The Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde; La Russie, race
colonisatrice, by Various

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Title: Le Tour du Monde; La Russie, race colonisatrice
       Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905

Author: Various

Editor: douard Charton

Release Date: September 7, 2009 [EBook #29922]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE ***




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                    LE TOUR DU MONDE




                         PARIS
                IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
                  20, rue du Dragon, 20




                NOUVELLE SRIE--11e ANNE
                       2e SEMESTRE




                    LE TOUR DU MONDE

                         JOURNAL
              DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS




                     Le Tour du Monde
             a t fond par douard Charton
                         en 1860




                         PARIS
              LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie
             79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
         LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
                          1905

Droits de traduction et de reproduction rservs.




TABLE DES MATIRES


L'T AU KACHMIR

Par _Mme F. MICHEL_

  I. De Paris  Srnagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay 
     Lahore. -- Premiers prparatifs. -- En _tonga_ de
     Rawal-Pindi  Srnagar. -- Les Kachmiris et les matres du
     Kachmir. -- Retour  la vie nomade.                             1

  II. La Valle heureuse en _dounga_. -- Bateliers et
     batelires. -- De Baramoula  Srnagar. -- La capitale du
     Kachmir. -- Un peu d'conomie politique. -- En amont de
     Srnagar.                                                      13

  III. Sous la tente. -- Les petites valles du Sud-Est. --
     Histoires de voleurs et contes de fes. -- Les ruines de
     Martand. -- De Brahmanes en Moullas.                           25

     IV. Le plerinage d'Amarnth. -- La valle du Lidar. -- Les
     plerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacre.
     -- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles.           37

  V. Le plerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funbre et
     hydrothrapie religieuse. -- Les temples de Vangth. --
     Frissons d'automne. -- Les adieux  Srnagar.                  49


SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE

Par _le docteur LAMY_

_Mdecin-major des troupes coloniales_.

  I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motso.
     -- La route dans un ruisseau. -- Dengura. -- Kodioso. --
     Villes et villages abandonns. -- O est donc Betti? --
     Arrive  Dioubasso.                                           61

  II. Dans le territoire de Mop. -- Coutumes du pays. -- La
     mort d'un prince hritier. -- L'preuve du poison. -- De
     Mop  Betti. -- Bnie, roi de Betti, et sa capitale. --
     Retour  Petit-Alp.                                          73

  III. Rapports et rsultats de la mission. -- Valeur
     conomique de la cte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --
     Supriorit de la faune.                                       85

  IV. La fivre jaune  Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --
     Retour en France.                                              90


L'LE D'ELBE

Par _M. PAUL GRUYER_

  I. L'le d'Elbe et le canal de Piombino. -- Deux mots
     d'histoire. -- Dbarquement  Porto-Ferraio. -- Une ville
     d'opra. -- La teste di Napoleone et le Palais imprial.
     -- La bannire de l'ancien roi de l'le d'Elbe. -- Offre 
     Napolon III, aprs Sedan. -- La bibliothque de l'Empereur.
     -- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du pote. -- Un
     enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules
     blanches. Dans la paix des limbes. -- Les diffrentes routes
     de l'le.                                                      97

  II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir
     temptueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte
     Giove. -- Un village dans les nues. -- L'Ermitage de la
     Madone et la Sedia di Napoleone. -- Le vieux gardien de
     l'infini. Bastia, Signor!. Vision sublime. -- La cte
     orientale de l'le. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge
     de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer.             109

  III. Napolon, roi de l'le d'Elbe. -- Installation aux
     Mulini. -- L'Empereur  la gorge de Monserrat. -- San
     Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond
     aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et
     le miroir de la Vrit. -- L'Empereur transporte ses pnates
     sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --
     L'ancien Muse de San Martino. Essai de reconstitution par
     le propritaire actuel. Le lit de Madame Mre. -- O il faut
     chercher  Elbe les vraies reliques impriales. Apollon
     gardant ses troupeaux. ventail et bijoux de la princesse
     Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de
     la signorina Squarci. -- L'glise de l'archiconfrrie du
     Trs-Saint-Sacrement. La Pieta de l'Empereur. Les
     broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de
     Porto-Ferraio.                                                121


D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE

Par _M. VICTOR CHAPOT_

_membre de l'cole franaise d'Athnes._

  I. -- Alexandrette et la monte de Belan. -- Antioche et
     l'Oronte; excursions  Daphn et  Soueidieh. -- La route
     d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperu
     d'Alep.                                                       133

  II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --
     Premire rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --
     Souvenirs des Htens. -- Excursion  Resapha. -- Comment
     atteindre Ras-el-An? Comment le quitter? -- Enfin  Orfa!    145

  III. -- Sjour  Orfa. -- Samosate. -- Valle accidente de
     l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Antab. -- Court repos  Alep.
     -- Saint-Symon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --
     Conclusion pessimiste.                                        157


LA FRANCE AUX NOUVELLES-HBRIDES

Par _M. RAYMOND BEL_

      qui les Nouvelles-Hbrides: France, Angleterre ou
     Australie? Le condominium anglo-franais de 1887. --
     L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des les. --
     L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des
     Nouvelles-Hbrides. -- Leur avenir.                           169


LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE

Par _M. ALBERT THOMAS_

  I. -- Moscou. -- Une dception. -- Le Kreml, acropole
     sacre. -- Les glises, les palais: deux poques.             182

  II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie
     moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le
     Kreml et la ville.                                            193

  III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --
     L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. --  bord du
     _Sviatoslav_. -- Une visite  Kazan. -- La sainte mre
     Volga.                                                       205

  IV. -- De Samara  Tomsk. -- La vie du train. -- Les
     passagers et l'quipage: les soires. -- Dans le steppe:
     l'effort des hommes. -- Les migrants.                        217

  V. -- Tomsk. -- La mle des races. -- Anciens et nouveaux
     fonctionnaires. -- L'Universit de Tomsk. -- Le rle de
     l'tat dans l'oeuvre de colonisation.                         229

  VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La
     Grande-Russie. -- Conclusion.                                 241


LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES

Par _M. GERSPACH_

     La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu
     d'histoire et de gographie. -- La cathdrale de
     Saint-Laurent. -- L'glise Sainte-Marie-des-Anges. --
     Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --
     Procds employs pour le transfert des fresques.             253


SHANGHA, LA MTROPOLE CHINOISE

Par _M. MILE DESCHAMPS_

  I. -- Woo-Sung. -- Au dbarcadre. -- La Concession
     franaise. -- La Cit chinoise. -- Retour  notre
     concession. -- La police municipale et la prison. -- La
     cangue et le bambou. -- Les excutions. -- Le corps de
     volontaires. -- meutes. -- Les conseils municipaux.          265

  II. -- L'tablissement des jsuites de Zi-ka-oue. --
     Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie
     d'opium. -- Le charnier des enfants trouvs. -- Le
     fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --
     Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --
     Fou-tchou-road. -- Statistique.                              277


L'DUCATION DES NGRES AUX TATS-UNIS

Par _M. BARGY_

     Le problme de la civilisation des ngres. -- L'Institut
     Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --
     L'cole professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --
     Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des ngres et la
     casuistique de la Constitution.                               289


 TRAVERS LA PERSE ORIENTALE

Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_

_Consul gnral de S. M. Britannique au Khorassan_.

  I. -- Arrive  Astrabad. -- Ancienne importance de la
     ville. -- Le pays des Turkomans:  travers le steppe et les
     Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosque;
     son commerce. -- Le dsert de Lout. -- Sur la route de
     Kirman.                                                       301

  II. -- La province de Kirman. -- Gographie: la flore, la
     faune; l'administration, l'arme. -- Histoire: invasions et
     dvastations. -- La ville de Kirman, capitale de la
     province. -- Une saison sur le plateau de Sardou.             313

  III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la cte du golfe
     Arabique. -- Histoire et gographie du Makran. -- Le Sarhad.  325

  IV. -- Dlimitation  la frontire perso-baloutche. -- De
     Kirman  la ville-frontire de Kouak. -- La Commission de
     dlimitation. -- Question de prsance. -- L'oeuvre de la
     Commission. -- De Kouak  Klat.                              337

  V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --
     Comparaison du Seistan et de l'gypte. -- Excursions dans le
     Helmand. -- Retour par Yezd  Kirman.                         349


AUX RUINES D'ANGKOR

Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_

     De Sagon  Pnm-penh et  Compong-Chuang. --  la rame sur
     le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Rap.
     -- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Dcadence de la
     civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.
     -- Oudong-la-Superbe, capitale du pre de Norodom. -- Le
     palais de Norodom  Pnm-penh. -- Pourquoi la France ne
     devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor.        361


EN ROUMANIE

Par _M. Th. HEBBELYNCK_

  I. -- De Budapest  Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La
     valle du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le march
     de Targu Jiul. -- Le monastre de Tismana.                    373

  II. -- Le monastre d'Horezu. -- Excursion  Bistritza. --
     Romnicu et le dfil de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges
      Campolung. -- Dfil de Dimboviciora.                       385

  III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de
     Slanic. -- Les sources de ptrole de Doftana. -- Sinaa,
     promenade dans la fort. -- Busteni et le domaine de la
     Couronne.                                                     397


CROQUIS HOLLANDAIS

Par _M. Lud. GEORGES HAMN_

_Photographies de l'auteur._

  I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.
     -- Les _boerin_. -- La maison. -- L'clusier. -- Le march.
     -- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons
     aubergistes. -- Une soire locale. -- Les sabots des petits
     enfants. -- La kermesse. -- La pit du Hollandais.           410

  II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un
     djeuner dcevant. -- Le pre Kick.                           421

  III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --
     La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la
     Hollande. -- Une nuit  Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq
     jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur
     l'eau.                                                        423

  IV. -- Le pcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --
     Les marmots. -- Les canards. -- La pche au hareng. -- Le
     fils du pcheur. -- Une le singulire: Marken. -- Au milieu
     des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes
     filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbires. --
     Produit national. -- Les tourbires hautes et basses. --
     Houille locale.                                               433


ABYDOS

dans les temps anciens et dans les temps modernes

Par _M. E. AMELINEAU_

     Lgende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos  travers les
     dynasties,  l'poque chrtienne. -- Ses monuments et leur
     spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs.         445


VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHSE AUX MONTS CLESTES

Par _M. JULES BROCHEREL_

  I. -- De Tachkent  Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --
     En tarentass. -- Tchimkent. -- Aouli-Ata. -- Tokmak. -- Les
     gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un
     chef kirghize.                                                457

  II. -- La valle de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La
     traverse du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une
     valle dserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --
     Troupeaux de chevaux. -- La valle de Kachkateur. -- En vue
     du Khan-Tengri.                                               469

  III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La
     valle d'Inghiltchik. -- Le tchiou mouz. -- Un chef
     kirghize. -- Les gorges d'Attialo. -- L'aoul d'Oustchiar.
     -- Arrts par les rochers.                                   481

  IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --
     En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqus
     par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la valle
     de l'Irtach. -- Chez le kaltch. -- Cuisine de Kirghize. --
     Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize.   493

  V. -- L'heure du retour. -- La valle d'Irtach. -- Nous
     retrouvons la douane. -- Arrive  Prjevalsk. -- La
     dispersion.                                                   505

  VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et
     Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume
     khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.
     -- Mariages khirghizes. -- Conclusion.                        507


L'ARCHIPEL DES FERO

Par _Mlle ANNA SEE_

     Premire escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de
     l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La
     vie vgtative des Feroens. -- La pche aux dauphins. -- La
     pche aux baleines. -- Excursions diverses  travers
     l'Archipel.                                                   517


PONDICHRY

chef-lieu de l'Inde franaise

Par _M. G. VERSCHUUR_

     Accs difficile de Pondichry par mer. -- Ville blanche et
     ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les htels
     de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;
     les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --
     L'avenir de Pondichry. -- Le march. -- Les coles. -- La
     fivre de la politique.                                       529


UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO

Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_

  I. -- Gographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --
     Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois.      541

  II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --
     Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --
     Astrologie. -- L'criture. -- L'art. -- Le vtement et la
     parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La
     posie.                                                       553


LA RGION DU BOU HEDMA

(sud tunisien)

Par _M. Ch. MAUMEN_

     Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.
     -- La fort de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --
     Le Bou Hedma. -- Un groupe mgalithique. -- Renseignements
     indignes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La
     plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir
     Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.
     -- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --
     Sidi Abd el-Aziz.                                             565


DE TOLDE  GRENADE

Par _Mme JANE DIEULAFOY_

  I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en
     _transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses potes. -- La
     Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine
     hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux
     palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolde. --
     Un souvenir de l'inondation du Tage.                          577

  II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --
     Les pupilles de l'vque Siliceo. -- Santo Tom et l'oeuvre
     du Greco. -- La mosque de Tolde et la reine Constance. --
     Juan Guaz, premier architecte de la Cathdrale. -- Ses
     transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.
     -- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique
     est son excutrice testamentaire. -- Ximns. -- Le rite
     mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannire d'Isabelle
      la bataille de Toro.                                        589

  III. -- Entre d'Isabelle et de Ferdinand, d'aprs les
     chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hpital de Santa
     Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les
     portraits fameux de l'Universit. -- L'ange et la peste. --
     Sainte-Locadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil
     couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes.           601

  IV. -- Les cigarrales. -- Le pont San Martino et son
     architecte. -- Dvouement conjugal. -- L'inscription de
     l'Htel de Ville. -- Cordoue, l'Athnes de l'Occident. -- Sa
     mosque. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de
     Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.
     -- Doa Maria de Pardes. -- L'industrie des cuirs repousss
     et dors.                                                     613




  TOME XI, NOUVELLE SRIE.--16e LIV.         N 16.--22 Avril 1905.

[Illustration: Les enfants russes, aux grosses joues ples, devant
l'isba (page 182).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]




LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE

IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU  TOMSK.

Par M. ALBERT THOMAS.


[Illustration: La reine des cloches Tsar Kolokol (page 190).--D'aprs
une photographie de M. Thibeaux.]

Les impressions qu'on va lire portent maintenant leur date. Depuis
qu'elles furent prouves et crites, de graves vnements se sont
produits: la Russie s'est engage dans une guerre qui a boulevers sa
vie conomique.

Que sortira-t-il de la lutte sanglante qui se livre en Extrme-Orient?
L'oeuvre de la colonisation russe se trouvera-t-elle compromise?
Pourra-t-elle reprendre encore, aprs la terrible interruption qu'elle
subit? C'est un problme qu'il serait prmatur de rsoudre; et, en tous
cas, c'est par une enqute autrement approfondie, avec des documents
plus nombreux et plus tudis, qu'il faudrait l'aborder.

Mais, si nous n'avons pas renonc  publier ces impressions, si nous
avons estim utile de dire encore ce que nous avions cru discerner de la
vie russe, c'est que l'on peut trouver dans les faits que nous avons
observs, dans les manifestations que nous avons notes, et dans les
souvenirs mmes que nous avons rappels, quelques lments du jugement 
porter sur les choses prsentes.

Un mot seulement sur les raisons de cette grande excursion. Nous la
dmes  un prix de voyage, donn nagure par la Compagnie des
Wagons-Lits. Nous fmes trois  en profiter: Pierre Bourdon, Marius
Dujardin et moi. Le pre de Bourdon et un de ses amis, Charles
Thibeaux, s'taient joints  nous. Tous ont une part de ces souvenirs;
souvent, pendant les longues et douces journes que nous avons passes
en descendant la Volga, ou dans les wagons du Transsibrien, nous nous
sommes communiqu nos impressions, nos rflexions. Et l'on retrouvera
sans doute dans ces pages quelque cho de la pense de tous. Mais je
dois remercier Thibeaux de les avoir illustres de ses belles
photographies.

Et maintenant, comme disent nos vieux auteurs, ici on parle, on conte,
on raconte.


     I. -- MOSCOU. -- Une dception. -- Le Kreml, acropole sacre. --
     Les glises, les palais: deux poques.

Jusqu' Varsovie, l'on se sent en Allemagne encore, autant qu'en Russie:
les wagons sont prussiens; c'est en parlant allemand que l'on se fait
comprendre. Mais, pass la Vistule, voici que les locomotives portent, 
l'extrmit de leur chemine, un capuchon tout noirci: des piles de
bois, sapin ou bouleau, s'lvent, rgulires, sur le tender; la nuit,
parfois, un essaim d'tincelles voltige autour du train.--Dans les
wagons, larges et commodes, le samovar bout et les verres de th
circulent. Tout prend un nouveau caractre.

On est maintenant en Russie. Les gares, coquettes, avec leurs
dcoupures, leurs boiseries, leurs toits verts, semblent toutes
construites sur un mme modle. Chacun y entre, va, vient librement sur
les quais: des enfants, des moujiks, sont venus voir passer le train;
des femmes, aux jupes de couleur vive, aux grands chles jaunes ou
bleus, attendent, accroupies devant leurs paniers, et offrent aux
voyageurs des poires, des framboises, de larges champignons
sauvages,--parfois aussi de petits objets de bois, faits au tour, ou
taills au couteau durant les longues veilles d'hiver. Tous ces
paysans, aux yeux bleus, clairs et sans profondeurs, aux traits lourds
et comme endormis, ces enfants aux grosses joues ples,  la tignasse
rousse, ont un air rsign et doux; ils jouissent navement de la vie,
de l'agitation des voyageurs, de la locomotive qui manoeuvre, de ce bel
uniforme de gendarme que tous admirent. Le train parti, aprs les
derniers trmolos de la cloche dont un employ fait trembler le battant,
ils restent l encore, rveurs.

Le train roule. La plaine environnante n'envoie aucun bruit. Elle
s'tend, immense des deux cts de la voie. Des crales, des pturages,
des bouquets d'arbres, en varient parfois l'aspect. Les chemises rouges
des moujiks, les jupes des femmes qui moissonnent, a et l de grands
troupeaux de boeufs, quelques cigognes, arrtent heureusement les yeux
dans cette immensit. La plaine invite au voyage: elle attire, elle
prend, comme la mer prend les gamins des pcheurs; et les paysans s'en
vont, comme ils disent, du ct o regardent les yeux. Entre l'isba,
qui s'abrite sous les arbres, et les feux de campement, qui rougissent
dans la nuit les visages des migrants en marche, il n'y a point de
diffrence: demain, la foudre brlera le village, donnera l'ordre de
partir, ou les moujiks, d'eux-mmes, l'abandonneront, comme ils laissent
au matin les cendres de leur feu. Et l'on comprend alors, dans cet
infini de la plaine, avec quelle passion les paysans voyageurs dsirent
Moscou, la cit sainte, avec son Kreml superbe et ses cathdrales
dores, qui doivent surgir, l-bas, derrire l'horizon. C'est presque
l'impatience du passager qui attend  la fin des longues traverses
l'apparition de la cte. Et cette impatience nous saisit aussi.

[Illustration: Les chariots de transport que l'on rencontre en longues
files dans les rues de Moscou (page 183).]

Lorsqu'on a atteint Viasma, cette monotonie cesse: sur les pentes des
collines vertes, que longent de petites rivires, des troupeaux de
boeufs font de grandes taches mobiles. Les bois sont plus pais, plus
frquents; au long de la voie, les bruyres agitent leurs clochettes
roses. Des villages forment au lointain de grandes masses noires; et au
centre, toujours l'glise les domine de ses clochetons bleus ou verts,
au-dessus de ses murs blancs.

Enfin, voici Moscou!

C'est une dception. Moscou, c'tait pour nous, pour notre imagination,
la ville fabuleuse et lointaine, la ville orientale, splendide comme une
cit des Mille et une Nuits, o la Grande Arme n'avait pntr qu'avec
une sorte de religieuse terreur. Et voici que nous ne trouvions qu'un
fouillis de maisons basses, de chemines d'usine, fumant parmi des dmes
sans hauteur, de chantiers et d'ateliers.

Tandis que les drojkis nous menaient grand train vers le Bazar slave,
le caractre moderne de ce quartier de la ville nous choquait encore
davantage. Aprs un arc de triomphe d'allure berlinoise, nous suivions
une large rue mal pave. Comme les maisons taient basses,  peine un ou
deux tages, toute la vie semblait crase, sans lan. Au milieu de ces
voies, les piliers des lampes lectriques avaient le grand air ridicule
des peupliers isols dans une plaine. Sur les trottoirs, les chapeaux de
paille et les vestons courts,  l'europenne, taient plus nombreux que
les blouses rouges. Des tramways foraient nos drojkis  se ranger!
Seules, les icnes devant lesquelles nos cochers se signaient trois
fois, les chapelles des rues o la foule des moujiks se pressait entre
deux rangs de religieuses noires, o ces paysans que l'on apercevait 
et l prs des longues files de chariots, nous permettaient d'esprer
encore retrouver cette mtropole historique que nous avions imagine.

[Illustration: Les paysannes en plerinage arrives enfin  Moscou, la
cit sainte (page 182).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

Sur le soir, les cloches sonnrent pour annoncer le dimanche: les
battants frappaient avec rgularit, les sons tombaient des tours,
descendaient dans la ville, se mlaient dans ses rues et remontaient en
larges ondes comme les notes d'un unique et vaste carillon, qui aurait
surgi de la terre mme. Ce n'tait point la gaiet bruyante des cloches
en branle; mais il y avait dans ce bruit, je ne sais quoi de solennel,
qui saisissait.

Plus tard, aux derniers moments du crpuscule, nous avons contourn le
Kreml. Le mur d'enceinte, avec ses crneaux, ses portes  tages, aux
toits aigus, aux images claires par une petite lampe, se profilait
au-dessus de nous; et la masse des palais qu'il contenait nous pesait
lourdement, tandis que nous allions, le long des murs, dans les anciens
fosss largis et transforms en jardins.

Peu  peu, la nuit tombait. Les tourelles, les clochetons aux artes
vives, les dmes dors eux-mmes, tout s'effaait. Seules, des murailles
d'un blanc cru s'talaient au milieu des masses rouge sombre, et le
disparate de ces monuments nous choquait. Machinalement, navement, nous
rptions le nom de Moscou, comme s'il devait voquer enfin la cit
sainte que nous _voulions_....

Ce fut le lendemain seulement qu'elle nous apparut: ce n'tait pas dans
les brumes flottantes du soir qu'il fallait chercher le Kreml et sa
ville, mais sous le soleil vigoureux du matin. Le ciel avait la teinte
grise des jours d't brillants.  l'extrmit de la place Rouge, le
fouillis polychrome de Saint-Basile, la fantastique glise d'Ivan le
Terrible, papillottait. Dans le Kreml, les dmes dors, les clochers
d'azur, les croix grecques, tincelaient. Les murailles, en briques  nu
ou badigeonnes de blanc, resplendissaient d'un clat gal; le rouge
sombre des tours de l'enceinte, les tours blanches des cathdrales, la
faade jauntre du palais Neuf, tout se perdait alors dans le mme
rayonnement.

Dans cette mer de lumire, l'unit vraie de cette ville sainte, la ville
d'une race plutt encore que la ville d'une nation, se rvlait. On dit
qu'elle est belle encore, sous la neige et toute constelle de glaces.
Sa puissance n'clate que sous les ciels extrmes.

Ainsi les habitants: ils vont de la rsignation absolue, du fatalisme
passif, aux rvoltes suprmes et au terrorisme.

       *       *       *       *       *

Napolon est entr dans le Kreml; il y a couch; on a dit longtemps
qu'il l'avait incendi; il a voulu le faire sauter. L'pope gigantesque
qui vint s'arrter l, se perdre parmi les tourbillons de l'incendie, a
laiss dans ces lieux quelque chose de lgendaire. L'chec napolonien a
grandi le Kreml: il apparat, comme un de ces chteaux dont les portes
se ferment d'elles-mmes, dont les murs oppriment, dont les pierres
agissent; comme le peuple russe, comme l'hiver et le sol, contre le
gnie de Napolon et le dernier lan rvolutionnaire, le Kreml a lui
aussi lutt.

C'est, comme tous les autres Kremls, l'acropole de la ville russe: des
glises et des couvents, des palais et des casernes sont rassembls dans
son enceinte. Que la ville habite brle, que des ennemis l'occupent,
elle continue de vivre dans son Kreml: le coeur bat toujours.

Le Kreml n'est donc pas la demeure d'un matre invisible, d'un sultan,
comme les imaginations occidentales le reconstituent parfois; il est au
peuple, il lui appartient. Et c'est ainsi qu'il est de tous les temps:
la haute tour de l'Ivan Vliki continue de le signaler au loin, et les
bourgeois de Moscou y ont dor nagure encore les toitures du monument
d'Alexandre II.

C'est dans une boucle de la Moskowa, qu'il se dresse. De l'autre ct,
la place Rouge le prcde, ferme au fond par sa muraille crnele. 
l'extrmit de cette place, l'glise de Saint-Basile, Vassili Blagenno,
dresse la fort de ses clochers. Ainsi place prs de la citadelle, elle
est le satellite de cet astre clatant; et quand les Russes, au loin, se
prosternent devant la ville, qui surgit de la plaine, ils joignent dans
leur adoration Saint-Basile et le Kreml.

[Illustration: Une chapelle o les passants entrent adorer les icnes
(page 183).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

Saint-Basile, en effet, par son architecture, annonce toute une partie
de la cit, qui s'est forme l. Tous ces monuments, assembls au hasard
des temps, no frappent point l'esprit, chacun isolment. Dans le chant
de gloire de la race russe, deux grands motifs sans cesse reparaissent,
celui d'Ivan le Terrible et celui de Napolon, deux voix plus prcises
qui montent frmissantes  travers le concert de toutes, deux poques
dcisives dans cette histoire. Que les monuments du Kreml datent
exactement de ces annes, ou non, il n'importe: les efforts artistiques
d'un peuple sont ds longtemps prpars, et les coeurs tentent leur
force; les esprits aussi ne s'apaisent point d'un coup, et leurs
vibrations longtemps se prolongent.

Au temps des deux Ivans, la Russie s'tait dcle. Aprs de longues
luttes, la terre russe tait rassemble: la horde d'Or reculait; la
capitale tatare tait prise.... Tandis que les Slaves d'Occident, dj,
dfaillaient, la principaut de Moscou devenait la sainte Russie. La
race, faonne par les invasions, par la servitude avilissante, par la
religion et les usages de Byzance, douce, rsigne, patiente, se pliait
 l'obissance des grands princes, remettait ses terres  l'glise.  ce
moment, tous les lments d'origine diverse, slave, tatare ou byzantine,
semblrent se fondre en une civilisation une.

En Russie, comme dans toute l'Europe, le XVIe sicle manifestait sa
force jeune et sa vigueur. Ivan, rus et patient, par l'intrigue, par la
corruption, par le meurtre, achevait l'tat, fondait l'autocratie. Il
terminait la lutte sourde contre les boars, empoisonnait, gorgeait,
puis fondait des messes pour les morts. C'tait un esprit inquiet,
tourment: dfenseur de l'orthodoxie, il tait tolrant; roi occidental
par sa conception de l'tat, ses institutions, sa diplomatie, il restait
empereur byzantin par ses tudes thologiques, sa pit, son got pour
les arts. Il tait l'hritier gnial de ces grands princes moscovites
qui s'levaient par les paens, construisaient des cathdrales et
mouraient tonsurs.

[Illustration: La porte du sauveur que nul ne peut franchir sans se
dcouvrir (page 185).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

Moscou avait grandi; elle avait remplac Kief dans la vnration du
peuple. Dieu te bnira, disait  Ivan Kalita le mtropolite Pierre, il
t'lvera au-dessus de tous les autres princes, et agrandira cette ville
au-dessus de toutes les autres villes. Ta race rgnera sur ce lieu
pendant de longs sicles, tes mains dompteront tous ses ennemis; les
saints feront ici leur demeure et mes os y reposeront. Saint Serge 
Trotza commenait de btir cette aurole de couvents qui devait nimber
la cit sainte; les dmes d'azur et d'or enchssaient dj la colline du
Kreml, comme l'orfvrerie qui recouvre les images, et la muraille aux
pierres solides courait maintenant tout autour, sur les pentes.

L'enceinte crnele du Kreml est orne de dix-huit tours, perce de cinq
portes. La plus clbre est celle du Sauveur, SPASSKO, la Porte sainte.
Elle passe dans une grosse tour carre,  trois tages en retrait; un
clocher la termine. Elle porte, sur ses flancs, des horloges indiquant
l'heure  tous les horizons. Nul, mme tranger, mme hrtique, ne peut
la franchir sans se dcouvrir: les rcalcitrants, aux sicles passs,
devaient s'agenouiller cinquante fois devant l'image du Sauveur;
aujourd'hui, sans doute, on les arrte. Cette dvotion obligatoire de
l'entre, c'est comme une purification de l'me: au jour du
couronnement, le nouveau tzar entre par l. C'est dans le Kreml, en
effet, dans l'atmosphre pieuse des glises et des couvents, que se
dveloppait la vie des anciens princes.  l'Assomption, ils taient
couronns;  l'Annonciation, maris; aux Saints-Archanges, ensevelis.

L'Assomption est la plus ancienne cathdrale du Kreml; elle est la seule
qui vive encore. Les autres ne sont plus que de vastes reliquaires, o
les souvenirs tonnent les voyageurs; mais l'Assomption n'est point
dserte. Aux jours de couronnement, aux grandes ftes, les tapis rouges
recouvrent l'escalier du palais, et parmi le bruit des cloches et le
grondement des canons, les nouveaux tzars, suivis de toute leur cour,
descendent; l'glise s'ouvre, la vie pntre et murmure parmi
l'immobilit hiratique des icnes.

Le monument actuel n'est pas l'glise de Jean  l'aumnire, le prince
charitable et pre au gain. Il date du rgne d'Ivan III. L'ambassadeur
de ce tzar  Venise avait embauch pour son matre un Florentin,
Fioraventi, qui avait travaill pour des Occidentaux, pour Cosme de
Mdicis, pour Franois Ier et Mathias Corvin. Ce devait tre un de ces
aventuriers d'art qui erraient alors par toute l'Europe, un autre
Benvenuto Cellini, en qute d'aventures, de sensations et de moyens
nouveaux, un gnie souple qui savait faire oeuvre belle, dans tous les
styles. Comme Lonard de Vinci, c'tait un inventeur, un savant presque
universel; il imagina un blier pour ruiner les constructions dj
faites, fondit des canons, construisit un pont de bateaux, apporta en
Russie une nouvelle manire de cuire la brique. Les Russes l'appelaient
Aristote.

Sa cathdrale, d'allure toute byzantine, semble plutt l'oeuvre
d'architectes venus de Constantinople. Il se peut que cet artiste, ami
de la lumire joyeuse, comme ceux de la Renaissance, ait travaill sur
des plans faits avant lui; peut-tre aussi fut-il, ds cette poque, un
tenant des primitifs! Il n'importe: Fioraventi dut btir avec joie, car
son oeuvre est belle.

L'glise est carre, soutenue par quatre normes piliers; ils sont si
forts, si massifs, que, du dedans, les murs extrieurs semblent ne pas
supporter l'difice, tre l seulement pour en isoler l'espace. Le toit
est plat,  l'orientale, et l'lan de l'glise ne se rassemble pas comme
dans nos flches gothiques: c'est l'difice tout entier, rgulier et
gomtrique, qui monte droit au ciel, comme pour y marquer sa place,
ainsi que dans le rite antique. Une grande coupole le surmonte, flanque
de quatre plus petites.

 l'intrieur, au fond de l'abside et du ct de l'orient, il y a
l'autel, un seul autel, car il n'y a qu'un Dieu. Entre l'autel et la
nef, formant un sanctuaire nouveau, l'iconostase, haute muraille de
vermeil, historie de figures, se dresse: c'est le voile de ces
temples. Ses portes sont fermes durant la conscration, et nul ne les
peut franchir, sauf le tzar et les prtres.

 gauche de l'autel, les reliques les plus prcieuses sont montres au
peuple; on les voit, dans de grandes vitrines, semblables  celles de
nos muses, et les fidles viennent baiser les carreaux qui les
protgent. Ici, les princes de Moscou, qui butinaient les reliques,
comme les Italiens recueillaient les manuscrits anciens ou les os de
Tite-Live, ont rapport la tunique du Sauveur, un morceau de la robe de
la Vierge, un clou de la Sainte Croix. Sur l'iconostase, parmi les
figures des moines au froc sombre, parmi les chevaliers et tous les
saints grecs qui s'tagent sur trois rangs, plus charges de pierreries,
plus touffes sous l'or, les vierges miraculeuses de Vladimir et
d'Iaroslaf sont suspendues. Tandis que le sacristain approche son cierge
et fait tinceler les diamants, le visage noir de la Vierge peinte par
saint Luc (dit la tradition) se distingue mal; peu  peu, cependant, on
dcouvre la lueur des yeux, puis la demi-blancheur des pommettes; on
suit les contours de l'or, et, comme sortant lentement de l'ombre, la
figure apparat.

Jusqu'au plafond, jusqu' la coupole, o l'oeil de Dieu seul voit les
efforts de l'artiste, des peintures montent; elles se courbent et se
redressent suivant les hasards de l'architecture;  la lumire des
cierges, tout ce peuple de saints, malgr ses attitudes convenues,
semble remuer doucement. Tout clate dans ces compositions byzantines,
sur fond or. Tout impressionne les sens, mais ne les excite pas. Comme
le veut l'glise grecque, c'est un art tout spiritualiste, sans attrait
charnel. C'est pour cela que les statues ont t si longtemps proscrites
(car on peut les croire vivantes); c'est pour cela que la peinture
reproduit sans cesse les types imagins au Ve sicle par les moines du
mont Athos.

[Illustration: Une porte du Kreml (page 185).--D'aprs une photographie
de M. Thibeaux.]

Les mesures, enfin, que l'artiste a prises contre le jour, ajoutent
encore  l'impression religieuse que produit l'difice; c'est seulement
par des meurtrires, par des fentes grilles que la lumire pntre.
Tantt elle se dveloppe tout au long sur la saillie d'un mur; tantt
les rayons, lancs, traversent l'ombre, viennent frapper l'or bruni des
piliers, mais ils glissent sur cette surface lisse. Puis les lueurs
refltes se rpandent faiblement,  travers l'espace obscur, jusqu'
l'iconostase, o les diamants, les saphirs, les turquoises, les
meraudes, les amthystes, les accrochent, les multiplient, et leur
scintillement intense constelle la paroi d'or.

 l'oppos de l'autel, les tombeaux de saint Pierre et des autres
mtropolites de Moscou s'allongent, le long des murailles latrales,
dans l'ombre calme. Seul, un jeune paysan endimanch les contemplait
pieusement. Au milieu de l'glise, entre les quatre piliers, une estrade
s'tendait o se tient le tzar, au jour du couronnement. C'est l, en
effet, qu'il devient le chef de l'orthodoxie; couronn, il franchit la
porte de l'iconostase, et, seul devant son Dieu, communie de sa propre
main. Alors des milliers de cierges illuminent l'glise, et les
peintures de la vote sont rvles aux hommes.

Tout prs de l'Assomption, et pour complter l'vocation de l'ancien
tzarisme, ses deux soeurs se dressent, les Saints-Archanges et
l'Annonciation. La premire est btie dans le mme systme: des piliers
massifs, de grands murs blancs, que le soleil chauffe  outrance, des
coupoles dores;  l'intrieur, les images carapaces d'orfvrerie et le
fourmillement des saints. Ici, pourtant, les souvenirs humains abondent.
Les portraits des anciens tzars alternent avec les figures convenues
des saints; comme des reliques, leurs vtements sont conservs, et dans
l'isolement d'une salle, leurs cadavres reposent. Ils sont l, dans les
cercueils de sapin, recouverts de velours rouge  croix d'or, le
Terrible et ses fils, et parmi eux, Ivan, celui qu'il tua, et dont le
meurtre tourmenta ses derniers jours, ruina son oeuvre. On voit souvent
reproduite en Russie cette scne farouche: le vieux tzar,  genoux,
ravag par la douleur, treignant dans ses bras le cadavre de son enfant
et s'efforant de lui rendre la vie par ses baisers exasprs; la salle
est vide, et les murs lui renvoient sa plainte.

[Illustration: Les moines du couvent de Saint-Serge, un des couvents qui
entourent la cit sainte (page 185).--D'aprs une photographie de M. J.
Cahen.]

 l'Annonciation, l'antique glise au pav d'agate, les anciens tzars
taient maris, les tzarines ensevelies.

Ces trois cathdrales annoncent la Moscovie de la Renaissance; elles
recueillent pour la Russie, pour l'art des ges suivants, le pur
hritage de Byzance. Mais lorsque, par la servitude tatare, la Russie
eut repris contact avec l'Orient sauvage, puis redevenue libre, rivalisa
avec lui, l'art se modifia. Il y eut dans les esprits un moment trange:
ils taient tourments, tiraills entre l'imitation de Byzance et la
faon orientale, originelle. De cette inquitude chercheuse des Ivans et
de leurs contemporains, le Vieux Palais et Saint-Basile naquirent,
expression de la Russie sainte que les vieux Russes devaient dfendre
contre les tentatives des tzars modernisants.

[Illustration: Deux villes dans le Kreml: celle du XVe sicle, celle
d'Ivan, et la ville moderne, que symbolise ici le Petit Palais (page
190).]

Parmi les monuments d'allure moderne, qui talent sur le Kreml leurs
faades rgulires, ce qui reste des anciens palais, resserr et
comprim, se terre sauvagement dans son originalit. Le palais 
facettes, avec l'escalier rouge, du haut duquel le tzar couronn montre
au peuple la lumire de ses yeux, le petit palais d'or, le Trem, ce
gynce de l'ancienne Russie, sont toujours disposs et meubls pour la
vie troite d'un Moyen ge septentrional. Ce sont de petites salles
basses et votes, dont les habitants devaient mener une existence
accroupie, des chambres d'une ornementation bizarre et fantasque, o les
filets d'or clatent parmi des teintes sombres. Sur les murs, les images
familires, protectrices des tzars, sont plus immobiles encore et plus
tristes dans le fouillis miroitant des dcorations orientales. La salle
 manger, la chambre  coucher, l'oratoire, donnent l'impression d'un
Cluny russe encore habit.  l'extrmit du palais, dans un difice aux
clochetons de forme bulbeuse, la chambre dore; une vote la surmonte,
retombant sur un pais pilier central, et d'paisses barres dores,
jetes d'un arc  l'autre, empchent l'cartement des arcatures. Partout
reluit l'or des lgendes en lettres slavonnes. C'tait l, dit-on, que
l'on discutait des intrts religieux de la Russie. Tout autour, il y
avait des siges, creuss dans le mur, o s'asseyaient sans doute les
princes de l'orthodoxie. Incertitude de la condition, incertitude de la
vie, ces deux terreurs du Moyen ge, on les prouvait sous les votes
basses: l'homme restreignait sa vie, pour qu'elle offrt moins de
prises. C'tait tout bas, avec une sorte de peur religieuse, que notre
guide murmurait le nom d'Ivan le Terrible. Contre des crimes de raison
d'tat, le peuple russe ne se rebelle point. Il les regarde presque
comme une ncessit; et dans sa conscience peu lucide, il s'est bien
souvent rsign.

Ce sont les mmes impressions, les mmes souvenirs  Saint-Basile, le
monument par excellence d'Ivan IV. Ce fut lui qui le fit construire pour
remercier le Ciel de la prise de Kazan, lui qui jugea l'oeuvre, une fois
termine,--et il la jugea belle et surprenante,--car il fit tuer
l'architecte pour qu'il n'en btit plus d'autres. Mais Saint-Basile est
aussi l'glise de la Russie naissante: comme c'tait par la religion que
la Russie nouvelle avait d s'affirmer d'abord, la religion se fit
nationale; et les saints que les Tatars avaient martyriss furent unis
dsormais, dans la mmoire des peuples et sur les murs des glises, aux
premiers martyrs et aux Pres.

[Illustration: Le mur d'enceinte du Kreml, avec ses crneaux, ses tours
aux toits aigus (page 183).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

[Illustration: Tout prs de l'Assomption, les deux glises soeurs se
dressent: les Saints-Archanges et l'Annonciation (page 186).--D'aprs
une photographie de M. Thibeaux.]

Saint-Basile est btie sur une espce de plate-forme, entoure de
terrains en contre-bas. Ses huit ou dix coupoles, toutes de dimensions,
de formes diverses, ses clochetons, tantt taills  facettes, tantt
ctels de nervures, tmoignent ds l'abord du composite tonnant de
l'difice. Gothique et Renaissance, tatar et byzantin, tous les styles
se rencontrent l, comme les tendances opposes dans l'esprit d'Ivan. Ce
n'est pas une glise rgulirement dispose, avec des nefs, des
coupoles, des effets de lumire prvus, mais un faisceau de chapelles,
colles les unes contre les autres. Il semble qu'un plan ait t
impossible, que la construction se soit accomplie au hasard. Sous les
clochers d'or  croix grecques, les murs resplendissent dans une
polychromie violente: ce ne sont pas de larges couches symtriques, qui
reposent la vue, mais tout un miroitement de lueurs vagues, qui
scintille au soleil comme les cailles d'un poisson jet sur la plage. 
l'intrieur, chacun des dmes et des clochers recouvre une chapelle:
Saint-Basile semble une glise d'intentions particulires. Tantt on
passe d'un sanctuaire  l'autre directement, tantt par de longs dtours
dans des couloirs percs dans la muraille, et o il faut baisser la
tte. Dans la coupole, tout en haut, on aperoit des figures
hiratiques, celles du Sauveur, de la Vierge, d'un saint, dont le regard
emplit l'difice. Toutes ces peintures ont un aspect sombre, barbare,
dans l'enchssement de leur or. Au sortir de la place Rouge, gaie comme
une grve, aux midis d't, entre les dorures du Kreml et la faade
blanche du Gostino Dvor, cette tristesse intrieure tonne.

