Project Gutenberg's Mmoires d'une contemporaine, (4/8), by Ida Saint-Elme

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Title: Mmoires d'une contemporaine, (4/8)
       Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de
       la R publique, du Consulat, de l'Empire, etc...

Author: Ida Saint-Elme

Release Date: May 13, 2009 [EBook #28787]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE, (4/8) ***




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MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,

OU

SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RPUBLIQUE,
DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.

     J'ai assist aux victoires de la Rpublique, j'ai travers les
     saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la
     grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affect une force et des
     sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai t,  vingt-trois ans
     de distance, tmoin des triomphes de Valmy et des funrailles de
     Waterloo. MMOIRES, _Avant-propos_.

TOME QUATRIME.

Troisime dition.




PARIS.

LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE, ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS.

1828.




CHAPITRE XCIII.

Insurrection des paysans d'Arezzo.--Portrait du gnral Menou.--Origine
de la famille Bonaparte.--Singulier testament et mort d'un oncle de
l'Empereur.


Chez tous les peuples, mais surtout chez la nation italienne, il y a
toujours un mcontentement tout fait contre le prsent: on hait pour
regretter ensuite ce qu'on a ha; on trouve de l'indignation aujourd'hui
contre un gouvernement pour lequel on trouvera des larmes demain. C'est
ce qui est arriv aux Toscans: cette domination franaise, qui
paraissait alors un joug, est invoque en ce moment peut-tre comme un
bienfait; mais notre autorit n'en eut pas moins  subir, sous la main
habile et ferme de la soeur de Napolon, l'opposition railleuse des
salons et l'opposition arme des campagnes.

L'Autriche, malgr ses dfaites, l'Autriche, qui ne se lasse jamais, et
qui prvoit encore dans son dsespoir mme, entretenait par de
constantes intelligences les dispositions remuantes de l'Italie.
L'incertitude de nos premires victoires dans les campagnes d'Allemagne,
l'onreuse diversion de la Pninsule enflamme, l'absence des troupes
franaises ncessaires sur les champs de bataille et enleves aux
garnisons; toutes ces circonstances runies avaient fourni, avec des
esprances contre notre fortune, l'audace de la braver. Des placards
sditieux taient journellement affichs  Florence,  Pise et autres
villes; les paysans d'Arezzo avaient paru en armes aux portes de Sienne;
dj l'on raillait les Franais et leurs partisans; on faisait  chacun
son lot dans les proscriptions futures: l'un devait tre trangl,
l'autre brl sur la place; les plus indulgens parmi les fonctionnaires,
au lieu d'tre jets dans l'Arno, devaient, par un atroce jeu de mots,
tre seulement couls dans l'Arnino, diminutif du grand fleuve qui
traverse Pise. Des prdicateurs dsignrent sans beaucoup de dtours les
Franais et leurs partisans au poignard. Des vpres florentines furent,
en quelque sorte organises par le clerg, de jeunes prtres joignirent
 leurs prdications la publication de petits pamphlets clandestins, et
l'un d'eux fit sur Napolon une anagramme qui courut le pays, genre de
guerre bien peu proportionn  la taille d'un pareil ennemi. Mais la
gouvernante dploya dans cette occasion un grand caractre; elle
concerta avec les gnraux des mesures belliqueuses: des ordres du jour
ordonnrent l'armement de tous les fonctionnaires publics pour concourir
 la dfense de la patrie. Les tribunaux eux-mmes furent mis en
rquisition militaire. Rien de plaisant comme des juges, et des juges
italiens, condamns  quitter leurs siges pour se battre. Ils firent,
aux instructions qu'ils reurent pour leur armement et leur quipement,
un peu plus de rsistance qu'ils n'en eussent fait devant l'ennemi.
Cependant on obit; la chambre des avous se distingua par la
promptitude de sa rsignation; les notaires se piqurent d'honneur. Bon
gr mal gr, le sabre remplaa la plume, et l'hrosme forc de la
magistrature toscane prsenta un moment la plus grotesque caricature que
j'aie jamais vue. Le gnral Menou vint commander en ce moment la
division militaire.

Qui n'a pas entendu parler du gnral Menou? Quoiqu'il n'ait fait en
quelque sorte que passer sous mes yeux, sa destine avait t trop
singulire pour que je n'aie pas cherch  le bien connatre, et pour
que je ne cde pas au plaisir de le peindre. Il avait t marchal de
camp sous l'ancien rgime. Jet dans la majorit de l'Assemble
constituante, il y avait beaucoup parl sans se faire une rputation
d'orateur: c'tait un de ces hommes du milieu, qu' la tribune on
estimait assez  cause de ses titres militaires, et qui  l'arme
s'tait soutenu par sa rputation lgislative. Je crois qu'au fond ce
n'tait gure qu'une capacit paperassire. Du reste, comme tous les
hommes de l'ancien rgime, pouss par hasard, par intrt ou par choix
dans la rvolution, il y avait port ce caractre d'ambition tourdie et
un peu frivole, cette facilit remuante plutt que factieuse, dont le
nom de Dumouriez rappellera le type et le modle. Assez brave pour ne
point dparer, sous le rapport du courage, notre admirable arme
d'gypte, dont il obtint le commandement aprs l'assassinat de Klber,
il y avait en quelque sorte devin le rle que joue en ce moment un
clbre pacha, et s'tait fait musulman autant qu'il l'avait pu. Il
avait toutes les vellits de la grandeur, bien plus que les talens qui
y conduisent; une de ces ames de seconde classe, qui la conoivent comme
un caprice, et qui en jouiraient comme d'un hochet. Du reste, Abdalha
s'tait fort bien assoupli  l'empire. Napolon l'avait trait sans
consquence, mais non sans gnrosit[1]; il lui avait seulement
interdit le sjour de Paris, mais l'indemnisait par de fort beaux
commandemens en Italie,  Turin,  Florence et  Gnes, o il est mort 
soixante-douze ans, d'amour pour la premire actrice du thtre. Menou,
espce de ventru avec de l'imagination, tait en tout un de ces
ambitieux accommodans qui ne reculent pas plus devant la rsignation
d'une position secondaire mais lucrative, que devant le pesant fardeau
d'une trop haute fortune: c'est un gnral qui a eu beaucoup de succs 
Turin, o il vivait avec sa mystrieuse et invisible gyptienne, par un
bal: ce bal fut, en effet, remarquable par sa richesse et sa dure; car
pendant trois jours, il ne fut pas interrompu: musiciens et danseuses se
relayaient au milieu d'une magnificence qui semblait intarissable, et la
solennit du mercredi des Cendres put seule mettre un terme  cette
fte, o l'on avait veill trois jours comme dans un camp.

Malgr tous les souvenirs de cette vie presque fantasmagorique, malgr
les qualits que supposent tant d'aventures, la distinction par laquelle
le gnral Menou m'a le plus frappe, c'est son faste lgant, sa
dpense gnreuse, son talent de faire des dettes, et son gnie de ne
point les payer; enfin, c'est un hros qui vivra dans la mmoire... des
cranciers.

Le gnral Menou ne fit en quelque sorte que passer en Toscane, et, dans
sa courte prsence, il montra du caractre, de la rsolution, et sut
contenir le pays avec peu de ressources, seulement avec du bruit. Il
crivit aux vques, aux curs, et  tous les prtres exerans, qu'ils
lui rpondaient de la tranquillit publique; qu'il mettrait
l'insurrection sur leur conscience; et qu'en leur qualit de
confesseurs, ils s'arrangeassent pour prvenir, par l'activit de leurs
pacifiques exhortations, l'infaillible qualit de martyrs, qu'il leur
promettait en cas de mouvement.

Les victoires de Napolon arrivrent bientt, et, en dcidant de plus
grands vnemens, dissiprent toutes les petites fumes
insurrectionnelles qui s'taient leves sur les bords de l'Arno, et les
bulletins de la grande arme suffirent contre la bravoure italienne.
Deux faits que je vais citer prouveront tout  la fois le caractre
moral et belliqueux que cette courte motion nationale vit dployer.

Dans un des villages les plus disposs  la rvolte, une brigade de sept
gendarmes tint en respect une population arme de plusieurs milliers
d'individus. Isol, chacun des sept hommes de la petite arme et t
probablement occis par surprise et par derrire; mais, forme en carr,
elle prsenta une masse trop imposante pour tre attaque, et donna en
quelque sorte le secret de toutes les rvoltes dans un pays dgrad et
dshrit de toute nergie.

Un maire d'un village voisin de Pise, sincrement dvou aux Franais,
s'effora d'pargner  la commune les dsastres d'une rbellion Un coup
de stylet vint le frapper au milieu de ses fonctions, et lui apprendre
le danger d'un pareil courage. Favoris par la complicit secrte de
presque tous les habitans, l'assassin s'chappa. La grande-duchesse fait
afficher qu'une rcompense de cent sequins sera paye pour la dcouverte
du coupable: une si large promesse tait bien puissante en Italie! Le
malheureux l'prouva; mais ce qui ne se verrait pas ailleurs, c'est
qu'il fut vendu en quelque sorte par sa matresse, et ses camarades de
conspiration et toute la ville arrivrent en masse pour le voir marcher
au supplice. La curiosit semblait avoir touff la bienveillance
factieuse, et pendant plusieurs jours, non contente d'avoir suivi
l'excution, elle vint avec une inexplicable assiduit visiter et
contempler le corps que l'on avait expos.

On a beaucoup parl de la finesse des Normands, de la captieuse prudence
de leurs rponses devant les tribunaux, de leur habilet  ne jamais
dire ni oui ni non: ils perdraient beaucoup de leur rputation si on les
faisait concourir  cet gard avec les Toscans. Dans les nombreux procs
criminels qui s'instruisirent  la suite des mouvemens insurrectionnels
dont je viens de parler, et qui n'avaient pas besoin de cette
circonstance pour tre frquens, ou pouvait bien arracher quelquefois
des aveux au coupable, mais jamais une affirmation catgorique, un
renseignement clair et prcis aux tmoins. Ma manie de tout voir et de
tout observer m'a conduite quelquefois jusqu' l'audience. Rien de plus
singulier que l'art des gens les plus grossiers du peuple pour luder de
rpondre. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est l'espce de conscience
qu'ils mettent encore  en manquer. Ainsi, les circonstances favorables
 l'accus, ils les dduisent avec une religion toute particulire,
comme pour d'abord tablir, qu'en disant un _oui_ bien net sur certain
point, ce ne sera pas leur faute s'ils n'ont que des _non_ sur les
autres circonstances. Avez-vous vu passer un tel  telle heure? vous
tiez dans tel endroit.--Oui, il peut bien y avoir pass, mais j'tais
occup de tel soin, et je n'ai pu distinguer. Voil le dialogue
perptuel entre l'interrogateur et les interrogs.

Qu'on ajoute  de pareilles dispositions dans le caractre national la
stagnation du commerce, rsultant du blocus continental, la mollesse et
la facilit italiennes, charges dans la magistrature de l'application
des lois franaises, et l'on se fera une ide de toutes les causes qui
devaient en Toscane multiplier les crimes et les dlits. Comme il faut
qu'il y ait toujours un peu de ridicule dans toutes les choses d'ici
bas, les salons dvous  la France, et la police, qui tait en Toscane
trs habilement dirige, avaient rpandu le bruit que des mains
trangres soulevaient et la misre et les dsordres criminels dont on
tait tmoin. Les Anglais, qui sont trs commodes pour ces sortes
d'accusations, et qui semblent avoir le privilge des machinations
politiques, les Anglais taient reprsents au public comme les auteurs
de tout. On prtendait qu'ils avaient fait en Sicile, en Afrique mme,
une cargaison de brigands arms, et qu'ils en avaient opr la descente
sur divers points de l'Italie. Le fait est que parmi ces bandits il se
trouvait beaucoup d'trangers; mais les brigands doivent toujours tre
un peu trangers pour faire leurs affaires, car nul n'est prophte dans
son pays. Le gouvernement fit quelques exemples, ordonna des travaux,
offrit du travail, jeta quelque argent, et, grces  tous ces soins
runis, la scurit se rtablit bientt, et la matire criminelle
diminua un peu en Toscane.

Les tribunaux, ainsi que je l'ai dj dit, taient, plus exclusivement
que certaines autres fonctions publiques, exercs par des nationaux. Ils
taient fort ignorans des lois franaises; mais ceux mme que leur
capacit avait rapidement mis au courant taient bien aises de se
retrancher aussi dans une inexprience apparente et excusable, pour
conserver une libert d'interprtation qu'en Italie la magistrature a
toujours su rendre lucrative. Aussi les femmes ont continu  jouir dans
les affaires de cette influence, quelquefois si fatale entre leurs
mains; car leur justice,  elles, ce sont leurs prdilections et leurs
antipathies. Les juges n'avaient pas, sous notre domination, cess
d'tre attachs  quelques dames en qualit de chevaliers servans; et ce
ne pouvait tre au profit de la justice qu'ils cumulaient ces doubles
fonctions. Un grave prsident, auquel je faisais un jour quelques
observations  ce sujet, assurment fort singulires dans ma bouche, me
rpondit par ce doucereux _concetto_: De quoi vous plaignez-vous?
Thmis n'est-elle pas une femme? Si nos magistrats sont esclaves des
dames, c'est par esprit de corps.

Quoique toute la noblesse toscane et t enfourne  la cour de la
grande-duchesse, et qu'en gnral ce ft la portion de la population la
mieux dispose pour le nouveau rgime, l'orgueil aristocratique,
toujours trs souple en public et trs enclin  s'en ddommager en
secret, avait dans le principe un peu raill l'origine bourgeoise de la
famille napolonienne. Cela avait t la mode de l'Europe; mais vingt
victoires, l'abaissement des vieux trnes, et les rois devenus des
courtisans forcs de Napolon, toute cette adoption de la gloire et de
la fortune eut bientt fait vieillir ces agrables plaisanteries, qu'un
pouvoir sans rancune ne paya souvent que par des faveurs et des
dotations.  l'poque o je vins  Florence, cette disposition railleuse
contre la famille roturire avait bien diminu; cela tenait-il  la
connaissance que la princesse avait fait rpandre de l'antiquit
patricienne de la famille Bonaparte, qui, avant de s'tablir, avait
fleuri avec clat en Toscane mme,  Saminiato el Tedesco, non loin de
Florence? La grande-duchesse s'y tait rendue plusieurs fois et trouvait
plaisir  se faire parler de ses anctres. On m'a montr dans ce petit
bourg la maison mme qu'avaient nagure habite les nobles rejetons de
cette noble race. Je suis entre dans cette maison, j'ai parcouru le
petit domaine: cela a t bientt fait; le propritaire, tout plein des
ides et des souvenirs de la famille Bonaparte, faisait avec une
importance trs comique un petit cours d'histoire  cette occasion. Il
certifiait que la grande-duchesse, qui ne faisait rien pour lui,
l'honorait cependant d'une vnration particulire; que l'Empereur des
Franais, roi d'Italie tait venu galement  Saminiato ds ses
premires campagnes, et lorsqu'il tait gnral en chef de cette arme.
Napolon a eu la joie, ajoutait le bavard et vaniteux gentilhomme
d'embrasser  cette poque un vieux oncle qui portait son nom, prtre
respectable, qui reconnut son neveu avec bienveillance et avec orgueil.
La preuve que le brave homme lui-mme ne pouvait appartenir qu' la
premire noblesse du pays, c'est qu'il tait fort riche. Cet oncle est
mort en 1803; il n'a pu, hlas! assister au couronnement: mais il en
avait dj assez vu pour ne plus douter des destines futures de son
neveu et de sa famille. Admirez sa sagacit! il fit son testament, donna
toute sa fortune aux pauvres, laquelle montait bien  un honnte capital
de 50,000 cus, et il eut soin de dclarer qu'il ne la laissait point 
son neveu; que c'tait pour lui et pour les siens une bagatelle dont ils
n'avaient pas besoin et dont ils sauraient bien se passer.

Lors du passage  Saminiato dont je vous parle, Bonaparte s'est donn 
l'gard de sa famille toute satisfaction; il a fait venir de Pise un
clbre avocat: ils se sont enferms plusieurs heures avec le vieux
prtre et les papiers dont il gardait principalement le dpt.

Le bon et respectable ecclsiastique m'a plusieurs fois racont cette
visite, tous les soirs  peu prs aprs son brviaire, et il m'a dit que
son cher neveu avait tmoign une vive satisfaction, une vraie joie de
gentilhomme, quand il eut lu de ses yeux le parchemin contenant les
noms, qualits et titres d'un de ses aeux, qui avait t autrefois
premier podestat de la ville de Florence.




CHAPITRE XCIV.

Ma position  Florence.--Les deux lectrices.


Au milieu du dsordre de mes ides, j'avais cependant apport  Florence
la rsolution, ferme dans ma tte et faible dans mes actions, d'acqurir
une position honorable. La promptitude avec laquelle je m'tais spare
d'une _comica compagnia_ tait dj beaucoup, avec des antcdens
pareils aux miens. Je fus ds lors une artiste dramatique comme on n'en
voit gure, n'ayant plus  redouter le ct pnible de la profession, la
svrit du public. Attache au thtre de la cour,  l'un de ces
thtres distingus o l'on admire froidement peut-tre, mais o l'on
est prserv de ces excs d'honneur et d'indignit, galement funestes
pour l'amour-propre ou pour le repos; dispense par mon talent, trop
faible pour tre utile, et par mon assiduit trop intime  la cour, pour
tre soumise  tout travail suivi et  toute subordination humiliante,
je peux bien dire que je n'tais comdienne que de nom. Dans deux ou
trois entrevues, lisa eut mme la bont de me dire que son intention
n'tait pas que je remplisse les devoirs dramatiques de mon emploi, et
qu'elle ne laissait mon nom subsister sur la liste des acteurs de la
cour, que pour justifier par un titre quelconque ma prsence, et donner
un prtexte aux libralits de sa cassette. Aussi, pendant tout mon
sjour  Florence, je ne parus peut-tre pas une demi-douzaine de fois
dans les coulisses, quoique lisa et mme Bacciochi voulussent bien
m'accorder plus de talent qu' nos actrices en titre, et un ton de
dclamation qui leur plaisait davantage.

Mes fonctions relles auprs de la grande-duchesse taient celles de
lectrice, et mes vritables titres  ses bonts le bonheur de lui
plaire. Voici comment m'tait venu cet avantage d'une intimit
particulire: Me trouvant un matin chez lisa, appele pour y recevoir
quelques nouvelles rprimandes sur le trop grand train que je menais, et
toutes sortes de plaintes de ce genre, elle demande le volume des Oeuvres
d'Alfieri qui contenait la tragdie de _Rosemonde_, dont elle avait
ordonn une reprsentation. Le volume ne se trouva point sous la main;
j'offris alors de lui en rciter les principales scnes, et je m'en
acquittai avec assez de succs pour qu'elle voult voir  l'instant si
ma lecture rpondait  ma dclamation, et si, sans l'accessoire du
geste, un livre serait aussi bien dans mes mains. Quelques tirades de
Voltaire et quelques lgies de Parny suffirent  mon triomphe. lisa
trouva que je lisais bien, et de manire, ajouta-t-elle,  ce que je
sente souvent le besoin de vous entendre. Soyez tranquille, j'arrangerai
vos affaires, j'aviserai peut-tre  vous donner la place de lectrice;
mais pour ne pas attendre les lenteurs que certaines circonstances
connues de vous exigent, vous jouirez de tous les avantages de cette
position intime, et vous remplirez plus souvent les devoirs de la place
que la titulaire elle-mme, qui n'accentue pas mieux que vous les vers
harmonieux du Tasse et de l'Arioste. Ainsi, ne vous occupez plus de
thtre que pour toucher vos appointemens; l'emploi des reines ne sera
plus dsormais pour vous qu'une sincure. Habitez prs du palais, suivez
la cour toutes les fois qu'elle se dplacera; je me chargerai des frais
de voyage, et vous pouvez y compter, soir ou matin, je vous ferai
appeler souvent.

Il y avait en effet dans le haut personnel du palais une lectrice
titulaire. Madame Tomasi tait trop grande dame peut-tre pour ces
fonctions modestes. Son mari occupait aussi un haut emploi dans les
finances, et sa femme jouissait de cette popularit toujours si facile
que l'opulence ajoute aux agrmens naturels et  l'esprit. Madame Tomasi
possdait des uns et des autres plus qu'il n'en fallait pour avoir
besoin de ce reflet de l'or et de la fortune. Jeune et belle, d'un ton
parfait, d'une certaine pruderie extrieure qui faisait attacher un plus
grand prix  ses qualits, d'une affabilit flatteuse et commode pour
les trangers, madame Tomasi jouissait  Florence d'une considration
particulire et mrite. Sa maison tait le rendez-vous de ce qu'il y
avait de plus distingu dans toutes les classes, et par le mlange des
grands seigneurs, des littrateurs et des artistes, ressemblait assez 
ces cercles brillans de madame du Deffand ou de madame Geoffrin,
illustration pacifique du sicle dernier. Quelqu'un, qui savait les
bonts particulires dont la soeur de Napolon daignait m'honorer, me
proposa de me prsenter aux soires de madame Tomasi. J'estime les
artistes et les savans; l'amie de Talma, des Alexandre Duval et des
Monti, se croit trop bien organise pour tre indiffrente  l'approche
du gnie; mais je dteste les bureaux d'esprit, et ces escrimes de salon
o ne brillent pas les mrites les plus minens.  tort ou  raison je
me reprsentai le cercle de la belle madame Tomasi comme trop guind, et
la personne qui m'avait propos de sa part, je crois, de m'y conduire,
ne fut pas peu surprise de mon refus. Ma position quivoque dans la
socit devait me rendre cependant cette proposition flatteuse; mais
prfrant  tout ma libert, ma faon d'tre en un mot; persuade que la
lectrice en titre de S. A. I. et R. aurait cru faire un immense
sacrifice  sa dignit en recevant chez elle son humble surnumraire, je
m'en tins au plaisir d'une possibilit  laquelle donnaient du prix les
rapports mensongers, mais au fond toujours funestes, qui circulaient sur
mon compte, et dont l'impression tait oublie dans cette circonstance.

Pour de l'envie, on peut me croire, il n'y en avait pas dans mon refus.
Je rendais justice  madame Tomasi; mais comme la princesse me
reconnaissait un mrite aussi agrable, et m'en tmoignait plus
frquemment l'expression, je croyais au contraire qu'il y avait de la
modestie  ne point me mettre trop  ct de celle dont je n'tais point
l'gale par le rang.

La concurrence eut lieu cependant, mais au moins sans que j'aie t la
chercher. Madame Tomasi venait  certains jours offrir ses services, et
il n'y avait pas besoin de ma prsence pour que la princesse songet 
profiter des miens. Mon assiduit, toujours rclame, devenait une
visible prfrence et une faveur suffisante pour moi. Je me trouvai l
plusieurs fois au moment o madame Tomasi venait exercer sa charge. Le
premier jour je la regardai avec cette inquitude d'observation qu'on
porte dans l'tude des personnes ou des talens, qui sont pour
l'amour-propre un intrt, une ressemblance ou un contact. Lectrice par
ordonnance, dignitaire de la maison, par devoir et par penchant, madame
Tomasi venait remplir ses fonctions avec toute la gravit du crmonial.
On l'annonait avec toutes les formules d'usage. Saluts et rvrences de
sa part, suivant le protocole; c'tait l'tiquette personnifie, et
contente et fire d'tre l'tiquette. Une des femmes de la duchesse
l'annonait alors, poussait un tabouret  une distance calcule,
dressait un pupitre, puis madame Tomasi s'approchait, attendant qu'un
mot de l'altesse indiqut le passage qu'elle dsirait entendre, et qu'un
nouveau signe avertt que la lectrice en titre pouvait commencer la
lecture. Madame Tomasi _partait_ alors d'une voix noble et bien timbre.
Elle lisait bien; mais, se gardant fort de se compromettre par le
contre-coup et l'motion du passage qu'elle rcitait, madame Tomasi ne
rencontrait pas le _mieux_, cette action naturelle et vive, cet abandon
chaleureux qui nat de l'impression qu'on reoit soi-mme, et qu'ainsi
l'on communique. La langue italienne tait belle dans sa bouche; elle
l'et t davantage, si madame Tomasi et pu oublier, dans l'embarras de
son corset et de ses manires, qu'elle tait une des grandes dignitaires
de l'tat. Quand la princesse interrompait la lecture pour adresser
quelques questions  sa lectrice, celle-ci rpondait toujours avec
intelligence, avec got, jamais avec clat et avec saillie. Aussi les
sances ne se prolongeaient jamais beaucoup, parce que les souverains,
les gens du monde qui savent le mieux s'ennuyer, ne le savent pas
long-temps. Sitt que madame Tomasi avait atteint l'heure qui lui tait
impose ou accorde, elle se retirait en suivant l'ordre et la marche
prescrite, et en faisant la rvrence  reculons. En tout, la belle
titulaire excellait  mettre les points et les virgules: dans une des
rares occasions o je rencontrai madame Tomasi en exercice, elle me fit
beaucoup rire par la grande importance comique qu'elle dploya en face
d'un petit accident dont elle et d se moquer. Une femme, rcemment
entre au service de la duchesse, disposa un jour tout de travers le
sige et le pupitre destins  madame Tomasi: la lectrice en titre
recula pouvante de ce dlit d'tiquette, donna mille signes de
mcontentement et presque de dsespoir. Je ne tenais pas au spectacle de
ce puril chagrin de cour, et la duchesse, qui remarquait ma mine dans
ce moment, ne put retenir un clat de rire qui mit le comble 
l'embarras de la lectrice. Je ne revis jamais madame Tomasi sans me
rappeler sa msaventure, la plaisante dignit avec laquelle elle avait
essuy la maladresse d'une pauvre femme de service, la plus plaisante
douleur qu'elle avait paru prouver de cette scne. Mon Dieu! quelle
maladie pousse donc  la cour des gens heureux et qui ne s'y prcipitent
que pour changer les tranquilles et honorables loisirs de
l'indpendance et de la fortune contre les ennuis d'un esclavage qui
vous expose encore  des revers de vanit?

La seconde lectrice, la lectrice surnumraire, et encore de fait
seulement, ne passait point par toute cette filire de crmonies, et la
modestie de sa position lui en sauvait les dsagrmens; car,  la cour,
ce qu'il y a de mieux, c'est d'tre fort peu de la cour. J'tais
convoque sans faon, mais j'tais en revanche congdie sans chec.
Quelquefois on me faisait attendre mon introduction, mais on ne me
faisait jamais abrger ma sance. Comme mes heures de lecture taient
particulirement indiques pour le soir, j'entrais lestement sur la
pointe du pied, sans bruit, avec mystre, comme quelqu'un qui vient en
bonne fortune. Ni femme de service, ni tabouret, ni aucun signe
d'honneur... ou de servitude. Je m'asseyais sans lisire sur le premier
sige, trs prs de la princesse, et je n'entamais ma lecture qu'aprs
un change de ces paroles familires qui disposent  goter davantage
des heures qui doivent tre passes ensemble. Je lisais alors, et
suivant ma seule inspiration, les morceaux des potes et des prosateurs
italiens ou franais que je supposais le plus en rapport avec l'tat de
l'ame et la disposition d'esprit de la princesse. Dans ces attentions il
entrait quelque chose de tendre comme l'amiti. lisa, heureuse dans le
rang suprme d'inspirer un dvouement qui tait de coeur et point de
cour, se laissait aller  toutes les saillies d'une imagination
brillante et  toutes les affections d'une bont charmante. Elle
trouvait que je lisais  son got, avec motion, avec un accent vrai,
reflet intressant d'une tte romanesque. La douce intimit du
tte--tte la gagnait bientt; j'oubliais aussi mes fonctions:
entrane par la causerie, et quittant mon sige et mon livre, je venais
alors me mettre sur le pied du lit imprial. Mon souvenir se reporte
avec dlices  ces heures de flatteuse et douce intimit, o deux
femmes, d'un rang et d'une destine si diffrens, se laissaient aller 
la confidence de leurs impressions. Ma franchise excitait
involontairement l'abandon; la souveraine redevenait femme comme moi
pour se souvenir, pour dsirer, pour craindre, esprer et sentir. Mais
l'histoire ne doit point recueillir les mystres de la chambre 
coucher; l'histoire, c'est un vieux diable qui se fait ermite.

Toute ide d'intrt et d'ambition  part, ma position n'tait-elle pas
mille fois prfrable  celle de madame Tomasi, et le parallle des deux
lectrices laisserait-il un choix  faire? Dans les relations amicales
comme dans les relations plus tendres de l'amour, la faveur mystrieuse
n'acquiert-elle pas un nouveau prix? N'y a-t-il pas aussi sous le
rapport de la vanit un certain plaisir, pour les gens qui ne sont pas
dans les affaires, d'en savoir plus long que les diplomates et les
fonctionnaires, et de connatre le secret des faveurs et des disgrces?
Certes cette position tait assez piquante et assez agrable pour ne pas
me donner le dsir de troquer mon maintien sans faon auprs d'lisa
contre le tabouret d'une dame d'honneur aux galas de la cour.

Une petite scne qui m'arriva  Pise prouve jusqu'o allait mon
intimit. La grande-duchesse m'avait fait appeler: mon introduction
avait toujours lieu par l'intermdiaire de M. de Luchesini fils; je
monte et parcours tous les appartemens de service sans rencontrer
personne. Je touchais  la dernire pice quand un valet de pied se
prsente et me demande: Qui tes-vous? O allez-vous? Il parlait haut,
et rptait insolemment: Vous ne sortirez plus sans dire o vous
alliez, ce que vous vouliez. Au bruit de cette conversation un peu
vive, une porte s'ouvre, la grande-duchesse parat, le valet s'efface,
s'aplatit comme une enveloppe, et je me contente de lui dire en lui
montrant la souveraine: Vous voyez maintenant ce que je veux, et je
passe en riant devant le pauvre diable frapp d'un stupide tonnement.
La grande-duchesse, en riant autant et plus que moi, m'emmne avec elle,
et s'crie: Oh! c'est la scne d'Almaviva avec Bartholo; on n'a pas une
tte comme la vtre. Ma rsolution, ma rponse, mon air de dvouement
et de cordialit dans cette circonstance me valurent un redoublement de
confiance, de bon accueil et de cajoleries de la part d'lisa, qui,
aprs s'tre amuse de mes folies, reprenait quelquefois sa dignit pour
les blmer et pour me recommander en quelque sorte de lui rserver le
plaisir exclusif de les connatre.




CHAPITRE XCV.

Soires chez la grande-duchesse.--Portraits des Turcarets de la cour de
Florence.


Le carnaval avait un peu fatigu mme cette ardeur de plaisir si vive en
Italie, et aux dissipations extrieures et bruyantes avaient succd le
charme plus tranquille des volupts mystrieuses, l'aimable familiarit
des soires sans tiquette, et les causeries plus libres et plus
amusantes du petit comit. Toutes les fois que le cercle devait un peu
s'tendre pour satisfaire aux exigences des vanits lgales, et donner 
tout ce qui composait la cour l'occasion de remplir ses fonctions, je
n'tais point appele au milieu de cette fourne encore considrable de
dames d'honneur, de chambellans, d'cuyers et de fonctionnaires; mais
ds que la runion avait lieu sans invitations officielles, et qu'elle
tait en quelque sorte l'effet du hasard, les principes du crmonial
taient sauvs, et je me trouvais obtenir ainsi, plus souvent que les
grands en titre, les honneurs du tte--tte et du sourire imprial.

lisa possdait au suprme degr le tact, l'amabilit et la grce
ncessaires  son rle de prsidente; et comme elle trouvait elle-mme
du plaisir  descendre de sa dignit, elle rendait les autres plus
agrables en l'tant elle-mme davantage. La noblesse italienne, qui
encombrait ses antichambres, venait en dtail  ces runions; c'taient
les Gheradeschi, les Mdicis, les Pozzoloni, les Barbarini. Il y avait
dans tout cela de fort beaux hommes et de fort jolies femmes, et sinon
une grande libert d'esprit, en revanche une extrme facilit de moeurs.
Nos chambellans et dames d'honneur taient dans le mme systme, et la
conversation n'tait pas plus svre que la conduite. Toutefois il y
avait de la dlicatesse dans l'une, aussi bien que du dcorum dans
l'autre. De mme qu'autrefois la qualit de simple citoyen romain tait
une certitude d'honneurs, de mme,  cette poque de gloire et de
puissance, un Franais devenait par son nom seul un objet d'attention et
de respect. J'ai vu aux soires intimes de la grande-duchesse non
seulement les Franais qui occupaient de hautes fonctions publiques,
mais ceux mme que leurs grades ou leur rang n'levaient pas jusqu'aux
classifications que les cours lgitimes tablissent pour les petites
politesses que les matres daignent accorder quelquefois aux sujets.
Toute personne honorable tait admise dans cet intrieur d'un palais
accessible et affable; point d'exclusions  cette familiarit flatteuse,
qui, tout en laissant subsister la distanc du trne, donnait cependant
par ses concessions tout ce qu'il fallait aux amours-propres. Ceux mme
que leur valeur personnelle, que leur esprit ne recommandait pas,
recevaient des ce contact imprial une meilleure opinion d'eux-mmes, et
par consquent une involontaire disposition  lui dvouer les qualits
qu'on voulait bien leur reconnatre. Il est si naturel de croire au
mrite,  la vertu, de se dvouer enfin  la cause des princes et des
gouvernemens qui nous estiment et qui tiennent compte de nos talens!

Cet art de rendre les autres contens, lisa le possdait par habitude et
par nature, par penchant et par intrt. Elle avait beaucoup d'esprit
pour son compte, et elle en avait encore davantage par celui que ses
gracieuses attentions provoquaient. Outre cette coquetterie de sexe que
pas une finesse n'abandonne, elle avait encore, si je puis ainsi
m'exprimer, une coquetterie d'ambition; elle ne voulait pas tre
au-dessous de la fortune qui l'avait comble de ses faveurs, ni
dmentir, quoique femme, le nom de ce Napolon qui l'honorait et
l'aimait de prfrence. C'tait quelque chose de piquant que cette
alliance de prtentions aimables, cette vivacit d'une femme ne dans
une condition prive et qui n'en veut pas perdre les heureux privilges;
cette finesse italienne qui animait sa physionomie et ses discours, et
cet instinct de grandeur et de dignit qui, tout en retenant les
faiblesses et les gots d'une condition premire, savait les soumettre
au besoin de l'estime, et se faisait un devoir d'acqurir les qualits
solides de son rle de souveraine.

Ainsi que je l'ai dit, lisa n'tait point belle; mais elle possdait
assez d'agrmens pour n'tre pas dsespre, et tous les honneurs
brillans qui se succdaient  la cour de Toscane pouvaient en vrit,
sans ridicule, flatter et encenser une princesse dont les charmes
eussent encore obtenu cet honneur dans un rang priv. Sa beaut tait
donc officiellement reconnue dans les petites runions. C'tait en
quelque sorte le mot d'ordre qui servait de temps en temps  rallier les
groupes pars dans le salon; car le cercle, quoique fort restreint, se
divisait encore ordinairement en _a parte_ moins nombreux. Quand la
conversation languissait, quelque chambellan ou quelque autre courtisan
de bonne volont trouvait toujours dans _la mise_ d'lisa, dont le got
clatait surtout dans ce travail, le texte de quelque dissertation
commode que commentait le plus spirituellement possible la galanterie de
l'auditoire. Les Franais avaient  cet gard des ides mres, jetaient
les premiers la motion imprvue d'une louange dlicate et fine, et tout
le gros de la troupe se cotisait pour revtir ces rapides improvisations
de l'esprit de toute l'hyperbole italienne. Rien n'tait curieux comme
ces traits rapides de l'agrment franais, ramasss au vol par des
cuyers ou par des gentilshommes; comme toutes les fadeurs lgantes du
moment dveloppes, remanies par des flatteurs de seconde classe en
style de dithyrambe.

De tous les grands fonctionnaires, M. le baron Fauchet, prfet de
Florence, tait celui dont les assiduits taient les moins frquentes.
Je n'en sais pas trop la raison, mais il appartenait un peu plus  la
gnration de la rpublique qu' celle de l'empire, et la jeunesse tait
la vertu politique pour laquelle la cour de Toscane avait le penchant le
plus dcid. M. le baron Capelle, prfet de Livourne, tait plus assidu
que celui de Florence, et la remarque en fut faite dans le temps et
n'appartient nullement  l'auteur de ces Mmoires. M. le baron Capelle
tait non seulement un magistrat distingu, mais encore un homme de
beaucoup d'esprit. Il n'est donc pas tonnant qu'il ft toujours
gracieusement accueilli, et la malignit publique, qui aime  appuyer
son envie naturelle sur des apparences, n'a pas plus pargn M. le baron
Capelle que tous ceux qui comme lui avaient toutes les qualits
ncessaires pour justifier ces rumeurs. La seule chose que je sache,
c'est que l'empereur, qui pensait sur la vertu des princesses comme
Csar sur celle de sa femme, et qui voulait prvenir les soupons
injustes que l'opinion malveillante ne manque jamais d'riger en
accusations relles; l'empereur, dis-je, refusa de donner son
consentement  ce que le prfet, qui devait tre uniquement son
serviteur, cumult avec sa dignit de proconsul imprial, je ne sais
plus quelle charge qu'lisa se proposait de lui accorder  sa cour. Un
beau jour, au lieu du consentement et de l'approbation de Napolon qu'on
attendait, M. le baron Capelle fut appel  une prfecture plus
importante de l'intrieur. Mais ce qui drouta toutes les conjectures,
c'est que cette place tant plus belle, il y avait dans le fait
avancement et non disgrce; et ce qui acheva encore de confondre les
suppositions, c'est que la munificence impriale ajouta, dit-on, un
supplment de 20,000 fr. de traitement  celui du magistrat exil de
Livourne. M. Capelle partit donc pour Genve, ville devenue trs
importante par le sjour voisin de madame de Stal, retire  Coppet,
attendu que Napolon n'tait pas sans quelque jalousie contre cette
femme clbre, puisqu'il la traitait en effet en puissance rivale et
dangereuse. Ce que je dois  la vrit, c'est de dclarer qu' Livourne
M. le baron Capelle jouissait de toute la considration que ses qualits
aimables mritaient de lui concilier. Il tait homme de socit autant
et plus peut-tre que de cabinet. Il n'en faut pas davantage pour
mcontenter les mdiocrits qui croient les affaires incompatibles avec
l'esprit et les succs du monde. Ce prfet fut remplac  Livourne par
M. le baron de Goyon, qui doit tre aujourd'hui comte ou marquis; car il
tenait  une de ces familles de la vieille roche, que l'empire mettait
quelque coquetterie  recruter pour marier la noblesse fodale avec sa
noblesse rcemment armorie. Je ne parlerai pas de M. de Goyon; il vint
fort tard dans ces pays, et je ne l'ai vu qu'une fois passer en habit
brod.

Tous les gnraux, qui alors ne restaient gure en place, et qui
passaient par les tats de la grande-duchesse, paraissaient comme des
toiles fugitives, comme des astres d'un moment  sa cour; mais parmi
ceux dont l'illustration m'tait chre, il ne me fut donn d'en
rencontrer aucun. Les financiers taient en fort bonne odeur dans les
runions du soir. Ils soutenaient l mieux qu'ailleurs la difficile et
brillante concurrence des militaires et des aides-de-camp. Ils formaient
en quelque sorte le fond de la socit, parce que leurs fonctions les
mettaient en rapport direct avec lisa. Ces Turcarets de l'cole
moderne, qui n'avaient rien de leurs devanciers, et qui semblaient fort
bien dresss aux habitudes de palais, taient entre autres: M.
Hainguerlot; M. de Sourdeau, receveur gnral; M. Scitivaux, payeur; et
M. Rielle, intendant gnral de la maison de la grande-duchesse.

M. Hainguerlot,  la tte poudre comme un lgant de l'ancien rgime, 
la taille fine et au port dcid comme un mirliflore du jour, coquet et
fastueux depuis les pingles en diamans de son jabot jusqu'aux boucles
en mail de sa chaussure, runit dans ce qu'elles ont de bien toutes les
nuances diverses du marquis, du fournisseur et de l'homme  bonnes
fortunes. M. Hainguerlot, qui possdait peut-tre autant d'instruction
que les autres, en laissait moins paratre et atteignait  moins de
frais au talent de plaire. Il excellait dans ce que j'appellerai
l'esprit du directoire, expression qui ne sera sentie que par ceux qui
ont suivi les moeurs de cette poque, sorte de mlange d'une gaiet tout
 la fois leste et bruyante, et d'un grand laisser aller de paroles et
de principes, qui convenaient assez bien au caractre de M. Hainguerlot,
et qui donnaient  son air d'opulence facile et gnreuse comme une
grce naturelle _del non curare_, qui font tout de suite d'un homme
riche un homme agrable.

M. Rielle pouvait s'appeler l'antithse naturelle de M. Hainguerlot.
Quand on observe M. Rielle, on est tent de dire: Voil la bureaucratie
avec des manchettes, et l'arithmtique en habit habill. Il passait 
Florence pour une tte forte, pour une capacit positive et sre, et son
talent tait l trop ncessaire pour n'tre pas apprci jusqu'
l'exagration. Quand on tient la cassette des princes, on sait mieux que
personne se qu'ils valent; et le budget de leur maison devient celui de
leurs qualits et de leurs vertus. Le culte de M. l'intendant faisait
monter bien haut le tarif moral de la grande-duchesse; car on ne saurait
imaginer un dvouement plus absolu, une assiduit plus consciencieuse,
un empressement plus flatteur. Quand par hasard on questionnait M.
Rielle sur quelque objet srieux et spcial qui pouvait le rapprocher
des chiffres, j'ai remarqu qu'il rpondait avec une extrme lucidit,
car je me surprenais  le comprendre; mais quand la parole lui venait
toute seule, on sentait la gne d'un commis qui se bat les flancs pour
tre gracieux. Malgr son vif dsir de plaire  la souveraine, qui
d'ailleurs l'estimait beaucoup et justement, malgr les avantages d'une
taille qui ne demandait qu' se ployer, M. Rielle avait l'air d'un
courtisan mal  son aise, et pourtant ce n'tait point faute de bonne
volont, car ds le matin il se mettait en fonctions. Esclave de
l'tiquette, on ne l'et jamais surpris sans le costume de rigueur.
N'importe l'heure, le lieu o il tait rencontr, on pouvait compter sur
la toilette la plus svre. Je fis un jour beaucoup rire la
grande-duchesse, en me permettant de dire que je croyais que M.
l'intendant couchait tout habill. Le bon mot tait si vrai, d'une
justesse tellement prise sur le fait, qu'un jeune homme attach  la
personne de M. Rielle fut bien oblig de rire comme les autres du
portrait de son patron. Ce jeune homme intressant, que par une
familiarit flatteuse tout le monde appelait M. Eugne[2], venait aussi
quelquefois aux soires du petit comit, et lisa se plaisait  lui dire
les choses les plus aimables. Nous tions fort bien ensemble; c'est de
lui que je recevais les appointemens particuliers et les gratifications
que la princesse daignait m'accorder. Quoique M. Eugne et pu tre mon
fils, il me grondait quelquefois d'une manire toute paternelle sur mes
prodigalits, mon humeur vagabonde et mon mpris du _qu'en dira-t-on_.
La petite mine de ce Caton de vingt ans tait si piquante quand elle
tait srieuse, qu'il m'arrivait quelquefois de redoubler de folie dans
l'espoir de me les faire ainsi reprocher. Excellent jeune homme, un
souvenir doit vous distinguer de la foule de tous nos courtisans
italiens; votre coeur ne changea point avec la fortune de vos matres, et
je vous en remercie au nom de la femme gnreuse  laquelle presque
seuls nous avons t fidles.

Avant que le chef de M. Eugne, M. Rielle, m'et aperue dans l'intimit
de la princesse, il ne faisait pas grande attention  moi; il est mme
probable que je lui dplaisais comme une de ces importunes de caisse que
la multiplicit des faveurs et des gratifications signalent aisment aux
prventions des trsoriers des princes, qui ont toujours l'air d'avoir
peur que les majests et les altesses ne meurent de faim. Mais ds que
M. Rielle eut entendu l'excellente lisa s'exprimer sur mon compte en
termes formels de bienveillance et d'extrme intimit, je n'eus qu' me
louer de ses procds. Je ne causais jamais avec lui, mais il me
saluait, comme on salue la faveur qu'on blme et qu'on respecte.

Un jour que mes cranciers, car, dans les temps de ma plus large
opulence, j'ai toujours eu la manie de payer sans compter, mais de payer
tard; un jour, dis-je, que ces cranciers impolis, aimant mieux
s'adresser  d'autres qu' moi, vinrent mettre haro  une somme qui
m'tait accorde, M. Rielle dfendit mes intrts avec fermet, me remit
devant eux et intact le don de ma bienfaitrice, et rpondit avec la
formule qui accompagnait ses moindres paroles o le nom d'lisa tait
appel par la circonstance: Puisque Madame a le bonheur et la gloire
d'intresser S. A. I. et R. _Madame la grande-duchesse, je ne puis
permettre qu'on la gne dans l'emploi du don qu'elle obtient comme prix
de son zle et de son attachement_. Ce jour-l M. Rielle me parut
entendre l'administration et les finances aussi bien que Colbert.

Puisque je suis en train de peindre nos financiers, tous,  quelque
manie prs, beaucoup plus aimables que ces grands seigneurs italiens 
la clef d'or, jets dans le mme moule, je ne dois pas oublier M.
Scitivaux, qui ne faisait pas sa mine plus orgueilleuse que ses
fonctions; homme rserv, aussi loin de la basse adulation que de
l'ingratitude plus basse encore; portant  la cour une originalit
toujours piquante, celle du dsintressement et de la franchise, ayant
de la lecture et de l'esprit, mais ne le laissant paratre que par oubli
et par distraction, possdant une mesure parfaite dans l'expression de
tous ses sentimens, ne manquant pas d'une certaine causticit dont il
sait  propos arrter les saillies avec une prudence ingnieuse et
honorable. Il parle trs bien italien, et, sous ce rapport seulement, il
trouvait grand plaisir  ma conversation comme  un exercice utile pour
ses lgitimes prtentions  la puret de la belle langue toscane; en
tout, M. Scitivaux tait un homme distingu, et un certain dfaut d'un
de ses yeux, qui donnait de l'irrgularit  son regard, par cela mme
rpandait comme un voile de malice sur toute sa physionomie, laquelle
allait fort bien  son genre de conversation. Il y avait aussi M.
Sourdeau, moins aimable en sa qualit de receveur gnral qu'en sa
qualit de mari d'une trs jolie femme, qui et t peut-tre
incomparable, si,  vingt-deux ans, elle n'et dj t sans fracheur.
Elle n'avait pas beaucoup d'esprit, mais son sourire s'en passait si
bien, ses yeux avaient tant de charmes, et la beaut est si ingnieuse
et si loquente quand on la regarde, que personne ne pouvait tre assez
stoque pour s'apercevoir de ce qui pouvait manquer  madame Sourdeau.

Je n'ai jamais revu cette femme ravissante depuis ses beaux jours de
Florence; on m'a dit, en 1817, que son mari avait quitt Paris pour
aller occuper la place importante de consul  Alger. Je suis bien sre
qu'il y a dans le harem du dey peu de visages et de tournures
d'odalisques qui pussent rivaliser avec les grces de madame Sourdeau,
et je suis bien sre encore qu'une si jolie femme n'aura jamais assez
mauvais got pour vouloir tourner une tte  turban. Au surplus, cela
regarde son mari.

Beaucoup de jeunes et brillans militaires venaient renouveler souvent,
par leurs courtes apparitions, la monotonie du salon grand-ducal,
qu'lisa savait d'ailleurs prvenir par son amabilit naturelle, et par
la mobilit d'une imagination habile  chercher pour le lendemain des
impressions nouvelles, quand celles de la veille l'avaient ennuye.
Alors les courses, les promenades aux diverses rsidences impriales
renouvelaient l'aspect de la cour et dissipaient bientt les vapeurs
invitables de la royaut.

Je ne sais pas s'il y a un grand intrt historique  relater
minutieusement les dtails de ces soires particulires; les plaisirs de
l'intimit sont ceux qui laissent le moins de traces, peut-tre parce
qu'ils sont les plus doux. On riait, on causait, on jouait au billard,
quelquefois  cache-cache; les amusemens les plus simples devenaient,
par le contraste du lieu et des personnages, les plaisirs les plus
agrables et les plus piquans. C'est, en effet, quelque chose de
rcratif que de graves magistrats jouant  colin-maillard et des
prfets  la main-chaude. Malgr le dsir de plaire  la souveraine qui
n'abandonnait jamais les hommes, des _a parte_ s'tablissaient souvent,
et l'mulation de tous ne semblait point nuire  la scurit de chacun.
Les glaces, les sorbets, le punch, circulaient sans crmonie comme les
bons mots. La princesse me faisait lire des vers; mais elle ne cdait 
personne l'honneur de lire les bulletins de la grande arme, et le
plaisir de proclamer les exploits de son chef invincible. Le nom de
Napolon une fois prononc, lisa redevenait souveraine, et les
courtisans, quelquefois mollement tendus sur les canaps, entrans par
instinct ou par complaisance, interrompaient aussitt le demi-sommeil
qu'ils se permettaient. Qu'on ajoute  la liste que j'ai donne quelques
potes, quelques antiquaires, qui ne sortaient pas de cette honnte
mdiocrit qui ne laisse pas mme son nom dans nos souvenirs, et l'on
aura un almanach presque complet de la cour de Toscane.




CHAPITRE XCVI.

Le prince Flix Bacciochi.--La princesse lisa.--Leurs enfans.


Mon Dieu! je suis crivain aussi dsordonn que femme tourdie. Mes
Mmoires ressemblent involontairement  mon existence et  mon
caractre. Je suis au milieu des vnemens, et je les retrace bien moins
suivant leur importance relle que d'aprs l'impression individuelle que
j'en ai ressentie. Ainsi me voil au milieu de la cour de Toscane, ayant
pass en revue toutes les grandes et petites vanits depuis la _chambre_
jusqu' la _bouche_, ayant mentionn tous les dignitaires depuis l'ordre
militaire jusqu' l'ordre financier; je n'ai oubli personne, mme parmi
les courtisans amateurs, personne... que le mari de la grande-duchesse,
que le prince Flix Bacciochi.

La dynastie impriale tait dj si ancienne par la puissance du bras
qui l'avait fonde, l'usurpateur avait si vigoureusement lanc le char
de sa fortune, qu'on et dit que cette autorit nouvelle avait dj
besoin d'tre berce, comme une vieille monarchie, par les hochets de
l'tiquette; et que, dans la conqute du monde, il restait du temps  un
grand homme pour la rsurrection de toutes les purilits fodales. Le
sang de la maison de Napolon paraissait dj si lgitime et si pur,
que, dans les alliances qui avaient prcd son lvation, il ne devait
point tre confondu avec celui des trangers, unis d'abord  elle sur le
pied d'une galit dix ans avant trop flatteuse. Ainsi les gendres de la
bonne madame Ltitia n'avaient pu monter au rang d'altesses impriales
avec leurs pouses. Ils n'avaient obtenu qu'une moiti de l'avancement
et que la premire de ces distinctions monarchiques. Jeux tranges de la
destine! Un soldat lev d'hier sur les pavois, sorti, par la seule
force du gnie, des rangs secondaires de la socit, ressentait dj
jusque dans ses relations domestiques un orgueil de race, une
dlicatesse de famille gale au moins aux rpugnances de Vienne ou aux
susceptibilits de Versailles. Il y avait dj pour les siens des
msalliances, et l'on en agissait avec elles  la manire des anciennes
dynasties qui pesaient, avec tant de restriction, le rang des heureux
privilgis que certaines faiblesses condamnaient de royales personnes 
prendre pour poux. Les soeurs de Napolon avaient t maries comme des
bourgeoises; et, par l'effet d'une mtamorphose  peine remarquable, au
milieu de tant de merveilles que l'on ne conoit pas que le temps ait pu
accumuler en un si troit espace, ces nobles soeurs se trouvaient avoir
drog, et leurs maris n'tre plus que des infrieurs, et vis--vis
d'elles que des parvenus.

Le prince Flix Bacciochi devait au hasard une de ces positions
singulires. D'une bonne et honorable famille, d'un courage qui lui
avait ouvert avec distinction la carrire des armes, d'un noble et
gnreux caractre, il avait compris avec sagacit et accept avec bon
sens les dons et les exigences d'une si haute fortune. Il s'tait prt
de fort bonne grce  toutes les volonts de l'empereur, et s'tait fait
avec une raisonnable rsignation le simple sujet de sa femme. lisa
gouvernait en son propre et priv nom; elle tait grande-duchesse, le
prince n'tait que son mari, et non point son gal. Cet change, ce
passage du pouvoir d'un sexe  l'autre, cette domination que le fait
tablit et justifie souvent dans l'histoire, formait l un principe, une
doctrine, un droit de par la grce de Dieu et les constitutions de
l'empire.

Ainsi le vrai titre du prince, ses fonctions publiques se rduisaient au
titre de grand-aigle de la Lgion-d'Honneur, et de gnral de division
commandant la 29e division militaire. Quant  l'administration et au
gouvernement, tout cela rentrait lgalement dans les attributions de sa
souveraine. Flix n'en prenait nul souci, jouissait avec dlices de
toute absence de cette responsabilit qui vend si cher ce qu'on croit
qu'elle donne  la grandeur, et ne retenait de sa position que le
privilge plus doux de s'interposer quelquefois comme ami, comme conseil
dans l'aplanissement des difficults, dans la rconciliation des haines,
dans l'adoucissement des rigueurs et la distribution des bienfaits.
Aussi l'affection des Toscans allait-elle plus volontiers du ct de ce
caractre modeste, et d'ailleurs national, que vers les vertus plus
nergiques et plus capricieuses d'une femme et d'une trangre. Dans
lisa on voyait un matre:

     Notre ennemi c'est notre matre,
     Je vous le dis en bon franais;

aveu naf et profond de celui qu'on a si _bonnement_ appel le bon La
Fontaine. Bacciochi, au contraire, apparaissait aux prventions
populaires comme un ami et un protecteur.

Du reste, dou d'une noble figure, d'un esprit suffisant  un fort bel
homme, Bacciochi n'tait mari que dans l'acception conjugale du mot.
L'union des deux poux se bornait  un change d'gards et d'attentions
rciproques. D'un ct, quoique sa bravoure ft clatante, quoique la
gloire des armes lui ft chre, ses talens  la guerre n'taient pas
assez suprieurs pour qu'il y part dans un haut commandement; et, d'une
autre part, son rang dans la famille impriale ne lui permettant pas une
place trop secondaire, il se trouvait dans une de ces positions
quivoques qui condamnent un homme  l'inaction par dignit, et qui,
faute d'aliment, le jettent dans les plaisirs comme dans une sphre
indispensable d'activit.

On pense bien que le prince Flix n'habitait pas avec sa souveraine. Il
occupait, rue de la Pergola, un htel dlicieux qu'on appelait sa cour,
laquelle se composait particulirement de militaires. J'y ai fait de
rares apparitions, mais elles m'ont suffi pour apercevoir qu'il y
rgnait encore plus de libert qu' la cour officielle de la
grande-duchesse; un mlange du ton militaire de l'empire et de la
galanterie facile d'une autre poque, l'humeur guerrire et joviale du
camp, y faisaient excuser un peu les licences et les souvenirs du _Parc
aux Cerfs_. Grand, gnreux sous le rapport des matresses, Flix
remplissait avec une grande lgance d'imitation son rle de prince.
lisa savait tout cela; elle m'en parlait quelquefois ainsi que d'une
chose convenue, d'un trait agrable aux deux partis, d'ailleurs pleins
d'estime, d'gards et d'affection l'un pour l'autre. lisa connaissait
le monde, le respectait, et montrait beaucoup de tact et un sentiment
parfait du savoir-vivre, en payant  la socit et  l'opinion le tribut
de ces convenances tutlaires qui ne sont encore, dans leurs apparentes
concessions aux autres, qu'une utile dignit pour nous mmes. Modle des
maris et des femmes, tels que les veulent l'usage et la morale, c'tait
plaisir de voir ce couple, si dlicatement spar, se rapprocher au
spectacle avec une cordiale intimit; le prince plein de dfrence, la
princesse affectueuse et digne, tous deux sans distraction et sans
contrainte, leur enfant plac entre eux comme un gage de souvenir et
d'union, et en face de la morale de leurs sujets italiens, pouvant
presque, pendant deux heures, passer pour des patriarches. La
reprsentation tombait avec la toile; le prince reconduisait la
princesse jusqu' sa voiture, et chacun rentrait ensuite dans son
palais... et dans sa libert. Il en tait de mme dans toutes les villes
du gouvernement;  Florence,  Lucques,  Livourne,  Pise,  Sienne,
leur loge tait commune. Les jours de rception solennelle, Flix se
retrouvait encore auprs d'lisa, l'aidait dans les soins et dans les
plaisirs du rang suprme; et quand la pice tait joue, chacun de ces
acteurs rentrait encore chez soi comme aprs le spectacle. Sans le
sacrement qui avait uni l'adjudant Bacciochi  la soeur de Napolon Ier,
on l'et pris infailliblement pour son chevalier d'honneur.

