The Project Gutenberg EBook of Consquences du systme de cour tabli sous
Franois 1er, by Pierre-Louis Roederer

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Title: Consquences du systme de cour tabli sous Franois 1er
       Premire livraison contenant l'histoire politique des
       grands offices de la maison et couronne de France, des
       dignits de la cour, et particulirement des marquis, et
       du systme nobiliaire depuis Franois premier

Author: Pierre-Louis Roederer

Release Date: March 1, 2009 [EBook #28230]

Language: French

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DE L'IMPRIMERIE DE LACHEVARDIRE,

RUE DU COLOMBIER, N 30,  PARIS.




CONSQUENCES

DU

SYSTME DE COUR

TABLI

SOUS FRANOIS Ier.

PREMIRE LIVRAISON

CONTENANT

L'HISTOIRE POLITIQUE DES GRANDS OFFICES DE LA MAISON ET COURONNE DE
FRANCE; DES DIGNITS DE LA COUR, ET PARTICULIREMENT DES MARQUIS, ET DU
SYSTME NOBILIAIRE DEPUIS FRANOIS PREMIER.

Par P.-L. ROEDERER.

PARIS,

HECTOR BOSSANGE, LIBRAIRE,

QUAI VOLTAIRE, N 11.

LIBRAIRIE DES TRANGERS,

RUE NEUVE-SAINT-AUGUSTIN, N 50.

AOT 1830.




CONSQUENCES

DU

SYSTME DE COUR

TABLI

SOUS FRANOIS Ier




INTRODUCTION.


On rpte souvent cette conclusion du jugement port par Anquetil sur
Franois Ier: _Ses dfauts n'ont afflig que son sicle, et nous
jouissons des fruits de ses bonnes qualits._

Anquetil et la plupart de ses lecteurs se sont persuad que cette
conclusion caractrisait un rgne dont la probit interdit l'loge, et
pour lequel nanmoins la svrit parat difficile, ne ft-ce que par le
dfaut d'exemples qui y disposent.

On se flatte bonnement de satisfaire la justice, en avouant d'abord que
ce rgne a t une calamit pour la partie du seizime sicle  laquelle
il s'tend, et en avanant ensuite qu'il a jet dans la nation des
semences de bien dont les sicles suivants ont opr le dveloppement,
et auxquelles nous devons aujourd'hui de douces et nobles jouissances.

Quand j'ai parl de cette opinion  la fin de mon Mmoire concernant
Franois Ier, j'ai craint d'en trop dire; je vois, par les observations
qui m'ont t faites, que je n'ai point dit assez, et je reprends la
rcapitulation de quelques parties de ce rgne.

Quels furent donc les dfauts et les bonnes qualits de Franois Ier,
quelles furent les calamits dont ses dfauts affligrent son sicle, et
quelles sont les jouissances que nous devons  ses bonnes qualits?

Ce prince, dit Anquetil, tait _indiscret jusqu' l'imprudence, lger,
imprvoyant_. Il fit des femmes de sa cour des objets de scandale. Il
avait l'amour du luxe et des plaisirs: voil ses dfauts. _Les ftes,
les spectacles, le faste de sa cour lui cotaient autant que la guerre;_
ses guerres et ses ngociations _furent toutes aussi malheureuses les
unes que les autres_: voil ses fautes. En revanche, dit toujours
Anquetil, il tait _affable, loquent, loyal_; il aimait les sciences;
il affectionnait et honorait les savants; il avait des moeurs douces et
polies: telles furent ses bonnes qualits. La politesse de sa cour, 
laquelle nous devons la douceur et l'lgance de moeurs qui fixent sur
la France les regards charms des trangers; la restauration des
lettres, l'essor qu'elles ont pris, la hauteur o notre littrature
s'est leve et se soutient depuis prs de deux sicles; tels sont,
selon Anquetil, les heureux fruits de ses bonnes qualits, dont nous
jouissons.

Indiscret, lger, imprvoyant, fastueux, galant, dpensier, que tout
cela ne s'appelle que des _dfauts_ dans un roi, j'y consens; que toutes
les disgrces mrites d'un ngociateur dcri et les revers d'un
guerrier prsomptueux et malhabile, s'appellent des _fautes_, quand il
s'agit d'un roi, j'y souscris encore, pourvu que cette indulgence ne
passe pas dans la morale publique.

Mais pourquoi Anquetil oublie-t-il dans son rsum la crapule qui
souilla la vie prive de son hros, ses manques de foi, ses habitudes
despotiques, son esprit perscuteur, sa cruaut dans la tyrannie?
Sont-ce l de simples dfauts, ne sont-ce pas des vices? Pourquoi
l'auteur oublie-t-il le mpris des lois de l'tat, si bien prouv par la
dgradation des corps politiques et judiciaires; les entreprises sur la
proprit par l'impt arbitraire, par l'envahissement du trsor public;
l'oppression des consciences par les perscutions religieuses, par des
condamnations capitales arbitrairement prononces, par des violences
directes personnellement exerces, par la frocit inoue d'excutions
ordonnes contre des innocents? Sont-ce l des fautes ou des crimes? La
raison, la justice, la morale, permettent-elles de pallier les vices
sous le nom mitig de dfauts, et d'adoucir l'horreur du crime, par la
simple qualification de fautes?

Des bonnes qualits qu'il plat  l'auteur d'attribuer  Franois Ier,
plusieurs lui ont t absolument trangres, notamment la loyaut et la
franchise: il a mme t atteint des vices opposs. Fut-il franc et
loyal quand il luda le combat singulier que lui-mme avait propos 
Charles-Quint[1]? L'tait-il, quand, en prsence de seigneurs italiens
avec qui il avait fait un trait, il molesta et humilia le parlement qui
en refusait la vrification, et ensuite encouragea secrtement
l'opposition des magistrats, les priant de prendre sur eux _l'odieux
d'un refus qu'il ne fallait pas_, disait-il, _qu'on lui imputt_?
L'tait-il, quand il sacrifia  Lon X les petites puissances de
l'Italie,  qui il devait en grande partie la conqute du Milanais?
L'tait-il, quand il faisait assurer aux protestants runis  Smalcalde
qu'il n'avait jamais fait brler de protestants d'Allemagne, parmi les
hrtiques dont le supplice avait pouvant le monde?

    [Note 1: Le duc de Wellington a dans sa possession une cassette
    qui renferme en original l'opinion de tous les grands et illustres
    guerriers de l'Europe entire, consults par Charles-Quint sur
    celle de Franois Ier dans cette affaire. Je tiens d'un officier
    gnral attach au duc de Wellington, et qui a lu tous ces crits,
    que le sentiment unanime des personnages consults s'accorde avec
    l'opinion que j'ai exprime  ce sujet dans mon Mmoire.]

Au lieu d'avoir affectionn et honor les savants, il en a t le
perscuteur; au lieu d'avoir favoris cet essor des esprits qui fait
depuis prs de deux sicles la principale gloire de la France, il l'a
retard, non seulement par la tyrannie qu'il a exerce sur tous les
hommes de son temps qui taient dignes du nom d'hommes de lettres, mais
aussi par la protection exclusive qu'il a donne aux coles infectes de
la scolastique: long et puissant obstacle aux progrs de la raison
humaine, qui n'a cd que long-temps aprs,  la _Mthode_ introduite
par le gnie de Descartes, heureusement plus puissant que les traditions
de Franois Ier.

La douceur et la politesse des moeurs datent en France de la rgence
d'Anne de Beaujeu, aprs la mort de Louis XI, et du mariage d'Anne de
Bretagne avec Louis XII. La puret et la dcence des moeurs taient
jointes alors  leur amnit, et cette union en faisait l'lgance.
Franois Ier en retrancha la dcence et la puret; il y substitua la
corruption et l'effronterie, et nous a transmis, sous le titre de
douceur de moeurs, le dgagement de toute pudeur, et sous le nom
d'lgance, la galanterie qui s'est appropri tous les vices et a
renvers la morale: vrit affligeante que je tcherai de mettre en
vidence.

Est-il surprenant, aprs un rsum aussi peu exact des traits
caractristiques de Franois Ier de voir Anquetil conclure, comme il
fait, que _ses dfauts n'ont afflig que son sicle_?

Ah! n'eussent-ils afflig que son sicle, si l'on remarque comment et 
quel point ils l'ont afflig, pourra-t-on lui tenir compte de quelques
qualits agrables, mais futiles, qui sont assez mal constates, et par
lesquelles il a, dit-on, contribu  nos jouissances actuelles, qui
toutefois ne pouvaient nous chapper?

_Que son sicle!_ Quelle lgret, je dirais volontiers quelle
inhumanit dans cette expression! C'est dans le sicle de Franois Ier,
durant son rgne,  la suite de son rgne, que quarante annes de
guerres civiles ont afflig la France; qu'on a vu les excutions de
l'Estrapade, les massacres de Cabrires et de Mrindol, de Vassi,
d'Amboise, de la Saint-Barthlemi; l'assassinat de Franois de Guise, de
l'amiral de Coligni, de Henri de Guise; l'empoisonnement de Franois II,
l'assassinat de Henri III, auquel on pourrait ajouter celui de Henri IV
arriv au commencement du sicle suivant par suite des mmes causes.
Tous ces vnements, invitables effets des dsordres du clerg
rsultant eux-mmes du concordat; ces vnements, causs par la violence
du parti qui voulait la rforme, et par la rsistance du clerg et de la
cour, qui s'y opposaient; toute cette longue chane de calamits, dont
le premier anneau est scell dans la cour de Franois Ier, ne
s'tend-elle pas assez durement sur la seconde partie du seizime
sicle, pour que cette priode ne soit pas regarde comme si courte par
les historiens, ayant paru si longue  la souffrance des peuples!

Mais peut-on croire que les _dfauts_ de Franois Ier n'aient _afflig
que son sicle_, quand on voit s'ouvrir sous son rgne, sous ceux de
son fils et de ses petits-fils, tous dirigs par Catherine de Mdicis,
sa bru chrie, son lve et son admiratrice, les sources profondes des
plus longues calamits qui puissent dgrader et tourmenter les peuples;
quand on voit l'irruption du pouvoir absolu sur la proprit, sur la
libert civile et politique, le dchanement du fanatisme et de la
perscution sur les opinions religieuses, enfin le dbordement des vices
d'une cour corrompue sur les moeurs nationales.

Les rgnes des quatre derniers Valois furent-ils autre chose que la
continuation du rgne de Franois Ier? ils hritrent de sa cour, et,
par cette raison, de ses moeurs, de son caractre. Hritiers de sa cour,
de ses moeurs et de son caractre, ils le furent aussi de ses lois, de
ses traditions, de ses exemples. Ses moeurs, son caractre, ses lois,
ses traditions acquirent un dveloppement funeste  mesure que la
difficult et la gravit toujours croissantes des circonstances
provoqurent leurs passions et leur pouvoir. Ce qu'ils ont fait dans
leurs positions diverses, c'est ce qu'il et fait lui-mme; leurs actes
sont des effets des mmes causes agissant dans d'autres circonstances,
des consquences des mmes principes appliqus  des cas diffrents.

L'exil des protestants, leur dispersion dans toute l'Europe sous le
rgne de Louis XIV, les dragonnades, le massacre des Cvennes, n'ont-ils
pas t le complment des proscriptions signales sous Franois Ier par
les supplices de l'Estrapade, les massacres de Cabrires et de Mrindol:
hautes oeuvres du monarque poli, affable, loquent et loyal,  qui nous
devons la douceur de nos moeurs et la politesse de nos esprits? Louis
XIV et Louis XV crant des impts sans le consentement des peuples
exprim dans une assemble d'tats-gnraux; Louis XIV allant au
parlement de Paris, en bottes et le fouet  la main, pour faire
enregistrer en sa prsence ses lois spoliatrices; Louis XV faisant
investir de troupes toutes les cours du royaume pour l'enregistrement
des siennes, faisant arracher du sanctuaire de la justice, par ses
satellites, les magistrats qui rsistent au pouvoir arbitraire,
n'ont-ils pas t les continuateurs du prince poli, affable, qui osa
menacer les magistrats, chargs de lui porter  Amboise les remontrances
du parlement contre le concordat, de les faire jeter pour six mois _dans
un cul de basse-fosse_, s'ils ne retournaient incessamment  Paris,
nonobstant le dbordement de la Loire qui leur en fermait le chemin?

Les lettres de cachet qui, sous Louis XV, menaaient toutes les ttes,
ne paraissent-elles pas  peu prs irrprochables quand on les compare 
ces lettres de _sauvegarde_ que Franois Ier donnait aux femmes
infidles contre l'autorit de leurs maris, et qui imposaient  ces
maris la patience du plus indigne outrage?

La longue spoliation du trsor public en vertu de simples ordonnances
signes du roi, sans dsignation de l'emploi des fonds; cette spoliation
tourne en habitude sous les rgnes de Louis XIV et de Louis XV; le
scandale des profusions gui en taient le principe et la consquence, et
enfin l'insuffisance des recettes publiques, reconnue en 1789, pour
subvenir aux chargs accumules sur l'tat par ces profusions; tout cela
ne procde-t-il pas de deux abus introduits par Franois Ier: la
confusion du trsor public avec le trsor du prince, dont jusque l il
avait t au moins distinct aprs en avoir t totalement spar, et la
disposition arbitraire de l'un et de l'autre?

Les commissions arbitrairement nommes sous les rgnes de Louis XIII, de
Louis XIV et de Louis XV, soit pour absoudre des coupables que les
tribunaux auraient punis, soit pour condamner des innocents qu'ils
auraient absous, ne procdent-elles pas de celles qui, durant le rgne
de Franois Ier, jugrent le surintendant Semblanay, le conntable de
Bourbon, l'amiral Brion, le chancelier Poyet, Montecuccoli[2], et tant
d'autres? Ne sont-elles pas des consquences du systme qui sous ce
rgne travestit les tribunaux mmes en espces de commissions, en y
introduisant des magistrats auxquels le choix du roi tenait lieu des
lections et des examens si religieusement consacrs par Louis XII, le
pre du peuple.

    [Note 2: Dans mon mmoire sur Franois Ier, o j'ai crit le nom
    de ce malheureux d'aprs les historiens, je l'ai nomm
    _Montecucullo_, son vritable nom est _Montecuccoli_.]

La corruption du haut clerg durant les dix-septime et dix-huitime
sicles, la rsidence habituelle des cardinaux, des vques et
archevques  la cour ou dans la capitale, le dlaissement des diocses
confis  leurs soins, la licence de leurs moeurs, l'effronterie de leur
luxe favoris par la pluralit des bnfices: tous ces scandales, que
nous avons vus ports au dernier excs depuis les derniers Valois
jusqu'en 1789 presque sans interruption, ne procdent-ils pas et de
l'abolition des lections ecclsiastiques opre par le concordat de
Franois Ier avec Lon X, et de la composition de cette cour de France
o Charles-Quint s'tonnait de voir, parmi tant de femmes, tant d'hommes
d'glise?

Enfin les moeurs nationales avant la rvolution, celles des rgnes
prcdents, ne sont-elles pas la suite de celles de la cour de Franois
Ier? Les ntres mme aujourd'hui n'en portent-elles pas encore
l'empreinte? Si, jusqu' la rvolution, nous avons vu l'esprit de
famille devenu tranger  toute la partie riche de la nation, et comme
ananti pour elle, par l'esprit de galanterie et par l'incontinence
publique; si nous avons vu l'adultre hautement avou, on peut dire mme
en honneur; les pres en doute des droits de leurs enfants  leur
tendresse et  leurs soins, craignant le ridicule attach aux mprises
entre leurs enfants et les enfants de leurs femmes que l'opinion sans
pudeur distinguait des leurs, se faisant un principe de la drision de
tous les principes, cherchant, trouvant de solides raisons pour
autoriser la lgret des sentiments, la vanit des habitudes:  quelles
causes attribuer cette subversion des principes fondamentaux de la
socit, si ce n'est  l'exemple de la cour depuis Franois Ier? Les
vertus prives de Louis XVI ne prservrent pas la sienne de la licence
que le rgne de Louis XV y avait comme fonde; et qui pourrait dire que
les matresses de Louis XV ne furent pas autorises par celles de Louis
XIV, celles de Louis XIV par celles de Henri IV, celles-ci par les
matresses des quatre derniers Valois, et ces dernires enfin par celles
de Franois Ier, au-del duquel on ne trouve pas, dans l'histoire des
rois de la troisime race, le scandale de matresses avoues et places
au premier rang  la cour[3]? Les Du Barry, les Pompadour, les La
Vallire, les Fontanges, les Montespan, les marquise de Verneuil, les
duchesse de Beaufort, et tant d'autres rivales de nos reines,
n'eurent-elles pas pour patronnes et pour modles la duchesse d'tampes,
la comtesse de Chteaubriand et Diane de Poitiers, ces fameuses
matresses de Franois Ier, dont la dernire fut aussi, et sous ses
yeux, la matresse de Henri II son fils?

    [Note 3: La Cassinel, matresse du dauphin, fils de Charles II,
    Agns Sorel, matresse de Charles VII, n'avaient point de rang 
    la cour: leur dsordre tait connu, mais n'tait pas honor, et
    par cette raison n'avait point d'influence sur les moeurs
    gnrales. Isabelle de Bavire, femme de Charles VI, tait une
    dvergonde; mais elle tait traite comme telle; le peuple
    l'appelait la _grande gaure_: preuve du mpris attach de son
    temps  l'incontinence. Remarquez d'ailleurs que ces femmes sont
    de plus d'un sicle antrieures  Franois Ier, et que durant les
    rgnes qui prcdrent immdiatement le sien, je parle des rgnes
    de Louis XI, de Charles VIII et Louis XII, on ne vit point de
    _matresses_ disputer, mme dans la vie domestique, le coeur des
    princes aux pouses lgitimes.]

Ce fut  l'exemple des rois que les grands, depuis Franois Ier, eurent
hautement des matresses, des _petites maisons_, et mirent le mpris des
engagements lgitimes tellement  la mode, qu' la fin du rgne de Louis
XV, il n'y avait bourgeois un peu ais qui ne rougt de donner le bras 
sa femme en public, ni si petite bourgeoise un peu agrable qui ne
rougt de se laisser voir sans un amant: dpravation qui ensuite alla au
point de ne pas permettre mme d'_aimer sa matresse_[4].

    [Note 4: Il y a dj long-temps, crivait en 1778 un Anglais 
    milord C***, qu'il n'tait plus permis  Paris qu'aux bourgeois
    d'aimer leurs femmes. Les rgles du bel air sont devenues plus
    svres: _elles ne permettent pas mme aujourd'hui d'aimer sa
    matresse_. Lettr. de Le Blanc, t. I, p. 375.]

La rvolution a mis fin  plusieurs de ces dsordres, et nous aimons 
penser que rien n'en retrace aujourd'hui les plus graves. Cependant il
ne faut pas se flatter que toutes les traditions des moeurs anciennes
soient compltement effaces.

Si la nation manque toujours de cet esprit mle qui donne la sret, la
force, la persvrance ncessaire dans les affaires publiques;
l'activit, la constance, l'conomie, la modration, qui seules assurent
les succs des entreprises particulires; si elle manque, mme dans les
classes leves, de cet orgueil qui ddaigne les petites gloires, les
petits honneurs, les petites russites, les petits plaisirs; si quelque
chose d'effmin perce toujours dans un Franais; enfin si nos moeurs
politiques sont molles et presque lches, nos moeurs sociales toujours
vaines, nos moeurs domestiques toujours lgres et par leur lgret
souvent cruelles: c'est l'invitable fruit de cette galanterie qui,
devenue depuis Franois Ier le caractre national, donne, comme le dit
Montesquieu, du prix  tous les riens, l'te aux choses importantes, et
produit l'oisivet, le luxe et l'intemprance.

Le nom respect de Henri IV se rencontre parmi ceux des princes qui ont
propag le scandale des matresses dclares, depuis Franois Ier. Ne
glissons pas sur un reproche si grave avec la lgret de quelques fades
historiens, qui ne voient qu'une innocente galanterie dans la conduite
de ce prince. Sa cour n'a-t-elle pas t infecte de l'incontinence des
derniers Valois? la dissolution de ce prince n'a-t-elle pas contribu
plus que son culte  la longue rsistance oppose par une partie de la
France  sa lgitime autorit? n'a-t-elle pas fortifi les oppositions
de la ligue, accrdit ses prtextes? et enfin la catastrophe qui a
termin la vie de ce roi malheureux, n'a-t-elle pas t le triste
rsultat de la folle et criminelle passion o le jeta sa longue habitude
de plaisirs dsordonns[5]? Et la mort prmature de Henri IV est-elle
la dernire catastrophe qui puisse tre impute aux traditions de
Franois Ier? Qui osera affirmer que tous les souvenirs accumuls en
1789 dans l'esprit de la nation ne furent pour rien dans son
indignation, lorsque Louis XVI lui demanda de nouveaux sacrifices pour
couvrir des abus invtrs dont il ne lui avait pas t donn d'arrter
le cours; et n'est-ce pas  cette indignation que doit tre imput
l'vnement qui a terni et attrist la fin du dix-huitime sicle?

    [Note 5: La galanterie avait commenc  la cour sous le rgne de
    Franois Ier; elle fut bientt suivie de la dbauche sous Henri II
    (ajoutez la crapule sous Henri III). Une foule de vices avaient
    suivi en France Catherine de Mdicis, et quoique la cour de Henri
    IV ft moins corrompue que celle des rois prcdents, elle tait
    encore remplie de beaucoup de dsordres. (Duclos, Histoire de
    madame de Luz, anecdote du rgne de Henri IV.)]

       *       *       *       *       *

En ramenant la proposition d'Anquetil  ses lments positifs, on peut
la traduire ainsi:

Les dfauts de Franois Ier n'ont produit que le dbordement des moeurs
nationales, le mpris des droits et des garanties politiques,
l'envahissement de la fortune publique, l'intolrance et la perscution
en matires religieuses, quatre grands massacres, une guerre intestine
de quarante annes, l'assassinat de plusieurs grands personnages, la
mort violente de quatre rois.

En compensation, les bonnes qualits du monarque nous ont donn la
splendeur de la cour de France, la lgret et l'amnit qui sont les
trompeurs attributs de la galanterie.




OBJET DU MMOIRE


Une des causes qui ont empch les lecteurs irrflchis de rapporter 
Franois Ier des catastrophes qui sous les rgnes postrieurs ont t
des consquences du sien, c'est qu'elles n'y sont pas troitement
enchanes, c'est qu'elles ne procdent pas immdiatement les unes des
autres, c'est que leur filiation, pour tre vidente, a besoin d'une
indication qu'aucun historien n'a donne, celle des longs dveloppements
qu'ont reus aprs Franois Ier les traditions et les institutions
morales et politiques de son temps, dveloppements qui en ont t les
consquences permanentes, et se sont places entre son dplorable rgne
et les vnements qui en ont t les rsultats. De ses institutions sont
nes d'autres institutions; de ses traditions, d'autres traditions; de
ses moeurs, d'autres moeurs; et tous ces dveloppements progressifs,
travaillant  la fois avec le temps qui les oprait et avec les
principes originaires, ont prcd, prcipit, aggrav les catastrophes,
et sont le lien qui les unissent au rgne de Franois Ier.

Je ne me propose pas d'crire l'histoire encore intacte des seizime,
dix-septime et dix-huitime sicles; ainsi, je n'entreprends pas de
montrer comment jourent ou plutt travaillrent dans les vnements
qu'on est convenu de qualifier seuls d'_historiques_, les traditions et
les institutions de Franois Ier et les dveloppements successifs
qu'elles reurent elles-mmes; je ne m'occuperai pas de montrer la
gnration des vnements par les causes morales et politiques, celle
des causes morales et politiques par les vnements: cette tche est
au-dessus de mes forces; elle est rserve  quelqu'un de ces esprits
vigoureux qui se font dj remarquer et qui n'attendent que la maturit.

