The Project Gutenberg EBook of Mmoires du prince de Talleyrand , Volume
I (of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Prigord

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Title: Mmoires du prince de Talleyrand , Volume I (of V)

Author: Charles-Maurice de Talleyrand Prigord

Annotator: Duc de  Broglie

Release Date: June 10, 2008 [EBook #25756]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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typographe ont t corriges.




MMOIRES

DU PRINCE

DE TALLEYRAND

PUBLIS AVEC UNE PRFACE ET DES NOTES

PAR

LE DUC DE BROGLIE

DE L'ACADMIE FRANAISE

I

PARIS
CALMANN LVY, DITEUR
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE.

1891




MMOIRES

DU

PRINCE DE TALLEYRAND


[Illustration: CH. MAURICE TALLEYRAND MINISTRE DES RELATIONS
EXTRIEURES (D'aprs Isabey).]




PRFACE


M. le prince de Talleyrand est mort le 17 mai 1838.

Quatre ans avant sa mort, le 10 janvier 1834, il avait fait un
testament dont toutes les dispositions taient relatives au partage de
sa fortune entre ses hritiers et  la distribution de souvenirs
destins  ses parents, amis ou domestiques.

Deux annes aprs le 1er octobre 1836, il ajoutait  cet acte
testamentaire la dclaration suivante, d'un caractre diffrent:

     Ceci doit tre lu  mes parents,  mes hritiers et  mes
     amis particuliers  la suite de mon testament.--Je dclare
     d'abord que je meurs dans la religion catholique,
     apostolique et romaine.

     Je ne veux pas parler ici de la part que j'ai eue dans les
     diffrents actes et travaux de l'Assemble constituante, ni
     de mes premiers voyages soit en Angleterre, soit en
     Amrique.

     Cette partie de ma vie se trouve dans les _Mmoires_, qui
     seront un jour publis. Mais je dois donner  ma famille et
     aux personnes qui ont eu de l'amiti ou mme de la
     bienveillance pour moi, quelques explications sur la
     participation que j'ai eue aux vnements qui se sont passs
     en France depuis mon retour d'Amrique.

     J'avais donn ma dmission de l'vch d'Autun, qui avait
     t accepte par le pape, par qui j'ai depuis t
     scularis. L'acte de ma scularisation est joint  mon
     testament. Je me croyais libre, et ma position me
     prescrivait de chercher ma route. Je la cherchai seul, car
     je ne voulais faire dpendre mon avenir d'aucun parti. Il
     n'y en avait aucun qui rpondt  ma manire de voir. Je
     rflchis longtemps et je m'arrtai  l'ide de servir la
     France, comme France, dans quelque situation qu'elle ft:
     dans toutes, il y avait quelque bien  faire. Aussi ne me
     fais-je aucun reproche d'avoir servi tous les rgimes depuis
     le directoire jusqu' l'poque o j'cris. En sortant des
     horreurs de la Rvolution, tout ce qui conduisait d'une
     manire quelconque  de l'ordre et de la sret tait utile
      faire; et les hommes raisonnables  cette poque ne
     pouvaient pas dsirer davantage.

     Passer de l'tat dans lequel tait la France au rgime
     royal, tait impossible. Il fallait des rgimes
     intermdiaires, il en fallait plusieurs. Il ne fallait pas
     s'attendre  trouver mme une ombre de royaut dans le
     directoire; l'esprit conventionnel devait y dominer et y
     dominait en effet, quoique adouci: mais en raison de cet
     esprit, il devait durer peu. Il prparait au consulat o
     dj la royaut se trouvait, quoique encore voile. Il y
     avait l du bien  faire, il y avait l un rapprochement,
     lointain,  la vrit, mais rel vers la monarchie.

     Le rgime imprial qui vint ensuite, sans tre une
     autocratie, y ressemblait plus qu' une monarchie vritable.
     Cela est vrai, mais  l'poque o Bonaparte ceignait le
     diadme, la guerre avec l'Angleterre tait rallume;
     d'autres guerres taient imminentes; l'esprit de faction
     dominait et le salut du pays pouvait tre gravement
     compromis, si son chef se renfermait dans l'unique fonction
     qu'admet la vraie royaut. Je servis donc Bonaparte,
     empereur, comme je l'avais servi consul: je le servis avec
     dvouement, tant que je pus croire qu'il tait lui-mme
     dvou uniquement  la France. Mais ds que je le vis
     commencer les entreprises rvolutionnaires qui l'ont perdu,
     je quittai le ministre, ce qu'il ne m'a jamais pardonn.

     En 1814, les Bourbons, avec lesquels je n'avais eu aucune
     relation depuis 1791, furent rappels. Ils le furent par
     l'unique motif que leur rgne fut jug plus favorable que ne
     l'et t celui de tout autre, au repos dont la France et
     l'Europe avaient un si grand besoin. J'ai consign dans mes
     _Mmoires_ la part principale que je pris  ce grand
     vnement et l'action assez hardie  laquelle je fus appel
     dans ces journes mmorables. Le rappel des princes de la
     maison de Bourbon ne fut point une reconnaissance d'un droit
     prexistant. S'ils l'interprtrent ainsi, ce ne fut ni par
     mon conseil ni avec mon assentiment; car voici la doctrine
     que je me suis faite sur cette matire.

     Les monarques ne sont monarques qu'en vertu d'actes qui les
     constituent chefs des socits civiles. Ces actes, il est
     vrai, sont irrvocables pour chaque monarque et sa postrit
     tant que le monarque qui rgne reste dans les limites de sa
     comptence vritable; mais si le monarque qui rgne se fait
     ou tente de se faire plus que monarque, il perd tout droit 
     un titre que ses propres actes ont rendu ou rendraient
     mensonger. Telle tant ma doctrine, je n'ai jamais eu besoin
     de la renier pour accepter, sous les divers gouvernements,
     les fonctions que j'ai remplies.

     Parvenu  ma quatre-vingt-deuxime anne, rappelant  ma
     pense les actes si nombreux de ma vie politique, qui a t
     longue, et les pesant au poids du sanctuaire, je trouve en
     rsultat:

     Que de tous les gouvernements que j'ai servis, il n'y en a
     aucun de qui j'aie reu plus que je ne lui ai donn;

     Que je n'en ai abandonn aucun avant qu'il se ft abandonn
     lui-mme;

     Que je n'ai mis les intrts d'aucun parti, ni les miens
     propres, ni ceux des miens en balance avec les _vrais_
     intrts de la France, qui d'ailleurs ne sont, dans mon
     opinion, jamais en opposition avec les _vrais_ intrts de
     l'Europe.

     Ce jugement que je porte de moi-mme sera confirm, je
     l'espre, par les hommes impartiaux; et dt cette justice
     m'tre refuse, quand je ne serai plus, sentir qu'elle m'est
     due suffira pour assurer le calme de mes derniers jours.

     Ma volont est, je la consigne ici, donnant  cette
     consignation la mme force que si elle tait dans mon
     testament ma volont est, dis-je, que les crits que je
     laisse pour paratre aprs moi ne soient publis que lorsque
     les trente annes qui suivront le jour de mon dcs seront
     entirement rvolues, afin que toutes les personnes dont
     j'ai d parler, ayant cess de vivre, aucune d'elles ne
     puisse avoir  souffrir de ce que la vrit a d me forcer
     de dire  son dsavantage, car je n'ai rien crit avec
     l'intention de nuire d'une manire quelconque  qui que ce
     puisse tre. Ainsi, mme trente ans aprs moi, mes
     _Mmoires_ ne devront-ils paratre que dans le cas o ceux
     de mes hritiers  qui je les laisse, jugeront qu'ils
     peuvent tre publis sans aucun inconvnient.

     Je recommande aussi au dpositaire de mes papiers de ne
     ngliger aucune des prcautions ncessaires, ou du moins
     propres  prvenir, ou  rendre vaines, toutes entreprises
     furtives dont ils pourraient tre l'objet.

     De plus, comme le temps o nous vivons est inond de faux
     Mmoires, fabriqus les uns par des hommes famliques ou
     cupides, les autres par des hommes pervers et lches qui,
     pour exercer, sans risques, des vengeances de partis, osent
     fltrir, autant qu'il dpend d'eux, la mmoire de quelques
     morts clbres sous le nom desquels ils rpandent les
     mensonges les plus grossiers et les calomnies les plus
     absurdes, je charge expressment les dpositaires de mes
     manuscrits de dsavouer publiquement, premptoirement et
     sans retard, comme d'avance je dsavoue, tout crit
     quelconque qui viendrait  tre publi sous mon nom avant
     l'expiration des trente annes spcifies ci-dessus.

     Quant aux dbris d'une immense collection de papiers fort
     peu curieux que j'ai eu la duperie d'acheter en Allemagne et
     en Italie et dont j'ai inutilement tent de me dfaire en
     les offrant  des amateurs ou  des archivistes qui
     recueillent ce genre de vieilleries, je les donne en toute
     proprit aux personnes  qui j'en ai prt une partie,
     comme  celles qui croyant prendre quelque chose m'en ont
     beaucoup drob; elles peuvent en disposer comme elles le
     voudront.

     Valenay, 1er octobre 1836.

     _Sign_: Le prince DE TALLEYRAND.

Cette pice importante contient, comme on le voit, deux ordres de
considrations trs distinctes:

C'est d'abord une profession de principe que M. de Talleyrand ne
soumet qu'au jugement de sa conscience et de la postrit, qui
n'appelle par consquent aucun commentaire.

Viennent ensuite des prescriptions relatives  la garde et  la
publication de ses papiers.

C'est de celles-l seulement et de la suite qui a d y tre donne,
que les diteurs de ces _Mmoires_ doivent rendre compte au public.

Ces prescriptions ont t renouveles et compltes dans un codicille
joint au testament et  l'acte de 1836, le 17 mars 1838, et ainsi
conu:

     Je soussign dclare que madame la duchesse de Dino, en sa
     qualit de ma lgataire universelle, doit seule recueillir
     tous mes papiers et crits _sans exception_, pour en faire
     l'usage que je lui ai prescrit et qu'elle connat et ne
     donner aucune publicit aux crits que je laisserai que
     lorsqu'au moins les trente annes qui suivront mon dcs
     seront entirement rvolues; nanmoins M. de Bacourt,
     ministre du roi  Bade, auquel je donne et lgue un diamant
     de cinquante mille francs, que je le prie d'accepter comme
     un gage de mon estime et de mon amiti pour lui, voudra bien
     au dfaut de madame la duchesse de Dino, et dans ce cas
     seulement o elle viendrait  me prdcder, se charger de
     tous les papiers indits que j'ai laisss, en Angleterre.

Madame la duchesse de Dino, appele bientt aprs  prendre le titre
et le nom de duchesse de Talleyrand et de Sagan, est dcde le 29
septembre 1862, six ans avant la date fixe par M. de Talleyrand pour
que la publication de ses papiers pt tre permise  ses hritiers.

Madame la duchesse de Talleyrand n'en avait pas moins pris possession
complte de tous les papiers de son oncle, ainsi que le fait voir son
testament fait  Sagan le 19 septembre 1862 et qui porte dans son
paragraphe 17 la disposition suivante:

     Les papiers de feu mon oncle, le prince de Talleyrand, qui
     m'ont t remis conformment  son testament, se trouvent en
     grande partie  la garde de M. Adolphe de Bacourt; une
     partie d'entre eux pourvus des indications ncessaires, se
     trouvent dans ma succession. J'ordonne par ces prsentes que
     cette dernire partie soit remise galement bientt aprs
     mon dcs  M. de Bacourt qui les recevra sous les mmes
     conditions fixes par feu mon oncle, sous lesquelles je les
     ai reus moi-mme  cette poque.

M. de Bacourt, mort le 28 avril 1865, n'a pas survcu longtemps 
madame la duchesse de Talleyrand; mais du vivant mme de la duchesse,
il avait t, comme on le vient de voir, associ par elle  la garde
et au travail de classement dont l'illustre homme d'tat l'avait
charge. Il avait reu d'elle la commission de rassembler tous les
papiers qui lui taient lgus, tant ceux qui taient rests en
Angleterre, que ceux qui pouvaient se trouver encore en France.

Rest seul en possession pendant trois ans de cet ensemble de
documents, M. de Bacourt s'est appliqu avec un soin infatigable  en
achever la revision, et  prparer la publication des _Mmoires_ qui
en formaient la partie principale. Dans cette vue, il avait rdig de
nombreuses notes complmentaires ou explicatives, portant sur les
points les plus importants de la vie du prince et sur ceux de ses
actes qui avaient donn le plus frquemment lieu  la controverse.
Enfin il n'avait rien nglig pour grossir le prcieux dpt qui lui
tait confi, par l'acquisition de beaucoup de pices indites, soit
manes de M. de Talleyrand lui-mme, soit adresses  lui par divers
personnages, soit de nature  intresser sa mmoire.

C'est assurment dans le dessein que cette tche  laquelle il s'tait
vou avec un dvouement religieux ft continue aprs lui avec
l'esprit qu'il y avait port lui-mme, qu'il a cru devoir prendre dans
son testament un ensemble de dispositions dont le texte doit tre
littralement rapport:

     Par suite des dispositions prises dans les deux testaments
     que je viens de citer (_ceux du prince et de la duchesse de
     Talleyrand_), je me trouve dans la ncessit de pourvoir aux
     consquences qui pourraient rsulter, si je mourais avant
     d'avoir accompli le devoir qui m'est impos  l'gard des
     papiers laisss par M. le prince de Talleyrand, lesquels
     sont tous en ma possession.

     J'ai pens que le meilleur moyen tait de choisir, selon la
     coutume adopte en Angleterre, ce qu'on y nomme des
     _Trustees_, ou personnes de confiance, qui, dans le cas de
     ma mort, seront charges: 1 de me remplacer comme gardiens
     desdits papiers, et 2 de pourvoir au temps fix par moi 
     la publication de ceux de ces papiers qui sont destins 
     tre publis. Je dsigne donc  cet effet M. Chtelain,
     ancien notaire, demeurant  Paris, n 17, rue
     d'Anjou-Saint-Honor, et M. Paul Andral, avocat  la cour
     impriale de Paris, y demeurant, n 101, rue Saint-Lazare,
     qui tous les deux ont bien voulu accepter la mission que je
     leur confie. J'entends et j'ordonne, qu'aussitt aprs ma
     mort, ces deux messieurs soient prvenus du lieu o ces
     papiers sont dposs, et qu'ils y sont  leur disposition,
     en leur facilitant les moyens d'en prendre possession avec
     toutes les mesures de sret ncessaires...

     J'impose comme condition expresse  MM. Chtelain et Andral
     qu'aucune publication tire de ces papiers ne pourra tre
     faite, en aucun cas, avant l'anne mil huit cent
     quatre-vingt-huit, ajoutant ainsi un terme de vingt annes 
     celui de trente ans fix par M. le prince de Talleyrand.

M. de Bacourt, en ajoutant comme on vient de le voir, un nouveau dlai
de vingt ans  celui de trente fix par M. de Talleyrand, usait d'une
facult rserve par le prince lui-mme  ses hritiers. Ceux qui
recevaient  leur tour le legs de M. de Bacourt n'avaient aucun droit
de s'y soustraire.

Avant que ce dlai ft expir, l'un d'entre eux, M. Chtelain, avait
cess de vivre, et dut tre remplac par son fils; et quand le terme
fix est chu, son associ, M. Andral, tait dj atteint du mal qui
l'a enlev l'anne suivante  l'affection de ses amis.

Ce n'est donc qu'au commencement de l'anne courante que j'ai t
inform de la marque de confiance que cet ami  jamais regrettable
m'avait donn, en me substituant  lui dans l'accomplissement de la
tche que lui avaient impose les dernires volonts de M. de Bacourt,
et que sa maladie l'avait empch de remplir. Rien ne m'y avait
prpar, et aucune communication de sa part ne me l'avait laiss
pressentir. J'avais compris, et je partageais l'impatience
qu'prouvait depuis longtemps le public de prendre connaissance d'une
oeuvre d'une haute valeur, objet d'une lgitime curiosit. Mais quel
que ft notre dsir,  M. Chtelain et  moi, de satisfaire ce voeu,
encore fallait-il prendre le temps ncessaire pour ne ngliger aucun
des soins rclams par une publication de cette importance.

On a pu remarquer avec quelle insistance tant madame la duchesse de
Talleyrand que M. de Bacourt se sont attachs, dans leur testament, 
constater qu'ils taient en pleine possession de tous les papiers du
prince _sans exception_, et que rien n'avait pu ni leur tre
soustrait, ni leur chapper. La crainte de voir pendant les longues
annes de silence qui leur taient imposes, le nom de M. de
Talleyrand plac en tte de Mmoires supposs et de documents
apocryphes ou dnaturs (procd trs souvent usit  l'gard des
hommes clbres), s'tait videmment prsente  leur esprit. C'est
contre tout abus et toute falsification de ce genre qu'ils tenaient 
protester d'avance, fidles en cela  la pense qui avait dict  M.
de Talleyrand lui-mme la recommandation faite  ses hritiers dans
l'acte de 1836 de prserver sa mmoire de toute publication _furtive_.

Cette prcaution, en soi trs naturelle, tait d'ailleurs
particulirement justifie par la connaissance d'un fait trs grave,
dont les consquences avaient, avant la mort mme de M. de Talleyrand,
caus tant  lui qu' sa famille une juste proccupation.

Un secrtaire admis dans sa confidence pendant les annes o, soit
comme ministre, soit comme ambassadeur, il avait t charg des plus
graves intrts de l'tat, avait d tre loign aprs vingt ans de ce
service intime, pour des motifs assurment graves; et, bien qu'on
n'et pas nglig la prcaution d'exiger de lui la remise de toutes
les pices qui pouvaient tre entre ses mains, on ne tarda pas 
apprendre que non seulement cette restitution avait t loin d'tre
complte, mais que le secrtaire conduit se vantait lui-mme d'avoir
conserv plus d'une pice importante dont il menaait de faire usage
sans la permission de son ancien protecteur et dans l'intention de lui
nuire.

Ce qui rendait la conduite de cet agent infidle aussi dangereuse que
rprhensible, c'est que pendant ces annes de commerce familier avec
M. de Talleyrand, il avait acquis l'art de contrefaire son criture,
de manire  tromper ceux qui devaient le mieux la connatre, et on
sut bientt qu'il mettait  profit ce triste talent pour faire
circuler, comme mans de M. de Talleyrand, des crits supposs ou
falsifis, de nature  porter le trouble dans ses relations de famille
ou d'amiti, et  accrditer contre lui les plus fcheuses
imputations.

Un hasard a permis  M. de Bacourt de se procurer les preuves
matrielles et irrcusables de cette fraude, et de les laisser dans un
dossier spcial de ses papiers, o elles se trouvent encore. En regard
de lettres originales de M. de Talleyrand, il a pu placer des
fac-simils, trouvs dans la succession du copiste, si semblables 
leurs modles qu'on ne pourrait les en distinguer si des phrases
interpoles dans une intention videmment malfaisante ne trahissaient
l'imposture.

On peut donc concevoir l'inquitude que durent prouver les excuteurs
des dernires volonts de M. de Talleyrand, lorsque trois jours aprs
sa mort, le 20 mai 1838, le journal anglais le _Times_ publiait la
nouvelle suivante:

     Quant aux Mmoires politiques de M. de Talleyrand, on sait
     qu'ils ne doivent voir le jour que trente ans aprs sa mort,
     mais son secrtaire, M. Perrey, s'tant empar d'une grande
     partie du manuscrit, on croit qu' moins de grands
     sacrifices pcuniaires, les intentions du dfunt ne pourront
     en grande partie se raliser. Parmi les papiers dont on sait
     que M. Perrey s'est empar, il y a des portraits satiriques
     de plus de cent de nos contemporains.

Ajoutons qu'au nombre de ces contemporains, le _Times_ faisait figurer
tous les amis personnels de M. de Talleyrand et de sa famille.

Il est vrai que huit jours plus tard, le 28 mai, M. Perrey lui-mme
(c'tait le _Times_ qui l'avait nomm), dans une lettre adresse  ce
journal, dmentait cette allgation et se disait prt  poursuivre
devant les tribunaux quiconque s'autoriserait de son nom pour donner
quelque apparence d'authenticit  des crits de M. de Talleyrand.
Mais quelle valeur avait ce dmenti, qu'on ne pouvait se dispenser de
donner  moins de se dclarer coupable d'une improbit criminelle, et
quel fondement avait l'allgation du _Times_? M. Perrey avait-il
essay sur quelques fragments dtourns des _Mmoires_ ou sur quelques
notes prpares pour leur rdaction, ce procd de reproduction
amplifie et dnature dont on le savait coutumier? Si quelque essai
de ce genre avait t fait par lui, en avait-il fait disparatre la
trace, et ne risquait-on pas de le voir livr au public par quelque
intermdiaire  qui il en aurait fait cession  titre gratuit ou
onreux?

Nulle prcaution ne parut superflue  madame la duchesse de
Talleyrand et  M. de Bacourt contre une ventualit qui leur
paraissait  craindre; et pour aller au-devant de toute contestation
ou confusion possible, M. de Bacourt prit le parti de transcrire
lui-mme de sa propre main le texte des _Mmoires_ tel qu'il le tenait
de M. de Talleyrand avec les notes et pices qui devaient y tre
jointes.

Cette copie se trouve mentionne dans l'inventaire des papiers de M.
de Bacourt joint  son testament en ces termes:

     Quatre volumes, relis en peau, qui sont la seule copie
     authentique et complte des _Mmoires_ du prince de
     Talleyrand, faite par M. de Bacourt d'aprs les manuscrits,
     les dictes et les copies dont M. de Talleyrand lui avait
     indiqu l'emploi.

De plus, le premier de ces quatre volumes porte  la suite du dernier
feuillet l'attestation suivante:

     Je soussigne, excutrice testamentaire de feu mon oncle
     Charles-Maurice prince de Talleyrand-Prigord, dclare et
     certifie que le prsent volume _in-folio_ contenant cinq
     cent une pages manuscrites renferme la seule copie
     originale, complte et fidle des cinq premires parties de
     ses _Mmoires_ et d'un morceau sur le duc de Choiseul
     laisss par le prince de Talleyrand-Prigord.

     Sagan, 20 mai 1858.

     DOROTHE   DE   COURLANDE,

     Duchesse de Talleyrand et de Sagan.

Une attestation, exactement pareille et portant la mme signature,
termine le dernier feuillet du second volume.

A la fin du troisime, c'est M. de Bacourt survivant seul qui
s'exprime ainsi:

     Je soussign, excuteur testamentaire de feu M. le prince
     Charles-Maurice de Talleyrand-Prigord et de madame la
     duchesse de Talleyrand et de Sagan, princesse de Courlande,
     dclare et certifie que le prsent volume _in-folio_ de cinq
     cent six pages manuscrites renferme la seule copie originale
     authentique et complte de la huitime, neuvime et dixime
     partie des _Mmoires_ laisss par le prince Charles-Maurice
     de Talleyrand-Prigord.

     Bade, 20 janvier 1863.

     AD. DE   BACOURT.

Aucune attestation ne se trouve  la fin du quatrime volume, par la
raison que la dernire partie de ce volume devait tre compose de
pices jointes dont la transcription complte n'tait pas acheve
quand M. de Bacourt a t surpris par la mort.

C'est sur ce texte prpar pour l'impression par les personnes mmes
que M. de Talleyrand en avait charges et d'aprs les instructions
qu'elles tenaient de lui, qu'est faite la publication prsente. On ne
s'y est permis ni retranchement ni modification d'aucun genre.
Quelques-unes des notes seulement que M. de Bacourt avait prpares
ont t supprimes comme ayant perdu de leur intrt. En revanche,
d'autres en grand nombre ont t ajoutes contenant soit des
renseignements biographiques sur les personnes dont le nom figure dans
les _Mmoires_, soit des claircissements sur des faits qui y sont
mentionns, et dont le lecteur d'aujourd'hui pourrait n'avoir pas
gard un souvenir assez prcis.

Quant  l'crit relatif au ministre du duc de Choiseul dont il est
fait mention dans l'attestation de madame la duchesse de Talleyrand,
M. de Bacourt avait cru devoir le faire figurer en tte de la premire
partie des _Mmoires_, bien qu'il n'y soit pas naturellement compris,
et qu'il n'ait pas t compos  la mme date. Il a paru plus
convenable de placer cet crit dtach  la fin du dernier volume, o
pourront tre mis galement quelques autres crits de M. de
Talleyrand, soit indits, soit oublis, et pouvant encore tre lus
avec intrt.


II


Les douze parties dont les _Mmoires_ se composent sont loin, comme on
le verra, de former un tout complet et suivi. On peut les diviser en
deux fractions trs distinctes: La premire s'tend depuis l'entre de
M. de Talleyrand dans le monde jusqu'en 1815,  la fin du ministre
qu'il a occup sous le rgne de Louis XVIII. Des indices trs clairs
ne laissent pas douter que cette portion des _Mmoires_ a t rdige
pendant le cours de la Restauration. La seconde commence aprs la
rvolution de 1830 avec l'ambassade de M. de Talleyrand  Londres, et
contient le rcit de cette mission. Elle a d tre compose pendant la
retraite qui a suivi sa dmission donne en 1834.

Une interruption de quatorze annes, ainsi que la brivet avec
laquelle le rcit passe sur certaines parties de l'existence politique
de M. de Talleyrand (entre autres son rle  l'Assemble
constituante), atteste assez qu'il n'avait nullement l'intention de
prsenter dans ses _Mmoires_ un tableau complet de sa vie entire.
Lui-mme nous avertit, dans une note mise en tte de la premire
partie, que c'est par une expression impropre et faute d'en pouvoir
trouver une plus exacte, qu'il donne  ses souvenirs le nom de
_Mmoires_. Ce qu'on y trouve le moins en effet c'est ce qu'on cherche
le plus habituellement dans des mmoires: des rvlations sur les
incidents peu connus de la vie de l'crivain ou ses impressions
personnelles au sujet des vnements dont il a t le tmoin. A part
quelques pages consacres  sa premire enfance et  sa jeunesse, le
rcit de M. de Talleyrand est plus que sobre sur sa vie prive, et
celle des personnes qu'il a connues y tient encore moins de place. Ses
jugements sur la socit au milieu de laquelle il a vcu sont pleins
de finesse et de got; mais le lecteur qui viendrait y chercher des
anecdotes, des indiscrtions, des confidences, et ne serait pas mme
fch d'y rencontrer au besoin un peu de scandale, serait compltement
du. Le ton habituellement grave de la narration ne se prtait  rien
qui pt satisfaire une curiosit de cette nature.

M. de Talleyrand ne parat pas non plus avoir eu le dessein de
rpondre par voie d'explication ou d'apologie aux diverses
accusations dont il a t l'objet. Sauf la part que quelques crivains
lui ont prte dans l'attentat qui a mis fin aux jours du duc
d'Enghien, et dont il se dfend avec indignation dans une note
spciale, sur tous les autres griefs il garde un silence qui ne parat
pas seulement du ddain: c'est plutt une sorte de parti pris de ne
pas occuper ses lecteurs  venir de ce qui ne touche que lui seul, et
de rserver toute leur attention pour les grands intrts politiques
et nationaux dont il a tenu plusieurs fois le sort entre ses mains, et
dont la France et la postrit ont le droit de lui demander compte.

Si telle a t sa pense (comme tout porte  le croire), s'il n'a
rellement song  faire ni satire, ni plaidoyer, ni confession
d'aucune espce, mais seulement  se rendre le tmoignage que la
fortune de la France n'avait pas souffert d'avoir plac en lui sa
confiance, il ne pouvait trouver de meilleure manire pour carter de
sa mmoire les accusations qui, ne l'ayant pas pargn pendant sa vie,
ne devaient assurment pas faire silence sur sa tombe. Il y a dans la
vie prive de M. de Talleyrand, des erreurs et des torts qu'on n'a pas
le droit de justifier, puisqu'il en est qui ont t de sa part,  sa
dernire heure, le sujet d'une rtractation solennelle. Son rle dans
la politique intrieure pendant les diverses phases des rvolutions
auxquelles il a t ml, donnera toujours lieu  des apprciations
diffrentes; et comme il n'a appartenu  aucun des partis qui
divisent encore la France, il n'en est aucun qui ne se croie le droit
de juger certains de ses actes avec svrit. Mais quand il a eu, soit
comme ministre, soit comme ambassadeur,  dfendre en face de
l'tranger (ennemi, rival ou alli) la cause de la grandeur et de
l'indpendance nationales, il serait difficile de contester et on ne
trouvera pas qu'il exagre l'importance des services qu'il a rendus.

Pour lui faire  cet gard justice tout entire, il ne faut pas
s'arrter au rcit qu'il fait de l'action qu'il a pu exercer comme
ministre, soit du directoire, soit du premier empire. Lui-mme passe
assez rapidement sur ces premires phases de son existence
ministrielle, et quelle que soit la grandeur des vnements qui se
succdent dans cette priode, s'il en trace souvent le tableau avec
l'art d'un historien consomm, c'est en tmoin qu'il parle plutt
qu'en acteur. Il tient  laisser entendre que, de quelque fonction
minente qu'il ft alors revtu, son pouvoir tait nominal. Il n'tait
que l'excuteur de dcisions qu'il avait le plus souvent combattues.
Ne pouvant ni se faire comprendre de l'incapacit des parvenus de la
Rvolution, ni se faire couter d'un matre imprieux qui ne prenait
conseil que de son gnie ou de ses passions, toute son habilet
s'employait, aprs avoir donn des conseils qui n'taient pas suivis,
 rparer des fautes qu'il n'aurait pas commises. C'est au congrs de
Vienne, aprs la Restauration,  l'ambassade de Londres, aprs 1830,
que pleinement investi de la confiance des souverains qu'il
reprsente, il se montre en pleine libert d'agir.

Dans ces deux circonstances, les plus clatantes de sa longue
carrire, et qui tiennent naturellement la plus grande place dans les
volumes qu'on va lire, Talleyrand fait jouer  la diplomatie un rle
qui ne lui tait peut-tre jamais chu dans l'histoire, et fait
prendre  l'action personnelle d'un ambassadeur une importance  peu
prs sans exemple. D'ordinaire, les diplomates les plus renomms ne
sont que les heureux interprtes d'une pense qui n'est pas la leur,
et les habiles excuteurs de desseins qui leur viennent de plus haut.
Qu'et t le Pre Joseph sans Richelieu? Leur crdit, d'ailleurs,
tient moins  leur mrite propre qu' l'usage qu'ils savent faire de
la crainte ou de la confiance qu'inspirent les gouvernements qu'ils
reprsentent. Qu'auraient pu faire les grands ngociateurs de la paix
de Westphalie ou des Pyrnes, sans les victoires de Cond et de
Turenne? Aucun appui de ce genre n'est venu en aide  Talleyrand dans
les deux occasions o tous les intrts de notre patrie lui ont t
remis. Dans l'une comme dans l'autre, il a d puiser toute sa force en
lui-mme.

A Vienne, il parat devant quatre puissances victorieuses, unies et
encore en armes; il parle au nom d'une royaut rtablie aprs
vingt-cinq ans de troubles, sur un sol tremblant, et encore couvert de
troupes trangres, ne disposant elle-mme que d'une arme dcime
qui n'est mme pas fidle. Avant que le congrs ait fait toute son
oeuvre, la triste aventure des Cent-jours le rduit au rle presque
drisoire d'ambassadeur d'un prince exil. A Londres, il est l'organe
d'un pouvoir naissant, sorti d'une rvolution, tenu par l mme en
mfiance par toutes les monarchies d'Europe, et menac  tout moment
(on le croit du moins) d'tre rpudi et renvers par la force
populaire qui l'a cr. Il y a des jours o la voix de l'ambassadeur
apportant des assurances pacifiques dans les confrences est couverte
par les chos venus de Paris, qui retentissent des clameurs
belliqueuses de la multitude et des grondements de l'meute.

On ne peut contester cependant (et s'il existait quelque doute  cet
gard, la lecture des _Mmoires_ suffirait  le dissiper) que M. de
Talleyrand n'a pas cess un seul jour, pas plus  Vienne qu' Londres,
d'tre l'me des congrs et des confrences et le vritable
inspirateur des rsolutions de l'Europe assemble, dont en fin de
compte, et tant donnes les difficults des circonstances, la France
n'a pas eu  souffrir. Il est plus facile de constater que de dfinir
l'art souverain qui lui permit de suppler par les ressources propres
de son habilet et de son intelligence, au soutien qui,  tout moment,
lui faisait dfaut du dehors. Dans la vie publique comme dans les
rapports privs, l'ascendant qu'un homme sait prendre sur ceux qui
l'approchent et traitent avec lui, tient  un don naturel dont aucun
genre de supriorit ne rendra jamais suffisamment compte. Les succs
inattendus qu'il obtint s'expliquent pourtant en grande partie (_les
Mmoires_ nous le font connatre) par la rare justesse de coup d'oeil
qui lui faisait apercevoir du premier coup, et avant toute preuve,
les ressources qu'on pouvait encore tirer d'une situation que tout
autre aurait trouv dsespre.

Ainsi en 1814, entr dans le snat europen, dnu de tout moyen de se
faire craindre, il sait discerner tout de suite que, mme au lendemain
d'une victoire, la force matrielle n'est pas tout, et que le cours
des vnements qui paraissent lui tre le plus dfavorables a pourtant
mis  son service une force morale dont le ressort, habilement mnag,
peut lui tenir lieu des armes d'une autre nature qui lui manquent.
Cette puissance morale, suprieure mme  celle que les cours allies
contre nous doivent au nombre de leurs soldats, il va tout droit la
chercher, et il la trouve dans le principe hautement proclam de la
lgitimit monarchique. On lira le texte des instructions qu'il
apporte au congrs, et qu'il s'est donnes  lui-mme, puisqu'il est 
la fois ministre et ambassadeur; c'est un plan gnral de restauration
du principe de la lgitimit sur toute la surface de l'Europe; et par
suite, la restitution  tous les souverains dpossds de tous les
domaines de leurs aeux. Le projet est dvelopp systmatiquement,
article par article, et tat par tat, sans rserve, sans restriction,
sans embarras; je dirais volontiers, sans respect humain, sans que
Talleyrand paraisse se douter un moment que cette foi monarchique,
rige  la hauteur d'un dogme, pourra causer quelque surprise dans la
bouche d'un ancien ministre de la rpublique et de l'empire.

A ceux qui lui auraient exprim cet tonnement, je gage qu'il tait
prt  rpondre avec son sang-froid habituel que cette contradiction
de sa part tait un hommage de plus rendu par l'exprience  la
ncessit. Mais la vrit est qu'aprs vingt ans de luttes qui, en
baignant de sang le sol de l'Europe, avaient mutil, lacr, remani
tous les territoires en mille sens diffrents, une extrme lassitude,
un profond dgot de l'effet des conqutes et des rvolutions
s'taient empars de l'esprit public. La succession rapide des
rpubliques improvises par le directoire, et des royauts cres par
une fantaisie impriale, le passage de ces fantmes clos un jour et
vanouis le lendemain, avaient fatigu autant qu'bloui les regards
des populations. Peuples et princes demandaient grce, aussi las,
ceux-ci, de passer de mains en mains et d'un matre  un autre, que
ceux-l d'tre tour  tour couronns et dtrns, suivant la fortune
du jour. On rclamait de toutes parts un principe quelconque de droit
public qui, en rglant la transmission rgulire du pouvoir, raffermt
les bases de tous les tats branls par tant de secousses. Ce fut le
mrite de Talleyrand de comprendre le caractre imprieux de ce
sentiment gnral et le moyen d'influence que le reprsentant de
Louis XVIII en pouvait tirer. La royaut franaise rtablie dans ses
anciennes limites, dpouille seulement des annexes qui n'taient dues
qu' des succs passagers, semblait la premire et la plus noble
application d'un principe rparateur. En faisant de Louis XVIII
l'interprte du voeu commun et une protestation vivante contre la
brutalit d'un rgime d'usurpation et de violence, il lui assignait
parmi ses confrres en royaut une place  la fois originale et
dominante. Restaur par des faits de guerre auquel il n'avait pas
concouru, le roi de France n'tait que l'oblig et le protg de ceux
qui lui avaient ouvert les portes de sa patrie. Rtabli en vertu d'un
droit qui ne dpendait pas de la force, il redevenait leur gal, et vu
l'antiquit de sa race, en certaine mesure mme, leur suprieur. Ce
que la crainte de ses armes ne pouvait imposer, le respect d'un
principe pouvait l'obtenir, et en contenant l'ambition des vainqueurs
de Napolon les empcher d'imiter son exemple et de s'approprier,
comme lui, au gr de leurs convenances et de leurs convoitises, les
territoires occups par leurs armes.

On a dit, je le sais, que c'tait l un ordre de considrations
empreint d'une loyaut chevaleresque dont l'expression un peu exalte
ne pouvait pas de la part de Talleyrand tre bien sincre ni mme tout
 fait srieuse. On a fait entendre, qu'au lieu de poursuivre ainsi de
Dresde  Naples et par toute l'Europe la restauration des pouvoirs
lgitimes, il aurait obtenu avec moins de peine, de plus solides et de
plus substantiels avantages. En laissant, par exemple, la Prusse et la
Russie s'tendre  leur aise dans le nord, aux dpens de leur
voisinage, on aurait pu, pense-t-on, loigner la frontire allemande
de la ntre, prvenir ainsi les conflits de l'avenir, et nous faire
une meilleure, part dans le nouvel quilibre de l'Europe. Ce jugement,
qui prtend tre essentiellement utilitaire et pratique, m'a toujours
paru reposer sur une apprciation des faits troite et superficielle.
Je doute qu'on puisse le maintenir en face du spectacle que nous
prsente le rcit de l'entre de M. de Talleyrand dans le congrs de
Vienne. Rien de plus dramatique que ce premier entretien, o les
puissances encore coalises lui dclarent avec une froideur arrogante
leur dessein de se maintenir, mme aprs la paix conclue, dans une
intimit troite et impntrable, entendant former une petite
assemble dans la grande, o le sort de l'Europe et t dcid dans
des dlibrations  huis clos, que la France n'aurait eu qu'
enregistrer. C'tait la prtention avoue de tenir la France en
quarantaine, comme n'tant pas suffisamment purge du venin
rvolutionnaire. Quand Talleyrand n'aurait fait autre chose que rompre
ce cordon sanitaire, en se montrant anim d'un sentiment monarchique
plus puritain que ceux qui le tenaient en suspicion; quand cette
manoeuvre inattendue n'aurait eu d'autre rsultat que de faire dire 
l'un des interlocuteurs, avec une surprise qui cachait mal sa
dception: En vrit, Talleyrand nous parle comme un ministre de
Louis XIV! ceux qui ont le souci, mme dans le pass, de la dignit
nationale devraient encore lui en savoir gr. Mais il s'agissait au
fond de toute autre chose que de dignit et mme d'honneur. C'tait
(l'vnement allait trop tt le prouver) l'existence mme de la France
et le maintien de son unit qui taient toujours en jeu. Car  quel
autre titre, aprs tout, que celui de son droit hrditaire, Louis
XVIII avait-il obtenu la restitution complte du territoire possd
par ses pres? Laisser violer ailleurs, sans protestation, aux dpens
du faible, le principe d'hrdit, aprs en avoir bnfici soi-mme,
c'et t une inconsquence, et mme une sorte d'ingratitude morale
qu'on n'aurait pas porte loin, et dont on n'aurait pas tard  se
repentir. Dix mois seulement n'taient pas couls, et la France ayant
couru au-devant de nouveaux dsastres, son sort tait remis en
question, devant ses vainqueurs, dans des jours d'une inexprimable
angoisse. Une carte tait dj dresse, qui lui enlevait quelques-unes
de ses plus chres provinces. Louis XVIII dut encore une fois rclamer
l'inviolabilit de son hritage. Mais comment aurait-il pu lever la
voix et se faire couter, s'il et conniv lui-mme par la
complaisance de son ambassadeur  Vienne  d'autres spoliations tout
aussi peu justifiables que celles dont il tait menac? Supposez, par
exemple, que dans une pense intresse, Talleyrand, au lieu de
dfendre le patrimoine de notre vieux et fidle ami, le roi de Saxe,
l'et livr en pture  l'ambition de la Prusse qui le convoitait, qui
aurait pu empcher, aprs Waterloo, ces mmes apptits dont l'pret
insatiable n'tait dj que trop connue, de s'tendre au del du Rhin
jusqu' la Meuse et aux Vosges? En ralit, la situation de dfenseur
de la lgitimit prise par Talleyrand ne fut jamais mieux justifie
que le jour o l'ombre de puissance matrielle du souverain qu'il
reprsentait s'tant vanouie, il ne resta plus que cette puissance du
droit, en apparence idale, mais dont l'esprit le moins chimrique qui
ft jamais, avait bien apprci ce jour-l la valeur relle.

Quinze ans se passent, quinze ans d'interruption dans la vie active de
Talleyrand, quinze ans de silence dans les _Mmoires_. Puis, on le
voit reparatre, venant  Londres demander accs dans les conseils de
l'Europe pour un pouvoir nouveau cr  la suite d'une rvolution dont
le premier acte a t d'interrompre le cours rgulier de la succession
royale. La transition est soudaine et surprend, il faut en convenir. A
la rflexion, cependant, on s'aperoit que malgr la diffrence et
mme souvent la contradiction des paroles, l'homme n'a pas chang, que
le but qu'il poursuit est le mme, et qu'il y dploie le mme art et
des procds d'esprit, dont l'application seule diffre. A Vienne, il
s'agissait de dissoudre une coalition qui, en se maintenant en pleine
paix, nous condamnait  jamais par l'isolement  l'impuissance. A
Londres, il faut empcher la mme coalition de se reformer pour une
guerre nouvelle: le danger n'est pas moins pressant, et tout porte 
croire qu'il sera plus difficile encore  conjurer: car rien n'est
chang depuis 1815 dans l'tat extrieur de l'Europe; les mmes
sentiments semblent inspirer les mmes cabinets, prsids par les
mmes hommes; les mmes gnraux sont prts  prendre le commandement
des mmes armes, et l'clat d'une rvolution en France a d rveiller
les hostilits  peine assoupies. C'est par le plus singulier des
hasards, le vainqueur de Waterloo mme qui prside le conseil des
ministres d'Angleterre. Il semble qu'il n'ait qu'un mot  dire, et un
ordre  donner, pour remettre en mouvement toutes les masses qu'il a
conduites  la victoire.

Mais non, pendant ces quinze ans, _ce grand espace de toute vie
mortelle,_ comme dit Tacite, le temps a fait son oeuvre, et sous
l'immobilit de la surface, un sourd changement s'est opr dans le
fond de l'esprit public, nulle part plus profondment que sur cette
terre britannique o M. de Talleyrand, rfugi et proscrit, a dj
pass une partie de sa jeunesse. La vieille Angleterre qu'il a connue
alors, l'Angleterre des Pitt et des Castlereagh, l'Angleterre qui a
t l'me de la coalition europenne, qui l'a anime pendant un quart
de sicle du souffle de sa haine et paye de ses deniers; celle dont
les anathmes de Burke avaient soulev l'orgueil aristocratique et les
instincts moraux contre les excs rvolutionnaires, cette
Angleterre-l n'est dj plus reconnaissable. Un vent de rforme
dmocratique a travers la Manche et pntr mme sous les votes
gothiques du parlement de Westminster, et quand le mouvement de
juillet 1830 clate  Paris, aucune voix ne s'lve pour maudire la
rvolution nouvelle. Au contraire, l'Angleterre se souvient avec
complaisance qu'elle a fait elle-mme sa rvolution, et fait passer la
couronne d'une branche  une autre de la dynastie rgnante. La
nouvelle monarchie franaise est cre d'aprs l'exemple de la
monarchie anglaise de 1688, et promet d'y rester fidle: cette
ressemblance plat  l'orgueil britannique, flatt qu'on vienne lui
emprunter des modles.

M. de Talleyrand n'a pas mis le pied sur le sol anglais, qu'il est
dj averti de ce revirement par tous les courants de l'atmosphre qui
l'environne, et il devine  l'instant les nouveaux moyens d'action
qu'une nouvelle situation lui rserve. Son plan est fait:  la
coalition des monarchies du continent que toute rvolution effraye, il
opposera l'alliance de deux monarchies librales, fondes l'une et
l'autre sur un choix national, et dans le discours qu'il adresse au
roi d'Angleterre, la premire fois qu'il est reu en audience
solennelle, il ne craint pas d'offrir  l'hritier de la maison de
Brunswick l'amiti du roi des Franais au nom d'une communaut de
principes et d'une fraternit d'origine.

A partir de ce moment, sa marche est assure; l'avnement d'un
ministre anglais pris dans le parti libral, dont il a pressenti la
venue, ne fera qu'aplanir devant lui les obstacles. Il a pris en main
le levier qu'il peut faire mouvoir. La coalition menaante est tue
dans son germe, ds que l'Angleterre s'en retire. L'alliance anglaise
devient mme le pivot de la longue ngociation qui aboutira 
substituer sur notre frontire une neutralit amicale  un voisinage
d'une hostilit incommode, en consacrant  Bruxelles une royaut de
plus, issue comme celle de France d'un choix populaire.

Nous voil loin de Vienne, il faut le reconnatre, et du principe
absolu de la lgitimit. Il va de soi qu'il ne peut plus tre invoqu
au moins avec la mme autorit. C'est le respect du voeu national qui
l'a remplac. A coup sr, il y aurait plus d'une objection  faire 
cette libert d'esprit qui permettait de considrer les principes
politiques, non comme des vrits absolues, mais comme des instruments
d'une utilit pratique dont la valeur dpend de la convenance de leur
application. N'est-ce pas l, pourtant, l'effet  peu prs invitable
de la frquence des rvolutions? Talleyrand, assurment, n'est pas le
seul de cette gnration de 1789 entre dans la vie avec de nobles
illusions, chez qui une srie d'essais impuissants, suivis d'autant de
dceptions, ait engendr le ddain de la thorie et un fond de
scepticisme politique. Cette rserve faite, dont je suis loin
d'attnuer la gravit, il est difficile de n'tre pas sensible  la
souplesse,  la riche fcondit de cet esprit qui, des preuves les
plus dissemblables et des points de dpart mme les plus opposs, sait
tirer au service d'une mme cause une varit inpuisable de
ressources et d'arguments; et il n'est que juste de reconnatre, sous
la flexibilit de la forme, la persvrance d'une vue patriotique
toujours attache  la France, et n'oubliant jamais que, quel que soit
son tat intrieur, qu'elle soit en travail de restauration ou en
cours de rvolution, c'est toujours la France, et elle doit tre
servie avec un souci gal de sa scurit prsente et de sa grandeur 
venir.

Quelque chose enfin manquerait  la justice complte, si  ct de la
part personnelle dont l'honneur revient  Talleyrand dans l'heureux
succs des ngociations qu'il a conduites, on n'en attribuait une
grande aussi, et presque gale, au concours ferme et intelligent des
deux souverains qu'il a servis. Les _Mmoires_ ont le mrite de
reconnatre ce partage et de faire  l'un comme  l'autre de ces deux
hritiers de la maison de France la place leve qui leur est due. On
ne relira pas sans motion les lettres de Louis XVIII dj publies,
et qui ont fait admirer une noblesse de langage gale  l'lvation
des sentiments, et le vritable accent de la fiert royale. Quelques
pices indites ne feront que confirmer et accrotre cette
impression[1]. Dans la ngociation relative  la cration du royaume
de Belgique, la correspondance de Louis-Philippe prsente un caractre
diffrent, mais qui ne lui fait pas moins d'honneur. Ce sont les
conseils d'une exprience consomme, une vigilance inquite qui
s'attache aux moindres dtails, la prfrence toujours donne  tout
intrt public sur les considrations de dynastie et de famille,
enfin, aux heures critiques, une rsolution virile et sense. Tous
deux, en un mot, ont t les gardiens fidles de la puissante unit
franaise, cre par leurs aeux, et qu'ils ont eu le bonheur de
lguer intacte aux successeurs dont les fautes et les folies l'ont
compromise. Si la mutilation douloureuse que cette unit a subie tait
irrparable, l'histoire dirait qu'elle a pri le jour o est descendue
du trne la race qui l'avait fonde.

DUC DE BROGLIE.


       *       *       *       *       *


    [1] On trouvera en particulier dans le troisime volume des
    _Mmoires_ une lettre du roi Louis XVIII qui prsente un si
    haut intrt que je crois devoir la faire connatre ici par
    avance. Elle est adresse  M. de Talleyrand en 1815, au
    moment de la seconde occupation de Paris par les allis, sur
    la nouvelle que les Prussiens se proposaient de dtruire le
    pont d'Ina dont le nom leur rappelait un souvenir pnible.
    En voici les termes exacts:

       J'apprends dans l'instant que les Prussiens ont min le pont
       d'Ina et que vraisemblablement ils veulent le faire sauter
       cette nuit mme. Le Duc d'Otrante dit au gnral Maison de
       l'empcher par tous les moyens qui sont en son pouvoir. Mais
       vous savez bien qu'il n'en a aucun; faites tout ce qui est
       en votre pouvoir, soit par vous-mme, soit par le duc
       (Wellington,) soit par lord Castlereagh, etc... Quant  moi,
       s'il le faut, je me porterai sur le pont, on me fera sauter,
       si l'on veut.

       J'ai t fort content des deux lords pour la contribution.

       Samedi  10 heures.
       LOUIS.

    La pice autographe dont nous donnons ci-contre le fac-simil
    se trouve dans les papiers de M. de Talleyrand qui avait mis
    d'autant plus de soin  la conserver que ce trait gnreux de
    Louis XVIII dj rapport dans les crits du temps, a t
    souvent contest.

       *       *       *       *       *

[Illustration: Pice autographe]


MMOIRES

DU

PRINCE DE TALLEYRAND

[Illustration: Lettre manuscrite du Prince de Talleyrand]


Je ne sais quel titre donner  cet crit. Ce n'est point un ouvrage:
il est plein de redites. Je ne puis pas l'appeler _Mes Mmoires_, car
ma vie et mes relations s'y aperoivent le moins que je le peux.
Donner  ces volumes le titre de: _Mon opinion sur les affaires de mon
temps_, ce serait une dsignation qui aurait peut-tre quelque vrit,
mais qui aurait aussi quelque chose de trop dcid pour tre  la tte
de l'ouvrage d'un homme qui a autant que moi dout dans sa vie. Un
titre philosophique serait incomplet ou exagr. Je commence donc sans
titre et aussi sans ddicace, car je ne veux reconnatre qu' madame
la duchesse de Dino l'obligation de me dfendre.




PREMIRE PARTIE

1754-1791

1754-1791


Je suis n en 1754[2]; mon pre et ma mre avaient peu de fortune; ils
avaient une position de cour, qui, bien conduite, pouvait mener 
tout, eux et leurs enfants.

    [2] L'auteur des _Mmoires_, Charles-Maurice de Talleyrand
    est le fils de Charles-Daniel de Talleyrand-Prigord
    (1734-1788), lieutenant gnral, menin du Dauphin; et le
    petit-fils de Daniel-Marie de Talleyrand, comte de Grignols,
    brigadier des armes du roi. Sa mre tait Alexandrine de
    Damas, fille de Joseph de Damas, marquis d'Antigny. Sa
    grand'mre tait Marie-lisabeth Chamillard, fille de Michel
    Chamillard, marquis de Cany.

Pendant longtemps, les grandes maisons de France avaient, sinon
formellement ddaign, du moins peu recherch le genre de services qui
attachait  la personne du souverain. Il leur avait suffi d'tre ou de
se croire au premier rang de la nation. Aussi les descendants des
anciens grands vassaux de la couronne ont-ils eu moins d'occasion de
se faire connatre que les descendants de quelques barons
particuliers du duch de France, ports naturellement  des places
plus leves auprs du monarque.

L'orgueil qui engageait la plupart des maisons d'une haute origine 
se tenir  l'cart, les rendait par cela mme moins agrables au roi.

Le cardinal de Richelieu, pour accrotre le pouvoir royal, appela prs
du souverain les chefs des grandes maisons. Ils vinrent s'tablir  la
cour, abdiqurent leur indpendance, et cherchrent  compenser par un
dvouement plus profond le dsavantage d'tre arrivs plus tard.

La gloire de Louis XIV avait contribu  resserrer toutes les ides
dans les limites du chteau de Versailles.

La Rgence avait t une espce d'interrgne dont la tranquillit
avait rsist au bouleversement des finances, et  la dpravation des
moeurs qui,  la fin du rgne prcdent, avait t svrement rprime.

Le respect pour Louis XV tait alors dans toute sa force; les premiers
sujets de l'tat mettaient encore leur gloire dans l'obissance; ils
ne concevaient pas d'autre pouvoir, d'autre lustre, que celui qui
manait du roi.

La reine tait vnre[3], mais ses vertus avaient quelque chose de
triste qui ne portait  aucun entranement vers elle. Elle manquait
des agrments extrieurs qui rendaient la nation si fire de la beaut
de Louis XV. De l cette justice indulgente qui s'acquittait envers la
reine, en la plaignant, mais qui excusait le got du roi pour madame
de Pompadour. M. de Penthivre[4], la marchale de Duras[5], madame
de Luynes[6], madame de Marsan[7], madame de Prigord[8], la duchesse
de Fleury[9], M. de Sourches[10], madame de Villars[11], M. de
Tavannes[12], madame d'Estissac[13], gmissaient sans doute, mais on
craignait alors de constater par le blme, ce qu'on regardait comme un
de ces secrets de famille que chacun sait, que personne n'ose nier,
mais qu'on espre attnuer en les taisant, et en se conduisant comme
si on les ignorait. Aux yeux de toutes les personnes que je viens de
citer, c'et t manquer  l'honneur que de trop voir les faiblesses
du roi.

    [3] Marie Leczinska, reine de France, fille de Stanislas roi
    de Pologne, et de Catherine Opalinska. Ne en 1703, elle
    pousa Louis XV en 1725. Elle lui donna deux fils et huit
    filles; elle mourut en 1768.

    [4] Louis de Bourbon, duc de Penthivre, n en 1725, fils du
    comte de Toulouse et petit-fils de Louis XIV et de madame de
    Montespan. Il pousa mademoiselle d'Este. Un de ses fils fut
    le prince de Lamballe; une de ses filles pousa le duc
    d'Orlans. Le duc de Penthivre fut cr grand amiral en
    1734, lieutenant gnral en 1744. En 1787 il prsida un des
    bureaux de l'assemble des notables. Il vcut dans ses terres
    jusqu' sa mort en 1793.

    [5] Anglique de Bournonville, fille du prince de
    Bournonville, comte d'Hnin, pousa en 1706 Jean-Baptiste de
    Durfort, duc de Duras, marchal de France. Elle fut dame
    d'honneur de Mesdames, filles de Louis XV, et mourut en 1764.

    [6] Marie Brlart de la Borde, fille d'un premier prsident
    au parlement de Dijon, pousa en deuximes noces, en 1732,
    Philippe d'Albert, duc de Luynes. Elle fut dame d'honneur de
    la reine, et mourut en 1763.

    [7] Marie-Louise de Rohan-Soubise, parente du marchal de ce
    nom, ne en 1720, pousa en 1736, Gaston de Lorraine, comte
    de Marsan. Elle fut gouvernante des enfants de France.

    [8] Marguerite de Talleyrand, fille de Louis de Talleyrand
    prince de Chalais, grand'tante de l'auteur. Ne en 1727, elle
    pousa en 1743 Gabriel de Talleyrand, comte de Prigord.

    [9] Anne d'Auxy de Monceaux, ne en 1721 pousa en 1736 Andr
    de Rosset, duc de Fleury, descendant du cardinal. Elle fut
    nomme dame du palais de la reine en 1739.

    [10] Louis-Franois du Bouchet, comte de Sourches, marquis de
    Tourzel, n en 1744, chevalier de Malte, grand prvt de
    France, mari en 1764  Louise de Croy d'Havre.

    [11] Gabrielle de Noailles, fille du marchal duc de
    Noailles, ne en 1706, pousa en 1721, Armand, duc de
    Villars, fils du marchal de Villars. Nomme dame du palais
    de la reine, puis dame d'atours, elle mourut en 1771.

    [12] Charles, comte de Saulx-Tavannes, n en 1713, tait
    lieutenant gnral et chevalier d'honneur de la reine (1758).

    [13] Marie de La Rochefoucauld (dite mademoiselle de La
    Roche-Guyon), ne en 1718, pousa en 1737 Louis de La
    Rochefoucauld de Roye, duc d'Estissac, grand matre de la
    garde-robe.

Mes parents tenaient par diffrentes places  la famille royale. Ma
grand'mre tait dame du palais de la reine: le roi avait pour elle
une considration toute particulire; elle demeurait toujours 
Versailles et n'avait point de maison  Paris.

Ses enfants taient au nombre de cinq. Leur premire ducation, comme
celle de tout ce qui tenait immdiatement  la cour, avait t assez
nglige, ou du moins peu remplie de notions importantes. La seconde
ne devait consister qu' leur donner ce qu'on appelait l'usage du
monde. Des avantages extrieurs prvenaient en leur faveur.

Ma grand'mre avait des manires nobles, polies et rserves. Sa
dvotion la faisait respecter, et une famille nombreuse rendait
simples les dmarches frquentes qu'elle faisait pour l'avancement de
ses enfants.

Mon pre avait les mmes principes que sa mre sur l'ducation des
enfants d'une famille fixe  la cour. Aussi la mienne fut-elle un peu
abandonne au hasard: ce n'tait point par indiffrence, mais par
cette disposition d'esprit qui porte  trouver que ce qu'il faut avant
tout: _c'est de faire, c'est d'tre comme tout le monde_.

Des soins trop multiplis auraient paru de la pdanterie; une
tendresse trop exprime aurait paru quelque chose de nouveau et par
consquent de ridicule. Les enfants,  cette poque, taient les
hritiers _du nom et des armes_. On croyait avoir assez fait pour eux
en leur prparant de l'avancement, des places, quelques substitutions;
en s'occupant de les marier, en amliorant leur fortune.

La mode des soins paternels n'tait pas encore arrive; la mode mme
tait tout autre dans mon enfance; aussi ai-je t laiss plusieurs
annes dans un faubourg de Paris. A quatre ans, j'y tais encore.
C'est  cet ge que la femme chez laquelle on m'avait mis en pension,
me laissa tomber de dessus une commode. Je me dmis un pied; elle fut
plusieurs mois sans le dire; on s'en aperut lorsqu'on vint me prendre
pour m'envoyer en Prigord chez madame de Chalais[14], ma grand'mre,
qui m'avait demand. Quoique madame de Chalais ft ma bisaeule, il a
toujours t dans mes habitudes de l'appeler ma grand'mre; je crois
que c'est parce que ce nom me rapproche davantage d'elle. L'accident
que j'avais prouv tait dj trop ancien pour qu'on pt me gurir;
l'autre pied mme qui, pendant le temps de mes premires douleurs,
avait eu seul  supporter le poids de mon corps, s'tait affaibli; je
suis rest boiteux.

    [14] Marie-Franoise de Rochechouart, fille de Louis de
    Rochechouart, duc de Mortemart, marie en premires noces 
    Michel Chamillart, marquis de Cany dont elle eut une fille
    qui fut la grand'mre de l'auteur.--Elle pousa en secondes
    noces Louis-Charles de Talleyrand, prince de Chalais, grand
    d'Espagne, mort en 1757.

Cet accident a influ sur tout le reste de ma vie; c'est lui qui,
ayant persuad  mes parents que je ne pouvais tre militaire, ou du
moins l'tre sans dsavantage, les a ports  me diriger vers une
autre profession. Cela leur parut plus favorable  l'avancement de la
_famille_. Car dans les grandes maisons, c'tait la _famille_ que l'on
aimait, bien plus que les individus, et surtout que les jeunes
individus que l'on ne connaissait pas encore. Je n'aime point 
m'arrter sur cette ide... je la quitte.

On me mit, sous la garde d'une excellente femme nomme mademoiselle
Charlemagne, dans le coche de Bordeaux, qui employa dix-sept jours 
me conduire  Chalais[15].

    [15] Chalais, chef-lieu de canton de la Charente, prs
    Barbezieux.

Madame de Chalais tait une personne fort distingue; son esprit, son
langage, la noblesse de ses manires, le son de sa voix, avaient un
grand charme. Elle avait conserv ce qu'on appelait encore l'esprit
des Mortemart; c'tait son nom.

Je lui plus; elle me fit connatre un genre de douceurs que je n'avais
pas encore prouv. C'est la premire personne de ma famille qui m'ait
tmoign de l'affection, et c'est la premire aussi qui m'ait fait
goter le bonheur d'aimer. Grces lui en soient rendues!... Oui, je
l'aimais beaucoup! Sa mmoire m'est encore trs chre. Que de fois
dans ma vie je l'ai regrette! Que de fois j'ai senti avec amertume le
prix dont devait tre une affection sincre trouve dans sa propre
famille. Quand cette affection est prs de vous, c'est dans les peines
de la vie une grande consolation. Si elle est loigne, c'est un repos
pour l'esprit et pour le coeur, et un asile pour la pense.

Le temps que j'ai pass  Chalais a fait sur moi une profonde
impression. Les premiers objets qui frappent les yeux et le coeur de
l'enfance dterminent souvent ses dispositions, et donnent au
caractre les penchants que nous suivons dans le cours de notre vie.

Dans les provinces loignes de la capitale, une sorte de soin que
l'on donnait  la dignit, rglait les rapports des anciens grands
seigneurs qui habitaient encore leurs chteaux avec la noblesse d'un
ordre infrieur et avec les autres habitants de leurs terres. La
premire personne d'une province aurait cru s'avilir, si elle n'avait
pas t polie et bienfaisante. Ses voisins distingus auraient cru se
manquer  eux-mmes, s'ils n'avaient pas eu pour les anciens noms une
considration, un respect, qui, exprims avec une libert dcente,
paraissaient n'tre qu'un hommage du coeur. Les paysans ne voyaient
leur seigneur que pour en recevoir des secours et quelques paroles
encourageantes et consolatrices, dont l'influence se faisait sentir
dans les environs, parce que les gentilshommes cherchaient  se
modeler sur les grands de leur province.

Les moeurs de la noblesse en Prigord ressemblaient  ses vieux
chteaux; elles avaient quelque chose de grand et de stable; la
lumire pntrait peu, mais elle arrivait douce. On s'avanait avec
une utile lenteur vers une civilisation plus claire.

La tyrannie des petites souverainets n'existait plus; elle avait t
dtruite par l'esprit chevaleresque, par le sentiment de galanterie
qui, chez les peuples du Midi, en fut la suite, et surtout par
l'accroissement du pouvoir royal qui s'tait fond sur l'mancipation
des peuples.

Quelques vieillards dont la carrire de cour tait finie, aimaient 
se retirer dans les provinces qui avaient vu la grandeur de leur
famille. Rentrs dans leurs domaines, ils y jouissaient d'une autorit
d'affection que dcoraient, qu'augmentaient les traditions de la
province et le souvenir de ce qu'avaient t leurs anctres. De cette
espce de considration, il rejaillissait une sorte de crdit sur ceux
qui se tenaient prs de la faveur. La Rvolution mme n'est pas
parvenue  dsenchanter les anciennes demeures o avait rsid la
souverainet. Elles sont restes comme ces vieux temples dserts dont
les fidles s'taient retirs, mais dont la tradition soutenait encore
la vnration.

Chalais tait un des chteaux de ce temps rvr et chri.

Plusieurs gentilshommes d'ancienne extraction y formaient  ma
grand'mre une espce de cour qui n'avait rien de la vassalit du
XIIIe sicle, mais o les habitudes de dfrence se mlaient aux
sentiments les plus levs. M. de Benac, M. de Verteuil, M. d'Absac,
M. de Gourville, M. de Chauveron, M. de Chamillard, se plaisaient 
l'accompagner tous les dimanches  la messe paroissiale, remplissant
chacun auprs d'elle des fonctions que la haute politesse
ennoblissait. Auprs du prie-Dieu de ma grand'mre, il y avait une
petite chaise qui m'tait destine.

Au retour de la messe, on se rendait dans une vaste pice du chteau
qu'on nommait l'apothicairerie. L, sur des tablettes, taient rangs
et trs proprement tenus de grands pots renfermant divers onguents
dont, de tout temps, on avait la recette au chteau; ils taient
chaque anne prpars avec soin par le chirurgien et le cur du
village. Il y avait aussi quelques bouteilles d'lixirs, de sirops, et
des botes contenant d'autres mdicaments. Les armoires renfermaient
une provision considrable de charpie, et un grand nombre de rouleaux
de vieux linge trs fin et de diffrentes dimensions.

Dans la pice qui prcdait l'apothicairerie, taient runis tous les
malades qui venaient demander des secours. Nous passions au milieu
d'eux en les saluant. Mademoiselle Saunier, la plus ancienne des
femmes de chambre de ma grand'mre, les faisait entrer l'un aprs
l'autre: ma grand'mre tait dans un fauteuil de velours; elle avait
devant elle une table noire de vieux laque; sa robe tait de soie,
garnie de dentelles; elle portait une chelle de rubans et des noeuds
de manches analogues  la saison. Ses manchettes  grands dessins
avaient trois rangs: une palatine, un bonnet avec un papillon, une
coiffe noire se nouant sous le menton, formaient sa toilette du
dimanche, qui avait plus de recherche que celle des autres jours de la
semaine.

Le sac de velours rouge galonn d'or, qui renfermait les livres avec
lesquels elle avait t  la messe, tait port par M. de Benac, qui,
par sa bisaeule, tait un peu de nos parents.

Mon droit me plaait auprs de son fauteuil. Deux soeurs de la charit
interrogeaient chaque malade sur son infirmit ou sur sa blessure.
Elles indiquaient l'espce d'onguent qui pouvait les gurir ou les
soulager. Ma grand'mre dsignait la place o tait le remde; un des
gentilshommes qui l'avaient suivie  la messe allait le chercher; un
autre apportait le tiroir renfermant le linge: j'en prenais un
morceau, et ma grand'mre coupait elle-mme les bandes et les
compresses dont on avait besoin. Le malade emportait quelques herbes
pour sa tisane, du vin, des drogues pour une mdecine, toujours
quelques autres adoucissements, dont celui qui le touchait le plus
tait quelque bon et obligeant propos de la dame secourable qui
s'tait occupe de ses souffrances.

Des pharmacies plus compltes et plus savantes employes mme aussi
gratuitement par des docteurs de grande rputation, auraient t loin
de rassembler autant de pauvres gens, et surtout de leur faire autant
de bien. Il leur aurait manqu les grands moyens de gurison pour le
peuple: la prvention, le respect, la foi et la reconnaissance.

L'homme est compos d'une me et d'un corps, et c'est la premire qui
gouverne l'autre. Les blesss sur la plaie desquels on a vers des
consolations, les malades  qui on a montr de l'esprance sont tout
disposs  la gurison; leur sang circule mieux, leurs humeurs se
purifient, leurs nerfs se raniment, le sommeil revient et le corps
reprend de la force. Rien n'est aussi efficace que la confiance; et
elle est dans toute sa plnitude, quand elle mane des soins d'une
grande dame autour de laquelle se rallient toutes les ides de
puissance et de protection.

Je m'arrte probablement trop sur ces dtails, mais je ne fais point
un livre; je recueille seulement mes impressions; les souvenirs de ce
que je voyais, de ce que j'entendais dans ces premiers temps de ma vie
sont pour moi d'une douceur extrme. Votre nom, me rptait-on chaque
jour, a toujours t en vnration dans notre pays. Notre famille, me
disait-on affectueusement, a t de tout temps attache  quelqu'un de
la maison... C'est de votre grand-pre que nous tenons ce terrain...
c'est lui qui a fait btir notre glise... la croix de ma mre lui a
t donne par Madame... les bons arbres ne dgnrent pas! Vous serez
bon aussi, n'est-ce pas?... Je dois vraisemblablement  ces premires
annes l'esprit gnral de ma conduite. Si j'ai montr des sentiments
affectueux, mme tendres, sans trop de familiarit; si j'ai gard en
diffrentes circonstances quelque lvation sans aucune hauteur, si
j'aime, si je respecte les vieilles gens, c'est  Chalais, c'est prs
de ma grand'mre que j'ai puis tous les bons sentiments dont je
voyais mes parents entours dans cette province, et dont ils
jouissaient avec dlices. Car il y a un hritage de sentiments qui
s'accrot de gnration en gnration. Les nouvelles fortunes, les
nouvelles illustrations ne pourront de longtemps en connatre les
douceurs[16]. Les meilleurs d'entre eux protgent trop. Faites dire
par la marchale Lefebvre[17]  une noble famille d'Alsace, pauvre et
revenue de l'migration: Que ferons-nous de notre fils an?... Dans
quel rgiment placerons-nous son frre?... Avons-nous un bnfice en
vue pour l'abb?... Quand marierons-nous Henriette?... Je sais un
chapitre o nous devrions faire entrer la petite.... Elle voudra
tre bonne, elle sera ridicule. Un sentiment intrieur repoussera sa
bienveillance, et l'orgueil de la pauvret jouira mme de ses refus.
Mais j'oublie trop que je n'ai que huit ans; je ne dois pas voir
encore que les moeurs actuelles annoncent que cet hritage de
sentiments doit diminuer chaque jour.

    [16] L'article de la charte qui dit que la noblesse ancienne
    et la noblesse nouvelle sont conserves n'a pas plus de sens
    que la proposition de M. Mathieu de Montmorency, faite 
    l'Assemble constituante, d'abolir la noblesse. Dans notre
    gouvernement, la noblesse politique est tout entire dans la
    Chambre des pairs; elle y est individuelle. Hors de l, il y
    a des souvenirs qui n'emportent aucun droit, et auxquels on
    ne peut ni ter ni ajouter. (_Note du prince de Talleyrand_.)

    [17] Le marchal Lefebvre, duc de Dantzig, avait pous,
    tant simple soldat, la blanchisseuse de son rgiment.

J'appris  Chalais tout ce qu'on savait dans le pays quand on tait
bien lev; cela se bornait  lire,  crire et  parler un peu le
prigourdin. J'en tais l de mes tudes quand je dus repartir pour
Paris. Je quittai ma grand'mre avec des larmes que sa tendresse me
rendit. Le coche de Bordeaux me ramena en dix-sept jours comme il
m'avait amen.

Le dix-septime jour j'arrivai  Paris  onze heures du matin. Un
vieux valet de chambre de mes parents m'attendait rue d'Enfer, au
bureau des coches. Il me conduisit directement au collge
d'Harcourt[18]. A midi, j'y tais  table, au rfectoire,  ct d'un
aimable enfant de mon ge qui a partag et qui partage encore tous les
soucis, tous les plaisirs, tous les projets, qui ont agit mon me
dans le courant de ma vie. C'tait M. de Choiseul connu depuis son
mariage sous le nom de Choiseul-Gouffier[19]. J'avais t frapp de ma
subite entre au collge sans pralablement avoir t conduit chez mon
pre et ma mre. J'avais huit ans, et l'oeil paternel ne s'tait pas
encore arrt sur moi. On me dit, et je crus que c'tait quelque
circonstance imprieuse qui avait caus cet arrangement prcipit: je
suivis ma route.

    [18] Ce collge fond en 1280 par Raoul d'Harcourt, chanoine
    de l'glise de Paris, pour vingt-quatre tudiants pauvres de
    Normandie, se trouvait,  la Rvolution, le plus vieil
    tablissement scolaire de Paris. Converti alors en prison, il
    servit plus tard  l'cole normale. Il ne reprit son ancienne
    destination qu'en 1820, sous le nom de lyce Saint-Louis.

    [19] Le comte Auguste de Choiseul-Beaupr, n en 1752, pousa
    Marie de Gouffier, dont il joignit alors le nom au sien. Il
    fut d'abord capitaine de cuirassiers, mais cda  son got
    pour les voyages et visita tout l'Orient. Ambassadeur 
    Constantinople (1784). En 1789 il se retira en Russie, revint
    en France en 1802, fut nomm  la Restauration pair de
    France, ministre d'tat et membre du conseil priv. Il mourut
    en 1817.

On me mena dans l'appartement d'un de mes cousins (M. de la Suze[20])
et je fus confi au prcepteur qui, depuis plusieurs annes, tait
charg de son ducation.

    [20] Le fils de Louis-Michel Chamillard, comte de la Suze, n
    en 1709, grand marchal des logis de la maison du roi et
    lieutenant gnral (1748). La soeur du grand marchal,
    Marie-lisabeth Chamillard, pousa en 1732, Daniel-Marie de
    Talleyrand, et devint la grand'mre de l'auteur des
    _Mmoires_.

Si j'ai fait quelques progrs, on ne peut les attribuer ni  l'exemple
de mon cousin, ni aux talents de mon prcepteur.

Une fois par semaine, l'abb Hardi me conduisait chez mes parents o
je dnais. En sortant de table, nous retournions au collge, aprs
avoir entendu rgulirement les mmes mots: _Soyez sage, mon fils, et
contentez M. l'abb_. Je travaillais passablement bien; mes camarades
m'aimaient et je m'accoutumais assez gament  ma situation. Ce genre
de vie durait depuis trois ans, quand j'eus la petite vrole; cette
maladie contagieuse obligeait les enfants  quitter le collge. Mon
prcepteur avertit ma famille qui m'envoya une chaise  porteurs pour
me transporter rue Saint-Jacques chez madame Lerond, garde-malade
employe par M. Lehoc, mdecin du collge. A cette poque, on
enfermait encore les personnes attaques de la petite vrole sous de
doubles rideaux; on calfeutrait les fentres, on faisait grand feu, et
l'on excitait la fivre par des potions trs actives. Malgr ce rgime
incendiaire qui a tu beaucoup de monde, je guris, et ne fus pas mme
marqu.

J'avais douze ans; pendant ma convalescence, je fus tonn de ma
position. Le peu d'intrt qu'on avait pris  ma maladie, mon entre
au collge sans avoir vu mes parents, quelques autres souvenirs
attristants blessaient mon coeur. Je me sentis isol, sans soutien,
toujours repouss vers moi; je ne m'en plains pas, car je crois que
ces retours sur moi-mme ont ht ma force de rflexion. Je dois aux
peines de mon premier ge de l'avoir exerce de bonne heure, et
d'avoir pris l'habitude de penser plus profondment que, peut-tre, je
ne l'eusse fait, si je n'avais eu que des sujets de contentement. Il
se peut aussi que, par l, j'aie appris  supporter les temps de
malheur avec assez d'indiffrence, et en ne m'occupant que des
ressources que j'avais la confiance de trouver en moi.

Une sorte d'orgueil me fait trouver du plaisir  reporter mes penses
vers ces premiers temps de ma vie.

J'ai compris depuis que mes parents s'tant dtermins, selon ce
qu'ils regardaient comme un intrt de famille,  me conduire  un
tat pour lequel je ne montrais aucune disposition, se dfiaient de
leur courage pour l'excution de ce projet, s'ils me voyaient trop
souvent. Cette crainte est une preuve de tendresse dont je me plais 
leur savoir gr.

L'abb Hardi, aprs avoir fini l'ducation de M. de la Suze,
c'est--dire aprs avoir t son prcepteur jusqu' l'ge de seize
ans, se retira. J'eus pendant quelques mois un gouverneur nomm M.
Hullot; il devint fou. On me mit alors entre les mains de M. Langlois
qui est rest avec moi jusqu'au moment o je sortis du collge, et qui
depuis a lev mes frres. C'tait un fort galant homme qui ne savait
trs bien que l'histoire de France, et qui s'tait attach un peu plus
qu'il ne fallait  la lecture de l'Almanach de la cour. C'est dans
des livres de cette espce qu'il avait appris que les places de
_porte-manteau chez les princes_ anoblissaient, et qu'elles taient
donnes sur la prsentation du grand marchal. Le grand marchal tait
mon oncle[21] nous obtnmes la place que dsirait vivement M.
Langlois. En 1790, il fit faire son uniforme de porte-manteau et
migra, pour avoir une bonne date de noblesse. S'tant un peu trop
ht de rentrer pour en jouir, il fut, dans les troubles
rvolutionnaires, mis en prison: ce qui fait que maintenant, avec la
double illustration de la prison et de l'migration, il passe
doucement sa vie dans la trs bonne compagnie du faubourg
Saint-Germain. On peut juger que si j'ai cd depuis  la tentation de
prendre part  de grandes affaires publiques, ce n'est pas M. Langlois
qui m'en a inspir le dsir.

21: Le comte de la Suze.

J'aurais pu avoir quelques succs dans mes tudes: les dispositions
que j'avais me portent  le croire, et je vois qu'il est rest  peu
prs la mme opinion  la plupart des personnes qui ont t leves
avec moi. Le peu d'encouragement que je reus, par la crainte que l'on
avait de donner trop d'clat  ma jeunesse, me fit passer d'une
manire assez terne les premires annes de ma vie. La fin de ce que
l'on appelle les classes une fois arrive, le silence absolu de mon
pre sur mon avenir, joint  quelques propos tenus autour de moi, fut
le premier avertissement que je reus.

Pour me donner une ide avantageuse et mme tentante de l'tat auquel
on me destinait, on crut devoir m'envoyer  Reims, premier archevch
de France dont un de mes oncles tait coadjuteur[22]. Comme il
n'tait pas dcent pour ma famille que, du coche je descendisse 
l'archevch, on me rendit ce voyage plus commode que n'avait t
celui de Chalais. Une chaise de poste vint me prendre au collge
d'Harcourt et me conduisit en deux jours  Reims.

    [22] Alexandre de Talleyrand, n en 1736, coadjuteur de
    l'archevque de Reims (1766), archevque _in partibus_ de
    Trajanapole, archevque-duc de Reims (1777), dput du clerg
    aux tats gnraux (1789). En 1801, il refusa sa dmission,
    fut appel par Louis XVIII  Mittau en 1803, devint grand
    aumnier en 1808. Pair de France (1814), cardinal (1817),
    archevque de Paris. Il mourut en 1821. Il tait l'oncle
    paternel de l'auteur.

Je ne fus point chez mes parents avant mon dpart, et je dis ici pour
l'avoir dit une fois, et j'espre, pour n'y penser jamais, que je suis
peut-tre le seul homme d'une naissance distingue et appartenant 
une famille nombreuse et estime, qui n'ait pas eu, une semaine de sa
vie, la douceur de se trouver sous le toit paternel. La disposition de
mon esprit ne me fit voir qu'un exil dans ce qu'on arrangeait pour me
sduire.

Le grand luxe, les gards, les jouissances mmes qui environnaient
l'archevque de Reims et son coadjuteur ne me touchrent point. Une
vie, toute de formes, m'tait insupportable. A quinze ans, lorsque
tous les mouvements sont encore vrais, on a bien de la peine 
comprendre que la circonspection, c'est--dire l'art de ne montrer
qu'une partie de sa vie, de sa pense, de ses sentiments, de ses
impressions, soit la premire de toutes les qualits. Je trouvais que
tout l'clat du cardinal de la Roche-Aymon[23] ne valait pas le
sacrifice complet de ma sincrit que l'on me demandait.

    [23] Charles-Antoine, comte de La Roche-Aymon, n en 1697.
    Vicaire gnral de Limoges, vque _in partibus_ de Sarepte
    (1725). vque de Tarbes, archevque de Toulouse (1740), de
    Narbonne (1752). Grand aumnier de France (1760).
    Archevque-duc de Reims (1762). Cardinal (1771). Il mourut en
    1777.

Tous les soins dont on m'environnait tendaient  m'inculquer
profondment dans l'esprit que le mal que j'avais au pied m'empchant
de servir dans l'arme, je devais ncessairement entrer dans l'tat
ecclsiastique, un homme de mon nom n'ayant point d'autre carrire.
Mais que faire d'une certaine vivacit d'imagination et d'esprit que
l'on reconnaissait en moi? Il fallut chercher  me sduire par l'appt
des affaires et par le tableau de l'influence qu'elles donnent. On
cherchait  s'emparer des dispositions que je pouvais avoir. Pour
cela, on me faisait lire, soit les _Mmoires_ du cardinal de Retz,
soit la vie du cardinal de Richelieu, soit celle du cardinal Ximns,
soit celle de Hincmard, ancien archevque de Reims. Quelque route que
je prisse, mes parents taient disposs  la trouver bonne; le seul
point tait que je passasse le seuil.

Cette action continuelle que je voyais exercer sur moi ne me dcidait
point, mais me troublait. La jeunesse est l'poque de la vie o l'on a
le plus de probit. Je ne comprenais pas encore ce que c'tait que
d'entrer dans un tat avec l'intention d'en suivre un autre, de
prendre un rle d'abngation continuelle pour suivre plus srement une
carrire d'ambition; d'aller au sminaire pour tre ministre des
finances. Il fallait trop connatre le monde o j'entrais et le temps
o je vivais pour trouver tout cela simple.

Mais je n'avais aucun moyen de dfense, j'tais seul; tout ce qui
m'entourait avait un langage fait, et ne me laissait apercevoir aucun
moyen d'chapper au plan que mes parents avaient adopt pour moi.

Aprs un an de sjour  Reims, voyant que je ne pouvais viter ma
destine, mon esprit fatigu se rsigna: je me laissai conduire au
sminaire de Saint-Sulpice. Plus rflchi qu'on ne l'est ordinairement
 l'ge que j'avais alors, rvolt sans puissance, indign sans oser
ni devoir le dire, je fus au sminaire d'une tristesse qui,  seize
ans, a bien peu d'exemples. Je ne formai aucune liaison. Je ne faisais
rien qu'avec humeur. J'en avais contre mes suprieurs, contre mes
parents, contre les institutions et surtout contre la puissance qu'on
donnait aux convenances sociales auxquelles je me voyais oblig de me
soumettre.

J'ai pass trois ans au sminaire de Saint-Sulpice  peu prs sans
parler; on me croyait hautain, souvent on me le reprochait. Il me
semblait que c'tait si peu me connatre, que je ne daignais pas
rpondre; et alors on me trouvait d'une fiert insupportable. Hlas!
mon Dieu, je n'tais ni hautain ni ddaigneux: je n'tais qu'un bon
jeune homme, extrmement malheureux et intrieurement courrouc. _On
prtend_, me disais-je souvent, _que je ne suis bon  rien_!... 
rien... Aprs quelques moments d'abattement, un sentiment puissant me
ranimait, et je trouvais en moi _que j'tais propre  quelque chose,
et mme  de bonnes,  de nobles choses_. Que de pressentiments mille
fois repousss se prsentaient alors  ma pense et toujours avec un
charme que je ne savais expliquer!

La bibliothque du sminaire de Saint-Sulpice, enrichie, par M. le
cardinal de Fleury, tait nombreuse et bien compose. J'y passais mes
journes  lire les grands historiens, la vie particulire des hommes
d'tat, des moralistes, quelques potes. Je dvorais les voyages. Une
terre nouvelle, les dangers d'une tempte, la peinture d'un dsastre,
la description de pays o l'on voyait les traces de grands
changements, quelquefois de bouleversements, tout cela avait un vif
attrait pour moi. Parfois il me semblait qu'il y avait dans ma
situation quelque chose de moins irrvocable,  l'aspect de ces grands
dplacements, de ces grands chocs, dont les descriptions remplissent
les crits des navigateurs modernes.--Une bonne bibliothque offre des
secours  toutes les dispositions de l'me.

Ma troisime et vritablement utile ducation date de ce temps. Et
comme elle a t fort solitaire, fort silencieuse; comme j'tais
toujours tte  tte avec l'auteur que j'avais entre les mains, et
comme je ne pouvais le juger qu'avec mon propre jugement, il
m'arrivait presque toujours de penser que lorsque nous tions d'avis
diffrents, c'tait moi qui avais raison. De l, mes ides sont
demeures miennes: les livres m'ont clair, mais jamais asservi. Je
n'examine point si c'est bien ou si c'est mal; mais voil comme
j'tais. Cette ducation prise  soi tout seul doit avoir quelque
valeur. Quand l'injustice en dveloppant nos facults ne les a pas
trop aigries, on se trouve plus  son aise avec les fortes penses,
avec les sentiments levs, avec les embarras de la vie. Une esprance
inquite et vague, comme toutes les passions du jeune ge, exaltait
mon esprit: je le tourmentais sans cesse.

Le hasard me fit faire une rencontre qui eut de l'influence sur la
disposition dans laquelle j'tais alors. J'y pense avec plaisir, parce
que je lui dois vraisemblablement de n'avoir pas prouv tous les
effets de la mlancolie pousse au dernier degr. J'tais arriv 
l'ge des mystrieuses rvlations de l'me et des passions, au
moment de la vie o toutes les facults sont actives et surabondantes.
Plusieurs fois j'avais remarqu dans une des chapelles de l'glise de
Saint-Sulpice une jeune et belle personne dont l'air simple et modeste
me plaisait extrmement. A dix-huit ans, quand on n'est pas dprav,
c'est l ce qui attire: je devins plus exact aux grands offices. Un
jour qu'elle sortait de l'glise, une forte pluie me donna la
hardiesse de lui proposer de la ramener jusque chez elle, si elle ne
demeurait pas trop loin. Elle accepta la moiti de mon parapluie. Je
la conduisis rue Frou o elle logeait; elle me permit de monter chez
elle, et sans embarras, comme une jeune personne trs pure, elle me
proposa d'y revenir. J'y fus d'abord tous les trois ou quatre jours;
ensuite plus souvent. Ses parents l'avaient fait entrer malgr elle 
la comdie; j'tais malgr moi au sminaire. Cet empire, exerc par
l'intrt sur elle et par l'ambition sur moi, tablit entre nous une
confiance sans rserve. Tous les chagrins de ma vie, toute mon humeur,
ses embarras  elle, remplissaient nos conversations. On m'a dit
depuis qu'elle avait peu d'esprit: quoique j'aie pass deux ans  la
voir presque tous les jours, je ne m'en suis jamais aperu.

Grce  elle, je devins, mme pour le sminaire, plus aimable, ou du
moins plus supportable. Les suprieurs avaient bien d avoir quelque
soupon de ce qui m'avait rapproch de la vie ordinaire et donn mme
quelque gat. Mais l'abb Couturier[24] leur avait enseign l'art de
fermer les yeux; il leur avait appris  ne jamais faire de reproches
 un jeune sminariste qu'ils croyaient destin  occuper de grandes
places,  devenir coadjuteur de Reims, peut-tre cardinal, peut-tre
ministre, peut-tre ministre de la feuille[25]. Que sait-on?

    [24] L'abb Couturier, n en 1688. Ami du cardinal de Fleury,
    il reut l'abbaye de Chaumes, et fut nomm suprieur du
    sminaire Saint-Sulpice. Il mourut en 1770.

    [25] La feuille des bnfices tait un registre sur lequel on
    inscrivait tous les bnfices  la nomination du roi, qui
    venaient  vaquer. Cette feuille tait tenue par un prlat, 
    qui, en fait, le roi remettait tout son pouvoir de
    nomination. C'tait lui qui nommait ou faisait nommer  tous
    les vchs et abbayes dont le roi tait le collateur direct.

Le temps amena ma sortie du sminaire[26]. C'tait vers l'poque du
sacre de Louis XVI[27]. Mes parents m'envoyrent  Reims pour y
assister. La puissance religieuse allait tre dans toute sa gloire; le
coadjuteur de Reims devait remplir le rle principal si l'ge du
cardinal de la Roche-Aymon l'avait, comme on le supposait, empch de
faire cette auguste crmonie... Quelle poque brillante!...

    [26] Il est  remarquer que M. de Talleyrand ne fait ici
    aucune mention du moment prcis o il reut l'ordre de la
    prtrise, ni des circonstances qui accompagnrent cette
    crmonie. Le comte de Choiseul-Gouffier, son ami, racontait
     ce sujet qu'ayant t chez M. de Talleyrand la veille au
    soir de son ordination, il l'avait trouv dans un tat
    violent de lutte intrieure, de larmes et de dsespoir. M. de
    Choiseul fit alors tous ses efforts pour le dtourner
    d'accomplir le sacrifice; mais la crainte de sa mre, d'un
    clat tardif, une certaine fausse honte, lui en tant la
    hardiesse, il s'cria: Il est trop tard, il n'y a plus 
    reculer. (_Note de M. de Bacourt_.)

    [27] 11 juin 1775.

Un jeune roi, d'une morale scrupuleuse, d'une modestie rare; des
ministres connus par leurs lumires et leur probit; une reine dont
l'affabilit, les grces, la bont tempraient l'austrit des vertus
de son poux; tout tait respect! tout tait amour! tout tait
ftes!... Jamais printemps si brillant n'a prcd un automne si
orageux, un hiver si funeste.

C'est du sacre de Louis XVI que datent mes liaisons avec plusieurs
femmes que leurs avantages dans des genres diffrents rendaient
remarquables, et dont l'amiti n'a pas cess un moment de jeter du
charme sur ma vie. C'est de madame la duchesse de Luynes[28], de
madame la duchesse de Fitz-James[29], et de madame la vicomtesse de
Laval[30] que je veux parler.

    [28] lisabeth de Montmorency-Laval, fille du marchal duc de
    Montmorency-Laval, marie en 1768  Louis d'Albert duc de
    Luynes, qui fut marchal de camp, dput aux tats gnraux,
    et snateur sous l'empire.

    [29] Probablement Marie de Thiard, fille de Henry de Thiard
    comte de Bissy, marie en 1768 au duc de Fitz-James, marchal
    de camp.

    [30] Catherine Tavernier de Boullongne, marie en 1765 
    Mathieu de Montmorency-Laval, connu sous le nom de vicomte de
    Laval.

L'assemble du clerg[31] tait au moment de se tenir; je fus nomm
par la province de Reims pour en tre membre. J'observai avec soin la
manire dont les affaires se conduisaient dans ce grand corps.
L'ambition y revtait toutes les formes. Religion, humanit,
patriotisme, philosophie, chacun prenait l une couleur! Quand
l'intrt pcuniaire du clerg tait attaqu, la dfense tait
gnrale; mais les moyens taient diffrents. Les vques les plus
religieux craignaient qu'on ne toucht au patrimoine des pauvres; ceux
qui appartenaient  la grande noblesse, taient effrays de toute
espce d'innovations; ceux dont l'ambition tait  dcouvert disaient
que le clerg tant le corps le plus clair du royaume, devait tre
 la tte de toutes les administrations, et pour ne point tre 
charge  l'tat, devait trouver dans les biens dont la pit de nos
pres l'avait enrichi, de quoi satisfaire aux dpenses de
reprsentation indispensables dans les grandes places. Ainsi, dans son
administration temporelle, le clerg du XVIIIe sicle ne faisait
aucune concession  l'esprit du temps. Lorsque M. de Machault[32],
ministre des finances avait voulu imposer les biens du clerg comme
ceux de tous les autres sujets de l'tat, le clerg tout entier s'y
tait refus. Les biens donns  l'glise, disaient-ils, sont
consacrs  Dieu. Cette conscration leur donne une destination
particulire dont les ministres de la religion sont les seuls
dispensateurs, les seuls conomes: l'immunit des biens de l'glise
fait partie du droit public franais. L'intervention de la conscience
dans tous ces dmls pcuniaires, avait donn aux pices de cette
grande affaire un caractre d'loquence que le clerg seul sait avoir.
M. de Montauset[33], M. de Breteuil[34], M. de Nicola[35], s'tant
fait remarquer, avaient obtenu des places minentes et jouissaient de
toute l'importance que la dmission de M. de Machault leur avait
donne.

    [31] L'origine des assembles du clerg remonte au XVIe
    sicle. Depuis 1567, elles se tenaient tous les cinq ans.
    Elles avaient pour objet la dtermination et la rpartition
    des subsides (don gratuit)  fournir au roi. Elles
    s'occupaient aussi d'affaires religieuses. On distinguait les
    grandes et les petites assembles, qui se tenaient
    alternativement. Les grandes duraient six mois, et comptaient
    deux dputs du premier ordre et deux dputs du second ordre
    par province ecclsiastique; les petites duraient trois mois
    et ne comptaient par province qu'un dput de chaque ordre.

    [32] Jean-Baptiste de Machault, comte d'Arnouville, n en
    1701 d'une ancienne famille de robe. Conseiller au parlement
    (1721), contrleur-gnral (1745-1754), garde des sceaux
    (1750), secrtaire d'tat  la marine (1754). Destitu de
    toutes ses charges en 1757, il vcut dans la retraite jusqu'
    la Rvolution. Arrt en 1794, il mourut en prison au bout de
    quelques semaines.

    [33] Il n'y avait  cette poque aucun personnage du nom de
    Montauset. Il est probable qu'il s'agit ici de M. de
    Montazet, n en 1713, aumnier du roi en 1742, vque d'Autun
    (1748), archevque de Lyon (1759), mort en 1788.

    [34] Franois-Victor le Tonnelier de Breteuil, n en 1724,
    vque de Montauban en 1762.

    [35] Il y avait alors deux prlats de la famille Nicola:
    Louis-Marie, n en 1729, vque de Cahors en 1777;
    Aimar-Claude, n en 1738, vque de Bziers en 1771, qui
    migra en 1792 et mourut  Florence en 1814.

A cette question, abandonne par le gouvernement, en succda une
autre, qui, en touchant  la manire dont le clerg possdait ses
biens, pouvait conduire  branler la possession elle-mme. Il
s'agissait de savoir si le clerg tait soumis  la foi et hommage, 
l'aveu et dnombrement, en un mot aux devoirs fodaux envers le roi. A
plusieurs poques de cette discussion leve ds le commencement du
XVIIe sicle, le clerg avait obtenu des dcisions favorables; mais
sa jouissance ne reposant pas sur des titres authentiques, les
attaques s'taient renouveles. En 1725, sur son refus de se soumettre
 l'imposition du cinquantime, le gouvernement pressa l'excution
d'une dclaration antrieure, par laquelle la prtention du clerg 
un affranchissement complet de tout service fodal tait dclare
nulle et abusive. Depuis cette poque, sous diffrents prtextes, le
clerg obtint  chaque assemble des arrts de sursance, qui, sans
toucher au fond de la question, suspendaient l'excution de la loi de
1674.

Quelques difficults et quelques retards  l'expdition de l'arrt de
sursance de 1775, engagrent le clerg  faire de nouveaux efforts.
Les travaux de Dom Bouquet[36] furent tirs des archives; et le clerg
tablit dans une foule de mmoires dont je crois qu'un est de moi,
que tenant ses exemptions de la munificence des rois de France, sa
cause se rattachait  la lgislation gnrale du royaume, qui met sous
la mme sauvegarde les droits de tous les ordres et la proprit des
citoyens. Puis, entrant dans les dtails de l'affaire, il prtendait
ne possder aucun bien avant 1700, qui ne ft ou des dmes ou des
alleus, ou qui ne lui et t donn en franches aumnes. Or le service
fodal n'tant d, ni pour les dmes, ni pour les alleus, ni pour les
donations en franches aumnes, on en concluait que les biens du clerg
devaient tre exempts de tous les devoirs fodaux. Je ne sais plus
comment on se tirait de la difficult qui provenait des pairies
ecclsiastiques[37]. M. l'archevque de Narbonne[38], M. l'archevque
d'Aix[39], M. l'archevque de Bordeaux[40], M. l'vque de Nevers[41]
montrrent beaucoup de talent dans cette grande discussion. Mais les
claircissements demands par un arrt du conseil  la chambre des
comptes et fournis par M. de Saint-Genis[42], taient prs d'amener
une dcision diamtralement oppose aux prtentions du clerg, lorsque
les tats gnraux vinrent enlever toutes les parties.

    [36] Dom Martin Bouquet, savant bndictin, n  Amiens
    (1685-1754). Bibliothcaire de l'abbaye de
    Saint-Germain-des-Prs. Il publia un _Recueil des historiens
    de la Gaule_. Un autre Bouquet, jurisconsulte distingu,
    neveu du prcdent, mort en 1781, publia des ouvrages de
    droit ecclsiastique. Il est probable qu'on l'a confondu avec
    son oncle, et que ce sont ses traits dont il est parl plus
    haut.

    [37] Les pairs du royaume, ecclsiastiques ou laques,
    devaient foi et hommage au roi, et taient tenus vis--vis de
    lui de tous les devoirs fodaux.

    [38] Arthur de Dillon, n en 1721, vque d'vreux (1753),
    archevque de Toulouse (1758), de Narbonne (1762), prsident
    des tats du Languedoc, prsident de l'assemble du clerg de
    1780.

    [39] Jean-de-Dieu Raymond de Boisgelin, n  Rennes (1732),
    vque de Lavaur (1765), archevque d'Aix (1770), prsident
    des tats de Provence, dput du clerg aux tats gnraux.
    Prsident de l'Assemble constituante (1790). Il migra,
    revint en France en 1802, fut nomm archevque de Tours,
    cardinal, et mourut en 1804.

    [40] Ferdinand Mriadec, prince de Rohan-Gumne, n en
    1738, archevque de Bordeaux (1769), de Cambrai (1781). Il
    migra en 1792, revint en France en 1802, et devint aumnier
    de l'impratrice Josphine.

    [41] Jean-Antoine Tinseau, n  Besanon (1697), vque de
    Nevers (1751).

    [42] Nicolas de Saint-Genis, n en 1741, mort en 1808,
    commissaire des guerres (1762), auditeur  la cour des
    comptes (1769). Il a laiss un ouvrage de droit
    ecclsiastique important.

    Quelques ides philosophiques qui, comme je viens de le dire,
    avaient pntr dans la partie ambitieuse du clerg, avaient
    port plusieurs vques fort accrdits  solliciter l'arrt
    du conseil de 1766, par lequel le roi crait une commission
    qui devait s'occuper de la rforme de quelques corps
    rguliers[43]. Une rforme particulire, aussi d'accord avec
    les ides du temps, devait ncessairement conduire  une
    attaque gnrale contre ces corps illustres. Toute cette
    milice savante une fois disperse, on approchait plus
    aisment de l'difice religieux, qui, dpouill de tout ce
    qui en faisait l'me et la force, ne pouvait pas se dfendre
    longtemps lorsqu'il ne lui restait plus que les seules
    crmonies extrieures de la religion.

    [43] La rforme des ordres religieux tait demande en 1765
    par l'assemble du clerg elle-mme. En consquence le
    conseil du roi, par arrt du 26 mai 1766, nomma une
    commission pour la rforme de l'tat religieux compose de
    cinq prlats et de cinq conseillers d'tat. Cette commission
    prpara la rdaction d'une ordonnance du 24 mars 1768 qui
    dcida: 1 que l'ge des voeux serait recul  vingt ans pour
    les hommes,  dix-huit, pour les filles; 2 que tous les
    religieux devaient tre Franais; 3 qu'il ne devait pas y
    avoir dans une ville plus de deux couvents du mme ordre; 4
    que chaque monastre devait avoir au moins quinze religieux.

    M. de Brienne[44], archevque de Toulouse, qui cherchait son
    appui dans les ides nouvelles, tait en 1775, chef de la
    commission. Dj les religieux de Sainte-Croix, les
    religieux de Grandmont, les Camaldules, les Servites, les
    Clestins, avaient t frapps de destruction. L'ordre de
    Saint-Ruf venait d'prouver le mme sort[45]. Les
    commissaires dans les rapports par lesquels ils provoquaient
    ces suppressions, les arrts qui les prononaient, ne
    parlaient qu'avec regret de cette mesure extrme; mais on
    voulait alors la regarder comme indispensable pour rendre la
    discipline de l'glise plus rgulire, et pour prvenir la
    dcadence des moeurs, dans les ordres dont on pouvait esprer
    la conservation.

    [44] tienne de Lomnie, comte de Brienne, n en 1727. vque
    de Condom (1760), archevque de Toulouse (1763), chef du
    conseil des finances (1787), puis principal ministre,
    archevque de Sens (1788), cardinal en dcembre 1788; il
    prta serment  la constitution civile, et se dmit de sa
    dignit de cardinal. Arrt en 1793, il mourut subitement.

    [45] Les chanoines rguliers de _Sainte-Croix_ avaient leur
    chef-lieu  Lige, ils ne comptaient en France que douze
    maisons et quarante-sept religieux; leur dissolution fut
    prononce le 14 octobre 1769.--L'ordre de _Grandmont_, fond
    en 1124 par saint-tienne  Murat (Limousin), ne comptait
    plus au XVIIIe sicle, que cent huit religieux rpartis en
    sept maisons. La dissolution fut dcrte par un dit du 3
    mars 1770, confirm par une bulle du 6 aot 1772.--Les
    _Camaldules_ dont l'ordre remontait au Xe sicle,
    comprenaient huit couvents d'hommes (dont le plus important
    tait au mont Valrien) et douze de religieuses. C'tait
    l'ordre le plus riche de France.--L'ordre des _Servites_
    avait t fond  Florence au XIIIe sicle par sept
    marchands. Leur tablissement principal tait au couvent de
    l'Annonciade  Florence; ils s'taient rpandus en France, o
    on les appelait les _Blancs-Manteaux_,  cause de leur
    costume.--L'ordre de _Saint-Ruf_, qui datait du VIe sicle,
    ne comptait plus que cinquante-sept monastres, et deux cents
    religieux. Sur leur demande, le pape Clment XIV les
    scularisa, et les incorpora  l'ordre militaire de
    Saint-Lazare (juillet 1771).

Je suis bien loign de croire que les vques qui avaient donn le
projet de cette commission permanente, connussent tout le danger dont
son tablissement pouvait tre pour le clerg. Ils pensaient srement
qu'ils seraient matres d'en conduire et d'en arrter la marche. Mais
dj dans les questions religieuses, on ne s'arrtait plus. Chaque
jour, il paraissait un ouvrage sur les abus introduits dans tel ordre,
sur l'inutilit de tel autre, et je ne me rappelle pas que dans les
vingt ans qui ont prcd la Rvolution franaise, une seule plume
habile ait dfendu les ordres religieux. Les historiens n'osaient mme
plus dire que ce genre d'tablissement, plus que toute autre cause, a
donn un caractre particulier  la grande civilisation europenne et
la distingue minemment de toutes les autres. Il m'est souvent venu
dans l'esprit que le clibat des prtres a essentiellement contribu 
empcher l'esprit de caste de s'tablir en Europe; et il ne faut
qu'ouvrir l'histoire pour observer que cet esprit tend en gnral 
arrter les progrs de la civilisation. M. de Bonald pourrait trouver
l le texte d'un mmoire qui serait bien d'accord avec ses ides.

L'poque  laquelle j'arrive avait cela de particulier, que chacun
prouvait le besoin de se faire remarquer par des talents employs
hors de son tat. La formation des assembles provinciales[46] pouvait
appeler l'attention publique sur les personnes choisies pour les
prsider. M. Necker[47], qui craignait toujours qu'on lui reprocht
d'tre calviniste, crut se mettre  l'abri de ce reproche en
approchant de son administration les vques qui avaient quelque
talent, et c'est ainsi que l'on vit en peu d'annes toutes les
administrations provinciales avoir  leur tte l'vque le plus
distingu de la province.

    [46] Les assembles provinciales taient des administrations
    collectives institues sous Louis XVI dans les vingt-six
    gnralits d'lections du royaume. Turgot y avait song le
    premier. Necker mit l'ide  excution. Ces assembles
    comprenaient des membres des trois ordres, le tiers tant
    doubl: elles tenaient une session d'un mois tous les deux
    ans, elles taient charges de la rpartition et de la
    perception de l'impt, et en outre avaient  peu prs toutes
    les attributions de nos conseils gnraux. Le roi nommait la
    moiti des membres, et ceux-ci se compltaient eux-mmes.

    [47] Jacques Necker appartenait  une famille d'origine
    allemande. En 1724, son pre vint s'tablir  Genve, comme
    professeur de droit. Il naquit en 1732, vint  Paris en 1750,
    et fonda une maison de banque. Directeur du trsor en 1776,
    puis directeur gnral des finances avec tout le pouvoir d'un
    ministre, dont sa qualit de protestant et d'tranger, lui
    avait fait refuser le titre. Il se retira en 1780. Exil en
    1787, il revint au pouvoir en 1788; de nouveau exil le 11
    juillet 1789, il fut rappel par l'Assemble dix jours plus
    tard. Mais sa popularit ne tarda pas  l'abandonner: le 18
    septembre 1790, il donna sa dmission. Il se retira  Coppet,
    o il mourut en 1804.

N'est-il pas remarquable qu'un clerg, compos d'hommes dont
quelques-uns taient trs pieux, d'autres spcialement
administrateurs, d'autres enfin, mondains et mettant, comme M.
l'archevque de Narbonne, une certaine gloire  quitter les formes de
leur tat pour vivre en gentilshommes[48]; n'est-il pas remarquable,
dis-je, qu'un clerg, compos d'lments aussi diffrents, conservt
nanmoins un mme esprit? Et cependant cela sera assez prouv par un
fait que j'aurais de la peine  croire, si je n'en avais pas t le
tmoin. Peu de jours aprs l'ouverture des tats gnraux, je me
trouvais avec les principaux membres du clerg  une confrence tenue
 Versailles chez M. le cardinal de la Rochefoucauld[49]; M.
Dulau[50], archevque d'Arles, y proposa srieusement de profiter
d'une occasion _aussi favorable_, ce sont ses expressions, pour faire
payer par la nation les dettes du clerg. Cette proposition, comme
celle de M. de Thmines[51] lorsqu'il avait engag le clerg 
demander les tats gnraux, ne rencontra aucune opposition. On
chargea M. l'archevque d'Arles, dans les lumires de qui on avait
confiance, de choisir le moment le plus opportun pour la faire adopter
par les tats gnraux. Il fallut plusieurs mois et tous les
vnements qui les remplirent, pour que le bon esprit de M. de
Boisgelin, archevque d'Aix, pt persuader au clerg, non seulement de
renoncer  cette absurde proposition, mais mme de faire un sacrifice
considrable pour combler le fameux dficit qui avait t le prtexte
de tout ce qui se faisait depuis un an; il tait trop tard, il est
vrai; le prtexte tait oubli, et on n'en avait plus besoin depuis
que les tats gnraux taient devenus l'Assemble nationale.

    [48] M. de Dillon, archevque de Narbonne, avait une terre
    auprs de Soissons, o il passait six mois de l'anne  la
    grande chasse. Cette terre se nommait _Haute-Fontaine_.
    (_Note du prince de Talleyrand._)

    [49] Dominique de La Rochefoucauld, comte de Saint-Elpis, n
    en 1713. Archevque d'Albi (1747), de Rouen (1759), cardinal
    (1778). Dput du clerg aux tats gnraux, il migra en
    1792, et mourut en 1800.

    [50] Jean-Marie Dulau, n prs de Prigueux en 1738.
    Archevque d'Arles en 1775, dput du clerg aux tats
    gnraux. Arrt aprs le 10 Aot, il fut enferm aux Carmes
    et massacr dans les journes de septembre.

    [51] Alexandre de Lauzires de Thmines (1742-1829), aumnier
    du roi, vque de Blois (1776). Il migra en 1791, refusa sa
    dmission en 1801, ne voulut jamais reconnatre le concordat,
    et mourut  Bruxelles en 1829 sans tre rentr en France.

Je remarque qu'en parlant du clerg, je ne m'astreins pas  l'ordre
des temps; je suis entran dans cette marche. La coupe par anne d'un
travail sur une matire quelconque le rend souvent obscur et toujours
sans intrt. Je trouve prfrable pour la clart de prsenter avec
ensemble tout ce qui appartient naturellement  l'objet dont on parle.
C'est d'ailleurs beaucoup plus commode, et quand on n'a pas la
prtention de faire un livre, on peut bien prendre un peu ses aises.

Le cardinal de la Roche-Aymon, en me nommant promoteur de l'assemble
de 1775[52], me donna l'occasion de m'y faire remarquer, et ds ce
moment on me destina une place d'agent gnral du clerg[53].

    [52] Le promoteur tait charg de requrir au nom de
    l'intrt public. C'tait l'quivalent du ministre public
    qui fonctionnait auprs des tribunaux. Il avait charge de
    dnoncer les ecclsiastiques en faute, et de veiller  la
    conservation des droits, des liberts et de la discipline de
    l'glise.

    [53] Il y avait deux agents gnraux du clerg. Ils avaient
    mission d'tre, auprs du gouvernement les reprsentants des
    intrts du clerg en ce qui avait trait  la recette et 
    l'emploi des deniers de l'glise, et au maintien de ses
    privilges. Ils taient lus pour cinq ans par les assembles
    du clerg.

L'assemble de 1775 finie, j'entrai en Sorbonne. J'y passai deux ans
occup de toute autre chose que de thologie, car les plaisirs
tiennent une grande place dans les journes d'un jeune bachelier.
L'ambition prend aussi quelques moments, et le souvenir du cardinal de
Richelieu, dont le beau mausole tait dans l'glise de la Sorbonne,
n'tait pas dcourageant  cet gard. Je ne connaissais encore
l'ambition que dans sa bonne acception; je voulais arriver  tout ce
que je croyais pouvoir bien faire. Les cinq annes d'humeur, de
silence et de lecture qui au sminaire m'avaient paru si longues et si
tristes, ne furent plus tout  fait perdues pour moi. Une jeunesse
pnible a ses avantages; il est bon d'avoir t tremp dans les eaux
du Styx, et je me plais, par une foule de raisons,  conserver de la
reconnaissance pour ce temps d'preuve.

En sortant de Sorbonne, je me trouvai enfin sous ma propre, libre et
unique direction.

Je me logeai  Bellechasse dans une maison petite et commode. Mon
premier soin fut d'y former une bibliothque, qui dans la suite devint
prcieuse par le choix des livres, la raret des ditions et
l'lgance des reliures. Je cherchai  me lier avec les hommes les
plus distingus par leur vie passe, ou par leurs ouvrages, ou par
leur ambition, ou par l'avenir que leur promettaient leur naissance,
leurs relations, leurs talents. Plac ainsi par ma propre impulsion
dans le vaste cercle o brillaient si diversement tant d'hommes
suprieurs, je me laissai aller  l'orgueilleux plaisir de tenir de
moi seul toute mon existence. J'eus mme un moment fort doux lorsque,
nomm par le roi  l'abbaye de Saint-Denis de Reims, je pus employer
mes premiers revenus  payer au collge d'Harcourt une forte partie de
ma pension qui y tait due encore, et  m'acquitter envers M. Langlois
des soins qu'il avait eus de moi dans mon enfance.

Le sminaire, la Sorbonne, m'avaient spar de M. de
Choiseul-Gouffier. Des jeunes gens avec lesquels j'avais t lev, il
fut le premier que je tchai de retrouver. Depuis que je ne l'avais
vu, il s'tait mari, il avait eu un ou deux enfants; et il s'tait
dj fait remarquer dans le monde par un voyage difficile et curieux
qui avait commenc sa rputation et qui dtermina ensuite sa carrire.

J'aurai si souvent  parler de M. de Choiseul dans le courant de ma
vie, que je dois cder au plaisir de le faire connatre. M. de
Choiseul est n avec de l'imagination, avec du talent; il a de
l'instruction; il parle et raconte bien; sa conversation est naturelle
et abondante. Si dans sa jeunesse il avait moins admir les belles
phrases de M. de Buffon, il aurait pu tre un crivain distingu. On
trouve qu'il fait trop de gestes; je suis de cet avis; quand il parle,
cela l'aide; et comme tous les gens qui font beaucoup de gestes, il
s'amuse de ce qu'il dit et se rpte un peu. Sa vieillesse sera
pnible pour les personnes qui la soigneront, parce que la vieillesse
d'un talent ordinaire ne conserve que des formes. L'esprit seul rend
la vieillesse aimable, parce qu'il donne  l'exprience un air de
nouveaut et presque de dcouverte. Le caractre de M. de Choiseul est
noble, bon, confiant, sincre Il est aimant, facile et oublieux.
Aussi est-il trs bon pre et trs bon mari, quoiqu'il n'aille gure
chez sa femme, ni chez ses enfants. Il a des amis, il les aime, il
leur souhaite du bonheur, il leur ferait du bien, mais il se passe 
merveille de les voir. Les affaires n'ont rempli qu'une petite partie
de sa vie; il s'est cr des occupations qui lui suffisent. Le got
exquis et l'rudition qu'il a ports dans les arts, le placent parmi
les amateurs les plus utiles et les plus distingus.

M. de Choiseul est l'homme que j'ai le plus aim. Quoique dans le
monde on ait souvent runi les noms de M. de Choiseul, de M. de
Narbonne[54] et de l'abb de Prigord[55], notre liaison  l'un et 
l'autre avec M. de Narbonne avait moins le caractre de l'amiti. M.
de Narbonne a ce genre d'esprit qui ne vise qu' l'effet, qui est
brillant ou nul, qui s'puise dans un billet ou dans un bon mot. Il a
une politesse sans nuances; sa gat compromet souvent le got, et son
caractre n'inspire pas la confiance qu'exigent des rapports intimes.
On s'amusait plus avec lui qu'on ne s'y trouvait bien. Une sorte de
grce, que mieux que personne il sait donner  la _camaraderie_, lui a
valu beaucoup de succs, surtout parmi les hommes spirituels et un peu
vulgaires. Il plaisait moins aux hommes qui mettaient du prix  ce
que dans notre jeunesse on appelait le bon ton. Si l'on citait les
hommes qui avaient soup tel jour chez la marchale de Luxembourg[56],
et qu'il y et t, les noms de vingt personnes se seraient prsents
avant le sien; chez Julie, il aurait t nomm le premier.

    [54] Le comte Louis de Narbonne-Lara, n en 1755  Colorno
    (duch de Parme) d'une trs ancienne famille d'Espagne. Venu
    en France en 1760, il servit dans l'artillerie, puis dans les
    bureaux des affaires trangres. Marchal de camp en 1791,
    ministre de la guerre du 6 dcembre 1791 au 10 mars 1792.
    Dcrt d'accusation aprs le 10 Aot, il put s'chapper et
    demeura  l'tranger. En 1805, il fut rintgr dans son
    grade, et nomm gouverneur de Raab, puis de Trieste. Ministre
    en Bavire, aide de camp de l'empereur, ambassadeur  Vienne
    (1813). Il mourut peu aprs  Torgau. M. de Narbonne avait
    pous mademoiselle de Montholon, dont il eut deux filles.

    [55] C'est sous ce nom qu'tait connu M. de Talleyrand dans
    sa jeunesse.

    [56] Madeleine-Anglique de Neufville-Villeroi, petite-fille
    du marchal duc de Villeroi, ne en 1707, pousa en premires
    noces, le duc de Boufflers, mort en 1747. En 1750, elle se
    remaria avec le marchal duc de Luxembourg et mourut en 1787.