Sous l'glise, une sorte de crypte tait illumine de cierges. Des
pierreries, de l'or partout: le trsor souterrain d'un chteau de
lgende. Des popes officiaient avec l'animation accoutume; trois ou
quatre malheureux baisaient la terre avec ferveur.  la sortie, une
demi-douzaine de mendiants se prcipitrent sur nous: une marchande nous
proposa des bibelots de religion.

Ainsi, de l'Assomption  Saint-Basile, c'tait toute une ville qui se
prcisait et s'isolait peu  peu dans notre imagination: la Moscou du
XVIe sicle. Comme les anciennes communes ou les villes royales, elle
avait ses cathdrales, ses palais, son beffroi enfin dominant tout le
Kreml, l'Ivan Vliki. C'est un norme donjon, octogone,  trois tages
en retrait, dont le dernier est surmont par une coupole d'or.
Trente-quatre cloches forment son carillon: l'une, dit-on, est la cloche
communale de Novgorod la grande, d'autres plus petites, en argent,
furent donnes par Catherine II. Au bas, la reine des cloches
(tsarkolokol), un bourdon monstrueux, datant du rgne d'Alexis
Mikhalovitch.

Du haut de cette tour, la ville immense se dcouvre. Tout au pied, c'est
d'abord l'entassement fantastique du Kreml. De toutes parts, les
clochetons aux reflets mtalliques, les flches  six ou huit pans,
s'aiguisent vers le ciel; les coupoles d'azur, constelles d'or,
s'arrondissent parmi les tours gothiques de l'enceinte; et les dmes
dors, les calottes en plaques de cuivre battu, resplendissent; aux
points saillants, et comme pour un jaillissement plus intense, la
lumire se concentre et brasille. On dirait que tout ce tumulte s'anime,
que toutes ces tours et ces clochers se dplacent, se croisent, montent
vers le ciel et redescendent. Plus loin, derrire la boucle de la
Moskowa,  l'abri de sa citadelle, Moscou se prolonge  l'infini. Au
premier plan, sur les bords du fleuve, des faades blanches et d'aspect
moderne lui font une limite prcise. Mais immdiatement l'oeil ne
distingue plus qu'une immense tendue verte, du vert clair d'un tang
qui dort. a et l, des clochers dors ou argents mergent comme des
nnuphars. Sous ses toits peints, la grande cit vit. On n'aperoit pas,
de l'Ivan Vliki, ces chemines d'usine o la vue se heurtait 
l'arrive: c'est, tout entire et seule, la cit sainte et marchande du
XVIe sicle. Telle qu'un vaste couvent, o ceux qui passent essaient
vainement de rien transformer, o la maison elle-mme suit sa tradition,
vit de sa vie indpendante et faonne celle de ses habitants, malgr
l'Occident et par ces restaurations, dont un peuple naf l'accable sans
cesse, la ville d'Ivan demeure, dans le tumulte des civilisations. Mais
ce n'est pas un souvenir mort: avec elle c'est toute sa vie qui
persiste.

       *       *       *       *       *

Et pourtant, tout prs de l'Assomption, importune et lassante au premier
abord, la faade rougetre du palais Neuf s'tale: plus loin, prs de la
place Rouge, c'est l'Arsenal, le palais de Justice, des casernes qui
cachent le mur  crneaux.

[Illustration:  l'extrmit de la Place Rouge, Saint-Basile dresse le
fouillis de ses clochers (page 184).--D'aprs une photographie de M.
Thibeaux.]

 l'oppos de la porte Spassko, du ct de l'occident, une large avenue
monte au Kreml, par la porte de la Trinit. La Grande Arme est entre
par l. Sur cette voie triomphale, on croit voir monter encore la bande
tumultueuse des soldats occidentaux, fiers et pourtant inquiets. On
croit entendre les tambours, les commandements, le claquement des
essieux et, par intervalles, les notes de _la Marseillaise_ qui
s'lancent du Kita-Gorod: tout un bruit guerrier, qui se rpand le long
du fleuve, fouette les murailles, et dont l'cume brise ruisselle sur
les dmes.

 ce moment, le peuple russe se ressaisit: contre l'ennemi, ce fut lui
qui se dressa. Le moujik brla son isba, fit le dsert devant l'arme;
la guerre le passionnait; avec les kosaks, il pendait, gorgeait les
tranards ou les maraudeurs. Le vieux Kutuzow, le gnral aim du peuple
et fataliste comme lui, ddaigneux de la tactique occidentale, rptait
que c'tait au soldat russe qu'il devait la victoire.-- l'entre du
Kreml, au long des murs de l'Arsenal, les pices franaises prises en
1812 sont alignes. On lit, au-dessous, en russe et en franais: Canons
pris sur les ennemis par la victorieuse arme et par la fidle et
dvoue nation russe. Officiellement, l'action du peuple est reconnue
et glorifie.

[Illustration: Du haut de l'Ivan Vliki, la ville immense se dcouvre
(page 190).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

Ce fut alors un demi-avnement de la nation. Le tzar l'avait retrouve;
la vieille alliance entre le pre et les enfants avait t refaite.
Mais qu'il tait devenu trange ce pre! Comme il semblait gn au
milieu de la ville sainte! Depuis longtemps, les Occidentaux l'avaient
sduit, suborn dans son Ptersbourg, par des charmes magiques, loin de
ses fils! Sans doute, les longs efforts de ses prdcesseurs l'avaient
conduit  la gloire de 1807,  cette alliance par laquelle il dominait
l'Europe et gagnerait peut-tre Constantinople, enfin! Mais l'tranger
avait souill la sainte Moscou!

Or, en 1812, le peuple russe accepta ce que ses tzars avaient fait,
adopta comme siens les monuments d'allure occidentale qui dj avaient
envahi le Kreml; il ne voulut rien laisser de ce qu'on avait fait russe.
Napolon, sans le vouloir, avait accompli l'oeuvre o Pierre le Grand
avait chou.

De ces annes, donc, date l'volution d'une Russie contemporaine. Tout
le Kreml moderne, inachev encore, complt jour  jour, suivant les
besoins, en devint le signe matriel.

Non loin de l'Arsenal, des casernes, du palais de Justice, le palais
Neuf s'tend rgulier et ferme, classique comme Versailles, devant le
chaos du Kreml ancien.

Nous avons visit le Trsor des tzars. Par un escalier solennel, on
arrive  une grille monumentale, en fer poli. Elle donne accs dans une
vaste salle,  coupole.  ct des soldats modernes, des fonctionnaires
indolents, quatre grands mannequins questres, revtus d'armures
slavonnes, montent leur garde sculaire. De cette rotonde, deux galeries
partent, en forme de demi-cercle: les souvenirs de toute une histoire y
sont rassembls, attendant pour revivre l'imagination alerte d'un
visiteur. Il y a l des richesses inestimables, des milliers de pierres
prcieuses, des tonnes d'or. Ces merveilles retiendraient peu, si leur
prix seul avait invit les tzars  en faire montre.

Mais le travail dlicat de l'orfvrerie, les souvenirs voqus et le
fantastique mme d'un tel amoncellement forcent les regards. Les
sceptres anciens o les diamants ptillent, les couronnes o s'tagent
les rampes de rubis, de saphirs, de turquoises, celles d'Astrakan et de
Kazan, celle de Sibrie, celle de Vladimir Monomaque, les robes de
couronnement, comme d'immenses vagues d'or qu'on aurait figes l,
symbolisent pour la multitude nave la grandeur de la monarchie, comme
l'orfvrerie des icnes lui fait deviner les splendeurs clestes. Plus
loin, ce sont les cadeaux, ceux des sultans, ceux des khans de
Circassie, ceux des Lithuaniens et de Napolon, hommages du monde entier
au tzar, les selles, les toffes magnifiquement tisses, les coupes
ouvrages ou les vases de Svres, puis des drapeaux, loques effiloches,
pendues l, ceux de Pojarski, avec les figures hiratiques des saints,
ceux des lgions polonaises, des haillons tricolores, aux inscriptions
rvolutionnaires, des armures de tous les temps, de toutes les guerres,
prises sur les ennemis ou offertes par les princes trangers, les
carrosses des anciens tzars, le gigantesque traneau d'lisabeth, le
mobilier de Pierre le Grand. Surtout, les souvenirs de 1807  1815
emplissent ces lieux; mais ce n'est pas seulement la dfroque de
l'ennemi vaincu, le chapeau de Napolon que l'on montre, comme  Berlin.
L'empereur ici reste glorieux et respect. C'est qu'il rappelle le
moment o, pour la premire fois, la nation russe compta dans l'Europe,
c'est qu'il fut, volontairement ou non, son initiateur  la vie moderne,
c'est enfin qu'il toucha Moscou. La grandeur de l'pope rvolutionnaire
mane de ces salles.

 l'extrmit de la galerie, une statue de marbre blanc domine le muse
tout entier; en tenue d'apothose, comme un Csar romain, Napolon
mdite sur l'organisation de la conqute. Lui aussi, les Russes l'ont
adopt. Prs de ces souvenirs, et continuant cette histoire dont ils
indiquent les tapes, le tzar habite. Nous avons parcouru les
appartements, les salons somptueusement meubls, la chambre  coucher,
la salle du trne aux riches tentures. Dans ces salles immenses,
l'ornementation est sobre, et l'clat des dorures ne les encombre pas.
Les salles capitulaires de Saint-Georges, de Saint-Andr, que le blason
des ordres a servi seul  orner, et aux murs couverts d'inscriptions,
sont de toute beaut, vastes et simples.

       *       *       *       *       *

Ainsi deux villes dans le Kreml: une du XVe et du XVIe sicle, immobile;
l'autre occidentale, envahissante. Il a pourtant son unit, unit vraie
que des artistes, comme Thophile Gautier, peuvent ne pas dcouvrir,
mais que le peuple sent.

Or cette unit ne nat pas de ce sentiment de solidarit dans le temps,
qu'on appelle la tradition; il n'y a point de place pour ce sentiment
dans la conscience russe. Les monuments ne marquent pas l, degr par
degr, le progrs lent d'une civilisation: entre la ville d'Ivan et la
ville moderne, il y a solution de continuit. Et pourtant, le peuple ne
distingue pas.

C'est que les Russes ne sont pas une nation: ils sont une race, et une
race n'a pas de traditions. Elle ne sent pas ce qu'a laiss le travail
des gnrations successives; le pass a disparu. Cela, en Russie, a
frapp tous les trangers: Chez vous, rien n'est respect parce que
rien n'est ancien, crit de Maistre  un Russe. Michelet rappelle ce
mot: Nul pass, nul avenir, le prsent seul est tout. Herzen, enfin,
le rvolutionnaire: Nous sommes libres du pass, parce que notre pass
est vide, pauvre, troit. La nation est une personne; la tradition la
constitue, elle a besoin d'institutions; la Russie n'a pas su en
acclimater d'trangres, ni en crer de nationales. Les membres d'une
nation se classent par leurs ides, par la manire dont ils entendent
l'oeuvre de leur groupe dans le monde. Les Russes examinent la figure du
voisin, disent: Celui-ci est vrai Russe; il a les yeux bleus, les
pommettes saillantes. Plus vraiment, mais de mme, les Grands-Russiens
sont les vrais Russes, parce qu'ils colonisent mieux, parce que leurs
_facults naturelles_ les rendent plus propres  rsister,  assimiler
ou dtruire par contact les races vigoureuses. C'est encore une fois que
le peuple russe agit comme une race, physiquement.

Ainsi son Kreml ne doit-il pas lui apparatre comme le gardien d'une
tradition sculaire; il ne le voudrait pas couvert de cette teinte
grise, dont nous aimons voir nos monuments revtus. L'antiquit d'une
nation est sa force; la race a besoin de se sentir jeune. Le Kreml,
donc, doit tre ternellement neuf, comme la ville; aussi, comme ils
repeignent les peintures byzantines, pour que leur saintet soit plus
vidente, les Moscovites rebadigeonnent le Kreml, pour que la grandeur
russe ne soit pas mise en doute. Le resplendissement du neuf, voil ce
qui fait l'unit extrieure du Kreml, ce qui assure la race de sa force
constante.

Le Kreml brille comme le ciel, et le moujik assimile au ciel
ternellement resplendissant sa cit sainte. Un mot religieux de Moscou
le dit: Au-dessus de Moscou, le Kreml; au-dessus du Kreml, le ciel.

  (_ suivre._)                         Albert THOMAS.

[Illustration: Un des isvotchiks qui nous mnent grand train  travers
les rues du Moscou (page 182).]

Droits de traduction et de reproduction rservs.




  TOME XI, NOUVELLE SRIE.--17e LIV.         N 17.--29 Avril 1905.

[Illustration: Il fait bon errer parmi la foule pittoresque des marchs
moscovites, entre les petits marchands, artisans ou paysans qui
apportent l leurs produits (page 195).--D'aprs une photographie de M.
J. Cahen.]




LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[1]

IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU  TOMSK,

         [Note 1: _Suite. Voyez page 181._]

Par M. ALBERT THOMAS.

     II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie
     moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le Kreml et
     la ville.


[Illustration: L'isvotchi a revtu son long manteau bleu (page
194).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

MOSCOU.--Plus que ses cathdrales, plus que son Kreml et ses palais,
nous avons aim Moscou, Moscou elle-mme, la cit vivante et
bourdonnante.

Comme ville industrielle d'abord, comme centre de commerce, comme point
de runion des lignes de chemins de fer, Moscou s'tend et se
transforme, grandit, en face de Ptersbourg; la foule de ses marchands
s'agite; dans le travail universel, Moscou  son tour fait effort.

Mais c'est une personne que cette ville; une personne vivante et presque
humaine, qui dissuade ou qui conseille,--qu'il faut aimer ou har,--qui
faonne les coeurs. C'est ainsi que le peuple la vnre. Pour lui elle
est, au sens prcis, littral, la sainte mre, celle  qui il demande
assistance et refuge aux heures de danger. Lorsque Kutuzow l'abandonna,
la sacrifia pour sauver la Russie, il sentait bien que ce n'tait pas
une ville comme une autre. Il ne voulut pas y entrer, et, pleurant,
passa par les faubourgs.

Ainsi tout le peuple s'abandonne  elle, subit son ascendant; il la sait
douce, hospitalire. Au sortir du steppe dont l'infini tue les bruits,
cette activit resserre, ce fourmillement de rues, ces bruits sonores
rassurent. Et la foule s'y agite heureuse, se sentant l chez elle, dans
sa ville.

Sans doute des trangers sont venus d'Occident, qui ont essay de
transformer Moscou. Voyez un peu la nouvelle parure dont ils l'ont
revtue: des tramways, des piliers de lampes lectriques, interrompent
les larges rues; des faades de pierre se sont introduites, par force,
entre les maisons de bois, et sur la ville, en un rseau serr et
enveloppant, les fils tlphoniques se croisent, innombrables; parmi les
enseignes en lettres russes, des inscriptions franaises se sont
glisses; dans les talages, bien ordonns, les produits parisiens
dploient leur coquetterie.

Oui, mais Moscou reste sainte; que les machines ronflent dans les
usines, que les sifflets des locomotives percent l'air  l'entour
d'elle, Moscou accepte la civilisation, elle agre tout ce que l'Europe
lui apporte; comme son peuple, elle est souple; elle s'assimile avec
facilit les connaissances occidentales, elle se plie aux habitudes
nouvelles. Mais ne croyez pas l'avoir change! Ptersbourg a pu se
transformer au contact des Allemands ou des Franais, mais non Moscou.
Dans toutes ces rues, la civilisation occidentale reste isole; elle ne
pntre pas la vie russe, elle ne lui donne pas une forme nouvelle. Le
soir, quand les lampes lectriques pandent leurs lueurs bleutres, les
boutiques basses,  peine claires, ne rpondent pas  leur appel
joyeux. Les races orientales circulent, sans se mler, parmi la ville
immense, et la civilisation occidentale s'agite comme une autre race qui
passe.

Dans sa capitale intacte, le peuple se sent bien chez lui. Sur les
routes, une multitude vient vers Moscou: ce sont des plerins, pieds
nus, qui viennent quter pour une glise; avec leur bton et leur
sbile, ils se tiendront, des journes durant,  la porte des
cathdrales. Ce sont des paysans, toute une famille, des enfants aux
tuniques roses, des femmes aux jupons rouges, un mouchoir autour de la
tte, tous entasss sur la paille, dans une _tlga_, et qui arrivent
pour travailler.

Beaucoup viennent pour une saison. Aux jours d't, tandis que les
riches marchands et les bourgeois partent pour la campagne,  plusieurs
verstes de la ville, le peuple en devient le matre; les plaisirs
europens encombrent moins la rue. Dans des maisons basses, dans des
sortes de caves, isvotchis ou charretiers, tous ceux qui sont venus des
champs logent ple-mle.

Au jour, ils se rpandent par les rues, foule pittoresque et bariole.
Les isvotchis recouvrent de leur long manteau bleu la salet du dessous;
ils attendent, sous le soleil brlant de midi, rsigns et patients,
comme leur cheval mme, qu'un M. Orloff (c'tait le nom de notre guide)
avec ses trangers, les appelle ou les siffle; aussitt, un escadron
s'lance, et, dans une sorte de fantasia, tourbillonne le long du
trottoir. Les commissionnaires aux portes des htels, aux coins des
rues, font leur faction. Ils causent, rient, se bousculent. Cette foule
est gaie, enfantine; ils badaudent joyeusement, mais sans insistance:
tandis qu'un de nos compagnons photographiait le Kreml, ils passaient
prs de nous; nous observaient, mais sans s'arrter, sans former de
groupes.

Sur la chausse, parmi les drojkis rapides, des files interminables de
charrettes avancent lentement; l'entreprise de charroi parat tre une
industrie moscovite prospre. Chaque cheval a le nez dans la voiture qui
le prcde: le plus souvent, il y est attach, et toute la troupe
avance, d'un seul mouvement.

[Illustration: Itinraire de Moscou  Tomsk.]

Parfois, un cortge empche d'aller. Tantt des prisonniers que des
soldats emmnent, un convoi, peut-tre, pour la Sibrie: il y a l des
hommes, des adolescents de figure nerveuse, des femmes aussi, portant un
lger paquet de hardes, et cette troupe avance avec lenteur. Plus loin,
c'est un enterrement qui monte le long du Kreml depuis le pont de la
Moskowa; le cercueil, couvert d'un drap rouge sombre, tait port sur
les paules; en avant, un sacristain tenait l'icne, avec sa robe
blanche et dore, semblable  l'extrmit d'une tole.

Une autre fois, le convoi sortait d'un hospice, tout prs d'un march:
c'tait un enfant sans doute que l'on enterrait. Le char, blanc et dor,
tait tran par quatre chevaux habills de noir; un homme  longue robe
tenait chaque cheval. Tout cela luisait sous le soleil, et l'on sentait,
imminente, une gaiet recueillie.

[Illustration:  ct d'une picerie, une des petites boutiques ou l'on
vend le kvass, le cidre russe (page 195).--D'aprs une photographie de
M. J. Cahen.]

Le march tincelait dans son fouillis. On aurait cru se promener dans
un grand bazar oriental; dans des baraques en bois ou sur le sol, il y
avait des amoncellements de ferraille. De grands coffres, de couleur
argente, orns comme des cercueils, taient empils les uns sur les
autres; les petits tonneaux neufs, tout blancs, attiraient par leur
lgance. Les marchands de vaisselle taient les plus ardents,
insistaient pour nous vendre un moutardier ou une cafetire; mais
beaucoup de ces objets venaient d'Occident. D'autres vendaient des
fruits; des marchandes offraient du kvass, sorte de cidre russe, de
couleur rouge, qu'elles tenaient dans de grandes carafes en verre. Et
des Tatars offraient des toffes tales sur leurs bras.

Il faisait bon errer ainsi, entre ces auvents; on sentait l le travail
isol, celui du paysan, dans son isba, de l'ouvrier des villes, dans sa
boutique basse, tout seul, aid de ses outils primitifs; tout un travail
patriarcal, humble et pnible.

Mais, dj, la grande industrie a pntr. Un soir, comme nous tions
dans le Kreml,  l'heure du crpuscule, et que les bruits plus rares
montaient s'teindre l, nous avons vu les ouvriers modernes: ils
avaient la face plie; ils ne regardaient plus avec la curiosit
enfantine du reste du peuple; ils parlaient plus haut; ils respectaient
moins la saintet du Kreml. Ils s'en allaient deux par deux, les jeunes
surtout, serrs l'un contre l'autre, comme s'ils avaient senti plus fort
le besoin d'tre unis.

Ainsi allions-nous, au travers de la ville, nous laissant pntrer par
la rumeur active qui nous enveloppait.

Un dimanche, aprs midi, nous sommes alls aux Moineaux. Les Moineaux
sont une ondulation faible de la plaine russe et du haut de laquelle on
dcouvre Moscou. Un souvenir historique, aussi, appelle l: c'est du
haut de cette colline que Napolon vit le Kreml.

Aprs avoir franchi la Moskowa, on traverse l'ancienne ville tatare.
Elle est peuple aujourd'hui de petites maisons, coquettes, au milieu de
jardins, et qui tmoignent de l'aisance des habitants. Les moujiks
enrichis, des commerants heureux, habitent l, dans ce quartier
tranquille, entre des hospices, des monuments publics ou des glises.

Peu  peu,  mesure que nous montions, nous apercevions, au dtour de la
route, les clochers dors de Moscou et, par endroits, la masse des
maisons. Au bout d'une demi-heure, nous tions aux Moineaux.

Il tait deux heures,  peu prs, le moment mme o la Grande Arme put
enfin contempler Moscou tincelante, au 14 septembre 1812. Rappelez-vous
comment Sgur raconte cette arrive. Les claireurs ont dcouvert la
ville:  ce spectacle, frapps d'tonnement, ils s'arrtent, ils
crient: Moscou! Moscou! Chacun alors presse sa marche, on accourt on
dsordre, et l'arme entire, battant des mains, rpte avec transport:
Moscou! Moscou! comme les marins crient: Terre! Terre! aprs une
longue navigation. Puis c'est Napolon lui-mme, qui accourt, heureux,
confiant, recueillant de nouveau les hommages de ses marchaux,
s'arrtant transport, et s'exclamant: La voil donc enfin, cette ville
fameuse!

Du restaurant des Moineaux, le spectacle est merveilleux: ce n'est plus,
comme du haut de l'Ivan Vliki, l'immensit enveloppante de la ville qui
retient l'esprit; ici elle apparat vraiment comme la halte au milieu de
la plaine sans limites, comme la tiare de pierreries que porte l'empire
russe. Au pied de la pente boise des Moineaux, c'est la Moskowa, qui
se droule en une immense boucle. Une plaine o, a et l, des couvents,
des cabanes, dressaient leurs clochers et montraient leurs toits,
s'tendait, toute verte, avec ses routes blanches. Au fond, Moscou
brillait. On l'apercevait tout entire: l'glise du Sauveur d'abord aux
cinq dmes fulgurants; puis, derrire, les clochers bulbeux du Kreml, la
tour de l'Ivan Vliki, la faade du Palais Neuf. Tout autour, dans la
teinte uniforme des autres toits, des clochers plus petits faisaient
effort vers le Kreml. Et, par derrire, la ville semblait se prolonger 
l'infini, se rpandre vers l'Orient inculte et qu'il faut coloniser.

Nous regardions, stupfaits, saisis d'admiration. Sur la terrasse, des
hommes, des femmes, buvaient le th ou collationnaient: c'taient des
richards, comme disait notre guide, qui s'asseyaient l tout un
aprs-midi, buvant, mangeant, raillant les passants; de grands
industriels ou des rentiers de Moscou.  l'extrmit d'une table, une
petite fille, d'un an  peine, la tte perdue dans une grande capote,
tait porte par une bonne, nglige par sa mre, une de ces grandes
dames, sans doute, qui riaient et plaisantaient, sans songer  la ville
qui s'talait l-bas. Seule, l'enfant, nave et curieuse, semblait
comprendre, comme le peuple, la beaut du spectacle; et ses yeux noirs,
ses deux grands yeux, seuls actifs, seuls vivants, dans son visage ple
de petite maladive, restaient fixs obstinment sur les coupoles d'or.

Au dehors, de pauvres gens, venus l sans doute comme nos ouvriers vont
 Meudon le dimanche, taient monts par les sentiers, au travers du
bois. Ils avaient vu Moscou surgir lentement,  mesure qu'ils montaient,
et maintenant ils s'extasiaient devant son resplendissement.

De l'autre ct, une route redescendait vers la ville; nous l'avons
prise. Il faisait,  cette heure, une chaleur d'tuve, l'air tait sans
vent; dans un ciel absolument pur, seul, un nuage blanc s'tirait. Une
poussire paisse demeurait suspendue au-dessus de la plaine et, par son
immobilit fluide, donnait  tout le paysage une lgret infinie.

Dans le village, tout voisin du restaurant, les isbas paraissaient
endormis et dserts. On n'entendait aucun bruit; seuls, des enfants se
baignaient dans une mare sale, prs de la route, et clapotaient avec les
canards. Par les fentres des isbas, le samovar apparaissait, brillant.

[Illustration: Et des tatars offraient des toffes tales sur leurs
bras (page 195).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

Au pied de la colline, tout auprs de la Moskowa, un village annonce les
faubourgs industriels.  la porte d'un _tractir_ (cabaret), des hommes
jasaient, observaient navement les passants, avant d'entrer boire un
verre de _vodka_.

Puis ce fut la campagne suburbaine accoutume, les marais, la culture
des lgumes, les potagers. Sur l'autre rive, un couvent au mur crnel,
avec ses clochetons et ses dmes dors, reposait. Ici, on n'entendait
aucun bruit; un chant de coq partit soudain dans ce silence et emplit
l'air.

Enfin, nous revnmes  Moscou; nous arrivmes par les faubourgs
ouvriers. On apercevait des btisses rgulires, des magasins et des
usines. Dans les environs, des familles logeaient, s'entassaient  tous
les tages autour de grandes cours o le linge schait sur des piquets
de bois et o des icnes, parfois, taient suspendues, protectrices. Le
dimanche, elles taient dehors; quelques-uns, en habit de fte,
sortaient du Jardin zoologique; d'autres, plus nombreux, taient rests
aux alentours des tractirs. Les cris, les plaisanteries, ne faisaient
pas dfaut; une vieille femme, passant par l, fut poursuivie par
quelques-uns; elle leur tenait tte bravement, rpondait avec verve,
sans doute; car elle les faisait rire et les dsarmait. La rude gaiet
populaire clatait.

Au soir, nous sommes alls  Petrovsky Park, le Bois de Boulogne de
Moscou. Il s'tend entre la ville, dont les dernires villas se sont
caches l sous les arbres, et le palais construit par Catherine II.
Devant le palais, une vaste surface plane s'tend, lieu des
rjouissances populaires.

 et l, dans le bois, des restaurants, des cafs-concerts. Il fallait,
dit-on, dner  Mavretagn, au restaurant mauresque, connatre la haute
socit moscovite. Nous y fmes mens. C'tait un Franais, le matre
d'htel, qui nous reut; il fallut visiter tous les pavillons, un  un,
celui-ci dont les glaces avaient cot tant, celui-l dont
l'ornementation avait failli ruiner le propritaire, tous ces cabinets
o de riches marchands dpensaient en une nuit plusieurs milliers de
roubles, avec un gros tapage de gens blass.

[Illustration: Patients, rsigns, les cochers attendent sous le soleil
de midi (page 194).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

Pendant le dner, deux orchestres jouaient tour  tour, l'un civil,
l'autre militaire, le meilleur. Des airs franais, naturellement, comme
le _Chant du Dpart_, ou des morceaux d'opra, comme l'ouverture de
_Guillaume Tell_, nous furent offerts. Tandis que l'orchestre continuait
de jouer, comme en sourdine, tandis que les lampes lectriques
filtraient leurs rayons au travers du feuillage vert, nous nous
laissions aller  rver un peu, dans une grande dtente de l'attention.

Pendant ce temps, le matre d'htel contait l'accident de
Petrovsky-Park, arriv l tout prs, lors de la fte du couronnement de
Nicolas II. C'tait la foule norme se pressant pour la distribution des
vivres, se bousculant pour arriver  temps, pour recevoir, puis les
planches qui se brisent, au-dessus du ravin, les malheureux qui
s'enfoncent l, s'entassent, s'touffent, et la multitude des autres,
alors, qui poussent toujours, qui passent sur le foss combl de morts,
sur ce nouveau parquet qui ne s'enfoncera pas..., enfin les cadavres
qu'on emporte toute la nuit, accumuls sur les chariots, et les noms,
pendant quinze jours, emplissant les colonnes des journaux.

Nous songions ace peuple naf et gai de Moscou, que nous avions vu tout
au long du jour, et ce malheur qui l'avait frapp, nous paraissait
d'autant plus triste et plus insupportable.

Il tait tard dj quand nos voitures nous ramenrent  l'htel, par
l'arc de triomphe d'Alexandre Ier, tout le long de la Vertskaa. Le ciel
avait quelque chose d'thr et d'immatriel, avec ses toiles ples et
la lueur diaphane de son couchant. Les petites chapelles taient closes;
le peuple, ouvriers et moujiks, avait disparu; la Moscou russe dormait.
Mais les lampes lectriques semblaient triompher.  fond de train, des
trokas et des drojkis revenaient de Petrovsky; aux lueurs de
l'lectricit, ou apercevait parfois un officier et une femme, serrs
l'un contre l'autre dans l'troite voiture; sur les trottoirs, des
filles passaient.

       *       *       *       *       *

Entre Paris et Tomsk,  Varsovie,  Nijni, vous trouverez le marchand de
Moscou. Depuis qu'il a quitt le caftan de ses pres, depuis qu'il fait
peiner des milliers d'ouvriers, il va par toute l'Europe, l'Asie, pour
vendre et pour acheter, pour jouir. J'eus le bonheur d'en voir un 
Moscou mme, chez lui, parmi son luxe, M. K... Il habite  Marosseka
une maison  deux tages, un petit htel d'allure occidentale. 
l'intrieur, on trouve le confortable, le luxe moderne et cosmopolite.

En bas, c'est la bibliothque, le cabinet de travail, la chambre du
prcepteur, celle de ses domestiques, celle de la gouvernante. 
l'entre, devant le grand escalier de pierre, un valet prend vos
chapeaux, vos manteaux, et vous les rend  la sortie, sans jamais faire
erreur. Au premier, habitent les matres; aprs deux salons, orns de
quelques Falguire qui cotent cher, on arrive  la salle  manger,
aux buffets o s'alignent les services dors, puis  la serre, au jardin
d'hiver, o les plantes vertes entretiennent la tradition de la
verdure. Au-dessus, habitent les enfants et leurs domestiques. Un htel
parisien ne serait pas dispos d'une autre faon.

Mais les chambres  coucher sont peu dveloppes: le lit et les tentures
ne proccupent point les Moscovites comme les Franais; on campe en
Russie plutt qu'on ne couche. Les couchettes sont petites et troites,
les draps peu larges; le plaisir du lit, bien roll, comme disent nos
paysans, est inconnu ici. C'est que la maison tout entire protge du
froid, nul souffle de l'atmosphre glace du dehors n'y peut pntrer,
la vie s'isole et s'alourdit parmi les salles aux doubles fentres, o
monte la chaleur des poles.

Nous avions dj parcouru l'htel, quand le patron vint nous
rejoindre. C'tait un homme de trente ans environ, bien bti, d'allure
nerveuse. Il tait brun, portait de longs cheveux noirs, luisants; dans
le visage de teint bronz, les yeux noirs, lgrement brids, brillaient
derrire les lunettes d'or. Il avait le front haut, l'arcade sourcilire
trs dveloppe. Il parlait le franais trs rapidement, avec de
brusques arrts, quand un mot lui manquait, sur ce ton chantant et avec
ce zzaiement de beaucoup de Russes, quand ils parlent notre langue. Il
se tenait tout prs de son interlocuteur, et le fixait obstinment.

Dans sa vie de travail et de plaisirs, ce sont les qualits du moujik
que vous retrouvez. Comme le paysan se rsigne  migrer,  reconstruire
l'isba plus loin, dans la plaine; comme le soldat marche pendant 1000
kilomtres en disant: _Nitchvo_: ce n'est rien! ainsi pendant des
nuits, pour augmenter sa fortune et pour la manifester, M. K... dne,
boit du champagne, cause avec des marchands et rit avec des femmes.

Voil trois nuits que je ne dors pas, nous dit-il. Tous mes amis sont
reints. Moi, je suis debout. _Nitchvo_, ce n'est rien.

[Illustration: Une cour du quartier ouvrier, avec l'icne protectrice
(page 196).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

Sans doute, il ne boit plus de vodka. Mais une belle cave, voil la
marque d'une grande fortune! Les vieux vins de Bordeaux ou de Bourgogne,
les marques de Champagne, les cognacs  100 roubles la bouteille, voil
ce qu'il faut montrer au visiteur.

Comme nous paraissions peu sensibles  tout cet talage, on nous montra
l'curie; son curie est l'autre orgueil de M. K.... Il fait courir
parfois, et il a remport quelques prix  Moscou.

Dans une cour intrieure, assez sale, o la poussire s'accumulait entre
les petits pavs ingaux, des brins de paille tranaient, des tas
d'ordures. Dans les maisons particulires, comme dans les htels, ces
cours intrieures sont toujours malpropres. Les curies s'ouvraient l.

Un  un, sur la demande du matre, tous les chevaux nous furent amens.
C'taient d'abord plusieurs paires de magnifiques Orloffs: au repos, ils
payaient peu de mine, mais ds qu'on les faisait courir un peu autour de
la cour, ces animaux nerveux se redressaient, le corps tout entier
tendu. Ils ont la tte trs fine, le poitrail trs dvelopp; c'est
uniquement par le collier qu'ils entranent la voiture. Ce sont surtout
des chevaux de vitesse, ceux avec lesquels le patron, pendant les
aprs-midi d'hiver, laisse derrire lui les autres traneaux,  travers
Petrovsky Park. Le cocher part  fond de train, puis s'arrte, va au
pas. Qu'une troka essaie de le passer, vite, il repart; et c'est avec
ces alternatives, au milieu de la joie orgueilleuse du matre, que se
fait la promenade. Des chevaux sudois  longue crinire, plus petits,
plus trapus et moins nerveux, servent aux longs voyages; ils trottent
souvent pendant 60 kilomtres sans manger ni boire, et arrivent frais.

[Illustration: Sur le flanc de la colline de Nijni, au pied de la route
qui relie la vieille ville  la nouvelle, la citadelle au march (page
204).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

Tandis que leur matre causait, caressait ses chevaux, une foule de
domestiques s'empressaient autour de lui. Quand nous tions arrivs dans
la cour, ils s'taient tous prcipits, en courant, avaient demand ses
ordres. Maintenant, le long des murs, ils attendaient. Le matre tira
une cigarette de son tui; en courant, l'un s'approcha, alluma la
cigarette. Trois fois, il revint pour le mme office. Le matre eut
soif, un autre apporta de la bire. Un tout petit chat, sorti de
l'curie, vint se frotter contre ses jambes; un troisime serviteur
s'approcha respectueusement et l'emporta. Je m'tonnai de cet esclavage
domestique, de cet empressement  deviner et  satisfaire tous les
caprices, et je dis mon tonnement.

Oh!  Paris, me rpondit-il, il y a aussi de bons domestiques! Mais
nous ne sommes pas mal servis.

Je songeai, en mme temps,  ses ouvriers, ses autres esclaves, qu'il ne
connaissait pas, qui ne pouvaient se signaler par un tel service.
J'aurais voulu savoir s'il s'intressait  leur vie, s'il avait souci de
leur condition.

Avez-vous, lui dis-je, beaucoup d'ouvriers?

--17000, rpondit-il, dans mes filatures....

Et immdiatement, comme il voyait ma surprise:

Que voulez-vous? Ici, avec 100000 francs de revenu par an, on n'est
pas riche. Il faut au moins 300000 francs.

Ainsi, qu'il organise dans ses filatures un conomat, car les ouvriers
mmes ne seraient pas capables de former l'artel; qu'il tablisse,
comme veut la loi, des hpitaux et des coles, qu'il paie un mdecin
pour ses travailleurs, il n'en reste pas moins qu'il faut les exploiter
pour mener  Moscou la grande vie occidentale. Nombre d'ouvriers sont
pays, l-bas, 4 roubles par semaine, des apprentis 30 kopecks. Et le
patron fait cela avec navet; il ne s'tonne pas de leur patience, de
leur rsignation; l'ouvrier n'est-il pas content, avec un petit verre de
vodka?

Le moujik vole et ment innocemment; le grand marchand du XIXe sicle,
mprisant les vieilles coutumes, vtu  la mode et ras, est rest
vraiment moujik de commerce, comme disait Ivan le Terrible; il
exploite innocemment. Le sens moral n'est pas trs dvelopp dans toutes
les mes russes, depuis le prince Dolgoroukow jusqu'aux plus humbles
paysans.

Mais le riche Moscovite n'a pas gard les traditions pieuses et les
saints usages; il n'aime plus en Moscou la ville religieuse, il ne se
laisse pas pntrer par son activit dvote. Il a les yeux fixs sur
l'tranger, pour l'imiter ou pour le combattre, et n'a plus d'amour pour
_la sainte Mre_.

Cependant cette classe est forte. Au milieu d'un peuple indolent, qui
n'a d'nergie que pour supporter, la bourgeoisie moscovite a de
l'initiative.

[Illustration: Le march tincelait dans son fouillis (page
195).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

Comme les figures de ses saints, la physionomie russe apparaissait
hiratique et fige; mais voici que dj quelques traits s'animent. Tous
les sentiments semblaient endormis; voici que dj quelques-uns excitent
 l'action. Et peu  peu, tandis que le caractre de la race devient
plus complexe et plus vivant, des caractres individuels s'affirment et
se prcisent, par des efforts divers pour grandir Moscou et la Russie
dans le monde.

M. K... ne songe qu'au commerce, au luxe occidental et ptersbourgeois
qui transformera l'ancienne capitale: que les trangers viennent en
foule, et la ville sera puissante. Quand ses fils seront grands, quand
ils connatront le franais, ils partiront pour l'tranger, ils
perfectionneront les manufactures, et ils rpandront les dernires modes
europennes.

[Illustration: Dj la grande industrie pntre: on rencontre  Moscou
des ouvriers modernes (page 195).--D'aprs une photographie.]

M. C..., un autre marchand, au contraire, est proccup d'art, de
littrature. Nous l'avions rencontr en chemin de fer, il se rendait,
pour son commerce,  la foire de Nijni. M. Orloff nous l'avait signal
comme un grand amateur de tableaux. Si M. C... est connaisseur, nous ne
savons; mais il aime les arts. Il lit assidment les articles du
_Figaro_, parle de Michelet, qu'il a lu, dit-il, et de Sorel et de
Monod, comme un Franais. Mais c'est de nos expositions surtout qu'il
aime  parler, de leurs clous, de leurs plus tranges exhibitions, et
l'on se demande, parfois, au cours de la conversation, si ce sont nos
arts ou ces grands talages qui l'intressent le plus vivement.

 la gare de Varsovie, encore au retour, nous avons rencontr un autre
Moscovite. C'tait un grand vieillard,  longue barbe blanche, de figure
ouverte et souriante. Il avait beaucoup voyag en France, connaissait
bien Paris et ses environs. Pour cette raison, peut-tre, la vie
politique, les questions sociales le proccupaient. Il aimait son
Moscou, mais dans Moscou surtout, tout le rassemblement d'hommes actifs,
intelligents, qui pourraient un jour, sans doute, contribuer au
Gouvernement. Aussi tait-ce avec pit qu'il parlait d'Alexandre II,
des rformes de 1861; et il tait fier de l'initiative des bourgeois de
Moscou, qui, par leurs souscriptions, avaient lev au tzar rformateur
le nouveau monument du Kreml. Il avait 5000 ouvriers, mais ses ouvriers
taient heureux, incontestablement! Quelques jours avant son dpart,
n'avaient-ils pas pourtant voulu faire grve? Il avait inform le
gouverneur de Moscou. 130 cosaques talent venus, mais ils ne
suffisaient pas; alors il en avait fait venir 130 autres, et tous
avaient pouss les grvistes devant son comptoir. Ceux qui avaient cd
reprenaient le travail; les autres avaient t chasss, condamns. Et
le bonhomme racontait cela simplement, comme chose juste et toute
naturelle; pourquoi demander un salaire plus fort? il vous dit, lui,
qu'ils sont heureux. Le partage de l'autocratie entre le tzar et la
bourgeoisie, tel semblait pour ce libral l'idal du Gouvernement.

       *       *       *       *       *

Lorsque l'on part un soir de Moscou pour Nijni, c'est une tout autre
Russie que l'on dcouvre  son rveil. Ce n'est plus dans une plaine
sans limites, entrecoupe seulement de ruisseaux et de villages que le
train court, mais des collines lgrement bleutes ferment l'horizon,
les isbas noirs s'espacent presque sur une seule ligne, laissant deviner
un fleuve tout proche. a et l, sur des chantiers, de grandes barques,
encore inacheves, attendent; des filets tendus schent au soleil.

