The Project Gutenberg EBook of L'tincelle, by Delly

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'tincelle

Author: Delly

Release Date: August 28, 2009 [EBook #29825]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'TINCELLE ***




Produced by Daniel Fromont










Notes: ce roman fut d'abord publi dans la revue Le Nol, puis dans
les Veilles des Chaumires et enfin en volume en 1905. Les ditions
ultrieures du roman, avec de nombreuses modifications, sont parues
sous le titre "La jeune fille emmure"









M. DELLY





L'Etincelle





ABBEVILLE

F. PAILLART, IMPRIMEUR-EDITEUR







A MA CHERE ET VENEREE GRAND'TANTE

MADAME DUTFOY

En tmoignage de ma respectueuse affection.






L'ETINCELLE



I



Un jour terne et mlancolique pntrait dans la pice  travers les
vitres ruisselantes de la pluie fine, serre, tenace qui tombait depuis
l'aube. Dans cette sorte de pnombre disparaissaient ou s'estompaient 
peine les dressoirs de bois sombre, le massif buffet garni de
prcieuses porcelaines, les quelques tableaux, paysages dus  des
pinceaux clbres, qui ornaient cette trs vaste salle  manger. Seule,
la partie de la grande table qui se rapprochait des deux fentres
voyait arriver  elle une clart  peu prs suffisante...

Du moins, la personne qui se trouvait l s'en contentait et travaillait
avec une extrme application. Sa tte demeurait penche sur le linge
qu'elle reprisait et l'on n'apercevait d'elle que son buste mince et
lgant, un peu grle, et une paisse torsade de cheveux soyeux, d'une
remarquable finesse et d'une nuance blond argent rare et charmante.
Les mains qui faisaient marcher l'aiguille taient petites et bien
faites, mais brunies, mme un peu durcies comme celles d'une mnagre.

Le silence, dans cette rue parisienne un peu retire, tait troubl
seulement  de rares intervalles par le passage d'une voiture et de
pitons dont les pas claquaient sur le sol mouill. Dans l'appartement
lui-mme, rien ne venait le rompre...

Mais un pas nergique rsonna soudain derrire une porte, et celle-ci
s'ouvrit avec un petit grincement. Dans l'ouverture s'encadra une femme
de haute stature et d'apparence vigoureuse. Une paisse chevelure
noire,  peine traverse de quelques fils d'argent, ombrageait son
front lev et volontaire, en faisant ressortir la pleur de ce visage
aux traits accentus. Ds le premier coup d'oeil jet sur cette
physionomie nergique et hautaine, en rencontrant ces yeux bruns trs
pntrants, froids et tranchants comme une lame, mais anims d'une
singulire intelligence, on avait l'intuition de se trouver en face
d'une personnalit remarquable--quoique peu sympathique.

--Isabelle!

La voix qui prononait ce nom rsonna, brve et mtallique, dans le
silence de la grande salle... La tte blonde se leva lentement et deux
grands yeux d'un bleu violet se tournrent vers la porte.

--Isabelle, nous partirons dans deux jours pour Maison-Vieille.
Tenez-vous prte.

--Bien, grand'mre, dit une voix calme, presque morne.

Et la tte blonde s'abaissa de nouveau.

La grande dame brune s'loigna en refermant la porte d'un mouvement
plein de dcision... Mais une minute plus tard, cette porte se
rouvrait, livrant passage  une ombre mince et grise qui se glissa dans
la salle et arriva prs de la travailleuse.

--Quelle folie, Isabelle!... Est-il vraiment raisonnable de repriser
avec un jour pareil! dit une petite voix grle. Cela n'a rien de
press, voyons?

L'aiguille fut arrte dans son mouvement et un jeune visage se tourna
vers l'arrivante. Il tait impossible de rver un teint d'une plus
parfaite blancheur... non la froide blancheur du marbre, mais celle,
exquisement dlicate, comme transparente, des ptales de certaines
roses... Mais cette figure de jeune fille, fine et charmante, tait
amaigrie et empreinte d'une morne tristesse.

--Je suis trs presse au contraire, tante Bernardine... maintenant
surtout.

--Ah! tu fais allusion au dpart pour Maison-Vieille, sans doute?
Madame Norand t'a dit?...

La jeune fille inclina affirmativement la tte... Ses mains taient
maintenant croises sur son ouvrage et elle regardait distraitement les
minuscules ruisseaux serpentant le long des vitres, et incessamment
aliments par la pluie persistante.

Son interlocutrice s'assit prs d'elle... Cette petite femme maigre et
lgrement contrefaite, dont le visage jauni s'encadrait de bandeaux
d'un blond terne, semblait n'avoir, au premier abord, aucune
ressemblance avec la jolie crature qui l'appelait sa tante. Cependant,
en les voyant quelque temps l'une prs de l'autre, on russissait 
trouver quelques traits identiques dans la physionomie efface et
insignifiante de la vieille demoiselle et celle, infiniment dlicate,
mais trop grave de la jeune fille.

--Es-tu contente, Isabelle?... Tu aimes mieux Astinac que Paris,
n'est-ce pas?

Isabelle demeura un instant sans rpondre, le visage tourn vers la
fentre par laquelle le crpuscule tombant jetait une plus pntrante
mlancolie... Enfin, elle dit lentement:

--Oui, peut-tre... J'aime la campagne... et puis...

Elle s'interrompit, et une sorte de lueur traversa son regard triste

--... Et puis il y a un peu plus de libert, du soleil, de l'air, des
fleurs, tandis qu'ici...

Elle montrait la rue, la perspective des toits sans fin, des maisons
froides et solennelles, et aussi le ciel maussade, l'atmosphre humide
et grise de cette soire de mai.

--Oui, les promenades seront plus agrables l-bas, et moi aussi je
suis contente d'y aller, car je n'aime dcidment pas Paris, dit
Mademoiselle Bernardine d'un petit ton allgre. Allons, laisse ton
ouvrage, Isabelle. Six heures sont sonn, sais-tu?

Isabelle se leva lentement, comme  regret... Elle avait une taille
leve, extrmement mince et svelte--trop mince mme, car elle ployait,
comme une tige frle, sous le poids d'une lassitude physique ou morale.
Ses mouvements paisibles, presque lents, semblaient tmoigner de cette
mme fatigue.

Elle rangea son ouvrage et gagna un long couloir au bout duquel
s'ouvrait la cuisine. Une vieille femme trs corpulente allait et
venait dans cette vaste pice, gourmandant  tout instant la fillette
maigre et bouriffe qui pluchait des lgumes prs d'une table.

Sans prononcer une parole, Isabelle dcrocha un large tablier bleu
qu'elle noua autour d'elle, et, dans le mme silence, se mit  aider la
vieille cuisinire. Celle-ci semblait accepter ses services comme une
chose habituelle, et, de fait, en voyant la dextrit de cette jeune
fille dans la besogne qu'elle accomplissait, il tait permis de penser
qu'elle avait d bien souvent remplir cet office.

Mais elle n'avait pas abandonn son attitude lasse, non plus que ses
mouvements presque inconscients parfois, semblait-il. Un seul instant,
elle leva un peu la voix pour prendre la dfense de la fillette qui
servait de laveuse de vaisselle et de petite aide.

--Mademoiselle, c'est une tourdie, une effronte! s'cria la
cuisinire en roulant des yeux froces. Croiriez-vous qu'elle est
reste prs d'une heure pour faire une petite course  ct!... Elle a
t jouer je ne sais o, ou bien baguenauder devant les magasins...

--Mais, Rose, sa vie n'est pas si gaie! On peut l'excuser un peu, cette
enfant... Oui, elle a le temps de connatre l'ennui! dit Isabelle d'un
ton bas, plein d'amre mlancolie.

Une ombre semblait s'tre tendue sur son front, tandis qu'elle
continuait ses alles et venues  travers la cuisine. Elle retourna
bientt dans la salle  manger o une femme de chambre, plus ge
encore que Rose, et un vieux domestique trs peu ingambe s'occupaient 
dresser le couvert avec une sage lenteur. L  encore, la main habile
d'Isabelle fit  peu prs toute la besogne.

Au moment o la jeune fille finissait d'allumer les bougies du grand
lustre hollandais, le timbre lectrique de la porte d'entre rsonna...
A cette heure, ce ne pouvait tre encore qu'un fournisseur, et, sans se
presser, le vieux valet de chambre alla ouvrir.

--Monsieur Marnel! s'exclama-t-il d'un ton de surprise joyeuse.

--Eh! oui, mon bon vieux Martin! rpondit un organe sonore et franc.

Isabelle, debout sur un escabeau, se trouvait en pleine lumire,
prcisment en face de la porte de l'antichambre. Il lui tait
impossible d'viter d'tre vue, et, d'ailleurs, elle ne semblait pas
dsireuse de se cacher. Son calme et mlancolique regard se fixa, un
court moment et sans beaucoup de curiosit, sur l'arrivant--un homme de
haute et forte stature, aux cheveux blanchissants coups ras, au visage
accentu, trs color, extrmement ouvert et sympathique...

A peine la femme de chambre l'et-elle aperu qu'elle gagna le plus
vite possible l'antichambre.

--Monsieur Marnel, vous voil enfin revenu! dit une voix chevrotante.
Les Turcs et tous ces sauvages de l-bas ne vous ont pas tu, tout de
mme!

--Eh! vous le voyez, ma bonne Mlanie! dit-il gaiement tout en tant
son pardessus ruisselant. Mais je vous retrouve toujours travaillant...
Il me semble que vous avez  bien gagn votre retraite.

--Rose, Mlanie et moi sommes toujours les seuls serviteurs de Madame
Morand, dit firement le vieux Martin. Madame veut bien nous garder, et
nous ne demandons pas mieux, car ici, c'est  peu prs comme chez nous.
Monsieur pourra juger que le service ne marche pas mal encore.

--Vraiment!... Rien qu' vous trois!... C'est extraordinaire!

Il s'interrompit, tandis que son regard extrmement surpris se
dirigeait vers la salle  manger. L, sous la vive clart rpandue par
le lustre, se dressait Isabelle, vtue de sa modeste robe grise et de
son tablier de servante... Mais ces dtails vulgaires disparaissaient
devant le charme dlicat de cette blanche figure, devant la grce
naturelle de cette attitude.

Revenant rapidement de sa surprise, l'tranger rejoignit Martin qui
avait t ouvrir la porte du salon. En passant devant la salle 
manger, il s'inclina courtoisement. Un bref petit mouvement de tte lui
rpondit...Lorsqu'il fut pass, Isabelle sauta  terre et se dirigea
d'un pas pos vers l'office, emportant l'escabeau qu'elle semblait
avoir quelque peine  soulever.

Dans le salon, la voix affaiblie de Martin avait jet ce nom:

--M. Marnel!

Une lgre exclamation lui rpondit, et, de la pice voisine, sortit la
grande et forte dame qu'Isabelle avait appele grand'mre. Une extrme
surprise, mle d'une satisfaction sincre, se lisait sur ce visage
dominateur.

--Marnel!... d'o arrivez-vous donc? dit-elle en lui tendant la main
avec un lan cordial qui devait tre rare chez elle.

--Mais tout droit de Smyrne, ma chre amie! Ce retour tait prpar
depuis quelques mois, mais je voulais surprendre tous mes amis, selon
ma coutume d'autrefois... vous rappelez-vous, Sylvie?

--Oui, c'tait votre plaisir, et je vous en faisais toujours le
reproche, Marnel. Mais je n'ai jamais russi  vous corriger... Enfin,
je vous pardonne cette fois en considration du contentement que me
cause votre retour. Voici cinq ans, presque jour pour jour, que vous
avez quitt Paris, Marnel... Venez par ici, nous serons plus
tranquilles pour causer un peu, car mes premiers invits ne vont pas
tarder  apparatre.

--En effet, je me suis rappel que c'tait le jour de votre dner et de
votre rception hebdomadaires, dit-il en la suivant dans la pice
voisine, vaste cabinet de travail garni de meubles anciens et de
bronzes superbes. Une lampe trs puissante tait pose sur le bureau,
clairant les papiers pars et les volumes entr'ouverts.

--Vous travaillez toujours, Sylvie? continua-t-il en prenant place sur
le fauteuil que lui dsignait Madame Norand. J'ai lu vos dernires
oeuvres et j'y ai retrouv les qualits d'analyse, le style  la fois
fort et charmeur qui ont fait connatre au monde entier le nom de
Valentina... Mais, Sylvie, plus encore qu'autrefois, vos hros m'ont
sembl singulirement dsenchants et leur morale lamentablement triste
et... dsesprante.

Elle eut un lger mouvement d'paules.

--Que voulez-vous, Marnel, c'est la vie! dit-elle froidement. Un peu...
trs peu de bonheur, beaucoup de souffrances et de dsillusions... et,
en fin de compte, aucun autre espoir que le repos de la tombe,
l'anantissement final.

--Que dites-vous l, Sylvie! s'cria-t-il sans pouvoir retenir un geste
de protestation. D'o vous viennent ces thories lamentablement
amres?... Vous n'tiez pas ainsi dsabuse, jadis.

--Parce que je croyais encore au bonheur, dit-elle d'un ton bas, plein
d'amertume. Mais parlons de vous, Marnel, reprit-elle de son accent
ordinaire. Ce voyage en Orient?...

--Absolument superbe! Je rapporte une moisson de documents et de notes
prcieuses pour les oeuvres qui sont l  l'tat d'embryon, dit-il en
se frappant le front. Eh! voil cinq ans que j'ai quitt la France et
que je voyage du Caucase aux Balkans, de Constantinople  Thran, sans
compter mes petites fugues dans la Mandchourie et un sjour de trois
mois au pays des rajahs. Bien des choses ont chang depuis... Mais, 
propos, j'ai t stupfi de retrouver encore vos vieux domestiques.
Comment peuvent-ils s'en tirer, Sylvie?

--Cela marche fort bien, je vous assure. Ces braves gens me sont trs
attachs.

--Alors vous leur donnez des aides? dit-il en riant. Car, vraiment, je
crois que vous seriez trangement servie avec ces bons invalides seuls.
Mais d'ailleurs,  propos d'aide, je crois en avoir aperu une... une
jeune personne qui m'a sembl--soit dit en passant--d'une apparence peu
approprie  cet tat... C'est probablement une demoiselle de
compagnie, une surveillante?

Un pli profond barra soudain le front de Madame Norand, tandis qu'une
lueur de contrarit traversait son regard.

--C'est ma petite-fille, Isabelle d'Effranges, rpondit-elle schement.

--La fille de votre jolie Lucienne.

--Oui, la fille de Lucienne, vicomtesse d'Effranges, dit-elle du mme
ton bref et saccad.

--Elle ne ressemble pas  sa mre. C'est le type des d'Effranges,
absolument... Elle m'a paru une ravissante personne, moins brillante,
moins coquette que Lucienne, n'est-ce pas?... Je doute que l'lgante
Lucienne Norand ait jamais consenti  revtir cette modeste tenue de
mnagre.

L'ombre se fit plus paisse sur le front de son interlocutrice dont les
lvres se pincrent nerveusement.

--Malheureusement, je ne l'y ai jamais force, dit-elle d'un ton o
vibrait une motion puissante. Si j'avais agi envers elle comme je l'ai
fait pour Isabelle, elle vivrait encore, ma jolie Lucienne. Mais j'ai
t faible... Pendant plusieurs annes aprs mon mariage, uniquement
occupe de mes travaux littraires, de la renomme que j'ambitionnais,
du succs, de la clbrit mme qui m'arrivait alors que j'tais si
jeune encore, je laissais mes enfants aux soins d'une gouvernante... Et
cependant, je les aimais, je le compris le jour o mon second fils
mourut d'une chute cause par l'imprudence d'une servante. Alors je
rapprochai de moi Marcel et Lucienne, je m'occupai d'eux... mais
surtout pour les gter, car je ne pouvais rsister au moindre caprice
de ces tres ravissants... Oui, on a vant bien souvent ma force de
caractre, mon invincible nergie, et, de fait, je n'ai jamais pli,
except devant mes enfants. Aussi qu'est-il advenu?... Aprs une vie
folle que lui payaient les sommes chaque anne plus considrables
gagnes par sa mre, Marcel Norand est mort  vingt-deux ans, des
suites d'une blessure reue en duel... et on a dit que c'tait un
bonheur pour sa mre, et pour lui, car la folie le guettait, et, dj,
avait commenc son oeuvre...

Sa voix avait pris un son rauque et elle passa lentement la main sur
son front o se formaient de douloureuses rides.

--Comme vous avez souffert, ma pauvre Sylvie! dit M. Marnel d'un ton
mu.

--Si j'ai souffert!... Mais le pire m'attendait encore. J'idoltrais
Lucienne, si radieusement jolie, si vive, tellement charmante qu'on ne
pouvait la voir sans l'admirer. Depuis son enfance, elle n'avait jamais
eu qu'un objectif: s'amuser... s'amuser toujours, briller, blouir les
autres, et moi je n'avais qu'un dsir: l'y aider de tout mon pouvoir.
Uniquement par orgueil, elle avait pous  dix-huit ans le vicomte
d'Effranges, riche et frivole gentilhomme qui la laissa veuve deux ans
plus tard... A vingt-trois ans, Lucienne mourait, fatigue, use par
une vie mondaine sans trve ni rpit qui avait bris son temprament
dlicat. Elle quittait la vie en m'accusant de sa mort... parce que je
ne lui avais jamais rien refus... parce que je l'avais trop aime...
Oui, elle a dit ce mot...

Quelque chose d'trangement douloureux vibrait dans cette voix brve et
cet nergique visage se contractait.

--... Aussi me suis-je jur que ma petite-fille ne pourrait me faire ce
reproche. Elle ne sera pas une femme de lettres, une savante ou une
artiste, j'ai expriment par moi-mme le peu de satisfaction que l'on
recueille de ces tats. Bien moins encore elle ne connatra le monde,
ses futilits, ses plaisirs... le monde qui m'a enlev Lucienne... Et
puisque j'ai tu ma fille en l'ayant trop aime, je n'ai pas voulu
courir ce risque avec Isabelle. Elle a t leve dans une institution
svre o son instruction a reu l'orientation indique par moi.
L'absolu ncessaire en fait de lettres et de sciences, et, en revanche,
beaucoup de travaux manuels, tel a t mon programme, scrupuleusement
suivi par la directrice de cet tablissement. Quand Isabelle en est
sortie, je l'ai prise chez moi, mais ce programme s'y est maintenu. Ma
petite-fille ne voit que quelques amies choisies par moi, c'est--dire
srieuses, bonnes mnagres et peu cultives d'esprit; elle ne connat
rien des plaisirs du monde et est elle-mme ignore de mes relations.
C'est elle qui s'occupe de tous les dtails du mnage, qui aide mes
vieux serviteurs--et, en passant, Marnel, je peux vous apprendre que je
les conserve uniquement pour donner de l'occupation  Isabelle--et une
occupation telle que je l'entends.

--Mais je ne comprends pas votre but! observa M. Marnel qui semblait
abasourdi... A quoi destinez-vous votre petite-fille?

--A quoi?... Mais uniquement  devenir une bonne femme d'intrieur. Je
la marierai bientt  quelque propritaire campagnard qui trouvera en
elle une compagne srieuse et entendue, entirement occupe de son
mari, de ses enfants et de sa maison. Elle ne sera pas exalte ou
sentimentale, j'y ai veill... Mon amour--trop fort--pour ma fille ne
m'ayant caus qu'amertume et dsillusion, je n'ai jamais cherch 
rapprocher de moi Isabelle, et j'ai tout fait pour lui persuader qu'une
affection quelconque entrane invitablement la douleur. Aussi est-elle
devenue indiffrente  tous et  toutes choses--condition expresse de
bonheur.

--Epouvantable gosme, voulez-vous dire! s'cria M. Marnel dans un
lan indign. Oh! Sylvie, Sylvie, qu'avez-[vous] fait!... Et cette
jeune fille ne s'est pas rvolte contre la vie que vous lui imposiez?

--Dans son enfance, bien souvent. Elle tait vive, enthousiaste,
excessivement dsireuse d'apprendre... Mais nous avons mis ordre  ces
tendances dsastreuses,. Isabelle ne sait que ce que j'ai voulu lui
faire connatre, et elle a compris depuis longtemps que la rvolte
tait inutile, que rien ne me ferait flchir, dit Madame Norand d'un
ton de fermet implacable. Aujourd'hui, elle est uniquement attache 
ses devoirs de mnagre, et les aspirations inutiles, les rves sont
morts en elle.

--Le croyez-vous?... Et vous tait-il permis de ptrir cette jeune me
 votre fantaisie, de dtruire en elle, sous prtexte de rves, tout
idal, d'touffer en quelque sorte sa destine trace par Dieu pour y
substituer une autre conue par vous?... Cela me semble excessif,
Sylvie.

--La destine de nos enfants est celle que nous leur faisons, dit-elle
schement. J'en ai eu la preuve pour Lucienne.

--En partie, Sylvie, et  condition de ne pas contrarier les
aspirations lgitimes, l'instinct du beau et du bien que Dieu a mis
dans l'me humaine,  des degrs diffrents, afin de donner un but
spcial  chaque vie.

--Vous parlez en chrtien fervent, dit Madame Norand avec une lgre
ironie. L'tes-vous donc devenu dans vos voyages?

--Malheureusement non, rpondit-il avec gravit. Je voudrais avoir ce
bonheur... et, comme beaucoup, je me demande parfois ce qui me retient.
L'habitude, sans doute, la lchet, que sais-je?... Mais, pour en
revenir  votre petite-fille, je trouve que vous poussez trop loin
votre systme en refoulant compltement tous les lans de cette
intelligence et de ce coeur.

Madame Norand demeura un instant silencieuse, remuant machinalement les
feuillets pars devant elle. Enfin, elle leva d'un mouvement nergique
sa tte hautaine.

--Tenez, Marnel, j'ai toujours pens que l'imagination entrait pour une
bonne part dans les souffrances humaines. Si cette folle ne venait
agiter et troubler le coeur de l'homme, celui-ci connatrait plus de
jours heureux... Eh bien! qu'ai-je fait pour Isabelle? J'ai affaibli
son imagination, je l'ai  peu prs supprime en ne lui accordant pas
les aliments ncessaires... oui, vraiment, je crois qu'elle n'a plus
dsormais que des dsirs calmes et borns. Chez elle, tout sera
pondr, rflchi, plein de modration... En un mot, j'ai dirig ce
coeur de telle sorte qu'il ne reoive la secousse d'aucune passion.
N'est-ce pas l'idal, le secret du bonheur?

--Beaucoup appelleraient un crime cet accaparement d'une me, cette
destruction de l'tincelle divine... car, Sylvie, s'il est des passions
condamnables, d'autres sont nobles et belles et honorent l'humanit.
Indistinctement, vous avez tent de dtruire les unes et les autres, en
traant  ce jeune coeur une voie svre et monotone, remplie de
devoirs et prive de bonheur, puisque vous lui refusez la libert
morale et les rves les plus lgitimes... Mais ne craignez-vous pas que
l'tincelle divine si bien refoule ne jaillisse quelque jour,
fulgurante et victorieuse, de cette me comprime par vous?

--Vous croyez  l'tincelle,  l'aveuglant clair du coup de foudre?
dit ironiquement Madame Norand. Pas moi, lorsqu'on sait en prmunir de
bonne heure les jeunes imaginations. J'ai agi pour le bien d'Isabelle,
et, soyez-en certain, elle sera plus heureuse que les jeunes mondaines
ou les petites romanesques que je rencontre sans cesse sur ma route...
Mais nos amis sont arrivs, j'entends la voix aigu de Rouvet et la
basse formidable de Cornelius Harbrecht. Venez, Marnel... A propos, je
vous prierai de ne pas parler de ma petite-fille. Trs peu de mes
connaissances savent qu'elle vit prs de moi, car je veux qu'elle
demeure, mme de nom, en dehors du monde qu'elle ne doit pas connatre.
Si je vous en ai dit quelques mots, c'est en considration de notre
amiti d'enfance continue sans interruption jusqu' ce jour, et
quivalant ainsi  une parent.

Il s'inclina en signe d'assentiment et la suivit dans le salon o se
trouvaient runies une vingtaine de personnes. Il y avait l les noms
les plus connus du Paris littraire, romanciers, potes, crivains en
tous genres, et, au milieu d'eux, quelques femmes que leur talent
mettait au rang des clbrits du jour... Parmi celles-l Madame
Norand--Valentina dans le monde des lettres--occupait une place
prpondrante tout autant par son nergie dominatrice et sa vaste
intelligence qu'en raison du renom acquis par ses oeuvres. L'ge
n'avait en rien diminu ses facults, et les lettrs attendaient
toujours avec impatience l'apparition de ces romans charpents de main
de matre, sems de subtiles analyses du coeur humain et teints--de
plus en plus fortement--d'une philosophie amre et douloureuse--oeuvres
qu'un lecteur non prvenu et attribues sans hsitation  une
intelligence masculine dessche par le vent des dsillusions et de
l'gosme, et se rfugiant, lche et dsespre, dans la ngation du
relvement de l'me aprs la chute ou la douleur, dans l'affreuse
doctrine du nant.

Et cet crivain tait une femme, une mre et une aeule.

... Isabelle et sa tante achevaient de prendre leur repas dans la
chambre de Mademoiselle Bernardine, ainsi qu'il en tait chaque fois
que Madame Norand avait des htes. Malgr l'invitation qui lui en avait
t faite une fois pour toutes, la vieille demoiselle, amie de la
tranquillit et peu porte sur les choses de l'esprit, ne s'tait
jamais soucie de paratre  ces rceptions et prfrait de beaucoup
son tte  tte avec sa nice, qui coutait patiemment ses
interminables histoires sur les faits et gestes des habitants d'Ubers,
le village berrichon o s'levait le petit castel de Mademoiselle
Bernardine d'Effranges. Elle tait la soeur cadette du dfunt vicomte,
pre d'Isabelle, et n'avait pas connu sa nice jusqu' l'anne
prcdente, o il lui tait venu  l'esprit de faire un voyage  Paris.
Madame Norand l'avait poliment invite  demeurer quelque temps prs de
la jeune fille, car elle s'tait vite aperue que cette petite femme
nulle et insignifiante tait incapable de dranger ses plans. Cette
nouvelle vie plaisait sans doute  Mademoiselle Bernardine, puisqu'elle
ne parlait pas de dpart et s'apprtait au contraire  suivre Madame
Norand  sa maison de campagne.

Isabelle enleva le couvert, et alors commena la partie de piquet,
dlassement quotidien de Mademoiselle d'Effranges. C'tait un des rares
moments o cette physionomie terne s'animait lgrement... Quant 
Isabelle, rien de venait trahir sur son visage le plaisir ou l'ennui.
Etait-elle mme capable de ressentir l'un ou l'autre?... La question
demeurait sans rponse devant le regard insondable de ces grands yeux
bleus.

A neuf heures Isabelle, ayant souhait le bonsoir  sa tante, se
dirigea vers l'office. L les assiettes fines, les tasses de
transparente porcelaine, le cristal dsesprment fragile attendaient
ses mains adroites... La malhabile petite Julienne, non plus que Rose,
dont les doigts taient perclus de rhumatismes, ne touchaient jamais 
ces objets de prix, et c'tait Isabelle qui en tait charge--comme de
bien d'autres besognes plus assujettissantes et plus dures destines 
tenir son esprit sans cesse occup de choses matrielles.

De temps  autre, par les portes un instant entr'ouvertes, arrivaient
des clats de voix joyeuses ou le son du piano suprieurement travaill
par l'un des invits... Mais le blanc visage d'Isabelle restait
impassible, et lentement, doucement, elle continuait  passer la
serviette de fine toile sur les tasses prcieuses, don d'une princesse
russe admiratrice passionne de Valentina. L'aimable grande dame se ft
pme d'tonnement si elle avait pu apercevoir la besogne  laquelle se
livrait la fille du vicomte d'Effranges et de l'lgante Lucienne
Norand--la belle jeune fille qu'un impitoyable systme d'ducation
relguait  l'office, parmi les servantes.



II



L'aube blafarde jetait sur la terre endormie une vague lueur. Du ciel
bas et gris, charg de pluie, tombait, avec une intense tristesse, ce
froid particulier des commencements de jour qui pntre l'me autant
que le corps. Un frissonnement semblait agiter les arbres, les
bruyres, les fleurettes sauvages penches au bord du torrent dont la
masse d'eau grise strie d'cume glissait entre les falaises avec un
grondement sourd.

Et ce frisson faisait galement frmir les paules d'Isabelle penche 
la fentre de sa chambre. Malgr le chle dont elle s'enveloppait, elle
ressentait la morsure de cet air humide et glac, mais elle n'en
demeurait pas moins immobile, regardant vaguement le bois de
chtaigniers qui couronnait la falaise oppose.

Une impression de paix austre se dgageait de ces frondaisons sombres,
de ce sous-bois encore endormi et entnbr... Vers la gauche,  la
limite de cette chtaigneraie, et sur le bord mme du torrent dont il
n'tait spar que par un troit sentier et une palissade enlierre,
s'tendait un jardin orn de pelouses et de corbeilles clatantes.
Au-del s'levait une grande maison gristre, enguirlande et fleurie,
toute close encore  cette heure... Une chancrure de la falaise,
surmonte d'un pont pittoresque, sparait cette proprit des premires
maisons du village, perches sur un promontoire rocheux. L, quelques
silhouettes se mouvaient et le chant du coq, vibrant et altier, le
profond beuglement des grands boeufs sortant de l'table, l'aboiement
d'un chien rompaient le silence recueilli du jour levant.

Le regard d'Isabelle s'tait un instant dirig de ce ct, mais il
revenait involontairement vers la maison grise, d'apparence trs
pittoresque et trs accueillante sous son revtement de verdure et de
fleurs... La jeune fille s'arracha enfin  sa contemplation et, fermant
la fentre, descendit rapidement le vieil escalier de pierre construit
en spirale. Au bas s'tendait un vestibule haut et sombre, aux murs de
granit gristre  peine orns de quelques trophes de chasse. Isabelle
tourna avec l'effort l'norme clef de la porte d'entre... Le lourd
battant clout d'acier grina douloureusement et s'ouvrit pour livrer
passage  la jeune fille.

Elle se trouva dans l'troit sentier sur lequel donnait la faade de la
maison qu'elle venait de quitter--Maison-Vieille, comme on l'appelait
dans le pays. Cette sculaire demeure avait t durant de longues
annes le patrimoine des cadets de la famille d'Abricourt, dont le
chteau s'levait  huit kilomtres au-del. Leur cusson surmontait
toujours la porte en ogive et les fentres  meneaux en croix, mais le
dernier des d'Abricourt avait depuis longtemps disparu. De mains en
mains, Maison-Vieille tait devenue la proprit de Madame Norand... La
clbre femme de lettres y passait rgulirement ses ts et semblait
avoir une prdilection particulire pour ce coin de la sauvage Corrze,
et pour cette demeure svre place au bord du torrent, dans la grave
solitude des landes. Astinac, le village situ sur l'autre rive, la
voyait rarement; elle y tait ainsi peu connue et presque crainte des
paysans, trs intimids par son aspect altier.

Isabelle s'enveloppa plus troitement de son chle et s'engagea dans le
sentier. A sa gauche s'tendait la lande seme de bruyres et de blocs
de granit, dvalant en pente douce jusqu'aux chtaigneraies traverses
de ruisseaux gazouilleurs, jusqu'aux prairies d'un vert dlicieusement
frais... Au-del, des vallons s'ouvraient entre les escarpements
granitiques en partie boiss, et traverss de filets d'eau bondissant
en cascatelles  travers les roches pour venir former les ruisseaux de
la valle et s'unir enfin au torrent. Ces escarpements formaient le
premier plan des monts dont la silhouette s'estompait dans la brume.

Mais la lumire grise de cette aube maussade couvrait toutes choses
d'un sombre voile et Isabelle, saisie sans doute par la mlancolie
ambiante, hta le pas le long du sentier. Le torrent coulant  sa
droite,  une certaine distance, l'accompagnait de son murmure sourd,
auquel se mlaient maintenant les bruits confus du village qui
s'veillait tout entier... Elle prit un sentier transversal trac au
milieu des bruyres et gagna le bord de la falaise qui s'levait
maintenant d'une manire fort sensible. Un htre rabougri ou un
chtaignier naissant sortaient  et l du sol couvert d'une herbe
courte, mouille de rose.

