The Project Gutenberg EBook of Fantme d'Orient, by Pierre Loti

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Title: Fantme d'Orient

Author: Pierre Loti

Release Date: December 18, 2009 [EBook #30703]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTME D'ORIENT ***




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BIBLIOTHQUE CONTEMPORAINE

PIERRE LOTI

DE L'ACADMIE FRANAISE

FANTME
D'ORIENT

CINQUANTE-CINQUIME DITION

PARIS
CALMANN-LVY, DITEURS
3, RUE AUBER, 3




CALMANN-LVY, DITEURS

       *       *       *       *       *

DU MME AUTEUR

Format grand in-18.

    AU MAROC                                    1 vol.
    AZIYAD                                     1 --
    LE CHTEAU DE LA BELLE AU BOIS DORMANT      1 --
    LES DERNIERS JOURS DE PKIN                 1 --
    LES DSENCHANTES                           1 --
    LE DSERT                                   1 --
    L'EXILE                                    1 --
    FANTME D'ORIENT                            1 --
    FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT             1 --
    FLEURS D'ENNUI                              1 --
    LA GALILE                                  1 --
    L'INDE (SANS LES ANGLAIS)                   1 --
    JAPONERIES D'AUTOMNE                        1 --
    JRUSALEM                                   1 --
    LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT          1 --
    MADAME CHRYSANTHME                         1 --
    LE MARIAGE DE LOTI                          1 --
    MATELOT                                     1 --
    MON FRRE YVES                              1 --
    LA MORT DE PHIL                            1 --
    PAGES CHOISIES                              1 --
    PCHEUR D'ISLANDE                           1 --
    PROPOS D'EXIL                               1 --
    RAMUNTCHO                                   1 --
    RAMUNTCHO, pice                            1 --
    REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE                 1 --
    LE ROMAN D'UN ENFANT                        1 --
    LE ROMAN D'UN SPAHI                         1 --
    LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE       1 --
    VERS ISPAHAN                                1 --

Format in-8 cavalier.

    OEUVRES COMPLTES, tomes I  XI             11 vol.

       *       *       *       *       *

_ditions illustres._

    PCHEUR D'ISLANDE, format in-8 jsus, illustr
    de nombreuses compositions de E. RUDAUX           1 vol.

    LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16
    colombier, illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 --

    LE MARIAGE DE LOTI, format in-8 jsus. Illustrations
    de l'auteur et de A. ROBAUDI                      1 --

       *       *       *       *       *

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




FANTME D'ORIENT




I


                                        Septembre 188...

Minuit, aprs une frache soire de fin septembre o dj un peu
d'automne s'annonce. Du silence partout. Dans ma maison familiale
paisiblement endormie, je reste seul veill, l'esprit en grand trouble
d'anxit et d'attente. Depuis tantt deux heures, je me suis retir
chez moi, disant que j'allais sagement me coucher, en prvision de mon
dpart matinal de demain. Mais le sommeil ne vient pas. Enferm dans
mon logis particulier, errant sans but d'une pice dans une autre, je
reste indfiniment songeur, comme  la veille de mes grands dparts de
marin pour des campagnes longues et lointaines, et, en dedans de
moi-mme, je passe une lente revue sinistre de temps accomplis, de
choses  jamais finies, de visages morts.

Cette fois pourtant, je ne pars que pour un mois et je ne vais pas plus
loin que Constantinople, mais le voyage sera sombre...

Il faut bien qu'il se soit jou l-bas un acte inoubliable de cette
ferie noire qui a t ma vie, pour que je m'inquite ainsi de la pense
d'y retourner; pour que tout ce qui en vient, un mot tartare qui me
repasse en tte, une arme d'Orient, une toffe turque, un parfum,
aussitt me plonge dans une rverie d'exil o rapparat Stamboul! Et
ce n'est pas par simple fantaisie d'art non plus, qu'ici mon appartement
est pareil  celui de quelque mir d'autrefois, ressemble  une demeure
orientale qui, par sortilge, se serait incruste au milieu de ma chre
maison hrditaire, avec ses arceaux dentels, ses broderies d'ors
archaques et ses chaux blanches. Un charme dont je ne me dprendrai
jamais m'a t jet par l'Islam, au temps o j'habitais la rive du
Bosphore, et je subis de mille manires ce charme-l, mme dans les
choses, dans les dessins, dans les couleurs, jusque dans ces vieilles
fleurs de rve qui sont ici navement peintes sur les faences de mes
murs. Et surtout il m'attire, ce charme triste, il m'attire vers l-bas
o je serai demain.

C'est donc vrai que je vais revoir Stamboul... C'est bien rel et
prochain, ce plerinage auquel, depuis dix ans, je rve...

Depuis dix ans que les hasards de mon mtier de mer me promnent  tous
les bouts du monde, jamais je n'ai pu revenir l, jamais; on dirait
qu'un sort, un chtiment sans merci m'en ait constamment loign. Jamais
je n'ai pu tenir le solennel serment de retour qu'en partant j'avais
fait  une petite fille circassienne, abme dans le suprme dsespoir.

Et je ne sais plus rien d'elle, qui fut la bien-aime  qui je croyais
m'tre donn jusqu' l'me, pour le temps et pour les au del infinis.

Mais, depuis que je l'ai quitte, constamment je suis poursuivi en
sommeil par cette vision, toujours la mme: mon navire fait  Stamboul
une relche inattendue, rapide, furtive; ce Stamboul revu en songe est
trange, agrandi, dform, sinistre; en hte, je descends  terre, avec
la fivre d'arriver jusqu' elle, et mille choses m'en empchent, et mon
anxit va croissant  mesure que passe l'heure; puis tout de suite
vient le moment de l'appareillage, et alors, de partir sans l'avoir
revue et sans avoir seulement rien retrouv de sa trace gare,
j'prouve tant d'angoisse que je me rveille...


Pour le relire, pendant cette soire d'attente, je vais chercher avec
crainte un livre qu'autrefois j'ai publi, par besoin dj de chanter
mon mal, de le crier bien fort aux passants quelconques du chemin, et
que, depuis le jour o il a paru, je n'ai plus jamais os ouvrir. Pauvre
petit livre, trs gauchement compos, je pense, mais o j'avais mis
toute mon me d'alors, mon me en droute et prise des premiers vertiges
mortels, ne pensant pas du reste que je continuerais d'crire et qu'on
saurait plus tard qui tait l'auteur anonyme d'_Aziyad_. (Aziyad, un
nom de femme turque invent par moi pour remplacer le vritable qui
tait plus joli et plus doux, mais que je ne voulais pas dire.)

Avec recueillement, comme si je regardais dans une tombe en soulevant la
dalle funraire, je commence  tourner ces pages oublies, tonnantes
pour moi-mme qui les ai jadis crites.

Des enfantillages d'abord qui me font sourire. Un certain Loti de
convention, auquel je m'imaginais ressembler. Et puis,  et l, des
bravades, des blasphmes; les uns banals et ressasss dont j'ai piti;
les autres, si dsesprs et si ardents, que c'taient encore des
prires. Oh! le temps jeune, o je pouvais blasphmer et prier!...

Mais tout l'inexprim qui dormait entre les lignes, entre les mots
impuissants et sourds, s'veille peu  peu, sort de la longue nuit o je
l'avais laiss s'vanouir. Ils me rapparaissent, ces insondables
_dessous_ de ma vie, de mon amour d'alors, sans lesquels du reste il
n'y aurait eu ni charme profond ni intime angoisse. De temps  autre,
pour un souvenir, pour une souffrance que ce livre voque, je sens cette
sorte de secousse glace ou de frisson d'me, qui vient des grands
abmes entrevus, des grands mystres effleurs. Mystres de
prexistences, ou de je ne sais quoi d'autre ne pouvant mme pas tre
vaguement formul. Pourquoi l'impression, tout  coup retrouve, d'un
rayon de la lune de mai sur cette campagne pierreuse de Salonique o
commena notre histoire, suffit-elle  me donner ce frisson-l. Ou bien
la vision d'un soleil de soir d'hiver, entrant dans notre logis
clandestin d'Eyoub? Ou bien une phrase dite par elle, qui me revient,
avec les intonations de la langue turque et le son de sa jeune voix
grave? Ou tout simplement encore l'ombre de tel grand mur dsol, jetant
sur un coin de rue solitaire l'oppression d'une mosque voisine? Ces si
petites choses,  peine saisissables,  peine existantes,  quoi donc
sont-elles lies dans les trfonds inconnus de l'me humaine,  quoi
d'antrieur vont-elles se rattacher,  quelles aventures mortes, 
quelle poussire encore souffrante, pour faire ainsi frmir? Et surtout
pourquoi prouve-t-on ces tranges chocs de rappel, uniquement lorsqu'il
s'agit de pays, de lieux ou de temps, que l'amour a touchs avec sa
baguette de dlicieuse et mortelle magie?

Beaucoup de feuillets que je tourne vite, sans mme les parcourir: ceux
o j'avais arrang, chang les faits avec plus ou moins de maladresse,
pour les besoins du livre ou pour mieux drouter des recherches
indiscrtes. Puis voici nos derniers jours d'Eyoub, avec le dchirement
du dpart, tandis que le printemps revenait une fois de plus sur le
vieux Stamboul, semant par les rues tristes les fleurs blanches des
amandiers. Et maintenant, la fin, tout ce passage imaginaire d'Azral
que j'avais ajout, non pas seulement parce qu'il me semblait, avec mes
ides d'alors sur les histoires crites, qu'un dnouement tait
ncessaire, mais bien plutt parce que j'avais ardemment rv, pour nous
deux, de finir ainsi. Oh! je me rappelle, je l'avais compos de mes
larmes et de mon sang, ce dnouement-l, et, bien qu'il soit invent, il
a t si prs d'tre vritable, que je le relis ce soir, aprs tant
d'annes, avec un trouble que je n'attendais plus, un peu comme on
relirait, outre tombe, la page suprme du journal de la vie.


Eh bien! la vraie fin reste mystrieuse encore, et je tremble en
songeant que je la connatrai bientt, que je pars demain pour aller
remuer l-bas toute cette cendre.

Quant  la vraie suite, tout simplement la voici:

Non, je ne sais plus rien d'elle. Je ne base sur rien cette conviction 
la fois douce et infiniment dsole, que j'ai de sa mort. Peu  peu,
notre histoire d'amour s'est arrte, mais sans solution prcise; notre
histoire  deux s'est perdue, mais sans finir.

Les rares petites lettres qui, les premiers temps, malgr les farouches
surveillances,  travers mille difficults, m'arrivaient encore, ont
cess, depuis sept ans bientt, de m'apporter leur plainte touffe.
Finies aussi, les lettres d'_Achmet_, et finies d'une faon inquitante:
devenues d'abord singulires, invraisemblables, avec des confusions de
noms et de personnes que lui-mme n'aurait jamais faites, avec une
persistance  ne jamais me parler d'elle,--tellement que je n'ai plus
os questionner, ni mme rpondre, dans la crainte de piges tendus, de
mains trangres interceptant nos secrets.

Et comment,  distance, dchiffrer cette nigme; quel ami assez dvou,
assez habile et assez sr charger de telles recherches,  Stamboul,
derrire les grillages des harems... D'anne en anne, du reste,
j'esprais revenir,--et au contraire les hasards de ma vie me
conduisaient ailleurs, en Afrique, en Chine, toujours plus loin... Alors
peu  peu une sorte d'apaisement de ces souvenirs se faisait en
moi-mme, sans que je fusse tout  fait coupable; ils se dcoloraient
comme sous de la poussire, sous de la cendre de spulcre.

Les nuits seulement, pendant les lucidits du rve, je retrouvais, sous
une forme continuellement la mme, mes regrets inattnus; toujours ces
imaginaires retours dans un Stamboul aux dmes trop hauts et trop
sombres profils sur un grand ciel mort; toujours ces courses anxieuses,
arrtes malgr moi par des inerties insurmontables et n'aboutissant
pas; et, pour finir, toujours ce rveil,  l'heure suppose de
l'appareillage, avec l'angoisse et le remords d'avoir gaspill les
instants rares qui auraient d me suffire pour arriver jusqu' elle.

Oh! l'trange Stamboul, l'oppressante ville spectrale que j'ai vue dans
mes nuits! Quelquefois elle restait lointaine, montrant seulement 
l'horizon sa silhouette; sur quelque plage dserte, je dbarquais au
crpuscule, apercevant, l-bas, les minarets et les dmes;  travers des
landes funbres, semes de tombes, je prenais ma course, alourdie par le
sommeil; ou bien c'tait dans des marcages, et les joncs, les iris,
toutes les plantes de l'eau retardaient ma course, se nouaient autour de
moi, m'enlaaient d'entraves. Et l'heure passait, et je n'avanais pas.

D'autres fois, mon navire de rve m'amenait jusqu'aux pieds de la ville
sainte; c'tait dans les rues, alors, que j'endurais le supplice de ne
pas arriver; dans le ddale sombre et vide, je courais d'abord vers ce
quartier haut de Mehmed-Fatih qu'habitait son vieux matre; puis, en
route, me rappelant tout  coup que je ne pouvais aller directement chez
elle, j'hsitais, enfivr, pendant que les minutes fuyaient, ne
sachant plus quel parti prendre pour retrouver au moins quelqu'un de
jadis connu qui me parlerait d'elle, qui saurait me dire si elle tait
vivante encore et ce qu'elle tait devenue,--ou bien si elle tait morte
et dans quel cimetire on l'avait mise; et mon temps se passait en
indcisions, en rencontres de gens pareils  des spectres, qui me
barraient le passage; d'autres fois, je gaspillais  des bagatelles mes
minutes prcieuses, m'attardant, comme au cours de mes promenades de
jadis,  des bazars d'armes, m'asseyant dans des cafs pour attendre des
personnages que j'envoyais chercher et qui n'arrivaient pas; ou encore
je me perdais, avec une intime terreur, dans des quartiers inconnus et
dserts, dans des rues de plus en plus troites m'emprisonnant comme des
piges au milieu d'une nuit profonde;--et, pour finir, arrivait tout 
coup l'heure, l'heure inexorable de l'appareillage, avec l'excs
d'inquitude amenant le rveil. Dans ce rve obsdant qui, depuis ces
dix annes, m'est revenu tant de fois, m'est revenu chaque semaine,
jamais, jamais je n'ai revu, pas mme dfigur ou mort, son jeune
visage; jamais je n'ai obtenu, mme d'un fantme, une indication, si
confuse qu'elle ft, sur sa destine...


Et maintenant le malfice qui me tenait loign semble  la fin rompu;
en complte possession de mon activit d'esprit et de vie, je vais
revoir en plein jour, en plein soleil, cette ville qui pour moi s'est
peu  peu amalgame  du sombre rve au point de me paratre elle-mme
presque chimrique.  peine puis-je croire que rien ne m'entravera en
chemin; que j'arriverai au but; que je marcherai dans ces rues sans tre
ralenti par des inerties de sommeil, que j'interrogerai des tres
vivants, et que peut-tre je retrouverai la chre trace perdue.

Bien rellement je pars demain, et je pars d'une faon aussi banale et
positive que pour un voyage quelconque; mes malles sont en bas, prtes 
tre enleves ds le matin par la voiture qui m'emportera au chemin de
fer. Empress, comme toute ma vie, je traverserai l'Europe trs vite,
en trois jours, par le rapide de Paris  Bucarest. En route cependant,
dans les Karpathes, je m'arrterai une semaine, au palais d'une reine
inconnue: une halte qui sans doute tiendra un peu du rve et de
l'enchantement, avant l'inquitante tape finale. Et puis, de Varna, par
la mer Noire, en vingt-quatre heures je gagnerai Constantinople.


Mes prparatifs de voyage tant par hasard termins  l'avance, rien ne
trouble la paix de cette veille de dpart, dans tout ce silence et ce
sommeil d'alentour.

Maintenant, je rassemble ces menus objets plus prcieux que j'emporterai
sur moi, des lettres, des amulettes et certaine bague qu'elle m'avait
donne. Puis, avec recueillement, je vais ouvrir un tiroir mystrieux,
cach sous de vieilles broderies orientales; c'est le cercueil o
dorment mille petites choses rapportes d'Eyoub, des feuillets sur
lesquels des mots turcs sont gauchement tracs de son criture
enfantine, des morceaux coups  l'toffe de notre divan de Brousse, des
fantmes de pauvres fleurs qui jadis poussrent dans des jardins de
Stamboul au printemps. Au plus profond de cette cachette, sous ces
dbris, je cherche une adresse en caractres arabes qui, le matin de mon
dpart, fut dicte par Achmet  l'crivain public de la place
d'Ieni-Djami: d'aprs lui, elle devait me servir de ressource suprme
pour le retrouver si je ne revenais qu'aprs de longues annes, ayant
puis toutes les autres enveloppes  son propre nom, dictes
l'avant-veille par Aziyad, tous les moyens de correspondre avec eux.

La voici, cette adresse; elle a cinq ou six lignes, elle n'en finit
plus; elle donne le nom et le gisement d'une vieille femme armnienne:
Anaktar-Chiraz, qui demeure au faubourg de Kassim-Pacha, dans une
maison basse, sur la place d'Hadji-Ali;  ct il y a un marchand de
fruits, et en face il y a un vieux qui vend des tarbouchs.

Achmet jugeait que cette femme ne quitterait certainement jamais sa
maison, puisqu'elle en tait propritaire. Jadis elle l'avait recueilli
et soign pour je ne sais quelle maladie, pendant son enfance
d'orphelin; elle l'aimait beaucoup, disait-il, et saurait toujours o le
prendre, et-il mme chang vingt fois de mtier et de demeure. Pauvre
petite adresse nave, qui fut crite, je me souviens, en plein air, au
pied de la mosque, sous les platanes, par un si clair soleil de
printemps et de jeunesse, et qui a dormi prs de dix annes dans
l'obscurit de ce tiroir, pendant que je courais le monde! Elle a jauni,
pli, pris un air de document ancien concernant des personnes mortes.
Elle me fait mal  revoir, si fane. Il me parat invraisemblable que je
puisse la ramener  la grande lumire d'Orient, et que les mots crits
l me servent jamais  renouer un fil conducteur vers des tres qui
soient encore vivants et rels, qui ne soient pas des mythes de mon
imagination, des spectres de mon souvenir. Cette vieille femme
armnienne, ce marchand de fruits, ce marchand de tarbouchs, pauvres
gens quelconques d'un faubourg perdu, et aussi ce petit quartier antique
o je me rappelle vaguement tre venu, une fois ou deux, m'asseoir au
crpuscule avec Achmet sous des treilles centenaires, dans le jardinet
triste d'un caf turc,--qui sait ce que tout cela a pu devenir, qui sait
ce que j'en retrouverai...

Dix annes, c'est du reste un recul profond o toutes les images se
noient dans une mme brume. Aussi, au dbut, ma rverie s'tait-elle
maintenue dans un sentiment d'anxit encore assourdie, de mlancolie
plutt tranquille. Mais voici qu'un plus grand trouble me vient,  cette
rflexion subite: pourtant il se peut qu'elle vive! Depuis bien
longtemps cette pense-l ne s'tait plus prsente  moi d'une manire
aussi poignante. En effet, puisque je ne sais pas, puisque je ne suis
sr de rien, il n'est donc pas impossible que bientt, dans si peu de
jours que j'en frmis comme si ce devait tre demain, je me retrouve en
sa prsence. Oh! rencontrer de nouveau son regard, que je m'tais
habitu  croire mort, son regard de douleur ou de sourire; revoir,
comme elle disait, ses yeux face  face! oh! l'angoisse, ou l'ivresse
de ce moment-l!...

Et comment serait-elle alors, comment serait son visage de vingt-huit
ans? Dans toute sa beaut de femme, me rapparatrait-elle, la petite
fille d'autrefois, svelte, aux yeux vert de mer? ou bien fltrie, qui
sait, finie  jamais en tant que crature de chair et d'amour? Peu
importe du reste, mme vieillie et mourante... je l'aime encore. Mais de
toute faon l'instant de cet trange revoir serait pour nous deux un peu
terrible, et n'aurait pas de lendemain arrangeable, n'aurait aucune
suite pouvant tre envisage sans effroi. Aziyad et Loti, ceux
d'autrefois du moins, sont bien morts; ce qui peut rester d'eux-mmes
s'est transform, leur ressemble  peine sans doute, de visage et d'me;
comme l'affirme ce petit livre enfantin que je viens de refermer, tous
deux sont morts.

C'est presque sacrilge de le dire: en ce moment, je crois que je
prfrerais tre sr de ne trouver l-bas qu'une tombe. Pour elle et
pour moi, j'aimerais mieux qu'elle m'et devanc dans la finale
poussire qui ne pense ni ne souffre. Et alors j'irais tenir mon serment
de retour devant quelqu'une de ces petites bornes funraires, aux
mystiques inscriptions confiantes, qui si paisiblement traversent
l'indfini des dures, dans les bois de cyprs...


