The Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir 
l'histoire de l'empereur Napolon, by Duc de Rovigo

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Title: Mmoires du duc de Rovigo, pour servir  l'histoire de l'empereur Napolon
       Tome V

Author: Duc de Rovigo

Release Date: August 25, 2007 [EBook #22385]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR  L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLON.

TOME CINQUIME.

PARIS,

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N 22.

MAME ET DELAUNAY-VALLE, RUE GUNGAUD, N 25.

1828.




CHAPITRE PREMIER.

Dtails sur les exils.--Madame de Chevreuse.--Menace de la rvision du
procs du marchal d'Ancre.--Madame de Stal.--Motifs de sa
disgrce.--Ruse qu'elle imagine.--Madame Rcamier.--Pourquoi elle habite
la province.--Motifs secrets pour lesquels elle veut aller en
Suisse.--M. de Duras.--M. de la Salle.--Les gens de lettres.--Tactique
de M. Fouch.

C'est maintenant le cas de parler des motifs d'exil de mesdames de
Chevreuse et autres que j'ai nommes.

Madame de Chevreuse avait t porte une des premires sur la liste qui
fut envoye de Paris  l'empereur, lorsqu'il tait encore  l'arme
aprs la bataille d'Austerlitz; elle aurait par consquent t exile
comme toutes les personnes qui taient sur la mme liste, sans le
secours de quelques amis de sa famille.

M. de Talleyrand tait  Vienne, et fort li avec madame de Luynes,
belle-mre de madame de Chevreuse. Elle l'employa  dtourner le coup
qui menaait sa belle-fille. M. de Talleyrand se servit de l'estime que
l'empereur avait eue pour feu M. le duc de Luynes, qui tait mort
snateur, et fit mettre sans peine sur le compte de l'tourderie toutes
les lgrets de madame de Chevreuse. Non-seulement il la fit rayer de
la liste d'exil propose par la police, mais il la fit nommer dame du
palais de l'impratrice.

Sans doute, il fut oblig de lui faire quelque peur pour la dcider 
accepter, mais c'tait l une affaire entre elle et lui, car l'empereur
n'attachait aucune importance  ce que madame de Chevreuse ft ou ne ft
pas dans sa maison. M. de Talleyrand au contraire y en mettait beaucoup;
il considrait la nomination de cette dame comme le seul moyen de la
prserver des tracasseries que la police pourrait lui susciter, et afin
de vaincre ses rpugnances, il convint sans doute avec madame de Luynes
de l'effrayer, en lui disant que l'empereur voulait qu'elle devnt dame
du palais, comme il aura dit  l'empereur que la famille de Luynes le
dsirait. On abusait souvent ainsi de son nom. Madame de Chevreuse se
rsigna, mais elle vint toujours avec mauvaise grce dans un cercle o
on ne lui fit que des politesses; elle n'eut pas l'air de s'en
apercevoir. Elle ne parut qu'en femme impolie et souvent mal leve dans
une cour o on ne l'avait admise que sur les instances de ses amis. On
la souffrait, mais personne ne la voyait avec plaisir.

 l'poque de l'arrive en France de la reine d'Espagne, l'empereur
nomma de Bayonne des dames du palais pour tenir compagnie  cette
princesse, qui allait se trouver un peu dlaisse  Compigne. Madame de
Chevreuse, qui tait alors dans une terre prs de Paris, fut du nombre;
toutes les convenances taient observes dans le choix, tant en ce qui
pouvait tre agrable  la reine d'Espagne qu'en ce qui pouvait flatter
madame de Chevreuse. Madame de Larochefoucauld, qui tait dame
d'honneur, fit part  celle-ci de la destination qu'elle avait reue, en
la prvenant du jour de l'arrive de la reine  Compigne, o elle
l'invitait  se rendre.

On tait loin de s'attendre  la manire dont cette jeune dame
accueillerait le message; elle rpondit net qu'elle n'irait point, et
qu'elle n'tait pas faite pour tre gelire. Tout le monde blma cette
manire de refuser; mais cette dsapprobation ne suffisait pas. On fut
oblig de rendre compte du fait  l'empereur, qui fit retirer la
nomination de madame de Chevreuse, et l'envoya demeurer  quarante
lieues de Paris.

J'ai t sollicit pendant trois ans pour demander son rappel, et
j'avoue que je ne concevais pas que l'on mt tant de bassesse  le
demander aprs s'tre conduit avec tant d'insolence.

L'empereur disait quelquefois en parlant de cette famille: Qu'elle
prenne garde, je lui ferai voir la diffrence que je mets entre une
gnalogie d'pe et une gnalogie de valets; si elle m'chauffe la
bile, je ferai rviser la confiscation des biens du marchal d'Ancre,
qui a t odieusement assassin, et si on la rhabilite, il ne manquera
pas d'hritiers pour venir rclamer ses dpouilles  la famille de
Luynes, qui n'a t enrichie que par cet odieux attentat[1].

Madame de Stal avait t, non pas exile, mais loigne par suite d'une
intrigue dans laquelle des rivaux la compromirent. Une femme d'une aussi
grande clbrit est souvent expose  voir mettre plus d'une ptre 
son adresse.

Lorsque j'entrai au ministre, elle tait dj dans cette situation. On
lui a sans doute dit que c'tait l'empereur qui avait spontanment
ordonn son exil; rien cependant n'est plus faux. J'ai su comment elle
avait t atteinte, et je puis certifier que ce n'est qu' force
d'obsessions, de rapports fcheux, qu'il l'arracha  ses gots pour le
monde, et l'obligea  se retirer  la campagne. Cependant il ne pouvait
pas la souffrir; il a mme attach trop d'importance  celle qu'elle
donnait  sa personne et  son livre sur l'Allemagne. On essaya d'abord
de la rendre plus circonspecte, mais toutes les tentatives furent
vaines; on ne put la faire taire ni l'empcher de se mler de tout, de
fronder tout; elle voulait conseiller, prvoir, administrer; l'empereur,
de son ct, croyait pouvoir suffire  sa tche. Il se fatigua de
recevoir les lettres directes de madame de Stal, celles qu'elle
crivait  ses amis, qui les renvoyaient exactement au cabinet.
L'empereur, lass de voir venir les mmes vues par tant de voies
diffrentes, l'envoya distribuer ses conseils plus loin de lui.

Elle ne tarda pas  regretter la capitale, m'crivit plusieurs fois pour
y revenir; tantt elle allguait un prtexte, tantt un autre; enfin
elle imagina de feindre la rsolution de passer en Amrique, mais elle
tait trahie par un de ses amis  qui elle avait fait part de son
dessein. Je savais qu'elle se proposait d'abord de venir  Paris, que
quant au voyage d'Amrique, elle verrait aprs, c'est--dire qu'elle
prendrait le temps de la rflexion.

Personnellement, j'tais plutt port  consentir  la demande qu' la
refuser; je n'avais aucune raison de m'y opposer, parce que madame de
Stal ne pouvait qu'tre bien aise de ne pas tre brouille avec le
ministre de la police. L'arrangement aurait donc pu nous convenir  tous
deux, mais pour me faire une amie, encore la chose n'tait-elle pas
sre, il fallait commencer par me faire, parmi les siens, dix ennemis
que je n'tais pas en mesure de combattre; elle n'et rien gagn au
march, et je ne pouvais qu'y perdre. Je n'osai pas risquer d'amliorer
sa situation; je la plaignais d'avoir inspir de la jalousie  nos beaux
esprits, mais je m'en tins  son gard au passeport qu'elle avait
demand pour l'Amrique, prenant garde de ne pas tre sa dupe,
c'est--dire qu'elle ne me mt pas dans le cas d'avoir recours  des
moyens qui me rpugnaient.

On a aussi beaucoup cri contre l'exil de madame Rcamier. En gnral,
on parle de tout  tort et  travers sans trop savoir ce que l'on dit.
Tout le monde avait connu les mauvaises affaires de la maison Rcamier,
 la suite desquelles madame Rcamier avait t vivre en province; cela
tait fort honorable, mais il ne fallait pas s'y faire passer pour une
victime de la tyrannie et crire  tout le monde des balivernes de ce
genre. Il aurait t plus juste de leur dire tout net que l'on avait
perdu sa fortune par de fausses spculations que d'en accuser
l'empereur. Madame Rcamier demeurait en province par raison, et elle
disait  ses admirateurs, qui la sollicitaient de rentrer  Paris, que
cela ne dpendait pas d'elle, voulant par l donner  penser que c'tait
l'empereur qui l'en empchait, lorsqu'il ne pensait pas  elle. Cela fit
qu'il ordonna que, si elle y revenait, on ne lui laisst plus former ce
cercle de frondeurs au milieu duquel elle rpandait avec affectation sa
douleur; et pour parler plus franchement, je lui crivis que je dsirais
qu'il n'entrt pas dans ses projets de venir  Paris si tt, etc., etc.
Elle n'avait aucunement celui d'y rentrer, mais elle fut fort aise
d'avoir t exile, cela la mettait  son aise pour rpondre  une foule
de solliciteurs vis--vis desquels cela lui donnait une position. Il y a
encore un motif qui me dtermina, et cela par intrt pour elle-mme; je
voulus lui viter les dsagrmens qui auraient t la consquence
naturelle du voyage _qu'elle allait entreprendre en Suisse_. Si elle me
lit, elle saura ce que je veux dire, et si un jour j'ai le plaisir de
lui faire ma cour, je lui apprendrai, en lui demandant grce, comment
j'ai su si bien ce qui la concernait, et elle me saura gr de l'avoir
engage  rester  Lyon. J'ai eu la preuve que j'avais t bien inform,
en voyant, dans les salons d'un prince d'Allemagne[2], le beau tableau
que M. Grard a fait de cette gracieuse dame, qui a voulu mettre son
portrait  la place de sa personne dans ce palais.

Au reste, la haine que madame Rcamier portait  l'empereur date, pour
ainsi dire, des premiers jours du consulat. Voici quels en sont les
motifs, on verra s'ils sont bien lgitimes.

Lucien, pendant son ambassade d'Espagne, eut occasion d'envoyer en
courrier  Paris un de ses amis qui l'avait accompagn en Espagne.
Celui-ci, en passant  Dax, s'arrta chez M. Mchin, prfet du
dpartement des Landes, et parmi les renseignemens que celui-ci le
chargea de transmettre au premier consul sur la position de son
dpartement, il lui fit connatre toutes les peines qu'il se donnait
inutilement pour dcouvrir d'o partait un journal rempli d'injures
dgotantes contre le gouvernement, le premier consul et les membres de
sa famille. Ce journal arrivait rgulirement, et tait port
mystrieusement  domicile. M. Mchin en remit sept numros au courrier,
qui partit de suite pour Bordeaux. Le commissaire de police de cette
ville tait dans le mme cas que M. Mchin, se plaignait du mme
journal, et en remit quatre autres numros au courrier, qui arriva 
Paris chez le premier consul avec onze de ces numros, qui furent
envoys au ministre de la police, alors M. Fouch. Les informations
qu'il prit lui apprirent bientt que ce journal tait rdig  Paris,
par un certain abb Guyot, qui profitait de ses liaisons d'amiti avec
M. Bernard, pre de madame Rcamier, l'un des administrateurs de la
poste aux lettres, pour faire parvenir ce journal dans tous les lieux o
il avait des connaissances, qui se chargeaient de le rpandre.

L'arrestation de M. Bernard fut la suite de cette dcouverte. Au bout de
quelque temps, il fut amen au ministre de la police pour y tre
interrog. Cela avait lieu prcisment le jour mme o madame Rcamier
venait au ministre de la police pour connatre les motifs de
l'arrestation de son pre, en protestant de son innocence et sollicitant
la permission de le voir. On ne la fit pas attendre. Elle le vit 
l'htel du ministre, apprit les motifs de son arrestation et n'osa plus
rcriminer. Elle tait alarme sur les suites qu'aurait cette affaire;
elle proposa de les prvenir par la dmission de son pre, M. Bernard,
qui la donna sur-le-champ, et qui fut accepte.

Le premier consul n'en entendit plus parler, et ordonna de mettre M.
Bernard en libert; madame Rcamier, ne voulant pas reconnatre cet acte
d'une gnreuse justice, prfra conserver son aigreur, qu'elle fit
partager  tous ses nombreux admirateurs.

Les exils de dames se rduisaient donc  ces trois-l; ceux d'hommes
consistaient en trs-peu d'individus que cette mesure avait obligs de
vivre hors de leurs habitudes; car, pour ceux qui, sans cela, passaient
leur vie dans leurs terres, en quoi pouvait-elle les contrarier?

Il n'y avait gure que M. de Duras qui avait d'abord t exil assez
loin; mais qui petit  petit s'tait rapproch si bien, qu'il venait
assez frquemment  Paris, o on ne l'inquitait en aucune faon. On
faisait du bruit lorsqu'il tait reparti, afin qu'il ne s'accoutumt pas
trop  ces visites, mais c'tait tout; tant qu'il n'avait pas repris le
chemin de son dpartement, on ne l'apercevait pas.

M. de la Salle tait rput homme de mouvement, capable de se porter 
quelque coup d'clat; on le tenta en Bourgogne, o il a justifi
l'opinion que l'on avait de son caractre, car il n'attendit pas que les
vnemens du mois d'avril 1814 fussent arrivs pour prendre le parti de
se prononcer.

Il y avait encore M. de Montrond, qui tait exil  Anvers; je lui ai
dit  lui-mme  qui il avait obligation de sa disgrce; quant 
l'empereur, il n'a fait qu'approuver la mesure qu'on lui a propose.

Voil en quoi consistaient, au mois de juillet 1810, tous ces exils
contre lesquels on a tant cri; cela ferait rire de piti, si de grands
malheurs n'avaient t la suite, et, pour ainsi dire, la consquence de
cette altration journalire que l'on portait  la considration et au
respect d au gouvernement.

Une rflexion peut se placer ici: au moment de la grande puissance de
l'empereur, c'est--dire aprs son mariage, il pouvait donner un libre
cours  ce prtendu despotisme,  ce got pour l'arbitraire qu'on lui a
attribu. Cependant c'est  cette poque qu'il a accord le plus de
grces et de faveurs. Je m'apercevais qu'on avait fait croire aux hommes
de lettres qu'il les regardait comme ses ennemis, et dj je commenais
 avoir une opinion forme sur toutes les pratiques qui avaient t
mises en oeuvre pour lui en aliner beaucoup.

Comme il m'avait particulirement recommand de les bien traiter, je
cherchai une occasion de faire connaissance avec eux: elle arriva tout
naturellement. On avait adress  l'empereur une foule de productions
potiques  l'occasion de son mariage, il m'crivit de lui donner des
renseignemens  cet gard; il s'agissait, comme on peut le croire, des
crivains et non de leurs productions, car, pour les vers, je
distinguais bien ce que j'prouvais en les lisant ou en les entendant
rciter, mais en discuter le mrite tait tout--fait au-dessus de mes
forces.

Je fis runir toutes ces productions littraires, et me fis indiquer
celles qui avaient runi le plus de suffrages; je me fis en mme temps
reprsenter tout ce qui avait t compos dans de semblables
circonstances depuis Louis XIV, et avait t jug assez bon pour tre
conserv jusqu' nous; on ne put me dsigner que l'ode intitule _la
Nymphe de la Seine_, que Racine avait compose dans sa jeunesse 
l'occasion du mariage de la dauphine. Elle est moins longue et me parut
moins belle que la plupart de celles que le mariage de l'empereur avait
fait clore.

J'eus ainsi occasion, en excutant les ordres qu'il m'avait donns, de
l'entretenir de chaque auteur en particulier, et de lui faire connatre
que ces vers dont ils chargeaient les colonnes des journaux leur avaient
t commands par mon prdcesseur. L'empereur fut indign, et me
rpondit: On me l'avait dit mais je ne voulais pas le croire; voil
comment il faisait de tout; ainsi je passe pour avoir fait faire mon
loge. Cette conduite l'avait bless, il m'envoya l'ordre de lui
proposer une rpartition de cent mille francs aux diffrentes personnes
qui avaient fait remarquer leur talent dans cette circonstance. Il
ajouta que c'tait le servir bien mal que de ne pas rcompenser des
auteurs qu'on avait mis en oeuvre. En effet, s'il n'et pens  eux, ces
messieurs n'auraient jamais entendu parler de la gratification que je
leur ai remise de sa part, et auraient t autoriss  se plaindre de
lui, qui pourtant tait tranger  l'oubli comme  la commande.

J'appris par l que c'tait encore un des moyens de police pour acqurir
de la fortune que de faire faire des vers; mais au moins lorsqu'on l'a
si utilement employ pour son propre intrt, il ne faut pas avoir
l'impudence de venir imprimer  la face du monde que celui des
libralits duquel on s'enrichissait, et devant lequel on brlait un
encens qu'il ne demandait pas, tait un tyran que l'on cherchait 
dtruire. En distribuant cette somme  toutes les personnes auxquelles
elle tait destine, j'eus occasion de les voir l'une aprs l'autre, et
j'avais soin de lire immdiatement aprs la pice de posie de celui
avec lequel je venais de converser, lorsque j'tais encore plein de la
curiosit de le connatre, et rarement on n'aperoit pas quelque ct du
caractre de l'auteur entre sa physionomie et une production qui avait
d ncessairement partir d'un mouvement de son me.




CHAPITRE II.

M. Esmnard.--Les acadmiciens.--M. de Chateaubriand.--M. tienne.--M.
Jay.--M. Michaud.--M. Tissot.--Service que lui rend l'empereur.--Comment
M. Tissot en prouve sa reconnaissance.--Il succde  Delille.


C'est  cette occasion-l que j'ai connu particulirement M. Esmnard;
j'avais lu son pome de la navigation, et je ne concevais pas qu'un
homme qui avait fait une aussi belle chose pt mriter d'tre abreuv de
la calomnie dont il tait couvert. Lorsque je me l'attachai, j'entrepris
de le secourir; j'avais des moyens de faire des gnrosits, tant par la
fortune que l'empereur m'avait donne que par les avantages de mon
emploi. J'aidai M. Esmnard, et en dbarrassant son esprit de tout ce
qui le tourmentait, j'eus un homme entirement dvou et d'un talent
suprieur, qu'il me consacra tout entier ainsi que son temps. Il m'a
servi fidlement; il aimait l'empereur avec sincrit, et n'a jamais
craint de me dire la vrit; il m'a fait faute plus d'une fois, j'ai eu
lieu de regretter sa mort. C'est par lui que j'ai connu les hommes de
lettres, tant sous le rapport du talent que dans ce qui leur tait
personnel; j'tais prpar  ce qu'il me dirait beaucoup de mal, ayant
autant d'ennemis, et j'en eus encore une bonne opinion, parce qu'il ne
dcriait mme pas ceux qui le dchiraient sans piti. Je ne parle de lui
ici que dans les relations que j'ai eues avec lui. Cet homme de talent
me cota bien des soins, car la jalousie qu'il inspirait ameuta tout le
Parnasse contre son protecteur.

 mesure que je faisais connaissance avec tous nos acadmiciens, je
voyais que cette savante socit tait domine par une coterie qui
piait toutes les places qui venaient  y vaquer pour y faire nommer
quelques uns de ses amis, et que hors d'un certain cercle il n'y avait
point d'esprance d'y tre admis, quelque mrite qu'on et eu.

Je me mis dans la tte de faire mettre quelques uns des miens sur les
rangs, non pas par amour-propre, mais pour avoir les moyens de repousser
les attaques qui me seraient venues de ce ct, car je voyais bien
qu'elles seraient frquentes et surtout dangereuses, parce que la partie
de littrature que j'aurais pu ngliger serait prcisment devenue une
arme puissante  employer pour nuire au ministre de la police; j'tais
d'ailleurs effray de la quantit de livres que l'on portait chez moi
dans une semaine, et si je n'avais pas eu vingt personnes pour les faire
lire et y apercevoir le ct rprhensible, aussitt que la mchancet
aurait pu le faire, mon temps aurait t employ  croiser le fer avec
des intrigues qui auraient pris  tche de se jouer de moi.

Je formai ainsi le projet de faire entrer M. Esmnard  l'acadmie, et
m'employai si bien, que je lui fis donner une majorit de suffrages sans
laquelle il aurait infailliblement t rejet.

Je fus aid en cela par des hommes en place qui faisaient partie de la
classe des belles-lettres.

Ce petit triomphe m'enhardit; peu de temps aprs Chnier vint  mourir;
et je voulus y faire entrer M. de Chateaubriand; je russis  le faire
nommer, et quand je n'aurais fait que cela pour les lettres, je croirais
avoir bien mrit d'elles. Mais quant  sa rception, elle souffrit des
difficults, et on ne put obtenir de lui de les vaincre; il avait pu
justement se trouver offens d'une mesure  laquelle la classe
acadmique crut devoir le soumettre.

     MINISTRE DE LA POLICE.

     MM. TIENNE, JAY, TISSOT, MICHAUD.

J'prouvais le besoin de former autour de moi une petite runion
d'hommes d'esprit autant que sages et clairs. Je connaissais M.
tienne pour l'avoir vu souvent  l'arme, et je savais qu'il tait
agrable  l'empereur, qui l'estimait beaucoup; mais M. tienne avait
une rpugnance insurmontable  entrer en contact avec le ministre de la
police gnrale. Ce ne fut qu' la mort de M. Esmnard que je parvins,
par l'intermdiaire de M. Arnault, membre de l'Institut, digne de la
plus grande estime,  dterminer M. tienne  accepter la division
vacante, et qui n'avait pas le plus lger rapport avec le reste du
ministre. L'empereur approuva ce choix, et j'eus beaucoup  m'applaudir
de l'avoir fait, tant je trouvai de loyaut, de raison dans M. tienne.
J'aurais de bien nobles traits  citer de cet homme, d'un esprit si
brillant et d'un coeur si droit.

Je ne connaissais M. Jay que pour en avoir entendu parler comme d'un
homme de beaucoup d'esprit et d'instruction. Aprs avoir suivi en Italie
M. le duc d'Otrante, qui lui avait confi l'ducation littraire de ses
enfans, il avait quitt ce ministre lorsqu'il s'tait embarqu 
Livourne pour se rendre en Amrique, et venait de rentrer  Paris. M.
Jay apprhendait beaucoup les prventions qu'il me supposait contre
toutes les personnes qui avaient appartenu au duc d'Otrante. Je ne le
laissai pas beaucoup dans l'incertitude. Je l'appelai prs de moi, et je
fus si content de sa personne, de ses sentimens politiques, qu'il ne
prit aucun soin de cacher, et de la modration de son esprit, que je
rsolus de l'attacher  mon cabinet, au titre qui lui conviendrait le
mieux. Je lui confiai la fonction de traduire et d'analyser les
productions anglaises, qui abondaient au ministre de la police, par
l'entremise des commissaires de Boulogne. M. Jay accompagnait les
rapports qu'il me faisait sur ces ouvrages d'observations sur la
direction politique de ces publications. Son travail tait envoy
directement  l'empereur, qui m'a charg plusieurs fois d'en tmoigner
sa satisfaction  l'auteur. Quelque temps aprs, il m'ordonna de le
charger de la direction du journal de Paris.

On m'avait parl de M. Michaud sous les rapports les plus avantageux; il
s'occupait alors de son bel ouvrage sur les croisades. Je saisis toutes
les occasions de l'attirer chez moi, et j'eus lieu d'tre aussi
satisfait de son dvoment que tout le monde l'tait de son esprit: il
s'tait ralli de bonne foi au gouvernement imprial. Meilleur juge que
moi du caractre et des dispositions des hommes, et connaissant les
sentimens de M. Michaud, comme son talent, l'empereur m'ordonna de le
placer sur la liste des bnfices, lors de la rpartition des actions de
la Gazette de France. Depuis, l'empereur ne l'oublia jamais dans toutes
les circonstances o il voulut accorder quelques rcompenses aux gens de
lettres. Je n'eus jamais qu' me louer de mes rapports avec M. Michaud,
qui, de son ct, n'eut jamais  se plaindre de mes procds envers lui;
je crois qu'il ne me refuserait pas cette justice.

J'avais entendu parler de M. Tissot comme auteur de plusieurs
productions littraires. Je savais encore qu'il devait  l'empereur de
n'avoir pas t la victime des plus lches ressentimens d'ennemis
implacables, qui avaient voulu le faire comprendre dans les dportations
qui eurent lieu aprs l'affaire du 3 nivose. Sur les reprsentations de
MM. Monge, Bertholet, Cambacrs et de madame Bonaparte, qui le
connaissaient depuis long-temps, le premier consul le raya lui-mme de
la liste fatale; mais comme on insistait encore pour l'loigner au moins
de Paris, le premier consul ordonna l'examen le plus svre de la
conduite de M. Tissot pendant la rvolution, et comme on ne trouva aucun
fait  sa charge, le gnral Bonaparte jugea combien les passions
taient en jeu dans cette circonstance, et le rendit  sa famille.
Depuis cette poque, deux hommes, exalts par l'esprit de parti, vinrent
lui confier le dessein qu'ils avaient conu d'attenter aux jours du
premier consul; le sacrifice qu'ils avaient fait de leur vie pouvait
assurer le succs de leur criminelle entreprise; ils y renoncrent  la
voix de M. Tissot. Cette bonne action tait reste ensevelie dans le
silence pendant plusieurs annes. Je l'appris par hasard, et je
m'empressai de la faire connatre  l'empereur. Il en fut touch, et
c'est alors qu'il me raconta lui-mme en dtail comment il avait sauv
M. Tissot du plus grand des dangers, dans un moment o chacun voulait
satisfaire ses haines particulires  la faveur d'une circonstance aussi
terrible que l'attentat du 3 nivose.

Je ne rvlai point, et je ne devais point rvler cette circonstance 
M. Tissot, et jusqu' la lecture de mon ouvrage il l'ignorera. Elle me
donna l'envie de le connatre personnellement. Il vivait alors dans la
retraite, ne s'occupant que des lettres et d'un emploi dans les
droits-runis, dont le chef, M. Franois de Nantes, un des hommes les
plus spirituels de France, avait beaucoup d'amiti pour lui. Nous emes
ensemble une entrevue pleine de franchise. Je n'avais en ce moment  lui
offrir dans mon ministre aucune fonction qu'il pt accepter; je me
bornai  lui demander s'il voulait se charger de me signaler les
ouvrages de littrature et d'art qui mritaient l'attention publique, et
de m'indiquer les jeunes talens qu'il fallait encourager: j'attachais la
plus haute importance au bonheur de contribuer  favoriser son choix. M.
Tissot accepta ce genre de travail et s'en acquitta avec autant de zle
que de bienveillance. Plus d'une personne lui a d, sans le savoir,
d'honorables rcompenses de l'empereur. Les jeunes gens surtout avaient
en lui un ami et un avocat plein d'ardeur. Plus tard, l'empereur me
donna l'ordre de confier la rdaction de la Gazette de France  M.
Tissot.

 la mort de l'abb Delille, qui l'avait choisi pour supplant dans sa
chaire de posie latine, le premier mouvement de l'empereur fut de
penser  M. Tissot; il vit avec plaisir les suffrages du collge de
France et de l'Institut le lui proposer pour successeur de l'abb
Delille; M. Tissot fut donc nomm professeur en titre.

L'empereur a toujours fait un cas particulier de la droiture et du
jugement de cet crivain; je l'ai vu une fois le faire appeler prs de
lui pendant les cent jours.

