The Project Gutenberg EBook of Valrie, by Mme de Krdener

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Title: Valrie

Author: Mme de Krdener

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26825]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Transcriber's note: Mme de Krdener (ne Varvara-Juliana de
Vietinghoff, Riga 1764 -- Karassoubazar 1824), Valrie (1803),
dition de 1878]





Lettre de Mme de Krdener  Brenger, 1805:

"C'est  Lyon que j'achevai Valrie. (...) On me pressa,
d'achever, et j'achevai ce romanesque et trs fidle tableau
d'une passion sans exemple comme sans tache. (...) Je vois, au
reste, par ce succs de ma chrissime Valrie, que la pit,
l'amour pur et combattu, les touchantes affections, et tout ce
qui tient  la dlicatesse et  la vertu, meuvent et touchent
plus en France qu'ailleurs."


Opinion de Sainte-Beuve in Portraits de femmes (1886)

"(...) Mme de Krdener (...) nous envoyait un petit chef-d'oeuvre
o les teintes du Nord venaient, sans confusion, enrichir,
tendre le genre des Lafayette et des Souza. Aprs Saint-Preux,
aprs Werther, aprs Ren, elle sut tre elle-mme, 
la fois de son pays et du ntre, et introduire son
mlancolique scandinave dans le vrai style de la France (...)
Valrie, par l'ordre des penses et des sentiments, n'est
infrieure  aucun roman de plus grande composition, mais
surtout elle a gard, sans y songer, la proportion naturelle,
l'unit vritable; elle a, comme avait la personne de son
auteur, le charme infini de l'ensemble. (...) Le style de ce
charmant livre est, au total, excellent, eu gard au genre peu
svre: il a le nombre, le rythme, la vivacit du tour, un
perptuel et parfait sentiment de la phrase franaise."


Opinion de Paul Lacroix in Madame de Krudener, ses lettres et
ses ouvrages indits, tude historique et littraire, par P.
L. Jacob bibliophile (Paul Lacroix), 1880

"(...) Mme de Krdener (...) possdait au plus haut degr le
talent d'exprimer ses ides dans un langage facile, lgant,
harmonieux. Etrangre, elle avait devin notre langue plutt
qu'elle ne l'avait apprise, et elle s'en servait avec un
merveilleux instinct, qui supplait  cette science,  cet
art, qu'on acquiert  force de travail et de temps. (...)"






MADAME DE KRUDENER


VALERIE


PREFACE DE PARISOT

EAUX-FORTES DE M. LELOIR

VARIANTES ET BIBLIOGRAPHIE


PARIS


QUANTIN, IMPRIMEUR-EDITEUR

ANCIENNE MAISON JULES CLAYE

RUE SAINT-BENOIT

1878


(...)




VALERIE




PREFACE



Je me trouvais, il y a quelques annes, dans une des plus
belles provinces du Danemark: la nature, tour  tour sauvage
et riante, souvent sublime, avait jet dans le magnifique
paysage, que j'aimais  contempler, l de hautes forts, ici
des lacs tranquilles, tandis que dans l'loignement, la mer du
Nord et la mer Baltique roulaient leurs vastes ondes au pied
des montagnes de la Sude, et que la rveuse mlancolie
invitait  s'asseoir sur les tombeaux des anciens Scandinaves,
placs, d'aprs l'antique usage de ce peuple, sur des collines
et des tertres rpandus dans la plaine.

"Rien n'est plus potique, a dit un loquent crivain, qu'un
coeur de seize annes." Sans tre aussi jeune, je l'tais
cependant; j'aimais  sentir et  mditer, et souvent je
crais autour de moi des tableaux aussi varis que les sites
qui m'environnaient. Tantt je voyais les scnes terribles qui
avaient offert au gnie de Shakspeare les effrayantes beauts
de _Hamlet;_ tantt les images plus douces de la vertu et de
l'amour se prsentaient  moi, et je voyais les ombres
touchantes de Virginie et de Paul: j'aimais  faire revivre
ces tres aimables et infortuns; j'aimais  leur offrir des
ombrages aussi doux que ceux des cocotiers, une nature aussi
grande que celle des tropiques, des rivages solitaires et
magnifiques comme ceux de la mer des Indes.

Ce fut au milieu de ces rves, de ces fictions et de ces
souvenirs, que je fus surprise un jour par le rcit touchant
d'une de ces infortunes qui vont chercher au fond du coeur des
larmes et des regrets. L'histoire d'un jeune Sudois, d'une
naissance illustre, me fut raconte par la personne mme qui
avait t la cause innocente de son malheur. J'obtins quelques
fragments crits par lui-mme: je ne pus les parcourir qu' la
hte; mais je rsolus de noter sur-le-champ les traits
principaux qui taient rests gravs dans ma mmoire. J'obtins
aprs quelques annes la permission de les publier: je
changeai les noms, les lieux, les temps; je remplis les
lacunes, j'ajoutai les dtails qui me parurent ncessaires;
mais, je puis le dire avec vrit, loin d'embellir le
caractre de Gustave, je n'ai peut-tre pas montr toutes ses
vertus: je craignais de faire trouver invraisemblable ce qui
pourtant n'tait que vrai. J'ai tch d'imiter la langue
simple et passionne de Gustave. Si j'avais russi, je ne
douterais pas de l'impression que je pourrais produire, car,
au milieu des plaisirs et de la dissipation qui absorbent la
vie, les accents qui nous rendent quelque chose de notre
jeunesse ou de nos souvenirs ne nous sont pas indiffrents, et
nous aimons  tre ramens dans des motions qui valent mieux
que ce que le monde peut nous offrir.

J'ai senti d'avance tous les reproches qu'on pourrait faire 
cet ouvrage. Une passion qui n'est point partage intresse
rarement: il n'y a pas d'vnements qui fassent ressortir les
situations; les caractres n'offrent point de contrastes
frappants; tout est renferm dans un seul dveloppement, un
amour ardent et combattu dans le coeur d'un jeune homme. De l
ces rptitions continuelles, car les fortes passions, on le
sait bien, ne peuvent tre distraites, et reviennent toujours
sur elles-mmes; de l ces tableaux peut-tre trop souvent
tirs de la nature. Le solitaire Gustave, tranger au monde, a
besoin de converser avec cette amie; il est d'ailleurs
Sudois, et les peuples du Nord, ainsi qu'on peut le remarquer
dans leur littrature, vivent plus avec la nature; ils
l'observent davantage, et peut-tre l'aiment-ils mieux. J'ai
voulu rester fidle  toutes ces convenances; persuade
d'ailleurs que, si les passions sont les mmes dans tous les
pays, le langage n'est pas le mme; qu'il se ressent toujours
des moeurs et des habitudes d'un peuple, et qu'en France il est
plus modifi par la crainte du ridicule ou par d'autres
considrations qui n'existent pas ailleurs. Qu'on ne s'tonne
pas aussi de voir Gustave revenir si souvent aux ides
religieuses: son amour est combattu par la vertu, qui a besoin
des secours de la religion; et, d'ailleurs, n'est-il pas
naturel d'attacher au ciel des jours qui ont t troubls sur
la terre?

Mon sincre dsir a t celui de prsenter un ouvrage moral,
de peindre cette puret de moeurs dont on n'offre pas assez de
tableaux et qui est si troitement lie au bonheur vritable.
J'ai pens qu'il pouvait tre utile de montrer que les mes
les plus sujettes  tre entranes par de fortes passions
sont aussi celles qui ont reu le plus de moyens pour leur
rsister, et que le secret de la sagesse est de les employer 
temps. Tout cela avait t bien mieux dit, bien mieux dmontr
avant moi; mais on ne rsiste gure  l'envie de communiquer
aux autres ce qui nous a profondment mus nous-mmes. Il est
un enthousiasme qui est  l'me ce que le printemps est  la
nature: il fait clore mille sentiments; il fait verser des
larmes auxquelles on croit le pouvoir d'en faire rpandre
d'autres.

C'tait l ma situation en lisant les fragments de Gustave et,
si quelques regards attendris s'attachent sur cet ouvrage,
comme sur un ami qui nous a rvl notre propre coeur, ils
sauront tout  la fois et m'excuser et me dfendre.




LETTRE PREMIERE.

Eichstadt, le 10 mars.


Tu dois avoir reu toutes mes lettres, Ernest: depuis que j'ai
quitt Stockholm, je t'ai crit plusieurs fois. Tu peux me
suivre dans ce voyage, qui serait enchanteur s'il ne me
sparait pas de toi. Oh! pourquoi n'avons-nous pu raliser ces
rves dlectables de notre jeune ge, quand notre imagination
s'lanait dans ce grand univers, voyait couler d'autres
cieux, entendait gronder de plus terribles orages! quand,
assis ensemble sur ce rocher qui se sparait des autres, et
qui nous donnait l'ide de l'indpendance et de la fiert, nos
coeurs battaient tantt de mille pressentiments confus, tantt
se rejetaient dans la sombre antiquit et voyaient sortir de
ces tnbres nos hros favoris! O sont-ils, ces jours radieux
de fortes et de douces motions? Je t'ai quitt, aimable
compagnon de ma jeunesse, sage ami qui rglais les mouvements
trop dsordonns de mon coeur et endormais mes tumultueux
dsirs aux accents de ton me ingnieuse et inspire!
Cependant, Ernest, je suis quelquefois presque heureux; il y a
un charme enivrant dans ce voyage, qui souvent me ravit; tout
s'accorde bien avec mon coeur et mme avec mon imagination. Tu
sais comme j'ai besoin de cette belle facult, qui prend dans
l'avenir de quoi augmenter encore la flicit prsente; de
cette enchanteresse, qui s'occupe de tous les ges et de
toutes les conditions de la vie, qui a des hochets pour les
enfants et donne aux gnies suprieurs les clefs du ciel pour
que leurs regards s'enivrent de hautes flicits... Mais o
vais-je m'garer? Je ne t'ai rien dit encore du comte. Il a
reu toutes ses instructions; il va dcidment  Venise, et
cette place est celle qu'il dsirait. Il se plat dans l'ide
que nous ne nous sparerons pas, qu'il pourra me guider lui-mme
dans cette nouvelle carrire o il a voulu que
j'entrasse, et qu'il pourra, en achevant lui-mme mon
ducation, remplir le saint devoir dont il se chargea en
m'adoptant. Quel ami, Ernest, que ce second pre! quel homme
excellent! La mort seule a pu interrompre cette amiti qui le
liait  celui que j'ai perdu, et le comte se plat  la
continuer religieusement en moi. Il me regarde souvent; je
vois quelquefois des larmes dans ses yeux: il trouve que je
ressemble beaucoup  mon pre, que j'ai dans mon regard la
mme mlancolie; il me reproche d'tre, comme lui, presque
sauvage, et de craindre trop le monde. Je t'ai dj dit
comment j'ai fait la connaissance de la comtesse, de quelle
manire touchante il me prsenta  Valrie (c'est ainsi
qu'elle se nomme, et que je l'appellerai dsormais):
d'ailleurs, elle veut que je la regarde comme une soeur, et
c'est bien l l'impression qu'elle m'a faite. Elle m'impose
moins que le comte; elle a l'air si enfant! Elle est trs-vive,
mais sa bont est extrme. Valrie parat aimer beaucoup
son mari; je ne m'en tonne pas: quoiqu'il y ait entre eux une
grande diffrence d'ge, on n'y pense jamais. On pourrait
trouver quelquefois Valrie trop jeune; on a peine  se
persuader qu'elle ait form un engagement aussi srieux; mais
jamais le comte ne parat trop vieux. Il a trente-sept ans;
mais il n'a pas l'air de les avoir. On ne sait d'abord ce
qu'on aime le plus en lui, ou de sa figure noble et leve, ou
de son esprit, qui est toujours agrable, qui s'aide encore
d'une imagination vaste et d'une extrme culture; mais, en le
connaissant davantage, on n'hsite pas: c'est ce qu'il tire de
son coeur qu'on prfre; c'est quand il s'abandonne et qu'il se
dcouvre entirement qu'on le trouve si suprieur. Il nous dit
quelquefois qu'il ne peut tre aussi jeune dans le monde qu'il
l'est avec nous, et que l'exaltation irait mal avec une
ambassade.

Si tu savais, Ernest, comme notre voyage est agrable! Le
comte sait tout, connat tout, et le savoir en lui n'a pas
mouss la sensibilit. Jouir de son coeur, aimer et faire du
bonheur des autres, le sien propre, voil sa vie; aussi ne
gne-t-il personne. Nous avons plusieurs voitures, dont une
est dcouverte; c'est ordinairement le soir que nous allons
dans celle-l. La saison est trs-belle. Nous avons travers
de grandes forts en entrant en Allemagne; il y avait l
quelque chose du pays natal qui nous plaisait beaucoup. Le
coucher du soleil, surtout, nous rappelait  tous des
souvenirs diffrents que nous nous communiquions quelquefois;
mais le plus souvent nous gardions alors le silence. Les beaux
jours sont comme autant de ftes donnes au monde; mais la fin
d'un beau jour, comme la fin de la vie, a quelque chose
d'attendrissant et de solennel: c'est un cadre o vont se
placer tout naturellement les souvenirs, et o tout ce qui
tient aux affections parat plus vif, comme au coucher du
soleil les teintes paraissent plus chaudes. Que de fois mon
imagination se reporte alors vers nos montagnes! Je vois 
leurs pieds notre antique demeure; ces crneaux, ces fosss,
si longtemps couverts de glace, sur lesquels nous nous
exercions, la lance  la main,  des jeux de guerriers,
glissant sur cette glace comme sur nos jours, que nous
n'apercevions pas. Le printemps revenait; nous escaladions le
rocher; nous comptions alors les vaisseaux qui venaient de
nouveau tenter nos mers; nous tchions de deviner leur
pavillon; nous suivions leur vol rapide; nous aurions voulu
tre sur leurs mts, comme les oiseaux marins, les suivre dans
des rgions lointaines. Te rappelles-tu ce beau coucher du
soleil o nous clbrmes ensemble un grand souvenir? C'tait
peu aprs l'quinoxe. Nous avions vu la veille une arme de
nuages s'avancer en prsageant la tempte; elle fut horrible:
tous deux nous tremblions pour un vaisseau que nous avions
dcouvert; la mer tait souleve et menaait d'engloutir tous
ces rivages. A minuit, nous entendmes les signaux de
dtresse. Ne doutant pas que le vaisseau n'et chou sur un
des bancs, mon pre fit au plus vite mettre des chaloupes en
mer; au moment o il animait les pilotes ctiers, il ne
rsista pas  nos instances, et, malgr le danger, il nous
permit de l'accompagner. Oh! comme nos coeurs battaient! comme
nous dsirions tre partout  la fois! comme nous aurions
voulu secourir chacun des passagers! Ce fut alors que tu
exposas si gnreusement ta vie pour moi. Mais il faut rester
fidle  ma promesse; il faut ne point te parler de ce qui te
parat si simple, si naturel; mais au moins laisse-moi ma
reconnaissance comme un de mes premiers plaisirs, si ce n'est
comme un de mes premiers devoirs, et n'oublions jamais le
rocher o nous retournmes aprs cette nuit et d'o nous
regardions la mer en remerciant le ciel de notre amiti.

Adieu, Ernest; il est tard, et nous partons de grand matin.




Lettre II.

Luben, le 20 mars.


Ernest, plus que jamais elle est dans mon coeur, cette secrte
agitation qui tantt portait mes pas sur les sommets escarps
des Koullen, tantt sur nos dsertes grves. Ah! tu le sais,
je n'y tais pas seul: la solitude des mers, leur vaste
silence ou leur orageuse activit, le vol incertain de
l'alcyon, le cri mlancolique de l'oiseau qui aime nos rgions
glaces, la triste et douce clart de nos aurores borales,
tout nourrissait les vagues et ravissantes inquitudes de ma
jeunesse. Que de fois, dvor par la fivre de mon coeur,
j'eusse voulu, comme l'aigle des montagnes, me baigner dans un
nuage et renouveler ma vie! que de fois j'eusse voulu me
plonger dans l'abme de ces mers dvorantes, et tirer de tous
les lments, de toutes les secousses, une nouvelle nergie,
quand je sentais la mienne s'teindre au milieu des feux qui
me consumaient!

Ernest, j'ai quitt tous ces tmoins de mon inquite
existence; mais partout j'en retrouve d'autres: j'ai chang de
ciel; mais j'ai emport avec moi mes fantastiques songes et
mes voeux immodrs. Quand tout dort autour de moi, je veille
avec eux, et, dans ces nuits d'amour et de mlancolie que le
printemps exhale et remplit de tant de dlices, je sens
partout cette volupt cache de la nature, si dangereuse pour
l'imagination, par le voile mme qui la couvre: elle m'enivre
et m'abat tour  tour; elle me fait vivre et me tue; elle
arrive  moi par tous les objets, et me fait languir aprs un
seul. J'entends le vent de la nuit, il s'endort sur les
feuilles, et je crois our encore des pas incertains et
timides; mon imagination me peint cet tre idal aprs lequel
je soupire, et je me jette tout entier dans ce pressentiment
d'amour et d'extase qui doit remplir le vague de mon coeur.
Hlas! serai-je jamais aim! Verrai-je jamais s'exaucer ces
brlants et ambitieux dsirs? Donnerai-je un moment, un seul
instant, tout le bonheur que je pourrai sentir? Vivrai-je de
ce don splendide qui fait toucher au ciel? Ah! ce n'est pas
tout, Ernest, que de donner, il faut recevoir; ce n'est pas
tout de valoir beaucoup, il faut tre senti de mme. Pour
faire mrir la datte, il faut le sol d'Afrique; pour faire
natre ces grandes et profondes motions qui nous viennent du
ciel, il faut trouver sur la terre ces mes ardentes et rares
qui ont reu la douce et peut-tre funeste puissance d'aimer
comme moi.




Lettre III.

B..., le 21 mars.


Mon ami, j'ai relu ce matin ma lettre d'hier; j'ai presque
hsit  te l'envoyer: non pas que je voulusse jamais te
cacher quelque chose, mais parce que je sens que tu me
reprocheras avec raison de ne pas chercher, comme je te
l'avais promis,  rprimer un peu ce qu'il y a de trop
passionn dans mon me. Ne dois-je pas d'ailleurs cacher cette
me, comme un secret,  la plupart de ceux avec qui je serai
appel  vivre dans le monde? Ne sais-je pas qu'il n'y a plus
rien de naturel aux yeux de ces gens-l que ce qui nous
loigne de la nature, et que je ne leur paratrai qu'un
insens en ne leur ressemblant pas? Laisse-moi donc errer avec
mes chers souvenirs au milieu des forts, au bord des eaux, o
je me cre des tres comme moi, o je rassemble autour de moi
les ombres potiques de ceux qui chantrent tout ce qui lve
l'homme et qui surent aimer fortement. L, je crois voir
encore Le Tasse, soupirant ses vers immortels et son ardent
amour; l m'apparat Ptrarque, au milieu des votes sacres
qui virent natre sa longue tendresse pour Laure; l, je crois
entendre les sublimes accords du tendre et solitaire
Pergolze; partout je crois voir le gnie de l'amour, ces
enfants du ciel, fuyant la multitude et cachant leurs
bienfaits comme leurs innocentes joies. Ah! si je n'ai pas t
dot comme les fils du gnie, si je ne puis charmer comme eux
la postrit, au moins j'ai respir comme eux quelque chose de
cet enthousiasme, de ce sublime amour du beau, qui vaut peut-tre
mieux que la gloire elle-mme.

Cependant, mon Ernest, ne crois pas que je m'abandonne sans
rserve  mes rveries. Quoique le comte soit un des hommes
dont l'me ait gard le plus de jeunesse, si je puis
m'exprimer ainsi, il m'impose trop pour que je ne voile pas
une partie de mon me. Je cherche surtout  ne pas paratre
extraordinaire  Valrie, qui, si jeune, si calme, me parat
comme un rayon matinal qui ne tombe que sur des fleurs et ne
connat que leur tranquille et douce vgtation.

Je ne saurais mieux te peindre Valrie qu'en te nommant la
jeune Ida, ta cousine. Elle lui ressemble beaucoup; cependant
elle a quelque chose de particulier que je n'ai encore vu 
aucune femme. On peut avoir autant de grce, beaucoup plus de
beaut, et tre loin d'elle. On ne l'admire peut-tre pas,
mais elle a quelque chose d'idal et de charmant qui force 
s'en occuper. On dirait,  la voir si dlicate, si svelte, que
c'est une pense. Cependant, la premire fois que je la vis,
je ne la trouvai pas jolie. Elle est trs-ple, et le
contraste de sa gaiet, de son tourderie mme, et de sa
figure, qui est faite pour tre sensible et srieuse, me fit
une impression singulire.

J'ai vu depuis que ces moments o elle ne me paraissait qu'une
aimable enfant taient rares. Son caractre habituel a plutt
quelque chose de mlancolique, et elle se livre quelquefois 
une excessive gaiet, comme les personnes extrmement
sensibles, qui ont les nerfs trs-mobiles, passent  des
situations tout  fait trangres  leurs habitudes.

Le temps est beau: nous nous promenons beaucoup; le soir, nous
faisons quelquefois de la musique: j'ai mon violon avec moi;
Valrie joue de la guitare; nous lisons aussi: c'est une
vritable fte que ce voyage.




Lettre IV.

Stollen, le 4 avril.


Mon ami, ce n'est que d'aujourd'hui que je connais bien
Valrie. Jusqu' prsent elle avait pass devant mes yeux
comme une de ces figures gracieuses et pures dont les grecs
nous dessinrent les formes et dont nous aimons  revtir nos
songes; mais je croyais son me trop jeune, trop peu forme
pour deviner les passions ou pour les sentir; mes timides
regards aussi n'osaient tudier ses traits. Ce n'tait pas
pour moi une femme avec l'empire que pouvaient lui donner son
sexe et mon imagination; c'tait un tre hors des limites de
ma pense: Valrie tait couverte de ce voile de respect et de
vnration que j'ai pour le comte, et je n'osais le soulever
pour ne voir qu'une femme ordinaire. Mais aujourd'hui, oui,
aujourd'hui mme, une circonstance singulire m'a fait
connatre cette femme, qui a aussi reu une me ardente et
profonde. Oui, Ernest, la nature acheva son ouvrage, et, comme
ces vases sacrs de l'antiquit dont la blancheur et la
dlicatesse tonnent les regards, elle garde dans son sein une
flamme subtile et toujours vivante.

Ecoute, Ernest, et juge toi-mme si j'avais connu jusqu'
prsent Valrie. Elle avait eu envie aujourd'hui d'arriver de
meilleure heure pour dner: le comte avait envie d'avancer,
mais il a cd; au lieu d'envoyer le courrier, il est mont
lui-mme  cheval pour faire tout prparer. Quand nous sommes
arrivs, Valrie l'a remerci avec une grce charmante: ils se
sont promens un instant ensemble, et tout  coup le comte est
revenu seul et d'un air embarrass. Il m'a dit: -- Nous
dnerons seuls; Valrie prfre ne pas manger encore. J'ai t
fort tonn de ce caprice, et dj j'avais cru m'apercevoir
qu'elle avait de l'ingalit de caractre. Nous nous sommes
hts de finir le repas. Le comte m'a pri de faire prendre du
fruit dans la voiture, croyant que cela ferait plaisir  sa
femme. Je sortis du bourg, et je trouvai la comtesse avec
Marie, jeune femme de chambre qui a t leve avec elle et
qu'elle aime beaucoup; elles taient toutes deux auprs d'un
bouquet d'arbres. Je m'avanai vers Valrie, et je lui offris
du fruit, ne sachant trop que lui dire; elle rougit; elle
paraissait avoir pleur, et je sentis que je ne lui en voulais
plus. Elle avait quelque chose de si intressant dans la
figure, sa voix tait si douce quand elle me remercia, que
j'en fus trs-mu. -- Vous aurez t tonn, me dit-elle avec
une espce de timidit, de ne pas m'avoir vue au dner? -- Pas
du tout, lui rpondis-je, extrmement embarrass. -- Elle
sourit. -- Puisque nous devons tre souvent ensemble, continua-t-elle,
il est bon que vous accoutumiez  mes enfantillages. --
Je ne savais que rpondre: je lui offris mon bras pour s'en
retourner, car elle s'tait leve. -- Etes-vous incommode,
madame? lui dis-je enfin; le comte le craignait. -- S'est-il
inform o j'tais? me demanda-t-elle prcipitamment. -- Je
crois qu'il vous cherche, lui rpondis-je. -- Votre dner a t
cependant assez long. -- Je l'assurai que nous avions t peu
de temps  table. -- Cela m'a paru fort long, m'a-t-elle
rpondu. -- Elle regardait autour d'elle trs-souvent pour voir
si elle n'apercevrait pas le comte, quand un des gens est venu
avertir que les chevaux taient mis. -- Et mon mari, a-t-elle
demand, o est-il? -- Monsieur a pris les devants  pied, a
rpondu cet homme, aprs avoir ordonn qu'on mt les chevaux
pour que madame n'arrivt pas de nuit,  cause des mauvais
chemins. -- C'est bon, a dit Valrie, d'une voix qu'elle
cherchait  matriser... -- Mais je m'apercevais de toute son
agitation. Nous sommes entrs dans la voiture; je me suis
assis vis--vis d'elle. D'abord elle a t pensive; puis elle
a cherch  cacher ce qui la tourmentait: elle a ensuite
essay de paratre avoir oubli ce qui s'tait pass; elle m'a
parl de choses indiffrentes; elle a tch d'tre gaie, me
racontant plusieurs anecdotes fort plaisantes sur V..., o
nous devions arriver bientt.

Je remarquais qu'elle mettait souvent la tte  la portire
pour voir si elle n'apercevrait pas le comte; elle faisait
dire au postillon d'avancer, parce qu'elle craignait qu'il ne
se fatigut  force de marcher. A mesure que nous avancions,
elle parlait moins et redevenait plus pensive: elle s'tonna
de ce que nous ne rejoignions point son mari. -- Il marche
trs-vite, lui rpondis-je; mais je m'en tonnais aussi. Nous
traversmes une grande fort: l'inquitude de Valrie
augmentait toujours; elle devint extrme. A la fin elle tait
descendue; elle devanait les voitures, croyant se distraire
par une marche prcipite; elle s'appuyait sur moi,
s'arrtait, voulait retourner sur ses pas; enfin, elle
souffrait horriblement. Je souffrais presque autant qu'elle:
je lui disais que srement nous trouverions le comte arriv 
la poste, qu'il aurait pris un chemin de traverse, et je le
pensais. Malheureusement on lui avait parl d'une bande de
voleurs qui, quinze jours auparavant, avaient attaqu une
voiture publique. Je sentais crotre mon intrt pour elle, 
mesure que son inquitude augmentait; j'osais la regarder,
interroger ses traits; notre position me le permettait. Je
voyais combien elle savait aimer, je sentais l'empire que
doivent prendre sur d'autres mes les mes susceptibles de se
passionner. J'prouvais une espce d'angoisse, que son
angoisse me donnait; mon coeur battait; et en mme temps,
Ernest, j'prouvais quelque chose de dlicieux, quand elle me
regardait avec une expression touchante, comme pour me
remercier du soin que je prenais.

Nous arrivmes  la poste; le comte n'y tait pas. Valrie se
trouva mal; elle eut une attaque de nerfs qui me fit frmir.
Ses femmes couraient pour lui chercher du th, de la fleur
d'orange; j'tais hors de moi. L'tat de Valrie, l'absence du
comte, un trouble inexprimable que je n'avais jamais senti,
tout me faisait perdre la tte. Je tenais les mains glaces de
Valrie; je la conjurais de se calmer: je lui dis, pour la
tranquilliser, que tous les voyageurs allaient voir un
chteau, trs-prs du grand chemin, dont la position tait
singulire. Ds que je la vis un peu moins souffrante, je pris
avec moi deux hommes du pays, et nous nous dispersmes pour
aller  sa recherche. Aprs une demi-heure de marche, je le
trouvai qui se htait d'arriver: il s'tait gar. Je lui dis
combien Valrie avait souffert; il en fut extrmement fch.
Quand nous fmes prs d'arriver  la maison de poste, je me
mis  courir de toutes mes forces pour annoncer le comte et
pour tre le premier  donner cette bonne nouvelle. J'eus un
moment bien heureux en voyant tout le bonheur de Valrie. Je
retournai alors vers le comte, et nous entrmes ensemble;
Valrie se jeta  son cou. Elle pleurait de joie; mais,
l'instant d'aprs, paraissait se rappeler tout ce qu'elle
avait souffert, elle gronda le comte, lui dit qu'il tait
impardonnable de l'avoir expose  toutes ces inquitudes, de
l'avoir quitte sans lui rien dire; elle repoussait son mari,
qui voulait l'embrasser. -- Oui, il est impardonnable, dit-elle,
d'couter son ressentiment. -- Mais je n'tais pas fch,
lui dit-il. -- Comment! vous n'tiez pas fch? -- Non, ma chre
Valrie, soyez-en sre; je voulais viter une explication. Je
sais que vous tes vive, que cela vous fait mal: je sais aussi
combien vous vous apaisez facilement; vous tes si bonne,
Valrie! -- Elle avait les larmes aux yeux; elle prit sa main
d'une manire touchante. -- C'est moi qui ai tort, dit-elle; je
vous en demande bien pardon. Comment ai-je pu me fcher d'un
mot qui n'tait srement pas dit pour me faire de la peine?
Oh! combien vous tes meilleur que moi! -- J'aurais voulu me
jeter  ses pieds, lui dire qu'elle tait un ange. Le comte,
qui est si sensible, ne m'a pas paru assez reconnaissant.




Lettre V.

Olheim, le 6 avril.


Je t'ai dit que nous devions passer quelques jours ici, pour
que Valrie se repost: ces jours ont t les plus agrables
de ma vie. Il me semble qu'elle a plus de confiance en moi,
depuis que je la connais mieux; elle pense, je crois, que je
ne m'tonne plus de quelques petites ingalits d'humeur, dont
je dois maintenant connatre la source. Une trs-grande
sensibilit empche d'avoir une attention continuelle sur soi-mme.
Les mes froides n'ont que les jouissances de l'amour-propre;
elles croient que le calme et la mthode qu'elles
portent dans toutes leurs actions et dans toutes leurs paroles
leur attireront la considration de ceux qui les observent:
elles savent pourtant bien aussi se fcher et se rjouir; mais
c'est pour des riens, et c'est toujours au dedans d'elles-mmes;
elles craignent jusqu'aux traits de leur visage, comme
des dnonciateurs qui vont raconter ce qui se passe au logis.
Absurde prtention de prendre pour sagesse ce qui vient de
l'aridit du coeur!

Jamais Valrie ne me parat plus aimable, plus touchante, que
quand sa vivacit l'a emporte un instant, et qu'elle cherche
 racheter un tort. Et quel tort? celui d'aimer comme on ne
sait pas aimer dans le monde. Je l'observais l'autre jour,
lorsqu'elle reut une lettre de sa mre; je la lisais avec
elle en suivant sa physionomie. Et quand, aprs cela, elle
sera ou triste ou proccupe, qu'elle ne saura pas, avec une
tude parfaite de dissimulation, approuver tout ce qu'on lui
propose, sourire  ce qui l'ennuie, appellera-t-on cela des
caprices? Et pourtant elle veut racheter comme des torts ces
moments o elle ne peut appartenir qu' l'ide qui domine son
me! La meilleure des filles, la plus aimante des femmes
voudrait tre  la fois et profondment sensible et toujours
attentive  ne jamais contrarier les autres! Et quand on me
dirait: -- Il y a des femmes plus parfaites, -- je rpondrai:
Valrie n'a que seize ans. -- Ah! qu'elle ne change jamais!
qu'elle soit toujours cet tre charmant que je n'avais vu
jusqu' prsent que dans ma pense!




Lettre VI.

Le 8 avril.


Je me promenais ce matin avec Valrie dans un jardin au bord
d'une rivire. Elle a demand le djeuner: on nous a apport
des fraises, qu'elle a voulu me faire manger  la manire de
notre pays, car elle m'avait entendu dire que cela me
rappelait les repas que je faisais avec ma soeur, et nous
envoymes chercher de la crme. Nous avions avec nous quelques
fragments du pome de l'_Imagination_, que nous lisions en
djeunant. Tu sais combien j'aime les beaux vers; mais les
beaux vers, lus avec Valrie, prononcs avec son organe
charmant, assis auprs d'elle, environn de toutes les
magiques voix du printemps, qui semblaient me parler et dans
cette eau qui courait et dans ces feuilles doucement agites
comme mes penses! Mon ami, j'tais bien heureux, trop heureux
peut-tre! Ernest, cette ide serait terrible et porterait la
mort dans mon me, qu'habite la flicit; je n'ose
l'approfondir.

Valrie fut mue en lisant l'pisode enchanteur d'Amlie et de
Volnis; et quand elle arriva  ces vers:


En longs et noirs anneaux s'assemblaient ses cheveux;

Ses yeux noirs, pleins d'un feu

Que son mal dompte  peine,

Etincelaient encor sous deux sourcils d'ebene.


elle a souri et, en me regardant, elle m'a dit: "Savez-vous
que cela vous ressemble beaucoup?" J'ai rougi d'embarras et
puis j'ai pens: "Ah! si vous tiez mon Amlie!" Mais soudain
je me suis reproch ma pense comme un crime, et c'en tait
bien un. Je me suis lev, je me suis enfui; j'ai t
m'enfoncer dans la fort voisine, comme si j'avais pu
m'loigner de cette coupable pense.

Aprs une course assez rapide, rflchissant  ce que
penserait de moi Valrie, que j'avais quitte si ridiculement,
je rsolus de revenir  la maison et de lui demander pardon.
Cherchant dans ma tte une excuse et n'en trouvant point, je
cueillais en chemin des marguerites pour les lui apporter, et
je me mis, sans y penser,  les interroger en les effeuillant,
comme nous avions fait tant de fois dans notre enfance. Je me
disais: "Comment suis-je aim de Valrie?" J'arrachais les
feuilles l'une aprs l'autre jusqu' la dernire; elle dit:
_pas du tout_. Le croirais-tu? cela m'affligea.

J'ai voulu aussi savoir comment j'aimais Valrie. Ah! je le
savais bien; mais je fus effray de trouver, au lieu de
_beaucoup_, PASSIONNEMENT: cela m'pouvanta. Ernest, je crois
que j'ai pli. J'ai voulu recommencer, et encore une fois la
feuille a dit: PASSIONNEMENT. Mon ami, tait-ce ma conscience
qui donnait une voix  cette feuille? Ma conscience saurait-elle
dj ce que j'ignore moi-mme, ce que je veux ignorer
toute ma vie, ce que tu ne croirais jamais si on te le disait,
toi qui me connais si bien, toi qui sais que jamais je ne fus
lger, que la femme d'un autre fut toujours un objet sacr
pour moi? Et j'aimerais Valrie! Non, non.


Quelques crimes toujours prcdent les grands crimes.


Sois tranquille, Ernest, tu n'auras pas besoin de me rejeter
loin de toi.




Lettre VII.

Blude, le 20 avril.


Je suis bien sr, mon ami, que la crainte seule d'aimer celle
que je n'ose nommer (car je dois la respecter trop pour
associer son nom  une ide qui m'est dfendue) m'a fait
croire... Je ne sais t'exprimer ce que je sens, cela doit tre
obscur pour toi; voici quelque chose de plus clair.

Ce soir, arrivant dans un village d'Autriche, et trouvant
qu'il tait plus tard qu'on ne pensait, le comte s'est dcid
 passer la nuit dans cet endroit. On a dress le lit de
Valrie, et, pendant qu'on arrangeait son appartement, nous
sommes tous passs dans une jolie salle qu'on venait de
peindre et d'approprier avec assez d'lgance. Il y avait l
quelques mineurs qui jouaient des valses. Tu sais combien on
cultive la musique en Allemagne. Quelques jeunes filles qui
taient venues voir l'htesse valsaient; elles taient presque
toutes jolies, et nous nous amusions  voir leur gaiet et
leur petite coquetterie villageoise. Valrie, avec sa vivacit
ordinaire, a appel ses deux femmes de chambre; elle voulait
aussi leur donner le plaisir de la danse. Bientt le bal a
cess, les musiciens seuls sont rests. Le comte est venu
prendre Valrie et l'a fait valser, quoiqu'elle s'en dfendt,
ayant une espce d'loignement pour cette danse, que sa mre
n'aimait pas. Quand il eut fait deux ou trois fois le tour de
la salle, il s'arrta devant moi. "Je serai spectateur  mon
tour, a-t-il dit, Gustave, Valrie vous permet de finir la
danse avec elle." Mon coeur a battu avec violence; j'ai trembl
comme un criminel; j'ai hsit longtemps si j'oserais passer
mon bras autour de sa taille. -- Elle a souri de ma gaucherie.
-- J'ai frmi de bonheur et de crainte; ce dernier sentiment
est rest dans mon coeur, il m'a perscut jusqu' ce que j'aie
t compltement rassur. Voici comment je suis devenu plus
tranquille.

La soire tait si belle, que le comte nous a propos une
promenade. Il avait donn le bras  Valrie, je marchais 
ct de lui; il faisait assez sombre; les toiles seules nous
clairaient. La conversation se ressent toujours des
impressions que reoit l'imagination; la ntre est devenue
srieuse et mme mlancolique comme la nuit qui nous
environnait. Nous avons parl de mon pre, nous nous sommes
rappel, le comte et moi, plusieurs traits de sa vie qui
mriteraient d'tre publis pour faire l'admiration de tous
ceux qui savent sentir et aimer le beau. Nous avons ml nos
tristes et profonds regrets et parl de cette belle esprance
que l'Etre suprme laissa surtout  la douleur, car ceux-l
seuls qui ont beaucoup perdu savent combien l'homme a besoin
d'esprer. A mesure que le comte parlait, je sentais mon
affection pour lui s'augmenter de toute sa tendresse pour mon
pre. Quelle douce immortalit, pensais-je, que celle qui
commence dj ici-bas dans le coeur de ceux qui nous
regrettent!

Que j'aimais cet homme si bon qui sait connatre ainsi
l'amiti! l'amiti que tant d'hommes croient chrir et que si
peu savent honorer dans tous ses devoirs! Comme mon coeur
prouvait alors ce sentiment pour le comte! J'y mlais ce qui
le rend  jamais sacr, la reconnaissance. Il me semblait que
mon coeur pur ne contenait plus que ces heureuses affections,
qui se rflchissaient doucement sur Valrie. Nous nous tions
assis, la lune s'tait leve, les lumires s'teignaient peu 
peu dans le village, quelques chevaux paissaient autour de
nous, et les eaux argentes et rapides d'un ruisseau nous
sparaient de la prairie. -- J'ai de tout temps aim
passionnment une belle nuit, dit le comte; il me semble
qu'elle a toujours mille secrets  dire aux mes srieuses et
tendres; je crois aussi que j'ai conserv cette prdilection
pour la nuit, parce qu'on me tourmentait le jour. -- Vous
n'tiez pas heureux dans votre enfance? -- Ni dans ma jeunesse,
ma chre Valrie. -- Il soupira: -- Mais j'ai sauv ce qu'il y a
de si prcieux  conserver, une me qui n'a jamais dsespr
du bonheur. Le pass est pour moi comme une toile rembrunie
qui attend un beau tableau qui n'en ressortira que davantage.
C'est maintenant votre ouvrage  tous deux, mes amis, dit-il
en tendant ses bras vers nous: c'est  vous  conduire
doucement mes jours. -- Valrie l'embrassa avec tendresse; je
me jetai aussi  son cou; je ne pus profrer une seule parole.
Quel serment pouvait valoir les larmes que je versais? Jamais
je n'oublierai ce moment, il m'a rendu le calme et le courage.




Lettre VIII.

Bade, le 1er mai.


J'ai voulu renoncer  une partie de ces douces habitudes qui
taient devenues un besoin pour moi et qui pouvaient devenir
dangereuses. J'ai demand au comte la permission d'aller dans
une autre voiture, au moins quelquefois, et j'ai prtext
l'envie que j'avais d'apprendre l'italien, afin de savoir
quelque chose de cette langue quand nous arriverions  Venise.
J'ai bien su que Valrie, ainsi que son mari, me trouvaient
bizarre; mais, enfin, ils ne m'ont point empch de suivre mon
nouveau plan. J'vite aussi de me promener seul avec elle. Il
y a un charme si ravissant dans cette belle saison auprs d'un
objet aussi aimable, respirer cet air, marcher sur ces gazons,
s'y asseoir, s'environner du silence des forts, voir Valrie,
sentir aussi vivement ce qui me donnerait dj sans elle tant
de bonheur, dis, mon ami, ne serait-ce pas dfier l'amour?

Le soir, quand nous arrivions, et que, fatigue de la route,
elle se couchait sur un lit de repos, je venais toujours
m'tablir avec le comte auprs d'elle; mais il se mettait dans
un coin  crire, et, moi, j'aidais Marie  faire le th:
c'tait moi qui en apportais  Valrie et qu'elle grondait
quand il n'tait pas bon. Ensuite c'tait sa guitare que je
lui accordais. J'en joue mieux qu'elle; il m'est arriv de
placer ses doigts sur les cordes dans un passage difficile; ou
bien je dessinais avec elle, je l'amusais en lui faisant
toutes sortes de ressemblances. Ne m'est-il pas arriv de la
dessiner elle-mme! Conois-tu une pareille imprudence? Oui,
j'ai esquiss ses formes charmantes, elle portait sur moi ses
yeux pleins de douceur, et j'avais la dmence de les fixer, de
me livrer, comme un insens,  leur dangereux pouvoir. Eh
bien, Ernest, je suis devenu plus sage; il est vrai que cela
me cote bien cher: je perds non-seulement tout le bonheur que
j'prouvais dans cette douce familiarit (je ne devrais pas le
regretter, puisqu'il pouvait me conduire  des remords), mais
je perdrai peut-tre la confiance de Valrie. Elle commenait
 me tmoigner de l'amiti. Hier, en arrivant dans la ville o
nous devions coucher, j'ai vite demand ma chambre. -- Allez-vous
donc encore vous enfermer? m'a-t-elle dit; vous devenez
bien sauvage. Elle avait l'air mcontent en disant cela; je
l'ai suivie, j'ai arrang le feu, port des paquets, taill
des plumes pour le comte, afin de cacher l'embarras que me
donne une situation toute nouvelle. Je croyais,  force
d'attentions qui rappelaient la politesse, suppler  toutes
ces inspirations de coeur qui ne sont nullement calcules.
Aussi Valrie s'en est-elle aperue. -- On croirait, dit-elle,
que nous vous avons reproch de ne pas assez vous occuper de
nous, et que vous voulez nous cacher que vous vous ennuyez. --
Je me suis tu; il m'tait galement impossible de la tirer de
son erreur et de ne lui dire que quelques phrases qui
n'eussent t qu'agrables. J'avais l'air srement bien
triste, car elle m'a tendu la main avec bont et m'a demand
si j'avais du chagrin. J'ai fait un signe de tte comme pour
dire oui, et les larmes me sont venues aux yeux.

Ernest, je suis triste, et ne veux pas m'occuper de ma
tristesse. Je te quitte, pardonne-moi ces ternelles
rptitions.




Lettre IX.

Arnam, le 4 mai.


Je suis extrmement troubl, mon ami, je ne sais ce que tout
cela deviendra; sans que je l'eusse voulu, Valrie s'est
aperue qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire et
d'affligeant dans mon coeur. Elle m'a fait appeler ce soir pour
tirer des papiers d'une cassette que Marie ne pouvait pas
ouvrir. Le comte tait sorti pour se promener. Ne voulant pas
sortir brusquement, j'ai pris un livre et lui ai demand si
elle dsirait que je lui lusse quelque chose. Elle m'a
remerci en disant qu'elle allait se coucher. -- Je ne suis pas
bien, a-t-elle ajout; puis, me tendant la main: Je crois que
j'ai de la fivre. -- Il a bien fallu toucher sa main; j'ai
frissonn; je tremblais tellement qu'elle s'en est aperue. --
C'est singulier, a-t-elle dit, vous avez si froid et moi si
chaud! -- Je me suis lev avec prcipitation, voyant qu'elle
tait debout devant moi; je lui ai dit qu'en effet j'avais
trs-froid et trs-mal  la tte. -- Et vous vouliez vous gner
et rester ici pour me faire la lecture? -- Je suis si heureux
d'tre avec vous, ai-je dit timidement. -- Vous tes chang
depuis quelque temps, et je crains bien que vous ne vous
ennuyiez quelquefois. Vous regrettez peut-tre votre patrie,
vos anciens amis? Cela serait bien naturel. Mais pourquoi nous
craindre? pourquoi vous gner? -- Pour toute rponse, je levais
les yeux au ciel, et je soupirais. -- Mais qu'avez-vous donc?
me dit-elle d'un air effray. -- Je m'appuyai contre la
chemine sans rpondre; elle a soulev ma tte, et, d'un air
qui m'a rappel  moi, elle m'a dit: -- Ne me tourmentez pas,
parlez, je vous en prie. -- Son inquitude m'a soulag: elle
m'interrogeait toujours. J'ai mis ma main sur mon coeur
oppress, et je lui ai dit  voix basse: -- Ne me demandez
rien, abandonnez un malheureux. -- Mes yeux taient sans doute
si gars, qu'elle m'a dit: -- Vous me faites frmir. -- Elle a
fait un mouvement comme pour mettre sa main sur mes yeux. -- Il
faut absolument que vous parliez  mon mari, a-t-elle dit, il
vous consolera. -- Ces mots m'ont rendu  moi-mme; j'ai joint
les mains avec une expression de terreur. -- Non, non, ne lui
dites rien, madame, par piti, ne lui dites rien. -- Elle m'a
interrompu: -- Vous le connaissez bien mal, si vous le
redoutez; d'ailleurs, il s'est aperu que vous aviez du
chagrin, nous en avons parl ensemble, il croit que vous
aimez... -- Je l'interrompis avec vivacit: il me semblait
qu'un trait de lumire tait envoy  mon secours pour me
tirer de cette terrible situation. -- Oui, j'aime, lui dis-je
en baissant les yeux et en cachant mon visage dans mes mains
pour qu'elle n'y vt pas la vrit, j'aime  Stockholm une
jeune personne. -- Est-ce Ida? me dit-elle. -- Je secouai la
tte machinalement, voulant dire non. -- Mais, si c'est une
jeune personne, ne pouvez-vous pas l'pouser? -- C'est une
femme marie, dis-je en fixant mes yeux  terre et soupirant
profondment. -- C'est mal, me dit-elle vivement. -- Je le sais
bien, dis-je avec tristesse. -- Elle se repentit apparemment de
m'avoir afflig et ajouta: -- C'est encore plus malheureux; on
dit que les passions donnent des tourments si terribles; je ne
vous gronderai plus quand vous serez sauvage; je vous
plaindrai; mais promettez-moi de faire vos efforts pour vous
vaincre. -- Je le jure, dis-je, enhardi par le motif qui me
guidait. -- Et prenant sa main, je le jure  Valrie, que je
respecte comme la vertu, que j'aime comme le bonheur, qui a
fui loin de moi. -- Il me semblait que je voyais un ange qui me
rconciliait avec moi-mme, et je la quittai.




