The Project Gutenberg EBook of Esclave... ou reine?, by Delly

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Title: Esclave... ou reine?

Author: Delly

Release Date: February 18, 2009 [EBook #28114]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESCLAVE... OU REINE? ***




Produced by Daniel Fromont








[Transcriber's note: Delly (Marie Petitjean - de la Rosire) (1875-1947),
_Esclave... ou reine?_ (1910), dition de 1910]





M. DELLY



ESCLAVE... OU REINE?



PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-EDITEURS

8, RUE GARANCIERE -- 6e



_Tous droits rservs_







ESCLAVE... OU REINE?



I


Chasss par un vent du sud-ouest humide et tide, les nuages couraient
sur l'azur ple en voilant  tout instant le soleil de novembre qui
commenait  dcliner. En ces moments-l, l'obscurit se faisait
presque complte dans le petit cimetire bizarrement resserr entre
l'glise et le presbytre, deux constructions aussi vnrables, aussi
croulantes l'une que l'autre. Le feuilles mortes excutaient une danse
folle dans les alles et sur les tombes, les saules agitaient leurs
maigres branches dpouilles, les couronnes de perles cliquetaient
contre les grilles dpeintes, le vent sifflait et gmissait, tel qu'une
plainte de trpass...

Et la grande tristesse de novembre, des souvenirs funbres, de ces
jours o l'me des disparus semble flotter autour de nous, la grande
tristesse des tombes sur laquelle l'esprance chrtienne seule jette
une lueur rconfortante planait ici aujourd'hui dans toute son
intensit.

La jeune fille qui apparaissait sous le petit porche donnant accs de
l'glise dans le cimetire devait ressentir puissamment cette
impression, car une mlancolie indicible s'exprimait sur son visage, et
des larmes vinrent  ses yeux -- des yeux d'Orientale, immenses,
magnifiques, dont le regard avait la douceur d'une caresse, et le
charme exquis d'une candeur, d'une dlicatesse d'me qu'aucun souffle
dltre n'tait venu effleurer.

C'tait une crature dlicieuse. Son visage offrait le plus pur type
circassien, bien que les traits n'en fussent pas encore compltement
forms -- car elle sortait  peine de l'adolescence, et sur ses paules
ses cheveux noirs, souples et lgers, flottaient encore comme ceux
d'une fillette.

Elle descendit les degrs de pierre couverts d'une moisissure verdtre
et s'engagea entre les tombes. Son allure tait souple, gracieuse, un
peu ondulante. La robe d'un gris ple presque blanc, dont elle tait
vtue, mettait une note discrtement claire dans la tristesse ambiante.
Le vent la faisait flotter et soulevait sur le front blanc les frisons
lgers qui s'chappaient de la petite toque de velours bleu.

La jeune fille s'arrta devant un mausole de pierre, sur lequel
taient inscrits ces mots: "Famille de Subrans." Elle s'agenouilla et
pria longuement. Puis, se relevant, elle fit quelques pas et tomba de
nouveau  genoux devant une tombe couverte de chrysanthmes blancs.

Au-dessous de la croix qui dominait cette spulture tait grave cette
pitaphe:



ICI REPOSE

DANS L'ATTENTE DE LA RESURRECTION

GABRIEL-MARIE DES FORCILS

RETOURNE A DIEU A L'AGE DE DIX-HUIT ANS



La jeune fille inclina un peu la tte et l'appuya sur ses petites mains
jointes. Des larmes glissaient sur ses joues et tombaient sur les
fleurs blanches.

-- Gabriel, comme vous me manquez! murmura-t-elle.

Derrire elle, dans l'alle troite, une femme en deuil s'avanait.
Elle vint s'agenouiller prs de la jeune fille et, entourant de son
bras les paules encore graciles, mit un long baiser sur le beau front
qui se levait vers elle.

-- Vous ne l'oubliez pas, chrie, petite Lise qu'il aimait tant!
dit-elle d'une voix touffe par les sanglots.

-- L'oublier! Oh! madame!

Elle pleurait. Sur les fleurs blanches, les larmes de la mre se
mlaient  celles de l'amie d'enfance. Lise commena le _De profundis_.
Le rpons sortit comme un souffle insaisissable des lvres frmissantes
de Mme des Forcils. Les yeux bleus plis par tant de larmes verses --
elle tait veuve et venait de perdre son dernier enfant -- se fixaient
sur la croix avec une expression de douleur rsigne.

-- _Requiescant in pace!_ dit la voix tremblante de Lise.

Le bras de Mme des Forcils se serra un peu plus contre ses paules.

-- Lise, il doit tre au ciel! Mon Gabriel tait un saint!

-- Oh! oui! dit Lise avec ferveur.

Elles demeuraient l, appuyes l'une contre l'autre, insouciantes du
vent qui s'acharnait sur elles. Devant leurs yeux s'voquaient la mince
silhouette de Gabriel, son fin visage  la bouche souriante, ses yeux
bleus srieux et si doux, si gravement tendres, et qui, souvent,
semblaient regarder quelque mystrieux et attirant au-del.

Gabriel des Forcils avait t un de ces tres exquis que Dieu envoie
parfois sur la terre comme un reflet de la perfection anglique. "Je ne
lui connais qu'un dfaut, c'est de ne pas avoir de dfauts", avait dit
un jour le vieux cur de Proulac, en manire de boutade. Fils
respectueux et trs tendre, chrtien admirable, sachant sacrifier de la
meilleure grce du monde la solitude o se plaisait son me
contemplative pour se faire tout  tous dans la vie active, il tait
ador de tous: domestiques, paysans, pauvres qu'il secourait avec la
plus dlicate charit; relations de sa mre, matres et camarades de
collge.

Lise de Subrans avait six ans, lorsque, pour la premire fois, elle
s'tait trouve en prsence de Gabriel. Ds ce moment, sa petite me
avait t conquise par l'me fervente de ce garonnet dont les yeux
semblaient reflter un peu de la lumire cleste. Chez elle, entre un
pre indiffrent et une belle-mre appartenant de nom  la religion
orthodoxe russe, mais n'en pratiquant en ralit aucune, Lise vivait en
petite paenne, sauf une prire htive que lui faisait dire de temps 
autre, Micheline, la jeune bonne prigourdine. Mais l'me enfantine,
chercheuse et rflchie, avait une soif consciente de vrit et
d'idal, et elle s'tait attache aussitt  ces deux tres d'lite,
Mme des Forcils et Gabriel, qui vivaient de l'une et de l'autre.

Pour Lise, Gabriel avait t le conseiller, le guide toujours cout.
C'tait lui, l'adolescent moralement mri avant l'ge et cependant
demeur pur comme le lis des champs, qui avait form l'me de cette
petite Lise, -- me vibrante et dlicate entre toutes, me tendre,
aisment mystique, mais un peu timide, se repliant sur elle-mme devant
le choc prvu et  laquelle il avait dit: "La force de Dieu est avec
vous. Faites votre devoir et ne craignez rien!"

Au moment o il allait contempler en elle l'panouissement de son
oeuvre, Dieu l'avait rappel  lui. Lise l'avait vu une dernire fois
sur son lit de mort, et il tait si calme, si angliquement beau
qu'elle n'avait pu que murmurer, en tombant  genoux:

-- Gabriel, priez pour moi!

Ces mmes paroles, elle les rptait toujours, instinctivement, prs du
tombeau de l'ami disparu, comme elle l'et fait sur la spulture d'un
saint. Elle venait souvent ici, et, comme autrefois, lui confiait
simplement ses petits soucis, ses rflexions sur tel fait, telle
lecture, ses joies ou ses tristesses spirituelles. La voix douce et
ferme ne lui rpondait plus, mais une impression apaisante se faisait
en elle, comme si l'me anglique l'avait effleure et miraculeusement
fortifie.

Elle se rencontrait ici avec Mme des Forcils, et c'tait, pour la mre
dsole, une consolation indicible de presser quelques instants sur son
coeur celle que Gabriel avait aime  la manire des anges -- l'enfant
timide, srieuse et dlicieusement tendre qui comprenait mieux que tout
autre sa douleur et pleurait avec elle le disparu.

-- Ne restez pas plus longtemps, ma chrie, dit-elle tout  coup. Il y
a ici un vritable courant d'air, et vous tes peu couverte. Allez,
petite Lise, et merci.

Lise mit un baiser sur la joue fltrie, jeta un dernier regard sut la
tombe et se leva. Elle sortit du cimetire, s'engagea dans une ruelle
troite qui directement menait dans la campagne. Une longue alle de
chnes commenait  quelque distance. Tout au bout se dressait une
gentilhommire quelque peu dlabre, mais d'assez bel air encore. Des
armoiries presque effaces se voyaient au-dessus de la porte. Cette
demeure avait t jadis le patrimoine des cadets de la famille de
Subrans. Tandis qu' la Rvolution, leur chteau de Bozac,  quelques
kilomtres de l, tait pill et dmoli, la Bardonnaye restait en leur
possession, et Jacques de Subrans, le pre de Lise, avait t fort
heureux de trouver le vieux logis pour venir y mourir, aprs avoir
dissip sa sant et sa fortune personnelle dans la grande vie
parisienne.

Sa veuve y tait demeure et y levait ses enfants avec l'aide d'un
prcepteur. Lise n'tait que la belle-fille de Catherine de Subrans.
Le vicomte Jacques avait pous en premires noces la cousine de
celle-ci, la jolie Xnia Zoubine, russe comme elle, qui tait morte
seize mois aprs son mariage d'un accident arriv  l'poque de ses
fianailles et dont elle ne s'tait jamais bien remise.

Lise, en rentrant cet aprs-midi-l, trouva se belle-mre dans le salon
garni de vieux meubles fans, o elle se tenait habituellement pour
travailler. Entre les longs doigts blancs garnis de fort belles bagues,
passait une grande partie des vtements et du linge de la famille. Le
personnel se trouvait restreint  la Bardonnaye, o l'on vivait sur le
pied d'une stricte conomie. Catherine Zoubine tait,  l'poque de son
mariage, une riche hritire, comme sa cousine Xnia. Mais, en ces
dernires annes, cette fortune, de mme que celle venant  Lise de sa
mre, avait t en partie anantie au cours des troubles et des
pillages de Russie. Ce qu'il en restait suffisait  faire vivre
simplement la famille  la campagne, grce au gnie de femme
d'intrieur que s'tait dcouvert la vicomtesse aprs la ruine de son
mari, -- elle qui avait t leve en grande dame intellectuelle et
aurait plus facilement soutenu une thse philosophique qu'excut une
reprise ou confectionn des confitures.

A l'entre de sa belle-fille, Mme de Subrans leva un peu son visage
maigre, au teint blafard, dont la seule beaut avait toujours t les
yeux bleus trs grands, gnralement froids, mais qui savaient se faire
fort expressifs lorsqu'une motion agitait Catherine.

-- Tu as t bien longtemps, Lise!

-- Je me suis arrte un peu au cimetire, maman.

-- N'exagre pas ces visites, mon enfant. Avec ta nature un peu
mystique et impressionnable, cela ne vaut rien. Je pense qu'il sera
bon, l'anne prochaine, de sortir quelque peu de notre existence de
recluses, pour commencer  te faire connatre le monde.

Lise eut un geste de protestation.

-- Oh! maman, je n'aurai que seize ans.

-- Aussi n'est-il pas question d'une vritable prsentation. Il s'agira
simplement d'accepter quelques invitations des chtelains voisins...
Tiens, il vient de m'en arriver une de Mme de Crigny. Elle me demande
fort aimablement d'assister  la chasse  courre qui se donnera chez
eux la semaine prochaine. Cela t'intresserait-il, Lise?

-- Je ne sais, maman. Je n'ai pas ide... S'il faut voir tuer une
pauvre bte, je vous avoue que je n'prouverai qu'une impression
pnible.

-- Nous pourrons nous dispenser d'assister  ce dernier acte... Et,
rflexion faite, je vais rpondre  Mme de Crigny par une acceptation.

Lise, qui s'tait rapproche de sa belle-mre, se pencha pour prendre
sa main.

-- Mais vous n'allez plus dans le monde, maman! Il ne faut pas que pour
moi, qui n'y tiens gure, je vous assure, vous vous croyiez oblige d'y
reparatre, au risque d'y retrouver peut-tre des souvenirs douloureux.

-- C'est mon devoir, Lise. Je ne puis t'enfermer ici, car un jour il
faudra songer  ton tablissement, et ce n'est pas dans notre solitude
que les pouseurs viendront te chercher. Monte dans ta chambre, regarde
ce qui te manque pour ta toilette, et, s'il le faut, nous irons 
Prigueux demain.

Elle baissa de nouveau la tte sur son ouvrage. Jamais il n'avait
exist chez elle d'expansion  l'gard de sa belle-fille, mais Lise
avait toujours senti qu'elle veillait sur elle avec un dvouement qui
existait  peine  ce degr pour ses propres enfants, trs
passionnment aims pourtant, puisqu'elle n'avait pu encore se dcider
 se sparer d'eux, et, de mme que Lise, les faisait instruire au
logis.



II


La chasse s'achevait. Le cerf, forc prs du carrefour des
Trois-Htres, gisait maintenant sans vie, et le premier piqueur
prsentait sur sa cape le pied de la victime  une grande dame anglaise
que les Crigny comptaient au nombre de leurs htes.

-- Cela ne vaut pas vos chasses de l'Ukraine, prince? demanda Robert de
Crigny, fils an des chtelains, en s'adressant  celui des chasseurs
que le hasard de la poursuite avait amen prs de lui, au moment de
l'hallali.

-- Celle-ci m'a fort intress, je vous assure. La chasse, sous quelque
forme que ce soit, est ma passion.

Celui qui parlait ainsi tait un homme de vingt-huit  trente ans, dont
la haute taille ne semblait pas exagre en raison de l'harmonie de ses
formes et de la souple lgance de toute sa personne. Une lgre barbe
blonde terminait son visage aux traits fermes, d'une singulire
nergie. La bouche tait dure, le front hautain, les gestes gracieux et
souples, trs slaves. Mais les yeux surtout frappaient aussitt dans
cette physionomie. De quelle couleur taient-ils? Bleus? Oui, on
l'aurait dit un moment. Puis, tout  coup, on les aurait dclars
verts, d'un trange vert changeant, mystrieux et troublant. D'autres
fois, on les avait vus noirs, -- cela dans les trs rares moments o,
en public, le prince Ormanoff avait laiss paratre quelque irritation.

En tout cas, c'tait un nigmatique regard, trs froid, ddaigneux et
sans douceur, mais fascinant par son tranget mme et par
l'intelligence rare qui s'y exprimait.

-- Trs chic, ce prince Ormanoff! Mais je doute que sa femme ait t
heureuse! chuchota une jeune femme  l'oreille de sa voisine, une noble
russe, relation d'hiver des chtelains, tandis que cavaliers et
voitures se dirigeaient vers un grand pavillon de chasse o devait tre
servi le lunch.

-- Mais dtrompez-vous! Il tait parfaitement bien avec elle, la
comblait de bijoux et de toilettes, la menait constamment dans le monde
et ne la quittait gure. Seulement il exigeait qu'elle n'et pas
d'autre volont que la sienne, d'autres ides et d'autres gots que les
siens.

-- Eh bien! si vous trouvez a amusant!

-- Cela dpend des caractres. Olga Serkine, qu'il avait pouse 
seize ans, tait une petite crature passive, trs prise de son mari,
je crois, et compltement domine par lui. Il me semble qu'elle n'a pas
d souffrir de ce despotisme.

-- Etait-elle jolie?

-- Admirable! Elle tenait d'une aeule circassienne une beaut telle
qu'on en rencontre bien peu de par le monde.

-- Et comment est-elle morte?

-- Je ne sais pas au juste... Un accident dans le domaine que le prince
possde en Ukraine. Elle prit, et avec elle son unique enfant.

-- Et le mari ne fut pas dsespr?

-- Dsespr, lui! Peut-tre a-t-il prouv quelque motion, -- je veux
du moins l'esprer, -- mais j'ai ou dire qu'il n'avait jamais eu  ce
moment un autre visage que celui que vous lui voyez aujourd'hui.
Certainement, il manque un organe  cet homme-l: c'est le coeur. Tous
ceux qui l'ont connu sont unanimes  le dire.

-- C'est dommage, car autrement il est remarquable. Je l'ai entendu
causer, il est tonnamment intelligent et rudit. Croyez-vous qu'il
songe  se remarier?

-- Je l'ignore. Il lui faudrait en ce cas tomber sur une seconde Olga,
car autrement, hum!... je crois que le mnage ne marcherait pas
longtemps, avec une pareille nature. Malgr tout, il se trouverait
quand mme bien des femmes qui accepteraient sa demande, blouies par
son titre, sa haute position sociale, ses immenses richesses et cette
existence de luxe raffin qui est la sienne. J'avoue que, pour ma part,
tout cela n'aurait pas compens l'esclavage dans lequel tait tenue la
princesse Olga. L'me rude des vieux Moscovites s'unit chez cet homme
au despotisme oriental. Pour lui, -- je le lui ai entendu dclarer un
jour, -- la femme est un tre trs infrieur, un joli objet que l'on
pare pour le plaisir des yeux, que l'on place dans sa demeure comme on
le ferait d'une belle statue ou d'une oeuvre d'art remarquable, et qui
doit possder toute la souplesse et l'humilit ncessaires pour plier
sans un murmure sous la volont et les caprices de son seigneur et
matre. Mais ne lui parlez jamais, je ne dis pas des femmes savantes,
-- grands dieux! -- mais simplement d'une femme bien instruite, quelque
peu intellectuelle, ayant des ides personnelles, se prtendant non
semblable  l'homme, mais diffrente, et son gale pourtant.

-- Savez-vous qu'il est effrayant, votre compatriote, comtesse! Brr! ce
n'est pas moi qui lui chercherai une seconde femme!... Les Crigny
l'ont connu  Cannes, n'est-ce pas?

-- En effet. Il possde l-bas une merveilleuse villa o, du temps de
la princesse Olga, il donnait des ftes inoubliables. Il vit l avec sa
soeur, la baronne de Rhlberg, veuve d'un diplomate allemand, les deux
fils de celle-ci, plus une cousine pauvre, personnage terne qui fait
partie du mobilier des diffrentes rsidences du prince Ormanoff.

En causant ainsi, les deux amazones arrivaient prs du pavillon de
chasse, coquette btisse Louis XV autour de laquelle se groupaient les
invits descendant de cheval ou de voiture. Le prince Ormanoff venait
de mettre pied  terre, et, jetant la bride de son cheval  un piqueur
trs empress, -- on savait le noble tranger trs gnreux, --
s'arrtait un instant en promenant autour de lui un regard  la fois
investigateur et indiffrent.

Ce regard s'immobilisa tout  coup. Il venait de rencontrer, au milieu
d'un groupe, la maigre silhouette de Mme de Subrans, et, prs d'elle,
le ravissant visage de sa belle-fille.

La vicomtesse et Lise taient arrives un peu en retard et avaient
rejoint en fort les autres quipages. On les regardait beaucoup, car
depuis des annes Mme de Subrans ne sortait plus et n'entretenait avec
les chtelains du voisinage que des relations espaces. Mais, surtout,
la beaut de Lise excitait l'intrt et l'admiration.

-- Est-ce que je rve? -- murmura la comtesse Soblowska  l'oreille de
sa voisine. Je vois l une toute jeune fille qui ressemble
extraordinairement  la dfunte princesse Ormanoff.

-- C'est Mlle de Subrans. Sa mre tait russe, comme sa belle-mre, du
reste. Je crois que leur nom tait Zoubine.

-- Zoubine? En effet, deux comtesses Zoubine, deux cousines, ont pous
successivement un Franais... Mais alors, ces dames seraient cousines
du prince Ormanoff?... Et, j'y pense, cette ressemblance s'explique!
Olga Serkine tait fille d'une Zoubine.

-- Voyez, il se dirige vers elle. Une pareille ressemblance doit
l'motionner, cependant!

Mais le plus perspicace des observateurs n'aurait pu saisir aucune
impression de ce genre sur le visage impassible du prince Ormanoff,
tandis qu'il s'avanait vers Mme de Subrans.

La vicomtesse, en tournant la tte, l'aperut tout  coup  quelques
pas d'elle. Une teinte un peu verdtre couvrit son visage, sur lequel
courut un frmissement, et pendant quelques secondes une lueur d'effroi
parut dans son regard.

-- Vous ne vous attendiez pas  me rencontrer ici, Catherine Paulowna?
dit-il en la saluant.

Elle balbutia:

-- En effet, j'ignorais que vous fussiez en villgiature dans ce pays.

-- Je suis depuis cinq jours l'hte du marquis de Crigny...
Voulez-vous me prsenter votre belle-fille?... Car je suppose que j'ai
devant moi la fille de Xnia Zoubine?

Ses yeux s'abaissaient sur Lise, toute dlicate et si exquise dans sa
toilette de drap souple, d'un bleu doux. La jeune fille frmit sous ce
regard trange, indfinissable, o n'existaient ni admiration ni
douceur, mais seulement la satisfaction de l'homme qui a trouv enfin
l'objet rare longtemps cherch.

La teinte verdtre s'accentua sur le visage de Catherine, tandis
qu'elle rpondait d'une voix presque teinte:

-- Oui, c'est la fille de Xnia... Lise, ton cousin, le prince Serge
Ormanoff.

Le prince prit la petite main que Lise, glace  sa vue, ne songeait
pas  lui offrir et la porta  ses lvres. Mais il s'inclinait  peine,
et ce geste, chez lui, tait accompli avec une telle hauteur, une si
visible condescendance, qu'il perdait toute sa signification habituelle
de courtoisie respectueuse ou affectueuse, selon les cas.

-- J'ai beaucoup connu votre mre, ma cousine. Elle venait passer
souvent les vacances  Kultow, mon domaine de l'Ukraine, alors que
j'tais un trs jeune garon. Ce fut mme l que furent clbres ses
fianailles avec le vicomte de Subrans.

Et, sans attendre une rplique que Lise, compltement raidie par une
trange timidit, aurait eu grand'peine  trouver, il s'loigna pour
rejoindre M. de Crigny qui discutait avec quelques-uns de ses htes
sur les pripties de la chasse.

-- Maman, vous ne m'avez jamais parl de ce cousin? murmura Lise.

Elle levait les yeux vers sa belle-mre. Et elle s'effraya  la vue de
ce visage altr.

-- Qu'avez-vous? Etes-vous souffrante, maman?

-- Oui, un peu... Mes palpitations me reprennent. Nous ferions mieux de
rentrer, je crois.

Elles prirent htivement cong de Mme de Crigny, qui les reconduisit 
leur voiture en leur exprimant tous ses regrets. Le prince Ormanoff les
regarda partir et les suivit quelques instants des yeux, tandis que
l'quipage s'loignait.

-- Cette jeune fille -- cette fillette plutt -- est dj idale! fit
observer quelqu'un prs de lui.

-- C'est exact, dit-il froidement.

Et il se dirigea vers l'entre du pavillon de chasse, suivi par de
nombreux regards, car ce grand seigneur slave, de si haute mine et de
physionomie si nigmatique, excitait la plus vive curiosit chez les
invits du marquis de Crigny.

Dans la voiture qui emportait les habitantes de la Bardonnaye vers leur
demeure, Lise examinait avec un peu d'anxit le visage de sa
belle-mre. Mme de Subrans avait dj eu quelques petites crises
cardiaques, et le mdecin avait prescrit d'viter les fortes motions.

Mais quelle motion avait-elle pu prouver aujourd'hui? Ce prince
Ormanoff, dont elle n'avait jamais parl  ses enfants, devait tre
presque un tranger pour elle... A moins qu'il ne lui rappelt quelques
souvenirs pnibles. Lise savait que sa belle-mre avait perdu ses
parents et un frre unique, alors qu'elle tait dj jeune fille.
Peut-tre Serge Ormanoff se trouvait-il prsent au moment de ces
malheurs, sur lesquels Catherine ne s'tendait pas en longs dtails.

Mme de Subrans, levant tout  coup les yeux, rencontra le regard
inquiet de Lise.

-- Ne te tourmente pas, mon enfant, dit-elle de la mme voix teinte
qu'elle avait tout  l'heure en rpondant au prince. Ce ne sera rien.
Je n'tais dj pas trs bien ce matin, j'aurais d m'abstenir...

-- Mais oui, maman! Pourquoi ne m'avez-vous rien dit? Il aurait t
bien plus raisonnable de rester tranquillement  la maison.

-- Certainement, si j'avais pu prvoir...

Ses mains maigres frmirent, et un tremblement agita ses lvres.

Lise ne s'en aperut pas, et se rassura en voyant qu' l'arrive au
logis Mme de Subrans avait presque repris sa mine habituelle, sauf un
cerne assez prononc autour des yeux.



III


Un clair soleil d'automne inondait la grande pice assez nue que l'on
dnommait salle d'tude  la Bardonnaye. Le crne poli de M. Babille,
le prcepteur, en tait tout illumin et brillait du plus vif clat.
Mais le brave homme n'en avait cure. Tout en humant dlicatement, de
temps  autre, une prise de tabac, il mettait tous ses soins dans la
correction d'une version latine que venait de terminer Lise, "la plus
intelligente petite cervelle fminine que j'aie jamais connue,"
dclarait-il volontiers orgueilleusement.

Car il tait fier de l'ane de ses lves, le bon M. Babille! Certes,
Albric, un garon de douze ans, turbulent et entt, et sa soeur
Anouchka ne manquaient pas d'intelligence, mais ils ne possdaient pas
la vive comprhension de Lise, son ardeur au travail, et, non plus,
cette dlicate bont qui avait toujours empch la charmante Lise de
s'unir aux gamineries qu'ils imaginaient envers le prcepteur, dont les
petites manies et les petits ridicules excitaient leur verve parfois
inconsciemment mchante.

En ce moment, Albric, pench vers Anouchka, lui montrait le crne
blouissant. La petite fille clata de rire. M. Babille leva un peu les
yeux, murmura un "chut" plein d'indulgence, puis se remit  sa
correction.

Mais Lise regarda ses cadets d'un air svre, et, aussitt, ils se
remirent au travail. Cette soeur ane, si belle, si douce, exerait
sur eux un vritable ascendant et, pour rien au monde, ils n'auraient
voulu faire pleurer "leur Lise", comme ils l'appelaient en leurs
moments de clinerie.

-- Mademoiselle Lise, ceci est absolument parfait! s'cria d'un ton de
triomphe M. Babille en levant entre ses doigts, brunis par le contact
du tabac, la feuille couverte de la charmante criture de Lise. A la
bonne heure, voil une lve qui me fait honneur! Ah! quand vous aurez
travaill encore deux ans, quelle jolie instruction vous aurez!

Un coup de sonnette l'interrompit. Lise se leva vivement en donnant un
petit coup sur son tablier de percale rose un peu frip.

-- Il faut que j'aille ouvrir, Micheline et Josette sont en course.

Elle sortit dans le vestibule et se dirigea vers la porte, qu'elle
ouvrit au moment o retentissait un second coup de sonnette, sec et
impatient.

Elle eut un sursaut et un involontaire mouvement de recul en voyant
devant elle le prince Ormanoff.

Il se dcouvrit en demandant:

-- Pourrais-je voir Mme de Subrans, ma cousine?

-- Mais oui, je pense... Voulez-vous entrer, prince?

Il ne protesta pas contre l'appellation crmonieuse, mais enveloppa
d'un regard dominateur la jeune crature toute rougissante et gne
devant lui.

Elle le prcda jusqu' la porte du salon, qu'elle ouvrit en disant:

-- Je vais prvenir ma mre.

Il se dtourna un peu, la regarda de nouveau d'un air singulier...

-- Vous l'appelez votre mre? Est-ce elle qui l'a exig?

-- Non, c'est moi qui lui ai toujours donn ce nom, puisqu'elle m'a
leve, rpliqua-t-elle, trs surprise.

-- Ah! oui, au fait! dit-il entre ses dents.

Tandis qu'il pntrait dans le salon, mieux meubl que l'autre, o l'on
introduisait les trangers, Lise entra dans la pice voisine et
s'approcha de sa belle-mre occupe  ses raccommodages.

-- Maman, le prince Ormanoff vous demande.

L'ouvrage s'chappa des mains de Mme de Subrans, et son visage revtit
la mme teinte bizarre que la veille, au moment o son parent s'tait
approch d'elle. Mais, sans prononcer un mot, elle se leva et, ouvrant
la porte de communication, entra dans le salon.

Le prince, qui se tenait debout au milieu de la pice, la laissa
s'avancer vers lui. Son regard aigu semblait fouiller jusqu'au fond de
l'me de cette femme, qui se raidissait visiblement pour ne pas baisser
les yeux.

-- Voici longtemps que nous ne nous tions vus, Catherine Paulowna,
dit-il d'un ton de calme froideur.

Pas plus que la veille, ils ne se tendaient la main, et qui et vu l'un
en face de l'autre ces deux cousins, aurait eu conscience qu'une
barrire mystrieuse les sparait.

-- En effet, Serge... Je ne me doutais pas que... que vous viendriez ici,
chez moi...

Sa voix tait rauque et ses yeux se dtournaient un peu comme pour fuir
le regard de ces prunelles vertes.

-- Aussi n'est-ce pas pour vous que j'y viens, Catherine. Je n'ai pas
perdu mon habitude d'autrefois d'aller droit au fait, surtout avec les
femmes, qui aiment, en gnral,  s'garer dans mille petites
circonlocutions plus ou moins hypocrites. Voici donc ce que je dsire:
la fille de ma cousine Xnia ressemble d'une faon extraordinaire 
Olga, ma dfunte femme. Pour ce motif, j'ai l'intention de faire de
cette enfant la princesse Ormanoff.

Mme de Subrans recula de plusieurs pas, en fixant sur lui des yeux
dilats par la stupfaction.

-- Vous voulez... pouser Lise! Une enfant, comme vous dites, car elle
n'a pas seize ans!

-- C'est prcisment pour cela. A cet ge, je la formerai  mon gr,
ainsi que j'ai fait nagure d'Olga.

Et comme Mme de Subrans demeurait sans parole, en le regardant d'un air
ahuri, il ajouta d'un ton sec:

-- On croirait vraiment que je vous dis la chose la plus extraordinaire
du monde!

-- Mais, Serge... songez que vous ne la connaissez pas.

-- Elle ressemble  Olga; elle sera pour le moins aussi belle qu'elle,
et elle est assez jeune pour tre encore mallable. Cela me suffit.
L'intelligence m'est indiffrente, et quant au caractre, quel qu'il
soit, je saurai le transformer selon mes gots.

-- Alors... elle serait peut-tre malheureuse? balbutia Mme de Subrans.

Il eut un ironique plissement de lvres.

-- Une femme est-elle jamais malheureuse quand son mari l'entoure de
luxe, la comble de toilettes et de bijoux, la conduit dans les ftes
les plus brillantes?

-- Cela ne suffirait pas  Lise, peut-tre. Elle est trs srieuse et
trs pieuse.

Les sourcils du prince se rapprochrent.

-- Pieuse? A quelle religion appartient-elle?

-- Elle est catholique.

-- Cela n'a pas d'importance. Une femme ne doit avoir d'autre religion
que celle de son mari, et, ds qu'elle sera devenue la princesse
Ormanoff, Lise suivra le culte orthodoxe.

Le regard effar de Mme de Subrans se posa sur l'impassible visage de
Serge.

-- Vous... vous l'obligeriez  quitter sa religion? balbutia-t-elle.

-- Parfaitement. Pour mon compte, je n'ai point de croyances, mais mes
traditions de famille et de race m'imposent la pratique apparente de la
religion de mon pays. Il en doit en tre de mme pour ma femme.

-- Serge, elle ne voudra jamais! Renoncez  cette ide, c'est
impossible! L'enfant ne serait pas heureuse, d'ailleurs...