Ma chambre, o l'on se runissait tous les matins et o l'on trouvait
un djeuner tel quel, offrait un singulier mlange: le duc de
Lauzun[57], Panchaud[58], Barths[59], l'abb Delille[60],
Mirabeau[61], Chamfort[62], Lauraguais[63], Dupont de Nemours[64],
Rulhire[65], Choiseul-Gouffier, Louis de Narbonne s'y rencontraient
habituellement et toujours avec plaisir. On y parlait un peu de tout,
et avec la plus grande libert. C'taient l'esprit et la mode du
temps. Il y avait pour nous tous plaisir et instruction, en ralit
quelque ambition en perspective. C'taient des matines excellentes
pour lesquelles je me sentirais encore du got.

    [57] Armand de Gontaut, comte de Biron, puis duc de Lauzun,
    n en 1747, entra au service, combattit en Corse, puis en
    Amrique.--Dput de la noblesse du Quercy aux tats
    gnraux, il se rangea dans le parti du duc d'Orlans.
    Gnral en chef de l'arme du Rhin en 1792, puis de l'arme
    de Vende, il fut accus de trahison, arrt et guillotin en
    1793.

    [58] Panchaud tait un banquier genevois tabli  Paris. Il a
    publi sur les finances de son temps un ouvrage intressant
    intitul: _Rflexions sur l'tat actuel du crdit de
    l'Angleterre et de la France_ (Paris 1781).

    [59] Joseph Barths (1734-1806), mdecin et philosophe d'une
    grande rputation.

    [60] L'abb Delille, n  Aigues-Perse (Auvergne)
    (1738-1813), un des potes les plus connus du XVIIIe
    sicle.--Il tait membre de l'Acadmie.

    [61] Honor-Gabriel Riquetti de Mirabeau, le grand orateur de
    l'Assemble constituante (1749-1791), fils du marquis de
    Mirabeau, l'conomiste et l'agronome bien connu.

    [62] Sbastien Chamfort (1741-1794), n prs de
    Clermont-Ferrand. Il fit plusieurs tragdies et des posies
    qui lui valurent quelque faveur. Il tait li avec les
    principaux personnages de la Rvolution, et travaillait avec
    Sieys et Mirabeau. Dcrt d'accusation en 1794, il se tua
    comme on venait l'arrter.

    [63] Lon de Lauraguais, duc de Brancas (1733-1824). Il se
    renferma toute sa vie dans l'tude des lettres et dans ses
    travaux scientifiques. Il fut membre de la Chambre des pairs
    en 1814.

    [64] Pierre Dupont de Nemours (1739-1817), l'un des plus
    fervents adeptes de l'cole physiocratique. Il fut conseiller
    d'tat et commissaire gnral du commerce sous Calonne.
    Dput aux tats gnraux. Emprisonn sous la Terreur, il fut
    sauv par le 9 thermidor. Membre du conseil des Cinq-Cents.
    Il vcut dans la retraite sous l'empire, migra en 1815 et
    mourut en Amrique.

    [65] Claude Rulhire, n  Bondy, prs de Paris, en 1735, fut
    aide de camp du marchal de Richelieu. Plus tard, M. de
    Breteuil l'emmena comme secrtaire  Ptersbourg (1760). Il
    assista  la rvolution de 1762 et entreprit de la raconter.
    Cet ouvrage, _les Rvolutions de Russie_, eut un tel succs
    que son auteur fut dsign pour crire une histoire de
    Pologne destine  l'instruction du dauphin. Membre de
    l'Acadmie en 1787, il mourut trois ans aprs.

Les nouvelles du jour, les questions de politique, de commerce,
d'administration, de finances, arrivaient toutes successivement dans
la conversation. Une des choses dont on s'occupait le plus alors,
tait le trait de commerce de la France avec l'Angleterre qui venait
d'tre conclu[66]. Les dtails de cette grande question intressaient
particulirement les hommes instruits tels que Panchaud, Dupont de
Nemours, etc.; nous autres ignorants, mais un peu amateurs, comme
Lauzun, Barths, Choiseul et moi, nous nous en tenions aux
gnralits. Je dsire consigner ici ce qui me reste de ces
discussions, parce qu'elles appartiennent  un ordre d'ides si
diffrent de ce que j'ai vu depuis, qu'il me parat utile d'en
conserver la trace. Et pour cela, je runis dans un seul aperu ce qui
se passa  cet gard dans le cours de plusieurs annes.

    [66] C'est le trait du 26 septembre 1786 sign sous le
    ministre de Vergennes, en excution de l'article 18 du
    trait de Versailles de 1783. Il souleva de nombreuses
    critiques; on accusa Vergennes d'avoir sacrifi nos
    manufactures.

Les cabinets de Versailles et de Londres taient pntrs de
l'avantage rciproque qui devait rsulter de relations commerciales
franchement tablies. Aucune poque de l'histoire ne prsentait une
occasion aussi favorable. Depuis la paix de 1763[67] les antipathies
nationales paraissaient teintes, et aussitt aprs la reconnaissance
de l'indpendance de l'Amrique par l'Angleterre, des communications
frquentes entre la France et la Grande-Bretagne avaient dtruit, en
partie, bien des rpugnances. Le got rciproque se montrait; il
n'tait plus question que de le fixer et de le rendre respectivement
utile. Les deux gouvernements nommrent des plnipotentiaires pour
traiter cette grande affaire.

    [67] Le trait de Paris qui mit fin  la guerre de Sept ans.

On se rappelait en Angleterre que mylord Bolingbroke[68], aprs avoir
conclu le trait d'Utrecht, avait eu l'ide de faire un trait de
commerce avec la France. Ce projet, dans lequel il avait chou, avait
t un des motifs ou un des prtextes de la perscution qu'il avait
prouve de la part des whigs. Les raisons allgues alors contre un
trait de commerce avec la France pouvaient tre plausibles. Les moeurs
anglaises taient encore effrayes par le luxe franais; des
relations trop suivies pouvaient faire craindre la concurrence de
notre industrie dans des travaux o l'industrie anglaise n'avait pas
encore atteint sa supriorit. On avait  redouter aussi l'avantage
que pouvaient prendre les productions du sol franais sur celles du
Portugal. Le trait de Methuen[69] tait encore trop rcent pour qu'il
part prudent d'en compromettre les consquences, en tablissant une
rivalit entre les productions de la France et celles du Portugal. Ces
raisons qui avaient une certaine force, ou n'existaient plus, ou
avaient perdu de leur valeur. L'Angleterre tait dans une voie de
prosprit commerciale que rendaient incalculable l'invention de ses
machines et l'immensit de ses capitaux; la mode se chargea de
rsoudre les objections tires de l'augmentation du luxe. L'ascendant
du ministre et l'intrt des manufactures triomphrent des autres
objections, et le trait eut en Angleterre l'assentiment  peu prs
gnral de la nation.

    [68] Henry Paulet de Saint-Jean, vicomte de Bolingbroke, n
    en 1672  Battersea (Surrey).--Membre de la Chambre des
    communes (1700), secrtaire d'tat (1704), ministre des
    affaires trangres (1713), il signa la paix d'Utrecht.
    Proscrit aprs la mort de la reine Anne (1714), il se rfugia
    en France, revint en Angleterre en 1723 et fut pendant dix
    ans le plus redoutable adversaire de Walpole. Il mourut en
    1750 sans avoir pu reprendre le pouvoir.--Il avait pous en
    deuximes noces la marquise de Villette, nice de madame de
    Maintenon.

    [69] Le trait de Methuen entre l'Angleterre et le Portugal,
    ainsi nomm du nom de l'ambassadeur anglais, lord Methuen,
    qui le ngocia, avait t sign en 1703. C'tait un trait
    d'alliance et de commerce par lequel l'Angleterre s'tait
    rserv le monopole de l'importation en Portugal.

L'opinion sur cette question prit en France un caractre tout
diffrent: l'intrt des villes maritimes se trouvait ici en
opposition avec celui de la population industrieuse. Aussi le trait
fut reu d'abord avec un peu d'tonnement. Les premiers rsultats ne
nous furent pas favorables. Les Anglais, mieux prpars que nous ne
l'tions, obtinrent de grands profits. La ville de Bordeaux, les
provinces de Guyenne, d'Aunis, de Poitou, trouvaient bien quelques
dbouchs de plus pour leurs vins, leurs eaux-de-vie et les autres
productions de leur sol; mais on soutint que dans l'valuation
gnrale, ces avantages locaux ne pouvaient pas compenser les
inconvnients d'une consommation de vingt-cinq millions d'habitants
curieux et avides de marchandises suprieures par leur qualit, et que
l'Angleterre pouvait donner  un prix fort au-dessous de celui des
marchs de France.

La Normandie, si habile dans la dfense de ses intrts propres, si
imposante par sa richesse et sa population, avait t la premire 
manifester son opposition. Elle publia un long mmoire contre le
trait. La cause qu'elle soutenait devint bientt gnrale; tous les
prjugs, tous les motifs de haine et d'animosit reparurent. La voix
des consommateurs fut touffe, et le trait devint un sujet de blme
contre le gouvernement.

Et cependant l'esprit qui avait inspir cette grande transaction,
tait conforme aux meilleurs principes. M. de Vergennes[70] et M. de
Calonne[71] qui y avaient concouru l'un et l'autre y trouveront un
jour de la gloire. Le trait avait pour objet de dtruire la
contrebande et de procurer par les douanes au trsor public, un revenu
fond sur des droits assez modrs pour ne laisser  la fraude aucun
espoir de profit. Cet avantage tait vident et rciproque pour les
deux pays. S'il augmentait pour la France la facilit de satisfaire la
prdilection et le caprice que les gens riches avaient pour les
marchandises anglaises, il procurait aussi  l'Angleterre des
jouissances plus abondantes et payes  la France par la diminution
des droits sur les vins de Champagne et de Bordeaux, diminution qui
devait en faire augmenter la consommation en Angleterre.

    [70] Charles Gravier, comte de Vergennes, tait le deuxime
    fils d'un prsident  mortier au parlement de Dijon. N 
    Dijon en 1717, il entra dans la diplomatie.--Ministre prs
    l'lecteur de Trves (1750), il fut vers cette poque initi
    au _secret du roi_, dont il devint un des agents les plus
    dvous. Ambassadeur  Constantinople (1754). Rappel par
    Choiseul en 1768, il vcut dans la retraite jusqu' sa chute;
    fut alors (1771) envoy comme ambassadeur en Sude. Louis XVI
    l'appela au ministre des affaires trangres (1774). Il
    signa le trait de Versailles, les traits de commerce avec
    l'Angleterre et la Russie. Chef du conseil des finances
    (1783). Il mourut en 1787.

    [71] Charles-Alexandre de Calonne, d'une bonne famille
    d'Artois, naquit le 20 janvier 1743  Douai, o son pre
    tait premier prsident du parlement. Il fut procureur
    gnral prs le parlement de Douai, intendant de Metz (1768),
    de Lille, d'o sa rputation d'habile administrateur le fit
    appeler au contrle gnral par Louis XVI. A la suite de
    l'assemble des notables, qu'il avait cependant conseille,
    il fut destitu et exil en Lorraine (1787). Il passa de l
    en Angleterre; revenu en France en 1789, dans l'esprance de
    se faire lire dput aux tats gnraux, il retourna en
    Angleterre aprs avoir chou, joua un rle actif dans
    l'migration et mourut en 1802.

De cette diminution de droits sur les objets de ncessit ou de
fantaisie, il devait rsulter pour les consommateurs plus de
proportion dans les impts qu'ils avaient  supporter, plus de
facilit pour les acquitter, et pour le trsor public un plus grand
revenu, produit par une plus grande consommation.

Il y a encore  dire que le principe du trait conduisait  faire un
partage de tous les genres d'industrie, et  distribuer  chacune des
deux nations la part que la nature lui a assigne et qui doit lui
procurer le plus d'avantages.

Ce dernier rsultat aurait en peu d'annes fait triompher le principe
de la libert de commerce; mais les prjugs en ont dcid autrement.
Ils tiennent aux hommes par des racines trop profondes, pour qu'il ne
soit pas au moins imprudent de vouloir trop subitement les dtruire.
Je me suis longtemps dfendu de me rendre  cette triste vrit, mais
puisque les philosophes du XVIIIe sicle, avec tous les moyens bons
et mauvais qu'ils ont employs, ont chou dans cette entreprise, je
me soumets avec ceux du XIXe, qui sont d'un tout autre genre,  ne
plus m'en occuper.

La carrire des affairs m'tant ouverte, je me servis assez
habilement de la place d'agent gnral du clerg,  laquelle j'tais
destin, pour tendre mes relations. J'eus de bonne heure des rapports
avec M. de Maurepas[72], avec M. Turgot[73], M. de Malesherbes[74], M.
de Castries[75], M. de Calonne, quelques conseillers d'tat,
plusieurs chefs d'administration. Mes premires relations me
conduisirent vers le mme temps chez M. le duc de Choiseul[76], chez
madame de Brionne[77], chez madame de Montesson[78], chez madame de
Boufflers[79], chez madame de la Reynire[80];  des jours dtermins,
la grande compagnie de Paris s'y runissait. Une manire d'tre
froide, une rserve apparente, avaient fait dire  quelques personnes
que j'avais de l'esprit. Madame de Gramont[81] qui n'aimait pas les
rputations qu'elle n'avait pas faites, me fut  mon dbut de quelque
utilit en cherchant  m'embarrasser. Je soupais pour la premire fois
 Auteuil chez madame de Boufflers, plac  une extrmit de la table,
parlant  peine avec mon voisin: madame de Gramont, d'une voix forte
et rauque, me demande, en m'interpellant par mon nom, ce qui m'avait
assez frapp en entrant dans le salon, o je la suivais, pour dire:
_Ah_! _ah_!... Madame la duchesse, lui rpondis-je, ne m'a pas bien
entendu, ce n'est pas _Ah_! _ah_! que j'ai dit; c'est _Oh_! _oh_!...
Cette misrable rponse fit rire, je continuai  souper, et ne dis
plus un mot. En sortant de table, quelques personnes s'approchrent de
moi, et je reus pour les jours suivants plusieurs invitations qui me
mirent  mme de faire connaissance avec les personnes que je dsirais
le plus rencontrer.

    [72]: Jean Phelypeaux, comte de Maurepas et de Pontchartrain,
    naquit en 1709. Son pre, son grand-pre, son bisaeul et son
    trisaeul avaient t comme lui secrtaires d'tat, de sorte
    que de 1610  1749, la famille Phelypeaux fut reprsente
    dans les conseils du roi. Maurepas eut ds 1715 la survivance
    de la charge de secrtaire d'tat abandonne par son pre. Le
    marquis de la Vrillire fut charg d'exercer la charge  la
    place de son parent qui devint bientt son gendre. En 1725,
    Maurepas la prit en main et fut secrtaire d'tat de Paris et
    de la marine. Disgraci en 1749, il fut exil  Bourges, puis
    dans sa terre de Pontchartrain prs de Versailles. Louis XVI
    le rappela aux affaires et le nomma ministre d'tat et chef
    du conseil des finances (1774). Jusqu' sa mort (1781) il eut
    en ralit tout le pouvoir d'un premier ministre.

    [73] Jacques Turgot, baron de l'Aulne, appartenait  une
    vieille famille originaire de Bretagne, et tablie en
    Normandie. Il naquit en 1727. Il fut conseiller au parlement,
    puis en 1762 intendant de Limoges o son administration
    bienfaisante le rendit clbre. Secrtaire d'tat  la marine
    (1774), contrleur gnral en 1774, destitu en 1776, il
    mourut cinq ans aprs.

    [74] Chrtien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, d'une
    illustre famille du Nivernais, qui durant deux sicles occupa
    les plus hautes charges de la magistrature. Il naquit en
    1721, fut conseiller au parlement (1744), premier prsident
    de la cour des aides (1750), destitu et exil en 1771.
    Rintgr dans sa charge par Louis XVI (1774), il s'en dmit
    l'anne suivante. Secrtaire d'tat de la maison du roi
    (1775-1776), ministre d'tat (1787-1788). Il vcut 
    l'tranger jusqu'en 1792, revint alors s'offrir au roi comme
    dfenseur. Arrt en dcembre 1793, il monta sur l'chafaud
    avec sa fille et son gendre (M. de Chateaubriand, le frre de
    l'illustre crivain).

    [75] Charles de la Croix, marquis de Castries, issu d'une
    vieille famille du Languedoc. N en 1727, il devint
    lieutenant gnral, gouverneur de Montpellier et de Cette
    (1758), gouverneur de la Flandre et du Hainaut, secrtaire
    d'tat  la marine (1780), marchal de France (1783). Il
    migra  la Rvolution, commanda une division de l'arme de
    Cond et mourut en 1801.

    [76] tienne-Franois, duc de Choiseul-Stainville
    (1719-1785), ambassadeur puis ministre secrtaire d'tat de
    1758  1770.

    [77] Louise de Rohan, chanoinesse de Remiremont, fille du
    prince Charles de Rohan-Montauban, lieutenant gnral; pousa
    Charles de Lorraine, comte de Brionne, grand cuyer de
    France.

    [78] Charlotte Braud de la Haie de Riou, marquise de
    Montesson, ne en 1737. Elle pousa en 1754 le marquis de
    Montesson, lieutenant gnral. Devenue veuve en 1769, elle se
    remaria secrtement avec le duc d'Orlans (1773). Aprs la
    mort du duc (1785), elle vcut dans la retraite. Arrte sous
    la Terreur, elle fut sauve par le 9 Thermidor. Elle tait
    trs lie avec madame de Beauharnais, plus tard l'impratrice
    Josphine. Elle mourut en fvrier 1806. Madame de Montesson
    avait beaucoup crit; elle a laiss de nombreuses comdies et
    des romans.

    [79] La comtesse Marie de Boufflers-Rouvrel, ne de
    Campar-Saujon tait dame d'honneur de la duchesse d'Orlans.
    Elle devint veuve en 1764. Emprisonne sous la Terreur, mais
    plus heureuse que sa belle-fille la duchesse de Lauzun, elle
    chappa  l'chafaud et mourut en 1800.

    [80] Suzanne de Jarente, fille d'Alexandre du Jarente,
    marquis d'Orgeval, pousa le 1er fvrier 1763 Alexandre
    Grimod de la Reynire qui, de simple charcutier, tait devenu
    fermier gnral. Il amassa une fortune considrable, et se
    btit le superbe htel qui fait aujourd'hui le coin de la rue
    Boissy-d'Anglas et de l'avenue Gabriel. Cet htel, aprs
    avoir t affect  l'ambassade de Russie, puis  celle de
    Turquie, appartient aujourd'hui au cercle de l'union
    artistique.--On sait que La Reynire s'tait acquis la
    rputation d'un gourmet de premier ordre. Les festins que sa
    femme et lui donnaient dans leur htel sont rests clbres.

    [81] Batrix de Choiseul-Stainville, soeur du duc de Choiseul,
    chanoinesse de Remiremont. En 1759 elle pousa Antoine duc de
    Gramont, gouverneur de Navarre. Elle monta sur l'chafaud en
    1794 avec son amie la duchesse du Chtelet.

La maison de mes parents ne me fournissait point de moyens  cet
gard; ils voyaient peu de monde; et peu surtout de l'espce qui
brillait sur le grand thtre ou qui se disputait les places
ministrielles.

Je choisissais pour aller chez ma mre les heures o elle tait seule:
c'tait pour jouir davantage des grces de son esprit. Personne ne m'a
jamais paru avoir dans la conversation un charme comparable au sien.
Elle n'avait aucune prtention. Elle ne parlait que par nuances;
jamais elle n'a dit un bon mot: c'tait quelque chose de trop
exprim. Les bons mots se retiennent, et elle ne voulait que plaire
et perdre ce qu'elle disait. Une richesse d'expressions faciles,
nouvelles et toujours dlicates, fournissait aux besoins varis de son
esprit. Il m'est rest d'elle un grand loignement pour les personnes
qui, afin de parler avec plus d'exactitude, n'emploient que des termes
techniques. Je ne crois ni  l'esprit ni  la science des gens qui ne
connaissent pas les quivalents et qui dfinissent toujours: c'est 
leur mmoire seule qu'ils doivent ce qu'ils savent, et alors ils
savent mal. Je suis fch que cette rflexion me soit venue pendant
que M. de Humboldt[82] tait  Paris, mais c'est crit.

    [82] Les deux frres Guillaume et Alexandre de Humboldt ont
    chacun illustr leur nom; le premier  la fois dans la
    politique et les lettres, l'autre dans la science. C'est du
    second, Alexandre, qu'il est ici question. N en 1769, il
    parcourut longuement l'Amrique et l'Asie, et publia le rcit
    de ses voyages; on a galement de lui une foule d'crits et
    de traits scientifiques, notamment le _Cosmos_. La
    gographie physique et la botanique ont fait grce  lui des
    progrs signals. Il mourut en 1859.

Mon temps se passait d'une manire fort douce et n'tait point trop
perdu; mes relations augmentaient. Celles qu'il fallait avoir avec les
beaux esprits d'alors me venaient d'une bonne femme, nomme madame
d'Hricourt[83], dont le mari avait occup la place d'intendant de la
marine  Marseille. Elle aimait l'esprit, les jeunes gens et la bonne
chre. Nous faisions chez elle toutes les semaines un dner fort
agrable. Il tait compos de M. de Choiseul, de M. de Narbonne, de
l'abb Delille, de Chamfort, de Rulhire, de Marmontel[84] qui
alternait avec l'abb Arnaud[85], de l'abb Bertrand[86] et de moi. La
gat contenait les prtentions, et je dois remarquer que d'une
runion o il y avait autant d'amour-propre en prsence, il n'est
sorti, dans l'espace de cinq annes, ni un bavardage, ni une
tracasserie.

    [83] Louise Duch, fille d'un premier avocat gnral prs la
    cour des aides de Montpellier, pousa en 1741 Bnigne du
    Trousset d'Hricourt ancien intendant de la marine.

    [84] Jean-Franois Marmontel, n  Bort (Limousin) en 1723.
    Sur les conseils de Voltaire, son matre et son ami, il
    travailla pour la scne, mais choua compltement. Au
    contraire, ses contes moraux eurent un grand succs et lui
    valurent les flicitations de presque tous les souverains de
    l'Europe. Il fut nomm historiographe de France et entra 
    l'Acadmie. Il mourut en 1799.

    [85] L'abb Franois Arnaud, n en 1721,  Aubignon
    (Vaucluse). Il se lana avec ardeur dans le mouvement
    philosophique du XVIIIe sicle, et s'acquit une certaine
    clbrit par ses ouvrages. Il tait de l'Acadmie franaise.
    Il mourut en 1784.

    [86] L'abb Bertrand, n en 1755,  Autun. Il tudia
    l'astronomie et fut nomm professeur de physique  Dijon. Il
    fut admis  l'acadmie de cette ville. Il entreprit avec
    d'Entrecasteaux un voyage autour du monde, mais il mourut en
    route, au cap de Bonne-Esprance (1792). Il a laiss divers
    traits scientifiques.

Le comte de Creutz[87], ministre de Sude, qui croyait plaire  son
matre, en se plaant en France sur le rang de bel esprit, se donna
beaucoup de soins pour que les mmes personnes qui composaient le
dner de madame d'Hricourt, se runissent un jour de la semaine chez
lui. Nous y fmes trois ou quatre fois, mais Marmontel,  force de
lectures de tragdies, dispersa tout le dner; je tins bon jusqu'
_Numitor_.

    [87] Le comte Gustave de Creutz naquit en Sude en 1736.
    Ministre de Sude  Madrid en 1753, puis  Paris o il resta
    vingt ans. Son salon devint l'un des centres de runion les
    plus recherchs des philosophes et des gens de lettres. En
    1783, le roi Gustave III le rappela  Stockholm, et le nomma
    snateur et ministre des affaires trangres. Il mourut deux
    ans aprs.

Les lectures taient alors  la mode; elles faisaient l'importance de
quelques maisons. On ne dnait gure chez M. de Vaudreuil[88], chez
M. de Liancourt[89], chez madame de Vaines[90], chez M. d'Anzely, sans
tre oblig d'entendre ou le _Mariage de Figaro_, ou le pome des
_Jardins_[91], ou le _Conntable de Bourbon_[92], ou quelques contes
de Chamfort, ou ce qu'on appelait alors: la _Rvolution de
Russie_[93]. C'tait une charge impose avec assez de rigueur  toutes
les personnes invites; mais aussi, on tait class parmi les hommes
distingus du temps. Je pourrais dire que beaucoup de gens que je ne
connaissais pas disaient du bien de moi, uniquement parce qu'ils
m'avaient rencontr dans quelques-unes de ces chambres auxquelles on
avait accord le droit de donner de la rputation. J'tais  cet
gard comme un homme dont parlait le chevalier de Chastellux[94] _Il
a srement beaucoup d'esprit_, disait-il, _je ne le connais pas, mais
il va chez madame Geoffrin_.

    [88] Joseph de Rigaud, comte de Vaudreuil, d'une trs vieille
    famille du Languedoc, n en 1740. Il vcut longtemps 
    Versailles, frquentant le salon de madame de Polignac et la
    socit de la reine. Il se lia avec le comte d'Artois qu'il
    accompagna en 1782 au sige de Gibraltar. Il tenait maison
    ouverte dans sa rsidence de Gennevilliers et y recevait
    souvent M. de Talleyrand. Il migra avec le comte d'Artois,
    s'tablit  Londres en 1799, revint  Paris  la
    Restauration, fut nomm pair de France en 1814 et mourut en
    1817. On a publi sa correspondance avec le comte d'Artois
    (Paris 1889, 2 vol. in-8. L. Pingaud).

    [89] Franois de la Rochefoucauld, duc de Liancourt, n en
    1747, fut brigadier de dragons. Grand matre de la garde-robe
    (1783). Dput de la noblesse de Clermont aux tats gnraux,
    lieutenant gnral (1792); il migra aprs le 10 Aot; il
    vcut dans la retraite sous l'empire. A la Restauration il
    fut cr pair, mais ses opinions librales l'cartrent des
    fonctions publiques. Il mourut en 1827. Ses obsques
    donnrent lieu  des incidents tumultueux.

    [90] Il s'agit probablement de la femme de M.J. de Vaines,
    receveur gnral, commissaire du trsor (1733-1803). On le
    voyait souvent dans la socit du marchal de Beauvau et chez
    madame Geoffrin.

    [91] Pome de l'abb Delille sur les jardins du duc d'Orlans
     Monceau.

    [92] Tragdie du comte Jacques de Guibert (1743-1790),
    lieutenant gnral. Son nom restera connu, non par ses
    tragdies, mais par un _Essai de tactique_, dont Napolon a
    dit: Qu'il tait propre  former de grands hommes.

    [93] Ouvrage de Rulhire.

    [94] Le chevalier de Chastellux (1734-1788), lieutenant
    gnral, se distingua dans la campagne d'Amrique. Quelques
    comdies assez insignifiantes lui valurent un fauteuil 
    l'Acadmie (1775).

J'avais remarqu aussi qu'il y avait quelque avantage, lorsqu'on ne
voulait pas se faire classer parmi les habitus des maisons ouvertes,
et rester ainsi confondu avec la foule,  montrer de l'loignement, de
l'opposition mme pour quelque personne marquante dans l'opinion.
J'avais choisi pour cela M. Necker. Je m'tais refus  toutes les
propositions qui m'avaient t faites d'aller chez lui. Je disais
assez hardiment qu'il n'tait ni bon ministre des finances, ni homme
d'tat; qu'il avait peu d'ides, qu'il n'avait point de principes
d'administration, que ses emprunts taient mal faits, chers et
nuisibles  la morale publique: mal faits, parce qu'ils ne portaient
point avec eux de principes d'extinction; chers, parce que le taux des
effets publics n'exigeait pas un prix aussi lev que celui auquel il
empruntait, ni des facilits pareilles  celles qui, pour faire la
fortune de la maison Girardot et de la maison Germani, taient
accordes  trente ttes genevoises;--nuisibles  la morale publique,
parce que ses emprunts viagers craient une espce d'gosme qu'on ne
trouve que depuis M. Necker dans la gnralit des moeurs franaises.
Je disais qu'il parlait mal et qu'il ne savait pas discuter, que
jamais il n'tait simple; je disais que la faiblesse d'organes qui
faisait qu'il tait dans un tat de crainte continuelle, influait sur
toutes les facults de son me. Je disais que son orgueil ne venait
pas de son caractre, mais plutt d'un travers de son esprit et d'un
dfaut de got;--je disais qu'avec sa coiffure bizarre, sa tte haute,
son corps gros, grand et uniforme, son air inattentif, son maintien
ddaigneux, son emploi de maximes qu'il tirait pniblement de son
laboratoire, il avait l'air d'un charlatan. Je disais; je crois, mille
autres choses encore qu'il serait inutile de rpter, parce que
aujourd'hui elles sont dans la bouche de tout le monde.

La maison de madame de Montesson qui se tenait tout  l'extrmit de
la dcence, tait singulirement agrable. Pour amuser M. le duc
d'Orlans, madame de Montesson faisait jouer par sa socit quelques
pices qu'elle savait devoir lui plaire; et pour non pas l'amuser,
mais l'intresser davantage, elle en avait elle-mme compos
plusieurs. Sur son thtre, il y avait pour le clerg un peu dissip,
une loge dans laquelle M. l'archevque de Toulouse[95], M. l'vque de
Rodez[96], M. l'archevque de Narbonne[97], M. l'vque de
Comminges[98] m'avaient fait admettre.

    [95] M. de Brienne.

    [96] Jrme Champion de Cic, n  Rennes en 1735. Agent
    gnral du clerg (1765), vque de Rodez (1770), archevque
    de Bordeaux (1781), membre de l'assemble des notables
    (1787), dput du clerg aux tats gnraux (1789), garde des
    sceaux (1789). Il refusa le serment  la constitution civile
    et migra (1791); archevque d'Aix en 1802, il mourut en
    1810.

    [97] M. de Dillon.

    [98] Charles d'Osmond de Mdavy, n en 1723, vque de
    Comminges (1764-1785).

La curiosit, beaucoup plus qu'un got dcid pour la musique, me
conduisait aussi  tous les savants et ennuyeux concerts qu'on donnait
alors, soit chez M. le comte de Rochechouart, soit chez M. d'Albaret,
soit chez madame Lebrun[99]. Je me gardais bien d'avoir une opinion
sur la musique franaise ou sur la musique italienne, ou sur celle de
Gluck. J'tais trop jeune pour raisonner mes jouissances. Si cependant
il avait fallu avoir un avis, j'aurais t port  dire que la musique
n'tant en gnral qu'un langage qui exprime d'une manire idale les
sensations et mme les sentiments que nous prouvons, chaque nation
doit avoir un genre de musique qui lui est propre et qu'elle est
appele par ses organes  prfrer  tous les autres. Mais mon
ignorance me prserva, et je n'ai eu sur cette grande affaire de
querelle avec personne.

    [99] Marie-Louise Vige-Lebrun, ne en 1755, fut un des
    peintres les plus clbres du XVIIIe sicle. Elle quitta la
    France en 1789 et fut reue avec distinction dans la plupart
    des cours trangres. Elle mourut en 1842. Elle a laiss des
    _Mmoires_ trs intressants.

La position que j'avais prise dans le monde donnait une sorte d'clat
 mon agence; je la faisais  peu prs seul, parce qu'une aventure un
peu trop publique avait t  l'abb de Boisgelin[100], mon collgue,
la confiance du clerg, ds les premiers mois de nos fonctions. Son
indolence naturelle, sa passion pour madame de Cavanac (fameuse
lorsqu'elle portait le nom de mademoiselle de Romans, et parce qu'elle
tait la mre de l'abb de Bourbon[101]) l'avaient dtermin aisment
 se reposer sur moi de tout le travail.

    [100] L'abb de Boisgelin tait un cousin du
    cardinal-archevque. Il prit en 1792 dans les massacres de
    septembre.

    [101] Mademoiselle de Romans eut de Louis XV un fils qui fut
    baptis sous le nom de Bourbon, ce qui ne se fit pour aucun
    autre enfant naturel du roi. Toutefois, elle ne parvint pas 
    le faire lgitimer. Il fut connu plus tard sous le nom d'abb
    de Bourbon, et mourut sous le rgne de Louis XVI.
    Mademoiselle de Romans pousa plus tard M. de Cavanac. (Voir
    les _Mmoires_ de madame Campan, t. III.)

Je m'tais entour de personnes instruites et d'un bon esprit, de M.
Mannay[102], depuis vque de Trves; de M. Bourlier[103], plus tard
vque d'vreux; de M. Duvoisin[104], qui devint vque de Nantes, et
de M. des Renaudes[105] qui n'tait pas sur la mme ligne. Je me plais
 reconnatre toutes les marques d'amiti que m'ont donnes MM.
Mannay, Bourlier et Duvoisin avec lesquels j'ai t heureux de me
retrouver  toutes les poques de ma vie. M. des Renaudes m'a quitt
pour entrer chez le secrtaire d'tat Maret[106], son genre de talent
trouvant dans cette administration un emploi habituel pouvait le
conduire promptement  la fortune: c'tait un homme assez habile 
mettre en oeuvre les ides des autres.

    [102] Charles Mannay, n  Champoix (Puy-de-Dme), en 1745,
    vque de Trves en 1802.

    [103] Jean-Baptiste, comte Bourlier, n  Dijon en 1731. Il
    entra dans les ordres et prta serment  la constitution
    civile. vque d'vreux en 1802, dput au Corps lgislatif,
    snateur en 1812, pair de France sous la Restauration, il
    mourut en 1821.

    [104] Jean-Baptiste, baron Duvoisin, n  Langres en 1744,
    fut professeur en Sorbonne, promoteur de l'officialit de
    Paris, grand vicaire de Laon. Il fut exil en 1792 comme
    prtre rfractaire. Nomm vque de Nantes en 1802, il fut
    ml aux dissensions de l'empereur avec le Saint-Sige. Il
    mourut en 1813.

    [105] Martial Borge des Renaudes, n  Tulle en 1755, fut
    grand vicaire de M. de Talleyrand  Autun, et l'assista en
    qualit de sous-diacre  la messe de la Fdration. Il tait
    l'homme de confiance de Talleyrand qui, dit-on, se
    dchargeait sur lui du soin de composer ses discours. Le
    rapport sur l'instruction publique est entirement son oeuvre.
    Sous le consulat, des Renaudes fut nomm tribun. limin en
    1802, il fut plus tard nomm censeur, et conserva ces
    fonctions sous la Restauration. Il mourut en 1825.

    [106] Hugues Maret, n  Dijon en 1763, avocat au parlement
    de Bourgogne. Envoy  Naples en 1792, il fut enlev par les
    Autrichiens et fut remis en libert en 1795, par suite d'un
    change avec la duchesse d'Angoulme. Ministre secrtaire
    d'tat en 1804, il fut ministre des affaires trangres en
    1814, et cr duc de Bassano; ministre de la guerre (1813).
    Il fut exil en 1815; pair de France en 1831, il fut un
    instant prsident du conseil (novembre 1834). Il mourut en
    1839.

Je cherchais, en conservant cependant des mnagements convenables, 
ne pas tre uniquement agent gnral du clerg; et pour cela je
m'occupai particulirement de travaux qui, sans tre dans mes devoirs,
n'taient point trop trangers aux fonctions que je remplissais.

La suppression des loteries tait une de mes penses favorites;
j'avais calcul toutes les chances et toutes les consquences de cet
tablissement dsastreux. J'observais en mme temps que le clerg,
attaqu et raill par les philosophes, perdait chaque jour de sa
considration. Je voulais lui en rendre, et, pour cela, le montrer au
peuple comme le protecteur de la grande morale. En engageant le clerg
 lui faire quelques sacrifices pcuniaires, j'aurais donc servi, non
seulement les moeurs publiques, mais l'ordre mme dans lequel je
m'tais soumis  entrer.

Je voulais que le clerg propost d'acheter au gouvernement la loterie
royale pour la supprimer; c'est--dire qu'il s'engaget  fournir
annuellement, par un don gratuit rgulier, ce que la loterie
produisait de revenu pour le trsor royal. Le mmoire  prsenter au
roi pour lui demander de proscrire cette institution funeste aurait pu
tre superbe: j'aurais t bien heureux de le faire[107].

    [107] Pendant longtemps les loteries constiturent en France
    un revenu pour l'tat. Il percevait des droits sur celles
    qu'il protgeait, et en organisait lui-mme. L'arrt du
    conseil du 30 juin 1776 cra la loterie royale de France.
    Celle-ci supprime en l'an II, rtablie en l'an VI, ne fut
    dfinitivement abolie qu'en 1836, en excution de la loi des
    finances de 1832.

Les membres du clerg, sur lesquels je comptais davantage pour appuyer
ma proposition, s'y refusrent. Je dois remarquer que mes premires
armes en politique n'ont pas t heureuses, et j'ose l'attribuer  ce
qu'elles taient d'une trempe trop forte pour les hommes avec qui je
voulais m'en servir. L'amlioration du sort des curs fixe par l'dit
de 1768 me paraissait bien loin d'tre suffisant[108]. Il fallait
engager le clerg  proposer quelque augmentation; et pour ne point
trop heurter l'intrt des gros dcimateurs, je suivis la marche
qu'employrent M. de Malesherbes et M. de Rulhire lorsqu'ils
plaidrent la cause des protestants. Pour arriver  leur but, ils
soutenaient l'un et l'autre, que l'on n'avait pas excut ce que Louis
XIV avait voulu faire. Je soutins de mme que le principe sur lequel
on avait tabli la nouvelle fixation des portions congrues, avait t
viol en ne les portant qu' cinq cents francs. Je m'tais attach 
ne demander que le redressement d'une erreur dont le clerg,
disais-je, dsirerait srement d'tre averti. D'aprs la valeur du
marc d'argent, dont je suivais la progression, et sa proportion avec
celle des denres, l'augmentation pour tre juste aurait d tre
porte  sept cent cinquante francs. Il faudrait aujourd'hui mille
francs au moins pour obtenir ce que ces sept cent cinquante francs
auraient alors largement pay. Je ne russis point. Les portions
congrues restrent  cinq cents francs et aujourd'hui je les crois
encore  peu prs au mme taux.

    [108] Le bas clerg s'tait toujours plaint de n'avoir pas de
    quoi vivre, au lieu que les vques et les abbs
    commandataires jouissaient de revenus considrables. A
    diffrentes poques, le gouvernement tait intervenu pour
    amliorer leur sort. Un dit de 1768 assurait un minimum de
    500 livres au cur et de 200 au vicaire. En 1778, le premier
    reut 700 livres, et le second 250 puis 350 livres (1785).
    C'tait l la portion congrue; en regard, il convient de
    citer le chiffre de rentes de certains gros dcimateurs qui,
    souvent, retenaient pour eux la moiti, parfois mme les
    trois quarts du produit des dmes. L'abb de Clairvaux
    touchait ainsi 400 000 livres par an; le cardinal de Rohan, 1
    million; les Bndictins de Cluny, 1 800 000; les Bndictins
    de Saint-Maur, au nombre de 1672, 8 millions; et ce ne sont
    pas l des exceptions.

Un autre de mes essais ne fut pas plus heureux. Un voyage que j'avais
fait en Bretagne m'avait fait remarquer qu'il y avait dans le pays une
quantit de femmes qui n'taient ni filles, ni maries, ni veuves.
Elles avaient,  une poque de leur vie, pous des matelots qui
n'taient pas revenus, et dont la mort n'tait pas constate. La loi
s'opposait  ce qu'elles pussent se remarier. Je me servis de toute la
thologie qui, lorsqu'on est un peu entendu, ne manque pas de
souplesse, pour tablir qu'au bout de tel nombre d'annes, suffisant
pour qu'il n'y ait pas de dsordre social, ces pauvres femmes
pouvaient, comme on dit, convoler  de secondes noces. Mon mmoire fut
remis  M. de Castries qui crut devoir consulter son ami, l'vque
d'Arras[109] Celui-ci vit dans sa thologie que cela ne lui serait bon
 rien; en consquence, il se plaa dans une grande rigueur. On jeta
mon mmoire au feu, et il n'a fallu rien moins que la Rvolution pour
que toutes ces Bretonnes, qui, je pense, avaient un peu vieilli,
pussent se remarier.

    [109] Louis de Conzi, n en 1732, entra d'abord au service
    et fut officier de dragons. Ayant embrass la carrire
    ecclsiastique, il fut nomm vque de Saint-Omer (1766),
    d'Arras (1769). Violent adversaire de la Rvolution, il
    refusa de siger aux tats gnraux, et passa en Angleterre.
    Il mourut en 1804  Londres.

Les soins que je donnais aux affaires particulires du clerg, et le
succs de quelques-uns de mes rapports au conseil des parties[110],
faisaient que l'on me passait toutes les petites entreprises
d'utilit gnrale que je tchais de faire entrer dans mes devoirs. On
disait: C'est de la jeunesse; avec un peu d'usage, cela passera.
Enhardi par les dispositions bienveillantes que je voyais pour moi, je
me jetai dans une affaire, que je faisais tenir par un fil  l'intrt
du clerg, et qui, dans la vrit, lui tait fort trangre. M.
d'Ormesson[111], trs honnte homme, mais l'un des plus pauvres
contrleurs gnraux du sicle dernier, avait fait une telle suite de
mauvaises oprations, que le gouvernement n'avait plus ni argent ni
crdit. L'inquitude tait gnrale; on se portait en foule  la
caisse d'escompte, qui, gouverne uniquement par l'intrt de quelques
banquiers, aima mieux solliciter un arrt de sursance que de diminuer
ses escomptes. M. d'Ormesson avait accord l'arrt que demandait
l'administration de la caisse. Les billets, devenus forcs allaient
ncessairement perdre de leur valeur[112]. La caisse du clerg en
avait un grand nombre; des motifs de surveillance que je mis en avant
me firent arriver aux premires assembles des actionnaires. Les
hommes clairs pensaient avec raison que le rglement ancien tait
insuffisant. Une commission fut nomme pour l'examiner; on en fit un
nouveau, et je fus choisi pour en faire le rapport  l'assemble
gnrale.

    [110] Le conseil des parties tait une section du conseil
    d'tat, ou conseil du roi, le grand corps administratif du
    royaume. Il jugeait les conflits de juridiction, interprtait
    les lois et ordonnances, et connaissait des procs que le roi
    avait jug bon d'voquer en son conseil. Il tait compos
    du chancelier prsident, de vingt-six conseillers ordinaires
    et de seize conseillers de semestre.

    [111] Henri Lefvre d'Ormesson appartenait  une vieille et
    illustre famille de robe. Il naquit en 1751, fut conseiller
    au parlement et intendant des finances; appel au contrle
    gnral en 1783, il choua compltement dans cette tche et
    fut remplac par Calonne. Il fut lu maire de Paris en 1792,
    mais il dclina ces fonctions. Il fut, plus tard,
    administrateur du dpartement de la Seine, et mourut en 1807.

    [112] L'ordonnance du 24 mars 1776 autorisa la cration d'une
    banque nomme caisse d'escompte qui, sans privilge exclusif,
    prtait au commerce de l'argent  4 p. 100. En 1783, le
    trsor se trouvant dans une situation des plus critiques, M.
    d'Ormesson se fit prter secrtement six millions par cette
    caisse. Le secret fut vent. Les porteurs de billets
    s'inquitrent et voulurent se faire rembourser. D'Ormesson
    autorisa la caisse  suspendre pendant trois mois le payement
    en numraire des billets de plus de trois cents livres, et
    donna cours forc aux billets. La panique augmenta; le
    payement des arrrages faillit tre suspendu. Calonne
    supprima le cours forc; les banquiers avancrent  la caisse
    les sommes ncessaires  ses remboursements; son crdit se
    rtablit, et elle reprit la plus grande faveur.

C'tait la premire fois que je paraissais sur le thtre des affaires
proprement dites. Je fis prcder le rapport dont j'tais charg, d'un
discours dans lequel je m'attachai  dvelopper tous les avantages du
crdit public; j'en dmontrai l'importance; j'tablis que tout tait
possible  qui possdait un grand crdit; que le crdit seul pouvait
suffire  tous les besoins du commerce, des grands tablissements
d'exploitation, des manufactures, etc. Aprs avoir expos tous les
avantages du crdit, je parlais des moyens de l'obtenir et de le
conserver. Je me souviens que, dans cet article, je m'tais tellement
plu  faire connatre toutes les susceptibilits du crdit, que
j'avais employ une foule d'expressions qui ne sont en usage que pour
peindre les sentiments les plus timides et les plus dlicats. Un vieux
banquier, nomm Rillet, Genevois renforc, qui m'coutait avec
attention, apprit avec un plaisir extrme, qu'il exprimait avec les
gestes les plus grossiers, qu'en payant exactement ses lettres de
change, il faisait quelque chose de si beau, qu'on ne pouvait bien le
rendre qu'en employant le langage de l'imagination; il vint  moi et
me pria, en me serrant les mains, de lui laisser copier cette partie
de mon discours. Son enthousiasme me devint utile, car il rptait si
mal ce que je venais de dire que je le trouvai tout  fait dplac et
que je le retranchai  l'impression.

Des avantages du crdit, des moyens de l'obtenir, j'en venais enfin
aux institutions particulires qui facilitent, acclrent et
simplifient tous ses mouvements en htant et assurant sa marche.

La plus importante de ces institutions tait une banque, dont le
premier objet devait tre de maintenir le bas prix de l'argent, et de
fournir avec abondance  tous les besoins de la circulation. La crise
que venait d'prouver la caisse d'escompte exigeait de grands
changements  son rgime; ils furent tous adopts. Le seul article qui
prouva quelque difficult fut celui o je proposai qu'on ne compost
pas l'assemble d'autant de banquiers, parce que leur intrt
personnel tait oppos  celui de l'tablissement qu'ils taient
appels  conduire; mais comme la plus grande partie des actions tait
entre les mains des banquiers de Paris, on prvit que l'article serait
bientt lud et on l'adopta.

Je suis bien long: mais on parle de ses souvenirs comme on parle de ce
qu'on aime; et puis, bien ou mal, j'ai eu, en commenant cet crit,
l'intention de faire connatre franchement mon opinion sur tout ce
qui, dans le cours de ma vie, ou comme acte d'administration, ou comme
projet accrdit, a fix pendant quelque temps mon attention, et aussi
l'attention publique.

Les objets de genres diffrents dont je m'tais occup, attiraient sur
moi les regards des personnes qui, par mtier, taient au courant de
toutes les ambitions nouvelles. Foulon[113], Panchaud,
Sainte-Foy[114], Favier[115], Daud me recherchaient, et m'annonaient
comme devant un jour appartenir aux grandes affaires. Il y avait
quelque danger  tre trop li avec eux; il tait bon aussi de les
avoir pour soi. Mais il fallait pour arriver convenablement, tre
port par le suffrage de la bonne compagnie, aux places auxquelles on
pouvait prtendre. Du reste, je n'tais pas press; je m'instruisais;
je faisais des voyages; j'avais cherch  prendre une ide des pays
d'tats[116], et je m'tais aisment persuad que celui de Bretagne,
o tait madame de Girac[117], belle-soeur de l'vque de Rennes[118],
m'instruirait davantage. J'y fis plusieurs voyages. J'avais
suffisamment de rputation, point assez de connaissance du monde, et
je voyais avec plaisir que j'avais devant moi encore quelques annes 
me laisser entraner  tous les mouvements de la socit, sans tre
oblig de faire aucune des combinaisons qu'exige une ambition rgle.

    [113] Joseph-Franois Foulon, n  Saumur en 1715. Il fut
    commissaire des guerres sous le ministre de M. de
    Belle-Isle. Nomm intendant gnral des armes des marchaux
    de Broglie et de Soubise, il fut ensuite intendant des
    finances (1771). En 1789, il tait conseiller d'tat, et fut
    charg de l'administration des troupes destines  agir
    contre Paris. Au 14 juillet, craignant pour sa vie, il voulut
    s'enfuir. Mais, arrt  quatre lieues de Paris, il y fut
    ramen et tran  l'Htel de ville, o on l'assassina.

    [114] Agent diplomatique et secrtaire du comte d'Artois.

    [115] Jean-Louis Favier, n en 1711, fut syndic gnral des
    tats du Languedoc. Il entra ensuite dans la diplomatie et
    devint un des principaux agents secrets de Louis XV. Arrt 
    Hambourg sur l'ordre du duc d'Aiguillon, et conduit  la
    Bastille, il y resta jusqu' l'avnement de Louis XVI. Il
    mourut en 1784. Favier a laiss de nombreux crits
    politiques. Le plus important: _Rflexions contre le trait
    de 1756_, fut compos, dit-on, pour M. d'Argenson.

    [116] On connat la diffrence qui existait entre les pays
    d'tats et les pays d'lection. Les premiers avaient conserv
    le droit de se faire imposer par leurs tats provinciaux
    (Bretagne, Bourgogne, Languedoc, Dauphin, Franche-Comt,
    Lorraine, etc.) Les autres taient ceux qui, privs d'tats
    provinciaux, taient imposs d'office par les _lus_, agents
    ainsi nomms depuis que les tats gnraux de 1356 les
    avaient rellement lus, et qui avaient gard ce nom, bien
    qu'ils fussent depuis longtemps nomms par le roi.

    [117] Le nom de madame de Girac me rappelle qu'un jour, dans
    sa chambre o elle tait malade, on faisait  la fin de la
    soire des bouts-rims, et que l'on proposa ceux-ci: _jolie,
    folie, sourit, traces, esprit, grces_. On me pressa de les
    remplir; je dis que je n'avais jamais fait de vers. On ne
    m'en donna pas moins un crayon. Le second vers qui me vint,
    et qui est presque l'histoire de ma vie, m'engagea  crire
    sur une carte:

      Et que me fait  moi qu'on soit belle ou jolie,
      A moi qui, par raison, ai fait une folie?
      Je ne puis que gmir lorsque tout me sourit.
      Et l'austre vertu qui partout suit mes traces,
      A peine me permet les plaisirs de l'esprit,
      Lorsque mon coeur mu veille au chevet des grces.
      (_Note du prince de Talleyrand._)

    [118] Franois Bareau de Girac, n  Angoulme (1732), fut
    vicaire gnral de cette ville, puis vque de Saint-Brieuc
    (1766), et de Rennes (1769). Il refusa le serment en 1791 et
    s'exila. Revenu en France sous le consulat, il mourut en 1820
    chanoine de Saint-Denis.

Tous les prtendants aux ministres avaient chacun  leur disposition
quelques maisons principales de Paris, dont ils faisaient les opinions
et le langage. La maison de madame de Montesson appartenait  M.
l'archevque de Toulouse, qui partageait avec M. Necker celle de
madame de Beauvau[119]. C'tait chez madame de Polignac[120] et 
l'htel de Luynes que M. de Calonne trouvait ses appuis. L'vque
d'Arras venait aprs M. Necker chez madame de Blot[121] et chez M. de
Castries. M. de Fleury tait port par madame de Brionne. Le baron de
Breteuil[122] tait le second dans beaucoup de maisons, le premier
nulle part. M. de Soubise[123] protgeait Foulon. L'htel du Chtelet
avait son ambition personnelle et rvait M. le duc de Choiseul. Madame
de la Reynire tait un peu  tout le monde, except  M. Necker. Les
Noailles disaient du bien de M. de Meilhan[124], mais le classaient
d'une manire secondaire.

    [119] Marie-Sylvie de Rohan-Chabot, ne en 1729, marie en
    premires noces  Jean-Baptiste de Clermont d'Amboise,
    marquis de Renel; et en deuximes noces (1764)  Charles
    Just, prince de Beauvau-Craon, grand d'Espagne, marchal de
    France.

    [120] Gabrielle de Polastron pousa en 1749 le comte Jules de
    Polignac cr duc en 1780. Elle fut longtemps l'amie de
    Marie-Antoinette. Son salon tait le centre du _parti de la
    reine_; elle devint gouvernante des Enfants de France. Elle
    migra ds le 14 juillet et mourut peu aprs  Vienne, en
    laissant deux fils dont l'un fut le ministre de Charles X.

    [121] Pauline Charpentier d'Ennery, ne vers 1733, pousa en
    1719, Gilbert de Chauvigny, comte de Blot, marchal de
    camp.--Elle tait dame de compagnie de la duchesse d'Orlans.

    [122] Louis-Auguste Le Tonnellier, baron de Breteuil, n en
    1738  Preuilly (Touraine) entra tout jeune aux affaires
    trangres. Ministre  Cologne il fut initi  la diplomatie
    secrte du roi. Ambassadeur  Ptersbourg (1760). Revenu en
    France il fut nomm ministre d'tat, puis secrtaire d'tat
    de la maison du roi et de Paris (1783). Il reparut un instant
    aux affaires en 1789, migra en 1790 avec un pouvoir du roi
    pour ngocier avec les souverains trangers. Revenu en France
    en 1802, il mourut en 1807.

    [123] Charles de Rohan, prince de Soubise, n en 1715,
    lieutenant gnral en 1748. Marchal de France et ministre
    d'tat (1758). Il mourut en 1787.--Il fut mari trois fois:
    1  Anne de la Tour d'Auvergne, princesse de Bouillon, morte
    en 1739 laissant une fille qui pousa le prince de Cond; 2
     la princesse Thrse de Savoie-Carignan; 3  la princesse
    Christine de Hesse-Rhinfeld.

    [124] Gabriel Snac de Meilhan, n en 1733, fut d'abord
    matre des requtes, puis intendant de l'Aunis, de Provence
    (o les alles de Meilhan  Marseille ont gard son
    souvenir), enfin du Hainaut. Intendant gnral de la guerre
    (1775), il migra en 1791, sjourna en Russie sur
    l'invitation de Catherine, et mourut  Vienne en 1803. Snac
    de Meilhan a beaucoup crit. Deux ouvrages ont fond sa
    rputation: _les Considrations sur l'esprit et les moeurs_
    (1787);--_du Gouvernement, des moeurs et des conditions en
    France avant la Rvolution_ (1795).

J'allais  peu prs partout, et pour un esprit tant soit peu port 
l'observation, c'tait un spectacle curieux, pendant les dix annes
dont je parle, que celui de la grande socit. Les prtentions avaient
dplac tout le monde. Delille dnait chez madame de Polignac avec la
reine; l'abb de Balivire jouait avec M. le comte d'Artois; M. de
Vianes serrait la main de M. de Liancourt; Chamfort prenait le bras de
M. de Vaudreuil; La Vaupallire, Travanet, Chalabre, allaient au
voyage de Marly, soupaient  Versailles chez madame de Lamballe[125].
Le jeu et le bel esprit avaient tout nivel. Les carrires, ce grand
soutien de la hirarchie et du bon ordre, se dtruisaient. Tous les
jeunes gens se croyaient propres  gouverner. On critiquait toutes les
oprations des ministres. Ce que faisaient personnellement le roi et
la reine tait soumis  la discussion et presque toujours 
l'improbation des salons de Paris. Les jeunes femmes parlaient
pertinemment de toutes les parties de l'administration.

[125] Marie-Thrse-Louise de Savoie-Carignan, princesse de
Lamballe, tait la fille du prince Victor de Savoie-Carignan. Ne en
1749, elle pousa en 1767 le prince de Lamballe, fils du duc de
Penthivre. Demeure veuve l'anne suivante, elle passa une partie de
sa vie auprs de la reine, qui la nomma surintendante de sa maison.
Arrte aprs le 10 Aot, elle fut massacre le 2 septembre.

Je me rappelle qu' un bal, entre deux contredanses, madame de
Stal[126] apprenait  M. de Surgre[127] ce que c'tait que le
domaine d'_Occident_; madame de Blot avait une opinion sur tous les
officiers de la marine franaise; madame de Simiane[128] trouvait
qu'il ne fallait point mettre de droits sur les tabacs de Virginie. Le
chevalier de Boufflers[129] qui avait, quelques lettres du prince
Henri de Prusse[130] dans son petit portefeuille, disait que la France
ne reprendrait sa prpondrance politique qu'en abandonnant l'alliance
de l'Autriche pour celle de la Prusse. Il y a bien plus d'instruction
dans le parlement de Rouen que dans celui de Paris, disait madame
d'Hnin[131]. A la place du roi, moi je ferais... telle chose,
disait M. de Poix[132]. A la place de M. le comte d'Artois, je
dirais... au roi..., disait Saint-Blancard[133], etc. Cet tat de
choses aurait chang en un moment, si le gouvernement et t plus
fort ou plus habile; si le srieux ne ft pas totalement sorti des
moeurs; si la reine, moins belle et surtout moins jolie, ne se ft pas
laiss entraner par tous les caprices de la mode. La grande facilit
dans les souverains inspire plus d'amour que de respect, et au premier
embarras l'amour passe. On essaye alors quelques coups d'autorit;
mais il est trop clair que cet emploi de l'autorit n'est qu'un
effort, et un effort ne dure pas. Le gouvernement, n'osant pas donner
de la suite  ce qu'il entreprend, retombe ncessairement dans une
fatale indolence. Arrive alors la grande ressource du changement des
ministres; on croit que c'est remdier  quelque chose; c'est
contenter telles maisons, c'est plaire  telles personnes et voil
tout. La France avait l'air d'tre compose d'un certain nombre de
socits avec lesquelles le gouvernement comptait. Par tel choix, il
en contentait une et il usait le crdit qu'elle pouvait avoir; ensuite
il se tournait vers une autre, dont il se servait de la mme manire.
Un tel tat de chose pouvait-il durer?

    [126] Anne-Louise Necker, baronne de Stal, ne  Paris en
    1766, tait la fille de Necker. Elle se trouva de bonne heure
    en relation avec tous les gens distingus et les savants de
    l'poque. A vingt ans, elle pousa le baron de
    Stal-Holstein, ambassadeur de Sude. Madame de Stal vcut 
    Paris pendant toute la dure de la Rvolution, s'occupant
    activement des affaires publiques. Elle fut exile par le
    premier consul. Confine  Coppet avec interdiction d'en
    sortir, elle put s'chapper au bout de huit mois de
    demi-captivit; alla  Vienne,  Moscou,  Ptersbourg, 
    Stockholm,  Londres. Revenue en France avec la Restauration,
    elle mourut le 15 juillet 1817.

    [127] Le vicomte Jean-Franois de La Rochefoucauld, comte de
    Surgre, qui ne fut connu que sous ce dernier nom, tait le
    fils du marquis de Surgre, lieutenant gnral. Il publia
    sous le litre de _Ramassis_, plusieurs traits de morale (3
    vol. in-12), 1734-1788.

    [128] Adlade de Damas, marie en 1777 au comte Charles de
    Simiane, mestre de camp, gentilhomme de _Monsieur_.

    [129] Le chevalier de Boufflers, n en 1738, fut reu 
    vingt-quatre ans chevalier de Malte. Marchal de camp en
    1784, il fut l'anne suivante nomm gouverneur du Sngal.
    Dput aux tats gnraux en 1789, il fut un des membres du
    parti constitutionnel. Il migra en 1792, et vcut  Berlin
    auprs du prince Henri de Prusse. Il revint en France en 1800
    et mourut en 1815. Le chevalier de Boufflers avait pous en
    1768 la princesse Lubomirska. Plus tard,  Berlin, il se
    remaria avec la veuve du marquis de Sabran. On a publi la
    correspondance qu'il avait entretenue avec elle avant son
    mariage.

    [130] Le prince Henri de Prusse tait frre du grand
    Frdric. Il remporta de brillants succs durant la guerre de
    Sept ans. Trs franais de got et de caractre, il venait
    souvent  Paris o il tait reu dans tous les salons. Il
    mourut en 1802.

    [131] Mademoiselle de Monconseil pousa en 1766, Charles
    d'Alsace de Hnin-Litard, n en 1744, connu sous le nom de
    prince d'Hnin. Elle fut dame du palais de la reine.

    [132] Philippe de Noailles-Mouchy, prince de Poix, pair de
    France et grand d'Espagne, n en 1752, fut marchal de camp
    (1788). Dput de la noblesse aux tats gnraux, il adopta
    les principes constitutionnels, et fut lu commandant de la
    garde nationale de Versailles. Il migra en 1791, revint en
    France en 1800 et vcut dans la retraite jusqu' la
    Restauration. Lieutenant gnral en 1814, il mourut en 1819.

    [133] Charles de Gontaut, marquis de Saint Blancard, n en
    1752, tait alors capitaine aux gardes franaises. Il migra
    en 1792 et commanda une brigade de l'arme de Cond. Revenu
    en France, il vcut dans la retraite jusqu' la Restauration.

La puissance de ce qu'on appelle en France la socit, a t
prodigieuse dans les annes qui ont prcd la Rvolution et mme dans
tout le sicle dernier. Les formes lgres et varies qui lui sont
propres ont probablement empch nos historiens de remarquer
l'origine, et de suivre les effets de ce rsultat de la grande
civilisation moderne; j'y ai souvent pens. Voici quelles sont mes
ides  cet gard.

Dans les pays o la constitution se perd dans les nuages de
l'histoire, l'influence de la socit doit tre immense. Lorsque
l'origine de cette constitution est rcente et, par consquent,
toujours prsente, cette influence n'est rien. Nous voyons qu'Athnes
et Rome dans l'antiquit, l'Angleterre et les tats-Unis d'Amrique
dans les temps modernes, n'ont point eu, n'ont point de socits.

Le thtre des anciens, Plutarque, les lettres de Cicron, celles de
Pline, la chronique de Sutone, ne nous en donnent aucune ide. A
juger d'Athnes par les comdies d'Aristophane, ou par les fragments
de celles de Mnandre, qui nous ont t conservs dans les heureuses
imitations de Trence, on voit que les femmes vivaient dans une
retraite absolue. Les intrigues d'amour ne roulent que sur des
courtisanes ou sur des jeunes filles enleves  leurs parents par des
marchands d'esclaves.

Lorsque chacun prend part aux affaires de l'tat, la place publique,
le tribunal, la bourse, voil les vritables lieux de runion. Les
imaginations ardentes donnaient quelques heures  l'atelier des
artistes ou aux salons des courtisanes fameuses. Mais ce n'tait pas
leur manire de vivre, c'tait leur amusement. Les Romains,
essentiellement guerriers et conqurants, ont toujours repouss tous
les usages qui adoucissent et calment la vie. Si l'loquence
elle-mme, qui fait une grande partie de leur gloire, ne fut pas
bannie de Rome, c'est que dans le snat elle servait  discuter les
grands intrts de l'tat, et dans le forum,  dfendre les biens et
la vie des citoyens. On abandonnait mme les arts, fruits de la
conqute,  des esclaves ou  des affranchis. Les femmes,  Rome, ne
quittaient jamais l'intrieur de leur maison; il n'tait permis qu'aux
seules courtisanes de montrer quelque talent.

Le mlange des deux sexes dans la mme socit tait inconnu des
anciens, et il y a peu d'annes qu'il tait encore repouss par les
moeurs de l'Angleterre et de l'Amrique. Admis en France, il a form
le caractre essentiel et distinctif de la socit. C'est sous le
rgne de Franois Ier, que les femmes commencrent  paratre  la
cour. Leur prsence eut une influence immdiate sur les moeurs, sur la
politesse et sur le bon got. L'Italie nous avait devancs dans tous
les progrs de la civilisation sociale. Les cours de Naples, de
Ferrare, de Mantoue, le palais des Mdicis, offraient dj des modles
d'urbanit, de politesse, mme d'lgance. Les lettres y taient en
honneur, les beaux-arts taient cultivs avec succs. Mais la
situation politique de l'Italie, les guerres dont elle tait le
thtre, sa division en petits tats, arrtrent les progrs que l'art
pratique de la vie aurait pu faire.

Les carrousels, les tournois que l'on vit en France sous Henri II,
donnrent plus d'clat, plus de grce et de noblesse  la galanterie,
plus d'attrait pour la socit, que ne l'avaient pu faire toutes les
inspirations des potes d'Italie.

La cour, sous le rgne de Henri III, s'avilit en adoptant les
habitudes frivoles et honteuses du souverain, et, de plus, les tristes
agitations occasionnes par la rforme ne permirent pas au caractre
de la nation de se dvelopper.

Henri IV, aprs tous les premiers orages de sa vie, spar de sa
premire femme et perptuellement en querelle avec la seconde, n'eut
point de cour. Son courage, sa vivacit, ses saillies heureuses, son
langage simple, gai et brillant, n'exercrent sur les moeurs de la
nation qu'une influence personnelle.

Le cardinal de Richelieu, aprs avoir attir les grands seigneurs  la
cour, voulut attirer la cour chez lui. Pour y parvenir, il ouvrit sa
maison de Rueil aux hommes et aux femmes dont l'esprit l'avait frapp
davantage. C'est de l que date la premire socit qui se soit fait
remarquer hors de la cour. La prsence d'un pouvoir terrible lui ta
une partie de l'agrment qu'elle pouvait avoir.

Une tincelle fit clater le feu passager de la Fronde; cette guerre
burlesque, qui n'avait d'autre but que de se livrer au plaisir de
l'agitation, n'a t presque qu'une guerre de socit.

Le chaos cessa  l'avnement de Louis XIV. Il appela l'ordre;  sa
voix, toutes les classes, tous les individus prirent, sans effort,
sans violence, la place qui leur convenait. C'est  cette noble
subordination que nous devons l'art des convenances, l'lgance des
moeurs, la politesse exquise dont cette magnifique poque est
empreinte. Une heureuse combinaison des qualits propres  chacun des
deux sexes, et leur concours pour leur agrment commun, donnrent  la
socit un clat dont les Franais se plairont toujours  recueillir
les moindres dtails. Le salon de madame de Svign est un des
monuments de notre gloire.

La socit, sous Louis XV, eut toutes les faiblesses de son rgne;
elle ouvrit son sanctuaire; quelques hommes de lettres s'y
introduisirent. D'abord la conversation, et aussi les ouvrages de
got, y gagnrent. M. de Fontenelle et M. de Montesquieu, M. de
Buffon, le prsident Hnault[134], M. de Mairan[135], M. de Voltaire,
tous levs sous l'influence du sicle de Louis XIV, conservaient
dans le monde ces gards, cette libert, cette aisance noble qui ont
fait le charme et l'illustration des runions de Paris. Voil les
hauteurs o il fallait se tenir.

    [134] Charles Hnault, n en 1685, fut reu conseiller au
    parlement en 1706. Prsident de la chambre des enqutes
    (1710), surintendant de la maison de la reine. Il entra 
    l'Acadmie en 1723. Il a laiss un abrg de l'histoire de
    France qui eut un grand succs, des posies et des _Mmoires_
    publis en 1855.

    [135] Jean-Jacques Dortous de Mairan,  la fois savant
    distingu et homme de lettres. N en 1678  Bziers, il entra
     l'Acadmie des sciences en 1698, et  l'Acadmie franaise
    en 1743. Il mourut en 1770.

Mais sous le rgne de Louis XVI tous les tages de la littrature se
rpandirent dans la socit. Chacun se dplaa, la confusion se mit
dans les rangs, les prtentions devinrent hardies et le sanctuaire fut
viol. Alors l'esprit gnral de la socit subit des modifications de
tout genre. On voulait tout connatre, tout approfondir, tout juger.
Les sentiments furent remplacs par des ides philosophiques; les
passions, par l'analyse du coeur humain; l'envie de plaire, par des
opinions; les amusements, par des plans, des projets, etc... Tout se
dnatura. Je m'arrte, car je crains de faire trop pressentir la
Rvolution franaise, dont plusieurs annes et beaucoup d'vnements
me sparent encore.

La querelle des Anglais avec leurs colonies venait d'clater[136]. Les
philosophes avaient pris cette question dans toutes ses profondeurs.
Ils mettaient dans la balance les droits des peuples et ceux des
souverains. Les vieux militaires y voyaient une guerre; les jeunes
gens, quelque chose de nouveau; les femmes, quelque chose
d'aventureux; une politique petite, tracassire et imprvoyante
rendait le gouvernement complice de toutes ces effervescences. Il
avait tolr, ou plutt permis, le dpart de M. de la Fayette[137],
de M. de Gouvion[138], de M. Duportail[139]. Le premier est le seul
dont le nom soit rest. Dans un roman, on donne un esprit, un
caractre distingu  un personnage principal; la fortune ne prend pas
tant de soins: les hommes mdiocres jouent un rle dans de grands
vnements, uniquement parce qu'ils se sont trouvs l.

    [136] La dclaration d'indpendance des tats-Unis est du 4
    mai 1776.--Le cabinet de Versailles reconnut la nouvelle
    rpublique et signa avec elle un trait d'alliance (fvrier
    1778). La rupture avec l'Angleterre est du 17 juin suivant.

    [137] Gilbert Motier, marquis de La Fayette, n en 1757 
    Chavagnac prs de Brioude. A vingt ans, il fit la campagne
    d'Amrique.--Membre de l'assemble des notables en
    1787.--Dput aux tats gnraux. Le 15 juillet, il fut lu
    commandant gnral des gardes nationales de la Seine. Mis
    hors la loi aprs le 20 juin 1792, il dut s'enfuir, mais fut
    arrt par les Autrichiens, et resta cinq ans enferm 
    Olmtz.--Il ne joua aucun rle sous l'empire. Dput en 1814,
    il vota la dchance de l'empereur. galement dput sous la
    Restauration, il resta toujours dans l'opposition. lu chef
    des gardes nationales en 1830, il contribua  l'avnement de
    Louis-Philippe. Il mourut en 1834.

    [138] Jean-Baptiste Gouvion fit la campagne d'Amrique comme
    officier du gnie. Trs attach  La Fayette, il fut, en
    1789, nomm major gnral de la garde nationale. Dput de
    Paris en 1791, il donna sa dmission en 1792, et fut tu 
    l'ennemi prs de Maubeuge le 11 juin suivant.

    [139] Duportail fit la campagne d'Amrique comme officier du
    gnie. Brigadier en 1783. Marchal de camp et ministre de la
    guerre en 1790.--Violemment attaqu  l'Assemble, il fut
    dcrt d'accusation aprs le 10 Aot. Il resta cach pendant
    deux ans, puis gagna l'Amrique. Il revenait en France en
    1802, quand il mourut en mer.

M. de la Fayette est d'une famille noble d'Auvergne, peu illustre;
sous Louis XIV, l'esprit d'une femme avait donn quelque clat  son
nom. Il tait entr dans le monde avec une grande fortune, et avait
pous une fille de la maison de Noailles. Si quelque chose
d'extraordinaire ne l'et pas tir des rangs, il serait rest terne
toute sa vie. M. de la Fayette n'avait en lui que de quoi arriver 
son tour; il est en de de la ligne o on est rput un homme
d'esprit. Dans son dsir, dans ses moyens de se distinguer, il y a
quelque chose d'appris. Ce qu'il fait n'a point l'air d'appartenir 
sa propre nature; on croit qu'il suit un conseil. Malheureusement,
personne ne se vantera de lui en avoir donn  la grande poque de sa
vie.

L'exemple de M. de la Fayette avait entran toute la partie brillante
de la nation. La jeune noblesse franaise, enrle pour la cause de
l'indpendance, s'attacha dans la suite aux principes qu'elle tait
alle dfendre. Elle avait vu sortir d'une condition prive le chef
d'un grand tat; elle avait vu les hommes simples qui l'avaient
second, entours de la considration publique. De l  croire que les
services rendus  la cause de la libert sont les seuls titres
vritables de distinction et de gloire, il y a bien prs. Ces ides,
transportes en France, y germrent d'autant plus promptement que tous
les prestiges, attaqus par les hommes infrieurs qui s'taient
introduits dans la socit, allaient chaque jour s'vanouissant.

Il est probable que je reviendrai plusieurs fois dans le cours de cet
crit sur les rflexions auxquelles, cdant trop  l'ordre des temps,
je me laisse maintenant aller; car elles se prsenteront srement, et
avec une application bien plus directe, lorsque je parlerai des
premires annes de la Rvolution franaise.

L'intrt pour la cause amricaine tait entretenu en France par le
journal de toutes les dlibrations du congrs publi toutes les
semaines dans une feuille intitule: _le Courrier de l'Europe_. Ce
journal, le premier, je crois, de nos journaux spcialement
politiques, tait rdig par un homme qui appartenait  la police: son
nom tait _Morande_; il tait auteur d'un libelle infme dont le titre
tait: _le Gazettier cuirass_[140].

    [140] Charles Thvenot de Morande, n en 1748  Arnay-le-Duc
    (Cte-d'Or) o son pre tait procureur. Il vint  Paris, o
    sa vie de dbauches et d'intrigues lui valut d'tre enferm
    quinze mois  Fort-l'vque. Il passa alors en Angleterre. Il
    s'acquit quelque clbrit comme pamphltaire. Son _Gazettier
    cuirass_ ou _Anecdotes scandaleuses de la cour de France_
    (1772) eut beaucoup de retentissement. Le chantage lui
    procura d'autres ressources. Il s'attaqua notamment  madame
    du Barry. Beaumarchais fut dpch auprs de lui pour acheter
    son silence. Le recueil priodique qu'il publia ensuite sous
    le nom de _Courrier de l'Europe_ n'est gure plus
    recommandable. Revenu en France, Morande fut emprisonn aprs
    le 10 Aot comme journaliste contre-rvolutionnaire; il put
    s'vader et vcut jusqu'en 1803.

Ceux des Franais que des expditions militaires avaient conduits dans
les colonies, revenaient avec des descriptions magnifiques de toutes
les richesses que renfermait cette nouvelle partie du monde. On ne
parlait que de l'Amrique. Les grands seigneurs, dans ma jeunesse,
avaient cela de particulier: c'est que tout ce qui tait nouveau pour
eux, ils croyaient l'avoir dcouvert, et alors ils s'y attachaient
davantage. _Que serions-nous sans l'Amrique?_ tait dans la bouche de
tout le monde. Elle nous donne une marine, disait M. Malouet[141];
elle tend notre commerce, disait l'abb Raynal[142]; elle a des
emplois pour nos populations trop nombreuses, disaient les
administrateurs de cette poque; elle reoit tous les esprits
inquiets, disaient les ministres; elle est le refuge de tous les
dissidents, disaient les philosophes, etc... Rien ne semblait plus
utile, rien ne semblait plus pacifique; on ne parlait que de la gloire
attache  la dcouverte de l'Amrique. Et cependant allons un peu au
fond des choses. Qu'est-il rsult de toutes nos communications avec
le nouveau monde? Voyons-nous moins de misre autour de nous? N'y
a-t-il donc plus de dsorganisateurs? Les regards que nous portons au
loin n'ont-ils pas diminu l'amour de la patrie? L'Angleterre et la
France tant devenues sensibles, irritables sur de nouveaux points du
globe, les guerres ne sont-elles pas plus frquentes, plus longues,
plus tendues, plus dispendieuses? L'histoire des hommes nous donne ce
triste rsultat: c'est que l'esprit de destruction accourt dans tous
les lieux o les communications deviennent plus faciles. Lorsque
quelques Europens vinrent se jeter sur l'Amrique, ils se trouvrent
immdiatement trop  l'troit sur ce vaste continent, et ils s'y
heurtrent continuellement jusqu' ce que l'un d'eux ft devenu le
matre. Aujourd'hui une discussion s'lve-t-elle entre un capitaine
de vaisseau marchand et un directeur de comptoir  la baie d'Hudson,
tous les tats de l'Europe s'arment pour cette querelle.

    [141] Pierre-Victor, baron Malouet, n  Riom en 1740, fut
    d'abord attach d'ambassade  Lisbonne (1758) puis intendant
    de la marine  Rochefort (1763). Sous-commissaire en 1767, il
    fut envoy  Saint-Domingue, puis  la Guyane comme
    commissaire gnral.--Dput de Riom aux tats gnraux, il
    vota avec le parti constitutionnel, migra en 1792, revint en
    France en 1801, fut prfet maritime  Anvers (1801-1807),
    conseiller d'tat (1810-1812). Ministre de la marine sous le
    gouvernement provisoire, il mourut la mme anne
    (1814).--Malouet a beaucoup crit sur la marine et les
    colonies; il a, en outre, laiss des _Mmoires_ trs
    intressants (2 vol. in-8)

    [142] Guillaume-Thomas Raynal, n  Saint-Geniez (Aveyron) en
    1713, entra dans les ordres et vint  Paris en 1747 o il eut
    des succs comme professeur et prdicateur, puis renona 
    l'exercice du ministre. Raynal devint l'un des plus hardis
    philosophes de son temps. L'_Histoire philosophique des
    Indes_ qui le fit connatre, fut condamne au feu. Lui mme
    dut s'expatrier. Rentr en France en 1788, il entra 
    l'Institut (1795) et mourut en 1796.

Je sais combien tout ce que je viens de dire est en opposition avec
les ides actuelles. Les voyages autour du monde font la gloire de
quelques individus, et mme celle des nations qui les ordonnent. Les
savants ne permettent pas qu'on attribue au seul hasard aucune des
dcouvertes de nos grands navigateurs; ils veulent que des
connaissances antrieures les aient mis sur la voie de deviner ou, au
moins, de souponner l'existence des pays nouveaux qui enrichissent
nos cartes. Cependant, il faut bien qu'ils nous laissent remarquer que
de nos jours, lorsque l'attraction est devenue la doctrine dominante,
lorsque les mthodes de calcul se sont leves  la plus grande
perfection, on a imagin que pour l'quilibre de la terre, il devait y
avoir un continent considrable au ple antarctique; plusieurs
expditions ont t diriges vers ce point, et toutes les recherches
ont t, jusqu' prsent,  peu prs inutiles. Le malheureux Louis XVI
s'tait attach  cette ide, et nous devons trouver naturel qu'il
ft, lui, port  chercher au loin d'autres hommes.

Mais il me semble qu'il est peu dans notre intrt de nous occuper de
ce genre d'entreprises; laissons-les, s'il faut absolument qu'il y en
ait, aux nouveaux dominateurs de l'Ocan; ce n'est pas l notre
destination.

Plusieurs annes de correspondances suivies avec M. de
Choiseul-Gouffier, alors ambassadeur  Constantinople, et avec M.
Peissonel, consul dans les chelles du Levant, m'ont bien convaincu de
tous les avantages qu'il y aurait pour nous  porter, aujourd'hui
encore, principalement vers l'ancien monde, nos vues politiques et
commerciales.

Lorsqu'on examine la position gographique de ce compos solide,
compact, qu'on appelle la France, lorsqu'on suit tout son littoral, on
a lieu d'tre tonn qu'elle n'ait pas toujours regard la mer
Mditerrane comme son domaine. Ce bassin, dont l'entre n'est
accessible que par une ouverture de quelques lieues, est ferm de tous
les cts par des pays qui n'ont point de grande navigation. La
France, par elle-mme et par l'Espagne, son allie, runissant tous
les moyens que peuvent donner l'tablissement de Toulon, celui de
Marseille, le port de Carthagne, etc., doit avoir dans la
Mditerrane la supriorit de domination qu'elle voudra y acqurir.
Les avantages immenses qui pourraient en rsulter pour nous ont t
ngligs.

L'influence de l'imitation et le sentiment de rivalit nous ont
entrans du ct de l'Ocan. Il est remarquable que tous les projets
de grandeur maritime de la France ont eu toujours besoin d'tre
excits par l'esprit d'opposition. Il a fallu toujours avoir en
perspective un ennemi  combattre, ou une puissance  affaiblir, pour
enflammer notre orgueil, notre courage et notre industrie. C'est une
rflexion que je fais avec peine, mais tout indique que dans l'homme,
la puissance de la haine est un sentiment plus fort que celui de
l'humanit en gnral, et mme que celui de l'intrt personnel.
L'ide de grandeur et de prosprit, sans jalousie et sans rivalit,
est une ide trop abstraite, et dont la pense ordinaire de l'homme
n'a point la mesure: il lui faut un objet auquel il puisse rapporter
ses conceptions, et sur lequel il puisse les mesurer, pour ainsi dire,
matriellement.

Pour ne pas trop nous attrister, tentons un accommodement. La rivalit
naturelle qui existerait entre ce qui est connu du nouveau monde et
l'ancien ne pourrait-elle suffire aux besoins des mauvais penchants?
Alors il resterait pour la gnrosit, l'espoir d'exciter l'industrie
des deux continents et de les faire servir au bonheur et  la
prosprit l'un de l'autre.

Je raisonne fort  mon aise sur cette question, car la France est 
peu prs sans colonies; les liens sont rompus ou relchs; et nous
sommes matres de choisir le systme qui parat devoir nous tre le
plus utile.

Avons-nous plus d'intrt  rtablir nos relations anciennes avec le
nouveau monde qu' chercher des rapports nouveaux avec l'ancien? Il
est important que ce problme politique soit rsolu. Si l'on prouvait
que la culture est plus facile et n'est pas plus chre dans l'ancien
monde que dans le nouveau; que les produits sont galement bons, et
que la grande navigation ne doit pas souffrir par ce nouvel tat de
choses, la solution serait complte.

Et d'abord, la culture est plus facile; car depuis l'abolition de la
traite des ngres, prononce en Angleterre, au congrs de Vienne et
dans les tats-Unis, il parat impossible qu'aucun peuple de l'Europe
reprenne ce trafic diffam, et que l'on puisse continuer longtemps
encore, par des hommes de couleur dont le nombre diminue chaque anne,
l'exploitation du sol des Antilles et des colonies quatoriales[143].

    [143] La traite des ngres ne fut que trs tardivement
    abolie. Pendant tout le XVIIIe sicle l'Angleterre s'tait
    rserve, par le trait d'Utrecht, le monopole de la traite
    dans toutes les colonies espagnoles, c'est--dire dans
    presque toute l'Amrique du Sud. Dans l'Amrique du Nord elle
    fut proscrite de bonne heure (1794). Ce fut un des premiers
    actes de l'Union, qui plus tard dcrta mme la peine de mort
    contre les traitants (1818). Le Danemark l'avait prcde
    dans cette voie (1792), l'Angleterre suivit (1806). Au
    congrs de Vienne, une dclaration fut signe de toutes les
    puissances, sauf de l'Espagne et du Portugal, _portant que la
    traite rpugnait aux principes de la morale universelle,
    qu'elle affligeait l'humanit et dgradait l'Europe; qu'en
    consquence, des ngociations seraient engages entre tous
    les tats pour hter le moment o elle serait partout
    abolie_. Au retour de l'le d'Elbe, Napolon supprima la
    traite dans toutes les colonies franaises, dcret qui fut
    confirm par Louis XVIII. Durant de longues annes encore, la
    traite devait faire l'objet de ngociations dlicates entre
    les cabinets de l'Europe.

Les instruments de l'agriculture n'tant plus les mmes, elle doit
prouver des changements, et les bases de calcul sur lesquelles tait
fonde la richesse des colonies amricaines, vont ncessairement
devenir inexactes. Le travail de la terre dans ces climats brlants
tant plus difficile, plus cher, les productions doivent diminuer, et
leur prix en prouver une augmentation proportionnelle. Aucun de ces
inconvnients ne peut se faire sentir dans l'ancien monde. En Afrique,
les instruments sont l, ils sont nombreux, ils s'entretiennent
d'eux-mmes. Si la terre exige plus de travail, la population
inoccupe est si abondante qu'elle fournit aisment  ce besoin. Ce
n'est plus le travail des noirs en Amrique qu'il faut comparer au
travail des noirs en Afrique. Ce sont en Amrique des blancs, qui, 
l'avenir, seront employs  des travaux au-dessus de leurs forces;
pour obtenir les mmes produits, il en faudra un plus grand nombre, et
ce nombre l'aura-t-on? En Afrique, il y est.

Le second point du problme se rsout galement en faveur de la
Mditerrane. Tous les produits de l'Afrique sont bons. Le sucre
d'gypte est fort, il est grenu; en le raffinant, il devient aussi
blanc que celui de Saint-Domingue; et tout porte  croire qu'on
pourrait en obtenir de trs beau dans la partie mridionale des
rgences de Tunis et d'Alger. L'Abyssinie produit du caf qui est
suprieur  celui des Antilles: si la culture en tait encourage par
un dbit assur, tous les royaumes et toutes les les de l'Asie
mridionale en fourniraient en abondance. La beaut des cotons que
l'on rcolte en Afrique uniquement pour les besoins locaux, prouve
qu'il serait ais de se passer de celui de Cayenne, de nos autres
colonies, et des tats-Unis d'Amrique. L'indigo crot avec succs
par les 34 et 36 degrs de latitude, et s'obtiendrait aisment 
cette latitude en Afrique.

Il reste donc  savoir, s'il n'est pas nuisible au grand art de la
navigation, de donner au commerce une nouvelle direction qui, au
premier aperu, parat devoir resserrer le domaine de la science.

Aucune crainte  cet gard ne serait fonde. On ne peut pas croire
srieusement que la France, avec l'tendue de ctes qu'elle a sur
l'Ocan, et les ports qu'elle y possde, puisse se laisser enlever ou
s'interdire  elle-mme la concurrence de la navigation sur les
grandes mers. Cette supposition n'a pas mme besoin d'tre discute.
L'Ocan, les mers de l'Amrique et de l'Inde doivent rester ouverts 
tous les peuples; c'est l la grande cole o l'art doit se conserver
et se perfectionner. Les principes des grandes dcouvertes sont poss;
les dveloppements dont ils sont susceptibles suivront ncessairement.
A moins d'une rvolution effroyable sur tout le globe, les fruits de
tant d'efforts, de tant de travaux, de tant de sicles, ne sauraient
tre perdus pour la France, pas plus que pour le reste du monde. Ce
n'est pas quelque chose de moins que ce qui est, que je demande, c'est
quelque chose de plus. De mme que l'Angleterre se trouve place de
manire  avoir des avantages sur la France dans l'Ocan, la France se
trouve place de manire  avoir des avantages sur l'Angleterre, dans
la Mditerrane. De ce partage il rsulterait mme pour les peuples
commerants, des motifs d'mulation qui tendraient  maintenir une
sorte de niveau entre les industries de tous les pays civiliss.

C'est particulirement aux intrts commerciaux que je m'adresse,
parce que je me plais  croire que la raison, ou plutt la lassitude,
amnera un tat de choses o la marine ne sera plus autant considre
sous son rapport de force et comme un moyen de puissance guerrire.
J'espre qu'un jour ce point de vue sera secondaire, et que le
principal objet de la marine sera de protger les changes, les
jouissances, et de contribuer  la prosprit gnrale.

Quoiqu'il y ait quelque vague dans ces ides, et qu'elles paraissent
n'exprimer qu'un voeu, on ne saurait les traiter de chimriques, si
l'on veut en retrancher l'absolu, si l'on se borne  les considrer
comme soumises aux contrarits qu'apportent aux choses humaines les
vnements auxquels elles sont toujours subordonnes. Un peu de bien
saisi rapidement, et dont la jouissance est toujours de courte dure
est tout ce dont on peut flatter la nature humaine. Ainsi il suffit
qu'une vue politique offre quelque avantage, qu'elle soit dans son
principe conforme  la nature, qu'elle prsente peu de risques, peu de
dommages, peu de sacrifices, pour qu'elle doive tre regarde comme
bonne, et qu'on puisse, sans craindre d'tre trop entran par sa
propre conception, y attacher quelques esprances.

On serait encore encourag dans cette manire de voir, si l'on se
reportait vers des poques antrieures de notre histoire. Ainsi on
verrait qu'au temps des croisades, l'Europe tait prcisment sur la
route de ces ides. Le commerce de l'Asie, la libert des
communications avec cette riche partie de l'ancien monde, taient un
des motifs secrets de guerre de quelques-uns des princes d'Occident
contre les califes de l'Arabie, contre les soudans de l'gypte et les
sultans de Nicomdie. La religion servait de prtexte  la politique,
et la politique pouvait entrevoir dj les avantages d'une navigation
exclusive. Avec quelques succs prudemment mnags, on aurait bientt
vu des colonies europennes se former sur les ctes de l'gypte et de
la Syrie. Et dans les guerres qu'auraient suscites les jalousies et
les rivalits des princes confdrs, la France, par sa position,
aurait eu d'immenses avantages que plus tard elle n'a pu retrouver
dans la lutte qu'a occasionne la dcouverte de l'Amrique. De nos
jours, les grandes difficults de religion tant teintes, des
arrangements commerciaux pourraient entrer dans les intrts de toutes
les puissances de l'Orient qui, par elles-mmes, ne sont pas
essentiellement navigatrices.

C'est pour cela qu' une poque de ma vie, o j'en ai eu le pouvoir,
j'ai introduit dans le trait d'Amiens comme vue philosophique, afin
de ne point donner d'ombrage, quelques dispositions qui tendaient  la
civilisation de la cte d'Afrique[144]. Si le gouvernement y et donn
suite; si, au lieu de sacrifier tout ce qui restait de la belle arme
d'gypte, au vain espoir de reconqurir Saint-Domingue[145], on et
dirig contre les tats barbaresques cette force imposante et dj
acclimate; il est probable que ma philosophie ft devenue pratique,
et que la France, au lieu d'avoir dtruit en peu de mois une belle
arme  Saint-Domingue, se serait solidement tablie sur la cte
africaine de la Mditerrane et nous aurait pargn le gigantesque et
dsastreux systme continental.

    [144] Le trait d'Amiens garantissait l'indpendance de
    Malte, la neutralisait et ouvrait ses ports aux vaisseaux de
    toutes les nations. Un article spcial exceptait de cette
    dernire facult les navires des tats barbaresques, _jusqu'
    ce que, par le moyen d'un arrangement que procureront les
    parties contractantes, le systme d'hostilits qui subsiste
    entre lesdits tats barbaresques et l'ordre de Saint-Jean
    ainsi que les puissances chrtiennes ait cess_. C'est sans
    doute cette disposition qui dnotait chez son auteur
    certaines vues sur le bassin de la Mditerrane, qu'il
    rappelle plus haut.

    [145] Depuis 1795, l'le de Saint-Domingue tait indpendante
    sous le gouvernement de Toussaint-Louverture. Le premier
    consul voulut la roccuper; son beau-frre, le gnral
    Leclerc, fut charg de l'expdition (fvrier 1802). Il fut
    d'abord vainqueur et s'empara de presque toute l'le; mais
    les maladies dcimrent ses troupes. Lui-mme mourut. Aprs
    la rupture de la paix d'Amiens, les Anglais secondrent les
    efforts des noirs. Les dbris de nos troupes durent vacuer
    l'le qui resta depuis indpendante.

Je dois indiquer encore une considration bien forte: c'est que
l'Amrique n'a pas encore pris sa place dans l'ordre politique, et
qu' son gard l'preuve du temps n'est pas faite. Si un jour, elle
devenait assez puissante pour oser regarder comme  elle toutes ces
terres jetes autour du nouveau continent, de quel avantage ne
serait-il pas alors pour la France d'avoir port ses vues sur l'ancien
monde! Par l aussi, elle aurait rendu  l'humanit un service
essentiel, en empchant, ou du moins en affaiblissant le mouvement
d'migration qui entrane la gnration prsente vers l'Amrique. La
pente presque insensible qui porte la population europenne vers le
nouveau monde aurait peut-tre besoin de cette force rtrograde. Je
suis tonn que les philosophes ne se soient pas empars de cette
grande question. Elle touche par tous les points  leurs principes; la
traite des ngres, seule, n'aurait-elle pas d les y conduire? Mais
puisqu'ils l'ont nglige, il est probable que je me trompe. Et cela
me conduit  croire que je ne me comprends pas bien moi-mme, lorsque
je parle des philosophes. J'emploie un peu cette dnomination comme
l'on dit: la nature, lorsqu'on a quelque chose de vague  exprimer et
que l'expression manque. Mais comme je nomme souvent les philosophes
et que je leur donne et leur donnerai surtout beaucoup d'influence sur
mon temps, je dois, pour tre clair, me rendre compte  moi-mme, une
bonne fois de ce que j'entends par les philosophes du XVIIIe
sicle.

Si les philosophes du XVIIIe sicle avaient form une secte, leur
doctrine serait facile  connatre; mais la philosophie moderne n'a
rien de commun avec l'esprit de secte. Les athes, les distes,  qui
seuls on pourrait donner cette qualification, n'appartiennent pas
prcisment  notre temps. Lorsqu'on veut pntrer dans le fond des
choses, on trouve que le principe secret de toutes les sectes est
politique, et que partout elles doivent leur naissance  l'esprit
d'indpendance et de libert qui, se trouvant contenu par des
constitutions tablies, et resserr par les lois dominantes, s'chappe
et fait son explosion sous des formes qu'on tche de lgitimer par la
religion. C'est, on ne saurait en douter, l'esprit d'opposition au
gouvernement tabli qui est le premier moteur de toutes ces doctrines
nouvelles, qui se rpandent ensuite avec des modifications diverses.
Toutes les autres causes physiques et morales ne sont que des causes
secondaires et accessoires.

En Angleterre o le principe de la libert politique est renferm dans
la constitution de l'tat, les sectes sont innombrables et peu
dangereuses.

En Allemagne o les dominations sont divises, nombreuses, varies,
l'esprit de rformation s'est perptu depuis Luther et Calvin, et
aurait pu faire de grands ravages si la Rvolution franaise n'et
effray tous les gouvernements et dispers les novateurs; ceux qui
restent, y compris madame de Krdener[146], ne sont que ridicules.

    [146] Julie de Wietinghoff, fille d'un riche seigneur de
    Livonie, ne en 1764, pousa  dix-huit ans le baron de
    Krdener, diplomate russe. Madame de Krdener eut une
    jeunesse fort agite. Depuis 1804 elle parut entirement
    change, voue aux austrits et  la conversion des
    pcheurs. En 1815 elle fut connue de l'empereur Alexandre qui
    s'attacha  elle et sur qui elle prit le plus grand
    ascendant. Elle parcourut ensuite la Suisse et l'Allemagne,
    agitant les villes par ses prdications et souvent
    perscute. Elle revint en Russie en 1818 et mourut en 1824.

Je ne nomme ni l'Espagne ni le Portugal, parce que sous le rapport de
la philosophie, des lettres et des sciences, ces deux pays se sont
arrts au XVe sicle.

En France, le gnie des sciences exactes, par son orgueil et par la
suprmatie relle qu'il a prise, a ananti l'esprit de secte, en
couvrant de ddain tous les systmes. L'introduction de la philosophie
de Bacon, de Locke et de Newton, complte par M. de la Place[147], a
soumis toutes les entreprises de l'imagination  une preuve, qui
permet  celle-ci de faire des dcouvertes, mais de ne pas s'garer.

    [147] P. Simon, marquis de La Place, n en 1749 
    Beaumont-en-Auge (Calvados), fut  dix-sept ans professeur de
    mathmatiques. Membre de l'Institut ds sa fondation,
    ministre de l'intrieur aprs le 18 brumaire, snateur
    (1799), prsident du Snat, pair de France (1815). Il mourut
    en 1827.

Les incertitudes de Montaigne, reposant son esprit sur ce qu'il
appelle ces deux oreillers si doux pour une tte bien faite,
l'ignorance et l'insouciance, ne lui avaient permis ni d'embrasser
aucune des sectes anciennes, ni d'en former une nouvelle. Il discute
toutes les opinions, n'en adopte aucune, et se retranche dans le doute
et l'indiffrence.

Presque en mme temps, Rabelais, dans les accs de son humeur
railleuse, cynique et bouffonne, avait insult tous les prjugs,
attaqu toutes les croyances.

Il me semble qu'il y a bien loin de cette manire de philosopher 
celle des fondateurs de sectes. Par ordre de dates, Montaigne et
Rabelais sont les anciens de nos philosophes franais, mais ils ne
sont pas chefs d'cole. Leur pyrrhonisme a jet dans les ides un
vague, une incertitude qui doivent leur faire reporter quelque part
dans cette confusion dont nous avons vu les rsultats au sicle
dernier. Aussi les crivains qui se sont le plus rapprochs d'eux,
n'ont-ils jamais prtendu tre attachs  un corps de doctrine
quelconque. La disposition au doute, et l'esprit de secte sont
diamtralement opposs.

L'esprit de secte a peut-tre moins d'inconvnients parce qu'il est
moins gnral dans son objet, et qu'il ne s'empare que de quelques
individus, et en France, pour peu de temps; car la mobilit de la
nation ne permet  aucune opinion de ce genre d'y tablir un empire
durable. Le doute, au contraire, peut s'tendre  tout et durer
longtemps; il est si commode qu'il saisit tout le monde; la lumire
est-elle jamais assez claire pour lui? et c'est l son danger, quand
il est le terme o l'on doit arriver; c'est l son avantage, quand il
est le point de dpart. Car alors on craint de deviner trop vite; on
s'effraye des simples aperus; l'intelligence se contente d'examiner
modestement les effets pour remonter lentement aux causes; elle
s'lve ainsi par degr, d'abstractions en abstractions; puis de
phnomnes en phnomnes, de dcouvertes en dcouvertes, et enfin de
vrits en vrits.

Cette mthode n'a t pleinement connue et fidlement suivie que dans
le XVIIIe sicle, car jusqu' ce moment, la France tait toute
cartsienne. Les coles, l'Acadmie des sciences, Fontenelle mme,
Mairan, ont t constamment fidles  Descartes. Je me souviens, et
peut-tre tout seul, que M. Duval[148], mon professeur de philosophie
au collge d'Harcourt, devenu ensuite recteur de l'Universit, avait
fait sa petite brochure contre Newton. D'Alembert[149],
Maupertuis[150], Clairault[151] et Voltaire, tous quatre fort jeunes,
furent les premiers aptres de la nouvelle philosophie. Grce  eux,
le systme de Newton ou plutt celui de la nature a triomph. Grce 
eux encore, la mthode de Bacon a t suivie dans les sciences, et y a
port le plus grand jour. C'est l le ct brillant de la philosophie
du XVIIIe sicle; mais sa gloire s'obscurcit et quand on envisage
son influence morale et, tout d'abord, ses ravages dans les sciences
morales. Voltaire me parat avoir parfaitement trac le caractre et
la mission du vrai philosophe:

La philosophie, dit-il, est simple; elle est tranquille, sans envie,
sans ambition; elle mdite en paix, loin du luxe, du tumulte et des
intrigues du monde; elle est indulgente, elle est compatissante; sa
main pure porte le flambeau qui doit clairer les hommes; elle ne s'en
est jamais servie pour allumer l'incendie en aucun lieu de la terre;
sa voix est faible, mais elle se fait entendre; elle dit, elle rpte:
_Adorez Dieu, servez les rois, aimez les hommes._ Ce beau caractre
de la philosophie se trouve dans tous les crits de Locke, de
Montesquieu, de Cavendish[152]. Ces vrais sages, toujours prudents
dans leur hardiesse, ont constamment respect et souvent raffermi les
bases ternelles sur lesquelles repose la morale du genre humain. Mais
quelques-uns de leurs disciples, moins clairs, et par consquent
moins circonspects, ont,  force de recherches, branl toutes les
colonnes de l'ordre social.

    [148] Pierre Duval, n en 1730  Braut, village de
    Normandie, fut  vingt-deux ans professeur de philosophie au
    collge d'Harcourt, puis proviseur du mme collge et recteur
    de l'Universit (1777). On a de lui divers traits o il
    s'attache  rfuter les thories philosophiques du temps,
    notamment celles de Buffon, Rousseau et Holbach. Il mourut en
    1797.

    [149] Jean Lerond d'Alembert tait le fils de madame de
    Tencin et du chevalier Destouches, officier d'artillerie.
    Abandonn  sa naissance, il fut recueilli et lev par une
    famille d'ouvriers. Son nom lui vint de ce qu'il avait t
    trouv sur les marches de l'glise Saint-Jean-Lerond,
    aujourd'hui dtruite. Il se fit bientt connatre par sa
    passion pour la science, fut reu  l'Acadmie des sciences
    en 1744,  l'Acadmie franaise en 1754. Trs li avec
    Voltaire et Diderot, il s'associa  la publication de
    l'_Encyclopdie_. Il mourut en 1783.

    [150] Moreau de Maupertuis, n  Saint-Malo en 1698, mort en
    1759, officier de cavalerie; il quitta bientt l'arme pour
    l'tude, et entra  l'Acadmie des sciences en 1723. En 1736
    il partit pour une expdition scientifique dans les rgions
    polaires. Membre de l'Acadmie franaise en 1743, il partit
    en 1745 pour Berlin, o le roi Frdric l'avait nomm
    prsident de l'acadmie. C'est l qu'il eut avec Voltaire des
    dmls rests fameux.

    [151] Alexis Clairault, n en 1713  Paris, astronome et
    mathmaticien, entr  l'Acadmie des sciences  dix-huit
    ans. Il mourut en 1765.

    [152] Henry Cavendish, illustre physicien et chimiste
    anglais, n  Nice en 1731, appartenait  une branche cadette
    de la famille des ducs de Devonshire. Il fut admis en 1760 
    la Socit royale de Londres et, en 1803, devint associ de
    l'Institut de France. Il mourut en 1810.

Lorsque dans le snat de Rome, on dlibra sur la punition que
mritaient les complices de Catilina, Csar raisonnant en philosophe
du XVIIIe sicle, et posant des principes abstraits pour en tirer
des conclusions politiques, disserta longuement sur la nature de
l'me, et professa les dogmes de la philosophie picurienne. Caton et
Cicron se levrent indigns, et dclarrent au snat que Csar
professait une doctrine funeste  la rpublique et au genre humain.
Or, cette doctrine subversive et dsolante que ces grands hommes
d'tat avaient la sagesse de repousser a t ouvertement enseigne
dans le sicle dernier. Sous prtexte de draciner la superstition,
qui tombait d'elle-mme, et d'teindre le fanatisme qui n'enflammait
plus d'autres ttes que les leurs, Helvtius[153], Condorcet[154],
Raynal, le baron d'Holbach[155], tantt avec _l'tat de nature_,
tantt avec _la perfectibilit_ brisaient avec emportement tous les
liens de l'ordre moral et politique. Quelle dmence de prtendre
gouverner le monde par des abstractions, par des analyses, avec des
notions incompltes d'ordre et d'galit, et avec une morale toute
mtaphysique! Nous avons vu les tristes produits de ces chimres.

    [153] Claude-Adrien Helvtius naquit  Paris vers 1715,
    obtint ds l'ge de vingt-trois ans une place de fermier
    gnral. Il s'adonna entirement  la philosophie et publia
    en 1758 son livre de l'_Esprit_ condamn  la fois par le
    pape, la Sorbonne et le parlement. Ses oeuvres (14 volumes)
    ont t publies aprs sa mort qui survint en 1771.

    [154] M. Caritat, marquis de Condorcet, n en 1743 
    Ribemont, prs de Saint-Quentin, d'une famille noble
    originaire du Dauphin. Il fut reu  l'Acadmie des sciences
     vingt-six ans. Trs li avec les philosophes, il embrassa
    avec ardeur la cause de la Rvolution. Dput  l'Assemble
    lgislative et  la Convention, il vota avec les girondins.
    Proscrit au 31 mai 1793 il resta cach huit mois, mais tant
    sorti de sa retraite il fut arrt et emprisonn. Il
    s'empoisonna peu de jours aprs dans sa prison (mars 1794).
    Condorcet avait pous mademoiselle de Grouchy, la soeur du
    marchal de l'empire.

    [155] P. Thiry, baron d'Holbach, clbre philosophe n en
    1723  Hildesheim dans le Palatinat. Il vint  Paris ds sa
    jeunesse et embrassa les opinions philosophiques les plus
    violentes; il prcha ouvertement l'athisme. Son ouvrage le
    plus connu, _le Systme de la Nature_, fut blm mme par
    Voltaire et Frdric II. Il mourut en 1789.

Si tels sont les rsultats ncessaires de l'analyse, je dirai avec le
bon La Fontaine aux philosophes imprudents qui l'tendent  tout:


    Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage.


Votre analyse peut clairer l'esprit, mais elle teint la chaleur de
l'me: elle dessche la sensibilit, elle fltrit l'imagination, elle
gte le got. Condillac[156], votre oracle, n'a-t-il pas dit lui-mme:
_Rien n'est si contraire au got que l'esprit philosophique; c'est
une vrit qui m'chappe._ S'il avait ouvert davantage sa main,
peut-tre lui en aurait-il chapp beaucoup d'autres du mme genre qui
aujourd'hui, contre son opinion, sont professes dans nos coles.

    [156] tienne Bonnot de Condillac, n en 1715,  Grenoble
    d'une famille noble. Il entra dans les ordres, mais sans
    exercer de fonctions ecclsiastiques, fut prcepteur de
    l'infant duc de Parme en 1757. Membre de l'Acadmie franaise
    en 1768. Condillac a laiss plusieurs ouvrages qui ont fait
    de lui le chef de l'cole sensualiste. Il mourut en 1780.

Tout ce que je viens de dire me conduit  penser que le caractre
particulier de la philosophie du XVIIIe sicle, est l'emploi de
l'analyse, utile, lorsqu'elle est applique aux sciences physiques,
incomplte, lorsqu'elle est applique aux sciences morales,
dangereuse, lorsqu'elle est applique  l'ordre social.

Ainsi dans tout ce que j'ai crit et dans tout ce que j'crirai,
l'objet sur lequel porte l'analyse, dtermine sans que je sois oblig
de le remarquer, si la qualification de philosophe doit tre prise en
bonne ou en mauvaise part.

L'importance qu'ont eu les philosophes conomistes pendant prs de
trente ans, exige que je parle d'eux d'une manire spciale.

Les conomistes taient une section de philosophes uniquement occups
 tirer de l'administration tous les moyens d'amlioration dont ils
croyaient que l'ordre social tait susceptible. Ils taient partags
en deux classes: l'une regardait l'agriculture comme seule cratrice
des richesses, et traitait les travaux industriels et le commerce
comme striles, sous le rapport qu'ils ne craient que des formes et
des changes dans les matires produites et cres par les travaux de
l'agriculture. La doctrine de cette premire classe d'conomistes est
appele la doctrine du produit net, et elle est expose dans le
_Tableau conomique_[157]. L'objet de ce tableau est de faire la
distribution des richesses sortant de l'agriculture et se rpandant de
l dans toutes les artres du corps social. Les consquences de ces
doctrines suivent la marche de la circulation, et aboutissent, en
dernier ressort,  la thorie de l'impt qu'elles font peser tout
entier sur l'agriculture.

    [157] Le _Tableau conomique_ o se trouve expose la
    doctrine physiocratique est l'oeuvre du mdecin Quesnay
    (1694-1774), fondateur et chef de cette cole.

La libert du commerce est presque l'unique point par lequel cette
premire classe d'conomistes est en contact avec les conomistes dont
je vais parler. Ceux-ci n'adoptent pas la division des classes
striles; ils ne regardent pas le _Tableau conomique_ comme une
dmonstration rigoureuse, ni mme suffisante, des phnomnes de la
circulation. Ils se bornent  cet gard  quelques vrits de dtail.
Leur grand principe est la libert gnrale du commerce dans le sens
le plus tendu. Pour l'impt, ils acceptent des modifications; ils ne
sont pas absolus.

Le gouvernement repoussait les ides des conomistes, de quelque cole
qu'ils fussent; il s'attachait aux choses connues et tablies. Il
redoutait les changements qui touchaient  la forme de l'impt et 
ses produits rguliers dans le trsor royal. Pour lui, la crainte de
quelque diminution dans les revenus de l'tat tait telle, qu'il
n'osait pas mme hasarder des moyens de les augmenter. Des vues aussi
courtes, aussi troites, taient ncessairement prohibitives.

On ne savait point encore que quelques principes incontestables
d'conomie politique, joints  un emploi raisonnable du crdit public,
constituaient toute la science de l'administration des finances. Le
crdit public aurait diminu les inconvnients qui pouvaient rsulter
de l'application trop stricte des principes d'conomie politique; les
principes d'conomie politique auraient clair et modr les
entreprises du crdit public. M. Turgot, en tablissant la caisse
d'escompte, parat avoir entrevu les avantages de cette alliance
bienfaitrice. Il a saisi le moyen qui porte le plus de secours 
toutes les industries en maintenant le prix de l'argent  un taux
modr; mais il n'a pas t plus loin. L'art moderne de procurer 
l'tat, sans forcer les contributions, des leves extraordinaires
d'argent  un bas prix, et d'en distribuer le fardeau sur une suite
d'annes, lui tait inconnu; ou s'il le connaissait, peut-tre
apercevait-il dans son usage des embarras lointains, que
l'administration franaise, toujours trop facile et toujours si prs
d'abuser, rendrait un jour dangereux. D'ailleurs, emprunter toujours
en se librant sans cesse appartenait  un ordre d'ides totalement
oppos  la doctrine pure des conomistes. Car, pour emprunter et
teindre les emprunts, il faut des dlgations temporaires pour la
dure, mais fixes pour l'application, et prises dans une classe des
revenus de l'tat spare de l'imposition territoriale, qui doit avoir
son emploi habituel et dtermin. Or, pour atteindre ce but, ce sont
les consommations qu'il faut taxer, et particulirement celles qui,
tenant aux commodits de la vie, ne sont en usage que parmi les hommes
qui jouissent de quelque superflu, ou au moins, d'une grande aisance.
Dans cette catgorie, le genre de consommations dont je parle se
mesure d'aprs les ressources de chacun, et si le besoin de consommer
devenait trop grand, trop imprieux, on peut croire que, de son ct
l'aisance deviendrait plus habile et retrouverait ses avantages par
l'augmentation de l'industrie dont on ne connat pas le terme: il est
vrai que s'il y en avait un, les administrations financires qui ne
l'auraient pas prvu, seraient dans le danger d'prouver de grands
mcomptes.

Cette riche matire pourrait me mener bien loin, car elle est pour moi
pleine de charmes. Elle me rappelle tout ce que j'ai appris dans la
conversation et dans les Mmoires d'un homme dont les Anglais nous ont
fait connatre toute la valeur. M. Panchaud a dit mille fois  M. de
Calonne,  M. de Meilhan,  M. Foulon,  M. Louis[158] et  moi: _Dans
l'tat o est l'Europe, celui des deux pays de la France ou de
l'Angleterre, qui suivra exactement le plan d'amortissement que je
propose, verra le bout de l'autre._ C'tait son expression.
L'Angleterre a adopt sa doctrine, et aussi pendant trente ans
a-t-elle dirig tous les mouvements de l'Europe. M. Panchaud tait un
homme extraordinaire: il avait en mme temps l'esprit le plus ardent,
le plus tendu, le plus vigoureux, et une raison parfaite. Il avait
tous les genres d'loquence. Si le gnie rsulte de la facult de
sentir et de penser, rpartie abondamment et galement dans le mme
individu, Panchaud tait un homme de gnie. Sur sa gnrosit, sur sa
candeur, sur sa gat, il me revient des milliers de choses qu'il me
serait doux de faire connatre.

    [158] Louis-Dominique, dit le baron Louis, naquit  Paris le
    13 novembre 1757. Il fut destin  l'tat ecclsiastique et
    reu conseiller clerc au parlement. Il fut li intimement
    avec Talleyrand qu'il assista comme sous-diacre  la messe de
    la Fdration. Il fut nomm ministre en Danemark (1792)
    migra en 1793. Revenu en France ds le consulat, il fut
    matre des requtes au conseil d'tat (1806), conseiller
    d'tat (1811), ministre des finances en 1814, 1815, et en
    1818, ministre d'tat, membre du conseil priv. En 1822, il
    fut destitu de toutes ses charges; dput, il sigea dans le
    parti libral. En 1831, il fut encore une fois ministre des
    finances, fut cr pair de France en 1832, et mourut en 1837.

Mais je dois m'arrter pour ne pas quitter trop longtemps l'ordre
d'ides que je me suis prescrit, et je crains d'avoir dj quelques
reproches  me faire, car j'ai parl de l'influence des philosophes,
de celle des conomistes sur la partie brillante et ambitieuse du
clerg, longtemps avant d'avoir dtermin ce que j'entendais par les
philosophes, et ce qu'on entendait par les conomistes: aussi, je suis
oblig maintenant qu'on se rappelle ce que j'ai dit du clerg pour que
l'on comprenne bien quel tait le genre d'esprit qui avait plus ou
moins pntr dans tous les ordres de l'tat, dans toutes les classes
de la socit.

Ce que j'ai d faire remarquer dans le clerg, je dois le montrer
aussi dans la magistrature, qui, par sa grande prrogative civile, a
une influence directe sur les esprits. Son action est de tous les
moments, elle surveille tous les actes de la vie, elle donne la
scurit des biens et des personnes: son pouvoir est immense; aussi
les institutions que les magistrats attaquent sont bien prs d'tre
dtruites dans l'esprit des peuples. Les ides nouvelles s'taient
empares de toute la jeunesse du parlement. Dfendre l'autorit royale
tait trait d'obissance servile. La majorit que le prsident
d'Aligre[159] conservait pour la cour allait chaque jour
s'affaiblissant et se perdit au moment o M. de Calonne et M. de
Breteuil se brouillrent. Quoique M. d'Aligre portt aux membres du
parlement qui votaient avec lui, la faveur de M. de Miromesnil[160],
garde des sceaux; de M. de Breteuil, ministre de Paris; de la reine
par M. de Mercy[161], avec lequel il tait li intimement, il vit sa
majorit se fondre au moment o il fut en guerre ouverte avec le
contrleur gnral.

    [159] tienne-Franois d'Aligre appartenait  une vieille
    famille de robe originaire de Chartres. Prsident  mortier,
    puis premier prsident du parlement de Paris (1768). Il donna
    sa dmission en 1780, passa en Angleterre puis  Brunswick o
    il mourut en 1798.

    [160] Armand Hue de Miromesnil, n en 1723. Premier prsident
    du parlement de Rouen (1755). Garde des sceaux sous Louis XVI
    (1774-1787). Il mourut en 1796 dans sa terre de Miromesnil en
    Normandie.

    [161] Franois comte de Mercy-Argenteau appartenait  une
    vieille famille de Lorraine. Il fut ambassadeur de l'empire
    en France durant tout le rgne de Louis XVI. A partir de
    1789, Mercy s'occupa activement de provoquer une intervention
    trangre, en faveur du roi; il mourut en 1794. On a publi
    sa correspondance avec Marie-Antoinette et Marie-Thrse.