La jeune fille atteignit un promontoire rocheux o un arbre solide
avait trouv moyen de prendre racine. Son feuillage superbe et sombre
abritait une chapelle, charmant difice en ruines que le lierre
envahissait  son gr. Quelques dbris d'admirables vitraux demeuraient
encore dans les troites fentres, par lesquelles entraient librement
les oiseaux, seuls htes du petit sanctuaire.

Isabelle s'assit contre le portail en ogive, le long duquel grimpaient
audacieusement les liserons ross. Au pied du promontoire le torrent,
un instant resserr, bouillonnait et s'pandait, tout frissonnant, pour
former un peu aprs une cascade, blanc remous d'cume dont le
grondement emplissait l'air.

Les embruns arrivaient jusqu' Isabelle, mais elle ne semblait pas s'en
apercevoir. Dans une contemplation recueillie, elle ne quittait pas du
regard la masse liquide et cumante et la falaise escarpe aux flancs
couverts de lichens, de mousses finement nuances et de dlicats
myosotis sauvages... Parfois, ce regard se perdait dans le lointain, o
le torrent coulait entre des rives rocheuses et leves sur lesquelles
se succdaient les landes arides, les chtaigneraies, les champs
verdoyants.

Pendant les deux ts prcdents--les premiers qu'Isabelle et passs
 Astinac--la chapelle de Saint-Pierre du Torrent avait vu frquemment
s'asseoir  l'ombre de ses murailles branlantes la ple jeune fille de
Maison-Vieille. Ce petit coin charmant tait toujours dsert. Les
villageois prtendaient que le spectre d'un ermite, longtemps habitant
de ces lieux et ayant ensuite reni son Dieu, apparaissait frquemment,
et nul ne se souciait d'en faire l'exprience... Mais Isabelle ne
craignait sans doute aucunement les apparitions d'outre-tombe, car le
sanctuaire gothique tait demeur le but prfr de ses solitaires
promenades. Elle y restait parfois une heure, telle qu'elle tait en
cet instant, les mains croises, le regard vague et mlancolique. A
quoi songeait-elle ainsi?... Et, au fait, y avait-il mme quelque
pense dans cette tte si dlicatement modele, derrire ces grands
yeux violets que voilaient souvent compltement de longs cils dors?...
Il tait permis d'en douter en constatant l'absence de la moindre
motion sur cette physionomie de jeune fille.

Un son de cloche vibra soudain dans l'air, premier tintement de
l'Anglus jet du clocher de la vieille glise d'Astinac. Isabelle se
leva et secoua sa jupe mouille de rose... Tandis qu'elle rajustait le
chle autour d'elle, son regard effleurait machinalement le sol, et, se
baissant tout  coup, elle ramassa un objet gisant dans l'herbe.
C'tait un sac  ouvrage en soie ancienne broche, coquettement garni
de rubans de moire rouge... La jeune fille le laissa retomber  terre.
Un pli s'tait form sur son front, sans doute  la pense que des
trangers avaient profan sa chre retraite.

Elle reprit le sentier parcouru tout  l'heure, mais, arrive en face
du village, elle traversa le pont qui reliait les deux rives. Quelques
bonjours de paysannes l'accueillirent, et, tout en y rpondant
brivement, elle continua  suivre le bord du torrent, troit sentier
longeant d'abord le village, puis le jardin de la maison grise au
revtement de verdure...

Elle s'tait anime maintenant, la grande vieille maison, et par les
fentres ouvertes arrivaient des cris d'enfant, des murmures de voix
joyeuses, le son d'un piano. A travers la palissade, Isabelle put
discerner une grande et forte jeune fille, simplement vtue, qui
sarclait une corbeille abondamment garnie de penses. Sur la terrasse
tenant toute la longueur de la maison, un homme d'un certain ge se
promenait en fumant, s'interrompant parfois pour adresser une
observation  des personnes invisibles  l'intrieur.

La palissade dpasse, la jeune fille longea la chtaigneraie dont une
partie faisait face  Maison-Vieille. Devant elle, Isabelle voyait
venir deux trangers--deux jeunes gens vtus de lgers costumes de
toile grise, sans prtention, mais conservant nanmoins sous cette trs
simple tenue une distinction extrme. Le plus g, qui ne devait pas
avoir dpass la trentaine, possdait une trs haute taille, mince et
souple, et une tte nergique et vigoureuse, aux traits irrguliers.
Son compagnon, plus jeune et plus petit, aussi blond qu'il tait brun,
avait un frais et joyeux visage orn d'une superbe moustache lgrement
fauve.

Isabelle n'tait plus qu' quelques pas de ces inconnus lorsqu'elle
leva vers eux son regard distrait et indiffrent. Deux grands yeux
bruns, profonds et trangement pntrants, se posrent sur elle
l'espace d'une seconde... Les trangers se rangrent le long du sentier
en soulevant leur chapeau, et Isabelle passa avec une brve inclination
de tte.

Elle traversa le petit pont pittoresquement enguirland qui donnait
directement dans le jardin de Maison-Vieille... un trange jardin au
sol bossu, parsem d'minences, de blocs granitiques, de racines
d'arbres semblables  de longs serpents. D'troits petits sentiers
zigzaguaient  travers les herbes folles, les plantes sauvages et les
fraisiers en fleurs, parmi les arbres capricieusement  disperss dans
cet enclos, et les rares planches de lgumes parses  et l
affectaient elles-mmes des formes bizarres et tourmentes.

Sous le couvert des arbres touffus, le jour demeurait assombri, et une
fracheur extrme rgnait dans le jardin sauvage et triste  peine
anim de quelques chants d'oiseaux... La cour au pav moussu qui
s'tendait devant la maison, le puits sculpt dont la margelle
s'effondrait lamentablement, la faade noire et lzarde, tigre de
lichens, les troites fentres  petits carreaux verdtres donnaient
l'impression de quelque chose de trs lointain et d'trangement
archaque... impression que ne dmentait pas l'apparition, sur le seuil
de la cuisine, d'une servante maigre et ride dont la svre visage
s'encadrait d'une cornette monacale.

--Suis-je en retard, Rosalie? demanda Isabelle tout en passant devant
la vieille femme qui s'tait recule.

--Je ne crois pas, Mademoiselle...

--Mais si... mais si... cinq minutes de retard! dit la voix maussade de
Rose.

La cuisinire djeunait tranquillement, assise  une norme table de
chne bruni, bien assortie aux dimensions superbes de cette antique
cuisine.

--Non, trois minutes seulement, dclara Martin qui lui faisait face.
Madame ne s'en sera mme pas aperue.

--Ah! vous croyez a!... Madame s'aperoit de tout, ce n'est pas  moi
 vous l'apprendre, Martin. Aussi vous n'avez qu' vous dpcher,
Mademoiselle, si vous ne voulez pas attraper un bon sermon... Aprs
tout, c'est assez mrit quand on va se promener  pareille heure.

Le ton tait impoli et dsagrable, selon la trop frquente habitude de
Rose... Les beaux sourcils d'Isabelle se froncrent brusquement, mais
elle ne pronona pas une parole et continua  prparer sur un plateau
le djeuner matinal de Madame Norand. En se dirigeant vers la porte,
elle s'arrta prs de Rosalie qui rangeait des assiettes dans le
vaisselier.

--La Verderaye est-elle donc habite? demanda-t-elle de sa voix
paisible et indiffrente.

--Oui, Mademoiselle, depuis un mois. Elle a t achete par un monsieur
de Paris... M. Brennier, je crois. Il tait malade l-bas et les
mdecins lui ont conseill l'air de la campagne. Alors il est venu
ici... Il y a beaucoup d'enfants.

Elle se tut et se remit  sa besogne. Tant de paroles  la suite
taient rarement sorties de cette bouche taciturne et Rosalie jugeait
sa jeune matresse suffisamment renseigne.

Isabelle traversa le sombre vestibule et entra dans une petite galerie
claire par trois fentres longues et troites, aux vitraux sertis de
plomb. Dans l'embrasure profonde de l'une d'elles tait pos le bureau
devant lequel Madame Norand se tenait assise... La robe de chambre en
flanelle violet vque qui enveloppait son corps robuste, accentuait
encore son ordinaire apparence de majest svre. Dans cette galerie
dcore d'antiques tapisseries et de quelques meubles du plus pur style
gothique, claire par le jour assombri tombant des vitraux, elle
semblait une altire et intrpide chtelaine des temps passs.

Sans cesser d'crire, elle rpondit brivement au froid et correct
bonjour d'Isabelle... La jeune fille se mit  prparer le caf sur une
petite table voisine, ainsi qu'elle le faisait chaque matin; mais,
tandis qu'elle demeurait immobile devant l'appareil en attendant
l'bullition de l'eau, aucune parole ne s'changea entre l'aeule et sa
petite-fille. Isabelle fixait du regard un point de la tapisserie qui
lui faisait face. Il y avait l une jeune chtelaine et un seigneur de
fire mine agenouills devant un vnrable vque  la longue barbe.
Celui-ci les bnissait, tandis qu'au-dessus de leurs ttes pleuvaient
des fleurs lances par un vol d'anges aux blanches ailes... Ces
personnages aux formes archaques et aux nuances passes taient bien
connus de la jeune fille qui s'tait toujours place  cet endroit pour
remplir chaque matin son office, mais elle n'en continuait pas moins 
les regarder avec une attention soutenue. Peut-tre y trouvait-elle une
fugitive rvlation de quelque chose d'inconnu, de trs diffrent de ce
qui avait t sa vie jusqu'ici. La ple et mlancolique Isabelle se
demandait sans doute quel sentiment animait la gracieuse chtelaine
dont le fin visage, extasi, se levait vers l'vque, tandis que sa
main s'unissait  celle du jeune seigneur, son poux.

Le brun et odorant liquide tait prt, tout fumant dans une tasse de
Saxe, prs des rties beurres et d'une coupe remplie de petites
fraises au parfum dlicieux... Isabelle, emportant l'appareil  caf,
se dirigea vers la porte... mais une voix imprieuse l'arrta
soudainement sur le seuil.

--Vous tiez en retard... A quoi cela tient-il, Isabelle? demanda
Madame Norand en se retournant lgrement.

--J'tais alle jusqu' la chapelle... Je croyais tre rentre  temps,
dit brivement la jeune fille, sans se dpartir de son calme.

--Vous croyiez?... Cela ne suffit pas, et vous savez que je tiens
essentiellement  l'exactitude. Dsormais, je vous dfends de sortir 
cette heure, qui est celle du travail.

Elle indiqua d'un geste  la jeune fille qu'elle pouvait s'loigner,
puis, se ravisant, elle dit en posant sur elle son regard froid et
scrutateur:

--Et qu'avez-vous fait  Saint-Pierre?... Vous tes-vous souvenue de ma
dfense de l'anne dernire?

--Non, grand'mre.

Les yeux d'Isabelle, pleins d'un calme trange, ne se baissaient pas
devant le regard svre qui semblait vouloir plonger jusqu'au fond de
son tre.

--Non!... Vous avez recommenc  devenir inactive, rveuse, ainsi que
je vous ai surprise une fois l'anne prcdente?... Si jamais ceci se
renouvelle, Isabelle, je mesurerai svrement vos promenades, car je ne
tolrerai  aucun prix que vous demeuriez un instant oisive.

On n'aurait pu discerner la moindre motion sur l'impassible visage
d'Isabelle, tandis qu'elle quittait la galerie et montait l'antique
escalier  balustrade orne de sculptures naves. Elle entra dans une
grande chambre sombre, meuble d'armoires  ferrures, de crdences
sculptes, boiteuses et ronges par les vers, et d'un immense lit 
baldaquin dans lequel disparaissait la maigre personne de Mademoiselle
Bernardine.

--Ah! te voil enfin! gmit la petite voix enfantine. Oh! Isabelle, que
cette chambre est triste, sombre et effrayante!... Comment Madame
Norand peut-elle aimer cette demeure?

Isabelle se pencha pour recevoir le baiser de sa tante... Elle demeura
un instant prs d'elle, rpondant un peu distraitement  ses questions
sur les rats, chauves-souris et autres habitants de ce genre qui ne
pouvaient manquer d'avoir lu domicile dans la vieille maison.

--Et ce torrent!... Quel bruit effrayant, Isabelle! Comment peut-on
dormir ainsi?

--Vous vous y habituerez, ma tante, je vous assure... Allons, je vous
quitte, car mon ouvrage m'attend. Tenez, voil Mlanie qui vient me
chercher pour faire la chambre de grand'mre.

--Dj!... Reste encore un peu, Isabelle, la chambre se fera plus tard
aujourd'hui, dit Mademoiselle d'Effranges d'un ton suppliant. J'ai mal
dormi, je me sens souffrante ce matin...

--C'est impossible, ma tante... vous avez bien que cela ne m'est pas
permis, dit doucement Isabelle en lui serrant la main. Je reviendrai
tout  l'heure... pour faire votre chambre, et je vous apporterai 
djeuner. Cela fait partie de mes attributions, conclut-elle d'un ton
paisible, o perait cependant une lgre amertume.

Et Isabelle alla commencer sa journe de travail, prenant pour elle la
plus grande partie du mnage que n'aurait pas pu accomplir la vieille
Mlanie. En bas, Rose, agace par ses rhumatismes tenaces, la rclamait
 grands cris pour la prparation du djeuner, que Madame Norand
exigeait trs soign... L'aprs-midi et la soire se passrent au
milieu de piles de linge  raccommoder. Mille dtails, ngligs par les
vieux domestiques, incombaient en outre  Isabelle, de mme que tous
les comptes de la maison... Avec de telles occupations, imposes par
une volont tyrannique, et non consenties librement par un sentiment de
devoir ou d'affection, sans la moindre envole hors de ce cercle
monotone, Isabelle devait avoir bientt atteint le but rv par sa
grand'mre: le total dpouillement du moi intime pour devenir une
automate, une femme d'intrieur perfectionne... sans coeur et sans me.



III



Le soleil frappait la masse bouillonnante du torrent. Sous cette
clatante lueur, l'eau se moirait de plaques tincelantes, refltait
des scintillements iriss, les escarpements de granit sombre se
doraient, les pervenches et les myosotis levaient joyeusement leurs
corolles bleues, et les mousses, les humbles mousses plaques sur le
roc aride et toutes mouilles de rose, se couvraient d'une royale
parure.

A travers les ramures du grand chtaignier, des filets de lumire
venaient rayer les murs gris de la chapelle gothique et se jouaient sur
la chevelure d'Isabelle, sur ses mains actives occupes  runir les
diverses pices d'un corsage. Elle y mettait une extrme application,
et, trs videmment, aucune pense trangre ne venait l'en distraire.
Madame Norand pouvait se rassurer... Oui, Isabelle ne songeait vraiment
qu' ce corsage...

Elle se leva soudainement, laissant tomber les morceaux d'toffe qui
s'parpillrent sur le sol humide... Ses mains se froissrent l'une
contre l'autre et ses grands yeux se levrent, empreints d'une angoisse
dchirante. Une flamme de vie et de passion clairait cet impassible
visage... flamme fugitive, car il reprit instantanment son calme
accoutum. La jeune fille se rassit et runit paisiblement les
matriaux de son travail pars autour d'elle. Ce souffle de douleur,
traversant subitement son me, n'avait laiss aucune trace sur sa
physionomie.

Mais elle s'arrta encore, prtant l'oreille  un bruit de voix
enfantines que dominait, par intervalles, un organe masculin
extrmement vibrant... Et une troupe d'enfant dboucha soudain du
sentier,  la droite d'Isabelle. Il y en avait de tous les ges, depuis
un bb port par la grande jeune fille entrevue un jour  travers la
palissade de la Verderaye, jusqu' une svelte et vive fillette de
quinze ans qui accourait en faisant flotter au vent ses longues nattes
blondes. Cette dernire s'arrta en apercevant la jeune fille assise
prs de la chapelle, ce qui permit aux autres de la rejoindre. Parmi
eux se trouvait le plus g des deux jeunes gens rencontrs par
Isabelle quelques jours auparavant. A chacune de ses mains tait pendu
un enfant... un dlicieux petit garon de trois ans, aux longues
boucles blondes, et une petite fille un peu plus ge.

Tous s'arrtrent, videmment surpris et embarrasss... Une ombre de
contradiction s'tait tendue sur le visage d'Isabelle. Elle rassembla
les diffrentes pices de son ouvrage, les glissa dans un sac et
s'loigna tranquillement, sans affectation.

Elle alla s'asseoir un peu plus bas, sur une pierre sculpte pose 
l'extrme bord de la falaise. Ces sculptures naves taient, disait-on,
l'oeuvre d'un humble ptre... Un sicle plus tard, une dame
d'Abricourt, coupable de nombreux crimes et accuse de magie, se
prcipitait de l dans le torrent pour chapper au bcher qui
l'attendait immanquablement. Depuis lors une mauvaise renomme, encore
augmente, par le voisinage de la chapelle hante, en tenait
superstitieusement loigns les paysans.

Isabelle s'tait remise au travail, sans songer peut-tre qu'un brusque
mouvement pouvait la prcipiter dans le gouffre cumant. Un large bloc
de granit la cachait aux regards des trangers dont elle entendait
cependant les voix et les rires joyeux... Les sourcils de la jeune
fille demeuraient froncs et sa physionomie avait pris une expression
singulirement amre.

Elle eut un tressaillement de stupeur en apercevant tout  coup prs
d'elle le petit garon blond qui la regardait avec une curiosit
timide... Ce bb avait la plus ravissante petite tte qui se pt
imaginer, et il souriait d'une faon si charmante qu'Isabelle demeura 
le contempler. Quelque chose d'attendri, de trs doux, avait soudain
illumin sa ple et grave physionomie.

L'enfant se dtourna tout  coup et se rapprocha du bord de la
falaise... Un frmissement de crainte agita Isabelle, et,
involontairement, ces mots s'chapprent de ses lvres tremblantes:

--N'allez pas l, mon mignon, vous pourriez tomber.

Le petit tourna vers elle ses grands yeux bleus.

--Je veux la fleur! dit-il d'un ton volontaire.

Et, avant qu'Isabelle et pu faire un mouvement, il se penchait pour
cueillir une jonquille dont la corolle jaune s'panouissait au revers
de la falaise. Mais son petit bras tait trop court... Isabelle se leva
vivement, bien que ses jambes fussent flchissantes de terreur, et
s'lana vers lui. Sa main le saisit brusquement par sa petite robe, au
moment o il allait glisser dans l'abme...

Mais l'toffe, un peu mre sans doute, cda subitement. Dominant une
pouvantable angoisse, Isabelle russit  saisir le bras de l'enfant,
au risque de choir avec lui dans le gouffre, mais son mouvement avait
t si brusque qu'elle alla tomber en arrire, tenant le bb press
contre elle. Sa tte heurta un objet dur, elle ressentit une vive
douleur... puis elle perdit la notion de ce qui l'entourait.

En revenant  elle, Isabelle vit toute la tribu enfantine, surprise et
effraye, range en cercle autour d'elle... Un peu plus loin, les
grands yeux bruns qu'elle avait aperus un jour la regardaient avec
motion, et, tout prs d'elle, la fillette aux longues nattes,
agenouille, lui prsentait un flacon de sels.

--Elle ouvre les yeux, Danielle! dit-elle joyeusement. Respirez encore
un peu ceci, Mademoiselle, pour vous remettre tout  fait.

Isabelle obit docilement... En reprenant compltement ses sens, elle
s'aperut que sa tte tait soutenue par la grande jeune fille dont le
visage inquiet et trs mu se penchait vers elle. Instinctivement,
Isabelle sourit pour la rassurer et essaya de se soulever... Mais une
douleur derrire la tte l'arrta net.

--Qu'ai-je donc? demanda-t-elle avec surprise.

--Une petite blessure sans aucune gravit. Vous tes tombe sur une
pierre trs aigu, expliqua la jeune fille. Nous avons band
sommairement cette plaie, mais, si vous le voulez bien, nous allons
rentrer pour vous confier aux soins de ma soeur ane, qui fera les
choses dans toutes les rgles, et vous donnera un cordial dont vous
avez besoin... Je suis Danielle Brennier, la seconde fille du nouveau
propritaire de la Verderaye. Voici ma soeur cadette, Henriette... mon
cousin, M. Arlys, avocat au barreau de Paris... C'est  vous que nous
devons la vie de notre petit Michel et nous ne l'oublierons jamais,
ajouta-t-elle d'une voix tremblante d'motion. Sans vous...  ciel!

Elle s'interrompit en frissonnant, et la mme angoisse rtrospective
altra subitement la noble et nergique physionomie de M. Arlys.

--Vous tes une vaillante personne, dit-il d'une voix chaude et
profonde. Bien peu auraient eu votre sang-froid et votre parfait oubli
de vous-mme, Mademoiselle.

Elle ferma  demi les yeux avec un geste de lassitude. Ainsi tendue,
son blanc visage sans expression entour des flots de sa chevelure
argente, dnoue par sa chute, elle semblait une jeune morte, d'une
beaut glace.

--Qu'est-ce que la vie?... Vaut-elle la peine que je fasse un pas pour
la conserver? murmura-t-elle  voix basse avec un accent de paisible
dsesprance.

Danielle et son cousin tressaillirent douloureusement, et leur regard
compatissant se posa sur le beau visage si trangement calme.

--Notre vie ne nous appartient pas, et nous avons le devoir de la
conserver autant que nous le pouvons, dit gravement le jeune avocat.
Mais, Michel, tu n'as pas remerci Mademoiselle.

Il se tournait vers l'enfant qui demeurait assis sur l'herbe, ses beaux
yeux fixs sur Isabelle. Le petit tait fort paisible, et, trs
videmment, ne s'tait pas mu du danger couru par lui... Mais en
voyant M. Arlys se pencher vers lui en lui tendant la main, il se leva
et le suivit sans hsiter prs de la jeune fille. Les belles prunelles
violettes d'Isabelle l'envelopprent d'un regard attendri.

--Dis merci  Mademoiselle et demande-lui la permission de l'embrasser,
ordonna doucement Danielle.

Deux petits bras se nourent aussitt autour du cou d'Isabelle et le
charmant visage de Michel se trouva prs des lvres de la jeune fille,
qui s'y posrent tendrement. Une claire petite voix criait en mme
temps un "merci" retentissant--relativement  la taille de Michel.

--Qu'il est gentil! murmura Isabelle dont la ple physionomie s'tait
soudainement claire.

--Oui, quand il ne dsobit pas, comme tout  l'heure, dit M. Arlys en
enlevant Michel entre ses bras. Mais ne partons-nous pas, Danielle?

L'motion de sa chute, sa blessure, jointes  son habituel tat de
langueur, rendaient Isabelle faible et brise. Pour un instant, le
corps avait raison de l'nergie indomptable--et insouponne--de cette
me de jeune fille... car, en un autre temps, elle n'et jamais accept
de se rendre dans une maison trangre sans l'autorisation de Madame
Norand... Et voici que maintenant, sans avoir eu la pense de rsister,
elle se trouvait appuye au bras de M. Arlys qui la soutenait
fortement. A sa gauche marchait Danielle, portant le dernier bb;
devant couraient Henriette et les enfants, envoys pour prvenir  la
Verderaye.

Isabelle entra dans cette demeure trangre par la porte familiale--une
troite petite porte pratique dans la palissade, sur le sentier du
torrent. Dans le jardin, le monsieur aux cheveux gris, entrevu un matin
sur la terrasse, s'avanait en compagnie d'une jeune personne grande et
forte comme Danielle... Et, en la voyant approcher, Isabelle constata
qu'elle lui ressemblait galement de visage. Elle avait les mmes
traits un peu forts, les mmes beaux yeux noirs, rayonnants de bont et
de franchise, et aussi une paisse chevelure chtain fonc. Mais
Danielle possdait de fraches couleurs, annonant une sant
vigoureuse, elle semblait vive et gaie, et quelques noeuds mauves
claircissaient sa simple robe de laine grise... La jeune personne qui
s'avanait avait des noeuds noirs, un visage ple, dj marqu de
quelques rides, et une gravit mlancolique dans son beau regard
pntrant.

--Mon pre... Antoinette, ma soeur ane, dit la voix claire de
Danielle.

Isabelle se vit entoure, remercie avec effusion. Un peu tourdie,
elle souriait doucement, assez surprise, sans doute, de se voir compte
pour quelque chose... Antoinette la conduisit dans un grand parloir
clair et trs simple o elle se mit  panser la blessure avec dextrit.

--Quelques soins, et il n'y paratra bientt plus, dclara-t-elle.
Danielle, le cordial, s'il te plat.

Aprs avoir bu, Isabelle se leva, en disant qu'elle ne pouvait demeurer
plus longtemps. Sa grand'mre serait mcontente... Elle n'osa dire
inquite.

--Je vais vous accompagner, si vous le permettez, proposa Antoinette.
Vous tes un peu branle par cette secousse et le chemin est dangereux.

Isabelle n'osa refuser, mais elle se demanda avec un peu d'angoisse
quel serait l'accueil de sa grand'mre... Elle suivit Antoinette dans
le vestibule, o un groupe entourait Michel, tandis que Danielle
faisait le rcit de l'vnement  deux nouveaux arrivs: le jeune homme
blond qu'Isabelle avait rencontr avec M. Arlys, et une jeune fille
extrmement jolie, dont les yeux bruns doux et singulirement lumineux
envelopprent Isabelle d'un sympathique regard.

--Encore une prsentation  faire! s'cria gaiement Antoinette. Ma
soeur Rgine, la cadette de Danielle, et mon frre Alfred,
sous-lieutenant d'infanterie.

--Et tous deux vous remercient sincrement, Mademoiselle, dit Rgine en
lui tendant la main.

Elle possdait une voix charmante, trs musicale, dont la sduction
tait encore augmente en cet instant par une motion trs vive.

--Oh! je vous en prie, pas de remerciements!... Je suis trop heureuse
d'avoir vit un sort si affreux  ce pauvre petit! dit Isabelle avec
une chaleur qui la surprit sans doute elle-mme, car une trs lgre
rougeur envahit son teint blanc.

Elle serra les mains qui lui taient tendues et suivit Antoinette qui
avait dcroch un chapeau de jardin et l'assujettissait sur sa tte...
Sur la terrasse, M. Arlys se promenait, les bras croiss. Il s'arrta
en apercevant sa cousine et la jeune trangre, dont la tte tait
entoure d'un chle de dentelle appartenant  Danielle.

--As-tu bien mis Mademoiselle d'Effranges au courant des soins  donner
 sa blessure? dit-il avec un demi-sourire, en s'adressant 
Antoinette. Il faut que vous sachiez, Mademoiselle, que ma cousine est
le mdecin prfr de sa famille, et aussi des pauvres.

--C'est cela, fais de moi une doctoresse, dit Antoinette.

Un sourire clairait son visage srieux, lui donnant un attrait
particulier, une apparence plus jeune... car elle devait avoir atteint,
sinon dpass la trentaine.

--Nous accompagnes-tu, Gabriel?

Il s'inclina en signe d'assentiment et prit son chapeau dpos sur une
table... Ils marchrent d'abord en silence, le long du torrent
grondeur. Isabelle, un peu lasse, avanait lentement.

--Etes-vous dj venue plusieurs fois dans ce pays? demanda Antoinette
 sa jeune compagne.

--Oui, deux fois dj. Nous quittons Paris au mois de mai pour ne
rentrer qu'en novembre.

--Ah! vous tes de Paris! Nous aussi... Et ne regrettez-vous pas de le
quitter?

--Non, pas du tout... J'aime mieux la campagne... quoique, aprs tout...

Elle eut un geste de profonde indiffrence, tandis qu'une indicible
mlancolie s'tendait sur son beau visage.

--... L'un ou l'autre, au fond, cela revient au mme pour moi,
reprit-elle d'une voix paisible. Seulement, ici, j'ai au moins le
spectacle de la nature si belle, si sauvage et si douce  la fois,
tandis qu' Paris... rien, rien que l'ennui perptuel, accablant!
murmura-t-elle d'un ton morne.

--L'ennui!... Comment cela peut-il se faire? s'cria Antoinette avec
une intense surprise. Ne pouvez-vous rien pour vous distraire?

--Non, cela ne m'est pas permis, rpondit-elle brivement.

Elle rencontra tout  coup le regard profond de Gabriel Arlys, empreint
en cet instant d'une sympathique compassion, et le pli amer de sa
bouche se dtendit un peu.

--Je vous tonne, Monsieur? dit-elle tranquillement. Vous ne connaissez
peut-tre pas l'ennui?

--Si, parfois, Mademoiselle. Il y a des heures sombres, des vnements
dcourageants, ou d'tranges lubies de notre pauvre cervelle... Mais
cela passe, bien vite mme, si nous savons demeurer unis  Dieu et
implorer son secours.

--Dieu?... murmura pensivement Isabelle. J'en ai entendu parler, mais
je ne le connais pas.

Un lger cri de stupfaction douloureuse chappa  Antoinette, tandis
que dans les yeux bruns de Gabriel la piti se faisait plus intense et
plus triste.

--Oh! ma pauvre enfant!... Je ne m'tonne plus si vous succombez sous
le fardeau! dit la voix mue d'Antoinette. Ainsi, vous n'avez reu
aucune ducation chrtienne?... vous n'avez pas t baptise?

--Je ne crois pas... je n'en sais rien... Mais cela empcherait-il ma
vie d'tre triste et si longue... si longue!

--Certes!... Tout ce que nous faisons pour Dieu est doux et agrable,
quelque pnible que soit la chose en elle-mme.

--Et vous pouvez en croire Antoinette, Mademoiselle, dit gravement
Gabriel, car elle a souffert, et beaucoup souffert. Cependant, elle ne
se plaint pas...

Ils avaient atteint le petit pont de Maison-Vieille, et Antoinette
refusa d'aller plus loin, prtextant sa toilette de maison.

--Nous viendrons un autre jour, un peu plus en crmonie, pour nouer
connaissance avec Madame Norand, si elle le permet... Au revoir donc,
et soignez bien votre blessure.

Elle lui serra chaleureusement la main, Gabriel s'inclina profondment
et ils s'loignrent... Aprs avoir travers le pont, Isabelle s'adossa
 un arbre et les regarda jusqu' ce qu'ils eussent disparu dans le
jardin de la Verderaye... Un profond soupir souleva sa poitrine et, 
pas trs lents, elle se dirigea,  travers le jardin inculte, vers la
sombre maison... Oh! oui, combien sombre et austre, surtout en venant
de la Verderaye, gaie, anime, hospitalire!

Dans la cour, Madame Norand donnait des instructions  Rosalie.
Isabelle, d'un mouvement rsolu, vint se placer en face de sa
grand'mre qui recula avec une lgre exclamation.

--Que vous est-il arriv, Isabelle? dit-elle d'un ton o se pouvait
discerner un peu d'inquitude.

En quelques mots brefs, la jeune fille la mit au courant de ce qui
s'tait pass... Un grand pli de mcontentement se forma sur le front
de Madame Norand, et son regard scrutateur se plongea dans les yeux
impntrables de sa petite-fille.

--Peut-tre auriez-vous pu viter cela, Isabelle, dit-elle d'un ton
glacial. Vous connaissez mes ides relativement aux relations que vous
devez avoir, et il me dplat extrmement que vous ayez ainsi fait
connaissance avec ces inconnus, trop voisins, beaucoup trop voisins...
Enfin, j'irai demain les remercier de leurs soins. Si ces jeunes
personnes sont simples et srieuses, peut-tre vous permettrai-je de
les voir de loin en loin... Sinon, tout se bornera l. Mettez-vous bien
cela en tte, Isabelle.

Une expression inquite et soucieuse se lisait dans les yeux d'Isabelle
tandis qu'elle montait  sa chambre. Elle connaissait assez le
rigorisme de sa grand'mre pour craindre un jugement dfavorable sur
les demoiselles Brennier. Certes, elles semblaient extrmement simples,
laborieuses, femmes d'intrieur parfaites... et pourtant, combien elles
taient diffrentes des insignifiantes cratures que Madame Norand
avait voulu lui imposer comme amies!... Ses amies, ces pauvres ttes
creuses, poupes dresses au rle de femmes de mnage, comme d'autres
le sont  celui de mondaines... ces jeunes filles niaises ou fausses,
sans coeur et sans esprit!... Jamais elle ne les avait acceptes comme
telles, et si elle les voyait parfois, c'tait pour obir  la volont
tyrannique de sa grand'mre. Mais  la Verderaye...