Une lueur irrite passa dans les yeux de Serge, qui, en ce moment,
semblrent presque noirs.

-- Pour qui me prenez-vous, Catherine? Quelqu'un aurait-il invent que
j'avais rendu Olga malheureuse?... elle qui avant de rendre le dernier
soupir, me baisait les mains en murmurant: "Serge, vous m'avez donn du
bonheur!" Jamais elle n'a eu un souhait  formuler, car je la devanais
toujours. J'agirai avec Lise comme j'ai agi envers elle. J'entends
demeurer toujours le matre absolu; mais, en retour, je donne  ma
femme toutes les satisfactions convenant  une cervelle fminine. Que
pourrait-elle demander de plus?

-- Que vous l'aimiez autrement, peut-tre, murmura Mme de Subrans.

Une sorte de demi-sourire ironique glissa sur les lvres de Serge.

-- Et que je sois son humble serviteur, comme tant de nigauds le sont 
l'gard des femmes? J'ai un tout autre respect de ma supriorit
masculine, et, avant toute chose, j'entends tre obi, sans discussion.

-- Et vous dites qu'elle sera heureuse!

Le prince eut un mouvement d'impatience.

-- Oui, elle le sera, parce que je saurai lui enlever toute ridicule
sensibilit, si elle en a! Olga tait douce, aimable, caressante, mais
jamais je n'ai souffert de voir une larme dans ses yeux, ni un pli sur
son front. Elle s'y tait trs vite accoutume, et me montrait toujours
un visage serein et souriant. Si je ne l'avais dirige ainsi ds les
premiers jours de notre union, j'aurais risqu de voir apparatre des
pleurs, des bouderies, des caprices, -- tout ce que je hais.

-- Alors, votre femme n'avait mme pas le droit de pleurer?

-- Je me suis conduit de telle sorte envers elle qu'elle n'a jamais eu
aucun motif raisonnable de verser des larmes, dit-il froidement.

Pendant quelques secondes, Mme de Subrans demeura bouche close, ahurie
par cette dclaration faite du ton le plus srieux.

-- Serge, ce n'est pas possible! murmura-t-elle enfin. Lise est trop
jeune; elle est de sant dlicate...

-- Elle aura chez moi tous les soins ncessaires, ne craignez rien. Je
ne tiens aucunement  avoir une femme malade. Mais rellement,
Catherine, j'admire votre sollicitude pour la fille de cette pauvre
Xnia!

Une singulire ironie se glissait dans l'accent du prince, dont le
regard aigu ne quittait pas le visage de Catherine qui se couvrait
d'une pleur effrayante.

-- Il est vrai que je la soigne de mon mieux, dit-elle d'une voix
touffe, et je voudrais qu'elle ft heureuse.

-- Elle le sera par moi.

-- Non, Serge, non! D'abord, elle ne voudra jamais changer de
religion...

Les sourcils du prince se froncrent.

-- Comptez-vous donc pour quelque chose la volont d'une enfant?
D'ailleurs,  cet ge, une forme quelconque de religion importe peu.

Mme de Subrans joignit les mains.

-- Ne me demandez pas cela, Serge! Je ne puis faire le malheur de
cette pauvre petite...

-- En vrit, voil qui est trs flatteur pour moi! dit-il d'un ton
d'irritation mordante. A propos, est-il exact que Xnia soit morte
des suites de cet accident singulier dont elle faillit prir nagure
 Kultow?

Un affolement passa dans le regard de Mme de Subrans. Sa main saisit le
dossier d'une chaise et s'y cramponna...

-- Je... je ne sais... balbutia-t-elle en dtournant les yeux.

-- On me l'a dit... Savez-vous qu'Ivan Borgueff est toujours fort et
alerte et qu'il a conserv une mmoire extraordinaire, surtout pour les
faits un peu anciens, -- tels, par exemple, que votre sjour et celui
de Xnia  Kultow?

Elle tremblait des pieds  la tte, et ses yeux fuyaient toujours le
regard tincelant, telle une bte traque sous les prunelles du
dompteur.

-- Il est trs bavard, ma volont seule enchane sa langue. C'est
heureux pour vous, Catherine, car le jour o je lui dirais: "Peu
importe, Ivan, parle  ta guise", il aurait peut-tre le mauvais got
de faire des rvlations sensationnelles, qui seraient plutt
dsagrables pour vos enfants, n'est-il pas vrai, Catherine Paulowna?

Cette fois, elle le regarda, en levant les bras dans un geste de
supplication.

-- Serge, par piti!... N'est-ce pas assez du remords qui me ronge?
J'ai fait mon possible pour rendre Lise heureuse...

-- Mais en la trompant odieusement. Et ne pensez-vous pas qu'elle sera
plus  sa place prs de moi, qui suis un honnte homme, que sous le
toit de la femme qui a tu sa mre?

Un gmissement s'chappa de la poitrine de Mme de Subrans.

-- Serge!... oh! je vous en prie! bgaya-t-elle.

Il continua impassiblement:

-- Cette raison seule me ferait un devoir d'enlever d'ici cette jeune
fille. Vous allez donc lui faire part de ma demande, et demain nous
serons fiancs.

Cette fois elle ne protesta pas. Elle tait dompte par l'arme
mystrieuse qui rendait Serge tout-puissant sur elle.

-- Je lui parlerai, dit-elle d'une voix rauque.

-- Ce sera raisonnable, car si elle ne devenait pas ma femme, je me
croirais tenu de lui faire connatre certaines choses qui rendraient
impossible pour elle un plus long sjour ici. Mais du moment o elle
sera la princesse Ormanoff, peu importe, vous garderez votre secret, et
vos enfants n'auront pas le dplaisir de...

-- Je lui parlerai, Serge, rpta-t-elle.

Et ses doigts se crisprent si fortement au dossier de la chaise que
les ongles s'enfoncrent dans le bois.

-- C'est bien. Comme je ne tiens en aucune faon  terniser les
fianailles, vous vous arrangerez de faon que le mariage puisse tre
clbr dans un mois. Il le sera d'abord  l'glise catholique, --
c'est une concession que je veux bien faire, puisque, jusqu'ici, Lise a
pratiqu cette religion qui est celle de ce pays et qui tait celle de
son pre. Puis, un de nos prtres viendra bnir ici notre union selon
nos rites.

-- Et... si elle refuse absolument, sur ce point-l? murmura Mme de
Subrans.

Il eut un impatient mouvement d'paules:

-- Une enfant! comment peut-elle avoir une opinion arrte sur telle ou
telle religion? Cela ne signifie rien du tout, Catherine. Elle s'y fera
sans difficult, d'autant plus qu'elle m'a paru fort timide.

-- Oui, elle est timide et trs douce. C'est une nature charmante.

-- Tant mieux! Elle me semble raliser, de toutes faons, mon idal. A
demain, Catherine.

Sans plus lui tendre la main qu' l'arrive, il se dirigea vers la
porte. Comme il allait sortir, elle le rejoignit tout  coup.

-- Vous... vous ne la ferez pas trop souffrir, Serge? dit-elle d'un ton
de supplication.

Il eut un mouvement irrit.

-- Prtendez-vous vous moquer de moi, Catherine? Je n'ai aucune ide de
passer pour un Barbe-Bleue, sachez-le. Olga a t heureuse prs de moi,
Lise le sera de mme... Et rappelez-vous que, de toutes faons, cette
enfant ne restera pas ici maintenant. Vous n'avez pas d oublier,
n'est-ce pas? que la devise des princes Ormanoff est: "Prisse la terre
entire, et l'honneur mme des miens, pourvu que ma volont
s'accomplisse?"

Elle courba la tte sans rpondre, et il sortit du salon.

Alors elle s'affaissa sur un sige et enfouit son visage entre ses
mains.

-- C'est affreux!... affreux!... murmura-t-elle. Pauvre petite Lise,
dois-je donc te sacrifier? Oui, car je sais trop bien qu'il mettra sa
mesure  excution. Alors mes enfants seraient dshonors... Et Lise,
elle-mme, serait si malheureuse, en apprenant que... Oh! quelle
torture que ce poids que je trane! gmit-elle en se tordant les mains.
Pourquoi faut-il que cet homme soit venu y ajouter encore!... Il est
vrai que, peut-tre, Lise sera prs de lui plus heureuse que je ne le
crois. Charmante comme elle l'est, il l'aimera, si froid que soit son
coeur. Elle l'amnera  des ides moins intransigeantes...

Elle essayait ainsi de se rassurer, de se persuader mme que Lise
trouverait le bonheur dans cette union. Aprs tout, il tait vrai
qu'elle avait entendu dire qu'Olga semblait trs heureuse, et qu'elle
aimait beaucoup son mari. Pourquoi n'en serait-il pas de mme pour Lise?

-- Je vais lui parler... Il y a bien la question de religion, mais elle
s'arrangera avec lui. Aprs tout, il ne cache pas qu'il est indiffrent
et ne tient  la sienne que par tradition. Ds lors, il se laissera
flchir, si elle sait s'y prendre.

Elle se leva, ouvrit la porte et appela:

-- Lise!

Puis elle entra dans la pice voisine et s'assit  sa place habituelle,
mais en tournant le dos au jour, car elle avait conscience de
l'altration de son visage.

-- Vous m'avez appele, maman? dit Lise en s'avanant d'un pas lger.

-- Oui, mon enfant. Assieds-toi ici, et coute-moi... Je vais droit au
but. Le prince Ormanoff, voyant en toi le vivant portrait de sa
premire femme, ta cousine et la sienne, te demande en mariage.

Lise eut un sursaut de stupfaction en fixant sur sa belle-mre ses
beaux yeux effars.

-- Oh! maman... C'est une plaisanterie! A mon ge!

-- Olga n'avait pas seize ans quand Serge l'a pouse.

-- Oh! non, non!... dites-lui non, maman! s'cria spontanment Lise
avec un petit frisson d'effroi. Lui qui me fait si peur!

Les mains de Mme de Subrans eurent un frmissement.

-- C'est un enfantillage de ta part, Lise. Serge est un homme de haute
valeur, et, de toutes faons, ce sera pour toi un mariage magnifique.
Les princes Ormanoff sont de vieille race souveraine et les tsars, en
leur enlevant cette souverainet, leur ont laiss de nombreux
privilges ainsi que des biens immenses. Tu seras entoure de luxe, tu
auras toutes les satisfactions imaginables. Serge te conduira dans le
monde, il te fera voyager... Tu seras heureuse, tu verras, mon enfant.

Elle parlait d'un ton monotone, comme si elle rcitait une leon
longuement apprise, et en dtournant les yeux du regard stupfait et
effray de Lise.

-- Maman!... mais je ne veux pas! C'est impossible, voyons, maman! On
ne se marie pas  mon ge!

La surprise avait d'abord domin chez elle, mais maintenant c'tait la
terreur en comprenant que, rellement, cette chose inconcevable tait
srieuse.

-- Mais si, Lise! Ne m'oblige pas  te rpter les mmes choses, mon
enfant! Je suis si lasse!

Lise se pencha un peu pour essayer de voir le visage de sa belle-mre.

-- C'est vrai, vous semblez bien fatigue, maman! Qu'avez-vous?

-- Ce coeur, toujours, dit Mme de Subrans d'une voix un peu haletante.
Il me faudrait du calme... et ce n'est pas aujourd'hui que j'en
aurai... surtout si tu te montres rcalcitrante, Lise.

-- Maman, est-ce possible que vous vouliez cela? s'cria Lise avec
angoisse. Je ne connais pas ce prince Ormanoff...

-- Mais moi, je le connais; je sais qu'il a rendu sa premire femme
heureuse. Certes, il est d'apparence trs froide, mais que signifie
cela? Les belles protestations, les douces paroles ne cachent souvent
que des piges. De plus, vu ta jeunesse, il ne sera pas mauvais pour
toi d'avoir un mari srieux, qui saura te diriger... Ne prends pas cet
air navr, Lise! Ne croirait-on pas que je te condamne au supplice?

Lise tordit machinalement ses petites mains.

-- Il me fait peur!... Et puis, jamais encore je n'avais pens que je
puisse me marier. Cela me semblait si, si lointain! Je me considrais
toujours comme une enfant... Et, tout d'un coup, vous venez me dire
qu'il faut que je devienne la femme de cet tranger, qui m'emmnera o
il voudra, loin d'ici, loin de vous tous! Oh! maman! dites-lui non, ne
pensez plus  cela, je vous en prie!

Mme de Subrans abaissa un peu ses paupires, comme si la vue du doux
regard implorant lui tait insoutenable.

-- Tu es folle, Lise! Certes, tu n'avais aucune raison jusqu'ici de
penser au mariage; mais, du moment o une occasion inespre se
prsente, il importe de ne pas la laisser chapper.

-- Mais, maman, je sui sre que le prince Ormanoff n'est pas catholique!

-- Non, naturellement. Mais tu seras marie d'abord selon le rite de ta
religion, ainsi qu'il est habituel pour les unions mixtes.

-- Je ne puis pouser qu'un catholique! s'cria Lise avec un geste de
protestation.

-- Que tu es ridiculement exagre, ma pauvre enfant! Ta mre et moi
tions-nous catholiques? Cela a-t-il empch que je vous laisse suivre
 tous trois la religion de votre pre?

-- Mais... lui... voudrait-il? murmura Lise.

Les paupires de Catherine battirent un peu.

-- C'est lui-mme qui m'a dit que votre mariage serait bni  l'glise
catholique, rpondit-elle d'une voix sourde. Tu verras qu'il n'est pas
si terrible qu'il en a l'air. Avec de l'adresse, qui sait? tu en feras
peut-tre ce que tu voudras, petite Lise!

Elle essayait de sourire, mais si elle n'avait pas t place 
contre-jour, la jeune fille aurait vu avec surprise quel douloureux
rictus tordait ses lvres -- ses lvres menteuses qui trompaient une
enfant innocente.

Lise cacha son visage entre ses mains.

-- Est-ce possible!... est-ce possible que, tout d'un coup, je doive me
dcider!... Mais je puis rflchir quelques jours, maman, demander
conseil?

Le visage de Catherine se contracta. Demander conseil!...  son
confesseur, sans doute? Qui sait si ce prtre ne viendrait pas se
mettre  la traverse! Il fallait,  tout prix, arracher  l'enfant une
promesse.

-- Rflchir! Lise, le prince veut une rponse ce soir. Comprends-tu,
il retrouve en toi sa premire femme qu'il a beaucoup aime, et depuis
qu'il t'a vue, il ne vit plus, dans la crainte d'un refus. Pense donc,
Lise, ce sera une charit de consoler ce veuf, de lui rappeler Olga...

Les mots sortaient avec peine des lvres dessches. A bout de force,
Mme de Subrans laissa tomber sa tte sur le dossier du fauteuil.

-- Maman, maman! dit Lise avec angoisse.

Catherine tait vanouie. La jeune fille appela Albric, l'envoya
chercher le mdecin, puis essaya de faire revenir  elle sa belle-mre.
Mais la syncope durait encore quand arriva le docteur Mourier.

-- Est-elle donc plus malade, docteur? demanda Lise lorsque, Mme de
Subrans ayant repris ses sens, le mdecin s'loigna aprs avoir crit
quelques prescriptions.

-- Un peu plus, oui... Il faudrait lui viter les grandes contrarits,
les trop fortes motions. A-t-elle eu quelque chose de ce genre
aujourd'hui?

-- Oui, peut-tre, murmura Lise en rougissant.

-- C'est cela. Elle a besoin d'une grande tranquillit d'esprit, je ne
vous le cache pas, mademoiselle Lise. A ce prix, elle peut vivre des
annes avec cette maladie.

Lise, en revenant vers la chambre de sa belle-mre, se sentait toute
trouble. Etait-ce donc sa rsistance  ce mariage qui avait occasionn
cette secousse dont, visiblement, le docteur se montrait inquiet?
Alors, si un malheur survenait, si Albric et Anouchka devenaient
orphelins, ce serait elle, Lise, qui en serait la cause?...

-- Que faire, mon Dieu?... que faire? murmura-t-elle perdument.

En l'entendant entrer, Madame de Subrans tourna vers elle son visage
dfait.

-- Tu vois, enfant, en quel tat prcaire est ma sant, dit-elle d'une
voix touffe. Un jour ou l'autre, je puis m'en aller dans une crise,
dans une syncope. Tu resterais sans proche parent... Tandis que,
marie, tu n'aurais besoin de personne, et je partirais plus tranquille
pour toi...

La main brlante de Lise se posa sur celle de sa belle-mre, qui
tremblait convulsivement.

-- Vraiment, si j'acceptais ce mariage, vous seriez satisfaite, maman?

Un oui presque imperceptible passa entre les lvres de Catherine.

-- En ce cas, puisque vous pensez que c'est un bien pour moi,
j'pouserai le prince Ormanoff, dit Lise d'une vois un peu teinte.

En mme temps elle se penchait, offrant son front aux lvres de sa
belle-mre.

Catherine eut un geste pour la repousser, mais, se raidissant, elle
donna un baiser  l'enfant qu'elle venait de sacrifier aux exigences
impitoyables de Serge Ormanoff.

-- Va, Lise, dit-elle d'un ton affaibli. Laisse-moi, j'ai besoin de me
reposer. Et ce soir, j'crirai un mot  Serge.

Lise sortit du salon et, gravissant rapidement l'escalier, entra dans
sa chambre, une grande pice simplement meuble qu'elle entretenait
elle-mme avec beaucoup de soin. Elle se jeta  genoux devant son
crucifix et, prenant sa tte  deux mains, se mit  pleurer.

-- Mon Dieu, mon Dieu, est-ce possible!... Je ne pourrai jamais! j'ai
trop peur!... Oh! Gabriel, priez pour moi! dites, cher Gabriel, priez
pour votre petite Lise!



IV


La Providence a des voies impntrables qui confondent les prvisions
de la sagesse humaine. Comme Lise, le lendemain matin, s'en allait au
presbytre pour parler au cur de Proulac, elle apprit que le vieux
prtre, frapp d'apoplexie cette nuit mme, tait  l'agonie.

Ainsi, celui qui aurait pu clairer la pauvre petite conscience
inexprimente manquait tout  coup. Lise n'avait mme pas la ressource
d'aller prendre conseil prs de Mme des Forcils. La mre de Gabriel se
trouvait pour un mois  Bordeaux, chez sa soeur malade.

Lise attendit donc, avec une secrte terreur, la visite annonce de
l'tranger qui allait devenir son fianc. Elle essayait de se rassurer
en se disant que Mme de Subrans paraissait connatre Serge Ormanoff et
qu'elle ne l'engagerait pas  un mariage qui ne lui paratrait pas
prsenter de suffisantes garanties. Elle avait une trs grande
confiance en sa belle-mre, qu'elle savait trs srieuse et qui lui
avait toujours tmoign du dvouement et de la sollicitude. De plus,
Lise, petite me humble, dfiante d'elle-mme et consciente de son
inexprience, -- qui tait rellement encore sur beaucoup de points
celle d'une enfant, par suite de l'existence retire qu'elle menait et
de la mthode d'ducation aucunement moderne en usage  la Bardonnaye,
-- estimait que la docilit  un jugement plus mr faisait partie de
ses devoirs.

Elle n'avait donc aucune vellit de se rvolter contre ce mariage
presque impos par sa belle-mre. Pourtant quand, dans l'aprs-midi,
elle entendit l'automobile du prince Ormanoff s'arrter devant la
maison,  elle devint toute ple et regarda d'un air perdu Mme de
Subrans.

Catherine dtourna les yeux de ces merveilleuses prunelles si
loquentes, semblables  celles de la gazelle du dsert, lorsque,
traque, elle implore le chasseur impitoyable. Elle avait la
physionomie d'une personne qui sort d'une grave maladie et, quand le
prince fut introduit, tout son corps eut un long frisson.

-- Voil votre fiance, Serge, dit-elle d'un accent un peu rauque, en
dsignant la jeune fille qui s'tait avance machinalement, mais
baissait les yeux pour retarder le moment o il faudrait rencontrer ce
regard qui lui avait caus une impression d'effroi.

-- C'est fort bien, dit la voix brve de Serge. J'en suis heureux,
Lise... Mais levez donc les yeux, je vous prie. Olga me laissait
toujours lire jusqu'au fond de son regard, je dsire que vous agissiez
de mme.

Elle obit, et ses grands yeux timides et apeurs se posrent sur la
froide physionomie de son fianc. Pendant quelques secondes, il parut
contempler avec une sorte de satisfaction altire la dlicate crature
tremblante devant lui. Puis l'trange nuance verte de ses yeux changea,
se fit presque bleue, tandis que sa main se posait sur la sombre
chevelure de Lise, en un geste qui tait peut-tre une caresse, mais
qui avait beaucoup plus l'apparence d'une prise de possession.

-- Vous n'tes encore qu'une enfant, Lise. Vous serez, je l'espre,
trs soumise et tout ira fort bien... Vous semblez souffrante,
Catherine? Ne vous croyez pas oblige de vous fatiguer  demeurer ici.
Je serais dsol de gner qui que ce ft, pendant ce temps de
fianailles que nous rendrons trs bref, n'est-ce pas?

Mme de Subrans ne protesta pas. De fait, elle n'en pouvait plus. Puis,
ne valait-il pas mieux laisser seuls les fiancs? Peut6tre ainsi une
tincelle jaillirait-elle ente eux.

Cependant, un tel vnement ne semblait pas devoir se produire. Le
prince Ormanoff avait avanc  Lise un fauteuil et avait pris place
prs d'elle. Avec sa haute taille, il semblait la dominer et l'craser.
Posant sa longue main fine sur l'paule de la jeune fille, il se mit 
l'interroger sur son existence, sur ses occupations, sur ses tudes.
Comme elle rpondait d'une voix trangle par l'motion, il
l'interrompit...

-- Avez-vous peur de moi, Lise? demanda-t-il d'un ton presque doux.

Elle murmura en rougissant:

-- Un peu, oui. Pardonnez-moi...

-- Cela ne me dplat pas,  condition que cette crainte ne vous
paralyse pas et ne vous enlve pas l'usage de la voix. J'ai l'intention
de vous rendre trs heureuse, pourvu que vous soyez docile  la
direction que je vous donnerai.

-- Je ferai ce que vous voudrez, dit-elle doucement.

Elle se rappelait tout  coup les conseils de l'Aptre sur la
soumission requise de l'pouse envers l'poux, et songeait qu'elle, si
jeune, avait plus que d'autres besoin de s'y conformer.

Serge continua son interrogatoire. Il eut un hochement de tte
satisfait en apprenant qu'elle parlait couramment le russe et
l'allemand, mais frona le sourcil au seul mot de latin.

-- Vous me ferez le plaisir d'oublier cela, dit-il froidement. Rien ne
donne davantage  une femme un air de pdantisme, -- ce que je dteste
le plus au monde. Du reste, votre instruction me parat en voie d'tre
pousse trop loin. Heureusement, il est temps encore d'endiguer.

-- Vous... vous ne me permettrez plus de travailler? balbutia-t-elle.

-- Ah! certes non! Salir vos doigts  des crivasseries inutiles 
votre sexe, fatiguer vos beaux yeux  des tudes ridicules! Ce n'est
pas moi qui autoriserai jamais cela, Lise!

Des larmes qu'elle ne put retenir vinrent aux yeux de la jeune fille.

Serge eut un mouvement d'irritation, et il parut  Lise que sa main
s'appesantissait lourdement sur son paule.

-- Ecoutez-moi, et que ceci soit dit une fois pour toutes:
accoutumez-vous  ne plus pleurer  propos de tout et de rien, comme le
font si volontiers les femmes, car rien n'est plus insupportable.

Elle courba la tte et essaya de refouler ses larmes. Mais elles
augmentaient au contraire, et glissaient lentement sur ses joues et
jusque sur le corsage de voile blanc qu'elle avait revtu aujourd'hui
en l'honneur de ses fianailles.

Une lueur d'motion, presque imperceptible, parut un instant dans le
regard du prince. Il eut un mouvement pour se pencher vers Lise. Mais,
se ravisant, il s'enfona dans son fauteuil en disant d'un ton calme:

-- Quand vous serez plus raisonnable, nous causerons, petite fille trop
impressionnable.

Il sortit de sa poche un tui d'or dlicatement cisel et, l'ouvrant, y
prit une cigarette. Bientt une mince spirale de fume s'leva et une
odeur de fin tabac flotta dans la pice.

Du coin de l'oeil, Serge observait sa fiance. Elle tenait toujours la
tte baisse, mais les pleurs schaient sur ses joues un peu
empourpres.

-- Lise!

Elle leva ses yeux, encore embus de larmes, et regarda successivement,
d'un air interloqu, l'tui qui lui tait prsent et le visage du
prince Ormanoff.

-- Vous ne fumez pas?

-- Oh! non! dit-elle d'un ton effar.

-- C'est cependant chose frquente dans notre pays, et il faudra vous y
accoutumer, car il me plat de voir parfois une cigarette entre de
jolies lvres.

Elle semblait si absolument abasourdie, et suffoque mme, qu'un lger
sourire vint aux lvres de Serge.

-- Cela parat vous tonner prodigieusement, petite Lise? Il est vrai
que ma cousine Catherine ne fumait jamais, mais votre mre, en
revanche, tait une fervente de la cigarette.

Lise dit timidement:

-- Vous avez beaucoup connu maman... prince?

-- Appelez-moi Serge. Oui, je l'ai vue pendant plusieurs annes, durant
mes sjours  Moscou et  Ptersbourg. J'tais trs jeune, alors. Elle
vint aussi une anne,  Kultow, avec sa cousine Catherine. Dj elle
tait fiance au vicomte de Subrans... Donnez-moi votre main, Lise.
J'ai pu trouver  Prigueux une fort jolie bague, en attendant que je
vous en choisisse une autre  Paris.

Il glissa au petit doigt frmissant le cercle d'or orn d'un rubis et
de brillants; puis, gardant sa main entre les siennes, et la caressant
comme celle d'un enfant bien sage, il se mit  lui dcrire Cannes, les
ftes qui s'y donnaient, les relations qui taient les siennes -- le
tout avec la condescendance d'un homme srieux qui veut bien s'occuper
 amuser une petite fille.

Cette attitude ne varia aucunement par la suite. Lise tait constamment
traite en enfant. Parfois, sans motif apparent, il lui montrait une
froideur svre, et la tremblante petite fiance, tout perdue,
cherchait en vain ce qu'elle avait pu dire ou faire contre son gr.
Dj elle sentait s'appesantir sur elle une inflexible volont. Serge
la considrait comme lui appartenant et parlait en matre.

-- Lise, venez avec moi dans le jardin... Gardez votre coiffure
d'enfant, je prfre cela pour le moment... Je vous emmne en
automobile  Prigueux...

Tout cela du ton premptoire d'un homme accoutum  voir tout plier
devant sa volont.

Mme de Subrans avait cependant essay d'objecter que cette promenade 
deux n'tait pas conforme aux usages franais, mais il avait rpondu
simplement par un ironique sourire, et, les deux jours suivants, avait
emmen Lise un peu plus loin encore.

Catherine courbait la tte. Le prince Ormanoff lui avait trop bien fait
comprendre qu'elle, moins que tout autre, pouvait se targuer de droits
sur sa belle-fille.

Un matin, en arrivant  la Bardonnaye, Serge trouva sa fiance occupe
 repriser du linge. C'tait une tche qu'elle assumait souvent pour
aider sa belle-mre, et elle le faisait de grand coeur, car
l'empressement  soulager autrui ou  lui faire plaisir tait un des
traits de sa belle petite nature.

-- A quoi travaillez-vous l? dit schement de prince. Voulez-vous bien
me laisser cela!

Et, prenant la serviette des mains de Lise tout abasourdie, il la jeta
au loin sur une chaise.

-- Je ne veux pas que vous vous abmiez les doigts  des horreurs
pareilles, ajouta-t-il. Seules, quelques broderies dlicates seront
tolres par moi.

La pauvre Lise se trouvait compltement dsempare. Etait-ce donc
vraiment une existence oisive et inutile qui lui tait prpare,  elle
si laborieuse, et qui aimait tant le travail sous toutes ses formes?
Seule, la musique semblait trouver grce devant Serge Ormanoff, -- et
encore ne permettait-il pas une musique trop savante qui ne convenait
pas  une cervelle fminine, avait-il dclar avec son habituelle
hauteur ddaigneuse.

Six jours aprs les fianailles, Mme de Subrans, Lise et le prince
partirent pour Paris. Serge avait dcid qu'il fallait y aller
commander le trousseau et les toilettes de la future princesse.
Catherine et sa belle-fille descendirent dans un htel de la rive
gauche, o, chaque jour, une des voitures du prince Ormanoff vint les
chercher pour les conduire dans les magasins les plus renomms. C'tait
Serge lui-mme qui choisissait les toilettes, chapeaux, fourrures. Il
lui imposait son got -- qui tait, du reste, trs sr, car il avait le
sens trs vif de la beaut --  la petite fiance craintive, un peu
ahurie, elle qui n'avait jamais t plus loin que Prigueux, et
ignorait toutes les recherches du luxe et de la vanit qui s'talaient
devant elle. Son avis n'tait jamais demand. Quand Serge avait dcid,
tout tait dit, il ne restait qu' s'incliner.

Pourtant, un jour, Lise s'insurgea. Elle avait t avec sa belle-mre
essayer des toilettes de bal chez un des plus clbres couturiers
parisiens. Mais, quand elle vit le dcolletage assez prononc qui avait
t fait, elle rougit et dit vivement:

-- Jamais je ne porterai cela! Il faudra faire monter ce corsage plus
haut, madame.

La premire s'exclama:

-- Mais ce n'est rien, cela, mademoiselle! C'est un dcolletage modr.
Vous avez des paules dlicieuses, bien qu'un peu frles encore, il
faut les montrer, lgrement, tout au moins.

-- Non, je ne le veux pas, dit Lise d'un ton ferme. Vous changerez ce
corsage, je vous prie.

-- Mon enfant, n'exagre pas! murmura  son oreille Mme de Subrans pour
qui une semblable dlicatesse d'me demeurait incomprhensible, car,
jeune fille, elle avait t follement mondaine. Songe d'ailleurs que
Serge sera trs mcontent.

-- Je lui en parlerai moi-mme. Mais jamais je ne porterai cela, dit
rsolument Lise.

Lui en parler! C'tait facile  dire, mais autrement difficile  faire!
Pourtant, telle tait l'nergie latente dans l'me de Lise qu'elle
n'hsita pas, le soir de ce jour,  aborder la question  la fin du
dner, pris dans le petit salon d'un restaurant  la mode o le prince
avait conduit sa fiance et Mme de Subrans.

Ds les premiers mots, Serge frona les sourcils.

-- Qu'est-ce que cela? Vous avez dcid ce changement de votre propre
autorit?

-- Mais non, vous le voyez, Serge, puisque je vous en parle.

Ses lvres tremblaient un peu, et elle tait dlicieusement touchante
ainsi, avec ses beaux yeux craintifs, timidement levs vers lui.

Les sourcils blonds se dtendirent, Serge leva lgrement les paules...

-- Folle petite fille! Je veux bien tre indulgent pour cette fois,
d'autant plus que vos femmes de chambre auront vite fait de remettre
les choses en tat quand il le faudra... Mes compliments sur
l'ducation srieuse que vous lui avez donne, Catherine! ajouta-t-il
avec une imperceptible ironie, en se tournant vers sa cousine.

Il traitait gnralement Mme de Subrans en quantit ngligeable, ne lui
tmoignant qu'une stricte politesse et paraissant la considrer  peu
prs uniquement comme le chaperon de Lise. Catherine, nature cependant
autoritaire, se soumettait passivement  toutes ses volonts, tranant
Lise de magasin en magasin, malgr son tat de fatigue que l'air de
Paris augmentait encore, et suivant aveuglment ses instructions au
sujet des achats  faire pour la jeune fiance. Serge, par le secret
qu'il dtenait, la gardait compltement en sa puissance.