Le train passa parmi des bois; puis, sur une vaste place, des pavillons
coquets parurent aligns. Nous arrivions  Nijni. Au travers de la
foire,--par le grand pont de bois,--c'est  la ville mme qu'il faut
aller d'abord, comme il faut saluer une mre respecte. Elle s'lve sur
une minence, que la monotonie infinie de la plaine fait paratre encore
plus abrupte et plus haute. Elle domine le confluent de l'Oka et de la
Volga, et se prsente  la Russie lointaine, qui se prolonge vers
l'Oural, comme une nouvelle Moscou. N'est-ce pas l, sur cette colline
que notre voiture gravit avec lenteur, que la race russe s'est
retrouve, une premire fois?

Aprs les Ivans, la Russie nouvelle s'levait toute droite, comme une
tige vivace et forte; au-dessus des boars briss, des bourgeois soumis
et des principauts rassembles, son tzar dominateur, et qui l'avait
faite une, gardait parmi les peuples la tradition de l'Empire. Elle
surgissait, Byzance nouvelle qui recommencerait contre les paens la
lutte du Christ; les ambassadeurs venus d'Occident se pressaient vers
elle, et les espoirs s'exaltaient. Mais voici que des malheurs sans
nombre l'avaient accable: la dynastie, farouche et laborieuse, qui
l'avait fait grandir s'tait teinte, les tzars nouveaux s'taient
laiss prendre; le mtropolite tait prisonnier, et, dans Moscou
dcouronne, les Polonais tenaient le Kreml. Les boars taient rvolts
et trahissaient; des bords du Don et de ceux du Dnieper, des bandes de
Kosaks s'taient lances pour piller; et les glises taient souilles.
Le peuple semblait mort; la famine et la peste l'avaient ravag; et les
appels fervents des moines de Trotza ne faisaient plus sursauter les
coeurs.

Un jour pourtant ces appels furent entendus. C'tait  Nijni, sur cette
esplanade du Kreml, peut-tre, o les rayons du soleil s'abattaient avec
violence; et devant le peuple assembl, le protopope lisait la lettre
venue du monastre inviol. Tous, sans doute, taient mus; mais de la
multitude aucun bruit ne montait. Alors Kouzma Minine, le marchand
boucher, fut loquent; il dit ce que tous ressentaient: Si nous voulons
sauver l'empire de Moscovie, il ne faut pargner ni nos terres, ni nos
biens; vendons nos maisons, engageons nos femmes et nos enfants;
cherchons un homme qui veuille combattre pour la foi orthodoxe et
marcher  notre tte. Pojarski consentit, et le bourgeois Minine avec
le noble Pojarski sauvrent la Moscovie en 1612.

[Illustration: Sur l'Oka, un large pont de bois barrait les eaux (page
204).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

Nous avons visit le Kreml, dont les murailles blanches, au-dessus du
brouhaha cosmopolite de la foire, gardent jalousement ce souvenir. Prs
du palais du gouverneur, l'glise de la Transfiguration dresse son dme
et ses clochetons. Sous l'tendard de Pojarski, Minine y repose, avec la
protection des saints et des vierges miraculeuses; en bas, dans la
crypte humide, les cercueils des anciens princes de Nijni sont aligns,
tous uniformment recouverts d'un drap noir  petite croix d'argent.
Nous fmes frapps par le ton trange du malheureux qui nous montrait
ces souvenirs: dans sa figure ple, les yeux brillaient avec intensit;
par instants, il avait un air inspir. Il ne dbitait pas son rcit
accoutum avec l'air de lassitude de tous les gardiens; il parlait, avec
vivacit, avec feu, en dvot de ces grandes choses. En face de lui,
notre guide semblait embarrass. Voil, reprenait-il en traduisant, il
vous dit que.... Et il rsumait,--semblant mettre les choses au point.

Derrire le Kreml, toute la ville s'tend; elle semble un grand village.
Quelques voies cependant, plus larges et plus droites, suivies par les
tramways, sont bordes de boutiques  l'europenne; malgr la hauteur,
malgr l'abrupt de ces pentes, les coutumes occidentales sont montes
l, et elles ont pntr l'antique cit russe.

Mais plus loin, tout au bout de la route poussireuse qui s'allonge sur
le plateau, le monastre de Petchersky demeure dans son isolement. La
colline se prolonge en un plateau dnud et gristre, o la ville a
peine  se limiter, et o des cabanes isoles une  une s'tendent. Sur
les seuils, des femmes regardent; des moujiks nous croisent, portant
des seaux pleins d'eau aux extrmits du bton recourb qui leur coupe
l'paule. Au bord de la route, une vieille femme  demi voile, comme
les musulmanes, appuye contre une balustrade, est immobile, protgeant
de son ombre une enfant en haillons qui dort, tendue sur le sable
chaud.

[Illustration: Dans le quartier ouvrier, les familles s'entassent, 
tous les tages, autour de grandes cours (page 196).--D'aprs une
photographie de M. J. Cahen.]

Aprs avoir long les isbas d'un village, la route descend dans une
espce de petit cirque qui a jour vers la Volga: c'est l que dort le
monastre.  droite, sur la pente du fond, devant des bouleaux aux
troncs lancs, une maisonnette rit sous le soleil. Tout ce paysage est
calme, et la lumire qui filtre au travers des feuillages ne brle point
l, comme dans la plaine. De la Volga, aucune voix, aucun murmure de
l'eau ne monte.

Nous avons pass sous la vote d'une porte:  gauche, des btiments
aligns avaient trac le chemin;  droite, parmi les derniers arbres
descendus des pontes, un cimetire avait couch ses pierres blanches.
C'est l, dit-on, que furent ensevelis les boars, victimes du Terrible;
et leurs cadavres se sont mls  ceux des anciens moines.

Par une autre porte, dont la vote humide faisait pressentir la pousse
prochaine des lierres et des orties, nous sommes entrs dans le couvent.
Il semblait d'abord qu'il n'y et personne. La grande cour paraissait
immobilise par le soleil lourd des midis d't. Deux ou trois figures
parurent aux fentres; un domestique, puis un diacre vinrent  nous.

Le diacre nous montra l'glise: elle tait obscure, basse, et pourtant
ne manquait pas de coquetterie; les ors et les pierreries n'y
blouissaient pas, mais tiraient les regards sans violence; la
demi-lumire tombe des feuillages venait s'y perdre en larges flaques,
sur les dalles. Les images nous furent dsignes, toutes les richesses
accoutumes. Puis, d'une sacristie aux coffres vermoulus, que les toiles
d'araigne semblaient seules retenir au mur et sur lesquels tranaient
ple-mle des livres poussireux, le diacre nous apporta le livre des
messes que le Terrible avait fondes pour les mes de ses boars, puis
de vieux manuels de liturgie o les lettres slavonnes clataient en
couleurs vives sur le papier jauni; enfin, avec plus de dvotion encore,
le livre de comptes du couvent. Ce qu'avait apport chacun tait not
scrupuleusement, et le diacre tournait les pages pieusement, comme s'il
avait senti que la vie des anciens continuait en lui, entre les mmes
murailles, sous le regard des mmes images, clatantes toujours, comme
autrefois.... Et c'taient bien les mmes rves qui l'environnaient;
c'tait bien aux mmes contemplations qu'il s'abandonnait, entre la
Volga toute brune, o les regards glissaient, et la verdure clapotante
du grand bois.

Ce diacre tait beau, avec sa longue barbe, ses yeux gris qui
brillaient, ses traits rguliers et forts. Un des ntres voulut le
photographier; il alla revtir une robe neuve, prit son bonnet au long
voile noir, piqua sur sa poitrine le ruban rouge de sa croix, et debout,
la poitrine cambre, majestueux comme s'il officiait, il posa. a et l
des fentres s'entr'ouvraient, d'autres moines paraissaient, s'amusaient
de ce spectacle. Il posait sans orgueil, sachant bien qu'il devait tre
beau pour plaire au peuple et l'attirer  Dieu. Il nous sduisait par
son air de force tranquille, par son regard et par sa complaisance  nos
caprices de voyageurs. Nous lui avons serr la main, et nous sommes
partis.

Le long de la cte, un petit cheval chevel tirait furieusement son
chariot. Une femme a pass avec sa fillette joufflue, qui souriait 
nous voir.

Nous avons regagn la ville; nous avons franchi le ravin profond qui la
coupe en deux, et de l'extrmit de la colline abrupte, nous avons
regard la plaine. De la terrasse du bazar oriental o nous logions, ou
du belvdre du Kreml, ce sont deux panoramas prodigieux qui se
droulent sans limites.

Au Kreml, ce sont des prairies, bossues  peine de pentes et de montes
qui reculent indfiniment l'horizon. Toutes vertes encore, au premier
plan, l'loignement bientt les fait paratre bleues ou les revt d'une
brume lgre, de la couleur grise et mauve d'un ciel d'automne. Des
haies, des bouquets d'arbres l'interrompent, et de toutes parts, une
infinit de tas de foin, jaunes comme de petites meules de paille,
surgissent parmi la nappe verte. Dans cette immensit, la Volga dploie
ses eaux, tantt miroitant au soleil tout au long de vastes plages,
tantt plus sombres et plus bleues, dans des mandres lointains. Au pied
de la colline, sur des bancs de sable, des piles de bois formaient des
masses noires rgulires; et des chalands aux mts lancs, serrs les
uns contre les autres, semblaient interrompre le fleuve. Un souffle
passait, lger, continu, comme lass par la vastitude des plaines.

Du bazar, au contraire, c'tait la foire, le confluent de l'Oka et de la
Volga qu'on dominait: l'Oka toute proche, contre la colline, la Volga
plus lointaine et plus mystrieuse, quand elle surgissait de la
demi-incertitude de l'horizon. Au fond, bordant l'Oka ou se rpandant
entre les deux fleuves, des forts faisaient une bande bleue. Un de ces
incendies, si frquents en Russie, poussait tout haut, dans l'air sans
souffle, une masse blanche de fume, qui se confondait avec les nuages.
 la lisire des bois, des chemines d'usine limitaient la foire,
c'est--dire la ville immense tendue l, dont elles prparaient le
trafic. Puis la nappe enveloppante des deux fleuves contenait la
multitude des toits verts qui abritaient le grand march; au-dessus,
l'glise et la maison centrale se dressaient. Sur l'Oka, parmi le
fourmillement des barques, des remorqueurs et des chalands, un large
pont de bois barrait les eaux. De longues files de chariots, aux dougas
bariols, les blouses rouges des hommes du peuple, les tramways
lectriques, faisaient, tout au travers, des lignes parallles. Sur le
flanc de la colline, coup par la raie jaune d'une alle bien sable et
garnie de bancs, des wagons funiculaires montaient et descendaient, de
la ville nouvelle  l'ancienne, du march  la citadelle.

  (_ suivre._)                         Albert THOMAS.

[Illustration: Le char funbre tait blanc et dor (page 194).--D'aprs
une photographie de M. Thibeaux.]

Droits de traduction et de reproduction rservs.




  TOME XI, NOUVELLE SRIE.--18e LIV.         N 18.--6 Mai 1905.

[Illustration:  Nijni, toutes les races se rencontrent,
grands-russiens, tatars, tcherkesses (page 208).--D'aprs une
photographie de M. J. Cahen.]




LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[2]

IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU  TOMSK,

         [Note 2: _Suite. Voyez pages 181 et 193._]

Par M. ALBERT THOMAS.

     III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. -- L'oeuvre
     du commerce. -- Sur la Volga. --  bord du Sviatoslav. Une visite
      Kazan. -- La sainte mre Volga.


[Illustration: Une femme tatare de Kazan dans l'enveloppement de son
grand chle (page 214).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

 la foire de Nijni, l'oeuvre difficile et fconde du commerce clate
aux yeux tout entire. Dans notre vie sociale d'Occident, si complexe,
si continue, nous ne sentons plus, pour ainsi dire, sa difficult ni sa
grandeur. Les denres arrivent trop facilement, les trains partent trop
frquents et trop rapides. Ici,  Nijni, les marchands sont venus
souvent encore en longues caravanes, par les routes poussireuses des
plaines, ou par le glissement indolent des fleuves, et la bourse cache,
qui marquait leur chair, leur rappelait sans cesse l'imprieuse
ncessit des voyages et des trafics. De l'Oural et du Caucase, de
Vladivostok ou de Kiatkha, ils ont apport aux marchands d'Occident les
produits innombrables de travailleurs isols et ils ont senti, ds
longtemps, les liens qui unissaient les peuples.

C'est un mot inexact que l'Orient et l'Occident se donnent rendez-vous 
Nijni.  vrai dire, c'est un Orient russe et un Occident russe qui se
mlent l. De la civilisation occidentale, ce sont les lampes
lectriques, les tramways, l'organisation moderne d'une autre Moscou. De
l'Orient, ce sont les produits qui s'talaient dj au Gostino-Dvor de
Moscou que l'on rencontre, mais aussi ceux qui les portrent: des
Tcherkesses et des Sibriens, des Finnois et des Tatars, tous les
peuples courbs sous le knout.

Nous avons travers le grand pont par lequel la foule silencieuse allait
vers la foire, et nous y avons pntr avec elle.

Il ne faut pas croire trouver l quelqu'une de ces grandes runions
paysannes qui ne durent qu'un jour, avec de vastes talages en plein
air, des tentes grises et des baraques. Le march dure six semaines, et
il faut des abris aux milliers d'hommes qui le visitent. La foire est
donc une ville, toute une ville moderne qu'on a voulue commode et
propre.

Toutes les maisons y sont bien russes, faites de bois et recouvertes de
toits verts; mais elles s'alignent rigoureusement,  la manire
d'Occident, au long des rues larges et rgulires. Elles se composent
d'un rez-de-chausse et d'un tage en surplomb, soutenu par de minces
piliers; et l'on se promne ainsi, sous une galerie ininterrompue, o
les marchands laissent leurs richesses, lorsque les boutiques sont
combles.--Partout, au coin des rues, sur le bord des trottoirs, des
fontaines versent de l'eau; et des quipes d'arroseurs, poussant la
haute roue o les tuyaux s'enroulent, apaisent la poussire trop souvent
remue. De la gare  la ville, les tramways passent et repassent. Au
soir, la clart des lampes lectriques protge la vie des voyageurs. Au
croisement des rues, des tourelles blanchies  la chaux laissent voir,
par leurs portes, des escaliers qui s'enfoncent sous terre. Ce sont les
cabinets d'aisances. D'immenses couloirs dalls, tout bords de cellules
ouvertes, s'tendent ainsi sous la ville: la nuit, une vanne se lve, et
les eaux du fleuve pntrant avec force, purifient ces lieux. C'est un
ingnieur franais, M. de Bthencourt, qui assura ainsi la salubrit de
Nijni.

On nous a conduits  la Maison centrale, un de ces grands halls aux
toits de vitres, qu'on appelle palais dans les expositions. Ici,
c'tait avec plus de pompe et de coquetterie que les produits de
l'Orient taient tals: dans de petites boutiques, le fouillis des
bazars s'tait ordonn, sur les planches, dans les casiers, dans les
vitrines. La fe des lgendes tait passe l, divisant tout et classant
tout, de sa baguette. En haut, dans une galerie transversale, un
orchestre jouait. C'taient des airs simples et populaires, qui
tombaient lentement parmi la multitude silencieuse. Des hommes, des
femmes du peuple, assis sur des bancs, s'abandonnaient au charme de
cette musique et semblaient heureux, comme ils sont  l'office.

Puis, sortis de la Maison centrale, de nouveau, au hasard des rues, nous
avons march.

[Illustration: Nous avons travers le grand pont qui mne  la foire
(page 205).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

Nous avons long les boutiques, regard, touch les objets, parfois
marchand et achet. Dans une rue, c'taient des coffres de toutes
dimensions, peints de couleurs vives, ornements de vernis d'or et
d'argent, aux serrures compliques, et qui servent de commode  la fin
des voyages. Dans une autre voie, les charrons avaient accumul leurs
roues. Plus loin, une jeune fille offrait ces chles blancs d'Orenbourg,
immenses et si lgers, qu'ils peuvent tout entiers passer dans une
bague. Un tout petit nous prsentait des coffrets vernis qui tentaient
par leur simplicit et par les nervures de leur bois. Dans une boutique,
des brodequins et des chaussons attiraient les yeux par leurs noeuds
roses ou bleus. Des bibelots incrusts d'or, d'argent ou de nacre, des
tuis  cigarettes, des portefeuilles, rappelaient, sous les vitrines,
le travail dlicat des ouvriers d'Orient. Dans un magasin plus vaste,
plus lumineux que les autres, des fourrures taient entasses. Des peaux
de martres et de zibelines, des peaux de castors et de renards bleus
nous furent montres; quelques-unes pendaient au mur, noires, moires de
bleu, ou toutes blanches avec des poils bruns qui dpassaient; une odeur
fauve manait de ces dpouilles que la main sentait si douces, et la
voix se faisait plus basse, comme touffe par leur paisseur lourde.
Plus loin encore, sous un abri, des balances gigantesques taient
pendues.

Puis la marche continua. Une ide nous tourmentait: qui donc amassait l
ces richesses? quels taient-ils, les travailleurs anonymes et forts qui
les accumulaient en ce lieu? Et tandis que nous passions sans cesse dans
des rues nouvelles, comme en des pays nouveaux, nous examinions avec
plus d'attention et de sympathie tous ces hommes de races diverses, qui
nous heurtaient du coude. Le dsir nous prenait de leur demander, comme
aux hros d'Homre: Qui donc es-tu?  tranger; de quel pays et de quel
nom? Es-tu un homme ou bien un Dieu? un marchand ou bien un pirate?

[Illustration: Au dehors, la vie de chaque jour s'talait, ple-mle, 
l'orientale (page 207).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

C'taient d'abord des Tatars aux pommettes saillantes, aux yeux plus
nettement brids que ceux des Russes, aux lvres grosses, au teint
jauntre; ils portaient sur le sommet de la tte de petites calottes
d'une toffe sombre, gaye de fleurs, d'aspect sale. Puis des
Tcherkesses, au teint bronz, aux traits plus fins,  la moustache noire
et frise, couverts de longs vtements gris,  parements noirs, une
calotte d'astrakan sur la tte; un enfant suivait parfois, habill, lui
aussi, du costume national, et les jambes tenues dans des bottes
minuscules. Des musulmanes, la figure voile, tout enveloppes dans leur
grand chle bleu et blanc, semblaient indiffrentes aux regards des
passants. Dans le quartier chinois, aux toits recourbs, aux
inscriptions voyantes et bizarres, nous n'avons pas vu de Chinois; mais
le th arrivait en longues caravanes, de la frontire sibrienne, dans
d'normes ballots de peaux de boeuf, que les expditeurs avaient
marques au couteau de signes cabalistiques. Surtout, des tablettes,
vert sombre, comme des plaques de bronze, attiraient les yeux. Ce sont
des briques de th: elles sont fort dures, contiennent un nombre infini
de feuilles comprimes et cotent peu. L'homme du peuple les gratte,
enlve quelques copeaux verts dont il fait son th. Le quartier persan
tait dsert; ses habitants arrivent tard.

Au dehors, parmi les rues, comme s'il avait fallu ne rien prlever sur
la place trop troite, rserve aux trafics immenses, la vie de chaque
jour s'talait, ple-mle,  l'orientale. Les petits marchands taient
innombrables; des marchands d'oeufs tenaient leurs deux paniers aux
extrmits d'un bton recourb qui leur flchissait la taille. Au coin
des rues, des marchandes de kvass, un pied sur le trottoir, soutenaient
du genou la carafe de verre o le soleil jouait, dans la liqueur rouge.
Puis c'taient des gteaux, des fruits qu'une fillette proposait aux
passants.

Des galeries et des rues, un murmure de vie, perceptible  peine,
s'levait; ni tapage, ni tumulte, pas mme le brouhaha des activits
indcises. Des hommes traversaient la chausse, leur thire en main,
couraient chercher de l'eau, et, dans la pnombre des boutiques, on les
apercevait, derrire les comptoirs, qui buvaient leur th dans la
soucoupe, un bout de sucre entre les dents. D'autres, des pauvres, assis
sur les bords des trottoirs, djeunaient d'un fruit, d'une pastque,
d'un poisson sch au soleil.

 l'extrmit des larges voies qui s'ouvrent vers la plaine, des
campements sont disposs. Prs des chariots, prs des chevaux dtels,
attachs  un arbre ou  leur voiture mme, les hommes reposent sur un
bout d'toffe ou envelopps seulement dans leur _touloupe_.

Un prince a eu souci de cette misre: il a bti deux vastes btiments
semblables aux grands marchs de nos villes, l'un o les pauvres
mangent, l'autre o ils s'abritent pour dormir. Dans le premier, les
moujiks assis, les coudes sur la table et le regard vague, dvoraient
leurs poissons schs, leurs fruits et les dbris d'une viande vieille
et dj puante qu'un marchand vendait  l'entre. Le samovar,
heureusement, sifflait, et beaucoup, le sucre entre les dents, se
rjouissaient du th.

 l'asile de nuit, la foule commenait d'arriver: chacun prenait une
place en silence sur deux tages de planches, dont les ranges
traversaient la salle en toute sa longueur. Ils plaaient sous la tte
leur paquet de hardes, s'tendaient et dormaient. Ils entraient,
sortaient librement. Quelques-uns,  la porte, attendaient  plus tard
et parlaient entre eux.

Prs de l'asile, enfin, nous sommes alls au march des cloches; elles
taient toutes suspendues sur des btis de bois, grandes et petites, 
la voix puissante ou au son cristallin, attendant de verser aux
misrables moujiks les consolations toujours attendues. La lumire
affaiblie glissait sur le mtal luisant de leurs parois et se rpandait
sur la foule des pauvres qui les venait voir.

[Illustration: Les galeries couvertes, devant les boutiques de Nijni
(page 206).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

C'tait l'heure o, malgr la vigueur encore intacte du soleil, on
pressent le crpuscule prochain, l'heure des nergies dployes et du
travail plus intense, dont le rsultat va se dcider. Par les rues, la
foule bariole coulait toujours; des familles repartaient sur leurs
chariots, le pre, le grand-pre souvent, la femme et les enfants,
tendus sur la paille,--et le petit cheval  la longue crinire
flottante,  l'oeil intelligent, tirait avec furie. Parmi les courses
hardies des charretiers, aux blouses bouffantes, qui se rjouissaient
des galops sourds sur le pont de bois et des sauts de leur voiture vide,
les tramways allaient de leur vitesse assure, unie. Les cosaks,
immobiles au croisement des voies, rglaient ce flot de la rue. Et, dans
cette heure dernire de l'activit, la multitude oubliait, semblait-il,
les gains gostes, comme saisie tout entire par la puissance
dominatrice du travail unique qui s'accomplissait l.

C'est alors que l'unit vraie de la ville devenait sensible. Elles
importaient peu les jouissances opposes, dont le dsir avait rassembl
tous ces hommes trangers; mais par le contact, par la fusion de ces
multitudes, les efforts s'unissaient dans une mme oeuvre, et la ville
entire y participait. L'importance de la foire de Nijni dans la vie
russe clatait. L'empire des tzars est avant tout une grande mle des
races; pour qu'elles s'usent mieux entre elles, pour qu'elles fusent
plus compltement les unes dans les autres, ou pour que les forces de
leur originalit disparue augmentent et renouvellent la vigueur des
Grands-Russiens, n'est-il pas ncessaire, en effet, qu'elles prennent
contact, qu'elles s'prouvent mutuellement en de grandes occasions?
Vassili Ivanovitch l'avait bien compris lorsque, pour faire chec  la
foire de Kazan, il fondait celle de Makarieff, qui devint plus tard
celle de Nijni, sur les bords mmes de cette Volga, o toutes les races,
tatares, finnoises et slaves avaient indiqu par leurs migrations le
chemin du rendez-vous. Aujourd'hui encore, c'est sous la protection et
sous l'autorit du gouverneur russe que le grand march s'ordonne.

[Illustration: Dans les rues, les petits marchands taient innombrables
(page 207).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

Nous sommes alls chez le gouverneur. On nous fit pntrer dans une
vaste salle, aux murs dnuds, tout blancs,  filets d'or. Autour d'une
petite table, o des papiers tranaient parmi des cendriers, des botes
d'allumettes, des cigarettes et des verres de th, plusieurs secrtaires
travaillaient, sans grande hte, peu attentifs  leur ouvrage, fumant,
buvant, causant, en bons fonctionnaires russes. Le chef de la police, un
colonel, plusieurs fonctionnaires attendant d'tre introduits, formaient
un petit groupe au milieu de la salle. Au long des murs, des femmes, des
enfants, des hommes ples, faibles et las, avaient peine  supporter
l'attente; la misre de deux femmes en noir clatait violemment sur la
paroi blanche. Des Tcherkesses exposaient avec une lenteur fire leurs
demandes; de temps  autre, un moujik poussait la porte doucement et
entrait timide. Une mre nous prsentait son enfant, les larmes aux
yeux, et, sans mots, sans tendre la main, du regard seulement, implorait
quelques kopecks; une autre parlait d'un ton plaintif, et l'on sentait
sa crainte de n'tre pas coute: c'taient l'aspect et les attitudes
des salles d'attente dans nos cliniques. Prs de la fentre, devant un
rideau blanc que traversaient les rayons du soleil, une vieille femme,
aux joues creuses, aux rides profondes, aux yeux brillants, toute vtue
de rouge sombre, tait accroupie, les coudes sur ses genoux, le menton
dans les mains. Elle regardait fixement, comme la sorcire haineuse et
sarcastique des vieux contes.

Comme le crpuscule commenait, entre les deux talus verts o la route
s'insinue, nos voitures remontaient au bazar oriental. Cet htel est un
lieu de plaisir, une maison de th, le Mavretagn de Nijni. Dans un grand
pavillon, dont le balcon aux boiseries dcoupes domine la valle, un
restaurant et une salle de caf-concert sont disposs. Tout autour, dans
un jardin, des chalets en bois  un tage, perdus dans la verdure,
abritent les trangers paisibles ou cachent les dbauches des riches
marchands.

Nous avons dn  l'heure de France, tandis qu'au ciel se dployait la
splendeur du soir.

Sur la scne, pendant le dner, des choeurs parurent; c'taient des
hommes, car les femmes, nous expliqua Orloff, avaient caus du scandale.
Ils portaient le costume national, aux couleurs voyantes, les larges
bottes; ils chantaient des airs populaires et dansaient la cosaque.
Ils nous chantrent la Marseillaise, en russe, sans lan, sur un ton
presque rsign. Entre temps, un orchestre jouait. Peu  peu des drojkis
arrivaient; la salle s'emplissait de bruit et de fume.

Elle tait comble quand un ngre, fort mdiocre acteur et mauvais
acrobate, dbita quelques monologues et chansonnettes comiques, excuta
quelques tours. Alors ce fut un trpignement d'enthousiasme dans ce
public qui restait insensible, un instant auparavant, aux chants sereins
et presque religieux des choeurs populaires. Les femmes levaient leur
verre en l'honneur de ce pitre, et leurs joues s'empourpraient sous la
poudre de riz; un officier applaudissait  tout rompre, et son battement
de mains se prolongeait aprs tous les autres.

Tous ces gens-l, nous ne les avions pas vus par les rues: le jour, ils
taient dans les maisons de th, avec les Orientaux, les marchands aux
caftans bruns, sur les quais des fleuves, brassant les affaires,
achetant pour des millions de roubles des marchandises non dbarques et
qui continuaient vers un autre point. Le soir, ils montent ici pour la
fte obligatoire; ils sont riches, il faut qu'ils ripaillent, comme le
moujik boit s'il a vingt kopecks.

Trs tard, accouds  la balustrade, tandis que derrire nous, dans la
salle illumine, leur foule se laissait griser par la fume, la lumire,
les applaudissements et les rires, nous regardions la ville endormie et
sereine, dont le labeur silencieux et frmissant s'tait apais. 
l'horizon, une lueur encore demeurait et se refltait plus faible, dans
une drivation de la Volga, l-bas, prs de l'endroit o les campements
populaires taient dresss. Dans l'eau sombre des deux rivires, les
lueurs tremblotantes des lampes faisaient de longues tranes tout
autour des bateaux qui semblaient plus noirs. Le grand pont de l'Oka,
baign par la lumire douce de l'lectricit, formait une large raie
blanche, et l'on voyait encore des hommes qui passaient. Parfois un
sifflet de remorqueur dchirait la nuit, et sa violence dominait le vain
tumulte de la fte.

Nous rvions alors aux transformations normes que ces marchands
accomplissaient inconsciemment. C'tait pour eux, c'tait  cause de
leurs trafics et pour leurs plus grandes richesses que les chemins de
fer poussaient leurs voies toutes droites au travers des steppes, et que
les remorqueurs remplaaient maintenant les manges grinants des vieux
chalands. Elle est de moins en moins nombreuse la foule qui vient 
Nijni. Bien des boutiques sont dsertes, des marchands paraissent,
traitent une affaire, repartent; et bientt les fers de l'Oural, qui s'y
accumulent et encombrent ses quais, s'en iront dsormais, d'un cours
rgl, par chemin de fer, vers les plaines du Don et la Russie du Sud.

Bientt, peut-tre, la grande assemble de Nijni n'aura plus lieu, et si
les riches marchands traversent plus frquemment l'Asie, si les
courtiers europens arrivent jusqu'au centre des peuples tcherkesses ou
tatars, les grandes caravanes ne se rencontreront plus  l'antique
foire. Les chemins de fer auront eu ce premier effet d'isoler les
peuples, de supprimer le contact des foules. Mais par eux la vie
conomique des diverses rgions sera bientt intensifie; les divers
marchs entreront dans la dpendance les uns des autres, et ce sera une
solidarit plus profonde et plus durable qui unira les peuples de
l'immense empire.

       *       *       *       *       *

Nous nous souviendrons longtemps des heures dlicieuses passes sur la
Volga, de Nijni-Novgorod jusqu' Samara. Ce n'tait plus, en tumulte,
des spectacles divers et heurts qui surgissaient devant nous, mais,
pendant trois jours, le mme grand paysage se dveloppant  l'infini,
monotone et pourtant vari!

Ce fut sur le _Sviatoslav_, un des beaux paquebots  aubes de la
_Compagnie Caucase et Mercure_ que nous fmes cette traverse. Tout en
bas, les marchandises y taient accumules: des ballots d'toffes, des
produits de l'industrie moscovite qui descendaient vers Astrakhan. En
haut, les passagers logeaient. Des toiles blanches abritant le pont,
claquaient au vent. Au-dessus enfin, la dunette. Entre les deux
tambours, la cabine du pilote dominait le fleuve; ils taient l quatre
ou cinq hommes, attentifs, les mains sur les poignes qui commandaient
le gouvernail.

[Illustration: Dans une rue, c taient des coffres du toutes dimensions,
peints de couleurs vives (page 206).--D'aprs une photographie de M. J.
Cahen.]

En Russie, o les voyages durent parfois une semaine, o il faut
parcourir de longs espaces pour dcouvrir enfin un horizon nouveau, des
relations familires se nouent vite entre voyageurs. Des enfants
jouaient, couraient sur le pont, et les cris joyeux des petites filles
attrapes riaient dans les couloirs comme des chants d'oiseaux.
D'autres, plus hardis, plus mondains dj, s'en venaient vers nous,
comme leurs parents, et voulaient tre photographis. Un petit
d'Orenbourg, surtout, aux yeux gris bleu, au front haut et troit, un
bambin de dix ans qui souriait toujours, venait causer avec nous, en
allemand; il prononait  la russe, sur un ton chantant, d'une petite
voix nette et prcise. Lorsque nous lui dmes que nous allions  Tomsk,
il eut un rire de surprise, un io, io, io adorable,  nous rendre
orgueilleux d'aller en Sibrie. C'taient les femmes, ensuite, ni bien
jolies, ni bien lgantes sous leurs fichus lgers de Kazan; mais des
convenances gnantes n'entravaient point leur gaiet. Plusieurs, fort
ennuyes de ne point connatre le franais, nous proposaient de rsoudre
la question du jour, de ces anneaux emmls qu'il faut dgager, sans
forcer, et que nos camelots vendent sur les boulevards; l'une d'elles
entr'ouvrait la porte du salon, regardait nos efforts inutiles, et nous
les entendions alors qui riaient toutes sur le pont. Le soir, 
l'avant, un petit cercle se formait: le capitaine et son second, un
mdecin qui retournait  Kazan; des tchinovniks et des marchands
s'entretenaient avec nous. Orloff, notre guide, attentif, traduisait,
rsumait: et c'tait plaisir de voir cet empressement hospitalier de
tous, du capitaine surtout, dont la voix trs douce chantait plus
souvent, plus respectueusement coute.

[Illustration: Prs de l'asile, nous sommes alls au March aux Cloches
(page 208).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

 l'arrire, dans un grand dortoir, avec deux tages de planches, le
peuple tait entass ple-mle parmi ses paquets et ses provisions. Au
chaud soleil, dans les rues actives, le moujik isol nous avait sembl
moins misrable, mais dans cette vaste salle, on ne voyait plus qu'un
amoncellement de savons malpropres, de touloupes graisseuses, de jupes
dchires et macules. Parfois un bras s'tirait; une jambe, entoure
d'un lacis de cordelettes, changeait de position. Des familles s'taient
groupes, femmes et enfants; ils s'asseyaient en cercle sur leurs
bagages et savouraient le th; sur le pont, une grande bouilloire, 
toute heure, leur donnait de l'eau chaude. Il y avait l des migrants,
des marchands au caftan brun, dont quelques-uns, dit-on, taient fort
riches, des Asiatiques qui revenaient de Nijni. Tous, rsigns,
supportaient sans se plaindre la fatigue du voyage et le contact lourd
des autres. Aux escales, ils s'animaient, descendaient et couraient,
achetaient des provisions; puis tout rentrait dans le demi-silence de
leur rsignation.

[Illustration: Plus loin, sous un abri, des balances gigantesques
taient pendues (page 206).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

D'une allure rgulire, le _Sviatoslav_ glissait sur le fleuve; il
allait prudemment pourtant, le jour, entre les boues qui signalaient
les bancs de sable; la nuit, entre leurs lueurs plottes, dont le reflet
tremblait sur l'eau, et les feux rouges du rivage, au long des passes.
Souvent des sondeurs, arms de perches gradues, se rendaient  la
proue. Ils jetaient leur bton, puis, par de grands cris monotones,
transmis de bouche en bouche, ils annonaient la profondeur. La nuit,
lorsque le tressautement du navire, aux coups rguliers de la bielle,
s'entendait plus distinct, lorsqu'on ne voyait plus dans le lointain que
les falots, rouge et vert, d'un autre bateau, ces sons monotones, qui
rglaient, parmi le sommeil du fleuve et de ses rives, cette activit
isole, semblaient tranges, inquitants. Parfois le _Sviatoslav_
touchait, frottait contre le banc de sable, et l'on entendait des
planches qui craquaient sourdement.... Mais les aubes battaient plus
vite; le navire s'enlevait, passait.

Pendant des heures, accouds au bordage d'avant, nous regardions le
paysage, indfiniment renouvel dans sa monotonie mme. C'tait, sur la
rive droite, la ligne continue des falaises, sans grande lvation, qui
dominent le fleuve. Elles taient dnudes souvent ou recouvertes d'une
herbe maigre, jaunie au soleil; un bois de sapins parfois s'y
accrochait, ou c'taient tout en haut les troncs blancs des bouleaux qui
luisaient. Parfois aussi, la falaise s'vasait, formait un large
amphithtre qui s'ouvrait sur la Volga, et les villages,  l'abri de
leur glise blanche, aux coupoles vertes, y disposaient  l'aise leurs
isbas en rondins. Ils taient si haut perchs, si bien protgs contre
les crues qu'ils semblaient tout  fait spars du fleuve. Des routes,
cependant, y conduisaient, qu'on dcouvrait parfois toutes blanches sur
le talus jaune.

[Illustration: Dans une autre rue, les charhons avaient accumul leurs
roues (page 206).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]

 gauche, c'tait la plaine unie,  l'infini. Dans le fleuve mme, elle
se prolongeait par de vastes plages sablonneuses, par des bancs de
sable, comme si les collines de la rive droite seules l'arrtaient. Et,
de fait, entre le fleuve large et la plaine qu'il anime, il y a comme
une amiti naturelle. Pendant l'hiver, il l'tend lui-mme par la
surface lisse de ses glaces; plus tard,  la dbcle, c'est lui qui va
vers elle, s'enfle, sort de son lit et rpand au loin, sur 20 verstes,
ses eaux fcondantes. C'est pour cela que les villages se rfugient
l-bas  l'abri des ondulations boises qu'on aperoit  l'horizon,
enveloppes de brume bleue.

Entre ces rives, la Volga droule largement ses eaux. Point de courants,
point de rapides; mais vraiment le chemin qui marche, la belle route
qui glisse loin tout entire, et dont les eaux puissantes et calmes
unissent les peuples.

[Illustration: Paysannes russes, de celles qu'on rencontre aux petits
marchs des dbarcadres ou des stations (page 215).--D'aprs une
photographie de M. J. Cahen.]

De Nijni jusqu' Samara, la navigation est fort anime.

C'taient d'abord les grands paquebots qui nous croisaient, au milieu
d'appels joyeux et de saluts rciproques. Puis c'taient des chalands,
dont le passage lourd restait longtemps marqu sur la surface de l'eau.
De Moscou, de Nijni, vers le Caucase et vers l'Asie, ils transportaient
les produits d'Occident, les indiennes, les rouenneries, les bibelots
des civiliss. En sens inverse, les matires brutes de l'Orient
remontaient le courant comme une masse norme de travail en puissance:
du bl, du coton, du ptrole enfin que les puits avaient dvers dans
les grands rservoirs flottants. Mais les chevaux de halage, que l'on
attelait autrefois en foule, et les mariniers, courbs sur la perche,
avaient disparu.  peine voyait-on  et l quelques voiles immenses,
qui ramassaient le vent. Partout, la vapeur, l'essoufflement des
remorqueurs, leur hte. Dans le calme infini de ces lieux, l'effort
haletant de la navigation moderne semblait se perdre, et les yeux
suivaient avec plus de joie les grands trains de bois qui
s'abandonnaient avec confiance  la grande force du fleuve.

Autour des villages, une agitation joyeuse rgnait. Des bateaux de
pcheurs, des bacs, ponctuaient la nappe des eaux. Ds que le sifflet du
_Sviatoslav_ se rpercutait au long de la falaise, pntrait sous les
bois et dans les cirques des villages, des canots partaient de la rive,
approchaient, malgr le remous des aubes, et les riverains adroits
lanaient les paquets de lettres ou recevaient les autres au vol.

Un matin, nous accostmes au dbarcadre de Kazan. C'tait un ponton
carr, couvert d'un vaste baraquement. L'activit tait l, plus dense,
et dans la foule des marchands, on sentait la fivre d une ville. Des
fillettes offraient dans des corbeilles des gteaux ou des pommes; des
femmes tenaient un seau de kvass, tendaient un verre; d'autres taient
assises tout au long du pont par o les voyageurs gagnaient la rive;
elles avaient devant elles des tas de pastques ou des _ogourtsis_
(concombres).

Plus haut, sur la route borde de petits auvents, des marchands, debout,
proposaient du pain, de la viande, des poissons schs. Parmi la foule
des moujiks qui couraient aux provisions, des dbardeurs, en longue
file, transportaient des sacs de bl, des marchands tatars, allant de
l'un  l'autre, talaient sur leurs bras tout un choix bariol de ces
mouchoirs de cou, si lgers et si transparents, qu'on fabrique  Kazan.
Des bambins se haussaient pour nous offrir du lait, dans des bouteilles
de toutes formes. Point d'annonces bruyantes, point de cris discordants,
mais de la foule environnante qui vous pressait, qui semblait vous
barrer le chemin, un murmure de sollicitation montait, irrsistible.

Nous avons lou des drojkis pour pousser jusqu' la ville, qui s'tend 
7 verstes de l. Nous avons suivi d'abord une large rue, borde de
maisons de bois  grandes boutiques, et qui prolonge, pour ainsi dire,
le dbarcadre; il n'y a gure en cet endroit que des boutiques de
comestibles et des bureaux.

Le port est reli  Kazan par une chausse en remblai qui coupe la
plaine. Un mince filet d'eau y coulait encore  cette poque de l'anne;
au moment des inondations, la Volga la couvre toute. On apercevait, d'un
ct, un remblai nouveau, celui du chemin de fer, qui se dployait en
une longue courbe; de l'autre, parmi l'herbe maigre et dessche, sur
les bords de grandes flaques d'eau, des piles de bois taient dresses;
on travaillait dans des chantiers.  l'extrmit de la route, les tours
blanches du Kreml et leurs clochetons dors faisaient une barrire.

Notre visite fut rapide. Par les rues droites et rgulires, nos drojkis
ont parcouru la ville haute et le Kreml; c'est l qu'habitent les
fonctionnaires et les Russes. Mais dans la plaine basse, de l'autre
ct, habitent les Tatars. Vers les portes, dans les faubourgs qui
ceignent toutes les villes de vie populaire et de travail, nous en avons
vu quelques-uns, quelques types de cette population singulirement
forte, intacte, non russifie. Ces musulmans sont comme les juifs en
Occident; ces femmes voiles,  la marche lente, dans l'enveloppement de
leur grand chle, ces hommes d'allure vigoureuse, de force ramasse,
accomplissent avec application l'oeuvre de chaque jour. Les marchands de
chiffons et de vieux habits sont nombreux  Kazan, les petits mtiers
fleurissent. Parfois les hommes partent, vont dans les grandes villes,
domestiques ou garons de restaurant, probes et conomes toujours; mais
ils restent musulmans.