Et, tout en ourlant consciencieusement une pile de serviettes, Isabelle
revit dfiler devant elle les figures entrevues tout  l'heure, les
jolis enfants si gais, le pre au regard indulgent et doux, la
charmante Rgine aux grands yeux purs, Danielle et Alfred, qui
semblaient la gat de la famille, la grave Antoinette, si bonne, M.
Arlys, dont il lui semblait encore sentir sur elle le regard mu et
triste... Ces gens-l ne souffraient-ils pas comme les autres... comme
elle?

Mais si, un pass d'preuves se lisait sur le visage fltri avant l'ge
d'Antoinette Brennier, sur le front de Gabriel, travers de quelques
rides prcoces. Alors, pourquoi n'taient-ils pas, comme elle, las,
anantis, dsesprs?... Ils possdaient donc quelque chose qu'elle
n'avait pas, ils se trouvaient soutenus par une force inconnue d'elle?

Et, les rcentes paroles de M. Arlys lui revenant  l'esprit, elle
murmura:

--Dieu?... Peut-tre?...



IV



Mademoiselle Bernardine, assise dans un coin abrit de la cour, avait
abandonn son ouvrage pour savourer sa tasse de th de cinq
heures--habitude invtre chez elle et non question de snobisme, car
la bonne demoiselle, renferme jusque-l dans son solitaire castel
berrichon, n'avait aucune ide du mondain five o'clock et de ses mille
raffinements. C'tait nanmoins pour elle une satisfaction dont elle
aurait eu peine  se passer, et Isabelle ne manquait jamais d'y
pourvoir avec ponctualit.

La jeune fille apparaissait en cet instant sur le seuil de la cuisine.
Sa chevelure un peu en dsordre autour du bandeau entourant sa tte,
son corsage couvert de poussire, le grand tablier dont elle
s'enveloppait annonaient qu'elle sortait d'un grand nettoyage... Elle
s'avana vers sa tante et posa sur la table une assiette de gteaux.

--Je n'arrive pas trop tard, ma tante?... Non, vous avez encore un peu
de th... J'ai pens tout d'un coup  ces gteaux et je suis
redescendue.

--Il ne fallait pas te dranger, ma petite, j'avais pris un peu de
pain... Mais tu es donc en grand travail, aujourd'hui?

--Oui, j'aide Rosalie  nettoyer la galerie pendant que grand'mre est
sortie. Il y a une poussire incroyable sur tous ces livres et des amas
de toiles d'araigne derrire les meubles. Mais nous avons  peu prs
termin... heureusement, car grand'mre va revenir et c'est son heure
de travail.

--Ah! c'est vrai, elle est sortie. Je ne me rappelais plus. Elle est 
la Verderaye?

Isabelle inclina affirmativement la tte... Involontairement, son
regard se tourna vers la maison grise, cache  ses yeux par les arbres
et les fourrs du jardin.

--Pourvu que ces jeunes filles lui plaisent!... Ce serait une
distraction pour toi, Isabelle.

--Vous savez bien que je ne dois pas avoir de distraction, ma tante...
ou, ce qui revient au mme, la distraction aussi doit tre un devoir
pour moi... Oui, des devoirs, rien que des devoirs, voil la vie,
parat-il, dit-elle d'un ton bref et amer.

Elle se recula un peu et s'appuya contre la maison, aplatissant sans
piti les fleurs dlicates du jasmin qui garnissait la faade...
Mademoiselle Bernardine se mit  grignoter paisiblement un gteau, en
s'interrompant pour boire son th  petites gorges. Cette vieille
fille placide et borne ne se doutait aucunement que des souffrances
profondes pussent exister autour d'elle... Mais, au fait, la jeune
fille qui se tenait l, immobile et les yeux baisss, possdait sans
doute un coeur parfaitement calme et froid,  en juger d'aprs sa
physionomie.

--J'entends marcher dans le jardin, dit tout  coup Isabelle en prtant
l'oreille.

Elle fit quelques pas et retint une exclamation de surprise. Du couvert
des arbres sortait Madame Norand, suivie d'Antoinette Brennier.
Celle-ci s'avana vivement et tendit la main  Isabelle avec un
gracieux sourire.

--Je voulais juger par moi-mme de l'tat de notre vaillante blesse,
et Madame votre grand'mre, devinant ce dsir, m'a demand de
l'accompagner... Voyons cette mine... Un peu ple encore. Et la
blessure?

--Elle va aussi bien que possible, Mademoiselle, dit Isabelle dont le
visage s'tait lgrement clair. Vous vous entendez  soigner les
blesss.

--C'est l une science que je voudrais vous voir acqurir, Isabelle;
elle fait partie de la solide instruction qui devrait tre donne aux
femmes, dit la voix brve de Madame Norand.

--Je puis faire profiter Mademoiselle d'Effranges de mon petit savoir
en cette matire, si vous le permettez, Madame, proposa Antoinette.

La conversation continua un instant sur ce sujet. Mademoiselle
Bernnier, aprs avoir t prsente  Mademoiselle Bernardine, avait
accept de s'asseoir un moment. Tout en causant, son regard srieux et
scrutateur ne quittait gure le visage d'Isabelle. La jeune fille
parlait trs peu et ne se dpartait pas de son attitude singulirement
paisible et rserve.

Antoinette prit cong de ses nouvelles connaissances en parlant de
projets de relations suivies avec Isabelle, contre lesquels ne se
rcria pas Madame Norand... Isabelle accompagna Mademoiselle Brennier
jusqu'au pont. En lui pressant la main, Antoinette dit avec douceur:

--Je serai  votre disposition lorsque vous voudrez apprendre quelques
notions de mdecine... et aussi, ma chre enfant, pour mettre quelque
distraction dans votre existence ncessairement un peu sombre. Au
milieu de la jeunesse, vous reprendrez de l'entrain, de la gat, de
fraches couleurs...

--Mais non, cela ne se doit pas, dit la voix calme d'Isabelle. J'irai
chez vous pour obir  ma grand'mre, pour apprendre  soigner les
malades... C'est chose utile, cela. Mais m'amuser... oh! non! Ce serait
sans doute la premire fois de ma vie. Je dois travailler sans cesse et
m'ennuyer toujours... Qu'est-ce que je dis?... Je ne dois jamais
m'ennuyer, au contraire... Cela est aussi prescrit, fit-elle d'un ton
saccad, un peu rauque.

La main que tenait Antoinette tremblait lgrement, mais c'tait l le
seul signe d'motion que l'on pt discerner chez Isabelle.

--Ma pauvre enfant! murmura Antoinette avec un[e] indicible piti, une
intonation profondment douce et caressante.

Elle serra fortement la petite main de la jeune fille et s'loigna vers
la Verderaye.

Isabelle s'appuya contre un arbre. Ses lvres tremblaient un peu et son
habituelle impassibilit semblait avoir flchi un instant devant cette
compassion affectueuse... Mais elle passa brusquement la main sur son
front et revint rapidement vers la maison.

Madame Norand se trouvait encore dans la cour et lui fit signe
d'approcher.

--Cette famille Brennier me parat extrmement srieuse et pratique,
dit-elle avec sa froideur ordinaire. Je puis vous autoriser  la voir
quelquefois,  dfaut de vos amies de Paris. Mais souvenez-vous,
Isabelle, que ces relations doivent avoir un but utile et qu'elles
seraient inexorablement suspendues si je remarquais en vous quelque
tendance  la mondanit ou  la rverie.

Il fallait que les habitants de la Verderaye fussent singulirement
simples et laborieux pour contenter ainsi la svrit de Madame
Norand... Et, de fait, son impression s'expliquait aisment. En entrant
inopinment et sans faon dans le jardin, elle avait trouv Rgine et
Henriette occupes  enlever l'herbe des alles. En pntrant dans le
vestibule  la suite de Rgine, elle s'tait heurte  Danielle qui
sortait de la cuisine, les mains pleines de la pte qu'elle
ptrissait... Et enfin, introduite dans le parloir, elle avait t
accueillie par Antoinette en train de calmer Roberte, le dernier bb,
pendant que M. Brennier surveillait les exercices d'criture de Xavier,
un ple garonnet de sept ans... Tout s'tait runi pour offrir aux
yeux de Madame Norand l'image d'une famille idale.

Isabelle s'loigna dans la direction de la cuisine. Sa dmarche
semblait un peu plus vive qu' l'ordinaire et ses mouvements avaient
moins de langueur tandis qu'elle s'occupait  prparer le dner. La
vieille Rosalie, qui l'observait du coin de l'oeil, murmura entre ses
dents:

--Qu'a donc notre Demoiselle? Elle semble un peu plus vivante,
aujourd'hui.

Quelques jours plus tard, M. Brennier et ses quatre filles anes
vinrent rendre leur visite  Maison-Vieille. Les personnages de la
tapisserie durent contempler avec stupeur cette irruption de jeunes et
souriants visages dans la galerie austre o, depuis longtemps, ils
n'avaient eu sous les yeux que la froide et hautaine physionomie de
Madame Norand ou la ple Isabelle aux mouvements de somnambule... La
matresse du logis accueillit ses nouvelles connaissances avec une
certaine amabilit qu'elle ne prodiguait pas indistinctement. Le masque
d'nergie glaciale dont elle s'enveloppait semblait se fondre
lgrement.

Les jeunes filles, runies au bout de la galerie, causaient
amicalement, ou, pour parler plus exactement, les demoiselles Brennier
faisaient les principaux frais de la conversation. Isabelle, tellement
habitue  la solitude, sortait difficilement de sa rserve habituelle.
Cependant, la douce sympathie d'Antoinette, la gat de Danielle et
d'Henriette, le charme inexpliqu de Rgine finirent par en triompher
lgrement.

--Vous savez que Michel ne parle plus que de vous? dit Danielle en
riant. Votre vue a fait sur lui une profonde impression et il a fallu
lui promettre votre trs prochaine visite pour qu'il se rsignt  ne
pas nous accompagner... Pauvre Michel, il est tout dsorient ces
jours-ci.

--Pourquoi donc?

--Son cousin chri, M. Arlys, a t appel  Paris pour une affaire
pressante; et nous ne savons quand il pourra revenir. Gabriel adore les
enfants et ceux-ci ne peuvent se passer de lui. Aussi vous comprenez
leur dsespoir... Et mon frre Alfred a galement rejoint son rgiment,
n'ayant obtenu qu'un trs bref cong. Nous n'avons pu ainsi les
prsenter l'autre jour  Madame votre grand'mre, ce qui a lgrement
contrari notre bon pre. Il est trs fier de sa famille et tient
beaucoup  la voir au complet.

--Vous tes trs nombreux, en effet.

--Dix... Cinq du premier mariage de mon pre, cinq du second... et tous
gais et bien portants.

--Comment faites-vous? murmura une voix basse et triste.

--Comment nous faisons! dit Danielle en regardant Isabelle avec
surprise. Mais je ne sais pas trop... je n'ai jamais rflchi  cela.
Je suppose qu'en s'aimant les uns les autres, en s'attachant  remplir
ses devoirs le plus correctement possible, on doit atteindre ce but.

--S'aimer?... Mais quand on ne veut pas?... dit Isabelle en dirigeant
son regard plein d'amertume vers sa grand'mre dont le visage nergique
se dtachait, l-bas, sous la lueur assombrie tombant d'une fentre.

La main d'Antoinette se posa doucement sur l'paule de la jeune fille.

--Personne ne peut nous empcher d'aimer notre prochain, enfant,
dit-elle d'un ton bas et pntrant. Toutes les puissances du monde,
celle mme de l'autorit maternelle, tombent devant cette parole: Vous
aimerez Dieu par-dessus toutes choses, et votre prochain comme
vous-mme pour l'amour de Dieu.

--Qui a dit cela? murmura Isabelle.

Les demoiselles Brennier changrent un regard navr... La main
d'Antoinette s'appuya plus affectueusement sur l'paule de Mademoiselle
d'Effranges.

--C'est Dieu... Dieu que vous ne connaissez pas, pauvre chre enfant.
Si vous l'aimiez, comme tout changerait pour vous!

--Mais non... vous vous trompez, Mademoiselle, dit Isabelle en secouant
mlancoliquement la tte. L'amour, quel qu'il soit, ne produit que la
souffrance... Ma grand'mre me l'a dit un jour.

--L'amour humain, souvent... l'amour divin, jamais. La souffrance est
l toujours, mais elle devient un bonheur pour l'me qui aime son Dieu,
et,  cause de lui, son prochain.

C'tait Rgine qui prononait ces paroles d'un ton plein d'une ardeur
contenue. Ses beaux yeux bruns tincelaient d'une expression de joie
cleste... Elle se leva pour rpondre  un appel de son pre, et le
regard pensif d'Isabelle suivit la belle jeune fille  la taille souple
et remarquablement lgante, aux mouvements pleins d'une grce exquise.
Il tait impossible de rver un ensemble plus dlicatement harmonieux.

--Oui, regardez-la bien, notre belle Rgine, murmura la voix un peu
tremblante d'Antoinette. L'anne prochaine, vous ne la verrez plus...
ou bien, ce sera sous le grossier costume d'une servante... Cela est
ainsi, reprit-elle en rponse au regard stupfait d'Isabelle. Au mois
d'avril prochain, elle entrera au noviciat des Petites Soeurs des
pauvres.

--Qu'est-ce que cela? demanda Isabelle.

--Ah! c'est vrai, j'oubliais... Ce sont des religieuses qui recueillent
les vieillards pauvres et se vouent exclusivement  leur service.
Elles-mmes ont fait voeu de pauvret absolue et leur oeuvre ne
subsiste que par l'aumne.

--Et... c'est pour toujours?

--Oui, leurs voeux sont moralement irrvocables. Elles renoncent  tout
pour se soumettre  la plus entire obissance et mener une vie
humilie, mortifie, seme de sacrifices.

--Mais ce n'est pas passible!... On ne peut choisir volontairement
cette existence!

--Certes, ce n'est pas le monde qui la choisirait!... On ne peut le
faire que pour Dieu, et c'est le motif qui guide Rgine, elle qui a
reu tous les dons de l'esprit et du corps et qui pourrait prtendre 
un avenir brillant.

... Ce soir-l, en se livrant  un long et fastidieux travail qu'elle
abhorrait, Isabelle s'interrompit tout  coup en se murmurant 
elle-mme:

--Je n'aurais pourtant jamais choisi cela... ni d'tre assujettie,
prive de tout et sans affection comme je le suis!... Et elle, qui doit
tre si heureuse dans sa famille, va tout quitter!... Je ne comprends
pas... non, je ne peux pas le comprendre!... Je voudrais connatre ce
Dieu qui fait accomplir de tels sacrifices avec le sourire aux lvres.



V



La voix charmeuse de Rgine s'levait dans le silence plein de
recueillement. La jeune fille, assise dans un angle de la terrasse,
lisant la _Vie de sainte Thrse_... Devant elle, Antoinette, Danielle
et Isabelle travaillaient activement. La physionomie de Mademoiselle
d'Effranges conservait sa mme expression trs calme, mais son oreille
ne perdait pas une syllabe des mots prononcs par la lectrice. Etait-ce
seulement l'incontestable sduction de ce timbre musical qui la tenait
ainsi attentive?... ou bien son me ferme prouvait-elle quelque
curiosit  voir se rvler  elle cette me de sainte, merveille de
grce divine?

Des pleurs d'enfant parvinrent tout  coup de la pice voisine.
Antoinette jeta son ouvrage dans une corbeille et quitta la terrasse...
Rgine interrompit sa lecture et posa le volume sur une table  sa
porte.

--Nous continuerons demain, dit-elle en prenant un jupon de grosse
laine videmment destin  une pauvresse.

Une expression de regret parut sur le visage d'Isabelle.

--Cela est si beau!... Quel admirable caractre! dit-elle avec un
enthousiasme contenu. Je ne souponnais pas que de telles mes pussent
exister.

--Le christianisme en compte beaucoup, qui, si elles n'ont pas toutes
l'envergure de cette grande sainte, ont t nanmoins dvores de
l'amour divin... Mais Roberte pleure toujours et cette pauvre
Antoinette va se fatiguer. Je vais la remplacer un peu.



Elle se leva et disparut  son tour dans la salle. Isabelle demeura un
instant songeuse, le regard vaguement fix sur une alle o
s'battaient Xavier et Michel.

--Mademoiselle Antoinette est-elle souffrante?... Elle a l'air trs
fatigu aujourd'hui, dit-elle tout  coup en se tournant vers Danielle.

--Oui, elle a fort mal dormi cette nuit  cause de cette vilaine petite
Roberte qui n'a cess de crier... Antoinette s'obstine  la garder dans
sa chambre au lieu de la confier  l'une de nous. Cela est d'autant
moins raisonnable que sa sant est assez faible aprs tant de tracas et
de douleurs... Oui, elle a bien souffert, ma pauvre soeur. A la mort de
ma mre, elle avait seize ans et ma soeur Henriette venait d'atteindre
ses dix-huit mois. Antoinette, malgr son immense chagrin--car, plus
encore que nous tous, elle adorait notre mre--prit aussitt la
direction de la maison, s'occupant des enfants, du mnage et trouvant
encore quelques instants  consacrer  mon pre. Vous ne vous doutez
pas des prodiges de vaillance raliss par cette soeur chrie pour
remplacer prs de nous la mre disparue... et bientt ce fut pis
encore. Notre pre--pauvre bon pre!--se mit dans l'esprit de se
remarier pour donner  Antoinette une aide et un appui. Hlas! ce fut
un fardeau de plus!... Notre belle-mre, trs bonne, tait d'un
caractre faible et nonchalant, souffrante souvent, et non seulement
elle ne put jamais s'occuper de nous, mais mme prs de ses propres
enfants Antoinette demeura la vritable mre de famille... Ma
belle-mre est morte l'anne dernire et mon pre, trs frapp, tomba
malade  son tour. La campagne lui ayant t ordonne, c'est ainsi que
nous sommes arrivs ici ds le mois de mars... Oui, elle a souffert,
pauvre Antoinette, prive de tout plaisir, voue volontairement  une
vie de sacrifices. Bien des fois sa main a t sollicite, mais jamais
elle n'a voulu abandonner sa tche.

--Et elle est cependant sereine et presque gaie, dit Isabelle comme en
se parlant  elle-mme.

Elle demeura pensive, regardant la ligne sombre de la falaise oppose,
tachete de lichens. Un frle bouleau, pouss  l'aventure dans une
crevasse du roc, agitait ses branches garnies de feuilles ples. Sur le
roc sombre, au milieu de cette nature austre et forte, il semblait
trangement petit, anmi, abandonn, et le vent terrible de la lande
devait bien souvent courber ses rameaux maigres, jusqu'au jour o il
l'entranerait dans le cours d'eau bouillonnant qui se ferait un jeu du
petit bouleau, le tordrait, le briserait aux asprits du granit et en
prcipiterait les dbris dans le gouffre insondable o lui-mme allait
se perdre... Etait-ce donc la pense de ce sort terrible qui mettait
cette expression angoisse dans les yeux bleus d'Isabelle, fixs sur le
jeune arbre?

Un aboiement joyeux rsonna soudain de l'autre ct de la maison.
Isabelle sortit de sa rverie et Danielle, quittant son ouvrage, prta
l'oreille.

--Ce sont videmment des amis, l'aboiement de Slim l'indique, mais je
me demande qui peut venir...

Elle descendit les degrs de la terrasse et s'avana vers l'alle qui
menait  la cour de devant en contournant la maison... Tout  coup,
elle s'lana avec vivacit au-devant de deux personnages qui
apparaissaient. Dans l'un deux, Isabelle reconnut Gabriel Arlys.
L'autre, un peu plus g, de haute et forte stature, possdait un beau
visage souriant et sympathique, encadr d'une superbe barbe noire...
Danielle leur tendit la main avec des exclamations de surprise joyeuse.

--Que c'est gentil de revenir si tt, Gabriel... et avec M. des
Orelles, encore!

--Oui, Mademoiselle, je me suis laiss persuader par cet ensorceleur,
dit en riant le jeune homme  la grande barbe. Cependant, je suis fort
inquiet, car, enfin, j'ai commis l une incorrection trs grave...

--Je prends tout sur moi! dclara gaiement Gabriel. Allons, Paul, viens
avouer ta faute  mon oncle et  Antoinette.

Le premier mouvement d'Isabelle avait t de disparatre sans qu'on
s'en apert... Cependant lorsque Danielle, M. Arlys et l'tranger
arrivrent sur la terrasse, ils la trouvrent l, rangeant
tranquillement son ouvrage. Elle se tenait debout, appuye contre la
muraille, les tranes d'une clmatite entourant sa tte fine. Un charme
grave et mlancolique se dgageait de cette blanche physionomie 
laquelle les grandes fleurs d'un violet sombre formaient une parure
superbe et svre.

--Mademoiselle Isabelle, je vous prsente un de nos anciens et
meilleurs amis, M. Paul des Orelles, dit Danielle d'un ton plein
d'allgresse.

Elle semblait extrmement satisfaite et ses fraches couleurs
s'avivaient sous l'empire d'une motion joyeuse.

--... Monsieur Paul, voici Mademoiselle d'Effranges, notre voisine,
dont Gabriel vous a peut-tre parl.

Elle se tournait vers son cousin d'un air interrogateur. Gabriel
s'tait arrt au bas de la terrasse, contemplant le tableau inattendu
qui charmait sans doute ses instincts d'artiste... Il tressaillit
lgrement et, montant les degrs, s'inclina devant Isabelle dont la
raideur habituelle sembla quelque peu flchir en lui rpondant.

--J'ai en effet racont  mon ami combien Mademoiselle d'Effranges
possdait de sang-froid et de courage, dit-il en souriant. Nous y
penserons toujours en voyant notre petit Michel, puisque, sans elle,
nous n'aurions plus ce mauvais petit diable... Ne vous tes-vous pas
ressentie de cette secousse et de votre blessure, Mademoiselle?

Elle leva vers lui son calme regard, o, comme un rayon  travers la
glace, perait un lueur d'motion douce.

--Je dois vous dire que je m'en ressens au contraire chaque jour,
dit-elle gravement. Sans cette blessure, je ne serais pas ici, je ne
connatrais pas les premires heures douces de ma vie... Et  cause de
cela je puis bnir la minime souffrance ressentie ce jour-l,
murmura-t-elle d'une voix un peu tremblante, tandis que ses grands cils
s'abaissaient, voilant doucement son regard.

--Moi aussi, je la bnis, ma chre petite amie! s'cria Danielle en lui
prenant affectueusement la main. Je suis si heureuse de vous avoir
connue!... Et si nous pouvions vous donner un peu de joie...

--Gabriel!... dit la voix stupfaite d'Antoinette.

La petite Roberte entre les bras, elle apparaissait sur le seuil du
salon.

--... Et M. des Orelles aussi! ajouta-t-elle d'un ton lgrement
tremblant.

Quelques couleurs montrent subitement  son teint ple et une
expression inaccoutume animait son regard pendant qu'elle tendait la
main aux arrivants en rpondant avec gat  leurs excuses et  leurs
questions sur sa sant.

Derrire elle arrivaient M. Brennier et Rgine, et Isabelle en profita
pour s'loigner discrtement.

Tout en marchant le long du torrent, elle se rptait que les moments
si doux passs  la Verderaye depuis une quinzaine de jours se feraient
rares dsormais. Les Brennier avaient de nouveaux htes, et elle,
l'trangre, n'avait que faire parmi eux... Ces jeunes filles, bonnes
et charitables, l'accueillaient par compassion, mais elle savait
bien--oh! comme elle le sentait!--que nul agrment ne se dgageait de
sa froide et insignifiante personne. Elle ne connaissait rien des
choses de l'esprit, son intelligence s'tait atrophie par la privation
de culture intellectuelle et l'absorption dans les besognes
matrielles, et son coeur tait froid... si froid!... Les demoiselles
Brennier n'oseraient imposer trop souvent l'ennui de sa prsence  des
htes intelligents, car M. Arlys, si bon qu'il part tre, devait
regarder avec une compassion un peu mprisante une pauvre crature
dnue de tout, telle qu'elle l'tait.

Elle avait cru rencontrer sur sa route aride une frache oasis o elle
aurait trouv quelques instants de repos, un peu de lumire pour son
esprit obscurci et de chaleur pour son coeur glac. Mais, videmment,
elle s'tait berce d'un rve... elle venait de comprendre que tout
tait fini... ou  peu prs. Ils taient l-bas en famille, gais,
heureux, aimants, et n'auraient qu'un peu de piti pour la triste
trangre. Allons, dcidment, sa destine tait bien telle que la lui
avait trace Madame Norand, et elle avait eu tort de se laisser aller
au charme de ces relations...

Elle se le rpta  satit durant toute la soire, pendant une partie
de la nuit, et, en entrant le lendemain dans la chambre de Mademoiselle
Bernardine, elle entendit cette exclamation:

--Quelle mine, Isabelle!... Es-tu malade, ma petite?

Elle inclina ngativement la tte et s'empressa de remplir son office
prs de sa tante pour aller rejoindre le grand panier de linge qui
l'attendait dans la salle  manger. L, elle put en toute libert se
plonger dans ses souvenirs--souvenirs de quinze jours, et cependant si
profonds que devant eux s'effaaient presque les annes tristes et
sombres. La remarquable mmoire d'Isabelle lui retraait fidlement les
lectures fortes et attachantes faites chaque jour par Rgine, les
commentaires levs et finement spirituels des trois soeurs... puis
encore les actions trs simples de cette famille, rehausses par une
extrme noblesse de sentiments, sa charit inpuisable, ses vertus
aimables...

Et dans l'aprs-midi Isabelle y pensait encore, lorsqu'en levant la
tte elle aperut dans la cour Danielle Brennier, toute frache et
souriante sous son grand chapeau de promenade. Avec une vivacit
inaccoutume, Isabelle se leva et s'lana au-devant d'elle.

--Venez-vous avec nous, Mademoiselle Isabelle?... Nous allons  la
fontaine d'Ivernon, sur laquelle Gabriel a compos ce matin des vers
qu'il doit nous dire... Ensuite, trs prosaquement, nous goterons.

Quelques instants plus tard, Isabelle suivait Danielle jusqu'au petit
pont o attendaient les autres jeunes gens et les enfants. Antoinette
seule manquait, retenue prs de son pre un peu souffrant... La petite
troupe traversa la chtaigneraie, les champs tals au pied du village,
et s'engagea dans un vallon vert et humide, travers d'un mince
ruisseau, filet d'argent entre deux tapis fleuris. Isabelle marchait un
peu en arrire, prs de Rgine. Toutes deux, silencieuses, semblaient
goter chacune  leur manire le charme de cette frache nature.

Gabriel quitta tout  coup Danielle et Paul des Orelles et vint vers
elle.

--Vous devez me trouver bien impoli et mal lev, Mesdemoiselles,
dit-il en souriant. Mais figurez-vous que nous nous disputions, mon ami
Paul et moi. Danielle, aprs avoir essay de soutenir Paul, a fini par
se ranger de mon ct... Voulez-vous me donner votre avis,
Mesdemoiselles?

--Volontiers, mais nonce le sujet de la discussion, dit Rgine en
riant.

--Le voici... Nous parlions d'un personnage de notre connaissance qui
exerce sur sa femme et ses enfants une insupportable tyrannie. Ces
malheureux en sont arrivs  ne plus oser penser librement, par crainte
de ce despote effroyable... A ce propos, Paul prtendait que plusieurs
annes de ce systme de compression morale tuent irrmdiablement dans
l'me la plus leve, la mieux doue, toutes les qualits de l'esprit
et du coeur, la rendant une automate, incapable de sentiments
personnels, n'ayant plus mme la notion du bien et du mal...

Isabelle dtourna un peu la tte. Sa physionomie s'tait lgrement
altre et ses petites mains tremblaient nerveusement.

--... Moi, je soutiens qu'il demeure toujours quelque chose... comme un
point rouge parmi les cendres. Qu'un souffle vienne, les tincelles
jailliront, la flamme disparue brlera de nouveau dans cette me...
Est-ce votre avis, Mademoiselle d'Effranges?

--Je voudrais que vous ayez raison, dit-elle d'un ton bas et tremblant,
sans lever les yeux. Mais si vraiment il en tait comme le dit M. des
Orelles... oh! ce serait affreux! murmura-t-elle en frissonnant un peu.

--Mais non!... cela n'est pas! s'cria vivement Rgine dont le regard
pntrant ne quittait pas cette physionomie altre. Quelle trange
doctrine professe donc aujourd'hui M. des Orelles!... Il faut que je
lui demande quel cerveau mal quilibr lui a souffl cela.

Elle marcha plus rapidement pour rejoindre sa soeur et Paul, et
Isabelle continua sa route prs de Gabriel. Celui-ci, subitement
pensif, considrait  la drobe sa jeune compagne dont le beau visage
portait la trace d'une vidente proccupation.

--Vous verrez que Rgine va subitement transformer les ides de Paul,
dit-il tout  coup. Elle possde un art merveilleux pour ramener les
esprits dans le droit chemin. Il est de fait qu'on ne peut
raisonnablement croire  cette impossibilit absolue du rveil d'une
me, si opprime, si annihile qu'elle soit devenue. Du moment o elle
souffre, pense ou pleure--si peu que ce soit--elle vit.

Les grands yeux violets se levrent subitement vers lui. Cette fois, le
voile protecteur des cils d'or ne les cachait pas, et Gabriel y vit
pour la premire fois une motion intense, faite de crainte et
d'esprance... Pour la premire fois, la belle statue vivante semblait
tressaillir sous l'empire d'une puissante vibration intrieure.

--Le croyez-vous vraiment?... Il me semble alors que je ne suis pas
absolument morte. Je ne pleure plus, mais je pense encore un peu, et je
souffre... beaucoup, acheva-t-elle d'un accent indiciblement douloureux.

Elle se tut tout  coup en baisant la tte. Involontairement, elle
venait de faire connatre  cet tranger la plaie sanglante de son
coeur. Devant cet homme loyal et bon, son me si bien close s'tait
inconsciemment ouverte.

Ils continurent  marcher en silence. M. Arlys semblait soucieux et
absorb, et les plaisanteries de Danielle et de Paul qu'ils
rejoignirent prs de la fontaine parvinrent difficilement  le drider.
M. des Orelles dclara sincrement qu'il avait eu une ide bizarre et
peu chrtienne, ainsi que le lui avait clairement dmontr Rgine.

--Un terrible philosophe, Mademoiselle Rgine... et qui vous pousse
dans vos retranchements, il faut voir cela!... Nos modernes
libres-penseurs n'auraient pas beau jeu s'ils trouvaient pour leur
tenir tte beaucoup de personnes de votre espce, Mademoiselle... et
aussi de celle de Gabriel. C'est un chrtien convaincu, militant,
redout et admir par ses adversaires eux-mmes.

--Et vous, Monsieur des Orelles?... Vous vous passez modestement sous
silence, mais nous savons que vous tenez un fort bon rang dans l'lite
catholique de Paris! s'cria Danielle en riant.

--Oui... oui,  peu prs, grce  l'exemple de Gabriel. Enfin, surtout
depuis que j'ai abjur mon erreur, je constate que nous sommes tous ici
des gens bien pensants.

--A part moi, Monsieur, dit la voix lente d'Isabelle. Je suis une
paenne, bien peu  sa place parmi vous.

Les jeunes filles avaient rougi aux paroles intempestives de Paul des
Orelles, et celui-ci, comprenant sa bvue, se mit  tortiller
nerveusement sa barbe.

--Mais, Mademoiselle, bien au contraire... Les mes prives des
bienfaits de la religion, tant qu'elles sont de bonne foi, sont
toujours accueillies parmi nous, plus heureux...

--Parce que vous esprez leur faire partager un jour vos croyances.
Mais si elles ne veulent pas... si elles ne peuvent pas?...

--Nous les plaignons et prions pour elles, dit la voix mue de Rgine.
Mais pendant que nous traitons ces graves sujets, les enfants
s'impatientent... Henriette, ouvre le panier du goter. Nous nous
mettrons l-bas, sous ce noyer.