Les deux femmes taient extnues lorsque, au bout de dix jours, elles
reprirent le chemin de Proulac, sans que Lise, durant cette course
continuelle de fournisseur en fournisseur, et pu voir de Paris ce
qu'elle dsirait surtout connatre: les muses, les glises, les
monuments historiques et les environs, tels que Versailles et
Saint-Germain, dont les noms hantaient sa jeune intelligence o l'tude
de l'histoire se trouvait toute frache encore.

Le prince Ormanoff tait parti pour Ptersbourg, o l'appelaient
quelques affaires. Il ne reparut  la Bourdonnaye que trois jours avant
le mariage. Ce temps avait paru bien court  Lise, qui se sentait plus
lgre et plus elle-mme en sachant loin, trs loin ce fianc pour
lequel elle prouvait une crainte insurmontable. Combien la date
redoute approchait vite!

-- Oh! maman, n'y a-t-il pas moyen de faire autrement? murmura-t-elle
en prenant cong de sa belle-mre, un soir o l'angoisse l'treignait
plus fortement.

Le visage blafard de Mme de Subrans se crispa un peu, tandis qu'elle
rpondait:

-- Mais non, Lise, il n'y a aucune raison pour cela. Voyons, Serge est
trs bon pour toi. Sa nature est autoritaire, mais il t'aimera beaucoup
si tu es gentille et bien soumise, comme il convient  ton ge.

-- J'ai peur de lui, soupira Lise. Quand je pense qu'il va m'emmener si
loin de vous!

C'tait une pense qui la faisait frissonner, tandis qu'au matin du
jour redout sa belle-mre, dont le visage tait affreusement altr,
l'aidait  revtir la longue robe de soie souple garnie d'admirables
dentelles, excute d'aprs un dessin fait par le prince Ormanoff. Sur
les paules de la tremblante petite marie, Mme de Subrans jeta un
vtement tout en renard blanc, d'un prix inestimable, que Serge avait
rapport de Ptersbourg... Et,  la sortie de l'glise, bien des
regards envieux couvrirent la jeune pouse ainsi royalement vtue.
Mais d'autres personnes hochrent la tte en regardant la physionomie
altire et ferme du prince Serge, et le beau visage de Lise, si ple
et si doux.

-- C'est un mariage magnifique... mais sera-t-elle heureuse?
songeait-on.

Et Mme des Forcils, revenue pour assister au mariage de sa petite amie,
pleura et pria de toute son me pendant la crmonie; car, en
rencontrant tout  l'heure au passage les beaux yeux qu'elle
connaissait si bien, elle y avait lu une souffrance profonde et une
douloureuse anxit.



V


Une neige lgre tait tombe le matin et poudrait encore les arbres
dpouills du cimetire, les alles troites, les tombes qui semblaient
ainsi toutes pares, comme pour accueillir la nouvelle marie qui
venait d'ouvrir la vieille grille rouille.

Aprs la seconde bndiction nuptiale donne par un pope dans le salon
de Mme de Subrans, Lise, sur l'ordre du prince Ormanoff, tait monte
afin d'changer sa robe blanche contre un costume de voyage. Et tandis
qu'elle s'habillait en refoulant ses larmes, il lui tait venu
l'irrsistible dsir d'aller prier encore une fois sur la tombe de
Gabriel.

Le prince avait dit qu'ils ne partiraient que dans une heure. Elle
avait le temps de courir jusqu'au cimetire et de revenir bien vite,
avant qu'il s'en apert.

Maintenant, agenouille, la tte entre ses mains, elle voquait devant
cette tombe l'anglique visage de Gabriel, et ses yeux graves et
profonds qui avaient conquis  Dieu l'me de la petite Lise. Que
n'tait-il l aujourd'hui pour encourager sa pauvre petite amie! Oh! si
elle avait pu entendre sa chre voix, avant de s'en aller avec cet
tranger, nigme vivante devant laquelle s'effarait son jeune coeur!

Elle tendit la main et cueillit un des chrysanthmes blancs qui
demeuraient encore fleuris, grce au soin qu'en prenait la vieille
servante de Mme des Forcils, tombe  peu prs en enfance depuis la
mort de Gabriel, "son petiot chri".

-- Je la garderai en souvenir de vous, mon ami Gabriel! murmura Lise en
posant ses lvres sur la fleur. Et vous qui tes un saint, vous prierez
pour votre pauvre Lise, vous la protgerez... Oh! mon Dieu, soyez ma
force! Voyez comme je suis petite et faible...

Elle tait si absorbe qu'un bruit de pas, d'ailleurs assourdi par la
neige, ne lui avait pas fait lever les yeux, jusqu' ce que l'arrivant
se trouvt  quelques pas d'elle. Alors elle eut une exclamation
touffe en reconnaissant le prince Ormanoff.

-- Que faites-vous ici?

La voix tait dure, les yeux que rencontra le regard perdu de Lise
parurent  la jeune femme presque noirs.

-- Je suis venue prier une dernire fois sur la tombe d'un ami,
rpondit-elle d'une voix un peu teinte.

-- Un ami? comment cela? Expliquez-vous.

Elle dit alors comment elle tait entre en relations avec Mme des
Forcils et son fils, comment Gabriel et elle avaient sympathis
aussitt, et quel chagrin lui avait caus sa mort. Elle tremblait,
beaucoup moins  cause de la bise froide que du saisissement d 
l'apparition inopine de son mari, et, oubliant de se relever, elle
semblait agenouille devant lui comme une pauvre petite agnelle devant
quelque fauve sans piti.

Il l'coutait, impassible, et, quand elle eut fini, il dit seulement,
d'un ton net et glac:

-- Il faudra oublier tout cela, Lise.

Un effarement passa dans le regard de la jeune femme.

-- Oublier Gabriel! Oh! Serge!

-- Il le faudra. Toute trace de votre existence antrieure doit
disparatre de votre mmoire, car j'ai droit  toutes vos penses, et
j'entends les possder toutes. Vous ne devez plus avoir qu'un but dans
l'existence: c'est de m'obir et de me plaire. Maintenant, levez-vous
et suivez-moi.

Sa main ferme et pourtant trangement souple se posa sur celle de Lise
et la dtacha sans violence de la grille  laquelle elle se crispait.
La jeune femme se releva machinalement. Le regard aigu du prince se
posa sur son autre main, ferme comme si elle retenait quelque chose.

-- Qu'avez-vous l, Lise?

-- Une fleur, murmura-t-elle.

-- Quelle fleur?

Du geste, elle dsigna les chrysanthmes.

-- Vous l'avez cueillie ici, vous l'emportiez comme souvenir?

Elle inclina affirmativement la tte. Sa gorge tait tellement serre
qu'il lui semblait impossible de prononcer un mot.

-- Donnez-moi cela!

Elle leva un regard d'angoisse sur le hautain  visage de Serge.

-- Pourquoi? balbutia-t-elle.

-- Parce que je le veux. Donnez!

Mais elle serra plus fort la fleur entre ses doigts tremblants, et,
instinctivement, essaya de reculer comme pour chapper  Serge.

Hlas! une poigne vigoureuse tenait sa frle petite main! Qu'elle tait
peu de chose prs de cet homme dans tout l'panouissement de sa
triomphante force masculine!

-- Donnez, Lise! rpta-t-il.

Sa voix tait froide, trs calme, mais Lise frissonna sous le regard
dur et troublant qui s'attachait sur elle.

La main de la jeune femme s'entr'ouvrit, laissant voir la fleur
blanche. Mais elle ne la tendit pas  Serge. Ce fut lui qui la prit
entre ses doigts gants. Il la jeta  terre et appuya son talon dessus.

-- Voil ce que je fais des "fleurs du souvenir". Quand  une pareille
rsistance  ma volont, je me dispense de la qualifier. Mais je vous
engage  ne plus recommencer une scne de ce genre.

Il lui prit le bras, et, le serrant sous le sien, emmena la jeune femme
vers la porte du cimetire.

Elle se laissait faire, incapable de rsister. Mais son pauvre coeur
bondissait de douleur et d'effroi, et des larmes s'amoncelaient sous
ses paupires frmissantes.

Devant la porte attendait la superbe automobile du prince Ormanoff.
Serge y fit monter sa femme, et s'assit prs d'elle en jetant cet ordre
au chauffeur:

-- A toute vitesse!

Presque sans bruit, l'automobile s'loigna, et,  peine hors du
village, prit une allure folle.

Lise, d'abord, n'y fit pas attention. Elle concentrait sa pense sur
cette pauvre fleur, qui gisait l-bas sur le sol neigeux, pitine,
mconnaissable, -- la fleur de Gabriel, blanche et pure comme lui.

Et les larmes brlantes glissaient, une  une, sur son visage ple et
dsol, sans qu'elle songet  la dfense qui lui avait t intime
nagure, sans qu'elle remarqut le regard d'impatience irrite qui se
posait sur elle.

Mais tout  coup, elle sursauta, et ses yeux stupfaits allrent du
paysage fuyant, inconnu d'elle, aux objets qu'elle remarquait seulement
maintenant, poss sur la banquette de devant: la magnifique pelisse de
zibeline que le prince avait voulu qu'elle emportt pour le voyage, et
le sac -- une merveille d'lgance raffine -- qu'il lui avait rapport
de Russie. Elle avait laiss ces deux objets dans sa chambre, comptant
les prendre au retour du cimetire. Qui donc avait eu l'ide de les
descendre et de les mettre dans la voiture sans l'attendre? Le sac
n'tait mme pas ferm...

Elle leva vers son mari ses yeux encore gros de larmes, en murmurant
timidement:

-- Est-ce que... nous ne retournons pas tout de suite  la Bardonnaye,
Serge?

-- Ni tout de suite, ni plus tard, dit-il d'un ton sec.

Elle se redressa brusquement.

-- Vous ne voulez pas dire que... que je vais partir sans les revoir,
sans les embrasser? balbutia-t-elle.

-- Parfaitement, c'est cela mme. Ces adieux taient inutiles et
j'aurais encore eu  supporter la vue de ces larmes que vous fait
verser une sensibilit rellement  fleur de peau. Vous pourrez crire
un mot  Mme de Subrans, une fois  Cannes, je vous y autorise.

Lise jeta un regard dsespr vers le paysage qui passait avec une
vitesse vertigineuse.

-- Mais ce n'est pas possible! Je ne peux pas m'en aller comme cela!
dit-elle d'une voix trangle. Je vous en prie, Serge, revenons!... Je
ne serai pas longue, le temps seulement de les embrasser, de leur
dire...

Il dtourna les yeux des belles prunelles implorantes, et un pli de
colre vint barrer son front.

-- Taisez-vous, Lise, cessez ces supplications ridicules! Il me plat
d'agir ainsi, vous n'avez qu' vous soumettre, -- d'autant mieux que
vous avez  vous faire pardonner votre rvolte de tout  l'heure, pour
laquelle il n'est pas mauvais que vous ayez une punition.

Les petites mains jointes retombrent, les paupires s'abaissrent sur
les yeux noirs qui se remplissaient de nouveau de larmes. Lise
s'enfona davantage dans son coin, en appuyant sur ses mains
tremblantes son visage glac par l'motion douloureuse. Elle savait
maintenant qu'en cet poux qui avait ce matin, par la voix du prtre,
promis amour et protection  Lise de Subrans, elle ne trouverait qu'un
matre despotique et impitoyable.

Son coeur battait  coups prcipits, et  grand'peine, elle touffait
les sanglots qui l'tranglaient. Une vague de souffrance dsespre
montait en elle... Oh! si cette automobile, dans sa course effrne,
pouvait se briser, et qu'elle, Lise, ft rduite en miettes! L-haut,
elle retrouverait Gabriel, elle serait loin de cet homme effrayant, qui
lui interdisait jusqu'aux larmes!

Quelle allait donc tre sa vie? Que deviendrait-elle s'il lui fallait
trembler ainsi constamment devant lui?

Une prire perdue montait  ses lvres, vers le Dieu que Gabriel lui
avait appris  connatre. Jamais, mieux qu'en cet instant, elle n'avait
eu une telle conscience de sa propre faiblesse, en mme temps que de la
force toute-puissante qui, du haut du ciel, veillait sur elle et
s'insufflait en sa jeune me chancelante sous la douleur.

Peu  peu, la fatigue, la vue fuyante du paysage d'hiver, la tideur
qui rgnait dans la voiture, le subtil parfum d'Orient que le prince
Ormanoff affectionnait, provoquaient chez la jeune femme une torpeur
qui finit par se changer en sommeil. Serge, lui aussi, fermait les
yeux. Mais il ne dormait pas, car sa main dgante caressait
frquemment sa barbe blonde, en un geste qui lui tait habituel dans
ses moments de contrarit.

Un cahot rejeta tout  coup Lise contre son mari. Serge abaissa les
yeux vers la tte dlicate qui reposait maintenant contre son paule.
Lise ne s'tait pas rveille. Sur son visage se voyaient encore des
traces de larmes. Mais elle tait de ces femmes que les larmes
n'enlaidissent pas, qu'elles ne rendent que plus touchantes. Un peu de
fivre empourprait ses joues, sur lesquelles ses longs cils sombres
jetaient une ombre douce. Sa petite bouche gardait jusque dans le
sommeil une contraction douloureuse, et un tout petit pli de souffrance
se voyait sur son front blanc.

Pendant quelques secondes, Serge la contempla. Il se pencha tout  coup
et ses lvres effleurrent les paupires closes. Mais il se redressa
brusquement, le visage plus dur, le front contract. Il prit  deux
mains l'exquise petite tte, et doucement, en un mouvement presque
imperceptible, il la reposa sur les coussins de la voiture, sans que la
jeune femme se rveillt.

Alors, se dtournant, il s'appuya  l'accoudoir de velours, en fixant
vaguement sur le paysage neigeux son regard sombre et soucieux.



VI


Sans une panne, sans un arrt autre que celui ncessit par le dner,
vers sept heures, l'automobile du prince Ormanoff arrivait  la gare de
Lyon un quart d'heure avant le dpart du rapide qui devait emmener 
Cannes les nouveaux poux.

Cette allure folle avait bris et ahuri Lise, et ce fut presque comme
une inconsciente qu'elle descendit de voiture et suivit son mari
jusqu'au train, o les attendaient Vassili, le valet de chambre favori
du prince, et Dcha, la premire femme de chambre de la dfunte
princesse Olga, qui passait maintenant au service de Lise.

Vaguement, la jeune princesse distingua une femme d'une cinquantaine
d'annes, maigre, au visage rid, qui s'inclinait profondment pour lui
baiser la main. Elle se laissa conduire au sleeping-car, dshabiller et
coucher; elle rpondit machinalement aux offres de service de Dcha:
"Merci, je n'ai plus besoin de rien, je voudrais essayer de dormir..."
Mais quand elle fut seule, le sommeil ne vint pas et elle passa une
nuit fivreuse, pleine d'angoisse, en se remmorant les incidents de la
journe coule, l'attitude glaciale dont ne s'tait pas dparti le
prince durant le reste du voyage, -- il l'avait traite visiblement
comme un enfant en pnitence, -- et surtout cette scne du cimetire,
si cruelle! Oh! quel homme tait-il donc, celui qui lui ordonnait
d'oublier les morts et l'enlevait aux vivants sans lui permettre un
adieu!

Elle tait si dfaite le matin, que Dcha lui demanda avec inquitude
si elle tait malade... Et cette mme question sortit des lvres de
Serge, lorsque, une fois coiffe et habille, elle le rejoignit dans le
wagon-salon, o Vassili avait prpar le th.

-- Trs fatigue, seulement, Serge. Je n'ai pas dormi une minute cette
nuit.

Elle lui tendait la main, d'un joli geste timide et hsitant qu'il prit
peut-tre pour un geste de soumission, car sa physionomie si froide
s'adoucit lgrement.

-- A qui la faute, mchante enfant! Pourquoi n'avoir pas t plus
raisonnable hier et m'avoir oblig  la svrit? Je pardonne
aujourd'hui, mais n'oubliez pas cette leon, Lise.

Il la baisa au front et la fit asseoir prs de lui, tandis que Vassili
servait le th. Pendant le reste du voyage, il reprit l'attitude de
condescendance  la fois ddaigneuse et lgrement caressante qu'il
avait eue en gnral au cours de ses fianailles. Hier, Lise tait
l'enfant insoumise que l'on punit, aujourd'hui c'tait l'enfant sage et
repentante, envers laquelle un matre magnanime voulait bien montrer
quelque indulgence.

Mais, tout en forant ses lvres au sourire, Lise demeurait au fond du
coeur mortellement triste, et cette impression ne fut pas modifie par
le soleil radieux, par la vue de la vgtation mridionale, par la
traverse des luxueux quartiers de Cannes dans la voiture qui attendait
le prince et sa femme  la gare.

Cependant une exclamation admirative lui chappa  l'apparition de la
merveille qu'tait la villa Ormanoff.

-- Ma demeure vous plat, petite Lise? demanda Serge dont
l'indfinissable regard revenait sans cesse vers elle.

-- Oh! beaucoup! que c'est beau!... Je n'aurais jamais pens qu'il
existt quelque chose de semblable!

-- Vous tes destine  en tre le plus charmant ornement, Lise.

Etait-ce un compliment? Rien, dans le ton froid ni dans la physionomie
du prince, ne pouvait le lui faire croire. Il semblait plutt lui
tracer en quelques mots un programme.

La voiture s'arrtait devant le double perron de marbre blanc, au pied
duquel tait range la domesticit, en trs grande partie russe. Serge
aida  descendre la jeune femme, qui jetait un regard effar sur tous
ces gens respectueusement courbs. Lui faudrait-il donc, en tant que
matresse de maison, commander  tout ce monde?

Brivement, Serge lui nomma l'intendant, la femme de charge, le
majordome, les principaux de ces serviteurs dont le matre lui-mme ne
connaissait pas au juste le nombre, qui le suivaient dans tous ses
dplacements et s'augmentaient encore d'autres units durant ses
sjours en Ukraine, par suite de l'loignement du domaine et de
l'immensit du chteau qui exigeait un personnel norme.

Cette formalit accomplie, le prince et Lise pntrrent dans le
vestibule dont les dlicates colonnes de marbre blanc disparaissaient
presque sous les fleurs, et de l dans un salon o se tenaient trois
personnes: une jeune femme et deux garonnets de dix  douze ans.

Serge avait parl comme d'une chose sans importance de la prsence chez
lui de sa soeur et de ses neveux. Il n'avait jamais t question que
Mme de Rhlberg vnt assister  son mariage. Son frre semblait la
considrer en quantit trs ngligeable, et Lise savait par sa
belle-mre qu'elle tait insignifiante, trs apathique et d'assez
faible sant.

Tout cela en effet se lisait sur la physionomie de la belle femme
blonde, un peu forte, au teint trop blanc et aux yeux bleus hsitants
et sans expression, que Serge prsenta en ces termes:

-- M a soeur, Lydie Vladimirowna, baronne de Rhlberg.

Lydie offrit  sa belle-soeur une main garnie de bagues tincelantes,
en prononant, d'une voix lente, quelques paroles de bienvenue, trs
banales, auxquelles Lise, malgr son motion, n'eut pas de peine 
rpondre. Puis les deux enfants baisrent la main de leur oncle et de
leur nouvelle tante. L'an, un gros garon blond et flegmatique,
ressemblait  sa mre. Mais le petit Sacha tait un joli enfant brun,
frle et un peu ple, aux yeux gris intelligents et vifs, qui se
fixrent avec une nave admiration sur la jeune princesse.

-- Venez vous reposer maintenant, Lise, dit le prince Ormanoff.

Comme elle se dtournait pour obir  cette invitation, elle se trouva
en face d'une personne qui venait d'apparatre silencieusement,
glissant sur l'pais tapis d'Orient. C'tait une femme d'environ
vingt-cinq ans, petite, maigre, lgrement contrefaite et vtue d'une
robe de soie noire toute unie. Une volumineuse chevelure d'un blond de
lin, trs souple et trs soyeuse, couvrait sa tte, fort petite, et
semblait l'obliger  la tenir penche de ct. Le teint tait blanc,
couverte de taches de rousseur, les traits fins, bien forms, sauf le
nez, trop mince. De longs cils blond-ple se soulevrent et Lise
entrevit d'tranges prunelles jaunes, qui lui causrent la plus
dsagrable impression.

-- Ah! c'est vous, Varvara! dit la voix brve de Serge... Lise, Varvara
Petrowna Dougloff, ma cousine.

Lise lui tendit sa main, dans laquelle Varvara mit ses longs doigts aux
ongles aigus, dont la vue rappela involontairement  la jeune femme les
griffes d'un loup captur un des hivers prcdents aux environs de
Proulac. Elle remarqua en outre que Mlle Dougloff avait une attitude
trs humble, qu'elle tenait les yeux modestement baisss et qu'elle
s'carta aussitt comme une ombre discrte, sans que son cousin part
songer  lui adresser un mot de plus.

Dcha et Sonia, la seconde femme de chambre, attendaient leur jeune
matresse dans l'appartement qui avait t celui de la premire femme.
Tentures et mobilier avaient t changs, mais ils taient absolument
semblables aux prcdents. Le prince Ormanoff voulait sans doute que
tout lui rappelt la dfunte, autour de cette jeune femme qui tait le
vivant portrait d'Olga.

-- Reposez-vous, Lise, tchez de dormir, dit-il en prenant cong
d'elle. Nous dnons  huit heures. En vous veillant  sept, il vous
restera un temps suffisant pour vous habiller.

Quand les camristes l'eurent revtue d'une robe d'intrieur, Lise
s'tendit sur une chaise longue, dans le salon qui prcdait sa chambre
et qui tait, comme celle-ci, une merveille du luxe le plus dlicat.
Pourtant, combien cette atmosphre raffine semblait lourde  la jeune
femme! Les chanes d'or sont toujours des chanes, et, dj, elle
sentait qu'elles l'enserraient impitoyablement.

Sa fatigue tait telle qu'elle s'endormit presque aussitt. Ce sommeil
durait encore  sept heures, lorsque Dcha entr'ouvrit doucement la
porte pour informer sa jeune matresse qu'il tait temps de songer  sa
toilette.

-- Pauvre petite princesse, elle repose encore! murmura-t-elle en
s'adressant  Sonia qui se tenait derrire elle. Cela me fait de la
peine de la rveiller. Elle tait si fatigue et si triste!... Tiens,
regarde donc, Sonia, comme elle est jolie en dormant! Quel coeur
faut-il avoir pour tourmenter une mignonne colombe comme cela?

Dcha avait prononc ces derniers mots dans un chuchotement, mais Sonia
laissa chapper un geste d'effroi et un "chut" terrifi, en jetant un
coup d'oeil autour d'elle.

-- Marraine, soyez prudente! Si on vous entendait!...

Elle avana un peu la tte, et regarda  son tour la dormeuse. Lise
reposait dans une attitude charmante, en appuyant sa tte sur le
dlicat petit bras blanc qui ressortait de la large manche de prcieuse
dentelle. Ses cheveux sombres tombaient en deux longues nattes sur la
robe flottante, en soyeuse toffe blanche, que couvraient presque des
flots de dentelle. Sa physionomie fatigue s'tait dtendue sous
l'empire du repos, un peu de rose montait  son teint satin, d'une
blancheur nacre. Peut-tre faisait-elle en ce moment quelque doux
rve, car ses petites lvres s'entr'ouvraient lgrement, comme pour un
sourire.

-- Elle est plus belle encore que la princesse Olga! chuchota Sonia
d'un ton admiratif.

-- C'est vrai. Mais elle souffrira davantage, dit Dcha en hochant la
tte.

-- Pourquoi, marraine?

-- Parce qu'elle doit avoir plus d'me. On voit cela dans ses yeux...
Non, Sonia, je n'ai pas le courage de la rveiller maintenant! Si elle
fait un joli rve, mieux vaut qu'elle le continue un peu, pauvre
mignonne princesse. A sept heures et demie, nous aurons encore le temps
de l'habiller, en nous dpchant beaucoup.

Les deux femmes de chambre avaient disparu depuis un long moment,
lorsqu'une porte s'ouvrit sans bruit, laissant apparatre le prince
Ormanoff. Il tait en tenue du soir, comme toujours pour le dner, mme
en famille. Il s'arrta  quelques pas de la chaise longue et,
longuement, contempla Lise.

Il passa tout  coup la main sur son front et, tournant le dos, se mit
 arpenter lentement le salon. Sur le tapis, son pas s'amortissait. De
temps  autre, il jetait un coup d'oeil sur la dormeuse, et ses
sourcils avaient un froncement d'impatience. Il s'arrta enfin dans une
embrasure de fentre et se mit battre une marche lgre sur la vitre,
en ptrissant de son talon le tapis -- signe de forte irritation.

Dcha entra pour voir si la jeune femme tait enfin veille. Mais elle
s'loigna aussitt sur un geste impratif du prince.

-- Son Altesse n'a tout de mme pas os la rveiller! murmura-t-elle 
l'oreille de Sonia. Elle dort comme une petite bienheureuse! Et lui
attend... Il attend! Seigneur! il saura bien lui faire payer cette
patience-l, qui est trop tonnante chez lui pour ne pas cacher quelque
chose!

Huit heures sonnrent, et Lise dormait toujours. Sous le talon de
Serge, un grand creux s'tait form dans la laine blanche du tapis sem
de fleurs roses.

-- C'est ridicule! murmura-t-il tout  coup.

D'un pas rsolu, il s'avana vers la chaise longue. Sa main se posa sur
l'paule de la jeune femme...

-- Lise! appela-t-il.

Un sursaut la secoua. Ses paupires se soulevrent et ses grands yeux
apparurent, un peu vagues d'abord, puis effrays en reconnaissant celui
qui tait l.

-- Vous oubliez l'heure, dit froidement Serge.

Elle se redressa vivement sur la chaise longue.

-- C'est vrai?... Est-il trs tard?

-- Huit heures viennent de sonner.

-- Huit heures! dit-elle d'un ton d'effroi. Pourquoi ne m'a-t-on pas
rveille? Pardonnez-moi, Serge, mais...

-- Laissons cela et allez vite vous faire habiller. Pour ce premier
jour j'accepte d'attendre. Mais ce n'est pas mon habitude, Lise.

Les femmes de chambre firent des prodiges de clrit et bientt la
jeune femme vint rejoindre son mari. Dans cette toilette du soir, d'un
blanc crmeux, Lise, avec son visage repos par le sommeil, tait
idalement belle.

Serge l'enveloppa d'un long regard, et un sourire vint  ses lvres en
rencontrant les yeux, un peu inquiets, qui se levaient vers lui. Il
prit la petite main tremblante et la posa sur son bras.

-- C'est trs bien ainsi, Lise. Je ferai de vous la plus charmante des
princesses et la plus parfaite des pouses.

Pendant le dner, servi avec tous les raffinements imaginables, la
conversation fut languissante. Le prince parlait peu, sa soeur
galement. Quant  Varvara, elle n'ouvrait pas la bouche et personne ne
paraissait songer  lui adresser la parole. Toujours vtue de la mme
robe noire montante, qui formait un sombre contraste avec les toilettes
du soir que portaient Lise et Mme de Rhlberg, elle semblait un
personnage trs terne et gardait une attitude tout  fait efface. Une
fois seulement, Lise rencontra son regard, et ces yeux bizarres lui
firent une impression si singulire qu'elle vit avec plaisir les
longues paupires de Varvara demeurer retombantes tout le reste de la
soire.



VII


L'air lger, tide, parfum, venait caresser le visage ros de Lise,
assise prs de son mari dans la voiture qui les emportait vers
l'glise. La veille, comme elle s'apprtait  s'informer prs de Serge
de l'heure  laquelle elle pourrait remplir son devoir dominical,
lui-mme avait pris les devants en la prvenant qu'elle et  se tenir
prte pour venir avec lui  la messe.

Il lui avait paru tonnant qu'un homme comme lui se donnt la peine
d'accompagner  un office d'une religion autre que la sienne la jeune
femme qu'il traitait si visiblement en crature infrieure. Mais elle
en avait prouv une joie relle, de mme que de le voir pour elle un
peu moins raide, presque aimable par instants, durant cette premire
journe  la villa Ormanoff. Il lui avait fait faire en voiture une
longue promenade  travers Cannes, en s'arrtant chez un joaillier o
il avait choisi, sans consulter le got de Lise, un bracelet qu'il
avait attach lui-mme au poignet de la jeune femme. C'tait une souple
et large chane d'or orne de diamants et d'admirables rubis. Ce bijou
superbe semblait lourd sur le dlicat poignet, et Lise,  qui il ne
plaisait pas, l'avait mis ce matin  contrecoeur, dans la crainte
seulement de froisser son mari si elle s'en abstenait.

De mme qu' l'arrive  la gare, de mme qu'au cours de la promenade
de la veille, on regardait beaucoup Lise des voitures que croisait
celle du prince Ormanoff. L'admiration se lisait sur tous les visages.
Et une lueur d'orgueilleuse satisfaction venait clairer la froide
physionomie de Serge, qui jetait de temps  autre un coup d'oeil
indfinissable sur la dlicieuse crature assise  ses cts.

La voiture s'arrta devant l'glise toute blanche qui s'levait au
milieu de la verdure d'un jardin. Lise remarqua avec surprise les deux
clochers surmonts de bulbes et les nombreuses croix grecques qui se
rptaient partout. Comme cette glise tait diffrente de celles
qu'elle avait vues jusqu'ici!

De luxueux quipages s'arrtaient, des hommes de haute mine, des femmes
au type slave, richement vtues, en descendaient. Comme eux, Serge et
Lise pntrrent dans une nef claire par le jour tombant d'une
coupole. L'oeil de Lise fut tout d'abord attir vers le fond par de
grandes portes en bois prcieux et des rideaux cramoisis. Puis ils
distingurent, sur les murs blancs, d'immenses images d'or et d'argent.

Que cette glise tait singulire!... Et comme l'attitude des fidles
diffrait de celle  laquelle tait accoutume Lise! Ils n'avaient pas
de livres et de plaaient au hasard, sans s'agenouiller ni s'asseoir.
Sans cesse, ils faisaient d'amples signes de croix, mais au vif
tonnement de Lise, ils touchaient l'paule droite avant la gauche. Il
y en avait qui se prosternaient et frappaient de leur front le tapis
pais qui couvrait le sol, puis ils recommenaient  se signer en
tournant la tte vers les images rutilantes.

Dans un banc plac  droite du sanctuaire, plusieurs personnes
apparurent -- de hauts personnages sans doute, car une porte spciale
leur avait livr passage.

Des chants commenaient, trs graves, en langue russe, les portes du
sanctuaire glissrent sans bruit. Un prtre apparut -- un prtre g, 
la longue barbe blanche, qui parut  Lise trs diffrent de tous ceux
qu'elle avait vus jusqu'ici, par le type de physionomie et par la forme
de ses vtements sacerdotaux blouissants d'or.

Et bien plus trange encore tait sa faon d'officier. Lise ne s'y
reconnaissait plus du tout. Puis, comme les chantres, ce prtre
employait la langue russe.

Elle leva vers son mari un regard interrogateur et stupfait. Serge,
debout, croisait les bras sur sa poitrine. Lui ne faisait pas de signes
de croix, et il avait l'attitude hautaine et indiffrente d'un homme
qui accomplit une indispensable formalit de son rang.

Il ne parut pas voir le regard de lise. Et la jeune femme, un peu
ahurie, continua  suivre des yeux ces rites inconnus. Elle sentait une
vague angoisse l'envahir,  tel point qu'elle tait incapable
d'apprcier la beaut des chants, d'une simplicit mlancolique et
grandiose,  travers laquelle passaient tout  coup des sonorits
sauvages.