Par ces qualits du Tatar, l'industrie devait grandir et transformer
Kazan; des usines se sont tablies et prosprent. Vers midi, des
ouvriers sortaient, des hommes et des apprentis, couverts de vtements
sombres, bleus ou noirs. Ils ne se rpandaient pas par la rue, mais se
suivaient en petits groupes, au long des trottoirs. Nulle hte, nul cri:
ils ne sentaient pas, comme nos ouvriers nerveux et dlicats, le besoin
des mouvements libres, drgls. Simplement, ils avaient ajust leur
effort  cette tche nouvelle, et ils la faisaient, comme les travaux
anciens, avec la mme application tenace.

[Illustration: Le Kreml de Kazan. c'est l que sont les glises et les
administrations (page 214).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

Dans la plaine sablonneuse, vers le port, le commerce fourmillait. Des
chevaux passaient, chargs de paquets; des charrettes se suivaient en
longues files; des drojkis filaient, envelopps de poussire, dfiant
les poursuites. C'tait, sous le soleil aveuglant, une hte fivreuse.
Plus proche de l'Asie et reste comme nomade, malgr la fermet de son
Kreml, dont les hautes tours la rassemblent, Kazan demeure encore
aujourd'hui, sur les bords de la Volga, la ville orientale o l'Asie,
qui la cra, concentre toujours ses produits.

Mais la foule se pressait vers le ponton, plus bruyante un peu, car
l'heure du dpart approchait; la cloche sonna trois fois, et le
_Sviatoslav_ repartit, du mouvement rgulier de ses palettes.

Au soir du mme jour, aprs le confluent de la Kama, au moment o les
rives du fleuve devenaient moins nettes et que ses eaux abondantes
semblaient vouloir envahir la plaine, le bateau parut incertain de sa
route, il tourna sur lui-mme, accosta prs d'un bateau noir, en fer,
surmont seulement d'une pompe  bras, o des moujiks attendaient.
C'tait le rservoir de ptrole.

Un passeur nous a conduits sur la rive, et nous l'avons suivie quelque
temps pendant l'arrt.

La berge tait plus haute que de coutume sur la rive gauche; elle
montait doucement, par une pente couverte de buissons, d'arbustes et de
fleurs. Un isba tait l, tout proche; nous avons voulu le visiter.

[Illustration: Sur la berge, des tarantass taient ranges (page
216).--D'aprs une photographe de M. Thibeaux.]

Un vieux moujik se tenait  la porte, vendant des fruits, du pain et du
poisson. Orloff entra sans lui demander la permission.

Il y avait deux salles, de plafond peu lev, spares par une cloison
de bois; mais, perant la cloison, des deux cts le pole s'tendait.
C'est sur ce pole que la famille russe couche pendant l'hiver. Dans la
premire salle, il y avait des tonneaux, des cuelles, des pots, de
grands coffres en bois, les ustensiles de la vie quotidienne, jets l
ple-mle dans un coin. L'autre tait la chambre; point de lit, point
d'autres vtements: le moujik a sur lui toute sa garde-robe. Tout autour
de la salle, des bancs taient fixs, assez larges, o l'on couche
pendant l't; il y avait aussi des tables, quelques verres, et sous les
lueurs du soleil couchant, deux samovars tincelaient. Une vieille femme
alignait des pains noirs sortant du four; elle nous reconduisit, vint
avec nous sur le seuil de la porte. Entre le plafond et le toit de
l'isba, dans un grenier ouvert  tous les vents, on apercevait les
tonneaux et les pots de grs qui servent  fabriquer le kvass ou 
prparer le _chtchi_, le fameux potage aux choux aigres.

 la porte, sous un auvent, le vieux vendait toujours. Orloff nous
prsenta comme des Franais de Paris, ce qui fit sourire le moujik,
sans qu'il part comprendre; puis le guide plaisanta, tapota sur les
bras nus de la bonne femme, la fit tournevirer, lana quelques mots
qui firent rire des soldats, et aprs force poignes de main, force
salutations du vieux, nous redescendmes vers le bateau.

C'tait, tout autour du dbarcadre, la mme animation qu' Kazan: tous
les marchands de pommes, de pastques, de kvass, les paysannes offrant
leur lait, des dbardeurs transportant des sacs de bl. Mais toute cette
foule tait bruyante, plus secoue d'une rude gaiet populaire; des
soldats, dont on voyait partout les uniformes blancs parmi les jupes
barioles et les blouses rouges, s'embarquaient pour des manoeuvres, et,
dans un autre paquebot, entre le _Sviatoslav_ et le ponton, les canons
avaient t tirs. Notre public de troisime classe se pressait autour
d'un petit cabaret de bois; chacun prenait un verre et se servait; le
patron, souriant, se contentait de surveiller. Au coup de cloche, tous
se dispersrent, coururent au bateau.

Et le _Sviatoslav_ une fois encore reprit le courant; le crpuscule
dfaillait dj, mais ses lueurs affaiblies prolongrent le soir
indfiniment. Tandis que la nuit avait avanc du fond de la plaine et
que la lune,  l'horizon, se levait, incertaine et rougetre  l'ouest,
le brouillard qui surgissait du fleuve semblait tenir en suspension des
teintes rouges, sans clat, sous le bleu sombre des flots. La nuit, le
brouillard, les couleurs, s'lanaient de tous cts, s'insraient dans
le paysage. La Volga elle-mme n'avait plus son allure calme et douce,
elle avait peine, semblait-il,  retenir ses eaux; ses berges semblaient
moins certaines; la rive droite, moins haute, moins rgulire, tait
entaille par de larges golfes. Et tandis que les palettes brassaient
l'eau plus nerveusement, et que le vent froid de la nuit cinglait dj
la figure, une inquitude irraisonne nous saisissait.

Puis, lentement, tout s'apaisa; la lune tait maintenant haut dans le
ciel; ses rayons se refltaient en un long cierge tremblotant, dont les
lueurs indcises venaient se perdre  l'entour du bateau. Des nuages
passaient, mais si lgers et transparents qu'ils n'interrompaient point
les rayons des toiles. Dans l'ombre, les rives redevenaient plus
proches, plus secourables, et le moujik pouvait reprendre confiance en
la grande rivire protectrice, en la sainte mre Volga. Parfois des
chants venaient  travers le silence: tantt la mlope lente des hommes
de peine qui tiraient un bateau ou le dchargeaient, tantt, sur une
pniche, des mariniers qui se plaisaient  faire sonner leur voix dans
le silence, sur les eaux. Ou apercevait les fanaux vert et rouge des
bateaux qui remontaient; le travail des hommes ne s'arrtait pas.

Et nous songions, dans la nuit, au tumulte des peuples qui s'taient
rencontrs l, au heurt des races et des hommes dont les souvenirs
persistaient. Les races de l'Orient s'taient avances jusqu' ces bords
paisibles, puis elles s'taient tablies. Des Finnois d'abord, les
Moraves, les Tchouvaches, les Tchrmisses et les Votiaks; des peuples
primitifs et doux, vivant de la chasse et de la pche, et dont de petits
groupes isols perptuent aujourd'hui le nom et les coutumes. Puis
c'taient les hordes conqurantes, les Khajars, les Bulgares et les
Mongols, dont les chevaux, arrts soudain sur la rive, avaient fait
drouler du sable dans les eaux calmes. Itil, Bolgary, Sara, toutes les
capitales ruines, dormaient  l'entour de Kazan, hritire de leur
grandeur, dchue aussi, mais vivante. Et maintenant la sainte rivire
tait russe tout entire; de Rybinsk  Astrakhan, elle ne refltait plus
que les armes impriales  la proue des bateaux, ou les lettres
slavonnes de leurs noms. Mais le fourmillement des hommes tait devenu
plus grand, et les races qu'elle supportait, plus nombreuses. Elle avait
enseign le chemin  la race voyageuse des Grands-Russiens; vers l'Asie,
elle avait entran leurs bandes nombreuses, comme autrefois le Dnieper
emportait vers Byzance leurs blanches flottilles. Et tous partaient avec
confiance, car la sainte Volga ne pouvait tre trompeuse. Aujourd'hui,
toujours, d'autres partaient pour peupler les pays nouveaux que le cours
du fleuve avait faits leurs. Et d'autres races remontaient vers Kazan,
Nijni ou Moscou, dont les dsirs pres et la curiosit avaient t
veills par la venue de ces hommes blonds. C'tait toujours la route
unie, la voie naturelle de ces pays, et elle coulait dsormais, comme
les antiques voies romaines, entre deux lignes de tombeaux.

Au matin, le bateau est entr dans la boucle de Samara. C'tait une
matine toute blanche, o, devant le soleil, les brumes de la terre
montaient purifies.  droite, les monts levs, couverts de bois
sombres, paraissaient tout bleus dans l'air du matin; et le sifflet du
_Sviatoslav_ s'y rpercutait longuement.

 Stavropol, ce fut le dernier arrt avant Samara. Comme toujours, la
ville tait loin dans les terres; une route poussireuse,  larges
ornires, y conduisait. Sur la berge, dont le sable fin brlait, des
tarantass taient ranges; les petits chevaux piaffaient, secouaient la
tte; et les sonnettes pendues  la douga faisaient entendre un carillon
nerveux et impatient.

Puis les dernires heures s'coulrent avant l'arrive; le soleil tait
haut dj dans le ciel, et ses rayons dards se rpandaient sur l'eau,
en flaques miroitantes.  la gaiet du matin, au fleuve qui manifestait
sa puissance, l'imagination plus alerte rpondait; elle voquait une
dernire fois les paysages accoutums des derniers jours, la suite
ininterrompue des hautes falaises, avec leurs bois et leurs villages, la
plaine immense et ses plages sablonneuses, et cette large coule de
flots qui avait aid si longtemps le labeur des hommes.

  (_ suivre._)                         Albert THOMAS.

[Illustration: Partout sur la Volga d'immenses paquebots et des
remorqueurs (page 213).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

Droits de traduction et de reproduction rservs.




  TOME XI, NOUVELLE SRIE.--19e LIV.      N 19--13 Mai 1905.

[Illustration:  presque toutes les gares il se forme spontanment un
petit march (page 222).--D'aprs une photographie de M. J. Cahen.]




LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[3]

IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU  TOMSK,

         [Note 3: _Suite. Voyez pages 181, 193 et 205._]

Par M. ALBERT THOMAS.

     IV. -- De Samara  Tomsk. -- La vie du train. -- Les passagers et
     l'quipage: les soires. -- Dans le steppe: l'effort des hommes.
     -- Les migrants.


[Illustration: Dans la plaine (page 221).--D'aprs une photographie de
M. Thibeaux.]

Par un gris matin d'aot, nous sommes monts sur le Transsibrien, et
nous avons retrouv le plaisir paresseux des trains russes. De Samara
jusqu' Oufa, nous avons travers, pendant tout un jour, la plaine qui
prcd l'Oural. C'tait  l'infini l'tendue grise des champs fauchs.
Prs de la voie, les villages taient rares, mais plus populeux, plus
vastes; et ils se ressemblaient tous avec leur glise, leur cimetire
sous un bois de bouleaux, leurs isbas noires et pitoyables, et leurs
petits enclos, o verdissaient quelques lgumes, o des tournesols
agitaient, au bout des tiges, leurs soleils jaunes. On les trouvait,
de prfrence, au bord des cours d'eau, petites rivires lentes qui
avaient creus dans le sol friable des valles minuscules et
abruptes.--Et plus loin, en voici un qui avait brl: ce n'taient plus
que des dbris noirs, des tas de cendres  la place des meules, des
planches noircies et brises aux lieux o taient les isbas. Pas un
homme: sur l'ordre du feu, ils s'en taient alls plus loin, vers cette
Sibrie peut-tre, dont les trains vagabonds avaient fait natre en eux
le dsir. Et l'on se rptait dans les wagons que deux cents maisons de
Kazan avaient brl deux jours avant.

Dans les champs, les blouses rouges des faucheurs souriaient au soleil,
et sur les routes, dont le ruban s'amincissait au loin, parfois un
tarantass allait grand train, dans un nuage de poussire. Nous le
suivions longtemps du regard, avec un sourire de penser  Michel
Strogoff. Un bouquet de bouleaux, des chevaux dans un champ, deux ou
trois isbas autour d'une gare, une petite mare, avec des herbes
aquatiques, un boeuf blanc et des oies, c'taient les plaisirs des yeux
dans ces plaines grises.

Aprs midi, un grand vent a souffl: de tous cts, la poussire s'est
leve, ici plus fine au-dessus des champs, l plus obscure, plus
paisse sur les routes ou prs des villages. La plaine se soulevait de
partout. De petits arbres pliaient. Des chevaux effars galopaient au
hasard, et les bandes de corbeaux tourbillonnaient sur les villages. Le
ciel tait noir, et des gouttes de pluie, lourdes, tombaient dj,
faisant des taches claires sur les vitres poussireuses du train. Dans
les champs, les moissonneurs rentraient sans hte, sans effroi. Sur la
route, une vieille femme ramenait un cheval. Des enfants continuaient de
jouer au bord d'une mare. Mais l'orage s'est dissip, a disparu; et plus
loin, sous le ciel clairci, le travail continuait.  l'horizon,
quelques collines se sont profiles, premires hauteurs de l'Oural, et
les nuages lourds, de teintes cuivres, se sont arrts au-dessus, quand
commenait le crpuscule.  Oufa, la nuit tait tombe, et dans le
Transsibrien, comme dans un grand htel roulant, la vie des longues
soires s'organisait.

Nous avons visit notre maison roulante. Aprs la locomotive et le
fourgon  bagages, dont une partie tait occupe par une machine
lectrique, le train se composait de quatre wagons, de ces wagons
russes, hauts et larges, un peu lourds d'aspect, mais si commodes! La
voiture verte, la premire, tait le wagon-restaurant; elle contenait
les cabines des employs, de l'quipage, comme nous disions; puis la
salle de bains, avec sa grande baignoire de marbre, ses robinets de
douches et ses appareils de gymnastique; enfin, aprs un petit passage
resserr o tait l'office, la grande salle  manger. L'ameublement
tait simple, avec un bel air d'aisance: des chaises et un grand canap
de cuir sombre, un guridon et de petites tables, une bibliothque, un
piano, des portraits du tzar et de la tzarine, et dans un coin de la
salle, l'icne minuscule. Pas de cuisine: les buffets sont le charme de
ces longs voyages. Aux gares, tous se pressent autour de leur comptoir,
choisissent les portions et s'assoient  la table commune; souvent
aussi, les garons du restaurant emportent les plats dans le wagon, et
le repas, moins press, augment de quelques hors-d'oeuvre, se prolonge
parfois longtemps, dans le bercement du voyage. C'est de Moscou, dans
les coffres  provisions, entre les roues, que l'on a emport les
saucissons et les jambons, les oeufs, le caviar, les harengs, les
zakouskis indispensables. Aux gares, les marchs en plein air permettent
de les renouveler.

[Illustration: Un petit fumoir, vitr de tous cts, termine le train
(page 218).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

Puis vient un wagon de seconde, un large wagon  couloir, aux
compartiments ferms tantt par des portes pleines, tantt par de
simples portires.--Au milieu du wagon de premire, tout un grand salon
a t rserv, dont les canaps et les fauteuils sont recouverts de
housses rayes rouge et blanc. Par les portes entr'ouvertes, on aperoit
les tables surcharges de livres, de tasses de th ou de gteaux,
l'abat-jour vert de la petite lampe lectrique, et de tous cts, dans
les filets, sur les banquettes, l'amas des valises et des oreillers.
Enfin l'autre wagon de seconde termine le train par une sorte de fumoir,
vitr de tous cts, d'o l'on dcouvre en tous sens le pays parcouru.

Dans les couloirs, des tableaux annoncent la gare prochaine et les
buffets; dans le salon des premires, de grandes cartes sont pendues,
qui permettent de suivre la route; et l'on trouve dans la bibliothque
des livres de renseignements sur la Sibrie.

Cet htel roulant a son personnel: l'lectricien, un petit bonhomme noir
et toujours sautillant; le mdecin, masseur et dentiste  la fois; les
petits garons de restaurant, le brun et le blond, toujours souriants,
amuss de tout au long de la route, courant  chaque gare runir les
plats du buffet ou marchander les provisions; le matre d'htel et
cuisinier, qui rgle nos repas, prpare les oeufs et le th, et fait la
note: il montre parfois sa large figure et sa barbe brune  la porte de
l'office. Chaque soir, les garons des wagons retirent, de dessous le
toit, les oreillers, les matelas, et dressent les couchettes. Enfin deux
ingnieurs (c'est ainsi qu'ils se dsignent) surveillent la marche du
train et font la joie des voyageurs. C'est  qui des deux en fera le
moins pour conduire le train, pour examiner l'tat de la voie, pour
tlgraphier notre arrive; mais tous deux rivalisent de bons offices
auprs des trangers, de paroles aimables auprs des voyageuses. L'un,
K....., barbe brune et beaux yeux noirs, tait un joli garon et qui le
savait; notre guide l'appelait _tsertsaed_, voleur de coeurs. L'autre,
Sergui Serguievitch, grand maigre,  la barbiche blonde, aux yeux
ternes, plus intelligent peut-tre, mais  la figure use dj par les
longues nuits de ripaille.

[Illustration: Les migrants taient l, ple-mle, parmi leurs
misrables bagages (page 226).--D'aprs une photographie de M. J.
Cahen.]

Dans le train, c'est un va-et-vient continuel: du restaurant au fumoir,
des compartiments au salon, les passagers gotent, vingt fois par jour,
le plaisir de ces petits voyages. Ils vont lentement, par le long
couloir, devant les compartiments ouverts d'o s'chappent, avec la
fume des _papirosses_, des parfums de th et des bribes de
conversations bruyantes. Comme notre htel n'est pas grand et que le
couloir est troit, les rencontres sont frquentes. Bientt un sourire
les gaie, et comme beaucoup le dsirent, la conversation s'engage. Ils
chantonnent tous un franais pur et facile, et devant la carte du salon,
dans l'isolement du petit fumoir, les entretiens se prolongent
longtemps, srieux et familiers, sur la Sibrie, sur la France, sur le
mir russe, sur les tudes classiques ou sur Zola. De la part de tous,
c'est la mme amabilit, le mme empressement curieux, avec tantt plus
de discrtion, tantt plus de simplicit et de candeur.

Pendant le jour, le fumoir de l'arrire tait toujours trs occup: on y
trouvait habituellement une jeune femme et sa soeur, demoiselle blonde
en robe rouge, avec une ceinture dore, qui s'occupait avec patience de
ses deux neveux, deux bambins turbulents et pleurnicheurs.  ct
d'elles, un vieux Monsieur, tout envelopp d'une houppelande grise, se
perdait dans une vague contemplation du pays parcouru; c'tait un
personnage assez bizarre, composant toujours la simplicit de ses
allures, et dont les paroles donnaient une impression de fausset;
quelques-uns d'entre nous l'appelaient le pasteur protestant et
d'autres le banquier en fuite. On ne l'aurait pas rencontr sans sa
femme, une vieille  bonnet noir, toujours dans une attitude de
dfrence et d'approbation aux paroles et aux gestes de son mari; pour
un peu, elle nous aurait appels, afin de nous le montrer tandis qu'il
distribuait du pain aux migrants ou qu'il s'essayait dplorablement 
jouer la _Marseillaise_ sur le piano du wagon-restaurant.--D'un bout 
l'autre du train, on se heurtait partout  un Amricain, grand vieillard
maigre et remuant, presque g de soixante-dix ans, et qui entreprenait
un voyage d'agrment autour du monde: il levait trs haut sa tte fine,
encadre de cheveux blancs boucls, et faute de pouvoir parler franais,
distribuait quelques sourires. Son guide ne le quittait point, un gros
homme blond, d'allure et d'accent tudesques. Il vantait fort _son
Monsieur_ et l'aidait navement  faire montre de sa richesse; 
Tomsk, ils firent atteler une voiture  trois _chevals_ le premier
jour,  cinq _chevals_ le lendemain, comme il disait; mais un officier
de police coupa les clochettes du pompeux quipage: les pompiers seuls
ont le droit de se servir de clochettes pour annoncer l'incendie.

Pour nous, c'tait dans l'intimit du petit salon que nous restions de
prfrence; quelques-uns agitaient dj des projets de voyage au Bakal,
ou nous causions tous ensemble avec le commandant N... et Monsieur M....
C'taient nos htes prfrs, ceux dont l'hospitalit semblait la plus
franche, la plus srieuse. Et c'tait chose importante que ce choix,
dans un pays de mensonges comme la Russie!

Le commandant s'en allait  Vladivostok rejoindre son navire. Grand et
vigoureux, de figure calme et sympathique, il parlait fort bien
franais, mais ses phrases devenaient alors comme plus timides et plus
sourdes. Les enfants l'aimaient; lorsque nous descendions aux gares, il
y en avait toujours un ou deux qui couraient vers lui; il les tenait par
la main, et tout heureux et souriant, il se promenait avec eux le long
des quais; ils allaient voir ensemble la locomotive et revenaient
parfois avec une petite canne ou des fleurs. Lorsque le commandant
parlait de la marine ou du Transsibrien, une lueur animait la douceur
de ses yeux; ses paroles devenaient plus vives et communiquaient  tous
un peu du respect et de l'admiration qu'il avait pour le tzar. Les
rcentes constructions de vaisseaux, les millions de roubles dont
Nicolas II venait de dcider la dpense pour l'augmentation de la
flotte, la dfense rapide et sre de l'Asie contre l'Anglais (on ne
redoutait pas encore le Japonais), tout cela l'enthousiasmait.

Avec lui, notre interlocuteur habituel tait M. M..., riche
entrepreneur, qui s'en allait plus loin que Tomsk, du ct de
Krasnoarsk, pour surveiller l'exploitation de ses mines. Grand et fort,
comme tant de Russes, M. M... tait un homme de trente-cinq  quarante
ans; dans sa figure au teint mat, aux traits un peu lourds, ses yeux
vifs brillaient encore avec plus d'intelligence, et de malice. D'esprit
souple et riche, comme un Slave, il avait pourtant dans la discussion
quelque chose de la logique et de la certitude mesure de l'esprit
occidental. Il aimait  faire la preuve de ses connaissances, citait
Virgile, le rcitait, et discutait sur nos auteurs; d'ailleurs, nul
pdantisme. Hardi, entreprenant, il tmoignait une sorte de ddain
aristocratique pour ceux qui restent  la maison. Il aurait dit
volontiers, avec le moujik, que le foyer rend bte et le voyage
instruit: _Pitchka prolchit, doroga outchit._ Surtout il se montrait 
tout propos convaincu de la grandeur de l'Empire, de la supriorit de
sa race et de l'avenir du slavisme.

[Illustration: Les petits garons du wagon-restaurant s'approvisionnent
(page 218).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

Le soir, lorsque l'lectricit illuminait le train, la gaiet devenait
plus bruyante. C'tait l'heure o tous se trouvaient; dans la journe,
les spectacles qu'offrait le pays distrayaient bien des esprits, mais
personne ne rsistait plus  la gaiet d'tre ensemble. C'tait dans le
wagon-restaurant que la socit se runissait. Aprs le repas, lorsque
la fume des cigarettes emplissait la salle et que les verres de th
circulaient, les conversations devenaient plus vives, les voix
s'levaient peu  peu, et les rires. Le gros guide de l'Amricain
pressentait un plaisir, courait chercher son Monsieur. Une demoiselle
allemande se mettait au piano, attaquait une fois encore le dbut du
_Pas de quatre_.--Le pasteur-banquier s'essayait  jouer _la
Marseillaise_, et le gros homme se mettait  chanter.--Les enfants
couchs, la demoiselle en rouge et sa soeur venaient prendre le th; les
autres voyageurs peu  peu envahissaient la salle, et par la porte
entrebille de l'office, on voyait le matre d'htel et les employs du
train, qui se bousculaient pour voir, ou qui se jetaient en arrire pour
rire  l'aise.

Toute la nuit, le train avait suivi les longs mandres des rails dans
l'Oural, et nous avons pu voir encore, dans les brouillards du matin qui
s'allgeaient, les rivires aux lits encombrs de pierres, les forts
sombres et les hautes parois dchiquetes de la montagne; puis les
dernires collines ont bleui  l'horizon, et nous sommes entrs dans la
plaine. Trois jours de lent voyage jusqu' Tomsk, trois jours de
dorlotement doux et continu dans la grande maison roulante.

[Illustration: migrants prenant leur maigre repas pendant l'arrt de
leur train (page 228).--Photographie de M. A. N. de Koulomzine.]

Avant Tchliabinsk, nous nous plaisions  retrouver un peu de la
prcision et de la fracheur des paysages ouraliens.  droite de la
voie, de grands lacs riaient  la lumire, et tout  l'entour de leur
resplendissement, sur les pentes qui les bordaient, les isbas taient
rassembles en de grands villages, comme dans la montagne, le long des
rivires. C'taient l, de loin en loin, comme de petites nations, des
mondes isols. La barrire de l'Oural, sous la ligne claire du soleil,
fermait un ct de l'horizon; de l'autre, des brumes blanchtres
s'amassaient, et l'on aurait cru que leurs gazes et leurs mousselines
montaient d'une valle lointaine.

Plus loin, c'tait le steppe. De chaque ct du remblai, il droulait
son tendue jusqu' l'horizon. Partout l'herbe avait pouss, dans sa
varit riche, dans sa puissance non contrarie. On dit qu'elle est
superbe, lorsqu'au printemps, hors de la boue des neiges fondues, elle
fait jaillir du sol ses floraisons clatantes. Mais elle tait belle
alors encore, aprs que juillet avait commenc de la desscher, avec ses
fleurs rouges ou bleues, demi-fanes, avec ses tiges jaunies que le
poids des baies avait courbes, et pourtant si hautes encore qu'elles
atteignaient le poitrail des chevaux, et que les hommes y baignaient
jusqu' la ceinture. Quand le vent s'levait, il gonflait ses vagues
mouvantes, et leur houle gristre venait battre le chemin droit qui la
coupait comme une digue. Parfois, des bois de bouleaux mergeaient,
comme des lots dans la mer, des grandes herbes, et nous aimions leurs
jeunes taillis, avec leurs troncs blancs, leurs petites branches tordues
et grles, leur feuillage gristre et frmissant. Parfois aussi,
c'taient des lacs, d'un bleu sombre, ou qui refltaient les
volumineuses lueurs du crpuscule. Mais bientt recommenait la plaine.

C'tait aux heures de midi surtout qu'elle faisait clater sa puissance.
 travers l'air immobile, des niasses lourdes de chaleur s'affaissaient
sur elle, et l'on aurait dit qu'elle frmissait toute, et s'offrait plus
entire aux flamboiements du soleil. Les taillis de bouleaux semblaient
plus petits et plus humbles, une touffe d'herbes un peu plus haute: tout
se perdait dans l'unit de cette tendue. Et tout entire elle crpitait
de vie. On entendait un murmure vague et formidable, qui sortait du
remuement des hautes herbes: froissements de tiges et chocs de fleurs,
bruissement des sauterelles, et grsillement de milliards d'insectes,
qui luisaient sous le soleil comme des molcules de lumires.

Puis le crpuscule venait; la lumire d'or se diffusant d'abord dans
tout l'horizon, le flamboiement des nuages, les dgradations infinies
des teintes, dans l'enveloppement d'une bue rougetre, et tout enfin,
quand les dernires lueurs s'taient teintes dans le ciel vaporeux et
diaphane, cette lumire vert ple qui persistait jusqu'au jour.

Dans la molle tideur de la nuit, la vie s'apaisait; mais le
frissonnement de toutes ces petites existences montait encore de chaque
touffe dans l'immensit sans cho. Tranquilles d'me, dans le bercement
indolent du wagon, nous avons pass l des heures dlicieuses de
rverie: ce n'tait plus le voyage haletant  travers les villes, les
monuments qu'il fallait voir, les souvenirs qui se rveillaient: nous
nous abandonnions tout entiers  l'influence douce de la puissance de la
plaine.

 d'autres heures, son immensit effrayait; sa fcondit nous semblait
mauvaise, dvoratrice d'efforts, useuse d'hommes, et toute notre
tendresse se reportait sur les villes, sur les gares, sur tout ce qu'il
y avait d'humanit tenace, groupe l contre le rail.

Rien n'est plus beau, en effet, que la concentration des efforts autour
de ce chemin de fer que les ingnieurs ont tendu tout droit  travers
le steppe. Autrefois, les marchands s'en allaient en longues caravanes
vers Kazan, vers Nijni, porter jusqu'en Europe le th et les fourrures,
les produits de Chine et de Sibrie. Maintenant, c'est vers la grande
ligne, vers les quelques villes qui la jalonnent que tous portent leurs
pas; les trains, perptuelles et rgulires caravanes, recueillent
aujourd'hui les denres de l'Asie, et nous avons vu les interminables
files de chariots, ou les chameaux qui les apportaient vers les gares.
Il se peut qu'une raison politique et militaire ait dcid la
construction de la nouvelle ligne, mais aujourd'hui le commerce s'en
empare, et c'est avant tout l'oeuvre de colonisation qui s'accomplira
par elle.

Aux gares, nous rencontrions, de temps en temps, les trains habituels
qui attendaient que le ntre ft pass. C'taient,  ct des
tchinovniks et des autres riches passagers, la mme foule que sur le
pont du _Sviatoslav_: les marchands d'Orient, au teint bronz, aux yeux
brids, aux cheveux crpus, toujours envelopps de leurs longs manteaux,
avec un bonnet d'astrakan, ou sur le sommet de la tte une riche calotte
de velours,--des Kirghizes, indignes, aux yeux vifs, au visage
profondment rid,  la barbe frise, et que l'on voyait aussi le long
de la voie sur leurs petits chevaux nerveux, ou devant leurs huttes;
enfin, la foule des travailleurs russes, paysans migrs, marchands,
ouvriers de la voie.

[Illustration: L'ameublement du wagon-restaurant tait simple, avec un
bel air d'aisance (page 218). Photographie de M. A. N. de Koulomzine.]

Les gares remplaaient les caravansrails; beaucoup y logeaient,
attendant le train qui devait les emmener; tous y arrtaient pour les
repas. De deux heures en deux heures, elles apparaissaient longtemps 
l'avance,  l'horizon du chemin droit et blanc. Elles se ressemblaient
toutes. Derrire de longs quais de bois, au milieu d'un petit jardin
dont les fleurs voyantes tiraient les yeux, une maisonnette, aux
boiseries dcoupes, dressait son toit rouge ou vert. Elle tait presque
tout entire occupe par le buffet, salle commune de ces nouveaux
relais, o les voyageurs mangeaient et dormaient. Sur les murs, un tronc
surmont d'une image dore reprsentait l'glise  construire et
mendiait une aumne aux voyageurs. Devant la gare ou sous un abri
spcial, un tonneau contenait de l'eau potable, et un norme samovar
versait l'eau bouillante dans les thires. Prs de la station, quelques
isbas, la plupart en construction; les villages sont toujours loin dans
les terres et il s'en construit l de nouveaux.

 presque toutes les gares, il se forme spontanment un petit march.
Sur une table de bois ou sur la terre, devant elles, les paysannes
disposent des gteaux de miel, du pain blanc ou noir, des melons d'eau
et des pastques, des poissons sches ou des saucissons, des pommes de
kdre et des graines de tournesol, que les Sibriens ou les Russes
grignotent toute la journe, des fruits sauvages, semblables  des
groseilles; parfois il y avait des oeufs, de petits oeufs comme ceux des
poulettes anglaises, des oeufs frais! qui ne voyageaient pas dans les
coffres d'un wagon depuis six jours. Sur une assiette, un jour, une
marchande nous offrit exactement une trentaine de petits pois cosss.
C'taient des femmes du pays, grandes et fortes, aux traits vagues comme
ceux des Russes, au visage marqu de taches de rousseur, aux yeux
bleus, clairs et sans profondeur: la fatigue prcoce des femmes qui
travaillent les avait enlaidies, toutes jeunes encore. Elles portaient
par-dessus leur chemisette une simple jupe voyante, qui les serrait  la
taille, et s'enveloppaient tout le haut du corps d'un grand chle,
d'clatante couleur. Des enfants, des bambins, venus peut-tre d'un
village loign, offraient une bouteille d'un lait pais, crmeux, ou de
petits pains noirs qu'ils vendaient 1 kopeck; dans leur visage bouffi
par la misre, le sourire immuable de la race restait marqu.

[Illustration: Les gendarmes qui assurent la police des gares du
transsibrien.--Photographie de M. Thibeaux.]

Plus prs du train, plus attentif au voyage de la caravane nouvelle,
tout un peuple d'ouvriers ou d'employs formait sur le quai des groupes
bariols et actifs; sur les piles de bois alignes, pendant prs d'un
kilomtre, avant ou aprs la gare, et sur le tender de la locomotive, on
voyait une chane de moujiks et des bches qui volaient, de blouse rouge
en blouse rouge, jusque sur la machine. Au matin, toute une quipe
faisait la toilette du train: les uns montaient sur les wagons, et 
l'aide d'un seau accroch  une longue corde, emplissaient les
rservoirs; d'autres manoeuvraient une pompe  bras pour recharger la
locomotive; d'autres encore inspectaient les graisseurs et faisaient
sonner les cercles des roues. Toute une bande de femmes, arme de seaux,
de chiffons et de balais, envahissaient les wagons et lavaient les
couloirs.--Le chef de gare, en casquette rouge, surveillait ce travail,
tout en causant avec le chef de train, en tunique noire  lisrs
violets, avec les ingnieurs ou avec quelque voyageur. Immobiles et
droits en arrire, deux ou trois gendarmes du train, des hommes
superbement btis, en uniformes bleus  brandebourgs rouges, et
surmonts d'une toque rouge  haute bordure d'astrakan et  plumet.

Toute cette activit, ce fourmillement des hommes et des couleurs, nous
paraissait plus minuscule et plus cher dans l'immensit du steppe.
Longtemps, lorsque de nouveau, sur la voie toute droite, l'horizon
attirait le train, nos yeux restaient attachs  ce petit point rouge ou
vert, qui dsignait encore le toit aigu de la station.

Et sur le blanc remblai qui avait coup la plaine, le convoi roulait de
nouveau. On sentait alors l'importance de la route nouvelle qui
pntrait la terre de fcondit, et nous songions que peut-tre, un
jour, dans les esprits innocents des peuplades d'Asie, le chemin de fer
aurait sa lgende, comme la sainte mre Volga.

[Illustration: L'glise, prs de la gare de Tchliabinsk, ne diffre des
isbas neuves que par son clocheton (page 225).--Photographie extraite du
guide du transsibrien.]

Point de villes, point de villages: toujours le steppe, o les poteaux
des verstes se succdent monotones.  peine, dans tout ce long voyage,
deux ou trois grandes gares, et quelques heures d'arrt. Les villes sont
loin, toujours, parfois  4 kilomtres de la gare qui porte leur nom, et
il en rsulte qu'un faubourg se forme l pour le commerce, pour le repos
des voyageurs, pour l'abri des ouvriers, villages d'auberges et de
campements qui supplanteront un jour les villes anciennes.

 Tchliabinsk, nous avons err au milieu des isbas nouvelles, groupes
 leur aise dans la plaine unie et sablonneuse qui semble aboutir l.
C'est comme la premire tape de la civilisation; c'est le point
d'migration o tous les paysans attendent que les fonctionnaires aient
rgl leur sort. C'est l aussi, sous ces hangars que longe la voie, que
toutes les marchandises attendent parfois pendant plusieurs semaines
d'tre diriges vers l'Europe. Au bord de la grande route, que suivent
les longues files des _tlgues_, on a l'unique impression d'un arrt,
d'un bivouac o chacun sait qu'il faut aller plus avant.--Ici comme 
Omsk, comme  Taga, comme dans tous les groupes d'isbas que la grande
ligne a fait jaillir de terre, une glise de bois a t ajuste; avec
ses poutres quarries, elle diffre peu des isbas neuves, mais elle est
surmonte de clochetons bulbeux et de croix grecques. Nous sommes
entrs: on sentait l'odeur d'un office rcent, et les rayons clairs, qui
entraient par la fentre, illuminaient une atmosphre encore alourdie
d'encens. De ce petit sanctuaire, il transpirait un air d'humilit, mais
d'une humilit coquette, rieuse, orthodoxe. Le sacristain a pris plaisir
 nous montrer les ornements en perles, les fleurs en papier et, sous
une vitrine, le cercueil de Pques que l'on expose au Vendredi-Saint.
Tout cet attirail du culte, nous le connaissions pour l'avoir vu chez
nous, dans les greniers des presbytres villageois, mais il tait ici
plus respect.

[Illustration: Un train de constructeurs tait remis l, avec son
wagon-chapelle (page 225).--Photographie de M. A. N. de Koulomzine.]

Le lendemain, c'tait  Omsk que nous passions; le train a franchi
l'Irtych sur un long pont de fer de 800 mtres de long, et nous avons
aperu la ville au loin, sur la rive droite. Ici, c'tait encore une
grande gare, caravansrail et entrept. Entre le fleuve et la station,
un campement d'ouvriers blottissait contre la voie ses huttes
recouvertes de terre. Un train de constructeurs tait remis l, avec
ses dortoirs, avec son wagon-chapelle. Cette gare, ces hangars, cette
grande roulotte, et tout l-bas ces btiments blancs, dont les faades
dominaient les toits de la ville, tout marquait un nouveau point d'appui
pour les colonisateurs. Devant la gare, le faubourg s'tendait; dans des
cabanes, des paysans vendaient des poissons schs, du lait et des
fruits; une glise tait en construction, et nous sommes monts sur les
poutres pour mieux dcouvrir la ville.

Comme on devait les aimer, ces villes dans l'immensit de la plaine!
Elles n'taient pas encore comme en Occident des agglomrations
productrices, mais dj des lieux de runion, des marchs, des foires
continuelles, o les hommes se retrouvaient, o, par le contact de tous,
les marchandises devenaient des valeurs. Dans les hangars de
Tchliabinsk, les marchandises attendaient pour passer l'Oural; 
Petropavlosk, une caravane de chameaux venait lentement vers la gare.
Dans des stations, souvent modestes, nous avons vu de grands
amoncellements de sacs blancs et de forme plate; les trains de
marchandises en taient chargs, et les tlgues, sur les routes, douze,
quinze, vingt ou trente en file, pliaient sous leur poids. C'tait le
bl, un petit bl, au grain dur, comme le bl irka de la Crime. Et
cependant nous n'avions aperu, du train, que des champs peu nombreux,
de petits rectangles plus gris dans l'immensit du steppe.
Qu'adviendra-t-il quand tout sera mis en culture, quand des millions
d'migrants russes auront retourn la terre, quand les chemins seront
devenus plus commodes, quand au lieu de passer par Moscou, il s'coulera
par les lignes nouvelles de Samara  la mer Noire, on quelques jours?
Qu'adviendra-t-il de nos marchs, et comme les mesures de protection
auront peu d'efficacit contre la pauvret surproductrice du peuple
jeune!

Et lorsque ces penses nous envahissaient l'esprit, nous nous prenions 
aimer davantage toute l'activit de la route paisible qui crait des
nations et rvolutionnait le monde. Ces gares et le grouillement de leur
foule bigarre, cette voie et le travail qu'elle suscitait, les ponts,
ponts de bois  fleur d'eau et dont toutes les poutres craquaient sous
la lourdeur du train, ponts de fer monumentaux sur le Tobol, sur
l'Irtych et sur l'Ob, tout cela nous devenait plus prcieux.

C'tait surtout une joie vive que la rencontre de ces larges fleuves qui
pntraient le continent, et qui venaient nouer leur oeuvre de commerce
 celle de la grande ligne. Le dernier soir, nous avons travers l'Ob;
longtemps  l'avance, une teinte bleue lgre, qui coupait le ciel avant
l'horizon, nous avait dsign sa valle. Puis, aprs une station, le
train s'est engag lentement sur le pont, et nous avons domin le
fleuve. Il tait large de prs de 1200 mtres, divis en deux bras, par
une le de sable, o se dressaient de noirs sapins. Sous le soleil chaud
de cette soire, entre les deux gares qui bordaient son pont, il nous
apparaissait plus puissant encore, plus dispensateur de civilisation et
de fcondit.

       *       *       *       *       *

 la gare de Samara, comme nous attendions le Transsibrien, nous avions
remarqu des hommes, des femmes, des enfants, couchs dans une salle, 
l'entour de la vaste bouilloire en cuivre rouge qui tait le samovar de
la station. Ils taient l, ple-mle, parmi leurs misrables bagages,
comme des paquets de haillons; leurs vtements taient crasseux, et les
vives couleurs avaient pass; les touloupes qu'ils emportaient luisaient
de graisse. Des millions de mouches assigeaient cette misre, se
posaient sur les hardes et sur les hommes, sur le visage des enfants,
pauvres petits tres chlorotiques qui ne prenaient plus la peine de les
chasser. Quand on entrait, l'odeur violente de la misre russe et la
fume des cigarettes saisissaient  la gorge.

Sur le quai, on entourait un vieux moujik: de longs cheveux gris et
boucls encadraient son front rid; dans son visage bronz, les
pommettes faisaient saillie et, profondment, les yeux bleus luisaient.
Une barbe blanchissante coulait sur sa poitrine entre les deux cts de
la touloupe ouverte. Sous la touloupe, il portait la blouse rouge et le
pantalon bouffant; des lacis de toile entouraient ses jambes. D'une voix
douce et chantante, il racontait que dans le Gouvernement de Kazan
toutes les rcoltes avaient brl, qu'il tait all plus loin en voyage
d'exploration pour voir des terres; et maintenant il revenait, il
retournait chercher toute la famille qui allait partir s'installer
l-bas.