Pendant qu'Henriette, aide des enfants, sortait les provisions, les
jeunes gens demeurrent prs de la fontaine. Un mince filet d'eau
s'chappant d'une fissure du roc, s'gouttant en une gerbe diamante
sur la mousse d'une vasque naturelle--telle tait cette fontaine,
source du petit ruisseau qui glissait  travers le vallon. Des
fleurettes roses penchaient curieusement leurs petites ttes vers
l'onde admirablement pure o se miraient d'lgantes fougres.
Semblables  de minuscules flocons, les dernires fleurs d'aubpine
s'parpillaient  la surface, bien vite entranes par le courant
jusque dans le lit du ruisselet qui les roulait entre ses rives
veloutes...

Et le charme simple et frais de la fontaine d'Ivernon tait justement
clbr dans les vers dits par Gabriel  la prire de ses cousines...
quelques vers dlicats et vibrants qui valurent un concert d'loges 
leur auteur.

Seule, Isabelle tait demeure  l'cart. Appuye contre la roche
moussue d'o s'chappait la source, elle demeurait immobile, le regard
perdu dans une vague contemplation... En s'approchant d'elle quelques
instants aprs, Gabriel vit qu'une expression d'amre tristesse
s'tendait sur sa physionomie.

--Ma pauvre petite posie vous a-t-elle donc fait fuir, Mademoiselle?
dit-il en affectant la gat. Vous en avez sans doute entendu bien
d'autres de plus haute envole...

Elle tourna vers lui ses grands yeux assombris.

--C'est la premire fois que j'entends des vers... Je n'en avais mme
jamais lus. Cela est beau... si beau! dit-elle avec un regard soudain
brillant. Et pourtant, j'ai ressenti comme une tristesse... Je crois,
Monsieur, que vous m'avez rvl la posie, et qu'un nouveau regret,
une plus grande souffrance en sont ns pour moi, puisqu'elle m'est
absolument interdite.

--Quoi,  ce point!... Mais l'homme n'est pas fait pour la prose
seulement! Voyez donc, la terre aride se couvre de fleurs, l'air
s'emplit de parfums, rsonne de chants d'oiseaux, et, seule dans la
cration, l'me demeurerait sche et nue!... Je ne puis le croire, et,
pour ma part, je sens en moi un besoin d'idal qui m'lve souvent
au-dessus des misres de la terre. Dieu d'abord, puis les nobles et
charmantes choses que sa Providence a semes dans l'esprit humain, dans
la nature, en un mot dans tout ce que nous pensons et voyons... voil
ce qui fait vibrer et tressaillir l'homme vraiment digne de ce nom. La
prose est une ncessit, la posie une aide et un soutien, pourvu que
toutes deux aient pour but Dieu seul.

Isabelle l'coutait avec une ardente attention. A ces derniers mots,
elle secoua mlancoliquement sa belle tte.

--Vous parlez toujours de Dieu... mais je ne Le connais pas, dit-elle
doucement. Pourrait-Il transformer ma vie, clairer mon pauvre esprit
qui ne sait o trouver sa voie?

--Dieu peut tout, rpondit la voix mue de Gabriel. Il peut vous donner
le bonheur, ou, s'Il le juge plus utile, vous laisser la souffrance en
l'adoucissant de son amour... Il peut faire jaillir l'eau de la pierre
et mettre une toile de consolation dans votre existence.

--Si cela tait possible!... murmura pensivement Isabelle.

En son esprit passait l'image svre de Madame Norand. Elle entendait
sa voix mtallique disant: "Isabelle, pas de rveries!... Nous sommes
nous-mmes notre force, notre but, et au-dessus il n'y a rien."

Mais voici que cet homme intelligent, au coeur loyal et ardent,
prtendait qu'il n'existait que par Dieu et recevait tout de cette
puissance suprme. Lequel croire?... Et, vritablement, que
pouvait-elle tenter pour connatre la vrit, puisqu'elle avait t
soigneusement dsarme et tenue captive par l'inexorable systme de son
aeule?

Gabriel lisait peut-tre ces penses sur la physionomie de la jeune
fille, car une profonde compassion remplissait le regard qu'il
attachait sur elle... Ils se rapprochrent du noyer sous lequel
s'asseyait dj la jeune socit. Bientt, les clats de rire se
mlrent aux voix joyeuses, veillant les chos du vallon... Isabelle
elle-mme eut un sourire--un vrai et joyeux sourire--en coutant les
amusantes et spirituelles anecdotes contes par Paul des Orelles. Les
inquitudes relatives  ses rapports avec les Brennier taient dment
enterres.



VI



... Si bien enterres que la paisible jeune fille de Maison-Vieille se
retrouvait le lendemain dans le jardin de la Verderaye, s'exerant au
tennis sous la direction de Gabriel.

Isabelle avait t accoutume aux exercices physiques qui occupaient
une large part dans le programme d'ducation de Madame Norand, mais sa
vie renferme et monotone depuis deux ans, surtout l'ennui toujours
grandissant en elle avaient alangui ses mouvements et affaibli sa sant
autrefois vigoureuse. Elle se sentit bien vite lasse et, cdant sa
place  Henriette, elle alla s'asseoir prs d'Antoinette qui cousait
sur la terrasse en surveillant les bats de Michel et de Roberte...
Isabelle prit son ouvrage et se mit  tirer distraitement l'aiguille en
s'arrtant parfois pour regarder les joueurs, au milieu desquels
Gabriel se faisait remarquer par son extrme adresse.

--J'ai d bien ennuyer M. Arlys, fit observer la jeune fille en
s'adressant  Antoinette. Il est dsagrable pour un joueur tel que lui
d'enseigner  une maladroite comme moi.

--Dtrompez-vous, ma chre enfant. Le plus grand plaisir de Gabriel est
d'obliger autrui, partout et toujours... C'est une admirable nature,
franche, nergique, et pourtant pleine de douceur. Bien qu'il soit dj
renomm comme l'un des premiers avocats de Paris, il s'est toujours
montr simple et accueillant envers les plus humbles... Eh bien! tu as
fini de jouer, Henriette?

--Oui, Danielle est un peu fatigue. Veux-tu me faire rciter,
Antoinette? dit la fillette en prsentant un livre  sa soeur.

--Pas maintenant, ma petite, il faut que je termine au plus tt cet
ouvrage. Mais, tiens, si Mademoiselle Isabelle voulait...

--Oui, c'est cela, Mademoiselle! s'cria gaiement Henriette en mettant
le livre entre les mains de la jeune fille. C'est une scne de
Polyeucte que Gabriel aime beaucoup et qu'il m'a donne  apprendre.

Elle commena la scne III de l'admirable tragdie chrtienne, ce
dialogue mouvant et superbe entre les deux poux... Mais une vois
masculine vint bientt lui donner la rplique. Gabriel tait arriv sur
la terrasse, et, debout presque en face d'Isabelle, il prenait le rle
de Polyeucte. Son accent singulirement vibrant, sa noble et nergique
stature, la conviction profonde qui tait en lui en faisaient un
merveilleux interprte du martyr... Frissonnante d'motion, retenant
son souffle, Isabelle coutait de toute son me...



   Seigneur, de vos bonts il faut que je l'obtienne;
   Elle a trop de vertus pour n'tre pas chrtienne:
   Avec trop de mrites il vous plut la former
   Pour ne vous pas connatre et ne vous pas aimer...



Le regard d'Isabelle, machinalement lev en cet instant, rencontra les
grands yeux bruns srieux et profonds qui s'abaissaient sur elle,
tandis que Gabriel prononait ces paroles d'un ton d'ardente
supplication. Ce regard tait empreint d'une indicible douceur, d'une
profonde compassion, et, sans qu'elle pt se l'expliquer, quelque chose
se dilata dans le coeur d'Isabelle... La voix de Gabriel se fit plus
forte, plus chaleureuse dans les rpliques suivantes:



   . . . . . . . . . . . . . . . . .
   Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense.
   Ce bienheureux moment n'est pas encore venu;
   Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.
   . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   Je vous aime
   Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-mme.



La scne tait finie depuis un long moment qu'Isabelle n'avait pas fait
un mouvement. Elle demeurait sous l'empire de ces phrases vibrantes de
noblesse et de foi... Les demoiselles Brennier et Paul entouraient
Gabriel et le complimentaient sur son talent de diseur. Le jeune avocat
leur rpondit d'un air un peu distrait et alla s'asseoir prs de la
petite table sur laquelle Rgine avait prpar le goter. Attirant 
lui le petit Michel, il caressa doucement ses belles boucles blondes.

--Polyeucte n'avait pas d'enfant... Qu'aurait-il fait s'il avait
possd un lutin bien-aim comme celui-ci? dit M. Brennier qui fumait
son cigare  la porte du parloir.

--Il en aurait fait un petit ange, mon oncle... Oui, plutt que de
renier son Dieu, je suis persuad qu'il et sacrifi son enfant
lui-mme.

--Oh! cela est-il possible! murmura Isabelle avec un geste d'horreur.
Ce Dieu, que vous dites si bon, demande-t-il de tels sacrifices?

--Oui, souvent, mais l'me croyante sait que l'ternit est l pour
compenser infiniment ses souffrances... Dieu est un pre, bon
par-dessus tous les pres, croyez-le, Mademoiselle, dit gravement
Gabriel. Eh bien! o vas-tu, Michel?

--Je veux aller avec Belle, dit le petit d'un ton rsolu.

Gabriel le lcha, et Michel s'lana vers Isabelle qui le prit sur ses
genoux et l'embrassa avec tendresse.

--Mademoiselle Isabelle, Michel est fou de vous! s'cria gaiement
Danielle. Il n'a fait, toute la matine, que demander si Belle
viendrait... N'est-ce pas, Gabriel?

Le jeune homme inclina affirmativement la tte... Il considrait avec
une motion contenue le tableau charmant form par la jeune fille et
l'enfant qui se pelotonnait joyeusement contre elle.

--Michel est assez difficile d'ordinaire envers les visages peu connus.
Il faut qu'il ait devin en vous un grand amour pour les enfants, dit
Antoinette.

--Je ne savais pas les aimer, car je n'en connaissais pas. La vue de
votre joli petit Michel a t pour moi une rvlation... Et cependant,
on m'a dit que je devrais aimer mes enfants par devoir, en me gardant
bien de suivre l'entranement de la tendresse maternelle... que je ne
devrais pas m'y attacher... comme si cela tait possible! dit-elle d'un
ton de rvolte.

--C'est une chimre! dclara rsolument Antoinette. Personne ne peut
vous imposer cela, ma chre enfant. Votre coeur sera plus fort que tous
les raisonnements et tous les systmes.

--Heureusement! murmura Gabriel.

... Isabelle prit un peu aprs le chemin du retour. Elle marchait
lgrement et un peu de vie se rvlait dans son beau regard. Elle se
sentait jeune, son coeur comprim se dilatait tandis qu'elle jetait un
regard charm sur le paysage svre et superbe... Quelques jours
auparavant, elle voyait cette mme nature aussi imposante et elle
demeurait de marbre. Aujourd'hui, elle admirait et comprenait... Et le
morose jardin de Maison-Vieille lui parut plus accueillant, l'antique
demeure moins sombre, la vieille Rose presque supportable.

--Dpchez-vous donc, Mademoiselle! cria aigrement la cuisinire. Il y
a quelqu'un  dner... M. Piron, je crois.

En cherchant dans ses souvenirs, Isabelle se rappela le personnage en
question: un homme d'une quarantaine d'annes, corpulent, rougeaud et
vulgaire. Possesseur d'importantes proprits aux environs d'Astinac,
il en parlait sans cesse avec orgueil et ne tarissait pas sur le
chapitre des engrais et de l'levage. Hors de l, on n'en pouvait
gnralement rien tirer.

Jamais repas si bien soign n'tait sorti des mains d'Isabelle. M.
Piron, interrompant un cours d'agriculture que les trois dames
coutaient distraitement, la complimenta d'un air pntr et Madame
Norand y ajouta un "C'est trs bien Isabelle" qui tonna fortement la
jeune fille... Celle-ci faillit tomber de son haut en s'entendant
ordonner de rester au salon. L'assistance au dner, si peu crmonieux
qu'il ft, tait dj chose inusite... Isabelle s'assit dans un angle
de la grande pice sombre et se mit  travailler pendant que M. Piron
dveloppait  son htesse les avantages d'une nouvelle race de
volatiles. Sa voix rude,  l'accent limousin trs prononc, rsonnait
dsagrablement dans le salon, mais au bout d'un instant Isabelle ne
l'entendait plus.

C'tait l'organe chaud et vibrant de Gabriel qui bruissait  ses
oreilles, c'taient les paroles superbes de Polyeucte qui revenaient 
son esprit charm. Elle tait demeure sous leur empire depuis son
retour de la Verderaye, et Madame Norand ne se doutait certes pas que
ce dner si bien russi avait t confectionn tandis qu'Isabelle,
pleine d'une vivacit et d'un entrain inaccoutums, se rptait  voix
basse les vers du grand pote... et parfois aussi les affirmations
pntres de foi ardente qui sortaient si souvent des lvres de M.
Arlys. Il lui semblait alors sentir couler en elle une force nouvelle,
une mystrieuse ardeur qui chassait pour un instant les lourds nuages
de sa vie et l'levait au-dessus des vulgarits de l'existence...
C'tait cette mme impression qui la tenait aussi trangre aux
discours monotones du rustique propritaire que s'il et t  cent
lieues de l.

--M. Piron est vritablement un homme plein de srieux et
d'intelligence, Isabelle, dit Madame Norand d'un ton premptoire,
tandis que son hte sortait de Maison-Vieille.

--Certainement, grand'mre, rpondit machinalement Isabelle qui
remettait de l'ordre dans le salon.

Elle aurait tout aussi bien dclar que M. Piron tait un modle de
distinction et d'esprit, car la constatation de sa grand'mre lui tait
parvenue  travers un rve.

Madame Norand tait demeure debout prs de la porte, suivant du regard
les alles et venues de sa petite-fille. Au moment o elle passait prs
d'elle, sa main ferme, presque dure, se posa sur l'paule d'Isabelle.

--Avez-vous bien profit des excellents conseils donns par notre
voisin pour l'levage des volailles? demanda-t-elle en braquant son
regard perant sur le blanc visage de la jeune fille. Il sera bon que
vous tudiiez  fond cette question, car certainement vous aurez
bientt  utiliser ces connaissances. Votre ducation est toute  faire
au sujet des travaux de la campagne... Et, tenez, j'ai trouv un
excellent moyen. Ds demain, je ferai installer ici une basse-cour dont
vous aurez la charge. Ce sera votre apprentissage de dame de
campagne... Pourquoi me regardez-vous de cet air stupfait?... Je
suppose que vous ne vous croyez pas destine  vivre  la ville, car
tel n'est pas mon dessein... Rpondez-moi donc, Isabelle! dit-elle,
saisie d'une sorte d'impatience devant le visage impassible qui se
tournait vers elle.

--Je ne sais  quoi je suis destine, mais j'aime mieux la campagne que
la ville, rpondit paisiblement Isabelle sans dtourner son regard des
yeux dominateurs qui essayaient de lire en elle.

Une expression satisfaite se rpandit sur la physionomie de Madame
Norand. Sa main quitta l'paule d'Isabelle et elle sortit du salon pour
gagner la galerie. Tout en s'asseyant  sa table de travail, elle
murmura d'un ton de triomphe:

--Je l'ai vritablement bien conduite. Elle est ce que j'ai voulu la
faire... oui, je ne puis en douter. Froide, indiffrente, prosaque...
elle sera heureuse avec lui, car elle ne sait pas souffrir... Si je me
trompais pourtant, et si Marnel avait raison!... Mais non, je sais lire
dans ses yeux, et ils ne m'ont pas trompe. Elle n'a plus de coeur;
plus d'aspirations vers l'idal... L'idal! fit-elle avec un ironique
clat de rire. Quelle chimre!... Les chrtiens l'appellent Dieu...
mais ils sont fous. Il n'y a de vritable que ce qui tombe sous nos
sens, et Isabelle le sait bien, grce  moi. Elle sera heureuse...

Son regard charg de dfi orgueilleux se leva vers la fentre ouverte
qui laissait voir un pan de ciel toil.

--... Il n'y a rien... rien plus haut que nous. Nous sommes nous-mmes
notre vie et pouvons tout par la force de notre volont.

... Accoude  une fentre du premier tage, une jeune fille songeait
devant la vote sombre o tremblaient les toiles... Elle songeait, et
les vers du pote revenaient  ses lvres:



   Elle a trop de vertus pour n'tre pas chrtienne:
   Avec trop de mrites il vous plut la former
   Pour ne vous pas connatre et ne vous pas aimer.



VII



Par une lumineuse matine de juillet, Isabelle quitta ds six heures
Maison-Vieille pour aller faire quelques emplettes au village. Elle
marchait vite, aspirant avec dlices l'air charg de senteurs agrestes.
Au-dessus de sa tte, le ciel immuablement pur dployait sa splendeur,
moins crasante  cette heure matinale que durant les aprs-midi
touffantes. Le torrent aux reflets d'acier roulait, un peu alangui,
semblait-il, entre ses rives sombres, et,  la droite d'Isabelle, les
feuilles des chtaigniers s'agitaient sous une brise lgre.

La jeune fille passa devant la Verderaye. Un rapide regard lui permit
de constater que le jardin tait dsert, et elle continua sa route avec
un lger soupir. Il lui avait t impossible depuis huit jours de
quitter Maison-Vieille pour voir celles qui taient devenues ses amies,
pour entendre leurs rconfortantes paroles et les lectures srieuses et
attachantes faites maintenant par Gabriel. L'installation de la
basse-cour, un peu retarde par une indisposition de Madame Norand,
avait enfin t excute, et cette nouvelle charge tait venue
s'ajouter aux multiples besognes d'Isabelle. Il lui avait fallu
accompagner Rosalie dans les fermes avoisinantes pour choisir les
volatiles, puis s'initier aux soins  leur donner sous la direction de
la vieille gardienne de Maison-Vieille. En mme temps, Madame Norand
avait ordonn  sa petite-fille une multitude de changements, de
nettoyages en prvision de l'arrive peut-tre prochaine d'un hte
parisien... Enfin, tout s'tait runi pour accabler de fatigue et de
travail la pauvre Isabelle. Ses yeux cercls de noir en tmoignaient,
comme aussi le pli amer de ses lvres et la morne tristesse de son
regard dmontraient clairement une reprise de cet ennui profond si
attnu par l'influence de la famille Brennier.

... Ayant termin ses commissions, Isabelle traversa la petite place du
village. Comme elle allait dpasser l'glise, la porte s'ouvrit
lentement et Antoinette Brennier parut sur le seuil. Du premier coup
d'oeil, Isabelle constata son extrme pleur, l'altration de ses
traits et une larme encore brillante sous ses cils bruns... Mais en
reconnaissant sa jeune voisine, Antoinette sourit--un faible sourire
qui effaa nanmoins l'intense mlancolie de son regard.

--Enfin, je vous revois, Isabelle! Qu'y a-t-il eu pour vous tenir
loigne si longtemps?

Lorsqu'Isabelle lui en eut expliqu la raison, Antoinette dit d'un ton
hsitant:

--Nous aurions t volontiers vous voir  Maison-Vieille, mais... il me
semble que cela aurait dplu  Madame Norand. Me suis-je trompe,
Isabelle?

--Non, vous avez eu raison, Antoinette, rpondit franchement la jeune
fille. Ma grand'mre ne supporterait jamais de relations trop suivies,
une amiti trop vive...

--Mais alors, mon enfant, vous lui dsobissez en nous voyant si
souvent!... Cela est mal, il me semble, Isabelle.

Les petites mains nerveuses d'Isabelle saisirent brusquement celles de
Mademoiselle Brennier.

--Non, non, ne dites pas cela!... Jusqu' ces derniers mois, je n'avais
trouv autour de moi que le vide affreux. Vous avez mis un peu de
lumire dans ma triste existence, j'ai compris en vous voyant tous que
la bont et l'amour n'taient pas de vains mots, quoi qu'elle en
dise... elle, qui est ma grand'mre!... Non, je n'ai pas  lui obir en
cela!... Je ne le ferai pas, Antoinette... jamais! dit-elle d'un ton
contenu mais vibrant d'une indomptable nergie.

Un lger soupir gonfla la poitrine d'Antoinette et sa main se posa,
caressante, sur le bras de la jeune fille.

--Je ne vous y forcerai pas, ma chre petite amie. Peut-tre avez-vous
raison... Etes-vous presse de rentrer?

--Non, j'ai servi ma grand'mre avant de sortir et j'ai fort avanc mon
ouvrage hier.

--Eh bien! venez avec moi chez une vieille femme que je visite parfois,
si toutefois les pauvres ne vous font pas peur. Ensuite, nous
reviendrons ensemble et nous irons trouver Danielle qui a une
importante nouvelle  vous apprendre.

Elle souriait doucement, mais il sembla  Isabelle qu'un pli douloureux
s'tait form sur ce beau front lev.

Madame Norand avait soigneusement enseign  sa petite-fille l'inanit
et le danger de la compassion envers les pauvres. Leur donner un peu de
son argent, c'tait l un devoir de socit auquel on ne pouvait se
soustraire... mais y ajouter de son coeur, voil qui tait une vaine
sentimentalit tmoignant d'un esprit exalt et ne pouvant amener que
dsillusions et souffrances.

Isabelle n'avait donc jamais abord la misre, et l'entre dans cette
chaumire dlabre fut pour elle une rvlation, comme aussi la
patience, la souriante bont d'Antoinette envers cette pauvresse malade
et aigrie par la souffrance. Elle comprit alors les exquises douceurs
de la charit chrtienne, elle mesura du regard l'pouvantable abme
d'gosme et d'indiffrence au bord duquel l'avaient attire les
thories de son aeule. Si les pieuses exhortations d'Antoinette
produisirent un apaisement dans le coeur ulcr de la vieille femme,
elles pntrrent plus profondment dans l'me de la jeune fille belle,
riche et sans croyances qui les coutait avidement.

--Que de misre dans le monde! soupira-t-elle en sortant de la pauvre
chaumire. Oh! Antoinette, vous m'apprendrez  aimer les pauvres,  les
soigner,  les servir. Maintenant, je ne pourrais vivre indiffrente 
leur sort.

... En entrant dans le jardin de la Verderaye, Antoinette et sa
compagne aperurent Danielle occupe  soigner ses fleurs. Ses mains
longues et fortes, un peu brunies, enlevaient les tiges fltries et les
jetaient dans une corbeille pose  terre... Sa taille vigoureuse,
courbe vers le sol, se redressa vivement au bruit des pas qui se
rapprochaient, et son visage se montra aux arrivantes, clatant de
sant et avenant comme  l'ordinaire, avec, au fond des prunelles, un
rayonnement qui frappa Isabelle.

--Danielle, je t'ai amen notre amie pour que tu lui apprennes la
grande nouvelle, dit Antoinette. Au revoir, chre Isabelle, et tchez
d'tre moins occupe pour venir nous voir un peu.

Elle s'loigna vers la maison, et Danielle, souriante et rougissante,
prit la main d'Isabelle.

--Chre Isabelle, ma nouvelle ne sera pas longue  dire... Je vais me
marier. M. des Orelles a demand ma main  papa et j'ai accept avec
bonheur, car il est si bon, si loyal!... et gai, aimable!... Oh!
Isabelle, que je suis heureuse! fit-elle dans un lan de joie radieuse.

Le beau regard d'Isabelle se leva vers son amie, empreint d'une extrme
surprise et d'une trs sincre satisfaction.

--Vous allez vous marier!... Je ne m'y attendais pas... mais vous
mritez si bien d'tre heureuse, chre Danielle, vous et tous les
vtres!... Mais peut-tre allez-vous les quitter dsormais?

--Non, Isabelle, et cela ajoute  mon bonheur. Paul de Orelles est un
dessinateur de talent et a  Paris une fort belle position. Nous
resterons donc les uns prs des autres et l't nous verra tous runis
ici... Cela m'aurait caus tant de peine s'il avait fallu m'loigner
d'Antoinette, ma soeur tant aime, presque ma mre, malgr les cinq
annes seulement qui nous sparent!

Involontairement, Isabelle se reprsenta le visage altr qui lui tait
apparu tout  l'heure, prs de l'glise. Elle avait, un instant
auparavant, attribu cette visible souffrance d'Antoinette au chagrin
de voir sa soeur s'loigner d'elle... et voici que tout se runissait
pour entourer cette union de scurit et de bonheur... Alors, pourquoi
avait-elle pleur, la vaillante Antoinette si parfaitement matresse
d'elle-mme?

--Vous partez dj, Isabelle?... Ne tardez pas  revenir, vous nous
manquez beaucoup. Gabriel disait justement hier...

Elle s'interrompit pour rpondre  un appel de M. des Orelles qui la
cherchait de l'autre ct de la maison. Aprs avoir serr la main de
son amie, elle s'loigna rapidement tandis qu'Isabelle sortait de la
Verderaye.

Tout en revenant vers Maison-Vieille, elle cherchait  se figurer ce
qu'avait dit  son sujet M. Arlys. Se pouvait-il que l'absence de sa
chtive personnalit et t remarque par cet homme suprieur?... Non,
cela tait totalement inadmissible. Mais alors, qu'avait-il dit?...

... Etait-ce dans l'espoir de rsoudre cette question qu'Isabelle
s'acheminait le lendemain vers la Verderaye, malgr la chaleur
vritablement accablante?... La grande maison grise semblait
littralement brler sous les rayons ardents qui l'enveloppaient; les
graniums, les suaves hliotropes, les roses clatantes courbaient leur
tte lasse. La terrasse tant intenable  cette heure, toute la famille
s'tait runie sous l'alle de noyers qui longeait un des cts du
jardin. Voyant qu'elle n'avait pas t vue, Isabelle s'arrta un
instant pour considrer ce tableau familial auquel ne manquaient que
Michel et Roberte, sans doute en train de faire leur sieste accoutume
dans la maison.

Xavier, lui, s'acquittait de cette importante fonction sur le remblai
gazonn bordant le mur de clture, et la petite Valentine, une brunette
de quatre ans, l'imitait dans un grand fauteuil d'osier o
disparaissait sa trs mince personne. Albert, trs fier de ses dix ans
frachement sonns, se tenait fort droit sur sa chaise et s'appliquait
 tudier consciencieusement une leon; mais l'accablement produit par
cette temprature torride l'emportait  tout instant, et la tte brune
du garonnet tombait sur le livre. Un lger clat de rire
d'Henriette--qui, elle, semblait trs veille et travaillait
diligemment--saluait cette chute, et Albert, sursautant, reprenait
gravement son livre--pour peu de temps.

Assis devant une table, M. Brennier et Rgine feuilletaient des
recueils de musique, s'interrompant parfois pour demander un avis 
Antoinette qui cousait prs d'eux. Un peu plus loin, Danielle et Paul
des Orelles causaient, la main dans la main... Jamais, autant qu'en cet
instant, Isabelle n'avait remarqu la diffrence d'aspect des deux
soeurs: Danielle, frache, gaie, dbordante de vie et de sant...
Antoinette grave et calme, avec un teint presque terreux aujourd'hui,
des traits tirs, des rides prcoces et une taille lgrement courbe.
Elle avait trente ans, Danielle vingt-cinq... mais on ne pouvait nier
qu'en apparence un nombre d'annes bien plus grand ne spart les deux
soeurs.

Un peu  l'cart M. Arlys, assis prs d'Alfred Brennier sans doute
arriv le matin mme, lisait une revue... Lire n'tait peut-tre pas le
mot exact, car un observateur plac prs du jeune avocat et remarqu
que ses yeux, consciencieusement fixs sur la feuille, avaient une
expression rveuse et douce qui ne pouvait leur tre communique par
les articles scientifiques contenus dans la revue... Il leva tout 
coup la tte et aperut la jeune fille arrte sous l'ombre des grands
arbres.

--Mademoiselle d'Effranges! dit-il d'un ton d'allgresse contenue.

La revue glissa  terre et il se leva pour saluer Isabelle qui, se
voyant aperue, avait rapidement fait les quelques pas la sparant du
cercle de famille.

Et elle ne songea plus  se poser la question qui la tourmentait la
veille et tout  l'heure encore. Comme tous dans cette maison, M. Arlys
semblait avoir quelque plaisir  la voir, et elle n'en admirait que
davantage cette parfaire bont qui lui faisait trouver une satisfaction
dans la socit d'une petite crature ignorante de toutes choses.

La runion fut particulirement gaie ce jour-l par suite de la
prsence d'Alfred. Aprs une lecture tire des oeuvres de Bossuet et
faite par la voix sympathique de Gabriel, les jeunes gens discutrent
une srie de projets pour les jours suivants: parties de pche,
excursions, djeuners sur l'herbe, mme une petite sauterie entre soi
dans le cas d'un jour de pluie.

C'taient l choses inconnues d'Isabelle, et elle demeurait
silencieuse, tricotant avec clrit... En levant la tte, elle vit
Gabriel qui s'approchait d'elle. Il posa sur un sige le livre que sa
main tenait encore et demeura debout, appuy au tronc d'un noyer.

--En raison des vacances, n'aurez-vous pas la permission d'assister 
nos petits divertissements? demanda-t-il avec un vident intrt.

Isabelle secoua mlancoliquement sa tte blonde.

--Il n'y a pas, il n'y a jamais eu de vacances pour moi, Monsieur.
Etant enfant, je demeurais toute l'anne  la pension, sans aucune
sortie, et le seul changement apport  mon existence pendant les
poques de vacances consistait en une longue et fastidieuse
promenade-- peu prs quotidienne--en compagnie d'une sous-matresse
morose, ou, ce qui tait pire encore, de la matresse elle-mme. Il me
fallait alors subir d'interminables discours sur l'utilit des sciences
mnagres, sur la prpondrance absolue de la raison sur le coeur... Je
crois que devrais plutt dire sur la substitution totale de la raison
au coeur... Le reste du temps, j'accomplissais mes travaux ordinaires,
rendus singulirement durs et monotones par l'absence complte
d'affection, du moindre encouragement, sans un lan, sans une chappe
vers un horizon quelconque. Il faut vivre et non penser, telle tait la
maxime sans cesse rpte par la matresse  qui j'tais confie... Les
tudes littraires et artistiques dont s'occupaient mes compagnes
m'taient absolument interdites comme pouvant influer fcheusement sur
mon imagination, et les faits historiques ne me furent prsents que
sous un aspect froid et dsenchant qui ne dit jamais rien  mon
esprit... Je me considre un peu comme une plante dtourne
artificiellement de sa voie et pourvue de tant de rudes et solides
tuteurs qu'elle se trouve peu  peu touffe, anantie, dit-elle d'un
ton bas et douloureux en croisant les mains sur son tricot abandonn.

--Pauvre enfant!

Gabriel avait prononc ces mots avec une motion indicible qui fit
tressaillir Isabelle. Une douce sensation envahit la jeune fille...
sans doute la satisfaction de se sentir comprise enfin. Elle reprit
machinalement son tricot, tandis que M. Arlys continuait:

--Il est au moins tonnant que cet trange systme d'ducation n'ait
pas produit sur vous de plus dsastreux effets. Mais, grce  Dieu,
tout est facilement rparable... Rien n'est mort en vous, ni l'esprit,
ni le coeur, ni l'me. Vous pouvez les ranimer si vous le voulez.

--Si je le veux! dit-elle passionnment en levant vers lui des yeux
brillants d'espoir. Oh! vous ne me demanderiez pas cela, si vous saviez
combien je souffre... oh! comme j'ai souffert! dit-elle d'un ton bris
en courbant la tte comme sous un poids effrayant.

--Allez donc  Dieu, Mademoiselle, dit la voix grave, un peu tremblante
de Gabriel. Apprenez  Le connatre, obtenez la foi et vous vivrez...
vous serez vous, c'est--dire une crature noble, libre et bonne.

La tte d'Isabelle se pencha encore davantage. Elle rflchissait...
et, en relevant les yeux, elle rencontra un regard trangement anxieux.

--Je ne puis plus supporter l'existence qui a t la mienne
jusqu'ici... Je ferai ce que vous dites, Monsieur Arlys, car c'est
ainsi que vos cousines sont devenues bonnes, dvoues, pleines de
vertus... c'est ainsi que vous-mme vous tes si bon. Mais comment
ferai-je, isole et ignorante comme je le suis?