La premire circonstance dans laquelle elle lui manqua intressait
personnellement la reine. Les conseillers de cette malheureuse
princesse, aveugls par leur propre passion et voulant servir la
sienne, avaient port devant les tribunaux et donn le plus grand
clat  une affaire connue sous le nom de l'affaire du collier, qui
aurait d tre touffe  son origine[162]. L'arrt rendu par le
parlement de Paris devait faire  la reine une profonde impression et
l'clairer sur les personnes  qui elle avait accord sa confiance.
Mais la fatalit ne permit pas que cette dure leon produist l'effet
que l'on devait en attendre: les conseils restrent les mmes, le
baron de Breteuil et l'archevque de Toulouse ne furent que plus
puissants; et la reine, rendue entirement au tourbillon lger qui
l'environnait, se contenta de parler avec mpris de l'abb
Georgel[163], avec aigreur de MM. Frteau[164], Louis, Le
Coigneux[165], de Cabre[166], et de montrer de l'humeur aux personnes
qui taient lies avec madame de Brionne[167] et avec mesdames ses
filles. Cette petite vengeance s'tendit jusqu' moi, et je trouvai
des difficults  obtenir les places auxquelles j'tais naturellement
appel. L'affection de madame de Brionne et de ses filles, madame la
princesse de Carignan et la princesse Charlotte de Lorraine, me
ddommagea grandement de tout ce que j'prouvais de contrarits dans
ma carrire. La beaut d'une femme, sa noble fiert se mlant au
prestige d'un sang illustre et fameux, si souvent prs du trne, ou
comme son ennemi ou comme son soutien, rpandent un charme particulier
sur les sentiments qu'elle inspire. Aussi, je me reporte sur ce temps
de ma dfaveur  la cour, avec plus de plaisir que sur beaucoup de
situations heureuses o je me suis trouv dans ma vie, et qui n'ont
laiss de traces ni dans mon esprit ni dans mon coeur. Je me souviens 
peine que la reine m'empcha de profiter d'un grand acte de bont de
Gustave III[168] qui avait obtenu pour moi du pape Pie VI un chapeau
de cardinal[169]. Elle dit  M. de Mercy d'engager la cour de Vienne 
s'opposer  la nomination d'un cardinal franais avant la promotion
des couronnes[170]. Ses dsirs furent remplis; la nomination du pape
fut suspendue, et il est probable que depuis, mon chapeau de cardinal
a pass plusieurs annes dans quelques forteresses franaises[171].

    [162] On sait ce que fut cette triste affaire du collier qui
    causa un tort irrparable  la reine, bien qu'elle ft
    entirement innocente. Le joaillier Boehmer avait offert  la
    reine un magnifique collier de 1 600 000 francs. Elle avait
    refus. Une femme de haute naissance mais d'une moralit
    douteuse, madame de la Motte-Valois voulut se l'approprier.
    Elle sut persuader au cardinal de Rohan qui avait encouru
    prcdemment la disgrce de Marie-Antoinette, que celle-ci
    n'avait renonc au collier qu'en apparence et pour viter le
    scandale d'une dpense excessive, mais qu'elle lui serait
    reconnaissante s'il lui en facilitait secrtement l'achat. Le
    cardinal convaincu acheta le collier  crdit, et le donna 
    madame de la Motte pour le remettre  la reine. Madame de la
    Motte courut le vendre  Londres. L'affaire ne tarda pas 
    s'bruiter par suite des rclamations de Boehmer qui n'tait
    pas pay. Le cardinal et madame de la Motte furent arrts et
    dfrs au parlement qui acquitta le premier et condamna
    l'autre. De plus il eut soin de rdiger son jugement de faon
     laisser un doute sur l'innocence de la reine.

    [163] L'abb Jean-Franois Georgel, n  Bruyres (Lorraine)
    en 1731, fut d'abord professeur de mathmatiques 
    Strasbourg. Le cardinal de Rohan l'emmena  Vienne comme
    secrtaire d'ambassade. A son retour, il fut nomm vicaire
    gnral  Strasbourg. Dans l'affaire du collier il rendit les
    plus grands services au cardinal en brlant ses papiers et en
    crivant sa dfense. Il fut lui-mme exil  Mortagne; il
    migra en 1793, revint en France en 1799, refusa un vch,
    fut nomm vicaire gnral des Vosges. Il mourut en 1813.
    L'abb Georgel a laiss des _Mmoires_ allant de 1760  1810
    (Paris 1817. 6 vol. in-8).

    [164] Emmanuel Frteau de Saint-Just, n en 1745. Conseiller
    au parlement en 1765. Dans le procs du collier il prit parti
    pour le cardinal de Rohan. Il fut emprisonn aprs la sance
    du 17 novembre 1787. Dput de la noblesse aux tats
    gnraux, il fit cause commune avec le tiers: il fut deux
    fois prsident de l'Assemble. Il se retira  la campagne
    aprs le 10 Aot. Arrt en 1794, il fut guillotin le 14
    juin.

    [165] Le marquis Lecoigneux de Belabre fut reu conseiller au
    parlement en 1777. Il descendait du premier prsident
    Lecoigneux qui vivait au commencement du XVIIe sicle, et
    dont le fils fut le clbre Bachaumont.

    [166] L'abb Sabatier de Cabre fut secrtaire d'ambassade 
    Turin. Ministre  Lige (1769). Charg d'affaires 
    Ptersbourg. Directeur des consulats au ministre de la
    marine (1782). Il tait conseiller clerc au parlement. Il
    embrassa avec ardeur la cause de la Rvolution. Arrt sous
    la Terreur il chappa  l'chafaud et mourut en 1816. Il ne
    faut pas le confondre avec l'abb Sabatier de Castres,
    publiciste protg par Vergennes qui joua galement un
    certain rle dans les affaires parlementaires (1742-1817).

    [167] Madame de Brionne, cousine du cardinal de Rohan, prit
    avec chaleur son parti.

    [168] Gustave III, roi de Sude, fils et successeur d'Adolphe
    Frdric. N en 1746, il monta sur le trne en 1771. Il fut
    assassin  la suite d'une conspiration de la noblesse le 16
    mars 1792. Il laissa le trne  son fils Gustave IV.

    [169] Le pape Pie VI accueillit trs bien le roi de Sude
    Gustave III, pendant le voyage que celui-ci fit en Italie. Il
    chercha un moyen de lui tre particulirement agrable, et
    lui accorda la promesse d'un chapeau de cardinal pour l'abb
    de Prigord que Gustave III avait sollicite. C'tait
    uniquement une faveur, et d'autant plus remarquable qu'elle
    tait accorde  un prince protestant. (_Note de M. de
    Bacourt._)

    [170] Le pape s'est toujours rserv le droit exclusif de
    nommer les cardinaux. Toutefois certains souverains
    catholiques, le roi de France, l'empereur, le roi d'Espagne,
    le roi de Pologne, avaient obtenu le droit de nommer, ou
    mieux de prsenter  la nomination du pape qui sanctionnait
    toujours leur choix, un certain nombre de cardinaux, qu'on
    nommait en consquence _les cardinaux des couronnes_. Ils
    taient assimils en tout aux autres cardinaux, et
    reprsentaient leurs souverains dans les lections papales.

    [171] Allusion aux cardinaux enferms dans des forteresses
    franaises par l'empereur Napolon,  la suite de ses
    perscutions contre le pape Pie VII. (_Note de M. de
    Bacourt._)

Le nouvel esprit introduit dans le parlement ayant dsuni et anim
individuellement tous les membres qui composaient cet ancien corps,
l'intrigue y pntrait de toute part. M. Necker, M. de Calonne, M. de
Breteuil y avaient chacun leurs cratures qui dfendaient ou
attaquaient les mesures du ministre qu'on voulait soutenir ou
renverser. Chaque jour on voyait la grande magistrature s'loigner
davantage de l'autorit royale,  laquelle, dans les beaux temps de la
monarchie, elle avait t constamment unie. L'esprit de corps mme
n'existait plus; la demande des tats gnraux faite peu de mois aprs
en est la preuve. Un nombre inquitant d'opinions parses, qui ne
prenaient pas toujours une couleur de parti, donnait au ministre de
l'inquitude sur l'enregistrement de chaque loi que le besoin de
l'tat paraissait exiger.

M. de Calonne brava cet tat de choses, et voulut porter devant le
parlement une loi sur une matire fort dlicate et qui exigeait une
foule de connaissances qui lui manquaient.

La proportion adopte entre les monnaies d'or et d'argent dans la
refonte de 1726, n'tait plus en rapport avec celle de l'or et de
l'argent comme mtal dans le commerce. Un marc d'or en lingot, au mme
titre que celui des louis, se vendait plus de sept cent vingt livres,
et cependant le mme marc d'or fabriqu en louis n'en donnait que
trente, faisant sept cent vingt livres. Il tait donc ncessaire de
donner  l'or _monnaie_, dans son rapport avec l'argent _monnaie_,
une proportion plus rapproche de la valeur qu'il avait en lingots,
relativement  l'argent. Par la loi de 1726, la proportion de l'or 
l'argent tait de 1  14 513/1000 ou 1  14 1/2  peu de choses prs.
Par la loi dont il est ici question, la proportion de l'or  l'argent
fut porte de 1  15 477/1000, ou  peu prs de 1  15 et demi.

M. de Calonne avait adopt  cet gard l'opinion de M. Madinier, agent
de change, qui tait plus vers dans les oprations de commerce des
matires, que dans l'art des mnagements qu'un gouvernement doit
toujours observer, lorsqu'il touche aux monnaies. Il fallait montrer
au public, montrer par des chiffres, et montrer longtemps d'avance que
la refonte tait dans son intrt; il fallait la lui faire dsirer,
mme un peu attendre. Dans les affaires importantes, le reproche de
lenteur contente tout le monde; il donne  ceux qui le font un air de
supriorit, et  celui qui le reoit l'air de la prudence. M. de
Calonne avait raison, et sa prcipitation lui donnait l'air d'avoir
tort. Le baron de Breteuil, Foulon, le petit Fornier, colportaient
mmoires sur mmoires; l'abb de Vermond[172] les remettait  la reine
qui les faisait arriver au roi. Le parlement, devenu un instrument
d'intrigues, fit des remontrances qui n'annonaient pas qu'il y et
dans cette compagnie, autant de lumires sur cette matire que de
dispositions  entraver les oprations du contrleur gnral. Le
motif lgal de la refonte tait de rduire la quantit d'or fin qui
entrait dans la composition des pices de vingt-quatre livres
tournois,  une valeur correspondante  celle d'un lingot d'argent
quivalent  quatre cus de six livres.

    [172] L'abb Mathieu de Vermond tait le fils d'un chirurgien
    de village. N en 1735, il fut reu docteur en Sorbonne en
    1757. Il s'attacha  la fortune du cardinal de Brienne, fut
    en 1769 envoy  Vienne par Choiseul comme lecteur de la
    future dauphine. Il sut entrer dans la confiance de
    l'impratrice et de l'archiduchesse, et prit sur celle-ci une
    grande influence. Il migra en 1790 et mourut peu aprs 
    Vienne.

Dans la refonte de 1726, de graves fautes avaient t commises. On
avait mal rsolu le problme d'un rapport exact de valeur entre les
deux mtaux dont se compose encore notre monnaie (rapport facile 
tablir, mais difficile  maintenir). L'valuation avait t faite 
prs d'un sixime au-dessous de la valeur de ce mtal. Il est vrai que
la plupart des directeurs des monnaies avaient attnu cet
inconvnient, mais par une infidlit grave, en affaiblissant le titre
ou le poids au del de la limite du _remde_. Ainsi, outre le dfaut
de rapport entre les deux mtaux, il y avait encore dfaut d'identit
lgale entre les louis de la mme fabrique. Une nouvelle refonte tait
donc ncessaire; mais on ne faisait pas  M. de Calonne l'honneur de
croire qu'il ne voult qu'tre juste. On ne se familiarisait pas avec
l'affaiblissement de poids que devaient subir les nouvelles pices
d'or, quoique cette condition ft indispensable pour le rtablissement
du rapport entre l'or et l'argent, et quoique le change des monnaies
tnt compte de la diffrence aux propritaires des anciennes pices.
La dlivrance des nouveaux louis devait tre prcde du dpt des
louis de fabrique antrieure; les dlais de l'change se prolongeaient
fort au del du temps ncessaire pour la fabrication, et,  la suite
de tant d'autres expdients de finances qui n'taient pas meilleurs,
on supposait que le vritable but du ministre tait de se mnager une
jouissance de fonds par forme d'emprunt sur les propritaires des
anciennes pices d'or.

Ainsi, quoique la proportion adopte par M. de Calonne ft bonne, elle
laissa  la censure des prtextes dont elle usa sans mnagement. Il
tait parvenu  rtablir l'quilibre (au moins pour quelque temps)
entre deux mtaux destins  faire le mme office de mesure; mais sans
s'tre appropri les calculs trs compliqus qui justifiaient la
rforme de la loi de 1726, et consquemment, sans s'tre mis en tat
de rpondre  toutes les objections du doute ou de l'ignorance. Il
atteignit le but, mais sans en avoir tout le mrite.

Louis XVI, fortifi par l'opinion de M. de Vergennes, montra dans
cette circonstance une volont trs dcide. Les remontrances du
parlement furent sans effet. Madame Adlade, tante du roi,  qui
madame de Narbonne[173] avait remis un mmoire fort savant sur la
proposition, ne put pas mme empcher l'exil de Foulon. On envoya ce
malheureux dans une de ses terres en Anjou, et il n'en revint quelques
annes aprs que pour tre une des premires victimes de la
Rvolution.

    [173] Mademoiselle de Chlus, marie au comte de
    Narbonne-Lara, marchal de camp. Elle fut dame d'honneur de
    la reine Marie Leczinska, puis de la dauphine. Elle tait la
    mre du comte de Narbonne, ministre de la guerre en 1791,
    dont on a parl plus haut (p. 35).

Une fermet soutenue n'tait pas dans le caractre du roi, et
d'ailleurs il devait tre dcourag par le peu d'accord qu'il y avait
dans son conseil. Tout devenait difficile; l'opinion publique prenait
de la force; elle censurait et elle protgeait ouvertement. Son action
tait trop puissante pour pouvoir tre arrte et mme dirige: elle
approchait des marches du trne; dj on commenait  dire des
ministres qu'ils avaient ou qu'ils n'avaient pas de popularit,
expression nouvelle qui, prise dans l'acception rvolutionnaire,
aurait dgrad  leurs propres yeux les conseils de Louis XIV, qui ne
voulaient que l'estime du roi et une grande considration, mais dont
la vanit rpublicaine de M. Necker s'honorait parce qu'elle lui
donnait une influence  part.

Les expdients ordinaires taient uss: on croyait qu'il n'y avait
plus de rformes possibles  faire, et cependant les dpenses
excdaient les recettes d'une somme norme. Le dficit de 1783 tait
de plus de quatre-vingt millions. M. Necker, quoi qu'il en ait pu dire
dans son compte rendu[174], l'avait laiss  sa sortie du ministre de
prs de soixante-dix millions. Depuis que les passions en sa faveur
sont teintes, tout le monde en convient. Le papier des receveurs
gnraux, celui des trsoriers, des rgisseurs, qui servait  faire
des anticipations, ne circulait plus qu'avec une perte effrayante. La
partie des emprunts de M. Necker qui n'tait pas viagre portait une
promesse de remboursement si prompt, qu'elle puisait le trsor royal.
Pour l'anne 1786 ces remboursements montaient  prs de
cinquante-trois millions, et ils devaient accrotre d'anne en anne
jusqu'en 1790.

    [174] Le compte rendu des finances de Necker fut publi en
    janvier 1781. C'tait la premire fois que le secret des
    finances tait entr'ouvert au public, qui, jusque-l
    ignorait ce qu'il payait  l'tat, et ce que l'tat
    dpensait.

Ce n'tait plus le temps o l'on pouvait augmenter les revenus de
l'tat, en abandonnant les lois fiscales aux interprtations des
compagnies qui savaient faire pntrer les rigueurs jusques dans les
dernires ramifications de la proprit ou de l'industrie. Les quatre
sols pour livre, imposs par M. de Fleury, taient une surcharge trop
forte pour plusieurs provinces, et se payaient mal.--Les places pour
lesquelles il fallait faire une finance taient refuses.--Le
parlement ne voulait plus enregistrer d'emprunts. Les fonds publics
perdaient tous les jours de leur valeur. La bourse de Paris recevait
tout son mouvement des spculations faites sur les fonds des
tablissements particuliers.--On achetait, on vendait des actions de
la caisse d'escompte, des actions de la compagnie des Indes, des
actions de la compagnie des eaux de Paris, des actions de la compagnie
contre les incendies, etc... Comme dans les temps de calamit, le jeu
occupait toutes les ttes. Le gouvernement avait essay de faire
quelques leves d'argent en crant par des arrts du conseil pour
quelques millions de loteries: mais ce faible moyen avait un terme, et
il tait arriv.

M. de Calonne gn dans toutes ses oprations, attaqu de tous les
cts, min par l'intrigue souterraine de M. l'archevque de Toulouse,
ayant encore pour lui M. de Vergennes et le roi, crut qu'il pouvait
triompher de toutes les difficults qu'il rencontrait, par un moyen
nouveau et qui aurait quelque clat. Il conut le projet d'une
assemble des notables[175]; il esprait, par cet appel inattendu,
remplacer la sanction nationale, les enregistrements du parlement, et
se rattacher l'opinion publique devant laquelle il avait la confiance
de pouvoir paratre avec avantage.

    [175] L'assemble des notables tait un moyen terme imagin
    par le ministre pour ne pas recourir aux tats gnraux.
    Calonne voulait imposer une subvention territoriale; mais
    prvoyant la rsistance du parlement et du clerg, il avait
    voulu prendre un point d'appui dans la nation. L'assemble se
    runit le 22 fvrier  Versailles, elle se spara le 25 mai.

Ds l'ouverture de l'assemble, il proposa la cration des assembles
provinciales dans tout le royaume, la suppression des corves, celle
des barrires intrieures et de plusieurs droits de l'aide, rprouvs
par l'opinion, l'adoucissement des gabelles et la libert du commerce
des grains.

Il rsolut courageusement d'augmenter le dficit par le sacrifice de
dix millions sur le produit des gabelles, de douze millions sur celui
des traites et des aides, de dix millions sur les tailles, de sept
millions pour aider  payer les dettes du clerg, dont la partie
principale devait tre teinte par l'alination de la chasse, et des
droits honorifiques attachs  ces biens; et de plus, par une dpense
de dix millions pour remplacer les corves, et de six millions pour
l'encouragement de l'agriculture, des arts et du commerce. Il se
flattait que pour tant de bienfaits, il obtiendrait aisment une
cration ou un remplacement de cent dix  cent douze millions de
revenu.

Il en trouvait cinquante dans la perception rgulire des deux
vingtimes sur le revenu net de tous les biens-fonds du territoire
franais. L'augmentation de cet impt provenait de ce que M. de
Calonne proposait de dtruire tous les privilges de corps ou
d'ordres, toutes les exceptions, toutes les faveurs particulires. Il
donnait  cette imposition le nom de subvention territoriale; et il
disait que ce ne serait pas une taxe nouvelle, puisque la charge de
ceux qui payaient exactement les deux vingtimes ne serait point
augmente, et qu'il ne s'agissait que de supprimer les abus d'une
rpartition injuste, et des exceptions prtes  tre abandonnes par
ceux qui en jouissaient.

Il estimait  vingt millions le revenu de l'tablissement du timbre.

L'infodation des domaines et une meilleure administration des forts
devaient donner dix millions de revenu.

Pour acquitter les remboursements  poques fixes, il faisait un
emprunt annuel de vingt-cinq millions, qui ne devait tre lui-mme
remboursable qu'en quinze annes.

Il prsentait aussi un tableau d'conomies montant  quinze millions.

Ce plan qui manquait de base, puisque les notables n'avaient pas de
pouvoir, tait vaste; son ensemble tait assez imposant; il prsentait
l'avantage de tranquilliser tous ceux qui avaient des fonds sur
l'tat, et de se rapprocher sans secousse des ides qui, depuis assez
longtemps, circulaient dans les classes instruites de la socit et
commenaient  pntrer dans la masse de la nation.

Mais M. de Vergennes tait mort[176], et le roi tout seul tait un
faible soutien pour un ministre qui attaquait ouvertement tant
d'intrts.

    [176] 13 fvrier 1787.

Le clerg tait atteint par une contribution dont il esprait que ses
dons gratuits le mettaient  jamais  l'abri. Il soutenait que, s'il
ne payait pas de vingtime sous le nom de vingtime, il en payait
l'quivalent sous le nom de dcime; puis, quittant la question qui lui
tait propre, il attaquait la subvention sous un point de vue gnral.
M. de Calonne s'tait malheureusement persuad que l'impt en nature
prouverait moins de difficults qu'un impt de cinquante millions en
argent. Il avait tabli, dans un de ses mmoires, que la perception en
nature tait le moyen le plus facile de rendre la rpartition
proportionnelle, de bannir l'arbitraire, et d'viter aux contribuables
la cruelle ncessit de payer, lors mme qu'ils ne rcoltent pas. M.
l'archevque de Narbonne, M. l'archevque de Toulouse, M.
l'archevque d'Aix, M. l'archevque de Bordeaux, tous assez habiles
sur cette question dont la dme leur avait appris le ct faible,
montrrent que les frais de ce mode de perception seraient trs chers,
que les difficults qu'il entranait taient immenses et que le temps
qu'il fallait employer pour faire une bonne classification des terres
serait perdu pour le trsor royal.

L'opinion du haut clerg devint celle des notables, et M. de Calonne
fut battu sur ce point.

Un chec en amne un autre, souvent une quantit d'autres.

M. de Montmorin[177], successeur de M. de Vergennes, n'avait encore
que peu de crdit; il n'avait point d'opinion et craignait mme qu'on
lui en suppost une. M. de Miromesnil, le garde des sceaux, trouvait
que l'entreprise nouvelle tait imprudente, et avait compromis
l'autorit royale;--le baron de Breteuil s'agitait;--l'archevque de
Toulouse minait toujours, et M. de Calonne,  qui l'importance des
affaires donnait encore de la force, et qui,  la confrence tenue
chez _Monsieur_ avait montr un talent prodigieux, quitta le terrain
solide sur lequel il tait, et ne chercha plus de moyens de dfense
que dans les intrigues de cour. M. le comte d'Artois le soutenait
auprs du roi; madame de Polignac lui donnait tout ce qui lui restait
de crdit auprs de la reine; M. de Vaudreuil lui faisait adresser des
ptres en fort beaux vers par le pote Lebrun[178].

    [177] Armand comte de Montmorin Saint-Hrem, issu d'une trs
    vieille famille d'Auvergne, naquit en 1745. Il fut
    ambassadeur  Madrid. Membre de l'assemble des notables
    (1787). Secrtaire d'tat aux affaires trangres (1787). Il
    tait partisan de la monarchie constitutionnelle. Ministre de
    l'intrieur par intrim (1791), il rsigna toutes ses
    fonctions en novembre de la mme anne. Arrt le 21 aot
    1792, il fut traduit devant l'Assemble qui le dcrta
    d'accusation. Il prit dans les massacres de septembre.

    [178] Denis couchard-Lebrun, pote lyrique, naquit en 1729.
    Il a crit des odes, des pigrammes et des lgies, et se fit
    une telle rputation qu'il fut surnomm Lebrun Pindare. Mais
    son caractre n'tait pas  la hauteur de son talent. Aprs
    avoir longtemps vcu d'une pension de la reine, il se jeta
    dans le courant rvolutionnaire, provoqua la violation des
    tombes de Saint-Denis, rclama dans une autre ode la peine de
    mort contre Marie-Antoinette, et finit par tre le chantre
    officiel de l'empire. Il mourut en 1807.

Tout cela aurait eu quelque influence dans un temps ordinaire, mais
c'tait bien peu de chose dans des circonstances aussi fortes. M. de
Calonne ne parlait plus au roi avec la mme assurance. L'assemble des
notables avait t un expdient, et il lui fallait un expdient pour
l'assemble des notables. Il n'en avait pas. Lorsque l'on craint les
autres et qu'on n'a plus une confiance complte en soi-mme, on ne
fait que des fautes. Celle qui le perdit fut la suspension des sances
de l'assemble pendant la quinzaine de Pques. Les notables quittrent
Versailles et vinrent se rpandre dans toutes les socits de Paris;
l'esprit d'opposition qu'ils apportaient, fortifi par celui qu'ils y
trouvaient, parut au roi former une masse d'opinion imposante; il en
fut effray. Depuis la mort de M. de Vergennes, personne n'avait plus
assez de poids sur son esprit pour le rassurer. M. de Calonne fut
renvoy.

Dans la longue liste des ministres du XVIIIe sicle, je ne sais ni
 quel rang ni  ct de qui l'histoire le placera; mais voici comment
je l'ai vu.

M. de Calonne avait l'esprit facile et brillant, l'intelligence fine
et prompte. Il parlait et crivait bien; il tait toujours clair et
plein de grce, il avait le talent d'embellir ce qu'il savait et
d'carter ce qu'il ne savait pas. M. le comte d'Artois, M. de
Vaudreuil, le baron de Talleyrand[179], le duc de Coigny[180],
aimaient en lui les formes qu'il leur avait empruntes et l'esprit
qu'il leur prtait. M. de Calonne tait susceptible d'attachement et
de fidlit pour ses amis; mais son esprit les choisissait plutt que
son coeur. Dupe de sa vanit, il croyait de bonne foi aimer les hommes
que sa vanit avait recherchs. Il tait laid, grand, leste et bien
fait; il avait une physionomie spirituelle et un son de voix agrable.
Pour arriver au ministre, il avait compromis ou, au moins, nglig sa
rputation. Ses entours ne valaient rien. Le public lui savait de
l'esprit, mais ne lui croyait point de moralit. Lorsqu'il parut au
contrle gnral, on crut y voir arriver l'intendant adroit d'un
dissipateur ruin. La grande facilit plat, mais n'inspire point de
confiance. On croit qu'elle est trop ddaigneuse de l'application et
des conseils. La grande partie des hommes aime dans les ministres le
travail et la prudence. M. de Calonne n'tait pas rassurant  cet
gard: comme tous les esprits trs faciles, il avait de l'tourderie
et de la prsomption. C'tait la partie saillante de son caractre ou
plutt de sa manire d'tre. Je vais en citer un exemple remarquable.
M. de Calonne vint  Dampierre[181], chez madame de Luynes, le
lendemain du jour o le roi avait adopt le projet de convoquer une
assemble des notables. Il tait dans toute l'ivresse du succs
qu'avait eu son rapport au conseil. Il nous le lut en nous
recommandant le plus grand secret. C'tait  la fin de l't de 1786.
Huit jours avant le 22 fvrier 1787, jour de l'ouverture de
l'assemble, il m'crivit un billet par lequel il m'engageait  aller
passer la semaine avec lui  Versailles, pour l'aider  rdiger
quelques-uns des mmoires qu'il devait prsenter  l'assemble. Il
ajoutait que je trouverais sur les questions dont je voudrais bien me
charger, tous les matriaux dont je pourrais avoir besoin. Il avait
crit une lettre semblable  M. de la Galaizire[182],  M. Dupont de
Nemours,  M. de Saint-Genis,  M. Gerbier[183] et  M. de Cormerey.
Nous nous trouvmes tous dans la mme matine dans le cabinet de M. de
Calonne, qui nous remit des liasses de papiers sur chacune des
questions que nous avions  traiter. C'tait de l que nous devions
faire sortir tous les mmoires et tous les projets de loi qui devaient
tre imprims et soumis  la discussion de l'assemble huit jours
aprs. Ainsi, le 14 fvrier, il n'y avait pas une rdaction de faite.
Nous nous partagemes cet immense travail. Je me chargeai du mmoire
et de la loi sur les bls; je fis en entier l'un et l'autre. Je
travaillai avec M. de Saint-Genis au mmoire sur le payement des
dettes du clerg, et avec M. de la Galaizire  celui qu'on fit sur
les corves. M. de Cormerey fit tout le projet sur le reculement des
barrires[184]. Gerbier faisait des alinas de tous les cts. Mon ami
Dupont, qui croyait qu'il y avait du bien  faire, se livrait avec
toute son imagination, tout son esprit et tout son coeur, aux questions
qui se rapprochaient davantage de ses opinions. Nous fmes ainsi en
une semaine, d'une manire assez supportable, un travail que la
prsomption et l'tourderie de M. de Calonne lui avaient fait ngliger
pendant cinq mois.

    [179] Le baron Louis de Talleyrand, oncle de l'auteur, n en
    1738, fut ambassadeur prs le roi des Deux-Siciles en 1785,
    et mourut en 1799. Il avait pous mademoiselle Louise de
    Saint-Eugne Montigny, nice de Calonne.

    [180] Henri de Franquetot, duc de Coigny, n en
    1737.--Gouverneur de Choisy (1748), lieutenant gnral
    (1780), premier cuyer du roi depuis 1771. Il migra en 1791
    et devint capitaine gnral en Portugal. Rentr en France en
    1814, il fut nomm marchal de France et gouverneur des
    Invalides. Il mourut en 1821.

    [181] Dampierre, village de Seine-et-Oise sur l'Yvette, 
    quelque distance de Rambouillet. Le chteau construit par
    Mansart pour le duc de Lorraine passa ensuite  la famille de
    Luynes.

    [182] Le marquis Chaumont de la Galaizire, n en 1697, fut
    intendant de Soissons, puis chancelier de Lorraine (1737),
    conseiller d'tat en 1766, membre du conseil royal des
    finances (1776). Il mourut en 1787.

    [183] Pierre Gerbier, clbre avocat au parlement de Paris.
    Il naquit  Rennes en 1725. Il fut un des rares avocats qui
    consentirent  plaider devant la commission installe par
    Maupeou durant l'interrgne des parlements. Il fut nanmoins
    lu btonnier de son ordre en 1787. Il mourut l'anne
    suivante.

    [184] Il s'agissait des douanes intrieures que Calonne
    voulait supprimer et reporter aux frontires.

Le roi, composant avec lui-mme, ayant eu la faiblesse d'abandonner
son ministre, tenait plus que jamais aux diffrents projets qu'il
avait fait mettre sous les yeux des notables, et il chercha  donner 
M. de Calonne un successeur qui ft port par sa propre opinion, 
suivre les plans proposs.

M. de Fourqueux[185] paraissait tre celui qui convenait davantage. Sa
grande simplicit, ses ides, son loignement de toute intrigue et sa
bonne rputation plaisaient au roi. Mais il fallait le dcider. M. de
Calonne, qui le prfrait  tout autre et qui craignait que le choix
ne fint par tomber sur M. l'archevque de Toulouse, lui crivit. Il
chargea M. Dupont, qui avait eu par M. Turgot, par M. de Gournay et
par M. de Trudaine[186], d'anciennes relations avec M. de Fourqueux,
de lui porter sa lettre.

    [185] Michel Bouvard de Fourqueux, conseiller au parlement
    (1738), procureur gnral prs la cour des comptes (1769),
    conseiller d'tat (1769), intendant des finances. Il fut un
    instant contrleur gnral en 1787.

    [186] Ch. de Trudaine de Montigny, n en 1733, tait
    intendant gnral des finances (1763). Il refusa le contrle
    gnral, et mourut en 1777. Il eut de son mariage avec
    mademoiselle Fourqueux deux fils qui furent guillotins en
    1794.

Je ne rappelle ce petit dtail que parce qu'il donna lieu  une scne
assez plaisante. Pendant que M. de Calonne ramassait tous les papiers
dont il prvoyait qu'il aurait besoin si son administration tait
attaque, ses amis particuliers l'attendaient dans le grand salon du
contrle gnral, o ils se trouvaient runis probablement pour la
dernire fois. Ils y taient depuis longtemps... personne ne
parlait... il tait onze heures du soir... la porte s'ouvre... Dupont
entre prcipitamment et s'crie avec chaleur: _Victoire! victoire!
Mesdames_... On se lve, on l'entoure; il rpte: _Victoire_!.... _M.
de Fourqueux accepte, et il suivra tous les plans de M. de Calonne_...
L'tonnement que causa cette espce de victoire  madame de
Chabannes[187],  madame de Laval,  madame de Robecq,  madame
d'Harvelay, scandalisa singulirement Dupont qui aimait M. de Calonne,
 cause des assembles provinciales, et qui ne savait pas que ces
dames aimaient les assembles provinciales  cause de M. de Calonne.
Vesmeranges[188], qui attendait aussi, et qui ne se souciait gure ni
des assembles provinciales ni de M. de Calonne, mais qui aimait de
tout son coeur le contrle gnral, partit immdiatement pour Paris,
afin d'arranger, un peu avant tout le monde, les spculations que la
nomination de M. de Fourqueux pouvait rendre avantageuses.

    [187] Marie-lisabeth de Talleyrand, fille de Daniel-Marie de
    Talleyrand et tante de l'auteur. Elle pousa en 1759 le comte
    Charles de Chabannes La Palisse, colonel de grenadiers.--Elle
    fut dame d'honneur de Madame.

    [188] M. de Vesmeranges tait intendant des postes, relais et
    messageries de France.

Ce nouveau ministre fut de courte dure. On dcouragea promptement M.
de Fourqueux, et la reine parvint enfin  faire nommer M. l'archevque
de Toulouse dont l'esprit et le caractre n'taient point au niveau
des circonstances dans lesquelles se trouvait la France.

Ds le commencement de son administration, il fit des sacrifices 
l'opinion qui, ne rencontrant que de la faiblesse, devint chaque jour
plus exigeante. On ne put obtenir de l'assemble des notables que des
dolances et le conseil de convoquer les tats gnraux et, en vrit,
je ne vois pas comment les notables auraient pu faire autre chose que
ce qu'ils firent. Toute concession de leur part aurait t nulle,
parce qu'ils taient rellement sans pouvoirs pour en faire; ils se
seraient rendus odieux  pure perte. C'tait donc une norme faute que
de les avoir appels, ds qu'on n'tait pas sr de diriger leurs
dlibrations. Car la comptence des parlements ayant t mise en
question, ou plutt leur incomptence se trouvant implicitement
dclare par le seul fait de la convocation des notables, ils ne
pouvaient plus rien. Aussi se refusrent-ils  faire ce qu'on leur
demanda, disant qu'ils n'en avaient pas le droit. On punit leur refus
par l'exil, ce qui les rendit populaires; on les rappela bientt
aprs, ce qui, en leur faisant sentir davantage leur importance, ne
pouvait que les engager  ne pas la compromettre. Toutes ces
tentatives n'ayant servi qu' montrer les bornes de l'autorit royale,
sans lui tre d'aucun secours, on se trouva dans l'alternative, ou de
se suffire  soi-mme, sans demander de sacrifices  personne,--ce
que le dficit rendait impossible,--ou de convoquer les tats
gnraux. La lutte de M. l'archevque de Toulouse avec les parlements
fut assez curieuse, pour que j'aie cru devoir la faire connatre avec
tous ses dtails dans la seconde partie de ces souvenirs que j'y ai
spcialement consacre, et dans laquelle M. le duc d'Orlans, dont
l'existence politique a t particulirement lie avec les rsistances
parlementaires de cette poque, joue naturellement un rle principal.

Aucune des oprations de M. l'archevque de Toulouse ne russissait;
l'influence qu'il avait montre en renversant M. de Calonne lui tait
toute personnelle. Quoiqu'il privt M. de Calonne du cordon bleu;
quoiqu'il obtnt pour lui-mme le chapeau de cardinal, l'archevch de
Sens, l'abbaye de Corbie; quoiqu'il ft son frre ministre de la
guerre[189], la crainte ni la faveur ne lui donnaient pas un seul
partisan. L'opposition intrieure se fortifiait, la politique
extrieure de la France tait annule; la Hollande, si facile 
dfendre, venait d'tre abandonne[190]. Le trsor royal tait vide,
le trne tait isol; la diminution de la puissance royale tait la
passion du moment; chacun se trouvait trop gouvern; peut-tre n'y
a-t-il aucune poque de notre histoire o on l'ait t moins, et o
chacun, individuellement et collectivement, ait autant franchi ses
limites.

    [189] Louis-Marie de Brienne, n en 1730, lieutenant gnral,
    ministre de la guerre (1787-1788). Il fut guillotin le 10
    mai 1794 avec ses deux fils et sa fille madame de Canisy.

    [190] La Hollande avait rtabli le stathoudrat en 1747 dans
    la personne du prince d'Orange. En 1784, les tats lui
    retirrent la plus grande partie de son autorit. Le prince,
    s'appuyant sur une fraction de la noblesse et de la populace,
    appela  lui l'Angleterre et la Prusse. Les tats rclamrent
    l'intervention de la France qui ne leur avait pas fait dfaut
    en 1785 lors de leur querelle avec l'empereur. Mais le
    cardinal de Brienne n'osa pas runir une arme sur la
    frontire. Les Hollandais furent crass par l'arme
    prussienne, et livrs aux fureurs de la faction victorieuse
    (septembre 1787).

L'existence politique de toute nation tient essentiellement 
l'observation stricte des devoirs imposs  chaque individu. Si, au
mme moment, ces devoirs cessent tous d'tre remplis, l'ordre social
s'altre. C'est dans cette position qu'tait la France  la fin du
ministre de M. l'archevque de Sens.

Les protestants s'agitaient et montraient en M. Necker une confiance
inquitante.

Toutes les classes se portaient avec enthousiasme vers les ides
nouvelles. On n'tait pas entr dans un collge, dans une acadmie,
sans regarder l'application de ce qu'on y avait appris ou lu, comme
des conqutes que l'esprit humain avait  faire. Chaque tat voulait
se rgnrer.

Le clerg, qui devait tre immuable comme le dogme, courait au-devant
des grandes innovations. Il avait demand au roi les tats gnraux.

Les pays d'tats ne trouvaient plus dans leurs contrats de runion 
la France, que des moyens d'opposition  toutes les mesures gnrales
que le gouvernement proposait[191].

    [191] Certains pays d'tats, la Bretagne notamment, au moment
    de leur runion  la France, avaient fait des rserves
    formelles, et exig le maintien de tous leurs droits et
    privilges.

Les parlements abdiquaient sditieusement le pouvoir qu'ils avaient
exerc depuis des sicles, et appelaient de toutes parts des
reprsentants de la nation.

L'administration elle-mme, qui jusqu'alors tenait  honneur d'tre
nomme par le roi pour le reprsenter, trouvait son obissance
humiliante, et voulait tre indpendante.

Ainsi, tous les corps de l'tat s'cartaient de leur destination
premire; chacun avait bris ses liens, et s'tait plac sur une pente
d'o, sans exprience, sans flambeau, sans appui, on devait
ncessairement tre entran dans le prcipice; aussi, depuis ce
moment, tout prsente un caractre d'irrsistibilit.

C'est dans cet tat des choses que le roi, malgr ses rpugnances
personnelles, se crut oblig de rappeler M. Necker qui, par des
ouvrages flatteurs pour les ides dominantes et publis  des
intervalles habiles, avait su retenir constamment les regards du
public sur lui[192]. Peut-tre, dans un temps ordinaire aurait-il pu
faire quelque bien; je ne le sais pas, et personnellement je ne le
crois pas; mais, ce dont je suis sr, c'est qu'en 1788 le roi ne
pouvait pas faire un plus mauvais choix. A l'poque d'une crise toute
nationale, mettre  la tte des affaires un tranger, bourgeois d'une
petite rpublique, d'une religion qui n'tait pas celle de la majorit
de la nation, avec des talents mdiocres, plein de lui-mme, entour
de flatteurs, sans consistance personnelle, et ayant, par consquent,
besoin de plaire au peuple, c'tait s'adresser  un homme qui ne
pouvait que convoquer et mal convoquer les tats gnraux. On avait
montr de toutes les manires qu'on les redoutait, et l'on ignorait la
seule raison pour laquelle ils fussent redoutables. On s'tait mpris
sur la nature du danger; aussi ne fit-on rien pour le prvenir, et au
contraire, on le rendit invitable.

    [192] Necker revint aux affaires le 25 aot 1788. Pendant sa
    retraite il avait publi un compte rendu nouveau paru en 1784
    sous le nom _d'Administration des finances_ (3 vol. in-8)
    dont il se vendit prs de quatre-vingt mille exemplaires. Il
    avait galement publi sa correspondance avec M. de Calonne
    (1787 in-4).

Les tats gnraux se composaient de dputations des trois ordres de
l'tat, de sorte que nul n'en tait membre et n'y pouvait arriver que
par lection. Tout ce qu'on pouvait avoir  esprer ou  craindre
tait par consquent subordonn au rsultat des lections, rsultat
subordonn lui-mme au mode suivant lequel elles seraient faites.

Il tait vident qu'une coalition des trois ordres contre le trne
tait une chose moralement impossible; que s'il tait attaqu, ce ne
pouvait tre ni par le premier ordre, ni par le second, ni tant que
ces deux ordres subsisteraient; mais par le troisime, aprs qu'il
aurait abattu les deux autres, et que ce serait contre ceux-ci qu'on
porterait les premiers coups. Il tait galement vident que le
premier et le second ordre, n'ayant rien  conqurir sur le troisime,
n'avaient par consquent pas d'intrt  l'attaquer et ne pourraient
pas en avoir la volont, tandis que le troisime, tant dans une
situation toute contraire  l'gard des deux autres, se trouvait
naturellement le seul que l'on et  craindre, et contre lequel on et
 se prmunir. Dans cette situation des choses, la conservation des
droits lgitimes tait le but qu'on devait se proposer, et il tait
clair qu'on ne pouvait l'atteindre qu'en proportionnant la force de
rsistance des deux premiers ordres  la force d'agression du
troisime, et qu'il fallait rendre l'une aussi grande et l'autre aussi
faible que possible.

On avait pour cela deux moyens:

On pouvait fixer pour la dputation de chaque ordre un nombre tel, que
les membres de cet ordre les plus considrables par le rang et par la
fortune fussent suffisants pour remplir la dputation, et restreindre
soit le droit d'lire, soit le droit d'tre lu, de telle manire que
les choix tombassent ncessairement sur eux. De cette faon on tait
assur que, dans les dputations des deux premiers ordres, l'esprit de
corps ne serait affaibli par aucune opposition; que la dputation de
l'un se sentirait intresse  dfendre celle de l'autre comme la
sienne propre; qu'en cas d'attaque, l'agresseur ne pourrait pas avoir
d'intelligences secrtes dans leurs rangs, ni y trouver des
auxiliaires; et que dans les dputations du troisime ordre, la
crainte de perdre, balanant le dsir d'acqurir, ferait prvaloir
l'esprit de conservation sur celui d'envahissement.

On pouvait encore (et c'et t de beaucoup le meilleur moyen)
substituer aux deux premiers ordres une pairie compose de membres de
l'piscopat et des chefs de familles nobles, qui runissaient le plus
d'anciennet, de richesses et de lustre, et borner l'lection au
troisime ordre qui aurait form une assemble spare.

Beaucoup de gens ont, la Rvolution faite, cherch comment on aurait
pu la prvenir et ils ont imagin divers moyens analogues aux causes
qu'ils lui supposaient; mais  l'poque voisine de celle o la
Rvolution clata, elle ne pouvait tre prvenue que par l'un des deux
moyens que je viens d'indiquer.

M. Necker n'adopta ni l'un ni l'autre. Il fixa le nombre des dputs
que chacun des deux premiers ordres devait lire  trois cents, ce qui
tait beaucoup trop pour que l'on ne ft pas oblig d'tendre les
choix aux rangs infrieurs qu'il et t  propos d'exclure[193].

    [193] Les tats gnraux comptaient 1145 dputs: 291 pour le
    clerg, 270 pour la noblesse, 584 pour le tiers tat.

D'un autre ct, une latitude presque infinie fut laisse au droit
d'lire et au droit d'tre lu, ce qui fit que le haut clerg et la
haute noblesse se trouvrent en minorit dans la dputation de leur
ordre; et que dans celle du troisime ordre, il n'y eut gure que des
avocats, genre d'hommes que les habitudes de leur esprit, suite
ncessaire de leur profession, rendent gnralement fort dangereux.
Mais de toutes les fautes, la plus grande fut encore d'autoriser le
troisime ordre  nommer, lui seul, autant de dputs que les deux
autres ensemble. Comme il tait impossible que cette concession pt
lui tre utile, except dans le cas de la fusion des trois ordres en
un corps unique, on ne pouvait la lui faire sans prsupposer ce cas,
et sans consentir implicitement  cette fusion. On lgitimait donc
d'avance les tentatives qu'il ferait pour l'obtenir; on augmentait ses
chances de succs, et, aprs le succs, on lui assurait une
prpondrance absolue dans le corps o les trois ordres allaient se
confondre.

Il y avait en M. Necker quelque chose qui l'empchait de pressentir
les consquences de ses propres mesures, et de les redouter. Il se
persuadait qu'il aurait sur les tats gnraux, une influence
toute-puissante, que les membres du troisime ordre, surtout,
l'couteraient comme un oracle, ne verraient que par ses yeux, ne
feraient rien que de son aveu et ne se serviraient point, contre son
gr, des armes qu'il leur mettait entre les mains. Illusion qui devait
tre de courte dure. Prcipit de cette hauteur o son amour-propre
seul l'avait plac, et d'o il s'tait flatt de dominer les
vnements, il alla pleurer dans la retraite sur des maux qu'il
n'avait pas voulu causer, sur des crimes dont sa probit avait
horreur, mais que, plus habile et moins prsomptueux, il aurait
peut-tre pargns  la France et au monde.

Sa prsomption le rendit absolument incapable de voir que le mouvement
qui existait alors en France tait produit par une passion, ou plutt
par les garements d'une passion commune  tous les hommes, la vanit.
Chez presque tous les peuples, elle n'existe que d'une manire
subordonne, et ne forme qu'une nuance du caractre national, ou bien
elle ne s'attache avec force qu' un objet, tandis que chez les
Franais, comme autrefois chez les Gaulois, leurs anctres, elle se
mle  tout, et domine en toute chose avec une nergie individuelle et
collective qui la rend capable des plus grands excs.

Dans la Rvolution franaise, cette passion n'a pas figur seule; elle
en a veill d'autres qu'elle a appeles  son aide, mais celles-ci
lui sont restes subordonnes; elles ont pris sa couleur et son
esprit, elles ont agi dans son sens et pour sa fin. Elle a assez donn
l'impulsion et dirig le mouvement, pour que l'on puisse dire que la
Rvolution franaise est ne de la vanit.

Dirige vers un certain but, et contenue dans de certaines limites, la
passion dont je parle attache les sujets  l'tat; elle l'anime, elle
le vivifie; alors elle prend et mrite le nom de patriotisme,
d'mulation, d'amour de la gloire. En soi, et  part sa direction vers
un but dtermin, elle n'est que le dsir de la prminence. On peut
dsirer la prminence pour son pays, on peut la dsirer pour un corps
dont on est membre, on peut la dsirer pour soi, et dans ce cas on
peut dsirer de l'obtenir en une seule chose, ou en plusieurs, dans la
sphre o l'on est plac, ou hors de cette sphre. On peut enfin, mais
non sans dmence, dsirer de l'avoir en toute chose et sur tout. Si
des circonstances font que chez la gnralit des membres d'un tat,
ce dsir se porte sur les distinctions sociales, la consquence
invitable sera que le grand nombre ne voudra que ces titres de
distinction que chacun peut se flatter d'avoir ou d'acqurir, 
l'exclusion de ceux qui, par leur nature, ne peuvent tre que le
partage du trs petit nombre; ainsi du dsir de la prminence natra
l'esprit d'galit politique. C'est ce qui tait arriv en France 
l'poque qui prcda la Rvolution. C'tait, comme l'a
rvolutionnairement tabli l'abb Sieys[194], dans son crit sur les
privilges, un effet naturel et ncessaire de la situation dans
laquelle tait la France.

    [194] Emmanuel-Joseph Sieys, naquit  Frjus en 1748. Il
    entra dans les ordres, et fut vicaire gnral  Rennes, se
    mla peu  peu au mouvement philosophique, et se lia avec
    tous les crivains du temps. Il fut membre de l'assemble
    provinciale d'Orlans. En 1789, il publia sa clbre
    brochure: _Qu'est-ce que le tiers?_ dont il se vendit trente
    mille exemplaires en quelques jours. Dput de Paris, il
    devint un des membres les plus autoriss du tiers tat. Il
    fut lu prsident (juin 1790). Membre de l'administration du
    dpartement de Paris (fvrier 1791). Il refusa  ce moment
    l'archevch de Paris. En 1792 il fut lu  la Convention
    dont il devint le prsident. Il vota la mort du roi. Il se
    tint  l'cart durant la Terreur, fut en 1795 membre du
    conseil des Cinq-Cents, ministre  Berlin en 1798. Il entra
    au directoire (1799) et en fut nomm le prsident; il
    s'attacha  Bonaparte, et prpara avec lui le 18 brumaire.
    Consul provisoire, il prsenta son fameux projet de
    constitution, fut remplac par Cambacrs et entra au Snat.
    Il fut, en 1814, un des promoteurs de la dchance de
    l'empereur, fut cr pair de France sous les Cent jours, et
    fut exil en 1816. Il rentra en France, en 1830 et mourut en
    1836. Il tait entr  l'Institut en 1795; membre de
    l'Acadmie franaise en 1804, il fut ray en 1816.

L'tat, quoique divis nominalement en trois ordres, ne l'tait
rellement qu'en deux classes: la classe noble et la classe
plbienne; une partie du clerg appartenait  la premire, et l'autre
partie  la seconde de ces deux classes.

Toute prminence dans l'ordre social se fonde sur l'une de ces quatre
choses: le pouvoir, la naissance, la richesse et le mrite personnel.

Aprs le ministre du cardinal de Richelieu et sous Louis XIV, tout
le pouvoir politique se trouva concentr entre les mains du monarque,
et les ordres de l'tat n'en eurent plus aucun.

L'industrie et le commerce portrent dans la classe plbienne les
richesses, et tous les genres de mrite s'y dvelopprent.

Il n'y eut donc plus qu'un titre de prminence qui resta seul: la
naissance.

Mais comme la noblesse avait t accorde depuis longtemps  l'aide
des charges vnales, la naissance mme put tre supple  prix
d'argent, ce qui la rabaissa au niveau de la richesse.

Les nobles eux-mmes la rabaissrent encore, en prenant pour femmes
des filles de parvenus enrichis, plutt que des filles pauvres, mais
de sang noble. La noblesse ne pouvait tomber au-dessous de la richesse
sans que la pauvret l'avilt; et parmi les familles nobles, le plus
grand nombre tait ou relativement ou absolument pauvre. Avilie par la
pauvret, elle l'tait encore par la richesse, lorsqu'elle avait t
comme sacrifie  celle-ci par des msalliances.

Dans l'glise et l'piscopat, les dignits les plus lucratives taient
devenues le partage presque exclusif de la classe noble. On avait
abandonn  cet gard les principes suivis constamment par Louis XIV.
La partie plbienne, c'est--dire la partie incomparablement la plus
nombreuse du clerg, tait donc intresse  ce que, dans son ordre,
non seulement le mrite prvalt toujours sur la naissance, mais mme
que celle-ci ne ft compte pour rien. Dans la classe noble, il n'y
avait point une hirarchie fixe: les titres qui devaient servir  y
marquer les rangs n'avaient point une valeur constante.

Au lieu d'une noblesse, il y en avait sept ou huit: une d'pe et une
de robe, une de cour et une de province, une ancienne et une
nouvelle, une haute et une petite. L'une se prtendait suprieure 
l'autre, qui prtendait lui tre gale. A ct de ces prtentions, le
plbien levait les siennes, presque gales  celles du simple
gentilhomme, par la facilit qu'il avait de le devenir. Souvent fort
suprieur  ce dernier par la fortune, par les talents, il ne se
croyait point infrieur  ceux dont ce simple gentilhomme se croyait
lui-mme l'gal.

Les nobles n'habitaient plus les donjons fodaux. La guerre n'tait
plus leur occupation exclusive. Ils ne vivaient plus uniquement avec
des nobles, ou avec leurs hommes d'armes ou avec des hommes de leur
domesticit. Un autre genre de vie leur avait donn d'autres gots, et
ces gots d'autres besoins. Souvent dsoeuvrs, et faisant des plaisirs
leur unique affaire, tout ce qui tait une ressource contre l'ennui,
tout ce qui ajoutait aux jouissances, leur tait devenu ncessaire. Le
plbien, riche, clair, qui ne dpendait point d'eux, qui pouvait se
passer d'eux et dont ils ne pouvaient se passer, vivait, je l'ai dj
fait observer, avec eux comme avec ses gaux.

Lorsque j'ai parl de la grande socit franaise  l'poque de la
Rvolution, j'ai eu pour objet de faire connatre tous les lments
htrognes dont elle se composait alors, et de faire pressentir les
rsultats qu'un tel dsaccord dans les moeurs devait amener. Je suis
arriv au moment o l'amour de l'galit a pu se montrer sans embarras
et  visage dcouvert.

Dans les sicles polis, la culture des lettres, celle des sciences,
celle des beaux-arts forment des professions auxquelles se vouent des
hommes, dont un grand nombre appartient souvent, par le mrite
personnel,  ce qu'il y a de plus lev; et par la naissance et par
la fortune,  ce qu'il y a de plus infrieur dans la socit civile.
Un secret instinct doit les porter  lever les avantages qu'ils
possdent au niveau, si ce n'est au-dessus, de ceux dont ils sont
privs. D'ailleurs leur but est, en gnral, d'arriver  la clbrit.
La premire condition pour cela, est de plaire et d'intresser, ce
qu'ils ne peuvent faire plus srement, qu'en flattant les gots
dominants et les opinions rgnantes, qu'ils renforcent en les
flattant. Les moeurs et l'opinion tendaient  l'galit; ils en furent
donc les aptres.

Lorsqu'il n'y avait gure d'autre richesse que la richesse
territoriale, que cette richesse tait entre les mains de la noblesse,
et que l'industrie et le commerce taient exercs par des hommes
infrieurs, les nobles les mprisrent; et parce qu'ils les avaient
une fois mpriss, ils se croyaient en droit, et mme dans
l'obligation de les mpriser toujours (mme en s'alliant  eux, ce qui
tait une inconsquence choquante), et par l, ils irritaient
l'orgueil de la classe plbienne, qui sentait qu'on ne pouvait
mpriser son industrie, sans la mpriser elle-mme.

Parmi les dbris de son ancienne existence, la noblesse avait conserv
de certains privilges qui, dans l'origine, n'taient qu'une
compensation pour des charges qu'alors elle supportait seule, et
qu'elle avait cess de supporter. Ces privilges, la cause n'en
subsistant plus, paraissaient injustes; mais leur injustice n'tait
pas ce qui les rendait le plus odieux; ils l'taient surtout par la
raison que, portant, non sur la quotit, mais sur la forme de l'impt,
ils tablissaient une distinction dans laquelle la classe plbienne
voyait moins une faveur pour les nobles, qu'une injure pour elle.

Ces sentiments dans la classe plbienne provenaient de l'esprit
d'galit, et servaient  l'entretenir. Qui ne veut point tre trait
comme infrieur prtend tre gal, ou aspire  l'tre.

Je dois le dire encore: cette partie de l'arme si imprudemment
envoye au secours des colonies anglaises luttant contre leur
mtropole, s'tait imbue dans le nouveau monde, des doctrines de
l'galit. Elle revenait pleine d'admiration pour ces doctrines et,
peut-tre, de dsir de les mettre aussi en pratique en France; et, par
une sorte de fatalit, c'tait cette poque-l mme que M. le marchal
de Sgur[195] imagina de choisir pour rserver aux nobles toutes les
places d'officiers dans l'arme. Une foule d'crits s'levrent contre
une disposition qui fermait  tout ce qui n'tait pas noble une
carrire que Fabert[196], que Chevert[197], que Catinat[198] et
d'autres plbiens comme eux, avaient parcourue avec gloire. Les
professions lucratives tant interdites  la noblesse pauvre, on avait
cru devoir lui mnager ce ddommagement. On n'avait vu que ce ct de
la question. Mais cette mesure, substituant videmment la naissance au
mrite personnel, dans ce qui tait le domaine propre du mrite,
choquait et la raison et l'opinion. Car, pour ddommager les nobles
d'avoir perdu des avantages que la classe plbienne regardait dj
comme un prjug humiliant pour elle, on faisait  cette dernire une
injustice et un affront. On achevait d'aliner le soldat, dj
indispos par l'introduction d'une discipline trangre, qui
l'exposait  un traitement mis de tous les temps, en France, au rang
des outrages[199]. Il semblait qu'on et  coeur de ne point retrouver
nos braves soldats au moment du plus grand danger, et en effet, on ne
les retrouva plus.

    [195] Philippe-Henry, marquis de Sgur, appartenait  une
    vieille famille de Guyenne. N en 1724, il entra  quinze ans
     l'arme, fut grivement bless  Raucoux, puis  Lawfeld.
    Lieutenant gnral (1760). De nouveau bless  Clostercamp.
    Gouverneur de la Franche-Comt (1775); ministre de la guerre
    (1780-1787); marchal de France (1783); emprisonn sous la
    Terreur, il chappa  la mort. En 1800, il reut une pension
    du premier consul, qui le traita avec tous les honneurs dus 
    sa haute dignit. Il mourut en 1801.

    [196] Abraham Fabert tait d'une famille lorraine; il entra 
    l'arme et prit part  toutes les campagnes de son temps. Il
    devint marchal de France en 1654 et mourut en 1662.

    [197] Franois de Chevert, n en 1695  Verdun. Engag  neuf
    ans, lieutenant dans le rgiment de Carn  onze ans,
    lieutenant-colonel dans la campagne de Bohme, o il illustra
    son nom en contribuant  la prise de Prague, et plus tard en
    dfendant cette ville. Marchal de camp (1744), lieutenant
    gnral (1748), grand-croix de l'ordre de Saint-Louis. Il
    mourut en 1769.

    [198] Nicolas de Catinat de la Fauconnerie, n en 1637.
    D'abord avocat, il entra ensuite  l'arme. Il devint
    lieutenant gnral en 1688. L'anne suivante, il fit en
    Savoie et en Pimont une campagne reste clbre (victoire de
    Staffarde, de la Marsaille). Marchal de France (1690).
    Ministre plnipotentiaire  Turin (1695). De nouveau  la
    tte de l'arme d'Italie (1701), il commanda ensuite en
    Alsace et mourut en 1712.

    [199] Le lieutenant gnral comte de Saint-Germain, appel au
    ministre de la guerre, s'effora de rtablir la discipline
    dans l'arme. Mais il voulut introduire en France les
    punitions corporelles en usage chez les Allemands et les
    Anglais. L'opinion se souleva avec la dernire violence
    contre cette innovation, et le comte de Saint-Germain perdit
    toute la faveur qui l'avait accueilli  son avnement (1776).

Ainsi, tout tendait  nuire  la classe noble, et ce qu'on lui avait
t, et ce qu'on lui avait laiss, et ce qu'on voulait lui rendre, et
la pauvret d'une partie de ses membres, et la richesse d'une autre
partie, et ses vices et ses vertus mme.

Mais tout cela, je l'ai dit plus haut en parlant du second ministre
de M. Necker, tait l'ouvrage du gouvernement autant au moins que
l'effet du mouvement gnral des choses humaines. Ce n'tait point
l'ouvrage de la classe plbienne, qui ne faisait qu'en profiter.
L'galit tait venue, pour ainsi dire, au-devant d'elle. Pour
rsister  ses prvenances, il et fallu  une masse d'hommes la
modration et la prvoyance, dont  peine quelques individus
privilgis sont capables.

L'galit entre les deux classes, une fois tablie par les moeurs
nouvelles et dans l'opinion, ne pouvait manquer de l'tre par la loi
ds qu'une occasion s'en prsenterait.

Au moment mme de l'ouverture des tats gnraux, la dputation du
troisime ordre commena l'attaque contre les deux autres. Elle avait
pour principaux chefs des hommes qui, n'appartenant pas au tiers tat,
avaient t jets dans ses rangs par le dpit d'une ambition
contrarie, ou par le dsir de s'ouvrir, au moyen de la popularit,
une route  la fortune. Peut-tre les aurait-on facilement conduits.
On n'en sentit le besoin que quand il n'et plus servi  rien de
russir.

Quiconque est appel  faire partie d'un corps, doit justifier de la
qualit qu'il a pour en tre membre, et du titre qui la lui donne.
Mais,  qui doit-il en justifier? videmment  ceux qui ont intrt 
ce que nul ne se glisse dans cette runion  l'aide d'un titre ou
suppos ou incomplet, et qui n'ont point d'intrt contraire; au corps
lui-mme, s'il est dj form; et, s'il ne l'est pas,  la pluralit
de ceux qui sont dsigns pour le former, et  nul autre. La raison le
dit, et la politique de tous les peuples a t de tout temps conforme
 ce principe.

Cependant la dputation du troisime ordre prtendit que les membres
de chaque dputation devaient se lgitimer auprs des trois ordres, et
qu'ils devaient,  cet effet, se runir dans une mme enceinte; en
d'autres termes, que la vrification des pouvoirs devait se faire en
commun. Cette prtention une fois admise, elle aurait dit aux deux
autres dputations: en admettant la consquence, vous avez
ncessairement admis le principe, et la vrification des pouvoirs
suppose que les trois dputations ne forment qu'un seul corps; un seul
corps ne reconnat qu'une seule dlibration commune et un vote
individuel; les trois dputations ne formant qu'un seul corps, il n'y
a plus d'ordres, car des ordres ne peuvent exister qu'en corps spars
et distincts: o il n'y a plus d'ordres, les titres et les privilges
qui les constituent doivent cesser. C'est  cela que cette dputation
voulait arriver, mais n'osant encore y marcher ouvertement, elle
prenait une voie dtourne.

Sans prvoir peut-tre toutes les consquences de sa prtention, ou
les repousser, elle insiste; et pendant qu'on discute et qu'on
dlibre, elle se dclare assemble nationale[200], prsentant ainsi
implicitement les deux autres dputations comme de simples
conventicules, et les signalant  la haine populaire comme trangres
 la nation, et comme en tant les ennemis.

    [200] Sance du 17 juin 1789. Le tiers se proclama assemble
    nationale, sur la proposition de Legrand, dput du Berry, et
    non de Sieys comme on le croit gnralement.

J'tais membre de la dputation de l'ordre du clerg. Mon opinion
tait qu'il fallait dissoudre les tats gnraux; et forc de prendre
les choses o elles taient, de les convoquer de nouveau, suivant un
des modes que j'ai indiqus ci-dessus. J'en donnai le conseil  M. le
comte d'Artois qui avait alors de la bont et, si j'osais me servir
d'une des expressions qu'il employait, de l'amiti pour moi. On trouva
mon conseil trop hasardeux. C'tait un acte de force, et la force, il
n'y avait autour du roi personne pour la manier. J'eus la nuit  Marly
quelques rendez-vous qui, ayant tous t inutiles, me dmontrrent que
je ne pouvais tre bon  rien, et que, dans ce cas, sous peine de
folie, il fallait penser  soi[201].

    [201] Voir l'appendice page 137. On y trouvera un rcit de
    ces entrevues fait par M. de Bacourt.

La composition des tats gnraux rendant videmment nuls les deux
premiers ordres, il ne restait qu'un seul parti raisonnable  prendre,
c'tait de cder avant d'y tre contraint, et quand on pouvait encore
s'en faire un mrite. Par l, on pouvait empcher que les choses ne
fussent d'abord portes  l'extrme, on forait le troisime ordre 
des mnagements, on conservait le moyen d'influer sur les
dlibrations communes, on gagnait du temps, ce qui souvent est tout
gagner; et s'il y avait une chance de reprendre du terrain, ce parti
tait le seul qui l'offrt. Je n'hsitai donc point  me mettre au
nombre de ceux qui en donnrent l'exemple.

La lutte se prolongeant, le roi intervient comme mdiateur; il choue.
Il commande  la dputation du troisime ordre et n'est point obi; on
veut qu'elle ne puisse pas s'assembler, et l'on ferme la salle de ses
sances. Elle s'en fait une d'un jeu de paume et jure de ne point se
sparer sans avoir fait une constitution, c'est--dire sans avoir
dtruit la constitution du royaume[202]. On songe alors  arrter par
la force le mouvement qu'on n'a pas su prvoir, et l'instrument de la
force chappe aux mains qui la veulent employer. En un mme jour la
France entire, villes, villages, hameaux, se trouve sous les armes.
La Bastille est attaque, prise ou livre en deux heures, et son
gouverneur gorg[203]. La fureur populaire se fait encore d'autres
victimes[204]. Alors tout cde, il n'y a plus d'tats gnraux; ils
ont fait place  une assemble unique et toute-puissante; et le
principe de l'galit est consacr. Ceux qui ont conseill l'emploi de
la force, ceux qui l'ont mise en mouvement, ceux qui en ont t les
chefs, ne songent qu' leur sret. Une partie des princes sort du
royaume et l'migration commence.

    [202] 20 juin 1789.

    [203] Bernard Jourdan de Launay, d'une famille noble de
    Normandie, n en 1740,  la Bastille, dont son pre tait
    gouverneur; il remplit galement cette charge, succdant  M.
    de Jumilhac. Son rle durant l'attaque du 14 Juillet est bien
    connu. On sait comment, ayant t forc de se rendre, il fut
    massacr avec plusieurs de ses officiers, malgr les efforts
    de Hlie et de Hulin, les chefs des assaillants.

    [204] Outre le gouverneur de Launay et ses soldats, le peuple
    massacra le prvt des marchands Flesselles, et, peu de jours
    aprs, l'intendant Foulon et son gendre Bertier de Sauvigny,
    intendant de Paris.

M. le comte d'Artois en avait donn le premier le signal. Son dpart
me fit une peine extrme. Je l'aimais. J'eus besoin de toute la force
de ma raison pour ne pas le suivre, et pour rsister aux instances que
me faisait de sa part madame de Carignan pour aller le rejoindre 
Turin. On se tromperait si on concluait de mon refus que je blmasse
les migrs; je ne les blmais point, mais je blmais l'migration.
Presque tous les migrs ont t guids par un sentiment noble et par
un grand dvouement; mais l'migration tait une combinaison fausse.
Qu'elle et pour motif, ou la crainte du danger, ou l'amour-propre
offens, ou le dsir de recouvrer par les armes ce qu'on aurait perdu,
ou l'ide d'un devoir  remplir, elle ne me paraissait sous tous ces
rapports qu'un mauvais calcul.

Il ne pouvait y avoir de ncessit d'migrer que dans le cas d'un
danger personnel contre lequel la France n'et point offert d'asiles,
ou d'asiles assez srs, c'est--dire dans le cas d'un danger gnral
pour les nobles. Ce danger n'existait pas alors; on pouvait le
prvenir, tandis que le premier effet de l'migration devait tre de
le crer. Ni la totalit de la classe noble, ni la majorit de cette
classe, ne pouvaient abandonner le royaume. L'ge, le sexe, les
infirmits, le dfaut d'argent et d'autres causes non moins puissantes
taient pour un grand nombre un obstacle invincible. Il ne pouvait
donc en sortir qu'une partie, et cette partie absente devait
invitablement compromettre l'autre. En butte aux soupons, bientt 
la haine, ceux qui restaient et qui ne pouvaient fuir, devaient, par
peur, grossir le parti dominant, ou tre sa victime.

La seule perte dont l'esprit d'galit menaa alors la noblesse, tait
celle de ses titres et de ses privilges. Par l'migration, on ne
prvenait point cette perte, et mme les gentilshommes franais
couraient le risque d'en ajouter une plus grande, celle de leurs
biens. Quelque pnible que ft pour la noblesse la perte de ses titres
et de ses privilges, elle l'tait incomparablement moins que la
situation  laquelle elle allait se trouver rduite par le simple
squestre de ses revenus. La perte seule des titres pouvait tre
adoucie par la certitude qu'elle n'tait point irrparable, et par
l'espoir mme qu'elle serait rpare. Dans une grande et antique
monarchie, l'esprit d'galit, pris dans sa rigueur, est une maladie
ncessairement passagre, et cette maladie devait tre d'autant moins
violente et d'autant plus courte qu'elle et t moins combattue. Mais
des biens une fois perdus ne pouvaient tre restitus aussi facilement
que des titres; ils pouvaient avoir t alins, avoir pass dans tant
de mains qu'il devnt impossible de les recouvrer jamais et dangereux
mme de le tenter. La perte en serait alors un mal sans remde, non
seulement pour les nobles, mais encore pour l'tat tout entier  qui
son organisation naturelle ne pourrait plus tre qu'imparfaitement
rendue, ds que l'un de ses lments essentiels n'existerait plus
qu'en partie. Or, la noblesse, lment essentiel de la monarchie,
n'est point un lment simple, et la naissance sans biens, ou les
biens sans naissance, ne donnent point, politiquement parlant, la
noblesse complte.

On ne pouvait pas se faire illusion au point de croire que ce que la
classe noble tout entire, avec tous les moyens d'action et
d'influence qui lui restaient, n'aurait pu dfendre et conserver, pt
tre recouvr par les forces seules de la partie de cette classe qui
se serait expatrie. Tout son espoir serait donc dans le secours de
l'tranger. Mais n'y avait-il donc rien  redouter de ces secours-l?
Pouvait-on les accepter sans dfiance s'ils taient offerts, ou les
implorer sans scrupule? La grandeur d'une injure reue ne suffisait
point pour excuser ceux qui appelaient la force trangre dans leur
pays. Il fallait pour justifier un acte de cette nature la runion de
beaucoup de circonstances; il fallait qu'une grande et vidente
utilit pour le pays mme le demandt; il fallait qu'il n'y et point
d'autres moyens; il fallait tre sr du succs et que ni l'existence
du pays, ni son intgrit, ni son indpendance  venir, n'en reussent
aucune atteinte. Or, quelle certitude avait-on de ce que feraient les
trangers une fois vainqueurs? Quelle certitude avait-on qu'ils le
devinssent? Avait-on la certitude d'en recevoir de vritables secours,
et fallait-il se commettre sur de simples esprances? Pourquoi aller
au-devant de secours qui peut-tre n'arriveraient pas, quand, avec la
certitude mme de les voir arriver, la raison voulait qu'on restt
tranquille et qu'on les attendt? et en les attendant, on pouvait, si
le besoin social du pays l'exigeait, cooprer avec eux d'une manire
plus efficace; on ajoutait alors aux chances de succs, et l'on ne
compromettait rien; au lieu qu'en allant les chercher, on
compromettait tout, parents, amis, fortune et le trne avec eux; et
non seulement le trne, mais encore la vie du monarque et celle de sa
famille qui, peut-tre, un jour, sur le bord de l'abme, ou dj dans
l'abme, ne pourrait se rendre raison de ses malheurs qu'en s'criant:
_Voil cependant o l'migration nous a conduits_[205].

    [205] Je puis dire que l'opinion positive de Louis XVI  cet
    gard, se trouve consigne dans des _Mmoires_ que j'ai lus,
    dont M. de Clermont-Gallerande est l'auteur. Ils sont crits
    de sa main, et se trouvent aujourd'hui chez M. le marquis de
    Fontenille.--M. de Clermont rend compte de la mission qu'il
    reut du roi pour se rendre  Coblentz. Il tait charg de sa
    part de peindre  ses frres le danger personnel dans lequel
    l'migration mettait sa vie. (_Note du prince de
    Talleyrand._)

Charles, marquis de Clermont-Gallerande tait issu d'une vieille
famille du Maine. N en 1744, il devint marchal de camp, prit part 
la dfense des Tuileries au 10 Aot, et fut longtemps emprisonn sous
la Terreur. C'est lui qui, sous le consulat, remit  Bonaparte la
lettre par laquelle Louis XVIII l'invitait  le rtablir sur le trne.
Pair de France en 1814, il mourut en 1823. Ses _Mmoires_ ont t
publis en 1825  Paris (3 vol. in-8).

Ainsi, loin de pouvoir tre regarde comme l'accomplissement d'un
devoir, l'migration avait besoin d'tre excuse, et ne pouvait l'tre
que par l'immensit d'un danger personnel auquel on n'et point
d'autre moyen de se soustraire. Ces ides, si un autre ordre de choses
se prsente un jour, deviendront, je l'espre, gnrales parmi ceux
qui auraient peut-tre encore  lutter contre le torrent
rvolutionnaire.

Je rsolus donc de ne point quitter la France, avant d'y tre
contraint par un danger personnel; de ne rien faire pour le
provoquer, de ne point lutter contre un torrent qu'il fallait laisser
passer, mais de me tenir en situation et  porte de concourir 
sauver ce qui pouvait tre sauv, de ne point lever d'obstacle entre
l'occasion et moi, et de me rserver pour elle.

La dputation du troisime ordre, avant d'avoir triomph des deux
autres, s'tait occupe de dresser une dclaration des droits 
l'imitation de celle que les colonies anglaises avaient faite,
lorsqu'elles avaient proclam leur indpendance. On continua de s'en
occuper aprs la fusion des ordres. Cette dclaration n'tait autre
chose qu'une thorie de l'galit, thorie qui se rduisait  ceci:

Il n'y a de diffrence relle, et il ne doit y avoir de distinction
permanente entre les hommes que celles qui tiennent au mrite
personnel. Les distinctions qui viennent des emplois sont
accidentelles et doivent tre temporaires, pour que le droit que
chacun a d'y prtendre ne soit pas illusoire. Le peuple est la source
de tout pouvoir politique, comme il en est la fin. A lui seul
appartient la souverainet. Ce qu'il veut est loi, et rien n'est loi
que ce qu'il veut. S'il ne peut exercer lui-mme la souverainet, ce
qui arrive lorsqu'il est trop nombreux pour se runir, il la fait
exercer par des reprsentants de son choix, lesquels peuvent tout ce
qu'il pourrait lui-mme, et dont le pouvoir est par consquent sans
bornes.

L'incompatibilit d'une monarchie hrditaire avec l'application d'une
pareille thorie tait palpable. Cependant l'Assemble voulait de
bonne foi conserver la monarchie et y appliquer la rpublicaine
thorie qui s'tait empare de toutes les ttes. Elle ne souponnait
mme pas qu'il y et de la difficult  les concilier, tant
l'ignorance est prsomptueuse, et tant les passions sont aveugles. Par
la plus hardie et la plus insolente des usurpations, l'Assemble
s'arroge l'exercice de cette souverainet qu'elle attribue au peuple;
elle se dclare constituante, c'est--dire investie du droit de
dtruire tout ce qui existe, et d'y substituer tout ce qui lui plaira.

On avait acquis la triste certitude que si on voulait la dissoudre,
elle n'obirait pas, et qu'on n'tait pas en tat de la forcer 
l'obissance. Argumenter contre elle n'aurait servi de rien. En se
bornant  lui contester le pouvoir qu'elle s'attribuait, on ne
l'empchait pas d'agir; protester contre ses actes tait une mesure
pleine de dangers et qui n'aurait arrt rien. Mais le roi pouvait lui
dire:

Vous posez en principe qu'au peuple appartient la souverainet. Vous
posez en fait qu'il vous en a dlgu l'exercice dans toute sa
plnitude. J'ai l-dessus des doutes, pour ne rien dire de plus. Il
est de toute ncessit qu'avant de passer outre, cette question soit
dcide. Je ne prtends pas m'en faire juge; vous non plus, vous ne
pouvez pas l'tre; mais ce peuple est un juge que vous ne sauriez
rcuser: je vais l'interroger, sa rponse sera notre loi.

Toutes les probabilits sont que, pour peu qu'on y et mis d'habilet,
le peuple  une poque o les ides rvolutionnaires n'avaient point
encore infect la masse, et o ce qu'on a appel depuis les intrts
rvolutionnaires n'existait pas encore, aurait dsavou les doctrines
et condamn les prtentions de l'Assemble. Rien alors n'et t plus
facile que de la dissoudre. Ces doctrines et ces prtentions ainsi
condamnes l'auraient t pour toujours. Que si le peuple les et au
contraire sanctionnes par ses suffrages, il en aurait alors subi
toutes les consquences et subi avec justice, ayant pu s'en prserver
et ne l'ayant pas voulu; et aucune part de la responsabilit n'aurait
pes sur le monarque. D'un appel au peuple s'ensuivait, il est vrai,
la ncessit de le reconnatre pour souverain, s'il se dclarait tel;
et l'on dira peut-tre que c'tait une chose qu'il fallait viter 
tout prix. Mais l'appel au peuple,  l'poque  laquelle on tait
arriv, n'aurait pas cr cette ncessit; il aurait au contraire
prsent l'unique chance qu'il y et encore de s'y soustraire, en la
rendant, de prsente et d'absolue qu'elle tait, contingente et
simplement possible. L'Assemble s'attribuait un pouvoir auquel elle
donnait pour fondement la souverainet du peuple et qui n'en pouvait
pas avoir d'autre. On reconnaissait donc cette souverainet ds qu'on
reconnaissait ce pouvoir, et il y avait une absolue ncessit de la
reconnatre,  moins de forcer l'Assemble  se rtracter ou de la
dissoudre (deux choses galement impossibles), ou bien d'amener le
peuple  prononcer contre elle, ce qui ne se pouvait faire qu'en le
prenant pour juge. Alors, ou il aurait, comme je crois, rempli les
esprances qu'on avait mises en lui, ou il aurait tromp ces
esprances. Dans le premier cas, il aurait arrt le mal  sa
naissance, et fait avorter la Rvolution; dans le second, il n'aurait
fait que rendre invitable ce qu'on ne pouvait viter que par lui, ce
qui n'aurait pas accru mais seulement rvl la grandeur du mal. On y
aurait gagn de ne plus pouvoir se faire d'illusion sur sa nature; on
aurait perdu l'ide de le combattre par des moyens propres seulement 
l'irriter. On aurait senti qu'avant qu'il et parcouru tous ses
priodes de dveloppement, il n'y avait point de remde  attendre du
dedans; on l'aurait vu aussi contagieux qu'il l'tait, et l'Europe ne
se serait point endormie, comme elle le fit, dans une fausse et
pernicieuse scurit. Ainsi, mme dans la pire supposition, l'appel au
peuple aurait t une dmarche de la plus grande utilit, sans aucun
mlange d'inconvnient. Pourquoi donc ne le fit-on pas? Par prjug,
peut-tre, ou par passion, car les prjugs et les passions n'taient
pas tous d'un seul ct; peut-tre, aussi, parce que l'ide n'en vint
 aucun de ceux qui formaient alors le conseil du roi.

Aprs quelques tentatives de force, abandonnes presque aussitt que
conues, on se confia uniquement  l'intrigue pour tcher de dtruire
un pouvoir qu'on avait laiss devenir trop fort pour tre contenu, ou
mme dirig, par un aussi faible moyen. L'Assemble fut donc  peu
prs laisse  elle-mme. Au milieu des passions qui l'agitaient, elle
perdit bientt de vue tous les principes constitutifs de la socit.
Elle ne sut plus qu'il y a pour la socit civile un mode
d'organisation ncessaire sans lequel elle ne saurait exister.

Fascine par les chimriques ides d'galit et de souverainet du
peuple, l'Assemble commit des milliers de fautes.

Le roi fut qualifi de premier reprsentant, de mandataire du peuple
et de chef du pouvoir excutif, titres dont aucun n'tait le sien,
dont aucun n'exprimait les fonctions qu'il devait remplir comme
monarque.

Le droit de convoquer, ajourner et dissoudre le corps lgislatif lui
fut t.

Ce corps, devenu un pouvoir, fut rendu permanent, et dut se renouveler
 des priodes fixes. Il ne devait former qu'une chambre unique.

Tout Franais majeur, non serviteur  gages et non condamn  des
peines afflictives ou infamantes, fut ligible ou lecteur, selon
qu'il payait cinquante francs de contributions directes ou trois
francs seulement.

Les lections durent se faire par un ple-mle de toutes les
professions.

La nomination des vques, des juges et des administrateurs fut
attribue aux collges lectoraux.

Le roi n'eut le pouvoir que de suspendre provisoirement les
administrateurs. Le droit de les casser fut attribu au pouvoir
gnral. Les juges n'taient nomms qu' temps.

L'initiative seule de faire la paix ou la guerre restait au monarque;
mais le droit de dclarer celle-ci et de sanctionner la paix tait
rserv au pouvoir lgislatif.

Dans l'arme, on tablit un mode d'avancement aux grades qui enlevait
au roi les deux tiers des choix.

Le roi put rejeter les propositions de la lgislature, mais avec cette
restriction que ce que trois lgislatures successives auraient adopt,
serait loi, nonobstant le refus du roi de le sanctionner.

Telle tait la loi d'organisation que l'Assemble imposa  la socit
politique et civile en France, loi qui ne laissa subsister de la
monarchie qu'un vain simulacre.

Ceux qui avaient t les plus ardents  la dtruire cette monarchie,
s'aperurent enfin qu'ils taient alls trop loin et tentrent de
revenir sur leurs pas; ils ne russirent qu' perdre leur popularit.
Le torrent form par l'ignorance et les passions tait si violent
qu'il tait impossible de l'arrter. Ceux qui en pressentaient le plus
les ravages, taient rduits  se renfermer, autant que la prudence le
permettait, dans un rle passif.

Ce fut gnralement le parti que je pris[206]. Cependant, je crus
devoir parler dans plusieurs questions de haute finance. Je m'opposai
 la cration des assignats,  la rduction des intrts de la dette
publique. J'tablis dans une opinion assez dveloppe les principes
sur lesquels je croyais que devait tre fonde une banque nationale.
Je proposai de dcrter l'uniformit dans les poids et mesures. Je me
chargeai aussi du rapport du comit de constitution sur l'instruction
publique.

    [206] Voici, sommairement analys, le rle de Talleyrand 
    l'Assemble constituante: Il propose la nullit des mandats
    impratifs (7 juillet 1789). lu membre du comit de
    constitution (13 juillet), provoque la suppression des dmes
    (11 aot), fait adopter certains articles de la dclaration
    des droits (21 aot), propose des mesures propres  assurer
    l'emprunt (27 aot), propose d'appliquer les biens du clerg
    aux besoins de l'tat (10 octobre), prsente un rglement de
    police pour Paris (5 novembre), propose d'inventorier les
    biens du clerg (7 novembre), est dsign pour examiner
    l'tat de la caisse d'escompte (26 novembre), rend compte de
    cet examen (4 dcembre), propose de considrer les juifs
    comme citoyens (28 janvier 1790), propose une adresse au
    peuple pour l'engager au calme (9 fvrier), lu prsident de
    l'Assemble par 373 suffrages contre 125 donns  Sieys (26
    fvrier), propose un mode d'alination des biens nationaux
    (13 juin), combat l'mission de 2 milliards d'assignats
    forcs (18 septembre); rapport sur les droits
    d'enregistrement (22 novembre), discours sur la refonte des
    monnaies; (12 dcembre) fait adopter un projet de loi sur
    l'unification des poids et mesures (26 mars 1791); rapport
    sur un arrt du dpartement de Paris relatif  la libert
    des cultes (7 mai), rapport sur l'instruction publique (10
    septembre).

Pour faire ce grand travail, je consultai les hommes les plus
instruits et les savants les plus remarqus de cette poque, o
existaient M. de Lagrange[207], M. de Lavoisier[208], M. de la Place,
M. Monge[209], M. de Condorcet, M. Vicq d'Azyr[210], M. de la
Harpe[211]. Tous m'aidrent. L'espce de rputation que ce travail a
acquise, exigeait que je les nommasse.

    [207] Joseph-Louis Lagrange, n  Turin en 1736 de parents
    franais, tait  dix-huit ans le premier mathmaticien de
    l'Europe. En 1766, Frdric II l'appela  Berlin comme
    prsident de l'acadmie. Il vint  Paris en 1786, entra 
    l'Institut en 1795, fut nomm snateur sous l'empire et
    mourut en 1813.

    [208] Laurent Lavoisier, n  Paris en 1743, entra 
    l'Acadmie des sciences  vingt-cinq ans, et obtint peu aprs
    une place de fermier gnral. Il fut le premier chimiste de
    son temps. Arrt sous la Terreur, il fut guillotin le 8 mai
    1794.

    [209] Gaspard Monge, n  Beaune en 1746, fut d'abord
    professeur  l'cole de gnie de Mzires. Il entra en 1780 
    l'Acadmie des sciences. Ministre de la marine aprs le 10
    Aot, puis membre de l'Institut, il accompagna plus tard
    Bonaparte en gypte, et devint prsident de l'institut du
    Caire. Napolon le nomma snateur et comte de Pluse. Il
    mourut en 1818. Il se prsenta une circonstance o, malgr
    toute ma rpugnance, je crus ncessaire de me mettre en
    avant. Voici les motifs qui me dterminrent.

    [210] Flix Vicq d'Azyr, n  Valognes en 1748, tudia la
    mdecine et ouvrit en 1773 un brillant cours d'anatomie.
    Membre de l'Acadmie des sciences (1774), puis de l'Acadmie
    franaise, en remplacement de Buffon. Premier mdecin de la
    reine (1789). Il fut le dernier chancelier de l'ancienne
    acadmie (juin 1793), qui fut supprime le 8 aot suivant. Il
    mourut le 20 juin 1794.

    [211] J.-Fr. de la Harpe, n  Paris en 1739, littrateur et
    critique. Le cours de littrature qu'il professa 
    l'tablissement que Piltre de Roziers venait de fonder sous
    le nom de _Lyce_, fit sa rputation. Laharpe fut arrt sous
    la Terreur et proscrit au 18 fructidor. Il mourut en 1803.

L'Assemble prtendit rgler seule et par la loi civile, ce qui
jusqu'alors n'avait t rgl que par le concours des puissances
spirituelle et temporelle et des lois canoniques et civiles. Elle fit
pour le clerg une constitution particulire[212], exigeant de tous
les ecclsiastiques en fonctions un serment de s'y conformer, sous
peine d'tre considrs comme dmissionnaires. Presque tous les
vques le refusrent, et, leurs siges tant rputs vacants, les
collges lectoraux nommrent des sujets pour les remplir. Les
nouveaux lus taient bien disposs  se passer de l'institution
donne par la cour de Rome; mais ils ne pouvaient se passer du
caractre piscopal qui ne pouvait leur tre confr que par des
hommes qui l'eussent reu. S'il ne se ft trouv personne pour le leur
confrer, il aurait t grandement  craindre, non pas que tout culte
ft proscrit, comme il arriva quelques annes aprs, mais ce qui me
semblait plus dangereux, parce que cela pouvait tre durable, c'est
que l'Assemble, par les doctrines qu'elle avait sanctionnes, ne
pousst bientt le pays dans le presbytrianisme plus accommod aux
opinions alors rgnantes, et que la France ne pt tre ramene au
catholicisme, dont la hirarchie et les formes sont en harmonie avec
celles du systme monarchique. Je prtai donc mon ministre pour
sacrer un des nouveaux vques lus, qui,  son tour, sacra les
autres[213].

    [212] La constitution civile fut vote par l'Assemble le 12
    juillet 1790. On sait qu'elle rduisait de 135  83 le nombre
    des diocses, faisait lire par le peuple les vques et les
    curs, et supprimait l'institution canonique. C'est l
    l'origine du schisme qui divisa l'glise de France en clerg
    asserment et clerg inserment.

    [213] Talleyrand avait t choisi comme prlat conscrateur,
    et avec lui Gobel, vque de Lydda, et Miroudot, vque de
    Babylone. Le 24 fvrier 1791, Talleyrand sacra les deux
    premiers vques constitutionnels, Expilly, vque du
    Finistre, et Marolles, vque de l'Aisne, dans l'glise de
    l'Oratoire, rue Saint-Honor.

Cela fait, je donnai ma dmission de l'vch d'Autun, et je ne
songeai plus qu' m'loigner de la premire carrire que j'avais
parcourue; je me mis  la disposition des vnements, et pourvu que je
restasse Franais, tout me convenait. La Rvolution promettait de
nouvelles destines  la nation; je la suivis dans sa marche et j'en
courus les chances. Je lui vouai le tribut de toutes mes aptitudes,
dcid  servir mon pays pour lui-mme, et je plaai toutes mes
esprances dans les principes constitutionnels qu'on se croyait si
prs d'atteindre. Cela explique pourquoi et comment,  plusieurs
reprises, je suis entr, sorti et rentr dans les affaires publiques,
et aussi le rle que j'y ai jou.




APPENDICE[214]

    [214] Voir page 124.

NOTE DE M. DE BACOURT SUR LES ENTREVUES DU COMTE D'ARTOIS ET DU PRINCE
DE TALLEYRAND.


Nous voulons ajouter  ce passage quelques dtails que M. de
Talleyrand avait ngligs ou peut-tre oublis. Il est positif qu'
l'poque  laquelle ce passage se rapporte, M. de Talleyrand eut avec
M. le comte d'Artois plusieurs entrevues, dans lesquelles il chercha 
convaincre le prince de la ncessit de prendre des mesures de force,
et, tout en maintenant les concessions que le roi avait dj faites,
de rprimer avec vigueur les agitations populaires qui se
manifestaient chaque jour, et qui avaient dj ensanglant les rues de
la capitale. La plus importante et la dernire de ces entrevues eut
lieu  Marly, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1789, c'est--dire
quelques heures avant que le prince quittt la France. Lorsque M. de
Talleyrand se prsenta chez M. le comte d'Artois, le prince qui tait
dj couch, le fit nanmoins entrer, et l, dans un entretien de plus
de deux heures, M. de Talleyrand exposa de nouveau tous les dangers de
la situation et supplia le prince de les faire connatre au roi. M. le
comte d'Artois mu se leva, se rendit chez le roi et, aprs une
absence assez prolonge, revint dclarer  M. de Talleyrand qu'il n'y
avait rien  faire avec le roi, qui tait rsolu  cder plutt que de
faire verser une goutte de sang en rsistant aux mouvements
populaires. Quant  moi, ajouta M. le comte d'Artois, mon parti est
pris: je pars demain matin, et je quitte la France.--M. de Talleyrand
conjura vainement le prince de renoncer  cette rsolution en lui
reprsentant les embarras et les prils qu'elle pourrait avoir pour
lui dans le prsent, et pour ses droits, et ceux de ses enfants dans
l'avenir, M. le comte d'Artois persista, et M. de Talleyrand finit par
lui dire: Alors, Monseigneur, il ne reste donc plus  chacun de nous
qu' songer  ses propres intrts, puisque le roi et les princes
dsertent les leurs, et ceux de la monarchie.--En effet, rpliqua le
prince, c'est ce que je vous conseille de faire. Quoiqu'il arrive, je
ne pourrai vous blmer; et comptez toujours sur mon amiti.--M. le
comte d'Artois migra le lendemain.

Au mois d'avril 1814, M. de Talleyrand, devenu prsident du
gouvernement provisoire, se trouva dans le cas d'annoncer  M. le
comte d'Artois, qui tait alors  Nancy attendant les vnements, que
Louis XVIII tait appel au trne, et que le prince tait invit  se
rendre  Paris, pour y prendre le gouvernement en qualit de
lieutenant gnral du royaume. Il chargea M. le baron de
Vitrolles[215] de cette mission, et au moment du dpart de celui-ci,
pendant qu'on cachetait la dpche pour le prince, il lui fit, en se
promenant dans l'entresol de son htel de la rue Saint-Florentin, le
rcit de l'entretien de la nuit du 16 juillet 1789, puis il lui dit:
Faites-moi le plaisir de demander  M. le comte d'Artois s'il se
rappelle ce petit incident.

    [215] Eugne d'Arnaud, baron de Vitrolles, est n en 1774 au
    chteau de ce nom en Provence. Sa famille tait une des plus
    anciennes de ce pays. Il tait petit-neveu de l'illustre
    bailli de Suffren. Il migra en 1790 et entra comme
    volontaire  l'arme de Cond. Il revint en France en 1797;
    aprs le 18 brumaire, il fut ray de la liste des migrs,
    grce  l'intervention du gnral Bernadotte, qui avait t
    son professeur d'escrime alors qu'il tait sergent au
    rgiment de royal marine. M. de Vitrolles fut sous l'empire,
    maire et conseiller gnral. En 1812, il fut nomm inspecteur
    des bergeries, poste qui venait d'tre cr pour surveiller
    et favoriser l'lve des mrinos en France. M. de Vitrolles
    prit la plus grande part  la premire restauration.
    Peut-tre est-ce lui qui dcida les souverains allis
    hsitants  marcher sur Paris, et qui provoqua ainsi la chute
    de l'empire. Ministre d'tat en 1814, commissaire royal 
    Toulouse en 1815, il y fut arrt sur l'ordre de Napolon, et
    resta en prison pendant la dure des Cent jours. Il fut
    membre de la Chambre introuvable, fut destitu en 1818 de sa
    charge de ministre. En 1827, Charles X le nomma ministre 
    Florence, puis pair de France en juillet 1830. M. de
    Vitrolles ne se rallia pas  la monarchie de juillet; il
    mourut dans la retraite en 1854. On connat les intressants
    _Mmoires_ qu'il a laisss sur la Restauration.

M. de Vitrolles, aprs s'tre acquitt de son important message, ne
manqua pas de poser au prince la question de M. de Talleyrand;  quoi
le comte d'Artois rpondit: --Je me rappelle parfaitement cette
circonstance, et le rcit de M. de Talleyrand est de tout point
exact.

Averti que M. de Vitrolles avait racont cette anecdote  plusieurs
personnes, nous crmes devoir faire appel  sa mmoire et  sa
loyaut. Pour justifier cette expression de loyaut, il faut dire que
M. de Vitrolles,  la suite de la rvolution du mois de juillet 1830,
avait cess toute relation avec M. de Talleyrand, et s'exprimait trs
svrement sur son compte. C'est ce qui expliquera le ton d'hostilit
et d'aigreur qui perce au travers de la lettre de M. de Vitrolles que
nous allons insrer ici. Nous pensons que, pour le lecteur comme pour
nous, cette hostilit ne fera que confirmer davantage la sincrit de
M. de Vitrolles dans sa dclaration, et l'authenticit du passage des
_Mmoires_ de M. de Talleyrand. Les lgres divergences qu'on
remarquera entre le rcit qui nous a t fait par M. de Talleyrand, et
celui de la lettre de M. de Vitrolles, s'expliquent naturellement par
l'effet du temps qui s'tait coul, et qui a pu modifier les
souvenirs des deux narrateurs. Le fait qui reste acquis c'est que M.
de Talleyrand au mois de juillet 1789, croyait qu'on pouvait arrter
la marche rvolutionnaire des vnements, qu'il a eu le mrite de le
dire, et le courage de proposer de s'en charger. Il n'est peut-tre
pas le seul qui s'en soit vant plus tard; nous pensons avoir constat
que lui, au moins, ne s'en vantait pas  tort.

Voici la lettre de M. de Vitrolles:


_M. le baron de Vitrolles  M. de Bacourt._

Paris, 6 avril 1852.

Monsieur,

Vous avez attach quelque prix au tmoignage que je pourrais rendre
sur une circonstance particulire de la vie de M. le prince de
Talleyrand; je ne crois pas pouvoir mieux satisfaire  vos dsirs
qu'en transcrivant ici ce que j'en ai crit il y a bien des annes,
dans une relation des vnements de 1814.

Lorsque S.M. l'empereur de Russie et M. le prince de Talleyrand
eurent compris que la prsence du frre du roi revtu des pouvoirs de
lieutenant gnral du royaume devenait ncessaire, et que je partais
pour dcider _Monsieur_  se rendre  Paris, j'avais eu plusieurs
confrences  ce sujet avec le prsident du gouvernement provisoire.
Dans un dernier entretien, au moment du dpart, nous avions trait les
conditions et les formes de la rception de Monseigneur. Aprs un
moment de silence, le prince de Talleyrand reprit avec son sourire
caressant et d'un ton qui voulait tre lger, et presque indiffrent:

Je vous prie de demander  M. le comte d'Artois, s'il se rappelle la
dernire occasion que j'ai eue de le voir: c'tait au mois de juillet
1789. La cour tait  Marly. Trois ou quatre de mes amis, frapps
comme moi de la rapidit et de la violence du mouvement qui entranait
les esprits, nous rsolmes de faire connatre au roi Louis XVI la
vritable situation des choses, que la cour et les ministres
semblaient ignorer. Nous fmes demander  Sa Majest de vouloir bien
nous recevoir: nous dsirions, pour le bien de son service comme pour
nous, que cette audience ft tenue secrte. La rponse fut que le roi
avait charg son frre M. le comte d'Artois de nous recevoir; le
rendez-vous fut donn  Marly dans le pavillon que M. le comte
d'Artois occupait seul. Nous y arrivmes  minuit. M. de Talleyrand
me rapporta la date prcise du jour, et le nom des amis qui
l'accompagnaient: c'taient des membres de l'Assemble nationale et de
cette minorit de la noblesse qui s'taient runis au tiers tat; la
date et les noms me sont galement chapps.

Lorsque nous fmes en prsence de M. le comte d'Artois, continua M.
de Talleyrand, nous lui exposmes en toute franchise la situation des
affaires et de l'tat, telle que nous l'envisagions. Nous lui dmes
que l'on se trompait, si l'on croyait que le mouvement imprim aux
esprits pt facilement se calmer. Ce n'est point avec des
atermoiements, des mnagements et quelques condescendances, qu'on peut
conjurer les dangers qui menacent la France, le trne et le roi. C'est
par un puissant dveloppement de l'autorit royale, sage et habilement
mnag. Nous en connaissons les voies et les moyens, la position qui
nous permet de l'entreprendre, et donne les gages d'y russir, si la
confiance du roi nous y appelait.--M. le comte d'Artois nous coutait
trs bien, et nous comprenait  merveille, peut-tre avec la pense
que nous exagrions le danger de la situation, et notre importance
pour y remdier. Mais, comme il nous le dit, il n'avait t charg par
le roi que de nous entendre, et de lui rapporter ce que nous voulions
lui faire connatre; il n'avait aucune rponse  nous donner, et aucun
pouvoir d'engager la volont ou la parole du roi. Lorsque nous en
fmes l, nous demandmes  M. le comte d'Artois la permission de lui
dire, que si la dmarche que nous faisions de conscience et de bonne
foi n'tait pas apprcie, si elle n'avait aucune suite et n'amenait
aucun rsultat, Monseigneur ne devait pas s'tonner que, ne pouvant
rsister au torrent qui menaait de tout entraner, nous nous jetions
dans le courant des choses nouvelles....--Demandez je vous prie, 
_Monsieur_, rpta M. de Talleyrand, si cet entretien nocturne est
rest dans sa mmoire. C'tait bien prs du moment o il quittait la
France.

J'admirai la subtilit de cet esprit, qui trouvait dans un de ses
souvenirs une explication, une excuse et presque une justification de
toute sa vie rvolutionnaire; il en aurait trouv bien d'autres pour
des circonstances diffrentes et mme contraires. En coutant ce rcit
qui tombait avec une sorte d'indiffrence et de nave simplicit, je
me permettais de douter que ce qui pouvait rester dans la mmoire de
_Monsieur_, ft entirement conforme aux paroles que je venais
d'entendre. Cependant, lorsque  Nancy, je vins  me rappeler la
recommandation de M. de Talleyrand, Monseigneur me dit, sans entrer
dans aucun dtail, qu'il n'avait point oubli cette circonstance, et
que tout ce que je lui rapportais tait entirement conforme  la
vrit.

Je dsire, Monsieur, que ce tmoignage suffise  ce que vous
attendiez de moi. Je vous remercie de m'avoir donn cette occasion de
vous offrir l'assurance de ma considration la plus distingue.

Le baron DE VITROLLES.

FIN DE L'APPENDICE ET DE LA PREMIRE PARTIE




DEUXIME PARTIE

DE M. LE DUC D'ORLANS




DE M. LE DUC D'ORLANS[216]

    [216] La deuxime maison d'Orlans descend de Philippe Ier,
    duc d'Orlans, fils cadet de Louis XIII.
    Louis-Philippe-Joseph dont il va tre parl ici, est le
    cinquime prince de cette maison. Sa mre tait une princesse
    de Bourbon-Conti. Il naquit en 1747. Toute sa vie, il fit une
    opposition systmatique  la cour, et devint, en 1787, le
    chef de tous les mcontents. Exil en 1787, dput aux tats
    gnraux, il fut un des premiers  se runir au tiers. Il
    devint membre du club des Jacobins. On connat son rle  la
    Convention. Il mourut sur l'chafaud le 6 novembre 1793.--Il
    avait pous Louise de Bourbon-Penthivre, fille du duc de
    Penthivre et de Marie-Thrse d'Este, qui fut une des
    personnes les plus vertueuses et les plus distingues de son
    temps. Emprisonne en 1793, elle fut sauve par le 9
    thermidor, puis exile en Espagne (1797). Elle revint  Paris
    en 1814. Le duc d'Orlans eut trois fils: le duc de Chartres,
    plus tard le roi Louis-Philippe, le duc de Montpensier et le
    comte de Beaujolais.


Les mmoires particuliers et la vie des hommes clbres sont la source
des vrits historiques: compars  la tradition toujours crdule,
mme superstitieuse, ils en deviennent la critique ou la preuve; ils
concourent  former avec elle ce caractre d'authenticit que
l'histoire rclame.

C'est par cette raison que les temps d'Henri III, d'Henri IV, de Louis
XIII et de Louis XIV ont t bien connus, et que l'histoire de ces
rgnes a obtenu plus de confiance. L'ge qui a suivi et qui se
rapproche plus de nous, n'a pas eu jusqu' prsent autant d'avantages;
il nous a laisss moins riches en ce genre d'instruction. Il semble
que les traditions seules ont fond la croyance gnrale.

Le _Sicle de Louis XIV_ par M. de Voltaire est une composition 
part. Elle tient au genre des Mmoires par la simplicit, le ton
naturel, le souvenir de quelques anecdotes, mais souvent elle s'lve
 des vues gnrales et d'un ordre suprieur. Il est vident que M. de
Voltaire n'a pas prtendu crire l'histoire du rgne de Louis XIV, et
qu'il a voulu se borner  en crayonner  grands traits les principaux
vnements.

Une vie bien faite de M. de Colbert ou de M. de Louvois donnerait une
ide juste du caractre qu'avait le gouvernement de ce grand roi. Un
ouvrage de ce genre sur le ministre du duc de Choiseul ferait
connatre l'esprit qui dominait  la cour et dans l'administration
sous le rgne de Louis XV. J'ai pens qu'un tableau de la vie de M. le
duc d'Orlans donnerait les traits et la couleur du rgne faible et
passager de Louis XVI; qu'il mettrait sous les yeux d'une manire
sensible le relchement gnral des moeurs publiques et particulires
sous son rgne, ainsi que la dgradation dans les formes du
gouvernement et les habitudes de l'administration; qu'un ouvrage
entrepris dans cette vue reprsenterait le caractre d'une poque
importante de l'histoire de France.

Dans l'espace de trois sicles,  des intervalles  peu prs gaux,
le gouvernement en France a t menac par des mouvements qui, chacun,
portait une empreinte particulire. Les premiers, ceux de la Ligue et
de la Fronde, ont ht le dveloppement de la force et de la grandeur
nationales; les Guise et le cardinal de Retz avaient quelque chose de
noble dans leur audace et dans leurs moyens: c'tait la sduction du
temps. Le dernier mouvement, celui de nos jours, n'a t qu'une
pouvantable catastrophe. M. le duc d'Orlans, qui s'y est fait
remarquer, ne s'y est livr que par dsordre, par mpris des
convenances, par abandon de lui-mme: c'tait la gloire, le got et
l'intrigue de cette poque. J'entre en matire.

Je ne puis dire quel rle les diffrents partis qui ont domin en
France, depuis le dbut de la Rvolution, feront jouer  M. le duc
d'Orlans, lorsqu'ils peindront, chacun pour leur apologie, les
grandes scnes de cette Rvolution. Pourvu qu'on ne lui attribue que
tous les torts qui peuvent rsulter de la plus extrme faiblesse de
caractre, les faits, s'ils ne sont point exacts, seront au moins
vraisemblables. C'est ce que prouverait sa vie tout entire. Les
circonstances au milieu desquelles il s'est trouv ont chang souvent,
mais lui, enfant, jeune homme, plus g, il a toujours t
invariablement le mme.

Quoique je puisse donner sur la vie et sur le caractre de M. le duc
d'Orlans, des dtails curieux et peu connus, je les laisserais se
perdre dans ma mmoire si je ne voyais que de la curiosit 
satisfaire, mais j'ai cru y apercevoir un but utile et je les ai
runis.

Dans un pays o l'on fait encore quelques lections, il est bon de
donner le signe caractristique auquel on peut reconnatre les hommes
qui doivent tre loigns du thtre des affaires. M. le duc
d'Orlans est,  cet gard, un grand exemple. Tout homme qui, jeune,
affiche un profond mpris pour l'opinion publique, et dont les moeurs,
ensuite, sont si dpraves qu'il ne se respecte pas lui-mme, ne
connatra plus, quand il avancera en ge, d'autres bornes  ses vices
que la strilit de son imagination ou de l'imagination de ceux qui
l'entourent.

Je serais dispens de dire de quels avantages avait  se glorifier le
premier prince du sang de la maison de Bourbon, s'il n'tait pas
important de faire connatre avec exactitude le degr de consanguinit
qui existait entre Louis XVI et le duc d'Orlans. C'est en plaant
celui-ci au milieu de tous les avantages dont il jouissait, c'est en
le confrontant avec tous ses devoirs, que son caractre sera mieux
connu. On verra ce qu'il a foul aux pieds, quels liens il a briss,
quels sentiments il a touffs, quelle position il a dgrade.

C'tait un titre puissant  l'amour des Franais que de compter Henri
IV pour son aeul. La France tait accoutume  rvrer dans le
premier prince du sang, le premier des sujets, assez grand pour
protger, jamais assez pour opprimer, plus puissant qu'aucun autre
individu, mais moins puissant que la loi, que le roi, qui en tait
l'image. Il tait l'un des canaux les plus naturels par qui la
bienfaisance particulire du monarque pouvait descendre sur les
peuples, et la reconnaissance des peuples remonter jusqu'au
trne[217].

    [217] Il y a ici dans le manuscrit une lacune de huit
    feuillets dont nous avons vainement cherch l'explication.

On ne doit pas attendre de moi de grands dtails sur les premires
annes de M. le duc de Chartres. Je n'imiterai pas ceux qui
recherchent pniblement dans les mots que bgaye un enfant,
l'horoscope de ses vices ou de ses vertus. Je laisse cela aux
personnes qui crivent avec un systme: je n'en ai point.

M. le duc de Chartres, sorti de la premire enfance, passa 
l'ducation, et alors ses gouvernantes furent des hommes, car il n'y
eut gure entre ses bonnes et ses premiers instituteurs que la
diffrence de la faiblesse des femmes  la complaisance des hommes.
Mais on disait: S'il n'est pas bien lev, au moins il sera bon. Les
d'Orlans sont bons.--Cette bont dont on se croyait si sr faisait
qu'on ne s'occupait pas plus de son caractre que de ses tudes. Comme
il avait une taille fort lgante, on chercha  le faire russir dans
les exercices du corps. Peu de jeunes gens montaient  cheval aussi
bien et avec autant de grce que lui. Il faisait bien des armes; au
bal il tait toujours remarqu. Tout ce qui reste de l'ancienne cour
de France regrette de l'y avoir applaudi, dansant des barnaises dans
le costume d'Henri IV, ou faisant des pas nobles avec les habits de
fte que les jeunes gens portaient  la cour de Louis XIV. Quoique son
esprit montrt dans ses petits intrts et avec les enfants de son ge
assez de justesse, il n'apprit rien tout  fait, il commena quelques
sciences, quelques langues, mais jamais il ne put parvenir  savoir
seulement les rgles de l'orthographe, qui, aujourd'hui, ne sont plus
ignores d'aucune femme de France. Son matre de mathmatiques m'a dit
cependant qu'il lui croyait quelques dispositions pour cette science.
Mais il tait trop mobile pour qu'on pt essayer autre chose que de
faire passer devant lui diffrents genres d'instruction; son attention
se fatiguait aisment; il ne pouvait la contenir que jusqu'au moment
o il avait sur ce qu'on lui enseignait un aperu quelconque; alors,
il n'avanait plus. Son caractre n'annonait encore rien de saillant;
on pouvait cependant remarquer qu'il trouvait une sorte de
satisfaction maligne  embarrasser les personnes qui l'approchaient,
espce de mchancet gaie, brouillonne et hautaine que la
bienveillance appelle espiglerie.

On a remarqu aussi que, dans sa premire jeunesse, il ne montra
jamais de reconnaissance ni pour ses parents ni pour ses matres, et
qu'il n'avait aucun attachement pour les compagnons de ses jeux.
Quoique ce soit dans les enfants des dfauts purement ngatifs qui ne
caractrisent aucun penchant, cependant ils annoncent une grande
froideur de coeur. Je n'ose nommer parmi les personnes qui ont concouru
 son ducation que M. le comte de Pont, M. de Chateaubrun[218] et M.
de Foncemagne[219]; je ne les cite que parce qu'ils ont, par
eux-mmes, des droits fonds  l'estime publique.

    [218] Jean-Baptiste Vivien de Chateaubrun, n  Angoulme en
    1686. Premier matre d'htel du duc d'Orlans. Il crivit
    plusieurs tragdies qui le firent entrer  l'Acadmie (1753).
    Il fut nomm sous-gouverneur du duc de Chartres, et mourut en
    1775.

    [219] tienne de Foncemagne, n  Orlans en 1691. Il se fit
    connatre par des traits historiques. Sous-gouverneur du duc
    de Chartres (1752), il mourut en 1775.

Il tardait  M. le duc de Chartres de voir arriver l'ge de
l'indpendance, et ce n'tait pas, comme dans les bons jeunes gens,
pour s'essayer lui-mme aux pratiques honorables de la vie, mais
uniquement pour se soustraire  l'ennui des gouverneurs, et pour se
livrer  toute l'imptuosit de ses penchants. Ce moment qui ne
devrait tre fix pour chaque individu qu' raison de la disposition
de l'esprit, de la trempe du caractre, de l'emploi qu'on a fait de
son temps, ce moment, dis-je, est en gnral mal calcul chez les
Franais. Ils ne laissent presque aucun intervalle entre l'enfance et
l'instant o un jeune homme entre sans guide dans un monde qu'il
ignore. Cet abandon subit est encore plus nuisible chez les princes.
Esclaves des soins qu'on multiplie autour d'eux, ils ont t des
enfants jusqu' seize ans, et tout  coup ils se trouvent plus que des
hommes; ils ne sont pas encore capables d'tre libres, et dj ils
commandent. tonns de leurs nouvelles facults, presss d'en abuser
pour en constater la proprit, ils ne trouvent autour d'eux que des
sductions. Leurs plus fidles serviteurs craignent de leur dplaire
en les avertissant, et une foule d'autres s'empressent, par tous les
moyens, de leur tre agrables.

Il n'y a rien qu'on ne dt craindre de cette combinaison de
circonstances, avec un naturel tel que celui qu'on apercevait dj
dans M. le duc de Chartres. S'il et t arm de quelque principe qui
et fait sur son coeur une impression profonde, on aurait pu s'attendre
 en retrouver les effets dans ces instants de calme o tout homme
redescend en lui-mme. Il aurait, du moins, donn  ses gots les
bornes conventionnelles de l'opinion. S'il avait eu un attrait vif
pour une science quelconque, son intelligence aurait cherch 
s'tendre, son attention aurait pu tre gouverne. Si seulement il et
t vraiment amoureux, son esprit toujours en activit pour plaire ne
se serait pas us ou dprav par l'inoccupation; son coeur aurait
rejet tous les dfauts qui sont obligs de fuir devant un sentiment
vrai. Le bonheur simple qui se garde contre les dangers d'une
imagination inquite, l'abngation de soi qui produit tous les
sentiments gnreux, auraient, sans doute, dvelopp quelques
qualits solides dans M. le duc de Chartres.

Mais son coeur sec le priva des illusions de la jeunesse, pendant que
son esprit inattentif ne sut pas se fixer sur des matires srieuses.
Effrn dans ses gots, se faisant des plaisirs un rempart contre
l'amour mme, il commena par l'abus de tout, et n'eut du constance
que dans les excs.

En 1769, il avait pous mademoiselle de Penthivre. Elle tait bonne,
blanche, frache, douce, pure; elle lui plut tant qu'elle fut pour lui
une femme nouvelle. Les filles un peu brillantes de Paris purent
quitter, au bout de quelques jours, le costume de veuve avec lequel
elles s'taient plu  paratre  l'Opra, la premire fois que M. le
duc et madame la duchesse de Chartres y taient venus ensemble.

En entrant dans le monde, M. le duc de Chartres se lia avec M. de
Voyer[220] qui tait le chef des hommes corrompus de cette poque. Une
grande fortune, quelque rputation d'habilet dans les affaires, une
conversation militaire assez brillante, beaucoup d'esprit,
rassemblaient autour de lui les jeunes gens qui avaient des passions
ardentes, les hommes dont la rputation tait perdue, les mauvais
sujets et les intrigants de tous les tats. L'abb Yvon[221], plus
connu par une perscution fort longue que par quelques articles de
l'_Encyclopdie_, et particulirement par l'article _me_ qui la lui
avait attire, l'avait initi dans la haute mtaphysique, dont il
avait adopt la langue, mme pour les conversations les plus
familires. C'tait toujours _l'me_.... _l'espace_.... _la chane des
tres_... _l'abstraction_... _la matire_... _compose de points_...
_simple_... _sans tendue_... _indivisible_, etc. Tous ces mots,
jamais dfinis, prononcs avec des intervalles, des gestes, des
rticences, des formes mystiques, prparaient les jeunes adeptes 
croire. Et alors, on leur apprenait que tout sentiment n'est qu'un
ridicule... que tout scrupule est une faiblesse... que la justice est
un prjug... que notre intrt ou plutt notre plaisir seul doit
dterminer toutes nos actions, etc.. On se dispensait naturellement
des preuves.

    [220] Marc-Ren, marquis de Voyer, fils du comte Voyer
    d'Argenson, secrtaire d'tat  la guerre. N en 1722, il
    devint lieutenant gnral, gouverneur de Vincennes et mourut
    en 1782.

    [221] L'abb Yvon, n en 1714  Mamers, n'exera jamais
    aucune fonction ecclsiastique, et fut mme toujours en lutte
    avec la Sorbonne. Il dbuta dans l'_Encyclopdie_ o il
    crivit les articles: _me_, _athe_ et _dieu_. Souponn
    d'avoir collabor  la thse soutenue par Prades en Sorbonne
    et condamne par elle, il s'enfuit en Hollande. Revenu peu
    aprs, il fut nomm historiographe du comte d'Artois, et
    mourut en 1791. L'abb Yvon a laiss un grand nombre
    d'ouvrages de thologie.

Un soir,  un souper de plaisir, M. de Lille[222], officier du
rgiment de M. de Coingy, homme d'esprit, et fort attach  ses amis,
un peu susceptible, peut-tre trop familier, mais en tout trs honnte
garon, ne se trouvant pas suffisamment convaincu _que la justice ft
absolument un prjug_, se permettait de faire quelques objections.

    [222] M. de Lille, officier au rgiment de Champagne, n 
    Saint-Mihiel, est l'auteur d'un recueil de posies lgres.