Je me borne donc  tablir dans ce Mmoire deux propositions: la
premire, que de l'existence de la cour de Franois Ier datent les
moeurs dont la France tait infecte avant la rvolution; la seconde,
que de l'organisation de cette cour et de ces moeurs date un nouveau
systme de gouvernement dont la France n'a t dlivre que par cette
mme rvolution, et dont une grande partie de l'Europe est encore
travaille: je parle du systme de gouverner l'tat par la cour,
c'est--dire les intrts publics selon les intrts de cour, par les
gens de cour et leurs affilis, par les moeurs de cour, par l'esprit de
cour, par l'expansion de ces moeurs et de cet esprit jusque dans les
dernires classes de la nation.

J'ai cru reconnatre, dans l'organisation de la cour de Franois Ier,
non seulement une institution politique bien caractrise, mais aussi le
principe de plusieurs autres institutions qui ont eu lieu  la suite et
dont l'ensemble et t assez fort pour assurer le pouvoir absolu, s'il
n'tait de la nature de ce pouvoir ou de s'abandonner  des favoris qui
le trahissent, ou d'irriter la servitude par ses excs, et de la
provoquer  sa dlivrance.

Je voudrais montrer la formation et la puissance de cette machine, ainsi
que l'influence qu'elle a exerce sur le sort de la nation franaise. Y
russirai-je? Je ne sais; mais j'espre du moins faire remarquer que
l'histoire politique de la cour de France n'est pas moins lie  celle
du gouvernement de l'tat qu' celle des moeurs, et que la cour de
Franois Ier fait poque dans l'histoire politique de la France comme
dans son histoire morale.

Je me sens oblig, par la nouveaut de mes observations, de les appuyer
sur des preuves solides: pour cet effet, il est ncessaire que je
commence par tracer le systme de _cour_ et de _maison_ qui existait en
France lorsque Franois Ier est mont sur le trne. J'invite le lecteur
 ne pas confondre trois choses qui se tiennent mais sont trs
distinctes: la cour, la maison du roi, la maison et couronne de France.




CE QU'TAIT LA COUR DE FRANCE

AVANT FRANOIS Ier.

PREMIRE RACE.


Ce que nous appelons les premiers rois de la premire race n'taient que
les chefs d'une arme, les ducs (_duces_, _ductores_) des premiers
Francs qui sont entrs dans la Gaule. C'taient des guerriers d'lite,
chargs de commander une expdition d'migrants, une invasion de
territoire tranger: _duces ex virtute_.  quoi eussent servi des rois
dans une pareille entreprise, des rois de race noble, semblables  ceux
qui ont t remarqus par Tacite en Germanie, _reges nobilitate sumpti_?
Il n'y a rien  rgir, rien  gouverner dans des camps d'aventuriers. Il
n'y a pas lieu  la royaut, l o l'on ne trouve ni  quoi l'occuper,
ni sur quoi l'asseoir, ni surtout avec quoi la payer. On ne conoit sous
nos premiers Francs d'autre autorit que le commandement militaire et
une certaine police d'arme.

Mais  mesure que les Francs s'avancrent dans les contres situes
en-de du Rhin, il y eut du butin, du btail, des terres  partager,
des droits  rgler, des diffrents  dcider. Alors il fallut une
autorit civile, une magistrature, qui et la force commune  sa
disposition pour faire prvaloir les rgles sur les oppositions et sur
les rsistances particulires. Le duc s'en trouva naturellement investi,
car  mesure que les Francs s'tablissaient et que l'arme se
colonisait, l'autorit du duc, comme chef d'entreprise guerrire, avait
plus de repos; quand les Francs s'arrtaient, le commandement militaire
n'avait rien  faire; le duc pouvait donc exercer le pouvoir civil, et
il l'exera. Ayant essay le gouvernement  la suite du commandement, il
revint, suivant les circonstances, au commandement  la suite du
gouvernement. Aprs les avoir exercs successivement et alternativement,
il les exera concurremment: tantt plus roi que duc, tantt plus duc
que roi, mais toujours l'un et l'autre, et l'un par l'autre.

L'intrt commun et la nature des choses ayant donn au gouvernement la
suprmatie sur le commandement, aux fonctions du roi l'autorit sur
celle du duc, l'exprience fit remarquer que la royaut tait une
fonction permanente, et le commandement ducal une fonction accidentelle,
qui devait perdre de son action et de son importance par ses succs
mmes, par ses victoires et les conqutes qui en taient le fruit. Les
souvenirs de la Germanie rappelrent que la royaut tait  vie, qu'elle
se donnait  des hommes d'un sang privilgi, qu'elle tait presque
hrditaire. Bientt le duc-roi ou le roi-duc prfra celui de ses
titres qui tait attach  la fonction permanente, prdominante, et qui,
bien qu'lective, formait un patrimoine de famille, parce que
l'lection n'avait  choisir qu'entre des nobles, et n'exigeait pas,
comme le commandement militaire, un mrite personnel; _reges ex
nobilitate, duces ex virtute_. Il tait naturel de prfrer le titre de
roi qui n'excluait pas le titre de duc, parce que la noblesse n'excluait
pas la valeur, au titre de duc qui ne donnait pas la nobilit royale 
ceux qui ne l'avaient pas reue avec la vie.

Ds lors se forma autour du roi une espce de cour; elle tait compose
des guerriers les plus nergiques et les plus sages de ceux dont le
conseil et le concours taient ncessaires pour tendre la conqute ou
la gouverner. Ne cherchez point l de propritaires, de seigneurs, de
grands, introduits par des gnalogistes; n'y cherchez point de
courtisans, d'hommes exercs  l'art de plaire, d'adorateurs: ce sont
des gaux, des compagnons affectionns, et dvous  un mme intrt.
Ils combattent, ils jugent, ils ordonnent avec le roi; ils voyagent, ils
se promnent avec lui; ils chassent avec lui le boeuf sauvage; enfin ils
dnent  sa table. Voil la cour d'un duc-roi des Francs avant Clovis.

_Dner avec le roi_ tait l'acte qui constituait un grand de la cour,
comme depuis _monter dans les carrosses_. _Conviva regis_ tait le titre
de sa grandeur. La loi salique, cette expression si nave des moeurs des
Francs, ce monument si curieux, si instructif, si ngligemment tudi,
et qui dment tant de fables imprimes concernant l'histoire des
commencements de la premire race, reconnat dans le _convive du roi_ un
grand de la nation, et lui attribue des prrogatives minentes[6]. 
l'poque de la troisime rdaction de la loi salique, le titre de
_conviva regis_ s'tendit aux simples commensaux de sa maison.

    [Note 6: Si romanus homo _conviva regis_ occisus fuerit, solidis
    CCC componatur (art. 6, tit. X, l. IV). Cette amende tait le
    double de celle qui punissait le meurtre d'un simple particulier
    romain.]

Les rois, parce qu'ils avaient des amis qui formaient autour d'eux une
cour libre et volontaire, avaient besoin d'une maison, c'est--dire
d'officiers domestiques qui pourvussent  la table, au logement; ils en
avaient besoin aussi pour que les soins de leur propre personne ne les
dtournassent pas des soins qu'ils donnaient  l'intrt commun. Mais un
petit nombre d'officiers suffisait  leurs besoins: un marchal des
logis, un matre-d'htel, un chambrier, un veneur, voil tout ce qu'il
fallait. De quels hommes se composait cette maison du prince? d'une
partie de ses compagnons mme, d'officiers que l'intrt commun et
quelque prdilection de sa part fixaient prs de sa personne, et qui
ajoutaient volontiers  leur service militaire un service domestique et
civil. La _maison_ tait une petite portion de la noble _cour_ de ces
guerriers libres et fiers avec qui seuls le monarque pouvait se plaire,
dont les hommages pouvaient seuls le flatter. C'tait une poigne
d'hommes de la nation appliqus au service de sa personne, c'taient des
intermdiaires placs entre celui qui portait la couronne et ceux qui
l'avaient donne, et institus afin de rendre  ceux-ci l'accs du
prince facile et sa maison agrable. Il n'y avait de maison que parce
qu'il y avait une cour, et pour le service de cette cour d'autant plus
digne d'gards qu'elle n'tait pas compose de courtisans. Ce n'tait
pas comme depuis o, pour former une cour, l'on a fait des maisons, et
o, pour avoir des courtisans, on a fait de magnifiques valets.

De _maison militaire_, il ne pouvait en tre question. La garde du roi,
c'tait l'arme mme.

Nous avons vu de nos jours une cour et une maison ainsi formes dans
leur principe. C'est avec des hommes et non avec des courtisans que
commencent les dynasties; c'est avec des courtisans et des valets
qu'elles tombent et s'anantissent.

Aprs que Clovis se fut tabli dans les Gaules, la cour et la maison du
roi prirent un autre caractre.

La royaut, qui d'abord n'avait t qu'une place secondaire, ou un
accessoire du commandement unitaire, devint une magistrature de suprme
importance et bientt d'minente dignit. Alors on parla des droits de
la _couronne_ et de ses devoirs; alors il fallut des officiers de la
_couronne_, des officiers  qui le roi dlgut l'exercice de
l'autorit: il lui en fallait pour l'exercer dans les provinces
loignes de lui, et pour l'exercer prs de lui dans les dtails
au-dessous de lui.

Les officiers de la _maison_ devinrent officiers de la _maison et
couronne_, et on en ajouta d'autres pour le gouvernement des contres
loignes de la cour.

Le chambrier du roi (_cubicularius_), officier qu'il ne faut pas
confondre avec le chambellan (_camerarius_), devint le chef des
finances, en continuant son service de chambrier.

Le chef des curies devint le comte de l'table avec juridiction sur ses
subordonns; de plus, il supplait, pour le commandement des armes, le
maire du palais, dont il va tre question.

Le chef de la maison du roi devint comte du palais avec juridiction sur
les personnes du palais.

On donna des comtes aux villes du royaume; c'taient des magistrats qui
jugeaient les contestations en temps de paix, et commandaient les
habitants en temps de guerre.

On donna des ducs aux provinces pour recevoir les appels des jugements
des comtes, et commander en guerre les hommes des villes et des
campagnes.

On fit un grand rfrendaire pour rapporter au roi les affaires
gnrales et mettre le sceau  ses volonts.

Enfin on donna un duc aux ducs, et un chef  tous les officiers de la
maison du roi, sous le titre de _maire du palais_[7]. Ce duc avait,
outre le suprme, commandement des armes, la surintendance des
domaines royaux[8] sur lesquels se prenait la rcompense des services
militaires; il tait charg de la distribution des fiefs et bnfices;
enfin il ordonnait tout ce qui regardait la sret du palais.

    [Note 7: Du Tillet.]

    [Note 8: Esprit des Lois, liv. XXXI.]

       *       *       *       *       *

Qui dj ne voit ici la _cour_ du roi changer de face et de nature,
d'abord par l'tablissement des fortunes particulires, par
l'indpendance des nouveaux propritaires qui se sont forms; en second
lieu par la formation d'officiers de la _couronne_, dont les membres se
partagent l'autorit, et dont chacun reconnat l'autorit suprieure
d'un maire du palais plac entre le prince et eux? Qui ne voit les
officiers de la couronne ddaigner la fonction d'officiers de la maison,
les hommes d'tat ngliger le service de la domesticit? Qui dj ne
prvoit le prochain dlaissement du trne par ceux qui devaient en tre
les soutiens? Ajoutez ce que nous apprennent Favin et Du Tillet, d'aprs
les monuments, que tous les officiers de la couronne, sous la premire
race, avaient  ce titre rang, sance et voix aux assembles
nationales[9]; ajoutez encore que les officiers, au moins le maire du
palais, duc des ducs, taient lectifs[10]; ajoutez aussi que les
grands offices, qui d'abord n'avaient t donns que pour un an, furent
donns pour la vie vers la fin de la premire race[11]. Enfin dites
clairement des offices de cour cette vrit, qui, l'on ne sait pourquoi,
n'a pas t articule par Montesquieu, qu'ils finirent par tre donns
_en fief_, _ vie_, comme les offices de ducs et de comtes dans les
provinces, avec des sujets, avec juridiction sur ces sujets[12],
quelques uns mme avec des terres.

    [Note 9: Les tats, dit Favin, ne se pouvaient tenir sans eux.
    (Des officiers de la couronne de France, pag. 7.)]

    [Note 10: Il est trs prsumable que tous les officiers de la
    couronne taient lectifs, _ex virtute_, sous la premire race. On
    voit dans Du Tillet qu'ils l'taient sous la troisime jusqu'
    Franois Ier.]

    [Note 11: Esprit des Lois, liv. III, chap. VI et VII.]

    [Note 12: Voyez la _note_ qui suit ce chapitre.]

Les officiers de la maison devenus officiers de la couronne taient
rellement des officiers de la nation, non pour faire partie de la cour
du roi, ni pour former une cour au roi, mais pour servir, prs du trne,
de garanties contre le roi et contre sa cour.

Le rsultat de ce systme, qui tait national, fut d'lever le duc des
ducs, le duc lectif,  la place du roi hrditaire, et de changer la
dynastie. Ce n'tait point une rvolution, c'tait au contraire une
consquence du systme tabli par la nation, et de l'inclination
naturelle qui la portait constamment  reconnatre pour chef son duc
plutt que son roi ou rgisseur. Cette inclination devint une volont,
ds que l'indolence des rois eut laiss  d'autres le commandement des
armes.




NOTE.


Tous les offices de cour et autres furent dans l'origine donns pour un
an; mais ds l'origine aussi se fit sentir la force de la possession, sa
tendance  l'_appropriation_, je veux dire  sa conversion,  sa
transformation en droit de proprit incommutable. La possession tire sa
force de l'habitude qui souffre impatiemment la contrarit et y
rsiste. L'habitude de possder un grand pouvoir ou une grande fortune
embrasse une foule d'autres habitudes qui constituent l'existence. Les
hommes, qui ont vcu quelque temps dans le pouvoir ou la richesse, ne
peuvent tre subitement privs des douceurs que ces avantages mlent 
tous les dtails de leur vie, sans prouver un sentiment pnible. Les
enfants levs dans les jouissances des pres ne sont pas moins
malheureux, si sa mort vient  les leur ravir toutes  la fois. De l
est venue la prescription dans le droit; de l est venue la perptuit
de fait et l'hrdit des emplois. D'abord, dit Montesquieu[13], les
comtes n'taient envoys dans leurs districts que pour un an. Bientt
ils achetrent la continuation de leurs offices; on en trouve un exemple
ds le rgne des petits-enfants de Clovis. Un certain Peonius tait
comte dans la ville d'Auxerre; il envoya son fils Mummolus porter de
l'argent  Gontran pour tre continu dans son emploi. Le fils donna
l'argent pour lui-mme, et obtint la place du pre. Les rois avaient
dj commenc  corrompre leurs propres grces.

    [Note 13: Esprit des Lois, liv. XXXI, chap. 1.]

La mme chose arriva pour la possession des bnfices territoriaux ou
_fiefs_. On en continua la possession pour de l'argent[14]....
Lorsqu'une rvocation ou une rversion avait lieu, on se plaignait de ce
qu'on tait priv, par caprice ou par de mauvaises voies, de choses que
souvent on avait acquises de mme[15]. Les cruauts inoues qui furent
exerces par l'arme sur Brunehaud n'eurent d'autre motif que les
atteintes portes aux possessions des leudes et grands officiers, et son
consentement  ce que Protaire, son favori ou son ministre, runt au
fisc et au domaine les bnfices et les offices qui devaient y rentrer.
Les seigneurs, dit Montesquieu, se crurent perdus, et ils la
perdirent.

    [Note 14: Esprit des Lois, liv. XXXI, chap. I.]

    [Note 15: _Ibidem._]

Warnachaire, maire du palais de Bourgogne, qui avait conjur avec
Clotaire contre Brunehaud, exigea pour rcompense que ce prince lui ft
le serment de le laisser dans sa place _toute sa vie_. Quelque temps
aprs le supplice de Brunehaud, ce prince confirma par une constitution
tous les _dons_ faits ou confirms par les rois ses prdcesseurs, et
ordonna que tout ce qui avait t t  ses leudes ou fidles leur fut
rendu[16].

    [Note 16: _Ibidem._]

Le maire du palais avait le commandement de l'arme; s'il ne l'avait pas
eu de droit, il l'aurait tenu implicitement de la nature mme de ses
fonctions de surintendant du palais, de prpos au gouvernement
conomique des maisons royales. Borns d'abord au gouvernement
conomique des domaines, les maires du palais parvinrent  faire la
distribution des fiefs: alors l'arme fut  eux: eux seuls pouvant
donner ou faire esprer, eux seuls pouvant rassembler les guerriers et
les tenir sous les armes, chose alors plus difficile que de les
commander.

Les maires du palais, aids de l'exemple de Warnachaire, tant parvenus
 l'inamovibilit durant leur vie, n'eurent garde de rtablir
l'amovibilit des autres charges et offices. Vers la fin de la premire
race les grands offices furent donns pour la vie, et cet usage se
confirma de plus en plus[17]. Il est manifeste que ce qui arriva pour
les fiefs corporels et pour les offices de la couronne exercs dans les
provinces et pour l'office de maire du palais, arriva de mme pour tous
les offices du palais qui taient aussi donns en fiefs incorporels.

    [Note 17: Esprit des Lois, liv. III, chap. VI et VII.]


TAT DE LA COUR DE FRANCE SOUS LA DEUXIME RACE.

La cour changea une seconde fois sous Charlemagne, fils et hritier de
Ppin.

Ppin avait hrit de son pre et de son aeul le duch ou royaume
d'Austrasie, o ils avaient souverainement rgn, _sous le titre de
ducs_, depuis quatre-vingts ans ou environ. Il avait aussi hrit de ses
pres la qualit de _maire du palais_ du royaume de Neustrie, et s'tait
mis ou plutt avait t mis  la place du roi, non seulement par les
grands de la Neustrie mme, d'accord avec ceux d'Austrasie, mais en
outre, et c'est une circonstance bien importante,  la sollicitation des
grands de la capitale de l'Italie, et du souverain pontife de la
chrtient, presss du besoin d'assurer la religion menace par le
schisme de Constantinople, de soustraire l'Italie  la domination et
aux perscutions de l'empereur d'Orient, et de contenir l'ambition des
Lombards, ce qui ne pouvait se faire qu'en unissant l'Italie au systme
politique de l'Occident, et en la comprenant dans la socit europenne
sous l'influence franaise[18].

    [Note 18: Que ces crivains sont peu clairs qui travaillent de
    toutes leurs facults pour montrer, dans l'lvation de Ppin au
    trne de France, le rsultat criminel des manoeuvres d'un
    ambitieux et d'un usurpateur! Le sort de la religion chrtienne,
    le sort de la France, celui de l'Italie, celui de l'Europe
    entire, et non l'ambition d'un homme, furent les grands intrts
    qui dterminrent les peuples de l'Austrasie, de la Neustrie, de
    la capitale de l'Italie et du monde chrtien,  dclarer de leur
    propre autorit _roi de France_, le prince qui, sous le titre de
    duc, tenait de ses pres la souverainet de la partie la plus
    tendue, la plus peuple et la plus guerrire des Gaules.]

Charlemagne, en devenant roi et directeur des Franais (_rex et rector
Francorum_), ce fut le titre sous lequel il rgna jusqu' ce qu'il et
pris la couronne impriale[19], se dispensa et fut dispens de recevoir
un maire du palais; il se sentait et on le reconnaissait capable de
remplir lui-mme l'office de duc des ducs, qui tait, pour ainsi dire,
l'lment de son autorit. Du reste sa maison continua quelque temps sur
le pied o il l'avait trouve. Devenu empereur, il se laissa aller 
l'exemple des empereurs romains qu'il remplaait dans l'Occident, 
celui des empereurs d'Orient qu'il fallait reprsenter aux yeux des
Romains, et  l'influence de la cour de Rome qui en tout avait besoin de
l'opposer  l'empereur d'Orient.

    [Note 19: Capitulaires, de Baluze.]

La maison de Charlemagne empereur s'appela le _sacr palais_. On vit
paratre une espce de constitution pour ce sacr palais (_ordo sacre
palatii_). Les anciens offices de la couronne et maison furent conservs
avec leurs attributs fodaux, tels que l'inamovibilit pendant la vie du
titulaire et la juridiction sur les ouvriers des professions
correspondantes  leurs fonctions, juridiction qui de ces ouvriers
faisait de vritables sujets. Mais d'abord ils se trouvrent mls avec
des officiers nouveaux que l'empereur cra simples officiers de sa
_maison_, qu'il nommait et rvoquait  volont. On confondit les grands
officiers de la maison seulement, avec ceux de la maison et couronne. En
second lieu ceux-ci se trouvrent subordonns  un de ces officiers
nouveaux de la maison, dont l'autorit impriale avait beaucoup 
esprer et rien  craindre. Enfin ils taient aussi ramens, par
l'ascendant des nouvelles pompes de la cour, et plus encore par celui du
monarque,  la condition d'officiers de la _maison_, qu'ils avaient
mprise sous la premire race, en devenant _officiers de la maison et
couronne_.

Voici la liste des grands officiers de la _maison_, et des grands
officiers de la _maison_ et _couronne_ de Charlemagne, comme Adalhar,
abb de Corbie, la consigna par l'ordre du monarque dans le livre
intitul _Ordo sacri palatii_:

  Apocrisiarius,            Apocrisiaire, chef de la maison
                              ecclsiastique.
  Cancellarius summus,      Grand chancelier.
  Camerarius,               Grand chambrier.
  Comes palatii,            Comte du palais.
  Senescalcus,              Snchal.
  Buticularius,             Boutillier, grand chanson.
  Comes stabuli,            Comte de l'table.
  Mansionarius,             Marchal des logis.
  Venatores principales,    Veneurs principaux.
  Falconarius,              Grand fauconnier.

On compta donc au moins dix grands officiers dans le sacr palais, au
lieu de cinq qu'avait runis la cour des rois de la premire race.

L'apocrisiaire (_apocrisiarius_) tait ce principal officier de la
maison auquel le roi subordonna et les nouveaux officiers de la maison,
et tous les officiers de la maison et couronne.

Les rois de la premire race depuis Clovis avaient eu un oratoire ou
chapelle dans le palais: les desservants s'appelaient _chapelains_, et
l'un d'eux au-dessus des autres _archichapelain_. Ce fut
l'archichapelain que Charlemagne fit _premier officier du sacr palais_,
sous le titre d'apocrisiaire, et en ajoutant  ses fonctions anciennes
celles que le titre d'apocrisiaire indique, c'est--dire de rpondre 
toutes les questions qui pouvaient lui tre faites pour la direction des
consciences. L'apocrisiaire servait de conseil  tous les officiers du
palais; tous taient obligs de le consulter dans les cas douteux. Il
avait la connaissance de toutes les affaires bnficiales du royaume, et
juridiction sur le clerg,  la charge de rfrer au roi dans les
grandes occasions. Il tait d'ailleurs un intermdiaire utile entre le
souverain pontife qui venait de consacrer la nouvelle dynastie en
France, qui la reconnaissait comme souveraine en Italie, et en avait
besoin contre les prtentions lgitimes de l'empereur d'Orient. Enfin
c'tait aussi un chef national donn  une religion qui commenait 
unir troitement les Francs et les Gaulois, et  former des uns et des
autres ce corps de nation appel depuis la nation franaise. Cet
officier ecclsiastique, qui primait dans la maison du roi, en
soumettait tous les officiers  une autorit purement spirituelle, sans
avoir, comme un maire, chef de l'arme, la facult de faire servir leur
soumission  son ambition et  la ruine du trne.

Le grand chancelier (_cancellarius summus_) tait charg de certifier la
signature des grands officiers de la maison et couronne au bas des actes
royaux, et d'crire le nom de chaque signataire, parce que leur seing
n'tait d'ordinaire qu'un chiffre, quelquefois un trait informe. Le
chancelier crivait  ct: signature d'un tel[20], et ensuite le nom en
toutes lettres. Il tait le chef des notaires et secrtaires du roi.
C'tait une partie du service de la couronne, une fonction publique et
non domestique.

    [Note 20: Favin: Des officiers de la couronne de France, liv. II,
    chap. IV, pag. 103 et 104.]