Il fait lourd et il fait inquitant dans mon logis, ce soir. Et tout y a
pris l'air lugubre, avec ce seul flambeau qui laisse les fonds dans une
obscurit confuse;  et l, des tranchants d'acier luisent, des lames
courbes de yatagans, et, sur le rouge fonc des tentures murales, les
broderies tranges semblent la figuration symbolique de mystres
d'Orient, qui me seraient profondment incomprhensibles. Quels tres
inconnus, de quelle gnration ayant prcd la ntre, ont fix dans ces
dessins leurs rves, leurs immuables rves? Ceux pour qui on a tremp
ces armes et tiss ces ors, quelles chimres avaient-ils, quelles
amours, quelles esprances? Je les sens loin de moi comme jamais, ces
croyants-l, qui  prsent dorment en terre sainte, au pied des mosques
blanches. Tout ce dcor de vieil Orient est ce soir pour me faire mieux
sentir combien sont dissemblables jusqu' l'me les diffrentes races
humaines, et tout ce qu'il y a d'insens, d'impossible et de funeste 
aller chercher de l'amour l-bas. Entre les deux gars qui s'aiment,
reste toujours la barrire des hrdits et des ducations foncirement
diffrentes, l'abme des choses qui ne peuvent tre comprises. Et il
leur faut prvoir qu'ensuite, quand viendra leur fin, ils n'auront
seulement pas, pour les bercer ensemble  la dernire heure, le commun
souvenir, encore un peu doux, des mirages religieux de leur enfance; ni
la mme terre, aprs, pour les runir.

Il semble ainsi que le temps et la mort vous sparent davantage et qu'on
s'en aille se dissoudre dans des nants opposs...


Les choses ici sont imprgnes d'odeurs turques comme dans un srail, et
c'est trop; ce silence aussi est pesant, ajoute encore  la lourdeur
parfume de l'air,--et j'ouvre en grand les fentres...

Le silence reste le mme, augment plutt, prolong par tout le silence
d'alentour. Entrent un phalne et les longs rayons de la lune. Entre
aussi une fracheur, une fracheur exquise, venue des jardins, venue de
la campagne et des grands marais, de par del les ormeaux des remparts.
Je me sens rveill par cet air frais, comme d'un songe trs sombre, et
je me penche  cette fentre pour respirer de la vie. Les choses
familires du voisinage m'apparaissent alors, aux places de tout temps
connues; l'clairage lunaire leur donne, cette nuit, je ne sais quoi
d'immuablement tranquille, d'un peu irrel aussi; mais elles sont bien
les mmes toujours, et j'ai vu toute ma vie ces vieux toits, ces pans de
murs, ces troues profondes des jardins, ces masses ombreuses des
verdures, et on dirait que tout cela me chante en ce moment quelque
petit hymne mlancolique de terre natale, me conseillant de ne pas
partir. Tant d'autres, plus simples que moi, n'ont jamais quitt ce
pays, ni seulement ce voisinage!... Peut-tre, si j'avais fait comme
eux...

Une senteur monte des jardins, senteur d'humidit, de mousse, de
feuilles mortes, qui est particulire aux premiers soirs refroidis o
des brumes lgres se lvent. Dj l'automne! Encore un t qui s'en va,
qui aura pass quand je reviendrai de Stamboul. Mon Dieu, je vais, pour
ce voyage, perdre nos derniers beaux jours d'ici, avec la plus belle
floraison de nos roses sur nos murs, et je ne verrai plus, cette anne,
deux chres robes noires se promener dans notre cour, au dernier
resplendissement de septembre. Et qui sait, avec tout l'imprvu de mon
mtier de mer, quand je retrouverai ces choses? Me voici maintenant
indcis, attrist et presque retenu,  cette veille de dpart, par le
regret de ce que j'abandonne.

Puis, brusquement, tout change, ds que je suis rentr dans le logis
turc rouge sombre o luisent les armes; tout s'oublie, dans l'impatience
inquite de Stamboul,  cause simplement d'une amulette que je suis
all prendre au fond d'un coffre et que j'ai rattache  mon cou.

Depuis longtemps, je ne l'avais plus vue, cette amulette d'Orient; elle
se compose de je ne sais quels minuscules objets mystrieux enferms
dans un sachet; le sachet, cousu assez gauchement par une petite main
inhabile qui pourtant s'tait applique beaucoup, est fait d'un morceau
de drap d'or sur lequel une fleur rose est broche; et ce bout d'toffe
a t choisi, puis coup, dans ce qui restait de plus frais de certaine
petite veste qu'une enfant circassienne avait porte pendant deux ts
de sa vie pour aller  l'cole par des sentiers de hautes herbes, le
long du Bosphore, au village de Kanlidja. Je pense qu'il est vieux comme
le monde, cet enfantillage attrist qui consiste  changer entre soi,
si l'on s'aime, de pauvres petites choses datant des premires annes de
l'existence et  s'en faire comme des amulettes contre le mutuel oubli:
j'ai connu cela bien des fois, chez des tres de races trs diffrentes.
Et cette uniformit des sentiments humains est, hlas! pour me faire
douter davantage de l'individualit propre des mes: quand on y songe,
on est tent, tellement elles semblent pareilles, de ne les regarder que
comme des manations phmres de ce mme tout impersonnel qui est
l'_espce_ indfiniment renouvele.

Donc, c'est ainsi chez nous tous: quand l'amour grandit et s'lve
jusqu' des aspirations vers d'ternelles dures, ou quand l'amiti
devient assez profonde pour donner l'inquitude de la fin, on en arrive
 jeter les yeux en arrire, sur l'enfance de ceux qu'on aime. Le
prsent parat insuffisant et court; alors comme on sait que l'avenir
_ne sera peut-tre jamais_, on essaie de reprendre le pass, qui, lui au
moins, _a t_.  qui ressemblais-tu quand tu tais toute petite fille?
Dis-moi comment tait ton visage, ton costume?  quoi rvais-tu quand tu
tais tout petit garon? Comment taient tes allures et tes jeux? Et moi
aussi, je tiens  te conter mes premires joies d'enfant et mes premiers
chagrins; mme je veux te faire cadeau de telle petite chose qui vient
de ce temps-l, et qui m'tait trs prcieuse.  Eyoub, dans le mystre
plein de dangers de notre logis turc, enferms tous deux et inquiets
des moindres bruits qui traversaient le lourd silence du dehors, nous
passions souvent nos soires d'hiver  des causeries de ce genre. Et
tant de fois dans ma vie--avant de l'avoir connue et aprs l'avoir
presque oublie--tant de fois j'ai fait de mme, hlas! avec d'autres,
sous l'influence douce des amitis ou sous le charme mortel des
amours... Oh! leurre pitoyable encore que tout cela!

Et cependant, mon Dieu, il a peut-tre eu la plus belle part d'ivresse
qu'un homme puisse attendre de la vie, et il devrait peut-tre se
contenter de mourir aprs, celui  qui une petite fille dlicieuse a
prouv le besoin de donner une amulette contre l'oubli, et l'a
compose avec tant d'amour, en dchirant la plus sacre de ses reliques
d'enfance.

Ce talisman de drap d'or a d'ailleurs, ce soir, produit son effet
magique, car voici qu'il a complt trangement l'vocation commence
par la lecture du livre. Tout  coup, celle qui me l'avait donn est
comme prsente: je la vois, attachant l'amulette  mon cou, puis levant
vers moi un regard o transparaissait toute sa petite me simple et
grave: son visage est sorti de la nuit avec son expression des derniers
jours et l'interrogation suprme de ses yeux... Alors, ce qu'il y avait
peut-tre d'un peu factice tout  l'heure, d'un peu hsitant dans mon
sentiment pour elle, s'en est all en nuage, avec ce que je m'tais dit
 moi-mme de raisonnable et de froid, d'goste et d'atroce sur les
probabilits de sa mort. Oh! non, au lieu de cette tombe, que plutt je
la retrouve, elle, n'importe comment et n'importe  quel prix; quand je
devrais recommencer  souffrir aprs, j'aimerais mieux la revoir; je ne
l'espre pas, mais je sens que je le voudrais, au risque de tout. Oh! la
retrouver, mme vieillie, mme prs de mourir, ombre encore un peu
pensante qui seulement comprenne que je suis revenu et qui m'entende
demander pardon: ombre qui ait encore ses yeux, son expression d'yeux,
et que je puisse aimer un instant avec le meilleur de mon me et le plus
tendre de ma piti. Ou mme, s'il le faut, que je la retrouve m'ayant
oubli, jeune, belle toujours, et jouissant en paix de l't de sa vie,
des quelques annes de soleil qui taient son lot,  elle aussi bien
qu' toutes les autres cratures, et que je n'avais pas le droit de lui
prendre.

Ces barrires dont je parlais, ces diffrences profondes des races et
des religions, est-ce que cela existe, je ne sais plus? Au-dessus de
tout, passe l'amour, le charme d'un regard qui va du fond d'une me au
fond d'une autre me. Et, en ce moment, si elle tait prs d'ici,
j'irais la chercher par la main, et, sans hsitation, avec un sourire.
Je l'amnerais au milieu de tout ce que j'ai de plus cher et de plus
respect.

Toutes mes impressions changeantes de cette soire se fondent  prsent
dans ce dsir attendri de la revoir, dans cet lan--d'ailleurs presque
sans esprance--vers elle.




II


                                        Bucarest, octobre 188...

Environ quinze jours aprs,  l'autre bout de l'Europe, dans un grand
palais de souverain o je suis arriv la nuit et o je suis seul.

Ayant travers trs vite l'Allemagne et l'Autriche, j'ai fait halte
d'une semaine chez l'exquise reine de ce pays-ci, dans son chteau
d't, au milieu des Karpathes.

Je l'ai quitte hier, et ici,  Bucarest, o je devais passer la nuit,
l'hospitalit m'tait prpare au palais royal, inhabit en ce moment.

Rien de dsol et de tristement solennel comme un palais vide. Sitt que
je suis seul dans mon appartement, une sorte de silence spcial
m'enveloppe. De trs loin, ce bruit de voitures, qui est encore plus
incessant  Bucarest qu' Paris, me vient comme un roulement assourdi
d'orage; je suis spar de la rue vivante par de grandes places sans
passants, o veillent des factionnaires, et, dans le palais mme, rien
ne bouge.

Au chteau de la reine, je m'tais laiss malgr moi distraire et
charmer par mille choses. Mais ici, c'est ma dernire tape avant
Stamboul, qui n'est plus qu' vingt-quatre heures de moi, et, jusqu'au
matin, j'entends sonner contre les pavs, de plus en plus
distinctement, comme en crescendo, le pas rgulier des sentinelles qui
gardent les portes.


                                        Mardi 5 octobre.

 quatre heures du matin, avant jour, je quitte le palais royal. Il fait
trs froid dans les rues de Bucarest. Un landau me mne bride abattue 
la gare, au milieu d'un flot de voitures, qui roulent dans l'obscurit.
Le ciel a des teintes glaces d'hiver. Le long de ces rues droites et
nouvelles, qui ressemblent  celles d'une capitale quelconque d'Europe,
je ne sais plus trop o je suis, ni o ces chevaux m'emportent si vite;
en tout cas, je ne me figure plus trs nettement que je suis en route
pour Stamboul et que j'y arriverai demain.

 cinq heures du matin, en chemin de fer, dans les lourds wagons 
couchettes de l'Express-Orient.

Puis, vers huit heures, ce train s'arrte au bord du Danube, qu'il faut
franchir en bateau. Trs froid toujours, avec une brume lgre aux
horizons d'une plaine plate, infinie. Mais ici, il y a dj des costumes
d'Orient, nos bateliers sont coiffs du fez et, sur le fleuve, des
barques, immobiles le long des berges, portent le pavillon turc, rouge 
croissant blanc. Alors le sentiment me revient, plus poignant tout 
coup, du but vers lequel je m'achemine, dans cette matine frache
d'octobre,  travers ces eaux et ces prairies.


Sur l'autre rive, nous montons dans un mauvais petit chemin de fer qui
doit, dans sa journe, nous faire franchir la Bulgarie.

Elle est bien sombre et sauvage, par ce jour d'automne, cette Bulgarie
en rvolution, en guerre.

Un long arrt, vers midi,  je ne sais quel village, au milieu d'une
plaine dserte. Il y a l un campement de cavalerie. Les cavaliers sont
en tenue de campagne, l'air dtermin et superbe, prts  se battre
demain. Leur musique s'aligne en rond pour nous jouer un air trange,
d'une rare tristesse orientale, quelque chose comme une marche
guerrire, lente et obstine, vers un but qui serait la mort... Et, en
coutant, je me sens prs de pleurer... De plus en plus, cette approche
de Stamboul donne pour moi une importance exagre aux choses
quelconques de la route, change leur aspect, me les fait voir comme 
travers du crpe.

 mesure que nous avanons vers la mer Noire, l'air se fait moins froid.
Les stations--de pauvres villages, de loin en loin, perdus au milieu de
rgions dsoles--commencent  avoir des noms tartares que je puis
comprendre, traduire, et qui alors me charment comme si je rentrais dans
une patrie: _Le petit march_, _Le petit diable_, etc... Des costumes
turcs, turbans, vestes de bure soutaches de noir, commencent  se
montrer aux barrires,--et je prte l'oreille attentivement, pour
couter ces gens-l parler la langue aime, dans cet pre pays triste.

Enfin Varna parat, et je salue les premiers minarets, les premires
mosques.

Il fait calme sur la mer Noire, quand nous montons dans la barque qui
nous emmne au paquebot de Constantinople. L'air est devenu tide,
lger, et Varna, qui s'loigne derrire nous, a ses minarets baigns
dans la lumire d'or du couchant.


Une bruyante table d'hte, sur ce paquebot encombr de touristes,--et
alors, comme consquence pour moi, l'oubli momentan, dans le brouhaha
des voix, dans la banalit des choses qui se disent.

Mais aprs, quand je me promne seul,  travers la nuit grise, sur le
pont de ce paquebot qui file vers le sud, qui file trs vite, sans
secousse, sans bruit, comme en glissant,--je me rappelle que je suis
tout prs du but et que j'y arriverai demain. Sur ce navire, je
m'tonne, par habitude de mtier, de n'avoir pas de quart  faire,
d'tre au milieu de matelots qui ne m'obiraient point et  qui je suis
inconnu; rien ne me regarde, ni la manoeuvre ni la route,--et cela me
semble un peu invraisemblable; cela suffit, dans cette nuit vague, 
jeter je ne sais quelle incertitude de rve sur la ralit de ma
prsence  bord. Personne ne sait ici mon nom, encore moins ce que je
vais faire l-bas et combien cette approche me trouble. Ce retour 
Stamboul prend,  cette heure, je ne sais quel air clandestin, et
funbre aussi, dans le silence de plus en plus absolu du navire, qui
s'endort tout en fuyant.

Instinctivement, mes yeux regardent et suivent deux ou trois petits feux
trs lointains,  peine perceptibles, qui semblent piqus au hasard sur
l'immensit neutre,--dans le ciel ou dans la mer, on ne sait trop,--et
qui sont des phares de la cte turque. La mer devient de plus en plus
inerte, et notre allure, toujours plus glissante, dans la nuit confuse
o l'horizon n'a pas de contours.

En songe, mes retours imaginaires se passaient ainsi; trs vite, je
glissais dans l'obscurit vers Stamboul, et, ce soir, je finis par avoir
presque l'impression de n'tre plus qu'un fantme de moi-mme, en route
nocturne vers le pays que j'ai aim...




III


                                        Jeudi 6 octobre

Au petit jour, un employ  voix trangre vient avertir les passagers,
dans leurs cabines, que l'entre du Bosphore est proche. Je venais 
peine de m'endormir, ayant pass la nuit  songer, et je me rveille en
sursaut, avec une commotion au coeur, rien qu' ce nom de Bosphore.

Sur le pont o il fait froid, un  un les passagers apparaissent,
indiffrents, eux, et simplement dus de ce qu'on leur montre. En
effet, l'entre du Bosphore est plutt maussade, l-bas, entre ces
montagnes d'aspect quelconque, qui s'esquissent, encore confusment, en
teintes sombres. C'est un lever de jour d'automne, gris et brumeux, sous
un immobile ciel bas. On ne verra presque rien, avec ces bancs de
brouillard qui tranent comme des voiles.

Bien fcheux pour ces touristes: l'effet d'arrive sera manqu. Quant 
moi, qui n'aurai que deux jours et demi, rien que deux jours et demi
pour ce plerinage, je fais cette rflexion que si le temps se met dj
 l'hiver, s'il pleut, comme c'est probable, tout sera plus triste, plus
compliqu, et mes recherches plus difficiles...

Je n'avais pas vu hier au soir les passagers de troisime classe qui
encombrent le pont: ce sont bien de vrais Turcs, ceux-ci, les hommes en
cafetan, les femmes voiles. Et puis tout  coup, comme nous approchons
de la terre, il nous arrive une senteur pntrante, spciale, exquise 
mes sens,--une senteur jadis si bien connue et depuis longtemps oublie,
la senteur de la terre turque, quelque chose qui vient des plantes ou
des hommes, je ne sais, mais qui n'a pas chang et qui, en un instant,
me ramne tout un monde d'impressions d'autrefois. Alors, brusquement,
il se fait dans mon existence comme un trou de dix annes, un
effondrement de tout ce qui s'est pass depuis ce jour d'angoisse o
j'ai quitt Stamboul, et je me retrouve compltement en Turquie avant
mme d'y avoir remis les pieds, comme si une certaine me mienne, qui
n'en serait jamais partie, venait de reprendre possession de mon corps
irresponsable et errant...


Nous commenons  descendre le Bosphore, et la grande ferie des deux
rives, lentement, se droule. Je reconnais tout, les palais, les
moindres villages, les moindres bouquets d'arbres; mais je me sens si
calme  prsent que cela m'tonne, et que je ne me comprends plus; on
dirait que j'ai quitt depuis hier  peine le pays turc. Un peu anxieux
seulement quand nous passons devant ces cimetires o il y a, tout au
bord de l'eau, des tombes de femmes, sous les hauts cyprs gants aux
troncs roses aux feuillages noirs. Je les regarde beaucoup ces tombes;
pierres debout, toujours, surmontes d'une sorte de couronnement
symtrique qui reprsente des fleurs. Il m'arrive mme de me retourner
tout  coup, avec une inquitude vague, pour suivre des yeux,  mesure
qu'elle s'loigne, quelqu'une de celles qui sont bleues ou vertes avec
inscriptions d'or; je me suis toujours reprsent que sa tombe  elle
devait tre ainsi. Qui sait pourtant quelles figures, sans doute trs
inconnues, se sont endormies l-dessous!

Dj voici les kiosques impriaux et les grands harems; puis la srie
des palais tout blancs aux quais de marbre. Et enfin, l-bas et
l-haut, sortant tout  coup d'une brume qui se dchire, la silhouette
incomparable de Stamboul.

Oh! Stamboul est l! bien rel, trs vite rapproch maintenant, sous un
clairage net et banal, ramen  son apparence la plus ordinaire, que
dix ans de rve m'avaient un peu change, mais presque aussi beau
pourtant que dans mon souvenir. Et je m'tonne d'tre de plus en plus
tranquille d'me, causant mme avec les compagnons de route que le
hasard m'a donns, et leur nommant comme un guide les palais et les
mosques.

Le mouillage est bruyant, au milieu du fouillis des paquebots, des
voiliers, portant tous les pavillons d'Europe. Et aussitt commence
l'invasion furieuse des bateliers, des douaniers et des portefaix; cent
caques nous prennent  l'assaut, et tous ces gens, qui montent  bord
comme une mare, parlent et crient dans toutes les langues du Levant.
Oh! je connais si bien cela, ce brouhaha des arrives, ces voix, ces
intonations, ces visages; et cet amas de navires autour de nous, et ces
fumes noires--au-dessus desquelles montent, l-bas dans le ciel clair,
les dmes des saintes mosques! Je me mle moi-mme  tout ce bruit;
d'ailleurs, les mots turcs, mme les plus oublis, me reviennent tous
ensemble. Avec des bateliers pour mon passage, avec des portefaix pour
mes malles, je discute des questions qui me sont absolument
indiffrentes, par besoin de m'agiter et de parler aussi. Jusque dans la
barque, o je suis enfin install avec mes valises, je continue je ne
sais quel tonnant marchandage,--et ainsi presque sans motion,-- part
un tremblement peut-tre quand mon pied s'y pose--je me trouve  terre,
sur le quai de Constantinople.


Aprs plus d'une heure perdue en formalits de douane, de passeport, de
je ne sais quoi, sur ces quais, dans ce quartier bas de Galata rempli
toujours du mme grouillement trange et de la mme clameur, me voici
cependant mont  Pra, install  l'htel comme il faut du lieu, que
les touristes encombrent. Bientt dix heures, quel gaspillage de temps,
quand mes moindres minutes devraient tre comptes!

Et puis il faut djeuner, ouvrir ses malles, faire sa toilette... Et le
temps continue de fuir.

La chambre o je m'habille est quelconque, haut perche, dominant de ses
fentres un ensemble de maisons europennes trs banales; mais,
au-dessus de ces toits, il y a deux ou trois petites chappes
merveilleuses, sur Stamboul ou sur Scutari d'Asie: des dmes, des
minarets, des cyprs, qui apparaissent comme suspendus dans l'air. Et
ces choses,  peine entrevues, suffisent  me donner, avec un trouble
dlicieux et un besoin de hte un peu fbrile, la conscience de ce
voisinage. Mon Dieu, qui sait ce que j'aurai appris ce soir! Peut-tre
rien, hlas! En deux jours, rechercher dans le grand Stamboul mystrieux
la trace, gare depuis sept ou huit ans, d'une femme de harem, quel
insens je suis! Je ne russirai jamais, je ne trouverai pas.