--Confiez-vous  Rgine, elle sera votre guide dans les premiers pas,
dit Gabriel dont l'accent vibrait d'allgresse.

Une joie intense s'tait rpandue sur sa physionomie, et Isabelle,
surprise et inconsciemment heureuse, l'attribua  son bonheur de voir
enfin une brebis gare se rapprocher du bercail.



VIII



Rgine avait depuis un instant quitt l'alle et s'tait dirige vers
la maison afin de prparer les rafrachissements attendus par tous avec
impatience... Elle apparut tout  coup sur la terrasse et appela
Danielle. Mais celle-ci se promenait prcisment avec son fianc 
l'autre extrmit de l'alle et n'entendit pas la voix de sa soeur.
Isabelle, se levant avec vivacit, rejoignit Rgine.

--Ne puis-je remplacer Danielle?... Il serait dommage de troubler son
bonheur et moi je serais si heureuse de vous aider!

--Venez donc, ma chre Isabelle. Danielle ne m'est aucunement
indispensable, et, comme vous le dites, il faut lui ter le moins
possible de ces instants de fianailles si tt passs.

Elles entrrent dans la cuisine et Rgine dsigna  sa compagne le
plateau qu'il s'agissait de porter sous les arbres... Mais au lieu de
le prendre, Isabelle se tourna subitement vers Mademoiselle Brennier
qui commenait  couper de minces tartines de pain bis.

--Rgine, on m'a dit que vous consentiriez peut-tre  m'apprendre
comment on devient bonne, aimable, rsigne... c'est--dire comment on
devient chrtienne, dit-elle d'une voix entrecoupe, en couvrant Rgine
de son regard ardemment suppliant.

Le couteau chappa aux mains de Mademoiselle Brennier et elle retint 
temps le pain qui suivait le mme chemin. Ses grands yeux lumineux,
rayonnants d'une joie surnaturelle, se posrent sur la physionomie
transforme qui se tournait vers elle.

--Enfin!... Oh! mon amie, nos prires ont t promptement exauces! Il
est vrai que Dieu avait fait de vous un champ de prdilection o la
grce devait germer avec une merveilleuse clrit... C'est le malheur,
Isabelle, c'est la tristesse de votre existence que vous maudissiez qui
vous a conduite  Dieu. Sans elle, peut-tre n'auriez-vous pas
senti--du moins si tt--le vide profond de votre coeur; le monde, les
plaisirs de l'esprit vous auraient leurre de leurs illusions et de
leur orgueil. Isabelle, vous rappelez-vous ce que nous vous avons dit
du bonheur trouv dans la souffrance mme?

--Oui, je me rappelle... et je comprends un peu, maintenant. Rgine,
vous serez mon guide dans cette voie?

--Avec joie, mon amie, ma soeur bien-aime. Oh! bientt vous
comprendrez quel bonheur innarrable envahit l'me chrtienne devant de
tels miracles de la grce divine!... Quelle joie vont prouver mes
soeurs!... et Gabriel qui dplorait toujours votre triste situation
morale, qui souhaitait si ardemment que la lumire cleste vous
clairt enfin!

Un sourire trs doux illumina le visage d'Isabelle.

--Rgine, c'est M. Arlys qui a dtermin ma conversion, car tout 
l'heure encore j'tais indcise et chancelante. Il m'a assur que ma
pauvre me  demi morte pouvait revivre encore si je venais  Dieu...
C'est lui, Rgine, qui m'a dit de me confier  vous.

Le regard pntrant de Mademoiselle Brennier enveloppa son amie et une
expression joyeuse y brilla un instant... Rgine attira  elle la jeune
fille et l'entoura tendrement de ses bras.

--Je suis  votre disposition, Isabelle, quand vous le voudrez. Mais si
je vous manquais, songez que Dieu est l toujours, qui verra vos
luttes, votre bonne volont et vous accordera le secours ncessaire.
Songez qu'Il est votre Pre.

Isabelle, la froide et rserve Isabelle se serra contre elle dans un
subit lan de tendresse et de reconnaissance, et elles changrent un
doux baiser fraternel... Puis, silencieusement, Rgine se remit 
couper ses tartines, et Isabelle, s'emparant du plateau, se dirigea
vers l'alle o des exclamations de soulagement l'accueillirent.

--Nous mourons de soif, Mademoiselle! s'cria plaisamment Alfred.
Rgine vous a sans doute communiqu la recette de ces merveilleux
sirops qui font sa gloire?

--Non, pas prcisment, rpondit gaiement la jeune fille en posant le
plateau sur une table. Je la lui demanderai peut-tre un jour... un
jour moins chaud o nous ne risquerons pas de vous trouver absolument
desschs par la soif, ajouta-t-elle avec malice.

Et elle tait en cet instant si diffrente de l'habituelle Isabelle que
tous les regards se tournrent vers elle, presque incrdules. Seuls,
deux yeux bruns, l-bas, ne renfermaient aucune surprise et semblaient
sourire  une intime vision.

--Chre Isabelle, continuez jusqu'au bout votre charitable mission...
servez-nous, je vous prie, dit Danielle en riant. Nous nous figurerons
avoir une soeur de plus.

--Et moi une septime fille, dit M. Brennier en posant affectueusement
sa main sur l'paule d'Isabelle. C'est tonnant comme, vous connaissant
depuis si peu de temps, je m'habitue  vous voir parmi nous!... Il
nous manquait quelque chose ces jours o vous n'tes pas venue.

Cette atmosphre de sympathie veillait en Isabelle une sensation de
bonheur inconnue jusque-l, et qui se trahissait par la vivacit
gracieuse de ses mouvements, par un sourire plus frquent--ce sourire
si rare autrefois sur cette trop grave physionomie et qui donnait
cependant au dlicat visage de la jeune fille un charme trs
particulier... Et elle parlait maintenant, la taciturne Isabelle...
oui, elle causait presque avec entrain, en tout cas avec une extrme
intelligence. L'esprit et le coeur secouaient les cendres amasses sur
eux et sortaient de la tombe si bien close.

Rgine descendait la terrasse, portant les tartines et une coupe de
fruits. Gabriel s'lana vers elle pour l'en dbarrasser et ils
changrent quelques mots rapides en regardant Isabelle, tout  son
office d'chanson. Une mme joie, plus recueillie chez Rgine,
rayonnante chez Gabriel, illuminait leurs physionomies... M. Arlys
abandonna la coupe de fruits aux mains d'Henriette qui accourait vers
lui et alla s'asseoir prs de la table du goter autour de laquelle
rdait Valentine, entirement veille maintenant. Ses petits doigts
agiles saisirent tout  coup la robe d'Isabelle qui passait, et elle
demanda d'un ton clin:

--Donne-moi un gteau, Belle?

La jeune fille se tourna d'un air interrogateur vers Antoinette, mais
celle-ci fit un signe ngatif.

--As-tu donc oubli, Valentine, que tu as t extrmement dsobissante
ce matin et que je t'ai prive de gteaux pour la journe?... Ne lui
donnez rien, Isabelle, je vous en prie.

Valentine enfona ses petits poings dans ses yeux et clata en sanglots
convulsifs. Isabelle la regardait, visiblement mue de ce chagrin
d'enfant.

--Vous n'intercdez pas pour cette petite coupable, Mademoiselle? dit
Gabriel qui la considrait discrtement.

--Ce n'est certes pas l'envie qui m'en manque! rpondit-elle d'un ton
de regret. Mais ne serait-ce pas mauvais pour l'enfant? Antoinette se
plaint souvent de la nature insoumise de Valentine et... il faut bien
la punir, quoi qu'il en cote, n'est-ce pas?

--Certainement, mais beaucoup de mres et de soeurs n'ont pas ce
courage et aiment trop--ou mal--ces petits tres.

Tandis qu'elle s'loignait vers le groupe form par M. Brennier et les
enfants, Gabriel la suivit du regard en murmurant:

--Une vraie femme, forte et tendre  la fois... Je ne m'tais pas
tromp sur sa valeur.

... En rentrant  Maison-Vieille, Isabelle rencontra dans la cour
Mademoiselle Bernardine qui revenait vers la maison, apportant du
jardin un panier de prunes qu'elle venait de cueillir. La jeune fille
s'en empara et alla le porter dans la salle  manger, puis elle
rejoignit sa tante qui avait gagn le vestibule et s'apprtait 
remonter dans sa chambre.

--Tante, j'ai quelque chose  vous demander... Ai-je t baptise?

Le placide visage de Mademoiselle Bernardine exprima un soudain
effarement.

--A quel propos me fais-tu cette question?... Mais oui, tu as t
baptise, malgr la dsapprobation de Madame Norand. Ta mre n'y tenait
pas non plus, mais mon frre n'a pas cd. Il ne se souciait gure de
religion pour lui-mme, mais il savait quel serait le mcontentement de
sa mre... puis il y avait l une question de famille. Les d'Effranges
ont toujours t chrtiens.

L s'tait trouve en effet toute la raison de la religion aux yeux des
derniers d'Effranges. La longue suite des anctres catholiques imposait
aux descendants sceptiques et incroyants une sorte de dcorum religieux
qui faisait pour eux partie intgrante de leur noblesse. Le frivole
Jacques d'Effranges n'avait pas song  se soustraire  cette
obligation, et, s'il avait accept d'pouser une femme sans croyances,
s'il avait lui-mme vcu sans souci de ses devoirs religieux, il
n'aurait jamais manqu, tant  sa terre patrimoniale, d'assister  la
messe paroissiale, pas plus qu'il n'et souffert que sa fille ft
soustraite au baptme.

--Mais pourquoi t'inquites-tu de cela, Isabelle? rpta Mademoiselle
Bernardine en considrant sa nice avec surprise.

--Pourquoi, ma tante?... Mais je devrais plutt demander pourquoi,
ayant reu le baptme, tant chrtienne en un mot, j'ai t leve sans
la moindre notion religieuse! Vous dites que mon pre a tenu  ce que
je fusse baptise... C'est donc qu'il tenait  ce que je fusse
catholique, et pourtant ses volonts ont t mconnues de telle sorte
que jamais... entendez-le, ma tante, jamais un mot de religion n'a t
prononc devant moi... Est-ce l ce qu'il voulait, dites?

--M ais je ne sais trop... peut-tre n'y tenait-il pas beaucoup,
balbutia Mademoiselle Bernardine, plus abasourdie qu'on ne saurait dire
devant l'trange vhmence de sa nice, et considrant, sans en croire
ses yeux, cette physionomie vivante et anime. Ta grand'mre a agi pour
ton bien... C'est une femme trs intelligente.

Isabelle jeta sur sa tante un regard d'involontaire piti. La religion
n'avait jet que de superficielles racines dans cette me borne,
indiffrente  tout ce qui ne regardait pas sa famille. La vicomtesse
d'Effranges, sa mre, l'avait soigneusement pntre d'un profond
respect pour leur nom antique, en mme temps qu'elle lui inculquait les
principes d'une religion toute de surface, destine  conserver intact
le prestige de la famille. L'troite cervelle de Mademoiselle
Bernardine n'avait rien vu au-del et elle continuait fidlement ses
quelques pratiques religieuses, sans avoir song un instant  dplorer
l'trange ducation morale donne  sa nice... Et,  mesure que son
esprit s'ouvrait sous l'influence des habitants de la Verderaye,
Isabelle avait compris que les principes si soigneusement conservs par
cette femme paisible et efface ne demeuraient inbranlables que par la
force d'une indracinable habitude.

--Ma tante, dit-elle avec douceur, je ne conteste en rien l'extrme
intelligence de ma grand'mre, mais, comme tous, elle est accessible 
l'erreur... et elle y est prcisment tombe, parce qu'elle a mconnu
Celui qui est l'intelligence incre.

--Tu crois, Isabelle?

Et, tout en montant l'escalier  la suite de sa nice, elle rptait:
Tu crois?... tu crois? d'un accent absolument stupfait.

Au moment o Isabelle se dirigeait vers sa chambre, une porte s'ouvrit,
laissant apparatre Madame Norand dont la physionomie trahissait un
certain contentement.

--Isabelle, l'hte sur lequel je comptais arrive demain... Tout est-il
prt?

Tandis que la jeune fille rpondait, le regard scrutateur de Madame
Norand se posait sur elle, la considrant longuement. Les grands yeux
violets ne se baissrent pas; seulement, la frange dore qui les
cachait nagure si souvent s'abaissait de nouveau, et, sur ce beau
visage, un voile impalpable semblait tomber, drobant toute trace
d'motion et de pense, enveloppant de mystre cette physionomie de
jeune fille. Il n'y avait plus maintenant que la froide Isabelle 
l'apparence insensible... mais il tait trop tard. La petite flamme
rallume dans ce coeur avait laiss entrevoir sa lueur.

En rentrant dans sa chambre, Madame Norand alla s'asseoir prs de la
fentre et appuya sur sa main son front soucieux.--Elle est jolie...
plus que cela, belle, incontestablement belle et charmante. Pourquoi ne
l'avais-je jamais remarqu jusqu' ce soir?... Il y avait quelque chose
dans ses yeux... quelque chose que je n'y avais jamais vu autrefois et
que je remarque depuis quelque temps. Il faudra que je surveille ses
relations avec les Brennier... C'est gal, avec cette finesse et cette
grce aristocratique qu'elle tient de sa famille paternelle, elle fera
un trange effet prs de lui...

Sa main tourmenta nerveusement le gland de son fauteuil, et elle songea
un instant, les sourcils froncs, la bouche amrement plisse... Mais
elle haussa tout  coup les paules avec impatience.

--Qu'importe l'apparence! Au fond, elle ne lui est pas suprieure...
pas du tout, j'y ai veill... Mais je voudrais savoir pourquoi elle
tait si jolie ce soir.



IX



La prsence de son hte--lequel n'tait autre que M. Marnel--avait d
effacer momentanment dans l'esprit de Madame Norand ses ides de
surveillance, car Isabelle put faire des visites presque quotidiennes 
la Verderaye. Avec une prestesse inconnue d'elle autrefois, elle
accomplissait sa besogne, plus complique cependant en ce moment, et
courait ensuite vers l'hospitalire demeure o elle tait accueillie en
soeur. Rgine, selon sa promesse, faisait pntrer les clarts de la
foi en cette me pure et ardente; avec une surnaturelle ivresse, elle
montrait  Isabelle la route troite et sre o elle-mme cheminait.
Les lectures judicieusement choisies et faites par Gabriel, les
commentaires dont il les accompagnait compltaient cet enseignement
tout  la fois religieux, moral et intellectuel.

Et Isabelle en profitait d'une manire si extraordinaire qu'elle jetait
ses amis dans une profonde surprise. Cette intelligence comprime
s'ouvrait largement, dcouvrant des trsors d'observation, de
profondeur et de finesse, une mmoire remarquable, des instincts
d'artiste et de pote... Mais, plus encore, Rgine et Gabriel, ses
principaux initiateurs, assistaient mus et ravis  la lente rvlation
de ce coeur si bien cach... ils le voyaient, ce jeune coeur, tel qu'il
avait d tre autrefois, trs aimant, brlant d'ardeur, de dsir du
bien et du beau, pris de vrit et d'idal. Avec une charmante
simplicit, Isabelle laissait lire en elle, ne songeant pas, devant ces
amis dvous,  drober ses sentiments et ses dsirs.

Mais,  Maison-Vieille, quelqu'un aussi l'tudiait attentivement. Ds
le premier repas, elle avait senti se poser sur elle le regard de M.
Marnel. Le sachant romancier et particulirement renomm pour ses fines
tudes de caractres, elle avait pens qu'il essayait de deviner le
sien sous son apparence impassible et taciturne. Elle devait en effet
intriguer comme une nigme cet esprit chercheur.

Isabelle se sentait attire par cette physionomie loyale et bonne, par
la franche gat qui mettait un peu de vie dans la maison gothique, de
telle sorte que Madame Norand elle-mme semblait moins sombre et moins
rigide... Et, au bout de quelques jours, la jeune fille reconnut que
c'tait positivement de la sympathie--une sympathie nuance de
compassion--dont tmoignait le regard de M. Marnel. Il lui adressait
rarement la parole et ne semblait s'apercevoir de sa prsence qu'autant
que l'exigeait la politesse, mais sans doute, connaissant les ides de
Madame Norand, ne voulait-il pas les heurter en accordant  sa
petite-fille la plus minime attention.

Une aprs-midi--il y avait environ quinze jours que M. Marnel tait 
Maison-Vieille--Isabelle quitta le logis et traversa le jardin d'un pas
allgre. Sa grand'mre s'tait rendue ce jour-l  Tulle, la ville la
plus voisine, et elle se trouvait libre--absolument libre pendant
plusieurs heures. Elle se le rptait avec une joie d'enfant et se
dirigeait vers le petit pont.

Mais elle recula tout  coup en fronant lgrement les sourcils.
Accoud  la balustrade rustique enguirlande de lierre et de
clmatites, M. Marnel regardait bondir le torrent, et cette
contemplation l'absorbait tellement qu'il n'avait pas entendu venir la
jeune fille. Celle-ci demeura indcise une seconde, puis avec un
mouvement d'paules trs rsolu, elle avana... M. Marnel se retourna
brusquement et la salua avec son franc sourire habituel.

--Je ne vous ai pas vue  djeuner, Mademoiselle. Vous n'tes pas
souffrante, j'espre?

--Pas du tout, Monsieur, mais ma grand'mre m'avait donn une besogne
trs absorbante et j'ai djeun assez sommairement aujourd'hui... Vous
regardez notre torrent?

--Oui... Il est superbe, et je resterais des heures  le voir bondir,
cumer, se rouler comme un monstre en furie. Les dernires pluies l'ont
beaucoup gonfl et je crois que ce n'est pas fini...

Il dsignait le ciel sombre sur lequel couraient de lourds nuages noirs
emports avec rapidit par le vent. Les chtaigniers s'agitaient
dsesprment, les jeunes frnes et les bouleaux se tordaient au-dessus
de l'abme. Dans les airs passaient, avec des cris lugubres, de grands
oiseaux au plumage fonc. Un souffle de dchanement et de fureur
traversait l'atmosphre frmissante...

--Nous aurons une tempte, dit Isabelle en resserrant autour d'elle son
grand manteau brun. Vous verrez comme ce spectacle est beau ici,
Monsieur.

--Oui, je ne doute pas que ce doit tre magnifique... Vous allez sans
doute chez vos voisins, Mademoiselle? C'est l pour vous une prcieuse
ressource.

--Oh! plus encore que vous ne pouvez le croire! dit-elle avec une
ardeur contenue. Ils sont si bons, si nobles!

--Et, sans doute, trouvez-vous l un peu de cette vie intellectuelle et
morale dont vous tes prive ici?

Elle plit un peu en regardant anxieusement son interlocuteur, mais
celui-ci sourit avec bont.

--Rassurez-vous, mon enfant, ce n'est pas moi qui en dirai le moindre
mot  votre grand'mre. Tout le premier, je dplore le triste systme
d'ducation qu'elle a imagin pour vous, et je me rjouis de l'heureux
hasard qui vous a fait rencontrer cette famille, car sans cela...

--Oui, sans cela, tout tait bientt fini, dit-elle avec un
frmissement. Mais eux, mes chers mais, m'ont appris la bont, le
dvouement, la rsignation, ils ont veill mon pauvre esprit
engourdi... Tenez, Monsieur, nous avons lu hier une de vos oeuvres:
_Histoire d'Orient_. Combien cela est charmant!... Et M. Arlys lit
tellement bien que...

--M. Arlys, dites-vous? interrompit l'crivain. Arlys, l'avocat
parisien?

--Lui-mme, Monsieur. Le connaissez-vous donc?

--Pour l'avoir vu une fois  une sance de Cour d'assises. Mais j'en ai
entendu beaucoup parler depuis mon retour en France. Outre son
incontestable talent oratoire, il est excellent crivain, pote,
s'occupe de sociologie et dirige admirablement plusieurs oeuvres
catholiques... enfin, un homme vraiment remarquable, parat-il, autant
que sous le rapport du coeur que sous celui de l'intelligence. On m'a
dit qu'une grande partie de ses revenus appartient aux pauvres. Son
dernier ouvrage, _La Misre_, a fait beaucoup de bruit et mis son nom
en vedette. J'avais l'intention de faire sa connaissance cet hiver...
Et que fait-il  la Verderaye?

--Il est chez M. Brennier, son oncle, pour une grande partie des
vacances... Puisque vous dsirez le connatre, Monsieur, le plus simple
serait de m'accompagner. La campagne supprime les crmonies et nos
voisins seront charms de vous voir.

--Eh! je ne demande pas mieux. Vous voyez que j'agis en toute
simplicit, Mademoiselle Isabelle... Cet Arlys est un homme rare, il
n'en reste plus gure de cette espce-l--si tant qu'il y en ait jamais
eu beaucoup--et, vu dans un cadre familial, il sera plus "lui" qu'au
milieu d'une runion quelconque.

Isabelle ne songea pas  regretter le mouvement irrflchi qui lui
avait fait faire cette offre  M. Marnel. Elle avait compris que cet
inconnu juste et bon dsapprouvait entirement les thories de Madame
Norand, et, ds lors, elle sentait instinctivement qu'il tait
prfrable de le mettre  mme de dfendre, en connaissance de cause,
les chres et douces relations certainement destines  tre attaques
quelque jour.

Nul ne se serait dout, en arrivant une heure plus tard sur la terrasse
de la Verderaye, qu'un tranger se trouvait ml  la runion de
famille. Assis entre M. Brennier et Antoinette, M. Marnel tenait sur
ses genoux la petite Valentine, et, tout contre lui, se pressait
Michel. Le clbre crivain causait joyeusement, avec une cordiale
simplicit qui avait ds l'abord conquis ses nouvelles connaissances.

--Des enfants!... Quel bonheur, je les adore! s'tait-il cri en
apercevant les bambins runis sur la terrasse.

Et la rciprocit existait videmment, car ils s'taient tous groups
autour de lui, et Valentine, plus audacieuse, s'tait triomphalement
blottie entre les bras de l'tranger. Immobiles et ravis, laissant
chapper parfois des "oh!" d'admiration, ils coutaient les
merveilleuses histoires dont M. Marnel ne manquait pas de faire suivre
les descriptions colores et pleines de verve de ces pays d'Orient
rcemment visits par lui... Il trouvait sur ce sujet un remarquable
interlocuteur en Gabriel Arlys, qui avait prcisment parcouru ces
contres quelques annes auparavant. Puis, peu  peu, M. Marnel russit
 faire tomber l'entretien sur le terrain social, et, tout
naturellement, sans se dpartir de son habituelle modestie, le jeune
avocat parla de ses travaux, de ses ides et de ses rves. Il laissa
voir son grand coeur droit et tendre, son intelligence profonde,
immuablement tourne vers le bien, et M. Marnel en apprit ce jour-l
davantage sur ce caractre qu'en plusieurs annes de frquentation
mondaine, dans les runions de convenance o ces mes d'lite se
livrent peu ou point.

--Nous avons une conversation bien austre pour ces demoiselles, fit
tout  coup observer l'crivain en jetant un coup d'oeil un peu malin
vers Danielle qui n'avait cess de causer  demi-voix avec Paul des
Orelles.

La jeune fille rougit lgrement sans pouvoir retenir un sourire et
Paul s'cria avec gat:

--Je vous en prie, n'allez pas taxer irrmdiablement ma fiance de
frivolit et d'ignorance. En temps ordinaire, elle aurait pris  votre
entretien un intrt aussi vif que ses soeurs ou mademoiselle Isabelle
qui coutait de toutes ses oreilles... Mais il faut nous excuser,
Monsieur. En temps de fianailles...

--On vit un peu dans la lune, nous le savons, dit l'crivain en riant.
Ainsi, Mademoiselle Isabelle, vous vous intressez  nos srieuses
conversations?

--Beaucoup! dit-elle avec vivacit. Je m'tonne parfois de comprendre,
malgr mon ignorance, ces choses si longtemps demeures lettre morte
pour moi.

--Allons donc, l'intelligence n'tait qu'endormie en vous,
Mademoiselle, et encore!... je crois qu'elle l'tait bien peu!...
N'est-ce pas, Monsieur Arlys?

--Oui, nous en avons la preuve, rpondit le jeune homme avec un sourire
mu. Coeur, intelligence, dvouement, tout existait en Mademoiselle
d'Effranges  un trs haut degr et les efforts de toute une vie
n'auraient peut-tre pas t capables de les anantir.

--Oh! je n'aurais pas attendu pour le savoir... Je souffrais trop, je
ne pouvais plus vivre ainsi! murmura-t-elle trs bas.

Mais Gabriel, assis non loin d'elle, l'entendit ou du moins la comprit,
car elle sentit sur elle ce  mme regard compatissant et si doux qui
lui apportait toujours un rconfort.

Elle se leva pour aider Rgine  servir le th... M. Marnel se pencha
vers Gabriel.

--Vous avez tous coopr  un sauvetage moral. Cette malheureuse enfant
tait victime d'un pouvantable systme, appliqu avec une bonne
intention... mais enfin absolument meurtrier. Grce  vous, je la crois
sauve.

--Oui, mais comment secouera-t-elle le joug pesant sur elle?... D'aprs
ce que j'ai compris du caractre de sa grand'mre, cette femme
despotique n'abandonnera pas facilement sa domination sur la conscience
de cette enfant... Il faudra donc combattre. Mademoiselle d'Effranges
est extrmement nergique au moral, et sur ce point elle est en tat de
rsister, mais sa sant a t lentement mine par ces luttes
continuelles contre tous les mouvements de son coeur, par cette
souffrance atroce de se voir refuser tout ce qui donne  la vie sa
raison d'tre: l'affection, le don de soi-mme, la connaissance de ce
qui est noble et beau, et surtout la foi. Savez-vous que l'on a eu la
cruaut de dire  cette jeune fille que tout... religion, dvouement,
amour, tout n'tait qu'illusion et folie!... Ainsi dpouille, mure
dans cet gosme systmatique, elle se laissait aller au courant de la
vie et tout ressort moral s'affaiblissait en elle. Aujourd'hui, il est
 craindre qu'un choc un peu violent, ou bien une suite d'preuves,
n'aient un contre-coup fatal sur cette organisation affaiblie.

--Oui, vous avez raison. Tenez, le plus simple,  mon avis, serait de
la marier. Elle chapperait ainsi  la tyrannie de sa grand'mre...

Gabriel saisit si brusquement la tasse prsente en cet instant par
Rgine que des gouttes de th brlant tombrent sur sa main. Il les
essuya rapidement et rassura sa cousine avec un sourire un peu forc.

--... Je ne sais trop, par exemple, quel mariage lui fera faire Madame
Norand, poursuivit M. Marnel en hochant la tte. D'aprs quelques mots
dits un jour par elle, je crois qu'elle ne consultera pas les gots de
la jeune fille et cherchera l encore  faire triompher ses ides
bizarres.

Les brlures taient dcidment plus douloureuses que ne l'avait assur
tout  l'heure Gabriel, car sa bouche se plissait nerveusement et il
agitait sa main avec impatience... Il se leva et alla s'accouder  la
balustrade de la terrasse. Le vent imptueux agitait les noyers de
l'alle, courbait les arbustes et les rosiers en fleurs, et mlait son
souffle puissant au grondement du torrent. Du ciel assombri, du noir
granit des falaises, de la lande rocailleuse et solitaire se dgageait
une intense tristesse... et celle-ci semblait voiler galement la
physionomie soucieuse de M. Arlys.

Cependant, la gat des fiancs qui arpentaient une alle voisine ne
semblait aucunement trouble par la mlancolie ambiante. Insoucieux du
vent brutal qui environnait de mches folles le visage de Danielle et
hrissait comiquement les longs cheveux de Paul, ils causaient et
riaient, heureux et sans souci du lendemain... Gabriel, dont le regard
s'assombrissait, fit un mouvement pour se retirer, mais il s'aperut
qu'Isabelle tait  quelques pas de lui, considrant galement les deux
jeunes gens. Elle tourna vers lui ses yeux graves, un peu mlancoliques.

--Ils sont gais et heureux, dit-elle en touffant un soupir. Un seul
jour de ce bonheur doit en illuminer bien d'autres et adoucir un peu
les preuves de la vie.

--Oui, pour les mes courageuses et vraiment aimantes. Vous en ferez
sans doute l'exprience, Mademoiselle, rpliqua Gabriel d'un ton
lgrement tremblant.

Elle se dtourna un peu et s'accouda de nouveau  la balustrade. Ainsi
pose, M. Arlys ne la voyait que de profil, mais il pouvait remarquer
qu'une lgre teinte rose envahissait ce visage si uniformment
blanc... Il la considra pensivement, se demandant peut-tre quelle
motion subite et puissante avait eu enfin le pouvoir d'obtenir ce
rsultat.

Mais soudain, Isabelle plit, et sa voix, basse et tremblante, murmura:

--Voici ma grand'mre.

Madame Norand apparaissait l-bas, contournant lentement un massif de
bgonias rouges prs desquels ressortait, lugubre, sa robe noire. Son
regard ne quittait pas un point de la terrasse... l o se tenaient
Isabelle et M. Arlys.

Un froid subit semblait descendu sur la runion. Danielle elle-mme
cessa de sourire, et ce fut sans beaucoup d'empressement qu'elle suivit
Antoinette au-devant de la visiteuse.

--Vous nous faites une aimable surprise, Madame, dit gaiement l'ane
des demoiselles Brennier. Isabelle ne nous avait pas fait prvoir votre
visite.

--Isabelle n'en savait rien, rpondit Madame Norand d'un ton bref. Mon
voyage a t plus court que je ne pensais, et, en ne la voyant pas 
Maison-Vieille, je...

Elle s'interrompit en reconnaissant M. Marnel qui s'avanait vers elle.

--Vous ici!... Connaissiez-vous donc nos voisins? demanda-t-elle en
essayant de dominer sa surprise.

--Mais non, Sylvie, vous le savez bien... C'est votre petite-fille qui
a bien voulu me prsenter  ses amis, aprs que je lui ai eu confi mon
dsir de connatre M. Arlys.

Il dsignait le jeune homme toujours immobile prs d'Isabelle. Madame
Norand tourna la tte de ce ct... Elle rencontra le regard
excessivement pntrant de deux superbes yeux bruns, et, durant
quelques secondes, la grand'mre d'Isabelle et Gabriel Arlys semblrent
se mesurer et se dfier...

--Non, merci, rpondit-elle froidement  Antoinette qui lui proposait
une tasse de th. Je ne prends jamais de cette boisson qui produit le
plus dplorable effet sur mes nerfs. Je suis simplement venue chercher
Isabelle... Que je ne vous drange pas, Marnel...

--Mais il est l'heure du retour pour moi aussi, Sylvie... Nous aurons
occasion de nous revoir, ajouta-t-il en se tournant vers M. Brennier.

--Quand vous le voudrez, nous en serons tous charms, dit cordialement
le pre de famille. Mademoiselle Isabelle vous a montr le chemin, vous
n'aurez qu' la suivre.

--Venez, Isabelle, dit la voix mtallique de Madame Norand.

La jeune fille tait demeure appuye  la balustrade, le regard
toujours fix sur l'alle devant elle. Sortant de son immobilit, elle
se redressa et fit quelques pas... Elle dit d'une voix lente, et si
basse que Rgine et Gabriel, seuls, l'entendirent:



--Fini... tout est fini!

Puis elle s'avana comme une automate vers le groupe domin par la
taille imposante de sa grand'mre. Sans prononcer une parole, elle
serra les mains tendues vers elle, rpondant par un geste machinal aux
affectueux "au revoir" de tous. Madame Norand, qui semblait dcidment
presse, s'loignait dj avec M. Marnel... Isabelle fit un mouvement
pour la suivre, mais elle vit prs d'elle Gabriel Arlys qui
s'inclinait, grave et mu. Elle lui tendit une petite main tremblante
et balbutia:

--Adieu...

--Pourquoi?... mais pourquoi donc? dit-il d'un ton anxieux, en serrant
inconsciemment cette main frle entre ses doigts vigoureux.

--Vous n'avez pas compris?... C'est fini, je ne reviendrai plus ici...
Je l'ai vu dans ses yeux quand elle est arrive. C'est fini... fini!