Le chambrier (_camerarius_) n'tait pas seulement un officier
d'ostentation impriale, comme le croit Favin, qui, pour en justifier
l'tablissement, emploie l'argument banal de la ncessit o sont les
rois d'imposer aux peuples par la reprsentation. Le grand roy Salomon,
dit-il, ne se monstroit jamais en public qu'_avec sa belle robe blanche
comme la neige, mont sur un charriot trs riche et trs bien tir_; sa
garde et sa suite superbement vestue d'escarlatte tyrienne, et _jusqu'
leurs cheveux et perruque laquelle estait poudre de papillotes[21] et
limaille d'or_, ce dit Josephe au liv. VIII, chap. II; _de sorte que
leurs testes resplendissoient merveilleusement aux rayons du soleil_.
L'aurole, dont tant de publicistes ont exalt la ncessit pour faire
respecter les rois, ne ressemble pas mal  la poudre d'or qui faisait
reluire les perruques de la garde de Salomon. Le systme qui place les
titres des rois au respect des peuples, non dans leur tte, mais autour,
n'a pas, comme on voit, le mrite de la nouveaut. Mais revenons. Le
chambrier, disais-je, n'tait pas seulement un officier de parade; il
tait du conseil du roi; il assistait et prenait part  la dlibration
des actes royaux; il avait sance aux assembles de la nation; il tait
lectif.

    [Note 21: Paillettes.]

L'office de comte du palais (_comes palatii_) fut rduit par Charlemagne
 rendre la justice dans le palais, en matire civile, comme
l'apocrisiaire en matire ecclsiastique. Ce prince attribua au snchal
le commandement des officiers de la bouche, qui, sous la premire race,
regardait le comte du palais. Le comte du palais, continuant  rendre la
justice souverainement sur l'appel des ducs et des comtes[22], demeura
donc essentiellement officier de la couronne, homme de l'tat.

    [Note 22: Favin, page 130.]

Le snchal (_seneschalcus_) fut cr par Charlemagne, qui tait homme
d'ordre, qualit ncessaire  un prince. Le nom de snchal est form de
deux mots allemands qui signifient homme ou matre de la famille. Son
office fut de gouverner le service de la table: _prpositus regi
mens_, dit ginhard en parlant du snchal; _dapifer_, disent un grand
nombre d'ordonnances. Il avait donc  diriger le plus dispendieux et le
plus abusif des services de la cour. Sous la premire race, le camrier
seul tait charg de surveiller la comptabilit des recettes et des
dpenses. Les dpenses de la bouche cessrent de le regarder quand le
snchal fut tabli.

C'est ce snchal, cet homme de la famille, cet conome modestement et
sagement institu par Charlemagne pour tenir l'ordre dans les
principales dpenses de sa maison, qui fut depuis nomm fastueusement
_grand matre_ de la maison et couronne, et ensuite _grand matre de
France_, comme si la cour tait toute la France. On sait comment sous ce
titre on a vu l'conome de la maison royale disputer de faste avec le
monarque, coter aussi cher  son matre ou  l'tat que les abus qu'il
tait charg de prvenir ou de rformer, et qu'il ne prvenait ni ne
rformait.

Au reste le snchal me parat n'avoir eu aucun caractre d'officier de
la _couronne_. C'est le premier de ceux qui, sous la troisime race,
peut tre qualifi de grand officier de la maison.

L'chanson ou boutillier (_buticularius_) est le second du mme
genre[23].

    [Note 23: Ce titre ne se trouve pas dans l'tat de la France de
    1739, et on le revoit dans l'Almanach de Versailles de 1784. En
    1739 l'chansonnerie tait le premier des _sept offices_ dpendant
    du grand matre de France, c'est--dire de la maison du roi,
    laquelle, pour la cour, est la France.]

Le comte de l'table (_comes stabuli_), par la suppression du maire du
palais dont il tait le lieutenant  la guerre, devint le septime des
grands officiers de la maison de Charlemagne. Mais ce monarque lui donna
des expditions militaires  commander en chef, et prpara le changement
qui fit ensuite du comte de l'table le constable (_constabularius_) et
plus tard le conntable de France.

Le grand marchal des logis (_mansionarius_) tait, sous la premire
race, un officier subordonn au comte du palais. Il devint un grand
officier sous Charlemagne. Sa charge tait de marquer l'emplacement du
champ de Mars o se traitaient les affaires de l'tat, d'assigner leur
logement ou quartier  ceux qui se rendaient aux tats, de commander les
marchaux subalternes qui traaient les camps  la guerre et marquaient
les logis des vques qui se rendaient  la cour. Cette place tait une
charge de la couronne.

Quant aux veneurs et fauconniers (_venatores et falconarii_), ils
taient prposs uniquement aux chasses du prince. C'taient des
officiers de sa maison, non de la couronne, qui jusque l n'avait point
reconnu d'offices parfaitement inutiles  l'tat.

       *       *       *       *       *

Il rsulte de ces notions, que Charlemagne, soit qu'il ft guid par
l'instinct du pouvoir, soit qu'il crt de sa politique de prendre aux
yeux de l'Italie l'attitude d'un empereur d'Orient ou d'un ancien
empereur romain, soit enfin qu'il y inclint par un peu de vanit,
faiblesse de conqurant, runit autour de lui un grand nombre
d'officiers; mais, clair par l'origine de sa propre grandeur, il leur
donna un chef en quelque sorte spirituel, tranger aux armes et
rvocable  sa volont. Par ce moyen et par l'autorit de son caractre
et de son talent, il rendit aux offices de la couronne une couleur de
domesticit qu'ils avaient perdue  la fin de la premire race; il mla
aux officiers chargs d'acquitter envers la nation les devoirs de la
couronne, et qui appartenaient  la royaut plutt qu'au roi, plusieurs
officiers de la maison qui servaient uniquement  la personne, nullement
 l'tat; il fit de tous une espce de corps, par la combinaison de
leurs services dans le sacr palais, et par leurs relations respectives.
Il fit enfin du service domestique le principal de leurs fonctions, et
du service public l'accessoire: ce qui tait justement l'inverse du
systme des rois ses prdcesseurs.

Je le rpte, il tait de la nature de Charlemagne de faire flchir sous
son ascendant ceux, qui l'approchaient. Cependant c'tait toujours
l'_lection_ qui dsignait au prince les grands officiers de la
couronne; ils recevaient toujours leurs offices en fiefs par
l'investiture,  la suite d'une prestation de foi et hommage; ils
devenaient seigneurs de leur office comme on tait seigneur d'une terre;
ils taient toujours grands vassaux de l'tat; ils avaient des sujets
dans tous les hommes de la profession correspondante au service dont ils
taient chargs dans la maison du roi; ils donnaient des statuts aux
diverses professions; ils accordaient la facult de les exercer et
vendaient les permissions  leur profit; ils retiraient de l'exercice de
ces professions des rtributions annuelles, et des amendes pour les
contraventions aux statuts; ils avaient justice ou juridiction sur les
concessionnaires de permissions; ils avaient leurs officiers, leur
maire, pour exercer cette justice. Comme grands vassaux, ils taient de
la cour des pairs du roi, jugeaient avec les pairs, n'taient jugs que
par les pairs; ils avaient entre dans les assembles nationales; en un
mot, ils jouissaient de tous les attributs caractristiques d'un grand
fief.

Charlemagne n'avait pas beaucoup  faire pour mettre les grands
officiers de la couronne dans l'impuissance de nuire  un homme tel que
lui; mais il n'leva point au-dessus de leurs entreprises les princes
d'un mrite infrieur qui devaient lui succder, soit que la nation ne
s'y prtt point, soit qu'il s'en soucit peu, tant trop sage pour
vouloir une maison soumise aveuglment aux caprices de son chef, 
l'effet de gouverner une nation qui ne l'tait pas.

Tout le monde sait ce que devint l'autorit royale sous les successeurs
de Charlemagne. Charles-le-Chauve en acheva la ruine en donnant _
perptuit_ les fiefs rels et les fiefs incorporels, c'est--dire les
bnfices territoriaux et les _grands offices_ de la maison et couronne.
Alors commena rellement le gouvernement fodal; alors en effet le
pouvoir royal, alin par parties, tait plus qu'abdiqu: il tait
aboli, aboli par la royaut elle-mme. Elle s'tait dpouille de la
dlgation du pouvoir souverain pour la partager entre les grands
offices de la couronne. Cette fois tout prit, la monarchie et le
monarque. Une ombre du pouvoir souverain, sous le nom indfini de
_suzerainet_, errait au-dessus d'une multitude de souverains de fait,
entre qui la dlgation gnrale s'tait divise, galement incapable
de se faire sentir, de se faire entendre, mme de se faire regarder.

Encore une fois, je ne sais ce qui peut avoir empch Montesquieu de
dire nettement que les grands offices de la maison et couronne du roi
furent donns en _fief  vie_ sous la premire race, en fief hrditaire
sous la seconde, et que ces fiefs incorporels, qui cernaient troitement
l'autorit du roi et sa personne, furent le complment et le vhicule
des causes qui amenrent le gouvernement fodal[24].

    [Note 24: Il y a une vrit bien prouve par les monuments qui
    nous restent du gouvernement fodal, c'est l'rection en fief des
    offices de la couronne et maison du roi. Ces fiefs _incorporels_
    avaient tous les caractres du fief territorial. D'abord ils
    donnaient des _sujets_ comme celui-ci: ces sujets taient tous les
    hommes du palais et mme de la France dont la profession rpondait
    au service dont les officiers taient chargs dans le palais.
    Ensuite ces fiefs donnaient  l'officier, comme seigneur,
    juridiction sur ces mmes sujets, par consquent une _justice_; ce
    qui tait un attribut insparable des _seigneuries_ dans ces temps
    o la justice ne pouvait tre spare de la force, parce qu'elle
    se bornait  arbitrer des compositions entre les coupables et les
    parties lses, et ensuite  dfendre les coupables qui avaient
    offert de s'acquitter, et  les protger contre les vengeances des
    offenss. En troisime lieu, les offices infods donnaient entre
    aux assembles nationales avec les seigneurs proprement dits ou
    vassaux de la couronne. En quatrime lieu, ils constituaient le
    grand officier membre de la cour des pairs, lui donnaient le droit
    de juger avec eux et de n'tre jug que par eux: autre
    circonstance caractristique de la qualit de grands vassaux ou
    vassaux immdiats de la couronne. On voit d'ailleurs dans les
    procs-verbaux de Du Tillet, une foule d'actes,  la vrit du
    treizime sicle, mais tous supposant un usage antrieur, qui
    prouvent l'infodation des offices de la maison et couronne: ce
    sont des prestations de _foi et hommage_ pour l'investiture de ces
    mmes offices, et Du Tillet qualifie, sans hsiter, de fiefs, les
    offices de la couronne.

    Voici comment il s'exprime: Les rois de France anciennement
    avoient baill ou endur auctorits, droicts et prminences 
    leurs officiers domestiques sur les mestiers dont ils se servoient
    ou qui en approchoient: aux ESCHANSONS, sur les _taverniers_ et
    _marchands de vin_; aux PANETIERS, sur les _boulangers_; aux
    MARESCHAUX de l'escurie, sur les autres _mareschaux_; aux
    BARBIERS, sur les _barbiers_; au grand CHAMBRIER, sur les
    _merciers_, _frippiers_, _cordonniers_, _pelletiers_, _fourreurs_,
    _boursiers_ et autres semblables, parce qu'il avoit la charge des
    habillements du roi, partie desquels se prenoit chez les dicts
    mtiers. (Page 412.) Sa juridiction, en 1474, est sur dix-sept
    mtiers de Paris qui n'toient qu'en le temps pass. Il vend le
    mtier de _savetier_ et _basanier_ (page 413); _selliers_,
    _lormiers_, _bourselliers_, _gantiers_. (Page 414.)

    Cette justice attribue aux offices fut le signe de l'infodation
    de ces offices. Tous officiers, dit Du Tillet, doivent _foi et
    serment_. L'HOMMAGE en aucuns a t ajout pour la _juridiction_
    qu'ils ont annexe  l'office, _laquelle ils tiennent comme fief 
    vie..._ Les officiers qui exercent la juridiction _au nom du roi_
    doivent seulement serment  lui ou autre auquel il est adress
    pour l'institution; ceux qui l'ont  eux propre,  cause de leurs
    offices, la doivent reconnoistre par l'hommage outre le serment de
    l'exercice de l'office. (_ibid._, page 394.)

    Il est donc positif que le conntable, les marchaux,  raison de
    leur juridiction sur les gens de guerre, le grand matre de
    France, le grand queux de France, le grand bouteiller ou grand
    chanson, le grand panetier[24A], le grand chambrier,  raison de
    leur juridiction sur leurs subordonns et sur diffrents mtiers,
    tenaient leur office en fief, et en rendaient foi et hommage au
    roi. Le conntable recevait en fief l'_pe du roi_. Les lettres
    d'Artus de Bretagne (le duc de Richemont) expriment (dit Du
    Tillet, page 390) la grandeur du dict office, narrant qu'il est
    chef principal aprs le roi, pour toutes ses guerres, et que,
    selon l'usage ancien, _par manire_ de possession lui est commise
    la garde de l'espe du roi dont il lui doit hommage lige.

    [Note 24A: Du Tillet cite un fait qui annoncerait que le grand
    panetier fuit exception. Il prta serment au parlement, mais Du
    Tillet croit que ce fut par erreur.]]

La formation au gouvernement fodal a mme besoin de l'infodation des
offices de la couronne et maison pour tre bien explique. Montesquieu,
dans son admirable histoire de ce gouvernement, a lumineusement dmontr
que c'est l'alination  perptuit des offices de comtes et de ducs
faite par Charles-le-Chauve, ainsi que des terres attaches  ces
offices, qui, en crant des seigneuries, a prpar l'indpendance des
ducs et des comtes pour le gouvernement de leurs duchs et comts. Mais
cette prparation tait insuffisante pour dterminer l'rection du
gouvernement fodal; il manque un anneau  la chane des pouvoirs dont
Montesquieu reconnat l'alination et le soulvement. Cet anneau est le
pouvoir du maire ou mayer du palais, qui s'tait rtabli sous
Charles-le-Simple; c'est le pouvoir du duc de France, du duc des ducs,
du chef des grands officiers de la maison et couronne. L'an 992, Robert,
frre d'Eudes, comte de Paris[25], pre de Hugues-le-Grand, aeul de
Hugues Capet, qualifi de duc de France par les historiens, tait mayer
du palais: son fils Hugues-le-Grand le fut aprs lui, et aprs lui
Hugues Capet.

    [Note 25: Le comte de Paris avoit la justice, police et finance,
    et commandoit les armes; il avoit sous lui un vicomte. Lorsque
    Hugues Capet fut parvenu  la royaut, il runit  la couronne le
    comt de Paris qu'il possdoit  titre d'infodation que
    Hugues-le-Grand avoit reue de Charles-le-Simple. (Le prsident
    Hnault, t. I, ann. 992.)

    OBSERVATION. Ce n'tait pas comme comte, mais comme duc des ducs
    ou duc de France, que Hugues Capet avait le commandement des
    armes: comme comte de Paris il n'aurait eu que le commandement de
    la seule arme de Paris. Sur quoi il faut remarquer que, comme
    comte de Paris, il n'avait de suprieur que lui-mme; qu'il
    relevait immdiatement de la couronne. Il n'y avait point de duch
    de Paris, parceque, le comt de Paris appartenant au duc des ducs,
    l'infodation du comt de Paris  un duc aurait constitu le chef
    de tous les ducs de France infrieur au duc de Paris. C'est donc
    comme maire ou mayer de France que Hugues Capet a t promu  la
    royaut, soit que cette qualit et le pouvoir qui y tait attach
    aient conduit tout naturellement  la royaut, soit qu'on ait
    regard la dignit de maire comme la suprme proprit du fief de
    Paris.]

Du Tillet s'exprime ainsi sur ce sujet: Sous le dict Pepin roy et sa
postrit, demoura l'office (de mayer) rabaiss jusques au roy
Charles-le-Simple, que Robert, frere d'Eudes, rgent du royaume, puis
roy, fut meyer, et de lui fut transfr comme hrditaire  son fils
Hugues-le-Grand, pere de Hugues Capet, _qui par ceste eschelle monta 
la couronne_; depuis deffit sagement la dicte eschelle, et oncques puis
n'y eut meyer[26].

    [Note 26: Recueil des rois de France, chapitre des maires du
    palais, ducs, comtes, officiers, page 388.]

Ce n'est pas seulement comme propritaire du plus grand fief du royaume
que Hugues Capet se fit roi, ainsi que le croit Montesquieu: son pre
Hugues, maire du palais, avait refus de l'tre; et Robert, son aeul,
autre mayer, avait t lu et couronn roi en 992. C'est donc la qualit
de maire du palais, c'est le _fief de la mairie du palais_, aid de tous
les fiefs des officiers de seconde ligne dans le palais, qui a fait
passer la couronne sur la tte de Hugues Capet, chef de la troisime
race. Il me semble vident que, si ce mayer et les grands officiers de
la maison et couronne taient rests fidles au roi, et avaient employ
les nombreux justiciables de leur fief, c'est--dire les hommes exerant
art ou mtier, tous bourgeois aiss, et par cette raison amis d'un
gouvernement rgulier, les ducs et comtes auraient difficilement pu
s'carter de la soumission due au roi. Du moins ils n'auraient pas eu un
point de ralliement au centre du pouvoir, ils n'y auraient point trouv
de complice, point de fauteur, point de chef, point d'appui ni de
protection. Au contraire, de l seraient tombes sur eux les prvoyances
d'un pouvoir jaloux, les svrits d'un pouvoir menac, les vengeances
d'un pouvoir offens; de l auraient fondu sur la rvolte toutes les
forces d'un pouvoir sans division, sans distraction, avec tous les
avantages de l'unit monarchique contre une ligue anarchique. L'histoire
a sembl vouloir perdre cette importante vrit que _l'autorit royale a
pri par la cour_, a t sacrifie par les officiers de la _couronne et
maison_ du roi. On a souvent dit figurment: La cour a perdu le roi; la
cour a ruin le trne. Cette fois elle l'a prcisment et rellement
renvers. Et pourquoi ne pas le dire? A-t-on peur d'empcher que cela ne
recommence?

J'ai tabli mon opinion sur ce sujet dans une discussion qui sera jointe
 ce mmoire, et qui forme elle-mme un mmoire de quelque tendue.


TAT DE LA COUR DE FRANCE DURANT LA TROISIME RACE JUSQU' FRANOIS Ier.

Peu aprs la renaissance d'une nouvelle royaut sous une troisime race
de rois, que les grands vassaux, s'ils n'eussent pas t eux-mmes des
usurpateurs, auraient eu seuls le droit d'appeler usurpatrice, car elle
n'usurpa que sur le gouvernement fodal, les grands officiers de la
maison et couronne se trouvrent rduits  cinq: le grand chancelier, le
snchal, le grand chanson, le grand chambrier, et le comte de
l'table.

Le grand marchal des logis, le grand veneur et le grand fauconnier
taient de simples officiers de la maison. On ne voit point reparatre
de grand officier ecclsiastique; l'apocrisiaire de Charlemagne avait
disparu. Les rois n'avaient plus le mme intrt que ce prince  mnager
la cour de Rome, et de grandes raisons invitaient  se dfier de sa
politique. Le chef de la chapelle du roi ne compta plus, dans cette
premire priode de la troisime race, entre les grands officiers de la
maison de France. Hugues Capet, simple _suzerain_ de la plus grande
partie du royaume, n'tait _souverain_ que du plus grand des fiefs qui
le composaient. La magnificence et l'_ordre du sacr palais_ de
Charlemagne, puissant empereur d'Occident, auraient t fort
disproportionns avec l'existence d'un si petit souverain.

Il se borna donc  cinq officiers, comme les rois de la premire
dynastie; et ces officiers reprirent,  quelque chose prs, leur
caractre primitif. Ils furent officiers de la couronne plutt que de la
maison, serviteurs de l'tat plus que du prince[27]. Ils ne
recommencrent pas l'envahissement du pouvoir royal, mais ils en
partagrent l'exercice avec le roi; ils n'en reurent pas la dlgation,
mais ils cooprrent  son action; ils n'eurent plus les moyens de
l'usurper, mais ils le limitrent.

    [Note 27: Favin ne les appelle qu'officiers de la couronne.]

Tous ces grands officiers, dit Favin[28], taient lus par le conseil
du roi, qui les agrait et confirmait leur lection, ainsi qu'il se
pratiquait en celles des conseillers au parlement au nombre desquels
ils taient, et avaient sance et voix dlibrative, mme au jugement
des pairs.

    [Note 28: Page 270, Trait des premiers offices de la couronne de
    France.]

Une ordonnance de Philippe Ier, qui n'est point comprise dans le recueil
du Louvre, mais qui est mentionne dans celui de Du Tillet[29], et
transcrite par le prsident Hnault, sous les annes 1103, 1104 et 1105,
nous apprend que le roi Philippe, pour _autoriser ses chartes et
lettres_, les fit _souscrire et tmoigner_  ses grands officiers,
chanson, chambrier, grand matre, et conntable de France.

    [Note 29: Concernant les rois de France, leur couronne et maison,
    page 389.]

Il ne faut pas s'en rapporter  Favin ni mme  Philippe Ier sur le
motif qu'ils supposent  la signature des _chartes et lettres royaux_.
Les rois n'avouent pas volontiers les institutions qui gnent leur
autorit. L'ordonnance de Philippe Ier prsente, comme de simples
_certificateurs de ses actes_, des officiers qui en taient les
cooprateurs ncessaires. Pour tre convaincu de leur coopration, il
suffit de remarquer que le grand chancelier certifiait leur signature
comme celle du roi, en crivant le nom et la qualit de chacun
au-dessous de la simple croix ou du monogramme quelconque  quoi se
bornait leur signature. Comment voir des certificateurs ou de simples
tmoins des actes royaux, dans de grands personnages qui, faute de
savoir crire leur nom, ont eux-mmes besoin d'un certificateur de leur
seing grossier et informe? Leur coopration aux lois tait si
ncessaire, que quand l'un d'eux tait absent ou qu'un office tait
vacant, l'acte faisait mention de l'absence ou de la vacance[30].
L'ordonnance de Louis VIII faite en 1223, concernant les juifs, _du
consentement, et par la volont des Archevques, vques, Comtes, Barons
et Chevaliers du royaume_, est souscrite de l'chanson (Robert de
Courtenai), du conntable (Mathieu de Montmorency) et du snchal
(Enguerrand de Coucy), qui faisaient partie de cette assemble dont la
loi exprime le consentement et la volont, _volontatem et consensum_.
Peut-on douter d'aprs cela que les grands offices dont il s'agit ne
fussent une magistrature nationale place  ct du monarque? Et
pourquoi s'tonnerait-on de cette assistance des grands officiers lus
par le conseil du roi? N'tait-il pas naturel qu'ils en fussent membres?
Pourquoi n'auraient-ils pas t du conseil, tant du parlement, y
prenant rang, sance, et ayant voix dlibrative, mme au jugement des
pairs[31]? Pourquoi n'auraient-ils pas t les plus intimes conseillers
du roi, runissant, en vertu de leur titre de grands officiers de la
couronne, avec toutes les dignits qu'on vient de voir, le droit
d'assister aux assembles nationales? _Point d'tats-gnraux_, dit
Favin, _ne pouvaient se tenir sans eux_. Ils y opinaient, et y
occupaient mme une place distingue.

    [Note 30: Les lettres donnes par Louis VIII, en 1224, pour
    l'abolition de diverses coutumes dans la ville de Bourges,
    portent: Astantibus in palatio nostro, quorum nomina supposita
    sunt et signa. _Dapifero nullo_. Signum Roberti, _buticularii_.
    Signum Bartholomi, _camerarii_. Signum _constabularii_. Data per
    manum Garini, Silvanectensis episcopi, (c'tait le chancelier).]

    [Note 31: Favin, page 270.]