Mon plan longuement rflchi, est de rechercher d'abord cette vieille
femme armnienne du faubourg de Kassim-Pacha, indique par Achmet comme
ressource suprme et dont j'ai retrouv l'adresse complique, la nuit de
mon dpart. Si elle est vivante, peut-tre me donnera-t-elle la clef de
tout: ce serait le moyen le plus simple et le plus rapide.

Maintenant j'attends un interprte, qu'on m'a promis de m'amener,--car
j'aurai besoin pour mon enqute de quelqu'un sachant bien lire le turc,
que je sais parler seulement. Il va venir, il va venir, me dit-on avec
un calme exasprant. Et le temps passe toujours, et il n'arrive pas.

Alors je me dcide  redescendre  Galata en chercher un autre qu'on m'a
indiqu.

Il n'est pas chez lui, celui-l...

Je reviens  l'htel en courant. Dj plus de midi et demi! Mon Dieu,
que de temps perdu, quand je n'ai que deux jours! c'est comme dans mes
rves: tout m'arrte!...

Enfin voici un interprte qu'on m'amne. Un horrible vieux Grec, rus,
fureteur, qui s'offre de me suivre tout aujourd'hui et tout demain.
Comme preuve, je lui prsente cette adresse de vieille femme, qu'il lit
couramment; il sait trs bien o est cette place de Hadji-Ali qu'elle
habite, et va m'y conduire en hte puisque l'heure me presse.

Nous irons plus vite  pied, dit-il, nous gagnerons du temps, par des
raccourcis qu'il connat, par des rues o ni voitures ni chevaux ne
sauraient passer. Et enfin nous voici dehors, en route. Les nuages de ce
matin ont disparu du ciel. Dieu merci, il fera presque une journe
d't, lumineuse et chaude; tout sera moins sinistre. Je tiens  la main
l'adresse de la vieille Anaktar-Chiraz, le prcieux petit grimoire
conducteur sur lequel tout mon plan repose, et qui revoit, aprs dix
annes, son soleil d'Orient. Je marche d'un pas rapide, avec la fivre
d'arriver, avec l'impression physique d'tre devenu lger, lger, de
glisser pour ainsi dire sans toucher le sol; cela contraste avec ces
inerties de sommeil, qui, pendant tant d'annes, me retardaient si
lourdement en rve; dans ma tte il me semble entendre bruire le sang,
qui circulerait plus vite que de coutume; je voudrais courir, sans ce
vieux qui me suit et que je trane comme une entrave.

O me fait-il passer? Pourvu qu'il ait compris. Voici des quartiers
neufs o je ne reconnais rien. Tout est chang: on a bti
effroyablement par ici depuis mon dpart,--et ces transformations si
grandes des lieux sont pour me donner, plus pnible, le sentiment que
mon histoire d'amour et de jeunesse est bien enfouie dans le pass, dans
la poussire, que j'en chercherai en vain la trace ensevelie...

Ah! de vieux quartiers turcs maintenant,--des petites ruelles
tortueuses, o je commence  me retrouver un peu chez moi... Nous venons
de descendre dans un bas-fond qui m'tait mme assez familier jadis...
et, derrire ce tournant, l-bas, il doit y avoir un antique couvent de
derviches hurleurs, lugubre avec les catafalques qu'on apercevait 
travers ses fentres grilles, effrayant quand on passait le soir...
Oui, il est l encore; sans ralentir mon pas, je jette un coup d'oeil
entre les barreaux de fer des fentres: toujours les mmes vieux
cercueils, couverts des mmes vieux chles et coiffs des mmes vieux
turbans, le tout  peine plus mang qu'autrefois par la moisissure et
les vers. C'est trange que ces choses de la mort, parce qu'elles sont
demeures telles quelles, ravivent en moi prcisment des souvenirs de
printemps et d'amour.

De plus en plus je me reconnais. Nous devons mme approcher beaucoup,
tre tout prs maintenant du quartier d'Anaktar-Chiraz--car je revois
certaine petite mosque dont le dme, djet de vieillesse, monte tout
blanc de chaux, entre des cyprs noirs--et mme je revois le caf, le
caf aux treilles centenaires o Achmet m'avait prsent un soir  cette
vieille femme. Je touche donc  la premire tape de mon plerinage, et
un peu de confiance me revient, un peu d'esprance d'arriver au but.

Comme je sais les mfiances qu'un tranger inspire, je vais m'asseoir 
l'cart, dans le jardinet triste de ce petit caf, l, sous les treilles
jaunies, contre le mur antique,  la mme place qu'autrefois; je
demanderai un narguil, comme quelqu'un du pays, et lui, le vieux Grec,
ira de droite et de gauche aux informations.

Il revient dcourag: j'ai d faire quelque erreur, me dit-il, ou mon
papier est faux; dans le voisinage, personne ne connat a...

Mais je suis bien sr, moi, pourtant, que c'tait ici tout prs!
Puisqu'elle sortait de chez elle, cette femme, quand un soir Achmet
l'avait appele, pour me faire faire sa connaissance et la prier de
recevoir pour lui les lettres que j'crirais de mon pays franc... Si
elle est morte, il est impossible que quelqu'un au moins ne s'en
souvienne pas. Allons, qu'il retourne interroger les anciens du
quartier; qu'il insiste, malgr les mines sombres et fermes, et je
doublerai la rcompense promise.

Un quart d'heure d'impatiente attente. Il reparat, agitant d'un air de
triomphe un bout de papier crayonn. Un vieux juif, qui la connat trs
bien, a crit l-dessus, pour de l'argent, sa nouvelle adresse. Elle
n'est pas morte, mais elle a dmnag depuis trois ans, pour aller
habiter trs loin d'ici,  Pri-Pacha, dans l'extrme banlieue, prs des
grands cimetires isralites.

Que de temps il faudra, hlas, pour s'y rendre! Et, cependant, j'ai une
trace, une piste  peu prs sre,  laquelle j'aime mieux m'attacher que
d'essayer autre chose de plus dangereux, de plus incertain. Vite, qu'on
aille n'importe o chercher deux chevaux sells, et partons.


Oh! ce trajet  cheval, jusqu' Pri-Pacha, o trouver des mots pour en
exprimer la mlancolie, par cette tranquille journe lumineuse
d'automne, sous ce soleil encore chaud, qui a dj pris son clat
mourant des fins d't...

Nous cheminons paralllement au golfe de la Corne-d'Or, mais sur la rive
oppose  Stamboul, et un peu loin de la mer, dans la morne campagne,
contournant les faubourgs btis au bord de l'eau.

Comme par fait exprs, il nous faut repasser par tous ces lieux jadis si
familiers que je traversais, les matins d'hiver, du temps o j'habitais
Eyoub--les matins sombres et glacs de fvrier ou de mars--pour m'en
retourner  bord de mon navire aprs les nuits dlicieuses. Ce sont les
lieux aussi que j'ai le plus souvent revus, depuis dix ans, dans mes
visions des nuits; dans le rve de ce jour, ils sont plus clairs, mais
ils ne me semblent pas beaucoup plus rels.

Nous allons en hte, mettant nos chevaux au trot chaque fois que c'est
possible. Tantt nous descendons dans des fondrires, tantt nous
montons sur des hauteurs, toujours un peu dsoles, au sol aride, d'o
nous apercevons l-bas l'autre rive, le grand dcor de Stamboul
entirement dor de lumire.

En plus de ma tristesse  moi, qui me montre aujourd'hui les choses
vivantes sous leurs aspects de mort, quelle autre tristesse demeure donc
ternellement l, et plane sur ces abords de Constantinople... J'avais
essay de l'exprimer, dans un de mes premiers livres, mais je n'avais pu
y parvenir, et aujourd'hui,  chaque pierre,  chaque tombe que je
reconnais sur ma route, me reviennent les impressions indicibles
d'autrefois, avec ce tourment intrieur, qui aura t un des plus
continuels de ma vie, de me trouver impuissant  peindre et  fixer avec
des mots ce que je vois et ce que je sens, ce que je souffre...

Partout, sur la terre, sur les roches et sur l'herbe rase, une teinte
uniforme d'un gris roux, qui est comme la patine du temps; on dirait
qu'une cendre recouvre ce pays, sur lequel trop de races d'hommes ont
pass, trop de civilisations, trop d'puisantes splendeurs. Et, de loin
en loin, au milieu de ces espces de landes de l'abandon, quelque
minaret blanc entour de cyprs noirs.

Un ravin plus profond se prsente  nous, o il faut descendre; il est
d'apparence aussi pre et sauvage que si nous tions  cent lieues d'une
ville. Tout au bas, sous des platanes, est une fontaine antique, o
jadis je rencontrais presque chaque matin la mme jeune femme turque,
qui semblait trs belle sous ses voiles. C'tait avant le soleil lev
que je passais l,  l'aube d'hiver, et aux mmes heures elle venait
seule remplir  cette fontaine sa cruche de cuivre. Nous croisant dans
le chemin creux, embrum de vapeur matinale, nous changions un regard
de connaissance; aprs quoi, ses yeux, qui taient seuls visibles dans
son visage voil, se dtournaient avec un demi-sourire. Je n'avais plus
pens  elle depuis dix ans, et je la revois,  prsent, comme dans un
clair miroir, et je retrouve toutes mes impressions tristes de ces
levers de jour, de ces courses dans ces chemins encore dserts, le
visage fouett par l'air sec et glac ou par le brouillard gris. Et,
comme j'avais l'me inquite, en ce temps-l, me demandant chaque matin
si, avec tant de dangers autour de nous, l'obscurit prochaine me
runirait encore  celle que je venais de laisser, ou bien si, avant le
soir, Azral ne passerait pas pour tout anantir...


 Pri-Pacha, o nous avons fini par arriver, nous trouvons, aprs avoir
interrog les passants de la rue, la maisonnette de cette vieille
Armnienne de qui dpend tout le rsultat de mon plerinage,--et je
suis anxieux en frappant  la porte. Deux fois, trois fois, le frappoir
antique rsonne trs fort, jusqu' faire trembler les planches
vermoulues; personne ne vient ouvrir, et d'ailleurs les fentres sont
closes. Mais un juif caduc, centenaire pour le moins, sort avec
effarement d'une maison voisine, emmitoufl d'un cafetan vert:

--La vieille Anaktar-Chiraz? nous rpond-il d'un air souponneux,
qu'est-ce donc que nous lui voulons?


Il se rassure  notre mine: Oui, c'est bien ici, en effet; mais elle
n'y est pas; elle est partie hier pour aller s'tablir auprs d'une de
ses parentes qui est bien malade, l-bas,  Kassim-Pacha d'o nous
arrivons, tout  ct de son ancienne demeure.

Oh! alors il me prend une vraie fivre! Que faire? Le temps passe, il
doit tre tard. Je ne sais mme pas l'heure, ayant, dans ma
prcipitation, oubli ma montre  l'htel; mais il me parat que dj le
soleil baisse. Une fois la nuit venue, il n'y a plus rien  tenter 
Stamboul,--et je n'ai plus qu'une journe aprs celle-ci qui va
finir.--Il semble en vrit que j'aie eu, en sommeil, le pressentiment
complet de ce que serait ce voyage; tout va tellement comme dans mon
rve: ces entraves accumules, cette inquitude de l'heure trop courte,
cette angoisse _de n'avoir pas le temps d'arriver jusqu'au but_.

Quel parti prendre  prsent? Je ne sais plus trop et ma tte se perd un
peu. Allons-nous retourner sur nos pas, jusqu' ce Kassim-Pacha d'o
nous venons, avec ces mauvais chevaux de louage qui ne veulent plus
marcher?... Non, Eyoub o j'habitais, et qui m'attire comme un aimant,
est l trop prs de nous, juste en face, de l'autre ct de la
Corne-d'Or--qui se rtrcit dans ces parages et sera si vite traverse.
D'ailleurs, je me sens tellement redevenu un habitant de ce saint
faubourg; les dix annes, qui me sparent du temps o j'y vivais,
viennent de si compltement s'vanouir, que j'ai presque l'illusion de
rentrer l chez moi, au milieu de figures familires, et que, sans
peine, je m'imaginerais y retrouver ma maison telle que je l'ai
quitte, avec les chers htes d'autrefois. Au moins, j'entrerai
m'asseoir dans le petit caf antique o nous passions, Achmet et moi,
les veilles d'hiver, en compagnie des derviches conteurs de feriques
histoires; il n'est pas possible que, dans ce quartier-l, quelqu'un ne
me reconnaisse pas, ne me prenne pas en piti et ne consente  me guider
dans mes recherches--qui, sans doute, ne peuvent plus faire ombrage 
personne.

Donc, nous renvoyons nos chevaux; nous descendons vers la berge pour
prendre un caque, choisissant un rameur jeune afin d'aller vite,--et
bientt nous voici glissant, trs lgers,  grands coups d'aviron sur
l'eau tranquille.

Je commence  regarder de mes pleins yeux l-bas en face, fouillant de
loin cette autre rive o nous allons aborder.

Quoi, est-ce que je ne m'y reconnais plus? C'tait bien l pourtant,
j'en suis trs sr.

Oh! mon Dieu, on a tout chang, hlas! Ma maison, trs vieille, et les
deux ou trois qui l'entouraient n'existent plus. Je n'avais pas prvu
cette destruction et je sens mon coeur se serrer davantage. Ce cadre qui
avait entour ma vie turque est  jamais dtruit--et cela recule tout
dans un lointain plus effac.

Je mets pied  terre, cherchant  m'orienter,  reconnatre au moins
quelque chose. Le petit caf des derviches conteurs d'histoires, o donc
est-il?  la place, il y a un grand mur blanc que je ne connaissais
pas, un corps de garde tout neuf, avec des soldats en faction. Et toutes
les maisons alentour sont fermes, muettes, inabordables surtout.
Allons, je suis un tranger ici maintenant; j'ai t fou de venir y
perdre mes instants compts, quand j'aurais d au contraire revenir sur
mes pas, suivre la seule piste un peu sre, rechercher  tout prix cette
vieille femme.

Pourtant, cela faisait partie de mon plerinage aussi, de revoir Eyoub,
et j'en tais si prs!

Oh! et la mosque sainte, et l'alle des saints tombeaux! Je suis  deux
pas  prsent de ces choses mystrieuses et rares, autrefois si
familires, dans mon voisinage; je ne reviendrai peut-tre jamais
ici,--aurai-je le courage de quitter Eyoub sans aller les revoir. Du
reste, en courant, ce sera une perte de cinq ou dix minutes  peine,--et
je dis  mon batelier: Va, aborde un peu plus loin, au quai de marbre
l-bas,  l'entre du saint cimetire.

Laissant le vieux Grec dans le caque avec le rameur, je redescends 
terre, seul, saisi tout  coup par le silence glac de ce lieu, par sa
sonorit funbre, que j'avais oublie, et qui change le bruit de mon
pas. Dans l'alle d'ternelle paix, sur les dalles de marbre verdies 
l'ombre, o l'on voudrait marcher lentement, la tte basse, il faut
passer aujourd'hui avec cette prcipitation enfivre qui donne 
toutes les choses, revues ainsi, je ne sais quel air d'inexistence. Je
cours, je cours, dans cette alle, entre les deux alignements de
kiosques funraires et de tombes, au milieu de toutes les silencieuses
blancheurs des marbres. De droite et de gauche, bordant la voie troite,
sont de vieilles murailles blanches, perces d'une srie d'ogives, par
o la vue plonge dans les dessous ombreux d'une sorte de bocage rempli
de spultures. Rien de chang, naturellement, dans tout cela qui est
sacr et immuable; ce lieu unique, si trangement ml  mes souvenirs
d'amour, tait le mme bien des annes avant notre existence et sera
ainsi longtemps encore aprs que nous aurons tous deux pass.

Au bout de l'avenue, dans une ombre plus paisse, sous une vote
obscure de platanes, je m'arrte devant la petite porte de
l'impntrable mosque sainte. Il y a toujours l les mmes vieilles
mendiantes, au visage voil, assises, accroupies, immobiles sur des
pierres. L'une d'elles, rveille de son rve par le bruit de mon pas,
s'inquite de me voir accourir, se demande si j'aurai par hasard
l'impudence de franchir ce seuil: Yasak! Yasak! (Dfendu! Dfendu!),
dit-elle, d'une voix irrite, en tendant une main de morte comme pour
me barrer le passage. Et je lui rponds tranquillement, dans cette
langue turque que je reparle dj avec la facilit d'autrefois: Je le
sais, ma bonne mre, que c'est dfendu; je veux seulement jeter un coup
d'oeil  l'entre et puis je m'en irai. Ce disant, je lui remets une
aumne; alors, d'une voix calme, elle rassure les autres qui
s'inquitaient aussi: Il sait, il sait; il est du pays; il vient
regarder, seulement. Et en effet, je regarde  la hte,  la drobe;
tant de fois jadis, quand j'habitais Eyoub, j'tais venu jusqu' ce
seuil, dont je reconnais encore les moindres pierres, dans la demi-nuit
qui tombe des grands arbres. Du lieu d'ombre o je suis, au milieu de
ces pauvresses voiles aux immobilits de fantmes, il semble qu'une
clart un peu merveilleuse rayonne l-bas, dans cette cour de mosque,
sur les blancheurs sculaires de la chaux et des faences...

Tout de suite, aprs ce regard jet, je repars en courant dans la
sainte alle, repris par l'inquitude de l'heure qui fuit, de la lumire
qui me parat plus dore, par la frayeur du soleil couchant et du soir.

C'est  Kassim-Pacha, naturellement,  la recherche de cette vieille
femme, que je vais retourner cote que cote. Et j'irai par mer cette
fois; d'ici, ce sera le plus rapide.

Quand je suis de nouveau tendu dans mon caque, je dis au rameur: Va
vite, vite, pour une bonne rcompense que je te donnerai! Il rpond par
un sourire  dents blanches et se met  ramer de toute la force de ses
bras. Le courant nous aide et nous descendons lestement la Corne-d'Or,
nous loignant du sombre Eyoub.

Mais nous allons passer devant le faubourg d'Hadjikeu. Si je m'y
arrtais! Le quartier n'est pas farouche comme celui d'o je viens, et,
qui sait, quelqu'un m'y reconnatra peut-tre, quelqu'un de ces juifs
que j'employais  mon service, le grand Salomon ou mme le vieux
Karoullah, n'importe qui, pourvu qu'on me renseigne. En passant, je
vais tenter ce moyen... Et puis cela me permettra de revoir ma maison,
la premire de mes maisons turques, car j'ai habit l aussi, avant de
pouvoir raliser le rve presque impossible de me fixer  Eyoub.

Dans ce livre de jeunesse o j'ai cont ma vie orientale, j'ai pass
sous silence notre tape  Hadjikeu, pour abrger, et aussi pour obir
 une sorte de sentiment de dcorum qui m'amuse bien  prsent: ce
Hadjikeu est un faubourg pauvre, assez mal considr  Constantinople.

L pourtant j'tais venu m'installer d'abord, en quittant mon logis
europen de Pra; l, j'avais reu Aziyad pour la premire fois,  son
retour de Salonique. Nous y tions rests prs de deux mois, bien
cachs, avant de russir  trouver une maison sur l'autre rive, dans le
faubourg des saints tombeaux, et nous avions ensuite conserv,  toute
ventualit, ce premier gte plus sr, o, par fantaisie, nous revenions
de temps  autre.


 la longue, comme tout se transforme dans la mmoire, tout s'oublie!
Voici que je ne reconnais mme plus l'_chelle_ de notre rue,
c'est--dire l'appontement de vieilles planches qui nous tait si
familier, jadis, et o nous dbarquions avec une telle sret
d'habitude, dans le mystre protecteur des nuits bien noires.

Par impatience, je mets pied  terre ailleurs,  l'entre d'une ruelle
isralite que je me rappelle vaguement, trs vaguement. Et, suivi
toujours de ce mme vieux Grec, je recommence  marcher vite,  courir,
talonn sans trve par l'inquitude de l'heure.

 un tournant, nous tombons sur une rue o se tient un march juif: cris
de vendeurs et d'acheteurs, foule affaire, encombrement de mannequins,
de fruits et de lgumes, petits fourneaux o l'on rtit des viandes en
plein vent, petits talages de changeurs et d'usuriers... L, je me
reconnais tout  fait, par exemple, et le coeur me bat plus fort, car ma
maison doit tre bien prs.

J'avais du reste gard de ce march un souvenir trs singulier, unique
mme entre tous. Habitant d'Hadjikeu ou habitant d'Eyoub, j'y venais
chaque soir avec Achmet pour changer, pour emprunter de l'argent  ces
juifs, ou bien encore pour leur acheter les pains et les gteaux
destins au dner mystrieux d'Aziyad. C'est que Constantinople est la
seule ville du monde o j'aie t vraiment ml  la vie du peuple,--
la vie de ce peuple oriental, bruyant, color, pittoresque, mais
besoigneux, pauvre, actif  mille petits mtiers,  mille petits
brocantages. Mon compagnon de chaque jour, Achmet, tait lui-mme un
enfant de ce peuple-l, au courant des moindres rouages de la vie
laborieuse, habitu  se tirer d'affaire avec presque rien, et
m'enseignant sa manire, me rendant homme du peuple comme lui 
certaines heures. Il est vrai, j'tais pauvre, moi aussi,  cette
poque, et bien en peine quelquefois pour soutenir mon rle d'Hassan...