Sa voix se brisait dans un sanglot et Gabriel, atterr, vit pour la
premire fois quelques larmes sourdre de ses paupires. Elle rpta
encore: "Adieu", et gagna l'extrmit du jardin o, dj, Madame Norand
se retournait d'un air impatient. Rgine l'avait accompagne
jusque-l, et, sans souci de son opinion, embrassa tendrement le visage
pli et altr de son amie.

--A bientt, chre Isabelle... et n'oubliez pas ce que nous vous avons
appris, ajouta-t-elle  son oreille.

Les beaux yeux bleus se posrent sur elle, graves et solennels, les
lvres d'Isabelle s'entr'ouvrirent pour prononcer une parole, promesse
ou protestation... mais un sanglot lui monta  la gorge et, se
dtournant, elle suivit sa grand'mre.

D'un pas nergique et sr,  Madame Norand s'engageait dans le sentier;
elle s'en allait, la tte droite, sans souci des rafales imptueuses
qui s'acharnaient sur elle. Autour de sa taille majestueuse, les plis
de son manteau flottaient et s'enlevaient, semblables aux sombres ailes
d'un oiseau de proie... Et, en reportant les yeux sur la mince et
blanche jeune fille qui cheminait lentement derrire cette imposante
forme noire, Rgine se dit que c'tait bien un dlicat et charmant
oiseau que cet aigle orgueilleux entranait  sa suite... vers quel
sombre destin, Dieu seul le savait.



X



Un demi-crpuscule, rsultant du ciel assombri, envahissait la galerie
et voilait d'ombre les vieux livres de la bibliothque, les personnages
de la tapisserie et la jeune fille debout prs de la porte...
Enveloppe dans sa mante brune, cette jeune fille demeurait droite et
calme, statue impassible, en face de la matresse du logis. Celle-ci,
appuye contre la table de travail, recevait sur sa tte hautaine la
mince parcelle de jour qui russissait  traverser les vitraux, et
cette lueur indcise ne diminuait en rien l'apparence de justice
inexorable, d'intraitable volont de cette grande femme au regard
imprieux.

--Vous avez sans doute dj compris ce que j'avais  vous dire,
commena-t-elle froidement. Votre raison n'est peut-tre pas encore
assez compltement branle pour que vous ne sentiez, au moins quelque
peu, de quel abus de confiance vous vous tes rendue coupable.

Isabelle demeurant muette, elle continua, en la couvrant de son regard
inquisiteur:

--Je serais curieuse de savoir  quoi vous vous occupiez durant ces
aprs-midi passes  la Verderaye. Je souponne ces demoiselles de ne
pas s'occuper exclusivement de leurs devoirs domestiques et d'avoir
beaucoup trop d'attaches aux mille billeveses qui ont nom art,
littrature, religion... N'est-il pas vrai, Isabelle?

--C'est vrai, grand'mre, dit-elle d'un accent trs ferme. Mes amies
sont pieuses, intelligentes, artistes, et prs d'elles j'ai senti mon
esprit s'ouvrir enfin.

Une subite rougeur s'tendit sur les joues ples de Madame Norand, et,
dans ses yeux bruns, tincela une flamme irrite.

--Ah! vraiment!... Aprs tant d'annes employes  vous former et 
prparer en vous une femme nergique et sense, voici que la socit de
quelques jeunes filles vient branler cet difice!... Il y a autre
chose encore, Isabelle. Pourquoi ne m'avez-vous jamais parl de la
prsence  la Verderaye du fils an de M. Brennier, et aussi de ce M.
Arlys dont je ne souponnais pas l'existence?

--Vous ne m'avez jamais rien demand sur les habitants de la Verderaye
ni sur l'emploi de mon temps, rpondit Isabelle sans s'mouvoir.

Elle ne dtournait pas son regard indchiffrable des yeux perants qui
la sondaient, mais les mains qui retenaient la mante tremblaient
lgrement.

--... Je n'ai jamais pens que la prsence de M. Arlys et de M. Alfred
Brennier pt changer,  vos yeux, la nature de mes relations avec les
demoiselles Brennier, ajouta-t-elle avec simplicit.

Madame Norand se mordit violemment les lvres. Elle ne pouvait le nier,
jamais elle ne s'tait informe du genre d'occupations d'Isabelle  la
Verderaye. Elle s'tait absolument mprise sur ces jeunes filles, il
lui fallait le reconnatre aujourd'hui... Mais, vritablement,
aurait-elle pu s'en douter en voyant Isabelle toujours la mme,
ponctuellement occupe de ses devoirs et conservant son calme
imperturbable?... Aurait-elle pu concevoir un soupon jusqu' ce soir
o elle avait, pour la premire fois, surpris dans ces grands yeux
bleus un rayonnement inaccoutum qui lui avait enfin donn l'veil?...
Cette jeune fille silencieuse et impntrable avait admirablement cach
son jeu.

--Vous connaissez assez mes ides pour comprendre que je n'aurais
jamais tolr vos relations avec des jeunes personnes romanesques et
exaltes telles que me paraissent vos soi-disant amies, dit-elle en
essayant de dominer l'irritation qui montait visiblement en elle...
Vous avez donc agi avec une coupable dissimulation... vous ne pouvez
faire autrement que de le reconnatre, car vous avez soigneusement
vit d'attirer mon attention sur vos rapports beaucoup trop frquents
avec ces personnes. Vous tes une crature extrmement fausse et
dissimule...

--C'est vrai, grand'mre...

Malgr le remarquable empire qu'elle possdait sur elle-mme, Madame
Norand eut un lger sursaut d'tonnement en entendant cet aveu, fait
avec une parfaite tranquillit. Elle se pencha un peu pour essayer de
distinguer le visage d'Isabelle... mais la jeune fille s'avana et la
lumire grise tombant des verrires claira soudain une physionomie
grave et fire.

--... Oui, j'ai dissimul, je vous ai trompe, toujours, continua
Isabelle d'une voix lente et pose. En apparence, j'tais ce que vous
aviez voulu faire de moi... au fond, vous n'avez rien dtruit,
grand'mre. Je n'ai jamais plus rv qu'en ces jours o vous
m'interdisiez le rve, o vous m'avez crue enfin compltement
matrialise et insensible  toutes choses... Et je vous ai encore
trompe tandis que j'apprenais de mes amies les beauts de la religion,
de la vertu et du sacrifice... alors que mon intelligence mure par
vous s'ouvrait peu  peu  leur contact et que mon coeur se reprenait 
croire,  esprer...

Elle s'tait insensiblement anime, et maintenant elle se redressait,
les yeux tincelants d'ardeur et de dfi. Madame Norand tressaillit, et
la coloration de son visage se fit plus intense.

--Croire, esprer quoi, folle? dit-elle, les dents serres, en
saisissant le poignet de la jeune fille. On vous a fait croire,
peut-tre,  la bont,  l'amour, au dvouement, en vous faisant
esprer l le bonheur... Moi je vous rpte une fois de plus que rien
de tout cela n'existe, que ces illusions sont un danger et une
souffrance de tous les instants. Je croyais avoir fait pntrer
profondment ces ides en vous, et je m'aperois que tout est 
refaire... Mais n'ayez crainte, j'y parviendrai.

--Vous ne pouvez rien dsormais, dit gravement isabelle. Je suis plus
forte que vous, grand'mre.

Un rire ironique rsonna dans la galerie.

--Vraiment, voil une chose que j'ignorais!... Et sur quoi basez-vous
cette assertion, crature prsomptueuse que je briserais comme un ftu
de paille.

--Parce que j'ai la foi... Je crois en Dieu, grand'mre.

Madame Norand lcha la main d'Isabelle et recula jusqu' la table.
L'irritation qui l'agitait tout  l'heure semblait avoir subitement
disparu... mais Isabelle ne s'y trompa pas. Elle savait ce
qu'annonaient ce masque impassible et glacial, ce front profondment
barr, ces yeux aux lueurs dures.

--Je vois que votre folie est plus grave que je ne le pensais... Il
n'ya qu'un moyen de mettre ordre  cela, et je vais vous le faire
connatre sans retard. Aussi bien devais-je le faire un de ces jours...

Elle s'arrta un instant, sans cesser de regarder Isabelle toujours
immobile et calme devant elle.

--... Oui, j'ai rsolu de vous marier, Isabelle. Selon les ides que je
vous ai donnes, vous ne verrez l qu'un devoir rigoureux, et non les
mille sentimentalits dont tant de jeunes filles entourent cet acte.
Elles sont vite dtrompes par les dsillusions, les malheurs qui
fondent sur elles... tandis que vous, arme contre ces surprises du
coeur et ces douleurs de la vie, vous ne connatrez que la paisible
flicit du devoir accompli et de l'ordre rgnant autour de vous. Ne
dsirant rien, ne regrettant rien, vous ne souffrirez pas, Isabelle...

Elle s'interrompit encore, mais Isabelle ne pronona pas une parole, et
ses longs cils s'abaissrent sur ses yeux, les voilant compltement.

--... Oui, vous serez vraiment heureuse, car celui que j'ai choisi est
un homme d'nergie et de labeur, ennemi des billeveses qui tourmentent
tant d'imaginations, mme masculines... En un mot, Isabelle, dit-elle
imprieusement, je vous annonce que j'ai accord votre main  M. Piron.

Isabelle chancela et se retint  un sige. Livide, ses yeux grands
ouverts pleins d'une stupeur sans nom et d'une indicible horreur, elle
balbutia:

--M. Piron!... Lui!... lui!

--Oui, notre voisin Aristide Piron, dont vous avez pu apprcier les
solides qualits, dit Madame Norand d'un ton incisif. Le mariage se
fera...

--Jamais! dit une voix incroyablement ferme.

Et Isabelle, surmontant sa dfaillance par un nergique effort de
volont, se redressait, une flamme de rsolution et de fiert
tincelant dans son regard. Mais le tremblement de son corps frle,
l'altration de son visage tmoignaient de l'motion violente qui
l'agitait.

--Jamais? rpta Madame Norand d'une voix sifflante. Vous ne me
connaissez donc pas encore?... Vous ne savez pas que je supporte aucune
rsistance et que je vous ferai plier?... Qu'avez-vous donc appris  la
Verderaye qui vous rende aujourd'hui tellement rcalcitrante et vous
fasse mpriser la demande d'un homme honorable, srieux, et pourvu de
la plus belle proprit du pays? Que vous faut-il et qu'avez-vous rv
dans votre dmence? dit-elle brusquement en jetant un regard
investigateur sur sa petite-fille.

La teinte rose, pour la seconde fois, apparut sur le blanc visage
d'Isabelle. Un rayonnement semblait descendre sur cette physionomie
charmante, dans ces belles prunelles bleues... Ce ne fut qu'un clair,
et, en soutenant intrpidement le regard irrit de sa grand'mre, elle
rpondit avec un calme extrme:

--Autrefois, comme aujourd'hui, je n'aurais pas accept ce mariage. Je
vous l'ai dit, grand'mre, vous vous tes trompe sur mon compte; je
n'tais pas encore au point que vous croyiez... Il vous aurait fallu me
conduire au total anantissement de ma libert morale pour me faire
accepter cet homme grossier, vaniteux et dpourvu de sentiments levs.
Mme avant de frquenter la Verderaye, j'tais encore capable
d'observation et je conservais quelque fiert... Je sais fort bien
qu'il n'y aurait rien de dshonorant  pouser un homme de condition et
d'ducation infrieures, ft-il paysan, mais il est impossible,
grand'mre, que vous ne compreniez vous-mme la position fausse de l'un
et de l'autre en semblable circonstance et les souffrances qui en
rsultent invitablement... Et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une
soudaine animation, celui que vous m'offrez, ft-il le plus noble, le
plus riche, le meilleur, je ne l'pouserais jamais,  moins que...

--A moins que?... rpta Madame Norand d'une voix dure.

--A moins que je ne l'aime, acheva Isabelle avec douceur.

Madame Norand se dtourna presque violemment. Cette fois, la colre
avait raison de sa glaciale impassibilit.

--Ecoutez, Isabelle, et comprenez-moi bien. Je vous dfends de songer 
ces rves ridicules qui ont pris possession de votre pauvre cervelle...
Demain, M. Piron viendra et vous lui serez officiellement fiance. Le
mariage se fera  l'automne, deux jours aprs la Toussaint.

--Grand'mre!

Ce cri s'chappa, dchirant, des lvres d'Isabelle. Ses mains se
joignirent dans un geste de supplication passionne... Mais elle ne
rencontra qu'un visage glac et inexorable.

--Je vous l'ai dit, Isabelle, tout est inutile. Je veux ce mariage...
Allez maintenant  votre ouvrage, vous n'avez que trop perdu de temps
avec vos ridicules raisonnements.

Elle se dtourna et s'assit devant sa table... Isabelle s'loigna d'un
pas chancelant. A la porte, elle se heurta  M. Marnel. L'crivain
recula devant ce visage clair par la grande lanterne du vestibule que
venait d'allumer Rosalie.

--Etes-vous malade, mon enfant?... Que vous arrive-t-il?

Elle fit un geste vague et s'loigna rapidement vers l'escalier.

M. Marnel entra dans la galerie. Madame Norand, qui feuilletait un
volume, tourna la tte vers lui, et il put constater qu'aucune motion
n'avait laiss sa trace sur cette physionomie accentue.

--Vous allez me conseiller, Marnel. Je suis embarrasse entre deux
citations...

--Trs volontiers, Sylvie... mais dites-moi auparavant ce qui arriv 
votre petite-fille. Elle avait une triste figure, la pauvre enfant!

--Rassurez-vous, dit schement Madame Norand en levant les paules avec
ddain. Ce sont de folles ides de jeune fille auxquelles je viens de
mettre ordre... Et, puisque vous voil, je puis aussi bien vous
annoncer maintenant les fianailles d'Isabelle avec M. Piron, le voisin
que vous avez vu ici il y a quelques jours.

--Avec... M. Piron! s'exclama-t-il d'un ton d'indicible stupeur. Voil
donc la raison de ce visage dsespr!... Et c'est cette enfant
charmante et dlicate, cette jeune crature au coeur aimant que vous
voulez donner  ce rustre goste?... Il est impossible que vous
mditiez un pareil crime, Sylvie!

--Oh! pas de grands mots, Marnel!... Je vous assure qu'elle sera fort
heureuse quand elle aura reconnu l'inanit de ses rves et la paisible
scurit du sort que je lui prpare. J'ai tout fait pour rendre cette
enfant srieuse et pratique, je n'y ai qu' moiti russi... le mariage
achvera le reste. Il est temps, grand temps, je m'en suis enfin
aperue.

--Oui, cette pauvre enfant renaissait  la vie morale, elle voyait
enfin que tout n'est pas dception et gosme, comme vous aviez voulu
le lui persuader... Et en mme temps s'clairait son intelligence,
cette belle et vive intelligence que vous avez prtendu abaisser
perptuellement aux travaux matriels, en lui tant toutes les joies et
toutes les esprances de la terre et du ciel.

--Bien d'autres se contentent d'une semblable existence...

--Peut-tre, mais combien sont-elles  plaindre, celles-l!... et
certainement elles n'ont pas le caractre d'Isabelle. Ne voyez-vous pas
que cette jeune fille est admirablement doue sous le rapport de
l'intelligence, qu'elle possde un coeur ardent, dlicat, d'une exquise
lvation?... qu'il lui est impossible, en un mot, de se contenter des
sentiments rtrcis et des aspirations bornes imposes par vous?... Ce
ne sont pas la pauvret, la souffrance, le travail qui pourraient
effrayer une telle nature, mais seulement le vide du coeur. En aimant,
elle est capable de tout supporter... Et si vous aviez russi  mener 
bien votre systme, savez-vous ce qu'elle serait devenue?... Une
dsespre! Jamais Isabelle, telle que je l'ai pntre, n'aurait pu
vivre sans esprance et sans idal.

--Bah! vous verrez qu'elle vivra parfaitement, dit Madame Norand avec
une scheresse ironique. Loin de ses amies Brennier, elle oubliera
toutes ses folies. Ces gens ont vraiment bien manoeuvr, mais j'ai t
plus forte qu'eux.

--Quels gens?

--Les Brennier, ces hypocrites, cachant sous leurs mines simples et
franches une singulire habilet. C'tait l un jeu bien combin,
videmment... Une jeune fille ignorante, riche  millions, voil une
proie excellente, et ds lors on dresse ses batteries, on met en scne
le frre et le cousin. La petite sotte tombe dans le pige, choisit le
plus habile, et voil l'avocat besogneux en passe de devenir l'poux de
cette jeune millionnaire... Malheureusement, la grand'mre est l...

--Que racontez-vous donc, Sylvie? Je crois, vraiment, que vous accusez
cette excellente famille Brennier et M. Arlys! s'cria M. Marnel avec
indignation. Ce jeune homme est cependant l'tre le plus noble et le
plus dsintress de la cration... et d'ailleurs, je sais de source
certaine que sa fortune surpasse celle de Mademoiselle d'Effranges. Il
tient si peu  l'argent qu'une grande partie de ses revenus va aux
oeuvres de bienfaisance... Quant  se sentir attir vers votre
petite-fille, il n'y a l rien d'extraordinaire, et, en les voyant l'un
prs de l'autre cette aprs-midi, j'ai pens qu'on ne pouvait rver
mieux qu'une union entre ces deux belles mes. Rien ne les spare...
Soyez donc bonne, Sylvie, et, s'ils s'aiment, faites leur bonheur.

Madame Norand demeura un instant silencieuse, la tte tourne vers la
fentre, ses mains nerveuses disposant des feuillets devant elle...
Elle dit enfin d'un ton froidement paisible, comme si elle continuait
une phrase commence:

--Le mariage se fera  l'automne, ici mme. M. Piron se montre press,
ayant grand besoin d'une mnagre. Serez-vous tmoin, Marnel?

--Vous tes un mauvais coeur! Je ne vous aurais jamais crue ainsi,
Sylvie! s'cria M. Marnel exaspr. Tenez, je m'en vais, car je ne sais
ce que je vous dirais... Mais souvenez-vous de ce que je vous ai
prdit, un soir,  Paris... L'tincelle existait, elle devait jaillir
un jour sous l'impression d'un sentiment trs vif... et ce sentiment,
vous ne pouvez l'touffer, quoi que vous tentiez. Isabelle, j'ai tout
lieu de le croire, a compris que son coeur appartenait   cet autre
coeur gnreux et bon: voil l'explication de ce changement qui vous
irrite tant... Votre obstination pourra la faire mourir, mais, si peu
que je la connaisse, je me doute qu'elle n'est pas de celles qui
oublient.



XI



Le vent attaquait avec furie la massive porte d'entre qui gmissait
lamentablement. A travers les larges interstices, il pntrait dans le
vestibule et faisait vaciller sans repos la flamme de la lanterne...
Sous cette lueur indcise et trouble, une forme enveloppe d'un long
manteau passa lgrement. Deux petites mains nerveuses ouvrirent le
lourd vantail et l'apparition se trouva dehors, en face de la lande
dserte sur laquelle tombait la lueur grise du jour finissant. Elle
s'loigna rapidement dans la direction de Saint-Pierre-du-Torrent.

Un grand capuchon couvrait sa tte, drobant ainsi compltement ses
traits, mais il tait impossible de se mprendre  cette allure lgre,
extrmement souple et lgante. C'tait bien l Isabelle d'Effranges.

Haletante, brise par une lutte opinitre contre la tempte qui tentait
de renverser cette frle et tmraire crature, Isabelle atteignit
enfin le promontoire rocheux sur lequel s'levait la chapelle. L
semblaient s'tre donn rendez-vous toutes les puissances infernales.
Le vent hurlait dans la lande, sifflait  travers les fentres de la
chapelle, veuves de leurs vitres, et grondait dans la gorge o il
s'engouffrait imptueusement. Le torrent, gonfl par les pluies des
jours prcdents, se prcipitait avec furie, entranant dans ses remous
cumeux des arbustes et des plantes arrachs  la falaise; au pied du
promontoire, la cascade s'croulait avec fracas. Ce concert
pouvantablement grandiose paraissait form de voix dmoniaques
dchanes dans ces solitudes.

Isabelle s'assit  sa place favorite, appuya sa tte sur ses mains
croises et demeura immobile, regardant vaguement devant elle.

Elle tait venue rarement ici depuis qu'elle connaissait les Brennier.
Pour elle, tout besoin de songerie et de solitude avait fui... Chez ces
tres affectueux et charmants, elle avait trouv de quoi satisfaire ses
plus intimes dsirs, et,  certains instants, les tristes jours
d'autrefois, les misres quotidiennes s'taient trouvs oublis. Un
charme s'tait empar d'elle pendant ces derniers mois et elle y avait
cd sans rsistance, heureuse comme elle ne l'avait jamais t.

Oui, heureuse, elle, Isabelle! N'tait-ce pas inconcevable?... Et ce
bonheur mystrieux qu'elle ne pouvait analyser avait atteint son apoge
cette aprs-midi mme, quelques instants avant que Madame Norand
n'appart  la Verderaye. En une inoubliable et radieuse minute, elle
avait compris que son coeur appartenait  Gabriel.

A Gabriel!... Et elle devait tre la femme d'Aristide Piron! Oh! plutt
mourir!

Elle se tordit les mains dans un mouvement de douleur. Mourir!... Elle
ne le pouvait plus, maintenant qu'elle croyait  un Dieu,  une vie
future,  tout ce que croyait Gabriel. Mais alors, comment lutter,
comment viter ce sort odieux devant lequel son jeune tre frmissant
reculait avec horreur?... Comment?...

Elle se leva brusquement. Sous l'angoisse pouvantable qui
l'treignait, elle et voulu crier, jeter sa plainte aux chos de la
lande sombre. Mais les rafales l'touffaient, paraissant se rendre
complices de l'aeule implacable qui avait tent de refouler toutes les
aspirations de ce jeune coeur... Eh bien! elle fuirait, elle irait...
Mais o donc? Qui aurait piti d'elle?

Elle s'avana dans le sentier troit ctoyant le bord de la falaise,
sans souci du sol dtremp sur lequel elle glissait. Elle marchait en
se rptant qu'elle prirait de fatigue et de faim dans la lande plutt
que d'pouser cet homme... mais elle s'arrta prs de la pierre
sculpte o elle s'tait assise un jour... ce jour o elle avait vu
pour la seconde fois Gabriel Arlys. Pauvre insense! elle avait fui
alors ceux-l dont la sparation produisait aujourd'hui en elle un
immense dchirement.

Elle monta sur la pierre et regarda mlancoliquement le torrent cumer
 ses pieds. Que tout tait sombre et triste aujourd'hui, depuis le
ciel noir jusqu' l'eau grise et terrible qui emportait dans ses flots
furieux ses proies vgtales pour les jeter au loin, dans quelque
gouffre mystrieux!... jusqu' la chapelle isole et croulante,
enveloppe de sa verdure fonce comme une veuve de ses voiles!... Ou
bien tait-ce elle-mme qui voyait toutes choses  travers le
brouillard de ses regrets, de son intime et profonde souffrance?

Dans un geste douloureux, elle leva les mains au ciel en laissant
chapper un sanglot... Un cri d'angoisse retentit derrire elle.

--Isabelle!

Elle se retourna en tressaillant au son de cette voix bien connue. Au
dbouch d'un sentier dvalant vers la lande apparaissait Gabriel...
mais Gabriel livide, les traits contracts, une expression d'horreur et
d'indicible reproche dans le regard. Son bras se tendait comme pour
empcher un acte criminel... et une soudaine lumire se fit dans
l'esprit d'Isabelle.

--Non, non!... Oh! ne croyez pas cela! cria-t-elle en tendant les
mains vers lui en un mouvement de protestation ardente. Autrefois...
oui,  je l'aurais fait certainement, mais maintenant je sais que je
dois tout souffrir plutt que de me donner la mort...

Elle descendit de la pierre et fit quelques pas vers M. Arlys qui
demeurait immobile et singulirement ple.

--... Non, je n'aurais pas fait cela... Vous avez peu de confiance en
moi, Monsieur Arlys, dit-elle d'un ton de reproche timide.

Un tressaillement agita Gabriel. Il s'avana  son tour, et Isabelle
remarqua avec une stupeur pleine d'motion que cet homme si
parfaitement matre de lui-mme tremblait extrmement.

--Je suis en effet coupable, dit-il de sa belle voix profonde, un peu
frmissante. Mademoiselle, il est vrai que j'ai eu cette pense, mais
vous me pardonnerez peut-tre un jour en songeant quel spectacle
effrayant vous prsentiez, seule au bord de l'abme, dans cette
attitude de dsespoir. Je n'ai pas t matre de ma premire impression
et j'ai eu peur... Il y a peu de temps encore, vous ignoriez tout de
Dieu, de ses commandements, de ses dfenses, vous paraissiez faire si
peu de cas de la vie!... Mademoiselle, je ne puis que vous demander
d'essayer de me pardonner plus tard cette crainte d'une seconde,
ajouta-t-il en s'inclinant devant elle.

D'un mouvement spontan, elle lui tendit la main.

--Non pas plus tard, mais en ce moment mme. Comme vous le dites, il
tait permis de se mprendre... et, au fait, il doit vous sembler
bizarre et peu d'accord avec une tte sense de me trouver ici  cette
heure, et par ce temps. Mais vous ne savez pas...



Elle s'arrta, suffoque par la pense renaissante, effroyable comme un
cauchemar, du mariage qui lui tait impos. Mais elle lut dans les yeux
de Gabriel une interrogation anxieuse et continua d'un ton bas et bris:

--... Vous ne vous doutez pas que je fuis ma grand'mre parce que...
Mais, Monsieur Arlys, vous pourrez me renseigner sur cela. Suis-je
oblige de lui obir quand elle m'impose une union odieuse?... alors
que je prfrais tre roule l, sur ces rochers, par ces eaux
effrayantes! fit-elle dans un cri de poignante douleur.

M. Arlys eut un brusque mouvement de recul et l'altration de ses
traits s'accentua. Il dtourna les yeux et parut faire un excessif
effort sur lui-mme pour rpondre avec une apparence de calme  la
question pose moins encore par les lvres d'Isabelle que par le beau
regard angoiss qui se tournait vers lui.

--L'obissance n'est pas exige en ce cas, trs certainement. Si
vraiment cette union vous inspire une telle rpulsion, si elle ne vous
promet que tristesses et regrets, si, surtout, vous craignez d'y perdre
le don prcieux de la foi qui vient de vous tre accord, il serait
affreux d'engager dans cette voie votre jeune vie, et vous avez le
droit de rsister, respectueusement et fermement... Mais vous
souffrirez, Mademoiselle...

--Qu'importe!... oh! qu'importe, pourvu que ce mariage ne s'accomplisse
pas! fit-elle dans un lan de joie douloureuse. Je vous ai dit que
j'aimerais mieux mourir tout de suite... eh bien! j'userai peut-tre
mes forces en luttant contre la volont de ma grand'mre, je mourrai
mme, qui sait?... mais je ne cderai jamais, puisqu'elle ne peut m'y
obliger!

Il la regarda, si frle et si dlicate, mais redresse en cet instant
dans un mouvement d'inluctable dcision, une flamme de fermet virile
dans ses belles prunelles violettes qui savaient si bien reflter
toutes les motions et les douceurs fminines... D'un ton pensif, comme
en se parlant  lui-mme, il murmura:

--Oui, vous saurez souffrir... mais enfin, n'aurez-vous pas aussi un
peu de bonheur! Les joies de l'enfance, la tendresse d'une mre, les
consolations de la religion vous ont manqu jusqu'ici; il semblerait
qu'un rayon de flicit, encouragement divin, doive un jour illuminer
votre vie... Mais, Mademoiselle, vous allez tre absolument
transperce! Entrons dans la chapelle! s'cria-t-il tout  coup.

De larges gouttes de pluie, d'abord espaces, tombaient depuis un
instant sans qu'ils s'en aperussent. Mais maintenant c'tait l'averse
torrentielle, projete avec violence par les rafales qui faisaient
rage... Isabelle et Gabriel s'lancrent vers la chapelle dont le jeune
homme ouvrit avec quelque difficult la porte aux ferrures rouilles.

Un pas prcipit se faisait entendre dans le sentier proche de la
chapelle, et, au moment o les jeunes gens s'engouffraient dans le
petit temple, quelqu'un les rejoignait avec une exclamation de surprise
joyeuse... Gabriel se dtourna, et lui aussi laissa chapper un cri de
stupeur.

--Monsieur Marnel!

--Oui, moi-mme! dit l'crivain en se secouant vigoureusement. Moi-mme
qui suis  la recherche de cette pauvre fugitive... Je l'ai entendue
partir, j'ai souponn son dessein, et, le temps de dcrocher mon
manteau, me voil parti  travers la lande. Je me suis tromp de
sentier, je me suis trouv retard... et cependant je tremblais...

--Pourquoi donc? demanda Isabelle en posant sur lui ses grands yeux
tristes.

Il ne parut pas avoir entendu et se mit en devoir d'enlever son
vtement ruisselant. Mais Isabelle dit avec une calme mlancolie:

--Vous aviez sans doute la mme ide que M. Arlys lorsqu'il m'a vue
l-bas, au bord du torrent?... Vous craigniez de ma part un instant de
dsespoir, Monsieur Marnel?

--Eh bien! oui, je l'avoue, ma chre enfant! dit-il rsolument. La
secousse a t rude pour vous, et vous tes une convertie de frache
date. J'ai eu peur... Pardonnez-moi, men enfant.

Elle lui tendit sa petite main glace.

--Je vous pardonne comme j'ai pardonn  M. Arlys, dit-elle doucement.
Mais je regrette de vous avoir occasionn cette course par ce temps
pouvantable.

Il secoua les paules avec insouciance.

--Bah! peu m'importe!... Sylvie va m'en vouloir  mort, mais tant pis,
je lui ai dit son fait et je le lui rpterai encore... Comprenez-vous,
Arlys, qu'elle veuille faire de cette enfant la femme d'un Aristide
Piron!...

--Quoi! ce serait cet homme! s'exclama sourdement Gabriel.

Il revoyait nettement le personnage rencontr un jour dans une
proprit voisine, avec son apparence vulgaire, sa suffisance, son
troit orgueil de paysan enrichi et son manque total de croyances...
Et, devant lui, se tenait la dlicate et aristocratique jeune fille
destine  ce rustaud ptri de vanit.

Isabelle se laissa tomber sur une marche de l'autel--un bijou de pierre
sculpte qui s'effondrait lamentablement. Au-dessus se dressait une
grande croix de granit brut  laquelle un bras manquait; mais, dans
l'obscurit, elle n'en produisait pas moins un effet saisissant par son
aspect rude et crasant et sa disproportion avec les dimensions exigus
de l'autel et de la chapelle.

Le capuchon de la jeune fille avait gliss, entranant la torsade de sa
chevelure, et les belles ondes argentes s'pandaient sur le manteau de
laine grossire, entourant d'un ple rayonnement ce visage si blanc et
si fin. Dans la vague lueur dverse par le jour finissant, au milieu
de ces dbris gothiques, elle semblait une mystrieuse apparition d'un
autre ge, une des nobles chtelaines dont les pierres tombales
gisaient, brises, dans un coin de la chapelle... Mais elle tait bien
vivante, car elle frissonnait sous le courant d'air form entre les
fentres bantes.

--Il n'y a pas moyen de rester ici. Mieux vaudrait encore demeurer sous
la pluie, dit Gabriel en s'avanant.

Il tait demeur prs de la porte, en discrte contemplation devant le
dlicieux tableau offert  son regard... En tournant derrire l'autel,
il dcouvrit une petite sacristie dont l'troite fentre gardait
intacte sa vitre tapisse de toiles d'araignes. Il y apporta une
pierre pour servir de sige  Isabelle, et demeura debout, ainsi que M.
Marnel, tous deux appuys contre ce qui avait t une armoire et ne
prsentait plus qu'un enfoncement bant o gisaient quelques planches
vermoulues.

Gabriel semblait couter attentivement le bruit de la pluie qui se
dversait avec violence... mais, au bout d'un instant, il dit, comme
continuant tout haut sa pense:

--Et vous croyiez, pauvre enfant, agir sagement en fuyant ainsi!
Qu'auriez-vous fait?... Que seriez-vous devenue? Votre sagesse, votre
courage vous avaient donc compltement abandonne?