Ces offices taient donns en fief. Les inventaires de Du Tillet
contiennent nombre de preuves de cette vrit. Ces fiefs taient, les
uns  vie, les autres hrditaires, tous inamovibles et par consquent
indpendants.

Comme les grands vassaux prirent le nom de leur fief territorial vers la
fin de la seconde race, de mme on vit les officiers qui avaient reu
leur office  titre de fief prendre le nom de leur office. La charte
raimonde de 1228, entre Louis IX et Raimond-le-Jeune, dernier comte de
Toulouse, est signe de Robert, _bouteiller_; de Berthelon, _chambrier_;
et de Mathieu, le _conntable_. Or Robert le bouteiller tait le comte
de Dreux, prince du sang, et Mathieu le conntable tait Mathieu de
Montmorenci[32].

    [Note 32: Ce fait et beaucoup d'autres prouvent que La Roque est
    dans l'erreur lorsqu'il assure dans son Trait de la Noblesse,
    chap. XIX, que les rois rendirent hrditaires les grands
    officiers de la couronne en les attachant  des fiefs territoriaux
    transmissibles aux hritiers. _Ils en firent des fiefs_, et ne les
    attachrent point  des fiefs territoriaux. Il y a mieux: on voit
    dans Du Tillet qu'ils attachrent des terres  quelques uns de ces
    fiefs incorporels, et que ces terres en taient les dpendances.]

Il est bon d'observer qu'au commencement de la troisime race, tous les
grands vassaux se crrent des maisons semblables  celle du roi,
parceque tout seigneur dominant tait oblig, comme le roi,  donner des
pairs pour juges  ses vassaux. Le sire de Joinville tait
_grand-snchal hrditaire_ du comte de Champagne, et le comte de
Champagne tait grand snchal du roi de France; et les offices de l'un
et de l'autre leur taient infods[33]. Les grands officiers taient
manifestement imposs au pouvoir.

    [Note 33: La Roque, dans son Trait de la Noblesse, cite le sire
    de Joinville comme snchal du roi de France et comme faisant
    partie de la cour de France. C'est une erreur. On voit dans les
    mmoires de Joinville, qu'il refusa de prter serment  Louis IX,
    parcequ'il tait snchal du comte de Champagne, et par l son
    vassal lige.]

Les fonctions et prrogatives politiques et judiciaires dont nous venons
de parler n'empchaient pas les fonctions domestiques propres  chaque
office.

Le snchal, qui reprsentait le comte du palais de la premire race,
qui, sous Charlemagne, tait l'conome de la maison, et s'appelait aussi
_prpositus regi mens_, et quelquefois _dapifer_, retint ce dernier
nom au commencement de la troisime. Dapifer signifie littralement
_celui qui apporte  manger, qui le met sur la table_: c'tait en effet
une des fonctions de son office, mais ce n'tait pas la seule; le
dapifer tait de fait, comme sous Charlemagne, _prpos  la table du
roi_, et il tait charg de rgler tout ce qui regardait le service de
la bouche, except les boissons, qui taient sous l'autorit de
l'chanson, _Buticularius_. Une prrogative de l'chanson tait de
prsider la chambre des comptes. L'chanson avait t cr par
Charlemagne; il n'en tait pas question sous la premire race; il
continua sous la troisime. Sous Philippe Ier, le dapifer fut nomm
majordome de la maison royale, _major doms regi_; matre du royaume,
_major regni_; sa charge tait la premire de la couronne. Sous le rgne
de Philippe-Auguste, il fut qualifi de souverain matre du palais[34].
Louis XI le nomma grand-matre de France, soit par contraction de
grand-matre du palais ou de la maison du roi de France, soit par
opposition au titre de grand-matre de la maison d'un grand vassal de la
couronne; peut-tre aussi parcequ'il esprait faire illusion sur
l'abaissement des places par l'lvation des titres. Le titre de
grand-matre de France est rest  l'office de matre de la maison du
roi. Ds le commencement de la troisime race, ses fonctions domestiques
consistaient  rgler tout ce qui regardait la table du roi; il avait la
garde des clefs du palais; il y maintenait la propret, l'ordre et la
police; et pour y remplir ces diverses fonctions, il avait autorit sur
les hommes qui en formaient la garde. Il commandait seul  tous les
officiers du service de bouche; de plus, il avait juridiction sur
plusieurs mtiers qui avaient rapport au service de la bouche, tels que
les bouchers et les charcutiers. Cette juridiction constituait
essentiellement son fief, et l'obligeait _ la foi et  l'hommage_
envers le roi, ce qui tait la condition des fiefs; pour les offices non
infods, les officiers se bornaient  _prter serment_ de fidlit,
sans _hommage_.

    [Note 34: Voyez les Ordonnances du Louvre, tom. XV, pag. 317; note
    sur les lettres de Louis XI, signes par les grands officiers en
    faveur des descendants d'Eudes Lemaire, dit Challo Saint-Mas, pour
    un plerinage en terre sainte.]

Aprs que Louis IX eut t aux cinq grands officiers de la maison et
couronne le droit de dlibrer sur les actes royaux, comme nous le
verrons dans un moment, le grand-_chanson_ et le _pannetier_ furent mis
sous l'autorit du _souverain matre du palais_; ils furent dpouills
de la juridiction qu'ils avaient, l'un sur les marchands de vin, l'autre
sur les boulangers; le grand chanson perdit de plus la prrogative de
prsider la chambre des comptes; et nanmoins l'un et l'autre
continurent  possder leur office en fief et sous la condition de foi
et hommage.

       *       *       *       *       *

Sous Philippe de Valois le comte de l'table, qualifi alors de
conntable, tant devenu le premier officier militaire de la couronne et
chef de l'arme, l'autorit suprieure sur l'curie du roi passa au
premier cuyer, qui alors prit le titre de grand-cuyer. Ainsi le
conntable et les marchaux de France ses subordonns immdiats,
cessrent d'tre officiers de la maison, pour tre uniquement officiers
de la couronne; et un nouvel officier s'leva dans la maison, mais sans
infodation et sans juridiction; ce fut le grand-cuyer. En 1440, Louis
XI qualifia le grand-cuyer, de grand-cuyer, _de France_.

       *       *       *       *       *

Le grand-chambrier, nomm _cubicularius_ sous la premire race,
_camerarius_ sous Charlemagne, avait pour fonction domestique, au
commencement de la troisime race, de rgler tout ce qui regardait
l'habillement de la personne du roi; et pour la facilit ou la sret de
ce service, il avait juridiction sur les merciers, frippiers,
cordonniers, pelletiers, fourreurs, boursiers et autres semblables[35].
Sa juridiction en 1474 s'tendait  dix-sept mtiers de Paris. Il
vendait les mtiers de savetier, de basanier, de sellier, de lormier,
boursellier, gantier. Le grand-chambrier avait de plus le droit ou
plutt le devoir de surveiller les recettes et dpenses de la maison du
roi et celles de l'tat. Il avait juridiction sur les comptables,
except ceux du service de la bouche.

    [Note 35: Du Tillet pag. 412, 413, 414.]

       *       *       *       *       *

 la fin du rgne de Louis IX, le pouvoir politique des grands
officiers de la couronne fut rduit  ce qu'il tait du temps de
Charlemagne. Ils cessrent de signer les actes de l'autorit royale et
d'y concourir. C'est le privilge de la vertu, du talent, de la
vaillance surtout, de rendre les peuples moins soigneux des garanties
politiques qu'ils se sont donnes contre l'oppression. Mais les
ngliger, n'est pas y renoncer. D'ailleurs Louis IX, non plus que
Charlemagne, n'avait la prtention de gouverner arbitrairement une
nation gnreuse. Les grands officiers conservrent du moins leur
indpendance, leur rang au parlement et aux assembles nationales, leur
juridiction sur les corps de mtier dont l'industrie rpondait  leur
service; enfin ils demeurrent prs du trne, non plus comme censeurs,
mais comme observateurs et tmoins des actes qui en manaient.

       *       *       *       *       *

Les grands officiers dont nous avons parl subsistaient encore 
l'avnement de Franois Ier, mais avec plusieurs autres, tels qu'un
grand-aumnier du roi, un grand-chambellan, un grand-cuyer de France,
un grand-veneur de France, un grand-fauconnier de France.

       *       *       *       *       *

Louis XI, en donnant  tous les grands officiers de sa maison civile le
titre de grands officiers de France, avait confondu les anciens grands
officiers de la maison et couronne avec les simples officiers de sa
maison.

Nous venons de voir quel tait l'tat de la maison, voyons quel tait
celui de la cour.

Elle se composait essentiellement des grands officiers et de la famille
du prince. Du reste, peu d'affluence des grands. Les seigneurs
territoriaux n'y venaient que deux fois l'anne aux cours plnires, 
Nol et  Pques. Leurs femmes n'y venaient jamais et n'y avaient point
de rang.

Les grands officiers taient fort loigns de la souplesse, de
l'obsquieux, de la servilit des courtisans modernes. C'taient de
grands vassaux gardant avec soin leur rang et leur caractre, se croyant
assez soumis et assez liants pour le monarque, s'ils n'taient exigeants
et pointilleux; ne s'estimant pas infrieurs aux grands seigneurs
territoriaux, qui affectaient de vivre en princes dans leurs chteaux,
de ne venir  la cour que rarement, et de n'y figurer que de mauvaise
grce[36]. Le palais du prince tait le chteau des fiefs qui
constituaient les grands officiers; les grands officiers s'y
regardaient, comme chez eux et s'y conduisaient en consquence. Ils
n'taient pas nombreux. Les princes et princesses du sang, mme de la
famille royale, avaient un petit nombre d'officiers.

    [Note 36: Legendre, _Moeurs des Franais_.]

La maison du prince, celles des princesses mme, n'admettaient point de
femmes dans leur composition. Aucune femme n'avait de rang  la cour.
Anne de Bretagne fut la premire qui s'entoura de filles d'honneur
qu'elle faisait lever sous ses yeux,  son exemple, dans la sagesse, la
rserve, la modestie, convenables  leur sexe.

Le roi n'avait point de maison militaire. Des gardes en petit nombre:
cent cossais depuis Charles VII, cent _gentilshommes au bec de corbin_
ou _de faucon_  dater de Louis XI, cent gentilshommes extraordinaires
crs par Charles VIII, composaient toute la garde du roi. Toutes les
places et dignits du clerg taient lectives; les places de la
magistrature, lectives; les troupes rgulires taient peu nombreuses,
et le nombre des officiers  la nomination du roi, trs born. Enfin le
trsor public n'tait point indfiniment  la disposition du roi[37]:
c'tait la chambre des comptes qui ordonnanait la distribution des
fonds pour les dpenses publiques. Le roi tait born au revenu de son
domaine et des droits domaniaux.

    [Note 37: Voyez chapitre V du Mmoire pour servir  une nouvelle
    histoire de Franois Ier, et les notes d'aprs Cang.]

En deux mots, avant Franois Ier les rois avaient une famille, une
garde, des domestiques, de grands officiers de la couronne indpendants,
puissants mme, et point de cour habituelle et permanente, si ce n'est
leur maison. La runion des grands, qu'on appelle la cour, tait un
vnement passager que signalaient de froides ostentations, de petites
rivalits entre des personnes qu'aucune liaison n'intressait, et qui
ne devaient se revoir que rarement. Il n'existait ni esprit de cour, ni
moeurs de cour, ni nation de cour, ni patronage de cour, ni clientelle
de cour, ni domination de cour.




CHANGEMENTS

OPRS  LA COUR DE FRANCE

SOUS FRANOIS Ier.

APERU GNRAL.


Franois Ier donna une nouvelle organisation  la maison royale et
tablit un ordre nouveau entre les courtisans. Les changements de la
maison et ceux de la cour agirent sans cesse les uns sur les autres:
l'attrait et l'ordre de la maison augmentaient le concours des
courtisans; l'affluence et l'importance des courtisans amenaient un
nouvel accroissement de splendeur et un nouvel ordre dans la maison.

D'abord le roi s'appliqua  faire disparatre les restes des
prrogatives attaches aux grands offices de la maison et _couronne_: il
carta de ces offices toute ide de service public; il n'y souffrit que
l'esprit de domesticit. Mais,  l'exemple de Louis XI, il releva le
titre des premiers officiers de sa maison par la qualification de grands
officiers de France. Il ajouta des officiers nouveaux  tous les
services anciens; il doubla, il tripla le nombre de ceux qui en taient
chargs. Il cra des services nouveaux. Il augmenta la maison militaire.
Il fit entrer dans les offices des nobles de divers rangs et de
diverses origines. Les officiers de la maison qui taient gaux en
honneurs, et dont les uns ne diffraient des autres qu'en ce que les
premiers entraient en fonctions quand ils taient prsents, et les
autres seulement en cas d'absence et comme supplants des premiers,
furent subordonns les uns aux autres: ces officiers furent placs
suivant les extractions. Le commandement devint graduel et descendit
d'office en office, depuis le roi jusqu'aux valets de chambre, aux
valets de garde-robe, aux cuyers servants et plus bas encore.
L'obissance devint gnrale, la soumission invitable, l o rgnaient
la libert et l'galit. Les offices furent diviss en quatre classes:
une distinction s'tablit entre le service d'honneur et le service
seulement noble, entre le service noble et le service anoblissant, entre
ce service anoblissant et le service roturier.

Le principal changement qu'prouva la _maison_ fut le mlange des sexes
dans la domesticit d'honneur. Le roi fit entrer dans la maison de la
reine des filles et des dames d'honneur en nombre quadruple de celles
qu'avait admises prs d'elle Anne de Bretagne, femme de Louis XII; il
tablit des maisons  peu prs semblables pour les princesses de sa
famille; dans toutes il multiplia excessivement les officiers: ces
maisons taient des annexes de la sienne; il agrait ou rejetait les
personnes qui devaient les composer.

Ces innovations changrent tout  la cour. L'affluence des grands y fut
prodigieuse. Les princes de l'glise, les prlats y vinrent en foule: on
y vit jusqu' vingt-un cardinaux en mme temps; les archevques, les
vques n'en sortaient pas; on ne vit jamais tant de prtres parmi tant
de femmes. Les gradations de rang et la subordination que la
multiplicit des officiers de la maison avait fait tablir entre eux,
amenrent  marquer aussi des rangs entre les courtisans sans offices, 
multiplier les titres et les honneurs qui servaient  les distinguer.
L'tiquette qui rglait les services de la maison rgla aussi les droits
et les devoirs des courtisans volontaires. La cour tout entire fut
spare de la nation par des conditions de naissance, comme l'tait la
maison; d'o il arriva que plus tard la roture, la nouvelle noblesse, la
noblesse procdant d'une autre origine que les armes, furent exclues de
toute communication qui prsentt la moindre apparence de relation de
socit avec les personnes de la famille royale. Le roi, les princes se
les interdirent  eux-mmes, et ne se permirent que des communications 
peu prs furtives et clandestines avec les personnes de classes
infrieures qui leur taient les plus agrables.

Quelques dtails confirmeront l'aspect gnral sous lequel on vient de
voir la maison et la cour de Franois Ier.




PREMIER DVELOPPEMENT.

CHANGEMENTS OPRS DANS LA MAISON DU ROI SOUS FRANOIS Ier.--LIMINATION
DES GRANDS OFFICES AUXQUELS TAIENT ATTACHES QUELQUES FONCTIONS
D'UTILIT PUBLIQUE.


Deux offices avaient encore retenu quelques fonctions de la couronne,
ceux du grand-chambrier et du conntable: Franois Ier les fait
disparatre de sa maison.

Le grand-chambrier (_cubicularius_, diffrent, comme je l'ai dit, du
grand-chambellan, _camerarius_), aprs avoir t deux cents ans un des
signataires et des conseillers ncessaires des actes royaux, avait
conserv jusqu' Franois Ier rang et sance  la chambre des pairs,
ainsi qu'aux tats-gnraux. Ces deux prrogatives se rduisaient  rien
sous un prince qui ne convoquait point de cour des pairs pour juger les
personnes qu'il voulait perdre, qui ne voulait pas entendre parler
d'tats-gnraux pour autoriser les impts. Mais il restait encore au
grand-chambrier un droit important, c'tait de surveiller les recettes
et les dpenses de la maison du roi et celles de l'tat; il avait, de
plus, juridiction sur un grand nombre de professions, et il possdait
encore son office  titre de fief. Le droit de surveillance sur les
recettes et dpenses du roi tait au moins importun pour un prince
prodigue; il suffisait que ce droit pt tre exerc avec intgrit par
un officier inamovible, pour que le roi voult s'en affranchir. Il y
russit par un moyen fort simple; il donna la charge au duc d'Orlans
son fils. C'tait abolir ce qu'elle pouvait avoir d'utile pour la
nation. Aprs l'avoir dpouille de toute utilit, il lui tait ais de
la supprimer: son fils mourut, et il la supprima.

L'office de conntable eut  peu prs le mme sort. On voit dans Du
Tillet que, postrieurement au rgne de Philippe-le-Long (il ne dit pas
 quelle poque), cet office avait t dmembr; qu'on en avait dtach
sa fonction primitive, qui tait le soin de l'curie du roi, pour la
donner  un _grand-cuyer_, et qu'on avait constitu le conntable chef
de l'arme.  l'avnement de Franois Ier le conntable n'tait donc
plus officier de la maison; il tait grand officier de la couronne. Les
marchaux avaient comme le conntable chang de condition; au lieu de
rester officiers des curies du roi, ils taient devenus assesseurs du
conntable pour le jugement des gens de guerre, et devinrent plus tard
juges du _point d'honneur_. Aprs le jugement ou plutt la proscription
du conntable de Bourbon, le roi fut dix ans sans nommer  la place de
conntable: il y nomma ensuite Anne de Montmorenci; mais il devint
jaloux de ses succs, et se mettant lui-mme  la tte d'une arme, il
rendit le commandement de celle qui tait confie  la valeur et  la
sagesse d'Anne, illusoire et prilleux, par la contrarit qu'il opposa
 toutes ses oprations et  tous ses desseins.




DEUXIME DVELOPPEMENT.

COMPOSITION DE LA MAISON DU ROI. ANCIENS OFFICES CONSERVS.


Franois Ier fut plus favorable aux officiers de son service qu' ceux
du service public. Le plus considrable, quand il monta sur le trne,
tait celui qui depuis Louis XI s'appelait le _grand-matre de France_.
La fonction du grand-matre de France tait alors de garder les clefs du
palais, d'y maintenir la propret et la police, d'y commander une petite
troupe pour la sret et le bon ordre, de rgler le service de la table
du roi et de celle de ses commensaux, sans oublier la sienne. Ajoutons
qu'il avait juridiction sur plusieurs mtiers, tels que les bouchers et
les charcutiers. Sa charge lui tait infode, et il rendait foi et
hommage au roi pour en recevoir l'investiture; Franois Ier changea,
sans y prendre garde, l'existence de ce grand officier; et par le luxe
et le nombre immodr des tables de sa maison et par l'accroissement de
sa garde militaire, il en fit un personnage dangereux au moins pour des
rois fainants. Il ne fallait pas moins, dit Brantme, que six tables 
la cour, sous Franois Ier, et si bien montes que rien n'y manqut; six
tables, _servies mme dans les forts et dans les villages_, quand le
roi voyageait ou allait  la chasse, _comme si c'et t  Paris_.
Quelle troupe de subordonns suppose un pareil luxe! et quelle
clientelle donne au grand-matre cette multitude de commensaux de divers
rangs! Sous ses ordres taient le _matre-queux_ qui remplaait le
_grand-queux_ ou _grand-cuisinier_, dont l'office avait t prcdemment
supprim; le _grand-bouteiller_ ou _eschanson_, et le _grand-panetier_.
Leurs offices, prcdemment dpouills de leur juridiction, l'un sur les
marchands de vin, l'autre sur les boulangers, et d'autres prrogatives
politiques, telles que la prsidence de la chambre des comptes, qui
appartenait au grand eschanson, tait nanmoins toujours possds en
fief, sujets  la prestation de foi et hommage, et possds par des
personnes de haut rang. Ajoutez les _valets_ ou _escuyers tranchants_,
les escuyers de cuisine, appels depuis gentilshommes servants ou
collectivement le _serdeau_, les potagers, les hteurs, les sauciers,
les ptissiers, les rtisseurs, etc. C'tait une lgion. Mais ce qui
accrut la puissance du grand-matre  un point formidable, ce fut
l'augmentation de la garde royale, qui se trouvait dans le palais sous
ses ordres et sous sa clef. En gagnant cette troupe il pouvait se rendre
matre de la personne du roi, et en faire son prisonnier. Anne de
Montmorenci, et Franois et Henri de Guise ont possd successivement la
place de grand-matre de France, et ont prouv par leur empire sur des
rois, trs faibles  la vrit, combien, dans le service de cette
charge, on tait plus prs du commandement que de l'obissance.

La place de premier chambellan, dnue de tout caractre d'office
public, hrita des fonctions domestiques du grand-chambrier supprim.

       *       *       *       *       *

La place de grand-cuyer de France[38], leve fort haut par Louis XI,
fut maintenue dans son autorit sur les curies du roi, distraite depuis
long-temps de la charge de conntable.

    [Note 38: Le grand-cuyer en 1399 grand-matre de l'curie, sous
    Charles VIII, _grand-cuyer_ (Tanneguy Du Chtel fut ainsi
    qualifi), _grand-cuyer de France_ sous Louis XI (Alain Guyon
    ainsi qualifi en 1440).]

       *       *       *       *       *

Les offices de grand-veneur de France et de grand fauconnier de France,
dont le titre parat dater du rgne de Charles VI[39], furent aussi
maintenus dans leurs prrogatives: ils taient possds en fief. Le roi
donna l'office de grand-fauconnier  Ren de Coss, de qui il passa 
Timolon de Coss, qui le possdait, dit Du Tillet, en 1616[40]; d'o
l'on pourrait conclure que ce fief tait hrditaire. Il donna l'office
de grand-veneur  Claude de Lorraine, duc de Guise, pre de Franois,
tu par Poltrot, et aeul de Henri, assassin par Henri III: c'est de ce
Claude de Lorraine et du cardinal, le grand ami de Franois Ier, que
date le pouvoir de cette famille des Guises qui devait tre si funeste 
la France. La destine de Franois Ier tait de runir dans sa cour les
principes de tous les maux que la France devait prouver long-temps
aprs lui.

    [Note 39: Du Tillet, page 240.]

    [Note 40: Du Tillet, page 240.]




TROISIME DVELOPPEMENT.

AUGMENTATION D'OFFICIERS ET D'OFFICES.


Les officiers institus par ses prdcesseurs ne lui suffisaient pas: 
son avnement  la couronne, dit Du Tillet, il institua les
gentilshommes de la chambre _en nombre effrn_, et les chambellans peu
nombreux qu'il avait trouvs, furent convertis en gentilshommes de la
chambre. En 1545, il cra la charge de premier gentilhomme de la
chambre, avec les attributions dont les officiers ainsi nomms jouissent
encore; il lui donna pour cortge _ce nombre effrn de gentilshommes
ordinaires de la chambre_.

Sous le rgne de Franois Ier on vit une multitude de pages, pages de la
chambre, pages de la grande curie, pages de la vnerie. Ce sont ces
pages que Henri II, fils de Franois Ier, montrait avec tant de
complaisance  l'cuyer de l'empereur, _comme un haras qu'il estimoit
autant que ses haras de chevaux_[41]. Outre ses pages, Franois Ier
avait _des enfants d'honneur: ce qui tait plus_, dit Hnault, _que page
de la chambre_[42].

    [Note 41: Brantme sur Henri II.]

    [Note 42: Rgne de Henri II, 1547.]

Nous avons vu que jusqu' Louis XI les rois n'avaient eu de garde qu'en
guerre, et que Charles VII, son pre, n'avait pour sa garde personnelle
que vingt-cinq archers. Louis XI, craintif et redoutable, avait tabli
une maison militaire de quatre cents hommes, dont deux cents faisaient
_la petite garde de son corps_: Charles VIII, son successeur y avait
ajout une garde de deux cents arbaltriers  cheval, mais Louis XII les
avait rforms. Franois Ier conserva la maison militaire de Louis XI,
rtablit les deux cents arbaltriers de Charles VIII, et sa vanit
enchrit ainsi sur la juste dfiance de Louis XI contre des grands dont
il ne cessait d'exciter la haine.