[Illustration: Vue du Stretensk: la gare est sur la rive gauche, la
ville sur la rive droite. Photographie de M. A. N. de Koulomzine.]

Ils taient 200000, cette anne-l, qui partirent pour la Sibrie,
pendant les quatre mois de l't, et que l'on rencontrait en troupes
ingales, rpandues sur tout le parcours. Depuis que Gregori Strogonoff
s'tait heurt, pour la premire fois, aux peuplades asiatiques, et que
le kosak Irmak Timofvitch avait envoy  Ivan le Terrible la couronne
de Sibrie, le peuple russe tout entier se sentait attir par l'horizon
nouveau du steppe; les monts de la Ceinture ne l'arrtaient point; il
sentait, par del, l'immensit qui tait  lui. Malgr le servage,
malgr les peines svres qui frappaient les fuyards, des aventuriers,
des paysans plus pris de libert, partaient; ils savaient passer les
monts, se cacher, se terrer dans la taga, et des communauts russes
furent retrouves plus tard  la frontire de Chine. De hardis chasseurs
cherchaient les fourrures; d'autres l'or et les mtaux, et les kosaks
tablissaient leurs _ostrogui_. C'tait comme un retour vers l'Asie qui
commenait. Et toute la masse paysanne, rive  la glbe, secouait son
frein, voulait partir, puisque la plaine amie l'invitait au voyage,
puisque l'horizon la demandait. Il fallait des mesures terribles pour la
tenir l.

[Illustration: Un point d'migration (page 228).--Photographie de M. A.
N. de Koulomzine.]

Enfin, aprs des sicles, l'oukase parvint, l'oukase tant attendu, si
souvent annonc, qui dclarait les paysans libres; cette fois, il
n'tait point faux. Mais il leur fallait encore acheter cette libert,
payer des droits. Ils payrent donc, et quand ils eurent pay, quand le
chemin de fer qu'on n'avait point fait pour eux eut trac une facile et
large route au travers de l'Asie, la race se rveilla joyeuse; d'une
irrsistible pousse, les forces naturelles, longtemps contenues,
augmentes de tous les progrs modernes, exaltes par leur libert, se
prcipitrent.

Grande masse instinctive qui accomplit sans la connatre et sans la
vouloir sa besogne prodigieuse! Ils n'migrent point, comme les
Allemands, pour crer des dbouchs nouveaux au commerce de la
mtropole, rpandre leur langue et partout le respect de leur nation!
Ils vont plus loin, parce que la foudre a brl les isbas, parce que
l'incendie a ravag les moissons, parce qu'il n'y a plus assez de terres
pour la population augmente des mirs. Ils vont plus loin, parce qu'il y
aura peut-tre, l-bas, des terres o de grands propritaires ne feront
pas de procs aux petits moujiks imbciles, o tout le sol, tout
l'usufruit du sol appartiendra aux moujiks; ne dit-on pas dans les
villages que le labeur est moins rude l-bas, que la terre est plus
fertile avec moins de peine, et que toute la rcolte appartient  qui la
cultive? Et ils vont plus loin, comme les raskolniks et les stranniki,
pousss, eux aussi, par leur rve mystique, stimuls par leur dsir de
l'ge nouveau, cherchant de steppe en steppe la cit idale, le pays
des justes, comme le hros de Gorki;--agissant d'instinct, surtout,
sans souci jamais du lendemain, la conscience ferme, comme le torrent
qui descend la montagne, comme le fleuve qui a crev ses digues!

Que trouvera-t-il au bout de son espoir? La loi du 2 dcembre 1896 l'a
rgl: l'migrant russe va d'abord gratuitement visiter les terres; puis
il emmne sa famille. Parfois ce sont des mirs entiers qui s'arrachent
au sol et vont tablir ailleurs la nouvelle communaut. La terre
concde demeure la proprit de l'tat; mais le paysan en a l'usufruit.
Chaque migrant masculin reoit 16 hectares 5 ares de terre; on lui fait
une avance de 30 roubles; on lui donne le bois pour construire l'isba.

Depuis ceux qui revenaient du voyage d'exploration ou qui attendaient le
dpart, dans le caravansrail de Samara, jusqu'aux paysans de Sibrie
que nous avons vus au march de Tomsk, nous en avons trouv  chacun des
moments de l'migration.

Un soir,  la gare d'Oufa, il y en avait qui attendaient un autre train
pour passer l'Oural; la pluie tombait, et les lampes du _Transsibrien_
rpandaient une lueur triste sur le bitume mouill. Ils taient tous,
quinze ou vingt peut-tre, entasss ensemble sur le quai; un monceau de
femmes et d'enfants, envelopps dans les touloupes, tendus l comme des
cadavres. Une moiteur humaine s'exhalait cependant de ces paquets de
haillons. La gare, trop petite, tait pleine, et le train ne partait que
le lendemain  cinq heures.

Tchliabinsk est un point d'migration: c'est l que l'administration
russe rgle le sort des communauts ou des individus; sous les hangars
de la station ou dans les baraquements, la foule s'entasse en attendant
que les passeports soient vrifis, les terres assignes. On les
recueille, nous dit-on, dans des constructions semblables  l'asile de
Nijni; on les soigne, on les chauffe, on les nourrit, et c'est de l
qu'on les dirige, par des voies diverses, vers les terres nouvelles.
Comme nous nous promenions dans toute la gare, nous en avons vu qui
allaient repartir, les formalits accomplies; ils souriaient tous,
heureux de l'attente enfin termine, heureux des champs qu'ils allaient
ensemencer. Dans un autre coin, un moujik qui revenait d'exploration et
qui avait peut-tre un peu trop bu de la blanche vodka, dlieuse des
langues, plaisantait, nous raillait de payer beaucoup de roubles pour
voyager, alors que lui, pauvre moujik, allait et venait gratuitement et,
dans sa quatrime classe, arrivait tout comme nous.

Plus loin, dans une petite station, un groupe avait camp; avant de
construire l'isba, ils avaient dress prs de la voie quelques abris de
feuillage. Deux hommes sont venus d'abord, curieux de mieux voir le
train et les voyageurs, puis des enfants qui couraient pieds nus, des
femmes aux yeux clairs, aux traits plus rguliers et plus dlis que
ceux des Grands-Russiens. Ceux-l venaient de Mohilef.

Plus loin encore, des isbas taient en construction; des moujiks
apportaient sur leurs paules les troncs de sapin quarris, d'autres les
ajustaient. Ici encore, ils ne rcolteraient rien avant un an, et les
femmes apportaient aux voyageurs des baies rouges et des pommes de
htre, pour gagner quelques kopecks.

Et partout, au long de la ligne, on rencontrait leurs trains, les wagons
rouges de quatrime classe, avec leurs petites fentres, et qui
ressemblaient aux roulottes de nos bohmiens errants. Ils taient
entasss l, heureux pourtant, si, dans les gares, le samovar versait
l'eau chaude en abondance, et s'ils pouvaient trouver des poissons
schs ou des fruits.

Ce qui nous frappait surtout, c'tait la constante charit des
voyageurs;  toutes les gares o nous trouvions des migrants, ils nous
avaient appris  distribuer aux femmes des morceaux de pain, des kopecks
aux enfants. Jamais les migrants ne demandaient; jamais les regards ne
convoitaient; c'tait en tous la mme insouciante rsignation.
Cependant, la misre tait grande, quand il avait fallu quitter le
village incendi, les champs dvasts, ou que la famine, dcimant les
mirs, les avait bouts hors la province.

Mais si dveloppe que soit la charit des hautes classes russes, la
collaboration qu'elle cre entre tous n'est point suffisante; elle ne
saurait empcher bien des forces d'tre perdues, dans leur libre
expansion, sur la terre d'Asie. En poussant instinctivement de ce ct,
ds l'instant o il a t dgag de la terre, le moujik a dtermin de
nouveau l'avenir de la race; il a tran derrire lui le Gouvernement et
les hautes classes, tous ceux qui dtournaient trop souvent leurs
regards vers l'Occident; il les a forcs de le suivre, d'aider son
oeuvre de leurs efforts et de leur science.

Celui qu'ils avaient nglig ou moqu, qu'ils avaient voulu plier 
toutes leurs conceptions de politiciens occidentaux, les a domins  son
tour, parce qu'il est rest plus prs de la nature, parce qu'il a obi
plus fidlement  leur instinct de race! Tandis qu'ils taient
incertains du modle, qu'ils forgeaient des plans de socit, le moujik
a agi, et tous se sont reconnus dans son action.... Mais qui sait si
tout l-bas,  la limite de l'Asie, les combinaisons ambitieuses n'ont
point, de nouveau, compromis l'avenir? Qui peut dire si l'oeuvre
pacifique de la race sortira intacte de la lutte prsente?

  (_ suivre._)                         Albert THOMAS.

[Illustration: Enfants d'migrants (page 228).--D'aprs une photographie
de M. Thibeaux.]

Droits de traduction et de reproduction rservs.




  TOME XI, NOUVELLE SRIE.--20e LIV.         N 20.--20 Mai 1905.

[Illustration: Un petit march dans une gare du
transsibrien.--Photographie de M. Legras.]




LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[4]

IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU  TOMSK,

         [Note 4: _Suite. Voyez pages 181, 193, 205 et 217._]

Par M. ALBERT THOMAS.

     V. -- Tomsk. -- La mle des races. -- Anciens et nouveaux
     fonctionnaires. -- L'Universit de Tomsk. Le rle de l'tat dans
     l'oeuvre de colonisation.


[Illustration: La cloche luisait, immobile, sous un petit toit isol
(page 236).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

 Tomsk, o notre voyage aboutissait, nous avons eu la sensation de ce
que devrait tre toute l'oeuvre russe, si elle tait bien conduite: le
moujik colonisateur pntrait les autres races; les hautes classes
l'aidaient par leur hardiesse dans les entreprises, par leur dvouement
dans les fonctions publiques; le Gouvernement dirigeait et rglait les
efforts. Et c'tait une oeuvre de civilisation, o la race qui
colonisait se dcouvrait elle-mme, dans l'exaltation de ses forces,
fixait son caractre et se grandissait par l'action. Cette Sibrie
occidentale, cette plaine immense avec ses bouquets de bouleaux, ses
fleuves analogues  ceux de la plaine europenne, qu'tait-elle autre
chose qu'une Russie exagre, et o il fallait refaire en plus grand le
travail qui avait fait la Russie?

C'est pour cela que la force du peuple s'y exerait plus obstinment 
coloniser et que l'intelligence y multipliait les oeuvres.

Nous tions arrivs tard  la gare de Taga, o M. M... et le commandant
N... nous avaient quitts; ils devaient suivre plus loin la grande
ligne. Puis, pendant toute la nuit, le train nous a cahots lentement,
sur les 65 kilomtres qui sparent Tomsk de Taga. Au matin, on nous a
rveills: nous tions devant une station blanche. Nous nous sommes
levs, nous avons rassembl nos bagages, et M. Orloff a siffl des
isvotchiks; Tomsk, comme toute ville sibrienne qui se respecte, tait
cache  quelques verstes de sa gare.

Un tronon de route conduisait jusqu' une plaine vague,  l'herbe rare
et jaunie, o les conducteurs de voitures s'taient fait un chemin 
leur gr. Des deux cts de la route primitive, que des prisonniers
taient occups  remblayer,  transformer en chausse solide et
dfinie, les sinuosits des ornires marquaient dans la boue ou la
poussire les chemins les plus usits; les frles drojkis ou les
tlgues manquaient  tout instant de culbuter dans des fondrires.

 la moindre pluie, cette plaine n'est plus qu'un vaste marcage, o les
roues disparaissent tout entires. Quelques maisons se sont tablies l,
pourtant; des isbas sales, groupes autour d'une mare, sur le bord de la
route, des traktirs borgnes, des marchands de fruits ou des fabricants
de cercueils, tout un quartier d'aspect peu sr, comme toujours ces
alentours de gares sibriennes, sans administration ni police, o
l'assassinat est frquent, o la nuit, comme nous disait un Russe, les
moujiks ont coutume de demander les _papiers_. Puis nous sommes passs
prs d'une glise  clochetons verts, et dont la cloche luisait,
immobile, sous un petit toit isol. Enfin, par une pente rapide o les
cochers ont lanc leurs chevaux, nous sommes descendus dans la ville.

Dans une valle que les collines de la rive droite de la Tome
largissent en cet endroit, elle a group ses maisons grises et ses
toits verts, tantt arrts au pied des hauteurs, tantt envahissant
leurs montes jauntres quand elles se rapprochent du fleuve; des dmes
d'or n'y flamboient pas, mais comme dans un village, les murailles plus
blanches de quelques glises ou la vive verdure d'un jardin illuminent
d'un peu de gaiet cette mlancolie.

Il y eut bientt un coin de la ville que nous connmes mieux, un coin
dlicieux que nous avons affectionn davantage, durant les quelques
jours que nous y sommes demeurs. C'taient les environs de notre htel,
l'htel d'Europe.

Dans une sorte de foss, de vallon minuscule, et qui faisait songer 
une carrire abandonne depuis longtemps, un ruisseau coulait,
l'Ouchaka, qui coupait la ville en deux. Il roulait encore en cette
saison un peu d'une eau malpropre, o des blanchisseuses cependant
lavaient leur linge.  droite, cette dpression du sol tait borde par
une large rue, une place plutt, limite par toute une range de
boutiques basses, d'o parfois la muraille nue d'une glise ou la faade
rgulire d'une maison moderne s'levait. D'un ct, cette rue menait au
pied de la colline, tantt grise, tantt gaye par les teintes claires
d'un jardin; une chapelle blanche y riait sous le ciel chaud. De
l'autre, elle aboutissait dans une vaste place, devant la berge de la
Tome. L, une glise allongeait son mur, dont les fentres, ornes de
vitraux, laissaient venir jusqu' la rue le bruit des offices. C'tait
une assez grande glise, mais elle avait un air pauvre et dlabr. Dans
ce pays o les plus simples sanctuaires ont un aspect neuf, o l'on
rebadigeonne sans cesse les cathdrales du Kreml et les vieilles
peintures, on prenait plaisir  voir ces murs, dont les pltres tombs
avaient mis la brique  nu, ces ornements d'or plis et cette teinte
bleue du dme, ternie par le rude climat.

[Illustration: Nous sommes passs prs d'une glise  clochetons verts
(page 230).--Photographie de M. Thibeaux.]

De l'autre ct de la rue, ou plutt dans le milieu mme de la chausse,
de petits arbres entouraient la chapelle d'une icne, tincelante de
lumire. Elle tait prcde d'un long abri, o de nombreux fidles
pouvaient se prosterner. Parfois, la voiture de l'icne stationnait l,
une berline attele de trois chevaux, o les moines la transportaient,
quand des particuliers dsiraient la recevoir, pour attirer sur leur
demeure des bndictions. Plus loin, c'tait la place avec de petites
halles, comme dans nos villes de province, avec un march en plein air,
trs anim; tout autour, des maisons plus serres, plus hautes et plus
blanches: un nouveau quartier de commerce. Quelques pas encore, et l'on
dcouvrait le cours de la Tome, une rivire bleue, plus large que notre
Seine. Elle miroitait gaiement au soleil et se mlait  la plaine, dans
un horizon qui semblait tout proche. La ligne verte de l'autre rive,
plus leve, bornait le regard, et comme rien ne la dpassait, comme
c'tait partout au-dessus d'elle l'immensit vaste du ciel,
l'imagination retrouvait la plaine qui recommenait.

 distance  peu prs gale de la colline et de la Tome, une autre rue
joignait la premire au coin de l'htel d'Europe, et sur un pont de
bois qui grondait sourdement au galop des trokas, elle franchissait
l'Ouchaka. Elle venait, large et droite, depuis l'extrmit de la
ville, depuis l'horizon clair qu'on apercevait l-bas, entre les deux
ranges des maisons basses et leurs trottoirs de bois. Des files
interminables de charrettes s'avanaient, par trente, par cinquante,
comme de longues caravanes, au pas lent des petits chevaux, attachs
souvent  la voiture qui les prcdait, et les blouses rouges des
conducteurs se dandinaient  ct. Comme  Tchliabinsk, comme  Omsk,
on avait sur cette route l'impression du plus loin, du plus avant,
toujours; Tomsk n'tait encore qu'un campement, une auberge sur la
longue voie que suivait l'migration. Par del l'Ouchaka, la route
borde d'une barrire contournait un instant la petite valle creuse
par le fleuve, puis montait toute droite vers la haute ville, o se
groupaient, comme en un Kreml non fortifi, la cathdrale et le palais
du gouverneur, l'Universit et les btiments administratifs. C'tait de
l que descendaient les fils du tlgraphe et du tlphone, et leur
rseau enveloppait la ville. Quand venait le soir, les lampes
lectriques, suspendues  deux poteaux, rpandaient en cercles leurs
lueurs bleues.

[Illustration: Tomsk a group dans la valle ses maisons grises et ses
toits verts (page 230).--Photographie de M. Brocherel.]

Grandes routes ou petits chemins, les rues de Tomsk taient toutes
semblables: une simple bande de terrain que l'on n'empierre sans doute
jamais, limite par les maisons qui la bordent, et, pendant l't,
rarement praticable aux pitons, soit que la pluie en ait fait un
marcage infect, soit que le soleil, schant la boue, y amoncelle la
poussire. Par bonheur, il y avait les trottoirs, des trottoirs en bois,
levs au-dessus de la chausse, et o l'on monte par des escaliers de
deux ou trois marches. C'est sur cette estacade improvise au-dessus de
la mer de boue qui envahit les rues, que nous pouvions faire quelques
promenades  travers la ville. De distance en distance, aux carrefours,
en particulier, un parquet de bois, que la boue couvrait parfois,
runissait les deux trottoirs et permettait de traverser la rue. Les
maisons taient basses, avec des boutiques en sous-sols et de grandes
enluminures d'enseignes. Une odeur de fruits s'en exhalait, parfois
l'odeur des petites pommes vertes qui se vendaient partout, sur les
tals du march, dans les gares du Transsibrien, aux dbarcadres de la
Volga.

Mais plus que la ville, le peuple, la rue nous charmait. Ce n'tait plus
le bonheur naf et  demi mystique du moujik de Moscou, quand il se
confondait dans la saintet de la ville; le travail tait l comme plus
positif: chacun paraissait plus ardent  sa tche, dfinie et limite.
Les porteurs d'eau descendaient vers la Tome, avec leur petit cheval et
leur tonneau; ils entraient dans le fleuve, et debout sur le rebord de
leur vhicule,  l'aide d'une large cope, ils remplissaient le tonneau;
puis, dans la boue, tous les muscles tendus, les petits chevaux nerveux
gravissaient la berge. Sur le bord de l'Ouchaka, quatre ou cinq
isvotchiks formaient toujours comme une station de fiacres; ou les
entendait  toute heure changer leurs plaisanteries, mais le moindre
coup de sifflet les mettait en moi, et, rivalisant de vitesse, ils
galopaient comme des cochers antiques, caracolaient devant le client,
qui choisissait. Le matin, ils descendaient eux aussi dans la Tome et
lavaient leurs voitures. Dans les rues, les marchands de kvass
sollicitaient un achat; d'autres offraient des graines de tournesol, des
sortes de prunelles et des pommes de kdre. Et sur les trottoirs, il y
avait des groupes de gens assis, causant ou grignotant des graines:
c'taient des dvorniks et des commissionnaires, toujours prts  courir
pour quelques kopecks.

De nos promenades parmi cette foule mle, nous avons gard une
impression bizarre de mfiance et de curieuse amiti. C'est que cette
ville abritait, en effet, des individus de toutes nations, de toutes
classes, de toutes qualits. Au milieu des Russes, des Polonais, qui
sont nombreux ici, dit-on, et que nous ne savions discerner, on
rencontrait des indignes asiatiques, des Kirghizes ou d'autres races
amenes l, des hommes au teint bronz, aux cheveux noirs, aux yeux
vifs, vtus de longs manteaux, coiffs de toques  fleurs et que nous
appelions d'un seul nom: des Tatars. a et l, quelques Chinois, presque
aussi rares qu' Nijni, veillaient l'attention. Ils vendent librement
du th et des peaux, et font clandestinement le commerce de l'or. On
nous dsignait aussi des Sibriens plus vigoureux, plus massifs que les
Russes: ils avaient, en gnral, le teint basan, moins ple; les femmes
taient lourdes et fortes, sans beaut, et notre ami K... en tchinovnik
insolent, leur lanait au passage un Sibirskaa! de mpris. Il faut
convenir d'ailleurs avec Catherine II que les beauts de Iaroslav sont
bien autre chose que les femmes sibriennes.

[Illustration: Aprs la dbcle de la tome, prs de Tomsk (page
230).--D'aprs une photographie de M. Legras.]

Avec cette population confuse, Tomsk apparat d'abord comme la ville
orientale, le march constant o les nomades, venus de loin,
rencontreront les marchands. Mais en mme temps que cette affluence,
Tomsk a d recevoir d'autres activits, qui ont augment l'pret des
luttes;  cot des migrants, des entrepreneurs, des tchinovniks, dont
la foule s'est entasse l depuis cinquante ans, toutes les annes lui
ont amen des aventuriers et des condamns. C'taient des aventuriers
dj, ces brigands des rives du Don, que le kosak Irmak Timofvitch
avait entrans avec lui  la conqute des rgions nouvelles; et la
Russie n'a cess de produire de ces _conquistadores_, de ces hardis
coureurs, moiti brigands, moiti chasseurs, qui allaient habiter dans
les ostrogui des kosaks. Puis les criminels et les politiques ont
t dports l, ple-mle; on ne les distingue pas du reste de la
foule; ils sont tenus seulement  la rsidence, et se sont recr bien
souvent une situation. Tel cocher est un ancien criminel; tel marchand
a t condamn pour vol; tel prince clbre, qui emploie ses loisirs
forcs  faire des enqutes sur la Sibrie, est un concussionnaire de
marque, dont les exploits en ce genre ont le don de rjouir la haute
socit russe. Comment s'tonner que la police russe s'exagre encore
ici, s'il est possible,--et que quelque haut fonctionnaire  l'uniforme
imposant vienne, par exemple, nous interroger sur nos passeports, dont
quelques traits le proccupent! Pays neuf, o se ruent les apptits
gostes dans une esprance de satisfactions plus amples; mle des
races qui fait l'effort plus pnible et plus obstin le travail;
rsidence de condamns politiques  l'intelligence leve,  la volont
ferme, et de criminels; ville au milieu d'un dsert avec tous les
raffinements des jouissances, o les passions seront plus pres et les
dsirs plus vhments! Fatalement ici, parmi la race vigoureuse, mais
encore indcise, forte au bien comme au mal, le vice s'panouira et il
usera peut-tre l'nergie du peuple!

[Illustration: Le chef de police demande quelques explications sur les
passeports (page 232).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

Les htels sibriens donnaient bien cette impression; malgr leurs
lampes lectriques, malgr les belles salles de billard ou les salons
de restaurant avec leurs orgues monumentaux et leurs pianos mcaniques,
ils avaient une apparence d'auberge louche, o des domestiques
hypocrites et crasseux devaient partager avec le patron les produits de
leurs vols.  l'htel d'Europe o nous tions, c'tait un spectacle
curieux que le va-et-vient continuel des paysans qui venaient vendre aux
voyageurs du pain, du beurre ou des fruits; en Sibrie, on ne demande
souvent  l'htel qu'une chambre et un samovar; les Russes apportent
toujours leurs oreillers et leurs draps et achtent leurs repas  ces
marchands du dehors. Nous couchions tout en haut,  ct d'un mnage de
domestiques, dont le sourire volontairement niais et l'empressement
suspect nous tinrent toujours en mfiance.

 l'htel de Russie c'tait autre chose; on n'y pouvait venir, 
n'importe quelle heure du jour, sans y rencontrer quelques femmes,
vtues  l'avant-dernire mode de Paris, et qui taient sans doute
attaches  l'tablissement. L-haut, dans les salons particuliers, les
conducteurs du train, les beaux ingnieurs et quelques tchinovniks de
leurs amis clbraient avec elles leur sjour  Tomsk. Forts au plaisir
comme ils pouvaient l'tre au travail, ils passaient l les nuits et
quelquefois la moiti du jour  chanter et  boire.

 une extrmit de la ville, quand on avait travers les derniers
faubourgs et qu'on atteignait la lisire des champs, un caf-concert, un
jardin, comme on disait, tait cach dans un assez joli bois. Le jour,
il tait dsert;  peine un tranger y venait-il en promenade. Mais le
soir, lorsque la nuit tait tombe, les isvotchiks commenaient
d'arriver; au-dessus de la porte d'entre o l'on pouvait lire, en
lettres de bois, le nom de l'tablissement: Sad Rossia, deux quinquets
rpandaient une lueur faible. C'tait une promenade dlicieuse que de
venir  cette heure-l,  la limite de la ville et de la plaine, au
galop nerveux du petit cheval et parmi les cahots des ornires. Hors des
maisons entnbres, aucun rayon de lumire ne filtrait. Un souffle
frais arrivait par-dessus la plaine, caressait le visage; dans le ciel
illimit, les toiles brillaient. Et il faisait bon encore dans les
coins plus retirs, lorsque dans le feuillage o s'teignaient les notes
criardes, la fracheur du soir pntrait et tombait lentement parmi les
nappes de chaleur que le jour avait accumules. Quant au concert, sous
le baraquement o il tait install, on et dit quelque concert de
barrire; l'exprience de Nijni nous avait prouv, d'ailleurs, qu'en
cette matire, les Russes ne sont pas d'une grande exigence. Pour nous,
bien qu'intresss plutt par la grosse sottise du public, nous sourmes
de piti quand quelques malheureux chanteurs, hommes et femmes, en
costume de marins franais, vinrent nous chanter une chanson allemande
sur l'air connu des _Matelots_. C'tait l le plaisir des marchands, des
petits fonctionnaires qui repartaient continuer leur noce dans les
maisons de Tomsk. Quelquefois, dit-on, le moujik veut avoir aussi sa
part de plaisir, et il dtrousse le ftard au bord du chemin.

Mais ce n'tait point l tout Tomsk; les colonisateurs y poursuivaient
leur labeur, et lui donnaient son caractre; les indignes et les
premiers colons qui avaient vcu sous la protection des kosaks, les
Sibriens et les dports, toutes les populations qui s'taient formes
l successivement, puis ple-mle, le flot d'hommes que le chemin de fer
apportait pendant les mois des ts, tout se confondait l.  vrai dire
ce n'tait point,  ce qu'il nous parut, un peuple nouveau qui naissait,
une race nouvelle qui se dmlait. Quels que soient, en effet, le
caractre et l'avenir des autres Sibries, ici, dans cette Russie
nouvelle, identique de climat et de sol  l'ancienne, c'tait l'oeuvre
primitive, l'oeuvre instinctive et obstine de la russification qui
continuait de s'accomplir plus complexe encore et plus parfaite,
puisqu'elle prouvait plus de rsistance.

Oui, c'tait vraiment la Russie que l'on retrouvait dans sa primitive
vigueur. D'abord, la masse anonyme des migrants avait fcond le sol
nouveau. On les retrouvait sur la grande place, aux bords de la Tome,
les jours de march, vendant les fruits, les produits de la terre,
devant leur tlgue; puis ils repartaient au long des rues
poussireuses, s'arrtant parfois pour un achat, et sur la litire de
foin, femme, enfants, toute la famille aux vtements rouges, tait
entasse. Et c'taient bien les mmes paysans, plus bronzs seulement,
moins ples, et (peut-tre tait-ce une illusion!) de figure plus
anime.

[Illustration: La cathdrale de la Trinit  Tomsk (page 238).
Photographie extraite du "guide du transsibrien".]

C'taient eux encore que nous avons vus dfiler en une longue
procession, un jour de fte, celui des Probrajnis, o l'orthodoxie
consacre les fruits de la terre. La veille, toutes les cloches l'avaient
annonc; les notes sourdes des bourdons ou les battements plus secs,
plus allgres des petites cloches taient tombs en pluie presse sur
les toits plats, dans les rues larges, et s'taient perdus dans le ciel
et sur la plaine. Au matin, ils avaient de nouveau chant leur appel
joyeux, et les paysans taient revenus une fois encore avec tout le
grouillement de leurs vtements rouges; et les femmes taient
endimanches, plus lgantes dans l'enveloppement de leurs chles neufs.
Puis, dans un nouveau carillon, les processions s'taient mises en
marche, les tendards d'or en avant, les popes majestueux et htifs,
enfin la foule navement heureuse, qui les suivait sans recueillement.
Bruit des chants et murmure de la religieuse cohue, grouillement des
vtements clairs, et par-dessus tout, l'averse ininterrompue des
carillons.

Et c'taient encore des Russes que nous rencontrions aux htels, sur les
trottoirs de bois, dans les bureaux des administrations ou dans les
salles de l'Universit, tout un peuple de fonctionnaires, d'avocats, de
mdecins, de professeurs, venus de Ptersbourg ou de Moscou, des
marchands, de grands entrepreneurs. Sans doute, ce ne sont que des
portraits trop exacts que ceux faits si souvent de ces hautes classes,
sottement plies  des coutumes d'emprunt, raffines et sceptiques, et
recherchant uniquement, parmi les intrigues des salons et de la cour,
des satisfactions personnelles, de ces marchands gostes, pres au
gain, usuriers et voleurs, de ces tchinovniks,  la fois insolents et
plats, qui profitent de l'anarchie administrative pour exploiter le
peuple et voler l'tat. Mais, dans la jeune gnration, des lments
nouveaux se sont rvls: princes, commerants et industriels dlaissant
Ptersbourg pour venir extraire de la houille en Sibrie, ou tchinovniks
consacrant leur vie  amoindrir la souffrance du paysan et  assurer son
voyage.

[Illustration: Tomsk: en revenant de l'glise (page 234).--D'aprs une
photographie de M. Thibeaux.]

Aprs nos promenades dans la ville, ou lorsque nous tions las des
plaisanteries d'un K..., il y avait un endroit solitaire o nous aimions
nous rfugier: une chambre de l'htel de Russie, petite et claire, o il
y avait du silence et du travail. Un fonctionnaire y logeait, un
ingnieur agronome, charg d'une rpartition des terres. Nous l'avions
rencontr sur le Transsibrien, et bien qu'il ne nous et pas souvent
adress la parole, nous avions t heureux de le retrouver aprs le
dpart de nos camarades; sa modestie et sa douceur donnaient confiance.
 toute heure du jour, lorsqu'il n'tait point en voyage, nous tions
assurs de le trouver devant sa table, entre des cartes et des mmoires,
prs du samovar qui chantait.

Nous aimions son isolement, son travail d'esprit net, nergique et
lucide, qui rglait modestement la vie de populations entires, et
c'tait pour nous une vraie joie, lorsqu'il voulait bien distraire
quelques minutes pour parler de son labeur, de ses fonctions, de toute
la grande migration. Nous aimions  deviner son dvouement qu'il ne
disait pas, quand il nous parlait avec amour des campements, des
nouveaux villages et de la qualit des terres.

Et nous resongions alors  la cohue des trains sibriens, du train de
luxe surtout,  ces travailleurs qui venaient soutenir par la hardiesse
de leurs entreprises, par leurs capitaux et leur intelligence, par leur
dvouement de fonctionnaires, que la routine n'entravait point,
l'instinctive pousse des paysans. Alors nous comprenions plus
intimement le caractre et les paroles de M. M..., son mpris pour ces
Franais qui restent au foyer, qui ne savent point eux-mmes exploiter
leurs capitaux, qui prfrent, dans la crainte des risques, les prter 
un tat, et son admiration pour ceux qui savaient sacrifier les plaisirs
aux vastes entreprises. Avocat et bien rent comme lui, un Franais se
serait fait dans les milieux intellectuels de la capitale une vie de
dilettantisme oisif; lui, l'instinct colonisateur l'avait pouss, comme
le moujik, et cette souplesse, cette jeunesse, d'un esprit qui voulait
tout embrasser, aller au fond de tout, et que la science aurait enivr,
il la sacrifiait  cette oeuvre raliste, ou plutt il la consacrait
comme une force nouvelle de civilisation. Puis nous nous rappelions la
passion avec laquelle ils s'entretenaient tous du chemin de fer, des
canaux, des terres  exploiter, des moyens de culture; nous nous
rappelions ces histoires qu'on nous avait contes d'exils politiques se
donnant  la mme oeuvre, demeurant en Sibrie, mme aprs leur peine
termine, pour coloniser encore. Et il nous semblait presque alors que
nous avions part  leur activit, et que nous allions tre entrans
avec eux dans l'immensit de leur oeuvre.

[Illustration: Tomsk n'tait encore qu'un campement, sur la route de
l'migration (page 231).--D'aprs une photographie.]

C'tait cette joie qui les animait tous, qui les soulevait, qui les
faisait dborder de force et d'espoir, et qui les entranait sur les
grands chemins. Enfin! ils avaient pris conscience de leurs destines,
de leur mission dans le monde; ils s'taient dlis de tous leurs
prjugs, de toutes leurs croyances d'Occidentaux que les circonstances
politiques condamnaient  l'impuissance; ils avaient suivi le moujik,
"l'humble camarade", qui obissait navement  l'instinct de la race, et
de cet instinct ils avaient pris une claire conscience. Autrefois,
toutes les classes taient isoles dans leur tche, vivaient et
travaillaient seulement dans l'intrt de la couronne. Maintenant,
toutes les forces taient associes dans une oeuvre commune, dans la
besogne de la race, et les hautes classes devenaient ardentes 
instruire le peuple par les coles prives, par les socits
d'instruction primaire, pour l'aire l'union plus fconde encore, et
plus accompli le travail. Le caractre se fixait, se dterminait dans
l'action par cette cration d'une Sibrie, qui allait devenir comme le
modle de la Russie future.

[Illustration: Une rue de Tomsk, dfinie seulement par les maisons qui
la bordent (page 231).--Photographie de M. Brocherel.]

Quand nous sortions de chez l'agronome et que nous nous retrouvions dans
les rues de Tomsk, aprs ces moments de conversation et de rverie, la
ville nous semblait tout inacheve, non point endormie  la manire de
la Grande-Russie, dans une indtermination sculaire, mais comme un
prodigieux chantier, o l'on htait la construction de la cit
prochaine. On n'en pouvait douter  l'heure qui prcde le crpuscule,
lorsque des coules d'or pli glissaient  l'horizon; a et l,
c'taient des places nues, baignes de clart, des espaces non btis
encore; une palissade de bois entourait encore la cathdrale inacheve;
les rues boueuses semblaient des alentours de palais en construction,
dtrempes par les mortiers, dfonces par les lourds chariots; l-bas,
les maisons grises n'taient plus que des baraquements d'ouvriers, et
les hauts poteaux du tlgraphe, du tlphone, des lampes lectriques,
formaient l'chafaudage gant de la ville future. La Tomsk actuelle
semblait plus frle, plus au ras du sol, dans le triomphe de cette
lumire vermeille qui la submergeait; mais on pressentait la ville
dfinitive et solide qui devait natre.

       *       *       *       *       *

Nous sommes alls  l'Universit. Elle est isole dans un bois de
bouleaux, l-bas,  l'extrmit de la ville, pass la cathdrale et le
palais du gouverneur. Son domaine s'tend au long d'une large route dont
l'autre ct est sem de villas, prenant leurs aises dans des jardins
boiss. Nous avons dcouvert les longs btiments blancs o elle
s'abrite; les isvotchiks ont franchi la barrire du bois et nous ont
mens par une alle solide, bien sable, devant la grande porte.

Nous nous rjouissions  la pense que nous allions trouver des
tudiants russes, qui nous diraient leur travail, leurs projets, un
recteur que les conditions mmes de notre voyage intresseraient et qui
allait nous parler  la fois de nos Universits et de celle de Tomsk,
des tudes qu'on y faisait, des programmes!... Nous esprions qu'il
serait tout heureux de nous recevoir, de nous donner en abondance des
renseignements, de nous faire connatre des "camarades" de Sibrie. Il y
avait bien de la vanit, peut-tre, dans ces imaginations; mais elle
tait si naturelle!

Nous fmes dus. Nous avions oubli pour ces camarades ce que nous
n'oublions pas pour nous-mmes, qu'ils avaient aussi des vacances en
Sibrie! Chez le recteur, notre visite fut pnible; il y mit infiniment
de bonne grce; mais, chose qui nous tonna! malgr dix mois de sjour
en France, il baragouinait  peine quelques mots de franais. Devant un
si haut personnage, Orloff semblait s'effacer. Nous aurions pu
audacieusement risquer un discours latin; la conversation se fit en
allemand, trs laborieuse. Nous avons compris que l'Universit ne se
composait encore que d'une facult de mdecine,--car c'tait de mdecins
que le besoin se faisait sentir tout d'abord en ces pays neufs; qu'une
facult de droit allait ouvrir  la rentre prochaine, que les autres
viendraient plus tard. Puis il nous apprit que les lves taient en
vacances, qu'ils taient externes, que quelques-uns cependant logeaient
dans un pavillon particulier, qu'il nous dsigna dans un coin du bois,
primitive Sorbonne de l'Universit qui naissait! Le recteur nous avait
l'air d'un administrateur bienveillant et doux; il tait gros, un peu
crasseux, nonchalant, peu intress au fond, et nous cachait mal l'ennui
que lui causait notre visite.

Le lendemain, le bibliothcaire devait tre l; nous sommes revenus le
trouver. C'tait un homme encore jeune, un peu hirsute, qui cachait dans
sa barbe un visage malicieux: on devinait derrire les lunettes la
vivacit de ses yeux de myope, son regard limit et aigu. Il parlait un
franais agrable, et se servait assez drlement des prjugs accoutums
contre nous. Il savait les noms des voyageurs qui taient passs par
Tomsk et racontait sans rire l'histoire de leurs mprises. Plein de
prvenance et fort instruit, il connaissait admirablement les trsors
confis  sa garde, toute cette collection dont le fond principal est
constitu par l'ancienne bibliothque du comte Strogonoff. Il nous a
montr des ditions rares de Boccace, de Lucien, de Daphnis et Chlo, de
la Pucelle, la plupart ornes de fines gravures du XVIIIe sicle. Il
cherchait les plus licencieuses, pensant peut-tre que c'taient
celles-l auxquelles des Franais devaient prendre le plus de plaisir;
d'ailleurs il connaissait fort bien leur place.

Il nous fit remarquer encore une vieille bible allemande du XVIe sicle,
une chronique depuis l'origine du monde, vieux livre en lettres
gothiques, dit  Nuremberg en 1493, de pittoresques reproductions de
Sainte-Sophie, toute une collection de vieilles estampes pour les
oeuvres de Shakespeare, enfin des livres de la bibliothque du roi de
France, relis en rouge avec des fleurs de lys d'or, et il s'est donn
la petite satisfaction du Moscovite qui montre au Kreml nos canons de
1812: Vous ne les avez plus!, rptait-il. Plus loin, sur une dition
de Lucrce, il s'est fort amus  nous faire lire,  haute voix, une
page de latin. Enfin, il nous a salus crmonieusement et est retourn
 son travail.

a et l, dans les rayons, nous avions aperu, non sans tonnement, les
oeuvres de Guizot, le XIXe sicle de Michelet, surtout d'assez nombreux
traits d'conomie politique, enfin des crits de Pecqueur, de Proudhon
et d'auteurs socialistes.

Avec les appartements de quelques fonctionnaires et la bibliothque,
l'Universit contient encore des salles de clinique, de curieux muses
de gologie et d'archologie. Nous nous sommes promens dans les
couloirs, dans les salles o pntrait librement la clart du jour;
lorsqu'on regardait par la fentre, les yeux se reposaient sur le
feuillage vert tendre des bouleaux. Un calme profond, le silence d'un
grand couvent. Le jeune homme blond qui nous conduisait marchait d'un
pas lent et respectueux. Nous avons visit une sorte de parloir, de
salle de rception, o le tzar s'est arrt pendant son voyage de
tzarvitch  travers l'Asie, et o il a laiss son portrait avec sa
signature: le guide nous fit dcouvrir. Enfin, tout au bout de longs
couloirs, et comme dominant tout le reste, la chapelle.

L'Universit dpendait de l'tat, de l'tat religieux et autocratique,
mais l'tat, c'tait ici la grande puissance qui colonisait.

[Illustration: Les cliniques de l'universit de Tomsk (page
238).--Photographie extraite du guide du transsibrien.]