Cet enfant dont je viens de parler tait une petite fille charmante,
dont la figure rappelait les beaux traits de son pre et la finesse
d'lisa. Une ptulance, une vivacit inconcevable, animaient tous ses
mouvemens. Un petit orgueil fort original lui faisait quelquefois crier
dans l'expression de sa colre ou de sa joie: Je suis la petite
Napolon; mais il y avait dans son dire enfantin mieux que vanit;
c'tait comme un bonheur prcoce de porter le nom et de rappeler les
traits de celui que ses pre et mre adoraient comme un dieu. Les plus
heureuses qualits de l'ame semblaient devoir embellir dans ce dlicieux
enfant les plus heureux dons de la nature. Je me rappelle l'avoir vue un
jour courir vers une petite fille qui demandait l'aumne, et que le
suisse chassait assez durement de l'avenue du Poggio imprial. Elle se
mit  pleurer  la vue de la misre de la jeune mendiante, la prit par
dessous le bras pour forcer la consigne; exigea, avec un ton imprieux
qui tait charmant, qu'on lui donnt  manger, de l'argent, surtout des
bas et des souliers, car sa protge, disait-elle, devait bien souffrir
des cailloux. La sous-gouvernante avait beau reprsenter que c'tait
trop que S. A. s'occupt elle-mme de ces dtails; qu'elle tait mille
fois trop excellente, la petite altesse rpondait avec une mine 
croquer: Mais puisque je suis la _petite Napolon, je dois tre
meilleure que les autres enfans_. J'tais prsente  cette scne, et je
puis dire qu' cet lan du coeur,  cette saillie de sensibilit vraie et
gentille, je maudis de toute mon ame l'tiquette qui dfend d'embrasser
les enfans des princes, car un baiser donn  cette aimable et bonne
petite Napolon m'et fait du bien.

lisa adorait sa fille, mais toute sa tendresse pour elle ne lui faisait
pas oublier la douleur qu'elle avait prouve de la perte d'un autre
enfant. Celui-l tait un garon, et l'ide de l'hrdit tourmentant
alors toute la famille impriale, on concevra aisment toutes les
douleurs runies d'une mre et d'une souveraine. Plusieurs fois je l'ai
vue, au milieu des ftes et de toutes les distractions de la grandeur,
s'chapper furtivement du palais pour aller  genoux jeter des fleurs et
des larmes sur le tombeau de son enfant. Regrets cachs, hommages
secrets  des mnes chris, il a fallu vous surprendre pour vous
connatre, et votre sincrit n'en est que plus pure et plus touchante,
dgage de ce faste des cours, de ce luxe des douleurs royales, dont la
magnificence altre et gte le sentiment.

La malignit n'pargnait pas lisa. Le baron de Cerami, trs bel homme,
tait trs assidu auprs de la grande-duchesse; on les rencontrait
souvent  cheval, galopant au milieu des parcs; mais comme ses fonctions
l'attachaient  la cour, pourquoi voir une faiblesse dans ce qui n'tait
que l'obligation d'un courtisan ou d'un cuyer, de suivre et
d'accompagner sa souveraine? Si les princes de la dynastie de Napolon
avaient eu  s'occuper de la succession de leurs trnes, ces bruits de
la malignit contemporaine eussent pu tre relevs par l'histoire; ce
serait aujourd'hui une indiscrtion inutile que d'en soulever le voile.
Tout ce que je sais, c'est qu'lisa ne parlait pas de ces personnes
comme on parle de ses serviteurs.




CHAPITRE XCVII.

Mort d'Oudet.--Socits secrtes de l'arme.--Quelques souvenirs de
notre liaison.


J'ai souvent entrepris un voyage de quelques centaines de lieues sans
m'inquiter le moins du monde de mes bagages, parce que je suis pntre
de la conviction qu'une bourse bien garnie est un bagage cosmopolite qui
suffit partout pour tre immdiatement pourvu de l'utile et de
l'agrable. Mais ce que je surveille avec une sorte de superstition, ce
que j'emporterais avant l'argent, c'est un petit ncessaire anglais
consacr  mes papiers,  mes lettres, trsor de souvenirs galement
chers  mon coeur par leur joie et par leur amertume. Le soir, quand je
suis seule, surtout quand ma journe a t terne et monotone, je prends
d'abord machinalement la bote aux motions, et je m'occupe  relire, 
regarder,  classer ces prcieux gages du pass.

Retenue chez moi par une lgre indisposition, aprs avoir fouill mes
archives sentimentales et ajout quelques notes du moment, je tombai sur
un billet sign Oudet:  la lecture de ses phrases ambigus et en mme
temps brlantes, je ressentis presque un effroi pareil  celui que ce
singulier personnage m'avait inspir dans deux ou trois occasions,
effroi bizarre ml d'un intrt puissant. Je n'ai point assez dit tout
ce que cet tre possdait de prestigieux; un premier regard de lui tait
ineffaable. Quand je le connus, Oudet tait colonel; souvent on le
faisait changer de rgiment: on le destituait, mais on le replaait
toujours. Partout il paraissait dangereux, mais il savait paratre en
mme temps ncessaire. Lui seul au monde pouvait entrer en liaison avec
une femme comme cela lui tait arriv avec moi. Malgr toutes ses
sductions il m'avait plus blouie que charme, et l'amour n'entrait
pour rien dans l'impression profonde, dans l'invitable proccupation
qu'il m'avait laisse. J'avais toujours prsum qu'il ne poursuivait en
moi que l'influence d'une femme aime sur un personnage puissant, et
qu'il ne cherchait  agir sur mon coeur que pour arriver  l'esprit de
Moreau. Les hommes simples et candides qui m'en avaient parl, tels que
M. Lecouteulx de Canteleu, l'appelaient un fou ou un intrigant, pithte
invitable pour les ames originales et fortes, qui n'ont pas encore mis
leurs desseins sous la protection d'un succs. Mais cette opinitret
d'ambition mystrieuse, oblige de se replier incessamment par les
revers, ne consentait  se rapetisser que pour grandir dans l'ombre;
contrainte de marcher  un but secret et lev sous des apparences
frivoles, elle pouvait tre un signe d'un caractre fatal, mais non pas
d'une conduite rprhensible. Sa voix semblait vibrer comme celle de
Talma, et sa parole n'tait pas moins loquente que son accent. L'amour,
m'avaient dit quelques uns de ses amis, n'tait chez lui qu'un essai de
ses forces, qu'un apprentissage du magntisme ncessaire pour manier les
esprits. Oudet, en vous touchant, vous communiquait quelque chose de son
exaltation, avec charme et inquitude tout  la fois. On disait encore
qu'il tait l'ame de quelques socits secrtes qui enveloppaient
l'arme, qu'il y exerait une influence incroyable de principes et
d'action, que l'ide des obstacles et de l'impossible mme suffisait
pour l'exalter, et qu'il se jetait  travers les aventures ainsi qu'
des exercices et  des dfis de la fortune. Enfin je conclus encore
aujourd'hui qu'il y avait du Fiesque et du lord Byron dans ce Catilina
d'tat-major. De la grce, de l'imagination et de la profondeur, avec
cela on monte au Capitole o l'on est prcipit du haut de la roche
Tarpienne. Hlas! le gnie ne serait-il qu'une fatalit?

Moreau, rpublicain tranquille et modr, qui ne concevait que le bon
sens, la raison, et la surface des caractres et des choses, appelait
Oudet un rveur ou un conspirateur royaliste. Mais une femme, mme quand
elle n'entend rien  la politique, ne se mprend jamais ni sur les
caractres ni sur les opinions, et je surpris assez le sens des paroles
toujours singulires d'Oudet, pour croire et pour assurer que les ides
rpublicaines fermentaient seules sous un pareil volcan. Est-ce loge ou
satire? Les femmes, qui n'taient pour lui qu'un moyen d'action
politique ou un objet de gageures audacieuses, passaient pour ne lui
avoir jamais rsist plus de vingt-quatre heures; et, chose tonnante,
la brusquerie, les reproches, l'outrage mme, taient ses premires
dclarations. Il se faisait ainsi remarquer de force, afin que toutes
ses sductions devinssent en quelque sorte irrsistibles par le
contraste. Avec moi il avait procd de mme, ou  peu prs, ainsi qu'on
a pu le voir; mes devoirs envers un grand homme, toutes les dfiances
possibles me dfendaient; une terreur plus salutaire, car elle tait
plus puissante, m'aidait encore  repousser ses attaques infernales,
mais je ne dus peut-tre mon salut qu' mes prcautions; je ne succombai
point dans la lutte, parce que je sus l'viter. Quelques mots
suffisaient non pas pour branler mon coeur, mais pour le bouleverser. Un
regard me transportait loin de toutes mes rsolutions, de toutes mes
penses. Oudet, lui disais-je alors, loignez-vous! et je fuyais. Vous
changez mon tre; avec vous je n'existe pas, je tremble, je ne suis plus
moi-mme; et quand j'avais pu me soustraire  la magie du pouvoir de ce
gnie si terrible et si entranant, je croyais sortir d'un rve pnible,
je me regardais, je me touchais pour bien m'assurer que j'tais reste
moi; et ce rve pnible demeurait dans mon coeur avec plus de force et de
vie qu'une ralit; et cet homme qui ne m'tait rien, qui ne compte dans
mon existence que comme le passage d'une figure, comme une ombre presque
aussitt enfuie, cet homme vraiment extraordinaire me perscutait par
son image, souvent si loigne et qui nanmoins semblait toujours tre
prsente. Je refermai bien vite le ncessaire qui contenait mes papiers,
et je mis  part, dans la case la plus profonde, les deux ou trois
billets d'Oudet, dont l'aspect et la lecture m'avaient trouble comme sa
prsence mme; je me couchai fort tard, et le sommeil vint au jour
s'emparer de mes sens agits, et encore pour me faire retrouver en songe
ce personnage, cette espce de dmon si singulirement attach  ma
destine. Je me crus en voyage avec lui, suspendue au charme de ses
rcits,  la douceur de ses paroles loquentes; son regard et son geste
traduisaient aussi son ame; il me semblait l'entendre passionner toute
une assemble par la vigueur et l'clat de ses passions, enfin
l'illusion du songe fut si vive et si complte, que je me crus
transporte de nouveau sous la terreur magique que nagure m'avaient
inspire ses plus simples dmarches.

Rveille, leve, marchant  grands pas le matin, je le rvais encore,
je ne pouvais chasser cette image d'enfer; elle pesait sur mon coeur
comme un poids impossible  supporter; j'avais beau le soulever, il y
retombait toujours. Le soir je me rendis au spectacle dans ma loge,
esprant plus des distractions de la scne que des efforts de ma raison.
J'y tais  peine installe, que du milieu d'un groupe d'officiers
appuys en dehors, sort une voix, un murmure qui nomme Oudet. Un frisson
mortel me saisit, mes genoux flchissent sous moi, et je n'ai que la
force, pour viter de donner  toute une salle le spectacle de mon
inexplicable motion, de me rejeter dans le fond de ma loge, o vint me
poursuivre un bourdonnement plus confus qui laissait le nom d'Oudet
s'chapper seul par intervalles. Cette loge obscure, cette retraite,
cette scne plus dramatique que la scne elle-mme, ce tumulte d'une
sensation nouvelle, rveillant un souvenir rel et semblable, tout
venait m'assiger pour m'anantir. Dans mon trouble, j'entendis
distinctement ces paroles plus nergiques et plus terriblement claires:
Oui, il est mort; Oudet est mort  Wagram, mais assassin. Son corps
tait arrang prs d'un buisson, et frapp au dos de plusieurs
blessures. Moi qui l'ai connu, qui l'ai vu vingt fois vis--vis de
l'ennemi, je puis hardiment dclarer que la mort des batailles, il
l'aurait reue en face; il venait pourtant d'tre nomm gnral de
brigade quelques jours avant. Il n'avait que des admirateurs et point
d'envieux parmi ses camarades. Cette mort est un pouvantable mystre
que le deuil de l'arme n'a pas craint d'accuser. Et ce qui ajoute
encore  la singularit de l'vnement et  l'loge de l'homme, c'est
que deux jeunes officiers des plus renomms, fanatiss par la seule
mmoire de leur ami, de leur frre, se sont fait sauter la cervelle prs
du cadavre d'Oudet.

--Oh! m'criai-je, l'homme qui excite des attachemens si superstitieux
et si fidles tait donc pour tous ceux qui en approchaient comme un
dieu infernal, aussi puissant sur les hommes les plus fermes que sur la
femme la plus faible... Oudet mort ainsi... Ah! mon ami, vous le disiez
quelquefois, je travaille  mourir assassin. Oh! moi qui ne vous fus
lie par aucun noeud, qui ai repouss vos confidences, qui durant votre
vie vous ai craint plus qu'un danger, que votre ombre ne me poursuive
pas; votre nom seul loignerait le repos, car le souvenir de vous avoir
si peu connu est dj pesant comme un remords.

Je sortis de ma loge et voulus quitter le spectacle pour n'tre point
remarque; mon motion, ma pleur, taient trop visibles. Je ne trouvai
point mon domestique sous le vestibule,  cause de l'heure peu avance.
J'allais partir, lorsqu'un capitaine d'un rgiment qui arrivait de la
Calabre s'avana pour m'offrir le bras, jugeant  l'altration de mes
traits que j'tais incommode; j'tais plus que cela, car je me sentais
mourir: je refusai avec politesse. Quelques instans aprs, cet officier
revint sur mes pas, comme quelqu'un  qui l'on avait dit mon nom, car il
m'interpelle, quoique avec respect, et m'annonce qu'il a pour moi une
lettre, qu'il la tient d'un de ses amis charg de me la remettre, et
qu'elle est d'une personne qui doit m'tre bien chre.

Elle est d'Oudet! m'criai-je sans m'inquiter des suppositions ni des
conjectures. Une lettre de lui! ah! par piti, faites que je l'aie ce
soir mme.

--Je ne vous demande, Madame, qu'une grce, l'honneur et le plaisir de
vous la porter moi-mme.

--Vous ou un autre, n'importe, pourvu que je l'aie, que je la lise ce
soir.

Cet officier me quitta en me dcochant une plate fadeur sur sa flicit.
Mon coeur souffrait toutes les tortures de l'inquitude et de l'attente.
Que les hommes sont quelquefois dupes, avec leurs jugemens sur les
femmes! Ils prennent souvent pour leur compte les sentimens qui leur
sont les plus trangers. Ils ne manquent jamais de traduire une de nos
motions au profit de leur vanit; il semble que nous ne puissions tre
sensibles que pour le compte de celui que le moment, le hasard,
rapprochent de nous.

L'officier ne tarda point  paratre; il y avait quinze mois que cette
lettre m'tait adresse, et je la recevais un mois aprs la mort de
celui qui me l'avait crite au milieu de toutes les illusions de la
gloire, de tous les projets aventureux de la politique, qui lui avaient
sans doute valu la mort. Je ne transcrirai point cette lettre,
quoiqu'elle se soit grave dans ma mmoire en caractres ineffaables;
je craindrais de n'avoir mnag qu'un puril triomphe  mon
amour-propre, car les expressions exagres de l'loge pour ma personne
s'y trouvaient absorbes par les confidences sur des vues politiques
auxquelles je devais servir d'instrument. La lettre finissait par cette
assurance:  toujours et  bientt! Cette promesse si simple me
devint, par la fatale combinaison du retard de la lettre et de la mort
de la victime, un sujet de craintes superstitieuses. L'officier avait
paru s'attendre  une confidence, mais son espoir fut tromp, et cette
rserve, jointe  un autre dsappointement de sa vanit, m'en fit un
ennemi implacable.

Les bavardages de son mcontentement m'exposrent  de fort ennuyeuses
enqutes. Il parat qu'Oudet tait signal  toutes les polices
impriales; il tait en activit  cause de ses talens, et en
surveillance  cause de ses principes. tre en correspondance avec une
pareille notabilit, avec un homme qui tait toujours en tat de
conspiration permanente, ne voil-t-il pas un crime suffisant, un
attentat digne de tous les regards et de toutes les investigations?
Avoir de l'affection pour un suspect, donner des larmes  sa mort,
n'tait-ce pas mettre l'tat en danger? Cependant, ma position me sauva
de tout rapport avec la police, et ce fut une plus haute puissance qui
se chargea de connatre mes relations avec Oudet, et de creuser mes
complots avec lui. Aprs beaucoup d'insidieuses questions, cette haute
puissance, qui faisait l'office d'inquisiteur volontaire, me dit: Mais
Oudet tait fort bel homme; avouez qu'il tait votre amant, que vous en
tiez prise.

--Pas plus que de vous, Monsieur le comte; boutade qui mit fin aux
plaisanteries, mais non pas aux questions de l'interrogatif personnage.

--Mais comment l'avez-vous connu?

-- Paris, dans le monde, comme on en connat tant d'autres.

--Mais on ne correspond pas de si loin avec de simples connaissances,
et surtout leurs lettres ne causent pas une impression si profonde, ne
bouleversent pas si violemment les ides.

--Je suis charme, monsieur le comte, de vous voir si au fait de mes
amis et de mes simples connaissances; mais je dois rectifier une erreur,
_una svista_; ce n'est pas la lettre en question qui m'a si vivement
agite, mais cette fatalit de la mort de celui qui me l'adressait, dont
la nouvelle avait prcd le signe de son souvenir. J'ignorais qu'Oudet
m'et crit, parce que notre liaison d'un moment n'avait eu ni suite ni
intimit, et qu'elle n'appelait pas le besoin d'une correspondance;
cependant cette lettre m'est aujourd'hui chre et prcieuse comme un
legs de l'amiti.

--Je le conois: Oudet passait pour tre fort aimable, prodigieusement
spirituel; son style devait vous plaire, car vous aimez les gens
d'esprit.

Ici je fus tente de renouveler _al signor conte_ la mordante
dclaration dont je l'avais dj ptrifi une premire fois; mais je me
contins, et je me contentai d'ajouter que je n'avais plus rien  lui
rpondre, et que je saurais me plaindre  la grande-duchesse de
l'affront de cet interrogatoire sur des relations compltement
innocentes, et qui d'ailleurs ne regardaient que moi. tourdi un peu de
mon ton, le comte essaya de rattraper sa dignit; mais je l'crasai par
la vivacit d'une de ces impertinences qu'inspire quelquefois  la cour
la certitude de plaire aux princes; car la faveur avoue ou secrte
dispose singulirement  une espce de courage de vanit que je n'eus
jamais que pour de bonnes actions; car cette fume si contagieuse du
palais a laiss, j'espre, mon coeur intact et pur. M. le comte, aprs
quelques momens de repos et quelques pauses ncessaires aprs son chec,
reprit avec l'accent solennel d'un juge, bien peu convenable aux
fonctions de la clef d'or: C'est de la part mme de S. A. I. et R.
madame la grande-duchesse que je vous interroge, et vos rponses doivent
tre soumises et envoyes  S. M. l'Empereur, son auguste frre.

--Cela est faux, rpliquai-je; la princesse connat comme moi mon
aventure avec l'homme aimable et malheureux qu'on vient d'assassiner;
moi-mme je vais lui rendre compte d'un ridicule et insolent
interrogatoire. L'Empereur me connat aussi, et il sait bien que _fama
volat_ ne conspirera jamais contre lui. Quant  l'officier qui fait un
mtier si honorable, je me charge de lui en faire mes complimens. Le
ton, la voix, tout ajoutait  l'clat de ma sortie, et je quittai le
pauvre comte, fort tonn de ces manires qui lui rvlaient le crdit
et la faveur d'une femme qu'il n'avait point jusque-l remarque, et
qu'il avait traite en consquence. Ces mprises font ordinairement le
dsespoir des courtisans; peu leur importe qui ait l'oreille du matre,
pourvu qu'ils le sachent, et qu'ils ne soient pas exposs  se tromper
dans ces alternatives de flatterie ou d'insolence, ricochets des palais
impriaux ou royaux. Ce que veut le courtisan, c'est d'tre  jour en
rampant, c'est de voir le vent et de le suivre pour viter ces naufrages
si purils et pourtant si mortels pour des gens qu'un salut enivre, que
le silence fait maigrir, et que la disgrce achve.




CHAPITRE XCVIII.

Le dernier des Mdicis.--Comdie de socit.


Mon aventure avec le chambellan au sujet d'Oudet en resta l. Il n'avait
pas reu sans doute des instructions fort pressantes; il avait compris
tout le danger qu'il y aurait peut-tre  lutter contre une femme: la
princesse elle-mme ne m'ouvrit pas la bouche  ce sujet; enfin,
j'aurais perdu jusqu'au souvenir de cette scne sans les profondes
impressions que le nom seul d'Oudet suffisait pour rveiller en moi.

Afin de me distraire un peu, je profitai du sjour de la cour  Pise
pour y passer quelques jours. Il ne me reste plus de descriptions 
faire de cette ville, pas plus que de Florence; mais si j'ai fini avec
les lieux, j'ai encore longuement affaire avec les vnemens et avec les
choses. Le grave et le frivole, le sacr et le profane, l'observation
morale et l'intrt historique se confondent sous ma plume. Pourquoi les
livres ne seraient-ils pas l'image de la ralit? Il serait plaisant,
qu'infidle  son caractre, la Contemporaine ne mt de rgularit que
dans ses Mmoires.

La manie des spectacles de socit, des comdies bourgeoises, existe en
Italie comme en France, et il est trs curieux de voir la bonne
compagnie, encore si entiche de prjugs contre les artistes
dramatiques, rfuter elle-mme ses prventions par son exemple, les
hommes du bel air prfrer de se faire eux-mmes mauvais comdiens que
d'admettre les bons dans leurs cercles. La troupe de Pise, je veux
parler de la troupe volontaire des salons, tait une comdie un peu plus
bourgeoise que les autres, c'est--dire un peu plus mauvaise, parce
qu'elle se composait de gens un peu plus distingus. Pas la moindre
msalliance mme pour les rles de valets et de soubrettes; il n'tait
pas jusqu'aux utilits qui ne fussent des marchsines et des
contessines. Il n'y avait de talent que dans les costumes. Sous ce
rapport ces dames ne laissaient rien  dsirer; leur fortune leur
permettait la perfection. La flatterie n'a jamais, que je sache, form
les talens, et ces dames, outre leurs tristes dispositions, n'taient
encore diriges que par les flagorneries des cavaliers servans, et de
leurs parasites adorateurs. Toutefois, comme de jolies figures font tout
passer dans le monde, leurs charmes produisaient une heureuse diversion
d'intrt, et elles taient applaudies _con amore_. Malgr la
prsomption naturelle  des actrices qui n'en font pas leur tat, je fus
invite  me rendre chez la comtesse Binelli pour lui donner des
conseils sur son rle, mais au fond seulement sur le costume. J'tais
alors si bien revenue de mes illusions dramatiques, et je me considrais
comme une si humble servante de Melpomne, que je pris l'invitation pour
une mprise, et je ne rpondis que pour indiquer madame Bachof, notre
premier rle, femme d'un talent rel et avr.

On revint  la charge: c'tait bien moi qu'on dsirait, parce que je
parlais italien, et qu'on m'avait vue dans les tragdies d'Alfiri. Je
me dcidai donc  mon rle de professeur, et je fus m'informer des
services prcis qu'on rclamait de moi. Jolie, mais d'une gentillesse de
soubrette, minaudire comme la Parisienne la plus exerce, la comtesse
Binelli avait jet les yeux sur Mahomet, et en voulait au rle de
Palmyre. Son esprit, que je pourrais bien appeler un _concetti_
perptuel, n'avait pas la moindre ide de la svrit tragique. Gestes,
dmarche, organe, tout tait d'un contre-sens  faire hausser les
paules. Side tait un peu moins mauvais. Il tait brun, dclamait
assez bien quand il tait tendu sur un ottomane; mais il ne pouvait
rester debout sans que ses forces et sa verve ne l'abandonnassent
aussitt. La troupe avait amen son public dans une petite pice pour
prendre part  la leon. La petite marchesina tait impatiente d'avoir
mon avis: elle me dit que j'avais un livre des costumes du
Thtre-Franais, que je l'envoyasse chercher; et, sans l'attendre, elle
me suppliait de la draper de son cachemire, et de la coiffer de son
turban provisoirement, et sans tirer  consquence. Cette pauvre petite
femme mit tant de gracieuse coquetterie  tourmenter ma complaisance
qu'elle l'obtint; je remontai en voiture, je fus chercher mon recueil,
et je passai la soire  couper le costume de Palmyre et la tunique de
Side, puis  faire rpter,  siffler quelques intonations un peu
justes  ce perroquet un peu rebelle. Parmi les personnes qui
assistaient  cette scne, plus amusante que la vritable
reprsentation, il n'y eut qu'une seule personne assez sense pour
s'apercevoir de tout ce que cela avait de ridicule. Il osa dire  la
jolie marquise qu'elle tait charmante dans la socit, mais qu'il lui
conseillait de renoncer au thtre; qu'elle tait trop bien place dans
l'une pour briller ailleurs, et qu'enfin l'intrt de sa beaut exigeait
qu'elle en bornt l'empire. Les dons qui nous manquent sont par malheur
ceux que nous croyons possder, et qui excitent les inutiles poursuites
de notre amour-propre; aussi l'Alceste imprudent fut-il boud par la
marquise, qui, grces  ses yeux, obtint contre lui le renfort de toute
la compagnie. Mais cette honorable franchise ne fit qu'appeler plus
vivement mon attention sur le Toscan, assez noble pour n'tre pas
platement flatteur.

C'tait un Mdicis qui rendait  la dame et  sa nation, et  lui-mme,
cet hommage qui, d'un mot, dessinait son caractre au milieu de ces
figures sans couleur. On a beaucoup lou Denys-le-Tyran d'avoir su tre
matre d'cole  Syracuse; moi, je savais bon gr au dernier des Mdicis
de n'avoir pas voulu se faire ridicule comdien de socit  Pise.  cet
auguste nom d'une race de princes bienfaiteurs, j'oubliai tout ce qui
nous entourait pour laisser voir tout ce qui se passait dans mon esprit
 l'veil soudain des beaux souvenirs de Florence. _ un Medici  ei_,
lui demandai-je.

--_Per servir la, non il Cosimo_. Un Mdicis pour vous servir, mais non
pas Cosme.

Aussitt la conversation fut engage. C'tait un homme de haute stature,
d'un regard assur, d'un attitude ferme, qui parlait franais comme un
descendant de ces illustres protecteurs des lettres, qui avaient fait de
leur trne une espce de capitole des arts. Nanmoins, par un bien
dlicat souvenir, il aimait mieux parler la langue de sa patrie. Je lui
fis entendre tout de suite que je comprenais cette religion nationale,
en employant l'idiome des Mdicis. Revenant  l'objet de la runion qui
nous avait rapprochs, il m'engagea  dtourner la marquise de son
projet.

Je m'en garderai bien, lui rpondis-je; j'ai pour principe de ne pas me
brouiller avec les vanits innocentes, et de respecter les
amours-propres inoffensifs.

Malgr tout le dsir que j'avais eu de plaire  un Mdicis, je continuai
 voir la marquise, sans tentative pour la faire renoncer  son caprice
aussi bien que sans esprance de l'y faire russir. Le jour de la
reprsentation arriva sans que le talent ft venu. Dcors, costumes,
auditoire, taient on ne peut plus brillans; mais la scne et les
acteurs, on ne peut plus ridicules. Un incident fit mme baisser la
toile avant que les dernires paroles du farouche patron des deux amans
ne fussent prononces. Side, tendu sur les planches, avait lorgn d'un
oeil ouvert le charmant minois de Palmyre. Il reut le corps de celle-ci,
lorsque, se frappant gauchement, elle se laisse tomber de toute sa
hauteur sur le corps gisant de Side, qui ne reoit pas ce fardeau en
homme mort ni en frre. Le public, qui tait au courant du rpertoire de
la marquise, demanda la toile, moiti par dsapprobation dramatique,
moiti par prcaution morale. Je sortis avec Mdicis en riant aux
clats, et trouvant fort drle ce nouveau dnouement d'une tragdie.

Reprenant les choses au srieux, il me disait: Quelle manie que celle
du thtre pour une femme du monde! Je ne savais que rpondre; et
quoique je fusse loin de rougir d'avoir eu cette manie, j'tais retenue
dans mes vellits de plaider cette cause par le souvenir de ma
disgrce, et la mmoire me donnait de la timidit. Quant  la marquise,
Mdicis eut la satisfaction de la voir renoncer au thtre. Un peu de
coquetterie l'y avait fait monter; un peu plus de coquetterie l'en fit
descendre pour toujours. Sa maison me resta ouverte avec une politesse
bienveillante et sincre qui sut vaincre mon aversion pour les visites;
ce qui indique assez qu'elles m'taient aussi agrables que flatteuses.
Je vis plus assidument encore Mdicis. Il vivait dans un loignement
complet des affaires publiques, au milieu d'un palais, rendez-vous des
arts, qu'il apprciait avec got, et des plaisirs, qu'il aimait avec
dlicatesse. Malgr son indiffrence en matire politique, s'il parlait
de la nouvelle cour, ce n'tait gure que pour la railler un peu. Du
reste il n'en parlait pas souvent, et seulement quand il tait provoqu,
ce qui arrivait quelquefois avec moi. Les bonts d'lisa, sa protection
utile, son intimit plus prcieuse encore, devaient, malgr moi, amener
souvent son loge sur mes lvres. La reconnaissance n'est pas, Dieu
merci, un sentiment auquel il me soit donn de rsister. Mais comme
Mdicis n'tait pas sous l'influence du mme sentiment, il ne
m'entendait pas parler d'lisa sans quelque impatience, et sans faire
quelques observations un peu aigres.

Il y avait une alle au jardin Pitti, rserve au public, et
qu'affectionnait le beau monde; car le beau monde nulle part ne s'amuse,
ne se promne que par convention. Je rencontrai un jour dans cette alle
Mdicis, qui laissa sa socit pour venir causer avec moi. En sortant du
jardin, nous passmes sous les balcons de la grande-duchesse; elle y
tait avec la comtesse Dragomanni, la baronne Torrigiani, et la comtesse
Cheradeschi. Je crus que personne ne nous avait aperus, tandis qu'au
contraire nous avions t l'objet de l'attention et de la vive critique
de ces dames. Les grandes dames portent en secret, je ne sais pourquoi,
une singulire envie aux actrices, peut-tre parce que les actrices
attirent volontiers les hommages des hommes distingus. J'tais bien
insolente d'usurper ainsi le bras de Mdicis; d'un homme illustre et
brillant, qui faisait fi des beauts du palais. Mdicis tait moins
auprs de moi qu'il n'et t auprs de ces dames s'il et voulu s'en
occuper; mais leur malice, admettant toujours les apparences pour des
ralits, me dclarait bien leste et d'un air fort rsolu. Mdicis avait
de l'instruction, de l'esprit; il voulait bien m'en reconnatre:
n'tait-ce pas une raison pour que nous nous rapprochions sans que la
morale et  en souffrir? Mais la cour, qui n'y regarde pas en fait de
calomnies, avait bti sur cette liaison, purement amicale, un texte de
suppositions si large, que la princesse crut devoir m'en faire de
solennelles rprimandes; et je subis  ce sujet un interrogatoire moiti
galant et politique.

Je crus devoir, dans cette occasion, faire un mensonge fort innocent, et
par lequel j'esprais me sauver de l'ennui des explications. Je
reprsentai  la duchesse Mdicis comme l'homme le plus attach au parti
franais, enthousiaste de l'Empereur, admirateur de sa soeur bien-aime.
Mdicis tait loin des ides de conspiration, mais il n'tait pas plus
prs des ides de dvouement. Alors l'empire tait craint et partout
respect: la manie des complots ne pouvait gure tre  la mode; tout le
monde et surtout les classes leves qui ont fait bruit de leurs
tentatives lgitimes, supportaient le joug avec une rsignation, en
Italie comme en France, fort bien paye, et le reste se ddommageait de
l'obissance force, tout au plus par quelques pigrammes clandestines,
et jamais l'opposition ne dpassait l'enceinte inoffensive du comit
secret. J'ignore si la grande-duchesse savait positivement  quoi s'en
tenir sur les sentimens rels de Mdicis  l'gard du gouvernement;
mais, sans m'couter beaucoup, le jour qu'elle me parla de ma conduite,
elle me gronda un peu plus vertement que de coutume sur les trop grandes
liberts de mon indpendance. Les princes qui se donnent la peine de
nous rprimander eux-mmes ne sont pas long-temps en colre; et une
prompte et honorable gratification vint m'apprendre que je n'avais rien
perdu auprs de ma bienfaitrice.




CHAPITRE XCIX.

Lecture d'un bulletin de la grande arme.--Mort du marchal Lannes, duc
de Montebello.--Trait de vertu.


J'ai dj dit qu'lisa avait dans l'esprit assez de grandeur pour
comprendre son frre, et qu'elle tait plus fire encore de sa gloire,
qu'heureuse du haut rang o cette gloire avait plac chacun des membres
de sa famille. Ds qu'une campagne s'ouvrait, et que l'aigle impriale
reprenait son vol imptueux, la soeur du grand Napolon assistait en
quelque sorte  la marche de nos phalanges victorieuses. On sentait en
elle je ne sais quel regret d'tre femme; mais elle s'en ddommageait en
s'identifiant avec tout ce qu'il y a de plus noble dans les privilges
de l'autre sexe. Alors, des cartes, des plans, des lavis de terrain
taient toujours tals sous ses yeux; et c'tait un curieux contraste
que la toilette d'une princesse, compose des parures de la mode et des
travaux de la topographie. Elle recevait directement les dpches de
l'arme; elle attendait les bulletins avec l'impatience que nous
semblons rserver aux billets doux: on avait ordre de les lui apporter 
toute heure du jour et de la nuit; et il lui est arriv plus d'une fois
de les recevoir au milieu d'un bal, de les lire  haute voix entre
l'anglaise et la montferrine, et de profiter ainsi de l'ivresse des
violons pour contraindre ses sujets  l'enthousiasme de nos victoires.

La campagne de 1809 avait particulirement excit l'intrt fraternel et
guerrier d'lisa. Doublement attentive  des rsultats dont la sret de
ses tats et la gloire de sa famille dpendaient, tous les soirs on
parlait des nouvelles de la veille et des esprances du lendemain. On a
vu que jusque dans ses courses solitaires elle employait le temps du
tte--tte qu'on et pu croire le plus intime  cette proccupation
solennelle et religieuse. Mais quand les prcieux bulletins venaient la
surprendre un peu tard et entoure d'un petit cercle de familiers, c'est
alors qu'elle se laissait emporter  toutes les effusions de sa joie et
de sa tendresse admirative. On et dit alors qu'elle regrettait non
seulement de n'tre pas Achille combattant avec le roi des rois, mais
encore de n'tre pas Tyrte chantant ses triomphes. Les heures
s'envolaient au milieu d'une conversation intarissable, et chacun, soit
par flatterie, soit par sincrit, se plaisait  joindre son tribut
d'anecdotes militaires au grand objet de la journe. J'tais auprs
d'elle avec seulement trois personnes quand le bulletin de la bataille
de Wagram lui parvint. Elle fut elle-mme alors la lectrice, quoique je
fusse prsente. Hlas!  ct des rcits ordinaires de la journe s'y
trouvaient les dtails d'une douleur qui tait venue frapper Napolon
jusque dans les bras de la Victoire. Le hros avait battu les
Autrichiens, mais l'homme avait perdu un ami: Lannes avait pay de son
sang notre cruel triomphe, Lannes avec Ney, avec Murat, le modle d'un
hrosme presque fabuleux! Le nom de cet illustre capitaine disputa
presque l'intrt avec le grand Napolon lui-mme. On faisait mieux que
de l'admirer, on le pleurait. Chacun tait heureux de pouvoir rappeler
quelques uns des exploits de ce Parmnion du nouvel Alexandre. Mais un
adjudant-commandant qui se trouvait l tant venu chercher des nouvelles
de la part du prince Flix, eut les honneurs de la soire, par l'intrt
des prcieux dtails qu'il donna sur les premires campagnes du hros de
Montebello.

C'est peu, ajouta cet officier, que le courage de Lannes pour qui a vu,
comme moi, ses vertus. Je ne l'ai pas quitt dans ses campagnes
d'Italie; mon grade, ma croix, mon honneur, me viennent de lui.  Lodi,
j'tais  ses cts. Mais, non, son intrpidit n'est pas ce qu'il a
montr de plus hroque dans ces contres. Il y combattit comme Bayard,
et l'gala ailleurs que sur le champ de bataille. Cette ame brusque,
emporte, s'levait au milieu des saillies de son caractre et de ses
passions jusqu'au stocisme. Pavie avait t pris d'assaut. Le gnral
tait  peine descendu de cheval, qu'une dame ge se prsente  lui
avec sa fille d'une rare beaut: Franais gnreux! s'cria une voix
divine, je viens vous demander une sauvegarde pour la maison de ma mre.
On nous calomniera, on dira que ma mre tient au parti de l'Autriche;
elle n'y tient, gnral, que par les liens qui m'unissaient  un objet
sacr de tendresse, qui a t frapp  Lodi d'une balle franaise. Oh!
pardonnez-nous de ne pas vous aimer, mais ne croyez pas que nous
puissions trahir ceux mmes que nous n'aimons pas. Cet lan de
franchise, cette navet d'aveux touchrent d'autant plus Lannes qu'il
crut et devina aussitt que l'objet pleur par Lydia tait justement un
porte-tendard autrichien qu'il avait lui-mme renvers de cheval, et
fait prisonnier. Examinant alors en dtail les traits de la belle
Italienne, il ne douta plus qu'elle ne ft le modle d'une miniature
dlicieuse trouve dans le porte-manteau du jeune Lopold avec des
lettres tendres, pleines de passion, et des tresses de cheveux d'un noir
d'bne, pareil aux cheveux de la suppliante. Mon trouble alors, disait
quelquefois Lannes,  un long espace de temps de l'vnement, mon
trouble tait extrme, car la jeune fille tait charmante, et j'eus la
force de l'oublier. La sauvegarde fut accorde  l'instant, et pour la
rendre plus inviolable encore, le gnral alla tablir son quartier dans
la maison mme de la mre de Lydia. Lannes fit davantage. Sans rien
confier  la jeune fille, il fit en secret des dmarches pour connatre
ce qu'tait devenu le jeune officier autrichien. Plusieurs de ses
compatriotes avaient t recueillis avec nos blesss dans l'hpital
d'Alexandrie. Chaque jour devenait un danger pour Lydia, et un nouvel
effort pour son loyal protecteur. Mais loin d'abuser de sa
reconnaissance, il s'en servit au contraire dans l'intrt de la passion
lgitime et violente dont il dcouvrit qu'elle tait pntre. Dans
l'hrosme de sa vertu, il alla mme jusqu' vouloir lui rendre l'objet
d'un premier amour. Le coeur plein des charmes de la jeune fille, il lui
demandait pourtant l'ge, les traits, enfin le signalement d'un
tranger. Cette haute protection fit de lches ennemis aux pauvres
femmes; tout fut mis en oeuvre pour les rendre suspectes, mais en vain.
Lorsque l'arme marcha  de nouveaux succs, Lannes laissa  ses
htesses d'inviolables gages de tranquillit. Ce fut, disait-il,
lorsqu'il racontait ce touchant pisode de sa vie glorieuse, ce fut une
preuve terrible que le moment des adieux. Lydia se rfugiait, se
pressait sur mon coeur. Emmenez-nous, s'criait-elle: livres ici  la
haine, votre absence va nous perdre; et en me parlant, elle ajoutait 
l'loquence de la prire celle d'un regard qui faillit me faire tourner
la tte. Je la serrai violemment dans mes bras: l'innocente fille se
mprit, et croyant voir un consentement  ses voeux, elle posa sa jolie
tte sur mon sein. Oh! qu'elle fit bien d'ajouter: Je savais bien que
vous me respecteriez, et que vous me sauveriez toujours! Ce mot me
rendit  moi-mme, mais je n'osai plus voir la jeune fille que sous les
yeux de sa mre.

Imola et Mantoue subirent le joug, et, dans cette dernire ville, un
bien singulier hasard fit dcouvrir au gnral Lannes l'amant de Lydia,
rest par suite de ses blessures dans l'hpital avec nos blesss et avec
les mmes soins. Lannes visitait cet hpital: en s'approchant d'un jeune
brigadier franais, il aperut  ct un jeune Autrichien ple,
souffrant, d'une figure intressante: Mon gnral, dit le brigadier
franais oubliant ses propres blessures, voil ce pauvre diable
d'Autrichien dont vous prtes le cheval, l'tendard et les billets doux,
en lui expdiant son brevet pour l'autre monde, qui ne l'a encore
conduit qu' l'hpital, premire tape. Il ne parle pas trop du cheval
ni de l'tendard, ce qui prouve qu'il n'est pas Franais; mais si vous
ne lui faites rendre ses chiffons amoureux et le portrait de sa bonne
amie, il va _ad patres_, aussi sr, mon gnral, qu'il est sr que nous
taperons encore les mangeurs de patates  la premire occasion.

Lannes interrogea Lopold, et expdia aussitt une lettre  Lydia et un
ordre pour la faire venir prs de lui. La mre et la fille arrivrent
sans tre instruites de rien: le gnral, en la prparant doucement 
son bonheur, lui laissa seulement ignorer que c'tait lui qui avait de
sa main bless Lopold. N dans le Tyrol, ce jeune homme renona sans
effort au service de l'Autriche pour adopter la patrie d'une amante
adore qui lui fut donne pour pouse pure et chaste par le vainqueur le
plus gnreux. Dans nos temps de gloire et de conqute, les affaires
dont les Franais se mlaient allaient grand train. Le mariage se fit
donc sans dlai: la mre de Lydia avait ralis quelques fonds; elle
avait un frre tabli  Stradella, et dsira s'y aller fixer avec les
jeunes poux. Tous partirent en comblant de bndictions leur gnreux
protecteur.

Lorsque, nomm pour commander la garde consulaire, le gnral Lannes
accompagna Napolon en Italie, il apprit la mort prcoce de la jeune et
belle Lydia, dont l'inconsolable poux habitait avec la malheureuse mre
de Lydia et deux petites filles belles comme elle l'avait t elle-mme.
La maison de la famille infortune touchait au cimetire de Stradella,
o reposait l'objet de tant d'amour et de regrets. Cette prsence
inattendue de l'homme gnreux qui avait uni la constance  la beaut
renouvela la blessure profonde de ces coeurs dchirs. Venez,  Franais
grand et magnanime, venez bnir sur sa tombe les enfans que m'a laisss
celle qui a bni votre nom jusqu' son dernier soupir! La bonne mre se
mit  genoux et s'cria: Vous avez respect l'innocence de ma fille,
noble Franais, elle lve l-haut ses voeux pour votre bonheur. Oh! oui,
que les orphelins soient bnis  leur tour par celui qui sauva leur
mre! Le gnral cda  cette touchante prire. Ah! ce fut pour moi un
bonheur pareil  celui de ma premire victoire, disait souvent le
gnral, que cette scne de souvenirs attendrissait. Il avait les larmes
aux yeux en racontant cette bndiction du brave donne prs d'un
tombeau sur les ttes innocentes qui lui rappelaient une femme dont le
bonheur avait t son ouvrage, et le salut un effort difficile mais bien
cher de sa vertu.

Nous tions tous suspendus au rcit du brave officier, confident d'une
si noble vie, ami du gnreux et intrpide duc de Montebello. Quelle
loquence approche de celle du soldat franais racontant les exploits et
les vertus de ses capitaines? lisa, dont le coeur avait de la mmoire,
donna depuis ce jour  l'officier des marques nombreuses de son estime
et de sa protection; elle avait eu mme l'ide de faire reproduire sur
la toile ce trait de Lannes, suprieur aux actions si vantes des Bayard
et des Scipion. Malheureusement le pinceau italien auquel elle avait
confi sa noble intention tait habile, mais paresseux; le tableau ne
s'acheva point. L'artiste, plus Italien que Franais, a fait pis qu'une
inexactitude; sa toile s'est transforme, depuis la chute du pouvoir qui
l'avait combl de bienfaits, en une fade adulation: au vritable hros
de la scne il a substitu un personnage imaginaire: c'est un gnral
autrichien qui a pris la place de Lannes, et c'est sur un oppresseur de
sa patrie que l'artiste infidle a fait porter l'intrt et le mrite de
cette grande action, afin sans doute qu'en recevant un salaire il le
gagnt tout  la fois par une ingratitude et un mensonge. Eh bien! moi
aussi je suis peintre; je le suis au moins par mon culte pour la gloire
franaise, et l'enthousiasme de mes penses et de mes souvenirs. La
plume d'une femme ne vaut pas le pinceau d'un artiste, mais ces Mmoires
sont au moins des archives o de vritables peintres pourront puiser
l'ide d'une rparation. Cette ide me console et m'enivre; il est un
laurier que j'aurai sauv du naufrage!




CHAPITRE C.

Continuation de mon genre de vie.--Un bal masqu  la Pergola.--La
comtesse Barbarini.


Le carnaval est  Florence, comme dans toute l'Italie, une grande
affaire. Les femmes les plus svrement enchanes aux devoirs et aux
convenances sociales prennent alors trs lgitimement plus de libert:
c'est en quelque sorte une suspension d'armes accorde par les maris. Le
genre de vie que je menais  Florence et la libert de ma position ne me
rendaient nullement cette circonstance ncessaire. Mon Dieu! malgr tout
ce qui se dbitait sur mon compte, je puis assurer que, suivant la
remarque de la princesse lisa, une femme vaut toujours mieux que sa
rputation. J'avais tous les airs du dsordre sans en avoir mrit les
remords. Arrive mme, je puis le dire, avec la volont de modrer dans
mon coeur une passion dont le mariage de Ney m'avait montr les dangers,
son image, que je voulais chasser, demeurait sans cesse prsente  mes
yeux, comme un garant de ma vertu. Je cherchais les distractions, mais
non pas de celles que le coeur n'est pas l pour justifier et pour
embellir. C'est ainsi que les passions nobles et dlicates sont
meilleures que ne le dit une morale trop rigide; elles prservent les
femmes des faiblesses vulgaires et multiplies, sans dignit comme sans
excuses. Vivant au milieu des hommes les plus brillans de la cour, au
milieu des sductions plus puissantes encore de la gloire et de
l'amabilit en uniforme, mon coeur restait intact et inaccessible  tant
d'hommages. La vivacit de nos Franais, toujours si prompts  esprer
sur un accueil et  oser sur une parole, si disposs  prendre la
familiarit et le laisser aller de nos propos pour des concessions de
notre faiblesse et des provocations de notre coquetterie, m'exposa 
bien des mprises,  bien des rsistances, sans me dterminer  une
seule chute. Pour que je succombe, il faut pour ainsi dire que plus
puissant que moi remue ma destine par des prestiges qui n'aient rien de
lger ni de terrestre. Je puis donc dire hardiment que je soutins
l'assaut des amabilits italiennes et franaises de la cour, de la ville
et de la garnison, sans avoir  leur reprocher un repentir. Je me
compromettais sans jamais me perdre, et par un trange contraste,
j'tais tout  la fois trs mal avec l'opinion publique et trs bien
avec ma conscience. Je courais les campagnes  cheval en calche,
souvent en homme, escorte par des fous comme moi, dnant, djeunant o
me portait le hasard ou le caprice. La duchesse, qui me faisait souvent
des reproches sur mon mpris pour le _qu'en dira-t-on_, y mla des
observations plus svres que de coutume, me parla de bruits plus
tranges les uns que les autres qui circulaient sur mon compte. Elle me
cita un des hommes les mieux faits pour plaire comme l'objet
particulirement signal de mes erreurs, que son immense fortune m'avait
fait accepter: Oui, on vous le donne pour amant.

--Et pour amant gnreux sans doute, m'criai-je. Je suis capable de
beaucoup de folies, mais jamais d'une bassesse. Vous me rendrez,
j'espre, la justice de croire que je ne descendrai jamais  ces
arrangemens  l'enchre,  ces mariages  la bougie teinte, o le
dernier qui a parl est le premier qu'on accueille.

Comme j'tais voisine du palais du prince, l'ide me vint que le
personnage riche dont me parlait la princesse pouvait bien, dans son
opinion, tre son mari. Une ou deux apparitions avaient, m'a-t-on dit,
accrdit cette calomnie avec mille autres dans Florence. Je risquai
quelques mots d'explication dans ce sens pour la dtromper. Elle rit aux
clats et en personne que la ralit n'et pas accable d'une jalousie
conjugale; et, comme la gaiet tait la clture ordinaire des
discussions pineuses avec elle sur le chapitre de mon indpendance trop
blme, j'en fus quitte encore pour des conseils et des recommandations
que je suivis un peu plus. Quand le carnaval, dont je vais peindre une
scne, arriva, je commenais  mener une vie plus retire, moins
bruyante, et moins expose aux attentions de la malignit publique.

Il y a  Florence un costume de bal masqu fort laid, quoique riche,
qu'on nomme _bayata_, et qui consiste dans une mantille de grosse
dentelle qui descend depuis le cou jusqu'au dessous des genoux, et d'un
bonnet en plumes noires, rappelant absolument un bonnet de grenadier.
Grce  cet trange difice, les femmes qui sont un peu grandes
ressemblent pour la taille  ces estimables militaires, et celles qui
sont petites deviennent ainsi de grandes femmes. Sans masque sur la
figure, mais muni de la _bayata_, on est masqu par une fiction lgale
des moeurs florentines, et les femmes peuvent aller seules et partout.
Quant  moi, je n'ai jamais pu me rsoudre  prendre la supposition pour
le fait, et  ne point mettre ma mine en sret sous un carton. La
vrit historique me force  dire que, sous cet accoutrement, j'tais
parfaitement ridicule. Grande comme je suis, dcide et brusque dans ma
dmarche, j'avais l'air d'un homme dguis en femme, ce qui me valut
sans doute l'incident que je vais rapporter.

J'tais debout au milieu du parterre de l'Opra, au milieu d'une cohue
fort distingue, mais qui n'en tait pas moins une cohue. On attendait
encore toute la cour. La grande-duchesse devait venir au bal avec une
mascarade de dvous courtisans. Je ne parlais  personne pour tout
mieux observer. Depuis quelques instans je remarquais une petite dame,
tournant et retournant autour de moi, paraissant indcise, pleine
d'impatience et de timidit tout  la fois pour m'approcher. Elle fut
accoste  diffrentes reprises par les hommes de la premire
distinction, mais aucune femme ne lui parlait. Tout annonait en elle
cependant un rang lev; et lorsqu'on l'eut par hasard nomme prs de
moi, je vis que j'avais devin juste. Au moment o la cour fit son
entre solennelle, la foule sortit du parterre pour se prcipiter sur le
passage de la grande-duchesse. Je me levai; la petite dame en fit
autant, et paraissant de nouveau mesurer ma taille, se dcide, et prend
mon bras avec vivacit, me parlant fort haut et comme  une ancienne
connaissance, puis m'entrane vers la porte de sortie. Je ne pouvais
douter d'une mprise; mais la curiosit, le got du bizarre et de
l'extraordinaire l'emportrent, et je suivis mon joli guide au lieu de
le tirer d'erreur. Il serrait mon bras, auquel il atteignait  peine. La
pauvre petite femme tremblait de peur ou d'impatience. Quelqu'un la
salua, en tchant de parvenir jusqu' nous; mais elle esquiva une plus
longue reconnaissance, en me disant: Ne parle pas, je te dirai _mia
amica._ Oh! pensais-je en moi-mme, elle me prend pour un homme, et
elle veut que l'on me prenne pour une femme, voil du piquant. Nous
tions  peine dgages, qu'un domestique parat et nous conduit 
l'quipage appel de madame la comtesse Barbarini, et les chevaux d'tre
pousss au galop par l'intelligent cocher. J'avais peine  m'empcher de
rire tout en tant mon masque. La petite comtesse, pique du peu de
chaleur de son cavalier, me poussa vivement d'un air boudeur et avec ce
reproche: Voil donc tout ce que vous me dites, M. douard!

Mon visage, trs rose et trs fminin, vint dtromper bien cruellement
la ptulante Italienne. Sans trop se dconcerter, la petite comtesse,
qui quoique fort jeune, avait beaucoup d'usage, m'avoua qu'elle m'avait
prise pour un Franais qu'elle aimait _ la fureur_; qu'il tait convenu
qu'ils se trouveraient en _bayata_ au bal, et que ma taille leve avait
caus son erreur. Mais, ajouta-t-elle bien vite, cela est rparable: il
faut retourner  la Pergola, il faut chercher, il faut trouver douard;
puis nous reviendrons ensemble, vous _le_ verrez, vous _lui_ parlerez,
et nous irons tous trois souper au Cacine; je sais qui vous tes
maintenant; on vous dit bonne et spirituelle; douard l'est aussi, vous
aurez le plaisir de causer avec un compatriote. Moi je pensais
qu'douard aurait eu trs mauvais got de prfrer ma conversation 
celle d'une Italienne si frache et si piquante; mon Dieu, que ma tte
tait loin d'imaginer la scne nouvelle dont j'allais tre tmoin!

Le bal tait dans tout son feu, et nous emes grand'peine  percer la
foule. Place devant la petite comtesse, je lui servais d'gide, et je
m'acquittais assez bien de mon rle de Minerve. De cette faon, nous
pntrmes jusqu'au foyer, o l'on ne dansait pas, et qui servait plutt
de point de rendez-vous  ceux qui prfraient les douceurs du
tte--tte au tumulte de la salle. Au bout du foyer, de forme oblongue,
se trouve une salle plus petite qui y aboutit par une porte vitre; 
peine y tions-nous entres, qu'un _bayata_, de ma taille, et masqu
aussi, en sort vers l'escalier, donnant le bras  une fort jolie bergre
dmasque, qui parlait italien, et avec des clats de rire d'un assez
mauvais ton; le couple se pressait fort, et ma petite comtesse
touffait. C'est Edouard, disait-elle; il ne peut se mprendre  ce
point, il voit bien que cette courtisane n'est pas moi; cela est sans
excuse: venez, venez, je veux _le tuer_!

Je tchai d'entraner sa colre du ct oppos  celui que l'ennemi
avait pris; la pauvre petite comtesse pleurait, mais sans beaucoup
m'attendrir, car sa douleur n'tant que vanit blesse, son indignation
tait bien prs d'tre plaisante. En face de la rue de la Pergola, prs
du thtre, il y avait  cette poque un clbre restaurant franais: on
en voyait la porte du thtre; le grand _bayata_ allait y entrer avec sa
bergre au moment o le domestique de la comtesse faisait avancer son
quipage. Une balustrade en barres de fer sert l de garantie aux
pitons contre les voitures: aussitt que mon Italienne aperoit son
infidle, elle quitte brusquement mon bras, se baisse, et passant comme
un enfant par-dessous la barre, s'lance au milieu des quipages, saisit
la bergre par sa robe fleurie, la fait reculer, et de la main gauche
lui applique une demi-douzaine de soufflets, avant que le _bayata_,
ptrifi de surprise, ait pens  secourir sa conqute, peu champtre,
qui, plus veille, allait se venger de la comtesse, si je ne me fusse
place devant, et si son domestique n'et adress  la bergre deux mots
nergiques qui la rendirent souple et soumise  faire piti. Mais
pendant cette rapide scne, le vrai coupable, le coupable douard,
s'tait esquiv. Donnez deux sequins  cette femme, dit la petite
comtesse un peu plus calme  son domestique, et reconduisez-la chez
elle.

--_Eccellenza  troppa bont_, rpondit la victime toute console.

Exemple curieux de la diffrence des moeurs et des nuances qui les
distinguent dans les diverses nations! Certes, une bergre franaise de
la mme classe, traite de la mme faon, et rpondu par une vigoureuse
dfense  une princesse qui se ft oublie au point o s'oublia la
petite comtesse: celle-ci appela un autre de ses gens, et nous
remontmes en voiture. Ce fut alors le tour des larmes et du dsespoir:
tantt douard fut invoqu comme un dieu, tantt maudit comme un diable,
comme le dernier des hommes... Arrives au palais Barbarini, la petite
comtesse me fora, pour la consoler, de souper avec elle; elle pleurait
tant, que je consentis, non sans quelque crainte,  rester seule avec
elle. Peut-tre, me dit-elle, prviendrez-vous un malheur: car si
douard allait pousser l'insolence jusqu' revenir ici, je ne rpondrais
de rien. Restez, je vous en prie, cela me calmera; ma voiture vous
reconduira, et me voil votre amie pour toujours. Ce n'tait pas l'amie
que j'aurais choisie; mais il y avait tant de grce dans un caractre si
mutin adouci jusqu' la prire, que je me laissai prendre.