Lettre X.

Shoenbrunn, le...


Aujourd'hui, en montant en voiture, je suis rest seul un
instant avec Valrie; elle m'a demand avec tant d'intrt
comment je me trouvais, que j'en ai t profondment mu. -- Je
n'ai rien dit  mon mari de notre conversation; j'ignorais si
cela ne vous embarrasserait pas: il est des choses qui
chappent, et qu'on ne confierait pas; votre secret restera
dans mon coeur jusqu' ce que vous me disiez vous-mme de
parler. Cependant je ne puis m'empcher de vous dire qu'
votre place je voudrais tre guid par un ami comme le comte;
si vous saviez comme il est bon et sensible! -- Ah! je le sais,
lui dis-je, je le sais; mais je sentais en moi-mme que je
pouvais tromper Valrie et m'enorgueillir mme de mon
subterfuge, et qu'il m'tait impossible de tromper le comte
volontairement. -- Je me suis rappel encore, a dit Valrie,
que j'ai pu vous induire en erreur hier pendant notre
conversation, je vous ai dit que votre ami s'tait aperu que
vous aviez du chagrin: c'est vrai, j'ai ajout: Il croit que
vous aimez; j'allais achever, et vous m'avez interrompu avec
vivacit, croyant que je vous parlais de votre amour, tant le
coeur se persuade facilement qu'on s'occupe de ce qui l'occupe!
j'avais tout autre chose  vous dire... Mais je vois le comte
qui s'avance, tranquillisez-vous, il ne sait rien.

Ernest, vit-on jamais une plus anglique bont? Et ne pas oser
lui dire tout ce qu'elle inspire! Lui faire croire, lui
persuader qu'on en peut aimer une autre quand une fois on l'a
connue. O mon ami, cet effort est bien grand!




Lettre XI.

Vienne, le...


Nous sommes arrivs  Vienne. Le comte m'a pri d'aller avec
lui dans le monde: j'y tais dcid. Il faut bien m'loigner,
autant que je le pourrai, de Valrie; elle est rsolue  ne
point faire de connaissance ici,  rester chez elle et  ne
voir qu'une jeune femme avec qui elle a pass quelque temps 
Stockholm.

Le comte m'a regard hier de manire  m'embarrasser beaucoup;
il m'a reproch doucement d'avoir de l'ingalit dans le
caractre, d'tre singulier: j'ai rougi. -- Votre pre, mon
cher Gustave, avait le mme besoin d'tre seul; sa sant
dlicate lui faisait redouter le grand monde; mais  votre
ge, mon ami, il faut apprendre  vivre avec les hommes. Et
que deviendrez-vous un jour, si  vingt ans vous fuyez vos
meilleurs amis? -- Depuis huit jours je n'ai pas t un instant
sans chercher  m'viter moi-mme; j'ai senti toute la fatigue
attache  l'envie de s'amuser. J'ai vu des bals, des dners,
des spectacles, des promenades, et j'ai dit cent fois que
j'admirais la magnificence de cette ville tant vante par les
trangers. Cependant je n'ai pas obtenu un seul moment de
plaisir. La solitude des ftes est si aride; celle de la
nature nous aide toujours  tirer quelque chose de
satisfaisant de notre me; celle du monde nous fait voir une
foule d'objets qui nous empchent d'tre  nous et ne nous
donnent rien.

Si je pouvais observer, former mon jugement, m'amuser des
ridicules! mais je sens trop vivement pour que cela me soit
possible. Si j'osais m'occuper de l'objet que je fuis, je ne
me trouverais plus seul au milieu de ces rassemblements; je
parlerais  Valrie absente, et n'couterais personne; mais je
ne puis me permettre ce dangereux plaisir, et je travaille
sans cesse  en loigner la pense.




Lettre XII.

ERNEST A GUSTAVE.

Hollyn, le...


Cette lettre, cher Gustave, t'apportera au milieu des beaux
pays que tu habites maintenant les parfums de notre printemps
et les souvenirs de la patrie. Oui, mon ami, les cieux se sont
ouverts, des milliers de fleurs sont revenues sur les prairies
de Hollyn, que nos pieds foulrent si souvent ensemble. Que ne
sommes-nous encore runis! nous traverserions ces vastes
forts, nous poursuivrions l'lan jusque dans ses retraites
les plus caches; mais, sans le blesser, nous le laisserions 
sa sauvage libert, et, charms du silence et de la solitude,
nous nous reposerions, comme nous le fmes si souvent, de nos
courses vagabondes. Ce besoin d'errer sans projet, sans
dessein, t'tait quelque chose de ces forces trop actives,
trop dvorantes. Oh! que n'es-tu encore ici! que ne calmes-tu
ainsi cette agitation de ton me qui te jette maintenant dans
des dangers que je crains tant pour toi! Tu le sais, Gustave,
je n'ai jamais redout l'amour; il est dsarm pour moi, par
la tranquillit de mon imagination, par une foule d'habitudes
douces, de sensations peut-tre monotones, mais qui par l
mme ont un empire continuel. Ma vie se compose d'un doux
bien-tre, et je ressemble  ces vgtaux de l'Inde que la
nature destina  garantir de l'orage, puisque l'orage ne les
frappe jamais. C'est ainsi que je me crois plus fait que bien
d'autres pour calmer, pour diriger un peu les mouvements trop
exalts de ton me. Ce n'est pas ton absence seule qui me
chagrine, c'est cette passion que chaque jour verra augmenter
avec les charmes et surtout avec les vertus de Valrie. Oui,
Gustave, elle crotra avec ces dangereuses compagnes, elle
consumera ces forces avec lesquelles tu luttes encore. Oh!
crois-moi, reviens, arrache-toi  ces funestes habitudes!
Ouvre ton me  cet ami que tu m'as appris  respecter;
reviens: n'a-t-il pas pour but ton bonheur et pour rgle ses
devoirs? Ton me vaste et grande le frappa, il te crut propre
aux plus brillants dveloppements; et, mri lui-mme par
l'exprience, appel  cette auguste adoption par l'amiti, il
voulut tre ton pre, et achever, dans la patrie des arts,
cette ducation dj si heureusement commence. Mais, s'il
voyait cette mme me dvaste, ces grandes facults
ananties; s'il voyait ton bonheur s'engloutir dans un
terrible naufrage, dis-moi, lui-mme ne serait-il pas
inconsolable? Encore une fois, reviens, change ta _dvorante_
et dlicieuse fivre contre plus de tranquillit. Que dis-je? ta
dlicieuse fivre! non, non, Gustave n'a point d'ivresse; pour
lui l'amour n'a que des tourments, et ses flicits n'arrivent
dans son sein que comme des poignards qui le dchirent.

Adieu, mon ami, je compte t'crire bientt et te parler d'Ida,
qui, malgr la coquetterie que tu lui reproches et ses petites
imperfections, ne laisse pas que d'tre bien bonne et bien
aimable.


(La rponse  cette lettre d'Ernest ne s'est point retrouve.)




Lettre XIII.

Vienne, le...


Oh! Ernest, je suis le plus malheureux des hommes; Valrie est
malade; elle peut tre en danger; je ne puis t'crire, j'ai la
fivre, je sens tous les battements de mon coeur contre la
table o je suis appuy; je ne pourrais compter les tourments
que j'ai endurs depuis ce matin.


A six heures du soir.


Elle va mieux, elle est tranquille. O Valrie! Valrie! avais-je
besoin de ces craintes pour savoir qu'il n'est plus de
ressource pour moi, que je t'aime comme un insens! C'en est
fait: il est inutile de lutter contre cette funeste passion. O
Ernest! tu ne sais pas combien je suis malheureux. Mais puis-je
me plaindre? elle est mieux, elle est hors de danger. Tu ne
sais pas comment elle est devenue malade; c'est une chute,
mais cette chute n'et t rien, si... Quelle agitation il
m'est rest, quel supplice! ma tte est bouleverse; mais je
veux absolument t'crire; je veux que tu saches combien je
suis faible et malheureux.

Le comte m'annona, il y a quelques jours, que nous partirions
dans peu, afin d'arriver  Venise, de nous y tablir; il
ajouta que Valrie avait besoin de repos, que son tat
l'exigeait. Son tat, Ernest, cela me frappa. Et quand le
comte me dit qu'elle deviendrait mre, qu'il me le dit avec
joie, crois-tu qu'au lieu de l'en fliciter, je restais dans
une espce de stupeur; mes bras, au lieu de chercher le comte
pour l'embrasser, pour lui tmoigner ma joie, se sont croiss
machinalement sur moi-mme; je trouvais qu'il y avait de la
cruaut  exposer cette jeune et charmante Valrie; j'ai
beaucoup souffert, et le comte s'en est aperu. Il m'a dit
avec bont: Vous ne m'coutez pas; et, voyant que je portais
la main  ma tte, il m'a demand si j'tais malade. -- Je vous
trouve chang. -- Oui, je suis malade, lui ai-je rpondu; et,
rejetant sur les poles d'Allemagne, qui sont de fonte, un mal
de tte que j'prouvais rellement, j'ai remerci le comte de
sa bont toujours attentive pour moi; je lui ai dit que son
bonheur m'tait mille fois plus cher que le mien, et c'tait
vrai. Au dner, je n'ai os rester dans ma chambre, de peur de
voir arriver le comte chez moi, de me voir interroger; et
cependant j'prouvais un embarras extrme, j'tais tourment
par l'ide de revoir Valrie. Il me semblait que tout tait
chang autour de moi: singulier effet de l'altration de ma
raison. Depuis quelque temps, je deviens rellement fou; les
tendres attentions du comte pour Valrie m'avaient toujours
rappel celles d'un frre, d'un ami; il est si calme! il a
tant de dignit dans sa manire de l'aimer! Valrie est si
jeune!

En entrant dans l'antichambre de la comtesse, j'ai vu un homme
qui sortait de chez elle; il avait l'air fort grave: il me
semblait qu'il secouait la tte en mettant une espce de
surtout qui tait jet sur une chaise; mon coeur a battu
violemment; j'ai cru que c'tait un mdecin, et que Valrie
n'tait pas bien; j'ai voulu lui parler, je n'ai os lever la
voix, tant je pensais qu'elle devait tre trouble; je suis
entr dans la chambre de Valrie; elle tait devant une glace;
mais, tant encore trop agit, je ne voyais pas ce qu'elle
faisait. Cependant je me rjouissais de la voir leve,
j'approchais, je la trouvais fort rouge. -- Etes-vous malade,
madame la comtesse? dis-je avec une espce d'inquitude et de
gravit. -- Non, monsieur de Linar, me dit-elle du mme ton. --
Et elle se mit  rire. Elle ajouta: -- Vous me trouvez trs-rouge,
c'est que j'ai pris une leon de danse. -- Une leon de
danse! m'criai-je. -- Oui, me dit-elle encore en riant; me
trouvez-vous trop vieille pour danser? Au moins vous ne me
dfendez pas l'exercice. -- Et elle riait toujours; elle a lev
les bras, un moment aprs, pour descendre un rideau, et tout 
coup elle a jet un cri, en mettant sa main sur le ct. --
Valrie, me suis-je cri, vous me ferez mourir; vous nous
ferez tous mourir, ai-je ajout, avec votre lgret. Pouvez-vous
vous exposer ainsi? vous vous ferez mal. -- Elle m'a
regard avec tonnement, elle a rougi. -- Pardon, madame, ai-je
ajout, pardonnez  l'intrt le plus vif... -- Je me suis
arrt. -- N'oserai-je donc plus sauter, lever les bras? --Oui,
ai-je dit timidement, mais actuellement... -- Elle m'a compris;
elle a rougi encore, et est sortie. Quand le comte est venu,
elle l'a tir  l'cart et l'a grond.

Deux jours aprs, Valrie sortit pour voir une femme de sa
connaissance; en descendant de voiture, elle a saut
tourdiment; elle est tombe de manire  se faire beaucoup de
mal; on a t oblig de la reconduire chez elle sur-le-champ;
toute la nuit la fivre a t forte; on l'a saigne, car on
craignait une fausse couche. Heureusement que la voil hors de
tout danger!

Nous partons dans peu de jours; je compte t'crire de la
route.




Lettre XIV.

R..., le...


Nous avons quitt le Tyrol, nous sommes entrs en Italie: nous
nous sommes mis en route ce matin avant le lever du soleil.
Pendant qu'on faisait rafrachir les chevaux fatigus d'une
marche de trois heures, le comte a propos  sa femme de
prendre les devants, et nous avons fait une des promenades les
plus agrables: nous tions ravis de fouler aux pieds le sol
de l'Italie; nous attachions nos regards sur ce ciel potique,
sur cette terre d'antiques merveilles, que le printemps venait
saluer avec toutes ses couleurs et tous ses parfums. Quand
nous emes march quelque temps, nous apermes des maisons
groupes  et l sur un cteau, et l'imptueux Adige se
lanant avec fureur au milieu de ces tranquilles campagnes. Un
groupe de cyprs et des colonnes  moiti ruines fixrent
notre attention. Le comte nous dit que c'tait srement
quelque temple ancien. Cette terre, couverte de grands dbris,
s'embellit des ruines, et les sicles viennent expirer tour 
tour dans ces monuments, au milieu de la nature toujours
vivante. Nous nous cartmes du grand chemin pour aller
visiter ce temple, dont l'architecture corinthienne nous parut
encore belle. Apparemment que les habitants du village
aimaient ce lieu solitaire, que les cyprs et le silence
semblaient vouer  la mort. Nous vmes son enceinte remplie de
croix qui indiquaient un cimetire; quelques arbres fruitiers
et des figuiers sauvages se mlaient au vert noirtre des
cyprs. Une antique cigogne paraissait au sommet d'une des
plus hautes colonnes, et le cri solitaire et aigu de cet
oiseau se confondait avec la bruyante voix de l'Adige. Ce
tableau  la fois religieux et sauvage, nous frappa
singulirement. Valrie, fatigue ou entrane par son
imagination, nous proposa de nous reposer. Jamais je ne la vis
si charmante; l'air du matin avait anim son teint; son
vtement pur et lger lui donnait quelque chose d'arien, et
l'on et dit voir un second printemps plus beau, plus jeune
encore que le premier, descendu du ciel sur cet asile du
trpas. Elle s'tait assise sur un des tombeaux; il soufflait
un vent assez frais, et, dans un instant, elle fut couverte
d'une pluie de fleurs des pruniers voisins, qui, de leur duvet
et de leurs douces couleurs, semblaient la caresser. Elle
souriait en les assemblant autour d'elle, et moi, la voyant si
belle, si pure, je sentis que j'eusse voulu mourir comme ces
fleurs, pourvu qu'un instant son souffle me toucht. Mais, au
milieu du trouble dlicieux d'un premier amour, au milieu de
cette volupt d'un matin et d'un printemps d'Italie, un
pressentiment funeste vint me saisir; Valrie s'en aperut et
me dit que j'avais l'air proccup. -- Je pense aux feuilles de
l'automne qui, fltries et dessches, tomberont et couvriront
ces fleurs. -- Et nous aussi, dit-elle. -- Le comte nous appela
alors pour nous montrer une inscription; mais Valrie vint
bientt reprendre sa place. Un grand et beau papillon qu'on
nomme, je crois, le _sphinx_, enchanta Valrie par ses couleurs;
il tait sur un des figuiers. Le comte voulut le prendre pour
l'apporter  sa femme; mais, comme le _sphinx_ de la fable, il
alla s'asseoir sur le seuil du temple. Je courus pour m'en
saisir, mon pied glissa, et je tombai; bientt relev, j'eus
le temps de saisir encore le papillon, que j'apportai  la
comtesse. Toute effraye de ma chute, elle tait ple, et le
comte s'en aperut. -- Je parie, dit-il, que Valrie a la
superstition de sa mre et de beaucoup de personnes de sa
patrie. -- Oui, dit-elle, je suis honteuse de l'avouer. -- Et
quelle est cette superstition? demandai-je d'une voix mue. --
Le comte me rpondit en riant: -- C'est quelque grand malheur
qui vous arrivera; vous tes tomb dans un cimetire, et vous
verrez que Valrie s'attribuera vos dsastres. -- Je ne puis te
dire, Ernest, ce que j'prouvai, je tressaillis. Peut-tre,
pensai-je, vient-il m'avertir de mon destin et d'une main amie
m'empcher de tomber dans le prcipice que me creuse une
passion insense. -- Asseyez-vous tous deux ici, nous dit
Valrie, et ne vous moquez plus de moi. Vous rappelez-vous,
mon ami, dit-elle au comte, la belle collection de papillons
que possdait mon pre? Oh! comme on aime ces souvenirs de
l'enfance! comme elle tait jolie, cette maison de campagne! --
Ne me parlez pas, rpondit le comte, de ces tristes sapins;
j'ai la passion des beaux pays. -- Et, moi, dit Valrie, je
voudrais avoir crit tant de choses, si simples, qu'elles ne
sont rien par elles-mmes, et qui me lient pourtant si
fortement  ces sapins,  ces lacs,  ces moeurs, au milieu
desquels j'ai appris  sentir,  aimer. Je voudrais qu'on pt
se communiquer tout ce qu'on a prouv; qu'on n'oublit rien
de ce bonheur de l'enfance, et qu'on pt ramener ses amis,
comme par la main, dans les scnes naves de cet ge. Il y
avait une grange auprs de la maison, o revenait toujours une
hirondelle avec laquelle je m'tais lie d'amiti; il me
semblait qu'elle me connaissait; quand le dpart pour la
campagne tait retard, je tremblais de ne plus retrouver mon
hirondelle; je dfendais son nid, quand mes jeunes compagnes
voulaient s'en saisir. -- Voil comment, dit le comte, Valrie
promettait dj de devenir une bonne petite maman. -- Je
n'tais pas toujours si raisonnable, poursuivit Valrie;
quelquefois je me plaisais  tourmenter mes soeurs; j'tais la
seule qui st bien conduire une petite barque que nous avions
et qui tait trs-lgre; je l'loignais du rivage, fire de
ma hardiesse, et n'coutant pas leurs menaces; seulement,
quand elles me priaient et m'appelaient leur chre Valrie, je
savais bien vite revenir adroitement au port. Qu'il tait
charmant! ce petit lac, o le vent jetait quelquefois les
pommes de pin de la fort, ce lac au bord duquel croissaient
des sorbiers avec leurs grappes rouges, que je venais cueillir
pour mes oiseaux, tandis que sur les branches des sapins se
balanaient de jeunes cureuils en se mirant dans les ondes!

Nous fmes interrompus par le bruit des voitures qui vinrent
nous enlever  ces doux souvenirs de l'enfance de Valrie, o
je la voyais plus jeune, plus dlicate encore, courir sous les
sapins, attacher ses yeux d'un bleu sombre, avec leurs regards
si tendres, sur la petite famille qu'elle protgeait; il me
semblait que je ne l'aimais plus que comme une soeur. Ainsi,
les scnes de l'innocence ramenrent un moment dans mon coeur
le sentiment qu'il m'est permis d'avoir pour elle. Nous
remontmes dans la berline, qui s'avanait lentement le long
de l'Adige; les femmes de la comtesse nous suivaient dans
l'autre voiture. C'est ainsi que j'ai fait ce voyage,
m'habituant peu  peu  la douce prsence de Valrie et vivant
toujours sous son regard.

Il est bien tard; je reprendrai ma lettre au premier endroit
o nous nous arrterons.




Lettre XV.

Padoue, le...


C'est de Padoue que je t'cris (tu vois que nous avanons 
grands pas vers Venise). Cette antique ville, qui est habite
par plusieurs savants, nous parut d'une tristesse affreuse;
mais Valrie avait besoin de se reposer. Ce soir, apprenant
que David et la Banti devaient chanter, la comtesse eut envie
d'aller  l'opra. Le comte, ayant des lettres  crire, ne
put nous y accompagner. Valrie ne voulut point faire de
toilette, et nous prmes une loge grille. O Ernest! de tous
les dangers, aucun ne pouvait tre aussi terrible pour ton
ami! Figure-toi ce que je devais prouver: il me semblait que
toutes les volupts habitaient cette funeste salle; le
contraste des lumires, des parures de ces femmes
blouissantes, avec cette loge faiblement claire, o il me
semblait que Valrie ne vivait que pour moi; la voix
enchanteresse de David, qui nous envoyait des accents
passionns; cet amour chant par des voix qu'on ne peut
imaginer, qu'il faut avoir entendues, et qui, mille fois plus
ardent encore, brlait dans mon coeur. Valrie, transporte de
cette musique, et moi si prs d'elle, si prs que je touchais
presque ses cheveux de mes lvres; alors la rose mme qui
parfumait ses cheveux achevait de me troubler. O Ernest! quels
tumultes! quels combats pour ne pas me trahir! Et,
actuellement encore que j'ai quitt depuis trois heures ce
spectacle, je ne puis dormir; je t'cris d'une terrasse o
Valrie est venue avec le comte, et d'o elle est sortie
depuis une heure. L'air est si doux, que ma lumire ne
s'teint pas, et je passerai la nuit sur la terrasse. Comme le
ciel est pur! Un rossignol soupire dans le lointain ses
plaintives amours! Tout est-il donc amour dans la nature, et
les accents de David, et la complainte de l'oiseau du
printemps, et l'air que je respire, empreint encore du souffle
de Valrie, et mon me dfaillante de volupt? Je suis perdu,
Ernest! je n'avais pas besoin de cette Italie, si dangereuse
pour moi. Ici les hommes nervs nomment amour tout ce qui
meut leurs sens et languissent dans des plaisirs toujours
renouvels, mais que l'habitude mousse; ils ne reoivent pas
de l'me cette impulsion qui fait du plaisir un dlire, et de
chaque pense une motion; mais moi, moi, destin aux fortes
passions, et ne pouvant pas plus leur chapper que je ne puis
chapper  la mort, que deviendrai-je dans ce pays? Ah!
puisque ceux qui n'ont besoin que de plaisirs, par cela seul,
ne sentent rien fortement, moi qui apporte une me neuve et
ardente, sortant d'un climat pre, moi, je suis d'autant plus
sensible aux beauts de ce ciel enchanteur, aux dlices des
parfums et de la musique, que j'avais cr ces dlices avec
mon imagination, sans qu'elles fussent affaiblies par
l'habitude. Ernest, que faisais-tu, quand tu me laissas
partir? Il fallait me prcipiter dans les flots de la
Baltique, comme Mentor prcipita Tlmaque.




Lettre XVI.

ERNEST A GUSTAVE.

H..., le...


Gustave, j'ai dans ma tte une suite de tableaux et de
souvenirs qu'il faut que je te communique; ton image y a t
mle sans cesse, et le plaisir que j'ai  t'en parler doit me
faire pardonner si j'entre dans trop de dtails. J'ai voulu
passer la fte de saint Jean chez les parents d'Ida, o l'on
est toujours plus gai qu'ailleurs. Tu sais combien de fois
nous avions fait ce voyage ensemble. Je voulus aussi le faire
 pied. Je partis la nuit, avec mon fusil, car j'avais le
projet de chasser dans ma course. Il avait fait si chaud
pendant la journe, que la fracheur me parut dlicieuse. Je
passai d'abord par le bocage des Nymphes, que nous avions
nomm ainsi parce que nous aimions  y lire Thocrite. Un vent
frais agitait les souples et lgers bouleaux; ces arbres
exhalaient une forte odeur de rose. Ce parfum me rappela
vivement le souvenir de notre premire course: c'tait dans la
mme saison,  la mme heure et avec le mme projet que nous
partmes ensemble. Je m'assis  l'entre du bocage, sur une
des larges pierres qui sont au bord de la fontaine, et o l'on
vient encore abreuver les vaches du village. Tout tait calme;
je n'entendais dans le lointain que les aboiements des chiens
de la ferme qui est  l'ouest. J'entendis sonner onze heures 
la cloche du chteau, et cependant il faisait encore assez
clair pour me permettre de lire sans difficult ta dernire
lettre; les expressions de ta tendresse m'murent vivement, et
le trouble de ton malheureux amour me fit prouver quelque
chose d'inexprimable. Au milieu de cette tranquille nuit et de
ces tranquilles campagnes, un vent chaud soufflait dans les
feuilles; il me semblait qu'il venait d'Italie pour m'apporter
quelque chose de toi. Je fus tir de ma rverie par un jeune
garon qui faisait marcher devant lui des boeufs qu'il
conduisait  la ville la plus voisine; il chantait
monotonement quelques paroles sur l'air des montagnes; il
s'arrta auprs de la fontaine pour se reposer. Je continuai
ma marche; de jeunes coqs de bruyres s'agitaient dans leurs
nids, et semblaient appeler le jour par leurs chants ou plutt
par leur murmure matinal; enfin je passai prs du lac d'Ullen.
La fracheur qui prcde l'aurore commenait  se faire
sentir; je vis sur ces bords quelques canards sauvages qui, 
mon approche, secourent leurs ailes et leur tte appesantie
de sommeil. D'abord je voulus tirer sur eux, puis je le leur
laissai gagner tranquillement la largeur du lac... Je doublai
le petit cap et m'enfonai dans la fort. Je marchais sous les
hauts sapins, n'entendant que le bruit de mes pas, qui
quelquefois glissaient sur les aiguilles des rameaux dont la
terre tait jonche. En attendant, le court intervalle entre
la nuit et l'aurore s'tait pass. J'arrivai  la chaumire du
bon Andr; j'entrai dans l'enceinte du petit enclos, o tant
de fois nous tions venus ensemble: tout dormait encore; les
animaux seuls venaient de se rveiller, ils paraissaient me
recevoir avec plaisir. Je m'assis un instant, et je respirai
l'air pur du matin. Je considrai autour de moi ces ustensiles
si simples, si propres, et je pensai  la paix qui habitait
cette demeure. Je passai une partie de la journe dans cette
ferme, et je m'assis pendant le gros de la chaleur sous ce
vieux chne si pais, o le soleil, dans toute sa force, ne
parvenait  jeter,  travers les branches, que quelques
feuilles dores qui tombaient  et l; des colombes des
champs filaient au-dessus de ma tte; les souvenirs de notre
jeunesse m'environnaient; et quand je m'en allai et que je ne
vis que mon ombre solitaire, je sentis mon coeur se serrer, je
sentis combien tu tais loin de moi, cher compagnon de mon
heureuse enfance.

J'arrivai le soir  la jolie maison qu'habitent les parents
d'Ida. C'tait la veille de la fte de saint Jean; tout le
monde me demanda de tes nouvelles et fut pein de ton absence.
Le lendemain matin, quand je descendis pour djeuner, je
trouvai Ida avec une couronne d'pis que de jeunes paysannes
avaient pose sur ses cheveux. Elle tait sous ce grand sapin
prs de la fontaine qui est dans la cour; une multitude de
jeunes filles et de jeunes garons l'environnaient, chacun lui
avait apport son prsent; les premiers avaient pos sur la
fontaine des fraises dans des paniers d'corce de bouleau;
d'autres, comme les filles d'Isral, y avaient plac de
grandes cruches de lait, tandis que d'autres encore lui
offraient des rayons de miel. Ida remerciait chacune d'elles
avec une grce charmante et passait quelquefois ses doigts
dlicats sur les joues vermeilles des jeunes paysannes.
Plusieurs enfants lui apportrent des oiseaux qu'ils avaient
levs; l'un d'eux tenait dans ses petites mains une niche
entire de rossignols; mais Ida exigea qu'on les reportt o
on les avait pris, ne voulant pas priver la mre de ses petits
ni les forts de leurs plus aimables chantres. Je remarquai un
jeune garon de seize  dix-huit ans; il tenait entre ses bras
une petite hermine toute blanche, qu'il avait apprivoise, et
qu'il offrit en rougissant  Ida.

Le soir, toute la cour fut remplie de paysans. Tu te rappelles
l'antique usage de la Saint-Jean; toutes les femmes avaient
une couronne de feuilles sur la tte, et leurs tabliers
taient remplis de feuilles odorantes, dont elles couvraient
tous ceux qui s'approchaient d'elles, en chantant des paroles
amicales et bienveillantes. On avait dress de grandes tables
dans la fort qui touche  la cour, et on avait allum les
feux de la Saint-Jean; on soupa, et ensuite on dansa toute la
nuit. Voil, cher Gustave, le rcit de cette petite fte, dont
j'ai voulu te mander tous les dtails, afin que ton
imagination les suive tous et se rapproche des scnes o la
mienne t'appelait sans cesse et s'occupait toujours de toi.
Adieu, mon cher Gustave, adieu; quand te verrai-je, ami cher?




Lettre XVII.

Venise, le...


Nous voil depuis un mois  Venise, cher Ernest. J'ai t
trs-occup avec le comte, et c'est ainsi qu'il m'a fallu
passer tant de temps sans t'crire; et puis, je suis si
mcontent de moi-mme, que cela me dcourage souvent. Je sens
qu'il m'est aussi impossible de te tromper que de gurir de
cette cruelle maladie qui trouble et ma conscience et ma
raison... J'tais honteux de te parler de moi; vingt fois j'ai
voulu me jeter aux pieds du comte, lui tout avouer, le quitter
aprs; c'est bien l mon devoir, je le sens clairement, tout
m'avertit que je devrais suivre cette voix intrieure qui ne
nous trompe pas, et qui me crie sans cesse: -- Pars, retourne
sur tes pas, il te reste encore une autre amiti et deux
patries  retrouver, dont l'une est dans le coeur d'Ernest o
tu comptas tes premiers jours de bonheur. Tu dposeras dans ce
coeur noble et grand l'image de Valrie, que tu n'oses garder
dans le tien; tu l'y retrouveras, non telle que ta coupable
imagination te la peint, mais comme l'amie qui doit travailler
au bonheur du comte. Et, malgr tout cela, je ne pars pas, et
lchement je cherche  m'abuser, et je crois encore que je
pourrai gurir. Il y a quelques jours que j'tais dcid 
prier le comte de me faire aller  l'ambassade  Florence pour
y passer un an. J'avais trouv une raison plausible pour cela;
je me disais: Du moins, je serai sous le mme ciel que
Valrie. Mais je la revis, elle me parla d'un voyage que le
comte lui ferait faire dans huit mois, et je rsolus de ne
partir que deux mois avant elle, pour me dshabituer ainsi peu
 peu de sa prsence, esprant la revoir  son passage 
Florence.

Ernest, plus que jamais j'ai besoin de ton indulgence. Je
relis tes lettres, j'entends ta voix me rappeler  la vertu,
et je suis le plus faible des hommes.




Lettre XVIII.

Venise, le...


T'crire, te dire tout, c'est revivre dans chaque instant de
la nouvelle existence qu'elle m'a cre. Garde bien mes
lettres, Ernest, je t'en conjure; un jour peut-tre, au bord
de nos solitaires tangs ou sur nos froids rochers, nous les
relirons, si toutefois ton ami se sauve du naufrage qui le
menace, si l'amour ne le consume, comme le soleil dvore ici
la plante qui brilla un matin. Hier encore une chose assez
simple en elle-mme me montra sa confiance. Tout fortifie sa
naissante amiti, tout alimente ma dvorante passion: elle met
entre nous deux son innocence, et l'univers reste pour elle
comme il est, tandis que tout est chang pour moi.

Depuis longtemps l'ambassadeur d'Espagne lui avait promis un
bal; cette runion devait tre des plus brillantes, par la
quantit d'trangers qui sont  Venise, car les nobles
vnitiens ne peuvent frquenter les maisons des ambassadeurs.
Valrie s'en faisait une fte. A huit heures du soir, j'entrai
chez elle pour lui remettre une lettre; je la trouvai occupe
de sa toilette. Sa coiffure tait charmante; sa robe simple,
lgante, lui allait  ravir. -- Dites-moi sans compliment
comment vous me trouvez, me demanda Valrie: je sais que je ne
suis pas jolie, je voudrais seulement ne pas tre trop mal; il
y aura tant de femmes agrables! -- Ah! ne craignez rien, lui
dis-je, vous serez toujours la seule dont on n'osera compter
les charmes, et qui ferez toujours sentir en vous une
puissance suprieure au charme mme. -- Je ne sais pas, dit-elle
en riant, pourquoi vous voulez faire de moi une personne
redoutable, tandis que je me borne  ne pas vouloir faire
peur. Oui, continua-t-elle, je suis d'une pleur qui m'effraye
moi-mme, moi qui me vois tous les jours, et je veux
absolument mettre du rouge. Il faut que vous me rendiez un
service, Linar. Mon mari, par une ide singulire, ne veut pas
que je mette du rouge; je n'en ai point; mais ce soir, au bal,
paratre avec un air de souffrance au milieu d'une fte, je ne
le puis pas; je suis dcide  en mettre une teinte lgre. Je
partirai la premire, je danserai; il ne verra rien. Faites-moi
le plaisir d'aller chez la marquise de Rici, sa campagne
est  deux pas d'ici; vous lui demanderez du rouge. Mon cher
Linar, dpchez-vous, vous me ferez un grand plaisir; passez
par le jardin, afin qu'on ne vous voie pas sortir. -- En disant
ces mots, elle me poussa lgrement par la porte. Je courus
chez la marquise; je revins au bout de quelques minutes:
Valrie m'attendait avec l'impatience d'un enfant, une lgre
motion colorait son teint; elle s'approcha du miroir, mit un
peu de rouge; puis elle s'arrta pour rflchir: il me
semblait que j'entendais ce qu'elle se disait. Ensuite elle me
regarda: -- C'est ridicule, dit-elle, je tremble comme si je
faisais une mauvaise action... c'est que j'ai promis...
cependant le mal n'est pas bien grand. Oh! combien il doit
tre affreux de faire quelque chose de vraiment rprhensible!
-- En disant cela, elle s'approcha de moi: -- Vous plissez, me
dit-elle, -- Elle prit ma main: -- Qu'avez-vous, Linar? Vous
tes trs-ple. -- Effectivement, je me sentais dfaillir; ces
mots: -- Combien il est affreux de faire quelque chose de
vraiment rprhensible! -- taient entrs dans ma conscience
comme un coup de poignard. Cette crainte de Valrie pour une
faute aussi lgre me fit faire un retour affreux sur ma
passion criminelle et mon ingratitude envers le comte. Valrie
avait pris de l'eau de Cologne; elle voulait m'en faire
respirer. Je remarquai que d'une main elle tenait le flacon,
tandis que de l'autre elle tait son rouge, en passant ses
jolis doigts sur ses joues. Nous sortmes un instant aprs, et
elle monta en voiture. J'allai rver au bord de la Brenta; la
nuit me surprit, elle tait calme et sombre; je suivais le
rivage, dsert  cette heure-l, et je n'entendais dans
l'loignement que le chant de quelques mariniers qui s'en
allaient vers Fusine pour regagner les lagunes. Quelques vers
luisants tincelaient sur les haies de buis comme des
diamants. Je me trouvai insensiblement auprs de la superbe
Villa-Pisani, loue par l'ambassadeur d'Espagne, et j'entendis
la musique du bal. Je m'approchai; on dansait dans un pavillon
dont les grandes portes vitres donnaient sur le jardin.
Plusieurs personnes regardaient, places en dehors prs de ces
portes. Je gagnai une fentre, et je montai sur un grand vase
de fleurs. Je me trouvai au niveau de la salle. L'obscurit de
la nuit et l'clat des bougies me permettaient de chercher
Valrie sans tre remarqu. Je la reconnus bientt; elle
parlait  un Anglais qui venait souvent chez le comte. Elle
avait l'air abattu; elle tourna ses yeux du ct de la
fentre, et mon coeur battit: je me retirai, comme si elle
avait pu me voir. Un instant aprs, je la vis environne de
plusieurs personnes qui lui demandaient quelque chose; elle
paraissait refuser et mlait  son refus son charmant sourire,
comme pour se le faire pardonner. Elle montrait avec la main
autour d'elle, et je me disais: -- Elle se dfend de danser la
danse du chle; elle dit qu'il y a trop de monde; bien,
Valrie, bien! Ah! ne leur montrez pas cette charmante danse;
qu'elle ne soit que pour ceux qui n'y verront que votre me,
ou plutt qu'elle ne soit jamais vue que par moi, qu'elle
entrane  vos pieds avec cette volupt qui exalte l'amour et
intimide les sens.

On continuait  presser Valrie, qui se dfendait toujours et
montrait sa tte, apparemment pour dire qu'elle y avait mal.
Enfin, la foule s'coula; on alla souper: Valrie resta; il
n'y eut plus qu'une vingtaine de personnes dans la salle.
Alors je vis le comte, avec une femme couverte de diamants et
de rouge, s'avancer vers Valrie; je le vis la presser, la
supplier de danser: les hommes se mirent  ses genoux, les
femmes l'entouraient; je la vis cder; moi-mme, enfin,
entran par le mouvement gnral, je m'tais ml aux autres
pour la prier, comme si elle avait pu m'entendre, et, quand
elle cda aux instances, je sentis un mouvement de colre. On
ferma les portes pour que personne n'entrt plus dans la
salle: lord Mry prit un violon; Valrie demanda son chle
d'une mousseline bleu-fonc; elle carta ses cheveux de dessus
son front; elle mit son chle sur sa tte; il descendit le
long de ses tempes, de ses paules; son front se dessina  la
manire antique, ses cheveux disparurent, ses paupires se
baissrent, son sourire habituel s'effaa peu  peu, sa tte
s'inclina, son chle tomba mollement sur ses bras croiss sur
sa poitrine, et ce vtement bleu, cette figure douce et pure
semblaient avoir t dessins par le Corrge pour exprimer la
tranquille rsignation; et, quand ses yeux se relevrent, que
ses lvres essayrent un sourire, on et dit voir, comme
Shakspeare la peignit, la Patience souriant  la Douleur
auprs d'un monument.

Ces attitudes diffrentes, qui peignent tantt des situations
terribles et tantt des situations attendrissantes, sont un
langage loquent puis dans les mouvements de l'me et des
passions. Quand elles sont reprsentes par des formes pures
et antiques, que des physionomies expressives en relvent le
pouvoir, leur effet est inexprimable. Milady Hamilton, doue
de ces avantages prcieux, donna la premire une ide de ce
genre de danse vraiment dramatique, si l'on peut dire ainsi.
Le chle, qui est en mme temps si antique, si propre  tre
dessin de tant de manires diffrentes, drape, voile, cache
tour  tour la figure, et se prte aux plus sduisantes
expressions. Mais c'est Valrie qu'il faut voir: c'est elle
qui,  la fois dcente, timide, noble, profondment sensible,
trouble, entrane, meut, arrache des larmes, et fait palpiter
le coeur comme il palpite quand il est domin par un grand
ascendant; c'est elle qui possde cette grce charmante qui ne
peut s'apprendre, mais que la nature a rvle en secret 
quelques tres suprieurs. Elle n'est pas le rsultat des
leons de l'art; elle a t apporte du ciel avec les vertus:
c'est elle qui tait dans la pense de l'artiste qui nous
donna la Vnus pudique et dans le pinceau de Raphal... Elle
vit surtout avec Valrie; la dcence et la pudeur sont ses
compagnes; elle trahit l'me en cherchant  voiler les beauts
du corps.

Ceux qui n'ont vu que ce mcanisme difficile et tonnant,  la
vrit, cette grce de convenance qui appartient plus ou moins
 un peuple ou  une nation, ceux-l, dis-je, n'ont pas l'ide
de la danse de Valrie.

Tantt, comme Niob, elle arrachait un cri touff  mon me
dchire par sa douleur; tantt elle fuyait comme Galate, et
tout mon tre semblait entran sur ses pas lgers. Non, je ne
puis te rendre tout mon garement, lorsque, dans cette magique
danse, un moment avant qu'elle fint, elle fit le tour de la
salle en fuyant ou en volant plutt sur le parquet, regardant
en arrire, moiti effraye, moiti timide, comme si elle
tait poursuivie par l'Amour. J'ouvris les bras, je l'appelai;
je criais d'une voix touffe: -- Valrie! ah! viens, viens,
par piti! c'est ici que tu dois te rfugier; c'est sur le
sein de celui qui meurt pour toi que tu dois te reposer. -- Et
je fermais les bras avec un mouvement passionn, et la douleur
que je me faisais  moi-mme m'veilla, et pourtant je n'avais
embrass que le vide! Que dis-je? le vide; non, non: tandis
que mes yeux dvoraient l'image de Valrie, il y avait dans
cette illusion, il y avait de la flicit.

La danse finit: Valrie, puise de fatigue, poursuivie
d'acclamations, vint se jeter sur la croise o j'tais. Elle
voulut l'ouvrir en la poussant en dehors; je l'arrtai de
toutes mes forces, tremblant qu'elle ne prt l'air. Elle
s'assit, appuya sa tte contre les carreaux: jamais je n'avais
t si prs d'elle; une simple glace nous sparait. J'appuyais
mes lvres sur son bras; il me semblait que je respirais des
torrents de feu: et toi, Valrie, tu ne sentais rien, rien; tu
ne sentiras jamais rien pour moi!




Lettre XIX.

Venise, le...


Il n'y a que huit jours que je t'ai crit, et combien de
choses j'ai  te dire! Combien le coeur fait vivre quand on
rapporte tout  un sentiment dominateur! Il faut que je te
parle d'un petit bal que j'ai donn  Valrie. Sa fte
approchait; j'ai demand au comte la permission de la clbrer
avec lui. Nous sommes convenus qu'il s'emparerait de la
matine pour donner  la comtesse un djeuner  Sala (campagne
 quatre lieues de Venise), o il runirait plusieurs femmes
de sa connaissance. On devait danser aprs le djeuner et se
promener ensuite dans les beaux jardins du parc, que Valrie
aime passionnment.

Je ne pouvais trouver un lieu plus enchanteur pour seconder
mes projets. Ainsi je demandai la permission d'arranger une
des salles pour le soir; ce qu'on m'a accord. J'avais eu un
plaisir extrme  m'occuper de ce qui devait l'amuser; je me
disais que ce bonheur-l tait innocent, et je m'y livrais;
j'tais plus tranquille depuis que je ne songeais qu' courir,
 acheter des fleurs,  orner et arranger la salle comme je
voulais qu'elle le ft.

Hier donc nous partmes d'assez bon matin pour arriver  Sala
avant la chaleur. Valrie comptait seulement y djeuner et
revenir le soir  Venise. Il y eut une course de chevaux
donne par mylord E., qui vient souvent chez le comte, et que
Valrie intresse beaucoup, sans qu'elle-mme s'en aperoive.
On djeuna dans des bosquets impntrables aux rayons du
soleil. La matine se prolongea: on voulut danser; mais les
femmes, prvenues qu'il y aurait un bal le soir, prfrrent
la promenade, et Valrie bouda un peu. Cela nous mena assez
tard. La marquise de Rici, instruite de nos projets, proposa 
la comtesse de ne pas coucher  Venise, mais de passer chez
elle le reste de la journe et la nuit: on partit fort
gaiement.

Nous arrivmes les derniers chez la marquise. Les femmes
avaient eu soin d'apporter d'autres robes, et elles parurent
toutes trs-lgamment vtues. Valrie prouvait un moment
d'embarras; sa robe tait chiffonne; elle avait couru dans
les bosquets, et, quoiqu'elle me part mille fois plus jolie,
je la voyais promener des regards inquiets sur sa personne.
Une de ses manches s'tait un peu dchire, elle y mit une
pingle; son chapeau parut lui peser, elle l'ta, le remit: je
voyais tout cela du coin de l'oeil. La marquise la laissa un
instant s'agiter; puis elle l'appela, et Valrie trouva une
robe des plus lgantes; elle arrivait de Paris: c'tait une
galanterie du comte. Son coiffeur se trouva l aussi: on posa
sur ses cheveux une guirlande de mauves bleues, dont la
couleur allait  merveille avec le blond de ses cheveux. Elle
mit un bracelet enrichi de diamants, avec le portrait de sa
mre, que le comte lui avait donn. On m'appela pour me
montrer tout cela, et je me disais en voyant la comtesse
passer d'une glace  l'autre et monter sur une chaise pour
voir le bas de sa robe: -- Elle a bien un peu plus de vanit
que je ne croyais; -- mais je faisais grce  cette lgre
imperfection en faveur du plaisir qu'elle lui donnait. Elle
tait surtout enchante de l'tonnement qu'elle allait causer,
puisqu'elle s'tait rcrie sur le dsordre de sa toilette...
Au moment o elle allait jouir de son triomphe, Marie, qui
l'habillait, toussa; le sang se porta  sa tte; elle faisait
des efforts pour se dbarrasser de quelque chose qui la
tourmentait  la gorge... Valrie, tout effraye, lui demanda
ce qu'elle avait; Marie lui dit qu'elle sentait une pingle
qu'elle avait eu l'imprudence de mettre dans sa bouche, mais
qu'elle esprait que ce ne serait rien. La comtesse plit et
l'embrassa pour lui cacher sa frayeur. Je courus chercher un
chirurgien; mais Valrie, tremblant qu'il ne tardt trop 
venir, et n'ayant point de voiture, avait jet sa guirlande,
remis son chapeau, pris un fichu; elle entranait Marie, tout
en courant, et se trouva sur mes pas quand je frappai  la
porte du chirurgien, qui demeurait prs de Dole, petit bourg.

Qu'elle me parut irrsistible, Ernest! Ses traits exprimaient
une inquitude si touchante; son me entire tait sur son
charmant visage. Ce n'tait plus cette Valrie enchante de sa
parure et attendant avec impatience un petit triomphe; c'tait
la sensible Valrie, avec toute sa bont, toute son
imagination, portant le plus tendre intrt, et toutes les
craintes d'une me susceptible de vives motions, sur l'objet
qu'elle aimait, et qu'elle aurait aim sans le connatre dans
ce moment-l, puisqu'il tait en danger. Heureusement Marie ne
souffrait pas beaucoup, et on parvint  retirer l'pingle. La
comtesse leva vers le ciel ses beaux yeux remplis de larmes et
le remercia avec la plus vive reconnaissance. Aprs avoir bien
fait promettre  Marie qu'elle ne ferait plus la mme
imprudence, nous regagnmes la campagne de la marquise; elle-mme
venait  notre rencontre.