Un singulier nervement la prenait, il lui venait une hte fbrile de
quitter cette glise, de savoir... Quoi?...

L'office se terminait. Le prince Ormanoff et sa femme sortirent un peu
avant les autres fidles. Ils montrent dans la voiture, qui les emmena
le long du boulevard Alexandre-III.

Lise leva les yeux vers son mari, qui s'accoudait nonchalamment aux
soyeux coussins dont le vert doux s'harmonisait si bien avec le teint
dlicat, les cheveux noirs et la robe beige de la jeune princesse.

-- Cette glise... c'est une glise catholique? demanda-t-elle d'une
voix un peu touffe par la sourde inquitude qui la serrait au coeur.

-- Une glise catholique? Mais vous avez bien d voir que non. C'est
"notre" glise, l'glise orthodoxe russe.

Les yeux de la jeune femme se dilatrent soudainement, une pleur
intense couvrit son beau visage...

-- Notre glise! Mais je suis catholique!

-- Vous l'tiez, voulez-vous dire. Maintenant, il convient que vous
n'ayez d'autre religion que celle de votre mari... Mme de Subrans ne
vous avait donc pas fait part de ma volont  ce sujet?

-- Elle m'avait laiss entendre, au contraire, que je serais libre de
pratiquer ma religion, dit Lise d'une voix teinte.

Serge eut un mprisant plissement de lvres.

-- C'est un tort. Il tait inutile de vous tromper ainsi. Pour ma part,
je ne vous en ai jamais parl, d'abord parce que je croyais que
Catherine s'en tait charge, et ensuite parce que je considre la
chose comme de peu d'importance. Une certaine religiosit ne dpare pas
une femme, lui est mme assez utile au point de vue moral, mais elle
existe aussi bien dans notre religion que dans le catholicisme. Il
faudra vous habituer dsormais  prier selon nos rites, Lise.

Il parut  la jeune femme que tout tournait autour d'elle. Pendant
quelques secondes, elle demeura sans voix, crispant machinalement ses
doigts gants de blanc sur le manche de son ombrelle.

-- Il n'est pas possible que vous me demandiez cela? murmura-t-elle
enfin d'un ton d'angoisse. On ne change pas ainsi de religion. La
mienne renferme toute la vrit, j'y tiens plus qu' tout au monde...

Une lueur passa dans les yeux de Serge; sa main, un peu dure, se posa
sur le poignet de Lise...

-- Plus qu' tout au monde? Sachez, Lise, que vous ne devez tenir 
rien, sinon  me contenter, en tout et toujours... Mais ce n'est pas le
moment d'une conversation de ce genre... ajouta-t-il d'un ton impratif
en dsignant les voitures et les pitons qui les croisaient.

Ils demeurrent silencieux jusqu' la villa. Dans l'me de Lise
s'agitait une anxit atroce. Serge allait certainement lui demander
raison de sa rsistance, et elle s'apprtait  lutter avec nergie, si
elle ne pouvait le convaincre autrement.

Mais le prince paraissait avoir compltement oubli l'incident. Il se
montra seulement, pendant les jours qui suivirent, un peu plus despote
encore que de coutume, -- sans doute pour bien pntrer sa jeune femme
de l'inutilit d'une rvolte. Mme lorsqu'elle tait hors de sa
prsence, Lise sentait peser lourdement sur elle cette volont
tyrannique, qui s'exerait sur les plus petits dtails. La chane d'or
que Serge lui avait attache au poignet tait vraiment symbolique: la
princesse Ormanoff tait une esclave, et le matre revendiquait jusqu'
la domination de sa conscience et de toute son me.

Elle savait aussi maintenant quel rle lui tait dvolu prs de cet
trange poux. Serge Ormanoff tait un dilettante qui voulait voir
autour de lui la beaut sous toutes ses formes. Parmi les raffinements
de luxe et d'lgance exquise dont il s'entourait, l'un des principaux
consistait dans la prsence d'une jeune femme, trs belle, aux
mouvements souples, d'une grce idale, et dont les toilettes taient
un pome d'art dlicat. Celles-ci devaient toujours s'harmoniser
parfaitement avec le cadre dans lequel la jeune princesse tait appele
 se trouver,  telle ou telle heure de la journe, et il tait arriv
deux fois qu'elle avait d changer de robe, celle dont Dcha l'avait
revtue, d'aprs les instructions du prince pourtant, ayant choqu par
un dtail quelconque l'oeil d'esthte de Serge.

Elle n'tait pour lui qu'un ornement de sa demeure, un plaisir pour ses
yeux et pour son cerveau de grand seigneur artiste, comme les
merveilles d'art qui remplissaient sa villa, comme les fleurs sans prix
de ses jardins, comme les quipages dont la beaut n'avait pas d'gale
dans cette luxueuse ville de Cannes elle-mme.

Si inexprimente qu'elle ft, Lise tait trop profondment
intelligente, et de coeur trop dlicat, pour ne pas avoir saisi au bout
de quelques jours seulement cette particulire conception du rle que
la princesse Ormanoff devait tenir ici, et pour ne pas, surtout, en
prouver une souffrance secrte, mais intense. Ce rle d'objet de luxe,
de statue pare pour la reprsentation, qui aurait peut-tre suffi 
une nature ordinaire, rvoltait dj la jeune me srieuse, tendre et
si rellement chrtienne de Lise.

Mais elle n'osait en laisser rien paratre. Serge lui inspirait une
crainte telle qu'en entendant seulement son pas souple et ferme elle se
sentait toujours agite d'un frisson d'effroi.

C'tait qu'il tait pour elle, mme dans ses meilleurs moments, une
nigme redoutable. C'est qu'il tait aussi le matre absolu et qu'elle
se sentait toute petite, sans dfense devant lui.

Elle comprit toute l'tendue de la domination qui pesait sur elle,
quelques jours aprs son arrive.

C'tait une fin d'aprs-midi. Elle brodait dans le salon blanc et or
qui avait les prfrences de Serge. Le petit Sacha, la voyant seule,
tait venu s'asseoir prs d'elle et causait gaiement. C'tait un joli
enfant, trs vif, trs ouvert. Seul de la famille, il inspirait 
premire vue  Lise une relle sympathie.

Le prince Ormanoff entra tout  coup, il tenait deux lettres  la main.
Du premier coup d'oeil, Lise reconnut celle qu'elle avait crite le
matin mme  sa petite soeur Anouchka, et une adresse  Mme des
Forcils, avec qui elle n'avait pu changer qu'un mot htif aprs la
crmonie nuptiale. Elle les avait remises  Dcha afin qu'elle les ft
jeter  la poste.

Sur un geste de son oncle, Sacha s'clipsa. Lise, inquite, leva un
regard interrogateur vers son mari.

-- Voil une correspondance que je confisque, Lise, dit-il froidement.

Une rougeur d'motion monta au visage de la jeune femme.

-- Pourquoi donc?

-- Parce que j'en autorise aucune. Tous ces rapports d'amiti doivent
cesser, je croyais vous l'avoir fait comprendre. Il faut dsormais que
vous soyez toute  moi.

D'un geste machinal, Lise appuya ses mains sur son coeur qu'elle
sentait bondir dans sa poitrine.

-- Vous ne voulez pas que... que j'crive  ma soeur? dit-elle d'une
voix touffe.

-- Ni  votre soeur, ni  votre belle-mre, ni  personne... Cela soit
dit une fois pour toutes. Maintenant, trs chre, jouez-moi donc une
rverie de Schumann. J'ai envie de musique, ce soir.

Elle se leva, mais, au lieu de s'avancer vers le piano, elle posa sa
main sur le bras de son mari.

-- Ce n'est pas possible! Vous ne pouvez me dfendre cela, Serge! Mme
de Subrans a t pour moi comme une mre, j'aime Albric et Anouchka...

D'un geste doux -- les gestes du prince Ormanoff l'taient d'ailleurs
presque toujours -- Serge dtacha la petite main tremblante et la garda
quelques secondes dans la sienne.

-- Obissez-moi sans chercher  comprendre mes raisons, Lise. Je veux
qu'il en soit ainsi, cela doit vous suffire. Allez vite vous asseoir au
piano, car je vois des larmes prtes  paratre, et la musique aura
peut-tre le don de les refouler.

-- Serge!

Elle le regardait avec supplication. Une contraction d'impatience passa
sur le visage du prince, dont les yeux se dtournrent lgrement.

-- C'est assez, Lise. La question est rgle maintenant.

Elle comprit qu'en effet il tait inutile d'insister. Baissant la tte,
elle alla s'asseoir devant le piano et commena le morceau demand.
Elle jouait machinalement, tout entire  la souffrance et 
l'indignation qui gonflaient son coeur. Ainsi, il voulait la squestrer
en quelque sorte, la tenir dans le plus troit esclavage! Il prtendait
lui interdire jusqu'au souvenir mme de sa famille, de la femme qui lui
avait servi de mre!

Mme de Subrans ignorait-elle le vritable caractre de son cousin? Oui,
certainement, car sans cela elle ne lui aurait pas accord la main de
cette enfant qu'elle aimait, la vouant ainsi  la souffrance pour
toute sa vie. Et pourtant, s'il tait vrai qu'elle connaissait la
volont de Serge de lui faire changer de religion, elle l'avait
trompe sur ce point. Avec une profonde angoisse, Lise se demandait
si sa belle-mre n'avait pas abus de sa confiance et de son
inexprience pour lui faire contracter ce mariage... Mais dans quel
but?

Serge s'tait assis  quelque distance, de faon  avoir devant lui
l'admirable profil clair par la douce lueur des lampes lectriques.
Il pouvait discerner le tremblement des petites lvres roses retenant 
grand'peine les sanglots qui montaient  la gorge de Lise, et le
battement fbrile des longs cils noirs sur sa joue plie. Peut-tre son
me de dilettante trouvait-elle un charme particulier  la faon
infiniment triste, presque douloureuse, dont Lise interprtait cette
rverie.

En laissant s'teindre sous ses doigts la dernire note, la jeune femme
tourna un peu la tte et s'aperut que le prince avait disparu.

Alors elle se rfugia dans un angle de la pice, sur un petit canap,
et, mettant son visage entre ses mains, elle pleura sans contrainte.

Pourtant, Serge pouvait revenir d'un moment  l'autre. Mais Lise tait
 un de ces moments de dcouragement, d'amre tristesse o tout importe
peu, o rien ne semble pire que ce que l'on endure.

Quand, au bout de quelque temps, ses doigts s'cartrent, laissant voir
son visage couvert de larmes, elle eut un sursaut d'effroi. Deux grands
yeux jaunes la regardaient. Varvara Dougloff tait devant elle.

-- Il ne faut pas pleurer, dit une voix lente et terne. Olga ne
pleurait jamais.

Lise se redressa, et un clair de fiert et de rvolte brilla dans ses
yeux.

-- Je ne suis pas Olga!

Les cils ples s'abaissrent un peu, tandis que Varvara murmurait d'un
ton trange:

-- C'est vrai, vous n'tes pas Olga.



VIII


Le mme soir, Serge apprit  sa femme que la grande-duchesse, cousine
du tsar, qui avait vu la nouvelle princesse Ormanoff  l'glise le
dimanche prcdent, venait de lui faire connatre son dsir que la
jeune femme lui ft prsente le lendemain.

Un vritable moi s'empara de lise  cette perspective. C'tait la
premire fois qu'elle allait paratre dans le monde et qu'elle se
trouverait en prsence de si hauts personnages. Sa timidit
s'effrayait, surtout  l'ide que ces dbuts auraient lieu sous l'oeil
impitoyable du prince Ormanoff.

Combien, en effet, ils lui eussent paru moins difficiles si elle avait
pu les accomplir sous l'gide d'un mentor indulgent et affectueux!

Serge rgla dans ses moindres dtails la toilette que devait porter sa
femme pour cette runion relativement intime. Et le soir, quand Dcha
et Sonia eurent fini d'habiller leur jeune matresse, il vint donner le
coup d'oeil du critique suprme.

Cette fois, il ne trouva rien  dire. Lise tait idale dans cette robe
en crpe de Chine d'un rose ple, tombant en longs plis souples autour
de sa taille dlicate. L'ouverture chancre du corsage laissait
apparatre son cou d'une blancheur neigeuse, sur lequel courait un fil
de perles d'une grosseur rare. Dans les cheveux noirs coiffs un peu
bas brillait une toile de rubis normes -- la pierre prfre du
prince Ormanoff, qui en possdait une collection sans rivale.

Serge enveloppa la jeune femme d'un long regard investigateur et dit
laconiquement:

-- C'est trs bien.

-- Vraiment, on aurait cru que Son Altesse n'tait pas satisfaite?
chuchota Sonia quand le prince et sa femme furent sortis de
l'appartement. Il avait un air singulier en disant cela. Pourtant, on
ne peut rver quelque chose de plus ravissant que notre princesse, ce
soir surtout! Jamais la princesse Olga n'a t ainsi, et cependant, le
prince ne se montrait pas aussi froid pour elle. Il est vrai qu'elle
tait autrement caressante, et autrement souple que celle-ci! Vous
rappelez-vous, marraine, de quel air humble elle lui disait, en
appuyant timidement sa tte sur son paule: "Suis-je bien ainsi, mon
cher seigneur?" Il n'avait pas de raison d'tre raide, alors. Pourquoi
se fcher devant une jeune femme toujours sereine, toujours souriante,
toujours soumise? Mais la princesse Lise est triste, et il y a de la
rsistance dans ses yeux.

-- Malheureusement pour elle! soupira Dcha en se baissant pour
ramasser un petit soulier qui et excit la jalousie de Cendrillon.

Lise eut ce soir-l un immense succs d'admiration et de sympathie. La
grande-duchesse la combla de marques de bienveillance; le grand-duc
l'entretint un long moment et lui adressa quelques dlicats compliments
qui firent monter une vive rougeur  ses joues, ce qui la rendit plus
jolie encore. A l'envi, tous les invits des princes clbrrent sa
grce, sa candide et si exquise rserve, et dclarrent le plus heureux
des hommes le prince Ormanoff dont l'impassible visage ne laissait rien
deviner des sentiments que pouvait lui inspirer le succs de sa femme.
De l'avis de tous, et en particulier du grand-duc et la grande-duchesse
qui avaient caus un peu plus longuement avec elle, la nouvelle
princesse tait, de toutes faons, et malgr sa trs grande jeunesse,
suprieure  Olga, pour l'intelligence en particulier.

Dans le coup qui le ramenait avec Lise vers leur demeure, Serge
demeura un moment silencieux, regardant la jeune femme, qui fermait un
peu les yeux, car cette veille inaccoutume la fatiguait et elle
sentait le sommeil l'envahir.

-- Racontez-moi donc ce que vous a dit le grand-duc, ma chre, dit-il
tout  coup.

Une teinte pourpre monta aux joues de Lise. Sa modestie s'mouvait 
l'ide de rpter ces paroles flatteuses.

-- Voyons! j'attends, dit-il en voyant qu'elle restait silencieuse.

Lise, confuse, s'excuta pourtant, car elle savait maintenant qu'on ne
rsistait jamais aux exigences de Serge Ormanoff.

-- Cela vous a fait plaisir?

Il se penchait un peu et plongeait son regard dans celui de la jeune
femme.

-- Oh! pas du tout! dit-elle spontanment.

Ses grands yeux limpides et graves ne se baissaient pas sous le regard
impratif, bien que la jeune femme dt s'avouer qu'il ne lui avait
jamais paru plus nigmatique, plus troublant que ce soir.

-- C'est bien, dit-il tranquillement. Laissez-moi toujours lire dans
vos yeux comme ce soir, Lise, et ne me cachez jamais rien.

Elle sentit qu'un bras entourait doucement son cou, que des lvres
effleuraient ses cheveux et se posaient sur sa tempe. Son regard, un
peu effac par la stupfaction, rencontra des yeux tout  coup trs
bleus, tels qu'elle ne les avait jamais vus...

-- Je suis content de vous, Lise, dit une voix adoucie.

Pendant quelques secondes, elle demeura presque inconsciente, la parole
coupe par la surprise et l'motion. Puis, tout  coup, une pense
s'leva en elle: c'tait le moment d'adresser la demande pour laquelle,
depuis plusieurs jours, elle guettait en vain l'occasion favorable.

Mais la voiture arrivait devant la villa d'Ormanoff; Serge retirait son
bras et cartait la tte charmant qui s'appuyait la seconde
d'auparavant sur son paule. Et en le regardant, Lise constata avec un
serrement de coeur que sa physionomie n'avait jamais t plus
froidement altire.

Non, ce n'tait pas encore le moment de rgler avec lui cette question
religieuse, au sujet de laquelle il n'avait plus ouvert la bouche.
Cependant le dimanche revenait dans deux jours, et Lise voulait remplir
son devoir de catholique.

Aprs avoir longuement rflchi le samedi, elle s'arrta  ceci: elle
se rendrait  une messe matinale, dans une glise qu'elle avait aperue
trs proche de la villa; elle tcherait de s'informer prs d'un prtre
de la ligne de conduite qu'il lui faudrait suivre, puis elle rentrerait
pour affronter l'assaut, qu'elle prvoyait terrible.

A cette seule pense, un frisson la secouait. Elle ne savait de quoi
tait capable ce sphinx effrayant qu'tait le prince Ormanoff. Mais
elle tait rsolue, malgr tout,  accomplir son devoir.

Ce fut en tremblant et en priant qu'elle s'habilla htivement, le
dimanche matin, et sortit  sept heures de la villa. Les domestiques,
qui commenaient le nettoyage, la regardrent passer avec un
ahurissement indicible. L'un d'eux murmura mme:

-- Je pense qu'elle est un peu folle, la pauvre princesse! Je ne
voudrais pas me trouver  sa place, tout  l'heure!

En quelques minutes, Lise tait  l'glise. Un prtre g entrait
prcisment au confessionnal. Lise lui ouvrit son me, le mit au
courant de sa situation et reut l'assurance qu'elle devait, cote que
cote, rsister aux prtentions de l'poux qui voulait lui imposer une
apostasie.

Quand elle eut entendu la messe et reu avec une vanglique ferveur le
pain des forts, elle revint vers la villa Ormanoff, -- sa prison. Dans
sa chambre, Dcha l'attendait, effare et dsole.

-- Madame!... Oh! Altesse! s'cria-t-elle en joignant les mains. Que
va-t-il arriver?... Seigneur! Seigneur!

-- Ne vous inquitez pas, Dcha. Il n'arrivera jamais rien que Dieu
n'ait permis.

Le calme, la douce srnit de la jeune femme parurent stupfier Dcha,
en la rduisant au silence. Sans mot dire, elle revtit sa matresse
d'une vaporeuse robe d'intrieur, toute rose, qui seyait mieux que tout
autre  la beaut de Lise. Ne fallait-il pas tout faire pour adoucir la
terrible colre qui claterait tout  l'heure?

Mais en vaquant  sa tche, Dcha demandait quelle mystrieuse
influence amenait dans le regard de lise ce rayonnement cleste.

La jeune princesse congdia Dcha et, s'asseyant dans son salon, se mit
 prier. De temps  autre, un frisson impossible  rprimer la
secouait. La veille, Serge s'tait montr prcisment plus froid et
plus fantasque que jamais, presque dur mme  certains instants.
Avait-il eu l'intuition de la rvolte qui se prparait?

Elle tressaillit tout  coup, en serrant nerveusement ses mains l'une
contre l'autre. Une porte s'ouvrait, laissant apparatre le prince
Ormanoff.

Il n'y avait aucune expression inusite sur sa physionomie. Seuls, les
yeux, d'un vert sombre, presque noirs, annonaient l'orage.

Il s'avana vers Lise, et, lui saisissant le poignet, l'obligea  se
lever.

-- O avez-vous t ce matin? interrogea-t-il.

-- A la messe, Serge.

Par un hroque effort de volont, elle russissait  rprimer le
tremblement de sa voix,  soutenir sans bravade, mais avec une calme
nergie, ce regard, si terrible pourtant.

-- O?

-- A l'glise, tout prs d'ici.

-- Vous avez os me braver ainsi? Savez-vous comment mes anctres
traitaient les pouses insoumises? Ils les faisaient fouetter jusqu'
ce qu'elles crient grce et obissent  leurs volonts.

Lise frmit, mais ses beaux yeux rayonnrent.

-- Vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira, je suis trop faible
pour me dfendre, mais je souffrirai tout plutt que de commettre une
faute. Au reste, je suis prte  vous obir en tout ce qui n'offense
pas la loi divine. Vous ne pouvez exiger davantage.

Les doigts de Serge s'enfoncrent dans le frle poignet,  l'endroit o
il se trouvait entour par la chane d'or, et Lise retint un
gmissement de douleur en sentant les minces chanons pntrer dans sa
chair.

-- J'exige tout. J'exige votre me tout entire. Je suis votre matre
et votre guide, j'ai droit  votre obissance absolue, sans rserve.
Vous allez me demander pardon pour votre inqualifiable quipe de ce
matin, et, tout  l'heure, vous m'accompagnerez  notre glise.

-- Jamais, Serge. Je suis catholique, et je le resterai.

Une lueur terrifiante s'alluma dans le regard de Serge. Ses doigts,
devenus incroyablement durs, broyrent le poignet de Lise, et, cette
fois, la douleur fut telle que la jeune femme plit jusqu'aux lvres,
en laissant chapper un gmissement.

Il devint blme et la lcha aussitt.

-- Jamais je ne me suis heurt  pareille rvolte, dit-il d'une voix
sourde. Vous m'obligez  des actes tout  fait en dehors de mes
habitudes. Vous allez vous habiller et vous me rejoindrez en bas pour
m'accompagner, comme je vous l'ai dit. Alors, je pardonnerai, peut-tre.

Et, sans attendre la rponse, il tourna les talons et sortit du salon.

Lise se laissa tomber sur un fauteuil. Ses nerfs, raidis sous l'effort
de la rsistance morale, se dtendirent, et les larmes se mirent 
couler, lourdes et brlantes.

Des lancements se faisaient sentir  son poignet meurtri. Elle enleva
le bracelet, non sans une plus forte douleur, car la dure pression
avait enfonc profondment les chanons dans la peau si tendre. Elle
passa dessus de l'eau frache et remit aussitt la chane d'or. Il ne
fallait pas que personne vt ces traces de brutalit du prince Ormanoff.

Le laps de temps fix par Serge s'coula. Lise entendit le roulement de
la voiture qui s'loignait. Il s'en allait seul  l'glise.

Maintenant, qu'allait-il advenir d'elle? Comment punirait-il la
rvolte? Lise le saurait bientt, sans doute.

-- Mon Dieu! Dfendez-moi! je me remets entre vos mains! dit-elle en un
lan de confiance perdue.

Bien qu'elle se sentt brise par les terribles motions de cette
matine et par l'apprhension de l'avenir, elle descendit comme de
coutume pour le djeuner. Le prince ne parut pas s'apercevoir de sa
prsence; Mme de Rhlberg ne lui adressa que quelques mots, d'un air
gn, et Varvara baissa encore plus que de coutume le nez vers son
assiette.

Lise passa l'aprs-midi dans son appartement, essayant de combattre par
la prire l'angoisse qui la serrait au coeur. Au dner, elle eut un
soulagement en constatant l'absence de Serge, retenu chez le grand-duc,
avec lequel il s'tait rencontr l'aprs-midi.

Le repas termin, Lise remonta aussitt chez elle. Elle y trouva ses
femmes de chambre, affaires autour des armoires, transportant des
malles... Dcha lui apprit que le prince avait donn l'ordre de passer
la nuit  faire ses bagages et ceux de la princesse, tous deux partant
le lendemain matin pour Kultow avec leurs serviteurs particuliers.

Kultow!... Le domaine immense o le prince Ormanoff rgnait en
quasi-souverain; la demeure ancestrale perdue dans la solitude neigeuse
de la steppe. C'tait l'exil, c'tait la tyrannie impitoyable
s'abattant sans obstacle sur la jeune pouse rvolte et sans dfense,
dont les plaintes seraient touffes plus facilement l-bas.

Un moment, Lise chancela de terreur devant la perspective entrevue.
Mais elle se ressaisit aussitt, et tandis qu'elle implorait du
Seigneur la force ncessaire, il lui sembla entendre la douce voix de
Gabriel qui rptait, comme autrefois: "La force de Dieu est avec vous.
Faites votre devoir et ne craignez rien."



IX


Le prince Ormanoff et sa femme arrivrent  Kultow  la nuit. Durant
tout le voyage, Serge n'avait adress  la jeune femme que les paroles
absolument indispensables. A sa suite, elle pntra dans l'immense
demeure d'aspect fodal, dont l'intrieur, clair  profusion par
l'lectricit, tait dcor avec une somptuosit extraordinaire et
toutes les recherches du confort moderne le plus exigeant.

-- Voil votre appartement, Lise, dit le prince en s'arrtant au
premier tage. Jusqu' nouvel ordre, vous n'en sortirez pas et vous y
prendrez vos repas.

Lise eut un frmissement, mais ne protesta pas. Inclinant lgrement la
tte pour prendre cong de son mari, elle entra dans cet appartement
qui allait tre sa prison -- pour toujours sans doute.

Jusqu' nouvel ordre... Cela voulait dire jusqu' ce qu'elle se soumt
sans rserve aux exigences du prince Ormanoff. Cette sentence
quivalait donc pour elle  la rclusion perptuelle, jusqu' la mort.

Elle eut un court instant de dsespoir, aprs lequel son habituel
recours vers Dieu lui rendit le repos... Et les jours commencrent 
couler, interminables, dans l'atmosphre tide entretenue par les
calorifres et les doubles fentres. Lise n'avait pour s'occuper que
quelques broderies. Les livres et la musique lui faisaient dfaut. Elle
manquait d'air et s'tiolait, perdant compltement l'apptit, se
sentant devenir trs faible et constatant dans la glace sa pleur
extrme et le cercle noir qui entourait ses yeux.

-- Peut-tre mourrai-je bientt, songea-t-elle.

Et cette pense lui fut trs douce. C'tait le seul moyen d'chapper 
Serge Ormanoff, c'tait la dlivrance et le bonheur en Dieu, le seul
rel et immuable.

Elle n'avait plus revu son mari. Par Dcha, elle savait qu'il passait
ses journes  la chasse. Elle avait appris aussi l'arrive de Mme de
Rhlberg et de ses enfants, ainsi que de Varvara. La baronne tait,
parat-il, d'humeur morose, car elle regrettait amrement les plaisirs
et le climat de Cannes. Mais elle n'en laissait rien paratre devant
son frre, de qui elle tenait les fort beaux revenus dont elle et ses
fils jouissaient, M. de Rhlberg tant mort aprs avoir compltement
ruin femme et enfants.

Mais pas plus Lydie que Varvara n'apparurent chez la prisonnire.
Celle-ci ne voyait que ses femmes de chambre, qui multipliaient pour
elle le dvouement et les petits soins; car, dj, la dlicieuse nature
de la jeune princesse, sa bont anglique avaient conquis entirement
ces coeurs, tandis que son courage et sa patience les remplissaient
d'admiration.

-- Une enfant comme elle! disait Dcha en levant les bras au ciel.
Quand on pense que la princesse Olga, aprs cinq ans de mariage,
tremblait encore au seul froncement de ses sourcils! Ah! bien! il
aurait pu lui dire d'abandonner tout, de ne plus croire en Dieu, elle
lui aurait obi, c'est sr! Mais celle-ci! Voil une femme au moins, et
non pas une serve toujours courbe sous le regard du matre!

-- N'empche qu'elle n'y rsistera pas longtemps, pauvre belle petite
princesse! murmurait Sonia en hochant tristement la tte.

De fait, le quinzime jour de cette rclusion, Dcha s'effraya en
constatant l'altration du visage de Lise. Et quand, dans l'aprs-midi,
elle la vit glisser inanime entre ses bras, prise de syncope, elle
dcida qu'il lui fallait prvenir le prince.

Prcisment, ce jour-l, elle savait par Vassili qu'il tait rentr en
meilleure disposition que de coutume,  la suite d'une chasse  l'ours
seme de pripties, et au cours de laquelle il avait failli prir.
C'tait le bon moment pour lui faire cette communication, qui
ramnerait sa pense sur la prisonnire objet de son ressentiment, --
et le ressentiment d'un Ormanoff tait tout autre chose que celui du
commun des mortels, surtout lorsque l'orgueil, si effrayant chez les
hommes de cette famille, se trouvait en jeu.

Elle s'arrangea pour le rencontrer ce soir-l, comme il sortait de son
appartement  l'heure du dner, et, en tremblant un peu, -- car les
vieux serviteurs eux-mmes n'taient jamais trs  l'aise sous le
regard troublant du prince Serge, -- elle dit que la jeune princesse
tait malade.

-- Srieusement? interrogea-t-il, sans qu'un muscle de son visage
bouget.

-- Elle s'est vanouie cet aprs-midi, Altesse. Et elle ne mange plus,
elle a une mine!...

-- C'est bien.

Et, la congdiant du geste, il se dirigea vers l'escalier.

"Pourvu qu'il la fasse soigner! songea Dcha. S'il avait l'ide de la
laisser s'en aller comme cela!... Non, non, c'est trop affreux, ce que
je pense l!"

Elle se reprocha davantage encore son soupon en introduisant le
lendemain matin chez sa jeune matresse le docteur Vagudine, le
mdecin attach  Kultow, envoy par le prince Ormanoff pour donner 
sa femme les soins ncessaires.

C'tait un homme d'une cinquantaine d'annes, grisonnant, de mine douce
et sympathique. Il interrogea paternellement Lise et lui dclara
qu'elle tait seulement anmique, qu'il n'y avait pas lieu de
s'inquiter...

-- Oh! je ne m'inquite pas! dit-elle avec un ple et mlancolique
sourire. Je ne crains pas la mort, au contraire!

Le mdecin enveloppa d'un regard de compassion navre la dlicieuse
crature qui prononait ces paroles avec tant de calme et une si
visible sincrit. Elle n'tait encore qu'une enfant, et dj la mort
lui apparaissait le seul bien dsirable.

En sortant de chez la jeune femme, le docteur Vagudine se rendit chez
le prince Ormanoff. Il le trouva dans son cabinet de travail,
parcourant les journaux.

-- Eh bien? interrogea Serge d'un ton bref.

-- La princesse est extrmement affaiblie par une anmie trs srieuse,
mais encore trs susceptible de gurison. Les nerfs aussi ont besoin
d'tre soigns. Il lui faudrait, outre une nourriture trs fortifiante,
de l'air, beaucoup d'air, des promenades et de la distraction sans
fatigue.

Un autre mot, "de l'affection", tait sur les lvres du mdecin. Mais
il ne le pronona pas. Ce mot-l ne pouvait tre compris du prince
Ormanoff.

-- C'est tout? demanda Serge, qui l'avait cout en frappant sur son
bureau de petits coups secs avec le coupe-papier qu'il tenait  la main.

-- J'ai prescrit  la princesse quelques mdicaments... Mais je dois
dire qu'un obstacle srieux me parat se dresser devant la gurison. La
malade ne la dsire pas; elle semble compltement rsigne  la mort...
On croirait mme qu'elle la souhaite.

Un imperceptible tressaillement courut sur le visage de Serge.

-- C'est bien, j'aviserai, dit-il d'un ton laconique.

Ce mme jour, vers deux heures, Dcha entra toute joyeuse chez sa
matresse. Le prince faisait prvenir sa femme qu'elle et  s'habiller
promptement pour faire avec lui une promenade en traneau.

Cette nouvelle stupfia Lise, sans lui causer aucun plaisir. Sans
doute, son tyran imaginait quelque nouveau genre de perscution. Puis,
dans l'tat de fatigue o elle se trouvait, elle ne dsirait que le
repos.

