The Project Gutenberg EBook of Le Roman Comique, by Paul Scarron

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le Roman Comique

Author: Paul Scarron

Annotator: Victor Fournel

Release Date: January 11, 2009 [EBook #27772]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN COMIQUE ***




Produced by Carlo Traverso, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)







                                   LE
                              ROMAN COMIQUE

Paris. Imprim par GUIRAUDET et JOUAUST, 338, rue S.-Honor, avec les
caractres elzeviriens de P. JANNET.




                                   LE
                              ROMAN COMIQUE

                               PAR SCARRON

                            NOUVELLE DITION
             Revue, annote et prcde d'une Introduction
                                  PAR
                            M. VICTOR FOURNEL

                                 TOME I



                                A PARIS
                      Chez P. JANNET, Libraire.

                               MDCCCLVII





                             INTRODUCTION.

Du roman comique, satirique et bourgeois, au XVIIe sicle, et en
particulier du Roman comique de Scarron.

Le Roman comique de Scarron n'est pas une tentative isole au XVIIe
sicle: il se rattache  une srie d'ouvrages peu connus et qui
mriteroient de l'tre davantage. En publiant dans la Bibliothque
elzevirienne le chef-d'oeuvre du burlesque cul-de-jatte, l'occasion me
parot donc propice pour tudier rapidement les oeuvres d'un genre
analogue qui prsentent,  des degrs divers, ce caractre familier,
satirique ou plaisant, qu'on n'est point habitu  rencontrer dans les
romans de cette poque.

I.

D'o vient que ceux-l mme qui recherchent avec passion les coins les
plus pittoresques et les plus inexplors du grand domaine des lettres
ont si compltement nglig ce chapitre aussi neuf que curieux de
l'histoire littraire du XVIIe sicle, ou qu'ils ont  peine daign
jeter quelques phrases sur cette longue srie d'oeuvres originales,
comme on jette machinalement une pellete de terre sur un mort? Et
pourtant il y a l une veine puissante et vive du vieil esprit franois,
passant  la drobe  travers l'poque rgulire et correcte de Louis
XIV, pour relier le XVIe sicle au XVIIIe, l'ge de Rabelais, de
Verville et de Desperriers,  l'ge de Voltaire, de Diderot et de Restif
de la Bretonne;--dernier reste de la verve capricieuse et fantasque des
fabliaux et joyeux devis, alliance de l'lment gaulois  l'influence
espagnole, alors dans toute sa force; protestation du bon sens narquois,
de l'esprit positif et railleur, non seulement contre les subtilits,
les raffinements, l'hrosme guind et menteur des Cyrus, des Grand
Scipion, des Astre et des Polexandre, contre le langage faux et les
faux sentiments des pastorales, mais aussi contre les allures
solennelles et disciplines, contre la dignit un peu gourme,
quelquefois mme lgrement pdantesque, de la littrature officielle.
Le besoin de la ralit, l'amour du dtail, se rvoltent galement
contre ce caractre impersonnel qui va dominant de plus en plus dans les
crits,  mesure qu'on avance vers la fin du sicle. Il y a l enfin la
prparation et mme l'avnement, sous une forme encore indcise et
souvent maladroite, du roman moderne,--non seulement du roman de
dimension modeste et de la nouvelle, au lieu de ces interminables
popes qui remplissoient dix et vingt volumes; non seulement du roman
raliste, comme on dit dans le jargon d'aujourd'hui,--mais du roman de
moeurs et d'observation, choses dont MM. d'Urf, Scudry et la
Calprende ne paroissent pas s'tre beaucoup plus inquits que leurs
ples comparses, MM. Plissery, de Vaumorire, d'Audiguier, e tutti
quanti.

La plupart des crivains  qui l'on doit les oeuvres que nous allons
passer en revue toient des esprits nets et vifs, mordants et familiers,
ennemis de toute emphase, de toute morgue, de tous grands airs, et, par
haine d'un excs, se jetant parfois dans l'excs oppos. Libres penseurs
en littrature, sauf quelques exceptions, dans la mesure de leur poque
et de leur caractre,--marchant  part, en dehors des salons et des
coteries, ils joignoient presque tous  cette indpendance littraire
une hardiesse d'opinions plus ou moins grande dans la philosophie, la
morale et la religion. Beaucoup d'entre eux se rattachoient  cette
socit de libertins qui faisoient fi du dcorum et de l'tiquette et
s'oublioient volontiers au cabaret dans d'agrables dbauches, cte 
cte avec Desbarreaux, Guillaume Colletet, ou ce gros Saint-Amant et ce
joyeux et insouciant Chapelle.

Don Quichotte avoit paru en 1617, et avoit t traduit presque
immdiatement en franois. Au del des Pyrnes, le triomphe du
quvdisme et l'avnement du roman picaresque (dont le nom--de picaro,
gueux, vaurien--indique assez la nature) venoient de transformer la
littrature. Lazarille de Tormes, Marc Obregon, Guzman d'Alfarache, Don
Pablos de Sgovie, l'Aventurier Buscon, sans parler du Dcamron
castillan, le comte Lucanor,--toute cette vivante et puissante
glorification de la misre, cette familire et railleuse pope du
vagabondage, s'toient succd en peu de temps, et n'toient point
rests inconnus en France, grce au courant qui entranoit les esprits
par del les monts, depuis la Ligue et les princesses de la maison
d'Autriche. L'influence de Cervantes, de Hurtado de Mendoza, de Quevedo,
de don Juan Manuel, est visible pour les plus aveugles, aussi bien que
celle de Gongora et du cavalier Marin, dans presque toutes les branches
de notre littrature, de 1600  1650 surtout; elle est principalement
visible dans les principaux romans bourgeois, satiriques et comiques.
Bien plus, on peut dire que l'Astre mme avoit entr'ouvert la porte par
o devoient passer les romans destins  le combattre et  le
discrditer peu  peu: car, non seulement  ct de l'idal reprsent
par Cladon et sa bergre il avoit mis en contraste l'amour ordinaire et
commun dans Hylas et Galate, mais encore ce mme Hylas toit charg
d'gayer l'ouvrage par ses plaisanteries,  la faon des satyres dans
les pastorales, de sorte que d'Urf avoit song au ct railleur et
comique comme au ct positif et rel.

Du reste, pendant les premires annes du XVIIe sicle, il y a dj
comme un courant de ralit dans l'air, par un naturel esprit de
raction contre les tendances opposes qui commenoient  se manifester,
et qui devoient rgner principalement de 1650  1680. On trouve dans G.
Colletet, dans Thophile, dans les posies dtaches de Saint-Amant, et
mme dans son Mose sauv, comme plus tard dans la Pucelle de Chapelain,
une manie de description minutieuse dont s'est moqu Boileau, et qui ne
recule mme pas toujours devant les dtails o la familiarit devient
triviale, et la trivialit grotesque et repoussante.

Mais, sans nous arrter  ces considrations incidentes, qui ne rentrent
qu'indirectement dans notre cadre, nous allons ouvrir la marche par deux
ouvrages qui, malgr la date de leur publication, semblent se rattacher
plutt  l'poque prcdente. Je parle du Baron de Fneste, qui, au
fond, est du XVIe sicle par la vie de son auteur, Agrippa d'Aubign,
aussi bien que par son style et toute sa physionomie, et des Satires
d'Euphormion, crites par Jean Barclay dans l'idiome des savans et des
beaux esprits de la renaissance, dans cet idiome alors universel qui
faisoit d'Erasme, de Scaliger et de Bembo, malgr la diffrence des
nationalits, autant de compatriotes runis par la communaut du
langage.

Le Baron de Fneste (1617-1620) est une satire plutt qu'un roman, un
pamphlet dialogu plutt qu'un rcit. Ce n'est point l une fantaisie
sans ralit extrieure, ne simplement de la libre imagination de
l'auteur: d'Aubign dit lui-mme qu'il a voulu se rcrer par la
description de son sicle, mot qui met un abme entre cet ouvrage et les
romans hroques d'alors, o l'on pensoit tout au plus  glisser
quelques portraits auxquels le lecteur curieux pt appliquer des clefs
plus ou moins exactes, et  reproduire la physionomie de certains salons
et de certains rduits que n'avoit jamais clairs un rayon de vrit et
de naturel.

Sauf l'adjonction, dans la quatrime partie, du sieur de Beaujeu, et,
dans les autres, de quelques masques subalternes et passagers, tels que
les deux thologiens burlesques Math et Clochard, tout se passe entre
trois personnages, le baron de Fneste, dont le nom grec ([Greek:
phainestai]) indique suffisamment le naturel vantard, fanfaron,
glorieux, brlant de parotre, et sacrifiant tout aux beaux dehors,--le
seigneur Enay ([Greek: einai]), qui, par contraste, ne vise qu'au solide
et  la vertu relle,--enfin le valet du baron, type remarquable et
pittoresque, qu'on retrouvera, sous des transformations diverses, dans
les comdies du temps, et que d'Aubign a amen avec bonheur dans la
trame de son pamphlet, pour varier, en l'gayant, l'antithse un peu
monotone qui en fait le fond. Mais soyons juste: le baron, un an des
Mascarilles et des marquis de Molire, suffiroit bien  lui seul pour
drider l'intrigue. C'est un personnage gonfl d'outrecuidance et de
sottise orgueilleuse, qui rentre dans l'immortelle srie de ces capitans
matamores dont j'ai essay ailleurs d'esquisser rapidement l'histoire
sur notre thtre; la triple influence de la Gascogne, son pays natal,
de l'Espagne et de l'Italie, ses pays d'adoption, en ont fait un hros
couard, hbleur, orgueilleux, et nanmoins prodigue de ces formules
obsquieusement emphatiques de la politesse la plus exagre, que la
patrie des Mdicis avoit mises  la mode en France.

Il ne falloit pas s'attendre que l'auteur de la Confession de Sancy, et
peut-tre,--hypothse toutefois peu probable,--du Divorce satirique,
abdiqut dans le Baron de Fneste ce naturel frondeur qui en faisoit
parfois un si fcheux personnage, mme pour son compre Henri IV. Il y
attaque, en vrai huguenot qui s'est nourri de l'Apologie pour Hrodote,
les gens d'glise et les prdicateurs, sans mnager aux courtisans des
satires o l'on trouve comme un avant-got de Saint-Simon. Les manies et
les engoments de l'poque, entre autres la rage des duels et les
croyances superstitieuses, quoique d'Aubign ft un spadassin dtermin
et qu'il crt  la sorcellerie, n'y sont pas plus pargns, et, d'un
bout  l'autre, on y sent passer un souffle de libralisme qui, sur bien
des points, devance le sicle de l'auteur, et touche de fort prs aux
ides modernes.

L'Euphormion de Barclay[1], qui, du moins, ressemble  un vrai roman
pour la forme, est un ouvrage d'un genre tout diffrent; s'il montre
quelques vellits de satire, il n'a presque rien de commun, sauf dans
certains dtails accessoires o l'crivain parot s'tre inspir de ses
souvenirs, avec la peinture relle de la socit d'alors, avec
l'observation vraie et la fidle reproduction des moeurs, et il se
maintient, presque partout, dans des gnralits qui font de ses
passages les plus virulents un recueil de diatribes fort anodines et
fort inoffensives, o la plaisanterie tourne sans cesse 
l'amplification et l'pigramme  l'homlie. Toute la satire se borne 
peu prs  des discours contre les procs, les mdecins, les courtisans,
les sorciers, etc.,  des rflexions morales peu piquantes,  des
dclamations vagues et sans but: c'est, avant tout, l'oeuvre d'un
rhteur. Quoi qu'il en soit, cet ouvrage, bien certainement inspir par
les romans espagnols, o, en haine des grandes popes chevaleresques,
on racontoit les aventures de quelque hros du commun, est d'une tout
autre famille que les oeuvres de Gomberville et de madame de Scudry. Ce
n'est pas que le style y ait beaucoup plus de simplicit et de naturel;
mais du moins, malgr ses priphrases, sa froideur et son emphase un peu
fatigante, il nous introduit souvent dans les intrieurs domestiques, et
jusqu' un certain point dans les dtails familiers ou plaisants de la
vie commune. On comprendra mieux la diffrence que je veux signaler, si
l'on songe qu'Euphormion, au lieu d'tre un hros grec ou romain, est un
esclave qui raconte lui-mme les malheurs de son existence vagabonde et
mprise, alternant dans son rcit les tableaux d'orgies et d'meutes,
les combats de voleurs, les pisodes burlesques, les scnes
d'alchimistes, de sorcires, de laquais, de sergents, d'archers. 
travers cette succession de pripties, le merveilleux apparot et
reparot sans cesse; l'Ane d'or, que Barclay devoit avoir relu bien des
fois, a prt aux Satires d'Euphormion un reflet de son ralisme
fantastique. L'allgorie, trop souvent obscure, domine surtout dans la
seconde partie, o l'on croit voir percer les allusions contemporaines 
travers le voile d'une mythologie d'emprunt: aussi les clefs, fort
diverses toutefois, n'ont-elles pas plus manqu  cet ouvrage qu'elles
ne manqurent plus tard  celui de La Bruyre.

[Note 1: La 1re partie avoit paru  Londres en 1602.]

C'est encore, par quelques points, une physionomie du XVIe sicle, que
celle de Thophile de Viau, qui nous a laiss des Fragments d'histoire
comique, o se retrouve, affoiblie, il est vrai, et dans des proportions
beaucoup plus modestes, la verve gauloise des cyniques railleurs de
cette poque. Thophile a trouv moyen d'encadrer dans ces quelques
chapitres inachevs et trop tt interrompus les principaux types de
comdie d'alors: le dbauch, le libertin, l'Italien, l'Allemand, le
pdant surtout, dont il a laiss dans la personne de Sidias,
l'involontaire gracioso de son roman, un modle qui devoit rester comme
le prototype du genre, et dont se souviendront surtout Cyrano et
Molire. Toutefois ces fragments, malgr les excellents tableaux dont
ils sont parsems, me semblent crits d'un style un peu lent, et les
rflexions littraires, les digressions philosophiques et morales,
viennent trop souvent retarder la marche de l'intrigue.

Mais nous voici arrivs  une tape importante de notre excursion, 
l'homme dont les oeuvres doivent nous fournir, sinon les pages les plus
remarquables, du moins les plus nombreuses, et peut-tre les plus
originales, aprs celles de Cyrano, qui n'a t donn  personne de
surpasser en ce point. Je veux parler de Charles Sorel. La vraye
histoire comique de Francion, qu'il publia en 1622, l'anne mme o
paroissoient le deuxime volume de l'Astre et la Cythre de
Gomberville, est un essai tent par un homme d'esprit, dans le but,
ainsi qu'il le dit lui-mme, de ressusciter le roman
rabelaisien,--l'idal du genre  ses yeux,--et de l'opposer aux
compositions tristement langoureuses qui commenoient  envahir la
littrature.

Francion est un roman de moeurs, mais c'est aussi un roman d'intrigue,
influenc par la littrature espagnole, vers la fin surtout. Sorel, qui
connoissoit le got du sicle, savoit que l'observation pure n'auroit
pas chance de succs, et ce fut pour n'avoir pas pris les mmes
prcautions que Furetire choua plus tard. Cet ouvrage est un vrai
roman picaresque; le hros, Francion (qui est, sinon pour les aventures,
du moins pour les ides et le caractre--on le reconnot  divers
traits--l'incarnation de Sorel), personnage d'humeur vagabonde et peu
scrupuleuse, sorte de Gil Blas anticip, sert de trait d'union entre les
diverses scnes et les tableaux dtachs dont se compose l'ouvrage, et
qui se succdent, sans former un tout, comme dans une lanterne magique.
Il n'y faut pas chercher un plan plus solidement conu; mais ce qu'il
faut y chercher, c'est la satire littraire et morale, c'est l'pigramme
se mlant  la comdie, et le trait de moeurs coudoyant l'anecdote
historique. Pour qui veut l'tudier de prs, Francion est
particulirement utile  l'histoire intime du temps,  celle des modes
et des ridicules, aussi bien qu' celle des usages et de l'opinion. Il
va du Pont-Neuf aux boutiques des libraires, de l'intrieur des chteaux
 celui des collges: charlatans, rose-croix, oprateurs, courtisans et
courtisanes, voleurs, bravi, pdants, coliers, hommes de loi, fripons,
dbauchs de toutes les espces, dfilent tour  tour sous nos yeux; et
il faut bien avouer que c'est l un monde trange, dont les moeurs
soulvent plus d'une fois,  juste titre, les nauses du lecteur
dlicat.

Le plus souvent c'est avec des aventures relles, avec des anecdotes et
des personnages historiques, que Sorel a compos son roman. Ainsi, pour
en donner quelques exemples, on trouve au 10e livre l'aventure des trois
Sallustes, c'est--dire celle des trois Racan, que Tallemant des Raux
et Mnage ont mise en rcit et Boisrobert en comdie; ailleurs (5e
livre) il a prsent Boisrobert lui-mme avec son effronterie et ses
procds ingnieux pour s'enrichir aux dpens des seigneurs, dans le
personnage du joueur de luth Mlibe. Le pdant Hortensius, avec sa
fatuit nave et son orgueil bat qui le font bafouer sans qu'il s'en
doute, qui ne parle que par hyperboles recherches, par images et
comparaisons exquises, par doctes antithses, n'est autre que Balzac.
Celui-ci est Racan, celui-l Porchres L'Augier, etc. Bien des
pigrammes aussi qui paroissent d'abord frapper dans le vide se laissent
deviner  mesure qu'on les regarde de plus prs et qu'on les rapproche
du tmoignage des contemporains. Dans le 5e livre en particulier, le
plus curieux de tous au point de vue littraire, il suffit, pour donner
une valeur historique  bien des traits dtachs, de les comparer aux
satires de Boileau, au Pote crott de Saint-Amant, aux comdies de
Molire; ces rapprochements faciles clairent les tableaux de Sorel, et
ceux-ci compltent  leur tour les renseignements qu'on rencontre
ailleurs. Ainsi l'on trouvera dans ce livre de piquants et vridiques
dtails sur la purilit des discussions littraires de l'poque, sur la
pauvret, la servilit, la cupidit des potes; leurs moyens de capter
la rputation, les flatteuses prfaces ou les vers louangeurs qu'ils se
commandoient les uns aux autres, ou qu'ils composoient eux-mmes en leur
propre honneur sous le nom d'un ami, leur prdilection ou plutt leur
manie pour le genre pistolaire, leur haine contre certains mots; leurs
projets de rforme de l'orthographe, o ils veulent retrancher les
lettres superflues, absolument comme les rvolutionnaires de l'ABC, dont
M. Erdan est le porte-tendard; leur libertinage, leur vie de cabaret;
les stances qu'ils composent pour les musiciens de la Samaritaine et les
chantres du Pont-Neuf, etc., etc. Il n'existe pas, que je sache, de clef
proprement dite pour Francion; mais les auteurs contemporains, en
particulier Tallemant, peuvent y suppler jusqu' un certain point.

Quoique Sorel n'ait certes pas fait preuve dans cet ouvrage d'un talent
extraordinaire, que son style soit presque toujours lent, pteux,
embarrass, et qu'il sache rarement tirer un parti complet d'une
situation heureuse ou d'une donne comique; quoiqu'il manque, en un mot,
sinon d'esprit, du moins de verdeur, de vivacit et d'clat, on trouve
nanmoins dans Francion bien des germes qui ne demandoient qu' mrir,
bien des mots et des choses que de plus illustres n'ont pas ddaign
d'en tirer depuis. Il est vident pour moi que Molire avoit lu et relu
Francion et qu'il y a puis largement. Je noterai quelques unes de ces
imitations, qui ne sont pas les seules, mais qui suffiront  mon but. Au
troisime livre, dans une curieuse description de la vie de collge,
Sorel fait citer  Hortensius, aussi avare que pdant, la sentence de
Cicron, dont Harpagon fera plus tard son profit, qu'il ne faut manger
que pour vivre, non pas vivre pour manger. Ailleurs (11e livre, p. 628)
on retrouve dans une phrase un peu crue: Ce n'est pas imiter un homme
que de pter ou tousser comme lui, l'original des fameux vers:

     Quand sur une personne on prtend se rgler,
     C'est par les beaux cts qu'il lui faut ressembler;
     Et ce n'est point du tout la prendre pour modle,
     Monsieur, que de tousser et de cracher comme elle.

Thomas Diaforus m'a bien l'air d'avoir vol  Francion, dans une de ses
harangues  sa matresse Nays, sa belle comparaison du souci qui se
tourne toujours vers le soleil; seulement il a chang le souci en un
hliotrope. Enfin, pour me borner l, la crmonie du mamamouchi est
plus qu'indique dans le 11e livre de Francion, o on feint d'lire roi
de Pologne Hortensius, qui prend la chose au srieux, se prte  tous
les dtails de la crmonie, et dveloppe fort au long les extravagants
projets de rforme qu'il se propose de mettre  excution pendant son
rgne. Avant l'Histoire comique de Cyrano, Sorel a prt  Hortensius le
plan d'un voyage dans la lune, et il a mis quelques unes des plus
tranges ides qu'on rencontre dans les oeuvres du mousquetaire
prigourdin.

Si ces rapprochements ne prouvent pas toujours une imitation relle, ils
montrent du moins qu'il ne faut ddaigner ni ce livre ni son auteur.

Je passe par dessus une infinit d'autres, dont Voltaire lui-mme
m'auroit fourni quelques uns des plus curieux, et j'arrive  un dernier,
qu'on ne s'attendroit pas, j'en suis sr,  rencontrer ici. Francion,
devenu charlatan, s'avise d'un moyen ingnieux pour dcouvrir les femmes
qui ont viol la fidlit conjugale (10e livre): il dclare que les
maris tromps doivent tre, le lendemain, mtamorphoss en chiens; l'un
d'eux, au point du jour, feint d'aboyer comme un gros dogue, et sa
moiti, effraye et tremblante, lui fait sa confession. Or on peut se
rappeler avoir vu au Vaudeville, il y a quatre ou cinq ans, une petite
comdie, intitule, je crois, la Dame de Pique, qui reposoit absolument
sur la mme donne et sur des dveloppemens tout  fait analogues, avec
quelques diffrences secondaires de dtail. Ce ne sont donc pas
seulement les rudits qui lisent et qui tudient Francion.

Ce livre eut un succs prodigieux: on le rimprima soixante fois dans le
courant du sicle, on le traduisit ou on l'imita dans presque toutes les
langues; Gillet de la Tessonnerie en tira une comdie du mme titre.
Nanmoins Sorel, qui l'avoit publi sous le nom de Moulinet du Parc, ne
voulut jamais en avouer franchement la paternit, sans doute  cause des
gravelures innombrables et souvent dgotantes qu'il renferme, et dont
son titre officiel d'historiographe lui faisoit un devoir de rougir. Un
fait singulier et un contraste bizarre, c'est que, mme dans son
ouvrage, il mle  ses salets les rflexions les plus morales et les
plus difiantes, et que souvent il tche, aprs coup, de dduire d'une
page obscne, comme pour s'excuser, de sages et vertueuses conclusions.
Il respecte toujours la religion proprement dite, mme quand il outrage
le plus les moeurs, et, dans une grande dbauche qui dpasse de bien
loin l'orgie de Couture, l'un des convis voulant commencer un conte
gras sur un prtre, il lui fait imposer silence avec indignation, et
s'emporte contre Erasme, Rabelais, Marot, la Reine de Navarre, qui ont
mis le clerg en scne dans leurs contes licencieux, tandis qu'il a eu
un grand soin de n'y pas toucher dans Francion.

Ce dsaveu, dont pourtant il prit soin quelquefois d'attnuer la porte,
laissa le champ libre  la tourbe des auteurs de bonne volont trop
pauvres pour crer un ouvrage de leur propre fonds, et, son succs
aidant, ce roman fut considr comme une sorte de canevas commun sur
lequel chacun pouvoit broder  sa guise. La premire dition n'avoit que
sept livres; Sorel en ajouta cinq  la seconde, et d'autres se
chargrent d'y coudre qui une page scandaleuse, qui une anecdote
satirique; de sorte que Francion se trouva bientt tre le fils anonyme
de plusieurs pres[2].

[Note 2:  cause de cette diversit des ditions, je crois devoir
prvenir que j'ai fait mon travail sur celle de Rouen, 1660, qui
renferme, du reste, le texte ordinaire.]

Dj, dans cet ouvrage, Sorel avoit montr son aversion pour les romans
 la mode, et il avoit aussi dcoch quelques traits contre les potes,
les rangeant parmi les bouffons et dclarant que c'est un grand
avantage pour la posie que d'tre fou. Ce n'toit l qu'un foible
prlude: il alloit maintenant porter les coups dfinitifs. Aprs avoir
ragi indirectement contre le genre reu et consacr, il alloit
l'attaquer droit au coeur et le charger  fond de train, avec plus ou
moins de bonheur, mais avec une fougue et une audace incontestables.

Depuis Francion, le succs de l'Astre et des Bergeries avoit t
croissant. Sorel s'en indignoit et pestoit en silence contre le mauvais
got du public. Enfin la patience lui chappe; voyez sa prface: Je ne
puis plus souffrir, dit-il, qu'il y ait des hommes si sots que de croire
que, par leurs romans, leurs posies et leurs autres ouvrages inutiles,
ils mritent d'tre au rang des beaux esprits: il y a tant de qualits 
acqurir avant que d'en venir l, que, quand ils seroient tous fondus
ensemble, on n'en pourroit pas faire un personnage aussi parfait qu'ils
se croient tre chacun. Le rquisitoire continue sur ce ton cavalier et
exaspr. Sorel en vient mme aux gros mots contre les crivains du
jour; on sent que c'est un homme  bout de longanimit et qui brle de
faire prompte et complte justice. En consquence, il prend sa plume de
paladin pourfendeur, et il crit le Berger extravagant, o parmi des
fantaisies amoureuses, l'on voit les impertinences des romans et de la
posie[3]. Potes et romanciers, tenez-vous fermes: car voici venir un
rude adversaire, arm de pied en cap, et tranant  sa suite la
cavalerie lgre de la raillerie et la pesante artillerie de
l'rudition!

[Note 3: Quelques ditions de ce livre furent donnes sous le nom de
l'Antiroman, qui en marquoit nettement le but.]

Le Berger extravagant (1627) est une vidente imitation de Don
Quichotte. Lysis est devenu fou par la lecture des romans et des
pastorales, et son innocente folie consiste  prendre au srieux toutes
les inventions des potes,  interprter littralement toutes les
fictions de la mythologie,  vouloir reproduire et retrouver dans la
ralit les rves de l'ge d'or et les fantaisies de la fable. Le plan,
est conu, on le voit, de manire  prsenter en action une satire
continuelle du genre d'ouvrage auquel en vouloit l'auteur;--satire
multiple, minutieuse, qui s'en prend  la fois au ct littraire et 
l'influence morale,--s'parpillant en d'interminables longueurs et ne
reculant pas mme devant la caricature et la bouffonnerie burlesque.
Cette satire se produit presque toujours sous la forme de l'antithse,
soit entre le lyrisme de Lysis et le bon sens positif du bourgeois
Anselme, soit entre l'amour mystique du pauvre homme et la vulgarit de
sa bien aime Catherine, vraie Dulcine du Toboso; soit entre sa folie
potique et la sottise triviale de son valet Carmelin, une doublure de
Sancho. C'est surtout l'Astre qui est en cause; mais du reste Ch. Sorel
ne mnage personne, et, une fois dans la mle, il frappe comme un
sourd,  droite et  gauche, toujours fort, souvent juste, avec le bon
sens rude et mordant; mais un peu grossier, d'un homme positif, qui ne
se paie pas des mots potiques et des phrases  la mode.

Ce livre est l'oeuvre d'un esprit qui a horreur des banalits
romanesques, des oripeaux consacrs, des lieux communs de style et
d'invention. Sorel attaque en mathmaticien les fictions les plus
souriantes, les dpeant une  une et en prouvant l'absurdit  tous les
points de vue. Je pourrois citer plus d'un point de dtail, o il se
rencontre non seulement avec Furetire, mais avec Molire et Boileau.
Malheureusement ce beau zle, lgitime dans son principe, n'est pas
toujours juste dans l'extrme rigueur de ses impitoyables conclusions;
il a ses carts et ses entranements; il faut plaindre un esprit qui va
jusqu' envelopper la posie elle-mme dans la ruine du roman, qui la
condamne sous les accusations de fausset et d'invraisemblance, qui la
poursuit sous toutes ses formes avec la bouffonnerie sacrilge d'un
iconoclaste, et qui la chasse honteusement de sa rpublique, sans mme
la couronner de fleurs. Qu'et dit Boileau s'il et entendu le verdict
de Sorel contre Homre, dans lequel il devance la Motte en le dpassant?
Mme lorsqu'on reconnot la justesse et la vivacit de son esprit, on
est contraint d'avouer que cet esprit est presque toujours troit,
chagrin, exclusif et prosaque. Le Berger extravagant est un recueil de
taquineries vtilleuses en trois volumes, diriges contre la ligne tout
entire des romanciers et des potes. Et pourtant Sorel, lui aussi,
avoit sacrifi  la muse du roman et  celle de la posie.

Le lecteur curieux pourra se donner une ide  peu prs exacte des
qualits et des dfauts de l'auteur en lisant quelques pages dtaches
du cinquime livre. Lysis, qui s'est fait berger, comme don Quichotte
s'est fait chevalier errant, tombe dans le creux d'un vieux saule en
voulant reprendre son chapeau, qui s'est accroch aux branches, et son
cerveau, malade de ses rcentes lectures, lui persuade aussitt qu'il
est chang en arbre. On ne peut parvenir  le convaincre du contraire;
il s'obstine  rester dans le tronc, et prouve doctement, non sans
indignation, aux profanes qui le contredisent,--par exemples
catgoriques tirs des Mtamorphoses d'Ovide, de l'Endymion de Gombauld
et de tous les bons auteurs, qu'il n'y a rien l d'impossible, ni mme
d'invraisemblable. Il est assez difficile de lui rpondre, car ses
dmonstrations sont toujours appuyes sur les ouvrages les plus
accrdits et reus avec le plus de respect. Rien de bouffon comme la
manire dont on s'y prend pour le dterminer  manger et  boire, sous
le prtexte de l'arroser,--les ncessits humaines de plus bas tage
auxquelles, malgr sa qualit d'arbre et de demi-dieu, il se trouve
oblig de satisfaire;--ce qui fournit  Sorel une ample matire de
plaisanteries peu ragotantes, dont il ne manque pas d'abuser;--les
crmonies mythologiques auxquelles le convient  la clart de la lune
de feintes Hamadryades qui sont forces de lui citer Desportes pour lui
prouver qu'il peut sortir de son tronc;--ses aventures nocturnes avec le
dieu Morin, la collation des arbres qui mangent du pt, le cyprs qui
joue du violon, et au milieu de tout cela les savantes et potiques
rflexions de Lysis. Mais  la longue toutes ces inventions, qui avoient
rjoui d'abord, et o l'on trouvoit  bon droit de l'esprit, de
l'imagination, une certaine verve,--finissent par parotre et par tre
rellement puriles, forces, monotones, invraisemblables. Une folie
pousse  ce point,--quoique Sorel ait eu le bon esprit de donner 
Lysis, comme Cervantes  don Quichotte, des accs lucides, mais trop
rares et trop effacs, et quoique cette folie soit la condamnation du
prtendu bon sens des potes et des romanciers,--a peu de chose qui
puisse nous intresser longtemps. L'auteur semble ne s'en tre pas
aperu, et l'on diroit souvent qu'il ne songe qu' accumuler des
mystifications sans but rel; il ne sait pas s'arrter  temps, et gte
ses plaisanteries  force de les vouloir puiser.

Chaque livre est suivi de longues remarques o Sorel commente lui-mme
son oeuvre en dtail avec autant et plus mme de respect et de
conviction que s'il s'agissoit de l'Iliade. Cela n'tonnera aucun de
ceux qui auront lu ces cavalires prfaces o il parle de lui et de ses
crits sur le ton d'une confiance si fanfaronne et d'une si nave
outrecuidance. Dans ces remarques il revient, en son propre nom, sur les
hommes et les ouvrages dont il a parl, sur les ides qu'il a mises,
pour les appuyer et les complter  son aise; et, chemin faisant, il
trouve moyen de dployer une rudition littraire des plus tendues,
sinon des plus discrtes et des mieux diriges, qui tmoigne d'une
immense lecture. Le Berger extravagant est, pour ainsi dire, une vraie
encyclopdie, o toutes les oeuvres de la littrature pastorale,
romanesque et potique, de l'antiquit et des temps modernes, de la
France et des nations trangres, comparoissent les unes aprs les
autres par devant le tribunal souverain de ce Minos inflexible, qui les
juge et les condamne sans se laisser mouvoir  l'loquence ni aux
grces des coupables.

Avec tous ces dfauts, le Berger extravagant fut une oeuvre salutaire et
qui porta coup. Il contribua certainement  la chute de la pastorale,
qui, surtout aprs le succs de l'Astre, avoit envahi les livres et le
thtre. Dj compromise par l'abus qu'on en avoit fait, par l'absence
d'un caractre bien dtermin qui la spart nettement du drame et de la
comdie, elle fut enfin tue par le ridicule. On avoit vu Des Yveteaux,
dans sa maison de la rue des Marais, tout enguirlande de lacs d'amour,
se promener une houlette  la main, couvert de rubans, cte  cte avec
sa bergre,--et transformer son jardin en pastiche de l'Arcadie. N'y
avoit-il pas l de quoi justifier l'ide qui fait la base du livre de
Sorel, et le berger Lysis ne semble-t-il point la parodie lgitime du
berger Vauquelin? Quoi qu'il en soit, la pastorale mourut pour ne
ressusciter que plus tard,--mais sous une autre forme et sans remonter
sur le thtre,--avec Segrais et madame Deshoulires; seulement Molire,
qui a recueilli toutes les traditions thtrales, mme celles de
l'opra, du ballet et de la tragi-comdie, s'y essaya en passant pour
varier les amusements de la cour, ce qui ne l'empcha pas de s'en moquer
dans le Malade imaginaire.

Je ne relverai pas, faute d'espace, tous les emprunts qu'on a faits au
Berger extravagant[4]: ils sont plus nombreux encore que pour Francion,
et Molire, en particulier, s'en est souvenu plus d'une fois, sans
parler de La Fontaine et de Scarron. Je me bornerai  dire que, sans
avoir obtenu autant de succs que Francion, il en eut assez pour mettre
en mouvement le servile troupeau des imitateurs. Du Verdier calqua sur
ce patron son Chevalier hypocondriaque, et Clerville son Gascon
extravagant. Mais l'imitation la plus srieuse et la plus remarquable
fut celle de Thomas Corneille, qui, toujours  la piste du got et de la
mode du moment, fit de l'ouvrage de Sorel sa comdie en vers des Bergers
extravagants, o il a transport les personnages et les aventures les
plus saillantes du roman, sans rien ou presque rien y ajouter du sien.

[Note 4: J'en ai not un des plus curieux dans l'Athenum de 1855,
p. 565.]

Et pourtant Ch. Sorel est oubli aujourd'hui! Ne nous htons pas de
crier  l'injustice; ce n'est qu'un crivain  l'tat d'embryon; ses
livres ne sont gure que des bauches ingales, qui n'ont rien de
complet et d'harmonieux, et qui auroient besoin d'tre dgrossies par
une main plus habile; ils valent plus par le but et l'intention que par
la ralit, et c'est prcisment ce but excentrique, cette intention
originale, qui les rendent dignes d'examen. Il y a l une curiosit
littraire dont l'tude ne peut manquer d'tre piquante pour les simples
amateurs et utile pour les rudits,--rien de plus.

Thophile, au dbut de ses Fragmens d'histoire comique, s'toit dj
moqu du jargon des romans; Scarron le parodiera de mme, comme Sorel et
Furetire. En 1626, un auteur inconnu, Fancan, publia aussi un opuscule,
le Tombeau des romans, o il plaide tour  tour le pour et le contre,
et, dans cette dernire partie, il s'en prend surtout aux romans de
chevalerie, et parmi les modernes,  l'Astre[5] et  l'Argenis. On voit
que les ides de rvolte avoient dj commenc  se rpandre avant
Molire et Boileau. Plus tard, au dix-huitime sicle, le pre Bougeant,
qui ne manquoit point d'esprit, devoit reprendre la mme thse et la
traiter  sa manire en son Voyage merveilleux du prince Fan-Feredin
dans le pays de Romancie.

[Note 5: Citons encore, parmi les attaques les plus vives diriges
contre l'Astre, au plus fort de sa faveur, celle qu'on lit dans le Don
Quixote gascon (Jeux de l'inconnu). L'auteur va jusqu' ranger ce roman
parmi les livres que les hommes accorts et capables rejettent comme
excrments, avortons de l'esprit... o il n'y a ni invention, ni
locution, ni disposition, etc.]

Mais, pour ne pas sortir de l'poque que nous avons choisie, le Berger
extravagant, imitation de Don Quichotte, comme nous l'avons dit, donna
lui-mme naissance  plusieurs imitations, parmi lesquelles il faut
distinguer le Gascon extravagant de Clerville, sujet qu'avoit dj
illustr d'Aubign dans l'ouvrage que nous avons examin plus haut, et
le Chevalier hypocondriaque de du Verdier, qui, aprs avoir jet bon
nombre de romans dans le moule banal, se laissa entraner par le succs
de Sorel  railler ce qu'il avoit ador jusque alors. Le Chevalier
hypocondriaque, dont la lecture n'a rien de particulirement rcratif,
surtout  la longue, tend tout au plus  attaquer la dangereuse
influence des livres de chevalerie sur les cerveaux foibles, sans
chercher directement  dmontrer l'ineptie de leurs inventions, leurs
contradictions et leurs invraisemblances; par l, comme par d'autres
points de dtail, il serre de fort prs Don Quichotte et pousse parfois
jusqu'au plagiat ce qui chez Sorel n'avoit t qu'une imitation
originale et discrte. Ce n'est pas une satire littraire, pas mme, 
proprement parler, une satire morale, mais un roman comique o domine la
fantaisie, et dont le ct plaisant repose surtout sur l'intrigue et les
situations, comme dans l'Etourdi de Molire et les comdies espagnoles.
Malgr son but satirique et ses traits contre les romans, le Chevalier
hypocondriaque, par une contradiction qui est assez commune dans les
ouvrages du mme genre, ressemble, pour le plan et les procds, au
premier roman venu de l'poque.

En plusieurs passages de son livre, du Verdier prend plaisir  accabler
les villageois d'expressions mprisantes. On voit, en effet, que la
plupart des crivains d'alors professoient pour les bourgeois, et  plus
forte raison pour les paysans, un ddain superbe, dont les traces ne
sont pas rares dans leurs oeuvres, quand ils daignent faire mention de
ces petits personnages. Sans parler ici de la fameuse lettre de madame
de Svign et des passages non moins fameux de La Bruyre, Furetire, et
surtout Sorel, deux petits bourgeois pourtant, et deux esprits qui
paroissent peu faits pour se laisser prendre  cette morgue
aristocratique, nous en offriroient de nombreux exemples. Il sembloit
qu'aux yeux des gens de lettres,--qui en toient venus  partager les
manires de voir des gentilshommes et des courtisans, leurs
Mcnes,--les paysans fussent des espces d'animaux mal lchs, et qu'il
ft permis d'assommer sans scrupule ces coquins, comme les nomme du
Verdier, en les laissant se gurir comme ils peuvent des coups qu'ils
ont reus.

Un mot des autres ouvrages de Sorel qui se rattachent  la mme
catgorie. Polyandre, histoire comique (1648), beaucoup moins libre que
celle de Francion, renferme, a-t-il dit lui-mme, les aventures de cinq
ou six personnes de Paris qu'on appelle des originaux... Il y a l'homme
adroit, le pote grotesque, l'alchimiste trompeur, le parasite, le fils
de partisan, l'amoureux universel. La Description de l'le de
Portraiture est une satire de la mode des portraits, qui s'toit
rpandue depuis quelque temps dans les lettres. Sous forme de voyage,
Sorel y tudie tour  tour, d'une manire assez mordante, les peintres
hroques, les peintres comiques et burlesques, les peintres satiriques,
les peintres amoureux, etc.; il raille leurs dfauts ou leurs ridicules,
et n'pargne pas davantage les prtentions de ceux qui se font peindre.
L'intrigue est fort lgre, mais le rcit ne manque ni de vivacit ni
d'intrt. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que l'auteur place
dans la bouche de son guide un grand loge des portraits que Scudry
frre et soeur ont sems dans leurs romans, en particulier dans Cyrus et
Cllie, qu'il a si vertement attaqus ailleurs. Sorel est peut-tre
aussi l'auteur des Aventures satiriques de Florinde, habitant de la
basse rgion de la Lune (1625), diriges contre la malice insupportable
des esprits de ce sicle. (Prface.)

Mettons cte  cte avec cet ouvrage la Relation du royaume de
Coquetterie, par l'abb d'Aubignac, le pdantesque auteur de cet Art
potique draconien qui rgenta long-temps le thtre[6]. Le dbut de ce
livret satirique, vidente imitation du Voyage de Tendre, comme la
Relation du sige de Beaut, fourmille de personnifications abstraites,
et nous rencontrons, ds les premiers pas, les chteaux d'Oisivet et de
Libertinage, la place de Cajolerie, la plaine des Agrments, le gu de
l'Occasion, etc. Mais cette gographie mtaphysique fait bientt place 
quelque chose de plus vif et de plus piquant; les romans y sont
critiqus, surtout au point de vue moral; la galanterie raffine du jour
y est crible d'pigrammes; les diverses catgories de coquettes qui
peuplent l'empire de la mode,--Admirables, Prcieuses, Ravissantes,
Mignonnes, vapores, que sais-je encore?--dfilent successivement sous
nos yeux, et les petits soins, les petits manges, les petits caprices,
de cette bizarre et changeante rpublique, sont tudis avec une verve
parfois ingnieuse, quoiqu'elle n'gale point celle de Ch. Sorel.

[Note 6: L'abb d'Aubignac est aussi l'auteur d'un autre roman
allgorique, mais fort peu satirique, Macarize, ou la Reine des les
Fortunes.]

Mais, pour en finir avec ce dernier, dont l'abb d'Aubignac nous a
carts un moment sans nous en loigner tout  fait, j'ajouterai que,
dans ses Nouvelles franoises, il a trac les aventures de personnages
de la condition mdiocre en un style qui,  ce qu'il assure du moins,
est appropri au sujet. C'est toujours, on le voit, les mmes tendances
bourgeoises et ralistes: il n'a gure sacrifi aux faux dieux que dans
l'Orphize de Chryzante; mais il toit si jeune et le roman est si court
en regard de l'Astre! Enfin citons, pour ne rien omettre, quoique cet
ouvrage ne rentre que fort incidemment dans notre sujet, la Relation de
ce qui s'est pass au royaume de Sophie, depuis les troubles excits par
la rhtorique et l'loquence, compose pour faire suite  l'Histoire des
derniers troubles arrivs au royaume de l'Eloquence[7], de Furetire.
Ces sortes d'allgories, le plus souvent mles de satires, qui nous
paroissent d'un genre un peu froid aujourd'hui, toient alors en grande
faveur. On avoit cr une espce de gographie symbolique, qui dressoit
la carte des sentimens et des opinions, des vices et des ridicules, des
systmes et des partis[8]. Les plus connus parmi ces ouvrages, avec
celui que nous venons de nommer, furent la Carte du royaume des
Prcieuses, attribue au comte de Maulevrier, la Carte du royaume
d'Amour, attribue  Tristan; la Carte de la cour[9], le Parnasse
rform et la Guerre des auteurs, de Gueret; plus tard, vers la fin du
sicle, l'Histoire potique de la nouvelle guerre entre les anciens et
les modernes, de Callires; auxquels on peut joindre la Relation du pays
de Jansnie, par Louis Fontaines; la Carte des pays d'Icarie et
d'Utopie, etc.

[Note 7: Dans plusieurs endroits de cette Nouvelle allgorique,
Furetire prludoit dj  ses futures attaques contre le roman
officiel.]

[Note 8: Ces allgories se retrouvent souvent dissmines dans
divers ouvrages de l'poque. Il n'est presque pas d'auteur qui n'ait
fait la sienne; une des plus curieuses de ce genre est la topographie
des rgions habites par le bon got, trace par Snec dans sa Lettre
de Clment Marot. On remarquera que Snec dit que le pays habit par le
bon got se nomme les Plaines allgoriques.]

[Note 9: Rimprime par M. Paulin Pris sous le titre de: le Pays
des Braquesidraques,  la fin du 4e volume de Tallemant des Raux, et
par M. Boiteau, sous le titre de Carte du pays de Braquerie,  la fin de
l'Histoire amoureuse des Gaules, dition Jannet.]

La longue suite des ouvrages de Sorel nous a entrans loin; il faut
maintenant remonter jusqu'en 1624, pour retrouver le Roman satirique de
J. de Lannel, quoique, en vrit, il mrite  peine de nous arrter en
chemin. L'ouvrage n'a gure de satirique que le titre, mais on doit
tenir compte  l'auteur de l'intention: car c'est dj quelque chose
d'avoir song  composer un roman satirique qui peignt les moeurs et
combattt les vices contemporains,  cette date o l'on n'crivoit que
des romans pastoraux ou chevaleresques, sans ralit ni vraisemblance.
Cette concession faite, il faut reconnotre que c'est chose dplorable
et risible  la fois de voir comme le pauvre homme s'y est pris pour
conduire son ide  bonne fin.

Il dclare, dans la prface, qu'il a voulu reprsenter le drglement
des passions humaines sous des noms supposs, et, pour cela, il n'a
rien trouv de mieux que de copier maladroitement et  profusion,--comme
s'il et craint d'en laisser un seul de ct,--les procds les plus
banals et les plus outrs de toutes les intrigues romanesques, en
exagrant, avec une bonne foi dsesprante, chaque dfaut et chaque
ridicule. Dans l'intrigue, qui est niaise et prolixe, ce ne sont que
duels et grands coups d'pes, amours, enlvements, pleurs abondants et
longs rcits pisodiques. Dans le style, ple dcalque de la
phrasologie usuelle, ce ne sont que flammes et feux, soupirs, mains qui
arrachent les coeurs sans faire mal, etc. Quant aux personnages, ils se
nomment Boittantual, Ennemidor, Gardenfort, Argentuare,
Regnault-Chanfort; dispensez-moi du reste.

O donc est la satire l-dedans? Elle est dans certains discours moraux,
j'allois dire dans certains sermons, que l'auteur prte parfois  ses
personnages; dans les rflexions gnrales jetes de page en page sous
forme d'piphonmes; dans les pigrammes, presque toujours fort anodines
et mme fort puriles, o triomphe le gnie observateur de l'crivain,
et qu'il n'avoit certes pas besoin de dfendre, comme il l'a fait,
contre tout soupon de personnalits offensantes. Cependant, de loin en
loin, surnagent quelques satires indirectes d'une saveur un peu plus
releve, quelques remarques justes, principalement sur les femmes,
exprimes avec assez de bonheur. Mais ces dbris sont noys in gurgite
vasto, et il faut les pcher patiemment en eau trouble: il semble
vraiment,  voir toutes ces observations vagues, qui ressortent en
caractres italiques dans le texte du rcit, pour mieux frapper les yeux
les plus inattentifs, que de Lannel se ft surtout propos de faire un
recueil de fades pigrammes, sans sel et sans pointes, une anthologie de
rflexions banales sur toute matire indiffremment, sur la beaut, les
passions, la dissimulation, les arts, les lettres, le duel,
l'irrligion, l'athisme, etc., etc.; quelque chose, en un mot, dans le
got des quatrains de Pibrac ou des doctes tablettes du conseiller
Mathieu.

Il ne faut rien moins que le nom suivant pour nous consoler de tant de
platitude, rien moins que Cyrano de Bergerac avec ses Histoires comiques
de la Lune et du Soleil, pour nous faire oublier de Lannel et son
prtendu roman satirique. Les Histoires comiques de Cyrano, quoique
n'appartenant point au monde rel, puisqu'elles se droulent tout
entires dans le capricieux domaine de l'imagination, dans le pays des
chimres, dans l'espace illimit o rgnent le fantastique et le
merveilleux, rentrent pourtant dans notre tude par leur ct satirique
et bouffon, sans parler des points de dtail qui les rattachent aux
rcits familiers et bourgeois: je ne pouvois donc me dispenser de les
numrer  leur rang.

Cette forme de voyages imaginaires a souvent t employ par les auteurs
satiriques,  qui elle fournit un cadre commode et fait  souhait. Le
XVIIe sicle, outre ceux que nous avons dj rencontrs, en offre divers
autres exemples, parmi lesquels je me borne  citer ici, pour ne point
tomber dans des rptitions fatigantes, l'Histoire des Sevarambes
(1677-1679), utopie philosophique, aux ides hardies, aux vues avances,
quelquefois mme tmraires, qui fut proscrite dans presque toute
l'Europe pour la coupable audace de ses allusions.

La chronologie est fconde en contrastes. L'anne mme o paroissoit
l'Histoire comique de la Lune, l'abb de Pure, sous le pseudonyme de
Gelasire, publioit le premier volume d'un roman bien diffrent, si mme
on peut donner le nom de roman  la Prtieuse ou le Mystre des ruelles.
Rien qui soit en effet plus compltement le contre-pied des oeuvres de
Cyrano que cette satire languissante, pteuse, prolixe, dans les
dernires parties surtout, que l'abb crivit pour se venger des
ruelles, dont il avoit t d'abord un des fidles les plus dvots et les
plus assidus. Cette rapsodie en quatre volumes, qui n'est pourtant pas 
ddaigner pour l'histoire littraire de l'poque, parcequ'on y dcouvre,
en les dblayant des purilits inoues qui les cachent d'abord, un
assez grand nombre de traits curieux et de rvlations piquantes
relatives  la socit des prcieuses,  leur langage maill de
nologismes, dont plusieurs ont pris racine et se sont acclimats parmi
nous,  leurs sentiments dans les questions d'art et de morale,  leurs
discussions subtiles, par exemple, pour ou contre le mariage, sur
l'avantage de l'absence en amour, etc.;-- leur mtaphysique
quintessencie, dont l'chantillon le plus intressant est une apologie
de la laideur en amour, faite en vers assez bien tourns, et accompagne
d'une histoire concluante  l'appui;-- la haute opinion qu'elles
avoient d'elles-mmes, et  bien d'autres particularits encore; cette
rapsodie, ai-je dit, n'est, au fond, qu'une srie de dialogues raffins
et d'interminables conversations. Le roman, absent du reste de
l'ouvrage, s'est rfugi dans les histoires incidentes, parfois assez
scabreuses, mme pour des oreilles moins chastes que ne dvoient l'tre,
ce semble, celles de ces divines et incomparables personnes. De Pure a
eu soin aussi de multiplier les vers, les lettres, les portraits,
suivant la mode d'alors: car, bien qu'il ait sem son ouvrage
d'pigrammes, directes et indirectes, contre le genre en vogue, il
tchoit nanmoins de s'en rapprocher, n'tant point un esprit assez
vigoureux pour s'affranchir de cette routine  laquelle ne savoient pas
toujours se drober les plus indpendants eux-mmes. Pourtant, dans les
premires pages du quatrime volume, il a prt  l'une des prcieuses,
Eulalie, une dissertation assez judicieuse sur un nouveau genre de
romans  tenter. Sans attaquer prcisment le genre reu, elle
dsireroit nanmoins quelque chose de diffrent, par exemple des romans
bass tout entiers sur les dveloppements de l'amour, au lieu de ceux o
la curiosit et l'inquitude sont les principaux aliments de l'intrt.
Elle y proscriroit l'uniformit de la marche suivie, les coups d'pe,
l'introduction parasite et envahissante des lments extrieurs. La
conversation se continue long-temps sur ce projet de rforme, mais elle
finit par une protestation de l'assemble contre le retranchement des
grandes actions et des exploits hroques et contre les tendances
bourgeoises.

Outre bien d'autres dfauts, dont j'ai dj effleur quelques uns, la
Prtieuse en a deux qui suffiroient pour en faire une oeuvre manque,
mme aux yeux des juges les plus indulgents. Loin d'avoir la nettet de
toute bonne critique, ce livre est, au contraire, d'une obscurit rare,
et le sens en reste trop souvent cach; la pense de l'auteur s'y
confond si bien, la plupart du temps, avec celle des personnages, qu'on
ne peut toujours les dmler sans embarras. Un autre dfaut, plus grave
encore peut-tre, c'est qu'il appartient corps et me au genre ennuyeux:
si ce sont bien l les conversations des prcieuses, et tout nous porte
 le croire, il falloit que ces dames y missent beaucoup de candeur et
de bonne volont pour s'en amuser comme elles le faisoient.

De Pure a poursuivi la mme tche satirique contre les prcieuses, dans
une comdie introuvable, joue sur le thtre italien. On peut aussi
rapprocher de son ouvrage la pice de Somaize, les Vritables
Prcieuses, et le tableau qu'a trac de la mme socit, dans ses
Portraits, la grande Mademoiselle, un an avant la comdie de Molire.

C'est encore une satire qui, suivant moi, n'est gure plus claire et
plus amusante, mais qui a le mrite d'tre plus courte, que cette
Histoire de la princesse de Paphlagonie, crite vers la mme poque, en
un moment de vellit littraire, par mademoiselle de Montpensier. Il
lui prit un jour fantaisie de railler, sous des noms supposs, quelques
dames de la cour, et, pour arriver  ses fins, elle eut recours  la
forme du roman,--sinon dans le style, plus simple et moins emphatique,
quoiqu'il reproduise toutes les expressions consacres,--du moins dans
la fable et l'invention, farcies de tous les ingrdients habituels
recommands par la recette. Elle y perce surtout de ses flches
mademoiselle Vandy et madame de Sabl, la comtesse de Fiesque, et sa
favorite, madame de Fontenac. Mais cet ouvrage, o manquent
l'observation gnrale et l'invention, n'a d'intrt que par la clef,
qui lui donne la valeur d'un document historique[10]. Pris en soi, ce
n'est qu'un rcit embrouill, diffus, sans but et sans mthode, crit
lourdement, mais non sans prtention. Mademoiselle de Montpensier fut
moins heureuse encore dans la Relation de l'Ile imaginaire, dont on lui
attribue la composition, bien qu'elle porte la signature de Segrais[11],
qui servit galement de prte-nom  madame de Lafayette. Au moins y
avoit-il quelques peintures de moeurs dans le prcdent ouvrage, tandis
que celui-ci,  la fois fort court et assez insignifiant, est crit sans
gat, sans nettet et sans vraisemblance, malgr l'excellent modle
qu'elle avoit dans un pisode de Don Quichotte. On y trouve tout au plus
quelque mrite de style. Je n'ai pu gure dmler, pour toute intention
satirique, que certains traits timides dcochs contre Nervze, qui
toit alors, avec Des Escuteaux, son compre, le bouc missaire de la
littrature.

[Note 10: V. la clef complte dans le Segraisiana.]

[Note 11: Segrais a compos aussi, comme on sait, un volume de
Nouvelles franoises. Dans le prambule, tout en traant l'loge des
romans en vogue, il fait quelques rserves, au point de vue de la
vraisemblance et de la ralit, contre leurs imitateurs, n'osant sans
doute les attaquer directement eux-mmes. Il fait remarquer qu'il seroit
plus naturel de prendre des aventures franoises et des hros franois.
C'est peu de chose, mais c'est quelque chose.]

Joignons-y encore l'Heure du berger, demi-roman comique ou roman
demi-comique, par C. Le Petit, livre burlesque et quelque peu
licencieux, plein de galimatias et de mauvais got, ne manquant pas
toutefois d'un certain esprit qui en fait supporter la lecture; la
Prison sans chagrin, histoire comique du temps, mais histoire fade,
longue et sans intrt; les Aventures tragi-comiques du chevalier de la
Gaillardise, par le sieur de Prfontaine.

Enfin nous voici,--il toit temps,--sortis du fatras des infiniment
petits (j'en demande pardon aux admirateurs du talent de la grande
Mademoiselle), et arrivs  deux livres d'une plus haute valeur, les
premiers sans contredit de ceux que nous tudions, par le nom de ceux
qui les firent et par leur mrite propre: je veux parler, on le devine,
du Roman comique de Scarron et du Roman bourgeois de Furetire.

Le titre du Roman bourgeois (1666) indique assez son but. Furetire,
intime ami de Boileau, s'est propos de peindre, en spirituel et mordant
satirique, les moeurs de la bourgeoisie d'alors. Il a voulu faire un
roman raliste[12], sans tomber, sinon en de rares accs d'humeur
bouffonne, dans la charge et la caricature. Prenant cinq ou six types
marqus, le procureur et la procureuse, l'avocat, le plaideur[13], la
fille bourgeoise et coquette, l'homme de lettres, etc., il les a rangs
et mis en jeu dans un cadre peu vari, comme l'toit d'ailleurs celui de
presque tous les romans contemporains, qui cachoient une grande
monotonie et une excessive pauvret d'intrigue sous leur complication
apparente. Tous ces personnages ont des noms (Pancrace, Javotte,
Nicodme, Vollichon, Jean Bedout, Philippote, et non Mandane,
Polexandre, Artamne, etc.), des caractres, des faons de parler et
d'agir, qui sont aux antipodes de ces dignes romans dont la lecture
charmoit  un si haut point madame de Svign. Rien d'hroque dans ce
monde terre  terre, pas de grands sentiments ni de belles paroles dans
ces prosaques chevaliers du pot-au-feu. Au lieu de placer la scne dans
un temple ou dans un palais d'Assyrie, Furetire nous transporte, ds le
dbut, sur la place Maubert: nous sommes avertis. Le Roman bourgeois est
une satire en action, une continuelle pigramme, o l'allusion perce 
chaque instant le tissu du rcit, o la critique ingnieuse et sense
voyage cte  cte avec la parodie, mais une parodie de bon ton et de
bon got, qui laisse place  l'observation. Furetire n'idalise pas les
moeurs qu'il retrace, il les tudie  fond et dans des classes
entires,--non plus seulement  l'extrieur, sous leur ct original et
individuel. Ses procureurs et ses bourgeois sont des masques effrayants
de vrit: nous avons tous rencontr ce Vollichon, fieff ladre,
fesse-mathieu, fort en gueule comme la Dorine de Molire, grand diseur
de proverbes et quolibets, qu'on sduit en faisant sa partie de boules,
et en ayant bien soin de perdre la dernire, la belle; vieux gueux qui
ne se fait nul scrupule d'occuper, sous divers noms, pour deux ou trois
parties  la fois; au demeurant bon enfant, surtout lorsqu'il est en
joyeuse humeur, et mditant de devenir honnte homme dans sa vieillesse,
depuis qu'il a remarqu que d'ordinaire cela rapporte davantage;--ce
prdicateur poli, jeune abb de bonne famille, trs bien fris, qui
parle un peu gras pour avoir un langage plus mignard, et qui veut qu'on
juge de l'excellence de ses sermons par le nombre des chaises loues 
l'avance;--cette demoiselle Javotte, petite personne dont la beaut,
splendidement insignifiante, gale la niaiserie, ou, si l'on veut,
l'ingnuit, qui emprunte un laquais et des diamants pour quter avec
plus d'clat  l'glise, et met tout son orgueil  surpasser la collecte
de ses rivales;--ce Nicodme, galant avocat toujours vtu  la dernire
mode, qui tourne un madrigal comme M. Prud'homme et abuse d'un poireau
plac au bas du visage pour y taler une mouche assassine;--et ce
Villeflatin, digne confrre du grand Vollichon, qui, sans avertir
personne, tire si admirablement parti d'une imprudente promesse de
mariage, afin d'en extorquer de solides dommages-intrts;--et ce brave
Jean Bedout, et cette petite sucre de Lucrce, et cette pimbche de
Collantine, et cet infortun Charroselles, le plus  plaindre des hommes
de lettres. Tout le monde a son paquet dans ces railleries aussi
spirituelles qu'impitoyables: les acadmies de beaux esprits, les
ruelles, et surtout les ruelles bourgeoises, les potes, et mme les
marquis. La satire littraire s'y mle sans cesse  la satire morale, et
le rcit fait souvent place aux malignes remarques de l'auteur et aux
digressions, trop frquentes et trop dtournes peut-tre, o il aime 
garer sa verve narquoise. Mais cet ouvrage est plutt un pamphlet qu'un
roman, parceque toutes ces observations ne sont pas mises en relief par
une action suffisamment noue, que le dveloppement de l'intrigue et des
caractres se fait dans un plan trop artificiel, et qu'il faudroit 
toutes ces aventures un lien plus rel et plus fort pour les unir dans
un ensemble harmonieux.

[Note 12: Je vous raconteray sincrement et avec fidlit plusieurs
historiettes et galanteries arrives entre des personnes ny hros ny
hrones..., mais qui seront de ces bonnes gens de mdiocre condition,
qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns seront beaux et
les autres laids, les uns sages et les autres sots; et ceux-cy ont bien
la mine de composer le plus grand nombre.]

[Note 13: C'est surtout  ces types qu'il s'est attach; toute la
gent chicanire est fustige par lui avec une verve impitoyable.
Furetire, ancien avocat et fils de procureur, nourri dans le srail de
la chicane, en connaissoit les dtours: on n'est jamais trahi que par
les siens. videmment la tradition qui lui attribue une large part de
conseils dans la composition des Plaideurs doit tre vraie: il avoit
profondment tudi la question, et Racine, qui donna sa comdie plus de
deux ans aprs, put trouver en germe quelques uns de ses types et
quelques unes de ses scnes dans le roman de son ami. Il est mme
probable, d'aprs les dates, qu'ils travailloient ensemble  ces deux
ouvrages, et qu'ils mirent plus d'une fois leurs ides et leurs
observations en commun, dans les cabarets du Mouton blanc ou de la Croix
de Lorraine.]

 peu prs vers le mme temps o l'ouvrage de Furetire ouvroit en
quelque sorte la voie au roman d'observation, les autres branches de la
littrature se trouvoient entranes par un mouvement analogue, et
quittaient les caprices de la fantaisie et de l'intrigue fondes sur
l'imagination pure pour le domaine de l'tude des moeurs et de l'analyse
du coeur humain: la tragdie, avec Racine, passoit de la Thbade et
d'Alexandre  Andromaque; Molire, aprs avoir fait l'Etourdi, qui
correspondoit assez bien aux imbroglios des vieux romans, composoit
alors Tartufe et George Dandin. Le roman proprement dit, lui-mme, en
dehors de la srie  part que nous tudions, franchissoit l'immense
espace qui spare l'Astre, Cllie et Polexandre, de Zade et de la
Princesse de Clves. N'toit-ce pas l comme un pressentiment de La
Rochefoucauld, et surtout de La Bruyre, qui alloient bientt venir?

 ct du Roman comique, videmment inspir  Scarron par les romans
picaresques de l'Espagne, avec lesquels il toit trs familier, on doit
citer quelques unes de ses Nouvelles tragi-comiques, puises  la mme
source. Bien que la plupart des personnages principaux appartiennent aux
classes leves, ce n'en sont pas moins des rcits bourgeois, par les
personnages subalternes et par les moeurs qui s'y trouvent retracs.
L'intrigue y domine sans doute, mais les peintures de caractre et
l'observation n'y manquent pas: il me suffira de citer le pingre don
Marcos, dans le Chtiment de l'avarice, dont la lsinerie est peinte de
main de matre, et, dans l'Hypocrite, ce passage admirable de vrit et
de profondeur dont Molire devoit faire la plus belle scne de son
Tartufe (III, 6).

Il ne nous reste plus maintenant que des ouvrages dont l'intrt plit 
ct de ceux-l. C'est d'abord la Fausse Cllie de Subligny (1670),
recueil d'histoires franoises, galantes et comiques, que se racontent
les uns aux autres les personnages du roman, et dont les hros sont
presque tous des gens de qualit, mais passant par des aventures
familires et plaisantes. Quant  l'hrone, c'est une fille que la
lecture de la Cllie a rendue folle, et qui se prend elle-mme pour
cette Romaine illustre. La physionomie de l'ouvrage, depuis les noms
jusqu'aux lieux successifs de la scne, est tout  fait moderne,
contrairement aux usages reus, et l'on y surprend parfois des
railleries et des protestations contre les romans romanesques.--C'est
ensuite le Louis d'or politique et galant (1695), par Ysarn, un des
littrateurs qui hantoient les samedis de mademoiselle de Scudry,
garon bien fait, dit Tallemant, qui a bien de l'esprit, et qui fait
joliment les vers,--sorte de petit roman satirique, dont le cadre,
souvent remani depuis, offre quelque analogie avec celui du Diable
boiteux de Le Sage. Mais l'auteur, malgr quelques passages assez
piquants et quelques protestations qui ne manquent pas de hardiesse
contre les voies suivies par Louis XIV en politique et en religion, n'a
pas su remplir dignement son sujet; le lecteur perd bientt l'esprance
que les premires pages lui avoient fait concevoir, et, au lieu d'un
roman de moeurs et d'observations satiriques, il n'a gure qu'un mince
recueil d'anecdotes sans grande porte et de discussions peu
intressantes.

Il faut runir  la Fausse Cllie et aux Nouvelles tragi-comiques
quelques autres oeuvres qui s'en rapprochent, surtout les Nouvelles de
d'Ouville, frre du bouffon Boisrobert, et le Gage touch, histoires
galantes et comiques, des dernires annes du sicle, attribues  Le
Noble. Ce volume est un recueil de rcits bourgeois, qui souvent ne sont
pas sans ressemblance avec ceux de Boccace et de la reine de Navarre,
dont l'auteur a mme calqu le plan, comme La Fontaine en avoit imit la
libre et joyeuse allure dans ses Contes. Les uns sont conus dans la
manire espagnole; les autres sont simplement de petits romans
d'intrigue, avec une pointe de ralisme. Le Noble choisit, avec une
prdilection marque, ses sujets et ses personnages, dans les classes
les plus humbles: ce ne sont que jardiniers, tailleurs, donneurs d'eau
bnite, laquais, sages-femmes, etc., qu'il fait agir et parler suivant
leur condition. J'ai retrouv dans ces pages l'original du fameux drame
populaire de Mercier, la Brouette du vinaigrier. Les caricatures ne sont
pas rares non plus dans le Gage touch, qui se heurte mme parfois au
burlesque, et l'ouvrage, qui avoit dbut par des peintures plus exactes
du monde rel, tombe de plus en plus vers la fin dans le romanesque et
l'invraisemblance.

Mais, que le Gage touch soit ou non de Le Noble, il y a dans ses
oeuvres un certain nombre de nouvelles qui doivent rentrer dans cette
tude: telles sont (ranges sous le titre commun de Les Aventures
provinciales), le Voyage de Falaize, nouvelle divertissante; l'Avare
gnreux, nouvelle galante, entremle de plusieurs autres; la Fausse
comtesse d'Isamberg; sans compter beaucoup d'histoires analogues qui
font partie de ses Promenades. Tout cela est assez vif, preste, comique,
de couleur moderne et franoise, souvent bourgeoise et familire. On y
trouve de l'observation, mais un peu superficielle et rarement
satirique.

Ajoutons encore  cette liste, que je voudrois faire la plus complte
possible, tout en avouant bien haut qu'elle ne peut l'tre en aucune
faon, quelques autres productions d'un genre mitoyen, qui se
rattachent, par certains points de contact,  la mme catgorie, sans y
rentrer directement. Tels sont le Barbon et la Dfaite du paladin
Javerzac, pices satiriques de Balzac, qui, par la forme et le ton, sont
presque de petits romans; le Mamurra de Mnage; quelques unes des pages
chappes  la plume trop facile de du Souhait et de Le Pays; un assez
grand nombre de facties; plusieurs morceaux qu'on peut dcouvrir dans
les recueils du temps, en particulier dans celui de la Maison des jeux
(par exemple: les Amours de Vnus, la Relation grotesque, burlesque,
comique et macaronique, des amours et transformations de Vertumne); dans
les recueils d'OEuvres galantes et d'OEuvres diverses; dans celui des
Pices en prose les plus agrables de ce temps (par exemple l'Histoire
du pote Sibus, etc.); quelques Nouvelles ou Histoires de Rosset, qui,
du reste, avoit traduit Don Quichotte; quelques contes de la Fontaine,
d'Hamilton et de Snec; enfin toute une srie de romans
historico-satiriques, ou, si l'on aime mieux, de satires
historico-romanesques, relatives surtout aux amours des grands
personnages, et fort licencieuses pour la plupart, livrets sortis des
officines de Hollande pour tre dbits sous le manteau, et que je ne
puis passer en revue, parceque cet examen, un peu en dehors de mon
sujet, m'entraneroit beaucoup trop loin.

J'ai bien envie d'y runir le Page disgraci de Tristan l'Hermite,
curieuse et romanesque autobiographie. Il me parot fort probable, en
effet, que l'auteur de Marianne ne s'est pas fait faute de glisser
quelques particularits de son invention dans ces pittoresques mmoires;
et ce qui me pousseroit  le croire volontiers, c'est que le rcit a
l'air arrang  souhait pour toutes les exigences du roman, et que le
titre mme semble renfermer un aveu implicite de l'auteur (Le page
disgraci, o l'on voit de vifs caractres d'hommes de tous tempramens
et de toutes professions). Du reste, s'il n'et voulu que faire le
simple rcit de ses aventures, fort varies et fort intressantes par
elles-mmes, je l'avoue, qui l'empchoit de mettre partout les noms
propres, au lieu d'employer ces dguisements et ces dtours qui donnent
 l'ouvrage, quoi qu'on en ait, toute la physionomie d'un roman? Aussi
est-ce de ce nom que l'appelle, dans sa Bibliothque franoise, Ch.
Sorel, qui le range parmi les romans divertissans. Or les scnes de la
vie commune et vulgaire, racontes dans le style qu'elles demandent, se
succdent de fort prs dans ces confessions; on y rencontre mme parfois
des portraits grotesques et des tableaux de genre tout empreints du
vieil esprit gaulois, qui ressemblent aussi peu aux tableaux ordinaires
des romans d'alors qu'une toile de David Tniers  une de Lebrun.

Enfin, se rcrieroit-on beaucoup si j'introduisois  la suite de tous
ces noms un nom qu'on ne s'attend peut-tre pas  trouver en cette
compagnie, celui de Charles Perrault, qui, du reste, dans ses
Parallles, et dans toute la part qu'il prit  la querelle des anciens
et des modernes, avoit montr les ides d'un vritable novateur
littraire? Les Contes de fes sont du fantastique et du merveilleux,
sans doute; mais il arrive souvent que ce fantastique et ce merveilleux
tiennent  la ralit familire comme  l'intention comique et satirique
par les dtails: c'est ce qui toit dj arriv aux fables milsiennes
chez les anciens, et chez les modernes aux voyages comiques de Cyrano
dans la lune et le soleil; ce fut ce qui arriva galement  Perrault.
Quiconque a lu le Petit Poucet, la Barbe-Bleue, le Petit Chaperon rouge
et Peau d'ne, c'est--dire quiconque a dpass l'ge de sept ans, se
rappelle ces tableaux d'intrieur bourgeois ou populaires, ces scnes de
bcherons, de forts, de fermes, de villages, qui s'y trouvent mls, et
font de ces gracieux contes de petits romans familiers, d'allure nave
et simple.

Ainsi, pour nous rsumer en quelques lignes, le caractre commun  la
plupart des oeuvres que nous venons d'tudier est un caractre de
protestation, directe ou indirecte, rflchie ou spontane, srieuse ou
plaisante, contre la dignit solennelle du genre  la mode, contre la
subtilit, l'emphase, l'exagration des ides, des sentiments et des
personnages. Elles se tiennent plus prs de la terre, ne ddaignent
point les menus dtails et les peintures vulgaires, entrent dans la voie
d'une observation plus vraie des moeurs et du coeur de l'homme; en un
mot, au lieu de se lancer dans un monde factice et monotone, toujours
jet au moule de l'Astre et des Bergeries, elles tudient le monde
extrieur, surtout le monde d'en bas, pour en faire le portrait ou la
satire. Tous ces ouvrages, presque sans exception, semblent vouloir
aussi protester par la licence des dtails et la crudit de l'expression
contre la galanterie prcieuse et raffine, la langueur discrte et un
peu prude, la quintessence de platonisme, mise en vogue par d'Urf:
c'est comme un ressouvenir du sicle prcdent conserv en toute sa
verdeur par ces esprits rebelles, qui s'effraient de voir la littrature
s'assouplir sous la discipline, la langue se dcolorer et plir, la
libre et forte sve des joyeux conteurs d'autrefois s'effacer devant un
jargon, prtentieux, affadi, vir. Lieux, hros, aventures, tout y
change de nature et de ton; le style lui-mme s'assortit au fond du
roman: moins rgulier souvent et moins correct, il a, du moins dans les
meilleures de ces oeuvres, plus d'originalit, de verve pittoresque; il
abonde  la fois en hardiesses heureuses et en trop frquentes
ngligences. Bien plus, presque tous ces romans offrent les mmes
singularits de dtail et une physionomie toute semblable jusque dans
les moindres traits: c'est ainsi que l'on y retrouve fort souvent la
prface cavalire, poussant la vanit et le ddain du public jusqu'
l'outrecuidance et foudroyant ceux qui auront le front de ne pas trouver
leur ouvrage admirable; mais c'est un ridicule que Scudry et La
Calprende partagent avec de Lannel, Sorel, de Pure et Subligny, et qui
nous semble avoir t emprunt  la littrature espagnole, alors dans
toute son influence, surtout  Montemayor, Montalvan et Alarcon. Enfin,
par un hasard trange, un trs grand nombre d'entre eux sont rests
galement inachevs: cette fatalit est commune aux Histoires comiques
de Thophile et de Cyrano, au Polyandre de Sorel, au Roman bourgeois, au
Roman comique,  la Fausse Cllie, etc.

D'ailleurs, indpendamment du mrite propre et de l'intrt littraire
qui les recommandent si puissamment aux rudits et aux simples curieux,
ces oeuvres, dont beaucoup ont  peu prs l'attrait de l'indit et de
l'inconnu, mritent encore d'tre lues et relues, comme d'inpuisables
mines de renseignements sur les moeurs et les usages de l'poque, sur
les opinions qui s'y refltent avec plus de vivacit et d'exactitude, et
pour ainsi dire avec plus d'abandon familier, qu'elles ne pouvoient le
faire dans des romans grecs et assyriens, o la convention laissoit si
peu de place  l'observation vritable. Comme les romans hroques, et
beaucoup plus qu'eux, les romans comiques et satiriques ont presque tous
une clef, dont la connoissance complte, si elle toit possible et si la
plupart du temps on n'toit rduit sur ce point  des conjectures qui
n'ont rien de certain, ajouteroit beaucoup  leur intrt et  leur
utilit. Mais, en outre, ils sont, pour qui sait les comprendre, une
histoire intime du XVIIe sicle: auteurs, courtisans, villageois,
cabaretiers, soldats, marquis, procureurs, petits hros de bourgeoisie,
etc., tout cela y parle et y agit comme dans le thtre de Molire. Ce
sont d'ailleurs presque autant de comdies que ces ouvrages: il n'y
manque que le dialogue, et, sans compter les trs nombreux emprunts 
l'aide desquels nos comiques, et principalement le plus grand de tous,
se sont enrichis  leurs dpens, on pourrait y retrouver la plupart des
types de la vieille comdie franoise, de ces masques glorieux illustrs
par Larivey, Grevin, Jodelle, Scarron, Tristan, Rotrou, Corneille, et
qui cdrent la place aux caractres, aprs avoir jet un dernier et
faible clat dans quelques pices de Molire lui-mme. C'est ainsi qu'on
peut tudier le matamore dans le Baron de Fneste, le pdant sous ses
diverses faces dans l'Histoire comique de Thophile, le Francion de
Sorel, etc.; la femme d'intrigue dans Francion, le valet bouffon dans le
Carmelin du Berger extravagant, etc.

II.

Dans cette longue srie de romans comiques et familiers du XVIIe sicle,
le plus important, sans contredit, le meilleur, comme le plus rpandu,
est l'ouvrage de Scarron[14]. On connot ce rieur de bonne foi, ce
stocien d'un nouveau genre, plus fort que celui qui disoit: Douleur,
tu n'es pas un mal, car sa gat sembloit dire  toute heure du jour:
Douleur, tu es un plaisir! Malgr le ddain des critiques de son
temps, son nom vit encore aujourd'hui, et ses oeuvres mmes sont loin
d'tre mortes; elles ont t conserves par cette bonne humeur
naturelle, cette navet et cette tonnante puissance du rire qui
rachtent chez lui de si nombreux et de si grossiers dfauts. Mais,
indpendamment de ces qualits qui forment l'essence mme de son gnie,
cet homme, qui sembloit si peu fait, sinon pour la justesse, du moins
pour la sobrit, la convenance et la mesure de l'observation, a mrit,
par son Roman comique, d'tre compt parmi ceux qui ont le mieux vu et
le mieux peint un coin de la socit d'alors. On l'a surnomm l'Homre
de la Fronde: on auroit pu le surnommer,  non moins juste titre,
l'Homre des Ragotins et des troupes de comdiens nomades. Son nom est
rest insparable du sujet.

[Note 14: Ou Scaron, comme son nom se trouve souvent crit  cette
poque, en particulier dans les anciens registres manuscrits du Mans,
contemporains de son sjour en cette ville. Ce n'est que plus tard que
l'orthographe actuelle a prvalu.]

En crivant le Roman comique, Scarron a eu le bon esprit, dont il faut
lui savoir d'autant plus de gr que cela lui est rarement arriv, de
faire choix d'un sujet qui lui permt d'tre en mme temps vrai et
burlesque, de se livrer  son irrsistible penchant pour la bouffonnerie
sans sortir de la nature et sans blesser le got. Vienne en cette
matire, faite  souhait, sa verve plaisante, fconde en traits badins,
en trivialits grotesques et en vives caricatures! Loin d'tre dplace
et condamnable aux yeux des bons esprits, elle se trouvera, cette fois,
en rapport si complet avec les personnages et le fond mme du sujet, que
souvent l'auteur ne seroit pas vrai s'il n'toit pas burlesque. Le livre
n'est bouffon que parceque les personnages sont bouffons et doivent
l'tre. Scarron lui-mme a marqu nettement la diffrence tranche qui
spare son oeuvre des romans ordinaires de son sicle en qualifiant de
trs vritables et trs peu hroques (liv. I, ch. 12) les aventures
qu'il raconte. Trs vritables, dans le sens littral et rigoureux du
mot, je n'en sais rien; cela pourrait bien tre, au moins pour
l'ensemble des faits, car nous retrouverons les origines historiques de
quelques uns de ses pisodes et de plusieurs de ses types; mais, quoi
qu'il en soit, trs vritables certainement dans le sens littraire,
c'est--dire trs vraisemblables, prises dans la ralit telle qu'elle
est, non dans ce monde de convention o s'agite habituellement
l'imagination des romanciers. Trs peu hroques, cela est vident, et
ni d'Urf, ni Gomberville, ni mademoiselle de Scudry, n'eussent trouv
leur compte dans cette absence presque totale de beaux sentiments,
d'illustres catastrophes et de glorieux coups d'pe. Aussi toit-ce l
prcisment ce qui devoit alors faire condamner cet ouvrage par quelques
faux dlicats. Le Roman comique de Scarron, dit Segrais, n'a pas un
objet relev; je le lui ai dit  lui-mme. Il s'amuse  critiquer les
actions de quelques comdiens: cela est trop bas. Il n'est plus
ncessaire aujourd'hui de rfuter mthodiquement cette accusation. Je ne
sache pas qu'on ait jamais srieusement reproch  Molire d'avoir mis
en scne ses Pierrot et ses Lubin, ses Martine et ses Frosine, cte 
cte avec les marquis ridicules et les bourgeois raisonneurs, non plus
qu' Le Sage de nous introduire, avec Gil Blas, dans la caverne des
voleurs et au milieu des antichambres o trnent messieurs les laquais.
Ce que Molire, Regnard, Dancourt, etc., ont pu faire dans leurs
comdies, Scarron avoit incontestablement le droit de le faire aussi
dans son roman, qui est une vraie comdie. Le titre le dit: Roman
comique, et le titre ne ment pas. Toutes les classes, tous les degrs de
la socit, sont du domaine de l'observation, dans les limites que le
got rclame et que l'art enseigne; mais Segrais, faonn aux fadeurs
timides de la pastorale de cour, devoit s'effaroucher de la hardiesse
familire de ces peintures, comme Louis XIV des magots de Tniers.

Grce  cet heureux choix, heureusement exploit, le comique sort des
entrailles du sujet, sans efforts, j'ajouterai mme sans burlesque
proprement dit, quoique j'aie plus haut employ cette expression 
dfaut d'autre plus exacte. En effet, l'essence du burlesque consiste, 
rigoureusement parler, dans le contraste entre l'lvation du sujet et
la trivialit du style, ce qui n'est point ici le cas. Le rire arrive
naturellement et sans grimace; Scarron ne cherche pas  s'gayer aux
dpens de la ralit des peintures, rarement mme aux dpens de la
convenance et d'une certaine biensance relative. Un grand nombre des
rflexions qu'il intercale dans son rcit, sous une forme plaisante et
sans la moindre prtention, renferment des traits d'observation
ingnieux et justes. Du reste, comme par un dsir instinctif de s'lever
une fois au moins jusqu' la dignit de l'art, il a su, sans choquer en
rien le naturel et la vraisemblance, sans la moindre apparence d'emphase
romanesque ou de contraste systmatique, mais au contraire en une mesure
discrte et mme dlicate, introduire dans l'intrigue des parties un peu
plus srieuses, qui relvent heureusement ce que le reste pourroit avoir
de trop exclusivement bouffon. Ds l'abord, le comdien Destin, malgr
la singularit de son accoutrement, nous prvient en sa faveur par la
richesse de sa mine; bientt mademoiselle de l'toile accrot cette
premire impression, sans parler de la figure un peu plus efface de
Landre. Ce sont l trois rles qui gardent presque toujours la dignit
des honntes gens, tout en se dridant parfois, comme il sied en si
plaisante compagnie. En outre, Scarron--on ne s'en douteroit gure--a
mis du sentiment et de l'motion en certaines pages, par exemple en
plusieurs endroits de l'histoire du Destin, raconte par lui-mme, et
dans le passage o la Caverne exprime sa douleur, lors de l'enlvement
de sa fille Anglique, qu'elle croit dshonore. Puisque j'ai commenc 
indiquer les cts srieux de cette oeuvre, j'ajouterai qu'on ne sait
pas assez gnralement que de graves questions s'y trouvent souleves en
passant, et rsolues autant que le permettoit la nature du livre. On y
rencontre, entre autres, la thorie du drame moderne pose en face de la
tragdie aristotlique, et l'auteur en dmontre, en quelques lignes, la
lgitimit, la ncessit mme (I, 21). Le mme chapitre renferme aussi
des aperus justes et fins, qui ne manquoient pas alors de nouveaut, ni
une certaine hardiesse littraire, sur une rforme  introduire dans le
roman. Quelques unes de ses conversations et quelques uns de ses
pisodes ont aussi des chappes o l'on trouve plus de sens pratique et
plus de raison qu'on ne s'aviseroit d'en demander  ce dtermin
bouffon. Scarron a eu une fois cette bonne fortune de pouvoir rvler
compltement les qualits de son esprit dans une occasion propice et
sous leur jour le plus favorable, et, le bonheur du sujet aidant, il est
mme arriv que cet crivain, dont le vice ordinaire est la vulgarit de
sentiment et l'incurable prosasme, s'est lev, en quelques pages de
son monument, au-dessus de ce dfaut essentiel, qui sembloit
compltement insparable de toutes ses crations.

Le ct burlesque domine tellement dans Scarron qu'il a clips tous les
autres. Il est juste de remettre ceux-ci en lumire. On trouve dans ses
oeuvres mles quelques pices crites d'un ton noble, qui, je l'avoue,
ne sont pas toujours les meilleures. Son pitaphe est un petit
chef-d'oeuvre de grce, de tristesse voile et doucement souriante.
D'autres morceaux offrent de la dlicatesse et du sentiment autant que
de l'esprit; tels sont, par exemple, l'pigramme:

     Je vous ai prise pour une autre, etc.

la chanson:

     Philis, vous vous plaignez, etc.

les Stances  la reine:

     Scarron, par la grce de Dieu, etc.

Quelquefois ses drames, soulevs par le souffle du gnie castillan,
s'lvent et mme atteignent un moment de fiers accents qu'on croiroit
chapps  un pote de race cornlienne, non pas, bien entendu, des plus
prs du matre (Voyez Jodelet, ou le Matre valet, V, 4), et il en est
ainsi en quelques unes des nouvelles intercales dans le Roman comique,
par exemple:  trompeur trompeur et demi, o son style a pris de la
fermet et de l'lvation. L'auteur du Virgile travesti, de cette
dbauche d'esprit dont le Poussin parle avec mpris dans une de ses
lettres, commandoit des tableaux  ce mme Poussin, qui nous l'apprend
lui-mme en un autre passage de sa correspondance[15]. Il est donc
permis de dire qu'il avoit le sentiment du beau.

[Note 15: J'ai trouv la disposition d'un sujet bachique pour M.
Scarron. Si les turbulences de Paris ne lui font point changer
d'opinion, je commencerai cette anne  le mettre en bon tat. (7
fvrier 1649.) Et le 29 mai 1650: Je pourrai envoyer en mme temps  M.
l'abb Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul. C'est
indubitablement Paul Scarron, dont le Poussin parle plusieurs autres
fois encore, et avec qui il toit en relation, notre auteur l'ayant
rencontr dans son voyage  Rome, vers 1634. Il en avait dj parl
auparavant. Ainsi il crit (12 janvier 1648) que Scarron lui a envoy
son Typhon, et il ajoute: Je voudrois bien que l'envie qui lui est
venue lui ft passe, et qu'il ne gott pas plus ma peinture que je ne
gote son burlesque. On voit que le doute n'est pas possible.]

J'ai dit que le livre de Scarron est une comdie: on y retrouve les
types et les caractres de la scne, et des types suprieurement tracs,
dans une intrigue un peu dcousue et qui forme, pour ainsi dire, ce
qu'on nomme en style technique une pice  tiroirs, comme il en avertit
lui-mme le lecteur (I, 12). Voici d'abord Ragotin, petit bourgeois
hargneux, querelleur, enthousiaste, bel esprit et esprit fort, trs
chevaleresque, trs galant et trs empress prs des dames, ardent  se
poser en champion, mais malheureux en querelle comme en amour,
personnage ridicule au physique aussi bien qu'au moral, et sur lequel,
si l'on me permet ce rapprochement peu classique, sembleroit avoir t
calqu le type populaire de M. Mayeux. Voici La Rancune, ce fripon
misanthrope, crevant de vanit et d'envie, et nanmoins exerant
toujours une sorte d'ascendant incontest par la supriorit de son
imperturbable sang-froid. La Rappinire, qui est aussi dessin de main
de matre, surtout dans les premires pages, ne me parot pourtant point
 la hauteur des prcdents, parce qu'il ne se soutient pas dans le
caractre o nous l'a d'abord montr l'auteur. Scarron commence par le
prsenter comme le rieur de la ville du Mans, et nous ne le voyons plus
gure ensuite que comme un coquin pendable, riant peu et faisant des
mchancets peu plaisantes. Le pote Roquebrune, avec sa physionomie
gasconne et ses naves prtentions de mche-laurier, n'est point
infrieur, quoique relgu sur le second plan. Il n'est pas jusqu'aux
rles tout  fait accessoires et secondaires, et que l'auteur n'a fait
qu'esquisser en courant sans y revenir, dont les portraits ne nous
arrtent au passage. Que dites-vous, par exemple, de cette grosse
sensuelle qui porte le nom caractristique de madame Bouvillon? du cur
de Domfront, dont la msaventure est dcrite avec une vrit
pittoresque? et de ce grand et flegmatique la Baguenodire, si
curieusement dessin en deux traits de plume[16]?

[Note 16: Les rudits me pardonneront-ils de rappeler,  propos de
ce personnage, le nom bien connu du mousquetaire Porthos, gant
taciturne comme la Baguenodire, et prsentant, comme lui, les mmes
caractres de force, de bravoure et de simplicit d'esprit? Je sais bien
que M. A. Dumas a t mis sur la voie par le type primitif, tel qu'il
est simplement esquiss dans les Mmoires de d'Artagnan, de Sandras de
Courtilz, et surtout par la figure historique de M. de Besmond; mais
seroit-il impossible qu'il se ft souvenu aussi de la Baguenodire de
Scarron, lui qui s'est souvenu de tant de choses?]

Tout cela est, certes, autre chose que du burlesque: c'est du comique,
sinon trs profond et trs fin, au moins en gnral trs vrai, plein de
vivacit, de verve et de vie, et ne dpassant point les bornes. Il est
fcheux que cette comdie soit quelque peu gte par certaines scnes o
se retrouve trop le grotesque auteur du Typhon. Mais, quoi! Scarron ne
pouvoit entirement cesser d'tre Scarron, et, mme dans ses meilleurs
moments, il ne faut pas lui demander les dlicatesses du got. Ainsi, on
retrancheroit volontiers du Roman comique l'aventure du pot de chambre,
pour parler son langage, et quelques plaisanteries qui ne paroissent
avoir d'autre but que d'exciter le rire pour le seul plaisir du rire:
tels sont, par exemple, le trait de cet avare qui pousse la lsine
jusqu' vouloir se nourrir lui-mme, ainsi que toute sa famille, du lait
de sa femme (I, 13); l'apparition fantastique du lvrier pendant le
rcit de La Caverne (II, 3), etc. Ne lui en veuillons pas non plus
d'avoir, indpendamment de ces moyens bouffons, employ souvent dans le
Roman comique les mmes procds que dans le Virgile travesti, le Typhon
et ses autres vers burlesques, pour exciter le rire, c'est--dire
l'intervention frquente et inattendue de la personnalit de l'auteur se
montrant tout  coup derrire ses personnages et  travers l'action,--le
mlange de quelque rflexion comique cousue  quelque passage d'un ton
plus lev,--d'une remarque ironiquement nave aux images les plus
potiques, de la solennit grotesque  la trivialit, etc. Ce sont l
les ressources ordinaires du genre, dont il a us largement sans doute,
mais cette fois sans abus.

Scarron a donn  la plupart de ses personnages des noms allgoriques et
expressifs, qui ressemblent  des sobriquets ridicules: le Destin, la
Rancune, la Caverne, la Rappinire, madame Bouvillon. Si on vouloit le
lui reprocher comme une purilit de mauvais got, il serait facile de
le justifier d'une accusation qu'encourraient avec lui Racine (le
Chicaneau des Plaideurs), Molire, dans ses farces et mme dans ses
grandes comdies (le Trissotin des Femmes savantes, l'huissier Loyal du
Tartufe, etc.). Cet usage, originaire d'Italie, et assez rpandu dans la
littrature espagnole imite par Scarron, et mme dans Don Quichotte,
est gnral dans les romans comiques. Du reste, pour ses noms de
comdiens, Scarron n'a fait que se conformer  une coutume reue et
suivie dans la ralit au thtre; pour ses personnages manceaux, il
s'est galement conform aux habitudes locales et aux traditions de
grosses plaisanteries qui avoient cours dans le Maine, o le got de la
raillerie  tout propos et des sobriquets ridicules a toujours t
rpandu. Les noms des personnes transmis par nos vieilles chartes, nous
crit M. Anjubault, bibliothcaire du Mans: Maluscanis, Malamusca,
Sanguinator, Bibe Duas, Frigida Coquina, ne sont pas moins caustiques
que ceux qu'a invents Scarron[17].

[Note 17: Scarron, comme on sait, avoit habit le pays o se passe
la scne de son roman assez long-temps pour se pntrer de ses moeurs,
de son esprit, de ses usages. Renouard prtend qu'il toit au Mans ds
1657. Cette opinion est peu suivie; mais ce qui sembleroit la confirmer,
c'est un passage de l'pithalame du comte de Tess, par notre auteur:

     A Verny, maison bien btie,
     Un jour, en bonne compagnie,
     Je mangeai d'un fort grand saumon, etc.

Le chteau de Vernie,  23 kilomtres du Mans, appartenoit au comte de
Tess, qui s'toit mari en 1638. Il est probable que l'pithalame est
de la mme anne ou  peu prs, ce qui prouveroit que ds lors au moins
Scarron toit sur les lieux. Ses ptres  madame de Hautefort
dmontrent qu'il y toit encore en 1641 et 1643. C'est  cette dernire
date que sa protectrice lui fait obtenir un bnfice, qui ne lui est
point accord, comme presque tout le monde l'a dit, par M. de Lavardin,
vque du Mans, car le prdcesseur de M. de Lavardin sur ce sige
piscopal ne mourut que cinq ans aprs, le 1er mai 1648; mais il n'en
est pas moins vrai qu' cette date de 1643 l'abb de Lavardin n'toit
pas tranger au Maine, qu'il visitoit souvent. De quelle nature toit
ce bnfice et comment en jouit-il? La question est difficile 
claircir pour qui ne connot point  fond la discipline clricale et
les subterfuges propres  l'luder. Scarron, n'ayant jamais eu d'un
ecclsiastique que l'habit, se sera peut-tre servi d'un prte-nom pour
la possession de sa prbende, comme il l'appelle. Quoi qu'il en soit, au
mois de mars 1646, il habitoit une des maisons canoniales, contrairement
aux statuts. Le chanoine Le Comte, qui devoit l'occuper en personne,
s'excuse de ses retards devant le chapitre, et dclare, le 25 mai
suivant, qu'il n'a pu aller habiter sa maison dans le dlai prescrit,
parceque M. Scarron, en partant, y a laiss son valet malade, mais qu'il
y couchera la nuit prochaine. (Lettre de M. Anjubault.) Scarron
demeuroit au Mans, place Saint-Michel, 1. La maison subsiste encore, et
une rue de la ville porte son nom. Le muse communal possde 27 tableaux
sur toile, d'environ un mtre carr de superficie, de peinture fort
mdiocre, quoique de composition assez bonne, oeuvre d'un artiste dont
on ignore le nom (on dit qu'il s'appeloit Coulon ou Coulomme), et
reprsentant des sujets tirs du Roman comique. Il subsiste quelques
dpendances du chteau de Vernie, entre autres un pavillon qu'on
appeloit et qu'on appelle encore parfois le Pavillon du Roman comique,
et qui renfermoit les tableaux dont nous venons de parler.]

D'autres pourroient reprocher  notre auteur d'avoir un peu trop
multipli les infortunes de Ragotin, qui sont souvent de la nature la
moins releve; mais ces infortunes, qui vont de pair avec celles des
hros burlesques de tous les autres romans du mme genre[18], rentrent
tout  fait dans le rle du personnage, et servent  en mieux marquer le
caractre,  en complter la peinture; il est fcheux seulement qu'au
moins en un endroit Scarron ait dpass la limite du rire et pouss la
plaisanterie jusqu' la cruaut, quand il nous montre Ragotin renversant
sur lui les ruches et tout couvert de piqres.

[Note 18: Cf. L'Hortensius de Francion, le Lysis du Berger
extravagant, le Nicodme du Roman bourgeois, etc.]

Ces farces, d'ailleurs, ces grles de coups et ces avalanches de
taloches, qui pourraient sembler revenir trop souvent, trouvent, aussi
bien que les noms ridiculement expressifs dont nous venons de parler,
leur justification dans les moeurs et coutumes des Manceaux
d'alors,--car Dieu me garde de mdire des Manceaux d'aujourd'hui! D'une
part, la jovialit, le gros rire, l'amour du plaisir, les bons tours de
tout genre; de l'autre, les querelles et batailles continuelles, toient
leur fort. Nous voyons la police locale oblige d'intervenir souvent
dans l'un et l'autre cas. Ainsi, un chanoine, ayant reprsent une
farce scandaleuse le jour de Pques, est puni par le chapitre, qui fait
jurer  ses confrres de ne plus frquenter les cabarets ni les
brelans.--Dans la cathdrale, on donne permission, pendant l'office de
la Pentecte, de jeter du haut de la vote une colombe et des fleurs;
mais on dfend de lancer de l'eau et des poulets. Sur la place du
Clotre, devant la maison mme de Scarron, il faut certains jours
laisser  sec la coupe de la fontaine, afin d'viter les insolences que
se permettent les valets, etc... Lisez sur une carte de Jaillot ou de
Cassini les noms anciens des localits, et recherchez-en le sens 
l'aide d'un lexique roman, de toutes parts vous trouverez des souvenirs
de plaisir, de faits licencieux ou turbulents... Quant aux distributions
de coups de raquettes, de soufflets et de claques, Scarron ne les a que
mdiocrement exagres. Partout les disputes se terminent le plus
souvent par des voies de fait. Les archives du Mans sont pleines de
rcits concernant des glises, des cimetires et d'autres lieux
consacrs, qui ont t dclars pollus par suite de coups d'pe ou
d'arquebuse qui s'y sont donns et reus. Dans les assembles publiques,
au milieu mme des cortges officiels, il n'toit pas rare de voir
surgir de violents dbats au sujet des prsances. Un honnte avocat du
Mans, dont j'ai les Mmoires du temps mme de Scarron, raconte comme un
fait qui n'a rien de trs tonnant que, se promenant un jour sur la
place des Jacobins avec deux demoiselles, dont l'une toit sa matresse,
un chanoine se permit de relever la coiffe de l'une d'elles. Je fus
oblig de lui donner un soufflet, dit l'avocat. C'toit,  ce qu'il
parot, le plus juste prix. Le valet d'une certaine dame noble se crut
oblig d'intervenir et de prendre aux cheveux le galant dfenseur, qui
fut littralement tran sur la place. Htons-nous de dire que le
chanoine fut puni par ses suprieurs et que le valet alla en
prison.--Les grands seigneurs du pays inventoient ou importoient, la
plupart, des exemples de ce genre, avec les dveloppements et les
variantes proportionns  leur moyens. Les Lavardin[19] n'toient pas
les moins industrieux, ou du moins ils se mettoient peu en peine de
changer cet tat de choses[20] (V. Tallemant des Raux). Aussi les
statuts contra rixantes sont-ils sans cesse renouvels. Du reste, on
sait quel rle les coups de bton, par exemple, jouoient alors dans les
relations de la vie sociale.

[Note 19: Amis et protecteurs de Scarron.]

[Note 20: Lettre de M. Anjubault.]

Un critique a reproch  Scarron, comme un des plus graves dfauts du
Roman comique, d'y avoir fait preuve d'une observation trop gnrale,
dont la plupart des traits, ne portant pas avec eux un cachet
particulier de vrit locale, pourroient aussi bien s'appliquer au Paris
du temps qu' la province. Rien que parce qui prcde, on voit combien
ce reproche est peu fond. On peut dire que les moeurs dont il s'est
fait le peintre ont le caractre essentiellement provincial, par
contraste avec Molire, qui est le peintre des moeurs de Paris. La
province, et le Mans en particulier, qui toit alors  trois journes de
marche environ de la capitale, offroit par l mme plus de caractres
tranchs, de types originaux et indignes, qu'aujourd'hui.

Comme beaucoup des oeuvres que j'ai passes en revue dans la premire
partie de cette Notice, le Roman comique tombe par endroits dans la
satire; il ne fuit pas l'pigramme et la parodie, mme littraire, qui
se trahissent ds les premires lignes. J'ai relev dans mes notes
plusieurs traits malins de l'auteur--beaucoup moins nombreux toutefois
que dans le Roman bourgeois de Furetire, et surtout dans le Berger
extravagant de Sorel--contre les invraisemblances et les ridicules des
romans chevaleresques ou hroques. Mais, outre ces pigrammes de
dtail, il y en a une plus gnrale rpandue dans tout le corps de
l'ouvrage et qui en fait l'essence mme. Plusieurs des personnages du
Roman comique semblent conus et tracs dans un systme de parodie: La
Rancune est le tratre, le Ganelon du livre; Ragotin est la charge du
hros galant et valeureux, du chevaleresque servant des dames; les
grands coups d'pe sont remplacs par de grands coups de pieds et de
poing, etc.

Mais voyez la contradiction! Tout cela n'empche pas l'auteur de tomber,
comme la plupart de ses confrres, dans deux ou trois des dfauts les
plus habituels aux romans dont il se moque: car, sans parler de quelques
longues conversations, il a intercal dans son roman quatre nouvelles et
l'histoire de Destin, qui s'interrompt et se reprend  plusieurs
reprises. Ces rcits, trop nombreux, sont amens brusquement, sans lien,
sans prparation, sans rentrer en rien dans l'ouvrage; en outre, ils ont
le tort de se ressembler presque tous par le fond, et quelques uns
d'exiger une attention trs soutenue, si l'on veut ne se point
embrouiller dans cette intrigue enchevtre et un peu confuse[21].
Toutes ces histoires, qui ne sont mme pas des pisodes, pouvoient
d'autant mieux se retrancher, au moins en partie, que le roman
proprement dit, assez court par lui-mme, ne comportoit pas de si longs
et de si nombreux hors-d'oeuvre, tout  fait en disproportion avec
l'ouvrage, dont ils ralentissent la marche. C'est l que s'est rfugi
l'lment romanesque, bien que l'crivain comique s'y trahisse toujours
 quelques phrases, sous ce fouillis d'aventures et ces tranges
imbroglios  l'espagnole, qui les font ressembler  des tragi-comdies
de Rotrou, de Scudry ou de Boisrobert.

[Note 21: Voir surtout, dans l'histoire de Destin, l'endroit o il
s'agit de l'enlvement de mademoiselle de Saldagne par Verville.]

Du reste, une considration  laquelle Scarron n'a sans doute pas
expressment song peut servir  justifier ce mlange de l'intrigue 
l'observation, fait dans une mesure, avec une convenance et un bonheur
plus ou moins contestables. D'une part, la vie de salon au XVIIe sicle,
l'usage des runions et des coteries avoient d naturellement amener
l'emploi et accrditer l'usage de ces continuels rcits, comme celui des
longues conversations; de l'autre, on toit encore trop prs des grands
romans romanesques pour se plaire aux romans d'observation pure et
simple, dbarrasss des fracas d'une intrigue curieuse et embrouille;
il falloit faire passer l'tude de moeurs sous le couvert de ces
aventures auxquelles on avoit habitu les lecteurs. C'est ce que ne fit
pas Furetire dans le Roman bourgeois: aussi ce dernier ouvrage, malgr
le nom, l'esprit et la malignit de l'auteur, eut-il peu de succs,
tandis que le Roman comique de Scarron en eut beaucoup. Il est vrai
qu'on peut encore indiquer une autre raison peut-tre de cette
diffrence de succs. Le roman de Furetire s'est astreint  observer
simplement la vie prive et les moeurs bourgeoises de la famille; il a
voulu se renfermer dans le ct intime et domestique, se donnant tort
ainsi, non pas, je suis loin de le dire, aux yeux de la postrit, mais
aux yeux des lecteurs du jour, curieux d'motions plus vives, de sujets
moins connus, de tableaux plus varis. Scarron, au contraire, comme
l'auteur de Francion, quoiqu' un moindre degr, s'en tint surtout  ce
ct des moeurs qui prtoit le plus  l'aventure, au burlesque,  la
parodie; son observation court les tripots, les auberges, les thtres,
les grandes routes, au lieu de demeurer au coin du foyer. Tout en
restant juste et vraie, elle est plus en dehors, par la nature mme du
sujet.

Quant au style du Roman comique, il est vif et d'une rapidit
singulire; il va sans appuyer, mais en marquant d'un mot
caractristique les hommes et les choses qu'il veut peindre. Ce style ne
respire pas, tant il a hte de courir au but, bien autrement net et
prcis que celui des romans de mademoiselle de Scudry. Malgr ses
ngligences et ses incorrections, il a plus de prestesse, moins de
lourdeur et d'embarras dans les tournures. La langue de Scarron est
remarquable par le naturel, le trait, la rapidit, la clart mme en
gnral, sans avoir une force ou une lvation que ne comportoient ni le
genre choisi, ni le talent de l'auteur; elle est en progrs sur celle de
beaucoup de contemporains, du moins parmi les romanciers. Pour mieux en
apprcier le mrite, il ne faut pas oublier que le Roman comique[22]
prcda les Provinciales, dont la premire ne parut qu'en 1656. Tout
cela explique son lgitime succs. Au reste, chaque production de
Scarron toit fort recherche,  cause de sa bonne humeur[23], et, aprs
la parodie des potes dans ses vers burlesques, on devoit tre curieux
de voir la parodie des romanciers dans ce livre. Gnralement, et c'est
l un loge qu'il ne faut pas omettre en parlant de Scarron et d'un
roman comique, il n'a pas cherch  tre plaisant aux dpens de la
dcence, et, sauf en d'assez rares endroits, son ouvrage est
relativement crit sur un ton convenable. La seconde partie surtout,
compose aprs son mariage[24], se ressent, tout le monde l'a remarqu,
de l'heureuse influence de madame Scarron. Il faut se garder pourtant
d'exagrer la porte de cette remarque, car c'est dans cette seconde
partie que se trouve l'pisode de madame Bouvillon; mais on y trouve
moins de trivialits grotesques, de plaisanteries peu ragotantes, et
mme le style est meilleur et renferme moins de termes anciens et
passs. En effet, au tmoignage de plusieurs contemporains, en
particulier de Segrais (Mm. anecd., II, p. 84, 85), sa femme lui
servoit  la fois de secrtaire et de critique, et son influence est
visible aussi dans les posies de Scarron venues aprs son mariage.

[Note 22: La premire partie est de 1651; la deuxime ne parut qu'en
1657, mais le privilge est de 1654.]

[Note 23: Voir le Burlesque malade, ou les Colporteurs affligs,
etc. Paris, Loyson, 1660.]

[Note 24: Scarron pousa Franoise d'Aubign, non en 1650 ou 1651,
comme beaucoup l'ont dit, mais en 1652. Cette date me parot solidement
tablie par une note de M. Walckenar (Mmoires de madame de Svign, 2,
p. 447).]

Suivant Mnage, l'ami de l'auteur, le Roman comique, est le seul de ses
ouvrages qui passera  la postrit; le savant homme va jusqu' lui
appliquer solennellement, trop solennellement, le vers de Catulle:

     Canescet seculis innumerabilibus.

Boileau lui-mme, le svre, l'irrconciliable ennemi du burlesque et du
mauvais got, qui gourmandoit si vertement Racine de sa foiblesse quand
il le surprenoit  lire Scarron, exceptoit, dit-on, le Roman comique de
son anathme. Les hommes les plus graves et les plus loigns, par tat
comme par esprit, de si frivole matire, le lisoient galement, par
exemple Flchier, comme on le voit par un passage de ses Grands-Jours,
o il compare  la troupe de Scarron une bande de mchants comdiens qui
viennent jouer  Clermont pendant les assises[25]. Le public en masse ne
fit que ratifier l'impression de ces amis devant lesquels il essayoit
son ouvrage, comme il disoit lui-mme, et qui en rioient de tout leur
coeur. Le Maine, surtout, prpar  cette lecture par ses moeurs et ses
gots particuliers, ainsi que nous l'avons vu, accueillit avec
empressement le Roman comique comme une continuation perfectionne des
vieux et libres conteurs qu'il aimoit, d'Eutrapel, de Bonaventure Des
Periers, qu'on lisoit beaucoup au Mans, et surtout de son Conte
d'Alsinois (Nicolas Denisot). Il est malheureux seulement que
l'inachvement de l'ouvrage nous empche de prononcer un jugement
dfinitif, en ne nous permettant pas de pouvoir bien apprcier
l'ensemble des aventures, leur rapport harmonieux, leur but final et la
faon dont elles se dnouent, sans parler de l'intrt de curiosit qui
demeure en suspens: On auroit su, dit Sorel, s'il n'auroit pu empcher
que son principal hros ne ft pendu  Pontoise, comme il avoit
accoutum de le dire. (Bibl. fr., p. 199).

[Note 25: Il est vrai que Flchier n'toit alors qu'un petit abb,
de moeurs peu svres, ce semble, et un simple prcepteur, et que, dans
cette comparaison mme, il montre qu'il a lu son auteur bien vite et
n'en a pas conserv un souvenir trs net, car il prend la Rappinire
pour un acteur, et du Destin il fait M. l'toile.]

Entre toutes les questions que soulve le Roman comique, celle de ses
origines est une des plus importantes et des plus ngliges. On savoit
bien que l'ouvrage montroit de loin en loin, surtout dans ses nouvelles
pisodiques, les traces de cette littrature espagnole o l'on puisoit
si largement  cette poque, Scarron tout le premier; mais jusqu' quel
point avoit-il imit ou traduit, soit dans ses nouvelles, soit dans le
reste de l'oeuvre? Qu'avoit-il pris et o avoit-il pris? Quelle toit sa
part d'invention et d'originalit dans l'ensemble comme dans les
dtails? Toutes questions qu'on laissoit sans les rsoudre, et qui
pourtant devraient tre rsolues aussi nettement que possible en tte
d'une dition srieuse du Roman comique.

Et d'abord, le chef-d'oeuvre de Scarron est-il imit dans son plan et sa
conception gnrale, et notre auteur est-il redevable  d'autres de
l'ide-mre de son livre?-- notre avis, le sujet est bien  lui.
Peut-tre, quoique le souvenir ne s'en soit pas conserv dans le Maine,
lui a-t-il t inspir par des aventures relles[26], sur lesquelles a
brod, comme sur un thme choisi  souhait, son imagination aventureuse
et riante; peut-tre avoit-il rencontr, pendant ses voyages et son
sjour au Mans, cette troupe d'acteurs nomades immortalise par lui?
Probablement mme tous ces types, si vrais et si plaisants, lui avoient
t fournis par des originaux en chair et en os, dont on peut encore
aujourd'hui retrouver quelques uns dans l'histoire;--ce qui suffiroit 
prouver la personnalit de son inspiration et  carter l'hypothse d'un
travail d'imitation trangre, comme celui qu'il a fait dans ses
comdies. Ainsi le petit Ragotin n'est autre que Ren Denisot, avocat du
roi au prsidial du Mans, mort en 1707, comme nous l'apprennent les
chroniqueurs du pays, entre autres Lepaige, dans son Dictionnaire du
Maine. Le marquis d'Ors, dont il est parl en termes si magnifiques au
chapitre 17 de la seconde partie, parot tre le comte de Tess, avec
qui Scarron s'toit trouv en rapports excellents, et dont la
physionomie rpond bien au portrait trac par notre auteur. Suivant une
clef manuscrite trouve par M. Paul Lacroix dans les papiers non
catalogus de l'Arsenal, et que nous donnons sous toutes rserves[27],
la Rappinire seroit M. de la Rousselire, lieutenant du prvt du
Mans;--le grand la Baguenodire, le fils de M. Pilon, avocat au
Mans;--Roquebrune, M. de Moutires, bailli de Touvoy, juridiction de M.
l'vque du Mans;--enfin Mme Bouvillon seroit Mme Bautru, femme d'un
trsorier de France  Alenon, morte en mars 1709, mre de Mme Bailly,
femme de M. Bailly, matre des comptes  Paris, et grand-mre de M. le
prsident Bailly. Scarron, pendant qu'il jouissoit de son bnfice au
Mans, avoit eu probablement des dmls avec toutes ces personnes, et il
s'en vengea en les mettant dans son roman. Plac dans une position
quivoque, aimant  railler les provinciaux, peu endurants de leur
nature, il n'est pas tonnant qu'il se soit fait des ennemis et qu'il
ait voulu s'en venger  sa manire. Il a introduit galement dans son
oeuvre, sans dguisement, un certain nombre de personnages historiques,
locaux et contemporains, qui, il est vrai, n'y jouent pas un rle
proprement dit et n'y sont mentionns qu'en passant, mais qui sont, pour
ainsi dire, autant de liens rattachant son roman  la ralit[28]: ici
c'est le snchal du Maine, baron des Essards; l, ce sont les Portail,
famille clbre dans la magistrature[29], etc.

[Note 26: Par exemple, le Segraisiana nous indique le nom du
personnage dont une aventure a inspir  Scarron l'ide du chap. 6 de la
IIe partie: M. de Riand, receveur des dcimes.]

[Note 27: Nous en garantissons d'autant moins l'authenticit, que
nous en ignorons l'origine, et que, du reste, les traditions locales
sont muettes l-dessus. M. Anjubault, en particulier, n'a pu nous
transmettre aucun claircissement sur ce point.]

[Note 28: Scarron, comme plusieurs de nos romanciers modernes, et en
particulier Balzac, semble vouloir prendre ainsi ses prcautions pour
mieux faire croire  la ralit de ces trs vridiques aventures, tantt
par certaines formes de phrase, tantt en se mlant lui-mme au rcit,
tantt en y faisant intervenir des faits historiques en dehors de ceux
du roman.]

[Note 29: On peut aussi retrouver  peu prs srement quelques uns
des personnages que Scarron avoit en vue  l'aide des pices et des
archives locales. Ainsi il met en scne le cur de Domfront; or le cur
de Domfront toit alors Michel Gomboust, fils du sieur de La Tousche. Il
est peu probable que Scarron, qui s'arrte assez longuement  cette
charge bouffonne, ait employ une dsignation si claire et si
compromettante d'une manire vague, sans intention et au hasard, surtout
dans un roman de moeurs d'une action contemporaine et d'une donne
satirique autant que comique, dont il devoit penser qu'on rechercheroit
aussitt la clef. Que son portrait soit fidle, qu'il n'ait point cd
au plaisir de la caricature ou  l'attrait de quelque vengeance
burlesque, c'est une autre affaire, et je suis loin de vouloir jurer de
son innocence. L'abbesse d'Estival, qu'il introduit plus loin avec son
directeur Giflot, toit alors Claire Nau, qui gouverna la maison
d'Estival en Charnie de 1627  1660. Le prvt du Mans, qui avoit pous
une Portail (II, 16), doit tre Daniel Neveu, prvt provincial du
Maine, qui pousa Marie Portail en 1626.]

Il n'y a rien l, videmment, que de franois par le caractre, rien que
d'original et de simple et franche venue. Je sais bien qu'on a prononc,
 propos du Roman comique, le titre d'un ouvrage d'Augustin Rojas de
Villandrado, El viage entretenido, vrai Roman comique espagnol, roulant,
lui aussi, sur les troupes ambulantes de comdiens, racontant leurs
tournes en province et leurs aventures, les suivant de stations en
stations, nous les montrant dans leur intrieur, dans leurs habitudes
intimes, peignant leurs moeurs, leur misre et leurs vices. L'auteur de
ce livre curieux, qui n'a jamais t traduit en franois, homme expert,
chevalier du miracle, comme on l'appeloit, caustique, insouciant,
aventureux, vieilli lui-mme sur les planches, toit bien celui qu'il
falloit pour crire cette histoire. Le Voyage amusant (ou plutt le
Voyage o l'on s'amuse) de Rojas parut pour la premire fois en 1603.
Tout ouvrage espagnol toit alors connu aussitt, lu et exploit avec
une promptitude extraordinaire, de ce ct des Pyrnes; quelquefois
mme, on en a des exemples, traduit sur un manuscrit avant d'avoir t
imprim en Espagne. Il est donc probable que Scarron connoissoit le
livre de Rojas, et il est trs possible aussi que ce livre lui ait
inspir l'ide de son roman; mais, en vrit, c'est tout ce que l'on
peut admettre, et, si l'imitation a eu lieu, elle est tellement libre,
elle a si bien dvi de son point de dpart pour entrer dans une voie
tout  fait personnelle et sui generis, que le Roman comique est tout au
plus un pendant, et n'a rien d'un calque ni d'une copie. Il se rencontre
pourtant avec l'ouvrage de son devancier en quelques lgers points de
dtail que j'ai nots au passage; mais ce sont de ces rencontres vagues
que devoit forcment amener la ressemblance gnrale du sujet, et qui
disparoissent dans la diversit du style, du plan et de l'intrigue. Le
Roman comique, en effet, bien suprieur en somme au Voyage amusant, est
surtout crit sur un ton compltement diffrent de ce dernier livre, que
M. Damas Hinard a pu prendre pour base principale d'un travail fort
srieux sur le vieux thtre de la Pninsule[30].

[Note 30: Moniteur de 1853.]

Quant aux quatre nouvelles espagnoles intercales par Scarron dans le
corps de son roman, suivant l'usage de l'poque, c'est autre chose. L,
l'imitation, la traduction mme, taient tellement flagrantes  la
simple lecture et si peu dguises[31] que le doute ne sembloit gure
permis; seulement, dans une littrature aussi luxuriante et aussi peu
connue que la littrature espagnole, les recherches devoient tre
naturellement longues et pnibles, et c'est pour cela sans doute que
personne ne les avoit faites jusqu' prsent, ou que personne du moins
n'y avoit russi. Le rcit circonstanci de mes propres excursions
intresseroit peu les lecteurs; aussi me bornerai-je  en constater le
rsultat.

[Note 31: Scarron va mme jusqu' dire, avant l'Amante invisible:
Je m'en vais vous conter une histoire tire d'un livre espagnol qu'on
m'a envoy de Paris, et avant le Juge de sa propre cause (Rom. com.,
II, 14): Il lut... une historiette qu'il avoit traduite de l'espagnol,
que vous allez lire dans le suivant chapitre. Mais il est vrai que ces
seules paroles ne seroient point une preuve: car,  la rigueur, elles
pourroient n'tre qu'une petite supercherie destine  mettre ses
nouvelles sous la protection de la vogue. Au chapitre 21 de la premire
partie, il montre assez, sous forme d'une conversation, combien il
prisoit les nouvelles espagnoles et combien il s'en toit occup.]

 force de fouiller dans l'inextricable et touffue vgtation du thtre
espagnol, j'tois parvenu, aid par quelques indications bienveillantes,
 retrouver dans Lope de Vega, dans Calderon, dans Moreto, dans Tirso de
Molina, les premires traces et les premiers germes,  ce qu'il me
sembloit, des nouvelles du Roman comique, et j'allois me rsoudre 
croire que Scarron, faisant des frais d'invention assez larges, avoit
transform les pices en rcits, ce qui avoit souvent lieu alors, quand
M. de Puibusque me signala, dans un livre rare de don Alonso Castillo
Solorzano,--los Alivios de Cassandra (les Dlassements de Cassandre),
Barcelone, 1640, in-12,--un rcit dont le titre, me disoit-il,
ressembloit exactement  celui de la seconde nouvelle du Roman comique:
 trompeur trompeur et demi, puisque ce rcit toit intitul: A un
engao otro mayor.

Los Alivios de Cassandra, espce de dcamron imit des Auroras de
Diana, de don Pedro Castro y Anaya, et peut-tre aussi du Para todos
(Pour tous) de Montalvan, contiennent cinq nouvelles et une comdie.
L'auteur, pote, historien, et surtout romancier distingu dans le genre
enjou et picaresque, a fait d'autres ouvrages, de valeur et de succs
divers. Ses Alivios ont t traduits en 1683 et 1685 par Vanel (les
Divertissements de Cassandre et de Diane, ou les Nouvelles de Castillo
et de Taleyro). En jetant les yeux sur ce livre, qu'avoit bien voulu
mettre  ma disposition le savant auteur de l'Histoire compare des
littratures espagnole et franaise, je vis que ce n'toit pas seulement
le titre qui se ressembloit des deux parts, mais le rcit complet, et
que Scarron s'toit  peu prs born  le mettre en franois, sans mme
se donner la peine de changer les noms des personnages. Ce n'est pas
tout. Quelle ne fut point ma surprise de dcouvrir, dans le reste du
mme volume, les originaux de deux autres nouvelles du Roman comique,
traduits par Scarron avec aussi peu de gne, et  peu prs aussi
littralement! Il est vident qu'en 1646, poque vers laquelle, selon
toute probabilit, il commena la composition de son Roman comique, il
avoit entre les mains ce livre rcent, qui lui avoit plu, et qu'il avoit
trouv commode d'en dtacher les trois premires nouvelles pour les
faire raconter  ses personnages, au lieu d'en inventer lui-mme ou de
les runir dans un recueil  part.

Maintenant procdons par ordre, et avec un peu plus de dtails. L'Amante
invisible (Rom. com., I, 9) est simplement traduite, avec intercalation
de quelques phrases burlesques, de la troisime nouvelle des Alivios de
Cassandra, intitule: Los Efectos que haze Amor. Que le sujet de cette
nouvelle soit ou ne soit pas de Solorzano lui-mme, je n'ai point  m'en
proccuper ici. Quoique la littrature espagnole compte  bon droit
parmi les plus originales de l'Europe, il n'en est pas moins vrai que
Solorzano, et beaucoup de ses contemporains, Cervantes, Salas
Barbadillo, Juan de Timoneda, Tirso de Molina, etc., avoient largement
puis dans les productions de l'Italie. Mais il me suffit d'avoir
retrouv l'origine immdiate, sans vouloir remonter  l'origine
primitive: la question des sources premires en littrature est encore
plus incertaine et plus obscure que celle des sources du Nil.--Il est
possible, probable mme, que le thtre espagnol, qui a touch  tous
les sujets, et  qui celui-l devoit particulirement plaire, l'ait
galement trait. Du reste, Calderon a fait la Dama duende (1629),
imite par Douville sous le titre analogue de l'Esprit follet
(1642)[32], o on trouve, il faut l'avouer, fort peu de ressemblance,
sauf en un ou deux points de minime importance, avec la nouvelle de
Scarron[33]. Calderon a fait galement, en 1635, el Galan fantasma;
Lope, la Discreta enamorada; enfin, Tirso de Molina, la Celosa de si
misma, dont les titres sont en rapport avec celui de l'Amante invisible.

[Note 32: Pice qui a t elle-mme imite par Hauteroche sous le
mme titre.]

[Note 33: Remarquons que d'Ouville a traduit de Solorzano la Garduna
de Sevilla (la Fouine de Sville, 1661). Il connaissoit donc cet auteur,
et, par consquent, il est possible que, dans son Esprit follet, il ait
un peu song aussi  la troisime nouvelle des Alivios.]

 trompeur trompeur et demi (I, 22) n'est autre chose, comme je l'ai dit
plus haut, que la deuxime nouvelle du mme livre. Mais je dois
mentionner, en outre, comme ayant pu influer aussi, quoique de beaucoup
plus loin, sur Scarron, quelques pices de thtre: Trampa adelante[34],
de Moreto,  qui notre auteur a galement emprunt el Marques de
Cigarral, pour en faire Don Japhet d'Armnie; Cautela contra cautela, de
Tirso de Molina, et Fineza contra fineza, de Calderon.

[Note 34: Mais il faudroit que cette pice, qui, je crois, a t
imprime seulement en 1654, et couru manuscrite plusieurs annes avant
sa publication.]

Les Deux Frres rivaux (II, 19) constituent un sujet qu'on trouve
souvent trait dans notre thtre de la premire partie du XVIIe sicle,
poque o nos auteurs prenoient  pleines mains dans la littrature
espagnole; et par cela seul sa filiation se trouvoit clairement
dsigne. Beys a donn en 1637 Cline, ou les Frres rivaux, tragdie;
Chevreau, en 1641, les Vritables Frres rivaux, dont le sujet  quelque
analogie gnrale avec celui de Scarron; Scudri, en 1644, Arminius, ou
les Frres ennemis, etc. La nouvelle de Scarron est la traduction libre,
mais o la plupart des noms sont rests les mmes, du premier rcit des
Alivios de Cassandra, intitul: La Confusion de una noche. Ceux qui ont
lu le rcit de notre auteur comprendront, en se rappelant la confusion
qui se fait entre les deux frres, la nuit, dans le jardin de don
Manuel, pre de leur commune amante, comment la nouvelle espagnole peut
porter cette tiquette, si diffrente de celle de la nouvelle franoise
qui en est tire. N'oublions pas non plus que Moreto a donn au thtre
la Confusion de un jardino, dont le titre indique aussi une certaine
ressemblance de sujet. Enfin on trouve dans un recueil de Novelas
morales de don Diego Agreda y Vargas el Hermano indiscreto, ou, comme
dit Baudouin, dans sa traduction (1621), le Frre indiscret, ou les
Malheurs de la jalousie; mais la ressemblance s'arrte  peu prs l,
malgr quelques personnages du mme nom.

Reste le Juge de sa propre cause (II, 14), qui, cette fois, n'est pas
tir du livre de Solorzano. Au premier coup d'oeil, mme avant de
l'avoir lu, l'origine espagnole n'en sauroit tre douteuse pour qui se
rappelle le Mdecin de son Honneur, le Gelier de soi-mme, et tous ces
titres par rapprochements et par antithses que cette littrature
affectionne. Lope de Vega a fait el Juez en su causa (V. Las comedias
del famoso, etc., in-4, dern. vol., Bibl. imp.)[35]; mais la source
immdiate de la nouvelle de Scarron doit tre cherche ailleurs: c'est
le 9e rcit des Novelas exemplares y amorosas, sorte de dcamron d 
la plume de dona Maria de Zayas (Barcelone, Joseph Giralt; l'approbation
est de juin 1634): el Juez de su causa. Scarron a fait plus qu'imiter un
modle; sauf quelques interversions et quelques lgers changements,
portant soit sur les noms, soit sur les dtails, qu'il modifie au got
du pays et de l'poque, il s'est born  traduire, et souvent avec la
plus complte exactitude.

[Note 35: Je trouve aussi, parmi les pices de Calderon, El gran
principe de Fez, dont plusieurs personnages portent les mmes noms que
ceux de Scarron, et dont l'action se passe au Maroc, comme dans la
premire partie du Juge de sa propre cause et dans beaucoup d'autres
drames espagnols.]

Voil ce que Scarron a pris  l'Espagne dans son Roman comique; tout
cela, je crois, sauf le Voyage amusant, n'avoit encore t signal nulle
part. On y pourroit joindre peut-tre quelques courts passages, quelques
rflexions, o l'on retrouve tantt une phrase du Nouvel an dramatique
de Lope, tantt un ressouvenir de Don Quichotte[36], dont il parle
plusieurs fois, du reste, dans son Roman, et dont les pisodes de la
premire partie surtout semblent l'avoir inspir, etc. Encore ces
endroits, fort rares en dehors des quatre nouvelles pisodiques,
sont-ils plutt, j'en suis convaincu, de brves rencontres inspires par
une certaine analogie de situation que des imitations relles. C'est,
d'ailleurs, fort peu de chose dans l'ensemble du livre, et le Roman
comique proprement dit est bien une composition originale, dont on n'est
pas en droit de ravir la gloire  Scarron.

[Note 36: Les titres de plusieurs chapitres, en particulier,
semblent calqus sur ceux de Cervantes. Tels sont ceux-ci, par exemple:
Qui ne contient pas grand chose,--Qui contient ce que vous verrez si
vous prenez la peine de le lire,--Des moins divertissants du prsent
volume, etc.]

Un certain nombre d'crivains ont succomb  la tentation de reprendre
l'oeuvre interrompue de Scarron et de l'achever. De l plusieurs Suites
du Roman comique, dont il est ncessaire que nous disions quelques mots.
La premire est celle que l'on dsigne partout, dans les catalogues,
dans les histoires de la littrature, dans les biographies, sous le nom
d'A. Offray. Il y a l une erreur que nous devons relever en passant. En
lisant la ddicace, on y trouve cette phrase, qui, avec un peu
d'attention, et d suffire pour avertir de la mprise: Mais, Monsieur,
aprs avoir agr mon prsent, ne jugerez-vous pas favorablement de mon
auteur, et le croirez-vous sans mrite? Ses expressions sont naturelles,
son style ais; il tale partout un fond d'agrment qui lui tient lieu
de force, etc. Cela est parfaitement clair, il me semble, et je
m'tonne qu'aucun des diteurs prcdents n'y ait fait attention. Le nom
d'A. Offray, qu'on lit au bas de cette ddicace, n'est pas celui de
l'auteur, mais du libraire, comme il arrivoit souvent alors. Ce
libraire, peu connu, et que j'eusse peut-tre cherch longtemps encore
sans grands rsultats si M. Pricaud an ne m'avoit mis sur la voie par
une indication prcise, est bien certainement Antoine Offray, qui dita
 Lyon, en 1661, le Ssostris de Franoise Pascal, in-12; en 1664, le
Vieillard amoureux ou l'Heureuse feinte, pice comique de la mme; la
Vie de Calvin, par Bolsec; la Vie de Labadie, par Franois Mauduict
(petit in-8), qu'il a ddi (on voit qu'il avoit l'habitude des
ddicaces)  Messieurs de la Propagation de la foi. Il demeuroit au
Change. Il faut donc qu'on se dcide  lui reprendre la gloire d'une
composition qui n'est pas  lui, pour la reporter  un anonyme qui
restera probablement inconnu; et peut-tre, au fond, cette question de
paternit littraire ne mrite-t-elle pas, dans l'espce, de susciter de
bien grandes recherches. Ce n'est pas que cette suite soit absolument
sans valeur; elle est faite avec quelque verve et quelque esprit, et
l'auteur y a assez bien saisi le genre de Scarron; mais, en tchant de
la mettre en harmonie avec le reste de l'ouvrage et de se conformer au
gnie de son modle, dont il est loin d'avoir la naturelle bonne humeur,
il s'est rang parmi les imitateurs les plus serviles, et s'est
volontairement priv du libre usage de sa force de cration. Il se
trane  la remorque de Scarron, rpte et reprend ses inventions, y
coud pniblement les siennes, et tombe souvent dans de bien plates et
bien maladroites plaisanteries. Son style surtout, qui contient des
phrases d'un enchevtrement incroyable, est beaucoup plus lourd, plus
vieux et plus embarrass.

Cette troisime partie, dont on ne connot pas l'auteur, prsente les
mmes obscurits quant  sa premire dition. Une phrase de l'Avis au
lecteur sembleroit faire entendre qu'elle remonte  trois ans environ
aprs la mort de Scarron, qui eut lieu en 1660[37]; mais cette phrase
est vague et peut s'expliquer aussi bien d'une autre manire. M. Brunet
n'a dcouvert aucune trace d'une dition plus ancienne que celle qui se
trouve dans le volume imprim chez Wolfgang (Amsterd., 1680); mais il
est vident, d'aprs le nom du libraire A. Offray, qui est Lyonnois, et
la ddicace  M. Boullioud, cuyer et conseiller du roi en la
snchausse et sige prsidial de Lyon, qu'il a d en parotre une
autre dition auparavant dans cette dernire ville. Or le catalogue
manuscrit de l'ancienne bibliothque de Saint-Vincent, au Mans, par le
savant dom de Gennes, porte la mention suivante: Le Roman comique (par
M. Scarron), troisime et dernire partie; Lyon, 1678, 1 vol. in-12.
Selon toute probabilit, ce doit tre l cette premire dition, qui,
par malheur, n'est pas venue entre les mains du bibliothcaire actuel,
mais qu'il seroit possible, sans doute, de retrouver  Lyon. Avant cette
date de 1678, le Roman comique de Scarron est toujours annonc dans les
catalogues en deux parties ou en deux volumes, ou au moins rien n'y fait
supposer ds lors une troisime partie, une suite quelconque, et il
seroit assez tonnant qu'on l'et toujours nglige  cette poque,
surtout si elle avoit suivi de si prs l'ouvrage de notre auteur.

[Note 37: Voici cette phrase: Au reste, j'ai attendu longtemps  la
donner au public, sur l'avis que l'on m'avoit donn qu'un homme d'un
mrite fort particulier y avoit travaill sur les Mmoires de
l'auteur.... mais, aprs trois annes sans en avoir rien vu parotre,
j'ai hasard le mien.]

Il faut citer maintenant la suite de Preschac ou Prchac (car il a crit
son nom des deux manires), fcond auteur de romans  titres tranges et
cavaliers, tels que l'Hrone mousquetaire, qui rentre dans notre cadre
par la couleur bourgeoise, familire et comique de quelques pages; le
Beau Polonais, le Btard de Navarre, etc. Prchac a imit assez bien, et
non sans esprit, le genre de Scarron; mais, au lieu de s'appliquer 
poursuivre et  soutenir ses caractres, il s'est rejet de prfrence
sur les petits cts de l'oeuvre, sur les plaisanteries et les farces
vulgaires. La premire dition connue de cette suite est celle de Paris,
Cl. Barbin, 1679, in-12 (catal. de la Bibl. imp.).

Ce sont l les deux principales suites et les plus clbres, mais il y
en a plusieurs autres encore. Telle est la Suite et conclusion du Roman
comique, par M. D. L. (Amsterd., et se trouve  Rouen, chez Le Boucher
fils, et  Paris, chez Pillot, 1771; mais nous ne sommes pas sr que ce
soit l la premire dition). Cette conclusion, dont on peut voir
l'analyse au deuxime volume de la Bibliothque universelle des romans,
est d'un genre tout  fait diffrent. L'avertissement prvient que, sans
vouloir imiter le style ni la manire de Scarron, on a suivi simplement
l'histoire de Destin et de mademoiselle de l'toile, comme celle des
deux personnages qui intressent le plus. Et en effet cette conclusion,
d'une rare inintelligence, a trouv le moyen de transformer l'oeuvre de
notre auteur en un vrai roman romanesque, bien srieux, bien fade et
bien ennuyeux.

En ces derniers temps, M. Louis Barr a donn dans une dition populaire
(chez Bry, 1849) une suite et conclusion fort courte, et n'ayant d'autre
but que de dnouer tous les fils entrecroiss, d'amener  terme tous les
lments de pripties et de reconnaissances finales prpars par
Scarron dans les deux premires parties. Enfin, peut-tre faut-il
joindre encore  tous ces noms celui de de La Croix[38], auteur de la
Guerre comique, ou la Dfense de l'Escole des femmes, spirituelle et
judicieuse comdie en un acte, prose et vers, 1664, ou plutt dialogue
en 5 disputes. Le bibliophile Jacob, en mentionnant cette pice dans le
catalogue Soleinne (fin du premier volume), dit qu'il promettoit de
mettre sous presse une troisime partie du Roman comique, mais qu'on ne
sait s'il a tenu parole.

[Note 38: Suivant les uns, c'est C. S. Lacroix, avocat au Parlement,
auteur de la Climne (1628), de l'Inconstance punie (1630); suivant
d'autres, c'est un certain Pierre de Lacroix, sur lequel on a peu de
renseignements.]

D'autres oeuvres portent le mme titre, mais dans un sens plus gnral,
et sans se rattacher directement  l'ouvrage de Scarron. Tel est, par
exemple, le Supplment au Roman comique, ou Mmoires pour servir  la
vie de Jean Monnet, ci-devant directeur de l'Opra-Comique  Paris,
etc., crits par lui-mme, 1773, Londres; in-12.

Le Roman comique n'a pas inspir seulement des suites. En 1684, La
Fontaine et Champmesl ont fait Ragotin, ou le Roman comique, comdie en
5 actes, en vers, joue sous le nom de ce dernier, et qui n'eut pas
beaucoup de succs. Ils ont tch d'y runir les mots, les traits, les
vnements les plus remarquables du livre de Scarron, en ajoutant
quelquefois  l'intrigue, et quelquefois aussi en bouleversant l'ordre
des incidents, en changeant dans certaines parties les rles de deux ou
trois personnages. La pice est intressante et habilement versifie,
mais elle contient de trop longs rcits; il a fallu trop y accumuler les
incidents comiques pour les faire tenir dans les cinq actes, et elle
manque un peu de verve comique, surtout quand on vient de lire notre
auteur.

En 1733, Le Tellier d'Orvilliers publia  Paris, chez Christophe David,
le Roman comique mis en vers. C'toit une trange ide. Il avoit d'abord
fait parotre quelques fragments dans le Mercure de dcembre 1730, de
janvier et fvrier 1731, et il fut encourag  poursuivre. Ses vers
octosyllabiques suivent le texte original d'aussi prs que possible, et
cette extrme exactitude, ce frivole tour de force, est son plus grand
mrite, si mrite il y a. Quelques passages sont rendus avec bonheur,
mais on aimera toujours mieux les lire dans la prose de Scarron que dans
les vers de Le Tellier.

Il est inutile de poursuivre cette numration dans ses moindres
dtails. Ce que j'ai dit suffit pour donner une ide de l'influence qu'a
exerce le Roman comique et des travaux divers qu'il a suscits.

Nous n'entrerons pas dans la bibliographie du Roman comique, qui n'en
finiroit pas. La premire partie parut pour la premire fois en 1651,
chez Toussaint Quinet (le privilge est du 20 aot 1650); la deuxime
chez Guillaume de Luynes, (Quinet tant mort dans l'intervalle), en 1657
seulement, quoique le privilge soit du 18 dcembre 1654. Cette premire
dition est fort rare; la bibliothque de l'Arsenal, seule  Paris,
possde la premire dition de la premire partie. Aussi est-elle reste
inconnue  la plupart des diteurs modernes, si bien mme que fort peu
de critiques ou de biographes semblent en avoir connu la date exacte,
et, avant d'avoir eu les privilges entre les mains, je n'avois pu en
rencontrer nulle part une indication prcise. Cette extrme raret a
entran des consquences plus ou moins graves, par exemple des
diffrences assez importantes dans certains passages entre la premire
dition et les ditions postrieures.

Nous avons cru devoir joindre aux deux parties de Scarron la suite dite
d'A. Offray, parceque cette suite, beaucoup plus rpandue que les
autres, en est venue aujourd'hui  faire corps, pour ainsi dire, avec le
Roman comique, auquel elle est runie, et qu'elle complte, dans presque
toutes les ditions. C'est encore elle qui mrite le mieux cet honneur.
Du reste, cette troisime partie, o l'auteur a abandonn, jusque dans
les nouvelles intercales, les traditions espagnoles de Scarron, abonde
en allusions, en documents, en renseignements de toute sorte sur le bon
vieux temps, et c'est surtout pour cela, plus que pour sa valeur
littraire, que je l'ai annote aussi soigneusement que le livre de
notre auteur.

Si le lecteur trouve quelquefois les notes bien nombreuses, bien graves,
bien minutieuses, pour un ouvrage de cette nature, qu'il ne se presse
pas trop de me condamner. Il y a deux espces de commentaires: celui qui
s'attache aux chefs-d'oeuvre pour en faire ressortir les qualits et les
dfauts; celui qui s'attache surtout aux anciens livres pour en
dbrouiller les allusions, clairer et complter le texte par des
rapprochements historiques et littraires, s'en servir, en un mot, comme
d'un thme,  faire connotre les moeurs, les usages, les ouvrages,
etc., oublis: c'est ce commentaire qui est particulier  la
Bibliothque elzevirienne, et c'toit le seul qui pt convenir au Roman
comique. Telle remarque qui parotra peut-tre d'une utilit fort
contestable en elle-mme peut servir de point d'appui ou de repre 
d'autres plus importantes. Tout s'enchane dans l'rudition, et c'est
pour cela que rien n'y est petit: car les petites choses, erreurs ou
dcouvertes, y conduisent  de plus grandes. J'ai cru devoir,  propos
du vieux thtre, entrer brivement dans certains dtails, que les
rudits trouveront parfois inutiles pour tre trop connus; mais je l'ai
fait, d'abord parceque le Roman comique s'adresse  un public plus
tendu et moins au courant de ces particularits, ensuite parceque cet
ouvrage, par sa nature mme, appeloit presque ncessairement tous ces
dtails: c'est l'pope bouffonne des comdiens, et tout ce qui tient
aux comdiens doit,  l'occasion, y trouver naturellement sa place, plus
et mieux qu'ailleurs.

En finissant, je dois remercier les diverses personnes qui m'ont aid de
leurs bienveillants conseils dans une tche d'autant plus difficile que,
n'ayant pas t prcd, je restois sans guide,--et surtout M.
Anjubault, bibliothcaire du Mans, qui a mis son rudition  mon service
avec une parfaite obligeance: c'est de lui que je tiens une bonne partie
des renseignements locaux que j'ai donns dans mes notes, et je suis
heureux de lui en tmoigner ici ma reconnoissance.

VICTOR FOURNEL.




                                  LE
                             ROMAN COMIQUE
                                  DE
                              Mr SCARRON

                            PREMIRE PARTIE





AU COADJUTEUR[39]

C'EST TOUT DIRE.

OUI, MONSEIGNEUR,

Votre nom seul porte avec soi tous les titres et tous les eloges que
l'on peut donner aux personnes les plus illustres de notre sicle. Il
fera passer mon livre pour bon, quelque mechant qu'il puisse tre; et
ceux mmes qui trouveront que je le pouvois mieux faire seront
contraints d'avouer que je ne le pouvois mieux dedier[40]. Quand
l'honneur que vous me faites de m'aimer, que vous m'avez temoign par
tant de bonts et tant de visites, ne porteroit pas mon inclination 
rechercher soigneusement les moyens de vous plaire, elle s'y porteroit
d'elle-mme. Aussi vous ai-je destin mon roman ds le temps que j'eus
l'honneur de vous en lire le commencement, qui ne vous deplut pas[41].
C'est ce qui m'a donn courage de l'achever plus que toute autre chose,
et ce qui m'empche de rougir en vous faisant un si mauvais present. Si
vous le recevez pour plus qu'il ne vaut, ou si la moindre partie vous en
plat, je ne me changerois pas au plus dispos homme de France. Mais,
Monseigneur, je n'oserois esprer que vous le lisiez; ce seroit trop de
temps perdu  une personne qui l'employe si utilement que vous faites et
qui a bien autre chose  faire. Je serai assez recompens de mon livre
si vous daignez seulement le recevoir, et si vous croyez sur ma parole,
puisque c'est tout ce qui me reste[42], que je suis de toute mon ame,

     Monseigneur,
     Votre trs humble, trs obeissant et trs oblig serviteur,
                                                     SCARRON.

[Note 39: Paul de Gondi, cardinal de Retz, un des nombreux amis et
protecteurs de Scarron, qu'il toit venu voir bien des fois dans sa
petite maison pour causer familirement avec lui (V. plus bas, et
Lettres de Scarron), et avec qui il s'toit li plus intimement encore
dans leur guerre commune contre Mazarin.]

[Note 40: Tout le monde ne sera pas de cet avis. Quoique le Roman
comique ft l'ouvrage d'un bnficier, il semble d'abord trange que
cette premire partie ait t ddie au coadjuteur d'un archevque; mais
celui-ci n'y regardoit pas de si prs, ni Scarron non plus. Du reste,
vers la mme poque, et ce n'est pas le seul exemple, le Recueil des
posies choisies, de Sercy, malgr plusieurs pices plus que lgres,
paroissoit sous la ddicace de l'abb de Saint-Germain Beaupr, aumnier
du roi.]

[Note 41: Nous savons par Segrais (Mm. anecd.) que Scarron avoit
coutume d'essayer son Roman comique, comme il disoit, en le lisant  ses
visiteurs, et qu'il auguroit bien de son succs futur en voyant qu'il
faisoit rire de si habiles gens.]

[Note 42: Le Segraisiana dit qu'il n'avoit d'autre mouvement libre
que celui de la langue et de la main; mais lui-mme fait bien voir par
plusieurs passages de ses oeuvres que ses mains ne lui obissoient pas
toujours (ptres  la comtesse de Fiesque,  Plisson; Seconde lgende
de Bourbon). Scarron revient sans cesse sur son infirmit, pour mieux
exciter la compassion de ses protecteurs. On sait qu'il en a trac
lui-mme, dans son ptre  Sarrazin, et surtout dans l'avis prcdant
sa Relation vritable sur la mort de Voiture, un tableau plein de verve,
qu'il est curieux de comparer  celui qu'en a laiss Cyrano de Bergerac,
son ennemi intime, dans ses lettres contre les Frondeurs, et surtout
contre Ronscar.]





AU LECTEUR SCANDALIS

Des fautes d'impression qui sont dans mon livre.

Je ne te donne point d'autre errata de mon livre que mon livre lui-mme,
qui est tout plein de fautes[43]. L'imprimeur y a moins failli que moi,
qui ai la mauvaise cotume de ne faire bien souvent ce que je donne 
imprimer que la veille du jour que l'on l'imprime[44]; tellement,
qu'ayant encore dans la tte ce qu'il y a peu de temps que j'ai compos,
je relis les feuilles que l'on m'apporte  corriger  peu prs de la
mme faon que je recitois, au collge, la leon que je n'avois pas eu
le temps d'apprendre: je veux dire, parcourant des yeux quelques lignes
et passant par dessus ce que je n'avois pas encore oubli. Si tu es en
peine de savoir pourquoi je me presse tant, c'est ce que je ne te veux
pas dire; et si tu ne te soucies pas de le savoir, je me soucie encore
moins de te l'apprendre. Ceux qui savent discerner le bon et le mauvais
de ce qu'ils lisent reconnotront bientt les fautes que je n'aurai pas
et capable de faire, et ceux qui n'entendent pas ce qu'ils lisent ne
remarqueront pas que j'aurai failli. Voil, Lecteur benevole ou
malevole, tout ce que j'ai  te dire. Si mon livre te plat assez pour
te faire souhaiter de le voir plus correct, achtes-en assez pour le
faire imprimer une seconde fois, et je te promets que tu le verras revu,
augment et corrig[45].

[Note 43: Le rglement donn aux libraires en 1649 se plaint fort
vivement de l'incorrection habituelle des livres publis  Paris. Tous
ceux qui ont eu occasion de parcourir des ditions de cette poque
reconnotront que la plainte est fonde.]

[Note 44: C'est le mot de Trissotin:

     ........................Vous saurez
     Que je n'ai demeur qu'un quart d'heure  le faire.

Au reste, les mots de ce genre sont communs parmi les auteurs d'alors.
Voiture disoit d'une de ses pices dont on lui avoit demand copie que
c'toient les seuls vers qu'il et crits deux fois.]

[Note 45: Scarron n'a pas tenu sa promesse. Quoique cette premire
partie ait t rimprime avant sa mort, elle n'a t, non plus que la
seconde, ni corrige ni augmente par l'auteur.]




                                  LE
                             ROMAN COMIQUE




CHAPITRE PREMIER.

Une troupe de comediens arrive dans la ville du Mans.

Le soleil avoit achev plus de la moiti de sa course, et son char,
ayant attrap le penchant du monde, rouloit plus vite qu'il ne vouloit.
Si ses chevaux eussent voulu profiter de la pente du chemin, ils eussent
achev ce qui restoit du jour en moins d'un demi-quart d'heure, mais, au
lieu de tirer de toute leur force, ils ne s'amusoient qu' faire des
courbettes, respirant un air marin qui les faisoit hannir et les
avertissoit que la mer etoit proche, o l'on dit que leur matre se
couche toutes les nuits[46]. Pour parler plus humainement et plus
intelligiblement, il etoit entre cinq et six, quand une charrette entra
dans les halles du Mans[47]. Cette charrette etoit attele de quatre
boeufs fort maigres, conduits par une jument poulinire, dont le poulain
alloit et venoit  l'entour de la charrette, comme un petit fou qu'il
etoit. La charrette etoit pleine de coffres, de malles et de gros
paquets de toiles peintes qui faisoient comme une pyramide, au haut de
laquelle paroissoit une demoiselle, habille moiti ville, moiti
campagne. Un jeune homme, aussi pauvre d'habits que riche de mine,
marchoit  ct de la charrette; il avoit une grande empltre sur le
visage, qui lui couvroit un oeil et la moiti de la joue[48], et portoit
un grand fusil sur son epaule, dont il avoit assassin plusieurs pies,
geais et corneilles, qui lui faisoient comme une bandoulire, au bas de
laquelle pendoient par les pieds une poule et un oison, qui avoient bien
la mine d'avoir et pris  la petite guerre. Au lieu de chapeau il
n'avoit qu'un bonnet de nuit, entortill de jarretires de diffrentes
couleurs; et cet habillement de tte etoit une manire de turban qui
n'toit encore qu'ebauch et auquel on n'avoit pas encore donn la
dernire main. Son pourpoint etoit une casaque de grisette[49], ceinte
avec une courroie, laquelle lui servoit aussi  soutenir une epe qui
etoit si longue qu'on ne s'en pouvoit aider adroitement sans
fourchette[50]. Il portoit des chausses trousses  bas d'attache[51],
comme celle des comediens quand ils reprsentent un heros de
l'antiquit[52], et il avoit, au lieu de souliers, des brodequins 
l'antique, que les boues avoient gts jusqu' la cheville du pied.

[Note 46: Cette entre en matire, ironiquement emphatique, comme
celle du Roman bourgeois de Furetire, est videmment la parodie des
exordes pompeux qu'on mettoit aux grands romans de l'poque; peut-tre
mme Scarron a-t-il eu particulirement en vue le dbut de la Cllie, de
mademoiselle de Scudry, et de la Cithre, de Gomberville. La seconde
partie commence aussi d'une faon tout  fait analogue. Voyez galement
le dbut de l'Heure du Berger par C. Le Petit, 1662, in-12; de la Prison
sans chagrin, histoire comiq. du temps, 1669, in-12, et dans le Gage
touch de Lenoble (2e journe), les premires lignes de la Rencontre
ridicule, qui semblent des ressouvenirs ou des imitations videntes de
ce passage.]

[Note 47: Ces halles, en bois, construites en 1568, sur le ct
S.-E. de la place des Halles,  laquelle elles donnrent son nom, furent
dtruites en 1826, aprs la construction d'une nouvelle halle en
pierres.]

[Note 48: Ce genre de dguisement toit fort en usage  cette
poque. Voy. les comdies de Regnard. Les Mm. de P. Lenet (coll.
Petitot, t. 53, p. 140), racontent que Henri IV s'y prit de cette faon
pour n'tre pas reconnu dans une visite d'amour. Bussy se dguisa aussi
de la sorte dans son voyage en Bourgogne, pendant la Fronde (Mm., d.
in-12, t. 1, p. 199-201). La plupart des Mmoires du temps sont remplis
d'exemples analogues.]

[Note 49: Petite toffe grise, d'o est venu le mot de grisette,
pour dsigner d'abord les femmes ainsi vtues, puis, par extension,
celles de basse condition.]

[Note 50: Scarron veut parler ici d'un bton termin par un fer
fourchu, comme ceux dont on se servoit pour soutenir les mousquets quand
on vouloit ajuster.]

[Note 51: On appeloit bas d'attache des bas qu'on attachoit au haut
des chausses avec des rubans ou des aiguillettes.]

[Note 52: Sorel, dans la Maison des jeux (Sercy, 1642, p. 453 et
suiv.), donne de curieux dtails sur les accoutrements que revtoient de
mchants comdiens, de Paris mme, pour reprsenter les hros de
l'antiquit. Apollon et Hercule y paroissoient en chausses et en
pourpoint. etc. Dans la parodie de la Cloptre de La Chapelle, au 4e
acte du Ragotin, de La Fontaine et Champmesl, on lit:

     En quel tat ici paroissez-vous, hlas!
     Une reine d'gypte en habit d'Espagnole!
     On va vous prendre ainsi pour Jeanneton la folle.
                                        (IV, 2.)

Un curieux passage du Spectateur anglais (1er volume) montre qu'il en
toit encore de mme un peu plus tard sur le thtre franois: Les
bergers y sont tout couverts de broderies... J'y ai vu deux fleuves en
bas rouges, et Alphe, au lieu d'avoir la tte couverte de joncs, conter
fleurettes avec une belle perruque blonde et un plumet... Dans
l'Enlvement de Proserpine, Pluton toit quip  la franoise. La
scne espagnole n'toit pas plus avance. Dans son Nouvel art
dramatique, Lope dit que c'est une honte d'y voir un Turc portant une
collerette  l'europenne, et un Romain en haut de chausses.]

Un vieillard, vetu plus regulierement, quoique trs mal, marchoit  ct
de lui. Il portoit sur ses epaules une basse de viole, et, parcequ'il se
courboit un peu en marchant, on l'et pris de loin pour une grosse
tortue qui marchoit sur les jambes de derrire. Quelque critique
murmurera de la comparaison  cause du peu de proportion qu'il y a d'une
tortue  un homme; mais j'entends parler des grandes tortues qui se
trouvent dans les Indes, et de plus je m'en sers de ma seule autorit.

Retournons  notre caravane. Elle passa devant le tripot de la
Biche[53],  la porte duquel etoient assembls quantit des plus gros
bourgeois de la ville. La nouveaut de l'attirail et le bruit de la
canaille qui s'etoit assemble  l'entour de la charrette furent cause
que tous ces honorables bourguemestres jetrent les yeux sur nos
inconnus. Un lieutenant de prvt, entr'autres, nomm La Rappinire[54],
les vint accoster et leur demanda avec une autorit de magistrat quels
gens ils etoient. Le jeune homme dont je vous viens de parler prit la
parole, et, sans mettre les mains au turban (parceque de l'une il tenoit
son fusil, et de l'autre la garde de son epe, de peur qu'elle ne lui
battt les jambes), lui dit qu'ils etoient Franois de naissance,
comediens de profession; que son nom de thtre[55] toit le Destin,
celui de son vieil camarade, la Rancune, et celui de la demoiselle qui
etoit juche comme une poule au haut de leur bagage, la Caverne. Ce nom
bizarre fit rire quelques uns de la compagnie, sur quoi le jeune
comedien ajouta que le nom de Caverne ne devoit pas sembler plus etrange
 des hommes d'esprit que ceux de la Montagne, la Vale, la Roze ou
l'Epine.

[Note 53: On appeloit tripots des lieux disposs pour le jeu de
paume. Furetire prtend dans son Dictionnaire que ce mot vient de
tripudia, parceque les baladins et sauteurs, comme les comdiens,
avoient coutume de louer les vastes et hautes salles des tripots pour
leurs reprsentations. Il y avoit  Paris des thtres tablis dans des
jeux de paume de la rue de Seine, de la Vieille rue du Temple, de la rue
Bourg-l'Abb, etc., et le 4 mars 1622 intervint une sentence dfendant 
tous les paumiers de louer leurs salles  aucune troupe de comdiens
pour y reprsenter. L'htel de la Biche, qu'on a vu jusqu' ces derniers
temps sur le ct mridional de la place des Halles, au Mans, a t
dtruit il y a une douzaine d'annes.]

[Note 54: Suivant la clef manuscrite, cite dans la Notice, La
Rappinire seroit M. de la Rousselire, lieutenant du prvot du Mans.]

[Note 55: Les comdiens prenoient presque toujours un nom de guerre
en montant sur la scne. Poquelin, en changeant son nom contre celui de
Molire, n'avoit fait que suivre l'exemple donn par les comdiens
italiens et par ceux de l'htel de Bourgogne. Quelques uns mme avoient
deux noms de thtre: Ainsi Hugues Guru s'appeloit Flchelles dans les
pices nobles et Gautier-Garguille dans la farce; Legrand se nommoit
Belleville, ou Turlupin, etc. Ils portoient souvent, comme les comdiens
de Scarron, des noms expressifs, qui pouvoient leur venir soit d'un
sobriquet pur et simple, soit de la nature de leurs rles habituels.
C'est ainsi qu'il y avoit Gros-Guillaume, Bellerose, Beausoleil, le
Capitan Matamore, etc.]

La conversation finit par quelques coups de poings et jurements de Dieu
que l'on entendit au devant de la charrette: c'etoit le valet du tripot
qui avoit battu le charretier sans dire gare, parceque ses boeufs et sa
jument usoient trop librement d'un amas de foin qui etoit devant la
porte. On apaisa la noise, et la matresse du tripot, qui aimoit la
comedie plus que sermon ni vpres, par une generosit inoue en une
matresse de tripot, permit au charretier de faire manger ses btes tout
leur saoul. Il accepta l'offre qu'elle lui fit, et, ce pendant que ses
btes mangrent, l'auteur se reposa quelque temps et se mit  songer 
ce qu'il diroit dans le second chapitre.




CHAPITRE II.

Quel homme etoit le sieur de la Rappinire.

Le sieur de la Rappinire etoit lors le rieur de la ville du Mans: il
n'y a point de petite ville qui n'ait son rieur; la ville de Paris n'en
a pas pour un, elle en a dans chaque quartier, et moi-mme, qui vous
parle, je l'aurois t du mien si j'avois voulu; mais il y a long-temps,
comme tout le monde sait, que j'ai renonc  toutes les vanits du
monde[56]. Pour revenir au sieur de la Rappinire, il renoua bientt la
conversation que les coups de poing avoient interrompue, et demanda au
jeune comedien si leur troupe n'etoit compose que de mademoiselle de la
Caverne, de monsieur de la Rancune et de lui. Notre troupe est aussi
complte que celle du prince d'Orange ou de Son Altesse d'Epernon[57],
lui rpondit-il; mais, par une disgrce qui nous est arrive  Tours, o
notre etourdi de Portier a tu un des fuseliers de l'intendant de la
province[58], nous avons et contraints de nous sauver, un pied chauss
et l'autre nu, en l'equipage que vous nous voyez.--Ces fuseliers de M.
l'intendant en ont fait autant  la Flche, dit la Rappinire.--Que le
feu saint Antoine[59] les arde! dit la tripotire; ils sont cause que
nous n'aurons pas la comedie.--Il ne tiendroit pas  nous, repondit le
vieux comedien, si nous avions les clefs de nos coffres pour avoir nos
habits, et nous divertirions quatre ou cinq jours messieurs de la ville
devant que de gagner Alenon, o le reste de la troupe a le
rendez-vous.

[Note 56: Scarron fait probablement allusion ici  sa cruelle
infirmit. En 1651, date de l'impression de cette premire partie, il y
avoit plus de 12 ans qu'il en toit atteint, car lui-mme a dtermin
clairement cette poque dans plusieurs pices de vers ( l'infante
Descars,  madame de Hautefort,  M. le Prince, au dbut du Typhon.)
Mais il se flatte en disant qu'il avoit renonc  toutes les vanits du
monde, car, malgr son mal, il toit toujours le rieur en titre de son
quartier.]

[Note 57: Guillaume de Nassau, prince d'Orange,  qui Scarron ddia
un peu plus tard sa comdie de l'Hritier ridicule, et dont il dplora
la mort dans des stances d'un plus haut style que d'ordinaire, lui avoit
fait un prsent, comme en porte tmoignage un long remercment de
celui-ci (1651). La mention qu'il en fait dans cet endroit est peut-tre
un nouvel acte de courtisan. Du reste, nous verrons dans ce roman mme
(3e part., 8e ch.) que les comdiens franois alloient reprsenter
jusqu'en Hollande. Plusieurs princes trangers, entre autres l'lecteur
de Bavire, les ducs de Savoie, de Brunswick et de Lunebourg, avoient
ainsi des troupes d'acteurs franois  leur service (Voy. Chappuzeau,
Thtre fr., 1674, in-12). Quant  Son Altesse d'Epernon, son orgueil et
sa magnificence bien connue peuvent servir  appuyer ce que Scarron, par
la bouche de Destin, dit ici de sa troupe comique; c'est videmment
celle dont Molire toit directeur, qui, quelques annes avant de passer
 Lyon, en 1653, et d'aller trouver  Pzenas le prince de Conti, avoit
t accueillie avec faveur  Bordeaux par le duc d'Epernon (Mm. sur
madame de Svign, par Walcken., t. I, p. 492).]

[Note 58: Il arrivoit souvent alors des dsordres et des accidents
du mme genre,  la comdie, faute d'une surveillance et d'une
organisation suffisantes. Il est encore question plus loin de troubles
analogues (2e part., ch. 5). Guret, dans le Parnasse rform, fait dire
 La Serre qu'on tua quatre portiers du thtre la premire fois que son
Thomas Morus fut jou. On peut voir dans Chappuzeau (Thtre franais)
combien le poste de portier de comdie toit prilleux: Les portiers
sont commis, dit-il, pour empcher les dsordres qui pourroient
survenir, et, pour cette fonction, avant les dfenses troites du roi
d'entrer sans payer (9 janv. 1673), on faisoit choix d'un brave, etc.
Beaucoup de personnes vouloient s'attribuer le droit de ne pas payer en
entrant, et c'toient des rixes continuelles. On lit souvent dans le
Registre de La Grange des frais de pansement pour portiers blesss
(Taschereau, Histoire de la troupe de Molire, dans le journal l'Ordre,
24 janv, 1850).]

[Note 59: Le feu Saint-Antoine, nomm aussi feu infernal, ou mal des
ardents, toit une espce de lpre brlante et pidmique semblable 
une flamme intrieure. Son nom de Feu Saint-Antoine lui vient de ce que
les reliques de saint Antoine, lors de leur translation de la Palestine,
au moyen ge, avoient guri plusieurs personnes atteintes de ce mal.]

La reponse du comedien fit ouvrir les oreilles  tout le monde. La
Rappinire offrit une vieille robe de sa femme  la Caverne, et la
tripotire deux ou trois paires d'habits qu'elle avoit en gage,  Destin
et  la Rancune. Mais, ajouta quelqu'un de la compagnie, vous n'tes
que trois.--J'ai jou une pice moi seul, dit la Rancune, et ai fait en
mme temps le roi, la reine et l'ambassadeur. Je parlois en fausset
quand je faisois la reine; je parlois du nez pour l'ambassadeur, et me
tournois vers ma couronne, que je posois sur une chaise; et, pour le
roi, je reprenois mon sige, ma couronne et ma gravit, et grossissois
un peu ma voix; et qu'ainsi ne soit, si vous voulez contenter notre
charretier et payer notre depense en l'htellerie, fournissez vos
habits, et nous jouerons devant que la nuit vienne, ou bien nous irons
boire, avec votre permission, et nous reposer, car nous avons fait une
grande journe.

Le parti plut  la compagnie, et le diable de la Rappinire, qui
s'avisoit toujours de quelque malice, dit qu'il ne falloit point
d'autres habits que ceux de deux jeunes hommes de la ville qui jouoient
une partie dans le tripot, et que mademoiselle de la Caverne, en son
habit ordinaire, pourroit passer pour tout ce que l'on voudroit en une
comedie. Aussitt dit, aussitt fait; en moins d'un demi-quart d'heure
les comdiens eurent bu chacun deux ou trois coups, furent travestis, et
l'assemble, qui s'etoit grossie, ayant pris place en une chambre haute,
on vit, derrire un drap sale que l'on leva, le comedien Destin couch
sur un matelas, un corbillon[60] dans la tte, qui lui servoit de
couronne, se frottant un peu les yeux comme un homme qui s'eveille, et
recitant du ton de Mondory le rle d'Herode, qui commence par:

     Fantme injurieux, qui trouble mon repos[61],

[Note 60: C'est--dire le petit panier d'osier o on prsentoit les
balles dans le jeu de paume.]

[Note 61: C'est le dbut de la Marianne, de Tristan l'Hermite, pice
qui parut en mme temps que le Cid, dont elle balana le succs. Elle
fut reprsente par la troupe du Marais, dont Mondory toit le chef. Le
rle d'Hrode toit le triomphe de cet excellent comdien, un peu
emphatique, mais plein de force, de passion et d'intelligence; il le
jouoit avec tant d'ardeur et d'nergie, qu'un jour il fut surpris d'une
attaque d'apoplexie pendant la reprsentation, et qu'il resta ds lors
paralytique d'une partie du corps; mais il n'en mourut pas, quoi qu'en
aient dit Gueret, Bayle, et quelques autres. Quand Mondory jouoit la
Marianne, de Tristan, dit le pre Rapin, le peuple n'en sortoit jamais
que resveur et pensif, faisant reflexion  ce qu'il venoit de voir, et
penetr  mesme temps d'un grand plaisir (Rflexions sur la Pot.
XXIX).]

L'empltre qui lui couvroit la moiti du visage ne l'empcha point de
faire voir qu'il etoit excellent comedien. Mademoiselle de la Caverne
fit des merveilles dans les rles de Marianne et de Salom; la Rancune
satisfit tout le monde dans les autres[62] rles de la pice, et elle
s'en alloit tre conduite  bonne fin quand le diable, qui ne dort
jamais, s'en mla, et fit finir la tragedie non pas par la mort de
Marianne et par les desespoirs d'Hrode, mais par mille coups de poing,
autant de soufflets, un nombre effroyable de coups de pieds, des
juremens qui ne se peuvent compter, et ensuite une belle information que
fit faire le sieur de la Rappiniere, le plus expert de tous les hommes
en pareille matire.

[Note 62: Marianne est la femme et Salom la soeur d'Hrode; elles
paroissent ensemble sur la scne (II, 2). En dehors de ces rles et de
celui d'Hrode, il en restoit plus de dix, moins importants pour la
plupart, que La Rancune devoit remplir  lui seul.]




CHAPITRE III.

Le deplorable succs[63] qu'eut la comedie.

Dans toutes les villes subalternes du royaume il y a d'ordinaire un
tripot o s'assemblent tous les jours les faineans de la ville, les uns
pour jouer, les autres pour regarder ceux qui jouent. C'est l que l'on
rime richement en Dieu[64], que l'on epargne fort peu le prochain, et
que les absens sont assassins  coups de langue; on n'y fait quartier 
personne, tout le monde y vit de Turc  Maure, et chacun y est reu pour
railler, selon le talent qu'il en a eu du Seigneur. C'est en un de ces
tripots l, si je m'en souviens, que j'ai laiss trois personnes
comiques, recitant la Marianne devant une honorable compagnie  laquelle
presidoit le sieur de la Rappinire. Au mme temps qu'Herode et Marianne
s'entredisoient leurs verits[65], les deux jeunes hommes de qui l'on
avoit pris si librement les habits entrrent dans la chambre en
caleons, et chacun sa raquette  la main; ils avoient neglig de se
faire frotter[66], pour venir entendre la comedie. Leurs habits, que
portoient Herode et Pherore, leur frapprent bientt la vue; le plus
colre des deux, s'adressant au valet du tripot: Fils de chienne! lui
dit-il, pourquoi as-tu donn mon habit  ce bateleur? Le pauvre valet,
qui le connoissoit pour un grand brutal, lui dit en toute humilit que
ce n'etoit pas lui. Et qui donc, barbe de cocu? ajouta-t-il. Le pauvre
valet n'osoit en accuser la Rappinire en sa prsence; mais lui, qui
etoit le plus insolent de tous les hommes, lui dit en se levant de sa
chaise: C'est moi; qu'en voulez-vous dire?--Que vous tes un sot,
repartit l'autre, en lui dechargeant un demesur coup de sa raquette sur
les oreilles. La Rappinire fut si surpris d'tre prevenu d'un coup, lui
qui avoit accoutum d'en user ainsi, qu'il demeura comme immobile, ou
d'admiration, ou parcequ'il n'etoit pas encore assez en colre et qu'il
lui en falloit beaucoup pour se resoudre  se battre, ne ft-ce qu'
coups de poings, et peut-tre que la chose en ft demeure l, si son
valet, qui avoit plus de colre que lui, ne se ft jet sur l'agresseur,
en lui donnant un coup de poing avec toutes ses circonstances dans le
beau milieu du visage, ensuite une grande quantit d'autres o ils
purent aller. La Rappinire le prit en queue et se mit  travailler sur
lui en coups de poings comme un homme qui a et offens le premier. Un
parent de son adversaire prit la Rappinire de la mme faon; ce parent
fut investi par un ami de la Rappinire pour faire diversion; celui-ci
le fut d'un autre, et celui-l d'un autre. Enfin tout le monde prit
parti dans la chambre; l'un juroit, l'autre injurioit, tous
s'entrebattoient; la tripotire, qui voyoit rompre ses meubles,
emplissoit l'air de cris pitoyables. Vraisemblablement ils devoient tous
perir par coups d'escabeaux, de pieds et de poings, si quelques uns des
magistrats de la ville qui se promenoient sous les halles avec le
senechal du Maine[67], des Essarts, ne fussent accourus  la rumeur.
Quelques uns furent d'avis de jeter deux ou trois seaux d'eau sur les
combattans, et le remde et peut-tre russi; mais ils se separrent de
lassitude, outre que deux pres capucins, qui se jetrent par charit
dans le champ de bataille, mirent non pas une paix bien affermie entre
les combattans, mais firent accorder quelques trves pendant lesquelles
on put negocier, sans prejudice des informations qui se firent de part
et d'autre. Le comedien Destin fit des prouesses  coups de poings dont
on parle encore dans la ville du Mans, suivant ce qu'en ont racont les
deux jouvenceaux auteurs de la querelle, avec lesquels il eut
particulierement affaire, et qu'il pensa rouer de coups, outre quantit
d'autres du parti contraire qu'il mit hors de combat du premier coup. Il
perdit son empltre durant la mle, et l'on remarqua qu'il avoit le
visage aussi beau que la taille riche. Les museaux sanglans furent lavs
d'eau frache, les collets dechirs furent changs, on appliqua quelques
cataplasmes, et mme l'on fit quelques points d'aiguille. Les meubles
furent aussi remis en leur place, non pas du tout si entiers qu'alors
qu'on les derangea. Enfin, un moment aprs, il ne resta plus rien du
combat que beaucoup d'animosit, qui paroissoit sur le visage des uns et
des autres.

[Note 63: Dans le sens du latin successus: issue, rsultat.]

[Note 64: On se rappelle le vers de Gresset:

     Vous la rima fort richement en tain.
                      (Vert-Vert, ch. 4.)

Il avoit dj dit avant:

                  Les bateliers juroient,
     Rimoient en Dieu.
                                 (Ch. 3.)]

[Note 65: Acte 3, sc. 3 et 4.]

[Note 66: Les joueurs de paume se font frotter par les marqueurs
pour se nettoyer quand ils ont su. (Dict. de Furetire.)]

[Note 67: Voir le Dict. de Furetire pour les diverses fonctions du
snchal. Le snchal du Maine toit alors Tanneguy Lombelon, baron des
Essarts, chaud partisan des frondeurs et du parlement, qui avoit
succd, en 1638,  J. B. L. de Beaumanoir, baron de Lavardin. Le
gouverneur de la ville toit M. de Tresmes.]

Les pauvres comediens sortirent long-temps aprs avec la Rappinire, qui
verbalisa le dernier. Comme ils passoient du tripot sous les Halles, ils
furent investis par sept ou huit braves, l'epe  la main. La
Rappinire, selon sa coutume, eut grand'peur et pensa bien avoir quelque
chose de pis, si Destin ne se ft genereusement jet au devant d'un coup
d'epe qui lui alloit passer au travers du corps; il ne put pourtant si
bien le parer qu'il ne ret une legre blessure dans le bras. Il mit
l'epe  la main en mme temps, et en moins de rien fit voler  terre
deux epes, ouvrit deux ou trois ttes, donna force coups sur les
oreilles, et deconfit si bien messieurs de l'embuscade que tous les
assistans avourent qu'ils n'avoient jamais vu un si vaillant homme.
Cette partie ainsi avorte avoit et dresse  la Rappinire par deux
petits nobles, dont l'un avoit epous la soeur de celui qui commena le
combat par un grand coup de raquette, et vraisemblablement la Rappinire
etoit gt sans le vaillant defenseur que Dieu lui suscita en notre
vaillant comedien. Le bienfait trouva place en son coeur de roche, et
sans vouloir permettre que ces pauvres restes d'une troupe delabre
allassent loger en une htellerie, il les emmena chez lui, o le
charretier dechargea le bagage comique et s'en retourna en son village.