Lorsqu'on errait  travers les rues de la ville, dont les maisons basses
semblaient toujours provisoires, la cathdrale de pierre, qui tait
presque acheve, le palais du gouverneur, les nombreuses administrations
du chemin de fer, des voies fluviales et des routes, et mme le bureau
de poste, dans son haut pavillon de bois, nous apparaissaient au
contraire comme les points solides o s'appuyait l'activit des colons.
Lorsque nous voyagions de bureau en bureau pour avoir des
renseignements, nous avions plaisir  passer dans ces antichambres un
peu solennelles, avec leurs huissiers crmonieux, avec leurs glaces et
leurs grands escaliers de bois,  pntrer dans le bourdonnement de ces
salles o retentissaient plus haut la sonnette du tlphone et les
petits coups secs des appareils tlgraphiques, ou bien dans le silence
de ces bureaux, dont les tables taient surcharges de cartes, de
mmoires, de rapports, imprims ou manuscrits, et o travaillaient de
hauts fonctionnaires toujours bienveillants. Quelle joie, encore, dans
ce bureau tumultueux de la poste, o l'on apercevait, courbes sur les
appareils, des jeunes filles, serres dans leurs dolmans  boutons de
mtal, attentives, comme si elles avaient eu conscience de la valeur de
leur tche! Sans doute, nous connaissions les habitudes anarchiques de
l'administration russe;  l'heure mme, nous emes  en souffrir, mais
nous ne pouvions nous empcher d'imaginer le rle de cette colonisation
officielle qui, dans un tat renouvel, complterait et grandirait
l'autre. C'est qu'elle tait gigantesque la besogne qui revenait 
l'tat, le Transsibrien d'abord, la grande ligne qui avait pntr le
pays; les commissaires d'migration qui prparaient et rglaient le
voyage des paysans; les ingnieurs qui htaient la construction des
embranchements nouveaux, qui allaient faire des forages dans le steppe
pour trouver l'eau ncessaire; les enquteurs qui reconnaissaient la
qualit des terres, les moeurs, le temprament des habitants primitifs;
les agronomes qui faisaient le partage du sol, tout ce peuple de
fonctionnaires dpendait forcment du Gouvernement central.

[Illustration: Les longs btiments blancs o s'abrite l'universit (page
237).--Photographie extraite du guide du transsibrien.]

Paysans, hautes classes, tat, trois forces associes dans la mme
oeuvre. Mais de ce qu'il y a fatalement collaboration, il doit
s'ensuivre une rvolution profonde dans l'tat russe.

Longtemps, bien longtemps, presque depuis le jour o Pierre le Grand
avait rv de faire de la Russie la reprsentante de l'Europe en Orient
et l'hritire de sa politique traditionnelle contre le Turc, une sorte
de discordance profonde avait rgn entre l'tat et le peuple. Pour
faire la Russie plus forte, pour dgager son corps entrav et massif,
Pierre le Grand avait d lutter contre les nations occidentales et avec
leurs propres armes. Alors il avait cr cet tat moderne, 
l'europenne, cration artificielle et voulue, qui avait soulev tant de
haines. Contre la Sude, contre la Pologne, contre la Prusse, contre
l'Autriche, ses successeurs avaient poursuivi ses guerres et ils avaient
perfectionn ses institutions europennes.

Mais le peuple ne suivait pas: sourdes, les oppositions persistaient; et
dans la masse amorphe de l'immense nation, l'tat centralis n'avait
point de racines. Parfois, il est vrai, lorsque la lutte contre le
Polonais hrtique ou contre le Turc impie rveillaient les vieilles
croyances, il semblait momentanment qu'il y et accord entre la nation
russe et cet tat moderne; l'enthousiasme pieux et le calcul des princes
semblaient tendre au mme but. Parfois encore,  quelques moments
terribles de son histoire, la Russie connaissait cette unanimit
profonde entre le Gouvernement et la masse qui atteste l'existence d'un
peuple; dans le pril de 1812, par exemple, lorsque l'ennemi souillait
le Kreml, lorsque les savants d'Occident devaient abandonner la dfense
au vieux Kutusow, alors le peuple se sentait group autour du
Gouvernement moderne, et le Gouvernement moderne se mettait au service
du peuple. Mais cette unit n'tait que passagre; la crise passe, les
princes et les leurs continuaient d'intriguer, de lutter en Occident,
tandis que la nation, sacrifie et rsigne, rvait, dans la misre, du
jour heureux o le tzarisme donnerait enfin aux moujiks et les terres et
le bonheur.

Mais o les trouver ces terres? o le trouver ce bonheur? Au loin, dans
la plaine, la race errante et vagabonde les cherchait, la race
colonisatrice qui depuis Novgorod-la-Grande et Moscou avait peu  peu
envahi, conquis, russifi l'immense pays. Le jour o le chemin eut t
dsign, le jour o le voyage enfin fut possible, des masses partirent.
Cote que cote, il fallut suivre; le Gouvernement, lui aussi, dut se
retourner vers l'Asie; il dut aider le peuple dans son labeur sibrien.

De l vient l'originalit trange de cette colonisation sibrienne: elle
ne procde pas d'une tradition politique, comme celle qui s'accomplit
dans le Brandebourg; elle n'est pas l'oeuvre voulue, systmatique d'un
tat qui dirige tout, qui conduit tout. Elle n'est point due, non plus,
comme la colonisation du Far West  des initiatives individuelles et
rflchies; on ne les rencontre ici que dans les hautes classes et en
nombre limit. Elle est seulement comme la continuation, le prolongement
de l'oeuvre instinctive de colonisation et d'assimilation qui
caractrise la race russe.

Mais alors on conoit le rle propre qui doit tre celui de l'tat
russe; Gouvernement paternel, par tradition, il a le devoir de protger,
d'aider les masses instinctives dans leur pousse vers l'Asie; c'est 
l'oeuvre pacifique de colonisation qu'il doit consacrer ses ressources
nouvelles. Mais l'oeuvre entreprise exige aussi qu'il soit un
Gouvernement conomique et industriel. Il rpondrait ainsi  la
conception politique de la haute classe. M. M... et tous ceux que nous
avons rencontrs aimaient  nous rpter alors qu'il tait oiseux de
discuter de la forme du Gouvernement. L'essentiel tait que le
Gouvernement favorist les entreprises, ft des enqutes, tablt des
communications, rpandt partout le bien-tre et la prosprit. Et
c'tait avec enthousiasme qu'ils dcrivaient l'oeuvre de l'tat, la
construction des chemins de fer ou des canaux, les enqutes, les
rglements de l'migration, et cette union conomique que l'activit
centralisatrice allait raliser entre les pays divers de l'immense
Empire.

C'tait l le point de dpart; mais, sans doute, en admettant mme que
les vnements violents, qui troublent parfois les volutions les plus
sres, ne bouleversent point cette oeuvre, en admettant mme que le
tzarisme ne se laisse point tromper par sa puissance nouvelle et ne
compromette point par de folles entreprises l'nergie sre de la race,
qui ne voit les consquences infinies et certaines d'une telle
transformation? Lorsqu' l'usage, dans le pays dsormais exploit, les
problmes conomiques seront devenus plus complexes, les intrts des
individus et des entreprises plus enchevtrs et plus mls, alors la
bourgeoisie et le peuple, voudront connatre et discuter du
Gouvernement. La nation s'est consacre  la colonisation, au commerce;
la colonisation et le commerce la ramneront  la politique. Par ce
caractre industriel et commerant de l'tat, les questions conomiques
deviennent fatalement des questions politiques; les apptits surexcits
feront sortir le peuple russe de sa rsignation sculaire. Les questions
sociales surviennent; et l'on sait quelles racines vivaces elles ont
dans les mes russes: rves mystiques du communisme paysan, exaltation
de la jeunesse pensante, christianisme d'un Tolsto, sans compter ici
encore les souvenirs et les leons de nos luttes occidentales, toutes
ces aspirations soutenues par les dsirs matriels voudront tre
satisfaites. Que de changements inous le travail instinctif du moujik
aurait fait germer!... Mais qui sait si l'tat comprendrait bien sa
tche! Qui sait si les traditions du pass ne compromettraient point
l'oeuvre nouvelle et grande qui s'offrait  lui!

  (_ suivre._)                         Albert THOMAS.

[Illustration: La voiture de l'icne stationnait parfois (page
230).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

Droits de traduction et de reproduction rserves.




  TOME XI, NOUVELLE SRIE.--21e LIV.         N 21.--27 Mai 1905

[Illustration: Flneurs  la gare du Petropavlosk (page 242).--D'aprs
une photographie de M. Legras.]




LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[5]

IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU  TOMSK,

         [Note 5: _Suite. Voyez pages 181, 193, 205, 217 et 229._]

Par M. ALBERT THOMAS.

     VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La Grande-Russie.
     --Conclusion.


[Illustration: Dans les valles de l'Oural, habitent encore des Bachkirs
(page 245).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

_Dimanche 21/9 aot._--Ce soir, nous avons retrouv notre train; il
tait propre, remis  neuf, devant la gare blanche et coquette. Nous
tions arrivs longtemps  l'avance, et nous nous sommes mls  la
foule qui tait venue pour voir le dpart du grand train ou pour le
visiter. Hors des petits groupes de toilettes claires et d'ombrelles
blanches, des voix fminines s'levaient; plus loin, parmi les blouses
rouges des moujiks, ou n'entendait que le grignotement des pommes de
kdre, ou des graines de tournesol. Tout souriait: c'tait la joie du
crpuscule approchant, la joie du lent voyage et du retour. La cloche
nous a sembl tinter avec plus de solennit; les adieux ont t plus
tendres, plus prolongs que de coutume; un dernier tintement et, sur les
rails, le glissement indolent a recommenc.

Autour de Tomsk, s'tendait une frache campagne toute bossele de
collines que les troncs blancs des bouleaux avaient pares: dans la
prairie, ainsi limite, une rivire coulait. La mlancolie d'un soir
d'automne, dj, transpirait de ce paysage. Les feuilles n'avaient pas
encore pris leurs teintes d'or, mais elles taient comme sches, d'un
vert sans clat. Une lueur rose flottait dans un brouillard  l'horizon.
a et l, dans le ciel, quelques nuages, gris bleu s'effilaient, et les
troncs mauves des bouleaux semblaient reflter quelque chose de leurs
teintes tranges. La nuit tait tombe quand nous sommes arrivs 
Taga.

_Lundi 22/10 aot._--Nous avons retrouv dans le train l'Amricain et
son guide, et la _demoiselle en rouge_ qui revient  Ptersbourg, toute
seule. Nous occupons, Dujardin et moi, un compartiment, et personne ne
viendra nous dranger de tout le voyage. M. A..., un musicien, d'origine
grecque, est notre voisin: visage brun, cheveux noirs, parler gras et
vtements clairs, grand causeur et qui trouve pourtant moyen d'tre
discret.

Ce matin, un accident est arriv  la machine; deux heures environ, nous
sommes rests entre deux gares, attendant une locomotive. C'tait pass
l'Ob, dans le steppe. Les voyageurs sont descendus.  droite, un taillis
de bouleaux entourait une petite mare, et dans ce terrain marcageux,
des plantes grasses avaient pouss; des essaims de moustiques
empchaient d'avancer. De l'autre ct du remblai, on tait plong dans
les hautes herbes, fourmillantes de vie. Tandis que les garons du
restaurant cherchaient des baies sauvages, de petits fruits noirs ou
rouges, dont ils taient friands, tandis que le guide ptersbourgeois
photographiait, et qu'Avierino s'essayait  marcher sur un rail, nous
avons cueilli des fleurs, et nous avons eu plaisir  dtailler l'infinie
varit des herbes. Il y en avait de droites et d'lances, dont la tige
souple se terminait par des vrilles, et garnies d'un duvet que le
moindre souffle faisait envoler. Il y avait aussi des quantits
innombrables de fleurs rouges que la scheresse avait plus ou moins
assombries, et qui, vues de loin, en masses, teignaient la plaine d'un
brun merveilleux. Hors des herbes grasses, la multitude des gramines
lanait ses pis argents et mouvants, qui luisaient comme un vol
d'insectes dans un rayon de soleil. Au milieu d'elles, des ombelles
panouissaient leurs disques roses ou violets. D'autres agitaient des
clochettes bleues; des immortelles faisaient des taches d'un grenat
sombre, et des marguerites sauvages cerclaient de ptales de feu leur
centre noir. Au travers de ces masses, parmi la fort des tiges, les
menthes humbles, dont on dcouvrait prs de terre les fleurs violettes,
exhalaient leur parfum. Et l aussi, sur le bord du remblai, les
lychnis, les compagnons blancs, inclinaient leurs clochettes blanches,
comme sur le bord de nos routes.

_Mardi 23/11 aot._--Toujours la monotonie du steppe:  droite, 
gauche, les yeux avides d'motions accueillent avec empressement tout
spectacle inaccoutum. Ici, la mlancolie d'une fort brle, avec ses
troncs de bouleaux noircis, ses feuilles recroquevilles et rousses qui
pendent encore; l, au passage, un Kirghize, sur son petit cheval.....

..... Petropavlosk, toute une grande gare: des marchands, des migrants,
des flneurs. Derrire une plaine sablonneuse, strile, lentement
ondule, des faades blanches mergent, luisent au soleil: des bureaux,
cela est sr; des maisons d'administration, o parmi la paresse et le
vol, l'oeuvre des colonisateurs s'accomplit encore.

Plus loin, une petite gare dans un bouquet de verdure.

Nous causons; nous jouons aux dominos, nous regardons les gravures du
voyage du tzarvitch en Sibrie ou dans l'Inde. Mon camarade prend des
notes sur un livre de Dolgoroukov, tablit nos comptes, crit des
lettres.  chaque gare, il court chercher des fleurs nouvelles. Ce
soir, il en a rapport de merveilleuses, toutes violettes, tige,
feuilles et fleurs, comme si on les avait trempes dans un bain de
couleur,--couvertes de duvet,--douces au toucher.

[Illustration: Un taillis de bouleaux entourait une petite
mare.--D'aprs une photographie.]

_Mercredi 24/12 aot._-- Omsk,  Petropavlosk,  Kourgane et 
Tchliabinsk, des voyageurs nouveaux sont monts: marchands,
tchinovniks, ingnieurs, deux officiers.

Dans un compartiment, nos ingnieurs, puis un nouveau venu, Andr
Andrvitch, de figure plus fine, aux yeux plus brillants derrire le
lorgnon, plus srieux et plus rflchi, sont assis toujours auprs d'une
mme voyageuse, et font d'interminables parties de cartes; la dame ne
cesse de fumer des papirosses, dont les cartons jonchent le tapis. K...
est bruyant; c'est lui qui marque: il marque  la craie,  mme le tapis
vert de la table, de grands chiffres blancs, qu'une petite brosse
n'efface, qu'imparfaitement, aprs chaque partie. Au bout de plusieurs
heures, lorsqu'ils sont las, ils viennent causer avec nous; ils aiment 
parler des popes crasseux et rpugnants,  railler leur famille
nombreuse et misrable, et se moquent des prtentions de leur femme, la
popadiana: ils n'en feront que plus de signes de croix aux offices.

Dans le fumoir,  l'arrire, la demoiselle en rouge, un haut
fonctionnaire, deux officiers et le musicien. Ce dernier scande la
marche du train, et on l'entend parfois qui, tout seul, bat la mesure:
[Greek: touto men, touto de]; ou encore [Greek: touton ton tropon],
quand les roues sautent d'un rail  l'autre.

[Illustration: Les rivires roulaient une eau claire (page
244).--D'aprs une photographie.]

Des deux militaires, l'un est un officier suprieur attach au
gouverneur d'Omsk: c'est un homme de taille moyenne, d'allure un peu
lente, d'aspect modeste; un honnte visage russe, des yeux intelligents;
une voix douce, un parler lent. Il nous raconta qu'il conduisit jadis, 
travers le gouvernement d'Omsk, Henri d'Orlans et Bonvalot, et nous
vante l'amabilit de notre prince. Il ne parle du tzar et de l'tat
qu'avec beaucoup de respect, infiniment d'affection.... Chose rare en
Russie! il cause seulement de ce qu'il sait, de la campagne des Balkans
 laquelle il a pris part, de l'organisation militaire russe; et  son
tour, il nous demande des renseignements sur notre arme, sur nos coles
spciales.

Par contre, son compagnon, jeune officier de l'Acadmie de guerre, est
insupportable. Dans un visage plat, des traits durs, des yeux vifs, une
moustache blonde peu fournie, sur une lvre tombante et grossire; jambe
fine et pantalon collant; le dolman pris  la taille; une voix aigu et
sifflante, insolent et fat de toute sa personne. Aux gares, il parlait
fort pour attirer sur lui l'attention. Trois sujets de conversation: le
jeu, les chevaux et les femmes;--posant au dsillusionn, au misogyne,
au pessimiste, et ne ddaignant pas de dire des grossirets devant des
jeunes filles.

Ce soir, tout un petit concert dans le wagon-restaurant: les artistes
ont qut pour l'orphelinat de Moscou.

Entre Miask et Oufa s'tend la rgion de l'Oural mridional, nettement
dfinie par sa hauteur entre les deux plaines de Sibrie et de
Grande-Russie.--La ligne se droule dans la montagne, sur les pentes et
les montes: elle suit la valle des rivires, coupe comme une charpe
blanche le flanc des collines, s'abrite sous les roches  pic, ou dans
de vastes circuits dont on aperoit longtemps  l'avance l'autre
extrmit, contourne les gorges plus profondes. La voie est peu solide,
les pluies plus frquentes; les geles et les dbcles du printemps
minent, chaque anne, le remblai. Les ingnieurs sont attentifs; on
entend tour  tour ahaner la locomotive et les freins grincer. Mais,
dans cette lente promenade, les yeux jouissent davantage de la
nouveaut, de la fracheur du paysage.

C'est comme un monde isol et ferm, une forteresse de rochers, battus
par la mer des plaines et qui les domine de la ligne bleutre de ses
remparts. On dirait que les nappes lourdes de la chaleur, qui
s'affaissaient uniment sur l'immensit du steppe et exaltaient partout
la vie de l'herbe, n'ont pu pntrer ces valles et qu'elles sont
demeures au-dessus de leur atmosphre frache, impntrable. Le matin,
on avait froid. Le ciel tait ple, comme un ciel d'hiver, empli de
brume, mais sans pluie. Dans une bande de lumire plus blanche, les
artes des sommets se dtachaient plus vigoureusement.

Ces montagnes, cependant, n'taient point sauvages;  l'exception de
quelques falaises abruptes qui menaaient la voie et dont on apercevait
contre les wagons les masses noires stratifies, les valles taient
douces, hospitalires. On se serait cru dans les environs de Tarbes ou
d'Argels, parmi les premires hauteurs des Pyrnes; les rivires
roulaient des cailloux dans leur eau claire, cumaient contre de gros
rochers; mais elles se rpandaient plus librement que nos gaves, dans
des valles plus larges,  fond plat. C'tait la fin de l't; quelques
torrents taient  sec. Parfois les monts s'interrompaient, et le train
traversait une sorte de cirque o la bigarrure d'une prairie brillait
sous la lumire plus franche. Puis les hauteurs recommenaient; elles
taient presque toutes boises, et dans le lointain aucun pic ne
scintillait de neiges.

Dans l'isolement de cette rgion, des hommes s'taient arrts; sans
doute, l'instinct nomade des moujiks de la plaine ne les poussait plus,
comme eux, en avant. Sur la voie,  l'exception de quelques terrassiers,
on apercevait seulement les gardes-barrires, qui, le train pass, se
plaaient entre les deux rails, et, immobiles, continuaient d'observer
sa marche, jusqu' ce qu'ils l'eussent perdu de vue. Aux gares, les
employs, quelques marchands d'objets en fer forg, rarement un
mendiant; les migrants ne s'arrtent point l, et les habitants ne
savent pas regarder les trains, toute une journe, en rvant de la
fertilit des rgions lointaines.

Dans les valles, entre la rivire et la montagne, ou tout  l'entour
d'un lac  l'eau sombre, les villages s'chelonnaient. De loin, 
Zlatooust, les isbas on bois avaient un aspect misrable, comme des
huttes; mais par-dessus leur amas noir, l'glise faisait resplendir sa
coupole verte et ses murs blancs; et devant la lisire des bois, des
cultures incitaient au village une ceinture de teintes claires. 
Vazovaa, la fort cernait la gare, un btiment dont le granit gristre
clatait sur un fond de sapins noirs, et qui plaisait par sa solidit.
En arrire, les bois neufs d'une chapelle clairaient les dessous du
bois, et les clochetons d'argent luisaient parmi les feuilles. Sur la
terre, les fleurs avaient droul comme un tapis rouge. Plus loin, dans
une de ces valles qui se ressemblaient toutes, avec leurs rivires
incertaines et sans profondeur, avec leurs les verdoyantes, leurs
collines boises ou leurs falaises noires, un autre village avait encore
assembl ses isbas, autour de l'glise blanche et verte. Les maisons peu
serres laissaient entre elles de grands espaces, couverts d'un gazon
jauni; elles taient uniformes, toutes entoures d'un petit jardin. Au
bord de la rivire, des forges s'abritaient sous des btiments et
dressaient haut leurs chemines. L, tout remuait, tout tait vivant;
une activit, continue et tenace, des hommes et de la nature. Les routes
taient nombreuses, des routes grises que les ornires accoutumes
avaient traces; des trokas y filaient allgrement, ou toute une file
de chariots qui montait vers la gare. Les rivires, aussi, taient
vivantes, tantt perdues sous l'amoncellement des pierres et cherchant 
retrouver leur cours, tantt plus profondes et rassemblant leurs eaux,
pour mouvoir les roues des moulins ou des forges. Et voil que la
montagne elle-mme s'animait. Comme dans ces forts, les bouleaux
avaient pouss leurs troncs d'argent entre les sapins, et que les
bouquets, tantt clairs, tantt sombres de leur feuillage, distinguaient
chaque arbre par l'ingalit de leurs teintes, on aurait dit que toute
cette masse remuait. C'tait comme une arme de gants verts qui
gravissait la pente, qui allait  l'assaut de la montagne. a et l,
l'or de quelques feuilles dj sches pointait dans ce revtement
sombre.

[Illustration: La ligne suit la valle des rivires (page 243).--D'aprs
une photographie de M. Thibeaux.]

L'Oural est riche en minerai, et cette richesse a retenu le labour des
habitants. L'industrie a crev la montagne, elle a envahi ses valles,
elle a, accroch ses ateliers bruyants au-dessus des rivires. Mais les
usines sont loin de la ligne,  150 verstes, quelquefois, comme l'usine
d'une compagnie franaise dont les Russes aimaient  nous vanter
l'exemple. Il suit de l que l'organisation industrielle, dans ces
rgions, a une physionomie originale, et qui fait saillir quelques
traits du nouveau mode de travail.

Dans le gouvernement d'Orenbourg, en effet, il y a peu de culture; l't
est court; on ne peut semer que de l'avoine, qui rend peu. Le pays est
donc un pays d'ouvriers, et comme il est d'usage en Russie, ils sont
plusieurs milliers dans une mme usine. L'ouvrier reoit de la terre, un
petit jardin, des pturages et du bois pour construire son isba; mais on
lui retient tout cela sur son salaire. L'usine a ses magasins, vend les
vivres. L'organisation en cit ouvrire, sous la direction du patron,
est la forme la plus frquente de la vie des travailleurs russes. Par
ordre de l'tat, chaque usine a son cole, son hpital, son mdecin, et
des inspecteurs passent, dit-on, souvent. Peut-tre le moujik
agriculteur a-t-il aujourd'hui plus d'indpendance! Peut-tre a-t-il
plus souvent  exercer son initiative! Mais n'est-il pas frappant de
voir la servitude sculaire, devenue pour ainsi dire instinctive,
reparatre au moment o le Russe doit s'assouplir  une nouvelle
condition de vie?

[Illustration: Comme toute l'activit commerciale semble frle en face
des eaux puissantes de la Volga (page 248).--D'aprs une photographie de
M. G. Cahen.]

Ce monde des cits ouvrires vit et produit, ainsi, dans l'isolement de
sa valle; il produit, toute une anne, sans interruption, sans souci
des acheteurs et de leurs besoins; dans les forts, les bcherons et les
charbonniers prparent le combustible, et pendant des mois, sur les
rives de la Bielaa, les fers s'amoncellent. Mais au printemps, c'est un
rveil subit: le fleuve s'enfle, les lourds bateaux peuvent se confier 
ses eaux puissantes; on se rappelle ici qu'il y a d'autres hommes,
l-bas, dans la plaine; et par la Bielaa, par la Kama et par la Volga,
jusqu' Kazan, jusqu'aux quais de Nijni, les fers de l'Oural descendent.
C'est tout le capital des entreprises, c'est tout le travail de l'anne,
toute la vie d'un peuple qui se confie aux eaux. Il est des annes,
dit-on, o la Bielaa du printemps n'a pas assez d'eau, et c'est pendant
deux ans que le travail s'amasse ainsi.

trange isolement des forces productrices! Comme on doit souhaiter
l-bas, dans les inquitudes du printemps, de pouvoir plus constamment
mesurer son effort aux besoins des autres! comme on doit sentir parfois
toute la puissance de solidarit en germe dans le travail moderne!

Autrefois, une population de race finnoise habitait ces valles, les
Bachkirs; mais, selon le phnomne ethnographique qui a cr la
Moscovie, les Slaves ont russifi ces indignes paens, et les derniers,
sans doute, bientt disparatront. On dit que ceux-ci sont devenus
musulmans, et cette particularit explique le vouloir-vivre tenace de
leur race. Le Gouvernement, tolrant, leur permet d'lever des mosques,
et le fanatisme religieux est inconnu chez ces peuples simples. Dans les
villages, les deux races sont mles; ils sont excellents voisins, mais
la race vigoureuse touffera les derniers indignes dans son
envahissement pacifique.-- une station, nous avons vu un mendiant
bachkir, un vieillard aveugle, attentivement conduit par un petit
garon. Le bonhomme tait grand, droit malgr la vieillesse, mais il
laissait retomber sa tte sur sa poitrine, et l'on avait peine  voir
son visage maigre et rid, bronz par le soleil et par la vieillesse, o
la place des yeux semblait plus vaste. Le petit,  la mine veille,
guettait  droite et  gauche o recueillir les kopecks. Et le vieux
avait de doux gestes, pleins d'affection, pour le remercier. Vivante et
triste image de la race qui disparat!

Mais qui sait si la race, triomphante  son tour, n'est point sur son
dclin, mine, elle aussi, par l'industrie! Les peuples occidentaux,
dont le caractre avait t prcis et affermi par des sicles
d'histoire et qui avaient fait la machine, ont t eux-mmes asservis
par elle. Par la collaboration de tous, par l'instruction, par une
aspiration plus vhmente  l'indpendance, ils ont commenc de
s'affranchir. Mais qu'adviendra-t-il de la race douce, aux traits vagues
et indolents, au caractre incertain, et qui accomplit encore, par
instinct seulement, son oeuvre de colonisation? Ne va-t-elle pas tre
broye dans les engrenages de l'industrie? On dit que les moeurs sont
horribles dans les campagnes russes o elle a pntr, que la vodka y
coule plus pernicieuse, et que les ouvriers se vendent mutuellement
leurs femmes. Que le foyer de la chaudire n'anantisse point la race en
mme temps que ses forts!

La nuit est tombe. Par une dernire pente, le train descend vers Oufa.
Le crpuscule vient de s'teindre: mais une dchirure d'un rouge sombre
cerne l'horizon et colore de violet les revers des nuages noirs. Nous
descendons le long de la rivire Oufa, qui entre, elle aussi, dans la
plaine, et sur l'eau, luisante des derniers reflets du ciel, des bateaux
glissent, formes noires.

Nous avons prouv, en traversant la Grande-Russie, l'impression d'une
reconnaissance; nous avons revu Samara et la Volga, des isbas de
pcheurs et des chalands, puis la campagne plate avec ses villages,
Moscou enfin. Et des paysages nouveaux nous semblaient dj vus. Autour
de nous, les voyageurs parlaient, comme avec plus d'affection, des
moujiks, du mir, des vieilles institutions, de cette primitive Russie,
si sduisante, dans l'incertitude de sa force. Car c'tait l la
Moscovie, une Russie plus intimement russe, puisque des colons l'avaient
faite dans un premier essai de colonisation orientale, et qu' son tour,
elle envoyait ses migrants vers la Sibrie. De nos souvenirs et de nos
impressions, une image se rveille en nous, douce et gristre, et qui
pour nous est la Russie. Point de couleurs mles et clatantes, point
de vive lumire, mais une mlancolie efface et pauvre, et tout au fond,
le scintillement d'un dme.

Russie marchande de la Volga, Russie industrielle de Toula et de Moscou,
Russie agricole de la plaine, il y a l toutes les formes de l'activit
russe, non point disperses et heurtes, mais comme le travail d'une
mme race, soutenu par les mmes forces et par les mmes qualits; et
c'est comme une premire et incomplte bauche de la Russie  faire.....

[Illustration: Bachkirs sculpteurs.--D'aprs une photographie de M. Paul
Labb.]

[Greek: Touto men, touto de], le musicien grec scande toujours la marche
du train qui va maintenant plus allgre, au sortir de l'Oural. Voici de
nouveau la plaine, non plus immense et tratresse comme le steppe
mouvant, mais lentement ondule, coupe de ruisseaux, paisible; tantt
des pturages, tantt des carrs jauntres de champs moissonns,  peine
distincts. Point de varit: le moujik ne fait pas de diffrence entre
son village et le village voisin, entre son champ et les autres champs.
Toujours, si loin qu'il aille, il est assur de revoir les troncs
argents des bouleaux et des trembles, la poussire blanche des chemins
que soulve le galop des trokas, les blouses rouges ou les jupes
clatantes des femmes pointillant la plaine, les troupeaux de btail ou
les chevaux gambadant en libert, et tout en haut, dans le ciel clair,
le vol noir des corbeaux. On ne peut pas ne pas les aimer. cette
grisaille, ces villages, ces isbas en troncs de sapins, grises comme le
sol, grises comme les meules o s'entasse la paille des annes
prcdentes, et les cimetires! et les ruisseaux profondment entaills,
aux rives noires, d'aspect sauvage! et l'glise dominant tout de la
floraison dore de ses bulbes! Dans tous ces lieux, la mme activit si
pauvre de moyens: une culture arrire encore, les instruments et les
mthodes du XVe sicle; pas d'engrais. Au loin, les moulins  vent
hrissant les collines; prs des villages, on voit des groupes de
paysans, des blouses rouges qui s'agitent; on bat le bl. Cependant,
tout prs de la voie, vers laquelle s'en viennent toujours les longues
files des tlgues, aux gares, il y a parfois un lvateur o le bl
s'amasse pour l'exportation. Et tout cela, terre et travail, tout est
souriant dans sa pauvret, heureux sous le ciel pur, dans l'air vif qui
court sur les champs nus.

[Illustration:  la gare de Tchliabinsk, toujours des migrants (page
242).--D'aprs une photographie de M. J. Legras.]

De loin en loin, c'est une ville, Samara, Toula, un plus grand village
avec plus de dmes et de murs blancs, mais ni plus fier, ni plus dur 
l'homme que la pauvre campagne. Nous avions revu Samara rpandant ses
toits verts sur une pente douce de colline, grenant, ple-mle,
insouciante et gracieuse, la parure de ses coupoles; c'tait la ville de
province que nous connaissions, mais plus nave et plus jolie de loin
que dans la civilisation crasseuse de ses rues. Le lendemain, c'tait
Toula, la charmante Toula, comme disait le colonel qui venait d'Omsk,
btie dans une valle frache, au bord d'une maigre rivire. Comme le
train la contournait, en passant d'une gare  l'autre, pour rejoindre la
ligne de Moscou, nous avons pu goter sa beaut lgre et aussi plus
occidentale, ses dmes moins obsdants, ses maisons modernes et sa
verdure. Les chemines des usines, groupes au fond de la valle, ne la
dparaient pas; elles fixaient seulement le paysage, le rendaient moins
vague. Tout auprs s'tendait le faubourg ouvrier, un vrai village
russe, des isbas isoles, chacune avec son enclos, et laissant toujours
entre leurs ranges, non pas une rue, mais une large place couverte
d'une herbe rare que paissaient des bestiaux. Le train a dpass ces
faubourgs; il a travers un champ vaste, dsol, o des bandes de
corbeaux croassaient, voletaient, s'abattaient sur le sol, et
tournoyaient autour de quelques chevaux en libert; puis nous sommes
revenus, par l'autre ligne, jusqu' la gare principale. L, d'autres
trains allaient partir, dans des directions diverses, pour des distances
plus courtes; une foule plus nombreuse, une ardeur plus mle occupait
la station. Les convois de marchandises tmoignaient du travail de la
cte. Des soldats embarquaient, aprs la manoeuvre, le visage noir, les
habits de toile blanche salis par la poussire et la graisse; ils
avaient form les faisceaux, et le long du train, dans les marmites de
campement, prparaient le th; ils avaient rompu les rangs, couraient en
dsordre, mais c'est  peine si l'on entendait un vague murmure. Dans la
gare, il y avait un riche buffet, une belle icne; on y vendait des
objets en fer de Toula, des anneaux pour clefs, des couteaux, des
porte-monnaie.

[Illustration: Une bonne d'enfants, avec son costume traditionnel (page
251).--D'aprs une photographie de M. G. Cahen.]

Mais l'industrie qui les produisait n'levait pas l son bourdonnement
accoutum; on aurait dit qu'elle ne pntrait ni les moeurs ni la
nature; c'taient des moujiks que l'on voyait aux gares, et dans
l'indolence rsigne des caractres, dans l'immensit des horizons, il
semblait que l'industrie usait vainement sa force. Ici, comme dans la
plaine, le travail semblait pauvre et sans fixit.

Point d'oeuvre humaine ici qui paraisse grande: si belle soit-elle, elle
ne s'accommodera qu'avec peine  la majest de la nature. Dans nos pays
d'Occident, les grands travaux, les grandes usines, toutes les
merveilles de l'industrie apparaissent  l'esprit, fortes et
splendides; ici le pont du chemin de fer, jet  travers la Volga, ce
pont long de 1200 mtres, avec ses douze piles blanches qui le
jalonnent, avec ses entres triomphales surmontes des armes de la
Russie, avec son gigantesque tablier dont le fleuve reflte la large
bande rouge, tout cela est mesquin; la Volga droule au loin la
puissance de ses eaux bleues, elle entrane confusment les bancs de
sable et les frles bateaux.  la sortie du pont, une chapelle est
btie, o l'icne resplendit de la lueur des cierges. Et le village de
Syzrane qui a log entre le fleuve et la voie ses isbas misrables,
garnies de poissons schs, ses jardinets o les filets sont tendus au
soleil, et ses barques en construction, semble tout humble, lui aussi,
dans son labeur.

[Illustration: Joie nave de vivre et mlancolie.--Un petit march du
sud (page 250).--D'aprs une photographie M. G. Cahen.]

Partout la mme pauvret, partout la mme misre. Dans la masse anonyme
des moujiks, il n'y a point de varits; qu'ils soient pcheurs ou
marchands, ouvriers ou agriculteurs, la mme somnolence alourdit les
traits, dcolore les yeux; ils sont plus ples peut-tre dans les
ateliers clos, plus bronzs  l'air vif de la plaine, mais ils demeurent
identiques. C'est qu'il s'exerce sur tous, uniformment, des influences
plus constantes que celle du mtier: l'influence du climat et celle de
la misre. Dans le froid extrme ou dans l'extrme chaleur, le corps
n'apprend point  ragir; il se rsigne ou il s'isole dans la maison
surchauffe ou dans l'paisseur malsaine de la touloupe. Point de
nourriture fortifiante: du th, du pain, des confitures; la vodka
compense l'insuffisance de ces mets. Le temprament russe s'est form
ainsi, comme les spectacles grandioses de la nature ont form
l'intelligence.

En traversant ces pays o tout semble imparfait, inachev, nous avions
sans cesse  l'esprit les belles pages de Michelet o il clbre la
France; o retraant l'ensemble de son histoire, il montre l'homme se
dgageant du sol, chappant au fatalisme, s'levant de ce qui est
matriel et local jusqu' l'ide plus libre du village natal, de la
ville, de la province, d'une grande patrie par laquelle il compte
lui-mme dans les destines du monde, et par un nouvel effort
jusqu' l'ide de la patrie universelle, de la cit de la
Providence.--Dveloppement irralisable ici peut-tre! Pour qu'une
nation se soit forme, pour qu'une patrie soit ne, il a fallu la
diversit locale. Le paysan russe aime la terre, la terre vague,
partout semblable; mais il n'aime point son village; il n'aime pas son
lopin. Comment ce peuple grandira-t-il? Comment sortira-t-il de cette
rsignation sculaire que le climat lui donne peut-tre, et que
l'ignorance entretient?

Hlas! il a du bien des dvouements; lorsque, pour la premire fois,
la Russie a frmi de sentir pntrer en elle le travail moderne,
beaucoup avaient fond sur lui l'espoir grandiose d'une nation nouvelle,
brlant les tapes, devanant mme la civilisation occidentale. Mais
il a fallu revenir de ce culte du moujik! Quel mystre que ce peuple,
jeune par son caractre, par ses institutions, par sa vigueur de race,
et vieux dj de sa longue histoire! Et cependant on ne peut s'empcher
de l'aimer pour son charme indfinissable, pour ce qu'il a, comme
l'enfant, des "possibilits" de tout. Joie nave de vivre et mlancolie,
vol, mensonge, dbauche et proccupations morales, communisme du mir et
mystique dsir d'un communisme plus chrtien et plus abondant en
jouissances, attente du millnium; amour du tzar et ignorance de la
Russie comme nation, quelle puissance purifiera et dliera cet esprit
confus!  tous les degrs de la socit russe, dans les hautes classes
si intelligentes et dans la masse anonyme du peuple, il y a une force
qui manque, une force tout occidentale: la rflexion. L'esprit russe
n'est point centr. Il n'est point dlicat aux sensations lgres de
l'extrieur; il ne sent que les extrmes; il ne sait pas classer ni
limiter, distinguer le rel de l'idal, de l'abstrait.

Et la mme question, toujours, obsdait l'esprit: comment ce peuple
instinctif prendra-t-il conscience de son effort?

Quelques-uns, logiquement rvaient de "l'apparition de l'individualisme
dans la conscience russe", d'une assimilation plus profonde des
institutions occidentales. Le mir, disaient-ils, et tout l'organisme
villageois taient branls; une classe moyenne se formait, une sorte de
bourgeoisie  l'occidentale, mmes qualits et mme esprit; l'industrie
bouleversait la masse tranquille des moujiks, un proltariat urbain
naissait, et la Russie allait devenir brusquement plus dmocratique et
plus organise, avec toute une hirarchie, toute une varit de classes.

[Illustration: Un russe dans son vtement d'hiver (page 249).--D'aprs
une photographie de M. G. Cahen.]

--Erreur! erreur! rpondaient les autres. Le mir n'est point en
dcadence, et malgr les difficults, les paysans fondent toujours des
communauts nouvelles. La force de rvolution que vous prtez 
l'industrie s'teint dans notre pays; le moujik ouvrier reste semblable
 son frre des champs. La sainte Russie adoptera l'industrie; mais
l'industrie ne bouleversera point les conditions de sa vie. Aujourd'hui
comme autrefois, la parole de Samarine reste vraie: "Il n'y a chez nous
que deux forces vivantes: l'autocratie on haut, le mir en bas."

Mais au lieu du communisme patriarcal, au lieu du partage des terres qui
ralentissait la production, on verrait le communisme nouveau, fond tout
 la fois sur la division et sur l'unit du travail; l'agriculture
industrielle pntrerait la campagne russe, et le mir deviendrait la
communaut organise, rgulatrice des efforts. Tandis que le tzarisme,
en aidant, en dirigeant la colonisation, aurait clairement dsign  la
Russie sa mission dans le monde, la race elle-mme, pousse par son rve
de jouissances nouvelles et d'un monde meilleur, accommodant son ardeur
et ses institutions aux ncessits modernes, se reconnatrait comme
nation, fixerait son gnie mobile.

Quelle tait la vraie de ces deux thses? Longuement, nous poursuivions
ces penses, tandis que nos yeux erraient sur la plaine. Peu  peu, il
nous semblait qu'un changement s'tait fait. C'tait toujours l'tendue
incertaine avec ses ondulations, ses minuscules collines. Mais de tous
cts, des embranchements quittaient la ligne, descendaient vers des
usines aux briques noircies par la fume, et surmontes de chemines en
tle. Ces usines se mlaient aux cabanes, elles se groupaient, comme les
villages agricoles devenus plus nombreux, au pied des falaises gristres
et sur le bord des rivires entailles dans le sol. Et c'tait l comme
des mirs industriels, o le moujik apprendrait le communisme nouveau.

Nous avons travers l'Oka; la ligne allait maintenant toute droite 
travers les bois, sur un solide remblai de pierre, comme une belle et
large route. Et c'tait bien une route que les paysans suivaient au long
des rails pour aller d'un village  l'autre. Nous entrions dans la
banlieue de Moscou, une campagne plus riche, plus boise, o l'on
apercevait moins souvent la pauvret des isbas, mais dans les bois
frais, les datchas, les villas d't o se rfugie, pendant les
chaleurs, la population riche. De la campagne  la ville, c'est un
va-et-vient continuel, un mlange des deux populations; l'hiver, les
bourgeois rentrent, mais tous les ouvriers venus pour les charrois de
l't, pour les grands travaux, les maons et les charretiers retournent
 leur tour au village. Les gares avaient dj l'aspect souriant et bon
enfant de la grande ville. Elles taient bordes de larges quais de bois
qui servaient de promenade; sur les bancs, quelques bourgeois lisaient,
o non loin, des enfants jouaient, gards par leurs bonnes au costume
pittoresque. Des vendeurs de fruits venaient offrir le plaisir d'un
marchandage.

[Illustration: Dans tous les villages russes, une activit humble,
pauvre de moyens.--Marchands de poteries (page 248).--D'aprs une
photographie de M. G. Cahen.]