Quand nous arrivmes, tous les yeux se portrent sur nous; les
femmes chuchotaient: les unes plaignaient Valrie d'avoir si
chaud; les autres s'attendrissaient sur cette charmante robe,
que les ronces avaient abme, et qui mritait plus d'gards.
Valrie commenait  s'embarrasser: sa jeunesse et sa timidit
l'empchaient de prendre le ton qui lui convenait: elle
paraissait attendre que le comte parlt pour la tirer de cette
situation gnante; mais ( trange empire de la multitude sur
les mes les plus nobles et les plus belles!) le comte lui-mme
garda le silence. J'allais parler, il me regarda
froidement: un instinct secret m'avertit que je nuirais  la
comtesse, et je me tus.

La marquise rentra. Alors le comte se leva et s'approcha d'une
fentre; Valrie s'avana vers lui. J'entendis qu'il lui
disait: -- Ma chre amie, vous auriez d m'appeler; vous tes
si vive! tout le monde vous a attendue pour le dner. -- Je la
vis chercher  se justifier. Je tremblais que son mari ne lui
dt quelque chose de dsagrable, car il ne pouvait savoir que
ce que les autres lui avaient peut-tre mal rendu. Je vis 
ct de moi un jeune enfant de la maison: -- Mon ami, lui
dis-je, allez vite souhaiter la bonne fte  madame la comtesse de
M..., cette jolie dame qui est l, et vous aurez du bonbon. --
Est-ce sa fte aujourd'hui? -- Oui, oui, allez. -- Il partit,
et, avec sa grce enfantine, il fit son petit compliment 
Valrie, qui, dj mue, le souleva, l'embrassa. Ce moyen me
russit. Comment le comte, rappel  l'ide de la fte de
Valrie, aurait-il voulu lui faire de la peine ce jour-l? Je
le vis prenant la main de sa femme; je n'entendis pas ce qu'il
lui disait, mais elle sourit d'un air attendri.

Elle passa dans une pice attenante, pour arranger ses
cheveux, qui tombaient; je restai  la porte sans oser la
suivre. L'enfant alla auprs d'elle, et lui dit: -- Me
donnerez-vous aussi du bonbon, comme ce monsieur, pour vous
avoir souhait la bonne fte? -- Quel monsieur, mon petit ami?
-- Mais celui qui est l; regardez. -- Elle m'entrevit, parut me
deviner, et ses yeux s'arrtrent sur moi avec reconnaissance;
elle embrassa encore une fois l'enfant, et lui dit: -- Oui, je
vous donnerai aussi du bonbon; mais allez embrasser ce bon
monsieur. -- Avec quel ravissement je reus dans mes bras cet
enfant chri! comme je posai mes lvres  la place o Valrie
avait pos les siennes! Mais comment te rendre, Ernest, ce que
j'prouvai en trouvant une larme sur la joue de l'enfant, en
la sentant se mler  tout mon tre! Il me sembla aussi
repasser toute ma destine; cette larme me paraissait la
contenir tout entire. Oui, Valrie, tu ne peux m'envoyer, me
donner que des larmes; mais c'est dans ces tmoignages de ta
piti que se retrancheront dsormais mes plus douces
jouissances.

Je laisse l ma lettre; je suis trop affect pour continuer.




Lettre XX.

Venise, le...


J'ai  te raconter encore, mon cher Ernest, tous les dtails
de la petite fte que je donnai  la comtesse; il m'en est
rest un souvenir qui ne s'effacera jamais. Je t'ai laiss
avec toutes les motions que m'avait donnes le petit messager
de Valrie. Vers les neuf heures du soir, aprs qu'on eut
quitt la table et qu'elle eut pris un peu de repos, on
proposa une promenade, on prit des flambeaux, et toutes les
voitures partirent. Rien n'tait joli comme cette suite
d'quipages et ces flambeaux qui jetaient une vive clart sur
la verdure des haies et sur les arbres furtivement clairs.
Valrie ne savait pas o elle allait, et sa surprise fut
extrme quand on la fit descendre  Sala: elle trouva les
jardins clairs, une musique dlicieuse la reut. Je me
trouvai  l'entre du jardin, car je l'avais devance, et je
lui prsentai la main pour la conduire  la salle du bal. --
Qu'est-ce donc que tout cela? me dit-elle. -- C'est Valrie
qu'on voudrait fter; mais qui peut russir  exprimer tout ce
qu'elle inspire? et quelle langue lui dirait tout ce qu'on
sent pour elle?... -- La comtesse regardait autour d'elle avec
ravissement.

Nous arrivmes  la salle; elle tait spacieuse, et tout le
monde fut charm de voir remplacer ces jardins blouissants de
lampions par un clair de lune, d'aprs Volro. La musique se
tut; les portes se fermrent; il s'tait fait un silence
involontaire de toutes parts, et Valrie l'interrompit: -- Ah!
s'cria-t-elle d'une voix attendrie, c'est Dronnigor. -- Je vis
avec dlices que mon ide avait russi. Un dcorateur habile
m'avait parfaitement compris; des vues graves de la campagne
o Valrie avait pass son enfance et les conseils du comte
nous avaient aids  excuter mon plan; on avait peint ce lac,
cette barque o elle conduisait ses soeurs, ces pins avec leurs
formes pyramidales o se balanaient de jeunes cureuils, ces
sorbiers, amis de la jeune Valrie, et cette heureuse maison,
 moiti cache par les arbres, o elle avait pass ses
premiers jours de bonheur. Tout cela tait clair par la
lune, qui versait sa tranquille clart et de longs jets de
lumire sur de jeunes bouleaux, sur les joncs du lac, qui
paraissaient frmir et murmurer, et sur d'aromatiques calamus.
Tu ne conois pas avec quelle perfection Volro a imit les
clairs de lune; on la voyait lutter avec les mystres de la
nuit; on entendait aussi dans le lointain les airs de nos
ptres; j'avais fait imiter leurs chalumeaux, et ces sons
errants, qui tantt s'affaiblissaient et tantt devenaient
plus forts, avaient quelque chose de vague, de tendre et de
mlancolique.

Il y avait le long de la salle des bancs de gazon et de larges
bandes de fleurs: toutes ces fleurs taient blanches; il
m'avait sembl que cette couleur virginale peignait celle 
qui elles taient venues se donner; le jasmin d'Espagne, les
roses blanches, des oeillets, des lis purs comme Valrie
s'levaient partout dans des caisses caches sous le parquet
gazonn, et son chiffre et celui du comte, simplement enlacs,
taient suspendus  un pin naturel, plant prs de l'endroit
du lac o Valrie avait dit pour la premire fois au comte
qu'elle consentait  devenir sa femme. Dis, Ernest, dis, aprs
cela, si je ne sais pas l'aimer avec cette rsignation qui
seule excuse peut-tre un peu ce funeste amour!

Mais il me reste  te dtailler ce qui suivit cette premire
partie de la fte. A peine fmes-nous dix minutes dans cette
salle, les uns assis au milieu des fleurs, les autres parlant
 voix basse, tous paraissant aimer cette scne tranquille qui
semblait offrir  chacun quelques souvenirs agrables, que la
toile du fond se leva; une gaze d'argent occupait toute la
place du haut en bas, elle imitait parfaitement une glace. La
lune disparut, et on vit  travers la gaze une chambre
trs-simplement meuble, assez claire pour qu'on ne perdt rien,
et une douzaine de jeunes filles assises auprs de leurs
rouets, ou le fuseau  la main, travaillant toutes. Leur
costume tait celui des paysannes de notre pays; des corsets
d'un drap bleu fonc, un fichu d'une toile fine et blanche
qui, se roulant comme un bandeau, enveloppait pittoresquement
leur tte et descendait sur leurs paules avec des nattes de
cheveux qui tombaient presque  terre. Ce tableau tait
charmant. Une des jeunes filles paraissait se dtacher de ses
compagnes; elle tait plus jeune, plus svelte, ses bras
taient plus dlicats; les autres semblaient tre faites pour
l'entourer. Elle filait aussi; mais elle tait place de
manire  ce qu'on ne vt pas ses traits. A moiti cache par
son attitude et par sa coiffure, elle tait vtue comme les
autres et paraissait pourtant plus distingue. Valrie se
reconnut dans cette scne nave de sa jeunesse, o elle
s'tait plu, comme elle le faisait souvent,  travailler au
milieu de plusieurs jeunes filles qu'on levait chez ses
parents, qui, riches et bienfaisants, recueillaient des
enfants pauvres, les levaient et les dotaient ensuite. Elle
comprit que j'avais voulu lui retracer le jour o le comte la
vit pour la premire fois et la surprit au milieu de cette
scne aimable et nave. Ds lors, charm de sa candeur et de
ses grces, il l'aima tendrement.

Mais revenons  ce miroir magique, qui ramenait Valrie au
pass. De jeunes filles, leves dans le conservatoire des
Mendicanti, formaient un groupe, costumes comme nos paysannes
sudoises: elles chantaient mieux qu'elles; et, au lieu de
leurs romances, nous entendmes des couplets composs pour la
comtesse, accompagns par Frdric et Ponto, placs de manire
 ne pas tre aperus. Les voix ravissantes des filles des
Mendicanti, le talent de ces artistes fameux, la sensibilit
de Valrie, contagieuse pour les autres, tout fit de ce moment
un moment dlicieux, et les Italiens, habitus  exprimer
fortement ce qu'ils sentent, mlrent leurs acclamations  la
joie douce que me faisait ressentir le bonheur de Valrie.

Le bal commena dans une des salles attenantes; tout le monde
s'y prcipita. La toile tant tombe, on vit reparatre le
clair de lune. Valrie resta avec son mari; tous deux
parlrent avec tendresse du souvenir que cette fte leur
retraait. Le comte me dit les choses du monde les plus
aimables; sa femme, en me tendant la main, s'cria: -- Bon
Gustave! jamais je n'oublierai cette charmante soire ni la
salle des souvenirs. -- Elle rentra ensuite avec le comte dans
le bal. Je sortis pour respirer le grand air et m'abandonner
pendant quelques instants  mes rveries. En rentrant, je
cherchais des yeux la comtesse au milieu de la foule, et, ne
la trouvant pas, je me doutais qu'elle avait cherch la
solitude dans la salle des souvenirs. Je la trouvai
effectivement dans l'embrasure d'une fentre: je m'approchai
avec timidit; elle me dit de m'asseoir  ct d'elle. Je vis
qu'elle avait pleur; elle avait encore les larmes aux yeux,
et je crus qu'elle s'tait rappel la petite discussion du
matin. Je savais combien les impressions qu'elle recevait
taient profondes, et je lui dis: -- Quoi! madame, vous avez de
la tristesse, aujourd'hui que nous dsirons surtout vous voir
contente? -- Non, me dit-elle, les larmes que j'ai verses ne
sont point amres: je me suis retrac cet ge que vous avez su
me rappeler si dlicieusement; j'ai pens  ma mre,  mes
soeurs,  ce jour heureux qui commena l'attachement du comte
pour moi; je me suis attendrie sur cette poque si chre; mais
j'aime aussi l'Italie, je l'aime beaucoup, dit-elle. -- Je
tenais toujours sa main, et mes yeux taient fixment attachs
sur cette main qui, deux ans auparavant, tait libre; je
touchais cet anneau qui me sparait d'elle  jamais, et qui
faisait battre mon coeur de terreur et d'effroi; mes yeux s'y
fixaient avec stupeur. -- Quoi! me disais-je, j'aurais pu
prtendre aussi  elle! Je vivais dans le mme pays, dans la
mme province; mon nom, mon ge, ma fortune, tout me
rapprochait d'elle; qu'est-ce qui m'a empch de deviner cet
immense bonheur? -- Mon coeur se serrait, et quelques larmes,
douloureuses comme mes penses, tombaient sur sa main. --
Qu'avez-vous, Gustave? dites-moi ce qui vous tourmente. -- Elle
voulait retirer sa main; mais sa voix tait si touchante,
j'osai la retenir. Je voulais lui dire... que sais-je? Mais je
sentis cet anneau, mon supplice et mon juge: je sentis ma
langue se glacer. Je quittai la main de Valrie, et je
soupirais profondment. -- Pourquoi, me dit-elle, pourquoi
toujours cette tristesse? Je suis sre que vous pensez  cette
femme. Je sens bien que son image est venue vous troubler
aujourd'hui plus que jamais; toute cette soire vous a ramen
en Sude. -- Oui, dis-je en respirant pniblement. -- Elle a
donc bien des charmes, me dit-elle, puisque rien ne peut vous
distraire d'elle? -- Ah! elle a tout, tout ce qui fait les
fortes passions: la grce, la timidit, la dcence, avec une
de ces mes passionnes pour le bien qui aiment parce qu'elles
vivent, et qui ne vivent que pour la vertu; enfin, par le plus
charmant des contrastes, elle a tout ce qui annonce la
faiblesse et la dpendance, tout ce qui rclame l'appui; son
corps dlicat est une fleur que le plus lger souffle fait
incliner, et son me forte et courageuse braverait la mort
pour la vertu et pour l'amour. -- Je prononai ce dernier mot
en tremblant, puis par la chaleur avec laquelle j'avais
parl, ne sachant moi-mme jusqu'o m'avait conduit mon
enthousiasme. Je tremblais qu'elle ne m'et devin, et
j'appuyais ma tte contre un des carreaux de la fentre,
attendant avec anxit le premier son de sa voix. -- Sait-elle
que vous l'aimez? me dit Valrie avec une ingnuit qu'elle
n'aurait pu feindre. -- Oh! non, non, m'criai-je, j'espre
bien que non; elle ne me le pardonnerait pas. -- Ne le lui
dites jamais, dit-elle; il doit tre affreux de faire natre
une passion qui rend si malheureux. Si jamais je pouvais en
inspirer une semblable, je serais inconsolable; mais je ne le
crains pas, et cela me console de ne pas tre belle. -- Je
m'tais remis de mon trouble. -- Croyez-vous, madame, que ce
soit la beaut seule qui soit si dangereuse? Regardez milady
Erwin, la marquise de Ponti: je ne crois pas qu'un statuaire
puisse imaginer de plus beaux modles; cependant on vous
disait encore hier que jamais elles n'avaient excit un
sentiment vif ou durable. Non, poursuivis-je, la beaut n'est
vraiment irrsistible qu'en nous expliquant quelque chose de
moins passager qu'elle, qu'en nous faisant rver  ce qui fait
le charme de la vie au del du moment fugitif o nous sommes
sduits par elle; il faut que l'me la retrouve quand les sens
l'ont assez aperue. L'me ne se lasse jamais: plus elle
admire, et plus elle s'exalte; et c'est quand on sait
l'mouvoir fortement, qu'il ne faut que de la grce pour crer
la plus forte passion. Un regard, quelques sons d'une voix
susceptible d'inflexions sduisantes contiennent alors tout ce
qui fait dlirer. La grce surtout, cette magie par
excellence, renouvelle tous les enchantements. Qui plus que
vous, dis-je, entran par le charme de son regard, de son
maintien, a cette grce? O Valrie (je pris sa main)! Valrie!
dis-je avec un accent passionn. -- Son extrme innocence
pouvait seule lui cacher ce que j'prouvais. Cependant je
tremblais de lui avoir dplu, et, comme on jouait dans cet
instant une valse trs-anime, je la priai, avec la vivacit
qu'inspirait la musique, de danser avec moi, et, sans lui
laisser le temps de rflchir, je l'entranai. Je dansais avec
une espce de dlire, oubliant le monde entier, sentant avec
ivresse Valrie presque dans mes bras, et dtestant pourtant
ma frnsie. J'avais absolument perdu la tte, et la voix
seule de ce que j'aimais pouvait me rappeler  moi. Elle
souffrait de la rapidit de la valse et me le reprochait. Je
la posai sur un fauteuil; je la conjurai de me pardonner. Elle
tait ple; je tremblais d'effroi: j'avais l'air si gar, que
Valrie en fut frappe. Elle me dit avec bont: -- Cela va
mieux, mais une autre fois vous serez plus prudent: vous
m'avez bien effraye; vous ne m'coutiez pas du tout. O
Gustave! me dit-elle, avec un accent trs-significatif, que
vous tes chang! -- Je ne rpondis rien. -- Promettez-moi,
dit-elle encore, de chercher  recouvrer votre raison:
promettez-le-moi, dit-elle d'une voix attendrie, aujourd'hui, dans ce
jour o vous m'avez montr tant d'intrt. -- Elle se leva,
voyant qu'on se rapprochait de nous: je lui tendis la main,
comme pour l'aider  marcher, et, en serrant avec respect et
attendrissement cette main, je lui dis: -- Je serai digne de
votre intrt, ou je mourrai. -- Je m'enfonai dans les
jardins, o je marchai longtemps en proie  mille tourments
que me craient les remords dont j'tais dchir.




Lettre XXI.

Venise, le...


Je ne t'ai point encore parl de cette singulire ville, qui
s'lve au sein de la mer et commande aux vagues de venir se
briser contre ses digues, d'obir  ses lois, de lui apporter
les richesses de l'Europe et de l'Asie, de la servir en lui
amenant chaque jour les productions dont elle a besoin et sans
lesquelles elle prirait au milieu de son faste et de son
superbe orgueil. La place qu'occupe cette cit, d'abord
couverte de pauvres pcheurs, voyait leurs nacelles raser
timidement ces eaux o voguent maintenant les galres du
snat. Peu  peu le commerce s'empara de ce passage qui liait
si facilement l'Orient  l'Europe, et Venise devint la chane
qui unit les moeurs d'une autre partie du monde  celles de
l'Italie. De l ces couleurs si varies, ce mlange de cultes,
de costumes, de langages, qui donnent une physionomie si
particulire  cette ville et fondent les teintes locales avec
le singulier assemblage de vingt peuples diffrents. Peu  peu
aussi s'leva ce gouvernement sage et doux pour la classe
obscure et paisible de la rpublique, implacable et cruel pour
le noble qui aurait voulu le braver ou le compromettre,
semblable  ce Tarquin dont le fer frappait chacune de ces
fleurs qui osait s'lever au-dessus de leurs compagnes. Il
fallait,  Venise, que chaque tte altire plit ou tombt, si
elle ne se courbait pas sous le fer d'un gouvernement appuy
sur dix sicles de puissance et envelopp du lugubre appareil
de l'inquisition et des supplices.

Aussi rien n'effraye l'imagination comme ce tribunal; tout
vous pouvante: ces gouffres sans cesse ouverts aux
dnonciations; ces prisons affreuses o, courb sous des
votes de plomb que le soleil embrase, le coupable expire
lentement; le silence habitant ces vastes corridors o l'on
craint jusqu' l'cho, qui redirait un accent imprudent. Et
cependant, autour de cette enceinte, qu'habite l'pouvante et
que frappe si souvent le deuil, le peuple, comme un essaim
d'abeilles, bourdonne le jour et s'endort sur les marches de
ces palais o vivent ses souverains, et,  l'ombre du
despotisme, jouit d'une grande libert et mme d'une coupable
indulgence pour ses crimes. Heureux de paresse et
d'insouciance, le Vnitien vit de son soleil et de ses
coquillages, se baigne dans ses canaux, suit ses processions,
chante ses amours sous un ciel calme et propice, et regarde
son carnaval comme une des merveilles du monde.

Les arts ont embelli la magnificence des monuments; le gnie
du Titien, de Paul Vronse et du Tintoret ont illustr
Venise: le Palladio a donn une immortelle splendeur aux
palais des Cornaro, des Pisani, et le got et l'imagination
ont revtu de beauts ce qui serait mort sans eux.

Venise est le sjour de la mollesse et de l'oisivet. On est
couch dans des gondoles qui glissent sur les vagues
enchanes; on est couch dans ces loges o arrivent les sons
enchanteurs des plus belles voix de l'Italie. On dort une
partie de la journe; on est, la nuit, ou  l'Opra ou dans ce
qu'on appelle ici des _casins_. La place de Saint-Marc est la
capitale de Venise, le salon de la bonne compagnie, la nuit,
et le lieu du rassemblement du peuple, le jour. L, des
spectacles se succdent; les cafs s'ouvrent et se referment
sans cesse; les boutiques talent leur luxe; l'Armnien fume
silencieusement son cigare; tandis que, voile et d'un pas
lger, la femme du noble Vnitien, cachant  moiti sa beaut
et la montrant cependant avec art, traverse cette place, qui
lui sert de promenade le matin, et le soir la voit,
resplendissante de diamants, parcourir les cafs, visiter les
thtres et se rfugier ensuite dans son casin pour y attendre
le soleil. Ajoute  tout cela, Ernest, le tumulte du quai qui
avoisine Saint-Marc, ces groupes de Dalmates et d'Esclavons,
ces barques qui jettent sur la rive tous les fruits des les,
ces difices o domine la majest, ces colonnes o vivent ces
chevaux, fiers de leur audace et de leur antique beaut. Vois
le ciel de l'Italie fondre ses teintes douces avec le noir
antique des monuments; entends le son des cloches se mler aux
chants des barcarolles; regarde tout ce monde: en un clin
d'oeil, tous les genoux sont ploys, toutes les ttes se
baissent religieusement; c'est une procession qui passe.
Observe ce lointain magique; ce sont les Alpes du Tyrol qui
forment ce rideau que dore le soleil. Quelle superbe ceinture
embrasse mollement Venise! C'est l'Adriatique; mais ses vagues
resserres n'en sont pas moins filles de la mer, et, si elles
se jouent autour de ces belles les, d'o se dtachent de
sombres cyprs, elles grondent aussi, elles se courroucent et
menacent de submerger ces dlicieuses retraites.

Je me promne souvent, Ernest, sur ces quais; je me perds dans
la foule de ce peuple; je m'lance au-del de cette mer; mais
je ne me fuis pas moi-mme. Je voulais cependant ne pas te
parler de moi aujourd'hui. Je cherche  m'tourdir, et je te
peins tout ce qui m'environne pour ne pas te parler d'une
passion que je ne puis dompter.

Adieu, Ernest; je sens que je te parlerais de Valrie.




Lettre XXII.

Venise, le...


Non, Ernest, non, jamais je ne m'habituerai au monde; le peu
que j'en ai vu ici m'inspire dj le mme loignement, le mme
dgot qui me poursuit toujours ds que je suis oblig de
vivre dans la grande socit. Tu as beau vouloir que je
cherche par ce moyen  oublier Valrie ou  m'en occuper plus
faiblement; y parviendrai-je jamais? et faut-il encore altrer
mon caractre, l'aigrir? dois-je tcher de recouvrer la
tranquillit aux dpens des principes les plus consolants? Tu
le sais, mon ami, j'ai besoin d'aimer les hommes; je les crois
en gnral estimables, et, si cela n'tait pas, la socit
depuis longtemps ne serait-elle pas dtruite? L'ordre subsiste
dans l'univers; la vertu est donc la plus forte. Mais le grand
monde, cette classe que l'ambition, les grandeurs et la
richesse sparent tant du reste de l'humanit, le grand monde
me parat une arne hrisse de lances, o,  chaque pas, on
craint d'tre bless; la dfiance, l'gosme et l'amour-propre,
ces ennemis ns de tout ce qui est grand et beau,
veillent sans cesse  l'entre de cette arne et y donnent des
lois qui touffent ces mouvements gnreux et aimables par
lesquels l'me s'lve, devient meilleure et par consquent
plus heureuse. J'ai souvent rflchi aux causes qui font que
tous ceux qui vivent dans le grand monde finissent par se
dtester les uns les autres et meurent presque toujours en
calomniant la vie. Il existe peu de mchants, ceux qui ne sont
pas retenus par la conscience le sont par la socit;
l'honneur, cette fire et dlicate production de la vertu,
l'honneur garde les avenues du coeur et repousse les actions
viles et basses, comme l'instinct naturel repousse les actions
atroces. Chacun de ces hommes sparment n'a-t-il pas presque
toujours quelques qualits, quelques vertus? Qu'est-ce qui
produit donc cette foule de vices qui nous blessent sans
cesse? C'est que l'indiffrence pour le bien est la plus
dangereuse des immoralits; les grandes fautes seules
pouvantent, parce qu'elles effraient la conscience. Mais on
ne daigne pas seulement s'occuper des torts qui reviennent
sans cesse, qui attaquent sans cesse le repos, la
considration, le bonheur de ceux avec qui l'on vit, et qui
troublent par l journellement la socit.

Nous parlions de cela hier encore, Valrie et moi, et je lui
faisais remarquer dans ces runions brillantes, au milieu de
cette foule de gens de tous les pays qui viennent ici pour
s'amuser, je lui faisais remarquer cette teinte monotone de
froideur et d'ennui rpandue sur tous les visages. Les petites
passions, lui disais-je, commencent par effacer ces traits
primitifs de candeur et de bont que nous aimons  voir dans
les enfants: la vanit soumet tout  une convenance gnrale;
il faut que tout prenne ses couleurs; la crainte du ridicule
te  la voix ses plus aimables inflexions, inspecte jusqu'au
regard, prside au langage et soumet toutes les impressions de
l'me  son despotisme. O! Valrie! lui disais-je, si vous
tes si aimable, c'est que vous avez t leve loin de ce
monde qui dnature tout; si vous tes heureuse, c'est que vous
avez cherch le bonheur l o le ciel a permis qu'il puisse
tre trouv. C'est en vain qu'on le cherche ailleurs que dans
la pit, dans la touchante bont, dans les affections vives
et pures, enfin dans tout ce que le grand monde appelle
exaltation ou folie, et qui vous offre sans cesse les plus
heureuses motions.

Ernest, je sentais que si je l'aimais ainsi, c'tait parce
qu'elle tait reste prs de la nature; j'entendais sa voix,
qui ne dguise jamais rien; je voyais ses yeux, qui
s'attendrissent sur le malheur, et qui ne connaissent que les
plus clestes expressions; je l'ai quitte brusquement,
Ernest, je l'ai quitte, j'ai craint de me trahir.




Lettre XXIII.

Venise, le...


J'apprends que toutes mes lettres crites depuis deux mois
sont  Hambourg, chez M Martin, banquier. Le courrier expdi
par le comte avait eu l'ordre de remettre ses dpches  notre
consul,  Hambourg, et de se rendre lui-mme  Berlin.
Malheureusement il a oubli de remettre le paquet de lettres 
ton adresse.

Mais qu'aurais-tu appris? Je suis toujours le mme,
quelquefois repentant et toujours le plus faible des hommes.
Mon fatal secret est toujours cach  Valrie; mais ma
situation envers le comte est vraiment bien douloureuse. Je
l'ai vu quelquefois au moment de m'interroger; il me disait
qu'il me trouvait triste, que jamais je n'aurais de meilleur
ami: n'tait-ce pas me dire qu'il comptait sur ma confiance?
Et, moi, je le fuyais, j'vitais ses regards; je lui
paraissais dfiant, ingrat peut-tre! Ernest, combien cette
ide me tourmente! Je ne puis t'en dire davantage, le comte
m'attend.




Lettre XXIV.

Venise, le...


Je ne sais comment je vis, comment je puis vivre avec les
violentes motions que j'prouve sans cesse. Etait-ce  moi
d'aimer? Quelle me ai-je donc reue! Celles qui sont le plus
sensibles, celle du comte mme, qu'elle est loin de souffrir
comme la mienne! et cependant il l'aime bien cette mme femme
qui consume ma raison, mon bonheur et ma vie, et qui, sans se
douter de son empire, me verra peut-tre mourir sans deviner
la cause de mon funeste sort. Cruelle pense! Ah! pardonne,
Valrie, ce n'est pas de toi que je me plains, c'est moi que
je dteste. La faiblesse seule peut tre aussi malheureuse:
toujours dpendante, elle a des tourments qui n'osent aborder
qu'elle; je trane  ma suite mille inquitudes inconnues aux
autres.

Mais j'oublie que tu ne sais encore rien, non, tu ne conois
pas ce que j'ai souffert, Ernest; j'ai si peu de raison, si
peu d'empire sur moi-mme! Ecoute donc, mon ami, s'il m'est
possible toutefois de mettre un peu d'ordre dans mon rcit:
quoique Valrie ne soit qu'au septime mois de sa grossesse,
on a craint qu'elle n'accoucht avant-hier. Son extrme
jeunesse la rend si dlicate, qu'on a toujours prsum qu'elle
n'attendrait pas le terme prescrit par la nature. Nous avions
dn plus tard qu' l'ordinaire, parce que Valrie ne s'tait
pas trouve bien; vers la fin du repas, je l'ai vue plir et
rougir successivement; elle m'a regard, et m'a fait signe de
me taire; mais, aprs quelques minutes, elle a t oblige de
se lever: nous l'avons suivie dans le salon, o elle s'est
couche sur une ottomane; le comte, inquiet, a voulu sur-le-champ
faire chercher un mdecin. Valrie ayant pass dans sa
chambre, je n'ai point os l'y accompagner; mais je suis entr
dans une petite bibliothque attenante, o je pouvais rester
sans tre vu. L, j'entendais Valrie se plaindre en cherchant
 touffer ses plaintes; je ne sais plus ce que j'ai senti,
car heureusement les douleurs ont un trouble qui empche de
les retrouver dans tous leurs dtails, tandis que le bonheur a
des repos o l'me jouit d'elle-mme, note pour ainsi dire ses
sensations, et les met en rserve pour l'avenir.

Il ne m'est rest que des ides confuses et douloureuses de
ces cruels moments. Quand Valrie paraissait souffrir
beaucoup, tout mon sang se portait  la tte, et j'en sentais
battre les artres avec violence. J'tais debout, appuy
contre une porte de communication qui donnait dans la chambre
de la comtesse; je l'entendais quelquefois parler
tranquillement, et alors le calme revenait dans mon me. Mais
que devins-je, quand je l'entendis dire qu'elle avait perdu
une soeur en couche de son premier enfant! Je frissonnai de
terreur, le sang paraissait s'arrter dans mes veines, et je
fus oblig de me traner le long des panneaux pour m'asseoir
sur une chaise.

La comtesse appela Marie et lui dit de me chercher; je sortis
de la bibliothque, j'allai  sa rencontre, et je la suivis
chez Valrie. -- Je vous envoie chercher, Gustave, me dit-elle,
en prenant un air presque gai; mais les traces de la
souffrance qui taient encore sur son visage ne m'chapprent
pas: j'ai voulu vous voir un moment, et vous dire que cela ne
sera rien; mes douleurs se passent. J'ai pens que vous seriez
bien aise d'tre rassur; je sais l'intrt que vous prenez 
vos amis. -- Avec quelle bont elle me dit cela! Mes yeux lui
exprimrent combien j'tais touch qu'elle m'et devin. --
Vous devriez faire de la musique, Gustave, me dit-elle, mais
pas au salon, je ne vous entendrais pas; ici  ct vous
trouverez le petit piano, cela me distraira. -- Savait-elle,
Ernest, qu'il fallait me distraire moi-mme et me
tranquilliser? Je trouvai le piano ouvert; il y avait une
romance qu'elle avait copie elle-mme; ce fut celle-l que je
pris, elle m'tait inconnue, je me mis  la chanter; je te
noterai le dernier couplet pour que tu voies comment, par une
inconcevable combinaison, cette romance me replongea dans mes
tourments et dans la plus horrible anxit; elle commence
ainsi:


J'aimais une jeune bergre.


L'air et les paroles sont, je crois, de Rousseau; il n'y avait
peut-tre que moi qui ne connusse pas cette romance. Il me
semblait que Valrie recommenait  se plaindre; je continuai
pourtant. J'arrivai au dernier couplet:


Aprs neuf mois de mariage,

Instants trop courts!

Elle allait me donner un gage

De nos amours,

Quand la parque, qui tout ravage,

Trancha ses jours.


Ma voix altre ne put achever; une sueur froide me rendit
immobile: Valrie jeta un cri; je voulus me lever, voler 
elle, je retombai sur ma chaise, et je crus que j'allais
perdre entirement connaissance. Je me remis cependant assez
pour courir  la porte de l'appartement de la comtesse.
L'accoucheur sortit dans ce moment. -- Au nom du ciel! dis-je
en lui prenant la main et en tremblant de toutes mes forces,
dites-moi s'il y a du danger. -- Il leva les paules et me dit:
-- J'espre bien que non; mais elle est si dlicate qu'on ne
peut en rpondre, et elle souffrira beaucoup. -- Il me semblait
que l'enfer et tous ses tourments taient dans ce mot
_j'espre_. pourquoi ne me disait-il pas: -- _Non_, il n'y a pas de
danger. -- Mais, vous-mme, me dit-il, vous ne me paraissez pas
bien. -- Dans tout autre moment j'eusse pu tre inquiet de son
observation; mais j'tais si malheureux, que toute autre
considration disparaissait dans cet instant. Je me mis 
courir par toute la maison, mon agitation ne me laissant aucun
repos; je ne sais tout ce qui se passa, mais je me trouvai 
la chute du jour dans les rues de Venise, courant sans
m'arrter; je voulus demander un verre d'eau dans un caf; je
vis un homme de ma connaissance qui s'avanait vers moi; la
crainte qu'il ne m'abordt fit que je me mis  marcher trs-vite
du ct oppos; mes forces s'puisaient entirement. Je
passais devant une glise; elle tait ouverte, j'y entrai pour
me reposer. Il n'y avait personne qu'une femme ge qui priait
devant un autel o tait un Christ;  la faible clart de
quelques cierges, je voyais son visage, o tait rpandue une
douce srnit. Ses mains taient jointes, ses yeux envoyaient
au ciel des regards o se peignait une rsignation mle d'une
joie cleste. Je m'tais appuy contre un des piliers de
l'glise, quand mes yeux s'arrtrent sur cette femme; cette
vue me calma beaucoup; il me semblait que la pit et le
silence qui rgnaient autour de moi abattaient la tempte de
mon me agite. La femme se leva doucement, passa devant moi,
me fixa un moment avec bienveillance; puis elle regarda la
place o elle avait pri, et reporta ses yeux sur moi; ensuite
elle baissa son voile et sortit. Je m'avanai vers cette
place, je tombai  genoux, je voulus prier; mais l'extrme
agitation que je venais d'prouver ne me permit pas
d'assembler mes ides. Cependant je souffrais moins; il me
semblait qu'en prsence de l'Eternel, sans pouvoir mme
l'invoquer, mes peines taient adoucies par cela seul que je
les dposais dans son sein au milieu de cet asile, o tant de
mes semblables venaient l'invoquer. Je ne faisais que rpter
ces mots: Dieu de misricorde!... piti!... Valrie!... puis
je me taisais, et je sentais des larmes qui me soulageaient.
Je ne sais combien de temps je restai ainsi; quand je me
levai, il me sembla que ma vie tait renouvele, je respirais
librement, je me trouvais auprs d'un des plus beaux tableaux
de Venise, une vierge de Solimne; plusieurs cierges
l'clairaient, des fleurs fraches encore et nouvellement
offertes  la Madone mlaient leurs douces couleurs et leurs
parfums  l'encens qu'on avait brl dans l'glise. C'est
peut-tre l'amour, me disais-je, qui est venu implorer la
Vierge; ce sont deux coeurs timides et purs qui brlent de
s'unir l'un  l'autre par des noeuds lgitimes. Je soupirais
profondment, je regardais la Madone; il me semblait qu'un
regard cleste, pur comme le ciel, sublime et tendre  la
fois, descendait dans mon coeur; il me semblait qu'il y avait
dans ce regard quelque chose de Valrie. Je me sentais calm:
elle ne souffre plus, me disais-je; bientt elle sera remise,
ses traits auront repris leur douce expression. Elle me
plaindra d'avoir tant souffert pour elle; elle me plaindra,
elle m'aimera peut-tre. Insensiblement ma tte s'exalta; je
tombai  genoux. O honte!  turpitude de mon coeur abject! le
croirais-tu, Ernest? j'osais invoquer le Dieu du ciel et de la
vertu, qui ne peut protger que la vertu, qui la donna  la
terre pour qu'elle nous ft penser  lui, j'osais le prier
dans ce lieu saint de me donner le coeur de Valrie. Je ne
voyais qu'elle: les fleurs, leur parfum, la mlancolie du
silence qui rgnait autour de moi, tout achevait de jeter mon
coeur dans ces coupables penses. J'en fus tir par un enfant
de choeur; il m'avait apparemment appel plusieurs fois, car il
me secoua par le bras: -- Signor, me dit-il, on va fermer
l'glise. -- Il tenait un cierge  la main; je le regardais
d'un air tonn; absorb dans mon dlire, j'avais oubli le
lieu sacr o je me trouvais. Le cierge inclin de l'enfant de
choeur me montra la place o j'tais  genoux; c'tait un
tombeau: j'y lus le nom d'Euphrosine, et ce nom paraissait
tre l pour citer ma conscience devant le tribunal du juge
suprme. Tu le sais, Ernest, c'tait le nom de ma mre, de ma
mre descendue aussi au tombeau et qui reut mes serments pour
la vertu. Il me semblait sentir ses mains glaces, lorsqu'elle
les posa pour la dernire fois sur mon front pour me bnir; il
me semblait les sentir encore, mais pour me repousser. Je me
levai d'un air gar; je n'osais prier, je n'osais plus
invoquer l'Eternel, et je revoyais Valrie mourante; mon
imagination me la montrait ple et luttant contre la mort. Je
tordis mes mains; je cachai ma tte en embrassant un des
piliers avec une angoisse inexprimable. -- Oh! Signor, dit
l'enfant effray, qu'avez-vous? -- Je le regardais; il voulut
s'loigner de moi. -- Ne crains rien, lui dis-je, -- et ma voix
altre le rappela. -- Je suis malheureux, mon ami, ne me fuis
pas. -- Il se rapprocha de moi. -- Etes-vous pauvre? dit-il;
mais vous avez un bel habit. -- Non, je ne suis pas pauvre;
mais je suis bien malheureux. -- Il me tendit sa petite main et
serra la mienne. -- Eh bien, dit-il, vous achterez des cierges
pour la Madone, et je prierai pour vous. -- Non, pas pour moi,
dis-je vivement, mais pour une dame bien bonne, bonne comme
toi. Oh! viens, lui dis-je en le serrant sur mon coeur et
laissant couler mes larmes sur son visage, viens, tre pur et
innocent! toi, qui plais  Dieu et ne l'offenses pas, prie
pour Valrie. -- Elle s'appelle Valrie? -- Oui. -- Et qu'est-ce
qu'il faut demander  Dieu? -- Qu'il la conserve; elle est dans
les douleurs, elle est malade. -- Ma mre est malade aussi, et
elle est pauvre. Valrie l'est-elle aussi? -- Non, mon ami;
voil ce qu'elle envoie  ta mre. -- Je tirai ma bourse, o il
y avait heureusement de l'or; il me regarda avec tonnement: --
Oh! comme vous tes bon! comme je prierai Dieu et la sainte
Vierge tous les jours pour vous! et avant pour... Comment
s'appelle-t-elle? -- Valrie. -- Ah! oui, pour Valrie! -- Ses
mains se joignirent; il tomba  genoux. Pour moi, sans oser
profrer une parole, j'levais aussi mes mains, je baissais
mes regards vers la tombe; mon coeur tait contrit, dchir; et
il me sembla que je dposais mon repentir et ses supplices au
pied de la croix sur laquelle le Carrache avait essay
d'exprimer la grandeur du Christ mourant; je voyais devant moi
ce superbe tableau, faiblement clair par le cierge de
l'enfant.




Lettre XXV.

Venise, le...


Toutes mes inquitudes sont finies; je ne tremble plus pour
celle qui n'a t qu'un moment, il est vrai, la plus heureuse
des mres, mais qui existe, qui se porte bien. Oui, Ernest,
j'ai vu la sensible Valrie, mille fois plus belle, plus
touchante que jamais, rpandre sur son fils les plus douces
larmes, me le montrer veill, endormi, me demander si j'avais
remarqu tous ses traits, pressentir qu'il aurait le sourire
de son pre, et ne jamais se lasser de l'admirer et de le
caresser.

Hlas! quelque temps aprs, ces mmes yeux ont rpandu les
larmes du deuil et de la douleur la plus amre: le jeune
Adolphe n'a vcu que quelques instants, et sa mre le pleure
tous les jours. Cependant elle est rsigne; mais elle a perdu
cette douce gaiet qui suivit ses premiers transports de
bonheur; la plus profonde mlancolie est empreinte dans ses
traits; ils ont toujours quelque chose qui peint la douleur.
En vain le comte cherche  la distraire; ce qui la calme est
justement ce qui la ramne  Adolphe. Elle a achet un petit
terrain qui appartient  des religieuses; ce terrain est 
Lido, le charmante, prs de Venise: c'est l que l'on a
enterr le fils de Valrie. Le comte a t profondment
affect de la perte qu'il a faite; je ne l'ai pas quitt
pendant son chagrin. Ma douleur si vritable, la manire dont
je l'exprimais, mes soins assidus ont touch cet homme
excellent. Il m'a tmoign une tendresse si vive! Je voyais
qu'il me savait gr d'avoir quitt mon genre de vie solitaire.
Hlas! il ne saura jamais combien il m'a fallu de courage pour
la fuir, pour lutter contre ces longues habitudes de mon coeur,
si douces, si chres! Je ne serai jamais compris. Toi seul,
Ernest, tu pourras me plaindre, concevoir mes douleurs, et
pleurer sur moi.




Lettre XXVI.

Venise, le...


Explique-moi, Ernest, comment on peut n'aimer Valrie que
comme on n'aimerait toute autre femme. Hier je me promenais
avec le comte; nous avons rencontr une femme qui tait
arrte devant une boutique du pont de Rialto. -- Voil une
bien jolie personne, me dit le comte. -- Je l'ai regarde, et
sa taille et ses cheveux m'ont rappel Valrie; j'ai eu envie
de dire qu'elle ressemblait  la comtesse, mais je craignais
que ma voix ne me traht. Cependant, comme il y avait beaucoup
de bruit sur le pont, et qu'il ne m'observait pas, je le lui
ai dit. -- Nullement, m'a-t-il rpondu, cette femme est
extrmement jolie; Valrie a de la jeunesse, de la
physionomie, mais jamais on ne la remarquera. -- J'prouvais
quelque chose de douloureux, non pas que j'eusse besoin que
d'autres que moi la trouvassent charmante, mais de penser que
je l'aime avec une passion si violente, qu'elle est pour moi
le modle de tous les charmes, de toutes les sductions, et
que jamais je ne pourrai lui exprimer un seul instant de ma
vie ce que j'prouve; je n'osais dire au comte combien je le
trouvais injuste. -- Au moins, lui dis-je, on ne peut refuser 
la comtesse le prix des vertus et de la beaut de l'me. -- Ah!
sans doute, c'est une excellente femme: ce sera une femme bien
essentielle, et quand elle aura t plus dans le monde, elle
sera mme extrmement aimable. --

Quoi! Valrie, tu as besoin de plus de dveloppement pour tre
extrmement aimable! Ton esprit, ta sensibilit, tes grces
enchanteresses ne t'assignent-elles pas dj la premire de
ces places qu'osent te disputer des femmes lgres, qui, avec
quelques mines, quelques grces factices et de froides
imitations de ce charme suprme que la vraie bont seule
donne, se croient aimables! Comment peux-tu devenir meilleure,
toi qui ne respires que pour le bonheur des autres; qui,
renferme dans le cercle de tes devoirs, ne comptes tes
plaisirs que par tes vertus; emploies chaque moment de la vie,
au lieu de la dissiper, diriges ta maison et la remplis des
flicits les plus pures! Moi seul, serais-je donc destin 
te comprendre,  t'apprcier? et n'aurais-je eu cette facult
que pour devenir si malheureux! Ces tristes rflexions avaient
absorb mon attention; je marchais silencieusement  ct du
comte, et je me disais: L'homme ne saura-t-il donc jamais
jouir du bonheur que le ciel lui donne? Et cet homme si
distingu, si bien fait pour tre heureux par Valrie, ne se
trouverait-il pas en effet plus  envier et plus heureux qu'un
autre? Mais pourquoi, me disais-je, faut-il que le bonheur
soit un dlire? Cette ivresse mme avec laquelle l'amour le
juge, ne le dgrade-t-il pas? et ne vois-je pas le comte
rendre chaque jour le plus beau des hommages  Valrie, lui
confier son avenir, lui dire qu'elle embellit sa vie, et avoir
besoin d'elle comme d'un air pur pour respirer? Mais j'avais
beau me dire tout cela, je finissais toujours par penser: Ah!
comme je l'aimerais mieux!




Lettre XXVII.

Venise, le...


Le comte, tu le sais dj, redoute pour Valrie les courses
qu'elle fait  Lido; mais il finit toujours par cder: ses
affaires l'occupent, et c'est moi qui l'ai accompagne, avec
Marie, ces jours-ci. Nous y allmes la semaine passe. Sa
douce confiance m'enchante. Elle est si sre que ce qu'elle
dsire ne trouvera jamais d'opposition de ma part, qu'elle ne
demande pas: -- Pouvez-vous venir avec moi? -- mais elle me dit:
-- N'est-ce pas, Gustave, vous viendrez avec moi?

