y inscrire,
et, chaque fois qu'un nouveau chiffre y apparat, c'est tantt un
silence morne chez les spectateurs, tantt une joie dlirante, avec des
battements de mains et des cris. Qu'est-ce que a peut bien tre?--le
cours de la Bourse?--Non, tout simplement, il s'agit de certain jeu de
paume national; une grande partie se dispute en ce moment  la campagne,
l'quipe de New-York contre celle d'une ville voisine, et un ingnieux
systme automatique apporte ici au marqueur l'indication des coups... Et
tous ces hommes, que l'on croirait si positifs, se passionnent  ce
point! Il faut en vrit que cette race, issue de toutes nos races
vieillies, se soit retrempe de jeunesse sur le sol d'Amrique. Et
j'admire surtout combien, ces implants d'hier ont dj pris l'amour du
clocher,--d'o dcoule ncessairement l'amour plus noble de la patrie.

Les gratte-ciel! Il faudra beaucoup de temps pour que mes yeux s'y
rsignent. Si encore ils taient groups, une avenue qui en serait
borde arriverait peut-tre  un effet de fantastique beaut. Mais non,
ils surgissent au hasard, alternant avec des btisses normales ou
parfois basses; alors on dirait des maisons atteintes par quelque
maladie de gigantisme, et qui se seraient mises  allonger follement
comme les asperges en avril. Ce qui me droute, habitu que j'tais aux
villes de pierre comme en France, ou aux villes de bois comme en Orient,
c'est de ne voir ici que de l'acier, du ciment arm, des briques
sanguinolentes, et surtout je ne sais quelle composition d'un brun rouge
qui donne des maisons en chocolat, mme des glises, des clochers en
chocolat. Voici, dans la cinquime avenue, qui est comme on sait le
quartier des milliardaires, l'habitation des Vanderbilt, en pur style
Moyen Age et en pierre pour de vrai; on l'aimerait dans un parc, sous de
vieux chnes; mais un voisin gratte-ciel la surplombe et l'crase. Voici
une cathdrale gothique, capable de rivaliser avec les ntres; mais les
gratte-ciel d' ct montent plus haut que ses flches aigus; alors
elle est diminue au point de ressembler  un joujou de Nuremberg. Au
bord de l'Hudson, tel autre richissime a eu la fantaisie impriale de se
faire construire le chteau de Blois, avec des pierres apportes de
France, et ce serait presque une merveille; mais derrire, plus haut que
les donjons et les girouettes, monte btement un gratte-ciel couronn
d'une rclame lumineuse; alors cela n'existe plus. Cette ville, qui
regorge de coteuses magnificences, a pouss d'un lan trop rapide et
trop fougueux; il me parat qu'elle aurait besoin d'tre coordonne,
monde, et surtout calme.

       *       *       *       *       *

Evad aujourd'hui du thtre, o il fait toujours noir en plein midi
comme dans une cave, je m'en vais en auto, par l'avenue qui s'appelle
River Side, remonter le long du cours de l'Hudson pour essayer de
trouver enfin la campagne et le silence. Les trouverai-je rellement
quelque part? Pour l'instant, des embarras de voitures ou d'automobiles
lgantes m'entourent comme si je me rendais au bois de Boulogne. Mais,
sans restriction cette fois, je m'incline devant la majest d'une telle
avenue. D'un ct, le grand fleuve que l'on domine; de l'autre, une
interminable bordure de gratte-ciel (des demi-gratte-ciel, d'une
quinzaine d'tages seulement) qui arrivent  un effet esthtique parce
qu'ils s'alignent bien; ils ont du reste la couleur blanche et gaie de
la pierre vritable, ils respirent le luxe clair et de bon aloi. Je ne
crois pas qu'aucune capitale du vieux monde possde une promenade d'une
telle opulence.

Dans le fleuve, des escadres de guerre sont mouilles, de superbes
escadres que l'Amrique runit en ce moment pour se donner, en une
grande fte, le spectacle de sa jeune puissance navale; les dreadnoughts
dorment l, imposants de laideur terrible, surmonts de ces nouveaux
mts  l'amricaine, larges et ajours, qui ressemblent  des tours
Eiffel; auprs d'eux, des croiseurs, des contre-torpilleurs dorment
aussi; et une multitude de batelets, de mouches lectriques,
s'empressent alentour. Sur la berge, des milliers de curieux stationnent
pour regarder. En prvision de cette prochaine fte de la marine, des
pavillons de l'Amrique, rays blanc et rouge avec semis d'toiles sur
leur coin bleu, commencent  flotter aux fentres des hautes maisons
somptueuses. Et sur tout cela rayonne le beau soleil de l't indien.
C'est comme une rvlation de New-York que je viens de m'offrir
aujourd'hui, et tout ce que je dcouvre, en faisant ainsi l'cole
buissonnire, est franchement admirable.

Mais la campagne, le silence, o donc les atteindrai-je? Ma course
acclre dure depuis plus d'une heure, et les gratte-ciel me suivent
toujours, en files aussi orgueilleuses, tmoignant que cette ville
contient des riches par milliers. Il est vrai, sur la rive d'en face, au
lieu des tuyaux d'usine qui pendant des kilomtres s'obstinaient 
l'enlaidir, il n'y a dj plus maintenant que des rochers et de grands
bois; si prs de la ville, c'est une surprise et un repos.

Enfin, enfin, la route que je suivais s'enfonce parmi des buissons et
des arbres, l'air s'imprgne de la bonne senteur des mousses d'automne;
je suis sorti de la fournaise humaine! C'est la campagne que j'avais
tant souhait atteindre, et elle est plus boise, plus sauvage peut-tre
qu'aux entours immdiats de Paris. Mais je m'y sens quand mme en exil,
car les arbres et les plantes,  bien regarder, diffrent lgrement des
ntres; les _asters_, que nous ne connaissons que dans nos jardins,
croissent ici  profusion parmi des rochers noirs; sur tous ces
feuillages des bois, les bruns et les rouges de l'arrire-saison
s'accentuent davantage que chez nous, arrivent  des teintes
sensiblement plus ardentes. Non, ce pays n'est pas le mien... Et puis,
une campagne sans paysans, sans vieux clochers protecteurs autour
desquels se groupent les villages, autant dire qu'elle n'a pas l'air
vrai...

       *       *       *       *       *

Les jours qui passent m'acclimatent assez rapidement  New-York. Les
maisons me semblent moins extravagantes de hauteur et, quand je traverse
Broadway, j'coute moins le fracas des trains sur les passerelles de
fer.

Un peu partout je dcouvre des choses amusantes  force d'imprvu,
d'audace, de disproportion et de luxe colossal. On m'a montr ce matin
comme typique certain caf-restaurant qui clipse tous les
cafs-restaurants du monde. La salle d'en bas, qui cota cinq millions,
a t construite pour enchsser le tableau de Rochegrosse achet 
grands frais: _le Festin de Balthazar_. Sur toutes les murailles de
marbre vert, on a cisel les mmes bas-reliefs qu' Perspolis; en
marbre vert galement sont les puissantes colonnes  ttes cornues, et
les gigantesques taureaux ails  visage humain. Mais, comiques au
milieu de ces splendeurs drgles, il y a les rangs de petites tables
pour les consommateurs, et il y a les garons en frac apportant  la
ronde les bocks ou les coktails!...