--C'est ma faute, mon cher de Lille, disait modestement M. de Voyer,
si vous avez encore quelques doutes, c'est que je ne suis pas remont
assez haut. J'ai eu tort, j'aurais d prendre la question  son
origine... coutez, ce n'est qu'un mot... Tout le monde sait que
l'existence est pour nous l'ide de la permanence de certaines
collections de sensations qui (suivez-moi bien), dans des
circonstances semblables ou  peu prs semblables, reparaissent
constamment les mmes... Vous comprenez, de Lille? Si elles ne sont
pas tout  fait les mmes, elles n'prouvent que des changements
assujettis  de certaines lois qui rgissent l'univers, etc. Vous
m'entendez bien, n'est-ce pas? Vous voyez la suite et les consquences
de tout ceci qui, pour un homme comme vous, mon cher de Lille, n'ont
pas besoin d'tre dveloppes davantage, etc.!!!

Quel moyen, pour l'amour-propre d'un jeune homme, de s'avouer
incapable de comprendre ce mystrieux langage? Il fallait bien se
montrer convaincu. M. de Lille eut le bon esprit de ne pas entendre,
mais il n'eut pas le courage de le dire; et ce ne fut que lorsque le
ridicule osa attaquer la corruption qui, seule en France, avait t
jusque-l sacre pour lui, que M. de Lille raconta cette conversation
et quelques autres que la bizarrerie des mots lui avait fait retenir.

Au milieu de ces dcombres informes de mtaphysique, on ne trouvait
d'entier dans ce portique nouveau que quelques maximes bien
dnatures, et quelques instigations sentencieuses savamment
corruptrices.

Le principe fondamental de la doctrine de M. de Voyer cependant tait
simple. Il niait l'existence de la morale, soutenait que pour les
hommes d'esprit, elle n'tait qu'un mot, qu'elle n'avait rien de rel,
qu'il fallait aller chercher sa sanction dans la conscience; et
qu'ainsi, elle tait nulle pour tous ceux qui, par leur esprit et leur
caractre, taient en tat de n'tre jamais atteints par les remords.
Et, de l, la franchise, la sincrit, la confiance, l'intgrit
naturelle, toutes les affections honorables taient accuses et
frappes d'ineptie.

Tarissant ainsi la source des vrais plaisirs, il fallait bien les
remplacer par des penchants monstrueux. Parmi les initis,  vingt
ans, l'enchantement tait dj dtruit. Des organes ainsi dpravs
avaient besoin d'motions fortes. La corruption seule pouvait les
fournir: aussi rgnait-elle sur toutes ces jeunes imaginations
perdues, et quand elle rgne, c'est avec une autorit inflexible. Les
sacrifices n'adoucissent point son empire; plus on lui accorde, plus
elle exige: la candeur, la fidlit, la droiture sont les premires
victimes qu'on lui prsente.

Lorsque l'on n'est qu'adepte on est oblig de croire: M. de Voyer qui
tait crateur, usant du droit des chefs de secte, ne croyait pas  la
doctrine qu'il professait; et cela est prouv par une foule de dtails
sur sa vie et sur sa mort. Il avait toujours dans la bouche le mpris
le plus absolu pour l'opinion publique, et les jugements du public
faisaient son tourment.--La bonne compagnie, disait-il un jour,
tombera bientt dans le mpris qu'elle mrite.--Et il tait dsol
d'avoir trouv que quelques portes de cette bonne compagnie qu'il
mprisait tant lui taient fermes. Le ddain que son rle exigeait
pour toute espce de sensibilit, le forait quelquefois  prendre des
prcautions pour que personne ne pt dcouvrir les secours qu'il
accordait  des familles malheureuses.

Aux Ormes[223] dans sa terre, surtout dans les endroits les plus
carts, il faisait beaucoup de bien. Jamais il ne parlait de la cour
qu'avec drision, comme des grces qu'elle rpandait, des caractres
vils qui les sollicitaient, et il faisait demander par des voies
dtournes le cordon bleu qui, de toutes les grces accordes par le
roi, portait le plus l'empreinte de la faveur. C'tait  Marly, sjour
de ftes et de plaisirs, qu'il se trouvait, lorsque Louis XVI avec la
svrit de moeurs honntes et la brusquerie que produisaient chez lui
la timidit et la probit runies, lui reprocha sa corruption, en
prsence de toute la cour. tonn dans le premier moment, M. de Voyer
ne trouva pas de rponse. Revenu un peu  lui, il alla chez M. de
Maurepas lui raconter ce qui s'tait pass et le prier de lui obtenir
une rparation. Il eut peu  se louer de son intermdiaire, car il ne
put en obtenir que cette phrase: _Jamais nous ne pourrons apprendre
au roi la politesse._--Ce mot insultant de _politesse_, le refus du
cordon bleu, les expressions dures du roi le blessrent profondment
et tout ce qui l'a connu plus intimement, sa femme par exemple, ne
doutait pas que le chagrin ne ft la cause de sa mort qui arriva peu
de temps aprs.

    [223] Chteau et terre appartenant  la famille d'Argenson,
    prs de Tours.

M. le duc de Chartres qui ne connaissait de M. de Voyer que la partie
de son caractre qu'il montrait, subit compltement le joug que cette
socit lui imposa. Il perdit tous les sentiments naturels au moyen
desquels il aurait pu se reconnatre. Aussi c'est de ce temps, c'est
de cette seconde ducation donne  l'ge o les hommes sont disciples
de tout ce qui les entoure, que date vritablement la corruption de M.
le duc d'Orlans. Jusque-l il n'avait eu que des dispositions
fcheuses; alors il se pntra de maximes apologtiques pernicieuses,
et contracta les habitudes qu'il n'a plus quittes. Si l'on veut
expliquer sa vie entire, il faut remonter  cette poque. En
connaissant le poison dont on l'avait imprgn, on ne sera plus
surpris de ses fatales erreurs. Aussi en faisant connatre la doctrine
de M. de Voyer, j'ai peint le duc d'Orlans tout entier, j'ai rvl
le secret de sa vie, et le mobile de ses actions. Quelque diffrentes
qu'elles semblent tre, le mme principe reparat dans toutes. Jamais
homme ne fut plus compltement esclave de sa croyance. Que de ravages
n'a pas produit dans la gnration actuelle des Franais, ce systme
connu parmi les sectateurs, sous le nom de _dsabusement_ qui,
jusqu'au XVIIIe sicle, renferm dans le coeur de quelques hommes
pervers, attendait cette poque pour oser clater comme une opinion
que l'on pouvait professer, comme un systme de philosophie. Ce
phnomne d'audace mrite d'tre not.

L'histoire du peuple franais a trop peu tenu registre des grands
travers de l'esprit humain, comme s'il n'y avait pas un lien
ncessaire entre les erreurs et les crimes. La morale, par exemple,
n'a-t-elle pas tout  gagner, lorsqu'elle peut rapprocher les opinions
de M. le duc d'Orlans, des diffrents actes de sa vie? Il croyait
qu'il n'y avait de juste que ce qui lui tait commode; il ignora
toujours que l'homme dpend pour son bonheur, du bonheur des autres
hommes; il mconnut ce besoin rciproque des services, puissant mobile
de bienveillance gnrale et particulire. Tous les moyens de plaire
que la nature ne distribue que dans des vues gnreuses, il les
soumettait uniquement  des combinaisons personnelles diriges contre
l'innocence crdule et inexprimente. Appel  une fortune immense,
il ne voyait pas dans le bien qu'il voulait faire aux autres, la
garantie de celui qu'il en recevait; son gosme born ne lui
permettait pas de croire que, dans cet change, on lui rendrait plus
qu'il ne donnerait. Dans la premire jeunesse, quand on calcule les
sentiments, on calcule toujours mal, ou plutt on ne les calcule que
parce qu'on n'en a pas. Dans le changement continuel de penchants que
le caprice fait clore, et qui entrane l'me, de l'ardeur 
l'indiffrence, et de l'indiffrence  un autre caprice, il n'y a
point de place pour l'amiti. Aussi M. le duc d'Orlans n'aima-t-il
personne. Quelques jeunes gens faciles, qui prenaient cette
indiffrence pour de la douceur, eurent de l'attachement pour lui. Il
en fit des compagnons de plaisirs, des camarades de dbauches, mais
jamais les objets d'une affection sentie. Une de ses premires
liaisons fut M. le prince de Lamballe: sa complexion tait trop faible
pour qu'il pt rsister longtemps au genre de vie de son beau-frre.

On ne croit jamais la mort des jeunes princes naturelle. Celle-ci a
rendu M. le duc d'Orlans si prodigieusement riche, et il a fait un si
mauvais usage de sa fortune, qu'on l'a, dans plusieurs ouvrages,
accus d'y avoir contribu d'une manire plus directe, que par le
partage de ses dbauches. Mais rien ne prouve ce fait. Je dois mme
assurer, d'aprs des informations bien prises, que rien ne donne le
droit de former ce soupon. C'est bien assez d'avoir  dire que le
prince de Lamballe tait la liaison la plus intime de M. le duc
d'Orlans, qu'il a t corrompu par lui, qu'il en est mort et qu'il
n'en a pas obtenu un regret.

Une intimit plus longue ne laissa pas plus de traces dans le coeur de
M. le duc d'Orlans. En 1788, aprs vingt-cinq ans de liaison, il
montra l'indiffrence la plus cruelle lorsqu'il perdit un de ses
principaux habitus, M. le marquis de Conflans[224], homme toujours
remarqu, d'abord par sa beaut, par sa noblesse, par sa taille, par
son adresse, puis par ses dfauts quand il tait en mauvaise
compagnie, par ses qualits lorsqu'il se trouvait avec des
militaires, par la justesse de son esprit lorsqu'il parlait de choses
srieuses et,  toutes les poques de sa vie, par la franchise de ses
gots, de ses sentiments et de ses aversions. M. de Conflans, atteint
d'une maladie qui rendait sa vie languissante, mais qui devait le
faire prir par une explosion subite, ne consentait pas  se croire
malade; il allait dans le monde comme  son ordinaire. Le jour de sa
mort, il devait dner avec M. le duc d'Orlans et quelques autres
hommes, chez M. de Biron[225]  Montrouge. On l'attendait, M. le duc
d'Orlans plus impatiemment que les autres; parce qu'il voulait aller
au spectacle. A quatre heures, tout le monde tait runi, lorsqu'un
des gens de M. de Conflans accourut annoncer qu'il venait de mourir.
Tous ceux qui taient dans la chambre, suivant leur plus ou moins de
relations avec M. de Conflans, exprimrent des regrets. Les seules
paroles que pronona M. le duc d'Orlans furent: Lauzun, puisque nous
n'attendons plus personne, dnons, afin de pouvoir arriver au
commencement de l'opra.

    [224] Louis-Gabriel, marquis de Conflans d'Armentires, n en
    1735, fils du marchal de Conflans. Il tait marchal de
    camp.

    [225] C'est le duc de Lauzun qui avait repris son nom
    patronymique,  la mort du marchal de Biron, son oncle
    (1788).

L'tude du coeur humain n'explique pas comment une me aussi aride a pu
inspirer le sentiment de l'amiti; aussi, je regarde comme une
bizarrerie que M. le duc d'Orlans ait t sincrement aim. M. de
Biron, depuis son enfance jusqu' sa mort, eut pour lui le sentiment
le plus tendre. Ce n'est pas certes  M. le duc d'Orlans qu'on peut
attribuer l'honneur de ce sentiment; c'est  M. de Biron tout seul
qu'il appartient. M. de Biron tait courageux, romanesque, gnreux,
spirituel. Le rapport des ges, des premiers gots vifs; dans les
saillies de l'esprit, quelques formes assez analogues, une position
presque galement brillante, les avaient lis. Bientt il fallut du
courage pour aimer M. le duc d'Orlans, de la gnrosit pour le
dfendre. L'exercice de ces deux qualits rendit M. le duc d'Orlans
plus cher  M. de Biron, et son caractre romanesque lui fournit dans
la suite, toutes les chimres, dont son me leve eut besoin pour
entretenir ce sentiment. Dans les moments o M. de Biron, condamn par
sa prodigalit  tre toujours drang, avait des besoins d'argent
pressants, il ne croyait pas que M. le duc d'Orlans, si normment
riche, pt lui en prter, puisqu'il ne lui en offrait pas; et c'est
par cette mme logique d'illusions qu'il soutenait que M. le duc
d'Orlans, arriv  sa vie politique, n'avait point de secrtes
penses, d'intentions personnelles, point de part aux mouvements de la
Rvolution, puisque jamais il ne lui avait rien confi  ce sujet.

Je ne parle point des autres liaisons de M. le duc d'Orlans avec M.
le vicomte de Laval[226], M. Sheldon, M. de Liancourt, M. Arthur
Dillon[227], M. de Fitz-James, M. de Saint-Blancard, M. de
Monville[228], etc. Ces liaisons se sont toutes dissipes 
diffrentes poques. Le plaisir tout seul qui les avait formes, n'est
pas un lien assez fort pour traverser une vie tout entire. Ces
amitis si passagres conduisent, malgr soi,  dire un mot de cette
foule de matresses qui occuprent une partie de la vie de M. le duc
d'Orlans; elles y ont produit si peu d'vnements, cependant, que je
ne me crois pas oblig d'en retrouver la longue liste. Ma tche ne
sera que trop remplie en disant que tous les gots, tous les caprices,
toutes les bizarreries dont des sens, d'abord imprieux, ensuite
indigents, ont besoin pour tre assouvis ou excits, furent mis en
usage par M. le duc d'Orlans.

    [226] Mathieu-Paul-Louis de Montmorency-Laval, connu sous le
    nom de vicomte de Laval, n le 5 aot 1748. Il tait  ce
    moment colonel du rgiment d'Auvergne, et devint marchal de
    camp en 1788. Il mourut en 1809.

    [227] Arthur comte de Dillon, n en Irlande en 1750. Sa
    famille tait depuis un sicle au service de la France. Il
    prit comme colonel une part active  la guerre d'Amrique,
    devint marchal de camp et gouverneur de Tabago. Dput de la
    Martinique aux tats gnraux, gnral en chef de l'arme du
    Nord, il fut guillotin en 1791. Dillon avait pous la
    comtesse de la Touche, cousine de l'impratrice Josphine.

    [228] Le baron Thomas Boissel de Monville, n en 1763 au
    chteau de Monville (Normandie), d'une famille noble de cette
    province. Conseiller au parlement en 1785, il fut un des
    membres les plus actifs de l'opposition, et embrassa avec
    ardeur les principes de la Rvolution. Sous l'empire, il
    vcut dans la retraite. Pair de France en 1814, il mourut en
    1832. Monville tait un savant distingu. Il cultiva la
    mcanique et fabriqua plusieurs machines agricoles.

Je voudrais maintenant pouvoir m'arrter  des images plus douces, en
parlant des femmes d'un ordre plus relev qui s'attachrent  M. le
duc d'Orlans. Ce prince se remontrait parfois dans le monde, mais
toujours comme dans un pays ennemi, o il cherchait des victimes.
Madame la princesse de Bouillon[229], madame la marquise de
Fleury[230], madame la princesse de Lamballe, crurent successivement
tre aimes par lui, et lui prouvrent qu'elles l'aimaient. Leur
dlicatesse devint, pour son esprit dprav, une nouvelle forme de
libertinage, et celle-ci s'usa comme toutes les autres. Il les
abandonna bientt, mais avec une publicit qui, heureusement,
produisit un effet contraire  celui que M. le duc d'Orlans en
attendait. Le public se montra indulgent pour elles; on les plaignit,
et depuis elles ont fait oublier leurs erreurs.

    [229] Marie-Christine de Hesse Rheinfelz-Rothenbourg, marie
    en 1766  Jacques de La Tour d'Auvergne, prince de Bouillon,
    n en 1746.

    [230] Claudine de Montmorency-Laval, ne en 1750, marie en
    1768  Andr marquis de Fleury.

En nommant des femmes qui n'ont marqu qu'un moment dans la vie de M.
le duc d'Orlans, je n'ai pu placer madame de Sillery[231]; elle doit
tre  part.

    [231] Flicit Ducrest de Saint-Aubin, marquise de Sillery,
    comtesse de Genlis, ne en 1746, prs d'Autun. Elle pousa,
    en 1762, Charles Brlart, comte de Genlis, n en 1737,
    capitaine de vaisseau, qui prit le titre de marquis de
    Sillery, lorsqu'il hrita de cette terre quelques annes
    aprs. M. de Sillery, plus tard dput aux tats gnraux,
    fut guillotin avec les girondins le 31 octobre 1793. Sa
    femme, qui garda toute sa vie le nom de comtesse de Genlis,
    fut nomme dame d'honneur de la duchesse de Chartres en 1770,
    gouvernante de madame Adlade, puis _gouverneur_ des jeunes
    princes d'Orlans. Elle migra avec madame Adlade en 1792,
    se retira en Suisse, puis  Berlin, et rentra en France en
    1800. Madame de Genlis a beaucoup crit. Elle a laiss de
    nombreux romans, des ouvrages d'ducation. Sous l'empire elle
    crivait tous les quinze jours dans diffrentes publications.
    Elle a laiss, en outre, des _Mmoires_ intressants. Elle
    mourut en 1830.

Quand on est un compos d'ambition et de modration, d'abandon et de
rserve, de principes et de complaisances, on est certainement une
personne dont la vie et l'intimit doivent offrir des rsultats
extraordinaires. C'est par des moyens toujours opposs qu'elle ne
spara jamais, que madame de Genlis a russi  tout ce que son
ambition voulait. tant jeune, jolie, isole, c'est en hasardant le
matin chez des hommes quelques visites, qu'elle a trouv un mari; plus
tard, elle a pris les chasses du rigorisme, dans une carrire toute
de galanteries; avec la mme plume, elle crivait les _Chevaliers du
Cygne_ et des _Leons de morale pour les enfants_; sur la mme table,
elle composa un livre d'glise pour mademoiselle de Chartres, et un
discours aux jacobins pour M. le duc d'Orlans. Toute sa vie prsente
les mmes contrastes.

Mademoiselle de Saint-Aubin, c'tait son nom, avait une taille
lgante, mais sans noblesse; l'expression de son visage tait fort
piquante; elle avait peu de traits dans la conversation, peu de
charme dans l'usage habituel de son esprit, mais fort  la main tous
les avantages que peuvent donner l'instruction, l'observation, la
rserve et le tact du monde. Lorsqu'elle eut, tant bien que mal,
pous le comte de Genlis, il fallut bien arriver  la famille de son
mari, qu'elle savait lui tre peu favorable. Des talents, de la
timidit joue et du temps, en vinrent  bout. Elle obtint d'aller 
Sillery. En peu de jours, elle sut plaire  M. de Puysieux[232], l'un
des hommes les plus ennuys de son temps, et elle dsarma la vieille
aigreur de madame de Puysieux. Elle sentait bien que c'tait l sa
vraie entre dans le monde; aussi mit-elle tous ses moyens en jeu;
elle se montra caressante, attentive, gaie sans gaucherie, et elle sut
mme donner  une complaisance continue, une nuance de sensibilit. Ce
premier succs lui fut de la plus grande utilit; quelques portes
commencrent  s'ouvrir; elle put arriver jusque chez madame la
duchesse de Chartres, qui, par une protection marque, dtruisit en
peu de temps toutes les petites oppositions de socit qui pouvaient
subsister encore. M. le duc de Chartres la trouva charmante, le lui
dit, et se fit bientt couter, car madame de Genlis, pour viter le
scandale de la coquetterie, a toujours cd aisment. Quelques annes
de soins, d'indulgence et de vie retire lui firent prendre sur M. le
duc de Chartres un ascendant tel, qu'on a pu supposer qu'elle avait eu
une sorte d'influence sur les actions, ou plutt sur les faits qui
composent sa vie. Une conduite si travaille eut sa rcompense: elle
parvint  se faire nommer gouvernante ou plutt gouverneur de ses
enfants. On ne peut voir dans ce choix de M. le duc de Chartres que
l'intention de se singulariser, et de bien constater son mpris pour
les convenances reues.

    [232] Louis Brlart, marquis de Puysieux et de Sillery, n en
    1702, entra d'abord dans l'arme, fut ensuite ambassadeur 
    Naples (1735), secrtaire d'tat aux affaires trangres
    (1747-1751), ministre d'tat jusqu'en 1756. Il mourut en
    1770. Il tait le grand-oncle du comte de Genlis et
    propritaire de la terre de Sillery.

Madame de Genlis prouva dans les premiers ouvrages qu'elle fit
paratre, qu'elle tait capable de diriger toute la partie de
l'ducation qui se rapporte  l'esprit. Une nature privilgie a fait
du fils an de M. le duc d'Orlans et de sa fille Mademoiselle[233],
deux tres suprieurs. prouvs, fortifis, instruits et ennoblis par
le malheur, ils se sont montrs simples et grands quand ils sont
rentrs dans leur destine naturelle.

    [233] Le roi Louis-Philippe et Madame Adlade.

Les meilleurs ouvrages de madame de Genlis,  l'exception de
_Mademoiselle de Clermont_, datent de cette poque, et si aujourd'hui
nous la voyons dchoir, et suivre sans gloire, en sa qualit de femme
de lettres, une route singulire et dconsidre, c'est qu'enivre de
ses premiers succs, elle cde  son orgueil, et ne consulte plus son
jugement; c'est qu'elle veut traiter l'indpendance jalouse du public,
comme elle traitait jadis l'obissante soumission de ses lves; c'est
qu'elle ne peut pas adoucir sa morale avec des faveurs pour subjuguer
le public, comme elle l'avait fait autrefois pour subjuguer tout ce
qui tait autour d'elle. Je ne puis m'empcher de remarquer deux
choses: l'une, que le commandement est  un tel point ncessaire 
madame de Genlis, que, quand elle n'a plus eu de princes  rgenter,
elle a pris au hasard le premier venu pour en faire un lve;
l'autre, que malgr le rigorisme qu'elle prche et la morale qu'elle
professe dans ses crits, on rencontre toujours dans ses derniers
romans quelque chose de la facilit de ses premires moeurs; on y
trouve toujours quelques amours ou quelques enfants illgitimes. Pour
qui, pour quoi crit-elle encore? Ce ne peut plus tre que par amour
pour le bruit; elle pensait plus solidement dans sa jeunesse.

Toute la jeunesse de M. le duc d'Orlans se passa sans plans, sans
projets, sans suite, sans retenue aucune. Toutes ses actions avaient
un caractre d'irrflexion, de frivolit, de corruption et de ruse.
Pour s'instruire il allait voir les expriences de Prval; il montait
dans un ballon; il faisait de la fantasmagorie avec Cagliostro[234] et
le chevalier de Luxembourg[235]; il allait aux courses de Newmarket,
etc.

    [234] L'histoire de ce clbre aventurier serait un roman
    d'aventures des plus curieux. N  Palerme en 1745, son vrai
    nom tait Joseph Balsamo. Il voyagea dans toute l'Europe, se
    procurant des ressources par les moyens les moins avouables.
    Il avait certaines connaissances de mdecine et de chimie, ce
    qui lui permit, en exploitant habilement la crdulit
    populaire, de se faire une rputation universelle de magicien
    et de gurisseur. Il vint en France o il prit le nom de
    comte de Cagliostro. Il trouva un protecteur dans la personne
    du cardinal de Rohan. Sa maison devint le rendez-vous de tout
    Paris, qui accourait contempler les prodiges de l'habile
    charlatan. Compromis dans l'affaire du collier, il fut exil
    et passa en Angleterre, reprit le cours de sa vie errante, et
    finit par chouer  Rome en 1789. Il fut arrt par ordre de
    l'inquisition; on lui fit son procs comme pratiquant la
    franc-maonnerie. Condamn  mort, sa peine fut commue, et
    il mourut en prison en 1795.

    [235] Anne de Montmorency-Luxembourg, connu dans sa jeunesse
    sous le nom de chevalier de Luxembourg, naquit en 1742, fut
    nomm capitaine des gardes (1767), marchal de camp (1784).
    Il mourut en 1790. Il avait accept le titre de grand matre
    de la loge de franc-maonnerie gyptienne cre par
    Cagliostro.

Pour augmenter sa fortune, qui dj tait immense, il faisait des
spculations sur le terrain du Palais-Royal[236], cette demeure de
Louis XIII, d'Anne d'Autriche, de Louis XIV, enfin de _Monsieur_, par
qui elle tait devenue une partie de l'apanage de la maison d'Orlans.
Plus tard, dans un moment de soupon, aprs avoir annonc quelques
jours d'avance  Sguin, son trsorier, une visite dans laquelle il
devait voir, par lui-mme, l'tat de sa caisse, il le fit arrter en
sa prsence, emporta les clefs et saisit par ce moyen tout l'argent
que Sguin, prvenu, avait ramass dans les bourses de tous ses amis,
afin de remplacer momentanment celui qu'il avait employ au profit de
ses affaires personnelles. Une vellit d'ambition lui fit dsirer de
paratre sur l'escadre de M. d'Orvilliers[237], esprant qu'il
trouverait l un titre  la survivance extrmement lucrative de grand
amiral qu'avait son beau-pre, M. le duc de Penthivre. Il n'eut point
la place et sa bravoure fut conteste[238]. Pour prouver son courage,
il se fit applaudir  quelques spectacles et couronner sous les
fentres de mademoiselle Arnould[239]. On amusa alors Paris d'une
chanson sur son compte, piquante, mais fort injuste. Quelques voyages
en Angleterre, une course en Italie dont on ne cita que la rapidit;
la gloire d'tre lu grand matre des francs-maons[240]; aprs une
maladie assez grave, un _Te Deum_ chant par la loge des
Neuf-Soeurs[241]; des plaisirs ou plutt des dsordres de tout genre 
Mousseaux[242], remplirent les annes suivantes.

    [236] Le Palais-Royal fut construit de 1629  1636 pour le
    cardinal de Richelieu par l'architecte Lemercier. Il
    s'appelait alors le Palais-Cardinal. Richelieu le laissa par
    testament  Louis XIII (1643). Sous la rgence, Anne
    d'Autriche vint l'habiter avec Louis XIV: c'est alors qu'il
    prit le nom de Palais-Royal. Louis XIV le donna, en 1693, 
    son frre le duc d'Orlans. En 1763, il fut incendi et
    reconstruit par l'architecte Moreau, qui lui donna la
    disposition qu'il a aujourd'hui. Louis-Philippe (petit-fils
    du Rgent) accrut considrablement ses dimensions, en
    achetant tout autour une large zone de terrains. Le
    Palais-Royal, devenu Palais-National sous la Rvolution, fut
    affect en 1800 au tribunat. En 1814, il fut rendu  la
    famille d'Orlans. Sous le second empire, il devint la
    demeure du prince Napolon. Il est aujourd'hui affect  la
    cour des comptes et au conseil d'tat.

    [237] Louis Guillouet, comte d'Orvilliers, n  Moulins en
    1708. Il entra dans la marine, devint chef d'escadre en 1764,
    puis lieutenant gnral. En 1777 il livra la bataille
    d'Ouessant qui, bien qu'indcise, fut glorieuse pour nos
    armes. Il donna sa dmission en 1779, se retira dans un
    couvent, migra en 1789 et mourut en 1791.

    [238] Le roi le ddommagea par la charge de colonel gnral
    des hussards.

    [239] Sophie Arnould, clbre actrice de l'Opra (1744-1803).

    [240] Le duc d'Orlans fut nomm grand matre en 1771; il
    succda au comte de Clermont. C'est lui qui supprima la
    Grande Loge de France et la remplaa par le Grand-Orient.
    Voici,  titre de curiosit, l'acte d'acceptation du duc:

      L'an de la grande lumire 1772, troisime jour de la lune de
      Jiar, cinquime jour du deuxime mois de l'an maonnique
      5772; et de la naissance du Messie, cinquime jour d'avril
      1772.--En vertu de la proclamation faite en la Grande Loge,
      assemble le vingt-quatrime jour du quatrime mois de l'an
      maonnique 5771, du trs haut, trs puissant et trs
      excellent prince S.A.S. Louis-Philippe-Joseph d'Orlans, duc
      de Chartres, prince du sang, pour grand matre de toutes les
      loges rgulires de France. Et celle du souverain conseil
      des empereurs d'Orient et d'Occident, sublime mre loge
      cossaise, du vingt-sixime de la lune d'lul 1771, pour
      souverain grand matre de tous les conseils, chapitres et
      loges du grand globe de France; office que ladite A.S. a
      bien voulu accepter pour l'amour de l'art royal, et afin de
      concentrer sous une seule autorit toutes les oprations
      maonniques.

      En foi de quoi, ladite A.S. a sign le procs-verbal
      d'acceptation.

    [241] La loge des Neuf-Soeurs fut fonde en 1776 par plusieurs
    gens de lettres et des hommes d'une clbrit europenne. Ce
    nom un peu profane (les neuf Muses) suscita aux fondateurs
    une foule de dsagrments. Leur loge fut mme un instant
    raye du tableau de l'ordre. Elle fut, malgr tout, la plus
    brillante du temps. Franklin, Helvetius, Roucher, Voltaire
    lui-mme en taient membres. En 1827, elle se fondit avec la
    loge de Saint-Louis de France, mais elle a gard son nom
    primitif.

    [242] Le hameau de Mousseaux ou Monceau, aujourd'hui englob
    dans Paris, dpendait autrefois de la paroisse de Clichy. Le
    fermier gnral de la Reynire avait acquis la seigneurie de
    Monceau o il possdait le chteau de Belair. Le duc de
    Chartres en devint  son tour acqureur. Il y fit construire
    une maison de plaisance qu'on appela _la Folie de Chartres_,
    et dessina autour un magnifique parc. La Convention dclara
    le parc Monceau proprit nationale. Plus tard, l'empereur le
    donna  Cambacrs. Louis XVIII le rtrocda  la famille
    d'Orlans; elle le garda jusqu'au dcret de 1852 qui en fit
    dfinitivement une proprit nationale.

M. le duc d'Orlans approchait de l'ge o les premires passions
commencent  s'affaiblir chez la plupart des hommes, et  cder
l'empire  un nouveau tyran. Aucuns symptmes nanmoins ne dnotaient
encore chez lui le dveloppement de l'ambition, plus tardif sans doute
dans les coeurs desschs par le libertinage, et rtrcis par les
combinaisons de l'intrt personnel.

Autour de lui, cependant, commenait  se manifester une agitation qui
finit par gagner toute la France. Dj on pouvait entendre dans toutes
les parties du royaume ces bruits sourds et lointains, prcurseurs des
explosions volcaniques. Les Franais avaient t appels par le
gouvernement lui-mme,  s'occuper de la situation de leurs finances
et  entendre le compte rendu de la fortune de l'tat. Une lumire si
nouvelle pour leurs yeux avait caus une sensation vive et de
profondes impressions. Une puissance toute nouvelle s'tait cre en
France, celle de l'opinion. Ce n'tait pas cette opinion claire et
ferme, privilge des nations qui ont longtemps et paisiblement joui de
leur libert et de la connaissance de leurs affaires, mais celle d'un
peuple imptueux et inexpriment, qui n'en est que plus prsomptueux
dans ses jugements et plus tranchant dans ses volonts. C'est cet
instrument formidable, que M. de Calonne osa entreprendre de manier,
et d'adjoindre aux ressorts vieillis du gouvernement. Il assembla les
notables; il les divisa en bureaux dont chacun tait prsid par un
prince de la famille royale ou par un prince du sang. La prsidence du
troisime bureau chut  M. le duc d'Orlans. Il ne s'y fit remarquer
que par son insouciance et son inapplication. L'assiduit aux sances
aurait exig pour quelque temps le sacrifice de ses plaisirs ou de ses
habitudes, et il n'tait pas capable de le faire. Il commena par
s'absenter des sances qui se tenaient le soir, et il finit par
ngliger celles de la matine auxquelles il ne se rendait que trs
tard, et quelquefois point du tout. Il poussa la lgret jusqu'
faire, pendant l'une de ces sances, une chasse dans les bois du
Raincy. Le cerf qu'il poursuivait vint se faire prendre dans les
fosss du faubourg Saint-Antoine, sous les yeux et au grand scandale
des Parisiens.

Ses partisans, peu nombreux, croyaient excuser sa conduite en faisant
remarquer que, du moins, il tait demeur tranger aux intrigues qui,
aprs avoir scandaleusement agit l'assemble des notables, avaient
fini par anantir toutes les esprances qu'elle avait permis de
concevoir. Cet loge ngatif tait peu flatteur; n'y avait-il que le
rle d'intrigant qui pt tre pris par M. le duc d'Orlans dans cette
occasion mmorable? Il y avait plus d'un sicle et demi que la France
n'avait vu son roi s'entourer d'un conseil si important. Les plus
grands seigneurs, les premiers magistrats, les plus riches
propritaires de la France taient runis pour donner leur opinion sur
les questions principales de l'administration. Il s'agissait d'opposer
aux rsistances des parlements l'ascendant d'une opinion plus forte et
plus claire; d'attaquer le colosse des privilges ecclsiastiques;
d'galer le produit des contributions publiques aux besoins de l'tat,
en changeant tout le systme d'impt; d'tablir des rgles fixes et
depuis longtemps dsires sur le reculement des barrires, sur les
corves, sur la libert du commerce des grains, etc. On peut concevoir
que les hommes ou les corps menacs par ces rformes aient mis tout en
oeuvre pour les rendre impossibles, que ces lgions d'ambitieux qui se
disputaient les ministres, aient saisi ce vaste champ pour se livrer
de grands combats. Mais qu'un prince du sang, si loign d'intrts de
ce genre, n'ait pas prouv la noble tentation d'craser tous ces
petits intrigants du poids de son indpendance, qu'il ait vu avec
indiffrence tous ces commencements de troubles, qu'il ait regard
tranquillement les dangers du roi, dont on prouvait, dont on mesurait
si cruellement la faiblesse, je ne puis ni le concevoir ni tenir
compte au prince de cette impassibilit. Elle lui fut amrement
reproche par la nation, qui prenait trop d'intrt  tous ces dbats
et qui s'tait dj trop dpouille de son ancien caractre frivole,
pour excuser un prince du sang royal, affichant avec scandale son
insouciance: aussi les murmures publics ne tardrent pas  lui
signifier toute la svrit de ce jugement.

Pour en arrter l'effet, ses conseils reconnurent la ncessit d'une
dmarche clatante et l'obtinrent de lui: seulement il fallait que
cette dmarche ft facile et exiget peu de suite; il tait ncessaire
de proportionner le rle  celui qui devait le remplir.

M. le duc d'Orlans avait pour chancelier le marquis Ducrest[243], un
de ces aventuriers que le caprice de la fortune jette quelquefois au
sommet de sa roue, et qui s'y croient arrivs par leur seul mrite.
Cet homme tait entreprenant par tourderie et confiant jusqu'
l'imprudence. Il tait parvenu  ce poste par le crdit de sa soeur,
madame de Genlis, et il soutenait le poids de sa place avec l'adresse
d'un charlatan, plus qu'avec l'habilet d'un homme d'affaires. Celles
de M. le duc d'Orlans passaient pour tre bien ordonnes, ce qui
faisait supposer  M. Ducrest quelque capacit. Tout le monde alors
faisait des projets de finances. M. Ducrest imagina de rdiger un
mmoire sur les finances de l'tat, dans lequel il prouvait aisment
qu'elles avaient t jusque-l mal administres, et il proposait, pour
les rtablir, de suivre les plans qu'il avait mis en pratique dans
l'administration de la fortune de son matre. On convint que M. le duc
d'Orlans remettrait ce mmoire au roi, et il y consentit plus
volontiers qu' discuter les principes qu'il renfermait. Il suffisait
 ses vues que la dmarche et de la publicit et lui donnt,  peu de
frais, l'apparence du zle. Cette combinaison eut un commencement de
succs. Le roi reut le mmoire et n'en laissa pas transpirer le
contenu; c'tait servir l'auteur mieux qu'il ne voulait l'tre. Piqu
de ce silence, il composa un second mmoire dans lequel, ne
s'attachant plus seulement  critiquer les oprations du ministre, il
attaquait ouvertement la personne des ministres, et surtout celle de
M. l'archevque de Toulouse. Quant au fond des affaires, il ne s'en
tenait point  la seule restauration des finances; il allait droit 
la source du mal et voulait rendre au roi les coeurs franais alins
par les fautes du gouvernement. Il proposait, pour remplir ces deux
buts  la fois, d'tablir des conseils  la tte de chacune des
parties de l'administration et d'affaiblir par l l'autorit des
ministres. Mais, en mme temps, il voulait un chef suprme, un moteur
principal  la tte du conseil, et dclarait avec dvouement qu'il
consentirait  se charger de ce premier rle, pourvu qu'on lui confit
un pouvoir sans bornes et appuy de tous les moyens d'opinion propres
 le fortifier. Il demandait, en consquence, qu'on rtablt en sa
faveur le titre et les appointements de surintendant des finances,
office qui n'avait pas t confr depuis la clbre disgrce du
surintendant Fouquet sous le rgne de Louis XIV.

    [243] Charles-Louis, marquis Ducrest, n en 1743. Il tait le
    frre de madame de Genlis. Il servit d'abord dans la marine,
    puis dans l'arme o il fut nomm colonel de grenadiers
    (1779). Il fut quelque temps chancelier du duc d'Orlans,
    avec qui il se brouilla plus tard. Il migra en Hollande et
    mourut en 1824. Il a laiss quelques ouvrages de politique et
    d'conomie, et divers traits scientifiques.

L'indulgente facilit de Louis XVI,  qui M. le duc d'Orlans remit
encore ce second mmoire, n'aurait puni que par le mpris, cet excs
d'impertinence. Le hasard en fit justice en le divulguant. On trouva
un exemplaire de ce second mmoire sur la personne du comte de
Kersalaun, gentilhomme breton que le gouverneur avait fait arrter
pour des affaires relatives  sa province, et le secret ainsi rpandu
donna la mesure des talents modestes du chancelier et de la prudence
de son matre.

Cette dcouverte exposa l'un et l'autre  beaucoup de plaisanteries en
vers et en prose, dont nous ne rapporterons que l'pigramme suivante,
parce qu'elle peut servir  faire connatre les dispositions
dominantes en France,  cette poque de la vie de M. le duc d'Orlans:

    Par tes projets bien entendus,
    Modeste Ducrest,  t'entendre,
    A la reine, au roi, tu vas rendre
    Les coeurs franais qu'ils ont perdus.
    Sans miracle cela peut tre;
    Hlas! ils n'ont qu' le vouloir.
    Mais, en preuve de ton savoir,
    Fais-nous avant aimer ton matre.

Cette premire tentative pour reconqurir l'opinion ayant mal russi
 M. le duc d'Orlans, ses affids ne se dcouragrent pas et se
tinrent seulement pour avertis de mieux concerter  l'avenir leurs
mesures.

Les occasions ne pouvaient tre rares lorsque la position des affaires
changeait chaque jour et devenait plus complique. La marche des
ides, plus rapide encore que celle des vnements, prenait une
prodigieuse acclration.

Au commencement de cette mme anne, une assemble de notables avait,
comme je l'ai dj dit, frapp d'tonnement, et ds le mois de juillet
suivant, le nom des tats gnraux avait t prononc dans le sein du
parlement de Paris avec plus d'enthousiasme que de surprise. De toute
part, les cours de justice abdiquaient leurs longues prtentions 
consentir les impts. Elles refusaient d'en enregistrer les dits, et
renvoyaient les lois bursales au libre consentement des tats
gnraux. La cour, tonne de ce langage, voulut intimider les
parlements; elle transfra celui de Paris dans la ville de Troyes; et
pour d'autres difficults, le parlement de Bordeaux  Libourne[244].
Cette svrit n'avait pas t longue. L'obstination des magistrats
n'avait pas t inflexible; des moyens termes et des intrigues, dans
lesquelles on voit paratre pour la premire fois et dans des rles
diffrents M. et madame de Smonville[245] (alors madame de
Montholon), avaient produit un raccommodement passager; mais ce
n'tait qu'une trve; et lors mme que les mesures paraissaient
rtrogrades, l'opinion s'avanait toujours plus menaante. L'oreille
des ministres semblait familiarise avec le nom des tats gnraux;
dans chaque occasion, on prenait de nouveaux engagements; les efforts
du ministre se bornaient  en remettre la convocation  l'anne 1792.
Mais il fallait gagner ce terme, et en attendant suppler 
l'insuffisance des impts, acquitter des engagements  terme, les uns
chus, les autres  choir, faire face  des dpenses extraordinaires;
et pour tant de besoins, le ministre n'annonait d'autre ressource
que celle d'un emprunt ouvert pendant cinq annes successives, et dont
le capital devait s'lever  quatre cents millions.

    [244] Le parlement de Paris avait t exil  Troyes, le 15
    aot 1787,  la suite de la dlibration qu'il avait prise,
    le 7 aot prcdent, pour protester contre le lit de justice
    o avaient t enregistrs de force les dits sur l'impt du
    timbre et sur la subvention territoriale. Il fut rappel le
    19 aot suivant; le ministre s'tait dcid  rapporter ces
    deux dits. Quant au parlement de Bordeaux, il avait t
    exil  Libourne,  peu prs au mme moment, pour avoir
    protest contre la cration des assembles provinciales. Il
    avait mme interdit  l'assemble du Limousin de se runir.

    [245] Charles-Louis Huguet, marquis de Smonville, n en
    1759, fut reu conseiller au parlement de Paris en 1778.
    Malgr l'opposition qu'il fit  la cour, il garda la faveur
    du roi, fut charg de ngocier le rapprochement de Mirabeau,
    et plus tard de s'entremettre auprs des girondins. Ministre
     Gnes en 1791. Ministre  Florence en 1793, o Danton
    l'envoyait ngocier la mise en libert de la famille royale,
    il fut arrt avec son collgue Maret (le futur duc de
    Bassano) et subit trente mois de captivit. Au 18 brumaire,
    il fut nomm ministre en Hollande. Snateur en 1805, il ne
    joua aucun rle politique sous l'empire. Pair de France en
    1814, grand rfrendaire de cette cour. Il resta  l'cart
    durant les Cent jours, reprit ses fonctions en 1815 et les
    garda jusqu'en 1830. Il fit alors tous ses efforts pour
    sauver la monarchie. Toutefois, il conserva sa charge sous le
    nouveau gouvernement. Il mourut en 1839. Smonville avait
    pous mademoiselle de Rostain, veuve en premires noces du
    comte de Montholon. Son beau-fils tait le gnral de
    Montholon qui accompagna Napolon  Sainte-Hlne. Une de ses
    belles-filles pousa le gnral Joubert, et en deuximes
    noces, le marchal Macdonald.

Afin d'adoucir l'effet de cette demande norme, d'une part, on parlait
de rformes, d'conomies, d'amliorations; de l'autre, on accolait 
l'dit bursal une loi favorable aux non catholiques, loi que le
gouvernement croyait conforme aux ides dominantes et propre  lui
ramener beaucoup de partisans. Jamais il n'en avait eu plus besoin.
L'esprit de critique prvalait de toute part; chacun se piquait d'tre
opposant, c'tait la disposition gnrale; elle animait toutes les
corporations, elle prvalait dans tous les crits; c'tait une
mulation universelle  qui attaquerait un ministre que personne
n'osait dfendre, et qui peut-tre, aprs tout, n'avait pas de plus
dangereux ennemis que sa propre incapacit. Aussi tait-il ais de
remporter sur lui des victoires, et dans ces combats, quelle qu'en ft
l'issue, d'avoir pour soi la faveur publique.

Les amis de M. le duc d'Orlans le pressrent d'aspirer  ce succs
facile; il y trouvait  la fois plusieurs intrts  satisfaire. Il
n'tait pas sans quelque ressentiment d'avoir prouv un refus, la
dernire fois qu'il avait demand d'tre autoris  aller en
Angleterre; car les princes du sang ne pouvaient sortir de France sans
la permission du roi. Des raisons politiques, aises  concevoir,
plaaient tous les membres de la maison rgnante dans une sorte de
dpendance de son chef pour toutes les actions importantes de leur vie
prive. Espce de sujtion lgitime puisqu'elle est utile au bien
public et, en vrit, bien facile  supporter quand autant de
jouissances en sont le ddommagement. M. le duc d'Orlans affectait en
vain d'ignorer la cause du refus qui l'offensait; elle n'chappait
point aux yeux des moins clairvoyants. Des rapports trs scandaleux
circulaient en France sur la conduite qu'il avait tenue pendant ses
premiers voyages, et Louis XVI, ami de la dcence et des moeurs,
voulait lui pargner une nouvelle occasion d'augmenter ses dsordres,
et d'en donner le spectacle aux yeux d'une nation voisine.

Peut-tre en refusant M. le duc d'Orlans, avait-on la faiblesse de
redouter l'influence des exemples et des habitudes d'un pays libre?
Crainte purile  cette poque et injurieuse  la libert anglaise,
dont il aurait t trop heureux que M. le duc d'Orlans et pu
contracter le got et comprendre les principes. Car, l, il aurait
appris  connatre la vraie libert, et alors il aurait su que chaque
individu a ses devoirs, que les plus minents dans l'ordre social
doivent l'exemple du respect pour le roi, et que c'est un crime de
sacrifier l'intrt public  ses propres ressentiments. Ceux de M. le
duc d'Orlans se dirigeaient plus particulirement contre la reine, et
ils taient entretenus par une suite toujours croissante de querelles
de socit. De part et d'autre, les mots piquants n'taient point
pargns, et il ne manquait pas de courtisans pour les transmettre.

D'aussi misrables dbats n'ont que trop influ sur le destin de la
malheureuse reine. Pourquoi faut-il que, du haut de ce trne o sa
beaut seule pouvait rivaliser avec sa grandeur, elle ait jamais
consenti  prendre parti dans des querelles qu'elle aurait d ignorer?
Les souverains sont condamns  rgner sans relche; qu'ils ne se
permettent jamais d'oublier l'importance de leurs actions prives, car
ils ne peuvent jamais la faire oublier  ceux qui les entourent, et
leur simple ngligence enfante des haines, leurs moindres prfrences
des jalousies, leurs plus lgres offenses des ressentiments
implacables.

M. le duc d'Orlans se vit loign chaque jour davantage de cette
socit familire, dont la reine avait donn le premier exemple  la
cour de France, et dont le petit Trianon tait le rendez-vous
ordinaire. A plusieurs ftes dans ce jardin dlicieux,  celle entre
autres que la reine y donna pour l'archiduc son frre[246], on
n'invita point M. le duc d'Orlans. Il est vrai qu'aucun prince du
sang ne fut plus heureux. Des brouilleries d'un autre genre avaient
cart de mme M. le prince de Cond[247] et sa famille des voyages du
petit Trianon. Aux portes de cette retraite enchante, la reine
croyait pouvoir dposer les chanes de sa grandeur. Reine 
Versailles, elle croyait y avoir pay sa dette au rang auguste qu'elle
occupait; particulire  Trianon, elle n'y voulait tre que la plus
aimable des femmes et ne connatre que les douceurs de l'intimit. Si
personne n'avait absolument droit  la faveur d'tre admis  ces
petits voyages, elle n'en tait que plus dsirable et plus propre 
exciter l'envie. M. le duc d'Orlans ne put cacher la sienne, mme
sous les dehors de l'indiffrence. A une de ces ftes, il concerta
avec quelques femmes de la cour, aussi peu en faveur que lui, les
moyens de se mler au peuple admis  regarder les illuminations; et
ayant ainsi pntr dans le jardin, il se vengeait de n'avoir pas t
invit, en se livrant  une moquerie trop vive et  une gat trop
bruyante pour que la reine n'en ft pas instruite et vivement blesse.

    [246] Fte donne  Joseph II  Trianon, lors de son voyage
    en France, le 13 juin 1777.

    [247] Louis-Joseph de Bourbon, prince de Cond, fils du duc
    de Bourbon, qui fut premier ministre sous Louis XV, et
    quatrime descendant du grand Cond. N en 1736, il prit une
    part active  la guerre de Sept ans, migra en 1789, et
    devint le chef des corps d'migrs qui prirent ds lors le
    nom d'arme de Cond. Il se retira en Angleterre en 1801,
    rentra en France  la Restauration, et mourut en 1818. Il
    avait pous la fille du marchal prince de Soubise.

Ces petites animosits avaient tellement irrit M. le duc d'Orlans,
qu'il n'tait pas difficile de le conduire  des mesures d'opposition
plus srieuses. L'empire seul de la mode aurait suffi pour l'y
dcider; il ne fallait que s'abandonner aux flots de l'opinion. Qu'y
avait-il  craindre dans un parti que le plus petit bailliage du
royaume embrassait avec scurit, dont les courtisans professaient les
principes jusque dans les antichambres du roi? M. le duc d'Orlans
n'avait qu' se montrer pour tre proclam chef des mcontents dans un
temps o tout le monde l'tait ou affectait de l'tre. Cette position
tait souvent offerte  son imagination par les hommes qui avaient su
gagner sa confiance. Il entre dans mon sujet de les faire connatre,
car que serait l'histoire si elle ne peignait jamais que des surfaces,
sans pntrer dans l'intrieur des hommes qui ont jou un rle, et
sans dvoiler les ressorts qui les ont fait mouvoir?

J'ai dj fait connatre le chancelier Ducrest, qui tenait la premire
place dans la maison de M. le duc d'Orlans. M. de Limon[248] avait
sous M. Ducrest la gestion et le titre d'intendant des finances.
C'tait un homme d'affaires, adroit outre mesure; il avait t employ
dans celles de _Monsieur_. La succession du dernier duc d'Orlans
venait de s'ouvrir; elle tait immense, embrouille, les cohritiers
difficiles. M. de Limon parvint  clairer ce chaos,  rendre le frre
et la soeur[249] contents l'un de l'autre et de lui-mme. Par ce
service il s'assura la confiance de M. le duc d'Orlans; il n'tait
pas homme  n'en point tirer parti. En suivant les affaires
contentieuses de la succession, il avait fait connaissance avec les
principaux membres du parlement de Paris qui, occups alors de haute
politique, avaient accueilli volontiers l'intendant d'un prince dont
le nom pouvait donner du poids  leurs opinions. M. de Limon avait
aperu, de son ct, un espoir de se rendre ncessaire, et il
cultivait avec soin ces nouvelles connaissances, afin que personne ne
pt lui disputer le rle d'agent intermdiaire entre le prince et le
parlement.

    [248] Le marquis Geoffroy de Limon fut contrleur gnral du
    duc d'Orlans. Profondment dvou  ce prince, il eut,
    durant la Rvolution, une attitude assez quivoque. On a mme
    prtendu qu'il avait voulu faire empoisonner le comte
    d'Artois. Aprs avoir t fervent patriote, il migra et
    devint royaliste exalt. C'est lui qui rdigea le manifeste
    de Brunswick. Il mourut en 1799.

    [249] Madame la duchesse de Bourbon.

M. de Limon se trouva puissamment aid par l'abb Sabatier de Cabre,
un des parlementaires les plus remuants de cette poque. Li avec
madame de Sillery, l'accs de l'intimit de M. le duc d'Orlans avait
t facile  l'abb qui se faisait remarquer par une effronterie rare,
une imagination sduisante, un genre d'loquence abondant, bizarre et
fertile en injures. Il plut  M. le duc d'Orlans, et parvint bientt
 l'entraner. Sans estime au parlement, il n'y tait pas sans
puissance. On l'y avait accus d'avoir t l'espion du dernier
ministre; il s'en disculpait en harcelant le nouveau. C'tait lui
qui, le 16 juillet 1787, avait invoqu dans l'assemble des chambres
la convocation des tats gnraux; et cette nouveaut hardie avait
fort attir l'attention sur lui. Quel avantage pour un homme de ce
caractre, s'il parvenait  jeter M. le duc d'Orlans dans une suite
d'affaires o son incapacit augmenterait chaque jour sa dpendance!
Il comprit qu'il fallait surtout lui aplanir les difficults, qu'il ne
fallait pas esprer de vaincre sa lgret, mais plutt se rduire 
exiger peu de lui afin de concilier toutes ses faiblesses. Aussi, le
prince n'eut-il qu' rpter le rle arrang par l'abb Sabatier pour
son entre sur la scne des affaires. L'emprunt des quatre cents
millions dont j'ai dj parl, en devint l'occasion. C'est de l que
date vritablement la part prise par M. le duc d'Orlans dans les
affaires publiques.

Pour bien comprendre cet incident, il est ncessaire de faire
connatre quelques-unes des formes qu'on observait alors en France,
lorsque le gouvernement avait besoin d'emprunter. Les dits qui
craient les emprunts et qui en dterminaient les conditions, avaient
le caractre de lois, et, comme les autres lois, devaient tre
transcrits sur les registres des parlements du royaume. Cette
formalit qui sanctionnait l'engagement de l'tat, faisait la sret
des prteurs. Mais pour produire des effets si puissants, suffisait-il
d'une simple forme? L'acte seul d'une transcription matrielle
pouvait-il constituer une obligation publique, et hypothquer les
revenus de l'tat? L'enregistrement des parlements n'tait-il donc pas
une approbation des mesures renfermes dans l'dit? Et le droit
d'approuver ne suppose-t-il pas celui de dsapprouver?
L'enregistrement n'tait-il pas un tmoignage du consentement
national; et ce consentement pouvait-il tre suffisamment exprim par
une opration mcanique, aveugle et purement passive? Toutes ces
questions revenaient sans cesse, et toujours ludes, jamais
claircies, elles taient une source intarissable de dbats et
d'intrigues. A chaque nouvel emprunt, il fallait lutter contre une
rsistance  laquelle les magistrats taient ports par leur
propension naturelle, car leur puissance tant purement ngative, ils
ne pouvaient l'exercer que par des refus. Du reste, ils n'avaient et
ne pouvaient avoir aucune connaissance des besoins de l'tat, ni de
ses ressources. Ce n'tait donc jamais que par des raisons gnrales,
qu'on pouvait les convaincre, et pour faire valoir ces raisons
gnrales il fallait trouver des moyens de persuasion personnels 
chaque magistrat. Ce dtail tait confi au premier prsident; et,
lorsqu'il prouvait trop de difficults, on disait au roi qu'il
fallait dployer son autorit. C'est alors qu'il convoquait un lit de
justice.

Ce genre d'assemble dont on ne se forme aucune ide saine d'aprs le
nom qu'elle porte n'tait, en effet, que l'anantissement du peu de
libert et de justice qui s'taient rfugies sous la rsistance des
parlements. Aussi M. de Fontenelle disait avec raison, qu'un _lit de
justice_ tait un lit o la justice dormait. Soit que le roi vnt
lui-mme siger au parlement, soit qu'il l'obliget  se transporter
avec les registres dans son palais, la crmonie se rduisait  un
discours de rprimande prononc par le monarque et comment par le
chancelier. L'avocat gnral du roi se levait ensuite pour exposer, et
souvent avec blme, le motif des dits, concluant nanmoins  ce
qu'ils reussent sans dlai le caractre de loi. Car, il est 
remarquer que la prsence du roi n'tait pas  son avocat gnral la
libert d'exprimer sa pense, mais elle imprimait un mouvement forc 
ses rquisitoires. Toutes ces harangues finies, le roi ordonnait la
transcription de l'dit sur le registre des lois, et aprs cet acte
d'autorit auquel les magistrats n'avaient aucun moyen de faire
rsistance, il ne leur restait plus que la ressource des remontrances,
espce d'avertissement tardif qui, ayant une action directe sur
l'opinion publique, embarrassait souvent la marche du gouvernement.

Il est galement ncessaire de remarquer que les lits de justice
taient une corruption de l'ancien usage de France, suivant lequel les
rois avaient autrefois rendu la justice en personne, dans le sein du
parlement, et au milieu des princes de leur sang et des pairs de leur
royaume. Dans ces sances royales, tous les juges opinaient; le roi
n'y avait que sa voix et prononait  la pluralit. Mais sa prsence
au jugement des causes prives donnait un poids de faveur  l'avis
qu'il adoptait; c'tait l le plus grand dfaut de cet exercice,
d'ailleurs si respectable, des fonctions de la royaut. On avait
compris plus tard que si la justice est la dette des rois, cette dette
est mieux acquitte quand ils ne l'acquittent pas eux-mmes. Ainsi le
roi n'assistait plus au jugement des causes, mais il avait retenu son
droit de sance au milieu des juges. Il n'en usait ordinairement que
pour venir leur enjoindre l'enregistrement de quelques lois, et
touffer leur rsistance: c'tait l ce qu'on nommait un lit de
justice; et il en rsultait que, mme en matire d'impts et
d'emprunts, le roi tait seul et absolu lgislateur; car le concours
des parlements pouvait toujours tre rduit  un acte purement passif;
et de fait, ils n'avaient aucune part  des lois qu'ils n'avaient ni
le droit de proposer, ni celui d'empcher.

Le seul contrepoids du pouvoir royal consistait dans les moeurs
nationales, et dans l'opinion, qui donne de la force aux lois dans les
pays bien constitus, et qui, dans les pays purement despotiques,
supple au silence des institutions. Cette force insaisissable avait
surtout une grande ralit en matire d'emprunt; car le gouvernement a
beau appeler les capitaux, c'est la confiance seule, et la confiance
fonde, qui les apporte. L'archevque de Toulouse, ministre des
finances, reconnaissait cette vrit; le besoin de plus de quatre
cents millions  rpartir sur les cinq annes qui devaient suivre, lui
tait chaque jour plus dmontr. Il comprenait, en mme temps, que si
son emprunt n'tait enregistr que par contrainte, il s'annoncerait
sous des auspices trop dfavorables et ne serait jamais rempli. Les
lits de justice taient devenus odieux. Il ne pouvait compter sur un
consentement libre; il craignait les suites d'un consentement trop
ouvertement forc. Il sentait le besoin de faire agir l'autorit et en
mme temps celui de dissimuler son action. Il imagina donc de faire
tenir par le roi une sance au parlement de Paris; sance qui serait
un compos de lit de justice et des anciennes sances royales. De
celles-ci il emprunta le nom, qui n'tait pas dcri, et le droit de
suffrage, qui permettait  chaque membre du parlement de donner son
avis et d'en dvelopper les motifs. Des lits de justice, il retint la
partie essentielle, le droit de commander l'enregistrement, sans gard
 la pluralit des voix et au voeu de la majorit.

Le 19 novembre 1787, le roi se rendit  neuf heures du matin au
parlement. M. le duc d'Orlans s'y trouvait, ainsi que les autres
princes du sang,  l'exception de M. le prince de Cond qui tait
alors occup  tenir les tats de Bourgogne. Le roi apportait avec lui
deux dits, dont l'un portait cration de l'emprunt de quatre cents
millions et formait l'objet principal de la sance, tandis que le
second sur l'tat civil des non catholiques, n'avait t imagin que
pour jeter sur l'dit bursal quelques reflets de faveur.

Le roi ouvrit la sance par un discours divis en deux parties: dans
la premire, il annonait qu'il tait venu consulter son parlement de
Paris sur deux grands actes d'administration et de lgislation. Il en
dveloppait trs peu les motifs, laissant, suivant l'usage,  son
garde des sceaux le soin des dtails et des explications. Dans la
seconde partie, il prit occasion de rpondre aux remontrances que le
parlement de Paris lui avait adresses en faveur du parlement de
Bordeaux, puni par une translation  Libourne pour avoir lev des
difficults relativement  l'enregistrement d'une loi sur les
assembles provinciales. Le roi, dans cette partie de son discours,
essaya d'employer quelques accents de force, qui, tant emprunts, et
n'tant pas mme soutenus pendant le peu de temps qu'il parla, ne
servirent qu' faire apercevoir, par les ingalits de sa voix, les
hsitations de son caractre.

Le garde des sceaux[250] parla ensuite; son discours embrassait un
vaste plan; il commenait par aborder directement la demande, faite
par le parlement, d'une convocation immdiate des tats gnraux. Sans
un refus positif, il semblait opposer  cette demande des maximes sur
le pouvoir absolu du roi, qui la repoussaient et la faisaient dpendre
entirement de sa volont. Son systme constitutionnel tait puis
dans les doctrines les plus absolues qu'aient jamais professes des
ministres franais,  aucune poque de notre histoire.

    [250] Le garde des sceaux tait alors Chrtien-Franois,
    marquis de Lamoignon, cousin de l'illustre Malesherbes.
    Conseiller au parlement de Paris, puis premier prsident de
    cette cour, il fut exil en 1772, fut nomm garde des sceaux
    en 1787 en remplacement de Miromesnil, rdigea et prsenta au
    parlement les dits du timbre et de la subvention
    territoriale. Il donna sa dmission en 1788 et mourut l'anne
    suivante. Son fils fut pair de France sous la Restauration.
    Avec lui s'teignit la famille des Lamoignon.

De ces principes qu'il donnait comme rponse premptoire aux demandes
et aux arrts des parlements, le garde des sceaux passait  l'examen
des lois proposes. Il faisait valoir les amliorations dj
ordonnes par le roi, ses mesures d'conomies, les retranchements
qu'il aimait  faire porter sur ses jouissances personnelles, plutt
que sur les tablissements consacrs  la dfense ou  la splendeur de
l'tat. Il prsentait comme une oeuvre de gnie, la facile conception
d'un emprunt de quatre cents millions qui suffirait tout  la fois
pour teindre d'autres crances plus onreuses, pour faire des
amliorations utiles, pour combler le vide des recettes, pour solder
toutes les dpenses prvues et non prvues pendant cinq annes, et
mmes celles d'une guerre pour laquelle on disait avoir des mesures
toutes prtes, si un tel flau venait  se dclarer, malgr les justes
esprances qu'avait conues le roi de l'avoir loign pour longtemps,
par la sagesse et la fermet de ses ngociations. (C'est ainsi que le
ministre osait dsigner la conduite de la cour de France envers la
Hollande pendant le cours de l'anne 1787.)

Ce tableau des bienfaits de l'administration prsente amenait enfin le
nouvel dit sur les non catholiques[251]. Le garde des sceaux faisait
remarquer les grands avantages que la population accrue allait
rpandre sur l'industrie; les conqutes de la socit enrichie de
nouveaux citoyens; les lois enfin rconcilies avec la nature et les
moeurs. Mais on sentait assez le but de toute cette philanthropie de
circonstance, et personne n'aurait cru irriter le ministre en
ajournant ces bienfaits d'une lgislation tolrante, pourvu qu'il
vott sans dlai pour la sanction de l'emprunt qui devait apporter
quatre cents millions dans le trsor public.

    [251] L'dit de 1787 sur les protestants rendit  ceux-ci un
    tat civil qu'ils avaient perdu depuis la rvocation de
    l'dit de Nantes. On sait, en effet, que les registres de
    l'tat civil taient tenus uniquement par les curs, de sorte
    que les catholiques seuls en profitaient. Quant aux
    protestants, leurs mariages n'taient pas reconnus, et leurs
    enfants considrs comme illgitimes par la loi.

Aprs que le garde des sceaux eut fini d'exposer le sujet de la
dlibration, elle prit le cours et la forme habituelle des sances du
parlement. On entendit d'abord sur l'dit d'emprunt le rapporteur de
la cour. On appelait ainsi celui des magistrats charg d'examiner
toutes les lois que le gouvernement envoyait au parlement pour les
enregistrer. Ce magistrat tait toujours choisi par le ministre parmi
les plus anciens juges, qui formaient entre eux une section
privilgie appele la grand'chambre,  laquelle on parvenait par la
seule dure des services suivant l'ordre de rception. Le titre de
rapporteur de la cour n'tait pas une place, mais une commission de
confiance; c'tait le chemin de l'ambition et de la fortune; on le
confrait presque toujours  un ecclsiastique, parce que, de tous les
moyens de rcompenser et d'enrichir un homme, le plus court et le
moins cher tait de lui donner des abbayes. C'est dans ce poste que
l'abb Terray[252] avait commenc sa rputation et sa fortune; aprs
lui, on tait sorti de la ligne ordinaire en le donnant  M.
d'Ammcourt, protg de la maison d'Orlans. Sa place lui fut te par
M. de Calonne, qui souponna M. d'Ammcourt de desservir le ministre
parce qu'il aspirait au ministre. L'abb Tandeau succda  M.
d'Ammcourt; il n'avait pas la facilit tonnante, la grande habitude
des affaires, l'extrieur bien compos de ce magistrat; mais
l'essentiel du rle tait de rpter fidlement les instructions qu'on
recevait du conseil, de rpondre aux questions qui pouvaient tre
faites par quelques explications, trop lgres pour clairer
vritablement, mais suffisantes pour apaiser les prtentions du grand
nombre, plus avide d'gards que de lumires. Tel fut en cette occasion
le rapport de l'abb Tandeau, long et fastidieux commentaire de
l'dit. Il concluait en disant que l'extrme importance d'un tel
emprunt le porterait  demander qu'on nommt une commission pour
examiner l'dit, et en faire le rapport, si la prsence de Sa Majest
ne l'avertissait pas qu'elle tait venue au sein de son parlement pour
y chercher un avis dfinitif.

    [252] Joseph Terray, n  Boen (Forez), en 1715. Il fut
    d'abord conseiller au parlement, et prit toujours dans les
    luttes parlementaires le parti de la cour. Il fut en
    rcompense nomm rapporteur (1755). Contrleur gnral en
    1769, il devint tout-puissant  la chute de Choiseul, avec
    Maupeou et d'Aiguillon. Exil par Louis XVI, il mourut en
    1778.

Aprs le discours du rapporteur, la discussion s'ouvrit: chaque membre
 son tour tait invit par le premier prsident  donner son avis. M.
le duc d'Orlans opina en trs peu de mots pour rejeter l'dit. C'est
l le premier acte o il se dclara ouvertement contre la cour.

Les orateurs que leur talent et leur caractre faisaient ordinairement
couter avec le plus d'intrt, redoublrent ce jour-l d'efforts pour
se faire remarquer du roi et produire de l'impression sur lui. La
prsence de ce monarque n'annonait rien qui dt intimider le courage
et repousser la vrit; il tait cens venir, au sein de sa cour des
pairs, interroger la conscience de ses conseillers naturels. Quel
noble succs pour des magistrats si, par la puissance de la parole,
ils russissaient  arracher le roi aux sductions de la mdiocrit, 
frapper son esprit des lumires de la raison,  mouvoir son coeur par
la peinture des maux que souffrait la France, et qu'elle ne lui
attribuait pas.

M. d'Espresmnil[253] aspira surtout  ce dernier succs. Il tait
rput le premier orateur parmi les membres du parlement opposs  la
cour, et il ne trompa pas l'attente de son parti. Dans cette
circonstance clatante, son discours fut particulirement un appel aux
sentiments personnels du roi. Il le suppliait de mettre de ct l'avis
de son ministre, les opinions arrtes d'avance dans son conseil,
pour peser sans prvention les vrits qu'il allait entendre, et se
laisser entraner par la conviction qu'elles porteraient avec elles.
Il le conjurait de se croire au sein de sa famille, environn de ses
enfants, et de ne pas retenir les mouvements que cette douce situation
devait faire prouver  son coeur paternel.

    [253] Jean-Jacques du Val d'Espresmnil, n  Pondichry, le
    30 janvier 1746, tait fils de Jacques d'Espresmnil,
    gouverneur de Madras. Sa mre tait fille de l'illustre
    Dupleix. Venu en France  cinq ans, le jeune d'Esprmnil,
    fut reu conseiller au parlement en 1775; il se mit  la tte
    de l'opposition. C'est lui qui provoqua la rsistance de ses
    collgues aux dits de Brienne qui supprimaient tous les
    parlements. Arrt pour ce fait, il passa quelque temps 
    l'le Sainte-Marguerite. Dput de la noblesse aux tats
    gnraux, il devint un des plus fermes dfenseurs de la
    monarchie, et lorsqu'il vit ses efforts impuissants, il
    sortit de l'Assemble pour n'y plus rentrer (1791). Il
    faillit tre massacr au 10 Aot. Emprisonn  l'Abbaye, il
    chappa par miracle aux journes de septembre. De nouveau
    arrt peu de mois aprs, il fut guillotin en 1794. Sa femme
    eut le mme sort.

Chacun des orateurs saisissait les points de vue de la question les
plus analogues  ses ides habituelles, et au genre de son talent.
L'austre Robert de Saint-Vincent[254], rapprochant tout ce qui avait
t dit par le garde des sceaux et le rapporteur de la cour, sur la
masse actuelle des charges de l'tat et l'insuffisance des revenus,
sur les amliorations ventuelles et un dficit reconnu, sur des
conomies futures et une indigence prsente, trouvait que l'emprunt
n'avait d'hypothque qu'un norme dficit; qu'on ne pouvait sans
stellionat, affecter  une dette nouvelle les anciens impts dj
donns pour gage aux emprunts prcdents; et que le parlement
partagerait ce crime s'il invitait les prteurs  la confiance, en
couvrant du crdit de son enregistrement l'abme sans fond o ils
viendraient prcipiter leurs capitaux.

    [254] Robert de Saint-Vincent (1725-1799), issu d'une vieille
    famille de magistrats. Conseiller au parlement en 1748, il se
    montra toujours hostile  la cour, notamment dans l'affaire
    du collier. Il migra  la Rvolution et mourut en 1799.

M. Frteau, dont l'locution trop facile tait nourrie par une
rudition mal arrange, tonna le roi et l'assemble par des
rapprochements que lui fournissait sa mmoire. Il attaqua directement
l'irrgularit de la double position du garde des sceaux, qui,
possesseur encore d'un office de premier prsident au parlement de
Paris, venait au milieu de cette cour y remplir les fonctions de
ministre, traant des projets de loi dans le conseil et prtendant
dlibrer sur ces mmes projets dans le parlement, accumulant ainsi la
sanction avec l'initiative, la partialit d'un faiseur de projets avec
l'impassibilit d'un magistrat. Il ne concluait  rien moins qu'
exclure M. de Lamoignon de la sance, lorsqu'on en viendrait  compter
les opinions. L'abb Lecoigneux faisait valoir le mme motif
d'exclusion contre M. Lambert[255], contrleur gnral, qui n'en avait
pas moins pris sance comme conseiller honoraire.

    [255] Charles-Guillaume Lambert, n  Paris en 1727.
    Conseiller au parlement, conseiller d'tat, membre du conseil
    des finances, membre de l'assemble des notables. Contrleur
    gnral en 1787. Destitu en aot 1788, il fut rintgr dans
    sa charge en aot 1789. Le 19 octobre 1790, l'Assemble
    dcrta qu'il avait perdu la confiance de la nation. Il se
    retira le 4 dcembre suivant. Arrt en fvrier 1793, il fut
    guillotin peu de jours aprs.

L'abb Sabatier que j'ai dj fait connatre comme l'un des conseils
de M. le duc d'Orlans, flattait le roi par des loges qui rendait
plus piquante la satire amre qu'il faisait des ministres. Il
insistait sur son projet favori, la convocation des tats gnraux. Il
appuyait sur l'incapacit des parlements pour engager dsormais la foi
publique, et appelait  grands cris les assembles de la nation pour
qu'elles vinssent ressaisir la conduite de leurs affaires, et mettre
un terme aux dprdations dont elles seules possdaient le remde.

Quelques opinants parlrent aussi en faveur de l'dit. La cour n'tait
pas sans partisans dans cette nombreuse assemble. Parmi ceux qui se
dclarrent pour elle, on distingua le duc de Nivernais[256] qui, lors
des affaires de 1771, s'tait fait remarquer par sa rsistance aux
plans du chancelier Maupeou. Les hommes gardent rarement leur nergie
jusqu'au terme de leur carrire. Les courtisans vieillissent de bonne
heure, et aussi, presque tous les hommes qui vieillissent deviennent
courtisans.

    [256] Louis-Jules Mancini-Mazarin, duc de Nivernais, tait le
    petit-fils du duc de Nevers, lequel tait le neveu du
    cardinal Mazarin. N en 1716, il pousa mademoiselle de
    Pontchartrain, soeur de M. de Maurepas. Il en eut une fille
    qui pousa le comte de Gisors, fils du marchal de
    Belle-Isle, tu  Crevelt, en 1758. Nivernais suivit d'abord
    la carrire des armes et fit les campagnes d'Italie (1734),
    de Bohme (1742), de Bavire (1745). Il fut ensuite
    ambassadeur  Rome, puis  Berlin (1756) et  Londres (1762).
    Sous la Rvolution il ne voulut pas migrer; emprisonn
    pendant la Terreur, il fut dlivr au 9 thermidor et mourut
    en 1798.

On consacra sept heures entires  cette discussion que le roi couta
avec une attention soutenue, et souvent mme avec des tmoignages
d'intrts. Il eut surtout  se dfendre de l'impression que parurent
lui faire les discours de MM. d'Espresmnil, Sabatier et Frteau.
Mais,  cet gard, on l'avait bien prpar.

Aprs avoir entendu tous les opinants, le moment tait venu de
recueillir les suffrages et de les compter, lorsqu'on vit le garde des
sceaux se lever, s'approcher du roi, prendre ses ordres et revenir 
sa place. Alors le roi pronona ces paroles:

J'ordonne que l'dit portant..... soit transcrit sur les registres de
mon parlement, pour tre excut suivant sa forme et teneur.

C'tait maintenant que M. le duc d'Orlans devait se mettre en scne.
Mais pour bien comprendre la dmarche qu'on avait prpare pour lui,
il est ncessaire de faire attention aux expressions employes par le
roi. La formule qu'il venait d'employer aurait t la formule
convenable, si la sance avait t rellement une sance royale,
c'est--dire si la dlibration avait t complte par l'appel des
suffrages, et si le roi n'avait rien ordonn qu'en consquence du voeu
connu et constat de la majorit. Mais c'est prcisment ce caractre
essentiel  toute dlibration d'une assemble qui avait manqu 
celle-ci. On avait discut librement, mais on n'avait pas recueilli
les voix. On croit,  la vrit, que si le ministre, plus courageux et
plus habile, avait os faire compter les voix, le rsultat aurait t
favorable  l'dit. Il est certain que toutes les mesures avaient t
prises pour obtenir une majorit. On avait choisi le moment de l'anne
o finissaient strictement les vacances du parlement, qu'une sorte
d'usage bien connu prolongeait bien au del du terme lgal. Un si
grand nombre de membres tait absent, que de six prsidents, il ne
s'en trouvait que quatre  la sance, tandis que l'archevque de
Toulouse n'avait pas manqu de prvenir d'avance tous ceux sur
lesquels il comptait. De plus on avait garni l'Assemble, outre
mesure, de conseillers ordinaires qui n'usaient presque jamais de leur
droit de prsence; de matres des requtes dpendants par tat, qu'on
avait choisis plus dpendants encore par leur caractre ou par leur
ambition. Malgr tant de prcautions prises, on n'avait pas os faire
un appel  la majorit dont on aurait t cependant si heureux de se
prvaloir, et la sance avait fini par tre un vrai lit de justice,
signe infaillible d'pouvante pour les capitaux qu'on voulait attirer.
On ne peut trop remarquer tout ce que cette conduite renferme en mme
temps d'imprudence et de timidit.

Les ministres avaient cru remdier  tout, en ne faisant pas prononcer
au roi, dans l'ordre d'enregistrement, les mots caractristiques d'un
lit de justice: _de mon exprs commandement_. En retranchant ces mots,
ils se flattaient d'en imposer au public, et ils croyaient pouvoir
soutenir que le roi avait tenu une sance royale. C'tait donc leur
porter un dernier coup que de leur enlever ce subterfuge; et c'tait
l prcisment le coup d'clat que les conseils de M. le duc d'Orlans
lui avaient mnag. A peine le roi avait-il fini de parler, que M. le
duc d'Orlans se leva et dit: Si le roi tient une sance au
parlement, les voix doivent tre recueillies et comptes; si c'est un
lit de justice, il nous impose silence. Il s'arrta alors, et le roi
ne rpondant point, il reprit ainsi: Sire, permettez que je dpose 
vos pieds ma protestation contre l'illgalit de vos ordres. Il faut
se reporter aux ides qui dominaient alors en France, aux principes
d'autorit qui y taient en vigueur, pour saisir l'effet que dut
produire le premier exemple d'un prince du sang faisant une
protestation au sein du parlement, et attaquant comme nuls, en
prsence du roi lui-mme, les ordres qu'il venait de donner.

L'histoire entire de la monarchie n'offrait rien de semblable. On
avait vu des princes du sang rsister les armes  la main  la
puissance du roi; on n'en avait point vu essayer de poser des bornes
constitutionnelles  son autorit.

Le roi, surpris et embarrass, dit avec prcipitation: Cela est
lgal. Et il fit procder sur-le-champ  la lecture du second dit.
Ds qu'elle fut acheve, il se leva et sortit avec ses deux frres,
aprs une sance de huit heures et demie qui l'avait vivement agit,
et qui lui laissait de profonds sujets d'inquitude.

Les princes et pairs, et avec eux, M. le duc d'Orlans se levrent et
le reconduisirent suivant l'usage, puis rentrrent aussitt pour
reprendre la dlibration qui recommena avec plus de chaleur. Les
partisans de la cour voulaient rompre la sance et l'ajourner 
huitaine pour donner le temps aux esprits de se calmer. Ils
reprsentaient que _Messieurs_ (c'tait l'expression parlementaire)
taient puiss de fatigue et qu'ils avaient besoin de repos.

M. Lepelletier de Saint-Fargeau[257] qui, malgr sa grande jeunesse,
tait dj prsident  mortier, proposait aussi un ajournement, mais
seulement au lendemain. Cet avis convenait  la faiblesse de son
esprit, et  la pusillanimit de son caractre qui lui firent
constamment mnager tous les partis, jusqu' ce que le rpublicanisme
devenu dominant en France fixt ses irrsolutions. Il ne s'attendait
gure alors  mriter un jour comme rpublicain, les honneurs du
martyre et les couronnes de l'apothose.

    [257] Louis-Michel Lepelletier, comte de Saint-Fargeau,
    appartenait  une ancienne famille de robe. N en 1760, il
    fut successivement avocat gnral, puis prsident  mortier
    au parlement de Paris. Dput de la noblesse aux tats
    gnraux, il fut dans les premiers temps un fougueux
    dfenseur de la monarchie; seul avec le comte de Mirepoix, il
    refusa de se runir au tiers, malgr l'ordre du roi (27 juin
    1789). Aprs le 14 juillet, il changea subitement de drapeau,
    et s'enrla dans le parti rvolutionnaire le plus avanc.
    Dput de l'Yonne  la Convention, il fut un des plus ardents
    dans le procs du roi; il rclama sa mise en jugement, vota
    la mort, et refusa l'appel au peuple. Le 20 janvier suivant,
    il fut assassin au Palais-Royal par un ancien garde du
    corps, nomm Pris. On lui fit des obsques solennelles au
    Panthon.

Ce jour-l, il fut vivement combattu par l'abb Sabatier, qui,
runissant les deux avis dilatoires, pour les dtruire  la fois,
soutint: Que Messieurs ne devaient avoir faim et soif que de la
justice, et qu'ils devaient lui consacrer le reste du jour prsent,
n'tant pas assurs que le lendemain serait  leur disposition.--En
prononant ces paroles, il avait voulu donner  son accent quelque
chose de prophtique. L'abb Sabatier invita ensuite M. le duc
d'Orlans  rdiger sa protestation par crit, et de peur que la
mmoire du prince ne ft pas fidle, il retrouva dans la sienne et lui
suggra les expressions _qu'il croyait lui avoir entendu prononcer_.

Avec cet aide, M. le duc d'Orlans satisfit  ce qu'on exigeait de
lui, et fit crire sur les registres du parlement, qu'aussitt aprs
l'ordre du roi d'enregistrer les dits, il s'tait lev et avait fait
la protestation suivante:

Sire, je supplie Votre Majest de permettre que je dpose  ses pieds
et dans le sein de la cour, la dclaration que je regarde cet
enregistrement comme illgal, et qu'il serait ncessaire, pour la
dcharge des personnes qui sont censes y avoir particip, d'y ajouter
que c'est par exprs commandement du roi.

Aprs quelques dbats, l'arrt propos par l'abb Sabatier prvalut,
en ces termes:

La cour, considrant l'illgalit de ce qui vient de se passer  la
sance royale, dans laquelle les voix n'ont point t comptes en la
manire prescrite par les ordonnances, en sorte que la dlibration
n'a pas t complte,--dclare qu'elle n'entend prendre aucune part 
la transcription ordonne tre faite sur les registres, de l'dit
portant tablissement d'emprunts graduels et successifs pour les
annes 1788, 1789, 1790, 1791 et 1792, et sur le surplus, a continu
la dlibration au premier jour.

       *       *       *       *       *

On leva la sance  huit heures du soir. M. le duc d'Orlans avait
remport tout l'honneur de cette journe, et il faut reconnatre que
tout avait t concert et conduit avec une grande habilet par lui et
par ses amis.

Le ministre, qui n'avait su employer que de petits moyens pour
soutenir l'autorit royale dj si chancelante, se trouva djou par
la protestation de M. le duc d'Orlans, et par l'arrt, qui, en
mettant au grand jour la ruse que le gouvernement avait voulu
employer, constata sa faiblesse.

Pendant que tout russissait ainsi  M. le duc d'Orlans dans
l'intrieur du palais de justice, des agents aposts au dehors
publiaient les vnements de la sance, et proclamaient le nom du
prince du sang qui s'tait montr si bon citoyen. Le peuple assigeait
en foule les avenues du Palais, et on n'entendait parler que du
courage et des succs de M. le duc d'Orlans. Quand il parut, pour
monter dans sa voiture, les flots de ce peuple lger l'y portrent en
le comblant des acclamations les plus flatteuses. Le librateur de la
patrie n'aurait pas obtenu un plus beau triomphe. Celui qu'on
accablait, il y avait peu de jours, de sarcasmes tait aujourd'hui
couvert de bndictions. Tels sont les jugements de cette foule qu'on
prtend honorer du nom de peuple.

Malheureusement, il ne fallait pas  M. le duc d'Orlans un encens
plus pur; celui-l seul tait  sa porte; comme il n'aurait pas t
capable de faire  l'opinion publique de vrais sacrifices, il ne
l'tait pas non plus, de discerner le prix que l'on doit attacher 
cette opinion, quand elle est ennoblie par ceux qui la proclament.

Les cris de joie d'une populace ignorante flattaient sa passion contre
la cour, et le fortifiaient dans son mpris pour l'opinion, en lui
montrant  quel facile prix on pouvait la conqurir.

L'archevque de Toulouse et M. le garde des sceaux, indigns de voir
que leurs stratagmes taient devenus des piges contre eux, runirent
tous leurs efforts pour exciter la colre du roi, et lui
reprsentrent la non excution de leurs mesures comme un malheur
public. Un prince du sang, dirent-ils, qui aurait d tre le soutien
du trne, et qui avait os en saper les fondements, jusqu'au point de
supposer des limites  l'autorit du roi, et de le dire en sa
prsence! Des juges assez tmraires pour accuser de prvarication les
ministres, c'est--dire les dpositaires de la confiance du matre,
les agents de sa volont! Un tel excs d'audace mritait punition.
L'exil de l'un, la dtention des autres, taient des exemples
ncessaires pour arrter de pareils scandales.

C'est par de tels discours, que ce faible ministre entrana le roi
dans des mesures, qui, ayant le caractre de l'humeur, ne pouvaient
que faire envier  tous les ambitieux du mme ordre, l'clat d'une
lgre perscution. Les ministres de Louis XVI ignoraient que le
pouvoir arbitraire n'a pas le droit de punir avec modration ceux qui
lui rsistent, et qu'il est condamn par sa nature  tolrer, ou 
craser ses ennemis.

Le premier parti et t plus conforme au caractre du roi; le second
et bien tent ses ministres, mais pour le prendre, ils ne se
sentaient pas assez forts, ni auprs du roi, ni devant la nation. Ils
crurent faire beaucoup, en conseillant l'exil de M. le duc d'Orlans,
et en proposant de faire enlever les conseillers Frteau et Sabatier.
On conduisit le premier  la citadelle de Doullens, et le second au
chteau du mont Saint-Michel, espce de tour isole sur un rocher que
battent les flots de la mer.

C'est le baron de Breteuil, ministre de Paris, qui alla le 20
novembre,  six heures du soir, signifier  M. le duc d'Orlans
l'ordre de son exil. Ce ministre tait charg spcialement de la
distribution des lettres de cachet, lorsqu'elles taient diriges
contre un des ministres ses confrres, ou contre un prince du sang. Il
tait d'usage que le ministre allt lui-mme leur en donner
connaissance, et cette mission lui attirait parfois des rceptions qui
se ressentaient de l'humeur des disgrcis. Ici, la position tait
d'autant plus dlicate, que le baron de Breteuil tenait sa fortune de
la protection de la maison d'Orlans. Son oncle, l'abb de
Breteuil[258], avait t chancelier du dernier duc d'Orlans, qui
l'avait combl de richesses et de bonts, et avait ouvert au neveu la
carrire des grces et des emplois suprieurs. La lettre du roi qu'il
remit  M. le duc d'Orlans, contenait l'ordre d'aller coucher ce
jour-l mme  son chteau du Raincy[259], pour se rendre le jour
suivant  celui de Villers-Cotterets[260], qui en est distant
d'environ dix-huit lieues. Le prince reut cette injonction avec
humeur, et se plut  la faire sentir au porteur de l'ordre. Aprs
avoir donn une heure  quelques dispositions, il demanda ses chevaux
et monta en voiture. Le baron qui, suivant ses instructions, devait
l'accompagner, se prparait  monter auprs de lui, quand le prince
l'arrta en lui disant: Que faites-vous? Le baron montra ses ordres.
Eh bien, rpondit le prince, montez derrire, et il partit. Le
baron, sans s'affecter de ce _lger nuage_ (c'est l'expression dont il
se servait quand il racontait ce petit incident), monta dans sa propre
voiture, et suivit comme il put.

    [258] L'abb Thodose de Breteuil, n en 1710, prieur de
    Saint-Martin-des-champs,  Paris, chancelier du duc
    d'Orlans. Il mourut en 1781.

    [259] Le Raincy, prs de Bondy,  12 kilomtres de Paris,
    avait d'abord t une abbaye. Au XVIIe sicle, Jacques
    Bordier la remplaa par un magnifique chteau, qui appartint
    ensuite  la princesse Palatine. Il devint, en 1750, la
    proprit du duc d'Orlans. Il fut saccag pendant la
    Rvolution, et entirement dtruit en 1848.

    [260] Villers-Cotterets, chef-lieu de canton de l'Aisne. Au
    XIIIe sicle, Charles de Valois y possdait un chteau, qui
    fut dtruit pendant la guerre de Cent ans. Franois Ier en
    fit construire un autre,  ct de l'ancien, qui devint une
    des rsidences favorites de la cour. Il fut acquis au XVIIe
    sicle par la famille d'Orlans. Le chteau sert aujourd'hui
    de dpt de mendicit.

La nouvelle de l'exil de M. le duc d'Orlans se rpandit bientt dans
Paris. Le jardin du Palais-Royal, toutes les rues et les places
adjacentes, taient inonds de peuple et retentissaient des cris de:
_Vive Monsieur le duc d'Orlans!_

Le 21 au matin, les chambres du parlement se rassemblent, et arrtent
d'envoyer au roi le premier prsident pour lui demander de _rapprocher
de sa personne le prince auguste qu'il en avait loign, et de rendre
 la compagnie deux membres dont le zle seul avait dict les
opinions_. A midi le parlement est mand  Versailles, et le roi fait
biffer de ses registres l'arrt pris le 19 prcdent. Le discours
qu'il tint  cette occasion mrite d'tre conserv:

     Je vous ai, leur dit-il, ordonn de m'apporter la minute de
     l'arrt que vous avez pris lundi dernier, aprs ma sortie
     du parlement. Je ne dois pas le laisser subsister sur vos
     registres et je vous dfends de le remplacer d'aucune autre
     manire.

     Comment mon parlement peut-il dire qu'il n'a pris aucune
     part  l'enregistrement des dits, que je n'ai prononc
     qu'aprs avoir entendu pendant sept heures, les avis et les
     opinions en dtail, de ceux de ses membres qui ont voulu les
     donner, et lorsqu'il est constant, pour tous comme pour moi,
     que la majorit des suffrages tait acquise 
     l'enregistrement de mon dit, en y joignant des
     supplications pour hter la runion des tats gnraux de
     mon royaume. J'ai dj dit que je les convoquerais avant
     1792, c'est--dire, au plus tard, avant la fin de 1791. Ma
     parole est sacre.

     Je m'tais rapproch de vous avec confiance, dans cette
     forme antique, si souvent rclame par mon parlement auprs
     des rois mes prdcesseurs; et c'est au moment o j'ai bien
     voulu tenir mon conseil au milieu de vous, sur un objet de
     mon administration, que vous essayez de vous transformer en
     un tribunal ordinaire, et de dclarer illgal le rsultat de
     ce conseil, en invoquant des ordonnances et des rgles qui
     ne concernent que des tribunaux dans l'exercice de leurs
     fonctions.

     Les rclamations de mes parlements ne doivent me parvenir
     que par des reprsentations ou des remontrances
     respectueuses. Je dsapprouverai toujours les arrts, qui
     constatent leur opposition  ma volont, sans exprimer les
     motifs de leurs rsolutions.

Aprs le discours du roi, remarquable par les principes qu'il pose et
par la promesse formelle des tats gnraux qu'il contient, le premier
prsident[261] obtint la permission de faire entendre les
reprsentations arrtes le matin mme sur l'exil de M. le duc
d'Orlans, et sur la dtention des deux conseillers.

    [261] Le premier prsident d'Aligre.

Le roi y rpondit ce peu de mots: Lorsque j'loigne de ma personne un
prince de mon sang, mon parlement doit croire que j'ai de fortes
raisons de le faire. J'ai puni deux magistrats dont j'ai _d_ tre
mcontent.

On s'attendait  une rponse aussi sche; elle n'empcha point le
parlement de revenir  la charge. Son exemple fut imit par tout ce
qui avait le droit d'lever la voix, et de faire arriver des
reprsentations jusqu'au pied du trne. Tous les parlements firent 
l'envi des remontrances; tous redemandaient le prince et les deux
magistrats. Les princes et les pairs reurent la dfense d'assister
aux sances du parlement qui taient presque continuelles, et qui
fixaient l'attention du public. L'exprience avait appris que
l'importunit n'tait pas un moyen sans efficacit prs d'un
gouvernement faible.

Dans la sance du 22 novembre, le parlement avait aussi arrt
d'envoyer le greffier Isabeau pour complimenter Madame la duchesse
d'Orlans, et lui tmoigner l'intrt qu'il prenait  l'exil de son
mari. Cette princesse tait dj partie pour Villers-Cotterets. Arriv
au lieu de son exil, M. le duc d'Orlans s'tait empress de prier le
parlement de Paris de ne pas s'occuper de lui. Il savait bien qu'en
affectant de rclamer ce silence sur lui-mme, il n'attacherait que
plus fortement le parti populaire  sa cause, et il tait sr que le
zle du parlement pour ses intrts ne se ralentirait point. Mais il
ne fallait pas qu'on attribut  ses instigations les instances de
cette cour, sans quoi elles auraient t plus propres  aigrir le roi
qu' l'apaiser. Celui-ci ne pouvait, sans compromettre son autorit,
revenir si promptement sur les punitions qu'il avait imposes.

Les pairs se soumettaient avec peine  la dfense qui leur avait t
faite de se rendre au parlement. Ils se runirent secrtement 
l'htel de Luynes, pour prparer une rclamation en faveur du prince
exil. De semblables demandes, comme je l'ai dit, arrivaient de toutes
parts. Et cependant, M. le duc d'Orlans mritait bien peu l'intrt
qu'il inspirait. Mdiocrement touch de l'clat de son rle, il se
plaignait avec amertume des privations qu'il lui imposait. Jamais
privations plus lgres n'avaient t supportes avec moins de
patience et moins de courage. Si les Parisiens avaient pu lire au fond
du coeur de leur nouvelle idole, ils auraient t trangement surpris
de rcompenser aussi peu de dvouement par autant d'hommages.

Les ordres du roi avaient prescrit  M. le duc d'Orlans de ne
recevoir dans son exil d'autres visites que celles de sa famille, et
des personnes attaches  son service. On avait voulu viter le
concours immense de visiteurs, qui se serait immanquablement form
autour de l'exil pour honorer sa retraite, et surtout pour braver le
mcontentement qu'il avait encouru. Cependant Villers-Cotterets
n'tait rien moins qu'une solitude. Tous les proches du prince, parmi
lesquels il ne faut pas oublier la gnreuse madame de Lamballe,
s'taient fait un devoir de se rendre auprs de lui; ses enfants
taient venus le joindre. Son service et celui de madame la duchesse
d'Orlans formaient une socit nombreuse. A cette poque de sa vie,
il tait intimement li avec madame de Buffon[262], jeune et jolie
personne  laquelle son dsintressement et son extrme dvouement ont
mrit l'indulgence de tous ceux qui l'ont connue. Une fois par
semaine, elle se rendait  Nanteuil[263], petite ville situe  gale
distance de Villers-Cotterets et de Paris; c'est l que M. le duc
d'Orlans allait la voir.

    [262] Mademoiselle de Cpoy, marie, en 1784,  Louis-Marie,
    comte de Buffon, fils de l'illustre savant, colonel de
    cavalerie, qui fut dcapit en 1794. Les relations survenues
    entre le duc d'Orlans et madame de Buffon dterminrent
    entre celle-ci et son mari une sparation (1789) qui fut
    convertie en divorce (1793).

    [263] Nanteuil, chef-lieu de canton de l'Oise, 1600
    habitants,  20 kilomtres de Senlis.

Avec ces ressources, dans une habitation magnifique, au milieu de
toutes les distractions que procure une immense fortune, il n'aurait
fallu qu'une modration bien ordinaire pour se trouver heureux.
Cependant sa position lui semblait insupportable, et il est impossible
de mconnatre qu' cette poque, une vengeance aveugle devint la
passion dominante de son coeur. C'est l le secret de la seconde partie
de sa vie.

Tandis que les ides de vengeance fermentaient dans sa tte, il
s'occupait nanmoins, avec ardeur, d'obtenir par tout moyen sa
libert. Les Parisiens qui voulaient justifier leurs transports,
racontaient qu'il avait rejet des moyens de rapprochement et de
rconciliation offerts par M. l'archevque de Toulouse. Suivant eux,
M. le duc d'Orlans avait refus de rentrer en grce avant que les
deux conseillers fussent rappels, et aussi avant qu'on leur et fait
connatre positivement  tous les trois, le motif de la svrit
employe envers eux.

Ces bruits taient accrdits par ceux qui tenaient de prs au
Palais-Royal, o l'on se gardait bien de parler des dmarches que M.
le prince de Cond et M. le duc de Bourbon[264] avaient faites sans
succs en sa faveur. Le roi avait reu ces princes avec bont. Il
n'avait point dsapprouv l'intrt qu'ils avaient montr pour M. le
duc d'Orlans, mais press par eux de s'expliquer sur le terme de
l'exil, il s'tait content de rpondre: _Croyez que je suis bon
parent._

    [264] Louis-Henry-Joseph, duc de Bourbon, naquit le 13 aot
    1776. Il tait le fils du prince de Cond. Il n'eut aucun
    rle dans les affaires publiques sous le rgne de Louis XVI.
    Il migra ds le dbut de la Rvolution, et commanda un corps
    de l'arme de Cond. Il se retira ensuite en Angleterre.
    Pendant les Cent jours, il essaya, sans grand succs, de
    soulever la Vende. Il fut nomm, sous Louis XVIII, grand
    matre de la maison du roi. Il mit fin  ses jours le 27 aot
    1830  Chantilly. Il avait pous sa cousine, la princesse
    Louise d'Orlans et tait le pre de l'infortun duc
    d'Enghien.

Les mmes nouvellistes, heureux en inventions comme en rticences,
s'abstenaient aussi de parler des lettres par lesquelles M. le duc
d'Orlans avait directement sollicit sa grce. Dans ces lettres, il
n'avait pas rougi de mettre en avant des motifs srement beaucoup plus
humiliants que la prire. Ce n'tait pas sur la lgitimit de sa
conduite, ni mme sur la puret de ses intentions, qu'il appuyait sa
demande. Pour flchir le roi, il avait t chercher les plus tranges
moyens. Ainsi, il faisait valoir la ncessit de reprendre et de
surveiller des travaux commencs au Palais-Royal, dont la suspension
portait le plus notable prjudice  ses affaires; il parlait aussi de
l'abandon dans lequel elles taient par la maladie de M. de Limon, son
intendant des finances. Pour essayer de tout, il parlait de sa sant
et de celle de madame la duchesse d'Orlans, disant qu'ils ne
pouvaient se passer l'un et l'autre de retourner  Paris. Enfin, il
faisait valoir la retraite de son chancelier Ducrest comme un
sacrifice expiatoire qui devait tre rcompens par un retour de
faveur, ou du moins par un oubli gnreux des torts dont ce favori
imprudent avait pu le rendre coupable.

Il tait vrai que M. Ducrest venait de donner sa dmission, et on
faisait circuler dans le public la lettre qui l'avait accompagne.
Suivant cette lettre, la dmission tait purement volontaire; le
serviteur fidle s'tait aperu qu'il nuisait  son matre, et son
attachement pour lui, lui prescrivait de s'loigner. Trop de haine
avait poursuivi en lui l'auteur des mmoires remis au roi par M. le
duc d'Orlans, pour qu'il pt esprer faire quelque bien. Il se
flattait que la vengeance de ses ennemis satisfaite ne chercherait
plus d'autre victime. Tout cela tait entreml de phrases sur le
succs de son administration. Ni la dmission du chancelier Ducrest,
ni sa lettre, ni celle de M. le duc d'Orlans, n'avaient touch le
coeur du roi, et la svrit prvalait encore dans ses rsolutions. M.
le duc d'Orlans n'obtint mme aucune rponse par crit; seulement, M.
le comte de Montmorin, ministre des affaires trangres, fut charg de
le voir, de l'exhorter  la patience, et de lui dire que le roi ne lui
crivait point pour s'pargner  lui-mme le chagrin de le refuser.

Le parlement, o les princes et les pairs avaient enfin obtenu la
permission de reparatre, ne cessait d'insister en faveur des deux
conseillers et du prince exils. Tout le mois de dcembre s'tait
pass  attendre,  solliciter des rponses du gouvernement. M. le
prince de Cond et M. le duc de Bourbon se faisaient remarquer par
leur assiduit aux sances du parlement; et, s'ils paraissaient sur
quelques points d'accord avec le ministre, on ne pouvait leur
reprocher de manquer une occasion de parler en faveur des trois
personnes exiles. Aprs quelques semaines, les rigueurs cessrent. Le
roi voulut se confier  la douceur, et il se plut  accorder  madame
la duchesse d'Orlans ce qu'il avait refus aux instances du
parlement.

M. l'archevque de Sens (M. de Brienne avait chang l'archevch de
Toulouse pour celui de Sens) croyant par cette concession avoir obtenu
quelques moments de repos, prparait avec le garde des sceaux une
nouvelle organisation judiciaire, qui, au moment o elle serait
dcrte, devait suspendre les fonctions de toutes les cours
souveraines du royaume. La sanction devait tre donne  ce nouveau
projet dans une assemble runie sous le nom de cour plnire. On
devait y faire enregistrer les dits que le ministre avait proposs au
parlement. Mais M. de Brienne n'avait ni la trempe d'esprit ni le
caractre que demandaient des projets aussi vastes et des
circonstances aussi graves[265].

    [265] Brienne entreprit de dtruire les parlements. Le 8 mai
    1788, le roi manda le parlement  Versailles, et le garde des
    sceaux Lamoignon donna lecture des six dits suivants: Le
    premier instituait sous le titre de _grands bailliages_, de
    nouvelles cours de justice auxquelles taient attribues
    toutes les affaires civiles et criminelles au-dessous de
    vingt mille livres. Les parlements ne connaissaient plus que
    des affaires au-dessus de ce chiffre, et celles concernant
    les ecclsiastiques et les nobles. Le deuxime dit rduisait
    considrablement le nombre des conseillers des parlements. Le
    troisime supprimait tous les tribunaux d'exception. Le
    quatrime abolissait la question pralable. Le cinquime, et
    le plus important, instituait une cour plnire, charge de
    vrifier et d'enregistrer les lois pour toute l'tendue du
    royaume. Cette cour tait compose du chancelier ou du garde
    des sceaux, de la grand'chambre du parlement de Paris, des
    princes du sang, des pairs, des grands officiers de la
    couronne, de divers dignitaires de l'glise et de l'arme,
    d'un certain nombre de membres choisis dans le conseil d'tat
    et les parlements de province. La cour avait le droit de
    remontrance, mais le roi se rservait celui d'y dicter ses
    ordres en lit de justice. Enfin le sixime dit frappait
    d'interdiction tous les parlements existant, et leur
    dfendait de se runir pour aucune affaire publique ou
    prive.

Les dispositions que l'on voyait prendre par le ministre et le
silence mystrieux qu'il gardait, donnaient des inquitudes vives 
toute la magistrature. On fit des tentatives de tout genre pour
dcouvrir les projets du gouvernement. On y parvint. MM. d'Espresmnil
et Goislard[266] obtinrent une copie des dits et des pices qui s'y
rattachaient. On les fit imprimer et distribuer, sans que le ministre
et mme connaissance de la dcouverte qui venait d'tre faite. Dans
une assemble des chambres convoque immdiatement, et  laquelle M.
le duc d'Orlans ne se trouvait pas, aprs que tous les pairs et les
membres du parlement eurent fait serment de ne reconnatre pour cour
des pairs que celle qui tait prsente, et de repousser au pril de
leur vie toutes les propositions qui pourraient tendre  retarder la
convocation des tats gnraux, on dclara que, si des violences
mettaient la cour dans l'impossibilit de veiller par elle-mme aux
principes constitutifs de la monarchie franaise, elle en remettait le
dpt entre les mains du roi, des princes de son sang et des tats
gnraux.

    [266] M. Goislard de Monsabert, jeune conseiller au
    parlement.

Le ministre, inform de ce qui se passait, se dcida  faire arrter
les magistrats que l'on supposait avoir dcouvert et publi ses
projets. M. d'Espresminil et M. Goislard se rfugient au parlement. Un
dtachement de la force arme qui tait  Paris les suit. Aprs
quelques heures, ils se remettent d'eux-mmes entre les mains de M.
d'Agoult[267] qui commandait cette expdition, et qui avait dclar
qu'il les enlverait par la force, s'ils ne le suivaient pas. On
conduisit M. d'Espresmnil aux les Sainte-Marguerite. Je dois faire
observer, pour l'histoire des bizarreries de l'esprit humain dont il
est toujours bon de tenir note, que c'est ce mme d'Espresmnil, comme
dans l'assemble du clerg tenue  cette poque, c'est M. de Thmines,
vque de Blois, qui, l'un et l'autre alors chefs d'opposition contre
la cour, partisans dcids des tats gnraux, se firent remarquer,
pendant toute la dure de l'Assemble constituante, par des
sentiments, par des opinions, par des intrigues dirigs contre le
nouvel ordre de choses qu'ils avaient provoqu.

    [267] Vincent d'Agoult, officier attach  la maison de
    Cond. Il se dmit de cette charge  la suite d'un duel
    retentissant qu'il eut avec le prince de Cond. Il tait
    aide-major aux gardes franaises lorsqu'il fut charg de
    l'arrestation des deux conseillers.

M. l'archevque de Sens, aprs avoir essay pendant, vingt-quatre
heures d'une espce de banqueroute, pendant quelques jours d'une
certaine svrit contre les parlements, renona  tous ses plans, et,
pour gagner du temps, promit les tats gnraux; mais il n'en gagna
point, et il dut se retirer, laissant la cour affaiblie, l'opinion
publique avertie de sa force, et, pour tout dire en un mot, la
rvolution commence.

M. le duc d'Orlans n'eut aucune influence sur les derniers mouvements
du parlement, et on pronona  peine son nom jusqu' la runion des
tats gnraux. Aussi ne m'arrterai-je pas aux vnements qui
marqurent cette poque importante.

Le gouvernement avait proclam lui-mme les bornes de son pouvoir et
engag le public, par un appel fait  tous les hommes clairs, 
s'occuper du meilleur mode de convocation des tats gnraux.
N'tait-ce pas imprudemment agiter la France par des discussions
politiques de tout genre et sans principes fixes au point de dpart?
Par le fait, c'est l, la cause premire des dsordres que suscita la
runion des tats gnraux.

Les premiers symptmes de ces dsordres clatrent au faubourg
Saint-Antoine, et tout prouve que M. le duc d'Orlans n'y resta point
tranger. Un manufacturier nomm Rveillon[268], fort honnte homme,
faisait travailler un grand nombre d'ouvriers. On rpandit parmi eux
je ne sais quelle calomnie qui les indisposa contre celui qui les
faisait vivre. On leur distribua en mme temps quelque argent, et la
foule s'tant mle  eux, le nombre se grossit et la sdition devint
assez forte pour que l'on dt employer les gardes franaises et les
gardes suisses pour la rprimer. La mme somme d'argent, douze francs,
que l'on trouva sur chacun des sditieux tus ou arrts, tmoignait
dj que quelqu'un, d'un ordre suprieur, avait dirig ce tumulte; des
aveux faits par plusieurs de ces malheureux ne permettent pas de
douter que c'taient les agents de M. le duc d'Orlans qui avaient
excit cette sdition. Le libertinage de caractre de ce prince lui
faisait voir avec plaisir un mouvement quelconque; il tait bien aise
de s'agiter, de faire du bruit, de crer un embarras, mais il n'osait
rien vouloir de plus.

    [268] Rveillon tait un fabricant de papier peint du
    faubourg Saint-Antoine. Il avait t accus de propos
    hostiles aux ouvriers, ce qui provoqua une meute furieuse
    (28 avril 1789). Sa maison et sa fabrique furent dtruites.
    L'meute fut touffe non sans une large effusion de sang.

Cette meute avait t conduite par M. de Laclos[269], qui tait
attach depuis quelque temps  M. le duc d'Orlans en qualit de
secrtaire de ses commandements. M. de Laclos avait t prsent 
Paris dans quelques maisons par le vicomte de Noailles[270] qui
l'avait connu en garnison; son ambition, son esprit et sa mauvaise
rputation l'avaient fait regarder par M. le duc d'Orlans comme un
homme  toute main, qu'il tait bon d'avoir  soi dans les
circonstances orageuses. _Un loge de Vauban_, le roman immoral des
_Liaisons dangereuses_, quelques ouvrages de tactique, plusieurs
articles de journaux qui avaient prouv la flexibilit de ses
opinions, comme celle de son talent, avaient engag M. le duc
d'Orlans  lui confier la rdaction des instructions qu'il voulait
donner aux diffrentes personnes qui devaient le reprsenter dans les
bailliages dpendant de son apanage. M. de Laclos avait fait  cette
occasion une espce de code, dans lequel toutes les ides
philosophiques du temps se trouvant prsentes en articles spars,
parurent  M. le duc d'Orlans tre trop peu voiles. Cela ne lui
convenant pas, il chercha un autre rdacteur. On lui indiqua l'abb
Siys comme l'homme qui avait le plus rflchi sur les questions dont
on supposait que les tats gnraux devraient s'occuper. Dans un
rendez-vous qui eut lieu avec lui chez M. de Biron,  Montrouge, M.
le duc d'Orlans lui montra le projet de M. de Laclos, et lui demanda
d'y faire les changements qu'il croirait convenables. L'abb Siys,
qui, par la disposition de son esprit, est habituellement peu content
du travail des autres, ne trouva rien qui dt tre conserv, et
rdigea un nouveau projet que M. le duc d'Orlans adopta et fit
imprimer[271]. Mon opinion est que, depuis ce moment, il n'y a plus eu
de rapports entre M. le duc d'Orlans et l'abb Siys, et que
celui-l a t le seul. Mais comme ces instructions firent beaucoup de
bruit, et qu'on en connut l'auteur, on a suppos,  diffrentes
poques de la Rvolution qu'il y avait un lien secret entre l'abb
Siys et M. le duc d'Orlans. Il n'a peut-tre jamais exist deux
hommes plus incompatibles, et rien ne le prouverait mieux que de
montrer Siys tel qu'il est. J'essaierai d'en tracer l'esquisse.

    [269] Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos, n  Amiens en
    1741, tait capitaine du gnie en 1778. Il s'attacha au duc
    d'Orlans et devint son secrtaire des commandements. Il fut
    activement ml aux intrigues de son parti au dbut de la
    Rvolution. Il tait membre du club des Jacobins et en
    dirigeait le journal. Aprs la fuite de Varennes, il demanda
    la dchance, et rdigea avec Brissot la ptition du Champ de
    Mars. Il devint marchal de camp en 1792. Emprisonne  deux
    reprises sous la Terreur, il fut, plus tard, envoy  l'arme
    du Rhin comme gnral de brigade. En 1803, il tait
    inspecteur gnral d'artillerie  Naples, lorsqu'il mourut.
    Laclos a laiss galement une rputation littraire. On a de
    lui des posies lgres et plusieurs romans; l'un d'eux, _les
    Liaisons dangereuses_, est rest connu.

    [270] Louis-Marie, vicomte de Noailles, tait le deuxime
    fils du marchal de Mouchy. N en 1756, il devint colonel des
    chasseurs d'Alsace, et fit la campagne d'Amrique. Dput de
    la noblesse de Nemours aux tats gnraux, il adopta
    chaleureusement les ides nouvelles, se runit au tiers, et
    proposa l'abolition des droits fodaux (4 aot). Prsident de
    l'Assemble constituante en 1791, marchal de camp en 1792,
    il fut battu  Gliswal. Il migra peu aprs. En 1803 il
    revint en France, reprit du service comme gnral de brigade,
    et fut tu devant la Havane, en enlevant une frgate
    anglaise. Le vicomte de Noailles avait pous sa cousine
    Anne, petite-fille du marchal de Noailles. Elle fut
    guillotine le 22 juillet 1794, avec sa mre la duchesse
    d'Ayen, et sa grand-mre la marchale de Noailles.

    [271] (Paris 1789. 1 vol. in-8). Ce document est fort
    curieux; le fait qu'il mane du premier prince de sang, lui
    donne d'autant plus d'intrt.--Le duc indique d'abord les
    articles principaux  insrer dans les cahiers, savoir:
    libert individuelle et politique, secret des lettres,
    inviolabilit de la proprit, vote priodique de l'impt et
    son gale rpartition, responsabilit des ministres, le
    divorce.--Passant ensuite au rglement des assembles
    primaires, il invite ses procureurs fonds  ne tenir compte
    que des prsentes instructions, sans se proccuper du
    rglement joint aux lettres de convocation du roi.--Il
    dplore que le ministre par une inconsquence digne des
    lumires qui l'ont toujours clair ait ordonn la
    dlibration par ordres spars. La seule dlibration
    importante est celle du tiers, car seul, il a l'intrt
    gnral en vue, seul, il est dpositaire des pouvoirs de la
    nation, et il sent qu'il va tre charg des destines
    nationales. Et plus loin il ajoute: Le devoir des tats
    gnraux sera donc d'attaquer le despotisme des
    _aristocrates_, et l'illimitation du pouvoir royal, de
    rdiger une dclaration des droits de l'homme, et d'tablir
    une constitution sur les bases suivantes: une assemble
    nationale lue au troisime degr: les assembles de
    paroisses liraient des assembles de canton, qui liraient 
    leur tour des assembles provinciales, lesquelles
    choisiraient dans leur sein les reprsentants nationaux. Tous
    les dputs seraient rvocables par leurs mandants.--Il ne
    faut pas oublier que les domaines du duc d'Orlans o les
    prsentes _instructions_ furent rpandues avaient l'tendue
    de trois ou quatre de nos dpartements.

Siys a l'esprit vigoureux au plus haut degr; son coeur est froid et
son me pusillanime; son inflexibilit n'est que dans sa tte. Il peut
tre inhumain, parce que l'orgueil l'empchera de reculer et que la
peur le retiendra dans le crime. Ce n'est pas par philanthropie qu'il
professe l'galit, c'est par une haine violente contre le pouvoir des
autres. On ne peut pas dire cependant que l'exercice du pouvoir lui
convienne, car il ne serait  son aise  la tte d'aucun gouvernement,
mais il voudrait en tre la pense, et la pense unique. Exclusif,
dominant, il ne s'astreint pas  une action continue et rgulire;
ddaignant ce qui est connu, il veut aller au del. Tout obstacle le
rvolte, il mprise toute transaction. Ce qu'il appelle un principe
est dans ses mains un sceptre d'airain qui ne se plie ni aux
imperfections de la nature ni aux faiblesses de l'humanit. Ce que la
sensibilit peut inspirer de vertus ou produire de fautes, il l'ignore
galement. Son parti une fois pris, aucune affection ne peut
l'arrter. Les hommes sont  ses yeux des checs  faire mouvoir; ils
occupent son esprit, mais ils ne disent rien  son coeur. Quand il
rdige une constitution, il traite le pays auquel elle est destine
comme un lieu o les hommes qui y sont tablis n'ont jamais rien
senti, jamais rien vu[272].

    [272] Allusion  la constitution propose par Siys en l'an
    VIII.

Le seul sentiment qui exerce une vritable influence sur Siys, c'est
la peur. A la Convention, il craignait la mort; depuis cette poque,
c'est la crainte des vengeances de la maison de Bourbon qui le
domine.

Siys est rgulier dans ses moeurs, mthodique dans sa conduite,
tnbreux dans sa manire d'tre. Sa vie prive n'a rien de
philosophiquement remarquable. Dans ses gots il a quelque recherche,
il est difficile  servir,  loger,  meubler. Il n'est pas cupide,
mais il n'a pas le coeur assez haut plac pour mpriser la fortune; son
orgueil mme n'a pas t assez fort pour l'empcher de laisser entamer
sous ce rapport sa considration politique. Il n'a point d'habilet
d'esprit; il ne discute pas, parce qu'il ne sait que prescrire. Il
cause mal; il n'a point le dsir de convaincre, il veut subjuguer. Son
humeur est atrabilaire; il est possible qu'une indisposition naturelle
qui lui interdit le commerce des femmes y contribue: et cependant il
ne ddaigne pas de plaisanter avec elles; alors il arrive  une sorte
de grce; il peut sourire, employer un persiflage malin, mesur et
assez piquant, mais il ne drogera jamais jusqu' tre aimable.
Orgueilleux et pusillanime, il est ncessairement envieux et dfiant;
aussi il n'a point d'amis, mais il a des entours soumis et fidles.