J'ai t  Lido en son absence; j'y ai apport des arbustes
enlevs avec soin d'un jardin, et qui ont continu  fleurir:
j'ai plant des saules d'Amrique et des roses blanches auprs
du tombeau d'Adolphe. Valrie tait fort triste le jour que
nous devions y aller ensemble. En dbarquant  Lido, je la
voyais oppresse; elle paraissait souffrir beaucoup; ses yeux
taient mlancoliquement baisss vers la terre. Nous arrivmes
 l'enceinte du couvent; nous passmes par une grande cour
abandonne o l'herbe haute et fltrie par la scheresse
embarrassait nos pas. La journe tait encore fort chaude,
quoique nous fussions dj  la fin d'octobre. Une des soeurs
du couvent vint nous ouvrir la porte qui donnait sur le petit
terrain que Valrie a achet. Valrie l'a remercie; elle lui
a pris la main affectueusement, et lui a dit: -- Ma soeur, vous
devriez remettre une clef  un de mes gondoliers; je vous
donnerai trop souvent la peine d'ouvrir cette porte. Y a-t-il
longtemps que vous tes dans ce couvent? a-t-elle ajout. --
Depuis mon enfance. -- Vous ne vous ennuyez pas? -- Oh! jamais;
la journe ne me parat pas assez longue. Notre ordre n'est
pas svre. Nous avons de trs-belles voix dans notre couvent;
cela nous fait rechercher par beaucoup de monde. -- Mais vous
ne voyez pas ce monde. -- Je vous demande pardon: nous avons
beaucoup plus de libert qu'ailleurs, et, avec la permission
de l'abbesse, nous pouvons voir les personnes qu'elle admet.
Les jours de fte, nous ornons l'glise de fleurs; nous en
cultivons de bien belles: nous sommes aussi charges de
l'instruction des enfants. -- Aimez-vous les enfants? Demanda
vivement Valrie. -- Beaucoup, rpondit la soeur. -- Dans ce
moment la cloche appela la religieuse. Valrie tait reste 
la place o elle nous avait quitts; ses yeux la suivirent. --
Jamais, dit-elle, elle ne connatra la douleur de perdre un
fils bien-aim! -- Ni les peines de l'amour malheureux!
ajoutai-je en soupirant. -- Elle parat si calme! Mais aussi
elle ne connat pas toutes les flicits attaches au bonheur
d'aimer, et il y en a de si grandes! Et puis, Gustave, nous
reverrons les tres que nous avons aims et perdus ici-bas.
L'amour innocent, l'amiti fidle, la tendresse maternelle, ne
continueront-ils pas dans cette autre vie? ne le pensez-vous
pas, Gustave? me demanda-t-elle avec motion. -- Je le crois,
lui rpondis-je, profondment mu; -- et, prenant sa main, je
la mis sur ma poitrine: -- Peut-tre alors, lui dis-je, des
sentiments rprouvs ici-bas oseront-ils se montrer dans toute
leur puret, peut-tre des coeurs spars sur cette terre se
confondront-ils l-bas. Oui; je crois  ces runions, comme je
crois  l'immortalit. Les rcompenses ou les punitions ne
peuvent exister sans souvenirs; rien ne continuerait de nous-mmes
sans cette facult. Vous vous rappellerez le bien que
vous ftes, Valrie, et vous retrouverez dans votre souvenir
ceux que votre bienfaisance chercha sur cette terre; vous
aimerez toujours ceux que vous aimtes. Pourquoi seriez-vous
punie par leur absence? O Valrie, la cleste bont est si
magnifique! -- Le soleil, en cet instant, jeta sur nous ses
rayons; la mer en tait rougie, ainsi que les Alpes du Tyrol,
et la terre semblait rajeunie  nos yeux et belle comme
l'esprance qui nous avait occups. Nous arrivmes 
l'enceinte du tombeau; les arbustes le cachaient: Valrie,
tonne de ce changement, se douta que je les avais fait
planter; elle me remercia d'une voix attendrie, en me disant
que j'avais ralis son ide. Nous cartmes des branches
touffues d'bniers qui avaient fleuri encore une fois dans
cette automne et quelques branches de saule et d'acacia.
Valrie fixa ses regards sur la tombe d'Adolphe; ses larmes
coulrent; elle leva ses yeux au ciel; je vis ses lvres se
remuer doucement, son visage s'embellir de pit; elle priait
pour son fils. Des voix clestes se mlrent  ce moment
d'attendrissement; les religieuses chantaient de saintes
strophes qui arrivaient jusqu' nous,  travers le silence, au
moment o le soleil se retirait lentement, abandonnant la
terre et s'teignant au milieu des vagues, comme la vie de
l'homme qui s'teint, qui parat tomber dans l'abme des
tnbres, pour en ressortir plus belle et plus brillante.




Lettre XXVIII.

Venise, le...


Le comte veut distraire Valrie de sa douleur; il craint pour
sa sant, il trouve qu'elle est maigrie; il veut, dit-on,
hter son voyage de Rome et de Naples. Il parat qu'il n'en a
point encore parl  sa femme. C'est mon vieux Erich qui a
appris du valet de chambre du comte qu'on faisait en secret
les prparatifs du voyage, afin de surprendre Valrie plus
agrablement. Ernest, j'ai parl souvent avec enthousiasme au
comte de cette belle partie de l'Italie, du dsir que j'avais
de la voir; eh bien, s'il me proposait d'tre de ce voyage, je
refuserais, je refuserais, j'y suis dcid. Est-ce  moi 
abuser de son inpuisable bont? Si, par un miracle, je n'ai
pas encore t le plus mprisable des hommes; si mon secret
est encore dans mon sein; si l'extrme innocence de Valrie
m'a mieux servi que ma fragile vertu, l'exposerai-je, ce
funeste secret, au danger d'un nouveau voyage,  cette
prsence continuelle,  cette dangereuse familiarit? Non,
non, Ernest, je refuserai; et si je pouvais ne pas le faire,
aprs avoir si clairement senti mon devoir, il faudrait ne
plus m'aimer. O ma mre! du haut de votre cleste sjour,
jetez un regard sur votre fils! il est bien faible, il s'est
jet dans bien des douleurs; mais il aime encore cette vertu,
cette austre et grande beaut du monde moral, que vos leons
et votre exemple gravrent dans son coeur.




Lettre XXIX.

Venise, le...


Toi seul, tu es assez bon, assez indulgent pour lire ce que je
t'cris, et ne pas sourire de piti comme ceux qui se croient
sages et que je dteste.

Hier, dans la sombre rverie qui enveloppe tous mes jours et
dans laquelle je ne pense qu' Valrie et  l'impossibilit
d'tre jamais heureux, je suivais le tumulte de la place
Saint-Marc; le jour baissait. Le vaste canal de la Judeca
tait encore rougi des derniers rayons du soir, et les vagues
murmuraient doucement; je les regardais fixment, arrt sur
le quai, quand tout  coup le bruit d'une robe de soie vint me
tirer de ma rverie. Elle avait pass si prs de moi, que mon
attention avait t veille. Je levai les yeux, et mon coeur
battit avec violence; la femme qui avait pass prs de moi,
dont je ne pouvais voir les traits, mais dont je voyais encore
la taille, les cheveux, je crus... je crus que c'tait elle;
le trouble qu'elle m'inspire toujours me retint  ma place; je
n'osais la suivre, claircir mes doutes. Elle avait encore
l'habillement du matin; le zendale, le mystrieux zendale, qui
tantt voile et tantt cache toute la figure, la grande jupe
de satin noir, le corset de satin lilas, le mme que Valrie
porte toujours, et que je lui avais encore vu la veille; un
voile noir enveloppait sa tte et laissait chapper une boucle
de cheveux cendrs, de ces cheveux qui ne peuvent tre qu'
Valrie. Est-ce la comtesse? me disais-je. Mais seule, sans
aucun de ses gens, traversant ce quai,  cette heure, c'est
impossible; et si, comme elle le fait souvent, elle allait
chercher l'indigence, Marie, sa chre Marie serait avec elle.
Tout en observant cette femme, je la suivais machinalement.
Enfin elle s'est arrte devant une maison de bien peu
d'apparence. Elle a frapp un grand coup de marteau; le jour
tait entirement tomb. -- Qui est l? cria une voix casse.
Ah! c'est toi, Bianca? -- En mme temps la porte s'ouvrit, et
je vis disparatre cette femme. Je restai ananti de surprise
 cette place, o me retenaient encore l'tonnement, la
curiosit et un charme secret. Il faut que je revoie cette
femme, me disais-je... Quelle tonnante ressemblance! Il
existe donc encore un tre qui a le pouvoir de faire battre
mon coeur! Mille ides confuses s'associaient  celle-l: si je
voyais partir Valrie de Venise, si je m'loignais d'elle,
comme une loi svre me l'ordonne, alors il me resterait
quelque chose qui rendrait mes souvenirs plus vivants, un tre
qui aurait le pouvoir de me retracer l'image de Valrie. Ah!
sans doute jamais je ne pourrais un seul instant lui tre
infidle. Mais, comme on voudrait arrter l'ombre d'un objet
aim, quand on ne peut l'arrter lui-mme, ainsi cette femme
me la rappellera. La nuit tait venue, elle tait sombre; je
m'tais assis sous les fentres du rez-de-chausse; je pensais
 Valrie, quand j'entendis ouvrir une des jalousies; je levai
la tte, et je vis de la lumire; une femme s'avana, s'assit
sur la fentre; je me doutais que c'tait Bianca, et toute ma
curiosit tait revenue. Je sentis, aprs quelques minutes,
quelque chose tomber  mes pieds; c'tait des corces d'orange
que Bianca venait de jeter. Le croirais-tu, Ernest? l'corce
d'une orange, le parfum d'un fruit dont l'Italie entire est
couverte, que je vois, que je sens tous les jours, me fit
tressaillir, remplit d'une volupt inexprimable tous mes sens.
Il y avait quinze jours qu'assis auprs de Valrie, sur le
balcon qui donne sur le grand canal, elle me parla de son
voyage  Naples et du projet du comte de m'emmener avec lui;
je sentis mes joues brlantes et mon coeur battre et dfaillir
tour  tour; tantt de ravissantes esprances me
transportaient aux bords de ce rivage enchant; Valrie tait
 mes cts, et les flicits du ciel m'environnaient; mais
bientt je soupirais, n'osant me livrer  ces images de
bonheur, forc  plier sous la terrible loi que me prescrivait
le devoir, dcid  refuser ce voyage, et n'ayant pas la force
de prononcer mon propre arrt. Valrie avait engag les autres
 aller souper, se plaignant d'un lger mal de tte, et ne
voulant manger que quelques oranges qu'elle me pria de lui
apporter, nous tions rests seuls; j'tais assis  ses pieds
sur un des carreaux de son ottomane; je me livrais  la
volupt d'entendre sa voix me dpeindre tous les plaisirs
qu'elle se promettait de ce voyage; mon imagination suivait
vaguement ses pas; et l'instant o je la voyais s'loigner de
moi jetait un voile mlancolique sur toutes ces images. --
Bientt, dit-elle, nous verrons Pausilippe, et ce beau ciel
que vous aimez tant. -- Impatiente de ce que je ne partageais
pas assez vivement ce qui l'enchantait, elle me jeta quelques
corces d'oranges. J'en vis une que ses lvres avaient
touche, je l'approchai des miennes; un frisson dlicieux me
fit tressaillir; je recueillis ces corces; je respirai leur
parfum; il me semblait que l'avenir venait se mler  mes
prsentes dlices; la douce familiarit de Valrie, sa bont,
l'ide de ne la quitter que pour peu de temps, tout fit de ce
moment un moment ravissant. Je me disais qu'au sein des
privations, condamn  un ternel silence, j'tais encore
heureux, puisque je pouvais sentir cet amour, dont les
moindres faveurs surpassaient toutes les volupts des autres
sentiments.

Voil, mon ami, voil le souvenir qui ce soir revint avec tant
de charme; et, quand, assis sous le mme ciel qui nous avait
couverts, Valrie et moi, environn d'obscurit et de l'air
tide et suave de l'Italie, le coeur toujours plein d'elle, je
sentis ce mme parfum, dis-moi, mon Ernest, quand tout se
runissait pour favoriser mon illusion et me rappeler ce
moment magique, mon dlire tait-il donc si tonnant?




Lettre XXX.

Venise, le...


Elle est partie, je te l'ai dj dit; je te le rpte, parce
que cette pense est toujours l pour appesantir mon
existence. Il me semble que je trane aprs moi des sicles
dans ces espaces qu'on nomme des jours. Je ne souffre que de
cet ennui, qui est un mal affreux, de cet ennui insurmontable,
qui place dans une vaste uniformit tous les instants comme
tous les objets. Rien ne m'meut, pas mme son ide. Je me
dis: Elle n'est plus l; mais  peine ai-je la force de la
regretter; je me sens mort au dedans de moi, quoique je marche
et que je respire encore. Quelle est donc cette terrible
maladie, cette langueur qui me fait croire que je ne suis plus
susceptible de passion, ni mme d'un intrt vif, qui me
ferait envier les hommes les plus mdiocres, seulement parce
qu'ils ont l'air d'attacher du prix aux choses qui n'en ont
point? Quand la nature, et sa grandeur, et son silence me
parlaient, tait-elle autre qu'elle n'est aujourd'hui? O
sont-elles, les voix de la montagne, des torrents, des forts?
Sont-elles teintes? ou bien l'homme porte-t-il en lui, avec
la facult de mesurer la grandeur, le pouvoir de rver aussi
d'ineffables harmonies? Ah! sans doute il est un langage
vivant au dedans de nous-mmes, qui nous fait entendre tous
ces secrets langages. Les ondes deviennent pittoresques en
rflchissant de beaux paysages; mais, pour les rflchir, il
faut qu'elles soient pures.

Il semble qu'un ouragan ait pass au dedans de moi et y ait
tout dvast; et cet amour, qui cre des enchantements, n'a
laiss aprs lui, pour moi, qu'un dsert.

Je sens que je m'abandonne moi-mme. Quand je la voyais,
j'tais souvent malheureux. Forc de lui cacher mon amour,
comme on cache un dlit, je voyais un autre en tre aim,
suffire  son bonheur, et cet autre tait un bienfaiteur, un
pre, que je craignais d'outrager; et je sentais en moi un
autre empire, une force de passion qui me rejetait dans un
coupable vertige. Ainsi, forc de les aimer tous deux, ne
pouvant chapper  aucun de ces deux ascendants, ma vie tait
une lutte continuelle; mais, au milieu des vagues, je
m'efforais encore d'atteindre l'un ou l'autre rivage. L'un,
escarp et svre, m'effrayait; mais je voyais la vertu me
tendre la main, et il y avait quelque chose en moi qui, ds
mes plus jeunes annes, m'animait pour elle. L'autre rivage
tait comme une de ces belles les jetes sur des mers
lointaines, dont les parfums viennent enivrer le voyageur,
avant mme qu'il les aperoive. Je fermais les yeux, je
perdais la respiration, et la volupt m'entranait comme un
faible enfant; mais dans ces courts instants, au moins,
j'avais le bonheur de l'ivresse, qui ne compte pas avec la
raison. Sans doute, je me rveillais, et c'tait pour
souffrir; mais, dans ces jours de danger et souvent de
douleurs, j'tais soutenu par une activit, par une fivre de
passion, par des moments d'orgueil, par des moments plus beaux
de dfiance, et que la vertu rclamait: mon existence se
composait de grandes motions et le souffle de Valrie,
quelque chose qui arrivt, m'environnait, et m'empchait de
m'teindre comme  prsent.




Lettre XXXI.

Venise, le...


Il y a bien longtemps, mon ami, que je ne t'ai crit; mais
qu'avais-je  te dire? Parle-t-on d'un rivage abandonn, o
tout attriste, d'o les eaux vives se sont retires, et sur
lequel a pass le vent de la destruction, qui a tout dessch?
Mais, actuellement que l'esprance d'tre moins malheureux est
venue derechef visiter mon me, je pense  toi, toi, dont
l'amiti jeta de si beaux rayons dans ma vie; toi, que
j'aimais dans cet ge qui prpare aux longues affections, dans
l'enfance, o le coeur n'a t rtrci par rien.

Ernest, je suis moins malheureux: que dis-je? je ne le suis
plus. Je vis, je respire librement; je pense, je sens, j'agis
pour elle: et si tu savais ce qui a produit cet norme
changement! Une pense d'elle est venue me toucher,  cent
lieues de distance. Il m'a sembl qu'elle reprenait des rnes
abandonnes, qu'elle se chargeait de ma conduite, et j'ai
soulev ma tte, un sang plus chaud a circul dans mes veines,
une douce fiert a relev mon regard abaiss vers la terre.

Il y a eu hier deux mois qu'elle est partie. On est venu me
demander  l'htel, pour me dire qu'il y avait  la douane des
caisses de Florence, avec une lettre de la comtesse, qu'on me
priait de rclamer moi-mme. A ces mots, je sentis le reste de
mon sang se porter  mon coeur en battements prcipits et
ingaux; j'prouvais une impatience qui contrastait bien avec
mon tat; j'tais si faible qu' peine pouvais-je m'habiller,
et mes yeux voyaient tous les objets doubles. Enfin, j'ai
suivi mon conducteur. J'ai trouv la lettre; mais je n'ai os
la lire, de peur de me trouver mal, et je la serrais
convulsivement dans mes doigts; et quand je pus me drober 
la vue des commis, je la portai  mes lvres. Je pris une
gondole; j'embarquai les caisses; j'allai tout prs de l dans
un jardin solitaire, et je m'tendis sous un laurier: dj
sensible aux douces motions, je laissais venir sur ma tte
les rayons du soleil, qui allait se coucher dans la mer; je
comptais dj avec les plaisirs, et, puisque je vivais depuis
deux instants, je voulais dj vivre heureux. Voil bien
l'homme! Et qu'est-ce qui m'avait tir de cet tat de stupeur?
Une feuille de papier. Je ne savais encore ce qu'elle
contenait, n'importe: avec elle taient revenus mes souvenirs,
mon imagination; c'tait Valrie qui l'avait touche, c'tait
elle qui avait pens  moi. Longtemps je ne pus lire; des
nuages pais couvraient mes yeux; quelquefois je frissonnais,
et je me disais: -- Peut-tre le comte a-t-il t rappel et ne
reviendra-t-il pas  Venise. -- Quand je pus lire, je cherchai
les dernires lignes, pour voir s'il n'y avait rien
d'extraordinaire, si elles ne disaient pas un plus long
adieu... je vis: -- Faites suspendre mon portrait dans le petit
salon jaune o nous prenons le th.

Oh! quels moments d'enivrante extase! Valrie, je reverrai tes
traits chris, je pourrai les voir  toute heure! Le matin,
quand l'aube encore douteuse n'aura paru que pour moi, je
volerai  ce salon chri, ou plutt, ignor du reste de la
maison, j'y passerai les nuits, je croirai voir ton regard sur
moi, et tu viendras encore, comme un esprit bienfaisant, dans
mes songes. Mon ami, malgr moi il faut que je finisse; je
suis trop faible pour crire de longues lettres.




Lettre XXXII.

Venise, le...


Voil la copie de la lettre de Valrie; ne pouvant dormir, je
l'ai transcrite pour toi, mon ami. Quelle nuit dlicieuse je
viens de passer! Je me suis tabli dans le petit salon jaune:
j'y avais fait placer le portrait de Valrie; mais tu ignores
encore ce qu'il y a d'enchanteur pour moi dans ce tableau,
peint par Angelica; je veux que, toi-mme, tu l'apprennes dans
les paroles ingnues et presque tendres de Valrie. Reviens
avec moi au salon, Ernest. Au-dessous du tableau, qui occupe
une grande place, est une ottomane de toile des Indes: je m'y
suis assis; j'ai fait du feu; j'ai mis auprs de l'ottomane un
grand oranger que Valrie aimait beaucoup; j'ai arrang la
table  th; j'en ai pris comme j'en prenais avec elle, car
elle l'aime passionnment. Le parfum du th et de l'oranger,
la place o elle tait assise, et o je n'ai eu garde de
m'asseoir, croyant la voir occupe par elle, tout m'a rappel
ce temps de ravissants souvenirs... Je suis rest comme cela
jusqu' deux heures du matin, et puis j'ai lentement copi sa
lettre, m'arrtant  chaque ligne, comme on s'arrte en
revoyant, aprs une longue absence, son lieu natal,  chaque
place qui vous parle du pass.


COPIE DE LA LETTRE DE VALERIE.


"Vous n'avez pas cru, bon et aimable Gustave, que vos amis
aient pu vous oublier au milieu de leur bonheur. Si j'ai tard
si longtemps  vous crire, c'est que j'ai voulu vous faire
plus d'un plaisir  la fois; et je savais que mon portrait
vous en ferait, surtout parce qu'il vous rappellerait des
moments que vous aimiez. J'ai donc retard ma lettre, et vous
avez aujourd'hui les traits de Valrie; vous avez les
souvenirs de Lido, et ces paroles, que je voudrais rendre
touchantes, par l'amiti si vraie que j'ai pour vous.

"Que n'ai-je, comme vous ou comme mon mari, tudi l'histoire
et les arts, pour vous parler plus dignement de tout ce que je
vois! Mais je ne suis qu'une ignorante; et si j'ai senti, ce
n'est pas parce que je sais penser, c'est parce qu'il y a des
choses si belles qu'elles vous transportent, et qu'elles
semblent veiller en vous une facult qui vous avertit que
c'est l la beaut. Je vous cris de Florence, qui est, dit-on,
la ville des arts. Ah! la nature l'a bien adopte! Aussi,
que de fois j'ai rv aux bords de l'Arno et sous les pais
ombrages des Caccines! Cela m'a rappel nos promenades de Sala
et prs de Vrone. Il n'y a pas de cirque ici; mais que de
monuments appellent l'attention! que d'coles diffrentes ont
envoy leurs chefs-d'oeuvre! C'est ici aussi que vivent la
Vnus et le jeune Apollon; on peut rellement dire qu'ils
vivent; ils sont si purs, si jeunes, si aimables! Ne sachant
rien dire moi-mme, il faut que je vous rende ce que disait
mon mari: que la Vnus est belle; et l'on sent pourtant que,
s'il y avait une femme comme celle-l, les autres n'en
pourraient tre jalouses. Elle a si bien l'air de s'ignorer,
d'tre tonne d'elle-mme! Sa pudeur la voile; quelque chose
de cleste couvre ses formes; et elle intimide en paraissant
demander de l'indulgence. J'ai t  la fameuse galerie du
grand duc; j'y ai vu la Madona della Seggiola, de Raphal; mes
regards se sont pntrs de sa haute beaut. Quel cleste
amour remplit ses traits si purs! Un saint respect, un doux
ravissement sont entrs dans mon coeur.

"J'ai vu, non loin d'elle, un tableau d'un matre peu connu;
c'tait un berceau et une jeune femme assise  ct. Soudain
je me suis prise  pleurer, et j'ai pens  mon fils et aux
douces flicits que j'avais rves si souvent: je me suis
retrac ce berceau o je ne l'ai couch que deux fois; ce
berceau que je m'tais si dlicieusement peint, tantt clair
par le premier rayon du soleil, et mon enfant dormant, tantt
moi-mme m'arrachant au sommeil, murmurant sur lui de douces
paroles pour l'endormir; et je me disais: "O mon jeune
Adolphe! tu es tomb de mon sein comme une fleur de deux
matins, et tu es tomb dans le cercueil! et mes yeux ne te
verront plus sourire!" Et je me suis retire dans l'embrasure
d'une fentre, o j'ai abondamment pleur, cherchant  cacher
mes larmes. Mon mari, qui est survenu, a voulu me consoler.
Vous savez combien cet tre si aimable, si excellent, a de
pouvoir sur moi; mais ma douleur ne m'en a pas moins aussi
ramene  votre souvenir,  votre infatigable patience. Oh!
comme vous cherchiez toujours  calmer mes peines! comme vous
me parliez toujours de mon Adolphe! Je n'ai rien oubli,
Gustave. Je vous vois encore,  Lido, changer mon aride
douleur en larmes mlancoliques, et cueillir auprs du tombeau
de mon fils les roses que vous y aviez fait crotre: ces
fleurs, si souvent destines au bonheur, me paraissaient mille
fois plus belles par le triste contraste mme de leur beaut
et de la mort; tant la pense qui touche l'me embellit tout!

"Ces chers et tristes souvenirs m'ont donn le dsir de les
arrter encore, de les fixer, et, si je quitte une fois Venise
et la place o dort mon Adolphe, de les emporter dans une
terre o ils me rappelleront vivement Lido.

"Mon mari dsirait depuis longtemps avoir mon portrait, fait
par la fameuse Angelica, et j'ai pens qu'un tableau tel que
j'en avais l'ide pouvait runir nos deux projets. Ma pense a
merveilleusement russi; jugez-en vous mme. N'est-ce pas
Valrie, telle qu'elle tait assise si souvent  Lido; la mer
se brisant dans le lointain, comme sur la cte o je jouais
dans mon enfance; le ciel vaporeux; les nuages roses du soir,
dans lesquels je croyais voir la jeune me de mon fils; cette
pierre qui couvre ses formes charmantes, maintenant, hlas!
dcomposes; et ce saule si triste, inclinant sa tte, comme
s'il sentait ma douleur; et ces grappes de cytise, qui
caressent en tombant la pierre de la mort; et, dans le fond,
cette antique abbaye o vivent de saintes filles, qui ne
seront jamais mres, dont la voix nous paraissait la musique
des anges; n'est-ce pas le tableau fidle de cette scne
d'attendrissante douleur? Quelque chose y manque encore: c'est
l'ami qui consolait Valrie et ne l'abandonnait pas  sa morne
douleur; c'est Gustave. Peut-il la croire assez ingrate pour
l'avoir oubli? Valrie ne pouvait le placer lui-mme dans le
tableau; mais il y est pourtant, il s'y reconnatra. Qu'il se
rappelle le 15 novembre, o j'tais alle seule  Lido, o,
dans une sombre tristesse, mes yeux restaient attachs sur la
tombe d'Adolphe: Gustave accourut; il apportait un jeune
arbuste, qu'il voulait planter prs de cette place; il avait
aussi des lilas nous dans un mouchoir: il savait combien
j'aimais cette fleur htive et douce, et ses soins en avaient
obtenu quelques-unes de la saison mme qui les refuse presque
toujours. Leur parfum me rveilla de ma sombre rverie! je vis
Gustave si heureux de m'en apporter, que je ne pus m'empcher
de lui sourire pour l'en remercier; et Gustave retrouvera dans
le tableau, prs de la place o je suis assise, un mouchoir
nou d'o s'chappent des lilas, et son nom trac sur le
mouchoir.

"Je vous envoie aussi une trs-belle table de marbre de
Carrare, rose comme la jeunesse, et veine de noir comme la
vie; faites-la placer sur le tombeau de mon fils. Elle n'a que
cette simple inscription: _Ici dort Adolphe de M..., du double
sommeil de l'innocence et de la mort_.

"Je vous envoie aussi de jeunes arbustes que j'ai trouvs dans
la Villa-Mdicis, qui viennent des les du Sud et fleurissent
plus tard que ceux que nous avons dj: en les couvrant avec
prcaution l'hiver, ils ne priront pas, et nous aurons encore
des fleurs quand les autres seront tombes.

"Mon mari vous crira de Rome: il vous envoie deux vues de
Volpato. Faites placer mon portrait dans le petit salon jaune,
o nous prenons le th ordinairement. "


Eh bien, Ernest, que dis-tu de cette charmante lettre, si
enivrante pour moi et pourtant si pure? Que je serais le plus
abject des hommes, si je pensais  Valrie autrement qu'avec
la plus profonde vnration! Qu'elle est touchante, cette
lettre! Qu'elle est belle, l'me de Valrie, de celle qui
daigne tre ma soeur, mon amie! et qu'il serait lche celui
dont la passion ne s'arrterait respectueusement devant cet
ange, qui ne semble vivre que pour la vertu et la tendresse
maternelle!




Lettre XXXIII.

Venise, le...


J'ai repris ma sant; au moins, je suis mieux. Je m'occupe de
mes devoirs, et mes jours ne se passent pas sans que je ne
compte mme de grands plaisirs. Chaque matin je visite le
tableau; je me remplis de cette douce contemplation; je
retrouve Valrie: il me semble, dans ces heures d'amour et de
superstition, qu'elle me voit, qu'elle m'ordonne de ne pas me
livrer  une honteuse oisivet,  un lche dcouragement, et
je travaille.

Cette maison, qui me paraissait si triste depuis qu'elle est
partie, est redevenue une habitation dlicieuse, depuis que je
suis souvent dans le salon jaune; la ressemblance du portrait
est frappante: ce sont absolument ses traits, c'est
l'expression de son me, ce sont ses formes. Il m'arrive
quelquefois de lui parler, de lui rendre compte de ce que j'ai
fait. Je retourne souvent  Lido. J'ai plant les arbustes
qu'elle m'a envoys; j'ai fait mettre aussi la pierre sur le
tombeau d'Adolphe. Hier je suis rest fort tard  Lido; j'ai
vu la lune se lever. Je me suis assis au bord de la mer; j'ai
repass lentement toute cette poque qui contient ma vie,
depuis que je connais Valrie: je me suis retrac ces soires
o, assis ensemble, nous entendions murmurer le jonc fltri
autour de nous; o la lune jetait une douteuse et ple clart
sur les ondes, sur les nacelles des pcheurs; o sa timide
lueur arrivait en tremblant entre les feuilles de quelques
vieux mriers, comme mes paroles arrivaient en tremblant sur
mes lvres et parlaient  Valrie d'un autre amour. Alors
aussi les filles de sainte Thrse entonnrent de saints
cantiques; et ces voix, rserves pour le ciel seul, arrivant
tranquillement  nous, conjurrent l'orage de mon sein, comme
autrefois le divin lgislateur des chrtiens conjurait la
tempte de la mer et ordonnait aux vagues de se calmer. Tout
cela m'est revenu dans cette mmoire que nous portons dans
notre coeur, et qui n'est jamais sans larmes et sans doux
attendrissement.

Peut-tre ne devrais-je pas penser ainsi  Valrie, revenir 
elle par tous les objets qui me la retracent; je le sens bien:
il n'est pas prudent de chercher le calme par ces chemins
dangereux.

Mais, enfin, l'essentiel n'est-il pas de me retrouver
moi-mme? et, avant de jeter le pass dans l'abme de l'oubli, ne
faut-il pas chercher  acqurir des forces? Si je faisais
chaque jour seulement un pas, si je pouvais m'habituer  la
chrir tranquillement... Oui, je te le promets, Ernest, je le
ferai, ce pas qui, en m'loignant d'elle, m'en rapprochera et
me rendra digne de son estime et de la tienne.




Lettre XXXIV.

ERNEST A GUSTAVE.

H, le 26 janvier.


Je suis en Scanie, cher Gustave; j'ai quitt Stockholm, et,
pour retourner chez moi, j'ai pass par tes domaines. J'ai
fait le voyage avec l'extrme vitesse que permet la saison:
mon traneau a vol sur les neiges. Hlas! pourquoi ce
mouvement si rapide ne me rapprochait-il pas de toi? Depuis
prs de deux mois j'ignore ce que tu fais, et cela ajoute
encore aux chagrins de l'absence. Je sais, d'ailleurs, combien
le dpart de Valrie t'a afflig. Pauvre ami! que fais-tu?
Hlas! je le demande en vain  la nature engourdie autour de
moi; mon coeur mme, mon coeur si brlant d'amiti, ne me rpond
pas quand je l'interroge sur ton sort: il me prsage je ne
sais quoi de triste et mme de sombre. Gustave, Gustave, tu
m'effraies souvent... Je voudrais partir, te voir, me rassurer
sur ta destine. Cher ami, je le sens, je ne puis plus vivre
sans toi... J'irai t'arracher  ces funestes lieux. Tu le
sais, sous cette apparence de calme, ton ami porte un coeur
sensible, et c'est peut-tre cette mme sensibilit qui a
trouv dans l'amiti de quoi suffire doucement  mon coeur.

Je continuerai ma lettre demain; je t'crirai du chteau de
tes pres, et, ne pouvant tre avec toi, je visiterai ces
lieux tmoins de nos premiers plaisirs.


Je t'cris de ta chambre mme, que j'ai fait ouvrir, et dans
laquelle j'ai encore trouv mille choses  toi; j'ai tout
regard, ton fusil, tes livres: il me semblait que j'tais
seul au monde avec tous ces objets. J'ai feuillet un de tes
philosophes favoris; il parlait du courage, il enseignait 
supporter les peines, mais il ne me consolait pas, je l'ai
laiss l; puis j'ai ouvert la porte qui donne sur la
terrasse, je suis sorti. La nuit tait claire et trs-froide;
des milliers d'toiles brillaient au firmament. J'ai pens
combien de fois nous nous tions promens ensemble, regardant
le ciel, oubliant le froid, cherchant parmi les astres la
couronne d'Ariane, dont l'amour et les malheurs te touchaient
tant, et l'toile polaire, et Castor et Pollux, qui s'aimaient
comme nous: leur amiti fut ternise par la fable; la ntre,
disions-nous, le sera aussi, parce que rien de ce qui est
grand et beau ne prit. Je me rappelais nos conversations, et
je sentis mon coeur apais. La nature seule unit  sa grandeur
ce calme qui se communique toujours, tandis que les plus beaux
ouvrages de l'art nous fatiguent quand ils ne nous montrent
que l'histoire des hommes.

Je rentrai dans ta chambre; combien je fus touch, Gustave, en
trouvant dans ton bureau ouvert un monument de ta
bienfaisance, un fragment de billet: je le copie, afin que ton
coeur, fltri par le chagrin, se repose doucement pendant
quelques instants(1) [(1) Ce fragment ne s'est pas retrouv].

Gustave, ces lignes achevrent de m'attendrir; un besoin
inexprimable de te serrer contre mon coeur, qui sait si bien
t'aimer, me donnait une agitation que je ne pouvais calmer,
que tout augmentait dans ce lieu si rempli de ton souvenir. Je
descendis dans la grande cour du chteau; je traversai ces
vastes corridors, jadis si anims par nos jeux et ceux de nos
compagnons, maintenant dserts et silencieux; je passai devant
la loge aux renards, et je me rappelai, en voyant ces animaux,
le jour o, par mon imprudence l'un d'eux te blessa
dangereusement.
Je saisis les barreaux de la grille, et je les regardai
s'agiter et courir  et l. Hector, ce beau chien danois si
fidle, arriva, me vit, et tourna autour de moi en signe de
reconnaissance; je pris ses larges oreilles, je le caressai,
en pensant qu'il t'aimait, qu'il ne t'avait srement pas
oubli; et soudain une ide, dont tu riras, me passa par la
tte: je courus  ta chambre, o j'avais encore vu un de tes
habits de chasse; je l'apportai  Hector en le lui faisant
flairer, et je crus voir que ce bon chien le reconnaissait. Ce
qu'il y a de sr, c'est qu'il mit ses pattes sur l'habit,
remua la queue et donna toutes les dmonstrations de la joie,
auxquelles il mla quelques sons plaintifs. Ce spectacle
m'attendrit tellement, que je pressai la tte de cet animal
contre mon sein et sentis couler mes larmes.

Adieu, Ernest, je pars pour le presbytre de ***, d'o je
t'crirai dans quelques jours.


J'ai t au presbytre; j'ai revu notre respectable ami le
vieux pasteur et ses charmantes filles. Le croirais-tu? Hlne
se marie demain, et j'ai promis d'assister  ses noces.
J'arrivai  six heures du soir  cette paisible maison; un
vaste horizon de neige m'clairait assez pour me conduire, car
il faisait dj nuit quand je partis. Mon traneau fendait
l'air; les lumires du presbytre me guidaient, et je dirigeai
ma course par le lac, o de jeunes mlzes m'indiquaient le
chemin que je devais suivre; car tu sais combien ce lac est
dangereux par les sources qui s'y trouvent et qui l'empchent
de geler galement partout. Le silence de la nuit et de ces
eaux enchanes me faisait entendre chaque pas des chevaux et
laissait arriver jusqu' moi le bruit des sonnettes d'autres
chevaux de paysans qui regagnaient les hameaux, et auquel se
mlaient de temps en temps la voix rauque et solitaire de
quelques loups de la fort voisine; j'en vis un passer devant
mon traneau, il s'arrta  quelque distance, mais il n'osa
m'attaquer.

Quand j'arrivai au presbytre, je vis une quantit de
traneaux sous le hangar, prs de la maison, avec de larges
peaux d'ours qui les couvraient, et qui me firent juger qu'ils
n'appartenaient pas  des paysans; je trouvai le corridor
trs-clair, couvert d'un sable fin et blanc, et jonch de
feuilles de mlze et d'herbes odorantes: j'eus  peine le
temps de retirer mon norme wishoura, que la porte s'ouvrit et
me laissa voir une nombreuse compagnie. Le vieux pasteur me
reut avec une touchante cordialit; il se rjouit beaucoup de
me revoir. La jeune soeur d'Hlne vint me prsenter les
liqueurs faites par elle-mme, et des fruits schs; et le
vieillard ensuite me fit faire la connaissance d'un jeune
homme de bonne mine, en me disant: -- Voil mon gendre futur;
demain il pouse Hlne. -- A ces mots, je sentis quelques
battements de coeur. Tu sais combien la jeune Hlne me plut.
J'avais t bien prs de l'aimer; et l'ide que ma mre
n'approuverait jamais une union entre elle et moi me donna la
force de combattre tout de suite un sentiment qui ne demandait
qu' se dvelopper. La raison m'avait ordonn de la quitter;
mais, dans cet instant, tous ces aimables souvenirs revinrent
 ma mmoire, et je me rappelai vivement cet t tout entier
pass avec elle. Hlne s'approcha de moi, sur l'ordre de son
pre; elle me salua une seconde fois, et avec plus de timidit
que la premire. Le vieillard fit apporter du vin de Malaga,
qu'on versa dans une coupe d'argent, pour me faire boire,
selon l'usage,  la sant des futurs poux. Hlne, pour
suivre encore la coutume, porta cette coupe  ses lvres, puis
elle me la prsenta en baissant les yeux. Je rougis, Gustave,
je rougis prodigieusement. Je me rappelai qu'autrefois, quand
j'tais  table auprs d'Hlne, et que cette mme coupe
faisait la ronde, mes lvres cherchaient la trace des siennes:
maintenant, tout m'ordonnait une conduite oppose. Ma jeune
amie s'en aperut, et je vis ce front si pur se couvrir aussi
de rougeur. Je sortis prcipitamment et fis quelques tours de
promenade dans le petit jardin, o je vis encore des arbres
que nous avions plants ensemble. La lune s'tait leve;
j'tais redevenu calme comme elle: je m'applaudis de n'avoir
pas troubl le coeur d'Hlne par une passion qui aurait pu
tre douloureusement traverse, de n'avoir pas aussi afflig
ma mre; et je me composai, du bonheur d'Hlne, que je voyais
dj heureuse pouse et mre, une suite d'images qui me
consolaient de ce que j'avais perdu.

Adieu, Gustave. Que n'es-tu ici au milieu de ces scnes naves
et tranquilles! ou que ne suis-je prs de toi pour adoucir tes
maux!




Lettre XXXV.

Venise, le...


Ce jour est un jour de bonheur pour ton ami. J'ai reu ta
lettre, cher Ernest, en mme temps que j'en recevais une du
comte. Il semblait que l'amiti et choisi cette journe pour
l'embellir de tous ses bienfaits. Et quand ton coeur me
ramenait en Sude, au milieu de tant de tableaux o
s'enlaaient et les souvenirs de la patrie et ceux des
affections plus chres encore, le comte me transportait  son
tour au milieu de ces merveilleuses crations du gnie, de ces
antiques souvenirs d'o l'histoire semble sortir toute vivante
pour nous raconter encore ce que d'autres sicles ont vu. Il
faut, Ernest, que tu partages ce que j'ai prouv, et je
t'envoie des fragments des endroits qui m'ont le plus
intress. Je ne veux point toucher au passage qui peint la
constante affection du comte; tu verras comme il me juge et
comme j'en suis aim.


FRAGMENT DE LA LETTRE DU COMTE A GUSTAVE.


"Je ne sais par o commencer, Gustave. Au milieu de tant de
beauts, mon me s'arrte indcise; elle voudrait vous
conduire partout, vous faire partager ses plaisirs, et offrir
du moins  votre imagination quelques esquisses de ces
tableaux que vous n'avez pas voulu voir avec moi.

"Mais comment vous rendre ce que j'admire? Comment parler de
cette terre aime de la nature, de cette terre toujours jeune,
toujours pare, au milieu des antiques dbris qui la couvrent?
Vous le savez, deux fois mre des arts, la superbe Italie ne
reut pas seulement toutes les magnifiques dpouilles du
monde; magnifique  son tour, elle donna aussi de nouvelles
merveilles et de nouveaux chefs-d'oeuvre  l'univers. Ses
monuments ont vu passer les sicles, disparatre les nations,
s'teindre les races, et leur muette grandeur parlera encore
longtemps aux races futures.

"Le temps a dvor ces gnrations qui nous tonnrent; les
fortes penses, les mles vertus de l'antique Rome, et sa
barbare grandeur, tout a disparu; la mmoire seule plane
silencieusement sur ces campagnes: tantt elle appelle de
grands noms, tantt elle cite des cendres coupables, dessine
ces scnes gigantesques o se mlent le triomphe et la mort,
les ftes et les douleurs, le pouvoir et l'esclavage; ces
scnes o Rome donna des lois, rgna sur l'univers et prit
par ses victoires mmes.

"Le voyageur alors aime  rver sur les ruines du monde; mais,
fatigu d'interroger la poussire des conqurants, sur
laquelle il croit voir encore peser tant de calamits, il
cherche, dans des bosquets tranquilles ou prs d'un monument
consolateur lev par la religion, il cherche les restes de
ces hommes qui, dans le sicle des Mdicis, donnrent 
l'Italie une nouvelle splendeur, qui parlrent  leurs frres
un langage simple et cleste. Nous croyons les voir consacrer
les arts  lever l'me,  la rapprocher d'un bonheur plus
pur, et essayer en tremblant de rendre les saintes beauts qui
les transportent.
"La peinture, la posie et la musique, se tenant par la main
comme les Grces, vinrent une seconde fois charmer les
mortels; mais ce ne fut plus, comme dans la fable, en
s'associant  de folles absurdits. Ces pudiques et charmantes
soeurs avaient apport des traits clestes, et, en souriant 
la terre, elles regardaient le ciel; et les arts alors se
vourent  une religion pure, austre, mais consolante, et
qui donna aux hommes les vertus qui font leur bonheur.


"Ici s'levrent aussi le Dante et Michel-Ange, comme des
prophtes qui annoncrent toute la splendeur de la religion
catholique. Le premier chanta ses vers pompeux et mystiques
qui nous remplissent de terreur; l'autre, avec une grce
sauvage qui ne reconnat de loi que celle qu'elle cra elle-mme,
conut ces formes grandes et hardies qu'il revtit d'une
beaut svre; il s'abme dans les secrets de la religion, il
puise l'effroi, il fait fuir le temps et laisse enfin  l'art
tonn son miracle du jugement dernier.

"Mais que j'aime surtout son gnie, quand il se dpose dans
cette grande conception, dans ce temple dont la vaste
immensit appelle pense sur pense, et qu'un sicle entier
construisit lentement! Des rochers ont t arrachs  la
nature, de froides carrires ont t dvastes, d'innombrables
mains ont travaill  assembler ces pierres, et se sont
engourdies elles-mmes; mais o est-il celui qui donna une
pense  tout cela? qui dit  ces magnifiques colonnes de
s'lever? qui fit la loi  cette norme coupole et la fit
obir  sa tmraire conception? qui ralisa ainsi cet
incroyable rve par un art pieux et les secours de ces
pontifes qui portrent la triple couronne? Hlas! il a pass
aussi, l'auteur de ces merveilles, et, comme lui les pontifes
se sont levs lentement de leurs siges sacrs; ils ont dpos
leur tiare et ont pass sous tes votes, sublime monument,
majestueux Saint-Pierre! toi qui, cr par des hommes, as vu
s'effacer la race de tes crateurs, et qui verras encore,
pendant des sicles, les gnrations plier religieusement sous
tes dmes." (Tick.)


"Vous voyez, Gustave, combien je me suis laiss entraner; et,
pourtant, de combien de choses encore je voudrais vous parler!

"Suivez-moi. Voyez, prs de l o dorment d'ambitieux Csars,
veiller d'humbles filles qui ont renonc  tout; voyez, sous
l'arc du triomphateur, l'araigne filer silencieusement sa
toile. C'est au pied de ce Capitole, o vinrent expirer tant
d'empires que j'ai lu Tite-Live; c'est aussi du rivage o je
considrais Capre que j'aimais  lire Tacite et  voir
l'affreux Tibre, par un juste chtiment de la Providence,
forger son propre malheur en forgeant celui des autres, et
crire au snat qu'il tait le plus  plaindre des hommes.

"Mais laissons les crimes des Romains; voyons de ce mme
rivage ces verdoyantes les pares d'une ternelle jeunesse,
et le Vsuve tonnant sur ce mme golfe o nous nous laissons
tranquillement aller vers Pausilippe. Plus loin, que j'aime,
sur cette terre mythologique, prs de l'antre o prophtisait
la Sibylle, le couvent d'o sort un pauvre religieux qui s'en
va prchant la vertu et prophtisant sa rcompense!

"Que j'aime  m'arrter dans ces vallons que le ciel semble
regarder avec joie, et o mon pied heurte souvent contre une
pierre funbre! Bocages de Tibur, aimable Tivoli, jardins o
mditait Cicron, sentiers que suivait Pline en observant la
nature, qu'avec volupt je me suis vu au milieu de vous! Ah!
du moins vous resterez toujours  l'Italie, et le voyageur
cherchera vos traces et les retrouvera.

"Mais vous, chefs-d'oeuvre que mes sens enchants contemplent
souvent, o vivent encore des hommes que nous n'admirons pas
assez, vous pouvez quitter ce ciel comme des captifs emmens
loin de leur pays natal; un nouvel Alexandre peut tonner
l'univers et enrichir son triomphe de vos superbes dpouilles;
heureux alors celui qui vous aura vus ici, o vous ftes
inspirs par la religion, et o la religion vous entoura de
ses pompes! Heureux qui vous aura vu dans ces temples o se
prosternrent devant vous la dvotion humble et errante et la
puissance orgueilleuse et superbe!

"En tant d'ici la Transfiguration, la sainte Ccile, la
sainte Cne, du Dominiquin, o les placera-t-on? Quel que soit
le palais magnifique ou l'difice qui leur est destin, leur
effet sera dtruit. C'est au fond d'une chartreuse, c'est
rempli de terreur et d'effroi qu'il faut voir un saint Bruno,
et non auprs d'un front couronn de roses. Et ces vierges si
pures, qui ont apport des traits divins et des mes qui ne
connaissent que le ciel, les verra-t-on sans tristesse  ct
de profanes et d'impudiques amours?

"Et vous aussi, enfants de la Grce, race de demi-dieux,
modles enchanteurs de l'art, vous qui, en quittant la Grce,
n'avez chang que de terre sans changer de ciel, ne quittez
jamais cette seconde patrie, o les souvenirs de la premire
sont si vivement empreints! Ici, sous de lgers portiques ou
bien sous la vote plus belle d'un ciel pur, vos regards se
tournent encore vers l'Attique ou la fabuleuse Sicile. Irez-vous
cacher vos fronts sous d'paisses murailles et au milieu
d'une terre trangre? Vous, Nymphes, disperses dans ces
bocages, vivrez-vous auprs des ruisseaux enchans? Et vous
aussi, Grces, qui n'tes point vtues, qui ne pouvez point
l'tre, que feriez-vous dans des climats rigoureux?