Et nous sentions dj toute la joie du retour, quand nous pensions, dans
la lassitude cause par ces six jours de voyage, que nous allions revoir
Moscou, la ville aime et familire, qui dj nous avait bercs une
fois, et que nous souhaitions de revoir avec l'affection de l'migrant
ou du plerin.

Au loin, enfin, nous l'avons aperue, lorsque nous commencions  peine
de traverser les terrains vagues qui prcdent ses faubourgs. Il tait
tard dj, et les rougeoiements du crpuscule s'teignaient, mais dans
tout l'horizon une bue de couleurs tendres persistait, bleu ple,
mauve, lilas et rose. Et dans cette atmosphre paisible et lgre, notre
Moscou rapparaissait, avec toutes ses glises; avec tous ses dmes.
Mais ce n'tait pas la beaut triomphante de midi, le flamboiement des
coupoles d'or, la splendeur des murailles et l'clat miroitant des
fouillis polychromes. La grande ville tait calme et douce dans le soir,
dressant plus haut sa tour d'Ivan Vliki, et confondant ses dmes dans
les nues rougetres qui l'enveloppaient.

C'tait ainsi sans doute que les moujiks l'aimaient. Et c'tait sur
cette image qu'ils devaient fixer les yeux, dans leur attente mystique
du monde nouveau, lorsqu'ils rvaient de ce temps o la terre tout
entire serait aux moujiks, o ce serait partout Moscou, une universelle
Moscou, o ce qui vaut 60 kopecks n'en vaudrait plus qu'un, o le kvass
coulerait en abondance sur les places publiques, et o la vodka aurait
vers l'oubli, cette fois dfinitif, des misres passes.

       *       *       *       *       *

Notre rve fut-il une erreur? Nous sommes-nous tromps, lorsque, en
traversant l'immense plaine, de Moscou  Tomsk, nous avions cru
pressentir les destines magnifiques de ce peuple russe, de cette race
russe, dont les instincts colonisateurs semblaient devoir se dployer,
avec tant de puissance, jusqu' l'extrmit de l'Asie?

Nous ne voulons pas le croire; toutes les forces latentes qui
commenaient d'agir, toutes les nergies populaires qui inauguraient,
inconsciemment encore, une oeuvre grande, ne peuvent tre ananties par
la crise prsente. Mais tandis qu'au jour le jour nous nous plaisions 
noter les efforts nouveaux des diffrentes  classes, l'ardeur
colonisatrice du moujik enfin libr du servage hrditaire, le travail
conscient et rflchi de ces ingnieurs, de ces agronomes, de ces
techniciens de toutes sortes, heureux de mettre la science au service
d'une grande oeuvre collective,--puis le dvouement de ces
fonctionnaires, si diffrents des vieux tchinovniks, paresseux et
concussionnaires,--enfin  et l quelques initiatives heureuses du
Gouvernement imprial,--nous oubliions trop facilement que toutes les
forces du pass, toutes les puissances des tnbres entravaient encore
l'essor superbe de ce peuple.

Brusquement, par le conflit d'Extrme-Orient, il a t rappel  ceux
qui l'oubliaient que les maux anciens subsistaient, qu'ils continuaient
leur oeuvre d'usure et de destruction des forces. Il a t rvl que le
vieil esprit d'ambition et d'hgmonie rgnait encore dans les conseils
du Gouvernement imprial, et qu'il n'tait point occup de l'unique
pense de dvelopper, pour le bonheur de tous, les ressources profondes
de la nation. Il a t rvl encore, qu' ct des fonctionnaires
dvous et conscients de leur tche, les autres taient nombreux encore
qui se contentaient de vivre leur vie goste, dans la dsorganisation
de tout. Et il a t rvl surtout que ces initiatives conscientes, qui
devenaient de plus en plus ncessaires pour la conduite de l'oeuvre
commune, ces efforts d'intelligence,--et par l mme de libert,--qui,
depuis les tudiants jusqu'aux moujiks, sollicitaient peu  peu tout le
peuple, pouvantaient une autorit traditionnelle, qui n'avait point su
les gagner et qui ne songeait plus qu' les entraver.

 l'heure o nous crivons, tandis que les armes campent encore en
Mandchourie, il serait bien os de dire quelle sera l'issue de la lutte,
quelles en seront les consquences pour la Russie. Mais que l'arme
russe sorte victorieuse ou vaincue des tristes batailles engages
l-bas, que l'autocratie tzarienne conserve son pouvoir intact ou
qu'elle soit force  des concessions administratives ou politiques, les
forces profondes du peuple seront peut-tre moins atteintes que celles
de tout autre par une lutte aussi terrible. Nous avons insist sur cette
ide: si la France est une nation, si la Prusse est un tat, la Russie,
elle, est encore une race. Et si les mots disent peu de chose,
scientifiquement, ils rendent bien l'impression que nous prouvions au
milieu de cette activit collective, qu'une sorte d'instinct seul
dirigeait, et  laquelle les forces intelligentes ne pouvaient que
s'adapter. Le lien entre l'individu et l'tat tait lche et les grandes
rpercussions de la vie collective se mouraient rapidement dans la
plaine immense, aux environs des grandes villes. Mais, par cela mme,
les conseils du Gouvernement peuvent tre hsitants et dsempars;
l'oeuvre instinctive continuera, prparatrice de destines plus
conscientes. Que le Gouvernement russe le comprenne donc une fois
pleinement, qu'il se contente de mettre en oeuvre, dans la libert et
dans la paix, toutes les forces de la nation, qu'il relve la condition
des paysans,  la campagne, qu'il leur pargne la misre, plus horrible
encore, que l'industrie introduit fatalement parmi eux, et, dans un
bien-tre nouveau, dans une libert nouvelle, le moujik connatra enfin
ce _pays des justes_, qu'il a si souvent dsespr de trouver.

                                        Albert THOMAS.

  Novembre 1904.

[Illustration: L, au passage, un Kirghize sur son petit cheval (page
242).--D'aprs une photographie de M. Thibeaux.]

Droits de traduction et de reproduction rservs.
       *       *       *       *       *


TABLE DES GRAVURES ET CARTES


L'T AU KACHMIR

Par _Mme F. MICHEL_


  En rickshaw sur la route du mont Abou.
    (D'aprs une photographie.)                                      1

  L'lphant du touriste  Djapour.                                 1

  Petit sanctuaire latral dans l'un des temples djans du mont Abou.
    (D'aprs une photographie.)                                      2

  Pont de cordes sur le Djhilam, prs de Garhi. (Dessin de Massias,
    d'aprs une photographie.)                                       3

  Les Karvas ou plateaux alluviaux forms par les rosions du
    Djhilam. (D'aprs une photographie.)                             4

  Ekkas et Tongas sur la route du Kachmir: vue prise au relais
    de Rampour. (D'aprs une photographie Jadu Kissen,  Delhi.)     5

  Le vieux fort Sikh et les gorges du Djhilam  Ouri. (D'aprs une
    photographie.)                                                   6

  Shr-Garhi ou la Maison du Lion, palais du Mahrdja  Srnagar.
    (Photographie Bourne et Sheperd,  Calcutta.)                    7

  L'entre du Tchinar-Bgh, ou Bois des Platanes, au-dessus de
    Srnagar; au premier plan une dounga, au fond le sommet du
    Takht-i-Souleiman. (Photographie Jadu Kissen,  Delhi.)          7

  Ruines du temple de Brankoutri. (D'aprs une photographie.)        8

  Types de Pandis ou Brahmanes Kachmirs. (Photographie Jadu Kissen,
     Delhi.)                                                        9

  Le quai de la Rsidence; au fond, le sommet du Takht-i-Souleiman.
    (Photographie Jadu Kissen,  Delhi.)                            10

  La porte du Kachmir et la sortie du Djhilam  Baramoula.
    (Photographie Jadu Kissen,  Delhi.)                            11

  Nos tentes  Lahore. (D'aprs une photographie.)                  12

  Dounga ou bateau de passagers au Kachmir. (Photographie Bourne
    et Shepherd,  Calcutta.)                                       13

  Vichnou port par Garouda, idole vnre prs du temple de
    Vidja-Broer (hauteur 1m 40.)                                    13

  Enfants de bateliers jouant  cache-cache dans le creux d'un
    vieux platane. (D'aprs une photographie.)                      14

  Batelires du Kachmir dcortiquant du riz, prs d'une range de
    peupliers. (Photographie Bourne et Shepherd,  Calcutta.)       15

  Campement prs de Palhallan: tentes et doungas. (D'aprs une
    photographie.)                                                  16

  Troisime pont de Srnagar et mosque de Shah Hamadan; au fond,
    le fort de Hari-Paryat. (Photographie Jadu Kissen,  Delhi.)    17

  Le temple inond de Pandrethan. (D'aprs une photographie.)       18

  Femme musulmane du Kachmir. (Photographie Jadu Kissen,  Delhi.)  19

  Pandit Narayan assis sur le seuil du temple de Narasthn.
    (D'aprs une photographie.)                                     20

  Pont et bourg de Vidjabroer. (Photographie Jadu Kissen, 
    Delhi.)                                                         21

  Ziarat de Cheik Nasr-oud-Din,  Vidjabroer. (D'aprs une
    photographie.)                                                  22

  Le temple de Panyech:  gauche, un brahmane;  droite, un
    musulman. (Photographie Jadu Kissen,  Delhi.)                  23

  Temple hindou moderne  Vidjabroer. (D'aprs une photographie.)   24

  Brahmanes en visite au Naga ou source sacre de Valtongou.
    (D'aprs une photographie.)                                     25

  Gargouille ancienne, de style hindou, dans le mur d'une mosque,
     Houtamourou, prs de Bhavan.                                  25

  Temple ruin,  Khotair. (D'aprs une photographie.)              26

  Naga ou source sacre de Kothair. (D'aprs une photographie.)     27

  Ver-Ng: le bungalow au-dessus de la source. (D'aprs une
    photographie.)                                                  28

  Temple rustique de Voutanr. (D'aprs une photographie.)          29

  Autel du temple de Voutanr et accessoires du culte. (D'aprs une
    photographie.)                                                  30

  Noce musulmane,  Rozlou: les musiciens et le fianc. (D'aprs
    une photographie.)                                              31

  Sacrifice bhramanique,  Bhavan. (D'aprs une photographie.)      31

  Intrieur de temple de Martand: le repos des coolies employs au
    dblaiement. (D'aprs une photographie.)                        32

  Ruines de Martand: faade postrieure et vue latrale du temple.
    (D'aprs des photographies.)                                    33

  Place du campement sous les platanes,  Bhavan. (D'aprs une
    photographie.)                                                  34

  La Ziarat de Zan-oud-Din,  Eichmakam. (Photographie Bourne et
    Shepherd,  Calcutta.)                                          35

  Naga ou source sacre de Brar, entre Bhavan et Eichmakar.
    (D'aprs une photographie.)                                     36

  Maisons de bois,  Palgm. (Photographie Bourne et Shepherd, 
    Calcutta.)                                                      37

  Palanquin et porteurs.                                            37

  Ganech-Bal sur le Lidar: le village hindou et la roche
    miraculeuse. (D'aprs une photographie.)                        38

  Le massif du Kolahoi et la bifurcation de la valle du Lidar
    au-dessus de Palgm, vue prise de Ganeth-Bal. (Photographie
    Jadu Kissen,  Delhi.)                                          39

  Valle d'Amarnth: vue prise de la grotte. (D'aprs une
    photographie.)                                                  40

  Pondjtarni et le camp des plerins: au fond, la passe du
    Mahgounas. (Photographie Jadu Kissen,  Delhi.)                41

  Cascade sortant de dessous un pont de neige entre Tannin et
    Zodji-Pl. (D'aprs une photographie.)                          42

  Le Koh-i-Nour et les glaciers au-dessus du lac ecra-Nag.
    (Photographie Jadu Kissen,  Delhi.)                            43

  Grotte d'Amarnth. (Photographie Jadu Kissen,  Delhi.)           43

  Astan-Marg: la prairie et les bouleaux. (D'aprs une
    photographie.)                                                  44

  Campement de Goudjars  Astan-Marg. (D'aprs une photographie.)   45

  Le bain des plerins  Amarnath. (D'aprs une photographie.)      46

  Plerins d'Amarnth: le Sdhou de Patiala; par derrire, des
    brahmanes, et  droite, des musulmans du Kachmir. (D'aprs une
    photographie.)                                                  47

  Mosque de village au Kachmir. (D'aprs une photographie.)        48

  Brodeurs Kachmiris sur toile. (Photographie Bourne et Shepherd,
     Calcutta.)                                                    49

  Mendiant musulman. (D'aprs une photographie.)                    49

  Le Brahma Sr et le camp des plerins au pied de l'Haramouk.
    (D'aprs une photographie.)                                     50

  Lac Gangbal au pied du massif de l'Haramouk. (Photographie Jadu
    Kissen,  Delhi.)                                               51

  Le Noun-Kl, au pied de l'Haramouk, et le bain des plerins.
    (D'aprs une photographie.)                                     52

  Femmes musulmanes du Kachmir avec leurs houkas (pipes) et leur
    hangri (chaufferette). (Photographie Jadu Kissen,  Delhi.)   53

  Temples ruins  Vangth. (D'aprs une photographie.)             54

  Mla ou foire religieuse  Hazarat-Bal. (En haut, photographie
    par l'auteur; en bas, photographie Jadu Kissen,  Delhi.)       55

  La villa de Cheik Safai-Bagh, au sud du lac de Srnagar. (D'aprs
    une photographie.)                                              56

  Nishat-Bgh et le bord oriental du lac de Srnagar. (Photographie
    Jadu Kissen,  Delhi.)                                          57

  Le canal de Mar  Sridagar. (Photographie Jadu Kissen,  Delhi.)  58

  La mosque de Shah Hamadan  Srnagar (rive droite). (Photographie
    Jadu Kissen,  Delhi.)                                          59

  Spcimens de l'art du Kachmir. (D'aprs une photographie.)        60


SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE

Par _le docteur LAMY_

_Mdecin-major des troupes coloniales_.


  La barre de Grand-Bassam ncessite un grand dploiement de force
    pour la mise  l'eau d'une pirogue. (D'aprs une photographie.) 61

  Le fminisme  Adoko: un mdecin concurrent de l'auteur.
    (D'aprs une photographie.)                                     61

  Travail et Maternit ou Comment vivent les femmes de
    Petit-Alp. (D'aprs une photographie.)                       62

   Motso: soins maternels. (D'aprs une photographie.)            63

  Installation de notre campement dans une clairire dbroussaille.
    (D'aprs une photographie.)                                     64

  Environs de Grand-Alp: des hangars dans une palmeraie, et une
    douzaine de grands mortiers destins  la prparation de l'huile
    de palme. (D'aprs une photographie.)                           65

  Dans le sentier troit, montant, il faut marcher en file indienne.
    (D'aprs une photographie.)                                     66

  Nous utilisons le ft renvers d'un arbre pour traverser la M.
    (D'aprs une photographie.)                                     67

  La popote dans un admirable champ de bananiers. (D'aprs une
    photographie.)                                                  68

  Indignes coupant un acajou. (D'aprs une photographie.)          69

  La cte d'Ivoire.--Le pays Atti.                                 70

  Ce fut un sauve-qui-peut gnral quand je braquai sur les
    indignes mon appareil photographique. (Dessin de J. Lave,
    d'aprs une photographie.)                                      71

  La rue principale de Grand-Alp. (D'aprs une photographie.)     72

  Les Trois Graces de Mop (pays Atti). (D'aprs une
    photographie.)                                                  73

  Femme du pays Atti portant son enfant en groupe. (D'aprs une
    photographie.)                                                  73

  Une clairire prs de Mop. (D'aprs une photographie.)           74

  La garnison de Mop se porte  notre rencontre. (D'aprs une
    photographie.)                                                  75

  Femme de Mop fabriquant son savon  base d'huile de palme et de
    cendres de peaux de bananes. (D'aprs une photographie.)        76

  Danse excute aux funrailles du prince hritier de Mop.
    (D'aprs une photographie.)                                     77

  Toilette et embaumement du dfunt. (D'aprs une photographie.)    78

  Jeune femme et jeune fille de Mop. (D'aprs une photographie.)   79

  Route, dans la fort tropicale, de Malamalasso  Daboissu.
    (D'aprs une photographie.)                                     80

  Beni Coam, roi de Betti et autres lieux, entour de ses femmes
    et de ses hauts dignitaires. (D'aprs une photographie.)        81

  Chute du Mala-Mala, affluent du Como,  Malamalasso. (D'aprs
    une photographie.)                                              82

  La valle du Como  Malamalasso. (D'aprs une photographie.)     83

  Tam-tam de guerre  Mop. (D'aprs une photographie.)             84

  Piroguiers de la cte d'Ivoire pagayant. (D'aprs une
    photographie.)                                                  85

  Allou, le boy du docteur Lamy. (D'aprs une photographie.)        85

  La fort tropicale  la cte d'Ivoire. (D'aprs une
    photographie.)                                                  86

  Le dbitage des arbres. (D'aprs une photographie.)               87

  Les lianes sur la rive du Como. (D'aprs une photographie.)      88

  Les occupations les plus frquentes au village: discussions et
    farniente Atti. (D'aprs une photographie.)                    89

  Un incendie  Grand-Bassam. (D'aprs une photographie.)           90

  La danse indigne est caractrise par des poses et des gestes
    qui rappellent une pantomime. (D'aprs une photographie.)       91

  Une inondation  Grand-Bassam. (D'aprs une photographie.)        92

  Un campement sanitaire  Abidjean. (D'aprs une photographie.)    93

  Une rue de Jackville, sur le golfe de Guine. (D'aprs une
    photographie.)                                                  94

  Grand-Bassam: cases dtruites aprs une pidmie de fivre jaune.
    (D'aprs une photographie.)                                     95

  Grand-Bassam: le boulevard Treich-Laplne. (D'aprs une
    photographie.)                                                  96


L'LE D'ELBE

Par _M. PAUL GRUYER_


  L'le d'Elbe se dcoupe sur l'horizon, abrupte, montagneuse et
    violtre.                                                       97

  Une jeune fille elboise, au regard nergique,  la peau d'une
    blancheur de lait et aux beaux cheveux noirs.                   97

  Les rues de Porto-Ferraio sont toutes un escalier (page 100).     98

  Porto-Ferraio:  l'entre du port, une vieille tour gnoise,
    trapue, bizarre de forme, se mire dans les flots.               99

  Porto-Ferraio: la porte de terre, par laquelle sortait Napolon
    pour se rendre  sa maison de campagne de San Martino.         100

  Porto-Ferraio: la porte de mer, o aborda Napolon.              101

  La teste de Napolon (page 100).                               102

  Porto-Ferraio s'chelonne avec ses toits plats et ses faades
    scintillantes de clart (page 99).                             103

  Porto-Ferraio: les remparts dcoupent sur le ciel d'un bleu
    sombre leur profil anguleux (page 99).                         103

  La faade extrieure du Palais des Mulini o habitait Napolon
     Porto-Ferraio (page 101).                                    104

  Le jardin imprial et la terrasse de la maison des Mulini
    (page 102).                                                    105

  La Via Napoleone, qui monte au Palais des Mulini.              106

  La salle du conseil  Porto-Ferraio, avec le portrait de la
    dernire grande-duchesse de Toscane et celui de Napolon,
    d'aprs le tableau de Grard.                                  107

  La grande salle des Mulini aujourd'hui abandonne, avec ses
    volets clos et les peintures dcoratives qu'y fit faire
    l'empereur (page 101).                                         107

  Une paysanne elboise avec son vaste chapeau qui la protge du
    soleil.                                                        108

  Les mille mtres du Monte Capanna et de son voisin, le Monte
    Giove, dvalent dans les flots de toute leur hauteur.          109

  Un enfant elbois.                                                109

  Marciana Alta et ses ruelles troites.                           110

  Marciana Marina avec ses maisons ranges autour du rivage et
    ses embarcations tires sur la grve.                          111

  Les chtaigniers dans le brouillard, sur le faite du Monte
    Giove.                                                         112

  ... Et voici au-dessus de moi Marciana Alta surgir des nues
    (page 111).                                                    113

  La Seda di Napoleone sur le Monte Giove o l'empereur
    s'asseyait pour dcouvrir la Corse.                            114

  La blanche chapelle de Monserrat au centre d'un amphithtre de
    rochers est entoure de sveltes cyprs (page 117).             115

  Voici Rio Montagne dont les maisons rgulires et cubiques ont
    l'air de dominos empils... (page 118).                        115

  J'aperois Poggio, un autre village perdu aussi dans les nues.  116

  Une des trois chambres de l'ermitage.                            117

  L'ermitage du Marciana o l'empereur reut la visite de la
    comtesse Walewska, le 3 Septembre 1814.                        117

  Le petit port de Porto-Longone domin par la vieille citadelle
    espagnole (page 117).                                          118

  La maison de Madame Mre  Marciana Alta.--Bastia, signor!--La
    chapelle de la Madone sur le Monte Giove.                      119

  Le coucher du soleil sur le Monte Giove.                         120

  Porto-Ferraio et son golfe vus des jardins de San Martino.       121

  L'arrive de Napolon  l'le d'Elbe. (D'aprs une caricature du
    temps.)                                                        121

  Le drapeau de Napolon roi de l'le d'Elbe: fond blanc, bande
    orang-rouge et trois abeilles jadis dores.                   122

  La salle de bains de San Martino a conserv sa baignoire de
    pierre.                                                        123

  La chambre de Napolon  San Martino.                            123

  La cour de Napolon  l'le d'Elbe. (D'aprs une caricature du
    temps.)                                                        124

  Une femme du village de Marciana Alta.                           125

  Le plafond de San Martino et les deux colombes symboliques
    reprsentant Napolon et Marie-Louise.                         126

  San Martino rappelle par son aspect une de ces maisonnettes 
    la Jean-Jacques Rousseau, agrestes et paisibles (page 123).    126

  Rideau du thtre de Porto-Ferraio reprsentant Napolon sous la
    figure d'Apollon gardant ses troupeaux chez Admte.            127

  La salle gyptienne de San Martino est demeure intacte avec ses
    peintures murales et son bassin  sec.                         127

  Broderies de soie du couvre-lit et du baldaquin du lit de Napolon
    aux Mulini, dont on a fait le trne piscopal de l'vque
    d'Ajaccio.                                                     128

  La signorina Squarci dans la robe de satin blanc que son aeule
    portait  la cour des Mulini.                                  129

  ventail de Pauline Borghse, en ivoire sculpt, envoy en
    souvenir d'elle  la signora Traditi, femme du maire de
    Porto-Ferraio.                                                 130

  Le lit de Madame Mre, qu'elle s'tait fait envoyer de Paris 
    l'le d'Elbe.                                                  130

  Le vieil aveugle Soldani, fils d'un soldat de Waterloo,
    chauffait,  un petit brasero de terre jaune, ses mains
    osseuses.                                                      131

  L'entre du goulet de Porto-Ferraio par o sortit la flottille
    impriale, le 26 fvrier 1815.                                 132


D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE

Par _M. VICTOR CHAPOT_

_membre de l'cole franaise d'Athnes_.


  Dans une sorte de cirque se dressent les pans de muraille du
    Ksar-el-Benat (page 142). (D'aprs une photographie.)          133

  Le canal de Sleucie est, par endroits, un tunnel (page 140).    133

  Vers le coude de l'Euphrate: la pense de relever les traces de
    vie antique a dict l'itinraire.                              134

  L'Antioche moderne: de l'ancienne Antioche il ne reste que
    l'enceinte, aux flancs du Silpios (page 137).                  135

  Les rues d'Antioche sont troites et tortueuses; parfois, au
    milieu, se creuse en foss. (D'aprs une photographie.)        136

  Le tout-Antioche inonde les promenades. (D'aprs une
    photographie.)                                                 137

  Les crtes des collines sont couronnes de chapelles ruines
    (page 142).                                                    138

  Alep est une ville militaire. (D'aprs une photographie.)        139

  La citadelle d'Alep se dtache des quartiers qui l'avoisinent
    (page 143). (D'aprs une photographie.)                        139

  Les parois du canal de Sleucie s'lvent jusqu' 40 mtres.
    (D'aprs une photographie.)                                    140

  Les tombeaux de Sleucie s'tageaient sur le Kasios. (D'aprs
    une photographie.)                                             141

   Alep une seule mosque peut presque passer pour une oeuvre
    d'art. (D'aprs une photographie.)                             142

  Tout alentour d'Alep la campagne est dserte. (D'aprs une
    photographie.)                                                 143

  Le Kasr-el-Benat, ancien couvent fortifi.                       144

  Balkis veille, de loin et de haut, l'ide d'une taupinire
    (page 147). (D'aprs une photographie.)                        145

  Stle Hittite. L'artiste n'a excut qu'un premier ravalement
    (page 148).                                                    145

  glise armnienne de Nisib; le plan en est masqu au dehors.
    (D'aprs une photographie.)                                    146

  Tell-Erfat est peupl d'Yazides; on le reconnat  la forme des
    habitations. (D'aprs une photographie.)                       147

  La rive droite de l'Euphrate tait couverte de stations romaines
    et byzantines. (D'aprs une photographie.)                     148

  Biredjik vu de la citadelle: la plaine s'allonge indfiniment
    (page 148). (D'aprs une photographie.)                        149

  Srsat: village mixte d'Yazides et de Bdouins (page 146).
    (D'aprs une photographie.)                                    150

  Les Tcherkesses diffrent des autres musulmans; sur leur personne,
    pas de haillons (page 152). (D'aprs une photographie.)        151

  Ras-el-An. Deux jours se passent, mlancoliques, en ngociations
    (page 155). (D'aprs une photographie.)                        152

  J'ai laiss ma tente hors les murs devant Orfa. (D'aprs une
    photographie.)                                                 153

  Environs d'Orfa: les vignes, basses, courent sur le sol. (D'aprs
    une photographie.)                                             154

  Vue gnrale d'Orfa. (D'aprs une photographie.)                 155

  Porte arabe  Rakka (page 152). (D'aprs une photographie.)      156

  Passage de l'Euphrate: les chevaux apeurs sont ports dans le
    bac  force de bras (page 159). (D'aprs une photographie.)    157

  Bdouin. (D'aprs une photographie.)                             157

  Citadelle d'Orfa: deux puissantes colonnes sont restes debout.
    (D'aprs une photographie.)                                    158

  Orfa: mosque Ibrahim-Djami; les promeneurs flnent dans la cour
    et devant la piscine (page 157). (D'aprs une photographie.)   159

  Pont byzantin et arabe (page 159). (D'aprs une photographie.)   160

  Mausole d'Alif, orn d'une frise de ttes sculptes (page 160).
    (D'aprs une photographie.)                                    161

  Mausole de Thodoret, selon la lgende, prs de Cyrrhus.
    (D'aprs une photographie.)                                    162

  Kara-Moughara: au sommet se voit une grotte taille (page 165).
    (D'aprs une photographie.)                                    163

  L'Euphrate en amont de Roum-Kaleh; sur la falaise campait un petit
    corps de lgionnaires romains (page 160). (D'aprs une
    photographie.)                                                 163

  Trappe de Checkhl: un grand difice en pierres a remplac les
    premires habitations (page 166).                              164

  Trappe de Checkhl: la chapelle (page 166). (D'aprs une
    photographie.)                                                 165

  Pre Maronite (page 168). (D'aprs une photographie.)            166

  Acbs est situ au fond d'un grand cirque montagneux (page 166).
    (D'aprs une photographie.)                                    167

  Trappe de Checkhl: premires habitations des trappistes
    (page 166). (D'aprs une photographie.)                        168


LA FRANCE AUX NOUVELLES-HBRIDES

Par _M. RAYMOND BEL_


  Indignes hbridais de l'le de Spiritu-Santo. (D'aprs une
    photographie.)                                                 169

  Le petit personnel d'un colon de Malli-Colo. (D'aprs une
    photographie.)                                                 169

  Le quai de Franceville ou Port-Vila, dans l'le Vat. (D'aprs
    une photographie.)                                             170

  Une case de l'le de Spiritu-Santo et ses habitants. (D'aprs
    une photographie.)                                             171

  Le port de Franceville ou Port-Vila, dans l'le Vat, prsente
    une rade magnifique. (D'aprs une photographie.)               172

  C'est  Port-Vila ou Franceville, dans l'le Vat, que la France
    a un rsident. (D'aprs une photographie.)                     173

  Dieux indignes ou Tabous. (D'aprs une photographie.)           174

  Les indignes hbridais de l'le Mallicolo ont un costume et
    une physionomie moins sauvages que ceux de l'le Pentecte.
    (D'aprs des photographies.)                                   175

  Pirogues de l'le Vao. (D'aprs une photographie.)               176

  Indignes employs au service d'un bateau. (D'aprs une
    photographie.)                                                 177

  Un sous-bois dans l'le de Spiritu-Santo. (D'aprs une
    photographie.)                                                 178

  Un banquet de Franais  Port-Vila (Franceville). (D'aprs
    une photographie.)                                             179

  La colonie franaise de Port-Vila (Franceville). (D'aprs
    une photographie.)                                             179

  La rivire de Luganville. (D'aprs une photographie.)            180


LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE

Par _M. ALBERT THOMAS_


  Les enfants russes, aux grosses joues pales, devant l'isba
    (page 182). (D'aprs une photographie de M. J. Cahen.)         181

  La reine des cloches Tsar Kolokol (page 180). (D'aprs une
    photographie de M. Thibeaux.)                                 181

  Les chariots de transport que l'on rencontre en longues files
    dans les rues de Moscou (page 183).                            182

  Les paysannes en plerinage arrives enfin  Moscou, la cit
    sainte (page 182). (D'aprs une photographie de M. J. Cahen.)  183

  Une chapelle o les passants entrent adorer les icnes
    (page 183). (D'aprs une photographie de M. J. Cahen.)         184

  La porte du Sauveur que nul ne peut franchir sans se dcouvrir
    (page 185). (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)        185

  Une porte du Kreml (page 185). (D'aprs une photographie de M.
    Thibeaux.)                                                    186

  Les moines du couvent de Saint-Serge, un des couvents qui
    entourent la cit sainte (page 185). (D'aprs une photographie
    de M. J. Cahen.)                                               187

  Deux villes dans le Kreml: celle du XVe sicle, celle d'Ivan,
    et la ville moderne, que symbolise ici le petit palais
    (page 190).                                                    188

  Le mur d'enceinte du Kreml, avec ses crneaux, ses tours aux
    toits aigus (page 183). (D'aprs une photographie de M.
    Thibeaux.)                                                    189

  Tout prs de l'Assomption, les deux glises-soeurs se dressent:
    les Saints-Archanges et l'Annonciation (page 186). (D'aprs une
    photographie de M. Thibeaux.)                                 189

   l'extrmit de la place Rouge, Saint-Basile dresse le fouillis
    de ses clochers (page 184). (D'aprs une photographie de M.
    Thibeaux.)                                                    190

  Du haut de l'Ivan Vliki, la ville immense se dcouvre (page 190).
    (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)                    191

  Un des isvotchiks qui nous mnent grand train  travers les rues
    de Moscou (page 182).                                          192

  Il fait bon errer parmi la foule pittoresque des marchs moscovites,
    entre les petits marchands, artisans ou paysans qui apportent l
    leurs produits (page 195). (D'aprs une photographie de M. J.
    Cahen.)                                                        193

  L'isvotchik a revtu son long manteau bleu (page 194). (D'aprs
    une photographie de M. J. Cahen.)                              193

  Itinraire de Moscou  Tomsk.                                    194

   ct d'une picerie, une des petites boutiques o l'on vend le
    kvass, le cidre russe (page 195). (D'aprs une photographie de
    M. J. Cahen.)                                                  195

  Et des Tatars offraient des toffes tales sur leurs bras
    (page 195). (D'aprs une photographie de M. J. Cahen.)         196

  Patients, rsigns, les cochers attendent sous le soleil de midi
    (page 194). (D'aprs une photographie de M. J. Cahen.)         197

  Une cour du quartier ouvrier, avec l'icne protectrice (page 196).
    (D'aprs une photographie de M. J. Cahen.)                     198

  Sur le flanc de la colline de Nijni, au pied de la route qui
    relie la vieille ville  la nouvelle, la citadelle au march
    (page 204). (D'aprs une photographie de M. J. Cahen.)         199

  Le march tincelait dans son fouillis (page 195). (D'aprs une
    photographie de M. J. Cahen.)                                  200

  Dj la grande industrie pntre: on rencontre  Moscou des
    ouvriers modernes (page 195). (D'aprs une photographie.)      201

  Sur l'Oka, un large pont de bois barrait les eaux (page 204).
    (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)                    202

  Dans le quartier ouvrier, les familles s'entassent,  tous les
    tages, autour de grandes cours (page 196). (D'aprs une
    photographie de M. J. Cahen.)                                  203

  Le char funbre tait blanc et dor (page 194). (D'aprs une
    photographie.)                                                 204

   Nijni, toutes les races se rencontrent, Grands-Russiens, Tatars,
    Tcherkesses (page 208). (D'aprs une photographie de M. J.
    Cahen.)                                                        205

  Une femme tatare de Kazan dans l'enveloppement de son grand chle
    (page 214). (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)        205

  Nous avons travers le grand pont qui mne  la foire (page 205).
    (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)                    206

  Au dehors, la vie de chaque jour s'talait, ple-mle, 
    l'orientale (page 207). (D'aprs une photographie de M. J.
    Cahen.)                                                        207

  Les galeries couvertes, devant les boutiques de Nijni (page 206).
    (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)                    208

  Dans les rues, les petits marchands taient innombrables
    (page 207). (D'aprs une photographie de M. J. Cahen.)         209

  Dans une rue, c'taient des coffres de toutes dimensions, peints
    de couleurs vives (page 206). (D'aprs une photographie de M.
    J. Cahen.)                                                     210

  Prs de l'asile, nous sommes alls au march aux cloches
   (page 208). (D'aprs une photographie de M. J. Cahen.)          211

  Plus loin, sous un abri, des balances gigantesques taient pendues
    (page 206). (D'aprs une photographie de M. J. Cahen.)         211

  Dans une autre rue, les charrons avaient accumul leurs roues
    (page 206). (D'aprs une photographie de M. J. Cahen.)         212

  Paysannes russes, de celles qu'on rencontre aux petits marchs
    des dbarcadres ou des stations (page 215). (D'aprs une
    photographie de M. J. Cahen.)                                  213

  Le Kreml de Kazan. C'est l que sont les glises et les
    administrations (page 214). (D'aprs une photographie de M.
    Thibeaux.)                                                    214

  Sur la berge, des tarantass taient ranges (page 216). (D'aprs
    une photographie de M. Thibeaux.)                             215

  Partout sur la Volga d'immenses paquebots et des remorqueurs
    (page 213). (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)        216

   presque toutes les gares il se forme spontanment un petit
    march (page 222). (D'aprs une photographie de M. J. Cahen.)  217

  Dans la plaine (page 221). (D'aprs une photographie de M.
    Thibeaux.)                                                    217

  Un petit fumoir, vitr de tous cts, termine le train
    (page 218). (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)        218

  Les migrants taient l, ple-mle, parmi leurs misrables
    bagages (page 226). (D'aprs une photographie de M. J.
    Cahen.)                                                        219

  Les petits garons du wagon-restaurant s'approvisionnent
    (page 218). (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)        220

  migrants prenant leur maigre repas pendant l'arrt de leur train
    (page 228). (Photographie de M. A. N. de Koulomzine)           221

  L'ameublement du wagon-restaurant tait simple, avec un bel air
    d'aisance (page 218). (Photographie de M. A. N. de Koulomzine) 222

  Les gendarmes qui assurent la police des gares du Transsibrien.
    (Photographie de M. Thibeaux.)                                223

  L'glise, prs de la gare de Tchliabinsk, ne diffre des isbas
    neuves que par son clocheton (page 225). (Photographie extraite
    du Guide du Transsibrien.)                                  224

  Un train de constructeurs tait remis l, avec son wagon-chapelle
    (page 225). (Photographie de M. A. N. de Koulomzine.)          225

  Vue De Stretensk: la gare est sur la rive gauche, la ville sur
    la rive droite. (Photographie de M. A. N. de Koulomzine.)      226

  Un point d'migration (page 228). (Photographie de M. A. N. de
    Koulomzine.)                                                   227

  Enfants d'migrants (page 228). (D'aprs une photographie de M.
    Thibeaux.)                                                    228

  Un petit march dans une gare du Transsibrien. (Photographie de
    M. Legras.)                                                    229

  La cloche luisait, immobile, sous un petit toit isol (page 230).
    (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)                    229

  Nous sommes passs prs d'une glise  clochetons verts (page 230).
    (Photographie de M. Thibeaux.)                                230

  Tomsk a group dans la valle ses maisons grises et ses toits
    verts (page 230). (Photographie de M. Brocherel.)              231

  Aprs la dbcle de la Tome, prs de Tomsk (page 230). (D'aprs
    une photographie de M. Legras.)                                232

  Le chef de police demande quelques explications sur les passeports
    (page 232). (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)        233

  La cathdrale de la Trinit  Tomsk (page 238). (Photographie
    extraite du Guide du Transsibrien.)                         234

  Tomsk: en revenant de l'glise (page 234). (D'aprs une
    photographie de M. Thibeaux.)                                 235

  Tomsk n'tait encore qu'un campement, sur la route de l'migration
    (page 231). (D'aprs une photographie.)                        236

  Une rue de Tomsk, dfinie seulement par les maisons qui la bordent
    (page 231). (Photographie de M. Brocherel.)                    237

  Les cliniques de l'Universit de Tomsk (page 238). (Photographie
    extraite du Guide du Transsibrien.)                         238

  Les longs btiments blancs o s'abrite l'Universit (page 237).
    (Photographie extraite du Guide du Transsibrien.)           239

  La voiture de l'icne stationnait parfois (page 230). (D'aprs une
    photographie de M. Thibeaux.)                                 240

  Flneurs  la gare de Petropavlosk (page 242). (D'aprs une
    photographie de M. Legras.)                                    241

  Dans les valles de l'Oural, habitent encore des Bachkirs
    (page 245). (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)        241

  Un taillis de bouleaux entourait une petite mare. (D'aprs une
    photographie.)                                                 242

  Les rivires roulaient une eau claire (page 244). (D'aprs une
    photographie.)                                                 243

  La ligne suit la valle des rivires (page 243). (D'aprs une
    photographie de M. Thibeaux.)                                 244

  Comme toute l'activit commerciale semble frle en face des eaux
    puissantes de la Volga! (page 248.) (D'aprs une photographie
    de M. G. Cahen.)                                               245

  Bachkirs sculpteurs. (D'aprs une photographie de M. Paul
    Labb.)                                                        246

   la gare de Tchliabinsk, toujours des migrants (page 242).
    (D'aprs une photographie de M. J. Legras.)                    247

  Une bonne d'enfants, avec son costume traditionnel (page 251).
    (D'aprs une photographie de M. G. Cahen.)                     248

  Joie nave de vivre, et mlancolie.--un petit march du sud
    (page 250). (D'aprs une photographie de M. G. Cahen.)         249

  Un russe dans son vtement d'hiver (page 249). (D'aprs une
    photographie de M. G. Cahen.)                                  250

  Dans tous les villages russes, une activit humble, pauvre de
    moyens.--Marchands de poteries (page 248). (D'aprs une
    photographie de M. G. Cahen.)                                  251

  L, au passage, un Kirghize sur son petit cheval (page 242).
    (D'aprs une photographie de M. Thibeaux.)         252


LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES

Par _M. GERSPACH_


  Lugano: les quais offrent aux touristes une merveilleuse
    promenade. (Photographie Alinari.)                             253

  Porte de la cathdrale Saint-Laurent de Lugano (page 256).
    (Photographie Alinari.)                                        253

  Le lac de Lugano dont les deux bras enserrent le promontoire de
    San Salvatore. (D'aprs une photographie.)                     254

  La ville de Lugano descend en amphithtre jusqu'aux rives de son
    lac. (Photographie Alinari.)                                   255

  Lugano: faubourg de Castagnola. (D'aprs une photographie.)      256

  La cathdrale de Saint-Laurent: sa faade est dcore de figures
    de prophtes et de mdaillons d'aptres (page 256).
    (Photographie Alinari.)                                        257

  Saint-Roch: dtail de la fresque de Luini  Sainte-Marie-des-Anges
    (Photographie Alinari.)                                        258

  La passion: fresque de Luini  l'glise Sainte-Marie-des-Anges
    (page 260). (Photographie Alinari)                             259

  Saint Sbastien: dtail de la grande fresque de Luini 
    Sainte-Marie-des-Anges. (Photographie Alinari.)                260

  La madone, l'enfant Jsus et Saint Jean, par Luini, glise
    Sainte-Marie-des-Anges (page 260). (Photographie Alinari.)     261

  La Scne: fresque de Luini  l'glise Sainte-Marie-des-Anges
    (page 260).                                                    262

  Lugano: le quai et le faubourg Paradiso.
    (Photographie Alinari.)                                        263

  Lac de Lugano: viaduc du chemin de fer du Saint-Gothard.
    (D'aprs une photographie.)                                    264


SHANGHA, LA MTROPOLE CHINOISE

Par _M. MILE DESCHAMPS_


  Les quais sont anims par la population grouillante des Chinois
    (page 266). (D'aprs une photographie.)                        265

  Acteurs du thtre chinois. (D'aprs une photographie.)          265

  Plan de Shangha.                                                266

  Shangha est sillonne de canaux qui,  mare basse, montrent
    une boue noire et mal odorante. (Photographie de Mlle Hlne
    de Harven.)                                                    267