QUATRIME DVELOPPEMENT.

SERVICE DES FEMMES AJOUT  CELUI DES HOMMES DANS LA MAISON ROYALE.


Le plus grand, le plus notable changement de ceux qui furent introduits
dans la maison du roi, celui qui entrana le plus de consquences, fut
la composition de la maison de la reine, de celle de la duchesse
d'Angoulme, mre du roi, de celle de Marguerite de Valois sa soeur, et
des autres princesses de la maison royale, maisons qui furent annexes 
celle du roi. Anne de Bretagne avait introduit un service de _femmes_ et
de _filles d'honneur_ dans sa maison; la duchesse d'Angoulme,  son
exemple, avait aussi tabli un service de femmes prs d'elle. Ds avant
l'avnement de Franois au trne, cette complaisante mre avait eu soin
de s'entourer d'une multitude de filles jeunes et belles; mais,
diffrente d'Anne de Bretagne, qui levait son jeune cortge  la vertu,
la duchesse d'Angoulme dressait ses lves  tous les vices propres 
sduire et captiver son fils. On peut se faire une ide de leur esprit
et de leurs moeurs, par le recueil des contes de la reine de Navarre,
intitul l'_Heptameron_; on y voit quel tait le sujet habituel de leurs
entretiens. Pour connatre  fond les moeurs de ces femmes, il suffit de
savoir que les matresses du roi taient au premier rang dans la maison
de la reine: Franoise de Chateaubriant, la premire d'entre elles,
tait dame d'honneur de sa premire femme, madame Claude de France,
fille de Louis XII[43]. La duchesse d'tampes tait dame de sa seconde
femme, lonore d'Autriche, soeur de Charles-Quint: elle donna  _laver_
 ce prince quand il passa en France; honneur qui lui tait fort envi
par Diane de Poitiers, matresse de Henri, fils du roi, aprs avoir t
la sienne.

    [Note 43: Manuscrits de la Bibliothque du roi.]

Franois Ier quadrupla prs de la reine le nombre des femmes que le
service d'Anne de Bretagne avait runies prs d'elle: il en remplit les
maisons des princesses; il augmenta le nombre des officiers qui en
faisaient partie; il tendit  leurs offices les privilges rservs 
ceux de sa maison proprement dite[44]. Les maisons des princesses
devinrent la socit intime du roi; et l'esprit qui le gouvernait
n'manait pas moins de ces maisons que de celle de la reine.

    [Note 44: Septembre 1522. Dclaration de Franois Ier, que les
    officiers domestiques de madame sa mre jouissent de semblables
    privilges que les siens.--Mmes privilges octroys  ceux de la
    reine de Navarre, sa soeur, 1525 et 5 dcembre 1541.--Mars 1542.
    Dclaration que les officiers domestiques et commensaux soient
    exempts de toutes contributions, emprunts, impositions.--1543.
    Mme dclaration en faveur des officiers de la reine.]

Les femmes ajoutes au service d'honneur de la reine et des princesses
de la maison royale donnrent un immense accroissement  la cour; elles
y portrent un intrt nouveau, qui se compliqua avec l'intrt ancien;
elles donnrent aux courtisans un autre mouvement, une autre direction;
elles exaltrent, concentrrent l'esprit de courtisan: ce fut un lment
nouveau qui fit travailler et fermenter tous les autres. Le roi devint
le noble sujet des dames; et ds lors il fallut que la cour, comme le
roi lui-mme, prt un autre aspect et un autre caractre. Nous
reviendrons, et longuement peut-tre, sur cet aperu.

L'tablissement des femmes  la cour rappelle ici un grand officier que
nous avons indiqu dans la nomenclature de ceux qui ont compos la
maison de Franois Ier; c'est le grand-aumnier du roi, Antoine Sanguin;
il tait oncle de la duchesse d'tampes, sa matresse. Le roi le fit
_grand-aumnier de France_[45], au lieu de grand-aumnier du roi; il le
fit cardinal de Meudon, et sembla vouloir couvrir de l'autorit d'un
prince de l'glise, l'incontinence et l'adultre, seuls principes
auxquels le prlat devait son lvation aux dignits.

    [Note 45: Le grand-aumnier, dit Dumont (Crmonial diplomatique,
    t. I, p. 436), n'a pris le titre de _grand-aumnier de France_ que
    sous Franois Ier, en vertu des lettres du 7 aot 1543. Auparavant
    il n'avait d'autre titre que celui d'_aumnier du roi_.

    Dumont est inexact sur ce dernier point. Geoffroy de Pompadour a
    t qualifi, en 1486, de _grand-aumnier du roi_, et non
    simplement d'_aumnier du roi_. Ainsi le changement opr par
    Franois Ier a consist  qualifier de _grand-aumnier de France_
    le mme ecclsiastique qui n'avait que le titre de _grand-aumnier
    de la maison_. Voici ce que dit sur ce sujet Anselme, dans
    l'Histoire gnrale de la maison de France (tome VIII, page 223):
    Geoffroy de Pompadour est le premier qui a t qualifi _grand
    aumnier du roi_, en 1486, sous le rgne de Charles VIII. Ses
    successeurs en cette charge ont continu  prendre la mme
    qualit, jusqu' Antoine Sanguin, dit le cardinal de Meudon, qui
    en fut pourvu par le roi Franois Ier, en 1543, sous le titre de
    _grand aumnier de France_: ce qui a t suivi par tous ceux qui
    en ont t revtus aprs lui.

    Il est certain, au reste, que, sous le titre de grand-aumnier de
    France, on n'a jamais vu ni pu voir un grand officier de la
    couronne. La scandaleuse affaire du cardinal de Rohan,
    _grand-aumnier de France_, au sujet d'un collier de la reine
    Marie-Antoinette, donna lieu  examiner (en 1787) si, en qualit
    de _grand-aumnier_, le cardinal de Rohan avait le droit d'tre
    jug, comme les grands officiers de la _couronne_, au parlement,
    chambres et _pairs assembls_. Il fut jug comme grand officier de
    la maison seulement, dans les chambres assembles. (Voyez l'tat
    de la France. 1736, tome I, page 63.)]




CINQUIME DVELOPPEMENT.

CHANGEMENTS DANS L'ORGANISATION DE LA MAISON.


Nous venons de voir, 1 les liminations d'anciens offices faites par
Franois Ier; 2 les anciens offices qui entrrent dans la composition
de sa maison; 3 les nouveaux offices qu'il y ajouta; 4 les nouvelles
maisons qu'il annexa  la sienne, et les nouveaux lments qu'il fit
entrer dans la composition de ces maisons. Voyons maintenant quelques
dtails d'organisation.

Nous avons indiqu un changement qui mrite d'tre observ avec
attention, parcequ'il eut de grandes consquences; le voici. D'abord
sous le rgne de Franois Ier s'tablirent des diffrences de
considration trs marques entre les services dont les grands s'taient
jusque l galement honors; ces services taient tous indpendants les
uns des autres; les seconds dans chaque service tant supplants des
premiers, et non leur subordonns. Mais sous Franois Ier des
infriorits d'extraction s'adaptrent aux infriorits de places; alors
les services se distingurent en suprieurs et en infrieurs, et bientt
en chefs et en subordonns. En second lieu, entre les services jusque l
attribus aux gentilshommes exclusivement, une partie fut dclare
incompatible avec la noblesse et dlaisse  la roture, ce qui marqua
dans la maison du roi une distinction entre le service d'honneur et le
service ordinaire.

Louis XII avait laiss en mourant une maison peu nombreuse, mais
honorablement compose. Le premier tat qui fut form des officiers de
Franois Ier lui-mme, prsente des noms aussi illustres pour les
moindres offices que pour les plus grands. Du Tillet nous apprend que
le comte de La Rochefoucauld estoit simple panetier; son frre, sieur
de Barbesieux, les sieurs de Gy, Clermont de Dauphin, de La Palice, de
Pyennes, et le vicomte de Lavedan, eschansons; les sieurs de
Clermont-Lodve et de Montpezat, vallets tranchans; les sieurs de
Bazillac, de Panjalz et de Granzay, mareschaux-des-logis, et autres,
d'ancienne et riche noblesse, se tenoient advancez et honorez de servir
 petits gages. Peut-tre tous les officiers n'taient pas des
seigneurs aussi considrables. De tout temps, dit encore Du Tillet, il
s'est trouv parmi ces officiers de grand nom et de grande fortune,
quelque _gentilhomme peu riche_, plac par la bienveillance du prince,
soit pour rcompense de quelque service, soit  l'occasion de quelque
circonstance heureuse, soit  la suite d'une ducation commune dont le
souvenir tait rest agrable au prince. _Mais ces faveurs ne rebutoient
les riches et de plus grande toffe_, parcequ'elles taient rares et
bien places; elles prouvaient qu'un gentilhomme, aid de considration
personnelle, n'tait point au-dessous d'un office de la cour, comme la
composition gnrale prouvait qu'aucun seigneur ne se croyait
au-dessus, _et qu'il n'y a aucun petit lieu au service des rois et
roynes_.

Sous Franois Ier ce systme changea. Du Tillet, qui crivait du temps
de Charles IX, et usait de mnagements, en a cependant indiqu les
causes. Les profusions de Franois Ier attiraient les hommes _avides de
mauvais gain_, au lieu de ceux _qui avoient  coeur le devoir et
l'honneur du service_. Les favoris du prince profitrent de la
multiplicit des offices pour introduire au service de la cour leurs
cratures et leurs propres serviteurs. Bientt la confusion du grand
nombre et le mlange des personnes inspirrent aux seigneurs du dgot
pour des emplois que le prince avait avilis.

Quand les seigneurs ne tinrent plus  honneur gal tout service du roi,
il fallut distribuer les offices suivant la gradation des personnes, et
ds lors ils se classrent en plus honorables et moins honorables, les
officiers se divisrent en grands officiers chefs de service, et simples
officiers subordonns aux premiers; au lieu d'tre seulement distingus
en officiers et grands officiers qui, supplants les uns des autres et
non subordonns, se tenaient pour gaux en honneurs.

En distinguant ainsi entre les plus honorables et de moins honorables,
on avisa que l'office de _valet de chambre_, jusque l rempli par un
gentilhomme, ne devait pas tre compris entre les honorables, ni les
valets de chambre dans les _honneurs_. Cependant le valet de chambre du
roi, homme de confiance particulire, ne descendait alors, non plus
qu'aujourd'hui,  aucun service bas ou rpugnant. Par exemple, il ne
faisait pas la barbe; les barbiers du roi taient des serviteurs  part
_qui estoient couchs dans l'tat_ de la maison[46]. (Qu'on me passe ces
dtails; je touche ici  un point d'histoire auquel on ne tardera pas 
trouver de l'importance). D'ailleurs le mot de _valet_ n'avait point le
mme sens qu'aujourd'hui; le titre de valet ou varlet n'avait t donn
jusque vers le rgne de Franois Ier qu' de jeunes hommes de condition
noble. Valet vient de varlet, varlet de virlet; virlet est un diminutif
de vir. Long-temps on a dit indiffremment valet ou varlet, valeton ou
varleton. Que varlet soit ou non une altration de virlet, et un
diminutif de _vir_, toujours est-il certain que le mot de _varlet_ ou
_virlet_, dans nos anciens romans, se disait d'un jeune homme, varleton
d'un plus jeune encore; mais tous de condition noble, mme des enfants
de prince et de fils de roi. En effet, les jeunes hommes sont, dans
l'intrieur des familles, les serviteurs naturels des vieux. Aussi
voit-on les _virlets_ ou _varlets_ appliqus  divers services de la
maison: le varlet qui avait soin des armes, qui portait l'cu en
campagne, c'tait le valet _scutifer_ on l'escuyer; le varlet _dapifer_,
c'tait le valet tranchant; le _varlet_, sans autre titre, tait 
toutes mains, cuyer en campagne, tranchant dans le chteau. Du Tillet
dit que le mot de _valet_ signifiait _cuyer_; ces mots ne sont pas
absolument synonymes comme il l'a cru. Le valet n'tait pas toujours
cuyer, mais l'cuyer tait valet: valet tait le terme gnrique,
cuyer tait spcial. Mais Du Tillet dit avec raison: _Ce titre estoit
honorable et ne convenoit  roturier_[47]. Guy de Lusignan, sire
d'Archiac, se dit vallet en 1292. Par autre titre de juin 1269, Grard
Chabot, sire de Roix, et Sebranz Chabot, se dient vallets. Par autre de
1246, Guillaume Mangot, sieur de Surgires, se dit vallet; encore sont
nomms _vallets tranchans_ pour escuyers tranchans. Nous avons vu les
Clermont-Lodve, les Montpezat, _valets tranchants_ dans le premier tat
de la maison de Franois Ier. Les valets de nos cartes  jouer portent
tous des noms illustres du temps de Charles VI.

    [Note 46: Du Tillet.]

    [Note 47: Recueil des rois de France, page 418.]

Pourquoi donc sous le rgne de Franois Ier le titre de valet de chambre
du roi devint-il insupportable  la noblesse? Le prtexte qu'elle donna
fut que ce titre tait avili par sa prostitution aux _valets de la
garde-robe_ ou vestiaire du roi, dont le service se bornait au soin du
linge et des habits du prince et ne les approchait jamais de sa
personne. Le motif vritable tait l'intrt de cette multitude
_effrne_ de gentilshommes de la chambre que le roi avait crs  son
avnement, et qui avaient besoin de se partager quelques attributions
de l'office de valet de chambre. La faveur que la vanit du roi
accordait aux cratures de sa vanit, le dtermina  condescendre  leur
rpugnance pour la place de valet de chambre, et cette place fut
limine du service d'honneur, ce qui marqua la distinction de ce
service et du service ordinaire, distinction qui tait fort ancienne au
fond, mais qui n'avait pas encore pris son nom, et n'avait pas encore
t prcisment dtermine.

L'limination de la place de valet de chambre donna lieu  quelque
embarras et  de nouvelles dcisions. La noblesse, dcharge d'une place
que son titre lui faisait regarder comme indigne d'un gentilhomme, ne
voulut pourtant pas qu'on pt en conclure qu'elle avait jug le service
de la personne du roi indigne de ses empressements. Les officiers du
service d'honneur demandrent donc la facult de prendre le service du
valet de chambre quand ils le jugeraient  propos; les gentilshommes de
la chambre obtinrent la faveur de passer la chemise au roi quand ils
seraient prsents  son habillement. Cette prfrence tait une
vritable dgradation de la place de valet de chambre; on la sauva en
dcidant que le grand-chambellan aurait la mme prfrence sur le
gentilhomme de la chambre, le prince du sang sur le grand-chambellan, le
prince de la famille royale sur le prince du sang, l'hritier prsomptif
de la couronne sur tout le monde. Le service d'honneur se composa donc,
et du service d'ostentation qui lui tait propre, et de la partie du
service habituel qu'il pouvait avoir occasion de rendre.

D'un autre ct, le roi, ne pouvant plus faire qu'un service dpouill
de ses anciens honneurs ft compris dans le service d'honneur, et
qu'ayant t rpudi par les nobles il continut d'tre rput noble, et
ne voulant pourtant pas que le service de sa personne cesst d'tre un
honneur et cesst d'tre un service noble, trouva l'expdient de le
faire _anoblissant_; et comme la noblesse avait estim que le mot de
_valet_ tait tomb au-dessous de celui d'_cuyer_, le roi cumula ce
titre d'_cuyer_ sur celui de valet de chambre, fit le valet de chambre
non seulement _noble_, mais _cuyer_, et ordonna qu'il ferait son
service _l'pe au ct_: cette dcoration, ce titre, marqurent plus
prcisment le genre de service jusqu'o pouvait descendre le valet de
chambre du roi, et o commenait un service d'un ordre infrieur.

Ce qui se fit pour le valet de chambre eut lieu pour les huissiers de la
chambre, pour les valets de la garde-robe, pour les porte-manteaux, pour
les officiers de la bouche et du gobelet, des levrettes de la chambre,
des faucons et perviers du cabinet, lesquels tenaient des places
intermdiaires entre le service d'honneur qui touchait  la personne du
roi et le service purement matriel.

Dans ce nouvel arrangement le service du roi se trouva compos de quatre
ordres de personnes: le _service d'honneur_, le _service noble_, le
_service anoblissant_, le _service roturier_[48].

    [Note 48: Il n'est pas exact de dire que toute espce de service
    prs du roi ou de la reine ft, comme l'a dit madame Campan, un
    _service d'honneur_, entrt dans le service d'honneur, ou que le
    service d'honneur s'tendt  tous les dtails du service
    ncessaire du roi ou de la reine. Cette proposition n'a besoin que
    d'tre nonce pour tre hors de doute. Il est triste que madame
    Campan ait voulu prouver que la vanit de cour tenait  honneur
    les services les plus bas, et qu'elle en ait donn pour exemple le
    service que la dame d'honneur fait prs de la reine malade et
    alite. Quand la reine prenait mdecine, dit-elle, c'tait la dame
    d'honneur qui devait retirer le bassin du lit. Madame Campan
    oubliait que rien ne peut tre bas dans les services rendus aux
    malades. Au fait, le service d'honneur, qui peut s'tendre  tout
    ce qui marque du respect et du zle pour le prince, n'a jamais
    compris ce qui est bas et rpugnant. Le service d'honneur passe la
    chemise au roi et ne lui met pas les bottes; il donne  laver les
    mains et ne fait point la barbe; il donne un mouchoir blanc et ne
    relve point le linge sale; il prsente un verre d'eau et ne donne
    point  laver la bouche, etc. Mais il ne suffit pas que le service
    n'ait rien d'avilissant pour constituer le service d'honneur; il
    faut de plus que l'importance des personnes qui le remplissent en
    fasse un honneur pour la personne du roi. Ce mot de service
    d'honneur dsigne un service rendu en honneur de la majest
    royale, pour honorer la personne du roi, par des personnes qui
    elles-mmes reoivent les honneurs de cour.

    Madame Campan aurait pu se rcrier ici, et demander comment
    concevoir que le service d'un sujet honore le roi; qu'un sujet,
    quel qu'il soit, se croie en droit de dire qu'il fait au roi
    l'_honneur_ de le servir? Sans doute on ne peut pas dire qu'un
    sujet fait au roi l'honneur de le servir, mais on peut dire qu'il
    lui porte honneur en le servant.

    Corneille a dit:

       Je sais ce que l'on doit de respect et d'honneur
       Aux vertus, au courage, et surtout au malheur.

    On peut dire dans le mme sens: Je sais ce que l'on doit de
    respect et d'honneur  la majest royale.

    Du Tillet s'exprime ainsi au sujet du service des grands officiers
    de la maison du roi: Encore que les rois eussent les grands
    officiers de leur maison pour leur service ordinaire, quelquefois,
    _pour honorer la solennit de leur sacre et couronnement_, ils
    faisoient servir lesdits offices, lesdits jours, par autres de
    plus haute toffe et minence. Et Du Tillet cite les princes du
    sang. Voil bien le service du roi, honorant le roi, lui rendant
    honneur, lui portant honneur, ajoutant aux honneurs de la
    solennit qui en runit le plus de tout son rgne. D'un autre ct
    on conoit trs bien comment un service qui honore le roi, qui
    ajoute aux honneurs dus au roi, est en mme temps un service
    honorable pour celui qui le rend; et pourquoi l'on dit  la cour,
    qu'un grand cde  un plus grand les honneurs du service: c'est
    qu'il est honorable de faire ce qu'il n'appartient pas  tout le
    monde de faire. Il n'appartient pas  tout le monde d'ajouter par
    son service  la grandeur et  la majest royale. C'est donc une
    expression trs juste d'appeler _honneur du service_ l'exercice de
    quelque partie du service d'honneur. De sorte que le mot de
    service d'honneur exprime un service qui honore celui qui le
    reoit et celui qui le rend, au lieu que les _honneurs du service_
    ne dsignent que les honneurs dont jouit celui qui le fait: dans
    cette locution, le _service d'honneur_, l'honneur est pour le roi;
    dans cette autre, _les honneurs_ du service, l'honneur est pour
    l'officier qui le fait.]




SIXIME DVELOPPEMENT.

ORGANISATION DE LA COUR PROPREMENT DITE, SOUS FRANOIS Ier.


Nous savons ce qu'tait la _maison du roi_ sous Franois Ier, et ce
qu'elle devint sous ses successeurs. Nous avons remarqu que la _maison
du roi_ n'tait pas la _cour_, mais seulement une partie, ou, si l'on
veut, le fond de cette _cour_. La _maison d'honneur_ se compose des
officiers du service d'_honneur_, c'est la _domesticit_ leve; la
_cour_ se compose, et de cette domesticit, de ce service, de ces
officiers, et de plus, des grands admis dans des relations de socit
avec le prince, et qu'on appelle courtisans. On crivait autrefois
_court_ et non cour; c'est de l qu'est venu _courtisan_. _Court_ est-il
venu de _cortex_, cortge, comme le croit Roquefort; ou de _cohors_,
comme le croit Saumaise, qui fait venir _cohors_ de _coorti_, levs
ensemble; ou de _curtis_, cour, enceinte des difices et btiments
dpendant d'un manoir, _atrium rusticum_, comme le croit Ducange? Peu
importe l'tymologie: dans toutes se retrouve une mme ide; c'est que
la cour est l'assemblage des personnes qui entourent ou ont la
permission d'entourer le roi dans son palais. Or est-il que ces
personnes ne se rduisent pas aux officiers de la maison. Voyons donc ce
que devint la _cour_ quand la maison fut forme.

Cette maison, comme nous l'avons vu, runissait plusieurs maisons, et
plusieurs de ces maisons un nombreux service de femmes et de filles
d'honneur. Ces femmes firent donc partie de la cour, et ds lors les
femmes des officiers, celles des courtisans sans offices y eurent accs.
Ds que les femmes purent y tre admises, il fut difficile aux seigneurs
du caractre le plus grave ou le plus farouche d'en rester loigns. Une
fte annonce  la cour, exaltait l'imagination de toutes les jeunes
femmes; la vivacit, l'importunit de leurs sollicitations, se
joignaient aux invitations du monarque pour dterminer la gravit ou
vaincre les rpugnances du chef de la famille. Mais le grand nombre des
seigneurs n'avait pas besoin de sollicitations. Le concours des femmes
s'augmentant sans cesse par l'attrait de la cour, l'attrait de la cour
s'accrut par le concours des femmes; leur prsence, ajoute  tout ce
que la magnificence royale donnait d'clat, et  ce que la munificence
royale montrait d'utile, y fit affluer tous ceux qui pouvaient esprer
d'y tre admis. Ils voyaient l des jouissances et des avantages qu'ils
ne pouvaient trouver ni chez eux ni chez leurs gaux; la runion de tous
les plaisirs qui captivent l'imagination, avec tous les intrts qui
occupent les esprits srieux; runion qui explique pourquoi la cour qui
ne rend pas toujours contents ceux qui la frquentent, les empche de
l'tre ailleurs[49]. Le haut clerg se pressa  l'entre de cette cour;
les cardinaux, les archevques, les vques y taient en foule.

    [Note 49: La Bruyre.]

Une cour si nombreuse demandait, comme la maison, un arrangement:
l'ordre en tout vaut mieux que la confusion. Mais pour viter la
confusion dans une cour, il n'est pas ncessaire d'y mettre tout 
l'troit, d'y tout assujtir avec rigidit, de marquer  chacun sa
place,  chaque action, son commencement et sa fin,  chaque mouvement
sa direction: un tel ordre est celui d'un clotre. Dans une cour l'ordre
s'indique de lui-mme; chacun en prend bien vite le sentiment, quand le
prince l'prouve et s'y conforme; mais quand le prince se sent dispos 
l'oublier, ou n'en a qu'un faible discernement, il veut des barrires
entre lui et les observateurs par qui il craint d'tre vu de trop prs,
ou les compagnons qu'il se donne dans ses dsordres, et dont il craint
les familiarits: ces barrires sont poses par le _crmonial_ et
l'_tiquette_.