Siys peut tre chef d'opinion; il ne sera jamais un chef de parti.
Son esprit est plus superbe qu'actif. Il est tout d'une pice; si l'on
ne fait pas tout ce qu'il veut, il boude dans son coin, et se console
en pensant qu'on l'y regarde. Il n'a point une physionomie heureuse;
elle porte l'empreinte d'un caractre dur et mditatif. Son regard a
quelque chose de suprieur, de hautain et ne prend de vivacit que
quand il sourit. Son teint ple, sa taille sans prcision dans les
formes, sa dmarche lente et molle, tout son extrieur enfin, semble
commun tant qu'il n'a pas parl, et ce n'est pas qu'il parle bien. Il
ne dit que des mots, mais chaque mot exprime une pense et indique de
la rflexion. Dans une conversation srieuse, il n'est jamais
entranant, mais il impose.

Y a-t-il dans tout ce que je viens de dire l, l'homme qui ait pu
soumettre son caractre, son humeur, ses opinions  ceux d'un prince;
qui ait pu avoir les complaisances d'une ambition secondaire? Personne
ne le pensera.

J'ai d une fois dtruire, et par des raisons puises dans l'essence
des caractres, l'opinion gnralement tablie que M. le duc d'Orlans
ait eu des rapports concerts avec Siys. Il est galement vrai qu'il
n'y eut, entre lui et aucun des hommes remarquables de cette poque,
d'autres rapprochements que ceux qu'amenaient naturellement des
rencontres particulires, et parfaitement trangres  toute
combinaison personnelle.

Aprs les instructions donnes  ses bailliages, M. le duc d'Orlans
cessa d'tre un personnage politique actif; son caractre faible, sa
position quivoque et inquitante, l'ont empche de le redevenir.
Aprs le crime de son vote, il n'tait plus rien, il n'avait plus de
destination; il resta simplement dans les rangs et comme ce n'tait
pas sa place, il y fut nul, avili et tu.

Que devient donc l'opinion si positivement accrdite que M. le duc
d'Orlans a t le premier auteur de la Rvolution; que son nom servit
de ralliement  une classe nombreuse de citoyens; qu'il fut encourag
par l'ambition de quelques turbulents,  porter ses vues jusqu'au
trne? Cette opinion n'est plus soutenable devant le tableau de sa
vie. Car l'immoralit, l'extrme lgret, l'irrflexion et la
faiblesse suffisent pour expliquer ses agitations comme son inaction.
De plus, l'impulsion tant une fois donne, le mouvement rapide et
violent des esprits ne permit  aucun moment de la Rvolution le
dveloppement des ambitions particulires. Toutes les ides, ds le
commencement, concourant  tablir l'galit et  affaiblir le
pouvoir, les ambitions de premier ordre se trouvrent ncessairement
dconcertes. Ce n'est que bien plus tard, aprs de terribles preuves
qu'on commena  sentir le besoin d'un chef pour modifier l'tat des
choses qui existait, et c'est alors que Bonaparte apparut.

M. le duc d'Orlans ne dut pas tre le dernier  s'apercevoir de la
disposition des esprits que je viens d'indiquer. Aussi, a-t-il
toujours laiss dans le doute, le vritable but de son ambition. Il
n'tait, comme je l'ai dit, ni le principe, ni l'objet, ni le motif de
la Rvolution. Le torrent imptueux l'emporta comme les autres.

M. le duc d'Orlans se replia sur lui-mme, sur ses gots et sur ses
besoins. De l la secrte pense qui lui fit consentir, aprs le 6
octobre 1789,  faire en Angleterre le voyage fltrissant que tous les
partis lui ont reproch[273]. C'est de ce moment que date la
disparition de son immense fortune, qui, rendue plus maniable, laissa
encore moins de traces que la superbe galerie de tableaux du
Palais-Royal aujourd'hui si disperse. Les fonds libres de M. le duc
d'Orlans ont tous pass en Angleterre par des voies dtournes, et
par des agents secrets, qui,  la faveur de leur obscurit, ont pu
tre infidles, et jouir de leur vol. Telle est l'opinion des hommes
qui taient alors  la tte des affaires.

    [273] Le duc d'Orlans tait accus d'avoir t ml aux
    vnements des 5 et 6 octobre. La cour et une partie de la
    bourgeoisie se soulevrent contre lui. La Fayette se fit
    auprs de lui l'cho de ces rcriminations, voire mme de ces
    menaces, si bien que le prince, intimid, et malgr tout ce
    que pt faire Mirabeau pour le retenir, partit pour
    l'Angleterre avec une mission fictive. Aussitt le Chtelet
    ouvrit une enqute sur les journes d'octobre, destine 
    prouver la culpabilit du duc. Celui-ci revint soudain 
    Paris le 7 juillet 1790. Le 14 aot suivant, le Chtelet
    dposait son rapport  l'Assemble; il concluait  la mise en
    accusation, mais l'Assemble refusa d'autoriser les
    poursuites.

Si les historiens s'vertuent  chercher les hommes auxquels ils
peuvent dcerner l'honneur, ou adresser le reproche d'avoir fait, ou
dirig, ou modifi la Rvolution franaise, ils se donneront une peine
superflue. Elle n'a point eu d'auteurs, de chefs, ni de guides. Elle a
t seme par les crivains, qui, dans un sicle clair et
entreprenant, voulant attaquer les prjugs ont renvers les principes
religieux et sociaux, et par les ministres inhabiles qui ont augment
la dtresse du trsor et le mcontentement du peuple.

Il faudrait, pour retrouver la vritable origine et les causes de la
Rvolution, peser, analyser et juger des questions de haute politique
spculative, et spcialement soumettre  un profond et habile examen,
la question de la lutte entre les ides philosophiques et les
prjugs, entre les prtentions de _l'esprit_ et celles du _pouvoir_.
Car si on n'admettait que les rsultats mmes de cette Rvolution, on
tomberait bientt dans l'erreur, et on arriverait  confondre M. de
Malesherbes et Mirabeau, M. de la Rochefoucauld et Robespierre.

FIN DE LA DEUXIME PARTIE




TROISIME PARTIE

1791-1808




1791-1808


La royaut, telle qu'elle tait sortie de l'Assemble constituante,
n'tait plus qu'une ombre, et une ombre qui allait chaque jour
s'effaant. Il fallait donc, avant tout, ne pas compromettre ce
fragile pouvoir; et on le compromettait, en essayant de lui rendre
avant le temps, la ralit qu'il avait perdue. Ceux qui, tel qu'il
tait, voulaient s'en montrer encore effrays, ne cherchaient qu'un
prtexte pour le dtruire totalement. Il fallait ne leur en offrir
aucun. Ce n'tait pas assez que le roi imitt le roseau qui triomphe
de l'effort des vents parce qu'il ne leur rsiste pas: il fallait que
ses serviteurs du dehors et du dedans se vouassent  une inaction
totale, et ne manifestassent aucunes vues qu'il pt tre accus de
partager. Mais  qui faire entendre une politique aussi froide? Le
mouvement rvolutionnaire tait donn, et il agitait toutes les
classes.

Le ministre d'alors[274], dont M. Necker ne faisait plus partie,
sentit qu'il tait utile pour la royaut d'agir auprs des principales
cours de l'Europe pour demander que les unes n'armassent point et que
les autres dsarmassent[275]. Les chefs de la seconde Assemble,
connus sous le nom de girondins, avaient exig cette dmarche,
persuads qu'ils taient qu'elle ne serait point accueillie par le
ministre du roi. Ils se tromprent. M. de Lessart[276], alors
ministre des affaires trangres, saisit cette ide, et me proposa
pour cet effet d'aller en Angleterre. Je dsirais m'loigner pour
quelque temps; j'tais fatigu, dgot, et quoique je susse bien que
cette mission avait peu de chances de succs, j'acceptai. Le roi
crivit au roi d'Angleterre une lettre dont je fus porteur[277].

    [274] C'tait le ministre feuillant, le premier ministre
    constitutionnel du roi (novembre 1791 mars 1792). Il tait
    compos de: du Port,  la justice; de Lessart, aux affaires
    trangres; Tarb, aux contributions et revenus publics;
    Bertrand,  la marine; Cahier de Gerville,  l'intrieur;
    Narbonne,  la guerre.

    [275] Le ministre feuillant ne voulait pas la guerre. Aussi
    toutes les ngociations entames  ce moment avec l'Europe,
    avaient-elles pour but de prvenir les hostilits. La
    politique du cabinet franais tait de gagner la Prusse et
    l'Angleterre, pour les opposer  l'Autriche. En Prusse, on
    envoya M. de Sgur (22 dcembre 1791). En mme temps, M. de
    Narbonne dpcha au duc de Brunswick le jeune Custine, pour
    lui proposer le commandement gnral des armes franaises.
    En Angleterre, le ngociateur officieux tait M. de
    Talleyrand (12 janvier 1792). M. de Lessart cherchait en
    outre  conserver l'amiti de l'Espagne (mission de Bourgoing
     Madrid, fvrier 1792); il rassurait l'empereur sur les
    consquences du rapprochement tent avec l'Angleterre (lettre
    de Lessart  M. de Noailles, ambassadeur  Vienne, 16 janvier
    1792), et s'attachait  prvenir toute intervention de la
    dite de l'empire (mission de M. Barb-Marbois, 1er janvier
    1792).

    [276] Antoine de Valdec de Lessart, n en 1742. Matre des
    requtes en 1768, contrleur gnral, dcembre 1790, ministre
    de l'intrieur, janvier 1791, puis des affaires trangres,
    novembre 1791. Le 9 mars 1792, sur la proposition de Brissot,
    l'Assemble dcrta sa mise en accusation. Il fut arrt et
    conduit  Orlans o sigeait la haute cour nationale. Ramen
     Paris sur l'ordre de Danton, il fut massacr en route, 
    Versailles, le 9 septembre 1792.

    [277] Talleyrand tait galement charg de porter au comte de
    Grenville une lettre de M. de Lessart, et d'obtenir la
    neutralit ou mme l'alliance de l'Angleterre. Il partit avec
    le duc de Biron le 12 janvier 1792. Il revint  Paris le 9
    mars. (Voir SOREL, _l'Europe et la Rvolution franaise_, t.
    II, livre III.)

La guerre, en 1790, aurait utilement servi la royaut. En 1792, elle
devait infailliblement renverser le trne; et c'est pour cela que les
rvolutionnaires la voulaient. Ils pensaient (ainsi que l'un d'eux,
Brissot de Varville[278], l'a avou depuis), que la guerre une fois
engage, le roi tant charg de la conduire, et n'ayant pour la faire
que les moyens qu'ils voudraient mettre  sa disposition, serait 
leur merci, parce que rien ne serait plus facile que de soulever
contre lui et l'arme et la multitude, en rendant invitables des
revers dont on ferait peser sur lui la responsabilit; calcul horrible
que les vnements ont prouv avoir t fait avec une rare habilet.
On pouvait peut-tre djouer cette affreuse machination, en forant 
s'loigner des frontires du royaume, les migrs qui s'taient
cantonns en armes dans le voisinage, et en se mettant partout sur le
pied de paix. On n'en fit rien, ou plutt les dmarches que l'on fit
portaient un tel caractre d'indcision qu'elles devinrent inutiles,
et le roi, par faiblesse, voulant avant tout carter le soupon qu'il
ft d'intelligence avec le dehors, se laissa forcer  proposer 
l'Assemble une dclaration de guerre qu'elle se hta de dcrter. Le
sort de la monarchie se trouva ds lors dcid. Les vnements qui se
passrent sur la frontire[279] servirent de prtexte aux outrages du
20 juin et bientt aprs au crime du 10 Aot, dont ma grande dfrence
pour le duc de la Rochefoucauld[280] me rendit tmoin. D'aprs une
lettre qu'il m'avait crite, j'tais revenu  Paris pour partager les
nobles et utiles dangers que la popularit de Ption[281], alors maire
de Paris, suspendu de ses fonctions par un de nos arrts, fit courir
 MM. les administrateurs du dpartement de la Seine, dont j'avais
l'honneur d'tre le collgue. Je dois ajouter que quelques signes
d'approbation qui nous furent donns par la reine, lorsque le jour de
la fdration, nous passmes sous le balcon o elle tait avec le
roi, firent redoubler  notre gard les menaces et les injures de la
populace.

    [278] Jean-Pierre Brissot tait le treizime enfant d'un
    aubergiste de Chartres. N en 1754, il joignit bientt  son
    nom, celui de Ouarville ou Warville, nom du village o il fut
    lev. Venu  Paris, il y cra en 1789 un journal: _le
    Patriote franais_, o, il dfendit avec vivacit et talent
    les ides nouvelles. lu membre de la commune de Paris, puis
    dput  l'Assemble nationale en 1791 et  la Convention, il
    devint en deux ans un des chefs du parti girondin, qui fut un
    instant le matre de la situation. Aprs avoir, dans les
    premiers temps cherch  sauver le roi, il vota nanmoins la
    mort avec appel au peuple. Il fut envelopp avec tous ses
    amis dans la proscription de la Gironde, et fut guillotin le
    31 mai 1793.

    [279] Dfaite du duc de Biron et dbandade des troupes du
    gnral Dillon sur la frontire de Belgique (30 avril 1792).

    [280] Louis-Alexandre, duc de La Roche-Guyon et de La
    Rochefoucauld d'Enville. N en 1743, il suivit d'abord la
    carrire des armes; membre de l'assemble des notables, et
    dput de la noblesse aux tats gnraux, il tait favorable
    aux ides nouvelles et vota les principales rformes de
    l'Assemble. Prsident du dpartement de Paris en 1791, il
    donna sa dmission aprs le 20 juin 1792 et quitta Paris,
    mais reconnu  Gisors il fut massacr  coups de pierres.

    [281] Jrme Ption de Villeneuve naquit  Chartres en 1753.
    Il tait avocat dans cette ville lorsqu'il fut lu dput du
    tiers aux tats gnraux. Il acquit rapidement une grande
    influence dans l'Assemble et dans les clubs. Il fut lu
    prsident en novembre 1790. En juin 1791 il fut dsign pour
    aller chercher le roi  Varennes, et le 14 novembre suivant
    il fut nomm maire de Paris. Dput de Chartres  la
    Convention, il fut lu prsident et se rallia aux girondins.
    Il vota la mort du roi. Proscrit au 31 mai il russit 
    s'vader, se rfugia  Caen et essaya d'organiser la
    rsistance dans l'Ouest. Aprs la droute de Vernon (juillet
    1793) il disparut de la scne et erra prs d'une anne dans
    le Midi. Il fut trouv mort dans un champ prs de
    Saint-milion (Gironde), juin 1794.

Aprs cette journe, et les dsastres de l'arme prussienne en
Champagne[282], les rvolutionnaires se flattrent d'avoir aboli la
royaut pour toujours. Le fanatisme les rendait aveugles; mais ceux
qui croyaient que le trne pouvait tre promptement relev, et que
Louis XVI y pouvait tre replac par la force, ne l'taient pas moins.
Il ne fallait plus alors, au point o l'on avait laiss aller les
choses, penser  faire rgner Louis XVI. Il fallait penser  le
sauver, lui, la reine, leurs enfants et leur soeur. On le pouvait. On
devait du moins le tenter. La France n'avait encore la guerre qu'avec
l'empereur, l'empire et la Sardaigne. Si tous les autres tats eussent
de concert propos leur mdiation, en offrant de reconnatre telle
forme de gouvernement qu'il plairait  la France de se donner, sous
l'unique condition que les captifs du Temple seraient libres de sortir
du pays, et de se retirer o bon leur semblerait, les dmagogues, 
supposer qu'ils n'eussent pas reu cette proposition avec joie,
n'taient pas en mesure de la repousser. Car de quel prtexte
auraient-ils pu colorer leur refus? Auraient-ils dit  la France: On
nous offre la paix gnrale, et nous voulons une guerre gnrale dans
laquelle nous serons seuls contre toute l'Europe... On reconnat notre
indpendance, mais nous voulons la mettre en question et la faire
dpendre du hasard des batailles... On ne nous conteste pas le droit
de nous gouverner comme nous l'entendrons... On ne prtend pas nous
imposer de roi, mais nous, nous voulons gorger celui qui a rgn sur
nous, afin que ses droits passent  ses hritiers que nous ne
reconnatrons pas, mais que toute l'Europe reconnatra, et qui ne sont
pas entre nos mains. Ils voulaient si peu une guerre gnrale qu'ils
se htrent de faire des dclarations pacifiques  tous les
gouvernements avec lesquels on tait encore en paix. Trs peu d'entre
eux, d'ailleurs, avaient soif du sang de Louis XVI; et s'ils le
versrent ensuite, ce fut par des motifs dont pas un n'aurait exist
si l'Europe avait embrass le parti que j'ai indiqu plus haut.

    [282] Victoire de Valmy, 20 septembre 1792.

On pouvait donc sauver la famille royale. On aurait prvenu une guerre
de vingt-deux annes, qui a renvers plus d'un trne, qui a failli les
renverser tous, et qui, en en relevant mal quelques-uns, menace encore
la civilisation mme. Le gouvernement rvolutionnaire (il faudrait se
servir ici du mot barbare de polygarchie) aurait fini beaucoup plus
tt en France, o la guerre extrieure et des victoires pouvaient
seules le maintenir.

Aprs la journe du 10 aot 1792, je demandai au pouvoir excutif
provisoire une mission temporaire pour Londres. Je choisis pour
l'objet de cette mission une question scientifique dont j'avais un peu
le droit de me mler, parce qu'elle se rapportait  une proposition
que j'avais faite prcdemment  l'Assemble constituante. Il
s'agissait d'tablir dans tout le royaume un systme uniforme de poids
et de mesures. L'exactitude de ce systme une fois vrifie par des
savants de toute l'Europe, il aurait pu tre par la suite gnralement
adopt. Il tait donc utile de se concerter avec l'Angleterre sur cet
objet.

Mon vritable but tait de sortir de France, o il me paraissait
inutile et mme dangereux pour moi de rester, mais d'o je ne voulais
sortir qu'avec un passeport rgulier, de manire  ne pas m'en fermer
les portes pour toujours.

Les passions prvalurent dans les cabinets de l'Europe, comme elles
avaient prvalu en France. On se figura qu'attaque de toute part, la
France ne pourrait pas rsister. On embrassa le parti de la guerre
contre elle, en ne rvant que victoires; et l'on s'en promettait des
fruits tels que l'on perdit de vue les dangers de la famille royale.
Les rpublicains s'apercevant que la guerre tait invitable, la
dclarrent les premiers pour montrer qu'ils ne la redoutaient pas.

Je restai en Angleterre pendant toute l'effroyable anne 1793 et une
partie de 1794. J'y fus reus avec une bont extrme par le marquis de
Lansdowne[283] que j'avais connu  Paris: c'tait un homme d'un esprit
trs lev et d'une conversation vive et abondante. Il ne sentait pas
encore les atteintes de l'ge. On souleva contre lui cette accusation
banale de finesse avec laquelle, en Angleterre comme en France, on
loigne tous les gens dont on craint la supriorit; c'est ce qui l'a
empch de revenir aux affaires. Je le voyais souvent, et il voulait
bien me faire avertir toutes les fois que quelque homme distingu que
je dsirais connatre, se trouvait chez lui. C'est l que j'ai vu M.
Hastings[284], le docteur Price[285], le docteur Priestley[286], et o
je me suis li avec M. Canning[287], M. Romilly[288], M. Robert Smith,
M. Dumont[289], M. Bentham[290] et avec le fils mme de lord
Lansdowne, lord Henry Petty[291], qui tait alors une des esprances
de l'Angleterre. Tous les amis de M. Fox[292] avec lequel,  plusieurs
poques, j'avais eu des relations intimes, cherchrent  me rendre le
sjour de Londres agrable. Je passais mes matines  crire, et j'ai
t fort tonn lorsqu' mon retour d'Amrique en France on m'a
renvoy toutes les notes que j'avais faites  cette poque, de voir
qu'elles ne me fussent bonnes  rien pour l'ouvrage que j'essaie de
faire aujourd'hui. Il me serait impossible de raconter les vnements
de cette poque; je ne les sais pas: le fil en est perdu pour moi.

    [283] William Petty, marquis de Lansdowne, comte de
    Shelburne, n en 1737, entra d'abord dans l'arme. Membre de
    la Chambre des lords (1761). Membre du Conseil priv (1763).
    Principal secrtaire d'tat. Premier lord de la Trsorerie
    (1782). Il donna sa dmission en 1783. Jusqu' sa mort
    (1804), il resta l'ami de la France et fut hostile  la
    politique de Pitt.

    [284] Francis Rawdon, connu successivement sous les noms de
    comte de Huntingdon, comte de Moira et marquis de Hastings,
    n en 1754, d'une famille normande tablie en Irlande. Membre
    de la Chambre des lords en 1782, il sigea toujours dans les
    rangs des whigs, fut gouverneur gnral des Indes orientales,
    puis gouverneur de Malte, et mourut en 1816.

    [285] Richard Price, n en 1723, philosophe et crivain
    politique anglais. Il s'occupa de finances, et proposa en
    1772 un nouveau mode d'amortissement qui fut appliqu avec
    succs par Pitt. Trs li avec le parti philosophique
    franais, notamment avec Turgot, il se montra favorable  la
    Rvolution. Il mourut en 1791. C'est par erreur que M. de
    Talleyrand affirme l'avoir vu  son passage  Londres
    puisqu'il n'y vint que plusieurs mois aprs sa mort.

    [286] Joseph Priestley, illustre savant et philosophe
    anglais, n en 1733. Ses opinions politiques et religieuses
    le contraignirent  migrer en Amrique o il mourut en 1804.
    Il avait t nomm citoyen franais et membre d'honneur de la
    Convention.

    [287] George Canning, n  Londres en 1770 d'une famille
    d'origine irlandaise. En 1792 il tait dj un orateur de
    club distingu et un des membres les plus marquants du parti
    whig. En 1793, il changea subitement de foi politique, entra
    aux Communes en 1794 et devint un des plus ardents
    lieutenants de Pitt. Il fut ministre des affaires trangres
    en 1807, se dmit en 1809,  la suite d'un duel retentissant
    avec son collgue Castlereagh. Ambassadeur  Lisbonne (1814).
    Ministre des affaires trangres (1822), il mourut en 1827.

    [288] Samuel Romilly, clbre jurisconsulte anglais, n en
    1757. Il vint souvent en France et se lia avec les principaux
    crivains et hommes d'tat du temps. Dput aux Communes en
    1815, il protesta hautement contre la captivit de Napolon.
    Il mourut en 1818.

    [289] Pierre Dumont, publiciste suisse n  Genve en 1759.
    Il tait ministre protestant. Forc, par suite de troubles
    civils, de quitter sa patrie il passa en Russie, puis en
    Angleterre et en France en 1788. L, il se trouva en rapport
    avec les principaux personnages de la Rvolution, notamment
    avec Mirabeau, sur qui il a laiss des Mmoires curieux
    (Genve 1831) et Talleyrand. Il revint  Genve en 1814 et
    mourut en 1829.

    [290] Jremie Bentham, publiciste et moraliste anglais
    (1747-1832).

    [291] Henry Petty, marquis de Lansdowne, fils de William
    Petty, comte de Shelburne et marquis de Lansdowne, n en
    1780, fut dput aux Communes en 1802, chancelier de
    l'chiquier en 1806, membre de la Chambre des lords en 1809.
    En 1827, il fut nomm ministre de l'intrieur dans le cabinet
    Canning, et peu aprs ministre des affaires trangres dans
    le court ministre de lord Goderich. Il rentra aux affaires
    en 1830 comme prsident du conseil, se retira en 1834, revint
    au pouvoir l'anne suivante et y resta jusqu'en 1841. En 1846
    il devint encore une fois ministre prsident du conseil. Il
    se retira dfinitivement en 1852.

    [292] Charles Fox, n en 1748, fils de lord Holland, ministre
    sous Georges II. Dput aux Communes  dix-neuf ans, et lord
    de la Trsorerie. Destitu en 1774, il devint par son
    loquence le chef du parti whig. Ministre des affaires
    trangres (1782). Il fut toujours favorable  la France et 
    la Rvolution et hostile  la politique de Pitt. De nouveau
    ministre des affaires trangres (1806), il mourut la mme
    anne.

D'ailleurs, mon loignement de France pendant les plus terribles
annes de la Rvolution, m'a laiss ignorer les dtails de ces
vnements; j'ai pu  peine, de loin, en saisir les grands traits.
Puis, j'ai trop souvent cherch  dtourner les yeux de ces scnes
hideuses, o tant d'abjection se mlait  tant de frocit, pour
pouvoir les peindre. Nous avons encore prsent tout le rgne d'Henri
IV, tout le rgne de Louis XIV, et les faits d'hier deviennent
problmatiques pour les hommes mmes qui y ont eu quelque part; par
leur rapidit successive, ils se sont presque dtruits les uns les
autres. Peut-tre aussi y a-t-il une lgret d'empreinte attache 
tout ce qui mane du peuple; ses actions laissent aprs elles une
trace passagre, et la nature des hommes qu'il emploie n'aide point 
la mmoire. Inconnus jusqu'au jour o ils paraissent sur la scne, ils
rentrent dans l'obscurit ds que leur rle est fini.

J'avoue que c'est sans aucune peine que je verrais se perdre les
dtails de cette grande calamit; ils n'ont aucune importance
historique. Quelles leons les hommes auraient-ils  tirer d'actes
sans plan, sans but, produits spontanment par des passions effrnes?

C'est plutt dans la connaissance des faits antrieurs  la
catastrophe qu'il y a pour les hommes des leons de tout genre, et
tous les matriaux existent; c'est l que l'on dmlera les causes
nombreuses et puissantes de la Rvolution; c'est l le spectacle des
choses humaines qu'il est utile de prsenter, parce qu'il instruit et
les souverains, et les grands, et les peuples. J'ai dpos dans cet
crit tout ce qui, sur ce sujet, tait  ma connaissance particulire;
j'invite mes contemporains  faire de mme, et srement ils feront
mieux. A mes yeux, le retour sur ces vnements anciens a un avantage
inapprciable, celui de prmunir contre toute intolrance. A la vue
des vingt dernires annes de la monarchie, il n'y a pas un homme
ayant quelque lvation et quelque bonne foi, qui, en se rappelant, ou
ce qu'il a fait, ou ce qu'il a dit, ou ce qu'il a crit, ce qu'il a
blm, ce qu'il a approuv, ne se trouve quelque tort; il a eu une
influence quelconque: je dirais presque que personne ne sait tous les
exemples qu'il a donns. Aussi je refuse  tous les hommes que j'ai
connus, princes ou particuliers, le pouvoir de dgager entirement
leur responsabilit.

Je ne veux pas dire que l'imprvoyance de chacun ait t galement
nuisible, mais il n'est donn  personne de pouvoir, avec certitude,
dterminer les reproches que chacun mrite. L'poque o l'on agit, les
circonstances dans lesquelles on est plac, changent, ou du moins
modifient le caractre de toutes les actions. Ce qui est simple,
excusable, peut-tre, un jour, est blmable tel autre. Aussi, je
n'insiste sur cet appel  la conscience de tous les Franais, que pour
tcher de dtruire tout sentiment de haine et d'intolrance, et de
rappeler les penchants doux, bannis depuis si longtemps de notre belle
patrie.

Je n'avais pas le projet de rester longtemps en Angleterre. Quoique je
fusse mis nominativement en France hors la loi, je ne voulus pas me
placer moi-mme dans la catgorie des migrs  laquelle je
n'appartenais pas. Mais le ministre anglais crut qu'il signalerait son
zle pour la cause commune en satisfaisant d'abord quelque haine de
l'migration, et pour cela, il profita de l'_Alien-Bill_[293] qu'il
avait obtenu du parlement pour me donner l'ordre de quitter
l'Angleterre dans vingt-quatre heures. Si je n'avais cout que ma
premire impulsion, je serais parti sur-le-champ, mais ma dignit me
commandait de protester contre la perscution injuste qu'on exerait
sur moi. Je m'adressai, en consquence, successivement  M.
Dundas[294],  M. Pitt[295], au roi lui-mme; mes demandes ayant t
rejetes, je dus me soumettre, et je fus coucher  bord d'un vaisseau
que l'on me dit tre le premier qui devait faire voile pour les
tats-Unis d'Amrique. Les vents contraires et quelques affaires
qu'avait le capitaine, nous retinrent prs de quinze jours dans la
Tamise. Je ne voulus pas me rendre aux sollicitations d'un ami de M.
Dundas, qui vint  bord me presser de descendre dans une maison qu'il
possdait prs du rivage.

    [293] _Alien-Bill_, loi des trangers, est le nom donn en
    Angleterre  toute loi relative  la police des trangers. La
    premire date de 1782. En 1793, lord Grenville fit rendre une
    loi qui mettait les rfugis franais sous la surveillance de
    la police, et permettait de les expulser. C'est cette loi qui
    fut applique  Talleyrand en janvier 1794.

    [294] H. Dundas (lord Melvil), n en 1741 d'une famille noble
    d'cosse. Dput d'dimbourg au parlement il dfendit
    constamment la politique de Pitt. Prsident du contrle pour
    l'Inde 1783. Ministre de l'intrieur 1791. Ministre de la
    guerre. Lord du sceau priv. Premier lord de l'amiraut en
    1804. Il mourut en 1811.

    [295] William Pitt, deuxime fils de lord Chatam, n en 1759.
    Dput au parlement  vingt-deux ans. Chancelier de
    l'chiquier  vingt-huit, il se dmit en 1783, mais revint
    aux affaires  la fin de la mme anne comme premier lord de
    la Trsorerie. Pitt fut l'me des coalitions contre la
    France. Le trait de Lunville en 1801 le fora  se retirer,
    mais la rupture de la paix d'Amiens le rappela au pouvoir. Il
    suscita la troisime coalition (1805) et mourut en 1806.

Tous les refus que je faisais alors me plaisaient; une perscution
bien injuste a ses douceurs. Je ne me suis jamais bien rendu compte de
ce que j'prouvais, mais il tait de fait que j'tais dans une sorte
de contentement. Il me semble que dans ce temps de malheur gnral,
j'aurais presque regrett de ne pas avoir aussi t perscut.

Nous partmes enfin. Le second jour,  peine sortis de la Tamise, nous
prouvmes une tempte violente. J'tais alors entre la France et
l'Angleterre. C'tait assurment une des plus critiques situations
dans laquelle on pt se trouver. Je voyais la France... ma tte y
tait proscrite... Retourner en Angleterre... ma sret n'y tait pas
menace, mais il tait par trop pnible de demander un asile  un
gouvernement qui avait voulu me blesser.

Heureusement, notre danger vu de la cte, engagea quelques mariniers
de Falmouth  braver les fureurs de la mer pour nous porter secours.
Nous pmes gagner le port. Pendant qu'on rparait notre vaisseau qui
avait souffert dans tous ses agrs, une particularit assez
remarquable vint ajouter une impression d'un nouveau genre  toutes
celles que je devais prouver durant ce voyage. L'aubergiste chez qui
nous faisions des vivres, me dit qu'un gnral amricain demeurait
chez lui. Je cherchai  le voir. Aprs un change de politesses
ordinaires, je lui fis sur son pays quelques questions qui, ds la
premire, me parurent l'importuner. Aprs avoir essay inutilement
plusieurs fois de relever la conversation qu'il laissait toujours
tomber, je lui demandai s'il voulait me donner des lettres pour
l'Amrique.--Non, me dit-il; et aprs quelques moments de silence,
voyant mon tonnement, il ajouta: Je suis peut-tre le seul Amricain
qui ne puisse pas vous donner des lettres pour son pays... toutes mes
relations y sont rompues... je ne dois jamais y rentrer.--Il n'osait
pas dire son nom. C'tait le gnral Arnold[296]! Je dois convenir
qu'il me fit une grande piti, que les puritains politiques blmeront
peut-tre, mais que je ne me reproche pas, car j'assistais  son
supplice.

    [296] Le gnral Arnold avait t condamn  mort pendant la
    guerre de l'indpendance des tats-Unis, pour avoir livr aux
    Anglais des informations sur la situation de l'arme
    amricaine.

Nous quittmes Falmouth. Le vent tait bon; chacun des passagers, sur
le pont du vaisseau, les yeux tourns vers le rivage, disait avec une
expression de plaisir: Je vois encore la terre. Seul, je me sentis
soulag en ne la voyant plus. La mer avait un grand charme pour moi en
ce moment; les sensations que j'en recevais convenaient  ma
disposition.

Aprs quelques semaines de navigation, je fus un matin rveill par le
cri que je redoutais de: _Terre! Terre!_ Le capitaine, l'quipage et
les passagers, tous montraient la joie la plus impatiente. En montant
sur le pont, j'aperus en mme temps et le pilote qui venait pour nous
faire remonter la _Delaware_, et un vaisseau qui quittait les caps. Je
demandai au pilote quelle tait la destination du btiment que je
voyais. Il me dit qu'il faisait voile pour Calcutta. J'envoyai
sur-le-champ au capitaine de ce navire une barque, pour lui faire
demander s'il voulait prendre encore un passager. La destination du
btiment m'importait peu; le voyage devait tre long, et ce que je
voulais, c'tait ne pas quitter la mer. Le nombre des passagers se
trouvant complet, il fallut me laisser conduire  Philadelphie.

J'y arrivai plein de rpugnance pour les nouveauts qui, gnralement,
intressent les voyageurs. J'eus bien de la peine  rappeler en moi un
peu de curiosit. Je retrouvai  Philadelphie un Hollandais que
j'avais connu  Paris, M. Casenove, homme d'un esprit assez clair,
mais lent et timide, d'un caractre fort insouciant. Il me devint trs
utile par ses qualits et par ses dfauts. Comme il ne me pressait
pour rien, et que lui-mme, il s'intressait  peu de chose, je n'eus
point  lui rsister. Ne rencontrant point d'opposition, point de
conseils, point de direction, mon instinct seul me conduisait, et
j'arrivai insensiblement  regarder avec plus d'attention, le grand
tableau que j'avais devant les yeux.

Il n'y avait que douze ans que l'Amrique septentrionale avait cess
d'tre une colonie, et les premiers temps de sa libert avaient t
perdus pour sa prosprit, par l'insuffisance de la premire
constitution qu'elle s'tait donne. Les bases de la foi publique n'y
ayant pas t poses, un papier monnaie plus ou moins dcri avait
excit toutes les cupidits, avait encourag la mauvaise foi, jet du
trouble dans toutes les transactions, et avait fait perdre de vue les
institutions que rclamaient les premires annes de l'indpendance.
Ce n'est qu'en 1789,  l'poque de la nouvelle constitution fdrale,
que la proprit a pris une consistance vritable dans les tats-Unis,
que des garanties sociales et tranquillisantes pour les relations du
dehors ont t donnes, et que le gouvernement a commenc  prendre
rang parmi les puissances.

C'est l, la date des tats-Unis.

Mon attrait pour la mer me poursuivait encore, et c'tait  peine
l'avoir quitte, que de se trouver au milieu de cet immense pays qui
ne me rappelait rien.

Je songeai  m'loigner de Philadelphie. Je voulais essayer de me
fatiguer; je proposai  M. de Beaumetz[297] et  un Hollandais, nomm
M. Heydecoper de voyager dans l'intrieur des terres avec moi. Ils
acceptrent, et je dois convenir que ds les premiers jours mon
entreprise me plut. J'tais frapp d'tonnement;  moins de cinquante
lieues de la capitale, je ne vis plus de traces de la main des hommes;
je trouvai une nature toute brute et toute sauvage; des forts aussi
anciennes que le monde; des dbris de plantes et d'arbres morts de
vtust, jonchant le sol qui les avait produits sans culture; d'autres
croissant pour leur succder et devant prir comme eux; des lianes qui
souvent s'opposaient  notre passage; les bords des rivires tapisss
d'une verdure frache et vigoureuse; quelquefois de grands espaces de
prairies naturelles; en d'autres lieux des fleurs nouvelles pour moi;
puis des traces d'ouragans anciens qui avaient renvers tout ce qui
tait sur leur passage. Ces longs abatis de bois dans une direction
rgulire attestent l'tonnant pouvoir de ces terribles phnomnes. Si
l'on atteint une petite lvation, l'oeil s'gare  perte de vue de la
manire la plus varie et la plus agrable. Les cimes des arbres, les
ondulations du terrain qui seules rompent la rgularit d'espaces
immenses, produisent un effet singulier. Notre imagination s'exerait
alors dans cette vaste tendue; nous y placions des cits, des
villages, des hameaux; les forts devaient rester sur les cimes des
montagnes, les coteaux tre couverts de moissons, et dj des
troupeaux venaient patre dans les pturages de la valle que nous
avions sous les yeux. L'avenir donne aux voyages dans de pareils pays
un charme inexprimable. Tel tait, disais-je, il y a peu de temps,
l'emplacement o Penn[298] et deux mille expatris jetrent les
fondements de Philadelphie, o quatre-vingt mille habitants dployent
aujourd'hui tout le luxe de l'Europe. Telle tait, il y a peu
d'annes, la jolie petite ville de Bethlem[299], dont les Moraves qui
l'habitent font dj admirer la propret des maisons, ainsi que
l'tonnante fertilit du territoire qui l'entoure. Aprs la paix de
1783, la ville de Baltimore n'tait qu'une bourgade de pcheurs;
aujourd'hui, des maisons vastes et lgantes y sont leves de tous
cts, et disputent le terrain aux arbres dont les souches n'ont pas
eu le temps de disparatre. On ne fait pas un pas, sans se convaincre
que la marche irrsistible de la nature veut qu'une population immense
anime un jour cette masse de terres inertes, et qui n'attendent que la
main de l'homme pour tre fcondes. Je laisse  d'autres le plaisir
de faire des prdictions sur cet tat de choses. Je me borne 
constater que, dans aucune direction, on ne peut s'loigner de
quelques milles des villes maritimes sans apprendre que les campagnes
riantes et fertiles que l'on admire, n'taient, il y a dix ans, il y a
cinq ans, il y a deux ans, qu'une fort inhabite. Les mmes causes
doivent produire les mmes effets, surtout quand elles agissent avec
une force toujours croissante. La population fera donc, chaque jour,
des conqutes sur ces espaces vagues, qui sont encore hors de
proportion avec la partie cultive de l'Amrique septentrionale.

    [297] M. de Beaumetz, n en 1769, membre du conseil souverain
    d'Artois. Dput aux tats gnraux, il vota avec le parti
    constitutionnel. Il migra en 1792, passa en Angleterre, aux
    tats-Unis, enfin aux Indes o il mourut.

    [298] William Penn, n  Londres en 1644. Il tait le fils de
    l'amiral Penn. Il se fit quaker, ce qui lui attira des
    perscutions nombreuses; il fut emprisonn trois fois. Ayant
    hrit d'une crance de quatre cent mille francs sur l'tat,
    il reut en change la proprit du pays de l'Amrique du
    nord situ  l'ouest de la Delaware. Il y fonda en 1681 une
    colonie qui prit son nom (Pennsylvanie), btit Philadelphie,
    et donna  ses tats une constitution qui devint la base de
    celle des tats-Unis. Il revint en Angleterre et y mourut en
    1718.

    [299] Bethlem, petite ville de Pennsylvanie,  quatre-vingts
    kilomtres de Philadelphie. Elle fut fonde en 1741 par les
    frres Moraves. On connat cette association religieuse qui
    remonte au XVe sicle, et dont les membres sont les
    descendants des anciens Hussites. Opprims et perscuts en
    Europe, une partie d'entre eux tait venue chercher asile aux
    tats-Unis.

Aprs m'tre rassasi de ces ides ou plutt de ces impressions,
n'ayant la tte ni assez vide ni assez active pour avoir le besoin de
faire un livre, je me rapprochai des villes, en faisant des voeux pour
qu'une partie considrable des capitaux qui venaient se mettre 
l'abri en Amrique, y fussent employs  des dfrichements et  la
grande agriculture.

Un peuple nouveau et dont les moeurs, sans avoir pass par toutes les
lenteurs de la civilisation, se sont modeles sur celles dj
raffines de l'Europe, a besoin de rechercher la nature dans sa grande
cole; et c'est par l'agriculture que tous les tats doivent
commencer. C'est elle, et je le dis ici avec tous les conomistes, qui
fait le premier fond de l'tat social, qui enseigne le respect pour la
proprit, et qui nous avertit que notre intrt est toujours aveugle
quand il contrarie trop l'intrt des autres; c'est elle, qui, de la
manire la plus immdiate, nous fait connatre les rapports
indispensables qui existent entre les devoirs et les droits de
l'homme; c'est elle, qui, en attachant les laboureurs  leur champ,
attache l'homme  son pays; c'est elle, qui, ds ses premiers essais,
fait sentir le besoin de la division du travail, source de tous les
phnomnes de la prosprit publique et prive; c'est elle, qui entre
assez dans le coeur et dans l'intrt de l'homme pour lui faire appeler
une nombreuse famille sa richesse; c'est elle aussi, qui, par la
rsignation qu'elle enseigne, soumet notre intelligence  cet ordre
suprme et universel qui gouverne le monde; et de tout cela, je
conclus que c'est elle seule, qui sait finir les rvolutions, parce
qu'elle seule emploie utilement toutes les forces de l'homme, le calme
sans le dsintresser, lui enseigne le respect pour l'exprience au
moyen de laquelle il surveille les nouveaux essais; puis, parce
qu'elle offre toujours aux yeux les grands rsultats de la simple
rgularit du travail; enfin, parce qu'elle ne hte et ne retarde
rien.

Dans les temps de rvolutions, on ne trouve d'habilet que dans la
hardiesse, et de grandeur que dans l'exagration. Veut-on les
terminer, la circonspection doit succder  l'audace, et alors la
grandeur n'est plus que dans la mesure, l'habilet n'est plus que dans
la prudence. C'est donc vers ce qui modre qu'un gouvernement qui veut
tre libre et qui ne veut point inquiter le monde, doit porter ses
principaux efforts. L'agriculture n'est point envahissante: elle
tablit. Le commerce est conqurant: il veut s'tendre.

Aprs la Rvolution franaise, le commerce extrieur rencontra trop
d'obstacles pour tre l'industrie premire de la France, et par
consquent pour influer sur les moeurs du pays; mais si les ides, par
une suite de l'agitation et des chimres restes dans les esprits, se
portent, comme cela n'est que trop  craindre, vers les spculations
dans les fonds publics, le mal sera dangereux, parce que dans ce genre
de combinaisons la ruse est trop employe, et que la fortune et la
ruine sont trop rapides.

Le gouvernement amricain s'est trop laiss entraner par sa position
gographique; il a trop encourag l'esprit d'entreprise, car, avant
d'avoir des habitants, il a fallu  l'Amrique la Louisiane; il lui
faut maintenant les Florides. Le commerce veut des ports et des rades
depuis la rivire Sainte-Croix, prs du fleuve Saint-Laurent, jusqu'au
golfe du Mexique, et cependant les neuf-diximes des cinq cents
millions d'acres de terre qui composent l'Amrique septentrionale sont
encore incultes. Trop d'activit se tourne vers les affaires et trop
peu vers la culture; et cette premire direction donne  toutes les
ides du pays, place un porte--faux dans son tablissement social. Il
ne faut pas faire trente lieues dans l'intrieur du pays, pour y voir,
dans le mme lieu, faire des changes en nature et tirer des traites
sur les premires places de l'Europe: c'est trop disparate; il y a l
une maladie sociale[300].

    [300] Il ne faut pas perdre de vue que c'est en 1794 que
    l'auteur voyageait aux tats-Unis, par consquent bien
    longtemps avant le grand mouvement d'migration qui a conduit
    tant d'agriculteurs allemands et irlandais en Amrique, pour
    y remplir le rle que M. de Talleyrand indiquait aux
    Amricains. (_Note de M. de Bacourt._)

J'ai vu,  soixante milles de Boston, six mille pieds de planches
s'changer contre un boeuf, et  Boston mme un chapeau de paille de
Florence se payer vingt-cinq louis.

Prs de Frenchman-Bay,  l'extrmit des provinces de l'est, forc par
un violent orage de m'arrter  Machias[301], je faisais quelques
questions  l'homme chez lequel je demeurais. Il occupait la meilleure
maison de l'endroit et c'tait, comme on dit dans le pays, _un homme
d'une grande respectabilit_. Le chapitre de la qualit des terres et
de leur prix tant puis, je lui demandai s'il avait t 
Philadelphie. Il me dit que non, pas encore; c'tait un homme de
quarante-cinq ans environ. J'osais  peine lui demander s'il
connaissait le gnral Washington.--Je ne l'ai jamais vu, me
dit-il.--Si vous allez  Philadelphie, vous serez bien aise de le
voir?--Oh! oui, certainement, mais, je voudrais surtout, ajouta-t-il
avec l'oeil anim, je voudrais voir M. Bingham, que l'on dit tre si
riche.

    [301] Machias, petit port de commerce de l'tat du Maine.

J'ai trouv dans toute l'Amrique cette mme admiration pour
l'argent, et souvent, aussi grossirement exprime. Le luxe y est
arriv trop vite. Quand les premiers besoins de l'homme sont  peine
satisfaits, le luxe est choquant. Je me souviens d'avoir vu dans le
salon de madame Robert-Morris le chapeau fabriqu dans le pays du
matre de la maison, pos sur un guridon lgant de porcelaine de
Svres, qui avait t achet  Trianon par un Amricain. C'est  peine
si un paysan europen aurait voulu poser le chapeau sur sa tte.--Sur
les bords de l'Ohio, M. Smith habitait une espce de maison connue
dans le pays sous le nom de _log-house_. Les murs de ce genre de
maisons sont forms avec des arbres non quarris. Il y avait dans le
salon un forte-piano orn des plus beaux bronzes. M. de Beaumetz
l'ouvrit: N'essayez point d'en jouer, lui dit M. Smith, notre
accordeur qui est  cent milles d'ici, n'est pas venu cette
anne[302].

    [302] J'prouvai dans ce voyage des choses qui sont restes
    dans ma mmoire. Quand on a l'esprit un peu actif, et que
    l'on craint les nouvelles de son pays, perdre son temps n'est
    pas chose aussi facile qu'on le pense. Les motions que l'on
    a ne peuvent tre que matrielles.--S'garer dans un grand
    bois o il n'y a pas de chemin, y tre  cheval au milieu de
    la nuit, s'appeler pour tre srs que l'on est ensemble: cela
    fait prouver quelque chose que je ne saurais dfinir, parce
    qu'au moindre incident, il se mle une sorte de gat qui
    porte sur soi-mme.--Quand je criais: X..... tes-vous l?
    et qu'il me rpondait: Oh, mon Dieu oui, Monseigneur, j'y
    suis, il m'tait impossible de ne pas rire de notre
    position. Cet: Oh! mon Dieu, oui si piteux, et ce
    Monseigneur, tir de l'vch d'Autun, ne pouvait pas ne
    pas me faire rire.--Une fois, dans le fond du Connecticut,
    aprs une marche trs longue, nous nous arrtmes dans une
    maison o l'on voulut bien nous donner  coucher, et mme 
    souper. Il y avait un peu plus de provisions ce jour-l qu'il
    n'y en a ordinairement dans une maison amricaine. La famille
    dans laquelle nous tions tait compose d'un vieillard,
    d'une femme d'environ cinquante ans, de deux grands jeunes
    gens et d'une jeune fille. On nous offrit du poisson fum, du
    jambon, des pommes de terre, de la bire forte et de
    l'eau-de-vie. En bien peu de temps, la bire forte et
    l'eau-de-vie animrent la conversation. Les deux jeunes gens,
    qui taient un peu chauffs, parlrent de leur dpart; ils
    allaient pour plusieurs semaines  la chasse aux castors; ils
    en parlaient d'une manire si anime et si curieuse, qu'aprs
    quelques verres d'eau-de-vie, M. de Beaumetz, M. Heydecoper
    et moi, mourions d'envie de nous joindre  eux. C'tait une
    manire nouvelle d'employer ou de perdre plusieurs semaines.
    A chaque question que nous faisions, on nous donnait  boire.
    J'ai retenu de cette longue soire que la fourrure des
    castors n'tait bonne que dans l'arrire-saison; qu'on les
    tue  l'afft; qu'on leur tend des piques amorces avec du
    bois fendu; qu'on attaque leur cabane lorsqu'il gle,
    qu'alors ils s'enfuient sous l'eau, mais comme ils ne peuvent
    pas y rester longtemps, ils viennent respirer  des
    ouvertures qu'on pratique  la glace, et alors on les saisit
    au pied. Toute cette petite guerre nous intressait assez
    pour que Beaumetz, plus chasseur ou plus gai que les autres,
    propost  ces messieurs de nous admettre avec eux dans leur
    petite entreprise. Ils y consentirent. Nous voil enrls
    dans la socit des chasseurs du Connecticut. Les paroles
    donnes, on fut tant bien que mal chercher son lit. Le matin
    arriva; l'effet de l'eau-de-vie avait cd au sommeil; nous
    commenmes  trouver que tout ce qu'il fallait prendre avec
    soi tait un peu lourd. Je crois, en vrit, que le poids des
    provisions tait prs de quarante livres; nous trouvions que
    deux mois  passer dans les bois ou dans les marais, taient
    un peu longs, et nous cherchmes  revenir sur l'engagement
    que nous avions pris la veille. Quelques dollars que nous
    laissmes dans la maison nous firent rendre notre parole, et
    nous continumes notre route, ou plutt notre voyage, un peu
    honteux de ce que nous avions fait la veille. (_Note du
    prince de Talleyrand._)

Pour nous autres, vieux Europens, il y a quelque chose de maladroit
dans tout ce que veut faire le luxe de l'Amrique. Je conviens que
notre luxe montre souvent notre imprvoyance, notre frivolit, mais en
Amrique le luxe ne fait voir que des dfauts qui prouvent qu'aucune
dlicatesse, ni dans la conduite de la vie, ni mme dans ses
lgrets, n'a encore pntr dans les moeurs amricaines. Quand je
parle de l'Amrique, on doit me pardonner quelque longueur. J'y tais
si seul, qu'une foule de choses que j'aurais jetes dans la
conversation viennent aujourd'hui se placer sous ma plume.

Je profitai des deux hivers que je passai, soit  Philadelphie, soit
 New-York, pour voir les principaux personnages dont la rvolution
d'Amrique a plac les noms dans l'histoire, et particulirement le
gnral Hamilton[303] qui, par son esprit et son caractre, me parut
tre, du vivant mme de M. Pitt et de M. Fox,  la hauteur des hommes
d'tat les plus distingus de l'Europe.

    [303] Alexandre Hamilton, n en 1757, dans l'le de Nevis
    (Antilles), d'une famille cossaise. Tout jeune encore, il
    prit une part active  la guerre de l'indpendance des
    tats-Unis et fut nomm colonel. L'tat de New-York l'envoya
    au congrs de 1787 qui fit la constitution. Hamilton fut un
    des plus chauds dfenseurs du systme fdral. En 1789,
    Washington le nomma ministre des finances. Il se retira
    volontairement en 1795. En 1798, quand la guerre faillit
    clater avec la France, Hamilton fut nomm gnral. Il fut
    tu six ans aprs (1804) dans un duel avec le colonel Burr,
    vice-prsident des tats-Unis.

J'avais, comme je l'ai dit plus haut, remarqu dans mon voyage que
l'agriculture tait peu favorise, que le commerce l'tait davantage,
que le gouvernement lui-mme, entre ces deux sources de prosprit,
avait jet un grand poids dans la balance en faveur du commerce, et
rcemment encore, en augmentant les moyens rels du pays, de tous les
moyens fictifs que donnent les tablissements de banques publiques,
dont toute l'Amrique est couverte, et qui tournent tous exclusivement
au profit du commerce. Cette direction une fois prise, la vanit et la
cupidit devaient bientt classer parmi les vues troites tout ce qui
portait un caractre de sagesse, de modration et de simple probit.
Les tats-Unis d'Amrique, en renversant les barrires leves
autrefois par la mtropole qui concentrait dans son sein les produits
de ses colonies, et rglait par des bornes qu'elle prescrivait
elle-mme leurs spculations, usent avec succs des avantages de leur
position et du pouvoir que leur donne leur affranchissement. Ils
jettent sur tous les marchs de l'ancien monde, des masses de denres
inattendues. Celles-ci en changeant immdiatement tous les prix,
occasionnent dans le commerce des perturbations impossibles  viter.
La principale cause de tous ces dsordres tient  la grande distance
qui existe entre les ports de l'est et ceux du sud de l'Amrique, d'o
partent  la mme poque de l'anne des milliers de btiments chargs
des mmes produits pour tous les ports de l'Europe. Aussi le commerce
du nouveau monde avec l'Europe sera-t-il encore longtemps livr au
hasard.

Pendant mes longues soires, pleines de retours vers ma malheureuse
patrie dont les troubles actuels m'affligeaient si douloureusement, je
me laissais souvent aller  songer  son avenir. Et alors, je
cherchais les moyens de dtruire ou du moins de diminuer les
difficults qui s'opposaient  des relations commerciales
rciproquement avantageuses entre la France et l'Amrique.

Je sentais fort bien tout ce qu'il y avait de chimrique dans les
recherches que je laissais faire  mon imagination; mais elles me
plaisaient. C'tait trop loigner ses esprances que de remettre,
comme la raison l'indiquait,  former des conjectures, au moment o
les diffrends dj prvus et indiqus, de l'Espagne avec ses
colonies, seraient termins d'une manire quelconque[304], car ce ne
peut tre vritablement qu'alors, que les rapports maritimes et
commerciaux des grandes nations pourront prendre une marche rgulire.
Aussi mes esprances d'ordre taient chaque jour dranges par tout ce
que j'avais sous les yeux.

    [304] Cette solution fut l'mancipation des colonies
    espagnoles. Le soulvement commena en 1810 par le Mexique.
    En 1824, l'Espagne ne possdait plus rien sur tout le
    continent amricain.

En 1794, je fus tmoin du retour de la premire expdition amricaine
qui et t au Bengale; les armateurs firent des bnfices immenses,
et ds l'anne suivante, quatorze btiments amricains partirent de
diffrents ports pour aller, dans l'Inde, disputer  la compagnie
anglaise ses riches profits. La concurrence de l'Amrique, par ses
brusques apparitions, a quelque chose d'hostile. Elle multiplie 
l'infini les chances du commerce, et les rsultats sont rarement la
rcompense d'une habile combinaison. Et cela, dans un temps o la
population va s'accroissant dans tous les pays civiliss, et o les
besoins que cet accroissement fait natre ajoutent  tout ce que les
passions humaines ont dj de si actif.

Toutes ces considrations rendent l'avenir bien difficile  prvoir,
et srement presque impossible  diriger.

Mais rien n'embarrasse un homme qui, jet loin de sa patrie, est dans
une auberge ou dans un mauvais appartement: tout parat plus difficile
 celui qui est paisiblement assis sous son propre toit. Je profitai
donc de la disposition o ma petite chambre mettait mon esprit, pour
faire de la grande politique et arranger le monde. Aprs avoir fait,
en bon membre de l'Assemble constituante, une abstraction du
caractre des hommes, je recourais  l'esprit philosophique, et je
demandais un nouveau code gnral du droit des gens, qui, aprs avoir
balanc les intrts des peuples et des hommes, les rapprocherait dans
l'intrt politique et rciproque des tats, et tablirait dans leurs
rapports habituels une librale galit. Il me semble mme que j'tais
au moment de raliser le systme des conomistes sur la libert
absolue du commerce, et la suppression des douanes, qu'il fallait bien
faire entrer dans mes ides spculatives, lorsque, tout  coup, parut
prcisment un nouveau tarif pour les douanes, adopt par le congrs
amricain, sur la proposition de mon ami Hamilton. Les premires
conversations que j'eus avec celui-ci roulrent sur cette partie de
l'administration amricaine. Vos conomistes ont fait un beau rve,
me disait-il; c'est l'exagration chimrique de gens bien
intentionns. Peut-tre, ajoutait-il, pourrait-on combattre
thoriquement leur systme et en montrer la fausset; mais
laissons-les dans leurs douces illusions; l'tat prsent des affaires
du monde suffit pour prouver que l'excution de leur plan doit tre,
au moins ajourne; tenons-nous-en l. Je dfendais peu les
conomistes, mais j'avais bien de la peine  abandonner l'ide qu'il
pt exister quelques combinaisons librales, d'o il ne rsultt pas
des avantages pour tous les peuples commerants. Les ides
philanthropiques viennent en foule, quand on est hors de la loi dans
son pays.

M. Hamilton me parut rejeter moins premptoirement la possibilit de
voir un jour le monde se partager toute l'industrie d'une manire fixe
et permanente.

L'Europe, lui disais-je, possde et cultive avec succs tous les arts
de luxe, et tout ce qui tend  augmenter les agrments de la vie.

Le nouveau monde a une richesse qui lui est propre et particulire,
des cultures qui rivaliseront toujours avec succs avec celles du mme
genre qu'on tenterait d'tablir en concurrence.

La distribution entre ces deux genres d'emplois des facults humaines
ne pourrait-elle pas servir, du moins pour longtemps, de base et de
mesure dans les rapports qui doivent s'tablir ncessairement entre
des peuples, dont les uns auront un besoin chaque jour renouvel, de
recevoir  un prix modr les choses les plus usuelles de la vie, et
les autres, le dsir de jouir de ce qui concourt  la rendre plus
agrable et plus douce?

Cette combinaison naturelle ne fournirait-elle pas une base immense
d'changes bien entendus qui, pouvant tre rgls par des conventions
entre les puissances, formeraient les rapports commerciaux entre les
diffrents tats?

Pour que votre ide soit pratique, disait M. Hamilton, il faut
attendre le moment, et peut-tre n'est-ce pas dans un avenir bien
loign, o de grands marchs s'tabliront dans le nouveau monde,
comme il en existait autrefois dans l'ancien, vous en aviez quatre o
s'changeaient toutes les productions de la terre: celui de Londres,
qui longtemps encore sera le premier, malgr nos succs commerciaux;
celui d'Amsterdam, dont Londres s'emparera, si les choses restent en
Hollande comme elles sont; celui de Cadix, dont nous, nord ou midi,
nous hriterons; et celui de Marseille que les chelles du Levant
rendaient trs florissant, mais que vous tes  la veille de perdre.

Nous n'en avons besoin que de deux, mais ils nous sont
indispensables, un pour le nord de l'Amrique, et un autre pour le
sud. Ces grands marchs une fois tablis, le commerce pourra reprendre
une route rgulire; les entreprises commerciales ne seront plus
livres aux seuls hasards, parce que chaque march tant tenu par son
intrt de rendre publics et les prix et les qualits de tout ce qui y
serait apport, empcherait les trop grandes variations, et tiendrait
ainsi, dans des bornes prvues, les avantages et les perles de toutes
les spculations. C'est alors que les navigateurs des diffrentes
parties du monde, pourraient se prsenter avec confiance dans tous les
ports.

J'admirais l'esprit d'ordre gnral qui se mlait toujours aux vues
particulires de M. Hamilton pour la prosprit de son pays. Je ne
sais si elles se raliseront, mais ce ne sera srement que le jour o
le dsir d'empiter, d'envahir, cessera d'altrer les rapports
gnraux des Amricains avec les autres peuples, et o, par un retour
sur leur propre intrt, ils chercheront  faire sur eux-mmes des
conqutes, qui aboutiront  crer sur leur territoire des valeurs
proportionnes  la vaste tendue des terres qui composent le
continent qu'ils habitent.

J'tais  peu prs au bout de ce que je voulais apprendre en Amrique;
je venais d'y passer prs de trente mois[305], sans autre but que de
n'tre ni en France, ni en Angleterre, et sans autre intrt que celui
de voir et de connatre ce grand pays dont l'histoire commence.

    [305] C'est pendant ces trente mois, ainsi que durant le
    temps qu'il avait pass prcdemment  Londres, que M. de
    Talleyrand entretint avec madame de Stal la correspondance
    qui a t publie rcemment par M. le duc de Broglie. (Voir
    dans la _Revue diplomatique_ de janvier et d'avril 1890:
    _Lettres de M. de Talleyrand  madame de Stal extraites des
    archives du chteau de Broglie._)

L'incertitude dans laquelle les nouvelles d'Europe laissaient mon
avenir, m'engagea  me livrer  une spculation qui, conduite avec
habilet et conomie, pouvait m'tre fort avantageuse. Je devais aller
moi-mme aux grandes Indes sur un btiment que j'avais frt, et dans
la cargaison duquel plusieurs grandes maisons de Philadelphie et
quelques capitalistes hollandais avaient pris un intrt. Mon btiment
tait charg; j'tais au moment de partir, lorsque je reus un dcret
de la Convention qui m'autorisait  rentrer en France. Il avait t
rendu sans aucune sollicitation de ma part,  mon insu, sur la
proposition de MM. Chnier[306] et Daunou[307] que je connaissais 
peine, et pour lesquels, quelque diffrentes que puissent tre nos
opinions, je conserverai toujours de la reconnaissance[308]. Il
fallait en profiter, ou dire  la France un ternel adieu. M. de
Beaumetz, que j'avais associ avec moi dans ma grande spculation, fit
 ma place le voyage de l'Inde o il est mort. Je me sparai avec
peine de M. de la Rochefoucauld[309]  qui j'tais fort attach, et de
M. Hamilton qui tiendra toujours une grande place dans mes souvenirs.
Je m'embarquai sur un assez mauvais vaisseau danois qui faisait voile
pour Hambourg.

    [306] Marie-Joseph Chnier, n  Constantinople, en 1764; il
    tait le frre cadet d'Andr. D'abord militaire, il se
    consacra ensuite aux lettres, et composa plusieurs tragdies
    rpublicaines et rvolutionnaires qui le rendirent clbre.
    Dput de Seine-et-Oise  la convention, il vota la mort du
    roi. Prsident de l'Assemble en aot 1795. Dput aux
    Cinq-Cents. Membre du tribunat aprs le 18 brumaire. Sous
    l'empire, il fut inspecteur des tudes, fut destitu en 1800
    et mourut en 1811.

    [307] Pierre Daunou, n en 1761, tait entr dans la
    congrgation de l'Oratoire, mais cessa d'exercer toute
    fonction ecclsiastique, lorsqu'en 1792, il fut envoy  la
    Convention par le Pas-de-Calais. Il protesta contre la mise
    en jugement du roi, et vota pour le bannissement. Arrt le
    31 octobre 1792 avec soixante-treize de ses collgues, il
    resta un an en prison. Prsident de la Convention, aprs le 9
    thermidor. Dput aux Cinq-Cents. Membre du tribunat, il en
    fut limin en 1802 et vcut dans la retraite sous l'empire.
    Dput sous la Restauration, il fut nomm pair de France en
    1839 et mourut en 1840.

    [308] Le dcret de la Convention autorisant M. de Talleyrand
     rentrer en France fut, comme il le dit, propos par MM.
    Chnier et Daunou, mais  la sollicitation de beaucoup de ses
    amis, entre autres de madame de Stal.

    [309] Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt.

Je voulais, avant de rentrer en France, savoir ce qui s'y passait.
Madame de Flahaut[310], qui tait  Hambourg, me parut peu dispose 
me l'apprendre, car elle m'envoya, lorsque j'tais encore dans l'Elbe,
un message, dont M. de Ricc eut la simplicit de se charger, pour
m'engager  ne pas descendre  terre et  retourner en Amrique. Son
motif, disait-elle, tait qu'elle passait pour m'avoir t fort
attache, et elle craignait que, par cette raison, je ne fusse un
obstacle  son mariage avec M. de Souza, ministre de Portugal. Je crus
pouvoir sans indlicatesse rsister aux singulires raisons que M. de
Ricc me donnait, et je restai un mois  Hambourg, entour de
personnes qui ne nuisirent pas plus que moi au mariage qu'elle
contracta depuis avec le bon M. de Souza. Je revis l aussi madame de
Genlis, que je retrouvai toute semblable  ce que je l'avais connue 
Sillery,  Bellechasse et en Angleterre. La fixit dans les natures
composes tient  leur souplesse.

    [310] Adlade Filleul, ne  Paris en 1761, pousa trs
    jeune le comte de Flahaut, marchal de camp, qui fut
    guillotin en 1793. Elle avait migr en 1792. Aprs le 9
    thermidor, elle voulut revenir en France mais dut s'arrter 
    Hambourg. C'est l qu'elle connut le marquis Jos de
    Souza-Bothelo, qui tait alors ministre de Portugal en
    Danemark. Madame de Flahaut l'pousa en 1802 au moment o il
    venait d'tre nomm ministre  Paris. M. de Souza fut
    destitu peu aprs, mais demeura  Paris jusqu' sa mort.
    (1825). Madame de Souza a publi plusieurs romans qui ont
    fait sa rputation. Elle mourut en 1836.

De Hambourg, je me rendis  Amsterdam o je restai quinze jours, et de
l  Bruxelles, o je m'arrtai assez pour n'arriver  Paris, comme
j'en avais le projet, qu'au mois de septembre 1796.

On avait form  Paris un institut national des sciences et des
arts[311] l'organisation seule de cet institut suffisait pour faire
juger de l'esprit qui rgnait en France. On l'avait divis en quatre
classes. Celle des sciences physiques tenait le premier rang. Celle
des sciences politiques et morales n'tait qu'au second. On m'avait
nomm membre de cette classe en mon absence. Pour payer mon tribut
d'acadmicien, je lus  deux diffrentes sances publiques, peu
loignes l'une de l'autre, deux mmoires qui attirrent assez
l'attention. L'Amrique septentrionale tait le sujet du premier, et
le besoin de colonies pour la France, le sujet du second[312]. Je
m'tais occup d'un troisime sur l'influence de la socit en France.
L'ouvrage pris un peu trop dans mes souvenirs, parut  mes amis ne pas
tre adapt  un temps o la France tait gouverne par le directoire.
Je le laissai donc l.

    [311] Toutes les acadmies avaient t supprimes en 1793. La
    Convention insra dans la constitution de l'an III, qu'il
    serait fond un institut national charg de recueillir les
    dcouvertes et de perfectionner les arts et les sciences.
    Une loi de 1795 organisa cet institut qui fut divis en
    quatre classes, comprenant cent quarante-quatre membres et
    cent quarante-quatre associs. On ne revint  l'ancien nom
    d'acadmie qu'en 1816.

    [312] Ces deux mmoires ont t publis dans le _Recueil des
    mmoires de l'institut_, classe des sciences morales et
    politiques, (t. II, premire srie, 1799).--Le premier, _sur
    les Relations commerciales de l'Angleterre et des tats-Unis_
    (5 germinal, an V), tend  prouver que l'Angleterre n'a rien
    perdu  la dclaration d'indpendance de ses colonies, et
    qu'elle conservera toujours en Amrique, une vritable
    colonie d'exploitation et de peuplement.--Le second _sur les
    Avantages  retirer des colonies nouvelles_, fut lu le 25
    messidor an V. L'ide dominante est qu' la suite d'une
    rvolution, il est ncessaire, si l'on veut en conserver les
    rsultats, de dtourner les forces vives du pays vers un
    nouveau champ d'activit, et que, dans l'tat actuel des
    choses en France, le gouvernement devrait s'efforcer d'offrir
    aux lments d'agitation et aux mcontents de tous les
    partis, de vastes territoires  coloniser.

Ma dette littraire une fois paye, n'apercevant aucun lment
d'ordre, aucun principe de dure dans les diffrents partis que je
voyais s'agiter, je mis du soin  me tenir loin des affaires. Madame
de Stal qui avait dj repris une certaine influence, me pressait
vivement d'aller avec elle chez Barras[313], l'un des membres du
directoire. Je m'y refusai d'abord; je ne pouvais pas aller chez un
membre du directoire, sans demander  voir tous ceux qui le
composaient et particulirement les deux directeurs qui avaient t
membres de l'Assemble constituante[314]. Les motifs de refus que je
donnais ne parurent pas valables. Ils passaient de plus par madame de
Stal, qui, dsirant un rapprochement entre Barras et moi, conduisit
les choses de manire  ce que je reus de Barras un billet, par
lequel il m'engageait  aller dner, tel jour, chez lui  Suresnes. Il
fallut accepter. J'arrivai  Suresnes vers trois heures. Dans la salle
 manger, qu'on traversait pour arriver dans le salon, je vis cinq
couverts. Madame de Stal  mon grand tonnement n'tait pas invite.
Un frotteur me montra une armoire, dans laquelle il y avait quelques
livres dpareills et me dit que le directeur (c'est le titre qu'on
donnait  Barras dans son intrieur) n'arrivait ordinairement que vers
quatre heures et demie. Pendant que je lisais je ne sais quel ouvrage,
deux jeunes gens vinrent regarder  la pendule du salon, et voyant
qu'il n'tait que trois heures et demie, se dirent l'un  l'autre:
Nous avons le temps d'aller nous baigner. Il n'y avait pas vingt
minutes qu'ils taient partis, que l'un d'eux revint demander vite du
secours; je me joignis  tout ce qu'il y avait dans la maison pour
aller au bord de la rivire. En face du jardin, entre le grand chemin
et l'le, il y a dans la Seine une espce de tourbillon, dont un des
jeunes gens avait approch et o il avait disparu. Les bateliers
arrivaient de toutes parts; deux avaient fort courageusement plong
jusqu'au fond de la rivire. Tous les efforts pour sauver ce jeune
homme furent inutiles. Je revins  la maison.

    [313] Le comte Paul de Barras, n  Fox-Emphoux (Var), tait
    capitaine en 1789. Dput  la Convention, il vota la mort du
    roi. Prsident de la Convention (fvrier 1795). Membre du
    directoire depuis sa cration jusqu'au 18 brumaire. Aprs le
    coup d'tat, il disparut de la scne politique, et mourut en
    1829.

    [314] La Reveillre-Lpeaux et Rewbell.

On ne retrouva le corps de ce malheureux jeune homme que le lendemain,
 plus de trois cents toises et enfonc dans des herbes. Il s'appelait
Raymond; il tait de Lodve. Barras l'aimait beaucoup; il l'avait
lev et, depuis qu'il tait directeur, il l'avait fait son aide de
camp. J'tais seul dans le salon, ne sachant trop ce que je devais
faire. Qui apprendra  Barras le malheur qui vient d'arriver? Je ne
l'avais jamais vu. J'tais vritablement dans une situation fort
pnible. On entend une voiture. Le jardinier en ouvrant la porte dit:
M. Raymond vient de se noyer; oui, citoyen directeur, il vient de se
noyer.--Barras traverse la cour, monte chez lui, jetant les hauts
cris. Aprs quelques moments, un de ses gens lui dit que j'tais dans
le salon. Il me fait prier de l'excuser s'il ne descend pas, et
m'engage  me mettre  table. Le secrtaire qu'il avait amen reste
avec lui. Ainsi me voil tout seul  table dans la maison de Barras.
Au bout d'un quart d'heure, on vint de sa part me prier de monter chez
lui. Je lui sus gr d'avoir suppos que le dner qu'on me servait
tait une importunit pour moi. J'tais fort troubl. En entrant dans
sa chambre, il me prit les mains et m'embrassa; il pleurait. Je lui
dis toutes les choses douces que la situation dans laquelle je le
voyais, et dans laquelle j'tais moi-mme, pouvait m'inspirer.
L'espce d'embarras qu'il prouvait avec moi qu'il ne connaissait pas,
disparut peu  peu, et l'intrt que je lui tmoignais parut lui faire
du bien. Il me pria de revenir avec lui  Paris; je l'accompagnai.
Depuis ce temps, je n'ai eu qu' me louer de Barras. C'tait un homme
passionn, tout de mouvement, d'entranement; il n'y avait pas deux
heures que je le connaissais, que j'aurais pu croire que j'tais, 
peu de chose prs, ce qu'il aimait le mieux.

Quelque temps aprs, le directoire voulut faire un changement dans le
ministre[315]. Barras y consentit, mais  la condition que son nouvel
ami serait ministre des relations extrieures. Il soutint violemment
sa proposition, la fit adopter, et  dix heures du soir,  un _Club_
nomm le _Salon des trangers_, un gendarme vint me demander et
m'apporter le dcret qui venait d'tre rendu.

    [315] Pendant l't de 1797, le ministre fut entirement
    modifi. Talleyrand entra aux affaires trangres, Lambrecht
     la justice, Letourneux  l'intrieur, le gnral Schrer 
    la guerre, l'amiral Plville le Pelley  la marine, Sotin 
    la police gnrale. Ramel resta aux finances.

Le caractre absolu que portaient tous les actes du directoire, les
instances pressantes de madame de Stal, et plus que tout cela, le
sentiment que l'on a en soi, qu'un peu de bien n'est pas impossible 
faire, loignrent de moi toute ide de refus. Je me rendis donc le
lendemain au Luxembourg pour y remercier Barras, et de l au ministre
des relations extrieures.

Sous mon prdcesseur, Charles de Lacroix[316], les affaires
arrivaient  ce dpartement, toutes dcides par le directoire. Comme
lui, je n'avais qu' en surveiller l'expdition, mais souvent je la
retardais, ce qui me permettait, le premier -coup directorial pass,
d'adoucir la rdaction. Il ne me restait gure ensuite qu' donner des
passeports et  signer des visas. On tenait d'ailleurs loin de moi
toutes les affaires de l'intrieur. J'ennoblissais cette singulire
situation en disant aux autres, et un peu  moi-mme, que tout progrs
vers l'ordre vritable serait impossible au dedans, tant qu'on
n'aurait pas la paix au dehors, et que, puisqu'on m'appelait 
concourir  son rtablissement, je devais y donner tous mes soins.

    [316] Charles de Lacroix de Constant, n en 1754, tait en
    1789 chef de bureau au contrle gnral. Dput  la
    Convention, il vota la mort du roi. Dput au conseil des
    anciens. Ministre des affaires trangres (1796). Ambassadeur
    en Hollande (1797). Prfet des Bouches-du-Rhne (1800), puis
    de la Gironde. Il mourut en 1808. Il est le pre du peintre
    Eugne Delacroix.

J'ai su que quelques personnes, non  cette poque, mais depuis la
Restauration, trouvrent que c'est un tort d'accepter des emplois dans
un temps de crise et de rvolution, o le bien absolu est impossible 
faire. Il m'a toujours paru qu'il y avait quelque chose de trs
superficiel dans cette manire de juger. Dans les affaires de ce
monde, il ne faut pas s'arrter seulement au moment prsent. _Ce qui
est_, presque toujours est fort peu de chose, toutes les fois que l'on
ne pense pas que _ce qui est_ produit _ce qui sera_; et, en vrit,
pour arriver, faut-il bien se mettre en route? Quand, sans prjugs et
surtout sans envie, on y fait attention, on voit bien que ce n'est pas
toujours par calcul personnel que les hommes acceptent des emplois, et
je pourrais dire qu'en fait de sacrifice, on en fait un bien grand,
lorsqu'on consent  tre l'diteur responsable des oeuvres d'autrui.
L'gosme et la crainte ont moins d'abngation; mais encore une fois,
il faut bien se dire que dans les jours de bouleversement, refuser son
action, c'est donner  ceux qui veulent dtruire, une facilit de
plus. On accepte, non pour servir des hommes ou des choses qui
dplaisent, mais pour les faire servir au profit de l'avenir. _En
toute chose il faut considrer la fin_, a dit le bon La Fontaine, et
cela n'est pas une simple maxime d'apologue. Je dois ajouter que
l'amiral Bruix[317] dont j'aimais et estimais le caractre, l'esprit
et le talent, devait tre nomm ministre de la marine, ce qui faisait
que j'arrivais aux affaires avec quelqu'un d'aussi tranger que moi
aux faons du directoire, et avec qui je pouvais m'entendre et sur le
bien que l'on pouvait faire et sur le mal que l'on pouvait empcher.

    [317] Eustache Bruix, n  Saint-Domingue en 1759, tait
    lieutenant de vaisseau en 1789. Contre-amiral et ministre de
    la marine en 1798. Il mourut en 1805.

Pour donner une ide claire de ce que j'appelle ici les faons du
directoire, je crois qu'il suffira de raconter ce qui se passa  la
premire sance  laquelle j'assistai. Une querelle s'engagea entre
Carnot[318] et Barras; ce dernier accusait son collgue d'avoir
supprim une lettre qui aurait d tre mise sous les yeux du
directoire. Ils taient debout l'un et l'autre. Carnot, en levant la
main dit: Je jure sur ma parole d'honneur que cela n'est pas
vrai!--Ne lve pas la main, lui rpond Barras, il en dgoutterait du
sang. Voil les hommes qui gouvernaient, et c'est avec eux qu'il
fallait essayer de faire rentrer la France dans la socit europenne.
Je me jetai dans cette grande entreprise.

    [318] Lazare Carnot, n  Nolay (Cte-d'Or) en 1753, tait
    officier d'artillerie en 1789. Dput  l'Assemble
    lgislative, puis  la convention, o il vota la mort du roi.
    Membre du Comit de salut public, il fut charg de la
    prparation et de la direction de la guerre. lu au conseil
    des Anciens par quatorze dpartements, il fut nomm
    directeur. Proscrit au 18 fructidor, il se rfugia  Genve.
    Sous le consulat, il fut ministre de la guerre, puis membre
    du tribunat. En 1814, il fut nomm gnral de division et
    gouverneur d'Anvers. Ministre de l'intrieur sous les Cent
    jours, il fut exil  la Restauration et mourut  Magdebourg
    en 1823.

Presque tous les ennemis qu'avait eus la France depuis le dbut de la
Rvolution, avaient d chercher leur salut dans une paix que la
plupart avaient achete par des cessions de territoire, ou par des
contributions pcuniaires[319]. L'Autriche, battue en Italie, battue
en Allemagne, voyant son territoire envahi de deux cts, et sa
capitale menace par le gnral Bonaparte, avait dj sign avec lui
des prliminaires de paix  Leoben, et ngociait le trait dfinitif
qui fut celui de Campo-Formio. C'est entre les prliminaires et la
signature du trait que je devins ministre des relations
extrieures[320]. Le gnral Bonaparte, en apprenant ma nomination,
crivit au directoire pour lui en faire compliment, et m'adressa 
cette occasion une lettre fort obligeante. A dater de cette poque,
une correspondance suivie s'tablit entre lui et moi[321]. Je
trouvais dans ce jeune vainqueur, dans ce qu'il faisait, disait ou
crivait, quelque chose d'assez nouveau, d'assez fort, d'assez habile
et d'assez entreprenant pour attacher  son gnie de grandes
esprances. Au bout de quelques semaines, il signa le trait de
Campo-Formio (17 octobre 1797).

    [319] Voici la liste chronologique des traits qui mirent fin
     la guerre de la premire coalition. Trait avec le
    grand-duc de Toscane (Paris, 9 fvrier 1795); avec la Prusse
    (Ble, 5 avril 1795); avec l'Espagne (Ble, 22 juillet 1795);
    avec la Hesse-Cassel (Ble, 28 aot 1795); avec la Sardaigne
    (Paris, 15 mai 1796); avec le Wurtemberg (Paris, 7 aot
    1796); avec le margrave de Bade (Paris, 22 aot 1796); avec
    le roi des Deux-Siciles (Paris, 11 octobre 1796); avec Parme
    (Paris, 5 novembre 1796), avec le pape (Tolentino, 19 fvrier
    1796); avec Venise (Milan, 16 mai 1797); avec le Portugal (20
    aot 1797); avec l'empereur (Campo-Formio, 17 octobre 1797).

    [320] 18 juillet 1797.

    [321] Voici la lettre par laquelle Talleyrand entama ses
    relations avec Bonaparte:

    Paris, 24 Juillet 1797.

    J'ai l'honneur de vous annoncer, gnral, que le directoire
    excutif m'a nomm ministre des relations extrieures.
    Justement effray des fonctions dont je sens la prilleuse
    importance, j'ai besoin de me rassurer par le sentiment de ce
    que votre gloire doit apporter de moyens et de facilit dans
    les ngociations. Le nom seul de Bonaparte est un auxiliaire
    qui doit tout aplanir. Je m'empresserai de vous faire
    parvenir toutes les vues que le directoire me chargera de
    vous transmettre, et la renomme, qui est votre organe
    ordinaire, me ravira souvent le bonheur de lui apprendre la
    manire dont vous les aurez remplies. (_Correspondance
    indite et officielle de Napolon Bonaparte avec le
    directoire, les ministres_, etc. Paris, 1819, 7 vol. in-8.)

De son ct, l'Angleterre avait envoy en France un plnipotentiaire
(lord Malmesbury), pour y parler de paix; mais cette dmarche n'tait
pas sincre. Le ministre anglais avait alors besoin de simuler une
ngociation pour se tirer de ses embarras intrieurs[322].

    [322] Ds 1796, Pitt avait fait des ouvertures de paix et
    envoy Malmesbury  Paris. Les ngociations furent rompues le
    19 dcembre 1796. L'anne suivante, Malmesbury revint  Lille
    (4 juillet) et de nouveaux pourparlers furent entams; ils
    n'aboutirent pas davantage.

    James Harris, comte de Malmesbury, tait n en 1746.
    Secrtaire d'ambassade en 1768. Ministre  Berlin, 1771; 
    Ptersbourg, 1777;  La Haye, 1783; membre de la Chambre des
    lords, 1788. Sa vie publique se termina avec ses missions en
    France. Il mourut en 1820.

Telle tait, au dehors, la situation de la France quand j'entrai dans
le ministre.

Au dedans, un parti travaillait  changer l'ordre de choses existant,
pour y substituer quoi? c'est ce qu'on n'a jamais su et ce qu'on ne
pourra jamais savoir; car ce parti, peu nombreux, tait compos de
rpublicains, de constituants et de conventionnels, qui pouvaient tre
runis par des haines, mais qui, certainement, ne pouvaient l'tre par
aucun projet.

Ce qui se montra avec vidence, c'tait la faiblesse de ce parti, qui
fut renvers d'un souffle, et dont les chefs vritables ou prtendus
furent, dans l'espace de quelques heures, saisis pour la plupart,
accuss, condamns sans tre entendus, et transports  Cayenne, par
ce que l'on appelait alors une loi[323].

    [323] C'est le coup d'tat du 18 fructidor, an V (4 septembre
    1797), dirig par le directoire assist de l'arme contre les
    conseils, o les lections du mois de mai avaient envoy une
    majorit contre-rvolutionnaire. La plupart des lections
    furent casses, et soixante-cinq dputs envoys  Cayenne.

La guerre civile continuait  dsoler les campagnes de l'ouest, car
les rpublicains taient matres de presque toutes les villes. Cette
guerre, dont les chefs ont laiss  leurs familles le beau titre de
Venden, remplac et gt plus tard par celui de Chouan, tait
maintenue alors dans des limites hors desquelles on essayait en vain
de l'tendre. Elle tait devenue pour le gouvernement plus importune
que dangereuse.

Les mots de Rpublique, de Libert, d'galit, de Fraternit, taient
inscrits sur toutes les murailles, mais les choses que ces mots
expriment n'taient nulle part. Depuis les autorits les plus leves
jusqu' celles de l'ordre le plus infrieur,  peine y en avait-il une
seule qui ne ft arbitraire par sa formation, sa composition et son
action. Tout tait violent et, par consquent, rien ne pouvait tre
durable.

Le jeune gnral Bonaparte, qui, depuis deux annes, occupait avec
tant d'clat la scne du monde, ne voulait pas aller se perdre dans la
foule des simples gnraux; il voulait tenir en haleine la renomme,
et continuer d'attirer sur lui les regards. Il redoutait d'ailleurs
une situation o il serait sans dfense contre les dangers qui
natraient de sa gloire mme. Assez ambitieux pour dsirer le rang
suprme, il n'tait pas assez aveugle pour croire  la possibilit d'y
parvenir en France,  moins d'un concours d'vnements qui ne pouvait
alors tre regard comme prochain, ni mme comme probable.

L'Angleterre, au temps de Cromwell, n'avait qu'une seule arme.
Cromwell, qui en avait choisi tous les officiers, n'avait parmi eux
que des cratures. Hors de l'arme, il n'avait point de rivaux de
gloire. Deux heures de fanatisme habilement employes lui suffisaient
pour mettre les troupes qu'il commandait dans la disposition o il
voulait. Enfin le long parlement qui avait concentr dans son sein
tous les pouvoirs tait us[324]; il exerait une dictature qui avait
lass tous les partis; tous dsiraient sa fin.

    [324] Le long parlement est le nom donn en Angleterre au
    dernier parlement convoqu par Charles Ier. Assembl en
    1640, il dura plus de vingt ans. En 1648, Cromwell en fit
    sortir tous les membres hostiles  sa politique, et, en 1653,
    le chassa entirement. Rappel en 1659 et dsign sous le
    sobriquet de _parlement-croupion_, il se spara en 1660.

Ces circonstances manquaient  Bonaparte. Mais s'il n'avait point
encore de chances de dominer, comme Cromwell, dans son propre pays, en
revanche, il n'tait pas impossible qu'il pt se faire ailleurs une
souverainet, pourvu que la France lui en fournt les premiers moyens.

Aprs avoir sign  Campo-Formio la paix avec l'Autriche, et s'tre
montr un moment  Rastadt, lieu convenu pour traiter de la paix avec
l'empire[325] (car,  l'exemple des anciens Romains, la rpublique
franaise avait pris pour maxime de ne point comprendre deux de ses
ennemis dans une mme paix), il vint  Paris proposer au directoire la
conqute de l'gypte.

    [325] Depuis le trait de Campo-Formio, un congrs s'tait
    runi  Rastadt (grand-duch de Bade), pour rgler les
    questions encore en litige (navigation du Rhin, indemnits
    aux princes dpossds, etc.). Runi au commencement de 1798,
    il fut brusquement interrompu par la guerre au dbut de
    l'anne suivante.

Je ne l'avais jamais vu. Au moment de ma nomination au ministre des
relations extrieures, il m'avait crit, comme je l'ai dj dit, une
lettre longue, faite avec soin, et dans laquelle il voulait que
j'aperusse un homme autre que celui qu'il avait sembl tre
jusqu'alors sur le thtre des affaires. Cette lettre est assez
curieuse pour que je dsire qu'elle soit place  la suite de ces
_Mmoires_[326]. Le soir de son arrive  Paris, il m'envoya un aide
de camp pour me demander  quelle heure il pourrait me voir. Je
rpondis que je l'attendais; il se fit annoncer pour le lendemain 
onze heures du matin. Je le fis dire  madame de Stal, qui,  dix
heures, tait dans mon salon. Il y avait aussi quelques autres
personnes que la curiosit y avait amenes. Je me rappelle que
Bougainville[327] s'y trouvait. On annona le gnral, j'allai
au-devant de lui. En traversant le salon, je lui nommai madame de
Stal  laquelle il fit peu d'attention; il ne remarqua que
Bougainville  qui il dit quelques mots obligeants.

    [326] Cette lettre n'a pas t retrouve dans les papiers du
    prince de Talleyrand.

    [327] Louis-Antoine de Bougainville, n en 1729, fut d'abord
    secrtaire d'ambassade, puis officier de dragons. Il n'entra
    dans la marine qu' trente-quatre ans. En 1766, il entreprit
    un voyage de circumnavigation qui dura trois ans. Il quitta
    la marine en 1790, entra  l'Institut (1796), fut snateur
    sous l'empire, et mourut en 1814.

Au premier abord, il me parut avoir une figure charmante; vingt
batailles gagnes vont si bien  la jeunesse,  un beau regard,  de
la pleur, et  une sorte d'puisement. Nous entrmes dans mon
cabinet. Cette premire conversation fut, de sa part, toute de
confiance. Il me parla avec beaucoup de bonne grce de ma nomination
au ministre des relations extrieures, et insista sur le plaisir
qu'il avait eu  correspondre en France avec une personne d'une autre
espce que les directeurs. Sans trop de transition, il me dit: Vous
tes neveu de l'archevque de Reims, qui est auprs de Louis XVIII.
(Je remarquai, qu'alors, il ne dit point du comte de Lille[328]); et
il ajouta: J'ai _aussi_ un oncle qui est archidiacre en Corse[329];
c'est lui qui m'a lev. En Corse, vous savez qu'tre archidiacre,
c'est comme d'tre vque en France. Nous rentrmes bientt dans le
salon qui s'tait rempli, et il dit  haute voix: Citoyens, je suis
sensible  l'empressement que vous me montrez; j'ai fait de mon mieux
la guerre, et de mon mieux la paix. C'est au directoire  savoir en
profiter, pour le bonheur et la prosprit de la rpublique. Puis
nous allmes ensemble au directoire.

    [328] C'tait sous ce nom que Louis XVIII s'tait fait
    appeler en migration.

    [329] Joseph Fesch, n en 1763,  Ajaccio. Il tait en 1789,
    archidiacre du chapitre de cette ville. Ayant protest contre
    la constitution civile, il abandonna le chapitre, quitta
    l'habit ecclsiastique, et devint commissaire des guerres 
    l'arme d'Italie (1795). Aprs le 18 brumaire, Fesch reprit
    ses fonctions sacerdotales, fut archevque de Lyon (1802),
    cardinal, ambassadeur  Rome (1804). Il fut rappel en 1808.
    Pair de France sous les Cent-jours, il se retira  Rome  la
    Restauration et mourut en 1839.

Les irrsolutions et les jalousies du directoire rendirent  Bonaparte
les premires semaines qu'il passa  Paris un peu difficiles. Je lui
donnai une fte pour clbrer ses victoires d'Italie et la belle paix
qu'il venait de faire. Je ne ngligeai rien pour la rendre brillante
et populaire; et cela avait quelque difficult, parce qu'il fallait se
tirer de ce qu'avaient de trop commun les femmes des directeurs, qui,
comme de raison, occupaient le premier rang. On avait orn avec
autant de luxe que possible les appartements o on tait runi; chacun
m'en faisait compliment. _Cela a d vous coter gros, citoyen
ministre_, me dit madame Merlin, femme du directeur[330].--_Pas le
Prou, Madame_, repris-je sur le mme ton.--Une foule d'autres
quolibets, presque tous vrais, remplirent Paris le lendemain.

    [330] Merlin de Douay (1754-1838), ancien membre de
    l'Assemble constituante et de la Convention. En 1795, il
    devint ministre de la justice, puis de la police gnrale,
    enfin directeur aprs le 18 fructidor; sous l'empire, il fut
    premier prsident de la Cour de cassation.

Le directoire projetait alors une expdition en Irlande[331]; le
commandement avait t d'abord destin  Hoche qui mourut dans les
entrefaites[332] on voulut alors le donner au gnral Bonaparte,
auquel cela ne convenait sous aucun rapport. Cette entreprise, soit
qu'elle russt, soit qu'elle chout, devait ncessairement tre de
courte dure, et  son retour, il ne tarderait pas  se retrouver dans
la situation qu'il voulait viter. L'arme qu'il aurait conduite en
Irlande ne serait pas un instrument dont il pourrait disposer pour ses
propres vues, et enfin l'Irlande n'tait pas un pays o il pt esprer
de se faire un tablissement solide.

    [331] Le directoire avait voulu attaquer l'Angleterre chez
    elle. L'Irlande avait paru un terrain propice; on pouvait
    esprer un soulvement des populations. Une premire
    tentative de dbarquement avait chou en janvier 1797. Une
    deuxime expdition partit en aot. Le gnral Humbert
    dbarqua avec 1100 hommes dans le golfe de Sligo, fut
    vainqueur  Killala et  Castebar, mais fut vaincu 
    Ballinamuck et contraint de capituler.

    [332] Hoche mourut subitement le 18 septembre 1797. Il tait
    alors gnral en chef des armes de Sambre-et-Meuse et de
    Rhin-et-Moselle.

Il ne pensait pas davantage  s'en faire un en gypte, ni en gnral
dans aucun pays qu'il aurait conquis  la tte d'une arme franaise.
Il ne se flattait pas encore que cette arme consentt  n'avoir
vaincu que pour lui, et lui laisst prendre une couronne, ou la lui
mt sur la tte. Il s'en flattait d'autant moins, que, les troupes sur
lesquelles il avait le plus d'ascendant, et que par cette raison, il
dsirait le plus emmener, taient celles qui venaient de faire sous
ses ordres les campagnes d'Italie; or, lui-mme avait pris soin de
nourrir, et d'exalter en elles le fanatisme rpublicain. Mais,
qu'elles servissent  le mettre en position d'apparatre aux chrtiens
d'Orient et  tous les Grecs comme un librateur prt  briser leurs
fers, c'tait l tout ce qu'il demanderait d'elles, comptant pour le
reste sur le nombre, l'nergie et la reconnaissance de ces mmes
Grecs, et, surtout, sur des chances imprvues.

De telles esprances, s'il les et laiss apercevoir, n'auraient pas
t propres  faire russir sa ngociation auprs du directoire. Aussi
ne paraissait-il occup que des intrts de la France. Il montrait
l'gypte comme une colonie valant,  elle seule, toutes celles que la
France avait perdues, et comme un point d'o l'on pouvait porter de
grands coups  la puissance des Anglais dans l'Inde. Cependant la
fougue de son imagination et sa loquacit naturelle l'emportant hors
de toute prudence, il parlait quelquefois de revenir en Europe par
Constantinople, ce qui n'tait pas trop le chemin de l'Inde; et il ne
fallait pas une grande pntration pour deviner que s'il arrivait 
Constantinople en vainqueur, ce ne serait pas pour laisser subsister
le trne de Slim, ni pour substituer  l'empire ottoman une
_rpublique une et indivisible_.

Mais il paraissait si utile au directoire de se dbarrasser d'un homme
qui lui faisait ombrage, et qu'il n'tait pas en mesure de contenir,
qu'il finit par cder aux instances de Bonaparte, ordonna
l'expdition d'gypte, lui en donna le commandement, et prpara ainsi
les vnements qu'il avait le plus  coeur de prvenir.

Je dois rappeler ici sommairement dans quelle situation tait l'Europe
 l'gard de la France, au moment du dpart de Bonaparte.

L'impratrice Catherine de Russie s'tait prononce la premire contre
la Rvolution franaise, mais toute sa politique s'tait borne 
donner de l'clat  ses opinions dans des dpches qu'avaient ordre de
montrer ses ministres dans les diffrentes cours. J'en ai vu un grand
nombre entre les mains de M. le prince de Nassau[333]. Elle s'tait
bien garde de prendre part  une guerre qui devait ncessairement
avoir pour rsultat l'affaiblissement de ses voisins, et, par
consquent, l'augmentation de sa puissance relative. Ne craignant
point pour ses tats la contagion des principes franais, et bien plus
inquite des efforts que la Pologne venait de faire pour sortir de son
anarchie, elle avait saisi le moment o la France, la Prusse et
l'Autriche taient aux prises, pour complter le dmembrement de ce
royaume qu'elle s'tait appropri en partie, laissant le reste 
l'Autriche et  la Prusse[334]. Bientt aprs, elle mourut (17
novembre 1796).

    [333] Le prince Othon de Nassau-Siegen, n en 1745,
    accompagna Bougainville dans son voyage autour du monde
    (1766-1769). A son retour, il entra au service de la France,
    passa ensuite en Espagne ou il reut la grandesse et le grade
    de gnral. En 1787, il alla en Russie, fut nomm chef
    d'escadre, et charg de diverses missions diplomatiques 
    Vienne, Versailles et Madrid. Vice-amiral en 1790, il fut
    battu par le roi Gustave III. Il rentra alors dans la vie
    prive, vint  Paris en 1802 et mourut en 1809.

    [334] C'est le troisime et dernier partage de la Pologne (11
    fvrier 1795).

On ne peut dire ce que son successeur Paul Ier, qui avait hrit de
la maladie de son pre Pierre III, aurait fait, sans l'invasion de
l'gypte par la France. Mais cette invasion devint pour lui un motif
dterminant et premptoire.

Depuis le temps de Pierre Ier, la Russie n'avait cess de
considrer la Turquie europenne comme une proie qui lui tait
dvolue, mais qu'elle devait dvorer peu  peu, ne pouvant l'engloutir
tout d'un coup. Cette proie lui serait chappe pour toujours, si, par
une rvolution, la Grce et t rendue  l'indpendance; et cette
rvolution, l'invasion de l'gypte, non seulement la lui faisait
craindre, mais la lui montrait comme invitable.

Paul Ier, d'ennemi naturel des Turcs, devint immdiatement leur
alli; il se ligua avec l'Angleterre. L'Autriche se joignit  eux et
rentra d'autant plus facilement dans la lice, qu'elle n'en tait
sortie que malgr elle, et que, depuis la paix de Campo-Formio, la
France lui avait donn de justes sujets d'alarmes.

Des discussions entre les Vaudois et le snat de Berne, leur
souverain, avaient servi de prtexte au directoire pour faire pntrer
des deux cts des troupes en Suisse, et changer la confdration en
une _rpublique une et indivisible_[335].

    [335] Les cantons suisses n'taient pas alors comme
    aujourd'hui, tous indpendants. Le canton de Vaud, notamment,
    tait soumis  Berne. Il se souleva et fut battu. Beaucoup de
    Vaudois se rfugirent en France. Tous reprsentrent la
    Suisse comme asservie au parti fdraliste que dominait
    l'Autriche, et sollicitrent l'intervention du directoire. La
    Suisse fut envahie (fvrier 1798), et la rpublique du Lman
    fut proclame, avec une constitution analogue  celle de la
    France.

Sous d'autres prtextes, les tats romains avaient t envahis par
l'arme franaise, le pape Pie VI tran captif  la chartreuse de
Florence, et ensuite  Valence, en Dauphin, o il mourut; son
gouvernement remplac par celui que l'on appelait alors
_rpublicain_[336].

    [336] Le 27 dcembre 1797, une meute avait clat  Rome; le
    gnral Duphot avait t tu. Le 10 fvrier suivant, le
    gnral Berthier s'empara de la ville. Cinq jours aprs, la
    rpublique romaine tait proclame par le peuple 
    l'instigation du directoire.

Le roi de Naples, effray et non sans raison, mais  qui la prudence
commandait de se tenir tranquille et d'attendre, ayant fait
tmrairement, et contre l'avis de la cour de Vienne, une leve de
boucliers avec des troupes sans exprience et sans discipline, avait
d chercher un asile en Sicile, abandonnant son royaume de Naples, que
le directoire franais mtamorphosa bientt en rpublique
parthnopenne[337].

    [337] Janvier 1799. Le roi de Naples tait alors Ferdinand
    IV, fils du roi d'Espagne, Charles III. Il avait pous
    Marie-Caroline, fille de l'impratrice Marie-Thrse.

Si  cette poque le directoire et voulu faire de l'Italie un
boulevard pour la France, il le pouvait, en appelant tout ce beau pays
 ne former qu'un seul tat. Mais bien loin de cette pense, il frmit
en apprenant qu'on s'occupait secrtement en Italie de la fusion des
nouvelles rpubliques en une seule, et il s'y opposa autant qu'il
tait en lui. Il voulait des rpubliques, ce qui le rendait odieux aux
monarchies, et il ne voulait que de petites rpubliques faibles pour
pouvoir occuper militairement leur territoire, sous prtexte de les
dfendre, mais en ralit, afin de les dominer et de nourrir ses
troupes  leurs dpens, ce qui le rendait odieux  ces mmes
rpubliques.

Tous ces bouleversements, oprs dans le voisinage de l'Autriche,
changeaient trop sa situation relative pour qu'elle en demeurt
paisible spectatrice.

Son premier intrt, en reprenant les armes, tait de faire rompre les
ngociations de Rastadt: elle y russit; mais il est fcheux pour
elle, qu' cette rupture se joignit l'assassinat des plnipotentiaires
franais[338]. Aprs cet vnement, on dut s'attendre  un
renouvellement furieux de la guerre.

    [338] MM. Roberjot, Bonnier et Debry: seul le troisime
    survcut  ses blessures.

Le directoire avait, pour la faire, assez de soldats; mais depuis la
proscription de Carnot (au 18 fructidor), il ne lui restait plus
personne en tat d'en diriger les oprations; et de tous les gnraux
 grande renomme, il n'y avait plus en France que Moreau[339]. Mais
il tait accus, sinon d'avoir pris part aux projets
contre-rvolutionnaires de son ami Pichegru[340], du moins de les
avoir connus, et de ne les avoir rvls qu'aprs coup. Il tait tomb
 cause de cela dans la disgrce des rpublicains,  tel point que le
directoire, mme avec le dsir de lui confier un commandement, ne
l'aurait pas os. Il crut beaucoup faire en permettant  Moreau
d'aller comme simple volontaire  l'arme d'Italie.

    [339] Victor Moreau, n  Morlaix en 1763, tait en 1787,
    prvt de l'cole de droit de Rennes. Engag en 1792, il
    tait gnral l'anne suivante et commanda successivement
    l'arme du Rhin (1796), l'arme d'Italie (1799), puis de
    nouveau l'arme du Rhin (1800). Trs hostile au premier
    consul, il fut accus de complicit dans la conspiration de
    Cadoudal, et condamn  deux ans de prison. Bonaparte commua
    cette peine en un exil. En 1813, Moreau, revenu d'Amrique,
    servit dans l'arme russe comme feld-marchal et fut
    mortellement bless  Dresde (26 aot).

    [340] Charles Pichegru (1761-1804), tait sous-officier
    d'artillerie en 1789. En 1793, il fut nomm gnral en chef
    de l'arme du Rhin, passa  l'arme du Nord en 1794, et
    s'empara de la Hollande. Il se laissa gagner par le parti
    royaliste et noua des relations avec les chefs de l'arme de
    Cond. Devenu suspect au directoire, il fut destitu en 1796.
    lu en 1797 au conseil des Cinq Cents, il devint le chef du
    parti contre-rvolutionnaire. Aussi fut-il, au 18 fructidor,
    arrt et dport en Guyane. Il s'vada peu aprs, passa en
    Angleterre, entra en 1803 dans la conspiration de Cadoudal,
    fut arrt  Paris et s'trangla dans sa prison.

Sa prsence  cette arme ne l'empcha pas d'tre battue compltement
et mise en droute ds la premire action. Macdonald[341], qui
accourait du fond de l'Italie pour se joindre  elle avec trente-cinq
mille hommes, fut abm  la Trbia[342].

    [341] Alexandre Macdonald (1765-1840), issu d'une famille
    irlandaise, s'engagea dans le rgiment irlandais de Dillon,
    devint gnral de division en 1795 et gouverneur des tats
    romains en 1798. Il fut disgraci en 1804, reprit du service
    en 1809 et devint marchal et duc de Tarente aprs Wagram. En
    1814, il fut nomm membre de la Chambre des pairs, puis grand
    chancelier de la Lgion d'honneur (1816).

    [342] 17, 18 et 19 juin 1799.

Tous ces fantmes de rpubliques que le directoire avait levs,
disparurent au premier revers de l'arme franaise, et pas un Franais
ne serait rest en Italie, sans la prcaution que le directoire avait
prise de se faire remettre en dpt toutes les places fortes du
Pimont. Moreau, en ralliant dans ces places et autour d'elles les
dbris des armes battues put arrter les progrs de l'ennemi.

Lorsque le directoire avait rvolutionn la Suisse, il ne se doutait
pas qu'il rouvrait une route ferme depuis des sicles, par laquelle
les trangers devaient un jour pntrer en France, et y oprer le
grand changement que les rvolutionnaires redoutaient. Il fut sur le
point d'en faire lui-mme l'exprience, mais l'archiduc Charles[343],
en quittant la Suisse pour aller faire l'inutile sige de
Philipsbourg, et ne laissant dans ce pays qu'un corps de Russes,
prpara  Massna la victoire de Zurich[344], qu'on exalta d'autant
plus  Paris, qu'elle tait plus ncessaire au salut de la France.

    [343] L'archiduc Charles (1771-1847), tait le fils de
    l'empereur Lopold. Feld-marchal de l'empire en 1796,
    ministre de la guerre (1802). Gnralissime des armes de
    l'Autriche en 1805 et 1809, l'archiduc fut un des premiers
    gnraux de son temps et le plus redoutable adversaire de
    Napolon.

    [344] Massna tait alors gnral en chef de l'arme
    d'Helvtie. La bataille de Zurich, o l'arme russe fut
    dtruite, est du 26 aot 1799.

Il tait arriv au directoire ce qui arrive toujours aux despotes.
Tant que rien ne rsista aux armes dont il disposait, on le hassait,
mais on le craignait. Ds que ses armes furent battues, on le
mprisa. On l'attaqua dans les journaux, dans les pamphlets, partout
enfin. On n'pargna pas naturellement ses ministres; cela me procura
la facilit que j'attendais de quitter mon poste. J'avais bien reconnu
qu'il ne m'tait possible d'y empcher que trop peu de mal, et que ce
ne serait que plus tard qu'il y aurait du bien rel  y faire.

Le projet que j'avais depuis longtemps de me retirer, m'avait fait
prendre une prcaution. J'avais confi mes dispositions au gnral
Bonaparte avant son dpart pour l'gypte; il avait approuv les motifs
de ma retraite, et s'tait prt avec plaisir  demander pour moi au
directoire l'ambassade de Constantinople, s'il y avait moyen de
traiter avec la Turquie, ou l'autorisation d'aller le rejoindre au
Caire, o l'on pouvait supposer qu'il y aurait des ngociations 
suivre avec les agents de la Porte ottomane[345]. Muni de cette
autorisation, aprs avoir donn ma dmission, je me retirai  la
campagne, prs de Paris, attendant les vnements[346].

    [345] Sur cette question des rapports de Talleyrand et de
    Bonaparte avant le dpart pour l'gypte, voici ce que
    Napolon en a dit plus tard: Il avait t convenu avec le
    directoire et avec Talleyrand, qu'aussitt aprs le dpart de
    l'expdition d'gypte, des ngociations seraient ouvertes sur
    son objet avec la Porte. Talleyrand devait mme tre le
    ngociateur _et partir pour Constantinople vingt-quatre
    heures aprs que l'expdition d'gypte aurait quitt le port
    de Toulon_. Cet engagement, formellement exig et
    positivement consenti, avait t mis en oubli; non seulement
    Talleyrand tait rest  Paris, mais aucune ngociation
    n'avait eu lieu. (_Mmoires de Napolon dicts 
    Sainte-Hlne au gnral Gourgaud_, t. Ier, p. 62.)

    [346] 20 juillet 1799.

Les grands dmagogues, qui depuis quelque temps avaient relev la
tte, s'agitaient et menaaient d'un nouveau rgne de la terreur. Mais
ce n'tait pas de leurs clubs qu'ils avaient rouverts, et que
Fouch[347] ferma ds qu'il le voulut, que devait venir le
renversement du directoire; c'tait du directoire mme.

    [347] Fouch avait t nomm ministre de la police par
    l'entremise de Barras.

Siys en avait t nomm membre pendant qu'il remplissait  Berlin
les fonctions d'envoy extraordinaire et de ministre plnipotentiaire
de la rpublique. Le temps qui lui tait indispensable pour prendre
cong, se mettre en route et arriver  Paris, avait paru au directoire
d'une insupportable longueur, tant on l'attendait avec impatience. On
ne doutait pas qu'il n'et pour les maux du dedans et du dehors, des
remdes tout prts et infaillibles. Il est  peine descendu de voiture
qu'on les lui demande. Les membres les plus influents des deux
conseils assurent qu'il n'a qu' parler, et que, dans tout ce qui
exigera leur concours, ils le seconderont avec ardeur. Avant de rien
proposer, Siys veut voir par ses propres yeux, examiner, rflchir.
Le rsultat de ses rflexions est, qu'avec les collgues qu'il a, rien
n'est faisable. Aussitt on le dbarrasse de trois d'entre eux. Des
successeurs qu'on leur donne, deux sont des hommes nuls, et le
troisime lui est dvou[348]. Alors ce n'est plus des hommes qu'il
se plaint, c'est des institutions, qu'il est absolument ncessaire de
modifier. C'est trop de cinq gouvernants; trois suffisent. Le nom de
directoire est devenu odieux; il y faut en substituer un autre. Il est
surtout indispensable de placer dans le gouvernement un militaire, en
qui les armes aient confiance, car, sans la certitude d'avoir les
armes pour soi, on ne peut rien faire.

    [348] C'est le coup d'tat du 30 prairial (mai 1799), dirig
    par les conseils contre le directoire. Le directeur Treilhard
    fut destitu et remplac par Gohier. La Reveillre-Lpeaux et
    Merlin furent somms de donner leur dmission, et on nomma 
    leur place Moulins et Roger Ducos. C'est ce dernier qui tait
    tout dvou  Siys.

Moreau, que l'on fait sonder, ne veut point prendre de fonctions
civiles. On jette les yeux sur le gnral Joubert et, pour donner  sa
rputation l'clat qui parat dsirable et qui lui manque encore, on
l'envoie commander en Italie. En y arrivant, il livre imprudemment la
bataille de Novi[349], et ds le commencement de l'action il est tu,
ce qui renverse toutes les esprances que l'on avait fondes sur lui.
On retombe dans les mmes embarras; et Dieu sait comment on en serait
sorti, sans un vnement auquel il est vraisemblable que le directoire
s'attendait peu.

    [349] 15 aot 1799.

Bonaparte, aprs la conqute de l'gypte, avait poursuivi l'excution
de son plan en tentant celle de la Syrie. Mais trois assauts trs
meurtriers n'avaient pu le rendre matre de Saint-Jean d'Acre qu'il
s'tait opinitr  attaquer, quoiqu'il et perdu son artillerie de
sige. Il avait envoy cette artillerie d'gypte en Syrie, par mer, et
les Anglais s'en tant empars, il se trouva contraint de ramener son
arme en gypte o les Anglais encore le menaaient d'un
dbarquement. Il voyait ainsi s'vanouir ses magnifiques esprances;
celles mme de pouvoir se maintenir en gypte tait plus
qu'incertaine. Il tait poursuivi par l'affreuse ide d'tre rduit 
n'en pouvoir sortir que par une capitulation qui ne lui laisserait que
la rputation d'un aventurier. Les revers des Franais en Italie
vinrent le tirer de cette perplexit, en lui donnant la hardiesse de
faire ce qu'autrement il n'aurait jamais os risquer. Il se drobe 
son arme, en laissant le commandement  Klber, et chappant  la
croisire anglaise, il aborde  Frjus[350].

    [350] 9 octobre 1799.

Ainsi qu'il l'avait prvu, les divers partis virent en lui, non un
homme  qui il fallait demander compte de sa conduite, mais celui que
les circonstances rendaient ncessaire et qu'il fallait gagner.

Quelques personnes crurent dans le premier moment que Barras, l'auteur
de sa fortune, qui, seul des anciens directeurs, tait toujours en
place, avait assez prsum de son influence sur lui, et l'avait assez
mal connu pour se flatter de lui faire jouer le rle de Monck; mais
Bonaparte, qui ne l'aurait pas voulu, s'il l'et pu, n'tait
rellement pas,  cette poque, en mesure de jouer ce rle.

Il ne pouvait donc pas tre longtemps incertain, entre une pareille
proposition, en supposant qu'on la lui soumt, et l'offre qu'on lui
faisait d'ailleurs, non pas du pouvoir suprme, mais d'une situation
qui lui permettait d'y aspirer.

Parmi ses partisans un grand nombre aurait, sans doute, prfr qu'il
devnt simplement membre du directoire; mais, au point o l'on en
tait, il fallait vouloir ce qu'il voulait; la nature mme des choses
le rendait matre de la ngociation. La qualit de membre du
directoire ne le menait  rien.

On convint donc qu'au directoire on substituerait trois consuls
provisoires qui, conjointement avec deux commissions des conseils,
prpareraient une constitution nouvelle, laquelle serait soumise 
l'acceptation des assembles primaires, car la souverainet du peuple
tait un dogme que personne, alors, ne songeait  contester[351].

    [351] Quelques jours avant la journe du 18 brumaire, il
    survint chez moi une petite scne qui n'emprunte son intrt
    que des circonstances. Le gnral Bonaparte, qui logeait rue
    Chantereine, tait venu un soir causer avec moi des
    prparatifs de cette journe. J'habitais alors une maison rue
    Taitbout, qui a port depuis le numro 24, je crois. Elle
    tait situe au fond d'une cour, et, du premier tage, on
    communiquait par des galeries  des pavillons qui donnaient
    sur la rue. Nous tions dans le salon clair par quelques
    bougies et trs anims dans notre conversation; il tait une
    heure du matin, lorsque nous entendmes un grand bruit dans
    la rue;  un roulement de voitures se mlaient les
    pitinements d'une escorte de cavalerie. Les voitures
    s'arrtrent tout  coup devant la porte de ma maison. Le
    gnral Bonaparte plit, et je crois bien que j'en fis
    autant. Nous pensmes, au mme instant, qu'on venait nous
    arrter par ordre du directoire. Je soufflai sur les bougies,
    et je me rendis  petits pas, par la galerie, vers un des
    pavillons qui donnait sur la rue, et d'o on pouvait voir ce
    qui s'y passait. Je fus quelque temps sans pouvoir me rendre
    compte de tout ce mouvement, qui, bientt cependant,
    s'expliqua d'une faon assez grotesque. Comme  cette poque,
    les rues de Paris taient fort peu sres pendant la nuit,
    quand les maisons de jeu se fermaient au Palais Royal, on
    rassemblait tout l'argent qui avait servi  tenir le jeu, on
    le portait dans des fiacres, et le banquier des jeux avait
    obtenu de la police, qu'une escorte de gendarmes qu'il payait
    accompagnerait chaque nuit les fiacres jusqu' son domicile
    qui tait rue de Clichy, ou prs de l. Cette nuit-l,
    quelque chose avait cass  un des fiacres prcisment devant
    ma porte, et c'tait ce qui avait motiv le temps d'arrt
    qu'on y faisait, et qui dura un quart d'heure environ. Nous
    rmes beaucoup, le gnral et moi, de notre panique qui
    n'tait toutefois que bien naturelle, quand on connaissait,
    comme nous, les dispositions du directoire et les extrmits
    auxquelles il tait capable de se porter. (_Note du prince de
    Talleyrand._)

Ce plan arrang, le conseil des Anciens, en vertu de la prrogative
que la constitution lui donnait, et sous prtexte de l'agitation qui
rgnait dans Paris, transfra le Corps lgislatif  Saint-Cloud. On se
flattait par l de prvenir tout obstacle au plan concert. On avait
pour soi les deux membres les plus influents du directoire (Siys et
Barras), la grande majorit du conseil des Anciens, et une partie du
conseil des Cinq-Cents. La garde directoriale, Augereau qui en tait
le chef depuis le 18 fructidor, une foule d'officiers gnraux et de
militaires de tout grade, et quelques amateurs au nombre desquels
j'tais, se portrent  Saint-Cloud, le 18 brumaire (9 novembre 1799).