Ce march, que je traverse aujourd'hui d'un pas dgag et rapide,
sentant peser la ceinture de cuir o j'ai fait coudre--un peu  la faon
des matelots--ma rserve de pices d'or, oh! ce march, tout ce qu'il me
rappelle de misres, gaiement endures  cause d'elle, de marchandages
timides, de demandes de crdit pour des sommes qui  prsent me font
sourire... Et, sous le costume turc, ces choses me semblaient
acceptables, m'amusaient presque, en me donnant davantage l'impression
d'tre sorti de moi-mme et devenu quelqu'un des simples qui
m'entouraient. Il y avait tant d'enfantillage encore dans ma vie de ce
temps-l!

Aprs cette rue du march, une place tranquille au bord de la mer, une
place silencieuse borde de berceaux de vigne et orne en son milieu
d'une vieille fontaine de marbre. Et ma maison est l, qui tout  coup
me rapparat, bien relle, au beau soleil du soir... J'ai enfin
retrouv une chose d'autrefois, une chose qui a fait partie de mon cher
pass et qui existe encore...

Avec je ne sais quelle crainte de m'en approcher, avec un trange
trouble d'me, je vais lentement m'asseoir en face, en plein air, devant
un petit caf, sous des treilles que l'automne a jaunies, et je la
regarde. (Comme ce nom de _caf_ sonne mal pour dire ces choppes
orientales o l'on fume le narguil.) Je la regarde, ma maisonnette
d'autrefois, un peu comme je regarderais une chose de rve qui oserait
se montrer en plein jour. Elle me semble rapetisse et d'aspect
misrable; cependant, c'est bien cela, et rien que ces marbrures de
vieillesse, sur la muraille, ramnent dans ma tte mille souvenirs.

Cette place n'a pas chang non plus; pas une pierre n'a t drange
depuis que j'y habitais. Est-ce possible, mon Dieu, que tout y soit
demeur si pareil, que le soleil l'claire si gaiement, que je m'y
retrouve, moi, encore jeune, et que, depuis des annes, je ne sache plus
rien d'_elle_, mme pas si elle est vivante ou si elle s'est endormie
dans la terre...

C'est mon premier instant de repos et de rverie, depuis que j'ai
commenc ma longue course errante. Ce soleil d'octobre, qui d'abord me
semblait joyeux, sur cette place solitaire, subitement me devient
triste, triste plus que la brume ou la nuit. Il ne me charme ni ne me
trompe plus; je n'ai conscience  prsent que de son impassibilit
devant les continuels anantissements, les continuelles fins. Je sens de
la mort, de la mlancolie de mort, dans sa lumire douce; ses rayons
sont pleins de mort...


Un jeune garon se prsente pour nous servir. Je lui demande:

--Est-ce que le matre du caf est vieux? est ici depuis longtemps?

--Le matre?... Oh! depuis peut-tre cinquante ans, rpondit-il, tonn;
c'est un _trs vieux pre_.

--Alors, dis-lui qu'il vienne me parler.

Je me rappelle tout de suite la figure de ce vieil homme, ds qu'il
arrive:

--Me reconnais-tu? Je demeurais l, dans la maison d'en face, il y a
bien des annes.

--Ah! oui, dit-il, un peu saisi. Et c'est toi qui t'en tais all,
aprs, habiter Eyoub. Pourtant, non... il y a au moins vingt ans de ce
que je veux dire (on compte toujours trs mal les annes, en Turquie),
tu serais plus vieux que tu n'es.

--Et te souviens-tu de mon serviteur Achmet?

De mon serviteur Achmet, il se souvient trs bien; mais il ne peut me
donner aucun renseignement sur lui: on ne l'a pas revu  Hadjikeu
depuis mon dpart.

Alors je le charge d'aller appeler tous les anciens du quartier, tous
ceux qui plus ou moins peuvent se souvenir de moi.

Et bientt un attroupement se forme, des voisins, des curieux, des gens
quelconques, qui me regardent comme un revenant de l'autre monde,
tonns eux aussi de me voir encore jeune: il semble que, dans leur
mmoire  tous, mon passage ici ait peu  peu remont jusqu' des
poques incertaines et recules.

Je m'en doutais bien, ils n'ont pas oubli ce Franais qui avait eu
l'ide singulire de venir s'isoler ici; mais, hlas! au sujet d'Achmet,
personne ne peut rien me dire. Pourtant on me propose d'aller, si je
veux, chercher un juif qui me connaissait trs bien et qui me
renseignerait peut-tre,--un nomm Salomon.

Salomon! Je crois bien que je veux voir Salomon! Qu'on me l'amne bien
vite, et il y aura rcompense. Ce Salomon, je l'employais souvent; il
allait faire des achats pour moi avec Achmet, et savait mme les alles
et venues clandestines d'une musulmane dans ma maison. Au moment de mon
dpart, je l'avais chass, il est vrai, pour je ne sais plus quelle
fourberie; mais qu'importe pourvu qu'il me guide. J'aurai mme presque
une joie  le revoir, comme tout ce qui a t ml  ma vie
d'autrefois...

Il arrive. Sans doute il ne m'en veut pas, lui non plus, car il parat
tout mu de me reconnatre, et il embrasse la main que je lui tends. Je
l'avais laiss un homme grand et superbe, je le retrouve tout courb et
blanchi.

--Achmet, dit-il, non, je ne l'ai pas revu, et n'ai plus entendu parler
de lui depuis ton dpart. Il doit avoir quitt le pays,--ou bien il est
mort.

Puis il me promet de passer sa soire en recherches et de monter demain
matin  Pra m'en rendre compte.

Allons, je ne saurai rien de plus ici. Encore une halte perdue. Et
l'heure presse, il faut repartir...

Pourtant je voudrais bien entrer dans ma maison, puisque je suis si
prs; surtout je voudrais monter au premier tage, dans cette chambre
que j'avais prpare avec tant d'amour pour la recevoir.

Et j'envoie Salomon parlementer avec les gens qui habitent l: des
Armniens pauvres, qui consentent, pour une pice blanche,  m'ouvrir
leur porte.

J'entre, je monte notre escalier, je revois notre chre petite chambre,
jadis si jolie dans son arrangement trange.  prsent, plus rien; des
meubles de misre, du dsordre et des loques qui tranent. J'aurais
mieux fait de ne pas regarder cette profanation pitoyable; le simple
coup d'oeil que j'ai jet l vient de suffire pour reculer, reculer
encore plus au fond de l'abme, le pass dont je poursuis la trace.

Mais, tandis que je redescends, par ces marches o les babouches
d'Aziyad se sont poses, une motion poignante me vient, que je n'avais
pas prvue...

Un jour, trs loin dans mon enfance, certain rayon de soleil d'hiver,
entr par une fentre d'escalier, m'avait impressionn d'une
inexplicable faon profonde.--J'ai dj cont cela, je ne sais o.--Et
ici, bien des annes plus tard, j'avais retrouv le mme frisson, en
revoyant, dans cette maison d'Hadjikeu, un rayon semblable et de mme
signification mystrieuse,--qui, chaque soir, glissait le long d'un
escalier, pour clairer une amphore d'Athnes pose dans une niche du
mur... Souvent, des dtails infimes se gravent pour toujours dans une
mmoire, et on dirait qu'ils rsument en eux-mmes tout un lieu, toute
une poque pnible ou regrette: il en avait t ainsi de ce rayon de
soleil--dj ml pour moi  je ne sais quel _antrieur_ inconnu;--j'y
avais repens cent fois depuis mon dpart du pays turc, et une angoisse
singulire, une angoisse bizarre et d'inquitante origine, m'tait
toujours venue  l'ide que je ne reverrais jamais cette trane de
lumire plie, tombant dans cette niche sur cette amphore, jamais,
jamais plus...

Eh bien, la niche vide est toujours l dans le mur, et tandis que je
redescends, le soleil l'claire de son mme rayon triste...

En tout ce qui prcde, je me suis perdu, une fois de plus, dans
l'indicible...


Nous remontons dans notre caque, le Grec et moi, aprs cette halte qui
a dur vingt prcieuses minutes, et nous continuons notre route vers
Kassim-Pacha, de toute la vitesse de nos rames.

Sur la Corne-d'Or, c'est le va-et-vient coutumier, le croisement
incessant des minces caques silencieux. Et que cette aprs-midi est
belle, tide et lumineuse! Elle me donne des illusions d't,  moi qui
arrive des forts de sapins des Karpathes, o dj des neiges
tombaient... Et je me laisse reprendre aux tromperies du soleil. Je me
laisse peu  peu bercer et leurrer par tout ce mouvement, si familier
jadis: comme tout  l'heure  Eyoub, peu  peu, je me figure tre encore
au temps lointain o j'avais des logis mystrieux, ici, sur ces deux
rives... L'entour est, d'ailleurs, rest tellement pareil! Les grands
dmes des mosques se dressent aux mmes places; la silhouette immense
de Stamboul prside  toute cette agitation joyeuse des barques,
absolument comme, il y a dix ans, elle dominait nos aventureuses alles
et venues d'amour... Oh! comment dire le charme de ce lieu qui s'appelle
la Corne-d'Or!... Comment le dire, mme par  peu prs: il est fait de
mes joies inquites et de mes angoisses, mles  de l'ombre d'Islam; il
n'existe sans doute que pour moi seul...

 l'chelle de Kassim-Pacha, nous abordons bientt, en face de ce
palais, d'architecture mauresque, qui est l'Amiraut. L, je regarde
l'heure...  quoi pensais-je donc, il faut que j'aie la tte bien
inquite pour n'avoir pas vu qu'en effet le soleil est encore trs haut;
il est  peine trois heures et demie! J'prouve un apaisement  cette
certitude que le jour n'est pas trop prs de finir...

Dix minutes de marche empresse pour arriver de nouveau  ce quartier o
nous avons chance de trouver Anaktar-Chiraz. C'est par de vieilles
petites rues bien musulmanes, o circulent en babouches des femmes
voiles de mousseline blanche.

Aprs cette longue prgrination inutile que je viens de faire, revenu 
mon point de dpart,  cette place d'Hadji-Ali, qui est tranquille et
solitaire, entre ses maisonnettes basses, comme une place de village, je
m'assieds au mme petit caf que tout  l'heure, dans le jardin, sous
les treilles jaunies qui s'effeuillent. Dans ce recoin paisible, pauvre,
presque campagnard, nous serons bien pour causer du pass, sans tmoins,
au milieu de choses immobilises depuis des sicles; l'endroit,
d'ailleurs, est comme choisi, pour l'entrevue un peu funbre que
j'attends, pour les choses tristes et saupoudres de cendre que nous
allons sans doute nous dire.

J'envoie le fureteur grec s'enqurir d'Anaktar-Chiraz et la prier de
venir ici, causer un moment avec moi. Je crois bien que, cette fois, il
la trouvera; je m'inquite seulement de savoir si elle consentira 
venir, si elle n'aura pas peur, et je demande un narguil pour attendre.
La soire est de plus en plus tide, jouant les calmes soires d't; le
soleil, qui descend, dore l'antique mosque d'en face et la vigne
effeuille sous laquelle je suis assis. Sur la place, personne ne passe;
 peine une rumeur confuse monte jusqu' moi, de la Corne-d'Or et des
navires; il se fait un grand silence alentour. Des minutes et des
minutes d'attente se passent. L'immense ville voisine n'est plus
indique par rien; j'ai maintenant tout  fait l'impression de l't,
d'un soir d't finissant, dans quelque village oriental, et du calme
profond redescend en moi.


Enfin il revient, le Grec, suivi d'une vieille femme vtue de noir,
basane, aux traits durs, que je reconnais tout de suite. Je l'avais vue
une seule fois dans ma vie, mais c'est bien elle. Son air est effar,
hagard; elle a vieilli terriblement. Pourvu qu'elle se souvienne!

videmment elle a peur de ces personnages inconnus, de cet
interrogatoire qu'on veut lui faire subir dans un lieu cart. Avec une
crmonieuse rvrence, elle s'assied devant moi, sur le bord d'un
tabouret, et me regarde. Je suis  contre-jour et elle doit me voir en
ombre sur un fond de soleil.

Oh! oui, c'est bien elle; je viens de reconnatre surtout ce
demi-sourire, trs bon, trs honnte, qui a clair un instant son
visage parchemin et durci. Une natte de ses cheveux, rests noirs comme
de l'bne, entoure le foulard de soie, galement noir, dont sa tte est
enveloppe comme d'une bandelette. Sa robe use, mais propre, est
taille  l'europenne, d'une forme dmode, avec des biais de velours
noir. Chez nous, dans des villages du Midi ou de l'Auvergne, des
vieilles femmes ont cette tenue et cet aspect. Elle se tient roide, sur
son tabouret, et elle attend.

Je commence  la questionner doucement, timidement, en langue turque,
ayant peur de ses rponses.

--Achmet? Achmet? rpte-t-elle, les yeux toujours hagards. Non, elle
ne se rappelle pas. Il y a si longtemps de l'histoire que je lui
conte,--et elle en a tant soign, tant vu mourir dans sa vie, des jeunes
hommes et des vieux,--et il y en a tant des _Achmet_,  Constantinople!
Et puis, dit-elle pour s'excuser, j'ai perdu coup sur coup mon mari et
mes fils. Depuis ce temps-l, ma tte s'est drange, ma mmoire est
partie.

Mon Dieu, comment percer la nuit qui s'est faite dans cette
intelligence, comment m'y prendre... Et puis elle a peur surtout; peur
d'tre interroge pour quelque affaire de justice, peur de je ne sais
quoi.

--Ne crains rien de nous, bonne dame, lui dis-je. Cet Achmet, je le
recherche parce que je l'aimais tendrement, rien que pour cela. Tche de
te rappeler. Je voudrais le revoir. Aide-moi.  prsent, je te supplie,
tu vois bien. Allons, cherche: Achmet, Mihran-Achmet? Je te reconnais,
moi, pourtant; je suis sr d'tre venu avec lui te parler ici, il y a
dix ans, quand tu demeurais dans ce quartier. Et je lui ai mme crit
chez toi, durant les trois premires annes qui ont suivi mon dpart. Tu
l'as soign, ne t'en souviens-tu pas, quand il tait bless et si
malade...

Une lueur parat traverser sa tte. Elle se penche en avant pour me
regarder de plus prs, ses yeux s'ouvrent, se dilatent; plongent tout au
fond des miens: Comment t'appelles-tu donc? dit-elle d'une voix
brusque.

--Loti!

--Loti!... Ah! Loti!... Ah! Achmet!... Ah! Mihran-Achmet! Si je m'en
souviens, de Mihran-Achmet!!

Un silence de quelques secondes, pendant lequel sa figure s'assombrit
tout  fait. Puis elle reprend durement:

--_Eul! Eul! Yedi seneh dan, tchok dan euldi!_ (Mort! Mort!! Il y a
sept annes, il y a beau temps qu'il est mort!)

Comme c'est trange! Le dbut de cette rponse, le ton cruel, la
rptition irrite de ce premier mot aux consonances sinistres, j'avais
imagin jadis, pour Aziyad, quelque chose d'absolument semblable...
_Eul! Eul!_ je m'tais figur que, pour m'annoncer sa mort  elle, on
me poursuivrait, avec acharnement, de ce mot-l.

Et j'ai cout,  peu prs impassible, la phrase funbre, oubliant
presque Achmet pour me dire seulement que le fil conducteur devient de
plus en plus difficile  ressaisir, qu'il ne me reste d'esprance qu'en
sa soeur riknaz et qu'il me faut, ce soir mme,  tout prix, la
retrouver.

Elle continue, la vieille femme:--Sa dernire nuit, tout le temps, il
t'a appel: Loti! Loti! Loti!... Donc, c'est  cause de toi qu'il est
mort,  cause de toi!

Cela encore, je m'y attendais. Je sais bien que non, qu'il a d mourir
de sa blessure, le pauvre petit; mais je ne m'tonne pas, puisqu'il m'a
appel  l'heure d'angoisse, d'tre souponn de quelque malfice
mortel. Je suis seulement surpris de me sentir  peine mu, comme si
j'avais en ce moment le coeur ferm, ou rempli d'autre chose que de lui.

--Tu sais o est sa tombe? dis-je simplement. Alors, tu m'y conduiras
demain... Mais il y a riknaz, sa soeur, de qui j'ai besoin ds ce soir;
dis-moi o elle habite, mne-moi tout de suite chez elle, veux-tu?

--riknaz?... De qui donc est-ce que je parle l! Six mois aprs son
frre, on l'a mise dans un cercueil, elle aussi. Quant  sa fille
Alemshah, elle est marie et s'en est alle demeurer trs loin d'ici,
sur la cte d'Asie, du ct d'Ismir...

Et Anaktar-Chiraz fait un geste de la main, le geste de chasser de la
poussire, comme pour mieux affirmer que c'est fini de tout ce monde-l;
table rase, il n'en reste rien.

Allons, il est bris, le fil conducteur sur lequel j'avais compt; il
est bris et enfoui sous terre depuis des annes avec riknaz. Quant 
cette femme qui me parle, inutile de l'interroger sur Aziyad, elle n'a
mme pas connu son existence. C'est une bonne et sainte femme, disait
Achmet, mais il ne faut pas lui confier nos secrets, elle ne saurait pas
les tenir. Et tout mon plan s'croule, et la journe s'achve et je ne
sais plus que faire...


Maintenant elle m'accable de questions, Anaktar-Chiraz, trs radoucie
cependant, parce qu'elle comprend que je souffre. Pourquoi ai-je disparu
pendant dix annes, sans mme rpondre aux lettres d'Achmet mourant?
Qu'est-ce qui me ramne aujourd'hui? Qu'est-ce que je veux savoir
d'riknaz, et, sous tout cela, quel mystre y a-t-il?

Je ne rponds plus, moi, accabl et songeant... Mais tout  coup je me
rappelle une autre soeur d'Achmet. Comment donc tait-elle sortie de ma
mmoire, celle-l. Il est vrai, une sorte d'invisibilit entourait
cette crature trs bizarre. Je ne l'avais aperue qu'une fois,  peine
et dans l'obscurit. Eux-mmes, riknaz et lui, ne la voyaient presque
jamais, et baissaient la voix pour parler d'elle; c'tait une soeur trs
ane, dj une vieille femme pour laquelle ils avaient une vnration
et une crainte, l'appelant tout bas notre mre. Mais elle savait
l'existence d'Aziyad, et sa demeure, et connaissait bien aussi Kadidja,
la ngresse. Vraiment, je ne comprends plus comment je n'y ai pas song
plus tt...

Et j'interroge, en tremblant:

--Te rappelles-tu qu'il avait une vieille soeur... qui demeurait toute
seule, par l-bas, vers les Eaux-Douces?

Dieu merci, elle se rappelle, et elle croit que cette vieille soeur
existe toujours, l-bas, dans sa mme maison. Mais c'est une personne
singulire, qui a eu de grands malheurs et qui vit dans la retraite.
Depuis sept annes, depuis l'enterrement, elle ne l'a pas revue.

--Oh! vite, dis-je, je t'en prie, tu vas m'y conduire!

Elle objecte qu'il est bien tard, que le soleil baisse; que sa malade
l'attend. Pourquoi pas demain, plutt? C'est si loin! Et puis, nous
recevra-t-elle seulement; a n'est pas sr.

Je le lui demande avec prire, je la supplie, car je n'ose lui offrir de
l'argent bien qu'elle paraisse pauvre. Je la supplie, et je vois peu 
peu ses yeux s'attendrir. Eh bien, oui, alors, elle me conduira ce
soir. Le temps d'aller avertir la malade qu'elle soigne, et elle
revient, et nous partons ensemble.

Je congdie le Grec, qui a pris un air trop attentif, trop inquisiteur,
et je reste seul, suivant des yeux la robe noire de la vieille femme qui
s'loigne.

Quelques minutes de calme et de silence, en attendant son retour.
Au-dessus de ma tte, la vigne effeuille prend de plus en plus des
teintes d'or rouge, et une nuance d'or se rpand aussi sur la mosque
d'en face, sur le branchage des grands cyprs, sur toutes choses; le
soir, le calme soir descend sur ce petit quartier perdu o la mort
d'Achmet vient de m'tre confirme. Plus j'y songe, plus je suis
convaincu qu'elle aussi, Aziyad, est couche comme lui dans la terre
turque. Et, au lieu du dchirement affreux que j'aurais senti autrefois,
je n'prouve plus qu'une mlancolie douce en pensant  ces disparus, une
mlancolie douce avec peut-tre un apaisement de les savoir l, et un
dsir de bientt les rejoindre dans la paix o ils sont.  ces
immobilits d'Islam, que je sens autour de moi, s'ajoute, pour me
bercer, le charme tranquille de cette journe finissante. En ce moment,
ma souffrance est endormie dans une rsignation absolue  l'universelle
mort.