Deux soins occuprent Franois Ier dans l'ordonnance de sa cour: le
premier de sparer le roi des grands; le second, de sparer les grands
qui feraient partie de sa cour, de tout ce qui n'en serait pas.

Louis XI s'tait le premier, entre les rois de France, attribu 
lui-mme _la majest_; Franois Ier fut le premier qui en obtint la
reconnaissance de la part des princes trangers. Il avait donn le titre
de majest  Charles-Quint, dans le trait de Cambrai, sans le
recevoir; il l'obtint de ce prince dans le trait de Crespy. Au camp du
drap-d'Or, son digne ami Henri VIII et lui se donnrent mutuellement la
majest; et l'un et l'autre l'ont conserve depuis[50].

    [Note 50: Histoire de Franois Ier, par Gaillard, t. VII, p. 229.]

Des relations diplomatiques, la majest passa fort aisment dans les
relations intrieures des sujets avec le monarque. Pasquier remarque que
l'usage en tait gnral sous Henri II, en 1559, douze ans aprs le
rgne de Franois Ier. Il s'en indignait avec son ami Pibrac,  qui il
adressa sur ce sujet un sonnet dans lequel on lit ces vers:

  On ne parle  la cour que de sa majest;
  Elle va, elle vient; elle est, elle a t.
  N'est-ce faire tomber la couronne en quenouille?

C'est, dit-il dans sa lettre, faire passer le nom du roi du masculin au
fminin... Nos anctres n'en usrent ainsi, et m'asseure qu'ils n'en
respectoient avecq' moins de dvotion leurs rois que nous[51].

    [Note 51: Recherches de la France, livre VII, pages 283 et 284.]

Mais revenons  Franois Ier. Bientt il fut interdit par l'tiquette de
parler en phrases directes  sa majest; il fallut prendre la troisime
personne: on ne put pas mme dire votre majest; on dit sa majest. On
prit la forme oblique qui dispense celui  qui l'on parle de faire une
rponse, qui fait mieux encore, qui annonce qu'on ne se flatte pas mme
d'tre cout.

Il fut interdit aux femmes de rien prsenter au roi, ou de rien recevoir
de sa main sans la baiser[52]. C'taient les femmes qui, au grand
couvert, donnaient au roi la serviette mouille[53]. Les femmes taient
assises par terre dans la chambre de la reine[54]. Ces sujtions
orientales et d'autres taient imposes par l'tiquette.

    [Note 52: Brantme.]

    [Note 53: _Idem._]

    [Note 54: _Idem._]

Les personnes royales tant ainsi spares de celles qui taient ou
pouvaient tre admises prs de leurs majests, il fallut sparer
celles-ci de celles qui ne devaient pas l'tre.

Avant le rgne de Franois Ier, les preuves de noblesse pour entrer dans
la _maison du roi_, consistaient en de simples traditions, qui taient
constates par enqute, et souvent par la commune renomme. Point de
gnalogies, point de gnalogistes; les premiers qu'on connaisse se
voient aprs le rgne de Franois Ier, vers la fin du seizime sicle.
De plus, les preuves n'taient point exiges  compter d'une poque
prcise; elles devaient tre d'une certaine anciennet et  peu prs
pareilles, mais non d'une mme anne et d'un mme jour: il suffisait
pour les arrivants, que l'opinion les ranget sur la mme ligne que les
officiers en place. On demandait de cent  cent trente,  cent quarante
ans de noblesse notoire: c'tait l'quivalent d'une succession de
quatre  cinq gnrations; c'tait le temps suffisant pour que
l'aspirant ne ft pas expos  s'entendre rclam comme cousin, comme
neveu, par quelque malheureux plbien. C'est cette noblesse sculaire
qui est le fonds des preuves exiges pour des institutions nobiliaires
de nouvelle cration, et qui parat l'avoir toujours t. La possession
sculaire de la noblesse quivaut aux titres, et a souvent suffi pour en
crer.

La noblesse d'armes tait alors la seule admise; il fallait qu'elle ft
sans mlange, et il fallait qu'on n'en vt pas le commencement, 
quelque poque qu'on en montrt l'existence: mais c'taient les
traditions de cour qui le voulaient ainsi, et aucune rgle n'tait
crite sur ce sujet; aucun officier spcial n'tait charg de maintenir
la svrit des traditions, aucun registre public ne tenait note des
preuves produites par les aspirants ou prtendants. Il n'existait point,
il n'a jamais exist en France de matricule de la noblesse.

Tout ce systme de preuves concernait l'admission dans la maison du roi;
il tait encore plus vague et moins svre en ce qui regardait
l'admission  la cour. Du rgne de Franois Ier datent le positif et la
prcision tablis  la cour en cette matire; l'arbitraire en fut banni,
l'incertain fut clairci: Franois Ier y rgla tout. Il voulut que les
preuves  faire pour tre admis  la cour remontassent  l'anne 1400;
c'tait  cent quinze ans avant le commencement de son rgne. Il eut
l'attention de n'exiger cette preuve que dans la ligne masculine:
dispenser les courtisans de lui prsenter des femmes nobles, c'tait les
inviter  en prendre de riches et de belles; soin digne d'un prince
voluptueux et prodigue.

Les gnalogies commencrent  tre en usage; un gnalogiste royal fut
institu. La prsentation des femmes fut tablie; l'admission des hommes
fut marque par la permission de monter dans les carrosses du roi. Des
titres furent exigs sur chacun des degrs ncessaires pour atteindre 
1400. Il fut ordonn au gnalogiste de rejeter les actes qui
indiqueraient un anoblissement par charge de robe ou autre, ou par
titres[55].

    [Note 55: Il m'a t impossible de me procurer les ordonnances de
    Franois Ier sur ce sujet; mais j'en prsume la date, 1 parceque
    les crivains verss dans la science hraldique, notamment Robinet
    (Bibliothque de l'homme d'tat), trouvent _vers la fin du
    seizime sicle_ les premires gnalogies connues; or Franois
    Ier est mort au milieu du seizime sicle; 2 parceque dans les
    rgnes subsquents, particulirement sous celui de Charles IX, on
    voit des instructions de Catherine de Mdicis sur les honneurs de
    cour tablis de son temps; il rgna peu d'annes aprs Franois
    Ier, son pre. 3 On trouve ces rgles rappeles dans une
    ordonnance de Louis XV, du 17 avril 1760, fonde _sur l'exemple de
    ses prdcesseurs_.]

Alors finirent pour jamais les aimables familiarits que les reines et
princesses se permettaient souvent, dans la vie prive, avec des femmes
de notables bourgeois, avant que le rgne des jeunes femmes et filles
de qualit ft tabli  la cour. Nos moeurs sont bien changes depuis
deux cents ans disait en 1670 Argonne, sous le nom de Philippe de
Marville. Il rappelle que nos rois allaient manger  la ville et  la
campagne, avec leurs sujets; il cite Louis XI qui, en 1462, alla dner
chez M{e} Guillaume de Corbie, conseiller au parlement; en 1477, 
Ablon-sur-Seine, chez son ami un lu de Paris; une autre anne chez
Denis Hesselin, autre lu de Paris, son compre. Argonne raconte ensuite
que le jeudi 7 septembre 1467, la reine, accompagne de madame de
Bourbon et mademoiselle Bonne de Savoie, soeur de la reine et sa
compagnie, souprent dans l'htel de M{e} Jean Dausset, premier
prsident au parlement, et que de beaux bains taient prpars (le bain
en ce temps-l faisait partie des ftes); que la reine se sentant mal
dispose ne se baigna point; mais que madame de Bourbon et mademoiselle
de Savoie se baignrent dans l'un des bains, et madame de Montglat avec
_Perrette de Chlons_ dans l'autre. Perrette de Chlons tait une belle
bourgeoise qui se trouvait  toutes les ftes, et qu'on retrouve dans un
autre rcit d'Argonne, relatif  un dner donn au roi par Armenonville,
trsorier des finances; dner o se trouvait avec mademoiselle
d'Armenonville, la duchesse de Longueil, _et pour bourgeoises_, dit le
narrateur, Estiennette de Paris, Perrette de Chlons et Jeanne
Baillette, ce qui nous apprend que les bourgeoises de ce temps-l
faisoient comparaison avec les plus grandes dames... Les reines de ces
temps-l, aussi bien que les rois, se familiarisoient fort aisment.
Henri IV a repris de ces habitudes anciennes; mais, dit Argonne, il a
ferm la porte aux familiarits des vieux sicles[56].

    [Note 56: Mlanges d'histoire et de littrature de Vigneul
    Marville, tom. III, page 334 et suiv.]

Aprs avoir marqu des distances entre la royaut et la cour, entre la
cour et la ville, entre la noblesse de cour et la noblesse infrieure,
il fallait en marquer entre les courtisans eux-mmes. L'galit et t
une dchance pour quelques grands de premire ligne. D'ailleurs les
gradations sont utiles au pouvoir; elles excitent dans les infrieurs
l'ambition de s'lever; elles font jouer sur le grand nombre la crainte
de l'oubli et l'esprance de l'avancement; elles entretiennent dans
toutes les mes l'mulation de plaire qui va toujours au-del de la
soumission: au lieu que l'galit, qui blesse les plus grands, suffit 
la vanit de tous les autres, et laisse en repos et leur ambition et le
dsir de se faire remarquer par leurs empressements.

La gradation des rangs se trouvait tablie dans l'tat par la fodalit.
Franois Ier la perfectionna  sa manire; il multiplia les degrs et
les rapprocha: son instinct lui faisait sentir combien la multiplicit
et le rapprochement des degrs taient propres  entretenir et chauffer
l'esprit des courtisans.

La fodalit, qu'il ne faut pas confondre, comme nous l'avons dit, avec
le gouvernement fodal, avait tabli, sous la premire race, des barons
ou seigneurs de diffrents degrs. Le roi avait fait de plusieurs de ces
barons des ducs et des comtes pour gouverner les provinces. Ceux de ces
ducs ou comtes qui gouvernaient des provinces frontires de l'tranger,
taient chargs de faire respecter les limites, bornes ou _marques_, qui
les sparaient du territoire limitrophe: en consquence ils joignaient 
leur qualit le titre de _marquis_, ou gardes des _marques_ tablies sur
les frontires. Il y eut aussi des marquis qui n'taient ni ducs ni
comtes, mais leurs subordonns.

Sous la deuxime race, les ducs et comtes s'rigrent en souverains; ce
fut alors que la fodalit devint le _gouvernement fodal_. Sous ce
rgime nouveau, le titre et la fonction de _marquis_ disparurent. Les
ducs, les comtes, s'tant faits souverains, leurs tats taient
frontires les uns des autres: il n'y avait plus lieu  la conservation
des frontires du royaume du ct de l'tranger, puisqu'ils taient
eux-mmes trangers  l'gard du territoire qui restait au roi de
France. Aussi durant tout le gouvernement fodal,  compter de
Charles-le-Simple, on ne voit pas de marquis en France; ce titre n'y fut
port par personne pendant plus de cinq sicles.

Sous la troisime race, les grands fiefs furent successivement runis 
la couronne; mais les titres de duc et de comte, sous lesquels ils
avaient t possds, furent conservs: leur souverainet fut convertie
en _duch-pairie_. Ainsi quand Franois Ier monta sur le trne, la
France reconnaissait des ducs et pairs, des comtes et pairs; elle
reconnaissait aussi des ducs, des comtes, quelques princes et des barons
que lui avait transmis le gouvernement fodal, avec des duchs, des
comts, des principauts et des baronnies: il n'y avait t ajout que
le duch de Longueville, cr par Louis XII, et deux marquisats, celui
de Trans, cr aussi par Louis XII, et celui de Nesle, cr
postrieurement.

Franois Ier cra durant son rgne six duchs: le duch-pairie du
Vendmois, le 14 mars 1514; le duch de Guise, au mois de janvier 1527;
celui d'tampes, pour la Pisseleu, sa matresse, en 1536; le
duch-pairie de Nevers, en janvier 1538, et dans la mme anne le
duch-pairie de Montpensier; celui d'Aumale, en 1547. Cette anne est
celle de la mort de Franois Ier. Ce fut cinq ans aprs, en 1552, que la
baronnie de Montmorenci fut rige en duch-pairie. L'exemple de
Franois Ier a t suivi par ses successeurs. Le cardinal Mazarin se
faisait un jeu, durant la minorit de Louis XIV, de multiplier les ducs;
les mmoires de La Farre rapportent qu'il disait: J'en ferai tant qu'il
sera ridicule de l'tre et de ne l'tre pas. Louis XIV lui-mme, vers
1664, fit quatorze ducs et pairs, et quelques annes aprs, quatre
autres encore.

Nous voyons dj, sous le rgne de Franois Ier, deux dignits de grade
diffrent sous le titre de duc: le duc et pair, et le duc possdant un
duch sans la pairie; ajoutons en un troisime, c'est celui des ducs 
brevet, c'est--dire des ducs sans duchs. L'expdient des brevets fut
port loin sous ce rgne; il s'tendit  toutes les qualits: on fit des
comtes  brevet, des princes  brevet, des barons  brevet, des
chevaliers, des cuyers  brevet. Cet abus entra en France avec les
marquis d'Italie dont nous parlerons dans un moment.

Les comtes venaient aprs les ducs entre les dignits fodales[57].

    [Note 57: La Roque, des Dignits fodales et politiques, chap. 83,
    page 297.]

Aprs les comtes venaient les princes. Les dignits de prince de
Chabanais, de Marillac, de Talmon, et autres, dit La Roque, sont
mouvantes, de comts; aussi l'on tient que ces principauts, entre les
dignits fodales, taient infrieures aux comts[58].

    [Note 58: La Roque, des Dignits fodales et politiques, chap, 83,
    page 297. Cet ordre a t interrompu sous Henri IV, par l'rection
    du comt d'pinai en principaut.]

Les brevets ont multipli les comtes et les princes, comme ils ont
multipli les ducs.

Il faut remarquer que la gradation fodale tablie par la mouvance des
principauts  l'gard des comts, fut intervertie par le systme qui
marqua les rangs entre les dignits de prince et de comte  brevet. Les
princes  brevet furent crs non par analogie avec les princes  fiefs,
mais par analogie avec des princes de famille souveraine; de sorte que
le titre de prince fut donn comme suprieur non seulement  celui de
comte, mais mme  celui de duc et de duc et pair, quoique aucune
ralit n'accompagnt cet avantage de rang.

Ces brevets de prince se sont donns  des princes ns de maisons
souveraines, comme les princes lorrains, comme ceux de Luxembourg et de
Foix; ou  des grands qui ont toujours _ctoy la souverainet par
mariage et alliances de filles de rois_, tels que ceux de la maison de
Rohan; ou  d'autres personnages de noms illustres _dont les femmes
pouvaient porter hermine mouchete_, comme celles de La Trimouille, de
Laval, de Rieux, de Bretagne; ou  enfin d'autres qui se sont mis en ce
rang, par de grands tats, rangs et faveurs qu'ils ont reus des
rois[59].

    [Note 59: Voir le Crmonial manuscrit de Thodose et Denis
    Godefroy, tome III, page 191. Ce manuscrit est  la Bibliothque
    de l'Institut.]

C'est ici le lieu de parler des marquis. J'ai dit qu'il n'en existait
que deux avant le rgne de Franois Ier, le marquis de Trans et le
marquis de Nesle. Catherine de Mdicis vint en France en 1533, et fut
marie  Henri, fils pun du roi, qui depuis fut Henri II. Alors
arrivrent  sa suite des marquis d'Italie; ils furent accueillis et
favoriss du roi comme tout ce qui appartenait  Catherine, sa bru
bien-aime[60]. Catherine, devenue reine, ensuite rgente, les combla
de faveurs: plusieurs se fixrent en France; ils prirent  la cour le
rang qu'ils avaient en Italie, aprs les ducs, avant les comtes.

    [Note 60: Brantme.]

L'introduction des marquis et leur distinction  la cour blessa des
droits bien tablis, et mit en mouvement tous les amours-propres. Les
comtes qui avaient dans leur mouvance des princes, ces princes, les
barons, se voyaient tous reculs d'un rang; les comtes  pairie voyaient
entre les ducs et pairs et eux, un rang intermdiaire, au moins dans
l'opinion: cette intolrable innovation fit que chacun  la cour voulut
monter d'un degr, et beaucoup les franchir tous de plein saut. On
demanda en foule l'rection des marquisats en duchs, des comts en
marquisats, des baronnies en comts; on sollicitait pour de simples
seigneuries l'rection en marquisats et en duchs. L'importunit devint
si grande, que peu aprs le rgne de Franois Ier, Charles IX, son
petit-fils, fut oblig de la modrer et d'en prvenir les consquences.
Pour cet effet un dit, de juillet 1566, ordonna que les terres riges
sous un nouveau titre, seraient rversibles  la couronne, au dfaut
d'hritiers mles. Les premiers tats de Blois demandrent, sous Henri
III, la confirmation de l'dit de Charles IX, et en 1579 ce prince le
confirma par l'article 279 de la loi donne sur les cahiers des tats.

Sous le rgne du mme Henri III, un arrt du conseil priv, du 15 mars
1578, et une dclaration du 17 aot 1579[61], dfendent de faire aucune
rection de seigneuries en nouvelles dignits, que les imptrants ne
soient de qualit requise, et que l'rection ne soit conforme aux
coutumes.

    [Note 61: Ces arrts sont cits par La Roque, Trait de la
    noblesse.]

La chtellenie, suivant l'arrt du 15 mars 1579, devait avoir
d'anciennet, haute, moyenne et basse justice, march, foire, glise,
etc., et tre tenue  un seul hommage du roi;

La baronnie devait tre compose de trois chtellenies;

Le comt, de deux baronnies et trois chtellenies, ou d'une baronnie et
six chtellenies;

Le marquisat, de trois baronnies et trois chtellenies, ou deux
baronnies et six chtellenies.

Ces rglements, s'ils furent excuts, tombrent bientt en dsutude.
Mais ce qui fit des titres de marquis une calamit nationale, ce fut
qu'une multitude d'aventuriers italiens, sous prtexte qu'ils n'avaient
pas de terres en France, ayant obtenu des brevets de marquis, une foule
de Franais, sans naissance et sans seigneuries, en sollicitrent, en
achetrent, en obtinrent. Ces exemples redoublrent l'empressement et
les facilits pour toutes les dignits  brevet. La contagion des
marquis  brevet remplit la France de princes sans principaut, de ducs
sans duchs, de comtes sans comt, de chevaliers sans la moindre
impression de chevalerie, et d'cuyers sans rapport avec aucun
chevalier.

Ces brevets s'accordaient d'autant plus facilement qu'ils taient sans
autre consquence que de charger la socit du poids de vanits
ridicules, et d'en infecter la jeunesse. Point d'exemption d'impt,
point d'honneurs particuliers, point d'entre  la cour, point d'accs
dans les corps privilgis qui exigeaient des preuves; pas mme le droit
de se produire devant les tribunaux: jamais un marquis  brevet, un
comte, un chevalier  brevet n'et os prendre son titre  l'audience
d'un parlement. Il fallait des titres autoriss par quelque loi, ou qui
en eussent la forme, pour faire passer de l'tat de simple citoyen 
celui de noble, et de noble  celui de noble qualifi. Un brevet n'avait
pas plus d'autorit qu'une lettre close, et ne suffisait pas pour
confrer une dignit lgale.

Les brevets sans consquence amenrent un dernier abus qui comblait la
mesure, ce furent les qualifications sans brevet; et comme les brevets
de marquis taient les premiers et les plus nombreux, et que l'exemple
des aventuriers italiens enhardissait les aventuriers franais, le titre
de marquis fut celui que l'usurpation multiplia davantage. Les basses
vanits faisaient ce raisonnement: Puisque de simples brevets ne
confrent pas de titre lgal, qu'est-il besoin de tels brevets pour
porter ces titres? quelle raison a-t-on de se refuser ces titres sans
avoir de brevet?

Pour confirmer ce qui vient d'tre dit sur la nouveaut des marquis en
France, nous citerons l'autorit de deux livres consacrs  l'histoire
nobiliaire de France, La Roque et Morri. Voici ce que dit La Roque dans
son Trait de la noblesse, publi en 1678[62]: Le titre de marquis est
commun en Italie... Ce mme titre est aussi ancien en Allemagne; _mais
il est moderne_ en France; et il cite l'rection de la baronnie de
Trans, en Provence, comme la plus ancienne qu'il connaisse. J'ai dj
dit qu'elle avait t cre par Louis XII: la position de Trans, 
l'extrmit de la Provence, avait aisment persuad  Louis XII que
cette seigneurie avait t marquisat sous la premire race. Morri
s'exprime ainsi  l'article d'Antoine Villeneuve, _marquis de Trans_:
La baronnie de Trans est rige en marquisat en 1605; _c'est la
premire terre en France dcore de ce titre avec enregistrement au
parlement_[63]. Avant de rencontrer ces autorits, j'avais observ que
notre histoire, depuis la naissance du gouvernement fodal jusqu'
Franois Ier, ne prsentait pas un seul nom propre accompagn du titre
de marquis; et cette observation parat tre concluante. J'avais
remarqu aussi que la pairie a t attache  plusieurs comts, tels que
ceux de Mortain, d'Eu, d'vreux, et qu'on ne peut citer de
marquisat-pairie; qu'on n'a point vu de marquis entre les
grands-officiers de la couronne; que les princes du sang et de la
famille royale ont souvent port le titre de comte, et jamais celui de
marquis. Je ne m'en suis pas tenu l; j'ai extrait de la liste des
chevaliers des ordres du roi (de Saint-Michel et du Saint-Esprit) le nom
de tous les marquis  qui ils ont t confrs depuis la cration de
l'ordre du Saint-Esprit, par Henri III, en 1578, jusqu'en 1680,
c'est--dire pendant cent ans: il s'en est trouv soixante-cinq;
c'taient sans doute des plus illustres. J'ai cherch ensuite dans le
dictionnaire de Morri la gnalogie de tous ces noms, et je n'en ai pas
trouv un seul auquel le titre de marquis ft attach avant la fin du
rgne de Franois Ier, et dont la terre, soit comt, baronnie ou simple
seigneurie, ait t qualifie de marquisat avant la mme poque.

    [Note 62: Chapitre 83, page 297.]

    [Note 63: Tome X, pages 314 et 632.]

En ce qui regarde la dconsidration du titre de marquis, on connat la
lettre de la marquise de Svign  son cousin, le comte de
Bussy-Rabutin, qui l'avait prie de ne plus l'appeler _comte_, et lui
disait qu'il tait las de l'tre. Elle l'assure qu'elle n'a encore vu
personne qui se crt dshonor de ce titre; mais elle avoue qu'il n'en
est pas de mme du titre de marquis. Le titre de comte, dit-elle, n'a
point t profan comme celui de marquis; quand un homme veut usurper un
titre, ce n'est point celui de comte, c'est celui de marquis, qui est
tellement gt, qu'en vrit je pardonne  ceux qui l'ont abandonn;
mais pour comte, etc. Profan, usurp, gt, abandonn, voil le
tmoignage que rend madame de Svign du titre de marquis; elle crivait
en 1675.