Le palais Barbarini est un des plus beaux de la place du Dme. Nous en
traversmes les vastes galeries et les sombres salons jusqu'
l'appartement de la comtesse, qui tait d'un got plus moderne, et o un
trs brillant ambigu nous attendait. J'eus lieu d'observer encore
combien la jalousie _classique_ des Italiennes a perdu de son ancienne
violence. Elle pleurait dj un peu moins, mais parlait encore de se
venger, et s'applaudissait de pouvoir le tenter en plus grande sret de
conscience avec un autre Franais dont elle dclarait qu'elle tait
folle.

Comment! m'criai-je, vous n'aimez donc pas douard?--Si fait; mais ne
puis-je pas aussi en aimer un autre? rpondit l'ingnue un peu
impudente.--En aimer un des deux me parat bien assez, dis-je en riant:
et la petite comtesse se mit  rire plus fort que moi.

Voyant tant de douleur si bien console, je voulus partir, mais
impossible. Mon amie improvise avait  me montrer les billets du volage
douard,  me raconter les dgots d'un hymen disproportionn, les
triples torts d'un mari laid, jaloux et avare. La petite comtesse eut la
colre bien bavarde sur ce chapitre; enfin nous causmes si long-temps,
que le jour nous surprit entoures de la correspondance trompeuse d'un
ingrat, d'un perfide et, malgr les scnes du bal masqu, d'un
indiffrent. Quant aux rcits terribles de la jalousie de son vieil
poux, je la consolai de mon mieux, et je lui dis qu'elle devait avoir
de la patience, et mme une patience assez facile, d'aprs les aveux
qu'elle m'avait faits, et je l'engageai  ne pas se tromper au point de
faire dpendre sa considration dans le monde de l'inconstant caprice
d'un amour de quarante-huit heures, terme de sa passion pour douard. La
petite promit trop pour que je m'en allasse convaincue de sa
rsignation. Je faisais bien de n'y pas compter: car, le surlendemain,
je sus que la belle malheureuse venait d'entreprendre une tourne dans
la Lombardie avec un des officiers attachs au gnral Miollis. La
petite comtesse Barbarini avait vingt-un ans, un beau nom, une vivacit
piquante et spirituelle... J'ai appris qu'elle est morte du chagrin de
s'tre vue, au milieu des fleurs de la jeunesse, atteinte par la
petite-vrole. Il est impossible d'avoir de plus beaux cheveux noirs.
J'ai appris encore que cette femme, nagure si jolie, dans toutes les
angoisses de la douleur et de la mort, ne pensait qu' ses cheveux si
beaux, qui tombaient pour toujours,  ses lvres dlicates, gonfles et
fltries. Ah! mon Dieu, disait-elle, quelle horreur! quel spectacle!
perdre ce que mes amans aimaient tant! Je frissonnais  ce rcit d'une
vanit qui, devant la mort, talait de si purils regrets, et qui
n'avait pas de penses plus srieuses pour comparatre devant l'ternel.

J'ai rencontr, aprs ces tristes nouvelles et  deux ans de leur
connaissance, un homme pour qui la voix publique avait publi les
faiblesses et les bienfaits de la comtesse: elle lui laissa en mourant
des diamans pour plus de 30,000 francs. Il tait dj mari avec une
marchande de modes, qui dissipait tout ce patrimoine de si mauvaise
origine avec un sergent de la garnison. Je ne pus m'empcher de dire 
cet homme, qui, me reconnaissant, avait entrepris de me faire l'histoire
de ses douleurs conjugales: Que voulez-vous! il y a une justice
distributive; vous savez le proverbe.




CHAPITRE CI.

Course en Espagne.--Le marchal Ney.--Souvenirs du gnral Lasalle.


Nous ignorions dans notre heureuse Italie, surtout aprs les scurits
de la bataille de Wagram, tout ce qu'une autre guerre avait de grave et
de mortel pour l'empire; je veux parler de l'occupation de la Pninsule
par les Franais, qui d'abord escamote par la diplomatie, s'tait
presque aussitt repentie que livre, et o des juntes de moines
offraient plus de rsistance et de forces que tous les rois de l'Europe
ensemble dans leurs conseils. Napolon, qui s'attachait  cette guerre,
 cause de sa dure, bien plus comme  une gageure qu' un intrt,
avait voulu que tous ses gnraux s'essayassent  cette conqute,
peut-tre pour apprendre au monde la distance qui sparait ces grands
mrites du mrite toujours vainqueur de leur matre. Je n'avais point
reu depuis mon dpart de Paris de nouvelles de Ney. Son nom, toujours
le premier inscrit sur les bulletins, n'avait brill dans aucun de ceux
qui avaient consacr les efforts hroques de la campagne de 1809 en
Allemagne. L'Empereur, qui savait apprcier la gloire et les travaux de
ses lieutenans, mais qui n'en voulait pas la concurrence, n'avait que
trs rarement accord les honneurs du _Moniteur_, espce de Capitole des
grands triomphes militaires, aux gnraux chargs de la soumission de
l'Espagne, pendant du moins qu'acteur principal il occupait la scne
lui-mme au coeur de l'Autriche. J'avais su  peine, par les nombreux
officiers avec lesquels j'tais en relation  Florence, que le marchal
n'tait point oisif, et que s'il ne figurait point  la suite du hros,
vainqueur une troisime fois de l'Autriche, Ney avait en quelque sorte
reu une procuration de gloire moins bruyamment divulgue, mais non
moins dignement remplie. Tous les bruits qui circulaient sur la nature
particulire de cette guerre d'Espagne excitrent bien vite mon
imagination, en me reprsentant Ney comme expos  des dangers nouveaux
pour lui. Avec la foi qu'on me connat en son courage, ce n'taient pas
les boulets que je craignais pour cette tte si chre encore, malgr
l'indiffrence, l'loignement et les distractions, mais une mort qui
n'et pas t digne de lui, mais l'escopette clandestine des gurillas,
ou le stylet fanatique du moine. Ce craintif intrt ne faisait que me
dguiser un sentiment plus secret et plus puissant que je trouvais
encore trop d'orgueil  ressentir, pour n'en pas couter la voix et n'en
pas accepter les nouveaux dangers.

Ma tte une fois remonte, mon coeur une fois inquiet, je sus bientt les
vnemens de la Pninsule beaucoup mieux que ceux qui venaient de se
passer en Autriche. Ney commandait en Espagne le sixime corps de la
grande arme, ayant en face les Anglais et le gnral Wilson, auxquels
il avait fait connatre dj suffisamment sa prsence par son activit
et son intrpidit miraculeuse.

Mais je n'tais plus alors aussi libre qu' l'poque de la campagne
d'Eylau; je n'avais plus cette indpendance qui dans ma vie prcdente
s'tait toujours faite l'esclave de mon amour. J'avais t contrainte de
renoncer  mon existence aventureuse, et (le dirai-je?)  courir, sans
en tre prie, aprs celui qu'un lien lgitime semblait loigner de moi.
Toutes les raisons d'orgueil, de convenances, de raison, combattirent
quelque temps, arrtrent vingt-quatre heures ma pense; mais enfin,
toute autre considration cda au doux souvenir d'une amiti de frre,
jure  mon dpart et dans une sparation qui avait t encore si
tendre. La conscience est si accommodante quand elle entend un cri de
bonheur, que, tout en prenant le parti de rompre mon ban, je me faisais
 moi-mme l'illusion de croire qu'il me serait possible d'obir 
l'impulsion de mon coeur, en restant en mme temps fidle  la rserve
commande par la position nouvelle du marchal: hlas! il tait dans ma
destine de manquer  bien des devoirs, par religion pour des sentimens
plus forts qu'eux.

J'obtins de la grande-duchesse un cong de deux mois; elle me dit en me
l'accordant: Allez, puisque courir en chevalire errante est un de vos
besoins; mais que ce voyage soit une simple course et point une
campagne. Si vous n'tes pas de retour, si vous n'tes pas ici dans deux
mois, vous trouverez en arrivant votre passe-port pour Paris sur votre
toilette. Je promis, et, ce qu'il y a de plus curieux pour une femme
comme moi, je tins parole.

Le jour mme de mon audience de cong, j'tais partie en poste, et je me
rendis de Florence  Perpignan, comme s'il se ft seulement agi d'un
voyage de Paris  Versailles. Pour retrouver dans son atmosphre de
gloire l'objet de mon dlirant enthousiasme, cinq cents lieues, douze
cents lieues ne me paraissaient qu'une enjambe. L'Amour est comme les
dieux d'Homre, en deux sauts il toucherait au bout du monde. J'avais
beaucoup d'or et encore plus de rsolution: avec cela l'on va vite et
l'on arrive bientt. Je fus donc promptement au milieu de l'Espagne,
sous l'influence de cette temprature brlante comme les grandes
passions. Ney, qui ne reposait gure non plus, venait soumettre la
Galice. Je rejoignis son corps d'arme  Banos, quarante-huit heures
avant qu'il ne ft en prsence de l'arme anglaise, que le marchal
battit compltement. Dj l'aspect de la guerre, la rencontre des
bataillons franais, ce parfum de gloire, plus doux  respirer dans ce
pays que celui des orangers qui l'embaument; cette vie active, anime
tout entire d'motion et de spectacle, ravivait mon imagination
fatigue des vides plaisirs des cours et de la voluptueuse Italie. Je me
sentais l dans mon lment: j'approchais de Ney, j'approchais du coeur
qui seul pouvait faire battre le mien. J'tais heureuse rien que de le
savoir si prs de moi, et de lui apprendre qu'une lieue nous sparait 
peine. Voici le billet que je reus en rponse au mien:

Puisque c'est votre got d'avoir un bras ou une jambe de moins, 
cheval... et venez.

En lisant encore cette courte et militaire invitation, je saute en selle
et me voil en avant. J'avais  peine fait un quart de lieue que je _le_
rencontrai; et je lus sur sa physionomie rayonnante tout ce que son
billet ne m'avait pas dit, cette joie de me revoir, qui tait la
rcompense de mon voyage et le bonheur mme. J'ai oubli le nom des
endroits o nous passmes; mais jamais il ne me semblait avoir vu de
lieux plus enchanteurs, de ciel plus beau, d'aurore plus douce. Quelque
chose de sauvage et de fier relevait cette nature riche et pittoresque.
La route tait borde de rochers comme d'une couronne. Voil un
magnifique abri de prcipices, me dit Ney, dont les revers boiss
assurent la fracheur; arrtons-nous ici; vous devez avoir besoin de
repos; nous avons tous deux besoin d'panchement et de causerie; et
nous voil, les brides de nos chevaux passes au bras, cartant d'une
main vigoureuse les broussailles odorantes, et cherchant une retraite
qui pt entendre nos confidences: elle tait facile  trouver dans les
ravins de la Galice; et,  quelques centaines de pas de la route, nous
pmes nous croire entirement seuls au monde. Nos chevaux furent
promptement attachs, et la solitude, choisie un peu plus loin encore,
complta la scurit de cette entrevue si soudaine et si peu espre.
Nous tions assis depuis quelques minutes quand Ney heurta du pied le
tronc d'un vieux cdre, et me dit: Ici, Ida, ici est un appui pour nos
pieds, qui pourra nous prserver au moins d'une chute; et, confians en
cet appui si bien rencontr, nous ne craignons plus de fouler la mousse
embaume qui nous sert de divan sauvage. Je le regardais comme une de
ces figures d'un long rve, que le jour montre et claire soudain, et
qu'on reconnat avec toute l'anxit et tous les troubles du songe.
C'est lui, cependant; c'est bien lui, me disais-je; je le sens  la
gloire qui brille sur son front, aux pressions de sa main puissante et
reconnaissable autant que sa gloire. Songeant plus au hros qu'
l'amour, au capitaine ncessaire  son arme qu' l'homme ncessaire 
mon coeur, il me prend un frisson craintif  l'ide de cet isolement dans
un pays si plein de dangers, o une halte du guerrier peut inopinment
tre surprise par le poignard ou la balle des partisans; dans un pays o
la haine du nom franais retentit et veille de montagnes en montagnes.
Je me sentais coupable d'exposer  ces prils, au-dessous d'un grand
homme, cette vie si chre et si belle, que des assassins avertis
pouvaient trancher. Ce ne fut l qu'une rapide pense, mais une pense
vive et saisissante, qui, troublant mes ides, me fit me serrer avec
force contre Ney, et en laissant chapper ce murmure touff: Ney, mon
ami, ne restons point l; loignons-nous.--Non, non pas, me rpondit-il
en me retenant; o serions-nous aussi bien, sans tmoins d'un bonheur
que je retrouve, et qui a besoin de solitude et d'effusion
mystrieuse... Je le regardai avec surprise  ces paroles, mais avec
dlices, car j'tais aussi heureuse qu'tonne de lui tre reste si
chre. Ses penses rpondaient au miennes; il y avait eu communaut de
souvenirs, il y avait sympathie de joie; jamais la physionomie de Ney ne
m'avait paru plus expressive, jamais ses regards plus loquens, jamais
sa parole plus enivrante. Je repris,  l'aspect de cette scurit
empreinte dans les traits du guerrier, une scurit pareille; il est de
ces momens o tout ce que l'on prouve cde au contre-coup de tout ce
qu'on inspire. Oh! que ce bonheur donn par un grand homme fut plein
d'inexprimables dlices! Nos coeurs, spars par un si long terme et de
si longues distances, paraissaient ne s'tre jamais quitts, et
gotaient le plaisir d'une conviction pareille, et d'une gale
communaut d'motions. Une frayeur nouvelle vint suspendre
l'enchantement, et lui donner en quelque sorte tout le prix d'une
victoire. Le revers du ravin qui nous avait reus descendait en pente
trs rapide; le tronc de l'arbre qui supportait l'effort de nos pieds,
appui solide et pourtant impuissant, cda et rompit tout  coup au
moment mme o, plongs tous deux dans le ravissement d'une causerie
intime, nous avions oubli jusqu' la possibilit d'un pareil pril,
dont la prsence d'esprit et la force prodigieuse de Ney nous sauvrent
seules: d'une main il saisit les branches du buisson qui nous avait
abrits; de l'autre il me presse et me serre violemment contre lui; et,
grces  cette lutte, nous pouvons reprendre haleine, chapper au
prcipice, et nous parvnmes  regagner nos chevaux. Ney n'avait pas
seulement sourcill devant ce singulier et pouvantable danger; mais il
y avait dans sa joie de notre salut un je ne sais quoi de tendre et
d'aimable, et pour ainsi dire comme un sourire du courage heureux, une
flamme semblable  l'tincelle lectrique qui m'avait ranime mourante
et blesse aprs la bataille d'Eylau.

Ma tte, plonge dans les touffes d'un buisson pendant la frayeur et la
scne  laquelle nous venions d'chapper, avait retenu, sans que je m'en
aperusse, des feuilles singulirement mles  mes cheveux blonds, dont
mes trente-deux ans, alors bien sonns, n'avaient point altr les
boucles ondoyantes et dores. Leur nouvel ornement en rappela  Ney la
beaut; mais il les trouvait trop bien conservs, et voulait les admirer
pour eux-mmes. C'tait quelque chose de bien doux que cette main
victorieuse chassant et dtachant avec lgret les feuilles sches
confondues avec mes tresses flottantes, comme une bonne mre toucherait
la tte d'un enfant ador de ses doigts dlicats et tendres. L,
franchement, me dit-il, avez-vous eu peur? Je levai mes regards sur les
siens: c'tait rpondre.  quoi pensiez-vous dans le moment de la chute
qui pouvait tre si fatale?-- vous seul... Et jamais je n'avais dit
aussi vrai. Mon ame, emporte vers la vtre, enleve  toutes les
penses de la vie, pensait ce qu'une plume clbre fait dire  la Fille
du dsert; j'aurais aussi voulu comme elle, serre _dans des bras
chris, rouler d'abmes en abmes_, avec les dbris de Dieu et du
monde.

Nous tions l'un et l'autre chapps au naufrage, mais sous le charme
d'un anantissement presque aussi absolu que celui o nous et plongs
sa ralit. Aucune autre pense que celle de cette rencontre, aucune
autre rvlation que celle de notre commune flicit. Nous cheminmes
une heure encore ensemble, et bercs par un oubli complet de l'existence
matrielle et diffrente, dont,  quelques pas de l, chacun de nous
allait reprendre la chane. Il ne me demanda point d'o je venais, o
j'allais. Je ne lui demandai pas davantage quels taient les projets de
son ambition, ses intrts prsens dans la vie. Je n'tais plus l'amie
d'lisa; il n'tait plus le lieutenant de Napolon.  quelque distance
de Banos, Ney s'arrta, me tendit la main, et ne me dit que ces mots:
Le devoir, l'honneur, nos promesses, aujourd'hui violes, nous
commandent de nous sparer.--Ne m'en voulez pas d'tre venue de si
loin pour les rompre; cette entrevue suffit  mon bonheur, suffit au
courage de supporter un loignement qui ne lui cotera plus, puisque je
vous vois; je viens de prendre des forces pour le reste de mes
jours.--Gnreuse Ida, me rpondit-il, vous tes aussi bonne
qu'extraordinaire. Adieu! adieu bien tendre et bien reconnaissant. Les
Anglais n'ont pas eu de mes nouvelles depuis ce matin: je vais les
charger en pensant  vous.

Aprs cette courte et dernire communication de nos coeurs, nous montmes
 cheval, et partmes chacun dans une direction oppose.  trois lieues
de l, je repris la poste, et je regagnai les Pyrnes comme je les
avais franchies, sans m'arrter, sans rien observer, sans rien regarder,
n'ayant vu en Espagne qu'un Franais pour lequel j'aurais donn
l'Espagne, l'Italie, la France mme, avec autant de facilit que je les
parcourais. Extnue de fatigue, je m'arrtai deux jours  Barcelone,
qui ressemblait bien plus  un arsenal qu' une ville, et  un camp qu'
une place de commerce. Sachant  quel point Ney portait l'amiti pour
ses compagnons de gloire, je ne l'avais point attrist par les tristes
nouvelles de la mort du marchal Lannes et du gnral Lasalle,
moissonns en Allemagne, et dont la mort avait mrit les pleurs de la
Victoire elle-mme. Ney, d'ailleurs, avait sans doute appris ces grandes
douleurs; son coeur si intrpide, si ddaigneux du trpas, n'entendait
jamais sans motion le rcit des pertes qu'entrane la guerre: je le
savais trop pour en renouveler chez lui le pnible sentiment.
D'ailleurs, ce n'est point comme aide-de-camp, mais comme femme, que
j'avais pris la route d'Espagne.

Jusqu' Mont-de-Marsan, mon voyage, o je n'avais quitt la chaise de
poste que pour un tte--tte de trois heures, ne m'offrit rien de
remarquable. Je passai encore deux jours dans cette dernire ville,
loge  la maison des bains. Je rencontrai plusieurs personnes de
connaissance dont la socit, dans une autre situation d'esprit, et pu
m'tre agrable. J'avais l, pour voisine d'appartement, une Espagnole
qui m'inspira une vive curiosit, sentiment que notre premire entrevue
changea en intrt sincre: elle tait veuve d'un brigadier attach au
gnral Lasalle, mort  Wagram; et elle me donna sur le gnral des
dtails pleins d'intrt, dont elle embellissait encore le rcit de tout
le feu d'une imagination castillane.

Caroline Amaldi appartient  une famille noble de Valladolid, mais qui
ne l'est pas en Espagne. On tait sr au moins de la puret de sa race
par sa beaut. Jeune, belle et tendre, comme toutes les filles de
l'Hesprie, Caroline tranait d'assez tristes jours auprs d'une vieille
tante qui n'interrompait sa prire que pour la gronder, et ne quittait
son chapelet que pour surveiller d'un oeil inquiet sa pupille. Aprs la
victoire de Torquemada, o le gnral Lasalle venait d'ajouter un clat
nouveau  sa renomme dj si belle, la retraite de Caroline fut
envahie, et par une de ces crises insparables de la guerre, elle se vit
spare de sa famille et  la merci des vainqueurs. Un
marchal-des-logis du 10e rgiment la sauva du dshonneur. Le brave
avait reu une blessure fort grave, et on fut contraint de lui faire
l'amputation du bras. Caroline devint sa garde vigilante et dvoue. N
dans la mme ville que son chef, ce brave en parlait avec tout
l'enthousiasme d'un vieil attachement et d'une admiration de chaque
jour. Il aimait  raconter comme tous les malades, et la bonne Caroline
l'coutait avec un vif plaisir, car cela lui faisait tant de bien d'tre
cout! Il se plaisait surtout  lui expliquer la destine toute
hroque de son gnral. On ne se figure pas ce qu'tait Lasalle,
rptait-il. Il tait lieutenant avant la rvolution, mais comme on
l'tait alors, par protection. Eh bien, il a jet de ct cette
paulette qu'il n'avait pas gagne, et puis il est all s'enrler comme
simple soldat dans le rgiment, et puis il a pass fourrier  l'arme du
Nord, et puis lieutenant bientt. Il a battu Auguste de Prusse et
Scheverin, comme devait le faire un descendant de Fabert. Je suis de son
sang, disait-il, et je le prouverai. Qu'est-ce que la noblesse sans
bravoure, et qu'est-ce que la bravoure sans preuves? Enfin, des
qualits morales, le marchal-des-logis, pangyriste minutieux et exact,
comme tous les pangyristes du monde, passait  l'loge des avantages
physiques de son jeune chef! Les rcits disposent singulirement au bon
effet des rencontres. Le pauvre bless ne sentait que le charme et ne
voyait pas le danger de ses loges. Ils excitrent vivement
l'imagination de celle que le militaire, peu fort sur le chapitre du
coeur humain, ne voulait pas cependant passionner pour un autre, tactique
d'autant plus malheureuse que le marchal-des-logis n'avait pas pour lui
ce prestige de jeunesse et de beaut qui peut braver les concurrences.
Il aurait pu tre le pre de Caroline, mais celle-ci ne supposait pas
qu'avec cet ge, peut-tre aussi qu'avec si peu de naissance, le bless
pt concevoir la moindre intention de tendresse; elle continuait de lui
prodiguer les soins dont le pauvre homme interprtait l'assiduit dans
un sens beaucoup plus tendu et plus personnel. Malgr, ou peut-tre 
cause de cette erreur, Caroline chercha  voir le gnral Lasalle; et,
m'avoua-t-elle, je le vis trop pour mon repos. Lasalle, intrpide et
brave, aimait les femmes autant que la gloire, et la gloire comme une
femme. Frapp de l'clatante beaut de la jeune Espagnole, il chercha
toutes les occasions de plaire  celle auprs de qui l'amour tait si
avanc, que dj elle l'aimait en secret.

Le terrible combat de _Medina de rio del Seco_ venait d'tre livr.
Burgos tait au pouvoir des Franais. On dirigea les blesss sur un
autre point. Caroline vit donc s'loigner celui  qui elle devait la vie
et l'honneur, et qui aspirait  obtenir plus tard sa main pour
rcompense. Caroline me dit avec une navet charmante: J'ignore
comment cela se fit, mais devant me rendre auprs de ma tante, je pris
une direction tout oppose, et je me trouvai, moiti volont indcise,
moiti hasard invitable, auprs du gnral Lasalle et sous sa
protection, qui depuis ne m'a plus manqu qu' cette heure, hlas! o
tout manque  Caroline... tout ce qui donne le bonheur, car il n'est
plus!

Aprs quelques momens de silence, Caroline continua: Un jour,  Medina,
le gnral Lasalle entre chez moi, et me montre une lettre que venait de
lui crire son digne marchal-des-logis. Tenez, la voici: lisez-la
vous-mme; elle a dcid de ma vie.

     MON GNRAL,

     La jeune et belle Espagnole que vous avez prs de vous a t
     sauve par moi. J'en suis amoureux fou, en tout bien tout honneur,
     mon gnral, car j'en voulais faire ma femme. On me dit qu'elle est
     presque la vtre. Je ne veux pas le penser; vous ne pouvez
     l'pouser tout--fait; envoyez-la moi; car je vous l'avoue, perdre
     Caroline me ferait maudire mon tat, et mme ma croix,  laquelle
     je suis, vous le savez, si attach.

     Caroline crut voir que son consentement ferait plaisir au gnral,
     et, soit dpit d'amour-propre, soit mouvement de gnrosit, elle
     lui dit: Puisque je ne puis rien attendre de l'amour, je me dvoue
      la reconnaissance, et j'accepte un mariage de raison. Le mariage
     eut lieu en effet  Mont-de-Marsan. Prfrant la France  sa
     patrie, Caroline y vivait heureuse, mais son mari ne lui parlait
     que de son gnral; et mme aprs l'hymen, cet excs d'admiration
     militaire, et le nom incessamment rpt par un poux, tourmentait
     la vertu conjugale de la belle Espagnole. Mon mari cependant,
     disait-elle, n'apprcie tant le courage de son chef, que parce
     qu'il est lui-mme d'une valeur  gagner le bton de marchal.

Je sautai au cou de Caroline, pour l'expression de ces sentimens tout
franais. Il m'avait promis, ajouta Caroline, que je le suivrais
partout; que je ferais avec lui toutes les campagnes. Hlas! un
commencement de grossesse m'a retenue  Paris. J'ai vu partir l'homme
loyal et bon auquel m'unissait la reconnaissance, et l'homme ador que
mon coeur, sans tre infidle, et que mon imagination, sans tre ingrate,
devaient ne jamais oublier, quand cela n'et t que pour plaire  mon
mari. Ah! devais-je sitt tout perdre dans la vie, et voir accabler mon
coeur d'une double mort! car ces deux sentimens se confondaient. Mon mari
et son gnral ont t frapps dans la mme bataille,  ct l'un de
l'autre. Il fallait donc, hlas! qu'ils se retrouvassent partout
ensemble! Maintenant, me voil sans amis, sans protection, sans patrie:
car, comment me reprsenter dans la mienne aprs avoir oubli ma
naissance pour un soldat franais? Je dois finir dans le deuil une
jeunesse qui pouvait encore compter d'heureux jours. Les pleurs, je
l'espre, ne me laisseront pas long-temps souffrir, et m'aideront 
mourir.

Cette rencontre m'avait mue et intresse au point de me faire dsirer
d'entretenir quelques relations avec Caroline; mais le tourbillon
nouveau au milieu duquel j'allais encore tournoyer, ne me permit ni de
suivre mon penchant, ni d'excuter ma promesse.

Aprs un prompt et pnible voyage, j'arrivai  Lucques, trois jours
seulement avant l'expiration de mon cong. Je m'empressai d'informer la
grande-duchesse de mon retour par une lettre soumise, respectueuse et
dvoue, afin non seulement d'viter la peine dont on avait menac mon
inexactitude, mais encore pour rveiller ses bonnes dispositions  mon
gard.




CHAPITRE CII.

Retour  Florence.--Le _mois Napolon_.


La grande-duchesse fut sensible  mon attention et surtout  mon
exactitude. Je la vis le lendemain mme de mon retour  Florence; elle
eut la bont de me dire que je venais de lui donner une preuve de
souvenir, un gage de dvouement, qui ne seraient jamais perdus dans son
intrt et son estime. Je vois maintenant  quoi se rduisent tous les
propos de la malveillance sur votre compte; une femme prte  faire des
centaines de lieues pour un sentiment ne peut descendre  toutes les
peccadilles vulgaires qu'on lui reproche. Une grande passion est la
meilleure rfutation en mme temps que le plus sr prservatif des
faiblesses communes... Mais celui pour lequel vous avez fait le
sacrifice de ce pnible voyage, comment vous a-t-il reue?

--Trs bien!... militairement. Il m'a gronde, il m'a serr la main;
et, au bout de trois heures de conversation, il m'a congdie.

--C'est gal, malgr la clrit de la route, les seules fatigues du
voyage l'lvent au rang d'une campagne; cela doit vous tre compt
double.

--Mais j'espre bien que ce ne sera point l mon dernier chevron.

--Curieuse femme! j'aurais beau faire fouiller dans ma bibliothque, je
n'y trouverais jamais un roman qui pt soutenir le parallle avec votre
vie singulire. Mais, d'ailleurs, quelles nouvelles me rapportez-vous
d'Espagne? j'entends quelles nouvelles politiques.

--Je serais fort embarrasse de vous en donner; je n'ai rien vu, rien
entendu que ce que j'allais entendre et voir. Mais vous pouvez tre
tranquille, les soldats du grand Napolon sont l; n'est-ce pas comme si
d'avance vous lisiez dix numros du _Moniteur_?

--Trs bien, trs bien! de l'enthousiasme militaire, de la confiance en
nos armes, du dvouement  ma famille; il y a chez vous de la place pour
tous les nobles sentimens, et je vous en sais gr. Quand il m'arrivera
des bulletins de l'arme d'Espagne, je vous ferai appeler, et, comme
rcompense, vous me les lirez. En attendant, vous passerez chez M.
Rielle; il a, de ma part, quelque chose  vous dire. Comme un officier
de la grande arme, vous mritez de recevoir le _mois Napolon_[3].

Je quittai la princesse, avec une vive motion de tant de bonts, et je
repris mon genre de vie habituelle  Florence, sre que dsormais il
tait  l'abri de la calomnie et de la disgrce. Mon service devint plus
frquent que jamais; et, quoique rarement officiel, il m'attira un peu
plus que par le pass les cajoleries des plus grands officiers, qui
n'ignoraient plus mon intimit auprs de la souveraine.

Il y eut cependant un de ces premiers dignitaires de la cour de Toscane
dont j'obtins l'attention autrement que par le sentiment de banale
courtoisie, qui fait que l'on cause par politesse craintive, et que l'on
sourit par habitude servile; tout cela pour obir  la maxime des cours:
qu'il faut tre bien avec tout le monde. Ce personnage, d'une
bienveillance diffrente, n'tait rien moins que le grand aumnier.
Monseigneur Zondadari jouissait auprs de la princesse d'une juste
estime, et  Florence d'une popularit mrite. Jeune encore pour un
cardinal, on et facilement reconnu son tat  sa charit, et son ge 
ses manires caressantes. La bonne grce, la facilit mondaine de ce
prlat, compltaient l'illusion d'une vieille cour, en jetant le
manteau, l'esprit et les manires d'un brillant coadjuteur ou d'un petit
abb de Versailles, au milieu des pompes militaires d'un palais
illgitime. De la dvotion, on ne pouvait gure en attendre d'une
princesse spirituelle et quelque peu philosophe; et, quand le matre
n'en donne point l'exemple, bien  tort on tenterait les chances d'un
proslytisme religieux, n'ayant pas la faveur pour auxiliaire.
L'loquence du pre Bridaine elle-mme se serait perdue au milieu de cet
enivrement de l'empire, dans cette atmosphre de gloire, qui ne
comprenait gure que les _Te Deum_.

Facile comme un Italien, lger comme un Franais, adroit comme un
diplomate, mais vertueux comme un aptre, le premier aumnier d'lisa
n'exposait point son ministre, par les provocations d'un zle outr et
qui et t inutile, au ridicule du discrdit et au scandale de
l'impuissance. Sa tolrance aimable n'tait pas non plus un abandon de
ses devoirs, une autre sorte d'hypocrisie voluptueuse, substitue 
l'hypocrisie fervente et s'associant aux faiblesses qu'elle n'ose pas
foudroyer: il y avait de l'indulgence d'inclination, du bon got naturel
dans les concessions aimables, mais non complaisantes, du digne vicaire
de notre chapelle; et, en effet, sa prsence, qui n'et pas rprim,
temprait heureusement les liberts de l'poque et du lieu, obtenait
dj beaucoup cette dcence extrieure, ce respect public, ce dcorum
religieux qui, de la personne de l'aumnier, se reportaient non sans
profit sur le culte dont il tait l'habile reprsentant.

Quoique je fusse l bien obscure, il me sembla que M. l'aumnier m'avait
remarque. J'avais pris pour une attention particulire ce qui n'tait
que l'effet d'une bienveillance gnrale. M. Zondadari souriait en
masse, si j'osais m'exprimer ainsi, jetait sur tout le monde des yeux
bienveillans et pleins d'onctions, et, dans mon ignorance des regards
d'un prtre indulgent et charitable, je me surprenais un certain orgueil
de ce que je croyais une prfrence; et voil dans ma tte fort peu
orthodoxe comment j'interprtais le sourire apostolique de monseigneur.
Je me disais: Tout homme est curieux; notre bon aumnier, qui vit ici
dans un monde tranger, qui ne reoit, hlas! les confessions de
personne, qui ignore jusqu' ces petites aventures d'intrieur
ncessaires pour l'intelligence des discours o tout est rtinences et
allusions, voudrait, par mon intermdiaire, se mettre au courant de la
langue du pays, et savoir de la seconde main, ne le pouvant de la
premire,  cause de son tat, les anecdotes et les peccadilles de nos
dames. Je me trompais dans les interprtations comme dans les faits, car
M. Zondadari, malgr tant d'intentions supposes, ne chercha nulle
occasion de m'adresser la parole,  mon grand regret, car j'avais
dcouvert qu'au milieu des beaux esprits de garnison et d'antichambre
qui m'entouraient, son esprit, plus dlicat et plus cultiv, m'et t
d'une prcieuse et agrable ressource.

Pour lier connaissance avec ce bon et spirituel ecclsiastique, il
fallut que j'allasse le chercher, non pas au tribunal de la pnitence,
ma religion ne le commande pas, mais au sein de ses travaux, dans le
sanctuaire de ses bienfaits. Quand le malheur frappe  ma porte, je ne
le renvoie pas  d'autres pour tre secouru; mais comme il est des
momens o il frapperait en vain, j'aime encore mieux tre importune que
sourde  une prire, et dans ce cas seulement je sais me faire
solliciteuse. Il s'agissait d'une bonne action: je n'hsitai pas  me
prsenter chez l'aumnier de la princesse, pour demander les secours de
la charit en faveur d'une pauvre famille accable de misre. J'en reus
l'accueil le plus flatteur, je vais mieux dire, le plus gnreux: il me
donna une petite somme en argent, et me promit d'aller voir les malades
de cette pauvre famille, de leur porter les consolations de la religion
et les alimens du besoin. Nous nous concerterons ensemble, ajouta-t-il,
afin de donner de la permanence et de la suite  cette bonne oeuvre. Oh!
si j'tais catholique, c'est un directeur pareil qu'il me faudrait; je
ne rpondrais pas, si je le rencontrais, de ne point faire mon salut:
bon, affable, laissant les plus petits s'approcher de lui, heureux de
venir  qui l'appelait, content d'entendre des paroles et des
dispositions pieuses, mais n'ayant point la rage de provoquer les coeurs,
et de recruter des conversions comme des triomphes.

Une amiti qui date d'un bienfait est, ce me semble, chose assez
honorable pour qu'elle soit chre  qui l'inspire et  qui l'prouve, et
je ne compte pas au nombre des moindres attachemens dont il me soit
permis de me glorifier ma liaison avec un prlat rvr, qui faisait
certes preuve de tolrance en ne refusant pas l'intimit d'une femme
doue de quelques qualits, d'un bon coeur, mais de moeurs peu
religieuses, d'un ge encore suspect, et que devait bien plus que tout
cela loigner de lui le malheur de n'tre point catholique romaine, et
de ne point penser de mme en matire de dogme. Cette dernire
circonstance, M. Zondadari l'ignorait, car je ne songe gure  en faire
part  mes amis. Ce fut bien indirectement qu'il apprit que j'tais
protestante, comme on va le voir.

J'allai un jour chez le bon aumnier pour mes pauvres, car j'en avais
rencontr d'autres que les premiers, et je savais n'tre jamais
repousse d'une bourse o il restait toujours quelque chose pour
l'infortune. Ma visite se faisait en carme, et je le savais, attendu
qu'en Italie il n'y a pas moyen d'ignorer cette poque trs observe de
mortification et de pnitence. M. Zondadari tait  table; malgr
l'poque, le coup d'oeil n'avait rien d'effrayant pour une profane, et si
je remarquai que tous les plats taient maigres, je m'aperus aussi
qu'ils taient d'un maigre  contenter l'apptit le plus dlicat et le
plus difficile. Je souris: une gracieuse invitation rpondit  mon
sourire: Vous pouvez en toute sret de conscience accepter mon
djeuner; ici tout est maigre.

--Je le vois, Monsieur l'aumnier; mais il en serait autrement que je
le pourrais encore... D'ailleurs, je m'arrte dans mes aveux, je
craindrais trop qu'ils ne me fissent perdre votre prcieuse amiti.

--Comment! est-ce que le carme vous effraie? est-ce que votre sant ne
peut le supporter, ou que votre ngligence refuse d'en suivre les
commandemens? Vivriez-vous en hostilit avec l'glise? Puis,
s'approchant de moi avec intrt: Je m'en doutais, ajouta monseigneur;
je vous ai vue assister  la messe, et... Il eut beau suspendre la
phrase, je ne rpondis pas, et j'avoue que mon silence et mon embarras
taient un peu calculs.

--Tenez, reprit l'indulgent prlat, je devine, vous n'tes pas
catholique; j'en ai dj eu le soupon, car je vous ai plusieurs fois
observe  la chapelle, et j'en tais presque sr  la manire dont vous
faites le signe de la croix.

--Mais...

--Il n'y a point de mais... Convenez que j'ai raison.

--J'en conviens, je ne suis point ne dans la religion catholique,
apostolique et romaine.

--Je vous plains, car je suis forc de vous avertir que hors de notre
glise il n'est point de salut; mais ce n'est point votre faute, c'est
le malheur de votre naissance beaucoup plus que le tort de votre esprit.
On a tant de peine  trouver mauvaise la religion dans laquelle nous a
bnis notre mre! Mais ne vous effrayez point: ni mon intrt ni mon
amiti ne se refroidiront  cause de la diffrence de nos principes...
Mais pourquoi assistez-vous  la messe?

--Parce que, n'importe o l'on prie Dieu, un chrtien est  sa place,
et je suis chrtienne.

--Vous dites bien, vous faites bien; j'aurai grande joie de vous voir
assister  la messe, puisque votre religion le tolre.

Je lui demandai en quoi je me trompais sur la manire de faire le signe
de la croix. M. Zondadari daigna me l'apprendre, me prit le bras avec
bont, guida ma main ignorante, mais bien dispose, et je dois  cette
bienveillante et estimable rptition de me signer aussi bien que si
j'eusse t leve dans un couvent. Oh! c'tait un excellent homme que
M. Zondadari! plein d'instruction, pouvant prcher dans presque toutes
les langues vivantes, admirant Racine autant que Massillon, priant la
Vierge devant les belles et gracieuses figures de Raphal, et lisant
volontiers le Tasse aprs son brviaire.




CHAPITRE CIII.

Voyage  Milan.--Le pote Monti.--Un trait de bienfaisance du prince
Eugne.--Histoire de Giraldina.


Nous voici arrivs  l'un des plus grands vnemens de la vie de
Napolon, son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, avec la fille
des Csars, comme disaient les potes du temps. Je suppose fort qu'lisa
avait eu d'assez bonne heure la confidence de cette rvolution dans la
famille impriale; car, lorsque la nouvelle en devint publique, elle
n'eut pas avec moi cette facilit d'abandon, ce laisser-aller d'motions
que lui donnait la rception des plus courts bulletins. La chose
mritait bien pourtant qu'elle en parlt; mais je ne pus savoir ni
pntrer sa pense  ce sujet, si ce n'est peut-tre  son silence, qui
ne laissait pas d'tre parlant. Au surplus, elle eut peu le temps des
confidences. Tout allant vite avec Napolon, elle reut bientt
l'invitation de se rendre  Paris, ainsi que tous les autres membres de
la famille qui faisait une si haute alliance. L'empereur put se donner
le plaisir de se prsenter  sa jeune pouse avec un cortge d'une
douzaine de rois, que tous il avait faits ou qu'il avait tolrs, ce qui
tait bien  peu prs la mme chose.

Pendant que les grandes machines de l'empire jouaient toutes  Paris, il
y avait relche au petit thtre monarchique de Florence. Le voyage de
la grande-duchesse devait mme tre de quelque dure; mais loin de
s'affliger des vacances, tout le monde en gnral en tait content; car
ce qu'il y aurait peut-tre de plus doux serait du loisir avec
appointemens, situation sociale appele depuis sincure. Ce qu'une
lectrice en disponibilit avait de mieux  faire tait de parcourir
cette belle Italie, o chaque ville est un muse, o chaque village est
un souvenir, o l'instruction peut s'acqurir au milieu des plaisirs et
des ftes. Je n'avais pas entendu ma position  Florence pour avoir le
got des arts, et surtout la passion des courses; mais dj familiarise
avec les beaux sites, ou les admirables chefs-d'oeuvre dont est si pleine
la terre classique, je choisis ou plutt je me laissai entraner vers ce
qu'on a nomm le Paris de ces contres: Milan, capitale du royaume, dont
Bonaparte avait joint la couronne  son sceptre franais, comme par
reconnaissance de ses premires victoires, qui le lui avaient mis dans
la main. D'ailleurs cette ville m'tait chre: une secrte et
orgueilleuse coquetterie me poussait de prfrence vers des lieux dont
le grand vnement qui occupait l'Europe relevait encore pour moi
l'enivrant souvenir. Je trouvai piquant de visiter la chambre tmoin
d'une prfrence du grand Napolon, au moment mme o la fille des rois
allait recevoir son amour.

C'est le premier voyage que la vanit m'ait fait faire, si l'on peut
appeler vanit une glorieuse rminiscence dont un grand homme tait
l'objet. Milan n'a jamais eu de plus beaux jours que ceux que j'y passai
vers cette poque clbre du mariage, qui fut alors en Italie aussi bien
qu'en France un temps de rjouissances publiques et d'enthousiasme.
J'allai m'installer l o j'avais t installe  une poque encore peu
loigne. Le prince Eugne, vice-roi de ces contres, tait absent au
moment de mon arrive. Mais, ou mon sjour  Milan fut bien long, ou le
voyage du fils de Josphine  Paris fut bien court; car, ce qu'il y a de
certain, c'est qu'il ne tarda pas  revenir, comme pour se consoler
auprs de son peuple de ces grandes scnes de famille qui venaient de
mettre son coeur  de si bizarres preuves.

J'avais conserv  Milan quelques connaissances; je les eus bientt
puises; mais, ce qu'il y a de charmant dans ce pays, c'est que la
politesse n'y va pas, comme en France, jusqu' cet hrosme de l'ennui
qui vous fait supporter les conversations, les visites, les hommes et
les choses qui vous sont les plus antipathiques:  Milan, on voit qui
l'on veut et comme on le veut; on se prend quand on se convient, on se
quitte quand on s'importune; on y use le temps  son gr,  ses risques
et prils; on y vit, on y existe avec ses coudes franches; tout est
donn  l'esprit, au plaisir, aux aises surtout; et cet apparent gosme
de la mollesse, tant gnral, cesse presque d'tre un vice, parce que
personne ne donne plus qu'il ne reoit, et que l o il n'y a point de
dupes, il n'y a point non plus de fripons.

Mme quand on n'aime peu la musique, ce qu'il y a encore de mieux 
faire  Milan, c'est d'aller passer la soire  la Scala, le plus beau
thtre du monde, attendu qu'il est le plus grand et le plus commode.
Ces bons Italiens, si clbres pour leurs adorations musicales, traitent
cependant encore l'art qui les charme le plus  la manire dont ils
traitent tout; ce n'est pour eux qu'un ami dont ils choisissent les bons
momens, qu'ils prennent, qu'ils quittent  propos. On pourrait dire que
l'on fait de tout  la Scala: on y cause, on y joue, on y mange, on y
dort, on y entend mme de la musique. Quant  moi, ce que m'offrit de
plus agrable ce bazar de volupts fut la rencontre de deux personnes
que j'avais beaucoup connues, et qui,  des titres diffrens, mritent
bien un souvenir dans le rcit de ce voyage; je veux parler du pote
Monti, et d'un ami d'Oudet que je ne nommerai pas, parce que les amis
d'Oudet se trouvent encore aujourd'hui suspects, et qu'il est inutile de
donner leur signalement aux gracieuses polices de l'Europe. La
connaissance de ces deux personnages, une fois renouvele dans ma loge,
n'en resta point l, et pendant tout mon sjour  Milan, je ne cessai
point de les voir intimement, surtout le second.

Le bon Monti, qui runissait  toute l'imagination d'un pote toute la
candeur d'un enfant; qui avait dj, et de bonne foi, pass par
plusieurs opinions diffrentes, jouissait depuis quelques annes de
l'estime particulire du vice-roi. C'est une remarque qui m'a frappe au
milieu de cette foule d'hommes distingus dans tous les genres, qui ont,
 tant d'poques contraires et sous des traits si divers, dfil sous
mes yeux: que la fixit des principes, la constance des opinions, la
fidlit aux maximes politiques, sont rarement le privilge des hommes
suprieurs. On dirait que l'esprit est girouette de sa nature. Une tte
un peu vaste a plusieurs cases:  mesure que l'une se vide, l'autre
s'emplit. Il n'y a que la mdiocrit qui soit doue en quelque sorte de
l'immobilit de ses ides par leur indigence: comme elle n'a pas
beaucoup, elle garde ce qu'elle a, elle s'y attache, elle s'y cramponne;
et le monde doit quelquefois  ces natures plus striles de grandes
vertus, des caractres suivis que leur mdiocrit lve quelquefois
jusqu'au sublime.

Les hommes  imagination se conduisent par excs: admirables quelquefois
dans chacune de ces saillies de conduite; s'y portant avec toute
l'nergie des vues promptes et passionnes; mais changeant de marche et
d'allure; mais aussi puissans dans un mouvement contraire que dans les
rsolutions primitives. L'heureuse facult de tout saisir, de tout
comprendre, devient ainsi quelquefois l'inconstance et la versatilit.

Monti avait donc pu, avec la mme bonne foi et le mme enthousiasme,
embrasser la rpublique et l'empire, concevoir la grandeur de l'une et
la gloire de l'autre; car, dans les deux, se trouvaient toutes les
illusions les plus capables de sduire et d'entraner. Ses vers, enfans
de ces impressions diffrentes, de ces sentimens successifs, avaient
tour  tour t tirs d'une lyre capricieuse et mobile. Ce qu'il y avait
de plus piquant dans cet aimable et ingnu caractre, c'est qu'il ne
dguisait rien aux autres pas plus qu' lui-mme. Ainsi, au milieu de
mille autres confidences (car, bien diffrent des potes ordinaires, ce
pote ingnieux savait parler d'autres choses que de ses vers), Monti me
parla cependant de l'extrme dsagrment, dans les compositions
potiques, de choisir des sujets contemporains. En effet, il avait
entrepris un grand ouvrage sur les campagnes de Napolon; cet ouvrage
tait commenc depuis 1804 et ne pouvait jamais finir. Il s'appelait _le
Barde de la Fort-Noire_. Ce Barde prophtise continuellement les
victoires de Bonaparte et la dfaite des coalitions. Monti m'en a rcit
de nombreux passages, et entre autres celui de cette fabuleuse campagne
d'gypte, o le gnie de la civilisation et celui de la guerre
marchaient ensemble; o l'on voyait un membre de l'Institut conduire les
armes franaises  une double conqute, aussi souvent entour de savans
que de soldats, inscrire en courant son nom sur les Pyramides, et ne
s'arrachant des bras de la Victoire que pour venir se jeter dans ceux de
la patrie, qui de loin montre ses flancs dchirs et appelle un sauveur.
Par malheur pour le pauvre Monti, il donnait  ses vers la couleur du
moment, et la couleur du moment changeant  chaque campagne, il tait
oblig de supprimer  la fin des sentimens exprims au commencement des
oprations. Ainsi, au moment de la bataille d'Austerlitz, les
Autrichiens taient traits en ennemis et avec les hyperboles de
l'insulte et de la haine. La paix de Presbourg arrive: il faut
bouleverser tout, et remplacer les strophes de l'insulte par des
couplets de rconciliation: les Autrichiens sont nos amis. Le pote
espre au moins ne pas perdre le fruit de sa premire indignation: les
Russes lui restent  maudire. Mais les vnemens marchent encore plus
vite que les corrections. L'entrevue de Tilsitt ne semble rconcilier
deux empereurs que pour brouiller un pote avec son ouvrage: la muse ne
peut pas tre plus mchante que la guerre. La voil encore oblige
d'adoucir et d'effacer ses couleurs, de rendre ses pages contre les
barbares du Nord aussi blanches que les neiges de l'Ukraine. Monti
respirait un peu, et la fortune semblait n'en plus vouloir  la
prosodie, quand la campagne de 1809 se dclare, et replace les
Autrichiens dans la position d'o le pauvre pote avait eu la
complaisance de les dloger. Hlas! que ne peuvent l'amour du travail,
le besoin de la gloire et les ncessits d'un pome! Monti s'tait remis
en guerre avec l'Autriche comme son hros; mais son hros allait si
vite, qu'il se trouve encore,  la fin de la campagne de 1809, avoir
fait du sublime inutile contre Vienne, soudoye par Londres. Ma foi, me
dit Monti, voici encore un vnement qui me dsole: tandis que l'empire
est en fte pour le mariage de Napolon avec l'archiduchesse
Marie-Louise, je suis en deuil des plus belles inspirations de mon
pome; la postrit arrivera sans me trouver en mesure avec elle. Je
consolais de mon mieux cette plaisante infortune du gnie, en disant 
l'illustre crivain qui en parlait mme en riant, qu'heureusement il
avait autre chose  lui laisser, et qu'il pouvait tre tranquille.

Pendant tout mon sjour  Milan, je reus du bon et spirituel Monti des
attentions qui me touchrent d'autant plus que je savais qu'il n'en
tait pas prodigue.

Ma plus grande occupation dans cette capitale de la riche Lombardie fut
cependant plutt une vie extrieure que les plaisirs de la socit. Le
matin, j'allais faire quelque promenade pittoresque ou quelque visite
curieuse; le soir, j'allais  la Scala causer et mettre en commun, avec
quelques bienveillans interlocuteurs, mes observations. Ma manie de tout
voir et de tout entendre me valut le spectacle d'une scne piquante que
je vais retracer avec d'autant plus de plaisir qu'elle rvlera en mme
temps un trait honorable du prince Eugne Beauharnais, et prouvera que,
guerrier intrpide, le fils de Josphine possdait aussi les vertus du
roi et le coeur gnreux de sa mre.

La place du Dme  Milan, dans les temps de rjouissances publiques,
offre  peu prs un coup d'oeil pareil  celui du boulevart du Temple 
Paris. Ce sont de tous cts cafs, jeux, spectacles, parades pour le
peuple, dont la bonne compagnie se donne aussi le plaisir. Un jour que
j'avais pris mon chocolat  la glace au grand caf, je vis la foule
courir vers le portail du Dme; je me laissai aller au mouvement, et je
n'tais pas la moins leste et la moins avide du groupe empress. L je
dcouvris l'objet de tant de curiosits en moi: une chaude discussion
s'tait tablie entre un capucin et un agent de police. Le premier,
l'oeil en feu, la figure haletante, gesticulait et criait; l'autre,
vritable Ulysse de carrefour, employait toutes les formes de l'art
oratoire, appuy de l'autorit, pour faire comprendre au rvrend pre
que le moment tait mal choisi pour prcher dans la rue; que le peuple,
appel  la joie par les vnemens, tait en humeur naturelle de s'y
livrer, et que risquer la parole de Dieu au milieu d'une saturnale
permise, c'tait la compromettre et l'exposer au scandale. Adoss au
pied de l'glise et sous un Christ norme qui se trouvait sous le
portail, le capucin s'lectrise par la rsistance, et s'emporte par les
observations. Il se tourne en face de l'honnte agent de police, et,
l'apostrophant, ainsi que la foule qui redouble, moiti en franais,
moiti en italien: Oh! je vois bien, s'crie-t-il, je vois bien o vous
voulez en venir; vous ne voulez pas de nous: _son i Francesi che vi
bisognano_, et vous allez me parler d'un des ntres qui, aussi courageux
que moi, foudroya les plaisirs profanes en appelant le peuple gar au
pied de Notre-Seigneur. Eh bien! oui, il eut raison; et au lieu d'tre
l  biller et  couter les lazzi et les polichinels, je vous dirai,
oui, venez ici,_ venite, venite qu, ecco, ecco,  questo il vero
pulcinello che salvarvi pu anime dannate[4]!_

L'invocation du rvrend pre capucin tait accompagne d'une
gesticulation furibonde, et d'un signe plus expressif encore, qui ne
craignait pas d'indiquer le Christ  la foule indigne. Alors l'agent de
police changea de faons, et se contenta, sans phrases, de faire arrter
et de conduire en lieu sr l'aptre imprudent dont le zle mal plac
causait un scandale bien plus grave que celui contre lequel tonnaient
ses discours.

Prs de moi se trouvait une personne des plus respectables, tenant une
jolie petite fille de huit  neuf ans; sa bonne mine, ses paroles, ses
cheveux blancs, laurier du vieillard, m'inspirrent un de ces dsirs de
lier conversation auxquels je n'ai jamais su rsister. Je le lui
tmoignai, et il y rpondit avec cet empressement affable qui permet
facilement les questions. Vous parlez; lui dis-je, du vice-roi en
termes qui me flattent comme Franaise. C'est un bonheur pour moi que la
justice rendue  mes compatriotes. En ce moment la petite fille posa sa
tte charmante contre la main de son grand-pre, et lui dit d'une voix
caressante: _Carissimo mio, dica pure a questa signora gli affanni
della sfortunatissima Geraldina_. Tout en entrant dans le jardin _del
Corso Orientale_, le bon vieillard nous raconta ce trait touchant du
fils adoptif de Napolon:

Depuis plus de deux cents ans, de pre en fils, une honorable famille
de Milan occupait un bel emploi au palais des princes gouverneurs de la
Lombardie; celui des Gerolonni, qui occupait cette place  l'entre des
Franais, s'tait livr  une franchise d'opinion qu'on et d
respecter, puisque cette fidlit  des matres proscrits devenait
seulement une _sublime imprudence_. Dans tous les pays, sous tous les
rgnes, la dnonciation se pratique parce qu'elle rapporte. Gerolonni
fut dnonc, dpouill de ses emplois, jet dans un cachot, sans
communication avec sa famille. Gerolonni avait un fils, jeune homme
d'une grande lvation de sentimens, qui tait sur le point d'pouser
Marietta Bunelli, une des plus belles personnes de son temps. La crainte
d'tre envelopp dans la perscution de toute une famille fit suspendre
le mariage; on l'ajourna  des temps plus heureux. Mais tandis que le
jeune Gerolonni courait chaque jour assiger le pouvoir avec
d'irrcusables preuves de l'innocence de son pre, la fidle fiance
venait  la prison, et obtenait des geliers ces adoucissemens si
prcieux  la captivit, que les femmes arrachent par la fermet d'une
persvrance et la persuasion d'une douceur qui ne s'altre jamais.
Chaque soir les amans se voyaient; le jeune homme attristait le coeur de
son amie par le rcit de ses dmarches infructueuses; la jeune fille le
consolait au contraire par la rvlation de quelques allgemens  la
situation du malheureux pre.

Bientt les parens de Marietta, cruels par peur (la peur l'est plus que
la barbarie), se dtachrent de toute compassion, de tout intrt pour
un suspect. Le fils de Gerolonni venait pourtant d'obtenir que le
grand-juge Luozi s'occupt de l'affaire; un tmoignage courageux, une
offre de caution, eussent suffi pour dterminer un largissement
provisoire. Le jeune Gerolonni et sa fidle amie coururent se jeter aux
pieds du vieux Bunelli, mais en vain: J'ai un fils _ placer_ fut
toute sa rponse; l'ambition touffa la gnrosit. Le vieillard, qui
avait rsist aux cachots, ne rsista point  l'ingratitude et  la
duret d'un ami de soixante annes. Le malheureux pre, avant de mourir,
recommanda  son fils de pardonner au pre de Marietta, mais de
conserver intacte la haine de ses oppresseurs, et de refuser jusqu'aux
tardifs bienfaits qui pourraient tenter sa fidlit. Les dmarches de la
jeune fille avaient t pies: on vint l'arracher au milieu de la scne
si touchante des adieux d'un pre. Mon cher Gerolonni, s'criait-elle,
ne te dsespre pas; ta vie est mon bonheur; je ne conserve la mienne
que pour te la consacrer.

On les spara; Gerolonni touffa le triste souvenir de son pre et de
sa matresse, mais ds cet instant elle devint son pouse. Trop fier
pour solliciter des grces quand on lui devait des rparations, il vcut
du ct de Vrone, obscur, mais heureux de toutes les vertus d'une femme
que l'amour et le malheur lui avaient donne. Mais le sort voulut le
poursuivre encore; le cercueil de la mre sortit de l'asile conjugal. Au
moment o l'on portait au baptme le nouveau-n du malheureux Gerolonni,
il ne put soutenir un dernier et plus cruel malheur que tous les autres:
on le trouva mort au pied de la couche d'o l'on venait d'enlever les
restes glacs de celle qu'il avait si tendrement aime. L'orpheline de
ces poux qui n'avaient plus eu la force de vivre pour elle, retint,
avec les traits de sa mre, l'image plus prcieuse et plus belle encore
de ses vertus. Arrive  l'ge de sept ans, Geraldina devait les secours
passagers et  peine suffisans qu'elle avait reus  une compassion peu
claire. Le rcit des malheurs de sa naissance dveloppa nanmoins de
bonne heure son intelligence. Souvent quand la nuit tait venue, on
voyait cet enfant s'acheminer vers le cimetire, et l'aurore montrait
quelquefois l'orpheline encore en prires, ou, surprise par le sommeil,
entourer de ses petites mais la croix qui marquait la place de ceux
qu'elle n'avait pu connatre. Quelquefois alors un mot de compassion,
une faible marque d'intrt, lui taient accords: c'tait bien peu pour
qui mritait de tout obtenir. Le ciel, pour combler en un jour la dette
de plusieurs annes, lui rservait l'immense bonheur de tout devoir 
l'ame gnreuse d'un guerrier,  l'quit d'un grand prince.