Avec ce petit aropage, je me crus en tat de prvenir les effets de la
prvention, de paralyser la malveillance qui me supposait des intentions
hostiles et des sentimens qui taient loin de ma pense; je jugeais, au
contraire, ds mon entre au ministre, que, pour bien servir
l'empereur, il fallait me tenir dans la ligne de la modration, et
n'couter aucune haine personnelle. Je voulais surtout agrer aux gens
de lettres, en marquant leurs succs et leur noble attitude dans la
littrature et dans la politique. Les hommes estimables que j'avais
choisis me secondrent admirablement par leur bienveillance et leur zle
pour tous les talens. Quant  mon influence sur ces crivains, les
personnes qui possdent les journaux de l'poque peuvent se convaincre
qu'ils n'ont pas craint de professer hautement alors des principes qui
plusieurs fois, depuis la restauration, les auraient conduits  la
police correctionnelle. Mais le gouvernement tait fort, sa thorie
nationale; il avait ralli tous les esprits et tous les partis. On
aurait regard comme un fou celui qui aurait prch la discorde, nous ne
nous inquitions pas de la libert de telle ou telle opinion. J'adjure
ces messieurs de dclarer dans quelles circonstances j'aurais pu les
inviter ou les autoriser  employer le subterfuge et la ruse pour donner
telle ou telle direction  l'esprit public. Fort de mon innocence  cet
gard, je reste convaincu, de mon ct, qu'ils ne se seraient prts 
aucune lche complaisance, car ils avaient beaucoup d'indpendance, et
jamais peut-tre l'empereur n'a entendu, sur certaines matires, des
vrits aussi fortes que celles que j'ai puises quelquefois dans leurs
conversations, les plus libres peut-tre qui aient eu lieu dans Paris,
et dont aucun d'eux ne craignait jamais les consquences. La libert de
ces entretiens fut mme rapporte  l'empereur par des personnes dont le
zle officieux est toujours prt  nuire.

Je commenais  prendre racine dans des fonctions dont je n'avais aucune
ide quelques mois auparavant, et j'avais dj moins peur du contact
dans lequel j'tais oblig d'entrer avec toutes les imperfections
humaines.




CHAPITRE III.

Bal de la garde impriale.--Fte du prince Schwartzenberg.--Incendie de
la salle de bal.--L'empereur.--Impression que fait cet
accident.--Composition du cabinet.--Intrigues diverses.--M. Ferrand.--Le
chambellan.--Coteries, faux rapports.--Manire dont je les djoue.


Ce fut au mois de juillet ou d'aot de cette anne 1810 qu'arriva
l'horrible vnement de l'incendie de la salle du bal  l'htel du
prince Schwartzenberg.

Il donnait ce jour-l un bal  l'occasion du mariage de l'empereur avec
la fille de son souverain. Je crois que celui que donna la garde
impriale  la mme occasion n'eut lieu que quelque temps aprs; toute
la ville de Paris fut  cette fte, qui eut lieu  l'cole-Militaire, o
il ne se passa pas le moindre accident. Mais il n'en fut pas de mme
chez l'ambassadeur d'Autriche.

L'on avait construit,  ct de l'appartement principal de son htel,
une vaste salle de bal, en charpente extrmement lgre. La tenture
tait en toile, recouverte d'toffe brillante. En gnral, l'lgance et
la grce taient tout ce que l'architecte charg de cette construction
avait cherch. Cette vaste salle, magnifiquement dcore, tait claire
par une grande quantit de lustres qui taient suspendus  sa vote.

On y arrivait par une galerie dcore de la mme manire.

Les personnes invites eurent bientt rempli la salle ainsi que tous ses
dgagemens. L'empereur avec l'impratrice, la reine de Westphalie, la
vice-reine d'Italie taient arrivs, et le bal tait dans sa plus grande
vivacit, lorsqu'une bougie mit le feu en s'inclinant  une des
guirlandes de fleurs artificielles qui dcoraient le pourtour de la
galerie. Le courant d'air tendit le feu avec la rapidit de l'clair et
le porta jusqu' la salle du bal, qui fut enflamme dans un clin d'oeil.

L'empereur tait au milieu de la salle; il attendait le secours des
pompiers, et fut fort mcontent de leur lenteur. Le danger devenant
imminent, il emmena l'impratrice, la reconduisit aux Tuileries, et
revint chez le prince de Schwartzenberg pour voir ce qui s'y passait; il
avait dj jug que cet horrible accident serait accompagn de quelques
malheurs. Aussitt qu'il fut sorti avec l'impratrice, la peur s'tait
saisie de tout le monde; chacun avait fui par toutes les issues et
cherchait  s'chapper.

Il y avait quelques degrs pour descendre de cette salle dans le jardin,
l'ambassadeur de Russie, le prince Kourakin, ne les voyant pas, tomba,
et fut foul aux pieds de tout le monde. Comme il tardait  se relever,
la flamme le saisit dans cette position et le mit dans un tat qui fit
craindre long-temps pour sa vie.

Les pices de bois principales de cette lgre architecture furent
consumes en un instant, et sa vaste entre avec tous les lustres tomba
sur les personnes qui n'avaient pas encore pu sortir. Les pompiers ne
firent pas preuve de vigilance dans cette occasion:  la vrit ils
n'eussent pu, dans aucun cas, sauver la salle; mais s'ils avaient t en
mesure, ils auraient retard les progrs de l'incendie de manire 
donner  tout le monde le temps de l'vacuer.

Ils n'avaient mme pas d'eau dans leurs pompes; il s'tait pass plus
d'une demi-heure avant qu'ils fussent en tat d'agir. L'empereur tait
prsent et ne se retira que quand le feu fut tout--fait teint. Il
prenait part  l'affliction du prince de Schwartzenberg,  qui il disait
des choses rassurantes. Il envoya chercher le prfet de police, auquel
il tmoigna beaucoup de mcontentement, et je crois que c'est de ce jour
qu'il rsolut de le changer aussitt qu'il aurait trouv quelqu'un pour
le remplacer. La place exigeait un homme particulirement propre aux
dtails sans nombre qui en dpendent, et il y en a peu qui soient en
tat de la bien remplir. Lorsque le feu fut teint, l'empereur retourna
 Saint-Cloud, et me fit dire de venir le lendemain de bonne heure lui
rendre compte des rsultats de cet vnement. Ce ne fut qu'au jour que
l'on retrouva sous les restes des bois brls de la salle le corps de la
princesse Schwartzenberg, femme du frre an de l'ambassadeur; sortie
heureusement de la salle, elle tait rentre pour chercher ses enfans
qu'elle n'avait pas vus sortir.  peine tait-elle sous cette vote
enflamme, que la charpente s'croula, et la consuma au point qu'on ne
put la reconnatre qu' quelques dbris de bijoux.

La comtesse de la Leyen mourut quelques jours aprs de ses brlures,
ainsi que la femme du consul-gnral de Russie, et madame Touzard, femme
d'un officier-gnral du gnie; beaucoup d'autres furent grivement
blesses et souffrirent long-temps des suites de cet horrible vnement,
qui fut pendant long-temps le sujet des conversations de toute la
France. Je reus, dans ce temps-l, une correspondance bien
extraordinaire. On y rappelait l'vnement arriv au mariage de la
dauphine, la feue reine de France. Tout le monde en parlait; on faisait
des rapprochemens, et on allait mme jusqu' conjecturer des choses qui
auraient paru ridicules  l'homme le moins sens, et qui pourtant se
sont, en grande partie, vrifies. Ce n'est point exagrer que de dire
que l'on fut frapp de l'ide qu'il y avait une mauvaise destine
insparable de nos alliances avec l'Autriche. Cette opinion
s'tablissait, et j'eus  surmonter beaucoup de difficults pour en
dtruire les fcheuses consquences.

J'ai dit plus haut qu'aprs avoir divis la surveillance que j'observais
dans Paris, je n'y trouvai rien de bien important, et que je
l'envisageai ensuite sous un autre rapport. Voici ce que j'ai voulu
dire.

Je ne voyais que le mal qui tait produit, et pendant que j'en cherchais
les causes, il en arrivait d'un autre ct; ensuite je reconnaissais
dj que la facilit avec laquelle on abordait l'empereur fournissait 
la mchancet beaucoup d'occasions de dbiter des contes qui lui taient
rapports comme des propos de telle ou telle classe de la socit, ou
comme venant d'hommes  spculations qui cherchaient  faire baisser les
fonds pour favoriser quelques oprations. J'avais remarqu que, la
plupart du temps, ces contes n'taient que le rsultat de l'imagination
de quelques cerveaux creux ou oisifs, qui abusaient de l'accs qu'ils
avaient prs du souverain, pour prendre tout  la fois une apparence de
zle pour son service, et favoriser en mme temps des projets d'ambition
particulire; la confiance exclusive de l'empereur paraissait tre
dispute entre quelques individus qui piaient toutes les occasions de
pousser  des places dans son intimit leurs amis et leurs obligs, afin
de l'entourer d'une atmosphre tout  leur dvotion. Je voyais conduire
de front des intrigues de laquais pour faire entrer des protgs dans
toutes les diffrentes parties du service de la maison de l'empereur;
depuis celui du grand-marchal, du grand cuyer, du grand chambellan, on
avait song  pntrer jusqu'au cabinet de l'empereur.

Ce cabinet tait organis ainsi. Ce que l'on appelait le cabinet
particulier n'avait qu'un seul secrtaire dit _du ille_, qui tait M. de
Menneval; il en fut ainsi jusqu'au retour de Russie, que l'tat de la
sant de ce dernier obligea l'empereur de le remplacer, aprs l'avoir
toutefois plac prs de l'impratrice comme secrtaire des commandemens,
lors de l'institution de la rgence, et avec mission de lui crire tous
les jours pendant qu'il tait absent.

M. Fain, archiviste, occupait un cabinet spar avec les archives, o
les papiers du cabinet particulier ne devaient tre dposs qu'aprs la
consommation des affaires auxquelles ils se rapportaient; il n'entrait
au cabinet de l'empereur que lorsqu'il y tait appel, et pour l'instant
o l'empereur en avait besoin.

MM. Mounier et Desponthons, secrtaires du cabinet, occupaient un bureau
commun spar. Le premier tait charg de la traduction des gazettes
trangres et s'tait associ pour ce travail des traducteurs de son
choix, il recevait pour ce service 50,000 francs par an, et cependant je
ne manquais pas d'envoyer exactement les gazettes anglaises toutes
traduites  l'empereur, parce que je les recevais le premier. M.
Desponthons tait charg du travail relatif au gnie, et il tait par l
mme moins employ. M. Dalbe tait charg du travail relatif aux cartes
et avait avec lui deux ingnieurs gographes avec lesquels il occupait
un cabinet spar. Par cette division, l'intrigue ne put se donner
d'accs au cabinet particulier ni dans les bureaux: aussi chercha-t-elle
 mieux russir prs de l'impratrice en voulant y pousser ses
cratures. Le premier essai fut de placer M. de Narbonne grand-matre de
sa maison, et, quoique l'empereur gott assez M. de Narbonne, il refusa
cette nomination, que, de son ct, l'impratrice repoussait encore plus
fortement que lui. M. de S*** se donna beaucoup de mouvement pour faire
nommer comme secrtaire des commandemens de l'impratrice, d'abord un M.
de Gillevoisin, sa crature, ensuite M. Ferrand, le mme qui a t
clbre en 1814, par l'occupation des postes. Mais l'empereur avait un
contrle invisible qui lui fit repousser toutes ces insinuations; il ne
voulut mettre prs de l'impratrice que quelqu'un d'incorruptible: c'est
pourquoi il s'imposa plus tard le sacrifice de M. de Menneval, qui lui
tait cependant si ncessaire.

J'ai t un des premiers  voir o ce malheureux tripotage nous mnerait
 cause de la facilit avec laquelle on faisait retentir par cent
bouches, un propos lanc avec intention contre quelqu'un qu'on voulait
perdre.

J'ai eu le courage de dire l-dessus  l'empereur mme ce que je voyais
et ce que l'on me disait; je ne lui ai rien cach, et l'exprience n'a
que trop prouv combien peu taient dignes de son estime et de son
affection ceux qui se disputaient ses faveurs, en regardant comme un
tort personnel qu'on leur faisait, les marques de bienveillance qu'il
accordait  ses plus anciens serviteurs.

L'empereur, que l'on a long-temps voulu faire passer pour un homme
sombre, mfiant, tait bon jusqu' l'excs et confiant dans tout ce qui
ne l'avait jamais tromp; il croyait un bien plutt qu'un mal, jusqu'
ce qu'il et pris, comme il le disait, _la main dans le sac_. Il fallait
beaucoup d'adresse pour perdre quelqu'un dans son esprit; je n'ai
remarqu, de ce ct-l, qu'une chose qu'on puisse lui reprocher, c'est
que, lorsqu'il s'apercevait qu'il avait t tromp, il ne tmoignait pas
son mcontentement avec assez de force aux calomniateurs, qui
retombaient quelque temps aprs dans les mmes ornires.

Il se serait vit bien des embarras, s'il avait fait une justice
clatante de la premire calomnie qui lui a t rapporte.

J'ai dit qu'il tait confiant dans tout ce qui l'entourait d'habitude;
je vais en citer un exemple entre cent qu'il me serait facile de
rapporter.

Je l'accompagnais comme son aide-de-camp dans une revue qu'il fit 
Vienne du 7e rgiment de hussards, aprs la bataille de Wagram. Il
nommait aux emplois vacans, et donnait des rcompenses aux officiers et
soldats qui avaient t blesss pendant la campagne. Le colonel du 4e
rgiment lui demanda la destitution d'un officier qui n'tait pas
prsent  la revue, et qui vivait  Vienne dans la plus dgotante
dbauche, de laquelle on n'avait pas pu le tirer, mme pour se trouver 
son devoir d'honneur le jour de la bataille de Wagram.

L'empereur non seulement le destitua sur-le-champ, mais ordonna qu'il en
ft fait un exemple, et dit au prince de Neuchtel, qui en prit note, de
faire arrter cet officier et de le mettre  un conseil de guerre. Avant
de quitter la revue, l'empereur nomma  son emploi un des sous-officiers
du rgiment. La coutume tait de faire signer le mme soir  l'empereur
le dcret dfinitif de toutes les nominations qu'il avait faites en
passant la revue d'un corps. Le prince de Neuchtel le servait avec un
zle qui ne contribuait pas peu  le faire tant chrir des soldats. Ils
savaient que toute chose qui les intressait tait aussitt expdie par
lui qu'elle avait t ordonne par l'empereur.

Lorsqu'il avait sign un travail quelconque, on le renvoyait de son
cabinet  la secrtairerie d'tat, qui, aprs l'avoir minut, le faisait
passer aux diffrens ministres dans les attributions desquels il devait
tre class.

Le dcret de destitution de cet officier de hussards et celui de
nomination  son emploi furent donc envoys  ce bureau. Il n'y eut pas
moyen d'empcher son excution; mais on fit si bien prs du prince de
Neuchtel, que le conseil de guerre n'eut pas lieu; l'officier destitu
reprit le chemin de Paris, o, deux mois aprs le retour de l'empereur,
les mmes protecteurs le firent comprendre dans une nomination de
chambellans. On se garda bien de laisser souponner  l'empereur que cet
individu qu'on faisait entrer dans sa maison tait ce mme officier de
hussards chass deux mois auparavant. On alla plus loin: on fit rtablir
ce gentilhomme sur les contrles; on le vit en moins de deux ans chef
d'escadron et membre de la Lgion-d'Honneur. Je ne connaissais pas ce
chambellan pour tre l'officier de hussards que j'avais vu dnoncer par
son rgiment; ce ne fut que long-temps aprs que j'en parlai 
l'empereur, pour lui dmontrer combien l'intrigue tait astucieuse pour
jeter dans son intrieur des hommes qui n'avaient d'autre mrite que de
bien rapporter ce qui s'y passait.

On mettait le mme soin  introduire dans les maisons des membres de sa
famille tout ce que l'on trouvait de bon  tre employ de cette
manire, pour nuire aux personnes qui y exeraient dj des emplois.

L'empereur fut fort mcontent de ce qu'on l'avait tromp ainsi; mais
nous tions dj trop engags dans de mauvaises circonstances pour
pouvoir rien changer  la marche que l'on suivait depuis long-temps.

Tout ce que je voyais de ce ct-l me dgotait des fonctions du
ministre de la police; il aurait fallu, ou tromper l'empereur  la
journe en se rendant le complice de toutes ces misrables intrigues, ou
s'exposer  mille tracasseries en voulant les croiser; je ne pouvais
cependant pas y rester indiffrent. Je composais avec celles qui taient
de nature  avoir quelques fcheux rsultats; je prvenais les
principaux acteurs que je n'tais pas le seul qui et les yeux ouverts
sur les imperfections de ce monde, que je dsirais de tout mon coeur
qu'il n'y et jamais que moi pour contrarier leur petites allures, mais
que je les avertissais que, s'il tait jamais question d'eux, je ne
mentirais pas d'une syllabe pour les prserver de ce qui devait leur
arriver.

J'ai tenu exactement parole; malgr cela, quelques uns et quelques unes
ont eu  se plaindre, ils m'ont souponn, mme accus; ils avaient
d'autant plus tort, que je n'ignorais rien, absolument rien de ce qui
les concernait, et que, loin de leur nuire, j'ai quelquefois arrt
l'orage en dtournant les regards de l'observateur. J'ai plus d'un
ennemi en ce moment qui me doit de la reconnaissance sous ce rapport; il
me serait facile d'en administrer les preuves. En gnral, ces vilaines
tracasseries de socit taient sans fondemens rels; elles taient pour
moi le signal de quelque dnouement d'intrigues prpares de longue
main, et en mme temps le masque que prenait la mchancet, lorsqu'elle
voulait porter atteinte  quelqu'un. Je pris le parti de chercher 
tromper moi-mme cette sorte de monde, plutt que d'tre sans cesse
occup  rompre ses intrigues.

Je fis fabriquer des histoires, et je parvins bientt  les inoculer si
bien  la crdulit de nos agrables, qu'on venait me les rapporter pour
nouvelles. Comme il y en avait quelques unes de mordantes, et que
quelquefois mme elles atteignaient des personnes qui taient dans mon
intimit, je distinguais la mchancet avec laquelle on attribuait les
plus piquantes aux personnes pour lesquelles on aurait voulu que je
fusse mal dispos, et les avantageuses, on les attribuait  celles pour
lesquelles on voulait que je fusse bien. J'avais l'air de croire tout,
je rcompensais mme le zle du conteur, qui pourtant ne me rapportait
que ce qui tait sorti de chez moi; mais il l'avait brod, corrig et
augment  n'y presque plus rien connatre. Ce moyen me russit quelque
temps, mais tout s'use, particulirement  Paris.

Plus j'allais en avant, et moins je concevais qu'un grand tat et
besoin d'une administration dont je sentais toute la faiblesse, pour ne
pas dire la nullit; je voyais bien l'tat de l'horizon, mais je n'en
apercevais pas les causes.

Je pouvais bien, ainsi que cela s'tait dj pratiqu, faire du bruit
pour l'apaiser ensuite: cela peut tre utile quelquefois; je l'ai fait
aussi lorsque je voulais que l'on me crt loin d'une chose que j'allais
saisir, et dont un regard pouvait m'loigner. Tout cela ne me
satisfaisait pas, et ne concernait d'ailleurs que des oprations
particulires. Je n'avais pas plus tt russi  une chose qu'elle ne
m'occupait plus; c'tait la besogne  faire, et ce que je n'apercevais
pas qui me tourmentait.

Il y avait telle partie de ma volumineuse correspondance que je
dvorais; je ne gardais pour me reposer que celle qui tait relative au
monde.

Je voyais, par la premire, que Paris exerait une influence norme sur
les dpartemens, et que cette ville elle-mme tait soumise 
l'influence qu'elle recevait tant du gouvernement que des trangers.

Celle qui s'exerait par le gouvernement se faisait sentir par tout ce
qui lui tait attach, ou qui vivait par lui. Quoique cela compost un
personnel fort nombreux, nanmoins il aurait t difficile de s'en
servir pour former l'opinion contre quelques vnemens qui auraient ls
trop d'intrts.




CHAPITRE IV.

Esprit public en France.--Ses fluctuations.--Peu de confiance dans les
communications officielles.--Courriers des ambassadeurs.--Ligne de
correspondance avec l'Angleterre.--Agent de la reine d'trurie.--Papiers
trouvs sur lui.--La reine d'trurie envoye  Rome.--Modration de
l'empereur.


L'opinion en France a toujours t comme l'atmosphre, et proportionne
 l'harmonie qui rgnait entre nos affaires et celles des autres
puissances de l'Europe.

Dans une guerre, lorsque l'on gagnait des batailles qui devaient amener
la paix, tout allait au mieux; y en avait-il une de douteuse, tout tait
au pire. tait-on en temps de paix, on observait les actes du
gouvernement et ses oprations de finances, qui devenaient aussitt le
rgulateur des entreprises de chacun de ceux qui avaient besoin de la
tranquillit pour se livrer  des spculations. Les ennemis du
gouvernement personnellement suivaient cette fluctuation; ils
reprenaient ou perdaient courage selon que l'tat des affaires
politiques leur rendait ou enlevait des esprances de succs. Une
bataille perdue sur l'Elbe se faisait sentir un mois aprs sur les bords
de la Loire.

Une bataille gagne dans les mmes parages semblait assurer des annes
de tranquillit; quand ce n'tait plus le temps des batailles, on avait
un autre thermomtre: comme l'esprance est la consolation des
malheureux, alors on se tranait dans l'intrigue, en attendant qu'une
circonstance heureuse vnt faire prendre une autre attitude.

C'est au milieu de tous les inconvniens rsultant de cet tat de choses
que j'ai d vivre pendant tout le temps de mon administration; il
fallait que je fusse prpar pour toutes les hypothses, et il n'y a que
des insenss, ou des sots, qui prennent les Franais pour tels, en se
persuadant qu'on leur en impose sur un vnement qu'ils ont autant
d'intrt  connatre que celui qui voudrait les abuser en aurait  les
tromper.

J'ai reconnu tout de suite cette vrit, et je ne me suis jamais
inquit que de porter remde aux suites d'un fcheux vnement, et
jamais je ne l'ai dnatur.

Les personnes qui m'en faisaient un reproche prs de l'empereur, en
mettant cela sur le compte de la malhabilet, taient des sots qui
trompaient l'empereur, et ne trompaient que lui, en persistant dans le
systme de silence qui laissait  la malveillance le droit d'exagrer le
mal et d'attnuer le bien. On disait ensuite qu'il fallait clairer
l'opinion, empcher qu'on ne tnt de mauvais propos, et on profitait de
ce que l'on ne pouvait pas faire, pour parler mal de tout ce que l'on
voulait perdre. On n'abuse point l'opinion sur des faits dont l'Europe
est imbue; les Franais ne sont point des Hottentots: malheur  celui
qui croira les duper impunment! Ils sont patiens, ils souffrent, mais
ils se vengent quand l'occasion s'en prsente, et les malheureux qui, en
rapportant tout  leur vanit, ont attir sur celui qu'ils voulaient
servir un moment d'humeur de la part de la nation, mritent d'tre
livrs  toute son indignation en rparation des maux qu'ils ont attirs
sur elle.

C'tait donc le plus souvent lorsque l'on aurait d faire agir
l'influence administrative sur l'opinion, qu'elle se montrait rebelle,
mfiante dans tout ce qui lui paraissait officiel; ceux qui voulaient
persuader le contraire cherchaient  s'en faire accroire, pour avoir au
moins un air de bonne foi en induisant en erreur celui qui devait
connatre toute la profondeur du mal, lorsqu'il dpendait encore de lui
d'y apporter du remde.

L'influence trangre s'exerait sur Paris par le besoin que tout le
monde avait de la paix.

Tous ceux qui avaient des fortunes nouvelles  transfrer depuis les
extrmits de la Pologne jusqu'au midi de la France; tous ceux dont les
spculations ou la conservation des emplois lucratifs ne pouvaient avoir
de solidit que par la consolidation des institutions de l'empire,
lesquelles ne pouvaient en prendre que par la dure de son pouvoir, et
celui-ci paraissait chancelant,  chaque renouvellement de campagne; en
un mot, chacun voyait qu'une lutte ou une bataille perdue perdrait mille
familles, dont les destines taient toutes crites au revers de la mme
mdaille. C'est cette conviction qui rendait les esprits aussi inquiets
et susceptibles d'tre promptement altrs. Un succs les remettait
comme un coup de soleil remet le temps aprs un orage, mais cela ne
rendait pas la scurit.

Le peu de confiance que l'on avait dans les communications officielles,
qui taient les seules que l'on donnait  la curiosit publique, avait
dirig celle de toute la socit vers des informations trangres. C'est
ds-lors que les emplois diplomatiques ont t trs recherchs, et que
quelques uns de ces messieurs ont eu ce qu'on appelait tout--fait un
crdit sur la bonne foi publique. Ils donnaient des nouvelles en retour
de celles qu'ils se faisaient rapporter; c'est de cette manire que
l'influence trangre s'exerait sur Paris, et ce n'tait pas en se
renfermant dans un silence absolu qu'on pouvait arrter ses ravages. Or,
qui est-ce qui pouvait parler? C'tait le ministre. Je n'ai pas le
projet de dire s'il fit bien ou mal, je ne veux que raconter les
calamits qui furent la suite de la marche que l'on avait cru devoir
prendre.

Lorsque je me suis aperu de cette pente vers les informations
trangres, j'ai d observer de quel ct nous venaient les bonnes et
les mauvaises, et ce ne fut que de cette poque que je jetai mes regards
autour du cercle d'un ambassadeur. Le lendemain du jour o il avait reu
un courrier, je faisais aborder le courrier afin d'apprendre quel air on
respirait au moment de son dpart dans le pays d'o il avait t
expdi. S'il n'en savait rien, celui qui le suivait en savait
ordinairement davantage. On trouve parmi les messagers des hommes fort
intelligens, et qui crivent le journal de leur voyage aussi bien que
pourrait le faire un bon officier d'tat-major.

Lorsque plusieurs courriers arrivaient coup sur coup aux envoys des
grandes puissances, c'tait moins chez eux que l'on trouvait ce qu'il y
avait d'important  apprendre que chez les envoys des petites
puissances, dont l'intrt  tre bien informs est immense pour eux,
parce que c'est un moyen de crdit dans leurs cours.

Chacun des envoys de ces petites puissances gravite autour de celui
d'une grande; il lui paie un tribut d'hommages, et lui donne les
informations qui sait se procurer, pour obtenir que ses courriers se
chargent de ses dpches, parce que l'on ne lui a pas allou assez
d'argent pour en expdier directement lui-mme.

En mme temps, il profite du patronage qui s'est tabli par ces
communications pour demander des nouvelles de sa cour, que le dernier
courrier a apportes. L'ambassadeur ne dit jamais grand'chose, mais
aussi il y en a peu qui fassent eux-mmes leur besogne; ils ont des
sous-ordres qui, le plus souvent, en sont chargs. Toute l'adresse
consiste  connatre quel est celui qui est le mieux plac pour
approfondir ce que l'on a intrt de savoir; et comme cela ne parat
couvrir aucun projet, personne ne fait de difficult de le dire, et cela
une fois connu, il est bien plus facile encore d'tre inform des
habitudes de ces subalternes, qui la plupart frquentent beaucoup plus
ce que l'on appelle la demi-socit que la bonne compagnie.

Lorsque l'on connat les gots particuliers et les habitudes d'un homme,
il est  celui qui sait les satisfaire. J'ai connu des agens tellement
adroits dans cette corruption, qu'ils rendaient joueur celui qui leur
rsistait, lui gagnaient tout son argent, lui en gagnaient mme 
crdit, et lorsqu'ils l'avaient mis dans cet tat, ils composaient avec
lui, et il faut avouer,  la honte des hommes, qu'ils russissaient
presque toujours. Ceux pour lesquels le jeu n'avait pas d'attraits
taient ordinairement accessibles par les femmes, et parmi elles il y en
a plusieurs qui ont runi tant de genres d'expriences, qu'elles
rencontraient bien peu de choses impossibles.

Il arrivait trs peu de courriers trangers  Paris, que l'on ne st,
peu de jours aprs, ce qu'ils avaient apport, et les mmes moyens
d'informations me donnaient galement un abrg des rponses qu'on leur
avait donnes  rapporter  leur cabinet; j'ai eu quelquefois des copies
entires de dpches.