CHAPITRE IV.

Dans lequel on continue  parler du sieur la Rappinire, et de ce qui
arriva la nuit en sa maison.

Mademoiselle de la Rappinire[68] reut la compagnie avec grande
civilit, comme elle etoit la femme du monde qui se soumettoit le plus
facilement. Elle n'etoit pas laide, quoique si maigre et si sche
qu'elle n'avoit jamais mouch de chandelle avec les doigts que le feu
n'y prt. J'en pourrois dire cent choses rares, que je laisse de peur
d'tre trop long. En moins de rien les deux dames furent si grandes
camarades qu'elles s'entre-appellrent ma chre et ma fidle. La
Rappinire, qui avoit de la mauvaise gloire autant que barbier de la
ville, dit en entrant qu'on allt  la cuisine et  l'office faire hter
le souper. C'etoit une pure rodomontade: outre son vieil valet, qui
pansoit mme ses chevaux, il n'y avoit dans le logis qu'une jeune
servante et une vieille boiteuse, qui avoit du mal comme un chien. Sa
vanit fut punie par une grande confusion qui lui arriva. Il mangeoit
d'ordinaire au cabaret aux depens des sots, sa femme et son train si
regl etoient reduits au potage aux choux, selon la coutume du pays[69].
Voulant parotre devant ses htes et les regaler, il pensa couler par
derrire son dos quelque monnoie  son valet pour aller querir de quoi
souper. Par la faute du valet ou du matre, l'argent tomba sur la chaise
o il etoit assis, et puis de la chaise en bas. La Rappinire en devint
tout violet, sa femme en rougit, le valet en jura, la Caverne en
souffrit, la Rancune n'y prit peut-tre pas garde, et pour Destin, je
n'ai pas bien su l'effet que cela fit sur son esprit; l'argent fut
ramass, et en attendant le souper on fit conversation. La Rappinire
demanda au Destin pourquoi il se deguisoit le visage d'un empltre; il
lui dit qu'il en avoit bien du sujet, et que, se voyant travesti par
accident, il avoit voulu ter ainsi la connoissance de son visage 
quelques ennemis qu'il avoit.

[Note 68: On sait que le nom de Madame toit rserv aux personnes
de condition noble. Le de plac devant un nom n'toit point,  beaucoup
prs, un signe infaillible de noblesse vritable, jouissant des droits
et des exemptions accords  cet tat; il toit souvent usurp, souvent
employ par politesse,  l'gard des personnes qu'on vouloit honorer, ou
qui toient leves, par leur position, au dessus des bourgeois
ordinaires. Ainsi Jean de La Fontaine, malgr son de, toit si peu noble
qu'en 1669 il fut condamn  une amende de 3,000 fr. pour usurpation
d'un titre qui ne lui appartenoit pas.]

[Note 69: Il parot que c'est l aujourd'hui encore le mets favori
et le fonds des repas du paysan manceau (Pesche, Dict. de la Sarthe, t.
3, p. 48).]

Enfin le souper vint, bon ou mauvais. La Rappinire but tant qu'il
s'enivra; la Rancune s'en donna aussi jusques aux gardes; Destin soupa
fort sobrement en honnte homme, la Caverne en comedienne affame, et
mademoiselle de la Rappinire en femme qui veut profiter de l'occasion,
c'est--dire tant qu'elle en fut devoye. Tandis que les valets
mangrent et que l'on dressa les lits, la Rappinire les accabla de cent
contes pleins de vanit. Destin coucha seul en une petite chambre, la
Caverne avec la fille de chambre dans un cabinet, et la Rancune avec le
valet je ne sais o. Ils avoient tous envie de dormir, les uns de
lassitude, les autres d'avoir trop soup, et cependant ils ne dormirent
gures, tant il est vrai qu'il n'y a rien de certain en ce monde. Aprs
le premier sommeil, mademoiselle de la Rappinire eut envie d'aller o
les rois ne peuvent aller qu'en personne. Son mary se reveilla bientt
aprs; quoiqu'il ft bien sol, il sentit bien qu'il etoit tout seul. Il
appela sa femme; on ne lui repondit point. Avoir quelque soupon, se
mettre en colre, se lever de furie, ce ne fut qu'une mme chose.  la
sortie de sa chambre, il entendit marcher devant lui; il suivit quelque
temps le bruit qu'il entendoit. Au milieu d'une petite galerie qui
conduisoit  la chambre de Destin, il se trouva si prs de ce qu'il
suivoit qu'il crut lui marcher sur les talons; il pensa se jeter sur sa
femme et la saisit en criant: Ah! putain! Ses mains ne trouvrent
rien, et, ses pieds rencontrant quelque chose, il donna du nez en terre
et se sentit enfoncer dans l'estomac quelque chose de pointu. Il cria
effroyablement: Au meurtre! on m'a poignard! sans quitter sa femme,
qu'il pensoit tenir par les cheveux et qui se debattoit sous lui.  ses
cris, ses injures et ses juremens, toute la maison fut en rumeur et tout
le monde vint  son aide en mme temps: la servante avec une chandelle,
la Rancune et le valet en chemises sales, la Caverne en jupe fort
mechante, le Destin l'epe  la main, et mademoiselle la Rappinire
toute la dernire, qui fut bien etonne, aussi bien que les autres, de
trouver son mari tout furieux luttant contre une chvre qui allaitoit
dans la maison les petits d'une chienne qui etoit morte. Jamais homme ne
fut plus confus que la Rappinire. Sa femme, qui se douta bien de la
pense qu'il avoit eue, lui demanda s'il etoit fou. Il repondit, sans
savoir quasi ce qu'il disoit, qu'il avoit pris la chvre pour un
voleur; le Destin devina ce qui en etoit; chacun regagna son lit et crut
ce qu'il voulut de l'aventure, et la chvre fut renferme avec ses
petits chiens.




CHAPITRE V.

Qui ne contient pas grand'chose.

Le comedien la Rancune, un des principaux heros de notre roman, car il
n'y en aura pas pour un dans ce livre-ci, et, puisqu'il n'y a rien de
plus parfait qu'un heros de livre[70], demi-douzaine de heros ou
soi-disant tels feront plus d'honneur au mien qu'un seul, qui seroit
peut-tre celui dont on parleroit le moins, comme il n'y a qu'heur et
malheur en ce monde. La Rancune donc etoit de ces misanthropes qui
hassent tout le monde et qui ne s'aiment pas eux-mmes, et j'ai su de
beaucoup de personnes qu'on ne l'avoit jamais vu rire. Il avoit assez
d'esprit et faisoit assez bien de mechans vers[71]; d'ailleurs homme
d'honneur en aucune faon, malicieux comme un vieil singe et envieux
comme un chien. Il trouvoit  redire en tous ceux de sa profession:
Belleroze etoit trop affect, Mondory trop rude, Floridor trop
froid[72], et ainsi des autres; et je crois qu'il et aisement laiss
conclure qu'il avoit et le seul comedien sans defaut, et cependant il
n'etoit plus souffert dans la troupe qu' cause qu'il avoit vieilli dans
le metier. Au temps qu'on etoit reduit aux pices de Hardy, il jouoit en
fausset et sous le masque les rles de nourrice[73]; depuis qu'on
commena  mieux faire la comedie, il etoit le surveillant du portier,
jouoit les rles de confidens, ambassadeurs et recors, quand il falloit
accompagner un roi, assassiner quelqu'un ou donner bataille; il chantoit
une mechante taille aux trios, et se farinoit  la farce[74]. Sur ces
beaux talens-l il avoit fond une vanit insupportable, laquelle etoit
jointe  une raillerie continuelle, une medisance qui ne s'epuisoit
point et une humeur querelleuse qui etoit pourtant soutenue par quelque
valeur. Tout cela le faisoit craindre  ses compagnons; avec le seul
Destin il etoit doux comme un agneau et se montroit raisonnable autant
que son naturel le pouvoit permettre. On a voulu dire qu'il en avoit t
battu; mais ce bruit-l n'a pas dur long-temps, non plus que celui de
l'amour qu'il avoit pour le bien d'autrui jusqu' s'en saisir
furtivement: avec tout cela le meilleur homme du monde[75]. Je vous ai
dit, ce me semble, qu'il coucha avec le valet de la Rappinire, qui
s'appeloit Doguin. Soit que le lit o il coucha ne ft pas trop bon ou
que Doguin ne ft pas bon coucheur, il ne put dormir toute la nuit. Il
se leva ds le point du jour (aussi bien que Doguin, qui fut appel par
son matre), et, passant devant la chambre de la Rappinire, lui alla
donner le bon jour. La Rappinire reut son compliment avec un faste de
prevt provincial et ne lui rendit pas la dixime partie des civilits
qu'il en reut; mais, comme les comediens jouent toutes sortes de
personnages, il ne s'en emut gures. La Rappinire lui fit cent
questions sur la comedie, et de fil en aiguille (il me semble que ce
proverbe est ici fort bien appliqu) lui demanda depuis quand ils
avoient le Destin dans leur troupe, et ajouta qu'il etoit excellent
comedien. Ce qui reluit n'est pas or, repartit la Rancune. Du temps que
je jouois les premiers rles, il n'et jou que les pages; comment
sauroit-il un metier qu'il n'a jamais appris? Il y a fort peu de temps
qu'il est dans la comedie: on ne devient pas comedien comme un
champignon. Parcequ'il est jeune, il plat; si vous le connoissiez comme
moi, vous en rabattriez plus de la moiti. Au reste, il fait l'entendu
comme s'il etoit sorti de la cte de saint Louis[76], et cependant il ne
decouvre point qui il est ni d'o il est, non plus qu'une belle Cloris
qui l'accompagne, qu'il appelle sa soeur, et Dieu veuille qu'elle le
soit! Tel que je suis, je lui ai sauv la vie dans Paris aux depens de
deux bons coups d'epe, et il en a et si meconnoissant qu'au lieu de me
faire porter chez un chirurgien, il passa la nuit  chercher dans les
boues je ne sais quel bijou de diamans d'Alenon[77] qu'il disoit lui
avoir et pris par ceux qui nous attaqurent. La Rappinire demanda 
la Rancune comment ce malheur-l lui etoit arriv. Ce fut le jour des
Rois, sur le Pont-Neuf, repondit la Rancune. Ces dernires paroles
troublrent extremement la Rappinire et son valet Doguin; ils plirent
et rougirent l'un et l'autre, et la Rappinire changea de discours si
vite et avec un si grand desordre d'esprit que la Rancune s'en etonna.
Le bourreau de la ville et quelques archers, qui entrrent dans la
chambre, rompirent la conversation et firent grand plaisir  la Rancune,
qui sentoit bien que ce qu'il avoit dit avoit frapp la Rappinire en
quelque endroit bien tendre, sans pouvoir deviner la part qu'il y
pouvoit prendre.

[Note 70: Scarron revient encore plus loin sur cette remarque en
disant fort justement que ces hros imaginaires sont quelquefois
incommodes  force d'tre trop honntes gens. C'est l un reproche que
les crivains satiriques faisoient souvent aux romans d'alors.]

[Note 71: Cette phrase, qui est, pour ainsi dire, passe en
proverbe, se retrouve  peu prs textuellement dans la Satire des
satires de Boursault:

     Je fais passablement de mechantes paroles,

dit le marquis, et le chevalier lui rpond:

     Tu fais de mechants vers admirablement bien.
                                (Sc. 3.)]

[Note 72: Nous avons dj parl de Mondory (V. page 16), dont
Tallemant dit, ce qui fait comprendre le reproche de la Rancune, qu'il
etoit plus propre  faire un heros qu'un amoureux. Pierre le Messier,
dit Belleroze, toit un acteur de l'htel de Bourgogne, remarquable dans
les rles tragiques, bien que La Rancune le juget trop affect, et que
madame de Montbazon lui trouvt l'air trop fade (Mm. du card. de Retz).
Tallemant s'exprime  peu prs de mme, le traitant de comdien fard,
qui regardoit o il jetteroit son chapeau, de peur de gter ses plumes.
Floridor toit un comdien de la mme troupe, qui avoit pourtant
commenc par faire partie de celle du Marais. Son vrai nom toit Josias
de Soulas, sieur de Prinefosse. Il toit fort aim du public; le roi le
favorisoit, et Molire lui fit la grce de ne pas le nommer parmi les
acteurs de l'htel de Bourgogne qu'il critique dans l'Impromptu de
Versailles. On peut voir le splendide loge qu'en a fait de Vis, dans
sa critique de la Sophonisbe de P. Corneille, o il le nomme le plus
grand comdien du monde. Nanmoins, le satirique Tallemant,  l'endroit
mme o il parle de Mondory et de Bellerose (d. Monmerqu, in-8, t. 6),
se rapproche encore du sentiment de la Rancune: C'est, dit-il, un
mdiocre comedien, quoi que le monde en veuille dire. Il est toujours
ple.]

[Note 73: Le manque d'actrices sur les anciens thtres toit cause
qu'on avoit d les remplacer par des acteurs dans certains rles de
femmes, comme ceux de nourrices et de soubrettes; ces derniers rles, du
reste, toient presque toujours si licencieux que des hommes seuls
pouvoient s'en charger. Ds lors le masque et la voix de fausset toient
ncessaires. On nous a conserv les noms de quelques comdiens qui
s'toient rendus particulirement clbres dans ce genre, entre autres
d'Alizon, qui jouoit  l'htel de Bourgogne dans la premire moiti du
XVIIe sicle. Personne n'ignore que ce fut P. Corneille qui, dans la
Galerie du Palais, fit disparotre la nourrice du thtre en la
remplaant par la suivante. Ds lors l'acteur se borna  certains rles
de vieilles et de ridicules, tels que celui de la comtesse
d'Escarbagnas. Cet usage ne cessa entirement au thtre qu'aprs la
retraite de Hubert (avril 1685), qui avoit rempli avec beaucoup de
succs plusieurs de ces rles de femmes.]

[Note 74: C'toit une habitude rpandue parmi les acteurs qui
jouoient la farce: ainsi Gros-Guillaume, Jean-Farine, Jodelet, et tous
ceux qui avoient le visage naturellement mobile et comique,
s'enfarinoient; mais quelques uns, comme Guillot-Gorju,
Gautier-Garguille et Turlupin, prfroient se couvrir d'un masque (Hist.
du Tht. fran., des frres Parfait); on sait, par le tmoignage de
Villiers (Vengeance des marquis), que Molire fit comme ces derniers, en
jouant d'abord le rle de Mascarille des Prcieuses ridicules.]

[Note 75: C'est le: au demeurant, le meilleur fils du monde, de
Clment Marot.]

[Note 76: Molire a fait dire de mme  madame Jourdain: Est-ce que
nous sommes, nous autres, de la cte de saint Louis? (Bourg. gent.,
act. 3, sc. 12.) C'toit une faon de parler fort usite alors, et dont
on devine facilement le sens.]

[Note 77: On appeloit diamants d'Alenon de faux diamants qu'on
recueilloit aux environs de cette ville, dans un terrain plein d'un
sable fort luisant et de pierres grises et trs dures. Quelques uns de
ces diamants atteignoient la grosseur d'un oeuf, et ils toient parfois
aussi nets et aussi brillants que des diamants vritables. (Dict. de
Furetire.)]

Cependant le pauvre Destin, qui avoit et si bien sur le tapis, etoit
bien en peine: la Rancune le trouva avec mademoiselle de la Caverne,
bien empch  faire avouer  un vieil tailleur qu'il avoit mal ou et
encore plus mal travaill. Le sujet de leur differend etoit qu'en
dechargeant le bagage comique, le Destin avoit trouv deux pourpoints et
un haut-de-chausses fort uss, qu'il les avoit donns  ce vieil
tailleur pour en tirer une manire d'habit plus  la mode que les
chausses de page[78] qu'il portoit, et que le tailleur, au lieu
d'employer un des pourpoints pour raccommoder l'autre et le haut de
chausses aussi, par une faute de jugement indigne d'un homme qui avoit
raccommod des vieilles hardes toute sa vie, avoit rhabill les deux
pourpoints des meilleurs morceaux du haut-de-chausses; tellement que le
pauvre Destin, avec tant de pourpoints et si peu de hauts-de-chausses,
se trouvoit reduit  garder la chambre ou  faire courir les enfans
aprs lui, comme il avoit fait dej avec son habit comique. La
liberalit de la Rappinire repara la faute du tailleur, qui profita des
deux pourpoints rhabills, et le Destin fut regal de l'habit d'un
voleur qu'il avoit fait rouer depuis peu. Le bourreau, qui s'y trouva
present, et qui avoit laiss cet habit en garde  la servante de la
Rappinire, dit fort insolemment que l'habit etoit  lui; mais la
Rappinire le menaa de lui faire perdre sa charge. L'habit se trouva
assez juste pour le Destin, qui sortit avec la Rappinire et la Rancune.
Ils dnrent en un cabaret aux depens d'un bourgeois qui avoit  faire
de la Rappinire. Mademoiselle de la Caverne s'amusa  savonner son
collet sale et tint compagnie  son htesse. Le mme jour, Doguin fut
rencontr par un des jeunes hommes qu'il avoit battus le jour de devant
dans le tripot, et revint au logis avec deux bons coups d'epe et force
coups de bton; et,  cause qu'il etoit bien bless, la Rancune, aprs
avoir soup, alla coucher dans une htellerie voisine, fort lass
d'avoir couru toute la ville, accompagnant, avec son camarade Destin, le
sieur de la Rappinire, qui vouloit avoir raison de son valet assassin.

[Note 78: Les chausses de page, appeles aussi grgues, trousses, ou
culottes, toient des espces de hauts-de-chausses d'ancienne mode,
serrs et plisss, et qui, abandonns depuis le sicle prcdent,
toient rservs seulement aux pages.]




CHAPITRE VI.

      L'aventure du pot de chambre; la mauvaise nuit que la
      Rancune donna  l'htellerie; l'arrive d'une partie de la
      troupe; mort de Doguin, et autres choses memorables.

La Rancune entra dans l'htellerie un peu plus que demi-ivre. La
servante de la Rappinire, qui le conduisoit, dit  l'htesse qu'on lui
dresst un lit. Voici le reste de notre ecu[79], dit l'htesse; si nous
n'avions point d'autre pratique que celle-l, notre louage seroit mal
pay.--Taisez-vous, sotte, dit son mari; monsieur de la Rappinire nous
fait trop d'honneur. Que l'on dresse un lit  ce gentilhomme.--Voire qui
en auroit, dit l'htesse; il ne m'en restoit qu'un que je viens de
donner  un marchand du bas Maine. Le marchand entra l-dessus, et,
ayant appris le sujet de la contestation, offrit la moiti de son lit 
la Rancune, soit qu'il et  faire  la Rappinire, ou qu'il ft
obligeant de son naturel. La Rancune l'en remercia autant que sa
secheresse de civilit le put permettre. Le marchand soupa, l'hte lui
tint compagnie, et la Rancune ne se fit pas prier deux fois pour faire
le troisime et se mettre  boire sur nouveaux frais. Ils parlrent des
impts, pestrent contre les malttiers[80], reglrent l'Etat, et se
reglrent si peu eux-mmes, et l'hte tout le premier, qu'il tira sa
bourse de sa pochette et demanda  compter, ne se souvenant plus qu'il
etoit chez lui. Sa femme et sa servante l'en tranrent par les epaules
dans sa chambre, et le mirent sur un lit tout habill. La Rancune dit au
marchand qu'il etoit afflig d'une difficult d'urine et qu'il etoit
bien fch d'tre contraint de l'incommoder;  quoi le marchand lui
repondit qu'une nuit etoit bientt passe. Le lit n'avoit point de
ruelle et joignoit la muraille; la Rancune s'y jetta le premier, et, le
marchand s'y etant mis aprs en la bonne place, la Rancune lui demanda
le pot de chambre. Et qu'en voulez-vous faire? dit le marchand.--Le
mettre auprs de moi, de peur de vous incommoder, dit la Rancune. Le
marchand lui repondit qu'il lui donnerait quand il en auroit  faire, et
la Rancune n'y consentit qu' peine, lui protestant qu'il etoit au
desespoir de l'incommoder. Le marchand s'endormit sans lui repondre, et
 peine commena-t-il  dormir de toute sa force que le malicieux
comedien, qui etoit homme  s'eborgner pour faire perdre un oeil  un
autre, tira le pauvre marchand par le bras, en lui criant: Monsieur!
ho! Monsieur! Le marchand, tout endormi, lui demanda en billant: Que
vous plat-il?--Donnez-moi un peu le pot de chambre, dit la Rancune. Le
pauvre marchand se pencha hors du lit, et, prenant le pot de chambre, le
mit entre les mains de la Rancune, qui se mit en devoir de pisser, et,
aprs avoir fait cent efforts ou fait semblant de les faire, jur cent
fois entre ses dents et s'tre bien plaint de son mal, il rendit le pot
de chambre au marchand sans avoir piss une seule goutte. Le marchand le
remit  terre, et dit, ouvrant la bouche aussi grande qu'un four  force
de biller: Vraiment, Monsieur, je vous plains bien, et se rendormit
tout aussitt. La Rancune le laissa embarquer bien avant dans le
sommeil, et, quand il le vit ronfler comme s'il n'et fait autre chose
toute sa vie, le perfide l'eveilla encore et lui demanda le pot de
chambre aussi mechamment que la premire fois. Le marchand le lui mit
entre les mains aussi bonnement qu'il avoit dej fait, et la Rancune le
porta  l'endroit par o l'on pisse, avec aussi peu d'envie de pisser
que de laisser dormir le marchand. Il cria encore plus fort qu'il
n'avoit fait et fut deux fois plus long-temps  ne point pisser,
conjurant le marchand de ne prendre plus la peine de lui donner le pot
de chambre, et ajoutant que ce n'etoit pas la raison et qu'il le
prendrait bien. Le pauvre marchand, qui et lors donn tout son bien
pour dormir son sol, lui repondit, toujours en billant, qu'il en ust
comme il lui plairoit, et remit le pot de chambre en sa place. Ils se
donnrent le bon soir fort civilement, et le pauvre marchand et pari
tout son bien qu'il alloit faire le plus beau somme qu'il et fait de sa
vie. La Rancune, qui savoit bien ce qui en devoit arriver, le laissa
dormir de plus belle; et, sans faire conscience d'eveiller un homme qui
dormoit si bien, il lui alla mettre le coude dans le creux de l'estomac,
l'accablant de tout son corps et avanant l'autre bras hors du lit,
comme on fait quand on veut amasser quelque chose qui est  terre. Le
malheureux marchand, se sentant touffer et ecraser la poitrine,
s'eveilla en sursaut! criant horriblement: H! morbleu! Monsieur, vous
me tuez! La Rancune, d'une voix aussi douce et pose que celle du
marchand avoit et vehemente, lui repondit: Je vous demande pardon, je
voulois prendre le pot de chambre.--Ah! vertubleu, s'cria l'autre,
j'aime bien mieux vous le donner et ne dormir de toute la nuit. Vous
m'avez fait un mal dont je me sentirai toute ma vie. La Rancune ne lui
repondit rien, et se mit  pisser si largement et si roide que le bruit
seul du pot de chambre et pu reveiller le marchand. Il emplit le pot de
chambre, benissant le Seigneur avec une hypocrisie de scelerat. Le
pauvre marchand le felicitoit le mieux qu'il pouvoit de sa copieuse
ejaculation d'urine, qui lui faisoit esperer un sommeil qui ne seroit
plus interrompu, quand le maudit la Rancune, faisant semblant de vouloir
remettre le pot de chambre  terre, lui laissa tomber et le pot de
chambre et tout ce qui etoit dedans sur le visage, sur la barbe et sur
l'estomac, en criant en hypocrite: H! Monsieur, je vous demande
pardon. Le marchand ne repondit rien  sa civilit; car, aussitt qu'il
se sentit noyer de pissat, il se leva, hurlant comme un homme furieux et
demandant de la chandelle. La Rancune, avec une froideur capable de
faire renier un theatin, lui disoit: Voil Un grand malheur! Le
marchand continua ses cris: l'hte, l'htesse, les servantes et les
valets y vinrent. Le marchand leur dit qu'on l'avoit fait coucher avec
un diable, et pria qu'on lui ft du feu autre part. On lui demanda ce
qu'il avoit; il ne repondit rien, tant il etoit en colre, prit ses
habits et ses hardes, et s'alla secher dans la cuisine, o il passa le
reste de la nuit sur un banc, le long du feu. L'hte demanda  la
Rancune ce qu'il lui avoit foit. Il lui dit, feignant une grande
ingenuit: Je ne sais de quoi il se peut plaindre. Il s'est eveill et
m'a reveill, criant au meurtre: il faut qu'il ait fait quelque mauvais
songe ou qu'il soit fou; et, de plus, il a piss au lit. L'htesse y
porta la main et dit qu'il etoit vrai, que son matelas etoit tout perc,
et jura son grand Dieu qu'il le paieroit[81]. Ils donnrent le bonsoir 
la Rancune, qui dormit toute la nuit aussi paisiblement qu'auroit fait
un homme de bien, et se recompensa de celle qu'il avoit mal passe chez
la Rappinire. Il se leva pourtant plus matin qu'il ne pensoit, parceque
la servante de la Rappinire le vint querir  la hte pour venir voir
Doguin, qui se mouroit et qui demandoit  le voir devant que de mourir.
Il y courut, bien en peine de savoir ce que lui vouloit un homme qui se
mouroit et qui ne le connoissoit que du jour precedent. Mais la servante
s'etoit trompe; ayant ou demander le comedien au pauvre moribond, elle
avoit pris la Rancune pour le Destin, qui venoit d'entrer dans la
chambre de Doguin quand la Rancune arriva, et qui s'y etoit enferm,
ayant appris du prtre qui l'avoit confess que le bless avoit quelque
chose  lui dire qu'il lui importoit de savoir. Il n'y fut pas plus
d'un demi-quart d'heure que la Rappinire revint de la ville, o il
etoit all ds la pointe du jour pour quelques affaires. Il apprit en
arrivant que son valet se mouroit, qu'on ne lui pouvoit arrter le sang
parcequ'il avoit un gros vaisseau coup, et qu'il avoit demand  voir
le comedien Destin devant que de mourir. Et l'a-t-il vu? demanda tout
emu la Rappinire. On lui repondit qu'ils etoient enferms ensemble. Il
fut frapp de ces paroles comme d'un coup de massue, et s'en courut tout
transport frapper  la porte de la chambre o Doguin se mouroit, au
mme temps que le Destin l'ouvroit pour avertir que l'on vnt secourir
le malade qui venoit de tomber en foiblesse. La Rappinire lui demanda,
tout troubl, ce que lui vouloit son fou de valet. Je crois qu'il rve,
repondit froidement le Destin, car il m'a demand cent fois pardon, et
je ne pense pas qu'il m'ait jamais offens; mais qu'on prenne garde 
lui, car il se meurt. On s'approcha du lit de Doguin sur le point qu'il
rendoit le dernier soupir, dont la Rappinire parut plus gai que triste.
Ceux qui le connoissoient crurent que c'etoit  cause qu'il devoit les
gages  son valet. Le seul Destin savoit bien ce qu'il en devoit
croire.

[Note 79: Se dit de ceux qui surviennent en une compagnie, et qu'on
n'attendoit pas. (Leroux, Dict. comiq.)]

[Note 80: Les plaintes, les imprcations de toute sorte, contre les
malttiers et les partisans, qui se livroient souvent  des exactions et
 des friponneries dont ils avoient  rpondre devant les chambres de
justice, remplissent les crits de l'poque et les chansons manuscrites.
V. La Chasse aux larrons, de J. Bourgoing, in-8; les Satires de
Courval-Sonnet et de Gacon; beaucoup de Mazarinades; La Bruyre, Des
biens de fortune, etc., etc.--Maltte vient de mal tolta (tollir mal),
et signifioit rigoureusement une imposition faite sans ncessit, sans
droit et sans fondement; on appliquoit souvent ce terme aux subsides
onreux et extraordinaires, et mme, par abus, le peuple l'tendoit 
toute imposition nouvelle. Les malttiers toient les financiers qui se
chargeoient d'tablir et de faire marcher les malttes.]

[Note 81: Segrais nous apprend que ce fut M. de Riand, receveur des
dcimes, personnage fort goutteux, qui donna occasion  Scarron de
raconter cette sale aventure du pot de chambre. (Mm. anecd.)]

L-dessus deux hommes entrrent dans le logis qui furent reconnus par
notre comedien pour tre de ses camarades, desquels nous parlerons plus
amplement au suivant chapitre.




CHAPITRE VII.

L'aventure des brancards.

Le plus jeune des comediens qui entrrent chez la Rappinire etoit valet
de Destin. Il apprit de lui que le reste de la troupe etoit arriv,  la
reserve de mademoiselle de l'Etoile, qui s'etoit demis un pied  trois
lieues du Mans. Qui vous a fait venir ici, et qui vous a dit que nous y
etions? lui demanda le Destin.--La peste, qui etoit  Alenon, nous a
empchs d'y aller et nous a arrts  Bonnestable[82], repondit l'autre
comedien, qui s'appeloit l'Olive, et quelques habitans de cette ville
que nous avons trouvs nous ont dit que vous avez jou ici, que vous
vous etiez battu et que vous aviez et bless. Mademoiselle de l'Etoile
en est fort en peine, et vous prie de lui envoyer un brancard[83]. Le
matre de l'htellerie voisine, qui etoit venu l au bruit de la mort de
Doguin, dit qu'il y avoit un brancard chez lui, et, pourvu qu'on le
payt bien, qu'il seroit en etat de partir sur le midi, port par deux
bons chevaux. Les comediens arretrent le brancard  un ecu, et des
chambres dans l'htellerie pour la troupe comique. La Rappinire se
chargea d'obtenir du lieutenant general permission de jouer, et, sur le
midi, le Destin et ses camarades prirent le chemin de Bonnestable. Il
faisoit un grand chaud. La Rancune dormoit dans le brancard; l'Olive
etoit mont sur le cheval de derrire, et un valet de l'hte conduisoit
celui de devant; le Destin alloit de son pied, un fusil sur l'epaule, et
son valet lui contoit ce qui leur etoit arriv depuis le Chteau du
Loir[84] jusqu' un village auprs de Bonnestable, o mademoiselle de
l'Etoile s'etoit demis un pied en descendant de cheval, quand deux
hommes bien monts, et qui se cachrent le nez de leur manteau en
passant auprs de Destin, s'approchrent du brancard du ct qu'il etoit
decouvert, et, n'y trouvant qu'un vieil homme qui dormoit, le mieux
mont de ces deux inconnus dit  l'autre: Je crois que tous les diables
sont aujourd'hui dechans contre moi et se sont deguiss en brancards
pour me faire enrager. Cela dit, il poussa son cheval  travers les
champs, et son camarade le suivit. L'Olive appela le Destin, qui etoit
un peu eloign, et lui conta l'aventure, en laquelle il ne put rien
comprendre et dont il ne se mit pas beaucoup en peine.

[Note 82: Petite ville du Maine, sur la Dive, avec une fort
considrable.]

[Note 83: Un brancard toit une sorte de lit portatif, destin
surtout  voiturer les malades. Il toit fait en forme de grande
civire, avec des cerceaux en berceau, qu'on pouvoit garnir au besoin de
matelas et de couvertures, et il toit port, comme une litire, sur des
mulets ou des chevaux.]

[Note 84: Petite ville du Maine,  onze lieues environ du Mans.]

 un quart de lieue de l, le conducteur du brancard, que l'ardeur du
soleil avoit assoupi, alla planter le brancard dans un bourbier, o la
Rancune pensa se repandre. Les chevaux y brisrent leurs harnois, et il
les en fallut tirer par le cou et par la queue, aprs qu'on les eut
detels. Ils ramassrent les debris du naufrage et gagnrent le prochain
village le mieux qu'ils purent. L'equipage du brancard avoit grand
besoin de reparation. Tandis qu'on y travailla, la Rancune, l'Olive et
le valet de Destin burent un coup  la porte d'une htellerie qui se
trouva dans le village. L-dessus il arriva un autre brancard, conduit
par deux hommes de pied, qui s'arrta aussi devant l'htellerie.  peine
fut-il arriv qu'il en parut un autre, qui venoit cent pas aprs du mme
ct. Je crois que tous les brancards de la province se sont ici donn
rendez-vous pour une affaire d'importance ou pour un chapitre general,
dit la Rancune, et je suis d'avis qu'ils commencent leur conference, car
il n'y a pas apparence qu'il en arrive davantage.--En voici pourtant un
qui n'en quittera pas sa part, dit l'htesse. Et, en effet, ils en
virent un quatrime qui venoit du ct du Mans. Cela les fit rire de bon
courage, except la Rancune, qui ne rioit jamais, comme je vous ai dj
dit. Le dernier brancard s'arrta avec les autres. Jamais on ne vit tant
de brancards ensemble. Si les chercheurs de brancards que nous avons
trouvs tantt etoient ici, ils auraient contentement, dit le conducteur
du premier venu.--J'en ai trouv aussi, dit le second. Celui des
comediens dit la mme chose, et le dernier venu ajouta qu'il en avoit
pens tre battu. Et pourquoi? lui demanda le Destin.-- cause, lui
repondit-il, qu'ils en vouloient  une demoiselle qui s'etoit demis un
pied et que nous avons mene au Mans. Je n'ai jamais vu des gens si
colres; ils se prenoient  moi de ce qu'ils n'avoient pas trouv ce
qu'ils cherchoient. Cela fit ouvrir les oreilles aux comediens, et, en
deux ou trois interrogations qu'ils firent au brancardier, ils surent
que la femme du seigneur du village o mademoiselle de l'Etoile s'etoit
blesse lui avoit rendu visite, et l'avoit fait conduire au Mans avec
grand soin.

La conversation dura encore quelque temps entre les brancards, et ils
surent les uns des autres qu'ils avoient et reconnus en chemin par les
mmes hommes que les comediens avoient vus. Le premier brancard portoit
le cur de Domfront, qui venoit des eaux de Bellesme[85] et passoit au
Mans pour faire faire une consultation de medecins sur sa maladie; le
second portoit un gentilhomme bless qui revenoit de l'arme. Les
brancards se separrent. Celui des comediens et celui du cur de
Domfront retournrent au Mans de compagnie, et les autres o ils avoient
 aller. Le cur malade descendit en la mme htellerie des comediens,
qui etoit la sienne. Nous le laisserons reposer dans sa chambre, et
verrons, dans le suivant chapitre, ce qui se passoit en celle des
comediens.

[Note 85: Petite ville du Perche,  trois lieues sud de Mortagne,
qui possde des eaux minrales.]




CHAPITRE VIII.

      Dans lequel on verra plusieurs choses necessaires  savoir
      pour l'intelligence du present livre.

La troupe comique etoit compose de Destin, de l'Olive et de la Rancune,
qui avoient chacun un valet pretendant  devenir un jour comedien en
chef. Parmi ces valets, il y en avoit quelques uns qui recitoient dej
sans rougir et sans se defaire[86]. Celui de Destin, entre autres,
faisoit assez bien, entendoit assez ce qu'il disoit et avoit de
l'esprit. Mademoiselle de l'Etoile et la fille de mademoiselle de la
Caverne recitoient les premiers rles; la Caverne representoit les
reines et les mres et jouoit  la farce[87]. Ils avoient de plus un
pote, ou plutt un auteur, car toutes les boutiques d'epiciers du
royaume etoient pleines de ses oeuvres[88], tant en vers qu'en prose. Ce
bel esprit s'etoit donn  la troupe quasi malgr elle, et, parcequ'il
ne partageoit point et mangeoit quelque argent avec les comediens, on
lui donnoit les derniers rles, dont il s'acquittoit trs mal[89]. On
voyoit bien qu'il etoit amoureux de l'une des deux comediennes; mais il
etoit si discret, quoiqu'un peu fou, qu'on n'avoit pu decouvrir encore
laquelle des deux il devoit suborner sous esperance de l'immortalit. Il
menaoit les comediens de quantit de pices, mais il leur avoit fait
grce jusqu' l'heure; on savoit seulement par conjecture qu'il en
faisoit une intitule Martin Luther, dont on avoit trouv un cahier,
qu'il avoit pourtant desavou, quoiqu'il ft de son ecriture[90].

[Note 86: C'est--dire sans se dconcerter, sans perdre contenance.]

[Note 87: Cette runion de rles si divers jous par un mme acteur
toit alors fort commune, mme parmi les plus clbres comdiens. Ainsi,
pour ne citer qu'eux, les farceurs Gautier-Garguille et Turlupin toient
galement distingus dans la tragdie. (V. plus haut, note 2 de la page
11, ch. I.)]

[Note 88: On retrouvera souvent cette plaisanterie chez Boileau
quand il parle de ces auteurs,

     Dont les vers en paquet se vendent  la livre,

et qu'on voit

     Suivre chez l'picier Neuf-Germain et La Serre, etc.
                                  (Sat. 9.)]

[Note 89: Il n'toit pas rare alors de voir des potes  la solde
des troupes comiques. Ils les suivoient dans leurs excursions, soit pour
les fournir de pices ou pour modifier les comdies du rpertoire
suivant les dsirs des acteurs et les besoins du moment, soit pour
diriger les reprsentations. Ce fut ainsi que Hardy fit ses six cents
pices, et Tristan l'Hermite nous a racont, dans sa curieuse
autobiographie, la faon cavalire dont messieurs les comdiens
traitoient leur pote ordinaire pour la moindre peccadille, ne ft-ce
que pour avoir refus de jouer  la boule avec eux pendant qu'il
composoit des vers. Quelques uns de ces potes toient en mme temps
acteurs, comme Molire le fut plus tard. Les troupes ambulantes
d'Espagne avoient aussi leur pote, et il y en a un dans le Voyage
amusant de Rojas de Villandrado, ce Roman comique espagnol.]

[Note 90: Suivant la clef manuscrite cite dans notre notice,
l'original du portrait du pote Roquebrune auroit t M. de Moutires,
bailli de Touvoy (juridiction de Mgr l'vque du Mans).]

Quand nos comediens arrivrent, la chambre des comediennes etoit dej
pleine des plus echauffs godelureaux de la ville, dont quelques uns
etoient dej refroidis du maigre accueil qu'on leur avoit fait. Ils
parloient tous ensemble de la comedie, des bons vers, des auteurs et des
romans: jamais on n'out plus de bruit en une chambre,  moins que de
s'y quereller. Le pote, sur tous les autres, environn de deux ou trois
qui devoient tre les beaux esprits de la ville, se tuoit de leur dire
qu'il avoit vu Corneille, qu'il avoit fait la debauche avec Saint-Amant
et Beys, et qu'il avoit perdu un bon ami en feu Rotrou[91]. Mademoiselle
de la Caverne et mademoiselle Angelique, sa fille, arrangeoient leurs
hardes avec une aussi grande tranquillit que s'il n'y et eu personne
dans la chambre. Les mains d'Angelique etoient quelquefois serres ou
baises, car les provinciaux sont fort endemens et patineurs[92]; mais
un coup de pied dans l'os des jambes, un soufflet ou un coup de dent,
selon qu'il etoit  propos, la delivroient bientt de ces galans  toute
outrance. Ce n'est pas qu'elle ft devergonde, mais son humeur enjoue
et libre l'empchoit d'observer beaucoup de ceremonies; d'ailleurs elle
avoit de l'esprit et etoit trs honnte fille. Mademoiselle de l'Etoile
etoit d'une humeur toute contraire: il n'y avoit pas au monde une fille
plus modeste et d'une humeur plus douce; et elle fut lors si
complaisante qu'elle n'eut pas la force de chasser tous ces gracieuseux
hors de sa chambre, quoiqu'elle souffrt beaucoup au pied qu'elle
s'etoit demis, et qu'elle et grand besoin d'tre en repos. Elle etoit
tout habille sur un lit, environne de quatre ou cinq des plus
doucereux, etourdie de quantit d'equivoques qu'on appelle pointes dans
les provinces[93], et souriant bien souvent  des choses qui ne lui
plaisoient gure. Mais c'est une des grandes incommodits du metier,
laquelle, jointe  celle d'tre oblig de pleurer et de rire lorsque
l'on a envie de faire toute autre chose, diminue beaucoup le plaisir
qu'ont les comediens d'tre quelquefois empereurs et imperatrices, et
tre appels beaux comme le jour quand il s'en faut plus de la moiti,
et jeune beaut, bien qu'ils aient vieilli sur le thetre et que leurs
cheveux et leurs dents fassent une partie de leurs hardes. Il y a bien
d'autres choses  dire sur ce sujet; mais il faut les menager et les
placer en divers endroits de mon livre pour diversifier.

[Note 91: On connot Saint-Amant et Rotrou. Charles Beys
(1610-1659), pote, auteur de quelques comdies, entre autres de
l'Hpital des fous, matre et ami de Scarron, qui a fait des vers pour
mettre en tte de ses ouvrages, est moins connu. Loret, d'accord avec
notre auteur sur les dispositions de Beys pour la dbauche, nous dit,
dans sa Muse historique (4 octobre 1659), qu'il faisoit gloire,

     De bien manger et de bien boire,

et il ajoute:

     Beys, qui n'eut jamais vaillant un jacobus,
         Courtisa Bacchus et Phoebus,
         Et leurs lois, voulut toujours suivre.
     Bacchus en usa mal, Phoebus en usa bien;
     Mais en ce divers sort Beys ne perdit rien:
     Si l'un l'a fait mourir, l'autre l'a fait revivre.]

[Note 92: Endmens, lubriques,  peu prs le mme sens que
patineurs. Voir, si l'on en est curieux, pour la justification de cette
dernire pithte, Dict. de Furetire, art. Patin, et Dict. de Bayle,
art. Le Pays, note 7. C'est un terme que Scarron aime; il y revient
encore plus loin (ch. 10), ainsi que dans deux vers bien connus de
l'ptre chagrine  M. d'Albret, qu'on a souvent attribus au chevalier
de Boufflers.]

[Note 93: Scarron, qui n'toit pas toujours fort svre sur le choix
de ses bouffonneries, n'aimoit pourtant pas les pointes, bien qu'elles
fussent grandement  la mode dans la premire moiti du XVIIe sicle,
surtout parmi les crivains burlesques. Aussi Cyrano, le classique du
genre, lui reproche-t-il d'en tre venu  ce point de bestialit.....
que de bannir les pointes de la composition des ouvrages. (Lettre
contre Ronscar.)]

Revenons  la pauvre mademoiselle de l'Etoile, obsede de provinciaux,
la plus incommode nation du monde, tous grands parleurs, quelques uns
trs impertinens, et entre lesquels il s'en trouvoit de nouvellement
sortis du collge. Il y avoit entre autres un petit homme veuf, avocat
de profession, qui avoit une petite charge dans une petite juridiction
voisine. Depuis la mort de sa petite femme, il avoit menac les femmes
de la ville de se remarier et le clerg de la province de se faire
prtre, et mme de se faire prelat  beaux sermons comptans. C'etoit le
plus grand petit fou qui ait couru les champs depuis Roland[94]. Il
avoit etudi toute sa vie, et, quoique l'tude aille  la connoissance
de la verit, il etoit menteur comme un valet, presomptueux et opinitre
comme un pedant[95], et assez mauvais pote pour tre etouff s'il y
avoit de la police dans le royaume[96]. Quand le Destin et ses
compagnons entrrent dans la chambre, il s'offrit de leur dire, sans
leur donner le temps de se reconnotre, une pice de sa faon intitule:
Les faits et les gestes de Charlemagne, en vingt-quatre journes[97].
Cela fit dresser les cheveux en la tte  tous les assistans, et le
Destin, qui conserva un peu de jugement dans l'epouvante generale o la
proposition avoit mis la compagnie, lui dit en souriant qu'il n'y avoit
pas apparence de lui donner audience devant le souper. Eh bien! ce
dit-il, je m'en vais vous conter une histoire tire d'un livre
espagnol[98] qu'on m'a envoy de Paris, dont je veux faire une pice
dans les rgles. On changea de discours deux ou trois fois pour se
garantir d'une histoire que l'on croyoit devoir tre une imitation de
Peau-d'Ane[99]; mais le petit homme ne se rebuta point, et,  force de
recommencer son histoire autant de fois que l'on l'interrompoit, il se
fit donner audience, dont on ne se repentit point, parceque l'histoire
se trouva assez bonne et dementit la mauvaise opinion que l'on avoit de
tout ce qui venoit de Ragotin (c'etoit le nom du godenot[100]). Vous
allez voir cette histoire dans le suivant chapitre, non telle que la
conta Ragotin, mais comme je la pourrai conter d'aprs un des auditeurs
qui me l'a apprise. Ce n'est donc pas Ragotin qui parle, c'est moi.

[Note 94: Allusion aux folies de Roland, dans le pome de
l'Arioste.]

[Note 95: Voil un trait bien inoffensif, si on le compare 
beaucoup d'autres, de la haine particulire de l'poque contre le
pdant. C'toit un des types favoris de la vieille comdie et du roman
satirique au XVIIe sicle, o on l'avoit en horreur, comme plus tard le
bourgeois. Larivey, Cyrano, Rotrou, Molire, Scarron lui-mme (dans les
Boutades du capitan Matamore), etc., l'ont mis en scne, avec une verve
impitoyable, sous les traits d'un personnage sale, laid, avare, ridicule
de tout point. Qu'on se souvienne aussi du Sidias de Thophile dans les
Fragments d'une histoire comique, de l'Hortensius du Francion de Sorel,
du Barbon de Balzac et du Mamurra de Mnage, qui s'attaque autant au
pdant qu'au parasite dans la personne de Montmaur. Les prcieuses
elles-mmes, ces pdantes du beau sexe, faisoient voeu de har les
pdants, et, un peu plus tard, Richelet introduisoit cette dfinition
dans son dictionnaire: Pdant, mot qui vient du grec et qui est
injurieux... De tous les animaux domestiques  deux pieds qu'on appelle
vulgairement pdans, du Clrat est le plus misrable et le plus
cancre.]

[Note 96: Cf. les vers de Boileau sur les oeuvres des mchants
potes:

     Ils ont bien ennuy le roi, toute la cour,
     Sans que le moindre dit ait, pour punir leur crime,
     Retranch les auteurs ou supprim la rime.
                               (Sat. 9.)]

[Note 97: Ne seroit-ce point l une pigramme indirecte contre
quelques immenses pices de thtre du temps, par exemple, les Chastes
et loyales amours de Thagne et Charicle, par Hardy, en huit pomes
dramatiques (1601), et d'autres un peu moins longues, mais d'une belle
taille encore? Aprs la mort de Gustave-Adolphe, on joua en Espagne
(1633), devant le roi et la reine, un drame sur ce sujet (la Mort du roi
de Sude), dont la reprsentation dura douze jours (Gaz. de Fr. du 12
fvrier 1633).]

[Note 98: Effectivement, la nouvelle qui suit est tire des Alivios
de Cassandra de Solorzano; c'est la traduction du troisime rcit de ce
livre: los Efectos que haze amor, (V. notre notice.)]

[Note 99: Il ne s'agit point ici, bien entendu, du conte de
Perrault, qui ne parut pour la premire fois qu'en 1694. M. Walckenar,
dans ses Lettr. sur l'orig. de la ferie et des contes de fes attribus
 Perrault (1826, in-12), a dmontr clairement que la lgende de Peau
d'Ane toit d'une origine beaucoup plus ancienne, et qu'elle toit fort
populaire dj,--sans qu'on puisse la retrouver expressment dans aucun
crit,--avant que Perrault l'et emprunte aux rcits des nourrices pour
la rdiger  sa manire, d'abord en vers, puis en prose. Beaucoup
d'auteurs, du reste, ont parl de Peau-d'Ane bien avant 1694: le
cardinal de Retz dans ses Mmoires, Boileau dans sa Dissertation sur
Joconde (1669), Molire dans le Malade imaginaire (act. 2, sc. 1.), La
Fontaine dans le Pouvoir des Fables, Scarron non seulement dans le Roman
comique, mais dans son Virgile travesti (liv. 2), Perrault lui-mme dans
son Parallle des anciens et des modernes (1688). Quelques uns ont cru
qu'il s'agissoit de la 130e nouvelle de Bonaventure des Priers; mais il
suffit d'avoir jet un coup d'oeil sur ce conte, aussi court
qu'insignifiant, pour s'assurer qu'il n'a pu avoir cette popularit et
que ce n'est pas de l que Perrault a tir le sien.]

[Note 100: Ragotin est videmment un diminutif de ragot, qui
signifioit un petit homme, mal bti, gros, court et membru. Il y a eu
aussi  Paris, sous Louis XII et Franois Ier, un mendiant bouffon du
nom de Ragot. On trouve encore dans Tallemant le mot ragoter, dans le
sens de gronder avec mauvaise humeur (Histor. de Niert). Quant au mot
godenot, il dsignoit au propre un petit morceau de bois ayant la figure
d'un marmouzet, et dont se servoient les joueurs de gobelets pour amuser
le menu peuple, et au figur les personnages mal dgrossis et d'un
physique ridicule (Dict. com. de Leroux). Les chroniqueurs manceaux nous
apprennent que Ren Denisot, avocat du roi au prsidial du Mans, qui
mourut en 1707, servit de modle  Scarron pour le type de Ragotin
(Almanach man., 1767; Lepaige, Dict. du Mans).]




CHAPITRE IX.

Histoire de l'amante invisible.

Dom Carlos d'Aragon etoit un jeune gentilhomme de la maison dont il
portoit le nom. Il fit des merveilles de sa personne dans les spectacles
publics que le vice-roi de Naples donna au peuple aux noces de Philippe
second, troisime ou quatrime, car je ne sais pas lequel. Le lendemain
d'une course de bague dont il avoit emport l'honneur, le vice-roi
permit aux dames d'aller par la ville deguises et de porter des masques
 la franoise[101], pour la commodit des trangres que ces
rejouissances avoient attires dans la ville. Ce jour-l, dom Carlos
s'habilla le mieux qu'il put, et se trouva avec quantit d'autres tyrans
des coeurs dans l'eglise de la galanterie[102]. On profane les eglises
en ce pays-l aussi bien qu'au ntre, et le temple de Dieu sert de
rendez-vous aux godelureaux et aux coquettes,  la honte de ceux qui ont
la maudite ambition d'achalander leurs eglises et de s'ter la pratique
les uns aux autres. On y devroit donner ordre et etablir des
chasse-godelureaux et des chasse-coquettes dans les eglises, comme des
chasse-chiens et des chasse-chiennes[103]. On dira ici de quoi je me
mle. Vraiment, on en verra bien d'autres! Sache le sot qui s'en
scandalise que tout homme est sot en ce bas monde aussi bien que
menteur[104], les uns plus, les autres moins, et moi, qui vous parle,
peut-tre plus sot que les autres, quoique j'aie plus de franchise 
l'avouer, et que, mon livre n'tant qu'un ramas de sottises, j'espre
que chaque sot y trouvera un petit caractre de ce qu'il est, s'il n'est
trop aveugl de l'amour-propre. Dom Carlos donc, pour reprendre mon
conte, etoit dans une eglise avec quantit d'autres gentilshommes
italiens et espagnols, qui se miroient dans leurs belles plumes comme
des paons, lorsque trois dames masques l'accostrent au milieu de tous
ces Cupidons dechans, l'une desquelles lui dit ceci ou quelque chose
qui en approche: Seigneur dom Carlos, il y a une dame en cette ville 
qui vous tes bien oblig. Dans tous les combats de barrire[105] et
toutes les courses de bague, elle vous a souhait d'en emporter
l'honneur, comme vous avez fait.--Ce que je trouve de plus avantageux en
ce que vous me dites, repondit dom Carlos, c'est que je l'apprends de
vous, qui paroissez une dame de merite, et je vous avoue que, si j'eusse
esper que quelque dame se ft declare pour moi, j'aurois apport plus
de soin que je n'ai fait  meriter son approbation. La dame inconnue
lui dit qu'il n'avoit rien oubli de tout ce qui le pouvoit faire
parotre un des plus adroits hommes du monde, mais qu'il avoit fait voir
par ses livres de noir et de blanc qu'il n'etoit point amoureux[106].
Je n'ai jamais bien su ce que signifioient les couleurs, repondit dom
Carlos; mais je sais bien que c'est moins par insensibilit que je
n'aime point que par la connoissance que j'ai que je ne merite pas
d'tre aim. Ils se dirent encore cent belles choses que je ne vous
dirai point, parceque je ne les sais pas[107], et que je n'ai garde de
vous en composer d'autres, de peur de faire tort  dom Carlos et  la
dame inconnue, qui avoient bien plus d'esprit que je n'en ai, comme j'ai
su depuis peu d'un honnte Napolitain qui les a connus l'un et l'autre.
Tant y a que la dame masque declara  dom Carlos que c'etoit elle qui
avoit eu inclination pour lui. Il demanda  la voir; elle lui dit qu'il
n'en etoit pas encore l, qu'elle en chercheroit les occasions, et que,
pour lui temoigner qu'elle ne craignoit point de se trouver avec lui
seul  seul, elle lui donnoit un gage. En disant cela, elle dcouvrit 
l'Espagnol la plus belle main du monde et lui presenta une bague qu'il
reut, si surpris de l'aventure qu'il oublia quasi  lui faire la
reverence lorsqu'elle le quitta. Les autres gentilshommes, qui s'etoient
loigns de lui par discretion, s'en approchrent. Il leur conta ce qui
lui etoit arriv et leur montra la bague, qui etoit d'un prix assez
considerable. Chacun dit l-dessus ce qu'il en croyoit, et dom Carlos
demeura aussi piqu de la dame inconnue que s'il l'et vue au visage,
tant l'esprit a de pouvoir sur ceux qui en ont.

[Note 101: Il toit alors d'usage, en France, que les femmes de
condition portassent un masque de velours noir lorsqu'elles sortoient 
pied (V. la Promenade du Cours, 1630, in-12, p. 12), et parfois mme les
bourgeoises en portoient aussi pour jouer aux grandes dames.]

[Note 102: Sera-ce exagrer la porte des paroles de Scarron que de
voir ici un petit trait dcoch en passant contre le roman allgorique
et contre ces rencontres amoureuses dans les temples, qui remplissent
les romans de l'poque? Nos galands.., quoyque d'ordinaire ils ayent
assez de peine  estre devots..., ne laisseront pas de frequenter les
eglises... Comme c'est aux dames que l'on desire plaire le plus..., il
faut chercher l'endroit o elles se rangent. (Loix de la galanterie.)
On voit par l, comme par ce qu'ajoute Scarron, que cet usage des romans
toit fond sur un fait de la vie relle. La traduction d'une lettre
italienne..., contenant une critique agrable de Paris, du mme temps, 
peu prs, vient encore  l'appui: Le peuple frquente les glises avec
pit. Il n'y a que les nobles et les grands qui y viennent pour se
divertir, pour parler et se faire l'amour. V. aussi Furet., le Rom.
bourg., p. 31 et 32, d. Jannet.]

[Note 103: On appeloit chasse-chien, et quelquefois chasse-coquin,
le suisse ou bedeau, considr dans l'exercice particulier des fonctions
suffisamment dtermines par ce titre: J'ay est sans reproche
marguillier, j'ay est beguiau, j'ay est portofrande, j'ay est
chasse-chien, dit Gareau, numrant la srie des honneurs de ce genre
par lesquels il a pass. (Cyrano de Bergerac, le Pdant jou, acte. 2,
sc. 2.)]

[Note 104: Allusion probable  l'Omnis homo mendax de l'criture.]

[Note 105: C'est--dire ceux qui ont lieu dans une enceinte ferme
de barrires, comme pour les combats de taureaux, les tournois, les
courses de bague, etc.]

[Note 106: Dans les tournois et les carrousels, les chevaliers
exprimoient leurs penses et leurs sentiments par le moyen de livres,
de chiffres, d'armoiries ou de devises. On lit dans le pre Mnestrier,
qui a donn la signification des diverses couleurs en usage: Le noir
signifioit la douleur, le dsespoir, etc.; le blanc signifioit la
puret, la sincrit, l'innocence et l'indiffrence, la simplicit, la
candeur, etc. (Trait des carrousels et tournois.)]

[Note 107: pigramme indirecte contre l'invraisemblance des romans,
dont les auteurs semblent toujours connotre, on ne sait comment, les
particularits les plus intimes de la vie de leurs hros. Dj  la fin
du ch. 8, Scarron avoit dit quelque chose d'approchant par l'intention:
Vous allez voir cette histoire, non telle que la conta Ragotin, mais
comme je la pourrai conter d'aprs un des auditeurs, qui me l'a apprise,
etc. V. encore, un peu plus loin, mme chap., et beaucoup d'autres
endroits. On retrouve quelques traits de satire analogues dans le Roman
bourgeois de Furetire, celui-ci, par exemple: Par malheur pour cette
histoire, Lucrce n'avoit point de confidente, ni le marquis d'escuyer,
 qui ils rptassent en propres termes leurs plus secrettes
conversations. C'est une chose qui n'a jamais manqu aux heros et aux
herones. Le moyen, sans cela, d'ecrire leurs aventures et d'en faire de
gros volumes! Le moyen qu'on pust savoir tous leurs entretiens, leurs
plus secrettes penses! qu'on pust avoir coppie de tous leurs vers et
des billets doux qui se sont envoyez, et toutes les autres choses
necessaires pour bastir une intrigue! Et plus loin: Par malheur, on ne
sait rien de tout cela, parceque la chose se passa en secret. (dit.
elzevir., p. 80 et 85.) Subligny s'exprime  peu prs de mme, dans la
Fausse Cllie (dit. 1679, in-12, p. 222),  propos des lettres crites
par les hros des romans, et le Pre Bougeant, dans son Voyage du prince
Fan-Frdin au pays de Romancie, raille galement les romanciers qui
rapportent d'un bout  l'autre les entretiens de leurs personnages,
comme s'ils en avoient pris copie  la faon des greffiers.

On lit aussi dans les Mmoires de Grammont, par Hamilton, ch. 13: A
Dieu ne plaise que cela nous regarde, nous qui faisons profession de ne
coucher dans ces mmoires que ce que nous tenons de celui mme dont nous
crivons les faits et les dits! Qui jamais, except l'cuyer Fraulas, a
pu tenir compte des penses, des soupirs et du nombre d'exclamations que
son illustre matre faisoit partout?]

Il fut bien huit jours sans avoir des nouvelles de la dame, et je n'ai
jamais su s'il s'en inquieta bien fort. Cependant il alloit tous les
jours se divertir chez un capitaine d'infanterie, o plusieurs hommes de
condition s'assembloient souvent pour jouer. Un soir qu'il n'avoit point
jou et qu'il se retiroit de meilleure heure qu'il n'avoit accoutum, il
fut appel par son nom d'une chambre basse d'une grande maison. Il
s'approcha de la fentre, qui etoit grille, et reconnut  la voix que
c'etoit son amante invisible, qui lui dit d'abord: Approchez-vous, dom
Carlos; je vous attends ici pour vider le differend que nous avons
ensemble.--Vous n'tes qu'une fanfaronne, lui dit dom Carlos; vous
defiez avec insolence et vous vous cachez huit jours pour ne parotre
qu' une fentre grille.--Nous nous verrons de plus prs quand il en
sera temps, lui dit-elle. Ce n'est point faute de coeur que j'ai diffr
de me trouver avec vous; j'ai voulu vous connotre devant que de me
laisser voir. Vous savez que dans les combats assigns il se faut
battre avec armes pareilles: si votre coeur n'etoit pas aussi libre que
le mien, vous vous battriez avec avantage; et c'est pour cela que j'ai
voulu m'informer de vous.--Et qu'avez-vous appris de moi? lui dit dom
Carlos.--Que nous sommes assez l'un pour l'autre, repondit la dame
invisible. Dom Carlos lui dit que la chose n'etoit pas egale: Car,
ajouta-t-il, vous me voyez et savez qui je suis; et moi, je ne vous
vois point et ne sais qui vous tes. Quel jugement pensez-vous que je
puisse faire du soin que vous apportez  vous cacher? On ne se cache
gure quand on n'a que de bons desseins, et on peut aisement tromper une
personne qui ne se tient pas sur ses gardes; mais on ne la trompe pas
deux fois. Si vous vous servez de moi pour donner de la jalousie  un
autre, je vous avertis que je n'y suis pas propre, et que vous ne devez
pas vous servir de moi  autre chose qu' vous aimer.--Avez-vous assez
fait de jugemens temeraires? lui dit l'invisible.--Ils ne sont pas sans
apparence, repondit dom Carlos.--Sachez, lui dit-elle, que je suis trs
vritable, que vous me reconnotrez telle dans tous les proceds que
nous aurons ensemble, et que je veux que vous le soyez aussi.--Cela est
juste, lui dit dom Carlos; mais il est juste aussi que je vous voie et
que je sache qui vous tes.--Vous le saurez bientt, lui dit
l'invisible; et cependant esperez sans impatience: c'est par l que vous
pouvez meriter ce que vous pretendez de moi, qui vous assure (afin que
votre galanterie ne soit pas sans fondement et sans espoir de
recompense) que je vous egale en condition; que j'ai assez de bien pour
vous faire vivre avec autant d'eclat que le plus grand prince du
royaume; que je suis jeune, que je suis plus belle que laide; et, pour
de l'esprit, vous en avez trop pour n'avoir pas decouvert si j'en ai ou
non. Elle se retira en achevant ces paroles, laissant dom Carlos la
bouche ouverte et prt  repondre, si surpris de la brusque declaration,
si amoureux d'une personne qu'il ne voyoit point, et si embarrass de ce
proced etrange et qui pouvoit aller  quelque tromperie, que, sans
sortir d'une place, il fut un grand quart d'heure  faire divers
jugemens sur une aventure si extraordinaire. Il savoit bien qu'il y
avoit plusieurs princesses et dames de condition dans Naples; mais il
savoit bien aussi qu'il y avoit force courtisanes affames, fort pres
aprs les etrangers, grandes friponnes, et d'autant plus dangereuses
qu'elles etoient belles[108]. Je ne vous dirai point exactement s'il
avoit soup et s'il se coucha sans manger, comme font quelques faiseurs
de romans, qui rglent toutes les heures du jour de leurs heros, les
font lever de bon matin, conter leur histoire jusqu' l'heure du dner,
dner fort legerement, et aprs dner reprendre leur histoire ou
s'enfoncer dans un bois pour y parler tout seuls, si ce n'est quand ils
ont quelque chose  dire aux arbres et aux rochers;  l'heure du souper,
se trouver  point nomm dans le lieu o l'on mange, o ils soupirent et
rvent au lieu de manger[109], et puis s'en vont faire des chteaux en
Espagne sur quelque terrasse qui regarde la mer, tandis qu'un ecuyer
revle[110] que son matre est un tel, fils d'un roi tel, et qu'il n'y a
pas un meilleur prince au monde, et qu'encore qu'il soit pour lors le
plus beau des mortels, qu'il etoit encore toute autre chose devant que
l'amour l'et defigur[111].

[Note 108: Cette ville, qui, depuis les expditions d'Italie, avoit
donn son nom au mal de Naples, passoit en effet pour un rceptacle de
courtisanes. Beaucoup des crits du temps en portent tmoignage.]

[Note 109: Sorel raille de mme ce ddain des choses positives et
cet oubli des ralits vulgaires de la vie dans les romans hroques
(Berg. extrav., liv. 10). Il parle aussi, un peu plus loin, de la
facilit avec laquelle les romanciers font vivre leurs hros, sans un
sou, en terre trangre (liv. 11); et Cervantes avoit dj fait le mme
reproche aux romans de chevalerie dans Don Quichotte (t. I, l. 3). On
lit dans la premire lettre de mademoiselle de Montpensier  madame de
Motteville, o elle lui explique le plan d'une colonie qu'elle voudroit
fonder pour vivre suivant le code de l'Astre: Je ne dsapprouverois
pas qu'on tirt les vaches, ni que l'on ft des fromages et des gteaux,
puisqu'il faut manger, et que je ne prtends pas que le plan de notre
vie soit fabuleux, comme il est en ces romans o l'on observe un jene
perptuel et une si svre abstinence.]

[Note 110: Cf. dans Boileau (Hros de rom.). Cyrus: Eh! de grce,
gnreux Pluton, souffrez que j'aille entendre l'histoire d'Aglatidas et
d'Amestris, qu'on me va conter... Cependant, voici le fidle Fraulas
(son cuyer), que je vous laisse, qui vous instruira positivement de
l'histoire de ma vie et de l'impossibilit de mon bonheur.

Hamilton se moqua aussi,  plusieurs reprises, de cet usage, dans les
Mm. de Grammont (ch. 3, p. 15, et ch. 13, p. 320, dit. Paulin.)]

[Note 111: Tous les hommes y sont faits  peindre, dit Snec en
parlant des romans; on ne peut rien concevoir d'gal  leur bon air ni 
leur mine releve. (Lett. de Clm. Marot.) Cette mme raillerie revient
souvent dans Don Quichotte.]

Pour revenir  mon histoire, dom Carlos se trouva le lendemain  son
poste. L'invisible etoit dej au sien. Elle lui demanda s'il n'avoit pas
et bien embarrass de la conversation passe, et s'il n'etoit pas vrai
qu'il avoit dout de tout ce qu'elle avoit dit. Dom Carlos, sans
repondre  sa demande, la pria de lui dire quel danger il y avoit pour
elle  ne se montrer point, puisque les choses etoient egales de part et
d'autre, et que leur galanterie ne se proposoit qu'une fin qui seroit
approuve de tout le monde. Le danger y est tout entier, comme vous
saurez avec le temps, lui dit l'invisible. Contentez-vous, encore un
coup, que je suis veritable, et que, dans la relation que je vous ai
faite de moi-mme, j'ai et trs modeste. Dom Carlos ne la pressa pas
davantage.

Leur conversation dura encore quelque temps; ils s'entredonnrent de
l'amour encore plus qu'ils n'avoient fait, et se separrent avec
promesse, de part et d'autre, de se trouver tous les jours 
l'assignation.

Le jour d'aprs il y eut un grand bal chez le vice-roi. Dom Carlos
espera d'y reconnotre son invisible, et tcha cependant d'apprendre 
qui etoit la maison o l'on lui donnoit de si favorables audiences. Il
apprit des voisins que la maison etoit  une vieille dame fort retire,
veuve d'un capitaine espagnol, et qu'elle n'avoit ni filles, ni nices.
Il demanda  la voir; elle lui fit dire que, depuis la mort de son mari,
elle ne voyoit personne, ce qui l'embarrassa encore davantage. Dom
Carlos se trouva le soir chez le vice-roi, o vous pouvez penser que
l'assemble fut fort belle. Il observa exactement toutes les dames de
l'assemble qui pouvoient tre son inconnue; il fit conversation avec
celles qu'il put joindre, et n'y trouva pas ce qu'il cherchoit; enfin il
se tint  la fille d'un marquis de je ne sais quel marquisat, car c'est
la chose du monde dont je voudrois le moins jurer, en un temps o tout
le monde se marquise de soi-mme, je veux dire de son chef[112]. Elle
etoit jeune et belle, et avoit bien quelque chose du ton de voix de
celle qu'il cherchoit; mais,  la longue, il trouva si peu de rapport
entre son esprit et celui de son invisible qu'il se repentit d'avoir en
si peu de temps assez avanc ses affaires auprs de cette belle personne
pour pouvoir croire, sans se flatter, qu'il n'etoit pas mal avec elle.
Ils dansrent souvent ensemble, et le bal etant fini, avec peu de
satisfaction de dom Carlos, il se separa de sa captive, qu'il laissa
toute glorieuse d'avoir occup seule, et en une si belle assemble, un
cavalier qui etoit envi de tous les hommes et estim de toutes les
femmes.  la sortie du bal, il s'en alla  la hte en son logis prendre
des armes, et de son logis  sa fatale grille, qui n'en etoit pas
beaucoup eloigne. Sa dame, qui y etoit dej, lui demanda des nouvelles
du bal, encore qu'elle y et et. Il lui dit ingenment qu'il avoit
dans plusieurs fois avec une fort belle personne, et qu'il l'avoit
entretenue tant que le bal avoit dur. Elle lui fit l-dessus plusieurs
questions qui decouvrirent assez qu'elle etoit jalouse. Dom Carlos, de
son ct, lui fit connotre qu'il avoit quelque scrupule de ce qu'elle
ne s'etoit point trouve au bal, et que cela le faisoit douter de sa
condition. Elle s'en aperut, et, pour lui remettre l'esprit en repos,
jamais elle ne fut si charmante, et elle le favorisa autant que l'on le
peut en une conversation qui se fait au travers d'une grille, jusqu'
lui promettre qu'elle lui seroit bientt visible. Ils se separerent
l-dessus, lui fort en doute s'il la devoit croire, et elle un peu
jalouse de la belle personne qu'il avoit entretenue tant que le bal
avoit dur.

[Note 112: Scarron dit encore plus loin, en parlant du baron de
Sigognac: Au temps o nous sommes, il seroit pour le moins un marquis.
(L. 2, ch. 3.) Cette usurpation des titres toit un effet que devoit
naturellement produire l'influence exagre de la cour et des grands
seigneurs sous Louis XIV, ainsi que la haine professe par les
crivains, comme par les courtisans, contre les bourgeois, surtout 
partir de 1650. Il est vrai que cette haine et ces attaques avoient pour
cause, la plupart du temps, les envahissements continuels de la
bourgeoisie. C'toit surtout la Fronde qui avoit ouvert la voie  son
ambition: plusieurs bourgeois toient arrivs au pouvoir; beaucoup
s'toient trouvs en rapport avec les nobles, qu'ils avoient vus de prs
dans la grande salle du Palais, qu'ils avoient seconds  Paris et 
Bordeaux. Ils avoient t blouis autant de leurs dfauts brillants que
de leurs brillantes qualits, et ils en toient venus  dsirer les
titres, et, par suite,  les prendre quelquefois, pour n'tre pas
rejets en dehors de ce monde qui les charmoit. Ce n'toit plus alors
cette bourgeoisie rogue et ennemie de la noblesse du temps de la Ligue
et de Richelieu. Aussi les crivains de cette poque sont-ils pleins de
tmoignages analogues  celui de Scarron. Je ne parle pas de
mademoiselle de Gournay, qui remonte aux premires annes du sicle;
mais Saint-Amant, par exemple, s'exprime en ces termes (1658): Si je ne
me suis pu rsoudre jusqu' prsent  me monsieuriser moy-mesme dans les
titres de tous mes ouvrages, je te prie de croire que ce n'est point par
une modestie affecte, ou injurieuse  ceux qui en ont us de la sorte
dans les leurs, et que, quand on m'aura bien prouv que j'ay mal fait,
je ne me monsieuriseray pas seulement, mais, pour reparer ma faute, je
me messiriseray et me chevalieriseray  tour de bras, pour le moins avec
autant de raison que la pluspart de nos galands d'aujourd'huy en ont 
prendre la qualit ou de comte ou de marquis. (Avis au lecteur prcdant
la Gnreuse, dit. Jannet, 2e vol. p. 355.) Le Pays raille galement
ces marquis sans marquisats dans la prface de ses Amitiez, amours,
amourettes (1664). Et Molire, dans l'cole des Femmes (1662):

     De la plupart des gens c'est la dmangeaison.
     Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-Pierre
     Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
     Y fit tout  l'entour faire un foss bourbeux,
     Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
                                (Acte I, sc. 1.)

Il a encore ridiculis la mme manie dans le Bourgeois gentilhomme et
dans George Dandin. Ne peut-on dire aussi que La Fontaine, qui pourtant
n'toit pas lui-mme tout  fait irrprochable (V. plus haut notre note,
ch. 4, p. 21), pensoit  la mme chose en crivant ses fables de la
Grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un boeuf, et du Geai par
des plumes du paon? Bussy-Rabutin fit galement une chanson contre les
faux nobles, et Claveret une comdie, l'cuyer, ou les Faux nobles mis
au billon (1665), dont il faut lire la ddicace aux vrais nobles. Mais
les pigrammes ne suffirent pas: on fut oblig de svir contre les faux
nobles.]

Le lendemain, dom Carlos, tant all our la messe en je ne sais quelle
glise, prsenta de l'eau benite  deux dames masques qui en vouloient
prendre en mme temps que lui. La mieux vtue de ces deux dames lui dit
qu'elle ne recevoit point de civilit d'une personne  qui elle vouloit
faire un eclaircissement. Si vous n'tes point trop presse, lui dit
dom Carlos, vous pouvez vous satisfaire tout  l'heure.--Suivez-moi donc
dans la prochaine chapelle, lui repondit la dame inconnue. Elle s'y en
alla la premire, et dom Carlos la suivit, fort en doute si c'etoit sa
dame, quoiqu'il la vt de mme taille, parcequ'il trouvoit quelque
diffrence en leurs voix, celle-ci parlant un peu gras. Voici ce qu'elle
lui dit aprs s'tre enferme avec lui dans la chapelle. Toute la ville
de Naples, seigneur dom Carlos, est pleine de la haute reputation que
vous y avez acquise depuis le peu de temps que vous y tes, et vous y
passez pour un des plus honntes hommes du monde. On trouve seulement
etrange que vous ne vous soyez point aperu qu'il y a en cette ville des
dames de condition et de merite qui ont pour vous une estime
particulire. Elles vous l'ont temoigne autant que la bienseance le
peut permettre, et, bien qu'elles souhaitent ardemment de vous le faire
croire, elles aiment pourtant mieux que vous ne l'ayez pas reconnu par
insensibilit que si vous le dissimuliez par indifference. Il y en a une
entre autres, de ma connoissance, qui vous estime assez pour vous
avertir, au peril de tout ce qu'on en pourra dire, que vos aventures de
nuit sont decouvertes; que vous vous engagez imprudemment  aimer ce que
vous ne connoissez point, et, puisque votre matresse se cache, qu'il
faut qu'elle ait honte de vous aimer ou peur de n'tre pas assez
aimable. Je ne doute point que votre amour de contemplation n'ait pour
objet une dame de grande qualit et de beaucoup d'esprit, et qu'il ne se
soit figur une matresse tout adorable; mais, seigneur dom Carlos, ne
croyez pas votre imagination aux depens de votre jugement. Defiez-vous
d'une personne qui se cache, et ne vous engagez pas plus avant dans ces
conversations, nocturnes. Mais pourquoi me deguiser davantage? C'est moi
qui suis jalouse de votre fantme, qui trouve mauvais que vous lui
parliez, et, puisque je me suis declare, qui vais si bien lui rompre
tous ses desseins que j'emporterai sur elle une victoire que j'ai droit
de lui disputer, puisque je ne lui suis point inferieure, ni en beaut,
ni en richesses, ni en qualit, ni en tout ce qui rend une personne
aimable. Profitez de l'avis si vous tes sage. Elle s'en alla en disant
ces dernires paroles, sans donner le temps  dom Carlos de lui
repondre. Il la voulut suivre, mais il trouva  la porte de l'eglise un
homme de condition qui l'engagea en une conversation qui dura assez
long-temps et dont il ne se put defendre. Il rva le reste du jour 
cette aventure, et souponna d'abord la demoiselle du bal d'tre la
dernire dame masque qui lui etoit apparue; mais, songeant qu'elle lui
avoit fait voir beaucoup d'esprit, et se souvenant que l'autre n'en
avoit gure, il ne sut plus ce qu'il en devoit croire, et souhaita quasi
de n'tre point engag avec son obscure matresse, pour se donner tout
entier  celle qui venoit de le quitter. Mais enfin, venant  considerer
qu'elle ne lui etoit pas plus connue que son invisible, de qui l'esprit
l'avoit charm dans les conversations qu'il avoit eues avec elle, il ne
balana point dans le parti qu'il devoit prendre, et ne se mit pas
beaucoup en peine des menaces qu'on lui avoit faites, n'tant pas homme
 tre pouss par l.

Ce jour-l mme il ne manqua pas de se trouver  sa grille  l'heure
accoutume, et il ne manqua pas aussi, au fort de la conversation qu'il
eut avec son invisible, d'tre saisi par quatre hommes masqus, assez
forts pour le desarmer et le porter quasi  force de bras dans un
carrosse qui les attendoit au bout de la rue. Je laisse  juger au
lecteur les injures qu'il leur dit et les reproches qu'il leur fit de
l'avoir pris  leur avantage. Il essaya mme de les gagner par
promesses; mais, au lieu de les persuader, il ne les obligea qu'
prendre un peu plus garde  lui et  lui ter tout  fait l'esperance de
pouvoir s'aider de son courage et de sa force. Cependant le carrosse
alloit toujours au grand trot de quatre chevaux. Il sortit de la ville,
et, au bout d'une heure, il entra dans une superbe maison, dont l'on
tenoit la porte ouverte pour le recevoir. Les quatre mascarades
descendirent du carrosse avec dom Carlos, le tenant par dessous les bras
comme un ambassadeur introduit  saluer le Grand Seigneur. On le monta
jusqu'au premier etage avec la mme ceremonie, et l, deux demoiselles
masques le vinrent recevoir  la porte d'une grande salle, chacune un
flambeau  la main. Les hommes masqus le laissrent en libert et se
retirrent, aprs lui avoir fait une profonde reverence. Il y a
apparence qu'ils ne lui laissrent ni pistolet ni epe, et qu'il ne les
remercia pas de la peine qu'ils avoient prise  le bien garder. Ce n'est
pas qu'il ne ft fort civil, mais on peut bien pardonner un manquement
de civilit  un homme surpris. Je ne vous dirai point si les flambeaux
que tenoient les demoiselles etoient d'argent: c'est pour le moins; ils
toient plutt de vermeil dor cisel, et la salle etoit la plus
magnifique du monde, et, si vous voulez, aussi bien meuble que quelques
appartemens de nos romans, comme le vaisseau de Zelmatide dans le
Polexandre, le palais d'Ibrahim dans l'Illustre Bassa, ou la chambre o
le roi d'Assyrie reut Mandane dans le Cyrus[113], qui est sans doute,
aussi bien que les autres que j'ai nomms, le livre du monde le mieux
meubl. Representez-vous donc si notre Espagnol ne fut pas bien etonn,
dans ce superbe appartement, avec deux demoiselles masques qui ne
parloient point et qui le conduisirent dans une chambre voisine, encore
mieux meuble que la salle, o elles le laissrent tout seul. S'il et
et de l'humeur de don Quichotte, il et trouv l de quoi s'en donner
jusqu'aux gardes[114], et il se ft cru pour le moins Esplandian ou
Amadis[115]. Mais notre Espagnol ne s'en emut non plus que s'il et et
en son htellerie ou auberge. Il est vrai qu'il regretta beaucoup son
invisible, et que, songeant continuellement en elle, il trouva cette
belle chambre plus triste qu'une prison, que l'on ne trouve jamais belle
que par dehors. Il crut facilement qu'on ne lui vouloit point de mal o
l'on l'avoit si bien log, et ne douta point que la dame qui lui avoit
parl le jour d'auparavant dans l'eglise ne ft la magicienne de tous
ces enchantemens. Il admira en lui-mme l'humeur des femmes et combien
tt elles executent leurs resolutions, et il se resolut aussi de son
ct  attendre patiemment la fin de l'aventure et de garder fidelit 
sa matresse de la grille, quelques promesses et quelques menaces qu'on
lui pt faire.  quelque temps de l, des officiers masqus et fort bien
vtus vinrent mettre le couvert, et l'on servit ensuite le souper.

[Note 113: Le roi d'Assyrie est, dans le Grand Cyrus, le rival
d'Artamne  l'amour de Mandane. Zelmatide, un des principaux
personnages du Polexandre de Gomberville et l'ami du hros de ce roman,
est le successeur des Incas, le fils et l'hritier du grand Guina-Capa:
on conoit, ds lors, qu'il devoit avoir un vaisseau meubl conformment
 son rang et aux magnifiques traditions de ses prdcesseurs. Mais
mademoiselle de Scudry n'est pas en reste avec Gomberville: on peut
voir dans l'Illustre Bassa (3e l.) la longue et opulente Description du
palais d'Ibrahim, que celui-ci montre en dtail  son ami Docria. Rien
n'y a t pargn:

     Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.]

[Note 114: Cette expression, qui s'emploie ordinairement pour boire
et manger son saoul, s'en donner  tirelarigot (Dict. com. de Leroux),
sens dans lequel Scarron s'en est servi plus haut (ch. 4), signifie ici
s'en faire accroire, s'enivrer d'imaginations vaniteuses.]

[Note 115: Esplandian est le fils qu'Amadis de Gaule a eu en secret
de la jeune princesse Oriane, fille du roi Lisuart, et, comme son pre,
c'est la terreur des gants et des chevaliers flons. V. Amadis de
Gaule.]

Tout en fut magnifique; la musique et les cassolettes n'y furent pas
oublies, et notre dom Carlos, outre les sens de l'odorat et de l'oue,
contenta aussi celui du got, plus que je n'aurois pens en l'etat o il
etoit: je veux dire qu'il soupa fort bien. Mais que ne peut un grand
courage? J'oubliois  vous dire que je crois qu'il se lava la bouche,
car j'ai su qu'il avoit grand soin de ses dents. La musique dura encore
quelque temps aprs le souper, et, tout le monde s'etant retir, dom
Carlos se promena long-temps, rvant  tous ces enchantemens, ou  autre
chose. Deux demoiselles masques et un nain masqu, aprs avoir dress
une superbe toilette, le vinrent deshabiller, sans savoir de lui s'il
avoit envie de se coucher. Il se soumit  tout ce que l'on voulut. Les
demoiselles firent la couverture et se retirrent; le nain le dechaussa
ou debotta, et puis le deshabilla. Dom Carlos se mit au lit, et tout
cela sans que l'on profert la moindre parole de part et d'autre. Il
dormit assez bien pour un amoureux. Les oiseaux d'une volire le
reveillrent au point du jour. Le nain masqu se presenta pour le
servir, et lui fit prendre le plus beau linge du monde, le mieux blanchi
et le plus parfum. Ne disons point, si vous voulez, ce qu'il fit
jusqu'au dner, qui valut bien le souper, et allons jusqu' la rupture
du silence que l'on avoit gard jusques  l'heure. Ce fut une demoiselle
masque qui le rompit, en lui demandant s'il auroit agreable de voir la
matresse du palais enchant. Il dit qu'elle seroit la bien venue. Elle
entra bientt aprs, suivie de quatre demoiselles fort richement vtues.

     Telle n'est point la Cythere
     Quand, d'un nouveau feu s'allumant,
     Elle sort pompeuse et pare
     Pour la conqute d'un amant.

Jamais notre Espagnol n'avoit vu une personne de meilleure mine que
cette Urgande la deconnue[116]. Il en fut si ravi et si etonn en mme
temps, que toutes les reverences et les pas qu'il fit, en lui donnant la
main, jusqu' une chambre prochaine, o elle le fit entrer, furent
autant de bronchades. Tout ce qu'il avoit vu de beau dans la salle et
dans la chambre dont je vous ai dej parl n'etoit rien  comparaison de
ce qu'il trouva en celle-ci, et tout cela recevoit encore du lustre de
la dame masque. Ils passrent sur le plus riche estrade que l'on ait
jamais vu depuis qu'il y a des estrades au monde. L'Espagnol y fut mis
en un fauteuil, en depit qu'il en et, et, la dame s'etant assise sur je
ne sais combien de riches carreaux, vis--vis de lui, elle lui fit
entendre une voix aussi douce qu'un clavecin, en lui disant  peu prs
ce que je vais vous dire:

Je ne doute point, seigneur dom Carlos, que vous ne soyez fort surpris
de tout ce qui vous est arriv depuis hier en ma maison, et si cela n'a
pas fait grand effet sur vous, au moins aurez-vous vu par l que je sais
tenir ma parole, et, par ce que j'ai dej fait, vous aurez pu juger de
tout ce que je suis capable de faire. Peut-tre que ma rivale, par ses
artifices et par le bonheur de vous avoir attaqu la premire, s'est
dej rendue matresse absolue de la place que je lui dispute en votre
coeur; mais une femme ne se rebute pas du premier coup, et si ma
fortune, qui n'est pas  mepriser, et tout ce que l'on peut posseder
avec moi, ne vous peuvent persuader de m'aimer, j'aurai la satisfaction
de ne m'tre point cache par honte ou par finesse, et d'avoir mieux
aim me faire mepriser par mes defauts que me faire aimer par mes
artifices. En disant ces dernires paroles elle se demasqua, et fit
voir  don Carlos les cieux ouverts, ou, si vous voulez, le ciel en
petit: la plus belle tte du monde, soutenue par un corps de la plus
riche taille qu'il et jamais admire; enfin, tout cela joint ensemble,
une personne toute divine.  la fracheur de son visage on ne lui et
pas donn plus de seize ans; mais,  je ne sais quel air galant et
majestueux tout ensemble que les jeunes personnes n'ont pas encore, on
connoissoit qu'elle pouvoit tre en sa vingtime anne. Dom Carlos fut
quelque temps sans lui repondre, se fchant quasi contre sa dame
invisible qui l'empchoit de se donner tout entier  la plus belle
personne qu'il et jamais vue, et hesitant en ce qu'il devoit dire et en
ce qu'il devoit faire. Enfin, aprs un combat interieur, qui dura assez
long-temps pour mettre en peine la dame du palais enchant, il prit une
forte resolution de ne lui point cacher ce qu'il avoit dans l'ame, et ce
fut sans doute une des plus belles actions qu'il et jamais faites.
Voici la reponse qu'il lui fit, que plusieurs personnes ont trouve bien
crue: Je ne vous puis nier, Madame, que je ne fusse trop heureux de
vous plaire, si je le pouvois tre assez pour vous pouvoir aimer. Je
vois bien que je quitte la plus belle personne du monde pour une autre
qui ne l'est peut-tre que dans mon imagination. Mais, Madame,
m'auriez-vous trouv digne de votre affection si vous m'aviez cru
capable d'tre infidle? Et pourrois-je tre fidle si je vous pouvois
aimer? Plaignez-moi donc, Madame, sans me blmer, ou plutt,
plaignons-nous ensemble, vous de ne pouvoir obtenir ce que vous desirez,
et moi de ne voir point ce que j'aime. Il dit cela d'un air si triste
que la dame put aisement remarquer qu'il parloit selon ses veritables
sentimens. Elle n'oublia rien de ce qui le pouvoit persuader; il fut
sourd  ses prires et ne fut point touch de ses larmes. Elle revint 
la charge plusieurs fois:  bien attaqu bien defendu. Enfin, elle en
vint aux injures et aux reproches, et lui dit:

     Tout ce que fait dire la rage
     Quand elle est matresse des sens[117],

et le laissa l, non pas pour reverdir[118], mais pour maudire cent fois
son malheur, qui ne lui venoit que de trop de bonnes fortunes.

[Note 116: Urgande la dconnue est, avec la fe Morgain, la dame du
Lac, les enchanteurs Medwin et Archalas, un des principaux personnages
magiques de l'Amadis.]

[Note 117: Ces vers toient, pour ainsi dire, passs en proverbe, et
se citoient souvent. Mademoiselle de ***, dit Voiture, a crit  son
dloyal tout ce que fait dire la rage, etc. (Corresp. avec Costar,
bill. 14.) Plus loin, Scarron emploie encore de la mme manire une
variante de ces vers, en remplaant la rage par l'amour, dans la
nouvelle intitule: Les Deux frres rivaux (IIe p., ch. 19).]

[Note 118: On disoit proverbialement: Planter un homme pour
reverdir, quand on le laissoit l et qu'on ne venoit point le retrouver.
On conoit que cette locution prtt  des plaisanteries et  des
quivoques comme celle de Scarron. Sorel, dans son Berger extravagant,
fait dire par Carmelin  Lysis, qui lui conseille de se mtamorphoser en
arbre, en se fourrant dans un grand trou creus exprs et en se faisant
arroser: Pensez-vous qu'il me seroit beau voir planter l pour
reverdir? Et il s'applaudit de cette quivoque comme d'une application
fort ingnieuse du mot reu.]

Une demoiselle lui vint dire, un peu aprs, qu'il avoit la libert de
s'aller promener dans le jardin. Il traversa tous ces beaux appartemens
sans trouver personne jusqu' l'escalier, au bas duquel il vit dix
hommes masqus qui gardoient la porte, arms de pertuisanes et de
carabines. Comme il traversoit la cour pour s'aller promener dans ce
jardin, qui etoit aussi beau que le reste de la maison, un de ces
archers de la garde passa  ct de lui sans le regarder, et lui dit,
comme ayant peur d'tre ou, qu'un vieil gentilhomme l'avoit charg
d'une lettre pour lui, et qu'il avoit promis de la lui donner en main
propre, quoiqu'il y allt de la vie s'il etoit decouvert, mais qu'un
present de vingt pistoles et la promesse d'autant lui avoit fait tout
hasarder. Dom Carlos lui promit d'tre secret, et entra vitement dans le
jardin pour lire cette lettre:

Depuis que je vous ai perdu, vous avez pu juger de la peine o je suis
par celle o vous devez tre, si vous m'aimez autant que je vous aime.
Enfin, je me trouve un peu console depuis que j'ai dcouvert le lieu o
vous tes. C'est la princesse Porcia qui vous a enlev; elle ne
considre rien quand il va de se contenter, et vous n'tes pas le
premier Renaud de cette dangereuse Armide. Mais je romprai tous ses
enchantemens et vous tirerai bientt d'entre ses bras pour vous donner
entre les miens ce que vous meritez, si vous tes aussi constant que je
le souhaite.

     La Dame Invisible.

Dom Carlos fut si ravi d'apprendre des nouvelles de sa dame, dont il
etoit veritablement amoureux, qu'il baisa cent fois la lettre, et revint
trouver,  la porte du jardin, celui qui la lui avoit donne, pour le
recompenser d'un diamant qu'il avoit au doigt. Il se promena encore
quelque temps dans le jardin, ne se pouvant assez etonner de cette
princesse Porcia, dont il avoit souvent ou parler comme d'une jeune
dame fort riche, et pour tre de l'une des meilleures maisons du
royaume; et, comme il etoit fort vertueux, il conut une telle aversion
pour elle, qu'il resolut, au peril de la vie, de faire tout ce qu'il
pourroit pour se tirer hors de sa prison. Au sortir du jardin il trouva
une demoiselle demasque, car on ne se masquoit plus dans le palais, qui
lui venoit demander s'il auroit agreable que sa matresse manget ce
jour-l avec lui. Je vous laisse  penser s'il dit qu'elle seroit la
bienvenue. On servit quelque temps aprs pour souper ou pour dner, car
je ne me souviens plus lequel ce doit tre. Porcia y parut plus belle,
je vous ai tantt dit que la Cithere, il n'y a point d'inconvenient de
dire ici, pour diversifier, plus belle que le jour ou que l'aurore. Elle
fut toute charmante tandis qu'ils furent  table, et fit parotre tant
d'esprit  l'Espagnol, qu'il eut un secret deplaisir de voir en une dame
de si grande condition tant d'excellentes qualits si mal employes. Il
se contraignit le mieux qu'il put pour parotre de belle humeur,
quoiqu'il songet continuellement en son inconnue et qu'il brlt d'un
violent desir de se revoir  sa grille. Aussitt que l'on eut desservi,
on les laissa seuls; et, dom Carlos ne parlant point, ou par respect, ou
pour obliger la dame de parler la premire, elle rompit le silence en
ces termes: Je ne sais si je dois esperer quelque chose de la gat que
je pense avoir remarque sur votre visage, et si le mien, que je vous ai
fait voir, ne vous a point sembl assez beau pour vous faire douter si
celui que l'on vous cache est plus capable de vous donner de l'amour. Je
n'ai point deguis ce que je vous ai voulu donner, parce-que je n'ai
point voulu que vous vous pussiez repentir de l'avoir reu, et,
quoiqu'une personne accoutume  recevoir des prires se puisse aisment
offenser d'un refus, je n'aurai aucun ressentiment de celui que j'ai
dej reu de vous, pourvu que vous le repariez en me donnant ce que je
crois mieux meriter que votre Invisible. Faites-moi donc savoir votre
dernire resolution, afin que, si elle n'est pas  mon avantage, je
cherche dans la mienne des raisons assez fortes pour combattre celles
que je pense avoir eues de vous aimer. Don Carlos attendit quelque
temps qu'elle reprt la parole, et, voyant qu'elle ne parloit plus, et
que, les yeux baisss contre terre, elle attendoit l'arrt qu'il alloit
prononcer, il suivit la resolution qu'il avoit dej prise de lui parler
franchement et de lui ter toute sorte d'esperance qu'il pt jamais tre
 elle. Voici comme il s'y prit: Madame, devant que de repondre  ce
que vous voulez savoir de moi, il faut qu'avec la mme franchise que
vous voulez que je parle, vous me decouvriez sincrement vos sentimens
sur ce que je vais vous dire. Si vous aviez oblig une personne  vous
aimer, ajouta-t-il, et que, par toutes les faveurs que peut accorder une
dame sans faire tort  sa vertu, vous l'eussiez oblig  vous jurer une
fidelit inviolable, ne le tiendriez-vous pas pour le plus lche et le
plus tratre de tous les hommes s'il manquoit  ce qu'il vous auroit
promis? et ne serois-je pas ce lche et ce tratre, si je quittois pour
vous une personne qui doit croire que je l'aime? Il alloit mettre
quantit de beaux arguments en forme pour la convaincre, mais elle ne
lui en donna pas le temps; elle se leva brusquement, en lui disant
qu'elle voyoit bien o il en vouloit venir; qu'elle ne pouvoit
s'empcher d'admirer sa constance, quoiqu'elle ft si contraire  son
repos; qu'elle le remettoit en libert, et que, s'il la vouloit obliger,
il attendroit que la nuit ft venue pour s'en retourner de la mme faon
qu'il etoit venu. Elle tint son mouchoir devant ses yeux tandis qu'elle
parla, comme pour cacher ses larmes, et laissa l'Espagnol un peu
interdit, et pourtant si ravi de joie de se voir en libert, qu'il n'et
pu la cacher quand il et et le plus grand hypocrite du monde; et je
crois que, si la dame y et pris garde, elle n'et pu s'empcher de le
quereller. Je ne sais si la nuit fut longue  venir, car, comme je vous
ai dej dit, je ne prends plus la peine de remarquer ni le temps, ni les
heures. Vous saurez seulement qu'elle vint, et qu'il se mit en un
carrosse ferm, qui le laissa en son logis aprs un assez long chemin.
Comme il etoit le meilleur matre du monde, ses valets pensrent mourir
de joie quand ils le virent et l'touffer  force de l'embrasser. Mais
ils n'en jouirent pas long-temps; il prit des armes, et, accompagn de
deux des siens qui n'etoient pas gens  se laisser battre, il alla bien
vite  sa grille, et si vite, que ceux qui l'accompagnoient eurent bien
de la peine  le suivre. Il n'eut pas plus tt fait le signal accoutum,
que sa det invisible se communiqua  lui. Ils se dirent mille choses
si tendres que j'en ai les larmes aux yeux toutes les fois que j'y
pense. Enfin l'Invisible lui dit qu'elle venoit de recevoir un deplaisir
sensible dans la maison o elle etoit; qu'elle avoit envoy querir un
carrosse pour en sortir; et, parcequ'il seroit long-temps  venir et que
le sien pourrait tre plus tt prt, qu'elle le prioit de l'envoyer
querir pour la mener en un lieu o elle ne lui cacheroit plus son
visage. L'Espagnol ne se fit pas dire la chose deux fois; il courut
comme un fou  ses gens, qu'il avoit laisss au bout de la rue, et
envoya querir son carrosse. Le carrosse venu, l'Invisible tint sa parole
et se mit dedans avec lui. Elle conduisit le carrosse elle-mme,
enseignant au cocher le chemin qu'il devoit prendre, et le fit arrter
auprs d'une grande maison, dans laquelle il entra  la lueur de
plusieurs flambeaux, qui furent allums  leur arrive. Le cavalier
monta avec la dame par un grand escalier dans une salle haute, o il ne
fut pas sans inquietude, voyant qu'elle ne se demasquoit point encore.
Enfin, plusieurs demoiselles richement pares les etant venus recevoir,
chacune un flambeau  la main, l'Invisible ne le fut plus, et, tant son
masque, fit voir  dom Carlos que la dame de la grille et la princesse
Porcia n'etoient qu'une mme personne. Je ne vous representerai point
l'agreable surprise de dom Carlos. La belle Neapolitaine lui dit qu'elle
l'avoit enlev une seconde fois pour savoir sa dernire resolution; que
la dame de la grille lui avoit ced les pretentions qu'elle avoit sur
lui, et ajouta ensuite cent choses aussi galantes que spirituelles. Dom
Carlos se jeta  ses pieds, embrassa ses genoux, et lui pensa manger les
mains  force de les baiser, s'exemptant par l de lui dire toutes les
impertinences que l'on dit quand on est trop aise. Aprs que ses
premiers transports furent passs, il se servit de tout son esprit et de
toute sa cajolerie pour exagerer l'agreable caprice de sa matresse, et
s'en acquitta en des faons de parler si avantageuses pour elle, qu'elle
en fut encore plus assure de ne s'tre point trompe en son choix. Elle
lui dit qu'elle ne s'etoit pas voulu fier  une autre personne qu'
elle-mme d'une chose sans laquelle elle n'et jamais pu l'aimer, et
qu'elle ne se ft jamais donne  un homme moins constant que lui.
L-dessus les parents de la princesse Porcia, ayant et avertis de son
dessein, arrivrent. Comme elle etoit une des plus consideres personnes
du royaume et dom Carlos homme de condition, on n'avoit pas eu
grand'peine  avoir dispense de l'archevque pour leur mariage. Ils
furent maris la mme nuit par le cur de la paroisse, qui etoit un bon
prtre et grand predicateur, et, cela etant, il ne faut pas demander
s'il fit une belle exhortation. On dit qu'ils se levrent bien tard le
lendemain, ce que je n'ai pas grand'peine  croire. La nouvelle en fut
bientt divulgue, dont le vice-roi, qui etoit proche parent de dom
Carlos, fut si aise, que les rejouissances publiques recommencrent dans
Naples, o l'on parle encore de dom Carlos d'Aragon et de son amante
invisible.




CHAPITRE X.

Comment Ragotin eut un coup de busc sur les doigts.

L'histoire de Ragotin fut suivie de l'applaudissement de tout le monde.
Il en devint aussi fier que si elle et et de son invention; et, cela
ajout  son orgueil naturel, il commena  traiter les comediens de
haut en bas, et, s'approchant des comediennes, leur prit les mains sans
leur consentement, voulut un peu patiner, galanterie provinciale qui
tient plus du satyre que de l'honnte homme. Mademoiselle de l'Etoile se
contenta de retirer ses mains blanches d'entre les siennes, crasseuses
et velues, et sa compagne, mademoiselle Angelique, lui dechargea un
grand coup de busc sur les doigts. Il les quitta sans rien dire, tout
rouge de depit et de honte, et rejoignit la compagnie, o chacun parloit
de toute sa force sans entendre ce que disoient les autres. Ragotin en
fit taire la plus grande partie, tant il haussa sa voix pour leur
demander ce qu'ils disoient de son histoire. Un jeune homme, dont j'ai
oubli le nom, lui repondit qu'elle n'toit pas  lui plutt qu' un
autre, puisqu'il l'avoit prise dans un livre; et, en disant cela, il en
fit voir un qui sortoit  demi hors de la pochette de Ragotin, et s'en
saisit brusquement. Ragotin lui egratigna toutes les mains pour le
ravoir; mais, malgr Ragotin, il le mit entre les mains d'un autre, que
Ragotin saisit aussi vainement que le premier, le livre ayant dej
convol en troisime main. Il passa de la mme faon en cinq ou six
mains diffrentes, auxquelles Ragotin ne put atteindre, parcequ'il etoit
le plus petit de la compagnie. Enfin, s'etant allong cinq ou six fois
fort inutilement, ayant dechir autant de manchettes et egratign autant
de mains, et le livre se promenant toujours dans la moyenne region de la
chambre, le pauvre Ragotin, qui vit que tout le monde s'eclatoit de rire
 ses depens, se jeta tout furieux sur le premier auteur de sa
confusion, et lui donna quelques coups de poing dans le ventre et dans
les cuisses, ne pouvant pas aller plus haut. Les mains de l'autre, qui
avoient l'avantage du lieu, tombrent  plomb cinq ou six fois sur le
haut de sa tte, et si pesamment qu'elle entra dans son chapeau jusques
au menton, dont le pauvre petit homme eut le sige de la raison si
ebranl qu'il ne savoit plus o il en etoit. Pour dernier accablement,
son adversaire, en le quittant, lui donna un coup de pied au haut de la
tte qui le fit aller choir sur le cul, aux pieds des comediennes, aprs
une retrogradation fort precipite. Representez-vous, je vous prie,
quelle doit tre la fureur d'un petit homme, plus glorieux lui seul que
tous les barbiers du royaume[119], en un temps o il se faisoit tout
blanc de son epe[120], c'est--dire de son histoire, et devant des
comediennes dont il vouloit devenir amoureux: car, comme vous verrez
tantt, il ignoroit encore laquelle lui touchoit le plus au coeur. En
verit, son petit corps, tomb sur le cul, temoigna si bien la fureur de
son ame par les divers mouvemens de ses bras et de ses jambes, qu'encore
que l'on ne pt voir son visage,  cause que sa tte etoit embote dans
son chapeau, tous ceux de la compagnie jugrent  propos de se joindre
ensemble et de faire comme une barrire entre Ragotin et celui qui
l'avoit offens, que l'on fit sauver, tandis que les charitables
comediennes relevrent le petit homme, qui hurloit cependant comme un
taureau dans son chapeau, parcequ'il lui bouchoit les yeux et la bouche
et lui empchoit la respiration. La difficult fut de le lui ter. Il
etoit en forme de pot de beurre, et, l'entre en etant plus etroite que
le ventre, Dieu sait si une tte qui y etoit entre de force, et dont le
nez etoit trs grand, en pouvoit sortir comme elle y etoit entre! Ce
malheur-l fut cause d'un grand bien, car vraisemblablement il etoit au
plus haut point de sa colre, qui et sans doute produit un effet digne
d'elle, si son chapeau, qui le suffoquoit, ne l'et fait songer  sa
conservation plutt qu' la destruction d'un autre. Il ne pria point
qu'on le secourt, car il ne pouvoit parler; mais, quand on vit qu'il
portoit vainement ses mains tremblantes  sa tte pour se la mettre en
libert, et qu'il frappoit des pieds contre le plancher, de rage qu'il
avoit de se rompre inutilement les ongles, on ne songea plus qu' le
secourir. Les premiers efforts que l'on fit pour le decoiffer furent si
violens qu'il crut qu'on lui vouloit arracher la tte. Enfin, n'en
pouvant plus, il fit signe avec les doigts que l'on coupt son
habillement de tte avec des ciseaux. Mademoiselle de la Caverne detacha
ceux de sa ceinture, et la Rancune, qui fut l'operateur de cette belle
cure, aprs avoir fait semblant de faire l'incision vis--vis du visage
(ce qui ne lui fit pas une petite peur), fendit le feutre par derrire
la tte depuis le bas jusqu'en haut. Aussitt que l'on eut donn l'air 
son visage, toute la compagnie s'eclata de rire de le voir aussi bouffi
que s'il et et prt  crever, pour la quantit d'esprits qui lui
etoient monts au visage, et, de plus, de ce qu'il avoit le nez ecorch.
La chose en ft pourtant demeure l, si un mechant railleur ne lui et
dit qu'il falloit faire rentraire son chapeau. Cet avis hors de saison
ralluma si bien sa colre, qui n'etoit pas tout  fait eteinte, qu'il
saisit un des chenets de la chemine, et, faisant semblant de le jeter
au travers de toute la troupe, causa une telle frayeur aux plus hardis,
que chacun tcha de gagner la porte pour eviter le coup de chenet;
tellement qu'ils se pressrent si fort qu'il n'y en eut qu'un qui put
sortir, encore fut-ce en tombant, ses jambes eperonnes s'etant
embarrasses dans celles des autres. Ragotin se mit  rire  son tour,
ce qui rassura tout le monde. On lui rendit son livre, et les comediens
lui prtrent un vieil chapeau. Il s'emporta furieusement contre celui
qui l'avoit si maltrait; mais, comme il etoit plus vain que vindicatif,
il dit aux comediens, comme s'il leur et promis quelque chose de rare,
qu'il vouloit faire une comedie de son histoire, et que, de la faon
qu'il la traiteroit, il etoit assur d'aller d'un seul saut o les
autres potes n'etoient parvenus que par degrs. Le Destin lui dit que
l'histoire qu'il avoit conte etoit fort agreable, mais qu'elle n'etoit
pas bonne pour le thetre. Je crois que vous me l'apprendrez! dit
Ragotin; ma mre etoit filleule du pote Garnier[121], et moi, qui vous
parle, j'ai encore chez moi son ecritoire. Le Destin lui dit que le
pote Garnier lui-mme n'en viendroit pas  son honneur. Et qu'y
trouvez-vous de si difficile? lui demanda Ragotin.--Que l'on n'en peut
faire une comedie dans les rgles, sans beaucoup de fautes contre la
bienseance et contre le jugement, repondit le Destin.--Un homme comme
moi peut faire des rgles quand il voudra[122], dit Ragotin. Considerez,
je vous prie, ajouta-t-il, si ce ne seroit pas une chose nouvelle et
magnifique tout ensemble de voir un grand portail d'eglise au milieu
d'un thetre devant lequel une vingtaine de cavaliers, tant plus que
moins, avec autant de demoiselles, feroient mille galanteries. Cela
raviroit tout le monde. Je suis de votre avis, continua-t-il, qu'il ne
faut rien faire contre la bienseance ou les bonnes moeurs, et c'est pour
cela que je ne voudrois pas faire parler mes acteurs au dedans de
l'eglise. Le Destin l'interrompit pour lui demander o ils pourroient
trouver tant de cavaliers et tant de dames. Et comment fait-on dans les
collges, o l'on donne des batailles? dit Ragotin. J'ai jou  La
Flche[123] la droute du Pont-de-C[124], ajouta-t-il; plus de cent
soldats du parti de la reine-mre parurent sur le thetre, sans ceux de
l'arme du roi, qui etoient encore en plus grand nombre; et il me
souvient qu' cause d'une grande pluie qui troubla la fte, on disoit
que toutes les plumes de la noblesse du pays, que l'on avoit empruntes,
n'en releveroient jamais. Destin, qui prenoit plaisir  lui faire dire
des choses si judicieuses, lui repartit que les collges avoient assez
d'ecoliers pour cela, et, pour eux, qu'ils n'etoient que sept ou huit
quand leur troupe etoit bien forte. La Rancune, qui ne valoit rien,
comme vous savez, se mit du ct de Ragotin pour aider  le jouer, et
dit  son camarade qu'il n'etoit pas de son avis; qu'il etoit plus vieil
comdien que lui; qu'un portail d'eglise seroit la plus belle decoration
de thetre que l'on et jamais vue, et, pour la quantit necessaire de
cavaliers et de dames, qu'on en loueroit une partie, et l'autre seroit
faite de carton. Ce bel expedient de carton de la Rancune fit rire toute
la compagnie; Ragotin en rit aussi et jura qu'il le savoit bien, mais
qu'il ne l'avoit pas voulu dire. Et le carrosse, ajouta-t-il, quelle
nouveaut seroit-ce en une comedie! J'ai fait autrefois le chien de
Tobie[125], et je le fis si bien que toute l'assistance en fut ravie.
Et, pour moi, continua-t-il, si l'on doit juger des choses par l'effet
qu'elles font dans l'esprit, toutes les fois que j'ai vu jouer Pyrame et
Thisb, je n'ai pas t tant touch de la mort de Pyrame qu'effray du
lion[126]. La Rancune appuya les raisons de Ragotin par d'autres aussi
ridicules, et se mit par l si bien en son esprit, que Ragotin l'emmena
souper avec lui. Tous les autres importuns laissrent aussi les
comediens en libert, qui avoient plus envie de souper que d'entretenir
les faineans de la ville.

[Note 119: Nous avons dj vu plus haut (ch. 4): La Rappinire, qui
avoit de la mauvaise gloire autant que barbier de la ville. Les
barbiers ne sont pas les gens du monde les moins susceptibles de
vanit, lit-on dans Gil-Blas (l. 2, ch. 7). On disoit, en faon de
proverbe: Glorieux comme un barbier. Les barbiers, on le sait,
remplissoient alors les fonctions de chirurgiens (ce ne fut qu'en
dcembre 1637 que la branche spciale des barbiers perruquiers fut
distraite de celle des barbiers chirurgiens). Or, les chirurgiens
passoient pour gens fort glorieux, et l'on trouve des traces de cette
accusation dans plus d'un livret satirique de l'poque: Que ne dirai-je
pas des chirurgiens, lit-on dans les Caquets de l'Accouche, qui donnent
des offices de contrleurs, ou semblables, qui valent quinze  seize mil
francs,  leurs fils? Et quant  leurs filles, il ne leur manque que le
masque que l'on ne les prenne pour damoiselles. (3e journ., p. 105, d.
Jannet.) Quoique l'origine du proverbe dont il s'agit ici remonte  une
antiquit beaucoup plus recule, il pourroit se faire nanmoins que ces
prtentions des chirurgiens n'aient pas t sans influence sur cette
faon de parler, et qu'elles aient contribu  l'affermir et  la
rpandre de plus en plus.]

[Note 120: O il toit tout fier, tout glorieux. Cette phrase toit
fort usite alors; on en peut voir le sens dans les Dictionnaires de
Leroux et de Furetire.]

[Note 121: Robert Garnier (1545-1601), pote tragique, toit
lieutenant gnral criminel au sige prsidial et snchausse du Maine;
il etoit n dans cette province,  La Fert-Bernard, et il mourut au
Mans.]

[Note 122: Cette rponse en rappelle une qu'on attribue  Malherbe,
dont elle semble mme la parodie.]

[Note 123: Le collge de La Flche, bti sous Henri IV (1603)
d'aprs les dons du monarque, toit un des plus clbres parmi ceux que
les jsuites possdoient en France. Il toit devenu bien vite
florissant; les trangers, jusqu'aux Indiens, Tartares et Chinois, y
affluoient, et, vers le milieu du XVIIe sicle, il contenoit, sans
compter ceux-ci, plus de 1,000 coliers franois et 120 jsuites.
Brumoy, Pore, Ducerceau, etc., y professrent successivement. Or, les
rvrends Pres avoient coutume de faire,  certains jours, jouer la
comdie  leurs lves sur un thtre intrieur. Cet usage commena
surtout  l'poque de la jeunesse de Racine par des tragdies latines et
chrtiennes (V. Loret, 7 et 21 aot 1655). Le plus souvent, les
reprsentations se composoient de pices crites par les jsuites
eux-mmes, comme furent plus tard celles du P. Ducerceau et du P. Pore.
Ce n'toient pas seulement les jsuites, mais quelquefois aussi d'autres
congrgations religieuses, qui se livroient  ces passe-temps
dramatiques. (V. Richecourt, trag.-com., 5 a., v., reprsente par les
pensionnaires des R. P. bndictins de Saint-Nicolas, 1628.) On sait, du
reste, que la plupart des pices de notre vieux thtre furent
reprsentes dans des collges; ainsi l'Achille de Nicolas Filleul, au
collge d'Harcourt, en 1563; la Trsorire, la Mort de Csar et les
Esbahis de Grevin, au collge de Beauvais, en 1558 et 1560; la Cloptre
et l'Eugne de Jodelle au collge de Boncourt, en 1552. Jean Behourt,
principal du collge des Bons-Enfants,  Rouen, fit aussi, vers la fin
du XVIe sicle, jouer par ses lves trois pices franoises de sa
composition. Cet usage avoit laiss des traces au sicle suivant. On
peut voir dans Francion (l. 4, vers le commencement) le rcit burlesque
d'une reprsentation de ce genre au collge de Lisieux. (Cf. aussi
Chappuzeau, Le thtre fran., l. 1, ch. 8.) Le Ratio studiorum
autorisoit ces reprsentations  certaines conditions, qui n'toient pas
toutes strictement observes.]

[Note 124: Dans la guerre civile qui suivit la mort de Concini, et
qui fut souleve par le mcontentement des grands et de la reine-mre
contre le favori Albert de Luynes, les troupes de Marie de Mdicis
furent mises en pleine droute au Pont-de-C, prs d'Angers (1620). On
peut voir sur cette drlerie, comme on surnomma alors la dbandade du
Pont-de-C, de curieux dtails dans le Baron de Fneste (l. 4, ch. 2).]

[Note 125: Peut-tre dans la pice de Thobie, tragi-comdie en 5
actes, sans distinction de scnes, de J. Ouyn (1606), o l'on voit, en
effet, le chien au cinquime acte: Anne, mre de Thobie, sort du logis
et avise venir le chien, qui estoit party quand et son fils.]

[Note 126: Dans Pyrame et Thisb, tragdie de Thophile (1617), le
lion apparot  la fin de l'acte 4, o Thisb s'crie en le voyant:

     Hlas! qu'ay-je apperceu? Dieux! l'effroyable beste!
     Un lion affam qui cherche ici sa qute.

Ne diroit-on pas,  ce passage, que Scarron avoit vu la fameuse scne du
Songe d'une nuit d't, o Lanavette, Lecoing, Vilbrequin et les autres
se prparent  reprsenter Pyrame et Thisb, en prenant leurs
prcautions pour que la mort de Pyrame et les rugissements du lion
n'effraient pas trop les dames.]




CHAPITRE XI.

Qui contient ce que vous verrez si vous prenez la peine de le lire.

Ragotin mena la Rancune dans un cabaret, o il se fit donner tout ce
qu'il y avoit de meilleur. On a cru qu'il ne le mena pas chez lui, 
cause que son ordinaire n'etoit pas trop bon; mais je n'en dirai rien de
peur de faire des jugements temeraires, et je n'ai point voulu
approfondir l'affaire, parcequ'elle n'en vaut pas la peine et que j'ai
des choses  ecrire qui sont bien d'une autre consequence. La Rancune,
qui etoit homme de grand discernement et qui connoissoit d'abord son
monde, ne vit pas plus tt servir deux perdrix et un chapon pour deux
personnes, qu'il se douta que Ragotin ne le traitoit pas si bien pour
son seul merite, ou pour le payer de la complaisance qu'il avoit eue
pour lui en soutenant que son histoire etoit un beau sujet de thetre,
mais qu'il avoit quelque autre dessein. Il se prepara donc  our
quelque nouvelle extravagance de Ragotin, qui ne decouvrit pas d'abord
ce qu'il avoit dans l'ame, et continua  parler de son histoire. Il
recita force vers satiriques qu'il avoit faits contre la plupart de ses
voisins, contre des cocus qu'il ne nommoit point et contre des femmes;
il chanta des chansons  boire et lui montra quantit d'anagrammes: car
d'ordinaire les rimailleurs, par de semblables productions de leur
esprit mal fait, commencent  incommoder les honntes gens[127]. La
Rancune acheva de le gter; il exagera tout ce qu'il out en levant les
yeux au ciel; il jura comme un homme qui perd qu'il n'avoit jamais rien
ou de plus beau, et fit mme semblant de s'en arracher les cheveux,
tant il etoit transport. Il lui disoit de temps en temps: Vous tes
bien malheureux, et nous aussi, que vous ne vous donniez tout entier au
thetre: dans deux ans on ne parleroit non plus de Corneille que l'on
fait  cette heure de Hardy. Je ne sais que c'est que de flatter,
ajouta-t-il; mais, pour vous donner courage, il faut que je vous avoue
qu'en vous voyant j'ai bien connu que vous etiez un grand pote, et vous
pouvez savoir de mes camarades ce que je leur en ai dit. Je ne m'y
trompe gure: je sens un pote de demi-lieue loin; aussi, d'abord que je
vous ai vu, vous ai-je connu comme si je vous avois nourri. Ragotin
avaloit cela doux comme lait, conjointement avec plusieurs verres de
vin, qui l'enivroient encore plus que les louanges de la Rancune, qui,
de son ct, mangeoit et buvoit d'une grande force, s'ecriant de temps
en temps: Au nom de Dieu, Monsieur Ragotin, faites profiter le talent;
encore un coup, vous tes un mchant homme de ne vous enrichir pas, et
nous aussi. Je brouille un peu du papier aussi bien que les autres;
mais, si je faisois des vers aussi bons la moiti que ceux que vous me
venez de lire, je ne serois pas reduit  tirer le diable par la queue et
je vivrois de mes rentes aussi bien que Mondory[128]. Travaillez donc,
Monsieur Ragotin, travaillez; et, si ds cet hiver nous ne jetons de la
poudre aux yeux de messieurs de l'hotel de Bourgogne et du Marais, je
veux ne monter jamais sur le thetre que je ne me rompe un bras ou une
jambe; aprs cela je n'ai plus rien  dire, et buvons. Il tint sa
parole, et, ayant donn double charge  un verre, il porta la sant de
monsieur Ragotin  monsieur Ragotin mme, qui lui fit raison et renvia
de la sant des comediennes, qu'il but tte nue et avec un si grand
transport qu'en remettant son verre sur la table il en rompit la patte
sans s'en aviser, tellement qu'il tcha deux ou trois fois de le
redresser, pensant l'avoir mis lui-mme sur le ct. Enfin il le jeta
par dessus sa tte et tira la Rancune par le bras, afin qu'il y prt
garde, pour ne perdre pas la reputation d'avoir cass un verre. Il fut
un peu attrist de ce que la Rancune n'en rit point; mais, comme je vous
ai dej dit, il etoit plutt animal envieux qu'animal risible. La
Rancune lui demanda ce qu'il disoit de leurs comediennes; le petit homme
rougit sans lui repondre, et, la Rancune lui demandant encore la mme
chose, enfin, begayant, rougissant et s'exprimant trs mal, il fit
entendre  la Rancune qu'une des comediennes lui plaisoit infiniment.
Et laquelle? lui dit la Rancune. Le petit homme etoit si troubl d'en
avoir tant dit qu'il repondit: Je ne sais.--Ni moi aussi, dit la
Rancune. Cela le troubla encore davantage et lui fit ajouter, tout
interdit: C'est... c'est... Il repeta quatre ou cinq fois le mme mot,
dont le comedien s'impatientant, lui dit: Vous avez raison, c'est une
fort belle fille. Cela acheva de le defaire. Il ne put jamais dire
celle  qui il en vouloit; et peut-tre qu'il n'en savoit rien encore,
et qu'il avoit moins d'amour que de vice. Enfin, la Rancune lui nommant
mademoiselle de l'Etoile, il dit que c'etoit elle dont il etoit
amoureux. Et pour moi, je crois que, s'il lui et nomm Angelique ou sa
mre la Caverne, qu'il et oubli le coup de busc de l'une et l'ge de
l'autre, et se seroit donn corps et me  celle que la Rancune lui
auroit nomme, tant le bouquin avoit la conscience trouble. Le comedien
lui fit boire un grand verre de vin qui lui fit passer une partie de sa
confusion, et en but un autre de son cot, aprs lequel il lui dit,
parlant bas par mystre et regardant par toute la chambre, quoiqu'il n'y
et personne: Vous n'tes pas bless  mort et vous vous tes adress 
un homme qui vous peut guerir, pourvu que vous le vouliez croire et que
vous soyez secret. Ce n'est pas que vous n'entrepreniez une chose bien
difficile: mademoiselle de l'Etoile est une tigresse et son frre Destin
un lion; mais elle ne voit pas toujours des hommes qui vous ressemblent,
et je sais bien ce que je sais faire. Achevons notre vin et demain il
sera jour. Un verre de vin bu de part et d'autre interrompit quelque
temps la conversation. Ragotin reprit la parole le premier et conta
toutes ses perfections et ses richesses; dit  la Rancune qu'il avoit un
neveu commis d'un financier; que ce neveu avoit fait grande amiti avec
le partisan la Raillire[129] durant le temps qu'il avoit et au Mans
pour etablir une maltte, et voulut faire esperer  la Rancune de lui
faire donner une pension pareille  celle des comediens du roi[130], par
le credit de ce neveu; il lui dit encore que, s'il avoit des parens qui
eussent des enfans, il leur feroit donner des benefices, parceque sa
nice avoit epous le frre d'une femme qui etoit entretenue du matre
d'hotel d'un abb de la province qui avoit de bons benefices  sa
collation[131].

[Note 127: Les anagrammes, cultives dans l'antiquit par Lycophron,
et mises surtout en honneur au XVIe sicle par Daurat, furent en grande
vogue au XVIIe sicle. Jacques de Champ-Repus faisoit, en 1609, une
clogue enrichie de 30 anagrammes sur cet illustre nom, Marguerite de
Valois, Rouen, J. Petit. Jean Douet (Tallemant, Historiette de La Leu) a
fait aussi des volumes entiers d'anagrammes vers le milieu du XVIIe
sicle. On peut voir dans le Chevreana que c'toit l une vraie
profession pour certaines gens. Le P. Pierre de Saint-Louis passa toute
sa vie  en composer; il en avoit fait sur les noms des papes, des
souverains, des gnraux de l'ordre auquel il appartenoit, des saints et
de beaucoup d'autres encore: il croyoit, dit-on, trouver la destine des
hommes dans leurs noms par ce moyen singulier, et il n'toit pas le
premier, comme on peut s'en convaincre en lisant la 3e partie de la
Cabale. L'htel Rambouillet cultivoit le mme genre, et l'on connot les
trois belles anagrammes (Arthnice, Eracinthe et Carinthe) composes
par Racan et Malherbe, avec le nom de leurs matresses, qui se nommoient
Catherine. C'toit quelquefois une bonne spculation: car, un nomm
Billon ayant prsent  Louis XIII, lors de son entre dans la ville
d'Aix, 500 anagrammes qu'il avoit faites sur son nom, le roi, enchant,
lui octroya une grosse pension, reversible sur la tte de ses enfants.
On faisoit mme des ballets en anagrammes. Du reste, les autres petits
genres littraires n'toient gure moins cultivs alors: avec Dulot
rgnoient les bouts-rims; Neuf-Germain s'toit consacr aux vers rimant
sur chaque syllabe du nom des destinataires; Chabrol et beaucoup
d'autres cultivoient les acrostiches, Montmaur les nigmes, charades et
logogriphes, etc. Il y avoit encore les chos, les madrigaux, les
devises, et mille autres sottises laborieuses, comme dit Snec dans une
de ses pigrammes (p. 277, d. Jannet). Vous verrez courir de ma faon,
dans les belles ruelles de Paris, 200 chansons, autant de sonnets, 400
pigrammes et plus de 1,000 madrigaux, sans compter les nigmes et les
portraits, dit Mascarille (Pr. rid., sc. 10). Nous tenons, dit
Colletet:

     Que tous ces renverseurs de noms
     Ont la cervelle renverse.

Huet se plaignoit de ce got exagr pour les brimborions de la
littrature. Une ode, dit-il, nous ennuie par sa longueur;  peine
peut-on souffrir un sonnet. Notre gnie se borne  l'tendue du
madrigal. Nous sommes dans le sicle des colifichets. Toute notre
industrie ne va qu' faire de fort grandes petites choses. (Huetiana,
XIX.) On trouve des traits analogues dans une foule de satires et de
romans comiques du temps. (V. aussi Saint-Amant, le Pote crott, t. I,
p. 220, d. Jannet.)]

[Note 128: Mondory reut, en 1637, une pension de 2,000 livres de
Richelieu, aprs avoir jou, ou plutt aprs avoir essay de jouer le
principal rle de l'Aveugle de Smyrne, tragi-comdie des cinq auteurs.
J'ai dit aprs avoir essay: car, retir du thtre depuis quelque temps
 cause de sa paralysie, il ne put dpasser le deuxime acte. Plusieurs
grands seigneurs imitrent la gnrosit du cardinal, en lui donnant
galement des pensions, de sorte qu'il jouit jusqu' sa mort de 8 
10,000 livres de rente. De pareilles fortunes n'toient pas rares, mme
parmi les saltimbanques et charlatans d'alors. Ainsi Tabarin, devenu
fort riche, se retira dans une terre, o il excita la jalousie des
nobles ses voisins. Suivant Grimarest, Scaramouche avoit aussi amass 10
 12,000 livres de rentes. Ils ont tir des Parisiens, lit-on, au sujet
des farceurs, dans l'Anti-Caquet de l'Accouche, en pices de cinq sols
et huit sols... plus de trente mil livres, dont ils ont profit. (d.
Jannet, p. 250-252.)]

[Note 129: Le mot partisan signifioit un financier, un homme qui
fait des traitez, des partis avec le roy, qui prend ses revenus  ferme,
le recouvrement des impts, etc. (Dictionnaire de Furetire.) Scarron
devint lui-mme plus tard une espce de partisan, quand il prit  ferme
l'entreprise des dchargeurs. La Raillire toit un clbre partisan de
l'poque, qui avoit afferm la taxe tablie sur les aiss, et l'un de
ceux qui avoient le plus excit de haines par leurs malversations. Il a
est fermier des aides, dit le Catalogue des partisans (1649), avec le
nomm de Moussea, o ils ont vol les rentiers de l'Htel-de-Ville par
les presens et corruptions qu'ils ont faits... Et outre, ledit La
Raillire, avec le nomm Vanel, dit Trecourt, qui sont  present
fermiers des entres, ont fait le trait de quinze cent mil livres de
rente sur lesdites entres... Pour raison de quoy ils ont tax, sous le
titre d'ays, qui bon leur a sembl, et sous de faux rooles ont exig
lesdites taxes avec des violences horribles en cette ville de Paris et
en la campagne. La Raillire fut arrt et emprisonn  la Bastille en
1649. Le 1er volume du Recueil des Mazarinades, d'o j'extrais les
lignes prcdentes, renferme encore plusieurs pices relatives  ce
personnage: L'Adieu du sieur Catalan, envoy de Saint-Germain, au sieur
de la Rallire dans la Bastille.--La Response de la Rallire  l'Adieu
de Catelan, son associ, ou l'Abrg de la vie de ces deux infames
ministres et autheurs des principaux brigandages, volleries et
extorsions de la France.--Les Entretiens de Bonneau, de Catelan et de la
Raillire, etc. Peut-tre, par l'tablissement d'une maltte,--mot pris
en mauvaise part, et qui par l mme ne dut figurer ni dans les
prospectus du spculateur, ni dans les actes officiels,--Scarron
entend-il simplement l'tablissement d'une loterie ou banque, opration
financire dont l'usage toit fort rpandu au XVIIe sicle. M. Anjubault
veut bien nous communiquer les extraits suivants des registres de
l'htel-de-ville du Mans, les seuls, dit-il, qui puissent se rapporter 
ce passage de Scarron: Consentement du corps de ville  l'exposition
d'une blanque,  condition qu'il assistera un officier dudit corps de
ville  l'inventaire de la marchandise et distribution des billets
d'icelle, et que la bote soit apporte en la chambre de ville chaque
soir. (Fin de 1629, ou commencement de 1630).--Sera signifi au
procureur du roi de la snchausse et de la prvt l'opposition que
forme le corps de ville  l'tablissement d'une blanque. (Fin de 1635 ou
commencement de 1636.)]

[Note 130: Les comdiens de la troupe royale, ou de
l'Htel-de-Bourgogne, nomms le plus souvent les grands comdiens du
roi. Les frres Parfait disent des acteurs de cette troupe qu'ils
obtinrent les premiers le titre de comdiens du roi, avec une pension de
12,000 livres. (T. 3, p. 249.) Les comdiens du Marais portoient aussi
ce titre. Du reste, ceux de l'Htel-de-Bourgogne n'toient pas les seuls
 qui ft rserv le privilge de la pension, car Monsieur, frre du
roi, avoit promis 300 livres de traitement annuel  chaque acteur de la
troupe de Molire, qui s'toit mise sous le patronage de son nom; mais
ce ne fut qu'une promesse.]

[Note 131: On connot le vers de Racine dans les Plaideurs:

     Monsieur, je suis btard de votre apothicaire.
                                   (II, 9.)

Les titres de faveur de Ragotin sont d'un genre tout  fait analogue 
ceux que fait valoir l'Intim.]

Tandis que Ragotin contoit ses prouesses, la Rancune, qui s'etoit alter
 force de boire, ne faisoit autre chose qu'emplir les deux verres, qui
etoient vids en mme temps, Ragotin n'osant rien refuser de la main
d'un homme qui lui devoit faire tant de bien. Enfin,  force d'avaler,
ils s'emplirent. La Rancune n'en fut que plus serieux, selon sa coutume,
et Ragotin en fut si hebet et si pesant qu'il se pencha sur la table et
s'y endormit. La Rancune appela une servante pour se faire dresser un
lit, parcequ'on etoit couch  son htellerie. La servante lui dit qu'il
n'y auroit point de danger d'en dresser deux, et qu'en l'etat o etoit
M. Ragotin il n'avoit pas besoin d'tre veill. Il ne veilloit pas
cependant, et jamais on n'a mieux dormi ni ronfl. On mit des draps 
deux lits, de trois qui etoient dans la chambre, sans qu'il s'veillt;
il dit cent injures  la servante et menaa de la battre quand elle
l'avertit que son lit etoit prt. Enfin, la Rancune l'ayant tourn dans
sa chaise devers le feu, que l'on avoit allum pour chauffer les draps,
il ouvrit les yeux et se laissa deshabiller sans rien dire. On le monta
sur son lit le mieux que l'on put, et la Rancune se mit dans le sien
aprs avoir ferm la porte.  une heure de l, Ragotin se leva et sortit
hors de son lit, je n'ai pas bien su pourquoi. Il s'egara si bien dans
la chambre qu'aprs en avoir renvers tous les meubles et s'tre
renvers lui-mme plusieurs fois sans pouvoir trouver son lit, enfin il
trouva celui de la Rancune, et l'eveilla en le decouvrant. La Rancune
lui demanda ce qu'il cherchoit. Je cherche mon lit, dit Ragotin.--Il
est  la main gauche du mien, dit la Rancune. Le petit ivrogne prit 
la droite, et s'alla fourrer entre la couverture et la paillasse du
troisime, qui n'avoit ni matelas ni lit de plume, o il acheva de
dormir fort paisiblement. La Rancune s'habilla devant que Ragotin ft
eveill. Il demanda au petit ivrogne si c'etoit par mortification qu'il
avoit quitt son lit pour dormir sur une paillasse. Ragotin soutint
qu'il ne s'etoit point lev, et qu'assurement il revenoit des esprits
dans la chambre. Il eut querelle avec le cabaretier, qui prit le parti
de sa maison et le menaa de le mettre en justice pour l'avoir decrie.
Mais il n'y a que trop long-temps que je vous ennuie de la debauche de
Ragotin: retournons  l'htellerie des comediens.




CHAPITRE XII.

Combat de nuit.

Je suis trop homme d'honneur pour n'avertir pas le lecteur benevole que,
s'il est scandalis de toutes les badineries qu'il a vues jusqu'ici dans
le present livre, il fera fort bien de n'en lire pas davantage: car, en
conscience, il n'y verra pas d'autre chose[132], quand le livre seroit
aussi gros que le Cyrus; et si, par ce qu'il a dej vu, il a de la peine
 se douter de ce qu'il verra, peut-tre que j'en suis log l aussi
bien que lui, qu'un chapitre attire l'autre, et que je fais dans mon
livre comme ceux qui mettent la bride sur le col de leurs chevaux et les
laissent aller sur leur bonne foi. Peut-tre aussi que j'ai un dessein
arret, et que, sans emplir mon livre d'exemples  imiter, par des
peintures d'actions et de choses tantt ridicules, tantt blmables,
j'instruirai en divertissant[133] de la mme faon qu'un ivrogne donne
de l'aversion pour son vice, et peut quelquefois donner du plaisir par
les impertinences que lui fait faire son ivrognerie.

[Note 132: Scarron fait toujours bon march de ses oeuvres et de son
talent; il en parle sans cesse de cette faon dtache et cavalire. Il
dit plus haut, mais, il est vrai, dans un sens diffrent, quoique sur un
ton analogue, que son livre n'est qu'un amas de sottises; et, dans son
Ode  M. Maynard (Rec. de 1651):

     Moi qui suis un demi-pote,
     Qui ne travaille qu'en sornette...
     Helas! je n'ai pour toute Muse
     Qu'une malheureuse camuse, etc.

Il parle  peu prs de mme dans une de ses ptres (1643), dans la
ddicace du 5e liv. de son Virgile travesti,  Deslandes-Payen, etc.
C'toit l, du reste, une des ncessits du genre qu'il avoit adopt.]

[Note 133: C'est le ridendo castigat mores de Santeuil.]

Finissons la moralit et reprenons nos comediens, que nous avons laisss
dans l'htellerie. Aussitt que leur chambre fut debarrasse et que
Ragotin eut emmen la Rancune, le portier, qu'ils avoient laiss 
Tours, entra dans l'htellerie, conduisant un cheval charg de bagage.
Il se mit  table avec eux, et, par sa relation et par ce qu'ils
apprirent les uns des autres, on sut de quelle faon l'intendant de la
province ne leur avoit pu faire de mal, ayant lui-mme bien eu de la
peine  se retirer des mains du peuple, lui et ses fuzeliers. Le Destin
conta  ses camarades de quelle faon il s'etoit sauv avec son habit 
la turque, dont il pensoit representer le Soliman de Mairet[134], et
qu'ayant appris que la peste etoit  Alenon, il etoit venu au Mans avec
la Caverne et la Rancune, en l'equipage que l'on a pu voir dans le
commencement de ces trs veritables et trs peu heroques aventures.
Mademoiselle de l'Etoile leur apprit aussi les assistances qu'elle avoit
reues d'une dame de Tours dont le nom n'est pas venu  ma connoissance,
et comme par son moyen elle avait et conduite jusqu' un village proche
de Bonnestable, o elle s'etoit demis un pied en tombant de cheval. Elle
ajouta qu'ayant appris que la troupe etoit au Mans, elle s'y etoit fait
porter dans la litire de la dame du village, qui la lui avoit
liberalement prte.

[Note 134: Jean de Mairet (1604-1686) est un des plus clbres
tragiques de notre vieux thtre, et sa Silvie (1621) passa long-temps
pour un chef-d'oeuvre. La pice dont il est ici question, joue en 1630
et imprime seulement en 1639, est intitule: Le grand et dernier
Soliman, ou la Mort de Mustapha.]

Aprs le souper, le Destin seul demeura dans la chambre des dames. La
Caverne l'aimoit comme son propre fils; mademoiselle de l'Etoile ne lui
etoit pas moins chre, et Angelique, sa fille et son unique heritire,
aimoit le Destin et l'Etoile comme son frre et sa soeur. Elle ne savoit
pas encore au vrai ce qu'ils etoient et pourquoi ils faisoient la
comedie; mais elle avoit bien reconnu, quoiqu'ils s'appelassent mon
frre et ma soeur, qu'ils etoient plus grands amis que proches parents;
que le Destin vivoit avec l'Etoile dans le plus grand respect du monde;
qu'elle etoit fort sage, et que, si le Destin avoit bien de l'esprit et
faisoit voir qu'il avoit et bien elev, mademoiselle de l'Etoile
paroissoit plutt fille de condition qu'une comedienne de campagne. Si
le Destin et l'Etoile etoient aims de la Caverne et de sa fille, ils
s'en rendoient dignes par une amiti reciproque qu'ils avoient pour
elles, et ils n'y avoient pas beaucoup de peine, puisqu'elles meritoient
d'tre aimes autant que comediennes de France, quoique, par malheur
plutt que faute de merite, elles n'eussent jamais eu l'honneur de
monter sur le thetre de l'htel de Bourgogne ou du Marais, qui sont
l'un et l'autre le non plus ultra des comediens[135]. Ceux qui
n'entendront pas ces trois petits mots latins ( qui je n'ai pu refuser
place ici, tant ils se sont presents  propos) se les feront expliquer,
s'il leur plat. Pour finir la digression, le Destin et l'Etoile ne se
cachrent point des deux comediennes pour se caresser aprs une longue
absence. Ils s'exprimrent le mieux qu'ils purent les inquietudes qu'ils
avoient eues l'un pour l'autre. Le Destin apprit  mademoiselle de
l'Etoile qu'il croyoit avoir vu, la dernire fois qu'ils avoient
represent  Tours, leur ancien persecuteur; qu'il l'avoit discern dans
la foule de leurs auditeurs, quoiqu'il se cacht le visage de son
manteau, et que, pour cette raison l, il s'etoit mis un empltre sur le
visage  la sortie de Tours, pour se rendre meconnoissable  son ennemi,
ne se trouvant pas alors en etat de s'en defendre s'il en etoit attaqu
la force  la main. Il lui apprit ensuite le grand nombre de brancards
qu'ils avoient trouvs en allant au devant d'elle, et qu'il se trompoit
fort si leur mme ennemi n'etoit un homme inconnu qui avoit exactement
visit les brancards, comme l'on a pu voir dans le septime chapitre.
Tandis que le Destin parloit, la pauvre l'Etoile ne put s'empcher de
repandre quelques larmes. Destin en fut extremement touch, et, aprs
l'avoir console le mieux qu'il put, il ajouta que, si elle vouloit lui
permettre d'apporter autant de soin  chercher leur ennemi commun qu'il
en avoit eu jusque alors  l'eviter, elle se verrait bientot delivre de
ses persecutions, ou qu'il y perdroit la vie. Ces dernires paroles
l'affligrent encore davantage. Le Destin n'eut pas l'esprit assez fort
pour ne s'affliger pas aussi, et la Caverne et sa fille, trs pitoyables
de leur naturel, s'affligrent par complaisance ou par contagion, et je
crois mme qu'elles en pleurrent. Je ne sais si le Destin pleura, mais
je sais bien que les comediennes et lui furent assez long-temps  ne se
rien dire, et cependant pleura qui voulut. Enfin la Caverne finit la
pause que les larmes avoient fait faire, et reprocha  Destin et 
l'Etoile que, depuis le temps qu'ils etoient ensemble, ils avoient pu
reconnotre jusqu' quel point elle etoit de leurs amies, et toutefois
qu'ils avoient eu si peu de confiance en elle et en sa fille qu'elles
ignoroient encore leur veritable condition; et elle ajouta qu'elle avoit
et assez persecute en sa vie pour conseiller des malheureux tels
qu'ils paroissoient tre.  quoi Destin repondit que ce n'etoit point
par defiance qu'ils ne s'etoient pas encore decouverts  elle, mais
qu'il avoit cru que le recit de leurs malheurs ne pouvoit tre que fort
ennuyeux. Il lui offrit aprs cela de l'en entretenir quand elle
voudroit, et quand elle auroit quelque temps  perdre. La Caverne ne
differa pas davantage de satisfaire sa curiosit, et sa fille, qui
souhaitoit ardemment la mme chose, s'etant assise auprs d'elle sur le
lit de l'Etoile, le Destin alloit commencer son histoire, quand ils
entendirent une grande rumeur dans la chambre voisine. Destin prta
l'oreille quelque temps, mais le bruit et la noise, au lieu de cesser,
augmentrent, et mme l'on cria: Au meurtre!  l'aide! on m'assassine!
Le Destin, en trois sauts, fut hors de la chambre, aux depens de son
pourpoint, que lui dechirrent la Caverne et sa fille en voulant le
retenir. Il entra dans la chambre d'o venoit la rumeur, o il ne vit
goutte, et o les coups de poings, les soufflets, et plusieurs voix
confuses d'hommes et de femmes qui s'entrebattoient, mles au bruit
sourd de plusieurs pieds nus qui trepignoient dans la chambre, faisoient
une rumeur epouvantable. Il s'alla mler parmi les combattans
imprudemment, et reut d'abord un coup de poing d'un ct et un soufflet
de l'autre. Cela lui changea la bonne intention qu'il avoit de separer
ses lutins en un violent desir de se venger: il se mit  jouer des
mains, et fit un moulinet de ses deux bras, qui maltraita plus d'une
mchoire, comme il parut depuis  ses mains sanglantes. La mle dura
encore assez long-temps pour lui faire recevoir une vingtaine de coups
et en donner deux fois autant. Au plus fort du combat, il se sentit
mordre au gras de la jambe; il y porta ses mains, et, rencontrant
quelque chose de pelu, il crut tre mordu d'un chien; mais la Caverne et
sa fille, qui parurent  la porte de la chambre avec de la lumire,
comme le feu Saint-Elme aprs une tempte[136], virent Destin, et lui
firent voir qu'il etoit au milieu de sept personnes en chemise, qui se
defaisoient l'un l'autre trs cruellement, et qui se decramponnrent
d'elles-mmes aussitt que la lumire parut. Le calme ne fut pas de
longue dure: l'hte, qui etoit un de ces sept penitens blancs[137], se
reprit avec le Pote; l'Olive, qui en etoit aussi, fut attaqu par le
valet de l'hte, autre penitent. Le Destin les voulut separer; mais
l'htesse, qui etoit la bte qui l'avoit mordu, et qu'il avoit prise
pour un chien,  cause qu'elle avoit la tte nue et les cheveux courts,
lui sauta aux yeux, assiste de deux servantes, aussi nues et aussi
decoiffes qu'elle. Les cris recommencrent; les soufflets et les coups
de poing sonnrent de plus belle, et la mle s'echauffa encore plus
qu'elle n'avoit fait. Enfin, plusieurs personnes qui s'etoient eveilles
 ce bruit entrrent dans le champ de bataille, deprirent les combattans
les uns d'avec les autres, et furent cause de la seconde suspension
d'armes. Il fut question de savoir la cause de la querelle, et quel
etoit le differend qui avoit assembl sept personnes nues en une mme
chambre. L'Olive, qui paroissoit le moins emu, dit que le Pote etoit
sorti de la chambre et qu'il l'avoit vu revenir plus vite que le pas,
suivi de l'hte, qui le vouloit battre; que la femme de l'hte avoit
suivi son mari, et s'etoit jete sur le Pote; que, les ayant voulu
separer, un valet et deux servantes, s'etoient jets sur lui, et que la
lumire qui s'etoit eteinte l dessus etoit cause que l'on s'etoit battu
plus long-temps que l'on n'et fait. Ce fut au Pote  plaider sa cause:
il dit qu'il avoit fait les deux plus belles stances que l'on et jamais
oues depuis que l'on en fait, et que, de peur de les perdre, il avoit
et demander de la chandelle aux servantes de l'htellerie, qui
s'etoient moques de lui; que l'hte l'avoit appel danseur de corde, et
que, pour ne demeurer pas sans repartie, il l'avoit appel cocu. Il
n'eut pas plus tt lch le mot, que l'hte, qui etoit en mesure, lui
appliqua un soufflet. On et dit qu'ils etoient concerts ensemble: car,
tout aussitt que le soufflet fut donn, la femme de l'hte, son valet
et ses servantes, se jetrent sur les comediens, qui les reurent 
beaux coups de poings. Cette dernire rencontre fut plus rude et dura
plus long-temps que les autres. Le Destin, s'etant acharn sur une
grosse servante qu'il avoit trousse, lui donna plus de cent claques sur
les fesses; l'Olive, qui vit que cela faisoit rire la compagnie, en fit
autant  une autre. L'hte etoit occup par le Pote, et l'htesse, qui
etoit la plus furieuse, avoit et saisie par quelques uns des
spectateurs, dont elle se mit en si grande colre, qu'elle cria: Aux
voleurs! Ses cris eveillrent la Rappinire, qui logeoit vis--vis de
l'htellerie. Il en fit ouvrir les portes, et ne croyant pas, selon le
bruit qu'il avoit entendu, qu'il n'y et pour le moins sept ou huit
personnes sur le carreau, il fit cesser les coups au nom du roi, et,
ayant appris la cause de tout le desordre, il exhorta le Pote de ne
faire plus de vers la nuit, et pensa battre l'hte et l'htesse,
parcequ'ils chantrent cent injures aux pauvres comediens, les appelant
bateleurs et baladins, et jurant de les faire deloger le lendemain; mais
la Rappinire,  qui l'hte devoit de l'argent, le menaa de le faire
executer, et par cette menace lui ferma la bouche. La Rappinire s'en
retourna chez lui; les autres s'en retournrent dans leurs chambres, et
Destin dans celle des comediennes, o la Caverne le pria de ne differer
pas davantage de lui apprendre ses aventures et celles de sa soeur. Il
leur dit qu'il ne demandoit pas mieux, et commena son histoire de la
faon que vous allez voir dans le suivant chapitre.

[Note 135: Le thtre de l'htel de Bourgogne, sis rue Mauconseil,
avoit t achet en 1548 par les confrres de la Passion  Jean Rouvet,
marchand bourgeois de Paris. C'toit alors, d'aprs les termes de
l'acte de vente, une mazure contenant 17 toises de long sur 16 de
large, faisant partie de l'ancien htel de Bourgogne. Il passa, vers
1588, des mains des confrres  une nouvelle troupe. Quant au thtre du
Marais, il avoit t fond en 1600 par une troupe de comdiens de
province dans l'htel d'Argent, au coin de la rue de la Poterie, prs de
la Grve, d'o il fut transfr en 1620 au haut de la vieille rue du
Temple. On tolra leur tablissement moyennant une redevance d'un cu
tournois par reprsentation qu'ils devoient payer aux confrres. Ces
deux thtres toient les mieux monts en bons acteurs et en bonnes
pices, et les plus suivis du public. (V., pour plus amples dtails, les
Antiquits de Sauval, Chappuzeau, le Thtre franois, liv. III; les
frres Parfait, t. 3.)]

[Note 136: Le feu Saint-Elme, qu'on nomme aussi quelquefois feu
Saint-Germain, ou feu Saint-Anselme, est une sorte de flamme volante qui
apparot autour des mts et des cordages d'un vaisseau, aprs une
tempte. C'est un mauvais prsage, dit-on, quand il n'y en a qu'un, et
un prsage favorable quand on en voit plusieurs.]

[Note 137: Ce nom dsigne une confrrie de gens sculiers qui
s'assembloient  certains jours pour faire, suivant un ancien usage
partag par d'autres confrries, par exemple celle des capucins noirs,
des processions, pieds nus et la face couverte d'un linge. Il y avoit
des pnitents blancs  Avignon,  Lyon, etc., et il y en eut aussi 
Paris.]




CHAPITRE XIII.

Plus long que le prcdent.

Histoire de Destin et de mademoiselle de l'Etoile.

Je suis n dans un village auprs de Paris. Je vous ferais bien croire,
si je voulois, que je suis d'une maison trs illustre, comme il est fort
ais  ceux que l'on ne connot point; mais j'ai trop de sincerit pour
nier la bassesse de ma naissance. Mon pre etoit des premiers et des
plus accommods de son village. Je lui ai ou dire qu'il etoit n pauvre
gentilhomme, et qu'il avoit et  la guerre en sa jeunesse, o, n'ayant
gagn que des coups, il s'etoit fait ecuyer ou meneur d'une dame de
Paris assez riche[138], et qu'ayant amass quelque chose avec elle,
parcequ'il etoit aussi matre d'hotel et faisoit la depense,
c'est--dire ferroit peut-tre la mule, il s'etoit mari avec une
vieille demoiselle de la maison, qui etoit morte quelque temps aprs et
l'avoit fait son heritier. Il se lassa bientt d'tre veuf, et, n'etant
gure moins las de servir, il epousa en secondes noces une femme des
champs qui fournissoit de pain la maison de sa matresse; et c'est de ce
dernier mariage que je suis sorti. Mon pre s'appeloit Garigues; je n'ai
jamais su de quel pays il etoit; et, pour le nom de ma mre, il ne fait
rien  mon histoire: il suffit qu'elle etoit plus avare que mon pre et
mon pre plus avare qu'elle, et l'un et l'autre de conscience assez
large. Mon pre a l'honneur d'avoir le premier retenu son haleine en se
faisant prendre la mesure d'un habit, afin qu'il y entrt moins
d'toffe[139]. Je vous pourrois bien apprendre cent autres traits de
lesine qui lui ont acquis  bon titre la reputation d'tre homme
d'esprit et d'invention; mais, de peur de vous ennuyer, je me
contenterai de vous en conter deux trs difficiles  croire et neanmoins
trs veritables. Il avoit ramass quantit de bl pour le vendre bien
cher durant une anne mauvaise. L'abondance ayant et universelle et le
bl etant amend, il fut si possed de desespoir et si abandonn de Dieu
qu'il se voulut pendre. Une de ses voisines, qui se trouva dans la
chambre quand il y entra pour ce noble dessein, et qui s'etoit cache de
peur d'tre vue, je ne sais pas bien pourquoi, fut fort etonne quand
elle le vit pendu  un chevron de sa chambre. Elle courut  lui, criant:
Au secours! coupa la corde, et,  l'aide de ma mre, qui arriva
l-dessus, la lui ta du cou. Elles se repentirent peut-tre d'avoir
fait une bonne action, car il les battit l'une et l'autre comme pltre,
et fit payer  cette pauvre femme la corde qu'elle avoit coupe, en lui
retenant quelque argent qu'il lui devoit. L'autre prouesse n'est pas
moins etrange. Cette mme anne que la chert fut si grande que les
vieilles gens du village ne se souviennent pas d'en avoir vu une plus
grande, il avoit regret  tout ce qu'il mangeoit; et, sa femme etant
accouche d'un garon, il se mit en la tte qu'elle avoit assez de lait
pour nourrir son fils et pour le nourrir lui-mme aussi, et espera que,
tetant sa femme, il epargnerait du pain et se nourriroit d'un aliment
ais  digerer[140]. Ma mre avoit moins d'esprit que lui et n'avoit pas
moins d'avarice, tellement qu'elle n'inventoit pas les choses comme mon
pre; mais, les ayant une fois conues, elle les executoit encore plus
exactement que lui. Elle tcha donc de nourrir de son lait son fils et
son mari en mme temps, et hasarda aussi de s'en nourrir soi-mme avec
tant d'opinitret que le petit innocent mourut martyr de pure faim, et
mon pre et ma mre furent si affoiblis, et ensuite si affams, qu'ils
mangrent trop et eurent chacun une longue maladie. Ma mre devint
grosse de moi quelque temps aprs, et, ayant accouch heureusement d'une
trs malheureuse creature, mon pre alla  Paris pour prier sa matresse
de tenir son fils avec un honnte ecclesiastique qui se tenoit dans son
village, o il avoit un benefice. Comme il s'en retournoit la nuit pour
eviter la chaleur du jour, et qu'il passoit par une grande rue du
faubourg dont la plupart des maisons se btissoient encore, il aperut
de loin, aux rayons de la lune, quelque chose de brillant qui traversoit
la rue. Il ne se mit pas beaucoup en peine de ce que c'etoit; mais,
ayant entendu quelques gemissemens, comme d'une personne qui souffre, au
mme lieu o ce qu'il avoit vu de loin s'etoit derob  sa vue, il entra
hardiment dans un grand btiment qui n'etoit pas encore achev, o il
trouva une femme assise contre terre. Le lieu o elle etoit recevoit
assez de clart de la lune pour faire discerner  mon pre qu'elle etoit
fort jeune et fort bien vtue, et c'etoit ce qui avoit brill de loin 
ses yeux, son habit etant de toile d'argent[141]. Vous ne devez point
douter que mon pre, qui etoit assez hardi de son naturel, ne ft moins
surpris que cette jeune demoiselle; mais elle etoit en un etat o il ne
lui pouvoit rien arriver de pis que ce qu'elle avoit. C'est ce qui la
rendit assez hardie pour parler la premire, et pour dire  mon pre
que, s'il etoit chretien, il et piti d'elle; qu'elle etoit prte
d'accoucher; que, se sentant presse de son mal et ne voyant point
revenir une servante qui lui etoit alle querir une sage-femme affide,
elle s'etoit sauve heureusement de sa maison sans avoir eveill
personne, sa servante ayant laiss la porte ouverte pour pouvoir rentrer
sans faire de bruit.  peine achevoit-elle sa courte relation qu'elle
accoucha heureusement d'un enfant que mon pre reut dans son manteau.
Il fit la sage-femme le mieux qu'il put, et cette jeune fille le conjura
d'emporter vitement la petite creature, d'en avoir soin, et de ne
manquer pas,  deux jours de l, d'aller voir un vieil homme d'eglise,
qu'elle lui nomma, qui lui donneroit de l'argent et tous les ordres
necessaires pour la nourriture de son enfant.  ce mot d'argent, mon
pre, qui avoit l'me avare, voulut deployer son eloquence d'ecuyer;
mais elle ne lui en donna pas le temps: elle lui mit entre les mains une
bague pour servir d'enseigne au prtre qu'il devoit aller trouver de sa
part, lui fit envelopper son enfant dans son mouchoir de cou et le fit
partir avec grande precipitation, quelque rsistance qu'il ft pour ne
l'abandonner pas en l'etat o elle etoit. Je veux croire qu'elle eut
bien de la peine  regagner son logis. Pour mon pre, il s'en retourna 
son village, mit l'enfant entre les mains de sa femme, et ne manqua pas,
deux jours aprs, d'aller trouver le vieil prtre et de lui montrer la
bague. Il apprit de lui que la mre de l'enfant etoit une fille de fort
bonne maison et fort riche; qu'elle l'avoit eu d'un seigneur ecossois
qui etoit all en Irlande lever des troupes pour le service du roi[142],
et que ce seigneur etranger lui avoit promis mariage. Ce prtre lui dit,
de plus, qu' cause de son accouchement precipit, elle s'etoit trouve
malade jusqu' faire douter de sa vie, et qu'en cette extremit elle
avoit tout declar  son pre et  sa mre, qui l'avoient console au
lieu de s'emporter contre elle, parcequ'elle etoit leur fille unique;
que la chose etoit ignore dans le logis; et ensuite il assura mon pre
que, pourvu qu'il et soin de l'enfant et qu'il ft secret, sa fortune
etoit faite. L-dessus, il lui donna cinquante ecus et un petit paquet
de toutes les hardes necessaires  un enfant. Mon pre s'en retourna en
son village, aprs avoir bien dn avec le prtre. Je fus mis en
nourrice, et l'etranger fut mis en la place du fils de la maison.  un
mois de l, le seigneur ecossois revint, et, ayant trouv sa matresse
en un si mauvais etat qu'elle n'avoit plus gure  vivre, il l'epousa un
jour devant qu'elle mourt, et ainsi fut aussitt veuf que mari. Il
vint deux ou trois jours aprs en notre village, avec le pre et la mre
de sa femme. Les pleurs recommencrent, et on pensa etouffer l'enfant 
force de le baiser. Mon pre eut sujet de se louer de la liberalit du
seigneur ecossois, et les parens de l'enfant ne l'oublirent pas. Ils
s'en retournrent  Paris fort satisfaits du soin que mon pre et ma
mre avoient de leur fils, qu'ils ne voulurent point faire venir  Paris
encore, parceque le mariage etoit tenu secret pour des raisons que je
n'ai pas sues.

[Note 138: Les dames de haute condition avoient des meneurs pour les
aider  marcher en leur donnant la main. On appeloit particulirement
cuyer ou cuyer de main celui qui remplissoit cette charge prs des
princesses ou des plus grandes dames.]

[Note 139: Il y a un trait analogue, mais moins plaisant parcequ'il
est plus forc, dans l'Aulularia. Plaute dit de son avare qu'en allant
se coucher il mettoit une bourse devant sa bouche pour ne pas perdre de
son haleine en dormant. On trouve ici une variante dans plusieurs
ditions, entre autres dans celle de Pierre Mortier, d'Amsterdam. Au
lieu de cette phrase, on y lit: Mon pre a l'honneur d'avoir invent le
morceau de chair attach  une corde qui tient  l'anse du pot, pour le
retirer quand il a assez bouilli, afin qu'il serve plusieurs fois 
faire du potage. Il semble que cette curieuse variante ait t inspire
par la manire dont on avoit reprsent Scarron dans plusieurs de ses
prtendus portraits, et sur laquelle il s'est gay lui-mme: Les
autres (disent) que mon chapeau tient  une corde qui passe dans une
poulie, et que je le hausse et baisse pour saluer ceux qui me
visitent.]

[Note 140: Ce passage semble burlesquement imit de deux anecdotes
clbres, racontes primitivement en quelques lignes par Valre Maxime
(liv. 5, ch. 4), et souvent rptes depuis:--l'une, d'une jeune fille
grecque nourrissant son pre de son lait;--l'autre, d'une femme romaine
nourrissant sa mre de la mme manire.]

[Note 141: Personne n'ignore,--ne ft-ce que pour l'avoir vu au
thtre, dans les comdies du XVIIe sicle,--que non seulement les
dames, mais aussi les hommes de condition, portoient des habits de
brocard, ou, comme on disoit alors, de brocat d'or ou d'argent, et
quelquefois d'or et d'argent. L'Italie, dit le Nouveau rglement sur
les marchandises (1634), nous envoie et apporte une infinit de diverses
sortes de draps de soye, comme toilles d'or et d'argent. (d. Fournier,
Var. hist. et littr., t. 3, p. 112.) Madame de Nouveau, la plus grande
folle de France en braverie, regardoit,  ce que nous apprend
Tallemant, une jupe de toile d'or avec quatre grandes dentelles comme
une de ses petites jupes. (Histor. de Villarceaux.)]

[Note 142: Il y eut souvent des troupes cossoises et irlandoises au
service de France. Charles VII cra une compagnie de gens d'armes
cossois, en souvenir du secours que Jean Stuart, comte de Boncan, et
Douglas, lui avoient prt, avec 7,000 hommes de leurs compatriotes, 
la bataille de Baug; et cette compagnie subsista sous les rgnes
suivants avec des privilges extraordinaires; mais peu  peu elle ne fut
plus gure cossoise que de nom. Les rgiments d'cosse et d'Irlande
figurent jusqu'au dernier jour de la monarchie parmi les corps
trangers; ils rendireut de grands services sous Louis XIII surtout, et
aussi sous Louis XIV. (V. Hist. des troupes trang. au service de
France, de Fieff, t. 1, ch. 2, p. 142, et p. 169-179.) Plusieurs
gnraux d'origine irlandoise ont laiss un nom glorieux dans notre
histoire, par exemple le comte Dillon et le duc de Berwick.]

Aussitt que je pus marcher, mon pre me retira en sa maison pour tenir
compagnie au petit comte des Glaris (c'est ainsi que l'on l'appela du
nom de son pre). L'antipathie que l'on dit avoir et entre Jacob et
Esa, ds le ventre de leur mre, ne peut avoir et plus grande que
celle qui se trouva entre le jeune comte et moi. Mon pre et ma mre
l'aimoient tendrement, et avoient de l'aversion pour moi, quoique je
donnasse autant d'esperance d'tre un honnte homme que Glaris en
donnoit peu. Il n'y avoit rien que de trs commun en lui; pour moi, je
paroissois tre ce que je n'tois pas, et bien moins le fils de Garigues
que celui d'un comte. Et si je ne me trouve enfin qu'un malheureux
comedien, c'est sans doute que la fortune s'est voulu venger de la
nature, qui avoit voulu faire quelque chose de moi sans son
consentement, ou, si vous voulez, que la nature prend quelquefois
plaisir  favoriser ceux que la fortune a pris en aversion.

Je passerai toute l'enfance de deux petits paysans (car Glaris l'etoit
d'inclination plus que moi), et aussi bien nos plus belles aventures ne
furent que force coups de poing. En toutes les querelles que nous avions
ensemble, j'avois toujours de l'avantage, si ce n'est lorsque mon pre
et ma mre se mettoient de la partie; ce qu'ils faisoient si souvent et
avec tant de passion que mon parrain, qui s'appeloit monsieur de
Saint-Sauveur, s'en scandalisa et me demanda  mon pre. Il lui fit un
don de moi avec grand'joie, et ma mre eut encore moins de regret que
lui  me perdre de vue. Me voil donc chez mon parrain, bien vtu, bien
nourri, fort caress et point battu. Il n'epargna rien  me faire
apprendre  lire et  ecrire; et sitt que je fus assez avanc pour
apprendre le latin, il obtint du seigneur du village, qui etoit un fort
honnte gentilhomme et fort riche, que j'etudierois avec deux fils qu'il
avoit, sous un homme savant qu'il avoit fait venir de Paris et  qui il
donnoit de bons gages. Ce gentilhomme, qui s'appeloit le baron d'Arques,
faisoit elever ses enfans avec grand soin. L'an avoit nom Saint-Far,
assez bien fait de sa personne, mais brutal sans remde, s'il y en eut
jamais au monde; et le cadet, en recompense, outre qu'il etoit mieux
fait que son frre, avoit la vivacit de l'esprit et la grandeur de
l'me egales  la beaut du corps. Enfin, je ne crois pas que l'on
puisse voir un garon donner de plus grandes esperances de devenir un
fort honnte homme qu'en donnoit en ce temps-l ce jeune gentilhomme,
qui s'appeloit Verville. Il m'honora de son amiti, et moi je l'aimois
comme un frre et le respectois toujours comme un matre. Pour
Saint-Far, il n'etoit capable que des passions mauvaises, et je ne puis
mieux vous exprimer les sentimens qu'il avoit dans l'me pour son frre
et pour moi qu'en vous disant qu'il n'aimoit pas son frre plus que moi,
qui lui etois fort indifferent, et qu'il ne me hassoit pas plus que son
frre, qu'il n'aimoit gure. Ses divertissemens etoient differens des
ntres. Il n'aimoit que la chasse et hassoit fort l'etude; Verville
n'alloit que rarement  la chasse et prenoit grand plaisir  etudier, en
quoi nous avions ensemble une conformit merveilleuse aussi bien qu'en
toute autre chose, et je puis dire que, pour m'accommoder  son humeur,
je n'avois pas besoin de beaucoup de complaisance et n'avois qu' suivre
mon inclination.

Le baron d'Arques avoit une bibliothque de romans fort ample. Notre
precepteur, qui n'en avoit jamais lu dans le pays latin[143], qui nous
en avoit d'abord defendu la lecture, et qui les avoit cent fois blms
devant le baron d'Arques pour les lui rendre aussi odieux qu'il les
trouvoit divertissans, en devint lui-mme si feru, qu'aprs avoir devor
les vieux et les modernes, il avoua que la lecture des bons romans
instruisoit en divertissant, et qu'il ne les croyoit pas moins propres 
donner de beaux sentimens aux jeunes gens que la lecture de
Plutarque[144]. Il nous porta donc  les lire autant qu'il nous en avoit
detourns, et nous proposa d'abord de lire les modernes; mais ils
n'etoient pas encore selon notre got, et jusqu' l'ge de quinze ans
nous nous plaisions bien plus  lire les Amadis de Gaule[145] que les
Astres et les autres beaux romans que l'on a faits depuis, par lesquels
les Franois ont fait voir, aussi bien que par mille autres choses, que,
s'ils n'inventent pas tant que les autres nations, ils perfectionnent
davantage[146]. Nous donnions donc  la lecture des romans la plus
grande partie du temps que nous avions pour nous divertir. Pour
Saint-Far, il nous appeloit les liseurs, et s'en alloit  la chasse ou
battre les paysans,  quoi il reussissoit admirablement bien.
L'inclination que j'avois  bien faire m'acquit la bienveillance du
baron d'Arques, et il m'aima autant que si j'eusse et son proche
parent. Il ne voulut point que je quittasse ses enfans quand il les
envoya  l'Academie[147]; et ainsi j'y fus mis avec eux, plutt comme un
camarade que comme un valet. Nous y apprmes nos exercices; on nous en
tira au bout de deux ans, et,  la sortie de l'Academie, un homme de
condition, parent du baron d'Arques, faisant des troupes pour les
Venitiens, Saint-Far et Verville persuadrent si bien leur pre, qu'il
les laissa aller  Venise avec son parent. Le bon gentilhomme voulut que
je les accompagnasse encore, et monsieur de Saint-Sauveur, mon parrain,
qui m'aimoit extrmement, me donna liberalement une lettre de change
assez considerable, pour m'en servir si j'en avois besoin et pour n'tre
pas  charge  ceux que j'avois l'honneur d'accompagner. Nous prmes le
plus long chemin, pour voir Rome et les autres belles villes d'Italie,
dans chacune desquelles nous fmes quelque sejour, hormis dans celles
dont les Espagnols sont les matres[148]. Dans Rome, je tombai malade,
et les deux frres poursuivirent leur voyage, celui qui les menoit ne
pouvant laisser echapper l'occasion des galres du pape qui alloient
joindre l'arme des Venitiens au passage des Dardanelles, o elle
attendoit celle des Turcs[149]. Verville eut tous les regrets du monde
de me quitter, et moi je pensai desesperer d'tre separ de lui en un
temps o j'aurois pu par mes services me rendre digne de l'amiti qu'il
me portoit. Pour Saint-Far, je crois qu'il me quitta comme s'il ne m'et
jamais vu, et je ne songeois en lui qu' cause qu'il etoit frre de
Verville, qui me laissa en se separant de moi le plus d'argent qu'il
put; je ne sais pas si ce fut du consentement de son frre.

[Note 143: Le quartier latin, alors comme aujourd'hui, toit le
centre des collges et le sjour des savants. Les libraires de ce
quartier ne publioient gnralement que des ouvrages d'rudition ou de
nature srieuse. Il ne faut qu'aller  la rue Saint-Jacques, dit Sorel
en parlant des pdants en us, l'on y verra leurs oeuvres, et l'on y
apprendra qui ils sont. (Francion, liv. 3.)]

[Note 144: C'toit aussi l'opinion de Huet, le savant vque
d'Avranches (Voy. De l'orig. des rom.) et de plusieurs autres prlats du
temps.]

[Note 145: L'Amadis de Gaule, long-temps en honneur comme le type
des romans chevaleresques, et dont la rputation avoit  peine t
effleure au XVIe sicle par La Noue (6e Disc.), par Brantme (Dam.
gal., t. 7, p. 330) et quelques autres, avoit t dtrn par
l'apparition des ouvrages de d'Urf et de Mlle de Scudry, bien qu'il se
rattacht en plusieurs points (la galanterie raffine, la valeur
extraordinaire et les exploits des hros)  la Cllie, et surtout 
l'Astre, auxquels il a servi en quelque sorte de transition aprs les
popes de la Table ronde. En 1632, Du Verdier en fit une espce de
parodie dans son Chevalier hypocondriaque, qui est une imitation  la
fois de Don Quichotte et du Berger extravagant de Sorel. Pourtant il ne
faudroit pas croire que l'Amadis et ds lors perdu toute considration;
il inspira, durant la Fronde, plus d'un trait chevaleresque. On le
lisoit, avec les romans du jour, dans la petite socit de Mme de La
Fayette, et plusieurs passages des lettres de Mme de Svign, comme les
Mmoires de Mme de Motteville, tmoignent assez qu'il toit loin d'tre
entirement ddaign. Cervants lui-mme, quoiqu'il semble avoir surtout
dirig Don Quichotte contre cet ouvrage, le fait pargner par le cur et
le barbier dans leur auto-da-f de la bibliothque du chevalier, comme
le meilleur et le modle des romans du mme genre.]

[Note 146: Ce respect persistant pour l'Astre, long-temps aprs son
apparition, mme de la part des auteurs comiques et satiriques qui
professent peu de got pour les romans hroques et pastoraux, est une
chose remarquable. Sorel lui-mme, dans son Berger extravagant, qui est
pourtant dirig en particulier contre le livre de d'Urf, en attaquant
tous les autres sans distinction, conserve toujours certains gards pour
cet ouvrage, et il prend soin, dans ses Remarques (sur le 1er liv., sur
le 2e liv., etc.), d'attnuer les railleries qu'il en a faites dans le
cours de son roman, comme s'il toit effray de son audace. Du reste,
dans sa Bibl. fran., il le comble de louanges, et le traite d'ouvrage
trs exquis. Tristan, dans le Page disgraci, sorte d'autobiographie
romanesque, qui se rapproche souvent du roman familier et comique,
professe une grande admiration pour l'Astre (1er vol., p. 232).
Furetire est plus svre quand il en parle dans son Roman bourgeois, o
il va jusqu' l'accuser de corrompre les moeurs, reproche qui a quelque
chose d'analogue  celui que lui fait Guret dans le Parnasse rform
(p. 136). Huet, qui traite l'Astre d'incomparable, et dit que cet
ouvrage, le plus ingnieux et le plus poli qui et jamais paru en ce
genre, a terni la gloire que la Grce, l'Italie et l'Espagne s'y toient
acquise, reconnot qu'il est un peu licencieux.]

[Note 147: Acadmie s'entend ici des maisons, des curies o la
noblesse apprend  monter  cheval, et les autres exercices qui lui
conviennent. (Dict. de Fur.) Les gentilshommes y entroient souvent au
sortir du collge pour achever leur ducation.]

[Note 148: Ils toient alors matres en Italie des villes du royaume
de Naples.]

[Note 149: Le pape figura comme alli des Vnitiens dans leur guerre
contre les Turcs, qui dura sans interruption de 1640  1667, et dont le
principal thtre fut Candie.]