       *       *       *       *       *

Oh! pourtant, si ces deux pauvres petits, qui m'ont tant aim et que je
confonds presque maintenant dans une mme tendresse n'ayant plus rien
de terrestre, m'taient rendus pour un instant, avec quelle indicible
joie, avec quelle motion profonde et sans nom je les serrerais dans mes
bras.

       *       *       *       *       *

Elle revient, la vieille bonne femme, prte  me suivre chez la soeur
d'Achmet, et nous cheminons de nouveau vers la mer, pour retrouver mon
caque et mon batelier, qui nous ramneront au fond de la Corne-d'Or, 
Pri-Pacha, prs des Eaux-Douces.

Il nous faut traverser, pour descendre, les mmes quartiers musulmans
que tout  l'heure, illumins en rose maintenant par les derniers rayons
du soleil, et anims de la vie orientale du soir, tout pleins de
costumes aux clatantes couleurs.

 l'chelle de Kassim-Pacha, notre batelier nous attendait, confiant,
couch dans son caque. Et, au baisser du jour, nous recommenons 
glisser sur les eaux de la Corne-d'Or, en sens inverse de notre premire
course. Sur la rive sud, la lumire meurt peu  peu derrire
Stamboul,--et c'est la grande ferie finale du jour.

Le soleil est teint quand nous mettons pied  terre, au del de
Pri-Pacha, dans l'extrme banlieue confinant aux immenses cimetires. Et
nous voici, l'Armnienne et moi, marchant ensemble trs vite, au
crpuscule, dans un quartier que je ne connaissais pas, dans un sombre
petit quartier armnien aux rues troites et tortueuses, aux maisons de
bois, peintes en brun ou en rouge, et grilles comme des cachots.

Anaktar-Chiraz s'arrte devant une de ces demeures d'aspect mystrieux
et frappe avec le maillet de fer. Les coups rsonnent sinistrement dans
toutes les boiseries du vieux voisinage mort.

Peu aprs, la porte s'entre-bille d'une faon mfiante, et, dans la
fente d'ombre, m'apparat la figure spectrale, qui me fait frmir: une
figure de cinquante ans, triste, fane, amaigrie, mais ressemblant au
pauvre petit Achmet, d'une de ces ressemblances qui sont frappantes
jusqu' l'pouvante. Sa soeur, videmment, mais si pareille  lui, avec
les mmes traits, la mme expression, les mmes yeux, que c'est comme
si je l'avais revu lui-mme, vieilli de trente annes, et me jetant un
regard de reproche par del le temps et la mort.

Elle est tonne, hsitante, prte  refermer sa porte  peine ouverte.

--Loti! se hte de lui dire la vieille Anaktar, prononant ce nom tout
bas, comme on annoncerait un fantme: Regarde-le, c'est Loti!... Loti
qui est revenu!

--Loti?... Loti?... rpte l'autre avec un tremblement dans la voix. Ah!
Loti!... dit-elle ensuite, aprs un silence, d'un accent douloureux et
amer qui me va plus au coeur que le plus poignant de tous les
reproches...

Elles se parlent l'une  l'autre en turc, bas et trs vite, disant des
choses dont le sens m'chappe. Puis elles me prient de monter et je les
suis par un petit escalier noir.

Au premier tage, dans une chambre meuble  l'orientale, mais d'un
aspect sombre et pauvre, elles me font asseoir sur un divan misrable;
puis, cette soeur d'Achmet s'empresse  me prparer du caf--ce qui est
ici une obligation de l'hospitalit--et, tandis qu'elle va et vient
autour de son petit fourneau, essuyant pour moi ses tasses grossires de
pauvresse, je vois des larmes silencieuses, de grosses larmes qui
descendent le long de ses joues.

Oh! mon Dieu, qu'il fait triste, ici, au crpuscule, dans cette chambre
nue o cette femme pleure, et comme mon coeur se serre, et comme les
mots que je voudrais dire s'arrtent et s'teignent...

Elles voient bien, toutes les deux, que je suis venu pour dire ou pour
demander quelque chose de grave. Mais quoi? Je ne parle pas. Elles
attendent. Et le silence se fait de plus en plus lourd, dans la nuit qui
tombe...

       *       *       *       *       *

En tremblant je me dcide  dire:

--Tu te souviens bien de _madame Aziyad_, la petite dame turque que ton
frre aimait beaucoup, lui aussi? Tu t'en souviens?

Alors elle pose ses tasses et sa serviette, comme pour tre plus libre,
comprenant que le grave interrogatoire commence. Et elle fait oui de
la tte, avec un geste des mains qui signifie: Oh! si je m'en souviens!
Comment aurais-je pu oublier tout cela!

       *       *       *       *       *

Encore un silence, pendant lequel j'entends une suite de petits coups
frapps rgulirement  mes tempes--le bruit press des artres qui
battent. Et enfin, d'une voix brusque, qui s'trangle un peu, je pose la
question suprme:

--Elle est morte, n'est-ce pas?

       *       *       *       *       *

Lente  parler, elle me regarde, et ses yeux tristes, tout creuss,
prennent un air de surprise presque injurieuse... Alors, en quelques
secondes d'attente, peu  peu je comprends que c'est _oui_...

J'ai mme irrvocablement compris, quand elle se dcide  dire, d'un ton
d'interrogation amre: Vraiment!... est-ce que tu ne le sais pas? Et
je rponds  demi-voix ce mensonge: Si, je sais, je sais... Puis
j'ajoute encore plus bas et comme un enfant qui balbutie; Ce n'est pas
cela... que je te demandais... Je voulais... Je voulais te prier de me
dire o on l'a mise...

Et le silence se fait de nouveau, plus mort que tout  l'heure. J'ai dit
ce mensonge, parce que j'avais honte, devant elle, de ne pas savoir, et
d'avoir pu vivre des annes ainsi. Mais je vois bien qu'elle ne m'a pas
cru et que son regard continue de me fixer avec une curiosit mle de
rpulsion et de blme... Il y a aussi mon attitude qu'elle ne
s'explique pas: nos sangs-froids et nos tranquillits de souffrance sont
incomprhensibles aux orientaux qui, eux, jettent des cris...

Ce silence devient de plus en plus glacial; on dirait que, entre nous,
des couches d'air se figent. Et, dans la maison grille, dans la chambre
pauvre et trange, le crpuscule s'assombrit;  travers l'pais
quadrillage de bois qui masque les fentres, n'entre plus qu'une vague
lumire incolore; la nuit me semble tomber trs vite, et par secousses,
comme si au-dessus de nous, on jetait un  un, en se htant, des voiles
de crpe...

Ainsi, c'est dans ce gte triste et  cette heure dsole qu'il me
fallait venir, pour entendre l'arrt final...

Je ne sais combien de secondes, ou combien de minutes, je reste l sans
parler, assis entre ces deux femmes, dont l'une pleure.


La soeur d'Achmet, pour suivre la loi hospitalire, m'a remis une petite
tasse de caf, et je bois lentement, toujours avec cette apparente
tranquillit. En dedans de moi-mme, dans les rgions profondes de la
pense et du souvenir, il y a un trouble et une sorte d'indcise
fantasmagorie, comme en songe: j'ai l'impression d'assister  des
boulements dans des abmes; des choses, qui tenaient debout, tombent
l'une aprs l'autre, s'effondrent, s'anantissent; de grands bruits
imaginaires accompagnent ces chutes, puis s'teignent, se taisent quand
tout est tomb, et le silence se fait, quand rien ne reste plus, le
silence au dedans aussi morne qu'au dehors...


Elle ne sait pas, la soeur d'Achmet, o on a mis le corps d'Aziyad.  ma
question renouvele, elle rpond cela, froidement. Mais, dit-elle,
Kadidja la ngresse, qui existe toujours, le sait sans aucun doute; _si
j'y tiens_, elle ira demain le lui demander, ou mme la prier de m'y
conduire.

--Demain!--Oh! non, ce soir, tout de suite!--Aprs ce moment de calme
funbre, la vie me reprend, en mme temps que l'inquitude des heures.

D'abord, elle refuse: chez la ngresse, dans le Vieux-Stamboul, avec
moi,  la nuit qui tombe!... Non, dit-elle, ce n'est pas possible, elle
n'osera pas.

J'avais tout  l'heure suppli l'autre, je supplie celle-ci maintenant.
Et,  son tour, je la vois s'attendrir. Eh bien, oui, elle ira; mais
seule, elle prfre; elle ira chez Kadidja, l'avertir et prendre
rendez-vous; puis, ds demain matin, elle retournera la chercher avec un
caque et me l'amnera o je voudrai...


Et voici enfin notre plan dcid pour cette journe de demain:  huit
heures, nous nous retrouverons tous, de ce ct-ci de la Corne-d'Or, 
Kassim-Pacha, sur la petite place d'Hadji-Ali; j'y viendrai, moi, avec
une voiture o je ferai monter l'Armnienne et la ngresse, qui me
guideront chacune vers un des tombeaux, tandis que la soeur d'Achmet,
toujours efface, rentrera dans son logis solitaire. C'est convenu,
promis, jur, et maintenant nous allons descendre tous les trois.

Pendant que la soeur d'Achmet se prpare pour sortir, j'essaie de la
questionner. Mais elle ne sait presque rien; vivant toujours dans la
retraite, elle n'a jamais eu de dtails prcis sur la mort d'Aziyad:
Demain, Kadidja me dira tout cela, demain! Pour ce qui est de
l'poque, elle ouvre un vieux cahier o des dates sont crites en turc
et s'approche des grillages d'une fentre, bien prs, o il fait encore
un peu clair: Voyons, c'tait  la fin du printemps qui a prcd la
mort d'Achmet, l'an 1397 de l'hgire. Donc, il doit y avoir quelques
mois de plus que sept annes. Elle sait qu'on a emport le corps le
soir, presque clandestinement; mais que le vieil Abeddin, son
matre--qui du reste est mort lui aussi l'an dernier--a cependant fait
faire une tombe de marbre. Et c'est tout. Demain, Kadidja me dira le
reste, demain!

Elle est prte, maintenant; elle a mis sur sa pauvre robe un vieux chle
noir, et nous descendons ensemble, elle, verrouillant avec soin les
portes aprs que nous sommes passs.

Par la petite rue, encore plus assombrie, nous nous dirigeons vers la
mer, o nous devons nous sparer.

La soeur d'Achmet loue un caque pour se rendre  Stamboul; la vieille
Armnienne monte dans le mien, qui m'attendait l, et s'assied  ct de
moi; je la dposerai  Kassim-Pacha, en passant, et continuerai ma
route, seul, sur la Corne-d'Or, pour m'en retourner  Pra,  prsent
que ma lugubre journe est finie.  la rflexion, j'aime mieux que mon
entrevue avec Kadidja ait t remise  demain et puisse tre prpare
d'avance, car j'ai peur d'affronter cette vieille femme, peur de sa
rancune et de son mpris... Je rappelle mme la soeur d'Achmet, qui dj
s'loignait en glissant sur l'eau grise, et je retiens d'une main son
caque lger, pour lui faire mille recommandations: Tu lui diras bien,
 Kadidja, que ce sont des voyages militaires qui m'ont empch de
revenir, des expditions, des guerres lointaines; ce n'est pas ma faute,
va; si je ne l'avais pas aime, _madame Aziyad_, est-ce que je serais
ici, ce soir, revenu de si loin, aprs dix ans,  cause d'elle! Tu lui
diras, n'est-ce pas?... Puis, je m'arrte, parce que je sens que ma
voix change--et qu'il faut que je me raidisse--parce que je vais
pleurer.--Je le dirai, Loti, je le dirai, rpond-elle, et il me semble
voir une expression tout  fait douce maintenant sur son visage
dsol,--puis nos barques se sparent, dans le crpuscule plus confus...

Finie, ma lugubre journe! Finies, les agitations, les inquitudes, les
anxits, les prires. Fini, tout. Fini, le drame dont le dnouement
tait rest comme en suspens durant dix annes...

Nous glissons rapidement sur l'eau; l'Armnienne, silencieuse  mon
ct, et droite dans sa robe noire. Une tranquillit de tombeau commence
 se faire en moi; il me semble  prsent que ce pays, cette ville si
longtemps rve, viennent de se dpouiller tout  coup de leur charme
indicible, en mme temps que de leur mystre immense; que Stamboul est
vide, et mon coeur vide aussi, et mon me vide; je sens comme un
affaissement de toutes choses et un dsir de quitter cette Turquie au
plus tt, pour n'y revenir jamais.

Nous continuons d'aller  grands coups d'aviron, comme des gens qui ont
hte d'arriver quelque part. Pourquoi si vite? Je ne sais pas. Rien ne
nous presse  prsent, puisque tout est fini. Et o donc allons-nous? Je
ne sais mme plus. J'ai peur que cette vieille femme, assise  mon ct,
ne me parle, ne rompe ce silence dont j'ai besoin; j'ai peur qu'elle ne
m'interroge sur Aziyad, sur tout ce qui vient de lui tre rvl
d'inattendu pour elle et d'tonnant; je dtourne la tte pour ne pas
rencontrer ses yeux, et je regarde, sans voir, le merveilleux dcor
crpusculaire: Stamboul qui se reflte renvers dans l'eau calme, les
milliers de caques qui s'entrecroisent, promenant sans bruit la ferie
attnue des costumes et des couleurs. Tout cela, qui avait disparu
pour moi pendant des annes, et qui est revenu l comme dans un rve
enchant, ne me dit plus rien; non plus que le temps dlicieux qu'il
fait, le temps encore radouci, tide, amollissant comme en t...


 l'chelle de Kassim-Pacha, nous nous arrtons enfin pour dposer la
vieille femme en robe noire, dont la prsence, mme muette, m'tait
devenue une telle gne: Adieu, dit Anaktar-Chiraz en s'en allant, que
Dieu t'accompagne, et, demain matin, sois au rendez-vous pour les
tombes.

Je repars seul, comme soulag d'un poids funbre, mais la suivant des
yeux cependant, la regrettant presque, parce qu'elle tait un trait
d'union avec le cher pass.

Mon batelier, d'un air clin d'enfant fatigu, me montre ses bras nus,
qui commencent, dit-il,  lui faire mal: Faut-il toujours aller aussi
vite?--Ah! non,  quoi bon maintenant; j'oubliais de le lui dire... Je
n'ai plus de but, et personne ne m'attend nulle part, dans cette grande
ville o je ne suis plus connu que des morts. Peu importe o nous irons
maintenant. Plus rien  faire qu' errer, libre et seul, en recherchant
 et l des traces, des souvenirs d'autrefois. Alors je lui rponds:
Va trs doucement au contraire, va o tu voudras; laisse dormir le
caque au fil de l'eau, rentre tes rames et repose-toi; croise tes bras
si tu veux et chante...

Et bientt nous sommes presque immobiles, entrans seulement par une
insensible drive; le rameur a crois ses bras et il chante. Il fait un
temps rare, et si doux, si tonnamment doux; j'coute sa chanson, qui
est haute et plaintive, et je regarde autour de moi, avec dj plus
d'intrt, plus de vie que tout  l'heure. Vraiment, depuis qu'elle est
partie, la pauvre vieille femme en robe noire qui se tenait  mon ct
comme un remords, je sens je ne sais quel allgement trop rapide, qui
m'tonne et me confond... Je regarde maintenant de plus en plus, presque
avec mon habituelle avidit de voir... Tout a chang d'aspect  la nuit
tombe; des fanaux se sont allums  terre, sur les navires, sur les
caques silencieux qui glissent en tous sens; Stamboul n'est plus
qu'une dcoupure sombre de coupoles et de minarets, profile sur le ciel
encore clair. Au milieu de la Corne-d'Or, nous suivons toujours le fil
de l'eau, et, des deux rives  la fois, nous vient, un peu assourdie, la
clameur orientale, l'ensemble confus de ces bruits de Constantinople que
je reconnatrais entre tous les bruits de la terre. Comme c'est bien la
mme chose qu'autrefois, comme tout est demeur pareil; je me
reprsente, sans les avoir revus, tous ces quartiers des deux bords, o
j'ai err des nuits et des nuits; je sais tout ce qui s'y passe, tout ce
qui s'y marchande, tout ce qui s'y cache, tout ce qui s'y chante!
Tellement que je n'ai jamais eu, aussi complte qu'en ce moment,
l'illusion de m'tre replong dans l'antrieur vanoui des dures,--et
rien de ce que je pourrais dire, dans des pages entires ou des volumes,
ne rendrait la mlancolie sans nom de cette impression-l...

Par contre, comme tout est diffrent, en moi et pour moi, depuis cette
poque si jeune!... Alors, j'tais pauvre, trs ignor; ma vie turque,
irrgulire et dangereuse, tait tout le temps menace, je n'avais
d'appui nulle part; une plainte de l'ambassade, un ordre d'un chef
pouvaient  chaque instant m'anantir. Alors, j'tais en peine souvent
pour quelques pices blanches, quand il s'agissait d'acheter un costume
turc, une arme, ou seulement d'envoyer le juif Salomon aux petites
boutiques du voisinage chercher notre souper. Alors, il me fallait
compter avec ces foules, que j'entends ce soir bruire sur les rives,
avec ces gens du peuple auxquels ma fantaisie m'avait ml; j'avais
parmi eux des prteurs, des cranciers, des amis qui m'taient utiles,
des ennemis dont les dlations m'pouvantaient.  prsent, j'achterais
dix fois tous ces petits ennemis-l, et leur silence aussi, rien qu'avec
ces pices d'or de ma ceinture.  prsent, mon horizon s'est largi,
largi dmesurment, et je suis presque un souverain auprs de l'enfant
isol que j'tais jadis. Eh bien, tout cela qui, il y a dix ans, m'eut
fait ici la vie enchante, avec _elle_, m'est venu trop tard sans doute
car je m'en soucie  peine; quelque chose s'est teint en moi, quelque
chose de moi-mme est couch dans la terre turque, avec Aziyad.

Le grand dcor continue de changer, les mystrieux dmes deviennent
indcis et presque diaphanes dans la nuit, les feux sont innombrables,
et, en haut, brillent les toiles. Le temps, de plus en plus doux, sans
un souffle de brise, est comme un soir d't. Je regarde, veill tout 
fait de ma torpeur de mort, je regarde avidement, avec des yeux dilats
pour tout saisir. Et je me sens plein de contradictions qui m'effraient:
par instants, fidle tout  fait  la chre petite mmoire, triste
jusqu'au fond de l'me et comme pour toujours, prouvant ce sentiment
(que dj je sais fugitif, hlas, pour l'avoir d'autres fois connu), ce
sentiment de la dcoloration et de la fin de tout sur terre; puis, le
moment d'aprs, un retour de vie avec une sorte de triomphe goste  me
retrouver encore vivant, encore jeune, encore altr d'amour; et je me
laisse troubler malgr moi par tout ce pays d'Orient, par cette tideur
du soir, par ces souvenirs d'ivresses passes, par toutes les choses
auxquelles je ne devrais jamais plus prendre garde.

Dix ans, pour nos mes humaines qui durent si peu, c'est vraiment une
priode infiniment longue!... Dix ans de sparation et de silence, cela
creuse comme des trous dans le souvenir; cela amne une dsutude, des
instants d'oubli tranges, presque un commencement de nuit, mme entre
ceux qui se sont le plus aims... Et le constater est, en soi, une chose
dcevante amrement.


 la nuit close, nous abordons au pied du grand pont de Stamboul, et je
remonte  Pra,  l'htel.

Dner quelconque,  table d'hte, en compagnie de touristes, connus hier
dans l'Orient-Express ou sur le paquebot de Varna. Et, pour un temps, je
redeviens comme tout le monde, causant, la mmoire endormie, me
rappelant  peine que c'est demain, demain matin, l'entrevue redoute
avec Kadidja et la visite au tombeau.

Mais, aussitt aprs ce dner, je demande un cheval pour aller 
Stamboul (cela semble toujours une chose absurde aux gens des htels
europens, qu'on aille  Stamboul la nuit et surtout qu'on y aille
seul). J'y vais, moi, pour revoir, mme dans l'obscurit, la maison du
vieil Abeddin, cette maison o elle a d mourir et d'o, un soir,
presque clandestinement, on l'a emporte...

D'abord je traverse au grand trot les rues de Galata, pleines de
lumires, de cris et de musique; ensuite,  l'entre du pont qui runit
les deux villes, au point o commence l'ombre et le solennel silence, je
m'arrte, suivant la coutume, pour faire allumer la lanterne qu'un
coureur portera devant moi pendant ma promenade sur l'autre rive, et
bientt, le pont franchi, me voici engag dans l'immense Stamboul, noir,
ferm et mort. Pendant le jour, retenu ailleurs, je n'avais fait que
l'apercevoir de loin et, aprs ces dix annes, j'y arrive en pleine
nuit, absolument comme le soir o j'y tais venu pour la premire fois
de ma vie, pendant une fte de Baram.

Nuit obscure, les toiles ternies. Mes yeux s'y habituent; je finis par
y voir, et, sans peine, comme si j'en tais parti d'hier, je me dirige
au trot dans ce ddale, entre les grands murs sans fentres,
reconnaissant au passage les vieux palais grills, les kiosques
funraires o des veilleuses brlent, les dmes des ples mosques
silencieuses qui s'tagent dans le ciel. Et la lueur de ma lanterne,
qui court, qui danse en avant de moi, me montre,  terre, tout le long
du chemin, des masses brunes qui sont des chiens endormis.