C'tait dans le mme temps que Molire gayait Louis XIV et Paris aux
dpens des marquis: les rires qu'il excitait prouvent qu'il exprimait le
sentiment gnral; car on ne fait pas rire le public malgr lui. Le
plaisir que le roi prenait  ses comdies prouve que le roi pensait des
marquis comme le public; l'_Impromptu de Versailles_ ne permet pas d'en
douter. Cette pice fut compose pour tre joue devant le roi, qui
avait donn quelques jours seulement  l'auteur pour lui faire une pice
nouvelle. L'auteur met en scne les comdiens de sa troupe, sa femme,
qui en faisait partie, et lui-mme; et c'est leur embarras pour se
mettre dans trois jours en tat de reprsenter devant le roi une comdie
nouvelle, qui est le sujet de l'_Impromptu de Versailles_. Dans la
premire scne, Molire s'adresse  Lagrange, un de ses camarades, et
lui dit: Vous, prenez bien garde  bien reprsenter avec moi votre rle
de _marquis_. Madame Molire, sa femme, qui avait ses raisons pour
prendre le parti de ce qu'elle croyait tre des hommes de qualit,
l'interrompt en s'criant: Toujours des marquis!--Oui, rpond-il,
toujours des marquis. Que diable voulez-vous qu'on prenne pour un
caractre agrable de thtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de
la comdie; et comme dans toutes les comdies anciennes on voit toujours
un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de mme dans toutes nos
pices de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui
divertisse la compagnie.

Cela fut dit devant le roi et la cour.

La satisfaction que le roi tmoigna  la reprsentation de l'_Impromptu_
prouve que Molire, non seulement exprimait l'opinion du prince et mme
de sa cour, mais exprimait aussi celle du public; car Louis XIV tait
trop ami des biensances pour rire publiquement de personnages qui
n'auraient fait rire que lui. Pourquoi le public en riait-il? pourquoi
le roi en riait-il avec le public? Les motifs du roi taient dans la
chose mme. Les marquis taient modernes, et la nouveaut est un
ridicule en fait de noblesse; ils taient la cration des Italiens et
des Italiennes qui ont gouvern la France depuis Catherine de Mdicis,
bru de Franois Ier, jusqu'au cardinal Mazarin; et Louis XIV avait du
dgot pour tout ce qui venait de cette source. Le petit nombre de
seigneurs qui avait prfr un titre tranger  des titres inhrents,
comme ceux de comte et de baron,  l'antique monarchie, soit pour faire
leur cour aux Italiennes ou aux Italiens par qui la France tait
gouverne, soit pour gagner un rang sur leurs pairs, devaient lui
paratre, ainsi qu' la noblesse de la cour, fort ridicules, surtout
depuis qu'ils s'taient trouvs mls avec les parvenus et les
aventuriers qui s'taient fait revtir ou s'taient revtus du mme
titre qu'eux.

Les motifs communs au monarque,  la cour et au public, taient ce
mlange d'hommes de toute condition, qui, sous le titre de marquis,
inondaient la socit, fatiguaient les gens senss de leurs prtentions,
infectaient la jeunesse de leurs moeurs, de leurs manires, de leur
langage, tournaient la tte aux femmes, en un mot, ajoutaient leur
maligne influence aux causes dj trop actives de la corruption
gnrale[64].

    [Note 64: Voyez ci-aprs une note en rponse  une opinion de M.
    Aim Martin concernant les motifs de Molire et de Louis XIV 
    l'gard des marquis. C'est des marquis que date en France la
    vermine des petits-matres. On n'a rien vu de semblable en
    France, dit Vigneul-Marville, t. I, p. 314, que depuis Franois
    Ier. Henri III donna beaucoup de crdit aux petits-matres, et ce
    sont eux que l'on appelait les mignons de cette cour, qui tait
    trs corrompue.]




PREMIRE NOTE,

qui se rapporte  la page 98.

LISTE DES MARQUIS QUI FURENT CRS CHEVALIERS DU SAINT-ESPRIT PENDANT
CENT ANNES,  COMPTER DE LA CRATION DE L'ORDRE.


LE 31 DCEMBRE 1578.

Honorat de Savoie, marchal et amiral de France, _marquis de Villars_.
Son pre, Ren de Savoie, tait _comte de Villars_.

Jacques, sire d'Humires et de Mouchi, _marquis d'Ancre_. Le _marquisat
d'Ancre_ fut cr pour son fils Charles.

Christophe-Juvnal des Ursins, gouverneur de Paris, _marquis de
Trainel_. Fils du _baron de Trainel_. Trainel n'avait t qualifi que
de baronnie dans les titres de tous ses anctres.


LE 31 DCEMBRE 1583.

Jean de Vivonne, snchal de Saintonge, _marquis de Pisani_, hrita la
_seigneurie de Pisani_ de son pre Arthus de Vivonne, qui l'avait reue
en don de Hlie de Torette, _seigneur de Pisani_.


LE 31 DCEMBRE 1585.

Franois Chabot, _marquis de Mirebeau_. Tenait ce bien de sa mre, qui
se qualifiait _dame de Mirebeau_, et non marquise.

Gilles de Souvr, marchal de France, _marquis de Courtenveaux_. Son
pre, Antoine, prenait le titre de _seigneur de Courtenveaux_.

Franois d'Escoubleau, seigneur de Jouy, depuis _marquis d'Allaye_.
Titre cr pour lui.


LE 7 JANVIER 1595.

Antoine de Brichanteau, _marquis de Nangis_. Les Brichanteau furent
qualifis _seigneurs de Nangis_ jusqu' Henri III.

Jean de Beaumanoir, _marquis de Lavardin_. Avant 1586 les Beaumanoir
n'taient qualifis que de _seigneurs de Lavardin_.

Franois de la Magdelein, _marquis de Ragni_. Ce nom ne se trouve pas
dans _Morri_.

Charles de Choiseul, _marquis de Praslin_. Son pre, mort en 1569, ne
prenait que le titre de _seigneur de Praslin_.


LE 7 JANVIER 1597.

Urbin de Laval, seigneur de Bois-Dauphin, marchal de France, _marquis
de Sabl_. On ne voit pas dans _Morri_ d'o lui vient _Sabl_.

Jacques Chabot, comte de Charni, etc., _marquis de Mirabeau_. L'aeule
de Jacques Chabot, Franoise de Longin, se qualifie simplement _dame de
Mirabeau_, en 1526. Franois Chabot, son fils, prit le premier le titre
de _marquis_.

Louis de l'Hospital, _marquis de Vitri_, fils de Franois l'Hospital,
_seigneur de Vitri_, en 1540.

Pons de Lauzires, Thmines, Cardaillac, marquis de Thmines, fils de
Jean, seigneur de Thmines, en 1576.

Antoine d'Aumont de Chteauroux, _marquis de Nolai_, fils de Jean IV,
_seigneur de Nolai_, en 1562.


LE 3 JANVIER 1599.

Ren de Rieux, seigneur de Sourdac, _marquis d'Oixant_, fils de Ren,
possesseur de l'_le d'Ouessant_, rige en _marquisat_ en 1599.

Brandelis de Champagne, _marquis de Vilaine_. (Ne s'est pas trouv dans
_Morri_.)

Jacques de l'Hospital, _marquis de Choisi_, fils de Jean de l'Hospital,
qui prenait le titre de _comte de Choisi_, en 1547.

Franois-Juvnal des Ursins, _marquis de Trainel_. (Voyez l'article
_Christophe_, ci-dessus page 97.)


EN 1618.

Ren du Bec, _marquis de Vardes_, fils de Pierre du Bec, _seigneur de
Vardes_.

Henri, vicomte de Bourdeilles, _marquis d'Archiac_. (Ne s'est pas trouv
dans _Morri_.)

Jean-Baptiste d'Ornano, _marquis de Montlor_, tenait cette terre de sa
femme, Marie de Raymond, ne _comtesse de Montlor_, morte en 1626.

Henri de Beaufremont, _marquis de Sennecey_, fils de Claude de
Beaufremont, _baron de Sennecey_, mort en 1596.

Charles d'Augennes, _marquis de Rambouillet_. (Ne s'est pas trouv dans
_Morri_.)

Louis de Crevant, _vicomte de Brigueil_, _marquis d'Humires_. Sa femme
tait fille de Jacques, _sire d'Humires_. Il tenait d'elle ce
marquisat.

Lonor de la Magdeleine, _marquis de Ragni_. (Ne s'est pas trouv dans
_Morri_.)

Melchior, Mitte de Miolans, _marquis de Saint-Chaumont_, fils de Jacques
Mitte, _seigneur de Saint-Chaumont_.

Nicolas de Brichanteau, _marquis de Nangis_. Son aeul Nicolas,
_seigneur de Nangis_, mourut en 1562.

Nicolas de l'Hospital, _marquis_, puis duc _de Vitri_, petit-fils de
Franois de l'Hospital, _seigneur de Vitri_, qui vivait sous le rgne de
Franois Ier.

Jean de Souvr, _marquis de Courtenveaux_. (Voyez l'article _Gilles_, 
la page prcdente.)

Louis de la Marck, _marquis de Mauni_. On voit _Mauni_ qualifi de
baronnie en 1538.

Charles, _marquis_, puis duc de _la Vieuville_. Ce fut en faveur de son
pre Robert que la terre de _Sy_ fut rige en _marquisat_ sous le nom
de _La Vieuville_, vers 1580 ou 1600.

Louis d'Aloigny, _marquis de Rochefort_, est le premier de sa famille
qui ait pris le titre de _marquis_ de Rochefort; avant lui ce n'taient
que les _seigneurs_.

Alexandre de Rohan, _marquis de Marigni_. On ne trouve pas ce titre de
_Marigni_ dans ceux de ses prdcesseurs.

Antoine-Hercule de Budos, _marquis de Portes_. (Ne s'est pas trouv dans
_Morri_.)


EN 1625.

Antoine Coiffier, dit Ruz, _marquis d'Effiat_, petit-fils de Gilbert
Coiffier, _seigneur d'Effiat_, etc., trsorier en 1538.


LE 14 MAI 1633.

Franois-Annibal d'Estres, _marquis de Coeuvres_, petit-fils de Jean
d'Estres, _seigneur de Coeuvres_, etc. Mort en 1567.

Henri de Saint-Nectaire, _marquis de La Fert-Nabert_. Son pre Franois
tait _seigneur et comte de La Fert-Nabert_. Mort en 1588.

Ren aux paules, dit de Laval, marchal de camp, _marquis de Nesle_.
C'est le troisime fils de Ren II qui, ayant pous la fille de
Bertrand-Andr de Mouchi, _marquis de Montcarvel_, et de _Marguerite aux
paules_, dite de Laval, _marquise de Nesle_, prit le nom de _marquis de
Nesle_ en 1648.

Guillaume Simiane, _marquis de Gordes_. Un Charles-Jean-Baptiste de
Simiane, mort en 1677, tait petit-fils de Bertrand de Simiane,
_seigneur de Gordes_.

Franois de Nagu, _marquis de Varennes_. (Ne s'est pas trouv dans
_Morri_.)

Urbain de Maill, _marquis de Brz_, fils de Charles de Maill,
_seigneur de Brz_, mari en 1597.

Charles de Livron, _marquis de Bourbonne_. (Ne s'est pas trouv dans
_Morri_.)

Louis, vicomte, puis duc d'Arpajon, _marquis de Svrac_, fils de Jean
IV, _baron de Svrac_.

Franois de Wignerot, _marquis de Pont-Courlai_, fils de Ren Wignerot,
_seigneur du Pont de Courlai_.

Charles de La Porte, _marquis_, puis duc _de La Meilleraye_, fils de
Charles de La Porte, qui acquit _la terre_ de _La Meilleraye_.

Gabriel de Rochechouart, _marquis de Mortemart_, petit-fils de Ren de
Rochechouart, _baron de Mortemart_, mort en 1587.

Hector de Gelas et de Voisins, _marquis de Laberon et d'Ambres_. (Ne
s'est pas trouv dans _Morri_.)

Henri de Beaudeau, comte de Peralen, _marquis de Lamothe-Sainte-raye_.
(Ne s'est pas trouv dans _Morri_.)

Jean de Mouchi, _marquis de Montcarvel_, n _seigneur de Montcarvel_,
etc.

Roger Duplessis, seigneur de Liancourt, _marquis de Guercheville_. Dans
l'article qui le concerne, le nom de _Guercheville_ ne s'est pas trouv.

Charles de Saint-Simon, seigneur Duplessis, depuis _marquis de
Saint-Simon,_ fils pun de Titus, _seigneur de Saint-Simon_, mort en
1609.


EN 1642.

Antoine de Villeneuve, _marquis de Trans_. _La baronnie de Trans_ fut
rige en _marquisat_ l'an 1505. C'est la premire terre en France
dcore de ce titre avec enregistrement au parlement. (_Morri_, t. X,
p. 314 et 632.)


EN 1661.

Jacques d'Estampes, marchal de France, _marquis de La Fert-Imbault_.
Son pre, Claude d'Estampes, ne prenait point ce titre de _La
Fert-Imbault_.

Franois-Ren du Bec, _marquis de Vardes_. Son bisaeul, Pierre du Bec,
tait _seigneur de Vardes_, vers 1580.

Charles-Maximilien de Belle-Forire, _marquis de Soyecourt_, descendait
sans doute de Maximilien de Belle-Forire, _seigneur de Soyecourt_.

Franois-Paul de Clermont, _marquis de Monglat_. Son pre, Hardouin de
Clermont, avait pous, en 1598, une fille de Robert, _baron de
Montglat_.

Franois de Simiane, _marquis de Gordes_. (Voyez l'article _Guillaume_,
ci-dessus, en 1633.)

Jacques-Franois, _marquis de Hautefort_. (Ne s'est pas trouv dans
_Morri_.)

Franois d'Espinay, _marquis de Saint-Luc_. Son pre, Timolon
d'Espinay, ne prend pas ce titre de _Saint-Luc_.

Antoine de Brouilli, _marquis de Piennes_. (Ne s'est point trouv dans
_Morri_.)

Jean, _marquis de Pompadour_, fils de Lonard-Philibert, _vicomte de
Pompadour_, chevalier des ordres en 1633.

Henri de Baylens, _marquis de Poyanne_. (Ne s'est point trouv dans
Morri.)

Jacques Esthuer, comte de La Vauguyon, _marquis de Saint-Mgrin_, fils
de Louis de Esthuer de Caussade, _comte de Saint-Mgrin_.

Jean du Bouchet, _marquis de Sourches_. La _baronnie de Sourches_ fut
rige en sa faveur en _marquisat_ l'an 1652.

Nicolas-Joachim Ronault, _marquis de Gamaches_, fils de Nicolas Ronault,
en faveur de qui la _terre de Gamaches_ fut rige en _marquisat_ en
1620.

Ren-Gaspard de La Croix, _marquis de Castries_, fils de Jean de La
Croix, _comte de Castries_, mort en 1632.




DEUXIME NOTE,

qui se rapporte  la page 101.


Tous les commentateurs, dit M. Aim Martin, se sont tonns de la
hardiesse de Molire. Sa remarque s'applique  cette phrase de l'auteur,
dans la scne 1re de l'_Impromptu de Versailles_: Comme dans les
comdies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les
auditeurs, de mme dans toutes nos pices de maintenant _il faut
toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie_. Aucun,
continue M. Aim Martin, n'a devin le but de ces attaques. En effet
Louis XIV, laissant tourner _la noblesse en ridicule_, offre un
spectacle singulier, et qui semble en contradiction avec la fiert de
son caractre; mais la contradiction n'est qu'apparente, _et nous
retrouvons ici la grande ide politique_ qui inspira toutes les actions
de son rgne. Tmoin des troubles de la Fronde, _victime des excs des
grands_, il sentit de bonne heure la ncessit de les _soumettre_, et il
le fit. Cependant l'ancien souvenir de leur puissance vivait encore
parmi le peuple; et peut-tre, _comme sous la rgence de Mdicis, ils
auraient trouv des secours dans les provinces contre le roi lui-mme_.
Louis XIV voulut leur ter cette dernire ressource, et Molire servit
ses projets en gayant le peuple aux dpens de ceux mmes que
jusqu'alors il avait craints et honors. On sait que plusieurs fois
Louis dsigna  Molire les caractres _qui pouvaient le plus frapper la
multitude_. C'est ainsi que les grands perdirent peu  peu leur
influence, c'est--dire qu'ils partagrent les plaisirs de la cour, et
cessrent de la menacer. Sans doute cette politique _fut pousse trop
loin_; car le roi diminuait sa puissance en affaiblissant trop celle de
la noblesse. Mais ce n'est point ici le lieu d'examiner cette grave
question; il me suffit d'avoir essay d'expliquer les raisons qui
portrent Louis  protger les attaques que Molire renouvela,
_toujours_ avec succs, dans _le Misanthrope_, _le Bourgeois
gentilhomme_, _Georges Dandin_, etc.

Je crains bien que M. Aim Martin n'ait voulu expliquer par un systme
tout entier d'imagination, une assertion tout--fait imaginaire
elle-mme. Je suis oblig d'attaquer et le systme et la supposition sur
laquelle il se fonde, parcequ'il en rsulterait que Louis XIV, au lieu
de faire servir  son despotisme l'organisation de sa maison et de sa
cour, comme je le crois, aurait interrompu le systme tabli par
Franois Ier, qui voulut faire servir l'organisation de la cour au
gouvernement de la nation.

C'est d'abord une supposition dnue de tout fondement, et de plus
dmentie par la scne mme  laquelle s'applique la note du
commentateur, que Molire ait tourn la noblesse en ridicule, et par
consquent que le roi l'_ait laiss faire_, et qu'il ait protg les
attaques sans cesse renouveles contre elle par le pote. Il n'a attaqu
que les marquis; les marquis seuls ont t pour lui des objets de
drision et de mpris habituels, et les marquis n'taient pas toute la
noblesse, et tous n'taient pas mme nobles. Molire n'a pas crit une
ligne qui tournt en drision ni la noblesse en gnral, ni les gens de
qualit, ni les ducs, ni les comtes, ni les barons, ni les
gentilshommes. S'il a attaqu quelques vices particuliers des gens de
cour, 'a t comme ceux des autres classes de la socit, au lieu qu'il
a vilipend les marquis en gnral, comme marquis, comme affubls de
ridicules inhrents  la qualit de marquis.  ses yeux, la vanit et
l'impertinence sont des exceptions dans les autres classes; ce sont les
attributs insparables de tous les marquis; c'est leur caractre propre
et distinctif, et le pote n'y fait pas d'exception. Comment donc M.
Aim Martin a-t-il pu considrer comme une attaque contre la noblesse en
gnral une phrase o l'auteur parle uniquement des _marquis_? Comment
n'a-t-il pas remarqu que Molire lui-mme, dans la mme scne, quelques
lignes plus bas, fait sentir qu'il ne faut pas les confondre avec les
gens de qualit, dont ils diffrent essentiellement? Il dit  Brcourt,
qui joue le rle d'_un homme de qualit_ (voyez les _personnages_):
_Pour vous, vous faites un homme de cour_, comme dans la _Critique de
l'cole des femmes_ (il y jouait _Dorante_), c'est--dire que vous devez
prendre un air pos, un ton de voix naturel, et gesticuler le moins
qu'il vous sera possible. Et quand Brcourt se reprsente (sc. III), il
lui reproche de prendre le ton d'un marquis: Ne vous ai-je pas dit,
observe-t-il, que vous faites un rle o l'on doit parler
naturellement? Notez que le rle de Dorante, que jouait Brcourt dans
_la Critique de l'cole des femmes_, est un rle de bon ton, de bon
got, de bon sens. Ce n'tait donc pas des hommes de qualit ou de la
noblesse en gnral que parlait Molire quand il disait: Le marquis
aujourd'hui est le plaisant de la comdie, comme le _valet bouffon_ dans
les comdies anciennes.

Le _Bourgeois gentilhomme_ est la seule des pices de Molire o l'on
voie un comte jouant un rle mprisable et s'abaissant  une espce
d'escroquerie; mais le pote ne l'a mis sur la scne que pour faire
ressortir la sottise du bourgeois qui veut frquenter les gens, de
qualit, et en second lieu l'action de ce comte est dans le genre de
celles qui,  la honte des moeurs du temps, n'taient pas dshonorantes,
et appartenait  ce qu'on a depuis appel des _roueries_: M. Aim Martin
observe lui-mme que c'tait l la vie du comte de Grammont, qui tait
fort recherch  la cour de Louis XIV et fort aim de ce prince. Malgr
l'exemple du comte de Grammont, il n'y avait pas  la cour un chef de
grande et illustre famille qui et voulu que ses enfants lui
ressemblassent, et pas un individu, quelque corrompu qu'il fut, qui et
os se plaindre du pote qui montrait des habitudes aussi condamnables
sous un aspect odieux. Molire n'affrontait donc point la cour ni la
noblesse par ce rle, il en servait la partie saine et la plus
nombreuse.

M. Aim Martin cite _le Misanthrope_ comme une des pices o la noblesse
est montre sous un jour odieux; en effet Molire y a mis en scne deux
personnages faisant mtier de sduction, de corruption, de subornation.
Mais d'abord, dans les moeurs du temps de Louis XIV, ces habitudes
n'taient rien moins que dshonorantes; en second lieu, ces deux
personnages sont qualifis de _marquis_. M. Aim Martin pense que l'un
d'eux reprsentait le _comte_ de Guiche: cela est probable; mais quand
cela serait vident, qu'en conclure, si ce n'est que Molire a attaqu
un vice rpandu  la cour, mais qui n'y tait pourtant pas gnral,
parcequ'il n'est ni de tous les ges, ni de tous les caractres, ni de
toutes les positions; un vice dont le grand nombre des gens de cour
eux-mmes auraient t bien aises de la voir purger? En l'attaquant dans
un individu, il n'a donc pas voulu offenser toutes les personnes du mme
rang; et il serait toujours remarquable qu'il et pargn au comte sa
censure, pour la faire peser sur un marquis. Au reste, le but de la
pice est manifestement de donner une leon  la vanit des bourgeois
qui ont la prtention de vivre habituellement avec des grands.

Quand Molire prend ses modles dans le tiers-tat, personne ne l'accuse
d'avoir eu l'intention d'avilir le tiers-tat: pourquoi aurait-il eu
davantage celle d'avilir la noblesse quand il a peint quelque vice de
gens de cour auxquels aucun chef des plus grandes familles n'aurait t
bien aise que ses enfants ressemblassent, et dont ils taient les
premiers  se fliciter que le thtre ft justice? Enfin s'il tait
vrai que Molire et fait le rle de son _marquis Clitandre_ pour
reprsenter le comte de Guiche, parcequ'il tait l'amant de sa femme,
que Climne ft sa femme mme, et enfin que dans le rle d'Alceste il
et voulu exhaler ses propres chagrins, comment chercher dans la
politique de Louis XIV, et dans des vues politiques quelconques, le
principe de cette belle composition? Et toujours il faudrait remarquer
l'attention de charger de ses griefs un _marquis_, au lieu d'un homme
autrement qualifi, et de renvoyer, comme  leur source, tous les vices
 tous les marquis.

M. Aim Martin cite mal  propos _Georges Dandin_ comme une des pices
o la noblesse est maltraite. Cette pice ne livre au ridicule que
l'excessive et extravagante vanit d'un gentilhomme de campagne, dont
l'_aeul_, _Bertrand de Sottenville_, _fut si considr dans son temps
que d'avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage
d'outre-mer_, et la sottise du bourgeois qui pouse sa fille.

Dans Pourceaugnac, l'auteur a voulu faire ressortir la vanit du noble
de petite ville, priv de toute ducation, qui rougit d'tre pris pour
un lgiste, ne veut pas s'tre abaiss jusqu' faire _son droit_, et
assure que quelques mots de chicane, qui lui sont chapps trs 
propos, _sont des mots qui lui viennent sans qu'il les sache_, et
_prsume qu'il les a retenus en lisant des romans_.

Dans l'_Avare_, Molire attaque la vanit de ces _larrons de noblesse_,
de ces imposteurs qui _tirent avantage de leur obscurit, et s'habillent
insolemment du premier nom illustre qu'ils s'avisent de prendre_.

Dans l'_cole des femmes_, il livre au ridicule un bourgeois qui se
_dbaptise_, quitte le nom d'Arnolphe pour celui de _monsieur de La
Souche_, et d'un vieux tronc pourri de sa mtairie veut faire dans le
monde un nom de seigneurie; ou un certain gros Pierre,

  Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
  Y fit tout  l'entour faire un foss bourbeux,
  Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

Dans M. Jourdain, il berne le bourgeois qui veut tre gentilhomme,
marier sa fille  un marquis, et si on le fche,  un duc.