Malgr cet appareil de forces, on rencontra dans le conseil des
Cinq-Cents une opposition telle, qu'il s'en fallut peu qu'elle ne ft
tout chouer. Il n'tait pourtant question que de substituer un mode
de _polygarchie_  un autre. (Il me faut toujours en revenir  ce mot
barbare,  dfaut de son synonyme.) Qu'on juge donc ce qui serait
arriv  celui qui aurait imagin de jouer le rle de Monck, et qui
aurait eu contre lui presque tous ceux qui concoururent de manire ou
d'autre au succs du 18 brumaire. Enfin, moiti persuasion, moiti
terreur, on l'emporta. Le directoire fut dissous; Siys, Roger
Ducos[352] et Bonaparte furent nomms consuls, et il ne resta des
conseils que les commissions qui devaient travailler au projet de
constitution.

    [352] Le comte Roger Ducos, n en 1754, avait t dput  la
    Convention o il avait vot la mort du roi. Dput au conseil
    des Anciens. Prsident de ce conseil en 1796. Il fut nomm
    directeur au 30 prairial. Au 18 brumaire, il seconda
    activement Bonaparte, devint consul provisoire, puis snateur
    sous l'empire. En 1814, il adhra  la dchance, fut
    nanmoins pair de France pendant les Cent-jours. Exil en
    1815, il mourut  Ulm en 1816. A dix ou douze jours de l,
    je repris le portefeuille des affaires trangres.

Parmi les puissances trangres amies de la France, il n'y en avait
aucune  qui le renversement du directoire ne dt tre agrable ou
tout au moins indiffrent. Un changement de disposition de leur part
n'tant pas  craindre, on n'avait point de dmarches  faire pour le
prvenir. Quant aux puissances hostiles, c'tait par de nouvelles
victoires seulement qu'on pouvait esprer de les ramener  des
sentiments pacifiques. Mais si l'on n'avait point  ngocier avec le
dehors, on suivait au dedans la plus importante et la plus dlicate
des ngociations,  laquelle, bien que je ne fusse point appel 
intervenir officiellement, je ne pouvais tre ni tranger ni
indiffrent. Il fallait rtablir la monarchie ou avoir fait en vain le
18 brumaire, et ajourner l'esprance de son rtablissement  une
poque incertaine et peut-tre indfinie. Rtablir la monarchie
n'tait pas relever le trne. La monarchie a trois degrs ou formes:
elle est lective  temps, ou lective  vie, ou hrditaire. Ce qu'on
appelle le trne ne peut appartenir  la premire de ces trois formes,
et n'appartient pas ncessairement  la seconde. Or, arriver  la
troisime, sans passer successivement par les deux autres,  moins que
la France ne ft au pouvoir de forces trangres, tait une chose
absolument impossible. Elle aurait pu, il est vrai, ne l'tre pas, si
Louis XVI et vcu, mais le meurtre de ce prince y avait mis un
insurmontable obstacle.

Le passage de la polygarchie  la monarchie hrditaire ne pouvant pas
tre immdiat, il s'ensuivait par une consquence ncessaire, que le
rtablissement de celle-ci, et le rtablissement de la maison de
Bourbon ne pouvaient pas tre simultans. Ainsi, c'tait une ncessit
de travailler au rtablissement de la monarchie, sans s'occuper de la
maison de Bourbon que le temps pourrait ramener, s'il arrivait que
celui qui aurait occup le trne, s'en montrt indigne et mritt de
le perdre. Il fallait faire un souverain temporaire, qui pt devenir
souverain  vie, et enfin monarque hrditaire. La question n'tait
pas si Bonaparte avait les qualits les plus dsirables dans un
monarque; il avait incontestablement celles qui taient indispensables
pour raccoutumer  la discipline monarchique la France, encore
infatue de toutes les doctrines rvolutionnaires, et nul ne possdait
ces qualits au mme degr que lui.

La vraie question tait comment on ferait de Bonaparte un souverain
temporaire. Si on proposait de le nommer seul consul, on trahissait
des vues que l'on ne pouvait voiler avec trop de soin. Si on lui
donnait des collgues qui lui fussent gaux en titre et en pouvoir, on
restait dans la polygarchie.

On restait dans la polygarchie, si on tablissait un corps lgislatif
ou permanent, ou devant se runir  des poques dtermines sans
convocation, et s'ajourner lui-mme. Si ce corps, ft-il partag en
deux assembles distinctes, pouvait seul faire des lois, on restait
dans la polygarchie. Enfin, on restait dans la polygarchie si les
administrateurs principaux et les juges surtout, devaient continuer 
tre nomms par les assembles lectorales. Le problme  rsoudre
tait, on le voit, trs compliqu et hriss de tant de difficults,
qu'il tait presque impossible d'viter l'arbitraire. Aussi ne
l'vita-t-on pas.

On cra, non pas trois consuls gaux, mais un premier, un second et un
troisime consul, avec des attributions respectives telles, qu' peu
de choses prs, le premier avec quelques interprtations que
Bonaparte, mieux que personne, savait donner lorsqu'il s'agissait de
son propre pouvoir, se trouva seul investi par le fait, de la part
d'autorit qui, dans les monarchies tempres ou constitutionnelles
est exerce par le monarque. La seul diffrence essentielle tait,
qu'au lieu de se borner  lui laisser la sanction des lois, on lui en
attribuait aussi l'initiative, cumulation de rles qui lui devint
funeste  lui-mme.

Pour rendre le pouvoir du premier consul plus effectif encore, je fis
le jour mme de son installation une proposition qu'il accepta avec
empressement. Les trois consuls devaient se runir tous les jours, et
les ministres de chaque dpartement rendre compte devant eux des
affaires qui taient dans leurs attributions. Je dis au gnral
Bonaparte que le portefeuille des affaires trangres, qui, de sa
nature est secret, ne pouvait tre ouvert dans un conseil, et qu'il
fallait qu'il se rservt  lui seul le travail des affaires
trangres, que le chef seul du gouvernement devait avoir dans les
mains et diriger. Il sentit l'utilit de cet avis; et comme au moment
de l'organisation d'un nouveau gouvernement, tout est plus facile 
rgler, on tablit, ds le premier jour, que je ne travaillerais
qu'avec le premier consul.

Le premier acte du gnral Bonaparte, en qualit de premier consul,
fut d'crire au roi d'Angleterre une lettre o il exprimait le voeu
d'une prompte rconciliation entre les deux pays. Il fit une dmarche
semblable envers l'empereur d'Autriche. Ces deux tentatives
n'amenrent point de rconciliation, et ne pouvaient point en amener,
mais elles eurent une influence heureuse sur la paix intrieure, parce
qu'elles annonaient des dispositions qui devaient tre agrables au
peuple, en lui rvlant un homme d'tat habile dans le grand gnral
devenu chef du gouvernement. Cela fait, les refus des deux cabinets
tant bien constats par le manque de rponse  ces lettres, qui
n'eurent pas mme l'honneur d'un accus de rception[353], Bonaparte
ne songea plus qu' se mettre en mesure d'aller chercher l'ennemi sur
un champ de bataille o il ne devait plus trouver que des Autrichiens.

    [353] Lord Grenville et M. de Thugut rpondirent tous deux 
    M. de Talleyrand pour repousser les propositions du premier
    consul.

Paul Ier, mcontent de l'Autriche par laquelle il croyait avoir t
tromp[354], avait rappel ses troupes de l'Allemagne. Le premier
consul, saisissant cette circonstance, ft runir le peu de
prisonniers russes qui se trouvaient en France, ordonna qu'on les
habillt  neuf, et les renvoya chez eux sans ranon. Il chargea un
des officiers qui les commandaient d'offrir  l'empereur Paul l'pe
de la Valette trouve  Malte. On sait que l'empereur de Russie avait
pris l'ordre de Malte sous sa protection spciale[355]. Touch de ces
procds dlicats, l'empereur Paul qui se passionnait aisment fit
faire  la France, par le gnral de Sprengtporten[356], des
ouvertures de paix, qui suivies, par M. de Kalitcheff, menrent  un
trait dfinitif que je ngociai et signai avec M. de Markoff[357].

    [354] Souwaroff venait de s'emparer du Pimont, et, d'aprs
    les ordres de son matre, avait crit au roi de Sardaigne
    pour l'inviter  rentrer dans ses tats. L'Autriche, qui
    convoitait toute l'Italie du nord, s'mut de cette conduite,
    et le conseil aulique qui avait la direction des oprations
    militaires se dbarrassa de cet alli gnant en l'envoyant en
    Suisse. L'arme russe souffrit cruellement en traversant les
    Alpes, et fut dtruite  Zurich. L'empereur Paul et Souwaroff
    furent profondment irrits contre l'Autriche qu'ils
    accusaient de ce dsastre, et les troupes russes furent
    rappeles.

    [355] L'intervention du czar Paul dans les affaires de
    l'ordre de Malte est une des singularits de l'histoire de ce
    temps. Les rapports entre les deux puissances datent de 1795.
    L'ordre possdait de grands biens en Pologne. Ces biens tant
    englobs dans les territoires chus  la Russie  la suite du
    partage de 1795, le grand matre prince de Rohan chercha 
    ngocier un arrangement avec Catherine. L'empereur Paul,
    tant sur ces entrefaites mont sur le trne, prit l'affaire
     coeur, entra en relations avec Malte, et s'prit d'une vive
    admiration pour les vieilles et glorieuses traditions des
    chevaliers de Saint-Jean. Le 4 janvier 1797, fut sign un
    acte aux termes duquel les biens de l'ordre de Pologne
    taient rigs en grand prieur de Russie. Soixante-douze
    commanderies furent cres en un an. Le czar et son fils
    devinrent chevaliers de Malte. Aprs la prise de l'le par
    les Franais, le czar, sur la demande de ce grand prieur, se
    dclara protecteur de l'ordre (septembre 1798), et deux mois
    aprs, la place de grand matre tant devenu vacante, une
    fraction de l'ordre eut l'ide de l'offrir au czar. Paul
    accepta solennellement sa nouvelle dignit. Bonaparte profita
    habilement de ces circonstances pour se rapprocher de la
    Russie et la dtacher de l'Angleterre. C'est alors qu'il
    envoya au czar, soit l'pe du grand matre La Valette,
    trouve  Malte, soit, d'aprs une autre autorit, l'pe du
    grand matre Villiers de l'Ile-Adam, que Lon X aurait donne
     cet illustre guerrier, en souvenir de sa belle dfense de
    Rhodes. Lorsque Malte fut prise par les Anglais, Paul la
    rclama en qualit de grand matre (septembre 1800). Mais
    ceux-ci refusrent formellement de cder ce poste important,
    et une rupture s'ensuivit. La mort de Paul (mars 1801)
    termina ce curieux pisode. Son successeur, Alexandre, ne
    rclama pas l'le, et l'affaire en resta l. (Consulter les
    _Mmoires de l'abb Georgel._)

    [356] Le baron Joram de Sprengtporten, gnral sudois, l'un
    des auteurs de la rvolution de 1772, pass ensuite au
    service de la Russie. Il devint gouverneur de la Finlande,
    aprs la conqute de ce pays par la Russie et mourut dans
    l'oubli.

    [357] 8 octobre 1801.--Arcadi Ivanovitch, comte Markoff,
    tait, sous le rgne de Catherine, premier conseiller aux
    affaires trangres. Tomb en disgrce sous Paul Ier, il
    fut rappel par Alexandre et nomm ambassadeur  Paris en
    1801. Il encourut l'inimiti de Bonaparte qui demanda et
    obtint son remplacement. De retour en Russie, Markoff fut
    souvent charg de missions diplomatiques importantes. Il
    mourut  un ge trs avanc.

M. de Markoff avait dbut dans les affaires sous le rgne de
l'impratrice Catherine, et avait t envoy plus tard  Paris, comme
un des plus habiles hommes d'affaires de Russie. Il me parut un homme
d'humeur, sans instruction, mais spirituel. Son humeur portait alors
sur son propre gouvernement, ce qui est fort commode pour le ministre
des affaires trangres d'un autre pays. Tant que l'empereur Paul
vcut, les communications d'affaires taient faciles et mme
agrables, mais  l'avnement de l'empereur Alexandre, M. de Markoff
devint arrogant et insupportable. C'est avec lui que je traitai la
grande affaire des scularisations en Allemagne[358].

    [358] Il faudrait faire un volume, et peut-tre le ferai-je,
    pour bien rendre compte de cette importante question. M. le
    marquis de Lucchesini l'a essay, mais dans son ouvrage, il
    ne s'est occup que de justifications personnelles. Triste
    manire d'crire l'histoire de son temps, car elle modifie
    rarement l'opinion des contemporains. Lorsqu'on est appel 
    rgler des questions politiques, d'une grande importance, il
    faut laisser  ceux dont les intrts privs ont t
    sacrifis  l'intrt gnral, la consolation de s'en prendre
    aux ngociateurs et de les calomnier sans scrupule. Jusqu'
    prsent ce qui a paru de plus exact sur cette poque, c'est
    l'ouvrage de M. le baron de Gagern, homme d'esprit, attach 
    la maison de Nassau. (_Note du prince de Talleyrand._)

    Le marquis Jrme de Lucchesini (1752-1825), diplomate
    prussien, fut ambassadeur  Paris en 1802. L'ouvrage dont il
    est fait mention ci-dessus: _Sulle cause e gli effeti della
    confederazione rhenana_, fut publi en italien sous le voile
    de l'anonyme (Florence 1829).

    Le baron Jean de Gagern (1766-1852) fut ministre du prince de
    Nassau  Paris sous le consulat. Il a laiss de nombreux
    ouvrages d'histoire et de politique contemporaine.

Le gnral Carnot, membre du directoire, chapp de Cayenne o il
avait t si cruellement exil avec tant d'autres au 18 fructidor,
tait depuis quelque temps plac au ministre de la guerre. Son
premier soin, en rentrant dans les affaires, fut de rassembler deux
armes, l'une sur le Rhin, l'autre au pied des Alpes. Le gnral
Moreau eut le commandement de la premire, Bonaparte avec la seconde,
s'lance sur l'Italie par une route nouvelle, et passe sans perdre un
canon le grand Saint-Bernard (20 mai 1800.) Il tombe  l'improviste
sur les Autrichiens, et, aprs plusieurs combats heureux, il leur
livre le 14 juin  Marengo une bataille  la fin de laquelle, la
fortune aide par le gnral Desaix[359] et le gnral
Kellermann[360], se dclare pour lui, quand lui-mme ne l'esprait
plus. L'armistice qui en fut la suite, le rendit de nouveau matre de
l'Italie. Averti par les craintes qu'il avait eues d'une dfaite, il
sut alors profiter de la victoire sans en abuser. Il sentit le besoin
d'affermir son pouvoir avant de l'accrotre, et sachant bien que la
gloire militaire serait son principal titre  la puissance  laquelle
il aspirait, il redoutait les victoires dont la France ne lui serait
pas redevable, presque autant que des revers qu'il essuierait
lui-mme. Aussi se hta-t-il de poser par son armistice les bases
d'une nouvelle paix dans laquelle l'empire d'Allemagne serait compris,
ce qui rendit presque inutile la victoire d'Hohenlinden[361], qui
avait ouvert le chemin de Vienne au gnral Moreau.

    [359] Louis-Antoine Dsaix, issu d'une famille noble
    originaire d'Ayat, prs de Riom, et connue avant la
    Rvolution sous le nom de Des Aix de Veygoux. N en 1768,
    Dsaix tait en 1789, sous-lieutenant au rgiment de
    Bretagne. Il devint commissaire des guerres en 1791 et
    gnral de division en 1794. Il se lia intimement avec
    Bonaparte, le suivit en gypte, revint en Europe aprs le
    trait d'El Arisch, et fut tu  Marengo, 14 juin 1800.

    [360] Franois-tienne Kellermann (1770-1835) tait le fils
    du vieux marchal Kellermann, duc de Valmy. Il tait gnral
    de brigade  Marengo o il dcida la victoire  la tte de sa
    cavalerie. Il devint pair de France sous les Cent-jours, fut
    exclu de la Chambre par Louis XVIII et n'y rentra qu'en 1830.

    [361] Village de Bavire  30 kilomtres  l'est de Munich.
    La victoire de Moreau sur l'archiduc Jean est du 3 dcembre
    1800.

Le trait entre la France et l'Autriche stipulant pour elle-mme et
pour l'empire, devait tre ngoci  Lunville, et le comte Louis de
Cobenzl[362] avait t dsign comme plnipotentiaire par l'empereur
qui l'avait autoris  se rendre  Paris avant l'ouverture des
ngociations. La cour de Vienne l'avait choisi, parce qu'il avait
trait  Campo-Formio avec Bonaparte, qui n'tait alors que gnral de
l'arme d'Italie, et qu'il s'tait tabli entre eux des rapports de
familiarit dans lesquels le comte de Cobenzl croyait aisment
rentrer, mais que le premier consul fit bientt disparatre. Il se
passa  ce sujet une scne assez curieuse.

    [362] Louis, comte de Cobenzl (1753-1808), ambassadeur
    d'Autriche  Copenhague,  Berlin et  Ptersbourg,
    plnipotentiaire  Campo-Formio,  Rastadt et  Lunville.
    Chancelier d'tat et ministre des affaires trangres en
    1802.

Bonaparte lui donna une premire audience  neuf heures du soir aux
Tuileries. Il avait ordonn lui-mme la disposition de la pice dans
laquelle il voulait le recevoir; c'tait dans le salon qui prcde le
cabinet du roi. Il avait fait mettre dans l'angle une petite table
devant laquelle il tait assis; tous les siges avaient t enlevs;
il ne restait, et c'tait loin de lui, que des canaps. Sur la table
se trouvaient des papiers et une critoire; il y avait une seule
lampe; le lustre n'tait pas allum. M. de Cobenzl entre: je le
conduisais. L'obscurit de la chambre; la distance qu'il fallait
parcourir pour arriver prs de la table o tait Bonaparte, qu'il
apercevait  peine; l'espce d'embarras qui en tait la suite; le
mouvement de Bonaparte qui se leva et se rassit; l'impossibilit pour
M. de Cobenzl de ne pas rester debout, mirent immdiatement chacun 
sa place, ou du moins  la place que le premier consul avait voulu
fixer.

Aprs les confrences tenues  Lunville entre Joseph Bonaparte et le
comte de Cobenzl, on signa bientt le trait[363], et la paix gnrale
se trouva ainsi  peu prs rtablie sur le continent.

    [363] 9 fvrier 1801.

Peu de temps auparavant, une convention faite avec les tats-Unis,
signe  Mortefontaine aussi par Joseph Bonaparte, avait termin tous
les diffrends qui existaient entre la rpublique franaise et cette
puissance[364].

    [364] Le commerce amricain avait eu grandement  souffrir,
    des mesures que la Convention avait prises contre les
    neutres. Les tats-Unis ayant sign avec l'Angleterre un
    trait qui donnait  cette puissance le droit de confisquer
    tout navire transportant des marchandises ennemies (novembre
    1794), la Convention riposta par une mesure identique et
    rompit toute relation avec le cabinet amricain. De son ct,
    le congrs annula tous les traits passs avec la France. On
    marchait  une rupture ouverte lorsque Bonaparte, arrivant au
    pouvoir, abolit les dcrets de la Convention. Un trait sign
    le 30 septembre 1800 aplanit toutes les difficults, et les
    rapports entre les deux pays reprirent leur cours normal.

L'Angleterre, sans allis au dehors, et prouvant quelques embarras au
dedans, sentit elle-mme le besoin de la paix. Les prliminaires,
aprs des dbats assez curieux par tout ce qu'il y eut d'esprit
employ pour et contre un armistice maritime, en furent conclus 
Londres entre M. Addington[365] et M. Otto[366]. C'est  Amiens, que
lord Cornwallis[367] et Joseph Bonaparte signrent le trait
dfinitif. La France qui avait perdu toutes ses colonies, les recouvra
toutes, sans qu'elle et elle-mme rien  restituer. Peut-tre son
honneur et-il  souffrir de ce qu'elle laissa tout le poids des
compensations  la charge de l'Espagne et de la Hollande, ses allies,
qui n'avaient t engages dans la guerre que pour elle et par
elle[368]. Mais c'est l une de ces observations que peu de gens font,
et qui ne s'offrent jamais d'elles-mmes  l'esprit de la multitude,
accoutume  prendre les succs de la mauvaise foi pour de l'habilet.

    [365] Henry Addington, vicomte Sidmouth, n en 1757. Dput
    aux Communes en 1782. Chancelier de l'chiquier en 1801, il
    contribua activement  la paix d'Amiens. Il se dmit en 1804,
    rentra un instant aux affaires en 1806. En 1812 il fut nomm
    ministre de l'intrieur, poste qu'il occupa jusqu'en 1822. Il
    mourut en 1844.

    [366] Guillaume Otto, comte de Mosloy (1754-1817) tait
    ministre  Londres en 1800. Il devint ministre  Munich,
    conseiller d'tat, ambassadeur  Vienne (1809), ministre
    d'tat en 1813.

    [367] Charles Cornwallis, homme d'tat et gnral anglais n
    en 1738, membre de la Chambre des lords, 1762, gouverneur de
    l'Inde, 1786, gouverneur d'Irlande, 1793. En 1801 il fut un
    des plnipotentiaires  Amiens. De nouveau gouverneur de
    l'Inde en 1805, il mourut en arrivant  son poste.

    [368] L'Espagne perdait l'le de la Trinit, et la Hollande
    Ceylan.

Je ne dois pas omettre qu'un des articles du trait d'Amiens stipulait
l'abandon de Malte par les Anglais. Bonaparte qui, en s'emparant de
cette le clbre, avait chang le sort de la Mditerrane, mettait un
grand prix  la faire restituer  ses anciens matres, et dtestait de
m'entendre dire que j'aurais volontiers laiss Malte aux Anglais en
toute proprit, pourvu que le trait et t sign par M. Pitt ou par
M. Fox, au lieu de l'tre par M. Addington.

Antrieurement  ces traits, une espce de convention ou d'accord
avait mis fin  la guerre civile, rallume dans la Vende et les
provinces de l'ouest[369].

    [369] Une suspension d'armes avait t signe en dcembre
    1799. Le 18 janvier 1800, M. d'Autichamp mit bas les armes au
    nom des provinces de la rive gauche de la Loire, Le 20, M. de
    Chtillon en fit autant au nom de la rive droite. En
    Bretagne, M. de Bourmont se rendit le 24 janvier, et Georges
    Cadoudal le 27. Le pays ne tarda pas  se pacifier
    entirement.

Lors de la bataille de Marengo un lien secret se forma entre Bonaparte
et la cour de Rome[370]. Il avait eu  Milan plusieurs confrences
avec un envoy du pape Pie VII, lu  Venise comme successeur de Pie
VI: ces confrences ont t le point de dpart du concordat, sign
plus tard  Paris par le cardinal Consalvi[371]. Cet accord et sa
ratification immdiate rconcilirent la France avec le Saint-Sige,
sans autre opposition que celle de quelques militaires, fort braves
gens d'ailleurs, mais dont l'esprit ne s'levait pas jusqu' une
conception de ce genre.

    [370] Bonaparte avait engag des ngociations avec la cour de
    Rome ds juin 1800, par l'intermdiaire du cardinal
    Martiniane vque de Verceil.

    [371] Le concordat fut sign le 15 juillet 1801. Le cardinal
    Consalvi tait secrtaire d'tat de la cour de Rome.

C'est aprs cette grande rconciliation avec l'glise,  laquelle
j'avais puissamment contribu, que Bonaparte obtint du pape un bref
pour ma scularisation. Ce bref est dat de Saint-Pierre de Rome le 29
juin 1802[372].

    [372] ACTE DU GOUVERNEMENT

    ARRT DU 2 FRUCTIDOR, AN X.

    Les consuls de la Rpublique; vu le bref du pape Pie VII
    donn  Saint-Pierre de Rome le 29 juin 1802;

    Sur le rapport du conseiller d'tat charg de toutes les
    affaires concernant les cultes;

    Le conseil d'tat entendu;

    Arrtent:

    Le bref du pape Pie VII donn  Saint-Pierre de Rome, le 29
    juin 1802, par lequel le citoyen Charles-Maurice de
    Talleyrand, ministre des relations extrieures de France, est
    rendu  la vie sculire et laque, aura son plein et entier
    effet.

    _Le premier consul_: BONAPARTE.

    _Le secrtaire d'tat_: H.-B. MARET.

Il me semble que rien n'exprime mieux l'indulgence de Pie VII  mon
gard, que ce qu'il disait un jour au cardinal Consalvi, en parlant de
moi: M. de Talleyrand!! ah! ah! Que Dieu ait son me, mais moi je
l'aime beaucoup!!

La Suisse, que le directoire, dirig par MM. La Harpe[373] et
Ochs[374], avait voulu transformer en une rpublique une et
indivisible, tait redevenue, comme elle dsirait de l'tre, une
confdration avec les anciennes ligues; et cela, en vertu d'un acte
appel acte de mdiation parce que la France avait servi de mdiatrice
entre tous les cantons anciens et nouveaux[375].

    [373] Frdric-Csar de La Harpe (1754-1838), n dans le
    canton de Vaud, avait pris une part active aux troubles qui
    clatrent dans ce pays. Proscrit  la suite de la victoire
    du canton de Berne, et rfugi en France, il provoqua
    l'intervention du directoire; il fut nomm directeur au
    moment de la proclamation de la rpublique helvtique (1798).

    [374] Pierre Ochs (1749-1824) tait galement un rfugi
    suisse compromis  la suite de la rvolte du canton de Vaud.
    Il fut membre du snat helvtique et directeur en 1798.

    [375] L'intervention du directoire en Suisse n'avait fait
    qu'accrotre le dsordre. Aussi lorsqu'en 1802, Bonaparte
    proposa sa mdiation, fut elle aussitt accueillie. Tous les
    cantons envoyrent  Paris des dputs qui entrrent en
    confrence avec MM. Barthlmy, Fouch et Roederer. L'acte de
    mdiation fut sign le 19 fvrier 1803. Il fixait pour chaque
    canton une constitution spciale, et organisait un pouvoir
    fdral. Le 19 octobre suivant, un trait d'alliance
    intervint entre la France et la Suisse.

La Porte ottomane, le Portugal, les Deux-Siciles avaient renou leurs
anciens liens d'amiti et de commerce avec la France[376].

    [376] Trait avec la Turquie, 25 juin 1802; avec le Portugal,
    29 septembre 1801; avec les Deux-Siciles, 28 mars 1801. Ces
    deux dernires puissances promettaient de fermer leurs ports
    aux Anglais.

L'Espagne, par le trait de Ble, avait rtrocd la Louisiane  la
France qui la rendit aux tats-Unis (30 avril 1803). Ceux-ci retinrent
une partie du prix comme indemnit pour les pertes commerciales que
les Amricains avaient prouves,  la suite des absurdes dcrets de
la Convention.

La distribution des territoires sculariss en Allemagne se faisait
sous la double mdiation de la France et de la Russie[377].

    [377] Avant les guerres de la Rvolution, la rive gauche du
    Rhin tait couverte de principauts sculires et
    ecclsiastiques. Les traits de Campo-Formio et de Lunville,
    en cdant  la France tous ces territoires, avaient stipul
    que les princes laques seraient indemniss avec les biens du
    clerg sculariss. Il s'agissait maintenant d'appliquer ce
    principe. L'empereur, qui aurait d prendre cette affaire en
    main, se laissa devancer par le premier consul, qui,
    sollicit par plusieurs des princes intresss, n'eut garde
    de ne pas profiter de cette occasion. Il s'assura du concours
    de la Prusse, en lui promettant un accroissement considrable
    (trait secret du 23 mai 1802). L'empereur Alexandre, que des
    alliances de famille unissaient aux maisons de Bavire, de
    Bade et de Wurtemberg, entra dans ses vues, et se dclara
    protecteur des princes dpossds (convention du 11 octobre
    1802). Aussitt des traits secrets intervinrent entre la
    France d'une part, le Wurtemberg, le margrave de Bade, la
    Bavire, la Hesse Cassel de l'autre, qui assurrent leur lot
     chacun de ces tats. Le tout fut soumis  la Dite, qui
    adopta l'ensemble du plan d'indemnits (recs du 25 fvrier
    1803), et l'empereur, aprs de longues hsitations, ratifia
    cette dcision le 27 avril suivant. (Voir LEFEBVRE, _Histoire
    des cabinets de l'Europe_, t. Ier, ch. VI).

On peut le dire sans la moindre exagration,  l'poque de la paix
d'Amiens, la France jouissait au dehors, d'une puissance, d'une
gloire, d'une influence telles, que l'esprit le plus ambitieux ne
pouvait rien dsirer au del pour sa patrie. Et ce qui rendait cette
situation plus merveilleuse encore, c'tait la rapidit avec laquelle
elle avait t cre. En moins de deux ans et demi, c'est--dire du 18
brumaire (9 novembre 1799) au 25 mars 1802, date de la paix d'Amiens,
la France avait pass de l'avilissement o le directoire l'avait
plonge, au premier rang en Europe.

Tout en s'occupant des affaires du dehors, Bonaparte n'avait pas
nglig celles de l'intrieur. Son incroyable activit suffisait 
tout. Il avait donn de nouveaux rglements  l'administration qu'il
avait rendue le plus possible monarchique. Il avait habilement
rtabli l'ordre dans les finances. Les ministres du culte taient
honors. Non content de comprimer les partis, il avait cherch  se
les attacher, et il y avait, jusqu' un certain point russi. La
qualit d'ancien migr, ni celle d'ancien jacobin n'taient pour rien
des titres d'exclusion. Afin d'isoler davantage Louis XVIII et lui
ter, comme il disait, l'air de roi qu'une nombreuse migration lui
donnait, il avait permis  beaucoup d'migrs de rentrer en France. Il
employait les uns et les autres, il en approchait de sa personne. Les
jacobins oubliaient leur aversion pour l'autorit d'un seul; les
migrs taient amens  regretter moins que cette autorit et pass
en d'autres mains[378].

    [378] Je me rappelle qu'un jour, o je parus tonn de voir
    sortir du cabinet du premier consul, un des jacobins les plus
    dhonts de la Rvolution, il me dit: Vous ne connaissez pas
    les jacobins. Il y en a de deux espces: des _sucrs_ et des
    _sals_. Celui que vous venez de voir est un jacobin sal. De
    ceux-l, je fais ce que veux. Il n'y a personne de meilleur 
    employer pour soutenir toutes les hardiesses d'un pouvoir
    nouveau. Quelquefois il faut les arrter, mais avec un peu
    d'argent, c'est bientt fait. Mais les jacobins sucrs! ah!
    ceux-l sont indcrottables! Avec leur mtaphysique ils
    perdraient vingt gouvernements. (_Note du prince de
    Talleyrand._)

Malgr les troubles prolongs de la Rvolution, les arts industriels
avaient pris en France un grand essor. Beaucoup de capitaux avaient
suivi cette direction. Pour atteindre un haut point de prosprit
intrieure, il ne fallait que de la scurit, et l'opinion gnrale de
la France tait que Bonaparte l'avait donne.

Ainsi ceux qui avaient concouru  le porter au pouvoir, avaient lieu
de s'en fliciter. Il avait us de son autorit de manire  la rendre
utile, mme  la faire aimer. On pouvait croire qu'il venait de mettre
un terme  la Rvolution. En rhabilitant le pouvoir, il tait devenu
l'auxiliaire de tous les trnes. L'influence salutaire qu'il avait
acquise donnait au consulat, en Europe, la consistance d'un
gouvernement ancien. Des conspirations,  l'une desquelles il avait
miraculeusement chapp, avaient fortifi les sentiments que lui
portaient les amis de l'ordre. Aussi, lorsque ses deux collgues
proposrent  la France, runie en assembles primaires de le nommer
premier consul  vie, cette proposition reut-elle la presque
unanimit des suffrages[379].

    [379] 2 aot 1802.

De leur ct les dputs de la rpublique cisalpine se rendirent 
Lyon, afin d'obtenir du premier consul une organisation dfinitive
pour leur pays[380]. Quoique les affaires qui devaient tre traites 
Lyon ne fussent pas dans mes attributions, Bonaparte se servit
beaucoup de moi pour les conduire. J'avais d le prcder dans cette
ville, pour y voir les membres de la dputation. Il ne s'en rapportait
pour des affaires aussi dlicates, ni  ce que faisait, ni  ce que
disait M. Chaptal[381], son ministre de l'intrieur, qu'il trouvait
lourd, vain, sans esprit et qu'il ne gardait alors que pour ne pas
faire trop de peine  Cambacrs[382] qui le protgeait. En arrivant 
Lyon, je vis M. de Melzi[383] que je connaissais depuis longtemps, et
je m'ouvris  lui, non pas sur ce que le premier consul dsirait, mais
sur ce qu'il fallait que la rpublique cisalpine demandt. En peu de
jours je parvins  mon but. Au moment o Bonaparte arriva  Lyon, tout
tait prpar. Ds le second jour, les principaux Milanais le
pressrent d'accepter la prsidence  vie, et par _reconnaissance_, il
consentit  substituer au nom de _rpublique cisalpine_ celui de
_royaume d'Italie_[384] et  nommer vice-prsident M. de Melzi, qui,
lui ayant prsent les clefs de Milan lors de la premire invasion, se
trouvait assez compromis envers l'Autriche pour que Bonaparte ost lui
donner toute sa confiance.

    [380] La rpublique cisalpine, proclame en 1797, dtruite en
    1799, rtablie aprs Marengo, n'avait pas vu en 1800
    rorganiser son gouvernement. Bonaparte, d'accord avec les
    principaux personnages du pays, lui donna une constitution
    dfinitive. Il y eut trois collges lectoraux, nomms  vie:
    celui des grands propritaires, celui des commerants, celui
    des gens de lettres et des ecclsiastiques, en tout sept
    cents lecteurs. Ceux-ci lisaient une _commission de
    censure_ charge de nommer tous les corps de l'tat, savoir:
    un _snat_ de huit membres, un _conseil d'tat_ et un _corps
    lgislatif_, lesquels avaient les mmes attributions qu'en
    France. A la tte de la rpublique taient un prsident et un
    vice-prsident. En janvier 1802, Bonaparte runit  Lyon une
    grande _consulte_ de prs de cinq cents membres pour
    approuver la constitution. Il s'y fit dcerner la prsidence.

    [381] Antoine Chaptal n en 1756, tait dj un savant
    illustre lorsqu'il entra dans les carrires publiques. Il
    devint conseiller d'tat et ministre de l'intrieur aprs le
    18 brumaire, puis snateur et comte de Chanteloup en 1804,
    ministre et pair de France durant les Cent-jours; Louis XVIII
    le rappela  la Chambre des pairs en 1819. Il mourut en 1832.

    [382] Jean-Jacques Rgis de Cambacrs, n  Montpellier en
    1753 d'une vieilles famille de robe. Conseiller  la cour des
    comptes de Montpellier. Dput de l'Hrault  la Convention,
    il vota la mort du roi avec cette restriction, que le dcret
    ne devrait tre mis  excution que si la France se trouvait
    envahie par l'ennemi. Il fut prsident de la Convention aprs
    le 9 thermidor, puis membre et prsident du conseil des
    Cinq-Cents. Ministre de la justice en 1798. Il fut nomm
    deuxime consul aprs le 18 brumaire. En 1804, Cambacrs
    devint prince, archichancelier d'empire et duc de Parme.
    Exil en 1815, il mourut en 1824.

    [383] Franois Melzi d'Eril (1753-1816) avait t ds
    l'origine un des plus ardents dfenseurs de la rpublique
    cisalpine. Il devint dans la suite duc de Lodi, grand
    chancelier et garde des sceaux du vice-roi Eugne.

    [384] Il y a ici une erreur dans le texte. Le _royaume_
    d'Italie ne date que de 1805 (le sacre  Milan est du 26
    mai). M. de Talleyrand aura videmment voulu dire qu'en 1802
    la dnomination officielle de _rpublique italienne_ fut
    substitue  celle de _rpublique cisalpine_.

Jusqu' la paix d'Amiens, Bonaparte avait pu commettre bien des
fautes, car quel homme en est exempt? Mais il n'avait point manifest
de desseins  l'excution desquels un Franais, ami de son pays, pt
faire difficult de concourir. On pouvait n'tre pas toujours d'accord
avec lui sur les moyens, mais l'utilit du but ne pouvait tre
conteste, dans le temps o, videmment, il n'tait autre que de finir
la guerre extrieure, d'une part; et de finir, d'autre part, la
rvolution par le rtablissement de la royaut, qu'il tait alors, je
l'affirme, impossible de rtablir au profit des hritiers lgitimes du
dernier roi.

La paix d'Amiens tait  peine conclue, que la modration commena 
abandonner Bonaparte; cette paix n'avait pas encore reu sa complte
excution, qu'il jetait dj les semences de nouvelles guerres qui
devaient aprs avoir accabl l'Europe et la France, le conduire
lui-mme  sa ruine.

Le Pimont aurait d tre restitu au roi de Sardaigne immdiatement
aprs la paix de Lunville: il n'tait qu'en dpt entre les mains de
la France. Le restituer aurait t  la fois un acte de justice
rigoureuse et de trs sage politique. Bonaparte, au contraire, le
runit  la France. Je fis de vains efforts pour le dtourner de cette
mesure. Il croyait qu'elle tait dans son intrt personnel, son
amour-propre lui paraissait la rclamer, et il prvalut contre tous
les conseils de la prudence[385].

    [385] Le 9 dcembre 1798, le roi Charles-Emmanuel, vaincu et
    dpossd, avait renonc au trne pour lui et ses
    descendants, ordonnant  ses sujets d'obir dsormais aux
    autorits franaises. Le Pimont fut ds lors administr
    directement par les gnraux franais. En 1800, avant Marengo
    et Hohenlinden, Bonaparte, dans ses premires propositions de
    paix, avait offert de rendre le Pimont au roi de Sardaigne.
    La victoire le rendit plus exigeant, et au trait de
    Lunville, il refusa de prendre aucun engagement de ce ct.
    Le 19 avril 1801, le Pimont fut divis en six dpartements
    et rig en division militaire; le 4 septembre 1802, il fut
    incorpor  la France.

Quoiqu'il et par ses victoires contribu  l'agrandissement de la
France, aucun des territoires dont elle s'tait rcemment agrandie
n'avait pourtant t conquis par les armes qu'il avait commandes.
C'tait sous la Convention que le comtat d'Avignon, la Savoie, la
Belgique, la rive gauche du Rhin avaient t runis  la France; et
Bonaparte ne pouvait personnellement rclamer aucune de ces conqutes
comme venant de lui. Rgner, et rgner hrditairement, comme il
aspirait  le faire sur un pays agrandi par des chefs autrefois ses
gaux, et qu'il voulait avoir pour sujets, lui paraissait presque
humiliant, et pouvait d'ailleurs amener des oppositions qu'il tenait 
viter. C'est ainsi que, pour justifier ses prtentions au titre
souverain, il jugea ncessaire d'ajouter  la France des possessions
qu'elle tnt de lui. Il avait t le conqurant du Pimont en 1796, ce
qui lui semblait dsigner ce pays comme propre  remplir ses vues. Il
en fit donc prononcer par le Snat la runion  la France, n'imaginant
pas que personne lui demandt raison d'une violation aussi monstrueuse
de ce que le droit des gens a de plus sacr. Son illusion ne devait
pas tre de longue dure.

Le gouvernement anglais, qui n'avait fait la paix que par ncessit,
sorti des embarras intrieurs qui la lui avaient rendue presque
indispensable, n'ayant point encore restitu Malte, et dsirant la
garder, saisit l'occasion que lui offrait la runion du Pimont  la
France, et reprit les armes[386].

    [386] 16 mai 1803.

Cet vnement hta la rsolution de Bonaparte de transformer le
consulat  vie en monarchie hrditaire. Les Anglais avaient jet sur
les ctes de Bretagne quelques migrs dvous et trs entreprenants.
Bonaparte profita de cette conspiration dans laquelle il s'tait
flatt d'envelopper  la fois, Dumouriez[387], Pichegru et Moreau, ses
trois rivaux de gloire, pour se faire donner par le Snat le titre
d'empereur. Mais ce titre, qu'avec de la modration et de la sagesse
il aurait galement obtenu, quoique peut-tre plus tard, devint le
prix de la violence et du crime. Il monta sur le trne, mais sur un
trne souill du sang de l'innocence, et d'un sang que d'antiques et
glorieux souvenirs rendaient cher  la France.

    [387] Charles-Franois Duperrier-Dumouriez, n  Cambrai en
    1739, entra  l'arme  seize ans. En 1763 il abandonna les
    armes pour la diplomatie et devint l'un des agents secrets
    les plus actifs du roi. Sous Louis XVI, il fut nomm
    gouverneur de Cherbourg, puis marchal de camp. Il entra en
    1792 dans le cabinet girondin comme ministre des affaires
    trangres, (15 mars) et fut trois mois aprs nomm gnral
    en chef de l'arme du Nord. Vainqueur  Valmy et  Jemmapes,
    mais battu  Nerwinde, sur le point d'tre dcrt
    d'accusation, il engagea des pourparlers avec le prince de
    Cobourg, livra aux Autrichiens les commissaires de la
    Convention qui venaient l'arrter, et passa lui-mme 
    l'ennemi. Il vcut  l'tranger jusqu' sa mort (1823),
    souvent ml aux intrigues et aux conspirations des migrs.

La mort violente et inexplique de Pichegru, les moyens employs pour
obtenir la condamnation de Moreau, pouvaient tre mis sur le compte de
la politique; mais l'assassinat du duc d'Enghien[388], commis
uniquement pour s'assurer, en se plaant dans leurs rangs, ceux  qui
la mort de Louis XVI faisait craindre toute espce de pouvoir ne
venant pas d'eux, cet assassinat, dis-je, ne pouvait tre ni excus ni
pardonn, et il ne l'a jamais t; aussi Bonaparte a-t-il t rduit 
s'en vanter[389].

    [388] 21 mars 1804.

    [389] M. de Talleyrand a consacr  l'affaire du duc
    d'Enghien, un chapitre spcial qui sera publi dans un des
    volumes suivants.

La nouvelle guerre dans laquelle Bonaparte se trouvait engag avec
l'Angleterre exigeant l'emploi de toutes ses ressources, il ne fallait
que la prudence la plus vulgaire pour ne rien entreprendre qui pt
exciter les puissances du continent  faire cause commune avec son
ennemie. Mais la vanit l'emporta encore. Il ne lui suffisait plus
d'avoir t proclam sous le nom de Napolon, empereur des Franais,
il ne lui suffisait pas d'avoir t sacr par le Souverain Pontife; il
voulait encore tre roi d'Italie, pour tre empereur et roi, aussi
bien que le chef de la maison d'Autriche. En consquence il se fait
couronner  Milan, et, au lieu de prendre simplement le titre de roi
de Lombardie, il choisit le titre plus ambitieux, et par cela mme
plus alarmant de roi d'Italie, comme si son dessein tait de soumettre
l'Italie entire  son sceptre; et pour qu'il y et moins de doute sur
ses intentions, Gnes et Lucques[390], o ses agents avaient assez
habilement rpandu l'effroi, lui envoyrent des dputations par
l'organe desquelles, l'une se donne  lui, l'autre demande un
souverain de son nom; et toutes deux sous des formes diffrentes, font
ds lors partie de ce que pour la premire fois, on commena  appeler
le grand empire.

    [390] Depuis les conventions du 10 octobre 1796 et du 6 juin
    1797, la rpublique de Gnes, transforme en rpublique
    ligurienne, tait l'allie de la France. C'est le 3 juin
    1805, que le snat et le doge sollicitrent la runion de
    leur ville  la France, laquelle fut immdiatement ordonne.
    Quant  Lucques, elle fut attribue  lisa Bonaparte,
    princesse de Piombino. (24 juin 1805).

Les consquences de cette conduite furent telles qu'il tait naturel
de le prvoir. L'Autriche arme, et la guerre continentale devient
imminente. Alors Napolon essaye des ngociations de tout ct. Il
tente d'attirer la Prusse dans son alliance[391] en lui offrant le
Hanovre, et quand la chose est sur le point de russir, il la fait
chouer en envoyant  Berlin le gnral Duroc[392] qui par sa rudesse
maladroite, dtruisit les bons effets des dmarches faites
prcdemment d'aprs mes instructions, par M. de la Forest[393] qui y
tait ministre de France.

    [391] De 1803  1805, Napolon d'une part, l'Autriche et la
    Russie de l'autre, se disputrent l'alliance de la Prusse: le
    roi Frdric-Guillaume n'osa prendre aucun parti. Toutefois,
    en 1805, il signa avec la France une simple convention de
    neutralit.

    [392] Duroc tait depuis 1796 l'aide de camp prfr de
    Napolon. N en 1772, il devint sous l'empire gnral de
    division, grand marchal du palais et duc de Frioul. Il fut
    tu  Wurtschen le 22 mai 1813.

    [393] Antoine comte de La Forest (1756-1846). Ministre 
    Munich, (1801)  la dite de Ratisbonne, (1802);  Berlin,
    (1803); ambassadeur  Madrid en 1807. Ministre et pair de
    France sous la restauration. L'empereur fut plus heureux avec
    les lecteurs de Bavire, de Wurtemberg et de Bade, qu'il
    maintint cette fois dans son alliance.

Le camp de Boulogne qu'il forma  cette poque, dans le but de menacer
les ctes d'Angleterre eut pour premier rsultat de populariser la
guerre dans ce pays, et d'y faire crer, chose inoue, une nombreuse
arme permanente. Et c'est pendant que Napolon paraissait absorb par
les travaux de ce camp, que les Autrichiens passaient l'Inn,
traversaient la Bavire, occupaient le centre de la Souabe, et dj
arrivaient sur les bords du Rhin. Ce fut toutefois cette prcipitation
des Autrichiens qui le prserva de la position plus que critique o il
aurait t, s'ils eussent attendu l'arrive de l'empereur Alexandre et
des cent mille Russes qui taient en marche pour se joindre  eux, car
la Prusse aurait t alors infailliblement entrane dans la
coalition; mais les Autrichiens voulaient montrer que seuls, ils
taient en tat d'engager la lutte et de triompher.

Napolon sut profiter de cette faute avec le gnie militaire et la
clrit qui font sa gloire. En quelques semaines, on pourrait dire en
quelques jours, il transporta la grande arme du camp de Boulogne aux
bords du Rhin pour la conduire  de nouvelles victoires.

Je reus l'ordre de l'accompagner  Strasbourg, pour tre prt 
suivre son quartier gnral selon les circonstances (septembre 1805).
Un accident de sant qu'eut l'empereur au dbut de cette campagne
m'effraya singulirement. Le jour mme de son dpart de Strasbourg,
j'avais dn avec lui; en sortant de table, il tait entr seul chez
l'impratrice Josphine; au bout de quelques minutes il en sortit
brusquement; j'tais dans le salon, il me prit par le bras et m'amena
dans sa chambre. M. de Rmusat[394], premier chambellan, qui avait
quelques ordres  lui demander, et qui craignait qu'il ne partt sans
les lui donner, y entra en mme temps. A peine y tions-nous, que
l'empereur tomba par terre; il n'eut que le temps de me dire de fermer
la porte. Je lui arrachai sa cravate parce qu'il avait l'air
d'touffer; il ne vomissait point, il gmissait et bavait. M. de
Rmusat lui donnait de l'eau, je l'inondais d'eau de Cologne. Il avait
des espces de convulsions qui cessrent au bout d'un quart d'heure;
nous le mmes sur un fauteuil; il commena  parler, se rhabilla, nous
recommanda le secret et une demi-heure aprs, il tait sur le chemin
de Carlsruhe. En arrivant  Stuttgard, il m'crivit pour me donner de
ses nouvelles; sa lettre finissait par ces mots: Je me porte bien. Le
duc (de Wurtemberg) est venu au-devant de moi jusqu'en dehors de la
premire grille de son palais; c'est un homme d'esprit.--Une seconde
lettre de Stuttgard du mme jour portait: J'ai des nouvelles de ce
que fait Mack; il marche comme si je le conduisais moi-mme. Il sera
pris dans Ulm, comme un vilain[395].

    [394] Auguste, comte de Rmusat, n en 1762, tait en 1789
    avocat prs la cour des comptes d'Aix. Il resta en France
    durant toute la Rvolution. En 1802 il devint prfet du
    palais, puis premier chambellan en 1804 et surintendant des
    thtres. En 1815 il fut nomm prfet de la Haute-Garonne
    puis du Nord. Destitu en 1821, il mourut en 1823.

    [395] Charles, baron de Mack de Lieberich, n en 1752, engag
    comme simple soldat, devint gnral en 1792. Il fut mis
    plusieurs fois  la tte d'armes autrichiennes, mais fut
    constamment battu. Il signa la capitulation d'Ulm le 19
    octobre. Traduit peu aprs devant un conseil de guerre, il
    fut condamn  mort, mais l'empereur Franois commua sa peine
    en une dtention qui ne dura que quelques annes. Il mourut
    dans l'oubli en 1828.

On a cherch  rpandre depuis que Mack avait t achet; cela est
faux; c'est leur prsomption seule qui perdit les Autrichiens. On sait
comment leur arme battue partiellement sur plusieurs points et
refoule vers Ulm, fut oblige d'y capituler; elle y resta prisonnire
de guerre, aprs avoir pass sous les fourches caudines.

En m'annonant sa victoire, Napolon m'crivit quelles taient, dans
sa premire ide, les conditions qu'il voulait imposer  l'Autriche,
et quels territoires il voulait lui enlever. Je lui rpondis que son
vritable intrt n'tait point d'affaiblir l'Autriche, qu'en lui
tant d'un ct, il fallait lui rendre de l'autre, afin de s'en faire
un alli. Le mmoire dans lequel j'exposais mes raisons le frappa
assez pour qu'il mt la chose en dlibration dans un conseil qu'il
tint  Munich o j'tais all le rejoindre, et pour qu'il inclint 
suivre le plan que je lui avais propos, et que l'on peut retrouver
encore dans les archives du gouvernement[396]. Mais de nouveaux
avantages remports par une de ses divisions d'avant-garde, exaltant
son imagination, ne lui laissrent plus que le dsir de marcher sur
Vienne, de courir  de nouveaux succs et de dater des dcrets du
palais imprial de Schoenbrunn.

    [396] Ce mmoire a t rcemment publi dans les _Lettres
    indites de Talleyrand  Napolon_, par Pierre Bertrand.
    (Paris, 1889, 1 vol. in-8, p. 156.) Prvoyant que le dessein
    de l'empereur tait dj d'craser l'Autriche pour tendre tt
    ou tard la main  la Russie, Talleyrand cherche  l'en
    dtourner et recommande chaudement l'alliance autrichienne.
    Il veut faire de l'Autriche le boulevard de l'Europe contre
    la Russie, et dans ce but, la mettre en contact et en
    rivalit avec cet empire, en lui cdant la Moldavie, la
    Valachie, la Bessarabie et une partie de la Bulgarie. En
    change, on pourrait alors lui enlever toutes ses possessions
    en Italie et en Souabe. Ce systme aurait d'ailleurs un autre
    avantage; c'est en supprimant tout contact entre l'empire de
    Napolon et celui des Habsbourg, de supprimer par cela mme
    tout prtexte de guerre. Ds lors l'alliance
    franco-autrichienne, solide et durable, serait la sauvegarde
    de toute l'Europe occidentale.

Matre en moins de trois semaines de toute la haute-Autriche et de
toute la partie de la basse qui est au midi du Danube, il passe ce
fleuve et s'engage dans la Moravie. Si alors soixante mille Prussiens
fussent entrs en Bohme, et que soixante mille autres, venus par la
Franconie, eussent occup la route de Lintz, il est douteux qu'il et
pu parvenir  chapper de sa personne. Si l'arme austro-russe qu'il
avait en tte, et qui tait forte d'environ cent vingt mille hommes,
et seulement vit toute action gnrale et donn  l'archiduc
Charles le temps d'arriver avec les soixante-quinze mille hommes qui
taient sous ses ordres, au lieu de dicter des lois, Napolon aurait
t dans la ncessit d'en subir. Mais loin d'arriver avec son arme,
la Prusse envoya un ngociateur, qui, soit folie, soit crime, ne fit
rien de ce qu'il tait charg de faire, et creusa le prcipice o son
pays devait tre lui-mme prochainement englouti[397].

    [397] Le roi de Prusse avait fini par cder aux instances de
    l'empereur de Russie, et avait sign avec lui une convention
    (3 nov. 1805), aux termes de laquelle il s'engageait 
    proposer sa mdiation arme; et si elle n'tait pas accepte
    par Napolon le 15 dcembre,  lui dclarer la guerre. Le
    comte d'Haugwitz, charg de la ngociation, ne fut reu par
    Napolon que le 13 dcembre  Schoenbrunn, et l, effray des
    menaces de l'empereur, au lieu d'agir conformment  ses
    instructions, il se laissa imposer un trait d'alliance dont
    le Hanovre tait le prix (15 dcembre).

L'empereur Alexandre, qui s'ennuyait  Olmtz et qui n'avait encore vu
aucune bataille, voulut en avoir l'amusement; et malgr les
reprsentations des Autrichiens, malgr les avis que le roi de Prusse
lui avait adresss, il livra la bataille connue sous le nom de
bataille d'Austerlitz et la perdit compltement, trop heureux de
pouvoir se retirer par journes d'tapes, comme l'armistice qui en fut
la suite lui en imposait l'humiliante obligation. Jamais fait
militaire n'eut plus d'clat. Je vois encore Napolon rentrant 
Austerlitz le soir de la bataille. Il logeait dans une maison du
_prince de Kaunitz_; et l, dans sa chambre, oui _dans la chambre mme
du prince de Kaunitz_, arrivaient  tous les instants des drapeaux
autrichiens, des drapeaux russes, des messages des archiducs, des
messages de l'empereur d'Autriche, des prisonniers portant les noms de
toutes les grandes maisons de l'empire.

Au milieu de tous ces trophes, je n'ai pas oubli qu'un courrier
entra dans la cour, apportant des lettres de Paris, et le portefeuille
mystrieux dans lequel M. de la Valette[398] dposait le secret des
lettres particulires dcachetes qui avaient quelque importance, et
les rapports de toutes les polices franaises. A la guerre, l'arrive
d'un courrier est un vnement d'une douceur extrme. Napolon, en
faisant immdiatement distribuer les lettres, dlassait et
rcompensait son arme.

[398] Marie Chamans, comte de La Valette (1769-1830), tait alors
directeur gnral des postes de France. Il tait d'abord entr 
l'arme et tait devenu capitaine et l'aide de camp de confiance de
Bonaparte. Condamn  mort en 1815, il fut sauv grce au dvouement
de sa femme, mademoiselle milie de Beauharnais, nice de
l'impratrice Josphine.

Il survint alors un incident assez piquant qui peint trop bien le
caractre de Napolon et ses opinions pour que j'omette d'en faire
mention. L'empereur qui,  cette poque, tait fort en confiance avec
moi, me dit de lui faire la lecture de sa correspondance. Nous
commenmes par les lettres dchiffres des ambassadeurs trangers 
Paris; elles l'intressaient peu, parce que toutes les nouvelles de la
terre se passaient autour de lui. Nous en vnmes ensuite aux rapports
de police; plusieurs parlaient des embarras de la banque, occasionns
par quelques mauvaises mesures du ministre des finances, M. de
Marbois[399]. Le rapport qu'il remarqua davantage fut celui de madame
de Genlis; il tait long, et crit tout entier de sa main. Elle y
parlait de l'esprit de Paris, et citait quelques propos offensants
tenus, disait-elle, dans les maisons que l'on appelait alors le
_faubourg Saint-Germain_; elle nommait cinq ou six familles, qui
jamais, ajoutait-elle, ne se rallieraient au gouvernement de
l'empereur. Des expressions assez mordantes que rapportait madame de
Genlis, mirent Napolon dans un tat de violence inconcevable; il
jura, tempta contre le _faubourg Saint-Germain_. Ah! ils se croient
plus forts que moi, disait-il, _Messieurs du faubourg Saint-Germain;
nous verrons! nous verrons!_ Et ce _nous verrons!_ venait quand?...
aprs quelques heures d'une victoire dcisive remporte sur les Russes
et sur les Autrichiens. Tant il reconnaissait de force et de puissance
 l'opinion publique et surtout  celle de quelques nobles, dont la
seule action se bornait  s'carter de lui. Aussi, en revenant plus
tard  Paris, crut-il avoir fait une nouvelle conqute quand mesdames
de Montmorency[400], de Mortemart[401] et de Chevreuse[402] vinrent
remplir des places de dames du palais de l'impratrice, et anoblir
madame de Bassano[403] qui avait t nomme avec elles.

    [399] Franois, comte, puis marquis de Barb-Marbois
    (1745-1837), ancien dput au conseil des Anciens; directeur,
    puis ministre du trsor public en 1802; plus tard premier
    prsident de la Cour des comptes de 1808  1837. Il avait t
    rvoqu de ses fonctions de ministre en 1806,  la suite
    d'une crise financire dont il fut considr comme
    responsable. Il avait accord  certains fournisseurs de
    l'tat, groups en socit sous le nom de _ngociants
    runis_, des facilits de payement singulires qui
    supprimaient presque tout contrle de la part du trsor.
    Cette socit avait abus de la confiance du ministre; elle
    avait compromis les finances de l'tat dans des spculations
    hasardeuses. Le rsultat le plus clair fut qu'en octobre
    1805, la banque de France n'avait en caisse qu'un million
    cinq cent mille francs contre quatre-vingt-douze millions de
    valeurs immdiatement exigibles. Une panique s'en tait
    suivie, et durant plusieurs mois, le march s'en tait
    fortement ressenti. A son retour (janvier 1806), l'empereur
    remplaa M. de Barb-Marbois par M. Mollien.

    [400] Valentine de Harchies, marie  Anne, comte de
    Montmorency, (1787-1858).

    [401] lonore de Montmorency, ne en 1777, marie  Victor
    de Rochechouart, marquis de Mortemart. Elle fut dame de
    l'impratrice en 1806.

    [402] Franoise de Narbonne-Pelet, marie en 1802 
    Charles-Andr d'Albert, duc de Luynes et de Chevreuse. Elle
    fut dame du palais de l'impratrice en 1807, et mourut en
    1813.

    [403] Madame Maret, femme du ministre de l'empereur.
    Consulter sur ce point M. Thiers, _le Consulat et l'Empire_
    (tome VI, page 30 et suiv., 187 et suiv., 375), et les
    _Mmoires_ de M. Mollien.

Au bout de vingt-quatre heures, je quittai Austerlitz. J'avais pass
deux heures sur ce terrible champ de bataille; le marchal Lannes m'y
avait men, et je dois  son honneur, et peut-tre  l'honneur
militaire en gnral, de dire que ce mme homme qui, la veille, avait
fait des prodiges de valeur, qui avait t d'une valeur inoue tant
qu'il avait eu des ennemis  combattre, fut au moment de se trouver
mal, quand il n'eut plus devant ses yeux que des morts et des
estropis de toutes les nations; il tait si mu que, dans un moment
o il me montrait les diffrents points d'o les attaques principales
avaient t faites: Je n'y puis plus tenir, me dit-il,  moins que
vous ne vouliez venir avec moi assommer tous ces misrables juifs qui
dpouillent les morts et les mourants.

Les ngociations, dont avant cette grande bataille il n'y avait eu
qu'un vain simulacre, devinrent alors srieuses. Elles commencrent 
Brnn en Moravie et se terminrent  Presbourg[404] o le gnral
Giulay[405] et le loyal prince Jean de Lichtenstein[406] s'taient
rendus avec moi.

    [404] 26 dcembre 1805. L'Autriche perdait toutes ses
    possessions italiennes qui taient runies au nouveau royaume
    d'Italie. Le Tyrol et le Vorarlberg, la principaut
    d'Eichstedt, la ville d'Augsbourg et diverses autres
    seigneuries taient attribues  la Bavire. Le comt de
    Hohenberg, le landgraviat de Nellenbourg, une partie du
    Brisgau et sept autres villes importantes taient donns au
    Wurtemberg. L'lecteur de Bade reut l'Ortenau, le reste du
    Brisgau et Constance. Enfin le titre de roi fut reconnu aux
    lecteurs de Bavire et de Wurtemberg, et celui de grand-duc
     l'lecteur de Bade.

    [405] Le comte Ignace Giulay (1763-1831) tait devenu gnral
    en 1800. Il prit part  toutes les guerres de son temps,
    devint feld-marchal en 1813, puis commandant suprieur de la
    Bohme en 1823, et prsident du conseil aulique, 1830.

    [406] Jean de Lichtenstein, prince souverain d'Allemagne, n
     Vienne en 1766, gnral dans l'arme autrichienne en 1794.
    En 1814, il se retira dans sa principaut qu'il administra
    jusqu' sa mort. (Principaut de Lichtenstein, entre le Tyrol
    et la Suisse, 8 000 habitants, ch.-l. Vaduz.)

Pendant que j'tais dans la premire de ces villes, l'empereur
Napolon dictait  Duroc, et le comte d'Haugwitz, ministre de Prusse,
signait un trait (15 dcembre 1805), o taient mentionnes les
cessions qui seraient exiges de l'Autriche, et par lequel la Prusse
cdait Anspach et Neufchtel, en change du Hanovre qu'elle recevait.
Napolon avait des succs de tous les genres; et il en abusa sans
aucune mesure, surtout en datant de Vienne, peu de temps aprs[407],
l'insolent dcret dans lequel il dclarait que Ferdinand IV, roi des
Deux-Siciles, avait cess de rgner, et donnait  Joseph Bonaparte,
l'an de ses frres, le royaume de Naples qu'il conquit facilement,
et celui de Sicile, sur lequel son imagination seule a jamais rgn.

    [407] Avril 1805.

Le systme que Napolon adopta alors, et dont le dcret duquel je
parle fut le premier acte, doit tre compt parmi les causes de sa
chute. Je ferai connatre plus tard, avec des applications
particulires  chacun des nouveaux rois qu'il fabriquait, tout ce
qu'il y avait d'impolitique et de destructeur dans cette manire de
renverser des gouvernements, pour en crer d'autres qu'il ne tardait
pas  abattre encore, et cela sur tous les points de l'Europe.

L'Autriche, dans l'tat de dtresse o elle tait rduite, ne pouvait
que subir les conditions imposes par le vainqueur. Elles taient
dures, et le trait fait avec M. d'Haugwitz rendait pour moi
impossible de les adoucir, sur d'autres articles que sur celui des
contributions. Je fis du moins en sorte que les conditions ne pussent
tre aggraves par aucune fallacieuse interprtation. Matre de la
rdaction sur laquelle Napolon,  la distance o j'tais de lui, ne
pouvait pas influer, je m'appliquai  la rendre exempte de toute
quivoque; aussi, quoiqu'il et obtenu tout ce qu'il tait possible
d'obtenir, le trait ne lui plut pas. Il m'crivit  quelque temps de
l: Vous m'avez fait  Presbourg un trait qui me gne beaucoup. Ce
qui cependant ne l'empcha pas de me donner, peu de temps aprs, une
grande marque de satisfaction en me faisant prince de Bnvent, dont
le territoire tait occup par ses troupes. Je dis avec plaisir que,
par l, ce duch que j'ai conserv jusqu' la Restauration, a t mis
 l'abri de toute espce de vexation, et mme de la conscription.

Le comte d'Haugwitz aurait assurment mrit de payer de sa tte le
trait qu'il avait os faire sans pouvoirs, et contre ce qu'il savait
parfaitement bien tre le voeu de son souverain; mais le punir aurait
t s'attaquer  Napolon lui-mme. Le roi de Prusse n'osa le
dsavouer; il eut mme la faiblesse de rsister aux nobles
sollicitations de la reine; et cependant, honteux de donner son
approbation  un pareil acte, il ne ratifia d'abord le trait que
conditionnellement. Mais  la ratification conditionnelle que Napolon
rejeta, il fallut, sous peine de l'avoir pour ennemi, en substituer
une pure et simple qui constitua la Prusse en guerre avec
l'Angleterre[408].

    [408] Trait dfinitif d'alliance du 15 fvrier 1806, ratifi
    par le roi de Prusse le 9 mars.

Napolon, depuis qu'il tait empereur, ne voulait plus de rpublique,
surtout dans son voisinage. En consquence, il changea le gouvernement
de la Hollande, et finit par se faire demander un de ses frres pour
tre roi du pays[409]. Il ne souponnait pas alors que son frre
Louis, qu'il avait choisi, tait un trop honnte homme pour accepter
le titre de roi de Hollande, sans devenir parfaitement Hollandais.

    [409] Louis Bonaparte fut proclam roi de Hollande le 5 juin
    1806.

La dissolution de l'empire germanique tait dj implicitement opre
par le trait de Presbourg, puisqu'il avait reconnu comme rois les
lecteurs de Bavire et de Wurtemberg, et l'lecteur de Bade comme
grand-duc. Cette dissolution fut consomme par l'acte qui forma la
confdration du Rhin[410], acte qui cota l'existence  une foule de
petits tats conservs par le recs de 1803, et que j'essayai encore
une fois de sauver. Mais je russis pour un trs petit nombre, les
principaux confdrs ne voulant accepter cet acte qu'autant qu'ils
seraient agrandis.

    [410] Le vieil empire germanique n'existait plus que de nom
    en 1806, Napolon lui porta le dernier coup le 12 juillet
    1806, par la convention qu'il signa avec treize princes
    allemands, dont les principaux taient le baron de Dalberg,
    archevque de Mayence, prince primat de Germanie, les rois de
    Bavire et de Wurtemberg, le grand-duc de Bade, le landgrave
    de Hesse-Darmstadt, etc. Aux termes de cette convention, les
    princes contractants se sparaient de l'empire, et se
    constituaient en _confdration du Rhin_, reconnaissaient
    pour _protecteur_ l'empereur Napolon, et signaient avec lui
    un trait d'alliance offensive et dfensive. L'empereur
    Franois ne put que reconnatre les faits accomplis: le 6
    aot suivant, il dclara l'empire germanique dissous, abdiqua
    le titre d'empereur d'Allemagne et prit celui d'empereur
    d'Autriche.

Murat, l'un des beaux-frres de Napolon,  qui les pays de Clves et
de Berg avaient t donns en souverainet, fut compris dans cette
confdration, avec le titre de grand-duc; il l'changea plus tard
pour celui de roi, qu'il et mieux valu pour lui ne jamais obtenir.

Pendant que le roi de Prusse se brouillait avec l'Angleterre en
occupant le Hanovre, celle-ci songeait  traiter avec la France. M.
Pitt tant mort[411], M. Fox qui n'tait pas destin  lui survivre
beaucoup, tait devenu,  force de talent et malgr la rpugnance du
roi, principal secrtaire d'tat pour les affaires trangres dans le
cabinet dont lord Grenville[412] tait le chef nominal. Personne ne
dtestait plus que M. Fox l'oppression du gouvernement de Napolon;
mais, soit pour ne pas mettre sa conduite en contradiction avec le
langage qu'il avait tenu pendant tant d'annes comme chef de
l'opposition, soit dsir rel de la paix, il crut devoir faire des
dmonstrations pacifiques. Il m'crivit[413] pour m'informer d'une
tentative d'assassinat contre la personne de l'empereur (ou du chef
des Franais, ainsi qu'il le nommait dans sa lettre), qui lui avait
t rvle par un des misrables auteurs du complot.

    [411] 23 janvier 1806.

    [412] William Wyndham, lord Grenville (1759-1834). Secrtaire
    d'tat  l'intrieur, puis aux affaires trangres (1791). Il
    se retira en 1801.

    [413] 20 fvrier 1806.

Je saisis avidement cette occasion, et, en le remerciant au nom de
l'empereur, j'exprimai des dispositions qui furent bientt suivies
d'ouvertures faites par l'entremise de lord Yarmouth. Aprs deux ou
trois confrences, M. Fox, pour tre agrable  lord Grenville,
adjoignit lord Lauderdale[414]  lord Yarmouth.

    [414] James Maitland, comte de Lauderdale, n en 1759, pair
    d'cosse en 1789. Il vint en France  cette poque, et se lia
    avec les principaux girondins. Toujours partisan de la
    France, il combattit la politique de Pitt, devint, en 1806,
    conseiller priv, garde du sceau d'cosse, ambassadeur
    extraordinaire  Paris. En 1816, il protesta hautement contre
    la dtention de Napolon. Il mourut dans la retraite en 1839.

De son ct, l'empereur Alexandre envoya  Paris M. d'Oubril, pour y
mnager un raccommodement. Je l'amenai  faire un trait qu'il
ngocia avec M. Clarke[415]. L'empereur de Russie, qui ne voulait pas
encore aller aussi loin, refusa de le ratifier et disgracia celui qui
l'avait sign.

    [415] 20 juillet 1806. Le gnral comte Clarke (1765-1818),
    devenait l'anne suivante (1807) ministre de la guerre et duc
    de Feltre. Sous la Restauration, il fut nomm marchal de
    France.

Quant  la ngociation qui avait t bien entame par lord Yarmouth,
et gte par lord Lauderdale, elle n'aboutit qu' venger l'Angleterre
de la Prusse, beaucoup plus que l'Angleterre elle-mme ne l'aurait
voulu.

La paix entre l'Angleterre et la France tait moralement impossible
sans la restitution du Hanovre; et Napolon ayant dispos de ce pays
contre des quivalents, dont il avait aussi dispos, la restitution
tait de mme moralement impossible. Mais l'empereur, qui ne tenait
pour relles que les difficults que la force ne pouvait pas
surmonter, n'hsita point  admettre cette restitution comme l'une des
bases de l'arrangement  intervenir. Il se disait: La Prusse qui a
reu par peur le Hanovre, le rendra par peur; et, quant aux
quivalents qu'elle a donns, je les compenserai par des promesses qui
suffiront  l'amour-propre du cabinet, et dont le pays sera forc de
se contenter.

La Prusse ne pouvait pas ignorer longtemps cette perfidie; les Anglais
taient intresss  la lui faire savoir, et pour surcrot, elle en
avait encore une autre  essuyer.

Dans les entretiens que le comte d'Haugwitz avait eus, tant  Vienne
qu' Paris, avec l'empereur Napolon, celui-ci lui avait parl de son
projet de dissoudre l'empire germanique et d'y substituer deux
confdrations, l'une du midi, l'autre du nord. Il ne voulait,
disait-il, avoir d'influence que sur la premire; la Prusse serait 
la tte de la seconde. Le cabinet prussien se laissa sduire par ce
projet, mais lorsqu'on voulut procder  la dmarcation des deux
confdrations, Napolon dclara que la Prusse ne pouvait pas
comprendre dans sa part, ni les villes hansatiques ni la Saxe,
c'est--dire les seuls pays qui ne fussent pas dj sous l'influence
et la protection de la Prusse. Celle-ci, se voyant joue, ne prit
conseil que de l'irritation qui rgnait dans toutes les classes de la
nation et courut aux armes.

Ce n'tait pas sans une secrte inquitude que l'empereur allait pour
la premire fois se mesurer contre elle. L'ancienne gloire de l'arme
prussienne lui imposait; mais aprs une action de quatre heures
seulement, le fantme s'vanouit, et la bataille d'Ina[416], mit la
monarchie prussienne compltement  la merci d'un vainqueur, d'autant
plus dur que les torts taient de son ct, et que, de plus il avait
eu quelque crainte, et qu'on le savait.

    [416] 14 octobre 1806.

Napolon tait dj  Berlin, quand il reut une proclamation
imprudente du prince de la Paix qui semblait annoncer une prochaine
dfection de l'Espagne[417]. Il jura ds lors de dtruire  tout prix
la branche espagnole de la maison de Bourbon; et moi, je jurai
intrieurement de cesser,  quelque prix que ce ft, d'tre son
ministre, ds que nous serions de retour en France. Il me confirma
dans cette rsolution par la barbarie avec laquelle,  Tilsitt, il
traita la Prusse, quoiqu'il ne m'en ft pas l'instrument. Cette fois,
il ne s'en rapporta pas  moi pour traiter des contributions de guerre
et de l'vacuation des territoires par ses troupes. Il en chargea le
marchal Berthier[418]. Il trouvait qu' Presbourg, je m'en tais
acquitt d'une manire trop peu conforme  ce qu'il croyait tre ses
vritables intrts; mais j'anticipe sur les vnements.

    [417] En 1806, le gouvernement espagnol eut un instant la
    pense de rompre avec la France. Les longs dboires de sa
    lutte avec l'Angleterre, l'inquitude que lui avait cause la
    dpossession du roi Ferdinand, tout contribuait  le pousser
    dans cette voie. Le prince de la Paix, qui dirigeait alors la
    politique du cabinet, saisit le moment o Napolon tait aux
    prises avec la Prusse, et lana, non pas au nom du roi, mais
    en son nom personnel, une proclamation assez ambigu o, sans
    dsigner personne, il invitait le peuple espagnol  se
    prparer  la guerre. Aprs la victoire d'Ina, le prince de
    la Paix, pouvant, capitula immdiatement, et fit rpandre
    le bruit que le seul ennemi de l'Espagne tait l'Angleterre,
    mais personne ne prit le change, Napolon moins que tout
    autre.

    [418] Le marchal Alexandre Berthier, n en 1753, tait major
    gnral de la grande arme et grand veneur. En 1807, il
    allait devenir vice-conntable, puis prince de Neufchtel et
    prince de Wagram. En 1814, il se rallia  Louis XVIII qui le
    nomma pair de France et capitaine des gardes. Durant les
    Cent-jours, il se retira  Bamberg (Bavire), o il mourut le
    1er juin dans des circonstances restes mystrieuses.

Nous ne restmes que peu de jours  Berlin. M. de Zastrow, aide de
camp de confiance du roi, et M. de Lucchesini avaient eu la permission
de s'y rendre. M. de Lucchesini passait en Prusse pour tre fort
capable, et surtout trs fin. Sa finesse m'a souvent rappel  moi, le
mot de Dufresni: _Trop d'esprit, c'est--dire pas assez_. Ces deux
plnipotentiaires venaient pour ngocier un armistice que peut-tre
ils auraient obtenu, s'ils n'avaient pas t informs trop tard de la
capitulation de Magdebourg. L'arme russe, il est vrai, tait encore
intacte, mais elle tait si peu nombreuse! et d'ailleurs les Prussiens
taient compltement dcourags, toutes les places fortes avaient
ouvert leurs portes, et enfin des dputations polonaises accouraient
de tous les cts au-devant de Napolon. Il n'en fallait pas tant
pour qu'il se dcidt  renvoyer tous les ngociateurs,  quitter
Berlin, et  marcher rapidement par Posen sur Varsovie.

Quel singulier spectacle que de voir Napolon sortir du cabinet du
grand Frdric o il venait d'crire un bulletin pour son arme,
passer dans la salle  manger pour faire dner avec lui
Mollendorf[419] qui tait prisonnier, et Mller[420] qui tait
l'historiographe de la monarchie prussienne; offrir  l'un et 
l'autre leurs appointements, qu'ils acceptrent, puis monter en
voiture et partir pour Posen!

    [419] Le feld-marchal comte de Mollendorf, ancien lieutenant
    de Frdric II, et l'un des meilleurs gnraux de l'arme
    prussienne; il avait t bless grivement  Auerstdt
    (1725-1816).

    [420] Jean de Mller, historien allemand, n  Schaffouse en
    1752, fut conseiller aulique  Mayence, puis  Vienne. Il
    vint  Berlin en 1795, et Frdric-Guillaume le nomma
    conseiller intime et historiographe de sa maison. Napolon le
    vit en 1806, se l'attacha et l'employa comme ministre d'tat
    du nouveau royaume de Westphalie. Il mourut en 1809.

Il s'y tait fait prcder par le gnral Dombrowski[421] et par le
comte Wybicki qui, l'un et l'autre, avaient servi sous ses ordres dans
les campagnes d'Italie. C'est de Posen qu'ils datrent une espce
d'appel  toute la Pologne en annonant son rtablissement. Cette
pice, qui leur avait t remise  Berlin, montrait et cachait assez
l'autorisation de Napolon pour qu'il pt l'avouer ou la dsavouer,
selon que les circonstances favoriseraient ou arrteraient son
entreprise. A Posen, on le reut avec transport. Une dputation
mnage par Murat, qui dj tait  Varsovie, et compose d'hommes
assez considrables pour que l'on pt croire qu'ils parlaient au nom
de la nation, tait le lendemain de l'arrive de Napolon  la porte
du palais qu'il occupait. Cette dputation tait nombreuse; les noms
qui sont rests dans ma mmoire sont ceux de MM. Alexandre Potocki,
Malachowski, Gutakowski, Dzialinski. Dans le discours qu'ils
adressrent  l'empereur, ils lui offrirent toutes les forces du pays.
Napolon saisissant cette offre, et s'expliquant peu sur le reste de
leurs demandes, leur rpondit: Quand vous aurez une arme de quarante
mille hommes, vous serez dignes d'tre une nation; et alors vous aurez
droit  toute ma protection. La dputation retourna promptement 
Varsovie pleine d'esprance.

    [421] Jean Dombrowski, clbre gnral polonais, l'un des
    hros de l'insurrection de 1794. En 1795, il avait offert ses
    services au directoire, qui l'avait autoris  lever une
    lgion polonaise au service de la France. Il la commanda
    jusqu'en 1814.

C'est  Posen que l'empereur traita avec l'lecteur de Saxe, jusque-l
alli de la Prusse. L'lecteur accda  la confdration du Rhin et
prit le titre de roi[422]. A cette occasion, Napolon reut la liste
des tableaux que M. Denon[423] l'engageait  prendre dans la galerie
de Dresde. Il la lisait lorsque j'entrai dans son cabinet et me la
montra. --Si Votre Majest, lui dis-je, fait enlever quelques-uns des
tableaux de Dresde, elle fera plus que le roi de Saxe ne s'est jamais
permis de faire, car il ne se croit pas le pouvoir d'en faire placer
aucun dans son palais. Il respecte la galerie comme une proprit
nationale.--Oui, dit Napolon, c'est un excellent homme; il ne faut
pas lui faire de la peine. Je vais donner l'ordre de ne toucher 
rien. Nous verrons plus tard.

    [422] 11 dcembre 1806.

    [423] Le baron Denon (1747-1825) tait directeur gnral des
    muses.

L'empereur, sr d'avoir un nouveau corps d'arme d'au moins quarante
mille Polonais, partit peu de jours aprs pour Varsovie. Un accident
grave qu'prouva le gnral Duroc  Kutno ne retarda pas son voyage
d'un quart d'heure; il le vit tomber, passa auprs de lui, continua sa
route et ne rflchit qu' deux lieues de l qu'il devait envoyer
savoir de ses nouvelles. Murat seul tait instruit du moment de son
arrive  Varsovie; il y entra au milieu de la nuit. A six heures du
matin, les autorits nouvelles, toutes cres par l'influence des
officiers franais qui appartenaient au corps d'arme de Murat,
reurent l'ordre de se rendre au palais o elles allaient tre
prsentes  l'empereur. Il accueillit avec une distinction marque
les hommes les plus ardents parmi ceux qui vinrent l: c'taient de
ces patriotes toujours prts  courir au-devant d'un changement quel
qu'il soit dans l'organisation de leur pays. Il se montra plus que
svre envers les autres, et particulirement envers le prince Joseph
Poniatowski[424] qu'il blma trs amrement de n'avoir consenti 
reprendre son grade dans l'arme, que sur un ordre positif qui lui en
avait t donn par Murat au nom de l'empereur. En mritant ce
reproche fait  sa fidlit, le prince Joseph prit une place  part
dans l'estime de l'empereur, qui, au moment o il donna  la Pologne
un gouvernement provisoire, lui confia le ministre de la guerre.

    [424] Le prince Joseph Poniatowski, neveu du dernier roi de
    Pologne, marchal de France en 1813. Il se noya dans l'Elster
    le lendemain de la bataille de Leipzig. En 1806, il se mit 
    la tte de l'arme polonaise, aprs avoir exig et obtenu que
    cette arme gardt sa nationalit et son autonomie, et ne ft
    pas incorpore dans les rangs franais.

Le premier sjour de Napolon  Varsovie fut fort court. Dans toutes
les conversations qu'il avait eues en arrivant avec les personnes les
plus influentes du pays, il avait annonc que son intention tait de
marcher bientt sur Grodno, et que, les obstacles tant faibles, il
aurait en peu de temps dtruit ce qu'il appelait dj les dbris de
l'arme russe, et rejet, comme il disait, ces nouveaux Europens dans
leurs anciennes limites. Les boues de Pultusk[425] arrtrent quelque
temps ses projets, sans cependant le faire changer totalement de
langage. Il annona, en rentrant  Varsovie, qu'il venait d'avoir de
grands succs, mais qu'il ne voulait pas profiter des avantages que la
saison rendait trs pnibles pour ses troupes, et qu'il allait prendre
ses quartiers d'hiver.

    [425] Pultusk, ville de la Pologne russe sur la Narew (4800
    habitants). Victoire de Lannes sur Benningsen en 1807.

Il employa ce temps de repos qui, au reste, ne fut pas long, 
organiser la Pologne de manire  ce qu'elle lui devnt d'un grand
secours  l'ouverture de la campagne. Et comme il savait que
l'imagination seule gouverne dans ce singulier pays, il mit tous ses
soins pendant les trois semaines qu'il passa  Varsovie,  exalter
l'esprit militaire de la nation,  donner des ftes, des bals, des
concerts,  tmoigner du mpris pour les Russes,  taler un grand
luxe et  parler de Jean Sobieski. Il mit aussi publiquement sa gloire
aux pieds d'une belle Polonaise, madame Anastase Walewska, qui le
suivit  Osterode et  Finkenstein o il se rendit, pour, de l,
visiter tous ses cantonnements.

Je dus rester  Varsovie, o se trouvait une espce de corps
diplomatique; j'y tais entour de ministres allemands dont les
matres, dans ces temps de destruction, avaient le courage de penser 
obtenir des agrandissements de territoire. L'Autriche, par des motifs
diffrents, y avait envoy M. le baron de Vincent[426]. Il tait
uniquement charg de veiller  ce qu'on ne troublt point l'ordre dans
les possessions autrefois polonaises, qui appartenaient  l'empereur
d'Autriche depuis le dernier partage de la Pologne, et qui se
trouvaient voisines du thtre de la guerre. J'entrai dans ses vues,
et je l'aidai de tous mes moyens  bien remplir sa mission.

    [426] Le baron Ch. de Vincent, n en Lorraine, entra au
    service de l'empire; il fut employ dans les ngociations
    avec Pichegru; fut un des signataires du trait de
    Campo-Formio, devint, en 1814, gouverneur des Pays-Bas pour
    le compte des allis, puis ambassadeur  Paris. Les provinces
    dont, en 1807, il avait mission de sauvegarder les intrts,
    taient les palatinats de Cracovie, de Sandomir et de Lublin
    dont la frontire tait trace par le Boug.

Napolon avait nomm gouverneur de Varsovie un homme si parfaitement
incapable, qu'il me chargea, en son absence, des dtails qui taient
naturellement dans les attributions de ce gouverneur. Ainsi, je
faisais habiller des troupes, j'en faisais partir, j'achetais des
vivres, je visitais les hpitaux, j'assistais au pansement des
blesss, je distribuais des gratifications, et je devais mme aller
jusqu' indiquer au gouverneur ce qu'il fallait mettre dans ses ordres
du jour. Ce genre d'occupations, qui tait hors de mes habitudes,
aurait t fort pnible, si je n'avais trouv dans la maison du prince
Poniatowski et de madame la comtesse Vincent Tyszkiewicz, sa soeur, des
aides et des secours de tout genre. Les marques, d'abord d'intrt,
ensuite d'affection, que j'ai reues dans cette excellente et noble
famille, ont laiss dans mon coeur d'ineffaables souvenirs de
reconnaissance. Je quittai Varsovie avec peine. Mais la bataille
d'Eylau venait d'tre un peu gagne[427] et Napolon, cherchant 
entamer quelques ngociations, m'avait rappel prs de lui. Toutes
les tentatives qu'il fit dans ce sens restrent inutiles; il fallait
encore se battre, et au bout de quelques jours il le comprit. La prise
de Dantzig[428] avait remont ce que l'on appelle le _moral_ de
l'arme, un peu abattu par les difficults que l'on avait prouves 
Pultusk, par la bataille d'Eylau, par le climat et par une absence de
leur pays trop prolonge pour des Franais. L'empereur, avec tout ce
qu'il avait runi de troupes, marcha vers Heilsberg, o il remporta
une premire victoire[429]; de l, poursuivant les Russes, il les
battit de nouveau  Gutstadt et enfin  Friedland[430].

    [427] 8 fvrier 1807.

    [428] 26 mai 1807.

    [429] 11 juin 1807.

    [430] 14 juin 1807.

La terreur que cette dernire affaire avait rpandue parmi les Russes,
leur fit vivement dsirer de finir cette grande lutte. Une entrevue au
milieu du Nimen, propose par l'empereur Alexandre, tait si
romanesquement conue, et pouvait tre si magnifiquement ordonne, que
Napolon qui y voyait un brillant pisode pour le pome de sa vie,
l'accepta. On y posa les bases de la paix. On se rendit ensuite 
Tilsitt o je fus charg, non pas de ngocier avec les
plnipotentiaires prussiens, le gnral Kalkreuth[431] et M. de
Goltz[432], mais de signer avec eux le trait qui contenait les
cessions territoriales de la Prusse, telles qu'elles avaient t
convenues entre l'empereur Napolon et l'empereur Alexandre[433].
Celui-ci ne se borna point  faire la paix, mais il devint, par un
trait que je ngociai et signai avec le prince Kourakin[434] l'alli
de Napolon et, par cela mme, l'ennemi de ses anciens allis[435].
L'empereur Alexandre, satisfait de ne rien perdre, de gagner mme
quelque chose (ce que les historiens, s'ils sont bienveillants,
n'aimeront pas  dire), et d'avoir mis ainsi les intrts de son
amour-propre  couvert  l'gard de ses sujets, crut avoir rempli tous
les devoirs de l'amiti envers le roi de Prusse, en lui conservant
nominalement la moiti de son royaume; aprs quoi il partit, sans mme
prendre la prcaution de s'assurer si la moiti que le roi devait
conserver lui serait promptement rendue, si elle le serait pleinement,
et s'il ne serait pas oblig de la racheter encore par de nouveaux
sacrifices. On pouvait le craindre aprs la question brutale que
Napolon fit un jour  la reine de Prusse: Comment avez-vous os me
faire la guerre, madame, avec d'aussi faibles moyens que ceux que vous
aviez?--Sire, je dois le dire  Votre Majest, la gloire de Frdric
II nous avait gars sur notre propre puissance. Ce mot de _gloire_,
si heureusement plac, et  Tilsitt dans le salon de l'empereur
Napolon, me parut superbe. Je rptai assez souvent cette belle
rponse de la reine, pour que l'empereur me dt un jour: Je ne sais
pas ce que vous trouvez de si beau  ce mot de la reine de Prusse;
vous feriez tout aussi bien de parler d'autre chose.

    [431] Frdric-Adolphe, comte de Kalkreuth (1737-1818).
    Engag en 1752, il devint feld-marchal en 1807, puis
    gouverneur de Berlin.

    [432] Auguste-Frdric, comte de Goltz (1765-1832), entra en
    1787 dans la diplomatie au service de la Prusse, fut ministre
     Copenhague,  Mayence,  Stockholm,  Ptersbourg. Il
    devint, en 1814, marchal de la cour, puis dput de la
    Prusse  la dite et conseiller d'tat.

    [433] 9 juillet 1807. Ce trait ne faisait que reproduire
    certains articles du trait avec la Russie, car Napolon, par
    un surcrot de ddain pour la Prusse, voulait paratre
    n'avoir consenti  l'existence de cet tat que _par
    considration pour l'empereur Alexandre_; aussi avait-il
    exig que les stipulations concernant la Prusse parussent
    avoir t dbattues entre l'empereur de Russie et lui.--La
    Prusse perdait tout ce qu'elle possdait entre l'Elbe et le
    Rhin, y compris Magdebourg, et presque toutes ses provinces
    polonaises. Elle tait rduite de neuf millions d'habitants 
    quatre millions.

    [434] Le feld-marchal prince Kourakin avait t ministre et
    vice-chancelier de Russie. Aprs la paix de Tilsitt, il fut
    ambassadeur  Paris.

    [435] Le trait avec la Russie est du 7 juillet 1807.
    L'empereur Alexandre reconnaissait le nouvel tat de choses
    survenu en Occident, ainsi que tous les royaumes rcemment
    crs par Napolon. En outre, fut sign le mme jour un
    trait secret d'alliance. La Russie promettait de dclarer la
    guerre  l'Angleterre le 1er dcembre suivant. En revanche,
    la France promettait sa mdiation et au besoin son alliance
    contre la Turquie, et un plan de partage de l'empire ottoman
    fut arrt. Il fut galement parl d'une expdition vers
    l'Inde. Dj, dans l'hiver prcdent, Napolon avait envoy
    en Perse le gnral Gardanne pour prparer les voies.

J'tais indign de tout ce que je voyais, de tout ce que j'entendais,
mais j'tais oblig de cacher mon indignation. Aussi, serai-je toute
ma vie reconnaissant de ce que la reine de Prusse, reine d'un autre
temps, voulut bien s'en apercevoir. Si, dans les retours que je fais
sur ma vie, plusieurs ncessairement sont pnibles, je me rappelle du
moins avec une grande douceur les choses qu'alors elle eut la bont de
me dire, et celles qu'elle m'a presque confies: Monsieur le prince
de Bnvent, me dit-elle la dernire fois que j'eus l'honneur de la
conduire  sa voiture, il n'y a que deux personnes qui regrettent que
je sois venue ici: c'est moi et vous. Vous n'tes pas fch, n'est-ce
pas, que j'emporte cette opinion? Les larmes d'attendrissement et
d'orgueil que j'avais dans les yeux furent ma rponse.

Les efforts que fit cette noble femme restrent inutiles prs de
Napolon; il triomphait et alors il tait inflexible. Les engagements
qu'il avait fait rompre et ceux qu'il avait fait prendre, l'avaient
enivr. Il se plaisait aussi  croire que, de l'empereur de Russie, il
avait fait une dupe; mais le temps a prouv que la vritable dupe,
c'tait lui-mme.

Par le trait de Tilsitt, le plus jeune de ses frres, Jrme
Bonaparte avait t reconnu roi de Westphalie. Son royaume tait
compos de plusieurs des provinces cdes par la Prusse, de la majeure
partie de l'lectorat de Hesse et du duch de Brunswick-Wolfenbttel,
conquis mais non pas cds. Napolon aurait bien dsir y joindre
encore les principauts d'Anhalt, de la Lippe et de Waldeck. Mais,
profitant de l'embarras rel, et dont cependant il ne convenait pas,
o il s'tait trouv aprs la bataille de Pultusk, j'avais fait
admettre ces principauts ainsi que celles de Reuss et de Schwarzbourg
dans la confdration du Rhin, et il n'osait point encore attenter,
comme il l'a fait plus tard,  l'existence des princes qu'il y avait
admis. Le trait de Tilsitt, sign et ratifi, on put enfin retourner
en France.

L'agitation dans laquelle je venais de passer prs d'une anne me fit
prouver un bien-tre inexprimable en passant par Dresde. J'y restai
plusieurs jours. Les habitudes nobles et tranquilles de la cour de
Saxe, les vertus publiques et prives du roi Frdric Auguste[436], la
bienveillance et la sincrit que l'on voyait partout, m'ont fait
conserver un souvenir particulier de ce sjour  Dresde.

    [436] Frdric-Auguste Ier, n en 1750, lecteur de Saxe 
    la mort de son frre, en 1763, mari  Amlie, princesse de
    Deux-Ponts. Il prit le titre de roi en 1806, et resta fidle
     Napolon jusqu'en 1813. Le congrs de Vienne lui rendit une
    partie de ses tats. Il mourut en 1827, laissant le trne 
    son frre Antoine.

Napolon, en arrivant  Paris, cra pour le marchal Berthier la place
de vice-conntable, et pour moi celle de vice-grand lecteur[437].
Ces places taient des sincures honorables et lucratives. Je quittai
alors le ministre, comme je le voulais[438].

    [437] En 1804, Napolon avait cr les charges de conntable
    et de grand lecteur. Il avait confr la premire  Louis
    Bonaparte et la seconde  Joseph. Ces deux princes tant
    devenus, l'un roi de Hollande et l'autre roi de Naples,
    l'empereur avait d les remplacer  Paris, par un
    vice-conntable et un vice-grand-lecteur.

    [438] 9 aot 1807.

Pendant tout le temps que j'ai t charg de la direction des affaires
trangres, j'ai servi Napolon avec fidlit et avec zle. Longtemps,
il s'tait prt aux vues que je me faisais un devoir de lui
prsenter. Elles se rglaient sur ces deux considrations: tablir
pour la France des institutions monarchiques, qui garantiraient
l'autorit du souverain, en la maintenant dans de justes
limites;--mnager l'Europe pour faire pardonner  la France son
bonheur et sa gloire. En 1807, Napolon s'tait depuis longtemps dj
cart, je le reconnais, de la voie dans laquelle j'ai tout fait pour
le retenir, mais je n'avais pu, jusqu' l'occasion qui s'offrit alors,
quitter le poste que j'occupais. Il n'tait pas si ais qu'on pourrait
le penser, de cesser des fonctions actives prs de lui.

A peine revenu de Tilsitt, Napolon se livra tout entier  l'excution
de ses desseins contre l'Espagne. L'intrigue de cette entreprise est
si complique que j'ai cru devoir la traiter  part[439]. Je dois dire
seulement ici que l'empereur, tenant  faire croire que j'approuvais
ses projets, choisit prcisment ma terre de Valenay, pour en faire
la prison de Ferdinand VII, de son frre et de leur oncle. Mais, ni
ces princes, ni le public ne s'y tromprent. Il ne russit pas plus 
cela qu' conqurir l'Espagne.

    [439] Voir la quatrime partie.

Quand l'empereur Alexandre et lui s'taient spars  Tilsitt, ils
s'taient promis de se revoir bientt. C'tait une promesse que
Napolon n'avait aucune envie de tenir,  moins que l'tat de ses
affaires ne lui en ft une ncessit. Mais lorsque le gnral Junot
eut t chass de Portugal par les Anglais[440]; que le gnral Dupont
eut t forc de capituler  Baylen[441], et que l'insurrection
gnrale de l'Espagne eut annonc une rsistance qui pouvait tre de
longue dure, il commena  craindre que l'Autriche ne voult profiter
de ces conjonctures, et il sentit le besoin de s'assurer davantage la
Russie. Alors il dsira revoir l'empereur Alexandre, et le fit inviter
 un rendez-vous dont on fixa le lieu  Erfurt[442]. Il voulut,
quoiqu'il ft dj trs froidement avec moi, que je l'y accompagnasse;
il s'tait persuad que cela pourrait lui tre utile, et cela lui
suffisait. Les nombreux et piquants dtails de cette entrevue, forment
un pisode  part: j'ai cru devoir en faire aussi un morceau
spar[443]. L'intention de Napolon doit cependant trouver une place
ici. Son but tait d'amener l'empereur Alexandre  faire avec lui une
alliance spciale contre l'Autriche. Celle qu'il avait conclue 
Tilsitt, quoique gnrale, tait particulirement dirige contre
l'Angleterre. S'il et russi  Erfurt, il aurait, sous quelque
prtexte facile  imaginer, cherch querelle  l'Autriche, et aprs
quelques succs militaires, il aurait tch d'en faire ce qu'il avait
fait de la Prusse. La coopration pleine et entire de la Russie ne
l'aurait que trop mis en tat de parvenir  son but. Ayant une trs
petite ide du gnie et du caractre de l'empereur Alexandre, il se
flattait de russir. Il se proposait d'abord de l'intimider, et
ensuite d'attaquer  la fois sa vanit et son ambition; et
vritablement il tait  craindre que de ces trois cts, l'empereur
de Russie ne se montrt trop accessible. Mais la fortune de l'Autriche
voulut que M. de Caulaincourt[444], que l'on s'est acharn  mal
juger, et inspir  l'empereur Alexandre de la confiance, et lui en
et fait prendre en moi. Je l'avais vu plusieurs fois en particulier 
Tilsitt. Je le vis presque tous les jours  Erfurt. Des conversations
d'abord gnrales sur l'intrt commun qui existait entre les grandes
puissances de l'Europe, sur les conditions dans lesquelles les liens
qu'il tait important de conserver entre elles devaient se rompre, sur
l'quilibre de l'Europe en gnral, sur les consquences probables de
sa destruction;--des conversations plus particulires ensuite sur les
tats dont l'existence tait ncessaire  cet quilibre, sur
l'Autriche enfin,--mirent l'empereur dans une telle disposition
d'esprit, que les caresses, les offres et les emportements de
Napolon furent en pure perte, et qu'avant de quitter Erfurt,
l'empereur Alexandre crivit de sa propre main  l'empereur d'Autriche
pour le rassurer sur les craintes que l'entrevue d'Erfurt lui avait
inspires. C'est le dernier service que j'ai pu rendre  l'Europe tant
que Napolon a continu de rgner, et ce service-l, dans mon opinion,
je le rendais  lui-mme.

    [440] Le gnral Andoche Junot, duc d'Abrants, avait t mis
     la tte de l'arme de Portugal. D'abord vainqueur (1807),
    il fut, le 21 aot 1808, battu  Vimeiro par l'arme
    anglo-portugaise, et forc de signer,  Cintra, une
    capitulation aux termes de laquelle il devait vacuer le
    Portugal.

    [441] Le gnral Pierre Dupont de l'tang (1765-1839), avait
    t, en 1808, mis  la tte de l'arme d'Andalousie. Le 22
    juillet, assailli par des forces suprieures, commandes par
    le gnral espagnol Castanos, il capitula en rase campagne
    prs de Baylen. Huit mille soldats franais furent dsarms
    et interns sur les rochers de Cabrera (Balares), o ils
    prirent en grande partie de maladie et de misre. Le gnral
    Dupont, revenu en France, fut traduit en conseil de guerre et
    condamn  une dtention perptuelle. Il sortit de prison en
    1814, et fut ministre de la guerre sous la premire
    Restauration.

    [442] Ville du royaume de Saxe (aujourd'hui runie  la
    Prusse), sur la Gra.

    [443] Voir la cinquime partie.

    [444] Louis de Caulaincourt, n en 1773,  Caulaincourt
    (Aisne), d'une famille noble. Sous l'empire, il devint
    gnral de division, grand cuyer et duc de Vicence, puis
    ambassadeur en Russie (1807), et ministre des affaires
    trangres (1813). Il mourut en 1827.

Aprs avoir donn beaucoup de ftes et fait une espce de trait
essentiellement diffrent de celui qu'il avait dans la tte en venant
 Erfurt, l'empereur retourna  Paris, et M. de Champagny[445], depuis
ce moment, eut sans partage la direction du dpartement des affaires
trangres. Je repris de mon ct, les habitudes insignifiantes d'un
grand dignitaire.

    [445] Jean-Baptiste Nompre de Champagny, duc de Cadore
    (1756-1834), ancien dput de la noblesse aux tats gnraux,
    devenu, en 1800, conseiller d'tat, puis ambassadeur  Vienne
    (1801) et ministre de l'intrieur, avait, en 1807, succd 
    Talleyrand aux affaires trangres.

A tout hasard, j'avais fait ce qui dpendait de moi pour obtenir la
confiance de l'empereur Alexandre, et j'y avais russi, assez mme
pour que, ds ses premires difficults avec la France, il m'envoyt
le comte de Nesselrode, conseiller de l'ambassade de Russie  Paris,
qui, en entrant dans ma chambre, me dit: J'arrive de Ptersbourg; je
suis officiellement employ prs du prince Kourakin, mais c'est auprs
de vous que je suis accrdit. J'ai une correspondance particulire
avec l'empereur, et je vous apporte une lettre de lui.


FIN DE LA TROISIME PARTIE





QUATRIME PARTIE

AFFAIRES D'ESPAGNE

(1807)




AFFAIRES D'ESPAGNE

(1807)


Napolon tant  Finkenstein[446] disait un jour, dans un moment de
gat: Je sais, quand il le faut, quitter la peau du lion pour
prendre celle du renard.

    [446] Quartier gnral de l'empereur Napolon, dans la
    campagne de 1807, en Pologne.

Il aimait  tromper, il aurait voulu tromper pour le seul plaisir de
le faire, et, au dfaut de sa politique, son instinct lui en aurait
fait une sorte de besoin. Pour l'excution des projets qu'il allait
sans cesse roulant dans sa tte, l'artifice ne lui tait gure moins
ncessaire que la force. C'tait surtout,  l'accomplissement de ses
vues sur l'Espagne, qu'il sentait bien que la force ne pouvait pas
suffire.

Napolon, assis sur l'un des trnes de la maison de Bourbon,
considrait les princes qui occupaient les deux autres, comme des
ennemis naturels que son intrt tait de renverser. Mais c'tait une
entreprise o il ne pouvait chouer sans ruiner ses propres desseins,
et, peut-tre, se perdre lui-mme. Il ne la fallait donc tenter
qu'avec une entire certitude de russir.

La premire condition du succs tait de n'avoir  craindre aucune
diversion sur le continent.

A la fin de 1807, Napolon disposait en matre de l'Italie
entire[447], et de la partie de l'Allemagne comprise entre le Rhin et
l'Elbe[448]. Il avait, sous le nom de duch de Varsovie, relev une
partie de l'ancienne Pologne s'tendant de la Silsie au Nimen[449];
ce pays lui tait dvou. La Prusse tait presque anantie.
L'Autriche, affaiblie par les pertes de tout genre qu'elle avait
faites, n'tait point en tat de rien entreprendre seule, et il avait
fait facilement goter  la Russie des plans d'ambition, qui, en lui
donnant deux guerres  soutenir, devaient occuper longtemps toutes ses
forces[450]. L'Espagne lui parut alors aussi compltement isole qu'il
le pouvait dsirer. Mais en l'attaquant  force ouverte, il avait deux
dangers  craindre.

    [447] Le trait de Presbourg avait cd Venise au royaume
    d'Italie. Joseph rgnait  Naples. Il n'y avait donc plus
    alors que les tats de l'glise qui ne dpendissent pas
    directement de l'empereur.

    [448] Jrme Bonaparte rgnait en Westphalie. Murat  Berg.
    Les rois de Bavire et de Wurtemberg, le grand-duc de Bade et
    les autres princes de la confdration du Rhin taient alors
    entirement dvous  la France.

    [449] Le grand-duch de Varsovie, form des provinces
    polonaises enleves  la Prusse, avait t donn au roi de
    Saxe.

    [450] La premire contre la Sude, pour s'emparer de la
    Finlande; et l'autre contre la Turquie, dans l'espoir de
    prendre les principauts danubiennes.

Depuis la paix de Ble entre la France et l'Espagne, c'est--dire
depuis onze ans, l'Espagne tait l'allie de la France et son allie
fidle. Argent, vaisseaux, soldats, elle avait tout mis  sa
disposition, elle lui avait tout prodigu. A cette poque-l mme,
vingt mille hommes d'lite de ses troupes et les meilleurs de ses
gnraux servaient dans les rangs des Franais,  l'autre extrmit de
l'Europe. Comment lui dclarer la guerre? Quel prtexte allguer?
Pouvait-il avouer les motifs de son ambition dynastique? En les
faisant connatre, il s'exposait  soulever contre lui les sentiments
de ses propres sujets; et tout son mpris pour l'espce humaine ne
l'empchait pas de comprendre qu'il devait compter pour quelque chose
la puissance de l'opinion publique.

En dclarant la guerre, il provoquait l'Espagne  la rsistance; mille
circonstances imprvues pouvaient survenir, et, quelque heureuse et
quelque courte que pt tre cette guerre, elle ne laisserait pas moins
 la famille royale d'Espagne les moyens et le temps de se transporter
dans ses possessions d'outre-mer. L'Espagne, dans ce cas devenait pour
lui une possession prcaire et difficile  gouverner, car la nation
qui tait attache  la famille royale l'aurait suivie de ses voeux, et
aurait toujours tendu  se runir aux colonies d'Amrique; c'tait
laisser ainsi  la maison de Bourbon un espoir, une chance favorable
de rentrer en Espagne. De plus, la sparation des colonies espagnoles
d'avec leur mtropole entranait pour le commerce franais des pertes
trs sensibles, de sorte que Napolon se trouvait avoir bless l'un
des plus chers intrts de ses peuples.

Il devait, en consquence, mettre tout son art  prvenir ces deux
dangers. S'il lui tait impossible de voiler l'odieux de son
entreprise, du moins, connaissant les dispositions des hommes 
pardonner les crimes heureux, il pouvait se flatter que l'impression
de celui qu'il mditait serait fort affaiblie, s'il tait dj
consomm quand on viendrait  le connatre.

Pour conqurir l'Espagne sans coup frir, il n'y avait qu'un seul
moyen: c'tait d'y introduire sous les dehors de l'amiti des forces
suffisantes pour prvenir ou comprimer partout la rsistance. Il
fallait un prtexte. Le refus du Portugal de rompre avec l'Angleterre
le fournit. Napolon avait eu soin de se mnager ce prtexte 
Tilsitt, dans son trait d'alliance avec la Russie, en stipulant que
le Portugal, s'il restait en paix avec l'Angleterre, serait trait
comme ennemi. Au lieu donc de dclarer la guerre  l'Espagne, il fit
avec elle une nouvelle alliance dirige contre le Portugal[451]. Ce
royaume, aprs avoir t conquis, devait tre, en partie, runi  la
monarchie espagnole, en partie servir  l'infante Marie-Louise et 
son fils d'indemnit pour le royaume d'trurie qui tait cd 
Napolon[452], et enfin une portion du Portugal devait former une
principaut pour le prince de la Paix. C'est par cet appt qu'il avait
dtermin cet homme  faire signer le trait  son roi.

    [451] Trait de Fontainebleau, 27 octobre 1807.

    [452] Le trait de Lunville avait donn le grand-duch de
    Toscane  Louis, duc de Parme, gendre du roi d'Espagne
    Charles IV, en change de ses tats qui taient runis au
    royaume d'Italie. La Toscane prit alors le nom de royaume
    d'trurie. Le roi Louis tant mort en 1803, son fils Louis II
    fut proclam sous la rgence de sa mre, l'infante
    Marie-Louise. Le trait secret de Fontainebleau (oct. 1807)
    dpossda le roi d'trurie dont les tats furent incorpors 
    l'empire franais, et lui promit en compensation, le royaume
    futur de Lusitanie, qui devait tre cr aux dpens du
    Portugal.

L'empereur m'avait entretenu plusieurs fois de son projet de
s'emparer de l'Espagne. Je combattis ce projet de toutes mes forces en
exposant l'immoralit et les dangers d'une pareille entreprise. Il
finissait toujours par se retrancher dans le pril que pourrait lui
faire courir une diversion du gouvernement espagnol aux Pyrnes, le
jour o il prouverait des embarras sur les bords du Rhin ou en
Italie, et me citait la malencontreuse proclamation du prince de la
Paix,  l'poque de la bataille d'Ina. J'avais bien souvent rfut
cette objection, en rappelant qu'il serait souverainement injuste de
rendre la nation espagnole responsable de la faute d'un homme qu'elle
dtestait et mprisait, et qu'il lui serait plus ais de renverser le
prince de la Paix du pouvoir que de s'emparer de l'Espagne. Mais il me
rpondait que l'ide du prince de la Paix pourrait tre adopte par
d'autres, et qu'il n'aurait jamais de scurit sur ses frontires des
Pyrnes. C'est alors que, pouss  bout par les argumentations
artificieuses de son ambition, je lui proposai un plan qui lui
prsentait les garanties de scurit qu'il prtendait chercher du ct
de l'Espagne. Je lui conseillai de faire occuper la Catalogne jusqu'
ce qu'il parvienne  obtenir la paix maritime avec l'Angleterre. Vous
dclarerez, lui disais-je, que vous garderez ce gage jusqu' la paix,
et par l vous tiendrez le gouvernement espagnol en bride. Si la paix
tarde, il est possible que la Catalogne, qui est la moins espagnole de
toutes les provinces de l'Espagne, s'attache  la France: il y a dj
des traditions historiques pour cela; et, peut-tre alors,
pourrait-elle tre runie dfinitivement  la France. Mais tout ce que
vous ferez au del de cela ne pourra que vous causer un jour d'amers
regrets. Je ne le convainquis point, et il se tint en mfiance de moi
sur cette question.

Ainsi que je viens de le dire, il tenta la cupidit et l'ambition du
prince de la Paix par un trait de partage du Portugal.

Ce trait fut ngoci secrtement et sign le 27 octobre 1807, 
Fontainebleau, par M. le gnral Duroc et M. le conseiller
Izquierdo[453] (homme de confiance du prince de la Paix),  l'insu de
M. de Champagny, ministre des relations extrieures, et aussi  mon
insu, quoiqu'en ce moment je fisse les fonctions d'archichancelier
d'tat[454], et que je me trouvasse  Fontainebleau.

    [453] Don Eugenio Izquierdo de Ribera y Lezaun, n 
    Saragosse, tait un agent secret de la diplomatie espagnole,
    lorsqu'en 1797, il obtint, grce  la protection de Godo, la
    charge de conseiller d'tat. Il fut charg de diverses
    missions confidentielles, notamment sous le directoire, et
    plus tard en 1807. Il mourut en 1813.

    [454] Une des prrogatives de l'archichancelier d'tat tait
    d'apposer son visa  tous les traits.

Par suite du trait de Fontainebleau, une arme de trente mille
Franais devait traverser l'Espagne pour aller concourir, avec une
arme espagnole,  la conqute du Portugal. Une seconde arme de
quarante mille hommes devait tre rassemble sur la frontire des
Pyrnes pour tre prte  appuyer, au besoin, la premire, qui tait
commande par le marchal Junot.

Cette seconde arme passa la frontire sous divers prtextes, et
occupa les places fortes du nord de l'Espagne et de la Catalogne.
C'tait prendre un pied solide dans le pays, qui, d'ailleurs, tait
totalement dpourvu d'arme, les seules troupes vraiment bonnes ayant
t envoyes au service de la France. Ces troupes, au nombre de vingt
mille hommes, commandes par le marquis de La Romana, avaient t
transplantes sur les confins du Danemark. Napolon, on le voit, ne
ngligeait aucune prcaution[455].

    [455] En 1807, Napolon, voulant punir le cabinet de Madrid
    de la dmonstration hostile qu'il avait faite si mal  propos
    au moment de la rupture avec la Prusse (proclamation du
    prince de la Paix) et affaiblir l'arme espagnole, exigea
    l'envoi d'un corps de 15000 hommes, destin  tre employ
    dans le nord de l'Europe. Le marquis de La Romana, lieutenant
    gnral, le commandait. Il tait cantonn en Fionie,
    lorsqu'arriva la nouvelle des vnements de 1808. La Romana
    entra aussitt en relations avec l'escadre anglaise qui
    croisait au large, et fit embarquer ses troupes qui furent
    transportes en Espagne. A leur tte, La Romana lutta
    nergiquement contre les Franais. Il tait membre de la
    Junte suprme lorsqu'il mourut (1811).

La seule chose que Napolon part avoir encore  craindre, c'tait que
le roi et sa famille, venant  prendre l'alarme, ne se retirassent
dans une province loigne, ne donnassent de l le signal de la
rsistance, ou ne passassent les mers.

Je vais raconter par quelles ruses odieuses Napolon amena toute cette
malheureuse famille  se livrer entre ses mains.

Au mois de mars 1807, le prince des Asturies, qui tait en
correspondance secrte et suivie avec Don Juan de Escoquiz[456],
archidiacre et chanoine de Tolde, son ancien prcepteur, lui envoya 
Tolde, o il rsidait, une personne de sa confiance particulire
nomme Don Jos Maurrique. Le prince l'avait charg d'une lettre
destine  tre remise en main propre  M. d'Escoquiz. Il y parlait
de ses soupons sur les intentions ambitieuses du prince de la Paix
qui, obtenant chaque jour du roi et de la reine quelque faveur,
devenait plus puissant. Il commandait, avec le titre de gnralissime
et d'amiral, tout ce qui appartenait  l'arme de ligne,  la milice
et  la marine: dj l'on annonait que le roi Charles IV, souvent
malade, fatigu par les affaires, lui destinait la rgence du royaume.
Une fois rgent, la mort du roi ouvrait une nouvelle carrire  son
ambition  laquelle on ne connaissait point de bornes. Le caractre du
prince de la Paix, son mariage, qui l'avait rapproch du trne[457],
effrayaient tous ceux qui taient attachs  la famille royale. M.
d'Escoquiz, alarm par la lettre du prince des Asturies, se persuada,
comme un bon homme qu'il tait, qu'il ne fallait que dtromper le roi
et la reine sur le compte du prince de la Paix. Il crut au pouvoir
qu'aurait une lettre remise par le prince des Asturies  la reine sa
mre, dans laquelle il montrerait le danger que courait la famille
royale par la confiance aveugle que le roi accordait au prince de la
Paix. Cette lettre, trop pleine de raison et de vrits, effraya le
prince des Asturies, qui n'osa pas la remettre; il se contenta de la
conserver, copie de sa main. Un peu honteux de son manque de
rsolution, il crivit  M. d'Escoquiz qu'il jugeait impossible que
la reine ft dsabuse, et qu'il serait plus facile d'clairer le roi,
s'il pouvait un jour parvenir  lui parler tte  tte.

    [456] Don Juan de Escoquiz, n en 1762, chanoine 
    Saragosse, fut nomm par le prince de la Paix prcepteur du
    prince des Asturies, sur qui il prit la plus grande
    influence. Il devint conseiller d'tat en 1808. Il suivit le
    prince  Valenay, fut intern  Bourges, revint  Madrid en
    1814, fut nomm ministre, mais n'eut plus aucune action
    politique.

    [457] Le prince de la Paix avait pous une princesse
    espagnole, Doa Marie-Theresa de Bourbon, fille de l'infant
    Don Luis et cousine germaine du roi.

Le bon chanoine de Tolde rdigea une note qu'il adapta de son mieux
aux faiblesses du roi, et il l'envoya au prince des Asturies qui
attendit inutilement un moment o il pourrait la lui remettre. Cette
pice, comme la premire, fut copie par le prince lui-mme, et, comme
la premire aussi, serre dans son bureau o on la trouva lorsqu'on
vint saisir ses papiers.

Le prince de la Paix, qui souponnait que la conduite du prince des
Asturies cachait quelque projet peu favorable  ses vues, chercha les
moyens de s'emparer de l'intrieur du prince, et lui fit proposer par
la reine de le marier avec Doa Maria-Thrsa, sa belle-soeur, seconde
fille de l'infant Don Luis. Cette princesse avait une belle figure,
tait ambitieuse, et dj avait montr peu d'loignement pour la
galanterie. Le prince, qui ne connaissait d'elle que son esprit et son
visage, avait donn son consentement  ce mariage. Mais, depuis
quelques mois, l'ambition du prince de la Paix ayant pris plus de
confiance et de hardiesse, on ne parlait plus de ce mariage.