Aux rptitions de _la Fille du Ciel_, qui occupent mes journes, la
ferie commence  se dessiner; nous sortons peu  peu des incohrences
et du chaos des premires heures. Des dcors qu'aucun thtre parisien
n'aurait risqus font revivre d'inimaginables passs chinois, des jeux
de lumire lectrique dont nous ignorons encore le secret imitent des
limpidits de ciel, ou des lueurs de bcher et d'incendie. Dans les
jardins de l'impratrice, aux grands arbres tout roses de fleurs, des
cigognes et des paons rels se promnent sur des pelouses
jonches--parce que cela se passe au printemps--de milliers de ptales
qui ont d tomber des branches comme une pluie. L, aux rayons d'un
clair soleil artificiel, je vois revivre, chatoyer tous les tranges et
presque chimriques atours de soie et d'or copis sur de vieilles
peintures que j'ai rapportes, ou sur des costumes rels que j'ai
exhums nagure de leurs cachettes au fond du palais de Pkin.

Les moments les plus singuliers, je crois, sont ces entr'actes, ces
repos durant lesquels la ferie s'chappe, pour ainsi dire, de la scne,
pour dborder sur les fauteuils d'orchestre. La vaste salle somptueuse,
envahie alors par tous les figurants, n'en demeure pas moins plonge
dans des tnbres presque absolues; quelqu'un qui arriverait du dehors,
o il fait jour, percevrait seulement que des formes humaines sont
assises l, partout, et que le discret murmure de leurs voix _sonne
trange_; ce sont des voix chinoises qui chuchotent en chinois, et ces
gens, qui simulent des spectateurs dans l'ombre, sont de pure race
jaune... Quand les yeux s'habituent  l'obscurit, ou si quelque lueur
lectrique vient  filtrer de la scne, on dcouvre que tout ce monde,
de la tte aux pieds, est vtu avec l'apparat des anciennes cours
Clestes. Il y a mme des groupes de ces petites desses armes et
casques qui portent aux paule des pavillons en faisceaux ploys et
semblent avoir des ailes. Un peu fantastique vraiment, ce grand thtre
sans lumire, o les auditeurs, changeant  mi-voix des phrases
lointaines devant la toile baisse, sont pareils aux guerriers, aux
Gnies, sculpts dans les vieilles pagodes...

Le plus tonnant pour moi, c'est que ces figurants ne sont pas des gens
quelconques, mais des tudiants des universits. L'un d'eux, habill
comme un seigneur du temps des Ming et qui, dans la vie prive, prpare
son doctorat en mdecine, vient un jour m'expliquer de la part de ses
camarades, trs courtoisement et dans l'anglais le plus correct,
pourquoi ils ont accept de venir: C'est un tel plaisir pour nous, me
dit-il, de nous trouver ainsi replongs dans le pass de notre pays, de
voir reconstitue la Chine de nos anctres.

       *       *       *       *       *

Cette nuit, pour avoir une vue d'ensemble des fantasmagories de
New-York, je monte au sommet de l'htel du _Times_, qui est l'un des
plus stupfiants gratte-ciel. A un angle de rue, dans un quartier de
maisons  peine hautes, il se dresse tout seul, grle, efflanqu,
paradoxal, avec un air de chose qui n'aura jamais la force de rester
debout. Trs aimablement, les rdacteurs m'avaient convi. Un
ascenseur-express, qui jaillit comme une fuse, nous enlve d'un bond
jusqu'au vingt-cinquime tage, d'o nous grimpons sur la plate-forme
extrme. L souffle une bise pre et froide--dj l'air vif des
altitudes--et, de tous cts, dans le cercle immense qui va finir 
l'horizon, l'lectricit s'bat  grand spectacle. Auprs, au loin,
partout, des mots, des phrases s'inscrivent au-dessus de la ville en
grandes lettres de feu, blouissent un instant, disparaissent et puis
reviennent. Des figures gesticulent et gambadent, parmi lesquelles j'ai
dj de vieilles connaissances, comme par exemple le farfadet qui
brandit ses gigantesques brosses  dents. La plus diabolique de toutes
est une tte de femme, qui se dessine dans l'air, soutenue par
d'invisibles tiges d'acier, et qui occupe sur le ciel autant d'espace
que la Grande Ourse; pendant les quelques secondes o elle brille, son
oeil gauche cligne des paupires comme pour un appel plein de
sous-entendus, et on dirait d'une jeune personne fort peu recommandable.
Qu'est-ce qu'on peut bien vendre en dessous, dans la boutique qu'elle
surmonte et o elle vous convie d'un signe tellement quivoque?
Peut-tre tout simplement d'honntes comestibles ou de chastes
parapluies. Il va sans dire, aucune montagne n'aurait des parois aussi
verticales que ce gratte-ciel; en bas, les foules en marche le long des
trottoirs, les foules sur lesquelles, en cas de chute, on irait
directement s'aplatir comme un bolide, font songer  des grouillements
d'insectes qui seraient lents pour cause de trop petites pattes, tandis
que les files de wagons, dont la ville est sillonne, paraissent de
longues chenilles phosphorescentes qui ramperaient sans vitesse. Et une
clameur monte de ces rues, comme une plainte de bataille ou de misre,
entrecoupe par les grondements de tous ces trains en fuite... Babel
effrne, pandmonium o se heurtent les nergies, les apptit, les
dtresses de vingt races en fusion dans le mme creuset.

Malgr le froid qui cingle le visage, c'est presque un soulagement, une
dlivrance, de se sentir l sur ce sommet artificiel; les six millions
d'tres qui,  vos pieds, dans la rgion basse, se coudoient, luttent et
souffrent, au moins ne vous oppressent plus; mme il est presque
angoissant de penser qu'il va falloir redescendre tout  l'heure de ce
haut perchoir o la poitrine s'emplissait d'air pur, redescendre et se
replonger dans cette vaste mer humaine qui fermente et bouillonne
partout alentour. Quelle inexplicable manie ont les hommes de s'empiler
ainsi, de s'tager les uns par-dessus les autres, de s'accoler en
grappes comme font les mouches sur les immondices,--quand il reste
encore ailleurs des espaces libres, des terres vierges!... Vue d'ici, la
ville parat infinie; aussi loin que les yeux peuvent atteindre,
l'lectricit trace des zigzags, tremble, palpite, blouit, crit des
mots de rclame avec des clairs, et finalement, vers l'horizon o il
n'est plus possible de rien lire, va se fondre en une lueur froide
d'aurore borale. Jamais encore New-York ne m'avait paru si terriblement
la capitale du modernisme; regard la nuit et de si haut, il fascine et
il fait peur.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, la premire de _la Fille du Ciel_, au Century Theatre.
Cette langue trangre me droute  tel point que je ne me sens pas tout
 fait responsable de ce que mes personnages racontent. Vraiment, pour
reconnatre ma pice, je devrais plutt faire abstraction du dialogue
et, m'efforant de ne pas entendre, n'assister au spectacle qu'avec mes
yeux, comme si c'tait une simple pantomime,--une pantomime certes qui
dpasse mon attente par son exactitude et sa splendeur. Grce  la
consciencieuse magie des peintres et des costumiers, la vieille Chine
impriale, qui ne se reverra jamais plus, est l devant moi, avec le jeu
de ses nuances rares, l'inconcevable tranget de ses atours, avec ses
dragons, ses monstres, tout son mystre. Pour complter l'illusion, il y
a mme le son rauque des voix chinoises, et, pendant l'acte de la
bataille, quand les soldats dlirants se prcipitent en une rue suprme
vers leur impratrice pour tomber tous  ses pieds, je crois rentendre
ces clameurs qui faisaient frissonner, en Chine, aux jours de relles
tueries.