Il semblait  tout le monde que, depuis le mariage de l'empereur, les
ides de guerre allaient tre abandonnes, et c'est au contraire presque
aussitt que le langage se refroidit entre les principales puissances:
j'entends parler de la France, et de la Russie. Quant  l'Angleterre, il
tait le mme depuis bien des annes.

Tout ce qui nous revenait des nouvelles particulires de ces deux pays
ne tarda pas  inquiter de nouveau notre tranquillit; on y remarquait
une grande curiosit sur notre situation intrieure, que l'on
considrait comme le thermomtre des efforts que nous pourrions dployer
en cas d'une nouvelle guerre. Les petites puissances confdres du Rhin
ne furent pas les dernires  s'apercevoir que l'horizon politique ne
tarderait pas  se charger, et comme elles taient devenues trs
intresses  la continuation de la prpondrance de la France, qui
avait presque doubl leur puissance, elles ne ngligrent rien pour tre
informes de tout ce qui concernait des intrts qui taient devenus les
leurs. Aussi leurs ministres dans les cours trangres s'occupaient-ils
avec le plus grand soin de ce qui s'y passait, tandis que ceux qu'elles
avaient  Paris y puisaient  toutes les sources des nouvelles
d'Espagne, aux affaires de laquelle ils mesuraient les probabilits de
paix ou de guerre. Ils ne pouvaient se procurer les dernires d'une
manire assure que dans la correspondance anglaise,  laquelle ils
accordaient d'autant plus de confiance, qu'ils avaient eu plusieurs fois
occasion de remarquer la diffrence qu'il y avait entre les publications
anglaises et franaises sur la guerre d'Espagne.

La correspondance avec l'Angleterre tait resserre au dernier point,
moins  cause de cet inconvnient que pour des motifs particuliers.

Je ne croyais pas  la certitude que l'on me donnait sur l'excution des
ordres qui avaient t prescrits  cet gard. Je faisais observer ce qui
allait et venait, tout me paraissait en ordre, lorsqu'un sentiment
secret m'avertit qu'il devait y avoir des moyens de communications
clandestines que je m'attachai  dcouvrir. Je fis jeter dans le monde
que je ne serais pas trop svre pour accorder la permission d'aller en
Angleterre  quelqu'un de connu pour incapable de se mler d'affaires
politiques, et surtout  condition qu'il n'bruiterait pas son dpart,
parce que je ne voulais pas tre dans le cas d'en accorder beaucoup, ni
d'en refuser  ceux qui croiraient pouvoir me dterminer par des
sollicitations. Cela devait produire son effet: on vint me demander une
ou deux permissions, je les promis dans quelques jours sous divers
prtextes; mais, dans le fait pour prendre mes prcautions, et
effectivement, je sus bientt que l'on faisait ses lettres dans quelques
maisons du faubourg Saint-Germain. Moi, je fis aussi les miennes  mon
commissaire gnral  Boulogne qui,  l'arrive du messager, le faisait
dvaliser, quoique muni de mes passeports, et lui enlevait toutes ses
lettres, parce qu'il tait convenu avant son dpart (c'tait la
condition du passeport), qu'il ne se rendrait porteur d'aucune. C'est
comme cela que j'ai acquis la conviction qu'on entretenait une
correspondance continuelle avec l'Angleterre, puisque la plupart de ces
lettres n'taient que des rponses  celles prcdemment reues.

Je connus alors les correspondans des deux rives, et en mme temps j'y
trouvai de quoi les dfendre en cas de calomnie dirige contre eux,
parce que je voyais dans ces lettres la preuve vidente que des
personnes que l'on me peignait sans cesse comme des agitateurs ne
pensaient nullement  se donner le moindre mouvement, quelles que
fussent les circonstances qui auraient pu survenir.

Je laissai parvenir toutes ces lettres, et tendis des filets dans les
canaux qui y taient indiqus pour faire parvenir les rponses. Ce petit
succs me suggra l'ide de favoriser le passage de ces lettres, au lieu
de l'entraver, mais de profiter  la fois de ce que je pouvais y trouver
d'avantageux.

J'aurais cherch en vain sur la cte, depuis Dieppe jusqu' Blankenberg,
ce que je voulais dcouvrir; tout s'y cachait trop bien, et je m'avisai
d'un autre moyen pour y russir.

J'envoyai deux agens bien adroits et de bonne mine faire un tour  la
cte d'Angleterre, d'o ils chercheraient ensuite  se rembarquer pour
aborder en France furtivement. Deux hommes, sous ce masque,
n'inspiraient aucune mfiance sur la cte d'Angleterre. Effectivement on
les accueillit, on les aida; ils avaient chacun un petit paquet de
contrebande qui leur faisait encore un peu plus d'amis, et enfin on mit
celui qui s'embarquait  _Gravesend_ en rapport avec les pcheurs
d'Ostende et des environs qui faisaient le petit trafic. Il les vit
arriver  la cte anglaise, y dbarquer leurs passagers, dont pas un
n'tait en rgle, remettre les lettres dont ils taient porteurs, et il
fit avec un d'eux son accord pour le passer en France, et le dposer en
mains sres pour venir jusqu'en Belgique. Il revint ainsi  Ostende, et
fut conduit de l de station en station jusqu'au dpt des prisonniers
anglais  Valenciennes, qui prenaient cette mme route pour venir
s'embarquer, lorsqu'ils parvenaient  s'chapper. Je fis dans cette
occasion d'une pierre deux coups, parce que je fis dranger cette ligne
de communications, qui me donna ensuite l'ide d'en tablir une pour
tirer nos prisonniers d'Angleterre; mais la dcouverte du bateau qui
allait clandestinement de la cte  Gravesend devint par la suite une
mine  exploiter.

Je fis prendre des arrangemens avec le patron, lui promettant de ne
jamais l'arrter et de le laisser passer et repasser tant qu'il aurait
l'adresse de se bien cacher, mais  condition que, quand il aurait pass
des Franais, il viendrait en rendre compte, soit qu'ils fussent  une
rive ou  l'autre. Ceux qui, en Angleterre, lui voyaient amener des
passagers de cette espce ne faisaient eux-mmes aucune difficult de
s'embarquer avec lui, et on prenait ceux qu'il avait conduits en
Angleterre  leur retour seulement, parce qu'ils avaient ordinairement
beaucoup de lettres portant des adresses, tandis qu'en partant pour
l'Angleterre ils n'avaient la plupart du temps que des lettres sans
signature, et ne savaient pas de qui elles venaient. Lorsqu'on arrtait
quelqu'un dans ce cas, on donnait cours  ses lettres, aprs avoir pris
copie de leur contenu et de leur adresse. Il s'tablit bientt par ce
point une correspondance rgulire, parce qu'au moyen d'un agent, qui
avait rpandu dans la Belgique qu'il connaissait un moyen sr pour
envoyer ce que l'on voudrait en Angleterre, tout le monde lui remettait
ses lettres et autres commissions; cet agent se faisait un revenu, me
servait bien, et tait utile aux gens du pays. J'y gagnai mme que ce
patron de bateaux, ne voulant pas souffrir la concurrence des autres
fraudeurs comme lui, dnonait tout ce qu'il rencontrait  Gravesend, de
bateaux venus de Blanckenberg ou de la Hollande, et c'est par lui que
j'ai dcouvert une ligne de communications depuis Longwy jusqu'
Blanckenberg, o l'on conduisait les prisonniers anglais; par les
Ardennes, Lige et la Belgique. Il me fit aussi dcouvrir jusqu'
l'vidence que mes propres agens me jouaient quelquefois, mais comme
cela n'tait que pour leurs petits profits, je me laissai attrapper. Je
fis sur cette cte une bonne chasse; il y avait plusieurs annes que ce
trafic-l existait, il semblait cependant assez important au service
public de le traverser, on cria  la tyrannie tant que l'on voulut, mais
je fus obi.

L'autre de mes agens, qui revint par la cte de Picardie, m'apporta des
communications non moins importantes; il alla attacher  Londres mme
des moyens de correspondance qui taient si bien soigns par mes agens
suprieurs  la cte, qu'ils me donnaient rgulirement des nouvelles de
Londres en soixante et douze heures, et chaque fois qu'il y avait un
conseil extraordinaire de cabinet ou une nouvelle importante d'Espagne,
l'on m'envoyait un courrier extraordinaire, et l'empereur en avait des
nouvelles plus tt qu'il n'en recevait de Mayence.

C'est dans les lettres que je faisais examiner  Ostende que je trouvai
celles que l'ex-reine d'trurie, qui tait retire  Nice, crivait au
prince rgent d'Angleterre, et c'est par l que j'eus connaissance que
cette princesse avait envoy, depuis plusieurs mois, un Toscan, comme
son fond de pouvoirs prs du gouvernement anglais, mais que, faute de
lui avoir donn suffisamment d'argent pour faire son voyage, il avait d
rester  Amsterdam, o il attendait encore des rponses aux
sollicitations pressantes qu'il avait adresses  Nice  l'ex-reine.

Je le fis arrter  Amsterdam et amener  Paris; il avait sur lui son
pouvoir comme charg d'affaires de l'ex-reine d'trurie, son ordre pour
se rendre en Angleterre, des lettres de cette princesse pour le prince
rgent. Elle avait mme fait crire par son fils  ce prince; l'criture
de cet enfant tait celle d'un colier qui n'crit encore qu'en gros
caractres sur du papier ligne au crayon.

Avec toutes ces pices, ce fond de pouvoirs avait une quantit d'autres
papiers appartenant  la princesse, et qui la compromettaient  un point
extraordinaire. Elle l'avait charg de montrer tout ce fatras au
gouvernement anglais, pour lui dmontrer qu'elle pouvait lui tre utile,
en ce qu'elle runissait encore l'attachement des Espagnols, et qu'il
dpendait d'elle de faire beaucoup de mal aux Franais, en soulevant les
dpts de prisonniers espagnols qui se trouvaient en Languedoc. Il y
avait effectivement parmi ces papiers plusieurs lettres d'officiers
espagnols qu'elle paraissait avoir fait pratiquer depuis assez
long-temps, et qu'elle avait entretenus de l'ide d'une rvolte en leur
disant qu'elle irait se mettre  leur tte pour retourner en Espagne.
Toutes ces lettres tablissaient d'une manire vidente qu'elle leur
avait crit pour les dterminer  ce parti, et qu'ils lui avaient tout
promis. C'tait une vritable folie, qui n'et men  rien qu' faire
prir ces malheureux; l'ex-reine le savait bien: aussi je crois qu'elle
n'avait fait tout cela que pour se donner un peu plus d'importance
vis--vis du gouvernement anglais, duquel elle voulait obtenir quelque
secours.

Toute cette affaire fut informe avec une grande exactitude; l'empereur
fit grce au fond de pouvoirs de l'ex-reine; mais quant  elle, il la
fit conduire  Rome dans le mme couvent o tait retire sa parente, la
princesse de Parme. Il ordonna d'envoyer par des exprs porter  la
connaissance du roi Charles IV, son pre, qui tait  Marseille, ainsi
qu' la connaissance des princes d'Espagne, qui taient  Valenay, tous
les documens qui l'avaient dtermin  ce parti, et ses ordres furent
excuts. L'ex-reine voyagea avec un train de deux ou trois voitures, et
fut dfraye jusqu' Rome. On lui avait t son fils, que l'on avait
envoy chez le roi Charles IV, son grand-pre.

C'est par respect pour le monarque que l'on ne donna aucune publicit 
cette circonstance, et je demande  l'homme raisonnable ce qu'il aurait
pens s'il avait vu imprims dans le mme cahier tous les papiers pris
sur le fond de pouvoir de l'ex-reine d'trurie avec les lettres qu'elle
avait crites, de l'intrieur mme du palais de Madrid, au grand-duc de
Berg, pour lui rendre compte plusieurs fois par jour des faits et gestes
de son frre, aujourd'hui Ferdinand VII. On se rappellera que le
grand-duc de Berg les avait envoyes  l'empereur. C'est cette conduite
qui avait indispos contre elle; l'empereur aima mieux laisser crier
contre lui au despotisme que d'ajouter aux chagrins du roi Charles IV
l'obligation de mpriser sa fille. Voil comme, en cherchant sur les
ctes de la Belgique les traces des communications clandestines avec
l'Angleterre, j'ai t ramen sur celles de la Mditerrane et dans les
dpts de prisonniers de guerre  Carcassonne, Tournon et autres lieux,
o l'on resta persuad que j'avais une troupe d'espions. C'est en
m'tablissant ainsi le facteur de la communication clandestine avec
l'Angleterre que je devenais petit  petit le confident de tout ce qui
venait des pays trangers, c'est--dire de l'Allemagne pour
l'Angleterre, et rciproquement, parce que la vieille habitude d'crire
par Bruxelles avait t conserve dans presque toute l'Autriche.

Beaucoup de ce qui tait adress  Londres par la Hollande vint aussi se
fondre avec ce qui passait par la cte d'Ostende, en sorte qu'en peu de
temps j'tais devenu riche en adresses pour tous les pays. Comme il y
avait parmi ces lettres beaucoup de duplicata, on en gardait une pour
avoir de l'criture de l'auteur jusqu' ce qu'on et connu la personne
qui crivait.

C'est de cette manire que, sans sortir de mon cabinet, je me trouvai
quelquefois en tiers dans des entretiens qui se tenaient de Vienne 
Londres, et particulirement des petites cours d'Allemagne avec Londres;
beaucoup de monde cherchaient les espions dont ils se croyaient
entours, lorsque ce n'tait que par ce moyen que j'tais inform de ce
qui les concernait.




CHAPITRE V.

Je fais explorer les bains de Bohme, d'Italie.--Moyens et motifs.--M.
Martin.--vasions des prisonnire de guerre.--Moyens d'informations en
Angleterre.--Parti que je tire du commerce.--Le prince d'Orange.--Voie
dtourne que prend l'Autriche.--Les dbris de la guerre civile.


J'avais fini par bien connatre les diffrentes routes de Londres avec
les lieux les plus loigns du continent, et consquemment par connatre
quelques agens officiels du gouvernement anglais, lesquels, sans
caractre public reconnu, n'en allaient pas moins dans tous les sens,
faisant les affaires dont ils taient chargs.

C'est aussi en fouillant toutes ces correspondances clandestines, que je
voyais les parties qui se formaient pour aller aux eaux de Bohme,
d'Italie, de Bade, d'Aix-la-Chapelle. Souvent avant que la socit y ft
assemble, je savais quelles seraient la plupart des personnes qui la
composeraient, et selon que je jugeais qu'il pourrait y avoir de quoi
piquer ma curiosit, je choisissais quelques uns de nos agrables, qui
ne demandaient pas mieux que d'aller s'y divertir, ce que les amateurs
de jeux et de plaisirs sont toujours prts  faire.

J'en ai vu de si adroits, qu'ils se faisaient dfrayer par une dupe, de
la voiture et des gens de laquelle ils se servaient. Ils se faisaient
ensuite ramener par quelque femme, et rentraient  Paris sans avoir
dli les cordons de leur bourse, ayant mme gagn de l'argent, et
s'tant fait chrir de ceux qu'ils avaient ruins.

Dans deux ou trois voyages, comme cela, on connaissait la coutume de
tout un pays entier; et il n'y avait pas de meilleurs lieux
d'informations que les runions des bains, o rien ne respire la
contrainte, o les journes sont longues, o l'on a besoin de parler.

J'avais mis de l'importance  tout cela, parce que c'tait la fume des
pays trangers qui venait quelquefois obscurcir l'atmosphre du ntre,
et puis lorsque j'avais lu une nouvelle dans une lettre, soit de Londres
ou d'ailleurs, et que je la voyais courir le monde, je n'avais pas
besoin de chercher d'o elle venait. On a cru que je voulais me mler de
politique, on avait tort, il n y a qu'un faible jugement qui ne fasse
pas de diffrence entre tre inform ou faire parler.

J'avais d'autant plus d'intrt d'tre promptement averti, et par
plusieurs canaux, que c'taient toujours les dispositions que l'on
reconnaissait  l'extrieur qui tranquillisaient ou alarmaient notre
intrieur.

Je commenais  faire explorer les universits d'Allemagne, lorsqu'il
m'arriva un vnement qui ne me prouva que trop combien cela tait
ncessaire. J'en parlerai plus bas, mais finissons auparavant ce qui
regarde l'Angleterre.

Le commissaire de Boulogne, M. Martin, tait un homme qui,  des formes
trs polies, joignait de trs grands moyens, il tait surtout incapable
de manquer  ses devoirs envers son pays; c'est, moi qui l'avais fait
mettre dans ce poste, et je n'eus qu' m'applaudir de ce choix, et qu'
me louer de ses procds envers moi dans des temps plus malheureux.

Il avait si bien tudi l'esprit des feuilles priodiques anglaises,
qu'il en avait tir, indpendamment des informations qu'elles
contenaient, des consquences qui lui servaient de direction pour ce
qu'il avait besoin d'apprendre. Il tait parvenu  se faire un tel
patronage sur toute cette cte, que rien ne lui tait devenu impossible;
il avait multipli l'vasion des prisonniers franais  un point
extrme, en vertu des ordres que je lui avais donns. Il en a envoy
chercher  cinquante lieues dans les terres. Je ne savais pas comment il
s'y prenait, mais il aurait envoy fouiller  la poche d'un roi, si cela
lui tait devenu ncessaire, et ce qu'il avait de bon par-dessus tout,
c'tait de savoir faire agir et de se retirer quand il le fallait.

Cette facilit des communications  la cte de Boulogne ne pouvait pas
manquer de se savoir  Londres et d'y produire le mme effet que
produisaient chez nous les communications que tout le monde croyait
clandestines. En consquence, le commerce anglais s'en approcha, en
essaya, y prit confiance, et finit par y envoyer ses lettres aussi; on
n'en retenait pas une seule, mais on ne leur faisait pas grce de
l'examen, et jusqu' ce que le petit mange ft connu, on dcouvrait
toujours quelque chose d'important, non par les lettres de commerce,
mais par d'autres qui s'y trouvaient renfermes de temps  autre.

Aprs les lettres, vinrent quelques voyageurs, et enfin quelques
retours; on en tait venu au point d'avoir ouvert les communications
qu'il fallait justement avoir avec l'Angleterre pour connatre celles
qu'elle avait avec nous. Sans ce moyen, il aurait fallu tracasser tout
le monde pour chercher quelquefois ce qui n'existait pas, parce que,
lorsqu'on ne sait pas, et que l'on ne voit pas, on doit prudemment
prendre grande prcaution  tout.

Pendant que j'tais occup de la cte de Flandre et de Picardie, il
s'tablissait une correspondance plus coupable entre Bordeaux et
Lisbonne. Je ne tardai pas  en avoir les preuves; mais les vnemens
sont arrivs trop vite pour que je pusse y donner suite, d'autant
qu'elle regardait de hauts personnages que je ne croyais pas capables
d'un fait qu'on qualifiera. Au moyen de licences, ils chargeaient dans
la Garonne des vins, eaux-de-vie, farine qui allaient ensuite
approvisionner l'arme anglaise  Lisbonne.

On a cru que j'avais continuellement des agens prs de la rsidence des
princes de la maison de Bourbon; on tait dans une grande erreur. J'ai
connu, une fois pour toutes, l'intrieur du chteau qu'ils habitaient
par de vieux serviteurs qui rentraient en France, et jamais je n'y ai
envoy quelqu'un avec commission spciale. D'abord cela n'tait pas
ncessaire: tant que nous pouvions nous faire craindre d'un bout de
l'Europe  l'autre, le chteau d'Hartwel n'tait pas bien  redouter, et
lorsque nous n'tions plus obis  Paris, il n'tait plus temps de s'en
occuper; ensuite je crois que l'empereur lui-mme aurait trouv fort
mauvais que l'on n'et pas su employer d'autre moyen, si l'on et eu
quelques motifs de porter des regards observateurs sur ce chteau.
D'ailleurs les feuilles anglaises disaient assez ce qui pouvait nous
tre utile d'apprendre sans que l'on et besoin de faire des dmarches
particulires. J'tais bien servi par le zle de mes subordonns, je les
rmunrais bien, mais comme tout se lasse, que plus la corde a t
tendue, plus vite elle se dtend, je cherchai  affermir mes
communications par l'intrt mme des trangers, afin de pouvoir compter
sur leur rgularit dans toutes les circonstances.

Pour cela, je protgeai d'une manire spciale et presque exclusive ceux
qui faisaient le commerce des guines, et au moyen de ce que j'avais
abattu la concurrence qui existait entre plusieurs Anglais, j'avais fini
par faire gagner tant d'argent  mes protgs, que, loin de me refuser
un service, ils allaient au-devant de ce que je pouvais dsirer. Comme
eux-mmes taient intresss  tre promptement informs de tous les
vnemens politiques qui agissaient sur le cours des effets publics, je
pouvais m'en rapporter  eux, de mme que leur intrt les portait aussi
 m'en informer le premier; et lorsque la publication arrivait, et que
je voyais qu'ils avaient mis de la ngligence  me faire avertir, je
faisais arrter leurs lettres seulement pendant quelques heures. On ne
se doute pas dans le monde de ce qu'est, pour un faiseur d'affaires,
l'avantage de recevoir ses lettres de Londres avant l'ouverture d'une
bourse. Pour ceux qui m'envoyaient de bonnes nouvelles, je permettais
que le mme courrier qui me les apportait apportt aussi leurs lettres
de commerce. Il y avait des hommes simples qui allaient disant dans le
monde qu'il fallait qu'il y et quelques communications particulires
avec l'Angleterre; il n'y avait pas bien de la malice  deviner cela,
mais c'tait pour en savoir davantage qu'ils se tourmentaient.

Le prince de Neuchtel m'a dit que, pendant tout le temps que le
marchal Massna avait t sous Lisbonne, et que l'on tait priv de
communications avec lui, ce n'avait t que sur les rapports que je me
procurais de cette manire que l'empereur avait t inform de la
situation de ses affaires en Portugal, et avait pu ordonner ce qu'il
avait jug  propos de faire faire.

D'un autre ct, je donnai quelques ordres  Londres pour que l'on y
prt de nouvelles informations. Je voyais, par les moyens dont j'ai
parl, une quantit de lettres  l'adresse de la mme maison  Londres;
je sus bientt que c'tait la meilleure maison garnie de cette capitale,
ce que nous appelons en France une bonne auberge, et que c'tait l o
descendaient d'ordinaire les trangers; je ne manquai pas de recommander
que l'on me procurt les noms de tous les voyageurs qui y arrivaient.

Un registre d'auberge est la chose la plus facile  former quand il n'y
en a pas, et  se procurer quand il y en a. Celui-l compar avec celui
de Gravesend, o l'_allien office_ en tenait un de tous les trangers
qui y arrivaient, et l'un et l'autre confronts avec les rapports des
bateliers d'Ostende, je voyais s'il y avait encore un moyen de
communiquer avec l'Angleterre qui ne me ft pas connu; il tait rare que
je ne finisse pas par le saisir. J'tais parvenu  faire remonter sur la
trace d'un voyageur, en partant de Londres jusqu' son premier point de
dpart. C'est ainsi que je fus inform du voyage qu'avait fait un
officier du prince d'Orange (qui demeurait  Berlin), jusque prs du
prince hrditaire de cette famille, qui servait dans l'arme anglaise
en Portugal; il tait facile de se persuader qu'il devait tre question
de bien grands intrts pour cette famille, puisque l'on avait envoy de
si loin un officier  ce jeune prince.

Je le fis guetter son retour, j'en donnai avis, et il fut arrt 
Hambourg avec toutes ses lettres. On avait trait la chose avec trop de
svrit  Hambourg, avant de savoir s'il y avait un motif d'intrigue
politique dans ce voyage.

Je fis ce que je pus pour adoucir la mauvaise fortune qui devenait la
rcompense de la fidlit de cet honnte officier, qui avait support ce
rigoureux traitement avec beaucoup de rsignation. Sa femme, tout
effraye, accourut de Berlin pour le voir; je lui accordai toutes les
facilits qu'elle pouvait dsirer pour cela, et je mis ensuite le mari
en libert.

Il paraissait n'avoir t envoy prs du prince d'Orange, par le propre
pre de ce prince, que pour des affaires particulires de famille de peu
d'intrt, except cependant que les lettres du prince  son pre
taient des rponses aux conseils qu'il lui avait envoys, de rechercher
la main de la princesse royale d'Angleterre, ce dont le jeune prince ne
se souciait pas. Il en donnait pour raisons qu'il craignait de ne pas
trouver dans cette union le bonheur que l'on cherche lorsqu'on se marie,
et sans l'assurance duquel il ne voulait pas y songer; en un mot, il
disait tout net qu'il craignait de ne pouvoir s'accoutumer  une
domination sous laquelle il croyait que serait oblig de plier celui qui
l'pouserait.

Il ne faisait pas l'loge de la princesse d'Angleterre, et ne paraissait
pas avoir encore la philosophie forme sur le caractre des femmes; il
aurait voulu que la princesse Charlotte ne ft que princesse d'Orange et
lui prince d'Angleterre.

C'tait par cette maison de Londres que je dcouvrais tout ce qui y
venait des villes ansatiques, de la Prusse, de la Saxe, et mme de
l'Autriche, qui, comme on le verra plus bas, nous demandait de faire
passer des courriers par Calais[3], pour que l'on n'apert pas ceux
qu'elle envoyait par le nord.  la vrit, ils m'chappaient, parce
qu'ils allaient par la Saxe, la Prusse, le Danemarck, quelquefois par
Heligoland et Londres, o mon homme les voyait arriver. Si nos malheurs
ne fussent venus, j'aurais fini par les avoir aussi, non pas pour les
empcher de passer ni mme pour les retarder, mais pour jeter les yeux
dans ce qu'ils portaient, et qui,  coup sr, ne devait pas ressembler 
ce que le cabinet de ce pays envoyait par Calais.

Il aurait fini par en rsulter que les courriers, que l'on ne croyait
pas dans le cas d'tre visits, l'auraient t, et que ceux que l'on
aurait cru visits ne l'auraient pas t.

Je connaissais dj la route qu'ils tenaient, et infailliblement entre
Vienne et le Danemarck, j'aurais trouv un moyen de russir  dcouvrir
la vrit. Toutes ces cachotteries me faisaient faire de bien tristes
rflexions, en mme temps qu'elles me foraient de convenir que nous
n'avancions pas vers la tranquillit, et que, si la partie ne se liait
pas encore contre nous, au moins tous les sentimens taient d'accords,
et qu'il ne faudrait qu'un revers pour tout perdre.

Plus nous gnions les relations de l'Angleterre avec l'Europe, plus, de
tous les points, on cherchait  s'en rapprocher, et nous restions
chargs des pithtes odieuses que nous donnaient tous ceux que nos
mesures contrariaient.

Le remde  tout cela tait dans la paix, il la fallait; on aurait pu la
faire sans toutes les intrigues et les ambitions particulires et
trangres, qui se runirent pour tromper l'empereur. Ses ennemis
voyaient bien que sa puissance serait indestructible dans la paix; ils
rsolurent de l'user par la guerre, et ils furent encore assez habiles
pour persuader aux Franais que c'tait lui qui la voulait, et ils le
crurent.

Avant de revenir  cette matire, je veux encore dire comment
j'explorais les dbris de la guerre civile de l'Ouest, qui habitaient
l'Angleterre.

Cette partie du travail de la police tait dans des mains trs habiles,
et l'on y avait fait une bonne statistique de tous les hommes qui
avaient marqu dans les diffrens partis qui avaient successivement
dsol les contres de l'Ouest.

On tenait  Londres un homme qui n'avait pas d'autre commission que de
les visiter tous les quinze jours, en faire, pour ainsi dire, la revue;
et lorsque quelques uns s'absentaient, il en donnait avis, et on les
cherchait en France, dans la contre o ils avaient servi pendant les
troubles civils, avant d'aller en Angleterre. Rarement on manquait d'y
obtenir de leurs nouvelles, quand on ne les y trouvait pas eux-mmes,
parce que le premier besoin d'un homme qui est jet ainsi  la cte est
de venir prendre langue prs des anciennes connaissances qu'il a
laisses dans le pays.