Me voil donc malade dans Rome, sans autre connoissance que celle de mon
hte, qui etoit un apothicaire flamand, et de qui je reus toutes les
assistances imaginables durant ma maladie. Il n'etoit pas ignorant de la
medecine, et (autant que je suis capable d'en juger) je l'y trouvois
plus entendu que le medecin italien qui me venoit voir. Enfin je gueris
et repris assez de mes forces pour visiter les lieux remarquables de
Rome, o les etrangers trouvent amplement de quoi satisfaire  leur
curiosit. Je me plaisois extrmement  visiter les Vignes. (C'est ainsi
que l'on appelle plusieurs jardins plus beaux que le Luxembourg ou les
Tuileries. Les cardinaux et autres personnes de condition les font
entretenir avec grand soin, plutt par vanit que par plaisir qu'ils y
prennent, n'y allant jamais, au moins fort rarement.) Un jour que je me
promenois dans une des plus belles, je vis au detour d'une alle deux
femmes assez bien vtues, que deux jeunes Franois avoient arrtes et
ne vouloient pas laisser passer outre, que la plus jeune ne levt un
voile qui lui couvroit le visage. Un de ces Franois, qui paroissoit
tre le matre de l'autre, fut mme assez insolent pour lui decouvrir le
visage par force, cependant que celle qui n'etoit point voile etoit
retenue par son valet. Je ne consultai point ce que j'avois  faire; je
dis d'abord  ces incivils que je ne souffrirois point la violence
qu'ils vouloient faire  ces femmes. Ils se trouvrent assez tonns et
l'un et l'autre, me voyant parler avec assez de resolution pour les
embarrasser, quand ils auroient eu leurs epes comme j'avois la mienne.
Les deux femmes se rangrent auprs de moi, et ce jeune Franois,
preferant le deplaisir d'un affront  celui de se faire battre, me dit
en se separant: Monsieur le brave, nous nous verrons autre part o les
epes ne seront pas toutes d'un ct. Je lui repondis que je ne me
cacherois pas; son valet le suivit, et je demeurai avec ces deux femmes.
Celle qui n'etoit point voile paroissoit avoir quelque trente-cinq ans.
Elle me remercia en franois qui ne tenoit rien de l'italien, et me dit
entre autres choses que, si tous ceux de ma nation me ressembloient, les
femmes italiennes ne feroient point de difficult de vivre  la
franoise. Aprs cela, comme pour me recompenser du service que je lui
avois rendu, elle ajouta qu'ayant empch que l'on ne vt sa fille
malgr elle, il etoit juste que je la visse de son bon gr. Levez donc
votre voile, Leonore, afin que monsieur sache que nous ne sommes pas
tout  fait indignes de l'honneur qu'il nous a fait de nous proteger.
Elle n'eut pas plutt achev de parler que sa fille leva son voile, ou
plutt m'eblouit. Je n'ai jamais rien vu de plus beau. Elle leva deux ou
trois fois les yeux sur moi comme  la derobe, et, rencontrant toujours
les miens, il lui monta au visage un rouge qui la fit plus belle qu'un
ange. Je vis bien que la mre l'aimoit extrmement, car elle me parut
participer au plaisir que je prenois  regarder sa fille. Comme je
n'etois pas accoutum  pareilles rencontres, et que les jeunes gens se
defont aisement en compagnie, je ne leur fis que de fort mauvais
compliments quand elles s'en allrent, et je leur donnai peut-tre
mauvaise opinion de mon esprit. Je me voulus mal de ne leur avoir pas
demand leur demeure et de ne m'tre pas offert  les y conduire; mais
il n'y avoit plus d'apparence de courir aprs. Je voulus m'enquerir du
concierge s'il les connoissoit. Nous fmes longtemps sans nous entendre,
parce qu'il ne savoit pas mieux le franois que moi l'italien. Enfin,
plutt par signes qu'autrement, il me fit savoir qu'elles lui toient
inconnues, ou bien il ne voulut pas m'avouer qu'il les connoissoit. Je
m'en retournai chez mon apothicaire flamand tout autre que je n'en etois
sorti, c'est--dire fort amoureux et fort en peine de savoir si cette
belle Leonore etoit courtisane ou honnte fille, et si elle avoit autant
d'esprit que sa mre m'avoit temoign d'en avoir. Je m'abandonnai  la
rverie, et me flattai de mille belles esprances qui me divertirent un
peu de temps, et m'inquietrent beaucoup aprs que j'en eus consider
l'impossibilit. Aprs avoir fait mille desseins inutiles, je m'arrtai
 celui de les chercher exactement, ne pouvant m'imaginer qu'elles
pussent tre long-temps invisibles, en une ville si peu peuple que Rome
et  un homme si amoureux que moi. Ds le jour mme je cherchai partout
o je crus les pouvoir trouver, et m'en revins au logis plus las et plus
chagrin que je n'en etois parti. Le lendemain je cherchai encore avec
plus de soin, et je ne fis que me lasser et m'inquieter davantage. De la
faon que j'observois les jalousies et les fentres, et de l'impetuosit
avec laquelle je courois aprs toutes les femmes qui avoient quelque
rapport avec ma Leonore, on me prit cent fois dans les rues et dans les
eglises pour le plus fou de tous les Franois qui ont le plus contribu
dans Rome  decrditer leur nation. Je ne sais comment je pus reprendre
mes forces en un temps o j'tois une vraie me damne[150]. Je me
gueris pourtant le corps parfaitement, tandis que mon esprit demeura
malade, et si partag entre l'honneur, qui m'appeloit en Candie, et
l'amour, qui me retenoit  Rome, que je doutai quelquefois si j'obirois
aux lettres que je recevois souvent de Verville, qui me conjuroit par
notre amiti de l'aller trouver, sans se servir du droit qu'il avoit de
me commander. Enfin, ne pouvant avoir nouvelles de mes inconnues,
quelque diligence que j'y apportasse, je payai mon hte et preparai mon
petit equipage pour partir.

[Note 150: Expression reue dans le sens de misrable, comme ici, et
souvent aussi dans le sens de scelrat.]

La veille de mon dpart, le seigneur Stephano Vanbergue (c'est ainsi que
s'appeloit mon hte) me dit qu'il me vouloit donner  dner chez une de
ses amies, et me faire avouer qu'il ne l'avoit pas mal choisie pour un
Flamand, ajoutant qu'il ne m'y avoit pas voulu mener qu' la veille de
mon depart, parcequ'il en etoit un peu jaloux. Je lui promis d'y aller,
par complaisance plutt qu'autrement, et nous y allmes  l'heure de
dner. Le logis o nous entrmes n'avoit ni la mine ni les meubles de
celui de la matresse d'un apothicaire. Nous traversmes une salle bien
meuble, au sortir de laquelle j'entrai le premier dans une chambre fort
magnifique, o je fus reu par Leonore et par sa mre. Vous pouvez vous
imaginer combien cette surprise me fut agreable. La mre de cette belle
fille se presenta  moi pour tre salue  la franoise, et je vous
avoue qu'elle me baisa plutt que je ne la baisai. J'etois si interdit
que je ne voyois goutte et que je n'entendis rien du compliment qu'elle
me fit. Enfin l'esprit et la vue me revinrent, et je vis Leonore plus
belle et plus charmante que je ne l'avois encore vue; mais je n'eus pas
l'assurance de la saluer. Je reconnus ma faute aussitt que je l'eus
faite, et, sans songer  la reparer, la honte fit monter autant de rouge
 mon visage que la pudeur avoit fait monter d'incarnat en celui de
Leonore. Sa mre me dit que, devant que je partisse, elle avoit voulu me
remercier du soin que j'avois eu de chercher sa demeure, et ce qu'elle
me dit augmenta encore davantage ma confusion. Elle me trana dans une
ruelle, pare  la franoise[151], o sa fille ne nous accompagna point,
me trouvant sans doute trop sot pour en valoir la peine. Elle demeura
avec le seigneur Stephano, tandis que je faisois auprs de sa mre mon
vrai personnage, c'est--dire le paysan. Elle eut la bont de fournir 
la conversation toute seule et s'en acquitta avec beaucoup d'esprit,
quoiqu'il n'y ait rien de si difficile que d'en faire parotre avec une
personne qui n'en a point. Pour moi, je n'en eus jamais moins qu'en
cette rencontre, et si elle ne s'ennuya pas alors, elle ne s'est jamais
ennuye avec personne. Elle me dit, aprs plusieurs choses auxquelles 
peine repondis-je oui et non, qu'elle etoit Franoise de naissance et
que je saurois du seigneur Stephano les raisons qui la retenoient dans
Rome. Il fallut aller dner et me traner encore dans la salle comme on
avoit fait dans la ruelle, car j'etois si troubl que je ne savois pas
marcher. Je fus toujours le mme stupide devant et aprs le dner,
durant lequel je ne fis rien avec assurance que regarder incessamment
Leonore. Je crois qu'elle en fut importune, et que, pour me punir, elle
eut toujours les yeux baisss. Si la mre n'et toujours parl, le dner
se ft pass  la chartreuse; mais elle discourut avec le seigneur
Stephano des affaires de Rome, au moins je me l'imagine, car je ne
donnai pas assez d'attention  ce qu'elle dit pour en pouvoir parler
avec certitude. Enfin on sortit de table, pour le soulagement de tout le
monde, except de moi, qui empirois  vue d'oeil. Quand il fallut s'en
aller, elles me dirent cent choses obligeantes,  quoi je ne repondis
que ce que l'on met  la fin des lettres. Ce que je fis en sortant de
plus que je n'avois fait en arrivant, c'est que je baisai Leonore et que
je m'achevai de perdre. Stephano n'eut pas le credit de tirer une parole
de moi en tout le temps que nous mmes  retourner en son logis. Je
m'enfermai dans ma chambre, o je me jetai sur mon lit sans quitter mon
manteau ni mon epe. L je fis reflexion sur tout ce qui m'etoit arriv.
Leonore se presenta  mon imagination plus belle qu'elle n'avoit fait 
ma vue. Je me ressouvins du peu d'esprit que j'avois temoign devant la
mre et la fille, et, toutes les fois que cela me venoit dans l'esprit,
la honte me mettoit le visage tout en feu. Je souhaitai d'tre riche; je
m'affligeai de ma basse naissance; je me forgeai cent belles aventures
avantageuses  ma fortune et  mon amour. Enfin, ne songeant plus qu'
chercher un honnte pretexte de ne m'en aller pas et n'en trouvant aucun
qui me contentt, je fus assez desesper pour souhaiter de retomber
malade,  quoi je n'etois dej que trop dispos. Je lui voulus ecrire;
mais tout ce que j'ecrivis ne me satisfit point et je remis dans mes
poches le commencement d'une lettre que je n'aurois peut-tre os
envoyer quand je l'aurois acheve. Aprs m'tre bien tourment, ne
pouvant plus rien faire que songer  Leonore, je voulus revoir le jardin
o elle m'apparut la premire fois, pour m'abandonner tout entier  ma
passion, et je fis aussi dessein de repasser encore devant son logis. Ce
jardin etoit en un lieu des plus ecarts de la ville, au milieu de
plusieurs vieux btimens inhabitables. Comme je passois, en rvant, sous
les ruines d'un portique, j'entendis marcher derrire moi, et en mme
temps je me sentis donner un coup d'epe au dessous des reins. Je me
tournai brusquement, mettant l'epe  la main, et, me trouvant en tte
le valet du jeune Franois dont je vous ai tantt parl, je pensois bien
lui rendre pour le moins le coup qu'il m'avoit donn en trahison; mais,
comme je le poussois assez loin sans le pouvoir joindre, parcequ'il
lchoit le pied en parant, son matre sortit d'entre les ruines du
portique, et, m'attaquant par derrire, me donna un grand coup sur la
tte et un autre dans la cuisse qui me fit tomber. Il n'y avoit pas
apparence que j'echappasse de leurs mains, ayant et surpris de la
sorte; mais, comme en une mauvaise action on ne conserve pas toujours
beaucoup de jugement, le valet blessa le matre  la main droite; et en
mme-temps deux pres minimes de la Trinit du Mont[152] qui passoient
auprs de l, et qui virent de loin qu'on m'assassinoit, etant accourus
 mon secours, mes assassins se sauvrent, et me laissrent bless de
trois coups d'epe. Ces bons religieux etoient Franois, pour mon grand
bonheur, car, en un lieu si ecart, un Italien qui m'auroit vu en si
mauvais etat se seroit eloign de moi plutt que de me secourir, de peur
qu'etant trouv en me rendant ce bon office, on ne le souponnt d'tre
lui-mme mon assassin. Tandis que l'un de ces deux charitables religieux
me confessa, l'autre courut en mon logis avertir mon hte de ma
disgrce. Il vint aussitt  moi, et me fit porter demi mort dans mon
lit. Avec tant de blessures et tant d'amour, je ne fus pas longtemps
sans avoir une fivre trs violente. On desespera de ma vie, et je n'en
esperai pas mieux que les autres.

[Note 151: On entendoit par ruelles des alcves et des lieux pars,
o les dames reoivent leurs visites, soit dans le lit, soit sur des
siges. (Dict. de Furetire.) C'toit proprement le large espace qu'on
laissoit de chaque ct du lit pour les visiteurs.]

[Note 152: Couvent sis sur le mont Pincio, et dominant la piazza di
Spagna.]

Cependant l'amour de Leonore ne me quittoit point; au contraire, il
augmentoit toujours  mesure que mes forces diminurent. Ne pouvant donc
plus supporter un fardeau si pesant sans m'en decharger, ni me resoudre
 mourir sans faire savoir  Leonore que je n'aurois voulu vivre que
pour elle, je demandai une plume et de l'encre. On crut que je rvois;
mais je le fis avec une si grande instance, et je protestai si bien que
l'on me mettroit au desespoir si l'on me refusoit ce que je demandois,
que le seigneur Stephano, qui avoit bien reconnu ma passion et qui etoit
assez clairvoyant pour se douter  peu prs de mon dessein, me fit
donner tout ce qu'il me falloit pour ecrire, et, comme s'il et su mon
intention, il demeura seul dans ma chambre. Je relus les papiers que
j'avois ecrits un peu auparavant, pour me servir des penses que j'avois
dej eues sur le mme sujet. Enfin voici ce que j'ecrivis  Leonore:

      Aussitt que je vous vis, je ne pus m'empcher de vous
      aimer; ma raison ne s'y opposa point: elle me dit aussi bien
      que mes yeux que vous etiez la plus aimable personne du
      monde, au lieu de me representer que je n'etois pas digne de
      vous aimer; mais elle n'et fait qu'irriter mon mal par des
      remdes inutiles, et, aprs m'avoir fait faire quelque
      rsistance, il auroit toujours fallu cder  la necessit de
      vous aimer, que vous imposez  tous ceux qui vous voient. Je
      vous ai donc aime, belle Leonore, et d'une amour si
      respectueuse que vous ne m'en devez pas har, bien que j'aie
      la hardiesse de vous la decouvrir. Mais le moyen de mourir
      pour vous et de ne s'en glorifier pas? et quelle peine
      pouvez-vous avoir  me pardonner un crime que vous aurez si
      peu de temps  me reprocher? Il est vrai que vous avoir pour
      la cause de sa mort est une recompense qui ne se peut
      meriter que par un grand nombre de services, et vous avez
      peut-tre regret de m'avoir fait ce bien-l sans y penser.
      Ne me le plaignez point, aimable Leonore, puisque vous ne me
      le pouvez plus faire perdre et que c'est la seule faveur que
      j'aie jamais reue de la Fortune, laquelle ne pourra jamais
      s'acquitter de ce qu'elle doit  votre merite qu'en vous
      donnant des adorateurs autant au dessus de moi que toutes
      les beauts du monde sont au dessous de la vtre. Je ne suis
      donc pas assez vain pour esperer que le moindre sentiment de
      piti.....

Je ne pus achever ma lettre: tout d'un coup les forces me manqurent et
la plume me tomba de la main, mon corps ne pouvant suivre mon esprit,
qui alloit si vte; sans cela ce long commencement de lettre que je
viens de vous reciter n'auroit t que la moindre partie de la mienne,
tant la fivre et l'amour m'avoient echauff l'imagination. Je demeurai
long-temps evanoui sans donner aucun signe de vie; le seigneur Stephano,
qui s'en aperut, ouvrit la porte de la chambre pour envoyer querir un
prtre. Au mme temps, Leonore et sa mre me vinrent voir: elles avoient
appris que j'avois et assassin, et parcequ'elles crurent que cela ne
m'etoit arriv que pour les avoir voulu servir, et ainsi qu'elles
etoient la cause innocente de ma mort, elles n'avoient point fait
difficult de me venir voir en l'etat o j'etois. Mon evanouissement
dura si long-temps qu'elles s'en allrent devant que je fusse revenu 
moi, fort affliges,  ce que l'on pt juger, et dans la croyance que je
n'en reviendrois pas. Elles lurent ce que j'avois ecrit; et la mre,
plus curieuse que la fille, lut aussi les papiers que j'avois laisss
sur mon lit, entre lesquels il y avoit une lettre de mon pre, Garigues.
Je fus longtemps entre la mort et la vie; mais enfin la jeunesse fut la
plus forte. En quinze jours je fus hors de danger, et au bout de cinq ou
six semaines je commenois  marcher par la chambre. Mon hte me disoit
souvent des nouvelles de Leonore; il m'apprit la charitable visite que
sa mre et elle m'avoient rendue, dont j'eus une extrme joie; et, si je
fus un peu en peine de ce qu'on avoit lu la lettre de mon pre, je fus
d'ailleurs fort satisfait de ce que la mienne avoit t lue aussi. Je ne
pouvois parler d'autre chose que de Leonore toutes les fois que je me
trouvois seul avec Stephano. Un jour, me souvenant que la mre de
Leonore m'avoit dit qu'il me pourroit apprendre qui elle etoit et ce qui
la retenoit dans Rome, je le priai de me faire part de ce qu'il en
savoit. Il me dit qu'elle s'appeloit mademoiselle de la Boissire;
qu'elle etoit venue  Rome avec la femme de l'ambassadeur de France;
qu'un homme de condition, proche parent de l'ambassadeur, etoit devenu
amoureux d'elle; qu'elle ne l'avoit pas ha, et que d'un mariage
clandestin il en avoit eu cette belle Leonore. Il m'apprit de plus que
ce seigneur en avoit et brouill avec toute la maison de l'ambassadeur;
que cela l'avoit oblig de quitter Rome et d'aller demeurer quelque
temps  Venise avec cette mademoiselle de la Boissire, pour laisser
passer le temps de l'ambassade; que, l'ayant ramene dans Rome, il lui
avoit meubl une maison et donn tous les ordres necessaires pour la
faire vivre en personne de condition tandis qu'il seroit en France, o
son pre le faisoit revenir et o il n'avoit os mener sa matresse, ou,
si vous voulez, sa femme, sachant bien que son mariage ne seroit
approuv de personne. Je vous avoue que je ne pus m'empcher de
souhaiter quelquefois que ma Leonore ne ft pas fille legitime d'un
homme de condition, afin que le defaut de sa naissance et plus de
rapport avec la bassesse de la mienne; mais je me repentois bientt
d'une pense si criminelle, et lui souhaitois une fortune aussi
avantageuse qu'elle la meritoit, quoique cette dernire pense me caust
un desespoir etrange: car, l'aimant plus que ma vie, je prevoyois bien
que je ne pourrois jamais tre heureux sans la posseder, ni la posseder
sans la rendre malheureuse.

Lorsque j'achevois de me guerir, et que d'un si grand mal il ne me
restoit que beaucoup de pleur sur le visage, cause par la grande
quantit de sang que j'avois perdu, mes jeunes matres revinrent de
l'arme des Venitiens, la peste, qui infectoit tout le Levant, ne leur
ayant pas permis d'y exercer plus long-temps leur courage. Verville
m'aimoit encore, comme il m'a toujours aim, et Saint-Far ne me
temoignoit point encore qu'il me hat comme il a fait depuis. Je leur
fis le recit de tout ce qui m'etoit arriv,  la reserve de l'amour que
j'avois pour Leonore. Ils temoignrent une extrme envie de la
connotre, et je la leur augmentai en leur exagerant le merite de la
mre et de la fille. Il ne faut jamais louer la personne que l'on aime
devant ceux qui peuvent l'aimer aussi, puisque l'amour entre dans l'me
aussi bien par les oreilles que par les yeux. C'est un emportement qui a
souvent bien fait du mal  ceux qui s'y sont laiss aller, et vous allez
voir si j'en puis parler par experience. Saint-Far me demandoit tous les
jours quand je le menerois chez mademoiselle de la Boissire. Un jour
qu'il me pressoit plus qu'il n'avoit jamais fait, je lui dis que je ne
savois pas si elle l'auroit agreable, parcequ'elle vivoit fort retire.
Je vois bien que vous tes amoureux de sa fille, me repartit-il; et,
ajoutant qu'il iroit bien la voir sans moi, il me rompit si rudement en
visire, et je parus si etonn, qu'il ne douta plus de ce que peut-tre
il ne souponnoit pas encore. Il me fit ensuite cent mauvaises
railleries, et me mit en un tel desordre que Verville en eut piti. Il
me tira d'auprs de ce brutal et me mena au Cours, o je fus extrmement
triste, quelque peine que prt Verville  me divertir par une bont
extraordinaire  une personne de son ge et d'une condition si eloigne
de la mienne. Cependant son brutal de frre travailloit  sa
satisfaction, ou plutt  ma ruine. Il s'en alla chez mademoiselle de la
Boissire, o l'on le prit d'abord pour moi, parcequ'il avoit avec lui
le valet de mon hte, qui m'y avoit accompagn plusieurs fois; et je
crois que sans cela on ne l'y auroit pas reu. Mademoiselle de la
Boissire fut fort surprise de voir un homme inconnu. Elle dit 
Saint-Far que, ne le connoissant point, elle ne savoit  quoi attribuer
l'honneur qu'il lui faisoit de la visiter. Saint-Far lui dit sans
marchander qu'il etoit le matre d'un jeune garon qui avoit et assez
heureux pour avoir et bless en lui rendant un petit service. Ayant
debut par une nouvelle qui ne plut ni  la mre ni  la fille, comme
j'ai su depuis, et ces deux spirituelles personnes ne se souciant pas
beaucoup de hasarder la reputation de leur esprit avec un homme qui leur
avoit d'abord fait voir qu'il n'en avoit gure, le brutal se divertit
fort peu avec elles, et elles s'ennuyrent beaucoup avec lui. Ce qui le
pensa faire enrager, c'est qu'il n'eut pas seulement la satisfaction de
voir Leonore au visage, quelque instante prire qu'il lui fit de lever
le voile qu'elle portoit d'ordinaire, comme font  Rome les filles de
condition qui ne sont pas encore maries. Enfin ce galant homme s'ennuya
de les ennuyer; il les delivra de sa fcheuse visite, et s'en retourna
chez le seigneur Stephano, remportant fort peu davantage du mauvais
office qu'il m'avoit rendu. Depuis ce temps-l, comme les brutaux sont
fort ports  vouloir du mal  ceux  qui ils en ont fait, il eut pour
moi des mepris si insupportables et me desobligea si souvent que j'eusse
cent fois perdu le respect que je devois  sa condition, si Verville,
par des bonts continuelles, ne m'et aid  souffrir les brutalits de
son frre. Je ne savois point encore le mal qu'il m'avoit fait, quoique
j'en ressentisse souvent les effets. Je trouvois bien mademoiselle de la
Boissire plus froide qu'elle n'etoit au commencement de notre
connoissance; mais, etant egalement civile, je ne remarquois point que
je lui fusse  charge. Pour Leonore, elle me paroissoit fort rveuse
devant sa mre, et, quand elle n'en etoit pas observe, il me sembloit
qu'elle en avoit le visage moins triste et que j'en recevois des regards
plus favorables.

Le Destin contoit ainsi son histoire, et les comediennes l'ecoutoient
attentivement, sans temoigner qu'elles eussent envie de dormir, lorsque
deux heures aprs minuit sonnrent. Mademoiselle de la Caverne fit
souvenir le Destin qu'il devoit le lendemain tenir compagnie  la
Rappinire jusqu' une maison qu'il avoit  deux ou trois lieues de la
ville, o il avoit promis de leur donner le plaisir de la chasse. Le
Destin prit donc cong des comediennes et se retira dans sa chambre, o
il y a apparence qu'il se coucha. Les comediennes firent la mme chose,
et ce qui restoit de la nuit se passa fort paisiblement dans
l'htellerie, le pote, par bonheur, n'ayant point enfant de nouvelles
stances.




CHAPITRE XIV.

Enlevement du cur de Domfront.

Ceux qui auront eu assez de temps  perdre pour l'avoir employ  lire
les chapitres precedents doivent savoir, s'ils ne l'ont oubli, que le
cur de Domfront etoit dans l'un des brancards qui se trouvrent quatre
de compagnie dans un petit village, par une rencontre qui ne s'etoit
peut-tre jamais faite. Mais, comme tout le monde sait, quatre brancards
se peuvent plutt rencontrer ensemble que quatre montagnes. Ce cur
donc, qui s'etoit log dans la mme htellerie de nos comediens, fit
consulter sa gravelle par les medecins du Mans, qui lui dirent en latin
fort elegant qu'il avoit la gravelle (ce que le pauvre homme ne savoit
que trop), et, ayant aussi achev d'autres affaires qui ne sont pas
venues  ma connoissance, il partit de l'htellerie sur les neuf heures
du matin pour retourner  la conduite de ses ouailles. Une jeune nice
qu'il avoit, habille en demoiselle[153], soit qu'elle le ft ou non, se
mit au devant du brancard, aux pieds du bonhomme, qui etoit gros et
court. Un paysan, nomm Guillaume, conduisoit par la bride le cheval de
devant, par l'ordre exprs du cur, de peur que ce cheval ne mt le pied
en faute; et le valet du cur, nomm Jullian, avoit soin de faire aller
le cheval de derrire, qui etoit si retif que Jullian etoit souvent
contraint de le pousser par le cul. Le pot de chambre du cur, qui etoit
de cuivre jaune, reluisant comme de l'or parcequ'il avoit t ecur dans
l'htellerie, etoit attach au ct droit du brancard, ce qui le rendoit
bien plus recommandable que le gauche, qui n'etoit par que d'un chapeau
dans un tui de carte[154], que le cur avoit retir du messager de
Paris pour un gentilhomme de ses amis qui avoit sa maison auprs de
Domfront.

[Note 153: C'est--dire en femme de condition. Ah! qu'une femme
demoiselle est une trange affaire! dit G. Dandin (act. 1, sc. 1).]

[Note 154: De carte, c'est--dire de petit carton, ou de plusieurs
feuilles de papier colles ensemble. Ordinairement les tuis de carte
toient pour les manchons et autres objets semblables, et l'on en
faisoit de bois pour les chapeaux.]

 une lieue et demie de la ville, comme le brancard alloit son petit
train dans un chemin creux revtu de haies plus fortes que des
murailles, trois cavaliers, soutenus de deux fantassins, arrtrent le
venerable brancard. L'un d'eux, qui paroissoit tre le chef de ces
coureurs de grands chemins, dit d'une voix effroyable: Par la mort! le
premier qui soufflera, je le tue! et presenta la bouche de son pistolet
 deux doigts prs des yeux du paysan Guillaume, qui conduisoit le
brancard. Un autre en fit autant  Jullian, et un des hommes de pied
coucha en joue la nice du cur, qui cependant dormoit dans son brancard
fort paisiblement, et ainsi fut exempt de l'effroyable peur qui saisit
son petit train pacifique. Ces vilains hommes firent marcher le brancard
plus vite que les mechans chevaux qui le portoient n'en avoient envie.
Jamais le silence n'a et mieux observ dans une action si violente. La
nice du cur etoit plus morte que vive; Guillaume et Jullian pleuroient
sans oser ouvrir la bouche,  cause de l'effroyable vision des armes 
feu, et le cur dormoit toujours, comme je vous ai dej dit. Un des
cavaliers se detacha du gros au galop et prit le devant. Cependant le
brancard gagna un bois,  l'entre duquel le cheval de devant, qui
mouroit peut-tre de peur aussi bien que celui qui le menoit, ou par
belle malice, ou parceque l'on le faisoit aller plus vite qu'il ne lui
etoit permis par sa nature pesante et endormie, ce pauvre cheval donc
mit le pied dans une ornire et broncha si rudement que monsieur le cur
s'en eveilla, et sa nice tomba du brancard sur la maigre croupe de la
haridelle. Le bonhomme appela Jullian, qui n'osa lui rpondre; il appela
sa nice, qui n'avoit garde d'ouvrir la bouche; le paysan eut le coeur
aussi dur que les autres, et le cur se mit en colre tout de bon. On a
voulu dire qu'il jura Dieu, mais je ne puis croire cela d'un cur du
Bas-Maine. La nice du cur s'etoit releve de dessus la croupe du
cheval, et avoit repris sa place sans oser regarder son oncle, et le
cheval, s'etant relev vigoureusement, marchoit plus fort qu'il n'avoit
jamais fait, nonobstant le bruit du cur, qui crioit de sa voix de
lutrin: Arrte, arrte! Ses cris redoubls excitoient le cheval et le
faisoient aller encore plus vite, et cela faisoit crier le cur encore
plus fort. Il appeloit tantt Jullian, tantt Guillaume, et plus souvent
que les autres sa nice, au nom de laquelle il joignoit souvent
l'epithte de double carogne. Elle et pourtant bien parl si elle et
voulu, car celui qui lui faisoit garder le silence si exactement etoit
all joindre les gens de cheval, qui avoient pris le devant et qui
etoient eloigns du brancard de quarante ou cinquante pas; mais la peur
de la carabine la rendoit insensible aux injures de son oncle, qui se
mit enfin  hurler et  crier  l'aide et au meurtre, voyant qu'on lui
desobeissoit si opinitrement. L-dessus, les deux cavaliers qui avoient
pris le devant, et que le fantassin avoit fait revenir sur leurs pas,
rejoignirent le brancard et le firent arrter. L'un d'eux dit
effroyablement  Guillaume: Qui est le fou qui crie l-dedans?--Helas!
Monsieur, vous le savez mieux que moi, repondit le pauvre Guillaume.
Le cavalier lui donna du bout de son pistolet dans les dents, et, le
presentant  la nice, lui commanda de se demasquer et de lui dire qui
elle etoit. Le cur, qui voyoit de son brancard tout ce qui se passoit,
et qui avoit un procs avec un gentilhomme de ses voisins nomm de
Laune[155], crut que c'etoit lui qui le vouloit assassiner. Il se mit
donc  crier: Monsieur de Laune, si vous me tuez, je vous cite devant
Dieu. Je suis sacr prtre indigne, et vous serez excommuni comme un
loup-garou[156]. Cependant sa pauvre nice se demasquoit, et faisoit
voir au cavalier un visage effray qui lui etoit inconnu. Cela fit un
effet  quoi l'on ne s'attendoit point. Cet homme colre lcha son
pistolet dans le ventre du cheval qui portoit le devant du brancard, et
d'un autre pistolet qu'il avoit  l'aron de sa selle donna droit dans
la tte d'un de ses hommes de pied en disant: Voil comme il faut
traiter ceux qui donnent de faux avis. Ce fut alors que la frayeur
redoubla au cur et  son train: il demanda confession; Jullian et
Guillaume se mirent  genoux, et la nice du cur se rangea auprs de
son oncle. Mais ceux qui leur faisoient tant de peur les avoient dej
quitts, et s'etoient eloigns d'eux autant que leurs chevaux avoient pu
courir, leur laissant en dept celui qui avoit et tu d'un coup de
pistolet. Jullian et Guillaume se levrent en tremblant, et dirent au
cur et  sa nice que les gendarmes s'en etoient alls. Il fallut
deteler le cheval de derrire, afin que le brancard ne pencht pas tant
sur le devant, et Guillaume fut envoy en un bourg prochain pour trouver
un autre cheval. Le cur ne savoit que penser de ce qui lui etoit
arriv; il ne pouvoit deviner pourquoi on l'avoit enlev, pourquoi on
l'avoit quitt sans le voler, et pourquoi ce cavalier avoit tu un des
siens mmes, dont le cur n'etoit pas si scandalis que de son pauvre
cheval tu, qui vraisemblablement n'avoit jamais rien eu  demler avec
cet etrange homme. Il concluoit toujours que c'etoit de Laune qui
l'avoit voulu assassiner, et qu'il en auroit la raison. Sa nice lui
soutenoit que ce n'etoit point de Laune, qu'elle connoissoit bien; mais
le cur vouloit que ce ft lui, pour lui faire un bon grand procs
criminel, se fiant peut-tre aux temoins  gages[157] qu'il esperoit de
trouver  Goron[158], o il avoit des parens.

[Note 155: De Laune est un nom assez commun dans le pays, et il
appartient  une ancienne famille du Maine. On trouve, vers 1670, un
chanoine de ce nom au Mans, et il y a encore aujourd'hui la forge de
l'Aune sur la rivire d'Orthe, dans les communes de Douillet et de
Montreuil.]

[Note 156: Un loup-garou toit proprement un homme ou une femme
mtamorphos en loup par sorcellerie. On croyoit encore aux loups-garous
au XVIIe sicle. Bodin, Boguet, Delancre, en rapportent des histoires
qui se sont passes de leur temps. En 1615, J. de Nynauld publia un
trait complet de la Lycanthropie. Vers la fin du XVIe sicle, Claude,
prieur de Laval, dans le Maine, avoit mis au jour des Dialogues sur le
mme sujet. Les loups-garous passoient surtout pour fort communs dans le
Poitou, province assez voisine du Maine.]

[Note 157: Les tmoins du Maine, pays processif par excellence,
n'toient pas en bonne rputation, et c'est  leur mauvaise renomme que
Racine fait allusion dans les Plaideurs:

     DANDIN.

     Pourquoi les rcuser?

     L'INTIM.

                          Monsieur, ils sont du Maine.

     DANDIN.

     Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine.
                                 (Acte 3, sc. 3.)]

[Note 158: Bourg  cinq lieues N.-O. de Mayenne.]

Comme ils contestoient l-dessus, Jullian, qui vit parotre de loin
quelque cavalerie, s'enfuit tant qu'il put. La nice du cur, qui vit
fuir Jullian, crut qu'il en avoit du sujet et s'enfuit aussi, ce qui fit
perdre au cur la tramontane, ne sachant plus ce qu'il devoit penser de
tant d'evenemens extraordinaires; enfin, il vit aussi la cavalerie que
Jullian avoit vue, et, qui pis est, il vit qu'elle venoit droit  lui.
Cette troupe etoit compose de neuf ou dix chevaux, au milieu de
laquelle il y avoit un homme li et garrott sur un mechant cheval et
defait comme ceux qu'on mne pendre. Le cur se mit  prier Dieu et se
recommanda de bon coeur  sa toute bont, sans oublier le cheval qui lui
restoit; mais il fut bien etonn et rassur tout ensemble quand il
reconnut la Rappinire et quelques uns de ses archers. La Rappinire lui
demanda ce qu'il faisoit l, et si c'etoit lui qui avoit tu l'homme
qu'il voyoit roide mort auprs du corps d'un cheval. Le cur lui conta
ce qui lui etoit arriv, et conclut encore que c'etoit de Laune qui
l'avoit voulu assassiner: de quoi la Rappinire verbalisa amplement. Un
des archers courut au prochain village pour faire enlever le corps mort,
et revint avec la nice du cur et Jullian, qui s'etoient rassurs et
qui avoient rencontr Guillaume ramenant un cheval pour le brancard. Le
cur s'en retourna  Domfront sans aucune mauvaise rencontre, o, tant
qu'il vivra, il contera son enlvement[159]. Le cheval mort fut mang
des loups ou des mtins; le corps de celui qui avoit et tu fut enterr
je ne sais o, et la Rappinire, le Destin, la Rancune et l'Olive, les
archers et le prisonnier, s'en retournrent au Mans. Et voil le succs
de la chasse de la Rappinire et des comediens, qui prirent un homme au
lieu de prendre un livre.

[Note 159: Le cur de Domfront, pendant le sjour de Scarron au
Mans, toit, nous apprend Michel Gomboust, fils de M. de La Tousche, que
notre auteur peut avoir connu. Il est possible que, plac dans une
situation quivoque par la possession irrgulire de son bnfice,
Scarron ait eu maille  partir avec lui, comme avec quelques autres
ecclsiastiques, et qu'il ait voulu s'en venger  sa manire en le
faisant figurer dans une scne burlesque.]




CHAPITRE XV.

Arrive d'un operateur[160] dans l'htellerie. Suite de l'histoire de
Destin et de l'Etoile.

[Note 160: Les oprateurs toient des mdecins empiriques qui
couroient la France pour dbiter leurs drogues, en se faisant souvent
accompagner d'acteurs chargs d'attirer le public autour d'eux. Voy.
Rom. com., 3e partie, ch. 4 et 13. Ainsi Tabarin toit associ de
Mondor, fameux oprateur qui vendoit du baume sur la place Dauphine;
Bruscambille fut long-temps acteur de Jean Farine, un des plus clbres
oprateurs du temps, et Guillot-Gorju fit aussi le mme mtier avant
d'entrer  l'htel de Bourgogne. On peut voir dans la Maison des jeux,
l. 1. p. 121 et suiv. (Sercy, 1642), d'intressants dtails sur un
merveilleux oprateur du temps.]

SERENADE.

Il vous souviendra, s'il vous plat, que, dans le precedent chapitre,
l'un de ceux qui avoient enlev le cur de Domfront avoit quitt ses
compagnons etoit all au galop je ne sais o. Comme il pressoit
extremement son cheval dans un chemin fort creux et fort etroit, il vit
de loin quelques gens de cheval qui venoient  lui. Il voulut retourner
sur ses pas pour les eviter et tourna son cheval si court et avec tant
de precipitation, qu'il se cabra et se renversa sur son matre. La
Rappinire et sa troupe (car c'etoient ceux qu'il avoit vus) trouvrent
fort etrange qu'un homme qui venoit  eux si vite et voulu s'en
retourner de la mme faon; cela donna quelque soupon  la Rappinire,
qui de son naturel en etoit fort susceptible, outre que sa charge
l'obligeoit  croire plutt le mal que le bien; son soupon s'augmenta
beaucoup quand, etant auprs de cet homme, qui avoit une jambe sous son
cheval, il vit qu'il ne paroissoit pas tant effray de sa chute que de
ce qu'il en avoit des temoins. Comme il ne hasardoit rien en augmentant
sa peur, et qu'il savoit faire sa charge mieux que prevt du royaume,
il lui dit en l'approchant: Vous voil donc pris, homme de bien; ah! je
vous mettrai en lieu d'o vous ne tomberez pas si lourdement. Ces
paroles etourdirent le malheureux bien plus que n'avoit fait sa chute,
et la Rappinire et les siens remarqurent sur son visage de si grandes
marques d'une conscience bourrele que tout autre moins entreprenant que
lui n'et point balanc  l'arrter. Il commanda donc  ses archers de
lui aider  se relever et le fit lier et garotter sur son cheval. La
rencontre qu'il fit un peu aprs du cur de Domfront dans le dsordre
que vous avez vu, auprs d'un homme mort et d'un cheval tu d'un coup de
pistolet, lui assurrent[161] qu'il ne s'etoit pas mepris,  quoi
contribua beaucoup la frayeur du prisonnier, qui augmenta visiblement 
son arrive. Le Destin le regardoit plus attentivement que les autres,
pensant le reconnotre, et ne pouvant se remettre en mmoire o il
l'avoit vu; il travailla en vain sa rminiscence durant le chemin, il ne
put y retrouver ce qu'il cherchoit. Enfin, ils arrivrent au Mans, o la
Rappinire fit emprisonner le prtendu criminel; et les comdiens, qui
devoient commencer le lendemain  reprsenter, se retirrent en leur
htellerie pour donner ordre  leurs affaires. Ils se rconcilirent
avec l'hte, et le pote, qui etoit liberal comme un pote, voulut payer
le souper. Ragotin, qui se trouva dans l'htellerie et qui ne s'en
pouvoit eloigner depuis qu'il etoit amoureux de l'Etoile, en fut convi
par le pote, qui fut assez fou pour y convier aussi tous ceux qui
avoient t spectateurs de la bataille qui s'etoit donne la nuit
prcdente en chemise entre les comdiens et la famille de l'hte.

[Note 161: Il faudroit lire assura. Mais je trouve cette faute dans
l'dition originale, et je ne crois pas devoir la corriger: c'est une
consquence naturelle de la rapidit avec laquelle travailloit Scarron.]

Un peu devant le souper, la bonne compagnie qui etoit dj dans
l'htellerie augmenta d'un operateur et de son train, qui etoit compos
de sa femme, d'une vieille servante maure, d'un singe[162] et de deux
valets. La Rancune le connoissoit il y avoit long-temps; ils se firent
force caresses, et le pote, qui faisoit aisement connoissance, ne
quitta point l'operateur et sa femme qu' force de compliments pompeux,
et qui ne disoient pourtant pas grand chose, s'il ne leur et fait
promettre qu'ils lui feroient l'honneur de souper avec lui[163]. On
soupa; il ne s'y passa rien de remarquable; on y but beaucoup et on n'y
mangea pas moins. Ragotin y reput ses yeux du visage de l'Etoile, ce qui
l'enivra autant que le vin qu'il avala, et il parla fort peu durant le
souper, quoique le pote lui donnt une belle matire  contester,
blmant tout net les vers de Theophile, dont Ragotin etoit grand
admirateur[164]. Les comdiennes firent quelque temps conversation avec
la femme de l'operateur, qui etoit Espagnole et n'etoit pas desagreable.
Elles se retirrent ensuite dans leur chambre, o le Destin les
conduisit pour achever son histoire, que la Caverne et sa fille
mouroient d'impatience d'entendre. L'Etoile cependant se mit  etudier
son rle, et le Destin, ayant pris une chaise auprs d'un lit o la
Caverne et sa fille s'assirent, reprit son histoire en cette sorte:

[Note 162: Comme aujourd'hui, les charlatans et saltimbanques
aimoient  s'entourer d'un attirail bizarre, destin  capter
l'attention du populaire. Le singe, en particulier, toit recherch pour
cet usage. On connot le fameux singe de Brioch, Fagotin, dont a parl
La Fontaine, et que Cyrano, dit-on, tua d'un coup d'pe. Voy. d.
Fournier, Varit. hist., P. Jannet, t. 1, p. 277, etc. Il toit d'usage
aussi que les oprateurs eussent avec eux un Marocain, ngre vrai ou
faux, plus souvent faux que vrai, qui remplissoit les fonctions de valet
et leur servoit  attirer la foule.]

[Note 163: On peut voir dans l'Histoire de Barry, de Filandre et
d'Alison (1704, in-12), les relations intimes qui existoient alors entre
les comdiens et les oprateurs, et la familiarit dans laquelle ils
vivoient ensemble, comme gens de mtier analogue.]

[Note 164: Dans ma jeunesse, dit Saint-Evremont, on admiroit
Thophile, malgr ses irrgularits et ses ngligences.... Je l'ai vu
dcri depuis par tous les versificateurs (Quelques observations sur le
got et le discernement des Franois). Cette remarque est d'accord avec
le passage de Scarron; seulement, il est naturel que Ragotin admire
beaucoup ce pote, en sa double qualit de provincial arrir et
d'esprit fort.]

Vous m'avez vu jusques ici fort amoureux et bien en peine de l'effet que
ma lettre auroit fait dans l'esprit de Leonore et de sa mre; vous
m'allez voir encore plus amoureux et le plus desesper de tous les
hommes. J'allois voir tous les jours mademoiselle de la Boissire et sa
fille, si aveugl de ma passion que je ne remarquois point la froideur
que l'on avoit pour moi, et considerois encore moins que mes trop
frequentes visites pouvoient leur tre  la fin incommodes. Mademoiselle
de la Boissire s'en trouvoit fort importune depuis que Saint-Far lui
avoit appris qui j'etois; mais elle ne pouvoit civilement me defendre sa
maison aprs ce qui m'etoit arriv pour elle. Pour sa fille,  ce que je
puis juger par ce qu'elle a fait depuis, je lui faisois piti, et elle
ne suivoit pas en cela les sentimens de sa mre, qui ne la perdoit
jamais de vue, afin que je ne pusse me trouver en particulier avec elle.
Mais, pour vous dire le vrai, quand cette belle fille et voulu me
traiter moins froidement que sa mre, elle n'et os l'entreprendre
devant elle. Ainsi je souffrois comme une me damne, et mes frequentes
visites ne me servoient qu' me rendre plus odieux  ceux  qui je
voulois plaire. Un jour que mademoiselle de la Boissire reut des
lettres de France qui l'obligeoient  sortir, aussitt qu'elle les et
lues elle envoya louer un carrosse et chercher le seigneur Stephano pour
s'en faire accompagner, n'osant pas aller seule depuis la fcheuse
rencontre o je l'avois servie. J'etois plus prt et plus propre  lui
servir d'ecuyer que celui qu'elle envoyoit chercher; mais elle ne
vouloit pas recevoir le moindre service d'une personne dont elle se
vouloit defaire. Par bonheur Stephano ne se trouva point, et elle fut
contrainte de temoigner devant moi la peine o elle etoit de n'avoir
personne pour la mener, afin que je m'y offrisse, ce que je fis avec
autant de joie qu'elle avoit de depit d'tre reduite de me mener avec
elle. Je la menai chez un cardinal qui etoit lors protecteur de
France[165], et qui lui donna heureusement audience aussitt qu'elle la
lui eut fait demander. Il falloit que son affaire ft d'importance et
qu'elle ne ft pas sans difficult, car elle fut long-temps  lui parler
en particulier dans une espce de grotte, ou plutt une fontaine
couverte, qui etoit au milieu d'un fort beau jardin. Cependant tous ceux
qui avoient suivi ce cardinal se promenoient dans les endroits du jardin
qui leur plaisoient le plus.

[Note 165: Tous les pays avoient  la cour de Rome des cardinaux
protecteurs, c'est--dire chargs d'y reprsenter leurs intrts
spirituels.]

Me voil donc dans une grande alle d'orangers, seul avec la belle
Leonore, comme j'avois tant souhait de fois, et pourtant encore moins
hardi que je n'avois jamais et. Je ne sais si elle s'en aperut et si
ce fut par bont qu'elle parla la premire: Ma mre, me dit-elle, aura
bien du sujet de quereller le seigneur Stephano de nous avoir
aujourd'hui manqu et d'tre cause que nous vous donnons tant de
peine.--Et moi je lui serai bien oblig, lui repondis-je, de m'avoir
procur, sans y penser, la plus grande felicit dont je jouirai
jamais.--Je vous ai assez d'obligation, repartit-elle, pour prendre part
 tout ce qui vous est avantageux: dites-moi donc, je vous prie, la
felicit qu'il vous a procure, si c'est une chose qu'une fille puisse
savoir, afin que je m'en rejouisse.--J'aurois peur, lui dis-je, que
vous ne la fissiez cesser?--Moi! reprit-elle. Je ne fus jamais envieuse,
et, quand je le serois pour tout autre, je ne le serois jamais pour une
personne qui a mis sa vie en hasard pour moi.--Vous ne le feriez pas par
envie, lui repondis-je.--Et par quel autre motif m'opposerois-je  votre
felicit? reprit-elle.--Par mepris, lui dis-je.--Vous me mettez bien en
peine, ajouta-t-elle, si vous ne m'apprenez ce que je mepriserois, et de
quelle faon le mepris que je ferois de quelque chose vous la rendroit
moins agreable?--Il m'est bien ais de m'expliquer, lui repondis-je,
mais je ne sais si vous voudriez bien m'entendre.--Ne me le dites donc
point, me dit-elle: car, quand on doute si on voudra bien entendre une
chose, c'est signe qu'elle n'est pas intelligible ou qu'elle peut
deplaire. Je vous avoue que je me suis etonn cent fois comment je lui
pouvois repondre, songeant bien moins  ce qu'elle me disoit qu' sa
mre, qui pouvoit revenir et me faire perdre l'occasion de lui parler de
mon amour. Enfin je m'enhardis, et, sans employer plus de temps en une
conversation qui ne me conduisoit pas assez vite o je voulois aller, je
lui dis, sans repondre  ses dernires paroles, qu'il y avoit long-temps
que je cherchois l'occasion de lui parler pour lui confirmer ce que
j'avois pris la hardiesse de lui ecrire, et que je ne me serois jamais
hasard  cela si je n'avois su qu'elle avoit lu ma lettre. Je lui
redis ensuite une grande partie de ce que je lui avois ecrit, et ajoutai
qu'etant prt de partir pour la guerre que le pape faisoit  quelques
princes d'Italie[166], et etant resolu d'y mourir, puisque je n'etois
pas digne de vivre pour elle, je la priois de m'apprendre les sentimens
qu'elle auroit eus pour moi si ma fortune et eu plus de rapport avec la
hardiesse que j'avois eue de l'aimer. Elle m'avoua en rougissant que ma
mort ne lui seroit pas indifferente. Et si vous tes homme  faire
quelque chose pour vos amis, ajouta-t-elle, conservez-nous en un qui
nous a et si utile; ou du moins, si vous tes si press de mourir par
une raison plus forte que celle que vous me venez de dire, differez
votre mort jusques  tant que nous soyons revenus en France, o je dois
bientt retourner avec ma mre. Je la pressai de me dire plus
clairement les sentimens qu'elle avoit pour moi. Mais sa mre se trouva
lors si prs de nous qu'elle n'et pu me repondre quand elle l'et
voulu. Mademoiselle de la Boissire me fit une mine assez froide, 
cause peut-tre que j'avois eu le temps d'entretenir Leonore en
particulier, et cette belle fille mme me parut en tre un peu en peine.
Cela fut cause que je n'osai tre que fort peu de temps chez elles. Je
les quittai le plus content du monde, et tirant des consequences fort
avantageuses  mon amour de la reponse de Leonore.

[Note 166: Cette guerre n'toit en ralit qu'une lutte entre les
Farnse, reprsents par Odoardo Farnse, prince de Parme, et les
Barberini, reprsents par Urbain VIII. Lorsque le pape eut essay
d'attaquer Parme et Plaisance (1641), les princes italiens rassemblrent
une arme dans le Modenois pour arrter ses envahissements. Aprs des
pripties diverses, la paix se fit par la mdiation de la France.]

Le lendemain, je ne manquai pas de les aller voir, suivant ma coutume.
On me dit qu'elles etoient sorties, et on me dit la mme chose trois
jours de suite que j'y retournai sans me rebuter. Enfin le seigneur
Stephano me conseilla de n'y aller plus, parceque mademoiselle de la
Boissire ne permettroit pas que je visse sa fille, ajoutant qu'il me
croyoit trop raisonnable pour m'aller faire donner un refus. Il m'apprit
la cause de ma disgrace: la mre de Leonore l'avoit trouve qui
m'ecrivoit une lettre, et, aprs l'avoit fort maltraite, elle avoit
donn ordre  ses gens de me dire qu'elles n'y etoient pas, toutes les
fois que je les viendrois voir. Ce fut alors que j'appris le mauvais
office que m'avoit rendu Saint-Far, et que depuis ce temps-l mes
visites avoient fort importun la mre. Pour la fille, Stephano m'assura
de sa part que mon merite lui et fait oublier ma fortune si sa mre et
t aussi peu interesse qu'elle.

Je ne vous dirai point le desespoir o me mirent ces fcheuses
nouvelles; je m'affligeai autant que si on m'et refus Leonore
injustement, quoique je n'eusse jamais esper de la posseder; je
m'emportai contre Saint-Far, et je songeai mme a me battre contre lui;
mais enfin, me remettant devant les yeux ce que je devois  son pre et
 son frre, je n'eus recours qu' mes larmes. Je pleurai comme un
enfant, et je m'ennuyai partout o je ne fus pas seul. Il fallut partir
sans voir Leonore. Nous fmes une campagne dans l'arme du pape, o je
fis tout ce que je pus pour me faire tuer. La fortune me fut contraire
en cela comme elle avoit toujours et en autres choses. Je ne pus
trouver la mort que je cherchois, et j'acquis quelque reputation que je
ne cherchois point, et qui m'auroit satisfait en un autre temps; mais,
pour lors, rien ne me pouvoit satisfaire que le souvenir de Leonore.
Verville et Saint-Far furent obligs de retourner en France, o le baron
d'Arques les reut en pre idoltre de ses enfans. Ma mre me reut fort
froidement; pour mon pre, il se tenoit  Paris chez le comte de Glaris,
qui l'avoit choisi pour tre le gouverneur de son fils. Le baron
d'Arques, qui avoit su ce que j'avois fait dans la guerre d'Italie, o
mme j'avois sauv la vie  Verville, voulut que je fusse  lui en
qualit de gentilhomme. Il me permit d'aller voir mon pre  Paris, qui
me reut encore plus mal que n'avoit fait sa femme. Un autre homme de sa
condition, qui et eu un fils aussi bien fait que moi, l'et present au
comte Ecossois; mais mon pre me tira hors de son logis avec
empressement, comme s'il et eu peur que je l'eusse deshonor. Il me
reprocha cent fois, durant le chemin que nous fmes ensemble, que
j'etois trop brave, que j'avois la mine d'tre glorieux et que j'aurois
mieux fait d'apprendre un metier que d'tre un traneur d'epe. Vous
pouvez penser que ces discours-l n'etoient gure agreables  un jeune
homme qui avoit et bien elev, qui s'etoit mis en quelque reputation 
la guerre, et enfin qui avoit os aimer une fort belle fille, et mme
lui decouvrir sa passion. Je vous avoue que les sentimens de respect et
d'amiti que l'on doit avoir pour un pre n'empchrent point que je ne
le regardasse comme un trs fcheux vieillard. Il me promena dans deux
ou trois rues, me caressant de la sorte que je vous viens de dire, et
puis me quitta tout d'un coup, me defendant expressement de le revenir
voir. Je n'eus pas grand'peine  me resoudre de lui obir. Je le quittai
et m'en allai voir M. de Saint-Sauveur, qui me reut en pre. Il fut
fort indign de la brutalit du mien, et me promit de ne me point
abandonner. Le baron d'Arques eut des affaires qui l'obligrent d'aller
demeurer  Paris. Il se logea  l'extremit du faubourg Saint-Germain,
en une fort belle maison que l'on avoit btie depuis peu avec beaucoup
d'autres qui ont rendu ce faubourg-l aussi beau que la ville[167].

[Note 167: Ce fut surtout dans la premire moiti du XVIIe sicle,
sous Louis XIII et Louis XIV, que l'emplacement du Pr-aux-Clercs se
recouvrit peu  peu de constructions monumentales, et que le faubourg
Saint-Germain se trouva construit comme par enchantement. On a
commenc, dit Sauval,  y btir en 1630; et quoique, depuis, tant Louis
XIII que Louis XIV aient souvent fait dfense de passer certaines
limites, on ne laisse pas nanmoins d'avancer toujours... Tous les jours
on y entreprend de grands logis et beaux. (Antiq., l. 8.) Corneille
lui-mme va nous servir de tmoin:

     Paris voit tous les jours de ces mtamorphoses;
     Dans tout le Pr-aux-Clercs tu verras mmes choses:
     Toute une ville entire, avec pompe btie,
     Semble d'un vieux foss par miracle sortie,
     Et nous fait prsumer,  ses superbes toits,
     Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.
                               (Menteur, II, 5.)

Voir aussi le dbut de l'Esprit follet de d'Ouville (1642). Ce ne fut
que vers 1620 qu'on commena  btir le quai Malaquais, sur une partie
du terrain occup jadis par le palais, ou plutt par les jardins de la
reine Marguerite, premire femme de Henri IV. Jusque l, en sortant de
la porte de Nesle, situe  peu prs o est maintenant l'Institut, on
entroit en pleine campagne, dans le Pr-aux-Clercs. Cet emplacement, o
se voyoient  peine quelques rues, composes de maisons parses que
sparoient des prs et des jardins, fut peu  peu sillonn par les rues
Jacob, des Saints-Pres, du Bac, de l'Universit, de Verneuil, etc.]

Saint-Far et Verville faisoient leur cour, alloient au Cours[168] ou en
visite, et faisoient tout ce que font les jeunes gens de leur condition
en cette grande ville, qui fait passer pour campagnards les habitans des
autres villes du royaume. Pour moi, quand je ne les accompagnois point,
je m'allois exercer dans toutes les salles des tireurs d'armes, ou bien
j'allois  la comedie, ce qui est cause, peut-tre, de ce que je suis
passable comedien.

[Note 168: Le mot Cours signifioit alors un lieu qui sert de
rendez-vous au beau monde pour la promenade (Dictionn. de Furetire).
Quand on l'employoit sans autre dsignation, pour Paris, il indiquoit le
plus clbre de tous: le Cours-la-Reine, ouvert sous la rgence de Marie
de Mdicis, en 1628, date des Lettres patentes, au lieu o il est encore
aujourd'hui, et qui fut bien vite adopt par la mode. V. Le Maire, Paris
ancien et moderne, t. 3, p. 386. Le Cours hors la porte Saint-Antoine
partageoit avec le Cours-la-Reine les prfrences du beau monde. Les
vrais galands seront curieux de dresser un almanach o ils verront.....
quand commence le Cours hors la porte Saint-Antoine, et quand c'est que
celuy de la Reyne-Mre a la vogue. (Lois de la galant.)]

Un jour Verville me tira en particulier, et me decouvrit qu'il etoit
devenu fort amoureux d'une demoiselle qui demeuroit dans la mme rue. Il
m'apprit qu'elle avoit un frre nomm Saldagne, qui etoit aussi jaloux
d'elle et d'une autre soeur qu'elle avoit que s'il et et leur mari, et
il me dit de plus qu'il avoit fait assez de progrs auprs d'elle pour
l'avoir persuade de lui donner, la nuit suivante, entre dans son
jardin, qui repondoit par une porte de derrire  la campagne, comme
celui du baron d'Arques. Aprs m'avoir fait cette confidence, il me pria
de l'y accompagner, et de faire tout ce que je pourrois pour me mettre
aux bonnes grces de la fille qu'elle devoit avoir avec elle. Je ne
pouvois refuser  l'amiti que m'avoit toujours temoigne Verville de
faire tout ce qu'il vouloit. Nous sortmes par la porte de derrire de
notre jardin sur les dix heures du soir, et fmes reus dans celui o
l'on nous attendoit par la matresse et la suivante. La pauvre
mademoiselle de Saldagne trembloit comme la feuille et n'osoit parler;
Verville n'etoit gure plus assur; la suivante ne disoit mot, et moi,
qui n'etois l que pour accompagner Verville, je ne parlois point et
n'en avois pas envie. Enfin, Verville s'evertua et mena sa matresse
dans une alle couverte, aprs avoir bien recommand  la suivante et 
moi de faire bon guet; ce que nous fmes avec tant d'attention, que nous
nous promenmes assez longtemps sans nous dire la moindre parole l'un 
l'autre. Au bout d'une alle, nous nous rencontrmes avec les jeunes
amans. Verville me demanda assez haut si j'avois bien entretenu madame
Madelon. Je lui repondis que je ne croyois pas qu'elle et sujet de s'en
plaindre. Non assurment, dit aussitt la soubrette, car il ne m'a
encore rien dit. Verville s'en mit  rire et assura cette Madelon que
je valois bien la peine que l'on ft conversation avec moi, quoique je
fusse fort melancolique. Mademoiselle de Saldagne prit la parole, et dit
que sa femme de chambre n'etoit pas aussi une fille  mepriser. Et l
dessus, ces amans bienheureux nous quittrent, nous recommandant de bien
prendre garde que l'on ne les surprt point. Je me preparai alors 
m'ennuyer beaucoup avec une servante qui m'alloit demander sans doute
combien je gagnois de gages, quelles servantes je connoissois dans le
quartier, si je savois des chansons nouvelles, et si j'avois bien des
profits avec mon matre. Je m'attendois aprs cela d'apprendre tous les
secrets de la maison de Saldagne, et tous les defauts tant de lui que de
ses soeurs, car peu de suivans se rencontrent ensemble sans se dire tout
ce qu'ils savent de leur matre, et sans trouver  redire au peu de
soin qu'ils ont de faire leur fortune et celle de leurs gens; mais je
fus bien etonn de me voir en conversation avec une servante qui me dit
d'abord: Je te conjure, esprit muet, de me confesser si tu es valet,
et, si tu es valet, par quelle vertu admirable tu t'es empch jusqu'
cette heure de me dire du mal de ton matre. Ces paroles si
extraordinaires en la bouche d'une femme de chambre me surprirent; je
lui demandai de quelle autorit elle se mloit de m'exorciser. Je vois
bien, me dit-elle, que tu es un esprit opinitre, et qu'il faut que je
redouble mes conjurations. Dis-moi donc, esprit rebelle, par la
puissance que Dieu m'a donne sur les valets suffisans et glorieux,
dis-moi qui tu es.--Je suis un pauvre garon, lui repondis-je, qui
voudrois bien tre endormi dans mon lit.--Je vois bien, repartit-elle,
que j'aurai bien de la peine  te connotre; au moins ai-je dej
decouvert que tu n'es gures galant: car, ajouta-t-elle, ne me devois-tu
pas parler le premier, me dire cent douceurs, me vouloir prendre la
main, te faire donner deux ou trois soufflets, autant de coups de pied,
te faire bien egratigner, enfin t'en retourner chez toi comme un homme 
bonne fortune[169]?--Il y a des filles dans Paris, interrompis-je, dont
je serois ravi de porter les marques; mais il y en a aussi que je ne
voudrois pas seulement envisager, de peur d'avoir de mauvais songes.--Tu
veux dire, reprit-elle, que je suis peut-tre laide. H! monsieur le
difficile, ne sais-tu pas bien que la nuit tous les chats sont gris?--Je
ne veux rien faire la nuit, lui repondis-je, dont je me puisse repentir
le jour.--Et si je suis belle! me dit-elle.--Je ne vous aurois pas port
assez de respect, lui dis-je; outre qu'avec l'esprit que vous me faites
parotre, vous meriteriez d'tre servie et galantise par les
formes.--Et servirois-tu bien une fille de merite par les formes? me
demanda-t-elle.--Mieux qu'homme du monde, lui dis-je, pourvu que je
l'aimasse.--Que t'importe? ajouta-t-elle, pourvu que tu en fusses
aim.--Il faut que l'un et l'autre se rencontre dans une galanterie o
je m'embarquerois, lui repartis-je.--Vraiment, dit-elle, si je dois
juger du matre par le valet, ma matresse a bien choisi en monsieur de
Verville, et la servante pour qui tu te radoucirois auroit grand sujet
de faire l'importante.--Ce n'est pas assez de m'our parler, lui dis-je,
il faut aussi me voir.--Je crois, repartit-elle, qu'il ne faut ni l'un
ni l'autre.

[Note 169: Scarron a trac lui-mme, plus d'une fois, des scnes de
ce genre dans ses comdies, o il va du moins jusqu'aux injures, s'il ne
va pas jusqu'aux coups. Voyez, par exemple, l'Hritier ridicule (II, 3,
et V, 5).]

Notre conversation ne put durer davantage, car M. de Saldagne heurtoit 
grands coups  la porte de la rue, que l'on ne se htoit point d'ouvrir,
par l'ordre de sa soeur, qui vouloit avoir le temps de gagner sa
chambre. La demoiselle et la femme de chambre se retirrent si troubles
et avec tant de precipitation, qu'elles ne nous dirent pas adieu en nous
mettant hors du jardin. Verville voulut que je l'accompagnasse en sa
chambre aussitt que nous fmes arrivs au logis. Jamais je ne vis un
homme plus amoureux et plus satisfait; il m'exagera l'esprit de sa
matresse et me dit qu'il n'auroit point l'esprit content que je ne
l'eusse vue. Enfin il me tint toute la nuit  me redire cent fois les
mmes choses, et je ne pus m'aller coucher qu'alors que le point du jour
commena de parotre. Pour moi, j'etois fort etonn d'avoir trouv une
servante de si bonne conversation, et je vous avoue que j'eus quelque
envie de savoir si elle etoit belle, quoique le souvenir de ma Leonore
me donnt une extrme indifference pour toutes les belles filles que je
voyois tous les jours dans Paris. Nous dormmes, Verville et moi,
jusqu' midi. Il ecrivit, aussitt qu'il fut eveill,  mademoiselle de
Saldagne, et envoya sa lettre par son valet, qui en avoit dej port
d'autres, et qui avoit correspondance avec sa femme de chambre. Ce valet
etoit Bas-Breton, d'une figure fort desagreable et d'un esprit qui
l'etoit encore plus. Il me vint en l'esprit, quand je le vis partir,
que, si la fille que j'avois entretenue le voyoit vilain comme il etoit
et parloit un moment  lui, qu'assurement elle ne le souponneroit point
d'tre celui qui avoit accompagn Verville. Ce gros sot s'acquitta assez
bien de sa commission, pour un sot. Il trouva mademoiselle de Saldagne
avec sa soeur ane, qui s'appeloit mademoiselle de Lery,  qui elle
avoit fait confidence de l'amour que Verville avoit pour elle. Comme il
attendoit sa reponse, M. de Saldagne fut ou chanter sur le degr; il
venoit  la chambre de ses soeurs, qui cachrent  la hte notre Breton
dans une garde-robe. Le frre ne fut pas long-temps avec ses soeurs, et
le Breton fut tir de sa cachette. Mademoiselle de Saldagne s'enferma
dans un petit cabinet pour faire reponse  Verville, et mademoiselle de
Lery fit conversation avec le Breton, qui sans doute ne la divertit
gure. Sa soeur, qui avoit achev sa lettre, la delivra de notre
lourdaut, le renvoyant  son matre avec un billet par lequel elle lui
promettoit de l'attendre  la mme heure, dans le mme jardin. Aussitt
que la nuit fut venue, vous pouvez penser que Verville se tint prt pour
aller  l'assignation qu'on lui avoit donne. Nous fmes introduits dans
le jardin, et je me vis en tte la mme personne que j'avois entretenue
et que j'avois trouve si spirituelle. Elle me la parut encore plus
qu'elle n'avoit fait, et je vous avoue que le son de sa voix, et la
faon dont elle disoit les choses, me firent souhaiter qu'elle ft
belle. Cependant elle ne pouvoit croire que je fusse le Bas-Breton
qu'elle avoit vu, ni comprendre pourquoi j'avois plus d'esprit la nuit
que le jour: car, le Breton nous ayant cont que l'arrive de Saldagne
dans la chambre de ses soeurs lui avoit fait grand' peur, je m'en fis
honneur devant cette spirituelle servante, en lui protestant que je
n'avois pas tant eu de peur pour moi que pour mademoiselle de Saldagne.
Cela lui ta tout le doute qu'elle pouvoit avoir que je ne fusse pas le
valet de Verville, et je remarquai que, depuis cela, elle commena  me
tenir de vrais discours de servante. Elle m'apprit que ce monsieur de
Saldagne etoit un terrible homme, et que, s'etant trouv fort jeune sans
pre ni mre, avec beaucoup de bien et peu de parens, il exeroit une
grande tyrannie sur ses soeurs pour les obliger  se faire religieuses,
les traitant non pas seulement en pre injuste, mais en mari jaloux et
insupportable. Je lui allois parler  mon tour du baron d'Arques et de
ses enfans, quand la porte du jardin, que nous n'avions point ferme,
s'ouvrit, et nous vmes entrer M. de Saldagne, suivi de deux laquais,
dont l'un lui portoit un flambeau. Il revenoit d'un logis qui etoit au
bout de la rue, dans la mme ligne du sien et du ntre, o l'on jouoit
tous les jours, et o Saint-Far alloit souvent se divertir. Ils y
avoient jou ce jour-l l'un et l'autre, et Saldagne, ayant perdu son
argent de bonne heure, etoit rentr dans son logis par la porte de
derrire, contre sa coutume, et, l'ayant trouve ouverte, nous avoit
surpris, comme je vous viens de dire. Nous etions alors tous quatre dans
une alle couverte, ce qui nous donna moyen de nous derober  la vue de
Saldagne et de ses gens. La demoiselle demeura dans le jardin sous
pretexte de prendre le frais, et, pour rendre la chose plus
vraisemblable, elle se mit  chanter, sans en avoir grande envie, comme
vous pouvez penser. Cependant Verville, ayant escalad la muraille par
une treille, s'etoit jet de l'autre ct; mais un troisime laquais de
Saldagne, qui n'etoit pas encore entr, le vit sauter, et ne manqua pas
de venir dire  son matre qu'il venoit de voir sauter un homme de la
muraille du jardin dans la rue. En mme temps on m'out tomber dans le
jardin fort rudement, la mme treille par laquelle s'etoit sauv
Verville s'etant malheureusement rompue sous moi. Le bruit de ma chute,
joint au rapport du laquais, emut tous ceux qui etoient dans le jardin.
Saldagne courut au bruit qu'il avoit entendu, suivi de ses trois
laquais, et, voyant un homme l'epe  la main (car aussitt que je fus
relev je m'etois mis en etat de me defendre), il m'attaqua  la tte
des siens. Je lui fis bientt voir que je n'etois pas ais  battre. Le
laquais qui portoit le flambeau s'avana plus que les autres; cela me
donna moyen de voir Saldagne au visage, que je reconnus pour le mme
Franois qui m'avoit autrefois voulu assassiner dans Rome pour l'avoir
empch de faire une violence  Leonore, comme je vous ai tantt dit. Il
me reconnut aussi, et, ne doutant point que je ne fusse venu l pour lui
rendre la pareille, il me cria que je ne lui echapperois pas cette
fois-l. Il redoubla ses efforts, et alors je me trouvai fort press,
outre que je m'etois quasi rompu une jambe en tombant. Je gagnai en
lchant le pied un cabinet dans lequel j'avois vu entrer la matresse de
Verville fort eplore. Elle ne sortit point de ce cabinet, quoique je
m'y retirasse, soit qu'elle n'en et pas le temps ou que la peur la
rendt immobile. Pour moi, je me sentis augmenter le courage quand je
vis que je ne pouvois tre attaqu que par la porte du cabinet, qui
etoit assez etroite. Je blessai Saldagne en une main et le plus
opinitre de ses laquais en un bras, ce qui me fit donner un peu de
relche. Je n'esperois pas pourtant en echapper, m'attendant qu' la fin
on me tueroit  coups de pistolets, quand je leur aurois bien donn de
la peine  coups d'pe. Mais Verville vint  mon secours. Il ne s'etoit
point voulu retirer dans son logis sans moi, et, ayant ou la rumeur et
le bruit des epes, il etoit venu me tirer du peril o il m'avoit mis,
ou le partager avec moi. Saldagne, avec qui il avoit dej fait
connoissance, crut qu'il le venoit secourir comme son ami et son voisin;
il s'en tint fort oblig, et lui dit, en l'abordant: Vous voyez,
Monsieur, comme je suis assassin dans mon logis! Verville, qui connut
sa pense, lui repondit sans hesiter qu'il etoit son serviteur contre
tout autre, mais qu'il n'etoit l qu'en l'intention de me servir contre
qui que ce ft. Saldagne, enrag de s'tre tromp, lui dit en jurant
qu'il viendroit bien  bout lui seul de deux tratres, et, en mme
temps, chargea Verville de furie, qui le reut vigoureusement. Je sortis
de mon cabinet pour aller joindre mon ami, et, surprenant le laquais qui
portoit le flambeau, je ne le voulus pas tuer; je me contentai de lui
donner un estramaon sur la tte qui l'effraya si fort qu'il s'enfuit
hors du jardin, bien avant dans la campagne, criant: Aux voleurs! Les
autres laquais s'enfuirent aussi. Pour ce qui est de Saldagne, au mme
temps que la lumire du flambeau nous manqua, je le vis tomber dans une
palissade, soit que Verville l'et bless ou par un autre accident. Nous
ne jugemes pas  propos de le relever, mais bien de nous retirer bien
vite. La soeur de Saldagne que j'avois vue dans le cabinet, et qui
savoit bien que son frre etoit homme  lui faire de grandes violences,
en sortit alors et vint nous prier, parlant bas et fondant toute en
larmes, de l'emmener avec nous. Verville fut ravi d'avoir sa matresse
en sa puissance. Nous trouvmes la porte de notre jardin entr'ouverte
comme nous l'avions laisse, et nous ne la fermmes point, pour n'avoir
pas la peine de l'ouvrir si nous tions obligs de sortir.

Il y avoit dans notre jardin une salle basse, peinte et fort enjolive,
o l'on mangeoit en et et qui toit detache du reste de la maison. Mes
jeunes matres et moi y faisions quelquefois des armes, et, comme
c'etoit le lieu le plus agreable de la maison, le baron d'Arques, ses
enfans et moi, en avions chacun une clef, afin que les valets n'y
entrassent point et que les livres et les meubles qui y etoient fussent
en sret. Ce fut l o nous mmes notre demoiselle, qui ne pouvoit se
consoler. Je lui dis que nous allions songer  sa sret et  la ntre,
et que nous reviendrions  elle dans un moment. Verville fut un gros
quart d'heure  reveiller son valet breton, qui avoit fait la debauche.
Aussitt qu'il nous eut allum de la chandelle, nous songemes quelque
temps  ce que nous ferions de la soeur de Saldagne; enfin nous
resolmes de la mettre dans ma chambre, qui etoit au haut du logis et
qui n'etoit frequente que de mon valet et de moi. Nous retournmes  la
salle du jardin avec de la lumire. Verville fit un grand cri en y
entrant, ce qui me surprit fort. Je n'eus pas le temps de lui demander
ce qu'il avoit, car j'ous parler  la porte de la salle, que quelqu'un
ouvrit  l'instant que j'eteignois ma chandelle. Verville demanda: Qui
va l? Son frre Saint-Far nous repondit: C'est moi. Que diable
faites-vous ici sans chandelle  l'heure qu'il est?--Je m'entretenois
avec Garigues, parceque je ne puis dormir, lui repondit Verville.--Et
moi, dit Saint-Far, je ne puis dormir aussi, et viens occuper la salle 
mon tour; je vous prie de m'y laisser tout seul. Nous ne nous fmes pas
prier deux fois. Je fis sortir notre demoiselle le plus adroitement que
je pus, m'etant mis entre elle et Saint-Far, qui entroit en mme-temps.
Je la menai dans ma chambre, sans qu'elle cesst de se desesperer, et
revins trouver Verville dans la sienne, o son valet ralluma de la
chandelle. Verville me dit, avec un visage afflig, qu'il falloit
necessairement qu'il retournt chez Saldagne. Et qu'en voulez-vous
faire? lui dis-je; l'achever?--Ha, mon pauvre Garigues! s'cria-t-il, je
suis le plus malheureux homme du monde si je ne tire mademoiselle de
Saldagne d'entre les mains de son frre.--Et y est-elle encore, puis
qu'elle est dans ma chambre? lui repondis-je.--Plt  Dieu que cela ft,
me dit-il en soupirant.--Je crois que vous rvez, lui repartis-je.--Je
ne rve point, reprit-il; nous avons pris la soeur ane de mademoiselle
de Saldagne pour elle.--Quoi! lui dis-je aussitt, n'etiez-vous pas
ensemble dans le jardin?--Il n'y a rien de plus assur, me
dit-il.--Pourquoi voulez-vous donc vous aller faire assommer chez son
frre? lui repondis-je, puisque la soeur que vous demandez est dans ma
chambre.--Ha! Garigues, s'ecria-t-il encore, je sais bien ce que j'ai
vu.--Et moi aussi, lui dis-je, et, pour vous montrer que je ne me trompe
point, venez voir mademoiselle de Saldagne. Il me dit que j'etois fou,
et me suivit le plus afflig homme du monde. Mais mon etonnement ne fut
pas moindre que son affliction quand je vis dans ma chambre une
demoiselle que je n'avois jamais vue, et qui n'etoit point celle que
j'avois amene. Verville en fut aussi etonn que moi, mais, en
recompense, le plus satisfait homme du monde, car il se trouvoit avec
mademoiselle de Saldagne. Il m'avoua que c'etoit lui qui s'toit tromp;
mais je ne pouvois lui repondre, ne pouvant comprendre par quel
enchantement une demoiselle que j'avois toujours accompagne s'etoit
transforme en une autre,  venir de la salle du jardin  ma chambre. Je
regardois attentivement la matresse de Verville, qui n'etoit point
assrement celle que nous avions tire de chez Saldagne, et qui mme ne
lui ressembloit pas. Verville me voyant si eperdu: Qu'as-tu donc? me
dit-il. Je te confesse encore une fois que je me suis tromp.--Je le
suis plus que vous si mademoiselle de Saldagne est entre cans avec
nous, lui repondis-je.--Et avec qui donc? reprit-il.--Je ne sais, lui
dis-je, ni qui le peut savoir, que mademoiselle mme.--Je ne sais pas
aussi avec qui je suis venue, si ce n'est avec monsieur, nous dit alors
mademoiselle de Saldagne, parlant de moi: car, continua-t-elle, ce n'est
pas monsieur de Verville qui m'a tire de chez mon frre; c'est un homme
qui est entr chez nous un moment aprs que vous en tes sorti. Je ne
sais pas si les plaintes de mon frre en furent cause, ou si nos
laquais, qui entrrent en mme-temps que lui, l'avoient averti de ce qui
s'etoit pass. Il fit porter mon frre dans sa chambre, et, ma femme de
chambre m'etant venue apprendre ce que je vous viens de dire, et qu'elle
avoit remarqu que cet homme etoit de la connoissance de mon frre et de
nos voisins, je l'allai attendre dans le jardin, o je le conjurai de me
mener chez lui jusqu'au lendemain, que je me ferois mener chez une dame
de mes amies, pour laisser passer la furie de mon frre, que je lui
avouai avoir tous les sujets du monde de redouter. Cet homme m'offrit
assez civilement de me conduire partout o je voudrois, et me promit de
me proteger contre mon frre, mme au peril de sa vie. C'est sous sa
conduite que je suis venue en ce logis, o Verville, que j'ai bien connu
 la voix, a parl  ce mme homme; en suite de quoi on m'a mise dans la
chambre o vous me voyez.

Ce que nous dit Mademoiselle de Saldagne ne m'eclaircit pas entirement;
mais au moins aida-t-elle beaucoup  me faire deviner  peu prs de
quelle faon la chose etoit arrive. Pour Verville, il avoit et si
attentif  considerer sa matresse, qu'il ne l'avoit et que fort peu 
tout ce qu'elle nous dit. Il se mit  lui dire cent douceurs, sans se
mettre beaucoup en peine de savoir par quelle voie elle etoit venue
dans ma chambre. Je pris de la lumire, et, les laissant ensemble, je
retournai dans la salle du jardin, pour parler  Saint-Far, quand bien
il me devroit dire quelque chose de desobligeant, selon sa coutume. Mais
je fus bien etonn de trouver, au lieu de lui, la mme demoiselle que je
savois trs certainement avoir amene de chez Saldagne. Ce qui augmenta
mon etonnement, ce fut de la voir tout en desordre, comme une personne 
qui on a fait une violence: sa coiffure etoit toute defaite, et le
mouchoir qui lui couvroit la gorge etoit sanglant en quelques endroits,
aussi bien que son visage.

Verville, me dit-elle aussitt qu'elle me vit parotre, ne m'approche
point, si ce n'est pour me tuer; tu feras bien mieux que d'entreprendre
une seconde violence. Si j'ai eu assez de force pour me defendre de la
premire, Dieu m'en donnera encore assez pour t'arracher les yeux, si je
ne puis t'ter la vie. C'est donc l, ajouta-t-elle en pleurant, cet
amour violent que tu disois avoir pour ma soeur? Oh! que la complaisance
que j'ai eue pour ses folies me cote bon, et, quand on ne fait pas ce
qu'on doit, qu'il est bien juste de souffrir les maux que l'on craint le
plus! Mais que delibres-tu? me dit-elle encore, me voyant tout etonn.
As-tu quelque remords de ta mauvaise action? Si cela est, je l'oublierai
de bon coeur: tu es jeune, et j'ai et trop imprudente de me fier en la
discretion d'un homme de ton ge. Remets-moi donc chez mon frre, je
t'en conjure; tout violent qu'il est, je le crains moins que toi, qui
n'es qu'un brutal, ou plutt un ennemi mortel de notre maison; qui n'as
pu tre satisfait d'une fille seduite et d'un gentilhomme assassin, si
tu n'y ajoutois un plus grand crime.

En achevant ces paroles, qu'elle pronona avec beaucoup de vehemence,
elle se mit  pleurer avec tant de violence que je n'ai jamais vu une
affliction pareille. Je vous avoue que ce fut l o j'achevai de perdre
le peu d'esprit que j'avois conserv en une si grande confusion; et si
elle n'et cess de parler d'elle-mme, je n'eusse jamais os
l'interrompre, de la faon que j'etois etonn et de l'autorit avec
laquelle elle m'avoit fait tous ces reproches. Mademoiselle, lui
repondis-je, non seulement je ne suis point Verville, mais aussi j'ose
vous assurer qu'il n'est point capable d'une mauvaise action comme celle
dont vous vous plaignez.--Quoi! reprit-elle, tu n'es point Verville? Je
ne t'ai point vu aux mains avec mon frre? Un gentilhomme n'est point
venu  ton secours, et tu ne m'as point conduite ceans  ma prire, o
tu m'as voulu faire une violence indigne de toi et de moi? Elle ne put
me rien dire davantage, tant la douleur la suffoquoit. Pour moi, je ne
fus jamais en plus grande peine, ne pouvant comprendre comme elle
connoissoit Verville et ne le connoissoit point. Je lui dis que la
violence qu'on lui avoit faite m'etoit inconnue, et, puisqu'elle etoit
soeur de M. de Saldagne, que je la menerois, si elle vouloit, o etoit
sa soeur. Comme j'achevois de parler, je vis entrer dans la salle
Verville et mademoiselle de Saldagne, qui vouloit absolument qu'on la
rament chez son frre. Je ne sais pas d'o lui etoit venue une si
dangereuse fantaisie. Les deux soeurs s'embrassrent aussitt qu'elles
se virent, et se remirent  pleurer  l'envi l'une de l'autre. Verville
les pria instamment de retourner dans ma chambre, leur reprsentant la
difficult qu'il y auroit de faire ouvrir chez Monsieur de Saldagne, la
maison etant alarme comme elle etoit, outre le pril qu'il y avoit pour
elles entre les mains d'un brutal; que dans son logis elles ne pouvoient
tre decouvertes; que le jour alloit bientt parotre, et que, selon les
nouvelles que l'on auroit de Saldagne, on aviseroit  ce que l'on auroit
 faire. Verville n'eut pas grand'peine  les faire condescendre  ce
qu'il voulut, ces pauvres demoiselles se trouvant toutes rassures de se
voir ensemble. Nous montmes en ma chambre, o, aprs avoir bien examin
les etranges succs qui nous mettoient en peine, nous crmes, avec
autant de certitude que si nous l'eussions vu, que la violence que l'on
avoit faite  mademoiselle de Lery venoit infailliblement de Saint-Far,
ne sachant que trop, Verville et moi, qu'il etoit encore capable de
quelque chose de pire. Nous ne nous trompions point en nos conjectures:
Saint-Far avoit jou dans la mme maison o Saldagne avoit perdu son
argent, et, passant devant son jardin un moment aprs le desordre que
nous y avions fait, il s'etoit rencontr avec les laquais de Saldagne,
qui lui avoient fait le recit de ce qui etoit arriv  leur matre,
qu'ils assuroient avoir et assassin par sept ou huit voleurs, pour
excuser la lchet qu'ils avoient faite en l'abandonnant. Saint-Far se
crut oblig de lui aller offrir son service comme  son voisin, et ne le
quitta point qu'il ne l'et fait porter dans sa chambre, au sortir de
laquelle mademoiselle de Saldagne l'avoit pri de la mettre  couvert
des violences de son frre, et etoit venue avec lui, comme avoit fait sa
soeur avec nous. Il avoit donc voulu la mettre dans la salle du jardin,
o nous etions, comme je vous ai dit; et parcequ'il n'avoit pas moins de
peur que nous vissions sa demoiselle que nous en avions qu'il ne vt la
ntre, et que par hasard les deux soeurs se trouvrent l'une auprs de
l'autre quand il entra et quand nous sortmes, je trouvai sous ma main
la sienne, au mme temps qu'il se trompa de la mme faon avec la ntre,
et ainsi les demoiselles furent troques, ce qui fut d'autant plus
faisable que j'avois eteint la lumire et qu'elles etoient vtues l'une
comme l'autre, et si eperdues, aussi bien que nous, qu'elles ne savoient
ce qu'elles faisoient. Aussitt que nous l'emes laiss dans la salle,
se voyant seul avec une fort belle fille, et ayant bien plus d'instinct
que de raison, ou, pour parler de lui comme il merite, etant la
brutalit mme, il avoit voulu profiter de l'occasion, sans considerer
ce qui en pourroit arriver, et qu'il faisoit un outrage irreparable 
une fille de condition qui s'etoit mise entre ses bras comme dans un
asile. Sa brutalit fut punie comme elle meritoit: mademoiselle de Lery
se defendit en lionne, le mordit, l'egratigna et le mit tout en sang. 
tout cela il ne fit autre chose que s'aller coucher, et s'endormir aussi
tranquillement que s'il n'et pas fait l'action du monde la plus
deraisonnable.

Vous tes peut-tre en peine de savoir comment mademoiselle de Lery se
trouvoit dans le jardin quand son frre nous y surprit; elle qui n'y
etoit point venue comme avoit fait sa soeur. C'est ce qui m'embarrassoit
aussi bien que vous; mais j'appris de l'une et de l'autre que
mademoiselle de Lery avoit accompagn sa soeur dans le jardin pour ne se
fier pas  la discretion d'une servante, et c'etoit elle que j'avois
entretenue sous le nom de Madelon. Je ne m'etonnai donc plus si j'avois
trouv tant d'esprit en une femme de chambre, et mademoiselle de Lery
m'avoua qu'aprs avoir fait conversation avec moi dans le jardin et
m'avoir trouv plus spirituel que ne l'est d'ordinaire un valet, celui
de Verville, qui lui avoit fait voir qu'il n'avoit gure d'esprit, et
qu'elle prenoit encore le lendemain pour moi, l'avoit extrmement
etonne. Depuis ce temps-l, nous emes l'un pour l'autre quelque chose
de plus que de l'estime, et j'ose dire qu'elle etoit pour le moins aussi
aise que moi de ce que nous nous pouvions aimer avec plus d'egalit et
de proportion que si l'un de nous deux et et valet ou servante.

Le jour parut que nous etions encore ensemble. Nous laissmes nos
demoiselles dans ma chambre, o elles s'endormirent si elles voulurent,
et nous allmes songer, Verville et moi,  ce que nous avions  faire.
Pour moi, qui n'etois pas amoureux comme Verville, je mourois d'envie de
dormir; mais il n'y avoit pas apparence d'abandonner mon ami dans un si
grand accablement d'affaires. J'avois un laquais aussi avis que le
valet de chambre de Verville etoit maladroit; je l'instruisis autant que
je pus, et l'envoyai decouvrir ce qui se passoit chez Saldagne. Il
s'acquitta de sa commission avec esprit, et nous rapporta que les gens
de Saldagne disoient que des voleurs l'avoient fort bless, et que l'on
ne parloit non plus de ses soeurs que si jamais il n'en et eu, soit
qu'il ne se soucit point d'elles, ou qu'il et dfendu  ses gens d'en
parler, pour etouffer le bruit d'une chose qui lui etoit si
desavantageuse. Je vois bien qu'il y aura ici du duel, me dit alors
Verville.--Et peut-tre de l'assassinat, lui repondis-je; et l-dessus
je lui appris que Saldagne etoit le mme qui m'avoit voulu assassiner
dans Rome; que nous nous etions reconnus l'un l'autre, et j'ajoutai que,
s'il croyoit que ce ft moi qui et attent sur sa vie, comme il y avoit
grande apparence, qu'assurement il ne souponnoit rien encore de
l'intelligence que ses soeurs avoient avec nous. J'allai rendre compte 
ces pauvres filles de ce que nous avions appris, et cependant Verville
alla trouver Saint-Far pour decouvrir ses sentiments et si nous avions
bien devin. Il trouva qu'il avoit le visage fort egratign; mais,
quelque question que Verville lui pt faire, il n'en put tirer autre
chose, sinon que, revenant de jouer, il avoit trouv la porte du jardin
de Saldagne ouverte, sa maison en rumeur et lui fort bless entre les
bras de ses gens, qui le portoient dans sa chambre. Voil un grand
accident, lui dit Verville, et ses soeurs en seront bien affliges: ce
sont de fort belles filles; je veux leur aller rendre visite.--Que
m'importe? lui rpondit ce brutal, qui se mit ensuite  siffler, sans
plus rien repondre  son frre pour tout ce qu'il lui put dire. Verville
le quitta et revint dans ma chambre, o j'employois toute mon eloquence
pour consoler nos belles affliges. Elles se desesperoient et
n'attendoient que des violences extrmes de l'etrange humeur de leur
frre, qui etoit sans doute l'homme du monde le plus esclave de ses
passions. Mon laquais leur alla querir  manger dans le prochain
cabaret[170], ce qu'il continua de faire quinze jours durant que nous
les tnmes caches dans ma chambre, o par bonheur elles ne furent point
decouvertes, parcequ'elle etoit au haut du logis et eloigne des autres.
Elles n'eussent point eu de repugnance  se mettre dans quelque maison
religieuse; mais,  cause de l'aventure fcheuse qui leur etoit arrive,
elles avoient grand sujet de craindre de ne sortir pas d'un couvent
quand elles voudroient, aprs s'y tre renfermes d'elles-mmes.

[Note 170: On donnoit  manger aussi bien qu' boire dans les
cabarets, tandis qu'on ne donnoit qu' boire dans les tavernes, dbits
de plus bas tage.]

Cependant, les blessures de Saldagne se guerissoient, et Saint-Far, que
nous observions, l'alloit visiter tous les jours. Verville ne bougeoit
de ma chambre,  quoi on ne prenoit pas garde dans le logis, ayant
accoutum d'y passer souvent les jours entiers  lire ou  s'entretenir
avec moi. Son amour augmentoit tous les jours pour mademoiselle de
Saldagne, et elle l'aimoit autant qu'elle en etoit aime. Je ne
deplaisois pas  sa soeur ane, et elle ne m'etoit pas indifferente. Ce
n'est pas que la passion que j'avois pour Leonore ft diminue; mais je
n'esperois plus rien de ce ct-l, et, quand je l'aurois pu posseder,
j'aurais fait conscience de la rendre malheureuse.

Un jour Verville reut un billet de Saldagne, qui le vouloit voir l'epe
 la main, et qui l'attendoit avec un de ses amis dans la plaine de
Grenelle[171]. Par le mme billet Verville etoit pri de ne se servir
point d'un autre que de moi, ce qui me donna quelque soupon que
peut-tre il nous vouloit prendre tous deux d'un coup de filet. Ce
soupon etoit assez bien fond, ayant dej experiment ce qu'il savoit
faire; mais Verville ne s'y voulut pas arrter, ayant resolu de lui
donner toutes sortes de satisfactions, et d'offrir mme d'epouser sa
soeur. Il envoya querir un carrosse de louage, quoiqu'il y en et trois
dans le logis. Nous allmes o Saldagne nous attendoit, et o Verville
fut bien etonn de trouver son frre qui servoit son ennemi. Nous
n'oublimes ni soumissions ni prires pour faire passer les choses par
accommodement; il fallut absolument se battre avec les deux moins
raisonnables hommes du monde. Je voulus protester  Saint-Far que
j'etois au desespoir de tirer l'epe contre lui, et je ne repondis
qu'avec des soumissions et des paroles respectueuses  toutes les choses
outrageantes dont il exera ma patience. Enfin, il me dit brutalement
que je lui avois toujours deplu, et que, pour regagner ses bonnes
grces, il falloit que je reusse de lui deux ou trois coups d'epe. En
disant cela, il vint  moi de furie. Je ne fis que parer quelque temps,
resolu d'essayer d'en venir aux prises au peril de quelques blessures.
Dieu favorisa ma bonne intention, il tomba  mes pieds. Je le laissai
relever, et cela l'anima encore davantage contre moi. Enfin, m'ayant
bless legrement  une epaule, il me cria, comme auroit fait un
laquais, que j'en tenois, avec un emportement si insolent que ma
patience se lassa. Je le pressai, et, l'ayant mis en desordre, je passai
si heureusement sur lui que je pus lui saisir la garde de son epe. Cet
homme que vous hassez tant, lui dis-je alors, vous donnera neanmoins la
vie. Il fit cent efforts hors de saison sans jamais vouloir parler,
comme un brutal qu'il etoit, quoique je lui representasse que nous
devions aller separer son frre et Saldagne, qui se rouloient l'un sur
l'autre; mais je vis bien qu'il falloit agir autrement avec lui. Je ne
l'epargnai plus, et je pensai lui rompre la main d'un grand effort que
je fis en lui arrachant son epe, que je jetai assez loin de lui. Je
courus aussitt au secours de Verville, qui etoit aux prises avec son
homme. En les approchant, je vis de loin des gens de cheval qui venoient
 nous. Saldagne fut desarm, et en mme temps je me sentis donner un
coup d'epe par derrire. C'etoit le genereux Saint-Far qui se servoit
si lchement de l'epe que je lui avois laisse. Je ne fus plus matre
de mon ressentiment: je lui en portai un qui lui fit une grande
blessure. Le baron d'Arques, qui survint  l'heure mme et qui vit que
je blessois son fils, m'en voulut d'autant plus de mal qu'il m'avoit
toujours voulu beaucoup de bien. Il poussa son cheval sur moi et me
donna un coup d'epe sur la tte. Ceux qui etoient venus avec lui
fondirent sur moi  son exemple. Je me demlai assez heureusement de
tant d'ennemis; mais il et fallu ceder au nombre si Verville, le plus
genereux ami du monde, ne se ft mis entre eux et moi au peril de sa
vie. Il donna un grand estramaon sur les oreilles de son valet, qui me
pressoit plus que les autres, pour se faire de fte. Je presentai mon
epe par la garde au baron d'Arques: cela ne le flechit point. Il
m'appela coquin, ingrat, et me dit toutes les injures qui lui vinrent 
la bouche, jusqu' me menacer de me faire pendre. Je repondis avec
beaucoup de fiert que, tout coquin et tout ingrat que j'etois, j'avois
donn la vie  son fils, et que je ne l'avois bless qu'aprs en avoir
et frapp en trahison. Verville soutint  son pre que je n'avois pas
tort; mais il dit toujours qu'il ne me vouloit jamais voir. Saldagne
monta avec le baron d'Arques dans le carrosse o l'on avoit mis
Saint-Far; et Verville, qui ne me voulut point quitter, me reut dans
l'autre auprs de lui. Il me fit descendre dans l'htel d'un de nos
princes, o il avoit des amis, et se retira chez son pre. M. de
Saint-Sauveur m'envoya la nuit mme un carrosse, et me reut en son
logis secretement, o il eut soin de moi comme si j'eusse et son fils.
Verville me vint voir le lendemain, et me conta que son pre avoit et
averti de notre combat par les soeurs de Saldagne, qu'il avoit trouves
dans ma chambre. Il me dit ensuite avec grande joie que l'affaire
s'accommoderoit par un double mariage, aussitt que son frre seroit
gueri, qui n'etoit pas bless en un lieu dangereux; qu'il ne tiendroit
qu' moi que je ne fusse bien avec Saldagne, et, pour son pre, qu'il
n'etoit plus en colre et etoit bien fch de m'avoir maltrait. Il
souhaita ensuite que je fusse bientt gueri pour avoir part  tant de
rejouissance; mais je lui repondis que je ne pouvois plus demeurer dans
un pays o l'on pouvoit me reprocher ma basse naissance, comme avoit
fait son pre[172], et que je quitterois bientt le royaume pour me
faire tuer  la guerre, ou pour m'elever  une fortune proportionne aux
sentiments d'honneur que son exemple m'avoit donns. Je veux croire que
ma resolution l'affligea; mais un homme amoureux n'est pas long-temps
occup par une autre passion que l'amour.

[Note 171: C'toit un des rendez-vous favoris des bretteurs, avec la
porte Saint-Honor, le boulevard de la porte Saint-Antoine, le pr du
March-aux-Chevaux, et la place Royale, qu'il ne faut pas oublier, car
il toit presque devenu de mode parmi les gentilshommes de la choisir
pour y vider leurs querelles d'honneur. On se battoit parfois en pleine
rue et dans les passages les plus frquents. Nous pourrions citer, par
exemple, le duel, si ce mot est juste, de Chalais et du comte de
Pontgibault dans la rue Croix-des-Petits-Champs, ou, selon Tallemant,
sur le Pont-Neuf; celui de Darquy et de Baronville sur ce mme pont,
etc.]

[Note 172: En l'appelant coquin, car ce mot se trouve souvent
employ  cette poque pour dsigner injurieusement les petites gens,
les hommes de naissance vile, faisant partie, comme on disoit, de la
canaille. N'est-ce point en ce sens que Cyrano de Bergerac a dit:
L'ingratitude est un vice de coquin dont la noblesse est incapable
(Lett. cont. les frond.), et qu'ailleurs il fait dire au Sommeil:
J'lve aussi, quand il me plat, un coquin sur le trne. (nigme.) Le
P. Garasse, dans sa Doctrine curieuse, s'attache  faire voir que tous
les libertins et hrsiarques sont coquins et blitres d'extraction.
Scarron lui-mme a dit ailleurs:

     Je suis pauvre par le courroux
     Qu'a contre moi dame Fortune...
     Tant il est vrai que le Destin
     En me faisant fit un coquin.
               (trennes  Mlle Descars.)

Ce mot a pu venir de coquus, pour dsigner les gueux, en tant que
hantant les cuisines. Voyez, d'ailleurs, la ressemblance de queux et de
gueux.]

Le Destin continuoit ainsi son histoire, quand on out tirer dans la rue
un coup d'arquebuse, et tout aussitt jouer des orgues. Cet instrument,
qui peut-tre n'avoit point encore et ou  la porte d'une htellerie,
fit courir aux fentres tous ceux que le coup d'arquebuse avoit
eveills. On continuoit toujours de jouer des orgues, et ceux qui s'y
connoissoient remarqurent mme que l'organiste jouoit un chant
d'eglise. Personne ne pouvoit rien comprendre en cette devote serenade,
qui pourtant n'etoit pas encore bien reconnue pour telle; mais on n'en
douta plus quand on out deux mechantes voix dont l'une chantoit le
dessus et l'autre rloit une basse. Ces deux voix de lutrin se
joignirent aux orgues, et firent un concert  faire hurler tous les
chiens du pays; ils chantrent:

     Allons de nos voix et de nos luths d'ivoire
                     Ravir les esprits,

(On peut voir cette chanson, au moins en partie, dans la Comd. de
chans., IV, sc. 3. Ancien Th. fran., dit. Jannet, t. 9, p. 195).

et le reste de la chanson. Aprs que cet air surann fut mal chant, on
out la voix de quelqu'un qui parloit bas, le plus haut qu'il pouvoit,
en reprochant aux chantres qu'ils chantoient toujours une mme chose;
les pauvres gens repondirent qu'ils ne savoient pas ce qu'on vouloit
qu'ils chantassent. Chantez ce que vous voudrez, repondit  demi-haut
la mme personne; il faut chanter, puisqu'on vous paie bien! Aprs cet
arrt definitif les orgues changrent de ton, et on out un bel
Exaudiat[173], qui fut chant fort devotement. Personne des auditeurs
n'avoit encore os parler, de peur d'interrompre la musique, quand la
Rancune, qui ne se fut pas tu en une pareille occasion pour tous les
biens du monde, cria tout haut: On fait donc ici le service divin dans
les rues? Quelqu'un des ecoutans prit la parole et dit que l'on pouvoit
proprement appeler cela chanter tenbres; un autre ajouta que c'etoit
une procession de nuit. Enfin, tous les facetieux de l'htellerie se
rejouirent sur la musique sans que pas un d'eux pt deviner celui qui la
donnoit, et, encore moins,  qui ni pourquoi. Cependant l'Exaudiat
avanoit toujours chemin, lorsque dix ou douze chiens, qui suivoient une
chienne de mauvaise vie, vinrent,  la suite de leur matresse, se mler
parmi les jambes des musiciens; et, comme plusieurs rivaux ensemble ne
sont pas long-temps d'accord, aprs avoir grond et jur quelque temps
les uns contre les autres, enfin, tout d'un coup, ils se pillrent avec
tant d'animosit et de furie que les musiciens craignirent pour leurs
jambes et gagnrent au pied, laissant leurs orgues  la discretion des
chiens. Ces amans immoders n'en usrent pas bien: ils renversrent une
table  treteaux qui soutenoit la machine harmonieuse, et je ne voudrois
pas jurer que quelques uns de ces maudits chiens ne levassent la jambe
et ne pissassent contre les orgues renverses, ces animaux etant fort
diuretiques de leur nature, principalement quand quelque chienne de leur
connoissance a envie de proceder  la multiplication de son espce. Le
concert etant ainsi deconcert, l'hte fit ouvrir la porte de
l'htellerie et voulut mettre  couvert le buffet d'orgues, la table et
les treteaux. Comme ses valets et lui s'occupoient  cette oeuvre
charitable, l'organiste revint  ses orgues, accompagn de trois
personnes, entre lesquelles il y avoit une femme et un homme qui se
cachoit le nez de son manteau. Cet homme etoit le veritable Ragotin, qui
avoit voulu donner une serenade  mademoiselle de l'Etoile, et s'etoit
adress pour cela  un petit chtr, organiste d'une glise[174]. Ce fut
ce monstre, ni homme ni femme, qui chanta le dessus et qui joua des
orgues, que sa servante avoit apportes; un enfant de choeur qui avoit
dej mu chanta la basse; et tout cela pour le prix et somme de deux
testons[175], tant il faisoit dej cher vivre dans ce bon pays du Maine.
Aussitt que l'hte eut reconnu les auteurs de la serenade, il dit,
assez haut pour tre entendu de tous ceux qui etoient aux fentres de
l'htellerie: C'est donc vous, Monsieur Ragotin, qui venez chanter
vpres  ma porte; vous feriez bien mieux de dormir et de laisser dormir
mes htes! Ragotin lui repondit qu'il le prenoit pour un autre; mais ce
fut d'une faon  faire croire encore davantage ce qu'il feignoit de
vouloir nier. Cependant l'organiste, qui trouva ses orgues rompues et
qui etoit fort colre, comme sont tous les animaux imberbes, dit 
Ragotin, en jurant, qu'il les lui falloit payer. Ragotin lui repondit
qu'il se moquoit de cela. Ce n'est pourtant pas moquerie, repartit le
chtr, je veux tre pay! L'hte et ses valets donnrent leurs voix
pour lui; mais Ragotin leur apprit, comme  des ignorans, que cela ne se
pratiquoit point en serenade, et, cela dit, s'en alla tout fier de sa
galanterie. La musique chargea les orgues sur le dos de la servante du
chtr, qui se retira en son logis de fort mauvaise humeur, la table sur
l'epaule et suivi de l'enfant de choeur, qui portoit les deux treteaux.
L'htellerie fut referme; le Destin donna le bonsoir aux comediennes,
et remit la fin de son histoire  la premire occasion.

[Note 173: Psaume XIX.]

[Note 174: On sait que l'usage, venu d'Italie, d'employer des
castrats comme chanteurs et musiciens, se rpandit dans les autres
contres, et dura mme long-temps en France. On connot Berthod
l'incommod, qui faisoit partie de la musique du roi. (V. Tallemant,
historiette de Bertaut.) C'toient de semblables incommods qui
chantoient dans les opras que faisoit jouer Mazarin.]

[Note 175: Un teston est une ancienne monnoie, remontant au rgne de
Louis XII, qui valoit d'abord quinze sous six deniers, et qui subit de
grandes variations dans sa valeur. Il fut supprim par Henri III. Son
nom venoit de la tte du roi qu'il portoit sur une de ses faces.]




CHAPITRE XVI.

L'ouverture du thetre, et autres choses qui ne sont pas de moindre
consequence.

Le lendemain, les comediens s'assemblrent ds le matin en une des
chambres qu'ils occupoient dans l'htellerie, pour repeter la comedie
qui se devoit representer aprs-dner. La Rancune,  qui Ragotin avoit
dej fait confidence de la serenade, et qui avoit fait semblant d'avoir
de la peine  le croire, avertit ses compagnons que le petit homme ne
manqueroit pas de venir bientt recueillir les louanges de sa galanterie
raffine, et ajouta que, toutes les fois qu'il en voudrait parler, il
falloit en detourner le discours malicieusement. Ragotin entra dans la
chambre en mme temps, et, aprs avoir salu les comediens en general,
il voulut parler de sa serenade  mademoiselle de l'Etoile, qui fut
alors pour lui une etoile errante: car elle changea de place sans lui
repondre, autant de fois qu'il lui demanda  quelle heure elle s'etoit
couche et comment elle avoit pass la nuit. Il la quitta pour
mademoiselle Angelique, qui, au lieu de lui parler, ne fit qu'etudier
son rle. Il s'adressa  la Caverne, qui ne le regarda seulement pas.
Tous les comediens, l'un aprs l'autre, suivirent exactement l'ordre
qu'avoit donn la Rancune, et ne repondirent point  ce que leur dit
Ragotin, ou changrent de discours autant de fois qu'il voulut parler de
la nuit precedente. Enfin, press de sa vanit et ne pouvant laisser
languir sa reputation davantage, il dit tout haut, parlant  tout le
monde: Voulez-vous que je vous avoue une verit?--Vous en userez comme
il vous plaira, repondit quelqu'un.--C'est moi, ajouta-t-il, qui vous ai
donn cette nuit une serenade.--On les donne donc en ce pays avec des
orgues? lui dit le Destin. Et  qui la donniez-vous? N'est-ce point,
continua-t-il,  la belle dame qui fit battre tant d'honntes chiens
ensemble?--Il n'en faut pas douter, dit l'Olive: car ces animaux de
nature mordante n'eussent pas troubl une musique si harmonieuse  moins
que d'tre rivaux, et mme jaloux, de monsieur Ragotin. Un autre de la
compagnie prit la parole et dit qu'il ne doutoit point qu'il ne ft bien
avec sa matresse et qu'il ne l'aimt  bonne intention, puisqu'il y
alloit si ouvertement. Enfin tous ceux qui etoient dans la chambre
poussrent  bout Ragotin sur la serenade,  la reserve de la Rancune,
qui lui fit grce, ayant et honor de l'honneur de sa confidence; et il
y a apparence que cette belle raillerie de chien et puis tous ceux
qui etoient dans la chambre, si le pote, qui en son espce etoit aussi
sot et aussi vain que Ragotin, et qui de toutes les choses tiroit
matire de contenter sa vanit, n'et rompu les chiens en disant du ton
d'un homme de condition, ou plutt qui le fait  fausses enseignes: 
propos de serenade, il me souvient qu' mes noces on m'en donna une
quinze jours de suite, qui etoit compose de plus de cent sortes
d'instruments. Elle courut par tout le Marais; les plus galantes dames
de la place Royale[176] l'adoptrent; plusieurs galants s'en firent
honneur, et elle donna mme de la jalousie  un homme de condition, qui
fit charger par ses gens ceux qui me la donnoient. Mais ils n'y
trouvrent par leur compte, car ils etoient tous de mon pays, braves
gens s'il en est au monde, et dont la plus grande partie avoient et
officiers dans un regiment que je mis sur pied quand les communes de nos
quartiers[177] se soulevrent. La Rancune, qui avoit contraint son
naturel moqueur en faveur de Ragotin, n'eut pas la mme bont pour le
pote, qu'il persecutoit continuellement. Il prit donc la parole et dit
au nourrisson des Muses: Votre serenade, de la faon que vous nous la
representez, etoit plutt un charivari dont un homme de condition fut
importun, et envoya la canaille de sa maison pour le faire taire ou
pour le chasser plus loin. Ce qui me le fait croire encore davantage,
c'est que votre femme est morte de vieillesse, et six mois aprs votre
hymene, pour parler en vos termes.--Elle mourut pourtant du mal de
mre, dit le pote.--Dites plutt de grand'mre, d'aeule ou de
bisaeule, repondit la Rancune. Ds le regne d'Henry quatrime, la mre
ne lui faisoit plus de mal, ajouta-t-il; et, pour vous montrer que j'en
sais plus de nouvelles que vous-mme, quoique vous nous la prniez si
souvent, je vous veux apprendre une chose d'elle qui n'est jamais venue
 votre connoissance: Dans la cour de la reine Marguerite...[178] Ce
beau commencement d'histoire attira auprs de la Rancune tous ceux qui
etoient dans la chambre, qui savoient bien qu'il avoit des memoires
contre tout le genre humain. Le pote, qui le redoutoit extrmement,
l'interrompit en lui disant: Je gage cent pistoles que non. Ce defi de
gager fait si  propos fit rire toute la compagnie et le fit sortir hors
de la chambre. C'etoit toujours ainsi par des gageures de sommes
considerables que le pauvre homme defendoit ses hyperboles quotidiennes,
qui pouvoient bien monter chaque semaine  la somme de mille ou douze
cents impertinences, sans y comprendre les menteries. La Rancune etoit
le contrleur general tant de ses actions que de ses paroles, et
l'ascendant qu'il avoit sur lui etoit si grand que je l'ose comparer 
celui du genie d'Auguste sur celui d'Antoine, cela s'entend prix pour
prix, et sans faire comparaison de deux comediens de campagne  deux
Romains de ce calibre-l. La Rancune ayant donc commenc son conte, et
en ayant et interrompu par le pote, comme je vous ai dit, chacun, le
pria instamment de l'achever; mais il s'en excusa, promettant de leur
conter une autre fois la vie du pote tout entire, et que celle de sa
femme y seroit comprise.

[Note 176: Sous la rgence d'Anne d'Autriche, la place Royale et le
Marais toient le centre o se runissoit, comme de concert, cette
socit picurienne de grands seigneurs et de grandes dames qui a laiss
tant de traces dans les mmoires du temps, et dont Saint-vremont a
clbr le souvenir dans son ptre  Ninon. Il s'y tenoit des
assembles auxquelles Marion Delorme et Ninon de Lenclos, les deux plus
galantes dames du quartier, donnoient naturellement le ton. Aussi un
proverbe, rapport par Saint-Simon, disoit-il: Henri IV avec son peuple
sur le Pont-Neuf; Louis XIII avec les gens de qualit  la place
Royale. Du reste, les dames galantes devoient y tre attires par le
voisinage des financiers, qui logeoient alors en grand nombre au Marais.
(V. Catal. des partisans, t. 1, p. 113 du Rec. des Mazarinades.)
Mesdames de Rohan et les autres galantes de la place, dit Tallemant, ne
craignoient rien tant que madame Pilon, bien loin qu'elle les servt en
leurs amourettes. (Hist. de madame Pilon.) Le Marais, voisin de la
place o logeoit Scarron, toit considr comme un pays de Cocagne,
comme l'le des plaisirs et des ris. Aussi Louis XIII, reprochant 
Cinq-Mars sa paresse, lui disoit-il que ce vice n'toit bon qu' ceux
du Marais, o il avoit t nourri, qui toient surtout adonns  leurs
plaisirs, et que, s'il vouloit continuer cette vie, il falloit qu'il y
retournt. (Lett. de Louis XIII  Richel., 4 janv. 1641.) Dans son
Adieu au Marais et  la Place-Royale, Scarron s'exprime ainsi:

     Adieu, beau quartier favori,
     Des honnestes gens tant chri,
     Adieu, belle place o n'habite
     Que mainte personne d'lite, etc.

Parmi les hauts et illustres personnages dont il nous a laiss la liste
dans cette pice, et qui donnoient son principal lustre  cette place et
aux alentours, on peut citer MM. de Villequier de Courcy, le prince de
Gourn, le prince de Guemene, Sarrazin, La Mnardire, etc.; mais ce
sont surtout les dames qu'il numre complaisamment:--La princesse de
Gumne, la duchesse de Rohan et sa fille, les marquises de Piennes et
de Grimault; mesdames de Bassompierre, de Blerancourt, de Maugiron, de
Martel, de Choisy, de Boisdauphine, de Gourn; les comtesses de Belin,
du Lude, de La Suze;--sans parler de Ninon et de Marion.]

[Note 177: Des bords de la Garonne. Roquebrune est Gascon, comme on
a pu s'en apercevoir dj  sa confiance en lui-mme et  ses hbleries;
Scarron, d'ailleurs, le dit plus loin (l. 1, ch. 19).]

[Note 178: La premire femme de Henri IV.]

Il fut question de repeter la comedie qu'on devoit jouer le jour mme
dans un tripot voisin. Il n'arriva rien de remarquable pendant la
repetition. On joua aprs dner et on joua fort bien. Mademoiselle de
l'Etoile y ravit tout le monde par sa beaut; Angelique eut des
partisans pour elle, et l'une et l'autre s'acquitta de son personnage 
la satisfaction de tout le monde; le Destin et ses camarades firent
aussi des merveilles, et ceux de l'assistance qui avoient souvent ou la
comedie dans Paris avourent que les comediens du roi n'eussent pas
mieux represent. Ragotin ratifia en sa tte la donation qu'il avoit
faite de son corps et de son me  mademoiselle de l'Etoile, passe par
devant la Rancune, qui lui promettoit tous les jours de la faire
accepter  la comedienne. Sans cette promesse, le desespoir et bientt
fait un beau grand sujet d'histoire tragique d'un mchant petit avocat.
Je ne dirai point si les comediens plurent autant aux dames du Mans que
les comediennes avoient fait aux hommes, quand j'en saurois quelque
chose je n'en dirais rien; mais, parceque l'homme le plus sage n'est pas
quelquefois matre de sa langue, je finirai le present chapitre, pour
m'ter tout sujet de tentation.




CHAPITRE XVII.

Le mauvais succs qu'eut la civilit de Ragotin.

Aussitt que Destin eut quitt sa vieille broderie et repris son habit
de tous les jours, la Rappinire le mena aux prisons de la ville, 
cause que l'homme qu'ils avoient pris le jour que le cur de Domfront
fut enlev demandoit  lui parler. Cependant les comediennes s'en
retournrent en leur htellerie avec un grand cortge de Manceaux.
Ragotin, s'etant trouv auprs de mademoiselle de la Caverne dans le
temps qu'elle sortoit du jeu de paume, o l'on avoit jou, lui presenta
la main pour la ramener, quoiqu'il et mieux aim rendre ce service-l 
sa chre l'Etoile. Il en fit autant  mademoiselle Angelique, tellement
qu'il se trouva ecuyer  droit[179] et  gauche. Cette double civilit
fut cause d'une incommodit triple, car la Caverne, qui avoit le haut de
la rue, comme de raison, etoit presse par Ragotin, afin qu'Angelique ne
marcht point dans le ruisseau. De plus, le petit homme, qui ne leur
venoit qu' la ceinture, tiroit si fort leurs mains en bas, qu'elles
avaient bien de la peine  s'empcher de tomber sur lui. Ce qui les
incommodoit encore davantage, c'est qu'il se retournoit  tout moment
pour regarder mademoiselle de l'Etoile, qu'il entendoit parler derrire
lui  deux godelureaux qui la ramenoient malgr elle. Les pauvres
comediennes essayrent souvent de se deprendre les mains, mais il tint
toujours si ferme qu'elles eussent autant aim avoir les osselets[180].
Elles le prirent cent fois de ne prendre pas tant de peine; il leur
repondit seulement: Serviteur, serviteur (c'etoit son compliment
ordinaire), et leur serra les mains encore plus fort. Il fallut donc
prendre patience jusqu' l'escalier de leur chambre, o elles esperrent
d'tre remises en libert; mais Ragotin n'etoit pas homme  cela. En
disant toujours: Serviteur, serviteur,  tout ce qu'elles lui purent
dire, il essaya premirement de monter de front avec les deux
comediennes, ce qui s'etant trouv impossible parceque l'escalier etoit
trop etroit, la Caverne se mit le dos contre la muraille, et monta la
premire, tirant aprs soi Ragotin, qui tiroit aprs soi Angelique, qui
ne tiroit rien et qui rioit comme une folle. Pour nouvelle incommodit,
 quatre ou cinq degrs de leur chambre, ils trouvrent un valet de
l'hte charg d'un sac d'avoine d'une pesanteur excessive, qui leur dit
 grand'peine, tant il etoit accabl de son fardeau, qu'ils eussent 
descendre, parcequ'il ne pouvoit remonter, charg comme il etoit.
Ragotin voulut repliquer; le valet jura tout net qu'il laisseroit tomber
son sac sur eux. Ils defirent donc avec precipitation ce qu'ils avoient
fait fort posment, sans que Ragotin voult encore quitter les mains des
comediennes. Le valet charg d'avoine les pressoit etrangement, ce qui
fut cause que Ragotin fit un faux pas, qui ne l'et pas pourtant fait
tomber, se tenant comme il faisoit aux mains des comediennes; mais il
s'attira sur le corps la Caverne, laquelle le soutenoit davantage que sa
fille,  cause de l'avantage du lieu. Elle tomba donc sur lui, et lui
marcha sur l'estomac et sur le ventre, se donnant de la tte contre
celle de sa fille si rudement qu'elles en tombrent et l'une et l'autre.
Le valet, qui crut que tant de monde ne se releveroit pas si tt, et qui
ne pouvoit plus supporter la pesanteur de son sac d'avoine, le dechargea
enfin sur les degrs, jurant comme un valet d'htellerie. Le sac se
delia ou se rompit par malheur. L'hte y arriva, qui pensa enrager
contre son valet; le valet enrageoit contre les comediennes, les
comediennes enrageoient contre Ragotin, qui enrageoit plus que pas un de
ceux qui enragrent, parceque mademoiselle de l'Etoile, qui arriva en
mme temps, fut encore temoin de cette disgrce, presque aussi fcheuse
que celle du chapeau que l'on lui avoit coup avec des ciseaux quelques
jours auparavant. La Caverne jura son grand serment que Ragotin ne la
mnerait jamais, et montra  mademoiselle de l'Etoile ses mains, qui
etoient toutes meurtries. L'Etoile lui dit que Dieu l'avoit punie de lui
avoir ravi M. Ragotin, qui l'avoit retenue devant la comedie pour la
ramener, et ajouta qu'elle etoit bien aise de ce qui etoit arriv au
petit homme, puisqu'il lui avoit manqu de parole. Il n'entendit rien de
tout cela, car l'hte parloit de lui faire payer le dechet de son
avoine, ayant dj, pour le mme sujet, voulu battre son valet, qui
appela Ragotin avocat de causes perdues. Angelique lui fit la guerre 
son tour, et lui reprocha qu'elle avoit et son pis-aller. Enfin, la
fortune fit bien voir jusque l qu'elle ne prenoit encore nulle part
dans les promesses que la Rancune avoit faites  Ragotin de le rendre le
plus heureux amant de tout le pays du Maine,  y comprendre mme le
Perche et Laval. L'avoine fut ramasse, et les comediennes montrent
dans leur chambre l'une aprs l'autre, sans qu'il leur arrivt aucun
malheur. Ragotin ne les y suivit point, et je n'ai pas bien su o il
alla. L'heure du souper vint: on soupa dans l'htellerie; chacun prit
parti aprs le souper, et le Destin s'enferma avec les comediennes pour
continuer son histoire.

[Note 179: Se disoit alors pour droite:

     ............On prend la tabatire;
     Soudain,  gauche,  droit, par devant, par derrire, etc.

             (Le Festin de Pierre, de Th. Corneille, acte I, sc. 1.)

Il se trouve mme dans Boileau:

     Les voyageurs sans guide assez souvent s'garent,
     L'un  droit, l'autre  gauche.....
                                           (Sat. 4.)]

[Note 180: Donner les osselets  quelqu'un, c'toit lui mettre au
pouce ou au poignet un noeud coulant, qu'on serroit  l'aide d'un os de
pied de mouton. On employoit surtout les osselets avec les prisonniers,
pour les obliger  suivre ceux qui les conduisoient.]




CHAPITRE XVIII.

Suite de l'histoire de Destin et de l'Etoile.

J'ai fait le precedent chapitre un peu court; peut-tre que celui-ci
sera plus long; je n'en suis pourtant pas bien assur: nous allons voir.
Le Destin se mit en sa place accoutume et reprit son histoire en cette
sorte: Je m'en vais vous achever le plus succinctement que je pourrai
une vie qui ne vous a dej ennuyes que trop long-temps. Verville
m'etant venu voir, comme je vous ai dit, et n'ayant pu me persuader de
retourner chez son pre, il me quitta fort afflig de ma resolution, 
ce qu'il me parut, et s'en retourna chez lui, o quelque temps aprs il
se maria avec mademoiselle de Saldagne, et Saint-Far en fit autant avec
mademoiselle de Lery. Elle etoit aussi spirituelle que Saint-Far l'etoit
peu, et j'ai bien de la peine  m'imaginer comment deux esprits si
disproportionns se seront accords ensemble. Cependant je me gueris
entierement, et le genereux monsieur de Saint-Sauveur, ayant approuv la
resolution que j'avois prise de m'en aller hors du royaume, me donna de
l'argent pour mon voyage, et Verville, qui ne m'oublia point pour s'tre
mari, me fit present d'un bon cheval et de cent pistoles. Je pris le
chemin de Lyon pour retourner en Italie,  dessein de repasser par Rome,
et, aprs y avoir vu ma Leonore pour la dernire fois, de m'aller faire
tuer en Candie[181], pour n'tre pas long-temps malheureux.  Nevers, je
logeai dans une htellerie qui etoit proche de la rivire. Etant arriv
de bonne heure et ne sachant  quoi me divertir en attendant le souper,
j'allai me promener sur un grand pont de pierre qui traverse la rivire
de Loire. Deux femmes s'y promenoient aussi, dont l'une, qui paroissoit
tre malade, s'appuyoit sur l'autre, ayant bien de la peine  marcher.
Je les saluai, sans les regarder, en passant auprs d'elles, et me
promenai quelque temps sur le pont, songeant  ma malheureuse fortune et
plus souvent  mon amour. J'etois assez bien vtu, comme il est
necessaire de l'tre  ceux de qui la condition ne peut faire excuser un
mechant habit. Quand je repassai auprs de ces femmes, j'entendis dire 
demi-haut: Pour moi, je croirois que ce ft lui s'il n'etoit point
mort. Je ne sais pourquoi je tournai la tte, n'ayant pas sujet de
prendre ces paroles-l pour moi. On ne les avoit pourtant pas dites pour
un autre. Je vis mademoiselle de la Boissire, le visage fort ple et
defait, qui s'appuyoit sur sa fille Leonore. J'allai droit  elles avec
plus d'assurance que je n'eusse fait dans Rome, m'etant beaucoup form
le corps et l'esprit durant le temps que j'avois demeur  Paris. Je les
trouvai si surprises et si effrayes, que je crois qu'elles se fussent
mises en fuite si mademoiselle de la Boissire et pu courir. Cela me
surprit aussi. Je leur demandai par quelle heureuse rencontre je me
trouvois avec les personnes du monde qui m'etoient les plus chres.
Elles se rassurrent  mes paroles. Mademoiselle de la Boissire me dit
que je ne devois point trouver etrange si elles me regardoient avec
quelque sorte d'etonnement; que le seigneur Stefano leur avoit fait voir
des lettres de l'un des gentilshommes que j'accompagnois dans Rome, par
lesquelles on lui mandoit que j'avois et tu durant la guerre de
Parme[182], et ajouta qu'elle etoit ravie de ce qu'une nouvelle qui
l'avoit si fort afflige ne se trouvoit pas veritable. Je lui repondis
que la mort n'etoit pas le plus grand malheur qui me pouvoit arriver, et
que je m'en allois  Venise faire courir le mme bruit avec plus de
verit. Elles s'attristrent de ma resolution, et la mre me fit alors
des caresses extraordinaires dont je ne pouvois deviner la cause. Enfin,
j'appris d'elle-mme ce qui la rendoit si civile. Je pouvois encore lui
rendre service, et l'etat o elle se trouvoit ne lui permettoit pas de
me mepriser et de me faire mauvais visage, comme elle avoit fait dans
Rome. Il leur etoit arriv un malheur assez grand pour les mettre en
peine. Ayant fait argent de tous leurs meubles, qui etoient fort beaux
et en quantit, elles etoient parties de Rome avec une servante
franoise qui les servoit il y avoit long-temps, et le seigneur Stefano
leur avoit donn son valet, qui etoit Flamand comme lui et qui vouloit
retourner en son pays. Ce valet et cette servante s'aimoient  dessein
de se marier ensemble, et leur amour n'etoit connu de personne.
Mademoiselle de la Boissire, etant arrive  Rouane, se mit sur la
rivire. A Nevers, elle se trouva si mal qu'elle ne put passer outre.
Durant sa maladie, elle fut assez difficile  servir, et sa servante
s'en acquitta fort mal, contre sa coutume. Un matin, le valet et la
servante ne se trouvrent plus, et, ce qui fut de plus fcheux, l'argent
de la pauvre demoiselle disparut aussi. Le deplaisir qu'elle en eut
augmenta sa maladie, et elle fut contrainte de s'arrter  Nevers pour
attendre des nouvelles de Paris, d'o elle esperoit recevoir de quoi
continuer son voyage. Mademoiselle de la Boissire m'apprit en peu de
mots cette fcheuse aventure. Je les ramenai en leur htellerie, qui
etoit aussi la mienne, et, aprs avoir et quelque temps avec elles, je
me retirai en ma chambre pour les laisser souper. Pour moi, je ne
mangeai point, et je crus avoir et  table cinq ou six heures pour le
moins. Je les allai voir aussitt qu'elles m'eurent fait dire que j'y
serois le bien venu. Je trouvai la mre dans son lit, et la fille me
parut avec un visage aussi triste que je l'avois trouve gaie un moment
auparavant. Sa mre etoit encore plus triste qu'elle, et je le devins
aussi. Nous fmes quelque temps  nous regarder sans rien dire. Enfin,
mademoiselle de la Boissire me montra des lettres qu'elle avoit reues
de Paris, qui la rendoient, sa fille et elle, les plus affliges
personnes du monde. Elle m'apprit le sujet de son affliction avec une si
grande effusion de larmes, et sa fille, que je vis pleurer aussi fort
que sa mre, me toucha tellement, que je ne crus pas leur temoigner
assez bien mon ressentiment, quoique je leur offrisse tout ce qui
dependoit de moi, d'une faon  ne les point faire douter de ma
franchise. Je ne sais pas encore ce qui vous afflige si fort, leur
dis-je; mais, s'il ne faut que ma vie pour diminuer la peine o je vous
vois, vous pouvez vous mettre l'esprit en repos. Dites-moi donc, Madame,
ce qu'il faut que je fasse. J'ai de l'argent si vous en manquez, j'ai du
courage si vous avez des ennemis, et je ne pretends de tous les services
que je vous offre que la satisfaction de vous avoir servie. Mon visage
et mes paroles leur firent si bien voir ce que j'avois dans l'ame, que
leur grande affliction se modera un peu. Mademoiselle de la Boissire me
lut une lettre par laquelle une femme de ses amies lui mandoit qu'une
personne qu'elle ne nommoit point, et que je m'aperus bien tre le pre
de Leonore, avoit eu commandement de se retirer de la cour et qu'il s'en
toit all en Hollande. Ainsi la pauvre demoiselle se trouvoit dans un
pays inconnu, sans argent et sans esperance d'en avoir. Je lui offris de
nouveau ce que j'en avois, qui pouvoit monter  cinq cens ecus, et lui
dis que je la conduirois en Hollande et au bout du monde, si elle y
vouloit aller. Enfin, je l'assurai qu'elle avoit retrouv en moi une
personne qui la serviroit comme un valet et de qui elle seroit aime et
respecte comme d'un fils. Je rougis extrmement en prononant le mot de
fils; mais je n'etois plus cet homme odieux  qui l'on avoit refus la
porte dans Rome et pour qui Leonore n'toit pas visible, et mademoiselle
de la Boissire n'etoit plus pour moi une mre sevre. A toutes les
offres que je lui fis elle me repondit toujours que Leonore me seroit
fort oblige. Tout se passoit au nom de Leonore, et vous eussiez dit que
sa mre n'etoit plus qu'une suivante qui parloit pour sa matresse: tant
il est vrai que la plupart du monde ne considre les personnes que selon
qu'elles leur sont utiles.

[Note 181: Dans la guerre que Venise, assiste du pape, y soutenoit
contre les Turcs. Voir notre note plus haut, I. 1, ch. 13.]

[Note 182: Voir plus haut notre note (1re partie, chapitre 15).]

Je les laissai fort consoles, et me retirai en ma chambre le plus
satisfait homme du monde. Je passai la nuit fort agreablement, quoiqu'en
veillant, ce qui me retint au lit assez tard, n'ayant commenc  dormir
qu' la pointe du jour. Leonore me parut ce jour-l habille avec plus
de soin qu'elle n'toit le jour de devant, et elle put bien remarquer
que je ne m'etois pas neglig. Je la menai  la messe sans sa mre, qui
etoit encore trop foible. Nous dnmes ensemble, et depuis ce temps-l
nous ne fmes plus qu'une mme famille. Mademoiselle de la Boissire me
temoignoit beaucoup de reconnoissance des services que je lui rendois,
et me protestoit souvent qu'elle n'en mourroit pas ingrate. Je vendis
mon cheval, et, aussitt que la malade fut assez forte, nous prmes une
cabane[183] et baissmes jusqu' Orleans. Durant le temps que nous fmes
sur l'eau, je jouis de la conversation de Leonore, sans qu'une si grande
felicit ft trouble par sa mre. Je trouvai des lumires dans l'esprit
de cette belle fille aussi brillantes que celles de ses yeux, et le
mien, dont peut-tre elle avoit pu douter dans Rome, ne lui deplut pas
alors. Que vous dirai-je davantage? elle vint  m'aimer autant que je
l'aimois, et vous avez bien pu reconnotre depuis le temps que vous nous
voyez l'un et l'autre, que cette amour reciproque n'est point encore
diminue.

[Note 183: Ce mot dsigne ici un bateau  fond plat et couvert, dont
on se servoit principalement sur la Loire. (Dict. de Furetire.)]

Quoi! interrompit Angelique, mademoiselle de l'Etoile est donc
Leonore?--Et qui donc? lui repondit le Destin. Mademoiselle de l'Etoile
prit la parole, et dit que sa compagne avoit raison de douter qu'elle
ft cette Leonore dont le Destin avoit fait une beaut de roman. Ce
n'est point par cette raison-l, repartit Angelique, mais c'est  cause
que l'on a toujours de la peine  croire une chose que l'on a beaucoup
dsire. Mademoiselle de la Caverne dit qu'elle n'en avoit point dout,
et ne voulut pas que ce discours allt plus avant, afin que le Destin
poursuivt son histoire, qu'il reprit de cette sorte.

Nous arrivmes  Orleans, o notre entre fut si plaisante que je vous
en veux apprendre les particularits. Un tas de faquins qui attendent
sur le port ceux qui viennent par eau, pour porter leurs hardes, se
jetrent  la foule dans notre cabane. Ils se presentrent plus de
trente  se charger de deux ou trois petits paquets que le moins fort
d'entre eux et pu porter sous ses bras. Si j'eusse et seul, je n'eusse
pas peut-tre et assez sage pour ne m'emporter point contre ces
insolens. Huit d'entre eux saisirent une petite cassette qui ne pesoit
pas vingt livres, et ayant fait semblant d'avoir bien de la peine  la
lever de terre, enfin ils la haussrent au milieu d'eux, par dessus
leurs ttes, chacun ne la soutenant que du bout du doigt. Toute la
canaille qui etoit sur le port se mit  rire, et nous fmes contraints
d'en faire autant. J'etois pourtant tout rouge de honte d'avoir 
traverser toute une ville avec tant d'appareil, car le reste de nos
hardes, qu'un seul homme pouvoit porter, en occupa une vingtaine, et mes
seuls pistolets furent ports par quatre hommes. Nous entrmes dans la
ville dans l'ordre que je vais vous dire: huit grands pendards ivres, ou
qui le devoient tre, portoient au milieu d'eux une petite cassette,
comme je vous ai dej dit. Mes pistolets suivoient l'un aprs l'autre,
chacun port par deux hommes. Mademoiselle de la Boissire, qui
enrageoit aussi bien que moi, alloit immdiatement aprs. Elle etoit
assise dans une grande chaise de paille, soutenue sur deux grands btons
de batelier, et porte par quatre hommes[184] qui se relayoient les uns
les autres, et qui lui disoient cent sottises en la portant. Le reste de
nos bardes suivoit, qui etoit compos d'une petite valise et d'un paquet
couvert de toile, que sept ou huit de ces coquins se jetoient l'un 
l'autre durant le chemin, comme quand on joue au pot cass.[B] Je
conduisois la queue du triomphe, tenant Leonore par la main, qui rioit
si fort qu'il falloit malgr moi que je prisse plaisir  cette
friponnerie. Durant notre marche, les passans s'arrtoient dans les rues
pour nous considerer, et le bruit que l'on y faisoit  cause de nous
attiroit tout le monde aux fentres.

[Note B: Rabelais mentionne parmi les jeux de Gargantua le casse-pot
(Garg., I, 22). Voici la note de Le Duchat sur ce passage: Au pot
cass, dit Mathurin Cordier, ch. 38, n 26, de son De corrupt. serm.
emend. On pend au plancher, avec une corde, un vieux pot de terre, puis
on bande les yeux  tous ceux de la compagnie, lesquels, en cet tat,
vont tour  tour, un bton  la main, tcher d'atteindre le pot, au
hasard que les clats en volent sur eux, ce qui cause un tintamarre o
il y a toujours du danger. Scarron, ch. 18 de la 1re partie de son Roman
comique, parle d'une autre manire de jouer au pot cass.
Effectivement, le jeu auquel notre auteur fait ici allusion seroit
plutt une espce de palet, un de ces jeux o les enfants se
divertissent  lancer des tessons de pots les uns contre les autres.
C'est, d'ailleurs, ce que semblent indiquer les termes de Mathurin
Cordier  l'endroit mentionn: Ludamus oll pertus. Certemus ruptis
fictilibus.]

[Note 184: On reconnot ici la chaise  porteurs, travestie en
caricature. La chaise  porteurs, qui toit, avec le brancard pour les
malades et les vieillards, la litire, la vinaigrette, etc., sans parler
des coches et carrosses pour les voyageurs, un des moyens de locomotion
les plus rpandus et celui qu'avoient adopt les gens du bel air, fut
d'abord dcouvert, et Sauval nous apprend (Antiq., t. i, p. 192) que
c'toit la reine Marguerite qui en avoit introduit l'usage.
Montbrun-Souscarrire rapporta d'Angleterre la mode des chaises
couvertes, suivant Tallemant et le Mnagiana, et en 1649 il en obtint le
privilge pour 40 ans, avec madame de Cavoye.]

Enfin nous arrivmes au faubourg qui est du ct de Paris, suivis de
force canaille, et nous logemes  l'enseigne des Empereurs. Je fis
entrer mes dames dans une salle basse, et menaai ensuite ces coquins si
serieusement qu'ils furent trop aises de recevoir fort peu de chose que
je leur donnai, l'hte et l'htesse les ayant querells. Mademoiselle de
la Boissire, que la joie de n'tre plus sans argent avoit gurie plutt
qu'autre chose, se trouva assez forte pour aller en carrosse. Nous
arrtmes trois places dans celui qui partoit le lendemain, et en deux
jours nous arrivmes heureusement  Paris. En descendant  la maison des
coches, je fis connoissance avec la Rancune, qui etoit venu d'Orleans
aussi bien que nous, dans un coche qui accompagna notre carrosse. Il
out que je demandois o etoit l'htellerie des coches de Calais: il me
dit qu'il y alloit  l'heure mme, et que, si nous n'avions point de
logis arrt, qu'il nous meneroit loger, si nous voulions, chez une
femme de sa connoissance, qui logeoit en chambre garnie, o nous serions
fort commodment. Nous le crmes, et nous nous en trouvmes fort bien.
Cette femme etoit veuve d'un homme qui avoit et, toute sa vie, tantt
portier, et tantt decorateur d'une troupe de comediens[185], et mme
avoit tch autrefois de reciter, et n'y avoit pas reussi. Ayant amass
quelque chose en servant les comediens, il s'etoit ml de loger en
chambre garnie et de prendre des pensionnaires, et par-l s'etoit mis 
son aise. Nous loumes deux chambres assez commodes. Mademoiselle de la
Boissire fut confirme dans les mauvaises nouvelles qu'elle avoit eues
du pre de Leonore, et en apprit d'autres qu'elle nous cacha, qui
l'affligrent assez pour la faire retomber malade. Cela nous fit
differer quelque temps notre voyage de Hollande, o elle avoit resolu
que je la conduirois, et la Rancune, qui alloit y joindre une troupe de
comediens[186], voulut bien nous attendre aprs que je lui eus promis de
le defrayer.

[Note 185: Nous avons dj dit quelles toient les fonctions du
portier de comdie; pour celles du dcorateur, on peut consulter le
Thtre franais de Chappuzeau, liv. 3.]

[Note 186: Sans doute la troupe du prince d'Orange, dont il est
question dans le premier chapitre de ce roman.]

Mademoiselle de la Boissire etoit souvent visite par une de ses amies,
qui avoit servi en mme temps qu'elle la femme de l'ambassadeur de Rome
en qualit de femme de chambre, et qui avoit mme et sa confidente
pendant le temps qu'elle fut aime du pre de Leonore. C'etoit d'elle
qu'elle avoit appris l'eloignement de son pretendu mari, et nous en
remes plusieurs bons offices pendant le temps que nous fmes  Paris.
Je ne sortois que le moins souvent que je pouvois, de peur d'tre vu de
quelqu'un de ma connoissance, et je n'avois pas grand'peine  garder le
logis, puisque j'etois avec Leonore, et que, par les soins que je
rendois  sa mre, je me mettois toujours de mieux en mieux en son
esprit.  la persuasion de cette femme dont je vous viens de parler,
nous allmes un jour nous promener  Saint-Cloud pour faire prendre
l'air  notre malade. Notre htesse fut de la partie et la Rancune
aussi. Nous prmes un bateau. Nous nous promenmes dans les plus beaux
jardins, et, aprs avoir fait collation, la Rancune conduisit notre
petite troupe vers notre bateau, tandis que je demeurai  compter dans
un cabaret avec une htesse fort draisonnable[187], qui me retint plus
long-temps que je ne pensois. Je sortis d'entre ses mains au meilleur
march que je pus, et m'en retournai rejoindre ma compagnie. Mais je fus
bien etonn de voir notre bateau fort avant dans la rivire, qui
ramenoit mes gens  Paris sans moi et sans me laisser mme un petit
laquais qui portoit mon epe et mon manteau[188]. Comme j'etois sur le
bord de l'eau, bien en peine de savoir pourquoi on ne m'avoit pas
attendu, j'ous une grande rumeur dans une cabane; et, m'en etant
approch, je vis deux ou trois gentilshommes, ou qui avoient la mine de
l'tre, qui vouloient battre un batelier parcequ'il refusoit d'aller
aprs notre bateau. J'entrai  tout hasard dans cette cabane dans le
temps qu'elle quittoit le bord, le batelier ayant eu peur d'tre battu.
Mais, si j'avois et en peine de ce que ma compagnie m'avoit laiss 
Saint-Cloud, je ne fus pas moins embarrass de voir que celui qui
faisoit cette violence etoit le mme Saldagne  qui j'avois tant de
sujet de vouloir du mal. Dans le moment que je le reconnus, il passa du
bout du bateau o il etoit  celui o j'etois, fort empch de ma
contenance. Je lui cachai mon visage le mieux que je pus; mais, me
trouvant si prs de lui qu'il etoit impossible qu'il ne me reconnt, et,
me trouvant sans epe, je pris la resolution la plus desespere du
monde, dont la haine seule ne m'et pas rendu capable si la jalousie ne
s'y ft mle. Je le saisis au corps dans l'instant qu'il me
reconnoissoit et me jetai dans la rivire avec lui. Il ne put se prendre
 moi, soit que ses gants l'en empchassent[189], ou parcequ'il fut
surpris. Jamais homme ne fut plus prs de se noyer que lui. La plupart
des bateaux allrent  son secours, chacun croyant que nous etions
tombs dans l'eau par quelque accident, et Saldagne seul sachant de
quelle faon la chose etoit arrive, et n'etant pas en etat de s'en
plaindre sitt ou de faire courir aprs moi. Je regagnai donc le bord
sans beaucoup de peine, n'ayant qu'un petit habit qui ne m'empcha point
de nager; et, l'affaire valant bien la peine d'aller vite, je fus fort
eloign de Saint-Cloud devant que Saldagne ft pch. Si on eut bien de
la peine  le sauver, je pense qu'on n'en eut pas moins  le croire
lorsqu'il declara de quelle faon je m'etois hasard pour le perdre, car
je ne vois pas pourquoi il en auroit fait un secret. Je fis un grand
tour pour regagner Paris, o je n'entrai que de nuit, sans avoir eu
besoin de me faire secher, le soleil et l'exercice violent que j'avois
fait en courant n'ayant laiss que fort peu d'humidit dans mes habits.
Enfin, je me revis avec ma chre Leonore, que je trouvai veritablement
afflige. La Rancune et notre htesse eurent une extrme joie de me
voir, aussi bien que mademoiselle de la Boissire, qui, pour mieux faire
croire que j'etois son fils  la Rancune et  notre htesse, avoit bien
fait de la mre afflige. Elle me fit des excuses en particulier de ce
que l'on ne m'avoit pas attendu, et m'avoua que la peur qu'elle avoit
eue de Saldagne l'avoit empche de songer en moi, outre qu' la reserve
de la Rancune, le reste de notre troupe n'et fait que m'embarrasser si
j'eusse eu prise avec Saldagne. J'appris alors qu'au sortir de
l'htellerie ou du cabaret o nous avions mang, ce galant homme les
avoit suivis jusqu'au bateau; qu'il avoit pri fort incivilement Leonore
de se demasquer, et que, sa mre l'ayant reconnu pour le mme homme qui
avoit attent la mme chose dans Rome, elle avoit regagn son bateau
fort effraye, et l'avoit fait avancer dans la rivire sans m'attendre.
Saldagne cependant avoit et joint par deux hommes de mme trempe, et,
aprs avoir quelque temps tenu conseil sur le bord de l'eau, il etoit
entr avec eux dans le bateau, o je le trouvai menaant le batelier
pour le faire aller aprs Leonore. Cette aventure fut cause que je
sortis encore moins que je n'avois fait. Mademoiselle de la Boissire
devint malade quelque temps aprs, la melancolie y contribuant beaucoup,
et cela fut cause que nous passmes  Paris une partie de l'hiver. Nous
fmes avertis qu'un prelat italien, qui revenoit d'Espagne, passoit en
Flandre par Peronne. La Rancune eut assez de credit pour nous faire
comprendre dans son passeport en qualit de comediens[190]. Un jour que
nous allmes chez ce prelat italien, qui etoit log dans la rue de
Seine, nous soupmes par complaisance, dans le faubourg Saint-Germain,
avec des comediens de la connoissance de la Rancune[191]. Comme nous
passions, lui et moi, sur le Pont-Neuf, bien avant dans la nuit, nous
fmes attaqus par cinq ou six tire-laine[192]. Je me defendis le mieux
que je pus, et, pour la Rancune, je vous avoue qu'il fit tout ce qu'un
homme de coeur pouvoit faire, et me sauva mme la vie. Cela n'empcha
pas que je ne fusse saisi par ces voleurs, mon epe m'tant
malheureusement tombe. La Rancune, qui se demla vaillamment d'entre
eux, en fut quitte pour un mechant manteau. Pour moi, j'y perdis tout, 
la reserve de mon habit; et, ce qui me pensa desesperer, ils me prirent
une bote de portrait dans laquelle celui du pre de Leonore etoit en
email[193], et dont mademoiselle de la Boissire m'avoit pri de vendre
les diamans. Je retrouvai la Rancune chez un chirurgien au bout du
Pont-Neuf; il etoit bless au bras et au visage, et moi je l'etois fort
legerement  la tte. Mademoiselle de la Boissire s'affligea fort de la
perte de son portrait; mais l'esperance d'en revoir bientt l'original
la consola. Enfin, nous partmes de Paris pour Peronne; de Peronne, nous
allmes  Bruxelles, et de Bruxelles  La Haye.

[Note 187: Saint-Cloud, lieu de rendez-vous favori des promeneurs,
toit renomm pour ses cabarets, et rempli de maisons de bouteilles, o
les gens du bon ton alloient faire la dbauche. Le plus clbre toit
celui de la Duryer (V. son Hist. dans Tallemant). La plupart de ces
cabarets toient chers, en raison du beau monde qui les frquentoit.]

[Note 188: Le petit laquais toit de rigueur, comme aujourd'hui le
groom microscopique, pour toute personne qui se respectoit. On en trouve
la preuve dans une foule de comdies et de romans comiques du temps.
Aussi la comtesse d'Escarbagnas, qui s'toit forme  Paris,
n'avoit-elle pas nglig ce point important (V. la Comt. d'Escarb., sc.
5 et 6). Mais, par la suite, les femmes changrent de mode, et, vers la
fin du XVIIe sicle, elles se mirent sur le pied d'avoir, au contraire,
un grand laquais.]

[Note 189:  cette poque, les gants toient quelquefois surchargs
de franges et de broderies qui les rendoient aussi incommodes que
brillants:

     Encor cela est-il peu pris si l'on n'a
     Le satin verd aux gants ou velours incarna,
     Ou bien de franges d'or une paire borde
     Qui porte sur le bras une demi-coude.

     (Le Satyr. de la court [Varits histor. et littr., Janne
     t. 3], 1624.)]

[Note 190: Il n'y avoit alors rien d'impossible ni de contraire aux
usages reus  ce que des comdiens fussent compris dans la suite d'un
prlat. V. plus loin notre note, 3e part., chap. 8.]

[Note 191: Beaucoup de comdiens logeoient dans le faubourg
Saint-Germain,  cause du voisinage d'un des principaux thtres de
Paris, sis vis--vis la rue Gungaud,  peu prs  l'endroit que
recouvre maintenant le passage du Pont-Neuf, et transfr de l, par la
suite, dans la rue des Fosss-Saint-Germain. Les tavernes et cabarets,
o l'on pouvoit boire ou manger  tout prix, toient en trs grand
nombre autour des thtres; en particulier, aux alentours de celui-ci,
il y avoit l'htel d'Anjou, rue Dauphine, o l'on dnoit  bon march;
l'htel de France, rue Gungaud, o l'on dnoit  40 sous, etc.]

[Note 192: Voleurs, ainsi nomms de ce qu'ils tiroient de dessus les
paules des passants leurs manteaux et vtements de laine. C'est  une
tymologie analogue qu'il faut rapporter, par exemple, le nom de la rue
Tirechappe. Le Pont-Neuf toit, pendant la nuit, le rendez-vous de
prdilection de ces hardis filous, grisons et rougets, comme, pendant le
jour, des charlatans, chanteurs et bateleurs, parcequ'il toit aussi le
rendez-vous des oisifs et le lieu de passage le plus frquent de Paris.
Les voleurs n'avoient mme pas attendu qu'on et achev de le btir pour
en faire un lieu de repaire fort dangereux, comme d'Aubign nous
l'apprend dans un passage de la Confession de Sancy; mais  peine eut-il
t termin que ce fut bien pis, et que les coupeurs de bourse en firent
le thtre habituel de leurs exploits, en concurrence avec les
industriels, qui leur cdoient la place  la tombe de la nuit. De
grands seigneurs mme,  l'exemple du prince Henri et de Falstaff, dans
le Henri IV de Shakespeare, trouvoient quelquefois plaisant de se
mtamorphoser en filous, sous la conduite ou d'aprs l'exemple de Gaston
d'Orlans, comme l'attestent les tmoignages de Sandras de Courtilz, de
Sorel, dans Francion (2e liv.), etc. Ceux-l toient les tire-soie.
Comment la police et-elle pu y mettre ordre, elle qui, en 1634, ne
disposoit encore que de 240 archers pour faire le guet, moiti le jour
et moiti la nuit, dans une ville sans rverbres; et qui d'ailleurs,
jusqu'au trait des Pyrnes, exera ses fonctions avec si peu de
vigilance? V. Hist. du Pont-Neuf, par d. Fournier (Rev. fr., 1 et 10
octobre 1855).]

[Note 193: La peinture sur mail, telle qu'elle se pratique
aujourd'hui, toit nouvelle alors. Ce fut vers 1632 que Jean Toutin,
orfvre de Chteaudun, parvint  faire des maux de belles couleurs
opaques, portraits et sujets historiques. Il eut pour disciple Gribelin,
qui perfectionna ses procds. Puis vinrent dans le mme sicle
l'orfvre Dubi, qui logeoit aux galeries du Louvre; Morlire
(d'Orlans), qui travailloit  Blois; et,  Blois encore, Robert
Vauquier et Pierre Chartier; enfin, Petitot et Bordier. C'toit
probablement dans ce nouveau genre qu'avoit t fait le portrait de Mlle
de La Boissire.]

Le pre de Leonore en etoit parti quinze jours auparavant pour aller en
Angleterre, o il etoit all servir le roi[194] contre les
parlementaires. La mre de Leonore en fut si afflige qu'elle en tomba
malade et en mourut. Elle me vit en mourant aussi afflig que si j'eusse
et son fils. Elle me recommanda sa fille, et me fit promettre que je ne
l'abandonnerois point et que je ferois ce que je pourrois pour trouver
son pre et la lui remettre entre les mains.  quelque temps de l, je
fus vol par un Franois de tout ce qui me restoit d'argent, et la
necessit o je me trouvai avec Leonore fut telle, que nous prmes parti
dans votre troupe, qui nous reut par l'entremise de la Rancune. Vous
savez le reste de mes aventures; elles ont et, depuis ce temps-l,
communes avec les vtres jusques  Tours, o je pense avoir vu encore le
diable de Saldagne; et, si je ne me trompe, je ne serai pas long-temps
en ce pays sans le trouver, ce que je crains moins pour moi que pour
Leonore, qui seroit abandonne d'un serviteur fidle si elle me perdoit,
ou si quelque malheur me separoit d'avec elle.

[Note 194: Charles I. On se souvient que le pre de Lonore toit un
seigneur cossois.]

Le Destin finit ainsi son histoire, et, aprs avoir consol quelque
temps mademoiselle de l'Etoile, que le souvenir de ses malheurs faisoit
alors autant pleurer que si elle n'et fait que commencer d'tre
malheureuse, il prit cong des comediennes et s'alla coucher.




CHAPITRE XIX.

Quelques reflexions qui ne sont pas hors de propos. Nouvelle disgrce de
Ragotin, et autres choses que vous lirez, s'il vous plat.

L'amour, qui fait tout entreprendre aux jeunes et tout oublier aux
vieux, qui a et cause de la guerre de Troie[195] et de tant d'autres
dont je ne veux pas prendre la peine de me ressouvenir, voulut alors
faire voir, dans la ville du Mans, qu'il n'est pas moins redoutable dans
une mechante htellerie qu'en quelque autre lieu que ce soit. Il ne se
contenta donc pas de Ragotin, amoureux  perdre l'appetit: il inspira
cent mille desirs deregls  la Rappinire, qui en etoit fort
susceptible, et rendit Roquebrune amoureux de la femme de l'operateur,
ajoutant  sa vanit, bravoure[196] et poesie, une quatrime folie, ou
plutt lui faisant faire une double infidelit, car il avoit parl
d'amour long-temps auparavant  l'Etoile et  Angelique, qui lui avoient
conseill l'une et l'autre de ne prendre pas la peine de les aimer. Mais
tout cela n'est rien auprs de ce que je vais vous dire. Il triompha
aussi de l'insensibilit et de la misanthropie de la Rancune, qui devint
amoureux de l'operatrice; et ainsi le pote Roquebrune, pour ses pechs
et pour l'expiation des livres reprouvs qu'il avoit mis en lumire, eut
pour rival le plus mechant homme du monde. Cette operatrice avoit nom
dona Inezilla del Prado, native de Malaga, et son mari, ou soi-disant
tel, le seigneur Ferdinando Ferdinandi, gentilhomme venitien, natif de
Caen en Normandie[197]. Il y eut encore dans la mme htellerie d'autres
personnes atteintes du mme mal, aussi dangereusement pour le moins que
ceux dont je viens de vous reveler le secret; mais nous vous les ferons
connotre en temps et lieu. La Rappinire toit devenu amoureux de
mademoiselle de l'Etoile en lui voyant representer Chimne, et avoit
fait dessein en mme temps de decouvrir son mal  la Rancune, qu'il
jugeoit capable de tout faire pour de l'argent. Le divin Roquebrune
s'etoit imagin la conqute d'une Espagnole digne de son courage. Pour
la Rancune, je ne sais pas bien par quels charmes cette etrangre put
rendre capable d'aimer un homme qui hassoit tout le monde. Ce vieil
comedien, devenu me damne devant le temps, je veux dire amoureux
devant sa mort, etoit encore au lit quand Ragotin, press de son amour
comme d'un mal de ventre, le vint trouver pour le prier de songer  son
affaire et d'avoir piti de lui. La Rancune lui promit que le jour ne se
passeroit pas qu'il ne lui et rendu un service signal auprs de sa
matresse. La Rappinire entra en mme temps dans la chambre de la
Rancune, qui achevoit de s'habiller, et, l'ayant tir  part, lui avoua
son infirmit, et lui dit que, s'il le pouvoit mettre aux bonnes grces
de mademoiselle de l'Etoile, il n'y avoit rien en sa puissance qu'il ne
pt esperer de lui, jusqu' une charge d'archer et une sienne nice en
mariage, qui seroit son hritire parce qu'il n'avoit point d'enfans. Le
fourbe la Rancune lui promit encore plus qu'il n'avoit fait  Ragotin,
dont cet avant-coureur du bourreau ne conut pas de petites esperances.
Roquebrune vint aussi consulter l'oracle. Il etoit le plus incorrigible
presomptueux qui soit jamais venu des bords de la Garonne, et il s'etoit
imagin que l'on croyoit tout ce qu'il disoit de sa bonne maison,
richesse, poesie et valeur: si bien qu'il ne s'offensoit point des
persecutions et des rompemens de visire que lui faisoit continuellement
la Rancune. Il croyoit que ce qu'il en faisoit n'etoit que pour allonger
la conversation, outre qu'il entendoit la raillerie mieux qu'homme du
monde, et la souffroit en philosophe chretien, quand mme elle alloit au
solide. Il se croyoit donc admir de tous les comediens, voire de la
Rancune, qui avoit assez d'experience pour n'admirer gure de choses, et
qui, bien loin d'avoir bonne opinion de ce mche-laurier, s'etoit
instruit amplement de ce qu'il etoit, pour savoir si les evques et
grands seigneurs de son pays, qu'il alleguoit  tous momens comme ses
parens, etoient veritablement des branches d'un arbre genealogique que
ce fou d'alliances et d'armoiries, aussi bien que de beaucoup d'autres
choses, avoit fait faire en vieil parchemin. Il fut bien fch de
trouver la Rancune en compagnie, quoique cela le dt embarrasser moins
qu'un autre, ayant la mauvaise coutume de parler toujours aux oreilles
des personnes et de faire secret de tout, et fort souvent de rien[198].
Il tira donc la Rancune en particulier, et n'en fit point  deux fois
pour lui dire qu'il etoit bien en peine de savoir si la femme de
l'operateur avoit beaucoup de l'esprit, parcequ'il avoit aim des femmes
de toutes les nations, except des Espagnoles, et si elle valoit la
peine qu'il s'y amust; qu'il ne seroit pas plus pauvre quand il lui
auroit fait un present des cent pistoles qu'il offroit de gager  toutes
rencontres, ce qui lui arrivoit aussi souvent que de parler de sa bonne
maison. La Rancune lui dit qu'il ne connoissoit pas assez la dona
Inezilla pour lui repondre de son esprit; qu'il s'etoit trouv souvent
avec son mari dans les meilleures villes du royaume, o il vendoit le
mithridate[199], et que, pour s'informer de ce qu'il desiroit savoir,
il n'y avoit qu' faire conversation avec elle, puisqu'elle parloit
franois passablement. Roquebrune lui voulut confier sa genealogie en
parchemin, pour faire valoir  l'Espagnole la splendeur de sa race; mais
la Rancune lui dit que cela etoit meilleur  faire un chevalier de Malte
qu' se faire aimer. Roquebrune, l-dessus, fit l'action d'un homme qui
compte de l'argent en sa main, et dit  la Rancune: Vous savez bien
quel homme je suis.--Oui, oui, lui repondit la Rancune, je sais bien
quel homme vous tes et quel homme vous serez toute votre vie. Le pote
s'en retourna comme il etoit venu, et la Rancune, son rival et son
confident tout ensemble, se rapprocha de la Rappinire et de Ragotin,
qui etoient rivaux aussi sans le savoir. Pour le vieil la Rancune,
outre que l'on hait facilement ceux qui ont pretention sur ce que l'on
destine pour soi, et que naturellement il hassoit tout le monde, il
avoit de plus toujours eu grande aversion pour le pote, qui sans doute
ne la fit point cesser par cette confidence. La Rancune fit donc dessein
 l'heure mme de lui faire tous les plus mechans tours qu'il pourroit,
 quoi son esprit de singe etoit fort propre. Pour ne perdre point de
temps, il commena ds le jour mme, par une insigne mechancet,  lui
emprunter de l'argent, dont il se fit habiller depuis les pieds jusqu'
la tte, et se donna du linge. Il avoit et malpropre toute sa vie; mais
l'amour, qui fait de plus grands miracles, le rendit soigneux de sa
personne sur la fin de ses jours. Il prit du linge blanc plus souvent
qu'il n'appartenoit  un vieil comedien de campagne[200], et commena de
se teindre et raser le poil si souvent et avec tant de soin, que ses
camarades s'en aperurent.

[Note 195:

     Amour, tu perdis Troie

a dit plus tard La Fontaine, dans les Deux Coqs (liv. 7, f. 12).]

[Note 196: Bravoure est mis ici pour braverie, dans le sens de
mauvaise gloire, recherche dans la parure, etc.]

[Note 197: Ch. Sorel introduit de mme dans Francion un oprateur
qui se fait passer pour Italien, quoiqu'il soit Normand (liv. 10).
C'toit une imposture assez en usage parmi les charlatans, pour se
donner plus de prestige auprs du populaire. Du reste, suivant Calepin
et le Dictionnaire de Furetire, ceux-ci venoient originairement
d'Italie, et, toujours suivant eux, le nom mme de charlatan drivoit,
par l'italien ceretano, de celui de Coeretum, bourg proche de Spolte,
d'o toient sortis les premiers de ces oprateurs qui eussent couru les
villes de France. Un des plus clbres toit Caretti, dont parle La
Bruyre (De quelques usages) sous le nom de Carro-Carri: L'mulation de
cet homme, dit-il, a peupl le monde de noms en O et en I, noms
vnrables qui en imposent aux malades et aux maladies. On voit que ce
passage et le nom cr par La Bruyre s'appliquent parfaitement ici.]

[Note 198: Thodote... s'approche de vous, et il vous dit 
l'oreille: Voil un beau temps, voil un grand dgel. (Car. de La
Bruyre, De la cour.)]

[Note 199: C'toit une composition qui servoit de remde ou de
prservatif contre les poisons. Est-il besoin d'ajouter que le nom de
cet antidote, dont on peut voir la recette dans les vieux livres de
pharmacie, vient de Mithridate, le grand roi de Pont? On tendoit
souvent ce terme  toutes les drogues vendues par les oprateurs et les
charlatans.]

[Note 200: Mettre souvent du linge blanc toit en effet un luxe peu
usit alors, mme parmi des personnes de plus haute condition que la
Rancune. Dans son Eptre  madame de Hautefort (1651), Scarron dit des
demoiselles les plus distingues du Mans,

     Que sur elles blanche chemise
     N'est point que de mois en mois mise,
     Et qu'elles prennent seulement
     Le linge blanc pour l'ornement.

Il semble que la propret ne ft pas la vertu dominante de la belle
socit, non plus que du peuple, au XVIIe sicle. Tallemant dit de
plusieurs des plus hauts personnages du temps, comme un grand loge,
qu'ils toient fort propres. Il dit de madame de Sabl: Elle est
toujours sur son lit, faite comme quatre oeufs, et le lit est propre
comme la dame. L'on peut, lit-on dans une pice curieuse qui s'adresse
aux dandys de 1644, aller quelquefois chez les baigneurs, pour avoir le
corps net, et tous les jours l'on prendra la peine de se laver les mains
avec le pain d'amende. Il faut aussi se faire laver le visage presque
aussi souvent (Lois de la galanterie). V. les Stances de Voiture  une
demoiselle qui avoit les manches de sa chemise retrousses et sales.]

Ce jour-l, les comediens avoient et retenus pour representer une
comedie chez un des plus riches bourgeois de la ville, qui faisoit un
grand festin et donnoit le bal aux noces d'une demoiselle de ses
parentes dont il etoit tuteur. L'assemble se faisoit dans une maison
des plus belles du pays, qu'il avoit quelque part  une lieue de la
ville, je n'ai pas bien su de quel ct. Le decorateur des comediens et
un menuisier y etoient alls ds le matin pour dresser un thtre. Toute
la troupe s'y en alla en deux carrosses, et partit du Mans sur les deux
heures du matin, pour arriver  l'heure du dner o ils devoient jouer
la comedie. L'Espagnole dona Inezilla fut de la partie, aux prires des
comediennes et de la Rancune. Ragotin, qui en fut averti, alla attendre
le carrosse en une htellerie qui etoit au bout du faubourg, et attacha
un beau cheval qu'il avoit emprunt aux grilles d'une salle basse qui
repondoit sur la rue. A peine se mettoit-il  table pour dner qu'on
l'avertit que les carrosses approchoient. Il vola  son cheval sur les
ailes de son amour, une grande epe  son ct et une carabine en
bandoulire. Il n'a jamais voulu declarer pourquoi il alloit  une noce
avec une si grande munition d'armes offensives, et la Rancune mme, son
cher confident, ne l'a pu savoir. Quand il eut detach la bride de son
cheval, les carrosses se trouvrent si prs de lui qu'il n'eut pas le
temps de chercher de l'avantage pour s'eriger en petit saint George.
Comme il n'etoit pas fort bon ecuyer et qu'il ne s'etoit pas prepar 
montrer sa disposition devant tant de monde, il s'en acquitta de fort
mauvaise grce, le cheval etant aussi haut de jambes qu'il en etoit
court. Il se guinda pourtant vaillamment sur l'etrier, et porta la jambe
droite de l'autre ct de la selle; mais les sangles, qui etoient un peu
lches, nuisirent beaucoup au petit homme: car la selle tourna sur le
cheval quand il pensa monter dessus. Tout alloit pourtant assez bien
jusque l; mais la maudite carabine qu'il portoit en bandoulire et qui
lui pendoit au col comme un collier, s'etoit mise malheureusement entre
ses jambes sans qu'il s'en apert, tellement qu'il s'en falloit
beaucoup que son cul ne toucht au sige de la selle, qui n'etoit pas
fort rase, et que la carabine traversoit depuis le pommeau jusqu' la
croupire. Ainsi il ne se trouva pas  son aise et ne put pas seulement
toucher les etriers du bout des pieds. L-dessus, les eperons qui
armoient ses jambes courtes se firent sentir au cheval en un endroit o
jamais eperon n'avoit touch. Cela le fit partir plus gament qu'il
n'etoit necessaire  un petit homme qui ne posoit que sur une carabine.
Il serra les jambes; le cheval leva le derrire, et Ragotin, suivant la
pente naturelle des corps pesans, se trouva sur le col du cheval et s'y
froissa le nez, le cheval ayant lev la tte pour une furieuse saccade
que l'imprudent lui donna; mais, pensant reparer sa faute, il lui rendit
la bride. Le cheval en sauta, ce qui fit franchir au cul du patient
toute l'etendue de la selle et le mit sur la croupe, toujours la
carabine entre les jambes. Le cheval, qui n'etoit pas accoutum d'y
porter quelque chose, fit une croupade[201] qui remit Ragotin en selle.
Le mechant ecuyer resserra les jambes, et le cheval releva le cul encore
plus fort, et alors le malheureux se trouva le pommeau entre les fesses,
o nous le laisserons comme sur un pivot pour nous reposer un peu: car,
sur mon honneur, cette description m'a plus cot que tout le reste du
livre, et encore n'en suis-je pas trop bien satisfait.

[Note 201: Terme de mange. C'est un saut plus relev que la
courbette, et qui tient le devant et le derrire du cheval en une gale
hauteur, en sorte qu'il trousse ses jambes de derrire sous le ventre,
sans allonger ni montrer ses fers. (Dict. de Fur.)]




CHAPITRE XX,

le plus court du present livre.

Suite du trebuchement de Ragotin, et quelque chose de semblable qui
arriva,  Roquebrune.

Nous avons laiss Ragotin assis sur le pommeau d'une selle, fort empch
de sa contenance et fort en peine de ce qui arriveroit de lui. Je ne
crois pas que defunt Phaeton, de malheureuse memoire, ait et plus
empch aprs les quatre chevaux fougueux de son pre[202], que le fut
alors notre petit avocat sur un cheval doux comme un ne; et s'il ne lui
en cota pas la vie, comme  ce fameux temeraire, il s'en faut prendre 
la Fortune, sur les caprices de laquelle j'aurois un beau champ pour
m'etendre, si je n'etois oblig, en conscience, de le tirer vitement du
peril o il se trouve: car nous en aurons beaucoup  faire tandis que
notre troupe comique sera dans la ville du Mans.

[Note 202: Voy. Mtamorphoses d'Ovide, liv. 2, f. 1].

Aussitt que l'infortun Ragotin ne se sentit qu'un pommeau de selle
entre les deux parties de son corps qui etoient les plus charnues, et
sur lesquelles il avoit accoutum de s'asseoir, comme font tous les
autres animaux raisonnables; je veux dire qu'aussitt qu'il se sentit
n'tre assis que sur fort peu de chose, il quitta la bride en homme de
jugement et se prit aux crins du cheval, qui se mit aussitt  courre.
L-dessus la carabine tira. Ragotin crut en avoir au travers du corps;
son cheval crut la mme chose, et broncha si rudement que Ragotin en
perdit le pommeau qui lui servoit de sige, tellement qu'il pendit
quelque temps aux crins du cheval, un pied accroch par son eperon  la
selle, et l'autre pied et le reste du corps attendant le dcrochement de
ce pied accroch pour donner en terre, de compagnie avec la carabine,
l'epe et le baudrier, et la bandoulire. Enfin le pied se decrocha, ses
mains lchrent le crin, et il fallut tomber, ce qu'il fit bien plus
adroitement qu'il n'avoit mont. Tout cela se passa  la vue des
carrosses, qui s'etoient arrts pour le secourir, ou plutt pour en
avoir le plaisir. Il pesta contre le cheval, qui ne branla pas depuis sa
chute; et, pour le consoler, on le reut dans l'un des carrosses en la
place du pote, qui fut bien aise d'tre  cheval pour galantiser  la
portire o etoit Inezille. Ragotin lui resigna l'epe et l'arme  feu,
qu'il se mit sur le corps d'une faon toute martiale. Il allongea les
etriers, ajusta la bride, et se prit sans doute mieux que Ragotin 
monter sur sa bte. Mais il y avoit quelque sort jet sur ce
malencontreux animal: la selle, mal sangle, tourna comme  Ragotin, et,
ce qui attachoit ses chausses s'etant rompu, le cheval l'emporta quelque
temps un pied dans l'etrier, l'autre servant de cinquime jambe au
cheval, et les parties de derrire du citoyen de Parnasse fort exposes
aux yeux des assistans, ses chausses lui etant tombes sur les jarrets.
L'accident de Ragotin n'avoit fait rire personne,  cause de la peur
qu'on avoit eue qu'il ne se blesst; mais celui de Roquebrune fut
accompagn de grands eclats de rise que l'on fit dans les carrosses.
Les cochers en arrtrent leurs chevaux pour rire leur sol, et tous les
spectateurs firent une grande hue aprs Roquebrune, au bruit de
laquelle il se sauva dans une maison, laissant le cheval sur sa bonne
foi[203]. Mais il en usa mal, car il s'en retourna vers la ville.
Ragotin, qui eut peur d'avoir  le payer, se fit descendre de carrosse
et alla aprs; et le pote, qui avoit recouvert ses posterieures, rentra
dans un des carrosses, fort embarrass et embarrassant les autres de
l'equipage de guerre de Ragotin, qui eut encore cette troisime disgrce
devant sa matresse, par o nous finirons le vingtime chapitre.

[Note 203: Expression proverbiale qu'on appliquoit particulirement
aux chevaux, pour dire qu'on les laissoit en libert d'aller o ils
voudroient.]




CHAPITRE XXI,

qui peut-tre ne sera pas trouv fort divertissant.

Les comediens furent fort bien reus du matre de la maison, qui etoit
honnte homme et des plus considers du pays. On leur donna deux
chambres pour mettre leurs hardes et pour se preparer en libert  la
comedie, qui fut remise  la nuit. On les fit aussi dner en
particulier, et, aprs dner, ceux qui voulurent se promener eurent 
choisir d'un grand bois et d'un beau jardin. Un jeune conseiller du
parlement de Rennes, proche parent du matre de la maison, accosta nos
comediens et s'arrta  faire conversation avec eux, ayant reconnu que
le Destin avoit de l'esprit et que les comediennes, outre qu'elles
etoient fort belles, etoient capables de dire autre chose que des vers
appris par coeur. On parla des choses dont l'on parle d'ordinaire avec
des comediens, de pices de thtre et de ceux qui les font[204]. Ce
jeune conseiller dit entre autres choses que les sujets connus dont on
pouvoit faire des pices regulires avoient tous et mis en oeuvre, que
l'histoire etoit epuise, et que l'on seroit reduit  la fin  se
dispenser de la rgle des vingt-quatre heures; que le peuple et la plus
grande partie du monde ne savoient point  quoi toient bonnes les
rgles sevres du thtre; que l'on prenoit plus de plaisir  voir
representer les choses qu' our des recits; et, cela etant, que l'on
pourroit faire des pices qui seraient fort bien reues, sans tomber
dans les extravagances des Espagnols et sans se gehenner par la rigueur
des rgles d'Aristote[205]. De la comedie on vint  parler des romans.
Le conseiller dit qu'il n'y avoit rien de plus divertissant que quelques
romans modernes; que les Franois seuls en savoient faire de bons, et
que les Espagnols avoient le secret de faire de petites histoires,
qu'ils appellent Nouvelles, qui sont bien plus  notre usage et plus
selon la porte de l'humanit que ces heros imaginaires de l'antiquit,
qui sont quelquefois incommodes  force d'tre trop honntes gens;
enfin, que les exemples imitables etoient pour le moins d'aussi grande
utilit que ceux que l'on avoit presque peine  concevoir; et il conclut
que, si l'on faisoit des nouvelles en franois aussi bien faites que
quelques unes de celles de Michel de Cervantes[206], elles auroient
cours autant que les romans heroques[207]. Roquebrune ne fut pas de cet
avis. Il dit fort absolument qu'il n'y avoit point de plaisir  lire des
romans s'ils n'etoient composs d'aventures de princes, et encore de
grands princes, et que, par cette raison-l, l'Astre ne lui avoit plu
qu'en quelques endroits[208]. Et dans quelles histoires trouveroit-on
assez de rois et d'empereurs pour vous faire des romans nouveaux? lui
repartit le conseiller.--Il en faudroit faire, dit Roquebrune, comme
dans les romans tout  fait fabuleux et qui n'ont aucun fondement dans
l'histoire.--Je vois bien, repartit le conseiller, que le livre de Dom
Quichotte n'est pas trop bien avec vous.--- C'est le plus sot livre que
j'aie jamais vu, reprit Roquebrune, quoiqu'il plaise  quantit de gens
d'esprit.--Prenez garde, dit le Destin, qu'il ne vous deplaise par votre
faute plutt que par la sienne. Roquebrune n'et pas manqu de repartie
s'il et ou ce qu'avoit dit le Destin; mais il etoit occup  conter
ses prouesses  quelques dames qui s'etoient approches des comediennes,
auxquelles il ne promettoit pas moins que de faire un roman en cinq
parties, chacune de dix volumes, qui effaceroit les Cassandres,
Cleoptre, Polexandre et Cyrus[209], quoique ce dernier ait le surnom de
Grand, aussi bien que le fils de Pepin.

[Note 204: Cette courte discussion sur les pices de thtre et les
romans n'est-elle point un ressouvenir de Cervantes, qui a galement mis
dans son Don Quichotte des entretiens fort remarquables entre le
chanoine et don Quichotte, et entre le cur et le barbier, sur le roman
chevaleresque et les pices de thtre (IIe part.)?]