M. d'Escoquiz, voyant que tous les moyens de faire parvenir la vrit
au roi et  la reine lui manquaient, et que les propositions de
mariage avec Doa Maria-Thrsa n'avaient pas eu de suite, s'arrta 
l'ide qu'un intrt tranger et puissant serait le seul appui
vritable pour le prince dans la situation critique o il se trouvait,
et il eut la pense de le marier avec une fille de la famille de
Napolon[458].

    [458] Ce projet eut un instant quelque consistance. Napolon,
    pressenti  cet gard, avait paru rpondre favorablement
    (lettre de l'empereur au prince des Asturies, 16 avril 1808,
    _Correspondance_, t. XVII). On avait mis en avant une fille
    de Lucien Bonaparte, mais ce plan n'eut aucune suite. Il est
    probable que l'empereur n'avait jamais eu la pense de le
    faire aboutir.

A cette poque, le mariage avec une nice de Napolon paraissait
devoir assurer au prince des Asturies le trne branl de l'Espagne,
et mettre ce beau et gnreux pays  l'abri des dchirements. On
pouvait, sans faiblesse, prfrer ce rsultat  celui que des
vnements inattendus ont amen.

M. d'Escoquiz s'attachait chaque jour davantage au plan qu'il avait
adopt. Des bruits inquitants pour la famille royale prenaient de
jour en jour plus de consistance et se rpandaient dans toutes les
classes. Ne pouvant plus tenir  l'loignement dans lequel il tait, 
Tolde, de son ancien lve, il voulut se rapprocher du thtre des
affaires et se rendit  Madrid. Il y fit connaissance avec le comte
d'Orgaz, bon Espagnol, attach particulirement au prince des
Asturies. Il lui communiqua une partie de ses craintes et de ses
projets. Dans une de leurs conversations, M. d'Orgaz lui apprit que
Don Diego Godo, frre du prince de la Paix, rpandait de l'argent
dans la garnison de Madrid, et s'tait assur par ce moyen d'un grand
nombre d'officiers subalternes: un colonel de dragons, Don Thomas
Jauregui, qui faisait partie de la garnison, le tenait au courant de
tous les efforts que l'on faisait pour la corrompre. Il n'y avait pas
un officier un peu marquant  qui quelque agent du prince de la Paix
n'et dit: Vous voyez l'tat misrable de l'Espagne; la dynastie des
Bourbons est absolument dgnre; le roi est sur le point de mourir;
le prince est un imbcile; il faut prendre des mesures; vous tes bon
Espagnol, nous comptons sur vous. Mille propos de cette espce
taient tenus ouvertement, et par des hommes qui inspiraient de la
confiance par leur rputation et les places qu'ils occupaient. Don
Luis Viguri, intendant de l'arme, et qui avait conserv des relations
avec les principaux officiers, tait un des plus actifs. Dans les
coles, dans les acadmies, dans tous les tablissements publics, on
tenait le mme langage. L'abb Stala, bibliothcaire de San-Isidro,
avait mme t assez imprudent pour rpandre des crits, dont l'objet
tait de montrer  la nation espagnole, que, dans la crise qui se
prparait, il ne pouvait y avoir de salut qu'en plaant une confiance
entire dans le prince de la Paix. M. d'Escoquiz sentit qu'il n'y
avait pas un moment  perdre, et qu'il fallait que tous les amis du
trne se concertassent et fissent une ligue pour sa dfense. Dans ce
but, il demanda au prince des Asturies une lettre de crance, pour
qu'il pt s'expliquer confidentiellement avec le duc de l'Infantado,
jeune homme d'une grande naissance, d'un beau caractre, d'une figure
avantageuse et bien plac dans l'opinion. Muni de cette lettre, crite
de la main du prince, le chanoine chercha le duc de l'Infantado[459],
et lui parla avec la plus grande franchise. Leurs principes ne leur
permettant pas d'adopter aucune mesure qui pt tre contraire  la
fidlit qu'ils devaient au roi, ils s'attachrent uniquement 
employer des moyens de prcaution pour le moment o le roi, dont la
sant paraissait chaque jour s'affaiblir davantage, viendrait 
mourir. Il tait au pouvoir du prince de la Paix de cacher pour
quelques moments la mort du roi. La dfiance et la haine qu'il avait
habilement inspires  la reine pour le prince, son fils,
l'autorisaient  entourer et  remplir le chteau de troupes  sa
dvotion. tay de l'tiquette, il aurait pu, et c'tait son dessein,
faire arriver le prince des Asturies auprs du lit du roi, que l'on
supposerait vivre encore; l, s'emparer de lui et de toute la famille
royale et leur faire signer, par force, tous les ordres ncessaires
pour mettre l'autorit entre ses mains, sauf  prendre  l'gard des
princes une dtermination ultrieure.

    [459] L'Infantado tait une ancienne seigneurie de Castille,
    ainsi nomme parce qu'elle avait t autrefois l'apanage
    habituel des infants d'Espagne. Le duc dont il est fait ici
    mention appartenait  la famille Silva, qui, depuis deux
    sicles, avait acquis ce duch. N en 1771, il devint l'ami
    du prince des Asturies; en 1808 il reconnut d'abord le roi
    Joseph, mais se spara bientt de lui et se mit  la tte
    d'un corps d'arme espagnol. Prsident du conseil de Castille
    en 1820, il se retira en 1826 et mourut dans la retraite en
    1836.

Le duc de l'Infantado et M. d'Escoquiz jugrent que le seul moyen de
prvenir cet attentat serait d'avoir d'avance un acte donn par le
nouveau roi, qui mettrait l'autorit militaire suprme entre les mains
du duc de l'Infantado. Cet acte aurait aussi mis sous ses ordres
absolus toutes les autorits; mme celle du prince de la Paix, dans
toute l'tendue de la Castille nouvelle, et particulirement  Madrid
et dans toutes les rsidences royales. Muni de cet ordre, le duc de
l'Infantado,  la premire nouvelle qu'il aurait des approches de la
mort du roi, devait prparer la notification de ses pouvoirs, prendre
le commandement suprme de toutes les forces militaires, paratre dans
la ville et dans les maisons royales avec l'uniforme de gnralissime,
et mme faire arrter le prince de la Paix s'il donnait motif  la
moindre inquitude. M. d'Escoquiz rdigea l'acte en question, et
l'envoya au prince, en lui expliquant l'esprit et l'objet de cette
mesure; il l'engageait  l'crire de sa propre main,  le signer et 
y apposer son sceau. Le prince adopta tout ce qui lui tait propos.
L'acte fut remis au duc de l'Infantado qui devait le garder
soigneusement jusqu'au moment o il serait appel  en faire usage.

Cet acte tait conu en ces termes:


Nous, Ferdinand septime, par la grce de Dieu, roi de Castille,
etc..

La Providence ayant daign rappeler  elle notre cher et bien-aim
pre, le roi Charles IV, que Dieu ait en sa sainte garde, et, en
consquence, tant nous-mme mont sur le trne d'Espagne, comme son
naturel et lgitime hritier; sachant que dans les premiers moments de
suspension des autorits, qui est une consquence invitable de la
mort des rois, il peut arriver qu'il y ait des personnes qui veuillent
en profiter pour troubler la tranquillit publique, comme la voix
publique mme l'indique; et considrant que le meilleur moyen de
rprimer la malveillance, si elle ose former quelques projets de cette
espce, est de mettre toutes les forces militaires qui nous entourent
entre les mains d'une personne de toute notre confiance, et qui ajoute
au talent, au courage,  une naissance illustre, toute la force de
l'opinion publique en sa faveur; trouvant en vous, duc de l'Infantado,
mon cousin, toutes ces qualits runies, nous avons cru devoir vous
confrer, et nous vous confrons par ce dcret, le commandement
suprme de toutes les forces militaires sant dans la Castille
nouvelle et dans toutes les rsidences royales, tant d'infanterie que
de cavalerie, d'artillerie, de milice, etc., sans aucune exception,
pas mme celle des gardes du corps et des troupes qui composent notre
maison royale, ni de celles qui forment la garde du gnralissime;
afin que vous vous en serviez de la faon que vous jugerez utile ou
ncessaire pour rprimer tout complot, pour dissiper tout
attroupement, pour faire vanouir tout projet sditieux, ou contraire
 notre personne,  la famille royale, ou capable de troubler la
tranquillit publique en quelque faon que ce soit. Notre volont
tant de suspendre, comme nous suspendons, toute autorit, tous
pouvoirs militaires qui ne soient pas sous vos ordres, mme celui du
prince de la Paix, comme gnralissime, de mme que celui du capitaine
gnral de la Nouvelle-Castille, et nous ordonnons que tous les chefs
militaires de quelque classe, dans quelque rang qu'ils soient,
obissent exactement  vos ordres, comme si c'tait aux ntres mmes,
pour tout ce qui pourra conduire  l'objet de la tranquillit publique
dont nous vous rendons responsable. Et nous dclarons assujettis aux
peines des tratres et des ennemis de la patrie, tous ceux qui, par
une ignorance affecte ou par malice, s'opposeront  vos ordres ou ne
vous obiront pas avec l'exactitude qu'ils vous doivent.

Nous ordonnons aussi,  tous les tribunaux civils et militaires, 
tous les magistrats de quelque classe qu'ils soient, de concourir 
l'excution de vos ordres dans tout ce qui leur appartiendra, sous les
mmes peines pour les contrevenants.

Nous vous donnons aussi toute l'autorit ncessaire pour vous assurer
par la force, et pour emprisonner, s'il est ncessaire, toutes les
personnes, de quelque classe, condition ou rang qu'elles soient, sans
aucune exception, qui seront souponnes de vouloir troubler la
tranquillit publique, ou qui la troubleraient effectivement, pour
leur procs leur tre fait dans les formes.

Telle est notre volont, comme aussi que ce dcret, quoique non
revtu de la sanction ordinaire d'un des ministres,  cause de
l'urgence des circonstances o nous nous trouvons, soit observ et
excut, comme s'il tait muni de la signature d'un de nos ministres,
tant crit, sign et scell comme il l'est, par notre propre main. Le
tout devant tre excut sous les peines, contre les opposants, de
haute trahison.

Fait ..., le..., de l'an....

_Sign_: YO EL R.

Ce dcret avait sa date en blanc; elle devait tre remplie, au moment
de la mort du roi, par le duc de l'Infantado.

Vers le milieu du mois de juin 1807, M. d'Escoquiz reut une nouvelle
lettre du prince des Asturies, dans laquelle Son Altesse Royale lui
disait que, par l'intermdiaire de don Juan Manuel de Villena, son
premier cuyer, il lui avait t remis un billet que celui-ci tenait
de don Pedro Giraldo, colonel du gnie et prcepteur de l'infant don
Francisco[460], que ce billet destin  parvenir  Son Altesse Royale
en mains propres, tait crit par un individu qui se disait attach 
la lgation franaise. Le contenu annonait une communication trs
secrte que dsirait faire  Son Altesse Royale l'ambassadeur de
France, M. de Beauharnais[460]. M. d'Escoquiz, consult par le prince
pour savoir ce qu'il avait  rpondre, l'engagea  dire aux personnes
qui lui avaient donn le billet, qu'il ne se mlait d'aucune affaire
et qu'il ne donnait point de rendez-vous particuliers. Il offrit au
prince de chercher  savoir exactement si ce message tait bien de
l'ambassadeur de France, ou non. Une certitude  cet gard pouvait
tre fort utile, parce que, si le message tait faux, le but ne
pouvait tre que de tendre  Son Altesse Royale un pige qu'il tait
important de dcouvrir; et que, s'il tait vrai, il tait de la plus
grande consquence, pour les intrts du prince, de ne pas laisser
chapper cette occasion de pntrer les intentions de Napolon, tant
par rapport  la position du prince de la Paix  l'gard de
l'empereur, qu'on ne connaissait pas suffisamment, que par rapport au
mariage du prince des Asturies avec une des nices de Napolon,
mariage sur lequel des bruits vagues avaient dj circul. La rponse
de M. d'Escoquiz renfermait les raisons d'utilit, et mme de sret
que donnerait au prince l'appui de Napolon, si ce mariage convenait 
son ambition ou  sa vanit.

    [460] L'infant don Francisco tait le troisime fils du roi
    Charles IV.

    [461] Franois, marquis de Beauharnais, beau-frre de
    l'impratrice Josphine. N en 1756, il fut dput aux tats
    gnraux, migra en 1792 et servit dans l'arme de Cond.
    Revenu en France en 1800, il fut nomm ambassadeur prs le
    roi d'trurie en 1805, puis  Madrid. Il fut rappel en 1808
    et exil en Sologne. Pair de France sous la Restauration, il
    mourut en 1823.

A cette lettre, qui par la suite devint une des pices du procs de
l'Escurial, le prince des Asturies rpondit par une approbation
complte. Alors M. d'Escoquiz vit le duc de l'Infantado, et aprs lui
avoir fait part de cette nouvelle intrigue, il lui demanda de
l'introduire sous quelque prtexte plausible auprs de l'ambassadeur
de France de qui il n'tait pas connu. On choisit le prtexte de
prsenter  M. l'ambassadeur, qu'en Espagne on supposait amateur de
belles-lettres, un ouvrage intitul: _le Mexique conquis_, pome
pique compos par M. d'Escoquiz. L'ambassadeur, sans paratre trop
tonn de sa rputation littraire, rpondit  M. de l'Infantado qu'il
recevait avec plaisir le livre et l'auteur. Aprs quelques mots du
_Mexique conquis_, et quelques questions ou observations qui se
rapprochaient peu  peu de l'objet de sa visite, M. d'Escoquiz
s'ouvrit  l'ambassadeur sur le message qu'on lui attribuait, et sur
le dsir que le prince des Asturies avait de savoir franchement la
vrit.

M. de Beauharnais montra de l'embarras, tergiversa au sujet du
message, en se bornant  dire qu'une pareille dmarche de sa part ne
serait pas convenable envers l'hritier du trne, mais en ajoutant
immdiatement que son estime pour le prince des Asturies tait telle,
qu'il serait charm d'avoir des occasions particulires de faire sa
cour  Son Altesse Royale. M. d'Escoquiz vit clairement que
l'ambassadeur convenait plus qu'il ne niait. Enhardi par l'indcision
de M. de Beauharnais, il s'expliqua d'une manire plus prcise et
amena par l l'ambassadeur  lui dire qu'une lettre du prince entre
ses mains, lui donnerait assez de confiance pour qu'il lui parlt de
choses du plus grand intrt pour Son Altesse Royale. A quoi M.
d'Escoquiz rpondit en riant, qu'il lui paraissait que les diplomates
consomms aimaient  pouvoir nier les messages, mais qu'un signe
convenu d'avance pouvait produire les mmes effets, et donner le mme
degr de confiance. Il fut donc arrt entre eux que la cour devant
venir deux ou trois jours aprs  Madrid, l'ambassadeur se
prsenterait, suivant l'usage,  la tte du corps diplomatique chez
Son Altesse Royale, et que l, le prince lui demanderait s'il avait
t  Naples; qu'en quittant l'ambassadeur et passant  un autre
ministre tranger, il tirerait son mouchoir de sa poche et le
garderait un moment dans sa main.

Le 1er du mois de juillet, les ambassadeurs se prsentrent chez
les princes, et Son Altesse Royale fit le signe convenu. Deux jours
aprs, M. d'Escoquiz inform de ce qui s'tait pass, alla chez
l'ambassadeur de France, qui lui donna les assurances les plus
positives de l'affection que Napolon portait au prince des Asturies,
de la disposition o il tait de le favoriser dans tout ce qui
dpendrait de lui, et du peu d'estime qu'il avait pour le prince de la
Paix. Quelque vagues que fussent toutes ces protestations, M.
d'Escoquiz, un peu exalt par le nouveau rle qu'il jouait, et
toujours tourment par les inquitudes que lui causait la position du
prince, aborda la question du mariage, et alla mme jusqu' dire que
le prince laissait  Napolon le choix de celle de ses nices qu'il
jugerait devoir lui donner. Le secret fut recommand de part et
d'autre. M. de Beauharnais crivit sur-le-champ  Paris, et demanda
les autorisations ncessaires pour faire prs du roi Charles IV des
dmarches qui empchassent le prince des Asturies d'tre compromis aux
yeux de son pre.

La surveillance exerce par le prince de la Paix sur tout ce qui
tenait  l'ambassade de France, avait dtermin M. de Beauharnais et
M. d'Escoquiz  choisir pour leur premire entrevue un endroit cart
dans le jardin du Retiro. Au bout de vingt jours, M. d'Escoquiz reut
un avertissement pour se rendre au lieu convenu,  deux heures aprs
midi, lorsque la grande chaleur loignait tout le monde de la
promenade. La rponse que l'ambassadeur avait reue tait assez
insignifiante; elle ne renfermait pas un mot sur la proposition de
mariage. M. de Beauharnais attribua ce silence  ce qu'il n'y avait
rien eu par crit d'officiel de la part du prince, et il conseilla 
M. d'Escoquiz de l'engager  crire directement  Napolon. M.
d'Escoquiz trouva cette dmarche sujette  trop d'inconvnients, pour
oser la proposer, et il engagea de son ct l'ambassadeur  faire
comprendre dans sa premire dpche, que la position du prince ne
permettait pas une dmarche aussi dlicate, tant que les choses ne
seraient pas plus avances. On peut douter d'aprs le langage vague de
M. de Beauharnais, qu'il et des instructions positives; mais, soit
qu'il agt pour servir l'intrt des Beauharnais, ou pour servir
l'intrt des Bonaparte[462] il crait une intrigue avec le prince des
Asturies; et une intrigue place l ne pouvait qu'tre utile aux vues
de l'empereur. Quoi qu'il en soit, M. de Beauharnais promit d'crire
de nouveau et de faire parvenir  M. d'Escoquiz, qui tait oblig de
retourner  Tolde, la rponse qu'il recevrait de Napolon.

    [462] Les Beauharnais dsiraient que le prince des Asturies
    poust une nice de l'impratrice Josphine, tandis que les
    Bonaparte voulaient lui faire pouser une fille de Lucien.
    L'empereur ne voulait que ce qui serait utile  ses projets.
    (_Note du prince de Talleyrand._)

Les choses restrent dans cet tat pendant tout le mois d'aot et
pendant presque tout le mois de septembre. C'est le 30 septembre 1807
seulement, que M. d'Escoquiz reut  Tolde une lettre de
l'ambassadeur de France dans laquelle se trouvaient comme extraits de
la lettre de Napolon, les mots suivants souligns: ....._Je n'achte
point, je ne vends point, je ne fais rien sans garantie. Avez-vous
reu quelque lettre, quelques mots officiels sur cette affaire?_ Les
termes de brutale franchise employs dans cette lettre engagrent M.
d'Escoquiz  se rendre  Madrid. Il y vit M. de Beauharnais au
Retiro. Dans ce rendez-vous, l'ambassadeur se plaignit de ce que le
prince n'avait pas eu de confiance dans sa premire proposition; et il
la lui renouvela plus fortement, disant que rien n'tait faisable si
Son Altesse Royale n'crivait pas elle-mme. M. d'Escoquiz, qui
croyait depuis longtemps que l'appui de Napolon, tait le seul moyen
pour le prince d'chapper aux dangers qu'il courait, se laissa
entraner. Il rdigea un projet de lettre, et aprs avoir su de M. de
Beauharnais que les termes qu'il employait conviendraient  Paris, il
l'envoya au prince des Asturies qui l'adopta, en fit la copie de sa
propre main et la renvoya  M. d'Escoquiz pour la remettre 
l'ambassadeur. Il y joignit un billet, par lequel il continuait 
dsigner M. d'Escoquiz comme le seul homme qui et toute sa confiance
dans cette affaire. La lettre du prince des Asturies fait trop bien
connatre l'esprit gnral qui dominait  cette poque, pour ne pas la
rapporter dans son entier.

_Le prince des Asturies  l'empereur Napolon:_

A l'Escurial, le 11 octobre 1807.

SIRE,


Je regarde comme le jour le plus heureux de ma vie, celui auquel j'ai
occasion d'exprimer  Votre Majest Impriale et Royale,  un hros
destin par la Providence pour rtablir la tranquillit, l'ordre et le
bonheur dans l'Europe menace d'un bouleversement total, et pour
affermir les trnes branls, les sentiments d'estime, d'admiration et
de respect que ses brillantes qualits m'inspirent. J'aurais eu, il y
a longtemps, cette satisfaction et celle d'assurer Votre Majest
Impriale et Royale des vifs dsirs que j'ai de voir s'accrotre
l'amiti de nos deux maisons, et de voir l'alliance, si avantageuse
aux deux nations, devenir chaque jour plus troite par le moyen d'un
mariage qui m'unt  une princesse de la famille de Votre Majest.
Mais les circonstances o je me trouve m'ont oblig  garder le
silence, et ce n'a t qu'en consquence des explications de M. de
Beauharnais, et de la connaissance qu'il m'a donne de la volont de
Votre Majest Impriale, que je m'y suis dtermin.

Je crains que cette dmarche, si innocente dans les termes o je la
fais et dans la position o je me trouve, ne soit reprsente comme un
crime si elle vient  tre dcouverte.

Votre Majest Impriale et Royale sait bien mieux que moi que les
meilleurs rois sont les plus exposs  tre les victimes des artifices
des hommes ambitieux et intrigants qui les entourent. Notre cour n'en
manque point, et le bon coeur, la droiture mme de mes chers et
respectables parents, les exposent davantage  tre surpris par leurs
trames dloyales. Je crains donc qu'ils ne les aient prvenus en
faveur de quelque autre projet de mariage pour moi, plus  propos pour
leurs intrts particuliers, et je prends la libert de demander les
bons offices de Votre Majest pour ouvrir les yeux  mes chers
parents, et leur faire adopter l'alliance que j'ai l'honneur de lui
demander.

La moindre insinuation de Votre Majest suffira pour faire vanouir
toutes les ides et pour dtruire tous les projets de ces malins
gostes, auprs de Leurs Majests mes augustes parents, qui l'aiment
bien sincrement.

Quant  moi, rempli de respect et d'obissance filiale envers Leurs
Majests, je ne pourrai jouer qu'un rle passif dans cette affaire,
qui sera celui de me refuser  toute autre alliance qui n'aura pas
l'approbation de Votre Majest, et j'attendrai de ses bons offices le
bonheur de mes chers parents, celui de ma patrie, et le mien, par le
mariage avec la princesse que j'espre recevoir de leurs mains et de
celles de Votre Majest impriale et royale.

Je suis, etc.

_Sign_: FERDINAND,
Prince des Asturies.

Le prince de la Paix eut connaissance, par les intelligences qu'il
avait dans la maison de M. de Beauharnais, de ce qui se passait, et il
fit crire sur-le-champ par le roi une lettre que son ambassadeur, le
prince Masserano[463] eut ordre de porter immdiatement  Napolon,
dans quelque lieu qu'il ft. Cette lettre, arrive trois jours avant
le courrier de M. de Beauharnais, parvint  l'empereur 
Fontainebleau. Le roi d'Espagne s'y plaignait fort vivement  Napolon
de ce qu'il entretenait avec son fils des relations secrtes, et il y
parlait de la lettre que Napolon avait d recevoir du prince des
Asturies.

    [463] Carlo Ferrero-Fieschi, prince Masserano, capitaine des
    gardes de Charles III, ambassadeur  Paris en 1805, puis
    grand matre des crmonies du roi Joseph. Il mourut en 1837.

Pendant quelques semaines, les affaires restrent en suspens en
Espagne; mais elles prirent tout  coup un aspect nouveau par l'entre
imprvue d'une arme franaise dans plusieurs des provinces du
royaume. Le but apparent de cette disposition singulire tait, on l'a
vu plus haut, de contraindre la cour de Portugal  sparer sa cause de
celle de l'Angleterre. C'tait  la suite des communications faites
par le prince des Asturies et des plaintes adresses contre lui par
son pre  Napolon, que celui-ci parvint, moiti par terreur, moiti
par ambition,  faire consentir le prince de la Paix aux stipulations
des deux traits du 21 octobre 1807, que nous croyons devoir insrer
ici,  cause de leur importance dans la question qui nous occupe. Nous
avons dj dit que ces traits avaient t ngocis  Fontainebleau
dans le plus grand mystre, entre M. Izquierdo, l'agent secret du
prince de la Paix, et M. le marchal Duroc, c'est--dire Napolon
lui-mme.

Voici les traits:

Sa Majest l'empereur des Franais, roi d'Italie, etc., et Sa Majest
Catholique le roi d'Espagne, dsirant de leur plein mouvement rgler
les intrts des deux tats, et dterminer la condition future du
Portugal d'une manire conforme  la politique des deux nations, ont
nomm pour leurs ministres plnipotentiaires, savoir: Sa Majest
l'empereur des Franais, le gnral de division Michel Duroc, grand
marchal du palais, et Sa Majest Catholique le roi d'Espagne, don
Eugne Izquierdo de Ribera y Lezaun, son conseiller d'tat honoraire,
etc., lesquels, aprs avoir chang leurs pleins pouvoirs, sont
convenus de ce qui suit:

ARTICLE PREMIER.--Les provinces entre Minho et Duero, avec la ville
d'Oporto[464], seront donnes en toute proprit et souverainet  Sa
Majest le roi d'trurie, sous le titre de roi de Lusitanie
septentrionale.

    [464] C'est--dire la partie nord du Portugal, moins la
    province de Tras-os-montes.

ARTICLE II.--Le royaume d'Alentejo et le royaume des Algarves[465]
seront donns en toute proprit et souverainet au prince de la Paix,
pour en jouir sous le titre de prince des Algarves.

    [465] Toute la partie mridionale du Portugal, situe au sud
    du Tage, soit six cent mille habitants environ.

ARTICLE III.--Les provinces de Beira, Tras-os-montes et l'Estramadure
portugaise[466] resteront en dpt jusqu' la paix gnrale, o il en
sera dispos conformment aux circonstances, et de la manire qui sera
alors dtermine par les hautes parties contractantes.

    [466] Toute la partie centrale du Portugal situe entre le
    Tage et le Douro, et en outre la province de Tras-os-montes,
    soit prs de la moiti du royaume.

ARTICLE IV.--Le royaume de la Lusitanie
septentrionale sera possd par les descendants hrditaires de Sa
Majest le roi d'trurie, conformment aux lois de succession adoptes
par la famille rgnante de Sa Majest le roi d'Espagne.

ARTICLE V.--La principaut des Algarves sera hrditaire dans la
descendance du prince de la Paix, conformment aux lois de succession
adoptes par la famille rgnante de Sa Majest le roi d'Espagne.

ARTICLE VI.--A dfaut de descendant ou hritier lgitime du roi de
Lusitanie septentrionale, ou du prince des Algarves, ces pays seront
donns par forme d'investiture  Sa Majest le roi d'Espagne,  la
condition qu'ils ne seront jamais runis sur une tte, ni runis  la
couronne d'Espagne.

ARTICLE VII.--Le royaume de la Lusitanie septentrionale et la
principaut des Algarves reconnaissent aussi comme protecteur Sa
Majest Catholique le roi d'Espagne, et les souverains de ces pays ne
pourront, dans aucun cas, faire la guerre ou la paix sans son
consentement.

ARTICLE VIII.--Dans le cas o les provinces de Beira, Tras-os-montes
et l'Estramadure portugaise, tenues sous le squestre, seraient  la
paix gnrale rendues  la maison de Bragance, en change pour
Gibraltar, la Trinit et d'autres colonies que les Anglais ont
conquises sur les Espagnols et leurs allis, le nouveau souverain de
ces provinces serait tenu envers Sa Majest le roi d'Espagne aux mmes
obligations qui liaient vis--vis d'elle, le roi de la Lusitanie
septentrionale et le prince des Algarves.

ARTICLE IX.--Sa Majest le roi d'trurie cde en toute proprit et
souverainet le royaume d'trurie  Sa Majest l'empereur des
Franais, roi d'Italie.

ARTICLE X.--Lorsque l'occupation dfinitive des provinces de Portugal
aura t effectue, les princes respectifs qui en seront mis en
possession, nommeront conjointement des commissaires pour fixer les
limites convenables.

ARTICLE XI.--Sa Majest l'empereur des Franais, roi d'Italie,
garantit  Sa Majest Catholique le roi d'Espagne la possession de ses
tats sur le continent de l'Europe, au midi des Pyrnes.

ARTICLE XII.--Sa Majest l'empereur des Franais, roi d'Italie,
consent  reconnatre Sa Majest Catholique le roi d'Espagne, comme
empereur des deux Amriques,  l'poque qui aura t dtermine par Sa
Majest Catholique pour prendre ce titre, laquelle aura lieu  la paix
gnrale, ou au plus tard dans trois ans.

ARTICLE XIII.--Il est entendu entre les deux hautes parties
contractantes qu'elles se partageront galement les les, colonies, et
autres possessions maritimes du Portugal.

ARTICLE XIV.--Le prsent trait sera tenu secret. Il sera ratifi, et
les ratifications seront changes  Madrid, vingt jours au plus tard
aprs la date de la signature.

Fait  Fontainebleau, le 27 octobre 1807.
DUROC.E. IZQUIERDO.


CONVENTION SECRTE DU MME JOUR

Sa Majest l'empereur des Franais, roi d'Italie, etc., et Sa Majest
Catholique le roi d'Espagne, dsirant rgler les bases d'un
arrangement relatif  la conqute et  l'occupation du Portugal, en
consquence des stipulations du trait sign cejourd'hui, ont nomm,
etc., lesquels, aprs avoir chang leurs pleins pouvoirs, sont
convenus des articles suivants:

ARTICLE PREMIER.--Un corps de vingt-cinq mille hommes d'infanterie et
de trois mille de cavalerie, des troupes de Sa Majest Impriale,
entrera en Espagne pour se rendre directement  Lisbonne; il sera
joint par un corps de huit mille hommes d'infanterie espagnole et
trois mille de cavalerie, avec trente pices d'artillerie.

ARTICLE II.--En mme temps une division de dix mille hommes de
troupes espagnoles prendra possession de la province
d'Entre-Minho-Duero et la ville d'Oporto, et une autre division de six
mille hommes de troupes espagnoles prendra possession de l'Alentejo et
du royaume des Algarves.

Article III.--Les troupes franaises seront nourries et entretenues
par l'Espagne, et leur solde sera fournie par la France pendant le
temps de leur marche  travers l'Espagne.

ARTICLE IV.--Ds l'instant o les troupes combines auront effectu
leur entre en Portugal, le gouvernement et l'administration des
provinces de Beira, Tras-os-montes et de l'Estramadure portugaise (qui
doivent rester en tat de squestre), seront mises  la disposition du
gnral commandant les troupes franaises, et les contributions qui en
proviendront seront leves au profit de la France. Les provinces qui
doivent former le royaume de la Lusitanie septentrionale et la
principaut des Algarves seront administres et gouvernes par les
divisions espagnoles qui en prendront possession, et les contributions
y seront leves au profit de l'Espagne.

ARTICLE V.--Le corps central sera sous les ordres du commandant des
troupes franaises, auquel pareillement, les troupes espagnoles
attaches  cette arme seront tenues d'obir. Nanmoins dans le cas
o le roi d'Espagne ou bien le _prince de la Paix_ jugeraient
convenable de joindre ce corps, les troupes franaises, ainsi que le
gnral qui les commandera, seront soumises  leurs ordres.

ARTICLE VI.--Un autre corps de quarante mille hommes de troupes
franaises sera runi  Bayonne le 20 novembre prochain au plus tard,
pour tre prt  entrer en Espagne,  l'effet de se rendre en
Portugal, dans le cas o les Anglais y enverraient des renforts ou le
menaceraient d'une attaque. Nanmoins, ce nouveau corps n'entrera en
Espagne que lorsque les deux hautes parties contractantes auront t
mutuellement d'accord sur ce point.

ARTICLE VII.--La prsente convention sera ratifie et les
ratifications seront changes en mme temps que celles du trait de
ce jour.

Fait  Fontainebleau, le 27 octobre 1807.
DUROC.IZQUIERDO.

L'entre des troupes franaises en Espagne fut considre de diverses
manires, suivant les diffrents intrts qui divisaient alors ce
malheureux pays.

Le prince de la Paix la regarda comme un moyen de mettre  excution
ses vues sur la souverainet d'une partie du Portugal, qui lui avait
t assure par le trait de Fontainebleau.

Les personnes attaches au prince des Asturies y virent un moyen
employ par Napolon pour en imposer au prince de la Paix, que l'on
supposait port  mettre obstacle au mariage du prince et 
l'abdication du roi Charles, qui devait en tre la suite.

La masse du peuple espagnol regardait l'empereur Napolon comme un
protecteur dsintress, qui allait soustraire la nation 
l'oppression du prince de la Paix, et tablir avec le pays des
rapports qui seraient avantageux pour la France et pour l'Espagne.

Peu de mois aprs, toutes ces chimres s'vanouirent. On arrta
d'abord le prince des Asturies comme coupable de lse-majest, ds la
fin du mois d'octobre. Plus tard le prince de la Paix manqua de prir
dans une meute, et n'chappa  la mort que pour tre,  son tour,
jet en prison. Quant au peuple espagnol, qui avait aussi dsir
l'arrive des Franais, et qui les regardait comme des librateurs, il
eut  prouver de leur part,  Burgos et surtout  Madrid, des
rigueurs auxquelles il ne s'attendait pas.

C'est le jour mme o l'on signait le trait de Fontainebleau, le 27
octobre 1807  dix heures du soir, que l'hritier de la couronne
d'Espagne tait arrt  l'Escurial. On l'accusait, ce sont les termes
du dcret: _d'avoir voulu dtrner son pre et d'avoir voulu le faire
assassiner_. Le mme dcret portait que _le roi avait reu cet avis
d'une main inconnue_, et que l'affaire serait juge devant un
tribunal, compos du gouverneur de Castille, don Arias Mon, de don
Dominigo Fernandez de Campomans, et de don Sbastien de Torrs; le
greffier devait tre l'alcade de cour, don Benito Arias de Prada. Par
gard pour la personne du prince, on chargea le gouverneur de Castille
et le ministre de la justice, le marquis de Cavallero[467], de
recevoir ses dclarations. Les personnes accuses comme complices
taient: M. d'Escoquiz, le duc de l'Infantado, le marquis d'Orgaz, le
comte de Bornos, don Juan Emmanuel de Villena, don Pedro Giraldo.
Emprisonns dans les cellules de l'Escurial, on les priva de toute
communication entre elles et avec le dehors. Aux trois juges que je
viens de nommer, et  leur demande, aprs deux mois et demi
d'instruction, on adjoignit huit autres juges tirs du conseil de
Castille. Le nombre des juges se trouva ainsi port  onze. Ils
dclarrent  l'unanimit, le 11 janvier 1808, que le prince et les
autres accuss n'taient pas coupables. La sentence fut envoye au roi
qui ne la fit point publier et qui, peu de jours aprs, exila dans
divers endroits toutes les personnes contre lesquelles l'accusation
avait t dirige. La prince des Asturies resta consign dans son
palais.

    [467] Joseph, marquis de Cavallero, n  Saragosse en 1760,
    fiscal du conseil suprme de la guerre (1794) ministre de la
    justice (1798). Il fut destitu en 1803, mais resta
    conseiller d'tat et chef du conseil des finances. Prsident
    de la section de justice au conseil d'tat sous le roi
    Joseph, il se rfugia en France en 1814, revint en Espagne en
    1820 et mourut en 1821.

Pendant l'instruction du procs, le nombre des troupes franaises
entres dans le royaume augmentait, et elles prenaient des positions
rapproches de Madrid, telles que celles de Sgovie, Avila[468],
Olmedo et Aranda de Duero. Ces positions qui n'taient pas dans la
direction qu'indiquait une expdition venant de France pour aller en
Portugal, et la manire dont on s'empara de Pampelune et de
Barcelone[469] pouvaient faire croire  quelques intentions menaantes
pour l'Espagne elle-mme. Des explications entre les deux
gouvernements dissiprent un moment les inquitudes, mais pas assez
cependant pour que le prince de la Paix ne crt pas devoir donner
l'ordre aux troupes espagnoles qui marchaient vers le Portugal, sous
le commandement du lieutenant gnral Solano[470], de faire un
mouvement rtrograde. L'ambassadeur de France eut l'air de l'ignorer,
et reut au bout de quelques jours l'ordre de dire que le gouvernement
espagnol par le mouvement qu'il venait de faire faire  ses troupes,
manquant aux dispositions convenues et ncessaires pour l'occupation
du Portugal, l'empereur se trouvait oblig pour le succs de
l'expdition, de faire entrer en Espagne des forces plus considrables
que celles dont le trait autorisait l'introduction. Dans la crainte
d'un contre-ordre du gouvernement espagnol  ses troupes qui, en
effet, arriva peu de temps aprs, Napolon fit faire aux siennes des
marches forces, et il occupa en peu de jours d'autres places
frontires de Catalogne, de Navarre et de Guipuscoa, telles que
Figuire, Saint-Sbastien, etc.

    [468] Sgovie et Avila ne sont situes qu' environ 80
    kilomtres nord-ouest de Madrid.

    [469] Ces deux villes furent enleves de vive force et par
    surprise par les troupes franaises.

    [470] Don Francisco Solano, marquis del Socorro (1770-1808).
    Fervent admirateur et partisan de la France, il servit comme
    simple soldat dans l'arme de Moreau. Nomm plus tard
    capitaine-gnral de l'Andalousie, il chercha  prvenir puis
     apaiser l'insurrection, et fut assassin  Cadix dans une
    meute.

La cour d'Espagne voulait paratre rassure; les communications entre
les deux gouvernements suivaient l'ordre ordinaire, pendant que le
pays tait envahi, sans rien comprendre  de si graves vnements. Le
prince de la Paix commena toutefois  perdre un peu de la confiance
qu'il avait dans Napolon, et songea  se diriger, avec la famille
royale, vers le port de Cadix. Sans oser d'abord avouer tous ses
projets, il se borna  proposer un voyage en Andalousie. Le 13 mars
1808, il en fit la proposition au roi qui adopta le plan, et donna
cette nuit-l mme les ordres ncessaires au marquis de Mos, grand
matre du palais, au premier secrtaire d'tat, Don Pedro
Cevallos[471], et au marquis de Cavallero, ministre de la justice. Ce
dpart, d'abord fix  un jour trs proche, fut remis au 16 mars, ce
qui donna le temps au marquis de Cavallero de s'opposer  un projet
qu'il dsapprouvait. Son avis particulier tait que le roi devait
attendre  Madrid ou  Aranjuez l'arrive de Napolon, pour prendre
avec lui une dtermination sur les affaires politiques des deux pays.
Les raisons donnes par le marquis de Cavallero au roi, en prsence de
la reine, produisirent assez d'impression pour faire rvoquer l'ordre
du dpart, qui commenait  n'tre plus un secret. Les rquisitions
faites pour se procurer des voitures et des chevaux de transport, le
dpart de madame Tudo[472] qui avait travers Aranjuez en voiture de
voyage menant avec elle ses enfants; toutes ces circonstances
rapproches avaient caus de l'agitation dans le peuple.

    [471] Don Pedro Cevallos, n en 1764, tait ministre des
    affaires trangres. Trs attach au prince des Asturies, il
    fut constamment l'adversaire du roi Joseph, et devint le chef
    de la Junte nationale. Au retour de Ferdinand, il rentra au
    ministre et fut ensuite nomm ambassadeur  Naples, puis 
    Vienne. Il fut disgraci en 1820, et mourut en 1840. Il avait
    pous une nice du prince de la Paix.

    [472] Doa Josefa Tudo tait la matresse du prince de la
    Paix.

Un dcret mal rdig dont l'objet tait de rassurer et qui produisit
un effet contraire, accrut l'indignation dj si forte contre le
prince de la Paix. On l'accusa hautement d'avoir conseill au roi
d'abandonner Madrid. Ce conseil, disait-on, ne pouvait venir que d'un
homme qui avait cherch  faire passer dans l'me du roi ses craintes
personnelles; le moment est venu, ajoutait-on, de dlivrer le pays de
son oppresseur. Les gardes du corps qui, depuis plusieurs mois
n'avaient pas reu leur solde, se montraient mcontents d'un
dplacement onreux pour eux; les domestiques du palais, dont les
gages taient galement en retard, et qui trouvaient quelques secours
 Madrid et  Aranjuez taient dans la plus grande inquitude. Leurs
craintes se rpandirent dans le bas peuple; l'agitation se manifestait
depuis plusieurs jours; la haine que le peuple portait au prince de la
Paix tait encore augmente par les instigations de ceux qui,
craignant son retour et ses vengeances, l'auraient vu, sans peine,
succomber dans une meute. Les mouvements populaires sont bien
commodes pour les intrigants; les fils s'y rompent, et les recherches
deviennent impossibles. Aucune mesure de prcaution n'avait t prise;
il n'y avait  Aranjuez que le nombre de troupes ncessaire pour le
service ordinaire; et encore n'avait-on pas choisi celles sur
lesquelles on pouvait compter davantage. Deux rgiments suisses,
fidles et disponibles, avaient t laisss et presque oublis 
Madrid.

Dans cet tat de choses, le plus lger vnement pouvait avoir des
suites incalculables. La nuit du 17 au 18 mars avant minuit, une
querelle, dans laquelle il y avait eu quelques coups de pistolet tirs
entre une patrouille de carabiniers et des gardes du corps, devint le
signal de l'insurrection. Le peuple parut en foule; sa passion le
porta vers la maison du prince de la Paix; il en enfona les portes.
Les gardes du corps qui taient  Aranjuez et les gardes espagnoles et
wallones, ne consultant que leur devoir, accoururent pour arrter le
dsordre. Malgr tous leurs efforts, la maison fut pille; on n'y
trouva pas le prince qui s'tait rfugi dans les combles,  une place
que, par prvoyance, il avait fait prparer, et que chaque anne de
son administration avait rendue plus ncessaire. Le peuple, au milieu
de ce tumulte, s'attacha  tmoigner par les cris de: A bas Godo!
vive le roi! vive la reine! vive le prince des Asturies! quel tait
vritablement l'objet de sa haine; il donna mme des marques d'gards
 la princesse de la Paix que l'on conduisit au palais avec la
duchesse d'Alcudia, sa fille. L'effervescence dura toute la nuit, et
au point du jour, le peuple, voulant montrer au roi son respect et son
attachement, se porta  la place du palais, demandant  voir le roi
qui vint sur le balcon avec toute la famille royale; et l, 
plusieurs reprises, ils furent applaudis et accueillis par les plus
vives dmonstrations d'amour et de fidlit. Quelques signes de bont
et de sensibilit du roi, et la condescendance qu'il eut de dclarer
lui-mme qu'il tait au prince de la Paix les emplois de gnralissime
et d'amiral, suffirent pour faire retirer cette multitude et pour
rtablir ce jour-l la tranquillit.

Les troupes, rassures sur les dispositions du peuple envers le roi,
virent avec plaisir l'humiliation du prince de la Paix. On le croyait
en fuite, et la foule qui d'abord ne semblait vouloir qu'en tre
dlivre, se retirait et paraissait satisfaite. Le 19, le bruit se
rpandit dans la ville que le prince tait cach dans sa maison; il y
avait t dcouvert par un factionnaire qui s'tait refus  lui
donner les moyens de s'chapper. On accourut de toutes parts. Le
prince, apercevant quelques troupes dans la rue, s'y lana; avant de
parvenir aux gardes du corps qui l'entourrent, il reut plusieurs
coups  la tte. Le roi, inform de ce qui se passait, pensant que le
prince des Asturies aurait plus de crdit sur le peuple que lui-mme,
engagea son fils  aller annoncer  cette foule immense qui tait prs
du palais, que le prince de la Paix serait jug. Le prince des
Asturies excuta promptement les ordres de son pre; il s'adressa 
ceux qui paraissaient les plus anims et leur promit, s'ils se
retiraient, que le prince serait conduit en prison et jug suivant
toute la rigueur des lois. Ces promesses, le chemin que l'on faisait
peu  peu, les soins des gardes du corps firent arriver le prince de
la Paix  la caserne des gardes. On ferma les portes, et il fut
conduit dans une chambre qui, par un de ces hasards destins  donner
aux hommes de grandes leons, se trouva tre la mme que celle qu'il
occupait lorsqu'il tait simple garde du corps.

Dans le premier moment, le roi rsolut d'envoyer le prince de la Paix
 Grenade, au chteau de l'Alhambra; on renona bientt  ce projet,
parce qu'on craignit que le peuple ne montrt du mcontentement, en
voyant s'loigner et peut-tre s'vader celui dont il demandait le
chtiment.

L'irrsolution dans laquelle l'absence du prince de la Paix laissait
le roi, les inquitudes qui agitaient son esprit, le peu de confiance
qu'il avait en lui-mme, la vie toute matrielle qu'il avait mene
depuis beaucoup d'annes, tout enfin lui fit penser que sa sant tait
assez affaiblie pour que, dans des circonstances aussi difficiles, il
pt, sans dshonneur, abdiquer la couronne. Peut-tre fut-il aussi
dtermin par la crainte qu'il avait, ainsi que la reine, de voir
massacrer sous leurs yeux l'homme qui, depuis si longtemps et avec
tant d'empire, jouissait de leur confiance et de toute leur faveur;
mais enfin, cette dtermination, quel qu'en soit le motif, fut prise
sans avoir consult personne. Le roi fit appeler M. de Cevallos et lui
ordonna de rdiger dans les formes un acte d'abdication. M. de
Cevallos tait dj prvenu de cette rsolution du roi par les membres
du corps diplomatique que Sa Majest avait vus le matin, et devant qui
Elle avait formellement dclar que les circonstances l'engageaient 
mettre  excution un projet, que son ge et ses infirmits lui
avaient fait concevoir depuis longtemps, et qu'Elle allait remettre la
couronne en des mains plus jeunes et plus capables d'en soutenir le
fardeau. Le roi, adressant ensuite directement la parole  M. de
Strogonoff[473], ministre de Russie, lui dit, avec un air de
satisfaction, que jamais il n'avait pris une rsolution qui lui ft
plus agrable. Son langage resta le mme pendant tout le jour avec
les personnes qu'il eut occasion de voir, et particulirement avec ses
ministres, le capitaine des gardes du corps et le colonel des gardes
wallones.

    [473] Grgoire Alexandrowitch, comte Strogonoff, ambassadeur
    de Russie  Constantinople, puis  Madrid et  Londres. Il
    mourut en 1857.

Le 19 au soir, l'acte d'abdication tant sign et revtu de toutes les
formalits ncessaires, le roi ordonna au prince des Asturies de se
rendre auprs de lui, le lui communiqua, et le fit publier. Le prince,
immdiatement aprs avoir bais la main du roi son pre reut par son
ordre les flicitations et les hommages de la maison de Sa Majest et
de toute la cour. Le nouveau roi, voulant que le premier acte de son
rgne ft agrable au roi son pre, prit sur-le-champ, les mesures
qu'il jugea les plus propres  arrter les mouvements du peuple, qui,
 Madrid, se dirigeaient contre les parents et les amis du prince de
la Paix. Les ministres du roi Charles IV furent conservs dans leurs
emplois,  l'exception de M. Solar, qui, partisan du prince de la Paix
avait t oblig dans les premiers moments des troubles d'Aranjuez de
se tenir  l'cart. On le remplaa par M. d'Azanza[474], ancien
vice-roi du Mexique: le duc de l'Infantado, auquel l'opinion publique
tait favorable, devint prsident du conseil de Castille et colonel
des gardes espagnoles. Le prince de la Paix fut transfr  Pinto sous
la garde du lieutenant gnral, marquis de Castellar.

    [474] Don Joseph Miquel de Azanza, n en 1746, fut d'abord
    charg d'affaires en Russie puis en Prusse. Il entra ensuite
    dans l'arme, fut nomm ministre de la guerre en 1795, puis
    vice-roi du Mexique. Revenu en Espagne en 1799, il devint
    ministre des finances  l'avnement de Ferdinand (1808). Il
    fut un des premiers  se rallier au roi Joseph, devint
    ministre de la justice, puis des affaires trangres. Exil
    en 1814, il se rfugia en France o il mourut.

Ces premires dispositions prises, le nouveau roi crut qu'il tait
convenable qu'il se rendt  Madrid, et qu'il y passt quelque temps.
Cette rsolution,  laquelle il fut port par les instances du peuple
de la capitale, et peut-tre aussi par le secret dsir qu'il avait de
voir donner une sanction gnrale aux actes brusques et importants qui
s'taient passs  Aranjuez, peut avoir eu une influence majeure sur
les destines de l'Espagne, puisque par cette dmarche, Ferdinand se
fermait le chemin de l'Andalousie. Cette rflexion chappa sans doute
au grand-duc de Berg[475] qui inform du projet du roi, engagea M. de
Beauharnais  se rendre  Aranjuez, pour dissuader Sa Majest de venir
 Madrid, tant que les troupes franaises y seraient. Le roi, en
refusant d'accder  la proposition que lui faisait l'ambassadeur, mit
en avant les engagements qu'il avait pris avec sa capitale.

    [475] Murat, grand-duc de Berg, tait alors lieutenant de
    l'empereur en Espagne, et rsidait  Madrid.

L'arrive du roi  Madrid annonce par une proclamation, eut l'effet
de rtablir l'ordre dans la ville. Les habitants de toutes les classes
se portrent  sa rencontre, et avec les expressions les plus vives et
les plus sensibles, lui tmoignrent leur allgresse, et montrrent
les esprances que le nouveau rgne leur inspirait.

L'objet, qui dans ce moment remplissait toutes les ttes et occupait
uniquement, ne laissait pas apercevoir dans quelle situation se
trouvait le pays. A peine si quelques habitants de Madrid, savaient
que la ville tait entoure de soixante mille Franais; et le 23 mars,
lorsque le grand-duc de Berg, suivi de son tat-major, tait entr
dans Madrid, il avait tonn la plus grande partie des habitants qui
ignoraient son arrive dans le royaume, et il n'avait effray
personne. L'espce d'tourderie rvolutionnaire qui agitait les
esprits, portait la multitude  croire qu'il n'y avait pas de dangers
dont ne pouvaient triompher les hommes qui avaient abattu la puissance
du prince de la Paix.

Le lendemain de l'arrive du roi Ferdinand VII  Madrid, les ministres
trangers,  l'exception de l'ambassadeur de France, du ministre de
Hollande et du charg d'affaires de Saxe[476], se prsentrent au
palais pour avoir l'honneur de faire leur cour au nouveau roi.

    [476] Le ministre de Hollande tait M. de Verhuel, et le
    charg d'affaires de Saxe, le baron de Forell.--On sait que
    Louis Bonaparte tait alors roi de Hollande et que le roi de
    Saxe tait entirement dvou  Napolon, ce qui explique la
    rserve des deux diplomates.

M. de Beauharnais, l'ambassadeur de France, le vit en particulier, et
lui annona la prochaine arrive de l'empereur en Espagne. Les
relations qu'il avait eues prcdemment avec le roi, l'autorisaient 
croire qu'il pouvait lui conseiller d'aller au-devant de Napolon. Il
l'engagea mme  poursuivre son voyage jusqu' Bayonne, l'assurant que
l'empereur, sensible  cette preuve de confiance, ne tarderait pas un
moment  le reconnatre comme roi d'Espagne, et  lui accorder en
mariage une de ses nices. L'ambassadeur ajouta ensuite qu'il tait
convenable que le roi prt les prcautions ncessaires pour mettre la
vie du prince de la Paix hors de tout danger, et donnt des ordres
pour qu'on suspendt la procdure commence contre lui. Le grand-duc
de Berg qui vit deux fois le roi Ferdinand VII chez la reine
d'trurie, lui tint le mme langage, avec cette diffrence qu'en
parlant du prince de la Paix, ses expressions taient moins mesures,
que celles de M. de Beauharnais. L'un et l'autre, en adressant la
parole au roi, ne se servirent que du titre d'Altesse Royale; ils
mirent mme quelque affectation  rpter cette qualification. Le roi
ne prit avec eux aucun engagement; ses rponses furent polies, et un
peu d'embarras l'aida  les rendre fort laconiques.

Les circonstances difficiles dans lesquelles se trouvait le roi
Ferdinand l'engagrent  se former immdiatement un conseil
particulier. Il le composa de MM. de l'Infantado, d'Escoquiz, de San
Carlos[477], de Cevallos, Cavallero, Olaguer et Gil de Lemos. Le duc
de San Carlos eut la place de grand matre de la maison du roi, le
marquis de Mos qui la remplissait ayant t destitu. Le roi chargea
particulirement M. d'Escoquiz de suivre toutes les affaires que le
cabinet devait avoir  traiter avec l'ambassadeur de France et le
grand-duc de Berg. Le choix de M. d'Escoquiz avait t dtermin par
l'ide que l'ambassadeur de France, dans la position duquel on croyait
voir une sorte de gne, serait plus  son aise, ou, ce qui tait
galement instructif, plus embarrass avec M. d'Escoquiz qu'avec
aucun autre membre du conseil.

    [477] Don Joseph Michel de Carvajal, duc de San Carlos, n en
    1771, fut marchal de camp, puis chambellan du prince des
    Asturies et gouverneur de ses enfants. Vice-roi de Navarre en
    1807, il fut compromis dans le complot de l'Escurial et
    disgraci en 1808. Ferdinand le rappela dans son conseil. Le
    duc suivit son matre  Valenay, mais fut bientt aprs
    intern  Lons-le-Saunier. Il revint en Espagne en 1814, fut
    nomm ministre d'tat, puis ambassadeur  Vienne (1815) et 
    Londres (1817). Lors de la rvolution de 1820, il se retira 
    Lucques o rgnait une infante d'Espagne (la duchesse
    Marie-Louise, ancienne reine d'trurie) et fut nomme par
    elle ministre en France. Aprs le retour de Ferdinand il
    devint ambassadeur d'Espagne  Paris. Il mourut en 1828.

La premire confrence de M. d'Escoquiz avec l'ambassadeur de France
eut lieu peu de jours aprs; mais elle ne jeta aucun jour sur l'tat
des affaires. Le grand-duc de Berg y assistait; leur langage fut le
mme. A travers la volubilit menaante de Murat, et les paroles
douces, vagues et rserves de M. de Beauharnais, M. d'Escoquiz crut
voir que l'intrt vritable des deux personnages principaux que l'on
supposait agir par ordre direct de Napolon, portait spcialement sur
le voyage de Ferdinand VII  Bayonne, o il devait trouver l'empereur,
et sur la suspension du procs du prince de la Paix. M. de
Beauharnais, contenu et dirig dans cette confrence par le langage du
grand-duc de Berg, s'aperut qu'il n'avait pas t jusqu'alors dans le
sens vritable de son gouvernement, et comme les gens qui changent
d'opinion, non par rflexion mais uniquement par intrt, il se jeta
sans aucune rserve dans toutes les ides du grand-duc de Berg,  qui
il n'inspira pas autant de confiance que son changement lui en fit
perdre dans le parti du roi Ferdinand. Le grand-duc de Berg termina
cette confrence en faisant observer  M. d'Escoquiz qu'il tait
important de prendre des mesures pour faire cesser l'agitation, que
commenait  produire dans le peuple la prsence d'un aussi grand
nombre de Franais  Madrid.

Ce changement de dispositions envers les Franais venait de ce que le
peuple croyait n'en avoir plus besoin. Il s'tait dlivr par ses
propres efforts de l'oppression du prince de la Paix, et il tait
plein de confiance dans le nouveau roi; ainsi, ne regardant plus les
Franais comme des librateurs, il les trouvait des htes fort chers
et fort incommodes.

M. d'Escoquiz rendit compte au conseil de sa confrence avec le
grand-duc de Berg et l'ambassadeur de France. On lui adjoignit pour
la suite des confrences le duc de l'Infantado; et l'un et l'autre
furent chargs par le roi de se rendre auprs de Murat, et de lui dire
que l'intention du roi Ferdinand VII tait d'aller  la rencontre de
l'empereur, aussitt qu'il aurait des nouvelles certaines de son
arrive sur la frontire, mais que les lettres de France n'apprenaient
point encore son dpart de Paris; que, quant au prince de la Paix, il
ne pouvait suspendre son procs, parce que la suite et la publicit de
cet acte de justice taient un de ses devoirs envers la nation, mais
qu'il promettait que la sentence, quelle qu'elle ft, ne serait
excute qu'aprs avoir t soumise  l'approbation de l'empereur. MM.
de l'Infantado et d'Escoquiz ajoutrent qu'on venait de prendre les
mesures les plus efficaces pour rtablir la tranquillit  Madrid, et,
en effet, il avait t ordonn  tous les propritaires de faire nuit
et jour des patrouilles dans les quartiers qu'ils habitaient. La
garnison de Madrid, sur la demande du grand-duc de Berg, avait t
rduite  deux bataillons de gardes espagnoles et wallones et aux
gardes du corps. Ce peu de troupes tait employ  faire excuter les
ordres des magistrats de police, et  arrter les querelles qui
pouvaient s'lever entre les habitants de la ville et les Franais.

Ces rponses ne satisfirent point Murat, qui, aprs avoir insist avec
la plus grande force,  l'gard du sursis du procs du prince de la
Paix, se plaignit amrement des retards qu'prouvaient dans
l'excution et mme dans les rponses, toutes les demandes qu'il
faisait pour l'entretien de ses troupes. On put voir dans ces
nouvelles plaintes des motifs d'action indpendante dont il se
servirait suivant ses vues, et cette remarque eut, peu de jours aprs,
son application. Un corps de troupes  cheval, sous le prtexte de
chercher des fourrages, vint avec de l'artillerie occuper les hauteurs
de Pinto. M. de Castellar instruisit le roi de cette nouvelle
disposition. Aprs quelque altercation entre le grand-duc de Berg et
le gouvernement espagnol  ce sujet, ce dernier dcida que le prince
de la Paix serait transfr de Pinto au chteau de Villa-Viciosa,
situ  trois lieues de Madrid, et o il n'y avait pas de troupes
franaises.

Le conseil du roi se croyait parfaitement en sret de ce ct,
lorsque le grand-duc de Berg fit appeler chez lui M. de l'Infantado et
M. d'Escoquiz, et leur dclara qu'il avait reu de nouveaux ordres de
l'empereur pour demander que la personne du prince de la Paix ft
remise entre ses mains. Il s'engageait  faire conduire le prince hors
d'Espagne, et donna sa parole d'honneur que jamais il ne rentrerait
dans le pays, ajoutant que la volont de l'empereur tait si prcise,
qu'il tait de son devoir de s'emparer par la force du prince de la
Paix, s'il ne lui tait pas remis immdiatement. Le roi autorisa MM.
de l'Infantado et d'Escoquiz  rpondre que l'arrive de l'empereur
tait annonce comme devant tre trs prochaine, et qu'elle serait si
dcisive pour les affaires intrieures de l'Espagne, dont il allait
devenir l'arbitre, que l'on ne doutait pas que le grand-duc ne
retardt jusqu' ce moment les voies de fait qu'il avait menac
d'employer. Ils ajoutrent que, si on recourait  la force pour
enlever le prince de la Paix, sa sret serait certainement compromise
par suite du mouvement populaire invitable que provoquerait une
pareille mesure.

Aux instances menaantes de Murat se joignirent celles de
l'ambassadeur et du gnral Savary[478]. Ce dernier, en prsentant les
mmes demandes au nom de l'empereur qu'il avait quitt depuis peu de
jours seulement, apporta des nouvelles positives de son arrive 
Bordeaux. Il se plut  parler des dispositions de Napolon pour
Ferdinand VII, en employant toutes les formes qui devaient inspirer de
la confiance. Ainsi, il assurait que le nouveau roi serait reconnu;
que son mariage serait conclu; que l'intgrit de l'Espagne serait
garantie  la premire entrevue que le prince aurait avec l'empereur;
et que, pour tant d'avantages, l'empereur voulait seulement entendre
de la bouche du prince  qui il se confiait, que l'Espagne, sous son
autorit, serait une allie de la France aussi fidle qu'elle l'avait
t aprs le pacte de famille.

    [478] Ren Savary, n en 1774  Marc prs Vouziers, entra de
    bonne heure  l'arme et tait colonel de gendarmerie en
    1800. Trs attach  l'empereur, il devint gnral de
    division et duc de Rovigo, et fut nomm ambassadeur 
    Ptersbourg en 1807. En 1808, il commanda un instant les
    troupes franaises en Espagne. Il devint ministre de la
    police en 1810. Condamn  mort par contumace en 1815, il
    revint en France et fit casser son jugement. Il vcut dans la
    retraite sous la Restauration. En 1831, il fut nomm
    gouverneur de l'Algrie, et mourut en 1833.

Les mmes demandes, les mmes rponses rptes pendant plusieurs
jours laissrent les choses dans le mme tat, jusqu'au 8 d'avril o
le roi aprs avoir pris l'avis de son conseil, se dcida  envoyer
l'infant don Carlos[479] au-devant de Napolon. Le prince devait aller
jusqu' Paris mme, s'il ne le trouvait pas en chemin. Il tait
porteur d'une lettre du roi, son frre, dans laquelle, aprs avoir
parl du dsir de faire avec l'empereur la plus troite alliance, et
lui avoir renouvel la demande d'une de ses nices en mariage, il
annonait qu'il irait au-devant de Sa Majest, ds qu'il la saurait
prs des frontires d'Espagne. Il terminait sa lettre en remettant 
la dcision quitable de Sa Majest Impriale, l'affaire du prince de
la Paix.

    [479] L'infant don Carlos, deuxime fils du roi Charles,
    tait n en 1788. En 1808, il suivit Ferdinand  Valenay, et
    ne revint en Espagne qu'en 1814. A la mort du roi son frre,
    il rclama inutilement le trne au nom de la loi salique. Le
    parti carliste date de cette poque.

L'infant partit avec cette lettre le 9 avril. Il tait accompagn de
MM. le duc d'Hijar, Vallejo, Macanaz[480], et du marquis de Feria. A
Bayonne, il trouva M. le duc de Frias, le duc de Mdina-Coeli et le
comte de Fernan-Nuns[481], dj envoys par le roi Ferdinand pour
complimenter Napolon, qui, peu de jours aprs arriva  Bayonne.

    [480] Don Pedro Macanaz, n en 1760, fut secrtaire
    d'ambassade en Russie. Il accompagna les princes d'Espagne en
    France, fut enferm quelque temps  Vincennes, et gard
    ensuite  Paris en surveillance. En 1814 il devint ministre
    de la justice, fut arrt pour malversations et subit deux
    ans de prison. Il mourut peu aprs.

    [481] Le comte de Fernan-Nuns, n en 1778, tait l'un des
    plus ardents partisans du prince des Asturies. Il accepta
    nanmoins la charge de grand-veneur  la cour du roi Joseph,
    mais, convaincu de trahison il dut s'enfuir. En 1815, il fut
    nomm par Ferdinand ambassadeur  Londres, puis  Paris en
    1817. Il mourut en 1821.

La nouvelle de son dpart de Paris parvint  Madrid le 11 avril. Le
roi Ferdinand, fatigu de toutes les demandes du grand-duc de Berg,
des instances du gnral Savary, des conseils de M. de Beauharnais,
prit la rsolution de partir le 10 pour Burgos. Ses ministres le lui
avaient unanimement conseill. Ne voyant au roi, ni le moyen de
ngocier, ni le moyen de se dfendre, ni celui de fuir, ils pensrent
qu'il n'y avait pour ce malheureux prince d'autre parti  prendre que
de se remettre avec confiance dans les mains de Napolon.

On ne pouvait pas ngocier puisque Ferdinand VII n'tait pas reconnu,
que Napolon n'avait rpondu  aucune du ses lettres, et que l'on
tait fond  souponner que les rapports frquents qui avaient lieu
entre le roi, la reine et le grand-duc de Berg, par l'entremise de la
reine d'trurie, avaient pour objet d'engager le roi Charles IV 
revenir sur son abdication. Cette ngociation intrieure, qui avait eu
M. de Monthion[482], adjudant gnral, pour messager, et la reine
d'trurie pour instrument, produisit l'acte antidat du 21 mars, dans
lequel le roi Charles IV dclare:

Je proteste et dclare que mon dcret du 19 mars, par lequel
j'abdique la couronne en faveur de mon fils, est un acte auquel j'ai
t forc pour prvenir de plus grands malheurs et l'effusion du sang
de mes sujets bien-aims. Il doit, en consquence, tre regard comme
de nulle valeur.

Moi, LE ROI.

    [482] Le gnral Monthion avait t charg par Murat de se
    rendre auprs de Charles IV, pour le dterminer  protester
    contre son abdication en faveur de Ferdinand. (Voir sur cet
    pisode les _Mmoires sur les affaires d'Espagne_, par l'abb
    de Pradt.)

La suite naturelle de cette protestation, qui n'tait encore que
souponne par les ministres de Ferdinand VII, devait tre un recours
du roi Charles  Napolon contre son fils rebelle et usurpateur.

On ne pouvait pas se dfendre; les forces essentielles du royaume
taient affaiblies par l'absence d'un corps de prs de vingt mille
hommes, qui combattait dans le nord de l'Europe avec les armes
franaises, sous le commandement du marquis de La Romana. Ferdinand
VII avait  peine trois mille hommes autour de lui; le peuple tait
sans armes, et, lorsque sous un prtexte quelconque, on parlait de
faire approcher de Madrid quelques bataillons, le grand-duc de Berg
s'y opposait avec toute la hauteur que pouvaient lui inspirer les cent
cinquante mille hommes qu'il commandait.

On ne pouvait pas fuir; les moindres prparatifs en auraient dnonc
le projet; les inquitudes de ce genre, qu'avait donnes Charles IV
peu de jours auparavant, tenaient le peuple en grande observation. Le
roi tait entour d'espions; peut-tre y en avait-il dans le conseil
mme, quoique M. Cavallero et M. Olaguer n'en fussent plus membres et
eussent t remplacs par MM. Penuelas et O'Farril[483]. D'ailleurs,
se retirer sans arme, sans places fortes, sans argent,  Algsiras
mme, c'tait un parti dsespr. Dans le conseil, il n'y avait point
d'hommes forts.

    [483] Don Gonzalo O'Farril, n en 1753 d'une famille
    irlandaise au service de l'Espagne, tait lieutenant-gnral
    et inspecteur d'infanterie. Il devint en 1808 ministre de la
    guerre du roi Ferdinand. Aprs le dpart du roi, il ft
    partie de la Junte de gouvernement prside par l'infant
    Antonio. Toutefois, il reconnut le roi Joseph et le servit
    avec fidlit. Condamn  mort en 1814 il se rfugia en
    France o il mourut.

On savait, en outre, que dans un trait bauch  Paris vers le 20
mars par M. Izquierdo, Napolon avait fait insrer parmi les bases
d'un arrangement l'obligation, pour l'Espagne, de lui cder une
portion de son territoire, en fixant  l'bre la limite des deux pays.
Personne n'tait rvolt de cette ide; on trouvait pnible, il est
vrai, la ncessit de faire ce sacrifice, mais on esprait qu'au
moment du mariage, Napolon abandonnerait ce projet et se bornerait 
assurer la route militaire qui tait ncessaire  la France pour
communiquer avec le Portugal et  obtenir, pour le commerce franais,
l'introduction libre de droits en France des produits des colonies
espagnoles.

Ferdinand VII, avant de quitter Madrid, chargea des soins du
gouvernement, pour le temps de son absence, une junte, prside par
l'infant don Antonio[484], son oncle, et compose de MM. Penuelas,
O'Farril et Azanza. Il se fit accompagner de MM. de l'Infantado, San
Carlos, Cevallos, d'Escoquiz, Musquiz, Labrador[485], et d'une partie
peu considrable de son service. Il n'avait avec lui qu'un seul
escadron des gardes du corps. Deux compagnies des gardes espagnoles et
wallones eurent ordre d'aller l'attendre  Burgos. Il mit trois jours
pour s'y rendre. La dtermination que l'on avait prise avait t
prcde de tant d'irrsolution, que tous les motifs de lenteur
convenaient  la disposition dans laquelle taient le roi et sa suite.
Le roi trouva les chemins couverts de troupes franaises de toutes
armes, et il ne rencontra pas un seul soldat espagnol sur sa route. A
Burgos, le marchal Bessires tait  la tte d'un corps d'environ dix
mille hommes; il offrit au roi, pour se rendre  Vittoria, les relais
prpars pour Napolon; le roi en profita. Le gnral Savary qui,
jusque-l, l'avait accompagn, prit les devants et se rendit 
Bayonne, d'o il revint le 18  Vittoria, avec de nouvelles
instructions. Vittoria tait occupe par la premire brigade de la
division du gnral Verdier, qui tait compose d'environ quatre mille
hommes. Le gnral Lefebvre avait amen la veille, de Burgos, deux
cents dragons de la garde, et le lieutenant-colonel Henri s'y
trouvait avec cinquante gendarmes d'lite. Le 20, le marchal
Bessires devait s'y rendre avec quatre bataillons de la garde de
Napolon.

    [484] L'infant don Antonio, frre du roi Charles IV tait n
    en 1755. Il avait pous sa nice, l'infante Marie-Amlie.

    [485] Pedro Gomes Kavelo, marquis de Labrador, n en 1775. Il
    tait en 1807 ministre d'Espagne  Florence. Il suivit le roi
    Ferdinand  Valenay, fut en 1814 nomm conseiller d'tat,
    ensuite ambassadeur  Paris et plnipotentiaire au congrs de
    Vienne. Il devint plus tard ambassadeur  Naples, puis 
    Rome, et mourut en 1830.

Le roi Ferdinand VII logea  l'htel de ville de Vittoria et s'y
arrta trois jours. Le gnral Savary lui apporta une lettre de
Napolon. Malgr l'obscurit que prsentaient quelques expressions de
cette lettre, les difficults de la situation dans laquelle se
trouvait le roi Ferdinand taient telles, qu'on tait port  donner
des interprtations favorables  tout ce qui venait de Napolon, et
cette disposition tait la mme parmi toutes les personnes attaches
au roi, mme parmi celles qui l'avaient prcd  Bayonne. M. de
Fernan-Nuns, MM. d'Hijar, Vallejo et Macaaz mandaient qu'ils
attendaient les plus heureux rsultats de l'entrevue des deux
souverains.

Le roi, tout dcid qu'il croyait tre  se rendre  Bayonne, aimait 
se faire donner des raisons pour continuer sa route. Plusieurs fois
dans la journe, il prenait l'avis de son conseil, et quoique
l'opinion ft toujours la mme, il consultait encore. Les lenteurs
occasionnes par l'inaction dans laquelle on resta pendant trois
jours, donnaient des inquitudes au gnral Savary, qui avait ordre
d'amener les princes  Bayonne, de gr ou de force. Les dispositions
taient faites pour les enlever le 19, si dans la journe du 18 une
dernire tentative, toute encore de persuasion, ne russissait pas.
L'htel de ville devait tre entour le 19, au matin, par l'infanterie
du gnral Verdier; trois pices de canon, charges  mitraille,
devaient tre places aux trois portes de la ville; le gnral Savary,
 la tte de ses gendarmes, et soutenu par cent vlites, devait forcer
le palais. Toutes ces dispositions devinrent inutiles: le roi annona
qu'il partirait le 19,  neuf heures du matin. Au moment de monter en
voiture, un instinct populaire runit une grande foule autour du
carrosse du roi; on coupa les traits des mules; des cris de fureur se
faisaient entendre de toutes parts. Ce tumulte aurait pu devenir fort
srieux, si le roi ne s'tait dcid  faire sur-le-champ une
proclamation dont l'effet sur le peuple fut remarquable: ses cris
devinrent des larmes et, peu aprs, de l'abattement. Les voitures
purent tre atteles; les gardes du corps montrent  cheval et on
partit. A onze heures du soir, le roi arriva  Irun avec sa suite. Il
descendit chez M. d'Olazabal, dans une maison qui tait hors de cette
petite ville. Il y tait gard par un bataillon du rgiment du roi. Le
gnral Savary n'arriva  Irun que le 20,  sept heures du matin. Des
accidents arrivs  sa voiture avaient t cause de ce retard.

Ainsi, le roi et son conseil furent huit heures seuls, sans escorte
franaise, dans une maison espagnole situe sur le bord de la mer, o
plusieurs barques taient attaches  des pieux placs dans le jardin
mme. Le gnral Savary, en descendant de voiture, se rendit avec
empressement et presque avec inquitude  la maison o demeurait le
roi, qu'il trouva endormi. A huit heures du matin, on partit pour
Bayonne. Au moment o le roi arriva sur le territoire franais, des
dtachements de la garde impriale entourrent sa voiture. Leur nombre
parut  quelques Espagnols trop considrable pour une simple escorte
d'honneur. Cette rflexion, vague d'abord, se changea en un prsage
sinistre, lorsqu'en passant  Ogunna, on lut sur un arc de triomphe
ces mots: _Celui qui fait et dfait les rois est plus que roi
lui-mme._ Une telle inscription devenait pour les princes d'Espagne
une menace effrayante, et leur disait, comme celle du Dante:

    _Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate._

C'est alors que fut accompli le plus mmorable peut-tre de tous les
attentats de Napolon. Les princes d'Espagne taient hors du
territoire espagnol, et l'empereur les tenait en son pouvoir.

Leur sjour  Bayonne n'a d'intrt que par les formes diffrentes que
l'imagination de Napolon employa pour s'abuser lui-mme, que son
caractre et son esprit lui fournirent pour prolonger de quelques
heures l'erreur de ses simples et malheureuses victimes, et pour
exciter de gigantesques efforts de la part de la France, sans offrir 
son avenir d'autre perspective que de voir un de ses frres plac sur
le trne d'Espagne. Tout ce qui se passa alors se trouve avec dtail,
exactitude et intrt dans l'ouvrage de M. de Pradt[486]; aussi je ne
prtends que suivre, comme un simple fil, les faits particuliers 
chacun des jours que les princes passrent  Bayonne, avant de se
rendre  Valenay, o je dus avoir l'honneur de les recevoir, et o je
fus assez heureux pour leur viter peut-tre des inquitudes et des
soucis.

    [486] Dominique Dufour de Pradt, n en 1759  Allanches
    (Auvergne), d'une famille noble. Il fut d'abord officier,
    mais quitta la carrire des armes pour entrer dans les
    ordres. Vicaire gnral  Rouen, il fut ensuite dput du
    clerg aux tats gnraux. Il migra en 1791, rentra en
    France sous le consulat, et devint aumnier de l'empereur,
    puis vque de Poitiers (1805). Napolon se servit de lui en
    1808 dans les affaires d'Espagne, et lui donna peu aprs
    l'archevch de Malines. Il fut ambassadeur  Varsovie en
    1812. En 1814, il fut nomm grand chancelier de la lgion
    d'honneur. Il fut en 1817 lu dput de Clermont-Ferrand. Il
    mourut en 1837.--M. de Pradt a beaucoup crit. L'ouvrage dont
    il est fait mention ci-dessus: _Mmoires historiques sur la
    rvolution d'Espagne_, fut publi  Paris en 1815.

Entre Vidante et Bayonne, le roi Ferdinand trouva l'infant Don Carlos,
qui, accompagn de MM. de Frias, de Mdina-Coeli, et de Fernan-Nuns,
venait au-devant de son malheureux frre. Le roi les fit monter dans
sa voiture, et l, il apprit d'eux, avec la plus grande surprise, que
Napolon leur avait dclar la veille,  dix heures du matin, que
jamais ils ne retourneraient  Madrid, et qu'un de ses frres  lui,
Napolon, allait occuper le trne d'Espagne. Je remarque l'heure 
laquelle cette dclaration a t faite, parce qu'elle prouve qu'on
avait eu dix-huit heures pour en faire parvenir la nouvelle  Irun; et
 Irun, comme on l'a vu, le roi Ferdinand pouvait encore se soustraire
 ses ravisseurs. A une lieue de Bayonne, il ne restait plus aux
princes que la triste rsignation, ou la confiance dans des raisons
sur la force desquelles il aurait fallu bien de la simplicit pour
compter.

Les voitures s'avanaient vers Bayonne;  midi et demi les princes y
arrivrent, et peu de moments aprs, le roi Ferdinand reut la visite
de Napolon. Dans ce premier entretien tout fut insignifiant, hors le
mot alarmant de _Elle_ employ par Napolon; et ce mot, expression
ordinaire d'gards, se trouvait applicable au titre de Majest comme 
celui d'Altesse Royale. Ferdinand VII s'empressa ensuite de se rendre
au palais pour prsenter ses hommages  Napolon qui lui avait fait la
premire visite. Napolon l'invita  dner au chteau de Marrac[487];
il fit engager aussi les ducs de San Carlos, de Mdina-Coeli et de
l'Infantado; le prince de Neufchtel tait le seul Franais qui se
trouvt  ce dner. On n'y parla point d'affaires. Le lendemain,
Napolon accorda des audiences particulires  MM. de San Carlos, de
l'Infantado et d'Escoquiz; il leur dit qu'il tait dtermin 
changer la dynastie qui rgnait sur le trne d'Espagne, et, oubliant
qu'il avait rpt mille fois que son existence  la tte de la France
tait incompatible avec celle d'un prince de la maison de Bourbon sur
un des trnes de l'Europe, il donna avec ruse, pour date et pour motif
 ses projets sur l'Espagne, la proclamation faite par le gouvernement
espagnol  l'poque de la bataille d'Ina. Elle avait, disait-il, t
regarde en France, si ce n'est comme une dclaration, du moins comme
une menace de guerre; il annona ensuite, d'une voix ferme, que rien
ne pouvait le faire changer. L, il s'arrta, comme pour laisser tout
leur effet aux paroles terribles qu'il venait de prononcer. Aprs un
moment de silence, qu'il rompit par des expressions plus douces, il
parla du malheur des jeunes princes, et dit, que sa politique tant
vritablement en contradiction avec son coeur, il ne se refuserait 
aucun des moyens de bonheur pour eux, qui seraient compatibles avec le
systme qu'il avait adopt. Il alla mme jusqu' offrir au roi
Ferdinand, pourvu qu'il cdt ses droits  la couronne d'Espagne,
l'trurie avec le titre de roi, une anne de revenu de ce royaume pour
y former son tablissement, une de ses nices en mariage, et dans le
cas o il mourrait sans enfants, la succession tablie dans la ligne
masculine des princes ses frres.

    [487] Le chteau de Marrac, situ  un kilomtre au sud de
    Bayonne, fut construit en 1707 pour la reine douairire
    d'Espagne, veuve de Charles II, rfugie en France. Napolon
    l'acheta en 1807. Il fut dtruit par un incendie en 1825.

Frapps de ce qu'ils venaient d'entendre, MM. de l'Infantado, de San
Carlos et d'Escoquiz essayrent de combattre le systme de Napolon,
qui, entrant dans leur situation, mais comme un homme dont les ides
sont irrvocablement arrtes, les engagea  ne rien omettre de ce
qu'ils auraient pu se reprocher, en retournant prs de leur matre, de
ne pas lui avoir rpondu. D'un commun accord, ils dirent que l'objet
de l'empereur tant de s'assurer pour toujours l'alliance de
l'Espagne, le caractre du jeune roi et son mariage avec une de ses
nices, taient, pour le temps actuel, une garantie prfrable 
toutes les autres, et que, si l'on voulait porter ses ides vers un
avenir loign, outre que dans les choses humaines la politique se
perd en s'tendant si loin, les descendants d'un prince de la maison
de Napolon,  proportion de ce qu'ils s'loigneraient de leur commune
origine, deviendraient indiffrents aux sentiments de famille, et
pourraient mme, dans l'occasion, supporter impatiemment le joug
qu'imposerait une branche ane plus puissante. Et avec une expression
noble et touchante, ils ajoutrent qu'il serait bien difficile 
l'histoire, au burin de laquelle il avait fourni de si belles pages,
de consigner les motifs du dpouillement d'un roi puissant, qui tait
venu avec confiance rendre des hommages  un souverain, son alli
depuis dix ans. Puis entrant dans l'examen des consquences politiques
de la rsolution de l'empereur, ils prdirent que les colonies
espagnoles, dont la fidlit sous la dynastie actuelle n'tait rien
moins qu'assure, deviendraient sous une autre dynastie une conqute
de l'Angleterre ou une puissance indpendante; qu'alors l'Angleterre y
verserait le produit de ses manufactures, et que ce nouveau et grand
dbouch lui assurerait une supriorit commerciale crasante pour les
autres puissances du monde. Ces raisons qui avaient plus l'air d'un
acquit de conscience que d'une argumentation dont on pt attendre
quelque avantage, furent donnes avec de grands dveloppements.
Napolon les couta sans montrer aucune impatience, mais il dit que,
depuis longtemps, il avait considr la question actuelle sous toutes
ses faces, que MM. d'Escoquiz, de San Carlos et de l'Infantado ne lui
avaient rien indiqu de nouveau et qu'il persistait inbranlablement
dans le systme qu'il avait adopt.

MM. de l'Infantado, d'Escoquiz et de San Carlos se retirrent et
rendirent compte aux personnes qui avaient accompagn Ferdinand VII,
et qui avaient quelque part dans sa confiance, de la conversation
qu'ils avaient eue avec Napolon, et ils dirent--croyant faire un acte
de courage--qu'il ne fallait point se refuser  ses offres. Ils
tablissaient cette opinion sur la situation du roi et de l'infant qui
se trouvaient entre les mains de Napolon, sur le nombre des armes
franaises actuellement en Espagne, sur les positions qu'elles y
occupaient, sur la nullit de l'arme espagnole peu nombreuse et
disperse dans tout le pays, enfin sur la faiblesse du roi Charles IV
qui se prterait  tout ce que Napolon voudrait. M. de Cevallos, seul
d'un avis contraire, appuya son opinion sur des considrations trs
fortes, et proposa, pour la suite de la ngociation, de refuser toute
communication verbale et d'employer les formes par crit, tout comme
si Napolon tait  Paris, le roi Ferdinand  Madrid, les troupes
franaises en Allemagne, et les armes espagnoles occupant toutes les
places fortes et runies sur les frontires. Il accusa de faiblesse et
mme de lchet, les membres du conseil qui montraient une opinion
diffrente de la sienne; il soutint qu'il ne fallait entendre  aucun
arrangement dont la cession de la couronne serait la base, et il
demanda que tous les membres du conseil, ayant  rpondre de leur
opinion devant la nation espagnole, l'exprimassent par crit.

Le courage leur vint, lorsqu'ils n'avaient plus besoin que de
rsignation. N'est-il pas remarquable que les mmes hommes qui, en
Espagne, n'avaient su rsister ni au prince de la Paix, ni au
grand-duc de Berg, ni au gnral Savary, crussent faire quelque chose,
en tablissant  Bayonne, par crit, les droits des princes, les
principes des abdications, les dangers que l'on courait au sujet des
colonies, etc.?

MM. de l'Infantado et d'Escoquiz furent chargs d'annoncer  Napolon
la dtermination que les princes avaient prise de nommer un
plnipotentiaire, qui serait autoris  traiter par crit les points
qui taient  rgler. Napolon, tout en disant que la rsolution du
conseil des princes ne lui paraissait pas propre  avancer les
affaires, se prta  nommer un plnipotentiaire. Il dit  MM. de
l'Infantado et d'Escoquiz qu'il donnerait ses pouvoirs  M. de
Champagny, son ministre des relations extrieures. Il demanda ensuite
quelle tait la personne  laquelle les princes donneraient leurs
pouvoirs. M. de l'infantado dit qu'il tait probable que ce serait
parmi les Espagnols servant dans le dpartement des affaires
trangres, que les princes choisiraient leur plnipotentiaire, et il
nomma comme attachs  cette carrire, MM. de Cevallos, de Labrador,
Musquiz, Vallejo et Macaaz. Au nom de M. de Labrador, Napolon fit
quelques rflexions qui, par leur dsobligeance, honorent le caractre
et l'esprit de ce ministre.

MM. de l'Infantado et d'Escoquiz rendirent compte au conseil du roi
de leur nouvelle confrence avec Napolon. On proposa sur-le-champ de
nommer un plnipotentiaire, et M. de Cevallos ne vit dans l'opinion
de Napolon sur M. de Labrador, qu'un motif de plus pour le proposer
au conseil. Le roi se rendit  cet avis et dsigna M. de Labrador.
Celui-ci eut une confrence avec M. de Champagny qui lui demanda,
comme acte prliminaire, la cession de la couronne d'Espagne. M. de
Labrador dclara _qu'il n'en avait pas, et que par Dieu, il esprait
n'en avoir jamais le pouvoir_. On rompit la confrence, et pendant que
le conseil tait  discuter la question de savoir si on donnerait ou
ne donnerait pas les pouvoirs ncessaires pour continuer la
ngociation, Napolon envoya chercher M. d'Escoquiz et lui dit que
si, avant onze heures du soir, il ne lui apportait pas la renonciation
formelle du roi Ferdinand au trne d'Espagne et sa demande pour
obtenir celui d'trurie, il traiterait avec le roi Charles IV, qui
devait arriver le lendemain. M. d'Escoquiz rendit compte au conseil
du roi de la volont de Napolon. M. de Cevallos supplia le roi de se
refuser nettement aux propositions qui lui taient faites. Le jour
suivant M. d'Escoquiz hasarda de parler encore de la Toscane 
Napolon, qui, sans entrer en matire, lui dit: --Mon cher, il n'est
plus temps.

Le 30,  quatre heures du soir, Charles IV et la reine arrivrent 
Bayonne. Napolon avait envoy un de ses chambellans les complimenter
 Irun. Dans la voiture qui suivait celle du roi, tait la duchesse
d'Alcudia, fille du prince de la Paix. Des ordres avaient t donns
pour que l'entre du roi et de la reine  Bayonne ft trs brillante.
Les princes, leurs enfants, avaient t au-devant d'eux, et rentrrent
 leur suite dans la ville. Le prince de la Paix, que les instances du
grand-duc de Berg avaient arrach de Villa-Viciosa, quitta la maison
particulire o il logeait, et vint demeurer avec le roi et la reine.

L'arrive du roi Charles changea la marche des affaires. Il consentit
 tout. Napolon fit dire au roi Ferdinand, par M. d'Escoquiz, que le
roi Charles ayant protest contre son abdication, le devoir du prince
des Asturies tait de lui rendre la couronne par une renonciation pure
et simple. Le conseil engagea Ferdinand VII  annoncer sa soumission,
mais  proposer de ne faire l'acte de renonciation qu' Madrid.

Une lettre menaante du roi Charles  son fils, la duret avec
laquelle il l'avait trait devant Napolon, l'intention qu'il
annonait de faire juger comme rebelles, les conseillers du roi
Ferdinand, tous ces moyens runis produisirent l'effet que Napolon en
avait espr; le prince envoya sa renonciation pure et simple au roi
Charles, qui nomma immdiatement le grand-duc de Berg lieutenant
gnral du royaume. Cette nomination mettait fin aux pouvoirs de
l'infant don Antonio, laiss  Madrid par le jeune roi comme prsident
de la Junte. Il avait t mand  Bayonne par un ordre du roi Charles
IV adress au grand-duc de Berg, qui le lui intima et le fit excuter
immdiatement. L'infant, dans le commencement de sa courte
administration, avait eu la douleur d'tre forc par le grand-duc de
Berg, de remettre entre ses mains le prince de la Paix. Murat lui
avait dclar qu'il l'enlverait par force, si on ne le lui livrait
pas, et il avait ajout que la vie des princes qui taient  Bayonne
rpondait de celle du prince de la Paix. Don Antonio avait cru devoir
cder, et un aide de camp du grand-duc de Berg avait t charg
d'escorter le prince de la Paix jusqu' Bayonne, o il tait arriv le
25. Sur la route, il avait couru quelques dangers, particulirement 
Tolosa, o le peuple, fort anim, avait, pour le retenir, dtel et
renvers les charrettes sur le pont. Le prince n'avait d son salut,
dans cette circonstance, qu'au capitaine de cuirassiers qui commandait
son escorte.

Le roi Charles IV et la reine, pendant leur voyage de Madrid 
Bayonne, n'avaient reu ni marques de haine ni marques d'attachement.

Murat,  l'arrive des pouvoirs qui lui confraient la qualit de
lieutenant gnral du royaume, avait, comme on l'a vu, press le
dpart de l'infant don Antonio pour Bayonne. La reine d'trurie y
arriva en mme temps, avec l'infant don Francisco.

La renonciation pure et simple de Ferdinand VII ayant t envoye au
roi Charles, Napolon crut que le moment tait venu de proposer au
prince des Asturies,  ses frres et  son oncle, de faire un trait
de cession de tous leurs droits  la couronne d'Espagne. Il
s'engageait  leur donner la terre de Navarre, et  leur faire toucher
les revenus de leurs commanderies et de leurs apanages en Espagne. Les
bases de ce trait, dont la rdaction fut confie  M. d'Escoquiz et
 M. le gnral Duroc, tant arrtes, les princes partirent pour
Valenay o Napolon les envoya jusqu' ce que le chteau de Navarre
ft habitable. Ils s'arrtrent deux jours  Bordeaux, et le 19 mai,
firent leur entre  Valenay. J'y tais depuis plusieurs jours quand
les princes y arrivrent. Ce moment a laiss dans mon me une
impression qui ne s'en effacera point. Les princes taient jeunes, et
sur eux, autour d'eux, dans leurs vtements, dans leurs voitures, dans
leurs livres, tout offrait l'image des sicles couls. Le carrosse
d'o je les vis descendre pouvait tre pris pour une voiture de
Philippe V. Cet air d'anciennet, en rappelant leur grandeur, ajoutait
encore  l'intrt de leur position. Ils taient les premiers Bourbons
que je revoyais aprs tant d'annes de temptes et de dsastres. Ce
n'est pas eux qui prouvrent de l'embarras: ce fut moi, et j'ai du
plaisir  le dire.

Napolon les avait fait accompagner par le colonel Henri, officier
suprieur de la gendarmerie d'lite, et un de ces soldats de police
qui croient que la gloire militaire s'acquiert en remplissant avec
duret une mission de ce genre. Je m'aperus bientt que cet homme
affectait de montrer des soupons et des craintes, qui devaient rendre
le sjour de Valenay insupportable pour les princes. Je pris avec lui
le ton de matre pour lui faire comprendre que Napolon ne rgnait ni
dans les appartements ni dans le parc de Valenay. Cela rassura les
princes, et ce fut ma premire rcompense. Je les entourai de respect,
d'gards et de soins; je ne permis  personne de se prsenter devant
eux qu'aprs en avoir obtenu d'eux-mmes la permission. On ne les
approchait jamais qu'en habit habill; je n'ai moi-mme jamais manqu
 ce que j'avais prescrit  cet gard. Toutes les heures de la journe
taient distribues selon leurs usages: la messe, les heures de repos,
les promenades, les prires, etc. Croirait-on qu' Valenay, je fis
connatre aux princes d'Espagne un genre de libert et de plaisir
qu'ils n'avaient jamais connu auprs du trne de leur pre. Jamais, 
Madrid, les deux princes ans ne s'taient promens ensemble sans une
permission crite du roi. tre seuls, sortir dix fois par jour dans le
jardin, dans le parc, taient des plaisirs nouveaux pour eux; ils
n'avaient pu jamais tre autant frres.

Je ne puis dire pourquoi la chasse, l'exercice du cheval, la danse,
leur avaient t interdits en Espagne. Je leur ai fait tirer leur
premier coup de fusil; je les confiai, pour cela,  un ancien garde de
monseigneur le prince de Cond, nomm Aubry, et qui avait appris 
tirer  M. le duc de Bourbon. Ce vieux homme, plein de respect et
d'affection, leur nommait  tout propos des personnes de leur famille.
Je les fis monter  cheval avec Foucault, qui m'est attach depuis
longtemps. lev dans la grande curie du roi, il avait
particulirement servi Madame lisabeth de France; tous les exemples
qu'il citait, tous ses souvenirs taient encore tirs de leur maison.
Boucher mit tout son art et tout son coeur  leur faire de mauvais
ragots espagnols. La terrasse qui est en face du chteau devint notre
salle de bal pour que les princes pussent rencontrer, comme par
hasard, quelques-unes de ces danses qu'on appelle rondes, et
auxquelles on peut se mler sans savoir danser. Des guitares et entre
autres, celle de Castro, se trouvaient dans tous les coins du jardin.

J'avais cherch  leur faire passer quelques heures dans la
bibliothque; l, je n'eus pas de grands succs, quoique le
bibliothcaire, M. Fercoc, et moi, essayassions de tous les moyens que
nous pouvions imaginer pour les y retenir. Ayant chou par l'intrt
seul des livres, nous employmes la beaut des ditions, puis les
ouvrages qui renfermaient des gravures; nous descendmes mme
jusqu'aux images; je n'ose dire  quel point tout fut inutile. Don
Antonio, leur oncle, qui redoutait pour eux la grande partie des
livres qui composent une bonne bibliothque, imaginait bientt quelque
raison pour les engager  rentrer chez eux; et  cela il trouvait
moins de rsistance que quand il voulait leur faire quitter les
exercices et les amusements qui font  la campagne le charme des
soires d't. A ces distractions pour lesquelles chacun m'aidait, se
joignaient pour eux les consolations de la religion; la grande
infortune rend la foi plus vive et l'me plus sensible. La journe
finissait par une prire publique  laquelle je faisais assister tout
ce qui venait dans le chteau, les officiers de la garde
dpartementale et mme quelques hommes de la gendarmerie. Tout le
monde sortait de ces runions avec des dispositions douces; les
prisonniers et leurs gardes priant  genoux, les uns prs des autres,
le mme Dieu, paraissaient se moins regarder comme ennemis; les gardes
n'taient plus aussi farouches, les prisonniers n'avaient plus autant
d'alarmes; peut-tre mme quelques signes d'intrt leur faisaient-ils
concevoir un peu d'esprance. Le coeur des princes voulait bien me
rapporter les adoucissements qu'ils prouvaient. Je ne me rappelle pas
sans motion la peine qu'ils ressentirent lorsque sur une lettre de
Napolon, revenant de Bayonne, je dus me trouver  sa rencontre 
Nantes et les quitter pour quelques jours.

L'empereur tait bless depuis longtemps de l'opinion que j'avais
manifeste sur son entreprise d'Espagne; de plus, il avait trouv que
les dispositions que j'avais prises, au moment de l'arrive des
princes  Valenay, avaient trop pour objet leur sret. Aussi, ds
que nous nous revmes  Nantes, nous emes des conversations, je
pourrais dire des discussions assez irritantes. Une fois entre autres,
prenant avec moi un ton goguenard, se frottant les mains, et se
promenant dans la chambre en me regardant d'un air moqueur, il me dit:
Eh bien! vous voyez  quoi ont abouti vos prdictions sur les
difficults que je rencontrerais pour rgler les affaires d'Espagne
selon mes vues; je suis cependant venu  bout de ces gens-l; ils ont
tous t pris dans les filets que je leur avais tendus, et je suis
matre de la situation en Espagne, comme dans le reste de
l'Europe.--Impatient de cette jactance si peu justifie  mon sens,
et surtout des moyens honteux qu'il avait employs pour arriver  ses
fins, je lui rpondis, mais avec calme, que je ne voyais pas les
choses sous le mme aspect que lui, et que je croyais qu'il avait plus
perdu que gagn par les vnements de Bayonne. Qu'entendez-vous par
l? rpliqua-t-il.--Mon Dieu, repris-je, c'est tout simple, et je vous
le montrerai par un exemple. Qu'un homme dans le monde y fasse des
folies, qu'il ait des matresses, qu'il se conduise mal envers sa
femme, qu'il ait mme des torts graves envers ses amis, on le blmera
sans doute; mais s'il est riche, puissant, habile, il pourra
rencontrer encore les indulgences de la socit. Que cet homme triche
au jeu, il est immdiatement banni de la bonne compagnie qui ne lui
pardonnera jamais. L'empereur plit, resta embarrass, et ne me parla
plus ce jour-l; mais je puis dire que c'est de ce moment que date la
rupture qui, plus ou moins marque, a eu lieu entre lui et moi. Jamais
il ne pronona depuis le nom de l'Espagne, celui de Valenay, le mien,
sans y joindre quelque pithte injurieuse que lui fournissait son
humeur. Les princes n'avaient pas t trois mois  Valenay qu'il
croyait dj en voir sortir toutes les vengeances de l'Europe. Les
personnes qui l'entouraient m'ont dit souvent qu'il ne parlait de
Valenay qu'avec embarras, quand ses discours, ses questions portaient
sur ce lieu. Mon absence fut de peu de jours; les princes me revirent
et me reurent avec une bont extrme.

Une lettre de Napolon, que je trouvai  mon retour, mrite d'tre
conserve; la voici littralement:

Le prince Ferdinand, en m'crivant, m'appelle son cousin. Tchez de
faire comprendre  M. de San Carlos que cela est ridicule, et qu'il
doit m'appeler simplement: _Sire_.

Ajaccio et Sainte-Hlne dispensent de toute rflexion.

Je n'ai joint  ce rcit que les pices absolument ncessaires au
sujet, les autres se trouvant dans les diffrents crits qui sont dj
publis, ou dans les dpts qui ne sont pas  ma disposition.

Nos habitudes de chteau continurent quelques semaines encore, et ne
finirent que lorsque le voyage d'Erfurt me rappela  Paris. A mon
dpart, les princes vinrent tous les trois me faire leurs adieux dans
mon appartement, les larmes aux yeux; ils cherchaient ce qu'ils
pouvaient me donner comme une marque d'amiti et de reconnaissance,
car c'est ainsi qu'ils s'exprimaient. Chacun d'eux m'offrit le vieux
livre de prires dont il se servait  l'glise; je les reus avec
respect et avec une motion que je n'aurai jamais la tmrit
d'exprimer.

J'ai os rappeler le mot de reconnaissance dont ils voulurent bien se
servir dans cette occasion, parce que cette expression est si rare
chez les princes qu'elle honore ceux qui l'emploient. C'est pour
chapper  cette noble dette que les anciennes dynasties placent leur
origine dans le ciel; le _Par la grce de Dieu_ est un protocole
d'ingratitude.

En quittant Valenay, je me rendis  Paris; je n'y passai que peu de
jours avant de partir pour Erfurt, o Napolon et l'empereur de Russie
devaient se rencontrer. Les dtails de cette entrevue auront un
chapitre spar. Les conversations frquentes que j'eus alors avec
Napolon, me mirent dans le cas d'apprendre qu'il mditait le projet
de faire tomber les princes d'Espagne dans un pige que son ministre
de la police gnrale leur tendait par son ordre. Les suites pouvaient
en tre funestes pour eux; je crus qu'il n'y avait pas un moment 
perdre pour les en prvenir, et je fis partir immdiatement pour Paris
M. Mornard, mon secrtaire, qui se rendit auprs du duc de San Carlos
qui tait alors dans cette ville, avec une rapidit extrme. Son zle
et son intrt pour les princes le firent arriver en quatre jours.

Mon esprit, mon coeur, mes souvenirs taient remplis d'intrt pour les
princes d'Espagne. J'ai encore prsent l'effet produit sur moi,  la
premire entrevue  Erfurt, lorsque l'empereur de Russie, parmi les
choses obligeantes qu'il dit  Napolon, lui annona qu'il avait
reconnu son frre Joseph comme roi d'Espagne.

A dater de ce moment, l'existence des princes jusqu' l'poque de leur
retour en Espagne fut sans aucun mouvement; tout ce qu'on peut dire
d'eux pendant ces cinq annes, c'est qu'ils vcurent.

M. de La Forest vint ngocier  Valenay le trait en vertu duquel le
retour des princes en Espagne tait consenti par l'empereur Napolon,
qui signa le 8 fvrier 1814,  Nogent-sur-Seine, l'ordre de
dpart[488]. On voulut donner l'apparence d'un consentement libre 
un ordre, qui tait arrach par l'espoir d'empcher l'arme des
coaliss d'entrer en France par la frontire des Pyrnes. Les formes
respectueuses, que M. de La Forest employa dans tous ses rapports avec
les princes espagnols, durent tre d'autant mieux apprcies par eux,
que depuis plusieurs annes, ils avaient eu  se prserver des mauvais
procds et des menes sourdes de MM. de Darberg, Henri, Kolli, et
d'une foule d'autres agents qu'on avait placs prs d'eux pour les
garder et les espionner. Avant de quitter le territoire franais, les
princes eurent encore  subir une insulte provoque par le duc de
Feltre, qui, sans en avoir reu l'ordre de Napolon, mais dans
l'esprance de lui plaire, fit arrter sur la frontire l'un d'eux
comme otage.

    [488] Le trait de Valenay fut sign le 11 dcembre 1813.
    L'intgrit de l'Espagne tait promise. Les troupes
    franaises devaient vacuer le pays, les armes espagnoles et
    anglaises ne pas dpasser les Pyrnes. Enfin Ferdinand avait
    admis en principe l'ide d'un mariage avec la fille du roi
    Joseph. Le trait fut port par le duc de San Carlos aux
    corts, et Ferdinand quitta Valenay le 3 mars.

Si jamais le succs d'une entreprise dut paratre infaillible, c'tait
assurment celui d'une entreprise o la trahison avait tout combin,
de manire  ne laisser rien  faire  la force des armes. Il devait
sembler impossible que l'Espagne, envahie avant de s'en douter, prive
de son gouvernement et d'une partie de ses places fortes, avec une
arme rgulire mdiocre en nombre, plus mdiocre en qualit, sans
concert entre ses provinces et presque sans moyen d'en tablir un, pt
songer un moment  faire rsistance, ou  la tenter autrement que pour
sa ruine. Ceux qui connaissaient l'Espagne et les Espagnols en
jugeaient autrement, et ne se tromprent point. Ils prdirent que la
fiert espagnole ne calculerait ni son dnment ni les dangers, et
trouverait dans l'indignation et le dsespoir une vigueur et des
ressources sans cesse renaissantes.

Napolon, en menaant l'Angleterre d'une descente, l'avait force  se
crer une arme de terre considrable, et avait ainsi, sans le
prvoir, prpar des secours  la Pninsule. Dix-sept mille Anglais et
quelques milliers de Portugais, firent vacuer le Portugal par les
Franais, qui depuis, y rentrrent momentanment, mais sans pouvoir
s'y tablir. Les Portugais eurent bientt une arme nombreuse, brave
et discipline, et devinrent, avec les Anglais, les auxiliaires et les
appuis de la rsistance qui avait clat en mme temps sur tous les
points de l'Espagne, et qu'on n'aurait pu comprimer partout, qu'avec
des armes immenses qu'il tait impossible de maintenir dans ce pays,
parce qu'il tait impossible de les y nourrir. Le titre d'invincible
que de continuelles victoires sur des armes rgulires avaient
attach au nom de Napolon, devint contestable, et c'est de l'Espagne
que l'Europe apprit qu'il pouvait tre vaincu, et comment il pouvait
l'tre. La rsistance des Espagnols, en prparant par l'exemple celle
que les Russes firent plus tard, amena la chute de l'homme qui s'tait
promis  lui-mme la domination universelle. Ainsi se vrifia ce
qu'avait dit Montesquieu des projets de monarchie universelle: _qu'ils
ne pouvaient chouer sur un seul point qu'ils n'chouassent partout._

Aux premiers indices qu'on eut en France des projets de Napolon sur
l'Espagne, quelques personnes dirent: Cet homme entreprend une chose
qui, si elle choue, le perdra; et si elle russit, perdra l'Europe.
Elle a assez chou pour le perdre, et peut-tre a-t-elle assez russi
pour perdre l'Europe.

Ferdinand VII,  Valenay, s'humilia sans mesure sous la main de son
oppresseur, au point de le fliciter de ses victoires sur les
Espagnols. A peine remont sur le trne, sans distinguer ses sujets
fidles de ceux qui, portant dans les corts l'esprit rvolutionnaire,
voulaient anantir la puissance royale pour y substituer la leur
propre, Ferdinand VII a condamn  l'exil, aux fers,  la mort mme,
ceux qui avaient enflamm pour sa dfense leurs compatriotes, ceux
dont la constance avait bris ses fers  lui, ceux par qui il rgnait.
Tout ce qu'il avait montr d'abattement dans l'infortune, s'tait
chang en un amour furieux du pouvoir absolu. Les Anglais qui se
vantent d'tre les librateurs de l'Espagne, qui auraient d stipuler
pour elle, qui le pouvaient, ne l'ont pas fait. Ils se sont borns 
faire des reprsentations dont il tait ais de prvoir l'inutilit,
et au succs desquelles on est fond  croire qu'ils taient fort
indiffrents, car ils ne hassent la tyrannie au dehors, que lorsque,
comme sous Napolon, elle menace leur existence, et ils se plaisent,
n'en citons pas les exemples,  faire tourner l'asservissement des
peuples au profit de leur orgueil ou de leur prosprit. Plus d'avenir
dans l'esprit aurait inspir d'autres vues au ministre qui gouvernait
l'Angleterre  cette poque.

FIN DE LA QUATRIME PARTIE




CINQUIME PARTIE

ENTREVUE D'ERFURT

(1808)




ENTREVUE D'ERFURT

(1808)


L'empereur Napolon, dans les confrences qui prcdrent le trait de
Tilsitt, parlait souvent  l'empereur Alexandre de la Moldavie et de
la Valachie comme de provinces qui devaient un jour tre runies  la
Russie; en ayant l'air de cder  un entranement, et de se soumettre
aux dcrets de la Providence, il plaait dans le nombre des choses
invitables le dmembrement de la Turquie europenne. Il traait
alors, comme par inspiration, les bases gnrales d'un partage de cet
empire, partage auquel l'Autriche devait tre appele, plutt pour
satisfaire son orgueil que son ambition. Des yeux exercs pouvaient
s'apercevoir de l'effet que toutes ces chimres produisaient sur
l'esprit de l'empereur Alexandre.

Napolon l'observait avec soin; et au moment o il vit qu'il avait
sduit son imagination, il annona que des lettres de Paris pressaient
son retour, et demanda que l'on s'occupt, sans perdre un moment, de
la rdaction du trait. Mes instructions au sujet de ce trait,
portaient que je ne devais y laisser rien introduire de relatif au
partage de l'empire ottoman, ni mme  la destination future des deux
provinces de Valachie et de Moldavie; je les excutai strictement.
Ainsi Napolon quitta Tilsitt, aprs s'tre mnag un avenir qu'il
pouvait arranger  son gr, pour l'accomplissement de ses autres
desseins. Il restait libre, tandis que par ses esprances de tout
genre, il avait enlac l'empereur Alexandre, et qu'il l'avait, en
outre, plac, relativement  la Turquie, dans une situation quivoque,
d'o le cabinet des Tuileries pouvait faire sortir de nouvelles
prtentions laisses entires dans le trait.

Ce fut  un cercle de la cour,  Paris, dans le mois de janvier 1808,
que Napolon fit un premier essai pour tirer parti de cette position.
Il s'approcha de M. de Tolsto[489], alors ambassadeur de Russie, le
prit  part, et tout au milieu d'une conversation o il faisait valoir
les avantages de la Valachie et de la Moldavie pour la Russie, il
hasarda de parler de compensations pour la France, et indiqua la
Silsie comme la province qui lui conviendrait davantage. Dans cette
occasion, comme dans toutes celles o il mditait quelque nouvel
agrandissement, il se montra effray de l'ambition de l'Angleterre,
qui, disait-il, ne voulait entendre  aucune proposition de paix,
l'obligeait  recourir  tous les moyens commands par la prudence,
pour diminuer la force des puissances avec lesquelles on tait fond
de lui croire des intelligences. Pour le moment, ajouta-t-il, il faut
loigner toute ide de partage de l'empire ottoman, parce que faire
une entreprise sur la Turquie sans avoir de grands moyens maritimes,
ce serait mettre ses possessions les plus prcieuses  la merci de la
Grande-Bretagne.

    [489] Pierre comte Tolsto, n en 1769, fit ses premires
    armes sous les ordres de Souwaroff, et devint gnral en
    1805. Aprs Friedland, il fut employ dans les ngociations,
    et en 1807, il fut nomm ambassadeur  Paris. Napolon
    demanda et obtint peu aprs son rappel. En 1812, il commanda
    les milices de Moscou, et fit les campagnes de 1813 et 1814.
    Plus tard il devint directeur des colonies militaires, fit la
    campagne de Pologne en 1834, devint prsident du dpartement
    des affaires militaires au conseil de l'empire, et mourut en
    1844. Il tait le frre du grand marchal comte Tolsto.

M. de Tolsto, dont le rle tait d'couter, et qui tait peu propre 
en remplir un autre, rendit compte  sa cour de l'insinuation qui lui
avait t faite. Elle fut fort mal accueillie par l'empereur
Alexandre, qui dit assez vivement  l'ambassadeur de France[490] Je
ne puis croire ce que je viens de lire dans les dpches de Tolsto;
veut-on dchirer le trait de Tilsitt? Je ne comprends pas l'empereur!
Il ne peut pas avoir l'intention de me donner un embarras personnel.
Il doit au contraire me dgager aux yeux de l'Europe, en mettant
promptement la Prusse dans la situation qui a t dtermine par le
trait. Ceci est rellement une affaire d'honneur pour moi. Cet
incident donna lieu  quelques explications qui ne se terminrent que
par une lettre de l'empereur Napolon parvenue  Ptersbourg vers la
fin de fvrier 1808[491]. Cette lettre renfermait: 1 le dsistement
implicite de toute prtention sur la Silsie; 2 de nouvelles ides
sur un partage de la Turquie; 3 un projet pour porter la guerre dans
l'Inde; 4 la proposition, ou d'envoyer une personne sre  Paris pour
y traiter de ces grandes questions, si l'empereur Alexandre ne pouvait
y venir lui-mme, ou de convenir d'un lieu o les deux empereurs
pourraient se rendre.

    [490] Le gnral Caulaincourt, duc de Vicence.

    [491] Lettre du 2 fvrier 1808. (_Correspondance de Napolon
    Ier_, t. XVI, p. 498).

Il est  remarquer que la lettre de l'empereur Napolon, en proposant
un partage de la Turquie, ne spcifiait aucune des bases d'aprs
lesquelles il devait tre fait. Ainsi,  l'exception de la difficult
relative  la Silsie qui se trouvait leve, les choses restaient 
peu prs dans le mme tat d'incertitude. Cependant, l'empereur
Alexandre se sentit si soulag de n'avoir plus  lutter pour les
intrts particuliers du roi de Prusse, qu'il reut cette lettre avec
un plaisir extrme et se dcida immdiatement  avoir une entrevue
avec l'empereur Napolon, auquel il l'crivit dans sa rponse. Il
demanda cependant cette entrevue, dans la pense et sous la condition,
qu'auparavant le partage serait rgl, et qu'elle n'aurait pour objet
que de bien s'entendre sur les moyens d'excution qui devaient tre
adopts, et de rendre, par un engagement d'homme  homme, leur
ratification plus inviolable. C'est dans ce sens que le chancelier, M.
de Romanzoff[492] fut charg d'entrer en confrence avec l'ambassadeur
de France M. de Caulaincourt.

    [492] Nicolas comte Romanzoff, n en 1750, tait le fils du
    feld-marchal de ce nom. Il dbuta dans la diplomatie, devint
    plus tard ministre du commerce, puis ministre des affaires
    trangres  l'avnement d'Alexandre. Il tait ardent
    partisan de l'alliance franaise. Aussi dut-il se retirer en
    1812. Il vcut ds lors dans la retraite jusqu' sa mort
    (1826).

Il est essentiel de bien spcifier ici les dispositions diverses et
les intentions particulires de l'empereur Napolon, celles de
l'empereur Alexandre, et celles aussi du comte de Romanzoff
reprsentant l'opinion russe.

Le comte de Romanzoff voyait dans la destruction de l'empire ottoman
un trophe de famille; il voulait consommer le grand oeuvre commenc
par son pre. Aussi dans les confrences, s'il s'agissait d'un simple
dmembrement, tout lui paraissait difficile; mais s'il entrevoyait la
possibilit d'un partage, rien ne l'embarrassait; il devenait d'une
gnrosit excessive, en commenant par demander hardiment
Constantinople et les Dardanelles pour la Russie. Tout partage,
disait-il dans une confrence, qui ne donnerait pas Constantinople et
les Dardanelles  la Russie serait contre l'opinion de la nation, et
la mcontenterait plus que la situation actuelle que tout le monde
trouve mauvaise. D'ailleurs il offrait tout pour obtenir cette
conqute, des flottes, des armes, et la coopration de la Russie dans
l'expdition de l'Inde; mais, cette coopration, il la refusait pour
l'attaque de la Syrie et de l'gypte, dans l'hypothse d'un simple
dmembrement qui laisserait Constantinople aux Turcs. Si l'ambassadeur
franais proposait comme terme moyen, de fonder  Constantinople un
gouvernement civilis et indpendant, et s'il appuyait cette
proposition sur l'intention prcdemment manifeste  cet gard par
l'empereur Alexandre, le chancelier loignait cette ide en disant
qu'elle avait cesse d'tre celle de son souverain. Le comte de
Romanzoff voulait Constantinople; c'est  cette acquisition qu'il
attachait la gloire de son nom; aprs cela, il abandonnait le reste du
monde  la France, il ne prtendait rien aux Indes, et consentait  ce
que l'empereur Napolon mt la couronne d'Espagne sur la tte d'un de
ses frres, et fit soit  la France, soit au royaume d'Italie, toutes
les runions qui lui conviendraient.

L'empereur Alexandre se posait comme voulant  peine les deux
provinces de Valachie et de Moldavie; son ambition expirait sur les
rives du Danube. Encore, disait-il, c'est parce que je vois dans cet
arrangement, un moyen de consolider notre alliance. Tout ce qui
convient  l'empereur Napolon me convient aussi; je ne dsire de
nouvelles acquisitions que pour attacher ma nation au systme franais
et justifier nos entreprises. Si dans le cours des discussions, il
s'levait  de plus hautes prtentions, il paraissait seulement
dfendre les plans de son ministre et cder  de vieilles ides
russes; il semblait tre moins dirig par des vues politiques que par
des maximes de philosophie. C'est plus que jamais, dit-il un jour, le
cas de donner aux projets que nous avions  Tilsitt, la couleur
librale que doivent avoir les actes de souverains clairs. Notre
sicle, encore plus que la politique, repousse les Turcs en Asie;
c'est une noble action que celle qui affranchira ces belles contres.
L'humanit veut que ces barbares ne soient plus en Europe; la
civilisation le demande, etc... Je ne change rien aux expressions.