Je vais trs vite, car il est tard et la maison du vieil Abeddin est
loin.


 un tournant de rue, s'ouvre enfin devant moi la grande place dserte
de Mehmed-Fatih, borde d'une srie de petits dmes morts qui sont d'une
blancheur de linceul. Je touche au but, me voil presque arriv. Je
traverse en biais cette place, entendant maintenant les sabots de mon
cheval sonner plus fort sur le dallage et veiller partout des chos
lugubres. Puis, de nouveau je m'enfonce dans l'obscurit d'une rue
troite,--et c'est l, tout prs, que la maison va m'apparatre, la
vieille maison de bois, haute et triste, teinte en rouge sombre, avec
ses fentres aux grillages saillants sur lesquels taient peints des
papillons jaunes et des tulipes bleues. Jamais un passant dans ce
quartier, jamais une porte ouverte, jamais un bruit de vie, jamais une
lumire. J'ai beaucoup ralenti mon allure et je fais clairer, par le
fanal de mon coureur, les vieux murs, le dessous des vieux balcons aux
impntrables grilles, pour ne pas me tromper quand nous passerons. Mais
tout  coup, plus rien devant moi, un vide indfini, sem de pierres
boules, de poutres noircies, et mon cheval bute sur des dcombres...
C'est le feu qui a fait son oeuvre; un de ces grands incendies, qui
brlent ici des quartiers en quelques heures, a tout ananti. L'hiver
dernier, cela s'est pass, me dit mon coureur, en agitant de droite et
de gauche sa lanterne pour mieux me montrer cette dsolation. On ne
reconnat mme plus trace de rue; sur un espace de trois ou quatre cents
mtres, il n'y a plus que des dbris. Allons, c'est fini, la maison o
Aziyad a ferm ses yeux s'est effondre dans la flamme... Il faut
rebrousser chemin devant ces ruines...

Et je m'en vais, remettant mon cheval au pas, prenant je ne sais quelle
route au hasard, dans la nuit noire.

Ce monceau de ruines... non, je n'avais pas prvu cela; cette
destruction dpasse un peu la mesure de ce que j'attendais. Je ne
croyais pourtant pas tenir beaucoup  ce quartier sombre; mais je
m'tais figur, sans doute parce qu'il avait dj des sicles, qu'il
durerait encore, au moins aussi longtemps que moi, et voici que
maintenant j'ai un surcrot de dtresse  me dire que jamais, jamais
plus, je ne pourrai venir errer dans cette rue qui tait la sienne, sous
les hauts balcons grills de cette maison o elle avait pass la moiti
de sa vie.

En m'en allant, je ne regarde plus rien, et je souffre, tout au fond de
moi-mme, d'une sorte de dsesprance morne et absolue, sans
compensation, sans charme, simplement douloureuse. Le souvenir d'elle,
le regret qui vient d'elle, et le remords lourd, sont sur moi comme un
oppressant manteau de deuil; en ce moment rien ne m'en distrait plus. Et
puis, il y a cette dsolante question qui se pose, avec une nettet
glaciale:  quoi bon ce que je vais faire demain? quel leurre d'enfant
que cette visite  sa tombe; est-ce que quelque chose d'elle saura
seulement que je suis revenu, aura un peu conscience du baiser que je
donnerai  la terre, au-dessus du dbris qui fut son corps? Oh! l'amer
et irrmdiable chagrin, de ne plus pouvoir jamais, jamais changer avec
elle une seule pense! Pauvre petite Aziyad, tant de choses que je n'ai
jamais su lui dire, et qui me brlent maintenant, et que je lui dirais
l, si on pouvait me la rendre seulement pour quelques minutes, pour un
entretien suprme: lui dire que je l'ai aime bien plus tendrement
encore qu'elle ne le croyait et que je ne le croyais moi-mme; lui dire
que jamais ne s'teindra le regret de l'avoir perdue; lui demander
pardon de vivre, et d'tre encore jeune, et d'aimer encore; lui dire
tout cela, et puis la laisser se rendormir dans la terre, aprs l'adieu
plein d'amour! Mais non, il faudra en rester pour l'ternit sur un
malentendu affreusement cruel; bientt viendra mon heure de mourir
aussi, rendant plus irrparable ce malentendu-l, et plus dfinitif
encore ce silence entre nous, parce que toutes ces choses, qui n'avaient
pu lui tre dites, mais qui vivaient au fond de moi-mme, seront mortes
avec moi. Et le temps continuera de fuir, et nos deux noms
s'oublieront--sparment...


M'en allant, toujours au hasard, dans le ddale des rues et dans
l'paisse nuit, je finis par revenir tout au centre de cette ville
immuable, dans certain quartier trs saint avoisinant la mosque de
Sultan-Slim: des tombes, des cyprs, des kiosques funraires o
veillent des petites lampes qui clairent des catafalques. Et voici une
rue, unique en son genre et exquise, trs droite et cependant d'un
aspect arabe, toute blanche de chaux et borde rgulirement par des
sries de porches en ogive; ses maisons centenaires ne sont que des
rez-de-chausse trs bas, laissant voir, de droite et de gauche, des
tendues de ciel; on est l sur la hauteur centrale de Stamboul,
dominant tout alentour. Seuls, les dmes superposs de la mosque
voisine montent dans l'obscurit bleutre de l'air, ples comme des
neiges, indcis comme ces cercles qui se font autour de la lune. La rue
s'en va, longue file d'arcades tristes, se perdre dans de l'ombre
confuse; mais, un peu loin l-bas, une porte encore ouverte laisse
traner une lueur sur les pavs blancs... Oh! c'est prcisment le vieux
petit caf o j'avais coutume de m'arrter avec Achmet, aux heures un
peu avances du soir, quand nous traversions  pied le grand Stamboul.
Comment se peut-il qu'il soit rest ouvert aussi tard? On dirait que
c'est pour moi, qu'il m'attend et qu'il m'appelle. Je vais descendre de
cheval un instant pour m'y asseoir, dehors, sous les arcades,  la
fracheur nocturne.

Tout ici est demeur intact; les vieilles peintures, les vieilles images
de la Mecque accroches aux murailles, je les reconnais. En face, au
milieu de la rue, il y a toujours l'antique fontaine de marbre, couverte
au sommet de quelque chose qui ressemble  une chevelure noire, et que
je sais tre une touffe de fougres. Et sans doute, cet escabeau, que le
cafetier vient de m'apporter, a d me servir dj plus d'une fois.

Jadis, je me rappelle bien, quand on tait assis l, on voyait de loin
en loin passer quelques pieux derviches qui se rendaient  la
mosque.--Et ce soir, juste au moment o j'y songe, un groupe de ces
derviches apparat. Ils cheminent lentement et ils se retournent pour
regarder ce personnage, attard  cette heure insolite, devant ce caf
qui est seul ouvert le long de l'avenue dserte aux lointains perdus
dans le noir.

Jadis, je me rappelle aussi, il y avait un musicien, un vieillard, qui,
toute la soire, dans le fond de la petite salle trange, jouait sur un
violon des airs d'Orient tristes  dchirer l'me.--Et ce soir, tout 
coup, derrire moi, cette mme musique commence  gmir. Oh! alors,
c'est une vocation telle, que je sens, cette fois, passer plus
profondment que jamais, passer dans les moelles vives, le frisson de
rveil et d'angoisse... Ainsi, je suis encore l, moi, assis tranquille
 cette place coutumire; autour de moi, dans Stamboul, les choses sont
demeures les mmes, et notre petit logis ador d'Eyoub n'existe plus,
et sa maison  elle est tombe en cendres, et Achmet est mort, et depuis
sept ans elle est couche dans la terre, et tout est fauch, balay,
fini pour l'ternit... Cette phrase de la soeur d'Achmet me revient tout
 coup plus terrible, comme si ce violon me la chantait derrire moi,
sur les notes inconnues des inoues tristesses: C'tait  la fin du
printemps... On l'a emporte le soir...

On l'a emporte le soir... Je vois maintenant ce crpuscule de mai ou de
juin, bien calme, bien limpide, comme par insouciante ironie, clairant
en rose la maison sombre; et puis la porte s'ouvrant sans bruit pour
laisser passer des porteurs chargs d'une chose lourde... Oh! ce corps
qui s'en allait ainsi, et qui tait le sien!... Non, jamais jusqu'ici je
n'avais prouv pour elle rien de comparable  ma souffrance d'
prsent...

D'ailleurs il semble que, depuis le commencement de mon plerinage 
Constantinople, malgr les difficults semes comme  plaisir sur ma
route, malgr les changements, les destructions, les morts--et malgr
ces intermittences d'oubli qui me confondent--il semble que je me
rapproche toujours de plus en plus du cher petit fantme poursuivi, et
que nos mes soient prs de se rejoindre...

J'ai tourn la tte du ct de la rue et de l'ombre, parce que mes yeux,
subitement, se voilent et ne distinguent plus rien. Et deux larmes
affreusement amres, larmes d'abandonn, comme ont d tre les siennes,
descendent le long de mes joues.

Le petit garon qui m'apporte mon caf et mon narguil s'aperoit que
j'ai pleur, me regarde avec tonnement, puis se dit sans doute que les
affaires de cet tranger lui sont indiffrentes, et se retire sans
parler. Le vieux musicien de mort est seul,  peine clair, jouant
comme en rve. Je reste, prolongeant le plus possible ce moment de
souffrance, parce que jamais, depuis dix ans, je ne me suis senti si
prs d'elle qu'ici, dans la solitude de cette rue pleine d'ombre, tandis
que gmit derrire moi, au milieu du silence et de la nuit d'alentour,
la petite musique grle de ce violon...


Une heure aprs, repass sur l'autre rive, remont  Pra, je congdie,
 la porte de l'htel, mon coureur et mon cheval. Et, changeant d'ide,
au lieu de rentrer, je repars seul  pied, pour errer au hasard,
peut-tre jusqu'au matin: j'aime mieux ne pas perdre,  dormir, le temps
trop court que je passe ici.

D'abord j'prouve une sorte de griserie inattendue, trop complte, 
tre seul, libre, sans but, dans les rues obscures. La nuit continue
d'tre douce comme une nuit de juin, et l'air est charg de toutes les
senteurs de Constantinople, o domine, en ces quartiers, le parfum
balsamique des bois de cyprs.

Pendant trois mois d't, avant d'aller demeurer  Hadjikeu et  Eyoub,
j'avais habit ici, sur la hauteur de Pra, regardant de ma fentre le
merveilleux panorama lointain de Stamboul: c'tait le temps o
j'attendais l'arrive d'Aziyad, sans tout  fait croire qu'elle
viendrait, et, en l'attendant, je m'tourdissais avec d'autres. C'tait
aussi l'poque transitoire de ma vie, o, tout  coup, n'ayant plus de
foi ni d'esprance, je me jetais  coeur perdu dans l'amour. Et
l'enchantement nouveau de cet Orient, et cette splendeur de l't, et
l'appel de tant d'yeux noirs, tout cela avait fait de ces trois mois
d'attente quelque chose d'trangement voluptueux, avec des dessous d'une
tristesse de gouffre. Oh! ces nuits d'alors, passes  errer par les
rues, comme je fais ce soir, mais toujours  la poursuite de quelque
aventure nouvelle, ces nuits, comme j'en retrouve les souvenirs  chaque
pas,  chaque chose reconnue dans l'obscurit! Et ces senteurs, aussi,
qui n'ont pas chang! Et tous ces bruits qui si vite me redeviennent
familiers: aboiements lointains des chiens errants, signaux des
veilleurs qui frappent les pavs sonores du bout de leurs btons ferrs,
et clameur confuse venue d'en bas, des lieux de dbauche de Galata.

Je descends maintenant les escaliers d'une rue qui n'est borde de
maisons que d'un seul ct, et qui, de l'autre, domine une troue
profonde: le Champ-des-Morts, avec, au del, une ligne ple qui est la
mer et une dcoupure fantastique qui est Stamboul.

Il me semble connatre, d'une faon trs particulire, ces pavs, ces
marches!

En effet, comment n'avais-je pas vu plus tt que cette rue est
prcisment celle que j'habitais, et que voici ma maison de Pra, et
l-haut les fentres de ma chambre? Que de fois je suis rentr dans ce
logis  des heures indues, quand dj les fraches lueurs roses du matin
commenaient  se lever du ct de la rive d'Asie! Peu  peu, des
souvenirs plus prcis d'ivresses passes me reviennent malgr moi et me
troublent davantage...

Puis, j'arrive au Petit-Champ-des-Morts, entour de murs: un bois de
cyprs qui sent bon et o dorment des spultures musulmanes si anciennes
qu'elles n'inspirent plus d'horreur. Jadis il m'arrivait souvent d'y
pntrer, au milieu des nuits, et de m'y asseoir, sur la mousse sche
seme des petits piquants parfums qui tombaient des arbres: c'tait un
asile sr, o les rendez-vous n'avaient pas de tmoins. L'entre tait
l-bas, par ce portail  grilles de fer que je commence  apercevoir.
Toujours ferm, ce portail; mais, quand on tait comme moi coutumier du
lieu, en passant la main  certain point o la pierre du mur tait
ronge, on atteignait le verrou et on pouvait ouvrir... Et ma main,
comme d'elle-mme, s'enfonce dans ce trou du mur, rencontre le verrou et
le pousse: alors le portail s'ouvre encore, en grinant lgrement sur
ses gonds rouills, avec un bruit connu qui achve de mettre ma tte en
droute...

       *       *       *       *       *

Mon Dieu, est-ce que je ne sais plus ce que je suis venu faire 
Constantinople? est-ce que j'ai oubli?... Si prs de ma visite  sa
tombe, j'ai pu passer par un tel moment de trouble et d'inquitante
insouciance! Oh! la phrase funbre: On l'a emporte le soir... comment
ai-je pu la perdre de vue, mme pour un instant? comment suis-je assez
le jouet de mes sensations pour m'occuper d'autre chose?... En
rentrant, je baisse la tte; il me semble que j'ai insult  la chre
petite mmoire tout le temps de cette trange promenade de nuit, que
j'ai loign de moi le fantme aim qui peu  peu se rapprochait.

Et quand je suis enfin seul, dans le noir de cette chambre d'htel, le
sommeil ne me vient pas, mais les larmes, les larmes qui lavent et que
je bnis.




IV


                                        Vendredi, 7 octobre 188...

Je m'veille, aprs des rves confus; je m'habille, la tte inquite,
pour aller  ce cimetire.

Dans mes malles, j'ai rapport ici un de ces costumes turcs trs brods
que les hommes du peuple mettent les jours de fte, pauvre relique un
peu fane de notre temps d'Eyoub; je le portais dans notre logis, dans
notre quartier, le soir. Aziyad m'avait fait jurer aussi que je
reviendrais avec ce costume-l, qu'elle le reverrait, et, depuis des
annes, je m'tais dit que je le reprendrais, mme pour aller visiter sa
tombe au cimetire.

Puis, quand je suis ainsi vtu, une hsitation me vient. Cette veste
d'Orient, qui m'tait familire jadis, me fait aujourd'hui un effet de
dguisement et de triste mascarade. Pourtant je voudrais la garder:
comment faire? D'abord je la dissimule sous un banal pardessus de
couleur neutre,--que je remplace ensuite par un manteau de voyage encore
plus long, m'enveloppant jusqu'aux gutres dores... Bien purils tous
ces dtails d'accoutrement, quand il s'agit d'un plerinage funbre dont
l'apprhension vous trouble jusqu'au fond de l'me!

En bas, il y a un grand landau attel, que j'ai command la veille pour
que les vieilles femmes puissent y prendre place  ct de moi, et je me
mets en route, par un beau soleil pur, qui a un air de joie.

Il faut faire un long dtour et passer par des rues en pente dangereuse,
pour aller en voiture  cette place d'Hadji-Ali o elles m'ont donn
rendez-vous, Kassim-Pacha tant un faubourg en contrebas, spar de Pra
par les fondrires des Champs-des-Morts.

Cependant nous arrivons, car voici l'antique petite mosque blanche et
ses cyprs noirs.

Sur la place d'Hadji-Ali, j'aperois deux femmes qui m'attendent, rien
que deux, Anaktar-Chiraz et la soeur d'Achmet. La troisime, Kadidja, la
plus dsire et l'essentielle, pourquoi donc n'y est-elle pas?

Les deux autres, en me voyant paratre, font un geste de consternation.
Qu'y a-t-il encore, mon Dieu? A-t-elle refus de me voir? Ou bien
est-elle morte? Et alors ce serait fini; j'chouerais au port et pour
jamais, personne au monde ne saurait plus me conduire... J'ai le temps
de me dire tout cela, en quelques secondes d'anxit haletante, tandis
que je saute  terre et que je cours  elles pour les interroger.

Non, rpondent-elles, ce n'est rien de si grave. Mais la pauvre vieille
est infirme, depuis l'hiver dernier, cloue sur un grabat, incapable de
faire un pas. Et aucune voiture ne pourrait arriver dans le quartier
qu'elle habite, tant les chemins y sont roides et troits.

D'ailleurs,  quoi bon serait-elle venue de ce ct-ci de la Corne-d'Or,
puisque c'est, a-t-elle dit, sur l'autre rive qu'est la tombe; du ct
de Stamboul, mais trs loin, en dehors des murs, dans la campagne...

En dehors des murs de Stamboul, c'est l qu'on l'a mise!... Oh! combien
cette ide me serre le coeur davantage!...

Et je me reprsente tout  coup cette rgion dsole, faite de landes et
de bois de cyprs, qui s'tend au pied des vieux remparts immenses,
depuis le Phanar jusqu'aux Sept-Tours; tout ce funbre dsert, d'une
dizaine de kilomtres de longueur, o l'on enterre au hasard les morts
obscurs. C'est l qu'on l'a mise! J'en avais eu quelquefois la frayeur,
sans vouloir pourtant y arrter ma pense; non, plutt je cherchais  me
la figurer dormant dans quelqu'un de ces cimetires dlicieux, de
Scutari ou des bords du Bosphore. Et comment dcouvrir l-dedans sa
chre petite tombe, si cette Kadidja,--qui est seule  la connatre et
qui sans doute n'a plus longtemps  vivre,--ne peut venir aujourd'hui
mme,  n'importe quel prix, me la faire voir.

Une fois de plus, j'ai l'angoisse de sentir le fil conducteur s'chapper
de ma main; l'angoisse de chercher un expdient quelconque, toujours
avec cette mme hte enfivre, et de n'en trouver aucun...

 la fin, une ide m'est venue, et j'appelle le cocher grec qui m'a
conduit.--Ce conciliabule sur cette place, cet tranger, cette voiture,
sont des choses tonnantes pour les gens de ce quartier immobile, et,
derrire des grillages de fentres, quelques paires d'yeux commencent 
se montrer.--Voici, je me suis souvenu que les chaises  porteurs, il y
a dix ans, taient encore en usage  Pra: j'avais vu  cette poque,
les soirs de pluie, des actrices ou des chanteuses se faire reconduire
ainsi  leur htel. Ce cocher, qui a l'air intelligent, saurait
peut-tre m'en trouver une, tout de suite, et me la ramener ici mme,
avec une relve de brancardiers...

Une pice d'or en acompte; une autre aprs pour sa peine, s'il m'a
procur tout cela avant une demi-heure.--Et il part, l'air sr de son
fait, fouettant ses chevaux.

Encore une de ces attentes incertaines, comme celles qui ont coup si
souvent ma journe d'hier. Dehors, sur une pierre, je m'assieds entre
les deux femmes. J'enlve mon manteau gris, qui est plus trange en ce
quartier que ma veste orientale; alors ces broderies de mon costume,
jadis choisi par elle, se remettent, aprs tant d'annes,  briller 
leur lumire d'autrefois, devant le suaire de chaux des mmes vieux
murs, et l, dans la blanche petite rue, ensoleille, solitaire, je me
sens heureux, avec mlancolie, d'avoir repris pour un moment l'aspect
de quelqu'un du peuple d'ici...


Trente ou quarante minutes se passent dans une attente silencieuse, les
deux femmes en robe noire, assises, la tte dans les mains, l'une  ma
droite, l'autre  ma gauche--comme des penses de mort qui auraient pris
forme humaine.

Et enfin l-haut, au sommet d'une monte qui domine ce quartier
d'Hadji-Ali, apparat, profil sur le ciel, le landau qui revient au
pas, suivi de la chaise et des porteurs!

Qu'on fasse vite, vite! Que la voiture m'attende ici, avec
Anaktar-Chiraz, une heure, deux heures, tout le temps qu'il faudra, et
que la soeur d'Achmet, les porteurs, la chaise, descendent avec moi
jusqu' la Corne-d'Or, o nous louerons un grand caque pour passer 
Stamboul.


 Stamboul, nous dbarquons dans le sombre Phanar,  l'chelle la plus
voisine du quartier de Kadidja; puis nous grimpons, par des rues en
escalier, entre des murailles dlabres et croulantes, trs regards par
les rares passants, qui se retournent d'un air d'inquitude hostile.


Dans un taudis sans nom, dans une soupente noire, Kadidja est tendue
sur des loques horribles, geignant faiblement comme une pauvre bte
malade. Mais c'est bien elle, et je crois qu'aucun visage, ni aucune
chose revue  Constantinople, ne m'ont impressionn comme cette vieille
figure noire, o il y a de la malice de singe agonisant et de la
tendresse suppliante, je ne sais quel mlange d'animalit qui se
dcompose et de bonne me fidle qui s'en va...