[Note 205: Cela, du reste, avoit dj t fait ou tent avec plus ou
moins de bonheur, et pas aussi rarement qu'on le croit; mais, au moment
o crivoit Scarron, ces rgles toient dans toute leur puissance,
quoiqu'elles ne l'aient jamais beaucoup gn lui-mme. Dans notre vieux
thtre, il n'toit gure question des units de temps et de lieu, qu'on
s'est long-temps obstin  regarder comme des rgles imposes par
Aristote. En 1597, Pierre de Laudun d'Aigaliers, dans sa Potique,
argumente en forme contre les vingt-quatre heures, et F. Ogier fait de
mme, en 1628, dans la prface du Tyr et Sidon de Schelandre. En 1625,
Mairet, en tte de Silvanire, ne plaidoit que fort timidement encore
pour les deux units, se bornant  en prouver la convenance, sans
vouloir en imposer la domination absolue. Lui-mme attachoit si peu
d'importance relle  ce demi-manifeste, qu'il fut loin de les observer
toujours. Mais, un jour, Chapelain, le grand arbitre du got, se
plaignant devant Richelieu des difficults que la rgle des vingt-quatre
heures avoit  s'tablir, on dcida, sous l'inspiration du cardinal,
tyran dans les lettres comme dans la politique, qu'elle auroit dsormais
force de loi. On a dit et rpt,--de sorte que cette assertion est
devenue un lieu commun littraire,--que la Sophonisbe de Mairet (1629)
est la premire o elle fut observe; mais, en y regardant de prs, on
arrive  concevoir au moins quelques doutes, et, pour l'unit de lieu,
elle n'y est certainement pas encore. Il seroit plus juste de substituer
 la Sophonisbe l'Amour tyrannique de Scudry. Ces lois arbitraires
furent assez long-temps  s'tablir, mme aprs la dcision de
Richelieu, comme on peut le voir, pour l'unit de lieu, par plusieurs
pices de Rotrou, par le Ravissement de Proserpine, de Claveret (1639),
le Jugement de Pris, de Sallebray (1639), etc.;--pour l'unit de temps,
par les batailles en forme que lui livrrent Claveret, dans son Trait
de la disposition du pome dramatique; Durval, dans la prface de sa
Panthe (1638), etc. En outre, on peut facilement trouver dans notre
ancien thtre des exemples nombreux de toutes les formes du drame
moderne allies  toutes les licences anti-aristotliques. Nous
renvoyons le lecteur curieux d'tudier cette question  un travail
tendu que nous publierons prochainement sur les Origines du drame
moderne V. aussi Rom. com., 3e part., ch. 13,  la fin.]

[Note 206: Les Nouvelles de Cervantes avoient t traduites et
publies pour la premire fois probablement en 1615 (le privilge est de
novembre 1614),--les six premires par Rosset, et les six autres par
d'Audiguier. Pour donner une ide de la vogue des romans espagnols et de
la rapidit avec laquelle on les traduisoit pour satisfaire  l'avide
curiosit des lecteurs franois, j'ajouterai que la premire dition
espagnole de Persils et Sigismonde est de 1617, et que le privilge
pour la traduction franoise est de la mme anne.]

[Note 207: C'est ce que Scarron lui-mme a essay, et souvent avec
succs, dans les histoires tires de l'espagnol qu'il fait raconter aux
personnages de son roman, et dans ses Nouvelles tragi-comiques, qu'il
avoit peut-tre composes ou traduites avec l'intention de les encadrer
galement dans un rcit de plus longue haleine. On voit que ce genre de
travail n'toit pas seulement chez Scarron le rsultat d'un got naturel
et instinctif, mais aussi celui de la rflexion. D'autres crivains, au
XVIIe sicle, ont galement essay, avec plus ou moins de succs, de
remplacer le roman hroque par la nouvelle bourgeoise et familire (V.
notre Notice en tte du volume).]

[Note 208: Contrairement, en effet, aux Cyrus, aux Polexandre, etc.,
l'Astre retraoit surtout des aventures de bergers: de sorte qu' la
rigueur il se rattachoit en quelque point, par le sujet, sinon par le
ton, au roman familier et bourgeois. Il est vrai qu'en ralit les
bergers qu'il met en scne n'toient point de ces bergers ncessiteux
qui, pour gagner leur vie, conduisent les troupeaux aux pturages,
mais plutt de vrais gentilshommes, qui n'avoient pris cette condition
que pour vivre plus doucement et sans contrainte. (Prface de
l'Astre.) Il y a aussi des chevaliers, des hommes du monde, des
princesses sous la figure de nymphes, comme Lindamor, Blisard,
Galathe.]

[Note 209: Cassandre et Cloptre sont des romans de La Calprende,
dont le premier a 10 volumes in-8, et le second 12 tomes en 23 volumes.
C'est de la Cloptre que madame de Svign crivoit  madame de
Grignan, le 5 juillet 1671, qu'elle s'y laissoit prendre comme  de la
glu, et que cette lecture l'entranoit comme une petite fille. Le
Cyrus de Mlle de Scudry ne dpassait pas dix in-octavo. Le Polexandre
de Gomberville est le moins long. Scarron s'est dj moqu de la
longueur de ces romans, et Boileau a fait de mme, dans son dialogue des
Hros de romans.]

Cependant le conseiller disoit  Destin et aux comediennes qu'il avoit
essay de faire des nouvelles  l'imitation des Espagnols, et qu'il leur
en vouloit communiquer quelques unes. Inezilla prit la parole, et dit en
franois qui tenoit plus du gascon que de l'espagnol, que son premier
mari avoit eu la reputation de bien ecrire dans la cour d'Espagne; qu'il
avoit compos quantit de nouvelles qui y avoient et bien reues, et
qu'elle en avoit encore d'ecrites  la main qui reussiroient en franois
si elles etoient bien traduites. Le conseiller etoit fort curieux de
cette sorte de livres; il temoigna  l'Espagnole qu'elle lui feroit un
extrme plaisir de lui en donner la lecture, ce qu'elle lui accorda fort
civilement. Et mme, ajouta-t-elle, je pense en savoir autant que
personne du monde; et, comme quelques femmes de notre nation se mlent
d'en faire, et des vers aussi[210], j'ai voulu l'essayer comme les
autres, et je vous en puis montrer quelques unes de ma faon.
Roquebrune s'offrit temerairement, selon sa coutume,  les mettre en
franois. Inezilla, qui etoit peut-tre la plus delie Espagnole qui
jamais ait pass les Pyrenes pour venir en France, lui repondit que ce
n'etoit pas assez de bien savoir le franois, qu'il falloit savoir
egalement l'espagnol, et qu'elle ne feroit point difficult de lui
donner de ses nouvelles  traduire quand elle sauroit assez de franois
pour juger s'il en etoit capable. La Rancune, qui n'avoit point encore
parl, dit qu'il n'en falloit point douter, puisqu'il avoit et
correcteur d'imprimerie. Il n'eut pas plutt lch la parole qu'il se
ressouvint que Roquebrune lui avoit prt de l'argent. Il ne le poussa
donc point selon sa coutume, le voyant dej tout defait de ce qu'il
avoit dit, et avouant avec grande confusion qu'il avoit veritablement
corrig quelque temps, chez les imprimeurs[211], mais que ce n'avoit et
que ses propres ouvrages. Mademoiselle de l'Etoile dit alors  la dona
Inezilla que, puisqu'elle savoit tant d'historiettes, elle
l'importuneroit souvent de lui en conter. L'Espagnole s'y offrit 
l'heure mme. On la prit au mot; tous ceux de la compagnie se mirent 
l'entour d'elle, et alors elle commena une histoire, non pas du tout
dans les termes que vous l'allez lire dans le suivant chapitre, mais
pourtant assez intelligiblement pour faire voir qu'elle avoit bien de
l'esprit en espagnol, puisqu'elle en faisoit beaucoup parotre en une
langue dont elle ne savoit pas les beauts.

[Note 210: Il n'y a pas beaucoup de ces femmes dont l'histoire
littraire ait conserv les noms. Voici les plus clbres qui eussent
paru jusqu' cette poque: Mariana de Carbajal y Saavedra avoit publi,
en 1633, huit Nouvelles amusantes; Maria de Zayas donna au public, en
1637 et 1647, deux recueils, dont l'un intitul Contes, et l'autre Bals
(Saraos). Pour la posie, les seuls noms  peu prs qu'on puisse
indiquer, aprs celui de sainte Thrse, sont ceux de Narvaz et de dona
Christovalina, qu'on trouve cites dans les Fleurs des plus fameux
potes de l'Espagne (1605), par P. Espinosa. Ajoutons-y deux
Portugaises: Violante del Cielo, qui publia ses Rimes en 1646, et
Bernarda Ferreira, auteur de l'Espagne dlivre, sorte de pome pique,
dont la premire partie avoit paru en 1618.]

[Note 211: On ne voit pas trop, en somme, ce que cet aveu avoit
d'humiliant. Roquebrune auroit pu penser, pour se consoler, que
Lascaris, Etienne Dolet, Juste-Lipse, Erasme, Mlanchton, Scaliger, et
d'autres non moins clbres, avoient fait ce mtier avant lui; mais
c'toit l une ressource  laquelle avoient souvent recours, pour vivre,
les pauvres crivains et les potes crotts. Pour le jour, lit-on dans
l'Histoire du pote Sibus, il le passoit ou  porter ses ouvrages au
tiers et au quart, ou  corriger les fautes dans une imprimerie. (Rec.
en prose de Sercy, 2e vol.) C'est pour cela que le glorieux Roquebrune
est honteux de la rvlation de la Rancune.]




CHAPITRE XXII.

A trompeur trompeur et demi[212].

Une jeune dame de Tolde, nomme Victoria, de l'ancienne maison de
Portocarrero[213], s'etoit retire en une maison qu'elle avoit sur les
bords du Tage,  demi-lieue de Tolde, en l'absence de son frre, qui
etoit capitaine de cavalerie dans les Pays-Bas. Elle etoit demeure
veuve,  l'ge de dix-sept ans, d'un vieil gentilhomme qui s'etoit
enrichi aux Indes[214], et qui, s'etant perdu en mer six mois aprs son
mariage, avoit laiss beaucoup de bien  sa femme. Cette belle veuve,
depuis la mort de son mari, s'etoit retire auprs de son frre, et y
avoit vecu d'une faon si approuve de tout le monde, qu' l'ge de
vingt ans les mres la proposoient  leurs filles comme un exemple, les
maris  leurs femmes, et les galans  leurs desirs, comme une conqute
digne de leur merite. Mais, si sa vie retire avoit refroidi l'amour de
plusieurs, elle avoit, d'un autre ct, augment l'estime que tout le
monde avoit pour elle. Elle gotoit en libert les plaisirs de la
campagne dans cette maison des champs, quand, un matin, ses bergers lui
amenrent deux hommes qu'ils avoient trouvs dpouills de tous leurs
habits et attachs  des arbres o ils avoient pass la nuit. On leur
avoit donn  chacun une mechante cape de berger pour se couvrir, et ce
fut en ce bel equipage-l qu'ils parurent devant la belle Victoria. La
pauvret de leur habit ne lui cacha point la riche mine du plus jeune,
qui lui fit un compliment en honnte homme, et lui dit qu'il etoit un
gentilhomme de Cordoue appel dom Lopez de Gongora; qu'il venoit de
Seville, et qu'allant  Madrid pour des affaires d'importance et s'etant
amus  jouer  une demi-journe de Tolde, o il avoit dn le jour
auparavant, que la nuit l'avoit surpris; qu'il s'etoit endormi, et son
valet aussi, en attendant un muletier qui etoit demeur derrire, et que
des voleurs, l'ayant trouv comme il dormoit, l'avoient li  un arbre,
et son valet aussi, aprs les avoir depouills jusqu' la chemise.
Victoria ne douta point de la verit de ses paroles: sa bonne mine
parloit en sa faveur, et il y avoit toujours de la generosit  secourir
un etranger reduit  une si fcheuse necessit. Il se rencontra
heureusement que, parmi les hardes que son frre lui avoit laisses en
garde, il y avoit quelques habits: car les Espagnols ne quittent point
leurs vieux habits pour jamais quand ils en prennent de neufs[215]. On
choisit le plus beau et le mieux fait  la taille du matre, et le valet
fut aussi revtu de ce que l'on put trouver sur-le-champ de plus propre
pour lui. L'heure du dner etant venue, cet etranger, que Victoria fit
manger  sa table, parut  ses yeux si bien fait et l'entretint avec
tant d'esprit, qu'elle crut que l'assistance qu'elle lui rendoit ne
pouvoit jamais tre mieux employe. Ils furent ensemble le reste du
jour, et se plurent tellement l'un  l'autre que la nuit mme ils en
dormirent moins qu'ils n'avoient accoutum. L'etranger voulut envoyer
son valet  Madrid querir de l'argent et faire faire des habits, ou du
moins il en fit semblant; la belle veuve ne le voulut pas permettre, et
lui en promit pour achever son voyage. Il lui parla d'amour ds le jour
mme, et elle l'ecouta favorablement. Enfin, en quinze jours, la
commodit du lieu, le merite egal en ces deux jeunes personnes, quantit
de sermens d'un ct, trop de franchise et de credulit de l'autre, une
promesse de mariage offerte et la foi reciproquement donne en presence
d'un vieil ecuyer et d'une suivante de Victoria, lui firent faire une
faute dont jamais on ne l'et crue capable, et mirent ce bienheureux
etranger en possession de la plus belle dame de Tolde. Huit jours
durant, ce ne fut que feu et flammes entre les jeunes amans. Il fallut
se separer: ce ne furent que larmes. Victoria et eu droit de le
retenir; mais, l'etranger lui ayant fait valoir qu'il laissoit perdre
une affaire de grande importance pour l'amour d'elle, lui protestant que
le gain qu'il avoit fait de son coeur lui faisoit negliger celui d'un
procs qu'il avoit  Madrid, et mme ses pretentions de la Cour, elle
fut la premire  hter son dpart, ne l'aimant pas assez aveuglement
pour preferer le plaisir d'tre avec lui  son avancement. Elle fit
faire des habits  Tolde pour lui et pour son valet, et lui donna de
l'argent autant qu'il en voulut. Il partit pour Madrid mont sur une
bonne mule, et son valet sur une autre, la pauvre dame veritablement
accable de douleur quand il partit, et lui, s'il ne fut pas beaucoup
afflig, le contrefaisant avec la plus grande hypocrisie du monde. Le
jour mme qu'il partit, une servante, faisant la chambre o il avoit
couch, trouva une bote de portrait enveloppe dans une lettre. Elle
porta le tout  sa matresse, qui vit dans la bote un visage
parfaitement beau et fort jeune, et lut dans la lettre ces paroles, ou
d'autres qui voulaient dire la mme chose:

[Note 212: Traduit de la deuxime nouvelle des Alivios de Cassandra,
de don Alonzo Castillo Solorzano, intitule: A un engano otro mayor. V.
notre Notice.]

[Note 213: La maison de Portocarrero, une des plus considrables
d'Espagne, s'toit divise en plusieurs branches importantes, sur
lesquelles on peut consulter le Dict. gnal. de La Chesnaie des Bois,
et le Nobiliario genealogico de Espana de Haro (2e vol.).]

[Note 214: C'est--dire en Amrique, car on sait que, lorsque
Christophe Colomb dcouvrit ce continent, il le prit d'abord pour une
prolongation des Indes, et que l'usage subsista long-temps de confondre
ces deux noms. Scarron, ici, a probablement en vue le Mexique ou le
Prou, qui toient des possessions espagnoles.]

[Note 215: A cause, probablement, de l'habitude o sont beaucoup de
peuples mridionaux, les Italiens aussi bien que les Espagnols, de
garder long-temps leurs domestiques et de ne s'en point sparer, mme
quand l'ge les a rendus impropres au service, ce qui leur fournit un
usage tout prt pour leurs vieux habits.]

     Monsieur mon cousin,

      Je vous envoie le portrait de la belle Elvire de Silva.
      Quand vous la verrez, vous la trouverez encore plus belle
      que le peintre ne l'a su faire. Dom Pedro de Silva, son
      pre, vous attend avec impatience. Les articles de votre
      mariage sont tels que vous les avez souhaits, et ils vous
      sont fort avantageux,  ce qu'il me semble. Tout cela vaut
      bien la peine que vous htiez votre voyage.

     De Madrid, ce, etc.

     Dom Antoine de Ribera.

La lettre s'adressoit  Fernand de Ribera,  Seville. Representez-vous,
je vous prie, l'etonnement de Victoria  la lecture d'une telle lettre,
qui, selon toutes les apparences du monde, ne pouvoit tre ecrite  un
autre qu' son Lopez de Gongora. Elle voyoit, mais trop tard, que cet
etranger qu'elle avoit si fort oblig, et si vite, lui avoit deguis son
nom; et, par ce deguisement-l, elle devoit tre toute assure de son
infidelit. La beaut de la dame du portrait ne la devoit pas moins
mettre en peine, et ce mariage dont les articles etoient dej passs
achevoit de la desesperer. Jamais personne ne s'affligea tant; ses
soupirs la pensrent suffoquer, et elle pleura jusqu' s'en faire mal 
la tte. Miserable que je suis! disoit-elle quelquefois en elle-mme,
et quelquefois aussi devant son vieil ecuyer et sa suivante, qui avoient
et temoins de son mariage; ai-je et si long-temps sage pour faire une
faute irreparable! et devois-je refuser tant de personnes de condition
de ma connoissance qui se fussent estims heureux de me posseder, pour
me donner  un inconnu, qui se moque peut-tre de moi aprs m'avoir
rendue malheureuse pour toute ma vie! Que dira-t-on dans Tolde, et que
dira-t-on dans toute l'Espagne? Un jeune homme lche et trompeur
sera-t-il discret? Devois-je lui temoigner que je l'aimois devant que de
savoir si j'en etois aime? M'auroit-il cach son nom s'il avoit et
sincre, et dois-je esperer, aprs cela, qu'il cache les avantages qu'il
a sur moi? Que ne fera point mon frre contre moi, aprs ce que j'ai
fait moi-mme? et de quoi lui sert l'honneur qu'il acquiert en Flandre,
tandis que je le deshonore en Espagne? Non, non, Victoria, il faut tout
entreprendre, puisque nous avons tout oubli; mais, devant que d'en
venir  la vengeance et aux derniers remdes, il faut, essayer de gagner
par adresse ce que nous avons mal conserv par imprudence. Il sera
toujours assez  temps de se perdre quand il n'y aura plus rien 
esperer.

Victoria avoit l'esprit bien fort, d'tre capable de prendre sitt une
bonne resolution dans une si mauvaise affaire. Son vieil ecuyer et sa
suivante la voulurent conseiller. Elle leur dit qu'elle savoit bien
tout ce qu'on lui pouvoit dire, mais qu'il n'etoit plus question que
d'agir. Ds le jour mme, un chariot et une charrette furent chargs de
meubles et de tapisseries, et Victoria, faisant courir le bruit parmi
ses domestiques qu'il falloit qu'elle allt  la cour pour les affaires
pressantes de son frre, elle monta en carrosse avec son ecuyer et sa
suivante, prit le chemin de Madrid et se fit suivre par son bagage.
Aussitt qu'elle y fut arrive, elle s'informa du logis de dom Pedro de
Silva, et, l'ayant appris, elle en loua un dans le mme quartier. Son
vieil ecuyer avoit nom Rodrigue Santillane; il avoit et nourri jeune
par le pre de Victoria, et il aimoit sa matresse comme si elle et et
sa fille. Ayant force habitudes dans Madrid, o il avoit pass sa
jeunesse, il sut en peu de temps que la fille de dom Pedro de Silva se
marioit  un gentilhomme de Seville, qu'on appeloit Fernand de Ribera;
qu'un de ses cousins, de mme nom que lui, avoit fait ce mariage, et que
dom Pedro songeoit dej aux personnes qu'il mettroit auprs de sa fille.
Ds le lendemain, Rodrigue Santillane, honntement vtu, Victoria,
habille en veuve de mediocre condition, et Beatris, sa suivante,
faisant le personnage de sa belle-mre, femme de Rodrigue, allrent chez
dom Pedro et demandrent  lui parler. Dom Pedro les reut fort
civilement, et Rodrigue lui dit avec beaucoup d'assurance, qu'il etoit
un pauvre gentilhomme des montagnes de Tolde; qu'il avoit eu une fille
unique de sa premire femme, qui etoit Victoria, dont le mari etoit mort
depuis peu  Seville o il demeuroit; et que, voyant sa fille veuve avec
peu de bien, il l'avoit amene  la cour pour lui chercher condition;
qu'ayant ou parler de lui et de sa fille qu'il etoit prt de marier, il
avoit cru lui faire plaisir en lui venant offrir une jeune veuve trs
propre  servir de duegna  la nouvelle marie, et ajouta que le merite
de sa fille le rendoit hardi  la lui offrir, et qu'il en seroit pour le
moins aussi satisfait qu'il l'avoit pu tre de sa bonne mine. Devant que
d'aller plus avant, il faut que j'apprenne  ceux qui ne le savent pas
que les dames en Espagne ont des duegnas auprs d'elles, et ces duegnas
sont  peu prs la mme chose que les gouvernantes ou dames d'honneur
que nous voyons auprs des femmes de grand condition. Il faut que je
dise encore que ces duegnas ou dugnes sont animaux rigides et fcheux,
aussi redouts pour le moins que des belles-mres[216]. Rodrigue joua si
bien son personnage, et Victoria, belle comme elle etoit, parut, en son
habit simple, si agreable et de si bon augure aux yeux de dom Pedro de
Silva, qu'il la retint  l'heure mme pour sa fille. Il offrit mme 
Rodrigue et  sa femme place dans sa maison. Rodrigue s'en excusa, et
lui dit qu'il avoit quelques raisons pour ne recevoir pas l'honneur
qu'il lui vouloit faire; mais que, logeant dans le mme quartier, il
seroit prt  lui rendre service toutes les fois qu'il le voudroit
employer.

[Note 216: Cette boutade satirique a une signification particulire
sous la plume de Scarron, qui n'avoit pas eu  se louer de sa propre
belle-mre, Franoise de Plaix, dans ses rapports de famille, pas plus
que dans ses affaires d'intrt: V. Factum, ou Requte, ou tout ce qu'il
vous plaira, en tte de la 3e part. de ses vers burlesques. Aussi ne
l'a-t-il point mnage. Les traits contre les belles-mres abondent dans
ses oeuvres.

     Elle fit, et n'y gagna gure,
     Des plaintes dont le seul rcit,
     A ce que sa servante a dit,
     Toucheroit une belle-mre,

dit-il dans son ode burlesque sur Landre et Hro. Il a galement sem
les allusions dans une foule d'autres pices, (A. M. du Laurant,
Recommandat.--Imprc. contre celui qui a pris son Juvn., etc.)]

Voil donc Victoria dans la maison de dom Pedro, fort aime de lui et de
sa fille Elvire, et fort envie de tous les valets. Dom Antoine de
Ribera, qui avoit fait le mariage de son infidle cousin avec la fille
de dom Pedro de Silva, lui venoit souvent dire que son cousin etoit en
chemin et qu'il lui avoit ecrit en partant de Seville; et cependant ce
cousin ne venoit point. Cela le mettoit bien en peine. Dom Pedro et sa
fille ne savoient qu'en penser, et Victoria y prenoit encore plus de
part. Dom Fernand n'avoit garde de venir si vite: le jour mme qu'il
partit de chez Victoria, Dieu le punit de sa perfidie. En arrivant 
Illescas, un chien qui sortit d'une maison  l'improviste fit peur  son
mulet, qui lui froissa une jambe contre une muraille et le jeta par
terre. Dom Fernand se demit une cuisse, et se trouva si mal de sa chute
qu'il ne put passer outre. Il fut sept ou huit jours entre les mains des
medecins et chirurgiens du pays, qui n'etoient pas des meilleurs, et,
son mal devenant tous les jours plus dangereux, il fit savoir  son
cousin son infortune, et le pria de lui envoyer un brancard. A cette
nouvelle, on s'affligea de sa chute et on se rejouit de ce que l'on
savoit enfin ce qu'il etoit devenu. Victoria, qui l'aimoit encore, en
fut fort inquiete. Don Antoine envoya querir don Fernand. Il fut amen
 Madrid, o, tandis que l'on fit des habits pour lui et pour son train,
qui fut fort magnifique (car il etoit an de sa maison et fort riche),
les chirurgiens de Madrid, plus habiles que ceux d'Illescas, le
guerirent parfaitement. Dom Pedro de Silva et sa fille Elvire furent
avertis du jour, que dom Antoine de Ribera leur devoit amener son cousin
dom Fernand. Il y a apparence que la jeune Elvire ne se negligea pas et
que Victoria ne fut pas sans emotion. Elle vit entrer son infidle par
comme un nouveau mari, et, s'il lui avoit plu mal vtu et mal en ordre,
elle le trouva l'homme du monde de la meilleure mine en ses habits de
noces. Dom Pedro n'en fut pas moins satisfait, et sa fille et et bien
difficile si elle y et trouv quelque chose  redire. Tous les
domestiques regardrent le serviteur de leur jeune matresse de toute la
grandeur de leurs yeux, et tout le monde de la maison en eut le coeur
epanoui,  la reserve de Victoria, qui sans doute l'eut bien serr. Dom
Fernand fut charm de la beaut d'Elvire, et avoua  son cousin qu'elle
etoit encore plus belle que son portrait. Il lui fit ses premiers
complimens en homme d'esprit, et, parlant  elle et  son pre,
s'abstint le plus qu'il put de toutes les sottises que dit ordinairement
 un beau-pre et  une matresse un homme qui demande  se marier. Dom
Pedro de Silva s'enferma dans un cabinet avec les deux cousins et avec
un homme d'affaires pour ajouter quelque chose qui manquoit aux
articles. Cependant Elvire demeura dans la chambre environne de toutes
ses femmes, qui se rejouissoient devant elle de la bonne mine de son
serviteur. La seule Victoria demeura froide et serieuse dans les
emportemens des autres. Elvire le remarqua et la tira  part pour lui
dire qu'elle s'etonnoit de ce qu'elle ne lui disoit rien de l'heureux
choix que son pre avoit fait d'un gendre qui paroissoit avoir tant de
merite, et ajouta qu'au moins par flatterie ou par civilit elle lui en
devoit dire quelque chose. Madame, lui dit Victoria, ce qui parot de
votre serviteur est si fort  son avantage qu'il n'est point necessaire
de vous le louer. Ma froideur, que vous avez remarque, ne vient point
d'indifference; et je serois indigne des bonts que vous avez pour moi,
si je ne prenois part en tout ce qui vous touche. Je me serois donc
rejouie de votre mariage, aussi bien que les autres, si je connoissois
moins celui qui doit tre votre mari. Le mien etoit de Seville, et sa
maison n'etoit pas eloigne de celle du pre de votre serviteur. Il est
de bonne maison, il est riche, il est bien fait, et je veux croire qu'il
a de l'esprit; enfin, il est digne de vous. Mais vous meritez
l'affection toute entire d'un homme, et il ne vous peut donner ce qu'il
n'a pas. Je m'empcherois bien de vous dire des choses qui peuvent vous
deplaire; mais, je ne m'acquitterois pas de tout ce que je vous dois si
je ne vous decouvrois tout ce que je sais de dom Fernand, en une
affaire d'o depend le bonheur ou le malheur de votre vie. Elvire fut
fort etonne de ce que lui dit sa gouvernante; elle la pria de ne
differer pas davantage  lui eclaircir les doutes qu'elle lui avoit mis
dans l'esprit. Victoria lui dit que cela ne se pouvoit dire devant ses
servantes, ni en peu de paroles. Elvire feignit d'avoir affaire en sa
chambre, o Victoria lui dit, aussitt qu'elle se vit seule avec elle,
que Fernand de Ribera etoit amoureux  Seville d'une Lucrce de
Monsalve, demoiselle fort aimable, quoique fort pauvre; qu'il en avoit
trois enfans sous promesse de mariage; que, du vivant du pre de Ribera,
la chose avoit et tenue secrte, et qu'aprs sa mort, Lucrce lui ayant
demand l'accomplissement de sa promesse, il s'etoit extrmement
refroidi; qu'elle avoit remis cette affaire entre les mains de deux
gentilshommes de ses parens; que cela avoit fait grand eclat dans
Seville, et que dom Fernand s'en etoit absent quelque temps, par le
conseil de ses amis, pour eviter les parens de cette Lucrce, qui le
cherchoient partout pour le tuer. Elle ajouta que l'affaire etoit en cet
etat-l quand elle quitta Seville, il y avoit un mois, et que le bruit
couroit en mme temps que dom Fernand alloit se marier  Madrid. Elvire
ne put s'empcher de lui demander si cette Lucrce etoit fort belle.
Victoria lui dit qu'il ne lui manquoit que du bien, et la laissa fort
rveuse et faisant dessein d'informer promptement son pre de ce qu'elle
venoit d'apprendre. On la vint appeler en mme temps pour revenir
trouver son serviteur, qui avoit achev avec son pre ce qui les avoit
fait retirer en particulier. Elvire s'y en alla, et cependant Victoria
demeura dans l'antichambre, o elle vit entrer ce mme valet qui
accompagnoit son infidle quand elle le reut si genereusement en sa
maison auprs de Tolde. Ce valet apportoit  son matre un paquet de
lettres qu'on lui avoit donn  la poste de Seville. Il ne put
reconnotre Victoria, que la coiffure de veuve avoit fort deguise. Il
la pria de le faire parler  son matre pour lui donner ses lettres.
Elle lui dit qu'il ne lui pourroit parler de long-temps, mais que, s'il
lui vouloit confier son paquet, elle iroit le lui porter quand on
pourroit parler  lui. Le valet n'en fit point de difficult, et, lui
ayant mis son paquet entre les mains, s'en retourna o il avoit affaire.
Victoria, qui n'avoit rien  negliger, monta dans sa chambre, ouvrit le
paquet, et, en moins de rien, le referma, y ajoutant une lettre qu'elle
ecrivit  la hate. Cependant les deux cousins achevrent leur visite.
Elvire vit le paquet de dom Fernand entre les mains de sa gouvernante,
et lui demanda ce que c'etoit. Victoria lui dit indifferemment que le
valet de dom Fernand le lui avoit donn pour le rendre  son matre, et
qu'elle alloit envoyer aprs, parcequ'elle ne s'etoit point trouve
quand il etoit sorti. Elvire lui dit qu'il n'y avoit point de danger de
l'ouvrir, et que l'on y trouveroit peut-tre quelque chose de l'affaire
qu'elle lui avoit apprise. Victoria, qui ne demandoit pas autre chose,
l'ouvrit encore une fois. Elvire en regarda toutes les lettres, et ne
manqua pas de s'arrter sur celle qu'elle vit ecrite en lettre de femme
qui s'adressoit  Fernand de Ribera  Madrid. Voici ce qu'elle y lut:

      Votre absence et la nouvelle que j'ai apprise que l'on vous
      marioit  la cour vous feront bientt perdre une personne
      qui vous aime plus que sa vie, si vous ne venez bientt la
      desabuser, et accomplir ce que vous ne pouvez differer ou
      lui refuser sans une froideur ou une trahison manifeste. Si
      ce que l'on dit de vous est veritable, et si vous ne songez
      plus que vous ne faites en moi et en nos enfans, au moins
      devriez-vous songer  votre vie, que mes cousins sauront
      bien vous faire perdre quand vous me reduirez  les en
      prier, puisqu'ils ne vous la laissent qu' ma prire.

     De Seville

     LUCRCE DE MONSALVE.

Elvire ne douta plus de tout ce que lui avoit dit sa gouvernante, aprs
la lecture de cette lettre. Elle la fit voir  son pre, qui ne put
assez s'etonner qu'un gentilhomme de condition ft assez lche pour
manquer de fidelit  une demoiselle qui le valoit bien et de qui il
avoit eu des enfans. A l'heure mme il alla s'en informer plus amplement
d'un gentilhomme de Seville de ses grands amis, par lequel il avoit dej
et instruit du bien et des affaires de dom Fernand. A peine fut-il
sorti que dom Fernand vint demander ses lettres, suivi de son valet, qui
lui avoit dit que la gouvernante de sa matresse s'etoit charge de les
lui rendre. Il trouva Elvire dans la salle, et lui dit qu'encore que
deux visites lui fussent pardonnables dans les termes o il etoit avec
elle, qu'il ne venoit pas tant pour la voir que pour demander ses
lettres, que son valet avoit laisses  sa gouvernante. Elvire lui
repondit qu'elle les lui avoit prises, qu'elle avoit eu la curiosit
d'ouvrir le paquet, ne doutant point qu'un homme de son ge n'et
quelque attachement de galanterie dans une grande ville comme Seville,
et que si sa curiosit ne l'avoit pas beaucoup satisfaite, qu'elle lui
avoit appris, en recompense, que ceux qui se marioient ensemble devant
que de se connotre hasardoient beaucoup. Elle ajouta ensuite qu'elle ne
vouloit pas lui retarder davantage le plaisir de lire ses lettres, les
lui remit entre les mains, et, lui faisant la reverence, le quitta sans
attendre reponse. Dom Fernand demeura fort etonn de ce qu'il entendit
dire  sa matresse. Il lut la lettre suppose, et vit bien que l'on
vouloit troubler son mariage par une fourbe. Il s'adressa  Victoria,
qui etoit demeure dans la salle, et lui dit, sans s'arrter beaucoup 
son visage, que quelque rival ou quelque personne malicieuse avoit
suppos la lettre qu'il venoit de lire. Moi une femme dans Seville!
s'ecrioit-il tout etonn; moi des enfans! Ah! si ce n'est la plus
impudente imposture du monde, je veux qu'on me coupe la tte! Victoria
lui dit qu'il pouvoit bien tre innocent, mais que sa matresse ne
pouvoit moins faire que de s'en eclaircir, et que trs assurement le
mariage ne passeroit pas outre que dom Pedro ne ft assur par un
gentilhomme de Seville de ses amis, qu'il etoit all chercher exprs,
que ce pretendu intrigue ft suppos[217]. C'est ce que je souhaite,
lui repondit dom Fernand, et, s'il y a seulement dans Seville une dame
qui ait nom Lucrce de Monsalve, je veux ne passer jamais pour un homme
d'honneur! Et je vous prie, continua-t-il, si vous tes bien dans
l'esprit d'Elvire, comme je n'en doute pas, de me l'avouer, afin que je
vous conjure de me rendre de bons offices auprs d'elle.--Je crois, sans
vanit, lui repondit Victoria, qu'elle ne fera pas pour un autre ce
qu'elle m'aura refus; mais je connois aussi son humeur: on ne l'apaise
pas aisement quand elle se croit desoblige; et, comme toute l'esperance
de ma fortune n'est fonde que sur la bonne volont qu'elle a pour moi,
je n'irai pas lui manquer de complaisance pour en avoir trop pour vous,
et hasarder de me mettre mal auprs d'elle en tchant de lui ter la
mauvaise opinion qu'elle a de votre sincerit. Je suis pauvre,
ajouta-t-elle, et c'est  moi beaucoup perdre que de ne gagner pas. Si
ce qu'elle m'a promis pour me remarier m'alloit manquer, je serois veuve
toute ma vie, quoique, jeune comme je suis, je puisse encore plaire 
quelque honnte homme. Mais on dit bien vrai, que sans argent... Elle
alloit enfiler un long prne de gouvernante, car pour la bien
contrefaire il falloit parler beaucoup; mais dom Fernand lui dit en
l'interrompant: Rendez-moi le service que je vous demande, et je vous
mettrai en etat de vous pouvoir passer des recompenses de votre
matresse; et, pour vous montrer, ajouta-t-il, que je vous veux donner
autre chose que des paroles, donnez-moi du papier et de l'encre, et je
vous ferai une promesse de ce que vous voudrez.--Jesus! Monsieur, lui
dit la fausse gouvernante, la parole d'un honnte homme suffit; mais,
pour vous plaire, je m'en vais querir ce que vous demandez. Elle revint
avec ce qu'il falloit pour faire une promesse de plus de cent millions
d'or, et dom Fernand fut si galant homme, ou plutt il avoit la
possession d'Elvire tellement  coeur, qu'il lui ecrivit son nom en
blanc, dans une feuille de papier, pour l'obliger par cette confiance 
le servir de bonne faon. Voil Victoria sur les nues; elle promit des
merveilles  dom Fernand, et lui dit qu'elle vouloit tre la plus
malheureuse du monde si elle n'alloit travailler en cette affaire comme
pour elle-mme, et elle ne mentoit pas. Dom Fernand la quitta rempli
d'esperance, et Rodrigue Santillane, son ecuyer, qui passoit pour son
pre, l'etant venu voir pour apprendre ce qu'elle avoit avanc pour son
dessein, elle lui en rendit compte et lui montra le blanc sign, dont il
loua Dieu avec elle, et lui fit remarquer que tout sembloit contribuer 
sa satisfaction. Pour ne point perdre de temps, il s'en retourna  son
logis, que Victoria avoit lou auprs de celui de dom Pedro, comme je
vous ai dej dit; et l il ecrivit au dessus du seing de dom Fernand,
une promesse de mariage, atteste de temoins et date du temps que
Victoria reut cet infidle dans sa maison des champs. Il ecrivoit aussi
bien qu'homme qui ft en Espagne, et avoit si bien etudi la lettre de
dom Fernand sur des vers qu'il avoit ecrits de sa main et qu'il avoit
laisss  Victoria, que dom Fernand mme s'y ft tromp.

[Note 217: On faisoit quelquefois ce mot du masculin au XVIIe
sicle. (V. le Dict. de Furetire.)]

Dom Pedro de Silva ne trouva point le gentilhomme qu'il etoit all
chercher pour s'informer du mariage de dom Fernand; il lui laissa un
billet en son logis et revint au sien, o, le soir mme, Elvire ouvrit
son coeur  sa gouvernante, et lui assura qu'elle desobeiroit plutt 
son pre que d'epouser jamais dom Fernand, lui avouant de plus qu'elle
etoit engage d'affection avec un Diego de Maradas il y avoit
long-temps; qu'elle avoit assez defer  son pre en forant son
inclination pour lui plaire, et, puisque Dieu avoit permis que la
mauvaise foi de dom Fernand ft decouverte, qu'elle croyoit, en le
refusant, obeir  la volont divine, qui sembloit lui destiner un autre
epoux. Vous devez croire que Victoria fortifia Elvire dans ses bonnes
resolutions, et ne lui parla pas alors selon l'intention de dom Fernand.
Dom Digue de Maradas, lui dit alors Elvire, est mal satisfait de moi 
cause que je l'ai quitt pour obeir  mon pre; mais, aussitt que je le
favoriserai seulement d'un regard, je suis assure de le faire revenir,
quand il seroit aussi eloign de moi que dom Fernand l'est presentement
de sa Lucrce.--Ecrivez-lui, mademoiselle, lui dit Victoria, et je
m'offre  lui porter votre lettre. Elvire fut ravie de voir sa
gouvernante si favorable  ses desseins; elle fit mettre les chevaux au
carrosse pour Victoria, qui monta dedans avec un beau poulet pour dom
Diego, et, s'etant fait descendre chez son pre Santillane, renvoya le
carrosse de sa matresse, disant au cocher qu'elle iroit bien  pied o
elle vouloit aller. Le bon Santillane lui fit voir la promesse de
mariage qu'il avoit faite, et elle ecrivit aussitt deux billets: l'un 
Diego de Maradas, et l'autre  Pedro de Silva, pre de sa matresse. Par
ces billets, signs Victoria Portocarrero, elle leur enseignoit son
logis et les prioit de la venir trouver pour une affaire qui leur etoit
de grande importance. Tandis que l'on porta ces billets  ceux  qui ils
etoient adresss, Victoria quitta son habit simple de veuve, s'habilla
richement, fit parotre ses cheveux, que l'on m'a assur avoir et des
plus beaux, et se coiffa en dame fort galante. Dom Digue de Maradas la
vint trouver un moment aprs, pour savoir ce que lui vouloit une dame
dont il n'avoit jamais ou parler. Elle le reut fort civilement, et 
peine avoit-il pris un sige auprs d'elle qu'on lui vint dire que Pedro
de Silva demandoit  la voir. Elle pria dom Digue de se cacher dans son
alcve, en l'assurant qu'il lui importoit extrmement d'entendre la
conversation qu'elle alloit avoir avec dom Pedro. Il fit sans resistance
ce que voulut une dame si belle et de si bonne mine, et dom Pedro fut
introduit dans la chambre de Victoria, qu'il ne put reconnotre, tant sa
coiffure, differente de celle qu'elle portoit chez lui, et la richesse
de ses habits, avoient augment sa bonne mine et chang l'air de son
visage. Elle fit asseoir dom Pedro en un lieu d'o dom Digue pouvoit
entendre tout ce qu'elle lui disoit, et lui parla en ces termes: Je
crois, Monsieur, que je dois vous apprendre d'abord qui je suis, pour ne
vous laisser pas plus long-temps dans l'impatience o vous devez tre de
le savoir. Je suis de Tolde, de la maison de Porto-Carrero; j'ai et
marie  seize ans, et me suis trouve veuve six mois aprs mon mariage.
Mon pre portoit la croix de saint Jacques, et mon frre est de l'ordre
de Calatrava. Dom Pedro l'interrompit pour lui dire que son pre avoit
et de ses intimes amis. Ce que vous m'apprenez l me rejouit
extrmement, lui repondit Victoria, car j'aurai besoin de beaucoup
d'amis dans l'affaire dont j'ai  vous parler. Elle apprit ensuite 
dom Pedro ce qui lui toit arriv avec dom Fernand, et lui mit entre les
mains la promesse qu'avoit contrefaite Santillane. Aussitt qu'il l'et
lue, elle reprit la parole et lui dit: Vous savez, Monsieur,  quoi
l'honneur oblige une personne de ma condition: quand la justice ne
seroit pas de mon ct, mes parens et mes amis ont beaucoup de crdit et
sont assez intresss dans mon affaire pour la porter au plus loin
qu'elle puisse aller. J'ai cru, Monsieur, que je devois vous avertir de
mes pretentions, afin que vous ne passiez pas outre dans le mariage de
mademoiselle votre fille; elle merite mieux qu'un homme infidle, et je
vous crois trop sage pour vous opinitrer  lui donner un mari qu'on lui
pourroit disputer.--Quand il seroit un grand d'Espagne, rpondit dom
Pedro, je n'en voudrois point s'il etoit injuste: non seulement il
n'epousera point ma fille, mais encore je lui defendrai ma maison; et
pour vous, Madame, je vous offre ce que j'ai de credit et d'amis.
J'avois dj et averti qu'il etoit homme  prendre son plaisir partout
o il le trouve, et mme de le chercher aux depens de sa reputation.
Etant de cette humeur-l, quand bien il ne seroit pas  vous, il ne
seroit jamais  ma fille, laquelle, s'il plat  Dieu! ne manquera point
de mari dans la cour d'Espagne.

Dom Pedro ne demeura pas davantage avec Victoria, voyant qu'elle n'avoit
rien davantage  lui dire, et Victoria fit sortir dom Digue de derrire
son alcve, d'o il avoit ou toute la conversation qu'elle avoit eue
avec le pre de sa matresse. Elle ne lui fit donc point une seconde
relation de son histoire; elle lui donna la lettre d'Elvire, qui le
ravit d'aise; et, parcequ'il et pu tre en peine de savoir par quelle
voie elle etoit venue entre ses mains, elle lui fit confidence de sa
metamorphose en dugne, sachant bien qu'il avoit autant d'intert
qu'elle  tenir la chose secrte. Dom Digue, devant que de quitter
Victoria, ecrivit  sa matresse une lettre o la joie de voir ses
esperances ressuscites faisoit bien juger du deplaisir qu'il avoit eu
quand il les avoit crues perdues. Il se separa de la belle veuve, qui
prit aussitt son habit de gouvernante et s'en retourna chez dom Pedro.

Cependant dom Fernand de Ribera etoit all chez sa matresse et y avoit
men son cousin dom Antoine, pour tcher de raccommoder ce qu'avoit gt
la lettre contrefaite par Victoria. Dom Pedro les trouva avec sa fille,
qui etoit bien empche  leur repondre, quand, pour la justification de
dom Fernand, ils ne demandoient pas mieux que l'on s'informt dans
Seville mme s'il y avoit jamais eu une Lucrce de Monsalve. Ils
redirent devant dom Pedro tout ce qui pouvoit servir  la decharge de
dom Fernand,  quoi il repondit que si l'attachement avec la dame de
Seville etoit une fourbe, qu'il etoit ais de la detruire; mais qu'il
venoit de voir une dame de Tolde, nomme Victoria Porto-Carrero,  qui
dom Fernand avoit promis mariage, et  qui il devoit encore davantage,
pour en avoir et genereusement assist sans en tre connu; qu'il ne le
pouvoit nier, puisqu'il lui avoit donn une promesse ecrite de sa main;
et ajouta qu'un gentilhomme d'honneur ne devoit point songer  se marier
 Madrid l'etant dej dans Tolde. En achevant ces paroles, il fit voir
aux deux cousins, la promesse de mariage en bonne forme. Dom Antoine
reconnut l'ecriture de son cousin, et dom Fernand, qui s'y trompoit
lui-mme, quoiqu'il st bien qu'il ne l'avoit jamais ecrite, devint
l'homme du monde le plus confus. Le pre et la mre se retirrent aprs
les avoir salus assez froidement. Dom Antoine querella son cousin de
l'avoir employ dans une affaire tandis qu'il songeoit  une autre. Ils
remontrent dans leur carrosse, o dom Antoine, ayant fait avouer  dom
Fernand son mechant proced avec Victoria, lui reprocha cent fois la
noirceur de son action et lui representa les fcheuses suites qu'elle
pouvoit avoir. Il lui dit qu'il ne falloit plus songer  se marier, non
seulement dans Madrid, mais dans toute l'Espagne, et qu'il seroit bien
heureux d'en tre quitte pour epouser Victoria sans qu'il lui en cott
du sang ou peut-tre la vie, le frre de Victoria n'etant pas un homme 
se contenter d'une simple satisfaction dans une affaire d'honneur. Ce
fut  dom Fernand  se taire, tandis que son cousin lui fit tant de
reproches. Sa conscience le convainquoit suffisamment d'avoir tromp et
trahi une personne qui l'avoit oblig, et cette promesse le faisoit
devenir fou, ne pouvant comprendre par quel enchantement on la lui avoit
fait ecrire.

Victoria, etant revenue chez dom Pedro en son habit de veuve, donna la
lettre de dom Digue  Elvire, laquelle lui conta que les deux cousins
etoient venus pour se justifier; mais qu'il y avoit bien autre chose 
reprocher  dom Fernand que ses amours avec la dame de Seville. Elle lui
apprit ensuite ce qu'elle savoit mieux qu'elle, dont elle fit bien
l'etonne, detestant cent fois la mechante action de dom Fernand. Ce
jour-l mme, Elvire fut prie d'aller voir representer une comedie chez
une de ses parentes. Victoria, qui ne songeoit qu' son affaire, espera
que, si Elvire la vouloit croire, cette comedie ne seroit pas inutile 
ses desseins. Elle dit  sa jeune matresse que, si elle se vouloit voir
avec dom Digue, il n'y avoit rien de si ais; que la maison de son pre
Santillane etoit le lieu le plus commode du monde pour cette entrevue,
et que, la comedie ne commenant qu' minuit, elle pouvoit partir de
bonne heure et avoir vu dom Digue sans arriver trop tard chez sa
parente. Elvire, qui aimoit veritablement dom Digue, et qui ne s'etoit
laisse aller  epouser dom Fernand que par la deference qu'elle avoit
aux volonts de son pre, n'eut point de repugnance  ce que lui proposa
Victoria. Elles montrent en carrosse aussitt que dom Pedro fut couch,
et allrent descendre au logis que Victoria avoit lou. Santillane,
comme matre de la maison, en fit les honneurs, second de Beatris, qui
jouoit le personnage de sa femme, belle-mre de Victoria. Elvire ecrivit
un billet  dom Digue, qui lui fut port  l'heure mme, et Victoria,
en particulier, en fit un  dom Fernand au nom d'Elvire, par lequel elle
lui mandoit qu'il ne tiendroit qu' lui que leur mariage ne s'achevt;
qu'elle y etoit engage par son merite, et qu'elle ne vouloit point se
rendre malheureuse pour tre trop complaisante  la mauvaise humeur de
son pre. Par le mme billet, elle lui donnoit des enseignes si
remarquables pour trouver sa maison qu'il etoit impossible de la
manquer. Ce second billet partit quelque temps aprs celui qu'Elvire
avoit ecrit  dom Digue. Victoria en fit un troisime, que Santillane
porta lui-mme  Pedro de Silva, par lequel elle lui donnoit avis, en
gouvernante de bien et d'honneur, que sa fille, au lieu d'aller  la
comedie, s'etoit absolument fait mener  la maison o logeoit son pre;
qu'elle avoit envoy querir dom Fernand pour l'epouser, et que, sachant
bien qu'il n'y consentiroit jamais, elle avoit cru l'en devoir avertir
pour lui temoigner qu'il ne s'etoit point tromp dans la bonne opinion
qu'il avoit eue d'elle en la choisissant pour gouvernante d'Elvire.
Santillane, de plus, avertit dom Pedro de ne venir point sans un
alguazil, que nous appelons  Paris un commissaire. Dom Pedro, qui etoit
dej couch, se fit habiller  la hte, l'homme du monde le plus en
colre. Cependant qu'il s'habillera et qu'il enverra querir un
commissaire, retournons voir ce qui se passe chez Victoria.

Par une heureuse rencontre, les billets furent reus par les deux
amoureux. Dom Digue, qui avoit reu le sien le premier, arriva aussi le
premier  l'assignation. Victoria le reut et le mit dans une chambre
avec Elvire. Je ne m'amuserai point  vous dire les caresses que ces
jeunes amans se firent. Dom Fernand, qui frappe  la porte, ne m'en
donne pas le temps. Victoria lui alla ouvrir elle-mme, aprs lui avoir
bien fait valoir le service qu'elle lui rendoit, dont l'amoureux
gentilhomme lui fit cent remerciments, lui promettant encore davantage
qu'il ne lui avoit donn. Elle le mena dans une chambre, o elle le pria
d'attendre Elvire, qui alloit arriver, et l'enferma sans lui laisser de
la lumire, lui disant que sa matresse le vouloit ainsi et qu'ils
n'auroient pas et un moment ensemble qu'elle ne se rendt visible; mais
qu'il falloit donner cela  la pudeur d'une jeune fille de condition,
laquelle, dans une action si hardie, auroit peine  s'accoutumer d'abord
 la vue de celui mme pour l'amour de qui elle la faisoit. Cela fait,
Victoria, le plus diligemment qu'il lui fut possible, se fit extrmement
leste[218], et s'ajusta autant que le peu de temps qu'elle avoit le put
permettre. Elle entra dans la chambre o etoit Dom Fernand, qui n'eut
pas la moindre dfiance qu'elle ne ft Elvire, n'etant pas moins jeune
qu'elle et ayant sur elle des habits et des parfums  la mode
d'Espagne[219], qui eussent fait passer la moindre servante pour une
personne de condition. L-dessus Dom Pedro, le commissaire et Santillane
arrivent. Ils entrent dans la chambre o etoit Elvire avec son
serviteur. Les jeunes amans furent extrmement surpris. Dom Pedro, dans
les premiers mouvements de sa colre, en fut si aveugl qu'il pensa
donner de son epe  celui qu'il croyoit tre Dom Fernand. Le
commissaire, qui avoit reconnu Dom Digue, lui cria, en lui arrtant le
bras, qu'il prt bien garde  ce qu'il faisoit, et que ce n'etoit pas
Fernand de Ribera qui etoit avec sa fille, mais Dom Digue de Maradas,
homme d'aussi grande condition et aussi riche que lui. Dom Pedro en usa
en homme sage et releva lui-mme sa fille, qui s'etoit jete  genoux,
devant lui. Il considera que, s'il lui donnoit de la peine en s'opposant
 son mariage, il s'en donneroit aussi, et qu'il ne lui auroit pas
trouv un meilleur parti, quand il l'auroit choisi lui-mme. Santillane
pria Dom Pedro, le commissaire et tous ceux qui etoient dans la chambre,
de le suivre, et les mena dans celle o Dom Fernand etoit enferm avec
Victoria. On la fit ouvrir au nom du Roi. Dom Fernand l'ayant ouverte et
voyant Dom Pedro accompagn d'un commissaire, il leur dit avec beaucoup
d'assurance qu'il etoit avec sa femme Elvire de Silva. Dom Pedro lui
repondit qu'il se trompoit, que sa fille etoit marie  un autre. Et
pour vous, ajouta-t-il, vous ne pouvez plus desavouer que Victoria
Porto-Carrero ne soit votre femme. Victoria se fit alors connotre 
son infidle, qui se trouva le plus confus homme du monde. Elle lui
reprocha son ingratitude;  quoi il n'eut rien  repondre, et encore
moins au commissaire, qui lui dit qu'il ne pouvoit pas faire autrement
que de le mener en prison. Enfin le remords de sa conscience, la peur
d'aller en prison, les exhortations de Dom Pedro, qui lui parla en homme
d'honneur, les larmes de Victoria, sa beaut, qui n'etoit pas moindre
que celle d'Elvire, et, plus que toute autre chose, un reste de
generosit, qui s'etoit conserve dans l'ame de Dom Fernand malgr
toutes les debauches et les emportements de sa jeunesse, le forcrent de
se rendre  la raison et au merite de Victoria. Il l'embrassa avec
tendresse; elle pensa s'evanouir entre ses bras, et il y a apparence que
les baisers de Dom Fernand ne servirent pas peu  l'en empcher. Dom
Pedro, Dom Diegue et Elvire prirent part au bonheur de Victoria, et
Santillane et Beatris en pensrent mourir de joie. Dom Pedro donna force
louanges  Dom Fernand d'avoir si bien repar sa faute. Les deux jeunes
dames s'embrassrent avec autant de temoignages d'amiti que si elles
eussent bais leurs amans. Dom Digue de Maradas fit cent protestations
d'obissance  son beau-pre, ou du moins qui le devoit bientt tre.
Dom Pedro, devant que de s'en retourner chez lui avec sa fille, prit
parole des uns et des autres que le lendemain ils viendroient tous dner
chez lui, o quinze jours durant il vouloit que la rejouissance ft
oublier les inquietudes que l'on avoit souffertes. Le commissaire en fut
instamment pri; il promit de s'y trouver. Dom Pedro le ramena chez lui,
et Dom Fernand demeura avec Victoria, qui eut alors autant de sujet de
se rejouir qu'elle en avoit eu de s'affliger.

[Note 218: Leste, qui est brave, en bon tat et en bon quipage
pour parotre (Dict. de Furetire),--bien vtu, pimpant.]

[Note 219: Les parfums  la mode d'Espagne toient renomms pour
leur finesse et leur suavit. Ils formoient une des branches les plus
importantes de la composition des essences, mme en dehors de l'Espagne.
V. le Parfumeur franois de Simon Barbe; Lyon, 1693, pet. in-12.
Tallemant nous apprend (Histor. de Bullion) que le chancelier portoit
toujours au conseil des gants d'Espagne, c'est--dire imprgns des
parfums d'Espagne. Ces gants toient un des cadeaux les plus galants
qu'on pt faire  une dame. Les bouquetires espagnoles toient  la
mode. Il tenoit, dit C. Le Petit, une bouquetire espagnole  gage,
pour lui faire tous les jours des bouquets de jasmin pour son beau nez.
(L'Heure du berger, 1662, p. 84.)]




CHAPITRE XXIII.

Malheur imprvu qui fut cause qu'on ne joua point la comedie.

Inezilla conta son histoire avec une grce merveilleuse. Roquebrune en
fut si satisfait qu'il lui prit la main et la lui baisa par force. Elle
lui dit en espagnol que l'on souffroit tout des grands seigneurs et des
fous, de quoi la Rancune lui sut fort bon gr en son ame. Le visage de
cette Espagnole commenoit  se passer; mais on y voyoit encore de beaux
restes; et, quand elle et et moins belle, son esprit l'et rendue
preferable  une plus jeune. Tous ceux qui avoient ou son histoire
demeurrent d'accord qu'elle l'avoit rendue agreable en une langue
qu'elle ne savoit pas encore, et dans laquelle elle etoit contrainte de
mler quelquefois de l'italien et de l'espagnol pour se bien faire
entendre. L'Etoile lui dit qu'au lieu de lui faire des excuses de
l'avoir tant fait parler, elle attendoit des remercmens d'elle, pour
lui avoir donn moyen de faire voir qu'elle avoir beaucoup d'esprit. Le
reste de l'aprs-dner se passa en conversation; le jardin fut plein de
dames et des plus honntes gens de la ville jusqu' l'heure du souper.
On soupa  la mode du Mans, c'est--dire que l'on fit fort bonne
chre[220], et tout le monde prit place pour entendre la comedie. Mais
mademoiselle de la Caverne et sa fille ne s'y trouvrent point. On les
envoya chercher; on fut une demi-heure sans en avoir de nouvelle. Enfin
on out une grande rumeur hors de la salle, et presque en mme temps on
y vit entrer la pauvre la Caverne, echevele, le visage meurtri et
sanglant, et criant comme une femme furieuse que l'on avoit enlev sa
fille. A cause des sanglots qui la suffoquoient, elle avoit tant de
peine  parler qu'on en eut beaucoup  apprendre d'elle que des hommes
qu'elle ne connoissoit point etoient entrs dans le jardin par une porte
de derrire, comme elle repetoit son role avec sa fille; que l'un d'eux
l'avoit saisie, auquel elle avoit pens arracher les yeux, voyant que
deux autres emmenoient sa fille; que cet homme l'avoit mise en l'etat o
l'on la voyoit, et s'etoit remis  cheval, et ses compagnons aussi, dont
l'un tenoit sa fille devant lui. Elle dit encore qu'elle les avoit
suivis long-temps criant aux voleurs; mais que, n'etant oue de
personne, elle etoit revenue demander du secours. En achevant de parler,
elle se mit si fort  pleurer qu'elle fit piti  tout le monde. Toute
l'assemble s'en emut. Le Destin monta sur un cheval sur lequel Ragotin
venoit d'arriver du Mans (je ne sais pas au vrai si c'etoit le mme qui
l'avoit dej jet par terre). Plusieurs jeunes hommes de la compagnie
montrent sur les premiers chevaux qu'ils trouvrent, et coururent aprs
le Destin, qui etoit dej bien loin. La Rancune et l'Olive allrent 
pied, aprs ceux qui alloient  cheval. Roquebrune demeura avec l'Etoile
et Inezille, qui consoloient la Caverne le mieux qu'elles pouvoient. On
a trouv  redire de ce qu'il ne suivit pas ses compagnons. Quelques uns
ont cru que c'etoit par poltronnerie, et d'autres, plus indulgens, ont
trouv qu'il n'avoit pas mal fait de demeurer auprs des dames.
Cependant on fut reduit dans la compagnie  danser aux chansons, le
matre de la maison n'ayant point fait venir de violons,  cause de la
comedie. La pauvre Caverne se trouva si mal qu'elle se coucha dans un
des lits de la chambre o etoient leurs hardes. L'Etoile en eut soin
comme si elle et et sa mre, et Inezille se montra fort officieuse. La
malade pria qu'on la laisst seule, et Roquebrune mena les deux dames
dans la salle o etoit la compagnie.

[Note 220: Scarron semble parler ici d'aprs son exprience et ses
souvenirs personnels. Il dclare galement plus loin que le Maine
abonde en personnes ventrues. Avant d'aller prendre possession de son
bnfice, en 1646, ou mme plus tt, il avoit dj rsid au Mans, chez
le comte de Tess, chez son amie et protectrice, mademoiselle
d'Hautefort, et dans ses posies il mentionne ce sjour comme un
souvenir dlicieux (1re lgende de Bourbon). Il y avoit sans doute fait
plus d'une fois la dbauche. En outre, mademoiselle d'Hautefort et sa
soeur, mademoiselle Descars, recevoient souvent de leurs terres du Maine
des chapons excellents, dont il avoit sa part--car on le connoissoit
fort gourmand, et dou d'un excellent estomac,--et dont il avoit, sans
doute, le souvenir prsent  l'esprit en crivant cette phrase. V. son
Eptre  l'infante Descars, au sujet d'un pt de six perdrix et deux
chapons qu'elle lui avoit envoys. Son continuateur est du mme avis que
lui, car il dit de Ragotin et de la Rancune: Ils djeunrent  la mode
du Mans, c'est--dire fort bien. (3e. part., ch. 2.) La gourmandise fut
regarde de tout temps comme un des pchs favoris des Manceaux, et il
faut convenir que tout dans leur contre, gibier nombreux, basses-cours
renommes, fruits de toute espce, contribuoit  la favoriser. Costar,
qui rsidoit au Mans, toit recherch autant pour la rputation de ses
bons dners que pour celle de son esprit et de sa politesse. L'vque du
Mans, Philibert-Emmanuel de Lavardin, toit galement renomm pour les
dlices de sa table.]

A peine y avoient-elles pris place qu'une des servantes de la maison
vint dire  l'Etoile que la Caverne la demandoit. Elle dit au pote et 
l'Espagnole qu'elle alloit revenir, et alla trouver sa compagne. Il y a
apparence que, si Roquebrune fut habile homme, il profita de l'occasion,
et representa ses necessits  l'agreable Inezille. Cependant, aussitt
que la Caverne vit l'Etoile, elle la pria de fermer la porte de la
chambre, et de s'approcher de son lit. Aussitt qu'elle la vit auprs
d'elle, la premire chose qu'elle fit, ce fut de pleurer, comme si elle
n'et fait que commencer, et de lui prendre les mains, qu'elle lui
mouilla de ses larmes, pleurant et sanglotant de la plus pitoyable faon
du monde. L'Etoile la voulut consoler en lui faisant esperer que sa
fille seroit bientt trouve, puisque tant de gens etoient alls aprs
les ravisseurs. Je voudrois qu'elle n'en revnt jamais, lui repondit la
Caverne, en pleurant encore plus fort; je voudrois qu'elle n'en revnt
jamais, repeta-t-elle, et que je n'eusse qu' la regretter; mais il faut
que je la blme, il faut que je la hasse et que je me repente de
l'avoir mise au monde. Tenez, dit-elle, donnant un papier  l'Etoile,
voyez l'honnte compagne que vous aviez, et lisez dans cette lettre
l'arrt de ma mort et l'infamie de ma fille. La Caverne se remit 
pleurer, et l'Etoile lut ce que vous allez lire, si vous en voulez
prendre la peine.

      Vous ne devez point douter de tout ce que je vous ai dit de
      ma bonne maison et de mon bien, puisqu'il n'y a pas
      apparence que je trompe par une imposture une personne  qui
      je ne puis me rendre recommandable que par ma sincerit.
      C'est par l, belle Angelique, que je vous puis meriter. Ne
      differez donc point de me promettre ce que je vous demande,
      puis que vous n'aurez  me le donner qu'alors que vous ne
      pourrez plus douter de ce que je suis.

Aussitt qu'elle eut achev de lire cette lettre, la Caverne lui demanda
si elle en connoissoit l'ecriture: Comme la mienne propre, lui dit
l'Etoile: c'est de Leandre, le valet de mon frre, qui ecrit tous nos
roles.--C'est le tratre qui me fera mourir, lui repondit la pauvre
comedienne. Voyez s'il ne s'y prend pas bien, ajouta-t-elle encore, en
mettant une autre lettre du mme Leandre, entre les mains de l'Etoile.
La voici mot pour mot:

      Il ne tiendra qu' vous de me rendre heureux, si vous tes
      encore dans la resolution o vous etiez il y a deux jours.
      Ce fermier de mon pre qui me prte de l'argent m'a envoy
      cent pistoles et deux bons chevaux: c'est plus qu'il ne nous
      faut pour passer en Angleterre, d'o je me trompe fort si un
      pre qui aime son fils unique plus que sa vie ne condescend
       tout ce qu'il voudra pour le faire bientt revenir.

Eh bien! que dites-vous de votre compagne et de votre valet, de cette
fille que j'avois si bien eleve et de ce jeune homme dont nous
admirions tous l'esprit et la sagesse? Ce qui m'etonne le plus, c'est
qu'on ne les a jamais vus parler ensemble et que l'humeur enjoue de ma
fille ne l'et jamais fait souponner de pouvoir devenir amoureuse; et
cependant elle l'est, ma chre l'Etoile, et si eperdment qu'il y a
plutt de la furie que de l'amour. Je l'ai tantt surprise qui ecrivoit
 son Leandre en des faons de parler si passionnes que je ne pourrois
le croire si je ne l'avois vu. Vous ne l'avez jamais oue parler
serieusement. Ha! vraiment, elle parle bien un autre langage dans ses
lettres, et, si je n'avois dechir celle que je lui ai prise, vous
m'avoueriez qu' l'ge de seize ans elle en sait autant que celles qui
ont vieilli dans la coquetterie. Je l'avois mene dans ce petit bois o
elle a et enleve pour lui reprocher, sans temoins, qu'elle me
recompensoit mal de toutes les peines que j'ai souffertes pour elle. Je
vous les apprendrai, ajouta-t-elle, et vous verrez si jamais fille a et
plus oblige  aimer sa mre. L'Estoile ne savoit que repondre  de si
justes plaintes, et puis il etoit bon de laisser un peu prendre cours 
une si grande affliction. Mais, reprit la Caverne, s'il aimoit tant ma
fille, pourquoi assassiner sa mre[221]? Car celui de ses compagnons qui
m'a saisie m'a cruellement battue, et s'est mme acharn sur moi
long-temps aprs que je ne lui faisois plus de resistance; et, si ce
malheureux garon est si riche, pourquoi enlve-t-il ma fille comme un
voleur?

[Note 221: On a dj vu deux ou trois fois le mot assassiner employ
par Scarron dans une acception un peu plus large que celle qu'il a
aujourd'hui, o il ne s'entend que des meurtres accomplis et suivis de
mort. Ici il est pris en un sens plus faible encore qu'auparavant, comme
on le voit par la phrase suivante. Au XVIIe sicle, en effet, cette
expression s'appliquoit aussi bien aux simples tentatives d'assassinat,
et mme  toute espce d'attentat d'un genre analogue. On disoit, par
exemple, d'un homme moulu de coups de bton, qu'il avoit t assassin.
C'est ainsi que Malherbe parle de ses assassins, dans ses Lettres 
Peiresc (Lettre du 4 octobre 1627).]

La Caverne fut encore long-temps  se plaindre, l'Estoile la consolant
le mieux qu'elle pouvoit. Le matre de la maison vint voir comment elle
se portoit, et pour lui dire qu'il y avoit un carrosse prt, si elle
vouloit retourner au Mans. La Caverne le pria de trouver bon qu'elle
passt la nuit en sa maison, ce qu'il lui accorda de bon coeur. L'Etoile
demeura pour lui tenir compagnie, et quelques dames du Mans reurent
dans leur carrosse Inezille, qui ne voulut pas tre si long-temps
eloigne de son mari. Roquebrune, qui n'osa honntement quitter les
comediennes, en fut bien fch; mais on n'a pas en ce monde tout ce que
l'on dsire.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.




                                   LE
                              ROMAN COMIQUE
                                   DE
                               Mr SCARRON


                             DEUXIME PARTIE




A MADAME LA SURINTENDANTE[222].

     MADAME,

Si vous tes de l'humeur de monsieur le surintendant, qui ne prend pas
plaisir  tre lou, je vous fais mal ma cour en vous dediant un livre.
On n'en dedie point sans louer[223], et, sans mme vous dedier de livre,
on ne peut parler de vous qu'on ne vous loue. Les personnes qui, comme
vous, servent d'exemple au public, doivent souffrir les louanges de tout
le monde, parce qu'on les leur doit. Il leur est mme permis de se
louer, parce qu'elles ne font rien que de louable; qu'elles doivent tre
aussi equitables pour elles-mmes que pour les autres, et qu'on
pardonneroit plutt de n'tre pas quelquefois modeste que de n'tre pas
toujours veritable. De mon naturel, sans avoir bien examin si je suis
juge competent de la reputation d'autrui, bonne ou mauvaise, j'exerce de
tout temps une justice bien sevre sur tout ce qui merite de l'estime ou
du blme. Je punis une sottise bien avere, c'est--dire je la taille en
pices d'une rude manire; mais aussi je recompense magnifiquement le
merite o je le trouve[224]; je ne me lasse point d'en parler avec
beaucoup de chaleur, et je me crois par l aussi bon ami, quoique
inutile, que grand ennemi, quoique peu  craindre. C'est donc tout ce
que vous pourriez faire, avec tout le pouvoir que vous avez sur moi, que
de m'empcher de vous donner des louanges autant que je le puis, si ce
n'est autant que vous en meritez. Vous tes belle sans tre coquette;
vous tes jeune sans tre imprudente, et vous avez beaucoup d'esprit
sans ambition de le faire parotre. Vous tes vertueuse sans rudesse,
pieuse sans ostentation, riche sans orgueil, et de bonne maison sans
mauvaise gloire[225]. Vous avez pour mari un des plus illustres hommes
du sicle, dont les honneurs et les emplois ne recompensent pas encore
assez la vertu; qui est estim de tout le monde et n'est ha de
personne, et qui de tout temps a eu l'ame si grande qu'il ne s'est servi
de son bien qu' en faire comme s'il ne s'etoit reserv que l'esperance.
Enfin, Madame, vous tes parfaitement heureuse, et ce n'est pas la
moindre de toutes les louanges qu'on vous peut donner, puisque le
bonheur est un bien que le ciel ne donne pas toujours  ceux  qui,
comme  vous, il a donn tous les autres. Aprs vous avoir dit 
vous-mme ce que tout le monde en dit, il faut que je m'acquitte d'une
obligation particulire que je vous ai, et que je vous remercie de
l'honneur que vous m'avez fait de me venir voir. Je proteste, Madame,
que je ne l'oublierai jamais, et, quoique je reoive souvent de
pareilles faveurs de plusieurs personnes de condition de l'un et de
l'autre sexe[226], que je n'ai jamais reu de visite qui m'ait et si
agreable que la votre; aussi suis-je plus que personne du monde,

     Madame,

     Votre trs humble et trs obeissant serviteur,

     SCARRON.

[Note 222: Cette madame Fouquet toit soeur de Castille, pre du
pre de madame de Guise; il s'appeloit Montjeu, toit trsorier de
l'pargne, et sa mre toit fille du clbre prsident Jeannin
(Saint-Simon, ch. 150). Le surintendant Fouquet, non moins surintendant
des belles-lettres que des finances (Corn.), Mcne en titre des
crivains, avec qui Scarron toit dj entirement li lorsqu'il n'toit
que procureur gnral, lui avoit fait une pension de 1600 livres pour
remplacer celle de 500 cus qu'il recevoit de la reine, et que lui avoit
retire dfinitivement le cardinal aprs sa Mazarinade. Scarron lui-mme
nous a laiss le tmoignage de ces actes de munificence dans les
premires stances de Landre et Hro, ode burlesque, et dans sa Lettre
 ***. Madame Scarron se lia trs intimement avec la surintendante, et
devint toute puissante auprs d'elle peu de temps aprs son mariage:
l'amiti de Mme Fouquet et celle de Plisson ne furent pas inutiles 
Scarron pour lui attirer de nouveaux tmoignages de gnrosit de la
part du surintendant.]

[Note 223: Surtout  l'poque de Scarron, o l'art des ddicaces
toit devenu une industrie organise de faon  rapporter le plus
possible  l'auteur. V. Notes de l'art. Rangouze, Dict. de Bayle. Le
grand Corneille n'a-t-il pas compar  Auguste le financier Montauron?
Ch. Sorel, dans l'Avertissement qui termine le premier volume de sa
Science universelle, et dans Francion (ch. 11); Mademoiselle de Scudry,
dans ses Conversations sur divers sujets (t. 1); l'auteur anonyme de
l'Histoire du pote Sibus (Rec. en prose de Sercy, t. 2); Furetire, en
traant, dans le Roman bourgeois, le modle d'une ptre ddicatoire au
bourreau;--Scarron lui-mme, en beaucoup d'endroits, entre autres dans
l'Ode  Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et dans la Ddicace de ses
oeuvres burlesques  sa chienne Guillemette, qu'il crivit sans
doute,--il semble le faire entendre,--aprs un mcompte comme il en
prouva plus d'une fois, ont attaqu et raill cet usage.]

[Note 224: Scarron se flatte comme il flattoit les autres; il fait
sans doute allusion,--quand il parle de la magnifique rcompense qu'il
accorde au mrite,-- ses ddicaces et  ses nombreuses pices de vers,
o fourmillent les flatteries pour tout le monde;--quand il parle de la
rude manire dont il taille en pices tout ce qui mrite du blme,  sa
Mazarinade,  sa Baronade, etc. Il toit extrmement redout pour son
humeur satirique; Tallemant raconte que Chapelain runissoit deux
personnes pour leur envoyer un exemplaire de sa Pucelle; mais,
ajoute-t-il,  ceux qu'il craignoit,  des pestes, il leur en a donn un
tout entier, comme  Scarron,  Boileau,  Furetire et autres (Histor.
de Chapel.). Du reste, bien ou mal exerce, cette justice toit du got
des lecteurs, et l'empressement du public  acheter toutes les feuilles
volantes signes du nom de Scarron pouvoit lui donner une assez grande
porte. C'toit en 1654, date du privilge de cette seconde partie, et
en 1655, que Scaron publioit sa gazette burlesque, la Muse de la Cour,
hebdomadaire et anonyme. V. Le burlesque malade, ou les Colporteurs
affligez des nouvelles de la grive et perilleuse maladie de M.
Scaron... Dialogue des deux compres gazetiers, Paris, 1660.]

[Note 225: Madame Fouquet mritoit en effet ces loges: c'toit une
femme de beaucoup de sagesse et de pit, et elle le montra bien par la
vie exemplaire qu'elle mena dans la retraite aprs la disgrce de son
mari.]

[Note 226: Les logis qu'habita successivement Scarron, rue des
Douze-Portes, au Marais, puis rue de la Tixeranderie, o il toit venu
s'tablir rcemment aprs une courte excursion dans la rue des
Saints-Pres, toient le rendez-vous et le centre de runion non
seulement de beaucoup de littrateurs, mais d'une foule de hauts
personnages, comme le cardinal de Retz, et les petits-matres qui furent
les hros de la Fronde, le marchal d'Albret, le duc de Vivonne, le
commandeur de Souvr, les comtes de Selles, du Lude et de Villarceaux,
D'Elbne, Mata, Grammont, Chtillon, le marquis de la Sablire.
Quelquefois mme de grandes dames ne ddaignoient pas de se montrer chez
le cul-de-jatte, telles que madame de la Sablire, la marquise de
Svign, la comtesse de La Suze, la duchesse de Lesdiguires; mais il
faut avouer qu'il y recevoit surtout soit des femmes de rputation
quivoque, comme Marion Delorme et Ninon, soit des femmes auteurs, comme
mademoiselle de Scudry et madame Deshoulires.]




                                  LE
                             ROMAN COMIQUE

                            SECONDE PARTIE




CHAPITRE PREMIER,

Qui ne sert que d'introduction aux autres.

Le soleil donnoit  plomb sur nos antipodes et ne prtoit  sa soeur
qu'autant de lumire qu'il lui en falloit pour se conduire dans une nuit
fort obscure. Le silence regnoit sur toute la terre, si ce n'etoit dans
les lieux o se rencontroient des grillons, des hiboux et des donneurs
de serenades. Enfin tout dormoit dans la nature, ou du moins tout devoit
dormir,  la reserve de quelques potes qui avoient dans la tte des
vers difficiles  tourner, de quelques malheureux amans, de ceux qu'on
appelle mes damnes, et de tous les animaux, tant raisonnables que
brutes, qui cette nuit-l avoient quelque chose  faire. Il n'est pas
necessaire de vous dire que le Destin etoit de ceux qui ne dormoient
pas, non plus que les ravisseurs de mademoiselle Angelique, qu'il
poursuivoit autant que pouvoit galoper un cheval  qui les nuages
deroboient souvent la foible clart de la lune. Il aimoit tendrement
mademoiselle de la Caverne, parce qu'elle etoit fort aimable et qu'il
etoit assur d'en tre aim, et sa fille ne lui etoit pas moins chere;
outre que mademoiselle de l'Etoile, ayant de necessit  faire la
comedie, n'et pu trouver en toutes les caravanes des comediens de
campagne deux comediennes qui eussent plus de vertus que ces deux-l. Ce
n'est pas  dire qu'il n'y en ait de la profession qui n'en manquent
point; mais dans l'opinion du monde, qui se trompe peut-tre, elles en
sont moins charges que de vieille broderie et de fard.

Notre genereux comedien couroit donc aprs ces ravisseurs, plus fort et
avec plus d'animosit que les Lapithes ne coururent aprs les
Centaures[227]. Il suivit d'abord une longue alle sur laquelle
repondoit la porte du jardin par o Angelique avoit et enleve, et,
aprs avoir galop quelque temps, il enfila au hasard un chemin creux
comme le sont la plupart de ceux du Maine[228]. Ce chemin etoit plein
d'ornires et de pierres, et, bien qu'il ft clair de lune, l'obscurit
y etoit si grande que le Destin ne pouvoit faire aller son cheval plus
vite que le pas. Il maudissoit interieurement un si mechant chemin,
quand il se sentit sauter en croupe quelque homme ou quelque diable, qui
lui passa les bras  l'entour du col. Le Destin eut grand'peur, et son
cheval en fut si fort effray qu'il l'et jet par terre si le fantme
qui l'avoit investi, et qui le tenoit embrass, ne l'et affermi dans la
selle. Son cheval s'emporta comme un cheval qui avoit peur, et le Destin
le hta  coups d'eperons sans savoir ce qu'il faisoit, fort mal
satisfait de sentir deux bras nus  l'entour de son col et contre sa
joue un visage froid qui souffloit  reprises  la cadence du galop du
cheval. La carrire fut longue, parce que ce chemin n'etoit pas court.
Enfin,  l'entre d'une lande, le cheval modera sa course impetueuse et
le Destin sa peur, car on s'accoutume  la longue aux maux les plus
insupportables. La lune luisoit alors assez pour lui faire voir qu'il
avoit un grand homme nu en croupe et un vilain visage auprs du sien. Il
ne lui demanda point qui il etoit (je ne sais si ce fut par discretion).
Il fit toujours continuer le galop  son cheval, qui etoit fort
essouffl; et, lorsqu'il l'esperoit le moins, le chevaucheur croupier se
laissa tomber  terre et se mit  rire. Le Destin repoussa son cheval de
plus belle, et, regardant derrire lui, il vit son fantme qui couroit 
toutes jambes vers le lieu d'o il etoit venu. Il a avou depuis que
l'on ne peut avoir plus de peur qu'il en eut. A cent pas de l il trouva
un grand chemin qui le conduisit dans un hameau, dont il trouva tous les
chiens eveills, ce qui lui fit croire que ceux qu'il suivoit pouvoient
y avoir pass. Pour s'en eclaircir, il fit ce qu'il put pour eveiller
les habitans endormis de trois ou quatre maisons qui etoient sur le
chemin. Il n'en put avoir audience et fut querell de leurs chiens.
Enfin, ayant ou crier des enfants dans la dernire maison qu'il trouva,
il en fit ouvrir la porte  force de menaces, et apprit d'une femme en
chemise, qui ne lui parla qu'en tremblant, que les gendarmes avoient
pass par leur village il n'y avoit pas longtemps, et qu'ils emmenoient
avec eux une femme qui pleuroit bien fort et qu'ils avoient bien de la
peine  faire taire. Il conta  la mme femme la rencontre qu'il avoit
faite de l'homme nu, et elle lui apprit que c'etoit un paysan de leur
village qui etoit devenu fou et qui couroit les champs. Ce que cette
femme lui dit de ces gens de cheval qui avoient pass par son hameau lui
donna courage de passer outre et lui fit hter le train de sa bte. Je
ne vous dirai point combien de fois elle broncha et eut peur de son
ombre. Il suffit que vous sachiez qu'il s'egara dans un bois, et que,
tantt ne voyant goutte et tantt etant eclair de la lune, il trouva le
jour auprs d'une metairie, o il jugea  propos de faire repatre son
cheval, et o nous le laisserons.

[Note 227: Lors du combat qui troubla les noces de Pirithos et
d'Hippodamie.]

[Note 228: V. Dict. du Maine de Lepaige, t. 2, p. 28.]




CHAPITRE II.

Des bottes.

Cependant que le Destin couroit a ttons aprs ceux qui avoient enlev
Angelique, la Rancune et l'Olive, qui n'avoient pas si  coeur que lui
cet enlevement, ne coururent pas si vite que lui aprs les ravisseurs,
outre qu'ils etoient  pied. Ils n'allrent donc pas loin, et, ayant
trouv dans le prochain bourg une htellerie qui n'etoit pas encore
ferme, ils y demandrent  coucher. On les mit dans une chambre o
etoit dej couch un hte, noble ou roturier, qui y avoit soup, et qui,
ayant  faire diligence pour des affaires qui ne sont pas venues  ma
connoissance, faisoit etat de partir  la pointe du jour. L'arrive des
comediens ne servit pas au dessein qu'il avoit d'tre  cheval de bonne
heure: car il en fut eveill, et peut-tre en pesta-t-il en son ame;
mais la presence de deux hommes d'assez bonne mine fut possible cause
qu'il n'en temoigna rien. La Rancune, qui etoit d'une accostante
manire, lui fit d'abord des excuses de ce qu'ils troubloient son repos,
et lui demanda ensuite d'o il venoit. Il lui dit qu'il venoit d'Anjou
et qu'il s'en alloit en Normandie pour une affaire presse. La Rancune,
en se deshabillant et pendant qu'on chauffoit des draps, continuoit ses
questions; mais comme elles n'etoient utiles ni  l'un ni  l'autre, et
que le pauvre homme qu'on avoit eveill n'y trouvoit pas son compte, il
le pria de le laisser dormir. La Rancune lui en fit des excuses fort
cordiales, et en mme temps, l'amour-propre lui faisant oublier celui du
prochain, il fit dessein de s'approprier une paire de bottes neuves
qu'un garon de l'htellerie venoit de rapporter dans la chambre aprs
les avoir nettoyes[229]. L'Olive, qui n'avoit alors autre envie que de
bien dormir, se jeta dans le lit, et la Rancune demeura auprs du feu,
non tant pour voir la fin du fagot qu'on avoit allum que pour contenter
la noble ambition d'avoir une paire de bottes neuves aux depens
d'autrui. Quand il crut l'homme qu'il alloit voler bien et dment
endormi, il prit ses bottes, qui etoient au pied de son lit, et, les
ayant chausses  cru, sans oublier de s'attacher les eperons, s'alla
mettre, ainsi bott et eperonn qu'il etoit, auprs de l'Olive. Il faut
croire qu'il se tint sur le bord du lit, de peur que ses jambes armes
ne touchassent aux jambes nues de son camarade, qui ne se ft pas tu
d'une si nouvelle faon de se mettre entre deux draps, et ainsi auroit
pu faire avorter son entreprise.

[Note 229: Rojas, dans son Viage entretenido, raconte des
escroqueries semblables de ses deux compagnons les comdiens ambulants
Rios et Solano, qui essaient de voler les tapisseries d'une auberge, se
sauvent avec la recette, etc. Les Chroniques du Maine--et ce ne sont pas
les seules--nous apprennent que les troupes d'acteurs nomades de bas
tage, qui parcouroient sans cesse les villes et les bourgades, avoient
souvent des dmls avec la police.]

Le reste de la nuit se passa assez paisiblement. La Rancune dormit, ou
en fit le semblant. Les coqs chantrent, le jour vint, et l'homme qui
couchoit dans la chambre de nos comediens se fit allumer du feu et
s'habilla. Il fut question de se botter: une servante lui presenta les
vieilles bottes de la Rancune, qu'il rebuta rudement; on lui soutint
qu'elles etoient  lui; il se mit en colre et fit une rumeur
diabolique. L'hte monta dans la chambre et lui jura, foi de matre
cabaretier, qu'il n'y avoit point d'autres bottes que les siennes non
seulement dans la maison, mais aussi dans le village, le cur mme
n'allant jamais  cheval[230]. L-dessus, il lui voulut parler des
bonnes qualits de son cur, et lui conter de quelle faon il avoit eu
sa cure, et depuis quand il la possedoit. Le babil de l'hte acheva de
lui faire perdre patience. La Rancune et l'Olive, qui s'etoient eveills
au bruit, prirent connoissance de l'affaire, et la Rancune exagera
l'enormit du cas et dit  l'hte que cela etoit bien vilain. Je me
soucie d'une paire de bottes neuves comme d'une savate, disoit le pauvre
debott  la Rancune; mais il y va d'une affaire de grande importance
pour un homme de condition  qui j'aimerois moins avoir manqu qu' mon
propre pre, et, si je trouvois les plus mechantes bottes du monde 
vendre, j'en donnerais plus qu'on ne m'en demanderoit. La Rancune, qui
s'etoit mis le corps hors du lit, haussoit les epaules de temps en temps
et ne lui repondoit rien, se repaissant les yeux de l'hte et de la
servante, qui cherchoient inutilement les bottes, et du malheureux qui
les avoit perdues, qui cependant maudissoit sa vie et meditoit peut-tre
quelque chose de funeste, quand la Rancune, par une generosit sans
exemple et qui ne lui etoit pas ordinaire, dit tout haut, en s'enfonant
dans son lit, comme un homme qui meurt d'envie de dormir: Morbleu!
Monsieur, ne faites plus tant de bruit pour vos bottes, et prenez les
miennes, mais  condition que vous nous laisserez dormir, comme vous
voultes hier que j'en fisse autant. Le malheureux, qui ne l'etoit plus
puisqu'il retrouvoit des bottes, eut peine  croire ce qu'il entendoit;
il fit un grand galimatias de mauvais remercment, d'un ton de voix si
passionn que la Rancune eut peur qu' la fin il ne le vnt embrasser
dans son lit. Il s'ecria donc en colre, et jurant doctement: Eh!
morbleu! Monsieur, que vous tes fcheux, et quand vous perdez vos
bottes, et quand vous remerciez ceux qui vous en donnent! Au nom de
Dieu, prenez les miennes encore un coup, et je ne vous demande autre
chose sinon que vous nous laissiez dormir, ou bien rendez-moi mes bottes
et faites tant de bruit que vous voudrez. Il ouvroit la bouche pour
repliquer, quand la Rancune s'ecria: Ah! mon Dieu! que je dorme ou que
mes bottes me demeurent! Le matre du logis,  qui une faon de parler
si absolue avoit donn beaucoup de respect pour la Rancune, poussa hors
de la chambre son hte, qui n'en et pas demeur l, tant il avoit de
ressentiment[231] d'une paire de bottes si genereusement donne. Il
fallut pourtant sortir de la chambre et s'aller botter dans la cuisine,
et lors la Rancune se laissa aller au sommeil plus tranquillement qu'il
n'avoit fait la nuit, sa facult de dormir n'etant plus combattue du
desir de voler des bottes et de la crainte d'tre pris sur le fait. Pour
l'Olive, qui avoit mieux employ la nuit que lui, il se leva de grand
matin, et, s'etant fait tirer du vin, s'amusa  boire, n'ayant rien de
meilleur  faire.

[Note 230: Les bottes ne servoient proprement que pour cet usage. Le
mot botte, dit Furetire, signifie une chaussure de cuir dont on se
sert quand on monte  cheval, tant pour y tre plus ferme que pour se
garantir des injures du temps. (Dict.) V. encore Roman comique, l. 2,
ch. 6. L'auteur des Loix de la galanterie mentionne comme une trange
nouveaut, dont il se moque, que la mode est venue d'tre bott, si
l'on veut, six mois durant, sans monter  cheval. C'toit l le grand
ton depuis assez long-temps dj, mais seulement dans la haute
compagnie, et surtout  Paris. Cf. le Satyrique de la Court (Varits
hist. et litt., de M. Ed. Fournier, chez Jannet, t. 3, p. 250, 251); La
grande proprit des bottes sans cheval (Id., t. 6, p. 29); et ce que
dit Tallemant de cet usage, dans l'Histor. de M. d'Aumont. Les bottes
toient un des ornements les plus recherchs par ceux qui vouloient
parotre, et on en toit venu  tre bott et peronn mme pour aller 
pied. V. Baron de Fneste, l. 1, ch. 2, p. 15, dit. Jannet; la Mode qui
court  prsent, 1613, in-12, p. 12; le Francion de Sorel, l. 10, p. 601
et suiv., d. 1660.]

[Note 231: Ce mot veut dire ici reconnoissance, signification qu'il
a souvent au XVIIe sicle, et mme dans Racine:

     Tandis qu'autour de moi votre cour assemble
     Retentit des bienfaits dont vous m'avez comble,
     Est-il juste, seigneur, que seul, en ce moment,
     Je demeure sans voix et sans ressentiment!

V. aussi l'Eptre ddicat. d'Offray en tte de la troisime partie.]

La Rancune dormit jusqu' onze heures. Comme il s'habilloit, Ragotin
entra dans la chambre; il avoit le matin visit les comediennes, et,
mademoiselle de l'Etoile lui ayant reproch qu'elle ne le croyoit gure
de ses amis, puisqu'il n'etoit pas de ceux qui couroient aprs sa
compagne, il lui promit de ne retourner point dans le Mans qu'il n'en
et appris des nouvelles; mais, n'ayant pu trouver de cheval ni  louer
ni  emprunter, il n'et pu tenir sa promesse si son meunier ne lui et
prt son mulet, sur lequel il monta sans bottes, et arriva, comme je
vous viens de dire, dans le bourg o avoient couch les deux comediens.
La Rancune avoit l'esprit fort present; il ne vit pas plutt Ragotin en
souliers qu'il crut que le hasard lui fournissoit un beau moyen de
cacher son larcin, dont il n'etoit pas peu en peine. Il lui dit donc
d'abord qu'il le prioit de lui prter ses souliers et de vouloir prendre
ses bottes, qui le blessoient  un pied  cause qu'elles etoient neuves.
Ragotin prit le parti avec grande joie: car, en chevauchant son mulet,
un ardillon qui avoit perc son bas, lui avoit fait regretter de n'tre
pas bott.

Il fut question de dner. Ragotin paya pour les comediens et pour son
mulet. Depuis son trebuchement, quand la carabine tira entre ses jambes,
il fit serment de ne monter jamais sur un animal chevauchable sans
prendre toutes ses srets. Il prit donc avantage pour monter sur sa
bte; mais, avec toute sa prcaution, il eut bien de la peine  se
placer dans le bas du mulet. Son esprit vif ne lui permettoit pas d'tre
judicieux, et il avoit inconsiderement relev les bottes de la Rancune,
qui lui venoient jusqu' la ceinture, et lui empchoient de plier son
petit jarret, qui n'etoit pas le plus vigoureux de la province. Enfin
donc, Ragotin sur son mulet et les comediens  pied suivirent le premier
chemin qu'ils trouvrent, et, chemin faisant, Ragotin decouvroit aux
comediens le dessein qu'il avoit de faire la comedie avec eux, leur
protestant qu'encore qu'il ft assur d'tre bientt le meilleur
comedien de France, il ne pretendoit tirer aucun profit de son metier,
qu'il vouloit le faire seulement par curiosit, et pour faire voir qu'il
etoit n  tout ce qu'il vouloit entreprendre. La Rancune et l'Olive le
fortifirent dans sa noble envie, et,  force de le louer et de lui
donner courage, le mirent en si belle humeur qu'il se prit  reciter de
dessus son mulet des vers de Pyrame et Thisb du pote Theophile[232].
Quelques paysans, qui accompagnoient une charrette charge et qui
faisoient le mme chemin, crurent qu'il prchoit la parole de Dieu, le
voyant declamer l comme un forcen. Tandis qu'il recita, ils eurent
toujours la tte nue et le respectrent comme un predicateur de grands
chemins.

[Note 232: V. plus haut, page 82, note 2; page 137, note 3.]




CHAPITRE III.

L'Histoire de la Caverne.

Les deux comediennes que nous avons laisses dans la maison o Angelique
avoit et enleve n'avoient pas dormi davantage que le Destin.
Mademoiselle de l'Etoile s'etoit mise dans le mme lit que la Caverne,
pour ne la laisser pas seule avec son desespoir, et pour tcher de lui
persuader de ne s'affliger pas tant qu'elle faisoit. Enfin, jugeant
qu'une affliction si juste ne manquoit pas de raisons pour se defendre,
elle ne les combattit plus avec les siennes; mais, pour faire diversion,
elle se mit  se plaindre de sa mauvaise fortune aussi fort que sa
compagne faisoit de la sienne, et ainsi l'engagea adroitement  lui
conter ses aventures, d'autant plus aisement que la Caverne ne pouvoit
souffrir alors que quelqu'un se dt plus malheureux qu'elle. Elle
s'essuya donc les larmes qui lui mouilloient le visage en grande
abondance, et, soupirant une bonne fois pour n'avoir pas si tt  y
retourner, elle commena ainsi son histoire:

Je suis ne comedienne, fille d'un comedien,  qui je n'ai jamais ou
dire qu'il et des parens d'autre profession que de la sienne. Ma mre
etoit fille d'un marchand de Marseille, qui la donna  mon pre en
mariage pour le recompenser d'avoir expos sa vie pour sauver la sienne
qu'avoit attaque  son avantage un officier des galres, aussi amoureux
de ma mre qu'il en etoit ha. Ce fut une bonne fortune pour mon pre:
car on lui donna, sans qu'il la demandt, une femme jeune, belle et plus
riche qu'un comedien de campagne ne la pouvoit esperer. Son beau-pre
fit ce qu'il put pour lui faire quitter sa profession, lui proposant et
plus d'honneur et plus de profit dans celle de marchand; mais ma mre,
qui etoit charme de la comedie, empcha mon pre de la quitter. Il
n'avoit point de repugnance  suivre l'avis que lui donnoit le pre de
sa femme, sachant mieux qu'elle que la vie comique n'est pas si
heureuse qu'elle le parot. Mon pre sortit de Marseille un peu aprs
ses noces, emmena ma mre faire sa premire campagne, qui en avoit plus
grande impatience que lui, et en fit en peu de temps une excellente
comedienne. Elle fut grosse ds la premire anne de son mariage, et
accoucha de moi derrire le thtre. J'eus un frre un an aprs, que
j'aimois beaucoup et qui m'aimoit aussi. Notre troupe etoit compose de
notre famille et de trois comediens, dont l'un etoit mari avec une
comedienne qui jouoit les seconds rles. Nous passions un jour de fte
par un bourg de Perigort, et ma mre, l'autre comedienne et moi etions
sur la charrette qui portoit notre bagage, et nos hommes nous
escortoient  pied, quand notre petite caravane fut attaque par sept ou
huit vilains hommes, si ivres qu'ayant fait dessein de tirer en l'air un
coup d'arquebuze pour nous faire peur, j'en fus toute couverte de
drages, et ma mre en fut blesse au bras. Ils saisirent mon pre et
deux de ses camarades, devant qu'ils se pussent mettre en defense, et
les batirent cruellement. Mon frre et le plus jeune de nos comediens
s'enfuirent, et depuis ce temps-l je n'ai pas ou parler de mon frre.
Les habitans du bourg se joignirent  ceux qui nous faisoient une si
grande violence, et firent retourner notre charrette sur ses pas. Ils
marchoient firement et  la hte, comme des gens qui ont fait un grand
butin et le veulent mettre en sret, et ils faisoient un bruit  ne
s'entendre pas les uns les autres. Aprs une heure de chemin, ils nous
firent entrer dans un chteau, o, aussitt que nous fmes entrs, nous
oumes plusieurs personnes crier avec grande joie que les Bohemiens
etoient pris. Nous reconnmes par l qu'on nous prenoit pour ce que nous
n'etions pas, et cela nous donna quelque consolation. La jument qui
tranoit notre charrette tomba morte de lassitude, ayant et trop
presse et trop battue. La comedienne  qui elle etoit, et qui la louoit
 la troupe, en fit des cris aussi pitoyables que si elle et vu mourir
son mari. Ma mre en mme temps s'evanouit de la douleur qu'elle sentoit
en son bras, et les cris que je fis pour elle furent encore plus grands
que ceux que la comedienne avoit faits pour la jument. Le bruit que nous
faisions, et que faisoient les brutaux et les ivrognes qui nous avoient
amens, fit sortir d'une salle basse le seigneur du chteau, suivi de
quatre ou cinq casaques ou manteaux rouges de fort mauvaise mine[233].
Il demanda d'abord o etoient les voleurs de Bohemiens, et nous fit
grand'peur. Mais, ne voyant entre nous que des personnes blondes[234],
il demanda  mon pre qui il etoit, et n'eut pas plutt appris que nous
etions de malheureux comediens, qu'avec une impetuosit qui nous
surprit, et jurant de la plus furieuse faon que j'aie jamais ou jurer,
il chargea  grands coups d'epe ceux qui nous avoient pris, qui
disparurent en un moment, les uns blesss, les autres fort effrays. Il
fit delier mon pre et ses compagnons, commanda qu'on ment les femmes
dans une chambre et qu'on mt nos hardes en lieu sr. Des servantes se
presentrent pour nous servir, et dressrent un lit  ma mre, qui se
trouvoit fort mal de la blessure de son bras. Un homme qui avoit la mine
d'un matre d'htel nous vint faire des excuses de la part de son matre
de ce qui s'etoit pass. Il nous dit que les coquins qui s'etoient si
malheureusement mpris avoient et chasss, la plupart battus ou
estropis; que l'on alloit envoyer querir un chirurgien dans le prochain
bourg pour panser le bras de ma mre, et nous demanda instamment si l'on
ne nous avoit rien pris, nous conseillant de faire visiter nos hardes
pour savoir s'il y manquoit quelque chose.

[Note 233: La casaque rouge toit l'uniforme des archers.]

[Note 234: Les Bohmiens ont la peau cuivre et les cheveux noirs.
Tallemant raconte dans une note (Histor. de Saint-Germain Beaupr) que
madame Perrochel, une fois, chez madame de Rohan, voyant des portraits,
demanda de qui ils toient. Des princesses de Bohme, lui
dit-on.--Jsus! vous m'tonnez, rpondit-elle: ils sont blancs comme
neige. Elle croyoit qu'il s'agissoit de Bohmiennes. Il parle en
plusieurs autres endroits de leurs cheveux noirs comme d'un caractre
bien connu de cette race. (Histor. de d'Alincourt, de M. du Bellay, roi
d'Yvetot.)]

A l'heure du souper on nous apporta  manger dans notre chambre; le
chirurgien qu'on avoit envoy chercher arriva; ma mre fut panse et se
coucha avec une violente fivre. Le jour suivant, le seigneur du chteau
fit venir devant lui les comediens. Il s'informa de la sant de ma mre,
et dit qu'il ne vouloit pas la laisser sortir de chez lui qu'elle ne ft
guerie. Il eut la bont de faire chercher dans les lieux d'alentour mon
frre et le jeune comedien qui s'etoient sauvs; ils ne se trouvrent
point, et cela augmenta la fivre de ma mre. On fit venir d'une petite
ville prochaine un medecin et un chirurgien plus experiment que celui
qui l'avoit panse la premire fois. Et enfin les bons traitemens qu'on
nous fit nous firent bientt oublier la violence qu'on nous avoit faite.

Ce gentilhomme chez qui nous etions etoit fort riche, plus craint
qu'aim dans tout le pays, violent dans toutes ses actions comme un
gouverneur de place frontire[235], et qui avoit la reputation d'tre
vaillant autant qu'on le pouvoit tre. Il s'appeloit le baron de
Sigognac. Au temps o nous sommes, il seroit pour le moins un marquis,
et en ce temps-l il etoit un vrai tyran de Perigord. Une compagnie de
bohemiens qui avoient log sur ses terres avoient vol les chevaux d'un
haras qu'il avoit  une lieue de son chteau[236], et ses gens, qu'il
avoit envoys aprs, s'etoient mepris  nos depens, comme je vous ai
dej dit. Ma mre se gurit parfaitement, et mon pre et ses camarades,
pour se montrer reconnoissans, autant que de pauvres comediens pouvoient
le faire, du bon traitement qu'on leur avoit fait, offrirent de jouer la
comedie dans le chteau tant que le baron de Sigognac l'auroit agreable.
Un grand page, g pour le moins de vingt-quatre ans, qui devoit tre
sans doute le doyen des pages du royaume, et une manire de gentilhomme
suivant, apprirent les rles de mon frre et du comedien qui s'etoit
enfui avec lui. Le bruit se repandit dans le pays qu'une troupe de
comediens devoient representer une comedie chez le baron de Sigognac.
Force noblesse perigourdine y fut convie; et, lorsque le page sut son
rle, qui lui fut si difficile  apprendre qu'on fut contraint d'en
couper et de le reduire  deux vers, nous representmes Roger et
Bradamante, du pote Garnier[237]. L'assemble etoit fort belle, la
salle bien eclaire, le thetre fort commode et la decoration accommode
au sujet. Nous nous efformes tous de bien faire, et nous y reussmes.
Ma mre part belle comme un ange, arme en amazone, et sortant d'une
maladie qui l'avoit un peu plie, son teint eclata plus que toutes les
lumires dont la salle etoit eclaire. Quelque grand sujet que j'aie
d'tre fort triste, je ne puis songer  ce jour-l que je ne rie de la
plaisante faon dont le grand page s'acquitta de son rle. Il ne faut
pas que ma mauvaise humeur vous cache une chose si plaisante; peut-tre
que vous ne la trouverez pas telle, mais je vous assure qu'elle fit bien
rire toute la compagnie et que j'en ai bien ri depuis, soit qu'il y et
veritablement de quoi en rire, ou que je sois de celles qui rient de peu
de chose. Il jouoit le page du vieil duc Aymon, et n'avoit que deux vers
 reciter en toute la pice: c'est alors que ce vieillard s'emporte
terriblement contre sa fille Bradamante de ce qu'elle ne veut point
epouser le fils de l'empereur[238], etant amoureuse de Roger. Le page
dit  son matre:

     Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez;
     Vous n'tes pas trop bien assur sur vos pieds.

Ce grand sot de page, encore que son rle ft ais  retenir, ne laissa
pas de le corrompre, et dit de fort mauvaise grce et tremblant comme un
criminel:

     Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez,
     Vous n'tes pas trop bien assur sur vos jambes[239].

[Note 235: La Relation des grands jours d'Auvergne, de Flchier,
nous montre quelles toient les violences, les exactions, les tyrannies,
des gentilshommes et gouverneurs, mme dans les provinces centrales,
comme l'Auvergne; il en devoit tre ainsi  bien plus forte raison dans
les provinces frontires, dont la situation donnoit plus de scurit aux
coupables, en cas de recherche. V., dans Tallemant, l'Histor. de
Saint-Germain Beaupr, gouverneur de la Marche; du duc de Brz,
gouverneur de Brouage; du marchal de la Meilleraye, gouverneur de
Nantes, etc., etc.; et ce qu'il raconte, dans celle de M. d'Alincourt,
de la mode despotique de certains gouverneurs de frontires. Ailleurs:
Ce fut alors, dit-il de Courtenan, gouverneur de Mantes, qu'il fit le
petit tyran avec autant d'impunit que si c'et t dans le Bigorre.
(Histor. de Courtenan.)]

[Note 236: On peut voir dans les Recherches de Pasquier le rcit de
la premire apparition des Bohmiens aux portes de Paris, en 1427. Ils
reparurent au XVIe sicle, plus nombreux que jamais, et furent condamns
au bannissement par les tats de Blois en 1560. Au XVIIe sicle, leurs
apparitions furent plus rares et leurs bandes moins nombreuses; mais ils
continurent  signaler leur passage par des vols et des escroqueries,
malgr un nouvel arrt contre eux, prononc, par le Parlement de Paris
en 1612.]

[Note 237: Le vrai titre de la pice est Bradamante, tragi-comdie,
(1582): elle prsente, en certaines scnes, comme le drame moderne,
l'alliance du comique au srieux (V. acte 2, sc. 2). Ce sujet toit un
de ceux que traitoient le plus souvent et le plus volontiers nos vieux
potes tragiques, comme l'attestent encore la Rodomontade de Mliglosse,
la Mort de Roger et la Mort de Bradamante, par un anonyme (1622); la
Bradamante de La Calprende (1636), etc. On n'avoit pas eu beaucoup 
retrancher au rle du page La Roque pour le rduire  deux vers, car il
n'en a que quatre ou cinq dans l'original; mais il avoit fallu plus
d'industrie pour faire jouer par six comdiens une pice qui renferme
douze rles d'hommes, sans parler des ambassadeurs.]

[Note 238: Lon, fils de l'empereur de Byzance (acte 2, sc. 2).]

[Note 239: Les Mmoires de la princesse Palatine citent un exemple
de distraction analogue, et encore plus plaisante, de la pari d'un
acteur jouant, dans le Mdecin malgr lui, le rle de Gronte (Lettre du
8 mars 1701). Il seroit facile de runir bon nombre d'autres anecdotes
du mme genre, plus ou moins authentiques.]

Cette mauvaise rime surprit tout le monde. Le comedien qui faisoit le
personnage d'Aymon s'en eclata de rire et ne put plus representer un
vieillard en colre. Toute l'assistance n'en rit pas moins; et pour moi,
qui avois la tte passe dans l'ouverture de la tapisserie pour voir le
monde et pour me faire voir, je pensai me laisser choir  force de rire.
Le matre de la maison, qui etoit de ces melancoliques qui ne rient que
rarement et ne rient pas pour peu de chose, trouva tant de quoi rire
dans le defaut de memoire de son page et dans sa mauvaise manire de
reciter des vers qu'il pensa crever  force de se contraindre  garder
un peu de gravit; mais enfin il falloit rire aussi fort que les autres,
et ses gens nous avourent qu'ils ne lui en avoient jamais vu tant
faire. Et, comme il s'etoit acquis une grande autorit dans le pays, il
n'y eut personne de la compagnie qui ne rit autant ou plus que lui, ou
par complaisance ou de bon courage.

J'ai grand'peur, ajouta alors la Caverne, d'avoir fait ici comme ceux
qui disent: Je m'en vais vous faire un conte qui vous fera mourir de
rire, et qui ne tiennent pas leur parole: car j'avoue que je vous ai
fait trop de fte de celui de mon page.--Non, lui repondit l'Etoile, je
l'ai trouv tel que vous me l'aviez fait esperer. Il est bien vrai que
la chose peut avoir paru plus plaisante  ceux qui la virent qu'elle ne
le sera  ceux  qui on en fera le recit, la mauvaise action du page
servant beaucoup  la rendre telle, outre que le temps, le lieu et la
pente naturelle que nous avons  nous laisser aller au rire des autres
peuvent lui avoir donn des avantages qu'elle n'a pu avoir depuis.

La Caverne ne fit pas davantage d'excuses pour son conte, et, reprenant
son histoire o elle l'avoit laisse: Aprs, continua-t-elle, que les
acteurs et les auditeurs eurent ri de toutes les forces de leur facult
risible, le baron de Sigognac voulut que son page repart sur le theatre
pour y reparer sa faute, ou plutt pour faire rire encore la compagnie;
mais le page, le plus grand brutal que j'aie jamais vu, n'en voulut rien
faire, quelque commandement que lui ft un des plus rudes matres du
monde. Il prit la chose comme il etoit capable de la prendre,
c'est--dire fort mal; et son deplaisir, qui ne devoit tre que trs
leger, s'il et et raisonnable, nous causa depuis le plus grand malheur
qui nous pouvoit arriver. Notre comedie eut l'applaudissement de toute
l'assemble. La farce divertit encore plus que la comedie, comme il
arrive d'ordinaire partout ailleurs hors de Paris[240]. Le baron de
Sigognac et les autres gentilshommes ses voisins y prirent tant de
plaisir qu'ils eurent envie de nous voir jouer encore; chaque
gentilhomme se cotisa pour les comediens, selon qu'il eut l'ame
liberale; le baron se cotisa le premier pour montrer l'exemple aux
autres, et la comedie fut annonce pour la premiere fte. Nous joumes
un mois durant devant cette noblesse perigourdine, regals  l'envi des
hommes et des femmes, et mme la troupe en profita de quelques habits
demi-uss. Le baron nous faisoit manger  sa table; ses gens nous
servoient avec empressement et nous disoient souvent qu'ils nous etoient
obligs de la bonne humeur de leur matre, qu'ils trouvoient tout chang
depuis que la comedie l'avoit humanis. Le page seul nous regardoit
comme ceux qui l'avoient perdu d'honneur, et le vers qu'il avoit
corrompu et que tout le monde de la maison, jusqu'au moindre marmiton,
lui recitoit  toute heure, lui etoit, toutes les fois qu'il en etoit
persecut, un cruel coup de poignard, dont enfin il resolut de se venger
sur quelqu'un de notre troupe. Un jour que le baron de Sigognac avoit
fait une assemble de ses voisins et de ses paysans pour delivrer ses
bois d'une grande quantit de loups qui s'y etoient adonns, et dont le
pays etoit fort incommod, mon pre et ses camarades y portrent chacun
une arquebuse, comme firent aussi tous les domestiques du baron. Le
mechant page en fut aussi, et, croyant avoir trouv l'occasion qu'il
cherchoit d'executer le mauvais dessein qu'il avoit contre nous, il ne
vit pas plutt mon pre et ses camarades separs des autres, qui
rechargeoient leurs arquebuses et s'entrefournissoient l'un  l'autre de
la poudre et du plomb, qu'il leur tira la sienne de derriere un arbre et
pera mon malheureux pre de deux balles. Ses compagnons, bien empchs
 le soutenir, ne songrent point d'abord  courir aprs cet assassin,
qui s'enfuit et depuis quitta le pays. A deux jours de l, mon pre
mourut de sa blessure. Ma mre en pensa mourir de deplaisir, en retomba
malade, et j'en fus afflige autant qu'une fille de mon ge le pouvoit
tre. La maladie de ma mre tirant en longueur, les comediens et les
comediennes de notre troupe prirent cong du baron de Sigognac et
allrent quelque part ailleurs chercher  se remettre dans une autre
troupe. Ma mre fut malade plus de deux mois, et enfin elle se guerit,
aprs avoir reu du baron de Sigognac des marques de generosit et de
bont qui ne s'accordoient pas avec la reputation qu'il avoit dans le
pays d'tre le plus grand tyran qui se soit jamais fait craindre dans un
pays o la plupart des gentilshommes se mlent de l'tre. Ses valets,
qui l'avoient toujours vu sans humanit et sans civilit, etoient
etonns de le voir vivre avec nous de la manire la plus obligeante du
monde. On et pu croire qu'il etoit amoureux de ma mre; mais il ne
parloit presque point  elle et n'entroit jamais dans notre chambre, o
il nous faisoit servir  manger depuis la mort de mon pre. Il est bien
vrai qu'il envoyoit souvent savoir de ses nouvelles. On ne laissa pas
d'en medire dans le pays, ce que nous smes depuis. Mais ma mre, ne
pouvant demeurer plus longtemps avec bienseance dans le chteau d'un
homme de cette condition-l, avoit dej song  en sortir et avoit fait
dessein de se retirer  Marseille chez son pre. Elle le fit donc
savoir au baron de Sigognac, le remercia de tous les bienfaits que nous
en avions reus, et le pria d'ajouter  toutes les obligations qu'elle
lui avoit dej celle de lui faire avoir des montures pour elle et pour
moi jusqu' je ne sais quelle ville, et une charrette pour porter notre
petit bagage, qu'elle vouloit tcher de vendre au premier marchand
qu'elle trouveroit, si peu qu'on lui en voult donner. Le baron parut
fort surpris du dessein de ma mre, et elle ne fut pas peu surprise de
n'avoir pu tirer de lui ni un consentement ni un refus.

[Note 240: L'usage toit,  l'poque o se passe l'histoire de la
Caverne, d'accompagner les grandes pices d'une farce pour varier
l'amusement; cette coutume se perdit un peu plus tard, au moins  Paris.
Aujourd'hui la farce est comme abolie, dit Scarron lui-mme (2e part.,
ch. 8). Quand Molire vint s'tablir  Paris avec sa troupe, en 1658,
l'htel de Bourgogne y avoit compltement renonc, et ce fut lui qui la
rtablit d'abord devant le roi, puis pour le public. (Grimarest, Vie de
Molire.--Prf. des oeuv. de Molire, d. 1682.) Mais cet usage subsista
encore quelque temps en province, o, d'ailleurs, la plupart des acteurs
russissoient beaucoup mieux dans la farce que dans la comdie, comme
ceux que Flchier vit  Clermont pendant les grands jours, qui
estropioient Corneille, dit-il, mais qui reprsentoient assez bien le
burlesque.]

Le jour d'aprs, le cur d'une des paroisses dont il etoit seigneur nous
vint voir dans notre chambre. Il etoit accompagn de sa nice, une bonne
et agreable fille avec qui j'avois fait une grande connoissance. Nous
laissmes son oncle et ma mre ensemble et allmes nous promener dans le
jardin du chteau. Le cur fut long-temps en conversation avec ma mre
et ne la quitta qu' l'heure du souper. Je la trouvai fort rveuse; je
lui demandai deux ou trois fois ce qu'elle avoit, sans qu'elle me
repondt. Je la vis pleurer, et je me mis  pleurer aussi. Enfin, aprs
m'avoir fait fermer la porte de la chambre, elle me dit, pleurant encore
plus fort qu'elle n'avoit fait, que ce cur lui avoit appris que le
baron de Sigognac etoit eperdument amoureux d'elle, et lui avoit de plus
assur qu'il l'estimoit si fort qu'il n'avoit jamais os lui dire ou lui
faire dire qu'il l'aimt qu'en mme temps il ne lui offrt de l'epouser.
En achevant de parler, ses soupirs et ses sanglots la pensrent
suffoquer. Je lui demandai encore une fois ce qu'elle avoit. Quoi! ma
fille! me dit-elle, ne vous en ai-je pas assez dit, pour vous faire voir
que je suis la plus malheureuse personne du monde? Je lui dis que ce
n'etoit pas un si grand malheur  une comedienne que de devenir femme de
condition. Ha! pauvre petite, me dit-elle, que tu parles bien comme une
jeune fille sans experience! S'il trompe ce bon cur pour me tromper,
ajouta-t-elle; s'il n'a pas dessein de m'epouser comme il me le veut
faire accroire, quelles violences ne dois-je pas craindre d'un homme
tout  fait esclave de ses passions! S'il veut veritablement m'epouser
et que j'y consente, quelle misre dans le monde approchera de la mienne
quand sa fantaisie sera passe, et combien pourra-t-il me har s'il se
repent un jour de m'avoir aime! Non, non, ma fille, la bonne fortune ne
me vient pas chercher comme tu penses; mais un effroyable malheur, aprs
m'avoir t un mari qui m'aimoit et que j'aimois, m'en veut donner un
par force qui peut-tre me hara et m'obligera  le har. Son
affliction, que je trouvois sans raison, augmenta si fort sa violence
qu'elle pensa etouffer pendant que je lui aidai  se deshabiller. Je la
consolois du mieux que je pouvois, et je me servois contre son deplaisir
de toutes les raisons dont une fille de mon ge etoit capable,
n'oubliant pas  lui dire que la manire obligeante et respectueuse dont
le moins caressant de tous les hommes avoit toujours vecu avec nous me
sembloit de bon presage, et surtout le peu de hardiesse qu'il avoit eue
 declarer sa passion  une femme d'une profession qui n'inspire pas
toujours le respect. Ma mre me laissa dire tout ce que je voulus, se
mit au lit fort afflige et s'y affligea toute la nuit au lieu de
dormir. Je voulus resister au sommeil; mais il fallut se rendre, et je
dormis autant qu'elle dormit peu. Elle se leva de bonne heure, et quand
je m'eveillai je la trouvai habille et assez tranquille. J'etois bien
en peine de savoir quelle rsolution elle avoit prise: car, pour vous
dire la verit, je flattois mon imagination de la future grandeur o
j'esperois de voir arriver ma mre si le baron de Sigognac parloit selon
ses veritables sentimens, et si ma mre pouvoit reduire les siens  lui
accorder ce qu'il vouloit obtenir d'elle. La pense d'our appeler ma
mre madame la baronne occupoit agreablement mon esprit, et l'ambition
s'emparoit peu  peu de ma jeune tte.

La Caverne contoit ainsi son histoire, et l'Etoile l'ecoutoit
attentivement, quand elles ourent marcher dans leur chambre, ce qui
leur sembla d'autant plus etrange qu'elles se souvenoient fort bien
d'avoir ferm leur porte au verrou. Cependant elles entendoient toujours
marcher. Elles demandrent qui etoit l. On ne leur repondit rien, et un
moment aprs la Caverne vit au pied du lit, qui n'etoit point ferm, la
figure d'une personne qu'elle out soupirer, et qui, s'appuyant sur le
pied du lit, lui pressa les pieds. Elle se leva  demi pour voir de plus
prs ce qui commenoit  lui faire peur, et, resolue  lui parler, elle
avana la tte dans la chambre, et ne vit plus rien. La moindre
compagnie donne quelquefois de l'assurance, mais quelquefois aussi la
peur ne diminue pas pour tre partage. La Caverne s'effraya de n'avoir
rien vu, et l'Etoile s'effraya de ce que la Caverne s'effrayoit. Elles
s'enfoncrent dans leur lit, se couvrirent la tte de leur couverture et
se serrrent l'une contre l'autre, ayant grand'peur, et ne s'osant
presque parler. Enfin la Caverne dit  l'Etoile que sa pauvre fille
etoit morte et que c'etoit son me qui etoit venue soupirer auprs
d'elle. L'Etoile alloit peut-tre lui repondre, quand elles entendirent
encore marcher dans la chambre. L'Etoile s'enfona encore plus avant
dans le lit qu'elle n'avoit fait, et la Caverne, devenue plus hardie par
la pense qu'elle avoit que c'etoit l'ame de sa fille, se leva encore
sur son lit comme elle avoit fait, et, voyant encore parotre la mme
figure qui soupiroit encore et s'appuyoit sur ses pieds, elle avana la
main et en toucha une fort velue qui lui fit faire un cri effroyable et
la fit tomber sur le lit  la renverse. Dans le mme temps elles ourent
aboyer dans leur chambre, comme quand un chien a peur la nuit de ce
qu'il rencontre. La Caverne fut encore assez hardie pour regarder ce que
c'etoit, et alors elle vit un grand levrier qui aboyoit contre elle.
Elle le menaa d'une voix forte, et il s'enfuit en aboyant vers un coin
de la chambre, o il disparut. La courageuse comedienne sortit hors du
lit, et,  la clart de la lune qui peroit les fenetres, elle
decouvrit, au coin de la chambre o le fantme levrier avoit disparu,
une petite porte d'un petit escalier derob. Il lui fut ais de juger
que c'etoit un levrier de la maison qui etoit entr par l dans leur
chambre. Il avoit eu envie de se coucher sur leur lit, et, ne l'osant
faire sans le consentement de ceux qui y etoient couchs, avoit soupir
en chien, et s'etoit appuy des jambes de devant sur le lit, qui etoit
haut sur les siennes, comme sont tous les lits  l'antique, et s'etoit
cach dessous quand la Caverne avana la tte dans la chambre la
premire fois. Elle n'ta pas d'abord  l'Etoile la croyance qu'elle
avoit que c'etoit un esprit, et fut long-temps  lui faire comprendre
que c'etoit un levrier. Tout afflige qu'elle etoit, elle railla sa
compagne de sa poltronnerie, et remit la fin de son histoire  quelque
autre temps que le sommeil ne leur seroit pas si necessaire qu'il leur
etoit alors. La pointe du jour commenoit  parotre; elles
s'endormirent, et se levrent sur les dix heures, qu'on les vint avertir
que le carrosse qui les devoit mener au Mans etoit prt de partir quand
elles voudroient.




CHAPITRE IV.

Le Destin trouve Leandre.

Le Destin cependant alloit de village en village, s'informant de ce
qu'il cherchoit et n'en apprenant aucunes nouvelles. Il battit un grand
pays, et ne s'arrta point que sur les deux ou trois heures, que sa faim
et la lassitude de son cheval le firent retourner dans un gros bourg
qu'il venoit de quitter. Il y trouva une assez bonne htellerie, parce
qu'elle etoit sur le grand chemin, et n'oublia pas de s'informer si on
n'avoit point ou parler d'une troupe de gens de cheval qui enlevoient
une femme. Il y a un gentilhomme l-haut qui vous en peut dire des
nouvelles, dit le chirurgien du village, qui se trouva l; je crois,
ajouta-t-il, qu'il a eu quelques demls avec eux et en a et maltrait.
Je lui viens d'appliquer un cataplasme anodin et resolutif sur une
tumeur livide qu'il a sur les vertbres du col, et je lui ai pans une
grande plaie qu'on lui a faite  l'occiput. Je l'ai voulu saigner, parce
qu'il a le corps tout couvert de contusions, mais il n'a pas voulu; il
en a pourtant bien besoin. Il faut qu'il ait fait quelque lourde chute
et qu'il ait et exced de coups. Ce chirurgien de village prenoit tant
de plaisir  debiter les termes de son art qu'encore que le Destin l'et
quitt et qu'il ne ft ecout de personne, il continua longtemps le
discours qu'il avoit commenc[241], jusqu' tant que l'on le vint querir
pour saigner une femme qui se mouroit d'une apoplexie.

[Note 241: Molire n'est pas le seul ni le premier qui se soit moqu
des mdecins d'alors. Indpendamment de Boileau, et de La Fontaine,
Scarron, dans ce passage et dans plusieurs autres (V. l. 1, ch. 14, p.
128; l. 2, ch. 9); Barclay, dans Euphormion; Cyrano de Bergerac dans sa
Lettre contre les mdecins, etc., l'ont fait presque dans les mmes
termes que Molire. On peut voir ce qu'en dit La Bruyre (De quelques
usages). Cf. aussi l'Ombre de Molire, comdie de Brcourt, 1674, etc.,
etc. Les mdecins se discrditoient eux-mmes par leurs querelles et
leurs discussions, et, en se traitant entre eux de charlatans et
d'imposteurs, ils apprenoient aux autres  les traiter de mme. V.
Lettres de Gui-Patin.]

Cependant le Destin montoit dans la chambre de celui dont le chirurgien
lui avoit parl. Il y trouva un jeune homme bien vtu, qui avoit la tte
bande, et qui s'etoit couch sur un lit pour reposer. Le Destin lui
voulut faire des excuses de ce qu'il etoit entr dans sa chambre devant
que d'avoir sceu s'il l'auroit agreable: mais il fut bien surpris quand,
aux premires paroles de son compliment, l'autre se leva de son lit et
le vint embrasser, se faisant connotre  lui pour son valet Leandre,
qui l'avoit quitt depuis quatre ou cinq jours sans prendre cong de
lui, et que la Caverne croyoit tre le ravisseur de sa fille. Le Destin
ne savoit de quelle faon il lui devoit parler, le voyant bien vtu et
de fort bonne mine. Pendant qu'il le considera, Leandre eut le temps de
se rassurer, car il avoit paru d'abord fort interdit. J'ai beaucoup de
confusion, dit-il au Destin, de n'avoir pas eu pour vous toute la
sincerit que je devois avoir, vous estimant comme je fais; mais vous
excuserez un jeune homme sans experience, qui, devant que de vous bien
connotre, vous croyoit fait comme le sont d'ordinaire ceux de votre
profession, et qui n'osoit pas vous confier un secret d'o depend tout
le bonheur de sa vie. Le Destin lui dit qu'il ne pouvoit savoir que de
lui-mme en quoi il lui avoit manqu de sincerit. J'ai bien d'autres
choses  vous apprendre, si peut-tre vous ne les savez dej, lui
repondit Leandre; mais auparavant il faut que je sache ce qui vous
amne ici. Le Destin lui conta de quelle faon Angelique avoit t
enleve; il lui dit qu'il couroit aprs ses ravisseurs, et qu'il avoit
appris, en entrant dans l'htellerie, qu'il les avoit trouvs et lui en
pourroit apprendre des nouvelles. Il est vrai que je les ai trouvs,
lui repondit Leandre en soupirant, et que j'ai fait contre eux ce qu'un
homme seul pouvoit faire contre plusieurs; mais, mon epe s'etant rompue
dans le corps du premier que j'ai bless, je n'ai pu rien faire pour le
service de mademoiselle Angelique, ni mourir en la servant, comme
j'etois resolu  l'un ou  l'autre evenement. Ils m'ont mis en l'etat o
vous me voyez. J'ai t etourdi du coup d'estramaon que j'ai reu sur
la tte; ils m'ont cru mort, et ont pass outre  grand hte. Voil tout
ce que je sais de mademoiselle Angelique. J'attends ici un valet qui
vous en apprendra davantage: il les a suivis de loin, aprs m'avoir aid
 reprendre mon cheval, qu'ils m'ont peut-tre laiss  cause qu'il ne
valoit pas grand chose. Le Destin lui demanda pourquoi il l'avoit
quitt sans l'en avertir, d'o il venoit et qui il etoit, ne doutant
plus qu'il ne lui et cach son nom et sa condition. Leandre lui avoua
qu'il en etoit quelque chose, et, s'etant recouch  cause que les coups
qu'il avoit reus lui faisoient beaucoup de douleur, le Destin s'assit
sur le pied du lit, et Leandre lui dit ce que vous allez lire dans le
suivant chapitre.




CHAPITRE V.

Histoire de Leandre.

Je suis un gentilhomme d'une maison assez connue dans la province.
J'espre un jour d'avoir pour le moins douze mille livres de rente,
pourvu que mon pre meure: car, encore qu'il y ait quatre-vingts ans
qu'il fait enrager tous ceux qui dependent de lui ou qui ont affaire 
lui, il se porte si bien qu'il y a plus  craindre pour moi qu'il ne
meure jamais qu' esperer que je lui succde un jour en trois fort
belles terres qui sont tout son bien. Il me veut faire conseiller au
Parlement de Bretagne contre mon inclination, et c'est pour cela qu'il
m'a fait etudier de bonne heure. J'etois ecolier  la Flche quand votre
troupe y vint representer. Je vis mademoiselle Angelique, et j'en devins
tellement amoureux que je ne pus plus faire autre chose que de l'aimer.
Je fis bien davantage, j'eus l'assurance de lui dire que je l'aimois;
elle ne s'en offensa point; je lui crivis, elle reut ma lettre et ne
m'en fit pas plus mauvais visage. Depuis ce temps-l une maladie qui fit
garder la chambre  mademoiselle de la Caverne, pendant que vous ftes 
la Flche, facilita beaucoup les conversations que sa fille et moi emes
ensemble. Elle les auroit sans doute empches, trop sevre comme elle
est pour tre d'une profession qui semble dispenser du scrupule et de la
severit ceux qui la suivent. Depuis que je devins amoureux de sa fille,
je n'allai plus au collge et ne manquai pas un jour d'aller  la
comedie. Les pres jesuites me voulurent remettre dans mon devoir; mais
je ne voulus plus obeir  de si mal-plaisans matres, aprs avoir choisi
la plus charmante matresse du monde. Votre valet fut tu  la porte de
la comedie par des ecoliers bretons, qui firent cette anne-l beaucoup
de desordre  la Flche, parce qu'ils y etoient en grand nombre et que
le vin y fut  bon march[242]. Cela fut cause en partie que vous
quitttes la Flche pour aller  Angers. Je ne dis point adieu 
mademoiselle Anglique, sa mre ne la perdant point de vue. Tout ce que
je pus faire, ce fut de parotre devant elle, en la voyant partir, le
desespoir peint sur le visage et les yeux mouills de larmes. Un regard
triste qu'elle me jeta me pensa faire mourir. Je m'enfermai dans ma
chambre; je pleurai le reste du jour et toute la nuit; et, ds le matin,
changeant mon habit en celui de mon valet, qui etoit de ma taille, je le
laissai  la Flche pour prendre mon equipage d'ecolier et lui laissai
une lettre pour un fermier de mon pre qui me donne de l'argent quand je
lui en demande, avec ordre de me venir trouver  Angers. J'en pris le
chemin aprs vous et vous attrapai  Duretail[243], o plusieurs
personnes de condition qui y couroient le cerf vous arrtrent sept ou
huit jours. Je vous offris mon service, et vous me prtes pour votre
valet, soit que vous fussiez incommod de n'en avoir point, ou que ma
mine et mon visage, qui peut-tre ne vous deplurent pas, vous
obligeassent  me prendre. Mes cheveux, que j'avois fait couper fort
courts, me rendirent meconnaissable  ceux qui m'avoient vu souvent
auprs de mademoiselle Angelique, outre que le mechant habit de mon
valet que j'avois pris pour me deguiser me rendoient bien different de
ce que je paraissois avec le mien, qui etoit plus beau que ne l'est
d'ordinaire celui d'un ecolier. Je fus d'abord reconnu de mademoiselle
Angelique, qui m'avoua depuis qu'elle n'avoit point dout que la passion
que j'avois pour elle ne ft trs violente, puisque je quittois tout
pour la suivre. Elle fut assez genereuse pour m'en vouloir dissuader et
pour me faire retrouver ma raison, qu'elle voyoit bien que j'avois
perdue. Elle me fit long-temps eprouver des rigueurs qui eussent
refroidi un moins amoureux que moi. Mais enfin,  force de l'aimer, je
l'engageai  m'aimer autant que je l'aimois. Comme vous avez l'ame d'une
personne de condition qui l'auroit fort belle, vous reconntes bientt
que je n'avois pas celle d'un valet. Je gagnai vos bonnes graces, je me
mis bien dans l'esprit de tous les messieurs de votre troupe, et mme je
ne fus pas ha de la Rancune, qui passe parmi vous pour n'aimer personne
et pour har tout le monde.

[Note 242: On peut lire dans une foule d'crivains du temps le rcit
des prouesses en ce genre de messieurs les coliers. Sorel, dans
Francion (liv. 4, etc.), nous parle au long et au large de leur
turbulence, et Tristan nous raconte, dans le Page disgraci, une lutte
terrible aux environs de Bordeaux entre les coliers de la ville et des
paysans, dont vingt ou vingt-cinq restrent morts sur le carreau, sans
compter les blesss (ch. 38 et 39). Souvent mme ils se faisoient
tire-laines pendant la nuit, quoiqu'il ne faille pas croire aveuglment
 tout ce qu'on en rapporte: car, dit l'auteur des Caquets de
l'accouche, une infinit de vagabonds et de courreurs..., pillent,
voilent, destroussent..., et, qui pis est, ils empruntent le nom des
escoliers et font semblant d'estre de leur cabale (p. 70, d. Foumier,
chez Jannet).--Quoi qu'il en soit, les armes offensives, et en
particulier les pes et les pistolets, furent svrement interdites aux
coliers par le rglement gnral pour la police de Paris du 30 mars
1635, qui avoit dj t prcd d'autres ordonnances particulires dans
le mme sens en 1604, 1619, 1621 et 1623. On prit contre eux de
nouvelles mesures encore plus rigoureuses, qui montrent combien ils
toient dangereux pour la sret publique: ainsi il leur fut fait
dfense, sous peine de la prison, de vaguer par les rues pass cinq
heures du soir en hiver et neuf heures en t.]

[Note 243: Petite ville d'Anjou,  quatre lieues d'Angers et  deux
et demie de La Flche.]

Je ne perdrai point le temps  vous redire tout ce que deux jeunes
personnes qui s'entr'aiment se sont pu dire toutes les fois qu'elles se
sont trouves ensemble, vous le savez assez par vous-mme; je vous
dirai seulement que mademoiselle de la Caverne, se doutant de notre
intelligence, ou plutt n'en doutant plus, defendit  sa fille de me
parler; que sa fille ne lui obet pas, et que, l'ayant surprise qui
m'ecrivoit, elle la traita si cruellement, et en public et en
particulier, que je n'eus pas depuis grande peine  la faire resoudre de
se laisser enlever. Je ne crains point de vous l'avouer, vous
connoissant genereux autant qu'on le peut tre, et amoureux pour le
moins autant que moi. Le Destin rougit  ces dernires paroles de
Leandre, qui continua son discours et dit au Destin qu'il n'avoit quitt
la compagnie que pour s'aller mettre en etat d'executer son dessein;
qu'un fermier de son pre lui avoit promis de lui donner de l'argent, et
qu'il esperoit encore d'en recevoir  Saint-Malo du fils d'un marchand
de qui l'amiti lui etoit assure, et qui etoit depuis peu matre de son
bien par la mort de ses parents. Il ajouta que par le moyen de son ami
il esperoit de passer facilement en Angleterre, et l de faire sa paix
avec son pre sans exposer  sa colre mademoiselle Angelique, contre
laquelle, vraisemblablement, aussi bien que contre sa mre, il auroit
exerc toutes sortes d'actes d'hostilit, avec tout l'avantage qu'un
homme riche et de condition peut avoir sur deux pauvres comediennes. Le
Destin fit avouer  Leandre qu' cause de sa jeunesse et de sa condition
son pre n'auroit pas manqu d'accuser de rapt mademoiselle de la
Caverne; il ne tcha point de lui faire oublier son amour, sachant bien
que les personnes qui aiment ne sont pas capables de croire d'autres
conseils que ceux de leur passion et sont plus  plaindre qu' blmer;
mais il desapprouva fort le dessein qu'il avoit de se sauver en
Angleterre, et lui representa ce qu'on pourroit s'imaginer de deux
jeunes personnes ensemble qui seroient dans un pays etranger, les
fatigues et les hasards d'un voyage par mer, la difficult de recouvrer
de l'argent s'il leur arrivoit d'en manquer, et enfin les entreprises
que feroient faire sur eux et la beaut de mademoiselle Angelique et la
jeunesse de l'un et de l'autre. Leandre ne defendit point une mauvaise
cause; il demanda encore une fois pardon au Destin de s'tre si
long-temps cach de lui, et le Destin lui promit qu'il se serviroit de
tout le pouvoir qu'il croyoit avoir sur l'esprit de mademoiselle de la
Caverne pour le lui rendre favorable. Il lui dit encore que, s'il etoit
tout  fait resolu  n'avoir jamais d'autre femme que mademoiselle
Angelique, il ne devoit point quitter la troupe. Il lui representa que
cependant son pre pouvoit mourir, ou sa passion se ralentir, ou
peut-tre se passer. Leandre s'ecria l-dessus que cela n'arriveroit
jamais. Eh bien donc! dit le Destin, de peur que cela n'arrive  votre
matresse, ne la perdez point de vue, faites la comedie avec nous; vous
n'tes pas le seul qui la ferez et qui pourriez faire quelque chose de
meilleur. Ecrivez  votre pre, faites-lui croire que vous tes  la
guerre, et tchez d'en tirer de l'argent[244]. Cependant je vivrai avec
vous comme avec un frre, et tcherai par l de vous faire oublier les
mauvais traitements que vous pouvez avoir reus de moi tandis que je
n'ai pas connu ce que vous tiez. Leandre se ft jet  ses pieds si la
douleur que les coups qu'il avoit reus lui faisoient sentir par tout
son corps lui et permis de le faire. Il le remercia au moins en des
termes si obligeans, et lui fit des protestations d'amiti si tendres,
qu'il en fut aim ds ce temps-l autant qu'un honnte homme le peut
tre d'un autre. Ils parlrent ensuite de chercher mademoiselle
Angelique; mais une grande rumeur qu'ils entendirent interrompit leur
conversation et fit descendre le Destin dans la cuisine de l'htellerie,
o il se passoit ce que vous allez voir dans le suivant chapitre.

[Note 244: C'toient l des expdients reus mme dans la bonne
socit, et dont on ne songeoit pas  se scandaliser beaucoup, comme le
prouvent les Historiettes de Tallemant et les comdies de Molire.]




CHAPITRE VI.

Combat  coups de poings. Mort de l'hte et autres choses memorables.

Deux hommes, l'un vtu de noir comme un magister de village, et l'autre
de gris, qui avoit bien la mine d'un sergent[245], se tenoient aux
cheveux et  la barbe et s'entredonnoient de temps en temps des coups de
poings d'une trs cruelle manire. L'un et l'autre etoient ce que leurs
habits et leur mine vouloient qu'ils fussent. Le vtu de noir, magister
de village, etoit frre du cur, et le vtu de gris, sergent du mme
village, etoit frre de l'hte. Cet hte etoit alors dans une chambre 
ct de la cuisine prt  rendre l'ame, d'une fivre chaude qui lui
avoit si fort troubl l'esprit qu'il s'etoit cass la tte contre une
muraille; et sa blessure, jointe  sa fivre, l'avoit mis si bas
qu'alors que sa frenesie le quitta, il se vit contraint de quitter la
vie, qu'il regrettoit peut-tre moins que son argent mal acquis. Il
avoit port les armes long-temps, et etoit enfin revenu dans son village
charg d'ans et de si peu de probit qu'on pouvoit dire qu'il en avoit
encore moins que d'argent, quoiqu'il ft extrmement pauvre. Mais, comme
les femmes se prennent souvent par o elles devroient moins se laisser
prendre, ses cheveux de drille[246] plus longs que ceux des autres
paysans du village, ses sermens  la soldate, une plume herisse qu'il
mettoit les ftes[247], quand il ne pleuvoit point, et une epe rouille
qui lui battoit de vieilles bottes, encore qu'il n'et point de cheval,
tout cela donna dans la vue d'une vieille veuve qui tenoit htellerie.
Elle avoit et recherche par les plus riches fermiers du pays, non tant
pour sa beaut que pour le bien qu'elle avoit amass avec son defunt
mari  vendre bien cher et  faire mauvaise mesure de vin et d'avoine.
Elle avoit constamment resist  tous ses pretendans; mais enfin un
vieil soldat avoit triomph d'une vieille htesse. Le visage de cette
nymphe tavernire etoit le plus petit, et son ventre etoit le plus grand
du Maine, quoique cette province abonde en personnes ventrues. Je laisse
aux naturalistes le soin d'en chercher la raison, aussi bien que de la
graisse des chapons du pays. Pour revenir  cette grosse petite femme,
qu'il me semble que je vois toutes les fois que j'y songe, elle se maria
avec son soldat sans en parler  ses parens, et, aprs avoir achev de
vieillir avec lui et bien souffert aussi, elle eut le plaisir de le voir
mourir la tte casse, ce qu'elle attribuoit  un juste jugement de
Dieu, parcequ'il avoit souvent jou  casser la sienne. Quand le Destin
entra dans la cuisine de l'htellerie, cette htesse et sa servante
aidoient au vieil cur du bourg  separer les combattans, qui s'etoient
cramponns comme deux vaisseaux; mais les menaces du Destin et
l'autorit avec laquelle il parla achevrent ce que les exhortations du
bon pasteur n'avoient pu faire, et les deux mortels ennemis se
separrent crachant la moiti de leurs dents sanglantes, saignant du
nez, et le menton et la tte pels. Le cur etoit honnte homme et
savoit bien son monde. Il remercia le Destin fort civilement, et le
Destin, pour lui faire plaisir, fit embrasser en bonne amiti ceux qui
un moment auparavant ne s'embrassoient que pour s'etrangler. Pendant
l'accommodement, l'hte acheva son obscure destine, sans en avertir ses
amis; tellement qu'on trouva qu'il n'y avoit plus qu' l'ensevelir,
quand on entra dans sa chambre aprs que la paix fut conclue. Le cur
fit des prires sur le mort, et les fit bonnes, car il les fit courtes.
Son vicaire le vint relayer, et cependant la veuve s'avisa de hurler, et
le fit avec beaucoup d'ostentation et de vanit. Le frre du mort fit
semblant d'tre triste ou le fut veritablement, et les valets et
servantes s'en acquittrent presque aussi bien que lui. Le cur suivit
le Destin dans sa chambre, lui faisant des offres de service. Il en fit
autant  Leandre, et ils le retinrent  manger avec eux. Le Destin, qui
n'avoit pas mang de tout le jour et avoit fait beaucoup d'exercice,
mangea trs avidement. Leandre se reput d'amoureuses penses plus que de
viandes, et le cur parla plus qu'il ne mangea; il leur fit cent contes
plaisans de l'avarice du defunt, et leur apprit les plaisans differens
que cette passion dominante lui avoit fait avoir, tant avec sa femme
qu'avec ses voisins. Il leur fit le recit entre autres d'un voyage qu'il
avoit fait  Laval avec sa femme, au retour duquel, le cheval qui les
portoit tous deux s'etant dferr de deux pieds, et, qui pis est, les
fers s'etant perdus, il laissa sa femme tenant son cheval par la bride
au pied d'un arbre, et retourna jusqu' Laval, cherchant exactement ses
fers partout o il crut avoir pass; mais il perdit sa peine, tandis que
sa femme pensa perdre patience  l'attendre: car il etoit retourn sur
ses pas de deux grandes lieues, et elle commenoit d'en tre en peine
quand elle le vit revenir les pieds nus, tenant ses bottes et ses
chausses dans ses mains. Elle s'etonna fort de cette nouveaut; mais
elle n'osa lui en demander la raison, tant,  force d'obeir  la guerre,
il s'etoit rendu capable de bien commander dans sa maison. Elle n'osa
pas mme repartir, quand il la fit dechausser aussi, ni lui en demander
le sujet. Elle se douta seulement que ce pouvoit tre par devotion. Il
fit prendre  sa femme son cheval par la bride, marchant derrire pour
le hter, et ainsi l'homme et la femme sans chaussure, et le cheval
dferr de deux pieds, aprs avoir bien souffert, gagnrent la maison
bien avant dans la nuit, les uns et les autres fort las, et l'hte et
l'htesse ayant les pieds si ecorchs qu'ils furent prs de quinze jours
sans pouvoir presque marcher. Jamais il ne se sceut si bon gr de
quelque autre chose qu'il et faite; et, quand il y songeoit, il disoit
en riant  sa femme que, s'ils ne se fussent dechausss en revenant de
Laval, ils en eussent eu pour deux paires de souliers, outre deux fers
d'un cheval. Le Destin et Leandre ne s'emurent pas beaucoup du conte que
le cur leur donnoit pour bon, soit qu'ils ne le trouvassent pas si
plaisant qu'il leur avoit dit, ou qu'ils ne fussent pas alors en humeur
de rire. Le cur, qui etoit grand parleur, n'en voulut pas demeurer l,
et, s'adressant au Destin, lui dit que ce qu'il venoit d'entendre ne
valoit pas ce qu'il avoit encore  lui dire de la belle manire dont le
defunt s'etoit prepar  la mort. Il y a quatre ou cinq jours,
ajouta-t-il, qu'il sait bien qu'il n'en peut chapper. Il ne s'est
jamais plus tourment de son menage; il a eu regret  tous les oeufs
frais qu'il a mangs pendant sa maladie. Il a voulu savoir  quoi
monteroit son enterrement, et mme l'a voulu marchander avec moi le jour
que je l'ai confess[248]. Enfin, pour achever comme il avoit commenc,
deux heures devant que de mourir, il ordonna devant moi  sa femme de
l'ensevelir dans un certain vieil drap de sa connoissance qui avoit plus
de cent trous. Sa femme lui representa qu'il y seroit fort mal enseveli;
il s'opinitra  n'en vouloir point d'autre. Sa femme ne pouvoit y
consentir, et, parcequ'elle le voyoit en etat de ne la pouvoir battre,
elle soutint son opinion plus vigoureusement qu'elle n'avoit jamais fait
avec lui, sans pourtant sortir du respect qu'une honnte femme doit  un
mari, fcheux ou non. Elle lui demanda enfin comment il pourroit
parotre dans la valle de Josaphat, un mechant drap tout trou sur les
paules, et en quel equipage il pensoit ressusciter. Le malade s'en mit
en colre, et, jurant comme il avoit accoutum en sa sant: Eh morbleu!
vilaine, s'ecria-t-il, je ne veux point ressusciter. J'eus autant de
peine  m'empcher de rire qu' lui faire comprendre qu'il avoit offens
Dieu, se mettant en colre, et plus encore par ce qu'il avoit dit  sa
femme, qui etoit en quelque faon une impit. Il en fit un acte de
contrition tel quel, et encore lui fallut-il donner parole qu'il ne
seroit point enseveli dans un autre drap que celui qu'il avoit choisi.
Mon frre, qui s'etoit eclat de rire quand il avoit renonc si
hautement et si clairement  sa resurrection, ne pouvoit s'empcher d'en
rire encore toutes les fois qu'il y songeoit. Le frre du defunt s'en
etoit formalis, et, de paroles en paroles, mon frre et lui, tous deux
aussi brutaux l'un que l'autre, s'etoient entre-harps aprs s'tre
donn mille coups de poings, et se battroient peut-tre encore si on ne
les avoit separs. Le cur acheva ainsi sa relation, adressant sa parole
au Destin, parceque Leandre ne lui donnoit pas grande attention. Il prit
cong des comediens, aprs leur avoir encore offert son service, et le
Destin tcha de consoler l'afflig Leandre, lui donnant les meilleures
esperances dont il se put aviser. Tout bris qu'etoit le pauvre garon,
il regardoit de temps en temps par la fentre pour voir si son valet ne
venoit point, comme s'il en et d venir plus tt. Mais, quand on attend
quelqu'un avec impatience, les plus sages sont assez sots pour regarder
souvent du ct qu'il doit venir. Et je finirai par l mon sixime
chapitre.

[Note 245: Le sergent correspondoit  peu prs  l'huissier
d'aujourd'hui: c'toit un officier subalterne de la justice, charg de
faire excuter ses ordres, en employant, au besoin, l'aide des recors.
Les sergents n'avoient gure meilleure rputation que les prvts et
autres officiers de justice.]

[Note 246: C'est--dire de coureur, vaurien, vagabond. Ce terme
s'est conserv jusqu' nos jours dans le langage populaire.]

[Note 247: On peut voir par les estampes du temps combien cette mode
toit rpandue, en dehors mme des cavaliers et des fanfarons,  qui
cette habitude avoit acquis le surnom de Plumets (Dict. de Fur.). Les
gens du bel air portoient de longues plumes blanches sur leurs chapeaux.
Voudriez-vous, faquins, dit Mascarille  ses porteurs, que j'exposasse
l'embonpoint de mes plumes aux inclmences de la saison pluvieuse?
(Prcieuses ridic., sc. 8.) La Fontaine raille aussi ce plumail et ces
aigrettes, dans le Combat des rats et des belettes (liv. 4, fab. 6).--V.
galement Somaize, Procs des Prcieuses (1660), p. 51; Rcit de la
farce des Prcieuses, Anvers, 1660, in-12, p. 19, et les couplets de La
Sablire:

     Votre audace est sans seconde, etc.

Cet ornement toit interdit aux bourgeois.]

[Note 248:

         ....Tu rgles jusqu'au convoi,
         Jusqu'aux frais de tes funrailles,
     Dans la peur qu' ta mort on ne gagne avec toi,

dit Chevreau dans sa fable Le Renard et le Dragon, imite de Phdre
(Chevriana). L'avare dpense plus, mort, en un jour, qu'il ne faisoit
vivant en dix annes. (La Bruyre, Des biens de fortune.) On peut
encore voir plusieurs traits d'avarice analogues  celui que Scarron
prte  l'hte dans l'Harpagoniana de Cousin d'Avallon, p. 25, 66, 87
(1801, in-18). L'avarice est un des ridicules que les crivains du XVIIe
sicle ont trait le plus souvent et le plus volontiers, et Scarron
lui-mme, qui y avoit dj touch dans sa 1re partie (ch. 13), y est
revenu plus au long dans le Chtiment de l'avarice, une de ses
meilleures nouvelles tragi-comiques. Les satires et les comdies de ce
temps, Boileau comme Molire, Cyrano de Bergerac comme Larochefoucault
et comme Guy Patin, sans parler des recueils de pices dtaches (V.
Commentaire sur la lsine, t. 3 du Recueil pen rose de Sercy), s'y
tendent complaisamment, ainsi que tous les romans comiques, satiriques
et bourgeois d'alors. Qu'il me suffise de citer Ch. Sorel dans Francion
(l. 3 et 8); le marquis d'Argentuare, du Roman satirique de Lannel; le
procureur Vollichon, du Roman bourgeois de Furetire; Tristan, avec
l'Avare libral de son Page disgraci (p. 86); le Noble, avec son Avare
gnreux, etc. C'est que, malgr la prodigalit des brillants courtisans
de Versailles, l'avarice parot avoir t un vice trs rpandu au XVIIe
sicle. (V. surtout Tallemant, passim.)]




CHAPITRE VII.

Terreur panique de Ragotin, suivie de disgrces. Aventure du corps mort.
Orage de coups de poings et autres accidens surprenans dignes d'avoir
place en cette veritable histoire.

Leandre regardoit donc par la fentre de sa chambre du ct qu'il
attendoit son valet, quand, tournant la tte de l'autre ct, il vit
arriver le petit Ragotin, bott jusqu' la ceinture, mont sur un petit
mulet, et ayant  ses triers, comme deux estafiers[249], la Rancune
d'un ct et l'Olive de l'autre. Ils avoient appris de village en
village des nouvelles du Destin, et,  force de l'avoir suivi, l'avoient
enfin trouv. Le Destin descendit en bas au devant d'eux et les fit
monter dans la chambre. Ils ne reconnurent point d'abord le jeune
Leandre, qui avoit chang de mine aussi bien que d'habit. Afin qu'on ne
le connt pas pour ce qu'il etoit, le Destin lui commanda d'aller faire
apprter le souper avec la mme autorit dont il avoit coutume de lui
parler; et les comediens, qui le reconnurent par l, ne lui eurent pas
plutt dit qu'il etoit bien brave que le Destin repondit pour lui et
leur dit qu'un oncle riche qu'il avoit au bas Maine l'avoit equip de
pied en cap comme ils le voyoient, et mme lui avoit donn de l'argent
pour l'obliger  quitter la comedie, ce qu'il n'avoit pas voulu faire,
et ainsi l'avoit laiss sans lui dire adieu. Le Destin et les autres
s'entredemandrent des nouvelles de leur qute et ne s'en dirent point.
Ragotin assura le Destin qu'il avoit laiss les comediennes en bonne
sant, quoique fort affliges de l'enlevement de mademoiselle Angelique.
La nuit vint; on soupa, et les nouveaux venus burent autant que les
autres burent peu. Ragotin se mit en bonne humeur, dfia tout le monde 
boire, comme un fanfaron de taverne qu'il etoit, fit le plaisant et
chanta des chansons en depit de tout le monde; mais, n'etant pas
second, et le beau-frere de l'htesse ayant represent  la compagnie
que ce n'etoit pas bien fait de faire la debauche[250] auprs d'un mort,
Ragotin en fit moins de bruit et en but plus de vin.

[Note 249: Un estafier toit un grand valet de pied qui suivoit un
homme  cheval.]

[Note 250: Le mot dbauche n'avoit pas, au XVIIe sicle, un sens
aussi fort qu'aujourd'hui, et mme il ne se prenoit pas toujours dans
une mauvaise signification; c'est un de ces mots nombreux dont la valeur
s'est modifie en chemin. Quelquefois on le prenoit simplement dans le
sens du comessatio des Latins, ou de ce que nous appelons familirement
un extra. C'est ainsi que nous lisons dans une lettre de Boileau 
Racine (1687),  propos du verre de quinquina que Monseigneur avoit bu
aprs djeuner chez la princesse de Conti, sans tre malade: J'ai t
fort frapp de l'agrable dbauche de Monseigneur.]

On se coucha: le Destin et Leandre dans la chambre qu'ils avoient dej
occupe, Ragotin, la Rancune et l'Olive dans une petite chambre qui
etoit auprs de la cuisine et  ct de celle o etoit le corps du
defunt, qu'on n'avoit pas encore commenc d'ensevelir. L'htesse coucha
dans une chambre haute, qui etoit voisine de celle o couchoient le
Destin et Leandre, et elle s'y mit pour n'avoir pas devant les yeux
l'objet funeste d'un mari mort et pour recevoir les consolations de ses
amies, qui la vinrent visiter en grand nombre: car elle etoit une des
plus grosses dames du bourg, et y avoit toujours et autant aime de
tout le monde que son mari y avoit toujours et ha. Le silence regnoit
dans l'htellerie; les chiens y dormoient, puisqu'ils n'aboyoient point;
tous les autres animaux y dormoient aussi, ou le devoient faire; et
cette tranquillit-l duroit encore entre deux et trois heures du matin,
quand tout  coup Ragotin se mit  crier de toute sa force que la
Rancune etoit mort. Tout d'un temps il eveilla l'Olive, alla faire lever
le Destin et Leandre et les fit descendre dans sa chambre pour venir
pleurer, ou du moins voir la Rancune, qui venoit de mourir subitement 
son ct,  ce qu'il disoit. Le Destin et Leandre le suivirent, et la
premire chose qu'ils virent en entrant dans la chambre, ce fut la
Rancune qui se promenoit dans la chambre en homme qui se porte bien,
quoi que cela soit assez difficile aprs une mort subite. Ragotin, qui
entroit le premier, ne l'eut pas plutt aperu qu'il se retira en
arrire comme s'il et et prt de marcher sur un serpent ou de mettre
le pied dans un trou. Il fit un grand cri, devint ple comme un mort et
heurta si rudement le Destin et Leandre, lorsqu'il se jeta hors de la
chambre  corps perdu, qu'il s'en fallut bien peu qu'il ne les portt
par terre. Cependant que sa peur le fait fuir jusque dans le jardin de
l'htellerie, o il hasarde de se morfondre, le Destin et Leandre
demandent  la Rancune des particularits de sa mort; la Rancune leur
dit qu'il n'en savoit pas tant que Ragotin, et ajouta qu'il n'etoit pas
sage[251]. L'Olive cependant rioit comme un fol, la Rancune demeuroit
froid sans parler, selon sa coutume, et l'Olive et lui ne se declaroient
pas davantage. Leandre alla aprs Ragotin et le trouva cach derrire un
arbre, tremblant de peur plus que de froid, quoiqu'il ft en chemise. Il
avoit l'imagination si pleine de la Rancune mort qu'il prit d'abord
Leandre pour son fantme et pensa s'enfuir quand il s'approcha de lui.
L-dessus le Destin arriva, qui lui parut aussi un autre fantme; ils
n'en purent tirer la moindre parole, quelque chose qu'ils lui pussent
dire, et enfin ils le prirent sous les bras pour le remener dans sa
chambre. Mais, dans le temps qu ils alloient sortir du jardin, la
Rancune s'etant present pour y entrer, Ragotin se defit de ceux qui le
tenoient et s'alla jeter, regardant derrire lui d'un oeil egar, dans
une grosse touffe de rosiers o il s'embarrassa depuis les pieds jusqu'
la tte, et ne s'en put tirer assez vite pour s'empcher d'tre joint
par la Rancune, qui l'appela cent fois fol et lui dit qu'il le falloit
enchaner. Ils le tirrent  trois hors de la touffe de rosiers o il
s'etoit fourr. La Rancune lui donna une claque sur la peau nue, pour
lui faire voir qu'il n'etoit pas mort, et enfin le petit homme effray
fut remen dans sa chambre et remis dans son lit. Mais  peine y fut-il
qu'une clameur de voix feminines qu'ils entendirent dans la chambre
voisine leur donna  deviner ce que ce pouvoit tre. Ce n'etoient point
les plaintes d'une femme afflige, c'etoient des cris effroyables de
plusieurs femmes ensemble comme quand elles ont peur. Le Destin y alla
et trouva quatre ou cinq femmes avec l'htesse, qui cherchoient sous les
lits, regardoient dans la chemine et paroissoient fort effrayes. Il
leur demanda ce qu'elles avoient, et l'htesse, moiti hurlant, moiti
parlant, lui dit qu'elle ne savoit ce qu'etoit devenu le corps de son
pauvre mari. En achevant de parler, elle se mit  hurler, et les autres
femmes, comme de concert, lui repondirent en choeur, et toutes ensemble
firent un bruit si grand et si lamentable que tout ce qu'il y avoit de
gens dans l'htellerie entra dans la chambre, et ce qu'il y avoit de
voisins et de passans entra dans l'htellerie.

[Note 251: N'tre pas sage est un euphmisme qui s'employoit
frquemment alors pour tre fou.--Bref, on dit que vous n'estes pas
sage. (Responce du sieur Hydaspe au sieur de Balzac, 1624.)]

Dans ce temps-l, un matre chat s'etoit saisi d'un pigeon qu'une
servante avoit laiss demi-lard sur la table de la cuisine, et, se
sauvant avec sa proie dans la chambre de Ragotin, s'etoit cach sous le
lit o il avoit couch avec la Rancune. La servante le suivit un bton
de fagot  la main, et, regardant sous le lit pour voir ce qu'etoit
devenu son pigeon, elle se mit  crier tant qu'elle put qu'elle avoit
trouv son matre, et le repeta si souvent que l'htesse et les autres
femmes vinrent  elle. La servante sauta au col de sa matresse, lui
disant qu'elle avoit trouv son matre, avec un si grand transport de
joie que la pauvre veuve eut peur que son mari ne ft ressuscit: car on
remarqua qu'elle devint ple comme un criminel qu'on juge. Enfin la
servante les fit regarder sous le lit, o ils aperurent le corps mort
dont ils etoient tant en peine. La difficult ne fut pas si grande  le
tirer de l, quoiqu'il ft bien pesant, qu' savoir qui l'y avoit mis.
On le rapporta dans la chambre, o l'on commena de l'ensevelir. Les
comediens se retirrent dans celle o avoit couch le Destin, qui ne
pouvoit rien comprendre dans ces bizarres accidens. Pour Leandre, il
n'avoit dans la tte que sa chre Angelique, ce qui le rendoit aussi
rveur que Ragotin etoit fch de ce que la Rancune n'etoit pas mort,
dont les railleries l'avoient si fort mortifi qu'il ne parloit plus,
contre sa coutume de parler incessamment et de se mler en toutes sortes
de conversations  propos ou non. La Rancune et l'Olive s'etoient si peu
etonns et de la terreur panique de Ragotin et de la transmigration d'un
corps mort d'une chambre  l'autre sans aucun secours humain, au moins
dont on et connaissance, que le Destin se douta qu'il avoient grande
part dans le prodige. Cependant l'affaire s'eclaircissoit dans la
cuisine de l'htellerie: un valet de charrue revenu des champs pour
dner, ayant ou conter  une servante avec grande frayeur que le corps
de son matre s'etoit lev de lui-mme et avoit march, lui dit qu'en
passant par la cuisine  la pointe du jour, il avoit vu deux hommes en
chemise qui le portoient sur leurs epaules dans la chambre o l'on
l'avoit trouv. Le frre du mort out ce que disoit le valet et trouva
l'action fort mauvaise. La veuve le sut aussitt, et ses amies aussi;
les uns et les autres s'en scandalisrent bien fort, et conclurent tous
d'une voix qu'il falloit que ces hommes-l fussent des sorciers qui
vouloient faire quelque mechancet de ce corps mort[252].

[Note 252: Les cadavres servoient  divers usages dans les pratiques
de sorcellerie. Suivant quelques uns, ils toient magntiques et
jouissoient des proprits de l'aimant ou de la boussole. Mais c'toit
surtout dans les superstitions de l'anthropomancie et de la ncromancie
qu'on en faisoit usage. Les Thessaliens arrosoient un cadavre de sang
chaud pour en recevoir des oracles sur l'avenir. Les Syriens vnroient
et consultoient des ttes d'enfants coupes. Mnlas, suivant
Hrodote,--Hliogabale, et aussi, dit-on, Julien l'Apostat,
recherchoient leur destine dans les entrailles fumantes de malheureux
qu'ils faisoient gorger, etc. On croyoit encore, dans le peuple, que
les sorciers du temps n'avoient point laiss perdre les anciens usages.
V. plus loin une note de la 3e partie, ch. 8.]

Dans le temps que l'on jugeoit si mal de la Rancune, il entra dans la
cuisine pour faire porter  dejeuner dans leur chambre. Le frre du
defunt lui demanda pourquoi il avoit port le corps de son frre dans sa
chambre; la Rancune, bien loin de lui repondre, ne le regarda pas
seulement. La veuve lui fit la mme question; il eut la mme
indifference pour elle, ce que la bonne dame n'eut pas pour lui. Elle
lui sauta aux yeux, furieuse comme une lionne  qui on a ravi ses petits
(j'ai peur que la comparaison ne soit ici trop magnifique). Son
beau-frre donna un coup de poing  la Rancune; les amies de l'htesse
ne l'epargnrent pas; les servantes s'en mlrent, les valets aussi.
Mais il n'y avoit pas place en un homme seul pour tant de frappeurs, et
ils s'entrenuisoient les uns aux autres. La Rancune seul contre
plusieurs, et par consequent plusieurs contre lui, ne s'etonna point du
nombre de ses ennemis, et, faisant de necessit vertu, commena  jouer
des bras de toute la force que Dieu lui avoit donne, laissant le reste
au hazard. Jamais combat inegal ne fut plus disput. Mais aussi la
Rancune, conservant son jugement dans le peril, se servoit de son
adresse aussi bien que de sa force, menageoit ses coups et les faisoit
profiter le plus qu'il pouvoit. Il donna tel soufflet qui, ne donnant
pas  plomb sur la premire joue qu'il rencontroit, et ne faisant que
glisser, s'il faut ainsi dire, alloit jusqu' la seconde, mme troisime
joue, parcequ'il donnoit la plupart de ses coups en faisant la
demi-pirouette, et tel soufflet tira trois sons differens de trois
differentes mchoires. Au bruit des combattans, l'Olive descendit dans
la cuisine, et  peine eut-il le temps de discerner son compagnon
d'entre tous ceux qui se battoient qu'il se vit battre, et mme plus que
lui, de qui la vigoureuse resistance commenoit  se faire craindre.
Deux ou trois donc des plus maltraits par la Rancune se jetrent sur
l'Olive, peut-tre pour se racquitter; le bruit en augmenta, et en mme
temps l'htesse reut un coup de poing dans son petit oeil qui lui fit
voir cent mille chandelles (c'est un nombre certain pour un incertain)
et la mit hors de combat. Elle hurla plus fort et plus franchement
qu'elle n'avoit fait  la mort de son mari. Ses hurlemens attirrent les
voisins dans la maison, et firent descendre dans la cuisine le Destin et
Leandre. Quoi qu'ils y vinssent avec un esprit de pacification, on leur
fit d'abord la guerre sans la leur declarer; les coups de poings ne leur
manqurent pas, et ils n'en laissrent point manquer ceux qui leur en
donnrent. L'htesse, ses amies et ses servantes crioient aux voleurs et
n'etoient plus que les spectatrices du combat: les unes, les yeux
pochs; les autres, le nez sanglant; les autres, les mchoires brises,
et toutes decoiffes. Les voisins avoient pris parti pour la voisine
contre ceux qu'elle appeloit voleurs. Il faudroit une meilleure plume
que la mienne pour bien representer les beaux coups de poings qui s'y
donnrent. Enfin, l'animosit et la fureur se rendant matresses des uns
et des autres, on commenoit  se saisir des broches et des meubles qui
se peuvent jeter  la tte, quand le cur entra dans la cuisine et tcha
de faire cesser le combat. En verit, quelque respect que l'on et pour
lui, il et bien eu de la peine  separer les combattans, si leur
lassitude ne s'en ft mle. Tous actes d'hostilit cessrent donc de
part et d'autre, et non pas le bruit: car, chacun voulant parler le
premier, et les femmes plus que les hommes, avec leurs voix de fausset,
le pauvre bonhomme fut contraint de se boucher les oreilles et de gagner
la porte; cela fit taire les plus tumultueux. Il entra dans le champ de
bataille, et le frre de l'hte, ayant pris la parole par son ordre, lui
fit des plaintes du corps mort transport d'une chambre  l'autre. Il
et exager la mechante action plus qu'il ne fit s'il et eu moins de
sang  cracher qu'il n'en avoit, outre celui qui sortoit de son nez,
qu'il ne pouvoit arrter. La Rancune et l'Olive avourent ce qu'on leur
imputoit, et protestrent qu'ils ne l'avoient pas fait  mauvaise
intention, mais seulement pour faire peur  un de leurs camarades, comme
ils avoient fait. Le cur les en blma fort, et leur fit comprendre la
consequence d'une telle entreprise, qui passoit la raillerie; et, comme
il etoit homme d'esprit et avoit grand credit parmi ses paroissiens, il
n'eut pas grand'peine  pacifier le differend, et qui plus y mit plus y
perdit. Mais la Discorde aux crins de couleuvres[253] n'avoit pas encore
fait dans cette maison-l tout ce qu'elle avoit envie d'y faire. On out
dans la chambre haute des hurlemens non gure differens de ceux que fait
un pourceau qu'on egorge, et celui qui les faisoit n'etoit autre que le
petit Ragotin. Le cur, les comediens et plusieurs autres coururent 
lui et le trouvrent tout le corps,  la reserve de la tte, enfonc
dans un grand coffre de bois qui servoit  serrer le linge de
l'htellerie, et, ce qui etoit de plus fcheux pour le pauvre encoffr,
le dessus du coffre, fort pesant et massif, etoit tomb sur ses jambes
et les pressoit d'une manire fort douloureuse  voir. Une puissante
servante, qui n'etoit pas loin du coffre quand ils entrrent, et qui
leur paroissoit fort emue, fut souponne d'avoir si mal plac Ragotin.
Il etoit vrai, et elle en etoit toute fire, si bien que, s'occupant 
faire un des lits de la chambre, elle ne daigna pas regarder de quelle
faon on tiroit Ragotin du coffre, ni mme repondre  ceux qui lui
demandrent d'o venoit le bruit qu'on avoit entendu. Cependant le
demi-homme fut tir de sa chausse-trape, et ne fut pas plutt sur ses
pieds qu'il courut  une epe. On l'empcha de la prendre; mais on ne
put l'empcher de joindre la grande servante, qu'il ne put aussi
empcher qu'elle ne lui donnt un si grand coup sur la tte que tout le
vaste sige de son etroite raison en fut ebranl. Il en fit trois pas en
arrire; mais c'et et reculer pour mieux sauter, si l'Olive ne l'et
retenu par ses chausses comme il s'alloit elancer comme un serpent
contre sa redoutable ennemie. L'effort qu'il fit, quoique vain, fut fort
violent: la ceinture de ses chausses s'en rompit, et le silence aussi de
l'assistance, qui se mit  rire. Le cur en oublia sa gravit, et le
frre de l'hte de faire le triste. Le seul Ragotin n'avoit pas envie de
rire, et sa colre s'etoit tourne contre l'Olive, qui, s'en sentant
injuri, le prit tout brandi[254], comme l'on dit  Paris, le jeta sur
le lit que faisoit la servante, et l, d'une force d'Hercule, il acheva
de faire tomber ses chausses, dont la ceinture etoit dej rompue, et,
haussant et baissant les mains dru et menu sur ses cuisses et sur les
lieux voisins, en moins de rien les rendit rouges comme de l'ecarlate.
Le hasardeux Ragotin se precipita courageusement du lit en bas, mais un
coup si hardi n'eut pas le succs qu'il meritoit: son pied entra dans un
pot de chambre que l'on avoit laiss dans la ruelle du lit pour son
grand malheur, et y entra si avant que, ne l'en pouvant retirer  l'aide
de son autre pied, il n'osa sortir de la ruelle du lit o il etoit, de
peur de divertir davantage la compagnie et d'attirer sur soi la
raillerie, qu'il entendoit moins que personne du monde. Chacun
s'etonnoit fort de le voir si tranquille aprs avoir et si emu; la
Rancune se douta que ce n'etoit pas sans cause; il le fit sortir de la
ruelle du lit moiti bon gr, moiti par force, et lors tout le monde
vit o etoit l'enclouure, et personne ne se put empcher de rire en
voyant le pied de metal que s'etoit fait le petit homme. Nous le
laisserons foulant l'etain d'un pied superbe, pour aller recevoir un
train qui entra au mme temps dans l'htellerie.

[Note 253: C'est le Discordia, vipereum crinem vittis innexa
cruentis, de Virgile, traduit en langue burlesque.]

[Note 254: C'est--dire malgr lui, de vive force.]




CHAPITRE VIII.

Ce qui arriva du pied de Ragotin.

Si Ragotin et pu de son chef et sans l'aide de ses amis se depoter le
pied, je veux dire le tirer hors du mechant pot de chambre o il etoit
si malheureusement entr, sa colre et pour le moins dur le reste du
jour; mais il fut contraint de rabattre quelque chose de son orgueil
naturel et de filer doux, priant humblement le Destin et la Rancune de
travailler  la libert de son pied droit ou gauche, je n'ai pas su
lequel. Il ne s'adressa pas  l'Olive,  cause de ce qui s'etoit pass
entre eux; mais l'Olive vint  son secours sans se faire prier, et ses
deux camarades et lui firent ce qu'ils purent pour le soulager. Les
efforts que le petit homme avoit faits pour tirer son pied hors du pot
l'avoient enfl, et ceux que faisoient le Destin et l'Olive l'enfloient
encore davantage. La Rancune y avoit d'abord mis la main, mais si
maladroitement, ou plutt si malicieusement, que Ragotin crut qu'il le
vouloit estropier  perptuit; il l'avoit pri instamment de ne s'en
mler plus; il pria les autres de la mme chose, se coucha sur un lit en
attendant qu'on lui et fait venir un serrurier pour lui limer le pot de
chambre sur le pied. Le reste du jour se passa assez pacifiquement dans
l'htellerie, et assez tristement entre le Destin et Leandre: l'un fort
en peine de son valet, qui ne revenoit point lui apprendre des nouvelles
de sa matresse, comme il lui avoit promis, et l'autre ne se pouvant
rjouir eloign de sa chre mademoiselle de l'Etoile, outre qu'il
prenoit part  l'enlvement de mademoiselle Angelique, et que Leandre
lui faisoit piti, sur le visage duquel il voyoit toutes les marques
d'une extrme affliction. La Rancune et l'Olive prirent bientt parti
avec quelques habitans du bourg qui jouoient  la boule, et Ragotin,
aprs avoir fait travailler  son pied, dormit le reste du jour, soit
qu'il en et envie, ou qu'il ft bien aise de ne parotre pas en public,
aprs les mauvaises affaires qui lui etoient arrives. Le corps de
l'hte fut port  sa dernire demeure, et l'htesse, nonobstant les
belles penses de la mort que lui devoit avoir donnes celle de son
mari, ne laissa pas de faire payer en Arabe deux Anglois qui alloient de
Bretagne  Paris.