--Oui, je crois que j'tais un peu folle... mais je souffrais tant!
dit-elle en froissant ses mains l'une contre l'autre dans un mouvement
de douleur. Je ne sais pas encore bien prier, et je me suis sentie
soudain faible, pauvre, abandonne, n'ayant plus qu'une pense, un
dsir: fuir cette maison, o je ne trouvais que la souffrance. Sans
vous, je serais peut-tre  cette heure dans la lande, dit-elle en
frissonnant.

--Heureusement, je n'ai pas manqu aujourd'hui, malgr la tempte, ma
promenade quotidienne. Le but en est presque toujours cette chapelle
que j'ai en grande affection, et j'y venais ce soir dans l'espoir de
jouir d'un beau spectacle sur cette petite hauteur.

--Et Mademoiselle Isabelle vous en a empch? dit M. Marnel.

Gabriel sourit en dsignant d'un geste la fentre contre laquelle la
pluie faisait rage.

--Avouez que la contemplation serait hroque! J'apprcie beaucoup plus
en ce moment cet abri, si peu confortable soit-il... Une chose m'ennuie
cependant: l'inquitude de mon oncle et de mes cousines en me croyant
sous ce dluge.

--Oui, ils vont certainement se tourmenter. Mais comment faire?

--Il n'y a qu' attendre, Mademoiselle. Ces averses sont ordinairement
trs fortes, mais assez courtes. Dans peu de temps nous pourrons, je
crois, revenir vers nos demeures.

--Ah! oui, retourner  Maison-Vieille! dit-elle avec un tressaillement.
Vous m'avez dit quelquefois que j'tais courageuse et cependant, voyez,
j'ai peur de la lutte... Dans cette maison, je vais retrouver la
srnit glaciale de ma grand'mre, l'affection banale de ma tante, un
peu d'attachement goste de la part des domestiques dont je suis
l'aide et parfois la servante... mais personne qui s'inquite de ma
souffrance, personne pour me dire: Isabelle, quelle est ta peine?... Ne
puis-je te consoler?... Ah! dit-elle avec un sanglot, cela a t en
tout temps ma peine la plus dure. Enfant, j'ai t confie  des
trangers svres par les recommandations de ma grand'mre. Jeune
fille, je n'ai connu prs d'elle qu'une froideur crasante, une
autorit imprieuse... J'avais autrefois une nature extrmement
enthousiaste, avide de tendresse, passionne pour le beau. Les
difformits physiques m'pouvantaient, et je n'ai vritablement vaincu
cette impression que depuis quelque temps... depuis que Rgine m'a
appris qu'il n'y a d'affreux que le pch. Mais ces penchants de ma
nature ont t vigoureusement attaqus... Alors, ne pouvant et ne
voulant pas les faire disparatre, je les ai cachs sous un masque de
calme, d'impassibilit jamais dmentie. Ce que j'ai souffert ne se peut
exprimer... Je me comparais  un tre plein de vie enferm dans un
spulcre de glace. Je m'tais ainsi form, instinctivement, une
personnalit extrieure qui a tromp ma grand'mre. Elle m'a crue 
point pour son projet... Elle n'avait pas compris que la petite flamme
d'idal allume en moi par Dieu tait demeure, bien faible, mais
indestructible, par une misricordieuse permission de ce Dieu qu'elle
ne connat pas, et qu'il m'tait impossible de devenir l'pouse d'un
Piron.

--Il faut en effet que votre aeule vous connaisse bien peu. Je ne
comprends pas cet aveuglement de la part d'une femme intelligente!
s'cria M. Marnel.

--Lui imposer ce rustre, alors que tant de nobles et brillants partis
pourraient lui tre offerts! murmura Gabriel.

Elle tourna vers lui un regard empreint d'une sincre surprise.

--A quoi pensez-vous, Monsieur Arlys?... Un brillant mariage,  moi!
Outre que je m'en soucie peu, il est fort improbable que l'on songe
jamais  la pauvre crature que je suis, ignorante et sans esprit,
inapte  tout ce qui plat au monde...

--Ignorante et sans esprit! rpta Gabriel sans pouvoir retenir un
sourire. Qu'en dites-vous, Monsieur Marnel?

L'crivain eut un joyeux clat de rire.

--Oui, Arlys, Mademoiselle d'Effranges est ignorante... mais seulement
d'elle-mme. Sachez, Mademoiselle, que la moiti des jeunes filles que
nous rencontrons dans le monde ne possdent que des parcelles de savoir
dans leur pauvre cervelle et ne sont capables que de jacasser sans
trve sur leurs frivoles occupations... Tandis que vous!...

--Vous tes tous deux trop indulgents, mais tous ne sont pas ainsi,
dit-elle d'une voix un peu tremblante. Il est certain qu'un homme
srieux, savant, pris d'idal, se souciera peu d'unir sa vie  une
femme qu'il devra instruire et former sur tout,  une faible crature
ne lui apportant qu'un coeur bien pauvre, un caractre trop accoutum 
la tristesse et par l mme bien peu attrayant...

--Mademoiselle Isabelle, ne parlez pas ainsi!... s'cria Gabriel.

Il s'interrompit brusquement. Si l'ombre n'avait pas envahi la
chapelle, Isabelle l'et vu frmir et serrer les lvres pour retenir
les mots qui allaient en jaillir... Mais M. Marnel s'avana et posa sa
large main sur l'paule du jeune avocat.

--Oui, vous avez raison de protester, Arlys, dit-il gravement.
Mademoiselle Isabelle ne se connat pas... et elle ne vous connat pas,
car sans cela, Mademoiselle, vous auriez compris, clair comme le jour,
et comme je l'ai compris moi-mme cette aprs-midi en vous voyant l'un
prs de l'autre... que vous tiez l'pouse rve par Gabriel Arlys.

Une exclamation touffe s'chappa des lvres d'Isabelle... Gabriel
murmura d'une voix sourde:

--Monsieur Marnel, pourquoi lui avez-vous dit cela?... Je ne voulais
pas profiter de son dcouragement, des circonstances un peu singulires
dans lesquelles nous nous trouvons, pour lui apprendre que mon rve
tait de devenir son soutien, son poux dvou jusqu' la mort...

--Eh! je l'ai bien compris, parbleu!... C'est pourquoi j'ai pris les
devants, car sachez-le, Arlys, ce que je viens de rvler 
Mademoiselle Isabelle sera une aide puissante dans la lutte qu'elle va
soutenir contre sa grand'mre. Tt ou tard, elle vaincra. Sylvie n'est
pas mauvaise, au fond... et qui sait mme si elle n'aime pas un peu sa
petite-fille?

--Etrange manire d'aimer, en tout cas! s'cria Gabriel d'une voix
vibrante. Mais peut-tre avez-vous raison, Monsieur... Mademoiselle
Isabelle, vous avez entendu M. Marnel. En quelques mots, il vous a
exprim mon plus cher dsir... M'autorisez-vous  demander votre main 
Madame votre grand'mre?

Il avait parl d'une voix lente et basse, les bras croiss sur sa
poitrine, son beau regard grave et doux fix sur Isabelle qu'il
distinguait  peine dans la pnombre... Elle se dressa debout,
tremblante d'une indescriptible motion, et balbutia:

--Moi!... moi! Mais c'est impossible! Que feriez-vous de moi?

--Une femme chrtienne, dans le sens le plus admirable de ce mot, dit
doucement Gabriel. Ds le jour o je vous ai vue  la Verderaye, j'ai
pressenti les magnifiques qualits mises en germe par Dieu en votre
me, je les ai vues ensuite clore rapidement au contact de mes pieuses
et bonnes cousines... Je crois que vous serez une pouse intelligente
et ardemment dvoue, une mre admirable, ferme et tendre... que vous
serez pour les pauvres une protectrice, pour votre mari un conseil dans
ses travaux austres, pour tous une joie et une consolation. Voil ce
que je ferai de vous, avec l'aide toute-puissante de Dieu... Peut-tre
suis-je goste et prsomptueux en osant demander un pareil trsor...
mais je n'ai jamais trouv sur ma route celle qui rpondait  mon
idal... jamais, jusqu'au jour o je vous ai rencontre ici... Mais si
vous me trouvez tmraire, Mademoiselle, dites-le-moi, et vous me
connaissez assez pour savoir qu'il ne sera plus question de ce sujet.

Elle tait demeure immobile, les yeux un peu baisss, ses petites
mains croises sur son manteau brun. Aux derniers mots de Gabriel, elle
leva vers lui son visage rayonnant de bonheur.

--Si ma grand'mre l'autorise, je serai votre femme... Sinon, je serai
votre fiance, toujours.

Il s'inclina et baisa la main qui lui tait tendue. Aucun discours ne
pouvait galer pour lui l'accent de cette jeune voix, toute vibrante
d'une motion puissante, le regard limpide de ces grands yeux que les
lueurs mourantes du jour lui avaient laiss entrevoir.

--A la bonne heure, voil un premier pas de fait! murmura M. Marnel en
se frottant les mains. Maintenant,  l'assaut de Sylvie!... Hum! ce
sera dur... mais cette petite Isabelle, depuis qu'elle se rveille, est
rellement charmante, et sa grand'mre finira bien par se laisser
gagner. Elle n'est pas de roc, aprs tout!

Isabelle tait retourne s'asseoir. Gabriel demeura prs de la fentre.
Aucune parole ne fut plus change entre eux. Ils n'en avaient pas
besoin pour se comprendre, et ces deux coeurs battaient  l'unisson,
s'irradiaient du mme pur bonheur en ces courts instants qui les
sparaient des tristesses prvues, des luttes pnibles et peut-tre
longues.



XII



La pluie cessait enfin, Gabriel le constata avec un intime regret. Il
fallait retourner  Maison-Vieille... Isabelle rajusta son capuchon et
sortit de la chapelle  la suite de M. Marnel et de M. Arlys. Dehors,
Gabriel lui offrit le bras et, avec cet appui solide, elle put avancer
dans le sentier dtremp.

Mais la tempte faisait rage, paraissant prouver un malin plaisir 
lancer ses rafales au visage des jeunes fiancs. Le vent, extrmement
rafrachi par la pluie, faisait frissonner Isabelle, et, en la voyant
ple et transie, se tranant presque maintenant, Gabriel songea avec
une sourde inquitude qu'elle tait faible et dlicate, bien peu
capable de supporter un tel assaut.

Enfin Maison-Vieille apparaissait. Des lumires brillaient au
rez-de-chausse, du ct de la lande. L tait la galerie o
travaillait sans doute Madame Norand, tandis que Mademoiselle
Bernardine tricotait ou somnolait... Isabelle s'arrta  quelques pas
de la maison.

--Quand nous reverrons-nous? murmura-t-elle mlancoliquement. Je suis
tellement certaine que ma grand'mre refusera!...

--Peut-tre au premier moment, mais ensuite!... Ayez confiance, mes
pauvres enfants, dit M. Marnel d'un ton encourageant.

--Oui, ayons confiance en Celui que nous connaissons et aimons
maintenant tous deux... Je voudrais tant avoir bientt le droit de vous
dire: "Isabelle, quelle est votre peine? Ne puis-je vous en consoler?"
murmura Gabriel avec une infinie douceur.

--Pensez du moins que maintenant je serai forte et rsigne, parce que
je suis heureuse... Oh! si heureuse, malgr les preuves qui
m'attendent! J'ai l'esprance...

Leurs mains se serrrent et Gabriel s'loigna  grands pas.

M. Marnel laisse retomber le lourd marteau de la porte d'entre.
Mlanie vint ouvrir et recula avec un petit cri de surprise.

--Comme vous tes ple, Mademoiselle!...

Ecartant la vieille femme, M. Marnel et Isabelle entrrent. Sur le
seuil de la galerie apparaissait Madame Norand, droite et implacable
comme une statue de la Justice. D'un geste bref, elle fit signe  sa
petite-fille d'approcher.

Isabelle, envahie par un froid intense, se sentait chanceler, la tte
lui tournait et ses dents claquaient avec violence. Il lui sembla
qu'elle mettait un temps considrable pour franchir la courte distance
qui la sparait de sa grand'mre... Silencieusement, celle-ci entra
dans la galerie et Isabelle l'y suivit, ainsi que M. Marnel.

--Sylvie, cette enfant est glace... commena ce dernier.

Un geste de Madame Norand l'interrompit. Elle saisit le bras d'Isabelle
et l'attira sous la lueur d'une lampe.

--Venez-vous de la Verderaye, crature folle et rebelle? dit-elle
durement.

--Non! murmura Isabelle qui se sentait envahie par une trange
oppression.

--Non?... Mais alors, qu'avez-vous fait?... Rpondez donc! dit-elle en
la secouant impatiemment.

--Mais vous ne voyez donc pas que cette pauvre petite se trouve mal!
s'cria M. Marnel en se prcipitant.

Le bras encore vigoureux de Madame Norand retint Isabelle qui glissait
 terre, et, aide de l'crivain, elle la transporta dans un fauteuil
o la jeune fille perdit compltement connaissance.

--Elle est absolument glace... Il serait prfrable de la coucher tout
de suite, dit M. Marnel en considrant avec compassion le mince visage
si ple sous le capuchon brun.

Un peu plus tard, Isabelle tait tendue dans son petit lit troit et
dur comme un lit de camp. Elle avait repris ses sens, mais la fivre la
gagnait, brlant ses membres tout  l'heure d'une froideur de marbre.
Elle s'agitait et murmurait des mots sans suite en regardant sans la
reconnatre sa grand'mre debout prs du lit.

--Sa fiance... toujours!... Pas M. Piron! J'aime mieux mourir!...
Grand'mre ne voudra jamais... elle me dteste, elle veut que je sois
malheureuse... Mais je suis heureuse... je serai bientt sa femme... sa
femme!... Oh! j'ai peur de grand'mre!

Trs ple, les traits contracts, Madame Norand coutait ces paroles
murmures par la faible voix d'Isabelle... Aux derniers mots, elle se
dtourna brusquement, comme si la vue de ce joli visage effray et
soufrant lui tait insoutenable.



  .           .           .           .           .           .
  .           .           .           .           .           .
  .           .



... Tamise par un store pais, le soleil entrait dans une grande
chambre un peu sombre et mettait des reflets joyeux sur les vieux
meubles de poirier sculpt et sur une jeune tte blonde appuye au
dossier d'un fauteuil. Il clairait le ple visage d'Isabelle
d'Effranges, et l'un de ses plus brillants rayons entourait d'une
aurole d'or la chevelure de Rgine Brennier, assise prs de son amie.

Isabelle avait vu de prs la mort. Une pleursie s'tait dclare,
laquelle s'tait trouve complique par l'tat de faiblesse de la jeune
fille. Avec une infatigable tnacit, et sans jamais laisser paratre
la moindre inquitude, Madame Norand avait lutt contre la maladie,
toujours  son poste au chevet d'Isabelle. Bien vite, Mademoiselle
Bernardine avait senti ses forces flchir, mais l'aeule avait trouv
des aides dvoues dans les jeunes filles de la Verderaye... Son
premier mouvement, en les voyant arriver aussitt qu'elles eurent
connaissance de la maladie d'Isabelle, avait t de rompre brusquement
ces relations. Mais elle se souvint d'une parole dite par le mdecin en
quittant la chambre de la jeune fille: "Il lui faut trouver,  ses
moments lucides, des visages aims, gais et encourageants penchs sur
elle, et surtout, il importe d'viter toute contrarit  cette
organisation branle."

En consquence, Madame Norand avait accept l'aide de ses jeunes
voisines, mais avec une condition expresse... Le lendemain de ce jour
o Isabelle avait fui Maison-Vieille, M. Brennier, ignorant encore la
maladie de la jeune fille, tait venu pour solliciter sa main en faveur
de son neveu. Il s'tait heurt  un inbranlable refus, et ce que
Madame Norand avait exig de ses filles, c'tait la promesse formelle
de ne jamais prononcer le nom de Gabriel. Elles y acquiescrent,
sachant qu'il n'tait pas besoin de raviver ce souvenir au coeur
d'Isabelle... Celle-ci n'y fit allusion qu'une fois, au dbut de sa
convalescence. Elle demanda un soir  Rgine:

--M. Arlys a-t-il fait sa demande  grand'mre?

--Oui, ma chrie, il y a dj quelque temps, avait rpondu Rgine avec
une tendre compassion.

Isabelle ne s'informa pas de la rponse. Elle laissa retomber sa tte
sur les oreillers et demeura longtemps immobile, les mains jointes, son
beau regard mlancolique et rsign tourn vers la fentre
qu'enflammait le soleil couchant... Ds lors, elle n'avait plus reparl
de Gabriel.

En cette rayonnante et trs chaude aprs-midi de fin d'aot, les deux
jeunes filles causaient du mariage de Danielle, fix au commencement de
l'automne. Paul des Orelles avait dj retenu un appartement dans la
mme maison que son beau-pre.

--Antoinette doit tre heureuse de ne pas se sparer de sa soeur, fit
observer Isabelle. Ce mariage met sans doute le comble  ses voeux?

--Oui, en un sens... Pauvre Antoinette! murmura Rgine dont la
physionomie sereine s'attrista.

--Pourquoi dites-vous cela, Rgine? s'cria Isabelle avec surprise.

Mademoiselle Brennier lui prit la main, et enveloppa la jeune fille de
son doux et profond regard.

--Ma chre Belle, je vais vous l'apprendre, car ma noble et courageuse
soeur sera pour vous un exemple... Antoinette a t frquemment
demande en mariage, et entre autres par Paul des Orelles. Elle avait
vingt ans, lui vingt-quatre. Comme les autres, elle l'a refus, car
elle ne voulait  aucun prix abandonner la tche lgue par notre mre,
mais pour celui-l, Isabelle, elle a pleur. Je l'ai vue, ma pauvre
soeur... Il n'y a que moi qui connaisse son secret. Tous,  commencer
par Danielle, ont cru qu'il lui tait indiffrent... Nous l'avions peu
revu pendant plusieurs annes, puis, l't dernier, nous trouvant  la
mme plage, les relations ont t renoues... Peut-tre Antoinette
a-t-elle un instant espr que l'ancien projet reprendrait cours. Elle
aurait sans doute accept maintenant, car Danielle et moi tions
capables de la remplacer... Mais il est encore jeune, trs gai, et
Danielle tait plus approprie  son ge et  son humeur qu'Antoinette
vieillie avant l'ge. Elle l'a compris, ma soeur chrie, et n'a laiss
voir sa souffrance  personne. Elle a souri, elle a pris sa part des
projets d'installation du futur mnage, mais personne n'a connu le
brisement de son coeur.

--C'est pour cela qu'elle avait pleur! murmura Isabelle en songeant 
ce matin o elle avait rencontr Antoinette sur le seuil de l'glise.
Vous avez raison, Rgine, votre soeur, si patiente, sereine et
courageuse, sera un exemple pour moi, si faible et si peu rsigne...
Mais, Rgine, il y a quelqu'un qui n'aurait pas agi comme M. des
Orelles... Il n'aurait pas oubli, lui! s'cria-t-elle dans un lan
d'ardente confiance.

--Les tres comme Gabriel sont rares, ma petite Belle. Il en aurait
fallu un pour comprendre le trsor de dvouement, d'affection et
d'intelligence contenu dans le coeur d'Antoinette... On ne peut exiger
des sentiments aussi levs du commun des hommes, mme des meilleurs,
comme Paul qui possde  incontestablement de belles et srieuses
qualits.

Elle demeura un moment silencieuse, le menton appuy sur sa main, et
reprit doucement:

--Vous rappelez-vous, Isabelle, cette scne de Polyeucte que nous dit
un jour Gabriel?... Polyeucte dit  Pauline: "Je vous aime... beaucoup
moins que mon Dieu mais bien plus que moi-mme." Voil une phrase que
pourrait loyalement prononcer Gabriel..., mais bien peu auraient le
droit de l'imiter. L se trouve le secret de sa supriorit.

Elle s'interrompit, un peu confuse en songeant qu'elle venait
involontairement de manquer  la parole donne  Madame Norand. Mais
Isabelle ne continua pas la conversation et prit un ouvrage de crochet
dans lequel elle parut s'absorber.

M. Marnel arriva peu aprs, apportant quelques livres. Depuis la
convalescence d'Isabelle, Madame Norand s'tait relche de ses
principes rigides, et les volumes d'histoire, de posie, de
littrature, judicieusement choisis, avaient t extraits de la
bibliothque par M. Marnel pour venir instruire et distraire la jeune
malade. L'excellent homme, par sa gat fine, sa bont inpuisable et
ses spirituelles conversations, avait t d'un puissant secours pour
aider Isabelle  surmonter sa faiblesse et sa lassitude morale. Il lui
tmoignait une affection paternelle qui encourageait la jeune fille et
formait un saisissant contraste avec la froide rserve de Madame Norand.

--Mademoiselle Rgine, voici votre affaire... plusieurs volumes des
Pres de l'Eglise. Vous pourrez faire un cours de thologie  Isabelle,
dit-il en entrant.

Il professait une respectueuse admiration pour Mademoiselle Brennier,
"la jeune sainte", comme il la dsignait parfois  Isabelle, mais il
avait souvent avec elle des discussions religieuses--trs calmes et
trs courtoises--dont lui, l'intelligent et clbre crivain, ne
sortait jamais victorieux.

Il se mit  causer gaiement. Rgine lui donnait la rplique, mais
Isabelle demeura silencieuse, toujours absorbe dans son travail,
semblait-il... Cependant, si quelqu'un le lui avait pris des mains, on
et constat dans les points d'tranges erreurs.

... La premire sortie d'Isabelle fut pour la Verderaye, d'o Gabriel
et Alfred taient partis depuis quelque temps dj. Elle revit les
lieux o elle avait appris  connatre la belle et attirante nature de
celui qui tait maintenant son fianc. Son souvenir tait partout: dans
le parloir, dans la jardin o si souvent ils s'taient promens, elle
religieusement attentive, lui traitant de hauts sujets sociaux et
religieux avec cette clart et ce charme d'locution qui taient en lui
 un degr remarquable... sur la terrasse, surtout, o elle avait eu
pour la premire fois l'intuition de l'intrt profond qu'elle
inspirait  cet homme d'lite, en ce jour o, empruntant les paroles du
hros de Corneille, il avait dit avec tant de chaleur:



   Seigneur, de vos bonts il faut que je l'obtienne.



Oui, partout elle le revoyait... mais nulle part encore comme  la
chapelle de Saint-Pierre o elle se rendit quelques jours aprs en
compagnie d'Antoinette. Grave et pensive, elle s'assit sur la
pierre--cette pierre maudite d'o s'tait prcipite la criminelle
chtelaine d'Abricourt. Le soleil mettait des points lumineux et de
frissonnantes lueurs sur les eaux grises; dans les embruns, il jetait
l'aurole radieuse d'un arc-en-ciel, et, de la rose rpandue sur les
mousses, les orchides sauvages et les fougres, il faisait une royale
parure d'incomparables brillants... Des chants d'oiseaux s'chappaient
du revtement de lierre de la chapelle, et,  la base des vieilles
murailles, une multitude d'oeillets sauvages croissaient, agitant leurs
ttes rouges au-dessus de l'herbe drue et rase.

--Isabelle, tout ne vous dit-il pas aujourd'hui: "Esprance!" dit
doucement Antoinette en voyant un nuage s'tendre sur le front de son
amie. Ici, o vous avez vu la tempte, voici le calme, le rayonnement...

--Oui, j'espre... je veux tre courageuse comme vous, chre, chre
Antoinette.

--Comme moi!... Mais je le suis bien peu, ma pauvre enfant! dit-elle
avec un mlancolique sourire.

Elles revinrent vers Maison-Vieille  travers la lande rouge de
bruyres. Le soleil enflammait ce tapis empourpr et dsert... Au loin
apparaissait la silhouette d'un ptre couvert de sa cape, suivant son
troupeau, point gris et mouvant dans l'immensit de la solitude. Des
sons de clochettes traversaient l'espace. Dans le lointain horizon, les
monts aux teintes ples s'clairaient de lueurs adoucies et bleutres.

Le long du sentier s'avanait une forme droite et hautaine. Malgr
l'ombrelle qui cachait la tte de l'arrivante, Isabelle ne s'tait pas
un instant mprise. Elle savait aussi ce qui allait sortir de ces
lvres imprieuses.

--Isabelle, vous venez de la chapelle?... Dsormais, abstenez-vous d'y
retourner. Les promenades sont ici assez varies sans choisir ce lieu
trop propice aux rveries inutiles.

Elle rebroussa chemin et revint avec les jeunes filles. Isabelle, la
tte un peu penche, marchait au bord de la falaise. Elle saisit tout 
coup le bras d'Antoinette en disant d'un ton presque joyeux:

--Voyez, ce frle petit bouleau a rsist  tous les assauts de la
tempte. N'est-ce pas extraordinaire?... Il tait si mince, si pench,
si seul prs de cet effrayent abme!... et le voici redress, plein de
vie. Les jours heureux sont venus pour lui... Ils ne seront peut-tre
pas refuss  la pauvre et faible Isabelle.



XIII



Le sjour de Madame Norand  Maison-Vieille, habituellement prolong
jusqu'au dbut de l'hiver, fut trs court cette anne-l. Ds le
commencement d'octobre, elle tait de retour  Paris... Sans doute
pensait-elle ainsi couper court plus facilement au souvenir qu'elle
devinait toujours vivace chez Isabelle et qu'entretenait naturellement
le vue quotidienne de ces lieux o elle avait connu Gabriel Arlys. La
jeune fille se trouvait du mme coup spare de ses amies, au moins
pour un peu de temps, car les Brennier demeuraient  la Verderaye
jusqu' la fin de l'automne, poque du mariage de Danielle.

Isabelle s'loigna donc de ce petit coin de Corrze o s'tait
transforme sa vie. Elle le quitta, triste et rsigne... mais une
esprance flottait en elle, et elle emportait dans son esprit l'image
de cet horizon de bruyres, du torrent grondeur, de la chre maison
grise, de la chapelle gothique, tmoin de ses fianailles.

L'existence d'Isabelle subit d'importantes modifications. Les vieux
serviteurs furent remplacs par d'autres plus ingambes, et la jeune
fille, dont la sant demeurait dlicate, n'eut plus qu'une surveillance
 exercer. Elle employa ses nombreux loisirs  complter son
instruction, aide des conseils de M. Marnel. Madame Norand semblait
avoir compltement renonc  son systme d'ducation et la laissait
libre d'agir  sa guise. Elle persistait nanmoins  la tenir
compltement loigne du monde... de ce monde fascinant et impitoyable
qui avait tu Lucienne.

Tout en s'initiant aux sciences profanes, Isabelle ne ngligeait en
rien son instruction religieuse. Mais sur ce terrain elle devait
marcher prudemment pour ne pas veiller l'hostilit de sa grand'mre.
Rgine, de retour  Paris, la guidait, la conseillait discrtement,
clairait les points un peu obscurs... Cependant, pour ne pas
mcontenter Madame Norand qui tolrait avec peine leurs relations, les
amies se voyaient peu, et Isabelle demeurait frquemment isole dans le
grand appartement silencieux. Mademoiselle Bernardine tait retourne
dans son castel du Berry, et sa personnalit, trs efface, mais
sympathique nanmoins, manquait  la jeune fille. Madame Norand se
livrait au travail avec une ardeur autrefois inconnue de sa nature
froide et pondre. Si une telle supposition avait t admissible se
rapportant  cette personne orgueilleuse, on aurait pu penser qu'elle
prouvait le besoin de chasser une souffrance, une proccupation ou un
remords.

... Et un matin, cette femme vigoureuse et agissante fut trouve sans
mouvement. La paralysie avait arrt ces jambes infatigables... elles
ne reprirent leur exercice qu'aprs de longs jours et demeurrent
faibles et vite lasses.

Mais une main habile et douce se trouva l pour soigner la malade, un
gracieux visage compatissant, essayant un timide sourire, se pencha
frquemment vers elle, et un bras trs ferme malgr sa maigreur la
soutint le jour o elle tenta quelques pas... La voix pure d'Isabelle
prtait un charme particulier aux lectures qu'elle faisait; la jeune
fille savait merveilleusement tourner un court billet de remerciement
en rponse aux nombreuses demandes de nouvelles qui parvenaient chez
Madame Norand; elle possdait le don trs rare de causer
judicieusement, au moment o elle s'apercevait que la malade en
prouverait quelque plaisir, et ses moindres paroles taient toujours
leves, ses rflexions tonnamment profondes.

Toutes ces constatations furent faites intrieurement par Madame
Norand, et, un soir, elle en fit part  M. Marnel qui venait la voir au
retour d'un voyage en Russie.

--En mme temps, elle est mnagre accomplie et dirige suprieurement
les domestiques. Je ne puis supporter les plats compliqus de la
cuisinire, et Isabelle a reu de ses amies Brennier une foule de
petites recettes pour les estomacs capricieux; elle les russit
merveilleusement... Vous voyez, Marnel, que mon systme avait du bon!
dit-elle avec un petit accent de triomphe.

--Mais certainement, sur certains points... Faites de votre
petite-fille une mnagre, une bonne matresse de maison, rien de
mieux... mais ne refoulez pas indistinctement tout lan, bon ou
mauvais, de son jeune coeur, toute curiosit, tout dsir de son esprit
si lev. Vous pouvez constater aujourd'hui l'harmonie parfaite
produite par ces divers lments: coeur tendre et dvou, parfaite
ducation mnagre, intelligence ouverte et dveloppe.

--Oui, je ne puis le nier, je me suis trompe...

Ces mots sortirent avec difficult de cette bouche hautaine. L'orgueil
avait pu garer et aveugler l'aeule durant de longues annes, mais
quelques-unes de ses erreurs se dvoilaient si clairement que sa
loyaut ne pouvait en refuser l'aveu.

--... Je me suis trompe, et j'ai fait souffrir cette enfant. Je me
suis prive moi-mme d'une grande douceur: l'affection de cette
crature charmante... J'avais tout fait pour l'viter et j'y avais
russi jusqu' sa maladie. En m'occupant journellement d'elle, en la
voyant si douce, si patiente et si faible, j'en suis arrive  l'aimer,
chaque jour davantage... Et aujourd'hui, Marnel, aprs l'avoir trouve
toujours dvoue et attentive  mon chevet, sans un murmure ou un geste
d'impatience, je sens que je ne pourrais vivre sans elle... que, malgr
mes dsillusions d'autrefois, je l'aime comme j'ai aim ma Lucienne.

--A la bonne heure, Sylvie! s'cria joyeusement l'crivain en serrant
avec force les mains de Madame Norand. Cette chre petite Isabelle est
enfin apprcie comme elle le mrite. Elle pourra dsormais tre
heureuse... car vous ne tarderez pas  l'unir  M. Arlys, Sylvie?

--Jamais! dit une voix sche.

Sur la physionomie de Madame Norand, la fugitive motion de tout 
l'heure avait fait place  une inexorable duret, et une lueur de
colre brillait dans ces yeux un peu attendris un instant auparavant.

--Jamais?... Vous voulez donc son malheur, Sylvie?

--Rves de jeune fille!... Elle s'en consolera vite, et peut-tre mme
n'y pense-t-elle plus. Je ne veux pas la marier encore, je veux un peu
jouir d'elle... et, en tout cas, je ne la donnerai pas  ce personnage
qui a su trs habilement profiter de son dcouragement pour la
circonvenir, et dont les ides sociales et religieuses, ridiculement
exaltes, me dplaisent absolument. De ces ides, il a dj, avec
l'aide de ses cousines, fait pntrer un bon nombre dans le cerveau
d'Isabelle, et j'en ai connu hier les consquences. Ayant appris par
hasard qu'une grande partie de la petite pension que je lui fais depuis
quelque temps passait entre les mains de deux famille pauvres du
voisinage, je lui ai adress des reproches sur cette charit exagre.
J'ai d alors entendre cette enfant dvelopper de transcendantes
thories de charit, de sacrifice... bref, elle en est arrive 
m'avouer qu'elle tudiait la religion catholique, "dans laquelle elle
est ne," et me priait de l'autoriser  en suivre toutes les pratiques.

--Et vous avez dit oui?

--J'ai refus... Je ne puis donner mon consentement  cette bizarre
ide qui transformerait Isabelle, jusqu'ici pratique et sense, en une
crature exalte et mystique. Je la connais, elle en arriverait l...