Pendant un voyage que le vice-roi fit  Vrone, la petite Geraldina
traversait l'amphithtre: effraye par le bruit des chevaux, elle
voulut fuir et tomba dans l'intrieur de l'difice. Une des personnes de
la suite du vice-roi vint la relever; la piti voulut joindre l'aumne 
l'intrt; mais lorsqu'on vit cet enfant repousser la main qui lui
offrait de l'or, ses beaux yeux se lever avec dignit sur le groupe qui
l'entourait, et d'un ton calme et touchant rpondre: Vous tes des
Franais, et je suis l'orpheline de Gerolonni: je ne puis rien accepter
de vous, tous les tmoins de cette scne, se regardant, restrent
stupfaits. Un Italien de la suite du vice-roi savait l'histoire de
Gerolonni et en racontait les dtails, timide mais encore gnreux appel
 la commisration. Une voix assez lche, au milieu de ces tmoignages
d'intrt, osait dj parler de prcautions contre l'enfant si
malheureux d'un proscrit. Mais la vue d'un enfant devait inspirer autre
chose au noble coeur du fils de Josphine que de la prudence. Plus
dlicat encore que gnreux, le vice-roi conut l'ingnieuse pense de
dguiser ses bienfaits et de secourir l'orpheline sans qu'elle vt la
main d'un bienfaiteur, qu'et repousse la mmoire d'un pre. Ds qu'il
fut libre des soins de la reprsentation, Eugne sort, vtu d'une simple
capote, accompagn d'un fidle domestique qui avait dcouvert la
retraite de l'orpheline. Une jeune femme tait prs de l: Eugne
s'informe de Geraldina; on lui rpond: Si elle n'est pas sur sa paille,
c'est qu'elle passera la nuit au cimetire.--Grand Dieu! s'cria Eugne
en redoublant le pas. Arriv au Campo-Santo, il vit la jeune fille
priant prs de la croix leve sur le corps de ses parens. Le vice-roi
approche seul, et adresse en italien la parole  l'orpheline; son coeur
mu s'ouvrit  la voix d'une piti si imprvue et si douce. Eugne avait
dans le caractre toute la bont de sa mre et dans les manires quelque
chose de sa grce; leur charme agit sur l'innocent objet de sa piti.
Geraldina ose croire  une protection; elle se jette aux pieds du
vice-roi dont elle ignorait le rang, et lui demande un asile, un travail
moins dur, moins humiliant que celui par lequel il lui fallait acheter
chaque jour une avare nourriture.

Le soir mme, Geraldina tait confie  une femme sre. Le jour o le
vice-roi retourna  Milan, Geraldina y vint sous la garde de cette mme
personne occuper le logement qu'avaient fait prparer les ordres de son
noble protecteur. L'orpheline entrait dans sa neuvime anne; on cultiva
son heureux naturel, et pendant les soins de cette prcieuse ducation,
le prince veillait lui-mme  ce que Geraldina pt reparatre avec
honneur dans cette ville, o son grand-pre avait pri sous le poids
d'une accusation criminelle et fausse. Le prince voyait souvent sa jeune
protge, mais toujours sous le voile du plus strict incognito; les
progrs de l'orpheline taient la douce rcompense de tant de bienfaits.
L'innocence de Gerolonni fut reconnue et publiquement proclame, et
Geraldina rentra en possession de tout le modeste hritage de ses pres.

Jugez, madame, ajouta le vieillard, si nous aimons et bnissons le
jeune hros, le prince qui sut deviner une grande infortune dans la
rponse d'un enfant sous les livres de la misre. Oui madame, nous
aimons, nous bnissons le rgne du prince Eugne. Si mon rcit vous a
intresse, venez en voir l'hrone, venez entendre d'elle-mme des
dtails nafs qui vous prouveront encore mieux la juste et haute
admiration que nous avons pour notre jeune souverain; vous verrez encore
que l'orpheline de Vrone mritait l'illustre protection que le ciel
rservait  ses douleurs.

Je quittai le digne vieillard et sa jolie petite fille, aprs qu'ils
m'eurent demand de les aller revoir le lendemain; ils vinrent eux-mmes
me prendre, et nous allmes chez Geraldina. On et pu tre plus belle,
quoiqu'elle le ft beaucoup, mais on n'et pu tre plus intressante;
elle n'appelait Eugne que _quel uomo al cuor divino_, et ses
expressions, pleines d'un reconnaissant enthousiasme, me prouvrent en
mme temps  quel point l'orpheline mritait le bienfait qui tait venu
chercher son enfance,  quel point aussi le prince Eugne mritait le
rang suprme auquel il tait mont pour y porter les vertus modestes de
la famille, jointes au courage du guerrier et  toutes les grandes
vertus du trne.




CHAPITRE CIV.

L'ami d'Oudet.--Le prince Eugne.--Lettres de l'Empereur  Josphine.


Je trouvai encore  Milan un extrme plaisir dans la socit d'un
colonel franais charg d'organiser un rgiment italien, et qui, atteint
de trois balles  Wagram, se rtablissait de ses blessures dans la
capitale, o le dpt de son rgiment tait tabli. Cet officier m'tait
connu depuis long-temps; je l'avais vu  Paris: c'tait un ami d'Oudet.
Nos premires paroles  la Scala, o je le rencontrai, furent en quelque
sorte un cri de douleur commune sur la mort de notre ami. Je ne tardai
pas  m'apercevoir que le colonel avait t sous le charme comme tant
d'autres, et qu'il entrait dans son culte de souvenir et d'amiti
beaucoup de ce fanatisme politique dont Oudet tait le chef. Brave,
plein d'instruction et de capacit militaire, le colonel jouissait d'une
grande considration auprs du prince Eugne. Je voyais presque tous les
jours l'ami d'Oudet, et quoique ses qualits fussent toutes de celles
qui conviennent plus aux affaires qu'au monde, je me sentais une estime
involontaire pour le srieux plein de noblesse, la gravit naturelle et
un peu mlancolique qui rgnait sur la figure comme dans les ides de
cette espce d'Alceste militaire, ne louant jamais, blmant toujours,
donnant  sa pense un tour de satire et d'indignation qui tenait plutt
aux systmes de son esprit qu' la scheresse de son coeur.

Je vais vous apprendre une nouvelle qui vous surprendra beaucoup, me
dit-il un jour, en entrant chez moi de fort bonne heure. Tandis que tous
les souverains de la fabrique de Napolon s'amusent  jouer  la
royaut, pour faire fte  une archiduchesse d'Autriche; pendant que
tous les prisonniers de la galre impriale tchent, au milieu des
liberts de ce bon Paris, d'oublier leur esclavage dor, le prince
Eugne vient d'arriver subitement pour reposer ici sa noble tte des
fatigues d'un mtier auquel il a fallu ajouter bien d'autres corves.
Eugne est arriv cette nuit auprs de sa femme et de ses enfans.
Portant, jusque dans les relations prives, la svrit de la discipline
militaire, esclave des devoirs d'une position qu'il ne s'est point
choisie, et qu'il ne saurait pas davantage quitter et modifier, Eugne,
le modle des fils, a t contraint d'immoler  l'orgueil du matre ses
sentimens les plus chers. Il a rempli sa tche, il les remplirait
toutes. Enthousiaste de soumission comme d'autres le seraient de
libert, Eugne a t charg de porter au snat l'acte mme qui fait
descendre sa mre du titre d'pouse.

--Mais les sentimens d'Eugne sont si connus, qu'il faut au contraire,
selon moi, tirer de sa conduite la preuve du bon accord qui a dirig ce
grand acte politique du divorce de Napolon et d'un second mariage.

--Hlas oui! la conduite de Beauharnais doit tre toujours de
l'hrosme, et moi qui lui suis attach, non pas comme  un souverain,
mais comme  un ami, comme  un frre, j'admire cette abngation de
dvouement qui lui a fait accepter la mission d'officier de l'tat civil
dans un acte qui rpudiait sa mre. Cet homme, plein de vertu, ce soldat
intrpide, cet enfant de la Victoire, n'a rien du temps o il est n. On
dirait un petit-fils de Louis XIV, en adoration devant son pre, lev
dans le gnie de l'obissance autant peut-tre que dans celui du
commandement, attendant pour penser et pour agir la pense d'un matre,
lui dont les penses seraient si simples et si naturellement grandes!

--Mais il me semble qu'il y a l plus de modestie que d'insuffisance.
L'Empereur est bien un assez sublime modle, pour que l'imitation et la
soumission soient dj un haut mrite et presque de la gloire.

--Oui, l'Empereur est un grand homme, mais qui prend dj les
petitesses de la royaut; c'est bien la peine d'avoir tant de gnie pour
n'tre qu'un plagiaire des monarchies dcrpites! Je conois jusqu' un
certain point qu'il ait saisi l'empire; mais homme nouveau, il devait en
faire une chose nouvelle. C'est cette esprance qui l'a mis sur le
pavois; c'est cette fidlit  son origine qui pouvait seule l'y
soutenir. Tant mieux du reste qu'il se trompe; avec une monarchie
plbienne, il et  jamais loign la rpublique dont il et retenu
quelques unes des formes et des bienfaits; avec sa monarchie
aristocratique, il rend invitable la raction de la libert contre un
gouvernement qui n'aura plus rien de commun avec elle. Il nous avait
ravi toutes les chances par sa gloire; il nous les rend par son second
mariage et ses purilits royales. Il ne fait pas aujourd'hui divorce
seulement avec Josphine, mais avec les conditions de son existence. Ce
n'est pas seulement un mari qui rpudie sa femme, c'est un enfant qui
renie sa mre. Fils de la rvolution, le voil qui demande des lettres
de noblesse  l'Autriche, comme les gens d'autrefois, qui avaient fait
fortune, achetaient des titres qui dguisassent leur naissance! Il est
plaisant de voir le vainqueur de l'Europe acheter une savonnette 
vilain.

--Mais, mon ami, je n'entends rien  la politique, et vous me traitez
comme un tribun. Je suis mieux que cela, ce me semble... Je suis une
femme, et une femme, je vous le dis avec franchise, qui aime l'Empereur
et qui l'admire. Sans tre bien forte, je conois la pense de l'acte
que vous blmez tant. La rpublique est un beau rve, c'est l'idal en
fait de gouvernement. Mais j'ai entendu dire que les peuples avaient
aussi besoin de positif, et que la monarchie tait propre  le leur
donner. Napolon a t lev  l'empire; point d'empire sans hrdit:
je suis donc sre qu'en se sparant de Josphine, il n'a cru obir qu'
un grand besoin public.

--Eh bien! qu'il y obisse; mais que la fortune change, et vous verrez
s'il a bien fait de changer de famille: les peuples sont de meilleurs
cousins que les rois; il le sentira au premier revers. Ce qu'il et d
faire, puisqu'il voulait des hritiers, c'tait d'pouser la fille d'un
bourgeois de Paris.

--Son gnie saura enchaner la fortune et se jouer des rsistances.

--Phrase de bulletin; il n'y a pas de position au-dessus de la foudre;
le gnie de la libert seul est immortel, mais heureusement le gnie du
despotisme n'est que prcaire et viager. On nous a un moment enivrs
avec de la gloire, mais la raison nous reviendra. Cette gloire mme
est-elle la proprit de celui qui s'en sert pour nous asservir? La
rvolution n'a-t-elle pas aussi ses quatorze armes, ses quarante
capitaines et sa moisson de lauriers? Et la rvolution est traite comme
une vaincue.  mon ami!  trop cher Oudet! ta mort sera venge; ou
plutt la libert, qui veut mieux qu'une vengeance, obtiendra tt ou
tard un triomphe.

--Mais c'est folie, ce me semble, que de nourrir encore des ides
rpublicaines.

--C'est une folie qui ne passera jamais, Dieu merci. On peut
bouleverser la terre, la remuer dans tous les sens; mais il est quelque
chose qu'on ne change pas, c'est le coeur humain, et le coeur humain
contient l'instinct de la libert.

--Mais combien y a-t-il de gens qui le conservent?

--Plus que l'on ne croit. Si la tte qui porte  elle seule le monde
monarchique actuel venait  tre frappe, vous verriez toute cette
fantasmagorie fodale disparatre. Trois hommes[5] suffiront peut-tre
pour rvler  l'univers le secret de ce pouvoir qui parat gigantesque,
qui l'est en effet, mais qui ne l'est que comme un homme.

--Mon ami, vous me faites trembler avec vos ides sombres: quelle manie
que de se faire ainsi le rformateur de l'espce humaine! Qui vous a
donn sa procuration?

--En pareil cas, c'est le succs qui la donne.

--Mais regardez autour de vous: il n'y a point d'chos qui rpondraient
 votre voix.

--Erreur, erreur grave: il y a toujours des chos pour les penses
librales et gnreuses. L'arme est  l'Empereur comme  un chef, mais
non pas comme  un matre. Nous sommes six mille engags par le serment;
nous nous battons, parce que le soldat franais ne connat que son
drapeau, mais nous ne nous battons pas pour des fers. L'Italie,
l'Allemagne, sont autant de fourmilires de socits secrtes. On en
aura des nouvelles: tous les hommes sont frres pour la libert.

--Comment arrangez-vous tout cela avec votre attachement pour le prince
Eugne?

--Je n'arrange rien: je le sers en ami, point en esclave. Oh! quel
dommage qu'il ne puisse jouer le rle de librateur! Je l'ai tt dans
tous les sens: il n'a l'toffe que des vertus prives; c'est un grand
capitaine qui n'entend rien aux affaires. La guerre est son lment;
l'Empereur son idole, sa religion. Il n'a pas t lev comme Napolon
au sein du peuple. Mais lui, cet Empereur, qu'il tait beau sous les
faisceaux consulaires! sa capote grise lui allait mieux que son manteau
sem d'abeilles. Alors toutes les passions du jeune homme taient dans
son coeur; qu'il a vieilli, puisqu'il lui faut aujourd'hui les hochets
des vieilles cours! Arcole, Lodi, Marengo, rappelez-le un moment en
Italie, que je le revoie dans l'clat et la puret de son premier
caractre. Mais adieu, mon amie, je sens que l'motion rouvre mes
blessures. Il me reste encore du sang pour la patrie; il me tarde de
retourner sur un champ de bataille. L seulement je m'oublie, et la
victoire me fait pardonner  la servitude.

Ce discours m'avait tourdie: ce n'tait pas la sduction d'Oudet, et
c'taient ses rves effrayans. Mais comme par un secret souvenir de lui,
par le prestige de ses ides reproduites, cette conversation s'est
grave dans ma mmoire, et il me semble l'entendre encore. Mon coeur
avait besoin de distraction, car la politique me chagrine sans me
convaincre, et me trouble par son fantme que je ne peux saisir. J'allai
me promener en dehors de la ville: j'avais  peine fait quelques pas que
je rencontrai le vice-roi. Il tait sans suite, sans cortge, donnant le
bras  la princesse son pouse, ressemblant  un honnte citoyen,
oubliant en quelque sorte la gloire pour goter le bonheur domestique.
Sa figure tait empreinte d'une mlancolie douce que sa digne compagne
semblait partager; on et dit que ce grand capitaine sentait le besoin
d'tre protg par un coeur de femme. C'tait quelque chose de touchant
que ce couple, lev si haut par la fortune et par l'amour d'un peuple
dont il tait ador, se rfugiant dans les douces affections de la
famille, qui ne manquent jamais, et qui sont les seuls remdes contre
les grandes douleurs. Involontairement je pensai  Josphine,  cette
femme qui tait la bont mme, et dont je croyais lire les chagrins sur
les traits de son noble fils. Par un tout autre sentiment que l'officier
qui avait vu dans le mariage de l'Empereur un divorce politique, moi j'y
voyais seulement une sorte de dsenchantement de sa destine. Il y a de
la fatalit dans la vie, et en voyant s'loigner Josphine des cts du
grand homme, il me semblait le voir abandonn de son bon ange, du gnie
secret qui avait protg sa fortune!

Singulier rapprochement de souvenirs et d'motions! Au moment o j'cris
ce chapitre de mes Mmoires, on me remet des lettres de Bonaparte,
gnral en chef de l'arme d'Italie,  Josphine; leur lecture me
rappelle des pressentimens autrefois prouvs; elles sont pleines du
plus curieux intrt; elles jettent une douce lumire sur le coeur d'un
homme que l'ambition plus tard occupa seule. En les lisant, je suis
presque tente, ainsi que l'ami d'Oudet, de prfrer le consul 
l'Empereur. Cette gloire dsintresse des premires campagnes d'Italie
laissant tomber des rayons si purs, cette insouciance des grandeurs, ce
presque mpris de la victoire, le monde entier disparaissant pour un
jeune homme devant l'image d'une femme qu'il adore, voil qui vaut mieux
que de la politique, que de l'histoire peut-tre, si tout ce qui regarde
un homme extraordinaire comme Napolon pouvait tre autre chose que de
l'histoire. Je suis heureuse qu'on m'offre de joindre ces pages si
originales du coeur humain  mes Mmoires. On les lira, ainsi que moi,
avec intrt et avec passion: elles sont des hommages  deux personnes
que j'ai connues, que j'ai aimes, que j'ai admires; elles me replacent
en quelque sorte dans le monde o j'ai vcu, et o je suis reste du
moins par la reconnaissance.

Ces lettres sont curieuses par leur date, par leur protocole mme: le
gnral en chef de l'arme d'Italie  sa Josphine,  sa douce amie! il
m'est impossible de pas les transcrire dans toute l'originalit du
hasard qui les a fait dcouvrir.

     Sept heures du matin.

     Je me rveille plein de toi... Ton portrait et le souvenir de
     l'enivrante soire d'hier n'ont point laiss de repos  mes sens.
     Douce et incomparable Josphine, quel effet bizarre faites-vous sur
     mon coeur!... Vous fchez-vous, vous vois-je triste, tes vous
     inquite, mon ame est brise de douleur, et il n'est point de repos
     pour votre ami... Mais en est-il donc davantage pour moi, lorsque,
     me livrant au sentiment profond qui me matrise, je puise sur vos
     lvres, sur votre coeur, une flamme qui me brle? Ah! c'est cette
     nuit que je me suis bien aperu que votre portrait n'est pas vous,
     et... Tu pars  midi; je te verrai dans trois heures: en attendant,
     _mio dolce amore_, reois un million de baisers, mais ne m'en donne
     pas, car ils brlent mon sang.

 la Citoyenne BONAPARTE,
 Paris.

     Port Maurice, le 14 germinal.

     J'ai reu toutes tes lettres, mais aucune n'a fait sur moi
     l'impression de la dernire. Y penses-tu, mon adorable amie, de
     m'crire en ces termes? Crois-tu donc que ma position n'est pas
     dj assez cruelle, sans encore accrotre mes regrets et
     bouleverser mon ame? Quel style! quels sentimens que ceux que tu
     peins! ils sont de feu; ils brlent mon pauvre coeur! Mon unique
     Josphine, loin de toi le monde est un dsert o je reste isol, et
     sans prouver la douceur de m'pancher. Tu m'as t plus que mon
     ame; tu es l'unique pense de ma vie. Si je suis ennuy du tracas
     des affaires, si leurs vains titres et les hommes me dgotent, si
     je suis prt  maudire la vie, je mets la main sur mon coeur: ton
     portrait y bat; je le regarde, et l'amour est pour moi le bonheur
     absolu  tout instant, hormis le temps que je me crois oubli de
     mon amie. Par quel art as-tu su captiver toutes mes facults?
     Concentrer en toi mon existence morale, ma douce amie, qui ne
     finira qu'avec moi; vivre pour Josphine, voil l'histoire de ma
     vie. J'agis pour arriver prs de toi; je me meus pour t'approcher.
     Insens! je ne m'aperois pas que je m'en loigne...

     Que de pays... que de contres nous sparent!... Que de temps avant
     que tu lises ces caractres, faible expression d'une ame mue o tu
     rgnes! Ah! mon adorable femme, je ne sais pas quel sort m'attend;
     mais s'il m'loigne plus long-temps de toi, il me sera
     insupportable. Mon courage n'ira pas jusque-l.

     Il fut un temps o je m'enorgueillissais de mon courage, et
     quelquefois en jetant les yeux sur tout le mal que pourraient me
     faire les hommes, sur le sort que pourrait me rserver le destin,
     je faisais...

     Mais aujourd'hui l'ide que ma Josphine pourrait tre mal, l'ide
     qu'elle pourrait tre malade; et surtout la cruelle, la funeste
     pense qu'elle pourrait m'aimer moins, fltrit mon ame, arrte mon
     sang, me rend triste, abattu, et ne me laisse pas mme le courage
     de la fureur et du dsespoir.

     Je me disais souvent jadis: les hommes ne peuvent nuire  celui qui
     meurt sans regret; mais aujourd'hui, mourir sans tre aim de toi!
     mourir dans cette certitude, c'est le tourment de l'enfer, c'est
     l'image vive et funeste de l'anantissement absolu: il me semble
     que je me sens lectris.

     Mon unique compagne, toi que le sort a destine pour faire avec moi
     le voyage pnible de la vie, le jour o je n'aurai plus ton coeur
     sera celui o la nature aride sera pour moi sans chaleur et sans
     vgtation.

     Je m'arrte, ma douce amie; mon ame est triste, mon corps est
     fatigu, mon esprit est tourdi. Les honneurs m'ennuient; je
     devrais bien les dtester, ils m'loignent de mon coeur.

     Je fuis _Port-Maurice_ par Oneille; demain je suis  Albenga. Les
     deux armes se remuent, nous cherchons  nous tromper, au plus
     habile la victoire. Je suis assez content de Beaulieu; il manoeuvre
     assez bien, il est plus fort que son prdcesseur: Je le battrai,
     j'espre, de la belle manire. Sois sans inquitude: aime-moi
     comme...

     Douce amie, pardonne-moi, je dlire; la nature est faible pour qui
     sent vivement, pour celui que tu animes.

     B.

      Barras, Tallien, madame Tallien, amitis sincres;  madame
     Chteau-Renaud, civilits d'usage;  Eugne et Hortense, amour
     vrai.

     Adieu, adieu, je me couche sans toi; je dors mieux sans toi. Je
     t'en prie, laisse-moi dormir: voil plusieurs fois que je te serre
     dans mes bras... mais, mais ce n'est pas toi.

 la Citoyenne BONAPARTE, chez
la Citoyenne Beauharnais, rue
Chantereine, n 6,
 Paris.

     Albenga, le 16 germinal.

     Il est une heure aprs minuit: on m'apporte une lettre, elle est
     triste; mon ame en est affecte: c'est la mort de Chauvet. Il tait
     ordonnateur en chef de l'arme; tu l'as vu chez Barras quelquefois,
     mon amie. Je sens le besoin d'tre consol: c'est entirement en
     toi seule, dont la pense peut tant influer sur le faible moule de
     mes ides, qu'il faut que j'panche mes peines. Qu'est-ce que
     l'avenir? qu'est-ce que le pass? qu'est-ce que nous? quel fluide
     magique nous environne et nous cache les choses qu'il nous importe
     le plus de connatre? Nous naissons, nous vivons, nous mourons au
     milieu du merveilleux: est-il tonnant que les prtres, les
     astrologues, les charlatans aient profit de ce penchant, de cette
     circonstance singulire pour promener nos ides et les diriger au
     gr de leurs passions? Chauvet est mort; il me fut attach, il et
     rendu  la patrie des services essentiels; son dernier mot a t
     qu'il partait pour me joindre... Oui, je vois son ombre, elle me
     tend les bras; son ame est dans les nuages; elle veillera  mon
     destin. Mais, insens, je verse des larmes sur l'amiti, et qui me
     dit que dj je n'en aie  verser d'inpuisables! Ame de mon
     existence, cris-moi tous les courriers, je ne saurais vivre
     autrement. Je suis trs occup: Beaulieu remue son arme; nous
     sommes en prsence. Je suis un peu fatigu; je suis tous les jours
      cheval. Adieu, adieu, adieu. Je vais dormir, le sommeil me
     console; il te place  mes cts; je te vois dans mes bras. Mais au
     rveil, hlas! je me trouve seul et loin de toi.

     Bien des choses  Barras,  Tallien et  sa femme.

 la Citoyenne BONAPARTE, chez
la Citoyenne Beauharnais, rue
Chantereine, n 6, chausse
d'Antin,  Paris.

     Albenga, le 18 germinal.

     Je reois une lettre que tu interromps pour aller, dis-tu,  la
     campagne, et aprs cela tu te donnes le ton d'tre jalouse de moi,
     qui suis ici accabl d'affaires et de fatigues. Ah! ma bonne
     amie!... Il est vrai que j'ai tort: dans le printemps la campagne
     est belle, et puis l'amant de dix-neuf ans s'y trouvait sans doute.
     Le moyen de perdre un instant de plus  crire  celui qui, loign
     de toi, ne pense, ne vit, ne jouit, n'existe que par ton souvenir!
     Je lis tes lettres comme on dvore aprs six heures de chasse un
     mets que l'on aime. Je ne suis pas content; ta dernire lettre est
     froide comme l'amiti; je n'y ai pas trouv ce feu qu'offrent tes
     regards et que j'ai cru quelquefois y voir. Mais quelle est cette
     bizarrerie? J'ai trouv que tes lettres prcdentes oppressaient
     trop mon ame. La rvolution qu'elles y produisent offusque mon
     esprit et asservit mes ides. Je dsire des lettres plus froides.

     La crainte de ne pas tre aim de Josphine, l'ide de la voir
     inconstante, de la.. Mais je me forge des peines; il en est tant de
     relles! faut-il encore s'en fabriquer!!! Tu ne peux pas m'avoir
     inspir un amour semblable sans le partager; et avec ton ame, tes
     penses, ta raison, l'on ne peut pas en retour de l'abandon donner
     en change le coup de mort.

     J'ai reu la lettre de madame Chteau-Renaud. J'ai crit au
     ministre... J'crirai de mme  la premire,  qui tu feras les
     complimens d'usage. Amiti vraie  madame Tallien et  Barras.

     Tu ne me parles pas de ton vilain estomac; oh, je le dteste! Adieu
     jusqu' demain, _o mio dolce amore_, un souvenir de mon unique
     femme et une victoire du destin, voil mes souhaits; un souvenir
     unique, en tout digne de celui qui pense  toi tous les instans.

     Mon frre est ici. Il a appris mon mariage avec plaisir. Il brle
     de l'envie de te connatre. Je cherche  le dcider  venir 
     Paris. Sa femme est accouche; elle a fait une fille, et t'envoie
     pour prsent une bote de bonbons de Gnes. Tu recevras des oranges
     et des parfums que je t'envoie.

      onze heures du soir.

     Je suis au lit; je pars dans une heure pour Verceil. Murat doit
     tre ce soir  Padoue. L'ennemi est fort drout, il ne tardera pas
      vacuer. J'espre dans dix jours tre dans les bras de ma
     Josphine, qui est toujours bien bonne, quand elle ne pleure pas et
     ne fait pas la _civetta_. Ton fils est arriv ce soir; je l'ai fait
     visiter, il se porte bien. Mille choses tendres. J'ai reu la
     lettre de M... Je lui enverrai par le prochain courrier mes livres.
     Souviens-toi de m'crire deux mots sur Paris.

     Tout  toi.

 la Citoyenne BONAPARTE.

     Au quartier gnral, le 5 floral, an 4e de la Rpublique.

     LE GNRAL EN CHEF DE L'ARME D'ITALIE  SA DOUCE AMIE.

     Mon frre te remettra cette lettre. J'ai pour lui la plus vive
     amiti. Il obtiendra, j'espre, la tienne. La nature l'a dou d'un
     caractre doux et inaltrablement bon. Il est tout plein de bonnes
     qualits. J'cris  Barras pour qu'il le nomme consul dans quelque
     port d'Italie. Il dsire vivre loign, avec sa petite femme, du
     grand tourbillon et des grandes affaires. Je te le recommande.

     J'ai reu tes lettres du 16 et du 21. Tu as t bien des jours sans
     m'crire: que fais-tu donc? Oui, ma bonne amie, je ne suis pas
     jaloux, mais quelquefois inquiet. Viens vite; je te prviens: si tu
     tardes, tu me trouveras malade: les fatigues et ton absence, c'est
     tout  la fois.

     Tes lettres font le plaisir de mes journes, et nos journes
     heureuses ne sont pas frquentes. Junot porte  Paris vingt-deux
     drapeaux; tu dois revenir avec lui. Songe  mes peines continues,
     si j'avais le malheur de le voir revenir seul. Adorable amie, il te
     verra, il respirera dans ton temple, peut-tre mme lui
     accorderas-tu la faveur unique et inapprciable de baiser ta joue,
     et moi je serai seul ici, et bien loin! Mais tu vas venir, n'est-ce
     pas? Tu vas tre ici  ct de moi, sur mon coeur, dans mes bras,
     sur ma bouche. Plus de retard; viens, viens, mais voyage doucement.
     La route est longue, mauvaise, fatigante. Si tu allais verser et
     prendre mal; si la fatigue... Va doucement, mon adorable amie, mais
     sois souvent en rapport avec moi par la pense.

     J'ai reu une lettre d'Hortense; elle est tout--fait aimable. Je
     vais lui crire; je l'aime bien, et je lui enverrai bientt les
     parfums qu'elle dsire avoir.

     Lis  mon intention le chant de:

          Loin de ton bon ami pensant  lui.

     Je ne sais pas si tu as besoin d'argent, car tu ne m'as jamais
     parl de tes affaires. S'il t'en faut, tu en demanderas  mon frre
     qui a deux cents louis  moi. Si tu as quelqu'un  placer, tu peux
     l'envoyer, je le placerai.

 la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, n 6,
 Paris.

     Au quartier gnral de Tortone, midi, le 27 floral an 4e de la
     Rpublique, une et indivisible.

     BONAPARTE, gnral en chef de l'arme d'Italie,

      JOSPHINE.

     Ma vie est un cauchemar perptuel; un pressentiment funeste
     m'empche de respirer. Je ne vis plus, j'ai perdu plus que la vie,
     plus que le bonheur, plus que le repos; je suis presque sans
     espoir. Je t'expdie un courrier; il ne restera que quatre heures 
     Paris, et me rapportera ta rponse. cris-moi dix pages, cela seul
     peut me consoler un peu... Tu es malade, tu m'aimes; je t'ai
     afflige, tu es grosse et je ne te verrai pas!... Cette ide me
     confond. J'ai tant de torts envers toi que je ne sais comment les
     expier. Je t'ai accuse de rester  Paris, et tu y tais malade.
     Pardonne-moi, ma bonne amie! L'amour que tu m'as inspir m'a t la
     raison: je ne la retrouverai jamais, si tu ne guris pas de ce
     mal-l. Mes pressentimens sont si funestes que je m'abonnerais  te
     voir, te presser deux heures contre mon coeur et mourir ensemble!...

     Qui est-ce qui a soin de toi? J'imagine que tu as fait appeler
     Hortense; j'aime mille fois mieux cette aimable enfant, depuis que
     je pense qu'elle peut te consoler un peu. Quant  moi, point de
     consolations, point de repos, point d'espoir, jusqu' ce que j'aie
     reu le courrier que je t'expdie. Je n'ai pas une ligne qui
     m'explique ce que c'est que ta maladie, et jusqu' quel point elle
     doit tre longue; si elle est dangereuse, je t'en prviens, je pars
     de suite pour Paris; mon arrive vaincra la maladie; j'ai t
     toujours heureux; jamais mon sort ne rsiste  ma volont, et
     aujourd'hui je suis frapp dans ce qui me touche uniquement.
     Josphine, comment peux-tu rester tant de temps sans m'crire? la
     dernire lettre est du 3 du mois; elle est affligeante pour moi; je
     l'ai cependant dans ma poche. Ton portrait et tes lettres sont sans
     cesse devant mes yeux.

     Je ne suis rien sans toi, je conois  peine comment j'ai pu
     exister sans te connatre. Ah! Josphine, si tu eusses eu mon ame,
     serais-tu reste depuis le 29 au 16 pour partir? Aurais-tu prt
     l'oreille  des amours perfides qui voulaient peut-tre te tenir
     loigne de moi? J'abhorre tout le monde, j'en veux  tout ce qui
     t'entoure; je te calcule partie depuis le 5, et le 15 arrive 
     Milan.

     Josphine, si tu m'aimes, si tu crois que tout dpend de ta
     conservation, mnage-toi; je n'ose pas te dire de ne pas
     entreprendre un voyage aussi long et dans les chaleurs. Au moins,
     si tu n'es dans le cas de faire la route, va  petites journes;
     cris-moi  toutes les couches; expdie-moi d'avance tes lettres.
     Toutes mes penses sont concentres dans ton alcve, dans ton lit,
     sur ton coeur. Ta maladie, voil ce qui m'occupe la nuit et le jour;
     sans apptit, sans sommeil, sans intrt pour l'amiti, pour la
     gloire, pour la patrie. Le monde n'existe pas plus pour moi que
     s'il tait ananti. Je tiens  l'honneur, parce que tu y tiens; 
     la victoire, parce que cela te fait plaisir; sans quoi j'aurais
     tout quitt pour me rendre  tes pieds.

     Quelquefois je me dis: Je m'alarme sans raison; dj elle est
     gurie, elle part, elle est partie, elle est peut-tre dj  Lyon:
     vaine imagination! Tu es dans ton lit, souffrante, plus belle, plus
     intressante, plus adorable: tu es ple... Mais quand seras-tu
     gurie? Si l'un de nous deux devait tre malade, ne devait-ce pas
     tre moi? Plus robuste et plus vigoureux, j'eusse support la
     maladie plus facilement. La destine est cruelle, elle me frappe
     dans toi; ce qui me console quelquefois, c'est de penser qu'il
     dpend du sort de te rendre malade, mais qu'il ne dpend de
     personne de m'obliger  te survivre.

     Dans ta lettre, ma bonne amie, il faut me dire que tu es certaine
     que je t'aime au del de ce qu'il est possible d'imaginer; que tu
     es persuade que tous mes instans te sont consacrs; que jamais il
     ne se passe une heure sans penser  toi; que jamais il ne m'est
     venu dans l'ide de penser  une autre femme; qu'elles sont toutes
      mes yeux sans grce, sans beaut, sans esprit; que tu vis tout
     entire, telle que je t'ai vue, telle que tu es pour me plaire et
     absorber toutes les facults de mon ame; que tu en as touch toute
     l'tendue; que mon coeur n'a point de replis intrieurs, point de
     penses, qui ne te soient abandonns; que mes forces, mon bras, mon
     esprit, sont tout  toi; que mon ame est dans ton corps, et que le
     jour o tu aurais chang, o tu cesserais de vivre, serait celui de
     ma mort.............................................. Si tu n'tais
     pas tout cela, si ton ame n'en est pas pntre, tu m'affliges; tu
     ne m'aimes pas. Il est un fluide magntique entre les personnes qui
     s'aiment... Tu sais bien que jamais je ne pourrais te voir un
     amant, encore moins t'en offrir un. Lui dchirer le coeur et le voir
     serait pour moi la mme chose; et aprs, si je portais peut-tre la
     main sur ta personne sacre... non, je ne l'oserais jamais, mais je
     sortirais d'une vie o ce qui existe de plus vertueux m'aurait
     tromp.

     Mais je suis sr et fier de ton amour; ces malheurs sont des
     preuves qui nous dclent mutuellement toute la force de notre
     passion. ................................................... Mille
     baisers sur tes yeux, sur tes lvres... Adorable femme, quel est
     ton ascendant! Je suis bien malade de ta maladie: j'ai encore une
     fivre brlante....................... Ne garde pas plus de six
     heures le courrier, et qu'il retourne de suite m'apporter la lettre
     chrie de ma souveraine.

 la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine n 6,
 Paris.

     Au quartier gnral de Pistoa en Toscane, le 13 messidor, an 4e de
     la Rpublique.

     BONAPARTE, gnral en chef de l'arme d'Italie,

      JOSPHINE.

     Depuis un mois je n'ai reu de ma bonne amie que deux lettres de
     trois lignes chacune. A-t-elle des affaires? Celle d'crire  son
     bon ami n'est donc plus un besoin pour elle? Vivre sans penser 
     Josphine, ce serait pour son ami tre mort, ne plus exister. Ton
     image embellit ma pense, et gaie le tableau sinistre et noir de
     la mlancolie et de la douleur. Un jour peut-tre viendra o je te
     verrai, car je ne doute pas que tu ne sois encore  Paris; eh bien!
     ce jour-l je te rapporterai mes poches pleines de lettres que je
     ne t'ai pas envoyes, parce qu'elles taient trop courtes, bien
     courtes en un mot. Bon Dieu, dis-moi, toi qui sais si bien faire
     aimer les autres sans aimer, sais-tu comment on gurit de l'amour?
     Je paierais ce remde bien cher. Tu devais partir le 5 prairial:
     bon que j'tais! je t'attendais le 13, comme si une petite femme
     pouvait abandonner ses habitudes, ses amis, sa madame Tallien, un
     dner chez Barras et une reprsentation d'une pice nouvelle, et
     fortun, oui fortun! tu aimes tout plus que ton mari; tu n'as pour
     lui qu'un peu d'estime et une portion de cette bienveillance dont
     ton coeur abonde. Tout les jours me rcapitulent tes torts, tes
     fautes, et je me bats le flanc pour ne plus en voir, car voil-t-il
     pas que je t'aime davantage? Enfin, mon incomparable petite mre,
     je vais te dire mon secret.

     Eh bien! je t'en aimerai enfin davantage. Si ce n'est pas l folie,
     fureur, dlire!!! Et je ne gurirais pas de cela?... Oh! si,
     pardieu, j'en gurirai. Mais ne va me dire que tu es malade;
     n'entreprends pas de te justifier; bon Dieu, tu ne peux douter que
     je t'aime  la folie, et jamais mon pauvre coeur ne cessera d'adorer
     son amie. Si tu ne m'aimais pas, mon sort serait bizarre.

     Aprs ta maladie et puis ce petit enfant qui se remuait si fort
     qu'il te faisait mal? Mais tu as pass Suze; tu seras le 10  Turin
     et le 12  Milan, o tu m'attendras. Tu seras en Italie et je serai
     encore loin de toi. Adieu, ma bien-aime: un baiser sur ta bouche,
     un autre sur ton coeur, et un autre sur ton petit enfant.

     Nous avons fait la paix avec Rome qui nous donnait de la gne; nous
     serons demain  ..., et le plus tt que je pourrai dans tes bras, 
     tes pieds, sur ton sein.

 la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, n 6,
 Paris.




CHAPITRE CV.

Retour  Florence.


Une lettre du directeur du thtre de la cour m'ayant prvenue du retour
prochain de S. A. I. la grande-duchesse de Toscane, je quittai Milan et
rentrai  Florence, o en effet lisa arriva deux jours aprs. Je repris
mes libres habitudes et mon heureuse position auprs d'elle. Le bruit se
rpandit, quelque temps aprs, du prochain licenciement de la troupe
franaise, qui tait plus un objet de luxe que d'agrment rel, qui
cotait fort cher  la princesse, et qui tait pourtant fort peu gote
du public de Florence et de Pise, o elle jouait alternativement. Je ne
m'inquitai pas plus de ces rumeurs que si elles ne m'eussent intresse
en aucune faon; mon sort tait en effet  cette poque fort peu li 
la prosprit du thtre. Mais les autres artistes taient aux champs:
avant cette alerte de cong, ce n'tait parmi eux que lamentations sur
l'ennui de vivre dans un pays dont la langue, les usages, les rejetaient
si loin des douceurs de Paris; ceux qui s'taient le plus rpandus en
murmures furent ceux pourtant qui montrrent le plus de craintes de
perdre les avantages qu'ils ne sentaient pas assez la veille, des
devoirs peu fatigans, des appointemens fort beaux et surtout fort
exacts. J'aimais la France beaucoup plus peut-tre que nos comiques
Jrmies pleurant sur leur sjour  l'tranger, mais je n'aimais pas 
les entendre dnigrer cette bonne Toscane qui les nourrissait si
gnreusement, et j'avoue que j'coutais avec un malin plaisir leurs
regrets nouveaux, et leur terreur de s'entendre dire bientt: Vous tes
libres de quitter les tristes rives de l'Arno pour les bords prfrs de
la Seine.

La princesse eut la bont de me rassurer contre les suites de ce
licenciement du thtre franais, s'il avait lieu. Je ne suis point
encore dcide, me dit-elle; ma caisse me commande peut-tre ce
sacrifice, pour lequel mes sujets sont d'ailleurs peu disposs  la
reconnaissance, mais j'aime  le supporter comme un hommage  ma patrie.
Au surplus, je vous le rpte: votre sort ici est indpendant des
destines de l'art dramatique; vous tes toujours sre de mon intrt,
de ma protection. Je ne vous parle pas de votre traitement; il n'y sera
chang quelque chose que pour l'amliorer. Votre dvouement m'est si
connu et si prcieux, que je veux le mettre  une preuve nouvelle. Vous
aimez les distractions, les courses, les promenades; arrangez-vous pour
partir d'ici  quelques jours. Rendez-vous  Naples par la route que
vous voudrez; vous recevrez dans cette ville mes instructions; elles
seront claires, prcises et courtes; j'espre surtout qu'elles seront
secrtes. C'est l une mission extraordinaire, tout--fait en dehors de
vos fonctions, et qui sera l'objet d'un traitement spcial.

Je ne me le fis pas dire deux fois; mon amour-propre tait flatt de la
confiance qui m'tait tmoigne; mon humeur ne s'arrangeait pas moins de
la libert qu'on lui laissait. J'tais toute fire, aprs tant de
courses militaires, de m'lever jusqu'au voyage diplomatique. Je partis
donc de Pise avec une personne dont j'avais fait connaissance dans cette
ville, et qui retournait  Rome: c'tait un riche ngociant, d'un
caractre minemment sociable, avec lequel le voyage ne pouvait tre que
plus agrable et plus commode. Quoique j'eusse plusieurs fois pass par
Sienne, je ne pus en approcher sans me rappeler cette citation tant
rpte de la paysanne siennoise au voyageur qui demandait s'il tait
prs de cette ville:

     Salite il monte scendete al piano ecco vi Siena;

style presque potique, et pourtant populaire dans le bel idiome de ces
belles contres.

Ce jour-l mme nous rencontrmes, sans doute pour le plaisir du
contraste, un individu qui, bien qu'Italien, nous fit, par son dialecte
barbare, oublier la posie du langage toscan. Il tait assis sur un bord
de ravin; son air d'accablement et de douleur me touchrent. Mon
gnreux compagnon s'en aperut, devina ma pense, et nous nous
approchmes. Nous interrogions un Italien, et pendant un quart d'heure
nous ne fmes presque que jouer une scne de la tour de Babel. Cettini,
mon compagnon de voyage, allait s'impatienter, si la piti ne lui et
rendu de l'indulgence. Mon ami, lui dis-je, la misre qu'on peut
secourir n'est-elle pas par elle-mme assez loquente? La bienfaisance
est une langue universelle; peu la parlent, mais tout le monde la
comprend; et nous voil aussitt restaurant de quelques unes des
provisions de notre voiture bien garnie l'estomac trop  jeun du pauvre
homme. La reconnaissance lui dlia un peu la langue, et voici ce que
nous apprmes: c'tait un marin qui revenait de l'hpital de Naples par
terre, dans l'espoir de trouver  Rome un parent devenu riche; le parent
tait mort, mais la justice et l'glise avaient pralablement saisi la
petite fortune. Notre pauvre diable s'tait prsent, mais sans aucun
des actes qui pouvaient le faire reconnatre par la loi. Arriv avec
l'espoir de s'enrichir, il n'obtint pas mme de ceux qui l'avaient
dpouill quelques secours dans son dnuement; il fut chass de Rome
comme un imposteur et un vagabond. Touchs de tant de malheurs, nous
fmes monter le pauvre homme sur le sige de la calche. On a le coeur
plus content quand on a fait un peu de bien; notre bienfaisance se
ressentait de nos caractres; elle n'avait rien de grave ni d'imposant.
Cettini me disait que, ne ft-ce que par coquetterie, les femmes
devraient toutes tre sensibles, assurant qu'il ne m'avait jamais
trouve si belle que dans ce moment. C'tait un trs aimable et trs
galant homme que Cettini, et aprs tant d'annes je me plais  rendre
cet hommage  son coeur.  la premire poste, nous interrogemes de
nouveau notre voyageur: assurs de tout l'intrt qu'il mritait,
Cettini lui assura son retour jusqu' Livourne, avec une lettre de
passage sur une felouque pour Gnes, et une autre pour un des meilleurs
patrons de barque de ce port, tout cela accompagn d'un peu d'argent. Il
n'y a rien de flatteur comme les aubergistes; ils sont capables mme
d'tre sensibles pour plaire aux bons voyageurs, c'est--dire  ceux qui
ont de l'argent. Ils avaient bien excellente opinion de nous, car ils
accablrent aussi de petites gnrosits notre protg. Habill des
pieds jusqu' la tte par mes soins, Lorenzo parut devant nous dans un
tat d'lgance grossire et de propret rustique qui nous charma.

C'est  neuf heures du matin que nous tions arrivs  la poste. Nous
rsolmes d'attendre la fin de la journe pour nous mettre en route,
moment dlicieux dans ces belles contres. Les postes en Italie sont
fort mal servies: leur rputation gale celle des htelleries d'Espagne;
les postillons, naturellement paresseux, l'taient encore davantage et
pour cause: Cettini les payait double pour qu'ils allassent plus
lentement. Nous avions bien fait un mille au pas, lorsque nous vmes au
loin, malgr la nuit tombante, un homme qui agitait un mouchoir: ordre
immdiat d'arrter. Nous voyons accourir haletant notre pauvre Lorenzo.
Il n'avait pas dit un mot, que tout bas je me disais: il y va pour nous
d'un grand danger; Lorenzo vient nous avertir: un bienfait n'est jamais
perdu. Je regarde alors notre postillon; sa conscience tait sur sa
figure et sa figure tait affreuse. Lorenzo nous dit: Six hommes vous
ont devancs dans une cariole, je suis surpris qu'ils ne vous aient pas
encore rencontrs; je crois le postillon d'intelligence avec eux: mais
il faut marcher; je vais me mettre sur le sige. Lorenzo avait une
carabine, Cettini en avait une aussi et deux pistolets. Je m'en charge!
m'criai-je. Mais heureusement la prsence d'esprit de notre
reconnaissant protg, une lieue plus loin, prs des mines d'un vieux
chteau, nous apermes trois hommes regardant de notre ct, et notre
postillon de ralentir ses chevaux. Alors Lorenzo lui ordonne d'une voix
foudroyante de prendre le galop, appuyant son ordre de la menace de lui
casser les reins d'un coup de carabine. Il obit, et la peur sembla se
communiquer aux pauvres btes. Nous dpassmes avec la rapidit de
l'clair les trois brigands, qui, se voyant dcouverts, ne firent aucune
tentative.  la premire poste, le postillon disparut; Cettini fit sa
dclaration. Nous prmes un autre guide; mais nous crmes, par prudence,
devoir faire changer Lorenzo d'itinraire, et Cettini l'adressa
directement  Venise.

Je n'avais pas eu peur pendant le danger; mais aprs, en me rappelant
les horribles figures que nous avions rencontres, il me prit des
tressaillemens qui, pendant plusieurs jours, me revinrent pendant mon
sommeil. Nous restmes quelques jours  Sienne. Toutes, les curiosits
qu'elle renferme disparurent devant une autre curiosit plus terrible:
le lendemain de notre arrive, il y eut deux violentes secousses de
tremblement de terre. Comment peindre cet effrayant mystre de la nature
et tout ce qu'il me fit prouver!... Il tait prs de deux heures aprs
midi: une chaleur lourde, un jour triste chargeaient l'atmosphre. Je
reposais sur un canap dans un salon au premier tage, ayant vis--vis
de moi un norme trumeau de Venise. J'allais cder  mon accablement, je
me soulevais pour poser sur un fauteuil un livre que je tenais encore;
tout  coup un bruit pouvantable clate au-dessus du plafond qu'il
branle; semblable au craquement des roues d'une voiture qui se brise,
la glace s'chappe des crochets dors qui la soutenaient, et reste
suspendue et se balanant; les deux battans de la porte s'ouvrent.
Seule, glace, immobile, je regarde avec un stupide effroi les effets
dont la terrible cause cessa si vite que, sans le dsordre qui ne
l'attestait que trop, j'aurais rcus le tmoignage de mes sens. Des
cris, des lamentations se font entendre: Cettini s'lance en ce moment
vers moi et tombe  mes genoux.  l'instant de la secousse qui causa
d'normes dommages, Cettini se trouvait  l'htel-de-ville, sur la
place, o la population tout entire s'tait prcipite. Occup de moi
seul, il tait accouru. Une partie _dalla Grande Locunda_ est tombe. Il
me dit ensuite qu'il avait cru  l'aspect de cette scne devenir fou; il
faut des secours. Ah, Dieu! je vous ai trouve ici, s'cria-t-il en
m'enlaant dans ses bras et en me portant jusqu' son appartement. Tout
tait tellement confusion dans l'htel, qu'on trouva tout naturel qu'il
m'enlevt ainsi: les Italiens ont une vivacit d'action qui flatte
toujours la vanit d'une femme; je fus ainsi transporte, et malgr ma
rcente terreur, je ne sentis que le dvouement passionn dont j'tais
l'objet. Notre nouveau logement nous rapprochait de la campagne; le
lendemain, au jour, nous montmes  cheval pour aller juger par
nous-mmes des dsastres de la veille. Dans ce moment, on nous parla
d'un miracle! je dsirai beaucoup le vrifier. On nous montra  ct de
trois pouces de murs crouls, un pilier qui, quoiqu'un peu bris,
laissa voir une vierge en pltre. La tradition du pays tait que cette
vierge, au moment de la secousse, avait fait un signe, et aussitt cette
secousse avait cess, tous les murs s'taient en quelque sorte
redresss. J'eus l'air d'tre convertie  la foi et  la crdulit, et
je donnai  pleines mains des aumnes. Cettini parlait avec motion,
avec enthousiasme, avec d'loquentes citations d'auteurs; mais il me dit
bientt qu'il avait t lev chez les Jsuites, et finit par me faire
rire aux larmes, en me faisant part de sa haine contre cet ordre
clbre, et pour l'tat de prtre, auquel on l'avait destin.  douze
ans, me dit-il, j'tais dj amoureux de la fille de notre jardinier; il
y eut une amourette vente, une scne d'clat, un des lves renvoy.
On nous sermonna en masse, on me sermonna surtout en particulier. Un
insinuant Mentor m'arracha facilement mon secret alors, me faisant une
horrible peinture des plus doux sentimens.  l'aspect des privations,
des chanes et des sermons du sminaire, je pris le courage d'une
audacieuse rsolution; possdant deux sequins, je me crus riche,
j'enlevai Gionettina, et je voulus courir avec ma matresse chercher une
vie d'amour dans les forts du Nouveau-Monde, ayant pour lit nuptial les
fleurs du printemps et la nature seule pour confidente. Mais Gionettina
ne comprenait pas autant que moi cette socit de la nature; je perdis
deux jours sans la persuader, et le lendemain je fus repris par ma
famille et envoy pour mes pchs chez un vieux cur de Terracine. Au
bout de six mois, je parvins encore  m'chapper, et cette fois la chose
fut plus srieuse. Je rencontrai  Livourne un ami de famille; moins
qu'elle ami de la contrainte, il m'aida  entrer dans une riche maison
de commerce. Je captivai l'intrt de mon patron, et ce fut l'origine de
ma fortune. Me sentant tout--fait indigne d'entrer dans les ordres, et
respectant assez la religion dans laquelle je suis n pour ne pas la
compromettre et l'exposer au scandale, j'ai quitt toute ide de vie
contemplative; l'industrie m'a pay de mes labeurs, et une fortune
solide, honorablement acquise, en a t la rcompense. Depuis
trente-deux ans tabli  Rome, je suis content, bon citoyen et bon
vivant: n'est-il pas vrai, mon aimable amie, que cela vaut mieux que la
perspective d'un couvent?

Nous avions quitt Sienne avec tant de prcipitation que ce que nous
avions le plus compltement oubli, c'tait notre aventure avec le
postillon. C'est ici le cas de dire que la justice ne perd jamais ses
droits, car nous remes une citation pour dposer devant le magistrat,
ce qui nous obligea d'arrter et de faire de fort ennuyeuses dmarches.
Cettini tait heureusement connu dans le pays, et un de ses
correspondans se chargea de les suivre. Cettini, aussi complaisant
qu'aimable, consentit  ne plus voyager de nuit pour viter les
brigands, et autant que cela peut-tre, les procdures auxquelles ils
vous exposent.




CHAPITRE CVI.

Rome.--Lucien Bonaparte.--Les statues de princes Borghse.--La bulle du
pape Pie VII.


Partie avec toute la scurit de mon heureuse insouciance, comptant
d'ailleurs sur lisa comme sur une Providence terrestre, j'arrivai 
Rome sans me tourmenter beaucoup de la mission qui tait l'objet de mon
voyage. Le bon et honnte gnral Miollis avait alors le haut
commandement des tats romains, et certes ce n'est pas un mdiocre loge
pour lui d'avoir mrit l'estime et presque la reconnaissance publique
d'une ville o il avait eu  excuter de si svres mesures.

J'aurais eu grande envie de voir Lucien Bonaparte, qui alors s'tait
fait  Rome une sorte d'exil volontaire; mais la princesse lisa m'avait
positivement interdit, dans mon audience de cong, d'avoir  Rome le
moindre rapport avec son frre, et mme de me prsenter chez lui.
tait-ce dsapprobation des opinions que Lucien n'avait pas craint de
conserver? tait-ce un simple mouvement de cette jalousie des princes
qui ne veulent pas que le dvouement qu'on leur porte soit partag, et
que les personnes auxquelles elles font l'honneur d'une certaine
confiance, soient exposes par de trop nombreuses relations  laisser
pntrer des confidences?

J'eus beau,  l'aide de quelques mots, provoquer lisa sur la singulire
dfense qu'elle m'imposait, je ne pus rien pntrer, si ce n'est qu'
cet gard la volont de la duchesse tait ferme et trs srieuse.

Je ne crus pas tre infidle  mes instructions, en me contentant de
voir quelques personnages de l'intimit de Lucien, et en visitant sa
belle _villa_ btie sur les ruines de Tusculum. J'aurais aim  recevoir
du coeur d'un ancien ami quelques rvlations sur l'espce de divorce par
lequel il avait cru devoir se sparer de toute sa famille. C'tait, du
reste, une position piquante que cet an d'une famille de rois, rest
simple citoyen sous le despotisme fraternel, pouvant dire au matre du
monde:  Saint-Cloud, j'ai fait des souverains et n'ai pas voulu
l'tre; ayant t consoler ses regrets rpublicains  Rome, et, sous
les abris de ce Tusculum o Cicron, avant lui, avait soustrait la
libert de ses paroles  la tyrannie d'Octave. Le titre de snateur,
dnomination encore rpublicaine, tait le seul que Lucien avait voulu
accepter et porter. L'estime publique l'entourait  Rome; il y faisait
beaucoup de bien, encourageait les artistes de tout genre, et ne
semblait trouver plaisir au luxe dont il dcorait ses jardins, que parce
qu'ils devenaient ainsi l'occasion de beaucoup de travail et de
bien-tre pour les autres. Lucien, qui ne m'avait jamais plu  Paris,
gagnait dans mon affection par tout ce qu'on entendait dire, et
redoublait mes regrets de la cruelle instruction qu'on m'avait donne.
Tandis que son frre, me disait un de ses amis, met Charlemagne en
action, Lucien le met en pome; il allie le got des vers  la passion
de l'indpendance; il est rest tribun et acadmicien, et je suis sr
que la seule privation qu'il sente ici, c'est de ne pouvoir assister aux
sances de l'institut; je ne suis pas grand connaisseur dans ces sortes
de matires, mais je soutiens que dans une situation si bizarre, les
vers du frre de Napolon sont estimables par le seul fait de leur
contraste avec les occupations du reste de sa famille. Qui refuse la
couronne de roi mrite bien la palme de pote.

--Mais tes-vous bien sr que le dsintressement de Lucien soit
sincre?