Le soleil venoit de se coucher quand le Destin et Landre, qui ne
pouvoient quitter la fentre de leur chambre, virent arriver dans
l'htellerie un carrosse  quatre chevaux, suivi de trois hommes de
cheval et de quatre ou cinq laquais. Une servante les vint prier de
vouloir ceder leur chambre au train qui venoit d'arriver, et ainsi
Ragotin fut oblig de se faire voir, quoiqu'il et envie de garder la
chambre, et suivit le Destin et Leandre dans celle o, le jour
precdent, il avoit cru avoir vu mort la Rancune. Le Destin fut reconnu
dans la cuisine de l'htellerie par un des messieurs du carrosse, ce
mme conseiller du parlement de Rennes avec qui il avoit fait
connaissance pendant les noces qui furent si malheureuses  la pauvre la
Caverne. Ce senateur breton demanda au Destin des nouvelles d'Angelique,
et lui temoigna d'avoir du deplaisir de ce qu'elle n'etoit point
retrouve. Il se nommoit La Garouffire, ce qui me fait croire qu'il
etoit plutt angevin que breton, car on ne voit pas plus de noms
bas-bretons commencer par Ker que l'on en voit d'angevins terminer en
ire, de normands en ville, de picards en cour, et des peuples voisins
de la Garonne en ac. Pour revenir  M. de la Garouffire, il avoit de
l'esprit, comme je vous ai dej dit, et ne se croyoit point homme de
province en nulle manire, venant d'ordinaire, hors de son semestre,
manger quelque argent dans les auberges de Paris, et prenant le deuil
quand la Cour le prenoit, ce qui, bien verifi et enregistr, devroit
tre une lettre non pas de noblesse tout  fait, mais de
non-bourgeoisie, si j'ose ainsi parler. De plus, il etoit bel esprit,
par la raison que tout le monde presque se pique d'tre sensible aux
divertissemens de l'esprit, tant ceux qui les connoissent que les
ignorants presomptueux ou brutaux qui jugent temerairement des vers et
de la prose, encore qu'ils croient qu'il y a du deshonneur  bien
ecrire, et qu'ils reprocheroient, en cas de besoin,  un homme, qu'il
fait des livres[255], comme ils lui reprocheroient qu'il fait de la
fausse monnoie[256]. Les comdiens s'en trouvent bien. Ils en sont
caresss davantage dans les villes o ils representent: car, etant les
perroquets ou sansonnets des potes, et mme quelques uns d'entr'eux,
qui sont ns avec de l'esprit, se mlant quelquefois de faire des
comedies, ou de leur propre fonds, ou de parties empruntes[257], il y a
quelque sorte d'ambition  les connotre ou  les hanter. De nos jours
on a rendu en quelque faon justice  leur profession, et on les estime
plus que l'on ne faisoit autrefois[258]. Aussi est-il vrai qu'en la
comedie le peuple trouve un divertissement des plus innocents, et qui
peut  la fois peut instruire et plaire. Elle est aujourd'hui purge, au
moins  Paris, de tout ce qu'elle avoit de licencieux[259]. Il seroit 
souhaiter qu'elle le ft aussi des filous, des pages et des laquais, et
autres ordures du genre humain[260], que la facilit de prendre des
manteaux y attire encore plus que ne faisoient autrefois les mauvaises
plaisanteries des farceurs; mais aujourd'hui la farce est comme
abolie[261], et j'ose dire qu'il y a des compagnies particulires o
l'on rit de bon coeur des quivoques basses et sales qu'on y dbite,
desquelles on se scandaliseroit dans les premires loges de l'htel de
Bourgogne.

[Note 255: Mme au temps de la plus grande faveur des beaux esprits,
les auteurs, au XVIIe sicle, toient considrs comme des personnages
subalternes et traits comme tels; il en toit encore ainsi  l'poque
o crit Scarron; ce ne fut que plus tard que la condition des crivains
se releva un peu, mais non compltement. Ce discrdit devoit tre le
plus souvent imput aux auteurs eux-mmes, qui vivoient sans dignit
littraire, et se plioient, vis--vis des grands seigneurs,  une sorte
de domesticit commode et salarie. Ducs et marquis toient fort
ignorants pour la plupart. Du latin! s'crioit le commandeur de Jars;
de mon temps, d'homme d'honneur, le latin et dshonor un gentilhomme
(Saint-Evrem., lettre  M. D***.) Suivant le chevalier de Mr, il n'y
avoit que les docteurs qui connussent le latin et le grec. M. de
Montbazon, qui n'avoit rien  mespris comme un homme savant, n'toit
nullement une exception. V. l'Onozandre, satire de Bautru. Nanmoins ces
messieurs prtendoient juger les oeuvres d'esprit, et souvent mme
faisoient de petits vers galants, o ils cherchoient  attraper l'air de
cour, tout en s'excusant de droger ainsi. Le mot de Mascarille: Cela
est au dessous de ma condition, mais je le fais seulement pour donner 
gagner aux libraires, qui me perscutent (Pr. rid., 10), avoit plus
d'un pendant historique, ne ft-ce que dans les prfaces de M. de
Scudry. On s'tonnera peut-tre qu'un homme de ma naissance et de ma
profession se soit donn le loisir de s'attacher  cet ouvrage,
crivoit en 1668 le marquis de Villennes, en tte des Elgies choisies
des Amours d'Ovide. Souvent mme la plus grande proccupation des gens
de lettres toit de faire croire qu'ils crivoient par dlassement, sans
vouloir,  aucun prix, passer pour auteurs de profession. V. Gueret,
Parn. rf., p. 65.]

[Note 256: La fabrication de la fausse monnoie toit un crime fort
commun  cette epoque, et l'on voyoit mme des gentilshommes s'en rendre
coupables, tmoin le marquis de Pomenars. D'aprs Tallemant, M.
d'Angoulme, et le surintendant des finances de la Vieuville, ainsi que
la Montarbault, Saint-Aunais, etc., s'en occupoient galement: cette
accusation revient trs souvent dans ses historiettes.]

[Note 257: Cela n'etoit pas rare, soit alors, soit un peu plus tard,
sans parler des farceurs dont les drleries ont et imprimes: je
citerai, par exemple, Zach. Jac. Montfleury,  qui Cyrano reproche
prcisment que sa tragdie est la corneille d'Esope, et qu'elle est
tire de l'Aminte, du Pastor fido, de Guarini, du cavalier Marin et de
cent autres. (Lett. cont. un gros homme); puis Chevalier, Legrand,
Baron, Brecourt, Dorimon, Hauteroche, Villiers, la Thuillerie, Rosimond,
la Thorillire, Poisson, Champmesl, Dancourt, enfin Molire. La
plupart d'entre eux, dit Chappuzeau en parlant des comdiens, sont aussi
auteurs.... Dans la seule troupe royale il y en a cinq dont les ouvrages
sont bien reus. (Le th. fr., l. 2, 9.)]

[Note 258: Grce  la renaissance du thtre, qui venoit de s'lever
 une hauteur nouvelle, surtout avec Corneille; grce aux excellents
acteurs qui honoroient la scne par leur jeu et mme par leurs ouvrages;
grce au got de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV pour les
reprsentations dramatiques; grce enfin  l'organisation meilleure et
plus stable des comdiens. V. Chappuzeau, Le th. fr., p. 139-185; Mm.
de Mme de Sv., par Walck., t. 2,. p. 180-2. Aussi Floridor, sieur de
Prinefosse, ne crut-il pas, en montant sur le thtre, dshonorer son
titre d'cuyer, qu'il accoloit firement  son titre d'acteur, et le roi
vouloit bien ne pas le juger dchu par cela mme qu'il toit comdien.
La Thorillire et Beauchteau toient gentilshommes; les actrices La
Mothe, La Chassaigne et Beaumenard toient demoiselles. Enfin en 1669
alloit venir un arrt du conseil, prcd d'un autre dans le mme sens,
en 1641, portant qu'on ne droge pas en s'attachant au thtre.]

[Note 259: On n'a qu' parcourir, dans les frres Parfait, pour s'en
convaincre, la liste des pices de cette poque, o l'on ne trouvera
presque plus rien qui rappelle la licence du vieux thtre de Hardy et
de Larivey, du Tyr et Sidon de Schelandre, des Corrivaux, de Pierre
Troterel, de l'Impuissance de Vronneau, du Pdant jou, de Cyrano de
Bergerac, et mme des premires pices de Rotrou, quoique celui-ci se
vantt d'avoir rendu la muse si modeste que d'une profane il en avoit
fait une religieuse. (Ep. ddic. de la Bague de l'oubli.) Dans les
premires annes du sicle, les pices de l'htel de Bourgogne en
particulier toient encore si licencieuses que le P. Garasse, dans sa
Doctrine curieuse, a pu reprocher aux beaux esprits de frquenter ce
thtre, comme il leur reproche de frquenter la Pomme de Pin et les
mauvais lieux. Mais, dit Saint-Evremont, en parlant de la licence des
anciens auteurs, depuis que Voiture.. eut vit cette basse manire avec
assez d'exactitude, le thtre mme n'a plus souffert que ses auteurs
aient crit une parole trop libre. (T. 9, p. 58.) On trouve partout des
tmoignages analogues:

     Quoi! fais-je une action trop libre et trop hardie,
     Si je me plais parfois  voir la comedie,
     Qu'on a mise  tel point, pour en pouvoir jouir,
     Que la plus chaste oreille aujourd'hui peut l'our?

dit Anglique, I, 6, dans l'Esprit folletde d'Ouville (1642). Ce qui
n'empcha pas qu'en 1653 et 1654, Quinault, dans ses Rivales, La
Fontaine, dans son Eunuque, etc., n'aient encore hasarddes passages
fort licencieux; mais,  cette poque, cela devient une exception,
tandis qu'il n'en toit pas ainsi auparavant. V. Hist. de Corneille, de
Taschereau, d. Jannet, p. 16 et suiv. Seulement, il faut convenir que
ce n'est pas Scarron lui-mme qui a beaucoup contribu  cette puration
de la comdie.]

[Note 260: Le parterre de la comdie, o les spectateurs se tenoient
debout et souvent entasss les uns sur les autres, toit par la mme le
rendez-vous des filous--qui pouvoient d'autant mieux y prendre des
manteaux que les vestiaires n'toient pas encore tablis--ainsi que des
pages et laquais, qui trouvoient amplement matire  y exercer leur
turbulence naturelle, et  qui on fut oblig, en 1635, de ne plus
permettre d'entrer avec leurs pes. L'pe fut mme compltement
interdite aux laquais  partir de 1654,  la suite d'une chauffoure
dans laquelle plusieurs d'entre eux avoient tu un capitaine aux
gardes:--car ils ne se contentoient pas de se faire guetteurs d'un
coing de ru (Anticaquet de l'accouche, d. Jannet, p. 257), ils
alloient parfois jusqu' l'assassinat. Qu'on ne s'tonne pas de voir
Scarron ranger les pages entre les filoux et les laquais, au nombre des
ordures du genre humain: de tous les tmoignages du temps, aucun ne le
contredit sur ce point. V. Francion; le Page disgraci, de Tristan,
passim. Ils avoient droit d'entrer gratuitement avec les grands
seigneurs. V. Scarron, Ddic.  Guillemette. Rojas, dans son Viage
entretenido, raconte galement les troubles qu'occasionnoient au thtre
les pages, laquais, etc.]

[Note 261: La plupart des principaux farceurs, Bruscambille,
Turlupin, Gros-Guillaume, Gautier-Garguille, Guillot-Gorju, etc.,
toient morts ou avoient disparu de la scne, en sorte que la farce
proprement dite, telle qu'ils l'avoient cre et fait fleurir, avoit
quitt avec eux l'htel de Bourgogne, dont ils toient le principal
appui au commencement du XVIIe sicle. Grimarest, dans sa Vie de
Molire, et La Grange, dans la prface des Oeuvres de Molire, d. 1682,
tmoignent que, lorsque celui-ci joua le Docteur amoureux devant le roi
(1658), l'usage des petites comdies toit perdu depuis long-temps.
C'toit par une espce de tradition emprunte  leur prdcesseurs, les
Enfants sans soucy, que les acteurs de l'htel de Bourgogne s'toient
d'abord spcialement consacrs  la farce. V. plus haut, p. 276, note
1.]

Finissons la digression. Monsieur de la Garouffire fut ravi de trouver
le Destin dans l'htellerie, et lui fit promettre de souper avec la
compagnie du carrosse, qui etoit compose du nouveau mari du Mans et de
la nouvelle marie, qu'il menoit en son pays de Laval; de madame sa
mre, j'entends du mari, d'un gentilhomme de la province, d'un avocat
du conseil et de monsieur de la Garouffire, tous parens les uns des
autres et que le Destin avoit vus  la noce o mademoiselle Angelique
avoit et enleve. Ajoutez  tous ceux que je viens de nommer une
servante ou femme de chambre, et vous trouverez que le carrosse qui les
portoit etoit bien plein, outre que madame Bouvillon[262], c'est ainsi
que s'appeloit la mre du mari, etoit une des plus grosses femmes de
France, quoique des plus courtes, et l'on m'a assur qu'elle portoit
d'ordinaire sur elle, bon an mal an, trente quintaux de chair, sans les
autres matires pesantes ou solides qui entrent dans la composition d'un
corps humain. Aprs ce que je viens de vous dire, vous n'aurez pas peine
 croire qu'elle etoit trs succulente, comme sont toutes les femmes
ragottes.

[Note 262: Suivant une clef manuscrite, Scarron auroit voulu
railler, sous le nom de madame Bouvillon, une madame Bautru, femme d'un
trsorier de France  Alenon, morte en mars 1709. Elle toit mre de
madame Bailly, femme de M. Bailly, matre des comptes  Paris, et
grand'mre de M. le prsident Bailly. V. la notice.]

On servit  souper. Le Destin y parut avec sa bonne mine, qui ne le
quittoit point, et qui n'etoit point altere alors par du linge sale,
Leandre luy en ayant prt du blanc. Il parla peu, selon sa coutume, et,
quand il et parl autant que les autres, qui parlrent beaucoup, il
n'et peut-tre pas tant dit de choses inutiles qu'ils en dirent. La
Garouffire lui servit de tout ce qu'il y avoit de meilleur sur la
table; madame Bouvillon en fit de mme  l'envi de la Garouffire, avec
si peu de discretion, que tous les plats de la table se trouvrent vides
en un moment, et l'assiette du Destin si pleine d'ailes et de cuisses de
poulets que je me suis souvent etonn depuis comment on avoit pu faire
par hazard une si haute pyramide de viande sur si peu de base qu'est le
cul d'une assiette. La Garouffire n'y prenoit pas garde, tant il etoit
attentivement occup  parler de vers au Destin et  lui donner bonne
opinion de son esprit. Madame Bouvillon, qui avoit aussi son dessein,
continuoit toujours ses bons offices au comedien, et, ne trouvant plus
de poulets  couper, fut reduite  lui servir des tranches de gigot de
mouton. Il ne savoit o les mettre, et en tenoit une en chacune de ses
mains pour leur trouver place quelque part, quand le gentilhomme, qui ne
s'en voulut pas taire au prejudice de son appetit, demanda au Destin, en
souriant, s'il mangeroit bien tout ce qui etoit sur son assiette. Le
Destin y jeta les yeux et fut bien etonn d'y voir presque au niveau de
son menton la pile de poulets depecs dont la Garouffire et la
Bouvillon avoient erig un trophe  son merite. Il en rougit et ne put
s'empcher d'en rire; la Bouvillon en fut defaite; la Garouffire en rit
bien fort, et donna si bien le branle  toute la compagnie qu'elle en
eclata  quatre ou cinq reprises. Les valets reprirent o leurs matres
avoient quitt et rirent  leur tour. Ce que la jeune marie trouva si
plaisant, que, s'ebouffant[263] de rire en commenant de boire, elle
couvrit le visage de sa belle-mre et celui de son mari de la plus
grande partie de ce qui etoit dans son verre, et distribua le reste sur
la table et sur les habits de ceux qui y etoient assis. On recommena 
rire, et la Bouvillon fut la seule qui n'en rit point, mais qui rougit
beaucoup et regarda d'un oeil courrouc sa pauvre bru, ce qui rabattit
un peu sa joie. Enfin on acheva de rire, parceque l'on ne peut pas rire
toujours, on s'essuya les yeux, la Bouvillon et son fils s'essuyrent le
vin qui leur degouttoit des yeux et du visage, et la jeune marie leur
en fit des excuses, ayant encore bien de la peine  s'empcher de rire.
Le Destin mit son assiette au milieu de la table et chacun y prit ce qui
lui appartenoit. On ne put parler d'autre chose tant que le souper dura,
et la raillerie, bonne ou mauvaise, en fut pousse bien loin, quoique le
srieux dont s'arma mal  propos madame Bouvillon troublt, en quelque
faon, la gait de la compagnie.

[Note 263: Et non s'touffant ou s'epouffant, comme mettent la
plupart des ditions. S'ebouffer de rire se disoit dans le style
burlesque et familier pour clater de rire:

     Ne manque donc pas de les dire,
     Dit Mome; s'bouffant de rire.
               (Typhon, ch. 2.)]

Aussitt qu'on eut desservi, les dames se retirrent dans leur chambre;
l'avocat et le gentilhomme se firent donner des cartes et jourent au
piquet. La Garouffire et le Destin, qui n'etoient pas de ceux qui ne
savent que faire quand ils ne jouent point, s'entretinrent ensemble
fort spirituellement, et firent peut-tre une des plus belles
conversations qui se soit jamais faite dans une htellerie du bas Maine.
La Garouffire parla  dessein de tout ce qu'il croyoit devoir tre le
plus cach  un comdien, de qui l'esprit a ordinairement de plus
etroites limites que la memoire, et le Destin en discourut comme un
homme fort eclair et qui savoit bien son monde. Entr'autres choses, il
fit avec tout le discernement imaginable la distinction des femmes qui
ont beaucoup d'esprit et qui ne le font parotre que quand elles ont 
s'en servir d'avec celles qui ne s'en servent que pour le faire
parotre[264], et de celles qui envient aux mauvais plaisans leurs
qualits de drles et de bons compagnons, qui rient des allusions et
equivoques licencieuses, qui en font elles-mmes, et, pour tout dire,
qui sont des rieuses de quartier, d'avec celles qui font la plus aimable
partie du beau monde et qui sont de la bonne cabale[265]. Il parla aussi
des femmes qui savent aussi bien ecrire que les hommes qui s'en mlent,
et quand elles ne donnent point au public les productions de leur
esprit, qui ne le font que par modestie[266]. La Garouffire, qui etoit
fort honnte homme et qui se connoissoit bien en honntes gens, ne
pouvoit comprendre comment un comedien de campagne pouvoit avoir une si
parfaite connoissance de la veritable honntet[267]. Cependant qu'il
admire en soi-mme, et que l'avocat et le gentilhomme, qui ne jouoient
plus parcequ'ils s'toient querells sur une carte tourne, billoient
frequemment de trop grande envie de dormir, on leur vint dresser trois
lits dans la chambre o ils avoient soup, et le Destin se retira dans
celle de ses camarades, o il coucha avec Leandre.

[Note 264: Scarron fait probablement allusion ici  la
surintendante,  qui cette seconde partie est ddie, et  qui il a dit
dans son ptre liminaire: Vous avez beaucoup d'esprit, sans ambition
de le faire parotre.]

[Note 265: De la bonne socit.]

[Note 266: Cette modestie dont parle Scarron se remarque en effet
dans plusieurs femmes clbres du temps, qui donnrent au public les
productions de leur esprit, mais sans les signer de leurs noms et sous
le couvert de tel ou tel crivain de profession. Telles furent
mademoiselle de Scudry, madame de La Fayette, mademoiselle de
Montpensier, etc. Mais toit-ce bien modestie de la part de la grande
Mademoiselle?]

[Note 267: Bussy, qui devoit s'y connotre, a donn, dans une de ses
lettres  Corbinelli (6 mars 1679), une dfinition de ce qu'on entendoit
au XVIIe sicle par ce mot d'honnte homme, qui se rencontre si souvent
dans le Roman comique: L'honnte homme, dit-il, est un homme poli et
qui sait vivre. Mais il faut bien saisir la signification et l'tendue
du mot poli, qui comprenoit l'instruction, l'ducation, d'un homme fait
aux belles manires et  la bonne socit, en un mot l'humanitas et
l'urbanitas des Latins. Cf. La Bruyre, Des jugements, et les Loix de la
galanterie, dont l'auteur dfinit l'honnte homme un vrai galant.]




CHAPITRE IX.

Autre disgrace de Ragotin.

La Rancune et Ragotin couchrent ensemble; pour l'Olive, il passa une
partie de la nuit  recoudre son habit, qui s'toit decousu en plusieurs
endroits quand il s'etoit harp avec le colre Ragotin. Ceux qui ont
connu particulierement ce petit Manceau ont remarqu que toutes les fois
qu'il avoit  se gourmer contre quelqu'un, ce qui lui arrivoit souvent,
il avoit toujours decousu ou dechir les habits de son ennemi, en tout
ou en partie. C'etoit son coup sr, et qui et eu  faire contre lui 
coups de poings en combat assign, et pu defendre son habit comme on
defend le visage en faisant des armes. La Rancune lui demanda, en se
couchant, s'il se trouvoit mal, parcequ'il avoit fort mauvais visage;
Ragotin lui dit qu'il ne s'etoit jamais mieux port. Ils ne furent pas
long-temps  s'endormir, et bien en prit  Ragotin de ce que la Rancune
respecta la bonne compagnie qui etoit arrive dans l'htellerie et n'en
voulut pas troubler le repos; sans cela le petit homme et mal pass la
nuit. L'Olive cependant travailloit  son habit, et aprs y avoir fait
tout ce qu'il y avoit  faire, il prit les habits de Ragotin, et aussi
adroitement qu'auroit fait un tailleur il en etrecit le pourpoint et les
chausses, et les remit en leur place, et ayant pass la plus grande
partie de la nuit  coudre et  decoudre, se coucha dans le lit o
dormoient Ragotin et la Rancune.

On se leva de bonne heure, comme on fait toujours dans les htelleries,
o le bruit commence avec le jour. La Rancune dit encore  Ragotin qu'il
avoit mauvais visage; l'Olive lui dit la mme chose. Il commena de le
croire, et, trouvant en mme temps son habit trop etroit de plus de
quatre doigts, il ne douta plus qu'il n'et enfl d'autant dans le peu
de temps qu'il avoit dormi, et s'effraya fort d'une enflure si
subite[268]. La Rancune et l'Olive lui exageroient toujours son mauvais
visage, et le Destin et Leandre, qu'ils avoient avertis de la tromperie,
lui dirent aussi qu'il etoit fort chang. Le pauvre Ragotin en avoit la
larme  l'oeil; le Destin ne put s'empcher d'en sourire, dont il se
fcha bien fort. Il alla dans la cuisine de l'htellerie, o tout le
monde lui dit ce que lui avoient dit les comediens, mme les gens du
carrosse, qui, ayant une grande traite  faire, s'etoient levs de bonne
heure. Ils firent dejeuner les comediens avec eux, et tout le monde but
 la sant de Ragotin malade, qui, au lieu de leur en faire civilit,
s'en alla grondant contre eux et fort desol chez le chirurgien du
bourg,  qui il rendit compte de son enflure. Le chirurgien discourut de
la cause et de l'effet de son mal, qu'il connoissoit aussi peu que
l'algbre, et lui parla un quart d'heure durant en termes de son art,
qui n'etoient non plus  propos au sujet que s'il lui et parl du
prtre Jean[269]. Ragotin s'en impatienta, et lui demanda, jurant Dieu
admirablement bien pour un petit homme, s'il n'avoit autre chose  lui
dire. Le chirurgien vouloit encore raisonner; Ragotin le voulut battre,
et l'et fait s'il ne se ft humili devant ce colre malade,  qui il
tira trois palettes de sang et lui ventouza les paules, vaille que
vaille. La cure venoit d'tre acheve quand Leandre vint dire  Ragotin
que, s'il lui vouloit promettre de ne se fcher point, il lui
apprendroit une mechancet qu'on lui avoit faite. Il promit plus que
Leandre ne voulut, et jura sur sa damnation eternelle de tenir tout ce
qu'il promettoit. Leandre dit qu'il vouloit avoir des temoins de son
serment, et le remena dans l'htellerie, o, en la presence de tout ce
qu'il y avoit de matres et de valets, il le fit jurer de nouveau, et
lui apprit qu'on lui avoit etreci ses habits. Ragotin d'abord en rougit
de honte, et puis, plissant de colre, il alloit enfreindre son
horrible serment, quand sept ou huit personnes se mirent  lui faire des
remontrances  la fois, avec tant de vehemence, que, bien qu'il jurt de
toute sa force, on n'en entendit rien. Il cessa de parler, mais les
autres ne cessrent pas de lui crier aux oreilles, et le firent si
long-temps que le pauvre homme en pensa perdre l'oue. Enfin, il s'en
tira mieux qu'on ne pensoit, et se mit  chanter de toute sa force les
premires chansons qui lui vinrent  la bouche, ce qui changea le grand
bruit de voix confuses en de grands eclats de rises, qui passrent des
matres aux valets, et du lieu o se passa l'action dans tous les
endroits de l'htellerie, o differents sujets attiroient differentes
personnes.

[Note 268: Tallemant nous apprend qu'une des malices favorites de la
marquise de Rambouillet envers les habitus de son htel toit de leur
jouer le mme tour que l'Olive et la Rancune jouent ici  Ragotin. On
trcit une nuit tous les pourpoints du comte de Guiche; puis, le
lendemain, on lui fit croire qu'il toit enfl pour avoir trop mang de
champignons la veille au soir, et, comme Ragotin, il crut  une maladie
srieuse, jusqu' ce qu'on lui et dcouvert la vrit. (Histor. de la
marq. de Rambouillet.) C'toit peut-tre aux traditions du lieu que
Scarron avoit emprunt cette plaisanterie, souvent rpte depuis, et
que Paul de Kock s'est bien gard de ngliger dans ses romans.]

[Note 269: La tradition du Prtre Jean, c'est--dire d'un souverain
de l'extrmit de l'Orient qui runissoit l'autorit du sacerdoce 
celle de l'empire, commena  se rpandre vers 1145, et s'accrdita
bientt sans la moindre contestation. Depuis lors, les allusions au
Prtre Jean, dont le nom toit pour ainsi dire pass en proverbe,
fourmillent dans notre littrature, surtout dans les crivains comiques
et satiriques. V. les Nouvelles de la terre de Prestre Jehan, avec le
Prliminaire,  la suite de la Nouvelle fabrique des excellens traits de
verit, dit. Jannet.]

Tandis que le bruit de tant de personnes qui rioient ensemble diminue
peu  peu et se perd dans l'air, de la faon  peu prs que fait la voix
des echos, le chronologiste fidle finira le present chapitre sous le
bon plaisir du lecteur benevole ou malevole, ou tel que le ciel l'aura
fait natre.




CHAPITRE X.

Comment madame Bouvillon ne put resister  une tentation et eut une
bosse au front.

Le carrosse, qui avoit  faire une grande journe, fut prt de bonne
heure. Les sept personnes qui l'emplissoient  bonne mesure s'y
entassrent; il partit, et  dix pas de l'htellerie l'essieu se rompit
par le milieu. Le cocher en maudit sa vie; on le gronda comme s'il et
et responsable de la dure d'un essieu. Il se fallut tirer du carrosse
un  un et reprendre le chemin de l'htellerie. Les habitans du carrosse
echou furent fort embarrasss quand on leur dit qu'en tout le pays il
n'y avoit point de charron plus prs que celui d'un gros bourg  trois
lieues de l. Ils tinrent conseil et ils ne resolurent rien, voyant bien
que leur carrosse ne seroit pas en etat de rouler que le jour suivant.
La Bouvillon, qui s'etoit conserv une grande autorit sur son fils,
parceque tout le bien de la maison venoit d'elle, lui commanda de monter
sur un des chevaux qui portoient les valets de chambre, et de faire
monter sa femme sur l'autre, pour aller rendre visite  un vieil oncle
qu'elle avoit, cur du mme bourg o on etoit all chercher un charron.
Le seigneur de ce bourg etoit parent du conseiller et connu de l'avocat
et du gentilhomme. Il leur prit envie de l'aller voir de compagnie.
L'htesse leur fit trouver des montures en les louant un peu cher, et
ainsi la Bouvillon, seule de sa troupe, demeura dans l'htellerie, se
trouvant un peu fatigue ou feignant de l'tre, outre que sa taille
ronde ne lui permettoit pas de monter mme sur un ne, quand on en
auroit pu trouver d'assez forts pour la porter. Elle envoya sa servante
au Destin le prier de venir dner avec elle, et en attendant le dner se
recoiffa, frisa et poudra, se mit un tablier et un peignoir  dentelle,
et d'un collet de point de Gnes de son fils[270] se fit une cornette.
Elle tira d'une cassette une des jupes de noce de sa bru et s'en para;
enfin elle se transforma en une petite nymphe replette. Le Destin et
bien voulu dner en libert avec ses camarades; mais comment et-il
refus sa trs humble servante madame Bouvillon, qui l'envoya querir
pour dner aussitt que l'on et servi? Le Destin fut surpris de la voir
si gaillardement vtue. Elle le reut d'un visage riant, lui prit les
mains pour les faire laver, et les lui serra d'une manire qui vouloit
dire quelque chose. Il songeoit moins  dner qu'au sujet pourquoi il en
avoit et pri; mais la Bouvillon lui reprocha si souvent qu'il ne
mangeoit point qu'il ne s'en put defendre. Il ne savoit que lui dire,
outre qu'il parloit peu de son naturel. Pour la Bouvillon, elle n'etoit
que trop ingenieuse  trouver matire de parler. Quand une personne qui
parle beaucoup se rencontre tte  tte avec une autre qui ne parle
gure et qui ne lui repond pas, elle en parle davantage: car, jugeant
d'autrui par soi-mme et voyant qu'on n'a point reparti  ce qu'elle a
avanc comme elle auroit fait en pareille occasion, elle croit que ce
qu'elle a dit n'a pas assez plu  son indifferent auditeur; elle veut
reparer sa faute par ce qu'elle dira, qui vaut le plus souvent encore
moins que ce qu'elle a dej dit, et ne deparle point tant qu'on a de
l'attention pour elle. On s'en peut separer; mais, parcequ'il se trouve
de ces infatigables parleurs qui continuent de parler seuls quand ils
s'en sont mis en humeur en compagnie, je crois que le mieux que l'on
puisse faire avec eux, c'est de parler autant et plus qu'eux, s'il se
peut. Car tout le monde ensemble ne retiendra pas un grand parleur
auprs d'un autre qui lui aura rompu le d et le voudra faire auditeur
par force. J'appuie cette reflexion-l sur plusieurs experiences, et
mme je ne sais si je ne suis point de ceux que je blme. Pour la
non-pareille Bouvillon, elle etoit la plus grande diseuse de rien qui
ait jamais et; et non seulement elle parloit seule, mais aussi elle se
repondoit. La taciturnit du Destin lui faisant beau jeu, et ayant
dessein de lui plaire, elle battit un grand pays. Elle lui conta tout ce
qui se passoit dans la ville de Laval, o elle faisoit sa demeure, lui
en fit l'histoire scandaleuse, et ne dechira point de particulier ou de
famille entire qu'elle ne tirt du mal qu'elle en disoit matire de
dire du bien d'elle, protestant  chaque defaut qu'elle remarquoit en
son prochain que, pour elle, encore qu'elle et plusieurs defauts, elle
n'avoit pas celui dont elle parloit. Le Destin en fut fort mortifi au
commencement et ne lui repondoit point; mais enfin il se crut oblig de
sourire de temps en temps et de dire quelquefois ou: Cela est fort
plaisant, ou: Cela est fort etrange; et le plus souvent il dit l'un
et l'autre fort mal  propos.

[Note 270: La vogue des dentelles d'Italie,--point de Gnes, point
de Venise, point de Raguse,--commence vers la fin du XVIe sicle, se
prolongea jusqu' la fin du XVIIe. On portoit en ce temps-l, dit
Saint-Simon en parlant de l'anne 1640, force points de Gnes, qui
toient extrmement chers. C'toit la grande parure et la parure de tout
ge. Les choses en vinrent si loin qu'on fut oblig de refrner ce luxe
par l'dit du 27 novembre 1660. V. Molire, Ecole des Maris, act. 2, sc.
9, et la Revolte des passemens, dans le 1er vol. des Var. hist. et
litt., chez M. Jannet. Le collet de point de Gnes que portoit le fils
de madame Bouvillon toit sans doute un de ces grands collets jusqu'au
nombril pendants dont parle Sganarelle.]

On desservit quand le Destin cessa de manger. Madame Bouvillon le fit
asseoir auprs d'elle sur le pied d'un lit, et sa servante, qui laissa
sortir celles de l'htellerie les premires, en sortant de la chambre
tira la porte aprs elle. La Bouvillon, qui crut peut-tre que le Destin
y avoit pris garde, lui dit: Voyez un peu cette etourdie qui a ferm la
porte sur nous!--Je l'irai ouvrir s'il vous plat, lui repondit le
Destin.--Je ne dis pas cela, repondit la Bouvillon en l'arrtant; mais
vous savez bien que deux personnes seules enfermes ensemble, comme ils
peuvent faire ce qu'il leur plaira, on en peut aussi croire ce que l'on
voudra.--Ce n'est pas des personnes qui vous ressemblent que l'on fait
des jugemens temeraires, lui repartit le Destin.--Je ne dis pas cela,
dit la Bouvillon; mais on ne peut avoir trop de precaution contre la
medisance.--Il faut qu'elle ait quelque fondement, lui repartit le
Destin, et pour ce qui est de vous et de moi, l'on sait bien le peu de
proportion qu'il y a entre un pauvre comedien et une femme de votre
condition. Vous plat-il donc, continua-t-il, que j'aille ouvrir la
porte?--Je ne dis pas cela[271], dit la Bouvillon en l'allant fermer au
verrou: car, ajouta-t-elle, peut-tre qu'on ne prendra pas garde si elle
est ferme ou non, et, ferme pour ferme, il vaut mieux qu'elle ne se
puisse ouvrir que de notre consentement. L'ayant fait comme elle
l'avoit dit, elle approcha du Destin son gros visage fort enflamm et
ses petits yeux fort etincelans, et lui donna bien  penser de quelle
faon il se tireroit  son honneur de la bataille que vraisemblablement
elle lui alloit presenter. La grosse sensuelle ta son mouchoir de col
et etala aux yeux du Destin (qui n'y prenoit pas grand plaisir) dix
livres de tetons pour le moins, c'est  dire la troisime partie de son
sein, le reste etant distribu  poids egal sous ses deux aisselles. Sa
mauvaise intention la faisant rougir (car elles rougissent aussi, les
devergondes), sa gorge n'avoit pas moins de rouge que son visage, et
l'un et l'autre ensemble auroient t pris de loin pour un tapabor[272]
d'carlate. Le Destin rougissoit aussi, mais de pudeur, au lieu que la
Bouvillon, qui n'en avoit plus, rougissoit je vous laisse  penser de
quoi. Elle s'ecria qu'elle avoit quelque petite bte dans le dos, et, se
remuant en son harnois, comme quand on y sent quelque demangeaison, elle
pria le Destin d'y fourrer la main. Le pauvre garon le fit en
tremblant, et cependant la Bouvillon, lui ttant les flancs au defaut du
pourpoint, lui demanda s'il n'etoit point chatouilleux. Il falloit
combattre ou se rendre, quand Ragotin se fit our de l'autre ct de la
porte, frappant des pieds et des mains comme s'il l'et voulu rompre et
criant au Destin qu'il ouvrt promptement. Le Destin tira sa main du dos
suant de la Bouvillon pour aller ouvrir  Ragotin, qui faisoit toujours
un bruit de diable; et voulant passer entre elle et la table assez
adroitement pour ne la pas toucher, il rencontra du pied quelque chose
qui le fit broncher et se choqua la tte contre un banc assez rudement
pour en tre quelque temps etourdi. La Bouvillon cependant, ayant repris
son mouchoir  la hte, alla ouvrir  l'impetueux Ragotin, qui en mme
temps, poussant la porte de l'autre ct de toute sa force, la fit
donner si rudement contre le visage de la pauvre dame qu'elle en eut le
nez ecach et de plus une bosse au front grosse comme le poing. Elle
cria qu'elle etoit morte. Le petit etourdi ne lui en fit pas la moindre
excuse, et, sautant et repetant: Mademoiselle Angelique est trouve,
mademoiselle Angelique est ici, pensa mettre en colre le Destin, qui
appeloit tant qu'il pouvoit la servante de la Bouvillon au secours de sa
matresse et n'en pouvoit tre entendu,  cause du bruit de Ragotin.
Cette servante enfin apporta de l'eau et une serviette blanche. Le
Destin et elle reparrent le mieux qu'ils purent le dommage que la porte
trop rudement pousse avoit fait  la pauvre dame. Quelque impatience
qu'et le Destin de savoir si Ragotin disoit vrai, il ne suivit point
son impetuosit, et ne quitta point la Bouvillon que son visage ne ft
lav et essuy et la bosse de son front bande, non sans appeler souvent
Ragotin etourdi, qui pour tout cela ne laissa pas de le tirailler pour
le faire venir o il avoit envie de le conduire.

[Note 271: Est-ce  Mme Bouvillon qu'Alceste auroit emprunt la
rptition de son fameux Je ne dis pas cela?]

[Note 272: Espce de bonnet  l'angloise, qui servoit pour le jour
et la nuit, et dont on abattoit les bords pour se garantir le visage.
(Dict. de Leroux et de Furetire.) Scarron, dans le Virgile travesti
(liv. 8), cite les tapabors parmi les seize espces de couvre-chefs
qu'il numre.

Ce mot de tapabor, comme celui de tabar (manteau), venoit probablement
de l'espagnol tapar (courir), en provenal tapa. V. Rev. fr., nouv.
srie, no 78, p. 367, art. de M. Th. Bernard.]




CHAPITRE XI.

Des moins divertissans du present volume.

Il etoit vrai que mademoiselle Angelique venoit d'arriver, conduite par
le valet de Leandre. Ce valet eut assez d'esprit pour ne donner point 
connotre que Leandre ft son matre, et mademoiselle Angelique fit
l'etonne de le voir si bien vtu, et fit par adresse ce que la Rancune
et l'Olive avoient fait tout de bon. Leandre demandoit  mademoiselle
Angelique et  son valet, qu'il faisoit passer pour un de ses amis, o
et comment il l'avoit trouve, lorsque Ragotin entra, menant le Destin
comme en triomphe, ou plutt le tranant aprs soi, parcequ'il n'alloit
pas assez vite au gr de son esprit chaud. Le Destin et Angelique
s'embrassrent avec de grands temoignages d'amiti, et avec cette
tendresse que ressentent les personnes qui s'aiment quand, aprs une
longue absence, ou quand n'esperant plus de se revoir, elles se trouvent
ensemble par une rencontre inopine. Leandre et elle ne se caressrent
que de leurs yeux, qui se dirent bien des choses, si peu qu'ils se
regardrent, remettant le reste  la premire entrevue particulire.

Cependant le valet de Leandre commena sa narration, et dit  son
matre, comme s'il et parl  son ami, qu'aprs qu'il l'eut quitt pour
suivre les ravisseurs d'Angelique, comme il l'en avoit pri, il ne les
avoit perdus de vue qu' la couche, et le lendemain jusqu' un bois, 
l'entre duquel il avoit et etonn d'y trouver mademoiselle Angelique
seule,  pied et fort eplore. Et il ajouta que, lui ayant dit qu'il
etoit ami de Leandre et que c'etoit  sa prire qu'il la suivoit, elle
s'etoit fort console et l'avoit conjur de la conduire au Mans ou de la
mener auprs de Leandre, s'il savoit o le trouver. C'est,
continua-t-il,  mademoiselle  vous dire pourquoi ceux qui l'enlevoient
l'ont ainsi abandonne: car je ne lui en ai os parler, la voyant si
afflige pendant le chemin que nous avons fait ensemble que j'ai eu
souvent peur que ses sanglots ne la suffoquassent.

Les moins curieux de la compagnie eurent grande impatience d'apprendre
de mademoiselle Angelique une aventure qui leur sembloit si etrange. Car
que pouvoit-on se figurer d'une fille enleve avec tant de violence, et
rendue ou bien abandonne si facilement, et sans que les ravisseurs y
fussent forcs? Mademoiselle Angelique pria qu'on ft en sorte qu'elle
se pt coucher; mais, l'htellerie etant pleine, le bon cur lui fit
donner une chambre chez sa soeur[273], qui logeoit dans la maison
voisine, et qui etoit veuve d'un des plus riches fermiers du pays.
Angelique n'avoit pas si grand besoin de dormir que de se reposer; c'est
pourquoi le Destin et Leandre l'allrent trouver aussitt qu'ils surent
qu'elle etoit dans son lit. Encore qu'elle ft bien aise que le Destin
ft confident de son amour, elle ne le pouvoit regarder sans rougir. Le
Destin eut piti de sa confusion, et, pour l'occuper  autre chose qu'
se defaire, la pria de leur conter ce que le valet de Leandre ne leur
avoit pu dire; ce qu'elle fit en cette sorte:

[Note 273: Pour la justification de ces bons rapports que Scarron
tablit entre des comdiens et des gens d'glise, on peut consulter
Chappuzeau (Le tht. fr., liv. 3, 5): leur assiduit (des acteurs) aux
exercices pieux. De mme les acteurs nomades que nous montre Rojas dans
le Voyage amusant, au milieu de leur vie peu rgle, sont dvots,
assistent  la messe et font partie de confrries pieuses. V. aussi plus
loin une de nos notes, 3e part, du Rom. com., ch. 6.]

Vous vous pouvez bien figurer quelle fut la surprise de ma mre et la
mienne, lorsque, nous promenant dans le parc de la maison o nous
etions, nous en vmes ouvrir une petite porte qui donnoit dans la
campagne, et entrer par l cinq ou six hommes qui se saisirent de moi,
sans presque regarder ma mre, et m'emportrent demi-morte de frayeur
jusque auprs de leurs chevaux. Ma mre, que vous savez tre une des
plus resolues femmes du monde, se jeta toute furieuse sur le premier
qu'elle trouva, et le mit en si pitoyable etat que, ne pouvant se tirer
de ses mains, il fut contraint d'appeler ses compagnons  son aide.
Celui qui le secourut, et qui fut assez lche pour battre ma mre; comme
je l'en ous vanter par le chemin, etoit l'auteur de l'entreprise. Il ne
s'approcha point de moi tant que la nuit dura, pendant laquelle nous
marchmes comme des gens qui fuient et que l'on suit. Si nous eussions
pass par des lieux habits, mes cris etoient capables de les faire
arrter; mais ils se detournrent autant qu'ils purent de tous les
villages qu'ils trouvrent,  la reserve d'un hameau, dont je reveillai
tous les habitans par mes cris. Le jour vint; mon ravisseur s'approcha
de moi, et ne m'eut pas sitt regarde au visage que, faisant un grand
cri, il assembla ses compagnons et tint avec eux un conseil qui dura 
mon avis prs d'une demi-heure. Mon ravisseur me paroissoit aussi enrag
que j'etois afflige. Il juroit  faire peur  tous ceux qui
l'entendoient, et querella presque tous ses camarades. Enfin leur
conseil tumultueux finit, et je ne sais ce qu'on y avoit resolu. On se
remit  marcher, et je commenai  n'tre plus traite si
respectueusement que je l'avois et. Ils me querelloient toutes les fois
qu'ils m'entendoient plaindre, et faisoient des imprecations contre moi,
comme si je leur eusse fait bien du mal. Ils m'avoient enleve comme
vous avez vu avec un habit de thetre, et, pour le cacher, ils m'avoient
couverte d'une de leurs casaques. Ils trouvrent un homme sur le chemin,
de qui ils s'informrent de quelque chose. Je fus bien etonne de voir
que c'etoit Leandre, et je crois qu'il fut bien surpris de me
reconnotre, ce qu'il fit aussitt que mon habit, que je decouvris
exprs et qui lui etoit fort connu, lui frappa la vue en mme temps
qu'il me vit au visage. Il vous aura dit ce qu'il fit. Pour moi, voyant
tant d'epes tires sur Leandre, je m'evanouis entre les mains de celui
qui me tenoit embrasse sur son cheval, et, quand je revins de mon
evanouissement, je vis que nous marchions, et ne vis plus Leandre. Mes
cris en redoublrent, et mes ravisseurs, dont il y en avoit un de
bless, prirent leur chemin  travers les champs et s'arrtrent hier
dans un village, o ils couchrent comme des gens de guerre. Ce matin, 
l'entre d'un bois, ils ont rencontr un homme qui conduisoit une
demoiselle  cheval. Ils l'ont demasque, l'ont reconnue, et, avec toute
la joie que font parotre ceux qui trouvent ce qu'ils cherchent, l'ont
emmene, aprs avoir donn quelques coups  celui qui la conduisoit.
Cette demoiselle faisoit des cris autant que j'en avois fait, et il me
sembloit que sa voix ne m'etoit pas inconnue. Nous n'avions pas avanc
cinquante pas dans le bois que celui que je vous ai dit parotre le
matre des autres s'approcha de l'homme qui me tenoit, et lui dit
parlant de moi: Fais mettre pied  terre  cette crieuse. Il fut obi;
ils me laissrent, se derobrent  ma vue, et je me trouvai seule et 
pied. L'effroi que j'eus de me voir seule et et capable de me faire
mourir, si monsieur, qui m'a conduite ici, et qui nous suivoit de loin,
comme il vous a dit, ne m'et trouve. Vous savez tout le reste; mais,
continua-t-elle, adressant la parole au Destin, je crois vous devoir
dire que la demoiselle qu'ils m'ont ainsi prefere ressemble  votre
soeur ma compagne, a mme son de voix, et que je ne sais qu'en croire:
car l'homme qui etoit avec elle ressemble au valet que vous avez pris
depuis que Leandre vous a quitt, et je ne puis m'ter de l'esprit que
ce ne soit lui-mme.--Que me dites-vous l! dit alors le Destin, fort
inquiet.--Ce que je pense, lui repondit Angelique. On peut,
continua-t-elle, se tromper  la ressemblance des personnes, mais j'ai
grand'peur de ne m'tre pas trompe.--J'en ai grand'peur aussi, repartit
le Destin, le visage tout chang, et je crois avoir un ennemi dans la
province de qui je dois tout craindre. Mais qui auroit mis  l'entre de
ce bois ma soeur, que Ragotin quitta hier au Mans? Je vais prier
quelqu'un de mes camarades d'y aller en diligence, et je l'attendrai ici
pour determiner ce que j'aurai  faire selon les nouvelles qu'il
m'apprendra.

Comme il achevoit ces paroles, il s'out appeler dans la rue; il regarda
par la fentre, et vit M. de la Garouffire qui etoit revenu de sa
visite et qui lui dit qu'il avoit une importante affaire  lui
communiquer. Il l'alla trouver et laissa Leandre et Angelique ensemble,
qui eurent ainsi la libert de se caresser aprs une fcheuse absence et
de se faire part des sentimens qu'ils avoient eus l'un pour l'autre. Je
crois qu'il y et eu bien du plaisir  les entendre, mais il vaut mieux
pour eux que leur entrevue ait et secrte. Cependant le Destin
demandoit  la Garouffire ce qu'il desiroit de lui. Connoissez-vous un
gentilhomme nomm Verville et est-il de vos amis? lui dit la
Garouffire.--C'est la personne du monde  qui je suis le plus oblig et
que j'honore le plus, et je crois n'en tre pas ha, dit le Destin.--Je
le crois, repartit la Garouffire; je l'ai vu aujourd'hui chez le
gentilhomme que j'etois all voir; en dnant on a parl de vous, et
Verville depuis n'a pu parler d'autre chose: il m'a fait cent questions
sur vous dont je ne l'ai pu satisfaire, et, sans la parole que je lui ai
donne que je vous enverrois le trouver, ce qu'il ne doute point que
vous ne fassiez, il seroit venu ici, quoiqu'il ait des affaires o il
est.

Le Destin le remercia des bonnes nouvelles qu'il lui apprenoit, et,
s'etant inform du lieu o il trouveroit Verville, se resolut d'y aller,
esperant d'apprendre de lui des nouvelles de son ennemi Saldagne, qu'il
ne doutoit point tre l'auteur de l'enlevement d'Angelique, et qu'il
n'et aussi entre ses mains sa chre l'Etoile, s'il etoit vrai que ce
ft elle qu'Angelique pensoit avoir reconnue. Il pria ses camarades de
retourner au Mans rejouir la Caverne des nouvelles de sa fille
retrouve, et leur fit promettre de lui renvoyer un homme exprs, ou que
quelqu'un d'eux reviendroit lui-mme lui dire en quel etat seroit
mademoiselle de l'Etoile. Il s'informa de la Garouffire du chemin qu'il
devoit prendre et du nom du bourg o il devoit trouver Verville; il fit
promettre au cur que sa soeur auroit soin d'Angelique jusqu' tant
qu'on la vnt querir du Mans, prit le cheval de Leandre et arriva devers
le soir dans le bourg qu'il cherchoit. Il ne jugea pas  propos d'aller
chercher lui-mme Verville, de peur que Saldagne, qu'il croyoit dans le
pays, ne se rencontrt avec lui quand il l'aborderoit. Il descendit donc
dans une mechante htellerie, d'o il envoya un petit garon dire  M.
de Verville que le gentilhomme qu'il avoit souhait de voir le
demandoit. Verville le vint trouver, se jeta  son col et le tint
long-temps embrass sans lui pouvoir parler, de trop de tendresse.

Laissons-les s'entrecaresser comme deux personnes qui s'aiment beaucoup
et qui se rencontrent aprs avoir cru qu'elles ne se verroient jamais,
et passons au suivant chapitre.




CHAPITRE XII.

Qui divertira peut-tre aussi peu que le precedent.

Verville et le Destin se rendirent compte de tout ce qu'ils ignoroient
des affaires de l'un et de l'autre. Verville lui dit des merveilles de
la brutalit de son frre Saint-Far et de la vertu de sa femme  la
souffrir; il exagera la felicit dont il jouissoit en possedant la
sienne, et lui apprit des nouvelles du baron d'Arques et de M. de
Saint-Sauveur. Le Destin lui conta toutes ses aventures sans lui rien
cacher, et Verville lui avoua que Saldagne etoit dans le pays, toujours
un fort malhonnte homme et fort dangereux, et lui promit, si
mademoiselle de l'Etoile etoit entre ses mains, de faire tout son
possible pour le decouvrir, et de servir le Destin et de sa personne et
de tous ses amis en tout ce qu'il en auroit affaire pour la delivrer.
Il n'a point d'autre retraite dans le pays, lui dit Verville, que chez
mon pre et chez je ne sais quel gentilhomme qui ne vaut pas mieux que
lui, et qui n'est pas matre en sa maison, etant cadet des cadets. Il
faut qu'il nous revienne voir s'il demeure dans la province; mon pre et
nous le souffrons  cause de l'alliance; Saint-Far ne l'aime plus,
quelque rapport qu'il y ait entre eux. Je suis donc d'avis que vous
veniez demain avec moi; je sais o je vous mettrai; vous n'y serez vu
que de ceux que vous voudrez voir, et cependant je ferai observer
Saldagne, et on l'eclairera de si prs qu'il ne fera rien que nous ne le
sachions. Le Destin trouva beaucoup de raison dans le conseil que lui
donnoit son ami, et resolut de le suivre. Verville retourna souper avec
le seigneur du bourg, vieil homme, son parent, et dont il pensoit
heriter, et le Destin mangea ce qu'il trouva dans son htellerie et se
coucha de bonne heure pour ne faire pas attendre Verville, qui faisoit
etat de partir de grand matin pour retourner chez son pre.

Ils partirent  l'heure arrte, et, durant trois lieues qu'ils firent
ensemble, s'entr'apprirent plusieurs particularits qu'ils n'avoient pas
eu le temps de se dire. Verville mit le Destin chez un valet qu'il avoit
mari dans le bourg, et qui y avoit une petite maison fort commode, 
cinq cents pas du chteau du baron d'Arques. Il donna ordre qu'il y ft
secretement, et lui promit de le revenir trouver bientt. Il n'y avoit
pas plus de deux heures que Verville l'avoit quitt quand il le vint
retrouver, et lui dit en l'abordant qu'il avoit bien des choses  lui
dire. Le Destin plit et s'affligea par avance, et Verville, par avance,
lui fit esperer un remde au malheur qu'il lui alloit apprendre. En
mettant pied  terre, lui dit-il, j'ai trouv Saldagne, que l'on portoit
 quatre dans une chambre basse. Son cheval s'est abattu sous lui  une
lieue d'ici et l'a tout bris; il m'a dit qu'il avoit  me parler, et
m'a pri de le venir trouver dans sa chambre aussitt qu'un chirurgien
qui etoit present auroit vu sa jambe, qui est fort foule de sa chute.
Lorsque nous avons et seuls: Il faut, m'a-t-il dit, que je vous revle
toujours mes fautes, encore que vous soyez le moins indulgent de mes
censeurs et que votre sagesse fasse toujours peur  ma folie. Ensuite de
cela il m'a avou qu'il avoit enlev une comedienne[274] dont il avoit
et toute sa vie amoureux, et qu'il me conteroit des particularits de
cet enlevement qui me surprendroient. Il m'a dit que ce gentilhomme que
je vous ai dit tre de ses amis ne lui avoit pu trouver de retraite en
toute la province, et avoit et oblig de le quitter et d'emmener avec
lui les hommes qu'il lui avoit fournis pour le servir dans son
entreprise,  cause qu'un de ses frres, qui se mloit de faire des
convois de faux sel, etoit guett par les archers des gabelles et avoit
besoin de ses amis pour se mettre  couvert. Tellement, m'a-t-il dit,
que, n'osant parotre dans la moindre ville,  cause que mon affaire a
fait grand bruit, je suis venu ici avec ma proie. J'ai pri ma soeur,
votre femme, de la retirer dans son appartement, loin de la vue du baron
d'Arques, dont je redoute la severit, et je vous conjure, puisque je ne
la puis garder ceans, et que je n'ai que deux valets, les plus sots du
monde, de me prter le vtre pour la conduire avec les miens jusqu'en la
terre que j'ai en Bretagne, o je me ferai porter aussitt que je
pourrai monter  cheval. Il m'a demand si je ne lui pourrois point
donner quelques hommes, outre mon valet: car, tout tourdi qu'il est, il
voit bien qu'il est bien difficile  trois hommes de mener loin une
fille enleve sans son consentement. Pour moi, je lui ai fait la chose
fort aise, ce qu'il a cru bientt, comme les fous esprent facilement.
Ses valets ne vous connaissent point, le mien est fort habile et m'est
fort fidle. Je lui ferai dire  Saldagne qu'il aura avec lui un homme
de resolution de ses amis, ce sera vous; votre matresse en sera
avertie, et cette nuit, qu'ils font etat de faire grande traite  la
clart de la lune, elle se feindra malade au premier village. Il faudra
s'arrter; mon valet tchera d'enivrer les hommes de Saldagne, ce qui
est fort ais; il vous facilitera les moyens de vous sauver avec la
demoiselle, et, faisant accroire aux deux ivrognes que vous tes dej
all aprs, il les menera par un chemin contraire au vtre.

[Note 274: Il y a beaucoup d'enlvements soit dans le Roman comique
proprement dit, soit dans les histoires subsidiaires qui y sont
intercales. On aimerot  voir dans les premiers une satire ou une
parodie comme Sorel en a fait en passant dans Le Berger extravagant
(liv. II), s'ils n'toient raconts si srieusement; mais il faut
simplement y voir une influence des romans hroques  laquelle n'ont
pas su se drober Scarron et son continuateur. Dans le Cyrus, Mandane
est enleve quatre fois, et par quatre amoureux diffrents, ou mme huit
fois, suivant Boileau. Aussi Minos s'crie-t-il: Voil une beaut qui a
pass par bien des mains! (Hr. de rom.). Et, dans Le Parnasse rform,
Guret, se ressouvenant de cet abus des enlvements, prononce cet arrt:
Dclarons que nous ne reconnoissons pas pour hrones toutes les femmes
qui auront et enleves plus d'une fois. (Art. 19.) Sarrazin a fait une
ballade pour chanter la mode des enlvements par amour. Il faut dire que
les chroniqueurs du XVIIe sicle justifient sur ce point les romanciers
du reproche d'invraisemblance.]

Le Destin trouva beaucoup de vraisemblance en ce que lui proposa
Verville, dont le valet, qu'il avoit envoy querir, entra  l'heure mme
dans la chambre. Ils concertrent ensemble ce qu'ils avoient  faire.
Verville fut enferm le reste du jour avec le Destin, ayant peine  le
quitter aprs une si longue absence, qui possible devoit tre bientt
suivie d'une autre plus longue encore. Il est vrai que le Destin espera
de voir Verville  Bourbon, o il devoit aller, et o le Destin lui
promit de faire aller sa troupe.

La nuit vint. Le Destin se trouva au lieu assign avec le valet de
Verville; les deux valets de Saldagne n'y manqurent pas, et Verville
lui-mme leur mit entre les mains mademoiselle de l'Etoile. Figurez-vous
la joie de deux jeunes amans, qui s'aimoient autant qu'on se peut aimer,
et la violence qu'ils se firent  ne se parler point. A demi-lieue de
l, l'Etoile commena de se plaindre; on l'exhorta d'avoir courage
jusqu' un bourg distant de deux lieues, o l'on lui fit esperer qu'elle
se reposeroit. Elle feignit que son mal augmentoit toujours. Le valet de
Verville et le Destin en faisoient fort les empchs pour preparer les
valets de Saldagne  ne trouver pas etrange que l'on s'arrtt si prs
du lieu d'o ils etoient partis. Enfin on arriva dans le bourg, et on
demanda  loger dans l'htellerie, qui heureusement se trouva pleine
d'htes et de buveurs. Mademoiselle de l'Etoile fit encore mieux la
malade  la chandelle qu'elle ne l'avoit fait dans l'obscurit. Elle se
coucha tout habille et pria qu'on la laisst reposer seulement une
heure, et dit qu'aprs cela elle croyoit pouvoir monter  cheval. Les
valets de Saldagne, de francs ivrognes, laissrent tout faire au valet
de Verville, qui etoit charg des ordres de leur matre, et
s'attachrent bientt  quatre ou cinq paysans, ivrognes aussi grands
qu'eux. Les uns et les autres se mirent  boire sans songer  tout le
reste du monde. Le valet de Verville de temps en temps buvoit un coup
avec eux pour les mettre en train, et, sous prtexte d'aller voir
comment se portoit la malade pour partir le plus tt qu'elle le
pourroit, il l'alla faire remonter  cheval, et le Destin aussi, qu'il
informa du chemin qu'il devoit prendre. Il retourna  ses buveurs, leur
dit qu'il avoit trouv leur demoiselle endormie, et que c'etoit signe
qu'elle seroit bientt en etat de monter  cheval. Il leur dit aussi que
le Destin s'etoit jet sur un lit, et puis se mit  boire et  porter
des sants aux deux valets de Saldagne, qui avoient dej la leur fort
endommage. Ils burent avec excs, s'enivrrent de mme et ne purent
jamais se lever de table. On les porta dans une grange, car ils eussent
gt les lits o on les et couchs. Le valet de Verville fit l'ivrogne,
et, ayant dormi jusqu'au jour, reveilla brusquement les valets de
Saldagne, leur disant d'un visage fort afflig que leur demoiselle
s'etoit sauve, qu'il avoit fait partir aprs son camarade, et qu'il
falloit monter  cheval et se separer pour ne la manquer pas. Il fut
plus d'une heure  leur faire comprendre ce qu'il leur disoit, et je
crois que leur ivresse dura plus de huit jours. Comme toute l'htellerie
s'etoit enivre cette nuit-l, jusqu' l'htesse et aux servantes, on ne
songea seulement pas  s'informer ce qu'etoient devenus le Destin et sa
demoiselle, et mme je crois que l'on ne se souvint non plus d'eux que
si on ne les et jamais vus.

Cependant que tant de gens cuvent leur vin, que le valet de Verville
fait l'inquiet et presse les valets de Saldagne de partir, et que ces
deux ivrognes ne s'en htent pas davantage, le Destin gagne pays avec sa
chre mademoiselle de l'Etoile, ravi de joie de l'avoir retrouve et ne
doutant point que le valet de Verville n'et fait prendre  ceux de
Saldagne un chemin contraire au sien. La lune etoit alors fort claire,
et ils etoient dans un grand chemin ais  suivre et qui les conduisoit
 un village o nous les allons faire arriver dans le suivant chapitre.




CHAPITRE XIII.

Mechante action du sieur de la Rappinire.

Le Destin avoit grande impatience de savoir de sa chre l'Etoile par
quelle aventure elle s'etoit trouve dans le bois o Saldagne l'avoit
prise, mais il avoit encore plus grande peur d'tre suivi. Il ne songea
donc qu' piquer sa bte, qui n'etoit pas fort bonne, et  presser de la
voix et d'une houssine qu'il rompit  un arbre le cheval de l'Etoile,
qui etoit une puissante haquene[275]. Enfin, les deux jeunes amans se
rassurrent, et, s'tant dit quelques douces tendresses (car il y avoit
lieu d'en dire aprs ce qui venoit d'arriver; et, pour moi, je n'en
doute point, quoique je n'en sache rien de particulier); aprs donc
s'tre bien attendri le coeur l'un  l'autre, l'Etoile fit savoir au
Destin tous les bons offices qu'elle avoit rendus  la Caverne: Et je
crains bien, lui dit-elle, que son affliction ne la fasse malade, car je
n'en vis jamais une pareille. Pour moi, mon cher frre, vous pouvez bien
penser que j'eus autant besoin de consolation qu'elle, depuis que votre
valet, m'ayant amen un cheval de votre part, m'apprit que vous aviez
trouv les ravisseurs d'Angelique et que vous en aviez et fort
bless.--Moi bless! interrompit le Destin; je ne l'ai point et ni en
danger de l'tre, et je ne vous ai point envoy de cheval: il y a
quelque mystre ici que je ne comprends point. Je me suis aussi tantt
etonn de ce que vous m'avez si souvent demand comment je me portois et
si je n'etois point incommod d'aller si vite.--Vous me rejouissez et
m'affligez tout ensemble, lui dit l'Etoile; vos blessures m'avoient
donn une terrible inquietude, et ce que vous me venez de dire me fait
croire que votre valet a et gagn par nos ennemis pour quelque mauvais
dessein qu'on a contre nous.--Il a plutt et gagn par quelqu'un qui
est trop de nos amis, lui dit le Destin. Je n'ai point d'ennemi que
Saldagne, mais ce ne peut tre lui qui ait fait agir mon tratre de
valet, puisque je sais qu'il l'a battu quand il vous a trouve.--Et
comment le savez-vous? lui demanda l'Etoile, car je ne me souviens pas
de vous en avoir rien dit.--Vous le saurez aussitt que vous m'aurez
appris de quelle faon on vous a tire d Mans.--Je ne vous en puis
apprendre autre chose que ce que je vous viens de dire, reprit l'Etoile.
Le jour d'aprs que nous fmes revenues au Mans, la Caverne et moi,
votre valet m'amena un cheval de votre part, et me dit, faisant fort
l'afflig, que vous aviez et bless par les ravissurs d'Angelique et
que vous me priiez de vous aller trouver. Je montai  cheval ds l'heure
mme, encore qu'il ft bien tard; je couchai  cinq lieues du Mans, en
un lieu dont je ne sais pas le nom, et le lendemain,  l'entre d'un
bois, je me trouvai arrte par des personnes que je ne connoissois
point. Je vis battre votre valet et j'en fus fort touche. Je vis jeter
fort rudement une femme de dessus un cheval, et je reconnus que c'etoit
ma compagne; mais le pitoyable tat o je me trouvois et l'inquietude
que j'avois pour vous m'empchrent de songer davantage  elle. On me
mit en sa place, et on marcha jusqu'au soir; aprs avoir fait beaucoup
de chemin, le plus souvent au travers des champs, nous arrivmes bien
avant dans la nuit auprs d'une gentilhommire[276], o je remarquai
qu'on ne nous voulut pas recevoir. Ce fut l que je reconnus Saldagne,
et sa vue acheva de me desesperer. Nous marchmes encore long-temps, et
enfin on me fit entrer comme en cachette dans la maison d'o vous m'avez
heureusement tire.

[Note 275: On sait qu'on appeloit haquene un cheval qui alloit
l'amble.]

[Note 276: Maison de campagne d'un gentilhomme.]

L'Etoile achevoit la relation de ses aventures quand le jour commena de
parotre. Ils se trouvrent alors dans le grand chemin du Mans, et
pressrent leurs btes plus fort qu'ils n'avoient fait encore, pour
gagner un bourg qu'ils voyoient devant eux. Le Destin souhaitoit
ardemment d'attraper son valet, pour decouvrir de quel ennemi, outre le
mechant Saldagne, ils avoient  se garder dans le pays; mais il n'y
avoit pas grande apparence qu'aprs le mechant tour qu'il lui avoit
fait, il se remt en lieu o il le pt trouver. Il apprenoit  sa chre
l'Etoile tout ce qu'il savoit de sa compagne Angelique, quand un homme
etendu de son long auprs d'une haie fit si grand'peur  leurs chevaux
que celui du Destin se deroba presque de dessous lui et celui de
mademoiselle de l'Etoile la jeta par terre. Le Destin, effray de sa
chute, l'alla relever aussi vite que le lui put permettre son cheval,
qui reculoit toujours ronflant, soufflant et bronchant comme un cheval
effarouch qu'il etoit. La demoiselle n'etoit point blesse; les chevaux
se rassurrent, et le Destin alla voir si l'homme gisant etoit mort ou
endormi. On peut dire qu'il etoit l'un et l'autre, puisqu'il etoit si
ivre qu'encore qu'il ronflt bien fort, marque assure qu'il etoit en
vie, le Destin et bien de la peine  l'eveiller. Enfin,  force d'tre
tiraill, il ouvrit les yeux et se decouvrit au Destin pour tre son
mme valet qu'il avoit si grande envie de trouver. Le coquin, tout ivre
qu'il etoit, reconnut bientt son matre, et se troubla si fort en le
voyant que le Destin ne douta plus de la trahison qu'il lui avoit faite,
dont il ne l'avoit encore que souponn. Il lui demanda pourquoi il
avoit dit  mademoiselle de l'Etoile qu'il etoit bless; pourquoi il
l'avoit fait sortir du Mans; o il l'avoit voulu mener; qui lui avoit
donn un cheval. Mais il n'en put tirer la moindre parole, soit qu'il
ft trop ivre, ou qu'il le contreft plus qu'il ne l'etoit. Le Destin se
mit en colre, lui donna quelques coups de plat d'epe, et, lui ayant
li les mains du licol de son cheval, se servit de celui du cheval de
mademoiselle de l'Etoile pour mener en lesse le criminel. Il coupa une
branche d'arbre dont il se fit un bton de taille considerable pour s'en
servir en temps et lieu, quand son valet refuseroit de marcher de bonne
grace. Il aida  sa demoiselle  monter  cheval; il monta sur le sien
et continua son chemin, son prisonnier  son ct en guise de limier.

Le bourg qu'avoit vu le Destin etoit le mme d'o il etoit parti deux
jours devant et o il avoit laiss monsieur de la Garouffire et sa
compagnie, qui y etoit encore,  cause que madame Bouvillon avoit et
malade d'un furieux colera morbus[277]. Quand le Destin y arriva, il n'y
trouva plus la Rancune, l'Olive et Ragotin, qui etoient retourns au
Mans. Pour Leandre, il ne quitta point sa chre Angelique. Je ne vous
dirai point de quelle faon elle reut mademoiselle de l'Etoile.

[Note 277: Ces mots colera morbus se prenoient quelquefois alors
comme synonyme de colique violente.]

On peut aisement se figurer les caresses que se devoient faire deux
filles qui s'aimoient beaucoup, et mme aprs les dangers o elles
s'etoient trouves. Le Destin informa monsieur de la Garouffire du
succs de son voyage, et, aprs l'avoir quelque temps entretenu en
particulier, on fit entrer dans une chambre de l'htellerie le valet du
Destin. L il fut interrog de nouveau, et, sur ce qu'il voulut encore
faire le muet, on fit apporter un fusil pour lui serrer les pouces. A
l'aspect de la machine, il se mit  genoux, pleura bien fort, demanda
pardon  son matre et lui avoua que la Rappinire lui avoit fait faire
tout ce qu'il avoit fait et lui avoit promis en recompense de le prendre
 son service. On sut aussi de lui que la Rappinire etoit en une
maison  deux lieues de l, qu'il avoit usurpe sur une pauvre veuve. Le
Destin parla encore en particulier  monsieur de la Garouffire, qui
envoya en mme temps un laquais dire  la Rappinire qu'il le vnt
trouver pour une affaire de consequence. Ce conseiller de Rennes avoit
grand pouvoir sur ce prevt du Mans. Il l'avoit empch d'tre rou en
Bretagne et l'avoit toujours proteg dans toutes les affaires
criminelles qu'il avoit eues. Ce n'est pas qu'il ne le connt pour un
grand scelerat, mais la femme de la Rappinire etoit un peu sa parente.
Le laquais qu'on avoit envoy  la Rappinire le trouva prt  monter 
cheval pour aller au Mans. Aussitt qu'il eut appris que monsieur de la
Garouffire le demandoit, il partit pour le venir trouver. Cependant la
Garouffire, qui pretendoit fort au bel esprit, s'etoit fait apporter un
portefeuille, d'o il tira des vers de toutes les faons, tant bons que
mauvais. Il les lut au Destin, et ensuite une historiette qu'il avoit
traduite de l'espagnol, que vous allez lire dans le suivant chapitre.

FIN DU CHAPITRE XIII ET DU TOME PREMIER.






                                  LE
                             ROMAN COMIQUE
                              PAR SCARRON

                           NOUVELLE DITION
            Revue, annote et prcde d'une Introduction
                                  PAR
                          M. VICTOR FOURNEL

                                TOME II



                                A PARIS
                       Chez P. JANNET, Libraire

                               MDCCCLVII

Paris, imprim par GUIRAUDET et JOUAUST, 338, rue S.-Honor, avec les
caractres elzeviriens de P. JANNET.




CHAPITRE XIV.

Le juge de sa propre cause[278].

Ce fut en Afrique, entre des rochers voisins de la mer, et qui ne sont
eloigns de la grande ville de Fez que d'une heure de chemin, que le
prince Mulei, fils du roi de Maroc, se trouva seul et  la nuit, aprs
s'tre egar  la chasse. Le ciel etoit sans le moindre nuage, la mer
etoit calme, et la lune et les etoiles la rendoient toute brillante;
enfin, il faisoit une de ces belles nuits des pays chauds qui sont plus
agreables que les plus beaux jours de nos regions froides. Le prince
maure, galopant le long du rivage, se divertissoit  regarder la lune et
les toiles, qui paroissoient sur la surface de la mer comme dans un
miroir, quand des cris pitoyables percrent ses oreilles et lui
donnrent la curiosit d'aller jusqu'au lieu d'o il croyoit qu'ils
pouvoient partir. Il y poussa son cheval, qui sera si l'on veut un
barbe, et trouva entre des rochers une femme qui se defendoit, autant
que ses forces le pouvoient permettre, contre un homme qui s'efforoit
de lui lier les mains, tandis qu'une autre femme tchoit de lui fermer
la bouche d'un linge. L'arrive du jeune prince empcha ceux qui
faisoient cette violence de la continuer, et donna quelque relche 
celle qu'ils traitoient si mal. Mulei lui demanda ce qu'elle avoit 
crier, et aux autres ce qu'ils lui vouloient faire; mais, au lieu de lui
repondre, cet homme alla  lui le cimeterre  la main, et lui en porta
un coup qui l'et dangereusement bless s'il ne l'et evit par la
vitesse de son cheval. Mechant, lui cria Mulei, oses-tu t'attaquer au
prince de Fez!--Je t'ai bien reconnu pour tel, lui repondit le Maure;
mais c'est  cause que tu es mon prince et que tu me peux punir qu'il
faut que j'aie ta vie ou que je perde la mienne.

[Note 278: Traduit du neuvime rcit des Novelas exemplares y
amorosas de dona Maria de Zayas. Le titre seul de cette nouvelle indique
suffisamment son origine. On connot, dans la littrature espagnole, le
Gelier de soi-mme, de Caldron; le Mdecin de son honneur et le
Peintre de son dshonneur, du mme; le Vengeur de son injure, de Moreto;
sans parler du Fils de soi-mme, de Lope, et bien d'autres pices
portant des titres analogues. Lope de Vega a fait un drame intitul: El
juez en su causa. (V. notre notice.)]

En achevant ces paroles, il se lana contre Mulei avec tant de furie que
le prince, tout vaillant qu'il etoit, fut reduit  songer moins 
attaquer qu' se defendre d'un si dangereux ennemi. Les deux femmes
cependant etoient aux mains, et celle qui un moment auparavant se
croyoit perdue empchoit l'autre de s'enfuir, comme si elle n'et point
dout que son defenseur n'emportt la victoire. Le desespoir augmente le
courage, et en donne mme quelquefois  ceux qui en ont le moins.
Quoique la valeur du prince ft incomparablement plus grande que celle
de son ennemi et ft soutenue d'une vigueur et d'une adresse qui
n'etoient pas communes, la punition que meritoit le crime du Maure lui
fit tout hasarder et lui donna tant de courage et de force que la
victoire demeura long-temps douteuse entre le prince et lui; mais le
ciel, qui protge d'ordinaire ceux qu'il elve au dessus des autres, fit
heureusement passer les gens du prince assez prs de l pour our le
bruit des combattans et les cris des deux femmes. Ils y coururent et
reconnurent leur matre dans le temps qu'ayant choqu celui qu'ils
virent les armes  la main contre lui, il l'avoit port par terre, o il
ne le voulut pas tuer, le reservant  une punition exemplaire. Il
defendit  ses gens de lui faire autre chose que de l'attacher  la
queue d'un cheval, de faon qu'il ne pt rien entreprendre contre
soi-mme ni contre les autres. Deux cavaliers portrent les deux femmes
en croupe, et en cet equipage-l Mulei et sa troupe arrivrent  Fez 
l'heure que le jour commenoit de parotre.

Ce jeune prince commandoit dans Fez aussi absolument que s'il en et
dej et roi. Il fit venir devant lui le Maure, qui s'appeloit Amet, et
qui etoit fils d'un des plus riches habitans de Fez. Les deux femmes ne
furent connues de personne  cause que les Maures, les plus jaloux de
tous les hommes, ont un extrme soin de cacher aux yeux de tout le monde
leurs femmes et leurs esclaves. La femme que le prince avoit secourue le
surprit, et toute sa cour aussi, par sa beaut, plus grande que quelque
autre qui ft en Afrique, et par un air majestueux, que ne put cacher
aux yeux de ceux qui l'admirrent un mechant habit d'esclave. L'autre
femme etoit vtue comme le sont les femmes du pays qui ont quelque
qualit, et pouvoit passer pour belle, quoiqu'elle le ft moins que
l'autre; mais, quand elle auroit pu entrer en concurrence de beaut avec
elle, la pleur que la crainte faisoit parotre sur son visage diminuoit
autant ce qu'elle y avoit de beau que celui de la premire recevoit
d'avantage d'un beau rouge qu'une honnte pudeur y faisoit eclater. Le
Maure parut devant Mulei avec la contenance d'un criminel, et tint
toujours les yeux attachs contre terre. Mulei lui commanda de confesser
lui-mme, son crime s'il ne vouloit mourir dans les tourmens. Je sais
bien ceux qu'on me prepare et que j'ai merits, repondit-il firement,
et, s'il y avoit quelque avantage pour moi  ne rien avouer, il n'y a
point de tourmens qui me le fissent faire; mais je ne puis eviter la
mort, puisque je te l'ai voulu donner, et je veux bien que tu saches
que la rage que j'ai de ne t'avoir pas tu me tourmente davantage que ne
fera tout ce que tes bourreaux pourront inventer contre moi. Ces
Espagnoles, ajouta-t-il, ont et mes esclaves: l'une a su prendre un bon
parti et s'accommoder  la fortune, se mariant avec mon frre Zade;
l'autre n'a jamais voulu changer de religion ni me savoir bon gr de
l'amour que j'avois pour elle. Il ne voulut pas parler davantage,
quelque menace qu'on lui pt faire. Mulei le fit jeter dans un cachot,
charg de fers; la renegate, femme de Zade, fut mise en une prison
spare; la belle esclave fut conduite chez un Maure nomm Zulema, homme
de condition, Espagnol d'origine, qui avoit abandonn l'Espagne pour
n'avoir pu se resoudre  se faire chretien. Il etoit de l'illustre
maison de Zegris, autrefois si renomme dans Grenade[279], et sa femme,
Zorade, qui etoit de la mme maison, avoit la reputation d'tre la plus
belle femme de Fez, et aussi spirituelle que belle. Elle fut d'abord
charme de la beaut de l'esclave chretienne, et le fut aussi de son
esprit ds les premires conversations qu'elle eut avec elle. Si cette
belle chretienne et et capable de consolation, elle en et trouv dans
les caresses de Zorade; mais, comme si elle et evit tout ce qui
pouvoit soulager sa douleur, elle ne se plaisoit qu' tre seule, pour
pouvoir s'affliger davantage, et, quand elle etoit avec Zorade, elle se
faisoit une extrme violence pour retenir devant elle ses soupirs et ses
larmes. Le prince Mulei avoit une extrme envie d'apprendre ses
aventures; il l'avoit fait connotre  Zulema, et, comme il ne lui
cachoit rien, il lui avoit aussi avou qu'il se sentoit port  aimer la
belle chrtienne et qu'il le lui auroit dej fait savoir si la grande
affliction qu'elle faisoit parotre ne lui et fait craindre d'avoir un
rival inconnu en Espagne, qui, tout eloign qu'il et et, l'et pu
empcher d'tre heureux, mme en un pays o il etoit absolu. Zulema
donna bon ordre  sa femme d'apprendre de la chretienne les
particularits de sa vie, et par quel accident elle etoit devenue
esclave d'Amet. Zorade en avoit autant d'envie que le prince, et n'eut
pas grande peine  y faire resoudre l'esclave espagnole, qui crut ne
devoir rien refuser  une personne qui lui donnoit tant de marques
d'amiti et de tendresse. Elle dit  Zorade qu'elle contenteroit sa
curiosit quand elle voudroit, mais que, n'ayant que des malheurs  lui
apprendre, elle craignoit de lui faire un recit fort ennuyeux. Vous
verrez bien qu'il ne me le sera pas, lui repondit Zorade, par
l'attention que j'aurai  l'ecouter; et, par la part que j'y prendrai,
vous connotrez que vous ne pouvez en confier le secret  personne qui
vous aime plus que moi. Elle l'embrassa en achevant ces paroles, la
conjurant de ne differer pas plus long-temps  lui donner la
satisfaction qu'elle lui demandoit. Elles etoient seules, et la belle
esclave, aprs avoir essuy les larmes que le souvenir de ses malheurs
lui faisoit repandre, elle en commena le recit, comme vous l'allez
lire.

[Note 279: Zegris est le nom plus ou moins dfigur d'une prtendue
famille, originaire d'Afrique, qui, avec celle des Abencerrages, auroit
jou un grand rle dans Grenade. Les Abencerrages et les Zegris figurent
pour la premire fois dans un roman chevaleresque de Ginez Prs de
Hita. D'aprs une tradition qui parot plus romanesque qu'historique,
ces deux maisons rivales auroient t tour--tour matresses de
l'Alhambra et de l'Albaycin, les deux principales forteresses de
Grenade, s'y seroient livr les assauts les plus terribles, et auroient
hte, par leurs divisions, la chute de la ville et du royaume
(1480-92).]

Je m'appelle Sophie; je suis Espagnole, ne  Valence et eleve avec
tout le soin que des personnes riches et de qualit, comme etoient mon
pre et ma mre, devoient avoir d'une fille qui etoit le premier fruit
de leur mariage, et qui ds son bas ge paroissoit digne de leur plus
tendre affection. J'eus un frre plus jeune que moi d'une anne; il
etoit aimable autant qu'on le pouvoit tre, il m'aima autant que je
l'aimai, et notre amiti mutuelle alla jusqu'au point que, lorsque nous
n'etions pas ensemble, on remarquoit sur nos visages une tristesse et
une inquietude que les plus agreables divertissemens des personnes de
notre ge ne pouvoient dissiper. On n'osa donc plus nous sparer; nous
apprmes ensemble tout ce qu'on enseigne aux enfans de bonne maison de
l'un et de l'autre sexe, et ainsi il arriva qu'au grand etonnement de
tout le monde, je n'etois pas moins adroite que lui dans tous les
exercices violens d'un cavalier, et qu'il reussissoit egalement bien
dans tout ce que les filles de condition savent le mieux faire. Une
education si extraordinaire fit souhaiter  un gentilhomme des amis de
mon pre que ses enfans fussent elevs avec nous; il en fit la
proposition  mes parens, qui y consentirent, et le voisinage des
maisons facilita le dessein des uns et des autres. Ce gentilhomme
egaloit mon pre en bien et ne lui cedoit pas en noblesse; il n'avoit
aussi qu'un fils et qu'une fille,  peu prs de l'ge de mon frre et de
moi, et l'on ne doutoit point dans Valence que les deux maisons ne
s'unissent un jour par un double mariage. Dom Carlos et Lucie (c'etoit
le nom du frre et de la soeur) etoient egalement aimables: mon frre
aimoit Lucie et en etoit aim, dom Carlos m'aimoit et je l'aimois aussi.
Nos parens le savoient bien, et, loin d'y trouver  redire, ils
n'eussent pas differ de nous marier ensemble si nous eussions et moins
jeunes que nous etions. Mais l'etat heureux de nos amours innocentes fut
troubl par la mort de mon aimable frre: une fivre violente l'emporta
en huit jours, et ce fut l le premier de mes malheurs. Lucie en fut si
touche qu'on ne put jamais l'empcher de se rendre religieuse; j'en fus
malade  la mort, et dom Carlos le fut assez pour faire craindre  son
pre de se voir sans enfans, tant la perte de mon frre, qu'il aimoit,
le peril o j'etois et la resolution de sa soeur, lui furent sensibles.
Enfin la jeunesse nous guerit, et le temps modera notre affliction.

Le pre de dom Carlos mourut  quelque temps de l, et laissa son fils
fort riche et sans dettes. Sa richesse lui fournit de quoi satisfaire
son humeur magnifique. Les galanteries qu'il inventa pour me plaire
flattrent ma vanit, rendirent son amour publique et augmentrent la
mienne. Dom Carlos etoit souvent aux pieds de mes parens, pour les
conjurer de ne differer pas davantage de le rendre heureux en lui
donnant leur fille. Il continuoit cependant ses depenses et ses
galanteries. Mon pre eut peur que son bien n'en diminut  la fin, et
c'est ce qui le fit resoudre  me marier avec lui. Il fit donc esperer 
dom Carlos qu'il seroit bientt son gendre, et dom Carlos m'en fit
parotre une joie si extraordinaire qu'elle m'et pu persuader qu'il
m'aimoit plus que sa vie, quand je n'en aurois pas et aussi assure que
je l'etois. Il me donna le bal, et toute la ville en fut prie. Pour son
malheur et pour le mien, il s'y trouva un comte napolitain[280] que des
affaires d'importance avoient amen en Espagne. Il me trouva assez belle
pour devenir amoureux de moi, et pour me demander en mariage  mon pre,
aprs avoir et inform du rang qu'il tenoit dans le royaume de Valence.
Mon pre se laissa eblouir au bien et  la qualit de cet etranger; il
lui promit tout ce qu'il lui demanda, et ds le jour mme il declara 
dom Carlos qu'il n'avoit rien plus  pretendre en sa fille, me defendit
de recevoir ses visites, et me commanda en mme temps de considerer le
comte italien comme un homme qui me devoit epouser au retour d'un voyage
qu'il alloit faire  Madrid. Je dissimulai mon deplaisir devant mon
pre; mais, quand je fus seule, dom Carlos se representa  mon souvenir
comme le plus aimable homme du monde. Je fis reflexion sur tout ce que
le comte italien avoit de desagreable; je conus une furieuse aversion
pour lui, et je sentis que j'aimois dom Carlos plus que je n'eusse
jamais cru l'aimer, et qu'il m'etoit egalement impossible de vivre sans
lui et d'tre heureuse avec son rival. J'eus recours  mes larmes, mais
c'etoit un foible remde pour un mal comme le mien. Dom Carlos entra
l-dessus dans ma chambre, sans m'en demander la permission, comme il
avoit accoutum. Il me trouva fondant en pleurs, et il ne put retenir
les siens, quelque dessein qu'il et fait de me cacher ce qu'il avoit
dans l'ame, jusqu' tant qu'il et reconnu les vritables sentimens de
la mienne. Il se jeta  mes pieds, me prenant les mains, et qu'il
mouilla de ses larmes:

[Note 280: On n'ignore pas qu' cette poque l'Espagne toit
matresse du royaume de Naples, et que, par consquent, les deux pays
entretenoient des relations frquentes.]

Sophie, me dit-il, je vous perds donc, et un etranger, qui  peine vous
est connu, sera plus heureux que moi parcequ'il aura et plus riche. Il
vous possedera, Sophie, et vous y consentez! vous que j'ai tant aime,
qui m'avez voulu faire croire que vous m'aimiez, et qui m'etiez promise
par un pre! mais, helas! un pre injuste, un pre interess, et qui m'a
manqu de parole! Si vous etiez, continua-t-il, un bien qui se pt
mettre  prix, c'est ma seule fidelit qui vous pouvoit acquerir, et
c'est par elle que vous seriez encore  moi plutt qu' personne du
monde, si vous vous souveniez de celle que vous m'avez promise. Mais,
s'ecria-t-il, croyez-vous qu'un homme qui a eu assez de courage pour
elever ses desirs jusqu' vous n'en ait pas assez pour se venger de
celui que vous lui preferez, et trouverez-vous etrange qu'un malheureux
qui a tout perdu entreprenne toutes choses? Ah! si vous voulez que je
perisse seul, il vivra, ce rival bienheureux, puisqu'il a pu vous
plaire, et que vous le protegez; mais dom Carlos, qui vous est odieux,
et que vous avez abandonn  son desespoir, mourra d'une mort assez
cruelle pour assouvir la haine que vous avez pour lui.

Dom Carlos, lui repondis-je, vous joignez-vous  un pre injuste et 
un homme que je ne puis aimer pour me persecuter, et m'imputez-vous
comme un crime particulier un malheur qui nous est commun? Plaignez-moi
au lieu de m'accuser, et songez aux moyens de me conserver pour vous
plutt que de me faire des reproches. Je pourrois vous en faire de plus
justes, et vous faire avouer que vous ne m'avez jamais assez aime,
puisque vous ne m'avez jamais assez connue. Mais nous n'avons point de
temps  perdre en paroles inutiles. Je vous suivrai partout o vous me
menerez; je vous permets de tout entreprendre, et vous promets de tout
oser pour ne me separer jamais de vous.

Dom Carlos fut si consol de mes paroles que sa joie le transporta aussi
fort qu'avoit fait sa douleur. Il me demanda pardon de m'avoir accuse
de l'injustice qu'il croyoit qu'on lui faisoit, et, m'ayant fait
comprendre qu' moins que de me laisser enlever, il m'etoit impossible
de n'obir pas  mon pre, je consentis  tout ce qu'il me proposa, et
je lui promis que, la nuit du jour suivant, je me tiendrois prte  le
suivre partout o il voudroit me mener.

Tout est facile  un amant. Dom Carlos en un jour donna ordre  ses
affaires, fit provision d'argent et d'une barque de Barcelone[281] qui
devoit se mettre  la voile  telle heure qu'il voudroit. Cependant
j'avois pris sur moi toutes mes pierreries et tout ce que je pus
assembler d'argent; et, pour une jeune personne, j'avois su si bien
dissimuler le dessein que j'avois que l'on ne s'en douta point. Je ne
fus donc pas observe, et je pus sortir la nuit par la porte d'un
jardin, o je trouvai Claudio, un page qui etoit cher  Carlos,
parcequ'il chantoit aussi bien qu'il avoit la voix belle, et faisoit
parotre dans sa manire de parler et dans toutes ses actions plus
d'esprit, de bon sens et de politesse que l'ge et la condition d'un
page n'en doivent ordinairement avoir. Il me dit que son matre l'avoit
envoy au devant de moi pour me conduire o l'attendoit une barque, et
qu'il n'avoit pu me venir prendre lui-mme pour des raisons que je
saurois de lui. Un esclave de dom Carlos qui m'etoit fort connu nous
vint joindre. Nous sortmes de la ville sans peine, parle bon ordre
qu'on y avoit donn, et nous ne marchmes pas long-temps sans voir un
vaisseau  la rade et une chaloupe qui nous attendoit au bord de la mer.
On me dit que mon cher dom Carlos viendroit bientt, et que je n'avois
cependant qu' passer dans le vaisseau. L'esclave me porta dans la
chaloupe, et plusieurs hommes que j'avois vus sur le rivage, et que
j'avois pris pour des matelots, firent aussi entrer dans la chaloupe
Claudio, qui me sembla comme s'en defendre et faire quelques efforts
pour n'y entrer pas. Cela augmenta la peine que me donnoit dej
l'absence de dom Carlos. Je le demandai  l'esclave, qui me dit
fierement qu'il n'y avoit plus de Carlos pour moi. Dans le mme temps
j'ous Claudio criant les hauts cris, et qui disoit en pleurant 
l'esclave: Tratre Amet! est-ce l ce que tu m'avois promis, de m'ter
une rivale et de me laisser avec mon amant?--Imprudente Claudia, lui
repondit l'esclave, est-on oblig de tenir sa parole  un tratre, et
ai-je d esperer qu'une personne qui manque de fidelit  son matre
m'en gardt assez pour n'avertir pas les gardes de la cte de courir
aprs moi et de m'ter Sophie, que j'aime plus que moi-mme? Ces
paroles, dites  une femme que je croyois un homme, et dans lesquelles
je ne pouvois rien comprendre, me causrent un si furieux deplaisir, que
je tombai comme morte entre les bras du perfide Maure, qui ne m'avoit
point quitte. Ma pmoison fut longue, et, lorsque j'en fus revenue, je
me trouvai dans une chambre du vaisseau, qui etoit dej bien avant en
mer.

[Note 281: Barcelone, un des principaux ports d'Espagne, renomme
pour ses barques, toit clbre dans les fastes de la navigation. C'est
l que, vers le milieu du XVIe sicle,  l'poque o se passe cette
histoire, Blasco de Garay fit, dit-on, le premier essai d'un bateau 
vapeur, sous les yeux de Charles-Quint.]

Figurez-vous quel dut tre mon desespoir, me voyant sans dom Carlos et
avec des ennemis de ma loi, car je reconnus que j'etois au pouvoir des
Maures, que l'esclave Amet avoit toute sorte d'autorit sur eux, et que
son frre Zade etoit le matre du vaisseau. Cet insolent ne me vit pas
plutt en etat d'entendre ce qu'il me diroit, qu'il me declara en peu de
paroles qu'il y avoit long-temps qu'il etoit amoureux de moi, et que sa
passion l'avoit forc  m'enlever et  me mener  Fez, o il ne
tiendroit qu' moi que je ne fusse aussi heureuse que j'aurois et en
Espagne, comme il ne tiendroit pas  lui que je n'eusse point  y
regretter dom Carlos. Je me jetai sur lui, nonobstant la foiblesse que
m'avoit laisse ma pmoison, et avec une adresse vigoureuse  quoi il ne
s'attendoit pas, et que j'avois acquise par mon education, comme je vous
ai dej dit, je lui tirai le cimeterre du fourreau, et je m'allois
venger de sa perfidie, si son frre Zade ne m'et saisi le bras assez 
temps pour lui sauver la vie. On me desarma facilement, car, ayant
manqu mon coup, je ne fis point de vains efforts contre un si grand
nombre d'ennemis. Amet,  qui ma resolution avoit fait peur, fit sortir
tout le monde de la chambre o l'on m'avoit mise et me laissa dans un
desespoir tel que vous vous le pouvez figurer, aprs le cruel changement
qui venoit d'arriver en ma fortune. Je passai la nuit  m'affliger, et
le jour qui la suivit ne donna pas le moindre relche  mon affliction.
Le temps, qui adoucit souvent de pareils deplaisirs, ne fit aucun effet
sur les miens, et au second jour de notre navigation j'etois encore plus
afflige que je ne la fus la sinistre nuit que je perdis, avec ma
libert, l'esperance de revoir dom Carlos et d'avoir jamais un moment de
repos le reste de ma vie. Amet m'avoit trouve si terrible toutes les
fois qu'il avoit os parotre devant moi, qu'il ne s'y presentoit plus.
On m'apportoit de temps en temps  manger, que je refusois avec une
opinitret qui fit craindre au Maure de m'avoir enleve inutilement.

Cependant le vaisseau avoit pass le detroit et n'etoit pas loin de la
cte de Fez quand Claudio entra dans ma chambre. Aussitt que je le vis:
Mechant! qui m'as trahie, lui dis-je, que t'avois-je fait pour me
rendre la plus malheureuse personne du monde, et pour m'ter dom
Carlos?--Vous en tiez trop aime, me repondit-il, et, puisque je
l'aimois aussi bien que vous, je n'ai pas fait un grand crime d'avoir
voulu eloigner de lui une rivale. Mais si je vous ai trahie, Amet m'a
trahie aussi, et j'en serois peut tre aussi afflige que vous, si je ne
trouvois quelque consolation  n'tre pas seule miserable.--Explique-moi
ces enigmes, lui dis-je, et m'apprends qui tu es, afin que je sache si
j'ai en toi un ennemi ou une ennemie.--Sophie, me dit-il alors, je suis
d'un mme sexe que vous, et comme vous j'ai et amoureuse de dom Carlos;
mais si nous avons brl d'un mme feu, ce n'a pas et avec un mme
succs. Dom Carlos vous a toujours aime et a toujours cru que vous
l'aimiez, et il ne m'a jamais aime, et n'a mme jamais d croire que je
pusse l'aimer, ne m'ayant jamais connue pour ce que j'etois. Je suis de
Valence comme vous, et je ne suis point ne avec si peu de noblesse et
de bien, que dom Carlos, m'ayant epouse, n'et pu tre  couvert des
reproches que l'on fait  ceux qui se mesallient. Mais l'amour qu'il
avoit pour vous l'occupoit tout entier, et il n'avoit des yeux que pour
vous seule. Ce n'est pas que les miens ne fissent ce qu'ils pouvoient
pour exempter ma bouche de la confession honteuse de ma foiblesse.
J'allois partout o je le croyois trouver; je me plaois o il me
pouvoit voir, et je faisois pour lui toutes les diligences qu'il et d
faire pour moi, s'il m'et aime comme je l'aimois. Je disposois de mon
bien et de moi-mme, etant demeure sans parens ds mon bas ge, et l'on
me proposoit souvent des partis sortables; mais l'esperance que j'avois
toujours eue d'engager enfin dom Carlos  m'aimer m'avoit empche d'y
entendre. Au lieu de me rebuter de la mauvaise destine de mon amour,
comme auroit fait toute autre personne qui et eu comme moi assez de
qualits aimables pour n'tre pas meprise, je m'excitois  l'amour de
dom Carlos par la difficult que je trouvois  m'en faire aimer. Enfin,
pour n'avoir pas  me reprocher d'avoir neglig la moindre chose qui pt
servir  mon dessein, je me fis couper les cheveux, et m'etant deguise
en homme, je me fis presenter  dom Carlos par un domestique qui avoit
vieilli dans ma maison et qui se disoit mon pre, pauvre gentilhomme des
montagnes de Tolde[282]. Mon visage et ma mine, qui ne deplurent pas 
votre amant, le disposrent d'abord  me prendre. Il ne me reconnut
point, encore qu'il m'et vue tant de fois, et il fut bientt aussi
persuad de mon esprit que satisfait de la beaut de ma voix, de ma
methode de chanter et de mon adresse  jouer de tous les instrumens de
musique dont les personnes de condition peuvent se divertir sans
honte[283]. Il crut avoir trouv en moi des qualits qui ne se trouvent
pas d'ordinaire en des pages, et je lui donnai tant de preuves de
fidelit et de discretion, qu'il me traita bien plus en confident qu'en
domestique. Vous savez mieux que personne du monde si je m'en fais
accroire dans ce que je vous viens de dire  mon avantage. Vous-mme
m'avez cent fois loue  dom Carlos en ma presence, et m'avez rendu de
bons offices auprs de lui; mais j'enrageois de les devoir  une rivale,
et dans le temps qu'ils me rendoient plus agreable  dom Carlos, ils
vous rendoient plus hassable  la malheureuse Claudia (car c'est ainsi
que l'on m'appelle). Votre mariage cependant s'avanoit, et mes
esperances reculoient; il fut conclu, et elles se perdirent. Le comte
italien qui devint en ce temps-l amoureux de vous, et dont la qualit
et le bien donnrent autant dans les yeux de votre pre que sa mauvaise
mine et ses defauts vous donnrent d'aversion pour lui, me fit du moins
avoir le plaisir de vous voir trouble dans les vtres, et mon me alors
se flatta de ces esperances folles que les changemens font toujours
avoir aux malheureux. Enfin votre pre prefera l'etranger, que vous
n'aimiez pas,  dom Carlos, que vous aimiez. Je vis celui qui me rendoit
malheureuse malheureux  son tour, et une rivale que je hassois encore
plus malheureuse que moi, puisque je ne perdois rien en un homme qui
n'avoit jamais et  moi, que vous perdiez dom Carlos, qui etoit tout 
vous, et que cette perte, quelque grande qu'elle ft, vous etoit
peut-tre encore un moindre malheur que d'avoir pour votre tyran eternel
un homme que vous ne pouviez aimer. Mais ma prosperit, ou, pour mieux
dire, mon esperance, ne fut pas longue. J'appris de dom Carlos que vous
vous etiez resolue  le suivre, et je fus mme employe  donner les
ordres necessaires au dessein qu'il avoit de vous emmener  Barcelone,
et, de l, de passer en France ou en Italie. Toute la force que j'avois
eue jusque alors  souffrir ma mauvaise fortune m'abandonna aprs un
coup si rude, et qui me surprit d'autant plus que je n'avois jamais
craint un pareil malheur. J'en fus afflige jusqu' en tre malade, et
malade jusqu' en garder le lit. Un jour que je me plaignois  moi-mme
de ma triste destine, et que la croyance de n'tre oue de personne me
faisoit parler aussi haut que si j'eusse parl  quelque confident de
mon amour, je vis parotre devant moi le Maure Amet, qui m'avoit
ecoute, et qui, aprs que le trouble o il m'avoit mise fut pass, me
dit ces paroles: Je te connois, Claudia, et ds le temps que tu n'avois
point encore deguis ton sexe pour servir de page  dom Carlos; et si je
ne t'ai jamais fait savoir que je te connusse, c'est que j'avois un
dessein aussi bien que toi. Je te viens d'our prendre des resolutions
desesperes: tu veux te decouvrir  ton matre pour une jeune fille qui
meurt d'amour pour lui et qui n'espre plus d'en tre aime, et puis tu
te veux tuer  ses yeux pour meriter au moins des regrets de celui de
qui tu n'as pu gagner l'amour. Pauvre fille! que vas-tu faire, en te
tuant, que d'assurer davantage  Sophie la possession de dom Carlos?
J'ai bien un meilleur conseil  te donner, si tu es capable de le
prendre. Ote ton amant  ta rivale: le moyen en est ais si tu me veux
croire, et, quoiqu'il demande beaucoup de resolution, il ne t'est pas
besoin d'en avoir davantage que celle que tu as eue  t'habiller en
homme et  hasarder ton honneur pour contenter ton amour. Ecoute-moi
donc avec attention, continua le Maure; je te vais reveler un secret que
je n'ai jamais decouvert  personne, et si le dessein que je te vais
proposer ne te plat pas, il dependra de toi de ne le pas suivre. Je
suis de Fez, homme de qualit en mon pays; mon malheur me fit esclave de
dom Carlos, et la beaut de Sophie me fit le sien. Je t'ai dit en peu de
paroles bien des choses. Tu crois ton mal sans remde, parce que ton
amant enlve sa matresse et s'en va avec elle  Barcelone. C'est ton
bonheur et le mien, si tu te sais servir de l'occasion. J'ai trait de
ma ranon, et l'ai paye. Une galiotte[284] d'Afrique m'attend  la
rade, assez prs du lieu o dom Carlos en fait tenir une toute prte
pour l'excution de son dessein. Il l'a differ d'un jour; prvenons-le
avec autant de diligence que d'adresse. Va dire  Sophie, de la part de
ton matre, qu'elle se tienne prte  partir cette nuit  l'heure que tu
la viendras querir, amne la dans mon vaisseau; je l'emmenerai en
Afrique, et tu demeureras  Valence, seule  possder ton amant, qui
peut-tre t'auroit aime aussitt que Sophie, s'il avoit su que tu
l'aimasses.

[Note 282: Nous avons dj trouv plus haut une invention analogue,
dans la nouvelle intitule: A trompeur trompeur et demi.]

[Note 283: En Espagne, comme en France, il y avoit certains
instruments de musique exclusivement rservs aux personnes de basse
condition, et dont l'usage auroit en quelque faon dshonor un
gentilhomme: chez nous, par exemple, le violon toit de ce nombre; il
toit rserv aux laquais, et souvent mme ils avoient charge expresse
d'en jouer pour divertir leurs matres: Les violons se sont rendus si
communs,--dit Mlle de Montpensier dans sa premire lettre  Mme de
Motteville,--que, sans avoir beaucoup de domestiques, chacun en ayant
quelques-uns auxquels il auroit fait apprendre, il y auroit moyen de
faire une fort bonne bande. Dans le Grondeur de Brueys et Palaprat,
Grichard dit  son valet L'Olive: Je t'ai dfendu cent fois de rcler
de ton maudit violon. (I, 6.) Tallemant raconte que Montbrun
Souscarrire avoit des valets de chambre chargs spcialement de lui
jouer de cet instrument. On sait que c'toit parmi les pages et les
valets de pied de Mademoiselle que Lully avoit pris les premires
teintures et donn les premires rvlations de son talent sur le
violon. Le clbre Beaujoyeux (Baltazirini) toit de mme un des valets
de chambre de Catherine de Mdicis. De l l'expression de violon pour
dsigner un sot, un pied-plat:

     Ho! vraiment, messire Apollon,
     Vous tes un bon violon.
                      (Scarr., Pos.)

Il en toit de mme de la viole, instrument que Scarron nous montre sur
le dos du comdien La Rancune, au premier chapitre du Roman comique. Le
hautbois, le fifre, le tabourin, la musette, le cistre et la guitare
toient encore des instruments rservs aux gens de basse condition, par
exemple aux bohmiens et aux farceurs: Pour ce qu'elle a accoustum de
servir aux basteleurs, elle ne se peut tenir de mesdire, dit le Luth,
en parlant de la Guitare, dans la Dispute du Luth et de la Guitare.
(Maison des jeux, 3e part.) Au contraire, l'pinette, la reine de tous
les instruments de musique; le luth, qui toit en fort grande faveur,
quoiqu'il servt aux dbauchs dans leurs orgies et leurs srnades; le
thorbe, qui l'avoit remplac, le clavecin, etc., toient rservs aux
personnes de condition. V. cette mme pice et la premire lettre de
Mademoiselle  madame de Motteville.]

[Note 284: Petite galre fort lgre et propre pour aller en course.
(Dict. de Furetire.)]

A ces dernires paroles de Claudia, je fus si presse de ma juste
douleur, qu'en faisant un grand soupir je m'evanouis encore, sans donner
le moindre signe de vie. Les cris que fit Claudia, qui se repentoit
peut-tre lors de m'avoir rendue malheureuse sans cesser de l'tre,
attirrent Amet et son frre dans la chambre du vaisseau o j'etois. On
me fit tous les remdes qu'on me put faire; je revins  moi, et j'ous
Claudia qui reprochoit encore au Maure la trahison qu'il nous avoit
faite. Chien infidle, lui disoit-elle, pourquoi m'as-tu conseill de
reduire cette belle fille au deplorable etat o tu la vois, si tu ne me
voulois pas laisser auprs de mon amant? Et pourquoi m'as-tu fait faire
 un homme qui me fut si cher une trahison qui me nuit autant qu' lui?
Comment oses-tu dire que tu es de noble naissance dans ton pays, si tu
es le plus tratre et le plus lche de tous les hommes?--Tais-toi,
folle, lui rpondit Amet; ne me reproche point un crime dont tu es
complice. Je t'ai dj dit que qui a pu trahir un matre comme toi
meritoit bien d'tre trahie, et que, t'emmenant avec moi, j'assurois ma
vie et peut-tre celle de Sophie, puisqu'elle pourrait mourir de
douleur, quand elle sauroit que tu serois demeure avec dom Carlos.

Le bruit que firent en mme temps les matelots qui toient prts
d'entrer dans le port de la ville de Sal[285], et l'artillerie du
vaisseau,  laquelle repondit celle du port, interrompirent les
reproches que se faisoient Amet et Claudia et me delivrrent pour un
temps de la vue de ces deux personnes odieuses. On se debarqua; on nous
couvrit les visages d'un voile,  Claudia et  moi, et nous fmes loges
avec le perfide Amet chez un Maure de ses parens. Ds le jour suivant on
nous fit monter dans un chariot couvert, et prendre le chemin de Fez,
o, si Amet y fut reu de son pre avec beaucoup de joie, j'y entrai la
plus afflige et la plus dsespre personne du monde. Pour Claudia,
elle eut bientt pris parti, renonant au christianisme et epousant
Zade, le frre de l'infidle Amet. Cette mechante personne n'oublia
aucun artifice pour me persuader de changer aussi de religion et
d'epouser Amet, comme elle avoit fait Zade, et elle devint la plus
cruelle de mes tyrans, lorsque, aprs avoir en vain essay de me gagner
par toute sorte de promesses, de bons traitemens et de caresses, Amet et
tous les siens exercrent sur moi toute la barbarie dont ils etoient
capables. J'avois tous les jours  exercer ma constance contre tant
d'ennemis, et j'etois plus forte  souffrir mes peines que je ne le
souhaitois, quand je commenai  croire que Claudia se repentoit d'tre
mechante. En public, elle me perscutoit apparemment avec plus
d'animosit que les autres, et en particulier elle me rendoit
quelquefois de bons offices, qui me la faisoient considrer comme une
personne qui et pu tre vertueuse, si elle et t leve  la vertu.
Un jour que toutes les autres femmes de la maison etoient alles aux
bains publics, comme c'est la coutume de vous autres mahometans, elle me
vint trouver o j'etois, ayant le visage compos  la tristesse, et me
parla en ces termes:

[Note 285: Sal,  l'embouchure de la rivire de Baragray, toit
jadis le sige d'une petite rpublique de pirates. L'entre de son port
est ferme par une barre de sable qui ne laisse passer que les vaisseaux
de petite dimension.]

Belle Sophie! quelque sujet que j'aie eu autrefois de vous har, ma
haine a cess en perdant l'espoir de possder jamais celui qui ne
m'aimoit pas assez,  cause qu'il vous aimoit trop. Je me reproche sans
cesse de vous avoir rendue malheureuse et d'avoir abandonn mon Dieu
pour la crainte des hommes. Le moindre de ces remords seroit capable de
me faire entreprendre les choses du monde les plus difficiles  mon
sexe. Je ne puis plus vivre loin de l'Espagne et de toute terre
chretienne avec des infidles, entre lesquels je sais bien qu'il est
impossible que je trouve mon salut, ni pendant ma vie, ni aprs ma mort.
Vous pouvez juger de mon veritable repentir par le secret que je vous
confie, qui vous rend matresse de ma vie et qui vous donne moyen de
vous venger de tous les maux que j'ai t force de vous faire. J'ai
gagn cinquante esclaves chretiens, la plupart Espagnols et tous gens
capables d'une grande entreprise. Avec l'argent que je leur ai
secrtement donn, ils se sont assurs d'une barque capable de nous
porter en Espagne, si Dieu-favorise un si bon dessein. Il ne tiendra
qu' vous de suivre ma fortune, de vous sauver si je me sauve, ou,
perissant avec moi, de vous tirer d'entre les mains de vos cruels
ennemis et de finir une vie aussi malheureuse qu'est la vtre.
Determinez-vous donc, Sophie, et tandis que nous ne pouvons tre
souponnes d'aucun dessein, delibrons sans perdre de temps sur la plus
importante action de votre vie et de la mienne.

Je me jetai aux pieds de Claudia, et, jugeant d'elle par moi-mme, je ne
doutai point de la sincerit de ses paroles. Je la remerciai de toutes
les forces de mon expression et de toutes celles de mon me; je
ressentis la grce que je croyois qu'elle me vouloit faire. Nous prmes
jour pour notre fuite vers un lieu du rivage de la mer o elle me dit
que des rochers tenoient notre petit vaisseau  couvert. Ce jour, que je
croyois bienheureux, arriva. Nous sortmes heureusement et de la maison
et de la ville. J'admirois la bont du ciel, dans la facilit que nous
trouvions  faire reussir notre dessein, et j'en benissois Dieu sans
cesse. Mais la fin de mes maux n'etoit pas si proche que je pensois.
Claudia n'agissoit que par l'ordre du perfide Amet, et, encore plus
perfide que lui, elle ne me conduisoit en un lieu cart et la nuit que
pour m'abandonner  la violence du Maure, qui n'et rien os
entreprendre contre ma pudicit dans la maison de son pre, quoique
mahometan, moralement homme de bien. Je suivois innocemment celle qui me
menoit perdre, et je ne pensois pas pouvoir jamais tre assez
reconnoissante envers elle de la libert que j'esperois bientt avoir
par son moyen. Je ne me lassois point de l'en remercier ni de marcher
bien vite dans des chemins rudes, environns de rochers, o elle me
disoit que ses gens l'attendoient, quand j'ous du bruit derrire moi,
et, tournant la tte, j'aperus Amet le cimeterre  la main. Infmes
esclaves, s'cria-t-il, c'est donc ainsi que l'on se derobe  son
matre? Je n'eus pas le temps de lui repondre; Claudia me saisit les
bras par derrire, et Amet, laissant tomber son cimeterre, se joignit 
la rengate, et tous deux ensemble firent ce qu'ils purent pour me lier
les mains avec des cordes dont ils s'etoient pourvus pour cet effet.
Ayant plus de vigueur et d'adresse que les femmes n'en ont d'ordinaire,
je resistai longtemps aux efforts de ces deux mechantes personnes; mais
 la longue je me sentis affoiblir, et, me defiant de mes forces, je
n'avois presque plus recours qu' mes cris, qui pouvoient attirer
quelque passant en ce lieu solitaire, ou plutt je n'esperois plus rien,
quand le prince Mulei survint lorsque je l'esperois le moins. Vous avez
su de quelle faon il me sauva l'honneur, et je puis dire la vie,
puisque je serais assurement morte de douleur si le detestable Amet et
content sa brutalit.

Sophie acheva ainsi le rcit de ses aventures, et l'aimable Zorade
l'exhorta d'esprer de la generosit du prince les moyens de retourner
en Espagne, et ds le jour mme elle apprit  son mari tout ce qu'elle a
voit appris de Sophie, dont il alla informer Mulei. Encore que tout ce
qu'on lui conta de la fortune de la belle chretienne ne flattt point la
passion qu'il avoit pour elle, il fut pourtant bien aise, vertueux comme
il etoit, d'en avoir eu connaissance et d'apprendre qu'elle etoit
engage d'affection en son pays, afin de n'avoir point  tenter une
action blmable par l'esprance d'y trouver de la facilit. Il estima la
vertu de Sophie, et fut port par la sienne  tcher de la rendre moins
malheureuse qu'elle n'etoit. Il lui fit dire par Zorade qu'il la
renverroit en Espagne quand elle le voudroit, et, depuis qu'il en eut
pris la rsolution, il s'empcha de la voir, se defiant de sa propre
vertu et de la beaut de cette aimable personne. Elle n'etoit pas peu
empche  prendre ses srets pour son retour: le trajet etoit long
jusqu'en Espagne, dont les marchands ne trafiquoient point  Fez[286];
et quand elle et pu trouver un vaisseau chrtien, belle et jeune comme
elle etoit, elle pouvoit trouver entre les hommes de sa loi ce qu'elle
avoit eu peur de trouver entre des Maures. La probit ne se rencontre
gure sur un vaisseau; la bonne foi n'y est gure mieux garde qu' la
guerre, et, en quelque lieu que la beaut et l'innocence se trouvent les
plus foibles, l'audace des mechans se sert de son avantage et se porte
facilement  tout entreprendre. Zorade conseilla  Sophie de s'habiller
en homme, puisque sa taille, avantageuse plus que celle des autres
femmes, facilitoit ce deguisement. Elle lui dit que c'etoit l'avis de
Mulei, qui ne trouvoit personne dans Fez  qui il la pt srement
confier, et elle lui dit aussi qu'il avoit eu la bont de pourvoir  la
biensance de son sexe, lui donnant une compagne de sa croyance, et
travestie comme elle, et qu'elle seroit ainsi garantie de l'inquietude
qu'elle pourroit avoir de se voir seule dans un vaisseau entre des
soldats et des matelots. Ce prince maure avoit achet d'un corsaire une
prise qu'il avoit faite sur mer[287]: c'toit d'un vaisseau du
gouverneur d'Oran, qui portoit la famille entire d'un gentilhomme
espagnol, que par animosit ce gouverneur envoyoit prisonnier en
Espagne[288]. Mulei avait su que ce chrtien toit un des plus grands
chasseurs du monde, et, comme la chasse toit la plus forte passion de
ce jeune prince, il avoit voulu l'avoir pour esclave, et, afin de le
mieux conserver, ne l'avoit point voulu separer de sa femme, de son fils
et de sa fille. En deux ans qu'il vcut dans Fez au service de Mulei, il
apprit  ce prince  tirer parfaitement de l'arquebuse sur toute sorte
de gibier qui court sur la terre ou qui s'elve dans l'air, et plusieurs
chasses inconnues aux Maures. Il avoit par l si bien merit les bonnes
grces du prince et s'etoit rendu si ncessaire  son divertissement,
qu'il n'avoit jamais voulu consentir  sa ranon, et par toutes sortes
de bienfaits avoit tch de lui faire oublier l'Espagne. Mais le regret
de n'tre pas en sa patrie et de n'avoir plus d'esprance d'y retourner
lui avoit caus une melancolie qui finit bientt par sa mort, et sa
femme n'avoit pas vcu long-temps aprs son mari. Mulei se sentoit du
remords de n'avoir pas remis en libert, quand ils la lui avoient
demande, des personnes qui l'avoient merit par leurs services, et il
voulut, autant qu'il le pouvoit, reparer envers leurs enfans le tort
qu'il croyoit leur avoir fait. La fille s'appeloit Dorothe, etoit de
l'ge de Sophie, belle, et avoit de l'esprit; son frre n'avoit pas plus
de quinze ans et s'appeloit Sanche. Mulei les choisit l'un et l'autre
pour tenir compagnie  Sophie, et se servit de cette occasion-l pour
les envoyer ensemble en Espagne. On tint l'affaire secrte; on fit faire
des habits d'homme  l'espagnole pour les deux demoiselles et pour le
petit Sanche. Mulei fit parotre sa magnificence dans la quantit de
pierreries qu'il donna  Sophie; il fit aussi  Dorothe de beaux
presens, qui, joints  tous ceux que son pre avoit dj reus de la
liberalit du prince, la rendirent riche pour le reste de sa vie.

[Note 286: A cause de l'hostilit qui devoit rgner naturellement
entre les Espagnols et les fils des Maures expulss d'Espagne, lesquels
s'toient rfugis dans cette ville.]

[Note 287: C'est vers cette poque,  peu prs, que les Barbaresques
avoient commenc  faire la traite des blancs; la rapide extension de ce
flau fut mme une des principales causes de l'expdition de
Charles-Quint contre Tunis.]

[Note 288: L'Espagne possdoit alors en Afrique Oran, Tanger et
plusieurs autres places par exemple Tlemcen et le royaume dont cette
ville toit la capitale, qu'elle eut quelque temps en sa domination au
commencement du XVIe sicle. Oran, construite par les Maures chasss
d'Espagne, avoit t prise par les Espagnols en 1509, mais fut reprise
par les Maures en 1708, pour leur echapper encore en 1732.]

Charles-Quint, en ce temps-l, faisoit la guerre en Afrique et avoit
assieg la ville de Tunis[289]. Il avoit envoy un ambassadeur  Mulei
pour traiter de la ranon de quelques Espagnols de qualit qui avoient
fait naufrage  la cte de Maroc. Ce fut  cet ambassadeur que Mulei
recommanda Sophie sous le nom de dom Fernand, gentilhomme de qualit qui
ne vouloit pas tre connu par son nom vritable, et Dorothe et son
frre passoient pour tre de son train, l'un en qualit de gentilhomme
et l'autre de page. Sophie et Zorade ne se purent quitter sans regret,
et il y eut bien des larmes verses de part et d'autre. Zorade donna 
la belle chretienne un rang de perles si riche, qu'elle ne l'et point
reu si cette aimable Maure et son mari Zulema, qui n'aimoit pas moins
Sophie que faisoit sa femme, ne lui eussent fait connotre qu'elle ne
pouvoit davantage les desobliger qu'en refusant ce gage de leur amiti.
Zorade fit promettre  Sophie de lui faire savoir de temps en temps de
ses nouvelles par la voie de Tanger, d'Oran ou des autres places que
l'empereur possedoit en Afrique.

[Note 289: Le dey de Tunis toit alors le fameux Barberousse, amiral
de Soliman, qui ravageoit la mer par ses pirateries. Charles-Quint, pour
le vaincre  coup sr, transporta en Afrique trente mille hommes sur
cinq cents vaisseaux, et se mit  leur tte. Le fort de la Goulette fut
enlev d'assaut, Tunis se rendit, et Muley-Hassan fut rtabli sur le
trne (1535).

Aprs sa victoire, Charles-Quint dlivra de l'esclavage et fit ramener 
ses frais dans leur patrie environ vingt mille chrtiens.]

L'ambassadeur chretien s'embarqua  Sal, emmenant avec lui Sophie,
qu'il faut desormais appeler dom Fernand; il joignit l'arme de
l'empereur, qui etoit encore devant Tunis. Notre Espagnole deguise lui
fut presente comme un gentilhomme d'Andalousie qui avoit et long-temps
esclave du prince de Fez. Elle n'avoit pas assez de sujet d'aimer sa vie
pour craindre de la hasarder  la guerre, et, voulant passer pour un
cavalier, elle n'et pu avec honneur n'aller pas souvent au combat,
comme faisoient tant de vaillans hommes dont l'arme de l'empereur etoit
pleine. Elle se mit donc entre les volontaires, ne perdit pas une
occasion de se signaler, et le fit avec tant d'eclat que l'empereur out
parler du faux dom Fernand. Elle fut assez heureuse pour se trouver
auprs de lui lorsque, dans l'ardeur d'un combat dont les chretiens
eurent tout le desavantage, il donna dans une embuscade de Maures, fut
abandonn des siens et environn des infidles, et il y a apparence
qu'il et et tu, son cheval l'ayant dej et sous lui, si notre
amazone ne l'et remont sur le sien, et, secondant sa vaillance par des
efforts difficiles  croire, n'et donn aux chretiens le temps de se
reconnotre et de venir degager ce vaillant empereur. Une si belle
action ne fut pas sans recompense. L'empereur donna  l'inconnu dom
Fernand une commanderie de grand revenu[290], et le regiment de
cavalerie d'un seigneur espagnol qui avoit et tu au dernier combat; il
lui fit donner aussi tout l'equipage d'un homme de qualit, et depuis ce
temps-l il n'y eut personne dans l'arme qui fut plus estim et plus
consider que cette vaillante fille. Toutes les actions d'un homme lui
etoient si naturelles, son visage etoit si beau et la faisoit parotre
si jeune, sa vaillance etoit si admirable en une si grande jeunesse et
son esprit etoit si charmant, qu'il n'y avoit pas une personne de
qualit ou de commandement dans les troupes de l'empereur qui ne
rechercht son amiti. Il ne faut donc pas s'etonner si, tout le monde
parlant pour elle, et plus encore ses belles actions, elle fut en peu de
temps en faveur auprs de son matre.

[Note 290: Une commanderie toit une espce de bnfice ou revenu
attach aux ordres militaires de chevalerie, et qu'on confroit  ceux
des chevaliers qui s'toient distingus.]

Dans ce temps l, de nouvelles troupes arrivrent d'Espagne sur les
vaisseaux qui apportoient de l'argent et des munitions pour l'arme.
L'empereur les voulut voir sous les armes, accompagn de ses principaux
chefs, desquels etoit notre guerrire. Entre ces soldats nouveaux venus,
elle crut avoir vu dom Carlos, et elle ne s'etoit pas trompe. Elle en
fut inquite le reste du jour, le fit chercher dans le quartier de ces
nouvelles troupes, et on ne le trouva pas, parce qu'il avoit chang de
nom. Elle n'en dormit point toute la nuit, se leva aussi tt que le
soleil et alla chercher elle-mme ce cher amant qui lui avoit tant fait
verser de larmes. Elle le trouva et n'en fut point reconnue, ayant
chang de taille parce qu'elle avoit cr, et de visage parce que le
soleil d'Afrique avoit chang la couleur du sien. Elle feignit de le
prendre pour un autre de sa connoissance, et lui demanda des nouvelles
de Seville et d'une personne qu'elle lui nomma du premier nom qui lui
vint dans l'esprit. Dom Carlos lui dit qu'elle se meprenoit, qu'il
n'avoit jamais et  Seville, et qu'il toit de Valence. Vous
ressemblez extrmement  une personne qui m'etoit fort chre, lui dit
Sophie, et,  cause de cette ressemblance, je veux bien tre de vos
amis, si vous n'avez point de repugnance  devenir des miens.--La mme
raison, lui repondit dom Carlos, qui vous oblige  m'offrir votre
amiti, vous auroit dj acquis la mienne si elle etoit du prix de la
vtre. Vous ressemblez  une personne que j'ai longtemps aime; vous
avez son visage et sa voix, mais vous n'tes pas de son sexe, et
assurment, ajouta-t-il en faisant un grand soupir, vous n'tes pas de
son humeur. Sophie ne put s'empcher de rougir  ces dernires paroles
de dom Carlos;  quoi il ne prit pas garde,  cause peut-tre que ses
yeux, qui commenoient  se mouiller de larmes, ne purent voir les
changements du visage de Sophie. Elle en fut emue, et, ne pouvant plus
cacher cette emotion, elle pria dom Carlos de la venir voir en sa tente,
o elle l'alloit attendre, et le quitta aprs lui avoir appris son
quartier, et qu'on l'appeloit dans l'arme le mestre de camp[291] dom
Fernand. A ce nom l, dom Carlos eut peur de ne lui avoir pas fait assez
d'honneur. Il avoit dj su  quel point il etoit estim de l'empereur,
et que, tout inconnu qu'il etoit, il partageoit la faveur de son matre
avec les premiers de la cour. Il n'eut pas grande peine  trouver son
quartier et sa tente, qui n'etoient ignors de personne, et il en fut
reu autant bien qu'un simple cavalier le pouvoit tre d'un des
principaux officiers du camp. Il reconnut encore le visage de Sophie
dans celui de dom Fernand, en fut encore plus etonn qu'il ne l'avoit
et, et il le fut encore davantage du son de sa voix, qui lui entroit
dans l'me et y renouveloit le souvenir de la personne du monde qu'il
avoit le plus aime. Sophie, inconnue  son amant, le fit manger avec
lui, et, aprs le repas, ayant fait retirer les domestiques et donn
ordre de n'tre visite de personne, se fit redire encore une fois par
ce cavalier qu'il etoit de Valence, et ensuite se fit conter ce qu'elle
savoit aussi bien que lui de leurs aventures communes, jusqu'au jour
qu'il avoit fait dessein de l'enlever.

[Note 291: Un mestre de camp toit le chef d'un rgiment de
cavalerie.]

Croiriez-vous, lui dit dom Carlos, qu'une fille de condition qui avoit
tant reu de preuves de mon amour et qui m'en avoit tant donn de la
sienne fut sans fidlit et sans honneur, eut l'adresse de me cacher de
si grands dfauts, et fut si aveugle dans son choix qu'elle me prefra
un jeune page que j'avois, qui l'enleva un jour devant celui que j'avois
choisi pour l'enlever?--Mais en tes-vous bien assur? lui dit Sophie.
Le hasard est matre de toutes choses, et prend souvent plaisir 
confondre nos raisonnements par des succs les moins attendus. Votre
matresse peut avoir t force  se sparer de vous, et est peut-tre
plus malheureuse que coupable.--Plt  Dieu, lui rpondit dom Carlos,
que j'eusse pu douter de sa faute! Toutes les pertes et les malheurs
qu'elle m'a causs ne m'auroient pas et difficiles  souffrir, et mme
je ne me croirois pas malheureux si je pouvois croire qu'elle me ft
encore fidle; mais elle ne l'est qu'au perfide Claudio, et n'a jamais
feint d'aimer le malheureux dom Carlos que pour le perdre.--Il parot
par ce que vous dites, lui repartit Sophie, que vous ne l'avez gure
aime, de l'accuser ainsi sans l'entendre, et de la publier encore plus
mchante que legre.--Et peut-on l'tre davantage, s'ecria dom Carlos,
que l'a et cette imprudente fille, lorsque, pour ne faire pas
souponner son page de son enlvement, elle laissa dans sa chambre, la
nuit mme qu'elle disparut de chez son pre, une lettre qui est de la
dernire malice, et qui m'a rendu trop miserable pour n'tre pas
demeure dans mon souvenir. Je vous la veux faire entendre, et vous
faire juger par l de quelle dissimulation cette jeune fille etoit
capable.

LETTRE.

      Vous n'avez pas d me defendre d'aimer dom Carlos, aprs me
      l'avoir donn. Un merite aussi grand que le sien ne me
      pouvoit donner que beaucoup d'amour, et quand l'esprit d'une
      jeune personne en est prevenu, l'intert n'y peut trouver de
      place. Je m'enfuis donc avec celui que vous avez trouv bon
      que j'aimasse ds ma jeunesse, et sans qui il me seroit
      autant impossible de vivre que de ne mourir pas mille fois
      le jour avec un etranger que je ne pourrois aimer, quand il
      seroit encore plus riche qu'il n'est pas. Notre faute, si
      c'en est une, merite votre pardon; si vous nous l'accordez,
      nous reviendrons le recevoir plus vite que nous n'avons fui
      l'injuste violence que vous nous vouliez faire.

     SOPHIE.

--Vous vous pouvez figurer, poursuivit dom Carlos, l'extrme douleur que
sentirent les parents de Sophie quand ils eurent lu cette lettre. Ils
esperrent que je serois encore avec leur fille cach dans Valence, ou
que je n'en serois pas loin. Ils tinrent leur perte secrte  tout le
monde, hormis au vice-roi, qui etoit leur parent, et  peine le jour
commenoit-il de parotre que la justice entra dans ma chambre et me
trouva endormi. Je fus surpris d'une telle visite autant que j'avois
sujet de l'tre, et quand, aprs qu'on m'eut demand o etoit Sophie, je
demandai aussi o elle etoit, mes parties s'en irritrent et me firent
conduire en prison avec une extrme violence. Je fus interrog et je ne
pus rien dire pour ma defense contre la lettre de Sophie. Il paroissoit
par l que je l'avois voulu enlever; mais il paroissoit encore plus que
mon page avoit disparu en mme temps qu'elle. Les parents de Sophie la
faisoient chercher, et mes amis, de leur ct, faisoient toutes sortes
de diligences pour dcouvrir o ce page l'avoit emmene. C'toit le seul
moyen de faire voir mon innocence; mais on ne put jamais apprendre des
nouvelles de ces amants fugitifs, et mes ennemis m'accusrent alors de
la mort de l'un et de l'autre. Enfin l'injustice, appuye de la force,
l'emporta sur l'innocence opprime; je fus averti que je serois bientt
jug, et que je le serois  mort. Je n'esperai pas que le ciel ft un
miracle en ma faveur, et je voulus donc hasarder ma delivrance par un
coup de desespoir. Je me joignis  des bandolliers[292], prisonniers
comme moi et tous gens de rsolution. Nous formes les portes de notre
prison, et, favoriss de nos amis, nous emes plus tt gagn les
montagnes les plus proches de Valence que le vice-roi n'en pt tre
averti. Nous fmes longtemps matres de la campagne. L'infidlit de
Sophie, la perscution de ses parents, tout ce que je croyois que le
vice-roi avoit fait d'injuste contre moi, et enfin la perte de mon bien
me mirent dans un tel desespoir que je hasardai ma vie dans toutes les
rencontres o mes camarades et moi trouvmes de la rsistance, et je
m'acquis par l une telle rputation parmi eux qu'ils voulurent que je
fusse leur chef. Je le fus avec tant de succs que notre troupe devint
redoutable aux royaumes d'Aragon et de Valence, et que nous emes
l'insolence de mettre ces pays  contribution. Je vous fais ici une
confidence bien dlicate, ajouta dom Carlos; mais l'honneur que vous me
faites et mon inclination me donnent tellement  vous que je veux bien
vous faire matre de ma vie, vous en revlant des secrets si dangereux.
Enfin, poursuivit-il, je me lassai d'tre mchant; je me drobai de mes
camarades, qui ne s'y attendoient pas, et je pris le chemin de
Barcelone, o je fus reu simple cavalier dans les recrues qui
s'embarquoient pour l'Afrique, et qui ont joint depuis peu l'arme. Je
n'ai pas sujet d'aimer la vie, et, aprs m'tre mal servi de la mienne,
je ne la puis mieux employer que contre les ennemis de ma loi et pour
votre service, puisque la bont que vous avez pour moi m'a caus la
seule joie dont mon me ait et capable depuis que la plus ingrate fille
du monde m'a rendu le plus malheureux de tous les hommes.

[Note 292: Vagabonds, voleurs de campagnes qui font leurs
expditions par troupes et avec des armes  feu. (Dict. de Furetire.)
Le mot bandoulier a prcd bandit, et venoit, comme lui, des bandes que
formoient les voleurs.]

Sophie inconnue prit le parti de Sophie injustement accuse, et n'oublia
rien pour persuader  son amant de ne point faire de mauvais jugements
de sa matresse avant que d'tre mieux inform de sa faute. Elle dit au
malheureux cavalier qu'elle prenoit grande part dans ses infortunes,
qu'elle voudroit de bon coeur les adoucir, et pour lui en donner des
marques plus effectives que des paroles, qu'elle le prioit de vouloir
tre  elle, et que, lorsque l'occasion s'en presenteroit, elle
emploieroit auprs de l'empereur son credit et celui de tous ses amis
pour le delivrer de la persecution des parents de Sophie et du vice-roi
de Valence. Dom Carlos ne se rendit jamais  tout ce que le faux dom
Fernand lui put dire pour la justification de Sophie; mais il se rendit
 la fin aux offres qu'il lui fit de sa table et de sa maison. Ds le
jour mme cette fidle amante parla au mestre de camp de dom Carlos et
lui fit trouver bon que ce cavalier, qu'elle lui dit tre son parent,
prt parti avec lui; je veux dire avec elle.

Voil notre amant infortun au service de sa matresse, qu'il croyoit
morte ou infidle. Il se voit, ds le commencement de sa servitude, tout
 fait bien avec celui qu'il croit son matre, et est en peine lui-mme
de savoir comment il a pu faire en si peu de temps pour s'en faire tant
aimer. Il est  la fois son intendant, son secretaire, son gentilhomme
et son confident. Les autres domestiques n'ont gure moins de respect
pour lui que pour dom Fernand, et il seroit sans doute heureux, se
connoissant aim d'un matre qui lui parot tout aimable, et qu'un
secret instinct le force d'aimer, si Sophie perdue, si Sophie infidle
ne lui revenoit sans cesse  la pense et ne lui causoit une tristesse
que les caresses d'un si cher matre et sa fortune rendue meilleure ne
pouvoient vaincre. Quelque tendresse que Sophie et pour lui, elle etoit
bien aise de le voir afflig, ne doutant point qu'elle ne ft la cause
de son affliction. Elle lui parloit si souvent de Sophie, et justifioit
quelquefois avec tant d'emportement et mme de colre et d'aigreur celle
que dom Carlos n'accusoit pas moins que d'avoir manqu  sa fidelit et
 son honneur, qu'enfin il vint  croire que ce dom Fernand, qui le
mettoit toujours sur le mme sujet, avoit peut-tre et autrefois
amoureux de Sophie, et peut-tre l'etoit encore.

La guerre d'Afrique s'acheva de la faon qu'on le voit dans l'histoire.
L'empereur la fit depuis en Allemagne, en Italie, en Flandres et en
divers lieux. Notre guerrire, sous le nom de dom Fernand, augmenta sa
reputation de vaillant et experiment capitaine par plusieurs actions de
valeur et de conduite[293], quoique la dernire de ces qualits-l ne se
rencontre que rarement en une personne aussi jeune que le sexe de cette
vaillante fille la faisoit parotre.

[Note 293: Conduite signifie ici prudence, esprit de suite, sens
qu'il a trs souvent au XVIIe sicle, par exemple dans Bossuet.]

L'empereur fut oblig d'aller en Flandres[294] et de demander au roi de
France passage par ses Etats. Le grand roi qui regnoit alors[295] voulut
surpasser en generosit et en franchise un mortel ennemi qui l'avoit
toujours surmont en bonne fortune et n'en avoit pas toujours bien us.
Charles-Quint fut reu dans Paris comme s'il et et roi de France. Le
beau dom Fernand fut du petit nombre des personnes de qualit qui
l'accompagnrent, et si son matre et fait un plus long sejour dans la
Cour du monde la plus galante, cette belle Espagnole, prise pour un
homme, et donn de l'amour  beaucoup de dames franoises, et de la
jalousie aux plus accomplis de nos courtisans.

[Note 294: Pour rprimer la rvolte des Gantois, qui ne vouloient
point payer les impts vots par les tats.]

[Note 295: Franois Ier.]

Cependant le vice-roi de Valence mourut en Espagne. Dom Fernand espera
assez de son merite et de l'affection que lui portoit son matre pour
lui oser demander une si importante charge, et il l'obtint sans qu'elle
lui ft envie. Il fit savoir le plus tt qu'il put le bon succs de sa
pretention  dom Carlos, et lui fit esperer qu'aussitt qu'il auroit
pris possession de sa vice-royaut de Valence, il feroit sa paix avec
les parens de Sophie, obtiendroit sa grce de l'empereur pour avoir et
chef de bandolliers, et mme essaieroit de le remettre dans la
possession de son bien, sans cesser de lui en faire dans toutes les
occasions qui s'en presenteroient. Dom Carlos et pu recevoir quelque
consolation de toutes ces belles promesses, si le malheur de son amour
lui et permis d'tre consolable.

L'empereur arriva en Espagne et alla droit  Madrid, et dom Fernand alla
prendre possession de son gouvernement. Ds le jour qui suivit celui de
son entre dans Valence, les parens de Sophie presentrent requte
contre dom Carlos, qui faisoit auprs du vice-roi la charge d'intendant
de sa maison et de secretaire de ses commandemens. Le vice-roi promit de
leur rendre justice et  dom Carlos de protger son innocence. On fit de
nouvelles informations contre lui; l'on fit our des temoins une seconde
fois, et enfin les parens de Sophie, anims par le regret qu'ils avoient
de la perte de leur fille, et par un desir de vengeance qu'ils croyoient
legitime, pressrent si fort l'affaire, qu'en cinq ou six jours elle fut
en etat d'tre juge. Ils demandrent au vice-roi que l'accus entrt en
prison. Il leur donna sa parole qu'il ne sortiroit pas de son htel, et
leur marqua un jour pour le juger. La veille de ce jour fatal, qui
tenoit en suspens toute la ville de Valence, dom Carlos demanda une
audience particulire au vice-roi, qui la lui accorda. Il se jeta  ses
pieds et lui dit ces paroles: C'est demain, monseigneur, que vous devez
faire connotre  tout le monde que je suis innocent. Quoique les
temoins que j'ai fait our me dechargent entirement du crime dont on
m'accuse, je viens encore jurer  Votre Altesse, comme si j'etois devant
Dieu, que non seulement je n'ai pas enlev Sophie, mais que le jour
devant celui qu'elle fut enleve, je ne la vis point; je n'eus point de
ses nouvelles, et n'en ai pas eu depuis. Il est bien vrai que je la
devois enlever; mais un malheur qui jusqu'ici m'est inconnu la fit
disparotre, ou pour ma perte ou pour la sienne.--C'est assez, dom
Carlos, lui dit le vice-roi, va dormir en repos. Je suis ton matre et
ton ami, et mieux inform de ton innocence que tu ne penses; et quand
j'en pourrois douter, je serois oblig  n'tre pas exact  m'en
eclaircir, puisque tu es dans ma maison, et de ma maison, et que tu n'es
venu ici avec moi que sous la promesse que je t'ai faite de te
proteger.

Dom Carlos remercia un si obligeant matre de tout ce qu'il eut
d'loquence. Il s'alla coucher, et l'impatience qu'il eut de se voir
bientt absous ne lui permit pas de dormir. Il se leva aussitt que le
jour parut, et, propre et par plus qu' l'ordinaire, se trouva au lever
de son matre. Mais je me trompe, il n'entra dans sa chambre qu'aprs
qu'il fut habill; car depuis que Sophie avoit deguis son sexe, la
seule Dorothe, deguise comme elle, et la confidente de son
deguisement, couchoit dans sa chambre et lut rendoit tous les services
qui, rendus par un autre, lui eussent pu donner connoissance de ce
qu'elle vouloit tenir si cach. Dom Carlos entra donc dans la chambre du
vice-roi quand Dorothe l'eut ouverte  tout le monde, et le vice-roi ne
le vit pas plus tt qu'il lui reprocha qu'il s'etoit lev bien matin
pour un homme accus qui se vouloit faire croire innocent, et lui dit
qu'une personne qui ne dormoit point devoit sentir sa conscience
charge. Dom Carlos lui repondit, un peu troubl, que la crainte d'tre
convaincu ne l'avoit pas tant empch de dormir que l'esperance de se
voir bientt  couvert des poursuites de ses ennemis par la bonne
justice que lui rendroit Son Altesse. Mais vous tes bien par et bien
galant, lui dit encore le vice-roi, et je vous trouve bien tranquille le
jour que l'on doit deliberer sur votre vie. Je ne sais plus ce que je
dois croire du crime dont on vous accuse. Toutes les fois que nous nous
entretenons de Sophie, vous en parlez avec moins de chaleur et plus
d'indifference que moi: on ne m'accuse pourtant pas comme vous d'en
avoir et aim et de l'avoir tue, et possible le jeune Claudio aussi,
sur qui vous voulez faire tomber l'accusation de son enlevement. Vous me
dites que vous l'avez aime, continua le vice-roi, et vous vivez aprs
l'avoir perdue, et vous n'oubliez rien pour vous voir absous et en
repos, vous qui devriez har la vie et tout ce qui vous la pourroit
faire aimer. Ah! inconstant dom Carlos! il faut bien qu'une autre amour
vous ait fait oublier celle que vous deviez conserver  Sophie perdue,
si vous l'aviez veritablement aime, quand elle etoit toute  vous et
osoit tout faire pour vous. Dom Carlos, demi-mort  ces paroles du
vice-roi, voulut y repondre; mais il ne le lui permit pas. Taisez-vous,
lui dit-il d'un visage sevre, et reservez votre loquence pour vos
juges; car pour moi je n'en serai pas surpris, et je n'irai pas pour un
de mes domestiques donner  l'empereur mauvaise opinion de mon equit.
Et cependant, ajouta le vice-roi, se tournant vers le capitaine de ses
gardes, que l'on s'assure de lui: qui a rompu sa prison peut bien
manquer  la parole qu'il m'a donne de ne chercher point son impunit
dans sa fuite. On ta aussitt l'epe  dom Carlos, qui fit grand'piti
 tous ceux qui le virent environn de gardes, ple et defait, et qui
avoit bien de la peine  retenir ses larmes.

Cependant que le pauvre gentilhomme se repent de ne s'tre pas assez
defi de l'esprit changeant des grands seigneurs[296], les juges qui le
devoient juger entrrent dans la chambre et prirent leurs places, aprs
que le vice-roi eut pris la sienne. Le comte italien, qui etoit encore 
Valence, et le pre et la mre de Sophie, parurent et produisirent leurs
temoins contre l'accus, qui etoit si desesper de son procs, qu'il
n'avoit pas quasi le courage de repondre. On lui fit reconnotre les
lettres qu'il avoit autrefois ecrites  Sophie; on lui confronta les
voisins et les domestiques de la maison de Sophie, et enfin on produisit
contre lui la lettre qu'elle avoit laisse dans sa chambre le jour que
l'on pretendoit qu'il l'avoit enleve. L'accus fit our ses
domestiques, qui temoignrent d'avoir vu coucher leur matre; mais il
pouvoit s'tre lev aprs avoir fait semblant de s'endormir. Il juroit
bien qu'il n'avoit pas enlev Sophie et representoit aux juges qu'il ne
l'auroit pas enleve pour se separer d'elle; mais on ne l'accusoit pas
moins que de l'avoir tue et le page aussi, le confident de son amour.
Il ne restoit plus qu' le juger, et il alloit tre condamn tout d'une
voix, quand le vice-roi le fit approcher et lui dit: Malheureux dom
Carlos! tu peux bien croire, aprs toutes les marques d'affection que je
t'ai donnes, que, si je t'eusse souponn, d'tre coupable du crime
dont on t'accuse, je ne t'aurois pas amen  Valence. Il m'est
impossible de ne te condamner pas, si je ne veux commencer l'exercice de
ma charge par une injustice, et tu peux juger du deplaisir que j'ai de
ton malheur par les larmes qui m'en viennent aux yeux. On pourroit
rechercher d'accorder tes parties, si elles etoient de moindre qualit,
ou moins animes  ta perte. Enfin, si Sophie ne parot elle-mme pour
te justifier, tu n'as qu' te preparer  bien mourir. Carlos, desesper
de son salut, se jeta aux pieds du vice-roi et lui dit: Vous vous
souvenez bien, Monseigneur, qu'en Afrique et ds le temps que j'eus
l'honneur d'entrer au service de Votre Altesse, et toutes les fois
qu'elle m'a engag au rcit ennuyeux de mes infortunes, que je les lui
ai toujours contes d'une mme manire, et elle doit croire qu'en ce
pays-l, et partout ailleurs, je n'aurois pas avou  un matre qui me
faisoit l'honneur de m'aimer ce qu'ici j'aurois d nier devant un juge.
J'ai toujours dit la vrit  Votre Altesse comme  mon Dieu, et je lui
dis encore que j'aimai, que j'adorai Sophie.--Dis que tu l'abhorres,
ingrat! interrompit le vice-roi, surprenant tout le monde.--Je l'adore,
reprit dom Carlos, fort tonn de ce que le vice-roi venoit de dire. Je
lui ai promis de l'pouser, continua-t-il, et je suis convenu avec elle
de l'emmener  Barcelone. Mais si je l'ai enleve, si je sais o elle se
cache, je veux qu'on me fasse mourir de la mort la plus cruelle. Je ne
puis l'viter; mais je mourrai innocent, si ce n'est mriter la mort que
d'avoir aim plus que ma vie une fille inconstante et perfide.--Mais,
s'cria le vice-roi, le visage furieux, que sont devenus cette fille et
ton page? Ont-ils mont au ciel? sont-ils cachs sous terre?--Le page
etoit galant, lui repondit dom Carlos, elle etoit belle; il etoit homme,
elle etoit femme.--Ah! tratre! lui dit le vice-roi, que tu dcouvres
bien ici tes lches soupons et le peu d'estime que tu as eu pour la
malheureuse Sophie! Maudite soit la femme qui se laisse aller aux
promesses des hommes et s'en fait mepriser par sa trop facile croyance!
Ni Sophie n'etoit point une femme de vertu commune, mechant! ni ton page
Claudio un homme. Sophie etoit une fille constante, et ton page une
fille perdue, amoureuse de toi et qui t'a vol Sophie, qu'elle
trahissoit comme une rivale. Je suis Sophie, injuste amant, amant
ingrat! Je suis Sophie, qui ai souffert des maux incroyables pour un
homme qui ne mritoit pas d'tre aim et qui m'a cru capable de la
dernire infamie.

[Note 296: Scarron pouvoit parler ici d'aprs sa propre exprience.
Peut-tre songeoit-il alors  Mazarin, dont le changement  son gard
toit, du reste, parfaitement justifi. Mais, sans nous occuper de
Mazarin, combien de fois n'avoit-il pas vu de belles paroles et de
belles protestations d'amiti de la part des grands seigneurs se changer
en indiffrence, ds qu'il avoit fallu en venir au fait! Ses oeuvres
sont remplies de plaintes sur ce sujet. V. en particulier sa deuxime
Requte  la reine, recueil de 1648; Remerciements au prince d'Orange,
1651; les premires strophes de Hro et Landre, etc.]

Sophie n'en put pas dire davantage. Son pre, qui la reconnut, la prit
entre ses bras; sa mre se pma d'un ct, et dom Carlos de l'autre.
Sophie se debarrassa des bras de son pre pour courir aux deux personnes
evanouies, qui reprirent leurs esprits tandis qu'elle douta  qui des
deux elle courroit. Sa mre lui mouilla le visage de larmes; elle
mouilla de larmes le visage de sa mre; elle embrassa, avec toute la
tendresse imaginable, son cher Dom Carlos, qui pensa en evanouir encore.
Il tint pourtant bon pour ce coup, et, n'osant pas encore baiser Sophie
de toute sa force, se recompensa sur ses mains, qu'il baisa mille fois
l'une aprs l'autre. Sophie pouvoit  peine suffire  toutes les
embrassades et  tous les complimens qu'on lui fit. Le comte italien, en
faisant le sien comme les autres, lui voulut parler des pretentions
qu'il avoit sur elle, comme lui ayant et promise par son pre et par sa
mre. Dom Carlos, qui l'out, en quitta une des mains de Sophie, qu'il
baisoit alors avidement, et, portant la sienne  son epe, qu'on lui
venoit de rendre, se mit en une posture qui fit peur  tout le monde,
et, jurant  faire abimer la ville de Valence, fit bien connotre que
toutes les puissances humaines ne lui oteroient pas Sophie, si elle-mme
ne lui defendoit de songer davantage en elle; mais elle declara qu'elle
n'auroit jamais d'autre mari que son cher dom Carlos, et conjura son
pre et sa mre de le trouver bon, ou de se resoudre  la voir enfermer
dans un couvent pour toute sa vie. Ses parens lui laissrent la libert
de choisir tel mari qu'elle voudrait, et le comte italien, ds le jour
mme, prit la poste pour l'Italie ou pour tout autre pays o il voulut
aller. Sophie conta toutes ses aventures, qui furent admires de tout le
monde. Un courrier alla porter la nouvelle de cette grande merveille 
l'empereur, qui conserva  dom Carlos, aprs qu'il auroit epous Sophie,
la vice-royaut de Valence et tous les bienfaits que cette vaillante
fille avoit merits sous le nom de dom Fernand, et donna  ce
bienheureux amant une principaut dont ses descendans jouissent encore.
La ville de Valence fit la dpense des noces avec toute sorte de
magnificence, et Dorothe, qui reprit ses habits de femme en mme temps
que Sophie, fut marie en mme temps qu'elle avec un cavalier proche
parent de dom Carlos.




CHAPITRE XV.

Effronterie du sieur de la Rappinire.

Le conseiller de Rennes achevoit de lire sa nouvelle, quand la
Rappinire arriva dans l'htellerie. Il entra en tourdi dans la chambre
o on lui avoit dit qu'etoit M. de la Garouffire; mais son visage
epanoui se changea visiblement quand il vit le Destin dans un coin de la
chambre, et son valet qui etoit aussi defait et effray qu'un criminel
que l'on juge. La Garouffire ferma la porte de la chambre par dedans,
et ensuite demanda au brave la Rappinire s'il ne devinoit pas bien
pourquoi il l'avoit envoy querir. N'est-ce pas  cause d'une
comedienne dont j'ai voulu avoir ma part? repondit en riant le
scelerat.--Comment, votre part! lui dit la Garouffire, prenant un
visage serieux: sont-ce l les discours d'un juge comme vous tes, et
avez-vous jamais fait pendre un si mechant homme que vous? La
Rappinire continua de tourner la chose en raillerie et de la vouloir
faire passer pour un tour de bon compagnon; mais le senateur le prit
toujours d'un ton si sevre, qu'enfin il avoua son mauvais dessein, et
en fit de mauvaises excuses au Destin, qui avoit eu besoin de toute sa
sagesse pour ne se pas faire raison d'un homme qui l'avoit voulu
offenser si cruellement, aprs lui tre oblig de la vie, comme l'on a
pu voir au commencement de ces aventures comiques. Mais il avoit encore
 demler avec cet inique prevt une autre affaire qui lui etoit de
grande importance et qu'il avoit communique  M. de la Garouffire, qui
lui avoit promis de lui faire avoir raison de ce mechant homme.

Quelque peine que j'aie prise  bien etudier la Rappinire, je n'ai
jamais pu decouvrir s'il etoit moins mechant envers Dieu qu'envers les
hommes, et moins injuste envers son prochain que vicieux en sa
personne[297]. Je sais seulement avec certitude que jamais homme n'a eu
tant de vices ensemble et en plus eminent degr. Il avoua qu'il avoit eu
envie d'enlever mademoiselle de l'Etoile aussi hardiment que s'il ft
vant d'une bonne action, et il dit effrontement au conseiller et au
comedien que jamais il n'avoit moins dout du succs d'une pareille
entreprise: car, continua-t-il, se tournant vers le Destin, j'avois
gagn votre valet, votre soeur avoit donn dans le panneau, et, pensant
vous venir trouver o je lui avois fait dire que vous etiez bless, elle
n'etoit pas  deux lieues de la maison o je l'attendois quand je ne
sais qui diable l'a ote  ce grand sot qui me l'amenoit, et qui m'a
perdu un bon cheval, aprs s'tre bien fait battre. Le Destin palissoit
de colre, et quelquefois aussi rougissoit de honte de voir de quel
front ce sclrat lui osoit parler  lui-mme de l'offense qu'il lui
avoit voulu faire, comme s'il lui et cont une chose indifferente. La
Garouffire s'en scandalisoit aussi et n'avoit pas une moindre
indignation contre un si dangereux homme. Je ne sais pas, lui dit-il,
comment vous osez nous apprendre si franchement les circonstances d'une
mauvaise action pour laquelle M. le Destin vous auroit donn cent coups,
si je ne l'en eusse empch. Mais je vous avertis qu'il le pourra bien
faire encore, si vous ne lui restituez une bote de diamans que vous lui
avez autrefois vole dans Paris dans le temps que vous y tiriez la
laine. Doguin, votre complice alors et depuis votre valet, lui a avou
en mourant que vous l'aviez encore; et moi je vous dclare que, si vous
faites la moindre difficult de la rendre, vous m'avez pour aussi
dangereux ennemi que je vous ai et utile protecteur.

[Note 297: Scarron n'a pas commis la moindre invraisemblance en
prtant tous ces crimes  une personne qui a pour charge de rprimer les
crimes d'autrui. La police toit souvent faite avec la ngligence la
plus coupable, et pendant assez longtemps elle avoit presque abandonn
le soin de la surveillance publique. Ce ne fut gure qu'aprs
l'apaisement des troubles de la Fronde, et mme aprs la conclusion du
trait des Pyrnes, que le roi put enfin s'occuper de la rorganiser
sur de meilleures bases. V. Correspondance administrative de Louis XIV,
t. 2, p. 605, etc.; Trait de la police de de La Mare, 1705, in-fol., I.
1, tit. 8, ch. 3. Bien plus,  cette ngligence se joignit parfois la
connivence avec les filous. Le lieutenant-criminel Tardieu, dont Boileau
a immortalis la sordide avarice, fut un de ceux qui prtrent le plus 
cette accusation, mme aprs la rorganisation de la police; et l'on
sait que, lorsqu'il fut assassin, en 1665, on alloit informer contre
lui  cause de ses malversations. (Not. de Brossette, sur les v. 308 et
337 de la sat. X de Boielau) Il a mrit d'tre pendu deux ou trois
mille fois, dit Tallemant: il n'y a pas un plus grand voleur au monde.
(Histor. de Ferrier, sa fille, et Tardieu.) Vavasseur, le commissaire du
Marais, faisoit sous main cause commune avec les filles de sa
juridiction. Malherbe parle, dans ses Lettres (26 juin 1610), d'un
prvt de Pithiviers qui s'trangla dans sa prison, o il toit enferm
comme coupable de complicit dans l'assassinat de Henri IV, de magie et
de fausse monnoie. Sur les malversations de toutes sortes des gens de
police et des officiers de justice, on peut voir les Caquets de
l'accouche, 1re journ., p. 37, 1er janv., et surtout les Grands jours
d'Auvergne, de Flchier, o l'on trouvera plusieurs exemples du mme
genre. Les choses en toient venues au point qu'on lit dans le
Procs-verbal des confr. tenues pour l'exam. des articl. proposs pour
la composit. de l'ordonn. crimin. de 1670, sur l'art. XII: M. le
premier prsident a dit que l'intention qu'on avoit, lorsqu'on a
institu les prvts des marchaux, toit bonne; mais que... la plupart
de ces officiers sont plus  craindre que les voleurs mmes, et qu'on a
reproch aux Grands jours de Clermont que toutes les affaires
criminelles les plus atroces avoient t ludes et couvertes par les
mauvaises procdures des prvts des marchaux. L'on a fait le procs a
plusieurs officiers de la marchausse, mais on a t persuad
d'ailleurs qu'il n'y en avoit pas un seul dont la conduite ft
innocente.]

La Rappinire fut foudroy de ce discours,  quoi il ne s'attendoit pas.
Son audace  nier absolument une mechancet qu'il avoit faite lui manqua
au besoin. Il avoua en begayant, comme un homme qui se trouble, qu'il
avoit cette bote au Mans, et promit de la rendre avec des sermens
execrables qu'on ne lui demandoit point, tant on faisoit peu de cas de
tous ceux qu'il et pu faire. Ce fut peut-tre l une des plus ingnues
actions qu'il fit de sa vie, et encore n'etoit-elle pas nette; car il
est bien vrai qu'il rendit la bote comme il l'avoit promis, mais il
n'etoit pas vrai qu'elle ft au Mans, puisqu'il l'avoit sur lui 
l'heure mme,  dessein d'en faire un present  Mademoiselle de
l'Etoile, en cas qu'elle n'et pas voulu se donner  lui pour peu de
chose. C'est ce qu'il confessa en particulier  M. de la Garouffire,
dont il voulut par l regagner les bonnes grces, lui mettant entre les
mains cette bote de portrait pour en disposer comme il lui plairoit.
Elle etoit compose de cinq diamans d'un prix considerable. Le pre de
mademoiselle de l'Etoile y etoit peint en email, et le visage de cette
belle fille avoit tant de rapport  ce portrait, que cela seul pouvoit
suffire pour la faire reconnotre  son pre. Le Destin ne savoit
comment remercier assez M. de la Garouffire quand il lui donna la bote
de diamans. Il se voyoit exempt par l d'avoir  se la faire rendre par
force de la Rappinire, qui ne savoit rien moins que de restituer, et
qui et pu se prevaloir contre un pauvre comedien de sa charge de
prevt, qui est un dangereux baton entre les mains d'un mechant homme.
Quand cette bote fut ote au Destin, il en avoit eu un deplaisir trs
grand, qui s'augmenta encore par celui qu'en eut la mre de l'Etoile,
qui gardoit cherement ce bijou comme un gage de l'amiti de son mari. On
peut donc aisment se figurer qu'il eut une extrme joie de l'avoir
recouvre. Il alla en faire part  l'Etoile, qu'il trouva chez la soeur
du cur du bourg, en la compagnie d'Angelique et de Leandre. Ils
deliberrent ensemble de leur retour au Mans, qui fut resolu pour le
lendemain. M. de la Garouffire leur offrit un carrosse, qu'ils ne
voulurent pas prendre. Les comdiens et les comdiennes souprent avec
M. de la Garouffire et sa compagnie. On se coucha de bonne heure dans
l'hotellerie, et, ds la pointe du jour, le Destin et Leandre, chacun sa
matresse en croupe, prirent le chemin du Mans, o Ragotin, la Rancune
et l'Olive etoient dj retourns. M. de la Garouffire fit cent offres
de services au Destin; pour la Bouvillon, elle fit la malade plus
qu'elle ne l'etoit, pour ne point recevoir l'adieu du comedien, dont
elle n'etoit pas satisfaite.




CHAPITRE XVI.

Disgrace de Ragotin.

Les deux comediens qui retournrent au Mans avec Ragotin furent
detourns du droit chemin par le petit homme, qui les voulut traiter
dans une petite maison de campagne, qui etoit proportionne  sa
petitesse. Quoiqu'un fidle et exact historien soit oblig 
particulariser les accidens importans de son histoire, et les lieux o
ils se sont passs, je ne vous dirai pas au juste en quel endroit de
notre hemisphre etoit la maisonnette o Ragotin mena ses confrres
futurs, que j'appelle ainsi parcequ'il n'etoit pas encore reu dans
l'ordre vagabond des comediens de campagne. Je vous dirai donc seulement
que la maison etoit au de du Gange, et n'etoit pas loin de
Sillle-Guillaume[298]. Quand il y arriva, il la trouva occupe par une
compagnie de bohemiens, qui, au grand deplaisir de son fermier, s'y
etoient arrets sous pretexte que la femme du capitaine avoit et
presse d'accoucher, ou plutt par la facilit que ces voleurs
espererent de trouver  manger impunement des volailles d'une metairie
ecarte du grand chemin. D'abord Ragotin se fcha en petit homme fort
colre, menaa les bohemiens du prevt du Mans, dont il se dit alli, 
cause qu'il avoit epous une Portail[299], et l dessus il fit un long
discours pour apprendre aux auditeurs de quelle faon les Portails
etoient parens des Ragotins, sans que son long discours apportt aucun
temperament  sa colre immodere, et l'empecht de jurer
scandaleusement. Il les menaa aussi du lieutenant de prevt la
Rappinire, au nom duquel tout genou flechissoit; mais le capitaine
boheme le fit enrager  force de lui parler civilement, et fut assez
effront pour le louer de sa bonne mine, qui sentoit son homme de
qualit, et qui ne le faisoit pas peu repentir d'tre entr par
ignorance dans son chteau (c'est ainsi que le scelerat appeloit sa
maisonnette, qui n'etoit ferme que de haies). Il ajouta encore que la
dame en mal d'enfant seroit bientt delivre du sien, et que la petite
troupe delogeroit aprs avoir pay  son fermier ce qu'il leur avoit
fourni pour eux et pour leurs btes: Ragotin se mouroit de depit de ne
pouvoir trouver  quereller avec un homme qui lui rioit au nez et lui
faisoit mille reverences; mais ce flegme du bohemien alloit enfin
echauffer la bile de Ragotin, quand la Rancune et le frre du capitaine
se reconnurent pour avoir et autrefois grands camarades, et cette
reconnoissance fit grand bien  Ragotin, qui s'alloit sans doute engager
en une mauvaise affaire, pour l'avoir prise d'un ton trop haut. La
Rancune le pria donc de s'apaiser, ce qu'il avoit grande envie de faire,
et ce qu'il et fait de lui-mme si son orgueil naturel et pu y
consentir.

[Note 298: Petite ville  7 lieues N.-O. du Mans. Scarron introduit
volontiers la scne aux alentours de cette ville; c'est peut-tre 
cause de ses rapports frquents avec la famille des Lavardin: Sill
toit fort prs des paroisses dont les Lavardin toient seigneurs. M.
Anjubault croit aussi que deux petites mtairies dpendantes du bnfice
de Scarron s'y trouvoient situes.]

[Note 299: Daniel Neveu, prvt provincial du Maine, dont le fils,
Daniel II, occupa galement cette charge, pousa, en 1626, Marie
Portail. V. Lepaige, art. Neuvillette. C'est l probablement le prvt
dont parle Scarron et dont La Rappinire toit lieutenant. Ce nom de
Portail est celui d'une famille clbre dans la magistrature, et
originaire du Mans. M. Anjubault nous apprend qu'en 1595 Antoine Portail
toit procureur du roi au Mans, et qu'on retrouve encore ce nom dans la
mme ville en 1670; plusieurs membres de la mme famille et du mme nom
ont rempli les charges d'avocat gnral, de premier prsident et de
prsident  mortier du Parlement de Paris.]

Dans ce mme temps la dame bohemienne accoucha d'un garon. La joie en
fut grande dans la petite troupe, et le capitaine pria  souper les
comediens et Ragotin, qui avoit dej fait tuer des poulets pour en faire
une fricasse. On se mit  table. Les bohemiens avoient des perdrix et
des lievres qu'ils avoient pris  la chasse, et deux poulets d'Inde et
autant de cochons de lait qu'ils avoient vols. Ils avoient aussi un
jambon et des langues de boeuf, et on y entama un pt de livre dont la
crote mme fut mange par quatre ou cinq bohemillons qui servirent 
table. Ajoutez  cela la fricasse de six poulets de Ragotin, et vous
avouerez que l'on n'y fit pas mauvaise chair. Les convives, outre les
comediens, etoient au nombre de neuf, tous bons danseurs et encore
meilleurs larrons. On commena des sants par celle du Roi et de
messieurs les Princes, et on but en general celle de tous les bons
seigneurs qui recevoient dans leurs villages les petites troupes. Le
capitaine pria les comediens de boire  la memoire de defunt Charles
Dodo, oncle de la dame accouche, et qui fut pendu pendant le siege de
La Rochelle par la trahison du capitaine la Grave. On fit de grandes
imprecations contre ce capitaine faux frre et contre tous les prevts,
et on fit une grande dissipation du vin de Ragotin, dont la vertu fut
telle que la debauche fut sans noise, et que chacun des convis, sans
mme en excepter le misanthrope la Rancune, fit des protestations
d'amiti  son voisin, le baisa de tendresse et lui mouilla le visage de
larmes. Ragotin fit tout  fait bien les honneurs de sa maison, et but
comme une eponge. Aprs avoir bu toute la nuit, ils devoient
vraisemblablement se coucher quand le soleil se leva; mais ce mme vin
qui les avoit rendus si tranquilles buveurs leur inspira  tous en mme
temps un esprit de separation, si j'ose ainsi dire. La caravane fit ses
paquets, non sans y comprendre quelques guenilles du fermier de Ragotin,
et le joli seigneur monta sur son mulet, et, aussi serieux qu'il avoit
et emport pendant le repas, prit le chemin du Mans, sans se mettre en
peine si la Rancune et l'Olive le suivoient, et n'ayant de l'attention
qu' sucer une pipe  tabac qui etoit vide il y avoit plus d'une heure.
Il n'eut pas fait demi-lieue, toujours suant sa pipe vide qui ne lui
rendoit aucune fume, que celles du vin lui etourdirent tout  coup la
tte. Il tomba de son mulet, qui retourna avec beaucoup de prudence  la
metairie d'o il etoit parti, et pour Ragotin, aprs quelques
soulevemens de son estomac trop charg, qui fit ensuite parfaitement son
devoir, il s'endormit au milieu du chemin. Il n'y avoit pas long-temps
qu'il dormoit, ronflant comme une pedale d'orgue, quand un homme nu,
comme on peint notre premier pre, mais effroyablement barbu, sale et
crasseux, s'approcha de lui et se mit  le deshabiller. Cet homme
sauvage fit de grands efforts pour ter  Ragotin les bottes neuves que
dans une htellerie la Rancune s'etoit appropries par la supposition
des siennes, de la manire que je vous l'ai cont en quelque endroit de
cette veritable histoire, et tous ces efforts, qui eussent eveill
Ragotin s'il n'et pas et mort ivre (comme on dit), et qui l'eussent
fait crier comme un homme que l'on tire  quatre chevaux, ne firent
autre effet que de le traner  ecorche-cul la longueur de sept ou huit
pas. Un couteau en tomba de la poche du beau dormeur; ce vilain homme
s'en saisit, et comme s'il et voulu ecorcher Ragotin, il lui fendit sur
la peau sa chemise, ses bottes, et tout ce qu'il eut de la peine  lui
ter de dessus le corps, et, ayant fait un paquet de toutes les hardes
de l'ivrogne depouill, l'emporta, fuyant comme un loup avec sa proie.

Nous laisserons courir avec son butin cet homme, qui etoit le mme fou
qui avoit autrefois fait si grand peur au Destin quand il commena la
qute de mademoiselle Angelique, et ne quitterons point Ragotin, qui ne
veille pas et qui a grand besoin d'tre reveill. Son corps nu, expos
au soleil, fut bientt couvert et piqu de mouches et de moucherons de
differentes espces, dont pourtant il ne fut point eveill; mais il le
fut quelque temps aprs par une troupe de paysans qui conduisoient une
charrette. Le corps nu de Ragotin ne leur donna pas plutt dans la vue
qu'ils s'ecrirent: Le voil! et s'approchant de lui, faisant le moins
de bruit qu'ils purent, comme s'ils eussent eu peur de l'eveiller, ils
s'assurrent de ses pieds et de ses mains, qu'ils lirent avec de
grosses cordes, et, l'ayant ainsi garrott, le portrent dans leur
charrette, qu'ils firent aussitt partir avec autant de hte qu'en a un
galant qui enlve une matresse contre son gr et celui de ses parens.
Ragotin etoit si ivre que toutes les violences qu'on lui fit ne le
purent eveiller, non plus que les rudes cahots de la charrette, que ces
paysans faisoient aller fort vite et avec tant de precipitation qu'elle
versa en un mauvais pas plein d'eau et de boue, et Ragotin par
consequent versa aussi. La fracheur du lieu o il tomba, dont le fond
avoit quelques pierres ou quelque chose d'aussi dur, et le rude branle
de sa chute, l'eveillrent, et l'etat surprenant o il se trouva
l'etonna furieusement. Il se voyoit li pieds et mains et tomb dans la
boue, il se sentoit la tte toute etourdie de son ivresse et de sa
chute, et ne savoit que juger de trois ou quatre, paysans qui le
relevoient, et d'autant d'autres qui relevoient une charrette. Il etoit
si effray de son aventure, que mme il ne parla pas en un si beau sujet
de parler, lui qui etoit grand parleur de son naturel, et un moment
aprs il n'et pu parler  personne quand il l'et voulu: car les
paysans, ayant tenu ensemble un conseil secret, delirent le pauvre
petit homme des pieds seulement, et, au lieu de lui en dire la raison ou
de lui en faire quelque civilit, observant entre eux un grand silence,
tournrent la charrette du ct qu'elle etoit venue, et s'en
retournrent avec autant de precipitation qu'ils en avoient eu  venir
l.

Le lecteur discret est possible en peine de savoir ce que les paysans
vouloient  Ragotin, et pourquoi ils ne lui firent rien. L'affaire est
assurment difficile  deviner, et ne se peut savoir  moins que d'tre
revele. Et pour moi, quelque peine que j'y aie prise, et aprs y avoir
employ tous mes amis, je ne l'ai su depuis peu de temps que par
hasard, et lorsque je l'esperois le moins, de la faon que je vous le
vais dire. Un prtre du bas Maine, un peu fou melancolique, qu'un procs
avoit fait venir  Paris, en attendant que son procs ft en etat d'tre
jug voulut faire imprimer quelques penses creuses qu'il avoit eues sur
l'Apocalypse. Il etoit si fecond en chimres et si amoureux des
dernires productions de son esprit, qu'il en hassoit les vieilles, et
ainsi pensa faire enrager un imprimeur,  qui il faisoit vingt fois
refaire une mme feuille. Il fut oblig par l d'en changer souvent, et
enfin il s'etoit adress  celui qui a imprim le present livre[300],
chez qui il lut une fois quelques feuilles[301] qui partoient de cette
mme aventure que je vous raconte. Ce bon prtre en avoit plus de
connaissance que moi, ayant su des mmes paysans qui enlevrent Ragotin
de la faon que je vous ai dit le motif de leur entreprise, que je
n'avois pu savoir. Il connut donc d'abord o l'histoire etoit
defectueuse, et, en ayant donn connoissance  mon imprimeur, qui en fut
fort etonn, car il avoit cru comme beaucoup d'autres que mon roman
etoit un livre fait  plaisir, il ne se fit pas beaucoup prier par
l'imprimeur pour me venir voir. Lors j'appris du veritable Manceau que
les paysans qui lirent Ragotin endormi etoient les proches parens du
pauvre fou qui couroit les champs, que le Destin avoit rencontr de
nuit, et qui avoit depouill Ragotin en plein jour. Ils avoient fait
dessein d'enfermer leur parent, avoient souvent essay de le faire, et
avoient souvent et bien battus par le fou, qui etoit un fort et
puissant homme. Quelques personnes du village, qui avoient vu de loin
reluire au soleil le corps de Ragotin, le prirent pour le fou endormi,
et, n'en ayant os approcher de peur d'tre battues, elles en avoient
averti ces paysans, qui vinrent avec toutes les prcautions que vous
avez vues, prirent Ragotin sans le reconnotre, et, l'ayant reconnu pour
n'tre pas celui qu'ils cherchoient, le laissrent les mains lies, afin
qu'il ne pt rien entreprendre contre eux. Les Memoires que j'eus de ce
prtre me donnrent beaucoup de joie, et j'avoue qu'il me rendit un
grand service; mais je ne lui en rendis pas un petit en lui conseillant
en ami de ne pas faire imprimer son livre, plein de visions ridicules.

[Note 300: Le libraire qui avoit imprim on fait imprimer la
premire partie du Romant comique toit Toussaint Quinet (au Palais,
sous la monte de la cour des Aydes), bien connu par le mot de Scarron
sur les revenus de son marquisat de Quinet, et que notre auteur fait
volontiers intervenir dans ses oeuvres, en s'gayant quelquefois sur son
compte. V. Aux vermiss. Ddic. de ses oeuvr. burlesq.  Guillemette,
etc.]

[Note 301: Les boutiques des libraires servoient souvent alors de
centres de runions o se tenoient des espces d'assembles littraires,
et o mme les auteurs lisoient leurs oeuvres. Ainsi, dans le Berger
extravagant (l. 3), Sorel fait lire  Montenor son Banquet des dieux
chez un libraire. On peut surtout trouver des renseignements fort
curieux sur cette coutume, et un piquant tableau de ces assembles, dans
le 5e livre de Francion, du mme.]