Presque pas un de ceux qui ont t expdis d'Angleterre de cette
manire n'a manqu d'tre pris. Il y en avait quelques uns qui donnaient
ensuite des informations sur d'autres, et c'est ainsi que l'on connut
toutes les routes par lesquelles on envoyait ces malheureux  une mort
certaine, parce que les servantes de curs, les curs et les autres
affids une fois connus, ils aimrent mieux prvenir de tout ce qui leur
arrivait que de s'exposer  des malheurs.

On voit que je connaissais dj assez bien mon chiquier, tant au dehors
que dans l'intrieur.




CHAPITRE VI.

La vieille reine de Naples.--Projet de renouveler les vpres
siciliennes.--La reine demande l'appui de la France.--Indignation de
l'empereur.--Oprations de l'arme de Portugal.--Le gnral
Brenier.--Leve du sige de Badajoz.


Nous tions au commencement de l'automne de 1810: l'empereur avait alors
les affaires du pape  arranger, la campagne de Portugal  diriger. L'on
tait entr en Andalousie, et on s'tait mme port sur Cadix; on
conduisait avec activit les siges de Catalogne; on organisait
l'administration des provinces illyriennes en gouvernement spar,
c'est--dire qu'elles avaient leur budget de recette et de dpense
particulier, qu'elles ne confondaient pas leurs ressources ni leurs
besoins avec ceux des autres provinces, ce qui tait une preuve qu'elles
n'taient pas destines  nous rester, et que l'on n'attendait qu'une
occasion de les ngocier avantageusement.

C'tait le marchal Marmont qui gouvernait ce petit tat, dont le
chef-lieu tait Leybach.

Il lui arriva une anecdote qui paratrait invraisemblable, si lui ainsi
que moi ne pouvions la certifier.

Un brick de guerre sicilien vint, sous prtexte d'viter la cte
napolitaine, o il craignait d'tre trahi, aborder dans un des petits
ports de la Dalmatie, o il mit  terre un officier attach au corps de
la marine sicilienne, et spcialement employ par la feue reine de
Naples et de Sicile; elle l'envoyait officiellement prs du gnral en
chef franais, pour lequel elle lui avait donn la plus trange de
toutes les missions.

Le marchal Marmont me l'envoya; je l'interrogeai moi-mme, et reus sa
dclaration signe de lui. Elle portait que la reine de Sicile, qui ne
pouvait plus rsister au dsir de secouer le joug des Anglais, avait
rsolu d'entreprendre de s'en affranchir en renouvelant les vpres
siciliennes contre eux, aussitt qu'elle serait assure qu'en cas
d'insuccs, elle pouvait compter sur un asile, non pas dans le royaume
de Naples, mais dans une partie de l'Italie soumise  la domination
franaise.

Cet officier ajoutait que tout tait prt pour l'excution de ce projet,
qui devait tre entrepris aussitt qu'il serait de retour; il faisait
connatre tous les moyens que la reine avait pour russir, et dans le
fait, si elle n'avait pas compltement russi, cette coupable entreprise
et cot la vie  bien des malheureux.

Aprs avoir reu la dclaration de l'officier sicilien, je dus en rendre
compte  l'empereur. Il lut toute cette proposition d'un bout  l'autre,
et se souleva d'indignation qu'on et os compter sur son appui pour une
aussi lche extermination. Il m'ordonna de retenir indfiniment,
c'est--dire jusqu' la paix, l'officier sicilien, qui fut mis 
Vincennes, o il tait encore lorsque les allis entrrent  Paris. Il
est mort depuis. Il se nommait Amlia; son nom doit tre encore dans les
registres du greffe de ce donjon, o l'on pourra le vrifier.

Peu de mois aprs cette anecdote, les journaux trangers parlrent de la
dcouverte qu'avaient faite les Anglais en Sicile d'un projet de les
assassiner, et ils firent plusieurs arrestations qui furent suivies d'un
procs et de l'application de la peine capitale. Sans doute que si je
n'avais pas retenu l'officier sicilien, il aurait pu arriver prs de la
reine et lui faire excuter son projet deux mois plus tt, c'est--dire
avant que les Anglais fussent informs de rien.

On est gnralement dispos  croire que tous moyens de dtruire des
Anglais taient agrables  l'empereur; voil cependant un fait qui lui
est particulier, et qui est encore inconnu en France, car il m'avait
dfendu d'en parler.

J'ai dit que l'empereur avait envoy le marchal Massna prendre le
commandement de l'arme qui combattait sur le Duero. Elle pntra en
Portugal, arriva  la suite des Anglais  Busaco, et ne put les attaquer
 temps. Elle se concentra, marcha  eux, mais eux-mmes s'taient
runis et occupaient en force toutes les hauteurs; elle ne put les
dbusquer. Heureusement elle dcouvrit une route qu'ils avaient nglig
de dfendre. Elle continua son mouvement, fit une marche de flanc des
plus hardies sans cependant que l'ennemi ost la troubler. Mais comme
tout se compense dans ce monde, elle se trouva bientt devant des
obstacles qu'elle ne souponnait pas. Elle arriva devant les lignes de
Torrs-Vedras, que les Anglo-Portugais avaient longuement prpares, et
ne tarda pas  tre aux prises avec tous les genres de privations.

Pendant qu'elle s'avanait ainsi  travers mille difficults, le corps
que commandait le marchal Bessires en Castille tait dans l'inaction.
Si l'empereur et command l'invasion, il l'et emmen; le marchal
Massna ne put le faire, et ces troupes, qui lui auraient t si utiles
pendant qu'il tait sous Lisbonne, o l'on fut oblig de laisser l'arme
anglaise se retrancher, restrent inactives; si mme elles avaient t
portes jusqu' Combre, elles auraient dispens l'arme du marchal
Massna de se diviser en une multitude de dtachemens qui taient
obligs d'aller aux subsistances pour ceux des soldats qui restaient au
camp. C'est ainsi que cette arme avait la moiti de son monde employe,
et que le pillage s'y organisa sous prtexte d'y organiser les
subsistances. Elle fut bientt hors d'tat de rien entreprendre contre
l'arme anglaise, qui devenait plus forte tous les jours, et qui tait
dans l'abondance de tout.

Les deux armes passrent ainsi la mauvaise saison, l'une manquant des
choses les plus ncessaires, et l'autre regorgeant de tout.

L'arme du marchal Massna fut enveloppe comme dans un tombeau; on
n'en entendait plus parler, tant l'insurrection avait rendu les
communications difficiles. On n'eut des nouvelles que par les rapports
que je tirais de Londres, o on les copiait sur ceux que lord Wellington
y envoyait. C'est par l que nous smes que les Anglais taient venus
enlever et avaient fait conduire en Angleterre tout ce que Massna avait
laiss  Combre; c'est aussi par cette voie que l'empereur fut averti
de la retraite de ce marchal, et put faire marcher Bessires pour
l'appuyer. Sans cette source d'informations, l'arme anglaise aurait
poursuivi Massna jusque dans les cantonnemens de Bessires, qui n'avait
pas t inform assez tt pour assembler la sienne. L'empereur blma
Massna de s'tre ainsi aventur sur Lisbonne sans avoir les moyens de
l'enlever. Il aurait prfr qu'il organist la guerre autour de
Combre, d'o il aurait tellement harcel l'arme anglaise qu'elle se
serait rembarque. Sans doute, il pouvait rester dans cette ville; mais
s'il l'et fait, on n'aurait pas manqu de dire qu'il avait eu tort, et
que, s'il avait march sans s'arrter jusqu' Lisbonne, il n'aurait pas
laiss aux Anglais le temps de se reconnatre, et serait entr ple-mle
avec eux dans la ville.

Au fait on aurait pu le croire, et pour peu que la mchancet ou l'envie
ft venue s'en mler, le marchal Massna aurait t tracass.

La vrit est que si l'arme du marchal Bessires avait suivi celle de
Massna, le succs n'tait pas douteux; et, l'arme anglaise une fois
rembarque, cela suffisait peut-tre pour faire tomber Cadix et changer
la situation des affaires d'Espagne, qui n'avaient de force que celle
qu'elles empruntaient de la prsence des troupes anglaises.

 la fin de la mauvaise saison, l'arme du marchal Massna avait puis
les ressources du pays sans tre plus en tat de battre l'arme
anglaise; il se retira, et fut suivi de trs prs par celle-ci, qui le
harcela jusqu' la frontire d'Espagne; il laissa une garnison dans
Almida, sous les ordres du gnral Brenier; il trouva les troupes du
marchal Bessires prtes  l'appuyer[4], mais il n'en eut pas besoin;
il ramena son arme saine et sauve en Espagne, et vint  Salamanque,
d'o il voulut faire marcher le corps du marchal Ney sur Rodrigo.
Celui-ci refusa d'obir, et Massna lui retira le commandement de ses
troupes et le renvoya  Paris. Ney fut un peu grond par l'empereur,
mais ce prince pardonnait tout  sa bravoure.

Le marchal Massna voulut ensuite faire un mouvement avec toute son
arme pour jeter des vivres dans Almida; un concours de fcheuses
circonstances et de mauvaise volont aurait rendu ce mouvement
dangereux. On se disposait nanmoins  l'excuter lorsque le gnral
Brenier lui-mme arriva  la tte de sa garnison, aprs avoir fait
sauter les poudres de la place et avoir brav la poursuite de toutes les
troupes qui le bloquaient. Ce fait d'armes lui fit beaucoup d'honneur.

L'arrive de la garnison d'Almida rendait le mouvement qu'on avait
ordonn  l'arme sans objet; en consquence, on le contremanda. Ainsi
la campagne de Portugal, qui paraissait d'abord devoir tre dfinitive,
ne produisit que des pertes et des embarras.

L'arme tait extnue; l'empereur jugea qu'elle avait besoin de repos,
et la fit tablir sur le Donoro; il rappela le marchal Massna
lui-mme, qui tait fatigu et hors d'tat de se donner les peines
qu'exigeait le rtablissement de ses troupes.

Il choisit le marchal Marmont (qui gouvernait en Illyrie) pour lui
succder dans le commandement, et fit remplacer celui-ci par le gnral
Bertrand, aujourd'hui si connu par sa noble constance  suivre le sort
de l'empereur.

L'anne 1810 se termina ainsi pour les oprations militaires
importantes. L'empereur s'tait dcid  envoyer Marmont en Espagne,
parce qu'il avait confiance en lui, que cet officier-gnral tait jeune
et tourment d'ambition; il tait en outre bon organisateur, svre,
ennemi du pillage, ce qui en Espagne nous alinait plus de coeurs que la
guerre elle-mme. Il y avait dans le poste que venait occuper le
marchal Marmont toutes sortes de moyens de se faire beaucoup d'honneur:
vraisemblablement il y arriva avec les meilleures intentions du monde.
Je suis en particulier convaincu que, si la fortune avait couronn ses
premiers efforts, comme il avait beaucoup de mrite personnel, il serait
devenu en peu de temps l'homme qu'il fallait  l'empereur en Espagne, et
c'tait tout, car on peut dire qu'il ne manquait  cette arme qu'un
homme, et qu'elle en avait beaucoup d'autres de trop.

Un mauvais sort semblait s'attacher  ceux qui taient destins  aller
dans ce pays. Tous y taient conduits par le zle du service de
l'empereur; c'tait  lui qu'on voulait plaire, c'taient ses faveurs
que l'on ambitionnait, et  peine avait-on en main quelques moyens
d'acqurir de la gloire, d'obtenir mme tout ce que l'on avait le plus
dsir, que de suite on faisait des calculs tout diffrens. L'envie, la
jalousie taient entres dans les coeurs; les rivalits empchaient des
combinaisons de mouvemens qui auraient exig la runion de quelques
troupes, qu'il aurait fallu tirer des diffrens corps d'arme.
Wellington, revtu d'une autorit absolue, tait, au milieu de toutes
ces msintelligences, avec une arme soumise, qu'il conduisait tantt
sur l'un et tantt sur l'autre de nos corps d'arme, bien persuad qu'il
n'avait pas  craindre d'tre drang par le gnral dont il allait
battre le voisin. Il faisait ses mouvemens avec une telle hardiesse,
qu'il fallait qu'il connt bien toute la puissance de ses motifs de
scurit.

Le marchal Marmont arriva en Espagne, et prit le commandement des
troupes que le marchal Massna avait ramenes de Portugal. Elles
taient dans une situation dplorable; elles avaient sjourn quatre
mois devant les lignes de Torrs-Vedras, manquant de tout, rduites aux
plus rudes privations. Elles n'avaient subsist, pendant ce long espace
de temps, qu'au moyen de rquisitions forces, faites et enleves par
des dtachemens de corps organiss pour la maraude. Ces dtachemens,
fort souvent du tiers et de la moiti de chaque rgiment, allaient  des
distances de quinze  vingt lieues, et ne pouvaient remplir leur mission
qu'au moyen des plus grandes violences: de l une dsorganisation dont
rien ne peut donner une ide, et une confusion, une indiscipline, qui
rendaient l'arme incapable de combattre. Elle tait arrive sous
Rodrigo, n'ayant presque plus de cavalerie, d'attelages pour son
artillerie, et un matriel dans le plus grand dsordre. Enfin, le dgot
le plus grand, le mcontentement le plus prononc descendaient des
gnraux aux officiers et de ceux-ci aux soldats, et avaient remplac
chez tous le respect pour le devoir et l'amour de la gloire. Le duc de
Raguse triompha promptement de ces fcheuses dispositions, et releva
bientt le courage abattu de ses soldats.

Il renvoya en France tous les gnraux fatigus et mcontens, rompit
l'organisation des corps d'arme, et forma l'arme en six divisions
d'infanterie et une de cavalerie, fit rparer le matriel et soigner et
augmenter les attelages, forma des rserves de vivres, et en moins de
trois semaines, cette arme se trouva rorganise, rendue  la
discipline, anime d'un bon esprit, et en tat d'agir. L'empereur tait
loin de s'attendre  un rsultat si prompt; il recommandait au duc de
Raguse de n'entreprendre aucune opration avant d'avoir des moyens
complets, soixante pices de canon, atteles et approvisionnes: mais
les circonstances devinrent urgentes et commandrent d'en agir
autrement. Le sige de Badajoz par les Anglais, conduit avec vigueur,
tirait  sa fin: l'arme du midi de l'Espagne, commande par le marchal
Soult, avait t compltement battue sur l'Albuern et ne pouvait plus
rien entreprendre; Badajoz ne pouvait plus tre sauv que par l'arme de
Portugal en agissant avec promptitude.

Le duc de Raguse, qui le sentit, et que les demandes ritres du duc de
Dalmatie appelaient dans le midi, se mit en marche dans les premiers
jours de juin avec 30,000 hommes d'infanterie, 1,500 chevaux et 36
pices de canon. Il se porta de sa personne  Rodrigo avec une division
d'infanterie et sa cavalerie, culbuta l'avant-garde anglaise, qui tait
 porte de lui, et fit courir le bruit qu'il reprenait l'offensive.
Pendant ce temps, les cinq autres divisions, couvertes par ce mouvement,
se portrent  marches forces sur le Tage par le col de Banios, et
quand le mouvement fut en pleine excution, les troupes qui taient sur
Rodrigo firent l'arrire-garde de l'arme et la rejoignirent pendant
qu'elle excutait son passage  Almarux, sur un pont qui avait t
tabli. Une fois en Estramadure, l'arme se pelotonna et marcha d'une
manire compacte sur Mrida, toujours en mesure de combattre la portion
de l'arme anglaise qui aurait pu se porter sur son flanc. Ce mouvement,
fait avec dcision et promptitude, dconcerta tous les projets de
l'ennemi, qui leva le sige de Badajoz au moment o la jonction des deux
armes s'opra.

Cette opration fut loue et apprcie. On n'tait pas accoutum en
Espagne  voir les gnraux franais se soutenir et venir au secours de
leurs voisins, et, loin de profiter des instructions qui subordonnaient
les mouvemens  une force dtermine que l'on n'avait pu atteindre,
prendre au contraire la responsabilit d'une offensive prmature, pour
venir se mettre sous les ordres d'un de ses gaux. Il faut le
reconnatre, dans cette circonstance, la gloire des armes, le bien
public furent le mobile de la conduite du duc de Raguse. Cette
exprience aurait d tre une bonne leon pour nos gnraux pendant le
reste de la guerre en Espagne; mais l'amour-propre reprit bientt son
empire, et on perdit la pninsule.

Les marchaux Marmont et Soult convinrent d'oprations ultrieures, et
retournrent chacun dans leurs quartiers avec leurs troupes.




CHAPITRE VII.

Suite des affaires papales.--Opinion de Pie VI sur Pie VII.--Enlvement
du S. Pre.--Dputation de Savone.--La petite glise.--Le soldat
missionnaire.--L'abb d'Astros.--Ses aveux.--Consultation sur la croix
haute.--Le cardinal di Pietro.--Les petits prtres romains.


Pendant que l'empereur faisait faire la campagne de Portugal, il ne
ngligeait pas ses affaires intrieures. Ses dmls avec Rome
l'occupaient particulirement. Il fit consulter l-dessus tout ce qu'il
y avait  Paris de thologiens et d'ecclsiastiques distingus. Tous se
dclarrent franchement contre le Pape, qu'ils accusaient de faire usage
de son pouvoir spirituel dans une affaire toute temporelle et trangre
 l'glise.

Les difficults survenues avec la cour de Rome avaient, comme nous
l'avons dit, amen l'occupation de Civita-Vecchia et d'Ancone. Le pape,
qui prtendait que son temporel tait aussi infaillible que son
spirituel, protesta contre cette occupation, qui n'avait pourtant t
ordonne qu'aprs de longues reprsentations. L'on avait dj vu des
insurrections en Italie, notamment  Rome; on savait de combien de
scnes sanglantes elles taient accompagnes, et le caractre du pape ne
rassurait pas[5]. Cette obstination obligea de recourir aux partis
extrmes. On porta des troupes dans Rome mme, afin que cette grande
ville ne donnt point aux campagnes le signal et l'exemple d'une rvolte
que, selon toute apparence, on chercherait  y exciter.

Le pape, furieux, entour de prtres peu clairs, lana, contre
l'empereur, sa bulle d'excommunication, qu'il envoya en Italie, en
France, en Belgique et en Espagne.

Quoique l'empereur se soucit peu de cette excommunication, il ne laissa
pas d'tre inquiet de tous les embarras qu'elle pourrait lui causer,
surtout en le mettant dans l'obligation de svir contre des malheureux
qui pouvaient tre gars par quelques prtres fanatiques dont
l'influence sur les campagnes, o la population est peu claire, est
toujours considrable. Ces ides se prsentrent  son esprit sous des
couleurs d'autant plus noires, qu'il tait alors  Vienne, engag dans
une guerre qui pouvait aller mal d'un instant  l'autre. Si cela tait
arriv, et que le pape et t  Rome, il est bien prsumable que les
rvoltes qui auraient eu lieu en Italie, o elles avaient dj commenc,
auraient rendu la position de l'empereur plus difficile  Vienne, o il
et t peut-tre oblig de faire une paix moins avantageuse que celle
qui fut conclue. Malheureusement il n'avait pas le temps de s'occuper du
pape, et n'avait personne prs de lui, dans ce moment-l, qu'il pt
charger de ces sortes d'affaires; il ne songea donc qu' se prserver
des suites que pourrait avoir une humeur aigrie au dernier point, et qui
ferait jouer tous les ressorts de sa puissance  la premire occasion
favorable. C'est pourquoi il le fit enlever[6] et conduire  Savone, o
il lui avait donn un tat de maison extrmement convenable. Les choses
taient dans cette situation, lorsqu'on les reprit aprs le mariage de
l'empereur, auquel les cardinaux romains crurent devoir ne pas assister;
ils furent blms par tout le monde et condamns mme par la facult de
thologie.

L'empereur avait pris un soin extrme de mettre le bon droit et les
formes de son ct, et il se flattait qu'il pourrait clairer l'esprit
du pape.

Il lui envoya une dputation compose d'abord de quatre prlats, qui
taient l'vque de Nantes (l'abb Duvoisin), l'archevque de Tours (M.
Barral), l'archevque de Bourges (M. de Beaumont), et l'vque de
Trves.

Les quatre prlats se rendirent  Savone, o ils restrent prs d'un
mois; ils avaient sans doute de quoi rpondre  tous les argumens qu'on
pourrait leur opposer, mais ils taient surtout chargs de rgler
dfinitivement quelques points de discipline ecclsiastique, qui taient
le sujet de tracasseries continuelles en France.

Le pape ne voulait pas, par exemple, dans sa mauvaise humeur, donner de
bulles aux vques que l'empereur nommait aux siges qui devenaient
vacans; il en rsultait que les vicaires capitulaires taient les
vritables vques, et qu'ils taient presque tous en opposition de
principes avec l'vque qu'on leur avait envoy.

La dsorganisation se mettait petit  petit dans les maisons
religieuses, et commenait  gagner celles d'ducation; dans beaucoup de
paroisses, on ne craignait pas de refuser de chanter, aprs la messe, le
cantique _Domine salvum_.

Je n'ai pas connu les dtails des confrences de Savone, mais j'ai su
d'un des respectables prlats qui avaient fait partie de la dputation,
que le pape n'tait pas sorti de son ide fixe. Il voulait retourner 
Rome, et pour toute rponse aux observations qu'on lui faisait il se
bornait  rpter: _A Roma, a Roma_; c'est--dire qu'il fallait d'abord
lui rendre la puissance temporelle, aprs quoi il verrait. On avait beau
lui parler de l'intrt des fidles, du repos de l'tat, son refrain
tait toujours le mme: _A Roma_; il ne sortait pas de l.

Il observa cependant qu'il ne pouvait rpondre  rien sans son conseil,
sans les cardinaux dont je viens de parler; mais nous avions avec
ceux-l un bien autre compte. Avant d'y venir, je veux terminer ce qui
est relatif  Savone.

Les prlats, ne pouvant rien obtenir, prirent cong du pape, et
revinrent  Paris.

Une chose remarquable, c'est que dans une circonstance o l'esprit le
plus fort pouvait faillir, et dans laquelle la meilleure mmoire pouvait
manquer, dans une circonstance qui avait mis en recherches tous les plus
doctes thologiens, et fait compulser tant de livres depuis six mois;
une chose remarquable, dis-je, c'est que le pape n'ouvrit pas autre
chose que son brviaire, ne dit pas autre chose que son chapelet. Il ne
touchait pas un livre, et l'on verra plus bas comment il passait son
temps.

Le retour des vques  Paris contraria l'empereur; il mdita et
consulta de nouveau pour arrter la matire d'un second message qui fut
envoy au Pape dans l'hiver. Il fut port par les mmes vques,
auxquels on en adjoignit deux autres, qui furent M. l'archevque de
Malines, et, je crois, M. d'Osmond, qui tait vque de Nancy ou
archevque de Florence; je ne me rappelle pas lequel des deux siges il
occupait.

Cette affaire du Pape, dans laquelle on a t mchamment injuste envers
l'empereur, est, selon moi, une des circonstances o il a montr le plus
de patience. Si le Pape avait eu affaire  un roi d'Angleterre ou  un
empereur russe, il n'et pas seulement t question de lui; mais
l'animosit et le dchanement taient tels, que les athes mme
dfendaient le saint pre aussi vivement que les dvots.

On va voir jusqu' quel point l'empereur poussa la patience, et ce qu'il
savait dj des menes des prtres romains, lorsqu'il envoya son second
message  Savone.

C'est  cette occasion que je me mlai, pour la premire fois, des
prtres. J'tais dj  peu prs certain de russir dans ce que je
cherchais; j'avais envoy des prtres  moi voyager dans plusieurs
contres de la France, et presque tous m'avaient rapport que ce que
l'on appelait la petite glise avait un avantage d'opinion presque dans
tout le pays. On appelait la petite glise celle qui tait desservie par
des prtres qui ne reconnaissaient pas l'autorit du Pape, et qui
prchaient cependant dans le sens de la bulle d'excommunication. Il y
avait de ces prtres qui, depuis la guerre civile, circulaient par toute
la France, administrant le baptme, confessant, donnant la communion,
faisant des mariages et clbrant l'office divin dans des maisons
particulires o leurs ouailles se rendaient en portant chacune leur
petite rtribution, et c'tait l le principal, car tout en abusant de
la crdulit des gens de la campagne, ces fanatiques ne ngligeaient pas
de prlever un impt sur eux.

M. le duc d'Otrante avait tout--fait nglig cette source de discorde,
qui avait dj caus des ravages lorsque je m'en occupai.

J'tais parvenu  faire arrter plusieurs de ces prtres, qui, depuis
1793, avaient t envoys dans l'Ouest par le comit des vques tabli
 Londres, et qui, depuis cette poque, faisaient dans le pays le
contraire de ce qu'ils auraient d faire.

Je fis venir ces prtres, qui n'taient que de vritables idiots,
dcids  se faire martyriser pour des sottises; je ne pus en tirer
aucun aveu, sinon sur tout ce qu'ils avaient fait personnellement,
c'est--dire qu'ils rebaptisaient, reconfessaient, remariaient, etc.,
tout ce qui l'avait t dans le pays par d'autres prtres, c'est--dire
par ceux qui avaient reconnu le concordat. En cherchant aprs ces
prtres, on arrta un soldat qui, ayant vu la stupidit des gens des
environs, avait imagin de se donner pour prtre; il avait voyag, reu
de l'ducation; il s'tait mis  confesser,  baptiser et  dire la
messe, parce que cela lui rapportait plus que son mtier de soldat.

Il fut mis en prison; on ne lui fit aucun mal, mais le bruit de cette
aventure fit tort aux vrais prtres de la petite glise, parce que tout
le monde eut peur d'aller  la messe d'un grenadier. Je fus
particulirement content de cette aventure en ce que j'en eus tout
l'avantage.

L'empereur m'avait souvent parl de la petite glise, et m'avait pouss
avec force dans ces recherches; il fut satisfait de ce commencement de
succs, que j'ai mis ici avant l'affaire que je vais raconter, quoiqu'il
n'en soit que la suite.

L'empereur avait un tact extraordinaire pour sentir d'o partait une
mauvaise influence; lorsqu'il suivait sa propre impulsion, il se
trompait rarement. Depuis plus de deux ou trois mois, il me faisait
rechercher une bulle ou instruction que le Pape devait avoir envoye 
tout le clerg de France.

On avait la preuve morale qu'elle existait, on en voyait mme mettre les
dispositions en pratique; mais comment mettre la main dessus? C'tait l
la difficult. Les prtres ont la plupart des physionomies sur
lesquelles il est facile de se tromper; j'y aurais chou sans un cas
fortuit qui survint et me fit tout dcouvrir.

Nous tions arrivs au 1er janvier, o les corps constitus venaient
faire leur visite  l'empereur.

Le clerg de Paris y vint. Le sige de cette mtropole avait t occup
depuis la mort du cardinal Dubelloy par le cardinal Fesch, qui avait
ensuite donn sa dmission et avait t remplac par le cardinal Maury;
mais ce prlat n'ayant pas de bulle, c'taient les vicaires capitulaires
du chapitre qui faisaient toutes les affaires du diocse. C'tait donc
prs d'eux que l'on devait chercher ce que l'on voulait avoir; il
n'tait pas en effet vraisemblable qu'un agent de la cour de Rome se ft
adress  l'abb Maury, qui tait d'une opinion diffrente. Il y avait
parmi les vicaires capitulaires de Paris l'abb d'Astros[7], qui tait
le principal agent du chapitre mtropolitain; il tait prsent avec le
clerg du diocse, et porta lui-mme la parole de flicitation 
l'empereur, qui lui laissa dire son compliment, et qui ensuite, sans
s'chauffer, lui parla des dissensions du clerg.