--Mais, ma pauvre Sylvie, votre parti pris contre la religion vous
gare absolument! C'est par elle--seulement par elle, retenez-le bien,
Sylvie--que votre petite-fille trouve le courage de supporter la
souffrance impose par votre obstination, c'est--dire la sparation
d'avec son fianc... C'est par cette religion encore qu'elle a su
oublier vos torts et se montrer la plus dvoue des filles.

... Un matin de fvrier, Isabelle fit sa premire communion  la
chapelle des Petites Soeurs des Pauvres dont une cousine de M. Brennier
tait suprieure. La crmonie fut brve, mais particulirement
touchante. Comme spectateurs, tous les vieux, curieux et pleins
d'admiration devant cette fte inusite, les Petites Soeurs, modestes
et recueillies... puis les Brennier, qui accompagnrent tous la jeune
fille  la Table sainte. Le frre de la dfunte Madame Brennier,
religieux barnabite, pronona une courte et mouvante allocution.

Dans un angle de la chapelle, un homme se dissimulait... un homme au
visage transfigur par un surnaturel bonheur et dont les yeux ne
quittaient la jeune chrtienne prosterne devant l'autel que pour se
diriger vers le tabernacle avec une expression d'indicible
reconnaissance. Mais il ne bougea pas de son refuge et s'y enfona mme
plus profondment lorsque Isabelle, recueillie et ple d'une sainte
motion, sortit de la chapelle... Gabriel Arlys, le fervent chrtien,
jugeait qu'en cet instant aucune joie terrestre, si permise ft-elle,
ne devait venir se mler aux clestes flicits de cette me qui
possdait son Dieu pour la premire fois.

L'inoubliable et mystrieux bonheur de cette matine devait avoir
laiss un rayonnement sur le beau visage d'Isabelle, car Madame Norand,
en la voyant entrer une heure plus tard dans son cabinet de travail, la
considra avec une surprise un peu inquite. Toute la journe, la jeune
fille sentit peser sur elle ce regard souponneux... Mais aujourd'hui,
rien ne pouvait troubler sa srnit, personne ne lui enlverait Celui
qu'elle possdait.

La maladie de Madame Norand devait avoir pour Isabelle une consquence
inattendue... Quelques-unes des connaissances les plus intimes de la
clbre femme de lettres tant venues la voir parfois, s'taient
ncessairement rencontres avec Isabelle. Frappes de sa beaut et de
sa distinction, ces dames tmoignrent de leur surprise de la voir
ainsi cache  tous les yeux. Madame Norand fit d'abord la sourde
oreille  leurs discrtes insinuations... mais un jour, elle se dit
qu'elles avaient peut-tre raison. La beaut d'Isabelle, et, plus
encore, sa remarquable intelligence, lui assureraient une place
prpondrante dans le monde... non le monde frivole o se plaisait
uniquement Lucienne, mais celui des lettrs et de rudits. Le srieux,
la parfaite rserve de la jeune fille devaient d'ailleurs la prserver
de tout entranement trop vif vers les plaisirs mondains tels que les
entendent la plupart des femmes, et elle n'y trouverait qu'une
passagre distraction, suffisante pour chasser de son esprit les
vellits religieuses qui le troublaient.

En consquence de ces rflexions, les invits aux dners hebdomadaires
de Madame Norand trouvrent un soir prs d'elle une jeune fille
dlicieusement jolie, un peu grave peut-tre, mais fort gracieuse, en
qui ils reconnurent de suite Isabelle d'Effranges, d'aprs le portrait
que leur en avaient fait les amies de leur htesse. Dsormais, ils la
virent chaque jeudi... Ces savants, ces tristes lettrs, ces crivains
clbres comprirent vite la valeur de cette jeune personne rserve et
silencieuse et prirent plaisir  la faire causer pour entendre ses
apprciations justes et concises, ses jugements empreints d'une douce
charit, ses raisonnements si profonds qu'ils en demeuraient parfois
stupfaits.

Parmi ces hommes et ces femmes de talent, bien peu taient chrtiens,
sinon de nom, au moins de fait, et ceux-l mme qui le demeuraient
avaient laiss beaucoup d'ivraie envahir le bon grain dans leur coeur.
Il y avait l des tres qui professaient une philosophie toute paenne,
d'autres qui, ayant depuis longtemps fait litire de leurs croyances,
attaquaient audacieusement celles d'autrui et s'efforaient de fltrir
la religion dans leurs oeuvres crites en un style magique qui
excusait, aux yeux de beaucoup, le fond profondment pervertisseur.

C'tait en ce milieu dangereux pour sa foi qu'Isabelle tait
introduite... Mais, comme autrefois les btes froces se couchaient aux
pieds des jeunes martyres dans les arnes romaines, ainsi on put voir
ces paens du XIXe sicle, discutant religion avec une jeune fille,
convertie de la veille, se trouver maintes fois sans parole devant ses
argumentations nettes et irrfutables, prsentes avec une charmante
modestie sous laquelle se devinait l'inbranlable fermet de l'me
croyante. Devant ces yeux bleus lumineux et si purs, ces clbrits
littraires durent se demander parfois si leur fortune et leur renom
valaient la perte de la foi et de la tranquillit de leur me.

Bientt Isabelle fut connue dans tout le Paris littraire. Madame
Norand, trs flatte du succs de sa petite-fille prs de ses amis, la
conduisit dans divers salons o se runissaient les personnalits les
plus en vue du monde des arts et des lettres. Isabelle la suivait
docilement, jouissant des satisfactions d'esprit qu'elle trouvait dans
ces runions, mais se refermant instinctivement, comme certaines fleurs
 l'approche de la nuit, devant ce qui blessait sa dlicatesse et ses
croyances... D'ailleurs sa souffrance cache, mais toujours vive, la
rendait peu soucieuse de plaisirs, et elle n'prouvait jamais de plus
vives consolations que durant les courts instants passs au pied de
l'autel,  une messe matinale, quand elle pouvait le faire sans attirer
les soupons de Madame Norand qui ignorait encore que sa conversation
ft un fait accompli. Elle se sentait alors en complte union avec
Gabriel et pouvait librement parler de lui au Dieu pleine de bont qui
avait seul le pouvoir de les runir.

Les relations avec sa grand'mre s'taient sensiblement modifies. Elle
sentait qu'une vritable affection existait maintenant pour elle dans
ce coeur altier, malgr l'apparence de froideur dont ne se dpartait
pas Madame Norand. Elle-mme avait plus d'abandon et de simplicit
envers cette aeule par qui elle avait tant souffert... Nanmoins, elle
n'osa jamais lui parler de Gabriel. Un instinct lui disait qu'une
aversion irraisonne, mais jusqu'ici invincible, existait chez Madame
Norand  l'gard du jeune avocat chrtien... et aussi--chose ignore de
la jeune fille--une vritable jalousie contre celui qu'Isabelle aimait
plus... bien plus qu'elle n'aimerait jamais sa grand'mre.



XIV



--Etes-vous dj prte, Isabelle? Vous tes dcidment trs vive pour
votre toilette...

Tout en parlant, Madame Norand entrait dans la chambre de sa
petite-fille. Celle-ci, en toilette de soire, achevait de boutonner
ses longs gants. Elles se rendaient ce soir-l  une runion
demi-littraire, demi-mondaine, organise par la veuve d'un sculpteur
clbre, elle-mme artiste et pote. Cette dame s'tait prise d'une
ardente sympathie pour Isabelle et tenait  l'avoir  toutes ses ftes.
La jeune fille y allait plus volontiers que partout ailleurs, car elle
tait sre d'y trouver toujours Danielle dont le mari tait cousin de
Madame Lorel.

Madame Norand s'tait arrte au milieu de la chambre et considrait
Isabelle avec un demi-sourire de satisfaction. La jeune fille tait
vritablement ravissante ce soir. Sa robe de soie rose ple,  fines
rayures Pompadour, tombait en plis souples qui accentuaient l'lgance
de sa taille, et cette nuance dlicate, qui semblait projeter un lger
reflet sur le teint d'une transparente blancheur, s'harmonisait 
merveille avec cette beaut tout de finesse et d'aristocratique
simplicit... Sans hte, la jeune fille remettait en ordre les menus
objets qu'elle avait d dranger pour s'habiller, car elle n'avait
jamais recours aux services de la femme de chambre. Ses mouvements doux
et gracieux taient un charme pour les yeux, et Madame Norand le
constatait sans doute, car elle s'assit comme pour suivre  loisir les
alles et venues de sa petite-fille.

--Venez ici, Isabelle, j'ai  vous parler, dit-elle tout  coup.

La jeune fille posa sur une table l'crin qu'elle avait pris entre ses
mains et vint s'asseoir sur un tabouret bas prs de la grand'mre.
Appuyant son coude sur le bras du fauteuil, elle leva ses yeux
interrogateurs vers Madame Norand... La main de celle-ci se posa
presque avec tendresse sur l'paule d'Isabelle.

--Isabelle, j'avais form le projet de vous garder quelque temps  moi
seule, car, mon enfant, j'avais  rparer le temps perdu autrefois 
lutter contre votre affection... Mais j'ai rcemment compris que la vie
prs d'une vieille femme manque d'attrait pour une jeune fille, mme
srieuse comme vous l'tes... et surtout, j'ai song  cet
avertissement, cette attaque qui peut se renouveler et me faire
succomber brusquement. Vous seriez alors isole, sans appui. Il faut
donc que je vous confie  un poux, choisi entre cent, car vous avez le
droit d'tre difficile, Isabelle... Vous avez vu souvent  nos
rceptions du jeudi Marcelin de Nobrac, ce jeune critique dont l'avenir
s'annonce trs remarquable. Il est essentiellement bon et srieux,
enthousiaste, dvou aux nobles causes; sa fortune est belle, son nom
ancien, son physique trs sympathique. Avec joie, je vous donnerais 
lui, Isabelle, car il saurait vous rendre heureuse.

Isabelle l'avait coute en silence. Ses yeux, toujours attachs sur
son aeule, avaient pris une expression de pntrant reproche... Elle
se leva et dit d'une voix ferme:

--Vous oubliez, grand'mre, que je suis la fiance de M. Arlys. Lui
seul peut me rendre heureuse.

--Encore! s'cria Madame Norand avec violence. Je vous croyais  peu
prs gurie de cette folie... Faut-il vous rpter que jamais vous
n'aurez mon consentement?... Comment pouvez-vous vous croire engage
par ces fianailles bizarres et compltement en dehors des usages?
Vraiment, la sagesse tant vante de ce Monsieur a subi un trange
accroc en cette circonstance, car il a trs habilement profit d'un
moment de dtresse morale pour obtenir votre assentiment...

La jeune fille se redressa en tendant la main dans un geste de
protestation. Une fiert indigne transformait son beau visage calme.

--Ne le calomniez pas, grand'mre! Vous pourriez chercher longtemps
dans votre entourage avant de rencontrer un tre aussi parfaitement
dsintress et chevaleresque... Vous avez d savoir, par M. Marnel, ce
qui s'tait pass  la chapelle et comment votre ami lui-mme avait
provoqu la demande que M. Arlys, par dlicatesse, n'osait formuler,
craignant prcisment de profiter de cette dtresse morale dont vous
parlez... Et n'oubliez pas, grand'mre, que vous m'aviez, par votre
duret, donn le droit de manquer de confiance envers vous... Oui, je
me crois engage par ces fianailles, consenties librement de part et
d'autre... et, mme si ce lien ne nous unissait pas, jamais... jamais,
grand'mre, il ne m'aurait t possible de l'oublier.

Elle avait prononc ces mots avec une ardeur contenue... Mais tout 
coup, par un subit mouvement plein d'une grce suppliante, elle se
laissa glisser  genoux prs du fauteuil de Madame Norand.

--Permettez qu'il devienne votre fils... Je serais si heureuse!... Oh!
grand'mre!...

Sa voix se brisait et son doux regard voil de larmes, plein d'une
supplication passionne, essayait de rencontrer les yeux qui se
dtournaient obstinment.

--Dites-moi, grand'mre...

--Il est inutile de me supplier, Isabelle, rpliqua Madame Norand d'un
ton bref. Ma dcision a t longuement mrie, et je crois Marcelin de
Nobrac absolument fait pour vous. Je l'inviterai plus frquemment afin
que vous ayez la facult de mieux vous connatre.

--A mon tour je vous dis: jamais, grand'mre! s'cria Isabelle toute
frmissante. En aucun cas, je ne trahirais la parole donne, et il
faudrait qu' lui...  lui!... j'inflige cette insulte, je cause cette
douleur! Ah! grand'mre, vous ne savez donc pas comme je l'aime pour me
proposer pareille chose! s'cria-t-elle dans un lan de douloureux
reproche.

Madame Norand se leva brusquement et sonna la femme de chambre d'une
main agite. On pouvait constater sur son visage altier une extrme
motion, mlange de colre et de souffrance... Elle s'enveloppa dans un
long manteau, tandis que la jeune fille jetait sur ses paules une
soyeuse sortie de bal. Toutes deux gagnrent en silence la voiture qui
attendait et le trajet s'effectua sans qu'elles eussent chang une
parole.

Madame Norand se rassrna quelque peu chez Madame Lorel en constatant
l'unanime admiration provoque par la beaut d'Isabelle. Mais la jeune
fille, toute proccupe encore de sa rcente discussion, tait  peu
prs inconsciente de ce succs. Elle alla s'asseoir prs de Danielle
qui semblait particulirement joyeuse ce soir-l et changeait de
malins coups d'oeil avec son mari, debout  quelques pas au milieu d'un
groupe masculin.

--Il parat que le confrencier fait dfaut, annona-t-elle  Isabelle.
C'tait Gilles Balvand, le pote. Il s'est fait remplacer par l'un de
ses amis, et l'on m'a assur que le plaisir n'en serait pas moindre.

Elle s'venta lentement, tout en regardant en dessous la jeune fille
qui l'coutait, distraite et un peu triste.

--Vous ne dsirez pas savoir le nom de ce confrencier, Belle?
demanda-t-elle avec un sourire malicieux.

Isabelle ouvrait la bouche pour rpondre... mais une transformation
soudaine s'opra. De dlicates couleurs envahirent son teint blanc, et
cette fois elles n'taient pas dues au reflet de la robe rose. Ses
yeux, rayonnants de bonheur, se tournaient vers un point de la salle o
venait d'apparatre un jeune homme de haute taille, vers lequel les
mains se tendaient avec empressement... Mais le regard de l'arrivant,
saisi sans doute par une irrsistible attraction, se dirigeait vers la
belle jeune fille vtue de rose, comme si, en cette salle immense, il
n'et vu et cherch qu'elle. Pour la premire fois depuis leurs
fianailles, ils se rencontraient.

Gabriel s'en alla vers la matresse de maison, et Danielle se pencha
vers son amie, immobilise dans sa joie soudaine.

--Maintenant, faut-il vous apprendre le nom du confrencier?... ou bien
le direz-vous vous-mme, Isabelle?

... Les diffrentes attractions de la soire taient uniquement dues au
concours d'amateurs, mais tous gens de talent, et c'tait  un public
de choix, particulirement difficile, que s'adressait la confrence.
Avec une aisance remarquable, Gabriel prsenta  cet auditoire d'lite
plusieurs potes contemporains. Son rudition, sa parole enveloppante
et chaude, la parfaire sincrit qui tait en lui charmrent ceux qui
l'coutaient, et un vritable enthousiasme salua sa proraison toute
vibrante d'nergie et d'ardeur chevaleresque.

Dans un coin du salon, prs de Danielle et de Paul, Isabelle savourait
son bonheur... bien court, hlas! Gabriel s'tait approch d'elle tout
 l'heure, l'avait salue comme une trangre; ils avaient chang
quelques mots, pleins de banalits en apparence, mais renfermant pour
eux une douce et fugitive joie. Puis, refusant le sige que Danielle
lui montrait prs d'elle, il s'tait loign. Son tact parfait lui
interdisait de mcontenter Madame Norand dont il avait aperu en
entrant la physionomie hostile.

Au cours de la confrence, Isabelle avait plusieurs fois senti se poser
sur elle son regard pntrant et si doux... Mais il ne se rapprocha pas
d'elle de toute la soire. Pendant la petite sauterie qui s'organisa
ensuite, il ne dansa pas et demeura debout dans l'embrasure d'une
porte, suivant du regard la mince forme rose qui voltigeait  travers
les salons. Peut-tre faisait-il une comparaison entre l'lgante
Isabelle d'aujourd'hui et la pauvre petite crature au grossier manteau
brun qui fuyait un soir de tempte  travers la lande. Mais l'apparence
seule tait change... Au fond, elle tait bien demeure la mme, il
l'avait lu dans ses yeux qui ne savaient pas mentir, dans son radieux
et tremblant sourire.

Isabelle le revit un court instant pendant qu'elle revtait sa sortie
de bal. Il passa devant elle et la salua en mme temps que Madame
Norand. Ses yeux bruns envelopprent d'un rapide et profond regard sa
jeune fiance, plus blanche que les dentelles flottant autour de son
cou... D'un mouvement instinctif, elle tendit vers lui sa petite main.
Il la tint une seconde entre les siennes, puis s'loigna rapidement 
travers la foule lgante qui encombrait le vestiaire.

Isabelle le regardait machinalement disparatre. Elle tressaillit un
peu en sentant une main se poser sur son bras.

--Venez donc! dit Madame Norand avec impatience. Vous avez l'air d'tre
change en statue et... vous tes une insoumise et ridicule enfant,
acheva-t-elle d'un accent de colre contenue.

--Non, Madame, elle est de celles qui savent souffrir et n'oublient
jamais, dit prs d'elle la voix grave de Danielle.

... Les motions de la soire avaient laiss leurs traces sur la
physionomie d'Isabelle, ainsi que le constata Rgine en venant le
lendemain voir son amie... Tandis que Michel et Valentine, qu'elle
avait amens, jouaient dans un coin de la salle  manger, les deux
jeunes filles se mirent  causer prs de la fentre, tout en occupant
leurs doigts  un ouvrage d'aiguille. Rgine parla de son prochain
dpart pour le noviciat des Petites Soeurs des pauvres.

--Comme vous allez manquer  Antoinette! dit Isabelle en considrant
avec motion cette admirable physionomie o transparaissait l'me, pure
et ardente.

--Ma pauvre chre Antoinette! Nous nous entendions si bien! murmura
Rgine d'une voix frmissante.

Elle croisa les mains sur ses genoux et demeura un instant silencieuse,
la tte baisse sur sa poitrine. Une ombre semblait s'tendre sur son
beau visage... mais elle s'enfuit bien vite devant le rayonnement qui
s'chappa soudain du regard de Rgine.

--Cela, c'est le sacrifice. Les quitter tous, mon pre, mes soeurs!...
Dieu le demande, et je suis prte... Antoinette aura Danielle tout prs
d'elle, et voici Henriette qui devient jeune fille. On dit qu'elle me
ressemble et elle pourra dj me remplacer... Mais avant de partir
j'aurais tant voulu vous voir heureuse, chre Isabelle!

Un soupir gonfla la poitrine d'Isabelle. Ses doigts cessrent de
travailler et elle demeura rveuse, regardant fuir les grands nuages
gris sombre sur le ciel clair, teint d'azur.

Une petite main se posa tout  coup sur la sienne, et, en baissant les
yeux, elle vit le joli petit visage de Michel. L'enfant la regardait
gravement, d'un air songeur... La jeune fille le prit sur ses genoux
et, lui relevant le menton, plongea ses yeux dans ceux du petit garon.

--A quoi penses-tu, Michel. Pourquoi me regardes-tu ainsi?

--Mais... mais, Belle, tu avais l'air de pleurer... et je voulais te
consoler, moi! cria-t-il d'un ton rsolu.

Rgine regarda son amie et constata que les yeux perspicaces de Michel
avaient vu juste. C'taient bien des larmes qui brillaient sous les
grands cils blonds.

--Mon petit chri, que n'as-tu ce pouvoir! dit Isabelle en caressant
tendrement les belles boucles blondes du petit garon. Tu m'aimes
vraiment, toi, puisque tu ne peux me voir souffrir!

Les jeunes filles ne s'taient pas aperues qu'un pas, assourdi par
l'pais tapis, s'tait rapproch, et qu'une main se posait depuis un
instant sur le bouton de la porte. Mais personne n'entra et le pas
s'loigna, un peu lent et pesant.

Dans son riche cabinet de travail, devant son bureau couvert de volumes
et de feuillets manuscrits, Madame Norand s'tait laisse tomber dans
un fauteuil, et sa main soutenait sa tte hautaine qui se penchait avec
accablement. Une vritable lutte, une immense souffrance se devinaient
sur ce visage contract.

--Celle qui la fait souffrir ne l'aime pas... Elle l'a dit, elle croit
cela, cette enfant! murmura-t-elle lentement, d'un ton amer. Aprs
tout, elle a peut-tre raison. Mais cder!... cder!... Non, c'est
impossible!

D'un mouvement rsolu, elle rapprocha son fauteuil de la table et se
mit  crire. Mais les lettres prenaient de bizarres formes trembles,
et Madame Norand finit par reposer brusquement la plume sur l'encrier
de bronze en disant avec une impatience irrite:

--Je ne suis plus bonne  rien! Cette Isabelle me bouleverse et il est
vraiment temps que je la marie. Dimanche, j'inviterai Marcelin 
dner... Pleurs de jeune fille sont vite schs!



XV



Malgr l'lvation des toits entourant les quatre cts de la cour, un
mince rayon de soleil avait russi  se glisser dans la lingerie, une
petite pice assez sombre o, cette aprs-midi-l, Isabelle repassait.
Cette besogne ne lui incombait maintenant qu'en de trs rares
circonstances, comme aujourd'hui o, la femme de chambre tant malade,
elle s'tait offerte pour donner ce coup de fer  un garniture de
corsage dsire par Madame Norand... Il y avait d'ailleurs une notable
diffrence d'aspect entre la jeune fille d'autrefois, vtue comme une
servante, et celle qui travaillait l en cet instant, si gracieuse dans
sa robe de fin lainage bleu protge par un tablier de batiste claire.

--Qui a sonn tout  l'heure, Rmi? demanda-t-elle au valet de chambre
qui passait devant la porte ouverte de la lingerie.

--C'est Jeanne qui a ouvert, Mademoiselle, car je faisais une course en
ce moment-l. Elle m'a bien dit le nom, mais avec sa prononciation
allemande on n'y comprend rien. Ca avait l'air de finir en is... Elle a
dit aussi que ce monsieur ne doit pas encore tre venu ici, parce qu'il
ne connaissait pas du tout le chemin du salon.

Rmi s'loigna et Isabelle continua sa besogne, sans plus songer 
cette visite qui se prolongeait... Non, vraiment, elle n'y songeait
plus, et sa pense s'envolait bien loin du grand appartement triste,
vers la lande aux bruyres de pourpre, vers la grande maison grise que
la jeune verdure des clmatites et des rosiers devait maintenant
escalader en conqurante. L o elle avait vu si souvent Gabriel, elle
le revoyait toujours, bien plus facilement qu'en cette salle de bal o
il lui tait apparu un temps si court, o il n'avait pu ncessairement
se montrer "lui" comme il savait si bien le faire hors du monde.

Et quelques larmes s'amassaient sous les paupires d'Isabelle en
songeant qu'elle tait destine  attendre, pendant longtemps
peut-tre, l'inestimable joie de lui tre unie. L'heureuse issue de
cette situation lui paraissait en effet peu probable. Depuis la soire
de Madame Lorel, sa grand'mre lui tmoignait une extrme froideur,
entrecoupe de paroles sches ou acerbes que la jeune fille avait peine
 supporter courageusement... Cependant, une dtente semblait s'oprer
depuis quelques jours, et la veille, Isabelle avait plusieurs fois
surpris, fix sur elle, le regard un peu triste mais affectueux de
Madame Norand. Ce matin mme, deux ou trois fois, un lger sourire
tait venu dtendre cette bouche svre qui l'avait dsappris si
longtemps.

Ce changement concidait avec une longue visite de M. Marnel, aprs
laquelle l'crivain tait sorti, trs mu, et s'tait loign  non sans
avoir fortement serr la main d'Isabelle. En se retrouvant un peu aprs
avec sa petite-fille, Madame Norand, qui semblait secrtement trouble,
avait dit en affectant l'ironie:

--Ce Marnel devient aussi fou que vous, Isabelle. Le voil qui donne
pour tout de bon dans la religion. J'ai d entendre tout  l'heure un
vritable sermon,  tel point que j'y ai gagn un effrayante migraine.

Et elle s'tait retire dans sa chambre, tandis qu'Isabelle bnissait
le ciel de la conversion de l'homme excellent qui ne perdait pas une
occasion, elle le savait, de plaider discrtement sa cause prs de
Madame Norand.

--Madame prie Mademoiselle de se rendre au salon.

Isabelle, enleve  sa rverie, sursauta un peu et se tourna avec
quelques tonnement vers Rmi qui apparaissait sur le seuil.

--Ce monsieur y est-il encore?

--Oui, Mademoiselle... Madame a dit que Mademoiselle pouvait venir
habille comme elle l'tait, parce que c'est quelqu'un que Mademoiselle
connat beaucoup.

--Quelqu'un que je connais?... Je me demande qui cela peut tre, pensa
Isabelle tout en lissant devant une glace ses cheveux un peu drangs
par son travail. Ce monsieur aurait bien d me laisser le temps de
finir cela, au moins!

Elle jeta un petit coup d'oeil de regret sur la table  repasser o
s'talait la garniture brode, doucement caresse par le rayon de
soleil, et se dirigea sans beaucoup d'empressement vers le salon.

Au moment o la porte s'entr'ouvrait sous sa main, la voix nette et
sonore de Madame Norand lui parvint distinctement.

--Je sais qu'entre vos mains le bonheur d'Isabelle sera bien gard et
je...

Elle n'en entendit pas davantage. Reculant dans l'antichambre, elle se
laissa tomber sur une banquette en se cachant la tte entre les mains
dans un geste de dcouragement... C'tait sans aucun doute le
prtendant impos par sa grand'mre, Marcelin de Nobrac. Comment ne
l'avait-elle pas devin!... Madame Norand voulait les mettre en
prsence, permettre au jeune critique de plaider sa cause et s'unir 
lui pour arracher  sa petite-fille un assentiment. Oui, ce devait tre
cela...

Isabelle se releva d'un mouvement rsolu. Il tait prfrable d'en
finir aussitt en faisant tomber leurs dernires illusions... Elle
ouvrit vivement la porte et entra.

Il y avait en effet un jeune homme assis prs d'une fentre, en face de
Madame Norand. Il tournait le dos  la porte, mais Isabelle constata
nanmoins en un clin d'oeil qu'il n'avait pas la blonde chevelure et
l'apparence un peu grle de M. de Nobrac... Il se leva et se retourna
avec vivacit. Elle murmura:

--Gabriel!... Je rve!...

En quelques pas, il tait prs d'elle et lui disait:

--Non, vous ne rvez pas, Isabelle. Votre grand'mre vous donne 
moi... enfin, enfin!

En un regard, ils mirent toute leur ivresse radieuse, tout leur pur
bonheur, et leurs mains se runirent sous l'oeil bienveillant de Madame
Norand.

--Grand'mre, que vous tes bonne! s'criait un instant plus tard
Isabelle en lui entourant le cou de ses bras.

--Bonne!... Ma pauvre petite, que ne l'ai-je t! Je n'aurais pas tant
 me reprocher! dit-elle avec un peu d'amertume. Mais, Isabelle, si
quelque chose peut vous faire pardonner  votre aeule, c'est la pense
de ce qu'elle a souffert.... Je ne voulais pas que vous ayez le sort de
Marcel et de Lucienne, mes enfants tant aims... trop, hlas!
murmura-t-elle avec une poignante tristesse.

Isabelle se serra plus troitement contre elle en la regardant avec une
affection mue, et Gabriel, lui prenant respectueusement la main, dit
de sa belle voix chaleureuse:

--Isabelle a tout oubli, je m'en porte garant, Madame. Nous essayerons
de remplacer prs de vous ces enfants tant regretts et de vous faire
oublier les souffrances d'autrefois, comme aussi les jours d'erreur que
vous rparez si admirablement aujourd'hui.



  .           .           .           .           .           .
  .           .           .           .           .           .
  .           .



... Les eaux grises chatoyaient sous l'ardent soleil qui irisait les
embruns et dorait le granit sombre. Au-dessus de l'abme mouvant, la
brise inclinait les jeunes frnes et les bouleaux, et agitait d'un doux
frmissement le lierre de la chapelle comme pour saluer et accueillir
les deux tres jeunes et heureux qui s'arrtaient au seuil du petit
temple.

Heureux, ils l'taient enfin, non de l'phmre joie du monde, mais de
celle des mes nobles et croyantes. Ils taient maris depuis la veille
et leur voyage de noces commenait par Astinac.

Devant la nature forte et svre qui les entourait, ils se remmoraient
les jours d'incertitude et de tristesse... Mais, toujours, leur
revenait le cher souvenir de cette heure passe dans la chapelle un
soir de tempte, de ces instants o s'tait dcid leur sort... Et,
appuys l'un sur l'autre, ils poussrent la porte branlante, ils
foulrent les dalles disjointes et verdies, ils s'agenouillrent sur
une marche de l'autel effondr, devant la croix fruste et sombre qui
tendait son bras unique comme un signe de victorieux pardon.

--Unis dans la mme foi, dans le mme amour... C'tait l mon rve,
Isabelle, et la bont divine l'a pleinement ralis. Dieu a permis que
notre amour ft l'tincelle qui a rveill en vous le coeur et l'esprit
en y faisant jaillir la foi, ma douce et chre Belle... Cette foi, nous
la conserverons intacte et nous la rpandrons autour de nous, n'est-ce
pas?

--Oh! oui!... Et en premier lieu, nous la demanderons pour ma chre
grand'mre, Gabriel! Hlas! elle a caus bien du mal par ses oeuvres,
mais le remords la gagne, la grce est l, toute prte  pntrer dans
cette me... Rgine m'a promis de beaucoup prier pour elle, et nous
aussi, nous le ferons, Gabriel, devant cette croix  l'ombre de
laquelle se sont changes nos promesses.

Ils levrent simultanment les yeux dans un mme lan de prire
ardente. Le soleil, perant les tranes de feuillage, qui voilaient les
fentres, enveloppait d'une lueur d'or la grande croix rugueuse, et
l'un de ses rayons illuminait les visages mus et graves des deux
poux, comme une promesse divine jaillie du ciel et de la Croix.

En revenant par la lande o s'grenaient les premires bruyres en
fleur, ils rencontrrent la vieille Rosalie, toujours droite et ferme.
Elle s'arrta prs d'eux et dit de sa voix brve:

--Salut, Madame et Monsieur. J'ai pri pour vous ce matin, afin que les
jours mauvais ne reviennent pas.

--Merci, Rosalie, dit Isabelle en lui tendant la main.

La vieille servante la prit et la serra doucement. Une lueur attendrie
avait gliss sur ce visage svre o les annes et la souffrance
avaient trac d'innombrables rides... Elle s'loigna lentement 
travers la lande, laissant flotter au vent la cape qui entourait son
long corps maigre. Avec sa coiffe de nonne et ses vtements sombres,
elle semblait une moniale d'autrefois sortie de sa tombe et errant dans
la lande dserte  la recherche du monastre prospre qui s'levait l
plusieurs sicles auparavant.

Les jeunes gens arrivrent  Maison-Vieille, la sombre demeure o
Isabelle avait rv  ses premires joies. Par toutes les fentres
ouvertes, le soleil entrait en souverain, clairant victorieusement les
recoins maussades et mettant une gat inaccoutume dans la galerie
svre. La jolie chtelaine de la tapisserie paraissait toute
rayonnante sous ce flot de lumire... mais la jeune femme qui se
trouvait ici n'avait dsormais rien  lui envier. Elle ne se demandait
plus quel bonheur inconnu illuminait le visage de la noble pouse, car
ce bonheur, elle le possdait maintenant.



M. DELLY.





Abbeville.--Imprimerie F. Paillart.









End of the Project Gutenberg EBook of L'tincelle, by Delly

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'TINCELLE ***

***** This file should be named 29825-8.txt or 29825-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/2/9/8/2/29825/

Produced by Daniel Fromont

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