Pourtant elle se laissa habiller et envelopper de fourrures, puis elle
descendit pour rejoindre le prince, qui l'attendait dans le jardin
d'hiver. Son coeur battait  grands coups prcipits,  l'ide de se
retrouver en face de lui, et elle dut faire appel  toute son nergie
pour rprimer l'tourdissement qui la saisissait en pntrant dans la
serre superbe qui tait une des merveilles de Kultow.

Il se leva  son entre. Et comme l'angoisse obscurcissait ses yeux,
elle ne vit pas l'expression trange -- mlange de douleur et de colre
-- qui traversait le regard de Serge, ni la pleur qui couvrait son
visage, ni le geste bauch pour tendre les bras vers elle...

Elle ne vit, quelques secondes plus tard, qu'un homme trs froid, qui
lui prsentait son bras, sans la regarder, en disant d'un ton calme et
bref:

-- Appuyez-vous sur moi, Lise, si vous vous sentez un peu faible.

Il la conduisait jusqu'au traneau, l'y installa en la couvrant de
fourrures et s'assit prs d'elle. Puis l'quipage s'loigna dans les
alles neigeuses du parc, sous les rayons du soleil ple qui clairait
le dlicat visage maci par la rclusion, et surtout par la souffrance
morale.

Lise se sentait revivre en aspirant l'air froid et sec. Un peu de rose
venait  ses joues trop blanches. Le prince ne parlait pas, sauf pour
lui demander de temps  autre si elle n'avait pas froid, ou si elle ne
se sentait pas fatigue. Seulement, lorsque les fourrures glissaient un
peu, il les ramenait avec soin autour d'elle.

Mais au retour, en descendant du traneau, elle eut un vertige et
serait tombe si les bras de Serge n'avaient t l pour la recevoir.

-- Vite, le mdecin! dit-il aux domestiques accourus au son des
clochettes du traneau.

Mais elle se redressait dj.

-- Ce n'est rien... un simple tourdissement. Le mdecin est tout 
fait inutile, murmura-t-elle.

Les bras qui la retenaient s'cartrent, mais Serge garda sa main dans
la sienne, et la conduisit jusqu' son appartement o il la remit aux
soins de Dcha, en enjoignant  celle-ci de servir immdiatement  la
jeune princesse du th trs chaud.

-- Dsormais, vous descendrez pour les repas, ajouta-t-il en
s'adressant  Lise. Mais aujourd'hui, en raison de ce malaise, vous
pourrez demeurer encore chez vous.

Son ton glac enlevait  ses actes et  ses paroles toute apparence de
sollicitude. La compassion tait certainement trangre  ce changement
de rgime. Lise pensa qu'il craignait de voir sa victime lui chapper
trop tt, et se dcidait pour ce motif  la soigner quelque peu.

Le lendemain, elle s'assit  table en face de son mari, dans la salle 
manger aux proportions normes, et o, sur des dressoirs d'bne,
s'talaient d'incomparables pices d'orfvrerie. Il y avait l, outre
la baronne, Varvara et les deux petits garons, le prcepteur de
ceux-ci, un jeune Allemand  la barbe rousstre et aux yeux fuyants, le
docteur Vagudine et le bibliothcaire de Kultow, un gros petite homme
chauve qui semblait perptuellement dans les nuages, sauf lorsqu'il
s'agissait de causer livres et littrature. Alors, son regard terne
s'animait, sa langue, qui paraissait gnralement embarrasse, se
dliait comme par miracle, et il donnait fort bien la rplique au
lettr trs fin qu'tait le prince Ormanoff.

Le docteur Vagudine et Hans Brenner, le prcepteur, tous deux fort
instruits, se mlaient  la conversation,  laquelle aucune des trois
femmes prsentes n'aurait os prendre part. Le prince Serge n'admettait
pas qu'une intelligence fminine, sur laquelle il avait quelque droit,
s'ingrt dans des questions de ce genre.

Cet ostracisme ne gnait pas Mme de Rhlberg, dont la mdiocrit
intellectuelle tait faite pour rjouir son frre. Varvara, elle,
demeurait fidle  son habitude de tenir les paupires  demi closes,
de telle sorte qu'on ignorait toujours ce qui se passait en elle. Mais
Lise s'intressait extrmement  ces conversations. Sa vive
intelligence, dont la culture avait t fort avance par les soins du
bon M. Babille, tait capable d'apprcier de tels entretiens. Et elle y
prenait un got d'autant plus vif qu'elle tait prive maintenant de
toute nourriture intellectuelle.

Cet intrt se lisait clairement dans ses grands yeux si expressifs. Un
soir, o la conversation s'tait poursuivie au salon, le docteur
Vagudine lui dit en souriant:

-- Ces graves sujets ne paraissent pas vous ennuyer, princesse?

-- Oh! pas du tout! J'y prends, au contraire, grand plaisir!
rpondit-elle sincrement.

Un regard tincelant et irrit se dirigea vers elle. Le docteur se
mordit les lvres en se traitant secrtement de maladroit. Qu'avait-il
besoin de faire remarquer cela devant le prince Ormanoff! Pourvu qu'il
n'occasionnt pas de ce chef des ennuis nouveaux  cette pauvre petite
princesse, coupable de prendre intrt  une conversation intelligente,
au lieu de biller discrtement derrire son mouchoir, comme la dfunte
princesse Olga, ou de somnoler comme Mme de Rhlberg!

Mais si le prince Serge tait mcontent, il ne fit pas du moins
prouver les effets de cette contrarit  sa femme. Du reste, elle le
voyait fort peu. Il tait continuellement en chasse, soit seul, soit
avec des htes qui venaient passer pour ce motif quelques jours 
Kultow. Le soir seulement, tous se trouvaient runis. Lise remplissait
alors son rle de matresse de maison avec une grce exquise et une
dignit  la fois souriante et grave que les invits du prince Ormanoff
clbraient autant que sa beaut.

C'tait maintenant presque toujours Mme de Rhlberg qui accompagnait sa
belle-soeur dans ses promenades en traneau ou  pied  travers le
parc. Serge en avait exprim le dsir  Lydie, qui s'tait incline
aussitt comme devant toutes les volonts de son frre. Celle-ci, du
reste, ne lui paraissait pas dsagrable. Lise tait une compagne
charmante, et la baronne avait une nature trop molle, trop insouciante,
pour garder longtemps rancune  la jeune femme dont la rvolte avait
provoqu le dpart de Cannes.

Quand elles s'en allaient  pied, Hermann et Sacha, les deux fils de
Lydie, les accompagnaient, et fort souvent aussi les grands lvriers du
prince, deux btes magnifiques qui s'taient prises d'ardente affection
pour Lise. Le babillage de Sacha distrayait la jeune femme beaucoup
mieux que la conversation frivole et vide de Lydie. Parfois la tante et
le neveu entreprenaient une partie de balle, et, dans ces moments-l,
Lise se sentait encore trs enfant, elle se reprenait  la vie.

Sa sant s'amliorait. Les lassitudes et les faiblesses se faisaient
beaucoup plus rares, l'apptit revenait un peu. Mais le beau visage
restait ple, le cerne diminuait  peine autour des yeux noirs o,
presque constamment, demeurait une sereine mlancolie.

Lise souffrait toujours. Elle soufrait du manque d'occupations, car
elle n'avait  sa disposition que la broderie, qui la fatiguait trs
vite, et la musique, dont le docteur Vagudine lui avait prescrit de ne
pas abuser, plus quelques lectures insignifiantes et frivoles tires de
la bibliothque de la dfunte princesse et seules permises par Serge.
Elle souffrait de sa situation trange, du glacial despotisme de son
mari, de l'absence d'affection, de la privation de toutes nouvelles de
ceux qu'elle aimait, -- car si des lettres taient arrives de
Proulac, elle n'en avait jamais eu connaissance.

Elle souffrait surtout du manque de secours religieux. Le prince
n'tait plus revenu sur la question qui avait amen l'exil de Lise. Il
trouvait videmment plus simple, au lieu de continuer la lutte avec une
enfant rebelle, de laisser agir le temps en privant la jeune femme des
pratiques de cette religion pour laquelle elle avait refus d'embrasser
la sienne. Sans doute esprait-il que la lassitude se ferait sentir, ou
que la tideur prparerait les voies  l'indiffrence. Alors, elle
serait  sa discrtion, il ptrirait  son gr cette jeune me
autrefois intransigeante.

Mais Lise savait qu'elle n'tait pas seule, que la force divine la
soutiendrait dans cette lutte et lui donnerait le courage de rsister
victorieusement  l'implacable domination de Serge Ormanoff.

Mme en l'absence du prince, la jeune femme sentait toujours peser
lourdement ce despotisme, non seulement sur elle, mais encore sur tous
les tres qui peuplaient la demeure seigneuriale. Chez les Ormanoff,
c'tait une tradition de se faire craindre. Les punitions corporelles
existaient mme encore quelque peu  Kultow. L'autorit fermait les
yeux, et les intresss se gardaient de se plaindre, car, si le prince
Serge aimait parfois les arguments frappants, il tait par contre d'une
extrme gnrosit et rpandait sans compter l'or autour de lui, avec
une sorte d'insouciance o semblait entrer beaucoup de mpris.

Pourtant, ce matre exigeant et altier s'tait attir des dvouements
passionns. Outre Vassili et Stpanek, le cosaque du prince, qui se
partageaient ses faveurs, il y avait  Kultow une crature qui baisait
la trace de ses pas. C'tait Madia, la vieille "niania", qui avait
soign le petit seigneur enfant, et qui vivait maintenant dans un coin
du vieux chteau, heureuse pour bien des jours lorsque, rencontrant le
prince dans les corridors, elle pouvait lui baiser la main et entendre
sa voix brve lui dire:

-- Bonjour, Madia. Comment vas-tu?

Lise connaissait maintenant cette femme, que Mme de Rhlberg lui avait
prsente un jour. C'tait une grande vieille osseuse, au teint jaune
et aux yeux perants. Elle s'tait incline sur la main de Lise en
murmurant:

-- Que Dieu vous rende heureuse, ma belle princesse!

Depuis, quand la jeune femme rencontrait Madia, elle tait toujours
frappe de l'expression compatissante et douce de son regard, et du
sourire qui entr'ouvrait sa bouche dente.



X


-- Ma tante, voulez-vous me permettre d'aller avec vous?

C'tait Sacha qui adressait cette demande  Lise, en la rencontrant
dans un corridor du chteau, toute prte pour faire une courte
promenade dans le parc.

Elle rpondit affirmativement, et bientt tante et neveu s'engagrent
dans une alle.

Sacha bavardait. Il racontait qu'Ivan Borgueff, le sommelier, avait bu
plus que de raison hier soir et qu'il disait toutes sortes de choses
tranges. Lui, Sacha, avait entendu par hasard.

-- Il racontait qu'il savait un secret qui pourrait faire jeter en
prison une parente du prince Ormanoff. Mais celui-ci lui avait ordonn
de se taire, et il obissait. Pourtant, il savait trs bien qui avait
disjoint les marches de la vieille tour, pour que la jolie comtesse ft
une chute terrible. Je suis rest un moment pour tcher de savoir de
qui il voulait parler. Mais il ne prononait pas de nom... C'est gal,
si mon oncle apprend cela, je crois qu'Ivan ne sera pas long 
dguerpir!

Tour en causant, ils avaient fait une bonne petite traite. Lise dit
tout  coup:

-- C'est assez! il est temps de retourner. Nous sommes mme alls trop
loin, Sacha, car votre oncle nous avait bien dfendu de nous loigner,
 cause des loups qui commencent  se rapprocher.

Ils rebroussrent chemin. Devant eux, venant en sens inverse,
s'avanait un homme portant la tenue des gardes forestiers du prince
Ormanoff. Lorsqu'il fut  quelques pas de la princesse et de Sacha, il
enleva son bonnet de fourrure.

-- Qu'avez-vous? s'exclama Lise.

Le visage de l'homme tait travers de lignes rouges et gonfles et ses
paupires meurtries semblaient avoir peine  se soulever.

-- Ce n'est rien, Altesse. J'ai effray sans le vouloir le cheval du
prince, qui a failli le dsaronner. Alors j'ai reu quelques coups de
cravache...

-- Oh! pauvre homme! murmura Lise avec un geste d'horreur.

Dans les yeux bleus du garde, il y avait une rsignation paisible, mais
un pli amer et douloureux se dessinait au coin de ses lvres.

-- C'est dur tout de mme, pour si peu, murmura-t-il.

-- Cela vous fait beaucoup souffrir? demanda Lise en l'enveloppant de
son doux regard compatissant.

-- Assez, oui, Altesse. Mais je rentre tout de suite, ma femme va me
mettre quelque chose dessus et ce sera vite fini.

-- Est-ce que vous avez des enfants?.... Deux?... Si je le pouvais,
j'irais les voir. J'aime beaucoup les enfants. J'essaierai, un de ces
jours, si vous ne demeurez pas trop loin.

-- Non, ce n'est pas trs loin. Merci, Altesse, dit-il d'un ton mu.

Il s'loigna et Lise se remit en marche. Une indignation douloureuse
gonflait son coeur; Elle aurait voulu pouvoir, tout au moins, rparer
quelque peu les impitoyables procds de ce matre cruel. Mais elle
n'tait pas libre, elle n'avait pas d'argent  sa disposition, et, si
elle voulait se rendre un jour chez ces pauvres gens, il lui faudrait
demander une permission qui serait certainement refuse.

-- Voil mon oncle! dit tout  coup Sacha.

Lise eut un lger tressaillement. Il lui tait affreusement pnible de
le voir, tandis qu'elle tait encore sous le coup de cette motion
indigne qu'elle ne pouvait lui exprimer.

Il s'avanait rapidement. Sans doute venait-il de descendre de cheval,
car il avait encore sa cravache  la main. Du premier coup d'oeil, Lise
et Sacha virent que sa physionomie tait  l'orage. Et le petit garon
murmura craintivement:

-- Surtout, il ne faut rien dire, ma tante! Nous serions battus aussi!

-- Ne vous avais-je pas dfendu de vous loigner ainsi, Lise? fit
froidement Serge en s'arrtant prs de sa femme.

-- C'est vrai, Serge, j'ai eu tort. Nous l'avons fait sans y penser, je
vous assure.

-- Et que faisiez-vous arrte prs de cet homme?

Les lvres de Lise tremblrent un peu.

-- Je lui demandais ce qu'il avait au visage... Et il m'a dit... Oh!
Serge!

Ses beaux yeux pleins de reproche et de tristesse se levaient vers lui.
Et ils taient si limpides qu'on pouvait y lire aussi toute l'horreur
qui remplissait l'me de Lise pour cet acte cruel.

Un clair passa dans le regard de Serge.

-- Je vous interdis de vous mler de cela! dit-il durement. Je chtie
qui il me plat et comme il me plat, sans permettre  quiconque de me
blmer. De plus, je ne souffrirai pas que vous tmoigniez  ces gens de
la sympathie ou de la piti! C'est l encore une preuve de cette
sensiblerie dont vous me semblez largement pourvue.... Va-t'en,
Sacha... Non, attends. C'est toi, parat-il, qui as cass hier
l'orchide jaune, dans le jardin d'hiver?

L'enfant devint pourpre et baissa la tte en murmurant:

-- Oui, mon oncle.

-- Mais c'est surtout ma faute, dit vivement Lise. J'avais manqu
tomber, je me suis retenue  lui, qui a perdu  son tour l'quilibre et
est tomb sur la fleur. Ne vous a-t-on pas racont cela ainsi, Serge?

-- Certainement. Mais il a toujours t interdit  Hermann et  Sacha
d'entrer dans le jardin d'hiver...

-- Il venait m'apporter mon mouchoir, que j'avais perdu dans le salon.
Je l'ai gard prs de moi un petit moment, sans y penser, vraiment!

Il riposta d'un ton de froide ironie:

-- De tout cela, il rsulterait en bonne justice que vous aussi mritez
une punition. Je vous en fais grce cependant, Sacha l'aura  votre
place... Rentre, Sacha, et prviens Ygor qu'il ait  te donner, ce
soir, vingt coups de verge.

Sacha plit; mais, inclinant la tte, il s'loigna sans protester.

Une exclamation d'effroi indign avait jailli des lvres de Lise:

-- Serge, vous ne ferez pas cela!... Ce serait trop injuste!... et trop
cruel!

-- Vous n'avez pas  juger mes actes, dit-il froidement. Je ne vous le
permettrai jamais, Lise.

En un mouvement presque inconscient, elle posa ses mains frmissantes
sur le bras de son mari.

-- Serge, ne faites pas cela! L'enfant est nerveux et dlicat!... Et
c'est ma faute, je vous le rpte! Punissez-moi  sa place...
Faites-moi chtier si vous le voulez. Je ne crains pas la souffrance...
mais je ne puis supporter voir souffrir autrui!

Une supplication ardente s'chappait de ses yeux pleins de larmes. D'un
geste presque violent, Serge secoua son bras pour en dtacher les
petits doigts crisps.

-- Assez, Lise! Votre sensibilit est insupportable, il est bon qu'elle
soit battue en brche, je m'en aperois. Rentrez maintenant... et
n'oubliez pas que nous avons une partie de patinage cet aprs-midi.

Il s'loigna dans une alle transversale. Aux oreilles de Lise parvint
le sifflement de sa cravache frappant les branches dnudes des
arbustes. Sans doute avait-il bonne envie d'infliger le mme traitement
 la jeune femme qui se permettait de le blmer.

Elle revint machinalement vers le chteau. Son me si douce se
soulevait de colre et d'indignation, en mme temps que de chagrin.
Pauvre petit Sacha, un peu tourdi peut-tre, mais si bon et si franc!
Dj, sa mre montrait ouvertement sa prfrence pour Hermann, si lourd
pourtant, si peu intelligent, mais sournois et flatteur. Il ne
manquerait plus maintenant que son oncle, lui aussi, le prt en grippe!

Serait-ce parce que Lise lui tmoignait de l'affection, et imaginait-il
de la faire souffrir en tourmentant cet enfant!

Quel tre odieux tait donc ce prince Ormanoff?

Quand elle eut retir ses vtements de sortie, elle se dirigea vers
l'tage suprieur. Dcha lui avait appris que Madia tait malade, et
elle voulait aller la visiter. Ce devoir de charit la forcerait
d'ailleurs  faire trve  ses pnibles proccupations et  l'angoisse
que lui donnait la pense du chtiment injuste prpar  Sacha.

-- Que vous tes bonne de venir me voir, ma douce princesse! dit la
vieille niania en lui baisant les mains. Mais vous tes bien ple... et
vous semblez triste. On dirait que vous avez pleur.

La jeune femme ne rpondit pas et essaya de sourire. Mais Madia hocha
la tte.

-- Non, vous ne pouvez pas... La princesse Olga souriait toujours,
elle, devant "lui". Mais elle a pleur quelquefois quand elle tait
seule. Pas trs souvent, pourtant... Ce fut surtout aprs la naissance
du petit Volodia. Elle aurait voulu s'occuper de lui comme font les
autres mres. Mais chez les Ormanoff, l'enfant, quand c'est un fils,
est soustrait aussitt  l'influence maternelle. Elle avait la
permission de le voir seulement une fois par jour. Quand il tait
malade, elle ne pouvait pas le soigner. Heureusement, sa nature n'tait
pas trs sensible. Mais elle souffrait un peu quand mme, car elle
aimait bien son petit enfant, -- pas au point, pourtant, de rsister 
son mari, car, lui, elle l'aimait plus que tout.

-- Elle le craignait surtout, je pense! murmura amrement Lise.

Aimer cet implacable tyran, ce coeur de marbre? Qui donc en aurait t
capable?

-- Oh! oui, elle le craignait! Cependant, il tait bon pour elle...
Pourquoi me regardez-vous comme cela, Altesse? Il tait bon, je vous
assure, et la princesse Olga n'a pas souffert comme vous pourriez le
croire. Sa nature passive s'accommodait trs bien de la soumission
passive et du genre d'affection que lui accordait son mari. Elle
n'aurait pas entrepris la moindre chose de son propre chef, elle
cherchait toujours dans ses yeux une approbation. C'tait un bon
mnage, Altesse.

Pourquoi donc cette vieille femme lui racontait-elle tout cela?
Qu'avait-elle besoin de savoir que la premire femme avait t une
parfaite esclave? Elle, Lise, n'avait aucune vellit de l'imiter! Elle
tait toujours prte pour la soumission due  l'poux, mais en
conservant sa dignit de femme et sa libert de conscience tout entire.

-- Je vais vous dire au revoir, Madia. Il est temps que je m'habille
pour le djeuner.

-- Oui, allez, ma princesse. Me voil contente pour la journe, rien
que de vous avoir vue. C'est du ciel que vous avez dans les yeux, ma
belle princesse. Mais ne les faites pas pleurer, ne vous tourmentez
pas... Ecoutez que je vous dise un secret. La vieille niania sait bien
des choses, elle a vu et entendu... Le grand-pre de notre prince tait
un homme terrible, jaloux comme plusieurs Turcs runis, dur comme
toutes les glaces de notre pays. Aprs avoir fait mourir sa femme de
chagrin, il obligea ses filles  des mariages qui leur dplaisaient, et
tourmenta son fils Vladimir parce que celui-ci, qui tait bon et plus
affectueux que ne le sont en gnral les Ormanoff, tmoignait  sa
femme une certaine considration. Le prince Vladimir mourut trs jeune,
et son pre leva lui-mme le petit prince Serge. Il l'leva selon ses
ides, c'est--dire qu'il lui enseigna d'abord la duret de coeur,
l'orgueil de sa supriorit masculine, le mpris et l'asservissement de
la femme. Sa pauvre mre n'avait la permission de le voir que de temps
 autre, toujours en prsence du grand-pre, et elle ne pouvait lui
donner aucune caresse. C'est ainsi que son orgueil naturel se
dveloppa, c'est ainsi que s'endurcit son coeur... son coeur qui tait
naturellement bon, et tendre mme, Altesse!

Lise ne put retenir un geste et une parole de vhmente protestation.

-- Oh! Madia!

Les petits yeux bleu ple de la vieille femme clignotrent, un sourire
mystrieux entr'ouvrit ses lvres.

-- Il n'est pas mort, Altesse; il revivra... Oui, oui, je comprends,
Votre Altesse me prend pour une folle. Mais je sais ce que je dis. Je
le connais, mon beau prince. Il n'y a mme que moi qui le connaisse,
ici. Soyez courageuse, ma princesse; ayez patience, et vous verrez.

Les yeux de Madia brillaient, et Lise songea qu'elle devait avoir une
forte fivre pour divaguer ainsi.

Elle s'loigna en disant qu'elle reviendrait la voir le lendemain.
Comme elle atteignait la porte, elle entendit la vieille femme qui
murmurait:

-- Vous n'tes pas la princesse Olga, vous... Oh! non!

Elle se dtourna vivement.

-- Pourquoi dites-vous cela? et de la mme manire que Mlle Dougloff?

-- Ah! elle vous l'a dit aussi? Oui, elle a d s'en apercevoir
aussitt. Le prince ne lui adresse peut-tre pas dix mots dans l'anne,
et pourtant elle le connat presque aussi bien que moi. Sous ses
paupires baisses, elle voit tout, elle devine tout. Ma douce petite
princesse, elle sait certainement dj un secret que vous ignorez
encore, -- un beau secret qui vous donnera le bonheur. Mais,  cause de
cela, prenez garde! Elle hassait dj la princesse Olga, que sera-ce
de vous!

-- Pourquoi me harait-elle? s'cria Lise d'un ton stupfait. Je ne lui
ai jamais rien fait, je lui parle mme chaque fois que je le peux, car
je trouve fort triste que, parce qu'elle est une parente pauvre, on la
laisse ainsi  l'cart.

-- Et bien l'on fait! dit Madia en tendant la main. A la place du
matre, je l'aurais depuis longtemps envoye ailleurs. Voyez-vous, moi,
j'ai une ide... Mais je ne peux pas le dire, parce que ce n'est rien
qu'une ide... Pourquoi elle vous hait? Parce qu'elle est une louve, et
vous, une agnelle du bon Dieu. Parce que, surtout... vous tes la femme
du prince Ormanoff. Dfiez-vous d'elle... Et ne le craignez pas trop,
lui. Croyez-en la vieille Madia, Altesse: quand vous aurez quelque
chose  lui demander, faites-le hardiment, et vous obtiendrez tout.

Dcidment, Madia avait une forte fivre, ou bien son cerveau se
drangeait, -- ce qui n'avait rien d'tonnant, vu son grand ge.

-- Je tcherai d'en parler au docteur Vagudine, songea Lise en
regagnant son appartement.

Il y avait en ce moment  Kultow deux htes: un diplomate autrichien,
fanatique de chasse, et un parent loign du prince Ormanoff; le comte
Michel Darowsky, capitaine aux gardes  cheval. Pendant le djeuner,
tous deux observrent que la jeune princesse,  laquelle ils
tmoignaient une courtoisie empresse et une discrte admiration, avait
un teint bien ple ce matin et un cerne profond autour de ses beaux
yeux, plus tristes que jamais. De mme, il leur fut impossible de ne
pas remarquer la mine sombre du prince Serge, et le pli dur qui barrait
son front. La conversation se tranait, malgr les efforts de tous, et
en particulier de Lydie qui secouait quelque peu son apathie en
l'honneur de son cousin Michel. Le prince ddaignait aujourd'hui de s'y
mler autrement que pour prononcer quelques phrases laconiques, et cela
seul suffisait pour jeter un froid sur tous les convives.

-- Il a d encore tourmenter cette merveilleuse petite princesse!
murmura le diplomate  l'oreille du comte Darowsky tout en allumant un
cigare, tandis que tous se runissaient aprs le djeuner dans le
jardin d'hiver que des glaces sans tain sparaient du grand salon Louis
XVI.

-- Probablement! Il est odieux! Une si dlicieuse crature, et si
jeune, si touchante!... Tenez, regardez-moi cela. Elle nous a pourtant
dit l'autre jour, devant lui, que fumer lui tait dsagrable!

Serge venait d'allumer une cigarette et la prsentait  sa femme. Elle
esquissa un geste de refus. Mais lui, tranquillement, la mit entre les
petites lvres roses. Et Lise n'osa l'enlever dans la crainte de
quelque scne. Chaque fois que cette fantaisie avait pris  Serge, elle
avait d cder, se rservant la rsistance pour des motifs plus graves.
Mais quelque chose se rvoltait toujours au fond d'elle-mme
lorsqu'elle devait se plier  ce caprice despotique.

Aujourd'hui, il ne prolongea pas son ennui. A peine lui-mme avait-il
tir quelques bouffes de sa cigarette qu'il se leva, en disant que
l'heure tait venue de s'habiller pour le patinage. Aussitt chacun
s'branla. Lise et lui sortirent les derniers du salon et montrent
ensemble l'escalier.

Au premier tage, Serge se dirigea vers son appartement. Lise demeura
un moment immobile, indcise, le coeur battant. Il lui venait l'ide
folle, mais irrsistible, de lui demander encore la grce de Sacha.

Folle, oui, aprs la faon dont il l'avait traite ce matin, aprs
l'attitude qu'il avait eue pendant le repas. Mieux vaudrait supplier
ces murs de pierre que cet homme impitoyable.

Et pourtant, pourtant!... Les tranges paroles de Madia bourdonnaient 
ses oreilles...

Elle s'lana tout  coup et rejoignit le prince comme il ouvrait la
porte de son appartement.

-- Serge, pardonnez-moi!... mais je voudrais vous supplier encore pour
Sacha!

Elle ne recula pas devant la lueur irrite du regard, ni devant le
geste de colre...

-- Voulez-vous donc me pousser  bout, Lise? Faut-il, pour vous
contenter, que je fasse doubler la punition?

-- Serge!... Oh! ne soyez pas cruel! Accordez-moi sa grce, je vous en
prie! Tenez! je vous la demande  genoux!

Elle se laissait glisser  terre, en levant vers lui ses mains jointes
et ses grands yeux implorants et douloureux.

Il se baissa vivement, lui prit les mains et la releva.

-- Assez! assez! Lise! Je vous l'accorde... je vous accorde tout! Mais
allez-vous-en! Vous me rendez fou!

Repoussant doucement la jeune femme, il entra chez lui, en fermant la
porte avec violence.

Elle resta pendant quelques minutes abasourdie, tout autant de sa
victoire que des tranges manires de Serge. Puis elle revint bien vite
chez elle et fit appeler Sacha pour lui donner l'heureuse nouvelle.

-- Oh! ma tante, vous avez os!... Ce n'est pas ma tante Olga qui
aurait fait cela! Mais jamais je n'aurais cru que mon oncle
cderait!... Merci, ma tante Lise, ma jolie tante!

Tout mue de sa reconnaissance, elle l'embrassa et le renvoya. Puis, le
coeur plus lger, elle se laissa habiller par Dcha. Celle-ci la
revtit d'une robe de drap blanc qui dcouvrait ses petits pieds, et du
vtement de renard blanc qu'elle portait le jour de son mariage. Une
toque semblable, orne d'une aigrette, fut pose sur ses cheveux. Et ce
fut en toute vrit que le comte Darowsky put murmurer d'un ton
d'enthousiasme contenu, en l'aidant  monter en traneau:

-- Vous tes la reine des neiges, princesse!

Au dernier moment, Vassili tait venu prvenir que le prince Ormanoff
ne pouvait accompagner ses htes aujourd'hui. Ce brusque changement
d'ides tonna quelque peu, tant donn que c'tait lui-mme qui avait
parl aujourd'hui de patinage et avait press pour qu'on s'habillt.

-- Capricieux comme une jolie femme, notre hte! dit Michel Darowsky 
l'Autrichien, assis dans le mme traneau que lui.

-- Oui, il l'est mme pour deux, car je suis bien certain que la
princesse Ormanoff n'a pas ce dfaut-l.

-- Elle! Oh! c'est une sainte! on le voit dans ses yeux... Une sainte
et une martyre, peut-tre!

-- Mon cher comte, un conseil: ne laissez pas trop paratre votre
chevaleresque admiration. Le prince Ormanoff est ombrageux comme un
Oriental.

-- Je ne l'ignore pas. Mais, en vrit, personne ne pourrait s'offenser
de l'admiration respectueuse qu'inspire la princesse Lise!

-- On ne sait jamais, avec un homme de cette trempe! Il suffirait
qu'une lubie lui traverst l'esprit.

Le lieu choisi tait un lac de grande tendue, enchss dans des forts
de sapins couvertes de neige. Sur le bord se dressait un chalet du plus
pur style norvgien, o des domestiques tenaient  la disposition des
htes du prince Ormanoff des grogs chauds, du th et des ptisseries.

Quand Lise eut chauss ses patins, le comte Michel lui offrit sa main
et tous deux s'lancrent sur la glace. La jeune princesse, si souple
et si lgre, patinait  ravir. Pour un instant, elle oubliait sa
tristesse et se laissait aller au plaisir de glisser sur cette glace
superbe, dans ce dcor immacul qu'clairaient de ples rayons de
soleil.

Une forme masculine se dressa tout  coup prs d'elle.

-- A mon tour de vous servir de cavalier, Lise, dit la voix du prince
Ormanoff.

Elle eut un sursaut de surprise et serait tombe si le comte ne l'avait
retenue.

-- Serge!... Je croyais que vous ne deviez pas venir!

-- On ne sait jamais, avec moi... Michel, allez donc dlivrer cette
pauvre Lydie qui n'ose lcher le pitre patineur qu'est le comte
Berkerheim. Ce sera oeuvre de charit.

Le comte Darowsky eut un lger froncement de sourcils. Le ton
sardonique de son cousin laissait supposer une intention blessante. Il
retint pourtant le mot un peu vif qui lui venait aux lvres, et,
s'inclinant devant Lise, il se dirigea vers l'endroit o voluaient Mme
de Rhlberg et le diplomate autrichien.