--Est-ce qu'on est sr de quelque chose avec le coeur humain; mais je
sais au moins que Lucien lit fort peu le _Moniteur_, et lit beaucoup le
_Mercure de France_. Et moi, voyez-vous, je juge les hommes sur leurs
lectures, comme d'autres sur les physionomies. Dis-moi ce que tu lis, et
je te dirai ce que tu penses; voil mon systme d'observation morale, et
il en vaut bien un autre.

--L'ide est originale, mais est-elle bien juste? Avec de l'esprit, ne
peut-on pas donner le change sur ses intentions par l'arrangement de
certaines habitudes? Devrais-je apprendre ce secret de quelques
ambitions  un homme d'esprit, qui habite non loin du palais que sut
habiter si long-temps Sixte-Quint?

--Vous direz tout ce que vous voudrez, ma belle dame: quiconque dans ce
temps-ci lit ou fait des vers ne peut tre rput ambitieux.

--Je ne vous dis pas que Lucien soit ambitieux; je le connais, je lui
sais l'ame assez haute pour n'avoir point, dans tous les cas, une
ambition vulgaire.

--Vous avez raison; car plusieurs de ses autres intimes prtendent
qu'on lui a offert le trne de Portugal, mais qu'il l'a refus, parce
que ce trne et t trop voisin de celui d'Espagne, dont la grandeur
et clips le sien. Mais ce qui l'empchera d'tre roi, autant que des
rpugnances que je crois relles, et des opinions qui, devant moi, ont
toujours t positives, c'est qu'il n'a point dans le caractre cette
souplesse et cette docilit exiges par Napolon. Il ne ferait pas de la
couronne une commission militaire, une lieutenance commode et facile; il
arrangerait la royaut  sa manire, suivant ses ides. Son frre est
trop habile pour avoir song, comme on le dit,  le faire roi de
l'Espagne et des Indes. Son ambassade  Madrid avait donn sa mesure de
soumission, et il y aurait eu meilleur march de continuer  avoir
affaire avec les souverainets anciennes.

--Quoi qu'il en soit, refuser un trne sera toujours une chose peu
commune, un orgueil plus original que de l'accepter. Fiert  vouloir,
fiert  refuser; l'alternative est toujours honorable pour Lucien.

--Comment vit donc ici ce contempteur des dignits de la terre?

--Comme un simple particulier qui a des amis, le got des arts et de
l'argent. L'embellissement de son Tusculum et l'ducation de ses enfans,
voil les soins ambitieux du Caton de la famille impriale. Pour
complter cette antique simplicit de moeurs, on ne lui connat pas
d'autre matresse que sa femme, que vous avez d connatre  Paris, sous
le nom de mademoiselle Jouberton. Au surplus, venez avec moi voir sa
villa.

Je fus en effet visiter cet admirable sjour. Mon _cicerone_
bienveillant me fit remarquer l'trange vicissitude de Tusculum, que
Cicron avait tant aim, qui avait pass ensuite par les jsuites, et
qu'avait rendu  la puret de ses souvenirs un solitaire qui faisait
moins contraste avec eux que les rvrends pres.

Rome ne m'tait point inconnue: Saint-Pierre et Saint-Paul, les autres
monumens de la ville ternelle, m'taient familiers; mais j'tais un peu
moins au courant des curieux sites qui l'entourent et des _villa_
magnifiques dont les environs sont peupls. Aprs celle de Lucien, j'eus
un grand dsir de parcourir les plus clbres; pouvais-je oublier la
_villa_ Borghse? Ce serait le paradis sur la terre qu'une semblable
habitation, embellie par tous les arts, qu'abrite une vgtation
toujours florissante, que colore l'azur d'un si beau ciel. Le dernier
prince de la noble famille, propritaire de ce domaine, en avait fait,
en quelque sorte, la maison de plaisance de tous les voyageurs, auxquels
une inscription grave aux portes de son parc disait en gros caractres:
Qui que tu sois, tranger, ne crains ici ni lois, ni dfenses, ni
reproches; promne-toi o tu voudras, cueille ce que tu voudras, et
retire-toi quand tu voudras. Le prince Borghse actuel, le beau-frre
de Napolon, n'avait point drog  la noble hospitalit de son digne
pre, de cette hospitalit admirable dans les palais de l'Italie, o
l'on semble fier de vous faire partager les dlices d'une terre
privilgie et la proprit des chefs-d'oeuvre qui la chargent.

Ce qu'il y avait de plus beau et de plus antique dans la _villa_
Borghse avait t enlev pour le Musum de Paris. En mme temps que
l'Empereur enchanait quelque nouveau peuple, et faisait quelque
nouvelle invasion, conqurant de statues et de tableaux autant que de
provinces, il enrichissait la patrie de tout ce qu'offraient de plus
prcieux et de plus rare les capitales trangres. Alors on pouvait
dire:

     Rome n'est plus dans Rome, elle est toute  Paris.

Les proprits particulires taient ordinairement soustraites  ces
rquisitions scientifiques. Les tablissemens et les proprits
publiques taient ordinairement chargs de composer ce noble butin de la
victoire; mais la villa Borghse, plus riche que bien des capitales,
renfermait trop de choses antiques pour ne pas tenter l'avidit de
Napolon. Voici comme on m'expliqua, sur les lieux, la manire qu'avait
employe ce dernier pour enrichir notre Muse du _Gladiateur_ de
_l'Hermaphrodite_, et d'autres pices uniques dans leur genre. Satisfait
de la conduite du prince Borghse dans la campagne de 1806, o il
s'tait distingu avec le 2e rgiment de cuirassiers, l'Empereur le
chargea d'une mission importante pour Paris, et lui signa,  titre de
gratification, un bon d'un million sur son trsor priv. Quand ces
grands personnages se revirent, l'Empereur dit  Borghse: Je t'achte
tes statues,  combien peux-tu et veux-tu me les passer?

--Mais, sire, je comptais les garder.

--Je ne te demande pas si tu as l'intention de les vendre, je te dis
que je veux les acheter.

Le prince Borghse fit un prix fort lev de plusieurs millions;
l'Empereur rabattit, marchanda, et enfin convint de 18 millions; mais,
retirant le don qu'il avait fait quelque temps avant, il dit  son
beau-frre: Tu as dj reu un million, cela ne fait plus que
dix-sept. On ajouta  cette curieuse anecdote une foule d'autres
circonstances, non moins piquantes, sur le dsespoir du prince et sur la
lenteur mme que le matre suprme apporta dans une liquidation dj si
onreuse.

Malgr le dpouillement amiable que la villa Borghse avait subi, je la
trouvai encore la plus belle chose du monde, et j'y passai une journe
entire avec Cettini qui, en sa qualit de Romain, mettait beaucoup
d'amour-propre  exciter les lans de mon admiration.  notre retour,
malgr les anciennes rpugnances de mon aimable ami contre l'glise,
nous dnmes avec plusieurs abbs et mme avec un cardinal. La compagnie
ne nuisit point  la gaiet des propos. L'glise pleurait alors les
malheurs de Sion; nos convives pleuraient aussi, malgr les frquentes
libations dans lesquelles ils cherchaient  noyer leur chagrin; leur
antique caractre tait altr par les malheurs dont le pape tait
accabl. J'eus beau protester de mon ignorance en droit canon, et de mon
admiration pour celui qu'on osait comparer  Attila, je ne pouvais
empcher nos convives de me prendre  partie, moi chtive, sur
l'ingratitude de notre Empereur envers Pie VII, qui oubliait que ce
vertueux successeur de saint Pierre avait presque t le premier
souverain qui l'et reconnu.

 Rome il existe une telle libert dans les moeurs ecclsiastiques, que
je tombai dans une mprise fort plaisante par suite de mes lgres
opinions  ce sujet. Un des champions de la dispute qui avait occup le
dner avait bien voulu mler quelques fadeurs pour mon compte  ses
philippiques contre mon souverain. Galant en mme temps que thologien,
il avait parl avec une singulire facilit d'improvisation sur ma
chevelure et sur mes yeux; il m'avait dit, je crois, que mon regard
tait doux comme un air de Cimarosa. Au moment o ce docteur, moiti
potique, moiti musical, nous quitta, je sentis qu'il me glissait
quelque chose. Qu'on juge de ma prsomption! je ne doutai pas que ce ne
ft un billet doux et quelques vers de la composition d'un prdicateur.
J'tais impatiente d'tre seule pour juger d'un style galant de si
singulire fabrique. Quel fut mon tonnement de trouver, au lieu d'un
madrigal, un acte d'excommunication! C'tait, hlas! le foudre
impuissant que le pauvre Pie VII avait lanc contre Napolon. Cette
pice faisait grand bruit dans Rome; elle avait rveill l'intrt d'une
haute infortune, et le clerg cherchait  la rpandre comme un effort,
ou au moins comme un hommage. La police cependant s'opposait  ce
qu'elle se rpandt, et la peur nuisait beaucoup  la pit. Je crus
donc devoir garder cette copie d'une pice curieuse, et je la transcris
ici en entier.

PIE VII, PAPE,  L'EMPEREUR DES FRANAIS.

Par l'autorit du Dieu tout-puissant, des saints aptres Pierre et
Paul, et par la ntre, nous dclarons que vous et tous vos cooprateurs,
d'aprs l'attentat que vous venez de commettre, vous avez encouru
l'excommunication dans laquelle (selon la forme de nos bulles
apostoliques, qui, dans des occasions semblables, s'affichent dans les
lieux accoutums de cette ville), nous dclarons tre tombs tous ceux
qui, depuis la dernire invasion violente de cette ville, qui eut lieu
le 22 fvrier de l'anne dernire, ont commis, soit dans Rome, soit dans
l'tat ecclsiastique, les attentats contre lesquels nous avons rclam,
non seulement dans le grand nombre de protestations faites par nos
secrtaires d'tat, qui ont t successivement remplacs, mais encore
dans nos allocutions consistoriales des 14 mars et 11 juillet 1808. Nous
dclarons galement excommunis tous ceux qui ont t les mandataires,
les fauteurs, les conseillers, et quiconque aurait coopr  l'excution
de ces attentats, ou les aurait commis lui-mme.

J'avais dj vu beaucoup de choses et beaucoup de monde  Rome; je
n'avais oubli qu'une personne dans mes visites, celle qu'on m'avait
recommand de voir. Je veux parler de M. de Norvins, qui tait  cette
poque commissaire gnral de police, ayant sous sa direction tous les
tats romains. M. de Norvins s'y tait fait une haute rputation par sa
capacit et les services nombreux rendus  la tranquillit publique.
Sous son administration, les grandes routes de ces contres, si fameuses
dans les fastes du brigandage, avaient t purges, et l'on y voyageait
avec une scurit presque franaise. Le commissaire gnral de police
avait plus fait sous ce rapport que tous les confesseurs de la capitale
du monde chrtien. J'avais ordre de la princesse lisa de me prsenter
chez M. de Norvins, et de lui montrer une lettre adresse par celle-ci 
sa soeur Caroline, reine de Naples. Je me dcidai  la visite, et je me
rendis en consquence place de Venise, au palais occup par le jeune et
clbre magistrat. Mais je fus rduite  admirer la noble architecture
de cette demeure dlicieuse, sans pouvoir aborder M. de Norvins. On me
dit qu'il tait absent. J'ignore si ce n'tait pas une consigne contre
les importuns, mais je ne crus pas devoir insister et mettre en avant le
nom de l'auguste personnage qui et, sans doute, fait ouvrir toutes les
portes. Je renouvelai mes visites plusieurs fois, toujours aussi
inutilement, et avec la mme opinitret de discrtion. M. de Norvins
tait donc rellement absent, puisqu'il tait si invisible. Je
rencontrai dans une soire une jolie petite dame qui parlait  tout
propos de cet aimable Franais. Je lui demandai, puisqu'elle tait si
instruite, si l'invisibilit de son admiration tait excusable. Tout
est vrai, tout est excusable; il est si occup, si absorb de devoirs,
que moi je lui pardonne l'absence. Cette petite Italienne, de la
famille de Bentivoglio de Bologne, aimait tant les Franais, que la
conversation fut longue et aimable entre nous. Rien n'tait plaisant
comme les plaidoyers de cette nice d'un cardinal en faveur de notre
nation: Je ne comprends pas, disait-elle, nos gens  vieilles ides,
qui regrettent les mendians et les chanteurs de chapelle; de quoi se
plaignent-ils? on leur a laiss les confrries. Leurs monsignori
rptaient que Napolon voulait faire mettre Saint-Pierre sur des
roulettes, pour orner son Paris de ce beau monument de la grandeur
romaine. Eh bien! il n'en a rien t, et cependant  lui rien n'est
impossible. Je flicitais en moi-mme M. de Norvins d'une si agrable
connaissance, et je regrettai d'autant plus de n'avoir pas fait la
sienne, qu' mon retour  Florence la grande-duchesse me reprocha
vivement de n'avoir pas assez insist, de n'avoir pas crit  M. de
Norvins pour le prvenir de l'intrt qu'elle attachait  cet entretien.

Tous les voyageurs qui passent par Rome criraient leurs impressions,
qu'il resterait toujours quelque chose  dire d'une ville qui runit
tant de chefs-d'oeuvre et tant de misres, les souvenirs de la rpublique
et les pratiques de l'glise, tous les contrastes de temps, d'opinions
et d'hommes, parmi lesquels le plus remarquable est cette tolrance
morale d'une ville de religion si svre. La plus mlancolique pense
qui vint m'assaillir au milieu de mes courses souvent nocturnes fut
l'aspect de ce forum dsert devenu le march aux bestiaux, le Poissy des
Italiens de Rome, comme on a si bien appel les Romains d'aujourd'hui.
Je me rappelai enfin que je n'tais point venue faire un cours
d'antiquits dans la ville des Csars, et je me remis promptement en
route pour ma destination diplomatique.




CHAPITRE CVII.

Naples.--Machine infernale.--Salicetti.--Sa famille.


La vue de Naples tirerait de sa rverie l'Allemand le plus mlancolique,
l'Anglais le plus malade. Je n'avais pas besoin de toutes ces merveilles
pour tre heureuse en approchant de ces beaux lieux; le roulement d'une
voiture agit sur moi d'une manire toute puissante, la distraction
semble le remde infaillible de toutes mes douleurs. Qu'on juge de
l'ivresse qu'elle me cause, quand mon ame tranquille ne porte point avec
elle de ces blessures du coeur qui luttent  tout instant contre la magie
des beaux spectacles de la nature! Pour la premire fois de ma vie, je
faisais un voyage qui n'avait pas une grande passion pour mobile. Comme
lisa m'avait donn entire latitude pour ma mission, je restai 
Naples, ainsi qu' Rome, pour voir et pour observer avant de me mettre
en mesure d'excuter mes instructions. Je me rendis nanmoins
immdiatement chez le prince Pignatelli, pour lequel j'avais une lettre:
j'tais trop bien recommande pour ne pas recevoir un gracieux accueil.
Le gnral me demanda si je comptais faire un long sjour, qu'il serait
heureux de me faciliter tous les moyens de distraction et de plaisir que
Naples peut offrir. Sa charge  la cour le rendait en effet l'homme du
monde le plus propre  seconder la curiosit d'une voyageuse. Je lui
rpondis que pour le moment je n'avais rien de mieux  faire qu'
m'amuser, mais que probablement je recevrais de Florence des ordres pour
causer plus srieusement avec lui. lisa lui avait sans doute crit
secrtement sur mon compte, car ma rception n'eut rien de froid, de
glacial et de rserv. Nous causmes quelque temps, nous changemes
quelques renseignemens mutuels sur les cours de Naples et de Florence.
Je savais que j'aurais  comparatre devant leurs majests, et j'tais
bien aise de me mettre un peu au courant de la langue du pays, j'entends
de la langue de cour, qui demande toujours un peu de truchement.

Pendant que j'tais chez le gnral Pignatelli, je ne fus pas peu
surprise de voir entrer chez lui le baron d'Odeleben, Saxon d'origine,
colonel au service de Napolon, que j'avais rencontr  Rome quelques
jours avant. Me voyant en si bonne maison, il me fit bien plus de
politesses qu' notre premire rencontre; c'tait un de ces hommes qui
n'ont dans la tte qu'une ide fixe, celle de la fortune; qui n'estiment
les gens qu'autant qu'ils en attendent quelque chose, et qui font en
quelque sorte l'addition de vos qualits, de vos dfauts, la revue de
vos connaissances et l'examen de votre position dans le monde, avant de
vous saluer et de vous accueillir: espces de ngocians de salon qui
rduisent l'amiti  une rgle d'arithmtique, chez lesquels on est  la
hausse ou  la baisse suivant l'habit, la fonction ou les emplois qui
nous distinguent. Il m'avait dplu  Rome; mais n'ayant pas encore
pntr tout le laid ct de ce caractre, je reus avec beaucoup de
grce ses politesses plus empresses, que j'avais le bon esprit de
n'attribuer qu'au salon de M. de Pignatelli, qui les obtenait bien plus
que moi-mme. J'acceptai la main du colonel pour descendre, et
tout--fait revenue de mes prventions et de ma rancune, je ne refusai
pas davantage les offres qu'il me fit de m'accompagner dans mes courses.

Nous voil donc faisant, comme des amis de vingt ans, le plan du reste
de notre journe. Nous avons ici une vie tout  part de la population,
me dit mon cavalier; les Franais mangent entre eux, car la cuisine
napolitaine est dtestable, et nullement  la hauteur de la rgnration
politique qu'on leur a fait subir; mais soyez tranquille, nous allons de
ce pas aller contempler le beau spectacle de la mer, et puis nous irons
ce soir jouir du beau spectacle de Saint-Charles, ce qu'il y a de mieux
enfin dans la nature et dans les arts. Ah! si j'avais le talent de
dcrire, je me donnerais en ce moment la volupt du plus magnifique
tableau qui se retrace  mon imagination; je me plongerais dans cette
mer, devant laquelle je restai deux heures suspendue, semblable dans mon
extase  la barque caresse par une rame indolente et nullement
impatiente d'arriver au port. Heureusement qu'un baron saxon sait
toujours l'heure de son dner; car, sans son bienveillant avertissement,
je serais reste  respirer le bonheur d'une belle soire sur les
rivages enchanteurs o il avait eu l'imprudence de me conduire. Rentre,
grce  lui, dans des ides plus matrielles, je le suivis  une table
fort lgante que tenait la femme d'un employ franais, et qu'honorait
la prsence de tous les gastronomes de la haute administration. Je fus
encore l bientt en pays de connaissance, car il y avait des officiers
franais. Malgr la tentation de mes souvenirs militaires, je ne me
laissai point aller  l'lan de mes admirations belliqueuses, et je me
contentai d'tre gaie tout juste autant qu'un diplomate; ce que les
Franais font le plus volontiers aprs de la galanterie, c'est de la
satire: aussi, aprs les belles princesses de Naples, car  Naples les
femmes un peu jolies sont princesses, comme les hommes un peu riches
excellences; aprs, dis-je, les confessions de la vanterie franaise sur
les grandes dames de Naples, venaient les pigrammes sur les grands
seigneurs orgueilleux et pauvres qui mangeaient des pois chiches toute
l'anne, afin de donner une seule fois, dans les trois cent
soixante-cinq jours dont elle se compose, une fte dont le mauvais got
encore ne valait pas tant de dpenses.

Le baron d'Odeleben et trois autres personnes de la socit, nous nous
rendmes au thtre de Saint-Charles; j'esprais y apercevoir le roi et
la reine, et faire encore du spectacle une tude prparatoire pour mes
prochaines entrevues; mais il ne parut dans la loge de leurs majests
que les aides-de-camp de Murat, parmi lesquels je distinguai le gnral
Excelmans et le beau comte de La Vauguyon, dont toute la salle citait
les succs, le faste brillant, et dont Murat payait l'amabilit, la
bravoure et la noblesse historique avec la magnificence de Louis XIV.
D'ailleurs rien de remarquable ne s'offrit  moi dans cette soire que
l'admirable talent de la _prima donna_, qui obtenait tous les bravos.
Les Napolitains, qui, sensibles  la beaut de leur pays, ne voyagent
pas, sont cependant de tous les Italiens ceux qui, dans leur fidle
enthousiasme national, cdent cependant avec le moins de rpugnance 
quelque admiration pour les talens trangers. Aussi ne fus-je pas
mdiocrement surprise, quand je demandai le nom de la cantatrice qui
enlevait tous les suffrages de Saint-Charles, d'apprendre que c'tait
une Franaise, mademoiselle Colbran, pouse depuis d'un[6] gnie
europen, qui a fait dans la musique une rvolution  peu prs semblable
 celle que Napolon a opre dans l'art de la guerre.

Mon baron saxon me voyant entoure de deux ou trois des cavaliers du
dner, me dit qu'il laissait  l'un de ces messieurs le soin de me
reconduire, ou  tous probablement; que, s'il m'tait ncessaire, il
tait dispos  me sacrifier un devoir dont cependant il lui serait
agrable de pouvoir s'acquitter. Je fus enchante de la libert qu'il
sollicitait, car ses complaisances ne m'avaient que mdiocrement
rconcilie avec lui. Le reste de la soire se passa  voir des
polichinelles; car on sait que Naples en est la vraie patrie, et 
prendre dans la rue de Tolde des glaces et des sorbets, objets de la
convoitise et du culte des lazzaroni aussi bien que des princes. Je
rentrai chez moi assez tard; mais j'avais eu l'esprit remu par tous les
spectacles de cette premire journe, qu'au lieu de m'endormir, je
passai encore plusieurs heures  causer avec une personne qui se
trouvait l par hasard, et qui parlait de l'vnement arriv au ministre
Salicetti.

Les circonstances en taient si extraordinaires que je les ai crites,
et je vais les retracer.

Depuis deux ans les Franais occupaient le royaume de Naples; Ferdinand,
Caroline, la famille royale, quelques officiers de terre et de mer,
plusieurs seigneurs et un certain nombre d'hommes obscurs, rfugis en
Sicile, voyaient s'loigner davantage chaque jour le moment de rentrer
dans leur chre Parthnope.

Plusieurs tentatives pour armer les provinces et soulever la capitale
avaient chou, grce  la vigilance claire d'un homme qui dirigeait
alors trois ministres; Salicetti tait  la fois ministre de la guerre,
de la marine et de la police du royaume.

L'ancienne cour avait conserv des intelligences avec Naples. Une
correspondance entre la reine Caroline et le marquis Palmieri ayant t
saisie, ce serviteur dvou fut accus, jug et mis  mort comme
coupable de conspiration contre le gouvernement nouveau.

L'excution de Palmieri, un moment suspendue par les efforts qui furent
faits pour le sauver sur le _largo del Castello_, excita un vif
ressentiment  Palerme, et la perte de Salicetti fut jure; car il tait
considr comme l'auteur de toutes les mesures que prenait le
gouvernement du roi Joseph. Mais qui imagina le moyen atroce auquel on
eut recours pour anantir du mme coup le ministre, sa famille et ses
serviteurs? Il serait tmraire de le dire et surtout de l'affirmer. Les
interrogatoires et les procs des misrables qui se chargrent
d'excuter un si noir attentat ne donnent pas sur la personne qui le
conut des lumires assez vives pour la signaler d'une manire certaine,
et la maxime que celui-l doit tre considr comme l'auteur du crime 
qui le crime est utile, n'est pas applicable dans une telle circonstance
et lorsqu'il faut porter une si grave accusation.

Mais s'il n'existe que des soupons sur l'inventeur de cette machination
infernale,  l'instant mme o le complot fut mis  excution, le nom
des agens fut rvl. Ce nom, dans les vnemens de 1798, avait acquis
une clbrit odieuse.

La voix publique accusait l'apothicaire Viscardi d'avoir si non conu,
du moins offert de mettre  excution le projet d'empoisonner le pain de
munition fabriqu pour les troupes franaises qui se trouvaient dans le
royaume de Naples, sous les ordres du gnral Gouvion-Saint-Cyr. La
pharmacie de Viscardi occupait, au rez-de-chausse, une des ailes de
l'htel que Salicetti vint habiter. Il avait choisi cet htel, parce
qu'il n'tait spar du couvent de Saint-Joseph, o les bureaux de la
guerre taient tablis, que par une ruelle, appele _Vico-Carminiello_;
et que, au moyen d'un pont en bois jet sur le Vico,  la hauteur du
premier tage, les communications entre l'habitation du ministre et ses
bureaux devenaient promptes et faciles.

La mauvaise rputation de Viscardi, plus encore que les convenances, ne
permettait pas de laisser sa boutique ouverte; il reut ordre d'aller
s'tablir ailleurs: mais il sollicita, il obtint de longs dlais pour
son dmnagement; on oublia de lui redemander les clefs. Cet oubli
devint fatal au ministre: pour s'excuser de cette ngligence, Salicetti
disait: _J'tais charg de veiller sur la vie du roi; je ne m'occupais
pas de la mienne_.

Les fils de Viscardi rsidaient en Sicile, o plus d'une fois ils
s'taient chargs d'affreuses missions; ces mchans hommes
correspondaient avec leur coupable pre; on dit mme que, monts sur des
barques palermitaines, ils abordaient frquemment la plage de Chiaja,
quartier de Naples o se trouvait l'htel de Salicetti. C'est l qu'ils
apportrent dix-huit  vingt livres de poudre anglaise, bien renferme,
bien ficele dans un rseau de cordes. Cette poudre, au lieu d'tre
enfouie dans une cave, fut suspendue  une des votes de la partie de
l'htel qu'avait occupe Viscardi: c'est ce qui sauva non seulement une
des ailes de cet htel, mais les maisons voisines; car, resserre et
place dans les fondemens, cette quantit de poudre suffisait pour les
renverser et les ruiner de fond en comble.

Salicetti passait presque toutes les soires chez le marquis del Gallo,
dont l'htel, peu loign du sien, n'tait galement spar du rivage
que par la promenade publique des Tuileries, appele _Villa-Reale_. Le
temps ncessaire pour faire ce court trajet et monter l'escalier fut
calcul; un des fils de Viscardi, cach dans un got, d'o il pouvait
voir sortir la voiture du ministre et tre aperu de ceux qui, dans le
_Vico-Carminiello_, devaient mettre le feu  la mche, donna le signal;
mais, ainsi qu'au 3 nivse, l'vnement trompa ces cruels calculs et mit
en dfaut une si criminelle prudence.

M. ***, tmoin et acteur dans les scnes de cette terrible nuit, les
racontait  peu prs en ces termes:

L'appartement que j'habite n'est lev que d'environ quatre pieds
au-dessus du sol; le factionnaire plac  la porte des bureaux du
ministre de la guerre se trouvant sous la fentre de ma chambre 
coucher, je lui demandai si ce que je venais d'entendre et d'prouver
n'tait pas l'effet d'un tremblement de terre. Je crois plutt, me
dit-il, que c'est l'explosion d'une bombe tire de la mer. J'envoyai un
domestique chez le portier prendre des informations, puis je revins  ma
fentre; mais dj la fume et la poussire des dcombres remplissaient
la place. Voil de bien mauvaise poudre, s'cria le factionnaire. Vous
savez qu'en effet, lorsque la poudre fait explosion dans les mines elle
acquiert une odeur ftide; celle-l tait suffocante  tel point que je
fus oblig de fermer ma fentre. Cette odeur me rvla le crime qui
venait d'tre commis. Je m'habillai  la hte et dans l'obscurit. Je
sortais, quand Montozon, le secrtaire du ministre, est entr chez moi
en chemise et pieds nus: les fentres de sa chambre, situes vis--vis
le lieu de l'explosion, avaient t jetes en dedans et les deux portes
renverses. Il avait voulu passer dans l'htel de Salicetti; mais les
dbris, les ruines l'avaient arrt; revenu sur ses pas, il avait err
pendant quelques momens dans les bureaux sans savoir o aller, sans
trouver d'issue; enfin un domestique avait ouvert les portes, il venait
ple, pouvant, me demander des habits et une chaussure. J'ai entendu
des cris de femme; j'ai vu du feu, des ruines; j'ai dbarrass ce
domestique des toiles d'un plafond dans lesquelles il tait engag. Je
ne sais ce que c'est, ce que cela signifie. Est-ce un hasard? Est-ce un
crime? Il sera arriv un affreux malheur  M. Salicetti. Pendant qu'il
me tenait ces discours interrompus par un tremblement convulsif, il
revtait  la hte une capote; nous sortons, nous volons au secours du
ministre; la premire personne que nous rencontrons, c'est lui, lui que
nous croyions mort; jugez de notre joie: elle fut de courte dure. Mes
amis, nous dit Salicetti, ma fille et mon gendre sont sous ces ruines.
Nous entrons dans la cour; il n'y avait point de lumire; presque
aussitt cependant nous voyons paratre le majordome Cipriani, brave et
dvou serviteur, prcd d'un petit aide de cuisine, enfant de treize
ans, qui tenait une chandelle allume, mais qui refusait de nous
clairer, parce que, moins hardi ou plus prudent que nous, il craignait
que le reste de l'difice ne s'croult sur notre tte. Tu as peur de
mourir? lui dit Cipriani; eh bien! je te tue  l'instant si tu ne nous
claires. Cipriani monte sur les ruines; il appelle  grands cris:
_Caroline! Caroline! Caroline!_ (c'est le nom de madame Lavello); un cri
sourd et prolong se fait entendre. _Elle est l! elle est l!_ dit-il;
_elle est l! elle est l!_ rptons-nous au ministre, qui tait au pied
des ruines. Nous nous mettons aussitt  l'ouvrage. Nous tions  peu
prs  dix pieds au-dessus du sol et environ  la moiti de la hauteur
des dcombres, adosss contre un mur de sparation, rest en partie
debout; Montozon, le domestique qu'il avait dbarrass des toiles,
Cipriani[7], un soldat de je ne sais quel corps, et moi. Nous
commenmes par rouler en bas les plus grosses pierres et quelques
masses de maonnerie: j'aurais voulu dblayer ainsi tout ce qui tait
au-dessus; je craignais de ne pouvoir contenir ces masses, car nous
manquions de moyens; mais ce travail exigeait deux heures au moins, et,
pendant ce temps, madame de Lavello pouvait tre suffoque. Nous
l'appelions de moment en moment; elle rpondait toujours. Nous lui
disions, nous rpondions au ministre qui nous interrogeait, des choses
qui n'avaient pas trop de sens, mais que nous croyions propres  les
encourager. Le soldat, qui voulait nous aider, tirait les morceaux de
bois qui se trouvaient engags dans les dcombres, ce qui causait des
boulemens. Je lui en fis deux fois l'observation, il ne m'entendait
pas; je le poussai en bas d'un coup de pied: quoique nous ne fussions
que cinq travailleurs, il fallait se passer de cet auxiliaire maladroit.
De quelques pices de lambris, de chaises, de traverses, nous formmes
une espce d'tai contre lequel nous nous appuymes de toutes nos forces
pour contenir les dbris au-dessous desquels nous creusions. Pendant ce
temps, Cipriani, qui lui-mme avait la poitrine appuye contre notre
frle rempart de planches, avait dj trouv les jambes de madame
Lavello. Il redouble d'activit et nous de prcautions, mais elles ne
purent empcher qu'au moment o la duchesse sortait de ce tombeau, elle
ne fut meurtrie par la chute des pierres. chevele, couverte de sang et
d'une poussire livide qui la rendait semblable  un cadavre, la bouche
pleine de boue et la langue noire, ne pouvant articuler que deux mots:
_Mon enfant!_ telle tait madame Lavello quand Cipriani la remit entre
les bras de son pre, et que, porte par tous deux dans la loge du
portier, elle fut dpose sur une misrable paillasse, sans draps, sans
couverture. Elle prouvait des douleurs si vives que, malgr elle, ses
cris dchirans ajoutaient aux inquitudes et aux souffrances de son
pre. Nous tions tous consterns, moi plus que les autres; ces mots,
_mon enfant!_ retentissaient sans cesse au fond de mon coeur. Je croyais
son fils, g de sept mois, cras sous les murs; par bonheur, s'tant
endormi chez sa grand'mre, la princesse de la Torella, il y tait
rest. En profrant ces tristes mots, madame Lavello pensait  l'enfant
qu'elle portait; elle tait alors enceinte de quatre mois. Ses douleurs
taient si aigus, ses cris si perans que je crus qu'elle allait
expirer, ou au moins faire une fausse couche. Au milieu des plus grands
dsastres une femme est femme. Monsieur, m'a-t-elle dit, je serai
estropie; j'ai la jambe casse.--Madame, c'est un malheur, mais il y a
remde: une jambe se raccommode; il pouvait vous arriver pis. Cependant
le ministre me regardait avec inquitude; j'ai devin sa pense: il
avait retrouv sa fille, mais son gendre lui manquait. On nous avait dit
qu'il tait sauv, qu'un homme de la maison l'avait emport dans ses
bras; mais personne ne l'avait vu. Je suis sorti; je l'ai trouv
envelopp dans une mauvaise couverture de soldat, se tranant vers
l'htel, o il croyait encore sa femme ensevelie. Le moment de leur
runion a t dchirant: tous trois, appuys sur un mchant grabat, tous
trois presque nus, tous trois blesss et confondant dans de tristes
embrassemens leur sang qui coulait en abondance. _Je vais mourir_,
criait madame Lavello.--_Je veux mourir si elle meurt_, disait son
mari.--_Famille mille infortune! crime affreux!_ rptait le ministre.
Je me suis presque fch: Votre femme ne mourra point, ai-je dit au
duc, et vous vivrez pour elle; mais il faut sortir d'ici.--Eh! comment
la transporter? nous n'avons rien. Il fallait du linge pour bander les
plaies, et arrter le sang qui coulait de tant de blessures. La partie
du palais occupe par le ministre tait reste debout: on a dit  la
femme de chambre de la duchesse d'y monter pour prendre le linge
ncessaire. Elle n'osait: je lui ai donn, le bras; nous montons, nous
prenons tout ce qu'il faut; mais, en sortant de la chambre, la
maladroite teint son flambeau, et nous voil plongs dans les tnbres,
perdus dans des appartemens que je ne connaissais pas, sur les ruines
d'une maison  moiti croule. En ttonnant et cherchant  voir,
j'aperois de la lumire dans une pice recule; je me dirige de ce
ct; mais au moment o j'allais y mettre le pied, je m'aperois que
cette pice est dfonce: c'tait la chambre de madame Lavello, dont une
petite partie du pav, reste entire contre le mur, soutenait la
veilleuse. Je recule promptement, et, aprs un quart d'heure de
recherches, je retrouve enfin l'escalier; mais tout le monde tait
parti. Le ministre tait dans mon lit; son gendre et sa fille avaient
t transports chez la princesse de la Torella. On avait envoy de tous
cts chercher des mdecins et des chirurgiens; ils arrivrent: de temps
en temps on venait dire au ministre que sa fille allait mieux; je n'en
croyais rien. Je fus m'en assurer par moi-mme aussitt que les
blessures de M. Salicetti furent panses: Ne me cachez rien, me dit-il
 mon retour; j'ai peu d'esprance; je ne pourrais tre insensible  un
si grand malheur, mais je me sens assez de force pour le supporter. Nous
sommes seuls: ma fille est-elle en danger? est-elle morte? Je le
rassurai; en effet je venais de trouver madame Lavello dans un tat de
repos, de calme, et mme de force que je n'aurais jamais os esprer.
Vous allez en juger par tout ce que je vais vous raconter, et qu'elle
m'a dit dans ces premiers momens; mais comme le rcit de la duchesse est
plus touchant que celui du duc, je commence par lui. Ma foi, monsieur,
je n'ai qu'une ide bien confuse de tout cela. J'tais couch avec ma
femme, au bord du lit, du ct o le mur a saut; il parat que
'explosion m'a fait sauter aussi, du moins je suis venu ple-mle avec
les chevrons, les pierres, les pltras; j'tais dessus, quoique un peu
engag dans tout ce tintamare. Lanc comme un caillou, bless et 
moiti enterr, je dormais, ou peu s'en faut. Un soldat entre pour
donner du secours; il voit une figure humaine en chemise, se dmenant et
probablement grognant; il m'a pris dans ses bras et m'a dpos dans la
cour: je m'y suis vanoui. Alors il m'a port prs de la promenade
publique, vis--vis l'htel,  environ cinquante pas de la porte.
J'ignore combien de temps j'y suis rest: enfin je revins un peu, sans
cependant que mes ides soient trs nettes. Je me trouve assis sur une
mauvaise chaise, une vieille couverture sur les paules, du reste
nu-pieds, nu-col, tte nue. Diable! diable! qu'est-ce donc que cela
signifie? comment suis-je ici? pourquoi y suis-je venu?--Votre palais
est croul.--Et ma femme, o est-elle?--On ne sait.--On ne sait! J'ai
voulu courir  son secours, alors je me suis aperu que j'tais bless;
j'essaie de marcher, ma jambe droite ne peut me porter; je retombe sur
ma chaise, je m'y vanouis, ou peu s'en faut, une seconde fois.
Cependant, ayant repris assez promptement mes sens, j'ai pri, j'ai
conjur les soldats qui m'entouraient de courir au secours de ma
Caroline; ils m'ont quitt. Rest seul, dvor d'impatience,
d'inquitude, j'ai vaincu la faiblesse, la douleur; je me suis tran
vers le lieu o je croyais ma femme ensevelie; je voulais y recourir
aussi; dans ce moment vous m'avez rencontr, et vous savez le reste.
Diable! diable! voil une terrible nuit.

Il y avait  peu prs une heure que madame Lavello tait dans son lit;
le premier appareil venait d'tre pos sur les blessures; elle ne
pouvait faire le moindre mouvement; mais ses nerfs, engourdis encore par
la violente commotion qu'elle avait prouve, la laissaient dans une
espce d'tat de tranquillit. Les douleurs assoupies ne s'taient point
encore rveilles; sa figure, calme et tout--fait remise, n'tait
rembrunie que par une lgre teinte d'inquitude  peine perceptible et
comme fondue dans l'expression gnrale de rsignation qui semblait
reposer tous ses traits. Elle m'a dit en m'apercevant, du ton le plus
touchant et le plus doux:

 monsieur! que je plains ceux qui n'ont pas de religion! qui ne
croient point  une autre vie! Cette religion consolante m'a soutenue
quand l'esprance de revoir la lumire tait teinte dans mon coeur. Il
m'arrive souvent de faire des songes pnibles: tombe avec mon lit, qui
m'a porte et garantie, je croyais rver; le bruit que j'avais entendu,
la secousse que je venais d'prouver, tout m'a paru l'effet d'une
imagination mlancolique, et j'ai essay de continuer  dormir.
Cependant, quelques parcelles de dcombres m'tant tombes sur le
visage, j'y ai port la main, et, sans tre bien certaine d'tre
veille, j'ai appel mon mari; j'ai cherch  le toucher, il ne m'a pas
rpondu. J'ai tendu le bras, ma main n'a rencontr qu'un corps froid et
lisse qui m'enveloppait de toutes parts comme le couvercle d'un tombeau:
c'tait le pav de ma chambre. J'ai alors reconnu la vrit et mon
malheur, que j'ai attribu non aux hommes, mais  un tremblement de
terre; ma mmoire m'a offert aussitt la tragique histoire de la
princesse Grace, morte en Calabre sous les ruines de son palais; je
finis comme elle, me suis-je dit; sans doute mon pre, mon mari, mon
enfant, ont le mme sort; c'est un naufrage gnral; et j'ai trouv
quelque consolation  mourir avec les miens. Je me suis rappel, avec
une vritable joie, qu'avant de me mettre au lit j'avais fait ma prire;
je l'ai renouvele pour moi, pour mon pre, pour mon mari, avec toute la
ferveur d'une ame religieuse devant qui toutes les illusions de la vie
viennent de s'vanouir, et qui se croit au moment de paratre devant
Dieu. Alors je me suis abandonne  sa justice, et j'ai attendu ma
dernire heure. J'tais depuis quelques instans dans cette situation
calme et rsigne, quand la voix de mon pre est parvenue jusqu' moi;
j'ai cherch aussitt  me faire entendre: j'ai appel; puis je me suis
tue pour couter. J'ai entendu trs distinctement mon pre prononcer le
nom de _Cipriani_, fortement et  plusieurs reprises. Je n'ai pu
distinguer si sa voix partait de dessus les dcombres; je l'ai cru dans
la mme situation que moi, et pour ne pas dtourner l'attention de ceux
qui auraient pu le secourir ou partager leurs efforts, j'ai cess
d'appeler; j'ai rpondu seulement quand j'ai distingu mon nom, et que
j'ai reconnu que c'tait de moi dont on s'occupait: vous savez tout ce
qui est arriv ensuite.

Madame Lavello a peut-tre mis dans son discours un peu plus de
dsordre; mais je vous en rends le sens; et  peu prs toutes les
paroles, car elles m'ont frapp; malheureusement je ne puis vous rendre
le ton touchant dont tout cela a t dit: j'en tais pntr.

Il y avait prs de dix minutes que le ministre tait rentr chez lui
quand la machine infernale a fait explosion. Il tait seul dans sa
chambre, et  moiti dshabill; croyant, comme nous tous, que c'tait
l'effet d'un tremblement de terre, il a couru ouvrir les portes des
appartemens qui donnent sur le jardin, afin qu'on pt se sauver; puis il
est rentr pour avertir sa fille et son gendre. En traversant un
corridor troit pour arriver  l'escalier qui de ses appartemens
conduisait  ceux occups par madame Lavello, il a trouv ce corridor
rempli de fume de poudre, et cette fume lui a comme  moi rvl le
crime: il a mont rapidement, et d'abord a rencontr un valet par qui il
s'est fait clairer; mais  peine tous deux sont entrs dans la pice
qui prcde la chambre de madame Lavello, que leur poids fait crouler
le pav; ils tombent perpendiculairement du second tage au-dessus de
l'entresol. Le valet a eu une jambe casse; le ministre, la joue et une
jambe dchires. Cipriani est venu l'aider  se dgager des dcombres.
Il est remont aussitt de l'autre ct, pour s'assurer si sa fille
tait rentre; il esprait qu'elle serait encore avec sa grand'mre,
chez laquelle elle restait quelquefois plus tard; mais il a appris de
ses femmes que depuis une demi-heure la duchesse et son mari taient
couchs. Alors le ministre est redescendu dans l'tat que vous pouvez
imaginer. Je viens de vous dire tout ce qui s'est pass aprs cette
chute, et jusqu'au moment o nous avons tous abandonn ce lieu de
dsolation. Deux domestiques attendaient dans la premire antichambre le
retour du ministre; quelques secondes aprs son passage dans cette
pice, l'un d'eux en est sorti pour boire un verre d'eau sucre dans
celle sous laquelle la machine infernale tait place: il a t tu;
l'autre en a t quitte pour la peur. Le second devait se sauver; le
premier devait mourir, diront les fatalistes: c'est le seul homme qui
ait pri dans cette catastrophe.

La duchesse Lavello a boit tout le temps de sa grossesse; elle est
accouche d'une petite fille bien constitue, mais dont les traits doux
et agrables sont empreints d'une mlancolie profonde. Salicetti n'a pas
survcu deux ans  cette nuit fatale.




CHAPITRE CVIII.

Sjour  Naples.--Romilda, anecdote napolitaine.


J'ai toujours eu le got de ces courses libres et solitaires o, sans
projet arrt, le hasard seul est charg de l'intrt de la journe; il
m'a presque toujours bien servie, et mon imagination est singulirement
propre  profiter de ces rencontres. Mais la dcouverte qu'il me fit
faire  Naples, et que je vais rapporter, peut s'appeler une bonne
fortune du sort, puisqu'elle se rattache au souvenir d'un homme cher 
la France et  mon coeur,  la mmoire du gnral Championnet. Les ruines
et les antiquits sont rares dans l'intrieur de Naples, quoique cette
ville soit plus ancienne que Rome. Cependant il y a beaucoup de choses 
admirer. Les bords de la mer, couronns de collines dlicieuses,
m'attiraient de prfrence. Un jour que pour jouir mieux du coup d'oeil,
je m'tais avance jusqu'au pied du rocher taill dans le roc, assise
sur l'un des bancs pratiqus dans le large chemin circulaire, je vis non
loin de moi une femme  genoux, priant avec ferveur, par intervalle
regardant une des fentres du fort qui donnait sur la mer, et  chaque
regard essuyant une larme et touffant un soupir. Son attitude ne me
surprit point, dans un pays o le peuple s'agenouille devant les images
des saints, au coin des rues, comme en France on s'incline sur les
marches des autels. Mais elle pleurait, et par l elle devenait
intressante. Qui pleure aime, me disais-je; peut-tre cette jeune
femme est-elle tourne vers un ami, un poux, un frre, que cachent les
cruelles murailles du fort Saint-Elme. Rapide pense qui lui valut
toute ma compassion et mon ardent dsir de la consoler. J'approche avec
discrtion, adressant  l'inconnue la parole en italien. Aussitt la
confiance s'tablit, d'autant plus que cette femme jeune, belle encore,
n'appartenait pas  la classe dgrade du peuple napolitain, mais  une
famille de Sienne. Quel est l'objet de votre tendresse, priv de sa
libert? Pour qui rpandez-vous des pleurs?--_Non son per me queste
lagrime piango io per ben passate venture_[8]! Ce fut toujours pour moi
un ravissement d'entendre les sons purs de la belle langue que mon pre
prononait et m'apprit  accentuer comme le Tasse. Cette douce surprise
influa tellement sur ma prvention pour cette femme, que son rcit
touchant semble encore retentir prs de mon coeur. Le temps n'a pu
l'affaiblir. Bien souvent je rpands encore des larmes au souvenir des
malheurs de Romilda et d'Albert. Antonia (nom de la Siennoise) me dit:
Vous voyez cette triste fentre, madame, en m'indiquant le fort, eh
bien! c'est l que s'adressent mes larmes,  deux amans qui y comptrent
les heures d'une rclusion, d'une affreuse agonie. Albert, beau de
jeunesse, beau de noble dvouement et d'amour, y trouva la mort; et
Romilda, sa digne amie, y vcut dans les larmes, y serait morte comme
son fianc, si la victoire n'y et conduit un hros gnreux, un
Franais, pour briser d'odieuses chanes. Si vous voulez verser des
pleurs, coutez-moi alors _se lei vuol lagrimar m'ascolta!_ et elle
commena de la manire suivante son rcit:

 l'poque o des cris de libert s'tendirent des bords de la Seine
jusqu'au pied du Vsuve, la noble famille Durazzo fut accuse, sous
l'ancien gouvernement, d'intelligence avec les Franais. Le pre, les
deux frres de Romilda subirent les rigueurs d'un jugement militaire. Au
jour heureux o l'opulence tendait son voile d'or sur l'heureuse
enfance de Romilda, elle regardait comme un troisime frre le jeune
Albert, orphelin et hritier du duc del Strati. Ds l'ge de douze ans,
se joignit  l'amiti fraternelle un sentiment plus vif;  dix-sept,
Romilda fut solennellement fiance au noble orphelin dont son pre tait
le tuteur. L'affreuse catastrophe qui frappa cette famille et, par une
lche frayeur, loign un homme ordinaire; elle devint un nouveau lien
pour Albert, et les larmes du dsespoir devinrent un nouveau gage
d'amour. Devenir l'appui de la veuve et de l'orpheline, dont il avait
dfendu l'poux et les frres avec une nergie que ne lui pardonna point
un gouvernement faible et par consquent perscuteur, telle fut la
conduite du gnreux Albert. Mais bientt un ami vient l'avertir que sa
libert et peut-tre ses jours taient menacs.  cet avis cruel, la
mre de Romilda, dj accable de dsespoir, s'abandonna  toute sa
douleur, et le soir mme on la trouva sans vie au lieu o avaient pri
son poux et ses deux fils. Romilda, prive de tous les siens, se vit
encore ravir son amant. Albert fut conduit au fort Saint-Elme, pour y
subir une dtention perptuelle. Romilda, reste seule, fut bientt
frappe de cet abandon qui s'attache surtout aux victimes de la
politique. Elle passait les longues heures du dlaissement  verser des
larmes qui, hlas! n'attiraient mme pas les regards de la piti, et 
s'occuper des moyens de communiquer avec Albert. Chez les femmes, la
douleur est ingnieuse, surtout lorsqu'il s'agit d'adoucir les maux de
ce qu'on aime. Romilda, de tout ce qui faisait le charme de ses jours
heureux, n'avait conserv que deux pigeons apprivoiss, don de son plus
jeune frre, ces charmans emblmes de la tendresse fidle lui devinrent
plus chers encore, du moment qu'elle conut l'esprance d'en faire les
interprtes de sa douleur et les messagers consolateurs de sa
sparation. Les dpouilles mortelles des parens de l'infortune avaient
t dposes loin du _Campo Santo_, vers les bords de la mer. Une des
tours du fort Saint-Elme avait une fentre de ce ct. Une nuit que
Romilda, assise au milieu des quatre croix qui marquaient la spulture
des siens, levait au ciel des regards qui demandaient vengeance et
piti, qu'elle tendait ses bras affaiblis vers cette tour qui
renfermait, comme dans une cinquime tombe, le seul objet qui la
retenait sur la terre, elle vit distinctement quelque chose de blanc
s'agiter aux barreaux. Aussitt elle dtache le mantzara qui
l'enveloppe, et le signal rpond au signal. C'est lui!  ciel, tu nous
prends en piti! C'est lui, c'est mon Albert! s'cria l'infortune. Il
fallait les yeux du coeur, d'un coeur tendre et passionn, pour
reconnatre  cette distance et le signal et la main qui le donnait.
Aussi Romilda ne se trompait pas. Sre d'tre vue d'Albert, elle ne
venait plus que pour l'espoir d'adoucir la pnible captivit de son ami.
Chaque jour, le soleil en dorant de ses feux le cap Minerve, trouvait la
jeune orpheline sur la route du champ du repos, pressant doucement sur
son sein les deux blanches colombes, souvenir d'amiti fraternelle,
seules confidentes de l'amour malheureux, dans les longues heures de ces
jours qu'il lui fallut passer  dresser ces messagers ails; quelquefois
 la vue de cette jeune et belle personne paraissant s'incliner vers la
tombe o dormaient tous les siens, des passans attendris lui dirent:
Pauvre Romilda! comment pouvez-vous rsister  cette vie toute de
douleur et de regrets?--Parce que je suis ncessaire encore au bonheur
d'un tre plus malheureux que moi, rpondait la jeune fille, et qu'il
faut savoir porter son fardeau.

Tant de malheurs furent adoucis. La premire lettre qui fut suivie
d'une rponse cra pour les deux amans une existence nouvelle. Ils se
voyaient de bien loin, mais ils se voyaient, et l'avenir, qui avait
sembl ferm pour eux, commenait  se rouvrir... L'espoir de briser les
fers d'Albert ranimait les forces de sa jeune amie... Oh! comme elle
aimait ses colombes fidles! Quel soin elle prodiguait  ses oiseaux
chris! De quel regard d'amour elle suivait leur vol rapide, lorsque sa
main caressante avait plac sous l'aile discrte les confidences de son
coeur! Alors  genoux sur la tombe de son jeune frre, embrassant d'un
coup d'oeil toutes ses pertes, l'infortune Romilda s'criait en pressant
son sein contre le signe rdempteur. Ames des miens, ames bienheureuses
de ceux que j'ai tant chris, veillez sur ceux que vous avez bnis  vos
derniers instans. Un jour une des colombes revint plus tt que de
coutume; dj la main de Romilda avait dtach le papier, dj elle
dvorait en ide le billet qu'elle croyait une rponse de son amant;
c'tait son billet  elle. La fentre hospitalire ne s'tait pas
ouverte.--Albert, qui avait cach ses souffrances  son amie, venait d'y
succomber. Munie des titres qui attestaient tout ce qu'elle avait 
regretter, Romilda osa se prsenter au chef du conseil qui avait
condamn son pre et ses deux frres  la mort, et son amant  une
prison devenue son tombeau. Je suis, lui dit-elle, la fille et tout ce
qui reste de la noble famille Durazzo, la fiance et la veuve du duc de
Strati. J'esprais le dlivrer, et fuir avec lui nos communs tyrans,
mais il est dans ma destine de pleurer tous ceux qui me furent chers.
Vous qui avez caus tous mes maux, exaucez le seul voeu que la
malheureuse Romilda peut former encore. Que je puisse pleurer et mourir
dans le lieu o mourut mon Albert... J'avais besoin d'tre libre tant
que j'ai conserv l'espoir de l'arracher de votre tyrannie; il n'est
plus, laissez-moi le remplacer. Aprs m'avoir tout t, je croirai que
vous m'avez tout rendu, si vous exaucez ce voeu d'une bouche mourante...
Le barbau fit un signe, et la prison d'Albert devint celle de Romilda.
C'est l qu' quinze ans ses jours s'teignirent dans les larmes, assise
 cette fentre o elle avait reu son amant, et d'o elle ne voyait
plus que les tombeaux de sa famille. Lorsque les Franais vinrent
planter la bannire tricolore sur les murs de Parthnope, le nouveau
gouvernement prit Romilda sous son gide; il voulut lui rendre tous ses
biens et lui rendre tous ceux d'Albert dont on lui donna le nom. Elle
refusa la fortune. Ils sont l, disait la noble afflige, en montrant
les fosses: ce gazon, o mes pleurs arrosent les fleurs du deuil, me
spare moins de ces restes chris que le marbre dont on les couvrait.
Romilda n'accepta de ses protecteurs qu'un asile moins lugubre. Elle s'y
teignit, peu avant que le gnral Championnet ft rappel et partt
pour Paris. C'est lui qui fut son zl protecteur et son ami.
L'avant-veille de la mort de l'infortune Napolitaine, un orage terrible
clata sur son humble demeure, dvasta ses fleurs, sa volire, et frappa
une de ses colombes chries. Vous le voyez, disait-elle au gnral
Championnet, la foudre me cherche partout o je me rfugie. Ah! pour moi
le repos n'existera que dans la tombe.

Romilda y reposa au milieu des siens. Le temps a dtruit les croix, la
mer a envahi les tombes, mais les malheurs de Romilda et d'Albert ne
sont pas oublis, me dit celle qui m'avait fait ce touchant rcit. Elle
ajouta, avec cette superstition du coeur que donnent aux femmes les
sentimens tendres et les douleurs amres: Aux jours anniversaires de
tant de morts runis, on voit de blanches colombes raser de leurs ailes
argentes la fentre du fort Saint-Elme et les vagues qui couvrent le
lieu de la spulture; on entend comme un gmissement dans leurs tristes
ondulations; un cri de plaintes, un cho de douleurs rpte alors les
noms d'Albert et de Romilda.




CHAPITRE CIX.

Voyage  Caserte.--Audience de la reine.--Dtails intrieurs.


Depuis plus d'une semaine je respirais le doux air de Naples; mes jours
taient transports dans des promenades et des rveries charmantes;
heureuse, sans soucis d'affaires, sans inquitude de coeur, sans aucune
de ces penses vulgaires qui avec le sommeil dvorent les trois quarts
de l'existence, je me laissais vivre, tat dlicieux de l'ame qui se
compose tout  la fois de paresse et de mditation, de souvenir et
d'oubli, d'impressions terrestres et de penses divines. Un paquet, qui
me fut remis par le prince Pignatelli, me rappela au but de mon voyage,
et  toute la gravit de ma mission.

La grande-duchesse m'envoyait une lettre de sa main pour Caroline, une
pour Joachim, me recommandant de me prsenter  part chez sa soeur et
chez son beau-frre, d'attendre l'effet de leur bienveillance et de leur
accueil avant de m'ouvrir et de me laisser aller  la sduction de
causerie qu'elle voulait bien me reconnatre. Voyez Pignatelli, voyez
Rosetti: dites un quart de vrit au second, et au premier la vrit
presque entire; qu'il soit, au besoin, le conseiller de vos dmarches,
l'auxiliaire de tous les moyens que vous aurez  employer. Rien ne
presse; mettez le temps  vos affaires, dpensez de l'argent, ayez l'air
d'tre bien insouciante, bien distraite, bien inoccupe; soyez bien
vous-mme: pour la premire fois, votre caractre ne sera point un
obstacle  vos succs.

Pignatelli me pressa de faire usage de la protection que la princesse
lisa m'accordait. Quant au roi, me dit-il, je me charge de vous
prsenter  S. M., et de vous y conduire moi-mme avant le conseil.
Mettez-vous  ce bureau, faites  la reine la demande d'une audience
particulire; elle lui sera remise aujourd'hui, et je ferai tenir 
votre htel la rponse probablement avant ce soir. Ds le soir, en
effet, je trouvai chez moi un mot du secrtaire des commandemens, et je
remarquai avec plaisir cette exactitude et cette attention dont les
subalternes devraient toujours donner le mrite  leurs souverains, car
elles leur sont comptes par la bienveillance publique comme des vertus.