L'empereur avait-il dj des informations? je n'en sais rien. S'il en
avait, elles ne venaient pas de moi; dans tous les cas il avait mis le
doigt sur la plaie.

Dans la conversation, il poussa M. d'Astros, qui ne concevait pas
pourquoi c'tait prcisment  lui que l'empereur s'adressait; il se
crut trahi et se dconcerta, sans cependant dire un mot qui pt le
compromettre.

L'empereur rentra, aprs l'audience qui finit presque aussitt, dans son
cabinet, o il m'ordonna de le suivre, et aprs m'avoir fait connatre
ce qui venait de se passer avec cet abb, et m'avoir parl de ses
pressentimens, il me dit de donner suite  cette affaire. Il n'y avait
pas un moment  perdre; on commenait  sortir du chteau, lorsqu'il me
vint dans la pense de faire dire au cardinal Maury que j'avais 
l'entretenir, et que je le priais de passer chez moi en sortant des
Tuileries, et de faire en sorte d'y amener l'abb d'Astros.

Je me rendis chez moi, et j'envoyai un agent fort adroit chez M.
d'Astros, en lui recommandant de ne pas perdre de temps, de visiter tout
son appartement, et de bien examiner tout ce qui serait de capacit 
contenir une feuille de papier.

Pendant que l'on excutait mon ordre, le cardinal Maury et M. d'Astros
arrivrent; ce dernier tait encore effray des questions que lui avait
faites l'empereur. Je pris le ton d'un homme qui tait dj inform,
tandis que je ne savais rien; je dis  M. d'Astros que je lui donnais
une demi-heure pour se dcider  me dire d'o il avait reu les papiers
qui venaient d'tre trouvs chez lui, et quel usage il comptait en
faire. Il crut trouver une porte de salut en me rpondant qu'il ne
voulait en faire aucun usage, et qu'il ne connaissait pas la personne
qui les lui avait apports. Il me mit bien  mon aise, car je ne savais
pas encore qu'il en avait; je profitai de la veine et lui fis dire  qui
il les avait communiqus. Il ne voulait nommer personne, lorsqu'on lui
observa de prendre garde qu'il n'tait amen dans cette position que par
quelqu'un qui avait connaissance de tout, et qu'il devait bien voir
qu'il fallait qu'il et parl pour que l'on st o prendre ce que l'on
cherchait. C'est alors qu'il nomma un autre vicaire capitulaire comme
lui, et M. Portalis[8], ce qui indisposa fort l'empereur contre ce
conseiller d'tat, qui, confident d'une chose tendant  bouleverser
l'empire, n'en avait rien dit. Il en prouva de la peine, se souvenant
des services de son pre, et s'il fit un exemple aussi svre du fils,
en le renvoyant du conseil d'tat, c'tait bien plus pour l'exemple que
pour la faute.

M. d'Astros ne voulut pas parler davantage. On m'apporta alors le
rsultat de la visite qui avait t faite chez lui, o on avait
effectivement trouv des choses extraordinaires; je les fis toutes
reconnatre  M. d'Astros, qui ne sut pas que je n'en tais point encore
en possession lorsque je l'appelai chez moi.

Il y avait dans ses papiers plusieurs lettres particulires, dont je
l'obligeai de me nommer les auteurs; cela fini, je lui dclarai qu'il
avait perdu sa libert jusqu' ce que je fusse tout--fait inform.

Ces papiers, quoique assez volumineux, avaient t trouvs cachs,
partie dans les poches d'une vieille soutane qui tait suspendue dans sa
garde-robe, partie dans une bote  manchon. Ils se composaient, 1 de
la fameuse bulle; 2 d'une longue instruction d'un lgat du pape. Nous
apprmes par l qu'en quittant Rome, le Pape avait donn ses pouvoirs 
un prtre qui ordonnait dans toute la chrtient, et d'aprs les ordres
duquel tout se faisait. L'existence de ce chef invisible nous expliqua
pourquoi on rencontrait partout une conformit d'opposition et de
malveillance sur certains points de discipline et de dogme.

M. d'Astros ne voulut jamais dire de qui tait cette instruction qui
n'tait pas signe; mais il y avait avec elle des minutes de lettres
crites de sa main, et qui tablissaient la preuve qu'il avait t
lui-mme dans le cas de consulter un chef sur diffrens points de
discipline ecclsiastique, sans doute pour mettre sa responsabilit 
couvert.

Malheureusement pour lui, il avait crit  ce chef quatre jours
auparavant pour lui demander s'il pouvait conduire le chapitre chez
l'empereur avec la croix haute, c'est--dire la croix que l'on porte en
avant de toutes les processions.

Il avait insist pour une prompte rponse, parce que le cardinal Maury,
qui y allait franchement, avait ordonn qu'on la portt, et M. d'Astros,
qui craignait d'tre blm, avait voulu consulter son chef, avant d'y
consentir. La rponse du chef tait aussi dans les papiers saisis; elle
avait mme t suivie d'une explication qui avait d tre prcde de
demandes et de rponses si rapproches, qu'il tait vident que le chef
ne pouvait pas tre loign, que de plus il tait Italien, parce que son
criture et son style le dcelaient. M. d'Astros ne voulut jamais le
nommer.

J'eus recours  un stratagme pour le dcouvrir.

Comme ces lettres n'avaient que deux ou trois jours de date, je sus par
le domestique de M. d'Astros, qu'il les avait portes  un certain P.
Fontana, Italien, qui, depuis l'expulsion des cardinaux, s'tait retir
dans un couvent de religieuses  Paris. J'envoyai chercher ce religieux,
qui m'en nomma un autre de sa nation (je crois qu'il s'appelait
Antonio), qui, depuis la mme poque, vivait aussi chez des religieuses,
de la communaut desquelles j'ai oubli le nom.

Le P. Fontana reconnut les lettres que M. d'Astros lui avait crites,
dont je lui reprsentai les copies, ainsi que les rponses qu'il y avait
faites, et qui y taient jointes.

Enfin, pour viter des dtails ennuyeux pour le lecteur, il rsultait
des aveux de ces prtres que, depuis que les cardinaux avaient t
loigns de Paris, c'taient eux qui avaient rsolu tous les cas
difficultueux de l'glise, d'aprs une instruction semblable  celle qui
tait dans les papiers de M. d'Astros. Ils dirent qu'il l'avaient reue
depuis que le Pape tait  Savone, mais que ce n'tait pas lui qui la
leur avait envoye.

Ces prtres excitaient ma curiosit et ne la satisfaisaient pas, lorsque
je m'avisai de leur demander comment ils auraient agi, s'il s'tait
prsent un cas non prvu par l'instruction, et qui ft de dogme au lieu
d'tre de discipline; ils rpondirent qu'ils en auraient rfr au
collge des cardinaux; et enfin ils avourent que cela tait dj
arriv, et qu'ils en avaient crit au cardinal di Pietro.

Le cardinal di Pietro tait le premier ministre du pape; c'tait  lui
que le pape avait remis ses pouvoirs en quittant Rome, et c'tait lui
qui,  Paris, avait empch les autres cardinaux d'assister  la
crmonie du mariage de l'empereur.

Il avait t comme les autres renvoy de Paris, et se trouvait  Smur
en Bourgogne, o je l'envoyai chercher; il fut vivement press par M.
Ral, que l'empereur m'avait ordonn de charger de la suite de cette
affaire. Le cardinal di Pietro fut oblig de s'avouer vaincu; c'tait
lui qui faisait le pape, et qui en quittant Paris avait donn ses
instructions  ces deux prtres italiens et  M. d'Astros.

C'tait ainsi que les ministres d'un Dieu de paix s'enveloppaient de
leur ministre pour troubler l'tat et l'intrieur de chaque famille, en
alarmant la conscience de l'homme de bien, et en encourageant le
chancelant agitateur. Dans tout autre pays qu'en France, le gouvernement
et puni ces prtres comme des ennemis du repos public, mais on se
contenta de les enfermer comme des fous dangereux. La suite de cette
affaire conduisit  dcouvrir une ligne de correspondance entre Paris et
Savone, ce qui fit encore mettre en prison quelques prtres qui en
taient les messagers[9], et qui portaient jusqu'au fond de la Belgique,
les instructions dmagogiques du cardinal di Pietro.

Cette dcouverte me donna l'ide de faire la recherche de tous les
petits prtres romains qui taient venus  Paris avec les cardinaux, et
je les trouvai pour la plupart, sous l'habit sculier, matres de latin,
d'italien, ou de musique; les dvotes se les taient partags comme
autant de morceaux de la vraie croix.

Je les fis observer, et je ne tardai pas  reconnatre combien ces
malheureux taient corrompus, et de quel danger il tait pour les
familles d'y laisser des hommes aussi pervers, qui profitaient de
l'accs qu'ils y avaient pour y introduire un genre de corruption
jusqu'alors inconnu en France. Il y avait cependant quelques familles
qui n'auraient pas eu le droit de se plaindre, car, par esprit de parti,
elles avaient t au-devant du mal.

Nanmoins, sans faire aucun clat, je runis les lettres coupables que
quelques uns de ces hypocrites avaient crites  des jeunes gens, et en
fis donner connaissance aux parens; cette prcaution suffit pour les
voir bientt,  quelques uns prs, congdis, et ds-lors ils ne furent
plus dangereux. Cette affaire de prtres fit un grand bien 
l'administration en gnral, parce que le mal que l'on connat devient
toujours moins dangereux que celui qu'on ne connat pas. On trouva le
moyen d'en arrter les consquences, et si depuis un an que cette
intrigue criminelle tait trame on l'avait interrompue, elle n'et pas
fait en France autant de progrs, qui, dans nos revers, sont devenus un
mal capital.

On a donn une couleur d'oppression  la rpression de cette intrigue;
je demande ce que l'on ferait en Angleterre  un vque catholique
romain qui, en vertu de pouvoirs secrets du pape, abuserait de son
ministre pour entretenir dans le royaume des intrigues tendant 
bouleverser l'tat.




CHAPITRE VIII.

Arrive  Paris d'un jeune Saxon.--Son dessein d'assassiner
l'empereur.--Dcision remarquable de ce prince.--Livre de M. Daunou.--Ce
qu'et pu devenir la France.


L'empereur a toujours t trop bon, mme envers ses ennemis personnels:
je vais en citer un exemple dont j'ai t tmoin, et qui est arriv
prcisment  la suite de cette affaire de prtres.

Je fus inform, dans le courant de l'hiver, qu'une famille de qualit de
Dresde tait fort inquite des rsolutions d'un jeune homme de vingt ans
qui lui appartenait, lequel tait parti tout d'un coup de l'universit
de Halle ou de Leipsick, o il faisait ses tudes, et avait pris un
passeport pour Francfort-sur-le-Mein, d'o probablement il pousserait
jusqu'en France.

Je fus inform aussi que ce jeune homme avait un cerveau faible, et
qu'il avait quitt la religion luthrienne pour embrasser le
catholicisme.

Le temps tait court, et les renseignemens bien vagues; je n'eusse rien
trouv, si un de mes agens  Francfort ne m'avait crit par le mme
courrier, pour me prvenir du passage par cette ville d'un jeune Saxon
qui s'appelait Wondersale, et qui se rendait  Paris. Il ajoutait qu'il
avait pris  Francfort une lettre de crdit sur Paris.

Je voyais bien qu'il estropiait le nom du jeune homme; nanmoins,
d'aprs le calcul que je faisais, il devait tre arriv  Paris depuis
deux jours, et je le fis chercher, tant par la prfecture que par le
ministre de la police.

J'en donnai l'ordre un dimanche  dix heures du matin, et je fis
demander, dans les maisons de banque qui taient reconnues pour avoir
particulirement des relations avec l'Allemagne, les noms des personnes
 l'adresse desquelles taient les crdits qu'elles avaient eu
commission d'ouvrir depuis cinq ou six jours.

J'eus de suite une liste de noms, dans laquelle je remarquai le nom
allemand de Won der Sulhn, qui avait un crdit de Francfort de tel jour,
et qui demeurait  tel htel, dans telle rue.

On l'y trouva effectivement vers les cinq heures du soir; il avait
quatre paires de pistolets, un poignard, s'tait confess, et avait mme
communi.

Lorsqu'il entra chez moi, j'tais plus dispos  lui parler de bals et
de plaisirs, en voyant sa bonne mine et sa jeunesse, qu' lui parler de
choses plus srieuses.

Je n'avais d'ailleurs aucune preuve; je plaidai le faux pour savoir le
vrai: je fis de la morale au jeune homme, je lui parlai de la honte
irrparable d'une mauvaise action, qui dshonorait plus particulirement
un homme de sa naissance. Il devint rouge, fut embarrass, et enfin,
avec la candeur d'une me qui n'tait point encore souille, il m'avoua
quelle tait son intention en venant  Paris, qu'il avait rsolu de tuer
l'empereur pour attacher son nom au sien. Je lui demandai comment il ne
s'tait pas laiss arrter par les difficults qu'il devait prvoir
qu'il rencontrerait, qu'il en voyait l'exemple. Il me rpliqua
froidement qu'il savait bien qu'il devait mourir, soit qu'il manqut ou
qu'il russt; qu'il s'tait mis en rgle pour rpondre  Dieu, et que,
s'il avait manqu son coup, un autre aurait suivi son exemple, et
profit de l'exprience qu'il n'avait pas, pour viter ce qui aurait pu
l'empcher de russir.

Il ajoutait que Henri IV avait t manqu vingt-deux fois, et que la
vingt-troisime avait russi; que l'empereur n'avait encore t manqu
que trois ou quatre fois, mais que cela n'arrtait pas un homme de
courage, qui ne comptait sa vie pour quelque choses qu'autant qu'elle
tait utile, et qu'il trouverait la sienne suffisamment bien employe,
puisqu'elle avancerait d'une chance les probabilits de succs pour ceux
qui voudraient l'imiter.

Il tait difficile de porter plus loin que ne l'avait fait ce jeune
homme le dvoment de sa personne pour l'excution d'un crime.

Je fis  l'empereur un rapport crit de tout ce qui avait prcd et
suivi l'arrestation de ce jeune Saxon, dont les projets ne pouvaient pas
tre mis en doute.

L'empereur crivit en marge de mon rapport (c'est--dire par la main de
son secrtaire): Il ne faut point bruiter cette affaire, afin de
n'tre point oblig de la finir avec clat. L'ge du jeune homme est son
excuse; on n'est pas criminel d'aussi bonne heure, lorsqu'on n'est pas
n dans le crime. Dans quelques annes, il pensera autrement, et on
serait aux regrets d'avoir immol un tourdi et plong une famille
estimable dans un deuil qui aurait toujours quelque chose de
dshonorant.

Mettez-le  Vincennes, faites-lui donner les soins dont il parat que
sa tte a besoin, donnez-lui des livres, faites crire  sa famille et
laissez faire le temps; parlez de cela avec l'archi-chancelier, qui est
un bon conseil.

En consquence de ces ordres, le jeune Won der Sulhn fut mis 
Vincennes, o il tait encore lors de l'arrive des allis  Paris.

Ce que l'empereur tait forc de reconnatre dans la conduite des
prtres romains ne le disposait pas  se relcher du projet qu'il avait
de secouer le joug des papes; c'est  cette occasion qu'il fit composer
par M. Daunou[10] un ouvrage qui a pour titre: _Recherches historiques
sur les anticipations et la puissance temporelle des papes_. Il disait
en parlant d'eux: Moi, j'aimerais mieux me faire luthrien, demain, que
de mettre la France de nouveau en feu, en y rtablissant le monstrueux
pouvoir de ces hypocrites.

L'empereur avait malheureusement trop de petites affaires, dont on avait
pris l'habitude de l'entretenir. Son ministre travaillait moins
qu'auparavant; dans ces sortes de choses, on venait  lui pour des
bagatelles; on le drangeait souvent d'occupations srieuses pour lui
parler de minuties dont on n'aurait d lui parler qu'aprs qu'elles
auraient t faites, en sorte que les grandes taient prives du soin
que leur importance rclamait, et que les petites devenaient
importantes.

Si l'empereur n'avait pas t jet dans des affaires qui l'absorbaient
en entier, il aurait fini cette affaire des papes, qui aurait t mise
au nombre des travaux utiles qui ont signal son gouvernement; mais
faute d'avoir t acheve, elle a t reprsente comme une entreprise
simplement tyrannique, tandis que tous les tats catholiques lui en
eussent vou de la reconnaissance si elle avait russi. Combien il tait
encore  regretter qu'une suite continuelle de grandes guerres ament
toujours des embarras qui se succdaient et jetaient l'empereur hors des
occupations auxquelles il avait si bien pris got!

Depuis la paix de Lunville jusqu' la rupture du trait d'Amiens, il a
t une poque o le budget des recettes de l'tat dpassait celui des
dpenses de plus de quarante  cinquante millions, et o l'empereur
avait indpendamment, dans ses coffres, une conomie, provenant des
contributions trangres et de ses pargnes, qui ne s'levait pas 
moins de deux cent cinquante ou trois cents millions.

Si l'on et eu la paix avec cela, il avait de quoi rendre la France un
musum de tout ce que le gnie, l'art et l'esprit humain sont
susceptibles d'imaginer pour la gloire et le bien-tre des hommes. On se
perdrait en rflexions tristes, qui ne sont pas l'objet de cet ouvrage,
si l'on ouvrait le chapitre de ce que l'on a fait et qu'on n'aurait pas
d faire, comme de ce que l'on n'a pas fait et que l'on aurait d faire.

Pendant que la police expliquait  Paris cette mauvaise machination des
prtres, l'empereur faisait partir son second message prs du Pape; il
n'eut pas plus de succs que le premier, et l'on peut avancer hardiment
que, sous tous les rapports, le Pape tait d'une porte d'esprit
au-dessous de la situation dans laquelle les progrs de la raison
avaient jet les affaires de l'glise. Il ne voyait que sa situation
personnelle; il s'obstinait  ne pas la sparer de la question
spirituelle. Les vnemens sont venus  son aide; le conclave le
canonisera peut-tre, mais l'histoire le jugera.




CHAPITRE IX.

Fcheuse situation du commerce.--L'empereur vient  son
secours.--Embarras de M. de Talleyrand.--Vente de son htel.--Comment il
meuble celui qu'il habite aujourd'hui.--Dpt du duc d'Otrante.--M.
Laffitte.--Ses ides sur le systme continental.


C'est au commencement de l'hiver de cette anne que plusieurs maisons de
banque et de commerce prouvrent des embarras qui n'taient que la
consquence de ceux de leurs correspondans, dont les affaires avaient
souffert par suite d'une rsistance de leur part aux mesures dont on
voulait frapper le commerce anglais. En Hollande, les maisons les plus
considrables faisaient leur liquidation et renonaient aux affaires; en
Belgique, on avait dcouvert une fraude importante qui avait pris le
caractre d'un commerce permis: non-seulement on l'avait arrt, mais on
tait revenu  l'examen des livres de toutes les maisons qui l'avaient
fait, et on les avait frappes de tous les droits qu'elles avaient vit
de payer. Quelques unes en furent ruines, parce qu'elles avaient vendu
leurs marchandises en raison des facilits qu'elles trouvaient  les
introduire, et cela ne porta aucune atteinte aux maisons anglaises, qui
taient dj rembourses de ce qui leur tait d.

Toutes ces mesures avaient frapp d'pouvante; chacun resserrait ses
affaires; les capitalistes retiraient leurs fonds, et il y eut un moment
o des maisons fort respectables eurent besoin d'argent, quoiqu'ayant
leurs magasins pleins de marchandises qu'ils ne pouvaient pas couler.

L'empereur se fit faire plusieurs rapports sur ces sortes d'affaires, et
tous concluaient que la plupart des ngocians qui taient dans cette
situation n'y taient pas tous tombs par suite de la retraite des
capitaux qui leur avaient t confis, mais pour avoir donn  leurs
oprations une extension disproportionne  ceux qu'il pouvaient avoir,
ce qui les avait obligs de les augmenter en crant un papier de
circulation, lequel papier s'tait trouv sans hypothque dans leur
liquidation, et avait caus leurs embarras. Nanmoins il vint au secours
des uns et des autres, et ouvrit ses coffres; il leur avana jusqu' six
 sept millions de son conomie, pour prserver le commerce de Paris et
celui de plusieurs autres villes d'une catastrophe.

C'est  cette occasion que je suis entr pour la premire fois en
rapport avec M. Laffitte, que je ne connaissais pas auparavant, et qui
depuis long-temps dirigeait la maison de banque de M. Perregaux,
particulirement depuis la maladie qui l'a conduit au tombeau.

L'empereur avait souvent parl devant moi de la crise du commerce; cela
avait mme t la matire d'une discussion du conseil, et il m'tait
facile de voir que l'empereur parlait d'aprs des rapports qu'on lui
avait remis de divers endroits sans qu'aucun l'et convaincu. Je
m'aperus qu'en soutenant une discussion avec mon collgue Mollien
(ministre du trsor, qui sigeait  ct de moi), il me regardait comme
pour m'exciter; il savait cependant bien que j'tais tranger  ces
matires, et j'eus un moment la peur qu'il ne chercht  inculquer 
Mollien que j'tais l'auteur de ces rapports. Aussi je plaai dans la
discussion une lourde btise qui rhabilita ma rputation. Nanmoins le
regard de l'empereur voulait dire quelque chose, et comme je savais
depuis long-temps qu'il aimait mieux qu'on le devint que de le faire
parler, je me mis  l'oeuvre tout en sortant du conseil.

J'tais rest en rapports d'amiti avec Bourrienne; l'empereur le
savait, et coutait complaisamment tout ce que je lui en disais quand je
rencontrais l'occasion de lui parler de lui, ce qui me donnait l'espoir
de le lui faire remployer d'une manire quelconque.

Bourrienne connaissait bien mieux que moi ce que signifiait un geste de
l'empereur, et je crus un moment qu'il avait connaissance des rapports
qui avaient occup l'esprit de l'empereur. Aprs avoir caus avec
Bourrienne, je me dcidai  aller qurir des lumires prs de M.
Laffitte, qui avait dj dans le commerce une puissance d'opinion
d'autant plus forte qu'elle reposait sur une indpendance absolue de
caractre personnel, laquelle lui avait mrit une considration qui a
t accrue et consolide depuis par les vnemens.

Une affaire d'arbitrage  laquelle je m'intressais, et dans laquelle on
dsirait avoir l'opinion de M. Laffitte, vint fort  propos. Je le fis
prier par Bourrienne de venir me voir.

J'avais  l'entretenir de trois choses, d'abord de la crise du commerce,
de ses causes et de ses consquences; ensuite du systme continental et
des licences.

En coutant parler M. Laffitte, je revenais petit  petit  ses
opinions, et s'il me lit, il jugera si je les ai bien retenues.

J'eus avec lui plusieurs entretiens dans lesquels il me dveloppa son
opinion y que je mets ici sous les yeux du lecteur.

Une rgle infaillible pour les gouvernemens pour bien juger de la
marche des affaires et de l'tat de l'opinion, me disait-il, c'est que
tout ce qui est en opposition avec les intrts est ncessairement en
opposition avec les affections. L'arbitraire de l'administration tue la
confiance et le crdit; le blocus ne produit aucun bien dans le prsent,
et son effet naturel est de dtruire tous nos avantages commerciaux dans
l'avenir. Le commerce est inoffensif de sa nature; il est
gouvernemental, puisqu'il a besoin de protection: s'il est dans
l'opposition, c'est qu'il se trouve ls, ou qu'il manque de garanties.
Ceux qui ne prosprent qu'avec l'ordre et la tranquillit ne veulent pas
de rvolutions.

Le blocus continental est, au premier abord, une grande pense. La
thorie prsente  l'esprit un rsultat prompt et mme admirable; mais
l'imagination ne suffit pas dans les matires positives: ce qu'il faut
voir avant tout, c'est la possibilit de l'excution. Quelques fabricans
peuvent s'applaudir de l'essor que cette mesure a donn  leur
industrie; mais la masse des ngocians ne peut que souffrir d'un
commerce qui n'a lieu que par privilge, et les hommes d'tat n'y voient
qu'un abandon fait aux Anglais du commerce de l'univers.

Il ne faut point s'abuser par de vaines paroles; les flagorneries
peuvent plaire  des princes vulgaires, la vrit seule convient au
gnie de l'empereur. Ce qu'il faut lui dire donc, c'est que le blocus
cerne le continent et non pas l'Angleterre; c'est au continent seul 
qui il est dfendu de mettre un vaisseau en mer.

La question ainsi pose, qu'en rsultera-t-il? L'Angleterre perdra la
totalit des consommateurs du continent, et le monopole du reste du
monde lui sera abandonn sans partage: le continent au contraire se
suffira  lui-mme, sans partage avec l'Angleterre, et tout change
d'ailleurs lui sera interdit avec le reste de l'univers. Or, le
continent europen vaut-il,  lui seul, toutes les autres parties du
monde? C'est ce qu'il y aurait  examiner, si le blocus tait possible;
mais les licences qu'on accorde prouvent qu'on a  s'occuper d'une autre
solution.

La France, pays manufacturier, gagnera par l'expulsion des Anglais des
diffrens marchs de l'Europe; c'est l pour elle la seule compensation
de ce qu'elle perdra par la cessation de tous ses autres rapports avec
l'Amrique, l'Afrique et l'Inde; mais l'Espagne, l'Autriche, la Prusse
et la Russie que gagneront-elles? Pour elles, tout est perte sans qu'il
en rsulte le moindre avantage, et cet tat forc peut-il durer
longtemps?

Les plaintes des sujets ne sont pas sans influence sur la conduite des
gouvernemens, quand elles sont aussi lgitimes: on cde momentanment 
la ncessit; mais les intrts ragissent, et bientt ces intrts
parlent si haut, qu'il faut enfin les couter.

Sous ce rapport, monseigneur, il n'y a pas une puissance qui, tant
ostensiblement avec nous, ne soit en secret contre nous et de coeur avec
l'Angleterre. Sans se parler, elles s'entendent entre elles, et  la
premire occasion elles ne manqueront pas d'clater. La Russie surtout,
la plus forte et la plus lse, ne doit-elle pas le faire craindre par
cela seul qu'elle ne peut pas tenir ce qu'elle a promis? Quant  moi, je
n'en doute point; rien ne peut remplacer pour elle les factoreries
anglaises. Les pertes sont normes, et l elles retombent sur les grands
et non sur le peuple. Les grands disposent de la cour et de l'arme, et
un seul fait vous fera juger quelles doivent tre leurs intentions.
Avant le blocus, le _rouble_ valait 3 francs, maintenant il se maintient
 peine  20 sous.

Cette considration du moment fait jeter un coup-d'oeil plus inquiet sur
l'avenir. Le nord jusqu' prsent fournissait les bois, les chanvres,
tous les objets les plus essentiels  la marine; dj les Anglais sont
conduits  les aller chercher en Amrique, et des habitudes ainsi
prises, on ne les change pas.

Le gnie lui-mme, monseigneur, doit s'arrter devant la force des
choses: les _licences_ dposent contre la vrit du systme; ce qui est
violent ne dure pas. Ainsi dj le _blocus_ a t dtruit par les
_licences_; les licences n'ont fait qu'tablir le privilge dans le
commerce, et ce privilge ne sert qu' assurer le profit des Anglais.
Matres de tous les marchs, eux seuls ont le droit d'acheter et de
vendre; ils repoussent nos produits en nous livrant les denres de
l'Inde et de l'Amrique: les sucres, par exemple, nous les payons six
francs, et ils ne les achtent tout au plus que huit  neuf sous!

Ce qu'il y a d'vident, vous le voyez, c'est le bnfice norme de
l'Angleterre. Quelques ngocians privilgis retirent quelque profit par
leur rle intermdiaire; mais ce profit, ils l'obtiennent sur le
consommateur et non sur l'Angleterre, et ce qu'il ne faut pas oublier,
c'est que le consommateur est Franais.