"Vous devez me savoir gr, mon ami, d'une aussi longue lettre;
car ce n'est pas le pays o il faut crire, et j'emploie
chaque minute  amasser des souvenirs. D'ailleurs, vous m'avez
presque donn le droit de vous en vouloir, si je ne trouvais
pas bien plus doux de vous aimer comme vous tes. Il faudra
pourtant, Gustave, que je vous parle de vous-mme; ce ne sera
pas aujourd'hui, mais au premier moment. Vous m'effrayez
quelquefois, et cela parce que vous avez dpass votre ge.
Gustave, Gustave, il n'est pas bon de se retirer devant la vie
comme devant un ennemi avec lequel nous ddaignons galement
et de nous battre et de nous rconcilier. Quelles sont ces
sombres prventions, cette dfiance du bonheur? J'aimerais
mieux vous voir faire des fautes; votre me me rassurerait sur
toutes celles qui peuvent vous tre vraiment dangereuses. Vous
tes absolument le contraire de la plupart des jeunes gens,
qui comptent la jeunesse pour tout, et croient que ces belles
annes nous ont t donnes, avec leurs couleurs vives et leur
ivresse, pour nous cacher l'ennui et les dgots des annes
qui suivent, tandis que, si nous connaissions la vie, nous
verrions qu'en nous en rendant dignes elle n'est pas un don
funeste, un fruit amer sous une corce douce et brillante;
mais je rserve  un autre lettre de plus longues rflexions.
Je voudrais, Gustave, que votre jeunesse ft comme un beau
pristyle qui doit conduire  un plus bel ordre
d'architecture. Je voudrais, Gustave, vous voir, non pas
toujours heureux, il est trop utile de ne pas toujours l'tre,
mais vous voir avec le bonheur de votre ge et avec ses beaux
dfauts. C'est de nous-mmes que nous devons tirer notre
bonheur; c'est  nous  tout donner aux autres, mme en
croyant recevoir beaucoup d'eux: tre riche, c'est tre
susceptible de la facult de jouir; c'est avoir en soi quelque
chose qui vaut mieux que ce que les hommes peuvent donner.

"Que le vulgaire se plaigne des illusions dtruites; il existe
pour l'homme suprieur une ralit constante, et je ris quand
je vois cette multitude dgrade vouloir des biens qu'elle ne
sait pas donner et dont le poids seul l'craserait.

"Quant  vous, Gustave, vous tes fait pour jouir de vos
douleurs mmes et pour vous plaire dans votre force. Je
devrais, au lieu de douleurs, dire contrarits, obstacles,
auxquels on donne trop de latitude dans la vie, et que la
Providence envoie pour nous apprendre  lutter,  les vaincre,
 les voir sous nos pieds, tandis que nos regards embrassent
un superbe horizon.

"Les grandes douleurs sont rares, et ne les sent pas qui veut.
J'ai promis  votre pre mourant d'tre votre ami; je vous
pressai contre mon coeur, et mon coeur vous adopta: je mis la
main de Valrie dans la vtre, comme celle d'une soeur dont la
voix et les regards devaient charmer votre vie; ou plutt je
mis  vos cts les douces vertus, sr que vous les
respecteriez, que leur ascendant vous ferait fuir tout ce qui
ne leur ressemblerait pas, et que mon bonheur vous ferait
aimer un bonheur pareil. Vous le dirai-je? je vous trouvai
sauvage, habitu  une vie austre; vous tiez trop loin de
ces douces affections qui sont les grces de la vie, et qui,
en fondant ensemble notre sensibilit et nos vertus, nous
prservent d'une honteuse dgradation. Gustave, puiss-je ne
pas m'tre tromp! puissiez-vous marcher dans la vie en
sentant votre me s'agrandir et en voyant tout ce qu'elle a
d'aimable! puissent vos derniers regards tomber sur mes
cendres, et les bnir!"




Lettre XXXVI.

Venise, le...


Te rappelles-tu, Ernest, cette singulire aventure  laquelle
je ne donnai aucune suite, mais dont je te parlai il y a six
mois; cette Bianca, qui m'avait vivement mu par sa
ressemblance prodigieuse avec la comtesse? Je pris quelques
informations sur elle: j'appris que c'tait la fille d'un
pauvre compositeur qui s'tait ruin en faisant de mchants
opras; qu'il tait mort, et qu'elle vivait avec une vieille
tante; que toutes deux ne voyaient personne, et que Bianca
tait la filleule de la duchesse de M..., qui se plat 
relever ses charmes par une mise lgante: elle lui a donn
des talents et Bianca, disait-on, tait trs-bonne musicienne.
J'en parlai  Valrie dans le temps; nous cherchmes  la
voir, mais vainement, et je l'oubliai.

En revenant, il y a quelques jours, vers les six heures du
soir, de l'le Saint-Georges, je repassai sur le quai des
Esclavons, sous ces mmes fentres o je m'tais dj arrt
une fois: mes oreilles furent surprises par une ravissante
mlodie. D'abord je ne comprenais pas ce qui produisait sur
moi cet effet; ensuite je me rappelai une romance que Valrie
chantait souvent. Je m'arrtai et livrai mes sens et mon coeur
 cette muette extase qui ne peut tre connue que des mes que
l'amour a habites. Peu  peu, me rappelant que c'tait l que
j'avais vu, il y avait plusieurs mois, Bianca, je pensai que
ce pouvait tre elle qui chantait ainsi, et j'eus une
curiosit extrme de la voir, de me reprsenter plus vivement
Valrie; car cette singulire Bianca n'a pas seulement
beaucoup de ressemblance avec la comtesse, elle a aussi
beaucoup de sa voix.

Aprs plusieurs tentatives, trop longues  dtailler, je
parvins jusqu' elle; je la vis un instant, et ce ne fut pas
sans trouble. Elle a de Valrie presque tout ce qu'on peut
sparer de son me; il ne lui manque que ses grces, que cette
expression qui trahit sans cesse cette me profonde et leve,
et qui est si dangereuse pour ceux qui savent aimer.

La tante de Bianca me reut trs-bien, ainsi qu'elle-mme.
J'eus occasion de leur rendre quelques services auprs d'un
homme que je connaissais beaucoup, et je revins les voir
plusieurs fois: je les menai au spectacle  diffrentes
reprises, ce qui leur fit beaucoup de plaisir  toutes deux.
J'tais bien aise de m'tourdir, de rapetisser mme mon
existence, afin de m'loigner de cette dangereuse solitude
qu'habite Valrie. Je sentais bien que son image me suivait;
mais, au milieu de ce cercle de nouvelles habitudes, dans
lesquelles je cherchais  me jeter; dans ces chambres
mesquines, mal claires; dans ces loges tnbreuses, o vont
s'engloutir les personnes qui ne marquent pas;  la vue de ces
manires qui tent tout  l'imagination, de ces inquitudes
pour paratre quelque chose, de ces clats de rire forcs, de
ces chuchoteries qui sont la coquetterie de ces sortes de
gens, qui par l croient se rapprocher du bon ton; au milieu
de tout cela, j'loigne Valrie autant qu'il est possible: il
me semble que j'aurais honte de l'associer  des scnes si peu
faites pour elle, et je pense souvent  ces grands contrastes
qu'tablissent les diffrentes nuances de la socit. Ce qui
marque surtout le rang, ce n'est ni l'or ni le luxe; c'est une
certaine lgance dans les manires, quelque chose de calme,
de naturellement noble, sans calcul et sans effort, qui met
chacun  sa place et reste toujours  la sienne.

Quoi qu'il en soit, Ernest, et quoique mon me n'en revienne
que plus fortement  Valrie, par les soins que je me donne
pour m'en loigner, comme une branche qu'on veut carter avec
force du tronc y revient avec plus de violence, quoi qu'il en
soit, je sens que Bianca fait quelquefois une vive impression
sur mes sens. Ce n'est rien de ce trouble cleste qui mle
ensemble tout mon tre et me fait rver au ciel, comme si la
terre ne pouvait contenir tant de flicits; c'est une flamme
rapide, _qui ne brle pas_, qui n'a rien de ce qui consume, et
que j'appellerais dsir, si je ne savais pas si bien ce que
c'est que dsirer.

Il m'arrive quelquefois de regarder longtemps Bianca; et quand
un de ses traits ou quelque chose de sa taille m'a rappel
Valrie, je cherche alors  l'oublier elle-mme et  carter
tout ce qui pourrait troubler mon illusion. Je crois que ces
moments, o je suis  cent lieues de Bianca, lui font croire
que je l'aime: je souris alors, comme s'il tait si facile de
m'inspirer de l'amour!

Il en est de la voix de Bianca comme de ses traits; elle a des
sons de Valrie, mais aucune de ses inflexions. Et o les
aurait-elle prises ces inflexions, ces leons que donne l'me,
qu'on reoit sans s'en apercevoir, et qui prouvent
l'excellence du matre?

Hier j'ai t chez Bianca, et, comme il faisait trs-beau,
j'ai propos  sa tante et  elle de prendre des glaces, ce
que nous avons fait. Bianca et moi, nous nous sommes promens;
et elle m'a parl de la duchesse, de son pre, de l'envie
qu'elle avait eue d'entrer au thtre de _la Phnice_, du
plaisir que lui faisaient les bals, et combien elle aimait 
voir ces grandes dames bien pares. Pendant tout cela je
n'coutais pas bien attentivement, jusqu' ce qu'elle se
baissa pour cueillir une violette: en la prenant, elle fit
envoler un grand papillon qui passa prs de moi. Tout  coup
une multitude d'ides, de souvenirs, qui avaient dormi
longtemps, vinrent se rveiller; je me rappelai vivement notre
entre en Italie, ce cimetire, l'Adige, le sphinx, et
quelques traits de l'enfance de Valrie, si diffrents de ce
que je venais d'entendre. Je devins si rveur, que Bianca m'en
fit des reproches: alors je m'efforai de paratre extrmement
gai, et je me permis mme quelques petites liberts, bien
innocentes, qui ne furent pas repousses, ce qui me contint,
au lieu de m'enhardir. Je ne me comprends pas moi-mme;
quelquefois je suis si bizarre, si singulier! J'aurais honte
de te parler de tout cela, Ernest, si au fond je ne me disais
pas que je puis abuser de ton amiti comme de ta patience.
Cette ide m'est douce; et puis je travaille pour un but que
tu approuves: ne faut-il pas tcher de retrouver ma raison?
_Tcher_, que sais-je?... Poursuivons. Voyant que Bianca ne
savait que penser de tout ce qu'elle voyait, et devenant
toujours plus embarrass moi-mme, je lui proposai une
promenade sur l'eau: j'appelai les gondoliers, et nous
partmes avec la permission de sa tante, qui, pour finir un
ouvrage, voulut rester.

Bianca se plaa dans la gondole; les rames commencrent  nous
emporter doucement. Il me semblait qu'elle me regardait avec
intrt, mais sans timidit. Tout  coup elle prit ma main et
me dit: _N'avete mai amato?_ Je ne sais pas pourquoi ces paroles
me troublrent autant: mon sang se porta  la tte, mon coeur
battit; je n'eus la force ni de parler ni de prendre
lgrement cette question, et je souris mlancoliquement en
mme temps que je sentais mes yeux se remplir de larmes. Je
vis Bianca rougir, et son visage exprimer la joie. Cette
singulire mprise me peina, et je me reprochai d'y donner
lieu. Soudain je me levai, et je rsolus de ne plus la voir:
je me dis aussi que je devais viter de produire quelque
impression sur elle, quand mme ce ne serait pas de l'amour,
quand mme je la croirais incapable d'en ressentir; le moindre
intrt, la moindre esprance djoue pouvait lui faire du
mal.

Je m'tais avanc  l'extrmit de la gondole; Bianca me
rappela. _Siette matto_, me dit-elle; _perche non state qui?_ Je
sentis que ma position allait redevenir embarrassante, et je
cherchai  m'en tirer. -- Bianca, lui dis-je en lui prenant la
main, faites-moi le plaisir de chanter _l'Amo piu che la vita_.
-- C'tait cette romance de Valrie. J'appuyai ma tte de
manire que mes yeux glissaient sur le vaste horizon et
franchissaient dans le lointain les Alpes du Tyrol, que nous
avions franchies ensemble. Bianca, soit qu'elle ft mue, soit
qu'elle me part telle, chanta d'une manire passionne qui me
saisit; sa voix entra dans tous mes sens; j'prouvais une
inquitude dlicieuse, un besoin d'exhaler l'oppression de ma
poitrine... Dans ce moment, les gondoliers firent un cri pour
saluer une autre gondole. Je levai machinalement les yeux, je
vis Lido de loin; et, comme la voix des sirnes enchantait les
compagnons d'Ulysse, de mme je me sentis enchant: Valrie me
semblait tre sur le rivage; un dsir ardent de sa prsence
s'empara de mon coeur. Je n'osais tendre les bras, pour ne pas
tonner Bianca; mais je les tendis dans la pense; je
l'appelais  voix basse; je languissais, je me mourais; et,
sentant toute mon indigence, je me disais: "Jamais tu ne la
tiendras dans tes bras!" Attendri aussi par les sons de
Bianca, par ces paroles: _Lascia mi morir!_ je me mis  pleurer
amrement.

Elle cessa de chanter; elle se rapprocha de moi; puis elle me
dit: -- Je ne puis vous comprendre. Vous tes un jeune homme
bien mlancolique! Etes-vous tous comme cela dans votre pays?
En ce cas-l, je vois bien qu'il vaut mieux rester en Italie.
-- Et, comme elle crut que je pouvais tre bless, ne lui
rpondant pas, elle prit son mouchoir, essuya mes yeux,
souffla dessus, pour qu'ils ne parussent pas rouges, et me
dit: -- C'est pour que ma tante ne voie pas que vous avez
pleur. Ah, dit-elle, ne soyez pas triste, je vous prie. --
Elle mit  ces paroles un accent caressant qui me toucha. --
Non, lui dis-je, Bianca, je tcherai de ne pas l'tre; mais
c'est une maladie  laquelle vous ne comprenez rien. -- Etes-vous
malade? me dit-elle en paraissant m'interroger de son
regard. -- Mon me l'est beaucoup, dis-je. -- Oh! en ce cas,
rpondit-elle, je vous gurirai bien vite. Nous irons souvent
rire  la comdie; je tcherai aussi de vous gayer. -- Je
souris. -- Oui, dit-elle, nous ne penserons qu' nous amuser,
qu' tre toujours ensemble. -- Elle avait repris ma main. --
Bianca, dis-je, tout embarrass, je vous demanderais un
plaisir... -- Je ne savais pas encore ce que je lui
demanderais; mais j'avais retir ma main, et c'tait pour dire
quelque chose. Nous approchions du jardin; la tante nous
attendait dj sur le rivage; elle n'eut que le temps de me
dire: -- Je ferai volontiers ce que vous me demanderez. -- Je
les ramenai.

J'hsitai le lendemain si je retournerais chez Bianca;
plusieurs raisons me retenaient; une espce de charme, qui
faisait diversion  l'ennui o je retombais si souvent, et la
crainte de choquer cette bonne fille me ramenrent auprs
d'elle. Je la trouvai seule;  peine me vit-elle, qu'elle me
dit, aprs m'avoir fait asseoir et m'avoir fait prendre du
caf, d'aprs l'usage des vnitiens: -- Eh bien! quel est ce
plaisir que je dois vous faire? -- Elle s'tait rapproche
familirement de moi; je fus trs-embarrass; je n'y avais
plus pens, et n'avais nullement prpar ma rponse; je me
remis  une seconde question qui suivit rapidement la
premire. -- Bianca, dis-je, ne mettez plus de poudre ainsi sur
votre visage! cela vous abme la peau. -- Comment! dit-elle en
clatant de rire, c'est pour me dire cela qu'il vous a fallu
vingt-quatre heures? -- Je sentis tout le ridicule de ma
position. -- Au reste, dit-elle, c'est l'usage ici, parmi les
femmes un peu comme il faut, de mettre de la poudre: ne
l'avez-vous pas remarqu? -- Oui, dis-je en me remettant; mais
vous n'en avez pas besoin; vous tes si blanche! -- Elle
sourit: -- Eh bien! puisque cela vous fait plaisir, et qu'il ne
faut pas contrarier une me malade, poursuivit-elle en riant,
je vous promets de n'en plus mettre. Mais il est impossible,
ajouta-t-elle en cherchant  me deviner, que vous n'ayez pas
voulu me demander autre chose. -- A l'accent qu'elle mit  ces
paroles, je vis bien qu'il fallait me tirer d'affaire moins
gauchement que la premire fois: -- Oui, Bianca, lui dis-je en
fixant mes regards sur elle, j'ai encore une prire  vous
faire; me promettez-vous de consentir  ce que je vous
demanderai? -- Oui, dit-elle, si ce n'est pas un pch que mon
patron me dfende. -- En mme temps elle me montra un petit
saint Antoine peint  l'huile, qui tait suspendu prs de la
chemine. -- Rassurez-vous, lui dis-je, et je sortis
prcipitamment. J'allai dans une des plus belles boutiques de
la mercerie acheter un chle bleu trs-beau, comme celui que
porte Valrie, et qu'elle a presque toujours. Je revins auprs
de Bianca, qui tait encore seule; on avait apport des
lumires, ferm les stores; elle m'attendait: -- Eh bien! lui
dis-je, me voici; tes-vous toujours dispose  m'accorder ma
prire? -- Oui, dit-elle. -- Eh bien! asseyez-vous l. -- Elle le
fit. -- Permettez que j'te cette guirlande; laissez-moi
relever vos cheveux tout simplement: ils sont si beaux! (Et
effectivement je touchais de la soie.) Ce dsordre va si bien!
Heureusement vous n'avez pas de poudre dans vos cheveux comme
sur votre visage. -- Mais qu'est-ce que cela signifie? dit
Bianca tout tonne. -- Ah! vous m'avez promis de faire ce que
je vous demanderais, tenez parole. -- Eh bien? -- Eh bien! il
faut encore ter ce tablier de couleur; il faut que votre robe
soit toute blanche. -- Et j'arrangeai sa robe afin qu'elle
coult doucement en longs replis jusqu' terre; puis je tirai
le chle bleu, je le jetai ngligemment sur ses paules. --
Voil qui est fait, dis-je; actuellement, Bianca, permettez
que je m'asseye l, vis--vis de vous. -- Je posai les lumires
de manire  projeter son ombre vers moi et  ne l'clairer
que faiblement; je travaillais ainsi  construire le plus
artistement possible une illusion, mais une illusion pleine de
ravissantes dlices.

-- Actuellement, Bianca, encore une prire! -- Elle sourit, et
leva les paules. -- Chantez la romance d'hier. -- Elle
commena. -- Diminuez votre voix. -- Elle chanta plus bas. O
Ernest! j'eus quelques moments bien enivrants! Je croyais la
voir; je fermais les yeux  moiti pour voir moins
distinctement: alors ces cheveux, cette taille, ce chle,
cette tte que je l'avais prie d'incliner un peu, tout me
paraissait Valrie. Mon imagination se monta  un point
incroyable; la ralit tait disparue, le pass revivait,
m'enveloppait; la voix que j'entendais m'envoyait les accents
de l'amour; j'tais hors de moi; je frissonnais, je brlais
tour  tour. Je rencontrai un regard de Bianca, qui me parut
passionn; je m'lanai vers elle pour la saisir dans mes
bras; ma dmence allait jusqu' l'appeler Valrie. Dans ce
moment on frappa  la porte; je vis entrer un grand homme
assez mal mis. -- Ah! c'est toi, Anglo! dit Bianca en se levant
et courant au-devant de lui. --  En mme temps elle jeta son
chle, reprit sa guirlande, la remit sur sa tte, me dit: --
C'est mon beau-frre. -- Tout cela  se suivait coup sur coup,
et me donnait le temps de me reconnatre. Il me semblait que
je sortais d'un nuage, que je  m'veillais de ces songes lgers
qui nous font vivre deux fois du mme bonheur, en nous
rappelant ce que nous avons dj  senti, et que je ne voyais
plus qu'une froide comdie. Bianca tait l comme une
marionnette, qui ne se doutait nullement de mon me, et qui,
dans l'atmosphre d'une passion brlante, n'tait pas mme
susceptible de la moindre contagion.

Je me mis  rire d'elle en la voyant sauter par la chambre, et
bientt aprs de moi-mme; je sortis, je courus chez moi le
long du quai, et ce ne fut qu'en sentant que j'avais
successivement froid et chaud, que je me rappelai d'avoir eu
la fivre.


(Plusieurs lettres, et entre autres celles qui annoncent le
retour du comte et de Valrie,  Venise, ont t perdues.)




Lettre XXXVII.

De la Brenta, le...


Comment peut-il me pousser lui-mme dans le prcipice, cet
homme excellent? N'a-t-il pas aim Valrie? Ne l'aime-t-il
plus? A-t-il oubli les effets de l'amour? Peut-on voir
impunment ses charmes, quand elle me laisse avec autant de
scurit auprs d'elle? qu'elle me livre ses dangereux
attraits sous le voile de la plus rigide pudeur? Elle ne sait
pas que mon imagination se peint ce qu'elle me cache; elle ne
sait pas combien elle a de charmes, car elle s'ignore. Mais
lui, lui, aujourd'hui encore,  peine avait-il dn, qu'il est
all  Venise, me disant expressment de ne pas sortir,
puisque la comtesse restait seule. Elle tait un peu
incommode; je ne l'ai pas vue, je suis sorti.


De la Brenta, le...


Je suis au dsespoir, Ernest; les plus affreux sentiments
m'agitent: je veux cependant t'crire; ce sera sans ordre,
sans suite; coute: hier je n'avais pas vu Valrie, j'tais
content des efforts que j'avais faits sur moi-mme, et ma
triste victoire me donnait quelques instants de repos;
j'aimais encore ce bienfaiteur excellent; aujourd'hui je sens
que mon amour me rend le plus vil des hommes. Le comte a paru
mcontent de moi; il m'a reproch mon humeur sauvage, il m'a
expressment ordonn de rester avec Valrie; il est retourn 
Venise pour des affaires: j'ai t chez elle, je lui ai
demand ses ordres, en lui disant que j'tais envoy par le
comte; elle m'a dit de revenir dans deux heures et de lui
apporter _Clarisse_. Nous en avons lu une vingtaine de pages.
Vers le soir elle s'est leve; elle m'a pri de demander sa
gondole; se sentant beaucoup mieux, elle voulait aller  la
rencontre de son mari, qui, disait-elle, serait tout tonn de
la trouver au milieu des vagues, elle qui craignait tant
l'eau; elle m'a ordonn de l'accompagner, a pass une robe
lgre pendant que j'tais all chercher Marie; nous avons
trouv la gondole sur la Brenta, et nous sommes partis
enchants de la douceur de l'air. Valrie, heureuse de se
mieux porter, se livrait avec transport aux charmes de cette
belle soire; c'tait un beau jour de printemps qui tait venu
 la suite de plusieurs jours de froid. Une quantit d'enfants
que nous vmes sur le rivage jetrent dans la gondole des
paquets de fleurs, que la comtesse aime passionnment: elle se
rjouissait comme une enfant. Il me semblait qu'avec son
innocente joie elle me rendait quelque chose du premier
bonheur de mon enfance. En attendant, la lune se leva
doucement, et de longues gerbes d'une ple lumire venaient
tomber sur les joues ples de Valrie,  travers les glaces de
la gondole; elle tait couche; Marie tenait ses pieds
charmants sur ses genoux; sa tte tait appuye contre les
glaces de sa gondole; elle chantait doucement une romance, et
les paroles de l'amour, murmures par elle, s'harmonisaient
aux vagues, au bruit des rames et  celui des feuilles des
peupliers. O Ernest! que devins-je dans ce moment! Qu'il me
fait mal cet air de l'enivrante Italie! Il me tue; il tue
jusqu' la volont du bien. O tes-vous, brouillards de la
Scanie? froids rivages de la mer qui me vit natre, envoyez-moi
des souffles glacs; qu'ils teignent le feu honteux qui
me dvore. O tes-vous, vieux chteau de mes vieux pres, o
je jurai tant de fois, sur les armures de mes aeux, d'tre
fidle  l'honneur? o, dans la faible adolescence, mon coeur
battait pour la vertu et promettait  une mre bien-aime
d'couter toujours sa voix? N'est-ce donc qu'alors que je me
sentais n pour cette vertu que je dserte lchement
aujourd'hui? Oui, Ernest, il faut mourir, ou... Je n'ose
poursuivre; je n'ose sonder cet abme d'iniquit. Pourquoi,
pourquoi tout me prcipite-t-il dans les tnbres du crime?
Elle, surtout, pourquoi me livre-t-elle au double supplice de
l'amour malheureux et du remords? Encore, si un instant de ma
vie je pouvais tre heureux! Mais non, elle ne m'aimera
jamais! et je suis criminel, et je mourrai criminel! Je ne
sais ce que je t'cris; ma tte s'gare encore davantage: la
nuit m'environne; l'air s'est rafrachi, tout est calme: elle
dort, et, moi seul, je veille avec ma conscience! Cette soire
d'hier a achev de me perdre; sa voix, sa fatale voix a
complt mon malheur. Pourquoi chante-t-elle ainsi, si elle
n'aime pas? O a-t-elle pris ces sons? Ce n'est pas la nature
seule qui les enseigne, ce sont les passions. Elle ne chante
jamais, elle n'a point appris  chanter; mais son me lui a
cr une voix tendre, quelquefois si mlancoliquement
tendre!... Malheureux! je lui reproche jusqu' cette
sensibilit sans laquelle elle ne serait qu'une femme
ordinaire, cette sensibilit qui lui fait deviner des
situations qu'elle est peut-tre loin de connatre.

Je veux t'achever mon rcit. Nous rencontrmes le comte 
l'entre des lagunes: le vent s'tait lev, et la barque
commenait  avoir un mouvement pnible. Je m'tonnais du
calme de Valrie. Le comte avait t enchant de la trouver et
de la voir mieux portante; mais il nous dit qu'il avait eu un
courrier dsagrable: il paraissait rveur. J'avais dj
remarqu qu'alors la comtesse ne lui parlait jamais. Elle
tait assise  ct de moi; elle s'approcha de mon oreille, et
me dit: -- Comme j'ai peur! C'est en vain que je tche de
m'aguerrir pour plaire  mon mari; jamais je ne m'habituerai 
l'eau. -- Elle prit en mme temps ma main et la mit sur son
coeur. -- Voyez comme il bat, me dit-elle. -- Hors de moi,
dfaillant, je ne lui rpondis rien, mais je plaai  mon tour
sa main sur mon coeur, qui battait avec violence. Dans ce
moment, une vague souleva fortement la barque; le vent
soufflait avec imptuosit, et Valrie se prcipita sur le
sein de son mari. Oh! que je sentis bien alors tout mon nant,
et tout ce qui nous sparait! Le comte, proccup des affaires
publiques, ne s'occupa qu'un instant de Valrie: il la
rassura, lui dit qu'elle tait une enfant, et que, de mmoire
d'homme, il n'avait pas pri de barque dans les lagunes. Et
cependant elle tait sur son sein, il respirait son souffle,
son coeur battait contre le sien, et il restait froid, froid
comme une pierre! Cette ide me donna une fureur que je ne
puis rendre. Quoi! me disais-je, tandis que l'orage qui
soulve mon sein menace de me dtruire, qu'une seule de ses
caresses je l'achterais par tout mon sang, lui ne sent pas
son bonheur! Et toi, Valrie, un lien que tu formas dans
l'imprvoyante enfance, un devoir dict par tes parents
t'enchane et te ferme le ciel que l'amour saurait crer pour
toi! Oui, Valrie, tu n'as encore rien connu, puisque tu ne
connais que cet hymen que j'abhorre, que ce sentiment tide,
languissant, que ton mari rserve  tout ce qu'il y a de plus
enchanteur sur la terre, et dont il paye ce qu'il devrait
acheter comme je l'achterais, si... Voil, Ernest, les
funestes penses qui font de moi le plus misrable, le plus
criminel des hommes. J'tais si agit, si tourment!... Je
dtestais l'amour, le comte et moi-mme plus que tout le reste
et, quand la barque rentra dans le canal et se rapprocha du
rivage, je saisis un instant o elle tait prs du bord, je
sautai  terre, ne voulant plus renfermer mes horribles
sentiments dans l'espace troit d'une gondole; je m'accrochai
aux branches d'un buisson, et je vis avec dlice couler mon
sang de mes mains meurtries, que j'enfonai dans les pines:
une espce de rage indfinissable me poussait; il s'y mlait
une sorte de volupt; et, tout en dtestant les caresses que
Valrie faisait au comte, j'aimais  me les retracer; j'en
crais de nouvelles; ma jalousie tait avide de nouveaux
tourments: je sentais aussi que je rompais les derniers liens
de la vertu en commenant  har le comte... Eh bien! Ernest,
suis-je assez avili, assez lche? Est-ce l cet ami que tu
adoptas, ce compagnon de ta jeunesse? Du moins, je ne te cache
rien: si tu continues  m'aimer, que ce soit de toi seul que
tu tires ta faiblesse; je suis libre de toute responsabilit.
Faible comme l'insecte qu'on crase, ingrat, tranant
d'inutiles jours, mort  la vertu, et ayant mis l'enfer dans
ce coeur o vivait tout ce qui lve l'homme, je suis en
horreur  moi-mme.

Adieu, Ernest; je crois que je ne t'crirai plus.




Lettre XXXVIII.

De la Brenta, le...


J'ai t malade, Ernest, assez malade, et cela, depuis ma
dernire lettre. Tu as pu voir combien ma raison tait gare.
J'ai err comme un vagabond qui se fuit encore plus lui-mme
qu'il ne fuit les autres; j'ai err sans projet, sans repos,
dans la campagne, passant les nuits en plein champ, me cachant
le jour, vitant la lumire et consum de feux plus dvorants
que ceux de ce brlant soleil. D'autres fois, quand tout
dormait, je me suis prcipit dans des eaux agites comme mon
me; je cherchais les torrents les plus froids, les lieux les
plus sauvages, pour tre oubli de tous les hommes; mais tout
est riant ici, tout est embelli par la nature heureuse, tout
porte dans mon coeur le sentiment de sa prsence: je la vois
partout; elle est si prs de moi: il faudrait la mer glaciale
entre ses charmes si dangereux et ce coeur si faible. Faible!
non, non; c'est criminel qu'il faut dire.

J'ai t bien malade. La fracheur des nuits, le tourment de
ma conscience, les insomnies, que sais-je? tout a dtruit ma
sant dj si altre; ma poitrine s'en est ressentie: une
fivre, que les mdecins ont appele inflammatoire, m'a saisi.
Comme ils m'ont soign tous les deux! comme le comte a enfonc
dans mon coeur le poignard du remords! Je veux partir, je veux
l'aimer loin d'ici, je veux mourir loin d'elle. Adieu.




Lettre XXXIX.

De la Brenta, le...


Aujourd'hui, pour la premire fois, je suis sorti de ma
chambre; j'ai t dans le cabinet du comte: il tait  crire;
il ne m'a pas remarqu. Le portrait de mon pre, qui est dans
cette chambre, s'est prsent  moi; je l'ai regard
longtemps; j'tais trs-attendri: il me semblait que ses
traits taient vivants d'amiti; que le sentiment qu'il avait
pour le comte, quand il se fit peindre, y respirait; qu'il me
disait  moi-mme ce que je devais  cet ami gnreux, qui
venait encore de me tmoigner tant de tendresse. Je me
rappelai les heures qu'il avait passes auprs de mon lit, ses
regards inquiets, sa sollicitude, son envie de connatre le
fond de mon me, et la crainte dlicate qui ne lui permettait
pas de me demander mon secret; enfin, ses longues et
constantes bonts, qui ne s'taient jamais fatigues; et je
pensai que j'allais encore l'affliger en lui disant que
j'tais rsolu de partir. Mes yeux se tournrent encore vers
le portrait: "O mon pre! mon pre! que votre fils est
malheureux!" Ces mots, qui m'chapprent, que je croyais avoir
dits  voix basse, avaient t entendus par le comte; il
s'tait lev prcipitamment, et me pressait dans ses bras. -- O
mon fils! m'a-t-il dit, je n'aurai donc jamais votre
confiance! Vous souffrez et me cachez vos maux! Votre pre
n'tait pas ainsi; il m'aimait assez pour tre sr de ma
tendresse. Mon cher Gustave! n'avez-vous point hrit de la
facult de croire  mon amiti? C'est au nom de ce pre, qui
vous aima tant, que je vous conjure de me parler. -- Je pris
ses mains avec imptuosit, je les pressai sur mon sein; mais
ma voix, enchane comme ma langue, ne put produire un seul
son, et mes sombres regards taient fixs  terre. -- Vous
dplaisez-vous dans cette carrire? -- Je secouai la tte pour
dire non. -- Est-ce une faute de jeunesse, dont le souvenir
vous poursuit, qui vous donne du remords? -- Je frissonnai, et
je laissai aller ses mains, que j'avais toujours tenues. Il me
fixa avec inquitude: -- Est-ce donc une faute irrparable?
Non, dit-il en se rassurant, non, Gustave s'exagre un tort
qui peut-tre ne serait pas aperu par un autre. Non, ajouta-t-il
en posant sa main sur mon sein, ce coeur-l est incapable
de ce qui dgrade. Votre tte est vive, votre me est
passionne; vous avez quelque chose de mlancolique qui vient
de votre pre, qui est plus dans votre sang que dans votre
caractre. Gustave, Gustave, ouvrez-moi votre me! J'en
atteste l'amiti sainte qui m'unit encore  vos parents; si le
silence de la mort pouvait se rompre, eux-mmes ne vous
presseraient pas avec plus d'amour de leur dire ce qui vous
tourmente, eux-mmes n'auraient pas plus d'indulgence. -- Il me
pressait entre ses bras. Entran par tant de bont, je ne lui
rsistai plus; je croyais entendre mon pre lui-mme; je me
jetai  ses genoux: en vain il voulut me relever, je les
serrai avec une espce d'garement. J'tais rsolu  tout
avouer; je ne cherchais plus que mes premires paroles pour
resserrer dans le moins de mots possible cet aveu si
effrayant. Ce moment de silence, aprs mon entranement, lui
montrait apparemment combien il m'en cotait de parler. -- Mon
ami, dit-il d'une voix douce qui cherchait  me mnager, si
vous avez moins de peine  parler  Valrie, faites-le, si
vous croyez que vous serez moins agit par sa prsence. Peut-tre
je vous rappelle plus vivement votre pre, et cette ide
vous impose malgr vous: je saurai par elle ce qui vous
tourmente. -- A ces mots, il me sembla que toutes les facults
expansives de mon me se retiraient au-dedans de moi-mme;
tout me disait si clairement: -- Il ne se doute pas du tout,
pas du tout de la vrit; il ne devinera rien; il faudra
passer par le supplice de ne le voir prpar  rien. Cette
ide m'crasa de tout son poids, et, ne sachant plus ni
comment parler ni comment m'excuser sur mon silence, je me
laissai tomber sur le parquet, avec une espce de stupeur,
comme si je disais au comte: "Abandonnez-moi, c'est tout ce
qu'il me reste  dsirer." Le comte me releva avec une
tranquillit qui me fit mal; elle ne m'chappa pas au milieu
de mon trouble mme. -- Au nom du ciel! dis-je aprs un moment
de silence, ne me jugez pas; croyez que je sais apprcier
votre me: vous saurez tout un jour, et peut-tre, ajoutai-je
en fixant mes regards sur lui avec plus de courage, peut-tre
le jour o j'aurai la force de vous parler n'est-il pas loin.
Il aura quelque chose d'attendrissant, dis-je, en soupirant
involontairement, et vous me pardonnerez tout. Permettez-moi,
en attendant, et je regardai le portrait de mon pre pour
m'appuyer de cette intercession, permettez-moi de vous faire
une prire dont dpend mon repos: laissez-moi aller  Pise,
les mdecins me le conseillent; je vous crirai de l. --
Inconcevable jeune homme! me dit le comte, je ne peux vous en
vouloir; et pourtant qu'est-ce qui peut excuser votre silence,
vous qui connaissez toute ma tendresse pour vous? Mais je ne
veux pas vous affliger davantage; partez quand vous aurez
repris quelque force, et surtout tchez de revenir plus calme.
-- Il m'embrassa... et nous fmes interrompus.




Lettre XL.

Prs de Connegliano, le...


J'ai pass quelques jours seul, entirement seul, voulant
viter de me montrer au comte; j'ai fait une course dans les
environs, et je t'cris d'un petit village qui est prs de
Connegliano, endroit charmant, mais dont le site romantique
tait trop riant pour moi: j'ai cherch les montagnes; leur
solitude me convient mieux.


As-tu jamais entendu, Ernest, ces sources souterraines dont le
bruit sourd et mlancolique se perd dans le mouvement de
l'activit, et n'est point remarqu; mais le soir, quand le
voyageur passe, que, fatigu, il s'assied avant d'entreprendre
le chemin qu'il lui reste  faire, et que, se recueillant, il
semble couter la nature, il en est frapp, il y abandonne sa
pense, et tombe dans des rveries profondes?

Je suis comme ces sources caches et ignores, qui ne
dsaltreront personne, et qui ne donneront que de la
mlancolie; je porte en moi un principe qui me dvore, et l'on
passe  ct de moi sans me comprendre, et je ne suis bon 
rien, Ernest.

O est-il ce temps o mon coeur, plus jeune encore que mon
imagination, ressemblait aux potes qui, dans un petit espace,
aperoivent un monde entier, o un cho au dedans de moi
rpondait  chaque voix qui se faisait entendre, o il y avait
en moi de quoi remplir tant de jours? La vie me paraissait
comme une fleur d'o sortait lentement un fruit superbe; et
maintenant il me semble que chacun de mes jours tombe derrire
moi, comme les feuilles qui tombent vers la fin de l'automne.
Tout a pli autour de moi; et les annes de mon avenir
s'entassent, comme des rochers, les unes sur les autres, sans
que les ailes de l'esprance et de l'imagination m'aident 
passer au del. Quoi! D'une seule motion, d'une seule
secousse, ai-je donc puis l'existence? On dit que le coeur de
l'homme est si changeant, qu'une affection est bannie par une
autre, qu'une passion s'lve  peine qu'elle voit dj sa
rivale lui succder. Suis-je donc meilleur? ou ne suis-je
qu'autre? J'ai vu tant de douleurs si passagres, que je me
suis dit souvent: "Nos douleurs sont crites sur le sable, et
le vent du printemps ne trouve plus les traces de l'automne."
Il est des mes, dirais-je, plus distingues, je le crois
presque, des mes plus susceptibles de se jeter tout entires
dans une seule pense; elles ont le privilge d'tre et plus
heureuses et plus misrables. Mais admire, Ernest, cette
Providence, qui sait leur laisser de longs, d'ineffaables
souvenirs de leur bonheur, et les fait disparatre dans la
tempte.

Et moi aussi, Ernest, enfant de l'orage, je disparatrai dans
l'orage, je le sens; un pressentiment, que j'accueille comme
un ami, me le dit; je le sentais hier lorsque, me promenant,
je marchais  grands pas le long d'un prcipice. Je regardais
les arbres dracins, les pierres qui roulaient, et des eaux
qui se prcipitaient sans repos au milieu des rochers; je vis
un amandier qui paraissait comme exil au milieu d'une nature
trop forte pour lui; cependant il avait port des fleurs que
le vent vint chasser les unes aprs les autres dans le
prcipice; et je m'arrtai, et je contemplai cette image de
destruction sans prouver de tristesse: je tombai dans une
morne stupeur, et je vis, en me rveillant, que moi-mme
j'avais dpouill plusieurs branches du jeune amandier et jet
une grande partie de ses fleurs dans le prcipice.

Ernest, il n'est pas bon que l'homme soit seul. Sublime
vrit, comme mon coeur te sent! comme, dans ma misre et ma
triste solitude, je rve  ces paroles! comme je place l son
image, non pas comme ma compagne, ce serait trop de flicit,
mais arrivant  moi quelquefois pour m'aider  vivre et 
reprendre avec courage le fardeau de ces jours vides et
languissants!

J'ai pens souvent que les hommes passaient  travers l'amour
comme  travers les annes de leur jeunesse, qu'ils
l'oubliaient comme on oublie une fte, et qu'un autre amour,
celui de l'ambition, auquel on donne le nom de gloire,
occupait l'me tout entire. Et, moi aussi, j'ai rv
quelquefois  la gloire, dans ces belles annes o mon sommeil
n'tait pas troubl par des jours d'ennui et de douleur, et o
mes songes taient si beaux; je me figurais la gloire comme
l'amour, s'agrandissant de tout ce qui est beau et portant en
elle tout ce qui est grand. Celle que je rvais s'occupait du
bonheur de tous, comme l'amour s'occupe du bonheur d'un seul
objet; elle cherchait  attendrir sans songer  tonner; elle
tait vertu pour celui qui la portait dans son sein, avant que
les hommes l'eussent appele gloire, et que les vnements
eussent servi ses beaux projets. Mais qu'a de commun la gloire
avec la petite ambition de la foule, avec cette misrable
prtention de se croire quelque chose parce qu'on s'agite? Si
peu furent destins  compter pour l'humanit,  vivre dans
les sicles,  marcher avec leur ascendant, comme avec leur
ombre, et  forcer tous les regards  se baisser! Il est une
gloire cache, mais dlicieuse, dont personne ne parle; mon
coeur a battu pour elle mille et mille fois; elle s'emparait de
chacun de mes jours, elle en faisait une trame magnifique; je
me crais une compagne, j'avais un ami, j'aimais non seulement
la vertu, j'aimais aussi les hommes. Tout est fini; je ne puis
plus rien ni pour moi ni pour les autres.

Je le sens, c'est moi-mme qui me suis jet sur l'cueil
contre lequel je me suis bris. Je me rappelle ces jours o je
pressentais ma destine et o l'ami que nous portons tous en
nous m'avertissait du danger. C'tait alors qu'il fallait
fuir, et je restais; je sentais que je ne devais pas l'aimer,
et j'ai voulu essayer l'amour, comme les enfants, sans mmoire
et sans prvoyance, essaient la vie et ne songent qu' jouir;
je sentais que son regard, que sa voix, que son me surtout
taient du poison pour moi, et je voulais en prendre et
m'arrter quand il serait temps. Insens! il n'a plus t
temps! Et cependant, Ernest, l'amour que je sens est grand
comme la vritable gloire, il en rendrait capable; une seule
de ses extases ferait renoncer  l'empire du monde; il est la
flicit que les hommes aveugles poursuivent sous mille
formes; il vit avec la vertu; il est beau comme elle, mais il
en est la jeunesse; et ceux qui, dans un rare concours de
circonstances, eurent, pour prsent du ciel, des jours couls
dans cet amour, doivent tre les meilleurs des hommes.

Ernest, je crois que tu ne comprendras rien  cette lettre: je
laisse errer mes penses; je confonds le pass, le prsent;
mes ides sont l, comme un ancien hritage qu'il faudrait
mettre en ordre. Mais je n'arrangerai plus rien, je remettrai
ma vie  mon Pre cleste; je lui dirai: "Pardonne,  mon
Dieu! si je n'en tirai pas un meilleur parti; donne-moi la
paix que je n'ai pu trouver sur la terre. Mon Pre! toi qui es
toute bont, tu me donneras une goutte de cette flicit pure
et divine dont tu tiens un ocan dans tes mains; tu retireras
de mon coeur le trouble et l'orage de la passion qui me
tourmente, comme tu retires d'un mot la tempte qui a soulev
la mer. Mais laisse-moi, mon Dieu! le souvenir de Valrie,
comme on voit  travers la vapeur du soir les arbres et la
fontaine et le toit auprs duquel on commena la vie, et
desquels nous avaient loigns nos pas errants et nos jours
chargs d'ennui."




Lettre XLI.

De la Brenta, le...


Je suis revenu depuis quelques jours; je les ai revus tous
deux. Mon parti est pris, il est irrvocable; je veux partir,
je suis trop malheureux. Il me mjuge, il me croit ingrat; il
ne peut descendre dans mon coeur et y lire mes tourments; il ne
peut me concevoir en ne voyant en moi que des contradictions
perptuelles. La douleur dans mes traits, le dgot de la vie,
qu'il n'a que trop aperu en moi, tout lui fait croire que je
suis sous la dpendance d'un caractre sombre, peut-tre
haineux. C'est en vain qu'il a cherch  me ramener au
bonheur; toutes les apparences sont contre moi: je repousse
chacun des moyens qu'il m'offre pour me distraire, et jamais
je ne rponds  sa tendresse par ma confiance. Je vois que je
donne du chagrin  Valrie, que ma situation afflige. Il faut
donc les quitter! L'amour et l'amiti me repoussent galement;
tous deux je les outrage. Ne serai-je donc jamais justifi?
Hlas! je mourrai content, si une seule fois Valrie se disait
en versant une larme de piti: "Il m'aima trop pour son
repos!" Oui, une fois, n'est-ce pas, Ernest, quand je ne serai
plus, elle le saura? Il saura aussi que je l'aimai; que
l'amiti ne me trouva pas ingrat. Une fois tout sera dvoil,
quand je serai descendu dans la demeure du repos, l d'o
l'effroi parle aux autres, mais o celui qui l'inspire a
laiss derrire soi les passions et les douleurs. Ne t'effraie
pas, Ernest, jamais je n'attenterai  ma vie; jamais je
n'offenserai cet tre qui compta mes jours et me donna pendant
si longtemps un bonheur si pur. O mon ami! je suis bien
coupable de m'tre livr moi-mme  une passion qui devait me
dtruire! Mais, au moins, je mourrai en aimant la vertu et la
sainte vrit; je n'accuserai pas le Ciel de mes malheurs,
comme font tant de mes semblables; je souffrirai, sans me
plaindre, la peine dont je fus l'artisan, et que j'aime,
quoiqu'elle me tue: je souffrirai, mais je dormirai ensuite.
Je m'avancerai  la voix de l'Eternel, charg de bien des
fautes, mais non marqu par le suicide. Je ne vous
pouvanterai pas, tres chers et vertueux,  mes parents! vous
qui verstes sur mon berceau des larmes de joie, je ne vous
pouvanterai pas par l'affreuse ide que je rejetai loin de
moi ce beau prsent de la vie, que Dieu vous permit de me
faire, et que vous avez encore si fidlement embelli
d'innocents plaisirs, de belles leons, de grandes esprances.
Je vous bnis d'avoir grav dans mon coeur les saints prceptes
d'une religion que le bonheur me fit aimer, que le malheur me
rend encore plus ncessaire, qui me donne le courage de
souffrir. Sur le froid rivage de la vie coule, au bord de ce
sombre passage qu'il faut que chacun franchisse, que reste-t-il
 celui qui n'a rien cru? En vain son regard se tourne vers
le pass, il ne peut plus le recommencer; il n'a pas non plus
ces ailes merveilleuses de l'esprance qui le portent vers
l'avenir. Ainsi, les plus grandes, les plus consolantes
penses de l'homme ne le bercent pas sur le bord de la tombe!