Quelqu'un m'accusera peut-tre d'avoir cont ici une particularit fort
inutile; quelque autre m'en louera de beaucoup de sincrit. Retournons
 Ragotin, le corps crott et meurtri, la bouche sche, la tte pesante
et les mains lies derrire le dos. Il se leva le mieux qu'il put, et
ayant port sa vue de part et d'autre, le plus loin qu'elle se put
etendre, sans voir ni maisons ni hommes, il prit le premier chemin battu
qu'il trouva, bandant tous les ressorts de son esprit[302] pour
connotre quelque chose en son aventure. Ayant les mains lies comme il
avoit, il recevoit une furieuse incommodit de quelques moucherons
opinitres qui s'attachoient par malheur aux parties de son corps o ses
mains garrottes ne pouvoient aller, et l'obligeoient quelquefois  se
coucher par terre pour s'en dlivrer en les crasant, ou en leur faisant
quitter prise. Enfin il attrapa un chemin creux, revtu de haies et
plein d'eau, et ce chemin alloit au gu d'une petite rivire. Il s'en
rejouit, faisant etat de se laver le corps, qu'il avoit plein de boue;
mais en approchant du gu, il vit un carrosse vers, d'o le cocher et
un paysan tiroient, par les exhortations d'un venerable homme d'eglise,
cinq ou six religieuses fort mouilles. C'etoit la vieille abbesse
d'Estival[303], qui revenoit du Mans, o une affaire importante l'avoit
fait aller, et qui, par la faute de son cocher, avoit fait naufrage.
L'abbesse et les religieuses, tires du carrosse, aperurent de loin la
figure nue de Ragotin qui venoit droit  elles, dont elles furent fort
scandalises, et encore plus qu'elles le pre Gifflot, directeur discret
de l'abbaye. Il fit tourner vitement le dos aux bonnes mres, de peur
d'irregularit, et cria de toute sa force  Ragotin qu'il n'approcht
pas de plus prs. Ragotin poussa toujours en avant, et commena
d'enfiler une longue planche qui etoit l pour la commodit des gens de
pied, et le pre Gifflot vint au devant de lui, suivi du cocher et du
paysan, et douta d'abord s'il le devoit exorciser, tant il trouvoit sa
figure diabolique. Enfin il lui demanda qui il etoit, d'o il venoit,
pourquoi il etoit nu, pourquoi il avoit les mains lies, et lui fit
toutes ces questions-l avec beaucoup d'eloquence, et ajoutant  ses
paroles le ton de la voix et l'action des mains. Ragotin lui repondit
incivilement. Qu'en avez-vous  faire? Et voulant passer outre sur la
planche, il poussa si rudement le reverend pre Gifflot qu'il le fit
choir dans l'eau. Le bon prtre entrana avec lui le cocher et le
paysan, et Ragotin trouva leur manire de tomber dans l'eau si
divertissante qu'il en eclata de rire. Il continua son chemin vers les
religieuses, qui, le voile baiss, lui tournrent le dos en haie, toutes
le visage tourn vers la campagne. Ragotin eut beaucoup d'indifference
pour les visages des religieuses, et passoit outre, pensant en tre
quitte, ce que ne pensoit pas le pre Gifflot. Il suivit Ragotin,
second du paysan et du cocher, qui, le plus en colre des trois, et
dej de mauvaise humeur  cause que madame l'abbesse l'avoit grond, se
detacha du gros, joignit Ragotin, et  grands coups de fouet se vengea
sur la peau d'autrui de l'eau qui avoit mouill la sienne. Ragotin
n'attendit pas une seconde decharge; il s'enfuit comme un chien qu'on
fouette, et le cocher, qui n'etoit pas satisfait d'un seul coup de
fouet, le hta d'aller de plusieurs autres, qui tous tirrent le sang de
la peau du fustig. Le pre Gifflot, quoique essouffl d'avoir couru, ne
se lassoit pas de crier: Fouettez, fouettez! de toute sa force, et le
cocher, de toute la sienne, redoubloit ses coups sur Ragotin, et
commenoit  s'y plaire, quand un moulin se presenta au pauvre homme
comme un asile. Il y courut ayant toujours son bourreau  ses trousses,
et, trouvant la porte d'une basse-cour ouverte, y entra et y fut reu
d'abord par un mtin qui le prit aux fesses. Il en jeta des cris
douloureux et gagna un jardin ouvert avec tant de precipitation, qu'il
renversa six ruches de mouches  miel qui y etoient poses  l'entre,
et ce fut l le comble de ses infortunes[304]. Ces petits elephans
ails, pourvus de proboscides et arms d'aiguillons, s'acharnrent sur
ce petit corps nu, qui n'avoit point de mains pour se defendre, et le
blessrent d'une horrible manire. Il en cria si haut que le chien qui
le mordoit s'enfuit de la peur qu'il en eut, ou plutt des mouches. Le
cocher impitoyable fit comme le chien, et le pere Gifflot,  qui la
colre avoit fait oublier pour un temps la charit, se repentit d'avoir
et trop vindicatif, et alla lui-mme hter le meunier et ses gens, qui
 son gr venoient trop lentement au secours d'un homme qu'on
assassinoit dans leur jardin. Le meunier retira Ragotin d'entre les
glaives pointus et venimeux de ces ennemis volans, et quoiqu'il ft
enrag de la chute de ses ruches, il ne laissa pas d'avoir piti du
miserable. Il lui demanda o diable il se venoit fourrer nu et les mains
lies entre des paniers  mouches; mais quand Ragotin et voulu lui
repondre, il ne l'et pu dans l'extrme douleur qu'il sentoit par tout
son corps. Un petit ours nouveau-n, qui n'a point encore et lech de
sa mre, est plus form en sa figure oursine que ne le fut Ragotin en sa
figure humaine, aprs que les piqres des mouches l'eurent enfl depuis
les pieds jusqu' la tte. La femme du meunier, pitoyable comme une
femme, lui fit dresser un lit et le fit coucher. Le pre Gifflot, le
cocher et le paysan retournrent  l'abbesse d'Estival et  ses
religieuses, qui se rembarqurent dans leur carrosse, et, escortes du
reverend pre Gifflot mont sur une jument, continurent leur chemin. Il
se trouva que le moulin etoit  l'elu[305] du Rignon[306] ou  son
gendre Bagottire (je n'ai pas bien su lequel). Ce du Rignon etoit
parent de Ragotin, qui, s'etant fait connotre au meunier et  sa femme,
en fut servi avec beaucoup de soin et pans heureusement jusqu' son
entire convalescence par le chirurgien d'un bourg voisin. Aussitt
qu'il put marcher, il retourna au Mans, o la joie de savoir que la
Rancune et l'Olive avoient trouv son mulet et l'avoient ramen avec eux
lui fit oublier la chute de la charrette, les coups de fouet du cocher,
les morsures du chien et les piqres des mouches.

[Note 302: Cette tournure de phrase se trouve en propres termes dans
les Hist. comiq. de Cyrano de Bergerac.]

[Note 303: Il s'agit ici de l'abbaye d'Estival en Charnie,  8
lieues du Mans, fonde en 1109 par Raoul II de Beaumont, vicomte du
Mans, et qu'il ne faut pas confondre avec celle d'Estival-lez-le-Mans,
fonde par saint Bertrand. L'abbesse d'Estival-en-Charnie toit alors,
comme nous l'apprend M. Anjubault, Claire Nau, qui conserva cette
dignit de 1627  1660. Claire Nau toit lve de l'abbaye du
Pont-aux-Dames, de l'ordre de Cteaux, renomme surtout pour sa grande
rgularit, qu'elle aura tenu, sans doute,  transporter dans la maison
d'Estival. C'est l peut-tre ce qui a pu suggrer  Scarron la
plaisanterie qu'on lit quelques lignes plus loin: Il fit tourner
vitement le dos aux bonnes mres, de peur d'irregularit.]

[Note 304: Cette succession d'infortunes burlesques ne fait-elle pas
songer  celles de Nicodme, dans le Roman bourgeois de Furetire, quand
il se heurte rudement contre le front de Javotte, casse une porcelaine
en voulant se retirer, glisse sur le parquet, se rattrape  un miroir
qu'il fait tomber, et brise avec la porte un thorbe qui toit contre la
muraille? (P. 98 de l'dit. Jannet.) C'est l un des lieux communs
auxquels a le plus souvent recours le roman comique et familier de cette
poque.]

[Note 305: Un lu toit un officier royal subalterne, qui
connoissoit en premire instance de l'assiette des tailles, aides,
subsides, et des diffrends qui y toient relatifs. (Dict. de
Furetire.)]

[Note 306: On trouve au Mans, en 1620, un Franois de l'Epinay,
sieur du Bignon, lu, membre du conseil de l'htel de ville. Il
suffiroit d'un tout petit trait de plume  la premiere lettre pour en
faire notre personnage.]




CHAPITRE XVII.

Ce qui se passa entre le petit Ragotin et le grand Baguenodire.

Le Destin et l'Etoile, Leandre et Angelique, deux couples de beaux et
parfaits amans, arrivrent dans la capitale du Maine sans faire de
mauvaise rencontre. Le Destin remit Angelique dans les bonnes grces de
sa mre,  qui il sut si bien faire valoir le merite, la condition et
l'amour de Leandre, que la bonne Caverne commena d'approuver la passion
que ce jeune garon et sa fille avoient l'un pour l'autre autant qu'elle
s'y etoit oppose. La pauvre troupe n'avoit pas encore bien fait ses
affaires dans la ville du Mans; mais un homme de condition qui aimoit
fort la comedie supplea  l'humeur chiche des Manceaux[307]. Il avoit la
plus grande partie de son bien dans le Maine, avoit pris une maison dans
le Mans et y attiroit souvent des personnes de condition de ses amis,
tant courtisans que provinciaux, et mme quelques beaux esprits de
Paris, entre lesquels il se trouvoit des potes du premier ordre, et
enfin il toit une manire de Mecenas moderne. Il aimoit passionnment
la comedie et tous ceux qui s'en mloient, et c'est ce qui attiroit tous
les ans dans la capitale du Maine les meilleures troupes de comediens du
royaume[308]. Ce seigneur que je vous dis arriva au Mans dans le temps
que nos pauvres comediens en vouloient sortir, mal satisfaits de
l'auditoire manceau. Il les pria d'y demeurer encore quinze jours pour
l'amour de lui, et pour les y obliger leur donna cent pistoles, et leur
en promit autant quand ils s'en iroient. Il etoit bien aise de donner le
divertissement de la comedie  plusieurs personnes de qualit, de l'un
et de l'autre sexe, qui arrivrent au Mans dans le mme temps et qui y
devoient faire sejour  sa prire. Ce seigneur, que j'appellerai le
marquis d'Ors[309], etoit grand chasseur et avoit fait venir au Mans
son quipage de chasse, qui etoit des plus beaux qui ft en France. Les
landes et les forts du Maine font un des plus agreables pays de chasse
qui se puisse trouver dans tout le reste de la France, soit pour le
cerf, soit pour le livre, et en ce temps-l la ville du Mans se trouva
pleine de chasseurs, que le bruit de cette grande fte y attira, la
plupart avec leurs femmes, qui furent ravies de voir des dames de la
cour pour en pouvoir parler le reste de leurs jours auprs de leur feu.
Ce n'est pas une petite ambition aux provinciaux que de pouvoir dire
quelquefois qu'ils ont vu en tel lieu et en tel temps des gens de la
cour, dont ils prononcent toujours le nom tout sec, comme par exemple:
Je perdis mon argent contre Roquelaure,--Crequi a tant
gagn,--Coaquin[310] court le cerf en Touraine. Et si on leur laisse
quelquefois entamer un discours de politique ou de guerre, ils ne
deparlent pas (si j'ose ainsi dire) tant qu'ils aient epuis la matire
autant qu'ils en sont capables.

[Note 307: Scarron fait encore allusion  cette avarice dont il
accuse les Manceaux dans son Epistre  Madame d'Hautefort (1651), o il
dit, en parlant des coquettes du Mans:

     Elles portent panne et velours,
     Mais ce n'est pas  tous les jours,
     Mais seulement aux bonnes ftes...
     Parlerai-je de leur chaussure
     Si haute, et qui si longtemps dure,
     Car leurs souliers, quoique dors,
     Ont l'honneur d'tre un peu ferrs;
     Que sur elles blanche chemise
     N'est point que de mois en mois mise, etc.

Les Manceaux avoient gnralement, au 17e sicle, une assez mauvaise
rputation. Ecoutez Regnard:

     Crispin, roux et Manceau, vient d'pouser Julie;
     Il est du genre humain et l'opprobre et la lie;
     On trouveroit encore  quelque vieux pilier
     Son dernier habit vert pendu chez le fripier, etc.
                        (Satire contre les maris.)

Cette avarice, du reste, s'allie bien avec le got prononc pour la
chicane dont on les accusoit. (V. notre note, 3e part., ch. 5.)]

[Note 308: Ce got prononc pour la comdie toit rpandu parmi les
hautes classes, surtout vers l'poque de la Fronde. Aussi les grands
personnages se faisoient-ils souvent suivre, comme la cour elle-mme, de
leurs troupes comiques, dans leurs voyages. Loret nous apprend (Muse
hist., IV, p. 94 et 95; V. p. 19 et 24) qu'il n'y avoit pas alors de
grande fte, ni mme de grand repas, sans une reprsentation thtrale.]

[Note 309: M. Anjubault croit qu'il est probablement question ici du
comte de Tess, alli  la famille des Lavardin en 1638: Les membres de
ces puissantes familles, nous crit-il, ont occup les premiers rangs
dans le Maine. Ils avoient au Mans l'htel de Tess, qui vient d'tre
remplac par le nouveau palais piscopal. Scarron eut des rapports avec
ces personnages... Il est certain qu'ils le traitrent bien, qu'il les
divertit, et qu'ils prirent plaisir  garder sous leurs yeux un souvenir
de sa factieuse imagination. C'toit, en effet, au chteau de Vernie,
appartenant au comte de Tess, que figuroit, avant la rvolution, la
srie de 27 tableaux tirs du Roman comique, aujourd'hui au muse
communal. Scarron a fait l'pithalame du comte de Tess.]

[Note 310: Jean-Baptiste Gaston, duc de Roquelaure, pair de France,
matre de la garde-robe du roi, fameux par ses saillies, toit grand
joueur et fort heureux au jeu. V. son historiette dans Tallemant.
Charles, duc de Crqui, pair de France, premier gentilhomme de la
chambre du roi, l'un des courtisans les plus assidus de Louis XIV, toit
galement connu comme un beau joueur. Coaquin, dont on trouve souvent le
nom crit,  cette poque, de la mme manire, est probablement le
marquis de Cotquen, gouverneur de Saint-Malo, dont il est question dans
Saint-Simon et les Lettres de Mme de Svign.--Je ne sais si c'est la
mme famille que celle-ci nomme Coaquin, comme Scarron, dans la
gnalogie de la maison de Svign adresse  Bussy (lettre du 4 dc.
1668).]

Finissons la digression. Le Mans donc se trouva plein de noblesse,
grosse et menue. Les htelleries furent pleines d'htes, et la plupart
des gros bourgeois qui logrent des personnes de qualit ou des nobles
campagnards de leurs amis salirent en peu de temps tous leurs draps fins
et leur linge damass. Les comediens ouvrirent leur thetre en humeur de
bien faire, comme des comediens pays par avance. Le bourgeois du Mans
se rechauffa pour la comedie. Les dames de la ville et de la province
etoient ravies d'y voir tous les jours des dames de la cour, de qui
elles apprirent  se bien habiller, au moins mieux qu'elles ne
faisoient, au grand profit de leurs tailleurs,  qui elles donnrent 
reformer quantit de vieilles robes. Le bal se donnoit tous les soirs,
o de trs mechans danseurs dansrent de trs mauvaises courantes[311],
et o plusieurs jeunes gens de la ville dansrent en bas de drap
d'Hollande ou d'Usseau et en souliers cirs[312]. Nos comediens furent
souvent appels pour jouer en visite. L'Etoile et Angelique donnrent de
l'amour aux cavaliers et de l'envie aux dames. Inezille, qui dansa la
sarabande[313],  la prire des comediens, se fit admirer: Roquebrune en
pensa mourir de repletion d'amour, tant le sien augmenta tout  coup, et
Ragotin avoua  la Rancune que, s'il differoit plus longtemps  le
mettre bien dans l'esprit de l'Etoile, la France alloit tre sans
Ragotin. La Rancune lui donna de bonnes esperances, et, pour lui
temoigner l'estime particulire qu'il faisoit de lui, le pria de lui
prter pour vingt cinq ou trente francs de monnoie. Ragotin plit 
cette prire incivile, se repentit de ce qu'il lui venoit de dire, et
renona quasi  son amour. Mais enfin, en enrageant tout vif, il fit la
somme en toutes sortes d'espces, qu'il tira de differens boursons, et
la donna fort tristement  la Rancune, qui lui promit que ds le jour
d'aprs il entendroit parler de lui.

[Note 311: La courante, range par nos pres parmi les danses basses
ou danses nobles, devoit son nom aux nombreux mouvements d'alle et de
venue dont elle toit remplie, sans pourtant jamais sortir de cette
gravit quelque peu majestueuse qui la faisoit prfrer par Louis XIV 
toutes les autres danses.]

[Note 312: Le drap de Hollande et le drap d'Usseau (ainsi nomm d'un
village de Languedoc, prs Carcassonne, o il toit manufactur) toient
des draps relativement communs. Du reste, tout homme de qualit et de
bel air portoit des bas de soie:

     On le montre du doigt.....
     Ainsi qu'un qui voudroit, en la salle d'un grand,
     Avec un bas de drap tenir le premier rang,
     Ou bien qui oseroit, avec un bas d'estame,
     En quelque bal public caresser une dame,
     Car il faut maintenant, qui veut se faire voir,
     Aux jambes aussi bien qu'ailleurs la soye avoir.
           (Le Satyr. de la Court, 3e vol. Var. hist. et littr., d.
             Jannet.)

Avec les bas de drap, on laissoit aussi aux provinciaux les souliers
cirs; les courtisans et gentilshommes portoient des souliers en castor,
en maroquin ou en cuir dit de Roussi, qui, au lieu de se cirer,
s'claircissoient avec des jaunes d'oeuf. On lit dans le Rcit en prose
et en vers de la farce des Prcieuses (Paris, 1660), o est dcrit
l'accoutrement  la dernire mode du marquis de Mascarille: Ses
souliers toient si couverts de rubans qu'il ne m'est pas possible de
vous dire s'ils toient de Roussi, de vache d'Angleterre ou de
maroquin. V. aussi le Banq. des Muses, d'Auvray, p. 191.]

[Note 313: La sarabande toit venue d'Espagne, comme quelques autres
danses du temps, entre autres la pavanne; il toit donc naturel qu'on la
ft danser par Inzille, Espagnole d'origine. Des Yveteaux, s'il faut en
croire le rcit de Saint-Evremont, se fit jouer une sarabande par sa
bergre  son lit de mort, pour que son me passt allegramente. Segrais
ne dsigne pas la sarabande; mais peu importe. On la dansoit  la cour,
de mme que la courante (V. Bonnet, Hist. gn. de la danse), et l'on
sait que Richelieu, suivant les Mmoires de Brienne, en excuta une
devant la reine, croyant par-l conqurir ses bonnes grces. Beaucoup de
potes du temps, et en particulier Scarron, ont publi dans leurs
oeuvres des vers pour courantes et sarabandes.]

Ce jour-l on joua le Dom Japhet, ouvrage de thetre aussi enjou que
celui qui l'a fait a sujet de l'tre peu[314]. L'auditoire fut nombreux;
la pice fut bien represente, et tout le monde fut satisfait,  la
reserve du desastreux Ragotin. Il vint tard  la comedie, et, pour la
punition de ses pechs, il se plaa derrire un gentilhomme provincial 
large echine et couvert d'une grosse casaque qui grossissoit beaucoup sa
figure. Il etoit d'une taille si haute au dessus des plus grandes,
qu'encore qu'il ft assis, Ragotin, qui n'etoit separ de lui que d'un
rang de siges, crut qu'il etoit debout et lui cria incessamment qu'il
s'asst comme les autres, ne pouvant croire qu'un homme assis ne dt pas
avoir sa tte au niveau de toutes celles de la compagnie. Ce
gentilhomme, qui se nommoit la Baguenodire[315], ignora longtemps que
Ragotin parlt  lui. Enfin Ragotin l'appela Monsieur  la plume verte,
et comme veritablement il en avoit une bien touffue, bien sale et peu
fine, il tourna la tte et vit le petit impatient, qui lui dit assez
rudement qu'il s'asst. La Baguenodire en fut si peu emu, qu'il se
retourna vers le thetre comme si de rien n'et et. Ragotin lui recria
encore qu'il s'asst. Il tourna encore la tte devers lui, le regarda,
et se retourna vers le thetre. Ragotin recria; Baguenodire tourna la
tte pour la troisime fois, pour la troisime fois regarda son homme,
et, pour la troisime fois, se retourna vers le thetre. Tant que dura
la comedie, Ragotin lui cria de mme force qu'il s'asst, et la
Baguenodire le regarda toujours d'un mme flegme, capable de faire
enrager tout le genre humain. On et pu comparer la Baguenodire  un
grand dogue et Ragotin  un roquet qui aboie aprs lui, sans que le
dogue en fasse autre chose que d'aller pisser contre une muraille. Enfin
tout le monde prit garde  ce qui se passoit entre le plus grand homme
et le plus petit de la compagnie, et tout le monde commena d'en rire
dans le temps que Ragotin commena d'en jurer d'impatience, sans que la
Baguenodire fit autre chose que de le regarder froidement. Ce
Baguenodire etoit le plus grand homme et le plus grand brutal du monde.
Il demanda avec sa froideur accoutume  deux gentilshommes qui etoient
auprs de lui de quoi ils rioient; ils lui dirent ingenument que c'etoit
de lui et de Ragotin, et pensoient bien par l le congratuler plutt que
lui deplaire. Ils lui deplurent pourtant, et un Vous tes de bons sots,
que la Baguenodire d'un visage refrogn leur lcha assez mal  propos,
leur apprit qu'il prenoit mal la chose et les obligea  lui repartir
chacun pour sa part d'un grand soufflet. La Baguenodire ne put d'abord
que les pousser des coudes  droite et  gauche, ses mains etant
embarrasses dans sa casaque, et, devant qu'il les et libres, les
gentilshommes, qui etoient frres et fort actifs de leur naturel, lui
purent donner demi-douzaine de soufflets, dont les intervalles furent
par hasard si bien compasss, que ceux qui les ourent sans les voir
donner crurent que quelqu'un avoit frapp six fois des mains l'une
contre l'autre  gaux intervalles. Enfin la Baguenodire tira ses mains
de dessous sa lourde casaque; mais, press comme il etoit des deux
frres, qui le gourmoient comme des lions, ses longs bras n'eurent pas
leurs mouvemens libres. Il se voulut reculer et il tomba  la renverse
sur un homme qui etoit derrire lui, et le renversa lui et son sige sur
le malheureux Ragotin, qui fut renvers sur un autre, qui fut aussi
renvers sur un autre, et ainsi de mme jusqu'o finissoient les siges,
dont une file entire fut renverse comme des quilles. Le bruit des
tombans, des dames foules, des belles qui avoient peur, des enfans qui
crioient, des gens qui parloient, de ceux qui rioient, de ceux qui se
plaignoient et de ceux qui battoient des mains, fit une rumeur
infernale. Jamais un aussi petit sujet ne causa de plus grands accidens,
et ce qu'il y eut de merveilleux, c'est qu'il n'y eut pas une epe
tire, quoique le principal deml ft entre des personnes qui en
portoient, et qu'il y en et plus de cent dans la compagnie. Mais ce qui
fut encore plus merveilleux, c'est que la Baguenodire se gourma et fut
gourm sans s'mouvoir non plus que de l'affaire du monde la plus
indifferente, et de plus on remarqua que de toute l'aprs-dne il
n'avoit pas ouvert la bouche que pour dire les quatre malheureux mots
qui lui attirrent cette grle de souffletades, et ne l'ouvrit pas
jusqu'au soir, tant ce grand homme avoit flegme et une taciturnit
proportionne  sa taille.

[Note 314: Don Japhet d'Armnie, comdie de Scarron, reprsente
pour la premire fois en 1652, imprime en 1653, avoit eu un fort grand
succs, et avoit disput la vogue  Nicomde. On a remarqu sans doute
la rflexion que Scarron ajoute, aprs avoir nomm sa pice. C'est un
des rares endroits o la douleur semble prendre le dessus sur la bonne
humeur et la force d'me du patient, et elle se manifeste simplement,
sans la moindre affectation. On peut rapprocher cette phrase de son
pitaphe, et surtout de cette lettre  Marigny, o il crit: Je vous
jure, mon cher amy, que, s'il m'toit permis de me supprimer moi-mme,
qu'il y a longtemps que je me serois empoisonn. De mme, dans une de
ses requtes  la reine (1651), il dit de lui:

     Souffrant beaucoup, dormant bien peu,
     Et pourtant faisant par courage
     Bonne mine  fort mauvais jeu.]

[Note 315: Suivant une clef manuscrite, l'original du type de la
Baguenodire auroit t le fils de M. Pilon, avocat au Mans.]

Ce hideux chaos de tant de personnes et de siges mls les uns dans les
autres fut longtemps  se debrouiller. Tandis que l'on y travailloit et
que les plus charitables se mettoient entre la Baguenodire et ses deux
ennemis, on entendoit des hurlemens effroyables qui sortoient comme de
dessous terre. Qui pouvoit-ce tre que Ragotin? En verit, quand la
fortune a commenc de persecuter un miserable, elle le persecute
toujours. Le sige du pauvre petit etoit justement pos sur l'ais qui
couvre l'egot du tripot. Cet egot est toujours au milieu,
immediatement sous la corde[316]. Il sert  recevoir l'eau de la pluie,
et l'ais qui le couvre se lve comme un dessus de bote. Comme les ans
viennent  bout de toutes choses[317], l'ais de ce tripot o se faisoit
la comedie etoit fort pourri et s'etoit rompu sous Ragotin, quand un
homme honntement pesant l'accabla de son corps et de son sige. Cet
homme fourra une jambe dans le trou o Ragotin etoit tout entier; cette
jambe etoit botte et l'eperon en piquoit Ragotin  la gorge, ce qui lui
faisoit faire ces furieux hurlemens qu'on ne pouvoit deviner.

[Note 316: On tendoit une corde au milieu des jeux de paume, pour
servir  marquer les fautes qu'on faisoit en mettant dessous (Dict. de
Fur.), c'est--dire en envoyant la balle au-dessous de la corde. V. Le
jeu roy. de la paume, dans la Maison acadmiq., 1659, in-12.]

[Note 317: Cette phrase de Scarron rappelle le vers de son sonnet
burlesque sur son pourpoint trou:

     Il n'est point de ciment que le temps ne dissoude,

Et celui de Saint-Amant, dans le Pote crott:

     Mais qu'est-ce que le temps ne lime?]

Quelqu'un donna la main  cet homme, et dans le temps que sa jambe
engage dans le trou changea de place, Ragotin lui mordit le pied si
serr, que cet homme crut tre mordu d'un serpent et fit un cri qui fit
tressaillir celui qui le secouroit, qui de peur en lcha prise. Enfin il
se reconnut, redonna la main  son homme, qui ne crioit plus parce que
Ragotin ne le mordoit plus, et tous deux ensemble deterrrent le petit
homme, qui ne vit pas plus tt la lumire du jour, que, menaant tout le
monde de la tte et des yeux et principalement ceux qu'il vit rire en le
regardant, il se fourra dans la presse de ceux qui sortoient, meditant
quelque chose de bien glorieux pour lui et bien funeste pour la
Baguenodire. Je n'ai pas su de quelle faon la Baguenodire fut
accommod avec les deux frres; tant y a qu'il le fut, du moins n'ai-je
pas ou dire qu'ils se soient depuis rien fait les uns aux autres. Et
voil ce qui troubla en quelque faon la premire representation que
firent nos comediens devant l'illustre compagnie qui se trouvoit lors
dans la ville du Mans.




CHAPITRE XVIII.

Qui n'a pas besoin de titre.

On representa le jour suivant le Nicomde de l'inimitable M. de
Corneille[318]. Cette comedie[319] est admirable,  mon jugement, et
celle de cet excellent pote de thetre en laquelle il a plus mis du
sien et a plus fait parotre la fecondit et la grandeur de son genie,
donnant  tous les acteurs des caractres fiers, tous differens les uns
des autres. La representation n'en fut point trouble, et ce fut
peut-tre  cause que Ragotin ne s'y trouva pas. Il ne se passoit gure
de jour qu'il ne s'attirt quelque affaire,  quoi sa mauvaise gloire et
son esprit violent et presomptueux contribuoient autant que sa mauvaise
fortune, qui jusqu'alors ne lui avoit point fait de quartier. Le petit
homme avoit pass l'aprs-dne dans la chambre du mari d'Inezille,
l'operateur Ferdinando Ferdinandi, Normand, se disant Venitien, comme je
vous ai dj dit, medecin spagyrique[320] de profession, et, pour dire
franchement ce qu'il etoit, grand charlatan, et encore plus grand
fourbe. La Rancune, pour se donner quelque relche des importunits que
lui faisoit sans cesse Ragotin,  qui il avoit promis de le faire aimer
de mademoiselle de l'Etoille, lui avoit fait accroire que l'operateur
etoit un grand magicien, qui pouvoit faire courir en chemise, aprs un
homme, la femme du monde la plus sage; mais qu'il ne faisoit de
semblables merveilles que pour ses amis particuliers dont il connoissoit
la discretion,  cause qu'il s'toit mal trouv d'avoir fait agir son
art pour des plus grands seigneurs de l'Europe. Il conseilla  Ragotin
de mettre tout en usage pour gagner ses bonnes grces, ce qu'il lui
assura ne lui devoir pas tre difficile, l'oprateur tant homme
d'esprit, qui devenoit aisment amoureux de ceux qui en avoient, et qui,
quand une fois il aimoit quelqu'un, n'avoit plus rien de reserv pour
lui. Il n'y a qu' louer ou  respecter un homme glorieux, on lui fait
faire ce que l'on veut. Il n'en est pas de mme d'un homme patient, il
n'est pas ais  gouverner, et l'exprience apprend qu'une personne
humble, et qui a le pouvoir sur soi de remercier quand on l'a refuse,
vient plutt  bout de ce qu'elle entreprend que celle qui s'offense
d'un refus. La Rancune persuada  Ragotin ce qu'il voulut, et Ragotin,
ds l'heure mme, alla persuader  l'operateur qu'il toit un grand
magicien. Je ne vous redirai point ce qu'il lui dit; il suffit que
l'operateur, qui avoit t averti par la Rancune, joua bien son
personnage et nia qu'il ft magicien d'une manire  faire croire qu'il
l'toit. Ragotin passa l'aprs-dne auprs de lui, qui avoit un matras
sur le feu pour quelque operation chimique, et pour ce jour-l n'en put
rien tirer d'affirmatif, dont l'impatient Manceau passa une nuit fort
mauvaise. Le jour suivant, il entra dans la chambre de l'oprateur, qui
etoit encore dans le lit. Inezille le trouva fort mauvais; car elle
n'etoit plus d'ge  sortir de son lit frache comme une rose, et elle
avoit besoin tous les matins d'tre longtemps enferme en particulier,
devant que d'tre en etat de parotre en public. Elle se coula donc dans
un petit cabinet, suivie de sa servante Morisque, qui lui porta toutes
ses munitions d'amour[321], et cependant Ragotin remit le sieur
Ferdinandi sur la magie, et le sieur Ferdinandi s'ouvrit plus qu'il
n'avoit fait, mais sans lui vouloir rien promettre. Ragotin lui voulut
donner des marques de sa largesse. Il fit fort bien apprter le dner,
et y convia les comediens et les comediennes. Je ne vous dirai point les
particularits du repas; vous saurez seulement qu'on s'y rejouit
beaucoup et qu'on y mangea de grande force. Aprs dner, Inezille fut
prie par le Destin et les comediennes de leur dire quelque historiette
espagnole de celles qu'elle composoit ou traduisoit tous les jours, 
l'aide du divin[322] Roquebrune, qui lui avoit jur par Apollon et les
neuf Soeurs qu'il lui apprendroit dans six mois toutes les grces et les
finesses de notre langue. Inezille ne se fit point prier, et, tandis que
Ragotin fit la cour au magicien Ferdinandi, elle lut d'un ton de voix
charmant la Nouvelle que vous allez lire dans le suivant chapitre.

[Note 318:  cette poque, la rputation de Corneille avoit
entirement, et depuis long-temps, triomph des premires attaques, et
le public ne se souvenoit plus des critiques de l'Acadmie, de Mairet,
de Scudry et de Claveret. Corneille n'toit plus alors que l'admirable,
l'inimitable et l'incomparable; son nom ne paroissoit gure sans tre
escort de ces pithtes, qui sembloient en tre devenues partie
intgrante. V. encore Rom. com., III, 8. On peut lire, dans la
Prtieuse, ou le mystre des ruelles, de l'abb de Pure, un curieux
loge du mme pote, qui vient  l'appui de notre remarque. (I, p.
357).]

[Note 319: Ce nom de comdie s'appliquoit, mme encore long-temps
aprs Corneille, comme un terme gnrique, aux pices de thtre, sans
en excepter les tragdies proprement dites. On le trouve en ce sens dans
Mme de Svign: Les comdies de Corneille, dit le P. Bouhours, ont un
caractre romain et je ne sais quoi d'hroque; les comdies de Racine
ont quelque chose de fort touchant, etc. Du reste, quoique Nicomde ait
port ds son origine le titre de tragdie, le ton gnral et le
caractre de cette pice, qui ne renferme pas de catastrophe tragique,
sont plutt d'une comdie hroque que d'une tragdie: on sait, sans
parler du rle de Prusias, que celui du hros principal n'est autre
chose que le caractre du railleur mis en scne. Aussi, quand on reprit
Nicomde pour la premire fois, aprs plus de quatre-vingts ans
d'interruption, en 1756, les acteurs ne lui donnrent d'abord que le
titre de tragi-comdie. Du reste, Scarron se trouve ici d'accord,
probablement sans s'en douter, pour le nom qu'il donne  cette pice,
avec les principes exposs par Corneille lui-mme dans son Eptre
ddicatoire de don Sanche d'Aragon, o, expliquant pourquoi il a
intitul cet ouvrage comdie hroque, il en prend occasion de
dvelopper ce qui fait, suivant lui, la base essentielle et la
diffrence constitutive de la tragdie et de la comdie.]

[Note 320: Epithte savante et prtentieuse, tire de deux mots
grecs ([Greek: span ageirein]), dont s'affubloient les mdecins
chimiques qui n'toient pas de la Facult,  l'encontre des mdecins
galniques.

                 Le trop lent galnique,
     Le chimique trop prompt, l'impudent spagirique,
     Auront chacun leur dupe, et, par divers chemins,
     Feront exprience aux frais des corps humains.
                 (Snec, Les trav. d'Apollon, sat.)]

[Note 321: Voir, sur ces medicamenta faciei, dont usoient les dames
du 17e sicle autant que celles du ntre, un endroit du Roman satyrique
de Jean de Lannel, 1624 (l. II, p. 194 et suiv.).--V. aussi, dans
Scarron, l'Hritier ridicule (V. 1), un passage qui semble fait exprs
pour cette note:

     Blanc, perles, coques d'oeufs, lard et pieds de mouton,
     Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues,
     De testes sans cheveux, aussi razes que gogues,
     Font des miroirs d'amour, de qui les faux appas
     Estallent des beautez qu'ils ne possdent pas.
     On les peut appeler visages de moquette:
     Un tiers de leur personne est dessous la toilette,
     L'autre dans les patins; le pire est dans le lit;

et Molire, Prc. rid., IV, sans parler de quelques ouvrages plus
autoriss sur la matire, tels que le Parfumeur franois, de Simon
Barbe, 1693, etc.]

[Note 322: On prodiguoit alors cette pithte aux potes, surtout
dans les madrigaux, odes et sonnets qu'on leur adressoit pour tre
insrs en tte de leurs oeuvres. Le duc de Saint-Aignan, flatt d'avoir
t nomm dans la Lgende de Bourbon, traita Scarron lui-mme de divin
dans une ptre en vers. Ailleurs Mlle Descars lui parle de sa divine
plume. (Oeuvr. de Scarr., rec. de 1648.)]




CHAPITRE XIX.

Les deux Frres rivaux[323].

Dorothe et Feliciane de Montsalve etoient les deux plus aimables filles
de Seville, et, quand elles ne l'eussent pas t, leur bien et leur
condition les eussent fait rechercher de tous les cavaliers qui avoient
envie de se bien marier. Dom Manuel, leur pre, ne s'etoit point encore
declar en faveur de personne, et Dorothe, sa fille, qui, comme ane,
devoit tre marie devant sa soeur, avoit comme elle si bien menag ses
regards et ses actions, que le plus presomptueux de ses pretendans avoit
encore  douter si ses promesses amoureuses en etoient bien ou mal
reues. Cependant ces belles filles n'alloient point  la messe sans un
cortge d'amans bien pars; elles ne prenoient point d'eau benite que
plusieurs mains, belles ou laides, ne leur en offrissent  la fois;
leurs beaux yeux ne se pouvoient lever de dessus leurs livres de prires
qu'ils ne se trouvassent le centre de je ne sais combien de regards
immoders, et elles ne faisoient pas un pas dans l'eglise qu'elles
n'eussent des reverences  rendre. Mais si leur merite leur causoit tant
de fatigues dans les lieux publics et dans les eglises, il leur attiroit
souvent devant les fentres de la maison de leur pre des divertissemens
qui leur rendoient supportable la sevre clture  quoi les obligeoient
leur sexe et la coutume de la nation. Il ne se passoit gure de nuit
qu'elles ne fussent regales de quelque musique, et l'on couroit fort
souvent la bague devant leurs fentres, qui donnoient sur une place
publique.

[Note 323: Traduite librement de la premire nouvelle des Alivios de
Cassandra, intitule: La confusion de una noche. V. notre notice en tte
du volume.]

Un jour, entre autres, un etranger s'y fit admirer par son adresse sur
tous les cavaliers de la ville, et fut remarqu pour un homme
parfaitement bien fait par les deux belles soeurs. Plusieurs cavaliers
de Seville, qui l'avoient connu en Flandre, o il avoit command un
regiment de cavalerie, le convirent de courir la bague avec eux; ce
qu'il fit habill  la soldate.  quelques jours de l, on fit dans
Seville la ceremonie de sacrer un evque. L'etranger, qui se faisoit
appeler dom Sanche de Sylva, se trouva dans l'eglise o se faisoit la
ceremonie, avec les plus galans de Seville, et les belles soeurs de
Monsalve s'y trouvrent aussi, entre plusieurs dames deguises comme
elles  la mode de Seville, avec une mante de grosse etoffe et un petit
chappeau couvert de plumes sur la tte. Dom Sanche se trouva par hasard
entre les deux belles soeurs et une dame, qu'il accosta, mais qui le
pria civilement de ne parler point  elle et de laisser libre la place
qu'il occupoit  une personne qu'elle attendoit. Dom Sanche lui obit,
et, s'approchant de Dorothe de Montsalve, qui toit plus prs de lui
que sa soeur et qui avoit vu ce qui s'toit pass entre cette dame et
lui: J'avois espr, lui dit-il, qu'etant etranger, la dame  qui j'ai
voulu parler ne me refuseroit pas sa conversation; mais elle m'a puni
d'avoir cru trop temerairement que la mienne n'etoit pas  mepriser. Je
vous supplie, continua-t-il, de n'avoir pas tant de rigueur qu'elle pour
un etranger qu'elle vient de maltraiter, et, pour la gloire des dames de
Seville, de lui donner sujet de se louer de leur bont.--Vous m'en
donnez un bien grand de vous traiter aussi mal qu'a fait cette dame, lui
repondit Dorothe, puisque vous n'avez recours  moi qu' son refus;
mais, afin que vous n'ayez pas  vous plaindre des dames de mon pays, je
veux bien ne parler qu'avec vous tant que durera la ceremonie, et par l
vous jugerez que je n'ai point donn ici de rendez-vous 
personne.--C'est de quoi je suis etonn, faite comme vous tes, lui dit
dom Sanche, et il faut que vous soyez bien  craindre ou que les galans
de cette ville soient bien timides, ou plutt que celui dont j'occupe le
poste soit absent.--Et pensez-vous, lui dit Dorothe, que je sache si
peu comment il faut aimer qu'en l'absence d'un galant je ne m'empchasse
pas bien d'aller en une assemble o je le trouverois  redire? Ne
faites pas une autre fois un si mauvais jugement d'une personne que vous
ne connoissez pas.--Vous connotriez bien, rpliqua dom Sanche, que je
juge de vous plus avantageusement que vous ne pensez, si vous me
permettiez de vous servir autant que mon inclination m'y porte.--Nos
premiers mouvemens ne sont pas toujours bons  suivre, lui dit Dorothe,
et de plus il se trouve une grande difficult dans ce que vous me
proposez.--Il n'y en a point que je ne surmonte pour meriter d'tre 
vous, lui repartit dom Sanche.--Ce n'est pas un dessein de peu de jours,
lui repondit Dorothe; vous ne songez peut-tre pas que vous ne faites
que passer par Seville, et peut-tre ne savez-vous pas aussi que je ne
trouverois pas bon qu'on ne m'aimt qu'en passant.--Accordez-moi
seulement ce que je vous demande, lui dit-il, et je vous promets que je
serai dans Seville toute ma vie.--Ce que vous me dites l est bien
galant, repartit Dorothe, et je m'etonne fort qu'un homme qui sait
dire de pareilles choses n'ait point encore ici choisi de dame  qui il
pt debiter sa galanterie. N'est-ce point qu'il ne croit point qu'elles
en valent la peine?--C'est plutt qu'il se defie de ses forces, lui dit
dom Sanche.--Repondez-moi precisment  ce que je vous demande, lui dit
Dorothe, et m'apprenez confidemment celle de nos dames qui auroit le
pouvoir de vous arrter dans Seville.--Je vous ai dej dit que vous m'y
arrteriez si vous vouliez, lui repondit dom Sanche.--Vous ne m'avez
jamais vue, lui dit Dorothe; declarez-vous donc sur quelque autre.--Je
vous avouerai donc, puisque vous me l'ordonnez, lui dit dom Sanche, que,
si Dorothe de Montsalve avoit autant d'esprit que vous, je croirois un
homme heureux dont elle estimeroit le merite et souffriroit les
soins.--Il se trouve dans Seville plusieurs dames qui l'egalent et mme
qui la surpassent, lui dit Dorothe; mais, ajouta-t-elle, n'avez-vous
point ou dire qu'entre ses galans il s'en trouvt quelqu'un qu'elle
favorist plus que les autres?--Comme je me suis vu fort eloign de la
meriter, lui dit dom Sanche, je ne me suis pas beaucoup mis en peine de
m'informer de ce que vous dites.--Pourquoi ne la meriteriez-vous pas
aussitt qu'un autre? lui demanda Dorothe. Le caprice des dames est
quelquefois trange, et souvent le premier abord d'un nouveau venu fait
plus de progrs que plusieurs annes de service des galans qui sont tous
les jours devant leurs yeux.--Vous vous defaites de moi adroitement, dit
dom Sanche, en me donnant courage d'en aimer une autre que vous, et je
vois bien par l que vous ne considreriez gure les services d'un
nouveau galant, au prejudice de celui avec qui il y a longtemps que vous
tes engage.--Ne vous mettez pas cela dans l'esprit, lui repondit
Dorothe, et croyez plutt que je ne suis pas assez facile  persuader
par une simple cajolerie pour croire la vtre l'effet d'une inclination
naissante, et mme ne m'ayant jamais vue.--S'il ne manque que cela  la
declaration d'amour que je vous fais pour la rendre recevable, repartit
dom Sanche, ne vous cachez pas davantage  un tranger qui est dj
charm de votre esprit.--Le vtre ne le seroit pas de mon visage, lui
repondit Dorothe.--Ah! vous ne pouvez tre que fort belle, repliqua dom
Sanche, puisque vous avouez si franchement que vous ne l'tes pas, et je
ne doute plus  cette heure que vous ne vous vouliez dfaire de moi
parceque je vous ennuie, ou que toutes les places de votre coeur ne
soient dej prises. Il n'est donc pas juste, ajouta-t-il, que la bont
que vous avez eue  me souffrir se lasse davantage, et je ne veux pas
vous laisser croire que je n'aie eu dessein que de passer mon temps,
lorsque je vous offrois tout celui de ma vie.--Pour vous tmoigner, lui
dit Dorothe, que je ne veux pas avoir perdu celui que j'ai employ 
m'entretenir avec vous, je serai bien aise de ne m'en separer point que
je ne sache qui vous tes.--Je ne puis faillir en vous obeissant. Sachez
donc, aimable inconnue, lui dit-il, que je porte le nom de Sylva, qui
est celui de ma mre; que mon pre est gouverneur de Quito dans le
Perou, que je suis dans Seville par son ordre, et que j'ai pass toute
ma vie en Flandre, o j'ai merit des plus beaux emplois de l'arme et
une commanderie de Sainte-Jacques. Voil en peu de paroles ce que je
suis, continua-t-il, et il ne tiendra desormais qu' vous que je ne vous
puisse faire savoir, en un lieu moins public, ce que je veux tre toute
ma vie.--Ce sera le plus tt que je pourrai, lui dit Dorothe, et
cependant, sans vous mettre en peine de me connotre davantage, si vous
ne voulez vous mettre en danger de ne me connotre jamais,
contentez-vous de savoir que je suis de qualit et que mon visage ne
fait pas peur.

Dom Sanche la quitta, lui faisant une profonde reverence, et alla
joindre un grand nombre de galans  louer qui s'entretenoient ensemble.
Quelques dames tristes, de celles qui sont toujours en peine de la
conduite des autres et fort en repos de la leur, qui se font
d'elles-mmes arbitres du mal et du bien, quoiqu'on puisse faire des
gageures sur leur vertu comme sur tout ce qui n'est pas bien aver, et
qui croient qu'avec un peu de rudesse brutale et de grimace devote elles
ont de l'honneur  revendre, quoique l'enjoment de leur jeunesse ait
et plus scandaleux que le chagrin de leurs rides n'a et de bon
exemple, ces dames donc, le plus souvent de connoissance trs courte,
diront ici que mademoiselle Dorothe est pour le moins une etourdie, non
seulement d'avoir si brusquement fait de si grandes avances  un homme
qu'elle ne connoissoit que de vue, mais aussi d'avoir souffert qu'on lui
parlt d'amour, et que, si une fille sur qui elles auroient du pouvoir
en avoit fait autant, elle ne seroit pas un quart d'heure dans le monde.
Mais que les ignorantes sachent que chaque pays a ses coutumes
particulires, et que, si en France les femmes, et mme les filles, qui
vont partout sur leur bonne foi, s'offensent, ou du moins le doivent
faire, de la moindre declaration d'amour, qu'en Espagne, o elles sont
resserres comme des religieuses, on ne les offense point de leur dire
qu'on les aime, quand celui qui le leur diroit n'auroit pas de quoi se
faire aimer. Elles font bien davantage: ce sont toujours presque les
dames qui font les premires avances, et qui sont les premires prises,
parcequ'elles sont les dernires  tre vues des galans qu'elles voient
tous les jours dans les glises, dans le cours, et de leurs balcons et
jalousies[324].

[Note 324: C'est du moins ainsi que les choses se passent presque
toujours dans les romans, nouvelles et drames espagnols ou imits de
l'espagnol.]

Dorothe fit confidence  sa soeur Feliciane de la conversation qu'elle
avoit eue avec dom Sanche, et lui avoua que cet etranger lui plaisoit
davantage que tous les cavaliers de Seville; et sa soeur approuva fort
le dessein qu'elle avoit fait sur sa libert. Les deux belles soeurs
moralisrent longtemps sur les privilges avantageux qu'avoient les
hommes par dessus les femmes, qui n'etoient presque jamais maries qu'au
choix de leurs parens, qui n'etoit pas toujours  leur gr, au lieu que
les hommes se pouvoient choisir des femmes aimables. Pour moi, disoit
Dorothe  sa soeur, je suis bien assure que l'amour ne me fera jamais
rien faire contre mon devoir; mais je suis aussi bien resolue de ne me
marier jamais avec un homme qui ne possedera pas lui seul tout ce que
j'aurois  chercher en plusieurs autres, et j'aime bien mieux passer ma
vie dans un couvent qu'avec un mari que je ne pourrois pas aimer.
Feliciane dit  sa soeur qu'elle avoit pris cette resolution-l aussi
bien qu'elle, et elles s'y fortifirent l'une l'autre par tous les
raisonnemens que leurs beaux esprits leur fournirent sur ce sujet.

Dorothe trouvoit de la difficult  tenir  dom Sanche la parole
qu'elle lui avoit donne de se faire connotre  lui, et elle en
temoignoit  sa soeur beaucoup d'inquietude; mais Feliciane, qui etoit
heureuse  trouver des expediens, fit souvenir  sa soeur qu'une dame de
leurs parentes, et de plus de leurs intimes amies (car toutes les
parentes n'en sont pas)[325], la serviroit de tout son coeur dans une
affaire o il y alloit de son repos. Vous savez bien, lui disoit cette
bonne soeur, la plus commode du monde, que Marine, qui nous a servies si
long-temps, est marie  un chirurgien qui loue de notre parente une
petite maison jointe  la sienne, et que les deux maisons ont une entre
l'une dans l'autre. Elles sont dans un quartier eloign, et quand on
remarqueroit que nous irions visiter notre parente plus souvent que nous
n'aurions jamais fait, on ne prendra pas garde que ce dom Sanche entre
chez un chirurgien, outre qu'il y peut entrer de nuit et deguis.

[Note 325: Nouvelle allusion probablement  sa belle-mre, et sans
doute aussi  ses soeurs et  son frre du second lit, Madeleine, Claude
et Nicolas Scarron, dont il eut beaucoup  se plaindre, et contre qui il
fut oblig de plaider. V. factum ou requte, etc.]

Cependant que Dorothe dresse  l'aide de sa soeur le plan de son
intrigue amoureuse, qu'elle dispose sa parente  la servir et instruit
Marine de ce qu'elle a  faire, dom Sanche songe en son inconnue, ne
sait si elle lui a promis de lui faire savoir de ses nouvelles pour se
moquer de lui, et la voit tous les jours sans la connotre, ou dans les
glises, ou  son balcon, recevant les adorations de ses galans, qui
sont tous de la connoissance de dom Sanche, et les plus grands amis
qu'il ait dans Seville. Il s'habilloit un matin, songeant  son
inconnue, quand on lui vint dire qu'une femme voile le demandoit. On la
fit entrer, et il en reut le billet que vous allez lire:

BILLET.

Je vous aurois plus tt fait savoir de mes nouvelles si je l'avois pu.
Si l'envie que vous avez eue de me connotre vous dure encore,
trouvez-vous, au commencement de la nuit, o celle qui vous a donn mon
billet vous dira, et d'o elle vous conduira o je vous attendrai.

Vous pouvez vous figurer la joie qu'il eut. Il embrassa avec emportement
la bienheureuse ambassadrice, et lui donna une chane d'or, qu'elle prit
aprs quelque petite ceremonie. Elle lui donna heure au commencement de
la nuit en un lieu ecart, qu'elle lui marqua, o il se devoit rendre
sans suite, et prit cong de lui, le laissant l'homme du monde le plus
aise et le plus impatient. Enfin la nuit vint: il se trouva 
l'assignation embelli et parfum, o l'attendoit l'ambassadrice du
matin. Il fut introduit par elle dans une petite maison de mauvaise
mine, et ensuite en un fort bel appartement, o il trouva trois dames,
toutes le visage couvert d'un voile. Il reconnut son inconnue  sa
taille, et lui fit d'abord des plaintes de ce qu'elle, ne levoit pas son
voile. Elle ne fit point de faons, et sa soeur et elle se decouvrirent
au bienheureux dom Sanche pour les belles dames de Montsalve. Vous
voyez, lui dit Dorothe en tant son voile, que je disois la verit
quand je vous assurois qu'un etranger obtenoit quelquefois en un moment
ce que des galans qu'on voyoit tous les jours ne meritoient pas en
plusieurs annes; et vous seriez, ajouta-t-elle, le plus ingrat de tous
les hommes si vous n'estimiez pas la faveur que je vous fais, ou si vous
en faisiez des jugemens  mon desavantage.--J'estimerai toujours tout ce
qui me viendra de vous comme s'il me venoit du Ciel, lui dit le
passionn dom Sanche, et vous verrez bien par le soin que j'aurai  me
conserver le bien que vous me ferez que, si jamais je le perds, ce sera
plutt par mon malheur que par ma faute.

     Ils se dirent en peu de temps
     Tout ce que l'amour nous fait dire
     Quand il est matre de nos sens.

La matresse du logis et Feliciane, qui savoient bien vivre, s'etoient
eloignes d'une honnte distance de nos deux amans, et ainsi ils eurent
toute la commodit qu'il leur falloit pour s'entredonner de l'amour
encore plus qu'ils n'en avoient, quoiqu'ils en eussent dej beaucoup, et
prirent jour pour s'en donner, s'il se pouvoit, encore davantage.
Dorothe promit  dom Sanche de faire ce qu'elle pourroit pour se voir
souvent avec lui; il l'en remercia le plus spirituellement qu'il put;
les deux autres dames se mlrent en mme temps dans leur conversation,
et Marine les fit souvenir de se separer quand il en fut temps. Dorothe
en fut triste, dom Sanche en changea de visage; mais il fallut pourtant
se dire adieu. Le brave cavalier ecrivit ds le jour suivant  sa belle
dame, qui lui fit une reponse telle qu'il la pouvoit souhaiter. Je ne
vous ferai point voir ici de leurs billets amoureux, car il n'en est
point tomb entre mes mains. Ils se virent souvent dans le mme lieu et
de la mme faon qu'ils s'etoient vus la premire fois, et vinrent 
s'aimer si fort, que, sans repandre leur sang comme Pirame et Tisb, ils
ne leur en durent gure en tendresse impetueuse.

On dit que l'amour, le feu et l'argent ne se peuvent long-temps cacher.
Dorothe, qui avoit son galant etranger dans la tte, n'en pouvoit
parler petitement, et elle le mettoit si haut au dessus de tous les
gentilshommes de Seville, que quelques dames qui avoient leurs interts
cachs aussi bien qu'elle, et qui l'entendoient incessamment parler de
dom Sanche et l'elever au mepris de ce qu'elles aimoient, y prirent
garde et s'en piqurent. Feliciane l'avoit souvent avertie en
particulier d'en parler avec plus de retenue, et cent fois, en
compagnie, quand elle la voyoit se laisser emporter au plaisir qu'elle
prenoit de parler de son galant, lui avoit march sur les pieds jusqu'
lui faire mal. Un cavalier amoureux de Dorothe en fut averti par une
dame de ses intimes amies, et n'eut point de peine  croire que Dorothe
aimoit dom Sanche, parcequ'il se souvint que depuis que cet etranger
etoit dans Sville, les esclaves de cette belle fille, desquels il etoit
le plus enchan, n'en avoient pas reu le moindre petit regard
favorable. Ce rival de dom Sanche etoit riche, de bonne maison, et etoit
agreable de dom Manuel, qui ne pressoit pourtant pas sa fille de
l'epouser,  cause que toutes les fois qu'il lui en parloit elle le
conjuroit de ne la marier pas si jeune. Ce cavalier (je me viens de
souvenir qu'il s'appeloit dom Digue) voulut s'assurer davantage de ce
qu'il ne faisoit encore que souponner. Il avoit un valet de chambre de
ceux qu'on appelle braves garons, qui ont d'aussi beau linge que leurs
matres ou qui portent le leur, qui font les modes entre les autres
valets, et qui en sont autant envis qu'estims des servantes. Ce valet
se nommoit Gusman, et, ayant eu du ciel une demi-teinture de poesie,
faisoit la plupart des romances de Seville[326], ce qui est  Paris des
chansons de Pont-Neuf[327]; il les chantoit sur sa guitare, et ne les
chantoit pas toutes unies et sans y faire de la broderie des lvres ou
de la langue. Il dansoit la sarabande, n'etoit jamais sans castagnettes,
avoit eu envie d'tre comedien, et faisoit entrer dans la composition de
son merite quelque bravoure, mais, pour vous dire les choses comme elles
sont, un peu filoutire. Tous ces beaux talens, joints  quelque
loquence de memoire que lui avoit communique celle de son matre,
l'avoient rendu sans contredit le blanc[328] (si je l'ose ainsi dire) de
tous les desirs amoureux des servantes qui se croyoient aimables[329].
Dom Digue lui commanda de se radoucir, pour Isabelle, jeune fille qui
servoit les dames de Montsalve. Il obeit  son matre. Isabelle s'en
aperut, et se crut heureuse d'tre aime de Gusman, qu'elle aima en peu
de temps, et qui, de son ct, vint aussi  l'aimer et  continuer tout
de bon ce qu'il n'avoit commenc que pour obeir  son matre. Si Gusman
eveilloit la convoitise des servantes de la plus grande ambition,
Isabelle etoit un parti avantageux pour le valet d'Espagne qui et eu
les penses les plus hautes. Elle etoit aime de ses matresses, qui
etoient fort liberales, et avoit quelque bien  attendre de son pre,
qui etoit un honnte artisan. Gusman songea donc serieusement  tre son
mari; elle l'agrea pour tel; ils se donnrent mutuellement la foi de
mariage, et vecurent depuis ensemble comme s'ils eussent et maris.
Isabelle avoit bien du deplaisir de ce que Marine, la femme du
chirurgien chez qui Dorothe et dom Sanche se voyoient secrtement, et
qui avoit servi sa matresse devant elle, etoit encore sa confidente
dans une affaire de cette nature, o la liberalit d'un amant se faisoit
toujours parotre. Elle avoit eu connoissance de la chane d'or que dom
Sanche avoit donne  Marine, de plusieurs autres presens qu'il lui
avoit faits, et s'imaginoit qu'elle en avoit reu bien d'autres. Elle en
hassoit Marine  mort, et c'est ce qui m'a fait croire que la belle
fille etoit un peu interesse. Il ne faut donc pas s'etonner si,  la
premire prire que lui fit Gusman de lui avouer s'il etoit vrai que
Dorothe aimt quelqu'un, elle fit part du secret de sa matresse  un
homme  qui elle s'etoit donne tout entire. Elle lui apprit tout ce
qu'elle savoit de l'intrigue de nos jeunes amans, et exagera long-temps
la bonne fortune de Marine, que dom Sanche enrichissoit, et ensuite
pesta contre elle d'emporter ainsi des profits qui etoient mieux dus 
une servante de la maison. Gusman la pria de l'avertir du jour que
Dorothe se trouveroit avec son galant. Elle le fit, et il ne manqua pas
d'en avertir son matre,  qui il apprit tout ce qu'il avoit appris de
la peu fidle Isabelle.

[Note 326: L'Andalousie, et en particulier Sville, sa capitale,
furent de tout temps, dans la ralit comme dans les romans et la
posie, l'asile favori de la bohme espagnole, des vagabonds et joueurs
de guitare. Ce n'est pas sans raison que Beaumarchais en a fait le
sjour de son Figaro, et que la mme ville est reste le lieu privilgi
des srnades dans toutes les romances. Il y avoit surtout le faubourg
Triana, qui,  peu prs comme notre Pont-Neuf, toit le centre de
runion de ces personnages, le quartier-gnral de leurs tours, de leurs
exercices de toutes sortes et de leurs vols. Dans la Nouvelle de
Cervantes intitule: Rinconet et Cortadille, qui contient toutes les
ruzes et les subtilitez des plus fins et des plus madrez coupeurs de
bourses (trad. de Rosset), le lieu de la scne est  Sville. Cette
nouvelle peut mme nous donner une ide de ce que Scarron appelle les
romances de Sville (qu'il compare d'ailleurs aux chansons du Pont-Neuf;
voir la note suiv.), par les chants populaires que Cervantes fait
excuter  ses voleurs et  ses vagabonds, s'accompagnant, l'un d'un
balai de palme verte en guise de violon, l'autre d'un patin sur lequel
il frappe comme sur un tambour, un autre encore de fragments de plats
qui lui servent de castagnettes.]

[Note 327: Les crivains comiques et satyriques du temps, Sorel,
Cyrano, Scarron, d'Assoucy, Boileau, Saint-Amant, Naud dans le
Mascurat, Tallemant, etc., etc., font souvent allusion aux chantres et
potes du Pont-Neuf, les htes quotidiens du Cheval de bronze. Ds le
matin, on entendoit retentir les refrains, parmi les cris des marchands
de libelles et de posies, qui en toient quelquefois les auteurs
eux-mmes. Contraint par la ncessit, lit-on dans l'Histoire du pote
Sibus (recueil en prose de Sercy, 2e v.), il alla encore sur le
Pont-Neuf chanter quelques chansons qu'il avoit faites. Maillet, le
pote crott, y heurtoit matre Guillaume, et le comte de Permission y
coudoyoit le Savoyard. Celui-ci (de son vrai nom Philippot) toit le
plus clbre de tous, et il chantoit, en bouffonnant et en se faisant
accompagner de jeunes garons, tantt des chansons burlesques de Gautier
Garguille, tantt des siennes propres, qu'on a recueillies dans un
volume curieux. D'Assoucy, dans ses Aventures (p. 247 et suiv.), donne
d'intressants dtails sur ce personnage. V. galement Dict. de Bayle,
dit., 1741, t. 2, p. 249 N.C. La muse du Pont-Neuf embouchoit aussi
quelquefois la trompette pour clbrer  sa manire les vnements
nationaux. Les mots chansons du Pont-Neuf toient passs en proverbe,
pour dsigner, dit Furetire, les chansons communes qui se chantent
parmi le peuple, avec grande facilit et sans art. On dit encore
aujourd'hui: un pont-neuf.]

[Note 328: C'est--dire le but, la cible.]

[Note 329: C'est l le type du valet des romans picaresques, tel
qu'on le retrouve aussi dans quelques pages de Francion, dans Gil-Blas
et le Mariage de Figaro. Les Crispins et les Frontins de notre comdie
classique ont galement plusieurs traits de cette physionomie, comme
aussi le Mascarille de Molire: J'ai un certain valet... qui passe, au
sentiment de beaucoup de gens, pour une manire de bel-esprit, etc.
(Prc. rid. I.)]

Dom Digue, habill en pauvre, se posta aupres de la porte du logis de
Marine la nuit que lui marqua son valet, y vit entrer son rival, et, 
quelque temps de l, arrter un carrosse devant la maison de la parente
de Dorothe, d'o cette belle fille et sa soeur descendirent, laissant
dom Digue dans la rage que vous pouvez vous imaginer. Il fit dessein,
ds lors, de se delivrer d'un si redoutable rival en l'tant du monde,
s'assura d'assassins de louage, attendit dom Sanche plusieurs nuits de
suite, et enfin le trouva et l'attaqua, second de deux braves bien
arms aussi bien que lui. Dom Sanche, de son ct, etoit en etat de se
bien defendre, et, outre le poignard et l'epe, avoit deux pistolets 
sa ceinture. Il se defendit d'abord comme un lion, et connut bien que
ses ennemis en vouloient  sa vie et etoient couverts  l'epreuve des
coups d'epe. Dom Digue le pressoit plus que les autres, qui
n'agissoient qu'au prix de l'argent qu'ils en avoient reu. Il lcha
quelque temps le pied devant ses ennemis pour tirer le bruit du combat
loin de la maison o etoit sa Dorothe; mais enfin, craignant de se
faire tuer  force d'tre discret, et se voyant trop press de dom
Digue, il lui tira un de ses pistolets et l'etendit par terre demi-mort
et demandant un prtre  haute voix. Au bruit du coup de pistolet les
braves disparurent. Dom Sanche se sauva chez lui, et les voisins
sortirent dans la rue et trouvrent dom Digue, qu'ils reconnurent,
tirant  sa fin, et qui accusa dom Sanche de sa mort. Notre cavalier en
fut averti par ses amis, qui lui dirent que, quand la justice ne le
chercheroit pas, les parens de dom Digue ne laisseroient pas la mort de
leur parent impunie, et tcheroient assurment de le tuer, en quelque
lieu qu'ils le trouvassent. Il se retira donc dans un couvent, d'o il
fit savoir de ses nouvelles  Dorothe, et donna ordre  ses affaires
pour pouvoir sortir de Seville quand il le pourroit faire srement.

La justice cependant fit ses diligences, chercha dom Sanche et ne le
trouva point. Aprs que la premire ardeur des poursuites fut passe, et
que tout le monde fut persuad qu'il s'etoit sauv, Dorothe et sa
soeur, sous un pretexte de devotion, se firent mener par leur parente
dans le couvent o s'etoit retir dom Sanche, et l, par l'entremise
d'un bon pre, les deux amans se virent dans une chapelle, se promirent
une fidelit  toutes epreuves, et se separrent avec tant de regret, et
se dirent des choses si pitoyables, que sa soeur, sa parente et le bon
religieux, qui en furent temoins, en pleurrent, et en ont toujours
pleur depuis toutes les fois qu'ils y ont song. Il sortit deguis de
Seville, et laissa, devant que de partir, des lettres au facteur de son
pre, pour les lui faire tenir aux Indes. Par ces lettres, il lui
faisoit savoir l'accident qui l'obligeoit  s'absenter de Seville, et
qu'il se retiroit  Naples. Il y arriva heureusement, et fut bien venu
auprs du vice-roi,  qui il avoit l'honneur d'appartenir. Quoiqu'il en
ret toutes sortes de faveurs, il s'ennuya dans la ville de Naples
pendant une anne entire, puisqu'il n'avoit point de nouvelles de
Dorothe.

Le vice-roi arma six galres qu'il envoya en course contre le Turc. Le
courage de dom Sanche ne lui laissa pas negliger une si belle occasion
de l'exercer, et celui qui commandoit ces galres le reut dans la
sienne et le logea dans la chambre de poupe, ravi d'avoir avec lui un
homme de sa condition et de son merite. Les six galres de Naples en
trouvrent huit turques presque  la vue de Messine et n'hesitrent
point  les attaquer. Aprs un long combat, les chretiens prirent trois
galres ennemies et en coulrent deux  fond. La patronne des galres
chretiennes s'toit attache  celle des Turcs, qui, pour tre mieux
arme que les autres, avoit fait aussi plus de resistance. La mer
cependant etoit devenue grosse, et l'orage s'etoit augment si
furieusement, qu'enfin les chretiens et les Turcs songrent moins 
s'entrenuire qu' se garantir de l'orage. On deprit donc de part et
d'autre les crampons de fer dont les galres avoient et accroches, et
la patronne turque s'eloigna de la chretienne dans le temps que le trop
hardi dom Sanche s'etoit jet dedans et n'avoit t suivi de personne.
Quand il se vit lui seul au pouvoir des ennemis, il prefera la mort 
l'esclavage, et, au hasard de tout ce qui en pourroit arriver, se lana
dans la mer, esperant en quelque faon, comme il etoit grand nageur, de
gagner  la nage les galres chretiennes; mais le mauvais temps empcha
qu'il n'en ft aperu, quoique le general chretien, qui avoit t temoin
de l'action de dom Sanche, et qui se desesperoit de sa perte, qu'il
croyoit inevitable, ft revirer sa galre du ct qu'il s'etoit jet
dans la mer. Dom Sanche cependant fendoit les vagues de toute la force
de ses bras, et aprs avoir nag quelque temps vers la terre, o le vent
et la mare le portoient, il trouva heureusement une planche des galres
turques que le canon avoit brises, et se servit utilement de ce
secours, venu  propos, qu'il crut que le ciel lui avoit envoy. Il n'y
avoit pas plus d'une lieue et demie du lieu o le combat s'etoit fait
jusqu' la cte de Sicile, et dom Sanche y aborda plus vite qu'il ne
l'esperoit, aid comme il etoit du vent et de la mare. Il prit terre
sans se blesser contre le rivage, et aprs avoir remerci Dieu de
l'avoir tir d'un peril si evident, il alla plus avant en terre, autant
que sa lassitude le put permettre, et d'une eminence qu'il monta aperut
un hameau habit de pcheurs, qu'il trouva les plus charitables du
monde. Les efforts qu'il avoit faits pendant le combat, qui l'avoient
fort echauff, et ceux qu'il avoit faits dans la mer, et le froid qu'il
y avoit souffert et ensuite dans ses habits mouills, lui causrent une
violente fivre qui lui fit longtemps garder le lit; mais enfin il
guerit sans y faire autre chose que de vivre de regime. Pendant sa
maladie, il fit dessein de laisser tout le monde dans la croyance qu'on
devoit avoir de sa mort, pour n'avoir plus tant  se garder de ses
ennemis les parens de dom Digue, et pour eprouver la fidelit de
Dorothe.

Il avoit fait grande amiti en Flandre avec un marquis sicilien, de la
maison de Montalte, qui s'appeloit Fabio. Il donna ordre  un pcheur de
s'informer s'il etoit  Messine, o il savoit qu'il demeuroit, et ayant
su qu'il y etoit, il y alla en habit de pcheur, et entra la nuit chez
ce marquis, qui l'avoit pleur avec tous ceux qui avoient t affligs
de sa perte. Le marquis Fabio fut ravi de retrouver un ami qu'il avoit
cru perdu. Dom Sanche lui apprit de quelle faon il s'etoit sauv, et
lui conta son aventure de Seville, sans lui cacher la violente passion
qu'il avoit pour Dorothe. Le marquis sicilien s'offrit d'aller en
Espagne, et mme d'enlever Dorothe, si elle y consentoit, et de
l'amener en Sicile. Dom Sanche ne voulut pas recevoir de son ami de si
perilleuses marques d'amiti; mais il eut une extrme joie de ce qu'il
vouloit bien l'accompagner en Espagne. Sanchez, valet de dom Sanche,
avoit t si afflig de la perte de son matre, que, quand les galres
de Naples vinrent se rafrachir  Messine, il entra dans un couvent pour
y passer le reste de ses jours. Le marquis Fabio l'envoya demander au
superieur, qui l'avoit reu  la recommandation de ce seigneur sicilien,
et qui ne lui avoit pas encore donn l'habit de religieux. Sanchez pensa
mourir de joie quand il revit son cher matre, et ne songea plus 
retourner dans son couvent. Dom Sanche l'envoya en Espagne preparer ses
voies et pour lui faire savoir des nouvelles de Dorothe, qui cependant
avoit cru avec tout le monde que dom Sanche etoit mort. Le bruit en alla
jusqu'aux Indes; le pre de dom Sanche en mourut de regret et laissa 
un autre fils qu'il avoit quatre cent mille ecus de bien,  condition
d'en donner la moiti  son frre si la nouvelle de sa mort se trouvoit
fausse. Le frre de dom Sanche se nommoit dom Juan de Peralte, du nom de
son pre. Il s'embarqua pour l'Espagne, avec tout son argent, et arriva
 Seville un an aprs l'accident qui y etoit arriv  dom Sanche. Ayant
un nom different du sien, il lui fut ais de cacher qu'il ft son frre,
ce qu'il lui etoit important de tenir secret,  cause du long sejour que
ses affaires l'obligrent de faire dans une ville o son frre avoit des
ennemis. Il vit Dorothe et en devint amoureux comme son frre; mais il
n'en fut pas aim comme lui. Cette belle fille afflige ne pouvoit rien
aimer aprs son cher dom Sanche: tout ce que dom Juan de Peralte faisoit
pour lui plaire l'importunoit, et elle refusoit tous les jours les
meilleurs partis de Seville, que son pre, dom Manuel, lui proposoit.

Dans ce temps-l, Sanchez arriva  Seville, et, suivant les ordres que
lui avoit donns son matre, il voulut s'informer de la conduite de
Dorothe. Il sut du bruit de la ville qu'un cavalier fort riche, venu
depuis peu des Indes, en etoit amoureux et faisoit pour elle toutes les
galanteries d'un amant bien raffin. Il l'ecrivit  son matre et lui
fit le mal plus grand qu'il n'etoit, et son matre se l'imagina encore
plus grand que son valet ne le lui avoit fait. Le marquis Fabio et dom
Sanche s'embarqurent  Messine sur les galres d'Espagne qui y
retournoient, et arrivrent heureusement  Saint-Lucar, o ils prirent
la poste jusqu' Seville. Ils y entrrent de nuit et descendirent dans
le logis que Sanchez leur avoit arrt. Ils gardrent la chambre le
lendemain, et la nuit dom Sanche et le marquis Fabio allrent faire la
ronde dans le quartier de dom Manuel. Ils ourent accorder des
instrumens sous les fentres de Dorothe, et ensuite une excellente
musique, aprs laquelle une voix seule, accompagne d'un theorbe, se
plaignit long-temps des rigueurs d'une tigresse deguise en ange. Dom
Sanche fut tent de charger Messieurs de la serenade; mais le marquis
Fabio l'en empcha, lui representant que c'etoit tout ce qu'il pourroit
faire si Dorothe avoit paru  son balcon pour obliger son rival, ou si
les paroles de l'air qu'on avoit chant etoient des remercmens de
faveurs reues plutt que des plaintes d'un amant qui n'etoit pas
content. La serenade se retira peut-tre assez mal satisfaite, et dom
Sanche et le marquis Fabio se retirrent aussi.

Cependant Dorothe commenoit  se trouver importune de l'amour du
cavalier indien. Son pre dom Manuel avoit une extrme passion de la
voir marie, et elle ne doutoit point que, si cet Indien, dom Juan de
Peralte, riche et de bonne maison comme il etoit, s'offroit  lui pour
son gendre, il ne ft prefer  tous les autres, et elle plus presse de
son pre qu'elle n'avoit encore et. Le jour qui suivit la serenade dont
le marquis Fabio et dom Sanche avoient eu leur part, Dorothe s'en
entretint avec sa soeur et lui dit qu'elle ne pouvoit plus souffrir les
galanteries de l'Indien, et qu'elle trouvoit trange qu'il les ft si
publiques devant que d'avoir fait parler  son pre. C'est un proced
que je n'ai jamais approuv, lui dit Feliciane, et, si j'etois en votre
place, je le traiterois si mal la premire fois que l'occasion s'en
presenteroit, qu'il seroit bientt desabus de l'esperance qu'il a de
vous plaire. Pour moi, il ne m'a jamais plu, ajouta-t-elle; il n'a point
ce bon air qu'on ne prend qu' la Cour[330], et la grande depense qu'il
fait dans Seville n'a rien de poli et rien qui ne sente son etranger.
Elle s'effora ensuite de faire une fort desagreable peinture de dom
Juan de Peralte, ne se souvenant pas qu'au commencement qu'il parut dans
Seville elle avoit avou  sa soeur qu'il ne lui deplaisoit pas, et que
toutes les fois qu'elle avoit eu  en parler elle l'avoit fait en le
louant avec quelque sorte d'emportement. Dorothe, remarquant sa soeur
si change, ou qui feignoit de l'tre, dans les sentimens qu'elle avoit
eus autrefois pour ce cavalier, la souponna d'avoir de l'inclination
pour lui, autant qu'elle lui vouloit faire croire de n'en avoir point,
et pour s'en eclaircir elle lui dit qu'elle n'etoit point offense des
galanteries de dom Juan par l'aversion qu'elle et pour sa personne, et
qu'au contraire, lui trouvant dans le visage quelque air de celui de dom
Sanche, il auroit t plus capable de lui plaire qu'aucun autre cavalier
de Seville, outre qu'elle savoit bien qu'etant riche et de bonne maison
il obtiendroit aisment le consentement de son pre. Mais,
ajouta-t-elle, je ne puis rien aimer aprs dom Sanche, et, puisque je
n'ai pu tre sa femme, je ne la serai jamais d'un autre, et je passerai
le reste de mes jours dans un couvent.--Quand vous ne seriez pas encore
bien resolue  un si etrange dessein, lui dit Feliciane, vous ne pouvez
m'affliger davantage que de me le dire.--N'en doutez point, ma soeur,
lui repondit Dorothe; vous serez bientt le plus riche parti de
Seville, et c'est ce qui me faisoit avoir envie de voir dom Juan pour
lui persuader d'avoir pour vous les sentimens d'amour qu'il a pour moi,
aprs l'avoir desabus de l'esperance qu'il a que je puisse jamais
consentir  l'pouser; mais je ne le verrai que pour le prier de ne
m'importuner plus de ses galanteries, puisque je vois que vous avez tant
d'aversion pour lui. Et en verit, continua-t-elle, j'en ai du
deplaisir: car je ne vois personne dans Seville avec qui vous puissiez
tre aussi bien marie que vous le seriez avec lui.--Il m'est plus
indifferent que hassable, lui dit Feliciane, et si je vous ai dit qu'il
me deplaisoit, 'a t plutt par quelque complaisance que j'ai voulu
avoir pour vous, que par une veritable aversion que j'eusse pour
lui.--Avouez plutt, ma chre soeur, lui repondit Dorothe, que vous ne
me parlez pas ingenuement, et quand vous m'avez temoign peu d'estime
pour dom Juan, que vous ne vous tes pas souvenue que vous me l'avez
quelquefois extrmement lou, ou que vous avez plutt craint qu'il ne me
plt trop, que decouvert qu'il ne vous plaisoit gure.

[Note 330: On reconnot l, applique  la cour d'Espagne, l'opinion
commune  toute la bonne cabale et  la plupart des crivains courtisans
du XVIIe sicle. Ce n'toit pas seulement Mascarille qui tenoit que,
hors de Paris, il n'y avoit point de salut pour les honntes gens.
(Prc. rid., sc. 10.) Bussy-Rabutin a dit de mme que partout ailleurs
qu' Versailles on devient ridicule.]

Feliciane rougit  ces dernires paroles de Dorothe et se defit
extrmement. Elle lui dit, l'esprit fort troubl, quantit de choses mal
arranges, qui la defendirent moins qu'elles ne la convainquirent de ce
que l'accusoit sa soeur, et enfin elle lui confessa qu'elle aimoit dom
Juan. Dorothe ne desapprouva pas son amour, et lui promit de la servir
de tout son pouvoir. Ds le jour mme, Isabelle, qui avoit rompu tout
commerce avec son Gusman depuis l'accident arriv  dom Sanche, eut
ordre de Dorothe d'aller trouver dom Juan, de lui porter la clef d'une
porte du jardin de dom Manuel, et de lui dire que Dorothe et sa soeur
l'y attendroient, et qu'il se rendt  l'assignation  minuit, quand
leur pre seroit couch. Isabelle, qui avoit t gagne de dom Juan, et
qui avoit fait ce qu'elle avoit pu pour le mettre bien dans l'esprit de
sa matresse, sans y avoir reussi, fut fort surprise de la voir si
change et fort aise de porter une bonne nouvelle  une personne  qui
elle n'en avoit encore port que de mauvaises, et de qui elle avoit dej
reu beaucoup de presens. Elle vola chez ce cavalier, qui et eu peine 
croire sa bonne fortune, sans la fatale clef du jardin qu'elle lui remit
entre les mains. Il mit dans les siennes une petite bourse de
senteur[331], pleine de cinquante pistoles, dont elle eut pour le moins
autant de joie qu'elle venoit de lui en donner.

[Note 331: C'est--dire une bourse parfume, remplie de senteurs. On
disoit, dans le mme sens et de la mme manire: des peaux, des gants de
senteur.]

Le hasard voulut que, la mme nuit que dom Juan devoit avoir entre dans
le jardin du pre de Dorothe, dom Sanche, accompagn de son ami le
marquis, vint encore faire la ronde  l'entour du logis de cette belle
fille pour s'assurer davantage des desseins de son rival. Le marquis et
lui etoient sur les onze heures dans la rue de Dorothe, quand quatre
hommes bien arms s'arrtrent auprs d'eux. L'amant jaloux crut que
c'etoit son rival; il s'approcha de ces hommes et leur dit que le poste
qu'ils occupoient lui etoit commode pour un dessein qu'il avoit, et
qu'il les prioit de le lui cder. Nous le ferions par civilit, lui
repondirent les autres, si le mme poste que vous nous demandez n'etoit
absolument ncessaire  un dessein que nous avons aussi, et qui sera
execut assez tt pour ne retarder pas longtemps l'excution du vtre.
La colre de dom Sanche etoit dej au plus haut point o elle pouvoit
aller: mettre donc l'epe  la main et charger ces hommes, qu'il
trouvoit incivils, fut presque la mme chose. Cette attaque imprevue de
dom Sanche les surprit et les mit en desordre, et le marquis les
chargeant d'aussi grande vigueur qu'avoit fait son ami, ils se
defendirent mal et furent pousss plus vite que le pas jusqu'au bout de
la rue. L dom Sanche reut une legre blessure dans un bras, et pera
celui qui l'avoit bless d'un si grand coup qu'il fut longtemps 
retirer son pe du corps de son ennemi, et crut l'avoir tu. Le
marquis, cependant, s'etoit opinitr  poursuivre les autres, qui
fuirent devant lui de toute leur force aussitt qu'ils virent tomber
leur camarade. Dom Sanche vit  l'un des deux bouts de la rue des gens
avec de la lumire qui venoient au bruit du combat; il eut peur que ce
ne ft la justice, et c'etoit elle. Il se retira en diligence dans la
rue o le combat avoit commenc, et de cette rue dans une autre, au
milieu de laquelle il trouva tte pour tte un vieux cavalier qui
s'eclairoit d'une lanterne, et qui avoit mis l'epe  la main au bruit
que faisoit dom Sanche, qui venoit  lui en courant. Ce vieux cavalier
etoit dom Manuel, qui revenoit de jouer chez un de ses voisins, comme il
faisoit tous les soirs, et alloit entrer chez lui par la porte de son
jardin, qui etoit proche du lieu o le trouva dom Sanche. Il cria 
notre amoureux cavalier: Qui va l?--Un homme, lui repondit dom Sanche,
 qui il importe de passer vite si vous ne l'en empchez.--Peut-tre,
lui dit dom Manuel, vous est-il arriv quelque accident qui vous oblige
 chercher un asile; ma maison, qui n'est pas eloigne, vous en peut
servir.--Il est vrai, lui repondit dom Sanche, que je suis en peine de
me cacher  la justice, qui peut-tre me cherche, et puisque vous tes
assez gnreux pour offrir votre maison  un etranger, il vous fie son
salut en toute assurance, et vous promet de n'oublier jamais la grce
que vous lui faites, et de ne s'en servir qu'autant de temps qu'il lui
est ncessaire pour laisser passer outre ceux qui le cherchent. Dom
Manuel, l dessus, ouvrit sa porte d'une clef qu'il avoit sur lui, et,
ayant fait entrer dom Sanche dans son jardin, le mit dans un bois de
lauriers en attendant qu'il iroit donner ordre  le cacher mieux dans sa
maison sans qu'il ft vu de personne.

Il n'y avoit pas longtemps que dom Sanche etoit cach entre ces
lauriers, quand il vit venir  lui une femme qui lui dit en
l'approchant: Venez, mon cavalier, ma matresse Dorothe vous attend.
A ce nom-l, dom Sanche pensa qu'il pouvoit bien tre dans la maison de
sa matresse, et que le vieux cavalier etoit son pre. Il souponna
Dorothe d'avoir donn assignation dans le mme lieu  son rival, et
suivit Isabelle plus tourment de sa jalousie que de la peur de la
justice. Cependant dom Juan vint  l'heure qu'on lui avoit donne,
ouvrit la porte du jardin de dom Manuel avec la clef qu'Isabelle lui
avoit donne, et se cacha dans les mmes lauriers d'o dom Sanche venoit
de sortir. Un moment aprs, il vit venir un homme droit  lui; il se mit
en tat de se defendre s'il etoit attaqu, et fut bien surpris quand il
reconnut cet homme pour dom Manuel, qui lui dit qu'il le suivt et qu'il
l'alloit mettre en un lieu o il n'auroit pas  craindre d'tre pris.
Dom Juan conjectura des paroles de dom Manuel qu'il pouvoit avoir fait
sauver dans son jardin quelque homme poursuivi de la justice. Il ne put
faire autre chose que de le suivre, en le remerciant du plaisir qu'il
lui faisoit, et l'on peut croire qu'il ne fut pas moins troubl du peril
qu'il couroit que fch de l'obstacle qui faisoit manquer son amoureux
dessein. Don Manuel le conduisit dans sa chambre, et l'y laissa pour
s'aller faire dresser un lit dans une autre.

Laissons-le dans la peine o il doit tre, et reprenons son frre dom
Sanche de Sylva. Isabelle le conduisit dans une chambre basse, qui
donnoit sur le jardin, o Dorothe et Feliciane attendoient dom Juan de
Peralte, l'une comme un amant  qui elle a grande envie de plaire,
l'autre pour lui declarer qu'elle ne peut l'aimer, et qu'il feroit mieux
de tcher de plaire  sa soeur. Dom Sanche entra donc o etoient les
deux belles soeurs, qui furent bien surprises de le voir. Dorothe en
demeura sans sentiment, comme une personne morte, et si sa soeur ne
l'et soutenue et ne l'et mise dans une chaise, elle seroit tombe de
sa hauteur. Dom Sanche demeura immobile; Isabelle pensa mourir de peur
et crut que dom Sanche mort leur apparoissoit pour venger le tort que
lui faisoit sa matresse. Feliciane, quoique fort effraye de voir dom
Sanche ressuscit, etoit encore plus en peine de l'accident de sa soeur,
qui reprit enfin ses esprits, et alors dom Sanche lui dit ces paroles:
Si le bruit qui a couru de ma mort, ingrate Dorothe, n'excusoit en
quelque faon votre inconstance, le desespoir qu'elle me cause ne me
laisseroit pas assez de vie pour vous en faire des reproches. J'ai voulu
faire croire  tout le monde que j'etois mort pour tre oubli de mes
ennemis, et non pas de vous, qui m'avez promis de n'aimer jamais que
moi, et qui avez si tt manqu  votre promesse. Je me pourrois venger,
et faire tant de bruit par mes cris et par mes plaintes que votre pre
s'en eveilleroit et trouveroit l'amant que vous cachez dans sa maison;
mais, insens que je suis, j'ai peur encore de vous deplaire, et je
m'afflige davantage de ce que je ne dois plus vous aimer, que de ce que
vous en aimez un autre. Jouissez, belle infidle, jouissez de votre cher
amant; ne craignez plus rien dans vos nouvelles amours: je vous
delivrerai bientt d'un homme qui vous pourroit reprocher toute votre
vie que vous l'avez trahi lorsqu'il exposoit sa vie pour vous venir
revoir.

Dom Sanche voulut s'en aller aprs ces paroles; mais Dorothe l'arrta,
et alloit tcher de se justifier, quand Isabelle lui dit, fort effraye,
que dom Manuel la suivoit. Dom Sanche n'eut que le temps de se mettre
derrire la porte. Le vieillard fit une reprimande  ses filles de ce
qu'elles n'etoient pas encore couches, et, cependant qu'il eut le dos
tourn vers la porte de la chambre, dom Sanche en sortit, et, gagnant le
jardin, s'alla remettre dans le mme bois de lauriers o il s'etoit dej
mis, et o, preparant son courage  tout ce qui lui pourroit arriver, il
attendit une occasion de sortir quand elle se presenteroit. Dom Manuel
etoit entr dans la chambre de ses filles pour y prendre de la lumire
et pour aller de l ouvrir la porte de son jardin aux officiers de la
justice, qui y frappoient pour la faire ouvrir, parcequ'on leur avoit
dit que dom Manuel avoit retir dans sa maison un homme qui pouvoit tre
de ceux qui venoient de se battre dans la rue. Dom Manuel ne fit point
de difficult de les laisser chercher dans sa maison, croyant bien
qu'ils ne feroient pas ouvrir sa chambre, et que le cavalier qu'ils
cherchoient y etoit enferm. Dom Sanche, voyant qu'il ne pouvoit eviter
d'tre trouv par le grand nombre de sergens qui s'etoient repandus par
le jardin, sortit du bois de lauriers o il etoit, et, s'approchant de
dom Manuel, qui etoit fort surpris de le voir, lui dit  l'oreille qu'un
cavalier d'honneur gardoit sa parole et n'abandonnoit jamais une
personne qu'il avoit prise en sa protection. Dom Manuel pria le prevt,
qui etoit son ami, de lui laisser dom Sanche en sa garde, ce qui lui fut
aisement accord, et  cause de sa qualit, et parceque le bless ne
l'etoit pas dangereusement. La justice se retira, et dom Manuel ayant
reconnu, par les mmes discours qu'il avoit tenus  dom Sanche quand il
le trouva et que ce cavalier lui redit, que c'etoit veritablement celui
qu'il avoit reu dans son jardin, ne douta point que l'autre ne ft
quelque galant introduit dans sa maison par ses filles ou par Isabelle.
Pour s'en eclaircir, il fit entrer dom Sanche de Sylva dans une chambre,
et le pria d'y demeurer jusqu' ce qu'il le vnt trouver. Il alla dans
celle o il avoit laiss dom Juan de Peralte,  qui il feignit que son
valet etoit entr en mme temps que les officiers de la justice, et
qu'il demandoit  parler  lui. Dom Juan savoit bien que son valet de
chambre etoit fort malade et peu en etat de le venir trouver, outre
qu'il ne l'et pas fait sans son ordre quand il et su o il etoit, ce
qu'il ignoroit. Il fut donc fort troubl de ce que lui dit dom Manuel, 
qui,  tout hasard, il repondit que son valet n'avoit qu' l'aller
attendre dans son logis. Dom Manuel le reconnut alors pour ce jeune
gentilhomme indien qui faisoit tant de bruit dans Seville, et, etant
bien inform de sa qualit et de son bien, resolut de ne le laisser
point sortir de sa maison qu'il n'et epous celle de ses filles avec
qui il auroit le moindre commerce. Il s'entretint quelque temps avec lui
pour s'eclaircir davantage des doutes dont il avoit l'esprit agit.
Isabelle, du pas de la porte, les vit parlant ensemble et l'alla dire 
sa matresse. Dom Manuel entrevit Isabelle et crut qu'elle venoit de
faire quelque message  dom Juan de la part de sa fille. Il le quitta
pour courir aprs elle dans le temps que le flambeau qui eclairoit la
chambre acheva de brler et s'eteignit de lui-mme.

Cependant que le vieillard ne trouve pas Isabelle o il la cherche,
cette fille apprend  Dorothe et  Feliciane que dom Sanche etoit dans
la chambre de leur pre, et qu'elle les avoit vus parler ensemble. Les
deux soeurs y coururent sur sa parole. Dorothe ne craignoit point de
trouver son cher dom Sanche avec son pre, resolue qu'elle etoit de lui
confesser qu'elle l'aimoit et qu'elle en avoit et aime, et de lui dire
 quelle intention elle avoit donn assignation  dom Juan. Elle entra
donc dans la chambre, qui etoit sans lumire, et s'etant rencontre avec
dom Juan dans le temps qu'il en sortoit, elle le prit pour dom Sanche,
l'arrta par le bras, et lui parla en cette sorte: Pourquoi me fuis-tu,
cruel dom Sanche, et pourquoi n'as-tu pas voulu entendre ce que j'aurois
pu repondre aux injustes reproches que tu m'as faits? J'avoue que tu ne
m'en pourrois faire d'assez grands si j'etois aussi coupable que tu as
en quelque faon sujet de le croire; mais tu sais bien qu'il y a des
choses fausses qui ont quelquefois plus d'apparence de verit que la
verit mme, et qu'elle se decouvre toujours avec le temps; donne-moi
donc celui de te la faire voir en debrouillant la confusion o ton
malheur et le mien, et peut-tre celui de plusieurs autres, nous vient
de mettre. Aide-moi  me justifier, et ne hasarde pas d'tre injuste
pour tre trop precipit  me condamner devant que de m'avoir
convaincue. Tu peux avoir ou dire qu'un cavalier m'aime, mais as-tu ou
dire que je l'aime aussi? Tu peux l'avoir trouv ici, car il est vrai
que je l'y ai fait venir; mais quand tu sauras  quel dessein je l'ai
fait, je suis assure que tu auras un cruel remords de m'avoir offense
lorsque je te donne la plus grande marque de fidelit que je te puis
donner. Que n'est-il en ta presence, ce cavalier dont l'amour
m'importune? Tu connotrois par ce que je lui dirois si jamais il a pu
dire qu'il m'aimt, et si j'ai jamais voulu lire les lettres qu'il m'a
ecrites. Mais mon malheur, qui me l'a toujours fait voir quand sa vue
m'a pu nuire, m'empche de le voir quand il me pourroit servir  te
desabuser.

Dom Juan eut la patience de laisser parler Dorothe sans l'interrompre,
pour en apprendre encore davantage qu'elle ne lui en devoit decouvrir.
Enfin, il alloit peut-tre la quereller, quand dom Sanche, qui cherchoit
de chambre en chambre le chemin du jardin, qu'il avoit manqu, et qui
out la voix de Dorothe qui parloit  dom Juan, s'approcha d'elle avec
le moindre bruit qu'il put et fut pourtant ou de dom Juan et des deux
soeurs. Dans ce mme temps dom Manuel entra dans la mme chambre avec de
la lumire, que portoient devant lui quelques uns de ses domestiques.
Les deux rivaux se virent et furent vus se regardant fierement l'un
l'autre, la main sur la garde de leurs epes. Dom Manuel se mit au
milieu d'eux et commanda  sa fille d'en choisir un pour mari, afin
qu'il se battt contre l'autre. Dom Juan prit la parole et dit que, pour
lui, il cedoit toutes ses pretentions, s'il en pouvoit avoir, au
cavalier qu'il voyoit devant lui. Dom Sanche dit la mme chose et ajouta
que, puisque dom Juan avoit et introduit chez dom Manuel par sa fille,
il y avoit apparence qu'elle l'aimoit et en etoit aime; que, pour lui,
il mourroit mille fois plutt que de se marier avec le moindre scrupule.
Dorothe se jeta aux pieds de son pre et le conjura de l'entendre. Elle
lui conta tout ce qui s'etoit pass entre elle et dom Sanche de Sylva
devant qu'il et tu dom Digue pour l'amour d'elle. Elle lui apprit que
dom Juan de Peralte etoit ensuite devenu amoureux d'elle, le dessein
qu'elle avoit eu de le desabuser et de lui proposer de demander sa soeur
en mariage, et elle conclut que, si elle ne pouvoit persuader son
innocence  dom Sanche, elle vouloit ds le jour suivant entrer dans un
couvent pour n'en sortir jamais. Par sa relation les deux frres se
reconnurent: dom Sanche se raccommoda avec Dorothe, qu'il demanda en
mariage  dom Manuel; dom Juan lui demanda aussi Feliciane, et dom
Manuel les reut pour ses gendres avec une satisfaction qui ne se peut
exprimer.

Aussitt que le jour parut, dom Sanche envoya querir le marquis Fabio,
qui vint prendre part en la joie de son ami. On tint l'affaire secrte
jusqu' tant que dom Manuel et le marquis eurent dispos un cousin,
heritier de dom Digue,  oublier la mort de son parent et 
s'accommoder avec dom Sanche. Pendant la negociation, le marquis Fabio
devint amoureux de la soeur de ce cavalier et la lui demanda en mariage.
Il reut avec beaucoup de joie une proposition si avantageuse  sa
soeur, et ds lors se laissa aller  tout ce qu'on lui proposa en faveur
de dom Sanche. Les trois mariages se firent en un mme jour; tout y alla
bien de part et d'autre, et mme longtemps, ce qui est  considerer.




CHAPITRE XX.

De quelle faon le sommeil de Ragotin fut interrompu.

L'agreable Inezille acheva de lire sa nouvelle et fit regretter  tous,
ses auditeurs de ce qu'elle n'etoit pas plus longue. Tandis qu'elle la
lut, Ragotin, qui, au lieu de l'ecouter, s'etoit mis  entretenir son
mari sur le sujet de la magie, s'endormit dans une chaise basse o il
etoit, ce que l'operateur fit aussi. Le sommeil de Ragotin n'etoit pas
tout  fait volontaire, et s'il et pu resister aux vapeurs des viandes
qu'il avoit manges en grande quantit, il eut t attentif par
biensance  la lecture de la nouvelle d'Inezille. Il ne dormoit donc
pas de toute sa force, laissant souvent aller sa tte jusqu' ses
genoux, et la relevant, tantt demi endormi, et tantt se reveillant en
sursaut, comme on fait plus souvent qu'ailleurs au sermon, quand on s'y
ennuie.

Il y avoit un belier dans l'htellerie,  qui la canaille qui va et
vient d'ordinaire en de semblables maisons avoit accoutum de presenter
la tte, les mains devant, contre lesquelles le belier prenoit sa
course, et choquoit rudement de la sienne, je veux dire de sa tte,
comme tous les beliers font de leur naturel. Cet animal alloit sur sa
bonne foi par toute l'htellerie, et entroit mme dans les chambres, o
l'on lui donnoit souvent  manger. Il etoit dans celle de l'operateur
dans le temps qu'Inezille lisoit sa nouvelle. Il aperut Ragotin  qui
le chapeau etoit tomb de la tte, et qui, comme je vous ai dej dit, la
haussoit et baissoit souvent. Il crut que c'etoit un champion qui se
presentoit  lui pour exercer sa valeur contre la sienne. Il recula
quatre ou cinq pas en arrire, comme l'on fait pour mieux sauter, et
partant comme un cheval dans une carrire, alla heurter de sa tte arme
de cornes celle de Ragotin, qui etoit chauve par en haut. Il la lui
auroit casse comme un pot de terre, de la force qu'il la choqua: mais,
par bonheur pour Ragotin, il la prit dans le temps qu'il la haussoit, et
ainsi ne fit que lui froisser superficiellement le visage. L'action du
belier surprit tellement ceux qui la virent qu'ils en demeurrent comme
en extase, sans toutefois oublier d'en rire; si bien que le belier,
qu'on faisoit toujours choquer plus d'une fois, put sans empchement
reprendre autant de champ qu'il lui en falloit pour une seconde course,
et vint inconsiderement donner dans les genoux de Ragotin, dans le temps
que, tout etourdi du choc du belier et le visage ecorch et sanglant en
plusieurs endroits, il avoit port ses mains  ses yeux, qui lui
faisoient grand mal, ayant et egalement fouls l'un et l'autre chacun
de sa corne en particulier, parce-que celles du belier etoient entre
elles  la mme distance qu'etoient entre eux les yeux du malheureux
Ragotin. Cette seconde attaque du belier les lui fit ouvrir, et il n'eut
pas plutt reconnu l'auteur de son dommage, qu'en la colre o il etoit
il frappa de sa main ferme le belier par la tte, et se fit grand mal
contre ses cornes. Il en enragea beaucoup, et encore plus d'our rire
toute l'assistance, qu'il querella en general, et sortit de la chambre
en furie. Il sortoit aussi de l'htellerie, mais l'hte l'arrta pour
compter, ce qui lui fut peut-tre aussi fcheux que les coups de cornes
du belier.

FIN DE LA SECONDE PARTIE.




                                  LE
                             ROMAN COMIQUE
                                  DE
                              Mr SCARRON




                          TROISIME PARTIE.



A MONSIEUR

MONSIEUR BOULLIOUD

Ecuyer et Conseiller du Roi en la senechausse et sige presidial de
Lyon[332].

MONSIEUR,

Je ne sais si c'est vous donner une grande marque de mon respect que de
vous interesser dans le bon ou dans le mauvais accueil que le public
pourra faire  cet ouvrage. Comme je ne vous offre rien du mien, je ne
devrois pas pretendre que vous me sussiez gr de mon present, et,
puisqu'il n'est peut-tre pas digne de vous, il est encore  craindre
que vous n'ayez point pour lui toute l'indulgence que j'oserai m'en
promettre. En effet, Monsieur, vous pourriez bien vous faire le juge
d'une chose dont je ne vous fais que le protecteur, et desavouer le
dessein de celui qui vous la presente, si vous ne trouvez pas qu'elle
merite votre approbation. Je l'expose beaucoup en l'exposant aux yeux
d'un homme aussi sage et aussi eclair que vous, et toute la bonne
opinion que j'en ai conue ne me persuade pas que vous en deveniez plus
favorable  un Roman comique. Car enfin ce n'est pas dans ces sortes de
livres que l'on recherche le solide ou le delicat; il semble qu'ils ne
tiennent ordinairement ni de l'un ni de l'autre, et tout l'avantage que
l'on se propose dans leur lecture, c'est d'y perdre assez agreablement
quelques momens et de s'y delasser l'esprit d'une occupation ou plus
importante ou plus serieuse. Ainsi, comme le vtre ne s'attache qu' ce
qui a de la force ou de l'elevation, ne vous surprendrai-je point
lorsque je vous demanderai votre aveu pour cette production d'un esprit
enjou, et que je l'autoriserai de votre nom pour la rendre
recommandable? Non, Monsieur, il ne faut pas que vous condamniez d'abord
ma libert, ou (pour mieux dire) que vous desapprouviez ce temoignage
public de ma reconnoissance; je vous ai de si singulires obligations et
je suis  vous en tant de manires, qu'il me falloit satisfaire  tous
ces devoirs, et joindre  mon ressentiment des marques de la fidle
passion que je vous ai voue. Ce n'etoit pas repondre tout--fait  vos
bonts que d'en conserver un juste souvenir; elles exigeoient de moi
quelque chose de plus particulier, et je n'ai pas cru, enfin, pouvoir
les reconnotre par une plus forte preuve de mon respect, dans
l'impuissance o je me vois de les reconnotre autant que j'y suis
sensible. Aussi osai-je me flatter que vous la recevrez de fort bonne
grce et qu'elle achvera de vous persuader que l'on ne peut pas vous
honorer avec plus de zle ni avec une plus parfaite deference. Mais,
Monsieur, aprs avoir agre mon present, ne jugerez-vous pas
favorablement de mon auteur, et le croirez-vous sans merite, puisque je
ne doute presque plus que vous ne l'estimiez? Ses expressions sont
naturelles, son style est ais, ses aventures ne sont point mal
imagines, et, pour s'accommoder  son sujet, il etale partout un tour
d'agrement qui lui tient lieu de force et de delicatesse. En un mot, il
vient de fournir une carrire qu'un illustre de notre temps avoit
laisse imparfaite, et il a fouill jusque dans ses cendres, pour y
reprendre son genie et pour nous le redonner aprs sa mort. C'est de la
sorte que l'on peut parler des deux premiers volumes du Roman comique,
et c'est dans ce troisime que M. Scarron revivra tout entier, ou du
moins par la meilleure partie de lui-mme. Il est peu de gens qui ne
sachent que cet homme eut un talent merveilleux pour tourner toutes
choses au plaisant, et qu'il s'est rendu inimitable dans cette
ingenieuse et charmante manire d'ecrire. Elle a et reue avec
applaudissement de tout le monde; les esprits forts, qui s'offensent de
tout ce qui semble oppos  une vertu sevre, n'ont pu s'empcher de la
goter, et les moins raisonnables ont et forcs de l'approuver malgr
leur caprice[333]. Si bien que vous me permettrez, Monsieur, d'esperer
un heureux succs dans mon dessein, et de croire non seulement que ma
libert ne vous deplaira pas, mais mme que vous appuierez avec joie la
suite d'un ouvrage dont la reputation est si bien etablie. Aprs tout,
ne sera-ce pas votre intert plutt que le mien? et depuis que de mes
mains elle sera passe dans les vtres, pourrez-vous la regarder que
comme une chose qui est absolument  vous? Aussi n'aura-t-elle point de
meilleur titre pour s'autoriser ou pour se produire avec avantage. Un
magistrat d'un caractre tout  fait singulier, et qui, dans un ge si
peu avanc, possde des lumires et des qualits que l'on admire, fera
sa plus grande recommandation, et son aveu lui procurera celui de tous
les esprits raisonnables. Mais, puisqu'elle peut servir  votre gloire
et qu'elle publiera  son tour les bonts et le merite de son
protecteur, souffrez qu'elle soit aujourd'hui un hommage que je vous
rends et un temoignage eclatant de la respectueuse passion avec laquelle
je me dois dire,

     Monsieur,

     Votre trs humble, trs obeissant et trs oblig serviteur,

     A. OFFRAY.

[Note 332: C'est peut-tre Guillaume Bollioud (sic), qui succda 
son pre Pierre Bollioud dans les charges d'auditeur de camp, de
conseiller au parlement de Dombes et au prsidial de Lyon, et qui fut
galement chevin en 1678 et 1679. Ces fonctions toient pour ainsi dire
hrditaires dans la famille. V. Pernety, Lyonn. dign. de mm. Cependant
voici ce que m'crit M. Pricaud an: Je viens de recevoir de M.
Belin, magistrat  Lyon, une lettre o se trouve le passage suivant:
Lettres de provisions du conseiller du roi  la Cour des Monnoies de
Lyon, donnes  Paris, le 12 dcembre 1720,  Jean-Franois Boullioud de
Chanzieu, (Chanzieu, fief situ sur la paroisse d'Oullins, limitrophe de
Saint-Genis-Laval), avocat, en remplacement de Claude Boullioud de
Festans, son pre, entr en fonctions le 22 mars 1706. Un de mes amis
possde la Suite d'Offray, Amst. 1705. On a ajout  la main, sur la
ddicace: Bouilloud de Chanzieu, de Saint-Genis-Laval. On trouve
encore d'autres traces historiques de cette famille  Lyon.--En 1649, il
y avoit un Pierre Scarron qui portoit le mme titre de conseiller en la
snchausse et sige prsidial de Lyon, et qui toit en mme temps
aumnier du roi, chanoine et sacristain en l'glise de Saint-Paul. Ce
Pierre Scarron devoit tre de la famille de notre auteur, laquelle toit
venue s'tablir  Lyon, attire par l'industrie de la ville, puis toit
alle se fixer  Paris, mais en conservant des liaisons avec Lyon et les
Lyonnois.]

[Note 333: Boileau,--un de ces esprits forts dont parle
Offray,--quoiqu'il condamnt svrement le genre adopt par Scarron, ne
laissoit pas de se relcher de sa rigueur en faveur du Roman comique.
L'auteur de la Pompe funbre de M. Scarron (Paris, Ribou, 1660) fait
prononcer l'loge de l'crivain burlesque, en guise de rparation
d'honneur, par le pote satirique, et il lui fait dire que le dfunt a
t le plus galant et le plus agrable homme de son sicle.]

AVIS AU LECTEUR.

Lecteur, qui que tu sois, qui verras cette troisime partie du Roman
comique parotre au jour aprs la mort de l'incomparable Monsieur
Scarron, auteur des deux premires, ne t'etonne pas si un genie beaucoup
au dessous du sien a entrepris ce qu'il n'a pu achever. Il avoit promis
de te le faire voir revu, corrig et augment[334], mais la mort le
prevint dans ce dessein et l'empcha de continuer les histoires du
Destin et de Leandre, non plus que celle de la Caverne, qu'il fait
parotre au Mans sans dire de quelle manire elle et sa mre sortirent
du chteau du baron de Sigognac, et c'est sur quoi tu seras eclairci
dans cette troisime partie. Je ne doute point que l'on ne m'accuse de
temerit d'avoir voulu en quelque sorte donner la perfection  l'ouvrage
d'un si grand homme, mais sache que pour peu d'esprit que l'on ait, on
peut bien inventer des histoires fabuleuses telles que sont celles qu'il
nous a donnes dans les deux premires parties de ce roman. J'avoue
franchement que ce que tu y verras n'est pas de sa force, et qu'il ne
repond pas ni au sujet ni  l'expression de son discours; mais sache du
moins que tu y pourras satisfaire ta curiosit, si tu en as assez pour
desirer une conclusion au dernier ouvrage d'un esprit si agreable et si
ingenieux. Au reste j'ai attendu longtemps  la donner au public, sur
l'avis que l'on m'avoit donn qu'un homme d'un merite fort particulier y
avoit travaill sur les Mmoires de l'auteur: s'il l'et entrepris, il
auroit sans doute beaucoup mieux reussi que moi; mais, aprs trois
annes d'attente sans en avoir rien vu parotre, j'ai hasard le mien,
nonobstant la censure des critiques. Je te le donne donc, tout
defectueux qu'il est, afin que, quand tu n'auras rien de meilleur 
faire, tu prennes la peine de le lire.

[Note 334: Dans l'avis au lecteur scandalis des fautes
d'impression, qui prcde la 1re partie.]




                                 LE
                            ROMAN COMIQUE



                          TROISIME PARTIE.




CHAPITRE PREMIER.

Qui fait l'ouverture de cette troisime partie.

Vous avez vu en la seconde partie de ce roman le petit Ragotin, le
visage tout sanglant du coup que le belier lui avoit donn quand il
dormoit assis sur une chaise basse dans la chambre des comediens, d'o
il etoit sorti si fort en colre que l'on ne croyoit point qu'il y
retournt jamais; mais il etoit trop piqu de mademoiselle de l'Etoile,
et il avoit trop d'envie de savoir le succs de la magie de
l'operateur, ce qui l'obligea (aprs s'tre lav la face)  retourner
sur ses pas, pour voir quel effet auroit la promesse del signore
Ferdinando Ferdinandi, qu'il crut avoir trouv en la personne d'un
avocat qu'il rencontra et qui alloit au palais. Il etoit si etourdi du
coup du belier, et avoit l'esprit si troubl de celui que l'Etoile lui
avoit donn au coeur sans y penser, qu'il se persuada facilement que cet
avocat etoit l'operateur; aussi il l'aborda fort civilement et lui tint
ce discours: Monsieur, je suis ravi d'une si heureuse rencontre; je la
cherchois avec tant d'impatience que je m'en allois exprs  votre logis
pour apprendre de vous l'arrt de ma vie ou de ma mort. Je ne doute pas
que vous n'ayez employ tout ce que votre science magique vous a pu
suggerer pour me rendre le plus fortun de tous les hommes; aussi ne
serai-je pas ingrat  le reconnotre. Dites-moi donc si cette
miraculeuse Etoile me departira de ses benignes influences? L'avocat,
qui n'entendoit rien en tout ce beau discours, non plus que de
raillerie, l'interrompit aussitt, et lui dit fort brusquement:
Monsieur Ragotin, s'il etoit un peu plus tard, je croirois que vous
tes ivre[335]; mais il faut que vous soyez fou tout  fait. Eh!  qui
pensez-vous parler? Que diable m'allez-vous dire de magie et d'influence
des astres? Je ne suis ni sorcier ni astrologue; eh quoi! ne me
connoissez-vous pas?--Ah! monsieur, repartit Ragotin, que vous tes
cruel! vous tes si bien inform de mon mal, et vous m'en refusez le
remde! Ah! je... Il alloit poursuivre, quand l'avocat le laissa l en
lui disant: Vous tes un grand extravagant pour un petit homme; adieu!
Ragotin le vouloit suivre, mais il s'aperut de sa mprise, dont il fut
bien honteux; aussi il ne s'en vanta pas, et vous ne la liriez pas ici,
si je ne l'avois apprise de l'avocat mme, qui s'en divertit bien avec
ses amis.

[Note 335: D'un bout  l'autre du Roman comique, le petit avocat
Ragotin nous est prsent comme un ivrogne fieff, et en cela il ne
drogeoit pas aux habitudes de la plupart des avocats et hommes de loi
d'alors. V. l'Adieu du plaideur  son argent (Var. histor. de Fournier,
d. Jannet, t. 2, p. 205), et aussi un passage des Grands jours tenus 
Paris (id., t. 1, p. 196).]

Ce petit fou continua son chemin, et alla au logis des comediens, o il
ne fut pas plutt entr qu'il out la proposition que la Caverne et le
Destin faisoient de quitter la ville du Mans et de chercher quelque
autre poste, ce qui le demonta si fort qu'il pensa tomber de son haut,
et dont la chute n'et pas et perilleuse (quand cet accident lui ft
arriv)  cause de la modification[336] de son individu; mais ce qui
l'acheva tout  fait, ce fut la resolution qui fut prise de dire adieu
le lendemain  la bonne ville du Mans, c'est--dire  ses habitans, et
notamment  ceux qui avoient et leurs fidles auditeurs, et de prendre
la route d'Alenon  l'ordinaire[337], sur l'assurance qu'ils avoient
eue que le bruit de peste qui avoit couru etoit faux. J'ai dit 
l'ordinaire, car cette sorte de gens (comme beaucoup d'autres) ont leur
cours limit, comme celui du soleil dans le Zodiaque. En ce pays-l ils
viennent de Tours  Angers, d'Angers  la Flche, de la Flche au Mans,
du Mans  Alenon, d'Alenon  Argentan ou  Laval, selon la route
qu'ils prennent de Paris ou de Bretagne; quoi qu'il en soit, cela ne
fait gure  notre roman. Cette deliberation ayant et prise unanimement
par les comediens et comediennes, ils se resolurent de representer le
lendemain quelque excellente pice, pour laisser bonne bouche 
l'auditoire manceau. Le sujet n'en est pas venu  ma connoissance. Ce
qui les obligea de quitter si promptement, ce fut que le marquis d'Ors
(qui avoit oblig la troupe  continuer la comedie) fut press de s'en
aller en Cour; tellement que, n'ayant plus de bienfaiteur, et
l'auditoire du Mans diminuant tous les jours, ils se disposrent  en
sortir. Ragotin voulut s'ingerer d'y former une opposition, apportant
beaucoup de mauvaises raisons, dont il etoit toujours pourvu, auxquelles
l'on ne fit nulle consideration, ce qui fcha fort le petit homme,
lequel les pria de lui faire au moins la grce de ne sortir point de la
province du Maine, ce qui etoit trs facile, en prenant le jeu de paume
qui est au faubourg de Mont-Fort, lequel en depend, tant au spirituel
qu'au temporel, et que de l ils pourroient aller  Laval (qui est aussi
du Maine), d'o ils se rendroient facilement en Bretagne, suivant la
promesse qu'ils en avoient faite  monsieur de la Garouffire; mais le
Destin lui rompit les chiens en disant que ce ne seroit point le moyen
de faire affaires, car, ce mechant tripot etant, comme il est, fort
eloign de la ville et au de de la rivire, la belle compagnie ne s'y
rendroit que rarement,  cause de la longueur du chemin; que le grand
jeu de paume du march aux moutons etoit environn de toutes les
meilleures maisons d'Alenon, et au milieu de la ville; que c'etoit l
o il se falloit placer, et payer plutt quelque chose de plus que de ce
malotru tripot de Mont-Fort, le bon march duquel etoit une des plus
fortes raisons de Ragotin; ce qui fut deliber d'un commun accord, et
qu'il falloit donner ordre d'avoir une charrette pour le bagage et des
chevaux pour les demoiselles. La charge en fut donne  Leandre, parce
qu'il avoit beaucoup d'intrigues dans le Mans, o il n'est pas difficile
 un honnte homme de faire en peu de temps des connoissances.

[Note 336: C'est--dire de la manire d'tre.]

[Note 337: On lit dans Chappuzeau, au sujet des acteurs de province:
Leurs troupes, pour la plupart, changent souvent, et presque tous les
carmes. Elles ont si peu de fermet que, ds qu'il s'en est fait une,
elle parle de se dsunir. (III, 13.)]

Le lendemain l'on representa la comedie, tragedie pastorale, ou
tragicomedie, car je ne sais laquelle, mais qui eut pourtant le succs
que vous pouvez penser. Les comediennes furent admires de tout le
monde. Le Destin y russit  merveille, surtout au compliment duquel il
accompagna leur adieu[338]: car il temoigna tant de reconnoissance,
qu'il exprima avec tant de douceur et de tendresse, qui furent suivies
de tant de grands remerciments, qu'il charma toute la compagnie. L'on
m'a dit que plusieurs personnes en pleurrent, principalement des jeunes
demoiselles qui avoient le coeur tendre. Ragotin en devint si immobile,
que tout le monde etoit dej sorti qu'il demeuroit toujours dans sa
chaise, o il auroit peut-tre encore demeur, si le marqueur du
tripot[339] ne l'et averti qu'il n'y avoit plus personne, ce qu'il eut
bien de la peine  lui faire comprendre. Il se leva enfin, et s'en alla
dans sa maison, o il prit la resolution d'aller trouver les comediens
de bon matin, pour leur decouvrir ce qu'il avoit sur le coeur et dont il
s'en etoit expliqu  la Rancune et  l'Olive.

[Note 338: Le Destin toit l'orateur de la troupe, car c'toit l
une charge officielle. V. Chapp., Le Th. fr., l. 3, 49, Fonct. de
l'orat.]

[Note 339: On entendoit par marqueur le valet du jeu de paume qui
marque les chasses et qui compte le jeu des joueurs, qui les sert, qui
les frotte. (Dict. de Furet.)]




CHAPITRE II.

O vous verrez le dessein de Ragotin.

Les crieurs d'eau-de-vie n'avoient pas encore reveill ceux qui
dormoient d'un profond sommeil[340] (qui est souvent interrompu par
cette canaille, qui est,  mon avis, la plus importune engeance qui soit
dans la rpublique humaine) que Ragotin etoit dej habill,  dessein
d'aller proposer  la troupe comique celui qu'il avoit fait d'y tre
admis. Il s'en alla donc au logis des comediens et comediennes, qui
n'etoient pas encore levs ni leves, ni mme eveills ni eveilles. Il
eut la discretion de les laisser reposer; mais il entra dans la chambre
o l'Olive etoit couch avec la Rancune, lequel il pria de se lever,
pour faire une promenade jusques  la Couture[341], qui est une trs
belle abbaye situe au faubourg qui porte le mme nom, et qu'aprs ils
iroient djeuner  la grande Etoile d'or, o il l'avoit fait apprter.
La Rancune, qui etoit du nombre de ceux qui aiment les repues franches,
fut aussitt habill que la proposition en fut faite; ce qui ne vous
sera pas difficile  croire, si vous considerez que ces gens-l sont si
accoutumes  s'habiller et deshabiller derrire les tentes[342] du
thetre, sur tout quand il faut qu'un seul acteur represente deux
personnages, que cela est aussitt fait que dit. Ragotin donc, avec la
Rancune, s'acheminrent  l'abbaye de la Couture; il est  croire qu'ils
entrrent dans l'glise, o ils firent courte prire, car Ragotin avoit
bien d'autres choses en tte. Il n'en dit pourtant rien  la Rancune
pendant le cours du chemin, jugeant bien qu'il et trop retard le
djeuner, que la Rancune aimoit beaucoup mieux que tous ses compliments.
Ils entrrent dans le logis, o le petit homme commena  crier de ce
que l'on n'avoit encore apport les petits pts qu'il avoit commands;
 quoi l'htesse (sans se bouger de dessus le sige o elle etoit) lui
repartit: Vraiement, monsieur Ragotin, je ne suis pas devine, pour
savoir l'heure que vous deviez venir ici;  prsent que vous y tes,
les pts y seront bientt. Passez  la salle o l'on a mis la nappe; il
y a un jambon, donnez dessus en attendant le reste. Elle dit cela d'un
ton si gravement cabaretique, que la Rancune jugea qu'elle avoit raison,
et, s'adressant  Ragotin, lui dit: Monsieur, passons de et buvons un
coup en attendant. Ce qui fut fait. Ils se mirent  table, qui fut un
peu de temps aprs couverte, et ils dejeunrent  la mode du Mans, c'est
 dire fort bien; ils burent de mme, et se le portrent  la sant de
plusieurs personnes. Vous jugez bien, mon lecteur, que celle de l'Etoile
ne fut pas oublie: le petit Ragotin la but une douzaine de fois, tantt
sans bouger de sa place, tantt debout et le chapeau  la main; mais la
dernire fois il la but  genoux et tte nue, comme s'il et fait amende
honorable  la porte de quelque glise. Ce fut alors qu'il supplia trs
instamment la Rancune de lui tenir la parole qu'il lui avoit donne,
d'tre son guide et son protecteur en une entreprise si difficile, telle
qu'etoit la conqute de mademoiselle de l'Etoile. Sur quoi la Rancune
lui repondit  demi en colre, ou feignant de l'tre: Sachez, monsieur
Ragotin, que je suis homme qui ne m'embarque point sans biscuit,
c'est--dire que je n'entreprends jamais rien que je ne sois assur d'y
reussir: soyez le de la bonne volont que j'ai de vous servir utilement.
Je vous le dis encore, j'en sais les moyens, que je mettrai en usage
quand il sera temps. Mais je vois un grand obstacle  votre dessein, qui
est notre depart; et je ne vois point de jour pour vous, si ce n'est en
executant ce que je vous ai dej dit une autre fois, de vous resoudre 
faire la comedie avec nous. Vous y avez toutes les dispositions
imaginables; vous avez grande mine, le ton de voix agrable, le langage
fort bon et la mmoire encore meilleure; vous ne ressentez point du tout
le provincial[343], il semble que vous ayez pass toute votre vie  la
Cour: vous en avez si fort l'air, que vous le sentez d'un quart de
lieue. Vous n'aurez pas reprsent une douzaine de fois que vous
jetterez de la poussire aux yeux de nos jeunes godelureaux, qui font
tant les entendus et qui seront obligs  vous cder les premiers rles,
et aprs cela laissez-moi faire; car pour le present (je vous l'ai dej
dit) nous avons  faire  une etrange tte; il faut se menager avec elle
avec beaucoup d'adresse. Je sais bien qu'il ne vous en manque pas, mais
un peu d'avis ne gte pas les choses. D'ailleurs raisonnons un peu: si
vous faisiez connotre votre dessein amoureux avec celui d'entrer dans
la troupe, ce serait le moyen de vous faire refuser; il faut donc cacher
votre jeu.

[Note 340: Les crieurs d'eau-de-vie parcouroient les rues avant
l'aube pour annoncer leur marchandise: Elle amenoit pour tesmoins de
cecy,--lisons-nous dans les Amours de Vertumne,--quelques crieurs
d'eau-de-vie qui l'avoient trouv en cet estat, lorsqu'ils avoient
commenc d'aller par les rues, estant ceux qui sortoient le plus matin.
(Maison des jeux, 3e part.) Tallemant raconte que le baron de Clinchamp,
 ce qu'on disoit, appeloit le matin un crieur d'eau-de-vie, qu'il
foroit, le pistolet  la main, de lui allumer un fagot pour se lever
(Historiette de Clinchamp), et on lit une chose pareille dans la
nouvelle d'Oudin intitule: le Chevalier d'industrie.]

[Note 341: C'toit une abbaye de bndictins, fonde en 595, par
saint Bertrand, vque du Mans, et qui avoit droit de haute, moyenne et
basse justice.]

[Note 342: C'est--dire les tapisseries, les tentures.]

[Note 343: Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on se moque des provinciaux
et que ce titre est regard comme une espce d'injure. Il devoit en tre
naturellement ainsi en un temps o Versailles et la cour toient toute
la France. On peut lire dans la Prcieuse de l'abb de Pure (2e v., p.
119-134) un portrait du provincial assez vivement touch. Molire a
repris un sujet analogue dans Monsieur de Pourceaugnac et la Comtesse
d'Escarbagnas: Me prenez-vous pour une provinciale, madame! dit la
comtesse  Julie (VII). Le Chevrana dit que les provinciaux sont les
singes de la cour, et ne paroissent jamais plus btes que quand ils sont
travestis en hommes. Tallemant a beaucoup de traits  leur adresse. Les
provinciaux et les sots, crit La Bruyre, sont toujours prts  se
fcher... Il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, mme la plus douce
et la plus permise, qu'avec des gens polis ou qui ont de l'esprit. (De
la socit et de la cour.) Il y a aussi quelques pigrammes contre eux
dans les vers de Boileau: M. Tiercelin est gentil, dit-il dans une
lettre  Costar, mais il est provincial. Ce qui rappelle la phrase de
Mademoiselle, dans ses Mmoires, en parlant de deux femmes de Lyon:
Elles sont bien faites et spirituelles, pour femmes de province; et le
vers de Regnard: Elle a de fort beaux yeux, pour des yeux de province.
Chapelle et Bachaumont se sont galement moqus des provinciaux en plus
d'un endroit de leur voyage, et, par exemple, en parlant des prcieuses
de Montpellier; de mme Flchier, dans ses Grands jours d'Auvergne.
Scarron y est revenu  plusieurs reprises dans son livre, entre autres,
I, 8, et II, 17.]

Le petit bout d'homme avoit et si attentif au discours de la Rancune,
qu'il en etoit tout  fait extasi, s'imaginant de tenir dej (comme
l'on dit) le loup par les oreilles, quand, se reveillant comme d'un
profond sommeil, il se leva de table et passa de l'autre ct pour
embrasser la Rancune, qu'il remercia en mme temps et supplia de
continuer, lui protestant qu'il ne l'avoit convi  dejeuner que pour
lui declarer le dessein qu'il avoit de suivre son sentiment touchant la
comedie,  quoi il etoit tellement resolu qu'il n'y avoit personne au
monde qui l'en pt divertir; qu'il ne falloit que le faire savoir  la
troupe et en obtenir la faveur de l'association, ce qu'il desiroit faire
 la mme heure. Ils comptrent avec l'htesse; Ragotin paya, et, etant
sortis, ils prirent le chemin du logis des comediens, qui n'etoit pas
fort eloign de celui o ils avoient dejeun. Ils trouvrent les
demoiselles habilles; mais comme la Rancune eut ouvert le discours du
dessein de Ragotin de faire la comedie, il en fut interrompu par
l'arrive d'un des fermiers du pre de Leandre, qu'il lui envoyoit pour
l'avertir qu'il toit malade  la mort, et qu'il desiroit de le voir
devant que de lui payer le tribut que tous les hommes lui doivent, ce
qui obligea tous ceux de la troupe  conferer ensemble pour deliberer
sur un evnement si inopin. Leandre tira Angelique  part et lui dit
que le temps etoit venu pour vivre heureux, si elle avoit la bont d'y
contribuer;  quoi elle repondit qu'il ne tiendroit jamais  elle, et
toutes les choses que vous verrez au chapitre suivant.




CHAPITRE III.

Dessein de Leandre.--Harangue et reception de Ragotin  la troupe
comique.

Les jesuites de la Flche n'ayant rien pu gagner sur l'esprit de Leandre
pour lui faire continuer ses etudes, et voyant son assiduit  la
comedie, jugrent aussitt qu'il etoit amoureux de quelqu'une des
comediennes; en quoi ils furent confirms quand, aprs le depart de la
troupe, ils apprirent qu'il l'avoit suivie  Angers. Ils ne manqurent
pas d'en avertir son pre par un messager exprs, et qui arriva en mme
temps que la lettre de Leandre lui fut rendue, par laquelle il lui
marquoit qu'il alloit  la guerre et lui demandoit de l'argent, comme il
l'avoit concert avec le Destin quand il lui decouvrit sa qualit dans
l'htellerie o il etoit bless. Son pre, reconnoissant la fourbe, se
mit en une furieuse colre, qui, jointe  une extrme vieillesse, lui
causa une maladie qui fut assez longue, mais qui se termina pourtant par
la mort, de laquelle se voyant proche, il commanda  un de ses fermiers
de chercher son fils pour l'obliger de se retirer auprs de lui, lui
disant qu'il le pourroit trouver en s'enquerant o il y avoit des
comediens (ce que le fermier savoit assez, car c'etoit celui qui lui
fournissoit de l'argent aprs qu'il eut quitt le college); aussi, ayant
apris qu'il y en avoit une troupe au Mans, il s'y achemina, et y trouva
Leandre, comme vous avez vu au precedent chapitre. Ragotin fut pri par
tous ceux de la troupe de les laisser conferer un moment sur le sujet du
fermier nouvellement arriv; ce qu'il fit, se retirant dans une autre
chambre, o il demeura avec l'impatience qu'on peut s'imaginer. Aussitt
qu'il fut sorti, Leandre fit entrer le fermier de son pre, lequel leur
declara l'etat o il etoit et le desir qu'il avoit de voir son fils
devant que de mourir. Leandre demanda cong pour y satisfaire, ce que
tous ceux de la troupe jugrent trs raisonnable. Ce fut alors que le
Destin declara le secret qu'il avoit tenu cach jusque alors touchant la
qualit de Leandre, ce qu'il n'avoit appris qu'aprs le ravissement de
mademoiselle Angelique (comme vous avez vu en la seconde partie de cette
veritable histoire), ajoutant qu'ils avoient bien pu s'apercevoir qu'il
n'agissoit pas avec lui, depuis qu'il l'avoit appris, comme il faisoit
auparavant, puisque mme il avoit pris un autre valet; que si
quelquefois il etoit contraint de lui parler en matre, c'etoit pour ne
le decouvrir pas; mais qu' present il n'etoit plus temps de le celer,
tant pour desabuser mademoiselle de la Caverne, qui n'avoit pu ter de
son esprit que Leandre ne ft complice de l'enlvement de sa fille, ou
peut-tre l'auteur, que pour l'assurer de l'amour sincre qu'il lui
portoit et pour laquelle il s'etoit reduit  lui servir de valet, ce
qu'il auroit continu s'il n'et et oblig de lui declarer le secret,
lorsqu'il le trouva dans l'htellerie, quand il alloit  la qute de
mademoiselle Angelique. Et tant s'en faut qu'il ft consentant  son
enlvement, qu'ayant trouv les ravisseurs, il avoit hasard sa vie pour
la secourir; mais qu'il n'avoit pu resister  tant de gens, qui
l'avoient furieusement bless et laiss pour mort sur la place. Tous
ceux de la troupe lui demandrent pardon de ce qu'ils ne l'avoient pas
trait selon sa qualit, mais qu'ils etoient excusables, puisqu'ils n'en
avoient pas la connoissance. Mademoiselle de l'Etoile ajouta qu'elle
avoit remarqu beaucoup d'esprit et de merite en sa personne, ce qui
l'avoit fait longtemps souponner quelque chose, en quoi elle avoit et
comme confirme depuis son retour,  cela joint les lettres que la
Caverne lui avoit fait voir; mais que pourtant elle ne savoit quel
jugement en faire, le voyant si soumis au service de son frre; mais
qu' prsent il n'y avoit pas lieu de douter de sa qualit. Alors la
Caverne prit la parole, et, s'adressant  Leandre, lui dit: Vraiment,
monsieur, aprs avoir connu, en quelque faon, votre condition par le
contenu des lettres que vous ecriviez  ma fille, j'avois toujours un
juste sujet de me dfier de vous, n'y ayant point d'apparence que
l'amour que vous dites avoir pour elle ft legitime, comme le dessein
que vous aviez form de la mener en Angleterre me le temoigne assez. Et
en effet, monsieur, quelle apparence qu'un seigneur si relev, comme
vous esperez d'tre aprs la mort de monsieur votre pre, voult songer
 epouser une pauvre comedienne de campagne? Je loue Dieu que le temps
est venu que vous pourrez vivre content dans la possession de ces belles
terres qu'il vous laisse, et moi hors de l'inquitude qu' la fin vous
ne me jouassiez quelque mauvais tour.

Leandre, qui s'etoit fort impatient en coutant ce discours de la
Caverne, lui repondit: Tout ce que vous dites, mademoiselle, que je
suis sur le point de posseder, ne sauroit me rendre heureux, si je ne
suis assur en mme temps de la possession de mademoiselle Angelique,
votre fille; sans elle je renonce  tous les biens que la nature, ou
plutt la mort de mon pre, me donne, et je vous declare que je ne m'en
vais recueillir sa succession qu' dessein de revenir aussitt pour
accomplir la promesse que je fais devant cette honorable compagnie de
n'avoir jamais pour femme autre que mademoiselle Angelique, votre fille,
pourvu qu'il vous plaise me la donner et qu'elle y consente, comme je
vous en supplie trs humblement toutes deux. Et ne vous imaginez pas que
je la veuille emmener chez moi, c'est  quoi je ne pense point du tout:
j'ai trouv tant de charme en la vie comique que je ne m'en saurois
distraire, et non plus que de me separer de tant d'honntes gens qui
composent cette illustre troupe. Aprs cette franche declaration, les
comediens et comediennes, parlant tous ensemble, lui dirent qu'ils lui
avoient de grandes obligations de tant de bont, et que mademoiselle de
la Caverne et sa fille seroient bien delicates si elles ne lui donnoient
la satisfaction qu'il pretendoit. Angelique ne repondit que comme une
fille qui dependoit de la volont de sa mre, laquelle finit la
conversation en disant  Leandre que, si  son retour il etoit dans les
mmes sentimens, il pouvoit tout esperer. Ensuite il y eut de grands
embrassemens et quelques larmes jetes, les uns par un motif de joie et
les autres par la tendresse, qui fait ordinairement pleurer ceux qui en
sont si susceptibles qu'ils ne sauroient s'en empcher quand ils voient
ou entendent dire quelque chose de tendre.

Aprs tous ces beaux complimens, il fut conclu que Leandre s'en iroit le
lendemain, et qu'il prendroit un des chevaux que l'on avoit lous; mais
il dit qu'il monteroit celui de son fermier, qui se serviroit du sien,
qui le porteroit assez bien chez lui. Nous ne prenons pas garde, dit le
Destin, que M. Ragotin s'impatiente; il le faut faire entrer. Mais, 
propos, n'y a-t-il personne qui sache quelque chose de son dessein? La
Rancune, qui avoit demeur sans parler, ouvrit la bouche pour dire qu'il
le savoit, et que le matin il lui avoit donn  dner pour lui declarer
qu'il desiroit de s'associer  la troupe et faire la comedie, sans
prtendre de lui tre  charge, d'autant qu'il avoit assez de bien,
qu'il aimoit autant le depenser en voyant le monde que de demeurer au
Mans,  quoi il l'avoit fort persuad. Aussitt Roquebrune s'avana pour
dire poetiquement qu'il n'etoit pas d'avis qu'on le ret, en etant des
poetes comme des femmes: quand il y en a deux dans une maison, il y en a
une de trop; que deux potes dans une troupe y pourroient exciter des
temptes dont la source viendroit des contrarits du Parnasse;
d'ailleurs, que la taille de Ragotin etoit si defectueuse, qu'au lieu
d'apporter de l'ornement au thetre il en seroit deshonor. Et puis,
quel personnage pourra-t-il faire? Il n'est pas capable des premiers
rles: M. le Destin s'y opposeroit, et l'Olive pour les seconds; il ne
sauroit representer un roi, non plus qu'une confidente, car il auroit
aussi mauvaise mine sous le masque qu' visage dcouvert; et partant je
conclus qu'il ne soit pas reu.--Et moi, repartit la Rancune, je
soutiens qu'on le doit recevoir, et qu'il sera fort propre pour
representer un nain[344], quand il en sera besoin, ou quelque monstre,
comme celui de l'Andromde[345]: cela sera plus naturel que d'en faire
d'artificiels. Et quant  la declamation, je puis vous assurer que ce
sera un autre Orphe qui attirera tout le monde aprs lui. Dernirement,
quand nous cherchions mademoiselle Angelique, l'Olive et moi, nous le
rencontrmes mont sur un mulet semblable  lui, c'est--dire petit.
Comme nous marchions, il se mit  dclamer des vers de Pyrame avec tant
d'emphase, que des passans qui conduisoient des nes s'approchrent du
mulet et l'ecoutrent avec tant d'attention qu'ils trent leurs
chapeaux de leurs ttes pour le mieux our, et le suivirent jusques au
logis o nous nous arrtmes pour boire un coup. Si donc il a t
capable d'attirer l'attention de ces niers, jugez ce que ne feront pas
ceux qui sont capables de faire le discernement des belles choses.

[Note 344: Dans les comdies, ou plutt dans les farces, il y avoit
souvent des rles de nains ou de godenots,--celui du zani, par
exemple.--Les nains toient alors fort  la mode. Mademoiselle avoit une
naine clbre. (Loret, 4, p. 22.) La reine Anne d'Autriche en avoit reu
une de l'infante Claire-Eugnie. V. Tallem., Nains, naines.--Journal de
Richelieu.]

[Note 345: Tragdie  machines, ou plutt opra, de P. Corneille
(1650), qui eut un trs grand succs, et dans lequel, au lieu de mettre
l'vnement principal en rcit, il l'avoit mis en action, en montrant
(III, 3) Perse combattant le monstre qui devoit dvorer Andromde. Le
titre de l'dition de 1651, in-8, Rouen, porte: ...contenant... la
description des monstres et des machines, et les paroles qui se chantent
en musique. C'est donc vritablement le premier opra franois, puisque
la pastorale d'Issy, de Perrin et de Cambert, qu'on cite ordinairement
comme le premier, n'est que de 1659.]

Cette saillie fit rire tous ceux qui l'avoient entendue, et l'on fut
d'avis de faire entrer Ragotin pour l'entendre lui-mme. On l'appela, il
vint, il entra, et, aprs avoir fait une douzaine de reverences, il
commena sa harangue en cette sorte: Illustres personnages, auguste
senat du Parnasse (il s'imaginoit sans doute d'tre dans le barreau du
presidial du Mans, o il n'toit gure entr depuis qu'il y avoit t
reu avocat, ou dans l'Academie des Puristes)[346], l'on dit en commun
proverbe que les mauvaises compagnies corrompent les bonnes moeurs, et,
par un contraire, les bonnes dissipent les mauvaises et rendent les
personnes semblables  ceux qui les composent. Cet exorde si bien
debit fit croire aux comediennes qu'il alloit faire un sermon, car
elles tournrent la tte et eurent beaucoup de peine  s'empcher de
rire. Quelque critique glosera peut-tre sur ce mot de sermon; mais
pourquoi Ragotin n'et-il pas t capable d'une telle sottise, puisqu'il
avoit bien fait chanter des chants d'eglise en serenade avec des orgues?
Mais il continua: Je me trouve si destitu de vertus, que je desire
m'associer  votre illustre troupe pour en apprendre et pour m'y
faonner, car vous tes les interprtes des Muses, les echos vivans de
leurs chers nourrissons, et vos merites sont si connus  toute la France
que l'on vous admire jusques au-del des poles. Pour vous,
mesdemoiselles, vous charmez tous ceux qui vous considrent, et l'on ne
sauroit our l'harmonie de vos belles voix sans tre ravi en
admiration: aussi, beaux anges en chair et en os, tous les plus doctes
potes ont rempli leurs vers de vos louanges; les Alexandre et les Cesar
n'ont jamais egal la valeur de M. le Destin et des autres heros de
cette illustre troupe. Il ne faut donc pas vous etonner si je desire
avec tant de passion d'en accrotre le nombre, ce qui vous sera facile
si vous me faites l'honneur de m'y recevoir, vous protestant, au reste,
de ne vous tre point  charge, ni pretendre de participer aux emolumens
du thetre, mais seulement vous tre trs-humble et trs-obeissant
serviteur. On le pria de sortir pour un moment, afin que l'on pt
resoudre sur le sujet de sa harangue et y proceder avec les formes. Il
sortit, et l'on commenoit d'opiner quand le pote se jeta  la
traverse, pour former une seconde opposition. Mais il fut relanc par la
Rancune, qui l'et encore mieux pouss, s'il n'et regard son habit
neuf, qu'il avoit achet de l'argent qu'il lui avoit prt. Enfin, il
fut conclu qu'il seroit reu pour tre le divertissement de la
compagnie. On l'appela, et quand il fut entr, le Destin pronona en sa
faveur. L'on fit les ceremonies accoutumes: il fut ecrit sur le
registre, prta le serment de fidelit; l'on lui donna le mot avec
lequel tous les comediens se reconnoissent[347], et il soupa ce soir-l
avec toute la caravane.

[Note 346: L'auteur veut sans doute dsigner par l l'Acadmie
franoise, qui se distinguoit, en effet, par le purisme exagr de
beaucoup de ses membres. V. la Requte du dictionn. de Mnage et la
comdie des Acadmist. de Saint-Evremont. On peut consulter aussi le
Rle des prsentat. faites aux grands jours de l'loq. fr., de Sorel.
(Var. hist. et litt., chez Jannet, 1er vol.)]

[Note 347: Cette espce de franc-maonnerie mystrieuse  laquelle
il est fait ici allusion existoit rellement entre les comdiens
d'alors, et elle semble avoir eu pour signe de reconnoissance un argot
semblable dans sa substance, sinon de tous points,  celui que parloient
les voleurs, et qui s'toit continu jusqu' la fin du sicle suivant.
A cette poque (c'est--dire  poque de la jeunesse de mademoiselle
Clairon), lisons-nous dans les Mmoires de mademoiselle Dumesnil, les
comdiens en avoient encore un (argot) comme les voleurs. Et l'auteur
en cite des exemples: Cette dialecte, si je puis m'exprimer ainsi,
continue-t-elle, toit trs abondante; elle comprenoit  peu prs tout
ce qui peut se dire en franois. Prville la jargonnoit encore 
merveille. (Edit. in-8, note de la p. 222.) Or,  ce que nous apprend
M. Ed. Fournier, du temps de Prville, et  ct de lui, vivoit un trs
vieux comdien qui avoit jou avec Molire et qui relioit en quelque
sorte sa troupe aux traditions du XVIIe sicle. C'toit lui qui pouvoit
avoir appris au clbre acteur, dont l'apprentissage, du reste, s'toit
fait assez longtemps en province, cet argot qu'il parloit si bien.]




CHAPITRE IV.

Dpart de Leandre et de la troupe comique pour aller  Alenon. Disgrce
de Ragotin.

Aprs le souper, il n'y eut personne qui ne felicitt Ragotin de
l'honneur qu'on lui avoit fait de le recevoir dans la troupe, de quoi il
s'enfla si fort que son pourpoint s'en ouvrit en deux endroits.
Cependant Leandre prit occasion d'entretenir sa chre Angelique, 
laquelle il reitera le dessein qu'il avoit fait de l'epouser; mais il le
dit avec tant de douceurs, qu'elle ne lui repondit que des yeux, d'o
elle laissa couler quelques larmes. Je ne sais si ce fut de joie des
belles promesses de Leandre, ou de tristesse de son depart; quoi qu'il
en soit, ils se firent beaucoup de caresses, la Caverne n'y apportant
plus d'obstacle. La nuit etant dej fort avance, il fallut se retirer.
Leandre prit cong de toute la compagnie et s'en alla coucher. Le
lendemain il se leva de bon matin, partit avec le fermier de son pre,
et fit tant par ses journes qu'il arriva en la maison de son pre, qui
etoit malade, lequel lui temoigna d'tre bien aise de sa venue, et,
selon que ses forces le lui permirent, lui exprima la douleur que lui
avoit cause son absence, et lui dit ensuite qu'il avoit bien de la joie
de le revoir pour lui donner sa dernire benediction, et avec elle tous
ses biens, nonobstant l'affliction qu'il avoit eue de sa mauvaise
conduite, mais qu'il croyoit qu'il en useroit mieux  l'avenir. Nous
apprendrons la suite  son retour.

Les comediens et comediennes etant habills et habilles, chacun amassa
ses nippes, l'on remplit les coffres, l'on fit les balles du bagage
comique, et l'on prepara tout pour partir. Il manquoit un cheval pour
une des demoiselles, parce que l'un de ceux qui les avoient lous
s'etoit dedit; l'on prioit l'Olive d'en chercher un autre, quand Ragotin
entra, lequel, ayant ou cette proposition, dit qu'il n'en etoit pas
besoin, parce qu'il en avoit un pour porter mademoiselle de l'Etoile ou
Angelique en croupe, attendu qu' son avis l'on ne pourroit pas aller en
un jour  Alenon, y ayant dix grandes lieues du Mans; qu'en y mettant
deux jours, comme ncessairement il le falloit, son cheval ne seroit pas
trop fatigu de porter deux personnes. Mais l'Etoile, l'interrompant,
lui dit qu'elle ne pourroit pas se tenir en croupe; ce qui affligea fort
le petit homme, qui fut un peu consol quand Angelique dit que si feroit
bien elle. Ils dejeunrent tous, et l'oprateur et sa femme furent de la
partie; mais pendant que l'on apprtoit le dejeuner, Ragotin prit
l'occasion pour parler au seigneur Ferdinandi, auquel il fit la mme
harangue qu'il avoit faite  l'avocat dont nous avons parl, quand il le
prenoit pour lui,  laquelle il repondit qu'il n'avoit rien oubli 
mettre tous les secrets de la magie en pratique, mais sans aucun effet;
ce qui l'obligeoit  croire que l'Etoile etoit plus grande magicienne
que lui n'etoit magicien, qu'elle avoit des charmes beaucoup plus
puissans que les siens, et que c'toit une dangereuse personne, qu'il
avoit grand sujet de craindre. Ragotin vouloit repartir; mais on les
pressa de laver les mains et de se mettre  table, ce qu'ils firent
tous. Aprs le dejeuner, Inezille temoigna  tous ceux de la troupe, et
principalement aux demoiselles, le deplaisir qu'elle et son mari avoient
d'un si prompt dpart, leur protestant qu'ils eussent bien desir de les
suivre  Alenon pour avoir l'honneur de leur conversation plus
longtemps, mais qu'ils seroient obligs de monter en theatre pour
debiter leurs drogues, et par consquent faire des farces; que, cela
etant public et ne cotant rien, le monde y va plus facilement qu' la
comedie, o il faut bailler de l'argent, et qu'ainsi au lieu de les
servir ils leur pourroient nuire, et que, pour l'eviter, ils avoient
resolu de monter au Mans aprs leur depart. Alors ils s'embrassrent les
uns les autres et se dirent mille douceurs. Les demoiselles pleurrent,
et enfin tous se firent de grands complimens,  la reserve du pote,
qui, en d'autres occasions, et parl plus que quatre, et en celle-ci il
demeura muet, la separation d'Inezille lui ayant et un si furieux coup
de foudre, qu'il ne le put jamais parer, nonobstant qu'il s'estimt tout
couvert des lauriers du Parnasse[348].

[Note 348: Le laurier, comme on sait, passoit chez les anciens pour
garantir de la foudre.]

La charrette etant charge et prte  partir, la Caverne y prit place au
mme endroit que vous avez vu au commencement de ce roman. L'Etoile
monta sur un cheval que le Destin conduisoit, et Angelique se mit
derrire Ragotin, qui avoit pris avantage[349], en montant  cheval,
pour viter un second accident de sa carabine, qu'il n'avoit pourtant
pas oublie, car il l'avoit pendue  sa bandoulire; tous les autres
allrent  pied, au mme ordre que quand ils arrivrent au Mans. Quand
ils furent dans un petit bois qui est au bout du pav, environ une lieue
de la ville, un cerf, qui etoit poursuivi[350] par les gens de monsieur
le marquis de Lavardin[351], leur traversa le chemin et fit peur au
cheval de Ragotin, qui alloit devant, ce qui lui fit quitter l'etrier et
mettre  mme temps la main  sa carabine; mais comme il le fit avec
precipitation, le talon se trouva justement sous son aisselle, et comme
il avoit la main  la detente, le coup partit, et parce qu'il l'avoit
beaucoup charge, et  balle, elle repoussa si furieusement qu'elle le
renversa par terre; et en tombant, le bout de la carabine donna contre
les reins d'Angelique qui tomba aussi, mais sans se faire aucun mal, car
elle se trouva sur ses pieds. Pour Ragotin, il donna de la tte contre
la souche d'un vieil arbre pourri qui etoit environ un pied hors de
terre, qui lui fit une assez grosse bosse au dessus de la tempe; l'on y
mit une pice d'argent et on lui banda la tte avec un mouchoir, ce qui
excita de grands clats de rire  tous ceux de la troupe, ce qu'ils
n'eussent peut-tre pas fait s'il y et eu un plus grand mal; encore ne
sait-on, car il est bien difficile de s'en empcher en de pareilles
occasions; aussi ils s'en regalrent comme il faut, ce qui pensa faire
enrager le petit homme, lequel fut remont sur son cheval, et
semblablement Angelique, qui ne lui permit pas de recharger sa carabine,
comme il le vouloit faire; et l'on continua de marcher jusqu' la
Guerche[352], o l'on fit repatre la charrette, c'est--dire les quatre
chevaux qui y etoient attels, et les deux autres porteurs. Tous les
comediens gotrent; pour les demoiselles, elles se mirent sur un lit,
tant pour se reposer que pour considerer les hommes, qui buvoient  qui
mieux mieux, et surtout la Rancune et Ragotin ( qui l'on avoit deband
la tte,  laquelle la pice d'argent avoit repercut la contusion), qui
se le portoient  une sant qu'ils s'imaginoient que personne
n'entendoit, ce qui obligea Angelique de crier  Ragotin: Monsieur,
prenez garde  vous, et songez  bien conduire votre voiture, ce qui
demonta un peu le petit avocat encomedienn, lequel fit aussitt
cessation d'armes, ou plutt de verres, avec la Rancune.

[Note 349: C'est--dire qui avoit pris ses prcautions, qui s'toit
aid, en montant sur une pierre ou en se faisant donner la main par
quelqu'un pour se mettre en selle.]

[Note 350: Le divertissement de courre le cerf toit un des plus 
la mode, surtout  la cour et parmi les grands seigneurs; il se
pratiquoit souvent avec pompe et en grand appareil. Les lettres de la
princesse Palatine sont remplies du recit de ces chasses, et Molire
s'est moqu de la passion de certains gentilshommes pour ce
divertissement, dans ses Fcheux (II, 7). Cette chasse toit quelquefois
dangereuse, et le cerf poursuivi ne se bornoit pas toujours, comme ici,
 effrayer un cheval et  faire tomber un cavalier, tmoin les comtes de
Saint-Hrem et de Melun, qui furent tus par deux de ces btes aux
abois.]

[Note 351: Il y a dans le Maine, prs Montoire, un lieu appel
Lavardin, qui a donn son nom  une trs illustre famille du Vendmois.
(Mnagiana.) Il y avoit encore,  cinq lieues du Mans, un autre
Lavardin, dont les seigneurs avoient pour surnom de Beaumanoir. L'vque
du Mans Charles de Lavardin, comme son neveu Philibert-Emmanuel (n au
chteau de Malicorne), galement vque du Mans, toit de cette derniere
maison,  laquelle appartenoit aussi le marquis de Lavardin, lieutenant
du roi dans le Maine.]

[Note 352: A deux lieues et demie du Mans, sur la Sarthe.]

L'on paya l'htesse, l'on remonta  cheval et la caravane comique
marcha. Le temps etoit beau et le chemin de mme, ce qui fut cause
qu'ils arrivrent de bonne heure  un bourg qu'on appelle Vivain[353].
Ils descendirent au Coq-Hardi, qui est le meilleur logis; mais l'htesse
(qui n'etoit pas la plus agreable du pays du Maine) fit quelque
difficult de les recevoir, disant qu'elle avoit beaucoup de monde,
entre autres un receveur des tailles de la province et un autre receveur
des epices[354] du presidial du Mans, avec quatre ou cinq marchands de
toile. La Rancune, qui songea aussitt  faire quelque tour de son
metier, lui dit qu'ils ne demandoient qu'une chambre pour les
demoiselles, et que pour les hommes, ils se coucheroient comme que ce
ft, et qu'une nuit etoit bientt passe; ce qui adoucit un peu la
fiert de la dame cabaretire. Ils entrrent donc, et l'on ne dechargea
point la charrette: car il y avoit dans la basse-cour une remise de
carrosse o on la mit, et on la ferma  clef; et l'on donna une chambre
aux comediennes, o tous ceux de la troupe souprent, et quelque temps
aprs les demoiselles se couchrent dans deux lits qu'il y avoit,
savoir, l'Etoile dans un et la Caverne et sa fille Angelique dans
l'autre. Vous jugez bien qu'elles ne manqurent pas  fermer la porte,
aussi bien que les deux receveurs, qui se retirrent aussi dans une
autre chambre, o ils firent porter leurs valises, qui etoient pleines
d'argent, sur lequel la Rancune ne put pas mettre la main, car ils se
precautionnrent bien; mais les marchands payrent pour eux. Ce mechant
homme eut assez de prevoyance pour tre log dans la mme chambre o ils
avoient fait porter leurs balles. Il y avoit trois lits, dont les
marchands en occupoient deux, et l'Olive et la Rancune l'autre, lequel
ne dormit point; mais quand il connut que les autres dormoient ou
devoient dormir, il se leva doucement pour faire son coup, qui fut
interrompu par un des marchands auquel il toit survenu un mal de ventre
avec une envie de le decharger, ce qui l'obligea  se lever et la
Rancune  regagner le lit. Cependant le marchand, qui logeoit
ordinairement dans ce logis et qui en savoit toutes les issues, alla
par la porte qui conduisoit  une petite galerie au bout de laquelle
etoient les lieux communs (ce qu'il fit pour ne donner pas mauvaise
odeur aux venerables comediens). Quand il se fut vid, il retourna au
bout de la galerie; mais, au lieu de prendre le chemin qui conduisoit 
la chambre d'o il etoit parti, il prit de l'autre ct et descendit
dans la chambre o les receveurs etoient couchs (car les deux chambres
et les montes etoient disposes de la sorte). Il s'approcha du premier
lit qu'il rencontra, croyant que ce ft le sien, et une voix  lui
inconnue lui demanda: Qui est l? Il passa sans rien dire  l'autre
lit, o on lui dit de mme, mais d'un ton plus elev et en criant:
L'hte, de la chandelle! il y a quelqu'un dans notre chambre! L'hte
fit lever une servante; mais devant qu'elle ft en etat de comprendre
qu'il falloit de la lumire, le marchand eut loisir de remonter et de
descendre par o il etoit all. La Rancune, qui entendoit tout ce debat
(car il n'y avoit qu'une simple cloison d'ais entre les deux chambres)
ne perdit pas temps, mais denoua habilement les cordes de deux balles,
dans chacune desquelles il prit deux pices de toile, et renoua les
cordes, comme si personne n'y et touch, car il savoit le secret, qui
n'est connu que de ceux du metier, non plus que leur numero et leurs
chiffres. Il en vouloit attaquer une autre, quand le marchand entra
dedans la chambre, et, y ayant ou marcher, dit: Qui est l? La
Rancune, qui ne manquoit point de repartie (aprs avoir fourr les
quatre pices de toile dans le lit), dit que l'on avoit oubli  mettre
un pot de chambre, et qu'il cherchoit la fentre pour pisser. Le
marchand, qui n'etoit pas encore recouch, lui dit: Attendez, monsieur,
je la vais ouvrir, car je sais mieux o elle est que vous. Il l'ouvrit
et se remit au lit. La Rancune s'approcha de la fentre, par laquelle il
pissa aussi copieusement que quand il arrosa un marchand du bas Maine
avec lequel il etoit couch dans un cabaret de la ville du Mans, comme
vous avez vu dans le sixime chapitre de la premire partie de ce roman;
aprs quoi il se retourna coucher sans fermer la fentre. Le marchand
lui cria qu'il ne devoit pas l'avoir laisse ouverte, et l'autre lui
cria encore plus haut qu'il la fermt s'il vouloit; que pour lui, il
n'et pas pu retrouver son lit dans l'obscurit, ce qui n'etoit pas
quand elle etoit ouverte, parce que la lune luisoit bien fort dans la
chambre. Le marchand, apprehendant qu'il ne lui voult faire une
querelle d'Allemand[355], se leva sans lui repartir, ferma la fentre et
se remit au lit, o il ne dormoit pas, dont bien lui prit, car sa balle
n'et pas eu meilleur march que les deux autres.

[Note 353: A une demi-lieue N. E. de Beaumont-le-Vicomte.]

[Note 354: Epices aujourd'hui se dit au Palais des salaires que les
juges se taxent en argent, au bas des jugements, pour leur peine d'avoir
travaill au rapport et  la visitation des procs par crit. (Dict. de
Fur.) L'abus des pices en toit venu au point que Saint-Amant,  propos
de l'incendie du Palais en 1618, put dire, dans une pigramme bien
connue et souvent cite:

     ... Dame Justice,
     Pour avoir mang trop d'pice
     Se mit tout le palais en feu.]

[Note 355: La rputation des Allemands avoit t fort compromise
chez nous par celle des retres et des lansquenets; et les guerres
rcemment soutenues contre eux, en donnant lieu  un grand dbordement
de chansons satiriques, avoient encore contribu  rendre leur nom
synonyme de soudard, de grossier et brutal personnage. L'pithte
d'Allemand renfermoit, en France, une injure analogue  celle de Gnois
chez les Espagnols. Thophile, dans son Fragm. d'une hist. com., parle
de la stupidit et de l'ivrognerie des Allemands, qu'il traite de gros
bouffetripes. Voil, dit Garasse dans sa Doctrine curieuse (VI, 10), le
but auquel visent les axiomes des beaux esprits... faire le saut de
l'Allemand, du lit  la table et de la table au lit. Leur esprit
n'toit pas en plus haute estime que leur caractre: Gretzer a bien de
l'esprit pour un Allemand, disoit le cardinal Du Perron, et le P.
Bouhours, qui rapporte cette parole, met en question, dans ses Entret.
d'Ariste et d'Eugne (sur le bel esprit), si un Allemand peut tre bel
esprit. On lit dans le Chevrana, qui, du reste, entreprend la dfense
de cette nation: Les Franois disent: C'est un Allemand, pour exprimer
un homme pesant, brutal. Plus tard, Grimm crivoit encore: Je crois
avoir vu le temps o un Allemand donnant quelques symptmes d'esprit
toit regard comme un prodige. On comprend maintenant la porte de
cette expression proverbiale: faire une querelle d'Allemand.]

Cependant l'hte et l'htesse crioient  la chambrire d'allumer vite de
la chandelle. Elle s'en mettoit en devoir; mais comme il arrive
ordinairement que plus l'on s'empresse moins l'on avance, aussi cette
miserable servante souffla les charbons plus d'une heure sans la pouvoir
allumer. L'hte et l'htesse lui disoient mille maledictions, et les
receveurs crioient toujours plus fort: De la chandelle! Enfin, quand
elle fut allume, l'hte et l'htesse et la servante montrent  leur
chambre, o n'ayant trouv personne, ils leur dirent qu'ils avoient
grand tort de mettre ainsi tous ceux du logis en alarme. Eux soutenoient
toujours d'avoir vu et ou un homme et de lui avoir parl. L'hte passa
de l'autre ct et demanda aux comediens et aux marchands si quelqu'un
d'eux etoit sorti. Ils dirent tous que non,  la reserve de monsieur,
dit un des marchands, parlant de la Rancune, qui s'est lev pour pisser
par la fentre, car l'on n'a point donn de pot de chambre. L'hte cria
fort la servante de ce manquement, et alla retrouver les receveurs,
auxquels il dit qu'il falloit qu'ils eussent fait quelque mauvais songe,
car personne n'avoit boug; et aprs leur avoir dit qu'ils dormissent
bien, et qu'il n'etoit pas encore jour, ils se retirrent. Sitt qu'il
fut venu, je veux dire le jour, la Rancune se leva et demanda la clef de
la remise, o il entra pour cacher les quatre pices de toile qu'il
avoit derobes, et qu'il mit dans une des balles de la charrette.




CHAPITRE V.

Ce qui arriva aux comediens entre Vivain et Alenon. Autre disgrace de
Ragotin.

Tous les heros et herones de la troupe comique partirent de bon matin
et prirent le grand chemin d'Alenon et arrivrent heureusement au
Bourg-le-Roi[356], que le vulgaire appelle le Boulerey, o ils dnrent
et se reposrent quelque temps, pendant lequel on mit en avant si l'on
passeroit par Arsonnay, qui est un village  une lieue d'Alenon, ou si
l'on prendroit de l'autre ct pour viter Barre, qui est un chemin o
pendant les plus grandes chaleurs de l't il y a de la boue o les
chevaux enfoncent jusqu'aux sangles. L'on consulta l-dessus le
charretier, lequel assura qu'il passeroit partout, ses quatre chevaux
etant les meilleurs de tous les attelages du Mans; d'ailleurs, qu'il n'y
avoit qu'environ cinq cents pas de mauvais chemin, et que celui des
communes de Saint-Pater, o il faudroit passer, n'toit gure plus beau
et beaucoup plus long; qu'il n'y auroit que les chevaux et la charrette
qui entreroient dans la boue, parce que les gens de pied passeroient
dans les champs, quittes pour ajamber certaines fascines qui ferment les
terres afin que les chevaux n'y puissent pas entrer: on les appelle en
ce pays-l des thaliers. Ils enfilrent donc ce chemin-l. Mademoiselle
de l'Etoile dit qu'on l'avertt quand l'on en seroit prs, parce qu'elle
aimoit mieux aller  pied en beau chemin, qu' cheval dans la boue.
Angelique en dit autant, et semblablement la Caverne, qui apprehenda que
la charrette ne verst. Quand ils furent sur le point d'entrer dans ce
mauvais chemin, Angelique descendit de la croupe du cheval de Ragotin.
Le Destin fit mettre pied  terre  l'Etoile, et l'on aida  la Caverne
 descendre de la charrette. Roquebrune monta sur le cheval de l'Etoile
et suivit Ragotin, qui alloit aprs la charrette. Quand ils furent au
plus boueux du chemin et  un lieu o il n'y avoit d'espace que pour la
charrette, quoique le chemin ft fort large, ils firent rencontre d'une
vingtaine de chevaux de voiture, que cinq ou six paysans conduisoient,
qui se mirent  crier au charretier de reculer. Le charretier leur
crioit encore plus fort: Reculez vous-mmes, vous le ferez plus
aisement que moi. De detourner ni  droit ni  gauche, cela ne se
pouvoit nullement, car de chaque ct il n'y avoit que des fondrires
insondables. Les voituriers, voulant faire les mauvais, s'avancrent si
brusquement contre la charrette, en criant si fort, que les chevaux en
prirent tant de peur qu'ils en rompirent leurs traits et se jetrent
dans les fondrires; le timonier se detourna tant soit peu sur la
gauche, ce qui fit avancer la roue du mme ct, qui, pour ne trouver
point de ferme, fit verser la charrette. Ragotin, tout bouffi d'orgueil
et de colre, crioit comme un demoniaque contre les voituriers, croyant
pouvoir passer au ct droit, o il sembloit y avoir du vide: car il
vouloit joindre les voituriers, qu'il menaoit de sa carabine pour les
faire reculer. Il s'avana donc; mais son cheval s'embourba si fort, que
tout ce qu'il put faire, ce fut de desetriver promptement et desaronner
 mme temps et de mettre pied  terre; mais il enfona jusqu'aux
aisselles, et s'il n'et pas tendu les bras il ft enfonc jusqu'au
menton. Cet accident si imprevu fit arrter tous ceux qui passoient dans
les champs, pour penser  y remedier. Le pote, qui avoit toujours brav
la fortune, s'arrta doucement et fit reculer son cheval jusqu' ce
qu'il et trouv le sec. Les voituriers, voyant tant d'hommes qui
avoient tous chacun un fusil sur l'paule et une epe au ct,
reculrent sans bruit, de peur d'tre battus, et prirent un autre
chemin.

[Note 356: A huit lieues N.-E. du Mans; ainsi nomm d'un chteau
qu'y fit btir, vers 1099, Guillaume Le Roux, pour tenir les Manceaux en
respect et se mnager une entre facile dans la province.]

Cependant il fallut songer  remedier  tout ce desordre, et l'on dit
qu'il falloit commencer par M. Ragotin et par son cheval, car ils
etoient tous deux en grand peril. L'Olive et la Rancune furent les
premiers qui s'en mirent en devoir; mais, quand ils s'en voulurent
approcher, ils enfoncrent jusqu'aux cuisses, et ils auroient encore
enfonc s'ils eussent avanc davantage, tellement qu'aprs avoir sond
en plusieurs endroits sans y trouver du ferme, la Rancune, qui avoit
toujours des expediens d'un homme de son naturel, dit sans rire qu'il
n'y avoit point d'autre remde pour sortir M. Ragotin du danger o il
etoit, que de prendre la corde de la charrette (qu'aussi bien il la
falloit decharger) et la lui attacher au cou et le faire tirer par les
chevaux, qui s'etoient remis dans le grand chemin. Cette proposition fit
rire tous ceux de la compagnie, mais non pas Ragotin, qui en eut autant
de peur comme quand la Rancune lui vouloit couper son chapeau sur le
visage, quand il l'avoit enfonc dedans. Mais le charretier, qui s'etoit
hasard pour relever les chevaux, le fit encore pour Ragotin: il
s'approcha de lui, et  diverses reprises le sortit et le conduisit dans
le champ o etoient les comediennes, qui ne purent s'empcher de rire,
le voyant en si bel equipage; elles s'en contraignirent pourtant tant
qu'elles purent. Cependant le charretier retourna  son cheval, qui,
etant assez vigoureux, sortit avec un peu d'aide et alla trouver les
autres; en suite de quoi l'Olive et la Rancune, et le mme charretier,
qui etoient dj tous gts de la boue, dechargrent la charrette, la
remurent et la rechargrent. Elle fut aussitt reattele, et les
chevaux la sortirent de ce mauvais pas. Ragotin remonta sur son cheval
avec peine, car le harnois etoit tout rompu; mais Angelique ne voulut
pas se remettre derrire lui, pour ne gter ses habits. La Caverne dit
qu'elle iroit bien  pied, ce que fit aussi l'Etoile, que le Destin
continua de conduire jusqu'aux Chnes-Verts, qui est le premier logis
que l'on trouve en venant du Mans au faubourg de Mont-Fort, o ils
s'arrtrent, n'osant pas entrer dans la ville dans un si trange
dsordre.

Aprs que ceux qui avoient travaill eurent bu, ils employrent le reste
du jour  faire secher leurs habits, aprs en avoir pris d'autres dans
les coffres que l'on avoit dechargs: car ils en avoient eu chacun en
present de la noblesse mancelle[357]. Les comediennes souprent
legrement,  cause de la lassitude du chemin qu'elles avoient t
contraintes de faire  pied, ce qui les obligea aussi  se coucher de
bonne heure.

[Note 357: Ces sortes de prsents toient admis chez les acteurs, et
s'acceptoient sans honte. Molire fit,  ce que raconter Grimarest,
cadeau  l'un de ses anciens camarades, le comdien Mondorge, de 24
pistoles et d'un habit magnifique, et il avoit auparavant agi de la mme
manire envers Baron, encore enfant, mais dj acteur dans la troupe de
la Raisin. On lit dans le Ragotin de La Fontaine:

     La Baguenaudire. ...Que dites-vous de mon habit de chasse?
     La Rancune. Qu'il est beau pour jouer un baron de la Crasse.
     La Baguenaudire. Je vous en fais prsent, etc.
                      Cet habit est pour toi; fais m'en venir  bout.
                                                   (II,4.)

Et dans les Visionnaires de Desmarets:

     Ces vers valent cent francs,  vingt francs le couplet:
     Allez, je vous promets un habit tout complet.

dit-on au pote. Chappuzeau (l. III, ch. 18, du Thtre fran.) donne de
curieux dtails sur les dpenses extraordinaires que les comdiens
devoient faire pour leurs habits, tant  la ville qu'au thtre, tant
obligs de parotre souvent  la cour, et de voir  toute heure des
personnes de qualit. Il nous apprend aussi, au mme endroit, qu'en
certaines circonstances les gentilshommes de la chambre avoient ordre de
contribuer aux frais de ces habits.]

Les comediens ne se couchrent qu'aprs avoir bien soup. Les uns et les
autres etoient  leur premier sommeil, environ les onze heures, quand
une troupe de cavaliers frapprent  la porte de l'htellerie. L'hte
repondit que son logis etoit plein, et d'ailleurs qu'il etoit heure
indue. Ils recommencrent  frapper plus fort, en menaant d'enfoncer la
porte. Le Destin, qui avoit toujours Saldagne en tte, crut que c'etoit
lui qui venoit  force ouverte pour enlever l'Etoile; mais, ayant
regard par la fentre, il aperut,  la faveur de la clart de la lune,
un homme qui avoit les mains lies par derrire; ce qu'ayant dit fort
bas  ses compagnons, qui etoient tous aussi bien que lui en etat de le
bien recevoir, Ragotin dit assez haut que c'etoit M. de la Rappinire
qui avoit pris quelque voleur, car il en etoit  la qute. Ils furent
confirms en cette opinion quand ils ourent faire commandement  l'hte
d'ouvrir de par le Roi. Mais pourquoi diable (dit la Rancune) ne
l'a-t-il men au Mans, ou  Beaumont-le-Vicomte, ou, au pis aller, 
Fresnay[358]? car, encore que ce faubourg soit du Maine, il n'y a point
de prisons; il faut qu'il y ait l du mystre! L'hte fut contraint
d'ouvrir  la Rappinire, qui entra avec dix archers, lesquels menoient
un homme attach, comme je vous viens de dire, et qui ne faisoit que
rire, surtout quand il regardoit la Rappinire, ce qu'il faisoit
fixement, contre l'ordinaire des criminels; et c'est la premire raison
pourquoi il ne le mena pas au Mans.

[Note 358: Petite ville du Maine, sur la Sarthe,  six lieues S.-O.
de Mamers.]

Or vous saurez que, la Rappinire ayant appris que l'on avoit fait
plusieurs voleries et pill quelques maisons champtres, il se mit en
devoir de chercher les malfaiteurs. Comme lui et ses archers
approchoient de la fort de Persaine, ils virent un homme qui en
sortoit; mais quand il aperut cette troupe d'hommes  cheval, il reprit
le chemin du bois, ce qui fit juger  la Rappinire que ce pouvoit en
tre un. Il piqua si fort et ses gens aussi, qu'ils attraprent cet
homme, qui ne repondit qu'en termes confus aux interrogats que la
Rappinire lui fit, mais qui ne parut point de l'tre; au contraire, il
se mit  rire et  regarder fixement la Rappinire, lequel tant plus il
le consideroit, tant plus il s'imaginoit de l'avoir vu autrefois, et il
ne se trompoit pas; mais du temps qu'ils s'etoient vus, l'on portoit les
cheveux courts et de grandes barbes[359], et cet homme-l avoit la
chevelure fort longue et point de barbe, et d'ailleurs les habits
differents; tout cela lui en toit la connoissance. Il le fit neanmoins
attacher  un banc de la table de la cuisine qui etoit  dossier 
l'antique, et le laissa en la garde de deux archers, et s'en alla
coucher aprs avoir fait un peu de collation.

[Note 359: Tallemant dit de mme en parlant du grand-pre du marquis
de Rambouillet: On portoit la barbe longuette en ce temps-l et les
cheveux courts. (Hist. du marq. de Ramb.) C'toit la mode encore sous
le rgne de Henri IV, comme on peut le voir par les gravures et les
portraits du temps. Franois 1er avoit commenc  mettre en faveur les
cheveux courts et la barbe longue, pour cacher, dit-on, une blessure
qu'il avoit reue au bas de la joue. Cette mode se transforma peu  peu
sous les rgnes suivants, les cheveux s'allongeant et la barbe se
rtrcissant par degrs. Sous Henri IV on portoit les cheveux plus longs
que sous Franois 1er, mais courts encore, surtout relativement 
l'immense chevelure et  la non moins immense perruque qui alloient les
remplacer sous Louis XIII et Louis XIV. Quant  la barbe, qui alloit
bientt devenir la maigre royale que chacun sait, elle gardoit encore
quelque chose de son ancienne prestance; elle prenoit dessus et dessous
le menton, pour descendre en s'effilant en pointe. Aussi Bassompierre,
en sortant de la Bastille, s'tonnoit-il de ne plus retrouver les barbes
de son temps. Louis XIII, dit Dulaure, monta imberbe sur le trne de
son glorieux pre. Les courtisans, voyant leur jeune roi sans barbe,
trouvrent la leur trop longue: ils la rduisirent bientt, etc.
(Pogonologie, p. 37.) V., dans Tallemant, Historiette de Louis XIII, la
chanson:

       Hlas! ma pauvre barbe.
     Qu'est-ce qui t'a faite ainsi?
       C'est le grand roi Louis
     Treizime de ce nom,
     Qui toute a barb sa maison, etc.