Ce systme des licences ne peut tromper personne; il porte atteinte 
la respectabilit du commerce par les fraudes et les supercheries qui
lui sont indispensables; il mcontente les allis et les nationaux en
les obligeant  payer les denres quatre  cinq fois leur valeur.

Nos exportations ne diminuent pas, vous le savez, le tribut norme que
l'on paie ainsi  l'Angleterre: presque tous les objets qui les
composent, ridiculement exagrs dans leurs prix, ne sont chargs sur
nos btimens que pour tre jets  la mer. Mieux vaudrait encore les
garder pour en vtir les pauvres. Quoi qu'il en soit, pour en finir en
deux mots, le blocus et les licences se rduisent  ceci: les Anglais
vendent tout au continent et n'en achtent rien; matres du prix d'achat
ailleurs et de la vente chez nous, ils font sans concurrence un double
profit. La France fabrique au contraire en pure perte, puisque ses
produits se trouvent condamns  la destruction; elle peut gagner
quelque chose sur l'tranger par la revente des denres, mais ces
trangers sont nos allis, et le blocus pse ainsi doublement sur eux.
Ils perdent sur leurs produits, qu'ils ne vendent  personne; ils
perdent sur les denres coloniales, qu'ils ne peuvent acheter que de
nous.

Un pareil tat de choses ne saurait durer: la Prusse, l'Autriche, la
Russie voudront accorder  leur tour des licences; les Anglais le
savent, le coeur de nos allis est pour eux, et ils ne reculeront pas;
l'humeur et les reproches ne tarderont pas d'clater, le blocus ne sera
plus rien, nos allis se rapprocheront forcment de nos ennemis, et de
nouvelles guerres mettront de nouveau peut-tre notre avenir en
question.

Avec un ajournement aussi indfini de la paix, il est bien difficile
que le pays prospre et que la confiance s'tablisse. La gloire ne
suffit pas  une nation; celle de l'empereur est immortelle, mais il
faudrait voir au bout le bien-tre et le repos.

Pour les hommes d'tat, le blocus est donc, comme je l'ai dit, un
projet gigantesque, hardi, mais dont le succs est impossible. Les
licences, dont l'ide premire d'changer des objets fabriqus dont nous
regorgeons contre des matires premires dont nous manquons, taient
belles; mais, par suite d'abus, elles sont devenues un honteux
privilge, il n'y a que ceux qui les obtiennent qui ont intrt  y
applaudir.

Mais il ne faut pas s'y tromper: ce n'est pas ce mal passager du blocus
qui intimide et qui dcourage. L'empereur a assez de gnie et de savoir
pour tout concilier. Le mal vient peut-tre d'une prvention injuste
qu'on lui a suggre lors de ses premires campagnes. Jugeant le grand
nombre par l'exception, peut-tre confond-il le financier avec le
traitant, le ngociant avec certains fournisseurs. De l sans doute
s'tablit l'arbitraire de l'administration; le manque aux promesses est
oppos, par une espce de reprsailles, aux actes de la fraude, et la
bonne foi, qui donne la vie  tout, n'existe nulle part.

Un fait humiliant et qui donne la clef de plusieurs autres, c'est
l'tat du crdit de la France et du crdit de l'Angleterre. La dette
anglaise est de 18  19 milliards, la ntre n'est que de 1,200  1,300
millions, et cependant les Anglais pourraient emprunter au besoin encore
des sommes bien plus considrables que celles que nous pourrions
emprunter nous-mmes, et surtout,  un prix infiniment meilleur.
Pourquoi cette diffrence? pourquoi le crdit de l'tat est-il plus bas
en France que le crdit des premiers banquiers et des premiers
ngocians, tandis que la situation inverse est permanente en Angleterre?
Un mot suffit pour l'expliquer: pour refaire son crdit en Angleterre,
il n'y a qu' travailler avec le gouvernement; pour perdre le sien en
France, il n'y a qu' ne pas s'en abstenir. L'Angleterre tout entire
est, pour ainsi dire, une seule maison de commerce dont les ministres
sont les grans; les lois sont le contrat que le pouvoir lui-mme ne
peut enfreindre; ici le conseil d'tat usurpe la puissance des
tribunaux, et j'oserais presque vous dire que rien d'utile ne se fait,
parce qu'il n'y a rien qui soit vritablement garanti.

Ici M. Laffitte s'tendit longuement sur la cause et les effets de la
crise qu'il ne voyait ni dans les effets du blocus ni dans quelques
folles oprations de jeu. Appuyant les raisonnemens par les faits, il
m'expliqua les mesures qu'il y avait  prendre pour que le gouvernement
marcht dans sa force en mettant l'immensit de ses ressources  profit;
 mesure qu'il parlait, je me sentais entran par ses ides. Je ne
chercherai pas  les rendre, parce que je les expliquerais mal
peut-tre, et qu'aujourd'hui il ne s'agit plus de leur application;
voulant m'en occuper cependant, et ne le pouvant pas au moment mme, je
me promis bien de le revoir plus tard, me bornant, d'aprs tout ce que
j'avais appris,  disposer l'empereur de mon mieux  accorder les
secours pressans qui taient sollicits par plusieurs maisons.

Ces secours n'taient regards par M. Laffitte que comme des palliatifs,
ne dcidant rien sur le fond des choses. Il y applaudit nanmoins, et
les avantages momentans qu'il y voyait, et qu'il me dveloppa,
m'expliqurent ce que voulaient dire une foule de rapports qui me
parvenaient  la journe, et qui s'enveloppaient dans le mystre des
insinuations.

Mieux instruit par ces entretiens de la situation du moment, je priai M.
Laffitte de me mettre ses ides par crit: il se rendit  mes dsirs; je
prsentai cette note  l'empereur. Ce mme jour, un de ses ministres lui
faisant un rapport sur les mesures prohibitives, l'empereur prit de
l'humeur et dit en plein conseil: Avec toutes vos mesures, vous mettez
le commerce de France en liquidation.

L'empereur devint ensuite d'une facilit extrme pour accorder des
secours aux maisons bien fames qui furent atteintes par la crise.
Bientt les demandes d'argent se multiplirent au point de le rendre
rveur. Il jugea de la vrit des opinions de M. Laffitte, en voyant le
fabricant M. Oberkam menac de manquer; il le fit venir et lui dit de
prendre tout l'argent dont il aurait besoin pour viter ce malheur et
pour continuer  travailler, et cette maison fut soutenue par ses
libralits.

La premire de Paris qui fut dans le cas d'y avoir recours fut la maison
Tourton-Ravel. Il n'tait assurment pas dans le droit de compter sur de
la bienveillance de la part de l'empereur d'aprs sa conduite envers lui
dans l'affaire du gnral Moreau, nanmoins il n'attendit pas
vingt-quatre heures le secours qu'il avait sollicit; il fut oblig par
le prt d'une somme norme, pour le remboursement de laquelle il prit
des arrangemens  sa convenance avec le ministre du trsor. C'est  moi
que M. Tourton est venu confier son embarras en me remettant une lettre
pour l'empereur, et si je le cite, c'est parce qu'il tait encore
dbiteur d'une bonne partie de ce prt, lorsqu'il s'est fait remarquer
parmi ceux qui ont consomm sa perte  l'poque de la premire
occupation de Paris.

 la mme poque, la maison Simon fit faillite; elle demanda des
secours, mais on ne lui en accorda pas, parce qu'elle ne prsentait pas
de garanties morales suffisantes. Le dsastre de cette maison engloutit
(d'aprs ce qui m'a t rapport  cette poque) quatorze cent mille
francs  M. de Talleyrand. Il avait dj des affaires en mauvais tat,
et son revenu suffisait  peine pour payer l'intrt d  ses
cranciers; il se vit rduit au traitement qu'il recevait de l'empereur,
et il eut encore le dsagrment de se voir press par des cranciers
qui, ayant eux-mmes besoin de leur argent, le menaaient de
l'actionner. Je dus employer mon intervention pour le prserver d'un
clat qui aurait t jusque-l sans exemple pour un homme de son rang.
Il fut oblig d'emprunter cent mille cus  une maison de banque, qui
elle-mme manqua quelque temps aprs; sa situation tait rellement
pnible: il vint m'en parler et me prier d'engager l'empereur  lui
acheter sa maison, qui tait l'ancien htel de Valentinois, situ rue de
Varennes.

L'empereur n'tait pas content de lui, on avait prt beaucoup de
mauvais propos  M. de Talleyrand contre ce prince. Ils pouvaient tre
faux,  la vrit; mais s'il ne devait pas en porter la peine, il n'y
avait pas non plus de motif pour venir  son secours.

Nanmoins l'empereur ne voulut pas qu'un homme qui l'avait servi ft
dans une aussi affligeante position, et quoiqu'il n'et que faire de
l'htel de Valentinois, il l'envoya visiter et estimer par M. Fontaine,
architecte des chteaux des Tuileries, du Louvre, de Saint-Cloud, etc.
L'architecte de M. de Talleyrand opra contradictoirement avec M.
Fontaine, et sur leur rapport l'empereur acheta l'htel de Valentinois
tout meubl, et le paya comptant deux millions cent mille francs.

M. de Talleyrand ne laissa cependant pas d'en emporter tous les meubles,
qu'il put placer dans le nouvel htel qu'il avait achet au coin de la
rue Saint-Florentin; il fit, dans cette occasion, une affaire doublement
bonne, en ce que ce nouvel htel appartenait  l'ancien ambassadeur
d'Espagne, avec lequel M. de Talleyrand avait une liquidation  faire;
il reut l'htel en place d'une somme qu'il n'aurait peut-tre pas eue
avant qu'on et pu le vendre.

Je cite cette anecdote, parce que l'on a accus l'empereur de s'tre
empar de l'htel de M. de Talleyrand aprs que celui-ci eut fini de
l'arranger. Je demande  un homme raisonnable qui est-ce qui aurait pu
payer deux millions cent mille francs une maison que M. de Talleyrand
avait besoin de vendre, et si l'empereur, qui n'a su qu'en faire aprs
l'avoir acquise, pouvait avoir un autre but que d'obliger M. de
Talleyrand en l'en dbarrassant.

 cette mme poque, je fus tmoin d'un autre fait d'obligeance de
l'empereur envers un homme qui ne l'a sans doute pas su, parce qu'il m'a
t dfendu d'en parler. Je puis le faire aujourd'hui par plusieurs
motifs. M. Fouch, en quittant le ministre de la police, avait des
sommes considrables, et il rendait assez peu de justice  l'empereur
pour craindre qu'on ne les lui saist; il avait eu plus de confiance
dans la bonne foi d'un simple employ du ministre de la police, nomm
Dupont ou Dumont, qui tait sa crature. Au moment o il partait pour
l'Italie, il remit  cet employ une somme trs considrable, de
laquelle il ne tira aucune pice qui pt en laisser trace; peu de temps
aprs, cet employ mourut; il laissait une veuve et deux enfans dans
l'indigence. Cette femme, qui ignorait ce qui s'tait pass entre M.
Fourch et son mari, pouvait naturellement attendre qu'on lui
reprsentt le reu qu'elle devait supposer que son mari avait fait de
ce dpt. Si elle avait agi ainsi, il et t impossible de lui faire
rendre cette somme, quelle trouva  la mort de son mari, d'autant plus
que les rclamans voulaient viter l'clat.

Des amis de M. Fouch me prvinrent de cet vnement. J'eus une occasion
d'en parler le mme soir  l'empereur, qui m'ordonna d'intervenir de
tous mes moyens pour que M. Fouch ne perdt pas un sou; je n'eus aucune
peine pour l'obtenir, car la veuve tait une vertueuse femme qui avait
rendu le dpt  la premire rclamation. Nanmoins madame Fouch, qui
n'avait pas suivi son mari en Italie, et qui tait une femme d'un esprit
juste, avait trop bien senti le danger qu'il avait couru, pour tre
insensible aux intentions que l'empereur avait manifestes dans cette
circonstance; elle vint me prier de solliciter pour elle une audience de
l'empereur, qui lui fut accorde, et dans laquelle elle le remercia.




CHAPITRE X.

Czernitchef.--Ses tentatives de sduction.--Le matre de
mathmatiques.--Rflexions sur l'espionnage.--Article du _Journal de
l'Empire_.--Vive rprimande.--Retraite du duc de Cadore.--M. de
Bassano.--Rflexions sur les hommes nouveaux.


Depuis plus d'une anne, on ne voyait revenir de Russie en France que le
mme officier russe, que l'on renvoyait  Paris aussitt qu'il avait
apport une rponse de Paris  Saint-Ptersbourg. Les plaisans disaient
qu'il n'y avait probablement que lui qui ft en tat d'en trouver le
chemin; mais d'autres, avec plus de raison, observaient qu'il devait y
avoir un motif particulier pour que ce ft toujours le mme officier qui
ft ce voyage. Effectivement, depuis le mois de mars 1808 jusqu'en
fvrier 1812, c'est--dire pendant quatre ans, il a fait le voyage de
Russie  Paris dix ou douze fois, ce qui quivaut au tour du monde,
qu'un vaisseau met trois ans  accomplir. Vers la fin de 1810, un simple
hasard me fournit la preuve que les retours aussi prcipits de cet
officier avaient une bien autre importance que les complimens et les
protestations dont les lettres qu'il portait pouvaient tre pleines. Il
occupait ses loisirs, entre l'arrive et le dpart, par des tudes qui
en imposaient  tout ce qui aurait pu vouloir donner un autre but  ses
missions; mais en cherchant un matre de mathmatiques, il rencontra
dans celui dont il fit choix ce que l'on appelle  la police un
_observateur_. Celui-ci accepta, se trouvant fort heureux d'une
rencontre qui allait lui fournir de quoi moissonner.

Au bout de quelque temps, l'officier russe chercha  connatre les
moyens d'informations de son rptiteur, et lui demanda s'il connaissait
quelque commis aux bureaux de la guerre.

Le matre de mathmatiques rpondit affirmativement, et la chose tait
vraie; mais avant de se livrer davantage, l'officier russe lui promit,
lorsqu'il aurait la preuve qu'il accusait vrai, de lui indiquer les
moyens de gagner de l'argent.

Le matre de mathmatiques me transmit la proposition; je lui dis
d'accepter et de faire tout ce qu'on lui demanderait, mais d'en rendre
compte auparavant.

Il alla en consquence voir les connaissances qu'il avait aux bureaux de
la guerre, et s'y procura quelques tats particuliers ou imprims qui
prouvaient qu'en effet il avait des moyens de parvenir au ministre; il
m'apporta les pices, j'y fis changer quelques chiffres, et les lui
rendis pour les communiquer  l'officier russe. La confiance de celui-ci
fut tablie. Il donna  son mathmaticien une srie de demandes crites
de sa main, ayant toutes pour but d'explorer les bureaux de la guerre,
tant du personnel que du matriel de toutes armes.

Il me l'apporta aussitt; il n'y avait plus alors moyen de douter du
motif de la confiance qui tait accorde  cet officier russe, et du
rle qu'il devait jouer  Paris.

J'en rendis compte  l'empereur, qui faisait difficult de le croire,
mais qui fut convaincu en voyant la srie de demandes crites de la main
de cet officier russe. Il me recommanda de n'en pas parler, mais le
lendemain ou jour suivant, il le fit repartir, en lui donnant une lettre
pour l'empereur de Russie.

L'empereur tait loin de la pense que le sjour prs de lui d'un
aide-de-camp de l'empereur Alexandre, et qui  ce titre avait des accs
de faveur partout, tait une double mission d'observateur.

Il lui avait fourni des moyens d'autant plus faciles pour la bien
remplir, qu'il tait admis partout par suite des recommandations que
l'empereur avait faites  toutes les maisons de la socit pour qu'on
lui ft beaucoup de politesses, en sorte que chacun s'empressait de
rpondre  une insinuation dans laquelle on entrevoyait un moyen de
plaire au souverain, en faisant ce qui lui paraissait agrable.

Je me rappelle qu'au dpart de cet officier, l'empereur recommanda que
l'on crivt  son ambassadeur pour qu'il mt des obstacles  son
retour. Il parat que cela n'avait pas t fait, comme on en jugera tout
 l'heure.

C'tait pendant le sjour d'automne  Fontainebleau que l'empereur
prvint cet aide-de-camp de l'empereur de Russie qu'il allait le
renvoyer  Saint-Ptersbourg, et qu' cette occasion il lui donna une
assez longue audience dans laquelle cet officier dit fort judicieusement
 l'empereur que la meilleure commission dont il pouvait tre charg
pour son matre tait l'assurance qu'il ne lverait point de
conscription cette anne: c'est lui-mme qui me l'a rapport.

Il avait raison; mais l'empereur tait-il pay pour avoir confiance dans
les assurances de paix qu'on ne cessait de lui donner, lorsque les coups
de canon de Wagram rsonnaient encore? Ils avaient aussi t prcds
des mmes assurances, et on ne nous avait pas aids. Le peu de grce que
l'on avait mis  accueillir la proposition d'une alliance de famille qui
et resserr celle des deux pays n'tait pas fait pour entretenir
l'harmonie qu'on tait parvenu  rtablir entre eux; il avait eu, au
contraire, quelque chose de choquant, qui, mme entre des particuliers,
aurait bless la dignit de celui qui aurait prouv un semblable refus.
Ensuite, la presque totalit de l'arme qui avait fait la campagne de
1809 tait passe en Espagne et en Hollande. Il ne restait dans les
provinces du Hanovre, Fulde, Erfurth, etc., que les quatre divisions du
corps du marchal Davout.

La cavalerie tait encore dans une situation beaucoup moins hostile,
car, sauf les rgimens de cuirassiers, tous les autres corps avaient t
ddoubls pour aller complter les cadres des rgimens de cavalerie qui
taient en Espagne. Il rsultait de tout cela que, si l'empereur avait
encore t attaqu, on l'aurait trouv dans la mme position qu'en 1809;
c'tait ce que voulaient ses ennemis, mais il n'aurait pas t
excusable, s'il s'tait une seconde fois laiss surprendre par son trop
de confiance, surtout ayant au midi une guerre qui, d'un moment 
l'autre, pouvait lui demander trente mille hommes de plus. D'ailleurs
pourquoi se mettre  la merci de ses ennemis?

Il ne fallait pas chercher d'autres motifs aux armemens qui se faisaient
en France; ce n'est pas un tat qui ait les ressources de population de
la Russie, qui ne pouvait raisonnablement prendre ombrage d'une leve
d'hommes comme celle qu'elle avait l'air de craindre. Cette leve
effectivement eut lieu; elle devait aller en Espagne presque toute
entire, cependant elle fut envoye en Allemagne; d'autres troupes
d'Espagne prirent aussi ce chemin. Comment ce malheur est-il arriv? On
se l'expliquera peut-tre par la suite de ces Mmoires.

L'aide-de-camp de l'empereur de Russie tait  peine arriv 
Saint-Ptersbourg, qu'il fut renvoy  Paris, comme s'il n'avait t en
Russie que pour y changer de chevaux. Une telle opinitret parut
extraordinaire  tout le monde: on crut devoir observer les dmarches de
cet officier et mettre des entraves dans son chemin. Le bon sens seul
disait qu'il n'tait pas possible qu'il n'et plusieurs rles  jouer,
mais sa fortune voulut qu'au lieu d'tre contrari, il fut servi par
ceux qui auraient naturellement d le circonvenir.

Il rentra  Paris au moment o on le croyait  peine arriv en Russie,
il apportait une lettre d'Alexandre pour l'empereur. C'taient encore de
nouvelles protestations de sincrit, etc., etc., toutes sortes de
phrases dont on nous payait depuis prs de deux ans, et qui, dans cette
occasion mme, taient portes et rptes par un messager qui avait
dans sa poche une instruction d'espionnage le plus monstrueusement
organis que l'on et encore vu. Il aurait couvert l'administration
franaise de ridicules, si elle n'tait pas parvenue  le dmasquer. Il
datait dj de six ans et n'avait pas cess sous l'administration de M.
Fouch.  quels sentimens devait-on ajouter foi? tait-ce  ceux
exprims dans la lettre dont l'aide-de-camp tait porteur, ou  ceux qui
avaient dict l'instruction qu'il avait reue, et qu'il a si bien
suivie?

Il y a des personnes qui trouvent naturel que les puissances fassent
servir leurs relations  des observations prises d'un peu haut; pour
celles qu'elles obtiennent par le moyen des envoys diplomatiques,  la
bonne heure! Ces messieurs sont des personnages officiels qui peuvent
tout se permettre, parce qu'ils ont toujours un moyen de faire
disparatre leur caractre, lorsque les circonstances l'exigent. Mais
l'aide-de-camp d'un souverain envoy directement par ce souverain prs
d'un autre monarque, porteur d'une lettre autographe de son matre, est
un personnage hors de l'tiquette, et qui doit d'autant moins se
permettre de dmarches quivoques, qu'on a pour lui toutes les
dfrences rsultant de ce que l'on accorde d'estime particulire  la
confiance dont il parat jouir.

On manquerait  son matre de ne pas en agir ainsi envers celui qui est
plutt son envoy personnel que le charg des affairs publiques. Il est
donc dloyal d'abuser des gards qu'obtient le caractre que l'on a
affich, et que l'on compromet par le personnage que l'on joue.

Les souverains peuvent proposer de pareilles missions  qui bon leur
semble, mais ils n'ont jamais dfendu de les refuser, et il faut se
sentir la grce d'tat pour les accepter.

L'empereur ne tmoigna pas qu'il ft contrari par le retour de cet
aide-de-camp; il le reut avec bont, il lui parla mme de la srie de
demandes qu'il avait remise au matre de mathmatiques; il lui dit que
ce rle-l avait quelque chose de honteux, qui n'tait pas fait pour
lui, et l'engagea  y renoncer, sans quoi il ne pourrait pas le voir
davantage.

L'aide-de-camp, feignant d'tre touch de cet excs de bont, promit
tout, s'excusa sur la curiosit naturelle  laquelle il s'tait laiss
aller dans ses premiers voyages; l'empereur le crut, et continua 
l'accueillir dans son intrieur, comme il l'avait fait prcdemment.

L'aide-de-camp, qui avait pour lui l'exprience des premiers voyages,
profita habilement des accs qu'il avait dans le monde pour s'y plaindre
de la couleur que l'on voulait donner  ses frquentes missions  Paris.
Il prtendit qu'il n'y avait que des mchans qui pussent ainsi chercher
 lui nuire; il ajouta mme quelques rflexions qui ne lui taient pas
dfavorables. Cela lui russit, et il fit si bien, qu'il fut prn, lou
et dfendu par le ministre qui aurait d le tenir toujours au bout de
son parquet, et qui, au lieu d'avoir les yeux sur la conduite de cet
aide-de-camp, l'enveloppa d'une protection et d'une scurit qui
portrent bientt sa hardiesse au comble.

Le hasard voulut que le jour mme de l'arrive de ce jeune officier 
Paris, il part dans les journaux un article un peu sanglant, qui
portait directement sur lui, au sujet des missions qu'on lui voyait
remplir.

L'article n'avait t insr qu'aprs avoir pass  la censure
diplomatique; nanmoins on se plaignit  l'empereur de l'inconvenance de
la publication, du mauvais effet qu'elle avait produit. Il eut la
faiblesse de le croire, svit contre les journalistes et ne m'pargna
pas davantage. Comment! me dit-il, vous tolrez, vous faites faire des
publications de cette espce! vous qui, lorsque vous tiez chez eux,
m'avez dix fois crit pour vous plaindre d'crits qui n'avaient pas, 
beaucoup prs, l'amertume de celui que vous avez lanc. Vous savez
combien ils sont faciles  blesser; vous devez donc les mnager, vous le
devez surtout, vous qui me parlez de paix toute la journe, ou bien
auriez-vous chang? voudriez-vous me faire faire la guerre? mais vous
savez que je ne la veux pas, que je n'ai rien de prt pour la faire.
Aidez-moi donc  l'viter; toute autre manire de faire ne me servirait
pas. Je voyais d'o me venait ce flot de colre, j'osai en dire ma
faon de penser  l'empereur; mon observation ne servit qu' m'attirer
une rprimande encore plus vive: il semblait que c'tait une inimiti
personnelle, que je n'avais pas, qui la dictait. Je n'insistai pas.
Avant cependant de lcher prise, je crus de mon devoir d'appeler
l'attention de l'empereur sur la conduite de M. Czernitchef: mais on lui
avait dj certifi que c'tait l'homme le plus rserv, le plus sage,
qu'il tait embarrass dans le monde du rle qu'on avait voulu lui
donner, que cela tait cause qu'on ne le voyait plus gure. Je reus
l'ordre de le laisser aller, venir, voir, couter; il n'y manquait que
celui de le faire informer moi-mme. Je me le tins pour dit, ne fermai
cependant qu'un oeil, parce que j'tais assur de mon fait, et de
l'erreur dans laquelle on voulait envelopper l'empereur, qui ne
tarderait pas  voir la mprise: c'est effectivement ce qui arriva
quelques mois aprs.

J'avais t vivement rprimand; M. de Champagny fut trait d'une
manire encore plus svre, et perdit son portefeuille, qui passa dans
les mains de M. de Bassano. C'tait assurment un homme de bien,
obligeant, laborieux, mais moins propre aux nouvelles fonctions dont il
venait d'tre revtu qu'un homme qui serait venu la veille du bout du
monde.

L'empereur avait lev des soldats de l'arme aux premires dignits
militaires: on avait trouv cela naturel; dans une arme qui faisait des
choses si extraordinaires, on pouvait croire que le mrite tait dans
tous ses rangs, et ne pas s'tonner de voir sortir des marchaux de
France des compagnies de grenadiers.

Dans les affaires civiles, il n'en tait pas de mme; on tait jug par
un plus grand nombre d'hommes clairs, dont on avait t le collgue ou
l'mule. Lorsque je fus lev au ministre de la police, je fus moins
scrut, parce que je sortais de l'arme, et que j'tais moins connu;
l'on avait dit tant de mal de moi, que, pour peu que la dixime partie
et t vraie, on ne devait pas tarder  s'en apercevoir, et on
attendait ce moment-l pour se prononcer. Ce qui me fit tolrer, c'est
que l'on me rendait la justice de me croire invariable dans mes devoirs
comme dans mes affections, et que je n'appartenais  aucun des diffrens
partis de la rvolution. On connaissait davantage M. de Bassano; il
entrait sur un thtre qu'une suite d'vnemens avait rendu immense, et
le premier point de dpart de sa fortune tait encore l. On ne mesurait
plus la distance qu'avaient parcourue les hommes de l'arme qui
s'taient levs au milieu des dangers; mais on comptait les pas de ceux
qui voulaient prendre de l'avance sur leurs collgues par des services
administratifs.

On mesura donc dans tous les sens le chemin qu'avait parcouru M. de
Bassano, et quoiqu'il et trs fidlement servi, qu'il l'et fait avec
un zle remarquable, on n'en eut pas plus d'indulgence pour lui.

C'est ds-lors que je vis de tous cts s'lever des observations que
j'aurais voulu ne pas entendre;  la vrit, c'taient des calomnies,
des mchancets, mais elles emportaient la pice.

Ce n'tait pas cependant la faute des nouvelles familles si, au lieu
d'tre les hritiers de la gloire de leurs aeux, elles taient les
souches de l'illustration de leur postrit. Il n'y a de diffrence
entre les unes et les autres que le temps. Dans mille ans, l'histoire
les confondra, si mme elle ne distingue pas les plus rcentes; mais
toujours tait-il que, dans le temps, on comparait les nouveaux et les
anciens nobles aux vieilles mdailles, qu'on met au-dessus de celles qui
sortent de dessous le poinon.

Ces petits inconvniens, qui n'taient au fond que des misres,
acquraient une grande force lorsqu'on tait parvenu  une position dans
laquelle on a besoin de tous les genres de prestiges pour tre en
harmonie avec une classe de personnages qui tirent eux-mmes leur force
d'opinion de l'antiquit de leur illustration, et jamais il n'y eut un
cas o l'on dut mieux appliquer le proverbe, que nul ne peut tre
prophte dans son pays.