A la scne finale cependant, ds que l'empereur Tartare et la
Fille-du-Ciel sont seuls en prsence, je me reprends  couter ce qu'ils
disent; leur jeu est d'ailleurs si expressif que je me figure presque
les entendre parler ma propre langue. Et quand la Fille-du-Ciel tend la
main pour recevoir la perle empoisonne qui va lui ouvrir les portes du
Pays des Ombres, son geste et son regard meuvent comme si vraiment elle
allait mourir...

Maintenant la toile tombe; c'est fini; ce thtre ne m'intresse plus.
Une pice qui a t joue, un livre qui a t publi, deviennent
soudain, en moins d'une seconde, des choses mortes... J'entends des
applaudissement et de stridents sifflets (contrairement  ce qui se
passe chez nous, les sifflets  New-York, indiquent le summum de
l'approbation). On m'appelle, sur la scne, on me prie d'y paratre, et
j'y reparais cinq ou six fois, tenant par la main la Fille-du-Ciel, qui
est tremblante encore d'avoir jou avec toute son me. Une impression
trange, que je n'attendais pas: aveugl par les feux de la rampe, je
perois la salle comme un vaste gouffre noir, o je devine plutt que je
ne distingue les quelques centaines de personnes qui sont l, debout
pour acclamer. Je suis profondment touch de la petite ovation
imprvue, bien que j'arrive  peine  me persuader qu'elle m'est
adresse. Et puis me voici reparti dj pour de nouveaux _ailleurs_.
J'tais venu  New-York afin de voir la matrialisation d'un rve
chinois, fait nagure en communion avec Mme Judith Gautier. J'ai vu
cette matrialisation; elle a t splendide. Maintenant que mon but est
rempli, ce rve tombe brusquement dans le pass, s'vanouit comme aprs
un rveil, et je m'en dtache...

       *       *       *       *       *

Demain matin, je dois prendre le paquebot pour la France. Je ne puis
prtendre qu'en ce court voyage j'aie vu l'Amrique. Puis-je seulement
dire que j'aie vu New-York? Non, car j'y ai surtout vcu prisonnier sous
une sorte de coupole obscure,--le Century Theatre avec sa pnombre de
chaque jour. C'est l, dans cette grande salle rouge et or, parmi les
fantastiques spectateurs des rptitions, figurants chapps de vieilles
potiches ou de vieilles ciselures, c'est l que j'ai rencontr  peu
prs les seules femmes amricaines qu'il m'ait t donn d'approcher.

Ces inconnues, admises pour avoir montr patte blanche au rgisseur,
entraient discrtement, sans faire de bruit, presque  ttons, effares
par tous ces personnages casqus d'or, qui occupaient les stalles. Elles
n'taient jamais les mmes que la veille, mes visiteuses. Non sans peine
elles parvenaient  me dcouvrir, aprs avoir interrog quelques-unes de
ces tranges figures, qui balbutiaient des rponses vagues, en chinois.
Assises enfin  mes cts, elles taient tout de suite gentilles et
pleines de bonne grce, malgr l'insuffisance de la prsentation. Filles
de richissimes ou pauvres petites journaleuses, elles appartenaient 
tous les mondes. Et on causait, dans une sorte de plaisante camaraderie
sans lendemain, pour ne se revoir jamais; c'tait  demi-voix, pour ne
pas troubler les acteurs qui, tout prs de nous, se disaient des choses
tragiques, dans quelque vieux palais de Nankin, sous de faux rayons de
lune, ou bien  la lueur d'un faux incendie. Dtail qui m'amusait, en
gnral elles apportaient, par prcaution contre la longueur de la
sance--la rptition durait plusieurs heures d'affile--des sandwichs
ou des petits gteaux, et il me fallait partager cette dnette dans les
tnbres. Plusieurs d'entre elles me connaissaient beaucoup, sans
m'avoir encore vu nulle part; c'est l l'inconvnient--ou le charme, si
l'on veut--de s'tre trop donn dans ses livres. Quelques-unes avaient
vu ma maison de Rochefort, d'autres, en canotant sur la Bidassoa,
avaient aperu mon ermitage basque. Grandes voyageuses, presque toutes,
elles taient alles  Stamboul,  Pkin, dans les diffrents lieux de
la Terre que j'ai essay de dcrire, et la traverse de l'Atlantique
pour venir chez nous leur semblait un rien comme promenade. Passant vite
d'un sujet  un autre, elles disaient des choses incohrentes mais
profondes; elles diffraient des femmes de chez nous par quelque chose
de plus indpendant et de plus masculin dans la tournure d'esprit;
beaucoup plus libres certes, mais sans qu'il y et jamais place entre
nous pour l'quivoque. Et, aprs avoir caus un peu de tout, dans une
intimit intellectuelle favorise par l'ombre, on se saluait pour ne se
revoir jamais.

En quittant ce pays, j'ai un vrai remords de n'avoir pu rpondre comme
je l'aurais souhait  tant de lettres cordiales et jolies que chaque
courrier m'apportait,  tant d'invitations tlphoniques, m'arrivant aux
rares heures o j'habitais mon perchoir. D'aimables inconnus
m'crivaient, avec la plus touchante bonne grce: Venez donc un peu
vous reposer chez nous,  la campagne; au bord de l'eau, sous nos
arbres, vous trouverez du _silence_. Et j'tais lu membre honoraire
d'une quantit de cercles. Comment faire, avec si peu de temps  moi? Au
moins voudrais-je, ici, exprimer  tous ma reconnaissance et mon regret.

Ds que _la Fille du Ciel_ a t livre au public, j'ai employ de mon
mieux mes trois ou quatre jours de libert avant le dpart. Mais combien
il tait embarrassant de choisir: pourquoi accepter ici et s'excuser
ailleurs?

Je suis all luncher  la magnifique et colossale Universit de
Columbia, auprs de quoi nos universits franaises sembleraient de
pauvres petits collges de province. J'ai voulu paratre dans diffrents
clubs puisque l'on avait eu la bont de m'en prier. J'ai rpondu 
l'invitation nave des jeunes filles de l'cole Washington-Irving qui
m'avait particulirement charm par sa forme; elles taient l deux ou
trois centaines de petites tudiantes de quinze  seize ans qui, pour
m'accueillir, avaient placard aux murs des criteaux de bienvenue;
aprs m'avoir chant la _Marseillaise_, elles ont continu par un hymne
o de temps  autre revenait mon nom prononc par leurs voix fraches,
et en partant j'ai serr de bon coeur toutes ces mains enfantines. On m'a
ft  l'Alliance franaise o aprs le dner, il y a eu, dans un grand
hall, un dfil dont j'ai t mu profondment; tandis qu'un orchestre
jouait cette _Marseillaise_ qui,  l'tranger, nous semble toujours la
plus belle musique, des Franais de tous les mondes, les uns trs
lgants, les autres plus modestes, se sont tour  tour approchs de
moi; des jeunes, des trs vieux dont le regard attendri disait la
crainte de ne plus revoir la France; des aeuls  chevelure blanche
m'amenant leurs petites-filles qui m'avaient lu et souhaitaient me voir;
l encore j'ai serr plusieurs centaines de braves mains que je sentais
vraiment amicales, et je ne sais comment dire merci  tant et tant de
familles qui ont bien voulu se dranger pour me tmoigner un peu de
sympathie.

En somme si, au premier abord, pour l'Oriental obstinment arrir que
je suis, l'Amrique ne pouvait que sembler effarante--en tant que
chaudire gigantesque o, pour crer du nouveau, se mlent et
bouillonnent tumultueusement les gnies de tant de races diverses--si
l'Amrique m'est reste jusqu' la fin peu comprhensible, avant de la
quitter j'ai pourtant senti qu'elle tait quand mme et surtout le pays
de la pense chaleureuse, de la franche hospitalit et du bon accueil.
Elle est en plein vertige, c'est incontestable, vertige de vitesse,
d'innovations, de tmraires industries. Mais il y a vertige et
vertige, comme il y a ivresse et ivresse. Suivant une locution
populaire, les uns ont le vin gai, les autres le vin triste, ou le vin
batailleur. Eh bien, tandis que la Germanie a le vertige homicide et
froce, on peut assurment dire que l'Amrique l'a amusant et aimable.