Le colonel d'Obedelen me donnait le bras quand je rentrai; et, comme je
trouvais plaisir  voir son pine dorsale se courber devant les
apparences de la faveur et les prestiges du pouvoir, je ne manquais
jamais  ses yeux de me donner de l'importance par le rcit de mes
relations et l'talage de mes amitis politiques, toujours cependant
sans lui rien dire de positif, le dsesprant par des paroles qui
avaient l'air de vouloir tre des aveux, et qui s'arrtaient justement 
la rticence. On m'annona qu'un valet de pied avait apport une lettre
du chteau: l-dessus, je pris ma dignit, et je jetai ces mots  la
tte de mon adorateur par ambition: Je sais... C'est la reine qui
m'crit. Obedelen mourait d'envie de rester pour en savoir plus long;
mais, vous voyez, colonel, ceci ne se remet ni ne se communique: 
demain donc me valut le salut le plus humblement respectueux qu'ait
jamais fait un solliciteur ministriel. Je le laissai aller rver toute
la nuit  ce grave intrt, qui tait tout navement une simple rponse.
Je sentis alors, en rflchissant, que la connaissance du colonel tait
une infraction  mes promesses, et que je devais la restreindre. Mon
audience tait indique pour le lendemain,  la royale maison de
plaisance de Caserte.

J'avais vu Caserte en revenant de Rome. On y arrive par des routes
ornes de myrtes, d'orangers et de mille objets plus dlicieux les uns
que les autres. Avant de me mettre en route, je procdai  ma toilette
avec un dsir bien ambitieux de plaire  la reine. lisa m'avait dit
quelquefois que rien ne m'allait aussi bien que le noir: j'esprais sous
le mme costume obtenir la mme bienveillance auprs de Caroline. Je le
pris, et m'acheminai firement vers Caserte. En arrivant, on me proposa
de faire un tour dans les dlicieux jardins de la rsidence royale, en
attendant que la reine et fini sa toilette; ce que j'acceptai avec
d'autant plus de plaisir, que je n'tais pas fche de mditer un peu
les louanges ou les rflexions que ce grave entretien pourrait m'obliger
 improviser.

Je comparus enfin au lever de Caroline, non pas  un lever de grande
crmonie, car je la trouvai seule. M. Baudus, gouverneur des enfans,
sortait de chez elle avec le prince Achille, hritier prsomptif de la
couronne. La reine, tout en reconduisant son fils, tait entre dans le
salon o j'attendais mon introduction, et o mon introduction se fit par
un mot de la souveraine elle-mme, qui me dit: Venez, madame, avec nous
faire un tour de promenade; vous tes ici comme  Florence, de
l'intimit. Rien n'galait un sourire de Caroline. Le matin est la
vritable preuve d'une femme, mme quand elle est reine. La reine
Caroline me parut dlicieuse, malgr l'heure. Moins parfaitement belle
que sa soeur Pauline, elle avait dans la physionomie une grce, une
mobilit, une expression, qui donnaient  sa jolie tte cet air de gaze
des lgantes et vaporeuses miniatures d'Isabey. Sous sa petite mine
dlicieuse et mignonne, sur cette jolie figure de came respirait avec
la grce une fiert qui la rendait plus piquante; un sourire malin et
presque profond accompagnait ses paroles. Tout en elle semblait ptri
par les Grces et anim par l'esprit. Elle possdait toutes les hautes
qualits de sa haute destine: elle l'a remplie comme reine, comme soeur
et comme pouse, aux jours de l'adversit, et de manire  mriter
l'estime de ceux mmes dont elle n'avait pas conquis l'amour.

J'avais fait un pas respectueux  l'apparition de la souveraine. Elle me
regarda en souriant, et avec un ton de femme  femme, que toutes les
soeurs de Napolon savaient prendre  propos; elle me dit: Vous avez un
peu attendu, mais aussi convenez que vous tes trs matinale: ds quatre
heures vous tiez debout devant le beau spectacle de la mer de Naples
rflchissant les feux du Vsuve, et ds neuf heures vous avez fait le
voyage de Caserte. On n'a point tort de vous confier des expditions
importantes: se lever de bonne heure est presque une vertu. Je restai
stupfaite de voir la reine si bien instruite de ma vie, de mes
dmarches et de mes allures. Elle sourit encore  mon embarras, non
point avec la malice qui veut intimider, mais avec la finesse qui devine
et la grce qui approuve.

--V. M. sait que j'ai peu dormi, mais elle ne peut en tre surprise: il
s'agissait d'tre bientt en prsence de la soeur chrie de Napolon. Je
suis donc ici l'objet d'une observation bien prompte!

--Comme toute personne qui arrive. On croit surtout servir les princes
par l'excs des investigations; car la connaissance de tous ces faits
n'a t provoque par aucun ordre, et est en quelque sorte un acte de
surveillance gratuite et de bonne volont. Je vous avoue mme qu' la
nouvelle de toutes ces rvlations, j'ai craint que votre tte, que je
sais un peu singulire, ne prt fort mal ces attentions, et ne vous ft
reprendre la route de Toscane sans m'avoir vue.

Pendant ce petit discours, j'avais repris toute ma libert d'esprit, et
je rpondis  la reine que la confiance et la faveur d'une honorable
familiarit m'taient trop prcieuses pour que je me privasse du bonheur
dont je jouissais dans le moment. Regarder Caroline et suffi pour
donner de la vrit  l'expression de ces sentimens, tant Caroline,
leve loin du trne, avait naturellement les qualits qui l'honorent!

La grande-duchesse, reprit la reine, notre lisa, est aime en Toscane.

--Comme elle mrite de l'tre.

--Et s'amuse-t-on  sa cour? est-elle brillante, riche en nobles et
beaux courtisans? quelques uns sont-ils prfrs? Des haines, des
propos, n'est-ce pas?

--La cour de Toscane est comme toutes les cours.

--Et vous ne cachez rien  lisa? Vous lui dites tout ce qu'il lui
importe de savoir?

--Oui, ce qui intresse sa personne seulement, ce qui dans ses
habitudes fait jaser.

--Ce qui fait jaser? Et quels sont les objets de ces conversations
malignes?

--Tout ce qu'il y a de plus simple: une course, un mot dit dans un bal,
la moindre bienveillance accorde par la princesse  une personne que le
hasard ou l'amabilit rapproche d'elle. Ne faut-il pas que les grands de
la terre paient contribution aux oisifs? lisa fournissait outre mesure
 cet impt des grandes villes, en sortant seule en phaton avec le beau
comte Cereni.

--Et vous avez eu le courage de l'avertir?

--Sans doute, et en mettant les points et les virgules  mes
avertissemens, parce qu' Florence on est mchant ou bte, et que rien
ne se propage avec autant de facilit que les suppositions de la
mchancet haineuse et de la btise malveillante.

--Vous avez bien raison: en fait d'pigrammes et de calomnies, jamais
la crdulit publique n'hsite; pour elle l'apparence devient toujours
une certitude. Puis, avec un air de distraction, Caroline ajouta: Et il
est fort bien ce comte Cereni.

--Si bien, qu'il m'a fallu voir le roi Joachim pour ne pas proclamer le
comte le plus bel homme de l'Europe.

--La flatterie est ingnieuse, dlicate..., et ne me rend que plus
claire la nature des observations que vous avez l'occasion d'adresser 
ma soeur.

Ici nous fmes interrompues par l'entre subite d'une dame pour
accompagner, dont l'intimit devait tre bien grande, puisqu'elle ne
craignait pas d'interrompre. Il est vrai que le motif tait grave: elle
venait de recevoir une caisse de modes arrive de Paris par courrier
extraordinaire, en mme temps que des instructions nouvelles et plus
svres sur le blocus continental. Voici la reine qui, sans contrainte,
sans grimaces de grandeur et me traitant comme une amie, comme une
femme, tale elle-mme les robes, les chapeaux, les garnitures qui
embelliront encore sa beaut. Et ma soeur, me disait-elle, quelle
couleur lui sied le mieux maintenant? Vous voyez bien ce nglig, c'est
une attention de mon frre; entre deux victoires il pense encore  ces
gracieusets-l... N'est-ce pas qu'on peut tre un trs grand homme avec
des qualits prives? Et moi de rpondre: La famille de Napolon nous
a habitus  rencontrer en elle toutes les choses les plus opposes, le
gnie du grand et le got du simple, des contrastes qui sont
admirables. Puis, entremlant trs adroitement le srieux au frivole,
la reine ajoutait: Il faut frapper le peuple, blouir la foule. Les
souverains auraient tort de ngliger la parure: on leur en sait gr
comme d'une marque de respect pour les spectateurs. Et Cereni se
_met-il_ bien?

--Comme un homme qui aurait besoin de ce secours, et qui, sans beaucoup
d'esprit, se rend compte de toutes les illusions que la toilette peut
produire.

--Il est ici, car je sais tout, moi; et avant les envois de ma
marchande de modes, j'avais lu mon rapport ou mes rapports de la
journe. On peut tout vous montrer  vous, Madame, confesseur d'une
souveraine: lisez.

Si S. M. a entretenu le roi de mon dernier rapport, j'espre qu'elle
lui aura cach la source de ses connaissances. Il faut que le roi sache
les choses, mais il ne faut pas qu'il sache les noms. La discrtion est
sacre de haut en bas, mais il est ncessaire au service de S. M. que le
secret se garde aussi de bas en haut. Le roi serait jaloux des
renseignemens qu'on nous communique au lieu de les lui apporter; cela
est surtout bien important en ce qui concerne les relations avec
l'ambassadeur de France. On a dit hier, au cercle de M. le baron Durand,
que l'empereur et roi avait crit une lettre  cheval au roi Joachim;
que S. M. paraissait depuis quelques jours fort mcontente. On a
remarqu, par suite de ces bruits, que le roi et la reine n'avaient
point t ensemble au grand thtre.

--On voit beaucoup dans les promenades une dame de Florence; elle a de
frquentes relations avec le colonel d'Obedelen. On ne sait pas trop ce
que ce dernier fait  Naples; vient-il grossir le nombre pourtant dj
bien assez considrable des agens franais? Les officiers le voient d'un
mauvais oeil.

--La dame de Florence travaille trs avant dans la nuit; on prtend 
son htel qu'elle n'a pas quitt la terrasse de la soire.

--On a encore arrt sur les ctes deux barques montes par des
matelots franais; ils venaient de jeter sur le rivage une norme
quantit de denres coloniales. Le capitaine a montr une licence
revtue d'un paraphe du gouvernement franais. On a relch
immdiatement les dlinquans sur le port, o beaucoup de peuple tait
assembl: cette scne a occasion force murmures. Puisqu'on force notre
bon roi Joachim, s'criaient des voix robustes,  rendre son peuple
malheureux par la ruine du commerce et par le maudit blocus continental,
on devrait au moins respecter les lois qu'on lui impose. Chiens de
Franais! ils veulent non seulement nous empcher de gagner notre vie,
mais ils viennent faire la contrebande avec privilge: elle ne leur
cote pas mme, comme  nous, un coup de fusil. La colre, la rage du
peuple tait  son comble; le tumulte a fini, ainsi qu'il finit
d'ordinaire, par la prsence de la force arme; mais l'habitude de se
frotter aux baonnettes pourrait bien,  la longue, donner  nos
_lazzaroni_ le courage de les braver.

--La princesse dont Sa Majest a remarqu l'absence au cercle d'hier, a
t rencontre  Bahia avec le beau comte ***, dont le roi s'est
galement plaint ce matin pour cause d'inexactitude.

--Monseigneur l'archevque reoit beaucoup depuis quelques jours un
marchand de Palerme, qui lui a remis une bote de la part de Ferdinand.
On ne fait pas de cadeaux  ceux qui ne nous rendent pas de services.

--Le baron *** a encore perdu hier une somme considrable au Pharaon.

--Il circule depuis quelques jours une caricature que je n'ai pu me
procurer; ce que je sais, c'est que c'est une grossire insulte  toute
la famille impriale. Les marionnettes de la rue de Tolde sont depuis
quelques jours l'objet d'une fureur plus active. Les allusions pourtant
ne m'ont pas frappe; ce qu'il y a de certain, c'est que le vieux
polichinel pense fort mal. Il tait trs li avec le feu roi,
c'est--dire avec le roi qui rside en face, et qui lui faisait donner
de bonnes gratifications quand il l'avait amus.

--On rpand le bruit qu'il arrive ici des troupes franaises. Les
passe-ports sont visits avec une incroyable surveillance sur les
frontires. Il y a mfiance et dsaccord entre les cours de Naples et de
Paris: le peuple du moins le croit et le rpte.

--La dernire revue du Roi a fait un bien extrme, et les secours que
Votre Majest a distribus pour les femmes indigentes ont accru encore
les bndictions, qui ne demandent qu' monter vers le trne qu'occupent
la beaut et la vertu.

--Voici ma dernire et ma meilleure nouvelle: la glace a baiss de prs
de trois liards.

Cette pice me parut si curieuse, que je l'crivis de mmoire en
quittant Caserte. J'espre, me dit la reine, qui, tout en chiffonnant
ses envois de Paris, n'avait pas perdu un seul des signes de mon
tonnement, j'espre que vous ne direz pas que je ne suis pas aussi bien
instruite que ma soeur lisa.

--Dans l'heureuse famille d'un grand homme, les femmes mmes ne veulent
pas mriter l'pithte que l'histoire de France a donne aux rois de la
premire race. Mais ce que j'admire plus peut-tre que les prcautions
de la politique, ce sont les lans de la bienfaisance: vous cachez vos
bienfaits et vos affaires, deux choses habiles et honorables. Permettez
cet loge  ma franchise.

--Comment tes-vous venue  Caserte? me demanda la reine avec bont. Je
vais vous faire reconduire; la matine est chaude, je veux que vous
fassiez le voyage commodment, pour que vous preniez got  revenir. Je
ne laisserai point ignorer  ma soeur combien j'ai t contente de vous.

Le colonel d'Obedelen m'attendait quand je rentrai  Naples. La vue
d'une voiture aux armes des Deux-Siciles, et aux livres de la reine,
produisit sur lui leur effet magique: il me salua, je me trompe, il
salua l'quipage avec toute la batitude d'un bourgmestre. La royale
entrevue ne m'avait pas rendue plus fire, mais elle m'avait fait sentir
sinon la morgue, du moins les obligations de la diplomatie, et le besoin
de cacher des dmarches dont l'honneur et le succs dpendaient de ma
discrtion. Je me contentai de saluer le colonel, et de lui dire que
j'tais trs fatigue de la route, et que j'allais me mettre au rgime
napolitain du sommeil pendant le reste de la journe. Ce que je fis, en
effet, avec plus de conscience que je ne voulais le promettre par mes
paroles.




CHAPITRE CX.

Nouvelle course  Caserte.--Rencontre et nuit passe chez Deborah.


Caserte m'tait devenu cher, depuis que j'y avais vu une reine, mieux
qu'une reine, une femme charmante. De grands embellissemens avaient t
faits par Murat  cette rsidence, et elle tait un point de promenade
pour les oisifs trs nombreux de Naples. Je voulus la voir dans un
appareil plus simple que celui de ma visite crmonieuse. En parcourant
ces beaux lieux, je m'aperus cependant que, malgr la royale protection
qui semblait y attirer la foule, elle ne s'y portait pas de prfrence;
j'y passai nanmoins des heures dlicieuses, mais dont le charme tenait
plus peut-tre aux souvenirs qu'aux spectacles. Mon retour de cette
course capricieuse fut marqu par plus d'incidens que le sjour
lui-mme. Mon conducteur me demanda, quand je le repris, si je ne
voulais pas voir les ruines de l'ancienne Capoue. Craignant de trouver
l'ennui o les citoyens romains s'amusaient tant autrefois, et o leur
plus cruel ennemi, Annibal, s'tait amus trop, je prfrai reprendre la
route que j'avais parcourue avec dlices; car j'ai de la reconnaissance
pour des lieux qui m'ont procur d'agrables impressions. O peut-on en
trouver de plus enivrantes que dans cette campagne, jardin embaum? Mon
_vetturino_ (cocher) voulut me faire dner  Ceversa, petite ville assez
vilaine, qui sert de contraste  tant de beauts; mais je refusai, et
nous nous arrtmes  cinquante pas plus loin, prs d'une bicoque fort
jolie, dont le toit n'arrivait pas au haut du cabriolet, qui n'avait ni
portes ni fentres, mais qui tait tellement entoure de lauriers, de
grenadiers et de jasmins, qu'elle paraissait comme assise dans une
corbeille de fleurs. Derrire la cabane tait un bosquet de hauts
peupliers, o grimpait en festons le pampre des vignes. Une paysanne
vieille et pauvre vint nous offrir des oeufs, des fruits et du sorbet.
Dans un coin on voyait une espce de caisse couverte de feuilles
fraches, sans draps ni couverture; c'tait le lit de la vieille. Un
bnitier, un crucifix, une madona della Seggiola formaient tout
l'ameublement. Un norme chat, et une cage pleine d'oiseaux, voil toute
la socit. Je regardais cette femme, son asile, tout ce qui
l'entourait, et  ma curiosit se mlait une sorte de terreur
souponneuse. En gnral, les paysannes, mme jeunes, sont peu jolies
dans les environs de Naples, et Deborah n'avait rien moins que
soixante-treize ans. Sous cette hideuse enveloppe battait encore un coeur
noble et gnreux.

Mon _vetturino_ ne me parut nullement content de me voir descendre  la
cabane de Deborah, et il me pressa fort de retourner promptement 
Naples. Je cdai  son empressement; car, par un mouvement rtrograde,
je me mis  supposer que cette dlicieuse cabane pouvait tre l'honnte
maison de plaisance de quelques bandits. Je m'arrtai tellement  cette
ide, qu'au lieu de suivre ma gnrosit naturelle, je payai fort
mesquinement la dpense, et remontant lestement en voiture, je dis au
cocher de presser le retour; la recommandation tait inutile: il faisait
si bien voler son char, que sur la route la plus unie, il eut la
maladresse de rencontrer une pierre qui culbuta le phaton et les gens,
 pouvoir casser les roues et nos jambes. _Maladetta la stregha che ci
val questo_[9]. Pendant que le voiturier criait cette aimable
maldiction, j'tais dj sur pieds. N'est-ce pas, dis-je  l'Hippolyte
en colre, que c'est une sorcire cette Deborah? esprant par cette
approbation provoquer le rcit d'un de ces vieux contes auxquels j'ai
toujours trouv un plaisir extrme, je ne m'attendais gure que cette
laide et pauvre, vieille allait me faire prouver un sentiment diffrent
pour son malheur et la plus vive admiration pour sa constante fidlit 
un touchant souvenir. Changeant d'ides dans mon embarras, je rsolus de
passer la nuit  la cabane de Deborah, et dis en consquence au
conducteur de tcher de gagner jusque-l, et de revenir m'y chercher le
lendemain  l'aurore. _Santissimo!_ s'cria le superstitieux imbcille,
je ne vous trouverai plus.--Eh bien! vous ne perdrez pas la course, lui
dis-je en la lui payant amplement, et je le laissai, avec deux paysans,
arranger sa voiture, et m'en retournai  pied  la cabane.

Deborah tait assise sur le seuil, dans l'attitude de la plus triste
mditation. Je lui contai mon accident et mon intention de passer la
nuit sous son humble toit, si elle voulait bien me recevoir._Madona
mia_, dit-elle en se signant, vous demandez l'hospitalit  Deborah;
vous ne la croyez donc ni sorcire, ni maudite? Que votre entre chez
moi soit bnie, vous qui ne traitez pas le malheur comme un crime. Son
langage me frappa par sa puret; les termes dont elle se servait
ajoutrent  ma surprise. Deborah, lui dis-je, vous n'tes pas
Napolitaine?--Je suis Florentine, me rpondit-elle, et depuis des
sicles les miens furent toujours attachs  la noble maison des
Strozzi; cette famille s'clipsa sous le poids du malheur, et il y a
soixante-deux ans qu'ici de vils brigands massacrrent le dernier
rejeton de cette race de hros, et sa jeune soeur, celle qui avait suc
avec moi le lait de ma mre. J'avais alors vingt ans; les riches amis,
les parens de la fiance, tous ont oubli, aprs quelques larmes
donnes, et l'hritier illustre, et la jeune et belle pouse; le coeur de
la pauvre Deborah a eu plus de mmoire. Mais, ajouta la vieille, vous ne
pouvez, madame, passer la nuit ici; un lit de feuilles et un peu de
paille de mas est tout ce que je possde.--C'est excellent, bonne
Deborah; je dors partout, et trs bien; et je suis sre que vous aussi
vous dormez bien paisible, et contente, sur votre lit de feuillage. Oui,
grce au ciel! le repos me reste aprs les larmes.--Et dans cette
cabane, de quoi vivez-vous?--Depuis que le gouvernement du roi Joachim a
fait cesser toutes les perscutions, en bannissant les superstitions
nuisibles, je respire et ne manque de rien; depuis que la haine et les
prjugs n'osent plus dvaster mon petit domaine, que les lois
franaises protgent ma cabane comme le palais du riche, la pauvre
Deborah a du pain; ma vie, use dans les regrets et les larmes, finira
moins malheureuse. Mais puisque vous tes venue seule prs de moi;
puisque vous voulez honorer ma cabane et mes cheveux blancs par une
preuve de confiance si courageuse, venez voir mon domaine; la promenade
et la nuit sont ici dlicieuses.

Me voil, avec une femme que je connaissais depuis deux heures et par de
sinistres rapports, parcourant la nuit un bosquet nu de toute
habitation, dans un pays o l'on pourrait dire que le mlodrame crot en
pleine terre pour fournir des sujets  la muse de nos boulevarts.
Deborah me devanait de quelques pas, et je faisais _in petto_ ces
rflexions, mais toutefois en les repoussant. Je tombai, en tournant
prs d'un bosquet de myrtes, sur un banc de marbre noir. Reposons ici,
dit Deborah, vous n'tes point une femme ordinaire; vous n'avez point
peur. Je fis bonne contenance, quoique les pulsations de mon coeur
fussent devenues plus frquentes. _Ils n'y reposent point_, ajoutait
Deborah, mais c'est ici qu'ils furent cruellement immols, ici,  cette
place, o depuis plus de soixante ans la pauvre Deborah pleure leur mort
comme au jour de leur perte. Je pressai la main de Deborah contre mon
coeur. Je ne redoutais plus rien, mais j'tais aussi vivement agite; le
lieu, l'heure, le genre de la confidence, tout ajoutait  mon motion.
Deborah devait la porter  son comble, en m'apprenant qu'elle tait
d'origine franaise. Quoi! m'criai-je, de parens trangers, et ne 
Florence! Voil mon imagination lance dans tous les rapprochemens
d'une effrayante conformit.

Il faudrait me connatre pour se faire une ide de l'effet de la
solitude sur l'accumulation de mes souvenirs. Deborah me rassura un peu
en continuant d'un ton humble et monotone: Il y a bien des _sicles_
qu'une de mes aeules, ne  Lyon, se donna la mort pour ne pas survivre
 une matresse adore; mais pour que vous compreniez, signora, cet
attachement si dvou, il faut vous faire connatre son objet, qui
n'est, hlas! plus qu'une cendre; mais le rcit des vertus d'Isaure, son
amour et ses malheurs, l'hrosme de l'homme qu'elle avait choisi: voil
ce qui s'est perptu de gnration en gnration dans notre famille;
voil les nobles souvenirs qui m'inspirrent un attachement si religieux
pour les descendans de l'illustre maison des Strozzi. Ce papier (et elle
me donna un manuscrit), je vous le donne; vous tes digne de le
conserver, mais vous n'en parlerez pas  la pauvre vieille Deborah; vous
me le rendrez, j'ai ajout de ma main tremblante le peu de lignes qui
vous apprendront la fin terrible de mes matres assassins si jeunes.

Deborah se leva; je la suivis en silence. En rentrant dans sa cabane,
elle me regarda. J'tai mon chapeau. Deborah resta devant moi, et
debout, d'un air inspir, touchant de sa main dcharne mes cheveux,
elle me dbita une espce d'improvisation. Elle comparait ma taille, mes
traits et mes cheveux avec ceux de la matresse dont cette pauvre femme
pleurait la mort depuis soixante ans. Si je dois vieillir autant, je ne
perdrai pas non plus la mmoire de cet exemple de pit domestique, de
cette scne singulire de toute une nuit passe dans une cabane, que,
peu d'heures avant, les apparences auraient d plutt me faire fuir que
chercher.

Deborah, aprs son rcit, avait lev un grand rideau de laine, et je fus
fort surprise  la vue d'un petit lit fort propre. _Ci dormiva_[10],
me dit-elle, et elle resta immobile devant le lit. Une terrible pense
vint de nouveau effrayer mon esprit. Deborah, pourquoi n'y plus dormir?
votre matresse y serait-elle morte?--_ un voto!_[11] Quand, en
Italie, on vous dit cela, il n'y a plus ni raisonnemens  faire ni avis
 donner. Voulez-vous, bonne Deborah, que je lise ici le manuscrit que
vous m'avez confi? Couchez-vous, je veillerai sur votre sommeil.--Ah!
combien vous tes bonne? _Compassione vole_. Elle tait comme cela, _mia
dolce padrona_[12], et la pauvre Deborah tomba  genoux, les mains
jointes sur la poitrine.

J'entendais ses lvres murmurer des prires. Je pensais  ce voeu d'une
si longue douleur, si religieusement observ. Je tenais toujours le
manuscrit; il me semblait le sentir lgrement s'agiter; je n'osais
interrompre la prire de la pauvre Deborah. Je ne rsistai plus  toutes
les motions de ma bizarre situation, et, pour m'en distraire, je jetai
les yeux sur la premire page o je trouvai une motion nouvelle en y
lisant ce qui suit: En 1742, l'arrire-petit-neveu de Philippe Strozzi,
et la jeune et belle Paula Albergati, se rendant  Caserte pour les
visites de leurs noces, clbres  Naples, la chaleur du jour leur
ayant fait chercher un abri et s'loigner de leur suite, des brigands,
attirs par les richesses des habits des deux jeunes poux, leur
donnrent la mort, irrits par la dfense de Strozzi. C'est  la place
o les corps furent retrouvs, dans le bois, que j'ai lev une pierre
qui porte le nom des victimes et le jour de leur mort funeste, en
jurant, si Dieu me fait survivre  cette terrible catastrophe, de ne
vivre dans les mmes lieux que la vie des cnobites, de n'avoir de
nourriture que les produits des champs, de couche que la dpouille des
arbres, et de prier pour mes matres bien aims jusqu'au dernier
soupir.

Je m'arrtai, je regardai Deborah; elle venait de s'tendre sur son lit
de feuillage. Toute cette laideur de la dcrpitude qui m'avait tant
frappe venait de disparatre; je ne voyais plus sur ces traits fltris
que la belle ame qui les animait, et assise au pied de cette humble
couche, ayant sous les yeux le modle d'une si longue rsignation, je
lus avec un vif intrt le fragment de la vie de l'illustre Philippe
Strozzi.




CHAPITRE CXI.

Ma prsentation au roi de Naples.--Lecture de l'acteur Philippe.--Les
ministres du roi.


Ma prsentation au roi Joachim se fit d'une manire moins crmonieuse
que ma prsentation  la reine, puisque le prince Pignatelli se contenta
de m'amener au chteau, et de me faire attendre que S. M. sortt de son
cabinet pour prsider le conseil des ministres. Le premier des
appartemens tait occup par les chambellans, puis venait une autre
salle o se tenaient les aides-de-camp, des officiers suprieurs des
rgimens de service, une espce de camp et d'tat-major, toujours prts
 servir le prince. Les uniformes de ces officiers taient blouissans
de richesse. Tout le caractre de Murat respirait dans cette
magnificence militaire qui tenait de la ferie. Ce coup d'oeil parlait
encore plus  mon imagination et  mes gots que les beaux spectacles de
la nature qui venaient de m'enchanter par leurs merveilles. C'est bien
l, me disais-je, le palais d'un souverain devenu roi par son pe,
toujours prt  monter  cheval pour dfendre sa couronne, faisant de la
gloire des armes la distraction de ses loisirs, ne se sentant roi enfin
qu'au milieu des images de la guerre qui l'avait lev.

J'avais dj vu isolment la plupart de ces brillans chevaliers d'un
autre Roland; car c'tait le spectacle de Naples que leur prsence, et
ils ne se montraient pas incognito aux spectacles, aux promenades, dans
les salons, leur grce, leur bonne mine et leur jeunesse les faisant
nommer  chaque pas. Ils causaient assez bruyamment, parlaient chevaux,
femmes et bataille, du mme ton et avec la mme facilit de paroles.
Pignatelli me donna la main, je traversai cet lgant bivac sans
beaucoup de frayeur, et je me reposai dans la salle voisine qui attenait
au cabinet mme du roi; l, Pignatelli me dit de l'attendre, une dpche
qui lui fut remise  l'instant exigeant qu'il passt chez l'ambassadeur
de France avant le conseil. Pendant ce temps, la discussion allait
toujours dans le salon militaire que je venais de parcourir; j'entendais
les mots de ganses, de doliman, de lisers, et je ne comprenais pas trop
que des termes aussi techniques et aussi simples occasionassent les
disputes d'une colre aussi vive que celle dont les clats arrivaient
jusqu' moi. On se serait cru volontiers dans les ateliers de Berchu,
beaucoup plus que dans les salons d'un souverain. Mais qu'on juge de ma
surprise, malgr une grande habitude des uniformes, quand je vis entrer
et s'avancer vers moi l'tat-major en querelle, et l'un de ces
messieurs, portant la parole, me montrer des dessins envoys de Paris,
et destins  servir de modles au costume d'un nouveau rgiment de
chevau-lgers, et me demander mon avis, ma prfrence sur chacun des
dessins qui se partageaient les suffrages. Malgr ma connaissance de la
galanterie franaise, qui pouvait bien inventer ce prtexte par
curiosit, et comme une occasion d'adresser la parole  une inconnue, et
de papillonner autour d'elle, je savais aussi que l'tude des couleurs
et des lisers tait une grande affaire dans une cour toute belliqueuse,
o l'mulation de _la tenue_ militaire se trouvait excite par les
faveurs et les flicitations du matre. Je rpondis avec beaucoup
d'aplomb et une sagacit spciale  la singulire consultation qu'on
rclamait de moi, et il fut dclar par l'aimable troupe que mon
jugement deviendrait l'avis universel, lorsqu'il serait question de la
chose devant le roi. Entre deux uniformes, dis-je  ces messieurs,
galement riches, galement beaux, il me semble que le plus riche et le
plus beau, c'est ncessairement le plus militaire; je donne donc ma voix
au n 2, parce qu'il se rapproche le plus de la svrit des chasseurs 
cheval de la garde, des chasseurs de l'intrpide Lefebvre-Desnouettes.
La prsence de Pignatelli vint heureusement empcher les dveloppemens
de mon opinion et les exclamations admiratives de mes auditeurs. Ils
rentrrent tous dans le salon rejoindre les deux premiers aides-de-camp
qui n'avaient pas pris part  la chaleur de la dispute et  la lgret
de la consultation. Je ne me rappelle pas aujourd'hui les noms des
brillans officiers qui composrent ce petit congrs, si ce n'est celui
de MM. de La Vauguyon et de Beaufremont, tous deux des premires
familles de notre vieille aristocratie, et dignes par leur courage de
recevoir le baptme de cette noblesse nouvelle qui se donnait sur les
champs de bataille.

Le prince Pignatelli tira sa montre en arrivant, pour voir si l'heure
approchait o il pouvait entrer dans le cabinet du roi pour lui
remettre, en sa qualit de ministre secrtaire d'tat, place quivalente
 celle qu'occupait auprs de l'Empereur M. le duc de Bassano, le
portefeuille des affaires sur lesquelles S. M. avait ce jour-l 
appeler l'attention de son conseil. Pendant que l'excellence hsitait 
se faire annoncer par le chambellan, qui se tenait dans une petite
embrasure trs rapproche de la porte, on annona M. l'ambassadeur de S.
M. l'Empereur et Roi, et Pignatelli, qui avait entendu le bruit
d'importance occasion par l'arrive du grave personnage, se prcipita
au devant de lui, en lui exprimant le vif regret de l'avoir manqu de
cinq minutes; qu'il sortait de chez lui, qu'il avait  l'entretenir de
la part du roi. Les deux personnages se retirrent, tout en ayant l'air
de marcher ngligemment, jusqu'au fond du salon, et l ils s'assirent,
et parurent causer avec une trs visible inquitude de part et d'autre.
Je reconnus sous le masque noble et superbe de M. l'ambassadeur de
France une figure que j'avais rencontre souvent dans les corridors du
ministre des affaires trangres. C'tait en effet M. le baron Durand,
qui avait fait un savant apprentissage diplomatique  la grande cole de
Paris, je veux dire dans le cabinet de M. de Talleyrand. Pignatelli
tait un homme d'esprit, et bien certainement capable de soutenir la
lutte; mais quoique je n'entendisse pas un mot de la conversation,
facilement nanmoins j'apercevais sur le jeu des figures quelque chose
de ce grand colloque. On voyait que le diplomate de Paris se dispensait
d'tre fin, qu'il sentait sa force, sa supriorit, parlant au nom d'un
matre qui faisait la diplomatie bien plus sans doute avec des ordres
qu'avec des notes. Je ne crois pas que, sous l'empire, nos ambassadeurs
aient eu le loisir de dployer cette science profonde que la crdulit
publique veut bien encore juger trs ncessaire  leurs fonctions; mais
je me rappelle un mot fort juste de lui, et qui peint bien le rgne de
Napolon sous ce rapport. On lui avait parl de je ne sais trop quelle
mission dont il pourrait bien tre charg. Bah! dit l'ambassadeur, je
ne connais en fait de bons ambassadeurs que les boulets de canon.

Pendant que j'observais avec ma curiosit de femme les deux figures si
diffrentes du prince de Pignatelli et du baron Durand, j'entendis comme
un murmure sourd et plaintif venant du ct du cabinet de Murat. Mon
sang se glace dans mes veines, et ma tte, toujours prompte  rver des
catastrophes et des scnes extraordinaires, croit dj voir un noble
guerrier frapp dans sa carrire de gloire par quelque poignard italien.
J'coute avec plus d'attention, sachant combien j'avais  me dfier de
mes impressions fantasmagoriques, mais impossible de ne pas me rendre 
la supposition de quelque attentat, car le bruit et le murmure
semblaient devenir plus effrayans et plus rels. On et dit de quelque
lutte, accompagne de menaces et de rsistance. Cependant le chambellan
de service, qui tait encore bien plus prs que moi du lieu de la scne,
ne fronait pas mme le sourcil et semblait dmentir toute crainte par
son immobilit. J'osai m'approcher, bien moins par curiosit que par
intrt pour la vie prcieuse d'un guerrier digne de trouver la mort sur
un champ de bataille et non sous le fer d'un assassin. Le chambellan,
qui avait devin le motif de mon motion, s'empressa de me dire: Vous
paraissez surprise de mon sang-froid, si prs d'un appartement o vous
croyez peut-tre qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire;
rassurez-vous, le roi est fort aim  Naples; il est gard par l'amour
de son peuple et par son courage, dont il n'a pas donn des preuves  la
guerre seulement. La scne qui vous _intrigue_ tant est tout ce qu'on
peut imaginer de plus simple et de plus naturel. Le roi se plat 
trouver au thtre la reprsentation des sentimens chevaleresques qu'il
porte dans le coeur, il chrit la tragdie qui lve l'ame; la pompe des
beaux vers le sduit autant que l'clat des diamans et des plumes.
Aussi, une ou deux fois par semaine, S. M. reoit un acteur distingu
qui joue ici les rles de Talma, lui fait rciter les plus belles
tirades des potes franais, et s'lectrisant par le sublime de vos
grands modles, rectifie quelquefois avec bonheur les intonations de
l'artiste, et lui tale en quelque sorte dans toute leur vrit
historique les grandes figures d'Orosmane ou de Tancrde. C'tait
aujourd'hui, sans doute, une tude du fameux monologue d'Hamlet; car je
conviens que la scne a t plus agite qu' l'ordinaire, et tout--fait
capable d'effrayer ceux qui, comme vous, ne seraient pas au courant du
mystre trs peu inquitant du cabinet royal. Le roi ne prend que pour
se distraire ce dlassement de quelques heures, et encore une ou deux
fois par semaine. Il a beau y trouver plaisir, il n'aura pas besoin
qu'on lui rappelle l'heure du conseil; c'est l'oeil fix sur la pendule
qu'il prend cette distraction dlicate et qui n'est point d'un homme
vulgaire. Dans cinq minutes, vous allez voir sortir un Hamlet de fort
bonne mine, sur la figure duquel vous lirez le contentement, et point du
tout les mauvaises intentions d'un conspirateur... Mais pardon, voici la
sonnette qui m'avertit; Philippe va sortir, et vous verrez qu'il a la
physionomie aussi honnte que cela peut tre permis  un hros
tragique.

La porte s'ouvrit, et je vis en effet le Roscius de la cour de Naples,
qui jouissait auprs de Joachim d'autant d'estime que l'loquent consul
de Rome en prodiguait  l'interprte de la muse latine, ou que le grand
empereur des Franais voulait bien en accorder au vrai, au potique, 
l'admirable Talma. Ce Philippe est le mme acteur que le dfaut
d'encouragement a relgu depuis sur un thtre secondaire, et qui a
rveill nos petites matresses sous le masque fantastique et terrible
du Vampire.

Les deux diplomates que j'avais laisss dans leur coin, et qui, en gens
expriments, n'avaient pas prouv la moindre distraction de ce qui
avait si fort troubl une trangre, entendirent comme par une simple
sympathie la sonnette qui annonait les audiences du gracieux souverain.
Pignatelli se dtacha avec vivacit, sans oublier toutefois son
portefeuille, et entra chez le roi sans tre annonc, ce qui me parut un
degr bien intime de faveur et de confiance. Je m'expliquai alors le
tact et la finesse d'lisa dans le choix de son correspondant. Le
ministre ne resta que quelques minutes dans le cabinet, reparut presque
aussitt, me prit par la main, et m'introduisit auprs du roi.

Murat m'apparut alors, et vraiment il fallait avoir lu les bulletins de
la grande arme avec l'exactitude de mon admiration, pour que je me
crusse devant un des grands capitaines du dix-neuvime sicle. Qu'on se
reprsente Franois Ier, jeune et beau, par de tout le luxe riant des
soieries, la tte surmonte d'un panache flottant; un air de galanterie
rpandu sur toute sa personne, prt en quelque sorte  paratre dans un
bal devant la belle Fronire, ressemblant  un hros de roman plutt
qu' un roi de l'Europe moderne: la plus magnifique tte sur un corps
des plus lgans et sveltes proportions, et ce qu'il y a de plus
extraordinaire, sous un costume qui l'tait dj tant, j'admirai le
naturel de ses manires, le bon got d'habitude et d'exprience, la
grce et la facilit de mouvemens qui soutenaient ce que j'oserais
presque appeler une tude du quinzime sicle et la copie d'un paladin.
Je l'avais dj vu  cheval, j'avais aperu ce nouveau Bayard courant 
la tte d'un tat-major radieux dans les rues de Naples.  tant de
sductions j'ajoutai encore en ce moment les lauriers de vingt
victoires, et j'tais vraiment blouie. Murat parut sensible  l'effet
qu'il produisait et  l'applaudissement flatteur de mon silence et de ma
surprise. Joachim s'approcha alors de moi avec un sentiment que je n'ai
peut-tre jamais vu  aucun autre homme. Il ne ressemblait en rien peut
tre  ses rivaux de gloire et de bravoure: c'tait une physionomie
originale et singulire parmi tant de grandes figures de guerriers que
ma mmoire et mon coeur me rappelaient. Son courage  la guerre,
m'avait-on dit, avait quelque chose de chevaleresque et de fabuleux,
comme son accoutrement et son armure. Il s'avana donc vers moi avec une
nuance de galanterie et de politesse qui tenaient peut-tre autant au
culte pour lui-mme que pour les femmes qu'il abordait. Vu de trs prs,
je trouvai une certaine coquetterie moderne avec ce costume antique, un
je ne sais quoi de satisfait et d'heureux, enfin un de nos lgans de
Paris trs bien dguiss sous l'armure de Tancrde. Mais il tait si
beau, mais il tait si bon, que l'illusion et les reflets de son
hrosme ne permettaient pas  la critique de se glisser derrire
l'admiration pour rapetisser un si grand capitaine jusqu'au ridicule.

La lettre de la princesse lisa que je lui prsentai, il la lut  haute
voix, en se promenant, appuyant avec une bienveillance sonore sur les
loges qu'on avait bien voulu me donner. Je suis enchant, madame, que
ma belle-soeur ait pens  vous recommander  moi. Ma cour est le
rendez-vous des talens; j'aime les arts de la paix comme si je n'avais
jamais fait la guerre. Si vous vous dplaisiez jamais  Florence, venez
ici; j'entends si votre sant exigeait un autre climat, car avec lisa
il n'y a point  craindre d'autre cause de dplacement.

--Votre Majest est mille fois trop bonne. On voit bien que dans la
famille du grand Napolon les bienfaits sont solidaires; n'importe sur
quel point de l'Europe un Franais voyage, il est sr de rencontrer un
protecteur dans quelqu'un de votre noble famille.

--Vous tes depuis peu dans ce pays, madame; vous ne vous en irez pas,
j'espre, sans voir une grande revue; je doute que vous ayez pu 
Florence tre tmoin d'un aussi beau spectacle. On dit cependant que la
garde d'honneur de la grande-duchesse est magnifique.

--Oui, mais ce n'est qu'un escadron, et cela ne peut soutenir le
parallle avec vos deux rgimens de chevau-lgers.

--Je compte bien en avoir dans six mois encore six autres, rpondit
Joachim, avec un sourire satisfait de mon attention militaire. S'il
plat  Dieu, on ne reconnatra plus les Napolitains.

Je crus devoir quitter Murat sur ce mouvement de noble ambition, car mes
instructions portaient de ne lui faire aucune confidence sur l'objet
rel de mon voyage, et ne contenaient la recommandation de le voir que
pour qu'il connt ma figure et ne s'tonnt point de me rencontrer  la
cour. Il me reconduisit avec une exquise politesse qui paraissait
naturelle en lui, et qui tait fortifie par un heureux instinct de la
royaut qui lui faisait sentir que l'affabilit des manires tait un
des devoirs de la puissance, parce qu'elle en est un des intrts. En
traversant le salon o j'avais attendu, j'aperus la plupart des
ministres qui causaient avec l'ambassadeur de France, et qui
paraissaient attendre que le roi les ft appeler pour tenir le conseil.
C'taient le prince Pignatelli, mon aimable introducteur, ministre
secrtaire d'tat; le marquis de Gallo, ministre des affaires
trangres; M. Daure, ministre de la guerre, qui riait aux clats et qui
avait presque l'air de mystifier ses collgues; M. Agor, ministre des
finances, ami de coeur de Murat, apportant prs du trne un dvouement et
des talens qui le faisaient appeler le Sully de la cour de Naples; deux
ou trois autres encore dont les noms et les figures ne m'taient pas
connus.

Je rentrai chez moi dans le ravissement de ma rception, heureuse
d'avoir pu de prs contempler l'homme qui, avec Napolon et avec Ney,
tait cit par nos braves comme le plus brave, le roi intrpide qui
chargeait l'ennemi une cravache  la main, qui trouvait un secret
plaisir  faire cribler de balles ses panaches et ses soieries, qui ne
semblait fier de sa beaut, de sa parure et de son rang, que parce qu'il
pouvait chaque jour agrandir et lgitimer la renomme et la grandeur sur
le champ de bataille.




CHAPITRE CXII.

Rencontre du comte Cereni Albizzi.--Succs de ma mission.--Sir Hudson
Lowe.


Au milieu de tant de distractions par lesquelles je cherchais  masquer
 la curiosit publique l'objet de mon voyage, je commenais  la
poursuivre avec assiduit. Le bel Albizzi, sur le compte duquel je
devais rendre un tmoignage exact et minutieux, n'tait pas venu seul 
Naples, et c'est ce qui avait donn  sa fuite de Florence une couleur
plus rprhensible. Un caprice fort peu digne de cette prfrence
l'avait mis en route; mais, inconstant dans son infidlit, on le voyait
fort peu  Naples avec la personne qui lui avait fait faire le voyage,
il avais eu quelque peine  dcouvrir l'hospitalit qu'il avait choisie,
mais ds que je l'eus surprise, sans me confier  qui que ce ft, je me
mis bientt au courant de toutes ses dmarches. Je sus ainsi qu'il ne
restait dj plus  Naples pour le motif qui l'y avait conduit, car la
socit tait rompue entre les deux fugitifs de Florence. Un hasard, car
le hasard est encore la plupart du temps le dnonciateur le plus
instructif, m'en apprit plus que les recherches positives auxquelles je
m'tais livre, et me rapprocha plus directement de celui que je devais
ramener. Il y avait eu  la cour je ne sais quel gala extraordinaire. Le
roi avait dans la matine pass une revue blouissante. Le peuple
napolitain, si amoureux de tous les spectacles, y avait battu des mains,
 l'aspect de ce roi chevalier, courant  cheval au milieu de ses
troupes qu'il lectrisait de son ardeur. Les femmes s'taient
prcipites sur son passage et avaient accompagn de _vivat_ passionns
et bruyans la course guerrire du monarque. Jamais roi ne fut plus
populaire par des qualits qui, ailleurs, eussent t peut-tre des
dfauts. Le soir de ce beau jour, Leurs Majests vinrent ensemble au
thtre de Saint-Charles. On ne saurait se faire d'ide de
l'enthousiasme que fit clater leur prsence. La toilette radieuse des
deux poux, l'clat des diamans se mlant  l'clat de leur beaut, les
sourires gracieux de la reine, les saluts affables du roi, toute cette
pompe si bien assortie, aux moeurs, toute cette population empresse,
formaient une action et une raction des sentimens de la foule et de
ceux de la puissance; on et dit vraiment que c'tait une fte de
famille.

Je m'tais assure d'une loge pour cette reprsentation brillante, et je
m'y tais fait accompagner par le colonel Odeleben, que cet acte de
bienveillance avait charm. Je me donnais  peine depuis quelques
minutes le plaisir d'taler ma toilette qui n'tait pas au-dessous de la
circonstance, quand je vois s'ouvrir une loge prs du parquet faisant
face  la loge royale, et le bel objet de ma mission, le superbe Cereni
Albizzi s'installer bruyamment sur le devant de la loge. Cereni tait un
de ces hommes sans caractre, sur lesquels peuvent s'exercer  coup sr
toutes les volonts, esprit ordinaire et frivole, plong pour ainsi dire
dans la mditation et dans la rverie de sa beaut; mais cette beaut
tait si relle et si imposante, qu'elle empchait de trop voir ses
ridicules, de trouver trop choquante, ce soir-l surtout, l'affectation
de Cereni  se mettre en vidence,  lorgner, autant qu'il l'osait, la
belle souveraine. Tout cela me parut bien niaisement fat. Au mme
moment, je priai Odeleben de me faire venir des sorbets, le prvenant
que j'avais deux mots  dire  quelqu'un hors de ma loge.

En effet, je vais droit du ct de Cereni. Jamais on ne vit expression
plus vive et plus plaisante de surprise que celle de Cereni  mon
aspect. Aprs les premiers mots de reconnaissance, je me contentai de
lui donner mon adresse, lui disant que je l'attendrais le lendemain. De
retour dans ma loge, j'observai de nouveau la figure que je venais de
tant tonner. Entirement remis de cette surprise, il parut suivre son
plan de fatuit, et je n'eus pas de peine  lire sur sa physionomie la
conviction que ses attentions impertinentes taient remarques et
agres de l'auguste personne qui en tait l'objet bien involontaire.
Les fumes de cette vanit prtentieuse n'trent pourtant pas la
mmoire au beau Landre, et ne l'empchrent point de me venir voir le
lendemain. Je ne manquai pas de lui faire part de mes observations de la
veille; il me rpondit de manire  mriter un soufflet. La noblesse de
sa figure servait si heureusement de correctif  l'inconvenance de ses
paroles, que ses joues furent sauves d'un affront dont elles taient
dignes.

Que faites-vous ici? dis-je au volage, avec cet empire qu'une femme
sait prendre dans ses interrogations, quand elle sait le faible des
gens. Qu'est devenue l'aimable fugitive qui vous a fait accourir de
Naples?

--Elle est entre au thtre, et suffisamment clair, j'ai cess de la
voir.

--Vous proposez-vous de revenir bientt  Florence?

--Jamais!

Ce jamais-l ne cadrait pas avec mes instructions, et je dus m'attacher
 le combattre. Avec un peu d'exprience de la vie, je commenais 
comprendre que les _jamais_ ou les _toujours_ des hommes ne sont pas
choses ternelles ou invincibles. Cereni n'avait pas une tte aussi
forte qu'elle tait belle, et au bout de quelques jours et de quelques
visites, j'eus bon march de ses sermens et de ses rsistances. J'avais
fait habilement de la peur la complice de mes insinuations, en
persuadant au crdule personnage que sa course, entreprise pour une
cause trs peu flatteuse, l'exposerait aux soupons de la politique;
qu'avec son immense fortune et sa haute position, il ne fallait point
jouer avec la dfiance active et toute-puissante des polices; que la
cour de Toscane, o il tenait un rang lev que les bonts de la
grande-duchesse relevaient encore, valait mieux que de gratuites
tracasseries. Aux premiers traits de ce tableau, Cereni ne rpondait que
par des exclamations passionnes sur la dlicieuse figure de la reine de
Naples, et les soupirs d'une ambition aussi inconvenante qu'inutile.
Sans compter les difficults d'un retour de tendresse que je ne crois
pas la reine capable d'agrer, songez aussi, mon ami, qu'aprs sa
rserve  vaincre, il y aurait encore la jalousie de Murat  tromper et
 braver. Les maris ne sont trahis que quand ils mritent de l'tre: les
femmes ordinaires ne sont vulnrables que par les lgrets de leurs
volages poux. Si, par leur abandon, ils ne prparaient et
n'autorisaient nos fautes, il y en aurait bien peu de commises. Le cas
est bien plus grave avec une reine, que la dignit de son rang
retiendrait encore, lors mme que le coeur conjugal la dlaisserait. Mais
Caroline n'en est point l avec Joachim. Joachim l'idoltre, apprcie
ses qualits, s'attache  ses pas, et ressent pour sa royale compagne
toute la jalousie frntique qu'on prouve pour une matresse. Je ne
vous conseille pas de vous mesurer avec les Othello.

Tant de considrations runies et insidieusement prsentes produisirent
enfin leur effet, et Cereni, persuad, daigna avouer que son retour 
Florence tait ce qu'il avait de mieux  faire. J'ajoutai au tableau de
son intrt celui d'autres esprances, qui furent encore assez
puissantes pour dterminer l'exactitude de son dpart, au jour que
devant moi je lui avais fait fixer. Le mien tait moins pressant, et
contente d'avoir russi, j'imaginai que l'objet du voyage serait encore
pour la grande-duchesse le plus agrable messager de son succs. Je
restai donc  Naples quelques jours encore. Mon baron saxon tournait
toujours autour de moi pour pntrer le secret de mes allures, qu'il
imaginait de la nature la plus grave et la plus politique, et qui se
rduisaient  une mission en faveur de l'impatience contre
l'ingratitude. Du reste, si je lui ai continuellement chapp, je n'ai
pas pu m'expliquer sa position plus clairement qu'il ne s'expliquait la
mienne. Il voyait beaucoup la grande socit, l'ancienne noblesse
napolitaine, et il fut fait gnral de brigade  la suite de ce voyage
entrepris sous un prtexte de sant, qui n'tait pas trop justifi par
sa mine et son apptit tudesque.

Il faut que je me fasse un compliment. Avant et aprs le succs de ma
mission, et malgr ma facilit bien connue  me laisser entraner vers
les liaisons commodes et amusantes avec les artistes, j'vitai, autant
que nagure et dans d'autres circonstances je l'eusse cherch ce genre
de socit. J'tablis une espce de cordon sanitaire entre moi et le
thtre, et cette prcaution m'avait paru indispensable, attendu que
j'en connaissais le directeur, M. Armand Verteuil, et quelques autres
personnes de la troupe royale, et qu'au milieu de tout ce monde, j'eusse
t provoque par de continuelles interrogations sur les motifs d'un
voyage; si dispendieux et si peu explicable. Quand on est en relation
avec des reines vritables, il ne faut pas se commettre avec des reines
pour rire, toute chose a besoin de conserver ses illusions.

La conscience tranquille sur ma conduite, et le coeur satisfait de mes
dmarches, pour ne pas dire de mon triomphe, je retournai  Caserte, o
la reine Caroline m'avait dit, avec une bont dont j'avais t ravie,
que je pouvais me prsenter dsormais sans convocation officielle.
L'accueil fut encore plus gracieux qu' la premire entrevue, la reine
plus aimable et plus caressante; il semblait que ce ft un besoin de son
coeur d'tre bonne et affable autant qu'elle tait jolie. Elle me reparla
de Cereni, et quand je lui annonai qu'il avait quitt Naples, un peu
chass par la peur, elle rit aux clats de la promptitude et de la
simplicit de sa rsignation. S. M., avec cette finesse qui laisse
deviner qu'on n'ignore rien, et cette grce dlicate qui annonce en mme
temps qu'on sait tout cacher, se contenta de me dire: J'espre bien que
c'est la route de Florence qu'a prise ce beau cavalier. Allons, Madame,
on sera content de vous l-bas autant que personnellement j'en ai t
contente ici. J'crirai  lisa, et je ne lui cacherai point l'envie que
je porte au bonheur qu'elle doit ressentir de voir auprs d'elle un zle
aussi clair et un dvouement aussi discret. Je sortis enchante de
cette dernire entrevue, et vraiment il entrait dans ma joie quelque
chose de plus que de la vanit. Satisfaite, j'tais heureuse de trousser
tant de qualits et de vertus dans toutes les personnes de la famille 
laquelle j'avais vou le culte de mes opinions et de mon dvouement.
Rien ne serait pnible, ce me semble, comme d'aimer des princes qui par
leur esprit ne justifieraient pas le choix que l'on aurait fait de leur
cause, et qu'on serait embarrass de dfendre vis--vis de leurs
ennemis. Je ne revis pas le roi Joachim, mais je recueillis avec un
extrme intrt tout ce que j'entendais dire de sa bont et de son
courage. Malgr cet air de galanterie que lui donnait un costume
chevaleresque, malgr la brillante lgance de ses manires avec les
femmes, Murat ne prtait pas mme  l'envie le prtexte du moindre tort
conjugal. L'aventure de Camilla, que j'ai raconte, une autre du mme
genre, dont les dtails seraient trop longs et que j'appris  Naples,
mritent de faire comparer, sous les rapports mme d'une vertu fort rare
pour un Franais, l'intrpide Murat  l'intrpide Bayard. Il tait un
peu enclin  la colre,  cette brusquerie des camps qu'on appelle en
termes militaires une mauvaise tte; mais il justifiait bien le proverbe
des mauvaises ttes et des bons coeurs.

Quand un homme monte si haut, il est bien rare que la malignit ne se
venge pas de sa fortune par la calomnie. C'est ainsi qu'on a dit, qu'on
a imprim, que, dans nos troubles, Murat avait chang une lettre de son
nom pour lui donner une affreuse ressemblance avec celui de l'homme
sanguinaire que frappa l'hroque Charlotte Corday, cette femme dont on
a si bien dit qu'elle donna la mort comme Brutus et qu'elle la reut
comme Socrate; mais je puis certifier avoir entendu  ce sujet, et de la
bouche de M. le marquis de Saluces[13] qui en avait t tmoin, une
explication positive. Dans une runion brillante o se trouvait Murat,
par malice ou par hasard la conversation tait tombe sur la rvolution
et le dplorable acteur de ce drame dont Murat aurait ambitionn d'tre
l'homonyme; le roi Joachim, se livrant  son opinion et  ses souvenirs,
avait dit: _Quant  celui-l, il ne pouvait y avoir rien d'humain sous
une si abominable corce._

Qu'on me pardonne cette expression, Murat avait fort bien pris  Naples.
Bien plus propre au commandement que Joseph, auquel il avait succd, il
eut  peine mis le pied sur les marches d'un trne qu'il en comprit les
devoirs: Il n'eut pas besoin des lieutenans de Napolon pour rduire ses
sujets et assurer la tranquillit publique. Quoique malade  son
arrive, il avait fait son entre  cheval, prsentant hardiment sa
poitrine aux mcontentemens populaires, et ainsi appelant  lui les
coeurs toujours si prs d'admirer mme le courage qui les crase. On
citait encore  Naples tous les jours ses premires paroles quand,
arriv  son palais, il avait aperu d'une fentre l'le de Capre,
qu'occupaient les Anglais. Il faut d'abord, s'tait-il cri, par une
vigoureuse canonnade assurer son pavillon. trange privilge de
l'histoire, qui se plat  mettre en face certains noms pour rveiller
souvent de doubles souvenirs! L'homme qui commandait alors l'le de
Capre, qui habitait les lieux dj clbres par la prdilection de
Tibre, tait ce mme sir Hudson Lowe, que le commandement d'une autre
le a rendu plus fameux. Les rochers ne sont pas favorables  la
rputation de ce hros britannique; carie point militaire de Capre,
qui, dfendu par l'habilet runie au courage, et t imprenable, fut
contraint par Murat  une assez humiliante capitulation, aprs deux
jours d'attaque, telle que Murat savait les brusquer.