M. le duc de Bassano tait remarquable,  la secrtairerie d'tat, par
l'assiduit de son travail; il avait accoutum l'empereur  le
surcharger d'occupations, jamais il n'en laissa en souffrance: il
distinguait ce qui tait urgent, press, ou qui pouvait attendre; le
tout tait fait avec ordre et  point nomm.

Il avait ncessairement acquis une grande considration par son
dvoment  ses devoirs, et cette considration lui avait donn une trs
grande influence; mais l'une et l'autre taient tout intrieures, et ne
lui avaient rien donn de ce qu'il fallait pour en exercer une au
dehors, qui exige de nombreux et anciens antcdens. Aussi ce ministre
devint-il plutt un bureau d'ordres pour les petites puissances, qu'il
ne fut un moyen de conciliation entre les grandes.

Les vnemens approchaient; il aurait fallu plus que jamais  la tte
des relations extrieures un esprit dj accoutum  les diriger, au
lieu d'un homme qui avait  les tudier.

Depuis fort long-temps, et mme sous le ministre de M. de Talleyrand,
on tait dans l'usage, aux relations extrieures, de soumettre 
l'empereur la correspondance originale des agens de ce ministre.
C'tait lui-mme qui faisait presque tout, jusqu'aux notes que les agens
franais devaient remettre aux cours prs desquelles ils taient
accrdits. Comme cela se savait, il en rsultait que c'tait
l'quivalent d'ordres prcis que ces envoys recevaient et qu'ils
transmettaient de mme, en sorte qu'ils se trouvrent dispenss d'une
responsabilit qu'ils auraient encourue, s'ils n'avaient reu que des
instructions ministrielles, dont le dveloppement et le succs auraient
t livrs  leur capacit ou  leur intelligence.

Cette manire de travailler eut encore un grave inconvnient: c'est que
le ministre se rduisit  tenir en ordre des registres de
correspondance, et n'apporta plus aucun secours  l'empereur; il tait
devenu officiel que l'on mettait le nom du souverain  tout, mme aux
choses dont il ne pouvait avoir aucune connaissance: aussi les envoys
des puissances les moins considrables furent-ils bientt rebuts de
communications dans lesquelles ils ne pouvaient pas mme discuter. On
prtendait que M. le duc de Cadore ne leur parlait pas assez, et ce fut
bien pis, car  peine osrent-ils parler.

Ils le regrettrent tous, mais ils regrettrent particulirement M. de
Talleyrand, qui avait l'excellente habitude de rpondre  tout ce qu'on
lui mandait, et qui n'entretenait l'empereur qu'officiellement, sans
mler son nom aux argumens dont ses lettres fourmillaient.




CHAPITRE XI.

Runion des villes ansatiques.--Protestation de la Russie.--Mesures
prohibitives de cette puissance.--M. de Czernitchef.--Notions qu'il
transmet  son souverain.--Influence de cet vnement.--Grossesse de
l'impratrice.--Esprances de la nation.--Naissance du roi de
Rome.--Ivresse gnrale.


Peu de temps aprs l'entre de M. de Bassano aux relations extrieures,
la runion des villes ansatiques eut lieu, et avec elles celle du petit
pays d'Oldembourg. Cette runion excita des clameurs gnrales. On ne
voulut pas voir qu'elle tait commande par la force des choses; que le
systme continental, pour lequel on avait dj tant fait de sacrifices,
devenait une mesure illusoire, si le commerce anglais pouvait verser ses
produits dans ces contres, et inonder l'Allemagne des tissus et denres
coloniales que repoussaient nos prohibitions. On aima mieux crier 
l'ambition,  la manie d'tendre, d'agrandir un empire dj trop vaste,
comme si de telles runions eussent pu tre dfinitives, comme s'il
n'et pas saut aux yeux qu'elles ne pouvaient tre que des actes
transitoires destins  rduire l'industrie trangre,  montrer 
l'ennemi ce qu'il devait attendre, s'il ne renonait aux injustes
prtentions qu'il affichait, ou  mettre au plus de nouveaux objets
ngociables dans les mains de la France. Quant au pays d'Oldembourg, la
Russie, qui favorisait ouvertement le commerce anglais, venait de
prohiber nos productions; elle tait rentre sous l'influence du cabinet
de Saint-James, on connaissait dsormais ses vues, ce n'tait pas la
peine de se prter aux infractions du trait. L'empereur suivait le
dveloppement de ses nouveaux projets; il tait inform des
accroissemens qu'elle avait donns  ses armes, pour le moins aussi
bien qu'elle pouvait l'tre de ce que nous faisions en France.

Il disait,  cette occasion: Voyez ce que l'empereur Alexandre pouvait
faire pour empcher la guerre de 1809; aujourd'hui qu'il pense devoir
craindre pour lui, il trouve bien des moyens. Effectivement, sous
prtexte des besoins qu'exigeait la guerre de Turquie dans laquelle il
tait engag, et qu'il tait impatient de terminer, il avait petit 
petit doubl son arme. Toute l'Allemagne savait cela comme nous, et
observait les deux cabinets, parce que l'on voyait bien que les armemens
des Russes excdaient les besoins de la guerre de Turquie. Il y avait
dj de l'inquitude de part et d'autre[11]. L'empereur ne croyait pas
que les Russes vinssent l'attaquer seuls; mais il craignait encore une
alliance semblable  celle de 1805, alliance qui aurait t plus
dangereuse, en ce qu'il avait moins de moyens runis, et qu'il aurait eu
affaire avec plus d'ennemis, rpandus sur un plus vaste thtre: aussi
ne prcipita-t-il rien; il travailla  se mettre en mesure avec d'autant
plus d'activit, qu'il avait besoin d'entretenir la confiance de ses
allis. C'est cet tat rembruni de l'horizon politique qui le porta 
faire passer en Espagne les troupes des princes confdrs d'Allemagne
pour en retirer autant de troupes franaises et polonaises, dans
lesquelles il avait une grande confiance.

La runion des villes ansatiques et du pays d'Oldembourg touchait trop
d'intrts en Europe pour qu'elle y restt indiffrente; on n'avait
point encore oubli celle de la Hollande lorsqu'on apprit celle de
Hambourg, Lubeck et Brme; il n'y eut qu'un cri contre nous: ce n'tait
que lorsque les Anglais nous prenaient quelque chose que l'on ne criait
pas.

Cette conformit de sentimens runis contre la France ne pouvait y
rester ignor, ni manquer d'y causer de vives inquitudes. Tout cela
sentait la guerre, et on en tait horriblement fatigu.

Au milieu de cet tat, on eut connaissance d'une protestation par
laquelle les Russes dclaraient qu'ils n'avaient eu aucune part aux
derniers accroissemens de puissance de la France, et notamment  la
runion des villes ansatiques et du duch d'Oldembourg, contre laquelle
ils protestaient, dclarant que l'empereur de Russie n'y resterait pas
indiffrent.

Ce langage tait clair, et signifiait, dans toutes les langues du monde,
que l'on devait se prparer  la guerre, laquelle n'tait plus qu' la
distance qu'il y a entre les coups d'pingles et les coups de canon, et
lorsque l'aigreur s'en mle, ou la parcourt vite.

Dj mme, comme je l'ai dit, avait paru un ukase (concernant le
commerce), qui dfendait l'introduction en Russie de nos productions,
tels que les vins de Champagne, de Bourgogne, de Bordeaux, les soieries,
etc., etc., tandis que les produits anglais, qu'Alexandre s'tait engag
 proscrire, avaient dsormais plein accs dans ses ports.

Or, comme la Russie devait en faire autant vis--vis du commerce
anglais, par suite de son alliance avec nous, il en rsultait
ncessairement qu'elle se privait de tout commerce, ce qu'il tait
absurde de penser. La puissance d'un empereur de Russie ne pourra jamais
aller jusqu' imposer cette privation  son pays: ce serait ne pas le
connatre que de croire le contraire. Aussi ne tarda-t-on pas  voir un
autre ukase qui favorisait le commerce anglais. L'empereur Alexandre
tait bien persuad de cette ncessit, et il en tait au point qu'il
fallait qu'il fermt les yeux sur l'inobservation de l'article de son
trait d'alliance avec nous, par lequel il avait consenti  la fermeture
de ses ports aux Anglais, qu'il laissa librement entrer et sortir de
partout, ou bien qu'il se prpart personnellement aux plus grands
malheurs.

Ainsi l'ukase contre le commerce franais n'tait que le signal d'un
rapprochement certain entre l'Angleterre et lui, et par consquent celui
de la rupture de l'alliance entre nos deux pays. L'Angleterre avait bien
jug que son rapprochement de la Russie devait tre la consquence de
l'alliance de la France et de l'Autriche.

Nous tions  la fin de fvrier 1811: tous les esprits apercevaient dans
le lointain l'orage qui se formait, et chacun s'en attristait. Les
affaires de commerce, qui taient dj rduites  peu de chose,
devinrent tout--fait nulles.

La lgation russe observait ce qui se passait dans toutes les
directions; en prenant un air pacifique, elle eut bientt group autour
d'elle tous ceux que la curiosit y attirait pour connatre le point o
l'on en tait, ainsi que ceux qui comptaient sur des revers, sans
lesquels ils ne pouvaient pas esprer de voir leur tat changer.
L'aide-de-camp de l'empereur Alexandre, qui se trouvait  Paris, se mit
en mouvement pour connatre les tats de nos recrutemens et de nos
armemens; c'tait un thermomtre d'aprs lequel on pouvait assigner
l'poque d'un commencement d'oprations. Pour faire valoir son zle et
l'emploi de son temps, il supposa  l'empereur Napolon le projet de
diriger vers la Pologne tout ce qui tait destin pour l'Espagne, et
donna  sa correspondance avec son matre cette couleur; il s'en tait
laiss imposer par ceux qui dbitaient les contes de partage de l'empire
russe; il devint  Paris un instrument dont la malveillance s'empara, et
auquel elle fit parvenir des informations ridicules qu'il rendit
cependant en Russie comme des faits positifs. Il tait naturel qu'il en
rsultt de la part des Russes des armemens proportionns  ceux que
l'empereur de Russie tait inform que l'on faisait en France; le
contre-coup ne tardait pas  s'en faire sentir  Paris, o l'on
apprenait par l'ambassadeur de France  Ptersbourg ce surcrot
d'armemens de la part des Russes. La consquence en tait d'autres
armemens qui avaient les mmes suites. C'est ainsi que la prsomptueuse
vanit d'un ou deux jeunes Russes, au dessous du rle qu'ils prenaient,
conduisit pas  pas deux colosses normes  s'entrechoquer: si le
rsultat avait mal tourn pour leur pays, ils auraient t livrs 
l'animadversion de leurs compatriotes; les choses ayant t dcides
contre nous, ils ont des droits  une reconnaissance de leur part,
proportionne aux chances dans lesquelles ils les avaient engags.

Je reviendrai sur ce sujet, aprs avoir racont plusieurs faits qui
arrivrent  la mme poque.

Nous tions dans le mois de mars 1811: la grossesse de l'impratrice
approchait de sa fin; les esprits taient livrs  toutes sortes de
calculs sur les consquences dont serait suivie la naissance d'une
princesse ou d'un prince; on dsirait celle de ce dernier avec une
ardeur qui en comprimait l'esprance: on espre ce que l'on dsire, et
on craint de ne pas l'obtenir.

La naissance d'un prince fixait toutes les incertitudes; on ne voyait
plus de guerre, parce que l'on n'y voyait plus de but. On n'entrevoyait
plus de secousses rvolutionnaires, parce que tous les intrts
restaient attachs  la mme destine, qui se trouvait assure. On se
livrait ainsi  toutes sortes de conjectures, lorsque, le 19 mars au
soir, l'impratrice prouva les premires douleurs de l'enfantement; on
en fut bientt inform dans tout Paris, parce qu'en mme temps que l'on
envoyait chercher l'archi-chancelier et M. Regnault de
Saint-Jean-d'Angely, desquels on avait besoin pour dresser l'acte de
naissance de l'enfant, on faisait appeler les hommes de l'art, tels que
le docteur Corvisart et le chirurgien Dubois, en sorte qu'en moins d'une
heure, les salons du rez-de-chausse des Tuileries furent remplis de
plus de deux cents personnes, hommes et femmes.

Il n'y avait dans la chambre  coucher de l'impratrice que l'empereur,
l'archi-chancelier, les mdecins, la dame d'honneur, avec d'autres dames
de service. On passa toute la nuit dans l'attente; madame la duchesse de
Montebello et madame de Montesquiou sortaient de temps  autre pour
venir apporter des nouvelles de l'tat dans lequel se trouvait
l'impratrice, qui souffrait au point de donner de l'inquitude  son
accoucheur. Celui-ci tait arriv le premier d'entre ses collgues; il
avait jug presque aussitt que le travail serait trs laborieux, et
tait mont chez l'empereur pour l'en prvenir, le prier de descendre et
d'envoyer au plus vite chercher M. Corvisart. L'empereur, qui ne se
dcontenanait jamais, rpondit  M. Dubois: Pourquoi voulez-vous que
je descende? Y a-t-il du danger? M. Dubois rpondit que non, mais qu'il
dsirait qu'il y ft. L'empereur vit bien que M. Dubois n'avait pas son
assurance accoutume; il prit le parti de descendre pour lui rendre la
fermet si ncessaire en pareil cas, mais auparavant il lui demanda si
l'accident qu'il prvoyait tait un cas inconnu jusqu' prsent. M.
Dubois lui ayant rpondu qu'il en avait vu mille de semblables: Eh
bien! rpondit l'empereur, comment avez-vous fait? je n'y tais pas;
faites dans celui-ci comme dans les autres: prenez votre courage  deux
mains, et supposez que vous n'accouchez pas l'impratrice, mais une
bourgeoise de la rue Saint-Denis.

Alors M. Dubois regardant un moment l'empereur, lui dit: Ah bien!
puisque Votre Majest le permet, je vais le faire. Il descendit devant
l'empereur, et, ayant t son habit, il travailla avec une assurance
dont la plus grande habilet a toujours besoin; il n'y a nul doute que
ce ne soit  celle de M. Dubois que le fils de l'empereur doit la
conservation de la vie. L'impratrice fut dans un tat voisin de
l'anantissement, et ne put tre dlivre qu' huit heures du matin,
c'est--dire qu'elle eut douze heures de souffrances inoues.

La naissance du roi de Rome fut annonce de suite au salon, et dans un
instant les deux cents personnes qui y taient coururent rpandre la
nouvelle partout. Depuis plusieurs jours, on avait publi que la
naissance d'une princesse serait annonce par vingt-un coups de canon,
et celle d'un prince par cent. Ds la veille au soir, les pices
d'artillerie des Invalides taient charges, et les canonniers  leurs
postes. Lorsqu'on leur envoya l'ordre de tirer, ils le firent d'abord
lentement pour les vingt-un coups, et mettant un trs-court intervalle
pour inquiter, ils recommencrent tout  coup un feu roulant de
quatre-vingts coups de canon, que l'impatience publique accueillit par
des millions de cris de _vive l'empereur!_ Paris n'a jamais, dans ses
grandes ftes, offert un tableau d'allgresse plus gnrale: bien que ce
ft un jour ouvrable, ce ne fut que fte partout; un ballon s'leva tout
 coup, portant dans les nues une nacelle dans laquelle tait la clbre
aronaute madame Blanchard avec des milliers d'annonces de cette
heureuse nouvelle, et, en suivant la direction du vent, elle les sema
dans toute la campagne. Le tlgraphe l'annona de mme, et des
courriers furent expdis dans les directions o il n'y avait point de
ligne tlgraphique.

La fortune, qui nous avait t si constamment fidle, semblait nous
combler en ce jour du 20 mars 1811, en nous donnant un hritier d'un
pouvoir que tant d'efforts avaient lev, et qui, faute de cet enfant,
ne nous laissait apercevoir de tous cts que des abmes. On esprait de
bonne foi une paix profonde; on n'admettait plus parmi les ides
raisonnables aucune guerre, ni occupations de cette espce.

Les mois d'avril et de mai se passrent en flicitations et en
rceptions d'apparat. Jamais enfant n'est venu au monde sous des
auspices aussi heureux, et qui promettaient autant le concours de toutes
les volonts pour conserver intact un hritage qui semblait ne pouvoir
tre divis que faute de sa naissance.

Ceux qui depuis ont outrag son adolescence se montraient alors les plus
ardens  offrir des voeux  son pre, et lui renouvelaient des milliers
de sermens, dont pas un n'a t  l'preuve du malheur.




CHAPITRE XII.

Affaires du pape.--L'empereur convoque les vques.--tat fcheux de la
prlature.--La malveillance tourne contre l'empereur une mesure qui
devait remdier aux maux de l'glise.--Les meneurs sont dnonces par
leurs confrres.--Comment on s'assure de leurs dispositions.--Quatre
d'entre eux sont envoys  Vincennes.--Pchs rotiques de l'vque de
Tournai.--Dissolution du concile.--Les vques reconnaissent
individuellement ce qu'ils ont refus de sanctionner en corps.


Ce fut dans l't de 1811 que l'empereur voulut en finir avec le pape,
prs duquel le second message des vques n'avait pas eu plus de succs
que le premier. L'enttement de ce chef de l'glise tait si
extraordinaire, qu'on renona  toute espce de ngociations avec lui;
on songea  faire, par le moyen des vques runis, ce que l'on ne
pouvait obtenir de leur chef. L'empereur fit consulter tous les
thologiens fameux, et entretint les vques les plus estims de la
position dans laquelle une question toute temporelle pouvait jeter les
affaires spirituelles; il demanda aux uns et aux autres quels taient
les moyens  employer pour arrter un schisme qui ne se faisait que trop
sentir. Le clerg de France tait bon assez gnralement, ainsi que
celui d'Italie; ce dernier a mme toujours eu un peu d'animosit contre
la cour de Rome. La commission des ecclsiastiques auxquels l'empereur
avait soumis la question, lui conseilla d'assembler un concile national
compos des vques de l'un et l'autre pays, et, aprs lui avoir donn
communication de l'tat des choses, et de leurs antcdens, de lui faire
connatre les refus ritrs du saint pre d'obtemprer  des questions
de discipline ecclsiastique, de lui exposer ensuite les consquences
qui taient dj rsultes d'un refus qui portait sur des choses
tout--fait trangres aux discussions temporelles survenues entre
l'empereur et lui. La commission lui conseilla enfin de faire connatre
au concile qu'on ne l'avait runi que pour lui demander d'apporter des
remdes aux effets fcheux qui rsulteraient de cette opinitret du
pape  vouloir confondre ce qui lui tait particulier, comme souverain
de Rome, avec ce que l'on avait le droit d'attendre du chef spirituel de
l'glise, en observant que cette mme glise tait toujours, qu'elle ne
pouvait jamais manquer, et que, puisque son chef persistait  ne pas
pourvoir  ses besoins, il tait urgent de passer outre, en lui donnant
connaissance des motifs qui avaient dtermin  se passer de lui.

Indpendamment de ce que cette proposition, qui tait conforme 
l'opinion des vques clairs de France, tait raisonnable, elle tait
encore le seul remde  apporter au mal qu'on ne pouvait plus vaincre;
cette situation n'tait d'ailleurs pas sans exemple dans l'histoire, qui
nous apprend que l'on eut recours  ce moyen. L'empereur se dcida donc
 assembler un concile  Paris. Il fit expdier, par les deux ministres
de France et d'Italie, des ordres de convocation  tous les vques des
deux pays, en leur indiquant le jour o ils devaient tre rendus 
Paris. Ils y vinrent tous, mais quelques uns n'y apportrent pas des
dispositions conciliatoires. Cette runion nous fournit l'occasion de
reconnatre combien de siges piscopaux taient occups par des hommes
mdiocres, sans lumires et sans tudes; except quelques prlats qui
restaient encore de l'ancien clerg de France, si distingu par ses
connaissances, le reste n'tait que de mauvais moines, parvenus  la
prlature par des protections qui avaient suffi pour dterminer le choix
du gouvernement lors de la restauration du culte, poque o l'on tait
bien loign de prvoir qu'un jour on serait dans le cas de leur faire
jouer un aussi grand rle.

Chaque homme en faveur faisait nommer son parent vque plus facilement
qu'autrefois il ne l'aurait fait nommer cur; on ne demandait que des
prtres pacifiques. Pourvu qu'ils fussent de bonnes moeurs et de bons
exemples, peu importait qu'ils fussent thologiens ou qu'ils ne sussent
que lire leur brviaire.

Cette imprvoyance sema l'ignorance partout, parce qu'un vque atteint
de ce mal ne souffrait pas dans son diocse un prtre qui et fait un
contraste avec la mdiocrit de son suprieur; aussi, lorsque fut arriv
le moment de tirer du fruit de ce que l'on avait ramen en France,
malgr les opinions d'une masse considrable de personnes, on ne
recueillit que ce que l'on avait sem.

Ce concile, que l'on avait convoqu pour s'occuper de la question
spirituelle que le pape ne voulait pas sparer de la temporelle, prit
une direction tout oppose  celle qu'on voulait lui faire prendre. Il
n'y eut que les vques italiens qui comprirent bien la proposition et
qui se montrrent indpendans du despotisme des papes; mais les vques
de France, qui comptaient parmi eux plusieurs hommes d'un vrai mrite,
furent si mal dirigs, qu'on ne se servit d'aucun de ceux-ci, au lieu
qu'on aurait d leur partager la portion des ignorans pour les clairer
et les prserver du travers dans lequel ils tombrent faute d'un guide
pour les conduire. Qu'arriva-t-il de l? La malveillance, qui est
toujours au guet, et bientt aperu ce que l'on ne faisait pas; elle
sonda les esprits et dirigea dans la route de l'opposition des vques
qui n'taient venus  Paris que pour prter assistance  l'empereur, et
sortir d'une situation dont eux-mmes ressentaient plus particulirement
les inconvniens. Depuis prs de deux ans, ils ne cessaient d'accabler
l'administration de plaintes sur l'tat dans lequel ils voyaient tomber
l'glise; on les avait appels pour y remdier, et par une contradiction
bizarre, ils achevrent de la ruiner.

Les dvots et les dvotes se chargrent de diriger les prlats; ils ne
s'adressrent pas  ceux qui ne se conduisaient que par leurs lumires,
mais ils se partagrent les autres, dont on n'avait pris aucun soin.
Hors le moment de la sance du concile, on tait assur de les trouver
chez eux, o allaient les voir les messagers de la malveillance, qui se
donnaient pour des anges envoys du ciel, afin de leur montrer le
prcipice dans lequel ils allaient se jeter, et leur rappeler que le
vicaire de Jsus-Christ tait captif, qu'ils devaient s'en occuper et
rendre  l'glise en deuil son chef bien-aim. Si l'on avait eu la
prcaution de publier tous les antcdens de la ngociation avec Savone,
on se serait donn un grand auxiliaire; faute de l'avoir fait, des
sottises de cette espce, dbites  des esprits qui manquaient de
moyens pour en apercevoir le ridicule, formrent une crote sur laquelle
aucun raisonnement ne put trouver de prise, et qui donna le change 
l'opinion sur le but que l'on s'tait propos en convoquant le concile.
Cette assemble aurait eu besoin d'avoir un prsident qui la domint par
un mrite transcendant. Elle fut abandonne et livre aux intrigues de
ceux qui voulaient lui faire manquer son ouvrage.

Au lieu de chercher  sparer la personne du pape des affaires de
l'glise, dont elle devait s'occuper exclusivement, elle ne chercha au
contraire qu' confondre des choses aussi distinctes. Il n'y eut pas une
discussion raisonnable dans cette runion, qui comptait cependant
plusieurs hommes d'instruction et d'esprit; mais la mdiocrit tant
incomparablement plus nombreuse, ils durent s'abstenir de parler.

Les prlats italiens le pouvaient encore moins  cause de la diffrence
de langage; il rsulta de cet tat de choses qu'au lieu de s'tre donn
de la force contre l'opinitret du pape, ce fut le Pape qui se trouva
en avoir acquis. Toutes ces tracasseries, suscites par les
superstitions dont on se plaignait dans toutes les parties de la France,
taient ainsi sur le point de se renouveler; la discorde tait prs de
recommencer dans les diffrentes classes de la socit.

L'empereur ne pouvait, sans un grand danger, ne pas y mettre ordre.
C'est seulement alors qu'il m'ordonna de tourner les regards de mon
administration vers le concile, qu'il m'avait expressment recommand de
laisser  lui-mme.

Ce n'est que de ce moment que je reconnus, parmi les vques pris
isolment, les meilleures intentions possibles pour le bien gnral; ils
manifestaient mme pour le pape une indiffrence qu'on ne leur demandait
pas. Je ne pouvais concevoir comment il se faisait que d'une si grande
conformit de dispositions on ne pouvait pas faire sortir une rsolution
raisonnable. En en cherchant le motif, je le trouvai bientt dans
l'influence funeste qu'avaient prise sur tous leurs collgues trois ou
quatre vques, qui eux-mmes taient ou des artisans de discordes, ou
des esprits faibles qui s'taient laiss sduire.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils furent tous unanimement signals
par leurs propres collgues comme les moteurs de l'opposition. Cette
circonstance est trop rcente pour s'tendre davantage sur cette
matire, sans exposer ceux qui ont eu le courage de faire connatre
leurs petites menes.

On peut seulement fixer d'une manire gnrale les opinions des autres
membres de cette assemble, sur ce qui a dtermin  en frapper quatre
d'entre eux, sur les douze qui taient vivement dnoncs.

Il leur suffira de savoir que, depuis leur dpart de leurs diocses
jusqu' leur dpart de Paris, ils n'avaient pas crit une seule ligne 
leurs grands-vicaires, qui n'et t lue, quoique plusieurs eussent pris
de fausses adresses pour plus de sret. Il y en avait qui paraissaient
avoir adopt un langage convenu. C'tait alors par ce que l'on voyait
faire dans leur diocse aprs la rception de leurs instructions, que
l'on jugeait dfinitivement de la direction qu'ils cherchaient  y faire
prendre. Or, comme les diocses de Gand, Tournai, Troyes et Toulouse
taient ceux d'o revenaient les plus mauvais rapports, ce furent les
titulaires de ces siges qui furent frapps. L'empereur tait d'autant
plus indispos, que trois d'entre eux taient des aumniers de sa
chapelle, qui recevaient annuellement douze mille francs de traitement
de sa cassette, indpendamment de leurs revenus piscopaux, et que
l'vque de Gand avait fait toutes sortes de dmarches pour obtenir dans
le temps la permission de rentrer en France (il tait migr et vque
de Posen, en Pologne), et avait t un des premiers  solliciter
l'honneur de servir personnellement l'empereur, qui ne lui refusait rien
de ce qu'ils lui demandait pour tous ses parens proches ou loigns. Il
le traitait avec cette bont par gard pour la mmoire de son pre, qui
tait le vieux marchal de Broglie, mort dans l'migration.

L'empereur savait bien que la religion dfendait  un prtre de
transiger avec sa conscience; mais il savait aussi qu'elle n'a jamais
ordonn de reconnatre des bienfaits par des ingratitudes. Ces messieurs
pouvaient bien s'en tenir  leur opinion dans le concile; mais c'tait
devenir des agitateurs, que d'user de leur ministre pour propager des
erreurs.

Je reus ordre de les mettre  Vincennes, et cela fut fait le mme jour.
quelques uns avaient des papiers dont l'examen n'apprenait pas
grand'chose relativement aux affaires politiques, si ce n'est qu'ils
avaient reu, lu et fait connatre, la bulle et l'instruction papale qui
avaient t la cause de l'arrestation de M. d'Astros et des cardinaux;
cependant ces messieurs avaient, comme tous les vques de France, prt
sur l'vangile,  la messe du dimanche o ils avaient t prsents 
l'empereur,  l'poque de leur intronisation, le serment d'usage.