NOS AMIS D'AMRIQUE


21 Janvier 1917.

A la frontire d'Espagne, l'autre jour, j'ai rencontr un de nos vrais
amis d'Amrique, qui descendait de l'express de Madrid, et qui, avec une
hte et une aisance tout  fait yankee, comptait prendre le soir mme 
Bordeaux le paquebot pour New-York.

La France ne sait pas assez quels amis ardents elle compte l-bas, en
dehors des sphres officielles, dans le monde o l'on est libre de toute
pression politique, chez ces Amricains qui ne suivent que l'impulsion
de leur propre sens moral, de leur propre coeur gnreux et indign.
Parmi ceux-l, qui sont lgion, l'un des plus considrables est ce
voyageur, M. W. Waren, que j'ai t si heureux de trouver comme
compagnon de route depuis Hendaye jusqu' la Gironde. Il tait plein
d'entrain et de joie parce qu'il venait de russir cette tmraire
entreprise, d'aller  Madrid,--o les Boches, hlas! manoeuvrent avec
tout leur impudent cynisme,--et d'y prononcer contre eux un violent
rquisitoire, de dnoncer une fois de plus leur infamie. Et il me conta
cette confrence,  laquelle assistaient les ambassadeurs de l'Entente:
J'ai dit tout ce que j'avais  dire, et, quand je les ai traits
d'assassins, j'ai senti que la salle entire tait avec moi! En effet,
les journaux espagnols du lendemain enregistraient le succs de sa
parole; elle avait d'autant plus port qu'elle tait celle d'un Neutre,
que ne pouvait guider aucun intrt personnel.

Voici bientt deux ans et demi que je connais M. Whitney Waren, l'ayant
rencontr sur le front, aux lendemains de la bataille de la Marne. Sans
se soucier des obus, il se promenait l, son kodak  la main; dans une
exaltation de rvolte et de dgot, il photographiait, pour les mettre
sous les yeux de ses compatriotes, toutes nos ruines, nos villes, nos
cathdrales partout saccages, si inutilement et ignominieusement, sans
excuse militaire possible, dans la seule frnsie de dtruire...

Oh! pour qui a vu tout cela, entendre aujourd'hui parler doucereusement
leur Kaiser; depuis qu'il a manqu son coup de la paix, l'entendre
parler de l'_agression_ subie par l'Allemagne et de la _rage destructive
des Allis_, ne serait-ce pas amusant  donner le fou rire, si ce
n'tait lugubre comme les divagations des fous. Qu'il les fasse donc un
peu voir, ces monuments, ces villes sur quoi notre _rage_ s'est
acharne! Est-ce Louvain, ou Ypres, ou Arras? Ou bien nos basiliques de
Reims ou de Soissons? Ou bien encore les vieilles glises vnitiennes?
Qu'il les montre aux Neutres, nos crimes de dvastation, et surtout
qu'il cache les siens, qu'il les cache  la Postrit qui laissera sa
Germanie cloue au pilori, tant que les hommes auront une histoire
crite, tant qu'il tiendront de justes et indlbiles archives.

Notre rage destructive,  nous les Allis!... Oh! pauvre histrion dj
aux abois, il faut en vrit pour oser profrer ces paroles, pour jeter
ce dfi au sens commun, il faut qu'il ait perdu, non seulement toute
conscience, mais aussi toute notion de l'amer ridicule,--ou alors qu'il
ait une bien mprisante certitude des paisses crdulits allemandes!
Et, ce qui est peut-tre le comble du grotesque, c'est de le voir, lui,
continuer de jouer la comdie mme dans l'intimit, devant sa squelle
toute seule, derrire les portants de la scne, jusque dans la coulisse.
Il y a peu de jours, avant de jouer sa dernire carte en risquant le
coup de la paix, n'a-t-il pas crit  son Bethmann une lettre _intime_
o s'talent les sentiments les plus dsintresss et les plus tendres.
Des journaux en ont donn la formule exacte, que je confesse avoir
oublie. Mais,  quelques mots prs, cela disait: Pour dlivrer le
monde de cette calamit, dont mon doux coeur saigne, il faudrait un homme
magnanime et d'un dtachement surhumain. Eh! bien moi, cher complice,
moi tel que vous me voyez, moi Guillaume le vainqueur, je serai cet
homme; moi, j'aurai ce courage! Oh! pauvre, pauvre histrion de la Mort,
qui donc, en lisant cela, n'a pas hauss les paules et souri de
ddain?...

       *       *       *       *       *

Depuis cette poque de la Marne, dj lointaine, j'ai rencontr un peu
partout, sur le front des Vosges, sur le front d'Alsace, ce Whitney
Waren, notre fidle ami, toujours insouciant du danger,--et de plus en
plus je voyais s'exalter son admiration pour nos chers soldats, son
dgot pour l'horreur germanique. Il a t accueilli par tous nos
gnraux que charmait son ardeur pour la sainte cause; il est all mme
dans les tranches des Italiens, pour y constater  quel point ils sont
dignes de nous.

Et sa conviction, si documente et si profonde, n'a cess d'tre
puissamment communicative. Combien d'articles a-t-il publis dans les
journaux des tats-Unis, combien de confrences il a faites,  Paris, 
Madrid,  New-York,  Boston, pour protester contre la neutralit de son
pays, dans l'immense conflit que l'Allemagne a os ouvrir entre la
Pense et la Ferraille barbare! J'ajouterai que son fils, entran par
son exemple, s'est engag  dix-sept ans dans nos ambulances de Verdun
o il vient d'tre propos pour la croix de guerre, et que Mme Whitney
Waren, prsidente  New-York du Secours national, s'est entirement
consacre, avec ses filles, aux oeuvres charitables franaises.

On me demandera sans doute: qui donc est votre Whitney Waren, quel titre
a-t-il pour jouer un tel rle?--Quel titre! Mais, Dieu merci, il n'en a
aucun; aucune mission officielle ne lui a t confie. Et c'est l
prcisment ce qui donne  ses actes une si rare et inapprciable
valeur. De sa profession, il tait architecte, ce qui ne me semble pas
conduire fatalement  la vie si militante qu'il s'est choisie. Mais le
coeur, chez lui, l'a emport sur les considrations d'intrt, et il a
tout quitt pour se faire l'un des grands continuateurs de cette
traditionnelle amiti franco-amricaine, institue par La Fayette.

Ce n'est pourtant pas de lui en particulier que j'ai voulu parler ici,
ce n'est nullement une rclame personnelle que j'ai tent de lui faire.
Non, je ne l'ai cit que parce qu'il est typique; il ressemble, en ce
qui nous concerne,  l'immense majorit de ses compatriotes; tous
videmment n'ont pas fait pour nous autant qu'il a fait lui-mme, mais
tous n'en avaient point les possibilits matrielles, tous n'avaient pas
non plus son nergie ni son indpendance. Lui, nous pouvons le
considrer comme reprsentant bien l'me clairvoyante de la vritable
population amricaine, et cette me, nous ne le saurons jamais trop,
est, grce  Dieu, absolument ce que nous pouvions souhaiter qu'elle
ft.