Je me plais  citer ces dtails, je me plais  rendre hommage aux
grandeurs tombes; car, aprs les ingratitudes que j'ai vues, je ne puis
me dfendre d'un profond sentiment de piti pour les infortunes de
Murat. Il me semble que l'histoire ne doit point abandonner ceux qui
furent trahis par la fortune, ni les amis si rares du malheur. Voici 
ce sujet un trait qui mrite d'tre conserv: Un des hommes que Murat
avait le plus combls de bienfaits (et combien n'en avait-il pas
rpandu!), Raphal Scolforo ne craignit pas de devenir le juge de son
ancien matre, lors de la dernire et fatale expdition de celui-ci en
Calabre. En apprenant la sentence, une soeur de ce Scolforo, marie 
Pistoye, se rappelant le bienfaiteur de sa famille, changea de nom,
comme pour protester contre la responsabilit de l'ingratitude. Cette
dame s'est tablie depuis  Milan. Je crois qu'elle y existe encore:
puisse mon livre arriver jusqu' elle! puissent tous les traits de
loyaut et de fidlit au malheur tre connus et publis, afin que
l'estime publique rcompense des vertus qui sont rares dans tous les
partis!

Je continuais de mener  Naples une vie si agrable et si douce, que
j'avais peine  m'loigner de ces beaux lieux; c'tait la premire fois
qu'une vie compose d'impressions seulement extrieures, sans aucun
sentiment vif, parut me suffire. Le dirai-je? Mon imagination semblait
attendre avec quelque complaisance le spectacle terrible et nouveau
d'une ruption du Vsuve. Une circonstance bien plus effrayante pour moi
vint prcipiter mon dpart, que chaque jour retardaient les plaisirs du
repos, de l'indpendance et de la curiosit. Vers cette poque, la
politique paraissait amener d'assez srieuses msintelligences entre
Napolon et le beau-frre, qui voulait bien avoir de la reconnaissance,
mais qui voulait aussi exercer le pouvoir. Joachim se retira quelques
jours  Capo-di-Monte. La reine Caroline se mlait singulirement des
affaires; beaucoup d'intrigues se nourent et se croisrent alors. Je ne
pouvais, ne devais, ni ne voulais les suivre. Toutes ces tracasseries
n'allaient pas  Murat, qui tait loin d'tre dans le cabinet ce qu'il
tait sur le champ de bataille; le diplomate en lui se trouvait
au-dessous du guerrier. Mais ces vagues rumeurs arrivaient bien
indiffrentes  mon coeur, et n'eurent point de part  ma rsolution de
repartir enfin pour Florence. La fatalit, qui me fit rencontrer dans
les derniers jours cet affreux D. L*** qui a jou un si grand rle dans
mes Mmoires, devint la raison la plus dterminante de mon dpart, et
presque de ma fuite. Je l'avais depuis long-temps perdu de vue, et ce
n'tait pas pour moi qu'il tait  Naples. Marchant toujours dans les
voies tnbreuses de l'intrigue, poursuivant la fortune sur toutes les
routes, rsolu de l'atteindre  tout prix, mon odieux ex-conseiller
devait se retrouver comme un gnie infernal dans toutes les situations
de ma vie.

D. L*** avait eu de l'avancement dans son mtier d'intrigant. Il tait
arriv  Naples pour entourer le roi lui-mme d'un espionnage qu'on
croyait ncessaire dans les circonstances. D. L***, qui avait
quelquefois la franchise de sa honte, et une espce d'orgueil d'tat, me
fit grand talage des fonctions leves et lucratives qu'il venait
remplir. Il fut ml depuis, en effet,  toutes les intrigus dont la
msintelligence de deux cours, faites pour tre plus unies, devint la
cause. Je le laissai sur le thtre de ses nouveaux exploits, et ds la
seconde entrevue je lui renouvelai toutes les expressions de dgot et
de mpris que je ne lui avais jamais dissimules. Certes, je serais
alle au bout du monde pour me soustraire  ses visites. Elles n'avaient
plus alors pour but de m'exploiter; ses affaires s'taient amliores
assez pour qu'il et cess d'avoir toujours les yeux dirigs sur ma
bourse; mais je ne sais quelle galanterie basse, quel simulacre ou
quelle ralit d'admiration l'avait saisi pour ma personne, qu'il
voulait bien ne pas trouver change; un je ne sais quoi de passionn, lu
dans des yeux qui n'avaient pas encore exprim ou feint de sentimens
pareils, me fit craindre encore davantage le contact de cet tre qui me
semblait comme pestifr. Sans rien lui faire dire, sans faire aucun
adieu aux personnes avec lesquelles j'avais t en relation, je me jetai
dans une chaise de poste, deux heures aprs la seconde visite de D.
L***, et cette fois je fis la route, non plus en voyageuse qui dsire se
donner des distractions, mais en femme qui veut viter un grand malheur.




CHAPITRE CXIII.

Retour  Florence.--Nouvelles bonts de la grande-duchesse.--Campagne de
Russie.


Mon retour  Florence fut une vritable fte. La grande-duchesse n'tait
point inquite de moi, car elle avait reu de mes nouvelles, et les plus
agrables qu'elle pt recevoir. Les princes, qui aiment surtout qu'on se
dvoue  leur service, aiment qu'on russisse. J'avais eu le mrite du
zle, et le bonheur encore plus apprci du succs. Ma rception se
ressentit de cet heureux auxiliaire de la bienveillance. Attentive et
dlicate comme une infrieure, lisa n'attendit point que je me
prsentasse. Instruite de mon arrive, elle daigna envoyer savoir de mes
nouvelles, en me faisant prier de passer au palais aussitt aprs que
j'aurais un peu repos. Moi qui ne me repose gure et que l'habitude des
fatigues militaires avait de longue main prpare  ne compter ni les
lieux ni les nuits, je me rendis immdiatement au palais. Je trouvai la
princesse encore au lit; elle tait un peu souffrante.

Soyez la bien venue, me dit-elle; j'ai un peu de mlancolie dans l'ame;
vous ne pouviez arriver plus  propos; mais aujourd'hui, au lieu de
lire, nous allons causer. J'ai t contente de vous.

--Votre altesse attache trop de prix  mes modestes services.

--Franchement, vous mritez de sincres complimens, et ce n'est pas mon
intrt seul qui vous les accorde. Votre mission n'a pas seulement t
remplie avec intelligence, mais votre conduite personnelle a t
exemplaire. Je ne sais pas tout ce que vous avez fait; mais je sais que
vous avez vcu  Naples comme je voudrais vous voir vivre  Florence.
Voil le secret du monde, mon amie; suivre ses gots et les cacher,
vivre pour soi, et ne pas mettre le public dans la confidence.

--Je sentais trop le bonheur d'une mission confie par ma souveraine
pour n'en pas tre digne. Je n'avais plus seulement  penser  moi, mais
 l'auguste personne dont j'eusse pu compromettre la protection.

--Mais ce voyage a fait beaucoup de bien  votre tte. Vous avez
presque autant de raison que d'esprit. Caroline m'a crit sur vous des
choses trs flatteuses. Elle est bien jolie, Caroline, n'est-ce pas?

--Elle est tout--fait de sa famille.

--Vous savez flatter sans bassesse, et servir sans vanterie; cela n'est
pas commun dans les cours... Et votre mission, dont vous vous tes bien
acquitte, vous a-t-elle donn beaucoup de mal?

 cet gard je racontai les choses  la grande-duchesse avec une grande
rserve d'expression, mais sans aucune altration de la vrit. J'avais
 mnager cet amour-propre de femme, que le trne rend encore plus
susceptible. J'arrangeai tout cela si bien, qu'au lieu de s'offenser de
certains aveux sur certaines premires rsistances, elle se mit,  en
rire, et elle eut raison; car, par le fait, si ces aveux indiquaient un
tort, ils prouvaient une rparation qui avait mis le remde  ct du
mal. Quand les passions tournent au plaisant, elles cessent d'tre bien
dangereuses; je crus m'apercevoir, en effet, que l'objet d'une si longue
course avait beaucoup perdu de son prix depuis, ou peut-tre seulement
parce qu'il tait retrouv. Mes devoirs taient remplis, et mes
fonctions diplomatiques ds lors expires, m'interdisaient  cet gard
toute question. Avec les princes il faut avoir grand soin de ne pas trop
dsirer la confiance; on en doit faire natre le besoin sans en
provoquer les panchemens: c'est un trs sr moyen de l'obtenir que de
ne pas trop la chercher.

Dans tout le cours de cette audience, je dois mieux dire, de cette
causerie, lisa me prodigua toutes les preuves d'une bont dj tant de
fois prouve. La reine Caroline, avant mon dpart de Naples, m'avait
dj envoy un fort beau et fort riche cadeau. J'en parlai  la
grande-duchesse, qui fut trs sensible  une gnrosit qui lui
tmoignait le sincre attachement d'une soeur. lisa ne me donna point ce
jour-l la peine de passer chez M. Rielle; sa dlicatesse s'tait
prcautionne, afin de mieux reconnatre la mienne. Le bienfait que je
reus d'elle dans cette occasion pouvait abondamment suffire aux
dpenses que mon voyage m'avait cotes, me procurer les moyens de
reprendre  Florence mon genre de vie, pourtant trs dispendieux,
pouvait mme suffire  des conomies; mais des conomies! voil un
talent que je n'ai jamais su me donner, et une vertu dont je ne me suis
doute que lorsqu'il a t trop tard pour l'acqurir.

Ma position devint  Florence plus intime et plus douce de jour en jour.
Je puis me rendre la justice de croire que j'tais une trs bonne
connaissance pour lisa. Les souverains ont rarement auprs d'eux des
serviteurs qui les aiment pour eux-mmes, qui n'abusent pas de
l'intimit pour se glisser dans la politique, et qui ne profitent point
des confidences pour se crer une certaine et fcheuse influence dans
les affaires. Sous se rapport, mon voyage diplomatique ne m'avait point
gte, et j'avais rapport, par ce dsintressement, des honneurs et des
ambitions de la terre, que tant d'occasions avaient inutilement tent.
Mon coeur pourtant laissait alors toute libert  mon esprit, et je me
trouvais dans une de ces dispositions qui ne sont pas si favorables aux
femmes qu'on le suppose, et qui,  dfaut de ces intrts passionns de
l'ame, les jettent d'ordinaire dans les intrigues, et une vie de
mouvement qui n'a plus rien de noble ni de dlicat pour excuse. Ce
veuvage du coeur, si je puis ainsi parler, ne me pesait pas assez pour me
corrompre; je m'y plaisais, au contraire, comme  un hommage  celui qui
tait loin d'y croire et de m'en tenir compte. Je mettais un secret
orgueil  embellir,  ennoblir le pass par tout ces sacrifices du
prsent que l'ge rend quelquefois difficiles  l'amour-propre; car, 
l'approche des annes qui nous avertissent que la beaut s'en va, il
faut tre bien peu femme pour se garantir des faiblesses qui peuvent
nous assurer que le fatal moment est encore loin, et qui sont en faveur
de nos charmes des protestations si flatteuses.

Oui, Ney seul, Ney absent, engag dans des liens qui m'loignaient de
lui pour toujours, occupait cependant ce coin intime de l'ame, qu'aucune
distraction ne peut jamais envahir. Ce n'tait plus le feu dvorant de
l'impatience, mais c'tait le culte du souvenir et la proccupation des
promenades, des rves et de la solitude; les ides de gloire surtout me
ramenaient dlicieusement aux rves d'un amour dont la victoire avait
t la complice. Souvent, au milieu des lectures que me demandait
souvent la princesse, j'interrompais les frivoles distractions de ses
soires et de ses loisirs par des questions sur le mouvement des armes
franaises. lisa, pour qui la gloire tait aussi une idole, et qui
assistait de coeur et de pense  toutes les conqutes de son noble
frre, ne se fchait point de mes interrogations, et y trouvait au
contraire un extrme plaisir; de la sorte, j'tais toujours au courant
de ces grandes entreprises par lesquelles Napolon, ne laissant pas
reprendre haleine  la victoire, occupait l'attention du monde courb
sous son sceptre, et par lesquelles, plus habile que ces empereurs qui
amusaient la vieillesse de Rome par les jeux du Cirque, il donnait
l'Europe entire pour thtre  son peuple, pacifiant ainsi l'empire 
force de guerres.

Tout, mme dans notre coin de Florence, annonait les prparatifs d'une
nouvelle et gigantesque campagne de Napolon. L'Italie tait traverse
dans tous les sens par des troupes qui passaient en Allemagne. Des
points les plus loigns, des munitions, des conscrits, de l'argent,
taient dirigs vers le Nord. La trop fameuse guerre de Russie allait
s'ouvrir. Si tout ce qu'on a dj lu de ma vie aventureuse n'et prpar
le lecteur  toutes les vellits d'une imagination inpuisable,
j'hsiterais  avouer qu'au moment de la campagne de 1812, ma rsolution
d'en courir les hasards fut l'affaire de quelques heures. Riche des dons
d'lisa, j'avais dans ma bourse de quoi satisfaire toutes les fantaisies
de ma tte. La grande-duchesse, qui ne me refusait plus rien, m'accorda
un cong, dont cette fois ma sant fut le prtexte. Personne ne fut donc
mis dans la confidence de mon coeur, pas mme l'objet qui,  son insu,
m'entranait dans des climats nouveaux. Je n'crivis point  Ney; il
m'et arrte par une formelle dfense; et je partis, sans presque
esprer que tant de prils nouveaux, bravs pour lui, mritassent mme
son approbation.

Mille fois en route, et avant de toucher les terres de la Pologne,
j'avais failli revenir sur mes pas. L'hsitation tait parfois plus
forte que l'amour; mais je marchais toujours au milieu des prils du
plus imprudent voyage que femme pt oser. J'avais des lettres pour
plusieurs gnraux. Cette prcaution tait mme la seule que j'eusse
prise. Ney avait le commandement du troisime corps. Je le savais, et ou
m'en donna l'assurance, avec quelques autres prcieux dtails,  mon
arrive dans l'un des plus misrables villages de la Lithuanie, prs de
Newtroki au moment o Napolon jetait le grand mot de _libert_  la
nation polonaise, opprime par les Russes. Ces cris d'indpendance
retentirent et se rptrent avec une noble crdulit dans ces contres
auxquelles, hlas! on ne demandait que du courage. Au milieu de
l'enthousiasme de la guerre, j'arrivai  Wilna, o venait d'tre tabli
le quartier gnral. L je pus contempler la runion d'une de ces armes
gigantesques, qui semblaient comme un empire arm, compos de vingt
peuples qui criaient _vive Napolon!_ en trois langues diffrentes.

J'avais parmi mes lettres une puissante recommandation pour le gnral
Montbrun, digne successeur du gnral Lasalle, et qui mourut, ainsi que
son mule,  la tte de ses braves.

C'tait un beau spectacle qu'une arme qui, des sables de l'gypte et
des feux de l'Espagne, venait refouler les enfans du Nord jusque dans
leur dernire retraite. Il y avait beaucoup de femmes  la suite de
l'arme. J'eus le bonheur de trouver une amie dans une jeune
Lithuanienne que son enthousiasme pour les Franais avait leve jusqu'
l'hrosme. Elle avait donn au prince Eugne un avis trs important sur
la marche de Platow, qui avait valu  cette Jeanne d'Arc modeste la
reconnaissance du chef et l'admiration des soldats. Nidia cependant,
dans ses transports guerriers, cdait  une passion plus intime et plus
secrte. Hlas! elle eut la douleur de perdre dans cette terrible
campagne celui qui lui inspirait tant de courage. Un jour que je lui
demandais qui la poussait au milieu de tant de dangers, elle me
rpondit: Les loges du prince Eugne! En cdant  la voix de mon coeur,
je croyais obir  une inspiration religieuse. J'touffai les remords
d'avoir quitt ma famille, par l'ide que mon pre aussi s'tait livr 
nos librateurs et au hros qui venait de promettre une Pologne aux
Polonais.  ces penses de gloire et de libert venait se joindre un
sentiment plus puissant, le cri d'un premier amour; mon imagination
s'tait  ce point exalte, que j'aurais t heureuse de saisir l'aigle
et de la porter comme une bannire de victoire au milieu de la
mitraille.

J'eus le bonheur d'tre souvent utile  la courageuse Nidia, qui me paya
de mes services par la plus douce amiti. Lorsque les troupes furent
diriges sur Wadniloi, nous en suivmes les mouvemens. Je ne raconterai
point les dtails de tout ce que nous emes  souffrir, tout ce que nous
vmes de courage et de persvrance, dans cette campagne, contre les
obstacles. Nous voyagions en ce moment quatre femmes ensemble, parmi
lesquelles il n'y avait qu'une Franaise; tour  tour en calche, en
traneau, plus tard  pied,  cheval, et toujours avec des fatigues que
l'amour et l'enthousiasme de la gloire peuvent seuls faire supporter.
Nos deux pauvres compagnes succombrent. Nidia et moi, plus aguerries,
nous rsistmes. Aprs une lutte de trente lieues dans des marais
presque impraticables, on nous fit faire halte dans un assez beau
chteau. Nidia n'apprit pas dans le moment la mort du gnral Montbrun,
tomb dans cette immortelle journe de la Moskowa, qui valut  Ney un
nouveau titre, moins clatant encore que la valeur qui le lui mrita.
Hlas! la pauvre Nidia n'apprit la mort de celui qui tait pour elle le
bonheur, que lorsque dj ses restes taient couverts d'un peu de terre
glace. En entrant dans Moskou, occup enfin par nos troupes, cette
ville immense nous apparut comme un vaste tombeau; ses rues vides, ses
difices dserts, cette solennit de la destruction, serraient le coeur.
Malgr les pompes de la victoire, je me sentais atteinte de je ne sais
quelle mlancolie nouvelle  son aspect; les drapeaux me paraissaient
tristes et presque entours de crpes funbres et de noirs
pressentimens. Nous tions loges rue Saint-Ptersbourg, prs le palais
Miomonoff, qui fut bientt occup par le prince Eugne. La vue de ce
jeune hros, les acclamations des soldats, dont il tait ador, nous
rendirent toutes les illusions de la victoire. Nous nous tions
endormies, berces par de doux songes: hlas! nous fmes rveilles aux
lueurs de l'incendie, aux cris du pillage et de toutes les horreurs: les
portes de notre appartement sont bientt enfonces par une troupe de
soldats du quatrime corps.  notre aspect, ils nous engagent  quitter
promptement le palais, que dj envahissait l'incendie.

Comment dcrire la scne d'pouvante qui s'ouvrit devant nous? Sans
guides, sans protection, nous parcourmes cette vaste cit encombre de
ruines et de cadavres, pousses par des flots de soldats, par des
troupeaux de malheureux fuyant la mort, par des hordes de sclrats
portant la flamme de tous cts, pour prix de l'infme libert que leur
avait  dessein laisse le gouverneur Rostopchin. Nidia et moi nous
tions munies de pistolets bien chargs. Naturellement fortes et
courageuses, enhardies d'ailleurs par le sentiment de la ncessit, nous
marchions au milieu de ces prils. Au dtour d'une rue, nous apermes
trois misrables dpouillant un militaire bless et sans dfense;
l'clair est moins prompt, le vol de l'oiseau moins rapide que l'action
de Nidia saisissant un de ses pistolets et le lchant sur un de ces
bandits, qui tombe sous le coup; lches comme le crime et la peur, ses
deux complices s'enfuirent devant deux femmes. Nous conduismes le
bless dans une glise, o nous nous arrtmes mles  la foule des
enfans et des vieillards qui, sur la foi des vieilles croyances,
regardant la ville sainte comme imprenable, se laissaient emporter  un
dsespoir sans borne  la vue des vainqueurs, vainqueurs, blas! bientt
plus  plaindre que les vaincus. On n'avait mis des sentinelles qu'au
grand magasin des vivres. Le nombre des soldats croissait de moment en
moment; leur foule obstrua bientt tous les passages de l'glise: la
plupart taient chargs d'toffes et de fardeaux prcieux. J'en vis deux
qui entranaient une Russe jeune et belle. Il faut la sauver, dis-je 
Nidia, qui aussitt me presse la main et arme son pistolet.--Non, non,
Nidia, m'criai-je, pas comme cela! Parlons  ces soldats, ils sont
Franais; nommons _les braves que nous aimons_, ils cderont  nos
prires Ces soldats ne maltraitaient point la jeune femme, mais ils
faisaient de grotesques efforts pour lui persuader qu'elle n'tait pas 
plaindre, puisqu'elle avait affaire aux deux _plus jolis grenadiers de
l'arme_. Les noms de Ney et de Montbrun furent  peine prononcs par
des bouches franaises, que nous vmes changer les libres manires de
ces chevaliers un peu vains; les noms que nous avions prononcs, et que
nous rptions, agissaient comme des talismans sur les coeurs des
soldats. Allons, allons, dirent nos deux braves, ramens d'un seul mot
 l'honneur, il s'agit d'accomplir une bonne oeuvre,  la considration
de la _particulire_ d'un brave mort pour la France sur le champ de
bataille. De jolies femmes ne doivent jamais prier en vain; et la jeune
russe, aussitt libre, nous baisait les mains de reconnaissance.

Il tait difficile que Nidia ne remportt point une pareille victoire;
c'tait bien la beaut la plus militaire qu'on pt voir. Qu'on se
reprsente un oeil doux et fier, un front ouvert, une bouche qui laissait
compter des dents blouissantes, un teint color par la force et le
soleil, un nez un peu tartare, une cicatrice  la tempe gauche, une
taille de cinq pieds deux pouces, des formes sveltes et dlicates. Avec
un croissant et une tunique on l'et prise pour le modle de la Diane
chasseresse. Le plus grand des attraits de Nidia tait de les ignorer,
de ne compter que sur son ame brlante, afin de mriter amour pour
amour. Nous avions fait asseoir la jeune Russe, et avions rconfort sa
frayeur par quelques gouttes du vin de nos gourdes. Elle parlait fort
bien franais; elle nous pria de la reconduire  une maison plus
loigne, o nous trouverions nous mmes un abri. En nous acheminant,
elle nous avoua qu'elle n'tait tombe entre les mains des grenadiers
que parce qu'elle s'tait enfuie de chez ses parens pour rejoindre un
aide de camp du gnral Nagel. Nous la quittmes aprs l'avoir remise
entre les mains de sa vieille et heureuse gouvernante.

Nidia fut reue par le prince Eugne avec cette bienveillance qui sait
tout promettre, et qui tient plus encore qu'elle ne promet. On nous
logea presque mourant de fatigues dans un des pavillons du chteau.
L'tat-major campait autour. Je fus tente de faire une ptition 
l'Empereur pour appeler son intrt sur notre position. Je n'en fis rien
par la persuasion anticipe de la rponse, qui et bien certainement
port en marge l'ordre d'envoyer la Renomme dbiter ses tirades
ailleurs qu' la suite des ambulances. Napolon tait aussi empereur 
huit cents lieues de Paris qu'au palais des Tuileries. C'tait chose
bizarre que ce camp qui regorgeait d'objets de luxe, et d'o le
ncessaire seul tait absent. On mangeait ce qu'on pouvait rencontrer,
au milieu des chevaux installs dans des jardins magnifiques. Except
Napolon, dont le front soucieux ne se drida qu'une fois dans cette
campagne; hors le chef suprme qui veillait sur tant de misres, chacun
trouvait encore l'occasion de rire avec les privations. La gaiet et la
galanterie taient en quelque sorte les dernires vertus de cette
guerre. Nous fmes traites avec gards par tous ceux qui nous
approchrent. Le nom du prince Eugne nous couvrait, grce  Nidia, de
son gide. Cette admirable amie se serait fait tuer pour me dfendre. Au
milieu de nos courses prilleuses, elle me disait: Racontez-moi votre
amour pour le hros de la Moskowa; racontez-le moi encore, car vous
semblez alors une fe, un gnie qui prdit gloire et bonheur, mme dans
ces affreux climats. Le jour que cette pauvre Nidia apprit la mort du
gnral Montbrun, elle avait entour son bras d'un crpe; et quand, dans
les liberts de notre vie militaire, elle entendait quelque provocation
inconvenante, elle se retournait avec fiert en disant aux soldats:
Camarades, respectez le deuil du brave Montbrun!

On a peint admirablement cette guerre fabuleuse, les pisodes de cette
retraite si pleine d'motions terribles et nouvelles pour des Franais;
mais le pinceau nergique et pittoresque de M. de Sgur n'a pu en
puiser l'intrt et en reproduire toutes les couleurs. J'ai vu de
malheureuses femmes payer par de tristes et humiliantes complaisances la
faveur d'approcher des feux d'un bivac, ou l'avare nourriture d'un jour;
je les ai vues, abandonnes, prir sur la route et sous les pas de ceux
qui ne reconnaissaient plus dans les misres du lendemain les victimes
qui, la veille, avaient passagrement excit la piti de leurs dsirs.
Nidia allait souvent accompagner au loin les soldats pour chercher de
rares et difficiles alimens; elle servait de guide et d'appui aux
blesss. Jamais nous n'avons t insultes, et nous avons souvent obtenu
des secours pour lesquels il fallait, la plupart du temps, risquer sa
vie. Ah! je sens le besoin de le rpter pour l'honneur du soldat
franais, il suffit, dans les plus rudes circonstances, de prononcer le
nom du hros que je pleure, pour chapper  toute espce d'outrage.
Notre projet tait de regagner la Lithuanie et d'attendre le retour de
l'arme. Nidia connaissait parfaitement le pays; il ne s'agissait que
d'une ferme rsolution, et elle ne nous manqua point.

Nous quittmes Ptersbrea le 19 septembre, et nous nous dirigemes vers
Wilna. Sur la route de Borouski, nous rencontrmes la 13e division et la
cavalerie du gnral Ornano. Quelques officiers de notre connaissance
nous montraient toutes les difficults de notre entreprise; Nidia
s'criait alors, gnreuse Cassandre de bivac: Pressons-nous tous
maintenant, dans un mois il sera trop tard; nous aurons les frimas 
combattre et ils seront les plus forts. On riait encore; mais nous nous
sommes revus au fatal Boristhne, et ceux qui avaient chapp rptaient
alors  Nidia: Eh! pourquoi votre prophtie n'est-elle pas alle
jusqu'au coeur de Napolon! Jusques-l les Cosaques n'avaient point
encore inquit nos quipages; mais ils parurent pour la premire fois,
avec l'insolence de leur _houra_, derrire les chariots sans escorte. Je
n'avais pas l'nergie guerrire de Nidia, mais  l'approche du tigre je
sentis le besoin de le tuer. C'est dans leurs dserts qu'il faut les
avoir vus tombant sur nos soldats, non pour les combattre, mais pour les
piller, et les laisser nus comme des btes fauves sur les neiges. Dans
cette premire et subite alerte, Nidia tira huit coups de pistolet, dont
cinq portrent juste. J'essayai de ne pas tre au-dessous d'elle. Un
soldat, qui ajustait l'ennemi par-dessus mon paule, me dit: Votre main
tremble; auriez-vous piti de cette canaille? Je lchai le coup, et
tout en mchant une autre cartouche, le soldat me fit frissonner par
l'nergie de cette approbation militaire: C'est bien cela. Nidia,
lectrise, s'tait saisie d'une carabine, et allait se jeter encore
plus dans la mle, quand le bruit de la cavalerie vint faire, ainsi
qu' l'ordinaire, lcher prise aux cosaques. Il y eut tant d'loges pour
Nidia, que j'aurais rougi de dmentir notre amiti par mon peu de
courage. L'occasion se renouvela souvent d'en donner des preuves dans
ces innombrables attaques de bagage, triomphe ordinaire des soldats de
Platow; voir en face les sales hros du Don et suffi pour inspirer la
force de les braver.

Prs de Viazma, Nidia, qui s'tait un moment loigne, nous sauva tous
encore par son appel et son nergie; l elle eut  lutter corps  corps
contre un cosaque qui, l'ayant reconnue pour femme, devenait presque
intrpide par convoitise. La fortune nous amena heureusement le renfort
de la division commande par le gnral Nagel, et, toute la nuit, le nom
de Nidia fut rpt par les acclamations des braves, de bivacs en
bivacs. Tant que nous avons eu quelques provisions, nous les avons
partages avec les plus faibles. Quel noble prix nous en remes! Les
plus ncessiteux et les plus souffrans nous offrirent souvent le partage
de leur chtive nourriture; le cheval seul devenait le seul luxe de tant
de misrables repas. Une rpugnance invincible m'empchait d'y toucher.
Un peu de farine restait, et un ordre svre fixait le nombre de
cuilleres pour chaque officier. Un jeune sous-lieutenant, extnu, et
qui prouvait le mme dgot, eut cependant la gnrosit, immense
alors, de nous forcer  prendre sa part de bouillie, et quelques autres
l'imitrent. C'est l qu'il fallait tudier le coeur humain  nu, aux
prises avec toutes les plus pouvantables preuves; les relations de
cette campagne en ont nglig ce ct si tristement curieux. Que de
dvouemens, que de beaux traits n'eussent pas d rester oublis! Il ne
peut m'appartenir de m'lever jusqu' la hauteur des considrations
morales, ou  l'autorit des vues militaires; mais il est de ces choses
qui m'ont trop saisi l'ame pour que je les passe sous un silence
impardonnable, telle cette fire et admirable rponse du gnral Guyon
au parlementaire de Miloradowitz, qui lui rptait: Napolon et la
garde impriale sont en notre pouvoir; le vice-roi est cern par vingt
mille hommes: s'il veut se rendre, on lui offre des conditions
honorables.--Allez dire, rpliqua le noble Franais,  ceux qui vous
envoient, que nous en avons encore quarante mille pour les craser.
Nous n'en avions pas le tiers; cependant la rponse tait exacte, car
chaque Franais valait encore trois Russes. Chaque jour devenait alors
un combat, chaque mouvement un obstacle.

Dans un de ces assauts, Nidia, toujours hroque, combattant toujours,
reut  mes cts une large blessure  la tempe. L'effroi me fit 
l'instant revenir femme, et je sanglottais de douleur: Par Dieu,
calmez-vous! me disait Nidia d'une voix plus assure que la mienne; si
je reste en arrire, je suis perdue: il faut que je ne quitte pas le
cheval pour tre sauve; et elle y demeura,  peine panse, avec une
puissance tonnante de rsolution. La foule grossissait, poursuivie par
le feu meurtrier des batteries russes. Quel tableau que ce chaos
sanglant des bords de la Brzina! Le marchal Ney,  force de prodiges,
parvint  ranimer le combat, grand Dieu! pour que la fuite elle-mme
devnt possible. Trois jours n'avaient pu suffire  l'coulement de tous
ces flots d'hommes; on ne pensait plus qu' soi dans cette fatale
bagarre, que sillonnait par intervalles le canon meurtrier des Russes.
Un boulet vint tomber  dix pas de nous. Je m'lanai, la tte perdue;
Nidia me suivit avec un calme sublime. Je repris un peu de force,
appuye sur une telle amie. Nous nous retranchmes alors sous deux
voitures, avec une vivandire et ses deux enfans, attendant l'heure
favorable. Elle vint plus tt que ne l'attendait mme notre impatience:
la division du gnral Grard venait de frayer et d'assurer un passage.
Le moment est venu, s'crie Nidia; il faut suivre. Mais la pauvre
mre, qui avait affront tant de dangers, n'ose affronter celui-l:
Donnez-nous un de vos enfans, nous le passerons.--Impossible; ils me
sont tous deux galement chers; et nous fmes forces de nous loigner
pour nous lancer sur les pas de ceux qui traversaient le pont au milieu
de tous les prils. Nous tions  peine sur l'autre bord que le pont fut
brl...; nous en apermes les flammes: les Russes venaient
d'arriver... Une fois sur l'autre bord, nous tions presque sauves; et
le danger, toujours rel, avait du moins une face moins menaante et
moins effroyable.




CHAPITRE CXIV.

Suite de la campagne de Russie aprs le passage de la
Brzina.--Rencontre du marchal Ney.


Grce  l'intrpidit de Nidia et  ma rsignation, l'horizon de cette
campagne s'claircissait un peu: on est si prs dans la vie de se
trouver heureux quand l'extrme malheur est du moins conjur! Aprs bien
des peines et avec bien de l'or, nous pmes enfin nous procurer des
guides et une assez passable calche, et nous arrivmes ainsi sur les
terres de la Pologne, d'o tous les parens de Nidia avaient disparu,
suivant le torrent de notre retraite. Avant Marienwerder, nous
rencontrmes un soldat du troisime corps qui avait t bless  ct du
marchal Ney, et secouru par cet ami, par ce pre du soldat. On peut
juger de l'accueil que je pouvais faire  un bless qui prononait un
nom si cher. Vous l'avez donc vu? demandai-je.--Oui, madame, et
toujours en avant du feu. Je chargeais mon fusil  ses cts; sa
contenance donnerait du coeur au plus lche: c'est lui qui nous a sauvs,
en mettant la rivire entre nous et les soldats de Miloradowitz. J'ai
t bless l: eh bien! je n'y pensais pas; je ne voyais que mon brave
marchal. Quand notre colonne puise eut  faire le passage terrible du
Dniper, je l'ai entendu de sa voix mle crier aux officiers: C'est aux
soldats qu'il faut penser et non aux quipages. Nous nous croyions
sauvs; la nue des Cosaques, inpuisable, fond de nouveau sur nous.
Notre corps d'arme se trouvait presque alors rduit  trois mille
hommes; alors, madame, le prince de la Moskowa, l'intrpide Ney, se
jette au milieu de nous, tendant les bras comme pour nous communiquer 
tous son ame: Soldats! s'crie-t-il, la France est devant nous,
derrire, l'esclavage et la mort; abandonnerez-vous un chef qui ne vous
abandonna jamais? S'il le faut, seul je vais marcher au feu; du moins je
mourrai Franais. Enfoncer l'ennemi fut l'affaire d'un instant: aussitt
dit, aussitt fait. Je m'tais assez bien conduit, car le marchal, qui
s'y connat firement, s'en aperut: ce qu'il y a de bon avec nos chefs,
c'est qu'ils savent nous apprcier, et qu'on peut causer avec eux. J'ai
dit au marchal, en lui montrant mon visage en droute: Voil un vilain
cadeau de noces que j'emporte l pour une fille de seize ans. Il m'a
rpondu: Cela ne fait pas de tort auprs des femmes; nous y joindrons
une lieutenance et la croix.--Et votre parole, marchal, d'tre parrain
de notre premier enfant.--Oui, camarade, je le promets. Aprs de ces
mots-l, voyez-vous, madame, il n'y a rien d'impossible au soldat
franais; car ce ne sont pas les Russes qui nous ont vaincus, c'est leur
climat d'ours.

Nous pressmes la main du brave, et nous lui prodigumes tous les soins
de la plus tendre fraternit. Il revint avec nous jusqu' Marienwerder,
d'o le prince Eugne faisait partir les troupes des diffrens corps qui
arrivaient de tous cts. Nidia lui demanda de rester; je tentai
vainement de temprer son ardeur belliqueuse, car mon hrosme tait
d'admiration et non d'action. Nous nous sparmes, pour obir chacune 
notre destine. Je quittai avec des larmes de reconnaissance cette
admirable et courageuse fille, qui trouva la mort plus tard, hlas! au
passage de l'Elbe,  Torgau. Nouvelle affreuse, que je n'appris que
trois ans aprs; car, de toutes les personnes qu'on a chries, il n'en
est point peut-tre qu'on voie disparatre avec plus de regrets que
celles qui ont t de moiti avec nous dans quelques grandes preuves de
la vie.

Je viens de retracer mes fatigues, mes traverses, mes prils, dans une
guerre surhumaine, par les faces nouvelles qu'elle sembla donner  la
destruction et  la mort. Un sentiment bien puissant m'avait fait tout
entreprendre et me faisait tout supporter. Pourquoi allais-je affronter
les hasards d'une campagne? pourquoi allais-je exposer la faiblesse
d'une femme aux rigueurs d'un climat d'airain? pour obtenir encore un
regard de celui dont un sourire m'avait toujours paye de mes courses
militaires. Ce regard tait toujours comme un monde offert  mes
esprances; le rve seul de cette rcompense m'avait rendu possibles
toutes les impossibilits de temps, de distance, de sexe, de fortune. Ma
vie s'immolait ainsi  quelques heures, incertaines encore. Je donnais
tout pour un moment dans l'espace. Hlas! cette fois que j'allais
regretter ce moment dont la conqute m'avait tant cot! Je venais de
jouer mon existence pour un clair de bonheur, et cet clair, le plus
rapide de ma vie, en devint le plus cruel.

Avant de quitter ma petite Lithuanienne, nous avions rejoint ensemble
les derrires de la division Gudin, qui s'tait runie au troisime
corps, command par le marchal Ney. Il y avait encore des jours de
triomphe dans cette fatale droute, et, pour ainsi dire, quelques
remords de la victoire. L'excs d'une misre commune  tous, et que les
officiers gnraux subissaient aussi dure que les derniers soldats de
l'arme, n'avait point enlev  l'or sa toute-puissance, et je me servis
de mes dernires ressources et de son reste de prestiges pour acheter
les moyens de faire connatre enfin au hros de cette guerre et de mon
coeur, que moi aussi j'tais de ceux qui pourraient dire un jour: J'ai vu
Moskou, j'tais au passage de la Brzina!

Il y a des choses qui, telle abngation de vanit qu'on ait faite, tel
dsintressement d'amour-propre qu'on y ait mis, cotent singulirement
 avouer pour l'orgueil fminin. On ne sera donc pas tonn que j'aie
autant retard la confession des dernires vicissitudes de cette
campagne. J'eus  passer trois mortelles heures dans une misrable
cahute aux environs de Valontina. Ma toilette tait si horrible, qu'elle
tait un vritable dguisement. Dans une personne ainsi accoutre, on
pouvait  peine souponner une femme. Ney cependant n'eut qu' jeter les
yeux de mon ct pour me reconnatre. Avoir t aperue avait suffi pour
tre devine. J'allais m'lancer au-devant de ce premier bonheur;
j'allais tmoigner  l'ame de ma vie combien j'tais fire de cette
devination de l'amiti, de cette perspicacit de souvenir, lorsque des
termes d'une nergie qui tait loin d'tre celle du sentiment dont
j'tais possde m'intimrent l'ordre du renvoi le plus positif: Que
faites vous ici? que voulez-vous? loignez-vous vite. Avec cette
apostrophe, quelques courtes et brusques rprimandes sur ma rage
d'imprudence, sur ma fureur de le suivre partout, je n'eus que la force
de lui rpondre ces mots: C'est une rage, en effet, mais ce n'est pas
du moins celle des plaisirs ni de la vanit, en dsignant mes vtemens
grossiers, mon visage brl par le soleil et fan par les fatigues. Il
ne tint compte ni de la harangue, ni du costume. Il tait lanc. Son
mcontentement de me voir l tait si grand, il en laissait chapper les
expressions avec tant de vivacit, que je crus qu'il allait dans sa
colre me repousser au bord oppos du Dniper. tourdie de la rception,
frappe de la foudre, je restai plus d'une heure immobile, les yeux
fixs, croyant le voir; il avait disparu sans davantage s'occuper et
s'inquiter de moi.

En 1813, quand je rappelai au marchal Ney cette scne d'une fureur si
violente, suivie d'un silence et d'un abandon si cruel, il me dit qu'il
avait t si mortellement effray de l'extravagance qui m'avait pousse
au milieu de tant de prils et des licences d'une arme, qu'il avait
mme t tent de me battre. La vrit exige que j'avoue que la
tentation avait t si vive, qu'il y avait, je crois, cd un peu;
c'tait  son insu, car les grandes passions ne savent ni tout ce
qu'elles veulent, ni tout ce qu'elles font. La colre est donc encore de
l'amour, puisqu'elle est aveugle comme lui.

Au passage du Dniper  Seroknodia, j'aurais encore pu lui parler. Un
nouveau laurier venait de cacher ses torts et de cicatriser ma blessure.
Je pouvais, je voulais lui dire: Vous venez ici d'ajouter encore  votre
gloire immortelle; vous seul venez de sauver des Franais perdus dans
des dserts de glace; j'aurais voulu lui exprimer ce qu'aujourd'hui tous
les partis rptent, ce que la postrit proclamera sur les cendres du
brave... Mais je m'en tins au bonheur d'entendre les acclamations
lointaines. Il entrait alors un peu de crainte dans mon dlire pour lui,
et j'ai presque l'ide que je l'idoltrais encore plus en le craignant
de cette faon-l... Oui, le reproche mme lui tait compt par mon
coeur, et me semblait encore un intrt tendre. Je trouvais je ne sais
quel plaisir  m'entendre plus tard gronder sur mon association avec
Nidia, mes marches et contre-marches avec les troupes du vice-roi.
J'avais beau dire au marchal que toute la protection d'Eugne s'tait
exclusivement porte sur la jeune Lithuanienne, que j'avais gliss,
inaperue, dans cette bienveillance, il avait en tte de ne rien croire
de ces sincres protestations. Le faire revenir d'une ide aussi
fortement conue et t m'exposer  voir renouveler la consigne et la
correction militaire du Dniper. Je n'eus garde de tenter deux fois la
chance du mme plaisir. Enfin, il se rendit  l'vidence de mon
attachement, et il trouva la gnrosit de me prouver cette tardive mais
forte conviction, d'une manire que je ne peux passer sous silence.

Pauvre Ida, me disait alors cet illustre guerrier, comme vous tiez
affuble, ce vilain jour-l.

--Laide  faire fuir un cosaque, peut-tre.

--Laide..., oui, mais d'une laideur divine, toute de passion, belle
encore d'nergie, de sensibilit, de dsintressement.

--Vous vous trompez. L'ide de faire quelque chose qui vous plaise
compose pour moi une somme norme de flicit. Ah! l'gosme le plus
habile ne trouverait pas mieux que ce que je me donne de bonheur,
lorsque je me livre  un mouvement de coeur qui peut me rapprocher de
votre ame. Oh! non, l'ingnieux gosme avec son _primo mihi_
n'inventerait pas une plus douce volupt personnelle.

--Comment, du latin, mon cher frre d'armes!

--Comme s'il en pleuvait, M. le marchal.

Ces scnes, d'une gaiet militaire qui allait souvent jusqu'
l'extravagance, commences par le sentiment, la raison les achevait
presque toujours. Ney, alors inspir par la conscience d'un attachement
vrai, m'adressait des remontrances amicales sur ma conduite, des
conseils sur ma position, des offres de services positifs.  tout cela,
je rpondais par la protestation sincre que je n'y pouvais rien, par
l'numration des ressources pcuniaires qui permettaient tout et ne
demandaient pas autre chose.

Je puis me rendre le tmoignage que j'employai autant de petites
adresses et d'innocens mensonges pour convaincre le marchal de la
puret d'un attachement qui n'avait nul besoin de ses dons, que d'autres
femmes en eussent employ  provoquer ses gnrosits. Dans une vie si
pleine d'garemens, c'est bien quelque chose, ce me semble, que ce noble
sujet de paix avec ma conscience.

J'avais prouv tant de contrarits et de fatigues, support tant de
privations dans cette campagne de Russie, si follement entreprise, si
lestement excute, qu'en franchissant les frontires de France pour y
rentrer  la fin de nos traverses, il me sembla que rien au monde ne
pourrait plus me dcider  courir de nouveau les hasards de la guerre.
Mais, hlas! ce coeur, que l'approche de tant de grandes ames avaient
rendu franais, devait plus tard tre provoqu par de si puissans
appels, que ce me deviendrait un devoir d'assister  de nouveaux combats
et de m'associer  des gloires douloureuses. La raison, quelques froids
retours sur le monde, sur les devoirs plus simples qu'exige mon sexe,
quelques intermittences de calme dans ma tte volcanique, m'avaient,
comme  l'ordinaire, inspir mille projets de repos, mille rsolutions
de sagesse. Mais, comme  mon ordinaire encore, je les abandonnai  la
premire occasion. Je ne fis, pour ainsi dire, que toucher barre 
Paris, et je ne sais pas pourquoi, en vrit. Cette ville avait-elle des
illusions et des consolations  m'offrir?

Cette campagne mme, que je venais d'achever si pniblement, qui m'avait
si peu rcompense de mes esprances et de mes sacrifices, m'avait
cependant encore laiss des impressions si puissantes, des souvenirs de
Ney si irrsistibles, que mon imagination comptait toutes ces fatigues,
toutes ces peines passes comme des dlices; la guerre, les privations
et les dangers, comme autant de rapprochemens avec Ney. J'avais encore
d'incroyables saillies d'enthousiasme; la froideur de cet accueil peu
galant que j'avais reu dans la retraite de Moskou ne me glaait qu' de
longs intervalles, et si je ne retrouvai pas dans le moment mme
l'exaltation ncessaire pour suivre immdiatement le hros de mon coeur,
elle ne m'en faisait pas moins vouloir et chercher des distractions
moins frivoles que celles de Paris, des distractions images de la
guerre, des impressions fortes et des courses encore prilleuses.

En traversant ce Paris veuf de tout ce qui m'tait cher, j'eus
presqu'une joie d'enfant de trouver un prtexte outre toutes les raisons
de devoir, de le quitter aussitt et de me remettre en route pour
l'Italie; c'tait un paquet de papiers que j'avais oublis  Naples,
dont plusieurs se rattachaient  mes rapports avec Florence, et auxquels
cependant la prcipitation de mon dpart et l'incertitude de mon
domicile avaient fait faire ce circuit et de dtours que le hasard
s'tait ainsi charg nanmoins d'abrger. Le souvenir d'lisa me
rappelait galement par la reconnaissance. Quoique cette fois mon cong
ft illimit, les convenances et la dlicatesse me commandaient de
l'abrger. Me voil donc ne profitant de mon sjour dans la capitale que
pour y rassembler toutes mes ressources, tous mes dbris d'argent, afin
de m'embarquer comme ce philosophe de l'antiquit qui portait tout avec
lui, et qui ne portait pas grand'chose. J'avais quelqu'un avoir  Nice,
M. Tampier, directeur de la poste, homme aimable, d'un ton parfait, avec
lequel j'avais quelques affaires, et dont j'aurai plus tard  citer les
services obligeans.

Prendre une rsolution, l'excuter, lever les petits obstacles, me
dbarrasser des difficults minutieuses, tout cela est toujours pour moi
la mme chose. Rien de remarquable ne m'arriva jusqu' Nice, o je ne
restai que deux jours. Je m'embarquai dans cette dernire ville sur une
felouque pour Gnes. Moi qui aime tant les voyages, je n'aime pas les
voyages par mer; ils ne m'incommodent ni ne m'effraient; mais l'ide de
la captivit, l'aspect de cette prison mouvante et qui semble pourtant
immobile, l'impossibilit des distractions en face de ces scnes
monotones et effrayantes des abmes et des cieux, ce spectacle
m'attriste et me plonge dans une mlancolie maladive. Il me semble que
je ne puis chapper  la dlirante activit de mon imagination qu'en la
fatiguant, qu'en l'puisant par la facult de courir et de me mouvoir.
Heureusement que cette ennuyeuse corve maritime ne fut pas de longue
dure. Elle devint presque imperceptible par le bonheur que j'avais eu
de m'embarquer le soir. Le trajet se fit dans la nuit; ce fut l'affaire
d'un songe. On vint nous rveiller avec l'invitation de dbarquer. Je ne
m'arrtai  Gnes que pour djeuner; mais habile  profiter des heures,
je sus me les rendre douces en choisissant le lieu de ce repas si court
sur le port, vis--vis de ce spectacle merveilleux qui tant de fois
m'avait retenue et captive. Je partis immdiatement pour Lucques, et
par terre; de l je me rendis immdiatement  Pise, o j'appris que se
trouvait en ce moment la grande-duchesse.

Je craindrais vraiment d'tre taxe de vanit, si je disais tout ce que
l'accueil que me fit la princesse eut d'intime et d'aimable. Il y avait
dans sa surprise de me voir plus qu'une gracieuse bienveillance; c'tait
quelque chose d'abondant, d'affectueux, de fraternel comme l'amiti.
J'tais ravie, j'tais confuse de tant de bonts. Les affaires, tristes
alors, et qui taient de nature  charger de soucis les ttes sur
lesquelles commenaient  chanceler les couronnes, ne rembrunissaient
pas le noble front d'lisa. Confiante, facile, abandonne, il semblait
qu'en ce moment ma prsence ft le seul grand intrt de sa vie. lisa
avait compt le temps de mon absence par chaque mois dont elle s'tait
compose.

Eh, mon Dieu! ma pauvre lectrice, qu'avez-vous fait, qu'tes-vous
devenue pendant un si long cong?

--J'ai t en Russie, j'ai fait la campagne de Moskou, j'ai pass la
Brzina.

--Et vous avez chapp! N'est-ce pas que les Franais n'ont point t
vaincus?

--Oh! non, Napolon, Ney taient l. Mais il y a eu quelque chose de
plus puissant que le gnie, de plus fort que la valeur franaise: les
glaces, les frimas, la fatalit. Quelle arme! quelles troupes! Le feu
de vingt batailles avait vieilli toutes les moustaches. Ces bataillons
innombrables, rassembls des quatre vents, o se parlaient toutes les
langues de l'Europe, taient plus nombreux que la population de quelques
uns de ces royaumes. J'ai vu une division de cuirassiers qui,  elle
seule, tait une arme de fer et d'acier. Des batteries qui vomissaient
le feu et la mort taient charges avec autant de sang froid que s'il se
ft agi de murailles dsertes. J'ai vu Murat, j'ai vu le prince Eugne,
j'ai vu l'Empereur, se battre comme des soldats, s'lancer comme des
gans, marcher plus tard comme des malheureux. Il a fallu la coalition
de la nature entire, la rvolte de tous les lmens, pour dissiper
cette arme, qui, dans son abattement, tait encore la France par les
vertus du malheur et de l'adversit. Que faire, comment rsister, quand
souvent les mains de nos grenadiers se glaaient durant le court
intervalle d'une cartouche dchire, que leur bouche seule pouvait
rejeter? Tant qu'on a pu combattre, les Russes ont t battus. La
Victoire nous refusait les bras, plutt en quelque sorte que ses
faveurs. Vous pouvez m'en croire, je n'ai jamais vu nos soldats en
retraite; mais une retraite pareille a montr encore des courages, et
prdit une vengeance digne du gnie de Napolon et de la fortune de la
France.

--Oui, oui, soyez tranquille; il suffit au grand Napolon de frapper du
pied la terre pour en faire sortir des soldats. Il va s'avancer au coeur
de l'Allemagne avec des phalanges nouvelles que son regard suffit pour
aguerrir. Depuis la Vistule jusqu'au Rhin, il n'est pas une place forte
que nous ne possdions. Nous sommes encore en Pologne; nous sommes
encore les matres de nos ennemis, les matres du monde. Dans quelques
mois, l'Empereur va nous donner de ses nouvelles, et des plus grandes
qu'on ait eues.

--Ah! que Votre Altesse me fait de bien! Elle me rafrachit le sang
avec ces esprances de gloire. J'oublie mes fatigues, j'oublie Moskou:
il me semble que tout mon tre se ranime au soleil d'Austerlitz.

--Napolon saura bien en faire reluire les rayons. Il est parmi nos
serviteurs et nos amis les plus dvous des ames timides qui, voyant
dj au del d'un revers, s'tonnent que l'Empereur ne fasse nulle
attention  la perte d'une arme de huit cent mille hommes, et ne parle
point de faire la paix; ils ne songent pas qu'il n'est point de moyen
terme dans une position pareille  celle de mon frre. Sa politique 
lui, c'est une destine; la moiti de sa force, c'est son prestige. On
lui rendrait tout ce qu'il a vacu, la diplomatie suppliante lui
offrirait le monde entier par concession et la paix par prires, qu'il
devrait la refuser. Il ne peut pas traiter d'gal  gal avec ses
ennemis: il est leur subalterne, s'il n'est leur vainqueur. Irait-il,
rpudiant toute sa vie, dsenchantant la magie de quarante batailles,
dire au monde: Eh bien! tant de prodiges ont t arrts, tant de gnie
est venu chouer contre la lance des Tartares  demi-sauvages! Rfugi
dans son Paris, oblig de regarder tranquillement le vieux mnage de
l'Europe, il assisterait vivant aux funrailles de sa propre renomme!
Le vainqueur de l'gypte, rduit  donner des levers aux Tuileries et
des audiences  Saint-Cloud! C'et t bien la peine de monter si haut
pour ne plus rien faire de la puissance. En supposant que par amour pour
son peuple, que par considration pour quelques intrts matriels de
commerce, Napolon se rsignt  faire au bonheur de la France le
sacrifice de sa gloire, le march n'irait pas loin. L'Europe, qui aurait
eu son secret, ne s'arrterait pas dans la carrire des rparations, et
l'indpendance des peuples ne dure gure au del de l'honneur offens
des rois. Mon frre ne m'a point consulte, mais je l'ai devin, et je
suis heureuse du moins qu'il reste lui-mme. S'il laissait l'Europe
respirer, elle lui chapperait; suppliante d'abord, raisonneuse plus
tard, enfin imprieuse et matresse. Il faut, d'ailleurs, que ce qui est
commenc par lui, par lui s'achve; son hritier est bien jeune, il doit
trouver son lit fait; car qui peut rpondre de l'empire d'un enfant?

--L'amour des peuples, l'enivrement des soldats.

--Sans doute; mais si ces sentimens se commandent par des prodiges, ils
ne s'entretiendraient que par des prodiges nouveaux. La mdiocrit, je
le sens bien, ne serait pas si embarrasse. Les princes ne savent pas 
quoi ils s'engagent quand ils montrent aux peuples des vertus
extraordinaires; s'ils cessent un moment d'agir, on appelle leur
modration impuissance. Une fois qu'ils ont fait du sublime, ils sont
dans l'obligation d'en faire tous les jours, sous peine de dchance
dans l'opinion. trange privilge du gnie! on lui demande toujours
parce qu'il a promis beaucoup. Plus heureux les souverains prservs de
ces exigeances par leurs facults intellectuelles plus restreintes, ils
contentent l'envie  bien moins de frais. La force d'inertie leur
suffit, et le monde, qu'ils laissent tranquille,  son tour les laisse
reposer en paix; mais certaines ames ne s'arrangent pas de cette
batitude politique. Mon frre est de ce nombre. Il a trac lui-mme les
conditions de son existence; il ne peut pas se mouvoir dans une autre
sphre. Les rois gans ne peuvent plus redevenir rois lilliputiens.
Napolon ne se rapetissera pas; cela n'irait ni  lui ni  la France.

La grande-duchesse s'tait lectrise par la tendresse, par l'orgueil
royal et fraternel, par l'inspiration de la grandeur et l'instinct d'une
gnreuse sympathie. Jamais je ne l'avais entendue parler sur de graves
sujets avec cet lan et cet abandon. Je la regardais, dvorant ses
paroles, partageant toute la conviction de ses penses, embrassant
surtout toute la vivacit de ses esprances. Je sortis de cette premire
audience, que dis-je! de cette confrence politique (chose bien nouvelle
pour moi), comble de nouvelles bonts de ma souveraine. Tout m'et t
possible pour elle, except de profiter de ses dons pour ma fortune.

Les illusions de l'empire duraient encore; mais elles commenaient 
tre moins superstitieuses. Les ncessits d'une guerre gnrale avaient
ramen la cour de Toscane un peu  l'conomie, et par consquent  une
sorte de monotonie qui n'annonait pas encore l'ingratitude, mais qui
avait diminu l'enthousiasme. La troupe de la cour avait t licencie.
Les artistes franais avaient quitt Florence, et quelques autres
absences avaient jet un grand vide dans ma vie.

Les Italiens, toujours soumis et souples, ne l'taient plus qu'avec
quelque insolence; la tristesse, ainsi qu'un oiseau de mauvais augure,
planait sur toutes les runions. Plus de ftes  Florence, partant plus
de dvouement. Tout restait debout et ferme sous la main vigoureuse
d'lisa; c'tait chose merveilleuse que cette souverainet, presque sans
garnison, et qui semblait se tenir d'elle-mme sous le sceptre d'une
femme. Quand je pntrais jusqu' la princesse, j'tais aussi bien
accueillie, mais je l'tais moins souvent. Le travail de cabinet
absorbait quelquefois tous les momens d'lisa. Elle m'avait trop bien
garni la bourse pour que je laissasse mes napolons tranquilles; de peur
d'tre gagne par l'ennui de l'inaction, je rsolus d'avoir recours 
mon remde ordinaire, les courses pittoresques. Les provinces
illyriennes taient le seul coin de l'Italie que je n'eusse pas explor.
Ainsi que cela m'arrive toujours, je rattachai  mon caprice quelques
srieux prtextes apparens, et je fus bientt prte pour cette nouvelle
source d'motions.




CHAPITRE CXV.