Lettre XLIII.

De la Brenta, le...


Je viens de passer une soire terrible! A peine ai-je la force
de respirer. Je ne puis cependant rester tranquille; tout mon
sang est en mouvement; il faut que je t'crive. Je lui ai dit
que je partais; elle en a t affecte, trs-affecte, Ernest.
Nous avons dn seuls, le comte tant parti. Je me sentais
plus malade qu' l'ordinaire; elle l'a remarqu: elle m'a
trouv si ple! Elle s'est alarme d'une toux que j'ai depuis
quelque temps et que j'attribue aux suites de ma dernire
maladie. J'ai pris de l occasion de lui dire que les bains de
Pise me seraient ncessaires; on me les a conseills en effet.
Elle m'a regard avec intrt. -- Que ferez-vous  Pise? m'a-t-elle
dit. Vous y serez seul, tout seul, et vous savez combien
vous vous livrez dj ici  une solitude qui ne peut que vous
tre dangereuse. -- Nous nous tions levs de table, et j'tais
pass avec elle dans le salon. -- Ne partez pas, Gustave,
m'a-t-elle dit; vous tes trop malade pour pouvoir tre seul: vous
avez besoin d'amiti; et o en trouverez-vous plus qu'ici? --
En disant cela, je voyais des larmes dans ses yeux; je tenais
les mains sur mon visage, et je voulais lui cacher le profond
attendrissement que me causaient ses paroles. -- N'est-ce pas,
m'a-t-elle rpt, vous ne partirez pas? -- Je l'ai regarde. --
Si vous saviez combien je suis malheureux, combien je suis
coupable, ai-je ajout  voix basse, vous ne m'engageriez pas
 rester! -- Pour la premire fois j'ai lu de l'embarras dans
ses yeux: il m'a sembl la voir rougir. -- Partez donc, m'a-t-elle
dit d'une voix mue; mais ressaisissez-vous de vous-mme;
chassez de votre me la funeste... -- Elle s'est arrte. --
Revenez ensuite, Gustave, jouir du bonheur que tout promet 
votre avenir. -- Du bonheur! dis-je, il ne peut plus en exister
pour moi! -- Je me promenais  grands pas; l'agitation que
j'prouvais, l'affreuse ide de la quitter peut-tre pour
jamais, alinait ma raison: j'ai d l'effrayer. Craignait-elle
un aveu qu'elle pouvait enfin deviner? Elle s'est leve, elle
a sonn: je me suis mis  la fentre pour que le valet de
chambre qui est entr ne me vt pas. Elle lui a demand d'une
voix altre: -- O est Marie? Dites-lui de m'apporter son
ouvrage et le mtier; nous travaillerons ensemble. Vous me
lirez quelque chose, Gustave. -- Je n'ai rien rpondu. --
Gustave, a-t-elle rpt quand le valet de chambre a t
sorti, soyez plus calme. -- Je le suis tout  fait, ai-je
rpondu en contraignant ma voix et en m'avanant vers elle. --
Elle a jet un cri. -- Qu'avez-vous, Gustave? du sang!... -- Et
sa frayeur l'a empche de parler. Effectivement mon front
saignait. J'avais t si affect de ce qu'elle appelait Marie,
si pein de cette espce de dfiance, que, pendant qu'elle
donnait cet ordre, appuyant brusquement ma tte contre la
fentre, je m'tais bless. -- Votre pleur, vos regards, votre
voix, tout est dchirant. O Gustave!  mon cher ami! dit-elle
en posant son mouchoir sur mon front et prenant mes mains, ne
m'effrayez pas ainsi! -- Ne me montrez donc plus cette... (je
n'osais dire dfiance, je n'osais m'avouer qu'elle me
devint), cette froideur, dis-je. Valrie! songez que je vous
quitte, et pour jamais! -- D'o vous viennent ces funestes
ides? -- De l, dis-je en montrant mon coeur; elles ne me
trompent point: ne me refusez donc pas encore quelques
moments. -- Et je tombai  genoux devant elle, j'embrassai ses
pieds: elle se baissa, et le portrait du comte s'chappa de
son sein... Je ne sais plus ce qui m'arriva: l'agitation que
j'avais prouve avait fait couler le sang de ma blessure; et
la terrible motion que je ressentais dans cet instant o
j'allais peut-tre lui dire que je l'aimais me fit trouver
mal. Quand je revins  moi, je vis la comtesse et Marie me
prodiguer leurs soins; elles me faisaient respirer des sels;
elles n'avaient os appeler personne. Ma tte tait appuye
contre un fauteuil qu'elles avaient renvers; Valrie, 
genoux auprs de moi, tenait sur mon front son mouchoir imbib
d'eau de Cologne, et une de mes mains tait dans les siennes.
Je la regardai stupidement jusqu' ce que ses larmes, qui
coulaient sur moi, me tirrent de cet tat. Je me levai, je
voulus lui parler; elle me conjura de me taire: elle mit sa
main sur ma bouche, me fit asseoir sur un fauteuil, et se
plaa  ct de moi. -- Valrie... dis-je, voulant la remercier
de ses soins, que je commenais  comprendre, car je me
rappelai alors que je m'tais trouv mal. Elle me fit signe de
me taire. -- Si vous parlez, dit-elle, il faut que je vous
quitte. -- Je lui promis d'obir. Elle m'a tendu la main avec
un regard anglique de bont et de compassion, et, voyant que
je voulais parler, elle a ajout: -- J'exige absolument que
vous ne disiez rien, et que vous vous tranquillisiez. -- Elle
s'est assise au piano; l, elle a chant un air d'un opra de
Bianchi, dont voici  peu prs les paroles, traduites de
l'italien: _Rendez, rendez le repos  son me; son coeur est
pur, mais il est gar_. J'entendais des larmes dans sa voix,
si l'on peut parler ainsi. Enfin elle a t entrane par ses
pleurs, et a rejet sa tte sur le fauteuil. Je m'tais lev,
et, au lieu de lui tmoigner avec transport l'ivresse que
j'prouvais en pensant qu'elle m'avait devin et qu'elle me
plaignait, un saint et religieux frmissement, que sa douleur
me causait, m'arrta. Si elle se reprochait son excessive
sensibilit; si, tourmente par une piti trop vive, elle
souffrait plus qu'aucune autre femme, irais-je jeter sur sa
vie la douleur et le reproche?... Mais bientt, entran par
la violence de ma passion, oubliant tout, concentrant le reste
de mon avenir dans ce court et ravissant instant o je lui
dirais: -- Je t'aime, Valrie; je meurs pour m'en punir! -- je
m'lanai  ses genoux, que je serrai convulsivement. Elle me
regarda d'un air qui me fit frissonner, d'un air qui arrta
sur mes lvres mon criminel aveu. -- Levez-vous, me dit-elle,
Gustave, ou vous me forcerez  vous quitter. -- Non, non,
m'criai-je, vous ne me quitterez pas! Regardez-moi, Valrie;
voyez ces yeux teints, cette pleur sinistre, cette poitrine
oppresse, o est dj la mort, et repoussez-moi ensuite sans
piti; refermez sur moi ce tombeau o je suis dj  moiti
descendu! Vous entendrez pourtant mon dernier gmissement;
partout, Valrie, il vous poursuivra. -- Que voulez-vous que je
fasse? dit-elle en tordant ses mains. Mon amiti ne peut rien;
ma piti ne peut pas vous tranquilliser; votre dlire insens
me trouble, m'effraye, me dchire... Je sens, oui, je sens que
je ne dois pas tre la confidente d'une passion... -- Elle
s'arrta. -- Gustave, me dit-elle avec un accent d'inexprimable
bont, ce n'tait pas moi qu'il fallait choisir; c'tait lui,
lui, cet homme estimable, celui qui tient ici-bas la place de
votre pre. Pourquoi m'avez-vous empche de lui parler?
Pouvez-vous le craindre? -- Elle dtacha son portrait. --
Regardez-le, emportez-le, Gustave; il est impossible que ces
traits, qui appartiennent  la vertu, ne calment pas votre
me. -- Je repoussai de la main le portrait. -- Je suis indigne,
m'criai-je avec un sombre dsespoir, je suis indigne de sa
piti! -- Je la regardai; la mort tait dans mon me: ma raison
n'tait revenue que pour me montrer que Valrie ne m'avait pas
compris ou ne voulait pas me comprendre; et les plus affreux
sentiments taient en moi et m'agitaient. -- Ne me regardez pas
ainsi, Gustave, mon frre, mon ami! -- Ces noms si doux me
sauvrent. J'tais toujours  ses genoux; je cachai ma tte
dans sa robe, et je pleurai amrement. Elle m'appela
doucement; ses yeux taient remplis de larmes; ses regards
taient tourns vers le ciel; ses longs cheveux s'taient
dfaits et tombaient sur ses genoux. -- Valrie, lui dis-je, un
seul instant encore! C'est au nom d'Adolphe, d'Adolphe que
j'ai tant pleur avec vous ( ces mots, ses larmes coulrent),
que je vous demande d'exaucer ma prire. -- Elle fit un signe
comme pour me dire oui. -- Eh bien! figurez-vous un instant que
vous tes la femme que j'aime... que j'aime comme aucune
langue ne peut l'exprimer... Elle ne rpond pas  mon amour;
vous ne devez donc point avoir de scrupule... Je ne vous dirai
rien; je vous crirai son nom; et l'on vous remettra, aprs ma
mort, ce nom, qui ne sortira pas de mon coeur tant que je
vivrai. Valrie, promettez-moi, si mon repos ternel vous est
cher, de penser quelquefois  ce moment, et de me nommer,
quand je ne serai plus,  celle pour qui je meurs, d'obtenir
mon pardon, de rpandre une larme sur mon tombeau... Un
instant encore, Valrie; c'est pour la dernire fois de ma vie
que je vous parle peut-tre. -- Cette ide affreuse glaa mon
sang; ma tte tomba sur ses genoux. Une sueur d'angoisse, qui
coulait de mon front, se mlait  mes pleurs amers; mais
j'prouvais une volupt secrte en sentant ses cheveux
recevoir mes larmes et les siennes tomber sur ma tte. Elle la
pressa de ses mains, puis la souleva. -- Gustave, me dit-elle
d'un ton solennel, je vous promets de ne jamais oublier ce
moment; mais vous, promettez-moi aussi de ne me plus parler de
cette passion, de ne plus me montrer ce dlire insens, de
vous vaincre, de mnager votre sant, de conserver votre vie,
qui ne vous appartient pas, et que vous devez  la vertu et 
vos amis. -- Sa voix s'mut; elle me tendit les mains en
disant: -- Valrie sera toujours votre soeur, votre amie. Oui,
Gustave, vous jouirez longtemps encore du bonheur que la mre
d'Adolphe dsire si ardemment pour vous. -- Elle souleva mes
mains avec les siennes vers le ciel, et y envoya le plus
touchant des regards. -- Vous tes un ange! lui dis-je, le coeur
dchir de douleur, et cdant  son ascendant suprme, qui
m'ordonnait de paratre calme: ne m'abandonnez jamais! -- Elle
voulut relever ses cheveux. -- Pensez quelquefois, dis-je en
joignant les mains, pensez, quand vous toucherez ces cheveux,
aux larmes amres du malheureux Gustave! -- Elle soupira
profondment.

Elle s'tait approche de la fentre; elle l'ouvrit. Le jour
baissait. Nos regards errrent longtemps, sans nous rien dire,
sur les nuages que le vent chassait, et qui se succdaient les
uns aux autres, comme les sentiments tumultueux s'taient
succd dans mon me durant cette journe. Il faisait froid
pour la saison; le vent, qui avait pass sur les montagnes
couvertes de neige, soufflait avec violence; il secouait les
arbres qui taient devant la fentre, et des feuilles
tombrent prs de nous. Je frissonnai; un mlancolique
souvenir me fit penser aux fleurs du cimetire qui couvrirent
Valrie, et  ces feuilles qui annonaient l'automne et
tombaient au soir de ma vie. Cette journe tait la dernire
que je passais auprs d'elle; j'tais rsolu  partir, je le
sentais; j'avais pris  jamais cong d'elle... et du bonheur!
Je m'tonnais d'tre aussi calme; rien ne m'agitait plus; la
vie et ses esprances taient derrire moi; tout tait fini;
mais j'emportais avec moi, dans la nouvelle patrie que bientt
j'allais habiter, la tendre affection de Valrie; elle tait
ma soeur, ma meilleure amie ici-bas; j'en tais sr. Pardonne,
Ernest, pardonne! Le ciel, pour ddommager les femmes des
injustices des hommes, leur donna la facult d'aimer mieux. Je
n'avais pas bless sa dlicatesse; je n'avais mme jamais
dsir qu'elle ft  moi. Si, entran par une passion
fougueuse, j'avais t au moment de la lui avouer, tait-ce
avec la moindre ide qu'elle pt y rpondre? N'avais-je pas
aussi,  quelques instants prs d'un dlire involontaire,
toujours senti que le comte la mritait mieux? L'avais-je
jamais envie  cet ami? Voil quelles taient mes rflexions;
et si, avant cette soire, je n'avais pas si bien senti la
ncessit de m'loigner d'elle, si ma rsolution n'avait pas
t commande par un devoir aussi sacr, je crois que je
serais rest calme et rsign, tant j'tais loin de ces
mouvements orageux qui m'avaient rendu si malheureux!

Valrie rompit enfin le silence: -- Vous nous crirez; nous
saurons tout ce que vous ferez; vous aurez bien soin aussi de
votre sant, n'est-ce pas, Gustave? Et elle posa sa main sur
mon bras. Marie passa devant la fentre, et elle dit  sa
matresse: -- Il fait bien froid, madame; vous tes vtue trop
lgrement. -- En mme temps, elle lui donna un bouquet de
fleurs d'oranger. Valrie le partagea; elle m'en donna la
moiti, et soupira. -- Personne, dit-elle, dsormais n'aura
soin comme vous des fleurs de Lido; cela m'attristera bien d'y
aller seule. Sa voix s'altra; elle se leva prcipitamment, et
gagna la porte de sa chambre; je la suivis: elle me tendit la
main; j'y portai mes lvres. -- Adieu, Valrie! adieu pour bien
longtemps!... O Valrie! encore un regard, un seul, ou je
croirai que je ne vous retrouverai plus nulle part! --
Effectivement, une angoisse superstitieuse me poursuivait.
Elle me regarda, et je vis les pleurs qu'elle avait voulu me
cacher; elle tcha de sourire. -- Adieu, Gustave, adieu; je ne
prends pas cong de vous, j'ai encore mille choses  vous
dire.

Elle tira la porte, et je tombai dans un fauteuil, terrass
par ce bruit comme si l'univers se ft ananti. Je ne sais
combien de temps je restai dans cet tat: ce ne fut qu'aux
coups ritrs d'une pendule qui m'annonait qu'il tait tard
que je me levai; l'obscurit la plus profonde m'environnait.
Je n'avais souffert qu'au premier moment o la porte se ferma.
Je me rveillai comme d'un songe: je me sentais fatigu; je
descendis dans la cour pour gagner ma chambre. J'aperus, en
passant, de la lumire dans la remise, et je vis un des
garons de la maison nettoyer une voiture; il sifflait
tranquillement en travaillant. Je m'arrtai, je le regardai.
C'tait ma voiture qu'on avait amene. Le coeur me battit; mon
calme et ma stupeur disparurent galement: je n'tais plus
soutenu par la vue de Valrie. L'amour le plus infortun, en
prsence de l'objet aim, est bien moins malheureux: il
s'enveloppe de cette magie de la prsence; ses souffrances ont
du charme, elles sont remarques. Mais alors toute la douleur
de la sparation vint me saisir; je me sentais dfaillir en
regardant cette voiture qui m'entranerait loin d'elle! il n'y
avait pas jusqu' cet homme qui sifflait si tranquillement qui
ne me ft mal; j'enviais son repos, il me semblait qu'il
insultait  l'horrible tourment qui m'agitait. Je courus  ma
chambre; je me jetai par terre, frappant ma tte contre le
plancher, et rptant en gmissant le nom de Valrie. Hlas!
me disais-je, elle ne m'entendra donc plus jamais! Erich, le
vieux Erich entra. Ce n'tait pas la premire fois qu'il
m'avait vu dans cet tat violent: il me gronda. Je feignis de
me jeter sur mon lit pour le renvoyer; je passai plusieurs
heures dans la plus violente agitation, et je rsolus de
t'crire. Je retrouvai dans ma tte toutes les situations
douloureuses de cette journe; cela me calmait: il est si doux
de donner au moins une ide du trouble qui nous dtruit! Et
quand je pense que mon Ernest, le meilleur des amis, le plus
sensible des hommes, me plaindra, je prie le Ciel de le
rcompenser du charme que cette ide verse dans mon coeur
fltri.


A cinq heures du matin.


Je l'ai revue, Ernest, je l'ai revue encore une fois, par une
des combinaisons les plus singulires, cette nuit mme. Tu ne
le conois point, n'est-ce pas? Aprs t'avoir crit, j'ai mis
en ordre tout ce qui me restait  arranger. J'avais destin un
petit cadeau  Marie et  quelques personnes de la maison;
j'avais cachet une lettre pour le comte, une lettre bien
touchante, dans laquelle je lui demandais pardon de tous les
torts que j'avais pu avoir envers lui; je le priais de me
pardonner mon prompt dpart; je lui disais que j'esprais me
justifier un jour  ses yeux de toutes mes apparentes
bizarreries, je le conjurais de m'aimer toujours, en lui
disant que sans cette amiti je serais bien misrable. Enfin,
aprs avoir termin, je m'tais assis sur une chaise, tout
habill, attendant et redoutant l'heure o je devais partir,
mais dtermin  ce dpart, que je regardais comme l'unique
fin  mes tourments. J'tais dans cet tat horrible d'angoisse
et d'anxit, si difficile  dpeindre, quand je vis une des
fentres en face de moi trop vivement claire pour qu'il n'y
et pas  cela quelque chose d'extraordinaire: c'tait une
chambre habite par une jeune Italienne, depuis peu dans la
maison, et qui y couchait pour tre  porte de Valrie, dont
la chambre  coucher n'tait spare de celle-l que par un
cabinet. Je vole, je traverse la cour, je monte l'escalier,
tout dormait encore: je pousse la porte, je vois la jeune
Giovanna, tout habille, endormie sur une table, et auprs
d'elle son lit, dont les rideaux taient tout en flammes. Elle
ne se rveille pas; elle avait le sommeil qu'on a  seize ans,
lorsqu'on n'a pas encore pass par quelque passion
malheureuse. J'ouvre les fentres pour faire sortir la fume;
j'arrache les rideaux; par bonheur, Valrie s'tait baigne
dans cette chambre; j'teins le feu avec l'eau de la
baignoire, en faisant le moins de bruit possible. Je craignais
que Giovanna ne s'veillt et ne jett un cri qui pouvait tre
entendu par la comtesse: je l'veille doucement, et lui montre
les suites de son imprudence. Elle se met  pleurer, en disant
qu'elle ne faisait que de s'endormir; qu'elle avait crit  sa
mre et pos ensuite la lumire prs du lit pour se coucher,
et qu'elle ne comprenait pas encore comment elle s'tait
endormie sur cette table. Pendant qu'elle parlait, j'achve
d'teindre le feu, qui avait dj gagn les matelas; je passe
dans le petit corridor, pour m'assurer si la fume n'y avait
pas pntr. A peine avais-je mis les pieds dans ce corridor,
qu'un dsir insurmontable de voir encore un instant Valrie
s'empara de mon me: j'avais vu sa porte entr'ouverte. Elle
dort, me dis-je; personne ne le saura jamais, si Giovanna
l'ignore. Je la verrai encore une fois; je resterai  la porte
du sanctuaire que je respecte comme l'me de Valrie. Il ne
fallait qu'un moyen pour loigner pour quelques instants la
jeune Italienne; j'y parviens. Je m'approche en tremblant du
corridor; je m'arrte, effray de l'horrible ide que Valrie
pouvait se rveiller. Je veux retourner sur mes pas... mais
mon dsir de la voir tait si violent!... Je la quitte peut-tre
pour jamais! Ah! je veux lui dire encore une fois que
c'est elle que j'aime! Si Valrie me voit, je ne supporterai
pas son courroux, j'enfoncerai un poignard dans mon coeur. Ma
tte gare me prsentait confusment et ce crime et son
image. Je me glisse dans la chambre; elle tait claire par
une veilleuse, assez pour me faire voir Valrie endormie: la
pudeur veillait encore auprs d'elle; elle tait chastement
enveloppe d'une couverture blanche et pure comme elle. Je
contemplai avec ravissement ses traits charmants: son visage
tait tourn de mon ct; mais je ne le voyais que peu
distinctement. Je lui demandai pardon de mon dlit; je lui
adressai les paroles de l'amour le plus passionn. Un songe
paraissait l'agiter. Que devins-je!  moment enchanteur!
quelle ivresse tu me donnas!... Elle pronona... _Gustave!_...
Je m'lanai vers son lit; le tapis reclait mes pas mal
assurs. J'allais couvrir de mes baisers ses pieds charmants,
tomber  genoux devant ce lit qui garait ma raison, quand
tout  coup elle pronona cet autre mot qui doit finir ma
destine... elle dit d'une voix sinistre... _la mort!_... et se
retourna de l'autre ct. La mort! rptai-je; hlas! oui, la
mort seule me reste! Tu rves  mon sort,  Valrie! dis-je 
voix basse et me mettant doucement  genoux, reois mon
dernier adieu; pense  moi; songe quelquefois au malheureux
Gustave, et dans tes rves, au moins, dis-lui qu'il ne t'est
pas indiffrent! Je ne voyais pas ses traits; une de ses mains
tait hors de son lit; je la touchai lgrement de mes lvres,
et je sentis encore son anneau. Et, toi aussi, toi qui me
spares d'elle  jamais, je te donne le baiser de paix, je te
bnis, quoique tu m'ouvres la tombe... Et mes larmes
couvraient sa main. Tu l'unis  l'homme que je ne cesserai
d'aimer, qui la rend heureuse; je te bnis! dis-je. Et je me
levai, calm par cet effort. Encore un regard, Valrie, un
regard sur toi, que j'imprime encore une fois tes traits dans
mon coeur! que j'emporte cette douce image de ton repos, de ton
sommeil innocent, pour m'encourager  la vertu quand je serai
loin de toi!

J'allai prendre la veilleuse; je m'approchai du lit. O douce
et cleste image de virginit, de candeur! Sa main tait
toujours hors du lit; l'autre tait sous une de ses joues,
ainsi que dorment les enfants: cette joue tait rouge, tandis
que celle qui tait de mon ct tait ple, emblme du songe
dont la moiti me parut si douce, tandis que l'autre tait si
sinistre. Les draps l'enveloppaient jusqu' son cou; et ses
formes, pures comme son me, ne se trahissaient que comme
elle, lgrement, en se voilant de modestie. O Valrie! que
l'amour s'accrot de ces magiques liens dont l'enlacent la
pudeur et la puret morale! Jamais le plus sduisant dsordre
ne m'et ainsi troubl!... jamais il n'et rempli tout mon
tre d'une aussi douce volupt! Comme je t'idoltrais! comme
je serais mort pour un seul des plus chastes baisers pris sur
tes lvres, qui semblaient languir! Oui, tu paraissais triste,
ma Valrie, et je n'en tais que plus ivre... J'ai pu
m'loigner de toi!... je t'ai respecte,  Valrie! tiens-moi
compte de ce sublime courage, il anantit toutes mes fautes!

Bientt il me sembla entendre les pas de la jeune Italienne;
j'allai  sa rencontre; je me prcipitai dans la cour, dans le
jardin, cherchant  respirer,  me calmer; le jour commenait
 poindre, le vent frais du matin s'tait lev; une lisire
d'or courait le long de l'horizon,  l'orient, et annonait
l'aurore. Les feuilles de l'acacia, fermes pendant la nuit,
commenaient  s'ouvrir; des aigles privs et nourris dans la
maison sortaient de leurs creux; les oiseaux s'levaient dans
les airs, et de jeunes mres quittaient leurs nids. Toutes ces
images m'environnaient; toutes me peignaient la vie, qui
recommenait partout, et qui s'teignait en moi. Je m'assis
sur les marches de l'escalier qui donne sur le jardin; les
alouettes papillonnaient sur ma tte, et leur chant si gai, si
joyeux, m'arracha des larmes: j'tais si faible, si oppress,
ma poitrine semblait tre allume, tandis que mon coeur
frissonnait, et que mes lvres tremblaient. J'essayai de
reposer un moment, ce fut en vain. Je restai quelque temps
couch sur ces marches que nous avions descendues si souvent
ensemble. Enfin je me levai, et, passant prs du salon o nous
avions t la veille, je voulus emporter l'air qu'avait chant
Valrie. Le jour tait entirement venu, et le duo si touchant
de Romo et Juliette tomba sous ma main. Tout devait donc se
runir pour enfoncer dans mon coeur ces scnes de douleur et de
regret! Et ce morceau de musique me ramena tout entier  la
sparation qui m'tait si affreuse. Il n'y avait pas jusqu'au
chant des alouettes qui ne me ft penser  ce moment dchirant
o Romo et Juliette se quittent. Je restai accabl d'une
sombre douleur, et je me tranai chez moi, d'o je t'cris
encore. Je n'ose te dire l'espoir cach de mon coeur! Ignorera-t-elle
toujours ce que je souffre? Il me serait si affreux
qu'il ne restt sur la terre aucune trace de ces douleurs! Au
moins, en t'crivant, je laisse un monument qui vivra plus que
moi. Tu garderas mes lettres: qui sait si une circonstance,
qu'aucun de nous ne peut prvoir, ne les lui fera pas une fois
connatre? Mon ami, cette ide, quelque invraisemblable
qu'elle me paraisse, m'anime en t'crivant, et m'empche de
succomber sous le poids de la fatigue et du chagrin qui me
consume.




Lettre XLIII.

De la chartreuse de B., le...


C'est ici, c'est prs d'une austre retraite, d'o sont
bannies les passions, les folles agitations de ce monde, que
j'ai voulu essayer de me reposer. J'ai obtenu une chambre dans
une maison d'o l'on a la vue du couvent.

Je me sens plus calme, Ernest, depuis que j'ai pris la
rsolution d'carter de moi tout ce qui a rapport  cet amour
insens. Je veux, s'il est possible, sauver les derniers jours
de cette existence si agite, et, ne pouvant les passer dans
le calme, les remplir au moins de rsignation.

Comme je me parais petit  moi-mme, au milieu de cette
enceinte consacre aux plus sublimes vertus! Les penses de
l'amour me paraissent un dlit, ici o tous les sens sont
enchans, o les plaisirs les plus permis dans le monde
n'osent se montrer; o l'me, dtache des liens les plus
naturels, ne se permet d'aimer que les plus svres devoirs.

Je viens de lire la vie d'un saint que j'ai trouve dans une
des armoires de ma chambre. Ce saint avait t homme, il tait
rest homme: il avait souffert; il avait jet loin de lui les
dsirs de ce monde, aprs les avoir combattus avec courage. Il
s'tait fait dans son coeur une solitude o il vivait avec
Dieu. Il n'aimait pas la vie, mais il n'appelait pas la mort.
Il avait exil de ses penses toutes les images de sa
jeunesse, et lev le repentir entre elles et ses annes de
solitude. Il croyait entendre quelquefois les anges l'appeler,
quand, durant les nuits, il marchait les pieds nus dans les
vastes clotres de son couvent. S'il et os, il et dsir
mourir. Il travaillait tous les jours  son tombeau, en
pensant avec joie qu'il ne lguerait  la terre que sa
poussire, et il esprait, mais en tremblant, que son me
irait dans le ciel. Il vivait dans cette chartreuse en 1715;
il mourut, ou plutt il disparut, tant sa mort fut douce. On
arrosa de larmes sa dpouille mortelle; et chacun crut voir
son existence attriste, parce que la douce srnit, les
regards consolants, la bienveillante bont du pre Jrme
taient enlevs  la terre.

Aprs cela, Ernest, n'avons-nous pas honte de parler de nos
douleurs, de nos combats, de nos vertus?

Depuis longtemps je dsirais voir cette chartreuse, cette
pense svre de saint Bruno, confie au mystre et au
silence, qui est cache comme un profond secret sur ces
hauteurs. L vivent des hommes qu'on nomme exalts, mais qui
font du bien tous les jours  d'autres hommes; qui changrent
un terrain inculte, le couvrirent d'industrie, d'ateliers
utiles, et remplirent le silence des bndictions du pauvre.
Quelle ide sublime et touchante que celle de trois cents
chartreux vivant de la vie la plus sainte, remplissant ces
clotres si vastes, ne levant leurs mlancoliques regards que
pour bnir ceux qu'ils rencontrent, peignant dans tous leurs
mouvements le calme le plus profond, disant avec leurs traits,
avec leurs voix, que l'agitation ne frappe jamais, qu'ils ne
vivent que pour ce Dieu si grand, oubli dans le monde, ador
dans leur dsert! Oh! comme l'me est mue! comme elle est
pntrante, la voix de la religion, qui s'est rfugie l, qui
descend dans les torrents et frmit dans les cimes de la
fort, qui parle du haut de la roche escarpe, o l'on croit
voir saint Bruno lui-mme, fondant sa chapelle et mditant sa
svre lgislation! Oh! qu'il connut bien le coeur de l'homme,
qui se fatigue de dlices et s'attache par les douleurs, qui
veut plus que du plaisir, et cherche ces grandes, ces
profondes motions qui manent du sein de Dieu et ramnent
l'homme tout entier dans les penses de l'ternit!

Il est impossible de dcrire ce que j'prouvais: j'tais
heureux de larmes, de profond recueillement et d'humilit; je
me prosternai devant cet Etre si grand qui appela ces scnes
magnifiques de la nature, imprima tour  tour aux formes du
monde la majest et la riante douceur; appela aussi l'homme
pour qu'il sentt et dsirt sentir davantage; forma ces mes
ardentes et tendres, et leur confia tous ses secrets, ignors
des hommes lgers. Que de voix, me disais-je, se sont teintes
dans ces dserts! que de soupirs ont t envoys au del de
cet horizon born, l o habite l'infini! Je voyais ces traits
o sigeait la mlancolie, o l'esprance avait survcu aux
orages pour rpandre la srnit; je les voyais garder leur
tranquille expression au milieu des changements des saisons et
de la nature; ces mains fltries se joignaient aux pieds de
ces croix saintement places dans la solitude. L
flchissaient pniblement des genoux affaisss par l'ge; l
coulaient des larmes que schait quelquefois le vent pre du
sombre hiver; ici un cho religieux murmurait les douleurs et
les esprances du chrtien; et plus loin, sur ce rocher
strile, abandonn de la nature, o tout est mort, o tout est
froid comme le coeur de l'incrdule,  travers ces ronces
suspendues sur le torrent, au milieu de ces hauteurs inanimes
qui ne voient rouler que de noirs orages, l, peut-tre, le
long, l'ineffaable remords appelait sa victime: marque par
lui, elle ne pouvait lui chapper; elle venait, le front
baiss, l'oeil ombrag, le visage sillonn, elle venait, et son
sein dchir se brisait sur la pierre, et sa voix expirante
disait sourdement  cette froide pierre quelque forfait
inconnu.

Que j'ai vcu ici, Ernest! combien j'y ai pens! J'ai vu hier
un orage: le tonnerre, avec sa terrible voix, parcourut toutes
ces montagnes, se rpta, gronda, clata avec fureur; les
votes silencieuses tremblrent; je voyais le cimetire
couvert de noires tnbres; le ciel obscurci laissait  peine
entrevoir tous ces tombeaux, o dormaient tant de morts. Je
passai devant la chapelle o on les dposait avant de les
enterrer, o se fermait sur eux le cercueil creus par
eux-mmes: il me semblait que j'entendais ce chant mlancolique
des religieux, ces saintes strophes qui les conduisaient  la
terre de l'oubli. J'aimais  tressaillir, et j'envoyais ma
pense en arrire. Au milieu de ces scnes terribles et
attendrissantes, le ciel se dgagea de ses sombres nuages; le
soleil reparut, et visita,  travers les vitres antiques,
cette chapelle de la mort: les inscriptions du cimetire
reparurent  sa clart, et les hautes herbes, affaisses par
la pluie, se relevrent.

Un oiseau, fatigu par les vents, qui l'avaient apparemment
chass jusque sur ces hauteurs, vint s'abattre sur le
cimetire. Ainsi, pensai-je, peut-tre, dans la saison des
fleurs, vient s'garer quelquefois un rossignol: il cherche en
vain une rose jeune comme lui ou l'arbuste qui la porte; mais
la fleur de l'amour est exile de ces lieux comme l'amour
lui-mme: le chantre de la volupt vient s'asseoir sur une tombe,
et soupire sa tendresse sur le territoire de la mort. Hlas!
peut-tre cette pierre couvre-t-elle un coeur qui eut aussi un
printemps; peut-tre, avant d'avoir servi ce Dieu qui remplit
son me du saint effroi du monde, l'adora-t-il comme le Dieu
qui cra l'amour et le donna  la terre; mais bientt, comme
l'oiseau, battu par les vents, battu par l'orage des passions,
il est venu se rfugier sur ces hauteurs, et, fatigu de la
vie, il a voulu commencer l'ternit en oubliant tout ce qui
tenait au monde.

Ernest, Ernest! il n'est aucun endroit sur la terre
inaccessible  cette funeste passion: ici, ici mme, o tout
la rprouve, o tout devrait l'pouvanter, elle sait encore
trouver ses victimes et les traner  travers tous ses
supplices. En vain la nature svre veut-elle effrayer l'amour
et le repousser par sa sauvage pret; en vain la religion
menaante lve-t-elle partout de saintes barrires, appelle-t-elle
la pnitence, le jene, les images du trpas, les
tourments de l'enfer; en vain les tombeaux parlent et
s'ouvrent de tous cts; en vain la pierre insensible est-elle
anime du pieux verset qui montre  l'homme la longue
rcompense de la vertu: ce passager d'un moment ne sait pas
triompher de lui; il est encore atteint ici mme par ce
terrible ascendant; il partage ici mme sa fugitive existence
entre d'inutiles remords et de vaines rsolutions; il dispute
 la mort,  la sombre nature,  son corps fltri
d'abstinences,  la menaante ternit, il dispute un
sentiment  la fois dlice et flau de sa vie; il jette un
long et douloureux regard sur de funestes erreurs; il
tressaille, se trouble et garde de son souvenir une coupable
volupt qu'il aime encore, qu'il nourrit dans son sein.

Ecoute, Ernest, et frmis. Hier je me promenais, ou plutt je
parcourais d'un pas ingal les environs de la chartreuse: la
lune enveloppait d'un crpe mlancolique et le couvent, et les
arbres, et le cimetire; l'orfraie seul interrompait de son
cri sinistre la tranquillit de la nuit. Une croix s'est
prsente  ma vue; elle tait sur une hauteur que j'ai
gravie. Je me suis assis; j'ai regard longtemps le ciel et
l'toile du soir, que j'avais vue souvent de la maison que
j'habitais avec Valrie.

Des gmissements m'ont frapp; je me suis lev; j'ai vu prs
de la croix, et,  moiti cach par un arbre, un religieux le
visage couch contre terre. Sa voix plaintive, ses accents
dchirants n'osaient peut-tre monter vers le sjour de la
paix; la terre les engloutissait. Mon coeur a tressailli; j'ai
cru reconnatre des maux trop bien connus. Je n'ai os
l'interrompre, mais j'ai pleur sur lui en m'oubliant moi-mme.

Son long silence m'a effray. J'ai os l'approcher; je l'ai
soulev. La lune clairait son visage ple; ses traits fltris
taient encore jeunes, sa voix l'tait aussi. Il m'a d'abord
considr comme s'il sortait d'un rve; puis il m'a dit: -- Qui
es-tu? souffres-tu aussi? -- Je l'ai press contre mon sein, et
mes larmes sont tombes sur ses joues arides. -- Tu pleures,
a-t-il dit, tu es sensible. Je te remercie, a-t-il ajout d'une
voix tranquille. -- Son regard m'a effray; ses gestes, son
agitation me frappaient et contrastaient avec sa voix, qui
paraissait trangre  son me, et qui semblait s'tre spare
de sa douleur.

Je lui ai demand qui il tait. -- Qui je suis?... a-t-il dit,
en paraissant vouloir se rappeler quelque chose. -- Puis il m'a
montr son habit: -- Je suis un infortun! mon histoire est
courte. Je suis Flix. On m'avait donn ce nom, on se plaisait
 croire que je serais heureux: c'tait en Espagne qu'on
croyait cela; mais, dit-il en secouant la tte et respirant
pniblement, on s'est tromp. Le bonheur n'a pu demeurer l;
les mchants m'ont tu l! -- Et il frappa son coeur d'une
manire qui me dchira. -- Quel mal, dis-je, vous a-t-on donc
fait? -- Oh! Il ne faut pas en parler; il faut oublier ici, me
dit-il en regardant la croix et joignant ses mains, il faut
tout oublier ici, car il faut pardonner. -- Il a voulu s'en
aller; je l'ai retenu. -- Que veux-tu de moi? a-t-il dit. Il
est tard, et, quand le matin viendra, il faut que j'aille au
choeur, et avant ne faut-il pas que je dorme? Tu ne sais pas
qu'alors je suis quelquefois heureux, oh! bien heureux! Je
vois alors les plaines de Valence, des haies de fleurs de
grenade... Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas mon plus grand
bonheur (et il se pencha vers mon oreille). Je n'ose te parler
de Laure... (il frissonna). Elle n'est pas morte dans mes
rves, mais, quand je veille, elle est morte! -- Il jeta un cri
dchirant et se tut.

O Ernest! je ne me plaignis plus; ma douleur s'arrta devant
une douleur mille fois plus terrible: tu vis, m'criai-je; tu
vis, Valrie! O ciel! conserve-la; conserve aussi ma raison
pour te bnir! Et puis, me retournant vers le malheureux
Flix, je le serrai dans mes bras: muet par l'excs de la
piti, je ne trouvai aucun son, aucune parole digne de son
malheur. -- Ne dis  personne, je t'en prie, que je t'ai parl
de Laure; ici c'est un grand pch; j'ai voulu l'expier tous
les jours, mais j'aime malgr moi; et quand je veux penser au
ciel, au paradis, je pense que Laure y est; et quand je viens
ici la nuit, car depuis que je suis... tu sais bien comment,
dit-il en montrant sa tte, on me permet tout. Je sors du
couvent par cette petite porte; j'ai une clef, car je crains
de troubler les frres dans leur sommeil; je pleure, c'est un
scandale... Eh bien! qu'est-ce que je voulais te dire? -- Quand
vous veniez ici la nuit, Flix, disiez-vous... -- Eh bien! oui,
la nuit; le vent, les arbres, cette eau qui roule, tout semble
me dire son nom. Il me semble que tout serait beau si elle
tait l: je la presserais contre mon sein, qui brle; elle
n'aurait pas froid, et le feuillage nous cacherait le couvent;
car je n'oserais l'aimer au milieu du couvent: j'ai tant
promis aux pieds des autels de l'oublier! Mais, dit-il en
soupirant longuement, je ne peux pas. -- Tu ne peux pas!
rptai-je! et je soupirai.

Une sueur froide inondait mon corps; j'ajoutai son malheur au
mien: j'tais ananti. -- Ecoute, me dit-il, ne te fais pas
chartreux, va-t'en bien loin, va en Espagne; mais n'aime pas.
La religion a raison de dfendre d'aimer ainsi un seul objet
plus que le Ciel, plus que la vie, plus que tout. Adieu,
n'aime pas: si tu savais comme on est malheureux! On me
l'avait bien dit quand il en tait temps, et je n'ai rien
cout.

Je ne sais plus ce qu'il me dit, ma tte se troubla; je sais
qu'il rentra dans son couvent, que le matin me trouva encore
au pied de la croix, que mon hte me dit que le frre Flix
tait aim de tout le couvent, qu'il ne faisait de mal 
personne, que le suprieur, homme doux et excellent, lui
permet de se promener la nuit, depuis qu'il a perdu la raison,
et qu'il l'a perdue parce qu'une jeune Espagnole qu'il aimait
est morte. Sa mlancolie l'avait jet dans cette retraite, ne
pouvant obtenir Laure, que ses parents forcrent  se faire
religieuse; il a appris qu'elle n'existait plus, et sa raison
s'est entirement gare.

Je pars, Ernest, ce sjour ne me convient plus: le malheureux
Flix se montre partout  moi.




Lettre XLIV.

De la Pietra-Mala, le...


Je t'cris, quoique je sois si faible, mon ami, que je puis 
peine me soutenir. Je viens de passer dix heures au lit, mais
sans que cela m'ait donn plus de force; la fivre m'a repris,
je souffre beaucoup de la poitrine. J'arrivai ici au milieu
des Apennins, hier dans la journe. Le site de Pietra-Mala est
presque sauvage. Ce bourg est cach dans des gorges de
montagnes; mais j'aime ce lieu, qui parat oubli du monde
entier. J'y suis depuis peu de temps, et dj j'y ai vu de
bonnes gens. Ernest, je resterai ici quelques jours, peut-tre
quelques semaines. Eh! N'est-il pas indiffrent en quels lieux
je trane des jours que Valrie ne voit plus, pourvu que je
sois loin d'elle, et que je n'outrage plus le comte par cet
amour que je dois cacher? Ici, du moins, je serai libre; mes
regards, ma voix, ma solitude, tout sera  moi; personne ne
m'observera... Malheureux! quel triste privilge tu rclames!
quel triste bonheur te reste! O Valrie! Je ne verrai donc
plus ta piti! Elle tait si tendre! si bonne!


A six heures du soir.


J'ai t quelques heures sans fivre; je me suis promen
lentement; je respirais avec plus de libert: l'air est si pur
dans ces montagnes! J'ai t voir une petite maison qui
appartient  mon hte, et qui me plat beaucoup. Un torrent,
destructeur comme la passion qui dvore, a renvers prs de la
maison de hauts pins et de vieux rables; ces arbres dracins
du rivage oppos se rencontrent dans leur chute, et semblent
se rapprocher pour former sur le torrent un pont, sous lequel
passe une cume blanche qui s'lve au-dessus de ses eaux
tourmentes. Je me suis arrt au bord de ce torrent, et j'ai
regard quelques corneilles qui passaient les unes aprs les
autres sur ces arbres renverss, et dont les cris lugubres
convenaient  l'tat de mon me.



JOURNAL DE GUSTAVE.



De la Pietra-Mala, le...


Ernest, je commence pour toi ce journal; mais, quand je
souffre, je ne peux t'crire que quelques lignes. Cette maison
que j'habite actuellement me convient beaucoup. Je m'applaudis
bien de m'tre arrt ici; j'y resterai jusqu' ce que je sois
mieux... Mieux: ah! ne t'abuse pas... Mais que ferais-je 
Pise? Pourrais-je chapper  ces regards d'une multitude
oisive, qui, toujours occupe de ses plaisirs, est encore
avide de pntrer chaque secret, et ne pardonne pas qu'on se
spare d'elle.


Ici la nature semble me plaindre et s'attendrir sur moi. Elle
me recevra dans son sein, et, fidle amie, elle gardera mes
tristes secrets. Pourquoi donc tant me tourmenter du lieu o
je passerai quelques jours? Errant comme Oedipe, je ne cherche
comme lui qu'un tombeau: il faut si peu de place pour cela.


Mon sjour ici convient  mon funeste tat; ce lieu
mlancolique et sauvage est fait pour l'amour malheureux. Je
reste des heures entires au bord de ce torrent; je gravis
pniblement une montagne, d'o la vue se porte sur la
Lombardie; et, quand je crois avoir aperu dans le lointain
cet horizon qui couvre Venise, il me semble alors que j'ai
obtenu une faveur du ciel.


J'ai avec moi quelques auteurs favoris; j'ai les odes de
Klopstock, Gray, Racine; je lis peu, mais ils me font rver au
del de la vie, et ils m'enlvent ainsi  cette terre, o il
me manque Valrie.


Il y a ici un jeune homme, parent de mon hte, qui joue bien
du piano. Aujourd'hui, j'ai entendu cet air que sa voix a
grav dans mon coeur, cet air qui la fit pleurer sur le
malheureux Gustave. Ne me plains pas, Ernest; la douleur sans
remords porte en soi une mlancolie qui a pour elle des larmes
qui ne sont pas sans volupt.


J'ai pass le bourg, et j'ai t me promener sur le grand
chemin. J'ai rencontr un pauvre matelot en habit de plerin.
Cet homme, pour apaiser sa conscience, avait fait voeu d'aller
 Lorette. Il avait eu, dans sa jeunesse, la passion de la
mer, et, comme Robinson, il avait quitt ses parents malgr
leur dfense. Il me fit un tableau touchant de ses chagrins,
et cela avec une vrit qu'on ne pouvait mconnatre. Il me
dit comment, aprs avoir obtenu une place sur un vaisseau qui
allait aux Indes, au milieu des dlices que lui faisait
prouver son voyage, il s'tait rveill la nuit, croyant voir
sa mre en rve, qui lui reprochait son dpart; qu'alors il
avait couru sur le tillac, et qu'il lui avait sembl que les
vagues se plaignaient, comme si la voix de sa mre arrivait 
lui; et quand il s'levait une tempte, il ne pouvait
travailler, tremblant de toutes ses forces, et pensant qu'il
prirait peut-tre charg de la maldiction de ses parents.
C'est alors qu'il avait promis au Ciel que, s'il pouvait
revoir sa mre, obtenir son pardon, il ferait un plerinage 
Lorette. Puis il poursuivit, et me dit que pendant dix ans il
n'avait pu revenir dans sa patrie; qu'enfin il avait vu la
rade de Gnes, qu'il avait cru mourir de joie en revoyant
cette terre qu'il avait brl de quitter. -- Ernest, comme
voil bien tout l'homme! ses dsirs, ses inquitudes, ses
fautes, et puis cette invitable douleur appele remords, qui
le ramne  la vrit. Voil comment il faut qu'il achte
l'exprience; il n'en voudrait pas autrement; il faut qu'elle
soit paye pour qu'elle lui appartienne bien.