IL PLEUT SUR L'ENFER

DE LA SOMME

     Quand nous aurons achev de conqurir les territoires de nos
     ennemis, si quelque individu de ces races infrieures, qu'on
     appelle anglaise, franaise, russe, italienne, amricaine ou
     espagnole, s'avise d'lever la voix pour autre chose que pour
     implorer grce, nous le dtruirons comme un pantin de vil limon. Et
     quand nous aurons dmoli leurs cathdrales caduques, nous
     difierons nos sanctuaires plus splendides, pour glorifier notre
     force, destructive des nations pourries.

     (crit en 1914 par un professeur d'Heidelberg, qui n'est pas
     sensiblement plus bouffi ni plus froce que la moyenne des
     allemands.)


Novembre 1916.

Elle tombe, la pluie, la pluie glace, depuis combien d'heures, on ne
sait plus, depuis tout le temps, dirait-on; elle tombe rgulire,
paisse, comme d'un gigantesque arrosoir aux trop larges trous, et on
n'imagine plus que jamais elle puisse finir. Au milieu de
l'encombrement, du bruit, des cahots, ma voiture roule, vite quand mme,
depuis un temps sans doute trs long, mais dont la longueur,  force de
monotonie, n'est plus apprciable. Sur la sinistre route,--sorte de voie
sacre qui mne au front,--entre deux rangs de squelettes d'arbres tous
pareils, passe en mme temps que moi un charroi continu, qui coule nuit
et jour, comme l'eau empresse des fleuves. Et ce sont d'normes
camions, uniformment peints en ce bleu neutre qui dans le lointain tout
de suite les efface, les rend invisibles  travers la brume ou les
ruissellements de la pluie; normes et lourds, en courant ils dfoncent
le sol; le roulement de leurs moteurs, leurs tressauts  chaque ornire
mnent un bruit qui jamais ne fait trve, et l'air mouill en est tout
vibrant; ils sont bonds de soldats aux capotes bleutres, ou bien de
projectiles et de machines  tuer; ils emportent l-bas par milliers les
victimes firement souriantes pour le grand holocauste sublime, ou bien
ramnent des dbris humains qui vivent encore, et ils se dpchent tous
comme si la Mort s'impatientait de les attendre. Les chauffeurs de leurs
innombrables machines, emmitoufls de peaux de bique, nous montrent tous
en passant de pareilles petites figures jaunes avec des yeux retrousss
 la chinoise, des figures comme on en avait connu l-bas en
Extrme-Asie... Ah! des Annamites, imprvus ici sous cette pluie
d'hiver: mais tout est sens dessus dessous dans le monde, tout est
Babel, en 1916!... Et il y en a tant et tant de ces camions, et depuis
tant de jours, sur cette route pourtant large, que les maigres arbres
des bords sont tous gratigns,  hauteur d'auto, par ces ferrures, en
marche perptuelle. De droite et de gauche, ce que l'on aperoit de la
campagne est hideux, hideux  glacer l'me; rien que de la terre
retourne, dtrempe, et des flaques d'eau sale, et puis des horizons
noys, perdus sous ces nuages bas qui tranent, ternisant le si froid
dluge. Il fait  peine jour, tant le ciel est plein d'eau; rien
n'indique l'heure, on ne sait pas si c'est midi, ou le crpuscule. Pour
que cette voie, trop frquente et crase, demeure praticable, il faut,
bien entendu, la rparer continuellement, et, de distance en distance,
les barrages des cantonniers compliquent et retardent l'intense
circulation; chaque fois qu'on va les rencontrer, ces barrages de
malheur, un soldat vous l'annonce en agitant un pavillon rouge qui
ruisselle de pluie; alors il faut se tasser sur un seul bord de la
route, camions ou voitures se jetant les uns sur les autres, tout ce qui
s'en va _l-bas_ ou tout ce qui retourne  l'arrire, et cela devient la
plus inextricable mle. A un moment donn, nous engageons nos roues
avec celles d'une voiture d'ambulance qui revient vers les hpitaux;
elle est ferme de toutes parts, mais il en coule, goutte  goutte, du
sang, qui fait des petites taches rondes sur la boue; elle a l'air
d'grener un chapelet rouge, pour qu'on puisse la suivre  la piste:
quelque hmorragie soudaine, sur laquelle on se reprsente un mdecin
attentivement pench... J'en avais crois tant et plus, de ces
voitures-l, pendant mes randonnes en auto, mais jamais encore je n'en
avais vu saigner... Passent maintenant quelques centaines de prisonniers
aux houppelandes grises, aux figures roses et sournoises, qui nous
reviennent du front sous la dbonnaire surveillance de grands diables, 
tournure un peu trange, vtus et encapuchonns de toile cire
jaune-serein. Oh! les tonnants bergers qui nous ramnent ce vilain
troupeau! Sous leur capuchon pointu, d'un si beau jaune, le visage qui
apparat, encadr d'un passe-montagne bleu, est noir comme de la suie...
Eux, c'est au Sngal,  la cte de Guine, qu'on les avait rencontrs
jadis, nus sous le soleil torride, et les voil transports sous le ciel
pluvieux de la Somme, emmaillots comme des momies! Il a fallu nous
arrter tout  fait pour ce dfil des Boches, de peur de leur craser
les pieds, et nous avons tout loisir d'examiner ces teints chlorotiques,
ces petites prunelles de faence ple qui se dtournent et fuient! Nous
sommes tellement moins vilains que a, nous autres! Aprs les avoir vus,
on reporte volontiers son regard sur les braves soldats de chez nous,
que les camions entranent et qui tout  l'heure seront  la bataille;
la comparaison immdiate est toute  leur honneur, et comme on salue
fraternellement leur teint de sant, leurs yeux plus foncs, plus
francs et plus vifs.

Il pleut, il pleut, il fait gris et il fait sombre. Il faut consulter sa
montre pour se convaincre qu'il est  peine 2 heures, car vraiment on
croirait que la nuit commence. Tous ces moteurs et toutes ces normes
roues si pesantes, qui se suivent et se pressent en files
ininterrompues, branlent le sol et font trop de bruit pour que l'on
distingue nettement la canonnade, et de plus il s'y mle le
tambourinement de la pluie fouettante et la rage du vent contre les
pauvres arbres de la route; toutefois quelques coups, de plus en plus
forts, dominent ce fracas monotone et viennent nous rappeler que nous
approchons de la ligne de feu. Dans les champs inonds et  l'abandon,
qui ne sont plus que des dserts de boue, il y a maintenant, en guise de
cultures, d'immenses talages de choses _pour tuer_, obus, torpilles,
etc.; affreuses choses, dont les cuivres brillent un peu au milieu des
grisailles ambiantes; elles sont alignes en bon ordre, en belle
symtrie, sur des madriers qui les isolent des flaques d'eau; elles
couvrent de grands espaces de terrain, comme faisaient jadis les foins
ou les bls. En ce moment mme, des hommes, embourbs jusqu'aux genoux,
s'occupent  tendre par-dessus d'immenses toiles, peinturlures comme
des dcors de thtre: vu de trs haut, tout ce _camouflage_ doit
reprsenter de l'herbe bien verte, des rochers bruns, des pierrailles
blanches, etc. Et c'est pour tromper les yeux perants de ces nouveaux
oiseaux d'acier qui, de nos jours, empoisonnent l'air, transportent
l-haut jusque dans les nuages le tohu-bohu et l'horreur d'en bas. En
effet, s'ils apercevaient cela, les vilains oiseaux boches en maraude,
on se reprsente les explosions que propageraient leurs bombes parmi nos
vastes plantations de mitraille.