Serge prit la main de sa femme, et tous deux s'lancrent sur la glace.
Lise put constater aussitt qu'il tait un incomparable patineur.
Entrane par lui, elle accomplissait de vritables prouesses... Et il
l'emmenait loin, trs loin, jusqu' l'extrmit du lac, comme s'il et
souhait soustraire  tous les yeux la dlicieuse reine des neiges.

Elle se sentait trs lasse, mais n'osait lui demander de s'arrter.
Pourtant sa vue se brouillait, et tout  coup, un vertige la saisit.

-- Serge!... je tombe!

L'lan tait donn, il fallut toute l'adresse du prince pour s'arrter
presque aussitt. D'un mouvement instinctif, Lise, dfaillante,
s'appuyait contre sa poitrine, se retenait  son cou... Et, pour la
premire fois de sa vie, elle tait en proie  une hallucination: elle
sentait des baisers sur son visage, elle entendait une voix anxieuse
qui murmurait: "Lise!... ma Lise!" Pendant quelques secondes elle
ressentit une impression de repos, de tranquille et confiant bien-tre.
Puis, tout se noya dans l'ombre, elle perdit compltement connaissance.

Quand elle revint  elle, elle se trouvait dans le chalet, tendue sur
un divan. Vers elle se penchait Mme de Rhlberg, un flacon de sels  la
main... Et un peu plus loin le prince Serge se tenait debout, les bras
croiss, avec son visage rigide des plus mauvais jours.

-- L, c'est fini, dit Lydie d'un ton de soulagement. Un verre de th
bien chaud, maintenant, et vous serez tout  fait remise.

-- Vous allez la ramener  Kultow, Lydie. Mais tant que vous ne serez
pas parvenue  dompter ces ridicules faiblesses, Lise, vous vous
abstiendrez de patinage.

Et, tournant les talons, le prince Ormanoff sortit du chalet.

-- Il est trs mcontent! chuchota Mme de Rhlberg. Songez donc, il a
t oblig de vous ramener dans ses bras depuis l'extrmit du lac! Si
fort qu'il soit, et si peu que vous pesiez, c'tait difficile quand
mme. Puis, pour un homme vigoureux et plein de vie comme lui, il est
irritant d'avoir une femme qui se pme pour un rien et qui gne toutes
les parties.

C'tait la premire fois que Lydie prononait de semblables paroles.
Elle, si apathique en gnral, tait aujourd'hui visiblement furieuse
d'avoir  quitter le patinage.

Le ple visage de Lise se couvrit de rougeur.

-- Je ne veux gner personne! dit-elle vivement. Je retournerai seule 
Kultow, et dsormais, je vous laisserai faire vos parties en paix!
Allez, allez, Lydie. Quand je me sentirai un peu moins faible, Thade
m'aidera  gagner le traneau.

-- Et Serge me fera une scne terrible. Merci bien! J'aime encore mieux
me priver du plaisir que je me promettais pour une bonne heure encore.
Mais je me demande pourquoi, au lieu de vous renvoyer tout de suite,
Serge ne vous laisse pas tranquillement ici. On dirait qu'il a hte de
se dbarrasser de vous!

Lise ne rpliqua rien et abaissa ses paupires sur ses yeux fatigus.
Elle se sentait en ce moment si lasse et si faible qu'il lui semblait
voir la mort toute proche. Quelle dlivrance! Et personne ne la
pleurerait, sauf peut-tre Sacha, ses femmes de chambre et la vieille
Madia. Le prince Ormanoff serait le premier  se rjouir de cette
solution, puisqu'il devait juger impossible maintenant de ptrir  son
gr cette jeune rebelle, et qu'il ne pouvait supporter une femme malade
-- mme lorsqu'elle ne l'tait devenue que par sa faute.



XI



Le comte Darowsky quitta Kultow le surlendemain. Lydie avait en vain
dploy pour lui toutes ses grces. Un mariage avec ce parent jeune,
riche et distingu lui souriait beaucoup, d'autant mieux qu'il lui
aurait permis d'chapper  la lourde tutelle de son frre. Mais Michel
n'avait paru rien comprendre. Il avait perdu, quelques annes
auparavant, une jeune femme trs aime et ne songeait aucunement  la
remplacer  son foyer, o sa mre levait les deux petits enfants qui
taient sa seule consolation.

Lydie n'ignorait aucunement ces dtails. Mais elle se persuada -- ou on
lui persuada -- que cette indiffrence de son cousin tait due surtout
 la prsence de Lise. Prs de cette incomparable beaut, les plus
jolies femmes ne paraissaient plus rien. De l, une sourde rancune
envers la jeune princesse -- rancune qui se manifestait par de petites
piques, de petites mchancets sournoises, des froideurs inexpliques.

Mme de Rhlberg avait, en outre, un autre motif de ressentiment. Elle
s'irritait secrtement de la prfrence de sa belle-soeur pour Sacha,
et Hermann, jaloux, l'excitait en dessous.  Le prcepteur, lui aussi,
avait pris en grippe Sacha, dont la franchise dplaisait  son me
tortueuse, et le punissait  propos de tout et de rien. Le pauvre
enfant, entre sa mre, son frre et Hans Brunner, tait loin d'tre
heureux. Il venait conter ses chagrins  Lise, qui le consolait avec de
douces paroles. Elle ne pouvait pas autre chose. Elle-mme tait
l'objet d'une hostilit latente, qu'elle sentait s'paississant autour
d'elle et qui augmentait la tristesse dont saignait son coeur. Il
n'tait pas jusqu' l'obsquieuse et sournoise admiration du prcepteur
qui ne vnt encore augmenter ses ennuis.

Et le seul tre qui et pu dlivrer Lise et Sacha de ces perscutions
sourdes se renfermait dans une indiffrence altire, dans une froideur
crasante, au retour de la chasse  laquelle il consacrait maintenant
toutes ses journes, s'y adonnant avec une sorte de passion furieuse --
 tel point, disaient les gardes qui l'accompagnaient, qu'il risquait 
tout moment sa vie.

Toujours efface, toujours silencieuse, Varvara Dougloff glissait comme
une ombre dans la princire demeure. Nul ne s'inquitait de ce qu'elle
faisait, comment elle vivait. Lise seule avait voulu essayer de
s'intresser  elle. Mais elle s'tait heurte  une porte close.
Varvara gardait jalousement le secret de son me derrire ses paupires
baisses.

Par Lydie, Lise savait qu'elle tait la fille d'une cousine des
Ormanoff, qui avait pous malgr leur dsapprobation un jeune homme de
petite noblesse, lequel l'avait laisse veuve et sans ressources au
bout de six ans de mariage. Elle avait vgt avec sa fille jusqu'au
jour o, apprenant la mort du prince Cyrille, grand-pre de Serge, elle
tait venue solliciter le secours de celui-ci, esprant trouver chez le
trs jeune homme qu'il tait alors un peu moins de duret que chez
l'aeul. Serge ignorait la compassion, mais il tait gnreux par
nature. La veuve et sa fille avaient obtenu l'autorisation de demeurer
 Kultow, -- mais elles avaient fort bien compris qu'elles n'y seraient
tolres qu' la condition de se faire oublier. C'tait de l sans
doute que datait l'attitude efface de Varvara, et son allure d'ombre,
glissante et terne.

La mre tait morte il y avait maintenant deux ou trois ans, mais
Varvara avait continu  mener la mme existence silencieuse, suivant
Lydie qui elle-mme voluait docilement dans l'orbe du prince Ormanoff,
ayant autour d'elle un reflet du luxe qui rgnait dans les rsidences
princires, et ne laissant jamais rien paratre des sentiments qui
pouvaient agiter son me, -- reconnaissance, ou bien aigreur, envie
peut-tre.

Lise, si bonne et si dlicate, pensait qu'elle devait souffrir de cette
situation de parasite. Plus d'une fois, elle avait song qu' la place
de Varvara, jeune et paraissant bien portante, elle aurait prfr
travailler pour sauvegarder sa dignit et son indpendance. Que
pouvait-elle faire, toujours seule chez elle? A quoi occupait-elle ses
longues journes? Lydie, questionne un jour  ce sujet par sa
belle-soeur, avait lev les paules en rpondant:

-- Je vous avoue que je n'en sais rien! Cette pauvre fille est
tellement insignifiante!

Lise ne la jugeait pas du tout ainsi. Au fond, elle tait oblige de
s'avouer que Varvara lui inspirait une sorte d'antipathie instinctive,
tout  fait irraisonne. Mais par le fait mme de ce sentiment qu'elle
se reprochait, elle se croyait tenue  se montrer meilleure  son gard.

Ce fut guide par ce motif qu'un jour, ayant appris au djeuner que
Mlle Dougloff tait malade, -- il rgnait en ce moment  Kultow un vent
de grippe, -- Lise se dirigea vers son appartement situ dans une
partie loigne du chteau.

Elle s'arrta, indcise, devant une porte entr'ouverte. Une voix
sourdement irrite demanda:

-- Est-ce vous enfin, Nadia?

Alors elle poussa la porte et entra en disant:

-- Non, Varvara, c'est moi, Lise.

Dans l'ombre projete par les lourds rideaux du lit, elle vit se
dresser la tte blonde de Varvara.

-- Vous!... vous! dit une voix touffe.

Lise s'avana jusqu'au lit. Du premier coup d'oeil, elle vit que
Varvara tait en proie  la fivre, car elle tait fort rouge, et ses
yeux, ses tranges yeux jaunes luisaient.

-- Je viens vous voir, Varvara. J'ai su tout  l'heure que vous tiez
malade.

-- Ce n'est rien! interrompit brusquement Varvara. Je regrette que vous
vous soyez drange. Vous risquez que je vous communique cette maladie.
Olga avait un tout autre soin de sa sant. Je suppose que si le prince
Ormanoff vous savait ici, vous passeriez un mauvais moment. Mais,
naturellement, vous ne lui avez pas demand la permission?

-- Cela me regarde! dit schement Lise, blesse par ce bizarre accueil
et ce ton ironique.

-- Evidemment! Mais je ne me soucie pas du tout que mon cousin m'accuse
de vous avoir retenue ici. Ainsi donc, tout en vous remerciant
beaucoup, je vous demanderai de vous retirer. J'ai l'air d'tre
malhonnte, mais c'est dans votre intrt, je vous assure, princesse.

Ses paupires taient retombes sur ses yeux, et elle parlait
maintenant d'un ton trs doux, un peu chantant.

Lise l'enveloppa d'un regard perplexe... Et ce regard fit ensuite le
tour de la chambre, trs vaste, bien meuble, mais fort en dsordre.
Dans une bibliothque s'alignaient des livres en nombre considrable,
et d'autres taient poss sur une table auprs de la malade,  ct
d'une carafe et d'un verre vide.

-- Je crois que vous exagrez, Varvara. Vous n'avez rien de trs
contagieux... Etes-vous bien soigne, au moins?

-- Bien soigne! Mais je suis abandonne par cette Nadia, qui perd la
tte depuis qu'elle est fiance au fils d'Ivan Borgueff! Je suis sre
que la coquine a coup les fils lectriques, de telle sorte que j'ai
beau sonner, resonner, personne ne bouge. Quand elle se dcidera 
apparatre, elle me dira que la sonnette tait dtraque. En attendant,
je n'ai plus une goutte d'eau et la soif me dvore. Mais Varvara
Dougloff est si peu de chose! A quoi lui servirait de se plaindre?

-- Mais si, il faut vous plaindre! Je vais en parler  Natacha. En
attendant, je vous enverrai Sonia, qui est une trs bonne fille, fort
adroite et serviable.

Varvara eut un petit plissement de lvres ironique.

-- Natacha et les autres ne tiennent compte que des observations et des
ordres du prince Ormanoff. Tout ce que vous direz sera lettre morte.

Un peu de rougeur monta aux joues de Lise. C'tait vrai, elle n'tait
rien dans cette demeure, o tout gravitait autour de la volont du
matre.

Elle quitta Varvara sous une impression dsagrable. Dcidment, elle
ne lui tait pas sympathique! Mais cela n'empchait pas qu'elle ne lui
vnt charitablement en aide.

Aprs avoir envoy Sonia porter du th  la malade, elle fit appeler la
femme de charge. Elle put se convaincre aussitt que Varvara avait
devin juste. Sous la politesse obsquieuse de Natacha, elle se heurta
 la tranquille inertie d'une femme qui sait n'avoir aucun compte 
rendre en dehors de la seule autorit existante. Pas plus qu' la
dfunte princesse, le prince Ormanoff n'avait dlgu  sa seconde
femme le moindre pouvoir. Dans la demeure conjugale, Lise semblait une
invite -- ou bien encore une plante prcieuse que l'on soigne parce
que le matre semble y tenir, mais qui n'est considre par tous qu'au
point de vue de son rle dcoratif.

Olga avait pu ne pas souffrir de cette situation, mais il n'en tait
pas de mme de Lise, dont la nature dlicate et fire ressentait
profondment toutes ces blessures.

Quand Natacha se fut retire, aprs avoir dit du bout des lvres
qu'elle allait parler  Nadia, Lise s'habilla et descendit pour faire
avec Sacha une promenade en traneau. Il tait maintenant son habituel
compagnon. Depuis l'incident du patinage, Lydie s'abstenait souvent de
sortir avec sa belle-soeur. Serge, s'absentant quotidiennement, n'en
savait rien, et elle tait bien certaine que Lise, dont elle devait,
bon gr mal gr, reconnatre la discrte bont, ne lui en parlerait
jamais.

Ce jour-l, la tante et le neveu firent prolonger un peu la promenade.
Au retour, en descendant du traneau, ils virent ds l'entre une
animation inaccoutume... Et Mme de Rhlberg, surgissant tout  coup,
leva les bras au ciel.

-- Serge l'a chapp belle! A peine tiez-vous partie qu'on l'a ramen
 peu prs inanim, le bras et l'paule gauche labours par les griffes
d'un ours. Le docteur Vagudine assure qu'il n'y a rien d'atteint
gravement. Il a refus de se mettre au lit -- un Ormanoff n'arrive 
cette extrmit qu'en face de la mort, et encore pas toujours. Il s'est
install dans son cabinet de travail, en dfendant que personne vienne
le voir... Il parat qu'il s'en est fallu de rien que l'ours ne
l'toufft. Heureusement il a russi  lui enfoncer dans le coeur son
couteau de chasse.

Une motion sincre s'emparait de Lise. A dfaut d'une affection
qu'elle ne pouvait prouver pour son mari, son me tait trop
profondment chrtienne et trop dlicatement bonne pour ne pas compatir
mme  la souffrance de l'homme qui la tenait sous son impitoyable
despotisme.

Aprs avoir demand  sa belle-soeur quelques dtails, elle remonta
chez elle. Tandis qu'elle se dshabillait, elle songea avec mlancolie
 son trange situation. D'elle-mme, elle ne pouvait se rendre prs de
son mari bless et lui offrir ses soins. Il l'obligeait  l'inutilit,
rduisant son rle d'pouse  celui d'un objet de luxe que son caprice
du moment ignorait, ou tyrannisait.

Tristement pensive, elle s'attardait dans sa chambre, le front appuy 
la vitre d'une des fentres derrire laquelle, entre les doubles
chssis, s'panouissaient des fleurs rares. Mais Dcha entra tout 
coup et l'informa que le prince Ormanoff la faisait demander.

Elle tressaillit lgrement. Etait-il donc plus malade?

Elle se dirigea d'un pas rapide vers son appartement. Dans la grande
galerie garnie d'inapprciables oeuvres d'art et de souvenirs de
famille qui le prcdait, Stpanek, le cosaque, se tenait en
permanence. Il ouvrit silencieusement le battant d'une porte et Lise
entra dans une pice encore inconnue d'elle -- une pice trs vaste,
tendue d'un admirable cuir de Cordoue, claire par des baies garnies
de vitraux anciens. Les raffinements du luxe moderne se mlaient ici 
un faste tout oriental, sur lequel de superbes peaux d'ours noirs et
blancs venaient jeter une note sauvage. Dans l'atmosphre chaude
flottait une trange senteur faite du parfum prfr du matre de
cans, des manations du cuir de Russie, de l'odeur des fines
cigarettes turques, des exhalaisons enivrantes s'chappant des gerbes
de fleurs rpandues partout.

Serge tait assis prs de son bureau, et appuyait son front sur sa
main. A ses pieds taient couchs Ali et Fricka, ses lvriers, qui se
levrent, s'lancrent vers la jeune femme et se mirent  bondit autour
d'elle, qutant des caresses.

Elle les carta doucement et s'avana vers son mari qui n'avait pas
boug, mais tournait vers elle son regard.

-- Vous n'tiez pas curieuse de venir voir ce que matre Bruin avait
fait de moi, Lise? dit-il d'un ton froid, lgrement sarcastique.

-- Votre soeur m'avait dit que vous ne vouliez voir personne,
balbutia-t-elle en rougissant sous cette parole qui semblait un
reproche.

-- Alors vous vous tes crue englobe avec les autres dans cette
interdiction? Oubliez-vous que vous tes ma femme et qu' ce titre vous
me devez vos soins?

-- Mais je ne demande pas mieux! dit-elle spontanment. Je suis toute
prte, Serge...

-- Merci, l'intention me suffit... Ah! si, tenez, puisque vous tes l,
donnez-moi donc de la quinine. Je sens que la fivre augmente. Vous en
trouverez l, sur ce meuble. Le docteur a tout prpar.

-- Souffrez-vous beaucoup? demanda timidement Lise tout en se dirigeant
vers le meuble dsign.

-- Beaucoup, oui. Mais j'ai la force ncessaire pour supporter cela.
Les Ormanoff n'ont jamais craint la douleur physique.

Tandis qu'il avalait le mdicament prpar par elle, Lise constata que
son visage tait profondment altr et que des frmissements de
souffrance y passaient. Mais le regard conservait toujours toute son
nergie hautaine.

-- Maintenant, asseyez-vous l, dit-il en dsignant un sige prs de
lui. Et racontez-moi pourquoi Lydie ne vous accompagnait pas
aujourd'hui.

La jeune femme rougit un peu.

-- Elle n'tait pas dispose... Vous savez qu'elle est souvent
fatigue...

-- Pas plus que vous, certainement. Et les promenades font partie du
rgime qui lui est prescrit. Ces abstentions se renouvellent-elles
souvent?

-- Quelquefois... murmura Lise avec embarras. Mais je vous assure que
je trouve tout naturel...

-- Vous, peut-tre, mais moi, non. Il faudra que cela change... Mais
peut-tre prfrez-vous la compagnie de Sacha  celle de sa mre? Je ne
fais aucune difficult pour reconnatre que ma soeur n'est pas fort
intressante.

Et sa bouche eut un pli de ddain.

-- Je ne dis pas cela... Mais j'aime beaucoup Sacha, qui est affectueux
et gai.

-- Eh bien! prenez-le pour compagnon. Lydie pourra paresser tout 
loisir, quand elle aura bien digr les reproches que je lui prpare.

-- Ne lui dites rien  cause de moi, je vous en prie! murmura Lise d'un
ton suppliant.

-- A cause de vous?... Mais non, ma chre, il s'agit ici simplement
d'un dsir exprim par moi, et considr comme non avenu par ma soeur.
C'est moi qui me trouve l'offens.

Lise rougit. A quoi songeait-elle donc, en effet? Qu'importait  Serge
que sa femme ft traite plus ou moins aimablement, qu'elle souffrt
mme de mauvais procds? La seule faute impardonnable, pour lui, tait
l'insoumission  ses volonts.

Il fermait les yeux et demeurait silencieux. La fivre empourprait un
peu ses joues. Prs de lui, Lise restait immobile, regardant le dcor
magnifique au milieu duquel elle se trouvait. La chaleur et les parfums
de cette pice l'oppressaient singulirement -- mais moins encore,
peut-tre, que la prsence de celui qui n'avait jamais su que la faire
souffrir.

-- Lise!

Elle leva la tte et vit les yeux de Serge fixs sur elle.

-- Qu'auriez-vous prouv, si Bruin m'avait touff compltement?

Elle devint pourpre et dtourna son regard. Que lui rpondre?
Loyalement, elle ne pouvait lui dire que ceci: "J'aurais prouv une
motion profonde, telle que je la ressentirais pour n'importe qui en
semblable occasion. Mais je ne vous aurai pas pleur autrement que
comme chrtienne."

-- Regardez-moi, Lise!

En un de ces gestes  la fois imprieux et doux qui lui taient
particuliers, il portait sa main brlante de fivre sur la nuque de
Lise et obligeait la jeune femme  tourner la tte vers lui.

-- Laissez-moi lire votre rponse dans vos yeux, car vos lvres se
refuseraient  me la faire connatre... Oui, Bruin a failli vous donner
la libert, Lise...

-- Serge! murmura-t-elle en rougissant plus fort.

Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince.

-- Oh! il s'en est fallu de bien peu, je vous assure! Si ma main avait
t moins ferme, la lame dviait... et vous tiez veuve. Aprs tout,
cela aurait mieux valu... pour moi.

Il laissa aller la tte de Lise en murmurant d'un ton impatient:

-- Laissez-moi maintenant... Allez, allez, Lise.

Elle se leva et se dirigea vers la porte. Comme elle l'ouvrait, il lui
sembla entendre prononcer son nom. Elle se dtourna un peu. Mais Serge
tait immobile, et ses yeux taient  demi clos sous les cils blonds.

Elle sortit alors et regagna son appartement. Ce soir-l, elle eut une
affreuse migraine, due sans doute  l'atmosphre sature de parfums qui
rgnait chez Serge. Et dans ses rares moments de sommeil traverss de
rves pnibles, il lui sembla entendre de nouveau la voix suppliante et
imprieuse qui murmurait:

-- Lise!... Lise!



XII


En dpit d'une nuit de fivre et de souffrance, le prince Ormanoff fit
appeler le lendemain sa soeur prs de lui, et les dix minutes que dura
l'entretien furent sans doute bien utilises par lui, car Lydie sortit
de son cabinet avec un visage altr et des yeux gros de larmes qu'elle
avait eu grand'peine  retenir, mais qui se donnrent libre cours
aussitt qu'elle fut hors de chez lui.

Comme elle rentrait dans son appartement, elle se heurta  Varvara qui
glissait, en vritable ombre qu'elle tait,  travers les corridors
immenses, avec son air absorb et indiffrent  tout. Pourtant, cette
fois, elle remarqua la physionomie bouleverse de la baronne et
l'interrogea:

-- Qu'avez-vous, Lydie?

Mme de Rhlberg ne demandait qu' s'pancher. Elle raconta que Serge
venait de lui faire les plus durs reproches, parce qu'elle ne s'tait
pas montre suffisamment aimable pour sa femme. Et comme elle
balbutiait des excuses, en disant qu'elle recommencerait  accompagner
sa belle-soeur, il avait rpliqu: "Vous n'aurez pas cette peine. Lise
prfre  votre compagnie celle de Sacha. Mais le n'oublierai pas de
quelle faon vous comprenez la dfrence aux dsirs que je vous
exprime."

-- Voyez-vous, Varvara, cette sainte nitouche qui a os se plaindre 
lui! Ce n'est pas Olga qui aurait fait cela! Une bonne petite, bien
insignifiante, qui ne souciait de rien ni de personne en dehors de son
mari. Je n'ai jamais eu d'ennuis avec elle. Mais celle-ci! Voil
qu'elle s'est toque de Sacha, et Serge, aussitt, dcrte qu'il
l'accompagnera dsormais... Varvara, ne trouvez-vous pas qu'il y a l
une complaisance bien trange chez lui?

Elle baissait la voix en prononant ces mots.

Les paupires de Varvara battirent lgrement.

-- Oui, peut-tre... Je vous conseille de vous dfier de cette jeune
femme, Lydie.

-- Me dfier? Pourquoi?

-- Pour tout... Craignez qu'elle ne vous desserve prs du prince
Ormanoff. Craignez pour Hermann, qu'elle n'aime pas.

-- Mais vous rvez, Varvara! Elle n'a et elle n'aura jamais, pas plus
qu'aucune femme au monde, la moindre influence sur Serge!

Une sorte de rire bref glissa entre les lvres de Varvara.

-- Non, elle n'en aura pas... Je rve, Lydie! Serge Ormanoff domin par
sa femme! La plaisante ide que voil!

Et, riant de nouveau, elle s'loigna de son pas silencieux, laissant
Lydie trs surprise, et un peu perplexe.

Quels que fussent les sentiments que Mme de Rhlberg nourrissait 
l'gard de sa belle-soeur,  la suite des reproches de Serge, elle se
montra ds lors trs aimable et empresse prs de la jeune femme. Les
petites mchancets cessrent... Mais Lise continua  sentir autour
d'elle un souffle de malveillance qui semblait fort pnible  sa nature
aimante.

Elle se demandait avec anxit si elle devait retourner sans tre
appele prs de son mari. La veille, il l'avait renvoye de si trange
manire!... Mais vers deux heures, toutes ses perplexits se trouvrent
rduites  nant par l'apparition de Vassili venant l'informer que le
prince la demandait.

Il tait trs ple, visiblement fatigu et nerv par la souffrance.
Aprs avoir rpondu laconiquement aux timides interrogations de Lise
sur son tat, il lui demanda:

-- A quoi tiez-vous occupe, quand je vous ai fait demander?

-- Je faisais une partie de dames avec Sacha, qui est souffrant
aujourd'hui.

-- Eh bien! sonnez Stpanek et dites-lui d'aller prvenir Sacha qu'il
vienne ici continuer cette partie.

Trs surprise de ce caprice imprvu, elle obit pourtant sans risquer
de rflexion. Sacha arriva aussitt, la tante et le neveu
s'installrent prs de Serge, qui suivit les pripties du jeu en
donnant des conseils  sa femme, de telle sorte que Sacha, fort peu 
son aise d'ailleurs en prsence de son oncle, perdit haut la main la
partie.

Aprs quoi, Lise fit invite  passer dans le salon voisin o se
trouvait un piano, son mari dsirant entendre un peu de musique.

Ce ne fut pas l une fantaisie passagre. Les jours suivants, Sacha fut
appel encore pour venir faire avec sa tante une partie quelconque.
Aprs quoi, le prince l'envoyait tudier ses leons ou jouer avec les
lvriers dans un coin de la pice, tandis que lise brodait prs de son
mari silencieux et songeur, ou se mettait au piano, la musique calmant
la fivre et la souffrance, prtendait-il.

Il semblait ainsi qu'il s'attacht  mettre toujours l'enfant en tiers
entre Lise et lui.

Pendant les premiers jours, ses blessures avaient inspir quelques
inquitudes au docteur Vagudine, qui avait en vain essay de lui faire
garder le lit. Mais elles entraient maintenant dans une bonne voie, la
fivre baissait, et le prince, qui restait auparavant toute la journe
inactif, quelque peu abattu en dpit de son nergie, commenait 
s'occuper,  lire,  dpouiller la correspondance qui s'amoncelait sur
les plateaux, et  indiquer  ses secrtaires les rponses  donner.

Un aprs-midi, il trouva parmi les revues qui encombraient toute une
table, un livre qu'il parcourut rapidement, puis tendit  Lise.

-- Tenez, coupez-moi donc cela, Lise.

C'tait un volume de posies d'un jeune et dj clbre pote franais.
Tandis que Lise faisait manoeuvrer le coupe-papier, des strophes
harmonieuses passaient devant ses yeux. Elle soupirait, en songeant
mlancoliquement que c'tait un supplice de Tantale inflig l par le
prince Ormanoff  la jeune intelligence qu'il privait de tout aliment
intellectuel.

-- C'est fini? dit-il quand elle lui tendit le livre. Eh bien!
lisez-m'en donc un peu tout haut.

Rprimant la profonde surprise que lui causait cette nouvelle
fantaisie, Lise se mit en devoir d'obir. Elle lisait parfaitement, car
M. Babille tenait  la diction, elle lisait surtout avec intelligence,
avec motion, s'identifiant aux sentiments trs levs du pote. Et sa
voix pure, au timbre profond et doux, augmentait le charme dlicat de
ces vers.

-- C'est assez, il ne faut pas vous fatiguer, dit tout  coup le prince
Ormanoff. Mettez ce livre l, et reposez-vous. Vous continuerez cette
lecture demain.

Ce fut dsormais une habitude de chaque aprs-midi... Et ce fut, pour
Lise, un des meilleurs moments de la journe. Que le prince le chercht
ou non, ces lectures, choisies par lui, se trouvaient tre celles qui
s'associaient le mieux  l'ge, aux ides, au degr de culture
intellectuelle de sa femme. Elle y trouvait un plaisir extrme, qui
s'exprimait sincrement dans ses beaux yeux pleins de candeur et de
lumire o Serge pouvait lire  son aise, ainsi qu'il lui en avait
exprim la volont... Et en admettant -- ce qui semblait bien
improbable -- qu'il prouvt le dsir de connatre les impressions de
sa femme, il n'avait pas besoin de l'interroger. Son regard parlait
pour elle.

Une autre fois, ce furent d'anciennes estampes dcouvertes par Nicolas
Versky, le bibliothcaire, et que Serge montra lui-mme  Lise, en y
joignant d'rudites explications qui intressrent vivement la jeune
femme.

Elle jouissait de ces petites satisfactions trs inattendues, tout en
s'en tonnant grandement. Il tait certain qu'il y avait,  son gard,
un changement chez le prince Ormanoff. Il tait peut-tre encore plus
froid qu'au temps des fianailles et aux premiers jours de leur
mariage, mais son despotisme se faisait moins sentir, se nuanait de
quelques concessions que Lise n'et jamais os esprer, car il semblait
de ce fait lever quelque peu l'interdit jet pour sa femme sur les
occupations intellectuelles.

C'tait maintenant sans trop d'apprhension qu'elle entrait chaque jour
chez lui, qu'elle s'installait dans le grand fauteuil  haut dossier
sur le fond sombre duquel ressortaient si bien son visage admirable et
les robes d'toffe souple et de nuances claires, qu'elle portait
gnralement  l'intrieur. Tout en elle tait harmonie, le moindre des
ses mouvements avait une grce naturelle inimitable, et il n'tait pas
tonnant qu'un dilettante comme le prince Ormanoff ne la quittt pas
des yeux, tandis qu'elle voluait silencieusement autour du samovar
pour prparer le th, ou qu'elle distribuait des caresses  Ali et 
Fricka qui se les disputaient, en manquant parfois de la renverser --
ce qui amenait une intervention svre de leur matre, malgr les
timides protestations de Lise.

Un soir, Fricka, en sautant par surprise sur la jeune femme, lui fit au
poignet une large gratignure. Serge sonna aussitt et donna l'ordre 
Stpanek d'administrer une correction  la coupable.

-- Non, je vous en prie! La pauvre bte pche par trop d'affection. Ne
la faites pas corriger, Serge! dit Lise d'un ton suppliant.

Il se pencha et prit entre ses doigts le poignet sur lequel perlaient
quelques gouttes de sang.

-- Franchement, ceci mrite une punition, Lise!

Il s'interrompit brusquement en se mordant les lvres... Et Lise
rougit, car elle comprit qu'il pensait au traitement douloureux inflig
par lui  ce mme poignet dlicat, et dont il avait pu voir les marques
le lendemain, car, les chairs tumfies ayant gonfl, il avait t
impossible  la jeune femme de remettre le bracelet.

-- Emmne Fricka, mais ne la corrige pas, dit-il au cosaque qui s'en
allait dj, tranant l'animal, car il jugeait tout  fait inutile
d'attendre le rsultat des supplications de la jeune dame, lesquelles
ne changeraient rien, pensait-il,  la dcision du matre.