En approchant, j'avais peur de ses reproches et de sa colre. Mais
l'explosion de tout cela s'est passe hier, quand la soeur d'Achmet a
prononc mon nom; aprs, elle m'a pardonn, parce que je suis revenu. Je
n'entends pas le terrible: Eul! Eul! ni la maldiction dont j'avais
eu le pressentiment cruel, il y a dix ans, quand j'ai crit le chapitre
final d'_Aziyad_. Au contraire, elle me tend ses pauvres mains noires,
rides, tordues, effrayantes; malgr toutes les distances, nos yeux se
pntrent et se comprennent; elle pleure et, en la regardant, je sens
que des larmes me viennent aussi. Elle est la dernire des dernires,
ngresse esclave de naissance,  prsent dbris  peine humain qui finit
de misre sur un fumier, et je me penche sur elle avec une piti tendre,
et je crois que, sans grand effort, je lui donnerais un pieux baiser.

Certainement, dit-elle, elle se lvera, malgr son mal; elle se laissera
conduire, emporter; elle fera tout ce que je voudrai, au risque d'en
mourir ce soir, heureuse, au del de ce qu'elle aurait su demander pour
son ciel, heureuse du rle qu'elle va jouer entre sa matresse et moi,
heureuse de cette suprme visite inespre qu'elle va faire  sa tombe.
Et ses larmes coulent, coulent sur le noir de ses joues; des larmes de
joie qui la transfigurent...


Mais voici qu'une difficult imprvue surgit: les porteurs, maintenant,
qui se prennent de dgot et qui ne veulent plus! Enlever a dans leurs
bras, asseoir a dans leur chaise qui est garnie d'un velours neuf, non
jamais! Eux, sont d'lgants porteurs, au costume brod, qui ne
s'attendaient point  tre drangs pour une telle besogne. Et ils
refusent.

D'ailleurs, je rflchis qu'elle se refroidirait mortellement, cette
pauvre vieille, presque nue, une fois retire des loques immondes qui
sont entasses sur son corps... Mais je me rappelle avoir vu dans le
quartier, en passant, de belles couvertures de laine, d'une couleur
orange,  l'talage d'une petite boutique de juifs, et je prie la soeur
d'Achmet de courir en acheter une... J'y mettrai la main avec elle; 
nous deux, nous envelopperons Kadidja l-dedans, et les porteurs
pourront, aprs, l'enlever sans effroi.

Un quart d'heure de perdu encore,  cette toilette qui semble un
ensevelissement. Enfin la vieille femme, enveloppe, enroule dans la
laine paisse et neuve, est assise sur la chaise de velours, souriant,
malgr sa douleur et son chagrin, de tout ce luxe inconnu jusqu'ici dans
sa vie. Et nous partons, prenant cong de la soeur d'Achmet avec des
serrements de mains et des remerciements.


Au dpart, Kadidja, redevenue trs vivante, a, d'une voix nette, donn
ses ordres et indiqu par quelle porte de Stamboul il faudra sortir. La
matine s'avance; je loue un cheval en route et je commande aux porteurs
de courir. Des enfants, qui voient passer grand train cette chaise,
escorte par ce cavalier dor comme un _cavas_ de pacha, regardent par
les lucarnes de verre pour voir la belle qu'on emporte l-dedans si
vite, et puis s'pouvantent de cette figure de guenon noire.

Toutes ces agitations, tous ces empressements m'ont fait perdre de vue
le but de la course. Et puis, il y a le plaisir physique d'tre sur ce
bon cheval jeune, que le hasard m'a procur, le plaisir de fendre l'air
vif et pur, un beau matin de soleil... Et, encore une fois, l'oubli
vient; je trotte, le coeur presque lger, m'intressant aux choses
singulires et grandiosement tristes de l'entour.

Nous cheminons longtemps au milieu de ces quartiers presque inhabits,
presque en ruines, qu'on appelle le Vieux-Stamboul. Puis enfin, la
gigantesque muraille crnele, qui enferme tout cela, nous apparat;
nous en sortons par d'antiques portes ogivales, qui se succdent en
vote obscure, et nous voici dans la campagne, dans le dsert des
tombeaux.

Derrire nous, ces remparts que nous venons de franchir, semblent
l'enceinte de quelque colossale ville abandonne; invraisemblablement
hauts, hrisss de dents pointues, flanqus d'normes tours, ils s'en
vont sur notre droite et sur notre gauche, indfiniment pareils, se
perdre dans les lointains dsols.

En avant, c'est l'interminable rgion des spultures: landes d'un gris
roux, avec,  et l, des bouquets de cyprs noirs qui montent comme des
flches d'glise. Un peuple de tombes couvre ce sol; pierres debout, qui
sont de tous les ges, de toutes les poques de l'histoire. Cette terre
aride est pleine d'ossements de morts.

Jadis, quand j'habitais Eyoub, je venais rarement de ces cts. Une
fois, cependant, nous y avions fait une promenade en plein jour, elle
et moi, une aprs-midi de dcembre, choisissant ce lieu parce qu'il
tait plus dsert. Et, tout prs d'ici, je m'en souviens, un petit
oiseau, qui sans doute se trompait de saison, nous avait chant, pour
nous seuls, un air de printemps, sur la branche d'un de ces cyprs.
Ensuite, un peu plus loin, l-bas, nous avions vu enterrer devant nous
une si jolie petite fille,--qui doit tre en poussire aujourd'hui...
Oh! cette promenade sur l'herbe rase et les marguerites d'hiver, la
seule que nous ayons jamais os faire ensemble  la lumire du soleil,
comme je me la rappelle tout  coup d'une manire dchirante...

Et maintenant je recommence  avoir la pleine conscience de tout ce
qu'il y a d'infiniment mlancolique dans notre course. La pense que je
m'approche d'elle, des dbris qui ont t son corps, me fait passer de
grands frissons glacs, et je sens revenir cette impression physique,
qui est particulire aux heures de deuil, cette impression d'avoir les
tempes, la poitrine, serres peu  peu, de plus en plus, dans des taux
de fer.

Je regarde autour de moi les tombes, les plus rapproches et aussi les
plus lointaines, cherchant et interrogeant des yeux les moins vieilles,
celles qui sont restes un peu blanches et o brille un peu d'or, celles
qui n'ont pas encore pris l'uniforme teinte gris-roux de l'ensemble de
tout cet immense ossuaire... Depuis bien des annes, j'avais prvu,
devin cette promenade funbre, tout ce qui est rel aujourd'hui; mais
jamais je n'avais imagin que cela se passerait dans cette rgion de
suprme abandon o nous sommes; non, je ne m'attendais pas  ce qu'il me
faudrait venir la chercher parmi ces confuses peuplades de morts;
vraiment je souffrirais moins de la savoir ailleurs qu'ici, perdue au
milieu de tant d'autres, de tant d'autres qui n'ont mme plus de nom,
mme plus de pierre...

Kadidja a fait obliquer ses porteurs sur la gauche, et nous longeons
maintenant l'crasante et interminable muraille crnele, dans la
direction des Sept-Tours, marchant sur un sol dnud qui a un air
maudit.

Nous devons approcher, car elle a frapp, de sa vieille main noire,
contre la vitre de sa chaise, pour faire signe d'aller doucement, et je
la vois qui regarde, les yeux dilats, qui cherche... Mme, elle a l'air
d'hsiter maintenant,--et moi je tremble. Ah! elle a d la voir, car
elle arrte ses beaux porteurs d'un geste de commandement. Par ici, 
droite, sur cette espce de monticule o il y a une dizaine de pierres
debout: c'est l! Dans le nombre, il y a trois ou quatre tombes de
femmes, que je distingue du premier coup d'oeil: des bornes peintes en
bleu ou en vert, avec des inscriptions et un couronnement d'tranges
fleurs, jadis dores... Laquelle?

Elle s'est fait descendre, la pauvre vieille, branlante, les yeux
ardents; souleve par deux porteurs, qui la tiennent enveloppe dans sa
couverture orange--non par gard pour elle, mais par dgot de son
corps--elle marche presque, l'infirme; elle a dgag des plis de la
laine deux effrayants bras de momie, o courent des veines gonfles, et
elle marche,  force de volont, entre les hommes qui la soutiennent,
elle avance par soubresauts qui lui font mal. Et je la suis, avec une
infinie piti...

Laquelle de ces tombes?... Ah! celle-ci sans doute, vers laquelle elle a
l'air de se diriger, celle-ci, qui est d'un bleu teint, avec des
inscriptions d'or encore brillantes... Oui, c'est bien l!... Elle se
jette dessus, s'y cramponne  deux mains crispes, pauvre vieux singe
qui fait mal  voir et qui fait peur; ensuite, se retourne pour me
crier, d'une voix rvolte, sauvage, aigu, surprenante dans ce silence:
Bourda!... Bourda, Aziyad! (Ici, ici! Aziyad!) Il y a cela,
sous-entendu, que je comprends bien et qui m'entre comme une lame: Et
c'est toi qui l'y as conduite! Puis, subitement, elle me prend les
mains, et, d'une voix toute change, d'une voix de petit enfant, qui est
douce, douce, comme pour me demander pardon, elle rpte: Ici!... ici,
Aziyad! Vois-tu, c'est ici qu'elle est  prsent... En mme temps, une
grimace  fendre l'me contracte sa figure noire, et un brusque jet de
larmes coule de ses yeux...

Je baisse la tte, moi; mais pas une larme ne me vient. D'un geste
machinal, pour me dcouvrir comme on fait sur les tombes chrtiennes, je
porte la main  mon front, puis je la laisse retomber... J'oubliais quel
costume j'ai repris pour venir ici: le fez turc ne s'enlve jamais, mme
pas pour prier Dieu. Et je me penche sur le marbre, cherchant, parmi les
inscriptions enroules que je ne sais pas dchiffrer, cherchant son nom,
le vrai et l'aim, celui qui est grav sur la grossire bague d'or
qu'elle m'a donne, celui qui est crit aussi sur ma poitrine, en
petites lettres bleues indlbiles. Mais comment donc suis-je redevenu
tout  coup aussi calme, presque distrait? Il semble que je ne comprends
plus bien, que je n'y suis plus. Qu'est-ce donc qui m'a ferm le coeur
d'une faon si inattendue? Sans doute la prsence de ces hommes, avec
leurs yeux curieux, leur tonnement presque ironique; tout ce groupe,
tout cet appareil presque thtral. Oh! il aurait fallu pouvoir venir
seul. Ils ne devraient pas tre ici, eux; leurs regards, rien que leur
voisinage, sont insultants pour le cher petit tombeau--et s'ils
devinaient tout, ce serait peut-tre mme un danger, plus tard, pour la
tranquillit de ce lieu quand je serai loin.

Je reviendrai seul demain matin; j'aurai le temps encore, puisque le
paquebot qui m'emmne ne part qu' trois heures du soir. Alors, ce sera
ma vritable visite. Mais, aujourd'hui, allons-nous-en; avec ces
gens-l qui pitinent le sol et qui causent, nous profanons tout...

 elle, qui dort sous cette pierre, je dis, en dedans de moi-mme: Je
viendrai seul te voir, pauvre petite, je passerai la matine de demain
avec toi, dans ton dsert; tu comprends bien dj que je t'aime, puisque
j'ai fait, pour te retrouver, tout ce long voyage... Pourtant je
regarde la terre, malgr moi, furtivement, la terre au pied de cette
borne de marbre... Mais non, aujourd'hui je ne veux pas penser  ce qui
est en dessous, je dtourne la tte, et,  force de vouloir me roidir,
je me sens redevenu tout  fait impassible, l'expression dure.

Seulement, je prends note des alentours avec une extrme attention,
pour ne pas me tromper de chemin, quand je serai seul. D'abord, le long
de cette formidable muraille sombre, qui a l'air de fermer le monde
derrire nous, je compte combien de bastions carrs, depuis la porte par
o nous venons de sortir jusqu'au lieu o nous sommes; puis, je trace 
la hte sur un calepin des alignements, des silhouettes de cyprs, afin
d'avoir tous mes points de repre assurs; je grave pour jamais tout ce
lieu funbre dans ma mmoire, afin de n'en plus oublier la route, quand
ce serait dans dix ans, dans vingt ans, qu'il me serait donn d'y
revenir. Je cherche mme quelles petites plantes je pourrai cueillir
demain et emporter avec moi: presque rien, hlas! tant ce sol est
aride;  peine deux ou trois imperceptibles feuilles pineuses et un
frle lichen gris; je ne sais mme pas si, au printemps, la moindre
fleur de lande s'ouvre sur ce tombeau...

Allons, maintenant, partons vite. Les porteurs replacent la vieille
femme puise dans sa chaise, je remonte  cheval, et nous retraversons
cette solitude au pas rapide, comme nous tions venus.

Bien trange, en vrit, et bien inattendue pour moi, cette visite, si
courte, si froide. Je m'en vais, plus amrement triste, mcontent,
inassouvi. Si cependant quelque chose m'empchait de revenir demain, si
d'ici-l quelque chose me foudroyait... Jusqu'au moment o nous nous
engageons sous les portes farouches de la grande muraille, je reste
hsitant, je regarde derrire moi, tent de revenir sur mes pas, au
galop de mon cheval...


Quand Kadidja est recouche sur ses loques, dans sa soupente noire, je
congdie ces porteurs dont la prsence m'tait odieuse. De mon mieux,
j'tends sur le corps de la pauvre vieille sa couverture neuve, qui lui
fait tant de plaisir, et qu'elle caresse avec ses mains,  la manire
des petits enfants en possession d'un jouet nouveau.

Et maintenant, je voudrais l'interroger, elle qui est la seule au monde
 qui je puisse parler, parmi celles qui ont vu, qui ont su, qui ont
gard dans leur mmoire tout ce que je tremble d'apprendre.

Oui, oui, rpond-elle, je te dirai des choses, des choses... Un de ces
jours, tu viendras causer avec ta Kadidja, quand elle aura bien dormi,
pour retrouver toute sa tte...

Un de ces jours!... Mais je n'ai plus qu'aujourd'hui!...

Ah! Loti, reprend-elle en se dressant avec effort, tu ne sais pas: on
m'avait chasse, moi... Mais sa Kadidja n'est pas partie loin, tu
penses, et, pendant deux nuits, quand j'ai compris qu'elle mourait, je
me suis tenue dans la rue, contre la porte, pour entendre...

On l'avait chasse... Alors, que pourra-t-elle tant me dire? Quels
renseignements confus et tranges pourrai-je tirer de sa vieille tte
qui, d'ailleurs, me semble dj gare.

--Et Fenzil-hanum, dis-je, tu sais ce qu'elle est devenue?

--Ah! Fenzil, oui... Oh! elle sait beaucoup de choses, celle-l. Et
peut-tre bien, peut-tre bien qu'elle viendrait ici, pour te parler!

Cette Fenzil, une des trois autres femmes du vieil Abeddin, je l'avais
aperue une seule fois, voile naturellement. Mais je savais qu'elle
tait meilleure que ses compagnes pour Aziyad, presque serviable et
bonne. Et il parat que c'est la seule, de tout ce harem dispers, qui
soit reste  Constantinople, o elle s'est remarie. Oh! s'il y avait
moyen de lui parler! Il est vrai, je n'espre pas du tout que ce soit
possible... Comment faire, bonne Kadidja, pour la dcider  venir ici
chez toi?

Un instant aprs, sur les indications de la ngresse, j'ai t chercher
dans un taudis voisin et j'ai ramen avec moi une trs vieille femme, 
la figure sinistre d'entremetteuse, qui a d tremper, au cours de sa
vie, dans plus d'une louche aventure. C'est sur cette personne que
Kadidja compte pour ngocier l'entrevue; trs agite, maintenant, elle
lui donne,  ce sujet, des instructions qui semblent assez prcises, et
moi je promets une forte rcompense. Le rendez-vous serait ici, et pour
cette aprs-midi, bien entendu, vers sept heures  la turque. Mais j'y
compte si peu...

Je voudrais interroger encore Kadidja; mais elle est de plus en plus
puise, et j'ai piti. Je suis moi-mme affreusement fatigu de cette
matine. Surtout, je pressens trop ce qu'elle va me dire en termes plus
clairs, si j'insiste: c'est qu'Aziyad est morte de mon abandon. Puisque
c'est vrai, mon devoir est de l'entendre et j'y tiens, mais ce sera
assez d'une fois, quand je reviendrai ce soir... Alors, je me rappelle
qu'on m'attend de l'autre ct de l'eau, et, un peu lchement, je m'en
vais...


Maintenant donc, il faut redescendre vers la Corne-d'Or, prendre un
caque, passer sur l'autre rive, revenir  la place d'Hadji-Ali o
m'attendent Anaktar-Chiraz et le landau, et aller faire visite  une
autre tombe.


Assise  ct de moi, Anaktar-Chiraz a dit au cocher: Va au cimetire
armnien-catholique de Chichli.

C'est trs loin, parat-il, et il fouette ses chevaux qui partent au
trot rapide. Tournant le dos  Stamboul, nous arrivons de nouveau 
Pra; nous le traversons  toute vitesse; nous le dpassons, nous
dpassons le faubourg du Taxim, et nous voici dans une autre banlieue,
bien diffrente de celle o Aziyad est ensevelie... Comme on les a
couchs loin l'un de l'autre, mes deux pauvres petits compagnons
d'Eyoub.

Dans un cimetire catholique?... En effet, je me rappelle  prsent: il
m'avait cont qu'il tait n armnien-catholique et que plus tard, vers
sa quinzime anne, il s'tait fait musulman sous ce nom d'Achmet.  sa
dernire heure, il se sera souvenu du Christ.

Quelle horrible banlieue que celle-ci, par contraste avec celle de
Stamboul, dont la tristesse est grande et superbe... Ici, c'est le ct
o tous ces gens cosmopolites de Pra viennent _s'amuser_ aux jours de
fte; dans une campagne sans arbres, sans verdure, absolument nue,
s'talent d'abord d'odieuses guinguettes de barrire, armniennes,
grecques, juives, qui rappellent les mauvais alentours parisiens:
ensuite commencent des champs labours, dans lesquels notre voiture
s'engage, rgion toute grise, couleur de terre, sans une herbe verte; et
enfin, sur une hauteur solitaire, parat un carr de murs, gris aussi,
au-dessus desquels ne s'lve ni un cyprs, ni un feuillage quelconque:
c'est le cimetire de Chichli.

Nous entrons. On dirait un cimetire de pauvres, un cimetire de
supplicis. Pas une fleur, pas une plante. Quelques rares petites croix
de bois ou de pierre, quelques plaques de marbre bien humbles; presque
partout, de simples bosses de terre, indiquant le gisement des cadavres.

La vieille Armnienne s'oriente, choisit un sentier, se met  compter
les monticules sinistres--un, deux, trois, quatre,--et s'arrte  une
place qui semble avoir t rcemment bche: Le voil, notre Achmet!
Et ses bons yeux de vieille mre se voilent un peu, au souvenir de
l'enfant qu'elle avait soign comme un de ses fils.

Oh! le pauvre petit! comme il est pnible  voir, le lieu de sa
spulture...

Je n'aurai pas le temps de revenir une seconde fois auprs de lui, aussi
vais-je lui dire mon grand adieu: De quel ct est sa tte?--Ici!
rpond la vieille femme, en se baissant pour toucher du doigt les mottes
de terre. Et,  la place qu'elle m'indique, je cueille, pour l'emporter,
un petit trfle chtif qui a pouss l solitairement.


J'ai dit au cocher de nous ramener grand train  l'htel.

Anaktar-Chiraz est assise  ct de moi dans le landau, et, en route, je
la prie de s'occuper, aprs mon dpart, d'une plaque de marbre que je
veux faire mettre au cimetire pour Achmet.--Car une de ses grandes
tristesses tait, je me rappelle, de penser que, s'il mourait avant
d'tre un peu riche, il n'aurait peut-tre pas de tombe.

Il n'est gure que midi quand nous arrivons  l'htel, toutes mes
longues prgrinations du matin n'ayant pas dur plus de quatre heures.

Je fais monter chez moi l'Armnienne: les gens de service, peu habitus
 voir aux touristes de telles amies, la regardent, mais sans insolence,
tant elle a l'air honnte et digne dans sa robe de deuil.

Ayant tir de sa poche de grosses lunettes, elle s'assied devant un
bureau, afin d'crire toutes les instructions que je vais lui laisser
pour cette tombe...

Mais nous sommes interrompus par le juif Salomon, qu'un domestique
m'amne. Il vient me rendre compte qu'il a fait tout son possible pour
retrouver Achmet, et que personne ne le connat plus.

Oh! je le crois sans peine, qu'Achmet est introuvable!... Et, depuis
hier, depuis l'heure o j'avais envoy ce Salomon aux renseignements,
que de chemin j'ai dj parcouru, dans la rgion des mornes certitudes,
des tranquillits funbres.  ce moment-l, tout tait encore en
troublante question;  prsent, il semble que, sur ces choses qui
m'agitaient hier, une lourde pluie de cendre soit tombe...