Le mme Louis XIII portoit d'abord les cheveux courts dans sa premire
jeunesse, comme le prouve une mdaille frappe  cette poque, mais
bientt il laissa crotre sa chevelure, qu'il ne tarda pas  porter dans
toute sa longueur.]

Le lendemain, le Destin se leva le premier, et, en passant par la
cuisine, il vit les archers endormis sur une mechante paillasse, et un
homme attach  un des bancs de la table, lequel lui fit signe de
s'approcher, ce qu'il fit; mais il fut fort etonn quand le prisonnier
lui dit: Vous souvient-il quand vous ftes attaqu  Paris sur le
Pont-Neuf, o vous ftes vol, et principalement d'une bote de
portrait? J'etois alors avec le sieur de la Rappinire, qui etoit notre
capitaine. Ce fut lui qui me fit avancer pour vous attaquer; vous savez
tout ce qui se passa. J'ai appris que vous avez tout su de Doguin 
l'heure de sa mort, et que la Rappinire vous a rendu votre bote. Vous
avez une belle occasion de vous venger de lui, car, s'il me mne au
Mans, comme il fera peut-tre, j'y serai pendu sans doute; mais il ne
tiendra qu' vous qu'il ne soit de la danse: il ne faudra que joindre
votre deposition  la mienne, et puis vous savez comme va la justice du
Mans[360]. Le Destin le quitta, et attendit que la Rappinire ft lev.
Ce fut pour lors qu'il temoigna bien qu'il n'etoit pas vindicatif, car
il l'avertit du dessein du criminel, en lui disant tout ce qu'il avoit
dit de lui, et ensuite lui conseilla de s'en retourner et de laisser ce
miserable. Il vouloit attendre que les comediennes fussent leves pour
leur donner le bon jour; mais le Destin lui dit franchement que l'Etoile
ne le pourroit pas voir sans s'emporter furieusement contre lui avec
justice; il lui dit de plus que, si le vice-bailli d'Alenon (qui est le
prevt de ce bailliage-l) savoit tout ce mange, il le viendroit
prendre. Il le crut, fit detacher le prisonnier, qu'il laissa en
libert, monta  cheval avec ses archers, et s'en alla sans payer
l'htesse (ce qui lui etoit assez ordinaire) et sans remercier le
Destin, tant il etoit troubl.

[Note 360: La justice du Mans devoit sans doute avoir acquis une
grande habilet et une promptitude remarquable, grce  l'exercice que
lui donnoit l'esprit processif et litigieux des Manceaux. On sait, en
effet, qu'ils ont t renomms de tout temps, non moins que les
Normands, pour leurs habitudes chicanires. Boileau les associe 
ceux-ci dans ses Satires (XII, 341) et ses Eptres (II, 31); il y
revient encore dans le Lutrin (I, 31). De mme Racine dans les Plaideurs
(III, 3), Dufresnoy dans la Rconciliation normande (IV, 3), etc., ont
fait allusion  leur got bien connu pour les procs. Un Manceau vaut
un Normand et demi, dit le proverbe.]

Aprs son depart, le Destin appela Roquebrune, l'Olive et le Dcorateur,
qu'il mena dans la ville, et allrent directement au grand jeu de paume,
o ils trouvrent six gentilshommes qui jouoient partie. Il demanda le
matre du tripot, et ceux qui etoient dans la galerie, ayant connu que
c'toient des comediens, dirent aux joueurs que c'etoient des comediens,
et qu'il y en avoit un qui avoit fort bonne mine. Les joueurs achevrent
leur partie et montrent dans une chambre pour se faire frotter, tandis
que le Destin traitoit avec le matre du jeu de paume. Ces gentilhommes,
etant descendus  demi vtus, salurent le Destin et lui demandrent
toutes les particularits de la troupe, de quel nombre de personnes elle
etoit compose, s'il y avoit de bons acteurs, s'ils avoient de beaux
habits, et si les femmes etoient belles. Le Destin repondit sur tous ces
chefs; en suite de quoi ces gentilshommes lui offrirent service, et
prirent le matre de les accommoder, ajoutant que, s'ils avoient
patience qu'ils fussent tout  fait habills, qu'ils boiroient ensemble;
ce que le Destin accepta pour faire des amis en cas que Saldagne le
chercht encore, car il en avoit toujours de l'apprehension.

Cependant il convint du prix pour le louage d tripot, et ensuite le
Decorateur alla chercher un menuisier pour btir le thetre suivant le
modle qu'il lui bailla; et les joueurs etant habills, le Destin
s'approcha d'eux de si bonne grce, et avec sa grande mine leur fit
parotre tant d'esprit, qu'ils conurent de l'amiti pour lui. Ils lui
demandrent o la troupe etoit loge, et lui leur ayant repondu qu'elle
etoit aux Chnes-Verts en Mont-Fort, ils lui dirent: Allons boire dans
un logis qui sera votre fait; nous voulons vous aider  faire le
march. Ils y allrent, furent d'accord du prix pour trois chambres, et
y dejeunrent trs bien. Vous pouvez bien croire que leur entretien ne
fut que de vers et de pices de thetre, en suite de quoi ils firent
grande amiti, et allrent avec lui voir les comediennes, qui etoient
sur le point de dner, ce qui fut cause que ces gentilshommes ne
demeurrent pas longtemps avec elles. Ils les entretinrent pourtant
agreablement pendant le peu de temps qu'ils y furent; ils leur offrirent
service et protection, car c'etoient des principaux de la ville. Aprs
le dner l'on fit porter le bagage comique  la Coupe-d'Or, qui etoit le
logis que le Destin avoit retenu, et quand le thetre fut en etat, ils
commencrent  representer.

Nous les laisserons dans cet exercice, dans lequel ils firent tous voir
qu'ils n'etoient pas apprentis, et retournerons voir ce que fait
Saldagne depuis sa chute.




CHAPITRE VI.

Mort de Saldagne.

Vous avez vu dans le douzime chapitre de la seconde partie de ce Roman
comme Saldagne etoit demeur dans un lit, malade de sa chute, dans la
maison du baron d'Arques,  l'appartement de Verville, et ses valets si
ivres dans une htellerie d'un bourg distant de deux lieues de la dite
maison, que celui de Verville eut bien de la peine  leur faire
comprendre que la demoiselle s'etoit sauve, et que l'autre homme que
son matre leur avoit donn la suivoit avec l'autre cheval. Aprs qu'ils
se furent bien frott les yeux, et bill chacun trois ou quatre fois,
et allong les bras en s'etirant, ils se mirent en devoir de la
chercher. Ce valet leur fit prendre un chemin par lequel il savoit bien
qu'ils ne la trouveroient pas, suivant l'ordre que son matre lui en
avoit donn; aussi ils roulrent trois jours, au bout desquels ils s'en
retournrent trouver Saldagne, qui n'etoit pas encore gueri de sa chute,
ni mme en etat de quitter le lit, auquel ils dirent que la fille
s'etoit sauve, mais que l'homme que M. de Verville leur avoit baill la
suivoit  cheval. Saldagne pensa enrager  la reception de cette
nouvelle, et bien prit  ses valets qu'il etoit au lit et attach par
une jambe, car s'il et et debout, ou s'il et pu se lever, ils
n'eussent pas seulement essuy des paroles, comme ils firent, mais il
les auroit rous de coups de bton, car il pesta si furieusement contre
eux, leur disant toutes les injures imaginables, et se mit si fort en
colre, que son mal augmenta et la fivre le reprit, en sorte que, quand
le chirurgien vint pour le panser, il apprehenda que la gangrne ne se
mt  sa jambe, tant elle etoit enflamme, et mme il y avoit quelque
lividit, ce qui l'obligea d'aller trouver Verville, auquel il conta cet
accident, lequel se douta bien de ce qui l'avoit caus, et qui alla
aussitt voir Saldagne, pour lui demander la cause de son alteration, ce
qu'il savoit assez, car il avoit et averti par son valet de tout le
succs de l'affaire; et, l'ayant appris de lui-mme, il lui redoubla sa
douleur en lui disant que c'etoit lui qui avoit tram cette pice pour
lui eviter la plus mauvaise affaire qui lui pt jamais arriver: Car,
lui dit-il, vous voyez bien que personne n'a voulu retirer cette fille,
et je vous declare que, si j'ai souffert que ma femme, votre soeur,
l'ait loge ceans, ce n'a et qu' dessein de la remettre entre les
mains de son frre et de ses amis. Dites-moi un peu, que seriez-vous
devenu si l'on avoit fait des informations contre vous pour un rapt, qui
est un crime capital et que l'on ne pardonne point[361]? Vous croyez
peut-tre que la bassesse de sa naissance et la profession qu'elle fait
vous auroient excus de cette licence, et en cela vous vous flattez, car
apprenez qu'elle est fille de gentilhomme et de demoiselle, et qu'au
bout vous n'y auriez pas trouv votre compte. Et aprs tout, quand les
moyens de la justice auroient manqu, sachez qu'elle a un frre qui
s'en seroit veng; car c'est un homme qui a du coeur, et vous l'avez
eprouv en plusieurs rencontres, ce qui vous devroit obliger  avoir de
l'estime pour lui, plutt que de le persecuter comme vous faites.

[Note 361: Quelquefois pourtant, surtout quand ces violences toient
exerces par des personnages puissants contre des femmes de classe
infrieure. (Mm. de Chavagnac, 1699, in-12, p. 100.) Il y a,  cette
poque, bien des faits historiques qui peuvent servir d'excuse et de
justification au grand nombre de rapts, de violences, de meurtres, qu'on
trouve dans le Roman comique, et  la facilit avec laquelle la justice
passe par-dessus. Qu'il me suffise de citer, outre l'enlvement, par le
pre du comte de Chavagnac, de la veuve d'un sieur de Montbrun, celui de
madame de Miramion, dans le bois de Boulogne, aux portes mmes de Paris,
et son audacieuse squestration par Bussy au chteau de Launay, prs de
Sens, crime qui, malgr un commencement de poursuites, finit par rester
impuni. (V. Mm. de Bussy, d. Amst,, 1731, p. 160 et suiv.) Il y avoit
l un reste des habitudes fodales et une dernire trace de l'ancien
respect pour le droit du plus fort et la lgitimit de l'pe. C'est
surtout dans Brantme qu'on peut lire le rcit des attentats les plus
frquents et les plus audacieux commis sur les personnes les plus
illustres, sans que la justice intervnt pour les punir. Ces violences
sembloient admises par les moeurs. Les Mmoires contemporains et les
Historiettes de Tallemant des Raux pourroient nous fournir  l'appui
plus d'un trait, que leurs narrateurs racontent comme une chose toute
simple, et que nous serions loin de trouver tels aujourd'hui. Vouloit-on
se dfaire de Jacques de Lafin, qui avoit rvl au roi le complot du
marchal de Biron, et de Concini, on les assassinoit en plein jour, sur
un pont, sans qu'on songet  poursuivre les meurtriers. Saint-Germain
Beaupr faisoit assassiner par son laquais, dans la rue Saint-Antoine,
un gentilhomme nomm Villeprau. D'Harcourt et d'Hocquincourt
proposoient  Anne d'Autriche de la dfaire ainsi de Cond. Le chevalier
de Guise ne faisoit pas plus de crmonies pour passer son pe au
travers du corps, en pleine rue Saint-Honor, au vieux baron de Luz, 
peu prs comme son frre an avoit fait pour Saint-Paul; et ce crime
non seulement demeuroit impuni, mais valoit au meurtrier les plus
chaleureuses flicitations des plus grands personnages. (Lett. de Malh.,
1er fvr. 1613.) On peut lire les Grands jours d'Auvergne pour avoir une
ide des actes incroyables que se permettoient les gentilshommes
d'alors. La justice, dans ces cas-l, ne demandoit pas mieux que de
faire comme nous le dit l'auteur (ch. 6)  propos de la mort de
Saldagne: Personne ne se plaignant, d'ailleurs que ceux qui pouvoient
tre souponns toient des principaux gentilshommes de la ville, cela
demeura dans le silence. Bossuet lui-mme, parlant de ceux qui
offroient  Charles II d'assassiner Cromwell, se borne  dire: Sa
grande me a ddaign ces moyens trop bas; il a cru qu'en quelque tat
que fussent les rois, il toit de leur majest de n'agir que par les
lois ou par les armes. V. Orais. fun. de la reine d'Anglet., vers la
fin.]

Il est temps de cesser ces vaines poursuites, o vous pourriez  la fin
succomber, car vous savez bien que le desespoir fait tout hasarder; il
vaut donc mieux pour vous le laisser en paix.

Ce discours, qui devoit obliger Saldagne  rentrer en lui-mme, ne
servit qu' lui redoubler sa rage et  lui faire prendre d'etranges
resolutions, qu'il dissimula en presence de Verville, et qu'il tcha
depuis  executer. Il se depcha de guerir, et sitt qu'il fut en etat
de pouvoir monter  cheval il prit cong de Verville, et  mme temps il
prit le chemin du Mans, o il croyoit trouver la troupe; mais ayant
appris qu'elle en etoit partie pour aller  Alenon, il se resolut d'y
aller. Il passa par Vivain, o il fit repatre ses gens et trois
coupe-jarrets qu'il avoit pris avec lui[362]. Quand il entra au logis du
Coq-Hardi, o il mit pied  terre, il entendit une grande rumeur:
c'etoient les marchands de toile, qui, etant alls au march  Beaumont,
s'etoient aperus du larcin que leur avoit fait la Rancune, et etoient
revenus s'en plaindre  l'htesse, qui, en criant bien fort, leur
soutenoit qu'elle n'en etoit pas responsable, puisqu'ils ne lui avoient
pas baill leurs balles  garder, mais les avoient fait porter dans
leurs chambres; et les marchands repliquoient: Cela est vrai; mais que
diable aviez-vous affaire d'y mettre coucher ces bateleurs? car, sans
doute, c'est eux qui nous ont vols.--Mais, repartit l'htesse,
trouvtes-vous vos balles creves, ou les cordes defaites?--Non,
disoient les marchands; et c'est ce qui nous etonne, car elles etoient
noues comme si nous-mmes l'eussions fait!--Or, allez vous promener!
dit l'htesse. Les marchands vouloient repliquer, quand Saldagne jura
qu'il les battroit s'ils menoient plus de bruit. Ces pauvres marchands,
voyant tant de gens, et de si mauvaise mine, furent contraints de faire
silence, et attendirent leur depart pour recommencer leur dispute avec
l'htesse.

[Note 362: On voit dans la Relation des grands jours d'Auvergne et
dans beaucoup de tragi-comdies du temps que c'toit l'usage des
gentilshommes de recourir  des spadassins qu'ils payoient pour leurs
guet-apens. Ce n'toit pas seulement pour les assassinats qu'ils en
agissoient ainsi, mais pour leurs distributions de coups de bton et
leurs menues vengeances. Le duc d'Epernon, non content de ses laquais,
avoit ses donneurs d'trivires gags.]

Aprs que Saldagne et ses gens et ses chevaux eurent repu, il prit la
route d'Alenon, o il arriva fort tard. Il ne dormit point de toute la
nuit, qu'il employa  penser aux moyens de se venger sur le Destin de
l'affront qu'il lui avoit fait de lui avoir ravi sa proie; et comme il
etoit fort brutal, il ne prit que des resolutions brutales. Le lendemain
il alla  la comedie avec ses compagnons, qu'il fit passer devant, et
paya pour quatre. Ils n'etoient connus de personne: ainsi il leur fut
facile de passer pour etrangers. Pour lui, il entra le visage couvert de
son manteau et la tte enfonce dans son chapeau, comme un homme qui ne
veut pas tre connu. Il s'assit et assista  la comedie, o il s'ennuya
autant que les autres y eurent de satisfaction, car tous admirrent
l'Etoile, qui representa ce jour-l la Cleoptre de la pompeuse tragedie
du grand Pompe, de l'inimitable Corneille. Quand elle fut finie,
Saldagne et ses gens demeurrent dans le jeu de paume, resolus d'y
attaquer le Destin. Mais cette troupe avoit si fort gagn les bonnes
grces de toute la noblesse et de tous les honntes bourgeois d'Alenon,
que ceux et celles qui la composoient n'alloient point au thetre ni ne
s'en retournoient point  leur logis qu'avec grand cortge.

Ce jour-l une jeune dame veuve fort galante, qu'on appeloit madame de
Villefleur, convia les comediennes  souper (ce que Saldagne put
facilement entendre). Elles s'en excusrent civilement, mais, voyant
qu'elle persistoit de si bonne grce  les en prier, elles lui promirent
d'y aller. Ensuite elles se retirrent, mais trs bien accompagnes, et
notamment de ces gentilshommes qui jouoient  la paume quand le Destin
vint pour louer le tripot, et d'un grand nombre d'autres; ce qui rompit
le mauvais dessein de Saldagne, qui n'osa clater devant tant d'honntes
gens, avec lesquels il n'et pas trouv son compte. Mais il s'avisa de
la plus insigne mchancet que l'on puisse imaginer, qui fut d'enlever
l'Etoile quand elle sortiroit de chez madame de Villefleur, et de tuer
tous ceux qui voudroient s'y opposer,  la faveur de la nuit. Les trois
comediennes y allrent souper et passer la veille. Or, comme je vous ai
dej dit, cette dame toit jeune et fort galante, ce qui attiroit  sa
maison toute la belle compagnie, qui augmenta ce soir-l  cause des
comediennes. Or Saldagne s'etoit imagin d'enlever l'Etoile avec autant
de facilit que quand il l'avoit ravie lorsque le valet du Destin la
conduisoit, suivant la maudite invention de la Rappinire. Il prit donc
un fort cheval, qu'il fit tenir par un de ses laquais, lequel il posta 
la porte de la maison de ladite dame de Villefleur, qui etoit situe
dans une petite rue proche du Palais, croyant qu'il lui seroit facile de
faire sortir l'Etoile sous quelque prtexte, et la monter promptement
sur le cheval, avec l'aide de ses trois hommes, qui battoient
l'estrade[363] dans la grande place, pour la mener aprs o il lui
plairoit. Enfin il se repaissoit de ses vaines chimres et tenoit dej
la proie en imagination; mais il arriva qu'un homme d'eglise (qui
n'etoit pas de ceux qui font scrupule de tout et bien souvent de rien,
car il frequentoit les honorables compagnies et aimoit si fort la
comedie qu'il faisoit connoissance avec tous les comediens qui venoient
 Alenon[364], et l'avoit fait fort etroitement avec ceux de notre
illustre troupe[365]) alloit veiller ce soir-l chez madame de
Villefleur, et ayant aperu un laquais (qu'il ne connoissoit point, non
plus que la livre qu'il portoit) tenant un cheval par la bride, et
l'ayant enquis  qui il etoit et ce qu'il faisoit l, et si son matre
etoit dans la maison, et ayant trouv beaucoup d'obscurit en ses
reponses, il monta  la salle o etoit la compagnie,  laquelle il
raconta ce qu'il avoit vu, et qu'il avoit ou marcher des personnes 
l'entre de la petite rue. Le Destin, qui avoit observ cet homme qui se
cachoit le visage de son manteau, et qui avoit toujours l'imagination
frappe de Saldagne, ne douta point que ce ne ft lui; pourtant il n'en
avoit rien dit  personne, mais il avoit men tous ses compagnons chez
madame de Villefleur, pour faire escorte aux demoiselles qui y
veilloient. Mais ayant appris de la bouche de l'ecclsiastique ce que
vous venez d'our, il fut confirm dans la croyance que c'etoit Saldagne
qui vouloit hasarder un second enlvement de sa chre l'Etoile. L'on
consulta ce que l'on devoit faire, et l'on conclut que l'on attendroit
l'evenement, et que, si personne ne paroissoit devant l'heure de la
retraite l'on sortiroit avec toute la prcaution que l'on peut prendre
en pareilles occasions. Mais l'on ne demeura pas longtemps qu'un homme
inconnu entra et demanda mademoiselle de l'Etoile,  laquelle il dit
qu'une demoiselle de ses amies lui vouloit dire un mot  la rue, et
qu'elle la prioit de descendre pour un moment. L'on jugea alors que
c'etoit par ce moyen que Saldagne vouloit reussir  son dessein, ce qui
obligea tous ceux de la compagnie  se mettre en tat de le bien
recevoir. L'on ne trouva pas bon qu'aucune des comediennes descendt,
mais l'on fit avancer une des femmes de chambre de madame de Villefleur,
que Saldagne saisit aussitt, croyant que ce ft l'Etoile[366]. Mais il
fut bien etonn quand il se trouva investi d'un grand nombre d'hommes
arms, car il en etoit pass une partie par une porte qui est sur la
grande place, et les autres par la porte ordinaire. Mais comme il
n'avoit du jugement qu'autant qu'un brutal en peut avoir, et sans
considerer si ses gens etoient joints  lui, il tira un coup de pistolet
dont un des comediens fut bless legrement, mais qui fut suivi d'une
demi-douzaine qu'on dechargea sur lui. Ses gens, qui ourent le bruit,
au lieu de s'approcher pour le secourir, firent comme font ordinairement
ces canailles que l'on emploie pour assassiner quelqu'un, qui s'enfuient
quand ils trouvent de la resistance; autant en firent les compagnons de
Saldagne, qui etoit tomb, car il avoit un coup de pistolet  la tte et
deux dans le corps. L'on apporta de la lumire pour le regarder, mais
personne ne le connut que les comediens et comediennes, qui assurrent
que c'etoit Saldagne. On le crut mort, quoiqu'il ne le ft pas, ce qui
fut cause que l'on aida  son laquais  le mettre de travers sur son
cheval; il le mena  son logis, o on lui reconnut encore quelque signe
de vie, ce qui obligea l'hte  le faire panser; mais ce fut
inutilement, car il mourut le lendemain.

[Note 363: C'est--dire qui se tenoient aux aguets et alloient  la
dcouverte.]

[Note 364: Cela n'toit pas alors fort rare ni extraordinaire.
Racine, dans l'Abrg de l'histoire de Port-Royal (1re partie), rapporte
un mot du fameux partisan Jean de Werth (prisonnier de 1638  1642), qui
s'tonnoit de voir en France les saints en prison et les vques  la
comdie. Renaudot nous apprend de mme que les ecclsiastiques, aussi
bien que les hommes du monde, assistrent en foule  l'Andromde de
Corneille (Gaz. de France, 1650). L'abb de Marolles raconte, dans ses
Mmoires, que les cardinaux, le nonce apostolique et les prlats les
plus pieux assistoient aux ballets de la cour (Neuvime discours sur les
ballets); qu'on y prparoit des places pour les abbs, les confesseurs
et les aumniers de Richelieu, et qu'aprs la reprsentation de Mirame,
on vit l'vque de Chartres, Valanay, le marchal de camp comique,
descendre de dessus le thtre pour prsenter la collation  la reine.
Ce fut le mme prlat qui fut l'ordonnateur du ballet de la Flicit, 
l'htel de Richelieu. Cospan lui-mme, le saint vque de Lisieux, ne
reculoit pas devant ce divertissement profane, et le cardinal de Retz
rapporte dans ses Mmoires qu'il accepta un jour, sans la moindre
difficult, la proposition que lui firent mesdames de Choisy et de
Vendme de lui donner la comdie dans la maison de l'archevque de
Paris,  Saint-Cloud. Flchier raconte, dans la Relation des grands
jours d'Auvergne, que, sous l'piscopat de Joachim d'Estaing, 
Clermont, on voyoit, aprs le sermon ou l'office, les chanoines courir
aux comdies avec des dames. Lui-mme dclare qu'il n'est pas ennemi
jur de ces divertissements. D'aprs Tallemant, la femme du lieutenant
criminel Tardieu se fit un jour conduire par l'vque de Rennes 
l'htel de Bourgogne, pour y voir l'Oedipe de Corneille. Quand deux
cardinaux, Richelieu et Mazarin, favorisoient particulirement ce genre
de spectacle, les vques mondains et les abbs beaux esprits, comme il
n'en manquoit pas, devoient se croire suffisamment autoriss  les
frquenter.]

[Note 365: Plusieurs troupes comiques se donnoient ainsi le nom
d'illustres. Le thtre sur lequel Molire commena  jouer, sous la
direction des Bjart (1645), s'intituloit l'illustre thtre.]

[Note 366: On lit une anecdote historique tout  fait analogue dans
les Lettres de Malherbe  Peiresc (4 juillet 1614).]

Son corps fut port en son pays, o il fut reu par ses soeurs et leurs
maris. Elles le pleurrent par contenance, mais dans leur coeur elles
furent trs aises de sa mort; et j'oserois croire que madame de
Saint-Far et bien voulu que son brutal de mari et eu un pareil sort,
et il le devoit avoir  cause de la sympathie; pourtant je ne voudrois
pas faire de jugement temeraire. La justice se mit en devoir de faire
quelques formalits; mais n'ayant trouv personne et personne ne se
plaignant, d'ailleurs que ceux qui pouvoient tre souponns etoient des
principaux gentilshommes de la ville, cela demeura dans le silence. Les
comediennes furent conduites  leur logis, o elles apprirent le
lendemain la mort de Saldagne, dont elles se rejouirent fort, etant
alors en assurance; car partout elles n'avoient que des amis, et partout
ce seul ennemi, car il les suivoit partout.




CHAPITRE VII.

Suite de l'histoire de la Caverne.

Le Destin avec l'Olive allrent le lendemain chez le prtre, que l'on
appeloit M. le prieur[367] de Saint-Louis (qui est un titre, plutt
honorable que lucratif, d'une petite eglise qui est situe dans une le
que fait la rivire de Sarthe entre les ponts d'Alenon), pour le
remercier de ce que par son moyen ils avoient vit le plus grand
malheur qui leur pt jamais arriver, et qui ensuite les avoit mis dans
un parfait repos, puisqu'ils n'avoient plus rien  craindre aprs la
mort funeste du miserable Saldagne, qui continuoit toujours  les
troubler. Vous ne devez pas vous etonner si les comediens et comediennes
de cette troupe avoient reu le bienfait d'un prtre, puisque vous avez
pu voir dans les aventures comiques de cette illustre histoire les bons
offices que trois ou quatre curs leur avoient rendus dans le logis o
l'on se battoit la nuit, et le soin qu'ils avoient eu de loger et garder
Angelique aprs qu'elle fut retrouve, et autres que vous avez pu
remarquer et que vous verrez encore  la suite. Ce prieur, qui n'avoit
fait que simplement connoissance avec eux, fit alors une fort etroite
amiti, en sorte qu'ils se visitrent depuis et mangrent souvent
ensemble. Or, un jour que M. de Saint-Louis etoit dans la chambre des
comediennes (c'toit un vendredi, que l'on ne representoit pas[368]) le
Destin et l'Etoile prirent la Caverne d'achever son histoire. Elle eut
un peu de peine  s'y resoudre, mais enfin elle toussa trois ou quatre
fois et cracha bien autant; l'on dit qu'elle se moucha aussi et se mit
en etat de parler, quand M. de Saint-Louis voulut sortir, croyant qu'il
y et quelque secret mystre qu'elle n'et pas voulu que tout le monde
et entendu; mais il fut arrt par tous ceux de la troupe, qui
l'assurrent qu'ils seroient trs aises qu'il apprt leurs aventures.
Et j'ose croire, dit l'Etoile (qui avoit l'esprit fort eclair), que
vous n'tes pas venu jusqu' l'ge o vous tes sans en avoir eprouv
quelques-unes; car vous n'avez pas la mine d'avoir toujours port la
soutane. Ces paroles demontrent un peu le prieur, qui leur avoua
franchement que ses aventures ne rempliroient pas mal une partie de
roman, au lieu des histoires fabuleuses que l'on y met le plus souvent.
L'Etoile lui repartit qu'elle jugeoit bien qu'elles etoient dignes
d'tre oues, et l'engagea les raconter  la premire requisition qui
lui en seroit faite; ce qu'il promit fort agreablement. Alors la Caverne
reprit son histoire en cette sorte:

[Note 367: Il y avoit des prieurs de diverses sortes: par exemple
les prieurs simples, qui n'obligeoient qu' la rcitation du brviaire,
et les prieurs conventuels, qu'on ne pouvoit possder sans tre
prtre.]

[Note 368: Les troupes de Paris, au contraire, reprsentoient
toujours le vendredi, sauf dans les temps de relche ncessaire. Du
reste, aucune troupe ne jouoit tous les jours; on ne reprsentoit, 
Paris, que trois fois la semaine: les vendredi, dimanche et mardi, sans
parler des jours de ftes non solennelles qui se rencontroient en
dehors. (Chappuz., 2e, l., 15.)]

Le levrier qui nous fit peur interrompit ce que vous allez apprendre.
La proposition que le baron de Sigognac fit faire  ma mre (par le bon
cur) de l'pouser la rendit aussi afflige que j'en etois joyeuse,
comme je vous ai dej dit; et ce qui augmentoit son affliction, c'etoit
de ne savoir par quel moyen sortir de son chteau: de le faire seules,
nous n'eussions pu aller gure loin qu'il ne nous et fait suivre et
reprendre, et ensuite peut-tre maltraiter. D'ailleurs c'etoit hasarder
 perdre nos nippes, qui etoient le seul moyen qui nous restoit pour
subsister; mais le bonheur nous en fournit un tout  fait plausible. Ce
baron, qui avoit toujours et un homme farouche et sans humanit, ayant
pass de l'excs de l'insensibilit brutale  la plus belle de toutes
les passions, qui est l'amour, qu'il n'avoit jamais ressentie, ce fut
avec tant de violence, qu'il en fut malade, et malade  la mort. Au
commencement de sa maladie, ma mre s'entremit de le servir; mais son
mal augmentoit toutes les fois qu'elle approchoit de son lit, ce qu'elle
ayant aperu, comme elle etoit femme d'esprit, elle dit  ses
domestiques qu'elle et sa fille leur etoient plutt des sujets
d'empchemens que necessaires, et partant qu'elle les prioit de leur
procurer des montures pour nous porter et une charrette pour le bagage.
Ils eurent un peu de peine  s'y resoudre; mais le cur survenant et
ayant reconnu que monsieur le baron etoit en rverie[369], se mit en
devoir d'en chercher. Enfin il trouva ce qui nous etoit necessaire.

[Note 369: Dans le dlire.]

Le lendemain nous fmes charger notre equipage, et aprs avoir pris
cong des domestiques, et principalement de cet obligeant cur, nous
allmes coucher  une petite ville de Perigord dont je n'ai pas retenu
le nom; mais je sais bien que c'etoit celle o l'on alla querir un
chirurgien pour panser ma mre, qui avoit et blesse quand les gens du
baron de Sigognac nous prirent pour les bohemiens. Nous descendmes dans
un logis o l'on nous prit aussitt pour ce que nous etions, car une
chambrire dit assez haut: Courage! l'on fera la comedie, puisque voici
l'autre partie de la troupe arrive. Ce qui nous fit connotre qu'il y
avoit l dj quelque dbris de caravane comique, dont nous fmes trs
aises, parce que nous pourrions faire troupe et ainsi gagner notre vie.
Nous ne nous trompmes point, car le lendemain (aprs que nous emes
congdi la charrette et les chevaux) deux comediens, qui avoient appris
notre arrive, nous vinrent voir, et nous apprirent qu'un de leurs
compagnons avec sa femme les avoit quitts, et que, si nous voulions
nous joindre  eux, nous pourrions faire affaires. Ma mre, qui etoit
encore fort belle, accepta l'offre qu'ils nous firent, et l'on fut
d'accord qu'elle auroit les premiers rles, et l'autre femme qui etoit
reste les seconds, et moi je ferois ce que l'on voudroit, car je
n'avois pas plus de treize ou quatorze ans.

Nous representmes environ quinze jours, cette ville-l n'etant pas
capable de nous entretenir davantage de temps. D'ailleurs, ma mre
pressa d'en sortir et de nous eloigner de ce pays-l, de crainte que ce
baron, etant gueri, ne nous chercht et ne nous ft quelque insulte.
Nous fmes environ quarante lieues sans nous arrter, et,  la premire
ville o nous representmes, le matre de la troupe, que l'on appeloit
Bellefleur[370], parla de mariage  ma mre; mais elle le remercia et le
conjura  mme temps de ne prendre pas la peine d'tre son galant, parce
qu'elle etoit dej avance en ge et qu'elle avoit resolu de ne se
remarier jamais. Bellefleur, ayant appris une si ferme resolution, ne
lui en parla plus depuis.

[Note 370: Les noms de ce genre, tirs du rgne vgtal, toient
fort communs parmi les comdiens; on connot, par exemple, Bellerose et
mademoiselle Bellerose, Floridor, mademoiselle La Fleur, plus tard
Fleuri, sans parler de Des OEillets, etc.]

Nous roulmes trois ou quatre annes avec succs. Je devins grande, et
ma mre si valtudinaire qu'elle ne pouvoit plus representer. Comme
j'avois exerc avec la satisfaction des auditeurs et l'approbation de la
troupe, je fus subrge en sa place. Bellefleur, qui ne l'avoit pu avoir
en mariage, me demanda  elle pour tre sa femme; mais elle ne lui
repondit pas selon son desir, car elle et bien voulu trouver quelque
occasion pour se retirer  Marseille. Mais etant tombe malade  Troyes
en Champagne, et apprehendant de me laisser seule, elle me communiqua le
dessein de Bellefleur. La necessit presente m'obligea de l'accepter.
D'ailleurs c'etoit un fort honnte homme; il est vrai qu'il et pu tre
mon pre. Ma mre eut donc la satisfaction de me voir marie et de
mourir quelques jours aprs. J'en fus afflige autant qu'une fille le
peut tre; mais comme le temps gurit tout, nous reprmes notre
exercice, et quelque temps aprs je devins grosse. Celui de mon
accouchement etant venu, je mis au monde cette fille que vous voyez,
Angelique, qui m'a tant cot de larmes, et qui m'en fera bien verser,
si je demeure encore quelque temps en ce monde.

Comme elle alloit poursuivre, le Destin l'interrompit, lui disant
qu'elle ne pouvoit esperer  l'avenir que toute sorte de satisfaction,
puisqu'un seigneur tel qu'etoit Leandre la vouloit pour femme. L'on dit
en commun proverbe que lupus in fabula[371] (excusez ces trois mots de
latin, assez faciles  entendre); aussi, comme la Caverne alloit achever
son histoire, Leandre entra, et salua tous ceux de la compagnie. Il
etoit vtu de noir et suivi de trois laquais aussi vtus de noir, ce qui
donna assez  connotre que son pre etoit mort. Le prieur de
Saint-Louis sortit et s'en alla, et je finis ici ce chapitre.

[Note 371: Proverbe latin, qu'on trouve dans Plaute (Stich. IV, I,
v. 71), Trence (Adelph. IV, I, v. 21), Cicron (lettres  Attic., I.
XIII, lett. 33), etc. Il s'employoit dans l'origine pour dsigner un
interlocuteur qui foroit les autres  se taire, en survenant dans une
conversation, semblable au loup, qui, selon la croyance des anciens,
rendoit muet l'homme qui le rencontroit d'abord. V. Virg., 9e gl., v.
53: Lupi Moerin videre priores. C'toit l son sens primitif, mais il
s'tendit peu  peu jusqu' une signification analogue  celle de notre
proverbe populaire: Quand on parle du loup, etc.]




CHAPITRE VIII.

Fin de l'histoire de la Caverne.

Aprs que Leandre eut fait toutes les ceremonies de son arrive, le
Destin lui dit qu'il se falloit consoler de la mort de son pre, et se
fliciter des grands biens qu'il lui avoit laisss. Leandre le remercia
du premier, avouant que pour la mort de son pre, il y avoit longtemps
qu'il l'attendoit avec impatience[372]. Toutefois, leur dit-il, il ne
seroit pas seant que je parusse sur le thetre si tt et si prs de mon
pays natal; il faut donc, s'il vous plat, que je demeure dans la troupe
sans representer jusqu' ce que nous soyons eloigns d'ici. Cette
proposition fut approuve de tous; en suite de quoi l'Etoile lui dit:
Monsieur, vous agreerez donc que je vous demande vos titres, et comme
il vous plat que nous vous appelions  present. Sur quoi Leandre lui
repondit: Le titre de mon pre etoit le baron de Rochepierre, lequel je
pourrais porter; mais je ne veux point que l'on m'appelle autrement que
Leandre, nom sous lequel j'ai et si heureux que d'agreer  ma chre
Angelique. C'est donc ce nom-l que je veux porter jusques  la mort,
tant pour cette raison que pour vous faire voir que je veux executer
ponctuellement la resolution que je pris  mon dpart et que je
communiquai  tous ceux de la troupe. En suite de cette declaration,
les embrassades redoublrent, beaucoup de soupirs furent pousss,
quelques larmes coulrent des plus beaux yeux, et tous approuvrent la
resolution de Leandre, lequel, s'etant approch d'Angelique, lui conta
mille douceurs, auxquelles elle repondit avec tant d'esprit que Leandre
en fut d'autant plus confirm en sa resolution. Je vous aurois
volontiers fait le recit de leur entretien et de la manire qu'il se
passa, mais je ne suis pas amoureux comme ils etoient.

[Note 372: L'aveu est au moins singulier, et l'auteur le donne comme
une chose toute simple, voulant sans doute par l imiter Scarron, qui,
dans les deux premires parties, mentionne les vices et les actes les
moins excusables de ses personnages, sans avoir l'air de les blmer, et
se conformer au ton d'un roman comique et raliste, qui doit prendre les
moeurs telles qu'elles sont, sans vouloir moraliser ni sermonner hors de
propos et  contresens. C'est l une observation qu'on peut faire dans
la plupart des romans comiques et familiers du temps, dont les auteurs,
peu sensibles aux dlicatesses du sentiment, semblent en gnral remplis
d'indulgence pour tout ce qui n'est pas ridicule, mais simplement
malhonnte. C'est ainsi que Sorel, dans Francion (l. VIII), a l'air de
trouver fort joli le bon tour par lequel son hros assoupit un
crancier, puis lui prend ses crances dans sa poche et les brle; que
Tristan, dans le Page disgraci, laisse en paiement, dans une auberge,
une meute de chiens qui ne lui appartient pas, et traite la chose comme
une simple plaisanterie (ch. 30). Ce caractre se retrouve dans les
pices de Dancourt et de Regnard, comme dans le Gil-Blas de Le Sage; et,
du reste, il est commun aux romans picaresques et aux comdies de tous
les temps et de tous les pays. Personne n'ignore que le comte de
Grammont, et bien d'autres, trichoient au jeu, sans perdre pour cela
beaucoup de consideration, aux yeux mmes des plus honntes gens (V.
Tallemant, historiette de Beaulieu Picart, au dbut), et que l'honnte
Gourville, si estim de ses contemporains, enleva un jour un riche
directeur des postes, pour lui faire racheter sa libert  beaux deniers
comptants.]

Leandre leur dit de plus qu'il avoit donn ordre  toutes ses affaires,
qu'il avoit mis des fermiers dans toutes ses terres, et qu'il leur avoit
tait avancer chacun six mois, ce qui pouvoit monter  six mille livres,
qu'il avoit apportes afin que la troupe ne manqut de rien. A ce
discours, grands remerciements. Alors Ragotin (qui n'avoit point paru en
tout ce que nous avons dit en ces deux derniers chapitres) s'avana pour
dire que puisque M. Leandre ne vouloit pas representer en ce pays, qu'on
pouvoit bien lui bailler ses rles et qu'il s'en acquitteroit comme il
faut. Mais Roquebrune (qui etoit son antipode) dit que cela lui
appartenoit bien mieux qu' un petit bout de flambeau. Cette epithte
fit rire toute la compagnie; en suite de quoi le Destin dit que l'on y
aviseroit, et qu'en attendant la Caverne pourroit achever son histoire,
et qu'il seroit bon d'envoyer querir le prieur de Saint-Louis, afin
qu'il en out la fin comme il avoit fait la suite, et afin que plus
facilement il nous debitt la sienne. Mais la Caverne repondit qu'il
n'etoit pas necessaire, parce qu'en deux mots elle auroit achev. On lui
donna audience, et elle continua ainsi:

Je suis demeure au temps de mon accouchement d'Angelique; je vous ai
dit aussi que deux comediens nous vinrent trouver pour nous persuader de
faire troupe avec eux; mais je ne vous ai pas dit que c'etoient l'Olive
et un autre qui nous quitta depuis, en la place duquel nous remes
notre pote. Mais me voici au lieu de mes plus sensibles malheurs. Un
jour que nous allions representer la comedie du Menteur, de
l'incomparable M. Corneille, dans une ville de Flandre o nous etions
alors, un laquais d'une dame, qui avoit charge de garder sa chaise, la
quitta pour aller ivrogner, et aussitt une autre dame prit la place.
Quand celle  qui elle appartenoit vint pour s'y asseoir et la trouva
prise, elle dit civilement  celle qui l'occupoit que c'toit l sa
chaise et qu'elle la prioit de la lui laisser; l'autre repondit que si
cette chaise etoit sienne qu'elle la pourroit prendre, mais qu'elle ne
bougeroit pas de cette place-l. Les paroles augmentrent, et des
paroles l'on en vint aux mains. Les dames se tiroient les unes les
autres, ce qui auroit t peu, mais les hommes s'en mlrent; les parens
de chaque parti en formrent un chacun; l'on crioit, l'on se poussoit,
et nous regardions le jeu par les ouvertures des tentes du thtre. Mon
mari, qui devoit faire le personnage de Dorante, avoit son epe au ct;
quand il en vit une vingtaine de tires hors du fourreau, il ne
marchanda point, il sauta du thetre en bas et se jeta dans la mle,
ayant aussi l'epe  la main, tchant d'apaiser le tumulte, quand
quelqu'un de l'un des partis (le prenant sans doute pour tre du
contraire au sien) lui porta un grand coup d'epe que mon mari ne put
parer; car s'il s'en ft aperu, il lui et bien baill le change, car
il etoit fort adroit aux armes. Ce coup lui pera le coeur; il tomba, et
tout le monde s'enfuit. Je me jetai en bas du thetre et m'approchai de
mon mari, que je trouvai sans vie. Angelique (qui pouvoit avoir alors
treize ou quatorze ans) se joignit  moi avec tous ceux de la troupe.
Notre recours fut  verser des larmes, mais inutilement. Je fis enterrer
le corps de mon mari aprs qu'il eut t visit par la justice, qui me
demanda si je me voulois faire partie,  quoi je repondis que je n'en
avois pas le moyen. Nous sortmes de la ville, et la necessit nous
contraignit de representer pour gagner notre vie, bien que notre troupe
ne ft gure bonne, le principal acteur nous manquant. D'ailleurs
j'etois si afflige que je n'avois pas le courage d'etudier mes rles;
mais Angelique, qui se faisoit grande, suppla  mon defaut. Enfin nous
etions dans une ville de Hollande o vous nous vntes trouver, vous,
monsieur le Destin, mademoiselle votre soeur et la Rancune; vous vous
offrtes de representer avec nous, et nous fmes ravis de vous recevoir
et d'avoir le bonheur de votre compagnie. Le reste de mes aventures a
et commun entre nous, comme vous ne savez que trop, au moins depuis
Tours, o notre portier tua un des fusiliers de l'intendant, jusques en
cette ville d'Alenon.

La Caverne finit ainsi son histoire, en versant beaucoup de larmes, ce
que fit l'Etoile en l'embrassant et la consolant du mieux qu'elle put de
ces malheurs, qui veritablement n'etoient pas mediocres; mais elle lui
dit qu'elle avoit sujet de se consoler, attendu l'alliance de Leandre.
La Caverne sanglotoit si fort qu'elle ne put lui repartir, non plus que
moi continuer ce chapitre.




CHAPITRE IX.

La Rancune desabuse Ragotin sur le sujet de l'Etoile, et l'arrive d'un
carrosse plein de noblesse, et autres aventures de Ragotin.

La comedie alloit toujours avant, et l'on representoit tous les jours
avec grande satisfaction de l'auditoire, qui etoit toujours beau et fort
nombreux; il n'y arrivoit aucun desordre, parce que Ragotin tenoit son
rang derrire la scne, lequel n'etoit pourtant pas content de ce qu'on
ne lui donnoit point de rle, et dont il grondoit souvent; mais on lui
donnoit esperance que, quand il seroit temps, on le feroit representer.
Il s'en plaignoit presque tous les jours  la Rancune, en qui il avoit
une grande confiance, quoique ce ft le plus mefiable de tous les
hommes. Mais comme il l'en pressoit une fois extraordinairement, la
Rancune lui dit: Monsieur Ragotin, ne vous ennuyez pas encore, car
apprenez qu'il y a grande diffrence du barreau au thetre: si l'on n'y
est bien hardi, l'on s'interrompt facilement; et puis la declamation des
vers est plus difficile que vous ne pensez. Il faut observer la
ponctuation des periodes et ne pas faire parotre que ce soit de la
posie, mais les prononcer comme si c'etoit de la prose; et il ne faut
pas les chanter ni s'arrter  la moiti ni  la fin des vers, comme
fait le vulgaire, ce qui a trs mauvaise grce; et il y faut tre bien
assur; en un mot, il les faut animer par l'action[373]. Croyez-moi
donc, attendez encore quelque temps, et, pour vous accoutumer au
thetre, representez sous le masque  la farce: vous y pourrez faire le
second zani[374]. Nous avons un habit qui vous sera propre (c'etoit
celui d'un petit garon qui faisoit quelquefois ce personnage-l, et que
l'on appeloit Godenot); il en faut parler  M. le Destin et 
mademoiselle de l'Etoile; ce qu'ils firent le jour mme, et fut arrt
que le lendemain Ragotin feroit ce personnage-l. Il fut instruit par la
Rancune (qui, comme vous avez vu au premier tome de ce roman,
s'enfarinoit  la farce) de ce qu'il devoit dire.

[Note 373: Voil des prceptes aussi senss que ceux que donne
Hamlet aux comdiens. La Rancune recommande la dclamation telle qu'elle
a prvalu aujourd'hui, et non telle qu'elle rgnoit encore au
commencement de ce sicle, avec Talma, sur notre thtre. Molire fait 
peu prs les mmes recommandations dans l'Impromptu de Versailles, en se
moquant de la manire ampoule de l'acteur Montfleury (I, 1), et dans
les Prc. rid. (X). Les autres (comdiens), dit Mascarille, sont des
ignorants, qui rcitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire
ronfler les vers et s'arrter au bel endroit. Cervantes, dans une de
ses comdies (Pedro de Urdemalas, jorn. 3), met en scne un directeur et
un comdien qui veut tre engag, et il fait rpondre par celui-ci aux
interrogations de l'autre qu'un bon acteur ne doit pas dclamer. Rojas
nous apprend que les comdiens espagnols de cette poque dclamoient
jusque dans la conversation familire. Les acteurs qui jouoient les
pices de Montchrestien, de Garnier, de Hardy, de Mairet, etc., avoient
besoin d'une dclamation emphatique pour faire valoir leurs mdiocres
pices et en racheter les dfauts: ce ne fut gure qu' partir de
Corneille qu'on commena  raisonner un rle et  le jouer avec naturel
et vrit. V. Grimarest, Vie de Mol.]

[Note 374: Le rle de zani,--mot qui en italien veut dire
bouffon,--toit celui d'un intrigant spirituel, d'un fourbe tantt valet
et tantt aventurier, d'un Scapin, en un mot. C'toit un des types de la
comdie italienne. Trivelin et Briguelle remplirent successivement, au
XVIIe sicle, le rle du primo zani dans la troupe du Petit-Bourbon;
celui du second zani toit rempli par des acteurs moins clbres. On
disoit quelquefois faire le zani, pour faire le bouffon.]

Le sujet de celle qu'ils jourent fut une intrigue amoureuse que la
Rancune demloit en faveur du Destin. Comme il se preparoit  excuter
ce ngoce, Ragotin parut sur la scne, auquel la Rancune demanda en ces
termes: Petit garon, mon petit Godenot, o vas-tu si empress? Puis
s'adressant  la compagnie (aprs lui avoir pass la main sous le menton
et trouv sa barbe): Messieurs, j'avois toujours cru que ce que dit
Ovide de la mtamorphose des fourmis en pygmes[375] (auxquels les grues
font la guerre) etoit une fable; mais  present je change de sentiment,
car sans doute en voici un de la race, ou bien ce petit homme,
ressuscit, pour lequel l'on a fait (il y a environ sept ou huit cents
ans) une chanson que je suis resolu de vous dire; ecoutez bien:

CHANSON.

         Mon pere m'a donn mari.
         Qu'est-ce que d'un homme si petit?
         Il n'est pas plus grand qu'un fourmi.
     H! qu'est ce? qu'est-ce? qu'est-ce? qu'est-ce?

         Qu'est-ce que d'un homme,
         S'il n'est, s'il n'est homme?
         Qu'est-ce que d'un homme si petit[376]?

[Note 375: L. VII, fable 25, des Mtamorphoses.]

A chaque vers la Rancune tournoit et retournoit le pauvre Ragotin et
faisoit des postures qui faisoient bien rire la compagnie. L'on n'a pas
mis le reste de la chanson, comme chose superflue  notre roman.

[Note 376: Cette chanson, effectivement fort ancienne dans les
provinces, faisoit partie d'une srie de chants satiriques dirigs
contre les maris, et qui toient chants les jours de noces. Les
variations sur ce thme sont fort nombreuses; on peut en voir une plus
longue dans la Comdie des chansons, III, 1. Elle s'est perptue,  peu
prs telle que la cite l'auteur, jusqu' nos jours; les petites filles,
en dansant aux Tuileries ou dans le jardin du Palais-Royal, chantent
encore la ronde suivante, qui n'est qu'une variante brode sur le texte
original:

     Mon pre m'a donn un mari.
         Mon Dieu! quel homme!
         Quel petit homme!
     Mon pre m'a donn un mari;
     Mon Dieu! quel homme! qu'il est petit!

     D'une feuille on fit son habit.
         Mon Dieu! etc.]

Aprs que la Rancune eut achev sa chanson, il montra Ragotin et dit:
Le voici ressuscit, et en disant cela il denoua le cordon avec lequel
son masque etoit attach, de sorte qu'il parut  visage decouvert, non
pas sans rougir de honte et de colre tout ensemble. Il fit pourtant de
necessit vertu, et pour se venger il dit  la Rancune qu'il etoit un
franc ignorant d'avoir termin tous les vers de sa chanson en i, comme
cribli, trouvi, etc., et que c'etoit trs mal parl, qu'il falloit dire
trouva ou trouvai. Mais la Rancune lui repartit: C'est vous, Monsieur,
qui tes un grand ignorant, pour un petit homme, car vous n'avez pas
compris ce que j'ai dit, que c'etoit une chanson si vieille que, si l'on
faisoit un rle de toutes les chansons que l'on a faites en France
depuis que l'on y fait des chansons, ma chanson seroit en chef.
D'ailleurs ne voyez-vous pas que c'est l'idiome de cette province de
Normandie o cette chanson a et faite, et qui n'est pas si mal  propos
comme vous vous imaginez? Car, puisque, selon ce fameux Savoyard M. de
Vaugelas, qui a reform la langue franaise, l'on ne sauroit donner de
raison pourquoi l'on prononce certains termes, et qu'il n'y a que
l'usage qui les fait approuver[377], ceux du temps que l'on fit cette
chanson etoient en usage; et, comme ce qui est le plus ancien est
toujours le meilleur, ma chanson doit passer, puisqu'elle est la plus
ancienne. Je vous demande, Monsieur Ragotin, pourquoi est-ce que,
puisque l'on dit de quelqu'un il monta  cheval et il entra en sa
maison, que l'on ne dit pas il descenda et il sorta, mais il descendit
et il sortit? Il s'ensuit donc que l'on peut dire il entrit et il
montit, et ainsi de tous les termes semblables. Or, puisqu'il n'y a que
l'usage qui leur donne le cours, c'est aussi l'usage qui fait passer ma
chanson.

[Note 377: Vaugelas, ce Savoyard (il toit n  Bourg-en-Bresse,
appartenant, avant 1600,  la Savoie) qui rforma la langue franoise,
comme le dit l'auteur, non sans qu'il y ait, ce semble, une nuance
d'ironie dans ce rapprochement (ironie qui, du reste, ne prouveroit
rien, car la Savoie a produit plusieurs autres crivains,--dont
quelques-uns comptent parmi les premiers de notre langue, par exemple
saint Franois de Sales, Saint-Ral, Ducis, Michaud et les frres de
Maistre), prconise partout, et mme  satit, la toute-puissance et
les droits de l'usage, dans ses Remarques sur la langue franoise. Il
lui arrive continuellement de parler comme il fait dans les lignes
suivantes, aprs avoir cit des locutions qui semblent fautives et sont
pourtant reues: On pourroit en rendre quelque raison, mais il seroit
superflu, puisqu'il est constant que l'usage fait parler ainsi, et qu'il
fait plusieurs choses sans raison et mme contre la raison, auxquelles
nanmoins il faut obir en matire de langage. Du reste, les remarques
de la Rancune prsentent, sous une forme plaisante, une critique
srieuse.]

Comme Ragotin vouloit repartir, le Destin entra sur la scne, se
plaignant de la longueur de son valet la Rancune, et, l'ayant trouv en
differend avec Ragotin, il leur demanda le sujet de leur dispute, qu'il
ne put jamais apprendre: car ils se mirent  parler tous  la fois, et
si haut qu'il s'impatienta et poussa Ragotin contre la Rancune, qui le
lui renvoya de mme, en telle sorte qu'ils le ballotrent longtemps d'un
bout du thetre  l'autre, jusqu' ce que Ragotin tomba sur les mains et
marcha ainsi jusques aux tentes du thetre, sous lesquelles il passa.
Tous les auditeurs se levrent pour voir cette badinerie, et sortirent
de leurs places, protestant aux comediens que cette saillie valoit mieux
que leur farce, qu'aussi bien ils n'auroient pu achever, car les
demoiselles et les autres acteurs, qui regardoient par les ouvertures
des tentes du thetre, rioient si fort qu'il leur et et impossible.

Nonobstant cette boutade, Ragotin perscutoit sans cesse la Rancune de
le mettre aux bonnes grces de l'Etoile, et pour ce sujet il lui donnoit
souvent des repas, ce qui ne deplaisoit pas  la Rancune, qui tenoit
toujours le bec en l'eau au petit homme; mais, comme il etoit frapp
d'un mme trait, il n'osoit parler  cette belle ni pour lui ni pour
Ragotin, lequel le pressa une fois si fort qu'il fut oblig de lui dire:
Monsieur Ragotin, cette Etoile est sans doute de la nature de celles du
ciel que les astrologues appellent errantes: car, aussitt que je lui
ouvre le discours de votre passion, elle me laisse sans me repondre;
mais comment me repondroit-elle, puisqu'elle ne m'ecoute pas? Mais je
crois avoir decouvert le sujet qui la rend de si difficile abord; ceci
vous surprendra sans doute, mais il faut tre prepar  tout evenement.
Ce monsieur le Destin, qu'elle appelle son frre, ne lui est rien moins
que cela; je les surpris il y a quelques jours se faisant des caresses
fort loignes d'un frre et d'une soeur, ce qui m'a depuis fait
conjecturer que c'etoit plutt son galant; et je suis le plus tromp du
monde si, quand Leandre et Angelique se marieront, ils n'en font de
mme. Sans cela, elle seroit bien degote de mepriser votre recherche,
vous qui tes un homme de qualit et de merite, sans compter la bonne
mine. Je vous dis ceci afin que vous tchiez  chasser de votre coeur
cette passion, puisqu'elle ne peut servir qu' vous tourmenter comme un
damn. Le petit pote et avocat fut si assomm de ce discours qu'il
quitta la Rancune en branlant la tte et en disant sept ou huit fois, 
son ordinaire: Serviteur, serviteur, etc.

Ensuite Ragotin s'avisa d'aller faire un voyage  Beaumont-le-Vicomte,
petite ville distante d'environ cinq lieues d'Alenon, et o l'on tient
un beau march tous les lundis de chaque semaine; il voulut choisir ce
jour-l pour y aller, ce qu'il fit savoir  tous ceux de la troupe,
leur disant que c'etoit pour retirer quelque somme d'argent qu'un des
marchands de cette ville-l lui devoit, ce que tous trouvrent bon,
Mais, lui dit la Rancune, comment pensez-vous faire? car votre cheval
est enclou, il ne pourra pas vous porter.--Il n'importe (dit Ragotin);
j'en prendrai un de louage, et si je n'en puis trouver j'irai bien 
pied, il n'y a pas si loin; je profiterai de la compagnie de quelqu'un
des marchands de cette ville, qui y vont presque tous de la sorte. Il
en chercha un partout sans en pouvoir trouver; ce qui l'obligea 
demander  un marchand de toiles, voisin de leur logis, s'il iroit lundi
prochain au march  Beaumont; et, ayant appris que c'etoit sa
resolution, il le pria d'agrer qu'il l'accompagnt, ce que le marchand
accepta,  condition qu'ils partiroient aussitt que la lune seroit
leve, qui etoit environ une heure aprs minuit, ce qui fut execut.

Or, un peu devant qu'ils se missent en chemin, il etoit parti un pauvre
cloutier, lequel avoit accoutum de suivre les marchs pour debiter ses
clous et des fers de cheval, quand il les avoit faits, et qu'il portoit
sur son dos dans une besace. Ce cloutier etant en chemin, et n'entendant
ni ne voyant personne devant ni derrire lui, jugea qu'il etoit encore
trop tt pour partir. D'ailleurs une certaine frayeur le saisit quand il
pensa qu'il lui falloit passer tout proche des fourches patibulaires, o
il y avoit alors un grand nombre de pendus[378]; ce qui l'obligea 
s'carter un peu du chemin et se coucher sur une petite motte de terre,
o etoit une haie, en attendant que quelqu'un passt, et o il
s'endormit. Quelque peu de temps aprs, le marchand et Ragotin
passrent; il alloient au petit pas et ne disoient mot, car Ragotin
revoit au discours que lui avoit fait la Rancune. Comme ils furent
proche du gibet, Ragotin dit qu'il falloit compter les pendus;  quoi le
marchand s'accorda par complaisance. Ils avancrent jusqu'au milieu des
piliers pour compter, et aussitt ils aperurent qu'il en etoit tomb un
qui etoit fort sec. Ragotin, qui avoit toujours des penses dignes de
son bel esprit, dit au marchand qu'il lui aidt  le relever, et qu'il
le vouloit appuyer tout droit contre un des piliers, ce qu'ils firent
facilement avec un bton: car, comme j'ai dit, il etoit roide et fort
sec; et, aprs avoir vu qu'il y en avoit quatorze de pendus, sans celui
qu'ils avoient relev, ils continurent leur chemin. Ils n'avoient pas
fait vingt pas quand Ragotin arrta le marchand pour lui dire qu'il
falloit appeler ce mort, pour voir s'il voudroit venir avec eux, et se
mit  crier bien fort: Hol ho! veux-tu venir avec nous? Le cloutier,
qui ne dormoit pas ferme, se leva aussitt de son poste, et, en se
levant, cria aussi bien fort: J'y vais, j'y vais, attendez-moi, et se
mit  les suivre. Alors le marchand et Ragotin, croyant que ce ft
effectivement le pendu, se mirent  courir bien fort; et le cloutier se
mit aussi  courir, en criant toujours plus fort: Attendez-moi! Et,
comme il couroit, les fers et les clous qu'il portoit faisoient un grand
bruit, ce qui redoubla la peur de Ragotin et du marchand: car ils
crurent pour lors que c'etoit vritablement le mort qu'ils avoient
relev, ou l'ombre de quelque autre, qui tranoit des chanes (car le
vulgaire croit qu'il n'apparot jamais de spectre qui n'en trane aprs
soi); ce qui les mit en tat de ne plus fuir, un tremblement les ayant
saisis, en telle sorte que, leurs jambes ne les pouvant plus soutenir,
ils furent contraints de se coucher par terre, o le cloutier les
trouva, et qui fit deloger la peur de leur coeur par un bonjour qu'il
leur donna, ajoutant qu'ils l'avoient bien fait courir. Ils eurent de la
peine  se rassurer; mais, aprs avoir reconnu le cloutier, ils se
levrent et continurent heureusement leur chemin jusqu' Beaumont, o
Ragotin fit ce qu'il y avoit  faire, et le lendemain s'en retourna 
Alenon. Il trouva tous ceux de la troupe qui sortoient de table,
auxquels il raconta son aventure, qui les pensa faire mourir de rire.
Les demoiselles en faisoient de si grands eclats qu'on les entendoit de
l'autre bout de la rue, et qui furent interrompus par l'arrive d'un
carrosse rempli de noblesse campagnarde. C'etoit un gentilhomme qu'on
appeloit M. de la Fresnaye. Il marioit sa fille unique, et il venoit
prier les comediens de representer chez lui le jour de ses noces. Cette
fille, qui n'etoit pas des plus spirituelles du monde, leur dit qu'elle
desiroit que l'on jout la Silvie de Mairet. Les comediennes se
contraignirent beaucoup pour ne rire pas, et lui dirent qu'il falloit
donc leur en procurer une, car ils ne l'avoient plus[379]. La demoiselle
repondit qu'elle leur en bailleroit une, ajoutant qu'elle avoit toutes
les Pastorales: celles de Racan, la Belle Pcheuse, le Contraire en
Amour, Ploncidon, le Mercier[380], et un grand nombre d'autres dont je
n'ai pas retenu les titres. Car, disoit-elle, cela est propre  ceux
qui, comme nous, demeurent dans des maisons aux champs; et d'ailleurs
les habits ne cotent gure: il ne se faut point mettre en peine d'en
avoir de somptueux, comme quand il faut representer la mort de Pompe,
le Cinna, Heraclius ou la Rodogune. Et puis les vers des Pastorales ne
sont pas si ampouls comme ceux des pomes graves; et ce genre pastoral
est plus conforme  la simplicit de nos premiers parents, qui n'etoient
habills que de feuilles de figuier, mme aprs leur pech[381]. Son
pre et sa mre ecoutoient ce discours avec admiration, s'imaginant que
les plus excellents orateurs du royaume n'auroient su debiter de si
riches penses, ni en termes si relevs.

[Note 378: On laissoit les pendus accrochs en permanence aux
fourches patibulaires. Cet usage donna lieu  une anecdote assez
plaisante, raconte par Tallemant: Les habitants de Saint-Maixent, en
Poitou, quand le feu roi y passa, dit-il, mirent une belle chemise
blanche  un pendu qui etoit  leurs justices,  cause que c'etoit sur
le chemin. (Histor., navet. et bons mots, t. 10, p. 186.)]

[Note 379: La Silvie, tragi-comdie pastorale (1621). Il y avoit
longtemps que Mairet et ses oeuvres, en particulier la Silvie, qui
pourtant avoit eu un succs extraordinaire et qui avoit t tant
rcite, dit Fontenelle dans l'Histoire du thtre franois, par nos
pres et nos mres  la bavette, toient privs des honneurs du
thtre; la demande de cette fille sentoit sa provinciale arrire, ce
qui fait rire les comdiennes. On a pu voir, par divers endroits du
Roman comique, que mme les acteurs de province toient au courant des
oeuvres du jour, puisque Scarron leur fait jouer Nicomde, qui toit de
1652, et Don Japhet, de 1653; on peut remarquer, en outre, que Corneille
fait presqu' lui seul les frais de leurs reprsentations en dehors de
la farce: car ils donnent successivement ou ils parlent de donner le
Menteur, Pompe, Nicomde, Andromde, et les pices que cite la
demoiselle, un peu plus loin, sont toutes des pices de Corneille.]

[Note 380: Les Bergeries de Racan (1625). Quant aux quatre autres
pastorales dont les noms suivent, il n'en est que deux dont, aprs les
plus minutieuses et les plus longues recherches dans les rpertoires les
plus complets, j'aie retrouv les titres, ou  peu prs. Le Mercier est
videmment le Mercier inventif, pastorale en 5 actes, en vers, publie 
Troyes, chez Oudot (1632, in-12), pice bizarre et fort libre. Le
Contraire en amour ne peut tre que les Amours contraires de du Ryer,
pastorale en 3 actes, en vers (1610),  moins que ce ne soit Philine, ou
l'Amour contraire, autre pastorale de la Morelle (5 a., vers 1630). Je
n'ai pu trouver la moindre trace de Ploncidon, non plus que de la Belle
pcheuse (il y a la Belle plaideuse, tragic. de Boisrobert; les Pcheurs
illustres, de Marcassus, et autres pices dont le titre se rapproche
plus ou moins de celui que donne notre auteur, mais pas de Belle
pcheuse). Du reste, la faon dont sont tronqus ou dnaturs les deux
autres titres indique assez que l'auteur les a donns  peu prs, sans
vrifier, et qu'il a bien pu dnaturer ceux-ci de mme; peut-tre a-t-il
dsign les pices par le nom d'un de leurs principaux personnages, ou
par toute autre circonstance qui lui revenoit  l'esprit.]

[Note 381: Il est  croire que nos vieux auteurs dramatiques, Hardy,
Racan, Mairet, etc., partageoient l'opinion de mademoiselle de la
Fresnaye, car les pastorales abondent au thtre  la fin du XVIe et au
commencement du XVIIe sicle, o l'Astre, si souvent mis  contribution
pour la scne, leur avoit donn une vogue extraordinaire. Mais elles
finirent par se perdre dans la tragdie ou la comdie, dont elles
n'etoient pas spares par des frontires assez nettement tranches. En
outre, le ridicule les tua. On peut voir, dans le Berger extravagant de
Sorel (1627), et dans la pastorale burlesque qu'en a extraite Thomas
Corneille, combien ce genre toit venu  tre dcri par ses fadeurs et
son absence de toute vrit. Ds lors la pastorale mourut, pour renatre
un peu plus tard, mais en dehors du thtre, avec Segrais et madame
Deshoulires; nanmoins Molire, qui a recueilli, sans en ngliger
aucune, toutes les traditions thtrales, a fait quelques pastorales,
qui sont loin d'tre des chefs-d'oeuvre.]

Les comediens demandrent du temps pour se preparer, et on leur donna
huit jours. La compagnie s'en alla aprs avoir dn, quand le prieur de
Saint-Louis entra. L'Etoile lui dit qu'il avoit bien fait de venir, car
il avoit t la peine  l'Olive de l'aller querir, pour s'acquitter de
sa promesse,  quoi il ne lui falloit gure de persuasion, puisqu'il
venoit pour ce sujet. Les comediennes s'assirent sur un lit et les
comediens dans des chaises. L'on ferma la porte, avec commandement au
portier de dire qu'il n'y avoit personne, s'il ft survenu quelqu'un.
L'on fit silence, et le prieur debuta comme vous allez voir au suivant
chapitre, si vous prenez la peine de le lire.




CHAPITRE X.

Histoire du prieur de Saint-Louis et l'arrive de M. de Verville.

Le commencement de cette histoire ne peut vous tre qu'ennuyeux,
puisqu'il est genealogique; mais cet exorde est, ce me semble,
necessaire pour une plus parfaite intelligence de ce que vous y
entendrez. Je ne veux point deguiser ma condition, puisque je suis dans
ma patrie; peut-tre qu'ailleurs j'aurois pu passer pour autre que je ne
suis, bien que je ne l'aie jamais fait. J'ai toujours t fort sincre
en ce point-l. Je suis donc natif de cette ville: les femmes de mes
deux grands-pres etoient demoiselles, et il y avoit du de  leur
surnom. Mais, comme vous savez que les fils ans emportent presque
tout le bien et qu'il en reste fort peu pour les autres garons et pour
les filles (suivant l'ordre du Coutumier[382] de cette province), on les
loge comme l'on peut, ou en les mettant en l'ordre ecclesiastique ou
religieux, ou en les mariant  des personnes de moindre condition,
pourvu qu'ils soient honntes gens et qu'ils aient du bien, suivant le
proverbe qui court en ce pays: Plus de profit et moins d'honneur,
proverbe qui depuis longtemps a pass les limites de cette province et
s'est repandu par tout le royaume[383]. Aussi mes grand'mres furent
maries  de riches marchands, l'un de draps de laine et l'autre de
toiles. Le pre de mon pre avoit quatre fils, dont mon pre n'etoit pas
l'an. Celui de ma mre avoit deux fils et deux filles, dont elle en
etoit une. Elle fut marie au second fils de ce marchand drapier, lequel
avoit quitt le commerce pour s'adonner  la chicane: ce qui est cause
que je n'ai pas eu tant de bien que j'eusse pu avoir. Mon pre, qui
avoit beaucoup gagn au commerce et qui avoit epous en premires noces
une femme fort riche qui mourut sans enfans, etoit dej fort avanc en
ge quand il epousa ma mre, qui consentit  ce mariage plutt par
obeissance que par inclination: aussi il y avoit plutt de l'aversion de
son ct que de l'amour; ce qui fut sans doute la cause qu'ils
demeurrent treize ans maris et quasi hors d'esperance d'avoir des
enfans; mais enfin ma mre devint enceinte. Quand le terme fut venu de
produire son fruit, ce fut avec une peine extrme, car elle demeura
quatre jours au mal de l'enfantement;  la fin elle accoucha de moi sur
le soir du quatrime jour. Mon pre, qui avoit et occup pendant ce
temps-l  faire condamner un homme  tre pendu (parce qu'il avoit tu
un sien frre) et quatorze faux temoins au fouet[384], fut ravi de joie
quand les femmes qu'il avoit laisses dans sa maison pour secourir ma
mre le flicitrent de la naissance de son fils. Il les regala du mieux
qu'il put, et en enivra quelques-unes, auxquelles il fit boire du vin
blanc en guise de cidre poir: lui-mme me l'a racont plusieurs fois.

[Note 382: Le Coutumier toit le recueil des coutumes et usages qui
rgissoient une contre; on appeloit pays coutumier celui o la coutume
avoit force de loi, par opposition au pays de droit crit, qui toit
soumis au droit romain.]

[Note 383: Ces msalliances intresses toient, en effet, fort
communes. Si George Dandin avoit pous mademoiselle de Sotenville pour
son titre, celle-ci l'avoit pous pour son argent. Les filles des
partisans et financiers, par exemple, toient fort recherches, mme par
les plus hauts personnages; ainsi, celle de la Raillire, dont il est
question dans le Roman comique, pousa le comte de Saint-Aignan, de la
maison d'Amboise; celle de Feydeau pousa le comte de Lude, gouverneur
de Gaston, duc d'Orlans. Mademoiselle de Chemeraut se maria au fils
d'un paysan enrichi qui avoit quatre millions. Le bien est depuis
longtemps ce que l'on considre le plus en fait de mariage, dit plus
loin l'auteur de cette 3e partie.

Mademoiselle de Gournay, dans son Trait de la nantise de la commune
vaillance de ce temps et du peu de prix de la qualit de la noblesse,
crit: Ceux mesmes de qui la noblesse est franche  leur mode du cost
des pres sont presque tous meslez  ceste condition citoyenne qu'ils
appellent roturire, par les mres, femmes ou maris d'eux, ou leurs
proches, ou sont... prts de s'y mesler, rebuttans fort et ferme les
alliances de leur ordre, si les richesses y sont plus courtes de dix
escus... Et faut noter en passant que bien souvent ils dsirent en vain
ces affinitez, estans eux-mesmes fort peu desirez par elles.]

[Note 384: On employoit souvent le fouet dans la pnalit de
l'ancienne jurisprudence; ce n'est qu' partir de 1789 que ce genre de
chtiment a t lgalement aboli. Le faux tmoignage n'toit pas
toujours puni du fouet, mais tantt par la loi du talion, tantt par des
peines arbitraires qui allrent plus d'une fois jusqu' la mort.]

Je fus baptis deux jours aprs ma naissance; le nom que l'on m'imposa
ne fait rien  mon histoire. J'eus pour parrain un seigneur de place
fort riche, dont mon pre etoit voisin, lequel ayant appris de madame sa
femme la grossesse de ma mre, aprs un si long temps de mariage, comme
j'ai dit, il lui demanda son fruit pour le presenter au baptme: ce qui
lui fut accord fort agreablement. Comme ma mre n'avoit que moi, elle
m'eleva avec grand soin, et un peu trop delicatement pour un enfant de
ma condition. Quand je fus un peu grand, je fis parotre que je ne
serois pas sot, ce qui me fit aimer de tous ceux de qui j'etois connu,
et principalement de mon parrain, lequel n'avoit qu'une fille unique
marie  un gentilhomme parent de ma mre. Elle avoit deux fils, un plus
g d'un an que moi, et l'autre moins g d'un an, mais qui etoient
aussi brutaux que je faisois parotre d'esprit; ce qui obligeoit mon
parrain  m'envoyer querir quand il avoit quelque illustre compagnie,
car c'etoit un homme splendide et qui traitoit tous les princes et
grands seigneurs qui passoient par cette ville. Il me faisoit chanter,
danser et caqueter pour les divertir, et j'etois toujours assez bien
vtu pour avoir entre partout. J'aurois fait fortune avec lui, si la
mort ne me l'et ravi trop tt,  un voyage qu'il fit  Paris. Je ne
ressentis point alors cette mort comme j'ai fait depuis. Ma mre me fit
etudier, et je profitois beaucoup; mais, quand elle aperut que j'avois
de l'inclination  tre d'glise, elle me retira du collge et me jeta
dans le monde, o je pensai me perdre, nonobstant le voeu qu'elle avoit
fait  Dieu de lui consacrer le fruit qu'elle produiroit s'il lui
accordoit la prire qu'elle lui faisoit de lui en donner. Elle etoit
tout au contraire des autres mres, qui tent  leurs enfans les moyens
de se debaucher: car elle me bailloit (tous les dimanches et ftes) de
l'argent pour jouer et aller au cabaret. Neanmoins, comme j'avois le
naturel bon, je ne faisois point d'excs, et tout se terrminoit  me
rejouir avec mes voisins. J'avois fait grande amiti avec un jeune
garon g de quelques annes plus que moi, fils d'un officier de la
reine mre du roi Louis treizime, de glorieuse memoire, lequel avoit
aussi deux filles. Il faisoit sa residence dans une maison situe dans
ce beau parc, lequel (comme vous pouvez savoir) a et autrefois le lieu
de delices des anciens ducs d'Alenon. Cette maison lui avoit et
donne, avec un grand enclos, par la reine sa matresse, qui jouissoit
alors en apanage de ce duch. Nous passions agreablement le temps dans
ce parc, mais comme des enfans, sans penser  ce qui arriva depuis. Cet
officier de la reine, que l'on appeloit M. du Fresne, avoit un frre
aussi officier dans la maison du roi, lequel lui demanda son fils, ce
que du Fresne n'osa refuser. Devant que de partir pour la cour il me
vint dire adieu, et j'avoue que ce fut la premire douleur que je
ressentis en ma vie. Nous pleurmes bien fort en nous separant; mais je
pleurai bien davantage quand, trois mois aprs son depart, sa mre
m'apprit la nouvelle de sa mort. Je ressentis cette affliction autant
que j'en etois capable, et je m'en allai le pleurer avec ses soeurs, qui
en toient sensiblement touches. Mais, comme le temps modre tout,
quand ce triste souvenir fut un peu pass, mademoiselle du Fresne vint
un jour prier ma mre d'agrer que j'allasse donner quelques exemples
d'ecriture  sa jeune fille, que l'on appeloit mademoiselle du Lys, pour
la discerner de son ane, qui portoit le nom de la maison. D'autant,
lui dit-elle, que l'ecrivain qui l'enseignoit s'en est all; ajoutant
qu'il y en avoit beaucoup d'autres, mais qu'ils ne vouloient pas aller
montrer en ville, et que sa fille n'etoit pas de condition  rouler les
ecoles. Elle s'excusa fort de cette libert; mais elle dit qu'avec les
amis l'on en use facilement. Elle ajouta que cela pourroit se terminer 
quelque chose de plus important, sous-entendant notre mariage, qu'elles
conclurent depuis secretement entre elles. Ma mre ne m'eut pas plutt
propos cet emploi que l'aprs-dne j'y allai, ressentant dej quelque
secrte cause qui me faisoit agir, sans y faire pourtant gure de
reflexion. Mais je n'eus pas demeur huit jours en la pratique de cet
exercice que la du Lys, qui etoit la plus jolie des deux filles, se
rendit fort familire avec moi, et souvent par raillerie m'appeloit mon
petit matre. Ce fut pour lors que je commenai  ressentir quelque
chose dans mon coeur, qu'il avoit ignor jusque alors, et il en fut de
mme de la du Lys. Nous etions insparables, et nous n'avions point de
plus grande satisfaction que quand on nous laissoit seuls, ce qui
arrivoit assez souvent. Ce commerce dura environ six mois, sans que nous
nous parlassions de ce qui nous possedoit; mais nos yeux en disoient
assez. Je voulus un jour essayer  faire des vers  sa louange, pour
voir si elle les recevroit agreablement; mais, comme je n'en avois point
encore compos, je ne pus pas y reussir. Je commenois  lire les bons
romans et les bons potes, ayant laiss les Melusines,[385]
Robert-le-Diable, les Quatre fils Aymon, la Belle Maguelonne, Jean de
Paris, etc., qui sont les romans des enfans. Or, en lisant les oeuvres
de Marot, j'y trouvai un triolet qui convenoit merveilleusement bien 
mon dessein. Je le transcrivis mot  mot. Voici comme il y avoit:

     Votre bouche petite et belle,
     Est si agrable entretien,
     Qui parfois son matre m'appelle,
     Et l'alliance j'en retiens:
     Car ce m'est honneur et grand bien;
     Mais, quand vous me prtes pour matre,
     Que ne disiez-vous aussi bien:
     Votre matresse je veux tre.[386]

[Note 385: Le roman de Mlusine (vers 1478) a pour auteur Jean
d'Arras (Voy. dit. Jannet). On lit: les Mlusines, parce que les
diverses ditions de ce roman clbre diffrent considrablement entre
elles. La Vie du terrible Robert le Diable, qui est aujourd'hui encore
un des livres les plus populaires de la bibliothque du colportage,
remonte  la fin du XVe sicle (1496). Les Quatre fils Aymon ont pour
auteur Huon de Villeneuve: c'est une espce d'pope de la Table ronde.
L'Histoire de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, dont
l'auteur est inconnu, et la 1re dition sans date, mais  peu prs de
1490, a de l'intrt dans sa navet: il en existe, dit-on, divers
manuscrits antrieurs  cette poque, en vers et prose. Quant  Jean de
Paris, c'est un roman plein de verve gauloise et de patriotisme
narquois, qui remonte aux premires annes du XVIe sicle, et dont
l'auteur est inconnu. (Voy. dit. Jannet.)]

[Note 386: Ces vers, dans Marot, sont adresss  Jeanne d'Albret,
princesse de Navarre, son amie et son disciple en posie (d. Rapilly,
t. 2, p. 484). La pice est range parmi les pigrammes. Je ne sais
pourquoi l'auteur donne ce nom  cette petite pice, sinon peut-tre
parce qu'elle est compose de huit vers. On sait aussi que Boileau dit
de Marot qu'il tourna des triolets, quoiqu'il n'y en ait pas un seul
dans ses oeuvres. Mais ce mot de triolet se prenoit quelquefois dans des
sens trs tendus; ainsi, je trouve dans les pices manuscrites de Fr.
Colletet: Athanatus converti, triolet tragi-grotesque, ou Fantaisie
rcrative pour servir d'entr'acte  la tragdie du Triomphe de Clovis.]

Je lui donnai ces vers, qu'elle lut avec joie, comme je connus sur son
visage; aprs quoi elle les mit dans son sein, d'o elle les laissa
tomber un moment aprs, et qui furent relevs par sa soeur ane sans
qu'elle s'en apert, et dont elle fut avertie par un petit laquais.
Elle les lui demanda, et, voyant qu'elle faisoit quelque difficult de
les lui rendre, elle se mit furieusement en colre et s'en plaignit  sa
mre, qui commanda  sa fille de les lui bailler, ce qu'elle fit. Ce
proced me donna de bonnes esperances, quoique ma condition me rebutt.

Or, pendant que nous passions ainsi agreablement le temps, mon pre et
ma mre, qui etoient fort avancs en ge, deliberrent de me marier, et
ils m'en firent un jour la proposition. Ma mre decouvrit  mon pre le
projet qu'elle avoit fait avec mademoiselle du Fresne, comme je vous ai
dit; mais, comme c'etoit un homme fort interess, il lui repondit que
cette fille-l etoit d'une condition trop releve pour moi, et,
d'ailleurs, qu'elle avoit trop peu de bien, nonobstant quoi elle
voudroit trop trancher de la dame. Comme j'etois fils unique, et que mon
pre etoit fort riche selon sa condition, et semblablement un mien
oncle, qui n'avoit point d'enfans, et duquel il n'y avoit que moi qui en
pt tre heritier, selon la coutume de Normandie, plusieurs familles me
regardoient comme un objet digne de leur alliance, et mme l'on me fit
porter trois ou quatre enfans au baptme avec des filles des meilleures
maisons de notre voisinage (qui est ordinairement par o l'on commence
pour reussir aux mariages); mais je n'avois dans la pense que ma chre
du Lys. J'en etois neanmoins si persecut de tous mes parens que je pris
resolution de m'en aller  la guerre, quoique je n'eusse que seize ou
dix-sept ans. L'on fit des leves en cette ville pour aller en Danemark
sous la conduite de M. le comte de Montgommeri. Je me fis enroler
secretement avec trois cadets, mes voisins, et nous partmes de mme en
fort bon equipage; mon pre et ma mre en furent fort affligs, et ma
mre en pensa mourir de douleur. Je ne pus savoir alors quel effet ce
depart inopin fit sur l'esprit de la du Lys, car je ne lui en dis rien
du tout; mais je l'ai su depuis par elle-mme. Nous nous embarqumes au
Havre-de-Grce et vogumes assez heureusement jusqu' ce que nous
fussions prs du Sund; mais alors il se leva la plus furieuse tempte
que l'on ait jamais vue sur la mer ocane; nos vaisseaux furent jets
par la tourmente en divers endroits, et celui de M. de Montgommeri, dans
lequel j'etois, vint aborder heureusement  l'embouchure de la Tamise,
par laquelle nous montmes,  l'aide du reflux, jusqu' Londres,
capitale d'Angleterre, o nous sejournmes environ six semaines, pendant
lequel temps j'eus le loisir de voir une partie des rarets de cette
superbe ville, et l'illustre cour de son roi, qui etoit alors Charles
Stuart, premier du nom. M. de Montgommeri s'en retourna dans sa maison
de Pont-Orson, en Basse-Normandie, o je ne voulus pas le suivre. Je le
suppliai de me permettre de prendre la route de Paris, ce qu'il fit. Je
m'embarquai dans un vaisseau qui alloit  Rouen, o j'arrivai
heureusement, et de l je me mis sur un bateau qui me remonta jusqu'
Paris, o je trouvai un mien parent fort proche, qui etoit ciergier du
Roi. Je le priai que par son moyen je pusse entrer au rgiment des
gardes; il s'y employa et fut mon repondant, car en ce temps-l il en
falloit avoir pour y tre reu, ce que je fus en la compagnie de M. de
la Rauderie. Mon parent me bailla de quoi me remettre en equipage (car
en ce voyage de mer j'avois gt mes habits) et de l'argent, ce qui me
faisoit faire paroli[387]  une trentaine de cadets de grande
maison[388], qui portoient tous le mousquet aussi bien que moi.

[Note 387: Aller de pair, faire tte, galer. (Dict. com. de
Leroux.)]

[Note 388: Le rgiment des gardes toit la ressource ordinaire des
cadets de grandes familles qui ne se faisoient point d'glise. De l
l'expression frquente: un cadet aux gardes.]

En ce temps-l les princes et grands seigneurs de France se soulevrent
contre le roi, et mme Mgr le duc d'Orlans, son frre; mais Sa Majest,
par l'adresse ordinaire du grand cardinal de Richelieu, rompit leurs
mauvais desseins, ce qui obligea Sa Majest de faire un voyage en
Bretagne avec une puissante arme[389]. Nous arrivmes  Nantes, o l'on
fit la premire execution des rebelles sur la personne du comte de
Chalais, qui y eut la tte tranche[390]; ce qui donna de la terreur 
tous les autres, qui moyennrent leurs paix avec le roi, lequel s'en
retourna  Paris. Il passa par la ville du Mans, o mon pre me vint
trouver, tout vieux qu'il etoit (car il avoit et averti par mon cousin,
ce ciergier du Roi, que j'etois au rgiment des gardes); il me demanda 
mon capitaine, lequel lui accorda mon cong. Nous nous en revnmes en
cette ville, o mes parens resolurent que, pour m'arrter, il me falloit
lier avec une femme; celle d'un chirurgien voisin d'une mienne cousine
germaine fit venir pendant le carme (sous pretexte d'our les
prdications) la fille d'un lieutenant de bailli[391] d'un bourg distant
de trois lieues d'ici. Ma cousine me vint querir  notre maison pour me
la faire voir; mais, aprs une heure de conversation que j'eus avec elle
dans la maison de madite cousine, o elle etoit venue, elle se retira,
et alors l'on me dit que c'etoit une matresse pour moi;  quoi je
repondis froidement qu'elle ne m'agroit pas. Ce n'est pas qu'elle ne
ft assez belle et riche, mais toutes les beauts me sembloient laides
en comparaison de ma chre du Lys, qui seule occupoit toutes mes
penses. J'avois un oncle, frre de ma mre, homme de justice, et que je
craignois beaucoup, lequel s'en vint un soir  notre maison, et, aprs
m'avoir fort brav sur le mepris que j'avois temoign faire de cette
fille, me dit qu'il falloit me resoudre  l'aller voir chez elle aux
prochaines ftes de Pques, et qu'il y avoit des personnes qui valoient
plus que moi qui se tiendroient bien honores de cette alliance. Je ne
repondis ni oui ni non; mais, les ftes suivantes, il fallut y aller
avec ma cousine, cette chirurgienne et un sien fils. Nous fmes
agreablement reus, et l'on nous regala trois jours durant. L'on nous
mena aussi  toutes les metairies de ce lieutenant, dans toutes
lesquelles il y avoit festin. Nous fmes aussi  un gros bourg, distant
d'une lieue de cette maison, voir le cur du lieu, qui etoit frre de la
mre de cette fille, lequel nous fit un fort gracieux accueil. Enfin
nous nous en retournmes comme nous etions venus, c'est--dire, pour ce
qui me regardoit, aussi peu amoureux que devant. Il fut pourtant resolu
que dans une quinzaine de jours on parleroit  fond de ce mariage. Le
terme etant expir, j'y retournai avec trois de mes cousins germains,
deux avocats et un procureur en ce presidial; mais, par bonheur, on ne
conclut rien, et l'affaire fut remise aux ftes de mai prochaines. Mais
le proverbe est bien veritable, que l'homme propose et Dieu dispose, car
ma mre tomba malade quelques jours devant lesdites ftes et mon pre
quatre jours aprs; l'une et l'autre maladie se terminrent par la mort.
Celle de ma mre arriva un mardi, et celle de mon pre le jeudi de la
mme semaine, et je fus aussi fort malade; mais je me levai pour aller
voir cet oncle sevre, qui etoit aussi fort malade, et qui mourut quinze
jours aprs. A quelque temps de l, l'on me reparla de cette fille du
lieutenant que j'etois all voir; mais je n'y voulus pas entendre, car
je n'avois plus de parens qui eussent droit de me commander; d'ailleurs
que mon coeur etoit toujours dans ce parc, o je me promenois
ordinairement, mais bien plus souvent en imagination.

[Note 389: V., sur tous ces vnements, l'Histoire de France sous
Louis XIII, par Bazin, t. 2, anne 1626. Le roi avoit d'abord pass par
Blois, et le cardinal le rejoignit  Nantes, o il alloit ouvrir les
Etats de Bretagne.]

[Note 390: Chalais, le membre le plus important du parti de
l'aversion, fut condamn  mort, malgr l'humilit de ses aveux et de
son repentir, par arrt du 18 aot 1626.]

[Note 391: Les baillis toient des officiers chargs de rendre la
justice dans un certain ressort. Cette fonction passa peu  peu aux
mains de leurs lieutenants. Le bailli, dit Furetire dans son
Dictionnaire, est aujourd'hui dpouill de toute sa foncton, et toute
l'autorit de cette charge a t transfre  son lieutenant.]

Un matin, que je ne croyois pas qu'il y et encore personne de lev dans
la maison du sieur Dufresne, je passai devant, et je fus bien etonn
quand j'ous la du Lys qui chantoit, sur son balcon, cette vieille
chanson qui a pour reprise: Que n'est-il auprs de moi, celui que mon
coeur aime! Ce qui m'obligea  m'approcher d'elle et  lui faire une
profonde reverence, que j'accompagnai de telles ou semblables paroles:
Je souhaiterois de tout mon coeur, mademoiselle, que vous eussiez la
satisfaction que vous desirez, et je voudrois y pouvoir contribuer: ce
seroit avec la mme passion que j'ai toujours t votre trs humble
serviteur. Elle me rendit bien mon salut, mais elle ne me repondit pas,
et, continuant  chanter, elle changea la reprise de la chanson en ces
paroles: Le voici auprs de moi celui que mon coeur aime. Je ne
demeurai pas court, car je m'etois un peu ouvert  la guerre et  la
cour, et, quoique le proced ft capable de me demonter, je lui dis:
J'aurai sujet de le croire si vous me faites ouvrir la porte. A mme
temps elle appela le petit laquais dont j'ai dej parl, auquel elle
commanda de me l'ouvrir, ce qu'il fit. J'entrai, et je fus reu avec
tous les temoignages de bienveillance du pre, de la mre et de la soeur
ane, mais encore plus de la du Lys. La mre me demanda pourquoi
j'etois si sauvage et que je ne les visitois pas si souvent que j'avois
accoutum, qu'il ne falloit pas que le deuil de mes parens m'en
empcht, et qu'il falloit se divertir comme auparavant; en un mot, que
je serois toujours le bienvenu dans leur maison. Ma reponse ne fut que
pour faire parotre mon peu de merite, en disant quelque peu de paroles
aussi mal ranges que celles que je vous debite. Mais enfin tout se
termina  un dejeuner de laitage, qui est en ce pays un grand regal,
comme vous savez.--Et qui n'est pas desagreable, repondit l'Etoile;
mais poursuivez.--Quand je pris cong pour sortir, la mre me demanda
si je ne m'incommoderois point d'accompagner elle et ses filles chez un
vieux gentilhomme, leur parent, qui demeuroit  deux lieues d'ici. Je
lui repondis qu'elle me faisoit tort de me le demander, et qu'un
commandement absolu m'et et plus agreable. Le voyage fut conclu au
lendemain. La mre monta un petit mulet, qui etoit dans la maison; la
fille ane monta le cheval de son pre, et je portois en croupe sur le
mien, qui etoit fort, ma chre du Lys; je vous laisse  penser quel fut
notre entretien le long du chemin, car, pour moi, je ne m'en souviens
plus. Tout ce que je vous puis dire, c'est que nous nous separmes, la
du Lis et moi, fort amoureux; depuis ce temps-l mes visites furent fort
frequentes, ce qui dura tout le long de l'et et de l'automne. De vous
dire tout ce qui se passa, je vous serois trop ennuyeux; seulement vous
dirai-je que nous nous derobions souvent de la compagnie et nous allions
demeurer seuls  l'ombrage de ce bois de haute futaie, et toujours sur
le bord de la belle petite rivire qui passe au milieu, o nous avions
la satisfaction d'our le ramage des oiseaux, qu'ils accordoient au doux
murmure de l'eau, parmi lequel nous mlions mille douceurs que nous nous
disions, et nous nous faisions ensuite autant d'innocentes caresses. Ce
fut l o nous prmes resolution de nous bien divertir le carnaval
prochain.

Un jour que j'etois occup  faire faire du cidre  un pressoir du
faubourg de la Barre, qui est tout joignant le parc, la du Lys m'y vint
trouver;  son abord je connus qu'elle avoit quelque chose sur le coeur,
en quoi je ne me trompais pas; car, aprs qu'elle m'eut un peu raill
sur l'equipage o j'etois, elle me tira  part et me dit que le
gentilhomme dont la fille etoit chez M. de Planche-Pante, son
beau-frre, en avoit amen un autre, qu'il pretendoit lui faire donner
pour mari, et qu'ils etoient  la maison, dont elle s'etoit derobe pour
m'en avertir. Ce n'est pas, ajouta-t-elle, que je favorise jamais sa
recherche et que je consente  quoi que ce soit, mais j'aimerois mieux
que tu trouvasses quelque moyen de le renvoyer que s'il venoit de moi.
Je lui dis alors: Va-t-en, et lui fais bonne mine, pour ne rien
alterer; mais sache qu'il ne sera pas ici demain  midi. Elle s'en
alla plus joyeuse, attendant l'evenement. Cependant je quittai tout et
abandonnai mon cidre  la discretion des valets, et m'en allai  ma
maison, o je pris du linge et un autre habit, et m'en allai chercher
mes camarades: car vous devez savoir que nous etions une quinzaine de
jeunes hommes qui avions tous chacun notre matresse, et tellement unis,
que qui en offensoit un avoit offens tous les autres; et nous etions
tous resolus que, si quelque etranger venoit pour nous les ravir, de le
mettre en etat de n'y reussir jamais[392]. Je leur proposai ce que vous
venez d'our, et aussitt tous conclurent qu'il falloit aller trouver ce
galant (qui etoit un gentilhomme de la plus petite noblesse du bas
Maine) et l'obliger  s'en retourner comme il etoit venu. Nous allmes
donc  son logis, o il soupoit avec l'autre gentilhomme son conducteur.
Nous ne marchandmes point  lui dire qu'il se pouvoit bien retirer, et
qu'il n'y avoit rien  gagner pour lui en ce pays. Alors le conducteur
repartit que nous ne savions pas leur dessein, et que, quand nous le
saurions, nous n'y avions aucun intert. Alors je m'avanai, et,
mettant la main sur la garde de mon epe, je lui dis: Si ai bien moi,
j'y en ai, et, si vous ne le quittez, je vous mettrai en etat de n'en
faire plus. L'un d'eux repartit que la partie n'etoit pas egale, et
que, si j'etois seul, je ne parlerois pas ainsi. Alors je lui dis: Vous
tes deux, et je sors avec celui-ci, en prenant un de mes camarades,
suivez-nous. Ils s'en mirent en devoir; mais l'hte et un sien fils
les en empchrent, et leur firent connotre que le meilleur pour eux
etoit de se retirer, et qu'il ne faisoit pas bon de se frotter avec
nous. Ils profitrent de l'avis, et l'on n'en out plus parler depuis.
Le lendemain j'allai voir la du Lys,  laquelle je racontai l'action que
j'avois faite, dont elle fut trs contente et m'en remercia en des
termes fort obligeans.

[Note 392: Sorel parle de mme, dans Francion, d'une socit de
bravi forme entre jeunes gens pour redresser les torts, chtier les
fats et les insolents, etc., sans prjudice de la dbauche  laquelle
ils se livroient en commun. (7e liv.)]

L'hiver approchoit, les veilles etoient fort longues, et nous les
passions  jouer  des petits jeux d'esprit[393]; ce qui etant souvent
reiter ennuya; ce qui me fit resoudre  lui donner le bal. J'en
conferai avec elle, et elle s'y accorda. J'en demandai la permission 
M. du Fresne, son pre, et il me la donna. Le dimanche suivant nous
dansmes, et continumes plusieurs fois; mais il y avoit toujours une si
grande foule de monde, que la du Lys me conseilla de ne faire plus
danser, mais de penser  quelque autre divertissement. Il fut donc
resolu d'etudier une comedie, ce qui fut execut.

[Note 393: Par exemple, au jeu des proverbes, aux jeux de
conversation, des lments, des compliments ou flatteries, des
mathematiques, et autres dont on peut voir la description dans la Maison
des jeux, 1642, in-8.]

L'Etoile l'interrompit en lui disant: Puisque vous en tes  la
comedie, dites-moi si cette histoire est encore gure longue, car il se
fait tard, et l'heure du souper approche.--Ha! dit le prieur, il y en a
encore deux fois autant pour le moins. L'on jugea donc qu'il la falloit
remettre  une autre fois, pour donner le temps aux acteurs d'etudier
leurs rles; et, quand ce n'et pas et pour ces raisons, il et fallu
cesser  cause de l'arrive de M. de Verville, qui entra dans la chambre
facilement, car le portier s'etoit endormi. Sa venue surprit bien fort
toute la compagnie. Il fit de grandes caresses  tous les comediens et
comediennes, et principalement au Destin, qu'il embrassa  diverses
reprises, et leur dit le sujet de son voyage, comme vous verrez au
chapitre suivant, qui est fort court.




CHAPITRE XI.

Resolution des mariages du Destin avec l'Etoile, et de Leandre avec
Angelique.

Le prieur de Saint-Louis voulut prendre cong, mais le Destin l'arrta,
lui disant que dans peu de temps il faudroit souper, et qu'il tiendroit
compagnie  monsieur de Verville, qu'il pria de leur faire l'honneur de
souper avec eux. L'on demanda  l'htesse si elle avoit quelque chose
d'extraordinaire; elle dit que oui. L'on mit du linge blanc, et l'on
servit quelque temps aprs. L'on fit bonne chre, l'on but  la sant de
plusieurs personnes et l'on parla beaucoup. Aprs le dessert, le Destin
demanda  Verville le sujet de son voyage en ces quartiers, et il lui
repondit que ce n'etoit pas la mort de son beau-frre Saldagne, que ses
soeurs ne plaignoient gure non plus que lui; mais qu'ayant une affaire
d'importance  Rennes, en Bretagne, il s'etoit detourn exprs pour
avoir le bien de les voir, dont il fut grandement remerci; ensuite il
fut inform du mauvais dessein de Saldagne et du succs, et enfin de
tout ce que vous avez vu au sixime chapitre. Verville plia les epaules
en disant qu'il avoit trouv ce qu'il cherchoit avec trop de soin. Aprs
souper, Verville fit connoissance avec le prieur, duquel tous ceux de la
troupe dirent beaucoup de bien, et, aprs avoir un peu veill, il se
retira. Alors Verville tira le Destin  part et lui demanda pourquoi
Leandre toit vtu de noir et pourquoi tant de laquais vtus de mme. Il
lui en apprit le sujet, et le dessein qu'il avoit fait d'epouser
Angelique. Et vous, dit Verville, quand vous marierez-vous? Il est, ce
me semble temps de faire connotre au monde qui vous tes, ce qui ne se
peut que par un mariage; ajoutant que s'il n'etoit press, qu'il
demeureroit pour assister  l'un et  l'autre. Le Destin dit qu'il
falloit savoir le sentiment de l'Etoile; ils l'appelrent et lui
proposrent le mariage,  quoi elle repondit qu'elle suivroit toujours
le sentiment de ses amis. Enfin il fut conclu que, quand Verville auroit
mis fin aux affaires qu'il avoit  Rennes, qui seroit dans une quinzaine
de jours au plus tard, qu'il repasseroit par Alenon, et que l'on
executeroit la proposition. Il en fut autant conclu entre eux et la
Caverne, pour Leandre et Angelique.

Verville donna le bonsoir  la compagnie et se retira  son logis. Le
lendemain il partit pour la Bretagne, et il arriva  Rennes, o il alla
voir monsieur de la Garouffire, lequel, aprs les complimens
accoutums, lui dit qu'il y avoit dans la ville une troupe de comediens,
l'un desquels avoit beaucoup de traits du visage de la Caverne: ce qui
l'obligea d'aller le lendemain  la comedie, o ayant vu le personnage,
il fut tout persuad que c'etoit son parent (je dis de la Caverne).
Aprs la comedie il l'aborda, et s'enquit de lui d'o il etoit, s'il y
avoit longtemps qu'il etoit dans la troupe et par quels moyens il y
etoit venu; il repondit sur tous les chefs en sorte qu'il fut facile 
Verville de connotre qu'il etoit le frre de la Caverne, qui s'etoit
perdu quand son pre fut tu en Perigord par le page du baron de
Sigognac, ce qu'il avoua franchement, en ajoutant qu'il n'avoit jamais
pu savoir ce que sa soeur etoit devenue. Lors Verville lui apprit
qu'elle etoit dans une troupe de comediens qui etoit  Alenon; qu'elle
avoit eu beaucoup de disgrces, mais qu'elle avoit sujet d'en tre
console, parce qu'elle avoit une trs belle fille qu'un seigneur de
douze mille livres de rentes etoit sur le point d'epouser, et qu'il
faisoit la comedie avec eux et qu' son retour il assisteroit au
mariage, et qu'il ne tiendroit qu' lui de s'y trouver, pour rejouir sa
soeur, qui etoit fort en peine de lui, n'en ayant eu aucunes nouvelles
depuis sa fuite. Non-seulement le comedien accepta cette offre, mais il
supplia instamment monsieur de Verville de souffrir qu'il l'accompagnt,
ce qu'il agra. Cependant il mit ordre  ses affaires, que nous lui
laisserons negocier, et retournerons  Alenon.

Le prieur de Saint-Louis alla, le mme jour que partit Verville, trouver
les comediens et comediennes, pour leur dire que monseigneur l'evque de
Ses l'avoit envoy querir pour lui communiquer quelque affaire
d'importance, et qu'il etoit bien marri de ne se pouvoir acquitter de sa
promesse; mais qu'il n'y avoit rien de perdu; que cependant qu'il seroit
 Ses, ils iroient  la Fresnaye, representer Silvie aux noces de la
fille du seigneur du lieu, et qu' leur retour et au sien, il achveroit
ce qu'il avoit commenc. Il s'en alla, et les comediens se disposrent 
partir.




CHAPITRE XII.

Ce qui arriva au voyage de la Fresnaye; autre disgrce de Ragotin.

La veille de la noce l'on envoya un carrosse et des chevaux de selle aux
comediens. Les comediennes s'y placrent dedans avec le Destin, Leandre
et l'Olive; les autres montrent les chevaux, et Ragotin le sien, qu'il
avoit encore, pour n'avoir pu le vendre, et qui etoit gueri de son
enclouure. Il voulut persuader  l'Etoile ou  Angelique de se mettre en
croupe derrire lui, disant qu'elles seroient plus  leur aise que dans
le carrosse, qui ebranle beaucoup les personnes; mais ni l'une ni
l'autre n'en voulurent rien faire. Pour aller d'Alenon  la Fresnaye il
faut passer une partie de la fort de Persaine, qui est au pays du
Maine. Ils n'eurent pas fait mille pas dans cette fort que Ragotin, qui
alloit devant, cria au cocher d'arrter, parce, dit-il, qu'il voyoit
une troupe d'hommes  cheval. L'on ne trouva pas bon d'arrter, mais de
se tenir chacun sur ses gardes. Quand ils furent prs de ces cavaliers,
Ragotin dit que c'etoit la Rappinire avec ses archers. L'Etoile plit;
mais le Destin, qui s'en aperut, l'assura en lui disant qu'il n'oseroit
leur faire insulte en la presence de ses archers et des domestiques de
monsieur de la Fresnaye, et si prs de sa maison. La Rappinire connut
bien que c'etoit la troupe comique; aussi il s'approcha du carrosse avec
son effronterie ordinaire et salua les comediennes, auxquelles il fit
d'assez mauvais complimens,  quoi elles repondirent avec une froideur
capable de demonter un moins effront que ce levrier de bourreau; lequel
leur dit qu'il cherchoit des brigands qui avoient vol des marchands du
ct de Balon[394], et qu'on lui avoit dit qu'ils avoient pris cette
route. Comme il entretenoit la compagnie, le cheval d'un de ses archers,
qui etoit fougueux, sauta sur le col du cheval de Ragotin, auquel il fit
si grand'peur qu'il recula et enfona dans une touffe d'arbres, dont il
y en avoit quelques-uns dont les branches etoient sches, l'une
desquelles se trouva sous le pourpoint de Ragotin et qui lui piqua le
dos, en sorte qu'il y demeura pendu: car, voulant se degager de parmi
ces arbres, il avoit donn des deux talons  son cheval, qui avoit pass
et l'avoit laiss ainsi en l'air, criant comme un petit fou qu'il etoit:
Je suis mort, l'on m'a donn un coup d'epe dans les reins[395].

[Note 394: Petite ville du Maine, sur l'Orne,  4 lieues et demie du
Mans.]

[Note 395: Cette plaisanterie parot imite d'un passage de
l'Euphormion de Barclay, o Csar, l'un des personnages, se croit mort,
comme Ragotin, parce que, comme lui,  peu prs, il a t piqu par une
pine  la fesse. (1re part., ch. 30.)]

L'on rioit si fort de le voir en cette posture que l'on ne songeoit 
rien moins qu' le secourir. L'on crioit bien aux laquais de le
dependre; mais il s'enfuyoient d'un autre ct en riant. Cependant son
cheval gagnoit toujours pays, sans se laisser prendre. Enfin, aprs
avoir bien ri, le cocher, qui etoit un grand et fort garon, descendit
de dessus son sige et s'approcha de Ragotin, le souleva et le dependit.
On le visita et on lui fit accroire qu'il etoit fort bless, mais qu'on
ne pouvoit le panser que l'on ne ft au village, o il y avoit un fort
bon chirurgien; en attendant, on lui appliqua quelques feuilles fraches
pour le soulager. On le plaa dans le carrosse, dont l'Olive sortit,
tandis que les laquais passrent au travers du bois pour gagner le
devant du cheval, qui ne vouloit pas se laisser prendre, et qui fut
pourtant pris, et l'Olive monta dessus. La Rappinire continua son
chemin, et la troupe arriva au chteau, d'o l'on envoya querir le
chirurgien, auquel l'on donna le mot. Il fit semblant de sonder la plaie
imaginaire de Ragotin, que l'on avoit fait mettre dans le lit. Il le
pansa de mme qu'il l'avoit sond, aprs lui avoir dit que son coup
etoit favorable, et que deux doigts plus  ct il n'y avoit plus de
Ragotin. Il lui ordonna le regime ordinaire et le laissa reposer. Ce
petit bout d'homme avoit l'imagination si frappe de tout ce qu'on lui
avoit dit qu'il crut toujours d'tre fort bless. Il ne se leva point
pour voir le bal qui fut tenu le soir aprs souper: car l'on avoit fait
venir la grande bande de violons du Mans, celle d'Alenon etant  une
autre noce,  Argentan. L'on dansa  la mode du pays, et les comediens
et comediennes dansrent  la mode de la cour. Le Destin et l'Etoile
dansrent la sarabande, avec l'admiration de toute la compagnie, qui
etoit compose de la noblesse campagnarde et des plus gros manans du
village.

Le lendemain l'on joua la pastorale que l'pouse avoit demande;
Ragotin s'y fit porter en chaise avec son bonnet de nuit. Ensuite l'on
fit bonne chre, et le lendemain, aprs avoir bien dejen, l'on paya et
remercia la troupe. Le carrosse et les chevaux furent prts, et l'on
tcha  desabuser Ragotin de sa pretendue blessure; mais on ne lui put
jamais persuader le contraire, car il disoit toujours qu'il sentoit bien
son mal. On le mit dans le carrosse, et toute la troupe arriva
heureusement  Alenon. Le lendemain on ne representa point, car les
comediennes se voulurent reposer. Cependant le prieur de Saint-Louis
etoit de retour de son voyage de Ses. Il alla voir la troupe, et
l'Etoile lui dit qu'il ne trouveroit point d'occasion plus favorable
pour achever son histoire; il ne s'en fit point prier, et il poursuivit
comme vous allez voir au suivant chapitre.




CHAPITRE XIII.

Suite et fin de l'histoire du prieur de Saint-Louis.

Si le commencement de cette histoire (o vous n'avez vu que de la joie
et des contentemens) vous a et ennuyeux, ce que vous allez our le sera
bien davantage, puisque vous n'y verrez que des revers de la fortune,
des douleurs et des desespoirs qui suivront les plaisirs et les
satisfactions o vous me verrez encore, mais pour fort peu de temps.
Pour donc reprendre au mme lieu o je finis le recit, aprs que mes
camarades et moi emes appris nos rles et exerc plusieurs fois, un
jour de dimanche au soir nous representmes notre pice dans la maison
du sieur du Fresne, ce qui fit un grand bruit dans le voisinage; quoique
nous eussions pris tous les soins de faire tenir les portes du parc bien
fermes, nous fmes accabls de tant de monde, qui avoit pass le
chteau ou escalad les murailles, que nous emes toutes les peines
imaginables  gagner le thetre, que nous avions fait dresser dans une
salle de mediocre grandeur; aussi il resta les deux tiers du monde
dehors. Pour obliger ces gens-l  se retirer, nous leur fmes promesse
que le dimanche suivant nous la representerions dans la ville et dans
une plus grande salle. Nous fmes passablement bien pour des apprentis,
except un de nos acteurs qui faisoit le personnage du secretaire du roi
Darius (la mort de ce monarque etoit le sujet de notre pice[396]): car
il n'avoit que huit vers  dire, ce qu'il faisoit assez bien entre nous;
mais, quand il fallut representer tout  bon, il le fallut pousser sur
la scne par force, et ainsi il fut oblig de parler, mais si mal que
nous emes beaucoup de peine  faire cesser les clats de rire.

[Note 396: Il s'agit probablement de La Mort de Daire, tragdie de
Hardy (1619), o Masoee, qui peut passer en effet pour le secrtaire de
Darius, a non pas huit vers, mais dix en tout  prononcer, dans la 1re
scne du 2e acte.]

La tragedie etant finie, je commenai le bal avec la du Lys, et qui dura
jusqu' minuit. Nous prmes got  cet exercice, et sans en rien dire 
personne nous etudimes une autre pice. Cependant je ne desistois point
de mes visites ordinaires. Or, un jour que nous etions assis auprs du
feu, il arriva un jeune homme auquel l'on y fit prendre place; aprs un
quart d'heure d'entretien, il sortit de sa poche une bote dans laquelle
il y avoit un portrait de cire en relief, trs bien fait, qu'il dit tre
celui de sa matresse. Aprs que toutes les demoiselles l'eurent vu et
dit qu'elle etoit fort belle, je le pris  mon tour, et, en le
considerant avec attention, je m'imaginai qu'il ressembloit  la du Lys,
et que ce galant-l avoit quelque pense pour elle. Je ne marchandai
point  jeter cette bote dans le feu, o la petite statue se fondit
bientt: car, quand il se mit en devoir de l'en tirer, je l'arrtai et
le menaai de le jeter par la fentre. M. du Fresne (qui m'aimoit autant
alors comme il m'a ha depuis) jura qu'il lui feroit sauter l'escalier,
ce qui obligea ce malheureux  sortir confusement. Je le suivis sans que
personne de la compagnie m'en pt empcher, et je lui dis que, s'il
avoit quelque chose sur le coeur, que nous avions chacun une epe et que
nous etions en beau lieu pour se satisfaire; mais il n'en eut pas le
courage. Or le dimanche suivant nous joumes la mme tragedie que nous
avions dej represente, mais dans la salle d'un de nos voisins qui
etoit assez grande, et par ce moyen nous emes quinze jours pour tudier
l'autre pice. Je m'avisai de l'accompagner de quelques entres de
ballet[397], et je fis choix de six de mes camarades qui dansoient le
mieux, et je fis le septime. Le sujet du ballet etoit les bergers et
les bergres soumis  l'Amour: car  la premire entre paroissoit un
Cupidon, et aux autres des bergers et des bergres, tous vtus de blanc,
et leurs habits tout parsems de noeuds de petit ruban bleu, qui etoit
la couleur de la du Lys, et que j'ai aussi toujours porte depuis; il
est vrai que j'y ai ajout la feuille[398] morte, pour les raisons que
je vous dirai  la fin de cette histoire. Ces bergers et bergres
faisoient deux  deux chacun une entre, et, quand ils paroissoient tous
ensemble, ils formoient les lettres du nom de la du Lys, et l'amour
decochoit une flche  chaque berger et jetoit des flammes de feu aux
bergres, et tous en signe de soumission flechissoient le genou. J'avois
compos quelques vers sur le sujet du ballet, que nous recitmes; mais
la longueur du temps me les a fait oublier, et, quand je m'en
souviendrois encore, je n'aurois garde de vous les dire, car je suis
assur qu'ils ne vous agreroient pas,  prsent que la posie franoise
est au plus haut degr o elle puisse monter. Comme nous avions tenu la
chose secrte, il nous fut facile de n'avoir que de nos amis
particuliers, qui insensiblement et sans que l'on s'en apert entrrent
dans le parc, o nous representmes  notre aise les Amours d'Angelique
et de Sacripant, roi de Circassie, sujet tir de l'Arioste[399]; ensuite
nous dansmes notre ballet.

[Note 397: Le ballet, que Benserade devoit lever  un si haut point
de gloire, et que Molire mme ne ddaigna pas de cultiver, toit dj,
 cette poque, en grande faveur. V. le Mercure du temps et les Mmoires
de Marolles, passim. En 1630, le fameux ballet prpar par le comte de
Soissons pour le retour de Louis XIII  Paris mit la cour et la ville en
moi et proccupa les esprits plus encore que le procs du marchal de
Marillac. Les ballets de Matre Galimathias, des Goutteux (1630), du
Monde, de la Prosprit des armes de France, du Triomphe de la beaut
(1640), etc., n'excitoient gure moins l'attention publique. Dj, mme
sous Henri IV, il y avoit eu  la cour plus de 80 ballets.]

[Note 398: On peut consulter le Jeu du galant (Maison des jeux, 3e
p.) pour la signification attache alors  la couleur des rubans. Voici
d'abord pour le bleu: Doriclas, commenant, dit qu'il choisissoit le
bleu  cause qu'etant une couleur attribue au ciel, elle temoignoit que
l'on ne vouloit avoir que des affections celestes. Quant  la couleur
feuille morte, elle signifioit la mort de l'esprance, ou au moins d'une
esprance.]

[Note 399: Encore un sujet emprunt au Roland furieux, qui toit
alors mis  contribution par le thtre presque autant que l'Astre. Je
serois assez port  croire que l'auteur a commis une erreur dans la
dsignation de cette pice, car l'Arioste nous montre bien Sacripant
amoureux d'Anglique, mais non Anglique amoureuse de Sacripant;
d'ailleurs, je ne connois pas, dans notre ancien thtre, de pice
intitule ainsi. Il y en a deux, l'une publie  Troyes, chez Nol
Laudereau, l'autre probablement de Ch. Bauter, dit Mliglosse, publie
chez Oudot (1614), qui portent ce titre: Tragdie franoise des amours
d'Angelique et de Medor, avec les furies de Rolland et la mort de
Sacripant, etc. Peut-tre l'auteur a-t-il fait une confusion
involontaire.]

Je voulus commencer le bal  l'ordinaire, mais M. du Fresne ne le voulut
pas permettre, disant que nous etions assez fatigus de la comedie et du
ballet; il nous donna cong et nous nous retirmes. Nous resolmes de
rendre cette comedie publique et de la representer dans la ville, ce que
nous fmes le dimanche gras, dans la salle de mon parrain, et en plein
jour. La du Lys me dit que, si je commenois le bal, que ce ft avec une
fille de notre voisinage qui etoit vtue de taffetas bleu tout de mme
qu'elle, ce que je fis. Mais il s'eleva un murmure sourd dans la
compagnie, et il y en eut qui dirent assez haut: Il se trompe, il se
manque, ce qui excita le rire  la du Lys et  moi; de quoi la fille
s'etant aperue, me dit: Ces gens ont raison, car vous avez pris l'une
pour l'autre. Je lui repondis succinctement: Pardonnez-moi, je sais
fort bien ce que je fais. Le soir je me masquai avec trois de mes
camarades, et je portois le flambeau, croyant que par ce moyen je ne
serois pas connu[400], et nous allmes dans le parc. Quand nous fmes
entrs dans la maison, la du Lys regarda attentivement les trois
masques, et, ayant reconnu que je n'y etois pas, elle s'approcha de moi
 la porte o je m'etois arrt avec le flambeau, et, me prenant par la
main, me dit ces obligeantes paroles: Deguise-toi de toutes les faons
que tu pourras t'imaginer, je te connotrai toujours facilement. Aprs
avoir eteint le flambeau, je m'approchai de la table, sur laquelle nous
posmes nos botes de drages et jetmes les ds. La du Lys me demanda 
qui j'en voulois, et je lui fis signe que c'etoit  elle; elle me
repliqua qu'est-ce que je voulois qu'elle mt au jeu, et je lui montrai
un noeud de ruban que l'on appelle  present galant[401], et un bracelet
de corail qu'elle avoit au bras gauche. Sa mre ne vouloit pas qu'elle
le hasardt; mais elle eclata de rire, en disant qu'elle n'apprehendoit
pas de me le laisser. Nous joumes et je gagnai, et je lui fis un
present de mes drages. Autant en firent mes compagnons avec la fille
ane et d'autres demoiselles qui y etoient venues passer la veille.
Aprs quoi nous prmes cong. Mais, comme nous allions sortir, la du Lys
s'approcha de moi, et mit la main aux cordons qui tenoient mon masque
attach, qu'elle denoua promptement, en disant: Est-ce ainsi que l'on
fait de s'en aller si vite? Je fus un peu honteux, mais pourtant bien
aise d'avoir un si beau pretexte de l'entretenir. Les autres se
demasqurent aussi, et nous passmes la veille fort agreablement. Le
dernier soir du carnaval je lui donnai le bal avec la petite bande de
violons, la grande etant employe pour la noblesse. Pendant le carme il
fallut faire trve de divertissemens pour vaquer  la pit, et je vous
puis assurer que nous ne manquions pas un sermon, la du Lys et moi. Nous
passions les autres heures du jour en visites continuelles et en
promenades, ou  our chanter les filles de la ville sur le derrire du
chteau, o il y a un excellent echo, o elles provoquoient cette nymphe
imaginaire  leur repondre[402].

[Note 400: Ce ne fut que peu d'annes avant la composition de cette
3e partie que la cour commena  rpandre la mode des mascarades. V.
Mm. de madem. de Montp., coll. Petitot, XLII, p. 408, et une note de
Walckenar, Mm. de Madame de Svign, II, p. 481.]

[Note 401: On appeloit galants des rubans nous, servant  orner les
habits ou la tte tant des hommes que des femmes: Il y a de certaines
petites choses qui cotent peu, et neanmoins parent extrmement un
homme,... comme par exemple d'avoir un beau ruban d'or et d'argent au
chapeau, quelquefois entremesl de soie de quelque belle couleur, et
d'avoir aussi au devant des chausses sept ou huit des plus beaux rubans
satins et des couleurs les plus eclatantes qui se voient.... Pour
montrer que toutes ces manires de rubans contribuent beaucoup  faire
parestre la galanterie d'un homme, ils ont emport le nom de galands,
par preference sur toute autre chose. (Loix de la galant.) On peut voir
aussi, dans la Maison des jeux, la pice suivante, intitule: le Jeu du
galand, et dans le Recueil en prose de Sercy (1642), t. 1er, l'Origine
et le progrs des rubans. Les galants qui ornoient la toilette des
femmes prenoient diffrents noms, suivant la place qu'ils occupoient: on
les appeloit le mignon, le badin, l'assassin des dames, etc.]

[Note 402: Voil un ressouvenir de ces chos qui avoient fait les
dlices des cours de Franois Ier et de Henri II. V. un curieux cho
dans les oeuvres de Joach. du Bellay, et dont les pastorales avoient
tellement mis l'usage  la mode qu'on les retrouve parfois jusque dans
les romans comiques et satiriques, bien que ceux-ci tournent en ridicule
la plupart des inventions de la pastorale, comme du roman hroque et
chevaleresque. Ainsi Sorel, dans Le Berger extravagant, manifeste
lui-mme un certain foible pour les chos. (Remarq. sur le 1er l.)
Boileau se moque de cet usage,  plusieurs reprises, dans les Hros de
roman.]

Les ftes de Pques approchoient, quand un jour mademoiselle du Fresne,
la fille, me dit en riant: Me meneras-tu  Saint-Pater[403]? C'est une
petite paroisse qui est  un quart de lieue du faubourg de Montfort, o
l'on va en devotion le lundi de Pques, aprs dner, et c'est l aussi
o l'on voit tous les galans et galantes. Je lui repondis qu'il ne
tiendroit qu' elle. Le jour venu, comme je me disposois  les aller
prendre, au sortir de ma maison je rencontrai un mien voisin, jeune
homme fort riche, lequel me demanda o j'allois si empress. Je lui dis
que j'allois au Parc querir les demoiselles du Fresne pour les
accompagner  Saint-Pater. Alors il me repondit que je pouvois bien
rentrer, car il savoit de bonne part que leur mre avoit dit qu'elle ne
vouloit pas que ses filles y allassent avec moi. Ce discours m'assomma
si fort que je ne pus lui rien repliquer; mais je rentrai dans ma
maison, o etant, je me mis  penser d'o pouvoit venir un si prompt
changement; aprs y avoir bien rv, je n'en trouvai autre sujet que mon
peu de merite et ma condition. Pourtant je ne pus m'empcher de declamer
contre leur procd, de m'avoir souffert tandis que je les avois
diverties par des bals, ballets, comedies et serenades, car je leur en
donnois souvent, en toutes lesquelles choses j'avois fait de grandes
depenses, et qu' present l'on me rebutoit. La colre o j'etois me fis
resoudre d'aller  l'assemble avec quelques-uns de mes voisins, ce que
je fis. Cependant l'on m'attendoit au Parc, et, quand le temps fut pass
que je devois m'y rendre, la du Lys et sa soeur, avec quelques autres
demoiselles du voisinage, y allrent. Aprs avoir fait leur devotion
dans l'eglise, elles se placrent sur la muraille du cimetire, au
devant d'un ormeau qui leur donnoit de l'ombrage. Je passai devant
elles, mais d'assez loin, et la du Fresne me fit signe d'approcher, et
je fis semblant de ne les pas voir. Ceux qui etoient avec moi m'en
avertirent et je feignis de ne l'entendre pas et passai outre, leur
disant: Allons faire collation au logis des Quatre-Vents; ce que nous
fmes.

[Note 403: Ou plutt Saint-Paterne, qui est le vrai nom. V. Dict. de
Pesche.]

Je ne fus pas plustt retourn chez moi qu'une femme veuve (qui etoit
notre confidente) me vint trouver et me demanda fort brusquement quel
sujet m'avoit oblig de fuir l'honneur d'accompagner les demoiselles du
Fresne  Saint-Pater; que la du Lis en etoit outre de colre au dernier
point, et ajouta que je pensasse  reparer cette faute. Je fus fort
surpris de ce discours, et, aprs lui avoir fait le recit de ce que je
vous viens de dire, je l'accompagnai  la porte du Parc, o elles
etoient. Je la laissai faire mes excuses, car j'etois si troubl que je
n'aurois pu leur dire que de mauvaises raisons. Alors la mre,
s'adressant  moi, me dit que je ne devois pas tre si credule; que
c'etoit quelqu'un qui vouloit troubler notre contentement, et que je
fusse assur que je serois toujours le bienvenu dans leur maison, o
nous allmes. J'eus l'honneur de donner la main  la du Lys, qui
m'assura qu'elle avoit eu bien de l'inquietude, surtout quand j'avois
feint de ne pas voir le signe que sa soeur m'avoit fait. Je lui demandai
pardon et lui fis de mauvaises excuses, tant j'etois transport d'amour
et de colre. Je me voulois venger de ce jeune homme; mais elle me
commanda de n'en pas parler seulement, ajoutant que je devois tre
content d'experimenter le contraire de ce qu'il m'avoit dit. Je lui
obis, comme je fis toujours depuis.

Nous passions le temps le plus doucement qu'on puisse imaginer, et nous
eprouvions par de vritables effets ce que l'on dit que le mouvement des
yeux est le langage des amans; car nous l'avions si familier, que nous
nous faisions entendre tout ce que nous voulions. Un dimanche au soir,
au sortir de Vpres, nous nous dmes, avec ce langage muet, qu'il
falloit aller aprs souper nous promener sur la rivire et n'avoir que
telles personnes que nous designmes. J'envoyai aussitt retenir un
bateau. A l'heure dite, je me transportai, avec ceux qui devoient tre
de la promenade,  la porte du Parc, o les demoiselles nous
attendoient; mais trois jeunes hommes, qui n'etoient pas de notre
cabale, s'arrtrent avec elles. Elles firent bien tout ce qu'elles
purent pour s'en defaire; mais eux s'en etant aperus, ils
s'opinitrrent  demeurer, ce qui fut cause que quand nous abordmes la
porte du Parc, nous passmes outre sans nous y arrter, et nous nous
contentmes de leur faire signe de nous suivre, et nous les allmes
attendre au bateau. Mais quand nous apermes ces fcheux avec elles,
nous avanmes sur l'eau et allmes aborder  un autre lieu, proche
d'une des portes de la ville, o nous rencontrmes le sieur du Fresne,
lequel me demanda o j'avais laiss ses filles. Je ne pensai pas bien 
ce que je lui devois repondre, mais lui dis franchement que je n'avois
pas eu l'honneur de les voir ce soir-l. Aprs nous avoir donn le bon
soir, il prit le chemin du Parc,  la porte duquel il trouva ses filles,
auxquelles il demanda d'o elles venoient et avec qui. La du Lys lui
repondit: Nous venons de nous promener avec un tel, et me nomma. Alors
son pre lui accompagna un: Vous en avez menti, d'un soufflet,
ajoutant que si j'eusse et avec elles (quand mme il auroit et plus
tard) il ne s'en ft pas mis en peine. Le lendemain, cette veuve dont je
vous ai dej parl me vint trouver pour me dire ce qui s'etoit pass le
soir prcdent, et que la du Lys en etoit fort en colre, non pas tant
du soufflet comme de ce que je ne l'avois pas attendue, parce qu'au
bateau son intention etoit de se defaire accortement de ces fcheux. Je
m'excusai du mieux que je pus, et je passai quatre jours sans l'aller
voir. Mais un jour qu'elle et sa soeur et quelques demoiselles etoient
assises sur un banc de boutique, dans la rue la plus prochaine de la
porte de la ville par laquelle j'allois sortir pour aller au faubourg,
je passai devant elles en levant un peu le chapeau, mais sans les
regarder ni leur rien dire. Les autres demoiselles leur demandrent ce
que vouloit dire ce procd, qui paroissoit incivil. La du Lys ne
repondit rien; mais sa soeur ane dit qu'elle en ignoroit la cause et
qu'il la falloit savoir de lui-mme: Et pour ne le pas manquer,
allons, dit-elle, nous poster un peu plus prs de la porte, au-del de
cette petite rue par o il nous pourroit viter; ce qu'elles firent.
Comme je repassois devant elles, cette bonne soeur se leva de sa place
et me prit par mon manteau, en me disant: Depuis quand, monsieur le
glorieux, fuyez-vous l'honneur de voir votre matresse? et  mme temps
me fit asseoir auprs d'elle. Mais quand je la voulus caresser et lui
dire quelques douceurs, elle fut toujours muette et me rebuta
furieusement. Je demeurai l quelque peu de temps bien entrepris[404],
aprs quoi je les accompagnai jusqu' la porte du Parc, d'o je me
retirai, resolu de n'y aller plus. Je demeurai donc encore quelques
jours sans y aller, et qui me furent autant de sicles; mais un matin
j'eus une rencontre de mademoiselle du Fresne la mre, laquelle m'arrta
et me demanda pourquoi l'on ne me voyoit plus. Je lui repondis que
c'etoit la mauvaise humeur de sa cadette. Elle me repliqua qu'elle
vouloit faire notre accord, et que je l'allasse attendre  la maison.
J'en mourais d'impatience et je fus ravi de cette ouverture. J'y allai
donc, et comme je montois  la chambre, la du Lys, qui m'avoit aperu,
en descendit si brusquement que je ne la pus jamais arrter. J'y entrai
et je trouvai sa soeur, qui se mit  sourire,  laquelle je dis le
proced de sa cadette, et elle m'assura que tout cela n'etoit que feinte
et qu'elle avoit regard plus de cent fois par la fentre pour voir si
je parotrois, et qu'elle en temoignoit une grande inquietude; qu'elle
etoit sans doute dans le jardin, o je pouvois aller. Je descendis
l'escalier et m'approchai de la porte du jardin, que je trouvai ferme
par dedans. Je la priai plusieurs fois de l'ouvrir, ce qu'elle ne voulut
point faire. Sa soeur, qui l'entendoit du haut de l'escalier, descendit
et me la vint ouvrir, car elle en savoit le secret. J'entrai, et la du
Lys se mit  fuir; mais je la poursuivis si bien, que je la pris par une
des manches de son corps de jupe, et je l'assis sur un siege de gazon o
je me mis aussi. Je lui fis mes excuses du mieux qu'il me fut possible;
mais elle me parut toujours plus sevre. Enfin, aprs plusieurs
contestations, je lui dis que ma passion ne souffroit point de
mediocrit et qu'elle me porteroit  quelque desespoir, de quoi elle se
repentiroit aprs, ce qui ne la rendit pas plus exorable. Alors je tirai
mon epe du fourreau et la lui presentai, la suppliant de me la plonger
dans le corps, lui disant qu'il m'etoit impossible de vivre priv de
l'honneur de ses bonnes grces; elle se leva pour s'enfuir, en me
repondant qu'elle n'avoit jamais tu personne, et que, quand elle en
auroit quelque pense, elle ne commenceroit pas par moi. Je l'arrtai en
la suppliant de me permettre de l'executer moi-mme, et elle me repondit
froidement qu'elle ne m'en empcheroit pas. Alors j'appuyai la pointe de
mon epe contre ma poitrine, et me mis en posture pour me jeter dessus,
ce qui la fit plir, et  mme temps elle donna un coup de pied contre
la garde de l'epe, qu'elle fit tomber  terre, m'assurant que cette
action l'avoit beaucoup trouble, et me disant que je ne lui fisse plus
voir de tels spectacles. Je lui repliquai: Je vous obeirai, pourvu que
vous ne me soyez plus si cruelle; ce qu'elle me promit. Ensuite nous
nous caressmes si amoureusement, que j'eusse bien souhait d'avoir tous
les jours une querelle avec elle pour l'appointer[405] avec tant de
douceur. Comme nous etions dans ces transports, sa mre entra dans le
jardin, et nous dit qu'elle seroit bien venue plus tt, mais qu'elle
avoit bien jug que nous n'avions pas besoin de son entremise pour nous
accorder.

[Note 404: Perclus, impotent, paralytique, au propre; et, par
consquent, tout interdit, au figur.]

[Note 405: L'arranger, la terminer, terme tir du langage
juridique.]

Or, un jour que nous nous promenions dans une des alles du parc, le
sieur du Fresne, sa femme, la du Lys et moi, qui allions aprs eux et
qui ne pensions qu' nous entretenir, cette bonne mre se tourna vers
nous et nous dit qu'elle plaidoit bien notre cause. Elle le put dire
sans que son mari l'entendt, car il etoit fort sourd; nous la
remercimes plutt d'action que de parole. Un peu de temps aprs, M. du
Fresne me tira  part et me decouvrit le dessein que lui et sa femme
avoient form de me donner leur plus jeune fille en mariage, devant
qu'il partt pour aller en cour servir son quartier[406], et qu'il ne
falloit plus faire de depenses en serenades ni autrement pour ce sujet.
Je ne lui fis que des remerciemens confus: car j'etois si transport de
joie d'un bonheur si inopin et qui faisoit le comble de ma felicit,
que je ne savois ce que je disois. Il me souvient bien que je lui dis
que je n'eusse pas et si temeraire que de la lui demander, attendu mon
peu de merite et l'inegalit des conditions;  quoi il me repondit que
pour du merite, il en avoit assez reconnu en moi, et que pour la
condition j'avois de quoi suppler  ce defaut, sous-entendant du bien.
Je ne sais ce que je lui repliquai, mais je sais bien qu'il me convia
 souper, aprs quoi il fut conclu que le dimanche suivant nous
assemblerions nos parents pour faire les fianailles. Il me dit aussi
quel dot[407] il pouvoit donner  sa fille; mais  cela je repondis que
je ne lui demandois que la personne et que j'avois assez de bien pour
elle et pour moi. J'etois le plus content homme du monde, et la du Lys
aussi contente, ce que nous connmes dans la conversation que nous emes
ce soir-l, et qui fut la plus agreable que l'on puisse imaginer. Mais
ce plaisir ne dura gures; car l'avant-veille du jour que nous devions
nous fiancer, nous etions, la du Lys et moi, assis sur l'herbe, quand
nous apermes de loin un conseiller du presidial[408], proche parent du
sieur du Fresne, lequel lui venoit rendre visite. Nous en conmes une
mme pense, elle et moi, et nous nous en affligemes sans savoir au
vrai ce que nous apprehendions; ce que l'evnement ne nous fit que trop
connotre: car le lendemain, comme j'allois prendre l'heure de
l'assemble, je fus furieusement surpris quand je trouvai,  la porte de
la basse-cour, la du Lys qui pleuroit. Je lui dis quelque chose et elle
ne me repondit rien. J'entrai plus avant, et je trouvai sa soeur au mme
etat. Je lui demandai que vouloient dire tant de pleurs, et elle me
repondit, en redoublant ses sanglots, que je ne le saurois que trop. Je
montois  la chambre quand la mre en sortoit, laquelle passa sans me
rien dire, car les larmes, les sanglots et les soupirs la suffoquoient
si fort, que tout ce qu'elle put faire, ce fut de me regarder
pitoyablement et dire: Ha! pauvre garon! Je ne comprenois rien en un
si prompt changement; mais mon coeur me presageoit tous les malheurs que
j'ai ressentis depuis. Je me resolus d'en apprendre le sujet, et je
montai  la chambre, o je trouvai M. du Fresne assis dans une chaise,
lequel me dit fort brusquement qu'il avoit chang d'avis et qu'il ne
vouloit pas marier sa cadette devant son ane; que quand il la
marieroit, ce ne seroit qu'aprs le retour de son voyage de la cour. Je
lui repondis sur ces deux chefs: au premier, que sa fille ane n'avoit
aucune repugnance que sa soeur ft marie la premire, pourvu que ce ft
avec moi, parce qu'elle m'avoit toujours aim comme un frre; que pour
un autre elle s'y seroit oppose (je vous puis assurer qu'elle m'en
avoit fait la protestation plusieurs fois); et sur le second, que
j'attendrois aussi bien dix ans que les trois mois qu'il seroit  la
cour. Mais il me dit tout net que je ne pensasse plus au mariage de sa
fille. Ce discours si surprenant et prononc du ton que je vous viens de
dire me jeta dans un si horrible desespoir que je sortis sans lui
repliquer et sans rien dire aux demoiselles, qui ne me purent rien dire
aussi.

[Note 406: Il y avoit,  la cour, des gentilshommes ordinaires et
des gentilshommes de quartier, c'est--dire qui venoient y remplir,
durant trois mois, les devoirs de leur charge.]

[Note 407: Dot toit du masculin dans la vieille langue. V. Nicot,
Trsor de la langue fran. On a dj pu remarquer que l'auteur de cette
3e partie crit d'un style plus ancien que Scarron.]

[Note 408: On entendoit par prsidial un tribunal tabli dans les
villes considrables pour y prononcer sur les appellations des juges
subalternes, dans les causes de mdiocre importance. (Dict. de Fur.)]

Je m'en allai  ma maison, resolu de me donner la mort; mais comme je
tirois mon epe  dessein de me la plonger dans le corps, cette veuve
confidente entra chez moi et empcha l'execution de ce mortel dessein,
en me disant de la part de la du Lys que je ne m'affligeasse point,
qu'il falloit avoir patience, et qu'en pareilles affaires il arrivoit
toujours du trouble; mais que j'avois un grand avantage d'avoir sa mre
et sa soeur ane pour moi, et elle plus que tous, qui etoit la
principale partie; qu'elles avoient resolu que quand son pre seroit
parti, qui seriit dans huit ou dix jours, que je pourrois continuer mes
visites, et que le temps etoit un grand operateur. Ce discours etoit
fort obligeant, mais je n'en pus point tre consol; aussi je
m'abandonnai  la plus noire melancolie que l'on puisse imaginer, et qui
me jeta enfin dans un si furieux desespoir que je me resolus de
consulter les demons. Quelques jours devant le depart de M. du Fresne,
je m'en allai  demi-lieue de cette ville, dans un lieu o il y a un
bois, taillis de fort grande etendue, dans lequel la croyance du
vulgaire est qu'il y habite de mauvais esprits, d'autant que 'a et
autrefois la demeure de certaines fes (qui etoient sans doute de
fameuses magiciennes)[409]. Je m'enfonce dans le bois, appelant et
invoquant ces esprits, et les suppliant de me secourir en l'extrme
affliction o j'etois; mais aprs avoir bien cri, je ne vis ni n'ous
que des oiseaux qui par leur ramage sembloient me temoigner qu'ils
etoient touchs de mes malheurs. Je retournai  ma maison, o je me mis
au lit, atteint d'une si etrange frenesie, que l'on ne croyoit pas que
j'en pusse rechapper, car j'en fus jusques  perdre la parole. La du Lys
fut malade  mme temps et de la mme manire que moi; ce qui m'a oblig
depuis de croire  la sympathie: car comme nos maladies procedoient
d'une mme cause, elles produisoient aussi en nous de semblables effets;
ce que nous apprenions par le medecin et l'apothicaire, qui etoient les
mmes qui nous servoient; pour les chirurgiens, nous avions chacun le
ntre en particulier. Je gueris un peu plus tt qu'elle, et je m'en
allai, ou, pour mieux dire, je me tranai  sa maison, o je la trouvai
dans le lit (son pre etoit parti pour la cour). Sa joie ne fut pas
mediocre, comme la suite me le fit connotre: car, aprs avoir demeur
environ une heure avec elle, il me sembla qu'elle n'avoit plus de mal;
ce qui m'obligea  la presser de se lever, ce qu'elle fit pour me
satisfaire. Mais si tt qu'elle fut hors du lit elle evanouit entre mes
bras. Je fus bien marri de l'en avoir presse, car nous emes beaucoup
de peine  la remettre. Quand elle fut revenue de son evanouissement,
nous la remmes dans le lit, o je la laissai pour lui donner moyen de
reposer, ce qu'elle n'et peut-tre pas fait en ma presence.

[Note 409: On a dej rencontr, dans le Roman comique, d'assez
nombreuses traces des croyances superstitieuses d'alors, qu'avoient
partages, du reste, au dernier sicle surtout, et au commencement du
XVIIe, les plus graves et les plus savants esprits, Postel, Bacon, de
Thou, Porta, d'Aubign, Bodin, Malherbe (V. ses Lettres), Flchier (V.
sa Relat. des grands jours), Richelieu, l'abb Arnauld, etc. La
Dmonomanie de Bodin, et d'autres livres alors plus rcents, tels que le
Discours des sorciers, de Boguet (Paris, 1603); le Discours et histoire
des spectres, de P. Le Loyer (1605); l'Incrdulit et mcrance du
sortilge, et le Tableau de l'inconstance des mauvais anges et dmons,
de Delancre (1612), sont les monuments les plus complets comme les plus
terribles de ces superstitions. On croyoit  la sorcellerie, 
l'astrologie, comme  l'alchimie et au pouvoir mystrieux des Rosecroix;
aprs Gauric, Agrippa, Cardan, Paracelse et le grand Nostradamus,
toient venus d'autres sorciers non moins clbres, qui vcurent plus ou
moins avant dans le XVIIe sicle,--Csar (de son vrai nom Jean du
Chastel), Cosme Ruggieri (V. Var. histor., dit. Jannet, I, 25),
Palma-Cayet (mort en 1610), le fameux astrologue J. B. Morin, Marie
Boudin, l'abb Brigalier, sur lequel Segrais a donn de curieux dtails
dans ses Mmoires anecdot. (t. 2, p. 35 et suiv.), les prophtes et
astrologues clbres Mauregard, Jean Petit, et Belot, le cur de
Mi-Monts. Ces comdies tournoient souvent au tragique, et c'est la
meilleure preuve de la tnacit avec laquelle cette superstition toit
enracine dans les esprits. Il n'y avoit pas encore bien longtemps que
le peuple de Calais avoit voulu jeter d'Assoucy  la mer comme sorcier,
si du moins nous pouvons l'en croire lui-mme; et les supplices rcents
des prtres Louis Gaufridy et Urbain Grandier, du mdecin Poirot, de
quatre sorciers espagnols brls  Bordeaux en 1610, d'Adrien Bouchard
et de Gargan, de Didyme, l'une des trois possdes de Flandres, de la
femme Cathin (1640), sans parler de bien d'autres, prouvoient assez que
les magistrats eux-mmes partageoient sur ce point les croyances du
peuple. En 1670 encore, le Parlement de Rouen supplioit Louis XIV de ne
rien changer  la jurisprudence reue dans les tribunaux en matire de
sorcellerie; ce ne fut qu'en 1672 que le roi fit dfense d'admettre les
accusations de ce genre, ce qui n'empcha pas qu'il n'y et en 1682 un
nouvel dit pour la punition des malfices. Les forts, en particulier,
toient la demeure privilgie des sorciers et le domaine des lgendes
extraordinaires: c'est dans un bois enchant, sjour des fes et de
l'enchanteur Merlin, que Jeanne d'Arc eut ses visions; c'est l aussi
que Cyrano place l'apparition de Corneille Agrippa (Lettres sur les
sorc.). Le Tasse, en crant la fort magique de sa Jrusalem, n'a fait
que donner un corps splendide aux imaginations populaires. La magie joue
un grand rle dans les pastorales et les romans hroques du XVIIe
sicle; les romans comiques ou satiriques l'emploient aussi, parfois
srieusement, comme l'Euphormion de Barclay, souvent dans une intention
de raillerie et de parodie, comme les Histoires comiques de Cyrano, le
Francion et le Berger extravagant de Sorel, et le Roman comique. V., par
exemple, plus haut, l'anecdote des pendus, IIIe part., ch. 9.]

Nous guermes entirement, et nous passmes agrablement le temps, tout
celui que son pre demeura  la cour. Mais quand il fut revenu, il fut
averti par quelques ennemis secrets que j'avois toujours frequent dans
sa maison et pratiqu familirement sa fille,  laquelle il fit de
rigoureuses dfenses de me voir, et se fcha fort contre sa femme et sa
fille ane de ce qu'elles avoient favoris nos entrevues; ce que
j'appris par notre confidente, ensemble la resolution qu'elles avoient
prise de me voir toujours, et par quels moyens. Le premier fut que je
prenois garde quand cet injuste pre venoit  la ville, car aussitt
j'allois dans sa maison, o je demeurois jusqu' son retour, que nous
connoissions facilement  sa manire de frapper  la porte, et aussitt
je me cachois derrire une pice de tapisserie, et, quand il entroit, un
valet ou une servante, ou quelquefois une de ses filles lui toit son
manteau, et je sortois facilement sans qu'il le pt our, car, comme je
vous ai dej dit, il etoit fort sourd, et en sortant la du Lys
m'accompagnoit toujours jusqu' la porte de la basse-cour. Ce moyen fut
dcouvert, et nous emes recours au jardin de notre confidente, dans
lequel je me rendois par un autre de nos voisins, ce qui dura assez,
mais  la fin il fut encore dcouvert. Nous nous servmes ensuite des
glises, tantt l'une, tantt l'autre; ce qui fut encore connu,
tellement que nous n'avions plus que le hasard, quand nous pouvions nous
rencontrer dans quelques-unes des alles du parc; mais il falloit user
de grande prcaution. Un jour que j'y avois demeur assez longtemps avec
la du Lys (car nous nous etions entretenus  fond de nos communs
malheurs et avions pris de fortes rsolutions de les surmonter), je la
voulus accompagner jusqu' la porte de la basse-cour, o etant, nous
apermes de loin son pre qui venoit de la ville et tout droit  nous.
De fuir, il n'y avoit lieu, car il nous avoit vus. Elle me dit alors de
faire quelque invention pour nous excuser; mais je lui repondis qu'elle
avoit l'esprit plus present et plus subtil que moi, et qu'elle y penst.
Cependant il arriva, et, comme il commenoit  se fcher, elle lui dit
que j'avois appris qu'il avoit apport des bagues et autres joailleries
(car il employoit ses gages en orfevrerie pour y faire quelque profit,
etant aussi avare qu'il etoit sourd), et que je venois pour voir s'il
voudroit m'accommoder de quelques-unes pour donner  une fille du Mans 
laquelle je me mariois. Il le crut facilement: nous montmes, et il me
montra ses bagues. J'en choisis deux, un petit diamant et une rose
d'opale. Nous fmes d'accord du prix, que je lui payai  l'heure mme.
Cet expedient me facilita la continuation de mes visites; mais quand il
vit que je ne me htois point d'aller au Mans, il en parla  sa jeune
fille, comme se doutant de quelque fourbe, et elle me conseilla d'y
faire un voyage, ce que je fis. Cette ville-l est une des plus
agreables du royaume, et o il y a du plus beau monde et du mieux
civilis, et o les filles y sont les plus accortes et les plus
spirituelles[410], comme vous savez fort bien; aussi j'y fis en peu de
temps de grandes connoissansances. J'etois log au logis des
Chnes-Verts, o etoit aussi log un operateur qui debitoit ses drogues
en public sur le thetre, en attendant l'issue d'un projet qu'il avoit
fait de dresser une troupe de comediens. Il avoit dj avec lui des
personnes de qualit, entr'autres le fils d'un comte que je ne nomme pas
par discretion, un jeune avocat du Mans qui avoit dj et en troupe,
sans compter un sien frre et un autre vieux comedien qui s'enfarinoit 
la farce, et il attendoit une jeune fille de la ville de Laval qui lui
avoit promis de se derober de la maison de son pre et de le venir
trouver. Je fis connoissance avec lui, et un jour, faute de meilleur
entretien, je lui fis succinctement le recit de mes malheurs; en suite
de quoi il me persuada de prendre parti dans sa troupe, et que ce seroit
le moyen de me faire oublier mes disgrces. J'y consentis volontiers, et
si la fille ft venue, j'aurois certainement suivi; mais les parens en
furent avertis, ils prirent garde  elle, ce qui fut la cause que le
dessein ne reussit pas, ce qui m'obligea  m'en revenir. Mais l'amour me
fournit une invention pour pratiquer encore la du Lys sans soupon, qui
fut de mener avec moi cet avocat dont je vous viens de parler, et un
autre jeune homme de ma connoissance, auxquels je decouvris mon dessein,
et qui furent ravis de me servir en cette occasion. Ils parurent en
cette ville sous le titre l'un de frre et l'autre de cousin germain
d'une matresse imaginaire. Je les menai chez le sieur du Fresne, que
j'avois pri de me traiter de parent, ce qu'il fit. Il ne manqua pas
aussi  leur dire mille biens de moi, les assurant qu'ils ne pouvoient
pas mieux loger leur parente, et ensuite nous donna  souper. L'on but 
la sant de ma matresse, et la du Lys en fit raison. Aprs qu'ils
eurent demeur cinq ou six jours en cette ville, ils s'en retournrent
au Mans. J'avois toujours libre accs chez le sieur du Fresne, lequel me
disoit sans cesse que je tardois trop  aller au Mans achever mon
mariage, ce qui me fit apprehender que la feinte ne ft  la fin
dcouverte et qu'il ne me chasst encore une fois honteusement de sa
maison; ce qui me fit prendre la plus cruelle resolution qu'un homme
desesper puisse jamais avoir, qui fut de tuer la du Lys, de peur qu'un
autre n'en ft possesseur. Je m'armai d'un poignard et l'allai trouver,
la priant de venir avec moi faire une promenade, ce qu'elle m'accorda.
Je la menai insensiblement dans un lieu fort cart des alles du parc,
o il y avoit des broussailles; ce fut l o je lui dcouvris le cruel
dessein que le desespoir de la posseder m'avoit fait concevoir, tirant 
mme temps le poignard de ma poche. Elle me regarda si tendrement et me
dit tant de douceurs, qu'elle accompagna de protestations de constance
et de belles promesses, qu'il lui fut facile de me desarmer. Elle saisit
mon poignard, que je ne pus retenir, et le jeta au travers des
broussailles, et me dit qu'elle s'en vouloit aller et qu'elle ne se
trouveroit plus seule avec moi. Elle me vouloit dire que je n'avois pas
sujet d'en user ainsi, quand je l'interrompis pour la prier de se
trouver le lendemain chez notre confidente, o je me tendrais, et que l
nous prendrions les dernires resolutions. Nous nous y rencontrmes 
l'heure dite. Je la saluai et nous pleurmes nos communes misres, et,
aprs de longs discours, elle me conseilla d'aller  Paris, me
protestant qu'elle ne consentiroit jamais  aucun mariage, et quand je
demeurerois dix ans qu'elle m'attendroit. Je lui fis des promesses
reciproques, que j'ai mieux tenues qu'elle n'a fait. Comme je voulois
prendre cong d'elle (ce qui ne fut pas sans verser beaucoup de larmes),
elle fut d'avis que sa mre et sa soeur fussent de la confidence. Cette
veuve les alla querir, et je demeurai seul avec la du Lys. Ce fut alors
que nous nous ouvrmes nos coeurs mieux que nous n'avions jamais fait;
et elle en vint jusques  me dire que si je la voulois enlever elle y
consentiroit volontiers et me suivroit partout, et que, si l'on venoit
aprs nous et que l'on nous attrapt, elle feindroit d'tre enceinte.
Mais mon amour toit si pur que je ne voulus jamais mettre son honneur
en compromis, laissant l'evnement  la conduite du sort. Sa mre et sa
soeur arrivrent et nous leur declarmes nos resolutions, ce qui fit
redoubler les pleurs et les embrassemens. Enfin je pris cong d'elles
pour aller  Paris. Devant que de partir j'crivis une lettre  la du
Lys, des termes de laquelle je ne me saurois souvenir; mais vous pouvez
bien vous imaginer que j'y avois mis tout ce que je m'etois figur de
tendre pour leur donner de la compassion. Aussi notre confidente, qui
porta la lettre, m'assura qu'aprs la lecture de cette lettre la mre et
les deux filles avoient et si affliges de douleur que la du Lys
n'avoit pas eu le courage de me faire reponse.

[Note 410: Ce n'toit pas l l'opinion de Scarron, au moins quand il
alla prendre possession de son bnfice. Qu'on voie en quels termes
irrvrencieux il traite les habitants du lieu:

     Parleray-je des jouvenceaux...
     Ayant tous canon trop pliss,
     Rond de botte trop compass,
     Souliers trop longs, grgue trop large,
     Chapeaux  trop petite marge...?
     Parleray-je des damoiselles,
     Aux trs redoutables aisselles? etc.

Et ailleurs (rondeau redoubl  mademoiselle Descart, recueil de 1648),
il dit:

     Le Mans seroit un sjour, bien hideux
     Sans votre soeur, sans vous, sans votre frre.

Mais ce ne sont l que des boutades; Scarron,  ses premiers voyages,
avoit mieux parl du Mans. Du reste, c'toit en effet une ville o il y
avoit alors du beau monde, et du monde civilis: ainsi le gouverneur, M.
de Tresmes, le baron de Lavardin, lieutenant du roi, le baron des
Essarts, snchal, l'archidiacre Costar et Louis Pauquet, les Portail,
les Denisot, les Levayer, la famille des Tess et des Beaumanoir,
l'vque M. de Lavardin, mademoiselle de Hautefort, qui faisoit sans
doute, de temps  autre, des excursions au Mans, de son chteau sis dans
le Maine, etc. La prciosit s'toit rpandue au Mans et dans la
province, et,  en croire le Procs des pretieuses, de Somaize, c'toit
un des pays o le langage quintessenci des ruelles avoit le plus pris
racine. V. Somaize, Bibl. elzev., t. 2, p. 59, 68, etc. On conoit donc
qu'il pt y avoir beaucoup de filles accortes et spirituelles.]

J'ai supprim beaucoup d'aventures, qui nous arrivrent pendant le cours
de nos amours (pour n'abuser pas de votre patience), comme les jalousies
que la du Lys conut contre moi pour une demoiselle sa cousine germaine
qui l'etoit venue voir, et qui demeura trois mois dans la maison; la
mme chose pour la fille de ce gentilhomme qui avoit amen ce galant que
je fis en aller, non plus que plusieurs querelles que j'eus  dmler,
et des combats en des rencontres de nuit, o je fus bless par deux fois
au bras et  la cuisse. Je finis donc ici la digression, pour vous dire
que je partis pour Paris, o j'arrivai heureusement et o je demeurai
environ une anne. Mais ne pouvant pas y subsister comme je faisois en
cette ville, tant  cause de la chert des vivres[411] que pour avoir
fort diminu mes biens  la recherche de la du Lys, pour laquelle
j'avois fait de grandes dpenses, comme vous avez pu apprendre de ce que
je vous ai dit, je me mis en condition en qualit de secretaire d'un
secretaire de la chambre du roi[412], lequel avoit pous la veuve d'un
autre secretaire aussi du roi. Je n'y eus pas demeur huit jours que
cette dame usa avec moi d'une familiarit extraordinaire,  laquelle je
ne fis point pour lors de reflexion; mais elle continua si ouvertement
que quelques-uns des domestiques s'en aperurent, comme vous allez voir.

[Note 411: C'est peut-tre une allusion  l'horrible famine qui, par
suite des guerres civiles et des troubles de la Fronde, dsola Paris
entre 1649 et 1655. La chert des vivres augmentoit dans une progression
si rapide que le setier de froment, fix  13 livres le 2 janvier 1649,
toit  30 le 9 et  60 au commencement de mars. Malgr toutes les
prcautions prises, la famine devint bientt intolrable. En 1652, le
pain se vendoit 10 sous la livre; les pauvres mangeoient de la chair de
cheval, des boyaux de btes mortes, etc. V. Moreau, Bibliogr. des
Mazar., no 1408, le Franc bourg.--Rec. des relations contenant ce qui
s'est fait pour l'assistance des pauvres, de 1650  1654, etc.]

[Note 412: On sait qu'on appeloit chambre du roi, ou simplement la
chambre, l'ensemble des officiers et des meubles de la maison royale.]

Un jour qu'elle m'avoit donn une commission pour faire dans la ville,
elle me dit de prendre le carrosse, dans lequel je montai seul, et je
dis au cocher de me mener par le Marais du Temple, tandis que son mari
alloit par la ville  cheval, suivi d'un seul laquais: car elle lui
avoit persuad qu'il feroit mieux ses affaires de la sorte que de
traner un carrosse, qui est toujours embarrassant. Quand je fus dans
une longue rue o il n'y avoit que des portes cochres, et par
consquent l'on n'y voyoit gure de monde, le cocher arrta le carrosse
et en descendit. Je lui criai pourquoi il arrtoit. Il s'approcha de la
portire et me pria de l'couter, ce que je fis. Alors il me demanda si
je n'avois point pris garde au procd de madame sur mon sujet;  quoi
je lui rpondis que non, et qu'est-ce qu'il vouloit dire. Il me rpondit
alors que je ne connoissois pas ma fortune, et, qu'il y avoit beaucoup
de personnes  Paris qui eussent bien voulu en avoir une semblable. Je
ne raisonnai gure avec lui; mais je lui commandai de remonter sur son
sige et me conduire  la rue Saint-Honor. Je ne laissai pas de rver
profondment  ce qu'il m'avoit dit, et quand je fus de retour  la
maison j'observai plus exactement les actions de cette dame, dont
quelques-unes me confirmrent en la croyance de ce que m'avoit dit le
cocher.

Un jour que j'avois achet de la toile et de la dentelle pour des
collets que j'avois baills  faire  ses filles de service, comme elles
y travailloient, elle leur demanda pour qui etoient ces collets. Elles
repondirent que c'etoit pour moi, et alors elle leur dit qu'elles les
achevassent, mais que pour la dentelle, elle la vouloit mettre. Un jour
qu'elle l'attachoit, j'entrai dans sa chambre, et elle me dit qu'elle
travailloit pour moi, dont je fus si confus que je ne fis que des
remerciemens de mme. Mais un matin que j'ecrivois dans ma chambre, qui
n'etoit pas eloigne de la sienne, elle me fit appeler par un laquais,
et quand j'en approchai j'entendis qu'elle crioit furieusement contre sa
demoiselle suivante et contre sa femme de chambre; elle disait: Ces
chiennes, ces vilaines, ne sauroient rien faire adroit! Sortez de ma
chambre. Comme elles en sortoient, j'y entrai, et elle continua 
declamer contre elles, et me dit de fermer la porte et de lui aider 
s'habiller; et aussitt elle me dit de prendre sa chemise qui toit sur
la toilette et de la lui donner, et  mme temps elle depouilla celle
qu'elle avoit et s'exposa  ma vue toute nue, dont j'eus une si grande
honte que je lui dis que je ferois encore plus mal que ces filles,
qu'elle devoit faire revenir,  quoi elle fut oblige par l'arrive de
son mari. Je ne doutai donc plus de son intention; mais comme j'etois
jeune et timide, j'apprehendai quelque sinistre accident: car,
quoiqu'elle ft dej avance en ge, elle avoit pourtant encore des
beaux restes; ce qui me fit resoudre  demander mon cong, ce que je fis
un soir aprs que l'on eut servi le souper. Alors, sans me rien
repondre, son mari se retira  sa chambre, et elle tourna sa chaise du
ct du feu, disant au matre d'htel de remporter la viande. Je
descendis pour souper avec lui. Comme nous etions  table, une sienne
nice, ge d'environ douze ans, descendit, et, s'adressant  moi, me
dit que madame sa tante l'envoyoit pour savoir si j'avois bien le
courage de souper, elle ne soupant point. Je ne me souviens pas bien de
ce que je lui repondis; mais je sais bien que la dame se mit au lit et
qu'elle fut extremement malade. Le lendemain, de grand matin, elle me
fit appeler pour donner ordre d'avoir des medecins; comme j'approchai de
son lit, elle me donna la main et me dit ouvertement que j'etois la
cause de son mal, ce qui fit redoubler mon apprehension, en sorte que le
mme jour je me mis dans des troupes qu'on faisoit  Paris pour le duc
de Mantoue[413], et je partis sans en rien dire  personne. Notre
capitaine ne vint pas avec nous, laissant la conduite de sa compagnie 
son lieutenant, qui etoit un franc voleur, aussi bien que les deux
sergens: car ils brloient presque tous les logemens et nous faisoient
souffrir; aussi ils furent pris par le prevt de Troye en Champagne,
lequel les y fit pendre[414], except l'un des sergens, qui se trouva
frre d'un des valets de chambre de monseigneur le duc d'Orleans, lequel
le sauva. Nous demeurmes sans chef, et les soldats, d'un commun accord,
firent election de ma personne pour commander la compagnie, qui etoit
compose de quatre-vingts soldats. J'en pris la conduite avec autant
d'autorit que si j'en eusse et le capitaine en chef. Je passai en
revue et tirai la montre[415], que je distribuai, aussi bien que les
armes, que je pris  Sainte-Reine en Bourgogne[416]. Enfin nous filmes
jusqu' Embrun, en Dauphin, o notre capitaine nous vint trouver, dans
l'apprehension qu'il n'y avoit pas un soldat  sa compagnie. Mais quand
il apprit ce qui s'etoit pass, et que je lui en fis parotre
soixante-huit (car j'en avois perdu douze dans la marche) il me caressa
fort et me donna son drapeau et sa table.

[Note 413: A qui les Espagnols et le duc de Savoie vouloient enlever
le duch de Montferrat].

[Note 414: Ces vols et ces abus toient choses continuelles, dont se
rendoient frquemment coupables les plus bas comme les plus hauts
officiers de l'arme. Ainsi le marchal de Marillac fut mis en jugement
(1630) et excut  raison des malversations de ce genre par lui
commises dans sa charge de gnral d'arme en Champagne. Tallemant
raconte qu'un nomm du Bois, qui commandoit les chevau-lgers du prince
de Conti, avoit normment vol, galement en Champagne, et qu'il fut
quitte pour rendre la moiti de ce qu'il avoit pris. (Historiette de
Sarrazin.) Partout o les armes ont pass, crit un peu plus tard
Vincent de Paul  l'vque de Dax, elles y ont commis les sacrilges,
les vols et les impits que votre diocse a soufferts; et non seulement
dans la Guienne et le Prigord, mais aussi en Saintonge, Poitou,
Bourgogne, Champagne et Picardie, et en beaucoup d'autres. Les pillages
et dvastations des troupes produisoient des effets d'autant plus
terribles que la plupart de ces provinces, surtout la Picardie et la
Champagne, toient alors dans une horrible misre.]

[Note 415: Ce mot se dit de la solde qu'on paie aux soldats dans les
revues. (Dict. de Fur.).]

[Note 416: Sainte-Reine ou Alise est un bourg, avec eaux minrales,
 une lieue de Flavigny.]

L'arme, qui etoit la plus belle qui ft jamais sortie de France, eut le
mauvais succs que vous avez pu savoir; ce qui arriva par la mauvaise
intelligence des generaux[417]. Aprs son debris je m'arrtai 
Grenoble, pour laisser passer la fureur des paysans de Bourgogne et de
Champagne, qui tuoient tous les fugitifs, et le massacre en fut si grand
que la peste se mit si furieusement dans ces deux provinces, qu'elle
s'epandit par tout le royaume[418]. Aprs que j'eus demeur quelque
temps  Grenoble, o je fis de grandes connoissances, je resolus de me
retirer dans cette ville, ma patrie. Mais en passant par des lieux
ecarts du grand chemin, pour la raison que j'ai dite, j'arrivai  un
petit bourg appel Saint-Patrice, o le fils pun de la dame du lieu,
qui etoit veuve, faisoit une compagnie de fantassins pour le sige de
Montauban[419]. Je me mis avec lui, et il reconnut quelque chose sur mon
visage qui n'etoit pas rebutant. Aprs m'avoir demand d'o j'etois, et
que je lui eus dit franchement la verit, il me pria de prendre le soin
de conduire un sien frre, jeune garon, chevalier de Malte, auquel il
avoit donn son enseigne, ce que j'acceptai volontiers. Nous partmes
pour aller  Noves, en Provence, qui etoit le lieu d'assemble du
regiment, mais nous n'y emes pas demeur trois jours que le matre
d'htel de ce capitaine le vola et s'enfuit. Il donna ordre qu'il ft
suivi, mais en vain; ce fut alors qu'il me pria de prendre les clefs de
ses coffres, que je ne gardai gures, car il fut deput du corps du
regiment pour aller trouver le grand cardinal de Richelieu, lequel
conduisoit l'arme pour le sige de Montauban et autres villes rebelles
de Guyenne et Languedoc. Il me mena avec lui, et nous trouvmes Son
Eminence dans la ville d'Albi; nous la suivmes jusqu' cette ville
rebelle, qui ne le fut plus  l'arrive de ce grand homme, car elle se
rendit, comme vous avez pu savoir. Nous emes pendant ce voyage un
grand nombre d'aventures que je ne vous dis point, pour ne vous tre pas
ennuyeux, ce que j'ai peut-tre dej trop et.

[Note 417: Cette arme, qui toit sous les ordres du marquis
d'Uxelles, fut compltement battue, malgr l'avantage du nombre, par les
troupes du duc de Savoie,  l'affaire de Saint-Pierre, dans le marquisat
de Saluces (1628). Sur la mauvaise intelligence qui rgnoit entre les
chefs et les directeurs de l'entreprise, on peut voir, outre les
histoires spciales, les Mmoires de l'abb Marolles (dit. d'Amst.,
1755, t. I, p. 146 et 7).]

[Note 418: Les paysans toient irrits des ravages qu'avoit faits
l'arme sur la route, des pillages des soldats, des concussions des
gnraux. La peste dont il s'agit ici fut, en plusieurs endroits,
l'occasion d'un nouveau soulvement contre les rforms, qu'on souponna
de propager l'infection au moyen d'un onguent appliqu sur les portes
des maisons; on en avoit massacr plusieurs dans les rues, et les
magistrats eux-mmes s'toient vus forcs de faire excuter
juridiquement quelques malheureux dsigns par le cri gnral comme
engraisseurs de portes et infecteurs publics. (Bazin, Histoire de
France sous Louis XIII.)]

[Note 419: La principale place qui restt aux rforms en France,
aprs la prise de La Rochelle, et la dernire qui se soumit; ce ne fut
qu'en 1629 qu'elle se rendit dfinitivement.]

Alors l'Etoile lui dit que ce seroit les priver d'un agreable
divertissement s'il ne continuoit jusqu' la fin. Il poursuivit donc
ainsi:

Je fis des grandes connoissances dans la maison de cet illustre
cardinal, et principalement avec les pages, dont il y en avoit dix-huit
de Normandie, et qui me faisoient de grandes caresses, aussi bien que
les autres domestiques de sa maison. Quand la ville fut rendue, notre
regiment fut licenci, et nous nous en revnmes  Saint-Patrice. La dame
du lieu avoit un procs contre son fils an, et se preparoit pour aller
le poursuivre  Grenoble. Quand nous arrivmes, je fus pri de
l'accompagner;  quoi j'eus un peu de repugnance, car je voulois me
retirer, comme je vous ai dit; mais je me laissai gagner, dont je ne me
repentis pas, car, quand nous fmes arrivs  Grenoble, o je sollicitai
fortement le procs, le roi Louis treizime, de glorieuse memoire, y
passa pour aller en Italie[420], et j'eus l'honneur de voir  sa suite
les plus grands seigneurs de ce pays[421], et entre autres le gouverneur
de cette ville, lequel connoissoit fort M. de Saint-Patrice, auquel il
me recommanda, et, aprs m'avoir offert de l'argent, lui dit qui
j'etois, ce qui l'obligea  faire plus d'estime de moi qu'il n'avoit pas
fait, bien que je n'eusse pas sujet de me plaindre. Je vis encore cinq
jeunes hommes de cette ville qui etoient au regiment des gardes, trois
desquels etoient gentilshommes, et auxquels j'avois l'honneur
d'appartenir; je les traitai du mieux qu'il me fut possible, et  la
maison et au cabaret. Un jour que nous venions de djeuner d'un logis du
faubourg de Saint-Laurent, qui est au del du pont, nous nous arrtmes
dessus pour voir passer des bateaux, et alors un d'eux me dit qu'il
s'etonnoit fort que je ne leur demandasse point de nouvelles de la du
Lys. Je leur dis que je n'avois os de peur de trop apprendre. Ils me
repartirent que j'avois bien fait, et que je devois l'oublier,
puisqu'elle ne m'avoit pas tenu parole. Je pensai mourir  cette
nouvelle; mais enfin il fallut tout savoir. Ils m'apprirent donc
qu'aussitt que l'on eut appris mon depart pour l'Italie, qu'on l'avoit
marie  un jeune homme qu'ils me nommrent, et qui etoit celui de tous
ceux qui y pouvoient pretendre pour qui j'avois le plus d'aversion.
Alors j'eclatai, et dis contre elle tout ce que la colre me suggera. Je
l'appelai tigresse, felonne, perfide, tratresse; qu'elle n'et pas os
se marier me sachant si prs, etant bien assure que je la serois all
poignarder avec son mari, jusques dedans son lit. Aprs, je sortis de ma
poche une bourse d'argent et de soie bleue,  petit point, qu'elle
m'avoit donne, dans laquelle je conservois le bracelet et le ruban que
je lui avois gagn. Je mis une pierre dedans et la jetai avec violence
dans la rivire, en disant: Ainsi se puisse effacer de ma memoire celle
 qui ont appartenu ces choses, de mme qu'elles s'enfuiront au gr des
ondes! Ces messieurs furent etonns de mon proced, et me protestrent
qu'ils etoient bien marris de me l'avoir dit, mais qu'ils croyoient que
je l'eusse su d'ailleurs. Ils ajoutrent, pour me consoler, qu'elle
avoit et force  se marier, et qu'elle avoit bien fait parotre
l'aversion qu'elle avoit pour son mari: car elle n'avoit fait que
languir depuis son mariage, et etoit morte quelque temps aprs. Ce
discours redoubla mon deplaisir et me donna  mme temps quelque espce
de consolation. Je pris cong de ces messieurs et me retirai  la
maison, mais si chang que mademoiselle de Saint-Patrice, fille de cette
bonne dame, s'en aperut. Elle me demanda ce que j'avois,  quoi je ne
repondis rien; mais elle me pressa si fort que je lui dis succinctement
mes aventures et la nouvelle que je venois d'apprendre. Elle fut touche
de ma douleur, comme je le connus par les larmes qu'elle versa. Elle le
fit savoir  sa mre et  ses frres, qui me temoignrent de participer
 mes deplaisirs, mais qu'il falloit se consoler et prendre patience.

[Note 420: Il y passa en fvrier 1629, pour diriger la guerre de la
succession de Mantoue et de Montferrat, lgus par le dernier duc  un
prince franois, le duc de Nevers, et que les Espagnols, seconds des
Savoyards, ne vouloient pas cder.]

[Note 421: Malgr les fatigues et la longueur du sige de La
Rochelle, un grand nombre de seigneurs avoient tenu  honneur
d'accompagner le roi dans cette nouvelle expdition: les marchaux de
Bassompierre, de Schomberg, de Crqui; le chevalier de Valanay; les
ducs de Longueville et de La Trmouille; les comtes d'Harcourt, de
Soissons, de Moret; les marquis de La Meilleraye, de Brz, de La
Valette, etc.]

Le procs de la mre et du fils termina par un accord, et nous nous en
retournmes. Ce fut alors que je commenai  penser  une retraite. La
maison o j'etois etoit assez puissante pour me faire trouver de bons
partis, et l'on m'en proposa plusieurs; mais je ne pus jamais me
resoudre au mariage. Je repris le premier dessein que j'avois eu
autrefois, de me rendre capucin, et j'en demandai l'habit; mais il y
survint tant d'obstacles, dont la deduction ne vous seroit qu'ennuyeuse,
que je cessai cette poursuite.

En ce temps-l, le roi commanda l'arrire-ban de la noblesse du Dauphin
pour aller  Casal[422]. M. de Saint-Patrice me pria de faire encore ce
voyage-l avec lui, ce que je ne pus honorablement refuser. Nous
partmes, et nous y arrivmes.

[Note 422: Casal, ville du Montferrat, toit occupe par les troupes
du marquis de Spinola, et la citadelle par les Franois, sous les ordres
du comte de Toiras. L'arme franoise marcha sur cette place, guide par
les marchaux de La Force, de Schomberg et de Marillac (1630). V. Bazin,
Hist. de Louis XIII, t. 3, p. 87 et suiv.]