Quand Stpanek rapporta ce fait  l'office, ce fut, de toutes parts, un
vif tonnement. Seule Madia sourit d'un air entendu, en cachant sous
ses paupires clignotantes un regard ravi.

Le prince reprenait maintenant sa place aux repas. Il montrait  soeur
une excessive froideur, malgr les manires humbles et repentantes de
Lydie, et, n'ignorant pas sa prfrence pour Hermann, affectait de ne
jamais s'apercevoir de la prsence de celui-ci, tandis qu'il tmoignait
 Sacha une attention inaccoutume et mme une certaine indulgence pour
des tourderies sans importance qu'il aurait impitoyablement punies
quelque temps auparavant.

Lydie rongeait son frein et s'inquitait srieusement. Les paroles de
Varvara lui revenaient  l'esprit, bien qu'elle les taxt d'ides
folles. Il tait en effet inadmissible de songer que cette jeune femme,
si durement traite par Serge, exert une influence quelconque sur les
actes de celui-ci. Mais il tait certain aussi que la nouvelle attitude
du prince avec sa soeur et Hermann et son engouement pour Sacha
concidaient avec les rapports plus frquents entre sa femme et lui.

De plus, il y avait un fait indniable, et que tous remarquaient: le
prince traitait Lise d'une manire plus douce, moins visiblement
autoritaire.

Mme de Rhlberg essaya de consulter Varvara. Mais celle-ci se drobait
toujours avec une tonnante souplesse. Elle semblait fort lasse depuis
quelque temps, ne sortait plus gure et montrait des traits altrs, un
teint plomb de personne malade.

Des temptes de neige taient venues empcher les promenades pour Lise
et Sacha. Serge les retenait plus longuement prs de lui. Les blessures
taient cicatrises, mais en raison de la faiblesse du bras, la chasse
lui demeurait encore interdite. Il travaillait avec ses secrtaires et
Nicolas Versky, compulsait les vieilles archives poudreuses pour une
histoire de sa famille commence depuis plusieurs annes, ou parcourait
les nombreux livres et revues qui lui parvenaient.

Un dimanche, il ne parut pas au djeuner. Ce fait se produisait
parfois. On ne sait par quelle fantaisie, il se faisait alors servir
chez lui. Personne ne songeait  s'en plaindre, car sa prsence jetait
toujours une contrainte sur les convives, mme lorsqu'il tait dans ses
meilleurs moments. Pour les siens, comme pour ceux dont il payait les
services,  quelque degr de la hirarchie sociale qu'ils
appartinssent, le prince Ormanoff ne savait tre que le matre, -- et
un matre redout.

Aprs le djeuner, Lise demeura quelques instants dans le salon prs de
sa belle-soeur qui souffrait de nvralgies. Puis elle sortit pour
remonter chez elle. Comme elle atteignait la dernire marche du
monumental escalier, elle vit surgir devant elle la silhouette falote
du prcepteur.

-- Princesse, pardonnez-moi mon audace! Mais permettez  votre humble
admirateur...

Il tombait  genoux et portait  ses lvres la robe de Lise.

Elle recula si brusquement qu'elle faillit choir en arrire dans
l'escalier.

-- Comment osez-vous!... dit-elle d'une voix touffe par la stupeur et
l'indignation.

Quelqu'un, d'un corridor voisin, s'lana tout  coup sur Hans Brenner,
le saisit et le trana dans une pice dont la porte fut referme avec
violence. Lise, glace d'effroi, entendit des cris de rage et de
douleur, une voix qui balbutiait: "Grce!... grce!"

Pourvu que Serge ne tut pas cet homme, ou ne le blesst pas
grivement! Il tait si fort, et l'autre si gringalet! Il fallait
qu'elle court vers eux, qu'elle essayt d'empcher un malheur, au
risque de tourner contre elle la colre de son mari...

Mais comme elle atteignait la porte, celle-ci s'ouvrit, laissant
passage au prince Ormanoff, correct et calme comme s'il venait
d'accomplir la chose la plus habituelle. Seule la teinte sombre des
prunelles dcelait l'irritation intrieure.

-- Oh! Serge, que lui avez-vous fait? s'cria Lise d'une voix que
l'effroi tranglait un peu.

-- Je lui ai administr la correction qu'il mritait. Que votre
sensibilit se rassure, Lise, il est encore vivant et sera mme en tat
de partir ce soir, en emportant de Kultow un cuisant souvenir qu'il
conservera quelques jours... Allons, prenez mon bras que je vous
reconduise chez vous, car vous voil toute bouleverse par la faute de
ce misrable imbcile.

Quand elle fut assise dans son salon, il resta debout devant elle, les
yeux fixs sur les petites mains encore frmissantes d'motion.

-- Aviez-vous dj eu  vous plaindre de cet individu, Lise?

-- Mais non... Il m'tait seulement peu sympathique,  cause de son
regard en dessous et de ses faons cauteleuses.

-- Vous auriez d me le dire. Je l'aurais mis  la porte.

Et, sans paratre remarquer le regard d'indicible tonnement qui se
levait vers lui, il poursuivit:

-- Il est une autre personne qui doit vous tre certainement
dsagrable. L'me fourbe de Varvara n'est pas faite pour vivre prs de
la vtre. Elle partira d'ici.

-- Varvara!... Oh! Serge, cette pauvre fille sans famille, sans
fortune! Mais elle ne m'a rien fait! Ce serait affreux de la faire
partir ainsi, sans motif!

-- Pardon, j'ai plusieurs motifs et, entre autres, celui-ci: une
circonstance fortuite m'a rvl ce matin qu'elle tait imbue d'ides
rvolutionnaires et collaborait secrtement  une revue des plus
avances.

-- Serait-ce possible! Elle semble si calme, si efface!

Un sourire sardonique courut sur les lvres du prince.

-- On ne se doute pas ce qu'il y a dans cette me-l... Mais vous
voyez, Lise, que je ne puis conserver ici une personne de cette sorte.

La jeune femme murmura timidement:

-- Pourtant, si on pouvait tenter de changer ses ides, de lui faire du
bien...

Le mme sourire reparut sur les lvres de Serge.

-- Qui s'en chargerait? Pas moi,  coup sr! Vous non plus, Lise.

-- Pourquoi? Je pourrais essayer...

-- Croyez-vous donc que je vous le permettrais? Cette femme vous hait,
d'ailleurs.

-- Moi! Oh! Serge, vous dites comme Madia! Pourquoi me harait-elle,
cependant?

Il courba un peu sa haute taille et prit entre ses mains la tte de
Lise.

-- Parce qu'elle est une crature mauvaise... et vous, vous tes un
ange.

Ses lvres se posrent sur le front de la jeune femme. Puis, se
dtournant brusquement, il sortit du salon.



XIII


Pendant quelques minutes, Lise demeura interdite, se demandant si elle
n'tait pas la proie d'un songe.

Mais non, elle sentait encore sur son front la chaleur de ce baiser. Et
c'taient bien aussi les lvres de Serge qui avaient prononc ces
paroles si inattendues.

Que signifiait cela? De plus en plus, il tait pour elle l'nigme.
Fallait-il penser que cette me de marbre s'amollissait quelque peu?

Oh! si Dieu permettait ce miracle!

Un frmissement d'motion agitait la jeune femme. Son regard tomba sur
le livre d'heures pos sur la table  ct d'elle, un vieux volume dans
lequel avant elle avaient pri plusieurs dames de Subrans. Elle
l'ouvrit et prit entre ses doigts une image peinte pour elle par
Gabriel des Forcils. Au verso taient inscrits ces mots: "A ma chre
petite amie Lise de Subrans. -- Son tout dvou en Notre-Seigneur:
Gabriel."

Au recto, sous une croix lumineuse entoure de lis et de violettes, de
fines lettres d'or redisaient la parole consolatrice: "Qui sme dans
les larmes moissonnera dans l'allgresse."

-- Gabriel, priez pour que le Seigneur misricordieux fasse retomber
mes larmes sur cette me, pour l'adoucir et l'amener  lui!" murmura la
jeune femme.

A ce moment, on frappa  la porte. Lise ne put rprimer un sursaut en
voyant apparatre Varvara.

-- Pardonnez-moi de vous dranger! Mais un malheureux sollicite votre
prsence. Voici de quoi il s'agit: Ivan Borgueff, le sommelier, s'tant
enivr hier, le fait a t port  la connaissance du prince Ormanoff,
qui lui a fait signifier son cong immdiat. Le pauvre homme -- un trs
ancien serviteur -- s'en est trouv si saisi qu'il a t frapp  d'une
congestion. D'aprs le docteur Vagudine, il n'a gure que deux ou
trois jours  vivre. J'ai t le voir tout  l'heure. Sa langue est
embarrasse, mais il a pu m'expliquer qu'il souhaitait vous parler.

-- A moi! dit Lise avec surprise. Je ne connais pas du tout ce pauvre
homme, cependant.

-- Il prtend avoir un fait de grande importance  vous rvler.
Agissez, du reste, comme bon vous semblera. Mais il me semble que la
charit exigerait que vous rpondissiez  l'appel de ce malheureux.

-- En effet. Voulez-vous me montrer le chemin, Varvara?

Tout en suivant Mlle Dougloff, Lise se sentait fort intrigue. Que
pouvait donc lui vouloir ce serviteur, qu'elle ne se souvenait pas mme
avoir aperu, la domesticit tant si nombreuse  Kultow?

Varvara la laissa  la porte de la chambre d'Ivan. Le sommelier, un
septuagnaire la veille encore alerte et vigoureux, tait tendu sans
mouvement sur son lit. A l'entre de la jeune princesse, ses yeux
voils parurent reprendre un peu de vie, une de ses mains, moins
atteinte que l'autre par la paralyse, se leva lgrement...

-- Vous dsirez me parler? dit doucement Lise en se penchant vers lui.

-- Oui, Altesse... On m'a dit que je devais vous rvler... que vous
deviez savoir...

Sa langue se mouvait difficilement, dj gagne par la paralysie.

-- ...Je sais qui a essay de tuer la mre de Votre Altesse. J'ai vu
desceller les vieilles pierres des marches de la tour, en haut de
laquelle tait monte la princesse Xnia... Aprs l'accident, je le dis
au prince Cyrille et au prince Serge. Ils m'ordonnrent le secret...
Mais on m'a assur que je devais vous apprendre, avant de mourir...

-- Quoi! ma mre a t victime d'une tentative criminelle? s'cria Lise
avec effroi.

-- Oui... La comtesse Catherine tait jalouse de sa cousine, parce
qu'elle aussi aimait M. de Subrans...

-- La comtesse Catherine? bgaya Lise.

-- C'est elle qui descella les pierres... je l'ai vue. Je le jure sur
les saintes images!

Lise chancela et se retint au lit pour ne pas tomber.

-- Ce n'est pas possible!... Oh! non! non!

-- Si, c'est vrai... Oh! j'ai eu de la peine  ne pas parler!...

Il balbutia encore quelques mots indistincts, puis se tut. Sa langue
semblait lui refuser tout  coup le service.

Varvara entra  ce moment, et, tout en jetant un coup d'oeil de ct
sur le visage boulevers de la jeune femme, se pencha sur Ivan dont
elle essuya le front moite.

-- Reposez-vous, Ivan. Vous avez tenu  parler, malgr la dfense du
docteur Vagudine, mais c'est assez, c'est trop.

Lise, incapable de prononcer une parole, sortit de la pice et se
rfugia dans sa chambre. L, glace d'horreur, elle se jeta  genoux
devant son crucifix.

Etait-il possible que cette chose pouvantable ft vraie?... Que sa
belle-mre?...

Oh! non, non, cet homme avait menti, ou plutt sa raison s'garait!...
Oui, c'tait cela certainement! Les ravages produits par la congestion
le faisaient divaguer...

Et d'ailleurs, elle avait un moyen bien simple de savoir la vrit:
c'tait d'aller trouver le prince Ormanoff et de lui rapporter les
paroles du sommelier.

-- Ds les premiers mots, il me dira que je suis folle d'y avoir
accord seulement un instant d'attention! pensa-t-elle.

Elle se leva... Mais alors, mille faits jusque-l insignifiants pour
elle surgirent  sa mmoire: l'moi de Mme de Subrans  l'apparition du
prince Ormanoff  la chasse des Crigny, l'attitude si froide, tout
juste polie de Serge, la gne extrme que semblait prouver devant lui
sa cousine... Elle avait un peu en ces moments-l l'attitude d'une
coupable...

Lise se rappelait tout  coup que jamais elle n'avait vu se rencontrer
les mains de Serge et de Catherine.

-- Non! non!... Oh! c'est trop pouvantable de m'arrter seulement 
cette ide! murmura-t-elle en se tordant les mains.

Le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans le salon voisin se fit entendre
 ce moment. Qui venait l? Il n'y avait que Serge pour entrer ainsi
sans s'annoncer...

Que lui voulait-il? Le souvenir des paroles et du baiser de tout 
l'heure, loign par l'affreuse rvlation qui venait de lui tre
faite, reparut et fit battre un peu plus vite son coeur.

Et il arrivait si bien! Elle allait lui parler aussitt de la
confidence du sommelier...

Elle s'avana vivement et entra dans le salon.

Serge tait dbout, prs de la petite table sur laquelle demeurait
ouvert le livre d'heures... Et, entre ses doigts, il tenait l'image de
Gabriel.

Il leva les yeux, et Lise s'immobilisa, frissonnante, sous ce regard
sombre.

-- Approchez, Lise... Et dites-moi comment vous avez os conserver
ceci, aprs l'injonction que je vous ai faite d'avoir  oublier tout
votre pass.

Un frmissement inaccoutum courait sur sa physionomie, toujours si
impassible  l'ordinaire, et les vibrations irrites de sa voix
n'avaient pas la glaciale froideur habituelle dans ses colres
elles-mmes.

Comme la jeune femme demeurait immobile, saisie par cette apostrophe,
il s'avana de quelques pas.

-- Rpondez! Pourquoi avez-vous conserv cette image? Vous pensez
encore  cet tranger?

Elle reprenait un peu possession d'elle-mme, et le ton dur de Serge
veilla en elle une soudaine impression de rvolte.

-- Certes, j'y pense! dit-elle d'un ton vibrant. Je n'ai pas coutume
d'oublier mes amis, ceux qui m'ont aime et que j'ai aims!

Jamais encore Lise n'avait vu dans les yeux de son mari cette
expression de sombre violence qui, tout  coup, transformait la
physionomie de Serge. Il s'avana encore, et, posant sa main sur
l'paule de la jeune femme, qui chancela presque sous le choc, il
approcha son visage du sien.

-- Vous l'avez aim? Et ceci est un souvenir de lui?... un cher
souvenir? Eh bien? voici ce que j'en fais.

D'un geste violent, il dchira l'image et en jeta au loin les morceaux.

-- Voil le sort de tout ce qui vous rappellera le pass! dit-il d'une
voix qui sifflait entre ses dents serres. Vous devez m'aimer 
l'exclusion de tous, parents ou amis, et sans qu'aucun retour de
l'autrefois vienne s'insinuer dans votre coeur, o je dois rgner seul.

-- Vous aimer!... Vous, vous, mon bourreau!... Vous qui me faites tant
souffrir, et qui imaginez mme, aprs m'avoir prive des consolations
de la religion, de m'interdire le souvenir sacr de l'amiti d'un
saint, -- d'un saint qui a quitt ce monde!

Elle se redressait devant lui, grandie soudain par l'indignation et la
douleur, les yeux tincelants, belle d'une surnaturelle beaut de
chrtienne intrpide. Elle n'tait plus en ce moment l'enfant
craintive, mais une femme rvolte devant l'injustice, devant la
tyrannie morale qui prtendait s'exercer sur elle.

-- ... Vous pouvez exiger bien des choses, mais il en est trois que
vous ne m'imposerez pas: l'abandon de mes croyances, l'oubli de mes
affections de famille et d'amiti... et l'amour pour celui qui n'a
voulu considrer en moi qu'une pauvre chose sans me, bonne  ptrir
selon sa fantaisie!

Elle se dtourna brusquement et se dirigea vers sa chambre. Elle
sentait que ses forces allaient la trahir, et elle ne voulait pas
dfaillir devant lui.

Il fit un mouvement en avant, comme pour la rejoindre. Mais il tourna
tout  coup les talons, et, le visage raidi, les yeux durs, il sorti du
salon.

Stpanek, qui ouvrit devant lui la porte du cabinet de travail, songea
avec un petit frisson d'inquitude:

-- Gare  qui bronchera aujourd'hui!

Pendant quelques instants, Serge arpenta d'un pas saccad la vaste
pice. Il s'arrta tout  coup, en crasant de son talon le magnifique
tapis d'Orient.

-- Lche!... lche que je suis! murmura-t-il d'un ton de sourde fureur.
Si mon aeul me voit de sa tombe, il doit se demander quel misrable
sang coule maintenant dans mes veines! Dire que j'ai t au moment de
me jeter aux pieds de cette enfant qui me bravait!... moi, son mari,
son matre! Elle me rend fou! Mais je saurai me vaincre... et la
rduire  la soumission complte.

Il se remit en marche, puis s'arrta de nouveau, le front contract.

-- La faire souffrir encore!... Non, je ne puis plus! murmura-t-il
d'une voix trangle. Dj, tout  l'heure... C'est la faute de ce
Gabriel... de cet ami qu'elle n'oublie pas, qui l'a aime, qu'elle a
aim... qu'elle aime peut-tre encore, et que je hais, moi! Comme elle
a dfendu le droit  son souvenir!... Et moi, elle me dteste...

Il s'interrompit en laissant chapper une sorte de ricanement.

-- Que m'importe! pourvu qu'elle me craigne et m'obisse. Un Ormanoff
se soucie peu d'tre aim... Allons, il convient de faire trve  ces
rvasseries indignes d'un cerveau masculin. J'ai une excution 
accomplir ce soir.

Il sonna et donna l'ordre  Stpanek de prvenir Mlle Dougloff qu'il
dsirait lui parler.

Quand Varvara entra, Serge se tenait dbout prs de son bureau. Il
inclina lgrement la tte en rponse au salut toujours humble de sa
cousine et dit froidement:

-- Je voulais vous informer moi-mme qu'un petit colis  votre adresse
s'est gar, a t ouvert par mgarde... et que j'y ai trouv ceci.

Il prit sur le bureau une revue jaune ple, zbre de rouge, et la
tendit  Varvara.

Une pleur cendreuse couvrit le visage de Mlle Dougloff, un tremblement
subit agita ses mains.

-- C'est bien  vous, n'est-ce pas?

Elle rpondit d'une voix un peu sourde:

-- Oui, c'est  moi, Serge Wladimirowitch.

-- Mes compliments! Vous vous abreuvez  des sources quelque peu...
volcaniques, Varvara Petrowna. J'ai mme pu constater, en feuilletant
cette publication lgrement incendiaire, que vous preniez  sa
rdaction une part active. N'ayant aucun droit lgal sur vous, je ne
puis que constater votre entire libert  ce sujet. Mais, tant que je
serai le matre ici, Kultow n'abritera jamais de rvolutionnaires, --
et surtout des rvolutionnaires en jupon, les pires qui existent. Vous
voudrez bien vous organiser pour trouver, avant la fin du mois, et hors
de mes domaines, un autre toit o vous pourrez laborer en paix le
programme des socits futures.

Elle l'coutait sans faire un mouvement, comme mduse. Ses longues et
molles paupires cachaient son regard, mais les cils battaient
fbrilement, et, sur la revue qu'elle avait prise des mains de Serge,
ses doigts se crispaient, froissant la couverture trange.

Aux derniers mots du prince, elle laissa chapper une sorte de
gmissement:

-- Vous me chassez!

Elle glissa  genoux, en levant vers Serge ses yeux  demi dcouverts
qui suppliaient.

-- Serge, par piti... Pardonnez-moi ces folles ides, cette sympathie
dj vanouie pour des doctrines que vous rprouvez! Jamais vous ne les
retrouverez en moi! Ce sont des divagations de cerveau en dlire,
auxquelles, pauvre isole, j'ai pu me laisser prendre un instant...
Serge, pardonnez-moi! Ne me chassez pas de votre demeure, de votre
prsence. Ma vie est ici, dans l'ombre de celui que l'humble Varvara
vnre comme un dieu, et qu'elle voudrait servir  genoux!

Elle parlait d'une voix basse et tremblante, en courbant la tte et en
joignant les mains.

-- Je n'ai vraiment que faire d'un aussi ardent dvouement! dit la voix
mordante de Serge. Vous pourrez trouver  l'employer plus utilement
ailleurs, Varvara Petrowna... pour la cause de la rvolution, par
exemple. Vraiment, qui se serait dout que vous cachiez de telles
flammes sous une aussi paisible apparence! Je ne parle pas pour moi,
naturellement, car depuis longtemps je vous avais devine. Les yeux
baisss ne m'ont jamais tromp.

Varvara leva la tte, et cette fois, les prunelles jaunes apparurent
tout entires, tincelrent sous l'ombre lgre des cils ples.

-- Vous savez alors que, si vous m'aviez choisie, vous auriez trouv en
moi l'esclave de vos rves, dont vous auriez possd l'me tout
entire, et qui ne vous aurait pas disput une bribe de sa conscience,
elle!

Un regard d'indicible mpris tomba sur elle.

-- Une me d'esclave? Avec de l'or, j'en achterais. Mais une belle me
pure et intrpide, que l'attrait du luxe et de la vanit ne peut
rduire, qui rsiste  la force toute-puissante et prfrerait mourir
que de cder  ce que sa conscience rprouve, voil ce que j'admire, ce
que je respecte, ce que je vnre au-dessus de tout.

Varvara se releva brusquement, le visage blmi.

-- Cette me-l ne vous aime pas, Serge Ormanoff! dit-elle d'une voix
rauque.

Le front de Serge eut une imperceptible contraction.

-- Qu'en savez-vous? riposta-t-il d'un ton hautain. Mais, du reste,
cela vous importe peu, j'imagine? Vous vous tes gare l dans des
sentiers qui nous loignent de notre sujet, -- c'est--dire de votre
dpart. Rflexion faite, je crois que vous pourriez tre prte 
quitter Kultow dans huit jours. Vous trouverez bien un couvent pour
vous recevoir provisoirement, --  moins que quelque soeur en
rvolution ne vous offre l'abri de son toit.

Un sursaut secoua Varvara. Sur son teint blanc, une pleur livide
s'tendit, gagnant jusqu'aux lvres. Lentement, les paupires
s'abaissrent sur les yeux o venait de passer une lueur trange, --
dsespoir, -- fureur ou haine, tout cela ensemble peut-tre.

-- Je partirai avant, Serge Vladimirowitch, dit-elle d'un ton calme.

Elle se dtourna, gagna la porte... mais, au moment de l'ouvrir, elle
se dtourna de nouveau...

-- Vous tes vaincu cette fois, prince Ormanoff!

Elle sortit sur ces mots, jets d'un ton d'ironie mauvaise qui fit
tressaillir Serge.

-- Vaincu! vaincu!... et par une enfant! murmura-t-il en retombant sur
son fauteuil. Un Ormanoff!... Elle l'a devin, cette vipre! Ah! mes
aeux doivent s'agiter dans leurs tombes, devant la lchet de leur
descendant! C'est son me qui m'attire, qui m'meut jusqu'au fond du
coeur! et je la martyrise! En ce moment, elle pleure sans doute, elle
souffre... Et un mot de moi -- ce que je brle de lui dire -- scherait
les larmes de ces yeux admirables que j'aime plus que tout, parce
qu'ils refltent son me. Je la verrais sourire peut-tre! -- non du
sourire contraint et timide qu'elle a toujours devant moi, mais du
sourire de la femme confiante et aime...

Il se leva si brusquement que son lourd fauteuil tomba  terre,
rveillant en sursaut Fricka et Ali.

-- Je divague! Elle me fait perdre la tte!... Stpanek!... Ramasse ce
fauteuil et prviens qu'on me serve  dner ici, ce soir.

Il ouvrit la porte, s'engagea dans un escalier couvert d'un pais tapis
et gagna la bibliothque, o il s'absorba dans l'examen des vieilles
paperasses.



XIV


La tempte de neige avait cess le lendemain, et le ciel tait si pur,
le soleil si doux que Lise se dcida vers dix heures  faire une courte
promenade dans le parc, pour remettre un peu son visage dfait par une
nuit d'insomnie.

Sacha ayant une bronchite, elle ne pouvait demander sa compagnie. Et
d'ailleurs, aujourd'hui, elle prfrait tre seule. Une lourde
tristesse pesait sur son coeur. La scne de la veille l'avait
bouleverse profondment, et d'autant plus que l'attitude du prince
Ormanoff, depuis quelque temps, avait pu lui donner un trs lger
espoir de le voir s'adoucir quelque peu. Rien n'tait chang: il tait
toujours l'implacable despote qui prtendait annihiler en elle toute
libert morale; il tait toujours l'tre sans piti et sans justice qui
se jouait de la souffrance d'une jeune femme sans dfense, le matre
ombrageux qui ne craignait pas de s'attaquer au souvenir d'un mort.

Qu'allait-il faire aujourd'hui? Comment punirait-il l'enfant audacieuse
qui avait os, hier, lui lancer au visage de telles paroles?

En se les rappelant, Lise se demandait comment elle avait pu les
prononcer... et comment surtout il ne l'en avait pas chtie sur
l'heure.

Elle ne perdrait rien pour attendre. Mais aprs tout, un peu plus, un
peu moins de souffrance!... La douleur silencieuse serait le lot de son
existence, prs du tyran au coeur impitoyable qui la tiendrait en son
pouvoir jusqu'au jour o Dieu la dlivrerait par la mort.

Elle marchait lentement, les yeux fixs droit devant elle, l'esprit
tout occup de ses tristes penses. Un bruit de pas derrire elle lui
fit pourtant tourner la tte. C'tait Varvara enveloppe dans sa
pelisse fourre.

-- Vous vous promenez, princesse? dit-elle en serrant la main que lui
tendait la jeune femme. Moi, je vais voir une pauvre famille misrable,
tout prs d'ici.

-- Vous vous occupez des pauvres?

-- Un peu, oui, autant que me le permettent mes faibles moyens.

-- Je voudrais bien le faire aussi! dit Lise avec un soupir. Mais je
crois bien inutile d'y songer.

-- Oh! certainement! le prince Ormanoff ne vous le permettrait jamais.
Il ne se soucie gure des malheureux, du reste... Ceux que je vais
visiter ont t jets dans la misre par ses ordres, pour une
peccadille.

Le coeur de Lise eut un sursaut d'indignation. Ah! comme elle le
connaissait bien l!

Lentement, Varvara se remettait en marche, et elle la suivait, coutant
la voix apitoye qui disait avec une pathtique motion les souffrances
de ces pauvres gens...

-- Mais je vais trop loin! dit-elle tout  coup. Il faut que je
retourne...

-- Ne voulez-vous pas venir jusque chez ces malheureux? C'est si prs
maintenant! Et ce serait une telle consolation pour eux!

Lise hsita un instant... Mais, aprs tout, pourquoi pas? Elle
essaierait ainsi de rparer quelque peu, par sa compassion, la duret
du prince Ormanoff.

Elle suivit donc Varvara, cette fois hors du parc. Mlle Dougloff
marchait d'un pas sr, en personne qui connat son but.

Tout  coup, un hurlement retentit.

Lise s'arrta brusquement.

-- Qu'est-ce que cela?

-- Les loups, dit tranquillement Varvara.

-- Les loups! balbutia Lise en plissant d'effroi.

-- La tempte les avait confins dans la fort; ils sortent aujourd'hui
et se rapprochent des lieux habits pour trouver une proie. Mais ne
vous tourmentez pas, nous avons le temps d'atteindre une isba toute
proche.

Rassure par ce calme, Lise suivit sa compagne, qui marchait
htivement. En quelques minutes elles arrivaient  une isba de minable
apparence.

-- Elle est dserte, mais nous pourrons nous y enfermer, dit Varvara.

Au mme moment, des hurlements se firent entendre, tout prs cette fois.

Lise et Varvara s'lancrent  l'intrieur et refermrent soigneusement
la porte.

-- Les voil! dit Mlle Dougloff, qui s'tait approche de l'troite
petite fentre.

Lise s'avana  son tour et rprima un cri de terreur. Il y avait l
sept ou huit loups de forte taille, qui dardaient leurs yeux jaunes sur
cette demeure o se cachait la proie convoite.

-- Oh! Varvara, comment allons-nous faire?

-- Mais simplement attendre qu'on vienne nous dlivrer. S'il n'y avait
que moi, ce pourrait tre plus long, car Varvara Dougloff est un
personnage de si petite importance qu'on ne s'apercevrait pas trs vite
de son absence. Mais il n'en est pas de mme de la prcieuse petite
princesse dont la mort jetterait dans le dsespoir ce pauvre Serge...
Pourquoi me regardez-vous comme cela? Ignorez-vous qu'il vous aime
comme un fou?

-- Vous divaguez, je pense, Varvara? balbutia la jeune femme.

Un lger ricanement s'chappa des lvres de Varvara.

-- Ah! pauvre innocente! Je le connais, moi, voyez-vous. A force
d'hypnotiser mon regard et ma pense sur lui, je sais discerner toutes
les impressions sur cette physionomie qui est pour les autres une
nigme. J'y ai lu son secret ds le jour de votre arrive  Cannes...
et j'avais prvu d'avance quel serait le vaincu dans la lutte soutenue
entre son orgueil et son coeur. Je le connais, vous dis-je! Un jour, je
l'ai vu ramasser une fleur tombe de votre ceinture, la porter  ses
lvres, puis la jeter au loin avec colre. Vous comprenez, Serge
Ormanoff oblig de s'incliner devant une femme, devant une enfant de
seize ans qui lui a tenu tte, c'est dur, et la rsistance est
terrible... Mais la victoire n'en aurait t que plus enivrante,
n'est-ce pas, princesse?

Lise, les yeux un peu dilats par la stupfaction, l'coutait,
interdite et trouble par l'trange regard qui l'enveloppait. Au
dehors, les loups hurlaient...

-- ... Et, pendant ce temps, un autre coeur endurait tous les
tourments. Il y a treize ans, une fillette arrivait avec sa mre 
Kultow, et tait prsente au prince Ormanoff, un tout jeune homme
alors, mais aussi orgueilleux, impntrable et ddaigneux
qu'aujourd'hui. Un regard empreint de la plus indiffrente froideur
tomba sur l'enfant... Et pourtant, ces yeux, qui avaient la teinte
changeante et mystrieuse de nos lacs du Nord, ces yeux fascinants par
leur froideur mme enchanrent  jamais Varvara Dougloff. Au fond de
son coeur, elle dressa un autel  celui qui ne daigna jamais
s'apercevoir de ce culte silencieux. Le jour o il pousa Olga Serkine,
elle pensa srieusement  se donner la mort. Pourtant elle continua 
vivre, trouvant malgr tout une pre jouissance  le contempler, 
entendre sa voix,  suivre de loin le sillage de son existence. Mais
elle dtestait Olga, naturellement... Et, un jour, une occasion
favorable se prsentant, elle "aida" l'accident qui cota la vie  la
femme et au fils de Serge Ormanoff.

Lise eut un cri d'horreur, en reculant brusquement.

-- Varvara!... Quelle pouvantable histoire me racontez-vous l?
bgaya-t-elle.

Une lueur satanique brilla dans les yeux de Varvara.