Par degrs nous pntrons dans ces zones, inimaginables  force de
tristesse et de hideur, que l'on a rcemment qualifies de lunaires. La
route, rpare en hte depuis notre rcente avance franaise, est encore
 peu prs possible, mais n'a pour ainsi dire plus d'arbres; de l'alle
d'autrefois, restent seulement quelques troncs, pour la plupart
fracasss, dchiquets  hauteur d'homme, et quant au pays alentour, il
ne ressemble plus  rien de terrestre; on croirait plutt, c'est vrai,
traverser une carte de la Lune, avec ces milliers de trous arrondis,
imitant des boursouflures creves. Mais dans la Lune, au moins il ne
pleut pas, tandis qu'ici tout cela est plein d'eau;  l'infini, ce sont
des sries de cuvettes trop remplies, que l'averse inexorable fait
dborder les unes sur les autres; la terre des champs, la terre fconde
avait t faite pour tre maintenue par le feutrage de l'herbe et des
plantes, mais ici un dluge de fer l'a tellement crible, brasse,
retourne, qu'elle ne reprsente plus qu'une immonde bouillie brune o
tout s'enfonce.  et l, des tas informes de dcombres, d'o pointent
encore des poutres calcines ou des ferrailles tordues, marquent la
place o furent les villages. On reste confondu devant de telles
destructions, qui sont le dernier cri, les miracles de la guerre
moderne. Et il faut se dire, hlas! que ce gchis macabre s'tend, tout
pareil, pendant des lieues et des lieues, sur ce qui s'appelait nagure
encore des provinces franaises!

Voil donc ce que les hommes ont fait de la Terre, qui, aux origines,
leur avait t donne habitable, verte et douce, bien revtue d'arbres
et d'herbages! Le voil, le suprme aboutissement de ce que de pauvres
esprits s'obstinent  appeler le progrs! Oh! combien taient sages ces
penseurs des vieilles civilisations, qui ne permettaient la science
qu'aux reprsentants de certaines castes sacres, jugs dignes d'en
dtenir les nfastes secrets! Aujourd'hui, le moindre imbcile joue des
explosifs  sa fantaisie, le plus laid et le plus obtus des professeurs
allemands possde la clef des arcanes de la chimie et exerce sa patience
de termite  en tirer le plus diabolique rendement possible pour
bouleverser notre sol et exterminer en masse,  la grosse, notre
prcieuse jeunesse franaise. Rien que cela d'ailleurs est presque une
condamnation de la science, qu'elle soit accessible  un peuple
incurablement barbare et que, pour en dvelopper les effets, il suffise
de s'y appliquer d'une faon obstine, avec une tnacit  peine
intelligente. Bien infrieur, en effet, ce peuple-l, qui n'excelle que
dans les industries prcises, serviles et terre  terre, et n'a pas su
reconnatre encore  quels inutiles sacrifices son kaiser le mne, et 
quelles hcatombes sans compensations! Quand donc ouvriront-ils les
yeux, ces tres aux obissances moutonnires, pour distinguer les vraies
mobiles du Monstre, qui lutte et qui tue avec la rage d'une bte force
au gte, non pour dfendre l'Allemagne, mais pour dfendre sa propre
personnalit, sa dynastie, sa morgue, son trne macul de sang et de
cervelle! Quand donc cette plbe  tte carre, qui se confie  de si
impudents consommateurs de vies humaines, comprendra-t-elle qu'il
suffirait de jeter par-dessus bord, comme nous disons en marine, le
kaiser, avec sa plus immdiate squelle, pour se rhabiliter dj un peu
aux yeux de l'humanit, et obtenir la paix!...

Dans le lugubre dsert de crevasses et de boue, un criteau sur bois
blanc, au bout d'un bton, m'indique de quitter la grande artre par o
s'coule le fleuve pesant des convois, le fleuve crasant tout, et de
prendre un vague chemin de traverse qui me mnera o j'ai mission
d'aller.

Il y a comme un soulagement physique  n'tre plus englob dans tout ce
vacarme et ces trpidations du grand ravitaillement militaire, mais il y
a aussi une mlancolie  quitter cette foule de soldats avec qui on
cheminait depuis des heures,  s'loigner de toutes ces vies franaises
qui vont gaiement affronter le Minotaure, et demain peut-tre seront
fauches; on aimerait mieux les suivre, entran dans leur lan vers
cette partie du front o les camions les conduisent, que de se retrouver
seul,  s'enfoncer froidement dans les dsolations d'alentour. Sur ce
nouveau chemin, que continue d'inonder la pluie, un silence soudain
m'enveloppe, un silence ponctu, il va sans dire, par les coups de
canon, mais ponctu  longs intervalles,  cause de ce dluge toujours,
qui ralentit toute bataille...

Bientt mon auto ne veut plus rouler, sur la fange  moiti liquide; la
pousser plus loin serait courir le risque de l'embourber sans
possibilit de sauvetage; il est plus prudent de la laisser l, de
mettre pied  terre et de m'embourber moi-mme. D'ailleurs le but de ma
course n'est plus bien loin; je l'_entendais_ depuis longtemps, et 
prsent je l'aperois dj,  travers les myriades de petites rayures
traces dans l'air par cette pluie; c'est l-bas, ce groupe de choses
tristement fantastiques, qui, au-dessus de l'horizon, se remuent en se
profilant sur la pleur morte du ciel. On dirait de gros tuyaux d'usine,
mais qui seraient dous d'un trange mouvement presque animal; ils se
lvent, puis s'inclinent, puis se relvent, et chaque fois qu'ils sont
dresss, c'est pour vomir, avec un bruit de tonnerre, quelque lourde
masse, comme jadis les volcans avaient seuls la force d'en projeter: des
blocs de fonte qui jaillissent dans le ciel, jusqu' des hauteurs de six
kilomtres et puis s'en vont retomber au loin, bien au del du champ de
la vue, pour ventrer des abris boches, faire des crasis de corps
humains. En gnral, par de tels temps pluvieux et bouchs, ils ne
_travaillent_ pas, nos nouveaux canons gants; mais c'est ncessaire
aujourd'hui pour une _prparation_ urgente; on les a donc malgr tout
mis  l'oeuvre. Et, avec une rgularit, une tranquillit terrifiantes,
ils oscillent ainsi, ayant l'air de se mter d'eux-mmes, pour leur
besogne de juste vengeance.

Ce fut, on le sait, une des plus chres conceptions de leur kaiser, que
celle des canons monstrueux. Il s'tait imagin nous apporter avec cela
les paniques et les droutes! Bien entendu, pour nous en dfendre, il
nous en a fallu de pareils, mais quelques mois nous ont suffi, et nous
les avons. Ce que, lui, avait mis quarante-quatre ans  inventer, les
Allis, qui, hlas! ne se mfiaient pas et n'avaient rien prvu, en deux
ans  peine l'ont reproduit et dpass. Alors, que lui reste-t-il donc
comme supriorit intellectuelle, au monstre de Berlin, prince de toutes
les ruines et de tous les deuils? Et, par ailleurs, en a-t-il assez
accumul de bvues, dans sa tortueuse politique, et de fausses
prvisions, et de calculs imbciles! A part quelques coups de fourberie
honte qui lui ont russi, ou failli russir, qu'a-t-il fait autre
chose, que tuer par surprise! Et dire que cette lgende s'tait nagure
accrdite, chez les esprits simples de chez nous, qu'il avait du gnie,
du moins un certain gnie, dans certaines branches infrieures. En
ralit, il n'avait mme pas celui de la destruction, puisque nous, par
reprsailles, nous l'avons distanc tout de suite. Son gnie, allons
donc! Non, qu'on nous laisse tranquille avec cet histrion de la mort!...