Ce pauvre matelot! pendant qu'il me parlait, je l'avais plaint
sincrement; mais j'avais souri de piti en le voyant mettre
son plerinage au rang de ses meilleures actions. Et puis je
me repris moi-mme de mon orgueil, et je me dis: "Les hommes
sont si petits, et pourtant ils rejettent tant de choses comme
au-dessous d'eux! Dieu est si grand, et rien ne se perd devant
lui! Chaque mouvement, chaque pense vertueuse mme vient
s'panouir devant ses regards; il a compt chaque intention,
chaque sentiment louable de sa crature, comme chaque
battement de son coeur; il dit  la vie de s'arrter, et au
bien de crotre et de prosprer dans les sicles. O Dieu de
misricorde! pensais-je, tu comptes aussi les pas du pauvre
matelot, que la pit filiale fait cheminer  travers les
ronces de l'Apennin et sous le ciel brlant de sa patrie."


Quand je regarde dans le vallon solitaire une timide fleur qui
meurt avec ses parfums, et qui n'a point t vue; quand
j'entends le chant rare de l'oiseau solitaire qui meurt et ne
laisse point de traces; que je pense que je puis mourir comme
eux, c'est alors que je suis bien malheureux! Une douloureuse
inquitude, un besoin d'tre pleur par elle vient me saisir.
J'entends quelquefois le cri des ptres qui rassemblent les
chvres sur les montagnes et les comptent: j'en entendis un
l'autre jour se lamenter, parce que sa chvre favorite lui
manquait, et qu'il craignait qu'elle ne ft tombe dans le
prcipice; et je pensais que bientt ceux qui m'aimaient, en
comptant les flicits de leur vie, diraient avec un soupir:
"Ce pauvre Gustave! il nous manque, il est tomb dans la
profonde nuit de la mort!"


Je ne suis pas toujours aussi malheureux que tu pourrais le
croire; j'ai besoin de te consoler, mon Ernest; il me semble
sentir les larmes que je te fais verser. Chaque moment ne
tombe pas tristement sur mon coeur; souvent il y a des repos,
des intervalles, o une espce d'attendrissement, une vague
rverie, qui n'est pas sans charme, vient me bercer...


Quel est donc ce fonds intarissable de bonheur qui se trouve
dans l'homme dont le coeur est rest prs de la nature! Quel
est ce souffle incomprhensible et ravissant qui, sublimement
confondu avec l'instinct moral et les mystres de nos grandes
destines, nous donne ces vagues et douces inquitudes; ce
besoin du bonheur qui, dans la jeunesse, en tient quelquefois
lieu; enfin, cet inconcevable enchantement qui ne tient  rien
de positif, et qui ne peut tre banni par le malheur mme?


Je me promne dans ces montagnes parfumes par la lavande et
le chvrefeuille, et je me dis: "Dans ces retraites les plus
caches, dans ces asiles les plus inabordables, la nature,
encore lgante, toujours belle, se pare pour le bonheur et
pour l'amour; des millions de cratures ont vcu et vivent
encore sur ces feuilles tendres et veloutes, et sentiront les
innombrables volupts que donnent la vie et l'amour runis: et
si l'homme, superbe favori de la puissance qui l'appela  la
lumire, si l'homme fier et sensible pntre ici, beau de
jeunesse, heureux d'amour, dans la pompe des esprances, dans
l'ivresse des dsirs permis, oh! quel paradis il rencontre!
son coeur battra  la fois de toutes les motions: ses regards
s'lveront avec une douce fiert vers le firmament et
s'abaisseront avec extase sur sa compagne. Puissance du Ciel!
que rservez-vous donc  vos lus?"


Je suis retourn dans ces mmes lieux, Ernest; j'y suis
retourn: j'ai vu un jeune homme qui me paraissait transport
de bonheur. Prs de lui tait une jeune personne svelte,
jolie; une de ses mains tait sur l'paule du jeune homme:
tous deux taient simplement, mais lgamment vtus. Je les
regardais, plac derrire un buisson; j'tais descendu par un
sentier qui m'est connu, et il me semblait que je faisais le
songe de mes penses d'hier. Ils parlaient, mais je ne les
entendais pas. Ils se sont promens, ils se sont assis; il
semblait qu'ils venaient annoncer une poque de flicit  ces
lieux, qu'ils doivent connatre et aimer beaucoup. Ils ont
lev ensemble leurs mains vers le ciel, ils ont essuy des
larmes, ils se sont embrasss. Ah! l'innocence seule aime
ainsi! Il y avait du calme des anges au milieu de leurs
transports. Jamais je n'embrasserai ainsi la beaut idoltre,
la femme choisie pour moi par la passion et le malheur; je le
pensais. O Valrie! si mes lvres, fltries par une consumante
ardeur, osaient approcher des tiennes; si ces larmes rares,
passionnes, qui contiennent mes longues douleurs, taient
changes en larmes voluptueuses et tombaient sur tes
paupires; si nos coeurs, l'un sur l'autre, se rpondaient
tumultueusement, je le sens, en expirant de flicit, le cri
du dsespoir se mlerait  la voix des dlices, et la hideuse
figure du crime se placerait auprs de la vision des anges!

Il n'est donc pas possible, il n'est aucun moyen d'arriver 
cette flicit rvle  mon imagination seule,  la flicit
innocente!... "Hlas! Un moment! un seul moment! Dieu
tout-puissant! disais-je, toi auquel rien n'est impossible, et je
rendrais ensuite goutte  goutte ce sang qui menace de briser
mes veines, o les flammes du dsir courent et me consument!"

Ernest, j'tais tomb  genoux; mes cheveux taient tremps de
sueur, une oppression affreuse fatiguait mon sein; un froid
mortel raidissait mes bras. J'ai voulu me lever; mais, accabl
de faiblesse, je suis retomb, et je me suis couch le visage
contre terre, cherchant  me calmer. Je te l'avoue, un instant
j'avais espr que j'allais expirer: je humais l'humidit de
la terre, qu'une pluie lgre venait de rafrachir; et cette
odeur, si dlicieuse ordinairement, n'excitait en moi que de
sinistres pressentiments. Cependant mes lvres et ma poitrine
dessches cherchaient  se rafrachir; et l'instinct de la
vie agissait, sans que je m'en aperusse, au moment mme o
j'appelais, o je dsirais la mort. Dans cet instant, les
amants mlaient leurs voix et chantaient un de ces airs
tendres qui sont si facilement rpts en Italie. Je les
coutais en fermant les yeux, et en voulant me livrer  cette
espce de distraction qui s'offrait au milieu de mes
tourments. Cette musique, chante par des voix heureuses, me
soulagea; je pus me lever. Je les vis s'avancer vers moi; j'en
fus frapp, quoique je dsirasse les voir de plus prs. "Non,
non, me dis-je, le bonheur aussi est une chose sacre: il est
si beau ce moment fugitif, ce ravissant clair de la vie, o
tout est enchantement! Je ne mlerai pas l'image de la mort,
le deuil de mes traits fltris,  leur innocente et vive joie;
ils reculeraient devant moi comme devant un pressentiment
funeste; ils liraient le malheur de ma vie sur mon visage; et
ma jeunesse, altre, dcompose par la souffrance, leur
dirait: "Voil ce que fait l'amour!"

Je me cachai dans d'paisses broussailles, ils passrent.
J'allai lentement sur la place o ils avaient t assis; et,
mlant ma mlancolie aux scnes de leur bonheur, je regardai
longtemps cette place abandonne maintenant  la mditation,
et je pensai  ce tableau du Poussin, o de jeunes amants,
dans l'ivresse du bonheur, foulent aux pieds des tombeaux qui
bientt les engloutiront eux-mmes.

J'ai appris que les jeunes gens que j'avais vus si heureux
s'taient maris hier. Ernest, je te l'avais bien dit, c'tait
de cet amour qui fait vivre.


Aujourd'hui, je me suis lev avec le jour. J'avais prouv une
si forte oppression, que j'ai cru que l'air du matin
m'aiderait  respirer. Il y a ici une colline couverte de
hauts pins, au milieu desquels se trouve une fontaine:
plusieurs enfants s'y taient rassembls. Je cherchais  ne
pas troubler leurs jeux. L'insomnie de la nuit m'avait
fatigu, je me suis endormi. Il m'a sembl voir un sentier
dans ce mme bois, et Valrie s'avancer vers moi. Mon me
tait ravie; mais je me sentais retenu  cette place. Les
vents frais et lgers se disputaient son voile blanc; le
lierre paraissait vouloir enlacer son pied dlicat. Dj elle
tait prs de la fontaine: elle a soulev un des enfants, elle
l'a embrass. J'ai fait un effort pour voler  elle; je me
suis veill, et j'ai vu que ce n'tait qu'un songe; mais mon
sang tait rafrachi, des larmes de bonheur taient encore sur
mes paupires humides. J'ai t prendre le plus jeune des
enfants, et, ne pouvant respirer le souffle de Valrie,
j'aurais voulu respirer quelque chose de la tranquillit de
cet enfant. Qu'ils sont beaux ces tres qui n'ont rien devin!
Que j'aime ces yeux o dort encore l'avenir avec ses tristes
inquitudes; ces yeux qui vous regardent sans vous comprendre,
et qui vous disent pourtant qu'ils vous veulent du bien!

Il faut que je revienne souvent  cette colline, que j'habitue
ces enfants  y revenir, que j'obtienne une place qui sera 
moi, et prs de laquelle ils viendront jouer en disant: "Notre
ami tait l; comme nous aimions  le voir avant qu'il
dispart!"


Je me suis regard dans la fontaine, je ne sais comment, et
j'ai t saisi de ma pleur, de mon air de souffrance. Il est
bizarre que la maladie ne m'effraie pas et que ses effets me
fassent reculer d'effroi. Je tousse beaucoup; ma dernire
crise a puis le reste de mes forces. Je n'ai qu'un regret,
bon Ernest, c'est de ne pouvoir te dire, avec ces regards qui
sont des paroles, avec ces accents qui n'appartiennent qu' la
plus tendre amiti, que tu m'es bien cher! Cher... que cette
expression est faible pour tant de dettes!

Adieu, Ernest. Que ce mot me frappe! Il me semble que je
quitte la vie par ce mot! J'avais pens si souvent  la mort,
et le repos m'avait paru bien doux! Nous nous reverrons, ami
bien-aim, ami digne de ce nom, premier bonheur de ma vie,
avant que je connusse celle pour qui je ne puis vivre, pour
qui je meurs!

Erich te fera parvenir ce journal avec d'autres papiers. J'y
joins une lettre pour Valrie; je n'ose la lui envoyer. Tu la
liras, Ernest; et si un jour tu crois qu'elle puisse la voir,
je te devrai plus que tout ce que tu fis dj pour moi. Cette
ide adoucit ma mort. Vis heureux, mon Ernest.




Lettre XLV.


GUSTAVE A VALERIE


Je vais donc encore une fois vous parler, Valrie! mais ce
n'est plus d'un autre amour; je ne puis plus vous tromper.
Vous ne me refuserez pas votre piti; vous me lirez sans
colre. Songez que, dj tendu dans le cercueil par la
douleur qui me tue, je me relve encore une fois pour vous
dire un long adieu. Est-ce en quittant la vie, est-ce bless
d'un trait mortel, qu'on peut songer  altrer la vrit, 
faire mentir le dernier accent de la voix? Cette voix vous dit
enfin que c'est vous que j'aimai... Ah! ne dtournez pas de
moi ces yeux auxquels fut confie l'expression de toutes les
vertus; plaignez-moi! J'ai souffert tous les tourments, j'ai
puis toutes les douleurs pour expier mon cruel garement;
j'ai combattu jusqu' la mort cette passion que tout rprouve;
et maintenant encore elle est l pour me suivre dans cette
lugubre demeure, qui pouvante l'amour ordinaire. O Valrie!
vous ne pouvez plus me la dfendre!

Ne me plaignez pas. Vous pleurerez sur moi, n'est-ce pas,
femme gnreuse, anglique bont, vous pleurerez sur moi? Non,
je ne voudrais pas ne pas vous avoir aime. Ah! pardonne,
Valrie, pardonne! ton innocence me fut toujours sacre, je
l'aimais comme ta vie. Si j'ai os rver quelquefois  une
flicit trop grande pour la terre, c'tait en pensant  ce
temps o vous tiez libre, o vos regards auraient pu tomber
sur moi; mais jamais, non, jamais, je ne dsirerai un bonheur
qui et t enlev au plus gnreux des hommes. Valrie, je
l'ai vu aim de vous, j'ai vu votre bonheur, et j'ai prouv
tous les remords du crime. Valrie, ai-je assez souffert?

Mais je ne suis pas indigne de toi, beaut anglique! Non,
non; cette passion pouvait m'tre dfendue et m'lever
pourtant. Que de fois, forc de paratre au milieu d'un monde
que je fuyais, j'ai vu tomber sur moi les regards d'une
insultante piti! On me plaignait comme un insens indigne des
plaisirs de la terre, puisqu'il ne les recherchait pas. Ces
hommes qui regardent comme chimrique le bonheur compos de
sentiments purs me voyaient comme un triste reproche qui
importune: ils m'auraient pardonn des vices, ils ne me
pardonnaient pas de ne point attacher de prix  ce qu'ils
apprciaient tant. La fortune, la naissance, ces dons si
splendides selon eux, leur paraissaient tout. O Valrie! que
j'eusse t indigent avec tous ces biens, sans ce coeur cr
pour d'inpuisables flicits et que l'amour a dtruit! Que de
fois, solitaire et rentrant dans ce coeur, je me trouvais plus
heureux, au sein de la souffrance, que ceux qui ne savaient
rien se dfendre et ne jouissaient de rien, qui poursuivaient
chaque plaisir, et le voyaient s'vanouir en l'atteignant! O
Valrie! je sentais alors avec orgueil les battements de ce
coeur qui savait si bien t'aimer.

Valrie, j'eusse d te fuir; je me suis prpar moi-mme ces
maux sous lesquels je succombe maintenant. Mais, si je n'ai pu
t'arracher ces soins que l'amour a dvors, si j'ai offens ce
Dieu qui te cra  son image, prie pour moi; prononce
quelquefois au pied des autels ou dans la vaste enceinte de
cette nature que tu aimes, prononce le nom de Gustave, dont la
raison fut gare par tes charmes et tes vertus.

Surtout, femme cleste! ne te reproche rien; ne crois pas que
tu eusses pu me faire viter cette passion funeste. Je connais
ton me si dlicate et si sensible, qui se cre des tourments
qui prouvent sa perfection; ne te reproche rien. Je t'aimais
comme je respirais, sans me rendre compte de ce que je
faisais. Tu tais la vie de mon me: longtemps elle avait
langui aprs toi; et, en te voyant, je ne vis que ta
ressemblance, je ne vis que cette image que j'avais porte
dans mon coeur, vue dans mes rves, aperue dans toutes les
scnes de la nature, dans toutes les crations de ma jeune et
brlante imagination. Je t'aimai _sans mesure_, Valrie, tes
attraits me consumrent, et l'amour me spara des jours de
l'adolescence, comme un violent orage spare quelquefois les
saisons.

Adieu, Valrie, adieu! _Mes derniers regards se tourneront vers
la Lombardie_. Peut-tre tressailliras-tu; peut-tre tes pieds
fouleront-ils un jour la terre qui couvrira ce sein si agit.
Il n'y aura pas de fleurs comme sur le tombeau d'Adolphe,
elles sont pour l'innocence; mais, dans la cime des hauts
pins, le vent murmurera comme les vagues de la mer prs de
Lido, et de mlancoliques accents descendront des montagnes,
se mleront aux souvenirs de Lido, et ta voix confondra le nom
de Gustave et celui de ton Adolphe, et tu croiras le voir prs
de moi, et tes bras s'tendront vers nous. Oh! laisse-moi la
touchante volupt de tes regrets! Adieu, ma Valrie! tu es
mienne, par la toute-puissance de ce _sentiment_ qu'aucun tre
n'a pu prouver comme moi. Adieu: mon coeur bat et s'arrte
tour  tour. Vivez heureux tous deux: je meurs en vous aimant.




Lettre XLVI.

ERNEST AU COMTE DE M...


Dans la terrible anxit que j'prouve, la seule ide qui me
calme, c'est de penser que ma lettre pourra encore vous
parvenir  temps, et que la mme amiti qui embellit les jours
du pre de Gustave veillera sur cet infortun et l'arrachera 
l'abme creus par lui-mme et qui doit infailliblement
l'engloutir. Oh! monsieur le comte, ce que je souffre est
inexprimable, en pensant aux maux de Gustave, du premier et du
plus cher de mes amis! Je tremble quelquefois qu'il ne soit
trop tard pour le sauver; je tombe alors dans un garement de
douleur qui me trouble et m'te la facult de penser. Ma
lettre ne se ressent que trop du dsordre de mes ides! Je
viens d'en recevoir plusieurs  la fois de Gustave; elles
avaient t retardes par le Sund. Je n'y vois que trop le
funeste tat de mon ami! Il a quitt Venise. Je ne m'aveugle
ni sur sa douleur ni sur sa sant, et je suis bien malheureux!
Pourquoi ne vous ai-je pas crit plus tt? Pourquoi,
connaissant votre me gnreuse, ai-je craint de manquer  la
dlicatesse,  l'amiti, et ai-je expos les jours du
meilleur, du plus aimable des hommes? Je ne sais ce que
j'cris. Lisez, lisez les lettres de Gustave. Je vous expdie
un de mes parents sur lequel je puis compter; il va sans
s'arrter  Venise: il vous remettra plusieurs de ces lettres;
elles vous peindront son funeste tat; elles vous montreront
cette me sublime et tendre, qu'une passion terrible frappa
malgr tous ses efforts et tous ses combats. Quand vous les
aurez lues, je serai plus tranquille. Eh! que pourrais-je vous
demander, que votre coeur ne vous ait dj conseill? Qui
veillera avec plus de tendresse sur cet infortun, que vous,
qui ftes toujours pour lui un pre tendre? Qui saura mieux
trouver ce qui lui convient que vous, dont l'me est aussi
sensible qu'claire? Vous verrez qu'une de ses peines les
plus dchirantes vient de vous avoir paru ingrat. Sa tte
malade s'exagre ses torts. Son affreuse situation le forait
au silence. Il souffre d'avoir eu contre lui toutes les
apparences de la mfiance et d'avoir paru insensible  votre
amiti: il souffre de vous avoir offens par cet amour
involontaire pour cet objet si doux, si pur, si respect, pour
cette femme charmante, la rcompense de vos vertus. Oh!
monsieur le comte, je voudrais vous montrer  la fois tout ce
qui peut rendre Gustave et plus excusable et plus intressant.
J'oublie que vous l'aimez autant que moi. Que ne puis-je voler
vers lui, vers vous, homme gnreux! Mais je suis retenu
auprs d'une mre trop malade pour que je songe  m'en
loigner dans ce moment. Ds que son tat ne souffrira pas de
mon absence, et j'espre que ce sera bientt, je partirai pour
l'Italie. Puiss-je retrouver Gustave! Je ne sais pourquoi de
si noirs pressentiments m'agitent quelquefois: rien alors ne
peut rendre ce que j'prouve. Ah! je ne serai tranquille que
lorsque je l'aurai ramen ici; ici, o tout lui rendra encore
les souvenirs de l'enfance, et o il respirera peut-tre
quelque chose du calme de ses premires annes!

Je finis ma lettre. Je n'ai pas besoin de vous prier
d'accueillir avec bont le baron de Boysse, mon parent; c'est
un jeune homme sr et estimable.

Agrez, monsieur le comte, les assurances de mon respect.
Daignez excuser le dsordre de ma lettre; c'est  votre me
que je l'adresse, et je n'y ai point observ les formes que me
prescrivaient les convenances. Daignez me mettre aux pieds de
Madame De M....., et me permettre de joindre au respect que je
vous dois l'attachement le plus vrai.

J'ai l'honneur d'tre, monsieur le comte,

votre trs-humble et obissant serviteur,

ERNEST DE G.....




Lettre XLVII.

LE COMTE A ERNEST.


Je ne perds pas un moment  vous rpondre. Le baron de Boysse
est arriv, il m'a remis votre lettre et le paquet qui
contient le rcit des malheurs et des vertus de Gustave.
L'infortun! combien il a souffert! Mon coeur a t dchir en
lisant ces tristes lignes, en repassant tous ses jours de
douleur. Oh! combien je me suis reproch ma fatale imprudence!
Depuis que je connais la source de ses peines, mon affection
semble s'tre accrue de mes injustices mmes, et je tremble
des dangers auxquels il est livr; car je connais maintenant
toute l'influence que doit avoir sur son coeur une passion si
violente. Je pars pour Pietra-Mala. Nous avons appris
indirectement que Gustave s'y tait arrt. Il ne nous a point
crit lui-mme, et son silence commenait  nous inquiter.
Nous fmes la semaine passe, Valrie et moi, une promenade 
Lido. Vous connaissez le mlancolique intrt qui nous attache
 ce lieu. Le souvenir de notre jeune ami vint se mler  nos
entretiens, et je vis Valrie extraordinairement affecte.
Quelques mots qui lui sont chapps ont excit ma curiosit,
et bientt tout mon intrt: j'ai insist pour qu'elle
continut de parler. Alors, avec douleur et timidit, Valrie
m'a peint le funeste tat de Gustave; elle m'a dit qu'il tait
caus par une passion terrible..... "Une passion! ai-je dit;
et la plus tendre piti s'est empare de moi. Et qui, qui,
Valrie, a troubl la vie de Gustave?" Elle s'est jete sur
mon sein; j'ai senti ses larmes, j'ai trembl; un muet effroi
a glac ma langue. "O mon ami! il m'a toujours dit que c'tait
en Sude qu'il aimait. -- Eh bien! ai-je dit, si c'est en
Sude....." Elle ne m'a pas laiss achever, et, avec un regard
qui contenait toute la douleur d'une me aussi bonne, elle a
ajout: "Le silence est criminel, quand il peut tre aussi
dangereux. Mon ami, je crains d'tre la cause innocente et
malheureuse de l'tat de Gustave. Je n'en ai pas de certitude;
mais j'ai des soupons, j'en ai beaucoup." Elle m'a embrass.
"O mon ami! qu'il a d souffrir... lui, qui est si sensible!
De quels tourments il a d tre dchir, lui qui se reprochait
les moindres fautes!" Alors il m'a sembl qu'un voile pais
tombait de dessus mes yeux. Valrie m'a rendu compte de tout
ce qui lui avait donn ces soupons, et, au nom de notre
bonheur, elle m'a conjur d'aller rejoindre cet infortun et
de m'occuper de lui.

Valrie m'a dit avec quelle vertueuse adresse Gustave avait su
lui faire accroire qu'il aimait une femme en Sude, et que ce
n'tait qu' la fin de son sjour qu'elle avait cru
s'apercevoir qu'elle tait elle-mme l'objet de cette passion,
sans cependant en avoir une entire certitude; qu'elle avait
voulu ds lors m'en parler, persuade que mon amiti pour
Gustave m'aurait fait prendre de mon coeur les conseils qui
convenaient  sa situation; mais qu'une extrme timidit
l'avait retenue. Il lui paraissait si extraordinaire,
ajouta-t-elle, d'avoir pu inspirer une passion, qu'elle n'avait os
me dire qu'elle le pensait. Cette me douce et modeste ignore
tout son pouvoir, comme vous voyez, et se reproche
actuellement d'avoir immol son devoir  la crainte de
paratre ridicule; cependant elle sent bien qu'il fallait
laisser partir Gustave, et que l'absence est le vritable
remde  ses maux.

Je voulais vous donner tous ces dtails,  vous, l'ami de
Gustave, et le ntre par consquent. Ah! pourquoi, en vous
dveloppant le caractre de Valrie, en vous la montrant
faisant mon bonheur et me dcouvrant  moi-mme de nouvelles
vertus, pourquoi suis-je ramen  ces terribles circonstances
qui me peignent le malheur de l'tre que j'aime le plus aprs
elle!

Je pars dans deux jours. Je vous crirai ds que je serai 
Pietra-Mala. Mon coeur s'agite dans de sombres ides; je ne
sais pourquoi elles m'assaillent ainsi  prsent. J'ai vu
Gustave malade et chang; mais  vingt-deux ans, avec une
constitution forte, on ne s'alarme point.

Qu'il me tarde de vous voir et de voir Gustave avec vous, qui
retes les premiers lans de ce coeur si bien fait pour
l'amiti!

Agrez, monsieur, les expressions de tous les sentiments que
vous inspirez; et si ma lettre n'exprime pas tout ce que je
voudrais vous dire, dites-vous que, pour vous parler ainsi, et
de Gustave, et de Valrie, et de moi-mme, il fallait vous
apprcier beaucoup et, je puis dire, vous aimer.

J'ai l'honneur d'tre, etc.




Lettre XLVIII.

LE COMTE DE M..... A ERNEST.

Pietra-Mala, le 23 novembre.


Nos cruels pressentiments n'taient que trop fonds! le
silence de Gustave tenait  son funeste tat. Depuis quinze
jours une fivre dvorante le consume; elle est accompagne
d'un dlire qui vient tous les soirs  la mme heure, et qui
empche le malade de prendre le moindre repos. Erich nous a
crit, et malheureusement cette lettre ne nous est pas
parvenue.

Je suis arriv le soir avant-hier, et je suis descendu  une
petite auberge de ce bourg: de l je me suis rendu chez
Gustave, o Erich m'a vu arriver avec bien de la joie. J'ai
trouv ce vieillard si chang, que cela seul me peignait tout
ce que notre ami avait souffert. Mon coeur battait avec
violence en lui demandant o tait Gustave. Il a hauss les
paules, et m'a dit: -- Vous n'avez donc pas reu ma lettre? --
Non, rpondis-je d'une voix altre. Il est donc bien malade?
ajoutai-je en me troublant de plus en plus. -- Hlas! depuis
quinze jours il est trs-mal, a-t-il rpondu; et dans ce
moment le dlire est revenu, comme tous les soirs. -- J'ai
craint qu'il ne me reconnt, et que cette surprise ne l'mt
trop; mais le mdecin, qui tait prsent, me dit que je
pouvais entrer, et qu'il ne me reconnatrait pas. Comment vous
rendre ce que j'ai prouv en m'avanant vers ce lit de
douleur, en voyant cette physionomie si touchante dcompose
par la souffrance? L'agitation la plus violente tait dans ses
traits; sa poitrine oppresse tait dcouverte, et je frmis
en voyant sa maigreur. Ses mains se plaaient alternativement
sur sa tte, o il paraissait souffrir, et retombaient sur le
lit. Il me regarda avec des yeux gars, mais sans tmoigner
la moindre surprise. Je m'assis prs de son lit, et me laissai
aller  ma douleur; elle fut extrme. Il est inutile de vous
dire tout ce que j'prouvai; vous devez le concevoir.

Le mdecin m'a demand lui-mme de faire venir un de ses
confrres de Bologne, qui n'est pas loign d'ici; il m'a
indiqu un homme qui a de la rputation, et qu'il connat
beaucoup. J'ai expdi sur-le-champ un exprs pour l'engager 
se rendre auprs de nous.

Je vous quitte pour prendre un peu de repos. Je vous ai crit
de la chambre de Gustave. Je me suis entretenu longtemps avec
Erich de son genre de vie ici; il m'a dit qu'il vous crivait
tous les jours.


24 novembre.


Plaignez-moi, je souffre plus que jamais d'un accident qui
augmente encore les reproches que je me fais et la douleur que
j'prouve. Je n'avais pas vu Gustave de toute la journe qui
suivit la soire de mon arrive, et o son dlire l'empchait
de me reconnatre. Le mdecin, craignant qu'il ne ressentt
une motion trop vive, m'avait conseill de laisser passer
cette journe, o il tait plus accabl qu' l'ordinaire. Je
passais tristement les heures  parcourir les environs de la
demeure de Gustave; je me disais: -- Ici il a souffert, tandis
que je m'occupais si faiblement de lui, que je ne le croyais
pas en danger, que je l'accusais de s'abandonner  une humeur
sauvage et bizarre. O triste vrit, qu'on ne saurait assez
redire! nous ne savons nous inquiter que pour ce qui ne
mrite pas nos soucis. Et moi, qui quelquefois osais me croire
plus sage, n'ai-je pas cent fois song  l'avancement de
Gustave,  lui faire avoir une place plus importante? Je
pensais  son avenir, et je ngligeais le moment d'o
dpendait peut-tre toute sa destine!

Voil les tristes rflexions que je faisais en parcourant ces
lieux solitaires, tmoins des douleurs de Gustave. Je savais
qu'il les avait souvent visits; je m'arrtais aux lieux dont
les sites me frappaient le plus, et je me disais: -- Ici il se
sera arrt aussi; ici, peut-tre, cette me si sensible aux
beauts de la nature aura-t-elle prouv un moment l'oubli de
sa fatigante douleur.

Je rentrai vers le soir, et je profitai des moments qui me
restaient  passer loin de Gustave pour crire  Valrie, avec
tous les mnagements possibles, pour ne pas trop l'effrayer
sur la situation du malade, et la prparer pourtant au danger
dans lequel il se trouve.

Le dlire ne vint point comme  l'ordinaire;  sa place, il y
eut un assoupissement qui procura un repos qu'on pouvait
croire favorable au malade. Il tait dix heures du soir. Je
m'assis derrire un paravent d'o je pouvais l'observer sans
en tre vu. Le mdecin dit qu'il reviendrait  minuit pour le
veiller le reste de la nuit. Le pauvre Erich tant trs-fatigu,
je l'engageai  aller se reposer un moment: pour moi,
je restai abm dans mes tristes penses. Le malade paraissait
dormir profondment. Fatigu de l'air vif des montagnes et de
ma course, je m'assoupis un moment. Je fus tir de ce lger
sommeil par un bruit qui me rveilla: c'tait une des portes
de la chambre qu'on avait ferme avec violence. Je me lve:
jugez de mon tonnement en voyant que Gustave n'tait pas dans
son lit. Epouvant et convaincu que c'tait lui qui avait jet
ainsi cette porte, et qui, dans son dlire, s'tait chapp,
je cours aussitt comme un insens, le cherchant dans le
corridor voisin. Erich, rveill comme moi par le bruit, me
suit. Notre frayeur augmente en ne le trouvant pas. Enfin je
vois une petite porte entr'ouverte qui donnait sur le jardin;
je m'lance, appelant Gustave  grands cris. La lune clairait
faiblement le jardin. J'entends quelques gmissements; je
tressaille d'horreur et d'effroi: je m'avance vers une
fontaine place prs d'un monument; je trouve Gustave
plongeant sa tte dans les eaux du bassin et se plaignant
douloureusement. A peine l'eus-je pris dans mes bras, qu'il
s'vanouit. Moment affreux! je crus qu'il avait expir. Le
drap, qu'il avait entran aprs lui, l'enveloppait comme un
linceul; l'eau froide et presque glace qui coulait de ses
cheveux inondait ma poitrine, sur laquelle sa tte tait
penche; l'horloge frappait lentement minuit; la lune, froide
et silencieuse comme la mort, projetait de longues ombres qui
ressemblaient  des fantmes; et le chien, enchan dans sa
loge, poussait d'affreux hurlements qui augmentaient encore
l'effroi dont mon me tait saisie... Je rapporte ou plutt je
trane Gustave, pouvant  peine me soutenir moi-mme; nous le
mettons sur son lit. Le mdecin arrive. Saisi d'un tremblement
universel, ma main sur le coeur de l'infortun, j'attendais
l'esprance, je n'en avais plus; j'invoquais un seul battement
de son coeur, pour en demander au Ciel un autre. -- Que je
puisse, me disais-je, que je puisse le serrer encore une fois
dans mes bras, lui dire combien il m'est cher! Enfin, des
moments plus calmes succdrent  ces moments de terreur,
pendant lesquels je me reprochais jusqu' ce sommeil
involontaire qui avait permis  Gustave de sortir du lit. Le
pouls s'tablit, ses yeux s'ouvrirent. D'abord il ne me
reconnut pas. Il tait appuy sur mon sein; je soutenais sa
tte. Il demanda ce qui s'tait pass: le mdecin lui dit que,
dans un accs de dlire, il s'tait chapp de sa chambre. Il
ne se rappelait rien. Il demanda du th.

Pendant qu'on lui en prparait, le mdecin me dit  l'oreille
de m'loigner. Je voulus poser sa tte sur l'oreiller; mais,
sans rien dire, il me retint par la main pour ne pas changer
de position: je restai. On avait loign les lumires: le plus
profond silence rgnait autour de nous. Il soupira
profondment; je le pressai contre mon coeur et soupirai aussi:
il ne parut pas s'en apercevoir et pronona  voix basse le
nom de Valrie. -- Valrie! rptai-je avec motion, et des
larmes tombrent de mes yeux sur son visage. Alors il se
tourna vers moi, et, pressant faiblement ma main: -- Qui tes-vous,
dit-il, vous qui me plaignez? -- O mon fils! mon ami! lui
dis-je, ne me reconnaissez-vous pas? Est-il sur la terre
quelqu'un qui vous aime davantage? -- A ces mots, aux accents
de ma voix que je ne contraignais plus, il me reconnat, il se
dgage de mes bras avec une vivacit incroyable, et, laissant
tomber sa tte sur l'oreiller, il couvre son visage de ses
mains et dit: --Malheureux Gustave!

Je l'embrasse en l'inondant de mes larmes. -- Vous m'aimez donc
encore? dit-il. Ah! ne m'est-il rien chapp? N'ai-je pas eu
un long dlire? Comment tes-vous ici, vous, me dit-il d'un
accent dchirant, vous, poux de Valrie? -- Cher Gustave!
calmez-vous. Je sais tout; je vous plains, je vous aime, je
donnerais ma vie pour vous. -- Alors, s'abandonnant  la
tendresse et  la joie mme, il me dit qu'il mourrait content
si je l'aimais encore; il me demanda ce que je voulais dire en
l'assurant que je savais tout. En vain je voulus retarder une
explication qui devait trop l'affecter; il fallut cder  ses
instances, lui dire que vous m'aviez crit. Oh! comme il sut
gr  son cher Ernest de cette ide bienheureuse! Je lui
cachai que Valrie ft instruite; je lui dis qu'elle le savait
malade, et qu'elle m'envoyait. Il leva les mains au ciel, mais
sans parler. -- Est-ce un rve? disait-il, est-ce un rve?
Quoi! vous me pardonnez! Vous savez mon funeste amour, et vous
me pardonnez! -- Alors il voulut continuer et me peindre ses
combats, ses souffrances; je lui prouvai que ses lettres mme
m'avaient tout appris. Il se jeta sur mon sein. -- Je meurs
content, rptait-il, vous me pardonnez! -- Cette explication,
qui aurait d alarmer par les motions qu'elle produisait, ne
lui fit que du bien; il parut soulag d'un poids terrible. Il
prit avec plaisir le th qu'on lui apporta.

Lorsque le dlire fut entirement pass, sa tte moins
souffrante, sa poitrine moins oppresse, tout nous fit esprer
un mieux considrable; mais, hlas! cette esprance s'vanouit
bientt: la fivre reparut avec un affreux redoublement.
L'impression de cette eau froide et de l'air de la nuit ne se
manifesta que trop; la toux devint si alarmante, que nous
craignions qu'il ne succombt dans les crises.

Voil le rcit de cette affreuse nuit d'hier. Il est si
accabl aujourd'hui, qu'il ne peut profrer une parole; mais
il me regarde souvent avec tendresse; il met la main sur son
coeur pour me montrer sa reconnaissance, et essaye de sourire.
Oh! qu'il me fait mal! que je souffre!


25 novembre.


Ce matin, je suis entr chez lui; il avait dormi une heure; il
tait un peu mieux. Je me suis assis tristement sur son lit;
il a vu des larmes dans mes yeux. Je ne disais rien, je le
regardais douloureusement. -- Ne pleurez pas sur moi, a-t-il
dit, mon digne ami! Pourquoi ceux qui m'aiment
s'affligeraient-ils? N'ont-ils pas comme moi ces grandes ides
qui s'attachent  un avenir immense? Cette vie est-elle donc
tout pour eux comme pour l'incrdule? Je sens que j'emporte
avec moi ce qui fait vivre, mme quand ces yeux seront ferms.
(Et il ouvrit ses grands yeux noirs abattus par la douleur et
regarda le ciel.) Je meurs jeune, je l'ai toujours dsir; je
meurs jeune, et j'ai beaucoup vcu. Mon pre! mon cher matre!
ajouta-t-il en me regardant avec un charme de mlancolie
inexprimable, ne m'avez-vous pas souvent appris  user de la
vie? et ne croyez-vous pas que, dans cet espace de vingt-deux
annes, j'ai eu des jours, des heures qui valaient une longue
existence? -- Il s'tait recouch comme pour prendre haleine;
je l'entendais respirer avec peine, mais il cherchait  me
cacher son oppression. Erich avait emport la bougie qui
blessait la vue affaiblie de Gustave; il restait une petite
lampe. -- Elle va s'teindre, dit-il vivement, empchez-le; il
ne faut pas encore qu'elle s'teigne. -- Il soupira. Oh! comme
ce soupir me dchira! -- Le jour est encore loin, me dit-il
pour cacher apparemment ce qu'il avait prouv; quelle heure
est-il? (Je fis sonner ma montre.) Cinq heures? Je voudrais un
peu dormir; mais je sens que je ne le pourrai pas. O mon ami!
ajouta-t-il en s'appuyant sur son bras, que de biens dans la
vie dont nous n'apprcions pas la valeur, ou si faiblement!...
Combien de fois j'ai dormi neuf heures de suite! -- Elle dort 
prsent, ne le pensez-vous pas? me dit-il. Elle a le sommeil
de la sant et du bonheur, et peut-tre rve-t-elle  vous,
digne ami. Oh! puisse-t-elle longtemps dormir tranquille, et
vous aussi! (Et il serra ma main.) -- Non, rpondis-je, elle ne
peut tre tranquille; elle sait que l'ami de son bonheur,
l'ami de son coeur pur et sensible, souffre. -- Ah! mon ami, je
ne voudrais troubler ni son sommeil ni son coeur. Non, non,
quelques larmes seulement, et un de ces longs souvenirs qui
durent toute la vie, mais sans la dchirer, qui honorent ceux
qui sont capables de les avoir. -- il pleura doucement.

Je passai mes bras autour de son cou, je l'embrassai; il se
coucha sur mon sein: j'tais assis sur son lit. Il resta
longtemps sans parler, et je m'aperus,  un certain mouvement
de respiration plus calme et plus gal, qu'il s'tait assoupi.
J'prouvai du charme en voyant cet infortun jouir de quelques
moments de repos; je retenais ma respiration. Il sommeilla
ainsi pendant une demi-heure.


Le... novembre.


J'ai pass quelques jours sans vous crire. Dcourag, abattu
et passant de la plus terrible crainte  des moments d'espoir,
j'ai besoin de m'y livrer pour ne pas succomber moi-mme. Il
va mieux; il tousse moins. Le mdecin dit que sa constitution
doit tre des plus fortes, puisque, aprs quinze jours de
fivre et de dlire, il peut tre ainsi.

On voit que sa poitrine seule le dtruit; sa jeunesse mme est
un danger de plus; son sang est si vif! Il a voulu qu'on le
portt au jardin; nous n'y avons pas consenti; il faisait trop
froid aujourd'hui.


Le... novembre, 7 h. du matin.


Je continue mon triste rcit. Il me semble que c'est un devoir
d'arracher  l'oubli chaque instant qui nous parlera seul,
hlas!  l'avenir, de notre ami commun, et je trace
scrupuleusement chaque mot, chaque circonstance de ces tristes
scnes.

Qu'il est difficile de manier les douleurs de l'me! par
combien de chemins on y arrive, lorsqu'on croit tre loin de
la blesser! Quand je suis entr chez Gustave aujourd'hui, on
avait ouvert les fentres pour renouveler l'air de sa chambre;
il paraissait assez bien; je croyais qu'il prendrait ce moment
pour me parler, et je craignais sa toux, qui revient  la
moindre irritation. Voyant des livres sur une table, je lui
proposai de lire quelque chose en lui demandant s'il y avait
une lecture qu'il aimt de prfrence. Il me rpondit qu'il
voudrait entendre quelque chose en anglais; et _les Saisons_ de
Thomson tombant sous ma main, j'ouvris le livre et commenai
sans y songer ces beaux vers:


Oh happy they! the happiest of their kind

whom gentler stars unite.


Un cri touff de Gustave me fit frmir. -- Qu'avez-vous?
m'criai-je; et le livre me tomba des mains. -- J'ai mal, bien
mal l, dit-il en montrant sa poitrine. -- Et il ferma les
yeux, cacha sa tte dans l'oreiller pour viter de me parler.
Un secret instinct m'avertit que je lui avais fait mal. Je
m'approchai de la fentre; et ce tableau si fidle d'une
heureuse union, que Thomson a peint si dlicieusement, revint
 ma mmoire et m'affecta vivement.


Le... novembre.


Il a voulu se faire porter dans le jardin pour voir coucher le
soleil et respirer l'air, qui le calme toujours. On l'a plac
dans un fauteuil. Il a paru jouir de ces moments o la nature
semblait jeter mlancoliquement autour de nous les dernires
teintes du jour, qui allait finir. Ce jour avait t beau
comme la jeunesse de Gustave. Mes yeux suivaient les
dgradations de la lumire, et se portaient involontairement
tantt sur l'horizon, tantt sur lui. Il parut me deviner; il
prit ma main: -- Que la nature est belle! quel calme elle
rpand dans tout mon tre! Jamais je ne l'eusse aime ainsi si
je n'avais connu le malheur. (Il me regarda avec une srnit
touchante.) Comme elle m'a consol, cette nature si sublime!
Semblable  la religion, elle a des secrets qu'elle ne dit
qu'aux grandes douleurs. Mon digne ami! continua-t-il, voyant
que j'tais trs-affect, il est doux de se reposer dans son
sein; ne me plaignez pas.

Dans ce moment, on me remit un paquet de lettres que le
courrier venait d'apporter. Gustave reconnut l'criture de
Valrie; il se leva avec agitation, puis il retomba aussitt,
affaibli par cet effort; il sourit tristement. -- Imaginez ma
dmence, dit-il; je croyais que le courrier pouvait m'avoir
apport quelque chose aussi, et j'allais pour le demander. --
Srement Valrie m'aura parl de vous; rentrons, lui dis-je. --
Ah! lisez, lisez. -- Non pas, si vous vous livrez  cette
violente motion. -- Il ne me dit rien; mais, posant la main
sur son coeur, il me montra qu'il en arrtait les battements.

Nous rentrmes. Il ne voulut pas se coucher; il s'assit sur
son lit, s'appuya contre un des piliers, et joignit les mains
pour me prier de lire. Valrie me parlait en effet de notre
ami infortun; elle disait qu'elle languissait dans une
douleur qu'elle ne pouvait confier  personne, qui agitait ses
jours par de noirs pressentiments; elle se plaignait d'tre
spare de moi; elle demandait mille dtails sur Gustave, et
s'attendrissait sur cette malheureuse victime d'un amour si
funeste.

Je n'osais lire cette lettre  notre ami; je craignais de lui
montrer que Valrie connaissait son triste secret. -- Que
fait-elle? me demanda-t-il avec anxit. -- Elle souffre et fait des
voeux pour vous. -- Elle souffre! rpta-t-il. Oh! si elle
savait tout! -- Il s'arrta, leva timidement ses yeux sur moi;
je baissai les miens. -- Mon pre! dit-il avec un accent
dchirant, en tendant vers moi ses mains suppliantes, mon
pre! promettez-moi qu'un jour elle saura que je meurs pour
elle! -- Sa voix m'mut tellement, me rappela tellement celle
de mon ami, qu'entran par la plus tendre piti, je lui dis:
-- Elle sait tout. -- Elle sait tout! rpta-t-il avec ivresse;
et il se prcipita  mes pieds. En vain je voulus le relever;
il serrait mes genoux, il rptait: -- Elle sait tout! je meurs
content. Elle pleurera ma mort. O mon digne ami! permettez-lui
ces larmes religieuses... Ami de mon pre! mon bienfaiteur!
encore, encore une prire! Valrie vous donnera des fils; le
Ciel vous rendra encore pre pour vous payer de tout ce que
vous ftes pour moi: qu'un de ses fils s'appelle Gustave;
qu'il porte mon nom; que Valrie prononce souvent ce nom; que
le doux sentiment de la maternit se mle  mon souvenir, et
qu'ainsi se confondent le bonheur et les regrets. -- Calmez-vous,
cher Gustave, dis-je en le relevant et l'embrassant avec
tendresse; tout ce que je pourrai faire pour mon fils
d'adoption, pour le fils de mon meilleur ami, je le ferai. --
Il s'tait rejet  mes genoux; son exaltation lui donnait une
force extraordinaire; ses joues, si ples, s'taient colores;
ses yeux teints brillaient encore une fois, comme aux jours
de la sant, et la passion luttait avec la mort sur ce visage
enchanteur que la nature doua de ses plus clestes
expressions. -- Je suis heureux, me dit-il en tant de dessus
mes yeux mes mains qui cachaient les larmes douloureuses que
je cherchais  retenir; je suis heureux, ne pleurez pas.
Repassez avec moi tous les biens que j'ai connus et tous ceux
qui me restent encore. La nature jette quelquefois sur la
terre ces mes qu'elle se plat  rendre plus ardentes et plus
tendres; elle leur associe l'imagination, et leur fait
engloutir, dans un court espace de temps, toutes les
flicits, tous les bienfaits de l'existence. N'est-ce donc
pas un bonheur de mourir jeune, dou de toutes les passions du
coeur, de rapporter tout  l'ternit avant que tout ne soit
fltri? Sont-ils plus heureux, ces hommes devant lesquels la
vie se retire comme un dbiteur insolvable qui n'a rien
acquitt? Elle m'a tout donn. J'entends encore la voix de
cette mre bien aime, de ma soeur, de mon Ernest; ces magiques
accents qui me reurent  l'entre de la vie, rsonnent encore
 mes oreilles; aucun ne m'a du dans ces premiers et ces
derniers jours. Ainsi la nature et l'amiti se chargrent du
bonheur de ma jeunesse; ainsi j'arrivai... Pardonnez, mon
pre, dit-il avec un long soupir; puisque je vous ouvre mon
coeur, il faut bien que vous l'y trouviez, elle... Ainsi
j'arrivai  ce sentiment, continua-t-il d'une voix plus basse,
dont les douleurs valent mieux que les enchantements de ce que
les hommes appellent amour. Eclair d'un autre monde, il m'a
consum, mais il ne m'a pas fltri. -- Ici il s'arrta, cacha
son visage dans mon sein; puis il dit: -- J'ai vu le rve de ma
jeunesse passer devant moi, revtu d'une forme anglique; il
m'a souri, j'ai tendu les bras: la vertu s'est mise entre
Valrie et moi, et m'a montr le ciel, o il n'y a point
d'orage. -- Ici il est tomb dans la rverie; puis il a ajout
avec transport: -- Mais les regrets de Valrie perceront ma
tombe; la voix de l'amiti m'appellera dans de mlancoliques
nuits, et son gnie portera jusqu' moi ses touchants accents.
Ne suis-je donc pas heureux, moi qui emporte un coeur pur, des
larmes qui me bnissent? Ah! mon pre, les hommes appellent
romanesques ces mes plus richement doues, qui ne veulent
vivre que de ce qui honore la vie, et l'exaltation ne leur
parat qu'une fivre dangereuse, tandis qu'elle n'est qu'une
rvlation faite aux mes plus distingues, une tincelle
divine qui claire ce qui est obscur et cach pour le
vulgaire, un sentiment exquis de plus hautes beauts, qui rend
l'me plus heureuse en la rendant meilleure. C'est moi, c'est
moi qui emporte tout ce qu'il y a de grand et de consolant: ce
ne sont pas eux, qui passent devant les flicits de la vie
comme devant une nigme qu'ils ne comprennent pas, qui
s'arrtent avec leur gosme et leurs petites ides devant les
petites passions. Insenss! ils n'osent demander au ciel du
bonheur, ils demandent  la terre des plaisirs; et le ciel et
la terre les dshritent tous deux.