Voyage en Illyrie.--Je retrouve Junot, alors duc d'Abrants.--Son
gouvernement.--Sa folie singulire.


Cette poque de ma vie est remarquable par une disposition singulire de
mon coeur. Je n'chappai pas tout--fait aux passions, car il tait de ma
destine de ne leur chapper jamais; et cependant j'prouvais je ne sais
quel besoin de calme et de distraction, semblable  celui qui appelle le
sommeil  la fin d'une journe laborieuse et pnible. Un sentiment
restait  mon avenir et paraissait devoir le combler tout entier, mais
j'prouvais la ncessit de me reposer du pass dans quelques
impressions nouvelles. J'ai toujours aim les voyages, et alors les
voyages taient riches de sensations puissantes et glorieuses pour une
Franaise de coeur. La France tait partout, et dans quelque endroit que
je portasse mes pas, je voyais flotter ces drapeaux sous lesquels
j'avais joui d'un bonheur qui tait presque de la gloire. Rien ne me
retenait dans les cours brillantes du midi de l'Italie. Je voulais voir
Venise, ville miraculeuse que tout le monde a dcrite, mais dont
personne n'a pu juger sur le faible tmoignage des livres. La renomme
de nos armes n'y avait pas imprim des traces moins vivantes que
l'ancienne illustration de sa rpublique. La statue de Napolon,
chef-d'oeuvre de Battle, s'levait sur la placette, prs de l'endroit o
l'tranger admirait nagure les chevaux de Corinthe et le fier lion de
Saint-Marc. On venait d'achever la belle rue _Eugenio_, et les jardins
merveilleux qui portaient le nom de ce prince, prtaient depuis peu de
temps aux tristes les des Lagunes un embellissement qui semble d  la
ferie. Jamais l'clat du grand empire n'avait t plus blouissant, et
jamais il n'avait t plus prs de s'teindre. Les dsastres de Moskou
commenaient  retentir dans l'Europe, et dj Napolon, press de
runir autour de lui toutes les forces morales qui avaient contribu au
dveloppement de sa destine, retirait de ces provinces, abandonnes
d'avance, l'lite de ses hommes d'tat et de ses capitaines. Le comte
Bertrand, qui gouvernait l'Illyrie avec cette supriorit d'esprit et
cette bienveillance de coeur qui font respecter et chrir le pouvoir,
venait d'tre appel auprs du souverain, juste apprciateur de la
puret de ses vues et de la sagesse de ses conseils. Il tait remplac
par Junot, duc d'Abrants, autre hros dont Napolon n'avait jamais
ddaign les services, mais que les blessures et les fatigues mettaient,
dit-on, hors de service avant l'ge, et qui ne pouvait plus fournir  ce
ministre vice-imprial qu'un simulacre imposant. Il n'en fallait pas
davantage chez ce peuple facile et doux, qui ne demande  ses matres
que la libert du travail et de la prire, et dont la plus grande partie
est encore compose d'ailleurs de tribus nomades ou patriarcales.
L'administration du pays tait confie, au reste,  un grand magistrat
dont l'aptitude rendait l'intervention du gouverneur  peu prs inutile,
et qu'on appelait l'intendant gnral. Cette place tait exerce par M.
le comte de Chabrol, le mme, si je ne me trompe, qui a t depuis
ministre, et qui jouissait ds cette poque d'une haute rputation de
savoir, de modration et d'intgrit.

Je fus curieuse de visiter cette Illyrie, qui tait encore la France. Le
nom de ces provinces recules de la grande Grce que j'avais souvent
rencontr dans mes lectures, me pntrait d'un enthousiasme difficile 
exprimer, et tel que je me faisais nommer tous les villages, comme si
j'avais d trouver partout des souvenirs et des monumens. Je ne tardai
pas  en rencontrer de tous les ges. Il y a si peu de distance entre ce
chteau de Passariano, o le trait de Campo-Formio fut sign, et ces
rivages dlicieux o les ptres eux-mmes vous nomment le Timave,
immortalis par Virgile! Quelques pas encore, et on vous dira o est
dbarqu Antenor, o a fleuri Japix, o a rgn Diomde, o Castor et
Pollux ont navigu, o Jason a bti des murailles. Toutes ces ides me
charmaient comme un enfant, et plus qu'on ne peut l'imaginer, parce
qu'elles taient si navement empreintes dans l'esprit du peuple qu'on
les aurait crues fondes sur une tradition de quelques annes, plutt
que sur une fable de trente sicles, et j'admirais en cela le privilge
de ces gloires hroques dont notre temps a renouvel de si magnifiques
exemples.

Il n'y a rien de sublime sur la terre comme le point de vue du golfe et
de la ville de Trieste: depuis le hameau d'Opschina, on embrasse l une
espce de monde nouveau, qui a un ciel, des eaux, des arbres, des palais
comme on n'en a vu nulle part. J'tais si fatigue de ces sensations,
que je n'eus pas la force d'crire au duc d'Abrants le jour de mon
arrive; je succombai  un sommeil presque fantastique comme les
impressions de mon voyage, et o m'apparurent confusment, ainsi que
dans mes mditations, les hros de la guerre de Troie et ceux des
guerres d'Italie. Quand le soleil fut lev, je me prcipitai  ma
fentre, je l'ouvris impatiemment, et je jetai les yeux avec une
admiration indicible sur le golfe, le pont et le palais Carciotto qu'on
apercevait tout  la fois de ce point de mon appartement. Il fallait peu
s'en loigner pour saisir le bel aspect de la bourse et de la place du
thtre. Le canal tait hriss de mts dont les pointes s'levaient
parmi les fates des btimens et les flches des clochers; mais on
distinguait malheureusement  l'horizon ceux de deux frgates anglaises
immobiles et pourtant menaantes. Cette insulte me brisa le coeur, et je
rougis que ces dserts des mers, plus vastes que tous les continens,
appartinssent  nos ennemis.

Je dnai chez le duc d'Abrants, au palais Saint-Charles, dans une salle
bien dcore qui donne sur le Mle, et d'o l'on me fit remarquer la
tour d'Aquile. Les honneurs de la table taient faits par une dame de
vingt  vingt-cinq ans, aussi belle qu'on peut l'tre sans physionomie,
et aussi aimable qu'on peut l'tre sans usage.

On a beaucoup parl du duc d'Abrants, et peu de soldats ont mrit par
des faits d'armes plus clatans et plus multiplis d'tre immortaliss
dans les bulletins; mais il serait rigoureux de ne voir en lui qu'un
soldat vulgaire. Il tait n dans cette classe honorable de citoyens o
les enfans ont presque le choix de leur tat, et le soin extrme qu'on
avait donn  quelques unes de ses tudes marquait qu'on l'avait destin
au monde et aux affaires. Un matre d'criture aurait envi sa plume, et
un matre d'escrime sa belle tenue sous les armes. Il tait  merveille
dans un salon, un peu droit, un peu tendu, faisant valoir avec quelque
affectation sa taille, sa jambe, ces avantages naturels et brillans qui
ne lui taient disputs dans l'arme que par le comte de Pajol, son
rival en bravoure et en loyaut. Toutes ses habitudes se ressentaient de
l'habitude d'une vie provinciale agrablement dsoeuvre; il tirait des
armes comme M. de Bondy, et ne reconnaissait pour rivaux au pistolet que
Fournier et Delmas. Il avait pour la danse des prtentions moins
heureuses, mais qui n'taient jamais ridicules, parce que c'tait
rellement un homme de bon sens et de bon got et qu'il apprenait ce qui
est bien par une sorte d'instinct. Je crois seulement qu'on a un peu
exagr son mrite dans ce genre, et je ne vois pas que sa mmoire ait
beaucoup  gagner aux succs de l'_anglaise_ et de la _montferrine_.

Comme il n'y a rien que d'historique dans ces Mmoires, et que tout ce
qui appartient  l'histoire doit tre religieusement recueilli, quand il
s'agit d'un homme tel que Junot, je n'ai pas le droit d'oublier que son
orgueil aurait t moins accommodant sur ses prdilections, c'est--dire
sur le pistolet, et surtout sur le billard. C'tait  propos de ce
dernier exercice en particulier qu'il ne fallait pas le heurter d'une
prtention rivale: il y avait tout tent, tout excut, tout
perfectionn, et le plus brillant souvenir de ses succs militaires ne
l'aurait pas distrait de cette dmonstration. Ainsi, c'tait  lui qu'on
devait l'instrument qui taille la queue de billard sans ralentir la
partie, et que Bouvard venait de lui apporter de Paris;  cette
incroyable poque de la gloire franaise, o tout ce qui tait franais
paraissait grand, j'ai vu de hauts seigneurs, de graves diplomates, des
vques et des princes lui en faire compliment. Sa passion pour les jeux
d'exercice, et sa gnrosit sans ordre et sans bornes, attiraient,
comme on peut le croire, une foule de parasites et de spculateurs; et
l'Illyrie, sous un tel prince, tombait en proie aux premiers aventuriers
venus; mais Napolon le savait. L'Illyrie allait lui chapper, et il
laissait prir une domination finie dans les mains d'un homme fini.

S'il avait t possible de douter de la dcadence morale de ce noble
Junot, ce n'tait pas  la fin d'un de ses dners qu'on se serait avis
d'une ide aussi consolante. Poli jusqu'au raffinement, et trop poli
comme tous les hommes qui ne le sont pas par une habitude constante de
moeurs, ou par un instinct particulier de caractre, il s'animait tout 
coup jusqu' la brusquerie et mme jusqu' la violence. Il cherchait
encore  tre gracieux, mais ses caresses blessaient. On sentait qu'il
ne s'appartenait plus, quand rien d'ailleurs ne pouvait expliquer cette
nouvelle position; car il buvait fort peu dans le courant du repas, et
il semblait que son exaltation subite rsultt de quelque impulsion
sympathique qui lui tait communique par la conversation. Alors, et ce
moment, prvu et senti par tous les habitus de sa table, tait comme
marqu par une rvolution dont les trangers seuls avaient peine 
apprcier le motif; l'entranement qui partait de si haut se
communiquait sur-le-champ de monseigneur  ses convives, et du moindre
invit aux gens de service. Le banquet finissait par ces clats qui
rvlent  Hamlet la joie des ftes de Claudius; et dans une socit
moins choisie d'ailleurs, ce dnouement aurait ressembl  une orgie;
mais une de ces hautes prcautions d'amiti, dont l'ame de Napolon
tait plus capable qu'on ne le pense communment, avait prmuni le duc
d'Abrants contre le danger, si grave dans son tat, d'une socit peu
digne de sa position. Tout le monde y tait fort bien, et j'ai vu peu de
cercles plus lgans dans les capitales de notre civilisation
europenne. Le secrtaire gnral du gouvernement, qui s'appelait, je
crois, M. de Heim, et qui tait un homme de la plus belle figure et des
manires les plus parfaites, y maintenait surtout par la dignit de ses
formes cette rserve que le duc n'tait que trop dispos  franchir. Le
jour o j'y dnai, le gouverneur s'avisa de varier le service des
liqueurs, en faisant circuler un flacon d'ther sulfurique, et aprs des
refus qu'on peut croire unanimes, il en remplit un verre et l'puisa
d'un seul trait, aux applaudissemens un peu contraints de l'assemble.
Cet trange excs ne paraissait pas altrer sa raison; il lui prtait au
contraire l'enthousiasme de la jeunesse et presque l'loquence du
talent; mais cet enthousiasme et cette loquence n'avaient qu'un objet,
l'admiration fanatique de l'Empereur. Si l'on avait parl alors de
_monomanie_ comme aujourd'hui, je n'aurais pas pu caractriser par un
autre terme l'effet que produisait sur moi cette frnsie de glorieuse
servitude, qui avait toute la pit d'un culte et tous les emportemens
d'un premier amour. Il tait rare que cet lan se termint sans que
l'orateur ft oblig d'essuyer ses larmes, et c'taient l des larmes
naves et loyales. Junot ne voyait plus rien ni ne pouvait rien voir
au-del de son gouvernement d'Illyrie, qui tait une royaut fort
relle, pour lui du moins, qui n'a jamais su le secret de sa frle
existence et de sa fugitive dure. Son affection pour Napolon tait
peut-tre unique dans son espce; il ne s'y mlait point d'ambition,
point d'esprance, point d'arrire-pense, point de combinaisons pour un
autre avenir, pour un autre tat de choses. L'ide de survivre 
l'empire, et surtout  l'Empereur, ne serait jamais entre dans son
esprit. Une prosprit inespre, immense, accabla son intelligence,
trop faible pour tant de grandeurs. L'adversit l'aurait trouv plus
rsolu, car il tait essentiellement dcid  tous les prils, et brave
 toutes les occasions; mais les revers de Napolon ne comptaient pas
dans ses calculs. La mort a complt cette vie d'lection d'un heureux
soldat, en le frappant le premier.

Cette soire bizarre me laissait un peu d'inquitude. Il n'y avait point
l d'excs grossiers, mais il y avait je ne sais quelle aberration, je
ne sais quel oubli de soi, dont mes premires habitudes ne me
rappelaient pas d'exemples. Cette ide me poursuit; elle m'occupait
quand on m'annona le duc d'Abrants, au moment o ma toilette tait 
peine finie. Sa visite m'tonna d'abord, mais je n'avais gure le droit
d'tre difficile sur les procds, car il n'y a rien qui nuise  la
dignit du caractre comme le souvenir d'y avoir manqu. Je le reus, et
je le conduisis  un sige; cette petite circonstance n'est pas inutile
 dire: je ne sais s'il y serait all de lui-mme. Sa figure anime
tait devenue ple; ses yeux taient abattus: dous d'une transparence
particulire qui leur donnait beaucoup de charme, et sur l'attrait de
laquelle je n'insisterai pas, parce qu'on m'a dit souvent qu'ils
ressemblaient aux miens, ils taient alors vagues et ternes comme une
lumire qui s'teint. Il s'assit, et saisit ma main d'une des siennes,
tandis que de l'autre il couvrait son front et le frappait  plusieurs
reprises. J'ai eu quelques entretiens qui commenaient ainsi, et ce
genre de sensations n'avait jamais beaucoup effray ma tte
extravagante: il faut bien que je le rpte. J'attendais donc, avec
cette scurit mue qui se compose de l'instinct de notre pudeur et du
tact de notre exprience, les premires paroles du gouverneur.

Avez-vous dormi? me dit-il.

--Pourquoi pas? J'tais satisfaite, tranquille, heureuse...

--Quoi! aucune pense, aucun sujet de trouble, aucun bruit extrieur...

--Aucun bruit extrieur! repris-je. Ah! vraiment, je me trompe! un
rveil enchanteur, dlicieux, qui m'a plonge dans les plus douces
ides, le chant d'un rossignol!...

--Le chant d'un rossignol! s'cria-t-il en se renversant sur le dos de
son fauteuil. Il est donc vrai! ce rossignol me poursuivra partout! Je
n'irai plus nulle part sans y tre veill par le rossignol! Avez-vous
des rossignols dans cette maison?

--Non, monseigneur, dis-je, interdite et effraye; car sa dernire
question avait t profre du ton du soupon et de la colre. J'ai
pens que ce chant provenait des jardins de Saint-Charles.

--Bien, bien, reprit-il en se levant avec violence. Oui, c'est chez
moi, c'est sous ma fentre maintenant que viennent chanter les
rossignols. Oh! cela ne peut pas tre ainsi! je ferai connatre ici
comme partout ce que peuvent la colre et la vengeance du frre d'armes
de Napolon.

Il me serait difficile de donner une ide de la surprise, ou pour mieux
dire de la consternation o m'avait plonge ce langage. Heureusement, le
gouverneur tait sorti sans attendre ma rponse, et m'avait laiss le
temps de rflchir sur une incartade aussi extraordinaire. Je ne tardai
pas  en apprcier le motif, et rien ne manqua bientt  ma conviction.
Le tocsin sonna, la gnrale battit dans toutes les rues, deux
bataillons de Croates furent mis sur pied pour _traquer_ dans le jardin
de Saint-Charles le rossignol qui avait interrompu mon sommeil: le duc
d'Abrants tait fou; et cette infirmit s'expliquait galement par les
blessures nombreuses qui avaient altr en lui le principal organe de la
raison, et par les incroyables excs auxquels il se livrait depuis
quelque temps. Mille nouvelles extravagances confirmrent d'heure en
heure cette triste certitude, et chaque instant nous en rapportait un
nouvel exemple. Tantt c'tait une grande conspiration organise par
tous les moutons de l'Illyrie, et contre laquelle il fallait mettre en
garde toutes les investigations de la police, toutes les ressources de
l'administration, toutes les rigueurs de la loi. Tantt c'tait une
passion romanesque pour une jeune et jolie fille grecque, attache au
service de sa maison, et dont les vertueuses rsistances avaient achev
de bouleverser ses facults, au point de le dcider  s'ensevelir dans
les flammes sous les ruines du palais. On fut par bonheur averti assez 
temps de ce projet pour mettre obstacle  propos aux progrs de
l'incendie. Parmi ces marques innombrables de dmence, il en est une qui
n'est pas  ddaigner dans l'histoire de l'esprit et du coeur humain. Le
duc prouvait le besoin de se soustraire  cette blouissante grandeur
pour laquelle il n'tait pas n, et de retrouver dans l'obscurit de la
vie populaire la paix que lui refusait le rang lev auquel il tait
parvenu. Il ne cessait de demander la campagne et une chaumire, et
peut-tre que si ses voeux avaient t remplis, sa carrire, qui ne
pouvait plus se prolonger beaucoup, se serait termine du moins avec
plus de douceur. Enfin il s'affranchit par sa propre volont des
contraintes que lui imposait sa dignit, et sous prtexte de visiter ses
provinces, il embrassa pendant plusieurs semaines un genre de vie tout
nouveau qui parut un moment rendre le calme  ses esprits troubls. Il
arriva presque _incognito_ dans la jolie ville de Goritzia, et s'y
informa de la maison la plus modeste, entre toutes celles qui taient
consacres aux plaisirs honntes du bas peuple. Elle s'appelait _la
Glacire_, et c'tait l que de pauvres ouvriers allaient ordinairement
se dlasser des fatigues de la semaine, en buvant dans un verre commun 
tous de la petite bire de dernire qualit. Le gouverneur y lut une
espce de domicile, qu'il ne quittait que rarement, mme de nuit, et o
il prenait plaisir aux entretiens insoucians de ces heureux de la
misre, comme le calife Haroun al Raschid, dont il aimait beaucoup les
merveilleuses histoires. Son coeur, naturellement bienveillant et
affectueux, s'y tait mme form tout de suite un lien, le dernier
peut-tre qui l'ait retenu  la vie, et auquel il attachait de jour en
jour plus de prix. Par un rapprochement plus naturel qu'on ne pense mais
qui laisse trangement  rflchir, il avait fait son Pylade d'un fou
d'assez bonne maison, et de moeurs assez innocentes, pour qu'on n'oppost
aucune contrarit  ses dmarches, mais dou d'ailleurs d'un esprit
satirique et bouffon, qui s'exerait sans scrupule sur tous les tats.
Les _burle_, tantt factieuses, tantt sanglantes, de ce Diogne
d'Istrie, avaient seules le privilge d'gayer les sombres soucis du
hros dchu; et celui-ci prenait un plaisir indicible  voir tourner en
ridicule toutes les grandeurs de la socit qu'il avait si chrement
conquises, et dont il devait jouir si peu. C'est surtout dans
l'imitation burlesque de la pompe des gouverneurs et de l'lgance toute
franaise des intendans, qu'excellait le malin fou, et c'est alors que
la joie qu'il savait inspirer  son pauvre et illustre ami ne
connaissait plus de bornes. C'est dans un de ces accs que le duc
d'Abrants enthousiasm se jeta dans ses bras, et l'investit des nobles
insignes de la Lgion-d'Honneur, en lui passant lui-mme son grand
cordon. J'ai vu,  mon retour  Goritzia, le fou de monseigneur encore
grotesquement revtu de ces attributs, que la volont seule de
l'Empereur pouvait lui retirer, et dont nos autorits franaises taient
obliges, si je ne me trompe, de reconnatre la bizarre lgitimit. Je
ne doute pas que cet pisode d'une vie glorieuse et dplorable ne
rappelle  mes lecteurs les touchantes scnes du roi Lar et de son fou;
tant il est vrai que Shakespeare avait tout prvu et tout devin dans la
nature.

Ce qu'il y a de plus trange dans ce que je viens de raconter, c'est que
cela dura long-temps, parce que cela tait sans remde, et que cette
Illyrie, extrme confin de notre Europe, sur laquelle ne s'tendait que
de loin le sceptre de l'Empereur, ne pouvait reconnatre d'autorit
absolue que celle de son dlgu. Aucun pouvoir, aucune institution
n'avait le droit de se mettre  la place de celle-l, ou de s'en
attribuer un moment les fonctions, sans violer le sceau de souverainet
que l'Empereur lui avait imprim. Le vice-roi mme, interrog humblement
 Udine o il passa deux jours, sur ce qu'il y avait  faire, rpondit
simplement: _Envoyez des courriers  l'Empereur, et attendez sa
rponse_. Elle arriva trop tard. Le malheureux gouverneur avait tu un
homme, et ce sentiment affreux pour sa belle ame a horriblement
empoisonn ses derniers momens. Rien de tout cela n'a t crit, et
pourquoi pas? Pourquoi drober  Junot l'honneur que font  sa
sensibilit les angoisses qui prcdrent son agonie? Pourquoi taire des
faits que l'histoire sera oblige d'emprunter  une tradition vague, mal
instruite, et peut-tre malveillante? Les infirmits de sa raison, la
tragdie de sa mort, nuisent-elles  la noble rputation de sa fidlit,
de son courage, de l'hroque candeur de ses vertus militaires? En
vrit, je ne le crois pas, et c'est pour cela que je n'ai pas hsit 
soulever la premire le voile qui couvrait ces tranges vnemens
perdus, au temps o ils arrivrent, dans le grand vnement de la chute
du grand empire. Ils ne me donneront plus qu'une rflexion  faire:
quelle gigantesque puissance que cette puissance de Napolon, dj
prouve par le revers, dj voisine de sa chute, et dont le reflet
suffit pour maintenir dans toute son inviolabilit le pouvoir d'un homme
priv de raison,  deux cents lieues au del des frontires naturelles
de la France, en face d'une flotte anglaise, et au milieu d'un pays
conquis auquel on n'a pas daign donner une garnison!




CHAPITRE CXVI.

Voyage  Gratz.--Portrait de Louis Napolon.--Fouch succde 
Junot.--Sjour  Leybach.


Il n'est pas ncessaire d'avoir pntr bien avant dans les secrets de
l'ame d'une femme pour deviner le sentiment qui ne cessait de me
proccuper au milieu de ces diversions inutiles. Les succs de Lutzen et
de Bautzen n'avaient brill que comme deux clairs au commencement de
l'orage qui menaait de tout engloutir. La tempte tait au nord, et je
regrettais d'tre partie, pour ne pas en supporter les derniers coups,
s'ils devaient tre funestes  ce que j'aimais plus que moi-mme.
Cependant mon retour vers ces contres tait si insens, si ridicule, si
dnu de prtextes, que je cherchais  m'en crer quelques uns en me
forgeant d'illusoires penses d'utilit, des occasions imaginaires de
dvouement. Je pensais que, dans ces jours d'alarmes o le monde entier
tait en question bien mieux qu' la bataille d'Actium, tout ce qui
avait appartenu au tourbillon de Napolon devait se prcipiter vers lui,
et que le concours des plus faibles volonts pouvait le servir, s'il
tait sincre, courageux, unanime. Louis Napolon tait  Gratz, et son
influence morale, un peu altre par une vie mticuleuse et une royaut
bourgeoise, n'tait cependant pas entirement dsarme d'ascendant et de
crdit. Je partis pour la Styrie.

Le duc d'Abrants tait  Goritzia, et probablement  la Glacire, quand
je sortis de Trieste, une heure aprs le lever du soleil. Je m'tais
promis de visiter les grottes d'Adelsberg et les curiosits du lac de
Zirchnitz; mais un sentiment plus imposant que tous ces vains appts de
l'imagination avait absorb mes penses. Je parcourus l'espace sans le
voir, et je traversai Leybach au milieu de la nuit, sans m'y arrter. Le
jour du lendemain tait dj assez avanc quand je m'veillai prs de la
Save, dans une des campagnes les plus potiques de la terre. Comme ce
n'est pas ici un de ces romans  la mode o les descriptions romantiques
usurpent plus de la moiti du rcit, je me garderai bien d'esquisser les
impressions que j'prouvai  la vue de ce fleuve bleu, encaiss dans des
rochers pittoresques, de ces monts neigeux, et en particulier du mont
d'Eg, dont le sommet se perd dans un ciel si brillant et si pur, de ce
ciel surtout qui diffre de celui des Alpes de Suisse par une
transparence ardente, anime, colore, si l'on peut s'exprimer ainsi, et
qui verse sur tous les aspects je ne sais quelle lueur idale. Je n'en
parle qu'autant que cette sensation se liait  quelques vnemens.
J'avais laiss  ma droite la fabrique fantastique du pont du diable,
sous lequel une rivire d'azur se roule et se brise entre d'normes
rochers de marbre blanc, qu'elle inonde d'une cume plus blanche que le
marbre mme; j'avais travers la riche ville de Krainbourg, et je
ctoyais depuis long-temps les abmes au milieu desquels on l'a jete,
quand mon postillon s'arrta  l'aspect d'une chaise rompue. Le
voyageur, un peu froiss par cet accident, semblait attendre
impatiemment un moyen de continuer sa route, et il accueillit la
proposition que je lui fis de l'achever dans ma voiture avec ces
manires exquises qui font reconnatre partout un Franais. C'tait M.
le comte douard de Charnage, intendant de Villach, jeune homme de
vingt-huit  trente ans, que la nature semblait avoir form pour
reprsenter ce qu'il y a de plus lgant et de plus lev dans les
manires et dans les sentimens d'une nation, et qui, sous ce rapport au
moins, avait t admirablement choisi pour cette mission lointaine. M.
de Charnage avait une figure charmante, mais un peu enfantine, 
laquelle les grandes occasions seules pouvaient imprimer une fiert
imposante. Sa haute taille avait plus d'abandon que de dignit, mais cet
abandon tait noble et presque royal; son rire surtout m'tonnait par un
effet de modulation que je ne saurais exprimer, et qui me rappelait une
ide connue. Je m'criai tout  coup: Avez-vous vu Oudet?... Il tait
impossible de voir Charnage sans se rappeler quelque chose d'Oudet;
c'tait cette pierre de Bologne qui conserve pendant la nuit les rayons
que le soleil lui a confis. Si j'ai vu Oudet! rpondit-il; eh! c'tait
mon ami et mon frre... Mais vous... Le lecteur en sait dj trop sur
ce genre de confidences; le souvenir d'Oudet n'est pas un de ces
sentimens qui s'puisent, et demandez  tous ceux qui l'ont approch
quels traits il aimait  graver dans le coeur d'une femme, d'un enfant,
du pauvre avec lequel il partageait sa bourse, du bless dont il pansait
la plaie, du malade dont il assistait le chevet mortuaire? J'coutais
son ami, et mon coeur, si long-temps pouvant par l'ascendant imprieux
d'Oudet, qui ne vivait plus!... s'associait avec un trait incroyable 
ce pangyrique passionn. Heureux qui a vcu ainsi, et qui a laiss de
pareils sentimens!

Je n'ai pas besoin de dire que les honneurs de Villach me furent faits
de la manire la plus gracieuse par le comte douard. Je ne l'ai jamais
revu, mais je sais qu'il a pous long-temps aprs madame la marquise de
Montgrault, qui est justement clbre dans les arts.

J'avais, pour compter sur l'accueil de Louis, deux titres qui en
valaient mille: je pouvais m'honorer des bonts de la plus chrie de ses
soeurs, et j'tais une Italienne naturalise en Hollande. Ce pays lui
avait laiss les souvenirs les plus doux de sa vie, et il n'en parlait
qu'avec la tendresse qu'un poux porte  une pouse bien aime, qu'un
pre a pour ses enfans. Le plaisir de causer de la Hollande me valut
sans doute une partie des tmoignages d'extrme bienveillance dont il ne
cessa de me combler pendant mon sjour, mais je n'en dus pas moins au
sentiment d'affectueuse hospitalit qu'il aimait  exercer envers tous
les trangers. Louis Napolon, et on peut le dire aujourd'hui mme sans
crainte d'tre dmenti, tait ador  Gratz; il n'a cependant aucune de
ces qualits entranantes qui subjuguent l'ame, et qui agissent sur elle
 tous les momens de la vie par une parole, par un geste, par un regard.
Timidement organis pour toutes les choses avec lesquelles on fait de la
gloire, si ce n'est pour la bont qui n'est pas le moyen le plus sr d'y
parvenir, il y avait dans toutes les habitudes de sa physionomie et de
sa conversation des symptmes de faiblesse ou d'abattement. Ses traits,
jeunes encore, portaient dj l'empreinte des vieilles peines et des
longs soucis, et cette empreinte d'une secrte affliction de coeur le
rendait plus intressant que ne l'aurait fait le bandeau royal. Une ride
prmature sied bien  un front qui a ceint la couronne. L'Europe lui
connaissait d'ailleurs quelques touchantes douleurs, et avait admir en
lui quelques nobles rsistances. On prtendait qu'il s'tait dmis du
trne pour ne pas souscrire  des concessions contraires  l'intrt de
ses peuples, et il circulait en Illyrie des copies de l'adieu royal
qu'il leur avait adress quand il fut oblig de renoncer  les rendre
heureux. J'avais lu cette espce de proclamation avec une motion que je
ne saurais exprimer: elle tait belle comme ce que les anciens ont
laiss de plus beau, comme l'aurait faite un Fabricius, roi, comme
l'aurait crite un pictte, secrtaire d'tat. Les ouvrages qu'il a
publis ou laiss publier depuis, sont peu propres  confirmer cet
loge; mais est-il juste d'apprcier un homme si parfait dans ses
actions par quelques imperfections auxquelles les gnies les plus
sublimes ont pay leur tribut, lui qui n'tait que roi?

J'avais d'abord parl franais, puis hollandais; le mouvement de la
conversation nous amena  l'italien, notre langue naturelle  tous deux.
Cette facilit si multiplie de contacts engendre un peu de familiarit;
je me trouvai plus  mon aise. Le comte de Saint-Leu (c'tait le nom
sous lequel on le connaissait  Gratz) ne fut peut-tre jamais plus
aimable, et ne jouit peut-tre jamais davantage d'une conversation de
faits et de souvenirs. Il y avait au fond de son coeur quelque chose de
tendre et de gracieux que la ncessit de sa position ne lui avait pas
permis de dvelopper, et qu'une affection attentive et caressante aurait
fait clore. Il aimait  tre cout, et surtout  tre entendu; mais
c'tait avec toutes les rticences modestes d'un jeune auteur qui lit
son premier ouvrage. Il venait de faire imprimer  peu d'exemplaires son
roman de _Marie_, en deux beaux grands volumes in-8, et le succs de
quelques vers qui y sont rpandus l'avait encourag. Il faisait des
vers, c'tait son dfaut; il faisait d'excellentes actions, c'tait son
instinct: la postrit remarquera cette diffrence entre le matre
d'cole de Corinthe et le bourgeois de Gratz. Louis, regrett d'une
nation qu'il avait quitte, chri d'une nation qui lui donnait avec
plaisir le droit de cit, appartenait  toutes les nations par son
caractre; et, chose merveilleuse, si l'empire de Napolon s'tait
maintenu, il y aurait un nom qui lutterait avec celui de Napolon devant
les historiens, et qui l'emporterait aux yeux des sages, et ce serait le
nom de cet excellent Louis, prince inopin, roi par force, le seul homme
de tous les sicles qui ait prt  une usurpation, impose d'ailleurs,
l'ascendant moral de la lgitimit; qui a port le sceptre comme un
fardeau, et qui tait digne de le porter dans une tribu peu nombreuse o
l'lection du souverain ne se fonderait que sur la vertu.

Ce qu'il y avait de plus remarquable dans Louis, c'est qu'il ne s'tait
pas identifi avec ces formes de roi, qui sont si ridicules quand on ne
l'est plus; ses prtentions littraires l'occupaient trop pour qu'il se
souvnt beaucoup de sa souverainet passagre. C'tait un laurat ent
sur un bourgmestre.

Toutes ses ides se ressentaient de ce mlange de position. Les intrts
territoriaux de la Hollande se mlaient  tout moment  des thories
nouvelles de facture potique dont il tait proccup. Il dtestait la
rime et la douane, et comme si cette famille avait t destine 
innover en tout, il tait presque romantique en littrature, et libral
en politique. Cependant, de tous les crivains franais, celui qu'il
estimait le plus, c'tait M. de Bonald, qu'il avait voulu faire le
prcepteur de ses enfans, et qu'il regardait comme le philosophe le plus
profond qui ait exist, pour former un peuple de prlats et de
gentilshommes.

Je ne sais si le roi de Hollande a eu beaucoup de succs auprs des
femmes. Son habitude d'abandon et de tristesse, qui contrastait d'une
manire si remarquable avec notre activit mridionale, ne manquait pas
de quelque charme, et il n'y avait rien en lui de repoussant. Il tait
impossible cependant de mconnatre dans ses manires et dans sa
physionomie la longue impression d'un amour malheureux; mais ce pouvait
tre l'effet seulement d'une extrme modestie de caractre, d'une
religieuse rserve de moeurs, aussi bien que de quelque infirmit secrte
qu'on lui a quelquefois, et sans doute injurieusement suppose.
Tout--fait dsintresse dans cette question, j'ai eu l'occasion de le
voir galant et mme tendre. Mon passage  Gratz concourait, je ne dirai
ni pourquoi ni comment, avec celui d'une belle personne qui se faisait
nommer mademoiselle Pascal, et dont le talent sur la harpe n'est pas
tout--fait oubli dans ces contres, quoiqu'il y ait laiss moins de
traces peut-tre que sa figure et ses grces. Aucune des hrones de
notre roi pote ne lui a inspir plus de vers, et ne lui en a inspir de
plus heureux. Mais leur candeur n'a cess de rvler un chaste amour,
dont les entreprises auraient t probablement mal accueillies si elles
avaient t plus tmraires. Ajouterai-je que ce n'est pas ici une
histoire scandaleuse, et que j'ai cependant dit sur Louis Napolon, tout
ce que mes rapports passagers avec lui, tout ce que le bruit public,
tout ce que la renomme, tout ce que l'histoire m'en ont appris, except
le bien, car c'est un chapitre sur lequel l'on ne finirait point? Il n'y
a pas en Styrie une institution pieuse, un tablissement utile, une
pauvre famille qui ne se souvienne de ses bienfaits, et lui-mme,
descendu si rcemment d'un trne, n'existait, dit-on, que de faibles
ressources!

Le jour o l'Autriche rompit son alliance avec l'Empereur d'une manire
si inattendue, Louis sentit la ncessit de renoncer  l'asile qu'il ne
pouvait plus devoir qu'aux ennemis de son frre, et il alla rclamer
auprs de l'injuste grand homme qui l'avait rebut, la seule place qui
convnt  la dignit de son caractre. Que de regrets alors, que
d'instances, que de prires! On lui refusait des chevaux, le peuple les
dtelait pour le conduire; son dpart volontaire ressemblait  un
triomphe, et ce roi banni qui n'avait plus de patrie, fut accompagn
d'autant de dmonstrations d'amour en partant de son exil qu'en arrivant
 son trne.

Il n'y avait plus moyen de traverser l'Autriche, ds lors souleve
contre nos armes. Je fus oblige de reprendre la route de Leybach, 
travers quelques partis qui commenaient  se jeter dans la Carinthie.
J'arrivai trop tard  Villach pour y retrouver l'ami d'Oudet. L'autorit
suprieure avait d abandonner cette ville o flottaient depuis le matin
les couleurs d'un autre empire. Je la parcourus de nuit aux lueurs de
l'incendie qui dvorait ses faubourgs, et,  mon grand tonnement, sans
apercevoir aucune troupe. L'Illyrie tait dj cde, et toute sa
dfense reposait sur quelques bataillons pars, et sur quelques
compagnies de douaniers. La modration bienveillante de ce peuple
excluait, au reste, l'ide de tout danger pour les Franais dlaisss
dans le pays. On avait redoubl pour eux d'gards et de sollicitude, 
mesure que la mauvaise fortune de nos drapeaux s'tait accrue, et les
bons Esclavons taient devenus plus affectueux en devenant plus libres.
Pleins de dignit avec les vainqueurs, pleins d'affabilit avec les
vaincus, ils avaient donn un double exemple qui mrite d'tre
recommand  la mmoire des nations. Il est vrai que le peuple illyrien
se distingue entre tous les peuples par la perfection de son caractre
religieux et moral. J'ai entendu affirmer que depuis la conqute, il n'y
avait pas eu lieu dans ses vastes et populeuses provinces,  une
condamnation capitale. Nos Italiens peignent cette probit nationale de
l'Illyrie par une expression assez heureuse. Ils l'appellent le pays o
l'on voyage avec l'argent sur la main.

Je vis Leybach que j'avais traverse sans la voir, et o l'on s'occupait
aussi peu de l'irruption allemande que si la ville avait t couverte
par cent mille hommes. Il y avait tant de prestiges dans le gouvernement
de Napolon, que sa ruine est encore un problme pour moi. Le seul bruit
de son nom faisait l'effet d'une arme, et les rgimens autrichiens ne
rentraient pas sans inquitude dans leurs villes autrichiennes quand
nous les avions occupes; ils paraissaient craindre qu'il n'y restt
quelque chose de notre puissance et que ces murs abandonns ne
s'croulassent sur eux. Cette espce de superstition tait fortifie par
l'insouciance crdule des Franais, qui faisaient depuis douze ans des
opinions dans les bulletins, et qui prenaient au pied de la lettre les
gasconnades un peu uses des journaux. Il y avait  Leybach tel
honorable fonctionnaire public, sincrement convaincu sur la foi du
_Moniteur_ de Paris, qu'il avait vu passer quinze jours auparavant une
division de trente mille hommes, et suivant niaisement sur la carte les
mouvemens de cette arme imaginaire.




CHAPITRE CXVII.

Le duc d'Otrante, nouveau gouverneur d'Illyrie.--Le comte de Chabrol,
intendant gnral.--Un bal.


Le duc d'Otrante venait de remplacer le duc d'Abrants au gouvernement,
et la confiance affecte de ce grand politique dans l'invariable dure
de la circonscription de l'empire communiquait  tous les esprits une
scurit aveugle. On ne pensait pas  quitter Leybach: on y donnait des
ftes, des comdies, on y appelait des cantatrices et des bateleurs, on
dansait; et ce qu'il y a de plus tonnant, c'est qu'on dansait chez le
duc d'Otrante, l'homme le moins dansant peut-tre qui ait jamais exist,
mais qui savait tre aimable, comme autre chose, parce qu'il tait
toujours ce qu'il tait ncessaire qu'il ft.

Je ne pensais pas que mes anciens rapports avec lui fussent effacs de
son imperturbable mmoire, mais je pensais moins encore qu'ils pussent
m'tre dfavorables auprs de lui dans le profond oubli o Moreau tait
tomb. Je lui demandai une audience, et je l'obtins minute pour minute;
car l'htel _du Sauvage_ o j'tais loge est presque en face de celui
du gouvernement. Un suisse de six pieds de hauteur vint me prvenir que
son Excellence m'attendait; et quoique ma toilette ft  peine finie, je
me htai de le suivre pour ne pas exposer le vice-roi d'Illyrie 
attendre. Je le connaissais, et je savais que je venais de quitter un
roi de meilleure composition.

Le gouverneur tait alors dans une salle basse, consacre  ses travaux
intimes. On me nomma; il vint, m'offrit la main, attacha sur moi ces
yeux pntrans qui fascinaient les ames les plus fortes, et me conduisit
 un fauteuil avec une amnit dont on tait toujours dispos  lui
savoir gr, parce que la nature n'en avait imprim le caractre ni dans
sa figure de pierre, ni dans ses paroles incisives, ni dans ses manires
sches et absolues. Ensuite il me salua de la main, comme pour s'excuser
de ne pas parler encore, et reprit sa promenade que j'avais interrompue,
en s'arrtant successivement  chacun de ses bureaux. Le premier tait
occup par un homme d'un ge et d'une physionomie respectables, qui
feuilletait des journaux trangers et qui paraissait employ  les
traduire. Eh bien! lui dit-il, mon Babel, car vous tes pour moi le
trsor des langues, o en sont-ils avec toute leur jactance? Ces
Mirmidons ont-ils un Achille? M. Babey, c'tait le nom de l'crivain,
lui rpondit par un sourire quivoque. Le duc n'insista pas, imposa
doucement sa main sur l'paule du bon oratorien, et passa. C'tait la
simple change d'une phrase ou d'un signe avec un ami; mais cette phrase
avait son intention, et je cherchai cette intention sans m'en rendre
compte au premier abord.

Le second bureau tait occup par un jeune homme de petite taille,
auditeur au conseil d'tat, et je crois militaire, dont les yeux anims
annonaient des rsolutions dcides, promptes, imptueuses. Sa lvre
suprieure tait garnie de deux moustaches paisses, et tous ses
mouvemens indiquaient une sorte de brusquerie loyale. J'ai oubli son
nom. Quelle folie, lui dit le duc d'Otrante, que de vouloir nous
persuader des choses pareilles! Votre oncle Charette tait un grand
homme, que personne n'a mieux apprci que moi, mais il se battait avec
des Franais contre des Franais; il courait la noble chance des guerres
civiles, et il en a subi les malheurs. Pensez-vous qu'il et pass sous
des drapeaux trangers? Et pendant qu'il semblait attendre une rponse,
il me fixa de son oeil de linx. Je compris qu'il s'agissait de Moreau, et
je baissai les yeux. Il y avait dans ces phrases si subitement arranges
un commencement de rvlation.

Au troisime bureau tait un autre jeune homme, beaucoup plus grand (on
se levait au passage de monseigneur). Il n'avait de remarquable qu'une
physionomie douce, paresseuse et fatigue. Trs bien, mon Moniteur,
reprit le duc; je suis enchant de votre dernier numro. Il y a l de
bonnes tudes et de la solide instruction, mais cela est peut-tre trop
spcial, trop scientifique, trop littraire mme pour le temps. Faites
apprcier les avantages de l'influence franaise sur l'ducation
publique; parlez de l'abolition des fiefs, parlez de la libert: c'est
un nom qui sonne trs bien dans toutes les langues. Recueillez ce qui
nous honore; dmentez ce qui nous fltrit; justifiez Moreau d'une
imputation odieuse! Il me regarda encore, et vint  moi: Pardon,
Madame, me dit-il, tous mes services vous sont acquis. J'ai peu de
momens  vous donner ce matin, mais je m'en ddommagerai. On m'a donn
un gouvernement o il n'y a rien  faire.

--Je vous en flicite, rpondis-je, et d'autant plus que je m'en
doutais moins. J'arrive de Villach, qu'on a brl cette nuit.

--Entendez-vous, dit-il? on a brl Villach cette nuit! Des bandits,
des bandits! L'cume des troupes de Schill et de Chateler! Tout ce qu'il
y a de plus mprisable! La compagnie de Jacquinot suffit pour les mettre
 la raison. Oh! point d'esclandre, point de bruit! cela y donnerait la
consistance de quelque chose! Mais une ville qui brle, cela arrive tous
les jours... Avez-vous vu des troupes?

--Aucune.

--Aucune troupe! C'est cela; c'est un crime priv. N'oubliez pas de
mettre dans le journal qu'une poigne de bandits a profit de la
scurit de nos garnisons pour mettre le feu dans les faubourgs de
Villach, et que les brigands vont tre livrs  la main de la
justice.--Je reois ce soir, Madame, et j'ai entendu dire que vous
dansiez  merveille. En parlant ainsi, il m'offrait la main comme pour
me reconduire avec une invitation; mais, parvenu  un salon qui
prcdait ce cabinet de travail, il s'arrta tout  coup avec un air de
rminiscence. Je l'ai entendu dire  Moreau, reprit-il. C'tait mon
compatriote, mon ami, un homme de bien, incapable, je pense, de
l'indigne trahison qu'on lui attribue. Vous en savez quelque chose?

--Depuis un moment, rpondis-je; et mon tonnement ne m'a pas encore
permis d'approfondir cette ide. Elle m'accablerait, si elle ne me
rvoltait pas. Oui, Monseigneur, Moreau en est incapable.

--Cela prsente bien, dit-il, en paraissant parler  sa pense, une
apparence de vrit. Nous avons une arme de prisonniers en Russie, et
Moreau, montr  ces troupes tout  coup dlivres de leur esclavage,
comme un nouveau souverain; Moreau, couronn sous le nom de Victor Ier,
dans le camp de l'ennemi, sous les drapeaux aux trois couleurs; Moreau,
engag par un trait de paix honorable avec l'tranger, par des
promesses de libert avec l'intrieur, opposerait certainement 
l'Empereur le plus grand obstacle qu'il ait rencontr dans sa glorieuse
carrire. Ce serait l, il faut l'avouer, une abominable tactique.

Tout cela tait rcit avec une mthode de calme si extraordinaire,
qu'il fallait connatre Fouch depuis long-temps pour ne pas tomber dans
la dception qu'il voulait produire. J'y cdais sans m'en apercevoir, et
rassemblant dans mon esprit tout ce que j'avais pu saisir des projets
d'Oudet, tout ce que je me rappelais de l'autorit passive que Moreau
avait prte  cette conjuration, tout ce qu'elle lui offrait de
ressources dans les rangs de l'arme, j'allais peut-tre laisser
chapper l'expression d'un doute qui s'claircit, d'une pense qui se
fixe, quand l'huissier annona la Cour impriale. C'tait la premire
fois qu'elle tait prsente au nouveau gouverneur. Il jeta sur moi un
regard ptrifiant comme s'il avait voulu fixer  son terme
l'investigation commence, et s'assurer de la reprendre au mme point,
quand il en aurait le loisir. Il n'est que trop vrai de dire qu'il y
avait dans ses yeux, dans son langage, je ne sais quelle puissance de
volont qui lui tait particulire, une sorte de fascination, mais qui
avait cela de commun avec les autres, que l'vnement le plus
indiffrent en dtruisait le prestige. Quand la Cour dfila avec ses
robes et ses fourrures, je retrouvai sans crainte le front glac, la
physionomie immobile et le regard creux du duc d'Otrante. Le charme
tait rompu, et le Mphistophls de la rvolution n'tait qu'un homme.

L'audience de la Cour ne fut pas longue. Le duc d'Otrante passa dans le
cercle, saluant d'un geste familier de sa main ple, chacune des
personnes qui lui taient nommes par M. de Heim, le mme que j'avais vu
 Trieste, et leur adressant quelques paroles brves auxquelles il
n'attendait point de rponse. Le procureur gnral, qui tait par
parenthse un charmant jeune homme, nomm M. Duclos, ou quelque chose
comme cela, s'approcha seul de lui avec un grand nombre de feuilles 
signer; le gouverneur y jeta les yeux, regarda derrire lui, et fit
appeler par l'huissier un des messieurs que j'avais vus dans la salle de
travail, puis retint les feuilles, et renvoya sa rponse au lendemain.
La Cour sortit.

Que me demandent-ils? dit le gouverneur en jetant les papiers dans la
main de son jeune auditeur au conseil d'tat, et qu'ai-je  voir dans
ces paperasses?

--Monseigneur, rpondit l'auditeur, les pouvoirs de Votre Excellence
ont cela d'inusit chez la plupart des autres nations, qu'elle a droit
de suspendre et mme d'empcher l'excution des actes de la justice,
quand toutes les voies de juridiction et de grce sont puises.
L'excution d'aucun jugement criminel ne peut s'accomplir sans son
autorisation, et c'est la signature de Votre Excellence qui dcidera de
la vie de quatorze malheureux depuis long-temps condamns.

--Quatorze hommes condamns  mort! et pour quel crime, dans ce pays si
renomm par la puret des moeurs, par l'amnit de ses habitans?

--Ce sont des vagabonds trangers au pays, et qui l'ont effray par
quelques vols  main arme.

--Des voleurs de grand chemin! s'cria le duc; quatorze voleurs de
grand chemin! Ah! continua-t-il avec un sourire aussi expansif que sa
figure pt le lui permettre; nous remettrons cela, s'il vous plat,  la
session prochaine. J'ai plus besoin de quatorze voleurs de grand chemin
que de toute la cour impriale.

Je dsire sincrement qu'on ne voie dans ce rcit, trs fidle, que la
peinture sans haine d'un caractre d'exception, qui a prt, par
quelques cts,  des reproches que je n'examinerai point; mais qui a
rachet des fautes de conduite et peut-tre des excs, par
d'innombrables services, et par des marques singulires de bont. M. le
duc d'Otrante a t peut-tre de tous les hommes d'tat qui ont exist,
le plus facile, le plus accessible, le plus ouvert aux impressions
bienveillantes, le moins entt dans les prventions fcheuses. Il
semblait surtout s'amliorer par l'exprience, et devenir tolrant par
raison, comme il avait t exagr par sentiment. Dans l'intrieur de sa
maison, il tait admirable de simplicit, de naturel, de cet abandon qui
ressemble  la grce, et dont on sait cent fois plus de gr aux hommes
secs et svres qu'aux autres. Il chrissait ses enfans dont il tait
chri, et l'affection qu'il inspirait, sans effort, autour de lui, tait
sentie du dernier de ses domestiques. Sa conversation familire tait
pleine d'agrment et de charmes, surtout pour les hommes d'un esprit
ferme et d'une bonne ducation. L'tude et l'enseignement des lettres
avaient occup la premire partie de sa vie, et il n'tait jamais plus
heureux que lorsqu'il pouvait rtrograder sur ses souvenirs, et
_latiniser_, comme il disait, avec _ses carabins_. C'tait le nom que se
donnaient entre eux les Oratoriens. Le duc d'Otrante en avait toujours
trois ou quatre autour de lui, et jamais il n'a oubli, dit-on, ni un de
ses coliers, ni un de ses condisciples, ni un de ses matres.
L'engouement incroyable du faubourg Saint-Germain, en 1815, prouve qu'il
avait su se faire aimer de ses ennemis naturels. Un loge qu'il ne
mrite pas moins, c'est qu'il n'a pas perdu un ami, pendant sa longue
carrire politique. Il serait difficile d'y ajouter quelque chose.

 l'poque dont je parle, le duc d'Otrante tait veuf. Il n'y avait de
femme dans sa maison qu'une dame parfaite dans ses manires, et qui
prsidait l'ducation d'une jeune et charmante demoiselle. Le bal de
monseigneur n'tait donc qu'un bal de convenance politique, o, sur le
point d'une dissolution infaillible d'intrt avec les pays un moment
conquis, on cherchait mettre en rapport pour la dernire fois la haute
socit des deux nations, et prvenir, par des rapprochemens d'estime et
de politesse, les inconvnient d'un brisement prochain.

Ce bal offrait, dans un pays si caractris, des rapprochemens
extraordinaires et qui m'tonnent encore. Il y avait d'un ct, toutes
les hautes dcorations de l'empire, de l'autre, tous les insignes des
vieilles monarchies du Nord. Les chanoinesses autrichiennes avec leurs
rubans et leurs mdailles y taient mles nos franaises, nos
italiennes, tourdies de leur jeunesse et de leur lgance. Parmi elles,
mais sans distinction, figurait une princesse Porcia, dont la famille se
flattait de remonter aux Porcius de Rome, mais qui se souciait peu,
suivant le bruit vulgaire, de justifier cette lgitimit svre par la
svrit de ses moeurs. Elle avait t belle, et sa physionomie romaine,
et sa froide immobilit au milieu des groupes toujours mouvans, et ce
nom qui l'entourait d'une sorte d'aurole, jetait sur la banquette
qu'elle occupait, isole, un prestige de grandeur, et de je ne sais quel
autre sentiment qui contrista mon coeur. Hlas! les courtisans de toutes
les fortunes et de tous les souvenirs ne se pressaient pas autour de la
fille de Caton!

L'Illyrie avait appel, parmi quelques illustrations, beaucoup de
fortunes malheureuses, beaucoup d'hommes honorables, mais repousss du
centre o vivait le pouvoir. C'tait l encore un nouvel objet
d'observation. Il tait curieux de voir ces exils d'opinion, mls avec
quelques favoris qu'on n'osait essayer que sur une terre trangre et
avec quelques esprits notables du pays qui s'taient arrangs  notre
domination et  nos manires, par rsignation ou par got. On
distinguait entre ceux-ci le brillant Palatin, prsident de la cour
impriale; le noble, l'lgant Guaraguin, _sauvage de Montngre_, dont
la grce aurait fait envie au plus spirituel de nos _merveilleux_; le
prince de Lichtenberg, qui, tout en se prtant  nos lois avec
complaisance, paraissait les subir avec fiert. Je me rappelle un peu
moins les Franais qui se ressemblent un peu plus partout, et sur
lesquels il y a par consquent beaucoup moins de choses  dire. J'en ai
vu quelques uns gagner en fortune, je ne crois pas en avoir vu gagner en
clbrit.

Tout s'croulait quand je quittai Leybach, le lendemain du bal, et
personne ne le savait que l'homme inconcevable par qui ce bal avait t
donn. Le dernier serrement de main du gentilhomme esclavon et du
voyageur franais fut un adieu ternel. Il n'y avait plus d'Illyrie, et
le royaume de l'Adriatique, rv dans les hautes penses de Napolon
pour le plus cher de ses capitaines, pour son Eugne, pour son fils,
disparut cette nuit mme entre la _Fourlane_ et la _Montferrine_.
L'Illyrie tait cde.

Mon retour ne m'offrit que ce triste spectacle d'une retraite confuse,
auquel le dsastre de Moskou m'avait si pniblement accoutume. C'tait
une chose qui ne manquait cependant pas de cts plaisans, que le
dmnagement d'une arme d'administrateurs et d'employs  travers
quelques pelotons de soldats ou de douaniers, chelonns sur
Ober-Leybach, Lowich, Planina et Adelsberg. Trieste, dsert des ptulans
Franais qui l'animaient si peu de jours auparavant de toute l'amabilit
de leur caractre, de toute la vivacit de leurs moeurs, prsentait un
aspect de deuil et de terreur qui m'tonnait. Les frgates anglaises
stationnaient toujours  la face du port, et on entendait gronder le
canon autrichien dans les bois de Materi. L'arrive du nouveau
gouverneur avait fait peu d'impression. Tout le monde savait qu'elle ne
devait que marquer une courte transition entre deux ordres de choses
trs diffrens. Le bruit de la mort de Junot commenait  se rpandre.
Il s'tait tu dans son dlire, en essayant de se faire l'amputation de
la cuisse pour une blessure idale. L'artre crurale avait t coupe,
et le guerrier tait mort du moins comme il avait vcu, dans une sorte
d'illusion hroque, et rvant le champ de bataille et la gloire. En
traversant rapidement Goritzia, j'aperus une espce de mendiant,
bizarrement bariol du grand cordon bleu de la Runion et du grand
cordon rouge de la Lgion d'Honneur. C'tait ce fou dont Junot avait
fait son dernier ami, et qu'il avait dcor dans sa folie des plus
nobles insignes de la France. Ces rubans, prostitus par le fou qui les
avait donns, souills par le fou qui les tranait, parlaient
puissamment  la pense. C'tait tout ce qui allait bientt rester du
grand Empire.

FIN DU QUATRIME VOLUME.




NOTES


[1: Il recevait, outre ses places, un traitement extraordinaire de
300,000 francs.]

[2: Lebon tait son nom de famille.]

[3: Napolon, qui n'ignorait pas que l'argent est le nerf de la guerre,
qui avait d'ailleurs cet ordre qui sait  propos tre prodigue, et cette
conomie qui peut toujours tre gnreuse, accordait tous les ans, sur
sa cassette prvoyante ou sur son commode trsor du domaine
extraordinaire, sous la forme d'une gratification, la valeur d'un
treizime mois d'appointemens et de solde  la garde impriale. Voil ce
que les soldats, dans leur ingnieuse reconnaissance, avaient appel le
_mois Napolon_.]

[4: Venez ici, c'est l, c'est l le vritable polichinel qui peut seul
vous sauver, ames damnes!]

[5: Lorsque j'appris, dans le temps, la conspiration de Mallet, Guidal
et Lahorie, je me rappelai avec effroi la prdiction du colonel.]

[6: M. Rossini.]

[7: Cipriani Franceschi, n en Corse, suivit Napolon  Sainte-Hlne:
il y est mort.]

[8: Ce n'est pas pour moi que je verse des larmes, je pleure pour des
infortunes depuis long-temps passes.]

[9: Maudit la sorcire qui nous vaut cela!]

[10: J'y dormais.]

[11: C'est un voeu.]

[12: Elle tait compatissante comme vous, ma chre matresse.]

[13: Parent de celui dont j'ai dj parl, et qui tait gouverneur du
palais de Turin.]










End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires d'une contemporaine, (4/8), by 
Ida Saint-Elme

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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