  Panorama de Shangha. (D'aprs une photographie.)                268

  Dans la ville chinoise, les camelots sont nombreux, qui dbitent
    en plein vent des marchandises ou des lgendes extraordinaires.
    (D'aprs une photographie.)                                    269

  Le poste de l'Ouest, un des quatre postes o s'abrite la milice
    de la Concession franaise (page 272). (D'aprs une
    photographie.)                                                 270

  La population ordinaire qui grouille dans les rues de la ville
    chinoise de Shangha (page 268).                               271

  Les coolies conducteurs de brouettes attendent nonchalamment
    l'arrive du client (page 266). (Photographies de Mlle H. de
    Harven.)                                                       271

  Une maison de th dans la cit chinoise. (D'aprs une
    photographie.)                                                 272

  Les brouettes, qui transportent marchandises ou indignes, ne
    peuvent circuler que dans les larges avenues des concessions
    (page 270). (D'aprs une photographie.)                        273

  La prison de Shangha se prsente sous l'aspect d'une grande cage,
     forts barreaux de fer. (D'aprs une photographie.)           274

  Le parvis des temples dans la cit est toujours un lieu de
    runion trs frquent. (D'aprs une photographie.)            275

  Les murs de la cit chinoise, du ct de la Concession franaise.
    (D'aprs une photographie.)                                    276

  La navigation des sampans sur le Ouang-P. (D'aprs une
    photographie.)                                                 277

  Aiguille de la pagode de Long-Hoa. (D'aprs une photographie.)   277

  Rickshaws et brouettes sillonnent les ponts du Yang King-Pang.
    (D'aprs une photographie.)                                    278

  Dans Broadway, les boutiques alternent avec des magasins de belle
    apparence (page 282).                                          279

  Les jeunes Chinois flnent au soleil dans leur Cit.
    (Photographies de Mlle H. de Harven.)                          279

  Sur les quais du Yang-King-Pang s'lvent des btiments, banques
    ou clubs, qui n'ont rien de chinois. (D'aprs une
    photographie.)                                                 280

  Le quai de la Concession franaise prsente,  toute heure du
    jour, la plus grande animation. (D'aprs une photographie.)    281

  Hong-Hoa: pavillon qui surmonte l'entre de la pagode. (D'aprs
    une photographie.)                                             282

  L'omnibus du pauvre (wheel-barrow ou brouette) fait du deux 
    l'heure et cote quelques centimes seulement. (D'aprs une
    photographie.)                                                 283

  Une station de brouettes sur le Yang-King-Pang. (D'aprs une
    photographie.)                                                 284

  Les barques s'entre-croisent et se choquent devant le quai
    chinois de Tou-Ka-Dou. (D'aprs une photographie.)             285

  Chinoises de Shangha. (D'aprs une photographie.)               286

  Village chinois aux environs de Shangha. (D'aprs une
    photographie.)                                                 287

  Le charnier des enfants trouvs (page 280). (D'aprs une
    photographie.)                                                 288


L'DUCATION DES NGRES AUX TATS-UNIS

Par _M. BARGY_


  L'cole maternelle de Hampton accueille et occupe les ngrillons
    des deux sexes. (D'aprs une photographie.)                    289

  Institut Hampton: cours de travail manuel. (D'aprs une
    photographie.)                                                 289

  Booker T. Washington, le leader de l'ducation des ngres aux
    tats-Unis, fondateur de l'cole de Tuskegee, en costume
    universitaire. (D'aprs une photographie.)                     290

  Institut Hampton: le cours de maonnerie. (D'aprs une
    photographie.)                                                 291

  Institut Hampton: le cours de laiterie. (D'aprs une
    photographie.)                                                 292

  Institut Hampton: le cours d'lectricit. (D'aprs une
    photographie.)                                                 293

  Institut Hampton: le cours de menuiserie. (D'aprs une
    photographie.)                                                 294

  Le salut au drapeau excut par les ngrillons de l'Institut
    Hampton. (D'aprs une photographie.)                           295

  Institut Hampton: le cours de chimie. (D'aprs une
    photographie.)                                                 296

  Le basket ball dans les jardins de l'Institut Hampton. (D'aprs
    une photographie.)                                             297

  Institut Hampton: le cours de cosmographie. (D'aprs une
    photographie.)                                                 298

  Institut Hampton: le cours de botanique. (D'aprs une
    photographie.)                                                 299

  Institut Hampton: le cours de mcanique. (D'aprs une
    photographie.)                                                 300


 TRAVERS LA PERSE ORIENTALE

Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_

_Consul gnral de S. M. Britannique au Khorassan._


  Une foule curieuse nous attendait sur les places de Mechhed.
    (D'aprs une photographie.)                                    301

  Un poney persan et sa charge ordinaire. (D'aprs une
    photographie.)                                                 301

  Le plateau de l'Iran. Carte pour suivre le voyage de l'auteur,
    d'Astrabad  Kirman.                                           302

  Les femmes persanes s'enveloppent la tte et le corps d'amples
    toffes. (D'aprs une photographie.)                           303

  Paysage du Khorassan: un sol rocailleux et ravag, une rivire
    presque  sec; au fond, des constructions  l'aspect de fortins.
    (D'aprs une photographie.)                                    304

  Le sanctuaire de Mechhed est parmi les plus riches et les plus
    visits de l'Asie. (D'aprs une photographie.)                 305

  La cour principale du sanctuaire de Mechhed. (D'aprs une
    photographie.)                                                 306

  Enfants nomades de la Perse orientale. (D'aprs une
    photographie.)                                                 307

  Jeunes filles kurdes des bords de la mer Caspienne. (D'aprs une
    photographie.)                                                 308

  Les prparatifs d'un campement dans le dsert de Lout. (D'aprs
    une photographie.)                                             309

  Le dsert de Lout n'est surpass, en aridit, par aucun autre de
    l'Asie. (D'aprs une photographie.)                            310

  Avant d'arriver  Kirman, nous avions  traverser la chane de
    Kouhpaia. (D'aprs une photographie.)                          311

  Rien n'gale la dsolation du dsert de Lout. (D'aprs une
    photographie.)                                                 312

  La communaut Zoroastrienne de Kirman vint, en chemin, nous
    souhaiter la bienvenue. (D'aprs une photographie.)            313

  Un marchand de Kirman. (D'aprs une photographie.)               313

  Le dme de Djabalia, ruine des environs de Kirman, ancien
    sanctuaire ou ancien tombeau. (D'aprs une photographie.)      314

   Kirman: le jardin qui est lou par le Consulat, se trouve  un
    mille au del des remparts. (D'aprs une photographie.)        315

  Une avenue dans la partie ouest de Kirman. (D'aprs une
    photographie.)                                                 316

  Les gardes indignes du Consulat anglais de Kirman. (D'aprs une
    photographie.)                                                 317

  La plus ancienne mosque de Kirman est celle dite Masdjid-i-Malik.
   (D'aprs une photographie.)                                     318

  Membres des cheikhis, secte qui en compte 7 000 dans la province
    de Kirman. (D'aprs une photographie.)                         319

  La Masdjid Djami, construite en 1349, une des quatre-vingt-dix
    mosques de Kirman. (D'aprs une photographie.)                320

  Dans la partie ouest de Kirman se trouve le Bagh-i-Zirisf,
    terrain de plaisance occup par des jardins. (D'aprs une
    photographie.)                                                 321

  Les environs de Kirman comptent quelques maisons de th. (D'aprs
    une photographie.)                                             322

  Une tour de la mort, o les Zoroastriens exposent les cadavres.
    (D'aprs une photographie.)                                    323

  Le fort dit Kala-i-Dukhtar ou fort de la Vierge, aux portes de
    Kirman. (D'aprs une photographie.)                            324

  Le Farma Farma. (D'aprs une photographie.)                    325

  Indignes du bourg d'Aptar, Baloutchistan. (D'aprs une
    photographie.)                                                 325

  Carte du Makran.                                                 326

  Baloutches de Pip, village de deux cents maisons groupes autour
    d'un fort. (D'aprs une photographie.)                         327

  Des forts abandonns rappellent l'ancienne puissance du
    Baloutchistan. (D'aprs une photographie.)                     328

  Chameliers brahmanes du Baloutchistan. (D'aprs une
    photographie.)                                                 329

  La passe de Fanoch, faisant communiquer la valle du mme nom et
    la valle de Lachar. (D'aprs une photographie.)               330

  Musiciens ambulants du Baloutchistan. (D'aprs une
    photographie.)                                                 331

  Une halte dans les montagnes du Makran. (D'aprs une
    photographie.)                                                 332

  Baloutches du district de Sarhad. (D'aprs une photographie.)    333

  Un fortin sur les frontires du Baloutchistan. (D'aprs une
    photographie.)                                                 334

  Dans les montagnes du Makran:  des collines d'argile succdent
    de rugueuses chanes calcaires. (D'aprs une photographie.)    335

  Bureau du tlgraphe sur la cte du Makran. (D'aprs une
    photographie.)                                                 336

  L'oasis de Djalsk, qui s'tend sur 10 kilomtres carrs, est
    remplie de palmiers-dattiers, et compte huit villages.
    (D'aprs une photographie.)                                    337

  Femme Parsi du Baloutchistan. (D'aprs une photographie.)        337

  Carte pour suivre les dlimitations de la frontire
    perso-baloutche.                                               338

  Nous campmes  Fahradj, sur la route de Kouak, dans une
    palmeraie. (D'aprs une photographie.)                         339

  C'est  Kouak que les commissaires anglais et persans s'taient
    donn rendez-vous. (D'aprs une photographie.)                 340

  Le sanctuaire de Mahoun, notre premire tape sur la route de
    Kouak. (D'aprs une photographie.)                             341

  Cour intrieure du sanctuaire de Mahoun. (D'aprs une
    photographie.)                                                 342

  Le khan de Klat et sa cour. (D'aprs une photographie.)         343

  Jardins du sanctuaire de Mahoun. (D'aprs une photographie.)     344

  Dans la valle de Kalagan, prs de l'oasis de Djalsk. (D'aprs
    une photographie.)                                             345

  Oasis de Djalsk: Des difices en briques abritent les tombes
    d'une race de chefs disparue. (D'aprs une photographie.)      346

  Indignes de l'oasis de Pandjgour,  l'est de Kouak. (D'aprs
    une photographie.)                                             347

  Camp de la commission de dlimitation sur la frontire
    perso-baloutche. (D'aprs une photographie.)                   348

  Campement de la commission des frontires perso-baloutches.
    (D'aprs une photographie.)                                    349

  Parsi de Yezd. (D'aprs une photographie.)                       349

  Une sance d'arpentage dans le Seistan. (D'aprs une
    photographie.)                                                 350

  Les commissaires persans de la dlimitation des frontires
    perso-baloutches. (D'aprs une photographie.)                  351

  Le delta du Helmand.                                             352

  Sculptures sassanides de Perspolis. (D'aprs une photographie.) 352

  Un gouverneur persan et son tat-major. (D'aprs une
    photographie.)                                                 353

  La passe de Buzi. (D'aprs une photographie.)                    354

  Le Gypsies du sud-est persan.                                    355

  Sur la lagune du Helmand. (D'aprs une photographie.)            356

  Couple baloutche. (D'aprs une photographie.)                    357

  Vue de Yezd, par o nous passmes pour rentrer  Kirman. (D'aprs
    une photographie.)                                             358

  La colonne de Nadir s'lve comme un phare dans le dsert.
    (D'aprs une photographie.)                                    359

  Mosque de Yezd. (D'aprs une photographie.)                     360


AUX RUINES D'ANGKOR

Par _M. le Vicomte De MIRAMON-FARGUES_


  Entre le sanctuaire et la seconde enceinte qui abrite sous ses
    votes un peuple de divinits de pierre.... (D'aprs une
    photographie.)                                                 361

  Emblme dcoratif (art khmer). (D'aprs une photographie.)       361

  Porte d'entre de la cit royale d'Angkor-Tom, dans la fort.
    (D'aprs une photographie.)                                    362

  Ce grand village, c'est Siem-Rap, capitale de la province.
    (D'aprs une photographie)                                     363

  Une chausse de pierre s'avance au milieu des tangs. (D'aprs
    une photographie.)                                             364

  Par des escaliers invraisemblablement raides, on gravit la
    montagne sacre. (D'aprs une photographie.)                   365

  Colonnades et galeries couvertes de bas-reliefs. (D'aprs une
    photographie.)                                                 366

  La plus grande des deux enceintes mesure 2 kilomtres de tour;
    c'est un long clotre. (D'aprs une photographie.)             367

  Trois dmes hrissent superbement la masse formidable du temple
    d'Angkor-Wat. (D'aprs une photographie.)                      367

  Bas-relief du temple d'Angkor. (D'aprs une photographie.)       368

  La fort a envahi le second tage d'un palais khmer. (D'aprs
    une photographie.)                                             369

  Le gouverneur rquisitionne pour nous des charrettes  boeufs.
    (D'aprs une photographie.)                                    370

  La jonque du deuxime roi, qui a, l'an dernier, succd  Norodom.
    (D'aprs une photographie.)                                    371

  Le palais du roi,  Oudong-la-Superbe. (D'aprs une
    photographie.)                                                 371

  Sculptures de l'art khmer. (D'aprs une photographie.)           372


EN ROUMANIE

Par _M. Th. HEBBELYNCK_


  La petite ville de Petrozeny n'est gure originale; elle a, de
    plus, un aspect malpropre. (D'aprs une photographie.)         373

  Paysan des environs de Petrozeny et son fils. (D'aprs une
    photographie.)                                                 373

  Carte de Roumanie pour suivre l'itinraire de l'auteur.          374

  Vendeuses au march de Targu-Jiul. (D'aprs une photographie.)   375

  La nouvelle route de Valachie traverse les Carpathes et aboutit
     Targu-Jiul. (D'aprs une photographie.)                      376

  C'est aux environs d'Arad que pour la premire fois nous voyons
    des buffles domestiques. (D'aprs une photographie.)           377

  Montagnard roumain endimanch. (Clich Anerlich.)                378

  Derrire une haie de bois blanc s'lve l'habitation modeste.
    (D'aprs une photographie.)                                    379

  Nous croisons des paysans roumains. (D'aprs une photographie.)  379

  Costume national de gala, roumain. (Clich Cavallar.)            380

  Dans les vicissitudes de leur triste existence, les tziganes ont
    conserv leur type et leurs moeurs. (Photographie Anerlich.)   381

  Un rencontre prs de Padavag d'immenses troupeaux de boeufs.
    (D'aprs une photographie.)                                    382

  Les femmes de Targu-Jiul ont des traits rudes et svres, sous
    le linge blanc. (D'aprs une photographie.)                    383

  En Roumanie, on ne voyage qu'en victoria. (D'aprs une
    photographie.)                                                 384

  Dans la valle de l'Olt, les castrinza des femmes sont
    dcores de paillettes multicolores.                           385

  Dans le village de Slanic. (D'aprs une photographie.)           385

  Roumaine du dfil de la Tour-Rouge. (D'aprs une photographie.) 386

  La petite ville d'Horezu est charmante et anime. (D'aprs une
    photographie.)                                                 387

  La perle de Curtea, c'est cette superbe glise blanche,
    scintillante sous ses coupoles dores. (D'aprs une
    photographie.)                                                 388

  Une ferme prs du monastre de Bistritza. (D'aprs une
    photographie.)                                                 389

  Entre de l'glise de Curtea. (D'aprs une photographie.)        390

  Les religieuses du monastre d'Horezu portent le mme costume
    que les moines. (D'aprs une photographie.)                    391

  Devant l'entre de l'glise se dresse le baptistre de Curtea.
    (D'aprs une photographie.)                                    392

  Au march de Campolung. (D'aprs une photographie.)              393

  L'excursion du dfil de Dimboviciora est le complment oblig
    d'un sjour  Campolung. (D'aprs une photographie.)           394

  Dans le dfil de Dimboviciora. (D'aprs des photographies.)     395

  Dans les jardins du monastre de Curtea.                         396

  Sinaa: le chteau royal, Castel Pels, sur la montagne du mme
    nom. (D'aprs une photographie.)                               397

  Un enfant des Carpathes. (D'aprs une photographie.)             397

  Une fabrique de ciment groupe autour d'elle le village de Campina.
    (D'aprs une photographie.)                                    398

  Vue intrieure des mines de sel de Slanic. (D'aprs une
    photographie.)                                                 399

  Entre Campina et Sinaa la route de voiture est des plus
    potiques. (D'aprs une photographie.)                         400

  Un coin de Campina. (D'aprs une photographie.)                  401

  Les villas de Sinaa. (D'aprs une photographie.)                402

  Vues de Bucarest: le boulevard Coltei. -- L'glise du Spiritou
    Nou. -- Les constructions nouvelles du boulevard Coltei. --
    L'glise mtropolitaine.--L'Universit.--Le palais Stourdza.
    -- Un vieux couvent. -- (D'aprs des photographies.)           403

  Le monastre de Sinaa se dresse derrire les villas et les
    htels de la ville. (D'aprs une photographie.)                404

  Une des deux cours intrieures du monastre de Sinaa. (D'aprs
    une photographie.)                                             405

  Une demeure princire de Sinaa. (D'aprs une photographie.)     406

  Busteni (les villas, l'glise), but d'excursion pour les habitants
    de Sinaa. (D'aprs une photographie.)                         407

  Slanic: un wagon de sel. (D'aprs une photographie.)             408


CROQUIS HOLLANDAIS

Par _M. Lud. GEORGES HAMN_

_Photographies de l'auteur._


   la kermesse.                                                   409

  Ces anciens, pour la plupart, ont une maigreur de bon aloi.      409

  Des boerin bien prises en leurs justins marchent en roulant,
    un joug sur les paules.                                       410

  Par intervalles une femme sort avec des seaux; elle lave sa
    demeure de haut en bas.                                        410

  Emplettes familiales.                                            411

  Les mnagres sont l, galement calmes, lentes, avec leurs
    grosses jupes.                                                 411

  Jeune mtayre de Middelburg.                                    412

  Middelburg: le faubourg qui prend le chemin du march conduit
     un pont.                                                     412

  Une mre, songeuse, promenait son petit garon.                  413

  Une famille hollandaise au march de Middelburg.                 414

  Le march de Middelburg: considrations sur la grosseur des
    betteraves.                                                    415

  Des groupes d'anciens en culottes courtes, chapeaux marmites.    416

  Un septuagnaire appuy sur son petit-fils me sourit
    bonassement.                                                   417

  Roux en le dcor roux, l'clusier fumait sa pipe.                417

  Le village de Zoutelande.                                        418

  Les grandes voitures en forme de nacelle, recouvertes de bches
    blanches.                                                      419

  Aussi comme on l'aime, ce home.                                  420

  Les filles de l'htelier de Wemeldingen.                         421

  Il se campe prs de son cheval.                                  421

  Je rencontre  l'ore du village un couple minuscule.            422

  La campagne hollandaise.                                         423

  Environs de Westkapelle: deux femmes reviennent du molen.      423

  Par tous les sentiers, des marmots se juchrent.                 424

  Le pre Kick symbolisait les gnrations des Nerlandais
    dfunts.                                                       425

  Wemeldingen: un moulin colossal domine les digues.               426

  L'une entonna une chanson.                                       427

  Les moutons broutent avec ardeur le long des canaux.             428

  Famille hollandaise en voyage.                                   429

  Ah! les moulins; leur nombre droute l'esprit.                   429

  Les chariots enfoncs dans les champs marcageux sont enlevs
    par de forts chevaux.                                          430

  La digue de Westkapelle.                                         431

  Les cluses ouvertes.                                            432

  Les petits garons rdent par bandes,  grand bruit de sabots
    sonores....                                                    433

  Jeune mre  Marken.                                             433

  Volendam, sur les bords du Zuiderzee, est le rendez-vous des
    peintres de tous les pays.                                     434

  Avec leurs figures rondes, panouies de contentement, les petites
    filles de Volendam font plaisir  voir.                        435

  Aux jours de lessive, les linges multicolores flottent partout.  436

  Les jeunes filles de Volendam sont coiffes du casque en dentelle,
     forme de salade renverse.                                 437

  Deux pcheurs accroupis au soleil,  Volendam.                   438

  Une lessive consciencieuse.                                      439

  Il y a des couples d'enfants ravissants, d'un type expressif.    440

  Les femmes de Volendam sont moins claquemures en leur logis.    441

  Vtu d'un pantalon dmesur, le pcheur de Volendam a une allure
    personnelle.                                                   442

  Un commencement d'idylle  Marken.                               443

  Les petites filles sont charmantes.                              444


ABYDOS

dans les temps anciens et dans les temps modernes

Par _M. E. AMELINEAU_


  Le lac sacr d'Osiris, situ au sud-est de son temple, qui a t
    dtruit. (D'aprs une photographie.)                           445

  Sti Ier prsentant des offrandes de pain, lgumes, etc. (D'aprs
    une photographie.)                                             445

  Une rue d'Abydos. (D'aprs une photographie.)                    446

  Maison d'Abydos habite par l'auteur, pendant les trois premires
    annes. (D'aprs une photographie.)                            447

  Le prtre-roi rendant hommage  Sti Ier (chambre annexe de la
    deuxime salle d'Osiris). (D'aprs une photographie.)          448

  Thot prsentant le signe de la vie aux narines du roi Sti Ier
    (chambre annexe de la deuxime salle d'Osiris). (D'aprs une
    photographie.)                                                 449

  Le dieu Thot purifiant le roi Sti Ier (chambre annexe de la
    deuxime salle d'Osiris, mur sud). (D'aprs une photographie.) 450

  Vue intrieure du temple de Ramss II. (D'aprs une
    photographie.)                                                 451

  Perspective de la seconde salle hypostyle du temple de Sti Ier.
    (D'aprs une photographie.)                                    451

  Temple de Sti Ier, mur est, pris du mur nord. Salle due 
    Ramss II. (D'aprs une photographie.)                         452

  Temple de Sti Ier, mur est, montrant des scnes diverses du
    culte. (D'aprs une photographie.)                             453

  Table des rois Sti Ier et Ramss II, faisant des offrandes aux
    rois leurs prdcesseurs. (D'aprs une photographie.)          454

  Vue gnrale du temple de Sti Ier, prise de l'entre. (D'aprs
    une photographie.)                                             455

  Procession des victimes amenes au sacrifice (temple de
    Ramss II). (D'aprs une photographie.)                        456


VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHSE AUX MONTS CLESTES

Par _M. JULES BROCHEREL_


  Le bazar de Tackhent s'tale dans un quartier vieux et ftide.
    (D'aprs une photographie.)                                    457

  Un Kozaque de Djarghess. (D'aprs une photographie.)             457

  Itinraire de Tachkent  Prjevalsk.                              458

  Les marchands de pain de Prjevalsk. (D'aprs une photographie.)  459

  Un des trente-deux quartiers du bazar de Tachkent. (D'aprs une
    photographie.)                                                 460

  Un contrefort montagneux borde la rive droite du tchou.
    (D'aprs une photographie.)                                    461

  Le bazar de Prjevalsk, principale tape des caravaniers de
    Viernyi et de Kachgar. (D'aprs une photographie.)             462

  Couple russe de Prjevalsk. (D'aprs une photographie.)           463

  Arrive d'une caravane  Prjevalsk. (D'aprs une photographie.)  464

  Le chef des Kirghizes et sa petite famille. (D'aprs une
    photographie.)                                                 465

  Notre djighite, sorte de garde et de policier. (D'aprs une
    photographie.)                                                 466

  Le monument de Prjevalsky,  Prjevalsk. (D'aprs une
    photographie.)                                                 467

  Des ttes humaines, grossirement sculptes, monuments funraires
    des Nestoriens... (D'aprs une photographie.)                  467

  Enfants kozaques sur des boeufs. (D'aprs une photographie.)     468

  Un de nos campements dans la montagne. (D'aprs une
    photographie.)                                                 469

  Monte du col de Tomghent. (D'aprs une photographie.)           469

  Dans la valle de Kizil-Tao. (D'aprs une photographie.)         470

  Itinraire du voyage aux Monts Clestes.                         470

  La carabine de Zurbriggen intriguait fort les indignes. (D'aprs
    une photographie.)                                             471

  Au sud du col s'levait une blanche pyramide de glace. (D'aprs
    une photographie.)                                             472

  La valle de Kizil-Tao. (D'aprs une photographie.)              473

  Le col de Karaguer, valle de Tomghent. (D'aprs une
    photographie.)                                                 474

  Sur le col de Tomghent. (D'aprs une photographie.)              475

  J'tais enchant des aptitudes alpinistes de nos coursiers.
    (D'aprs une photographie.)                                    475

  Le plateau de Saridjass, peu tourment, est pourvu d'une herbe
    suffisante pour les chevaux. (D'aprs une photographie.)       476

  Nous passons  gu le Kizil-Sou. (D'aprs des photographies.)    477

  Panorama du massif du Khan-Tengri. (D'aprs une photographie.)   478

  Entre de la valle de Kachkateur. (D'aprs une photographie.)   479

  Nous baptismes Kachkateur-Tao, la pointe de 4 250 mtres que
    nous avions escalade. (D'aprs une photographie.)             479

  La valle de Tomghent. (D'aprs une photographie.)               480

  Des Kirghizes d'Oustchiar taient venus  notre rencontre.
    (D'aprs une photographie.)                                    481

  Kirghize joueur de flte. (D'aprs une photographie.)            481

  Le massif du Kizil-Tao. (D'aprs une photographie.)              482

  Rgion des Monts Clestes.                                       482

  Les Kirghizes mnent au village une vie peu occupe. (D'aprs
    une photographie.)                                             483

  Notre petite troupe s'aventure audacieusement sur la pente
    glace. (D'aprs une photographie.)                            484

  Valle suprieure d'Inghiltchik. (D'aprs une photographie.)     485

  Valle de Kaende: l'eau d'un lac s'coulait au milieu d'une
    prairie maille de fleurs. (D'aprs une photographie.)        486

  Les femmes kirghizes d'Oustchiar se rangrent, avec leurs
    enfants, sur notre passage. (D'aprs une photographie.)        487

  Le chirta de Kaende. (D'aprs une photographie.)                488

  Nous salumes la valle de Kaende comme un coin de la terre des
    Alpes. (D'aprs une photographie.)                             489

  Femmes maries de la valle de Kaende, avec leur progniture.
    (D'aprs une photographie.)                                    490

  L'lment mle de la colonie vint tout l'aprs-midi voisiner
    dans notre campement. (D'aprs une photographie.)              491

  Un aoul kirghize.                                              492

  Yeux brids, pommettes saillantes, nez pat, les femmes de
    Kaende sont de vilaines Kirghizes. (D'aprs une photographie.) 493

  Enfant kirghize. (D'aprs une photographie.)                     493

  Kirghize dressant un aigle. (D'aprs une photographie.)          494

  Itinraire du voyage aux Monts Clestes.                         494

  Nous rencontrmes sur la route d'Oustchiar un berger et son
    troupeau. (D'aprs une photographie.)                          495

  Je photographiai les Kirghizes de Kaende, qui s'taient, pour
    nous recevoir, assembls sur une minence. (D'aprs une
    photographie.)                                                 496

  Le glacier de Kaende. (D'aprs une photographie.)                497

  L'aiguille d'Oustchiar vue de Kaende.                            498

  Notre cabane au pied de l'aiguille d'Oustchiar. (D'aprs des
    photographies.)                                                498

  Kirghizes de Kaende. (D'aprs une photographie.)                 499

  Le pic de Kaende s'lve  6 000 mtres. (D'aprs une
    photographie.)                                                 500

  La fille du chirta (chef) de Kaende, fiance au kaltch de la
    valle d'Irtach. (D'aprs une photographie.)                   501

  Le kaltch (chef) de la valle d'Irtach, l'heureux fianc de
    la fille du chirta de Kaende. (D'aprs une photographie.)     502

  Le glacier de Kaende.                                            503

  Cheval kirghize au repos sur les flancs du Kaende. (D'aprs
    des photographies.)                                            503

  Retour des champs. (D'aprs une photographie.)                   504

  Femmes kirghizes de la valle d'Irtach. (D'aprs une
    photographie.)                                                 505

  Un chef de district dans la valle d'Irtach. (D'aprs une
    photographie.)                                                 505

  Le pic du Kara-tach, vu d'Irtach, prend vaguement l'aspect d'une
    pyramide. (D'aprs une photographie.)                          506

  Les caravaniers passent leur vie dans les Monts Clestes,
    emmenant leur famille avec leurs marchandises. (D'aprs une
    photographie.)                                                 507

  La valle de Zououka, par o transitent les caravaniers de Viernyi
     Kachgar. (D'aprs une photographie.)                         508

  Le massif du Djoukoutchiak; au pied, le dangereux col du mme nom,
    frquent par les nomades qui se rendent  Prjevalsk. (D'aprs
    une photographie.)                                             509

  Le chaos des pics dans le Kara-Tao. (D'aprs une photographie.)  510

  talon kirghize de la valle d'Irtach et son cavalier. (D'aprs
    une photographie.)                                             511

  Vhicule kirghize employ dans la valle d'Irtach. (D'aprs une
    photographie.)                                                 511

  Les roches plisses des environs de Slifkina, sur la route de
    Prjevalsk. (D'aprs une photographie.)                         512

  Campement kirghize, prs de Slifkina. (D'aprs une
    photographie.)                                                 513

  Femme kirghize tannant une peau. (D'aprs une photographie.)     514

  Les glaciers du Djoukoutchiak-Tao. (D'aprs une photographie.)   515

  Tombeau kirghize. (D'aprs une photographie.)                    516


L'ARCHIPEL DES FERO

Par _Mlle ANNA SEE_


  L'espoir des Fero se rendant  l'cole. (D'aprs une
    photographie.)                                                 517

  Les enfants transportent la tourbe dans des hottes en bois.
    (D'aprs une photographie.)                                    517

  Thorshavn apparut, construite en amphithtre au fond d'un petit
    golfe.                                                         518

  Les fermiers de Kirkeboe en habits de fte. (D'aprs une
    photographie.)                                                 519

  Les poneys feroens et leurs caisses  transporter la tourbe.
    (D'aprs une photographie.)                                    520

  Les dnicheurs d'oiseaux se suspendent  des cordes armes d'un
    crampon. (D'aprs une photographie.)                           521

  Des lots isols, des falaises de basalte ruines par le heurt
    des vagues. (D'aprs des photographies.)                       522

  On pousse vers la plage les cadavres des dauphins, qui ont
    environ 6 mtres. (D'aprs une photographie.)                  523

  Les femmes feroennes prparent la laine.... (D'aprs une
    photographie.)                                                 524

  On sale les morues. (D'aprs une photographie.)                  525

  Feroen en costume de travail. (D'aprs une photographie.)       526

  Les femmes portent une robe en flanelle tisse avec la laine
    qu'elles ont carde et file. (D'aprs une photographie.)      527

  Dj mlancolique!... (D'aprs une photographie.)                528


PONDICHRY

chef-lieu de l'Inde franaise

Par _M. G. VERSCHUUR_


  Groupe de Brahmanes lecteurs franais. (D'aprs une
    photographie.)                                                 529

  Musicien indien de Pondichry. (D'aprs une photographie.)       529

  Les enfants ont une bonne petite figure et un costume peu
    compliqu. (D'aprs une photographie.)                         530

  La visite du march est toujours une distraction utile pour le
    voyageur. (D'aprs une photographie.)                          531

  Indienne en costume de fte. (D'aprs une photographie.)         532

  Groupe de Brahmanes franais. (D'aprs une photographie.)        533

  La pagode de Villenour,  quelques kilomtres de Pondichry.
    (D'aprs une photographie.)                                    534

  Intrieur de la pagode de Villenour. (D'aprs une photographie.) 535

  La Fontaine aux Bayadres. (D'aprs une photographie.)           536

  Plusieurs rues de Pondichry sont larges et bien bties.
    (D'aprs une photographie.)                                    537

  tang de la pagode de Villenour. (D'aprs une photographie.)     538

  Brahmanes franais attendant la clientle dans un bazar.
    (D'aprs une photographie.)                                    539

  La statue de Dupleix  Pondichry. (D'aprs une photographie.)   540


UNE PEUPLADE MALGACHE

LES TANALA DE L'IKONGO

Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_


  Les populations souhaitent la bienvenue  l'tranger. (D'aprs
    une photographie.)                                             541

  Femme d'Ankarimbelo. (D'aprs une photographie.)                 541

  Carte du pays des Tanala.                                        542

  Les femmes tanala sont sveltes, lances. (D'aprs une
    photographie.)                                                 543

  Panorama de Fort-Carnot. (D'aprs une photographie.)             544

  Groupe de Tanala dans la campagne de Milakisihy. (D'aprs une
    photographie.)                                                 545

  Un partisan tanala tirant  la cible  Fort-Carnot. (D'aprs
    une photographie.)                                             546

  Enfants tanala. (D'aprs une photographie.)                      547

  Les hommes, tous arms de la hache. (D'aprs une photographie.)  548

  Les cercueils sont faits d'un tronc d'arbre creus, et recouverts
    d'un drap. (D'aprs une photographie.)                         549

  Le battage du riz. (D'aprs une photographie.)                   550

  Une halte de partisans dans la fort. (D'aprs une
    photographie.)                                                 551

  Femmes des environs de Fort-Carnot. (D'aprs une photographie.)  552

  Les Tanala au repos perdent toute leur lgance naturelle.
    (D'aprs une photographie.)                                    553

  Une jeune beaut tanala. (D'aprs une photographie.)             553

  Le Tanala, maniant une sagaie, a le geste lgant et souple.
    (D'aprs une photographie.)                                    554

  Le chant du e manenina,  Iaborano. (D'aprs une
    photographie.)                                                 555

  La rue principale  Sahasinaka. (D'aprs une photographie.)      556

  La danse est excute par des hommes, quelquefois par des femmes.
    (D'aprs une photographie.)                                    557

  Un danseur botomaro. (D'aprs une photographie.)                 558

  La danse, chez les Tanala, est expressive au plus haut degr.
    (D'aprs des photographies.)                                   559

  Tapant  coups redoubls sur un long bambou, les Tanala en tirent
    une musique trange. (D'aprs une photographie.)               560

  Femmes tanala tissant un lamba. (D'aprs une photographie.)      561

  Le village et le fort de Sahasinaka s'lvent sur les hauteurs
    qui bordent le Faraony. (D'aprs une photographie.)            562

  Un dtachement d'infanterie coloniale traverse le Rienana.
    (D'aprs une photographie.)                                    563

  Profil et face de femmes tanala. (D'aprs une photographie.)     564


LA RGION DU BOU HEDMA

(sud tunisien)

Par _M. Ch. MAUMEN_


  Les murailles de Sfax, vritable dcor d'opra.... (D'aprs une
    photographie.)                                                 565

  Salem, le domestique arabe de l'auteur. (D'aprs une
    photographie.)                                                 565

  Carte de la rgion du Bou Hedma (sud tunisien).                  566

  Les sources chaudes de l'oued Hadedj sont sulfureuses. (D'aprs
    une photographie.)                                             567

  L'oued Hadedj, d'aspect si charmant, est un bourbier qui sue la
    fivre. (D'aprs une photographie.)                            568

  Le cirque du Bou Hedma. (D'aprs une photographie.)              569

  L'oued Hadedj sort d'une troite crevasse de la montagne.
    (D'aprs une photographie.)                                    570

  Manoubia est une petite paysanne d'une douzaine d'annes.
    (D'aprs une photographie.)                                    571

  Un puits dans le dfil de Touninn. (D'aprs une photographie.)  571

  Le ksar de Sakket abrite les Ouled bou Saad Sdentaires, qui
    cultivent oliviers et figuiers. (D'aprs une photographie.)    572

  De temps en temps la fort de gommiers se rvle par un arbre.
    (D'aprs une photographie.)                                    573

  Le village de Mech; dans l'arrire-plan, le Bou Hedma. (D'aprs
    une photographie.)                                             574

  Le Khrangat Touninn (dfile de Touninn), que traverse le chemin
    de Bir Saad  Sakket. (D'aprs une photographie.)              575

  Le puits de Bordj Saad. (D'aprs une photographie.)              576


DE TOLDE  GRENADE

Par _Mme JANE DIEULAFOY_


  Aprs avoir crois des boeufs superbes.... (D'aprs une
    photographie.)                                                 577

  Femme castillane. (D'aprs une photographie.)                    577

  On chemine  travers l'inextricable rseau des ruelles
    silencieuses. (D aprs une photographie.)                      578

  La rue du Commerce,  Tolde. (D'aprs une photographie.)        579

  Un reprsentant de la foule innombrable des mendiants de Tolde.
    (D'aprs une photographie.)                                    580

  Dans des rues tortueuses s'ouvrent les entres monumentales
    d'anciens palais, tel que celui de la Sainte Hermandad.
    (Photographie Lacoste,  Madrid.)                              581

  Porte du vieux palais de Tolde. (D'aprs une photographie.)     582

  Fire et isole comme un arc de triomphe, s'lve la merveilleuse
    Puerta del Sol. (Photographie Lacoste,  Madrid.)              583

  Dtail de sculpture mudejar dans le Transito. (D'aprs une
    photographie.)                                                 584

  Ancienne sinagogue connue sous le nom de Santa Maria la Blanca.
    (Photographie Lacoste,  Madrid.)                              585

  Madrilne. (D'aprs une photographie.)                           586

  La porte de Visagra, construction massive remontant  l'poque
    de Charles Quint. (Photographie Lacoste,  Madrid.)            587

  Tympan mudejar. (D'aprs une photographie.)                      588

  Des familles d'ouvriers ont tabli leurs demeures prs de
    murailles solides. (D'aprs une photographie.)                 589

  Castillane et Svillane. (D'aprs une photographie.)             589

  Isabelle de Portugal, par le Titien (Muse du Prado).
    (Photographie Lacoste,  Madrid.)                              590

  Le palais de Pierre le Cruel. (D'aprs une photographie.)        591

  Statue polychrome du prophte lie, dans l'glise de Santo Tom
    (auteur inconnu). (D'aprs une photographie.)                  592

  Porte du palais de Pierre le Cruel. (D'aprs une photographie.)  593

  Portrait d'homme, par le Greco. (Photographie Hauser y Menet,
     Madrid.)                                                     594

  La cathdrale de Tolde.                                         595

  Enterrement du comte d'Orgaz, par le Greco (glise Santo Tom).
    (D'aprs une photographie.)                                    596

  Le couvent de Santo Tom conserve une tour en forme de minaret.
    (D'aprs une photographie.)                                    597

  Les vques Mendoza et Ximns. (D'aprs une photographie.)      598

  Salon de la prieure, au couvent de San Juan de la Penitencia.
    (D'aprs une photographie.)                                    599

  Prise de Melilla (cathdrale de Tolde). (D'aprs une
    photographie.)                                                 600

  C'est dans cette pauvre demeure que vcut Cervants pendant son
    sjour  Tolde. (D'aprs une photographie.)                   601

  Saint Franois d'Assise, par Alonzo Cano, cathdrale de Tolde.  601

  Porte des Lions. (Photographie Lacoste,  Madrid.)               602

  Le clotre de San Juan de los Reyes apparat comme le morceau le
    plus prcieux et le plus fleuri de l'architecture gothique
    espagnole. (Photographie Lacoste,  Madrid.)                   603

  Ornements d'glise,  Madrid. (D'aprs une photographie.)        604

  Porte due au ciseau de Berruguete, dans le clotre de la
    cathdrale de Tolde. (Photographie Lacoste,  Madrid.)        605

  Une torea. (D'aprs une photographie.)                           606

  Vue intrieure de l'glise de San Juan de Los Reyes.
    (Photographie Lacoste,  Madrid.)                              607

  Une rue de Tolde. (D'aprs une photographie.)                   608

  Porte de l'hpital de Santa Cruz. (Photographie Lacoste,
     Madrid.)                                                     609

  Sur les bords du Tage. (Photographie Lacoste,  Madrid.)         610

  Escalier de l'hpital de Santa Cruz. (D'aprs une photographie.) 611

  Dtail du plafond de la cathdrale. (D'aprs une photographie)   612

  Pont Saint-Martin  Tolde. (D'aprs une photographie.)          613

  Guitariste castillane. (D'aprs une photographie.)               613

  La Casa consistorial, htel de ville. (D'aprs une
    photographie.)                                                 614

  Le patio des Templiers. (D'aprs une photographie.)            615

  Jeune femme de Cordoue avec la mantille en chenille lgre.
    (D'aprs une photographie.)                                    616

  Un coin de la Mosque de Cordoue. (Photographie Lacoste,
     Madrid.)                                                     617

  Chapelle de San Fernando, de style mudejar, leve au
    centre de la Mosque de Cordoue. (D'aprs une photographie.)   618

  La mosque qui fait la clbrit de Cordoue, avec ses dix-neuf
    galeries hypostyles, orientes vers la Mecque. (Photographie
    Lacoste,  Madrid.)                                            619

  Dtail de la chapelle de San Fernando. (D'aprs une
    photographie.)                                                 620

  Vue extrieure de la Mosque de Cordoue, avec l'glise
    catholique leve en 1523, malgr les protestations des
    Cordouans. (D'aprs une photographie.)                         621

  Statue de Gonzalve de Cordoue. (D'aprs une photographie.)       622

  Statue de doa Maria Manrique, femme de Gonzalve de Cordoue.
    (D'aprs une photographie.)                                    623

  Dtail d'une porte de la mosque. (D'aprs une photographie.)    624





End of the Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde; La Russie, race
colonisatrice, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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