Dcidment, la nuit tombe sur ces dsolations infinies de la Somme. Pour
aujourd'hui, ils ont termin leur besogne, nos canons gants, qui se
dressaient et se recouchaient au commandement, avec la docilit
d'normes btes apprivoises. Comme on fait aux chevaux qui ont fini
leur course du jour, on les couvre, on les enveloppe d'immenses housses
et on va les emmener  l'arrire,  l'abri,--car ils ont chacun sa
locomotive et ses rails. Le tragique dsert de boue, o ils faisaient
tant de bruit tout  l'heure, et qui a entendu tant de batailles, tant
de cris de fureur et d'agonie, va sans doute ce soir redevenir
silencieux dans l'obscurit, silencieux d'un angoissant silence de
cimetire; les autres canons, tous ceux du lointain, se taisent aussi;
il ne se passera rien cette nuit, parce qu'il pleut trop. Et bientt,
dans ces solitudes o la mort fait semblant de dormir, on n'entendra
plus que les averses froides, qui continuent obstinment leur espce de
pianotage perptuel sur l'eau de toutes ces flaques rondes.

FIN




TABLE DES MATIRES


                                                                   Pages

Vertige                                                                1

Fragments d'un journal intime                                         25

Lormont (Georges)                                                     49

Nos matelots                                                          63

Mademoiselle Anna, trs humble poupe                                 79

Alsace!                                                               81

Une furtive silhouette de S. M. la Reine Alexandra d'Angleterre       97

Femmes franaises pendant la grande guerre                           109

Un secteur tranquille                                              113

Un petit monde que n'ont pas atteint nos vertiges                    125

L'adieu de Paris au gnral Gallieni                                 137

Une demi-douzaine de petites constatations                           143

Le prince assassin par _Eux_ (Youzouf-Yzeddin)                      147

La femme turque                                                      161

Simple gentillesse entre voisins                                     183

Les patiences souterraines                                           197

New-York entrevu par un Oriental trs vieux jeu                      211

Nos amis d'Amrique                                                  253

Il pleut sur l'enfer de la Somme                                     261


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=AICARD (JEAN),= _de l'Acad. franaise_
  Des Cris dans la mle                                               1

=ACKER (PAUL)=
  L'Oiseau Vainqueur (9e mille)                                     1

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=BARBUSSE (HENRI)=
  Le Feu (51e mille)                                                1

=BONNIER (GASTON),= _de l'Institut_
  En marge de la Grande Guerre                                         1

=BOUTET (FRDRIC)=
  Celles qui les attendent                                             1
  Victor et ses Amis (4e mille)                                     1

=CHARRIAUT (H.)=
  La Belgique Terre d'hrosme (5e m.)                              1

=CHARRIAUT (H.) ET L. AMICI-GROSSI=
  L'Italie en guerre                                                   1

=COLIN (Lt-COLONEL)=
  Les grandes batailles de l'Histoire De l'antiquit  1913 (6e mille)  1
  Les Transformations de la Guerre (6e mille)                       1

=DANRIT (CAPITAINE)=
  La Guerre souterraine                                                1

=FARRRE (CLAUDE)=
  Quatorze Histoires de Soldats (20e m.)                            1

=FINOT (JEAN)=
  Civiliss contre Allemands (4e m.)                                1

=FOLE[:Y] (CHARLES)=
  Sylvette et son bless                                               1

=FORGE (HENRY DE)=
  Ah! la belle France! (3e mille)                                   1

=FRAPI (LON)=
  Les Contes de la Guerre (3e mille)                                1
  Le Capitaine Dupont (4e mille)                                    1

=HIRSCH (CHARLES-HENRY)=
  Marie en 1914 (6e mille)                                         1
  Chacun son devoir (6e mille)                                      1

=LE BON (Dr GUSTAVE)=
  Enseignements psychologiques de la Guerre europenne (24e mille)  1
  Premires consquences de la Guerre                                  1

=MACHARD (ALFRED)=
  La Guerre des Mmes (3e mille)                                    1

=MAL (FRED CAUSSE-)=
  L'Ile qui parle                                                      1
  L'Ame d'un Canon                                                     1

=MANDELSTAMM (V.)=
  La Cosaque (4e mille)                                             1

=MARGUERITTE (PAUL),= _de l'Acad. Goncourt_
  L'Embusqu, roman (30e mille)                                     1
  Contre les Barbares 1914-1915 (5e m.)                             1
  L'Immense Effort. 1915-1916 (3e m.)                               1

=NION (FRANOIS DE)=
  Pendant la Guerre (4e mille)                                      1
  Son sang pour l'Alsace (4e mille)                                 1
  Les Dcombres (3e mille)                                          1

=PLADAN (JOSPHIN)=
  La Guerre des Ides                                                  1

=RICHEPIN (JEAN),= _de l'Acad. franaise_
  Proses de Guerre (4e mille)                                       1
  La Clique                                                            1

=RICHET (CHARLES)=
  Les Coupables                                                        1

=ROSNY AIN (J.-H.),= _de l'Acad. Goncourt_
  Perdus? (5e mille)                                                1

=TIMMORY (GABRIEL)=
  La Colonelle von Schnick                                             1

5780.--Paris.--Imp. Hemmerl et Cie. 3-17


NOTES:

[1] Napolon Ier fut, si je ne me trompe, l'un de ces nonnitis qui
citait la rgularit des tournoiements clestes comme preuve de
l'existence de Dieu.

[2] Quelques nouvelles hypothses, assez admissibles, viennent d'tre
mises sur la gense du soleil, mais elles soulvent encore,--et
toujours et toujours,--de nouveaux _pourquoi_ plus effroyables; alors, 
quoi bon?

[3] On connat les lzards  membranes et mme le lzard  plumes
(archopterix) qui fut essay aprs lui.

[4] On s'en occupe dj beaucoup, de nos soldats aveugles, je le sais
bien, pour leur trouver du travail, leur assurer l'existence matrielle;
mais il faudrait aussi les distraire de leur dchance affreuse, en
faisant pntrer dans leur nuit de belles images colores, en les
intressant  des aventures relles ou imaginaires, qui leur
apporteraient la diversion et l'oubli; ce serait au moins aussi utile
que de leur donner du pain.

Or, cette petite histoire du sergent Lormont, qui est une entre mille,
je l'ai note sur la prire d'un aveugle minent, M. Maurice de La
Sizeranne, je l'ai note pour attirer un peu l'attention sur son oeuvre
admirable, car il a consacr sa vie aux autres aveugles ses frres. Il
dirige et il enrichit, par tous les moyens en son pouvoir, une
bibliothque pour ceux qui lisent sans yeux, qui lisent en promenant les
doigts sur des feuillets blancs piqus d'innombrables trous d'pingle.

Qui dira tout le bien qu'il a dj fait, en rendant  tant et tant de
pauvres tres, isols dans leur nuit, cette joie de lire! Mais sa
bibliothque, qui suffisait  peine avant la guerre, se trouve
aujourd'hui n'avoir plus le quart des volumes qu'il faudrait. Quand nos
combattants, aveugles d'hier, ont t amens l, au bras de quelqu'un,
pour emprunter de ces livres spciaux  leur usage, souvent ensuite il
s'en retournent dus et plus tristes: on a t oblig de leur en
refuser, parce qu'ils taient tous en lecture,--et l'argent manque pour
en prparer d'autres.

On a dj tant donn, dans notre pays, donn  pleines mains pour nos
blesss, que l'on donnera bien encore, il me semble, pour apporter un
peu de dtente et d'enchantement aux plus terriblement touchs d'eux
tous,  ceux qui n'y voient plus. Si l'on n'a pas dj souscrit
davantage pour cette oeuvre, c'est surtout, j'en suis convaincu, parce
qu'on n'y pensait pas, parce qu'on ne savait pas. Je demande donc, ici,
que l'on vienne au secours de la si prcieuse bibliothque, que la
guerre, hlas! n'a que trop mise  l'ordre du jour.