Effray de la vhmence avec laquelle Gustave m'avait parl,
craignant qu'il n'et puis entirement le peu de force qui
lui restait, j'avais vainement tent de l'arrter. Entran
moi-mme par son enthousiasme, par ce sublime dveloppement
d'une de ces mes si rares, si distingues, je m'tais laiss
aller  cette admiration si touchante qui nous ravit et nous
lve: je le sentais sur mon coeur; sa poitrine s'agitait, sa
respiration devenait pnible, ses joues taient brlantes, sa
tte tomba sur mon sein. Je crus qu'il cherchait  se reposer:
il s'tait vanoui, et ce long vanouissement me jeta dans la
plus affreuse terreur; ce moment fut un des plus dchirants de
ma vie. Mon effroi s'augmenta d'une circonstance qui devait le
rendre terrible. Pendant que je cherchais  faire revenir
Gustave  lui-mme, la cloche des agonisants se fit entendre
dans un couvent voisin; c'tait apparemment un des religieux
qui luttait aussi avec la mort. Ce triste et lugubre tintement
enfonait l'agonie de la douleur dans mon me, et mon front
tait inond d'une sueur froide. Enfin, Gustave revint  la
vie. On avait t chercher le mdecin: le pouls s'effaait
sous ma main, la pleur la plus sinistre couvrait ses traits;
il ne put rien prendre. Combien je me reprochais de l'avoir
laiss parler! Mais, dans ces terribles maladies, la vie se
mle tellement  la mort, qu'on a constamment les illusions de
l'esprance. Je l'avais cru bien plus fort qu'il ne pouvait
l'tre. Je ne le quittai pas; il s'endormit enfin  cinq
heures du matin, et je le laissai alors. Je vous cris ces
dtails aprs avoir pris quelques heures de repos.

Cette nuit, voyant qu'il ne pouvait dormir, et voulant
l'arracher  ses profondes rveries, je lui ai propos de lui
lire un journal de sa mre que j'ai trouv dans ses papiers,
esprant ramener ses sombres penses vers un temps plus doux.
Un morceau que j'en avais lu m'avait montr une bonne action
de Gustave; c'tait un souvenir doublement consolant dans
cette triste poque. Il m'a dit qu'il voulait que ce journal
vous ft remis; je le joins donc ici. Combien il aime cette
mre si aimable! combien son ide a adouci ses souffrances! Je
voyais qu'il s'lanait vers elle dans ces rgions du repos o
il aspire  aller.


FRAGMENTS DU JOURNAL

DE LA MERE DE GUSTAVE.


Tu es sur mon sein, tu existes, mon fils, toi, que rvrent
mes orgueilleuses esprances; toute mon me suffit  peine 
ce bonheur de la maternit! Et ces jours si purs, si beaux,
d'une heureuse union sont devenus encore plus purs, encore
plus beaux! O femmes! que votre destine est belle! L'univers
entier n'est pas assez vaste pour les hommes; ils y portent
leurs dsirs inquiets; ils veulent le remplir de leur nom; ils
fatiguent leurs jours; ils prodiguent la vie; elle est
toujours hors d'eux-mmes. Et nous, qu'elle est belle notre
destine ignore, qui ne cherche que les regards du Ciel!
Comme il a dou notre coeur  la fois courageux et sensible! ce
coeur qui brave la douleur et la mort, et se rend  un sourire.
Puissance divine! tu nous laissas l'amour; et l'amour, sous
mille formes, enchante nos jours! Nous aimons en ouvrant les
yeux  la lumire, et nous donnons toute notre me d'abord 
une mre, ensuite  une amie, toujours aux malheureux: ainsi,
de plaisirs en plaisirs, nous arrivons  l'enchantement d'un
autre amour; et tout cela n'a fait que nous apprendre mieux le
devoir pour lequel nous fmes cres. Dlice de ma vie, cher
Gustave, je suis donc aussi mre! mes yeux ne peuvent se
lasser de te regarder; mille esprances se succdent et
occupent toute ma journe et mes rves mme. J'attends ton
premier regard; quand tu t'veilles j'pie ton premier
sourire.

Je rve dj  ce temps o tu me connatras, o, mlant
ensemble toutes tes petites ides, tes besoins, tes
affections, ton choix, tout te portera vers moi...


Je t'ai port  l'glise, Gustave; j'ai remerci le Dieu de
l'univers qui te donna  moi; j'ai jur, non, j'ai promis, et
jamais promesse ne fut faite avec cette chaleur, j'ai promis
de remplir mes devoirs envers toi. Je te tenais dans mes bras;
j'tais fire et humble, j'tais mre. J'tais si riche!
Comment ne pas sentir ce coeur qui s'enorgueillissait de toi,
mon Gustave? Mais j'tais humble aussi. Qu'avais-je fait pour
mriter ce bonheur si grand? Je t'ai dpos sur cet autel o
l'glise bnit mon union avec ton pre: je suis revenue au
chteau, environne de nos vassaux; leurs regards te
bnissaient, car ils aiment ton pre, et je promis pour toi
que tu les aimerais un jour.

Et quand j'ai t seule, je suis alle avec toi dans la longue
galerie o sont les portraits de tes aeux, et, faible encore,
car il n'y a que quelques semaines depuis ce jour o je
souffris et o j'oubliai si dlicieusement mes douleurs, je
m'assis prs d'un faisceau d'armes: ton noble grand-pre les
avait illustres dans des guerres pour la patrie. Autrefois
elles me faisaient peur, mais aujourd'hui je pensais que le
jour viendrait o tes jeunes mains les soulveraient aussi et
o un ardent et sublime courage t'animerait. Puis je parcourus
cette galerie, te montrant avec ivresse  tes anctres, comme
s'ils me voyaient; et je m'arrtais devant celui dont tu es
aussi le descendant, qui servit si bien son Dieu et ses rois,
et, te soulevant avec fiert, je dis au hros: "Regarde mon
Gustave; il tchera de te ressembler."


Aujourd'hui, tu as eu deux ans, cher Gustave. Ton pre, absent
depuis plusieurs mois, est revenu hier de Stockholm; avec quel
bonheur nous nous sommes revus! Il a demand  te voir; je lui
ai dit que tu dormais, et je l'ai entran dans le salon. J'ai
cherch  l'occuper un instant; mais je ne pouvais cacher mon
inquite joie et mon attente; je regardais vingt fois la
porte. Nous tions assis prs du grand pole dont tu aimes 
voir les antiques peintures. Enfin la porte s'est ouverte, et
tu es entr, habill pour la premire fois des habits de ton
sexe; et ce costume de notre nation, qui est si beau, t'allait
 ravir. Tu as hsit, en entrant, si tu avancerais; tu
croyais qu'il y avait un tranger. J'ai eu peur pour toi; puis
tu as fait quelques pas, et la joie m'est revenue. Cette
distance  parcourir, qui devait montrer  ton pre que tu
savais marcher, je la mesurais avec des battements de coeur,
comme si c'tait toute la carrire de la vie; je tremblais
pour toi; j'avais tout fait ter sous tes pas; je
t'encourageais de mon sourire; je t'appelais. J'avais cach 
moiti derrire ma robe de nouveaux joujoux; tu les as vus, tu
as redoubl d'efforts. Ton pre ne se contenait qu'avec peine;
il voulait toujours s'lancer vers toi; je le retenais. Enfin
tu as presque couru, et, prs de nous, tu l'as regard du haut
en bas, et tu t'es jet dans mes bras. O moment ravissant!
Tous trois, toi, ton pre et moi, une seule treinte nous
confondait, et ses larmes coulaient, et tu passais de l'un 
l'autre comme une aimable promesse de nous aimer toujours. O
mon fils! que j'ai eu de bonheur  sentir,  l'crire! Je le
relirai souvent, et je te le ferai relire.


Aujourd'hui,  dner, on a parl d'un trait touchant, arriv
pendant je ne sais quelle guerre d'Allemagne. Le magistrat
d'une ville assige, et sur le point d'tre livre au
pillage, fait assembler toutes les mres  l'htel de ville,
et leur ordonne d'amener tous leurs enfants, depuis l'ge de
sept jusqu' douze ans, et de les revtir d'habits de deuil.
Cette touchante cohorte de jeunes citoyens, et peut-tre de
victimes, devait aller implorer l'ennemi.

Le dsespoir de ces mres, le tumulte des armes, les cris des
ennemis, tout se peignait sur tes traits, Gustave, ta jeune
imagination te montrait tout. Enfin tu te lves de table, tu
cours dans mes bras, et, me regardant avec fiert et
tendresse, tu me dis: -- Maman, j'ai sept ans; j'aurais t
aussi  l'ennemi, et je l'aurais pri pour toi. -- Gustave,
est-il une plus heureuse mre?


Gustave, tu as fait aujourd'hui une action hroque; et tu
n'as que douze ans!

Un pauvre enfant du village, en jouant prs de la rivire, a
t entran par le courant. Gustave se promenait dans les
environs; il venait d'tre malade: il tait faible, il savait
 peine nager. Il accourt, s'lance et saisit l'enfant au
moment o il reparaissait sur l'eau; mais, manquant de force
et ne voulant pas l'abandonner, il appelait du secours...
Heureusement on l'avait vu. O mon Dieu! que serais-je devenue
sans cela? On les a ramens tous deux; Gustave a eu un long
vanouissement. En ouvrant les yeux, son premier cri a t
pour l'enfant; il a pleur de joie, il l'a embrass, il lui a
donn ce qu'il avait pour le porter  sa mre: il n'y est pas
all lui-mme, il avait la pudeur de son bienfait.


Qu'elle est intressante l'amiti qui unit Gustave  Ernest!
Les belles mes seules aiment ainsi. Nous tions assis au bord
du grand tang; les deux amis taient sous un arbre, ils
lisaient ensemble Homre; leurs jeunes coeurs s'enflammaient.
Il y avait un charme inspirant dans cette scne. Ces riches
tableaux d'une imagination si forte, ces sentiments qui sont
de tous les ges et de tous les temps, et qui frappaient sur
ces coeurs si purs, les transportaient tour  tour sous le ciel
de l'Orient, et les ramenaient dans le cercle enchant de
leurs affections.


Ernest et Gustave se livrent  la botanique avec ardeur. Je
crois que, si Linn n'avait pas t sudois, ils aimeraient
moins cette tude. Qu'ils sont heureux! Qu'il est beau cet ge
potique de la vie, o l'on fait des appels de bonheur  tout
ce qui existe, et o tout vous rpond! Cependant il y a
quelque chose de passionn dans le caractre de Gustave qui
m'alarme quelquefois.


Gustave a quinze ans. Je le regardais avec la tendresse qui
devine tout, et j'ai prouv une espce de frayeur; je ne sais
sur quoi elle se fonde. Gustave, dou par le Ciel de toutes
les vertus gnreuses; Gustave, aim de tous; Gustave enfin,
qui reut en partage les biens de la nature et ceux de
l'opinion, n'avait-il pas tout ce qui promet le bonheur? Et
pourtant je sens que son me est une de celles qui ne passent
pas sur la terre sans y connatre ces grands orages qui ne
laissent trop souvent que des dbris. Quelque chose de si
tendre, de si mlancolique, semble errer autour de ses grands
yeux noirs, de ses longs cils abattus quelquefois! Il n'a plus
cette inquite mobilit de l'enfance; il a abandonn ses
chevaux, les fleurs de son herbier; il se promne souvent
seul, beaucoup avec Ossian, qu'il sait presque par coeur. Un
mlange singulier d'exaltation guerrire et d'une indolence
abandonne aux longues rveries le fait passer tour  tour
d'une vivacit extrme  une tristesse qui lui fait rpandre
des larmes.

Hier il revenait d'une de ses promenades solitaires; je l'ai
appel. -- Gustave, lui ai-je dit, tu es trop souvent seul 
prsent. -- Non, ma mre, jamais je n'ai t moins seul. -- Et
il a rougi. -- Avec qui es-tu donc, mon fils, dans tes courses
solitaires? -- Il a tir Ossian, et,
d'un air passionn, il a dit: -- Avec les hros, la nature
et... -- Et qui? mon fils. -- Il a hsit; je l'ai embrass. --
Ai-je perdu ta confiance? -- Il m'a embrass avec transport. --
Non, non! -- Puis il a ajout en baissant la voix: -- J'ai t
avec un tre idal, charmant; je ne l'ai jamais vu, et je le
vois pourtant; mon coeur bat, mes joues brlent; je l'appelle;
elle est timide et jeune comme moi, mais elle est bien
meilleure. -- Mon fils, ai-je dit avec une inflexion tendre et
grave, il ne faut pas t'abandonner ainsi  ces rves, qui
prparent  l'amour et tent la force de le combattre. Pense
combien il se passera de temps avant que tu puisses te
permettre d'aimer, de choisir une compagne; et qui sait si
jamais tu vivras pour l'amour heureux! -- Eh bien! ma mre, ne
m'avez-vous pas appris  aimer la vertu? -- J'ai souri, et j'ai
secou la tte comme pour lui dire: -- Cela n'est pas aussi
facile que tu penses! -- Oui, ma belle maman, la vertu ne
m'effraye plus depuis qu'elle a pris vos traits. Vous ralisez
pour moi l'ide de Platon, qui pensait que si la vertu se
rendait visible, on ne pourrait plus lui rsister. Il faudra
que la femme qui sera ma compagne vous ressemble, pour qu'elle
ait toute mon me. -- J'ai encore souri. -- Oh! comme je saurais
aimer! bien, bien au del de la vie! et je la forcerais 
m'aimer de mme; on ne rsiste pas  ce que j'ai l dans le
coeur; quelque chose de si passionn! -- a-t-il dit en soupirant
et frmissant; puis, aprs un moment de silence, il a ajout:
-- Un de nos hommes les plus tonnants, les plus excellents,
Swedenborg, croyait que des tres qui s'taient bien, bien
aims ici-bas se confondaient aprs leur mort et ne formaient
ensemble qu'un ange: c'est une belle ide, n'est-ce pas,
maman?


Ici finissait le journal, et vous seul pouvez imaginer ce
qu'il me fit souffrir par les terribles rapprochements que je
faisais. Ces brillantes esprances, qui venaient se briser
contre un cercueil; cette mre si aimable, qui semblait
pressentir le malheur que nous avons sous les yeux; et ce
caractre si pur, si noble, si sensible, qui a tenu toutes les
promesses de l'enfance: il n'est pas d'expression pour tout ce
que j'prouvais. Pour lui, il m'coutait avec un calme que
j'aurais cru impossible. Vingt fois je voulus m'arrter, me
repentant de n'avoir pas assez prvu ce qu'il y avait de trop
douloureux dans cet crit; il me conjurait, mais avec calme,
de continuer.

Quelquefois il semblait qu'il cherchait  se rappeler ces
scnes de son jeune ge; il cartait, en rvant, de dessus son
front ses cheveux, qui paraissaient l'embarrasser, et la
pleur de son front alors _me faisait si mal!_ Quand je lui lus
ce passage o il est parl d'Homre, il s'est soulev, il a
joint ses mains sans rien dire; une joie encore belle, malgr
ses traits fltris, tait sur son visage; il a prononc
longuement votre nom; puis il a ajout: -- Oh! comme je me
rappelle bien cela! O doux plaisirs de mon enfance! vous venez
donc encore vous asseoir sur ma tombe!

Au moment o il est parl de la botanique, que vous aimiez
tous deux, il a dit tranquillement et en soupirant: -- Les
gots charment la vie, et les passions la dtruisent.

Mais quand il en est venu au souvenir de ce jour o sa mre
l'embrassa, o il lui promit d'aimer la vertu, il pleura
amrement; il tendait les bras, comme s'il pouvait encore
l'atteindre; et, couvrant son front de ses mains, il dit d'une
voix touffe: -- Pardonne-moi, ombre chrie! ombre sacre! de
n'avoir pas assez cout ta prophtique voix; j'ai bien
souffert!


Il est bien mal; le mdecin n'espre rien; mon me dcourage
se livre  une mortelle douleur. Si vous pouviez arriver! s'il
pouvait encore voir cet Ernest qu'il aime tant! Hlas! vos
larmes ne tomberont que sur la terre qui couvrira bientt le
plus vertueux, le plus aimable des hommes.


J'ai trouv Erich avec lui aujourd'hui. Ce vieillard ne dit
rien; il ne pleure pas, il a perdu jusqu'aux larmes: il en a
beaucoup rpandu; vous savez comme il aime Gustave, dont la
jeunesse s'leva sous ses yeux. Que la douleur  cet ge-l
fait mal! Les larmes de la jeunesse sont une rose du
printemps qui s'vapore et embellit la fleur qu'elle a
visite; mais les chagrins de la vieillesse sont comme la
sombre tempte de l'automne, qui abat les feuilles et dvaste
l'arbre lui-mme. Erich, les joues sillonnes par les annes
et les souffrances, tait assis sur le lit de Gustave; ses
cheveux gris se mlaient aux rides de son front; ses mains
tremblaient; ses yeux mornes interrogeaient les traits de
Gustave; il tenait une cassette ouverte; il y avait quelques
lettres; j'en vis une pour sa soeur, une autre adresse 
Valrie; il rougit en voyant mes yeux tomber dessus: je
l'embrassai. -- Lisez-la, me dit-il; c'est la premire que je
lui cris, et c'est de ma tombe que je la date. -- Non, non,
dis-je avec la plus vive douleur, vous ne mourrez point; vous
vivrez, vous gurirez; le temps effacera les traces d'une
passion orageuse: Valrie a une soeur qui lui ressemble
beaucoup; vous l'obtiendrez, et nous serons tous heureux. -- Il
secoua tristement la tte; il me confia un paquet qui
contenait ses dernires dispositions. Il sortit le portrait de
sa mre, le porta  ses lvres, et le plaa sur son coeur: -- Il
faut qu'il y reste, dit-il.

Il me remit une croix de Malte, pour la rendre  l'ordre de
Saint-Jean, dont le prince Ferdinand est le chef. Il l'avait
regarde un moment: -- Mon pre l'a porte longtemps, me dit-il,
et,  sa mort, le roi la demanda pour moi, afin que cette
distinction restt dans la maison des Linar.


Un vieillard, un ecclsiastique dport de France, qui a
trouv un asile dans un couvent prs de cette maison, est venu
voir Gustave. Il l'avait rencontr souvent et avait lu dans
son me la douleur qui le consumait. Il lui avait parl
quelquefois, l'avait plaint sans vouloir lui arracher son
secret et l'avait entretenu aussi de sa patrie. Ainsi s'tait
form entre eux un lien cher  tous deux. Il s'approcha du lit
de Gustave, et je remarquai l'altration de ses traits en
voyant l'extrme pleur et l'oppression du malade. Gustave lui
prsenta sa main, et, de l'autre, il montra sa poitrine pour
lui indiquer qu'il ne pouvait pas lui parler; il essaya de
sourire pour le remercier. Le vieillard posa silencieusement
deux oeillets sur le lit de Gustave, en lui disant: -- Ce sont
les derniers de mon jardin; je les ai cultivs moi-mme. --
Puis il joignit ses tremblantes mains, les mit sur sa poitrine
et regarda longtemps Gustave sans parler; seulement je vis
deux larmes se dtacher lentement de ses paupires; il
semblait que la nature, qui ne veut rien perdre  cet ge, les
retenait malgr lui. Gustave avait remarqu aussi ces larmes,
car un rayon de soleil venait clairer la tte auguste du
pasteur. -- Ne vous affligez pas sur moi, lui dit Gustave 
voix basse; je crois  un bonheur plus grand que tout ce que
la terre peut donner. -- Il regarda le ciel et ajouta: -- Priez
pour moi, aptre de Jsus-Christ, vous, qui l'avez servi et ne
l'avez pas offens. -- Le vieillard lui rpondit: -- Je ne suis
qu'un pauvre pcheur.

Il prit un crucifix qu'il avait pos sur la table  ct du
lit, et le prsenta  Gustave, qui, de ses languissantes
mains, le saisit et le porta  ses lvres en inclinant la
tte; puis il le remit en levant pieusement ses yeux au ciel,
et, joignant ses mains, il dit: -- O sauveur et bienfaiteur des
hommes! il est plusieurs demeures dans la maison de ton pre,
ainsi tu l'as dit: donne-moi aussi une place,  toi, qui fus
tout amour! Ne regarde pas ma vie; regarde ce coeur qui aima
beaucoup et souffrit. -- Le saint homme s'tait mis  genoux
prs du lit de Gustave, et, absorb dans une fervente prire,
il oubliait la terre des hommes: il tait dans le ciel.

La grande cloche du couvent sonna; elle annonait que l'office
allait commencer. C'tait une grande fte; toutes les cloches
des environs se mlrent  celle-l; et deux enfants de choeur,
entrant dans la chambre, vinrent avertir le vieillard qu'on le
demandait. Il s'tait dj lev et avait pos ses vnrables
mains sur la tte de notre ami; il se retourna vers moi, qui,
muet tmoin de toute cette scne, laissais couler des larmes,
et me demanda si l'on ne songeait pas  faire administrer les
sacrements au malade. -- J'attends  tout moment notre
aumnier, qui doit venir de Venise: le jeune comte de Linar,
ajoutai-je, n'est pas catholique. -- Il n'est pas catholique?
s'cria le vieillard avec un accent douloureux, et laissant
chapper un soupir que je voyais lui tre pnible; mais je
l'ai vu  la messe, je l'ai vu prier Dieu avec ferveur? -- Nous
pensons, dis-je, que le Pre de tous les hommes peut tre
invoqu partout; et, l o nous trouvons nos semblables, nous
mlons nos prires, notre reconnaissance: la mme misricorde
n'existe-t-elle pas pour tous ceux qui ont les mmes misres?
-- Il soupira: sa religion et la bont de son me luttaient
ensemble. -- Homme excellent, qui ne voulez que bnir, dis-je,
je vois combien il en coterait  ce coeur pour nous rejeter.
Celui que vous cherchez  imiter, celui qui dit: "Venez tous 
moi, vous qui souffrez," est encore mille et mille fois
meilleur pour les hommes. -- Il regarda Gustave; Erich essuyait
son visage ple, sur lequel taient des gouttes de sueur.

Le pasteur leva ses mains au ciel et dit: -- La misricorde de
Dieu est plus grande que le sable de la mer. -- Et puis il
sortit lentement, retourna la tte, et  la porte il bnit le
malade.


A deux heures de la nuit.


Il m'a demand si je connaissais la place o il voulait tre
enterr; je n'ai pu lui rpondre que par un signe de tte
ngatif. Je souffrais horriblement, il s'en est aperu. Il a
toute sa raison. Il m'a fait approcher et m'a pri d'une voix
faible de prendre les arrangements ncessaires pour qu'il pt
tre enterr sur une colline voisine, d'o la vue porte sur la
Lombardie; elle est couverte de hauts pins. Il a lgu une
somme pour secourir toutes les mres pauvres de ce bourg, pour
les aider  lever leurs enfants. Il a voulu que chaque anne,
au jour de son enterrement, ces enfants vinssent sur sa tombe;
qu'on leur ft aimer ce lieu solitaire, o coule une fontaine
d'une eau pure. Il se plat  penser que ces innocentes
cratures aimeront cette place, o il trouvera le repos. Je
lui ai promis de remplir ses volonts.


Le mdecin de Bologne est arriv; il le trouve bien mal; il ne
croit pas qu'il puisse vivre encore quatre jours. Oh! quelle
affreuse nuit j'ai passe!

J'ai t visiter la colline, comme je le lui avais promis. Il
soufflait un vent imptueux; une nue d'oiseaux de passage
s'est abattue sur les arbres: ces oiseaux, dans leurs cris
monotones, semblaient rpter leurs adieux en commenant leur
nouvelle migration. Ils se sont levs dans les airs, ont
tourbillonn, se sont abattus encore et ont disparu. J'ai vu
une place; c'tait celle qu'il a choisie; il y a travaill: il
y avait un arbre dont les rameaux taient dpouills, mais il
vivait toujours et s'lanait vers le ciel. La bche qui avait
servi  Gustave tait appuye contre cet arbre; sur sa rude et
antique corce tait cette inscription: _Le voyageur qui
dormira  tes pieds n'aura plus besoin de ton ombre; mais tes
feuilles tomberont sur la place o il reposera, et diront au
passant que tout prit_.

Quand je suis revenu prs de Gustave, il achevait d'crire
avec beaucoup de peine quelques lignes; il me les remit. Je ne
pus les dchiffrer, il l'avait prvu, et me les dicta.

J'ai pass la nuit prs de lui: il a prononc souvent votre
nom; il vous appelait; il a aussi prononc le nom de sa soeur,
m'a donn un paquet pour elle, crit avant qu'il ft si mal.
Il m'a bien recommand de vous remettre tout ce qui tait 
votre adresse et de vous dire combien il vous aimait. Un
moment il a ferm les yeux; puis il les a rouverts, m'a tendu
les mains, et m'a dit en soupirant: -- J'ai cherch 
rassembler les traits de Valrie, je n'ai pu y russir: ils
sont si bien l (il a montr son coeur)! mais dj mon
imagination est morte, je n'ai pu avoir une ide distincte de
ses traits; je voulais prendre cong d'elle. Dites-lui combien
je l'aimai. -- Il a pris ma main; il a fix les yeux dessus et
a dit: -- Elle conduira Valrie par une route fleurie et douce;
_elle sera toujours dans la sienne_. -- Il est tomb dans une
longue rverie; puis il m'a demand  quelle heure son pre
tait expir.

Il s'est endormi. Au bout d'une heure, il m'a demand de lui
lire quelques chapitres de l'Evangile; ce que je fais tous les
matins.

Le mdecin est venu lui apporter une potion calmante; il l'a
loign doucement de la main en disant: -- Je suis assez calme
pour mourir; c'est tout ce qu'il faut. -- Il s'est retourn
vers Erich et lui a dit: -- Je vous remercie de tous vos soins;
je vous attendrai l-bas, o nous ne nous sparerons plus. Ce
bon Erich pressait, en sanglotant, les mains de Gustave contre
ses lvres, et celui-ci prenait sa tte blanchie contre son
coeur.


Le 7 dcembre.


Ce matin il m'a fait appeler; il m'a demand si je n'avais pas
de rponse de l'aumnier, et m'a dit qu'il dsirait bien le
voir arriver. -- Il sera trop tard, a-t-il ajout. -- Je
l'attends d'une minute  l'autre, dis-je. -- Je suis bien
faible, mon digne ami, a-t-il continu. -- Puis j'ai vu qu'il
voulait me parler de Valrie; il a hsit. -- Avez-vous quelque
chose  me dire? lui ai-je demand. -- Non, non, je dois
m'interdire ce sujet de conversation... Tout est rgl
d'ailleurs; tout est fini; et je suis trop heureux,
puisqu'elle sait que je meurs pour elle. Pardonnez-moi, homme
excellent et respectable! N'est-ce pas, vous m'avez pardonn?
Donnez-moi votre main, serrez la mienne: hlas! il ne me reste
plus de force pour exprimer mes sentiments!

Il avait pris des mesures pour que les vassaux de sa terre
fussent aussi heureux qu'il tait en son pouvoir de les
rendre. Cette terre, qui revient  sa soeur, est en Scanie, et
c'est celle o vous passtes ensemble une partie de votre
enfance. Il vous a nomm, ainsi que moi, pour surveiller ses
volonts. Avec quelle touchante inquitude il s'est assur si
ses dispositions taient entre mes mains! Il a absolument
voulu ouvrir encore une fois le paquet cachet, pour se
convaincre qu'il ne les avait pas oublies. Souvent il vous
appelle; il dit: -- Mon Ernest! mon Ernest! o es-tu? -- Je lui
ai lu votre lettre: calmez-vous; il sait que le devoir seul
pouvait vous retenir. D'autres fois il appelle Valrie; il
dit: -- Ma soeur! ma tendre soeur! tu me promis de m'aimer comme
un frre!

Il a voulu vous crire encore; il n'en a pas eu la force. Les
deux premires lignes sont de lui; j'ai crit le reste sous sa
dicte. Voil ces lignes: je ne vous les envoie pas, car je
vous attends.


"Mon Ernest, je viens te parler encore une fois avant de
disparatre de la terre. J'ai tenu ma parole; j'ai tenu les
promesses de l'enfance, les serments d'un ge plus mr, je
t'ai aim jusqu' la mort. Ne t'effraie pas de ce mot, la mort
elle-mme n'est qu'une illusion: c'est une nouvelle vie cache
sous la destruction. L'amiti ne meurt pas; la mienne attend
celle d'Ernest dans les demeures inbranlables du repos. O mon
Ernest! si tu avais pu fermer mes yeux, garder mon dernier
regard dans ton coeur, pour te consoler dans ces moments o tu
te diras: Je ne le reverrai plus! il me semble que ce dernier
regard t'et peint un sentiment indestructible qui doit
consoler de ce qui est passager.

Ernest, je te dois un bien grand bonheur; tu m'as sauv une
douleur horrible, celle de croire que je mourrai sans tre
connu de lui, de cet ami incomparable. Ah! les mes sublimes
ont seules des inspirations sublimes! Telle tait la tienne en
lui envoyant mes lettres, en mettant sous les regards de son
me si suprieure les combats, les douleurs, les fautes et les
regrets d'un coeur qu'il peut encore plaindre, et que sa bont
sait environner d'une indulgence paternelle. Et, elle aussi,
l'ange de ma vie, elle sait que je l'aimai d'un amour pur
comme elle. Je meurs heureux; c'est aux accents touchants des
regrets que je m'endors; j'entends ceux de ta voix; j'ose y
mler ceux de Valrie.

Adieu, mon Ernest; vis heureux. Non, ce n'est pas le bonheur
que je dsire le plus pour toi; garde ton me; c'est un si
grand bien que, dusses-tu l'acheter par de vives souffrances,
il ne serait pas assez pay.

Adieu, Ernest, ami fidle, enfant de la pit et de la vertu,
je t'attends."


La voil, cette lettre touchante, et dont vous tes digne:
elle n'a pas t dicte sans l'agiter beaucoup; elle a t
interrompue souvent; elle a t ensuite mouille de larmes.
Lorsqu'il a essay de la relire, il tait trop affaibli, mais
il a voulu la toucher, la regarder, parce qu'elle tait pour
vous.


Il n'est plus pour nous ni crainte ni espoir; la douleur seule
reste et ronge mon coeur. Le vertueux Gustave, mon fils, mon
esprance, n'est plus... il a t rejoindre ses pres, et ses
jours orageux sont ensevelis dans la froide demeure de la
destruction. Je vais accomplir le triste et dernier devoir que
j'ai  lui rendre, je vais tcher de faire vivre encore les
derniers instants de celui qui n'est plus, pour les retracer 
celui qu'il aima tant... Je m'arrte: laissez couler mes
larmes; laissez couler les vtres, pour que votre sein ne se
brise pas.


J'ai eu un violent accs de fivre; j'ai t dans mon lit,
priv pendant quelque temps de sentiment, puis tout entier 
la douleur dont je me ressens encore. Je tcherai de vous
peindre, non ce que j'ai prouv, mais ce qui me reste de
souvenir de ce terrible moment et de ce qui le concerne.

Le lendemain du jour o il vous crivit, sa poitrine et sa
tte s'embarrassrent tellement, que le mdecin craignit qu'il
ne passt pas la nuit. Nous ne le quittmes pas d'un instant.
Cependant,  cinq heures du matin, il y eut un grand mieux, il
se sentit tout  coup plus calme; l'oppression diminua; ses
mains seulement taient extraordinairement froides et
s'engourdissaient. On les lui fit mettre dans de l'eau tide;
ce sentiment parut lui faire plaisir. A six heures,  peu
prs, il demanda quel quantime du mois nous avions; je lui
dis que c'tait le huit dcembre. -- Le huit! rpta-t-il sans
rien ajouter. Puis il me demanda si je croyais que nous
aurions du soleil: le mdecin lui rpondit qu'il le croyait,
parce que le ciel avait t trs-pur pendant la nuit. -- Cela
me ferait plaisir, dit-il. Il demanda du lait d'amande. A huit
heures, il dit  Erich: -- Mon ami, regardez le temps; voyez
s'il fera beau. Erich revint et lui dit: -- Les brouillards
montent, et les montagnes se dgagent; il fera beau. -- Je
voudrais bien, dit Gustave, voir encore un beau jour sur la
terre. -- Puis, se retournant vers moi, il me dit: -- L'aumnier
ne vient pas, je mourrai sans avoir accompli les devoirs de la
religion. -- Mon ami, dis-je, votre volont vous est compte
par Celui devant qui rien ne se perd. -- Je le sais, dit-il en
joignant les mains. -- Puis il se retourna encore vers moi et
me dit: -- Je voudrais me lever; et, prvoyant que je m'y
opposerais, il continua: -- Je me sens fort bien; je voudrais
en profiter pour prier. -- En vain je lui objectai qu'il
prierait dans son lit, qu'il tait trop faible; je ne pus le
dtourner de cette ide. Il passa une robe de chambre; mais 
peine eut-il essay de se tenir sur ses jambes, qu'un vertige
l'obligea  se rasseoir en s'appuyant sur moi. Il se leva
derechef, s'agenouilla lentement, et, mettant la tte dans ses
mains et s'appuyant contre le dossier d'un fauteuil, il pria
avec ferveur. J'entendais quelques mots que la pit, le
repentir, lui faisaient prononcer avec onction; j'entendais
mon nom et celui de Valrie se confondre; il demandait notre
bonheur. Moi-mme,  genoux  ses cts, je voulais prier pour
lui; mais, trop distrait, des paroles sans suite arrivaient
sur mes lvres; je ne pensais qu' lui.

Quand il eut fini et qu'on l'eut aid  se relever, il nous
dit: -- Je suis tranquille; la paix est dans mon coeur. -- Il
sourit doucement, ne voulut point tre dshabill, et se
recoucha ainsi. Il nous pria d'avancer son lit vers la
fentre, de mettre sa tte de manire  voir l'ouest. -- C'est
l la Lombardie, me dit-il; c'est l que le soleil se couche:
je l'ai vu bien beau auprs de vous et auprs d'elle! -- Il fit
approcher son lit encore plus prs de la fentre. Le mdecin
craignit qu'il ne vnt de l'air. -- Cela ne me fera plus de
mal, dit Gustave, -- et il sourit tristement. Il nous pria de
lui mettre des coussins pour qu'il ft assis. On avait une vue
trs-tendue de cette fentre, d'o l'on embrassait une grande
partie de la chane de l'Apennin; l'aurore clatait dans
l'orient; et le soleil, dj lev en Toscane, s'avanait vers
nos montagnes. Gustave carta les rideaux, se retourna et
contempla ce magnifique spectacle. Pour moi, qui avais suivi
toutes ses ides, de noirs pressentiments, d'affreuses images
me glaaient; j'tais assis sur son lit, et ma tte tait dans
mes mains. Il leva les siennes au ciel avec un regard inspir,
et me dit: -- Laissons la douleur  celui pour qui la vie est
tout et qui n'est pas initi dans les mystres de la mort. --
Hlas! lui dis-je, l'avenir m'pouvante malgr moi, Gustave. --
Oh! que je bnis le Ciel, dit-il, de l'esprance et de la
tranquillit qui se confondent dans mon coeur et le rendent
aussi serein que le sera ce jour! Oui, dit-il, et sa figure
s'anima de la plus cleste expression, en regardant l'horizon;
oui,  mon Dieu! l'aurore rpond du soleil; ainsi le
pressentiment rpond de l'immortalit! -- Il rpandit doucement
alors les deux dernires larmes qu'il a verses sur cette
terre; il ne parla plus. Il pria qu'on lui jout le superbe
cantique de Gellert sur la rsurrection; Berthi le joua. Il
respirait pniblement; il avait presque toujours les yeux
ferms: un instant il les ouvrit quand le cantique fut fini;
il me tendit la main, fixa ses yeux du ct du couchant. Deux
ramiers privs vinrent s'asseoir sur la corniche de la
fentre; il me les fit remarquer de la main. -- Ils ne savent
pas que la mort est si prs d'eux, dit-il.

Le soleil s'tait entirement lev; je voyais que Gustave
cherchait ses rayons. Sa respiration s'embarrassait de plus en
plus; sa tte s'appesantissait; il me cherchait de la main, et
je vis qu'il ne me reconnaissait plus. Il soupira, une lgre
convulsion altra ses traits: il expira sur mon sein, une de
ses mains dans celles d'Erich...


Je reprends mon rcit interrompu; j'avais besoin de force et
de courage pour le continuer. J'ai encore devant mes yeux la
plus triste des images, telle qu'elle me frappa en rentrant
dans cette chambre d'o avait disparu l'me la plus tendre et
la plus sublime. Je reculai d'horreur en voyant ce jeune et
superbe Gustave couch dans le cercueil; je m'appuyai contre
la porte; il me semblait que je faisais un rve dont je ne
pouvais sortir. Je m'avanai pour le considrer encore, et
soulevai le mouchoir qui couvrait ses traits; la mort y avait
dj grav son uniforme repos. Je le contemplai longtemps,
mais sans attendrissement; il me semblait que ma douleur
s'arrtait devant une pense auguste plus grande que la
douleur; et, sur ce cercueil mme, je me sentais vivant
d'avenir. Mon me s'adressait  la sienne: "Tu as eu soif de
la flicit suprme, lui disais-je; tu as dtourn tes lvres
de la coupe de la vie, qui n'a pu te dsaltrer; mais tu
respires maintenant la pure flicit de ceux qui vcurent
comme toi." Sa bouche avait conserv les dernires traces de
cette douce rsignation qui tait dans son me; la mort
l'avait enlev sans le toucher de ses mains hideuses. A ct
de lui tait la table o taient rangs tous ses papiers. A
cette vue, mon coeur s'mut comme s'il tait encore vivant. Je
voyais toutes ses dispositions crites de sa main; sa montre y
tait aussi. Je me rappelai qu'il m'avait pri de la porter;
je la pris silencieusement; je la regardai, elle tait
arrte. Je sentis un frisson dsagrable, et, en me
retournant pour m'asseoir et prendre quelques forces, je
renversai un des cierges; il tomba sur la poitrine de Gustave:
je me prcipitai pour le relever, et, en voyant l'inaltrable
repos de celui qui ne pouvait plus rien sentir ici-bas, je fis
un cri. "O Gustave, me disais-je, Gustave! tu ne veux donc
plus rien prouver, rien entendre! La voix gmissante de
l'amiti passe  ct de toi et ne t'meut plus!" Je posai mes
lvres sur son front glac: "O mon fils! mon fils!..." C'est
tout ce que je pus dire. Je restai immobile; mon me disait un
long adieu  cet objet si cher de mes affections, et, lorsque
je voulus fermer le cercueil, mes yeux tombrent sur la main
de Gustave qui tait reste suspendue. Il avait  un de ses
doigts la bague dcore de ses armes, selon l'usage de notre
pays; je voulus la lui ter; puis, me rappelant que c'tait l
le dernier rejeton de cette illustre maison des Linar: "Reste,
lui dis-je, reste et descends avec lui dans la tombe." Alors
mes larmes coulrent; je replaai cette main sur la poitrine
du mort, et je fermai son cercueil!


FIN.




VARIANTES


[L'diteur donne les principales diffrences entre l'dition
de 1878 et la premire dition:]

Vertu de l'amour Vertu et de l'amour

Avec vrit, loin Avec vrit que, loin

Sage ami qui rglais Sage ami qui rglait

Et endormais et endormait

Dit comme j'ai fait Dit comment j'ai fait

Elle m'impose moins Elle m'en impose moins

On pouvait On pourrait

Agrable, et qui Agrable, qui

Les vaisseaux Ces vaisseaux

Il m'impose trop Il m'en impose trop

Sensibles, qui ont Sensibles, et qui ont

Empire que pouvaient Empire que pouvait

Redevenait plus pensive Redevenait pensive

Couraient pour lui chercher Couraient pour chercher

Il me semble qu' Il semble qu'

Serait terrible; et Serait terrible; elle

Charms du silence et de la Charms de silence et de

Ne s'est point retrouve Ne s'est point trouve

Heureusement que la voil Heureusement la voil

Emousse; ils ne Emousse; qui ne

Qu'on les reportt Qu'on les rapportt

Encore une amiti Encore une autre amiti

N'entendais dans l'loignement que le chant de quelques
N'entendais que dans l'loignement le chant de quelques

Huit jours que je t'ai crit Huit jours que je ne t'ai crit

Cette petite imperfection Cette lgre imperfection

Je vivais aussi dans Je vivais dans

Ne me pardonnerait Ne me le pardonnerait

A cette grce En a de cette grce

Elle a tant besoin Elle a besoin

Silencieusement son cigare Silencieusement sa cigare

Passions, lui dis-je Passions, lui disais-je

Je n'aurais le meilleur Je n'aurais de meilleur

Se portait  la tte Se portait  ma tte

Le sang Mon sang

Douleurs se passent Douleurs passent

Femme ge qui priait devant Femme ge, elle tait devant

Les rcompenses ou les punitions Les rcompenses ni les
punitions

S'loignant au milieu S'teignant au milieu

Bientt, me dit-elle Bientt, dit-elle

Le th habituellement Le th ordinairement

Sous le hangar Dessous le hangar

En mme temps Et en mme temps

Tantt elle appelle de grands noms, tantt elle cite Tantt
appelle de grands noms, tantt cite

Sous l'arche du Sous l'arc du

Plaisir de me chanter Plaisir de chanter

S'harmonisaient S'harmoniaient

Cette ide vous impose Cette ide vous en impose

A rejet sa tte sur le fauteuil A rejet sa tte sur son
fauteuil

Ne calment pas votre me Ne calment votre me

Durant cette journe Dans cette journe

Tombrent prs de nous Tombrent auprs de nous

Rest calme et rsign Rest, tant j'tais calme et rsign

Fleurs d'oranger Fleurs d'orange

Je l'veille doucement Je l'veille donc doucement

Les draps Ses draps

Quand, durant les nuits, il marchait les pieds nus Quand il
marchait les nuits pieds nus

Adieu, n'aime pas Adieu, me dit-il, n'aime pas

Continut de parler Continut de me parler

Elle n'avait os me dire Elle n'avait jamais os me dire

Je crus qu'il avait expir Je crus qu'il tait expir




Erreurs typographiques corriges silencieusement:

Lettre 4: =J'aurais voulu me jeter= remplac par =-- J'aurais
voulu me jeter=

Lettre 6: =grands crimes= remplac par =grands crimes.=

Lettre 9: =Il me semblait= remplac par =-- Il me semblait=

lettre 17: =et, puis= remplac par =et puis=

lettre 18: =nobles Vnitiens= remplac par =nobles vnitiens=

lettre 20: =souvenirs. Elle rentra= remplac par =souvenirs. --
Elle rentra=

Lettre 22: =oblige de vivre= remplac par =oblig de vivre=

Lettre 22: =a son despotisme= remplac par = son despotisme=

Lettre 24: =Gustave me dit-elle= remplac par =Gustave, me dit-elle=

Lettre 24: =Mais, -- vous-mme= remplac par =Mais, vous-mme=

Lettre 26: =remarquera. J'prouvais= remplac par =remarquera. --
J'prouvais=

Lettre 27: =avec moi? mais elle= remplac par =avec moi? -- mais
elle=

lettre 32: =vivent. Ils sont= remplac par =vivent; ils sont=

lettre 34: =arriva me vit= remplac par =arriva, me vit=

lettre 40: =sariva le= remplac par =sa rivale=

lettre 42: =garait ma raison.= remplac par =garait ma raison,=

lettre 42: =voix sinistre..,= remplac par =voix sinistre...=

lettre 43: =tous ces tombeaux;= remplac par =tous ces tombeaux,=

lettre 43: =donc fait?= remplac par =donc fait? --=

lettre 48: =Est-ce un rve?= remplac par =-- Est-ce un rve?=

lettre 48: =Elle dort  prsent= remplac par =-- Elle dort 
prsent=

lettre 48: =pas t Sudois= remplac par =pas t sudois=

lettre 48: =Puis, se retournant= remplac par =-- Puis, se
retournant=

lettre 48: =Puis il se retourna= remplac par =-- Puis il se
retourna=

lettre 48: =Il sourit doucement= remplac par =-- Il sourit
doucement=

lettre 48: =et il sourit tristement= remplac par =-- et il
sourit tristement=








End of the Project Gutenberg EBook of Valrie, by Mme de Krdener

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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