Vous savez ce qu'il en russit. Le sige fut lev, la ville rendue et
la paix faite par l'entremise de Mazarin[423]. Ce fut le premier degr
par o il monta au cardinalat, et  cette prodigieuse fortune qu'il a
eue ensuite du gouvernement de la France. Nous nous en retournmes 
Saint-Patrice, o je persistai toujours  me rendre religieux. Mais la
divine Providence en disposoit autrement. Un jour M. de Saint-Patrice me
dit, voyant ma resolution, qu'il me conseilloit de me faire prtre
seculier; mais j'apprehendai de n'avoir pas assez de capacit, et il me
repartit qu'il y en avoit de moindres. Je m'y resolus, et je pris les
ordres sur un patrimoine, que madame sa mre me donna, de cent livres de
rente, qu'elle m'assigna sur le plus liquide de son revenu. Je dis ma
premire messe dans l'eglise de la paroisse, et ladite dame en usa comme
si j'eusse t son propre enfant; car elle traita splendidement une
trentaine de prtres qui s'y trouvrent et plusieurs gentilshommes du
voisinage. J'etois dans une maison trop puissante pour manquer de
benefices; aussi six mois aprs j'eus un prieur assez considerable,
avec deux autres petits benefices. Quelques annes aprs j'eus un gros
prieur et une fort bonne cure: car j'avois pris grande peine  etudier,
et je m'etois rendu jusqu'au point de monter en chaire avec succs,
devant les beaux auditoires et en presence mme de prelats. Je menageai
mes revenus et amassai une notable somme d'argent, avec laquelle je me
retirai dans cette ville, o vous me voyez maintenant ravi du bonheur de
la connoissance d'une si charmante compagnie et d'avoir et assez
heureux de lui rendre quelque petit service.

[Note 423: Mazarin toit alors un officier de guerre au service du
pape, que le nonce de Sa Saintet avoit employ d'abord pour porter ses
paroles de mdiation, et qui, un an durant, n'avoit cess de courir d'un
camp  l'autre, accrdit partout comme courtier de propositions et
messager de rponses. (Bazin, Hist. de France sous Louis XIII.) Au
moment o les deux armes alloient se heurter, on le vit sortir des
retranchements, agitant un mouchoir blanc au bout d'un bton; il venoit
apporter au marchal de Schomberg les conditions auxquelles les
Espagnols consentoient  quitter la ville.]

L'Etoile prit la parole, disant: Mais le plus grand que vous sauriez
nous avoir jamais rendu... Elle vouloit continuer, quand Ragotin se
leva pour dire qu'il vouloit faire une comedie de cette histoire, et
qu'il n'y auroit rien de plus beau que la decoration du thetre: un beau
parc avec son grand bois et une rivire; pour le sujet, des amans, des
combats, et une premire messe. Tout le monde se mit  rire, et
Roquebrune, qui le contrarioit toujours, lui dit: Vous n'y entendez
rien; vous ne sauriez mettre cette pice dans les rgles, d'autant
qu'il faudroit changer la scne et demeurer trois ou quatre ans dessus.
Alors le prieur leur dit: Messieurs, ne disputez point pour ce sujet,
j'y ai donn ordre il y a longtemps. Vous savez que M. du Hardi n'a
jamais observ cette rigide rgle des vingt-quatre heures, non plus que
quelques-uns de nos potes modernes, comme l'auteur de
Saint-Eustache[424], etc.; et M. Corneille ne s'y seroit pas attach,
sans la censure que M. Scudery voulut faire du Cid[425]: aussi tous les
honntes gens appellent ces manquements de belles fautes. J'en ai donc
compos une comedie que j'ai intitule: La Fidlit conserve aprs
l'esperance perdue; et depuis j'ai pris pour devise un arbre depouill
de sa parure verte[426], et o il ne reste que quelques feuilles mortes
(qui est la raison pourquoi j'ai ajout cette couleur  la bleue), avec
un petit chien barbet au pied et ces paroles pour me de la devise:
Priv d'espoir, je suis fidle. Cette pice roule les thetres il y a
fort longtemps.--Le titre en est aussi  propos que vos couleurs et
votre devise, dit l'Etoile, car votre matresse vous  tromp, et vous
lui avez toujours gard la fidelit, n'en ayant point voulu epouser
d'autre.

[Note 424: Probablement Baro, qui fit, vers 1639, une tragdie de
Saint Eustache, imprime seulement en 1659. Il dit lui-mme, dans son
avertissement: Cher lecteur, je ne te donne pas ce pome comme une
pice de thtre o toutes les rgles soient observes, le sujet ne s'y
pouvant accommoder. Desfontaines fit aussi un Martyre de saint Eustache
(1642), qui n'est pas plus rgulier que la pice de Baro. V. la note 1
de la page 211, 1er vol.]

[Note 425: Les premires pices de Corneille, sauf quelques-unes,
telles que Clitandre et La Suivante, sont fort peu dans les rgles,
comme il l'avoue lui-mme dans ses examens, et violent surtout celle des
vingt-quatre heures. Pour Mlite, il doit s'tre pass, dit-il, huit ou
quinze jours entre le 1er et le second acte, et autant entre le 2e et le
3e. La Veuve se prolonge pendant cinq jours conscutifs. L'Illusion
comique a l'unit de lieu, mais non celle de temps, etc. Quant au Cid,
Scudry ne lui reprocha pas prcisment, dans ses Observations, d'avoir
enfreint cette rgle, comme on pourroit le comprendre d'aprs la phrase
de notre auteur, mais d'avoir enferm plusieurs annes dans ses
vingt-quatre heures, en accumulant, contre toute vraisemblance et tout
naturel, les accidents de l'action, pour les faire tenir dans les bornes
lgales.]

[Note 426: Personne n'ignore que la couleur verte est le symbole de
l'esprance. C'etoit la nuance prfre des amants. Il n'y a aucune
couleur qui leur (aux galants) soit si propre que le vert, tmoin la
faon de parler proverbiale, qui dit: Un vert galant. (Le jeu du gal.)]

La conversation finit par l'arrive de M. de Verville et de M. de la
Garouffire. Et je finis aussi ce chapitre, qui, sans doute, a et bien
ennuyeux, tant pour sa longueur que pour son sujet.




CHAPITRE XIV.

Retour de Verville, accompagn de M. de la Garouffire; mariage des
comediens et comediennes, et autres aventures de Ragotin.

Tous ceux de la troupe furent etonns de voir M. de la Garouffire; pour
Verville, il etoit attendu avec impatience, principalement de ceux et
celles qui se devoient marier. Ils lui demandrent quels bons
affaires[427] il avoit en cette ville, et il leur repondit qu'il n'en
avoit aucuns, mais que, M. de Verville lui ayant communiqu quelque
chose d'importance, il avoit et ravi de trouver une occasion si
favorable pour les revoir encore une fois, et leur offrit la
continuation de ses services. Verville lui fit signe qu'il n'en falloit
parler qu'en secret, et, pour lui en rompre les discours, il lui
presenta le prieur de Saint-Louis, avec lequel il avoit fait grande
amiti, lui disant que c'etoit un fort galant homme. Alors l'Etoile leur
dit qu'il venoit d'achever une histoire aussi agreable que l'on en pt
our. Ces deux messieurs tmoignrent avoir du regret de n'tre venus
plus tt pour avoir eu la satisfaction de l'entendre. Alors Verville
passa dans une autre chambre, o le Destin le suivit, et, aprs y avoir
demeur quelques momens, ils appelrent l'Etoile et Angelique, et
ensuite Leandre et la Caverne, que M. de la Garouffire suivit. Quand
ils furent assembls, Verville leur dit qu'etant  Rennes il avoit
communiqu au sieur de la Garouffire le dessein qu'ils avoient fait de
se marier, et qu'il devoit repasser par Alenon pour tre de la noce, et
qu'il avoit temoign vouloir tre de la partie. Il en ft trs
humblement remerci, et on lui temoigna de mme l'obligation qu'on lui
avoit d'avoir voulu prendre cette peine. Mais  propos, dit M. de
Verville, il faudroit faire monter cet honnte homme qui est en bas; ce
que l'on fit. Quand il fut entr, la Caverne le regarda fixement, et la
force du sang fit un si merveilleux effet en elle qu'elle s'attendrit et
pleura sans en savoir la cause. On lui demanda si elle connoissoit cet
homme-l, et elle repondit qu'elle ne croyoit pas de l'avoir jamais vu.
On lui dit de le regarder avec attention, ce qu'elle fit, et pour lors
elle trouva sur son visage tant de traits du sien qu'elle s'ecria:
Seroit-ce point mon frre? Alors il s'approcha d'elle et l'embrassa,
l'assurant que c'etoit lui-mme, que le malheur avoit eloign si
longtemps de sa presence. Il salua sa nice et tous ceux de la
compagnie, et assista  la conference secrte, o il fut conclu que l'on
celebreroit les deux mariages, savoir: du Destin avec l'Etoile et de
Leandre avec Angelique. Toute la difficult consistoit  savoir quel
prtre les epouseroit; alors le prieur de Saint-Louis (que l'on avoit
aussi appel  la conference) leur dit qu'il se chargeoit de cela et
qu'il en parleroit aux curs des deux paroisses de la ville et  celui
du faubourg de Montfort; que, s'ils en faisoient quelque difficult, il
retourneroit  Ses et qu'il en obtiendroit la permission du seigneur
evque; que, s'il ne vouloit pas la lui accorder, il iroit trouver
monseigneur l'evque du Mans, de qui il avoit l'honneur d'tre connu,
d'autant que sa petite eglise etoit de sa juridiction, et qu'il ne
croyoit pas d'en tre refus. Il fut donc pri de prendre ce soin-l.
Cependant l'on fit secretement venir un notaire et l'on passa les
contrats de mariage. Je ne vous en dis point les clauses (car cette
particularit n'est pas venue  ma connoissance), oui bien qu'ils se
marirent. MM. de Verville, de la Garouffire et de Saint-Louis furent
les temoins. Ce dernier alla parler aux curs, mais aucun d'eux ne
voulut les epouser, alleguant beaucoup de raisons que le prieur ne put
surmonter, parce qu'il n'en etoit peut-tre pas capable, ce qui le fit
resoudre d'aller  Ses. Il prit le cheval de Leandre et un de ses
laquais, et alla trouver le seigneur evque, lequel repugna un peu lui
accorder sa requte; mais le prieur lui remontra que ces gens-l
n'etoient veritablement de nulle paroisse, car ils etoient aujourd'hui
dans un lieu et demain dans un autre; que pourtant l'on ne pouvoit pas
les mettre au rang des vagabonds et gens sans aveu (qui etoit la plus
forte raison sur laquelle les curs avoient fond leur refus), car ils
avoient bonne permission du roi et avoient leur menage, et par
consequent etoient censs sujets des evques dans le diocse desquels
ils se trouvoient lors de leur residence en quelque ville; que ceux pour
qui il demandoit la dispense etoient dans celle d'Alenon, o il avoit
juridiction, tant sur eux que sur les autres habitans, et que partant il
les pouvoit dispenser, comme il l'en supplioit trs humblement, parce
que d'ailleurs ils etoient fort honntes gens. L'evque donna les mains
et pouvoir au prieur de les epouser en quelle eglise qu'il voudroit; il
vouloit appeler son secretaire pour faire la dispense en forme, mais le
prieur lui dit qu'un mot de sa main suffisoit, ce que le bon seigneur
fit aussi agreablement qu'il lui donna  souper.

[Note 427: Affaire toit quelquefois du masculin alors. Dans le Rle
des prsentations faites aux grands jours de l'loquence franoise, de
Sorel, nous lisons: S'est present un novice en posie, requrant...
qu'il plaise  la compagnie dclarer quel genre sont les mots navire et
affaire.]

Le lendemain il s'en retourna  Alenon, o il trouva les fiancs qui
preparoient tout ce qui etoit necessaire pour les noces. Les autres
comediens (qui n'avoient point et du secret) ne savoient que penser de
tant d'appareil, et Ragotin en etoit le plus en peine. Ce qui les
obligeoit  tenir la chose ainsi secrte n'etoit que ce que vous avez
appris du Destin: car, pour Leandre et Angelique, cela etoit connu de
tous, et aussi la crainte de ne russir pas  la dispense. Mais, quand
ils en furent assurs, l'on rendit la chose publique, et l'on recita les
contrats de mariage devant tous, et l'on prit jour pour epouser. Ce fut
un furieux coup de foudre pour le pauvre Ragotin, auquel la Rancune dit
tout bas: Ne vous l'avois-je pas bien dit? Je m'en etois toujours
defi. Le pauvre petit homme entra en la plus profonde melancolie que
l'on puisse imaginer, laquelle le precipita dans un furieux desespoir,
comme vous apprendrez au dernier chapitre de ce roman. Il devint si
troubl que, passant devant la grande eglise de Notre-Dame un jour de
fte que l'on carillonnoit, il tomba dans l'erreur de la plupart des
gens du vulgaire, qui croient que les cloches disent tout ce qu'ils
s'imaginent. Il s'arrta pour les ecouter, et il se persuada facilement
qu'elles disoient:

       Ragotin, ce matin,
     A bu tant de pots de vin,
       Qu'il branle, qu'il branle.

Il entra en une si furieuse colre contre le campanier qu'il cria tout
haut: Tu as menti! je n'ai pas bu aujourd'hui extraordinairement! Je ne
me serois pas fch si tu leur faisois dire:

     Le mutin de Destin
     A ravi  Ragotin
     L'Etoile, l'Etoile[428],
*/
car j'aurois eu la consolation de voir les choses inanimes temoigner
avoir du ressentiment de ma douleur; mais de m'appeler ivrogne! ha! tu
la payeras! Et aussitt il enfona son chapeau, et entra dans l'eglise
par une des portes o il y a un degr en vis par lequel il monta 
l'orgue. Quand il vit que cette monte n'alloit pas au clocher, il la
suivit jusqu'au plus haut, o il trouva une porte fort basse, par
laquelle il entra, et suivit sous le toit des chapelles, sous lequel il
faut que ceux qui y passent se baissent; mais lui y trouva un plancher
fort elev. Il chemina jusqu'au bout, o il trouva une porte qui va au
clocher, o il monta. Quand il fut au lieu o les cloches sont pendues,
il trouva le campanier qui carillonnoit toujours, et qui ne regardoit
point derrire lui. Alors il se mit  lui crier des injures, l'appelant
insolent, impertinent, sot, brutal, maroufle, etc.; mais le bruit des
cloches l'empchoit de l'entendre. Ragotin s'imagina qu'il le meprisoit,
ce qui le fit impatienter et s'approcher de lui, et  mme temps lui
baillier un grand coup de poing sur le dos. Le campanier, se sentant
frapp, se tourna, et, voyant Ragotin, lui dit: H! petit escargot! qui
diable t'a men ici pour me frapper? Ragotin se mit en devoir de lui en
dire le sujet et de lui faire ses plaintes; mais le campanier, qui
n'entendoit point de raillerie, sans le vouloir ecouter, le prit par un
bras, et  mme temps lui bailla un coup de pied au cul, qui le fit
culbuter le long d'un petit degr de bois jusques sur le plancher d'o
l'on sonne les cloches  branle. Il tomba si rudement, la tte la
premire, qu'il donna du visage contre une des botes par o l'on passe
les cordes, et se mit tout en sang. Il pesta comme un petit demon, et
descendit promptement; il passa au travers de l'eglise, d'o il alla
trouver le lieutenant criminel pour se plaindre  lui de l'excs que le
campanier avoit commis en sa personne. Ce magistrat, le voyant ainsi
sanglant, crut facilement ce qu'il disoit; mais aprs en avoir appris le
sujet, il ne put s'empcher de rire, et connut bien que le petit homme
avoit le cerveau mal timbr. Pourtant, pour le contenter, il lui dit
qu'il feroit justice et envoya un laquais dire au campanier qu'il le
vnt trouver. Quand il fut venu, il lui demanda pourquoi il faisoit
injurier cet honnte homme par ses cloches? A quoi il lui repondit qu'il
ne le connoissoit point et qu'il carillonoit  son ordinaire:

     Orlans, Beaugenci,
     Notre-Dame de Cleri,
     Vendme, Vendme;

mais qu'ayant et frapp de lui et injuri, il l'avoit pouss, et
qu'ayant rencontr le haut de l'escalier, il en etoit tomb. Le
lieutenant criminel lui dit: Une autre fois soyez plus avis, et 
Ragotin: Soyez plus sage et ne croyez pas votre imagination touchant le
son des cloches. Ragotin s'en retourna  la maison, o il ne se vanta
pas de son accident. Mais les comediens, voyant son visage ecorch en
trois ou quatre endroits, lui en demandrent la raison, ce qu'il ne
voulut pas dire; mais ils l'apprirent par la voix commune, car cette
disgrce avoit eclat, et dont ils rirent bien fort, aussi bien que MM.
de Verville et de La Garouffire.

[Note 428: Ce passage semble un ressouvenir de Rabelais et des
paroles que les cloches de Varennes prononcent aux oreilles de Panurge:
Marie-toy, marie-toy; marie, marie; si tu te maries, maries, maries,
trs bien t'en trouveras, veras, veras. (Pantag., III, 26.) On raconte
semblable chose de Withington, qui entendit les cloches lui prdire
qu'il seroit maire de Londres.]

A propos de la chanson des cloches, M. Ed. Fournier veut bien nous
communiquer la note suivante, extraite d'un grand travail qu'il prpare
sur nos airs et chansons populaires:

Cette chanson, que les cloches chantent seules aujourd'hui, est une
chanson historique. Elle date du temps o Charles VII n'avoit pour tout
royaume qu'un petit coin de la France. On n'en connot qu'un seul
couplet, encore fut-on longtemps  n'en savoir que les derniers mots.
C'est Brazier qui le retrouva. Le voici, tel qu'il le donne dans sa
notice sur les socits chantantes, qui se trouve  la fin de son
Histoire des petits thtres de Paris, 1838, in-12, t. 2, p. 192:

     Mes amis, que reste-t-il
     A ce dauphin si gentil?
       Orlans, Beaugency,
     Notre-Dame de Clry,
       Vendme, Vendme.

Mon ami Adolphe Duchalais, qui s'occupoit d'une histoire de Beaugency,
sa ville natale, ayant eu connoissance de ce couplet, alla voir Brazier
pour savoir o il l'avoit trouv. Je le tiens de ma nourrice, qui toit
de votre pays, lui rpondit le chansonnier; elle me l'a tant chant, en
me berant, que je ne l'ai jamais oubli. Duchalais n'eut plus de cesse
qu'il n'et consult toutes les paysannes des environs de Beaugency, et
il en dcouvrit enfin qui savoient le fameux couplet. M. Philipon de la
Madeleine avoit fait la mme trouvaille; aussi, parlant de la dtresse
de Charles VII dans son livre de l'Orlanois, p. 213, il cite la chanson
en note, en l'accompagnant de ces lignes: Le souvenir de ses malheurs
et de l'affection du peuple se retrouve dans ce couplet, avec lequel nos
paysannes des hameaux de Villemarceaux et de Cravant bercent et
endorment leurs enfants. L'air est rest; c'est, comme vous savez,
celui du Carillon de Vendme.

Le jour des epousailles des comediennes etant venu, le prieur de
Saint-Louis leur dit qu'il avoit fait choix de son eglise pour les
epouser. Ils y allrent  petit bruit, et il benit les mariages aprs
avoir fait une trs belle exhortation aux maris, lesquels se retirrent
 leur logis, o ils dnrent. Aprs quoi l'on demanda  quoi l'on
passeroit le temps jusqu'au souper. La comedie, les ballets et les bals
leur etoient si ordinaires, que l'on trouva bon de faire le recit de
quelque histoire. Verville dit qu'il n'en savoit point. Si Ragotin
n'et pas et dans sa noire melancolie, il se ft sans doute offert  en
debiter quelqu'une; mais il etoit muet. L'on dit  la Rancune de
raconter celle du pote Roquebrune, puisqu'il l'avoit promis quand
l'occasion s'en presenteroit, et qu'il n'en pourroit jamais trouver de
plus belle, la compagnie etant beaucoup plus illustre que quand il la
vouloit commencer. Mais il repondit qu'il avoit quelque chose dans
l'esprit qui le troubloit, et que, quand il l'auroit assez libre, qu'il
ne vouloit pas rendre ce mauvais office au pote de faire son eloge,
dans lequel il faudroit comprendre sa maison, et qu'il etoit trop de ses
amis pour debiter une juste satire. Roquebrune pensa troubler la fte,
mais le respect qu'il eut pour les etrangers qui etoient dans la
compagnie calma tout cet orage. En suite de quoi M. de la Garouffire
dit qu'il savoit beaucoup d'aventures dont il avoit et temoin
oculaire. On le pria d'en faire le recit; ce qu'il fit, comme vous
verrez au chapitre suivant.




CHAPITRE XV.

Histoire des deux jalouses.

Les divisions qui mirent la matresse ville du monde au rang des plus
malheureuses furent une semence qui s'epandit partout l'univers, et en
un temps o les hommes ne doivent avoir qu'une me, comme au berceau de
l'eglise, puisqu'ils avoient l'honneur d'tre les membres de ce sacr
corps. Mais elles ne laissrent pas d'eclore celles des Guelfes et des
Gibelins, et, quelques annes aprs, celles des Capelets et des
Montesches. Ces divisions, qui ne devoient point sortir de l'Italie, o
elles avoient eu leur origine, ne laissrent pas de se dilater par tout
le monde, et notre France n'en a pas et exempte; et il semble mme que
c'est dans son sein o la pomme de discorde a plus fait eclater ses
funestes effets; ce qu'elle fait encore  present, car il n'y a ville,
bourg ni village o il n'y ait divers partis, d'o il arrive tous les
jours de sinistres accidens. Mon pre, qui etoit conseiller au Parlement
de Rennes, et qui m'avoit destin pour tre, comme je suis, son
successeur, me mit au collge pour m'en rendre capable; mais, comme
j'etois dans ma patrie, il s'aperut que je ne profitois pas, ce qui le
fit resoudre  m'envoyer  La Flche (o est, comme vous savez, le plus
fameux college que les Jesuites aient dans ce royaume de France). Ce fut
dans cette petite ville-l o arriva ce que je vous vais apprendre, et
au mme temps que j'y faisois mes etudes.

Il y avoit deux gentilshommes, qui etoient les plus qualifis de la
ville, dej avancs en ge, sans tre pourtant maris, comme il arrive
souvent aux personnes de condition, ce que l'on dit en proverbe: Entre
qui nous veut et que nous ne voulons pas, nous demeurons sans nous
marier. A la fin tous deux se marirent. L'un, qu'on appeloit M. de
Fons-Blanche, prit une fille de Chteaudun, laquelle etoit de fort
petite noblesse, mais fort riche. L'autre, qu'on appeloit M. du Lac,
epousa une demoiselle de la ville de Chartres, qui n'etoit pas riche,
mais qui etoit trs belle, et d'une si illustre maison qu'elle
appartenoit  des ducs et pairs et  des marechaux de France. Ces deux
gentilshommes, qui pouvoient partager la ville, furent toujours de fort
bonne intelligence; mais elle ne dura gure aprs leurs mariages: car
leurs deux femmes commencrent  se regarder d'un oeil jaloux, l'une se
tenant fire de son extraction et l'autre de ses grands biens. Madame de
Fons-Blanche n'etoit pas belle de visage; mais elle avoit grand'mine,
bonne grce et etoit fort propre; elle avoit beaucoup d'esprit et etoit
fort obligeante. Madame du Lac etoit trs belle, comme j'ai dit, mais
sans grce; elle avoit de l'esprit infiniment, mais si mal tourn que
c'etoit une artificieuse et dangereuse personne. Ces deux dames etoient
de l'humeur de la plupart des femmes de ce temps, qui ne croiroient pas
tre du grand monde si elles n'avoient chacune une douzaine de
galans[429]; aussi elles faisoient tous leurs efforts et employoient
tous leurs soins pour faire des conqutes,  quoi la du Lac reussissoit
beaucoup mieux que la Fons-Blanche: car elle tenoit sous son empire
toute la jeunesse de la ville et du voisinage; s'entend des personnes
trs qualifies, car elle n'en souffroit point d'autres. Mais cette
affectation causa des murmures sourds, qui eclatrent enfin ouvertement
en medisance, sans que pour cela elle discontinut de sa manire d'agir;
au contraire, il semble que ce lui ft un sujet pour prendre plus de
soin  faire des nouveaux galans. La Fons-Blanche n'etoit pas du tout si
soigneuse d'en avertir, et elle en avoit pourtant quelques-uns qu'elle
retenoit avec adresse, entre lesquels etoit un jeune gentilhomme trs
bien fait, dont l'esprit correspondoit au sien, et qui etoit un des
braves du temps. Celui-l en etoit le plus favori: aussi son assiduit
causa des soupons, et la medisance eclata hautement.

[Note 429: Ce n'est pas l une exagration aussi grande qu'on
pourroit croire. Pour s'en convaincre, il suffit d'ouvrir Tallemant des
Raux, les Mmoires du chevalier de Grammont, et surtout l'Histoire
amoureuse des Gaules, de Bussy-Rabutin.]

Ce fut l la source de la rupture entre ces deux dames: car auparavant
elles se visitoient civilement, mais, comme j'ai dit, toujours avec une
jalouse envie. La du Lac commena  medire de la Fons-Blanche, fit epier
ses actions et fit mille pieces artificieuses pour la perdre de
reputation, notamment sur le sujet de ce gentilhomme, que l'on appeloit
M. du Val-Rocher; ce qui vint aux oreilles de la Fons-Blanche, qui ne
demeura pas muette: car elle disoit par raillerie que, si elle avoit des
galans, ce n'etoit pas par douzaines comme la du Lac, qui faisoit
toujours de nouvelles impostures. L'autre, en se defendant, lui bailloit
le change, si bien qu'elles vivoient comme deux demons. Quelques
personnes charitables essayrent  les mettre d'accord; mais ce fut
inutilement, car elles ne les purent jamais obliger  se voir. La du
Lac, qui ne pensoit  autre chose qu' causer du deplaisir  la
Fons-Blanche, crut que le plus sensible qu'elle pourroit lui faire
ressentir, ce seroit de lui ter le plus favori de ses galans, ce du
Val-Rocher. Elle fit dire  M. de Fons-Blanche, par des gens qui lui
etoient affids, que quand il etoit hors de sa maison (ce qui arrivoit
souvent, car il etoit continuellement  la chasse ou en visite chez des
gentilshommes voisins de la ville), que le du Val-Rocher couchoit avec
sa femme, et que des gens dignes de foi l'avoient vu sortir de son lit,
o elle etoit. M. de Fons-Blanche, qui n'en avoit jamais eu aucun
soupon, fit quelque rflexion  ce discours, et ensuite fit connotre 
sa femme qu'elle l'obligeroit si elle faisoit cesser les visites du
Val-Rocher. Elle repliqua tant de choses et le paya de si fortes raisons
qu'il ne s'y opinitra pas, la laissant dans la libert d'agir comme
auparavant. La du Lac, voyant que cette invention n'avoit pas eu l'effet
qu'elle desiroit, trouva moyen de parler  du Val-Rocher. Elle etoit
belle et accorte, qui sont deux fortes machines pour gagner la
forteresse d'un coeur le mieux muni; aussi, encore qu'il et de grands
attachemens  la Fons-Blanche, la du Lac rompit tous ces liens et lui
donna des chanes bien plus fortes; ce qui causa une sensible douleur 
la Fons-Blanche (surtout quand elle apprit que du Val-Rocher parloit
d'elle en des termes fort insolens), laquelle augmenta par la mort de
son mari, qui arriva quelques mois aprs. Elle en porta le deuil fort
austerement; mais la jalousie la surmonta et fut la plus forte. Il n'y
avoit que quinze jours que l'on avoit enterr son mari qu'elle pratiqua
une entrevue secrte avec du Val-Rocher. Je n'ai pas su quel fut leur
entretien, mais l'evenement le fit assez connotre, car une douzaine de
jours aprs leur mariage fut publi, quoi qu'ils l'eussent contract
fort secretement, et ainsi dans moins d'un mois elle eut deux maris,
l'un qui mourut en l'espace de ce temps-l, et l'autre vivant. Voil, ce
me semble, le plus violent effet de jalousie qu'on puisse imaginer, car
elle oublia la biensance du veuvage et ne se soucia pas de tous les
insolens discours que du Val-Rocher avoit faits d'elle  la persuasion
de la du Lac; ce qui justifie assez ce que l'on dit, qu'une femme
hasarde tout quand il s'agit de se venger, mais vous le verrez encore
mieux par ce que je vous vais dire. La du Lac pensa enrager quand elle
apprit cette nouvelle, mais elle dissimula son ressentiment tant qu'elle
put, et qu'elle fut pourtant sur le point de faire eclater, ayant fait
dessein de le faire assassiner en un voyage qu'il devoit faire en
Bretagne; dont il fut averti par des personnes  qui elle s'en etoit
decouverte, ce qui l'obligea  se bien precautionner. D'ailleurs elle
considera que ce seroit mettre ses plus chers amis en grand hasard, ce
qui la fit penser  un moyen le plus etrange que la jalousie puisse
susciter, qui fut de brouiller son mari avec du Val-Rocher par ses
pernicieux artifices. Aussi ils se querellrent furieusement plusieurs
fois, et en furent jusqu'au point de se battre en duel,  quoi la du Lac
poussa son mari (qui n'etoit pas des plus adroits du monde), jugeant
bien qu'il ne dureroit gure  du Val-Rocher, lequel, comme j'ai dit,
etoit un des braves du temps, se figurant qu'aprs la mort de son mari
elle le pourroit encore ter  la Fons-Blanche, de laquelle elle se
pourroit facilement defaire ou par poison ou par le mauvais traitement
qu'elle lui feroit donner. Mais il en arriva tout autrement qu'elle
n'avoit projet: car du Val-Rocher, se fiant en son adresse, meprisa du
Lac (qui au commencement se tenoit sur la defensive), ne croyant pas
qu'il ost lui porter; et ainsi il se negligeoit, en sorte que du Lac,
le voyant un peu hors de garde, lui porta si justement qu'il lui mit son
epe au travers du corps et le laissa sans vie, et s'en alla  sa
maison, o il trouva sa femme,  laquelle il raconta l'action, dont elle
fut bien etonne et marrie tout ensemble de cet evenement si inopin. Il
s'enfuit secretement et s'en alla dans la maison d'un des parens de sa
femme, lesquels, comme j'ai dit, etoient des grands et puissants
seigneurs, qui travaillrent  obtenir sa grce du roi. La Fons-Blanche
fut fort etonne quand on lui annona la mort de son mari, et qu'on lui
dit qu'il ne falloit pas s'amuser  verser d'inutiles larmes, mais qu'il
falloit le faire enterrer secretement, pour eviter que la justice n'y
mt pas la main, ce qui fut fait; et ainsi elle fut veuve en moins de
six semaines.

Cependant du Lac eut sa grce, qui fut enterine au Parlement de Paris,
nonobstant toutes les oppositions de la veuve du mort, qui vouloit faire
passer l'action pour un assassinat; ce qui la fit resoudre  la plus
trange resolution qui puisse jamais entrer dans l'esprit d'une femme
irrite. Elle s'arma d'un poignard, et, passant une fois par devant du
Lac, qui se promenoit  la place avec quelques-uns de ses amis, elle
l'attaqua si furieusement et si inopinement qu'elle lui ta le moyen de
se mettre en defense, et lui donna  mme temps deux coups de poignard
dans le corps, dont il mourut trois jours aprs. Sa femme la fit
poursuivre et mettre en prison. On lui fit son procs, et la plupart des
juges opinrent  la mort,  quoi elle fut condamne. Mais l'execution
en fut retarde, car elle declara qu'elle toit grosse, et, ce qui est 
remarquer, c'est qu'elle ne savoit duquel de ses deux maris. Elle
demeura donc prisonnire. Mais, comme c'etoit une personne fort
delicate, l'air renferm et puant de la Conciergerie, avec les autres
incommodits que l'on y souffre, lui causrent une maladie et sa
delivrance avant le terme, et ensuite sa mort; neanmoins le fruit eut
baptme, et aprs avoir vecu quelques heures il mourut aussi. La du Lac
fut touche de Dieu; elle rentra en soi-mme, fit reflexion sur tant de
sinistres accidens dont elle etoit cause, mit ordre aux affaires de sa
maison, et entra dans un monastre de religieuses reformes de l'ordre
de Saint-Benot, au lieu d'Almenesche[430], au diocse de Ses. Elle
voulut s'loigner de sa patrie pour vivre avec plus de quietude et faire
plus facilement penitence de tant de maux qu'elle avoit causs. Elle est
encore dans ce monastre, o elle vit dans une grande austerit, si elle
n'est morte depuis quelques mois.

[Note 430: Bourg  2 lieues S.-E. d'Argentan.]

Les comediens et comediennes ecoutoient encore, quoique M. de la
Garouffire ne dt plus mot, quand Roquebrune s'avanca pour dire  son
ordinaire que c'etoit l un beau sujet pour un pome grave, et qu'il en
vouloit composer une excellente tragedie, qu'il mettroit facilement dans
les rgles d'un pome dramatique. L'on ne repondit pas  sa proposition;
mais tous admirrent le caprice des femmes quand elles sont frappes de
jalousie, et comme elles se portent aux dernires extrmits. Ensuite de
quoi l'on discuta si c'etoit une passion; mais les savans conclurent
que c'etoit la destruction de la plus belle de toutes les passions, qui
est l'amour. Il y avoit encore beaucoup de temps jusqu'au souper, et
tous trouvrent bon d'aller faire une promenade dans le parc, o etant
ils s'assirent sur l'herbe. Lors le Destin dit qu'il n'y avoit rien de
plus agreable que le recit des histoires. Leandre (qui n'avoit point
entr dans la belle conversation[431] depuis qu'il etoit dans la troupe,
y ayant toujours paru en qualit de valet) prit la parole, disant que,
puisque l'on avoit fini par le caprice des femmes, si la compagnie
agroit, qu'il feroit le recit de ceux d'une fille qui ne demeuroit pas
loin d'une de ses maisons. Il en fut pri de tous, et, aprs avoir
touss cinq ou six fois, il debuta comme vous allez voir.

[Note 431: C'est--dire dans la conversation raffine, subtile et
galante. C'toient l des faons de parler mises  la mode par l'htel
Rambouillet, et dont nous avons dj vu plusieurs traces dans cet
ouvrage, par exemple l'illustre troupe, la bonne cabale, etc.]




CHAPITRE XVI.

Histoire de la capricieuse amante.

Il y avoit dans une petite ville de Bretagne qu'on appelle Vitr un
vieux gentilhomme, lequel avoit longtemps demeur mari avec une trs
vertueuse demoiselle sans avoir des enfans. Entre plusieurs domestiques
qui le servoient toient un matre d'htel et une gouvernante, par les
mains desquels passoit tout le revenu de la maison. Ces deux
personnages, qui faisoient comme font la plupart des valets et servantes
(c'est--dire l'amour), se promirent mariage et tirrent si bien chacun
de son ct que le bon vieux gentilhomme et sa femme moururent fort
incommods, et les deux domestiques vecurent fort riches et maris.
Quelques annes aprs il arriva une si mauvaise affaire  ce matre
d'htel qu'il fut oblig de s'enfuir, et, pour tre en assurance,
d'entrer dans une compagnie de cavalerie et de laisser sa femme seule et
sans enfans, laquelle ayant attendu environ deux ans sans avoir aucune
de ses nouvelles, elle fit courir le bruit de sa mort et en porta le
deuil. Quand il fut un peu pass, elle fut recherche en mariage de
plusieurs personnes, entre lesquels se presenta un riche marchand,
lequel l'epousa, et au bout de l'anne elle accoucha d'une fille,
laquelle pouvoit avoir quatre ans quand le premier mari de sa mre
arriva  la maison. De vous dire quels furent les plus etonns des deux
maris ou de la femme, c'est ce que l'on ne peut savoir; mais, comme la
mauvaise affaire du premier subsistoit toujours, ce qui l'obligeoit  se
tenir cach, et d'ailleurs voyant une fille de l'autre mari, il se
contenta de quelque somme d'argent qu'on lui donna, et ceda librement sa
femme au second mari, sans lui donner aucun trouble. Il est vrai qu'il
venoit de temps en temps et toujours fort secretement querir de quoi
subsister, ce qu'on ne lui refusoit point.

Cependant la fille (que l'on appeloit Marguerite) se faisoit grande, et
avoit plus de bonne grce que de beaut, et de l'esprit assez pour une
personne de sa condition. Mais, comme vous savez que le bien est depuis
longtemps ce que l'on considere le plus en fait de mariage, elle ne
manquoit pas de galans, entre lesquels etoit le fils d'un riche
marchand, qui ne vivoit pas comme tel, mais en demi-gentilhomme, car il
frequentoit les plus honorables compagnies, o il ne manquoit pas de
trouver sa Marguerite, qui y etoit reue  cause de sa richesse. Ce
jeune homme (que l'on appeloit le sieur de Saint-Germain) avoit bonne
mine, et tant de coeur qu'il etoit souvent employ en des duels, qui en
ce temps-l etoient fort frequents[432]. Il dansoit de bonne grce, et
jouoit dans les grandes compagnies, et etoit toujours bien vtu. Dans
tant de rencontres qu'il eut avec cette fille, il ne manqua pas  lui
offrir ses services et  lui temoigner sa passion et le desir qu'il
avoit de la rechercher en mariage;  quoi elle ne repugna point, et mme
lui permit de la voir chez elle; ce qu'il fit avec l'agrement de son
pre et de sa mre, qui favorisoient sa recherche de tout leur pouvoir.
Mais, au temps qu'il se disposoit pour la leur demander en mariage, il
ne le voulut pas faire sans son consentement, croyant qu'elle n'y
apporteroit aucun obstacle; mais il fut fort etonn quand elle le rebuta
si furieusement de parole et d'action qu'il s'en alla le plus confus
homme du monde.

[Note 432: Cette histoire, comme on peut le voir  l'une des pages
suivantes, se passe  l'poque du sige de La Rochelle, c'est--dire en
1627. A cette poque, les duels, en effet, toient des plus frquents,
et souvent pour des motifs tout aussi futiles que celui qui est
mentionn plus loin; on se battoit pour un oui, pour un non, pour rien
du tout. Il y avoit encore de ces raffins d'honneur qui avoient surtout
fleuri sous le rgne de Henri IV, gens, dit d'Aubign, qui se vattent
pour un clin d'uil, si on ne les salue que par acquit, pour une fredur,
si le manteau d'un autre touche le lur, si on crache  quatre pieds
d'ux..., sur un rapport, vien qu'il se troube faux. (Le Bar. de Fn.,
d. Jannet, I, 9.) Cela toit devenu une affaire de mode et de bon ton,
tellement que les laquais mme, dit Sauval, se portoient sur le pr. On
sait avec quelle rigueur Richelieu fut oblig de svir contre ce cruel
et frntique divertissement, et comment il punit Bouteville de lui
avoir dsobi. La fureur des duels toit telle, d'aprs Savaron, qu'en
vingt ans huit mille lettres de grce avoient t octroyes  des gens
qui avoient tu leurs adversaires en champ-clos (Trait contre les
duels, 1612). Un gentilhomme, dit Sorel, n'estoit point pris s'il ne
s'estoit battu en duel. (Franc., VII.) Et quelques pages plus loin il
revient encore sur cet engouement des combats singuliers. Louis XIV
lui-mme avoit eu vellit d'envoyer un cartel  l'empereur Lopold.
(Lettres de Pellisson.) V. aussi ce que dit de la mme manie le cavalier
Marin dans sa Lettre sur les moeurs parisiennes. C'toit un dernier
reste des usages de la chevalerie, entretenu par l'habitude des guerres
civiles.]

Il laissa passer quelques jours sans la voir, croyant de pouvoir
etouffer cette passion; mais elle avoit pris de trop profondes racines,
ce qui l'obligea  retourner la voir. Il ne fut pas plutt entr dans la
maison qu'elle en sortit et alla se mettre en une compagnie de filles du
voisinage, o il la suivit, aprs avoir fait des plaintes au pre et 
la mre du mauvais traitement que lui faisoit leur fille, sans lui en
avoir donn aucun sujet; de quoi ils temoignrent tre marris, et lui
promirent de la rendre plus sociable. Mais comme elle etoit fille
unique, ils n'osrent lui contredire, ni la presser sur cette
matire-l, se contentant de lui remontrer doucement le tort qu'elle
avoit de traiter ce jeune homme avec tant de rigueur, aprs avoir
temoign de l'aimer. A tout cela elle ne repondoit rien, et continuoit
dans sa mauvaise humeur: car, quand il vouloit approcher d'elle, elle
changeoit de place; et il la suivoit, mais elle le fuyoit toujours, en
sorte qu'un jour il fut oblig, pour l'arrter, de la prendre par la
manche de son corps de jupe, dont elle cria, lui disant qu'il avoit
froiss ses bouts de manche, et que s'il y retournoit, qu'elle lui
donneroit un soufflet, et qu'il feroit beaucoup mieux de la laisser.
Enfin, tant plus il s'empressoit pour l'accoster, plus elle faisoit de
diligence pour le fuir; et quand on alloit  la promenade, elle aimoit
mieux aller seule que de lui donner la main. Si elle etoit dans un bal
et qu'il la voult prendre pour la faire danser, elle lui faisoit
affront, disant qu'elle se trouvoit mal, et  mme temps elle dansoit
avec un autre. Elle en vint jusqu' lui susciter des querelles, et elle
fut cause que par quatre fois il se porta sur le pr, d'o il sortit
toujours glorieusement, ce qui la faisoit enrager, au moins en
apparence. Tous ces mauvais traitemens n'etoient que jeter de l'huile
sur la braise, car il en etoit toujours plus transport et ne relchoit
point du tout de ses visites. Un jour il crut que sa perseverance
l'avoit un peu adoucie, car elle se laissa approcher de lui et ecouta
attentivement les plaintes qu'il lui fit de son injuste proced, en
telles ou semblables paroles: Pourquoi fuyez-vous celui qui ne sauroit
vivre sans vous? Si je n'ai pas assez de merite pour tre souffert de
vous, au moins considerez l'excs de mon amour et la patience que j'ai 
endurer toutes les indignits dont vous usez envers moi, qui ne respire
qu' vous faire parotre  quel point je suis  vous.--Eh bien! lui
repondit-elle, vous ne me le sauriez mieux persuader qu'en vous
eloignant de moi; et, parceque vous ne le pourriez pas faire si vous
demeuriez en cette ville, s'il est vrai, comme vous dites, que j'aie
quelque pouvoir sur vous, je vous ordonne de prendre parti dans les
troupes qu'on lve; quand vous aurez fait quelques campagnes, peut-tre
me trouverez-vous plus flexible  vos desirs. Ce peu d'esperance que je
vous donne vous y doit obliger; sinon, perdez-la tout  fait. Alors
elle tira une bague de son doigt, la lui presenta en lui disant: Gardez
cette bague, qui vous fera souvenir de moi, et je vous defends de me
venir dire adieu; en un mot ne me voyez plus. Elle souffrit qu'il la
salut d'un baiser, et le laissa, passant dans une autre chambre, dont
elle ferma la porte.

Ce miserable amant prit cong du pre et de la mre, qui ne purent
contenir leurs larmes et qui l'assurrent de lui tre toujours
favorables pour ce qu'il souhaitoit. Le lendemain il se mit dans une
compagnie de cavalerie qu'on levoit pour le sige de La Rochelle. Comme
elle lui avoit defendu de la plus voir, il n'osa pas l'entreprendre;
mais, la nuit devant le jour de son depart, il lui donna des serenades,
 la fin desquelles il chanta cette complainte, qu'il accorda aux
tristes et doux accens de son luth, en cette sorte:

         Iris, matresse inexorable,
         Sans amour et sans amiti,
         Helas! n'auras-tu point piti
     D'un si fidle amant que tu rends miserable?

         Seras-tu toujours inflexible?
         Ton coeur sera-t-il de rocher?
         Ne le pourrai-je point toucher?
     Ne sera-t-il jamais  mon amour sensible?

         Je t'obis, fille cruelle;
         Je te dis le dernier adieu;
         Jamais, dedans ce triste lieu,
     Tu ne verras de moi que mon coeur trop fidle.

         Lorsque mon corps sera sans ame,
         Quelque mien ami l'ouvrira,
         Et mon coeur il en sortira
     Pour t'en faire un present o tu verras ma flamme.

Cette capricieuse fille s'etoit leve et avoit ouvert le volet d'une
fentre, n'ayant laiss que la vitre, au travers de laquelle elle se fit
our, faisant un si grand eclat de rire que cela acheva de desesperer le
pauvre Saint-Germain, lequel voulut dire quelque chose; mais elle
referma le volet en disant tout haut: Tenez votre promesse pour votre
profit; ce qui l'obligea  se retirer. Il partit quelques jours aprs
avec la compagnie, qui se rendit au camp de La Rochelle, l o, comme
vous avez pu savoir, le sige fut fort opinitre, le roi  l'attaquer
et les assiegs  se defendre. Mais enfin il fallut se rendre  la
discretion d'un monarque auquel les vents et les elemens rendoient
obeissance.

Aprs que la ville fut rendue, on licencia plusieurs troupes, du nombre
desquelles fut la compagnie o etoit Saint-Germain, lequel s'en retourna
 Vitr, o il ne fut pas plutt qu'il alla voir sa rigoureuse
Marguerite, laquelle souffrit d'en tre salue; mais ce ne fut que pour
lui dire que son retour etoit bien prompt, et qu'elle n'etoit pas encore
dispose  le souffrir, et qu'elle le prioit de ne la point voir. Il lui
repondit ces tristes paroles: Il faut avouer que vous tes une
dangereuse personne, et que vous ne desirez que la mort du plus fidle
amant qui soit au monde: car vous m'avez par quatre fois procur des
moyens d'eprouver sa rigueur, quoique glorieusement, mais qui et
pourtant et pour moi trs funeste. Je la suis all chercher l o des
plus malheureux que moi l'ont fatalement trouve, sans que je l'aie
jamais pu rencontrer; mais, puisque vous la desirez avec tant d'ardeur,
je la chercherai en tant de lieux qu' la fin elle sera oblige de me
satisfaire pour vous contenter; mais peut-tre ne pourrez-vous pas vous
empcher de vous repentir de me l'avoir cause, car elle sera d'un genre
si etrange que vous en serez touche de piti. Adieu donc, la plus
cruelle qui soit dans l'univers. Il se leva et la vouloit laisser,
quand elle l'arrta pour lui dire qu'elle ne souhaitoit du tout point sa
mort, et que, si elle lui avoit procur des combats, ce n'avoit et que
pour avoir des preuves certaines de sa valeur, et afin qu'il ft plus
digne de la posseder; mais qu'elle n'etoit pas encore en etat de
souffrir sa recherche; que peut-tre le temps la pourroit adoucir. Et
elle le laissa sans lui en dire davantage. Ce peu d'esperance l'obligea
 user d'un moyen qui pensa tout gter, qui fut de lui donner de la
jalousie. Il raisonnoit en lui-mme que, puisqu'elle avoit encore
quelque bonne volont pour lui, elle ne manqueroit pas d'en prendre s'il
lui en donnoit le sujet. Il avoit un camarade qui avoit une matresse
dont il etoit autant cheri que lui etoit maltrait de la sienne. Il le
pria de souffrir qu'il accostt cette bonne matresse, et que lui
pratiqut la sienne pour voir quelle mine elle tiendroit. Son camarade
ne voulut pas lui accorder sans en avoir averti sa matresse, laquelle y
consentit. La premire conversation qu'ils eurent ensemble (car ces deux
filles n'etoient gure l'une sans l'autre), ces deux amans firent
echange: car Saint-Germain approcha de la matresse de son camarade,
lequel accosta cette fire Marguerite, laquelle le souffrit fort
agrablement. Mais, quand elle vit que les autres rioient, elle
s'imagina que ce changement etoit concert, de quoi elle entra en de si
furieux transports qu'elle dit tout ce qu'une amante irrite peut dire
en cas pareil. Elle fut outre  tel point qu'elle laissa la compagnie
en versant beaucoup de larmes; ce qui fit que cette obligeante matresse
alla auprs d'elle et lui remontra le tort qu'elle avoit d'en user de la
sorte; qu'elle ne pouvoit esperer plus de bonheur que la recherche d'un
si honnte homme et si passionn pour elle, et que sa politique etoit
tout  fait extraordinaire et inusite entre des amans; qu'elle pouvoit
bien voir de quelle manire elle en usoit avec le sien; qu'elle
apprehendoit si fort de le desobliger qu'elle ne lui avoit jamais donn
aucun sujet de se rebuter. Tout cela ne fit aucun effet sur l'esprit de
cette bizarre Marguerite, ce qui jeta le malheureux Saint-Germain dans
un si furieux desespoir qu'il ne chercha depuis que des occasions de
faire parotre  cette cruelle la violence de son amour par quelque
sinistre mort, comme il la pensa trouver: car, un soir que lui et sept
de ses camarades sortoient d'un cabaret ayant tous l'epe au ct, ils
firent rencontre de quatre gentilshommes dont il y en avoit un qui etoit
capitaine de cavalerie, lesquels leur voulurent disputer le haut du pav
dans une rue etroite o ils passoient; mais ils furent contraints de
ceder, en disant que leur nombre seroit bientt egal, et du mme pas
allrent prendre quatre ou cinq autres gentilshommes, lesquels se mirent
 chercher ceux qui les avoient fait quitter le haut du pav, et qu'ils
rencontrrent dans la Grande-Rue. Comme Saint-Germain s'etoit le plus
avanc dans la dispute, il avoit et remarqu par ce capitaine  son
chapeau bord d'argent, qui brilloit dans l'obscurit; aussi, ds qu'il
l'eut remarqu, il s'adressa  lui en lui donnant un coup de coutelas
sur la tte qui lui coupa son chapeau et une partie du crne. Ils
crurent qu'il etoit mort et qu'ils etoient assez vengs, ce qui les fit
retirer, et les compagnons de Saint-Germain songrent moins  aller
aprs ces braves qu' le relever. Il etoit sans pouls et sans mouvement,
ce qui les obligea  l'emporter  sa maison, o il fut visit par les
chirurgiens, qui lui trouvrent encore de la vie. Ils le pansrent,
remirent le crne et mirent le premier appareil.

La premire dispute avoit caus de la rumeur dans le voisinage; mais ce
coup fatal y en apporta bien davantage. Tous les voisins se levrent, et
chacun en parloit diversement, mais tous concluoient que Saint-Germain
etoit mort. Le bruit en alla jusques  la maison de cette cruelle
Marguerite, laquelle se leva aussitt du lit et s'en alla en deshabill
chez son galant, qu'elle trouva en l'etat o je viens de vous le
representer. Quand elle vit la mort peinte sur son visage, elle tomba
evanouie, en telle sorte que l'on eut peine  la faire revenir. Quand
elle fut remise, tous ceux du voisinage l'accusrent de ce desastre, et
lui representrent que, si elle l'et souffert auprs d'elle, elle
auroit evit cet accident. Alors elle se mit  arracher ses cheveux et 
faire des actions d'une personne touche de douleur. Ensuite elle le
servit avec une telle assiduit (tout le temps qu'il fut hors de
connoissance) qu'elle ne se depouilla ni coucha pendant ce temps-l, et
ne permit pas  ses propres soeurs de lui rendre aucun service. Quand il
commena  connotre, l'on jugea que sa presence lui seroit plus
prejudiciable qu'utile, pour les raisons que vous pouvez entendre. Enfin
il guerit, et, quand il fut en parfaite convalescence, on le maria avec
sa Marguerite, au grand contentement des parens, et beaucoup plus des
maris.

Aprs que Leandre eut fini son histoire, ils retournrent  la ville, o
etant ils souprent, et, aprs avoir un peu veill, l'on coucha les
epouss.

Ces mariages avoient et faits  petit bruit, ce qui fut cause qu'ils
n'eurent point de visites ce jour-l, ni le lendemain; mais deux jours
aprs ils en furent tellement accabls qu'ils avoient peine  trouver
quelques momens de relche pour etudier leurs rles: car tout le beau
monde les vint feliciter, et durant huit jours ils reurent des visites.
Aprs la fte passe, ils continurent leur exercice avec plus de
quietude, except Ragotin, lequel se precipita dans l'abme du
desespoir, comme vous allez voir dans ce dernier chapitre.




CHAPITRE XVII.

Desespoir de Ragotin et fin du Roman comique.

La Rancune, se voyant hors d'esperance de reussir en l'amour qu'il
portoit  l'Etoile, aussi bien que Ragotin, se leva de bonne heure et
alla trouver le petit homme, qu'il trouva aussi lev et qui ecrivoit,
lequel lui dit qu'il faisoit sa propre epitaphe. Eh quoi! dit la
Rancune, l'on n'en fait que pour les morts, et vous tes encore en vie!
Et ce que je trouve le plus etrange, c'est que vous-mme la
faites!--Oui, dit Ragotin, et je vous la veux faire voir.

Il ouvrit le papier, qu'il avoit pli, et lui fit lire ces vers:

         Ci gt le pauvre Ragotin,
     Lequel fut amoureux d'une trs belle Etoile
         Que lui enleva le Destin,
       Ce qui lui fit faire promptement voile
         En l'autre monde, o il sera
         Autant de temps qu'il durera.
         Pour elle il fit la comedie
     Qu'il achve aujourd'hui par la fin de sa vie.

Voil qui est magnifique, dit la Rancune, mais vous n'aurez pas la
satisfaction de la voir dessus votre sepulture: car l'on dit que les
morts ne voient ni n'entendent rien.--Ha! dit Ragotin, que vous tes en
partie cause de mon desastre! car vous me donniez toujours de grandes
esperances de flechir cette belle, et vous saviez bien tout le secret.
Alors la Rancune lui jura serieusement qu'il n'en savoit rien
positivement, mais qu'il s'en doutoit, comme il lui avoit dit, quand il
lui conseilloit d'etouffer cette passion, lui remontrant que c'etoit la
plus fire fille du monde. Et il semble (ajouta-t-il) que la profession
qu'elle fait doive licencier les femmes et les filles de cet orgueil,
qui est ordinaire  celles d'autres condition. Mais il faut avouer qu'en
toutes les caravanes de comediens l'on n'en trouvera point une si
retenue et qui ait tant de vertu; et elle a mis Angelique  ce pli-l,
car de son naturel elle a une autre pente, et son enjouement le temoigne
assez. Mais enfin il faut que je vous decouvre une chose que je vous ai
tenue cache jusqu' present: c'est que j'etois aussi amoureux d'elle
que vous, et je ne sais qui seroit l'homme qui, aprs l'avoir pratique
comme j'ai fait, s'en seroit pu empcher. Mais, comme je me vois hors
d'esperance aussi bien que vous, je suis resolu de quitter la troupe,
d'autant qu'on y a reu le frre de la Caverne. C'est un homme qui ne
sauroit faire d'autres personnages que ceux que je reprsente, et ainsi
l'on me congediera sans doute; mais je ne veux pas attendre cela, je les
veux prevenir et m'en aller  Rennes trouver la troupe qui y est, o je
serai assurement reu, puisqu'il y manque un acteur. Alors Ragotin lui
dit: Puisque vous etiez frapp d'un mme trait, vous n'aviez garde de
parler pour moi  l'Etoile. Mais la Rancune jura comme un demon qu'il
etoit homme d'honneur et qu'il n'avoit pas laiss de lui en faire des
ouvertures; mais, comme il lui avoit dej dit, elle n'avoit jamais voulu
ecouter. Eh bien! dit Ragotin, vous avez resolu de quitter la troupe,
et moi aussi. Mais je veux bien faire un plus grand abandonnement, car
je veux quitter tout  fait le monde. La Rancune ne fit point de
reflexion sur son epitaphe, qu'il lui avoit baille; il crut seulement
qu'il avoit fait resolution d'entrer dans un couvent, ce qui fut cause
qu'il ne prit point garde  lui, ni n'en avertit personne que le pote,
auquel il en bailla une copie.

Quand Ragotin fut seul, il songea au moyen qu'il pourroit tenir pour
sortir du monde. Il prit un pistolet, qu'il chargea, et y mit deux
balles pour s'en donner dans la tte; mais il jugea que cela feroit trop
de bruit. Ensuite il mit la pointe de son pe contre sa poitrine, dont
la piqre lui fit mal, ce qui l'empcha de l'enfoncer. Enfin il
descendit  l'ecurie cependant que les valets dejeunoient. Il prit des
cordes qui etoient attaches au bt d'un cheval de voiture et en
accommoda une au rtelier et la mit autour de son cou; mais, quand il
voulut se laisser aller, il n'en eut pas le courage et attendit que
quelqu'un entrt. Il y arriva un cavalier etranger, et alors il se
laissa aller, tenant toujours un pied sur le bord de la crche.
Pourtant, s'il y ft demeur long-temps, il se seroit enfin etrangl. Le
valet d'etable, qui etoit descendu pour prendre le cheval du cavalier,
voyant Ragotin ainsi pendu, le crut mort, et cria si fort que tous ceux
du logis descendirent. On lui ta la corde du cou et on le fit revenir,
ce qui fut assez facile. On lui demanda quel sujet il avoit de prendre
une si etrange resolution; mais il ne le voulut pas dire. Alors la
Rancune tira  part mademoiselle de l'Etoile (que je pourrois appeler
mademoiselle du Destin, mais, etant si prs de la fin de ce roman, je ne
suis point d'avis de lui changer de nom),  laquelle il decouvrit tout
le mystre, de quoi elle fut fort etonne. Mais elle le fut bien
davantage quand ce mechant homme fut assez temeraire pour lui dire qu'il
etoit aux mmes termes, mais qu'il ne prenoit pas une si sanglante
resolution, se contentant de demander son cong. A tout cela elle ne
repondit pas une parole, et le laissa.

Quelque peu de temps aprs, Ragotin declara  la troupe le dessein qu'il
avoit d'accompagner le lendemain M. de Verville et de se retirer au
Mans. Cette circonstance fit que tous y consentirent; ce qu'ils
n'eussent pas fait s'il et voulu s'en aller seul, attendu ce qui etoit
arriv. Ils partirent le lendemain de bon matin, aprs que monsieur de
Verville eut fait mille protestations de continuation d'amiti aux
comediens et comediennes, et principalement au Destin, qu'il embrassa,
lui temoignant la joie qu'il avoit de voir l'accomplissement de ses
desirs. Ragotin fit un grand discours en forme de compliment, mais si
confus que je ne le mets point ici. Quand ils furent au point de partir,
Verville demanda si les chevaux avoient bu; le valet d'etable repondit
qu'il etoit trop matin, et qu'ils les pourroient faire boire en passant
la rivire. Ils montrent  cheval aprs avoir pris cong de M. de la
Garouffire, lequel s'etoit aussi dispos  partir, et qui fut
civilement remerci par les nouveaux maris de la peine qu'il s'etoit
donne de venir de si loin pour honorer leurs noces de sa presence.
Aprs cent protestations de services reciproques, il monta  cheval, et
la Rancune le suivit, lequel, nonobstant son insensibilit, ne put pas
empcher le cours de ses larmes, qui attirrent celles du Destin, se
ressouvenant (nonobstant le naturel farouche de la Rancune) des services
qu'il lui avoit rendus, et principalement  Paris sur le Pont-Neuf,
lorsqu'il y fut attaqu et vol par la Rappinire. Quand Verville et
Ragotin eurent pass les ponts, ils descendirent  la rivire pour faire
boire leurs chevaux; Ragotin s'avana par un endroit o il y avoit une
rive taille, o son cheval broncha si rudement, que le petit bout
d'homme perdit les etriers et sauta par dessus la tte du cheval dans la
rivire, qui etoit fort profonde en cet endroit-l. Il ne savoit pas
nager, et, quand il l'auroit su, l'embarras de sa carabine, de son epe
et de son manteau l'auroient fait demeurer au fond, comme il fit. Un des
valets de Verville etoit all prendre le cheval de Ragotin, qui etoit
sorti de l'eau, et un autre se depouilla promptement et se jeta dans la
rivire au lieu o il etoit tomb; mais il le trouva mort. L'on appela
du monde, et on le sortit. Cependant Verville envoya avertir les
comediens de ce malheur, et  mme temps son cheval. Tous y accoururent,
et, aprs avoir plaint son sort, ils le firent enterrer dans le
cimetire d'une chapelle de sainte Catherine, qui n'est gure eloigne
de la rivire.

Cet evenement funeste verifie bien le proverbe commun: Qui a pendre n'a
pas noyer. Ragotin n'avoit pas le premier, puisqu'il ne put s'etrangler;
mais il avoit le second, puisqu'il fut effectivement noy.

Ainsi finit ce petit bout d'avocat comique, dont les aventures,
disgrces, accidens, et la funeste mort, seront dans la memoire des
habitans du Mans et d'Alenon, aussi bien que les faits heroques de
ceux qui composoient cette illustre troupe. Roquebrune, voyant le corps
mort de Ragotin, dit qu'il falloit changer deux vers  son epitaphe,
dont la Rancune lui avoit baill une copie, comme je vous ai dej dit,
et qu'il falloit la mettre comme il s'ensuit:

         Ci gt le pauvre Ragotin,
     Lequel fut amoureux d'une trs belle Etoile
         Que lui enleva le Destin,
       Ce qui lui fit faire promptement voile
         En l'autre monde sans bateau;
         Pourtant il y alla par eau.
         Pour elle il fit la comedie
     Qu'il achve aujourd'hui par la fin de sa vie.

Les comediens et comediennes s'en retournrent  leur logis, et
continurent leur exercice avec l'admiration ordinaire.

FIN DU TOME SECOND.





                            TABLE DES MATIRES
du
ROMAN COMIQUE

                                 TOME Ier.

     INTRODUCTION.--Du roman comique, satirique et bourgeois, au XVIIe
     sicle, et en particulier du Roman comique de Scarron.

                             PREMIRE PARTIE.

     Au coadjuteur, c'est tout dire.
     Au lecteur scandalis des fautes d'impression qui sont dans mon
     livre.

     CHAPITRE Ier.--Une troupe de comediens arrive dans la ville du
     Mans.

     CHAP. II.--Quel homme etoit le sieur de la Rappinire.

     CHAP. III.--Le dplorable suces qu'eut la comdie.

     CHAP. IV.--Dans lequel on continue  parler du sieur la Rappinire,
     et de ce qui arriva la nuit en sa maison.

     CHAP. V.--Qui ne contient pas grand'chose.

     CHAP. VI.--L'aventure du pot de chambre; la mauvaise nuit que la
     Rancune donna  l'htellerie; l'arrive d'une partie de la troupe;
     mort de Doguin, et autres choses mmorables.

     CHAP. VII.--L'aventure des brancards.

     CHAP. VIII.--Dans lequel on verra plusieurs choses necessaires 
     savoir pour l'intelligence du prsent livre.

     CHAP. IX.--Histoire de l'amante invisible.

     CHAP. X.--Comment Ragotin eut un coup de busc sur les doigts.

     CHAP. XI.--Qui contient ce que vous verrez si vous prenez la peine
     de le lire.

     CHAP. XII.--Combat de nuit.

     CHAP. XIII.--Plus long que le precedent. Histoire de Destin et de
     mademoiselle de l'Etoile.

     CHAP. XIV.--Enlevement du cur de Domfront.

     CHAP. XV.--Arrive d'un operateur dans l'htellerie; suite de
     l'histoire de Destin et de l'Etoile; serenade.

     CHAP. XVI.--L'ouverture du thetre, et autres choses qui ne sont
     pas de moindre consequence.

     CHAP. XVII.--Le mauvais succs qu'eut la civilit de  Ragotin.

     CHAP. XVIII.--Suite d l'histoire de Destin et de l'Etoile.

     CHAP. XIX.--Quelques reflexions qui ne sont pas hors de propos;
     nouvelle disgrce de Ragotin, et autres choses, que vous lirez
     s'il vous plat.

     CHAP. XX.--Le plus court du present livre. Suite du trebuchement de
     Ragotin, et quelque chose de semblable qui arriva  Roquebrune.

     CHAP. XXI.--Qui peut-tre ne sera pas trouv fort divertissant.

     CHAP. XXII.--A trompeur trompeur et demi.

     CHAP. XXIII.--Malheur imprevu qui fut cause qu'on ne joua point la
     comdie.

                              SECONDE PARTIE.

     CHAP. Ier.--Qui ne sert que d'introduction aux autres.

     CHAP. II.--Des bottes.

     CHAP. III.--L'histoire de la Caverne.

     CHAP. IV.--Le Destin trouve Leandre.

     CHAP. V.--Histoire de Leandre.

     CHAP. VI.--Combat  coups de poings; mort de l'hte, et autres
     choses memorables.

     CHAP. VII.--Terreur panique de Ragotin, suivie de disgrces;
     aventure du corps mort; orage de coups de poings, et autres
     accidens surprenans dignes d'avoir place en cette vritable
     histoire.

     CHAP. VIII.--Ce qui arriva du pied de Ragotin.

     CHAP. IX.--Autre disgrce de Ragotin.

     CHAP. X.--Comment madame Bouvillon ne put resister  une tentation
     et eut une bosse au front.

     CHAP. XI.--Des moins divertissans du prsent volume.

     CHAP. XII.--Qui divertira peut-tre aussi peu que le precedent.

     CHAP. XIII.--Mechante action du sieur de la Rappinire.

                               TOME II.

     CHAP. XIV.--Le juge de sa propre cause.

     CHAP. XV.--Effronterie du sieur de la Rappinire.

     CHAP. XVI.--Disgrce de Ragotin.

     CHAP. XVII.--Ce qui se passa entre le petit Ragotin et le grand
     Baguenodire.

     CHAP. XVIII.--Qui n'a pas besoin de titre.

     CHAP. XIX.--Les deux frres rivaux.

     CHAP. XX--De quelle faon le sommeil de Ragotin fut interrompu.

                           TROISIME PARTIE.

     CHAP. Ier.--Qui fait l'ouverture de cette troisime partie.

     CHAP. II.--O vous verrez le dessein de Ragotin.

     CHAP. III.--Dessein de Leandre, harangue et reception de Ragotin 
     la troupe comique.

     CHAP. IV.--Dpart de Leandre et de la troupe comique pour aller 
     Alenon; disgrce de Ragotin.

     CHAP. V.--Ce qui arriva aux comdiens entre Vivain et Alenon;
     autre disgrce de Ragotin.

     CHAP. VI.--Mort de Saldagne.

     CHAP. VII.--Suite de l'histoire de la Caverne.

     CHAP. VIII.--Fin de l'histoire de la Caverne.

     CHAP. IX.--La Rancune desabuse Ragotin sur le sujet de l'Etoile, et
     l'arrive d'un carrosse plein de noblesse, et autres aventures de
     Ragotin.

     CHAP. X.--Histoire du prieur de Saint-Louis et l'arrive de M. de
     Verville.

     CHAP. XI.--Resolution des mariages du Destin avec l'Etoile et de
     Leandre avec Angelique.

     CHAP. XII.--Ce qui arriva au voyage de la Fresnaye; autre disgrce
     de Ragotin.

     CHAP. XIII.--Suite et fin de l'histoire du prieur de Saint-Louis.

     CHAP. XIV.--Retour de Verville, accompagn de M. de la Garouffire;
     mariage des comdiens et comdiennes; autre disgrce de Ragotin.

     CHAP. XV.--Histoire des deux jalouses.

     CHAP. XVI.--Histoire de l'amante capricieuse.

     CHAP. XVII.--Dsespoir de Ragotin et fin du Roman comique.


     FIN DE LA TABLE.




     CATALOGUE
     DE LA
     BIBLIOTHQUE
     ELZEVIRIENNE
     Et des autres ouvrages
     DU FONDS DE P. JANNET

     A PARIS
     Chez P. Jannet, Libraire
     Rue de Richelieu, 15

     Juin 1857

     TABLE DES MATIRES.

     Avertissement.
     Thologie.
     Morale.
     Beaux-Arts.
     Belles-Lettres:
         I Linguistique.
        II Posie.
       III Thtre.
        IV Romans.
         V Contes et Nouvelles.
        VI Facties.
       VII Polygraphes et Mlanges.
     Histoire:
         I Voyages.
        II Histoire de France (Collection gnrale de Chroniques et
              Mmoires).
       III Histoire trangre.
     Ouvrages de diffrents formats.
     La Proprit littraire et artistique, Courrier de la librairie.
     Manuel de l'amateur d'estampes.
     Recueil de Maurepas.
     La Muse historique de Loret.
     Library of old authors.

Tous les volumes de la Bibliothque elzevirienne se vendent relis en
percaline, non rogns et non coups, sans augmentation de prix.

Il a t tir de chaque volume quelques exemplaires sur papier fort, qui
se vendent le double du prix des exemplaires ordinaires.



AVERTISSEMENT (Aot 1856).

Au mois de septembre 1852, je fis imprimer un prospectus dans lequel je
disais:

Pour un trs grand nombre de personnes--et de personnes instruites--la
littrature franaise se compose des ouvrages d'une vingtaine d'auteurs
du XVIIe sicle et du XVIIIe; la posie franaise commence avec Boileau,
le thtre avec Corneille, le roman avec Le Sage. Tout ce qui est
antrieur est ddaign comme produit d'une poque barbare.....

En fixant ainsi au milieu du dix-septime sicle l'origine de notre
littrature, on supprime prcisment ce qu'elle a de spontan, de
vraiment national. A partir de cette poque, en effet, nos crivains,
familiariss avec les lettres grecques et latines, ne songent plus qu'
imiter les modles d'Athnes et de Rome, et l'on voit tomber dans un
oubli profond tout ce qui constitue notre littrature du moyen ge, si
riche et si varie, ces lgendes naves, ces popes chevaleresques, ces
mystres, et, enfin, ces posies lgres ou satiriques, ces contes, ces
facties, partie d'autant plus importante de notre littrature qu'elle
reprsente plus essentiellement le ct saillant de l'esprit national.

Si ces richesses littraires sont gnralement ignores, ce n'est pas,
il faut tre juste, qu'on n'ait rien fait pour les tirer de l'oubli:
quelques crivains de la fin du sicle dernier y ont travaill avec plus
de bonne volont que de bonheur. Plus tard, d'importantes publications
ont eu lieu; mais il s'en faut que la mine soit puise. Ajoutons que la
plupart des ouvrages du moyen ge publis dans ces derniers temps ont
t tirs  petit nombre, se vendent fort cher, et ne sont pas
rellement  la porte du vrai public.

Aujourd'hui cependant l'lan est donn. Le public veut connatre cette
poque ignore et si long-temps calomnie, le moyen ge.

Ce prospectus annonait une Revue mensuelle qui devait paratre  partir
du mois de janvier 1853, et reproduire les principaux monuments de la
littrature du moyen ge. Mais je ne tardai pas  abandonner le projet
de cette publication priodique. Je pensai qu'il valait mieux publier
chaque ouvrage sparment, en volumes d'un format commode, dignes de
tous par leur excution matrielle,  la porte de tous par la modicit
de leur prix. Le plan de la Bibliothque elzevirienne tait trouv, du
moins quant  la partie matrielle. Au point de vue littraire, il
fallait le complter. Il ne s'agissait plus exclusivement du moyen ge:
avec ma nouvelle combinaison, il devenait possible d'tendre
considrablement mon cadre, et de reproduire une foule d'ouvrages
postrieurs au moyen ge, mais prcieux pour l'tude des moeurs, de la
littrature et de l'histoire; de placer dans un nouveau jour, au moyen
de travaux consciencieux, les chefs-d'oeuvre de notre littrature
classique.

Je me mis immdiatement  l'oeuvre. En donnant  ma collection le titre
de Bibliothque elzevirienne, je m'imposais des obligations difficiles 
remplir. Les petits volumes sortis des presses des Elzevier sont
imprims avec une perfection qui fera toujours l'admiration des
connaisseurs. La nettet des caractres, l'lgance des ornements, la
qualit du papier, tout concourt  faire de ces volumes des livres
admirables. La typographie a fait d'immenses progrs depuis deux sicles
sous le rapport des moyens d'excution; mais quant aux rsultats, il
n'en est pas de mme. Les plus beaux livres de notre poque sont
imprims dans un format peu commode, sur du papier trs blanc, brillant,
glac, satin, mais brl, cassant et d'une qualit dplorable, avec des
caractres mal proportionns et difficiles  lire. Rien de tout cela ne
pouvait me convenir. Je n'eus pas grand'peine  trouver le format: c'est
celui des Elzevier un peu agrandi, avec cette diffrence que la feuille
est tire in-16, ce qui donne des volumes plus rguliers que l'in-12 des
Elzevier. Le papier, il fallut le faire fabriquer, car on ne fait plus
gure de papier de fil; le filigrane, qui reproduit mon nom, prouve la
destination de celui que j'emploie. Quant aux caractres, je fis faire
des fontes de ceux qui me parurent les plus convenables, en attendant
qu'il me ft possible d'employer ceux que je devais faire graver. Les
ornements furent copis par M. Le Maire, un graveur habile, sur ceux
dont se servaient les Elzevier. Les imprimeurs se prtrent  des
modifications qui assuraient la rgularit du tirage. Tout cela prit
beaucoup de temps, et les neuf premiers volumes de la Bibliothque
elzevirienne furent mis en vente seulement au mois d'aot 1853.

Ma collection fut accueillie avec faveur. Le public se chargea de
prouver qu'elle rpondait  un besoin. La critique se montra d'une
extrme bienveillance. Bref, le succs de la Bibliothque elzevirienne
fut assur ds l'apparition des premiers volumes, et depuis il ne s'est
pas dmenti.

Je n'ai pas voulu jusqu'ici donner un catalogue dtaill des ouvrages
qui doivent composer la Bibliothque elzevirienne. Je craignais de
fournir des indications utiles  des concurrents peu scrupuleux. C'est
un fait malheureusement trop connu que, lorsqu'une nouvelle combinaison
de librairie russit, chacun se croit autoris  marcher dans la voie de
l'inventeur. Mais, pour moi, le danger s'amoindrit chaque jour: le
nombre des volumes dj publis et des volumes prts  paratre, le
matriel dont je dispose, l'affection des rudits qui veulent bien
concourir  l'accroissement de ma collection, et, enfin, la
bienveillance du public, tout tend  me rassurer contre les rsultats
d'une concurrence dloyale. Aussi je n'hsite plus  donner le plan de
la Bibliothque elzevirienne, plan qui n'est pas absolument dfinitif,
mais qui, s'il n'annonce pas tous les volumes que je dois publier, n'en
comprend gure sur lesquels il n'ait dj t fait pour mon compte des
travaux prparatoires, et qui ne doivent voir le jour dans un dlai plus
ou moins rapproch.

     P. JANNET.




                           CATALOGUE[433]

                           THOLOGIE[434]

[Note 433: Les ouvrages dj publis sont dsigns par un
astrisque*. Ceux dont le titre n'est pas prcd de ce signe sont sous
presse ou en prparation.]

[Note 434: La partie religieuse de ce catalogue est encore fort
incomplte, mais elle ne tardera pas  recevoir d'assez grands
dveloppements.]

Lgendes en prose, du XIIIe sicle, recueillies et annotes par M. L.
MOLAND. 2 vol. 10 fr.

Lgendes en vers, recueillies et annotes par MM. CH. D'HRICAULT et L.
Moland. 2 Vol. 10 fr.

* L'Internelle Consolation, premire version franoise de l'Imitation de
Jesus-Christ. Nouvelle dition, publie par MM. L. Moland et Ch.
d'Hricault. 1 vol. 5 fr.

Les Penses de Pascal. Edition de M. Prosper Faugre. 2 vol. 10 fr.

Les Provinciales de Pascal. Edition de M. Prosper Faugre. 2 vol. 10 fr.

                                 MORALE.

Les Essais de Michel de Montaigne. Edition revue et annote par M. le Dr
J.-F. Payen. 4 vol. 20 fr.

La Sagesse, de Charron, 1 vol. 5 fr.

* Rflexions, Sentences et Maximes morales de La Rochefoucauld. Nouvelle
dition, conforme  celle de 1678, et  laquelle on a joint les
Annotations d'un contemporain sur chaque maxime, les variantes des
premires ditions et des notes nouvelles, par G. Duplessis. Prface par
Sainte-Beuve. 1 vol. 5 fr.

      Les Annotations d'un contemporain sur les Maximes de La
      Rochefoucauld ont t attribues  Mme de La Fayette. Elles
      paraissent ici pour la premire fois. Quelques unes
      seulement avaient t publies par Aim Martin.

* Les Caractres de Thophraste, traduits du grec, avec les Caractres
ou les moeurs de ce sicle, par La Bruyre. Nouvelle dition,
collationne sur les ditions donnes par l'auteur, avec toutes les
variantes, une lettre indite de La Bruyre et des notes littraires et
historiques, par Adrien Destailleur. 2 volumes. 10 fr.

      Cette dition est le fruit de plusieurs annes de travail.
      M. Destailleur s'est attach  reproduire toutes les
      variantes des ditions donnes par l'auteur. Il a indiqu
      avec soin les passages des moralistes anciens et modernes
      qui se sont rencontrs avec La Bruyre. Il a fait assez pour
      que M. S. de Sacy ait pu dire: Voil enfin un La Bruyre
      auquel il ne manque rien.

OEuvres compltes de Vauvenargues.

Le livre du chevalier de la Tour Landry pour l'enseignement de ses
filles; publi d'aprs les manuscrits de Paris et de Londres, par M.
Anatole de Montaiglon, membre rsidant de la Socit des Antiquaires de
France. 5 fr.

      Ce livre, oeuvre d'un gentilhomme du XIVe sicle, contient
      de prcieux renseignements sur les moeurs du moyen ge. Les
      sentiments du chevalier sur l'ducation des filles, dduits
      avec une navet, une libert d'expressions qui paraissent
      tranges aux lecteurs de notre poque, sont appuys du rcit
      d'aventures empruntes  la Bible, aux chroniques et aux
      souvenirs personnels du chevalier de la Tour, rcits souvent
      piquants et toujours gracieux, qui assignent  son livre une
      place distingue parmi les oeuvres des conteurs franais.

                               BEAUX-ARTS.

* Memoires pour servir  l'Histoire de l'Academie royale de peinture et
de sculpture, depuis 1648 jusqu'en 1664, publis pour la premire fois,
d'aprs le manuscrit de la Bibliothque Impriale, par M. Anatole de
Montaiglon, volumes. 8 fr.

      Epuis.

* Le livre des peintres et graveurs, par Michel de Marolles, abb de
Villeloin. Nouvelle dition, revue par M. Georges Duplessis. 1 vol. 3
fr.

      Epuis.

                           BELLES-LETTRES.

I. LINGUISTIQUE.

Recueil des Grammairiens franais du XVIe sicle, avec introduction et
notes par M. Guessard. 3 volumes. 15 fr.

II. POSIE.

1. Potique.

Recueil d'anciens traits de potique franaise, avec introduction et
notes par M. Servois. 2 vol. 10 fr.

2. Pomes chevaleresques.

* Gerard de Rossillon, chanson de geste publie en provenal et en
franais, d'aprs les manuscrits de Paris et de Londres, par M.
Francisque-Michel. 1 vol. 5 fr.

* Floire et Blanceflor, pomes du XIIIe sicle, publis d'aprs les
manuscrits, avec une Introduction, des Notes et un Glossaire, par M.
Edelestand du Mril. 1 vol. 5 fr.

Le Roman de la Rose ou de Guillaume de Dle, en vers, du XIIIe sicle,
publi pour la premire fois d'aprs le manuscrit unique du Vatican, par
M. Gustave Servois. 1 vol. 5 fr.

3. Posies de diffrents genres.

Recueil gnral des Fabliaux et Contes des potes franois, revus sur
les manuscrits et annots par M. A. de Montaiglon.

      Ce Recueil formera quatre volumes  5 fr.

* Le Dolopathos, recueil de contes en vers, du XIIe sicle, par Herbers,
publi d'aprs les manuscrits par MM. Ch. Brunet et A. de Montaiglon. 1
vol. 5 fr.

Posies du Roi de Navarre. 2 vol. 10 fr.

Posies de Marie de France. 2 vol. 10 fr.

OEuvres compltes de Rutebeuf. 2 vol. 10 fr.

Le Roman de la Rose, par Guillaume de Lorris et Jean de Meung. 2 vol. 10
fr.

* Chansons, ballades et rondeaux de Jehannot de Lescurel, pote franois
du XIVe sicle, publis d'aprs le manuscrit unique par M. A. de
Montaiglon. 1 vol. 2 fr.

      Dans sa prface, l'diteur s'est attach  faire ressortir
      l'importance de ces posies, d'ailleurs trs remarquables,
      comme spcimen de la langue du XIVe sicle, langue plus
      claire, plus intelligible, plus voisine de notre langue
      actuelle que celle de bien des oeuvres postrieures.

Posies de Jean Froissart. 2 vol. 10 fr.

Posies de Christine de Pisan. 2 vol. 10 fr.

Posies d'Eustache Deschamps. 2 vol. 10 fr.

Posies d'Alain Chartier. 1 vol. 5 fr.

Posies de Charles d'Orlans. 1 vol. 5 fr.

OEuvres compltes de Franois Villon. Nouvelle dition, revue, corrige
et mise en ordre, avec des notes historiques et littraires, par P.
L.-Jacob, bibliophile, 1 vol. 5 fr.

* Recueil de posies franoises des XVe et XVIe sicles, morales,
factieuses, historiques, runies et annotes par M. A. de Montaiglon.
Tomes I  V. Chaque volume: 5 fr.

      Dans ce recueil figureront les pices anonymes piquantes et
      devenues rares, les oeuvres de potes qui n'ont laiss que
      peu de vers, les pices les plus remarquables d'crivains
      fconds, mais qu'on ne peut rimprimer en entier.

Le premier volume contient:

1. Le Debat de l'homme et de la femme (par frre Guillaume Alexis).

2. Le Monologue des Nouveaulx Sotz de la joyeuse Bende.

3. Les Tenbres de Mariage.

4. Les Ditz de maistre Aliborum, qui de tout se mesle.

5. S'ensuit le mistre de la saincte Lerme, comment elle fut apporte de
Constantinople  Vendosme.

6. Les Regretz de messire Barthelemy d'Alvienne, et la Chanon de la
defense des Venitiens.

7. La Patenostre des Verollez.

8. Varlet  louer  tout faire (par Christophe de Bordeaux, Parisien).

9. Chambrire  louer  tout faire (par le mme).

10. S'ensuyvent les Regretz et Complainte de Nicolas Clereau, avec la
mort d'iceluy (par Gilles Corrozet).

11. Dyalogue d'ung Tavernier et d'un Pyon, en franoys et en latin.

12. Le Pater noster des Angloys.

13. Le Doctrinal des nouveaux maris.

14. La piteuse desolation du monastre des Cordeliers de Maulx, mis 
feu et brusl.

15. Discours joyeux des Friponniers et Friponnires, ensemble la
Confrairie desdits Friponniers et les Pardons de ladite Confrairie.

16. La vraye medecine qui guarit de tous maux et de plusieurs autres.

17. La medecine de maistre Grimache, avec plusieurs receptes et remdes
contre plusieurs et diverses maladies, toutes vrayes et approuves.

18. La grande et triumphante monstre et bastillon de six mille Picardz,
faicte  Amiens,  l'honneur et louenge de nostre sire le Roy, le XX
juing mil cinq cens XXXV.

19. La Replicque des Normands contre la Chanson des Picardz.

20. Les Contenances de table.

21. Le Testament de Martin Leuther.

22. Sermon joyeulx de la vie Saint Ongnon, comment Nabuzardan, le
maistre cuisinier, le fit martirer, avec les miracles qu'il faict chacun
jour.

23. Les Commandements de Dieu et du Dyable.

24. La Complaincte du nouveau mari, avec le Dit de chascun, lequel
mari se complainct des extenciles qui luy fault avoir  son mesnaige,
et est en manire de chanson, avec la Loyaut des hommes.

25. De la Nativit de Monseigneur le Duc, filz premier de Monseigneur le
Dauphin.

26. Sermon joyeulx d'un Ramonneur de chemines.

27. Eglogue sur le retour de Bacchus, en laquelle sont introduits deux
vignerons, assavoir: Colinot de Beaulne et Jaquinot d'Orleans, compos
par Calvi de la Fontaine.

28. Les Ditz des bestes et aussy des oiseaulx.

29. La legende et description du Bonnet carr, avec les proprietez,
composition et vertus d'icelluy.

30. Le Discours du trespas de Vert Janet.

31. Le Blason des Basquines et Vertugalles.

32. Les Souhaitz du monde.

Le second volume contient:

33. Sermon nouveau et fort joyeulx auquel est contenu tous les maulx que
l'homme a en mariage. Nouvellement compos  Paris.

34. Le Doctrinal des filles  marier.

35. Nuptiaux virelays du mariage du roy d'Escosse et de madame
Magdeleine, premire fille de France, ensemble une ballade de
l'apparition des trois deesses, avec le Blazon de la cosse en laquelle a
tousjours germin la belle fleur de lys. Faict par Jean Leblond, sieur
de Branville.

36. La Loyault des femmes, avec les Neuf preux de gourmandise et aussi
une bonne recepte pour guerir les yvrongnes.

37. Les moyens d'eviter merencolie, soy conduire et enrichir en tous
estatz par l'ordonnance de Raison, compos nouvellement par Dadouville.

38. Le Courroux de la Mort contre les Angloys, donnant proesse et
couraige aux Franois.

39. La Pronostication des anciens laboureurs.

40. Les sept marchans de Naples, c'est assavoir: l'adventurier, le
religieux, l'escolier, l'aveugle, le villageois, le marchant et le
bragart.

41. S'ensuit le Sermon fort joyeux de saint Raisin.

42. La Complainte de Nostre-Dame, tenant son chier filz entre ses bras,
descendu de la croix.

43. Les droits nouveaulx establis sur les femmes.

44. S'ensuyt le Doctrinal des bons serviteurs.

45. S'ensuyt ung Sermon fort joyeulx pour l'entre de table.

46. La Complaincte de Monsieur le Cul contre les inventeurs des
vertugalles.

47. La Prinse de Pavie par Monsieur d'Anguien, accompaign du duc
d'Urbin et plusieurs capitaines envoyez par le Pape.

48. La Boutique des usuriers, avec le recouvrement et abondance des
vins, compos par M. Claude Mermet, notaire de Sainct-Rambert en Savoye,
1574.

49. Bigorne qui mange tous les hommes qui font le commandement de leurs
femmes.--Note sur Bigorne et sur Chicheface.

50. La Remembrance de la Mort.

51. Le Blason des barbes de maintenant, chose trs joyeuse et
recreative.

52. La Reformation des tavernes et destruction de Gormandise, en forme
de dialogue.

53. La Plaincte du Commun contre les boulengers et ces brouillons
taverniers ou cabaretiers et autres, avec la Desesperance des usuriers.

54. La Doctrine du pre au fils.

55. Monologue nouveau et fort joyeulx de la Chambrire desproveue du mal
d'amours.

56. La Folye des Angloys, compose par Me L. D.

57. Apologie des Chambrires qui ont perdu leur mariage  la blancque.

58. L'Heur et guain d'une Chambrire qui a mis son mariage  la blanque
pour soy marier, repliquant  celles qui y ont le leur perdu.

59. Le Banquet des chambrires fait aux Estuves le jeudy gras, 1541.

60. Prosa cleri parisiensis ad ducem de Mena, post cdem regis Henrici
III.--Prose du clerg de Paris addresse au duc de Mayne aprs le
meurtre du roy Henry III. traduite en franois par Pierre Pighenat, cur
de Saint-Nicollas-des-Champs, 1589.

61. Le Debat de la Vigne et du Laboureur.

62. La Vie de saint Harenc, glorieux martir, et comment il fut pesch en
la mer et port  Dieppe.

Le tome III contient:

63. Sermon joyeulx d'ung fianc qui emprunte ung pain sur la fourne 
rabattre sur le temps advenir.

64. Le monologue des sots joyeulx de la nouvelle bande, la declaration
du preparatif de leur festin, mis en lumire par le seigneur du Rouge et
Noir, adressant  tous joyeux sotz et aultres.

65. Epistre envoye par feu Henry, roy d'Angleterre,  Henry, son fils,
huytiesme de ce nom,  presant regnant audict royaulme (1512).

66. Le danger de se marier, par lequel on peut cognoistre les perils qui
en peuvent advenir, tesmoins ceux qui ont est les premiers trompez.

67. Le grant testament de Taste-Vin, roy des pions.

68. Le debat et procs de Nature et de Jeunesse,  deux personnages,
c'est assavoir Jeunesse, Nature. Avec les joyeulx commandemens de la
table et plusieurs nouveaulx ditis.

69. Les Omonimes, satire des moeurs corrompues de ce sicle, par Antoine
du Verdier, homme d'armes de la compagnie de monsieur le seneschal de
Lyon (1572).

70. L'art de rhetorique pour rimer en plusieurs sortes de rimes.

71. La resolution de Ny Trop Tost Ny Trop Tard Mari.

72. Les souhaitz des hommes.

73. Les souhaitz des femmes.

74. La voye de paradis, avec aucunes louanges de Nostre-Dame.

76. Le jaloux qui bat sa femme.

76. Les secrets et loix de mariage, par Jehan Divry.

77. Le songe dor de la Pucelle.

78. Les presomptions des femmes mondaines.

79. La deploration des trois Estatz de France sur l'entreprise des
Anglois et Suisses, par Pierre Vachot (1513).

80. Sermon joyeux de la patience des femmes obstines contre leurs
marys, fort joyeux et recreatif  toutes gens.

81. L'epistre du Chevalier gris  la trs noble et trs superillustre
princesse et trs sacre vierge Marie, fille et mre du trs grant et
trs souverain monarche universel Jesus de Nazareth.

82. Deploration et complaincte de la mre Cardine de Paris, cy-devant
gouvernante du Huleu, sur l'abolition d'iceluy.

83. L'Enfer de la mre Cardine.

Le tome IV contient:

84. La complainte douloureuse du Nouveau Mari.

85. La fontaine d'Amours et sa description. Nouvellement imprim.

86. La singerie des huguenots, marmots et guenons de la nouvelle
derrision Theodobezienne, contenant leurs arrests et sentences par
jugement de raison naturelle. Compose par Me Artus Desir (1574).

87. La doctrine des princes et des servans en court.

88. Pronostication generalle pour quatre cens quatre vingt-dix-neuf ans,
calcule sur Paris et autres lieux de mesme longitude. Imprime
nouvellement  Paris, mille cinq cens soixante et un.

89. L'Aigle qui a fait la poule devant le Coq  Landrecy. Imprim 
Lyon, chez le Prince, prs Nostre-Dame de Confort (par Claude Chapuis,
1543).

90. La deffaicte des faulx monnoyeurs, par Dadonville.

91. Les estrennes des filles de Paris, par Jean Divry.

92. Le sermon de l'Endouille.

93. La deploration de la cit de Genefve sur le faict des heretiques qui
l'ont tiranniquement opprime.

94. Le debat du Vin et de l'Eau (par Pierre Jamec).

95. La venue et resurrection de Bon-Temps, avec le bannissement de
Chire-Saison. A Lyon, par Grand Jean Pierre, prs Nostre Dame de
Confort.

96. Les moyens trs utiles et necessaires pour rendre le monde paisible
et faire revenir le Bon-Temps.

97. Le debat de la Dame et de l'Escuyer (par matre Henri Baude).

98. Epistre envoie de Paradis au trs chrestien roy de France Franois
premier du nom, de par les empereurs Pepin et Charlemagne, ses
magnifiques predecesseurs, et presente audit seigneur par le Chevallier
Transfigur, porteur d'icelle (1515).

99. Le testament d'un amoureux qui mourut par amour. Ensemble son
epitaphe, compos nouvellement.

100. Le De profundis des amoureux.

101. La fuitte des Bourguignons devant la ville de Bourg en Bresse, le
quinziesme d'octobre mil cinq cens cinquante sept, regnant Henry roy de
France, second du nom (1557).

102. Le triomphe de trs haulte et puissante dame Verolle, royne du Puy
d'Amours, nouvellement compos par l'inventeur des menus plaisirs
honnestes. Lyon, Franois Juste, 1539.

103. Le pourpoinct fermant  boutons.

104. Description de la prinse de Calais et de Guynes, compose par forme
et stile de procs par M. G. de M... A Paris, chez Barbe Regnault.

105. Hymne  la louange de Monseigneur le duc de Guyse, par Jean de
Amelin. A Paris, en la boutique de Federic Morel, 1558.

106. Epitaphe de la ville de Calais, faicte par Anthoine Fauquel, natif
de la ville d'Amiens, plus une chanson sur la prinse dudict Calais (par
Jacques Pierre, dit Chteau-Gaillard). A Paris, par Jean Caveiller,
1558.

107. Le discours du testament de la prinse de la ville de Guynes,
compos par maistre Anthoine Fauquel, prebstre, natif de la ville et
cit d'Amiens. A Paris,  l'imprimerie d'Olivier de Harsy, 1558.

108. Ballade sur la mode des haulx bonnets.

Le tome V contient:

109. Le Debat de la Demoiselle et de la Bourgoise, nouvellement imprim
 Paris, trs bon et joeulx.

110. La Complainte de France. Imprim nouvellement. 1568.

111. Ode sacre de l'Eglise franoyse sur les misres de ces troubles
huictiesmes depuis vingt-cinq ans en a. Imprime nouvellement. 1586.

112. Les trois Mors et les trois Vifz, avec la Complaincte de la
Damoyselle.

113. Le Caquet des bonnes Chamberires, declairant aulcunes finesses
dont elles usent envers leurs maistres et maistresses. Imprim par le
commandement de leur secretaire maistre Pierre Babillet, avec la manire
pour connoistre de quel boys se chauffe Amour.

114. La presentation de mes seigneurs les Enfants de France, faicte par
trs haulte princesse madame Alienor, royne de France, avec
l'accomplissement de la paix et proufitz de mariage. Avec privilge
(1530).

115. La Complainte du commun peuple  l'encontre des boulangers qui font
du petit pain et des taverniers qui brouillent le bon vin, lesquelz
seront damnez au grant diable s'ilz ne s'amendent. Avec la louange de
tous ceux qui vivent bien et la chanson des brouilleurs de vin. A Paris,
pour Nicolas le Heudier, rue Saint Jacques, prs le collge de
Marmontier.

116. Le Dict des pays, avec les Conditions des femmes et plusieurs
autres belles balades.

117. La Complainte de Venise (1508).

118. L'Amant despourveu de son esperit, escripvant  sa mye, voulant
parler le courtisan, avec la reponse de la dame. On les vend  Paris en
la rue Neufve Notre-Dame,  l'ansaigne Sainct Nicolas.

119. Le grand regret et complainte du preux et vaillant capitaine Ragot,
trs scientifique en l'art de parfaicte belistrerie (avec une note
historique de l'diteur sur Ragot).

120. Le testament de Jehan Ragot.

121. Dialogue plaisant et recreatif entremesl de plusieurs discours
plaisans et facetieux en forme de coq  l'asne.

122. Le rousier des Dames, sive le Pelerin d'amours, nouvellement
compos par Messire Bertrand Desmarins de Masan.

123. Les Ditz et ventes d'amours.

124. La Prognostication des prognostications, non seulement de ceste
presente anne M.D.XXXVII, mais aussi des aultres  venir, voire de
toutes celles qui sont passes, compose par maistre Sarcomoros, natif
de Tartarie, et secretaire du trs illustre et trs puissant roy de
Cathai, serf de vertus. M.D.XXXVII.

125. Deploration sur le trespas de trs noble princesse Madame
Magdelaine de France, royne d'Escoce. Au Palais, par Gilles Corrozet et
Jehan Andr, libraires. Avec privilge (1537).

126. La Deploration de Robin (1556).

127. Le debat de deux Damoyselles, l'une nomme la Noire et l'autre la
Tanne.

128. La grant malice des Femmes.

129. Les Merveilles du monde selon le temps qui court, une ballade
Francisque, et une aultre ballade de l'esperance des Hennoyers.

Le tome VI est sous presse.

OEuvres de Jehan Regnier. 1 vol. 5 fr.

Le Livre de Matheolus et le Rebours de Matheolus. 2 vol. 10 fr.

Posies de Martial de Paris dit d'Auvergne. 1 vol. 5 fr.

* OEuvres de Guillaume Coquillart, revues et annotes par M. Charles
d'Hricault. 2 volumes. 10 fr.

Posies de Guillaume Cretin, 1 vol. 5 fr.

OEuvres compltes de Pierre Gringore, avec des notes par MM. Anatole de
Montaiglon et Charles d'Hricault. 4 vol. 20 fr.

* OEuvres compltes de Roger de Collerye. Edition revue et annote par
M. Charles d'Hricault. 1 vol. 5 fr.

* Posies de Bonaventure des Periers, suivies du Cymbalum mundi, revues
sur les ditions originales et annotes par M. Louis Lacour, 1 vol. 5
fr.

      Voyez Page 35 de Ce Catalogue.

OEuvres de Clment Marot, de Jean Marot et de Michel Marot, avec
variantes et notes par M. Georges Guiffrey. 4 vol. 20 fr.

Poesies d'Etienne Dolet. 1 vol. 5 fr.

OEuvres compltes de Marguerite D'Angoulme, reine de Navarre. 2 vol. 10
fr.

      Voy. page 35 de ce catalogue.

Posies de Franois Ier. 1 vol. 5 fr.

OEuvres de Jacques Tahureau. 2 vol. 10 fr.

OEuvres de Mellin de Saint-Gelais, avec un commentaire indit de Bernard
de la Monnoye. 2 vol. 10 fr.

OEuvres de Joachim du Bellay, revues et annotes par M. J. Boulmier. 2
vol. 10 fr.

Posies d'Olivier de Magny. 2 vol. 10 fr.

OEuvres de Louise Lab. 1 vol. 5 fr.

Posies de Jacques Grevin. 2 vol. 10 fr.

Posies de Jacques Pelletier, du Mans. 2 volumes. 10 fr.

Posies de Remy Belleau. 2 vol. 10 fr.

Posies d'Amadis Jamyn. 2 vol. 10 fr.

* OEuvres compltes de Ronsard, avec variantes et notes par M. Prosper
Blanchemain. Chaque volume. 5 fr.

      L'dition formera six volumes  5 fr. Les tomes I et II sont
      en vente.

OEuvres de J.A. de Baf. 2 vol. 10 fr.

OEuvres de Philippe Desportes. 2 vol. 10 fr.

OEuvres de Vauquelin de la Fresnaye. 2 vol. 10 fr.

OEuvres de Bertaut. 2 vol. 10 fr.

* OEuvres de Mathurin Regnier, avec les commentaires revus et corrigs,
prcdes de l'Histoire de la Satire en France, pour servir de discours
prliminaire, par M. Viollet le Duc. 1 vol. 5 fr.

      Le travail de M. Viollet Le Duc, publi pour la premire
      fois en 1822, a t revu et modifi par lui pour la nouvelle
      dition. L'Histoire de la satire a reu des additions.

* Les Tragiques, de Thodore-Agrippa d'Aubign. Edition annote par M.
Ludovic Lalanne. 1 vol. 5 fr.

* OEuvres compltes de Thophile, revues et annotes par M. Alleaume. 2
vol. 10 fr.

OEuvres compltes de Malherbe. 2 vol. 10 fr.

OEuvres de Maynard. 1 vol. 5 fr.

Posies de Sarazin. 1 vol. 5 fr.

* OEuvres compltes de Saint-Amant, revues et annotes par Ch. L. Livet.
2 vol. 10 fr.

      Cette dition est le rsultat d'un travail de plusieurs
      annes. M. Livet a runi dans ces deux volumes tous les
      ouvrages de Saint-Amant, imprims et indits. De nombreuses
      notes expliquent les allusions, claircissent les passages
      difficiles, et font connatre les nombreux personnages
      nomms dans ces oeuvres.

Posies de matre Adam Billaut. 2 vol. 10 fr

* OEuvres compltes de Racan, revues et annotes par M. Tenant de
Latour. 2 vol. 10 fr.

Posies du chevalier de Cailly. 1 vol. 5 fr.

* Extrait abrg des vieux Memoriaux de l'abbaye de
Saint-Aubin-des-Boys, en Bretagne. 1 vol. 2 fr.

      Epuis.

* OEuvres de Chapelle et de Bachaumont. Nouvelle dition, revue et
corrige sur les meilleurs textes, notamment sur l'dition de 1732,
prcde d'une notice par M. Tenant De Latour. 1 vol. 4 fr.

Posies de Furetire. 1 vol. 5 fr.

OEuvres de Segrais. 2 vol. 10 fr.

OEuvres compltes de La Fontaine, revues et annotes par M.
Marty-Laveaux. Tome II (Contes et nouvelles). 5 fr.

      L'dition formera quatre volumes.

OEuvres de Boileau, commentes par les collaborateurs de la Bibliothque
Elzevirienne.

* OEuvres choisies de Senec, revues sur les diverses ditions et sur
les manuscrits originaux, par M. E. Chasles et P. A. Cap. 1 vol. 5 fr.

* OEuvres posthumes de Senec, publies d'aprs les manuscrits
autographes, par M. Emile Chasles et P. A. Cap. 1 vol. 5 fr.

La Fleur des Chansons, d'aprs les livres manuscrits et imprims.

Recueil des Noels composs dans les divers idiomes de la France, par M.
Albert de la Fizelire. 3 vol. 15 fr.

                             III. THATRE.

Recueil de pices relatives  l'histoire du thtre en France, 1 vol. 5
fr.

* Ancien thtre franois, ou Collection des ouvrages dramatiques les
plus remarquables depuis les mystres jusqu' Corneille, publi avec des
notices et claircissements. 10 volumes. Chaque vol. 5 fr.

Les trois premiers volumes sont la reproduction d'un recueil unique,
conserv au Muse Britannique,  Londres, contenant 64 pices, dont
voici les titres:

Tome I.

1. Le Conseil du Nouveau mari,  deux personnages, c'est assavoir: le
Mary et le Docteur.

2. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse, du Nouveau mari qui ne
peult fournir  l'appoinctement de sa femme,  quatre personnages, c'est
assavoir: le Nouveau Mari, la Femme, la Mre et le Pre.

3. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse, de l'Obstination des
femmes,  deux personnaiges, c'est assavoir: le Mari et la Femme.

4. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse, du Cuvier,  troys
personnages, c'est assavoir: Jaquinot, sa Femme et la Mre de sa femme.

5. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse,  troys personnages,
c'est assavoir: Jolyet, la Femme et le Pre.

6. Farce nouvelle,  cinq personnaiges, des Femmes qui font refondre
leurs maris, c'est assavoir: Thibault, Collart, Jennette, Pernette et le
Fondeur.

7. Farce nouvelle et fort joyeuse du Pect,  quatre personnages, c'est
assavoir: Hubert, la Femme, le Juge et le Procureur.

8. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse, des Femmes qui demandent
les arrerages de leurs maris, et les font obliger par nisi,  cinq
personnages, c'est assavoir: le Mary, la Dame, la Chambrire et le
Voysin.

9. Farce nouvelle d'ung Mary jaloux qui veult esprouver sa femme, 
quatre personnages, c'est assavoir: Colinet, la Tante, le Mary et sa
Femme.

10. Farce moralise,  quatre personnaiges, c'est assavoir: deux Hommes
et leurs deux Femmes, dont l'une a malle teste et l'autre est tendre du
cul.

11. Farce nouvelle et fort joyeuse,  quatre personnages, c'est
assavoir: le Mary, la Femme, le Badin qui se loue et l'Amoureux.

12. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse, de Pernet qui va au vin,
 troys personnaiges, c'est assavoir: Pernet, sa Femme et l'Amoureux.

13. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse, d'un Amoureux,  quatre
personnages, c'est assavoir: l'Homme, la Femme, l'Amoureux et le
Mdecin.

14. Colin qui loue et despite Dieu, en ung moment  cause de sa femme, 
troys personnages, c'est assavoir: Colin, sa Femme et l'Amant.

15. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse,  quatre personnaiges,
c'est assavoir: le Gentilhomme, Lison, Naudet, la Damoyselle.

16. Farce nouvelle  troys personnages, c'est assavoir: le Badin, la
Femme et la Chambrire.

17. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse, de Jeninot qui fist un
roy de son chat, par faulte d'autre compagnon, en criant: Le roy boit!
et monta sur sa maistresse pour la mener  la messe,  troys
personnaiges, c'est assavoir: le Mary, la Femme et Jeninot.

18. Farce nouvelle de frre Guillebert, trs bonne et fort joyeuse, 
quatre personnages, c'est assavoir: Frre Guillebert, l'Homme vieil, sa
Femme jeune, la Commre.

19. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse, de Guillerme qui mangea
les figues du cur,  quatre personnaiges, c'est assavoir: le Cur,
Guillerme, le Voysin et sa Femme.

20. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse, de Jenin filz de rien, 
quatre personnaiges, c'est assavoir: la Mre et Jenin, son fils, le
Prestre et ung Devin.

21. La Confession Margot,  deux personnaiges, c'est assavoir: le Cur
et Margot.

22. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse, de George le Veau, 
quatre personnaiges, c'est assavoir: George le Veau, sa Femme, le Cur
et son Clerc.

TOME II.

23. Sermon joyeux de bien boire,  deux personnaiges, c'est assavoir: le
Prescheur et le Cuysinier.

24. Farce nouvelle, trs bonne et trs joyeuse, de la Rsurrection de
Jenin-Landore,  quatre personnaiges, c'est assavoir: Jenin, sa Femme,
le Cur et le Clerc.

25. Farce nouvelle, fort joyeuse, du Pont aux Asgnes,  quatre
personnages, c'est assavoir: Le Mary, la Femme, Messire Domine de et le
Boscheron.

26. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse,  troys personnages,
d'un Pardonneur, d'un Triacleur et d'une Tavernire, c'est assavoir: le
Triacleur, le Pardonneur et la Tavernire.

27. Farce nouvelle du Past et de la Tarte,  quatre personnaiges, c'est
assavoir: deux Coquins, le Paticier et sa Femme.

28. Farce nouvelle de Mahuet, badin, natif de Baignolet, qui va  Paris
au march pour vendre ses oeufz et sa cresme, et ne les veult donner
sinon au pris du march, et est  quatre personnages, c'est assavoir:
Mahuet, sa Mre, Gaultier et la Femme.

29. Farce nouvelle et fort joyeuse des Femmes qui font escurer leurs
chaulderons et deffendent que on ne mette la pice auprs du trou, 
troys personnages, c'est assavoir: la premire Femme, la seconde et le
Maignen.

30. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse,  troys personnages,
d'un Chauldronnier, c'est assavoir: l'Homme, la Femme et le
Chauldronnier.

31. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse,  trois personnaiges,
c'est assavoir: le Chauldronnier, le Savetier et le Tavernier.

32. Farce joyeuse, trs bonne et recreative pour rire, du Savetier, 
troys personnaiges, c'est assavoir: Audin, savetier; Audette, sa Femme,
et le Cur.

33. Farce nouvelle d'ung Savetier nomm Calbain, fort joyeuse, lequel se
maria  une savetire,  troys personnaiges, c'est assavoir: Calbain, la
Femme et le Galland.

34. Farce nouvelle,  quatre personnaiges, c'est assavoir: le
Cousturier, Esopet, le Gentilhomme et la Chambrire.

35. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse,  trois personnaiges,
c'est assavoir: Maistre Mimin le Gouteux, son varlet Richard le Pel,
sourd, et le Chaussetier.

36. Farce nouvelle d'ung Ramoneur de chemines, fort joyeuse,  quatre
personnaiges, c'est assavoir: le Ramoneur, le Varlet, la Femme et la
Voysine.

37.      Sermon joyeux et de grande value
         A tous les foulx qui sont dessoubz la nue,
         Pour leur monstrer  saiges devenir,
         Moyennant ce que, le temps advenir,
         Tous sotz tiendront mon conseil et doctrine,
         Puis congnoistront clerement, sans urine,
         Que le monde pour sages les tiendra
         Quand ils auront de quoy: notez cela.

38. Sottie nouvelle,  six personnaiges, c'est assavoir: le Roy des
Sotz, Triboulet, Mitouflet, Sottinet, Coquibus, Guippelin.

39. Sottie nouvelle,  cinq personnages, des Trompeurs, c'est assavoir:
Sottie, Teste Verte, Fine Mine, Chascun et le Temps.

40. Farce nouvelle, trs bonne, de Folle Bobance,  quatre personnaiges,
c'est assavoir: Folle Bobance, le premier Fol, gentilhomme; le second
Fol, marchant, et le tiers Fol, laboureux.

41. Farce joyeuse, trs bonne,  deux personnaiges, du Gaudisseur qui se
vante de ses faictz, et ung Sot qui lui respond au contraire, c'est
assavoir: le Gaudisseur et le Sot.

42. Farce nouvelle, trs bonne et fort recreative pour rire, des cris de
Paris,  troys personnaiges, c'est assavoir: le premier Gallant, le
second Gallant et le Sot.

43. Farce nouvelle du Franc Archier de Baignolet.

44. Farce joyeuse de Maistre Mimin,  six personnaiges, c'est assavoir:
le Maistre d'escolle; Maistre Mimin, estudiant; Raulet, son pre;
Lubine, sa mre; Raoul Machue, et la Bru Maistre Mimin.

45. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse,  troys personnaiges, de
Pernet qui va  l'escolle, c'est assavoir: Pernet, la Mre, le Maistre.

46. Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse,  troys personnaiges,
c'est assavoir: la Mre, le Filz et l'Examinateur.

47. Farce nouvelle de Colin, filz de Thevot le Maire, qui vient de
Naples et amne ung Turc prisonnier,  quatre personnaiges, c'est
assavoir: Thevot le Mre, Colin son filz, la Femme, le Pelerin.

48. Farce nouvelle,  trois personnaiges, c'est assavoir: Tout Mesnaige,
Besogne faicte, la Chamberire qui est malade de plusieurs maladies,
comme vous verrez ci dedans, et le Fol qui faict du mdecin pour la
guarir.

49. Le Debat de la Nourrice et de la Chamberire,  troys personnaiges,
c'est assavoir: la Nourrisse, la Chamberire, Johannes.

50. Farce nouvelle des Chamberires qui vont  la messe de cinq heures
pour avoir de l'eaue beniste,  quatre personnaiges, c'est assavoir:
Domine Johannes, Troussetaqueue, la Nourrice et Saupiquet.

TOME III.

51. Moralit nouvelle des Enfans de Maintenant, qui sont des escoliers
de Jabien, qui leur monstre  jouer aux cartes et aux dez et entretenir
Luxures, dont l'ung vient  Honte, et de Honte  Desespoir, et de
Desespoir au gibet de Perdition, et l'aultre se convertist  bien faire.
Et est  treize personnages, c'est assavoir: le Fol, Maintenant,
Mignotte, Bon Advis, Instruction, Finet, premier enfant; Malduict,
second enfant; Discipline, Jabien, Luxure, Honte, Desespoir, Perdition.

52.      Moralit nouvelle, contenant
         Comment Envie, au temps de Maintenant,
         Fait que les Frres que Bon Amour assemble
         Sont ennemys et ont discord ensemble,
         Dont les parens souffrent maint desplaisir,
         Au lieu d'avoir de leurs enfans plaisir.
         Mais  la fin Remort de conscience,
         Vueillant user de son art et science,
         Les fait renger en paix et union
         Et tout leur temps vivre en communion.

A neuf personnaiges, c'est assavoir: le Preco, le Pre, la Mre, le
premier Filz, le second Filz, le tiers Filz, Amour fraternel, Envie, et
Remort de conscience.

53. Moralit nouvelle d'ung Empereur qui tua son nepveu qui avoit prins
une fille  force; et comment, ledict Empereur estant au lict de la
mort, la sainte Hostie luy fut apporte miraculeusement. Et est  dix
personnaiges, c'est assavoir: l'Empereur, le Chappelain, le Duc, le
Conte, le Nepveu de l'Empereur, l'Escuyer, Bertaut et Guillot,
serviteurs du Nepveu; la Fille viole, la Mre de la Fille, avec la
sainte Hostie qui se prsenta  l'Empereur.

54. Moralit ou histoire rommaine d'une Femme qui avoit voulu trahir la
cit de Romme, et comment sa Fille la nourrit six sepmaines de son lait
en prison,  cinq personnaiges, c'est assavoir: Oracius, Valerius, le
Sergent, la Mre et la Fille.

55. Farce nouvelle, fort joyeuse et morale,  quatre personnaiges, c'est
assavoir: Bien Mondain, Honneur spirituel, Pouvoir Temporel et la Femme.

56. Farce nouvelle, trs bonne, morale et fort joyeuse,  troys
personnaiges, c'est assavoir: Tout, Rien et Chascun.

57. Bergerie nouvelle, fort joyeuse et morale, de Mieulx que devant, 
quatre personnaiges, c'est assavoir: Mieulx que devant, Plats Pays,
Peuple pensif et la Bergire.

58. Farce nouvelle moralise des Gens Nouveaulx qui mangent le monde et
le logent de mal en pire,  quatre personnaiges, c'est assavoir: le
premier Nouveau, le second Nouveau, le tiers Nouveau et le Monde.

59. Farce nouvelle,  cinq personnaiges, c'est assavoir: Marchandise et
Mestier, Pou d'Acquest, le Temps qui court et Grosse Despense.

60. La vie et l'histoire du Maulvais Riche,  traize personnaiges, c'est
assavoir: le Maulvais Riche, la Femme du Maulvais Riche, le Ladre, le
Prescheur, Trotemenu, Tripet, cuisinier; Dieu le Pre, Raphal, Abraham,
Lucifer, Sathan, Rahouart, Agrappart.

61. Farce nouvelle des Cinq Sens de l'Homme, moralise et fort joyeuse
pour rire et recrative, et est  sept personnaiges, c'est assavoir:
l'Homme, la Bouche, les Mains, les Yeulx, les Piedz, l'Ouye et le Cul.

62. Dbat du Corps et de l'Ame.

63. Moralit nouvelle, trs bonne et trs excellente, de Charit, ou est
demontr les maulx qui viennent aujourd'huy au Monde par faulte de
Charit,  douze personnaiges: le Monde, Charit, Jeunesse, Vieillesse,
Tricherie, le Pouvre, le Religieux, la Mort, le Riche Avaricieux et son
Varlet, le Bon Riche vertueux et le Fol.

64. Le Chevalier qui donna sa Femme au Dyable,  dix personnaiges, c'est
assavoir: Dieu le Pre, Nostre Dame, Gabriel, Raphael, le Chevalier, sa
Femme, Amaury, escuyer; Anthenor, escuyer; le Pipeur et le Dyable.

Le tome IV contient les oeuvres dramatiques d'Etienne Jodelle; les
Esbahis, de Jacques Grevin; la Reconnue, de Remy Belleau.--Les tomes V
et VI contiennent les huit premires comdies de Pierre de Larivey. La
dernire pice fait partie du tome VII, qui contient en outre les
Contens, par Odet de Tournebu; les Neapolitaines, par Franois
d'Amboise; les Dguisez, par Jean Godard; la nouvelle Tragi-comique du
Capitaine Lasphrise.--Le tome VIII contient Tyr et Sidon, par Jean de
Schelandre; les Corrivaux, par Pierre Troterel, sieur d'Aves;
l'Impuissance, par Veronneau; Alizon, par L. C. Discret.--Le tome IX
contient la Comdie des proverbes, la Comdie de chansons, la Comdie
des comdies, la Comdie des comdiens, de Gougenot, le Galimatias de
Deroziers-Beaulieu.--Le tome X et dernier contient un Glossaire.

Recueil gnral des farces qui ne font point partie de l'Ancien thetre
franais, publi d'aprs les manuscrits et les imprims par M. A. de
Montaiglon. 5 vol. 25 fr.

Mystre de la Passion, par Arnoul Grban, publi d'aprs les manuscrits
par MM. C. d'Hricault et L. Moland. 3 vol. l5 fr.

*Les Comdies de Pierre de Larivey, Champenois, 2 vol. 20 fr.

      Ces deux volumes contiennent les neuf comdies de Pierre de
      Larivey. C'est un tirage  part,  cent exemplaires, avec
      titre particulier, des tomes V et VI et de partie du tome
      VII de l'Ancien thtre franois.

* Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille, par M. J. Taschereau.
1 vol. 5 fr.

      Introduction aux OEuvres compltes de Pierre Corneille.

OEuvres compltes de Pierre Corneille, publies d'aprs le systme
orthographique de l'auteur et annotes par M. J. Taschereau. 6 vol. 30
fr.

      Le tome Ier paratra incessamment.

OEuvres compltes de Molire, revues et annotes par M. J. Taschereau. 4
vol. 20 fr.

OEuvres compltes de Jean Racine, revues et annotes par M. Emile
Chasles. 2 vol. 10 fr.

Thetre historique, ou Recueil de pices anciennes relatives 
l'histoire de France, avec des notes. 2 vol. 10 fr.

                              IV. ROMANS.

* Melusine, par Jehan d'Arras; nouvelle dition, publie d'aprs
l'dition originale de Genve, 1478, in-fol., par M. Ch. Brunet. 1 vol.
5 fr.

* Le Roman de Jehan de Paris, publi d'aprs les premires ditions, et
prcd d'une notice par M. Emile Mabille. 1 vol. 3 fr.

* Le Roman bourgeois, ouvrage comique, par Antoine Furetire. Nouvelle
dition, avec des notes historiques et littraires par M. Edouard
Fournier, prcde d'une Notice par M. Ch. Asselineau. 1 Vol. 5 fr.

      Le Roman bourgeois, dcri au XVIIe sicle par les ennemis
      de l'auteur, mal rimprim au XVIIIe, tait  peine connu au
      XIXe. L'dition publie par MM. Asselineau et Fournier a
      rvl  nos contemporains un des livres les plus senss,
      les plus amusants, les mieux crits, du sicle de Louis XIV,
      le plus prcieux peut-tre pour l'tude des moeurs
      bourgeoises et littraires  cette poque.

* Le Roman comique, par Scarron, revu et annot par M. Victor Fournel. 2
vol. 10 fr.

* Histoire amoureuse des Gaules, par Bussy-Rabutin, revue et annote par
M. Paul Boiteau, suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle,
recueillis et annots par M. C.-l. Livet. 3 vol. 15 fr.

      Deux volumes sont en vente.

* Six mois de la vie d'un jeune homme (1797), par Viollet le Duc. 1 vol.
4 fr.

Les Aventures de Don Juan de Vargas, racontes par lui-mme, traduites
de l'espagnol, sur le manuscrit indit, par Charles Navarin. 1 vol. 3
fr.

      A tort ou  raison, on regarde gnralement cet ouvrage
      comme un livre apocryphe, un pastiche, une imitation des
      romans de Le Sage et des contes de Voltaire. Ajoutons qu'on
      dclare l'imitation trs heureuse; partant, le livre d'une
      lecture agrable et facile, crit avec beaucoup d'esprit et
      de talent.

                       V. CONTES ET NOUVELLES.

* Hitopadsa, ou l'Instruction utile, recueil d'apologues et de contes,
traduit du sanscrit, avec des notes historiques et littraires et un
Appendice contenant l'indication des sources et des imitations, par M.
Ed. Lancereau, membre de la Socit Asiatique. 1 vol. 5 fr.

      On trouve dans ce volume beaucoup de fables et de contes qui
      ont pass dans les littratures modernes, particulirement
      dans la ntre.

* Nouvelles franoises en prose, du XIIIe sicle, avec Notices et notes
par MM. Moland et Ch. d'Hricault. 1 vol. 5 fr.

Nouvelles franoises en prose, du XIVe sicle, publies par les mmes. 1
vol. 5 fr.

Nouvelles franoises en prose, du XVe sicle, publies par les mmes. 1
vol. 5 fr.

* Le Livre du chevalier de la Tour Landry, pour l'enseignement de ses
filles, publi par M. A. de Montaiglon. 1 vol. 5 fr.

      Voyez page 9 de ce catalogue.

Le Violier des histoires romaines, ancienne traduction franoise des
Gesta Romanorum. 2 volumes. 10 fr.

* Les Cent nouvelles nouvelles, publies d'aprs le seul manuscrit
connu, avec introduction et notes par M. Thomas Wright, membre
correspondant de l'Institut de France. 2 vol. 10 fr.

Recueil de petits contes latins, tirs des manuscrits et annots par M.
Thomas Wright, 1 vol. 5 fr.

* Morlini novell, fabul et Comoedia. Editio tertia, emendata et aucta.
1 vol. 5 fr.

      Ouvrage peu connu, par suite de l'extrme raret des
      ditions prcdentes, et prcieux pour l'histoire des contes
      et des fables. La Comdie a trait  l'expdition envoye par
      Louis XII  la conqute du royaume de Naples.

Les Contes de Pogge, Florentin. Traduction franaise du XVe sicle, 1
vol. 5 fr.

Les nouvelles recreations et joyeux devis de Bonaventure Des Periers,
revus sur les ditions originales et annotes par M. Louis Lacour, 1
vol. 5 fr.

      Tome II des Oeuvres. Voy. page 35.

L'Heptameron de la reine de Navarre. 2 volumes. 10 fr.

      Voy. page 35 de ce catalogue.

Propos rustiques, Baliverneries, contes et discours d'Eutrapel, par Noel
du Fal, sieur de la Hrissaye. 2 vol. 10 fr.

Les Seres de Guillaume Bouchet. 3 vol. 15 fr.

Le Decameron de Boccace, traduction d'Antoine Le Maon. 2 vol. 10 fr.

* Les facetieuses nuits du seigneur Straparole, traduites par Jean
Louveau et Pierre de Larivey. 2 vol. 10 fr.

La Philosophie fabuleuse, par Pierre de Larivey, dition revue et
annote par M. Ed. Lancereau. 1 vol. 5 fr.

                             VI. FACTIES.

* Morlini novell, fabul et comoedia. Editio tertia, emendata et aucta.
1 vol. 5 fr.

      Voy. page 31 de ce catalogue.

* Les quinze Joyes de mariage. 2e dition, de la Bibliothque
elzevirienne, conforme au manuscrit de la Bibliothque publique de
Rouen, avec les variantes des anciennes ditions et des notes. 1 vol. 3
fr.

      Cet ouvrage si remarquable, qu'on attribue  l'auteur du
      Petit Jehan de Saintr, Antoine de la Sale, a toujours eu de
      nombreux admirateurs, au nombre desquels se trouvent
      Rabelais et Molire. Il a t imprim plusieurs fois;
      l'diteur a reconnu l'existence de quatre textes diffrents,
      tous plus ou moins tronqus. En s'aidant des anciennes
      ditions et du manuscrit de la Bibliothque publique de
      Rouen, il est parvenu  rtablir le texte tel qu'il a d
      sortir de la plume de l'auteur. Les variantes recueillies 
      la fin du volume justifient pleinement ce travail, et les
      notes places au bas des pages rendent l'intelligence du
      texte facile aux personnes mme les moins verses dans la
      connaissance de notre littrature du moyen ge.

* Les Evangiles des Quenouilles. Nouvelle dition, revue sur les
ditions anciennes et les manuscrits, avec Prface, Glossaire et Table
analytique. 1 vol. 3 fr.

      Ceci n'est pas seulement un livre amusant: c'est encore un
      des livres les plus prcieux pour l'histoire des moeurs, des
      opinions et des prjugs... C'est le rpertoire le plus
      curieux des croyances, des erreurs et des prjugs rpandus
      au moyen ge parmi le peuple. (Extrait de la Prface.)

* La Nouvelle Fabrique des excellens traits de vrit, par Philippe
d'Alcripe, sieur de Neri en Verbos. Nouvelle dition, augmente des
Nouvelles de la terre de Prestre Jehan. 1 volume. 4 fr.

      Cet ouvrage, de la fin du XVIe sicle, est le type et la
      source de ces nombreuses histoires o l'exagration joue un
      si grand rle. De ce volume viennent en droite ligne les
      Facetieux devis et plaisans contes du sieur du Moulinet, les
      histoires, de M. de Crac et de sa famille, et les clbres
      Aventures du baron de Mnchhausen. En somme, c'est un livre
      fort amusant, et qui fait connatre un des cts de l'esprit
      railleur de nos pres.

Oeuvres de Rabelais, seule dition conforme aux derniers textes revus
par l'auteur, avec les variantes des anciennes ditions, des notes et un
Glossaire. 2 vol. 10 fr.

Les Contes de Pogge, florentin, traduction franaise du XVe sicle. 1
vol. 5 fr.

      Voy. page 31 de ce catalogue.

Les Bigarrures et touches du seigneur des Accords, avec les contes du
sieur Gaulard et les Escraignes dijonnoises. 2 vol. 10 fr.

Tabarin, 2 vol. 10 fr.

Bruscambille. 2 vol. 10 fr.

* Recueil general des Caquets de l'Accouche. Nouvelle dition, revue
sur les pices originales et annote par M. Edouard Fournier, avec une
Introduction par M. Le Roux de Lincy. 1 vol. 5 fr.

      Dans cet ouvrage, les moeurs, les usages, les abus du
      premier quart du XVIIe sicle, sont passs en revue avec
      autant de libert que de malice. Grce aux notes dont cette
      dition est accompagne, ce livre factieux sera dsormais
      un de ceux que l'on consultera avec le plus de fruit sur
      l'histoire du temps.

* Le Dictionnaire des Pretieuses, par le sieur de Somaize. Nouvelle
dition, augmente de divers opuscules du mme auteur relatifs aux
Prcieuses, et d'une clef historique et anecdotique par M. C. L. Livet.
2 vol. 10 fr.

                     VII. POLYGRAPHES ET MLANGES.

Oeuvres compltes de Pierre de Bourdeilles abb de Branthome, et d'Andr
de Bourdeilles, son frre an, publies pour la premire fois selon le
plan de l'auteur, augmentes de nombreux fragments indits, et annotes
par M. Prosper Mrime, de l'Acadmie franaise, et M. Louis Lacour,
archiviste palographe.

OEuvres compltes de Marguerite d'Angoulme, reine de Navarre. 4 vol. 20
fr.

      OEuvres diverses, 2 vol.--Heptameron, 2 vol.

OEuvres franaises de Bonaventure Des Periers, revues sur les ditions
originales et annotes par M. Louis Lacour. 2 vol. 10 fr.

      Tome I: Posies, Cymbalum Mundi, Opuscules.--Tome II:
      Nouvelles Recreations et joyeux devis.

OEuvres compltes de la Fontaine, revues et annotes par M.
Marty-Laveaux. 4 volumes. 20 fr.

      Le tome I contiendra les Fables, le tome II les Contes, les
      tomes III et IV le Thtre et les autres oeuvres.

Croniques des Samedis de Mlle de Scudry, recueillies par Conrart,
annotes par Pellisson-Fontanier, et publies par M. F. Feuillet de
Conches. 1 vol. 5 fr.

* Varits historiques et littraires, recueil de pices volantes rares
et curieuses, en prose et en vers, avec des notes par M. Edouard
Fournier. Tomes I  VII. Le volume, 5 fr.

      Le 1er volume contient:

      1. Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie
      du Roy, par Jean Gosselin, garde d'icelle librairie.

      2. Le Diogne franois, ou Les factieux discours dn vray
      anti-dotour comique blaisois.

      3. Histoires espouvautables de deux magiciens qui ont est
      estranglez par le diable, dans Paris, la semaine saincte.

      4. Discours faict au parlement de Dijon sur la presentation
      des Lettres d'abolition obtenues par Helne Gillet,
      condamne  mort pour avoir cel sa grossesse et sou fruict.

      5. Histoire veritable de la conversion et repentance d'une
      courtisane venitienne.

      6. Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et
      particulirement d'aucunes bourgeoises de Paris.

      7. La Chasse et l'Amour,  Lysidor.

      8. Dialogue fort plaisant et recreatif de deux marchands:
      l'un est de Paris et l'autre de Pontoise, sur ce que le
      Parisien l'avoit appel Normand.

      9. Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols
      et une Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient
      porter par les diables de ville en ville.

      10. Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la
      personne d'un favory de la cour d'Espagne.

      11. Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des fryes de
      la Roze-Croix.

      12. Role des prsentations faictes au Grand Jour de
      l'Eloquence franoise.

      13. Recit veritable du grand combat arriv sur mer, aux
      Indes Occidentales, entre la flotte espagnole et les navires
      hollandois, conduits par l'amiral Lhermite, devant la ville
      de Lyma, en l'anne 1624.

      14. Discours veritable de l'arme du trs vertueux et
      illustre Charles, duc de Savoye et prince de Piedmont,
      contre la ville de Genve.

      15. Histoire miraculeuse et admirable de la contesse de
      Hornoc, flamande, estrangle par le diable, dans la ville
      d'Anvers, pour n'avoir trouv son rabat bien godronn, le 15
      avril 1616.

      16. Discours au vray des troubles nagures advenus au
      royaume d'Arragon.

      17. Recit naf et veritable du cruel assassinat et horrible
      massacre commis le 26 aoust 1652, par la Compagnie des
      frippiers de la Tonnellerie, en la personne de Jean
      Bourgeois.

      18. Les Grands Jours tenus  Paris par M. Muet, lieutenant
      du petit criminel.

      19. La rvolte des Passemens.

      20. Ordonnance pour le faict de la police et reglement du
      camp.

      21. Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioch,
      au bout du Pont-Neuf.

      22. La prinse et deffaicte du capitaine Guillery.

      23. Le bruit qui court de l'Espouse.

      24. La conference des servantes de la ville de Paris.

      25. Le triomphe admirable observ en l'aliance de Betheleem
      Gabor, prince de Transilvanie, avec la princesse Catherine
      de Brandebourg.

      26. La descouverture du style impudique des courtisannes de
      Normandie  celles de Paris, envoye pour estrennes, de
      l'invention d'une courtisanne angloise.

      27. La Rubrique et fallace du monde.

      28. Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque.

      29. Les merveilles et les excellences du Salmigondis de
      l'aloyau, avec les Confitures renverses.

      Le second volume contient:

      1. Mmoire sur l'tat de l'Acadmie franoise, remis  Louis
      XIV vers l'an 1696.

      2. Le Miroir de contentement, baill pour estrenne  tous
      les gens mariez.

      3. Le Patissier de Madrigal en Espagne, estim estre Dom
      Carles, fils du roy Philippe.

      4. Discours sur l'apparition et faits pretendus de
      l'effroyable Tasteur, ddi  mesdames les poissonnires,
      harengres, fruitires et autres qui se lvent le matin
      d'auprs de leurs maris, par l'Angoulevent.

      5. La Destruction du nouveau moulin  barbe.

      6. Dissertation sur la vritable origine des moulins 
      barbe.

      7. Les cruels et horribles tormens de Balthazar Gerard,
      Bourguignon, vray martyr, souffertz en l'execution de sa
      glorieuse et memorable mort, pour avoir tu Guillaume de
      Nassau, prince d'Orenge.

      8. Histoire des insignes faussetez et suppositions de
      Francesco Fava, medecin italien.

      9. Histoire veritable et divertissante de la naissance de
      mie Margot et de ses aventures.

      10. Le caquet des poissonnires sur le departement du roy et
      de la cour.

      11. La Moustache des filous arrache, par le sieur du
      Laurens.

      12. Accident merveilleux et espouvautable du desastre arriv
      le 7 mars 1618 d'un feu inremediable lequel a brusl et
      consomm tout le Palais de Paris.

      13. Ordonnances generales d'amour.

      14. L'Adieu du plaideur  son argent.

      15. Rencontre et naufrage de trois astrologues judiciaires,
      Mauregard, J. Petit et P. Larivey, nouvellement arrivez en
      l'autre monde.

      16. Discours de l'inondation arrive au fauxbourg
      S.-Marcel-lez-Paris, par la rivire de Bivre, 1625.

      17. La Permission aux servantes de coucher avec leurs
      maistres, ensemble l'Arrst de la part de leurs maistresses.

      18. La muse infortune contre les froids amis du temps.

      19. Remonstrance aux nouveaux mariez et maries et ceux qui
      desirent de l'estre, ensemble pour cognoistre les humeurs
      des femmes.

      20. Le Tocsin des filles d'amour.

      21. Plaisant galimatias d'un Gascon et d'un Provenal,
      nommez Jacques Chagrin et Ruffin Allegret.

      22. Particularitez de la conspiration et la mort du
      chevalier de Rohan, de la marquise de Villars, de Van den
      Ende, etc.

      23. Cartels de deux Gascons et leurs rodomontades, avec la
      dissection de leur humeur espagnole.

      24. Le hazard de la blanque renvers et la consolation des
      marchands forains.

      25. Sermon du cordelier aux soldats, ensemble la responce
      des soldats au cordelier.

      26. L'ouverture des jours gras, ou l'entretien du carnaval.

      27. Histoire vritable du combat et duel assign entre deux
      demoiselles sur la querelle de leurs amours.

      28. L'innocence d'amour,  Lysandre.

      Le tome III contient:

      1. Placet des amans au roy contre les voleurs de nuit et les
      filoux.

      2. Reponse des filoux (par Mlle de Scudery).

      3. Recit veritable de l'attentat fait sur le precieux corps
      de N.-S. Jesus-Christ entre les mains du prestre disant la
      messe, le 24 mai 1649, en l'glise de Sannois.

      4. Histoire prodigieuse du fantome cavalier solliciteur qui
      s'est battu en duel le 27 janvier 1615, prs Paris.

      5. La chasse au vieil grognard de l'antiquit. 1622.

      6. L'Onophage, ou le mangeur d'asne, histoire veritable d'un
      procureur qui a mang un asne.

      7. Les Regrets des filles de joie de Paris sur le subject de
      leur bannissement.

      8. Histoire joyeuse et plaisante de M. de Basseville et
      d'une jeune demoiselle, fille du ministre de St-Lo, laquelle
      fut prise et emporte subtilement de la maison de la maison
      de son pre.

      9. L'ordre du combat de deux gentilshommes faict en la ville
      de Moulins, accord par le roy nostre sire.

      10. La Response des servantes aux langues calomnieuses qui
      ont froll sur l'ance du panier ce caresme; avec
      l'advertissement des servantes bien maries et mal pourveues
       celles qui sont  marier, et prendre bien garde  eux
      avant que de leur mettre en mesnage.

      11. Nouveau reglement general sur toutes sortes de
      marchandises et manufactures qui sont utiles et necessaires
      dans ce royaume, par de la Gomberdire.

      12. Le Trebuchement de l'ivrongne, par G. Colletet.

      13. Lettres nouvelles contenant le privilge et l'auctorit
      d'avoir deux femmes.

      14. Rgles, Statuts et Ordonnances de la caballe des filous
      reformez appuis huict jours dans Paris, ensemble leur
      police, estat, gouvernement, et le moyen de les cognoistre
      d'une lieue loing sans lunettes.

      i5. Privilge des Enfans Sans-Souci, qui donne lettre
      patente  madame la comtesse de Gosier Sall... pour aller
      et venir par sous les vignobles de France.

      i6. La Rencontre merveilleuse de Piedaigrette avec maistre
      Guillaume revenant des Champs-Elize, avec la genealogique
      des coquilberts.

      17. Le Ballieux des ordures du monde.

      18. Discours veritable des visions advenues au premier et
      second jour d'aoust 1589  la personne de l'empereur des
      Turcs, sultan Amurat, en la ville de Constantinople, avec
      les protestations qu'il a fait pour la manutention du
      christianisme.

      19. Le Pasquil du rencontre des cocus  Fontainebleau.

      20. Exemplaire punition du violement et assassinat commis
      par Franois de La Motte, lieutenant du sieur de Montestruc,
      en la garnison de Metz en Lorraine,  la fille d'un
      bourgeois de ladite ville, et execut  Paris le 5 dcembre
      1607.

      21. Le Satyrique de la cour, 1624.

      22. Les Estranges tromperies de quelques charlatans
      nouvellement arrivez  Paris, descouvertes aux despens d'un
      plaideur, par C. F. Dupp.

      23. La Pice de cabinet, ddie aux potes du temps (par E.
      Carneau).

      24. Privilges et reglemens de l'Archiconfrrie vulgairement
      dite des Cervelles emouques ou des Ratiers.

      26. Advis de Guillaume de la Porte, hotteux s halles de la
      ville de Paris.

      26. Les Misres de la femme marie, o se peuvent voir les
      peines et tourmens qu'elle reoit durant sa vie, mis en
      forme de stances par Mme Liebault.

      27. Les Privilges et fidelitez des Chastrez, ensemble la
      responce aux griefs proposez en l'arrest donn contre eux au
      profit des femmes.

      28. Le Pont-Neuf frond.

      29. La Tromperie faicte  un marchand par son apprenty,
      lequel coucha avec sa femme, qui avoit peur de nuict, et de
      ce qui en advint, avec le testament du martyr amoureux.

      30. Legat testamentaire du prince des Sots  M. C.
      d'Acreigne, Tullois, pour avoir descrit la dfaite de deux
      mille hommes de pied, avec la prise de vingt-cinq enseignes,
      par Monseigneur le duc de Guyse.

      31. Oraison funbre de Caresme prenant, compose par le
      serviteur du roy des Melons andardois.

      Le tome IV contient:

      1. Brief discours de la reformation des mariages.

      2. Les jeux de la cour.

      3. Songe.

      4. Le tableau des ambitieux de la cour, nouvellement trac
      par maistre Guillaume  son retour de l'autre monde.

      5. Lettre d'ecorniflerie et declaration de ceux qui n'en
      doivent jouir.

      6. L'estrange ruse d'un filou habill en femme, ayant dupp
      un jeune homme d'assez bon lieu soubs apparence de mariage.

      7. Le passe-port des bons beuveurs.

      8. Factum du procez d'entre messire Jean et dame Rene.

      9. Le purgatoire des hommes mariez, avec les peines et les
      tourmentz qu'ils endurent incessamment au subject de la
      malice et mechancet des femmes.

      10. Mmoire touchant la seigneurie du Pr-aux-Clercs,
      appartenant  l'Universit de Paris, pour servir
      d'instruction  ceux qui doivent entrer dans les charges de
      l'Universit.

      11. Histoire horrible et effroyable d'un homme plus
      qu'enrag qui a esgorg et mang sept enfans dans la ville
      de Chaalons en Champagne. Ensemble l'execution memorable qui
      s'en est ensuivie.

      12. L'entre de Gaultier Garguille en l'autre monde, pome
      satyrique.

      i3. Les estrennes du Gros Guillaume  Perrine, presentes
      aux dames de Paris et aux amateurs de la vertu.

      14. La lettre consolatoire escripte par le general de la
      compagnie des Crocheteurs de France  ses confrres, sur son
      restablissement au dessus de la Samaritaine du Pont-Neuf,
      narratifve des causes de son absence et voyages pendant
      icelle.

      15. Les plaisantes ephemerides et pronostications trs
      certaines pour six annes.

      16. Epitaphe du petit chien Lyco-phagos, par Courtault, son
      conculinaire et successeur en charge d'office,  toutes les
      legions des chiens academiques, par Vincent Denis
      Perigordien.

      17. La grande cruaut et tirannie exerce par Mustapha,
      nouvellement empereur de Turquie,  l'endroit des
      ambassadeurs chrestiens, tant de France, d'Espaigne et
      d'Angleterre. Ensemble tout ce qui s'est pass au tourment
      par luy exerc  l'endroit de son nepveu, lui ayant fait
      crever les yeux.

      18. Le different des Chapons et des Coqs touchant l'alliance
      des Poulles, avec la conclusion d'yceux.

      19. Recit en vers et en prose de la farce des Precieuses.

      20. Histoire miraculeuse de trois soldats punis divinement
      pour les forfaits, violences, irreverences et indignits par
      eux commises avec blasphmes execrables contre l'image de
      monsieur saint Antoine,  Soulcy, prs Chastillon-sur-Seine,
      le 21e jour de juin dernier pass (1576).

      21. Le fantastique repentir des mal mariez.

      22. Le grand procez de la querelle des femmes du faux-bourg
      Saint-Germain avec les filles du faux-bourg de Montmartre,
      sur l'arrive du regiment des Gardes. Avec l'arrest des
      commres du faux-bourg Saint-Marceau intervenu en ladicte
      cause.

      23. Les contre-veritez de la court, avec le dragon  trois
      testes.

      24. Le coq--l'asne, ou le pot aux roses, adress aux
      financiers.

      25. Traduction d'une lettre envoye  la reine d'Angleterre
      par son ambassadeur, surprise prs le Mouy par la garnison
      du Havre de Grce, 15 juin 1590.

      26. Remonstrance aux femmes et filles de la France. Extrait
      du prophte Esaye, au chapitre III de ses propheties.

      27. Histoire veritable du combat et duel assign entre deux
      demoiselles sur la querelle de leurs amours.

      28. L'Innocence d'amour,  Lysandre.

      Le tome V contient:

      i. Les Triolets du temps. 1649.

      2. Discours sur la mort du chapelier.

      3. Reglement d'accord sur la preference des savetiers
      cordonniers.

      4. L'OEuf de Pasques ou pascal,  M. le lieutenant civil,
      par Jacques de Fonteny.

      5. Catechisme des Courtisans, ou les Questions de la cour,
      et autres galanteries.

      6. Exil de Mardy-Gras.

      7. Ordre  tenir pour la visite des pauvres honteux.

      8. L'Anatomie d'un Nez  la mode, dedi aux bons beuveurs.

      9. Extrait de l'inventaire qui s'est trouv dans les coffres
      de M. le chevalier de Guise, par Mlle d'Entraigne, et mis en
      lumire par M. de Bassompierre.

      10. Les nouvelles admirables lesquelles ont envoyes les
      patrons des galles qui ont est transportes du vent en
      plusieurs et divers pays et ysles de la mer, et
      principalement s parties des Yndes.

      11. Le Gan de Jan Godard, Parisien.

      12. Discours de deux marchants fripiers et de deux
      tailleurs, avec les propos qu'ils ont tenus touchant leur
      estat.

      13. Discours admirable d'un magicien de la ville de Moulins
      qui avoit un demon dans une phiole, condamn d'estre brusl
      tout vif par arrest de la Cour de Parlement.

      14. Vraye Pronostication de Me Gonin pour les mal-mariez,
      plates-bourses et morfondus, et leur repentir.

      15. La misre des apprentis imprimeurs, applique par le
      detail  chaque fonction de ce pnible estat.

      16. Arrest de la Cour de Parlement qui fait deffenses  tous
      pastissiers et boulangers de fabriquer ni vendre, 
      l'occasion de la feste des Rois aucuns gasteaux.

      17. La Maltote des Cuisinires, ou la Manire de bien ferrer
      la mule.

      18. Cas merveilleux d'un bastelier de Londres, lequel, sous
      ombre de passer les passans outre la rivire de Thames, les
      estrangloit.

      19. Les de Relais, ou le Purgatoire des bouchers, poulayers,
      paticiers, cuisiniers, joueurs d'instrumens, comiques et
      autres gens de mesme farine.

      20. Discours de la mort de trs haute et trs illustre
      princesse madame Marie Stuard, royne d'Escosse.

      21. L'Onozandre, ou le Grossier, satyre.

      22. Le Conseil tenu en une assemble des dames et
      bourgeoises de Paris.

      23. Vengeance des femmes contre les hommes.

      24. Ballet nouvellement dans  Fontaine-Bleau par les dames
      d'amour Ensemble leurs complaintes adresses aux courtisanes
      de Venus  Paris.

      25. Satyre contre l'indecence des questeuses.

      26. Les contens et mescontens sur le sujet du temps.

      27. Vers pour Monseigneur le Dauphin au sujet d'une aventure
      arrive entre lui et le petit Brancas.

      28. La Vraye Pierre philosophale, ou le moyen de devenir
      riche  bon conte.

      Le tome VIe contient:

      1. Les estranges et desplorables accidens arrivez en divers
      endroits sur la rivire de Loire et lieux circonvoisins par
      l'effroyable desbordement des eaux et l'espouvantable
      tempeste des vents, le 19 et 20 janvier 1633. Ensemble les
      miracles qui sont arrivez  des personnes de qualit et
      autres qui ont est sauves de ces perilleux dangers.

      2. Le feu royal, faict par le sieur Jumeau, arquebusier
      ordinaire de Sa Majest.

      3. Histoire veritable du prix excessif des vivres de la
      Rochelle pendant le sige.

      4. La grande propriet des bottes sans cheval en tout temps,
      nouvellement descouverte, avec leurs appartenances, dans le
      grand magazin des esprits curieux.

      5. Les estrennes de Herpinot, presentes aux dames de Paris,
      desdiez aux amateurs de la vertu, par C. D. P., comedien
      franois.

      6. Harangue de Turlupin le souffreteux, 1615.

      7. Sommaire traict du revenu et despence des finances de
      France, ensemble les pensions de nosseigneurs et dames de la
      Cour, escrit par Nicolas Remond, secretaire d'Estat.

      8. Quatrains au roy sur la faon des harquebuses et
      pistolets, enseignans le moyen de recognoistre la bont et
      le vice de toutes sortes d'armes  feu et les conserver en
      leur lustre et bont, par Franois Poumerol, arquebusier.

      9. Zest-Pouf, historiette du temps.

      10. Catechisme des Normands.

      11. Edit du roy portant suppression des charges de
      capitaines des levrettes de la chambre du roy.

      12. Histoire veritable de la mutinerie, tumulte et sedition
      faite par les prestres Sainct-Medard contre les fidles, le
      samedy XXVIIe jour de decembre 1561.

      13. Les choses horribles contenues en une lettre envoye 
      Henry de Valois par un enfant de Paris le vingt-huitime de
      janvier 1589.

      14. Le Cochon mitr, dialogue.

      15. Stances sur le retranchement des festes, en 1666.

      16. Le Pont-Breton des procureurs.

      17. La plaisante nouvelle apporte sur tout ce qui se passe
      en la guerre de Piedmont, avec la harangue du capitaine
      Picotin faicte au duc de Savoye sur le mescontentement des
      soldats franois.

      18. Le Carquois satyrique.

      19. L'estrange et veritable accident arriv en la ville de
      Tours, o la royne couroit grand danger de sa vie sans le
      marquis de Rouillac et de M. de Vignolles, le vendredy
      vingt-neufviesme janvier 1616.

      20. Arrest notable donn au profit des femmes contre
      l'impuissance des maris, avec le plaidoy et conclusion de
      Messieurs les gens du roy.

      2i. Satyre sur la barbe de M. le president Mol.

      22. Recit veritable de l'execution faite du capitaine
      Carrefour, general des voleurs de France, rompu vif  Dijon
      le 12e jour de decembre 1622.

      23. Brief dialogue, exemplaire et recreatif, entre le vray
      soldat et le marchand franois, faisant mention du temps qui
      court.

      24. La musique de la taverne et les propheties du cabaret,
      ensemble le Mepris des Muses.

      Le tome VII contient:

      1. Manifeste et prdictions des plus vritables affaires qui
      se doibvent passer en France cette anne 1620, par le sieur
      de La Bourdanire.

      2. La faiseuse de mouches.

      3. Les plaisantes ruses et cabales de trois bourgeoises de
      Paris.

      4. L'Archi-Sot, cho satyrique.

      5. Sur les revenus des Pasteurs.

      6. La Requeste prsente  Nosseigneurs du Parlement... pour
      la diminution d'une demie anne des loyers des maisons,
      chambres et boutiques (19 juin 1652).

      7. Reproches du capitaine Guillery faits aux carabins,
      picoreurs et pillards de l'arme de messieurs les Princes.

      8. Manifeste de Pierre du Jardin, capitaine de la Garde,
      prisonnier en la Conciergerie du Palais.

      9. Histoire du pote Sibus.

      10. Discours sur les causes de l'extresme chert qui est
      aujourd'hui en France (1586).

      11. Le May de Paris.

      12. Le pot aux rozes decouvert du plaisant voyage fait par
      quelques curieux au bois de Vincennes,  dessein de voir
      Jean de Werth.

      13. Edict du Roy pour contenir les serviteurs et servantes
      en leurs devoirs.

      14. Discours de la deffaicte qu'a faict M. le duc de Joyeuse
      et le sieur de Laverdin contre les ennemis du Roy  La Motte
      Sainct-Eloy.

      15. Lettre de Calvin, apporte des enfers par l'esprit du
      sieur Groyer, aux pasteurs du petit Troupeau.

      16. Discours de la prinse du capitaine Chapeau et du
      capitaine la Callande, ensemble l'excution qui en a est
      faicte  Montargy.

      17. Sur l'enlvement des reliques de saint Fiacre, apportes
      de la ville de Meaux pour la gurison du derrire du C. de
      R.

      18. Institution de l'Ordre des Chevaliers de la Joye, tabli
       Mzires.

      19. La grande division arrive ces derniers jours entre les
      femmes et les filles de Montpellier.

      20. Discours de la fuyte des impositeurs italiens.

      21. Les ceremonies faites dans la nouvelle chapelle du
      chasteau de Bissestre le 25 aoust 1634.

      22. Discours nouveau de la grande science des femmes, trouv
      dans un des sabots de maistre Guillaume.

      23. Les amours du Compas et de la Rgle, et ceux du Soleil
      et de l'Ombre.

      24. Ennuis des paysans champestres.

      25. Le plaisir de la noblesse, sur la preuve certaine et
      profict des estauffes et soyes..., par B. de Laffmas.

      26. Conspiration faite en Picardie (1576).

      27. La nouvelle defaitte des Croquans en Quercy, par M. le
      mareschal de Themines.

      28. Les vertus et proprits des Mignons.

      29. Passage du cardinal de Richelieu  Viviers.

      30. Le vray Discours des grandes processions qui se font
      depuis les frontires de l'Allemagne jusques  la France
      (1584).

      31. Le Canard qui mange cinq de ses frres et qui est mang
       son tour par un colonel.

                               HISTOIRE.

I. VOYAGES.

* Histoire notable de la Floride, contenant les trois voyages faits en
icelle par certains capitaines et pilotes franois, descrits par le
capitaine Laudonnire;  laquelle a t ajoust un Quatriesme voyage,
fait par le capitaine Gourgues. 1 volume. 5 fr.

      Epuis.

Mmoires des Voyages du sieur Demarez, revus sur le seul exemplaire
connu de l'dition originale, et annots par M. Charles Navarin. 1 vol.
4 fr.

* Relation des trois ambassades du comte de Carlisle, de la part de
Charles II, vers Alexey Michailowitz, czar de Moscovie, Charles, roy de
Sude, et Frederic III, roy de Danemarck. Nouvelle dition, avec
prface, notes et glossaire par le prince Augustin Galitzin. 1 volume. 5
fr.

II. HISTOIRE DE FRANCE.

Collection gnrale de Chroniques et Mmoires relatifs  l'histoire de
France. 200 vol.

      Cette collection comprendra les ouvrages qui font partie des
      diverses collections publies jusqu' ce jour, et plusieurs
      autres imprims ou indits. Chaque ouvrage, revu sur les
      manuscrits et les ditions anciennes, accompagn de notes et
      d'une table des matires, se vendra sparment. Il n'y aura
      ni faux-titre, ni indication quelconque qui puisse obliger
      les amateurs  prendre les volumes dont ils n'auraient pas
      besoin. Les ouvrages divers ne seront rattachs entr'eux que
      par le plan de la collection et la Table gnrale des
      matires.

      De cette collection feront partie:

* Les Aventures du baron de Fneste, par Thodore-Agrippa d'Aubign.
Edition revue et annote par M. Prosper Mrime, de l'Acadmie
franoise. 1 vol. 5 fr.

Mmoires de la Reine Marguerite, suivis des Anecdotes tires de la
bouche de M. du Vair. Notes par M. Ludovic Lalanne. 1 vol. 5 fr.

* Mmoires de Henri de Campion, suivis d'un choix des Lettres
d'Alexandre de Campion. Notes par M. C. Moreau. 1 vol. 5 fr.

* Les Courriers de la Fronde en vers burlesques, par Saint-Julien,
annots par M. C. Moreau. 2 vol. 10 fr.

* Mmoires et Journal du marquis d'Argenson, ministre des Affaires
Etrangres sous Louis XV, annots par M. le marquis d'Argenson. Tomes I
et II. Le volume  5 fr.

      L'ouvrage formera 5 volumes.

* Mmoires de la Marquise de Courcelles, crits par elle-mme, prcds
d'une Notice et accompagns de notes par M. Paul Pougin. 1 vol. 4 fr.

* Mmoires de Madame de la Guette. Edition revue et annote par M. C.
Moreau. 1 vol. 5 fr.

Souvenirs de madame de Caylus. l vol.

Mmoires de l'abb de Choisy, suivis de l'Histoire de la Comtesse des
Barres, avec prface et notes par M. Gustave Desnoiresterres. 1 vol. 5
fr.

OEuvres compltes de Branthome.

      Voyez page 34 de ce catalogue.

Chroniques des Samedis de Mlle de Scudry, recueillies par Conrart,
annotes par Pellisson-Fontanier, et publies par M. F. Feuillet de
Conches. 1 vol. 5 fr.

III. HISTOIRE TRANGRE.

* Histoire notable de la Floride. l vol. 5 fr.

      Voyez page 46 de ce catalogue.

* Relation des trois ambassades du comte de Carlisle. 1 vol. 5 fr.

      Voyez page 46 de ce catalogue.

* Histoire du Prou, traduite de l'espagnol sur le manuscrit indit du
P. Anello Oliva, par M. H. Ternaux-Compans. 1 vol. 3 fr.




                   OUVRAGES DE DIFFRENTS FORMATS
               Qui font partie du Fonds de P. JANNET.

Bibliographie lyonnaise du xve sicle, par M. A. Pricaud an. Nouv.
dit. Lyon, imprimerie de Louis Perrin,

     1851, in-8. 1re partie.      7 50
        2e partie.                4 
        3e partie.                2 

Catalogue de la bibliothque lyonnaise de M. Coste, rdig et mis en
ordre par Aim Vingtrinier, son bibliothcaire. Lyon, 1853, 2 vol. gr.
in-8. (18,641 articles.) 12

Catalogue des livres imprims, manuscrits, estampes, dessins et cartes 
jouer composant la bibliothque de M. C. Leber, avec des notes par le
collecteur. Tome IV, contenant le supplment et la table des auteurs et
des livres anonymes. Paris, 1852, in-8, avec 6 grav. 8

     Grand papier, fig. col.            25 
     Grand papier vlin, fig. col.      30 

Choix de fables de La Fontaine, traduites en vers basques par J.-B.
Archu. La Reole, 1848, in-8. 7 50

Chronique et hystoire faicte et composee par reverend pere en Dieu
Turpin, contenant les prouesses et faiciz darmes advenuz en son temps du
tres magnanime Roy Charlemaigne et de son nepveu Raouland. (Paris,
1835,) in-4 goth.  2 col., avec lettres initiales fleuries et
tourneures. 20

     Pap. de Hollande.                  25 

Dialogue (Le) du fol et du sage. (Paris, 1833,) pet. in-8 goth. 9

     Pap. de Holl. ( 10 exempl.).      12 
     Pap. de Chine ( 4 exempl.).       15 

Dialogue facetieux d'un gentilhomme franois se compiaignant de l'amour,
et d'un berger qui, le trouvant dans un bocage, le reconforta, parlant 
luy en son patois. Le tout fort plaisant. Metz, 1671 (1847), in-16
oblong. 9

Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs classiques grecs et latins,
tant sacrs que profanes, par Fr. Sabbathier. Paris, 1818, in-8. (Tome
37e et dernier.) 6

Dit (Le) de Menage, pice en vers du XIVe sicle, publi, pour la
premire fois par M. G.-S. Trebutien. (Paris, 1835,) in-8 goth. 2 50

     Pap. de Holl.                       4 

Dit (Un) d'aventures, pice burlesque et satirique du XIIIe sicle,
publie pour la premire fois par M. G.-S. Trebutien. (Paris, 1855.)
in-8 goth. 2 50

Essai synthtique sur l'origine et la formation des langues (par
Copineau). Paris, 1774, in-8. 4

Histoire des campagnes d'Annibal en Italie pendant la deuxime guerre
punique, suivie d'un abrg de la tactique des Romains et des Grecs, par
Frd. Guillaume, gnral de brigade. Milan, de l'impr. royale, 1812, 3
vol. gr. in-4 et atlas de 49 planches gr. in-fol. 20

Histoire du Mexique, par don Alvaro Tezozomoc, trad. sur un manuscrit
indit par H. Ternaux-Campans. Paris, 1853, 2 vol. in-8. 15

Lai d'Ignaurs, en vers, du XIIe sicle, par Renaut, suivi des lais de
Melion et du Trot, en vers, du XIIIe sicle, publis pour la premire
fois par MM. Monmerqu et Francisque Michel. Paris, 1832, gr. in-8, pap.
vl., avec deux fac-simile color. 9

     Pap. de Holl.       15 
     Pap. de Chine.      15 

Lettre d'un gentilhomme portugais  un de ses amis de Lisbonne sur
l'excution d'Anne Boleyn, publie par M. Francisque Michel. Paris,
1832, br. in-8, pap. vlin. 3

Manuel du libraire et de l'amateur de livres, par M. Jacq.-Ch. Brunet,
quatrime dition originale. Paris, 1842-1844, 5 vol. in-8  deux
colonnes. 200

Moralit de la rendition de Joseph, filz du patriarche Jacob; comment
ses frres, esmeuz par envye, s'assemblrent pour le faire mourir...
Paris, 1835, in-4 goth. format d'agenda, pap. de Holl. 36

Moralit de Mundus, Caro, Demonia,  cinq personnages.--Farce des deux
savetiers,  trois personnages. Paris, Silvestre, 1838, in-4 goth.
format d'agenda. 12

Moralit nouvelle du mauvais riche et du ladre,  douze personnages.
Paris, 1833, petit in-8 goth. 9

     Pap. de Holl. ( 10 exempl.).             12 
     Pap. de Chine ( 4 exempl.).              15 

Moralit trs singulire et trs bonne des blasphmateurs du nom de
Dieu. (Paris, 1831), pet. in-4 goth. format d'agenda, pap. de Holl. 36

Mystre de saint Crespin et de saint Crespinien, publi pour la premire
fois par L. Dessalles et P. Chabaille. Paris, 1836, gr. in-8 orn d'un
fac-simile. 14

     Pap. de Holl. (fac-simile sur Vlin).     30 
     Pap. de Chine.      30 

Payen (Dr J. F.)--- Publications relatives  Montaigne.

1 Notice bibliographique sur Montaigne. Paris, 1837, in-8. (Epuise.)

2 Documents indits ou peu connus sur Montaigne. Paris, 1847, in-8,
portrait, fac-simile. (Epuiss.)

3 Nouveaux documents indits ou peu connus sur Montaigne. 1850, in-8,
fac-simile. 3 fr.

4 De Christophe Kormart et de son analyse sur les Essais de Montaigne.
Paris, 1849, in-8. (Epuis.)

5 Documents indits sur Montaigne, no 3.--phmrides, Lettres, et
autres Pices autographes et indites de Montaigne et de sa fille
Elonore. Paris, Jannet, 1855, in-8, fac-simile. 3 fr.

6 Recherches sur Montaigne, documents indits, no 4.--Examen de la Vie
publique de Montaigne, par M. Grn.--Lettres et remontrances
nouvelles.--Bourgeoisie romaine.--Habitation et tombeau 
Bordeaux.--Vues, plans, cachets, fac-simile.--R. Sebon. Paris, 1856,
in-8. 5 fr.

Posies franoises de J.-G. Alione (d'Asti), composes de 1494  1520,
avec une notice biographique et bibliographique par M. J.-C. Brunet.
Paris, 1836, pet. in-8 goth. orn d'un fac-simile. 15 

Proverbes basques, recueillis (et publis avec une traduction franaise
par Arnauld Oihnart. Bordeaux, 1847, in-8.) 10

Recueil de rimpressions d'opuscules rares ou curieux relatifs 
l'histoire des beaux-arts en France, publi par les soins de MM. T.
Arnauldet, Paul Chron, Anatole de Montaiglon. In 8, papier de Hollande.
(Tirage  100 exemplaires.)

      I. Ludovicus Henricvs Lomenius, Brienn comes, de
      pinacotheca sua. 1 50

      II. Vie de Franois Chauveau, graveur, et de ses deux fils,
      Evrard, peintre, et Ren, sculpteur, par J.-M. Papillon. 3 50

Relation des principaux vnements de la vie de Salvaing de Boissieu,
premier prsident en la chambre des comptes de Dauphin, suivie d'une
critique de sa gnalogie et prcde d'une Notice historique, par
Alfred de Terrebasse. Lyon, impr. de Louis Perrin, 1850, in-8, fig. 7 

Roman de Mahomet, en vers, du XIIIe sicle, par Alex. du Pont, et livre
de la loi au Sarrazin, en prose, du XIVe sicle, par Raymond Lulle;
publis pour la premire fois et accompagns de notes par MM. Reinaud et
Francisque Michel. Paris, 1831, gr. in-8 pap. vl., avec deux fac-simile
coloris. 12 

Roman de la Violette ou de Grard de Nevers, en vers, du XIIIe sicle,
par Gibert de Montreuil, publi pour la premire fois par M. Francisque
Michel. Paris, 1834, gr. in-8 pap. vl. avec trois fac-simile et six
gravures entoures d'arabesques et tires sur papier de Chine. 36 

     Pap. de Chine.      60 

Roman (Le) de Robert le Diable, en vers, du XIIIe sicle, publi pour la
premire fois par G.-S. Trbutien. Paris, 1837, pet. in-4 goth.  deux
col., avec lettres tourneures et grav. en bois. 20

     Pap. de Holl.       30 
     Pap. de Chine.      36 

Roman du Saint-Graal, publi pour la premire fois par Francisque
Michel. Bordeaux, 1841, in-12. 4

Table des auteurs et des prix d'adjudication des livres composant la
bibliothque de M. le comte de La B*** (La Bdoyre). Gr. in-8, pap.
vl. 2 50

Table des prix d'adjudication des livres composant la bibliothque de M.
L*** (Libri). Paris, 1847, in-8. 1 50

Table des prix d'adjudication des livres de M.I.m.d.R. (du Roure).
Paris, 1848, in-8. 1 25

Trsor des origines, ou Dictionnaire grammatical raisonn de la langue
franaise, par Ch. Pougens. Paris, imprimerie royale, 1819, in-4. 6

Manuel-Annuaire de l'imprimerie, de la librairie et de la presse, par F.
Grimont, avocat, s. Chef du bureau de la librairie au Ministre de
l'intrieur. In-12. 4

      Sous presse le Manuel pour 1857, complment de la 1re
      dition, avec tables analytiques de toutes les matires
      contenues dans les deux volumes.




                 LA PROPRIT LITTRAIRE ET ARTISTIQUE

                       COURRIER DE LA LIRRAIRIE

Ce Journal parat tous les samedis. Il contient les documents officiels
concernant l'imprimerie, la librairie, et tout ce qui s'y rattache,--une
Chronique judiciaire,--le Catalogue, d'aprs les documents officiels,
des livres, cartes, estampes, oeuvres de musique, etc., imprims en
France.--A titre de prime, les abonns reoivent: 1 le Catalogue
gnral de la librairie franaise au XIXe sicle, par M. Paul Chron,
ouvrage exclusivement imprim pour eux, et qui ne sera pas mis dans le
commerce; 2 un bon de vingt francs de livres  prendre dans la
Bibliothque Elzevirienne,  leur choix.--Prix de l'abonnement pour un
an: Paris, 20 fr.; dpartements, 22 fr.; Etranger, 20 fr., et le port en
sus.--Bureaux,  Paris, rue de Richelieu, 15;  Leipzig, chez T. O.
Weigel;  Londres, chez John Russell Smith.--Rdacteur en chef, P.
Boiteau. Propritaire-Grant, P. Jannet.




                                MANUEL
                                  DE
                        L'AMATEUR D'ESTAMPES
                        PAR M. CH. LE BLANC
                 OUVRAGE DESTIN A FAIRE SUITE AU
          Manuel du Libraire et de l'Amateur de Livres
                        PAR M. J.-CH. BRUNET

Conditions de la Publication.

Le Manuel de l'Amateur d'Estampes sera publi en 16 livraisons,
composes chacune de dix feuilles, ou 160 pages gr. in-8,  deux
colonnes, imprimes sur papier verg, avec monogrammes intercals dans
le texte. Le prix de chaque livr. est fix  4 fr. 50 c.; il est tir
quelques exempl. sur papier vlin au prix de huit francs la livraison.

LES 8 PREMIRES LIVRAISONS (A-Melar) SONT EN VENTE

Ces livraisons forment deux volumes, la moiti de l'ouvrage.

La 9e livraison paratra le 15 juin 1857, les suivantes dans un dlai
rapproch.




                                RECUEIL
                                  DE
                     CHANSONS, SATIRES, PIGRAMMES
Et autres posies relatives  l'histoire des XVIe, XVIIe et XVIIIe
sicles: CONNU SOUS LE NOM DE RECUEIL DE MAUREPAS.

     PUBLI PAR M. ANATOLE DE MONTAIGLON
     Ancien Elve de l'Ecole des Chartes
     Membre rsidant de la Socit des Antiquaires de France.

Le Recueil de Maurepas sera publi en six forts volumes grand in-8o  2
colonnes, imprims sur beau papier verg, en caractres neufs. Il
paratra un volume tous les deux mois. Le prix est fix  25 fr. par
volume, ou 150 fr. pour l'ouvrage complet. Chaque volume sera pay au
moment de la livraison. Il ne sera tir que 300 exemplaires. La
souscription sera close prochainement, et le prix sera augment pour les
personnes qui n'auront pas souscrit.




                          LA MUSE HISTORIQUE
                                 ou
                     RECUEIL DES LETTRES EN VERS
      CONTENANT LES NOUVELLES DU TEMPS, CRITES A SON ALTESSE
      MADEMOISELLE DE LONGUEVILLE, DEPUIS DUCHESSE DE NEMOURS
      (1650--1665)

                             Par. J. LORET.

Nouv. dition, revue sur les manuscrits et sur les ditions originales
et augmente d'une table gnrale des matires, par ED. V. de La Pelouze
et J. Ravenel.

Les Lettres en vers de Loret sont assurment un des ouvrages les plus
curieux  consulter, une des sources les plus abondantes en prcieux
renseignements auxquelles il soit possible de puiser, pour quiconque
veut tudier avec soin l'histoire politique ou littraire de la France
pendant la priode de temps qu'embrasse cette gazette rime. Pour seize
annes de la vie du grand sicle, on y trouve, en effet, outre la
relation de tous les actes importants de la minorit et des premiers
jours du rgne de Louis XIV, le rcit dtaill de ces mille petits faits
divers qui prparent, qui expliquent les grands vnements; qui ont
pass presque inaperus des contemporains eux-mmes, et dont les plus
pnibles et les plus minutieuses recherches n'amneraient pas toujours
l'historien  saisir la trace ailleurs. L, toutefois, ne se borne pas
le mrite de la Muse historique. Un certain attrait nous pousse tous,
plus ou moins,  rechercher les particularits intimes de la vie des
personnages que l'histoire fait poser devant nous; cette curiosit est,
ici, trs amplement satisfaite. Bruits de la ville, nouvelles de la
cour, entres princires, ftes publiques, festins royaux,
reprsentations thtrales, bals et ballets, mystres de la ruelle et
parfois de l'alcve, Loret tient note de tout, rvle tout, dcrit tout
en vers abondants et faciles, spirituels et nafs, burlesques mais
pleins de bon sens, libres mais non effronts, empreints toujours d'un
profond respect pour la vrit.

Ces qualits, aujourd'hui bien reconnues, et le haut prix qu'atteignent
dans les ventes publiques les exemplaires mme imparfaits de la Muse
historique, nous ont dcid  rimprimer ce livre. Les diteurs,
indpendamment de ce qu'il leur a t possible de se procurer des
lettres originales imprimes, ont fort utilement consult deux
manuscrits des bibliothques impriale et de l'Arsenal. Un troisime,
inapprciable volume reli aux armes de Fouquet et de la comtesse de
Verrue, auxquels il a successivement appartenu, a t mis  leur
disposition avec la plus gracieuse obligeance par son possesseur actuel,
M. Grangier de la Marinire, le zl bibliophile. Ces diverses
communications, la dernire surtout, ont permis de faire disparatre
presque entirement les voiles souvent bien pais que, lors de
l'impression de sa gazette, Loret a jets, par prudence, sur un grand
nombre de figures de son muse historique.

Rien n'a t nglig, sous le rapport des soins littraires, pour que
cette nouvelle dition soit digne des amateurs auxquels elle est
destine. L'excution matrielle sera dirige de manire  satisfaire
les plus difficiles.

L'ouvrage, sous presse, se composera de 4 forts volumes grand in-8  2
colonnes.--Prix de chaque volume: 15 fr.




                           LIBRARY OF OLD AUTHORS.

M. John Russel Smith, libraire  Londres, publie une collection destine
 prendre en Angleterre la place occupe en France par la Bibliothque
elzevirienne. Plusieurs ouvrages sont en vente ou sous presse. Tous les
volumes sont imprims uniformment et avec soin, avec des fleurons et
lettres ornes, relis en percaline, et se vendent  des prix modrs.
Voici la liste des premires publications.

En vente:

The Dramatic and Poetical Works of John Marston. Now first collected and
edited by J. O. Halliwell. 3 vols. cart. en toile. 22 50

The Vision and Creed of Piers Ploughman. Edited by Thomas Wright; a new
edition, revised, with additions to the Notes and Glossary. 2 vols.
cart. 15

John Selden's Table Talk. A new and improved Edition, by S. W. Singer, 1
vol. 7 50

Francis Quarle's Enchiridion. 1 vol. cart. 4 50

Increase Mather's Remarkable Providences of the Earlier Days of American
Colonization. With Introductory Preface by George Offor. Portrait. 7 50

The Poetical Works of William Drummond of Hawthornden. Edited by W. B.
Turnbull. Portrait. 7 50

George Wither's Hymns and Songs of the Church. 7 50

The Miscellanies of John Aubrey, F.R.S. 6

The Miscellaneous Works of Sir Thomas Overbury, 1 vol. 7 50

The Poetical Works of the Rev. Robert Southwell. 1 v. 6

The Iliads and the Odysseys of Homer, translated by George Chapman. 2
vol. 18

Sous presse:

The Journal of a Barrister of the name of Manningham, for the years
1600, 1601 and 1602; containing Anecdotes of Shakespeare, Ben Johnson,
Marston, Spenser, Sir W. Raleigh, Sir John Davys, etc. Edited from the
ms. in the British Museum, by Thomas Wright.

The Rev. Joseph Spence's Anecdotes of Books and Men, about the time of
Pope and Swift. A new Edition by S. W. Singer.

The Prose Works of Geoffrey Chaucer, including the Translation of
Boethius, the Testament of Love, and the Treatise on the Astrolabe.
Edited by T. Wright.

King James' Treatise on Demonology. With Notes.

The Poems, Letters and Plays of Sir John Suckling.

Thomas Carew's Poems and Masque.

Dpt  Paris, chez P. Jannet, diteur de la Bibliothque Elzevirenne,
rue Richelieu, 15.
























End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman Comique, by Paul Scarron

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN COMIQUE ***

***** This file should be named 27772-8.txt or 27772-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/7/7/7/27772/

Produced by Carlo Traverso, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