En caractres armniens, Anaktar-Chiraz a fini de noter pour elle-mme
ce que je lui ai recommand au sujet de ce marbre.

Et maintenant nous avons termin nos affaires ensemble, il ne nous reste
plus qu' nous dire adieu.

Elle se lve pour partir, et elle me regarde, avec ces mmes bons yeux
de mre que je lui ai vus tout  l'heure  Chichli. Tandis qu'elle me
remercie de ce que je fais pour le pauvre petit mort, de grosses larmes
lui viennent, qui, pour un peu, me gagneraient aussi.

Puis, elle me demande la permission de m'embrasser, en s'en
allant.--Oh! je veux bien... Et de tout mon coeur, pour Achmet, je lui
rends son baiser, sur sa joue ride de pauvre vieille.


 huit heures  la turque (environ trois heures de l'aprs-midi) je suis
au rendez-vous chez Kadidja.

Auprs du grabat  couverture orange, o les pauvres effrayantes mains
noires s'agitent, la femme de mauvais aspect  laquelle j'ai eu affaire
ce matin se tient seule, debout. Fenzil-hanum n'y est pas; je m'en
doutais. Elle est absente, dit l'entremetteuse; on ne sait pas o elle
est alle; on ne sait pas pour combien de temps, non plus... Et je vois
tout de suite,  ses rponses obstinment vasives,  son expression
glaciale et ferme, qu'il est inutile d'insister; cette Fenzil, qui ne
veut pas me voir, lui aura fait peur avec je ne sais quelles menaces, ou
lui aura donn de l'argent pour ne rien dire...

Quand elle est partie, aprs m'avoir rclam le paiement de sa course,
je m'assieds sur un escabeau, au chevet de Kadidja.

Alors, commence pour moi l'heure la plus cruelle de tout mon plerinage
ici, l'heure de chtiment et d'expiation...

Dans un entretien, coup de cris et de silences, m'efforcer de savoir,
et y parvenir  peine. Tirer de cette vieille cervelle noire, qui s'en
va, qui est tantt affaisse, tantt prise de bruyant dlire, tirer par
petites bribes incohrentes les choses qui me glacent et qui me
brlent. tre arrt  chaque minute par la piti de la voir si
fatigue, par le remords de l'avoir acheve peut-tre, en lui faisant
faire ce matin cette longue course. Sentir entre elle et moi, pour
augmenter encore le nuage obscur, les difficults d'une langue que nous
ne possdons ni l'un ni l'autre d'une faon parfaite. Et me dire
pourtant qu'il faut profiter  tout prix de ce moment unique, parce que
je vais partir demain et parce qu'elle va mourir; elle est le seul trait
d'union qui soit encore  peu prs vivant entre ma chre petite amie et
moi; quand on l'aura mise en terre, tout lien sera coup  jamais; ce
que je ne ferai pas sortir, aujourd'hui mme, de cette mmoire  moiti
dcompose, sera perdu pour toujours...

En ce qui concerne la date, Kadidja est d'accord avec la soeur d'Achmet;
c'est bien cela, il y a eu, au printemps, sept annes qu'Aziyad a d
mourir... Quant aux causes de sa mort... elles restent comme
sous-entendues entre nous deux; avec une dlicatesse que je n'attendais
pas, elle vite de me les dire; mais elle m'arrte, par un regard
d'tonnement et de douloureux reproche, quand j'ai l'air d'insister pour
les demander. Malgr des alternances d'enfantillage snile, elle a gard
des cts d'intelligence trange, et son coeur de pauvre vieille esclave
n'a pas cess d'tre foncirement bon. De plus en plus, je me prends
pour elle de respect,--et puis de piti surtout, de piti pour tant de
fatigue mortelle que je lui cause...

--Ainsi, tu dis, bonne Kadidja, qu'elle a espr pendant plus d'une
anne?--Espr quoi, la pauvre petite? Quelque chimrique retour, avec
un enlvement peut-tre; une de ces dangereuses aventures, que je
pourrais  la rigueur tenter aujourd'hui avec de l'or et de
l'indpendance, mais qui jadis, m'taient si impossibles!

Et c'est au bout de ce temps-l seulement qu'elle a commenc  dcliner
beaucoup, et  perdre ses couleurs de saine jeunesse, et  courber sa
tte, se croyant mme oublie, et abandonne d'me pour toujours.--Mais
mes lettres, mes lettres ne lui arrivaient donc plus?...

--Oh! tes lettres, rpond Kadidja, je lui ai remis... attends... je lui
ai remis jusqu' la sixime...

--Et pourquoi plus les autres?

--Les autres, dit-elle... dans le feu! Je les ai jetes dans le feu!
Puisqu'on m'avait chasse, moi, tu vois bien, je ne pouvais donc plus
les lui porter, et, de les garder, j'avais peur...  la faon dont elle
a prononc: dans le feu! je comprends qu'elle les considrait,  la
fin, ces lettres, comme petites choses mensongres et malficieuses,
causes indirectes de malheur.

Quant aux lettres d'Aziyad, Kadidja est sre de m'en avoir fait passer
quatre, mais pas une de plus. Et c'est bien ce que je croyais: les
quatre premires, celles qui lui ressemblaient, celles o je retrouvais
ses chres petites penses, exquises, avec leur tour drle de penses
d'enfant sauvage.--Les suivantes, alors, ces lettres quelconques,
banales ou invraisemblables comme les dernires d'Achmet, de qui me
venaient-elles? Quelle main inquitante me les avait crites, et dans
quel but? Cela restera toujours un mystre, et d'ailleurs qu'importe,
_puisqu' prsent tout est fini_...

Ce sont bien nos imprudences des derniers jours qui ont tout  coup
ouvert les yeux au vieil Abeddin sur notre longue intrigue impunie--et
ensuite sont venues les dlations des autres femmes du harem, qu'on a
interroges et que les menaces ou les promesses ont fait parler.

Aziyad n'a pourtant point t renvoye de chez son matre, ni
maltraite; mise  l'cart seulement, comme chose impure, relgue et
mure dans le silence de son appartement o n'entraient plus que des
servantes hostiles. Au bout d'un an, Kadidja elle-mme s'tait vu fermer
la porte de ce logis sombre, comme suspecte de relations avec l'crivain
public et avec la poste franaise de Pra. Et c'est alors que la lente
agonie avait rellement commenc, avec la fin de tout espoir.

Je ne crois pas qu'une crature trs jeune, et d'un beau sang neuf
qu'aucune contagion n'a touch, puisse mourir de dsesprance seulement,
si on lui laisse le soleil, l'air et la libert... Mais l, clotre et
 l'abandon!...

--Tu sais, dit Kadidja, sa chambre donnait du ct de l'toile (du ct
du Nord) et il y faisait grand froid.

Oui, je me rappelle ces fentres aux pais grillages, situes dans une
aile de la maison que le soleil n'atteignait jamais;  drobe, je les
regardais, en passant dans cette rue oppresse de mystre, o
n'arrivaient que trs tard les rayons rouges et sans chaleur du
couchant. Et je me reprsente si bien ce que devait tre cet
appartement, aujourd'hui ananti par le feu, o la mort,  tout petits
pas, est venue la chercher...

Puis Kadidja continue: L'hiver, toujours enferme l, elle avait pris
mal,  cause du froid de cette chambre... Alors, les autres dames lui
donnaient des remdes... Oh! vois-tu, Loti, c'tait surtout a que je
voulais te dire: on lui donnait des remdes... dont je me mfiais
bien!...

Mon Dieu, o tais-je moi, pendant que tout cela se passait dans ce
harem obscur?... Si facilement on l'et sauve, avec un peu de joie et
de soleil, en l'arrachant de l!... Dans quel coin du monde tais-je 
courir, ne pouvant rien, ne sachant rien, tandis que l'me de ma petite
amie s'en allait en dtresse et que s'affaissait lentement son corps
ador... jusqu' cette soire de mai, o, presque clandestinement on
l'a emporte...

       *       *       *       *       *

Encore quelques dtails que je demande et qui me sont donns 
grand'peine, avec des gmissements de petit enfant ou des cris,--car
elle est de plus en plus divagante, Kadidja, de plus en plus puise. Et
moi aussi, je suis puis, par les choses affreusement pnibles que
j'entends, et par la tension d'esprit qu'il me faut pour les faire
jaillir, une  une, de cette tte de pauvre vieux singe presque mort.

Entre l'effroi d'interroger davantage et le dsir de savoir plus de
choses, j'hsite; je suis  tout instant prs d'en finir,--et puis je
reste encore, me rappelant que cet entretien est suprme: c'est la
dernire fois que, avec un tre un peu vivant, je parlerai d'elle...

Allons, je crois cependant que sa torture a assez dur,--et la mienne
aussi; d'ailleurs, je sais  peu prs tout ce que je voulais savoir. Je
vais partir...

-- prsent, il est tard, tu t'en retournes  Pra, n'est-ce pas?
demande-t-elle, d'un ton clin et persuasif, redevenue tout  coup la
ngresse aux petites manires ruses d'enfant, et impatiente que cela
finisse, que je la laisse en paix.

Je lui donne quelques louis d'or, qui l'blouissent, et qui lui assurent
un peu de bien-tre pour la fin de ses jours compts. Et puis je lui dis
l'adieu dfinitif, emportant d'elle un pardon et une bndiction
attendrie.

Elle va bientt mourir, c'est certain; ses yeux qui, aprs les miens,
taient les seuls ayant regard Aziyad avec tendresse, vont s'teindre
et se dcomposer; cette image d'Aziyad, qui persistait encore au fond
de sa tte finissante, bientt n'existera plus... Quand nous mourons, ce
n'est que le commencement d'une srie d'autres anantissements partiels,
nous plongeant toujours plus avant dans l'absolue nuit noire. Ceux qui
nous aimaient meurent aussi; toutes les ttes humaines, dans lesquelles
notre image tait  demi conserve, se dsagrgent et retournent  la
poussire; tout ce qui nous avait appartenu se disperse et s'miette;
nos portraits, que personne ne connat plus, s'effacent;--et notre nom
s'oublie;--et notre gnration achve de passer...

Je m'en vais lentement, par la petite rue dlabre et dserte.

 quelques pas de l, je reprends mon cheval, qu'un enfant promenait en
rond autour d'une place solitaire.

Il est trop tard pour retourner voir sa tombe; j'y passerai ma matine
de demain...

Et je commence, une fois de plus,  errer sans but jusqu' la nuit...


Au crpuscule, tout  coup, je me retrouve sur l'immense place de
Mehmed-Fatih, ramen par le hasard.

Alors me revient cette phrase de mon journal d'autrefois, qui s'est
grave trs singulirement dans ma mmoire et s'est peu  peu lie, pour
moi,  ce quartier saint, comme si elle en tait l'expression mme:

La mosque du sultan Mehmed-Fatih nous voit souvent assis, Achmet et
moi, devant ses grands portiques de pierres grises, tendus tous deux au
soleil, sans souci de la vie, poursuivant quelque rve intraduisible en
aucune langue humaine...

Rien de chang sur cette place; elle est reste un des lieux les plus
turcs et les plus mlancoliques de Stamboul. La mosque s'y dresse,
indfiniment pareille  travers les sicles, avec ses hautes portes
grises, festonnes de dessins mystrieux. Et alentour, sous les treilles
jaunies des petits cafs, les mmes vieux cafetans de cachemire, les
mmes vieux turbans blancs sont assis,  cette dernire lueur du soir
d'automne, fumant des narguils tout en devisant de choses saintes.

Alors je m'arrte au milieu d'eux,  cette mme place o, il y a dix
ans, nous avions vu, un soir, paratre sur les marches de la mosque un
illumin qui levait les yeux et les bras au ciel, en criant: Je vois
Dieu, je vois l'ternel!--Achmet avait secou la tte, incrdule,
rpondant: Quel est l'homme. Loti, qui pourra jamais voir Allah!...

En vrit je ne sais pas pourquoi cette halte sur cette place a marqu
si profondment, parmi tant d'autres souvenirs de mon plerinage; ni
pourquoi j'prouve le besoin de la fixer ici, pour l'empcher de s'en
aller trop vite, dans la fuite de tout,--comme on retiendrait de la
main, un instant, quelque lgre chose flottante, emporte au fil de
l'eau...




VI


                                        Samedi, 8 octobre 188...

C'est le matin du dernier jour. Un pais brouillard gris est descendu
sur Constantinople, rappelant les automnes du nord.

Comme hier, j'ai repris mes vtements turcs, pour ressembler plus  ce
que jadis j'ai t, pour tre mieux reconnu, dans cette rgion des morts
o je vais, par je ne sais quelles incertaines manations d'mes, qui
doivent regarder au-dessus des tombeaux. Et, seul cette fois, je
chemine  cheval le long de la grande muraille de Stamboul, seul
infiniment sous ce ciel bas et obscur, seul aussi loin que je puis voir
au milieu de ces landes et de ces bois funraires.

La muraille se prolonge  mesure que j'avance, se droule, toujours
pareille dans les lointains de la campagne morte. Elle a l'air de
soutenir, avec les milliers de pointes de ses crneaux, les lourdes
nues tranantes prtes  tomber sur la terre. Elle est d'une sinistre
couleur sombre, par cette matine sans soleil. Dbris colossal du pass,
elle nous diminue et nous crase, nous et nos existences courtes, et nos
souffrances d'une heure, et tout le rien instable que nous sommes.

En passant, je regarde les profondes portes ogivales par o personne
n'entre ni ne sort; puis, je compte avec soin les normes tours
carres--jusqu'au moment o m'apparat cette sorte de tertre que l'on
m'a montr hier, et sur lequel, au milieu d'autres tombes, est la petite
borne bleue aux inscriptions d'or.

Et quand je l'ai bien reconnue, la petite borne d'Aziyad, j'attache mon
cheval aux branches d'un cyprs, pour m'approcher seul et me coucher sur
la terre,--sur la terre rousse lgrement brume de pluie, o poussent
de rares plantes grles.  l'orientation de la borne, je sais la
position du corps chri qui est enfoui dessous, et, aprs avoir bien
regard au loin alentour si personne n'est l qui puisse me voir, je
m'tends doucement et j'embrasse cette terre, au-dessus de la place o
doit tre le visage mort.

Il y a des annes que j'avais eu le pressentiment, et pour ainsi dire la
vision anticipe de tout ce que je fais ce matin: sous un ciel bas et
sombre comme celui-ci, je m'tais vu, revenant, dans ce costume
d'autrefois, pour me coucher sur sa tombe et embrasser sa terre... Et
c'est aujourd'hui, c'est maintenant, ce dernier baiser,--et voici qu'il
ne me semble plus que ce soit bien rel; je me laisse distraire ici-mme
par je ne sais quoi, peut-tre par l'immensit du dcor funbre, par
tout ce charme de dsolation dont s'entoure et s'agrandit,  mes yeux
irresponsables, la scne de ma visite  cette tombe.

Cependant,  mesure que les minutes passent, effroyablement
silencieuses, et tandis que les nues lourdes continuent de se traner
au-dessus des grands murs sarrazins, je reprends peu  peu conscience
des choses; je souffre plus simplement, je comprends d'une manire plus
humaine et plus douloureuse, le frisson me revient, le vrai frisson
d'infinie tristesse...

Des instants passent encore; un peu de vent se lve, semant sur ce pays
des morts des gouttes de pluie fouettante.

Notre longue entrevue muette traverse des phases diffrentes, qui
semblent de plus en plus nous rapprocher l'un de l'autre. Maintenant je
suis tout entier  l'impression que nos corps sont de nouveau presque
runis,--aprs avoir t tant spars, par les annes, par les
distances, par les courses  travers le monde et par l'indchiffrable
mystre qui enveloppait pour moi sa destine  elle; je sens que nous
sommes l, tout prs voisins, spars seulement par un peu de cette
terre, dans laquelle on l'a couche sans cercueil. Et j'aime tendrement
ces dbris,--_qui en ce moment me font l'effet d'tre tout_; je voudrais
les voir, et les toucher et les emporter: rien de ce qui a t Aziyad
ne pourrait me causer d'effroi ni d'horreur...

Les nues grises se tranent toujours avec des franges plus sombres qui,
en passant, jettent de la pluie sur la morne campagne et sur la
muraille immense...

Maintenant l'image d'Aziyad est devant moi presque vivante,--ramene
sans doute par le voisinage de ces dbris, au-dessus desquels a d
rester, flottant, quelque chose comme une essence d'elle-mme... Oh!
mais vivante tout  coup, si vivante que jamais je ne l'avais retrouve
ainsi depuis le soir de la sparation. Je revois, comme jamais, son
sourire, son regard profond sur le mien, son regard des derniers jours;
j'entends sa voix, ses petites intonations familires, confiantes et
enfantines; je retrouve toutes ces intimes et insaisissables petites
choses d'elle que j'ai adores avec une infinie tendresse. Alors rien
d'autre n'existe plus, ni le grand dcor, ni les ambiances tranges; il
n'y a plus rien qu'elle-mme,--et toutes mes impressions changeantes
s'amollissent, se fondent en quelque chose d'absolument doux,--et je
pleure  chaudes larmes, comme j'avais dsir pleurer...

       *       *       *       *       *

De cet instant, j'ai l'illusion dlicieuse qu'elle sait que je suis
revenu l et qu'elle a tout compris... La notion m'est venue, furtive,
inexplicable, mais _ressentie_, d'une me persistante et prsente.
Alors, l'amertume et le remords qui s'attachaient  son souvenir ont
sans doute disparu pour jamais.

Et je me relve apais, avec une tristesse diffrente. Tout  coup mme
sa destine  elle me parat moins sombre: elle s'en est alle, elle,
en pleine jeunesse, n'ayant eu que ce seul rve d'amour,--et le baiser
que je suis venu donner  sa tombe, personne sans doute n'en viendra
donner un semblable  la mienne.


Au pied de la borne de marbre, parmi les petites plantes qui sont l, je
choisis une des plus fraches que j'emporte avec moi; puis, encore,
j'embrasse son nom, crit en relief de marbre et recouvert d'or
teint,--et je remonte  cheval, me retournant de loin, pour la revoir,
au milieu de sa solitude o fuit  perte de vue la haute muraille de
Stamboul...




VII


Le soir, accoud  l'arrire du paquebot qui m'emporte, je regarde,
comme il y a dix ans, s'loigner Constantinople. Puis le crpuscule
tombe, comme un grand voile jet sur tout, et,  la sortie du Bosphore,
dans la mer Noire, la nuit nous prend tout  fait.

Et tout s'apaise, s'apaise en moi, de plus en plus; tout s'loigne,
retombe dans un lointain plus effac...




VIII


                                        Janvier 1892.

Dans mon enfance, je me souviens d'avoir lu l'histoire d'un fantme qui
venait timidement le soir, appeler de la main les vivants. Il revint
ainsi pendant des annes, jusqu'au moment o, quelqu'un ayant os le
suivre, on comprit ce qu'il demandait et on lui donna satisfaction.

Eh bien! ce rve angoissant qui, pendant tant d'annes m'avait
poursuivi, ce rve d'un retour  Constantinople toujours entrav et
n'aboutissant jamais,--ce rve ne m'est plus revenu depuis que j'ai
accompli ce plerinage. Et, du ct de l'Orient, tout s'est apais
encore dans mon souvenir, avec les annes qui ont continu de passer...

Ce rve tait sans doute l'appel du cher petit fantme de l-bas, auquel
j'ai rpondu et qui ne se renouvelle plus.

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--069 9 11.




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    La Ravageuse                               1

    GASTON CHRAU

    La Prison de Verre                         1

    MARGUERITE COMERT

    L'Appuye                                  1

    COMTE DE COMMINGES

    Godelieve, princesse de Bahr               1

    PIERRE DE COULEVAIN

    Au Coeur de la Vie                          1

    LOUIS DELZONS

    Le Coeur se trompe                          1

    MARY FLORAN

    En Secret!                                 1

    ANATOLE FRANCE

    Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue          1

    LON FRAPI

    La Liseuse                                 1

    HUMBERT DE GALLIER

    Les Moeurs et la Vie prive d'autrefois     1

    JUDITH GAUTIER & PIERRE LOTI

    La Fille du Ciel                           1

    GYP

    L'Affaire Dbrouillar-Delatamize           1

    VICE-AMIRAL DE JONQUIRES

    Posies d'un Marin                         1

    ANATOLE LE BRAZ

    {~<control>~}Ames d'occident                            1

    PIERRE LOTI

    Le Chteau de la Belle-au-Bois-Dormant     1

    CAMILLE MAUCLAIR

    Les Passionns                             1

    PIERRE MILLE

    Caillou et Titi                            1

    FRANCIS DE MIOMANDRE

    Au bon Soleil

    HENRI DE NOUSSANNE

    Un Jeune Homme chaste                      1

    JEANNE SCHULTZ

    Cinq Minutes d'arrt                       1

    MARQUIS DE SEGUR

    Silhouettes historiques                    1

    VALENTINE THOMSON

    Chrubin et l'Amour                        1

    MARCELLE TINAYRE

    La Douceur de Vivre                        1

    LON DE TINSEAU

    Le Finale de la Symphonie                  1

    COLETTE YVER

    Le Mtier de Roi                           1





End of the Project Gutenberg EBook of Fantme d'Orient, by Pierre Loti

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTME D'ORIENT ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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