Dans _les Prcieuses_, il fait servir le marquis de Mascarille et le
vicomte de Jodelet  punir la vanit des bourgeoises qui ne veulent
faire socit qu'avec des gens de qualit. Il n'y a dans tout cela que
des leons pour la roture vaniteuse et rien contre la noblesse.

Si Molire n'a point attaqu la noblesse, il ne faut pas chercher 
expliquer d'o il a tir l'audace de l'attaquer; on n'a aucune raison de
supposer l'autorisation, ni les ordres de Louis XIV, ni de chercher les
motifs de cette autorisation chimrique. Et quand il serait certain que
ce prince a autoris l'attaque de la noblesse, ce ne pourrait tre par
les raisons que M. Aim Martin a malheureusement rencontres. Jamais
Louis XIV n'a t _victime des excs des grands_; jamais il n'a eu la
plus faible raison de les craindre; il les a toujours vus trs soumis.
Le cardinal de Richelieu ne lui avait rien laiss  faire pour les
dompter; les usages et les traditions de la cour de Franois Ier lui
avaient apport tout ce qui tait ncessaire pour les corrompre. La
Fronde ne lui a montr que les ennemis du cardinal Mazarin. Du moment
qu'il a pris en main le pouvoir, il l'a exerc sans opposition; il a t
le plus absolu de nos rois ds qu'il a voulu rgner. Il a eu la cour la
plus splendide, la plus respectueuse; il a t prodigue pour les grands
et pour ses matresses; il a t le matre le mieux obi, le potentat le
plus flatt, le plus courtis. La grande pense de Louis XIV n'a jamais
t de dgrader sa noblesse dans l'opinion, mais de l'employer utilement
pour sa gloire au dehors, et de la faire servir au dedans  l'clat de
sa cour et  l'ascendant de sa puissance. En un mot, lui seul a
recueilli les fruits de ce systme d'opprimer l'tat par la cour, et lui
a donn tout son dveloppement. Quant aux marquis, il suffit de demander
si Louis XIV et Molire taient moins clairvoyants que madame de Svign
dans l'opinion publique? l'un avait-il besoin d'une si grande pense
politique, et l'autre d'une si haute et si puissante protection pour
mpriser ce que conspuait toute la France?

Je termine cette note par deux observations: la premire c'est que
Scarron, en 1653, avant les grands clats de Molire contre les marquis,
les a draps dans une comdie ddie  Louis XIV. Il fait dire  Don
Japhet:

  La multiplicit des marquis m'importune;
  Depuis que dans l'tat on s'est remarquis,
  On trouve  chaque pas un marquis suppos.

Ma seconde observation c'est que, sous le rgne de Louis XIV, Regnard a
t le continuateur de Molire relativement aux marquis. Le _marquis_ du
Joueur, ce malotru qui se donne pour homme de qualit, et qui est fils
d'un huissier du Maine et cousin d'une revendeuse  la toilette, et
d'aprs qui l'expression de _saute marquis_ est devenue proverbiale,
prouve que trente ans aprs Molire les marquis taient, comme de son
temps, consacrs  l'amusement public, dvous  la rise des honntes
gens.




EXTENSION DU NOUVEAU SYSTME DE MAISON

ET DE COUR

TABLI SOUS FRANOIS Ier;

LES NOBLES MULTIPLIS, ET AFFILIS  LA COUR COMME

DOMESTICIT ET COMME SERVICE DE CHEVALERIE.


La gradation des offices de la maison, leur distribution suivant la
noblesse des extractions, et la gradation des titres  la cour,
produisirent des effets importants: le premier fut de crer des
patronages graduels en faveur de toutes les classes de nobles et de
leur donner pour clientelle les classes respectivement infrieures, ce
qui commena le systme d'influences et d'ascendants dont nous aurons
 parler  la suite; le second fut d'exciter les ambitions et les
vanits dans la noblesse de tous les degrs. Comme il y avait dans la
maison des places  diffrentes lvations, chaque noble en vit
quelqu'une  sa porte, et tous crurent pouvoir aspirer  devenir
partie du service d'honneur ou du service noble. Mais l'ambition des
charges d'honneur  la cour ne put pas tre une maladie gnrale, ce
qui le fut rellement ce fut celle du service anoblissant ou de
lettres de noblesse qui commencrent alors  porter l'empreinte de
brevets pour un service de cour.

Le changement qu'prouva la charge de valet de chambre, qui d'office
noble devint service roturier, mais anoblissant, l'anoblissement d'un
grand nombre d'autres offices dans le service de la chambre, dans celui
de la garde-robe, dans celui de la table, firent gagner jusque dans le
tiers-tat l'ambition d'entrer dans la maison du roi. Les riches
bourgeois portrent leurs regards sur la porte qui leur tait ouverte 
l'entre de cette maison du roi, o tant de splendeur tait jointe 
tant de volupt, o l'imagination et les sens s'enivraient de tant de
dlices. Quel ravissement de voir dans cette maison, qui rassemblait la
plus haute noblesse de France, une source d'anoblissement! quel charme
de sentir qu'on pouvait, en se dgageant de la classe des petits, se
trouver au milieu de ce qui existait de plus grand! L'anoblissement dans
cette maison du roi semblait tre une manation directe de la cour la
plus magnifique, et le gage d'une sorte d'affiliation. Quel appt pour
la vanit du tiers-tat! Mais je ne parle point encore ici de l'effet
moral et politique de cette innovation; je veux seulement remarquer
l'extension qu'elle reut aussitt qu'elle eut lieu, mais plus encore
sous les rgnes suivants.

Nous avons dit que le roi en anoblissant son valet de chambre lui avait
donn le titre d'_cuyer_: cette formule d'anoblissement n'avait jamais
t usite; c'tait un principe que le titre d'cuyer, comme celui de
chevalier, s'acquraient par la seule voie de l'investiture. Les lettres
d'anoblissement jusqu' Franois Ier avaient dit: Nous vous anoblissons
et vous rendons habile  recevoir le titre d'cuyer. Mais la noblesse
ayant rebut le titre de _valet_, parcequ'il avait t donn  des
officiers bourgeois, et que par l il avait cess d'tre synonyme de
celui d'cuyer, le roi ne voulut pas que la dchance de son _valet de
chambre_ ft une dgradation; ce fut par cette raison qu'en lui donnant
le titre de valet de chambre il lui donna celui d'cuyer, et rgla qu'il
ferait son service l'pe au ct. Il voulut tablir que si les deux
titres avaient cess d'tre identiques, ils taient nanmoins rests
trs compatibles.

On voit qu'alors Franois Ier se considrait comme centre et principe de
cet ordre primitivement religieux, indpendant par essence, qui se
conservait et se reproduisait par lui-mme, auquel le roi n'avait le
droit d'ajouter un chevalier qu'en sa qualit de chevalier lui-mme
quand il l'tait, et sous les conditions tablies pour l'admission dans
l'ordre des chevaliers. Il imagina de faire de l'ensemble des nobles
existant en France une congrgation de chevalerie, des anoblissements,
une affiliation  cette congrgation, et de sa domesticit subalterne ou
service du corps, un principe d'anoblissement, un service, non pas
prcisment de chevalerie, mais du grade d'cuyer dont il fallait tre
investi pour parvenir  la chevalerie.

Quand le roi eut dit pour anoblir ses valets de chambre, ses huissiers
de la chambre, ses valets de garde-robe et autres: Nous vous faisons
cuyers; cette formule passa dans toutes les lettres d'anoblissement: on
l'employa dans les lettres donnes aux vtrans dans les charges
anoblissantes. Alors les lettres de noblesse eurent un attrait nouveau.
Modeles sur celles d'officiers de la maison du roi, elles semblaient
mettre sur la voie de la cour, donner  l'anobli un air d'officier de
cour, l'affilier au service de la cour. Le titre tant emprunt du
systme dont le roi tait le centre, ces lettres liaient  la fois non
seulement comme engagement de service, mais comme soumission religieuse
 l'ordre de la chevalerie. Dans le fond de son me un bourgeois devenu
cuyer se sentait rapproch d'un homme de la cour par la double
apparence de domesticit et d'affiliation religieuse; il voyait les
portes de la cour entr'ouvertes, au moins  sa curiosit; il croyait s'y
entendre appeler, d'un peu loin  la vrit, mais assez distinctement
pour tre remarqu des gens qui l'environnaient, et l'obliger  se
sparer du commun tat. Aussi composait-il son ton, son langage, sa
contenance, de manire que tout rpondt  sa glorieuse vocation; il se
croyait mme oblig d'tre en tout temps et en tout lieu le champion du
pouvoir, de prendre en toute occasion fait et cause pour le
gouvernement; il avait le pressentiment du privilge exclusif des
emplois publics d'une certaine importance. Il semblait dj voir le
moment o tous les cuyers se runiraient sous une commune bannire,
avec la plus ancienne noblesse, contre le commun tat, et auraient le
bonheur de s'entendre dire que sous cette bannire _il n'y a ni premier
ni dernier_[65].

    [Note 65: C'est ce qui est arriv  Coblentz durant l'migration.
    Quand un Franais dserteur de la France se prsentait  M. le
    comte d'Artois, il lui demandait: tes-vous _gentilhomme?_ Les
    hobereaux rpondaient modestement: Monseigneur, je suis _noble_.
    Le prince rpondait obligeamment: Monsieur, dans la noblesse il
    n'y a ni premier ni dernier. L'arrivant qui n'avait pas le bonheur
    d'tre cuyer,  la question du prince, tes-vous gentilhomme?
    rpondait: Non, monseigneur. Le prince disait alors: Vous tes
    digne de l'tre.]

L'affluence des gens du commun tat, pour obtenir des lettres de
noblesse, tait donc devenue trs considrable. Jusqu'au rgne de
Franois Ier il n'avait t fait que trs peu d'anoblissements par
lettres du prince, elles avaient t donnes pour de bonnes raisons ou
du moins sous des prtextes honorables: depuis l'anoblissement de tout
le service du troisime ordre de la maison du roi, on voit commencer la
multiplicit des lettres de noblesse dont la France a t afflige
pendant deux sicles; abus pouss jusqu'au dernier scandale pendant les
rgnes des fils et petits-fils de Franois Ier, o ces lettres devinrent
hautement l'objet d'un trafic. Depuis son rgne on rencontre  chaque
pas dans nos recueils de lgislation _des dits portant cration de
lettres d'anoblissement_, moyennant une finance taxe par la loi.
Charles IX, en 1566 et en 1568, Henri III, en 1576 et 1577, firent des
crations de ce genre. La dernire fut malheureuse: les appts offerts 
la vanit furent rebuts par la vanit mme; la cour semblait se jouer
d'elle; sa prodigalit paraissait drisoire; elle humiliait des gens
curieux de s'anoblir, par sa manire d'anoblir; elle dsanoblissait la
noblesse mme. La cration de _mille lettres de noblesse_  vendre, ne
trouva pas de curieux pour les acheter. Ce qu'on voulait acqurir, en
acqurant la noblesse, c'tait une distinction; et l'tat en mettant les
lettres d'anoblissement en vente n'offrait plus qu'une marchandise dont
l'achat ne pouvait distinguer personne que par le ridicule. Dans
l'impuissance de rien tirer de la noblesse mise en vente, on la mit en
impt. On frappa des lettres de noblesse au balancier montaire, et on
les distribua comme une monnaie de poids et de bon aloi. Des gens de
finance avaient avanc au gouvernement le montant de mille lettres; ne
pouvant les vendre, il fallut rembourser l'avance; pour la rembourser il
fallut _imposer_ les lettres sur des particuliers qu'on jugea en tat de
les payer. On en fit un rle; on y comprit un marchand de boeufs du pays
d'Auge, nomm _Grain d'Orge_, un rustre qui aimait son mtier, qui n'en
avait jamais fait et n'en voulait pas faire d'autre, galement incapable
du dsoeuvrement et des occupations d'un gentilhomme. Il refuse les
lettres qu'on lui apporte. On insiste; il rsiste obstinment. On lui
fait des sommations dont il se moque; mais enfin on dcerne contrainte,
on saisit ses meubles: alors il fallut bien se rsoudre, et Grain d'Orge
fit souche de gentilhomme. La Roque, qui rapporte ce fait dans son
Trait de la Noblesse, dit avoir vu les contraintes dans les mains de
son petit-fils, sieur du Rocher.

Cet chec fit sentir la ncessit de s'arrter pour quelque temps;
cependant on a revu bientt et  plusieurs reprises mettre sur la
_place_, comme effets de commerce, des lettres de noblesse tout
expdies, auxquelles il ne manquait que le nom de l'acheteur pour
lequel un blanc tait rserv entre l'loge tout imprim de ses services
et le jugement que l'quit royale en avait port. Ces lettres avaient
lieu  l'occasion d'un _avnement  la couronne_, d'une _joyeuse
entre_, d'un _sacre_, d'un _baptme_, d'un _mariage_, d'une _victoire_
ou de quelque autre vnement heureux.

Pendant qu'on crait ainsi des lettres d'anoblissement pour les vendre,
on multipliait d'un autre ct les charges anoblissantes et on les
vendait aussi.

Sur quinze mille familles nobles que l'on comptait en France en 1789,
treize mille proviennent de ces anoblissements par lettres
arbitrairement donnes ou achetes, ou par charges inutiles ou onreuses
 l'tat; entre les deux mille autres familles, treize ou quatorze cents
descendent d'hommes qui ont vieilli honorablement au service militaire,
dans les hautes magistratures, ou que leur notabilit personnelle,
acquise par d'utiles occupations, ont fait lire  des fonctions
municipales: les six ou sept cents autres sont de noblesse de date
antrieure et plus ou moins ancienne. Ainsi ce qu'on appelait la
noblesse franaise  l'poque de l'migration, le grand nombre de ces
nobles qui se sont crus obligs  former sans en tre requis une arme
contre la nation, et se sont fait un honneur d'attirer sur les princes
et sur le roi des dfiances contre lesquelles ils espraient se rendre
ncessaires, c'taient presque en totalit ces familles d'cuyers, nes
 la suite de l'institution des cuyers valets de chambre et des cuyers
valets de garde-robe de Franois Ier.

Cette observation est confirme par une autorit qui semble
incontestable c'est celle de Chrin. Voici comment il s'exprimait en
1788: Une vrit que je puis avancer sans craindre de me tromper, c'est
que de cette multitude innombrable de personnes qui composent l'ordre
des privilgis, _ peine un vingtime_[66] peut-il prtendre
vritablement  la noblesse immmoriale et d'ancienne race[67].

    [Note 66: La proportion serait bien plus faible aujourd'hui et
    depuis la restauration; il suffit d'avoir t et de s'tre dit
    attach  la cause royale pour se dire noble et pour prendre des
    titres.]

    [Note 67: Chrin, gnalogiste des ordres du roi. Discours sur la
    noblesse, en tte de l'abrg chronologique des lois concernant le
    fait de noblesse. Cet ouvrage a t publi en 1788.]

Il faut se rappeler ici que Franois Ier, ne pouvant rtablir la
chevalerie guerrire qu'il rendait ridicule par le romanesque qu'il y
mlait, appela  la chevalerie les lgistes, les thologiens, les
pdants verss dans l'hbreu et le grec. Nous avons vu qu'en passant par
Toulouse il accorda aux docteurs rgents de l'universit le privilge de
_promouvoir  l'ordre de chevalerie_ ceux qui auraient accompli un temps
d'tudes requis. Ce qu'il fit  Toulouse il le fit sans doute  Paris, 
Montpellier; on a vu que Sainte-Palaye compte cet abus entre ceux qui
firent tomber la chevalerie dans un tel mpris qu'aucun homme de guerre
ne voulait la recevoir. Il ne rsulta pas moins de cette profusion
d'accolades qui dshonora et fit tomber la chevalerie, qu'elle donna 
la France une multitude infinie de nobles, et qu'une partie assez
nombreuse d'une noblesse, qui aujourd'hui est rpute _ancienne_, tire
de l son importance.

C'taient ces nobles, c'taient aussi ceux qui se faisaient chevaliers
eux-mmes en portant les armes pour ou contre leur prince et leur
patrie, tels que les ligueurs arms contre Henri IV[68], qui faisaient
dire au comte d'Entragues, en 1789, que la noblesse hrditaire tait le
flau le plus funeste dont le ciel et afflig les socits humaines.

    [Note 68: Prambule de l'dit de 1600 concernant les tailles.]




AUTRE EXTENSION DU NOUVEAU SYSTME DE

MAISON ET DE COUR

TABLI SOUS FRANOIS Ier.


La noblesse en France n'a jamais form un corps et n'a jamais t qu'un
ordre de personnes isoles qui n'avaient rien d'un corps organis; ni
registres d'inscription, ni assembles communes, ni dlibrations, ni
chefs, ni secrtaires, ni syndics, ni agens, ni archives; c'tait un
mlange informe d'homme d'origine fort disparate. Il y avait plus de
distance entre l'origine d'un grand nombre d'anoblis des dernires
classes et les nobles de race, qu'entre ces nobles et les hautes classes
de la bourgeoisie, dont les familles depuis des sicles vivaient
noblement[69]. Et combien d'autres disparates! Henri IV se plaignait
dans l'dit des tailles de la multitude de gens qui s'taient introduits
dans l'ordre de la noblesse en portant les armes contre lui; cent autres
moyens ont constitu des familles nobles. Mais ici bornons-nous 
observer que la noblesse n'tait qu'un mlange d'hommes distincts des
non-nobles, par des privilges en matire d'impts, de service militaire
et de prestations personnelles ou corves.

    [Note 69: Depuis long-temps les Franais n'taient plus distingus
    dans les solennits lgislatives ni dans les lois en _nobles_ et
    _roturiers_. Le mot de _roturiers_ dsignait les cultivateurs qui
    _rompaient_ la terre, de _rumpere_; _roture_ de _ruptura_. Les
    lois et ordonnances disaient les _nobles_ et les _non-nobles_.
    Sous le rgne de Franois Ier, il existait une distinction bien
    reconnue entre diffrentes classes du tiers-tat. Guillaume Bude,
    secrtaire du roi[69A], protg de Franois Ier, Tiraqueau,
    conseiller au parlement de Paris, dans son Trait _de
    Nobilitate_[69B] en 1553; Chassenaux ou Chassane, premier
    prsident au parlement d'Aix, _in Consuetudines Burgundi_[69C],
    en 1540, ont marqu prcisment les diffrences alors tablies
    dans le tiers-tat. Les uns taient _honorables_, les autres
    _vulgaires_, et les derniers rputs _vils et abjects_.

    Les _honorables_ taient ceux dont les vacations s'levaient
    au-dessus du commun. L. legitimas, ff. de _legit tutor_. Et
    ceux-l parvenaient aux premires charges des villes et
    possdaient souvent des dignits personnelles ou relles.

    Les _vulgaires_ exeraient une profession moins releve, mais
    sans bassesse; et ceux-l se pourraient rapporter, dit Bude, aux
    six corps principaux des mtiers de Paris.

    Les _vils_ et les _abjects_ taient les artisans occups  des
    ouvrages grossiers ou rpugnans.[69D].

    [Note 69A: In leg siunorum. . 1. ff. ad. legem Juliam de
    adulteriis.]

    [Note 69B: Ch. 2.]

    [Note 69C: Rub. 4. . 3. num. 55.]

    [Note 69D: Voyez La Roque, Trait de la Noblesse, p. 232.]]

Le rgne de Franois Ier a amen une importante modification dans
l'existence de la noblesse.

Depuis le rgne de Franois Ier cet assemblage de parties disparates,
sans devenir un corps rgulirement organis, devint un tout plus
compact par la multiplicit des anoblissemens, et prit, si on peut le
dire, une existence plus homogne par l'analogie que le titre d'cuyer
donna aux anoblis avec la domesticit royale, par l'affiliation que ce
titre tablit entre eux et la cour, centre et foyer de chevalerie;
enfin, par la sparation mieux prononce des nobles d'avec les gens du
commun tat, au moyen de privilges plus considrables attribus aux
premiers. Franois Ier ayant fait de tous les emplois de sa cour le
patrimoine de la noblesse ou un titre pour l'acqurir, ses successeurs
se trouvrent sur la voie d'tendre ce patrimoine  tous les emplois
honorables de l'tat, de l'arme et  toutes les dignits de l'glise.
Sans devenir un corps, la noblesse eut seule la prrogative de composer
tous les grands corps de l'tat. Elle n'eut aucune fonction, mais elle
acquit un droit exclusif  l'exercice de toutes celles qui avaient de
l'importance et de la dignit. On vit d'abord des nobles arriver aux
places minentes, dans l'glise, dans la robe, dans l'arme, sans autre
mrite que leur nom, et obtenir des prfrences sur le mrite et les
services les plus signals. Plus tard la haute magistrature, la haute
administration, le conseil, les parlemens, les cours des aides, furent
peupls en grande partie de nobles. Enfin, vers la fin du sicle pass,
une ordonnance royale, sans gard pour la mmoire des Chevert, des
Catinat, des Fabert, des Vauban, prescrivit que, pour entrer dans
l'arme au grade de sous-lieutenant, l'aspirant ferait preuve dsormais
de quatre gnrations de noblesse. Ce fut l le signal d'une exclusion
gnrale des places honorables prononce contre le tiers-tat. Plusieurs
cours de justice exigrent des acqureurs d'offices qui se
prsenteraient pour entrer dans leur sein, quatre degrs de noblesse,
croyant ne pas pouvoir admettre dans la magistrature d'une cour
souveraine des personnes rputes au-dessous d'une sous-lieutenance
d'infanterie. De misrables fainans, endormis dans les stalles d'une
cathdrale ou d'une collgiale de province, se rveillant au bruit des
acclamations nobiliaires, firent aussi riger leurs communauts en
chapitres nobles de quatre degrs. Le vertige tait gnral.

Alors la noblesse, sans tre un corps, se trouva composer tous les
corps; elle tait un ensemble d'hommes puissans; elle n'avait pas ses
assembles propres, mais elle tait en assemble permanente dans celles
des corps qu'elle composait. C'tait une nation privilgie, dans la
nation dpouille.

En 1789 le pouvoir royal, tonn de l'irritation et de la force de
l'esprit national  l'occasion des impts et des actes arbitraires
auxquels les refus parlementaires exposaient les magistrats nergiques,
espra qu'il pourrait lui opposer avec succs cette gent nobiliaire, qui
depuis deux sicles s'tait si considrablement grossie, et en former un
corps compact de quarante mille individus solidaires envers la royaut:
on convoqua des tats-gnraux; on convoqua dans les assembles
baillagres tous les nobles, propritaires ou non; les lettres de
convocation qualifirent de gentilhomme tout individu qui serait n
noble; on mit alors en principe que la noblesse ne reconnaissait ni
premier ni dernier.

On n'a pas oubli comment, en 1789, la France prit et l'outrage de
l'exclusif pour les emplois publics, et la convocation qui appelait le
noble, indpendamment de toute proprit,  former une chambre des
tats. Ce fut contre ces privilgis qu'clata la rvolution et que
furent prononces les premires abolitions; ce fut contre eux que
l'emportement et la fureur populaires se signalrent et que commena
cette irruption de vengeance qui, dans son aveuglement, confondit avec
la foule des nobles, des grands dignes de leur nom, dont le civisme
s'tait dclar pour une rforme dsire par la nation[70].

    [Note 70:  leur tte la reconnaissance nationale doit placer le
    duc de La Rochefoucauld.]

Quand l'insurrection eut dploy la force nationale sur l'ordre de la
noblesse, les membres migrrent. Chez l'tranger, ils contractrent
rellement un esprit de corps dans le malheur commun, par la soif d'une
vengeance commune. C'est avec cet esprit qu'ils sont rentrs en France,
o il ne s'est plus trouv de privilge, et d'lvation des hommes du
commun tat leur a impos. Les consquences ultrieures ne sont pas de
mon sujet.


FIN DE LA PREMIRE LIVRAISON.





End of the Project Gutenberg EBook of Consquences du systme de cour tabli
sous Franois 1er, by Pierre-Louis Roederer

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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