-- Oh! c'est une histoire vraie! La pauvre ddaigne esprait que,
peut-tre, son cousin, veuf, s'aviserait de s'apercevoir qu'une
crature tait l, prs de lui, qui ne demandait qu' prendre la chane
dont son despotisme avait charg sa premire femme, et qui, mieux
encore que celle-ci, lui aurait livr son me tout entire pour qu'il
la ptrt, qu'il la transformt selon sa volont. Hlas! il vous
vit!... Et, cette fois, ce n'tait pas Olga, cette crature
insignifiante qui n'avait pour elle que sa beaut, mais qui n'tait
qu'une pte molle, une jolie statue sans intelligence que Serge n'avait
jamais rellement aime. Vous tiez une me, vous, et c'est votre me
qui l'a vaincu. Par votre rsistance  ses volonts, vous avez conquis
l'amour de ce coeur orgueilleux. Triomphez donc, princesse!...
Htez-vous de savourer ce secret que je vous livre, car la mprise va
se venger.

Un frisson de terreur secoua Lise. Une atroce expression de haine se
lisait sur la physionomie de Varvara, convulse par la passion... Et
elle tait seule avec cette femme, plus forte qu'elle certainement,
malgr sa petite taille...

-- ... Je veux me venger de Serge, qui m'a chasse hier, et de vous que
je hais. Il y aura tout  l'heure une criminelle de plus dans la
famille... Qu'est-ce que vous dites de la manire dont votre belle-mre
cherchait  se dbarrasser de sa cousine? Cela vous a fait plaisir de
connatre ce petit secret, n'est-ce pas? Je le pensais bien, c'est
pourquoi j'ai engag Ivan Borgueff, que j'avais entendu parler en un de
ses moments d'ivrognerie,  vous l'apprendre. Elle tait aussi jalouse,
Catherine... Mais son moyen ne me plat pas. Je prfre agir plus
franchement. Tout d'abord, j'avais prpar ceci...

Elle sortait de dessous ses vtements un long poignard.

-- ... Mais les circonstances viennent de me faire trouver mieux. Je
vois d'ici les terribles nuits que passera Serge, en se reprsentant sa
Lise bien-aime dchire toute vivante par la dent des fauves, en
croyant entendre ses appels et ses cris de douleur. Ah! quelle douce
chose que la vengeance, princesse!

Elle approchait son visage, hideusement contract, de celui de la jeune
femme qui reculait en frissonnant de terreur sous ce regard semblable 
celui des fauves qui hurlaient, dehors, en rclamant leur proie. Dj,
les mains de Varvara saisissaient les siennes, y enfonaient leurs
ongles aigus...

Lise comprit qu'elle tait perdue, si un miracle ne la sauvait. A la
pense de la mort atroce qui se prparait, elle se sentit dfaillir
d'horreur, et du fond de son coeur, un appel perdu jaillit vers le
ciel...

Varvara l'enlaa, l'entrana vers la porte. Elle essaya de lutter. Mais
comme elle l'avait pens, Mlle Dougloff tait doue d'une extrme force
nerveuse, dcuple en ce moment par la passion furieuse.

Serrant d'une main contre elle la jeune femme  demi vanouie, Varvara
ouvrit rapidement la porte et poussa au dehors sa victime qui tomba sur
le sol.

Les fauves, tonns, eurent un mouvement de recul. Puis ils se rurent
sur cette proie si inopinment offerte  leurs convoitises...

Plusieurs coups de feu retentirent. Trois loups tombrent... Les autres
s'arrtrent... Seul l'un d'eux, plus affam ou moins peureux que les
autres, s'lana sur Lise et saisit le bras de la jeune femme entre ses
dents aigus.

Mais une balle le coucha  terre... Et plusieurs hommes surgissant, le
fusil  la main, eurent promptement raison des autres carnassiers, dont
deux, seulement blesss, russirent  s'enfuir.

Un de ces hommes -- c'tait le garde forestier nagure chti par le
prince Ormanoff -- s'approcha et se pencha vers la jeune femme.

-- Mais c'est la princesse! dit-il avec stupfaction.

Il l'enleva entre ses bras et voulut ouvrir la porte. Mais celle-ci
tait ferme de l'intrieur.

-- Qu'est-ce que a veut dire?... Piotre, enfonce-moi cela!

Piotre, un hercule, appuya son paule contre la porte, qui craqua et
cda.

Alors, au fond de la petite salle, les hommes aperurent Varvara, ple,
les yeux tincelants de rage...

-- Sauve!... Ah! quelle maldiction est sur moi! murmura-t-elle.

D'un geste prompt, elle sortit son poignard, l'enfona dans sa poitrine
et tomba sur le sol.

Quand Piotre se pencha sur elle, ses yeux taient vitreux et son sang
s'chappait  flots.

-- Je crois que c'est fini, par l... Mais, dis donc, Michel,
comprends-tu?...

-- Ce n'est pas le moment de chercher  comprendre. La pauvre princesse
est blesse au bras et elle ne bouge pas plus que si elle tait morte.
Je vais vite l'emporter au chteau. Quant  celle-ci, elle n'a plus
besoin de rien. Le matre dira ce qu'on doit en faire. Mais le plus
press est de soigner la princesse.

Et Michel, avec l'aide d'un de ses compagnons, emporta la jeune femme
inanime, dont le bras, atteint par les crocs du carnassier, saignait
abondamment.

Comme ils s'engageaient dans le parc, ils aperurent le prince Serge
qui arrivait d'un pas rapide. A la vue du fardeau port par ces hommes,
il s'lana, et les gardes s'arrtrent instinctivement, stupfaits
devant cette physionomie bouleverse.

-- Qu'est-il arriv? dit-il d'une voix rauque.

-- La princesse allait tre dvore par les loups... Nous sommes
arrivs  temps...

Dj, Serge enlevait entre ses bras la jeune femme. Seul, il l'emporta
au chteau. Il courait presque, comme si ce fardeau n'et rien pes
pour lui.

Tandis que sur un ordre bref jet au passage, des domestiques allaient
en hte chercher le docteur Vagudine, il gagna l'appartement de sa
femme et dposa Lise sur une chaise longue. Dcha, ple et tremblante,
enleva les vtements fourrs et mit  nu le joli bras blanc atteint par
les dents du fauve.

-- Et ses mains, ses pauvres petites mains, qui donc les lui a mises en
cet tat? balbutia la femme de chambre d'un air navr.

Elle recula tout  coup, tandis que sa physionomie exprimait
l'ahurissement le plus complet. Le prince Ormanoff s'agenouillait prs
de la chaise longue et couvrait de baisers les mains dchires par les
ongles aigus de Varvara.

Jamais Dcha, ainsi qu'elle le dclara plus tard, n'aurait pu penser
que cette physionomie ft susceptible d'exprimer  un tel degr
l'angoisse et la douleur.

Le docteur Vagudine apparut presque aussitt. Il banda le bras, puis
s'occupa de mettre fin  l'vanouissement qui se prolongeait.

Toujours agenouill, Serge entourait de son bras le cou de Lise et
appuyait sur sa poitrine la tte inerte. Quand la jeune femme ouvrit
les yeux, ce fut son visage qu'elle aperut d'abord.

Et, dans la demi-inconscience o elle se trouvait encore, elle eut un
instinctif mouvement d'effroi.

Une voix tendre murmura  son oreille:

-- Ne crains rien, ma Lise, ma petite reine! Je t'aime, et tu feras de
moi ce que tu voudras.

Un effarement s'exprima dans les grands yeux noirs. Mais le regard qui
s'attachait sur Lise compltait loquemment les paroles inattendues. Le
teint livide se rosa lgrement, les longs cils noirs frmirent, toute
la physionomie de la jeune femme parut s'clairer d'un reflet de
bonheur.

-- Serge!

Elle ne put dire que ce mot, car sa faiblesse tait telle qu'elle se
sentait presque dans l'impossibilit de parler. Mais tandis qu'il la
serrait plus troitement contre son coeur, elle appuya son front sur
son paule en un mouvement d'enfant confiante qui s'abandonne  une
puissante protection.

-- Il faut que la princesse soit mise tout de suite au lit, dit le
docteur Vagudine. Pendant ce temps, j'irai prparer les mdicaments
ncessaires.

Sans doute,  ce moment, le souvenir de la scne affreuse reparut-il
dans le cerveau de Lise, qui se dgageait des brumes dont l'avait
envelopp l'vanouissement. Elle tressaillit et une expression
d'horreur bouleversa sa physionomie.

-- Oh... ces yeux!... C'est un loup! Serge, chassez-le!

Tremblante des pieds  la tte, elle se cramponnait au cou de son mari.

-- Il n'y a rien, ma chrie! Tu es dans ta chambre, vois donc, et je
suis l, prs de toi. Ne crains rien, ma colombe!

Sous les caresses, sa frayeur parut s'apaiser. Mais elle s'aperut
alors que son bras tait bless, et, du regard, interrogea son mari et
le docteur.

-- Tu t'es fait un peu mal en tombant, et on t'a mis un petit bandage.
Mais ce ne sera rien du tout, expliqua Serge.

Maintenant, elle regardait ses mains... Et, de nouveau, son visage
exprima la terreur...

-- Varvara! Ses ongles!... Voyez!...

Elle tendait ses mains lacres, ses petites mains si blanches et si
dlicatement jolies sur lesquelles Varvara s'tait acharne en la
tranant vers la porte.

Serge eut un tressaillement.

-- Varvara?... Que veux-tu dire?

Mais un geste du mdecin lui ferma la bouche.

-- Allons, allons, princesse, oubliez tout cela pour le moment! dit le
docteur Vagudine en prenant doucement ses mains meurtries entre les
siennes. Vous tes ici bien tranquille, prs de votre mari, prs de
nous qui vous sommes tout dvous. Vous n'avez qu' vous laisser
soigner...

-- Et aimer, ajouta Serge en l'embrassant. Maintenant, Dcha et Sonia
vont te coucher, et, pendant ce temps, je vais mettre ordre  quelques
affaires pressantes. Puis je reviendrai prs de toi, ma Lise.

Quand le prince fut hors de la chambre, il interrogea avec angoisse:

-- Eh bien, Vagudine?

-- Je ne puis trop me prononcer encore, prince. J'espre qu'il ne
s'agit que d'un branlement nerveux. Mais d'abord, qu'est-il arriv?

-- Je n'en sais rien moi-mme. En m'en allant au-devant d'elle dans le
parc, vers lequel des domestiques l'avaient vue se diriger, j'ai
rencontr deux gardes qui la rapportaient vanouie. L'un d'eux m'a
parl de loups. Mais ce n'tait pas moment d'interroger. Bien vite, je
l'ai ramene ici. Maintenant, je vais prendre des informations.

-- Elle a prononc le nom de Mlle Dougloff, murmura le docteur.

-- Oui... Je vais savoir si ces hommes ont connaissance de quelque
chose.

Michel et Piotre, prvoyant qu'ils seraient interrogs, taient venus
jusqu'au chteau o les avaient rejoints leurs camarades, pour faire
leur rapport sur le tragique vnement. Appels en prsence de leur
matre, ils racontrent en peu de mots, par l'organe de Michel, ce
qu'ils avaient vu.

-- C'est bien... Je vous remercie et je n'oublierai pas que c'est vous
qui l'avez sauve, dit le prince en les congdiant avec une
bienveillance qui les abasourdit quelque peu.

Serge rejoignit le docteur Vagudine et lui rapporta brivement le
rcit des gardes.

-- Voici, selon moi, ce qui s'est pass, ajouta-t-il. Cette misrable
Varvara jalousait et hassait ma femme. Je m'en tais aperu et hier,
trouvant un prtexte valable, je lui avais fait comprendre qu'elle et
 quitter mon toit. Cette me trouble et mauvaise a, sans doute,
combin alors quelque atroce vengeance... Mais Lise seule, quand elle
sera compltement remise, pourra nous apprendre toute la vrit, que je
devine pouvantable.

-- Ce doit tre cette femme qui lui a abm les mains, fit observer le
docteur. Ses ongles taient de vritables griffes.

Une lueur effrayante s'alluma dans les yeux de Serge.

-- Oh! si elle n'tait pas morte! si je pouvais la tenir vivante entre
mes mains! dit-il avec violence.

"Peste! je crois qu'il la traiterait bien, en effet! songea le docteur.
Et ce n'est pas moi qui lui donnerais tort, car vraiment, s'attaquer 
un ange comme la princesse Lise!..."

Quand Serge et le mdecin revinrent chez Lise, la jeune femme reposait
dans son grand lit Louis XV. Un tremblement l'agitait. Mais l'effroi
que le souvenir affreux mettait encore dans son regard disparut quand
Serge fut assis prs d'elle, qu'il tint entre ses mains les petites
mains dchires que Dcha avait couvertes d'un onguent rafrachissant
et enveloppes d'une bande de fine toile.

Le docteur fit prendre  Lise un calmant, s'assura que la fivre
n'tait pas trs forte, puis il s'loigna en disant que la malade
n'avait besoin que de repos.

-- Me permets-tu de rester prs de toi, Lise? demanda Serge d'un ton de
prire. Je ne bougerai pas, pour ne pas t'empcher de reposer.

-- Oh! oui, restez! J'ai peur quand vous n'tes pas l! dit-elle en
frissonnant.

-- Alors, tu ne me crains plus?... Et tu me pardonneras peut-tre un
jour ma tyrannie, ma cruaut envers toi, petite me anglique que j'ai
fait souffrir? Et cette scne, hier! Oh! combien donnerais-je pour
pouvoir l'effacer de ton souvenir! Pourras-tu me pardonner, dis, mon
amour?

-- Oui, oh! oui, puisque vous regrettez... puisque vous m'aimez, dit la
voix affaiblie de Lise.

-- Merci, ma bien-aime! Mais j'ai  rparer maintenant. Dsormais,
c'est toi qui rgneras, et je ne serai que le premier de tes serviteurs.

Elle eut un geste de protestation.

-- Non, Serge! Je vous dois obissance pour tout ce qui est juste...

-- Petite sainte! dit-il en la couvrant d'un regard de tendresse mue.
Sais-tu  dater de quel moment je t'ai le plus aime? C'est quand tu
m'as rsist pour conserver ta religion. Ce jour-l, j'ai compris que
tu tais une me, -- une vraie. Et dans ma colre, je t'admirais,
Lise... Mais,  ma pauvre chrie, combien je t'ai fait souffrir!

-- Il ne faut pas parler de cela! murmura-t-elle en mettant sa main sur
la bouche de son mari.

-- Non, ma petite me, je n'en parlerai pas, mais j'y penserai
toujours. Maintenant, tu seras libre, et tu pratiqueras ta religion
comme tu l'entendras. Et un jour, peut-tre, en voyant mon repentir et
mon amour, tu m'aimeras un peu, enfant chrie dont je fus l'odieux
tyran?

Doucement, elle inclina sa tte sur l'paule de Serge en murmurant:

-- Vous tes mon cher mari.



XV


Comme l'avait prvu le docteur Vagudine, les nerfs de la jeune
princesse avaient t fortement branls. Aussitt qu'elle fut un peu
moins faible, Serge l'emmena hors de ce Kultow qui lui rappelait un si
triste souvenir; ils regagnrent Cannes, o les accueillirent un soleil
radieux et une temprature tide, qui, ds les premiers jours, amena
une amlioration notable dans la sant de Lise.

Les Rhlberg les avaient suivis. Aux yeux de Serge, Sacha, si espigle
et si gai, tait prcieux pour distraire sa jeune tante... Car
maintenant, le prince Ormanoff ne voyait au monde que le bien-tre, la
satisfaction de Lise.

Tous ceux qui vivaient sous sa dpendance, depuis sa soeur et Hermann
jusqu'au dernier des marmitons, savaient maintenant qu'une douce et
toute-puissante autorit faisait courber sa tte altire. Le sceptre
avait chang de mains: il reposait entre celles, toutes bienfaisantes,
de la jeune femme que le prince Serge entourait d'un culte passionn,
dont il piait tous les dsirs pour les satisfaire aussitt, se
plaignant seulement, moiti souriant et moiti srieux, qu'elle n'et
jamais de caprices.

-- Tu es trop bonne, ma Lise, lui dit-il un jour. Une autre,  ta
place, se vengerait un peu en me tyrannisant  mon tour.

-- Me venger! Oh! le vilain mot! riposta-t-elle avec le joli sourire
qu'elle avait souvent maintenant. Ou bien, si, je me vengerai en te
rendant heureux le plus que je pourrai, mon Serge.

A mesure qu'il pntrait mieux en cette me dlicate, si aimante, si
loyale, et d'une bont exquise, l'admiration et le respect croissaient
dans le coeur de Serge. Ce coeur, endurci par les leons de son aeul,
sortait enfin de sa prison de glace, de cette armure d'airain derrire
laquelle le prince Ormanoff l'avait comprim jusqu'au jour o une
enfant l'avait conquis par son courage et la pure lumire de ses yeux.

Ce n'tait pas sans un retour en arrire. Plus d'une fois, Lise dut
intervenir pour rprimer ou rparer des actes de duret envers ses
neveux, -- Hermann surtout, qu'il n'aimait pas, -- ou ses serviteurs.
Mais, personnellement, elle ne trouvait chez lui que la plus tendre
bont, sans le plus lointain rappel de cette tyrannie d'autrefois,
qu'il appelait "ma criminelle folie".

Maintenant, Lise avait toute libert pour sa correspondance. Une longue
lettre tait partie  l'adresse de Mme des Forcils, mettant sur le
compte de la maladie le silence si longtemps gard et parlant en termes
logieux et pleins d'affection du prince Serge. Mme  cette amie trs
chre, Lise ne voulait pas faire connatre les souffrances que l'amour
de son mari rparait si bien maintenant.

Mais il ne pouvait tre question d'crire  Mme de Subrans. Etant
encore  Kultow, Lise avait un jour pos  Serge l'interrogation
anxieuse qui tait depuis longtemps sur ses lvres, et il n'avait pu
lui cacher qu'Ivan Borgueff avait dit la vrit.

-- Mon grand-pre et moi avions gard le silence, d'autant plus
facilement que Xnia parut se remettre assez vite, ajouta-t-il. Mais
jamais, depuis lors, je n'eus aucun rapport avec Catherine. Il fallut
cette rencontre chez les Crigny pour me dcider  renouer
accidentellement les relations de parent,  cause de toi, Lise.

Il lui avait racont alors comment il avait oblig Mme de Subrans  lui
accorder la main de sa belle-fille et avait avou loyalement qu'il
s'tait fort mal conduit en cette circonstance, suivant la terrible
devise de ses anctres: "Prisse la terre entire et l'honneur mme des
miens, pourvu que ma volont s'accomplisse!"

La pense que cette femme, aime et respecte jadis par elle, avait tu
sa mre, et l'avait livre elle-mme, enfant confiante et sans
exprience,  ce parent dont elle n'ignorait pas les ides et le
terrible despotisme, tourmentait toujours douloureusement le coeur de
Lise. Mais les enfants n'taient pas responsables des fautes de la
mre, et, en arrivant  Cannes, elle avait crit  Anouchka, en lui
demandant des nouvelles de la Bardonnaye.

La petite fille rpondit en exprimant toute sa joie d'avoir enfin une
lettre de cette soeur que tout le monde,  Proulac, croyait perdue 
jamais pour sa famille. Elle disait que sa mre tait fort malade et
qu'elle se montrait d'une tristesse impossible  vaincre.

Lise savait, hlas! quel souvenir tourmentait cette me!

...Un matin d'avril, la jeune princesse, assise sur la grande terrasse
de marbre merveilleusement fleurie, lisait un ouvrage historique
rcemment paru -- car elle avait maintenant toute licence pour
complter son instruction, et Serge lui-mme se faisait le professeur
de cette jeune intelligence, qu'il proclamait suprieure,  tout comme
M. Babille.

Elle tait aujourd'hui tout  fait remise de la terrible secousse. Elle
grandissait, se fortifiait, ses traits admirables se formaient
compltement. L'enfant devenait femme. Mais ses grands yeux velouts
gardaient leur candide et fire douceur et leur profondeur pleine de
lumire.

-- Voil le courrier, ma tante, annona Sacha, qui apprenait une leon
 l'autre extrmit de la terrasse tout en caressant un minuscule chien
anglais que Lise lui avait donn pour son anniversaire.

Un domestique apparaissait, tenant  la main un plateau qu'il posa prs
de la princesse.

Lise, cartant les lettres et revues destines  son mari, prit une
enveloppe  son adresse.

-- C'est d'Anouchka. Qu'y a-t-il? songea-t-elle, tout en la fendant
rapidement.

"Je t'cris  la hte un petit mot, soeur chrie, disait la petite
fille. Maman est trs, trs mal, le docteur croit qu'elle peut nous
quitter d'un moment  l'autre. Elle sait qu'elle est perdue, et, tout 
l'heure, elle m'a dit de t'crire, de te supplier de venir si cela
t'tait possible, parce qu'elle voudrait t'apprendre quelque chose,
pour pouvoir mourir tranquille. Elle tait si agite en disant cela!...
Essaye de venir, ma Lise! Mais j'ai bien peur que ton mari ne te
permette pas! Il doit tre si terrible! Te rappelles-tu comme nous en
avions peur, Albric et moi?... et toi aussi, je l'ai bien compris.
Pourquoi donc l'as-tu pous? Sans cela, tu serais encore aujourd'hui
avec nous.

"Voil ma pauvre maman qui m'appelle. Bien vite, je t'embrasse. Viens,
ma chrie, nous sommes si malheureux! Ne fais pas attention aux taches
qui sont sur le papier, c'est parce que j'ai pleur en pensant  maman.

"Ta pauvre petite soeur,

"ANOUCHKA".



-- Y a-t-il des lettres pour moi, chrie?

C'tait Serge qui apparaissait sur la terrasse, revenant d'une
promenade  cheval.

-- Mais qu'as-tu, ma trs chre? s'cria-t-il avec inquitude, en
voyant les larmes qui remplissaient les yeux de sa femme.

Sans parler, elle lui tendit la lettre d'Anouchka, qu'il parcourut
rapidement.

-- Elle veut te faire sa confession, Lise. Evidemment, le remords doit
tre terrible... Mais tu ne peux songer  rpondre  cet appel.

-- Je ne le peux! Oh! Serge, je veux le faire, au contraire!

-- Tu veux t'en aller l-bas?... risquer de compromettre ta sant par
de nouvelles motions?

-- Ma sant est trs bonne, je n'ai vraiment aucune raison de ne pas me
rendre  l'appel de cette malheureuse.

-- Une malheureuse qui a tu ta mre et qui a risqu de faire le
malheur de toute ta vie!

Les lvres de Lise frmirent.

-- C'est justement parce que j'ai beaucoup  lui pardonner que je
dois me rendre prs d'elle, dit-elle d'une voix tremblante.

Serge se pencha et prit ses mains qu'il porta  ses lvres.

-- Mon cher ange, tu sais que je ne puis rien te refuser! Mais,
vraiment, cela est tellement peu raisonnable!... Et quand veux-tu
partir?

-- Ce soir, si c'est possible. Songe qu'elle est tout  fait mal,
qu'elle peut tre enleve d'un moment  l'autre, avec une maladie de ce
genre surtout. Puis ces pauvres enfants sont si seuls, dans de pareils
moments!

-- Allons, nous partirons ce soir!... Mais je pense qu'aprs cela
Anouchka ne trouvera plus que je suis si terrible? ajouta-t-il, avec un
sourire tendre qui donnait maintenant un charme tout particulier  sa
hautaine physionomie et un rayonnement trs doux  ses yeux, toujours
bleus quand ils se posaient sur Lise.

Elle se leva et glissa son bras sous le sien.

-- Elle dira que tu es trs bon... Et elle ne se doutera pas encore
jusqu' quel point tu l'es.

-- Il faut que ce soit toi pour trouver cela, ma sainte petite Lise,
riposta-t-il avec motion.

Matre Sacha, en les regardant s'loigner appuys l'un sur l'autre, se
fit cette judicieuse rflexion:

-- C'est tout de mme autrement agrable ici, depuis que c'est ma jolie
tante qui commande! Mon oncle est bien plus aimable, maman et Hermann
n'osent plus me tracasser, tout le monde a l'air beaucoup plus
heureux... Quand je me marierai, c'est ma femme qui commandera aussi,
vois-tu, mon petit Tip! conclut-il en mettant un baiser sur le mignon
museau noir de son chien, qui se mit  japper, ce que Sacha considra
comme un signe d'approbation.



* * *



Le prince Ormanoff et sa femme arrivrent  la nuit  Proulac. La
voiture de la Bardonnaye les emmena jusqu' la vieille demeure, de
laquelle Lise tait partie nagure sans que son mari lui permt un
dernier adieu.

Anouchka et Albric se jetrent tout en larmes au cou de leur soeur. La
mourante avait toute sa connaissance, mais le dnouement fatal tait
attendu  tout instant. La dpche envoye la veille par Lise l'avait 
la fois agite et lgrement galvanise. Elle avait recommand que l'on
ft monter sa belle-fille aussitt son arrive, et l'attendait avec une
fivreuse impatience.

Tandis qu'Albric introduisait le prince au salon, Lise gagna
rapidement la chambre de Mme de Subrans. A sa vie, le visage ravag
parut se dcomposer encore. Elle tendit les mains vers la jeune femme
qui s'avanait, tandis que la garde-malade s'clipsait discrtement.

-- Lise, il faut que je te dise, vite... car je vais mourir...

-- Ne me dites rien, je sais tout, murmura Lise en prenant doucement
entre les siennes ces mains brlantes, qui tremblaient convulsivement.

-- Tu sais?... Serge t'a dit?

-- Non, ce n'est pas lui. Mais peu importe, je le sais.

-- Et tu viens quand mme?

-- Oui, parce que, ayant compris que vous vous repentiez, je voulais
vous apporter mon pardon.

-- Merci! merci! Ah? si tu savais ce que le remords m'a fait
endurer!... Mais dis-moi encore, lise!... Es-tu trs malheureuse?

-- Trs heureuse, voulez-vous dire. Serge est le meilleur et le plus
tendre des maris.

-- Est-ce possible? Oh! quel poids tu m'tes! Combien de fois, dans mes
insomnies, me suis-je reprsent ta vie prs de lui sous les plus
sombres couleurs! Dieu est bon de m'pargner ce nouveau remords...
Maintenant, je suis prte  mourir. J'ai vu un prtre ce matin, Lise...

Elle s'interrompit en portant la main  sa poitrine. Un spasme affreux
la tordit... Lise se prcipita pour appeler. Quand Serge, la religieuse
et les enfants pntrrent dans la chambre, Catherine de Subrans avait
cess de vivre.



.           .           .           .           .           .
.           .           .           .           .           .
.           .



Le prince et la princesse Ormanoff prolongrent quelque peu leur sjour
 la Bardonnaye, aprs les funrailles. Il y avait diffrentes affaires
 rgler, Serge, sur le dsir de sa femme, ayant demand la tutelle
d'Albric et d'Anouchka.

Lise ne s'en plaignait pas, heureuse de se retrouver dans ce pays
qu'elle aimait, dans cette vieille demeure dont la simplicit ne lui
faisait pas regretter le luxe qui l'entourait chez elle, et au-dessus
duquel planait son me srieuse. Le contentement de sa femme primant
tout  ses yeux, Serge s'accommodait avec la meilleure grce du monde
de la privation de ses habituels raffinements de confortable et
d'lgance, dont il se souciait moins d'ailleurs depuis que l'influence
de Lise s'exerait sur lui.

Un matin tout ensoleill, ils sortirent de la Bardonnaye et de
dirigrent vers le village. Lise voulait entendre la messe, et Serge
l'accompagnait, selon sa coutume. Ainsi qu'il l'avait dclar nagure 
Mme de Subrans, sa religion tait toute de surface. Il la considrait
simplement comme une obligation de son rang. Elev par un aeul
sceptique, il l'tait lui-mme, et absorb dans l'orgueil de son
intelligence et de sa domination, se croyant de bonne foi, selon les
leons reues autrefois du prince Cyrille, d'une essence trs
suprieure au commun des mortels, il n'avait jamais eu l'ide de
rechercher la vrit, de se proccuper des penses surnaturelles.
Maintenant encore, il y songeait peu. Son amour l'occupait tout entier.
Mais Lise tait de ces tres d'lite, de ces mes saintes dont Dieu se
sert parfois pour lever des mes paennes, par l'attrait d'un
sentiment tout humain, jusqu'au surnaturel, jusqu' la divine vrit.
Ce que Serge admirait le plus en elle, ce qu'il entourait d'un
religieux respect, c'taient prcisment cette fracheur d'me et cette
douce nergie dans le devoir, dans la fidlit  sa foi, qu'elle tenait
de ses croyances bien mises en pratique. L'ducation si trange donne
par son grand-pre avait pu faire du prince Ormanoff un orgueilleux, un
impitoyable despote, lui endurcir le coeur et l'aveugler mme sur
l'injustice profonde de certains de ses actes, elle n'avait pu dtruire
en lui un fonds de loyaut et un vague attrait vers l'idal, lequel
attrait, se prcisant peu  peu, l'inclinerait sous l'influence de Lise
vers Celui qui, dj, n'tait plus tout  fait pour lui le Dieu inconnu.

Et aujourd'hui, dans cette vieille glise assombrie par d'antiques
vitraux, une impression inaccoutume pntrait en lui. Cependant, chez
un homme pris, comme lui, de la beaut, cette petite glise de
village, pauvre et presque laide, prive de toute valeur artistique, ne
semblait pas devoir veiller une motion quelconque. Mais une ambiance
de grave ferveur flottait dans ce modeste sanctuaire, un parfum de foi
et d'amour divin s'exhalait des prires liturgiques, des coeurs de ses
fidles prosterns, et pntrait jusqu' l'me incrdule, mais dj
branle, de Serge Ormanoff.

La messe finie, le prince et sa femme sortirent par la petite porte
conduisant au cimetire. Ils s'engagrent dans une des troites alles,
sur laquelle le soleil traait quelques bandes lumineuses. En cet
espace resserr, ses rayons pntraient difficilement, et pour peu de
temps, de telle sorte que le cimetire de Proulac semblait toujours
sombre, mme un jour ensoleill comme aujourd'hui.

Lise pria quelques instants sur le tombeau de sa famille. Comme elle se
relevait, le bras de Serge entoura ses paules.

-- Viens, maintenant, ma colombe, je veux te conduire moi-mme "sa"
tombe, murmura  son oreille une voix mue.

Et tandis que Lise, agenouille, priait devant la pierre sous laquelle
reposaient les restes mortels de Gabriel des Forcils, il songeait avec
un profond remords  sa conduite odieuse envers l'enfant aimante et si
dlicatement sensible dont il avait nagure, ici mme, fait couler les
larmes par sa froide violence. Il songeait qu'il avait t assez fou
pour se laisser envahir par la jalousie.

Oui, il avait t jaloux d'un mort, et de l'affection tout anglique qui
avait exist entre ces deux enfants.

Il mit tout  coup un genou en terre, sur la marche de pierre, prs de
Lise, et, se penchant, cueillit une touffe de muguet.

-- Tiens, ma Lise, prends ces fleurs, dit-il  voix basse. J'ai dtruit
deux souvenirs de "lui": garde celui-ci comme une rparation, et pense
souvent  lui, qui t'a aide  devenir ce que tu es.

Elle prit les fleurs et y posa ses lvres.

-- Il me sera doublement cher, venant de toi, mon mari bien aim. La
sainte me de Gabriel a pri pour nous, c'est elle qui a obtenu de Dieu
l'union de nos coeurs. Qu'elle nous protge du haut du ciel, o nous la
retrouverons un jour!

Un rayon de soleil descendait sur la tte penche de Serge et de Lise,
une brise frache, se parfumant au passage sur les muguets et les
jacinthes blanches, vint caresser leurs fronts. L'me anglique,
rpondant  l'invocation de Lise, semblait bnir l'poux revenu de ses
erreurs et la jeune femme dont l'intrpide _non licet_ avait vaincu le
prince Ormanoff.



FIN




PARIS

TYPOGRAPHIE PLON

8, rue Garancire









End of the Project Gutenberg EBook of Esclave... ou reine?, by Delly

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESCLAVE... OU REINE? ***

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Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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