[5] Des dtachements de matelots en armes, presque tous des survivants
de l'Yser, garnissaient ce jour-l la scne du Thtre Franais,
entourant M. Pierre Loti qui, pour finir, s'est adress  eux.

[6] Voir la brochure de Mme Juliette Adam: _Non, l'Alsace n'est ni
germaine ni germanisante._

[7] Pluriel arabe d'Ouled-Nal.

[8] On sait que les Ouled-Nalia sont devenues souvent, contre
l'tranger, d'hroques guerrires.

[9] Celui du sultan Mahmoud.

[10] A cette mme confrence, Mme Bartet venait de lire une lettre de
jeune femme turque.

[11] Aujourd'hui de pauvres irresponsables ont compltement dfigur
l'exquis village, en btissant juste au-dessus de la place du jeu de
pelote, au-dessus du glorieux fronton surann, une villa moderne avec
faences polychromes.--P. L.

[12] Aujourd'hui, hlas! on y va en auto!

[13] Aujourd'hui tous les chtaigniers ont achev de mourir; ils ne sont
plus que des squelettes gristres, se desschant au soleil.--P. L.

[14] Aujourd'hui un barrage en a fait un vritable lac souterrain, o se
refltent les piliers de la vote. Il faut franchir ce lac dans un
batelet pour aborder aux longues galeries pleines d'ombre.

[15] Beaucoup de ces votes ont t stupidement dpouilles de leurs
franges, de leurs pendantifs millnaires, la commune de Sare les ayant
vendus  un entrepreneur qui les a fait briser  coup de masse. Soixante
charrettes qui en taient remplies, se sont diriges vers Biarritz, et
les stalactites, qui avaient t l'oeuvre des temps sans nombre, ont
servi  construire l'une des plus grotesques parmi ces villas qui
dshonorent la cte basque depuis qu'elle est, amnage pour le
tourisme.--P. L.

[16] A l'entre de la grotte, on vient, hlas! de construire pour les
touristes une maison et un restaurant qui ont chang ces aspects
millnaires.--P. L.

[17] La grande tragdienne amricaine, charge du rle de la _Fille du
Ciel_.


(Note du transcripteur)

changes faites:

Abd-ul-Hamid => Abdul-Hamid

FARRRE => FARRRE


       *       *       *       *       *


Librairie ERNEST FLAMMARION, 26, Rue Racine, PARIS

PRIX GONCOURT _40e mille_

Henri BARBUSSE

LE FEU

(_Journal d'une Escouade_)

ROMAN

Rform du temps de paix, le pote et romancier Henri Barbusse a, ds le
commencement des hostilits, contract un engagement pour la dure de la
guerre. Il a t cit plusieurs fois  l'Ordre du jour. Voici le texte
de sa plus rcente citation:

D'une valeur morale suprieure, s'est engag volontairement pour la
dure de la guerre; a refus d'tre vers dans la territoriale, malgr
son ge et son tat de sant. S'est toujours offert spontanment pour
toutes les missions dangereuses, et notamment pour aider  installer,
sous un feu violent, un poste de secours avanc dans les lignes qui
venaient d'tre conquises sur l'ennemi.

Au cours d'un cong de convalescence--pour le ddier  la mmoire de ses
camarades tombs  ct de lui,  Crou[:y] et  la cote 119--il a crit ce
poignant roman: =Le Feu=, qui porte en sous-titre cette mention: Journal
d'une escouade, et qui est sans doute l'oeuvre la plus sincre et la
plus vibrante que l'on ait crite sur la guerre.

=Le Feu=,--qu'a couronn, comme on le sait, l'Acadmie Goncourt--n'est pas
seulement un superbe document; c'est un roman admirable et captivant.

Un volume in-18.--Prix: =3= fr. =50=

_Envoi contre mandat-poste_


Librairie ERNEST FLAMMARION, 26, Rue Racine, PARIS

Paul ACKER

_9e mille_

L'OISEAU VAINQUEUR

ROMAN

Paul Acker est mort, on le sait, en service command, le 27 Juin 1915,
prs de Thann. Il repose, aujourd'hui, dans le cimetire de Moosch, en
Alsace reconquise.

=L'Oiseau vainqueur= est le dernier roman que Paul Acker ait crit en
entier.

=L'Oiseau vainqueur= est le roman d'amour d'un aviateur; c'est une oeuvre
dlicieuse, une oeuvre mouvante et captivante.

Il faut lire =L'Oiseau vainqueur= avant de le placer, d'un geste
mlancolique et pieux, dans sa bibliothque,  ct des oeuvres exquises
de ce fin, subtil et pntrant romancier, qui, mort  quarante ans 
peine, laisse cependant des oeuvres aussi lgantes, aussi parfaites que
=Le soldat Bernard=, =Les demoiselles Bertram=, =Les Deux Amours=, =Les
Exils=... ou cet =Oiseau vainqueur=.

Un volume in-18.--Prix: =3= fr. =50=

_Envoi contre mandat-poste_

Librairie ERNEST FLAMMARION, 26, Rue Racine, PARIS

Claude FARRRE

_20e mille_

QUATORZE HISTOIRES DE SOLDATS

On se souvient du grand succs qu'avait obtenu,  la veille de la
guerre, le beau livre que Claude Farrre avait publi alors sous ce
titre: =Dix-sept histoires de marins.=

Claude Farrre vient de donner en librairie une oeuvre nouvelle: =Quatorze
histoires de soldats.= C'est un livre admirable.

Bien qu'il contienne, comme son titre l'annonce, quatorze histoires
spares, le nouveau livre--le nouveau chef-d'oeuvre de Claude
Farrre--est vraiment,  proprement parler, un roman. C'est le roman des
soldats.

Toute l'me des soldats, vibrante, chevaleresque, hroque, y est
chante par un de leurs frres, qui est aussi un conteur merveilleux, et
un merveilleux pote.

=Un volume in-18.--Prix 3 fr 50

_Envoi contre mandat-poste_

Librairie ERNEST FLAMMARION, 26, Rue Racine, PARIS

Paul MARGUERITTE

(DE L'ACADMIE GONCOURT)

_30e mille_

L'EMBUSQU

ROMAN

=L'Embusqu=?... C'est l'histoire dramatique de ces tres dconcertants
que l'opinion publique raille et fltrit avec tant de justice.

Avec quel tact et quelle force vengeresse M. Paul Margueritte nous
dvoile un de ces cyniques dserteurs du devoir! Il le montre, esquivant
le front par ruse et adresse, flagell bientt par le mpris de la femme
qui l'adore, et finalement chti comme il le mrite.

=L'Embusqu= tout palpitant de vrit, d'amour, d'indignation et de
douleur, comporte, malgr l'ignominie de Maxime Archer, un noble
rconfort, car  travers la faute et le rachat de la touchante
Henriette, nous assistons au drame de la guerre; nous admirons les
vertus de la famille franaise; et nous retrouvons, dans la mle
conduite de Pierre Forment, l'poux magnanime, toute la vaillance de
notre race et tout l'hrosme de nos soldats.

C'est un roman passionn et passionnant.

Un volume in-18.--Prix: =3 fr. 50=

_Envoi contre mandat-poste_

5460--Paris.--Imp. Hemmerl et Cie.--1-17






End of Project Gutenberg's Quelques aspects du vertige mondial, by Pierre Loti

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($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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