L'ambassadeur de France, organe fidle de Napolon, employa toute son
influence et toute sa dextrit pour amener le cabinet russe 
indiquer jusqu'o il portait ses vues, et  chaque rendez-vous
imprial, on le vit exciter l'engouement pour Napolon dans lequel
tait l'empereur Alexandre, de manire  le conduire  dsirer une
entrevue, comme seul moyen de bien s'entendre. Lorsqu'il discutait
avec M. de Romanzoff, il se tenait habilement  ct de la question;
avec l'empereur, il critiquait les plans de M. de Romanzoff, mais
toujours sans indiquer ceux de Napolon; il refusait, et il ne
demandait pas. Comme l'empereur Alexandre, il trouvait que les besoins
du sicle taient bien imprieux, mais il se montrait effray d'une
aussi vaste entreprise que celle qui tait propose par M. de
Romanzoff, et il indiquait sans cesse des difficults qui ne pouvaient
tre aplanies que par les souverains eux-mmes. Le vague qui existait
dans l'esprit de l'empereur Alexandre le portait  en convenir, et
l'entrevue fut fixe au 27 septembre 1808.

Le cabinet des Tuileries, de son ct, ne ngligea pas un moyen de
multiplier les incidents. On garantit  la Porte ottomane la
prolongation de l'armistice,  l'insu de la Russie. On communiqua au
ministre russe le rapport du gnral Sbastiani[493] fait  la suite
de son voyage dans le Levant; et la consquence de cette communication
tait de rendre problmatique tout ce qui avait t dit et crit
relativement au dmembrement de la Turquie, que l'on appelait toujours
l'ancienne allie de la France, et pour laquelle on montrait dans
chaque occasion une sorte d'intrt. On ne parlait plus de la Silsie,
mais on prtendait retarder l'vacuation de la Prusse, et compenser
ainsi la cession des deux provinces.

    [493] Horace Sbastiani, n en 1772, prs de Bastia, tait
    lieutenant en 1789. Gnral de division en 1805, ambassadeur
     Constantinople en 1806, o il se signala par son nergie
    lors de l'apparition de l'escadre anglaise dans le Bosphore.
    Il fut dput sous la Restauration, ministre des affaires
    trangres et ambassadeur sous Louis-Philippe, et marchal de
    France en 1840. Il mourut en 1851.

On voit que l'empereur Napolon, apprciant la force de sa position
aprs le trait de Tilsitt, voulait qu'il n'y et en Europe aucun
prtexte de mouvement jusqu' ce que ses desseins sur l'Espagne
fussent accomplis. Jusque-l, les projets de guerre dans l'Inde, les
projets de partage de l'empire ottoman semblent des fantmes produits
sur la scne pour occuper l'attention de la Russie. Aussi, pendant
l'intervalle des deux entrevues de Tilsitt et d'Erfurt, toutes les
questions agites, soit  Paris, soit  Ptersbourg,
paraissaient-elles tourner sur elles-mmes. Il n'y avait pas un pas de
fait. Cinq jours avant son dpart pour Erfurt, ce que l'empereur
Alexandre dit  l'ambassadeur de France, il aurait pu le dire cinq
jours aprs le dpart de Tilsitt: Nous devons nous entendre et agir
de concert pour obtenir de communs avantages; je serai toujours fidle
 ma parole, je l'ai toujours t; ce que j'ai dit  l'empereur, ce
qu'il m'a dit est aussi sacr pour moi que les traits, etc...

Les paroles taient les mmes: les choses taient au mme point le 27
septembre 1808,  l'exception de la conqute de la Finlande, d'un
ct[494], et de l'envahissement de l'Espagne, de l'autre; mais  cet
gard, aucune observation de quelque importance n'avait t faite par
les cabinets respectifs. Ainsi, l'on pouvait presque regarder les deux
souverains comme arrivant de Tilsitt  Erfurt.

    [494] Conformment au trait de Tilsitt, l'empereur Alexandre
    devait dclarer la guerre  la Sude, si cette puissance ne
    rompait pas avec l'Angleterre. La Sude ayant, par une
    convention en date du 8 fvrier 1808, renou son alliance
    avec le cabinet de Londres, Alexandre entra en campagne et
    envahit la Finlande. Le trait de Friedrichsham (5/17
    septembre 1809) mit fin  la guerre. La Sude entrait dans le
    systme continental, et cdait la Finlande  la Russie.

La part que j'avais eue au trait de Tilsitt, les marques de bont
particulire que m'avait donnes l'empereur Alexandre, la gne dans
laquelle tait l'empereur Napolon avec M. de Champagny, qui, comme il
le disait, arrivait tous les matins avec son zle pour excuser ses
gaucheries de la veille; ma liaison personnelle avec M. de
Caulaincourt, aux qualits duquel il faudra bien que l'on rende un
jour justice, tous ces motifs firent surmonter  l'empereur l'embarras
dans lequel il s'tait mis  mon gard, en me reprochant violemment le
blme que j'avais exprim,  l'occasion de son entreprise sur
l'Espagne.

Il me proposa donc de le suivre  Erfurt et de me charger de la
ngociation qu'on devait y faire, sauf  faire signer le trait qui
pourrait en tre le rsultat par son ministre des relations
extrieures. J'acceptai. La confiance qu'il me montra dans notre
premier entretien devint pour moi une espce de rparation. Il me fit
donner toute la correspondance de M. de Caulaincourt, que je trouvai
excellente. En peu d'heures il me mit au courant des affaires qui
s'taient faites  Ptersbourg, et je ne m'occupai plus que des moyens
d'empcher, autant qu'il tait en moi, que l'esprit d'entreprise ne
domint trop dans cette singulire entrevue.

Napolon voulait la rendre fort brillante; il tait dans ses habitudes
de parler continuellement aux personnes qui l'entouraient, de l'ide
dominante qui l'occupait. J'tais encore grand chambellan;  tout
moment il m'envoyait chercher, ainsi que le gnral Duroc, grand
marchal du palais, et M. de Rmusat qui tait  la tte des
spectacles. Il faut que mon voyage soit trs beau, nous rptait-il
chaque jour. A un de ses djeuners o nous assistions tous les trois,
il me demanda quels seraient les chambellans de quartier. Il me
semble, dit-il, qu'il n'y a pas de grands noms; j'en veux: la vrit
est qu'il n'y a que ceux-l qui sachent reprsenter dans une cour. Il
faut rendre justice  la noblesse franaise; elle est admirable pour
cela.--Sire, vous avez M. de Montesquiou[495]--Bon.--Le prince
Sapieha[496].--Pas mauvais.--Il me semble que deux suffisent; le
voyage tant court, Votre Majest pourra les avoir toujours avec
Elle.--A la bonne heure... Rmusat, il me faudra tous les jours un
spectacle. Envoyez chercher Dazincourt[497]; n'est-ce-pas lui qui est
le directeur?--Oui, Sire.--Je veux tonner l'Allemagne par ma
magnificence. Dazincourt tait sorti; les dispositions pour les
spectacles furent remises au lendemain. L'intention de Votre Majest,
dit Duroc, est srement d'engager quelques grands personnages  venir
 Erfurt, et le temps presse.--Il y a un des aides de camp
d'Eugne[498], reprit l'empereur, qui part aujourd'hui; on pourrait
lui faire dire ce qu'il faudrait qu'il insinut  son beau-pre (le
roi de Bavire); et si l'un des rois y vient, ils voudront tous y
venir. Mais non, ajouta-t-il, il ne faut pas se servir d'Eugne pour
cela; Eugne n'a pas assez d'esprit; il sait faire exactement ce que
je veux, mais il ne vaut rien pour insinuer. Talleyrand vaut mieux;
d'autant, dit-il en riant, qu'il dira en critique de moi qu'on me
ferait plaisir en y venant. Ce sera  moi, ensuite,  montrer qu'il
m'tait parfaitement gal qu'on y vnt et que cela m'a plutt gn.

    [495] Pierre, comte de Montesquiou-Fezensac, n en 1764,
    tait officier de cavalerie en 1789. Il se tint  l'cart
    durant la Rvolution. En 1804, il fut nomm dput au Corps
    lgislatif. Il remplaa M. de Talleyrand comme grand
    chambellan en 1808, devint prsident du Corps lgislatif en
    1810, pair de France sous la premire Restauration, de
    nouveau grand chambellan pendant les Cent-jours. En 1819, il
    rentra  la Chambre des pairs. Il mourut en 1834.

    [496] Alexandre, prince Sapieha, issu d'une vieille et
    illustre famille polonaise qui avait d s'expatrier  la
    suite des revers de sa patrie. N en 1773  Strasbourg, le
    prince Alexandre s'adonna exclusivement  l'tude. Il devint
    chambellan de l'empereur, et mourut en 1812.

    [497] Joseph Albouis Dazincourt, n en 1747,  Marseille, fut
    d'abord bibliothcaire du marchal de Richelieu. Il entra
    ensuite au thtre franais, et devint socitaire en 1778. En
    1808, il fut nomm professeur de dclamation au
    conservatoire, puis directeur des spectacles de la cour. Il
    mourut en 1809.

    [498] Eugne de Beauharnais, fils du gnral vicomte de
    Beauharnais et de l'impratrice Josphine, tait n en 1781.
    Il s'engagea en 1796, suivit Bonaparte en Italie et en
    gypte, et devint gnral de brigade en 1804, puis prince
    franais et archichancelier d'tat (1er fvrier 1805). En
    juin, il fut nomm vice-roi d'Italie. En 1814, il se retira
    en Bavire, o il mourut en 1824, sous le titre de duc de
    Leuchtemberg. Le prince Eugne avait pous, en 1806, la
    princesse Amlie, fille du roi de Bavire. Sa fille ane
    pousa le prince royal de Sude, fils de Bernadotte.

Au djeuner du lendemain l'empereur fit appeler Dazincourt qui
attendait ses ordres. Il avait dit  M. de Rmusat, au gnral Duroc
et  moi de nous y trouver. Dazincourt, vous avez entendu dire que
j'allais  Erfurt.--Oui, Sire.--Je voudrais que la Comdie-Franaise y
vnt.--Serait-ce pour jouer la comdie et la tragdie?--Je ne veux que
des tragdies, nos comdies ne serviraient  rien; pass le Rhin, on
ne les comprend pas.--Votre Majest veut, sans doute, un trs beau
spectacle?--Oui, nos plus belles pices.--Sire, on pourrait donner
_Athalie_.--_Athalie_! fi donc! Voil un homme qui ne me comprend pas.
Vais-je  Erfurt pour mettre quelque Joas dans la tte de ces
Allemands? _Athalie_! Que c'est bte! Mon cher Dazincourt, en voil
assez. Prvenez vos meilleurs acteurs tragiques qu'ils se disposent 
aller  Erfurt, et je vous ferai donner mes ordres pour le jour de
votre dpart, et pour les pices qui doivent tre joues. Allez. Que
ces vieilles gens-l sont btes! _Athalie_! Il est vrai aussi que
c'est ma faute, pourquoi les consulter? Je ne devrais consulter
personne. Encore s'il m'avait dit _Cinna_; il y a de grands intrts
en action, et puis une scne de clmence, ce qui est toujours bon.
J'ai su presque tout _Cinna_ par coeur, mais je n'ai jamais bien
dclam. Rmusat, n'est-ce pas dans _Cinna_ qu'il y a:

    Tous ces crimes d'tat qu'on fait pour la couronne,
    Le ciel nous en absout, _lorsqu'il_ nous la donne[499]?

Je ne sais pas si je dis bien les vers?--Sire, c'est dans _Cinna_,
mais je crois qu'il y a: _Alors qu'il nous la donne._--Comment sont
les vers qui suivent? Prenez un Corneille.--Sire, c'est inutile, je me
les rappellerai:

    Le ciel nous en absout, alors qu'il nous la donne;
    Et dans le sacr rang o sa faveur l'a mis,
    Le pass devient juste et l'avenir permis.
    Qui peut y parvenir ne peut tre coupable;
    Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable.

    [499] _Cinna_, acte V, scne II.

--C'est excellent, et surtout pour ces Allemands qui restent toujours
sur les mmes ides, et qui parlent encore de la mort du duc
d'Enghien: il faut agrandir leur morale. Je ne dis pas cela pour
l'empereur Alexandre; ces choses-l ne font rien  un Russe, mais
c'est bon pour les hommes  ides mlancoliques dont l'Allemagne est
remplie. On donnera donc _Cinna_; voil une pice, ce sera pour le
premier jour. Rmusat, vous chercherez quelles sont les tragdies que
l'on pourrait donner les jours suivants, et vous m'en rendrez compte
avant de rien arrter.--Sire, Votre Majest voudra qu'on laisse
quelques acteurs pour Paris?--Oui, des doublures, il faut emmener tout
ce qu'il y a de bon, il vaut mieux en avoir de trop.--L'ordre d'tre
rendu  Erfurt le 22 septembre fut immdiatement envoy  Saint-Prix,
Talma, Lafont, Damas, Desprs, Lacave, Varennes, Dazincourt,
mademoiselle Raucourt, madame Talma, mademoiselle Bourgoin,
mademoiselle Duchesnois, mademoiselle Gros, mademoiselle Rose Dupuis
et mademoiselle Patrat[500].

    [500] On leur remit avant leur dpart, la liste des pices
    qui devaient tre joues: la premire comme je l'ai dj dit,
    devait tre _Cinna_, ensuite _Andromaque_, _Britannicus_,
    _Zare_, _Mithridate_, _OEdipe_, _Iphignie en Aulide_,
    _Phdre_, _la Mort de Csar_, _les Horaces_, _Rodogune_,
    _Mahomet_, _Radamiste_ _Le Cid_, _Manlius_, _Bajazet_. (_Note
    du prince de Talleyrand._)

Quelques-uns de ces artistes sont rests connus. Le premier d'entre
eux tait sans contredit Talma (1766-1826), le plus clbre de nos
acteurs tragiques; on sait l'attrait particulier qu'avait pour lui
Napolon, et la protection dont il l'honora durant tout son
rgne.--Pierre Lafon, n en 1775, et entr au Thtre-Franais en
1800, lui disputait la premire place: il excellait galement dans la
tragdie et la comdie.--Venait ensuite Saint-Prix (dont le vrai nom
tait Foucault), qui avait dbut en 1782, et jou successivement au
thtre Feydeau,  l'Odon, enfin au Thtre-Franais en 1803.--Parmi
les actrices, on se rappelle particulirement les noms de
mesdemoiselles Raucourt et Duchesnois. La premire avait dbut en
1772 et avait eu, ds cette poque, les plus brillants succs: elle
avait t longtemps emprisonne sous la Terreur. Elle mourut en 1815,
et ses obsques donnrent lieu  l'glise Saint-Roch  des scnes
tumultueuses. Mademoiselle Duchesnois entre  seize ans au
Thtre-Franais (1802), s'tait place en peu d'annes au premier
rang des tragdiennes.

Le voyage tant annonc dans le _Moniteur_, chacun se donna du
mouvement pour en tre. Les deux aides de camp de l'empereur, Savary
et Lauriston[501] furent choisis les premiers. Le cortge militaire
devait tre fort brillant. L'empereur voulait paratre entour de ceux
de ses lieutenants dont le nom avait le plus retenti en Allemagne. Le
marchal Soult d'abord, le marchal Davoust, le marchal Lannes, le
prince de Neufchtel, le marchal Mortier, le marchal Oudinot, le
gnral Suchet, le gnral Boyer, le gnral de Nansouty[502], le
gnral Claparde[503], le gnral Saint-Laurent[504], M. Fain[505] et
M. de Mneval[506], ces deux derniers secrtaires du cabinet, reurent
ainsi que M. Daru[507], M. de Champagny et M. Maret, l'ordre de se
rendre  Erfurt. Le gnral Duroc dsigna M. de Canouville pour faire
les logements. Menez aussi Beausset[508], lui dit l'empereur; il faut
bien quelqu'un pour faire au grand-duc Constantin[509] les honneurs de
nos actrices; d'ailleurs il fera au dner son service de prfet du
palais, puis, c'est un nom.

    [501] Jacques Bernard Law, marquis de Lauriston, n 
    Pondichry en 1768, tait le petit-fils du fameux financier
    de la rgence. Il s'engagea dans l'artillerie en 1793, devint
    colonel en 1795, et aide de camp de Bonaparte. Gnral de
    brigade en 1800, il fut,  plusieurs reprises, charg de
    missions diplomatiques. En 1811, il fut nomm ambassadeur 
    Ptersbourg. Il se tint  l'cart durant les Cent-jours, fut
    pair de France sous la Restauration, puis ministre de la
    maison du roi, marchal en 1823, grand-veneur et ministre
    d'tat. Il mourut en 1828. Chaque jour il partait quelqu'un
    pour Erfurt. La route tait couverte de fourgons, de chevaux
    de selle, de chevaux de carrosse, de gens  la livre de
    l'empereur.

    [502] tienne Champion, comte de Nansouty, n en 1768 d'une
    famille originaire de Bourgogne, tait en 1789 capitaine dans
    les hussards de Lauzun. Il fit toutes les campagnes de la
    Rvolution et de l'empire, devint gnral de division en 1803
    et eut en maintes occasions d'importants commandements de
    cavalerie. En 1804, il fut nomm premier chambellan de
    l'impratrice, puis premier cuyer de l'empereur (1808). Il
    mourut en 1815. Il avait pous une nice de Vergennes.

    [503] Le comte Claparde, n en 1774, servit dans les armes
    de la rpublique et tait chef de bataillon en 1798. Gnral
    de brigade en 1804, il prit part  toutes les guerres de son
    temps, et se signala notamment en 1809. Sous la Restauration,
    il fut nomm inspecteur gnral d'infanterie et pair de
    France. Il mourut en 1811.

    [504] Louis Saint-Laurent, n en 1763, tait officier
    d'artillerie en 1789, devint gnral de division en 1807,
    baron de l'empire en 1810. Il quitta le service la mme
    anne, et mourut en 1832.

    [505] Franois Fain, n en 1778, entra dans l'administration
    en 1794, et durant douze ans occupa divers emplois dans les
    bureaux des comits de la Convention, puis dans ceux du
    directoire et de la secrtairerie d'tat. En 1806, il fut
    attach comme secrtaire au cabinet particulier de
    l'empereur. Il devint baron de l'empire et matre des
    requtes en 1809. Il suivit Napolon dans toutes ses
    campagnes. Il vcut dans la retraite sous la Restauration. En
    1830, il fut nomm secrtaire du cabinet du roi, puis
    administrateur de la liste civile, et conseiller d'tat. En
    1834, il fut lu  la Chambre des dputs. Il mourut en 1837.
    Le baron Fain a laiss divers ouvrages historiques sous le
    nom de _Manuscrits des annes 1794-1795, 1812, 1813 et 1814_.

    [506] Franois de Mneval, n en 1778, fut d'abord secrtaire
    de Joseph Bonaparte. En 1802, il entra au cabinet de Napolon
    en qualit de secrtaire du portefeuille, fonctions qu'il
    conserva jusqu'en 1815. En 1812, il devint baron de l'empire
    et matre des requtes. Il a laiss des _Mmoires historiques
    sur Napolon et Marie-Louise_ (3 vol. in-8).

    [507] Le comte Daru, n en 1767, fut d'abord lieutenant
    d'artillerie, puis commissaire des guerres. Arrt en 1793,
    il resta en prison jusqu'au 9 thermidor. En 1796, il devint
    commissaire ordonnateur, puis, aprs le 18 brumaire,
    inspecteur aux revues. En 1800, il fut nomm secrtaire
    gnral du ministre de la guerre, entra au tribunat en 1802.
    En 1805, il devint intendant gnral de la maison de
    l'empereur et conseiller d'tat, intendant gnral de la
    grande arme (1806), ministre  Berlin (1807), ministre
    secrtaire d'tat (1811). Sous la Restauration, il entra  la
    Chambre des pairs; il mourut en 1829.

    [508] Louis de Beausset, neveu du cardinal de ce nom, n en
    1770, devint en 1805 prfet du palais imprial, et conserva
    cette charge jusqu'en 1815. Il suivit alors l'impratrice
    Marie-Louise  Vienne, et fut un instant grand matre de sa
    maison. Il a laiss des Mmoires sur l'empire.

    [509] Le grand-duc Constantin (1779-1831) tait le frre
    cadet de l'empereur Alexandre. Il s'occupa toute sa vie des
    affaires militaires, mais n'obtint jamais de commandement
    important. En 1815, il fut nomm gnralissime des armes du
    nouveau royaume de Pologne et conserva ces fonctions jusqu'
    sa mort.

Le mois de septembre avanait. J'avais lu toutes les correspondances,
mais l'empereur n'avait pas encore eu avec moi la conversation
principale sur les affaires qu'il y aurait  traiter. Peu de jours
avant celui qui avait t fix pour mon dpart, le grand marchal
m'crivit que l'empereur me faisait dire de me rendre le soir aux
grandes entres. J'tais  peine dans le salon qu'il m'emmena chez
lui.

Eh bien! vous avez lu toute la correspondance de Russie, me dit-il,
comment trouvez-vous que j'ai manoeuvr avec l'empereur Alexandre? Et
alors il repassa, en s'y dlectant, tout ce qu'il avait dit et crit
depuis un an; il finit en me faisant remarquer l'ascendant qu'il avait
pris sur l'empereur Alexandre, quoique de son ct  lui, il n'et
excut que ce qui lui convenait du trait de Tilsitt. Maintenant,
ajouta-t-il, nous allons  Erfurt; je veux en revenir libre de faire
en Espagne ce que je voudrai; je veux tre sr que l'Autriche sera
inquite et contenue, et je ne veux pas tre engag d'une manire
prcise avec la Russie pour ce qui concerne les affaires du Levant.
Prparez-moi une convention qui contente l'empereur Alexandre, qui
soit surtout dirige contre l'Angleterre, et dans laquelle je sois
bien  mon aise sur le reste; je vous aiderai: le prestige ne manquera
pas. Je fus deux jours sans le voir. Dans son impatience, il avait
crit ce qu'il voulait que renfermassent les articles, et me l'avait
envoy, en me mandant de lui en apporter la rdaction le plus tt
possible. Je ne le fis pas attendre: peu d'heures aprs, je me rendis
chez lui, avec le projet de trait rdig tel qu'il l'avait conu:

Sa Majest l'empereur des Franais, etc...

Et Sa Majest l'empereur de toutes les Russies, etc...

Voulant rendre de plus en plus troite et  jamais durable,
l'alliance qui les unit, et se rservant de s'entendre aussitt que
besoin sera sur les nouvelles dterminations  prendre et les nouveaux
moyens d'attaque  diriger contre l'Angleterre, leur ennemie commune
et l'ennemie du continent, ont rsolu de poser dans une convention
spciale _les principes_ qu'ils sont dtermins  suivre... (Ici,
l'empereur m'interrompit et dit: _Principes_ est bien, cela n'engage
point)... invariablement, et qui les dirigeront dans toutes leurs
dmarches pour parvenir au rtablissement de la paix;

Ont,  cet effet, nomm pour leurs plnipotentiaires, etc... qui sont
convenus des articles suivants:

ARTICLE PREMIER.--Sa Majest l'empereur des Franais et Sa Majest
l'empereur de Russie confirment, et, en tant que besoin, renouvellent
l'alliance conclue entre eux  Tilsitt, s'engageant non seulement  ne
faire avec l'ennemi commun aucune paix spare, mais encore  n'entrer
avec lui dans aucune ngociation et  n'couter aucune de ses
propositions que d'un commun accord.

ARTICLE II.--Rsolues de rester insparablement unies pour la paix
comme pour la guerre, les hautes parties contractantes conviennent de
nommer des plnipotentiaires pour traiter de la paix avec
l'Angleterre, et de les envoyer,  cet effet, dans celle des villes du
continent que l'Angleterre dsignera.

ARTICLE III.--Dans tout le cours de la ngociation, si elle a lieu,
les plnipotentiaires respectifs des deux hautes parties contractantes
agiront invariablement avec le plus parfait concert; et il ne sera
permis  aucun d'eux, non seulement d'appuyer, mais mme d'accueillir
ou d'approuver, contre l'avis de l'autre, aucune proposition ou
demande du plnipotentiaire anglais.

ARTICLE IV.--Les deux hautes parties contractantes s'engagent chacune
 ne recevoir de la part de l'ennemi, pendant la dure des
ngociations, aucune proposition, offre ou communication quelconque,
sans en faire immdiatement part aux plnipotentiaires respectifs.

ARTICLE V.--Il sera propos  l'Angleterre de traiter sur la base de
l'_uti possidetis_, en y comprenant l'Espagne; et la condition _sine
qua non_ dont les hautes parties contractantes s'engagent  ne se
dpartir jamais, sera que l'Angleterre reconnaisse, d'une part, la
runion de la Valachie, de la Moldavie et de la Finlande  l'empire
russe, et de l'autre Joseph-Napolon Bonaparte comme roi d'Espagne et
des Indes.

ARTICLE VI.--La Porte ottomane ayant prouv depuis le trait de
Tilsitt plusieurs rvolutions et changements qui semblent ne lui
laisser aucune possibilit de donner, et ne laissent, par consquent,
aucune esprance d'obtenir d'elle, des garanties suffisantes pour les
personnes et les biens des habitants de la Valachie et de la Moldavie;
et Sa Majest l'empereur de Russie qui, depuis la mme poque, a
contract envers eux des engagements particuliers, et qui, par une
consquence des rvolutions susdites, s'est vu forc  d'normes
dpenses pour garder ces provinces, tant, pour tous ces motifs,
rsolu de ne s'en point dessaisir, d'autant plus que leur possession
seule peut donner  son empire une frontire naturelle et ncessaire,
Sa Majest l'empereur Napolon _ne s'opposera point_, en tant que cela
le concerne,  ce qu'elles soient runies  l'empire russe, et Sadite
Majest se dsiste de la mdiation par elle offerte, et accepte par
la Russie dans le trait de Tilsitt.

(--Je ne veux point de cet article-l; il est trop
positif.--Cependant, Sire, _ne s'opposera point_, est certainement une
des expressions qui engagent le moins; de plus, l'article suivant est
un grand correctif.)

ARTICLE VII.--Nanmoins, Sa Majest l'empereur de toutes les Russies
se bornera, quant  prsent,  occuper, comme par le pass, la
Valachie et la Moldavie, y laissant toutes choses sur le pied o elles
sont aujourd'hui, et proposera mme d'entamer, soit  Constantinople,
soit dans une le du Danube, et sous la mdiation de la France, une
ngociation afin d'obtenir  l'amiable la cession de ces deux
provinces. Mais cette ngociation ne devra rellement s'ouvrir que
lorsque les ngociations avec l'Angleterre auront eu une issue
quelconque, afin de ne point donner lieu  de nouvelles discussions
qui puissent loigner la paix.

(--Cet article-l est bon; avec ma mdiation, je reste le matre, et
l'article prcdent inquitera l'Autriche qui est ma vritable
ennemie.--Votre ennemie, Sire, momentanment peut-tre; mais au fond,
sa politique n'est point en opposition avec celle de la France, elle
n'est point envahissante, elle est conservatrice.--Mon cher
Talleyrand, je sais que c'est l votre opinion; nous parlerons de cela
quand l'affaire d'Espagne sera finie.)

ARTICLE VIII.--Sa Majest l'empereur Napolon agira conjointement
avec Sa Majest l'empereur Alexandre pour obtenir de la Porte ottomane
une cession amiable. Toutes les notes et toutes les dmarches des deux
cours allies pour atteindre ce but seront faites de concert et dans
le mme esprit.

ARTICLE IX.--Dans le cas o un refus de la Porte ottomane ferait
reprendre les hostilits et continuer la guerre, l'empereur Napolon
n'y prendra aucune part, et se bornera  aider la Russie de ses bons
offices. Mais, s'il arrivait que l'Autriche ou toute autre puissance
ft cause commune avec la Porte ottomane dans ladite guerre, Sa
Majest l'empereur Napolon ferait immdiatement cause commune avec la
Russie, devant regarder ce cas comme tant celui de l'alliance
gnrale qui unit les deux empires.

(--Cet article-l est incomplet; toute mon ide n'y est pas;
continuons; je vous dirai ce qu'il faut y ajouter.)

ARTICLE X.--Les hautes parties contractantes s'engagent d'ailleurs 
maintenir l'intgrit des autres possessions de l'empire ottoman, ne
voulant,  leur gard, rien dterminer et entreprendre elles-mmes, ni
souffrir qu'il soit rien entrepris par qui que ce soit, qu'elles n'en
soient pralablement convenues.

ARTICLE XI.--Dans les ngociations avec l'Angleterre, Sa Majest
l'empereur Napolon fera cause commune avec la Russie, pour faire
reconnatre la runion de la Valachie et de la Moldavie  l'empire
russe, que la Porte ottomane y ait ou non consenti.

ARTICLE XII.--En retour du dsistement fait par l'empereur Napolon
dans l'article ci-dessus, Sa Majest l'empereur Alexandre se dsiste
de l'engagement ventuel pris envers lui par le cinquime des articles
secrets du trait de Tilsitt, et ledit article demeure nul et comme
non avenu.

--C'est  peu de chose prs tout ce que je vous ai dit; laissez-moi
cela, je l'arrangerai. Il faut ajouter  un des derniers articles, 
celui o je vous ai arrt: Que dans le cas o l'Autriche donnerait
des inquitudes  la France, l'empereur de Russie, sur la premire
demande qui lui en serait faite, s'engage  se dclarer contre
l'Autriche et  faire cause commune avec la France; ce cas tant
galement un de ceux auxquels s'applique l'alliance qui unit les deux
puissances.--C'est l l'article essentiel, comment avez-vous oubli
cela? Vous tes toujours Autrichien!--Un peu, Sire, mais je crois
qu'il serait plus exact de dire que je ne suis jamais Russe, et que je
suis toujours Franais.--Faites vos dispositions pour partir: il faut
que vous soyez  Erfurt un jour ou deux avant moi. Pendant le temps
que durera le voyage, vous chercherez les moyens de voir souvent
l'empereur Alexandre. Vous le connaissez bien, vous lui parlerez le
langage qui lui convient. Vous lui direz qu' l'utilit dont notre
alliance peut tre pour les hommes, on reconnat une des grandes vues
de la Providence. Ensemble, nous sommes destins  rtablir l'ordre
gnral en Europe. Nous sommes jeunes l'un et l'autre, il ne faut pas
nous presser. Vous insisterez beaucoup sur cela, car le comte de
Romanzoff est ardent dans la question du Levant. Vous direz qu'on ne
fait rien sans l'opinion publique, et qu'il faut que, sans tre
effraye de notre puissance runie, l'Europe voie avec plaisir se
raliser la grande entreprise que nous mditons. La sret des
puissances limitrophes, l'intrt bien entendu du continent, sept
millions de Grecs rendus  la libert, etc.. voil un beau champ pour
faire de la philanthropie; je vous donne sur cela carte blanche; je
veux seulement que ce soit de la philanthropie lointaine. Adieu.

Je retournai chez moi, je mis mes papiers en ordre, j'emportai tous
ceux dont je prvoyais que j'aurais besoin et je montai en voiture.
J'arrivai  Erfurt le samedi 24 septembre  dix heures du matin. M. de
Canouville m'avait log dans une maison qui tait prs de celle que
l'empereur devait occuper. Peu de moments aprs mon arrive, M. de
Caulaincourt vint chez moi. Cette premire journe, que je passai avec
lui, me fut fort utile. Nous parlmes de Ptersbourg et de la
disposition dans laquelle les deux empereurs venaient  l'entrevue.
Nous mmes en commun ce que nous savions, et bientt nous fmes
parfaitement d'accord sur tous les points.

Je trouvai tout Erfurt en mouvement; il n'y avait pas une maison
passable qui n'et  loger quelque souverain avec sa suite. L'empereur
de Russie y arrivait avec le grand-duc Constantin, le comte Romanzoff,
le comte Tolsto, grand marchal, le gnral Tolsto, ambassadeur en
France, le prince Wolkonski, le comte Oszarowski[510], le prince
Troubetzko, le comte Ouwaroff[511], le comte Schouwaloff[512], le
prince Gagarin, le prince Galitzin, M. Speransky, M. Labenski, M.
Bethmann, le gnral Hitroff, le conseiller d'tat Gervais, le
conseiller d'tat Creidemann, M. de Schrder, le prince Lopold de
Saxe-Cobourg[513]. Je crois que je nomme l  peu prs toutes les
personnes qui avaient l'honneur d'accompagner l'empereur Alexandre. On
l'attendait un jour plus tard que l'empereur Napolon, parce qu'il
devait s'arrter pendant vingt-quatre heures  Weimar.

    [510] Le comte Adam d'Alkantara Oszarowski, issu d'une
    vieille famille polonaise rallie  la Russie. Il tait aide
    de camp de l'empereur Alexandre.

    [511] Le comte Thodore Ouwaroff, commandant en chef de la
    garde impriale, et premier aide de camp gnral de
    l'empereur. Il avait t au nombre des conjurs qui
    assassinrent le czar Paul.

    [512] Le gnral comte Paul Schouwaloff (1775-1823), aide de
    camp de l'empereur, eut des commandements importants dans
    toutes les guerres de l'poque. Il fut, en 1814, un des
    commissaires chargs d'accompagner Napolon  Frjus.

    [513] Le prince Lopold de Saxe-Cobourg-Saafeld, n en 1790,
    fils de Franois duc de Saxe-Cobourg, et de Caroline comtesse
    de Reuss, entra tout jeune dans l'arme russe avec le grade
    de gnral. En 1810, il dut quitter le service russe sur
    l'injonction de Napolon, rentra dans les rangs en 1813, fit
    les campagnes d'Allemagne et de France et entra  Paris avec
    les souverains allis en 1814 et en 1815. L'anne suivante,
    il pousa la princesse Charlotte, petite-fille du roi
    d'Angleterre George III et hritire de la couronne. Lopold
    fut naturalis anglais, mais la princesse mourut l'anne
    suivante. En 1830, il fut lu roi des Belges. Deux ans aprs,
    il pousa la princesse Louise d'Orlans, fille ane du roi
    Louis-Philippe. Il mourut en 1865.

Un chambellan du roi de Saxe vint me dire que son matre coucherait 
Erfurt le 25, et qu'il tait suivi de M. de Bose[514], ministre du
cabinet, du comte Marcolini[515], grand cuyer, du baron de
Funck[516], du baron de Gutschmidt, du major Thielemann, du chambellan
de Gablenz, et de MM. de Marxhansky et de Schnberg. M. de
Bourgoing[517], ministre de France  Dresde, avait eu aussi la
permission de suivre le roi.

    [514] Frdric-Guillaume, comte de Bose (1753-1809), fut
    ministre de Saxe  Stockholm, puis marchal de la cour 
    Dresde, et grand chambellan. En 1806, il signa la paix avec
    Napolon et devint ministre des affaires trangres.

    [515] Le comte Marcolini (1739-1814) tait grand chambellan
    et grand cuyer du roi de Saxe. Il devint ministre d'tat en
    1809. Partisan dvou de l'alliance franaise, il nous resta
    fidle jusqu' sa mort.

    [516] Le baron de Funck, gnral saxon (1761-1828), prit une
    part active  la guerre de 1806. En 1812, il fit dans nos
    rangs la campagne de Russie  la tte de la cavalerie
    saxonne. En 1813, il fut charg de missions diplomatiques au
    nom des souverains allis, et fut ministre  Londres en 1818.

    [517] Jean-Franois, baron de Bourgoing, n en 1748  Nevers,
    fut d'abord officier, puis secrtaire d'ambassade. En 1787,
    il devint ministre de France  Hambourg, puis  Madrid
    (1791), et fut en 1795 charg de ngocier la paix de Ble.
    Ministre  Copenhague, puis  Stockholm sous le consulat, il
    vint plus tard en Saxe et mourut en 1811.

Il me semble que l'on sera bien aise de savoir tout de suite le nom
des personnes considrables qui, d'heure en heure, arrivaient 
Erfurt[518]. Le duc de Saxe-Gotha[519], accompagn du baron de
Thmmel, de M. de Studnitz, de M. de Zigesar, du baron de Herda, du
baron de Wangenheim et de M. de Hoff[520]; le duc de Saxe-Weimar, avec
le prince hrditaire[521], le baron d'Egloffstein[522], le baron
d'Einsiedel, M. Goethe et M. Wieland[523], l'un et l'autre conseillers
intimes de Weimar; le duc d'Oldenbourg[524], avec le baron de
Hammerstein[525] et le baron de Gall; le duc de
Mecklembourg-Schwerin[526], le prince hrditaire de
Mecklembourg-Strelitz[527], le prince de Dessau[528], le prince de
Waldeck, le prince de Hesse-Hombourg, le prince de Reuss-Greiz, le
prince de Reuss-Ebersdorff, le prince de Reuss-Lobenstein[529], la
duchesse de Saxe-Hildburghausen[530]; le prince de
Schwarzburg-Rudolstadt[531], avec M. de Kettelhutt, M. de Weisse et M.
de Gleichen; le prince et la princesse de la Tour et Taxis[532], avec
M. de Leikam; le prince de Hesse-Rothenburg; le prince de
Hohenzollern-Sigmaringen[533], avec le prince de Reuss-Schleiz et le
major de Falkenstein; le duc Guillaume de Bavire; le prince
primat[534] (M. de Dalberg)  qui chaque habitant de la ville offrait
son logement; il en avait t gouverneur et s'y tait fait aimer de
tout le monde; le prince de Hohenzollern-Hechingen[535], avec le
prince hrditaire, M. de Hvel, M. de Bauer; le prince hrditaire de
Bade avec la princesse Stphanie Napolon[536], madame de Venningen et
mademoiselle de Bourjolly; le baron de Dalberg, ministre de Bade 
Paris[537], le prince de Reuss XLI, le prince hrditaire de
Darmstadt[538], le comte de Keller[539], le prince Dolgorouki[540], le
comte de Lerchenfeld, le prince de la Leyen[541], le prince Guillaume
de Prusse[542], le comte de Goltz, ministre des affaires trangres de
Prusse, M. Le Cocq, M. de Dechen; le roi de Westphalie Jrme Napolon
avec la reine, ne princesse de Wurtemberg; le prince de
Hesse-Philippsthal[543], le comte et la comtesse de Bucholz, le comte
de Truchsess, le comte de Wintzingerode, le roi de Bavire[544], le
baron de Montgelas[545], le comte de Wurtemberg, le comte de Reuss, le
roi de Wurtemberg[546], le prince de Hohenlohe, la duchesse de
Wurtemberg, le comte de Taube, le baron de Gorlitz, le baron de
Moltke, le comte de Salm-Dyck[547].J'oublie srement quelques
personnes; je leur en demande pardon.

    [518] Dans la longue numration qui va suivre, il entre un
    grand nombre de personnages qui n'ont laiss aucune trace
    dans l'histoire, et sur lesquels nous n'avons pu nous
    procurer aucun renseignement. Nous n'avons relev les noms
    que des plus marquants d'entre eux. Quant aux princes
    souverains, nous ne nous sommes occups que de ceux qui, soit
    par leur notorit, soit par leurs alliances de famille
    mritaient une mention particulire.

    [519] Auguste duc de Saxe-Gotha et Altembourg (1772-1822),
    membre de la confdration du Rhin (15 dc. 1806).

    [520] Charles de Hoff (1771-1837), secrtaire d'ambassade
    au service du duc de Saxe-Gotha, puis conseiller aulique et
    ministre d'tat. Il a laiss de nombreux ouvrages de
    politique et d'histoire.

    [521] Charles-Auguste de Saxe-Weimar (1757-1828), membre de
    la confdration du Rhin (15 dc. 1806). Son fils, le prince
    Charles-Frdric, avait pous la princesse Marie, fille du
    czar Paul.

    [522] Auguste baron d'Egloffstein (1771-1834), officier au
    service de la Prusse, puis du duc de Saxe-Weimar. En 1807, il
    devint gnral de brigade, et commanda le contingent saxon au
    service de la France, en Autriche, en Espagne, en Russie, et
    durant le sige de Dantzig (1814).

    [523] Christophe-Martin Wieland, n en 1733, devint en 1792
    le prcepteur des princes de Weimar, puis conseiller intime.
    Il tait membre de l'acadmie de cette ville, qui comprenait
    alors les hommes les plus distingus, et les plus illustres
    savants de l'Allemagne. Il a laiss de nombreux ouvrages, des
    pomes, des romans, des pices de thtre, etc. Il mourut en
    1813.

    [524] Pierre Frdric, prince de Lbeck, rgent du duch
    d'Oldenbourg au nom de son cousin. Son fils, hritier
    prsomptif du duch, avait pous la grande-duchesse
    Catherine, fille du czar Paul.

    [525] Hans Detlef, baron de Hammerstein (1768-1826), ministre
    du duc d'Oldenbourg. Plus tard, il passa en Hanovre et devint
    membre du conseil priv de la guerre, et plnipotentiaire 
    la dite de Francfort.

    [526] Frdric-Franois, duc de Mecklembourg-Schwerin, n en
    1756. Son fils avait pous la grande-duchesse Hlne, fille
    du czar Paul. Il eut d'un second mariage la princesse Hlne,
    qui pousa le duc d'Orlans.

    [527] Georges-Frdric, n en 1779, succda  son pre en
    1816. Il tait le frre de la reine Louise de Prusse.

    [528] Lopold prince d'Anhalt-Dessau (1740-1817), un des plus
    fidles allis de la France, membre de la confdration du
    Rhin.

    [529] La maison de Reuss tait divise en quatre branches
    rgnantes: les Greitz, Ebersdorff, Lobenstein et Schleiz.
    Tous ces princes taient entrs dans la confdration du Rhin
    (avril 1807).

    [530] Membre de la confdration du Rhin (15 dcembre 1806).

    [531] Membre de la confdration du Rhin (avril 1807).

    [532] Charles-Alexandre prince de la Tour et Taxis, n en
    1770, conseiller priv de l'empire d'Autriche. Il tait grand
    matre des postes impriales, charge qui tait dans sa maison
    depuis 1695. Il avait pous en 1773 la princesse Thrse,
    fille du grand-duc de Mecklembourg-Strelitz.

    [533] Antoine prince de Hohenzollern-Sigmaringen, n en 1762,
    membre de la confdration du Rhin (12 juillet 1806). Les
    princes des diffrentes branches de la maison de Hohenzollern
    ayant abdiqu en faveur de la branche des
    Hohenzollern-Braudenburg qui occupe le trne de Prusse, le
    roi de Prusse a runi  sa couronne la souverainet de ces
    principauts.

    [534] Charles, prince de Dalberg, n en 1744, entra dans les
    ordres, et devint en 1772 conseiller intime de l'lecteur de
    Mayence, puis gouverneur d'Erfurt, coadjuteur de l'archevque
    de Mayence, auquel il succda en 1802. Il fut ensuite nomm
    archichancelier de l'empire. En 1806, il dut se dmettre de
    cette dignit, fut en compensation nomm par Napolon prince
    primat de la confdration du Rhin, prince souverain de
    Ratisbonne, grand-duc de Fulde et de Hanau. Il mourut en
    1817.

    [535] Membre de la confdration du Rhin (12 juillet 1806).

    [536] Charles-Louis Frdric, prince hrditaire de Bade,
    mari  Stphanie Tascher de la Pagerie, cousine de
    l'impratrice Josphine, et fille adoptive de Napolon. Il
    devint grand-duc en 1811 et mourut en 1818. Il tait membre
    de la confdration du Rhin.

    [537] meric-Joseph, baron de Dalberg, n en 1773, entra dans
    la diplomatie au service du prince primat, son oncle. En
    1803, il devint ministre de Bade  Paris. C'est de cette
    poque que date sa liaison avec M. de Talleyrand. En 1809, il
    devint ministre des affaires trangres de Bade, mais
    n'abandonna pas sa situation  Paris. La mme anne, il se
    fit naturaliser Franais, fut cr par Napolon duc et
    conseiller d'tat avec une dotation de quatre millions. En
    1814, il devint membre du gouvernement provisoire, puis pair
    de France et ministre d'tat en 1815. Il mourut en 1833.

    [538] Il tait le fils du prince Louis, qui prit le titre de
    grand-duc en entrant dans la confdration du Rhin (12
    juillet 1806). Il succda  son pre en 1830, et abdiqua en
    1840.

    [539] Louis-Christophe, comte de Keller (1757-1827), d'abord
    chambellan et conseiller d'ambassade du roi Frdric II,
    ministre de Prusse  Stockholm (1779),  Ptersbourg, puis 
    Vienne. En 1811, il devint ministre du grand-duch de
    Francfort  Paris.

    [540] Il y avait alors plusieurs princes de la famille
    Dolgorouki. Celui qui apparat ici est sans doute le prince
    Georges, gnral et diplomate russe, qui commanda en Finlande
    (1795), et  Corfou (1804), fut ambassadeur  Vienne et en
    Hollande; ou son cousin, le prince Michel, aide de camp de
    l'empereur, et gnral-major, tu peu aprs en Finlande.

    [541] Membre de la confdration du Rhin.

    [542] Le prince Guillaume de Prusse, quatrime fils du roi
    Frdric-Guillaume II, tait gnral dans l'arme prussienne
    et prit une part active aux guerres de 1806, 1813, 1814. En
    1831, il fut gouverneur des provinces rhnanes.

    [543] Franois de Hesse-Philippsthal, mort en 1810. Il tait
    le frre de Louis de Hesse-Philippsthal, gnral au service
    du roi des Deux-Siciles qui soutint le mmorable sige de
    Gate en 1806.

    [544] Maximilien-Joseph (1756-1825), duc de Bavire en 1799,
    roi le 26 dcembre 1805. Il tait membre de la confdration
    du Rhin. Sa fille avait pous le prince Eugne.

    [545] Maximilien Garnerin, baron de Montgelas (1759-1838),
    conseiller aulique de Bavire, ministre des affaires
    trangres (1799), puis des finances et de l'intrieur
    (1806). Alli sincre de la France, il sut en profiter et
    obtenir de Napolon de grands avantages pour son pays. Il se
    retira en 1814.

    [546] Frdric (1754-1816), duc de Wurtemberg en 1797,
    lecteur en 1803, roi en 1805, membre de la confdration du
    Rhin en 1806. Il avait pous une princesse d'Angleterre. Une
    de ses filles, la princesse Frdrique-Sophie-Dorothe,
    pousa le roi Jrme Napolon.

    [547] Joseph comte de Salm-Reiferscheid-Dyck, issu d'une
    branche cadette de la maison de Salm. Ses tats, situs prs
    de Cologne, furent runis  la France en 1801, puis  la
    Prusse en 1814. Il reut en change une pension de vingt-huit
    mille florins et le titre de prince (1816). Il avait pous
    en premires noces Marie-Thrse, comtesse de Hatzfeld, et en
    deuximes, Constance-Marie de Theis, fille d'un matre des
    eaux et forts de Nantes. Celle-ci a laiss un nom connu dans
    les lettres.

Les pages de l'empereur taient dj arrivs et se promenaient dans la
ville, en grande tenue. Le service militaire se faisait par un
bataillon de grenadiers de la garde impriale, un dtachement des
gendarmes d'lite, le 6e rgiment de cuirassiers, le 1er
rgiment de hussards, le 17e rgiment d'infanterie lgre.

L'empereur entra dans Erfurt le 27 septembre 1808,  dix heures du
matin. Une foule immense entourait ds la veille les avenues de son
palais. Chacun voulait voir, voulait approcher celui qui dispensait
tout: trnes, misres, craintes, esprances. Les trois hommes qui ont
reu sur la terre le plus de louanges sont: Auguste, Louis XIV et
Napolon. Les poques et le talent ont donn  ces louanges des
rdactions diffrentes; mais, au fond, c'est la mme chose. Ma place
de grand chambellan me faisant voir de plus prs les hommages forcs,
simuls ou mme sincres qui taient rendus  Napolon, leur donnait 
mes yeux une proportion que je pourrais appeler monstrueuse. La
bassesse n'avait jamais eu autant de gnie; elle fournit l'ide de
donner une chasse sur le terrain mme o l'empereur avait gagn la
fameuse bataille d'Ina. Une boucherie de sangliers et de btes fauves
tait l pour rappeler aux yeux du vainqueur les succs de cette
bataille. Plusieurs fois j'ai t forc de remarquer que plus on
devait avoir de rancune contre l'empereur, plus on souriait  sa
fortune, plus on applaudissait aux hautes destines qui, disait-on,
lui taient dparties par le ciel.

Je suis tent de croire, et cette ide m'est venue  Erfurt, qu'il y a
des secrets de flatterie rvls aux seuls princes, non pas descendus
du trne, mais qui ont soumis leur trne  un protectorat toujours
menaant; ils savent en faire l'emploi le plus habile, lorsqu'ils se
trouvent placs autour de la puissance qui les domine et qui peut les
dtruire. J'ai souvent entendu citer ce vers de je ne sais quelle
mauvaise tragdie:

    Tu n'as su qu'obir, tu serais un tyran.

Je ne rencontrais pas un prince  Erfurt, que je ne trouvasse mieux de
dire:

    Tu n'as su que rgner; tu serais un esclave.

Et cela s'explique. Les souverains puissants veulent que leur cour
donne l'ide de la grandeur de leur empire. Les petits princes, au
contraire, veulent que leur cour leur dguise les bornes troites de
leur puissance. Tout se grossit, ou plutt s'enfle, autour d'un petit
souverain: l'tiquette, les prvenances, les flatteries; c'est par les
flatteries, surtout, qu'il mesure sa grandeur; il ne les trouve jamais
exagres. Cette habitude de juger lui devient naturelle, et il ne la
change point lorsque la fortune change, de manire que, si la victoire
fait entrer dans ses tats, dans son palais, un homme devant lequel il
ne sera plus lui-mme qu'un courtisan, il se met devant le vainqueur
aussi bas qu'il voulait voir ses sujets devant lui. Il ne sait pas se
faire de la flatterie une autre ide. On connat, dans les grandes
cours, un autre moyen de se grandir: c'est de se courber; les petits
princes ne savent que se jeter  terre, et ils y restent jusqu' ce
que la fortune vienne les relever. Je n'ai pas vu,  Erfurt, une seule
main passer noblement sur la crinire du lion.

Aprs des rflexions aussi svres, faites sans prter  aucune
application, je suis heureux de pouvoir rentrer dans mon sujet. Le 28
septembre, l'empereur Alexandre fit annoncer son arrive; il avait
couch  Weimar. Napolon, suivi de ses aides de camp et de ses
gnraux en grande tenue, monta  cheval pour aller au-devant de lui.
A leur rencontre, ils se prcipitrent dans les bras l'un de l'autre
de la manire la plus amicale. Napolon conduisit l'empereur Alexandre
dans la maison qu'il devait occuper. Il regarda avec bonne grce s'il
avait autour de lui les choses qu'il savait tre dans ses habitudes,
et il le quitta.

J'tais au palais de l'empereur Napolon, o j'attendais son retour.
Il me parut fort content de la premire impression, et il me dit qu'il
augurait bien du voyage, mais qu'il ne fallait rien presser. Nous
sommes si aises de nous voir, ajouta-t-il, en riant, qu'il faut bien
que nous en jouissions un peu. A peine s'tait-il habill que
l'empereur Alexandre arriva; il me prsenta  lui. C'est une vieille
connaissance, dit l'empereur de Russie, je suis charm de le voir;
j'esprais bien qu'il serait du voyage. Je me retirai. Napolon, qui
ne voulant parler d'aucune chose srieuse tait bien aise qu'il y et
un tiers, me fit rester; et alors les deux empereurs s'adressrent,
avec les formes du plus vif intrt, des questions insignifiantes sur
leurs familles rciproques; c'tait l'impratrice lisabeth[548] 
laquelle on rpondait par l'impratrice Josphine; la grande-duchesse
Anne[549] par la princesse Borghse[550], etc... Si le temps d'une
premire visite l'et permis, il y aurait eu probablement un mot sur
la sant du cardinal Fesch. Les deux empereurs, bien tranquilles sur
l'tat dans lequel ils avaient laiss leurs familles, se sparrent.
Napolon reconduisit l'empereur Alexandre jusqu' l'escalier, et moi,
je l'accompagnai jusqu' sa voiture; dans ce petit trajet, il me dit
plusieurs fois: _Nous nous verrons_, et cela, avec une expression
qui me prouvait que M. de Caulaincourt, qui avait t au-devant de
lui, lui avait dit que j'tais au fait de tout ce qui devait se
passer.

    [548] Louise-lisabeth, fille de Charles-Louis, prince
    hrditaire de Bade, et de Amlie de Hesse-Darmstadt, ne en
    1779, marie en 1793  Alexandre, futur empereur de Russie.

    [549] Anne, fille du czar Paul, et de Sophie Dorothe,
    princesse de Wurtemberg, ne en 1795, marie en 1816 
    Guillaume prince d'Orange, qui devint roi des Pays-Bas en
    1840.

    [550] Marie-Pauline Bonaparte, seconde soeur de l'empereur,
    ne  Ajaccio en 1780; pousa en 1801 le gnral Leclerc, qui
    mourut  Saint-Domingue en 1802. Elle se remaria en 1803 avec
    le prince Borghse, chef d'une des plus illustres familles de
    la noblesse romaine. La princesse Pauline avait t nomme
    par son frre duchesse de Guastalla (1806), mais ce pays fut
    peu aprs incorpor au royaume d'Italie. En 1814, elle
    accompagna l'empereur  l'le d'Elbe et, l'anne suivante, se
    retira  Rome, o elle mourut en 1825.

Je remontai chez l'empereur qui me dit: J'ai fait des changements au
projet de trait; je serre de plus prs l'Autriche; je vous montrerai
cela.--Il n'entra pas dans plus de dtails.--L'empereur Alexandre me
parat dispos  faire tout ce que je voudrai; s'il vous parle,
dites-lui que j'avais d'abord eu envie que la ngociation se fit entre
le comte de Romanzoff et vous, mais que j'ai chang et que ma
confiance en lui est telle, que je crois qu'il vaut mieux que tout se
passe entre nous deux. Quand la convention sera arrte, les ministres
signeront; souvenez-vous bien, dans tout ce que vous direz, que tout
ce qui retarde m'est utile; le langage de tous ces rois sera bon; ils
me craignent; je veux, avant de commencer, que l'empereur Alexandre
soit bloui par le spectacle de ma puissance; il n'y a point de
ngociation que cela ne rende plus facile.

En rentrant chez moi, je trouvai un billet de la princesse de la Tour
et Taxis qui me mandait qu'elle tait arrive. Je me rendis
immdiatement chez elle; j'eus un grand plaisir  la revoir; c'est une
excellente personne. Elle me dit qu'elle venait  Erfurt pour rclamer
de l'empereur Alexandre quelques bons offices prs des princes
allemands, avec lesquels son mari, grand matre des postes de
l'Allemagne, essayait de traiter depuis beaucoup d'annes. Je n'tais
pas chez elle depuis un quart d'heure, que l'on annona l'empereur
Alexandre; il fut trs aimable, fort ouvert, demanda du th  la
princesse de la Tour, et lui dit qu'elle devait nous en donner tous
les soirs aprs le spectacle; que c'tait une manire de causer  son
aise et de bien finir sa journe. Cela fut convenu, et rien
d'intressant ne marqua cette premire soire.

Cette entrevue d'Erfurt, sans que l'Autriche y et t invite, sans
mme qu'elle en et t officiellement informe, avait alarm
l'empereur Franois, qui, de son propre mouvement, avait envoy M. le
baron de Vincent droit  Erfurt, porter une lettre  l'empereur
Napolon, et, je crois aussi, une lettre  l'empereur Alexandre. M. de
Vincent tait un gentilhomme lorrain, entr au service de l'Autriche
longtemps avant la Rvolution franaise, par suite des relations de sa
famille avec la maison de Lorraine. Je le connaissais beaucoup;
j'avais eu, depuis dix ans, de frquents rapports avec lui; je
pourrais ajouter qu'il n'avait eu qu' s'en louer, car, dix-huit mois
auparavant, je m'tais plu  rendre sa mission  Varsovie fort
brillante, en lui garantissant que les moyens dont je pouvais
disposer--et alors j'en avais d'immenses--seraient employs 
dcourager tous les mouvements prts  clater dans diffrentes
parties de la Gallicie[551]. M. de Vincent me montra une copie de la
lettre dont il tait porteur; cette lettre tait noble et ne laissait
paratre aucune inquitude de la part de son souverain. M. de Vincent
avait l'ordre d'tre confiant avec moi; je lui dis que sa mission me
faisait beaucoup de plaisir, parce que je n'tais pas sans crainte sur
les dispositions des deux empereurs. Plus haut on a vu, par les
paroles mmes de l'empereur Napolon, qu'il me reconnaissait, et avec
raison, pour partisan de l'alliance de la France avec l'Autriche. Je
croyais, et je crois encore, que c'tait l servir la France.
J'assurai  M. de Vincent que je faisais et ferais de tous les cts,
ce que je croirais propre  empcher qu'il ne sortt d'Erfurt quelque
rsolution prjudiciable aux intrts de son gouvernement.

    [551] Voir page 313.

Napolon, fidle  son systme momentan de lenteur, avait distribu
les premires journes de manire  ce que l'on ne trouvt jamais le
moment de parler d'affaires. Ses djeuners taient longs; il y
recevait du monde, il y causait volontiers. Venaient ensuite quelques
visites aux tablissements publics du pays, d'o l'on se rendait hors
de la ville  des manoeuvres, auxquelles l'empereur de Russie et le
grand-duc, son frre, ne manquaient jamais de se trouver. Elles
duraient jusqu' ce qu'on n'et que le temps de s'habiller pour le
dner, aprs lequel le spectacle prenait le reste de la journe.

J'ai vu plusieurs de ces djeuners durer plus de deux heures. C'est
l que Napolon faisait venir les hommes considrables et les hommes
de mrite, qui s'taient rendus  Erfurt pour le voir. Tous les
matins, il lisait avec complaisance la liste des personnes
nouvellement arrives. Le jour o il y trouva le nom de M. Goethe, il
l'envoya chercher.

Monsieur Goethe, je suis charm de vous voir.--Sire, je vois que quand
Votre Majest voyage, elle ne nglige pas de porter ses regards sur
les plus petites choses.--Je sais que vous tes le premier pote
tragique de l'Allemagne.--Sire, vous faites injure  notre pays; nous
croyons avoir nos grands hommes: Schiller, Lessing et Wieland doivent
tre connus de Votre Majest.--Je vous avoue que je ne les connais
gure; cependant j'ai lu la _Guerre de Trente ans_; cela, je vous en
demande pardon, ne m'a paru fournir des sujets de tragdie que pour
nos boulevards.--Sire, je ne connais pas vos boulevards; mais je
suppose que c'est l que se donnent les spectacles pour le peuple; et
je suis fch de vous entendre juger si svrement un des plus beaux
gnies des temps modernes.--Vous habitez ordinairement Weimar; c'est
le lieu o les gens de lettres clbres de l'Allemagne se
runissent?--Sire, ils y sont fort protgs; mais nous n'avons dans ce
moment-ci  Weimar d'homme connu dans toute l'Europe que Wieland, car
Mller habite Berlin.--Je serais bien aise de voir M. Wieland!--Si
Votre Majest me permet de le lui mander, je suis sr qu'il se rendra
ici immdiatement.--Parle-t-il le franais?--Il le sait, et il a
lui-mme corrig plusieurs traductions de ses ouvrages faites en
franais.--Pendant que vous tes ici, il faut que vous alliez tous les
soirs  nos spectacles. Cela ne vous fera pas de mal de voir
reprsenter les bonnes tragdies franaises.--Sire, j'irai trs
volontiers, et je dois avouer  Votre Majest que cela tait mon
projet; j'ai traduit, ou plutt imit quelques pices
franaises.--Lesquelles?--_Mahomet_ et _Tancrde_.--Je ferai demander
 Rmusat si nous avons ici des acteurs pour les jouer. Je serai bien
aise que vous les voyiez reprsenter dans notre langue. Vous n'tes
pas si rigoureux que nous dans les rgles du thtre.--Sire, les
units chez nous ne sont pas essentielles.--Comment trouvez-vous notre
sjour ici?--Sire, bien brillant, et j'espre qu'il sera utile  notre
pays.--Votre peuple est-il heureux?--Il espre beaucoup.--Monsieur
Goethe, vous devriez rester ici pendant tout le voyage, et crire
l'impression que fait sur vous le grand spectacle que nous vous
donnons.--Ah! Sire, il faudrait la plume de quelque crivain de
l'antiquit pour entreprendre un travail semblable.--tes-vous de ceux
qui aiment Tacite?--Oui, Sire, beaucoup.--Eh bien! pas moi; mais nous
parlerons de cela une autre fois. crivez  M. Wieland de venir ici;
j'irai lui rendre sa visite  Weimar o le duc m'a invit  aller. Je
serai bien aise de voir la duchesse; c'est une femme d'un grand
mrite. Le duc a t assez mal pendant quelque temps, mais il est
corrig[552].--Sire, s'il a t mal, la correction a t un peu forte,
mais je ne suis pas juge de pareilles choses; il protge les lettres,
les sciences, et nous n'avons tous qu' nous louer de lui.--Monsieur
Goethe, venez ce soir  _Iphignie_. C'est une bonne pice; elle n'est
cependant pas une de celles que j'aime le mieux, mais les Franais
l'estiment beaucoup. Vous verrez dans mon parterre un bon nombre de
souverains. Connaissez-vous le prince primat?--Oui, Sire, presque
intimement; c'est un prince qui a beaucoup d'esprit, beaucoup de
connaissances et beaucoup de gnrosit.--Eh bien! vous le verrez, ce
soir, dormir sur l'paule du roi de Wurtemberg. Avez-vous dj vu
l'empereur de Russie?--Non, Sire, jamais, mais j'espre lui tre
prsent.--Il parle bien votre langue; si vous faites quelque chose
sur l'entrevue d'Erfurt, il faut le lui ddier.--Sire, ce n'est pas
mon usage; lorsque j'ai commenc  crire, je me suis fait un principe
de ne point faire de ddicace, afin de n'avoir jamais  m'en
repentir.--Les grands crivains du sicle de Louis XIV n'taient pas
comme cela.--C'est vrai, Sire, mais Votre Majest n'assurerait pas
qu'ils ne s'en sont jamais repentis.--Qu'est devenu ce mauvais sujet
de Kotzebue[553]?--Sire, on dit qu'il est en Sibrie et que Votre
Majest demandera sa grce  l'empereur Alexandre.--Mais savez-vous
que ce n'est pas mon homme?--Sire, il est fort malheureux et il a
beaucoup de talent.--Adieu, monsieur Goethe.

    [552] Le grand duc de Saxe-Weimar avait pris parti pour la
    Prusse en 1806. Ses troupes avaient t crases  Ina, et
    sa capitale, qui se trouvait sur la ligne de retraite de
    l'arme prussienne, avait beaucoup souffert.

    [553] Auguste de Kotzebue, n en 1761  Weimar, entra au
    service de la Russie, devint secrtaire du gouvernement de
    Ptersbourg et prsident de justice de l'Esthonie. Il fut
    arrt et dport en Sibrie en 1800, comme l'auteur de
    pamphlets contre le czar Paul. Il revint l'anne suivante,
    fut nomm conseiller aulique, vint ensuite  Paris de 1802 
    1806. Aprs la bataille d'Ina, il se rfugia en Russie d'o
    il rpandit de violents pamphlets contre la France et
    Napolon. En 1813, il fut un des promoteurs du soulvement
    national de l'Allemagne, mais changea de drapeau aprs 1815,
    et devint l'un des dfenseurs les plus ardents de la
    politique de la sainte-alliance. Il fut assassin en 1819.

Je suivis M. Goethe et l'engageai  venir dner chez moi. En rentrant,
j'crivis cette premire conversation, et pendant le dner, je
m'assurai par les diffrentes questions que je lui fis, que telle que
je l'cris ici, elle est parfaitement exacte. En sortant de table, M.
Goethe se rendit au spectacle; je mettais de l'intrt  ce qu'il ft
prs du thtre et cela tait assez difficile, parce que les ttes
couronnes occupaient sur des fauteuils le premier rang; les princes
hrditaires presss sur des chaises, remplissaient le second; et
toutes les banquettes qui taient derrire eux taient couvertes de
ministres et de princes mdiatiss. Je confiai donc M. Goethe 
Dazincourt qui, sans blesser aucune convenance trouva le moyen de le
bien placer.

Le choix des pices de ces spectacles d'Erfurt avait t fait avec un
grand soin et beaucoup d'art. Tous les sujets taient pris dans les
temps hroques ou dans les grands vnements de l'histoire. La pense
de Napolon en faisant paratre les temps hroques sur la scne,
avait t de dpayser toute cette ancienne noblesse allemande au
milieu de laquelle il tait, et de la transporter par l'imagination
dans d'autres rgions, o passaient sous ses yeux des hommes grands
par eux-mmes, fabuleux par leurs actions, crateurs de leur race et
prtendant tirer leur origine des dieux.

Dans les pices tires de l'histoire dont il avait ordonn la
reprsentation, la politique de quelque principal personnage rappelait
toujours des circonstances analogues qui se prsentaient
journellement, depuis qu'il avait apparu, lui, sur le thtre du
monde; et cela devenait le sujet d'une foule de flatteuses
applications. La haine de Mithridate contre les Romains rappelait la
haine de Napolon contre l'Angleterre, et  ces vers:

    Ne vous figurez pas que de cette contre,
    Par d'ternels remparts, Rome soit spare;
    Je sais tous les chemins par o je dois passer,
    Et si la mort bientt ne vient me traverser, etc[554].

    [554] _Mithridate_, acte III, scne I.

On rptait autour de lui  voix basse: Oui, il sait tous les chemins
par o il faut passer; qu'on y prenne garde, oui, il les connat
tous.

Les ides d'immortalit, de gloire, de valeur, de fatalit, qui, dans
_Iphignie_ reviennent continuellement, ou comme ide principale, ou
comme ide accessoire, servaient sa pense dominante qui tait
d'tonner sans cesse ceux qui l'approchaient.

Talma avait reu l'ordre de prononcer doucement cette belle tirade:

    L'honneur parle, il suffit, ce sont l nos oracles.
    Les dieux sont de nos jours les matres souverains,
    Mais, seigneur, notre gloire est dans nos propres mains,
    Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprmes?
    Ne songeons qu' nous rendre immortels comme eux-mmes,
    Et laissant faire au sort, courons o la valeur
    Nous promet un destin aussi grand que le leur, etc[555].

    [555] _Iphignie_, acte I, scne II.

Mais la pice de son choix, celle qui tablissait le mieux les causes
et la source de sa puissance, c'tait _Mahomet_, parce que d'un bout 
l'autre, il croyait remplir la scne.

Ds le premier acte:

    Les mortels sont gaux, ce n'est point la naissance,
    C'est la seule vertu qui fait la diffrence.
    Il est de ces esprits favoriss des cieux
    Qui sont tout par eux-mmes et rien par leurs aeux.
    Tel est l'homme, en un mot, que j'ai choisi pour matre;
    Lui seul dans l'univers a mrit de l'tre;
    Tout mortel  ses lois doit un jour obir, etc[556].

    [556] _Mahomet_ (Voltaire), acte I, scne IV.

Les yeux de toute la salle taient fixs sur lui; on coutait les
acteurs et c'tait lui qu'on regardait. Et dans un autre endroit
chaque prince allemand devait naturellement se faire l'application de
ces vers dits par Lafont avec une voix sombre:

    Vois l'empire romain tombant de toutes parts,
    Ce grand corps dchir dont les membres pars
    Languissent disperss, sans honneur et sans vie;
    Sur ces dbris du monde levons l'Arabie.
    Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers,
    Il faut un nouveau Dieu pour l'aveugle univers[557].

    [557] _Id._ acte II, scne V.

L, le respect touffait les applaudissements plus prts encore de se
faire jour,  ce vers:

    Qui l'a fait roi? Qui l'a couronn? La Victoire[558].

    [558] _Id._ acte I, scne IV.

Puis, peut-tre jouait-on l'attendrissement lorsque Omar ajoutait:

    Au nom de conqurant et de triomphateur
    Il veut joindre le nom de pacificateur[559].

    [559] _Id._ acte I, scne IV.

A ce dernier vers, Napolon montra une motion habile qui indiquait
que c'tait l, o il voulait que l'on trouvt l'explication de toute
sa vie.

On s'empressa mme de faire un mouvement d'approbation lorsque
Saint-Prix dans la _Mort de Csar_, dit avec une expression admirable
en parlant de Sylla:

    Il en tait l'effroi, _j'en serai les dlices_, etc[560].

    [560] _La mort de Csar_ (Voltaire), acte I, scne IV.

Je ne veux pas citer davantage les applications, les inductions du
mme genre que j'entendais faire chaque jour. Je ne tiens note que de
ce qui est indispensable pour bien faire connatre l'esprit de cette
grande runion.

Aprs chaque spectacle, je voyais l'empereur Alexandre chez la
princesse de la Tour, et quelquefois M. de Vincent chez moi.
L'impression qu'ils en rapportaient tait fort diffrente. L'empereur
Alexandre tait toujours dans l'enchantement, et M. de Vincent tait
constamment dans la crainte. Quelque chose que je pusse lui dire, il
avait de la peine  se persuader que l'on ne ft rien; et cependant,
il tait positif que les premiers jours s'taient passs sans que l'on
et parl d'affaires. La premire conversation o il en fut question
fut fort longue. Les empereurs y discutrent  fond tout ce qui se
traitait depuis un an entre les deux cabinets, et elle finit par la
communication d'un projet de convention que l'empereur Napolon dit
avoir rdig dans leur intrt commun. Il le remit  l'empereur
Alexandre, mais aprs lui avoir fait promettre de ne le montrer 
personne; pas mme  aucun de ses ministres. C'tait une affaire,
ajoutait-il, qui devait tre traite entre eux deux seuls, et pour
prouver l'importance qu'il mettait au secret, il avait crit lui-mme
une partie des articles, ne voulant pas que personne en et
connaissance.

Ce mot _personne_ rpt avait videmment t dit pour le comte de
Romanzoff et pour moi. L'empereur Alexandre eut la bont de ne pas
l'entendre ainsi; et aprs avoir pri la princesse de la Tour de
dfendre sa porte pour tout le monde, il tira le trait de sa poche.
Napolon s'tait donn la peine de copier de son mieux presque tout le
projet que je lui avais remis. Il avait cependant chang un ou deux
articles, et ajout qu'un corps d'arme russe, sous le prtexte de la
position du cabinet de Ptersbourg  l'gard de la Porte ottomane,
serait plac de manire  tre peu loign des frontires
autrichiennes. L'empereur Alexandre, aprs avoir fait remarquer 
l'empereur Napolon que les bases du trait taient autres que celles
qui avaient t presque arrtes  Ptersbourg, s'tait rserv de
faire, par crit, les observations qui lui paratraient convenables.
Il faut que les secrets russes se gardent mal, car M. de Vincent vint
chez moi le lendemain matin, pour me dire qu'il savait que les
ngociations taient commences, et qu'il y avait dj un projet de
convention rdig. Je l'engageai  se tenir tranquille,  ne faire que
les dmarches indispensables, et surtout  ne montrer aucune
inquitude; j'ajoutai, sans lui en dire davantage, que j'tais plac
de manire  avoir quelque influence sur les dispositions qui seraient
prises, et qu'il savait  quel point j'tais oppos  tout ce qui
pouvait nuire  la scurit et  la considration de l'Autriche.

Deux ou trois jours se passrent sans que les deux empereurs se
vissent ailleurs qu'aux parades ou aux manoeuvres,  l'heure du dner
ou au spectacle. Tous les soirs je continuais  aller chez la
princesse de la Tour; l'empereur Alexandre y venait exactement; il
avait l'air proccup, ce qui m'engageait  rendre la conversation
aussi frivole que je le pouvais. Un jour cependant, je me servis de
_Mithridate_ que l'on venait de donner, pour faire remarquer tout ce
que cette pice pouvait fournir d'allusions; m'adressant  la
princesse de la Tour, j'en citai plusieurs vers; cela tomba.
L'empereur dit qu'il avait un peu mal  la tte et se retira, mais, _
demain_, furent ses dernires paroles. Tous les matins, je voyais M.
de Caulaincourt. Je lui demandai s'il ne trouvait pas que l'empereur
Alexandre se refroidissait beaucoup. Ce n'tait pas son opinion; il me
dit qu'il avait seulement de l'embarras, mais que son enthousiasme
pour Napolon tait toujours le mme, et que bientt cet embarras se
dissiperait.

L'empereur Napolon, pendant ces jours de rserve politique,
continuait  voir tous les matins aprs son djeuner les Allemands
dont il prisait et voulait avoir le suffrage. La commission qu'il
avait donne  M. Goethe avait t exactement remplie et M. Wieland
tait arriv. Il les fit inviter  djeuner l'un et l'autre. Je me
rappelle que le prince primat y tait ce jour-l, et qu'il y avait
beaucoup de monde. L'empereur arrangeait avec soin ses conversations
d'apparat; il s'attachait  y prendre tous ses avantages, et pour
cela, il arrivait tout prpar sur un sujet inattendu pour la personne
 laquelle il adressait la parole. Il n'prouvait jamais l'embarras
d'une trop forte contradiction, car il trouvait aisment sous sa main
une raison pour interrompre celui qui lui parlait. J'ai t plusieurs
fois dans le cas de remarquer qu'il se plaisait, hors de France, 
traiter dans ses conversations des questions leves, gnralement
assez trangres aux hommes de guerre, ce qui le plaait tout de suite
 part. Sa confiance en lui  cet gard, soit qu'il la dt  l'clat
de sa vie, soit qu'elle tnt  son caractre et aux illusions de son
orgueil, n'aurait t branle ni par la prsence de Montesquieu, ni
par celle de Voltaire.

Il y avait trois ou quatre sujets sur lesquels il parlait plus
volontiers. A Berlin, l'anne prcdente, il avait, s'adressant au
clbre Jean de Mller, cherch  fixer les principales poques des
grands efforts de l'esprit humain. J'ai encore prsent l'tonnement
marqu sur le visage de Mller, lorsqu'il le vit tablir que la
propagation et le dveloppement rapide du christianisme avait opr
une raction admirable de l'esprit grec contre l'esprit romain, et
s'arrter avec complaisance sur l'habilet qu'avait montre la Grce,
vaincue par la force physique, en s'occupant de la conqute de
l'empire intellectuel; conqute, ajoutait-il, qu'elle avait effectue
en saisissant ce germe bienfaiteur qui a eu tant d'influence sur
l'humanit entire. Il fallait qu'il st cette dernire phrase par
coeur, car je la lui ai entendu rpter de la mme manire  M. de
Fontanes[561] et  M. Suard[562]. Mller ne rpondit rien; il tait
dans une sorte d'bahissement dont l'empereur s'empressa de profiter
pour lui proposer d'crire son histoire.

    [561]. M. de Fontanes, n en 1757, s'tait, avant la
    Rvolution, uniquement occup de littrature et de posie. Il
    entra  l'Institut sous le consulat, devint en 1804 membre du
    Corps lgislatif, puis prsident de cette Assemble (1805),
    grand matre de l'universit en 1803 et snateur en 1810. Il
    mourut en 1821.

    [562] Jean-Baptiste Suard, homme de lettres et crivain
    distingu, membre de l'Acadmie franaise. Il devint censeur
    sous la Restauration. (1733-1817).

Je ne sais ce qu'il voulait obtenir de Wieland, mais il se plut  lui
dire une foule de choses obligeantes. M. Wieland, nous aimons
beaucoup vos ouvrages en France; c'est vous qui tes l'auteur
d'_Agathon_ et de l'_Obron_. Nous vous appelons le Voltaire de
l'Allemagne.--Sire, cette ressemblance serait bien glorieuse pour moi,
mais elle n'a rien de vrai; c'est de la part des personnes
bienveillantes une louange fort exagre.--Dites-moi, monsieur
Wieland, pourquoi votre _Diogne_, votre _Agathon_ et votre
_Prgrinus_ sont crits dans ce genre quivoque qui transporte le
roman dans l'histoire et l'histoire dans le roman. Les genres, dans un
homme aussi suprieur que vous, doivent tre tranchs et exclusifs.
Tout ce qui est mlange conduit aisment  la confusion. C'est pour
cela qu'en France nous aimons si peu le drame. Je crains de
m'aventurer ici, car j'ai affaire  forte partie, et d'autant plus que
ce que je dis s'adresse  M. Goethe autant qu' vous.--Sire, Votre
Majest nous permettra de lui faire remarquer qu'il y a sur le thtre
franais bien peu de tragdies qui ne soient un mlange d'histoire et
de roman. Mais je suis l sur le terrain de M. Goethe; il rpondra
lui-mme, et srement il rpondra bien. Quant  ce qui me regarde,
j'ai voulu donner quelques leons utiles aux hommes et il m'a fallu
l'autorit de l'histoire. J'ai voulu que les exemples que j'en
empruntais fussent faciles et agrables  imiter, et pour cela il a
fallu y mler l'idal et le romanesque. Les penses des hommes valent
quelquefois mieux que leurs actions, et les bons romans valent mieux
que le genre humain. Comparez, Sire, le _Sicle de Louis XIV_ avec le
_Tlmaque_, o se trouvent les meilleures leons pour les souverains
et pour les peuples. Mon _Diogne_ est pur au fond de son
tonneau.--Mais savez-vous, dit l'empereur, ce qui arrive  ceux qui
montrent toujours la vertu dans des fictions: c'est qu'ils font croire
que les vertus ne sont jamais que des chimres. L'histoire a t bien
souvent calomnie par les historiens eux-mmes.

Cette conversation dans laquelle Tacite allait srement arriver, fut
interrompue par M. de Nansouty qui vint dire  l'empereur qu'un
courrier de Paris lui apportait des lettres. Le prince primat sortit
avec Wieland et Goethe et me pria d'aller dner avec eux chez lui.
Wieland, qui, dans sa simplicit, ne savait pas s'il avait bien ou mal
rpondu  l'empereur, tait rentr chez lui pour crire la
conversation qu'il venait d'avoir. Il rapporta ce rcit chez le prince
primat, tel qu'on vient de le lire. Tous les beaux esprits de Weimar
et des environs taient  ce dner. J'y remarquai une femme d'Eisenach
qui tait place auprs du primat. On ne lui parlait pas sans lui
donner le nom d'une muse, et cela, sans affectation. Clio, voulez-vous
de telle chose? tait une manire de dire du primat,  laquelle elle
rpondait tout simplement oui ou non. Sur terre, elle s'appelait la
baronne de Bechtolsheim. Aprs le dner, tout le monde alla au
spectacle, et suivant mon usage, aprs le spectacle, je reconduisis
l'empereur, et je fus ensuite chez la princesse de la Tour.

L'empereur Alexandre y tait dj; son visage n'avait pas son
expression ordinaire. Il tait visible que ses incertitudes existaient
encore et que ses observations sur le projet de trait n'taient pas
faites. L'empereur vous a-t-il parl ces jours-ci? fut sa premire
question.--Non, Sire, et je hasardai d'ajouter que si je n'avais pas
vu M. de Vincent, je croirais que l'entrevue d'Erfurt tait uniquement
une partie de plaisir.--Qu'est-ce que dit M. de Vincent?--Sire, des
choses fort raisonnables, car il espre que Votre Majest ne se
laissera pas entraner par l'empereur Napolon dans des mesures
_menaantes_ ou au moins _offensantes_ pour l'Autriche; et si Votre
Majest me permet de le lui dire, je forme les mmes voeux.--Je le
voudrais aussi; c'est fort difficile, car l'empereur Napolon me
parat bien mont.--Mais, Sire, vous avez des observations  faire;
est-ce que Votre Majest ne peut pas regarder comme inutiles les
articles o il est question de l'Autriche en disant qu'ils sont
renferms implicitement dans le trait de Tilsitt? Il me semble que
l'on pourrait ajouter que les preuves de confiance doivent tre
rciproques; et que Votre Majest laissant dans le projet qui lui est
soumis l'empereur Napolon en partie juge des circonstances o
quelques articles pourraient tre excuts, a, de son ct, le droit
d'exiger qu'il s'en rapporte  elle pour juger des cas o l'Autriche
deviendrait un obstacle rel au projet adopt par les deux empereurs.
Cela convenu entre vous, tout ce qui regarde l'Autriche devrait tre
effac du projet de trait. Et si Votre Majest pense  l'espce
d'effroi que la runion d'Erfurt, arrange  l'insu de l'empereur
Franois, a d causer  Vienne, peut-tre aimera-t-elle en lui
crivant,  le rassurer sur tout ce qui personnellement l'intresse.
Je voyais que je faisais plaisir  l'empereur Alexandre; il prenait
avec un crayon des notes sur ce que je lui disais; mais il fallait le
dcider et il ne l'tait pas encore. Ce fut M. de Caulaincourt, qui
par son crdit personnel emporta sa dtermination.

L'empereur Alexandre me montra le lendemain ses observations sur le
projet de trait et me dit avec grce: Vous vous y reconnatrez dans
quelques endroits; j'y ai ajout beaucoup de choses tires
d'anciennes conversations de l'empereur Napolon avec moi. Ces
observations taient suffisamment bien. Je le trouvai dcid  les
remettre le lendemain matin. Cela me fit plaisir, car il ne me
paraissait point avoir un air assez dgag pour que je ne dsirasse
pas que ce premier pas-l ft fait. Ma crainte n'tait pas fonde, car
dans une confrence qui dura trois heures, il ne cda rien 
l'empereur Napolon qui m'envoya chercher au moment o ils se
sparrent. Je n'ai rien fait, me dit-il, avec l'empereur Alexandre;
je l'ai retourn dans tous les sens; mais il a l'esprit court. Je n'ai
pas avanc d'un pas.--Sire, je crois que Votre Majest en a fait
beaucoup depuis qu'elle est ici, car l'empereur Alexandre est
compltement sous le charme.--Il vous le montre; vous tes sa dupe.
S'il m'aime tant, pourquoi ne signe-t-il pas?--Sire, il y a en lui
quelque chose de chevaleresque qui fait que trop de prcautions le
choquent; il se croit, par sa parole et par son affection pour vous,
plus engag avec vous que par les traits. Sa correspondance, que
Votre Majest m'a donn  lire, est pleine de traits qui le
prouvent.--Balivernes que tout cela.

Il se promenait dans sa chambre, et rompit un silence de quelques
minutes, en disant: Je ne reviendrai pas sur cela avec lui, ce serait
montrer que j'y mets trop d'intrt; et au fond notre seule entrevue,
par le mystre dont elle restera enveloppe, en imposera  l'Autriche;
elle croira  des articles secrets et je ne la dissuaderai pas. Si au
moins la Russie, par son exemple, dcidait l'empereur Franois 
reconnatre Joseph comme roi d'Espagne, ce serait quelque chose, mais
je n'y compte pas; ce que j'ai fait en huit jours avec l'empereur
Alexandre, il faudrait des annes pour le faire  Vienne. Je ne
comprends pas votre penchant pour l'Autriche, c'est de la politique 
l'ancienne France.--Sire, je crois que cela doit tre aussi la
politique de la nouvelle, et j'oserai ajouter, la vtre; car vous,
Sire, vous tes particulirement le souverain sur lequel on compte
davantage pour garantir la civilisation. L'apparition de la Russie 
la paix de Teschen a t un grand malheur pour l'Europe et une grande
faute de la part de la France, qui n'a rien fait pour
l'empcher[563].--Il n'est plus question de cela; mon cher, il faut
prendre le temps comme il est. Sur le temps pass, prenez-vous-en  M.
de Vergennes, si vous voulez. On ne s'occupe gure aujourd'hui de la
civilisation.--On pense  ses affaires?--Vous n'y tes pas; savez-vous
ce qui fait que personne ne marche droit avec moi, c'est que n'ayant
pas d'enfants, on croit la France en viager sur ma tte. Voil le
secret de tout ce que vous voyez ici: on me craint, et chacun s'en
tire comme il peut; c'est un tat de choses mauvais pour tout le
monde; et (ajouta-t-il gravement), il faudra bien un jour y remdier.
Continuez  voir l'empereur Alexandre; je l'ai, peut-tre, un peu
brusqu dans notre confrence, mais je veux que nous nous quittions
sur de bons termes; j'ai encore quelques jours devant moi; nous allons
demain  Weimar et il ne me sera pas difficile d'tre gracieux sur le
terrain d'Ina, o l'on me donne une fte. Vous serez  Weimar avant
moi; dites  la duchesse, qui est trop grande dame pour venir  Ina,
que je dsire voir tous les savants qui vivent autour d'elle, et que
je la prie de les faire prvenir.--Il serait fcheux que les dtails
de ce voyage fussent perdus.

    [563] La paix de Teschen (Silsie), signe le 10 mai 1779
    entre l'Autriche et la Prusse, mit fin  la guerre de
    succession de Bavire que l'empereur Joseph II avait suscite
    l'anne prcdente, en cherchant  s'emparer de cet tat
    aprs la mort du duc Maximilien-Joseph. Le roi Frdric II
    s'tant oppos  cette prtention, une courte guerre en tait
    rsulte. L'impratrice Catherine II avait eu l'habilet de
    s'imposer comme mdiatrice, entre les deux puissances, de
    concert avec la France.

L'empereur avait envoy toute la Comdie-Franaise  Weimar. La
journe commena par une chasse sur le terrain d'Ina; ensuite il y
eut un grand dner servi sur une table en fer  cheval  laquelle
n'taient placs que les princes _rgnants_. Je remarque ce mot, car
cette qualit fit que l'on rendit un hommage de plus  Napolon, en y
appelant le prince de Neufchtel et moi. En sortant de table, on fut
au spectacle o l'on jouait _la Mort de Csar_ devant tous les
souverains et princes qui d'Erfurt taient venus  Weimar. Du
spectacle, on passa dans la salle de bal. C'est une fort belle pice,
vaste, leve, carre, claire par en haut, et orne de beaucoup de
colonnes. L'impression que _la Mort de Csar_ avait laisse fut
bientt dissipe par la vue d'une quantit de jeunes et jolies
personnes qui s'taient rendues au bal. Napolon aimait  traiter les
questions srieuses dans les salons,  la chasse, au bal, quelquefois
auprs d'une table de jeu. Il croyait par l prouver qu'il n'tait pas
accessible aux impressions que ce genre de mouvement donne au commun
des hommes. Aprs avoir fait le tour de la salle, et s'tre arrt
prs de quelques jeunes femmes dont il demandait le nom  M. Frdric
de Mller, chambellan du duc, qui avait reu l'ordre de l'accompagner,
il s'loigna de la grande enceinte et pria M. de Mller de lui amener
M. Goethe et M. Wieland. M. de Mller n'est point de la famille du
fameux Jean de Mller l'historien, mais il est de la socit
littraire de Weimar, et je crois qu'il en est secrtaire. Il alla
chercher ces messieurs qui, avec quelques autres membres de cette
acadmie, regardaient ce beau et singulier spectacle. M. Goethe, en
s'approchant de l'empereur, lui demanda la permission de les lui
nommer. Je ne donne pas leurs noms, parce qu'ils ne se trouvent pas
dans la note, cependant fort dtaille, que me remit le lendemain M.
de Mller,  qui j'avais demand d'crire tout ce qu'il aurait
remarqu dans ce voyage, pour le comparer  ce que, de mon ct,
j'avais not moi-mme.

Vous tes, j'espre, content de nos spectacles, dit l'empereur  M.
Goethe; ces messieurs y sont-ils venus?--A celui d'aujourd'hui, Sire,
mais pas  ceux d'Erfurt.--J'en suis fch; une bonne tragdie doit
tre regarde comme l'cole la plus digne des hommes suprieurs. Sous
un certain point de vue, elle est au-dessus de l'histoire. Avec la
meilleure histoire, on ne produit que peu d'effet. L'homme, seul,
n'est mu que faiblement; les hommes rassembls reoivent des
impressions plus fortes et plus durables. Je vous assure que
l'historien que vous autres citez toujours, Tacite, ne m'a jamais rien
appris. Connaissez-vous un plus grand et souvent plus injuste
dtracteur de l'humanit? Aux actions les plus simples, il trouve des
motifs criminels; il fait des sclrats profonds de tous les
empereurs, pour faire admirer le gnie qui les a pntrs. On a raison
de dire que ses _Annales_ ne sont pas une histoire de l'empire, mais
un relev des greffes de Rome. Ce sont toujours des accusations, des
accuss et des gens qui s'ouvrent les veines dans leur bain. Lui qui
parle sans cesse de dlations, il est le plus grand des dlateurs. Et
quel style! Quelle nuit toujours obscure! Je ne suis pas un grand
latiniste, moi, mais l'obscurit de Tacite se montre dans dix ou douze
traductions italiennes ou franaises que j'ai lues; et j'en conclus
qu'elle lui est propre, qu'elle nat de ce qu'on appelle son gnie
autant que de son style; qu'elle n'est si insparable de sa manire de
s'exprimer que parce qu'elle est dans sa manire de concevoir. Je l'ai
entendu louer de la peur qu'il fait aux tyrans; il leur fait peur des
peuples, et c'est l un grand mal pour les peuples mmes. N'ai-je pas
raison, monsieur Wieland? Mais je vous drange; nous ne sommes pas ici
pour parler de Tacite. Regardez comme l'empereur Alexandre danse bien.

--Je ne sais pas pourquoi nous sommes ici, Sire, rpliqua M. Wieland,
mais je sais que Votre Majest me rend, en ce moment, l'homme le plus
heureux de la terre.--Eh bien! rpondez-moi.--Sire,  la manire dont
Votre Majest vient de parler, Elle me fait oublier qu'Elle a deux
trnes; je ne vois plus en Elle qu'un homme de lettres, et je sais que
Votre Majest ne ddaigne pas ce titre, car je me rappelle qu'en
partant pour l'gypte, Elle signait ses lettres: _Bonaparte, membre de
l'Institut et gnral en chef_. C'est donc  l'homme de lettres, Sire,
que je vais essayer de rpondre. J'ai senti  Erfurt que je me
dfendais faiblement quand j'tais l'objet de votre critique; mais je
crois pouvoir mieux dfendre Tacite. Je conviens que son but principal
est de punir les tyrans; mais, s'il les dnonce, ce n'est pas  leurs
esclaves qui ne se rvolteraient que pour changer de tyrannie; il les
dnonce  la justice des sicles et du genre humain. Or le genre
humain doit probablement avoir assez de dure et de malheurs pour que
sa raison acquire la force que ses passions seules ont eue jusqu' ce
jour.--C'est l ce que disent tous nos philosophes. Mais cette force
de raison, je la cherche, et je ne la vois nulle part.--Sire, il n'y a
pas trs longtemps que Tacite a commenc  avoir beaucoup de
lecteurs, et c'est l un progrs marqu de l'esprit humain; car,
pendant des sicles, les acadmies n'en voulaient pas plus que les
cours. Les esclaves du got en avaient peur comme les serviteurs du
despotisme. Ce n'est que depuis que Racine l'a nomm: _le plus grand
peintre de l'antiquit_, que vos universits et les ntres ont pens
que cela pourrait bien tre vrai. Votre Majest dit qu'en lisant
Tacite, Elle ne voit que des dnonciateurs, des assassins et des
brigands; mais, Sire, c'est l, prcisment ce qu'tait l'empire
romain gouvern par les monstres qui sont tombs sous la plume de
Tacite. Le gnie de Tite-Live parcourait l'univers avec les lgions de
la rpublique; le gnie de Tacite devait presque toujours se
concentrer dans le greffe de Rome, car c'est dans ce greffe qu'on
trouvait toute l'histoire de l'empire. Ce n'est mme que l, dit-il
d'une voix anime, qu'on peut prendre connaissance, chez toutes les
nations, de ces temps malheureux o les princes et les peuples,
opposs de principes et de vues, vivent en tremblant les uns devant
les autres. Alors, tout est procs criminel, et la mort parat donne
par les centurions et par les bourreaux plus souvent que par le temps
et par la nature. Sire, Sutone et Dion Cassius racontent un bien plus
grand nombre de forfaits que Tacite, mais ils les racontent avec un
style sans nergie, tandis que rien n'est plus terrible que le pinceau
de Tacite. Toutefois, son gnie n'est inexorable que comme la justice.
Ds qu'il peut voir quelque bien, mme dans ce rgne monstrueux de
Tibre, son regard le dmle, le saisit et le fait ressortir avec
l'clat qu'il donne  tout. Il trouve mme des loges  donner  cet
imbcile de Claude, qui n'tait en effet imbcile que par son
caractre et par ses dbauches. Cette impartialit, l'attribut le
plus auguste de la justice, Tacite l'exerce sur les sujets les plus
opposs, sur la rpublique comme sur l'empire, sur les citoyens comme
sur les princes. Par la trempe de son gnie, on croirait qu'il ne peut
aimer que la rpublique; on serait confirm dans cette opinion, par
ses mots sur Brutus, sur Cassius, sur Codrus, si profondment gravs
dans la mmoire de toute notre jeunesse. Mais quand il parle des
empereurs qui avaient si heureusement concili ce que l'on croyait
inconciliable, l'empire et la libert, on sent que cet art de
gouverner lui parat la plus belle dcouverte faite sur la terre.

Le prince primat qui s'tait approch, et toute la petite acadmie de
Weimar qui entourait Wieland, ne purent contenir leur ravissement.

Sire, continua-t-il, s'il est vrai de dire de Tacite que les tyrans
sont punis quand il les a peints; il est bien plus vrai encore de dire
que les bons princes sont rcompenss quand il trace leur image et
qu'il les prsente  la gloire.--J'ai affaire l  trop forte partie,
monsieur Wieland, et vous ne ngligez aucun de vos avantages. Je crois
que vous saviez que je n'aimais pas Tacite. tes-vous en
correspondance avec M. de Mller[564] que j'ai vu  Berlin?--Oui,
Sire.--Convenez qu'il vous a crit sur ce qui fait le sujet de notre
conversation?--C'est vrai, Sire, c'est par lui que j'ai appris que
Votre Majest parlait volontiers de Tacite et ne l'aimait pas.--Je ne
me tiens pas encore tout  fait pour battu, monsieur Wieland, je
consens  cela difficilement. Je retourne demain  Erfurt; nous y
reprendrons notre discussion. J'ai dans mon arsenal, une bonne
provision d'armes pour soutenir que Tacite n'est pas assez entr dans
le dveloppement des causes et des mobiles intrieurs des vnements,
qu'il n'a pas assez fait ressortir le mystre des actions qu'il
raconte, et leur enchanement mutuel, pour prparer par l le jugement
de la postrit qui ne doit juger les hommes et les gouvernements que
tels qu'ils taient de leur temps et au milieu des circonstances qui
les environnaient.

    [564]. Jean de Mller, l'historien.

L'empereur finit cette conversation en disant  M. Wieland, avec un
regard plein de douceur, que le plaisir d'tre avec lui l'exposait 
tre depuis longtemps un objet de scandale pour les danseurs, et il
s'en fut avec le prince primat. Aprs s'tre arrt pendant quelques
moments, devant la belle contredanse, et aprs avoir parl  la
duchesse de Saxe-Weimar, de l'lgance et de la beaut de cette
brillante fte, il quitta le bal et rentra dans le magnifique
appartement qui tait prpar pour lui. Tous les jeunes acadmiciens,
craignant l'infidlit de leur mmoire, taient dj partis pour
recueillir entre eux tout ce qu'ils venaient d'entendre. Et le
lendemain, jour de notre dpart, M. de Mller tait chez moi  sept
heures pour me demander si l'attaque de l'empereur contre Tacite tait
fidlement rapporte. J'y fis changer quelques mots, ce qui me donna
le droit d'avoir une copie complte du travail de ces messieurs,
destin aux archives littraires de Weimar. On quitta ce beau lieu
dans la matine. Les rois de Saxe, de Wurtemberg et de Bavire
partirent pour retourner dans leurs tats.

Revenu  Erfurt, l'empereur Napolon fut plus prvenant, plus amical,
plus abandonn avec l'empereur Alexandre qu'il ne l'avait encore t.
La convention, devenue si insignifiante, fut arrte presque sans
observations; il ne paraissait plus mettre d'intrt vritable qu'
faire ce qui pouvait plaire  son auguste alli. La vie agite le
fatiguait, disait-il  l'empereur Alexandre; il avait besoin de repos,
et il n'aspirait qu' arriver au moment o il pourrait sans inquitude
se livrer aux douceurs de la vie intrieure,  laquelle tous ses gots
l'appelaient. Mais ce bonheur-l, ajoutait-il avec l'air pntr,
n'est pas fait pour moi. Y a-t-il un intrieur sans enfants? Et
puis-je en avoir? Ma femme a dix ans de plus que moi. Je vous demande
pardon: tout ce que je dis l est peut-tre ridicule, mais je cde au
mouvement de mon coeur qui se plat  s'pancher dans le vtre. Et
puis il s'tendit sur la longue sparation, sur les grandes distances,
sur les difficults de se revoir, etc. Mais il n'y a plus qu'un
moment d'ici au dner, reprit-il, et il faut que je reprenne toute ma
scheresse pour donner  M. de Vincent son audience de cong.

Le soir, l'empereur Alexandre tait encore sous le charme de cette
conversation intime. Je ne pus le voir que tard. Napolon, qui tait
content de sa journe, m'avait fait rester chez lui, longtemps aprs
son coucher. Son agitation avait quelque chose de singulier; il me
faisait des questions sans attendre ma rponse; il essayait de me
parler; il voulait dire autre chose que ce qu'il disait; enfin il
pronona le gros mot de _divorce_. Ma destine l'exige, dit-il, et la
tranquillit de la France me le demande. Je n'ai point de successeur.
Joseph n'est rien, et il n'a que des filles. C'est moi qui dois fonder
une dynastie; je ne puis la fonder qu'en m'alliant  une princesse qui
appartienne  une des grandes maisons rgnantes de l'Europe.
L'empereur Alexandre a des soeurs; il y en a une dont l'ge me
convient. Parlez de cela  Romanzoff; dites-lui qu'aprs mon affaire
d'Espagne finie, j'entrerai dans toutes ses vues pour le partage de
la Turquie, et les autres arguments ne vous manqueront pas; car je
sais que vous tes partisan du divorce; l'impratrice Josphine le
croit aussi, je vous en avertis.--Sire, si Votre Majest le permet, je
ne dirai rien  M. de Romanzoff. Quoiqu'il soit le hros des
_Chevaliers du Cygne_[565] de madame de Genlis, je ne lui trouve pas
assez d'esprit. Et puis, aprs avoir bien endoctrin M. de Romanzoff,
il faudra qu'il aille rpter  l'empereur tout ce que je lui aurai
dit. Le rptera-t-il bien? Voudra-t-il le bien rpter? Je n'en sais
rien. Il est beaucoup plus naturel, et je pourrais dire beaucoup plus
facile, d'avoir sur cette grande affaire une conversation  fond avec
l'empereur Alexandre lui-mme; et si Votre Majest adopte cette
opinion, je me charge de faire la premire ouverture.--A la bonne
heure, me dit l'empereur, mais souvenez-vous bien que ce n'est pas de
ma part qu'il faut lui parler; c'est comme Franais que vous vous
adressez  lui, pour qu'il obtienne de moi une rsolution qui assure
la stabilit de la France, dont le sort serait incertain  ma mort.
Comme Franais, vous pourrez dire tout ce que vous voudrez. Joseph,
Lucien, toute ma famille, vous offrent un beau champ; dites d'eux tout
ce qu'il vous plaira; ils ne sont rien pour la France. Mon fils mme,
mais cela est inutile  dire, aurait souvent besoin d'tre mon fils
pour me succder tranquillement.

    [565] _Les Chevaliers du Cygne_, ou _la Cour de Charlemagne_,
    roman historique de madame de Genlis, dans le genre des
    romans de chevalerie du XVIIe sicle. L'auteur s'est plu 
    faire, sous le couvert de la fiction, de nombreuses allusions
    aux scnes de la rvolution, et, dans plusieurs de ses
    personnages, il a voulu peindre certaines personnalits de
    son temps. M. de Romanzoff avait, parat-il, t un de ses
    modles.

Il tait tard. Je hasardai cependant d'aller chez la princesse de la
Tour, dont la porte n'tait pas encore ferme. L'empereur Alexandre y
tait rest plus longtemps qu' l'ordinaire; il racontait avec une
bonne foi admirable,  la princesse, toute la scne mlancolique du
matin. Personne, disait-il, n'a une ide vraie du caractre de cet
homme-l. Ce qu'il fait d'inquitant pour les autres pays, il est par
sa position forc de le faire. On ne sait pas combien il est bon. Vous
le pensez, n'est-ce pas, vous qui le connaissez bien?--Sire, j'ai bien
des raisons personnelles pour le croire, et je les donne toujours avec
grand plaisir. Oserais-je demander  Votre Majest si demain matin
elle pourrait m'accorder une audience?--Demain, oui, volontiers, avant
ou aprs que j'aurai vu M. de Vincent. J'ai une lettre  crire 
l'empereur Franois.--Sire, ce sera aprs, si vous le permettez; je
serais trs fch de retarder cette bonne oeuvre; l'empereur Franois a
bien besoin d'tre tranquillis, et je ne doute pas que la lettre de
Votre Majest ne produise cet effet.--C'est au moins mon intention.
L'empereur remarqua, avec tonnement, qu'il tait prs de deux heures.

Le lendemain, avant de se rendre  l'audience qui lui avait t
indique, M. de Vincent passa chez moi, et je pus lui dire  quel
point il avait sujet d'tre content de tout le monde en gnral, et de
l'empereur Alexandre en particulier. Son visage tait aussi panoui
qu'il peut l'tre. En me disant adieu, il y eut de sa part un
serrement de main affectueux et reconnaissant. Il partit pour Vienne
immdiatement aprs avoir eu son audience, pendant laquelle je
repassai dans mon esprit les moyens que je devais employer pour faire
bien, au gr de tout le monde et au mien, la commission dont j'tais
charg, J'avoue que j'tais effray pour l'Europe d'une alliance de
plus entre la France et la Russie. A mon sens, il fallait arriver  ce
que l'ide de cette alliance ft assez admise pour satisfaire
Napolon, et  ce qu'il y et cependant des rserves qui la rendissent
difficile. Tout l'art dont je croyais avoir besoin me fut inutile avec
l'empereur Alexandre. Au premier mot, il me comprit, et il me comprit
prcisment comme je voulais l'tre. S'il ne s'agissait que de moi,
me dit-il, je donnerais volontiers mon consentement, mais il n'est pas
le seul qu'il faut avoir; ma mre a conserv sur ses filles un pouvoir
que je ne dois pas contester. Je puis essayer de lui donner une
direction; il est probable qu'elle la suivra, mais je n'ose cependant
pas en rpondre. Tout cela, inspir par une amiti trs vraie, doit
satisfaire l'empereur Napolon. Dites-lui que dans un moment je serai
chez lui.--Sire, Votre Majest n'oubliera pas que cette conversation
doit tre affectueuse, solennelle. Votre Majest va parler de
l'intrt de l'Europe, de l'intrt de la France. L'Europe a besoin
que le trne franais soit  l'abri de toutes les temptes, et c'est
le moyen d'arriver  ce grand but que Votre Majest vient
proposer.--Ce sera l mon texte, il est trs fcond. Ce soir, je vous
verrai chez la princesse de la Tour.

J'allai prvenir l'empereur Napolon, qui fut enchant de l'ide que
ce serait  lui de rpondre, et point  lui  demander. J'eus  peine
le temps d'ajouter quelques mots; dj l'empereur Alexandre descendait
de cheval dans la cour. Les deux empereurs restrent ensemble
plusieurs heures, et toute la cour,  dater de ce moment, fut frappe
des expressions familires d'amiti qu'ils employaient l'un avec
l'autre: le crmonial mme diminua de sa rigueur pendant les
derniers jours. L'air d'tre d'accord se montrait partout. Il est
vrai aussi que tous les deux taient parfaitement contents. La grande
question du divorce tait engage; et elle l'tait de manire 
fournir  l'empereur Napolon des rponses  tous ceux qui, lis 
l'impratrice Josphine, trouvaient dans son lvation la garantie de
leur situation personnelle.

Dj Napolon se voyait fondant un vritable empire. L'empereur de
Russie, de son ct, croyait se l'tre personnellement attach, et
caressait l'ide que, par sa seule influence, il donnait au systme
russe l'appui de celui  qui le monde entier rendait hommage, et
devant le gnie duquel toutes les difficults s'aplanissaient. Aussi,
au spectacle, en prsence de tout Erfurt, s'tait-il lev et avait-il
pris la main de Napolon  ce vers d'OEdipe:

    L'amiti d'un grand homme est un prsent des dieux[566]!

    [566] _OEdipe_ (Voltaire), acte I, scne I.

Tous les deux se regardaient alors comme essentiels  leur avenir
commun. Lorsque le nombre de jours que devait durer l'entrevue fut
coul, ils prodigurent les grces dans le palais l'un de l'autre, et
se sparrent en se tmoignant les regrets les plus vifs et la
confiance la plus entire.

La dernire matine que Napolon passa  Erfurt fut employe  voir du
monde. Le spectacle que prsentait son palais, ce dernier jour, ne
sortira jamais de ma mmoire. Il tait entour de princes dont il
avait ou dtruit les armes, ou rduit les tats, ou abaiss
l'existence. Il ne s'en trouva pas un qui ost lui faire une demande;
on voulait seulement tre vu, et vu le dernier, pour rester dans sa
mmoire. Tant de franche bassesse fut sans rcompense. Il ne
distingua que les acadmiciens de Weimar; c'est  eux seuls qu'il
parla, et il voulut  ce dernier moment les laisser sur une impression
d'un nouveau genre. Il leur demanda s'il y avait beaucoup d'idologues
en Allemagne. Oui, Sire, rpondit l'un d'eux, un assez grand
nombre.--Je vous plains. J'en ai  Paris; ce sont des rveurs et des
rveurs dangereux; ce sont tous des matrialistes dguiss et pas trop
dguiss. Messieurs, dit-il en levant la voix, les philosophes se
tourmentent  crer des systmes; ils en chercheront eu vain un
meilleur que celui du christianisme qui, en rconciliant l'homme avec
lui-mme, assure en mme temps l'ordre public et le repos des tats.
Vos idologues dtruisent toutes les illusions; et l'ge des illusions
est pour les peuples comme pour les individus l'ge du bonheur. J'en
emporte, en vous quittant, une qui m'est prcieuse: c'est que vous
conserverez de moi quelque bon souvenir. Peu de moments aprs, il
tait en voiture, partant pour achever, comme il le croyait, la
conqute de l'Espagne.

Je joins ici le trait tel qu'il a t sign  Erfurt. On trouvera
quelque diffrence, dans l'ordre des articles, entre le projet dont
l'empereur m'avait demand la rdaction et ce trait. L'article
concernant la Valachie et la Moldavie a l'air d'tre chang, et
cependant l'empereur Napolon, quoiqu'il y reconnaisse formellement la
runion de ces deux provinces  l'empire russe, exige un si profond
secret (ce sont les termes) sur le consentement qu'il donne  cette
runion, que dans sa pense les deux articles avaient,  bien peu de
chose prs, le mme sens. On remarquera surtout, dans cette dernire
rdaction du trait, qu'il n'est plus question des deux articles que
l'empereur Napolon avait introduits dans la seconde: l'un par lequel
il s'tablissait juge des motifs qui devaient dterminer la Russie 
dclarer la guerre  l'Autriche; l'autre, relatif  la marche d'un
corps d'arme russe prs des frontires autrichiennes, sous le
prtexte de la position du cabinet de Ptersbourg  l'gard de la
Porte ottomane.

    CONVENTION D'ERFURT

    _Du 12 octobre 1808, ratifie le 13._

Sa Majest l'empereur des Franais, roi d'Italie, protecteur de la
confdration du Rhin, etc..

Et Sa Majest l'empereur de Russie, etc... voulant rendre de plus en
plus troite et  jamais durable l'alliance qui les unit, et se
rservant de s'entendre ultrieurement, s'il y a lieu, sur les
nouvelles dterminations  prendre et les nouveaux moyens d'attaque 
diriger contre l'Angleterre, leur ennemie commune et l'ennemie du
continent, ont rsolu d'tablir dans une convention spciale les
principes qu'ils sont dtermins  suivre invariablement dans toutes
leurs dmarches pour parvenir au rtablissement de la paix.

Ils ont  cet effet nomm, savoir: Sa Majest l'empereur des
Franais, etc.. Son Excellence Jean-Baptiste Nompre de Champagny,
comte de l'empire, etc.. son ministre des relations extrieures;

Et Sa Majest l'empereur de toutes les Russies, etc... Son Excellence
le comte Nicolas de Romanzoff, son conseiller priv actuel, membre du
conseil, ministre des affaires trangres, etc...

Lesquels sont convenus de ce qui suit:

ARTICLE PREMIER.--Sa Majest l'empereur des Franais, etc... et Sa
Majest l'empereur de toutes les Russies, etc... confirment, et en
tant que besoin est, renouvellent l'alliance conclue entre eux 
Tilsitt, s'engageant, non seulement  ne faire avec l'ennemi commun
aucune paix spare, mais encore  n'entrer avec lui dans aucune
ngociation, et  n'couter aucune de ses propositions que d'un commun
accord.

ARTICLE II.--Ainsi rsolues de rester insparablement unies pour la
paix comme pour la guerre, les hautes parties contractantes
conviennent de nommer des plnipotentiaires pour traiter de la paix
avec l'Angleterre, et de les envoyer,  cet effet, dans la ville du
continent que l'Angleterre dsignera.

ARTICLE III.--Dans tout le cours de la ngociation, si elle a lieu,
les plnipotentiaires respectifs des deux hautes parties contractantes
agiront constamment avec le plus parfait accord, et il ne sera permis
 aucun d'eux, non seulement d'appuyer, mais mme d'accueillir ou
d'approuver contre les intrts de l'autre partie contractante, aucune
proposition ou demande des plnipotentiaires anglais, qui, prises en
elles-mmes et favorables aux intrts de l'Angleterre, pourraient
aussi prsenter quelque avantage  l'une des parties contractantes.

ARTICLE IV.--La base du trait avec l'Angleterre sera l'_uti
possidetis_.

ARTICLE V.--Les hautes parties contractantes s'engagent  regarder
comme condition absolue de la paix avec l'Angleterre, qu'elle
reconnatra la Finlande, la Valachie et la Moldavie, comme faisant
partie de l'empire russe. Article VI.--Elles s'engagent galement 
regarder comme condition absolue de la paix, que l'Angleterre
reconnaisse le nouvel ordre de choses tabli par la France en Espagne.

ARTICLE VII.--Les deux hautes parties contractantes s'engagent  ne
recevoir de la part de l'ennemi, pendant la dure des ngociations,
aucune proposition, offre, ni communication quelconque, sans en faire
immdiatement part aux cours respectives, et si lesdites propositions
sont faites au congrs runi pour la paix, les plnipotentiaires
devront respectivement se les communiquer.

ARTICLE VIII.--Sa Majest l'empereur de toutes les Russies, d'aprs
les rvolutions et changements qui agitent l'empire ottoman, et qui ne
laissent aucune possibilit de donner, et, par consquent, aucune
esprance d'obtenir des garanties suffisantes pour les personnes et
les biens des habitants de la Valachie et de la Moldavie, ayant dj
port les limites de son empire jusqu'au Danube de ce ct, et runi
la Valachie et la Moldavie  son empire, ne pouvant qu' cette
condition reconnatre l'intgrit de l'empire ottoman, Sa Majest
l'empereur Napolon reconnat ladite runion et les limites de
l'empire russe de ce ct portes jusqu'au Danube.

ARTICLE IX.--Sa Majest l'empereur de toutes les Russies s'engage 
garder dans le plus profond secret l'article prcdent, et  entamer,
soit  Constantinople, soit partout ailleurs, une ngociation, afin
d'obtenir  l'amiable, si cela se peut, la cession de ces deux
provinces. La France renonce  sa mdiation. Les plnipotentiaires ou
agents des deux nations s'entendront sur le langage  tenir, afin de
ne pas compromettre l'amiti existante entre la France et la Porte,
ainsi que la sret des Franais rsidant dans les chelles, et pour
empcher la Porte de se jeter dans les bras de l'Angleterre.

ARTICLE X.--Dans le cas o la Porte ottomane se refusant  la
cession des deux provinces, la guerre viendrait  se rallumer,
l'empereur Napolon n'y prendra aucune part et se bornera  employer
ses bons offices auprs de la Porte ottomane; mais s'il arrivait que
l'Autriche ou quelque autre puissance ft cause commune avec l'empire
ottoman dans ladite guerre, Sa Majest l'empereur Napolon ferait
immdiatement cause commune avec la Russie, devant regarder ce cas
comme un de ceux de l'alliance gnrale qui unit les deux empires.

Dans le cas o l'Autriche se mettrait en guerre contre la France,
l'empereur de Russie s'engage  se dclarer contre l'Autriche et 
faire cause commune avec la France, ce cas tant galement un de ceux
auxquels s'applique l'alliance qui unit les deux empires.

 ARTICLE XI.--Les hautes parties contractantes s'engagent d'ailleurs
 maintenir l'intgrit des autres possessions de l'empire ottoman, ne
voulant ni faire elles-mmes, ni souffrir qu'il soit fait aucune
entreprise contre aucune partie de cet empire, sans qu'elles en soient
pralablement convenues.

ARTICLE XII.--Si les dmarches faites par les deux hautes parties
contractantes pour ramener la paix, sont infructueuses, soit que
l'Angleterre lude la proposition qui lui sera faite, soit que les
ngociations soient rompues, Leurs Majests Illustrissimes se
runiront de nouveau dans le dlai d'un an, pour s'entendre sur les
oprations de la guerre commune, et sur les moyens de la poursuivre
avec toutes les ressources des deux empires.

ARTICLE XIII.--Les deux hautes parties contractantes, voulant
reconnatre la loyaut et la persvrance avec lesquelles le roi de
Danemark, a soutenu la cause commune, s'engagent  lui procurer un
ddommagement pour ses sacrifices, et  reconnatre les acquisitions
qu'il aura t dans le cas de faire dans la prsente guerre.

 ARTICLE XIV.--La prsente convention sera tenu secrte au moins
pendant l'espace de dix ans.

Erfurt, le 12 octobre 1808.

FIN DE LA CINQUIME PARTIE ET DU TOME PREMIER




TABLE DU TOME PREMIER


Prface

PREMIRE PARTIE

1754-1791
  Appendice

DEUXIME PARTIE
  De M. le duc d'Orlans

TROISIME PARTIE
  1791-1808

QUATRIME PARTIE
  Affaires d'Espagne (1807)

CINQUIME PARTIE
  Entrevue d'Erfurt (1808)


PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--20, RUE BERGRE.--14430-6-90.





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 Volume I (of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Prigord

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