Ce serment se prononait  genoux, dans la chapelle impriale et dans la
tribune de l'empereur, en prsence de tous les assistans  la messe, et
au moment de l'vangile. L'vque tait en habit d'glise; on approchait
un carreau prs de l'empereur, il s'y mettait  genoux, et la main
tendue sur l'vangile, il prononait  haute et intelligible voix: Je
jure et promets sur le saint vangile obissance aux constitutions de
l'empire et fidlit  l'empereur, de ne point permettre dans l'tendue
de mon diocse l'enseignement d'aucune doctrine contraire  la politique
de l'tat, de n'entretenir aucune intelligence, soit directe ou
indirecte, avec les ennemis, soit au dedans ou au dehors; et si quelque
chose parvenait  ma connaissance concernant la tranquillit publique,
je promets d'en faire part  l'autorit.

Tel tait  peu prs le serment qu'avaient prt tous les vques.
Malgr un engagement aussi positif, pas un ne fit parvenir la moindre
chose sur les affaires dont M. d'Astros tait le colporteur pour le
diocse de Paris, qui vraisemblablement n'tait pas le seul o le Pape
voulait tablir sa puissance exclusive.

Non seulement ils ne donnrent aucune communication, et laissrent  la
police le soin de trouver o tait le mal, mais encore ils cherchrent 
le propager, craignant de ne pas faire assez en restant neutres.

Il est affligeant d'tre oblig de reconnatre si peu d'lvation d'me
dans des hommes qui devaient l'exemple d'un noble dvoment  la
tranquillit de leurs diocsains. Ainsi se conduisaient des hommes qui,
quelques annes auparavant, taient poursuivis, bannis, n'osaient pas
mme porter leurs habits d'ecclsiastiques; telle tait la manire dont
ils reconnaissaient la protection d'un souverain qui avait t oblig de
faire usage de sa force et de son ascendant pour les rconcilier avec la
nation. Il leur avait ouvert les portes de leur patrie; il avait rtabli
la clbration du culte, les avait recommands  la considration
publique; enfin, aprs leur avoir rendu leur autorit spirituelle, il
avait ajout les dpenses de leur temporel aux charges de la nation, qui
ne dissimulait pas l'inquitude que cette bienveillance lui causait.
Mais le clerg oublie vite; aucun des vques ne se rappelait plus  qui
il devait l'autorit dont il faisait un si triste usage, vrifiant ainsi
les prvisions de la multitude. L'empereur, disait-elle, lorsque ce
prince les accablait de ses bienfaits, verra ce que c'est que ces
gens-l; il les mesure  la grandeur de son me, il y sera tromp.

Il fit demander leur dmission  ces quatre vques, et nomma  leurs
diocses des prtres, d'un meilleur esprit, qui trouvrent mille
difficults en y arrivant, par suite des instructions que les premiers y
avaient laisses. Si la perte de ces vques eut des inconvniens
politiques, je dois avouer du moins que le sige de Tournai ne pouvait
pas tre occup par quelqu'un de moins fait pour tre revtu de la
prlature. Je suis encore  concevoir comment ce prtre corrompu n'avait
pas dtruit des papiers comme ceux qui furent saisis chez lui; il le
devait mme pour les personnes qu'il dsignait et qui lui crivaient. Ce
n'est que par gard pour leurs familles et pour moi, que je ne les nomme
pas, car des relations du genre de celles que cet vque avait tablies
avec plusieurs personnes de qualit ne mritent aucun mnagement; il
n'tait qu'un agent de corruption et de dbauches, et les visites qu'il
faisait dans l'tendue de son diocse une srie de saturnales.

Si, aprs la catastrophe de l'empereur, il s'est reprsent comme une
victime de la tyrannie, je suis bien aise de lui apprendre que le motif
de son renvoi prenait sa source dans les preuves de dmoralisation qui
furent trouves dans son secrtaire (dans le tiroir mme o taient ses
bulles), et entre autres quelques versets d'offices divins, mis en vers
franais  l'usage des grenadiers et des dragons de l'arme. (Quelques
oeuvres de Piron ne sont pas plus fortes.)

En voyant cet homme dans le monde, on lui aurait confi sa fille unique,
et jamais monstre ne fut plus digne d'une punition cleste.

Aprs l'arrestation de ces quatre vques, l'empereur, voyant que la
runion du concile, loin d'apporter un aplanissement aux difficults qui
existaient dj, en prparait d'autres, rsolut de le dissoudre, et de
renvoyer les vques chacun dans leur diocse, dplorant toutefois
qu'une assemble compose de tous les princes de l'glise n'et pas
mieux compris qu'il ne l'avait convoque que pour ses propres intrts.
quelques uns d'entre eux, avant de partir, dposrent entre les mains du
ministre des cultes une dclaration par laquelle ils reconnaissaient que
les propositions qui leur avaient t faites ne contenaient rien qui ft
contraire aux canons et qu'ils s'y soumettaient pour tout ce qui les
concernait; la mme dclaration fut successivement faite par tous les
autres, et elle doit se trouver encore dans les archives du ministre
des cultes. Cette dclaration de chacun des membres du concile pris
isolment forme un acte bien plus fort que la dtermination qu'ils
auraient prise en assemble gnrale, en ce qu'il n'est pas permis de
douter que chacun d'eux n'ait rflchi mrement avant d'crire et de
signer son opinion.

Malgr cela, le Pape n'en devint pas plus flexible, il ne donna point de
bulles aux vques nouvellement nomms, et continua, autant que cela lui
fut possible, d'agiter les esprits. On le laissa cependant  Savone, en
prenant, pour l'isoler, des mesures proportionnes aux dangers dont on
avait t menac par les troubles qui avaient failli tre excits plus
tt en son nom que par lui-mme.

Avec ces prcautions, on tait assur qu'aucune intrigue religieuse ne
pouvait plus partir que de l'intrieur; il devenait ds-lors plus facile
de la comprimer.

 la suite de l'arrestation de l'vque de Gand, il y eut plusieurs
mesures semblables prises contre des desservans de paroisses, tant dans
ce diocse que dans celui de Tournai, et par contre-coup dans celui de
Malines. L'archevque qui le dirigeait tait bien loign d'envisager
les choses de la mme manire que les deux premiers, mais leur voisinage
avait tellement influ sur les curs et petits prtres du diocse de
Malines, que la plupart taient tout  la fois les ennemis de leur
mtropolitain et de l'empereur. Ils ne se servaient plus de leur
ministre que pour alarmer les consciences et branler la fidlit des
peuples des campagnes.

Mais toutes ces mesures furent prises administrativement et d'aprs des
indications donnes par les autorits locales. L'archevque de Malines
m'a intercd vingt fois en leur faveur, et ces insenss croyaient qu'il
tait l'auteur de leurs peines.




CHAPITRE XIII.

Intrigues diplomatiques.--Agence napolitaine.--Murat.--Ses lettres
doivent encore tre aux archives.--Voyage en Hollande.--Sentimens qui
agitent les diverses classes de la nation.--Affaires
d'Espagne.--Affluence des courriers napolitains.--Enlvement de l'un
d'entre eux.


La runion du concile  Paris avait assez occup les esprits pour
fournir la matire de toutes les conversations, et par consquent
devenir le sujet d'un grand nombre de correspondances, particulirement
de la part des envoys diplomatiques. On eut occasion de dcouvrir
quelques intrigues plutt dignes de piti que d'attention; mais celle
qui devait surprendre le plus, c'tait une petite agence de nouvelles
que le roi de Naples avait cru utile  ses intrts d'tablir  Paris.
Plus on y rflchissait, moins on entrevoyait la ncessit que ce petit
pays et d'autres moyens de correspondances que ceux de sa lgation, et
moins on apercevait cette ncessit, plus on cherchait  en deviner le
motif; il se dcouvrit naturellement. L'empereur ordonna au ministre des
relations extrieures de faire partir tous les officiers napolitains
(ns franais) qui, sous divers prtextes, taient attachs 
l'ambassade de ce pays, qu'il voulut voir rduite aux seuls employs
napolitains qui la composaient primitivement. Il fit sans doute
signifier cette disposition par les voies officielles, et elle fut
excute malgr les nombreuses rclamations de tous ces jeunes gens qui
ne voulaient pas quitter Paris. Il fallut en contraindre quelques uns 
obir.

Pendant que cela s'excutait, l'empereur, qui devinait tout, avait reu
d'Espagne des rclamations d'aprs lesquelles il ordonna l'arrestation
d'un chambellan du roi de Naples qui n'avait pas quitt Paris. Elle eut
lieu, ainsi que l'examen de ses papiers dans lesquels on trouva dix-neuf
lettres de la propre main du roi de Naples. Aprs la lecture de ces
pices il n'tait plus permis de douter que, soit qu'il se le ft mis
dans la tte, ou que cela ft sorti du cerveau de ceux qui travaillaient
pour lui  Paris, ce prince n'eut srieusement song  succder 
l'empereur dans un cas donn, sa mort par exemple. L'empereur n'ayant
pas d'enfans  cette poque, il ne voyait que ses neveux  loigner de
l'hritage, et il s'tait abus au point de croire que dans un tat de
choses qu'il prvoyait, la nation se rangerait sans rpugnance sous ses
bannires.

Il recommandait  son chambellan, dans toutes ses lettres, de voir
beaucoup M. Fouch; de lui dire qu'il y avait long-temps qu'il le
ngligeait, et que cependant il n'tait jamais plus content que
lorsqu'il recevait de ses nouvelles. La plupart de ces lettres dataient
de 1809; elles avaient t crites pendant que l'empereur tait  Vienne
et que les Anglais occupaient Flessingue.

Je remis ces lettres  l'empereur, qui ne me dit pas tout ce qu'il en
pensait, mais qui ordonna que le chambellan se retirt dans les terres
qu'il avait en France, s'il ne voulait pas retourner  Naples.

Le style de cette correspondance ne fut point une nigme pour moi; j'en
eus la clef par toutes les recommandations dont elle tait pleine, et
demeurai convaincu plus que jamais que le projet de succder 
l'empereur tait enracin dans la tte du roi de Naples, et qu'il ne
l'avait abandonn qu' la naissance du roi de Rome. J'ai prsum que son
opinitret  vouloir tenir  Paris, prs de son ambassadeur, une troupe
de jeunes gens, tous militaires et braves, n'tait qu'une prcaution
qu'il prenait pour tre inform exactement des dispositions personnelles
de chacun des hommes en place, du concours desquels il aurait eu besoin,
si l'vnement pralable tait arriv. Je me suis aussi expliqu
pourquoi ma nomination au ministre de la police lui avait donn tant
d'ombrage: c'est qu'il craignait que je ne dcouvrisse ce qu'il m'a
forc de reconnatre; car auparavant, quelle que ft  cet gard mon
opinion, je ne m'en occupais pas.

Il avait peur que je n'eusse trouv quelque chose dans les papiers de M.
Fouch, et il est revenu  mon esprit que celui-ci n'avait brl son
cabinet en partie que pour jeter toutes ces intrigues dans l'oubli.

Nanmoins l'empereur remarqua bien que M. Fouch ne lui avait jamais
parl de la correspondance du roi de Naples, ni de son objet, duquel il
n'tait pas permis de douter d'aprs le contenu des lettres de ce prince
 son chambellan. En mettant le chambellan en libert, j'ordonnai que
l'on dpost aux archives de la police les dix-neuf lettres que le roi
de Naples lui avait crites. Si elles n'ont pas t brles au mois de
fvrier 1813, elles y sont probablement encore.

Cette dcouverte me donna l'explication d'une quantit de petites menes
qui auparavant ne me paraissaient que du caquetage, mais qui depuis
furent considres plus srieusement. Il n'y a point de bagatelles en
surveillance: ce sont les moindres minuties qui conduisent aux plus
grandes consquences; lorsque les grands vnemens sont amens autrement
qu'en commenant pas  pas, ils avortent toujours,  moins d'une absence
totale de surveillance.

Tout ceci tait  peine pass, que l'empereur entreprit de faire un
voyage en Hollande; l'impratrice tait bien rtablie, et l'accompagna.

Il alla de Paris  Anvers, ensuite  Amsterdam, Roterdam, et revint par
le bord du Rhin, lorsqu'il eut vu en Hollande tout ce qui pouvait
satisfaire son insatiable dsir de connatre les choses par lui-mme.

Ce voyage offrit  l'observateur beaucoup de choses dignes d'intrt.
Les Hollandais de la basse classe montraient de l'enthousiasme en le
voyant; les riches n'taient pas extrmement fchs de leur runion; il
n'y avait que le commerce qui tait tout--fait dans l'abattement, et en
Hollande, c'est bien quelque chose. Cette classe est indiffrente 
toutes les questions d'tat; pourvu qu'elles n'apportent point
d'obstacles  ses oprations, peu lui importe qui rgne, elle a toujours
son bt  porter. Dans ce cas-ci, elle voyait bien que, tant que le
systme ne changerait pas, il fallait se rsoudre  devenir trangre 
la navigation, ce qui tait un sacrifice insupportable; mais comme il
n'y avait pas moyen de s'y soustraire, il fallait bien l'endurer, et
encore ne pas le faire de mauvaise grce.

Je ne pourrais que rpter sur ce chapitre ce que j'ai dit plus haut 
l'occasion de la runion de la Hollande.

Lorsque l'empereur faisait quelque voyage, il tait toujours harangu
par les chefs des autorits civiles des pays qu'il parcourait. Dans les
premires annes, tous les discours avaient un style et un ton naturel,
conforme au respect que l'on devait au chef de l'tat, et  la dignit
du magistrat qui le prononait. Mais comme on ne veut rien faire de
semblable  ce que fait son voisin, on fut bientt las de rpter les
mmes choses; on chercha  lever son langage, on adopta des figures de
rhtorique, on se jeta sur des citations d'histoire, enfin, on avait
tellement puis toutes les ressources de l'art, que l'on eut recours 
Paris: on y commandait les discours, en s'arrangeant de manire  les
recevoir pour le jour o l'on devait les prononcer. L'empereur l'apprit,
depuis lors il n'en laissa plus prononcer dans les voyages qu'il fit, ou
il interrompait net l'orateur ds qu'il s'apercevait qu'on lui tenait un
langage apprt; il ne se souciait pas de ce qui n'tait pas franc et
naturel. Les Hollandais, plus particulirement que d'autres, avaient
employ ces moyens, et n'en furent dupes que cette fois-l.

L'empereur avait emmen avec lui ses ministres de la marine, de
l'intrieur et des finances, pour rsoudre sur les lieux mme toutes les
difficults qu'il prvoyait devoir rsulter d'une foule de rclamations
auxquelles il s'attendait. Ils revinrent directement d'Amsterdam 
Paris; mais l'empereur remonta le Rhin jusqu' Mayence. Pendant qu'il
avait fait le voyage de Hollande, les communications diplomatiques
avaient suivi leur marche ordinaire; on crut en France  une rupture
prochaine, parce que l'empereur envoya de la Hollande ordre aux deux
rgimens de carabiniers qui taient rentrs depuis peu de temps  leur
quartier de Lunville, de se rendre sur le Rhin, o il voulait les voir.
Il les vit effectivement, et soit que cette revue n'et t que le
prtexte de leur marche, ou que cela et rellement t le projet d'une
rupture, ils ne rentrrent pas  Lunville. On les tablit dans le pays
de Berg, o ils vcurent  bon march; cela tait d'ailleurs ncessaire,
parce qu'il venait d'y avoir un petit mouvement insurrectionnel dans ce
pays, et puis, dans tout tat de choses, c'tait autant de chemin de
fait, quoique ce ne ft pas prcisment dans la direction de la Pologne.
Ce mouvement fut observ de Paris, il ne pouvait donc pas manquer de
l'tre  Saint-Ptersbourg.

On n'tait dj plus que sur un ton de politesse, et lorsqu'aprs avoir
t ami, on se refroidit, on a bientt rompu. Il n'en cote que pour se
mettre sur la pente de dclinaison; une fois que l'on y est, l'aigreur
vient vite.

Il ne s'tait rien pass d'extraordinaire nul part. En Espagne, les
armes s'occupaient  faire de petits siges, et  s'tablir; c'tait au
mois de juin de cette anne que Badajoz avait t dbloqu, comme je
l'ai dit plus haut.

L'arme d'Andalousie tait devant Cadix; on occupait presque toute
l'Espagne, mais on ne commandait et on n'tait obi que l o il y avait
des troupes. Encore les ordres du roi y taient-ils ddaigns; ce
prince, fatigu d'entendre les plaintes des Espagnols,  la position
desquels il ne pouvait pas apporter de soulagement, avait fini par ne se
mler de rien, en sorte que ce malheureux pays tait divis en autant de
petites vice-royauts qu'il y avait de gnraux commandant des
arrondissemens particuliers; pour comble de malheur, il y en eut bien
peu qui n'attirassent pas sur eux l'animadversion des Espagnols. Ce
furent toutes ces vexations locales qui armrent l'exaspration, et qui
firent de cette guerre une suite de meurtres et de pillages.

Il n'y a qu'un trs petit nombre de gnraux qui, dans ces malheureuses
campagnes, aient veill  leur rputation, et plusieurs gnraux
espagnols insurgs m'ont dit que cela avait beaucoup contribu  ce que,
de leur ct, on ne voulut plus entendre parler d'arrangement, parce
que, lorsqu'ils entraient dans des lieux qui avaient t occups par nos
troupes, ils apprenaient que l'autorit du roi Joseph n'y tait mme pas
cite, et que c'tait tel gnral qui y ordonnait dans toutes les
branches de l'administration, en sorte que, s'ils s'taient soumis, ils
auraient aussi t sous les ordres d'un gnral franais. C'est
pourquoi, disaient-ils, ils aimaient mieux rester dans leur situation.

Il a t bien funeste  la gloire de nos armes dans ce pays-l que
l'empereur n'ait pas pu y faire un voyage: on se serait remis  son
devoir avant qu'il se ft seulement approch de cent lieues de la
frontire; l'empereur le savait bien et se disposait  s'y rendre, mais
les Anglais surent le pousser en Russie.

 Naples, il se passait quelque chose de singulier. Le roi avait
tmoign beaucoup d'humeur de la mesure dont son chambellan, ses
officiers avaient t les objets, et comme il n'osait pas s'en plaindre
 l'empereur, il s'en prenait  ses ministres.

L'empereur tait encore absent; je voyais arriver  Paris autant de
courriers napolitains que s'il avait t question d'une ngociation
importante, et ces courriers, la plupart franais, faisaient des
commissions dans tous les coins de Paris aprs avoir remis leurs
dpches ministrielles  l'ambassadeur de Naples.

Je n'ignorais pas o ils allaient ni le sujet de leur exactitude; mais
je poussai ma curiosit plus loin. La mauvaise opinion que j'avais
personnellement de l'arrire-pense du roi, et l'absence de l'empereur
m'autorisaient d'une part  la mfiance, et de l'autre motivaient un
excs de prudence de ma part.

Je donnai ordre que l'on ft si bien qu'en ayant l'air de commettre une
maladresse, en prenant un courrier napolitain pour un autre, on le mt 
ma disposition pour deux heures.

Je pris sur moi cette hardiesse par un autre motif encore: c'est qu'il
revenait de tous cts que, dans un accs de mauvaise humeur, le
gouvernement napolitain avait oblig tous les Franais qui, sur ses
instances, avaient quitt l'arme franaise pour entrer dans ses
troupes,  se naturaliser sur-le-champ ou  rentrer en France; presque
tous l'abandonnrent. Cet acte de gouvernement, qui annonait de la
dmence ou de la vengeance, n'tait pas  ngliger.

Le premier courrier napolitain ne se fit pas attendre long-temps, et on
excuta si bien ce que j'avais ordonn, qu'il fut amen chez moi. Ceux
qui l'y avaient conduit crurent qu'ils s'taient rellement tromps,
except un seul d'entre eux qui avait le secret de la mesure; ils
s'attendaient  tre gourmands, ils reurent un tmoignage de
satisfaction. J'ouvris tout, mme le paquet de l'ambassadeur, et le lui
renvoyai si promptement, qu'il aurait pu douter de l'indiscrtion, s'il
avait eu moins d'exprience.

Ces dpches apprenaient que le roi de Naples tait dans de grandes
inquitudes sur la manire dont l'empereur tait  son gard, depuis
qu'il ne pouvait plus ignorer qu'il avait lu beaucoup de choses fort peu
honorables pour celui qui les avait crites, et particulirement depuis
l'obligation impose aux Franais de se naturaliser ou de retourner en
France.

Son esprit en tait tellement tourment qu'il venait de faire partir la
reine pour arranger une affaire qui n'en tait pas une, car enfin un roi
de Naples qui tait sur le trne par la puissance de l'empereur n'avait
qu' se tenir tranquille, et ne pas chercher  faire plus de bruit en
Europe que sa petite importance ne le lui permettait; il n'et jamais
t atteint de la peur d'tre renvers du trne par celui qui avait
trouv convenable de l'y tablir. Ensuite si rellement le projet de la
France avait t de faire descendre le roi du trne de Naples,
pouvait-il raisonnablement songer  se dfendre? Une pareille entreprise
et achev de le couvrir de ridicule.

Si donc il a cru ncessaire  ses intrts d'engager la reine  venir
voir l'empereur  Paris, c'est qu'il y avait lieu  se justifier, parce
qu'il n'y a que des insenss qui essaieraient de nous persuader que,
dans sa position, il redoutait les intrigues; il ne voulait que savoir
jusqu'o avaient t les informations que l'empereur avait acquises.

C'est ici le cas de dire que l'empereur avait dj song  sparer la
couronne d'Italie de celle de France sur la tte de son successeur; il
n'attendait pour le dclarer que la naissance d'un second fils, qu'il
esprait avoir, et qui aurait t roi de toute l'Italie. Il s'tait
quelquefois occup de cette esprance avec ses amis; et comme il
traitait le roi de Naples en homme qu'il considrait comme insparable
de son systme, il ne s'arrta pas  l'ide qu'il songerait  traverser
son projet, si le cas prvu arrivait. Ce fut cependant ce qui eut lieu.




CHAPITRE XIV.

La reine de Naples vient  Paris.--Rception que lui fait
l'empereur.--Anecdote de la Malmaison.--Approche de la disette.--Mesures
pour la prvenir.--L'empereur ouvre le canal de Saint-Maur.--Il fait
occuper les ouvriers.--Projet de remettre les approvisionnement de Paris
 l'entreprise.


La reine de Naples arriva effectivement  Paris avant que l'empereur ft
de retour de la Hollande; son voyage tourna tout en agrmens pour elle
et pour les personnes qui prouvaient du plaisir  la revoir, mais il
tait inutile aux affaires du roi, que l'empereur connaissait trop bien,
pour concevoir la moindre inquitude de tout ce qu'il ferait pour ou
contre lui.

Cette circonstance me confirma encore dans l'opinion que la tte du roi
de Naples tait en travail continuel, et que peut-tre il serait jet,
malgr lui, dans des directions dont il ne pouvait lui-mme apercevoir
le danger: c'est d'ordinaire ce qui arrive aux hommes qui ne veulent pas
tre naturels, ou qui, ayant une fois manqu, ont la conscience toujours
mal  l'aise.

Lorsque l'empereur arriva  Paris, il fit un trs aimable accueil  la
reine de Naples, et s'occupa personnellement de tout ce qui la
concernait. Je crois bien qu'il ne lui cacha pas son opinion sur la
conduite du roi son mari, cependant il ne transpira rien  cet gard.
L'empereur, que l'on a peint comme un homme vindicatif par caractre, ne
s'est jamais veng que par des bienfaits; je pourrais citer maint
exemples o il a mme t prodigue envers des ingrats, je ne lui ai
jamais vu mconnatre le moindre service. Il entrait quelquefois dans
des dtails sur l'intrieur et les affaires de ceux  qui il
s'intressait; on ne manquait pas de dire que c'tait par manie de se
mler des mnages de tout le monde: on tait dans l'erreur, c'est qu'il
avait quelques projets de libralits, et, lorsqu'on lui avait rpondu
franchement, il tait rare que les effets ne suivissent pas la bonne
intention. Jamais personne ne donna avec autant de plaisir, mais il ne
pouvait souffrir qu'on le remercit, comme aussi il aurait bien remarqu
une faute d'ingratitude et ne l'aurait pas oublie.

Je me rappelle que, pendant qu'il tait encore consul, il donna un jour
30,000 francs  chacun de ses aides-de-camp; nous tions huit, nous
allmes pour le remercier le soir, lorsqu'il fut seul dans son cabinet 
la Malmaison. Il nous reut comme des hommes qui faisaient une chose qui
lui dplaisait; il nous renvoya en nous disant: Une autre fois,
messieurs, je ne m'exposerai plus  de pareilles visites; je ne vous
demandais point de remercmens, je savais bien que cela vous ferait
plaisir sans que vous prissiez le soin de me le dire. Et pour se
raccommoder avec nous, il nous dit: Allez vous amuser, vous tes des
nigauds. Il ne nous a pas tenu parole, car il est tomb vis--vis de
quelques uns de nous dans la profusion.

Nous tions  la fin d'octobre, lorsque l'empereur et l'impratrice
rentrrent  Saint-Cloud, o le roi de Rome tait rest pendant leur
absence.

On commenait dj  sentir les approches de la disette; le bl tait
fort rare dans les provinces mridionales. C'est dans cette occasion que
je vis dployer  l'empereur une activit d'esprit que je ne lui
connaissais pas encore: il se faisait remettre les tats des magasins 
bl comme on lui aurait remis ceux de l'arme; il tenait trs
frquemment, tous les deux jours, par exemple, un conseil de
subsistances o assistait tout ce qui tait convoqu pour y apporter le
tribut de ses lumires. L'empereur eut alors  regretter d'avoir
congdi la compagnie des vivres; le conseiller d'tat qu'il avait mis 
la tte de cette administration (M. Maret, frre du ministre-secrtaire
d'tat) tait un fort honnte homme; mais il ne pouvait tre que
rgulateur d'oprations, il n'tait point capitaliste: il fallut que
l'empereur lui donnt des sommes normes pour tenir l'approvisionnement
de Paris au complet. On avait fait la plus grande de toutes les fautes
en se servant pour l'arme des farines de Paris, dont on avait laiss
vider les magasins: si, dans un moment comme celui-l, l'empereur avait
t absent, il y aurait infailliblement eu de trs grands dsordres,
parce qu'en matire d'argent personne n'aurait os prendre sur lui
d'ordonner, et que, d'un autre ct, le ministre du trsor public
n'aurait pas acquitt ce qui aurait t tir sur lui sans l'autorisation
de l'empereur. Ce fut donc encore l'empereur qui fit tous les mtiers
dans cette circonstance; mais, quels que fussent les soins qu'il avait
recommand que l'on prt, et dont il donna l'exemple  tout le monde, il
dut encore avancer des sommes normes  l'approvisionnement de Paris
pour tenir le prix du pain  un taux proportionn au prix de la journe
de l'ouvrier; il dut faire ajouter jusqu' 12 et 15 francs  chaque sac
de bl pour que le pain restt  16 sous les quatre livres. Il rsulta
de l que le pain se trouva  meilleur march  Paris que dans les
campagnes, en sorte que celles-ci vinrent de tous cts en acheter 
Paris pour le porter au-dehors et le vendre, ce qui augmentait la
consommation de la capitale, et par consquent les dpenses de
l'administration, charge de tenir le pain  un prix modique.

Tout cela donnait de l'humeur  l'empereur. Il faisait tout ce qui tait
en lui pour apporter au moins l'aisance dans cette classe de la
population pour laquelle le pain est la premire des dpenses, et l'on
tait forc de reconnatre qu'il y avait absence de ressources: aussi
nous passmes un hiver cruel  Paris. Il y eut beaucoup de vols, et
quoique l'on et multipli les fourneaux conomiques, dans lesquels on
cuisait par jour une immense quantit de soupes qui se donnaient au prix
le plus modique, on eut beaucoup de peine  loigner le mal que donne 
des malheureux la peur de mourir de faim.

En mme temps que l'empereur faisait tous ses efforts pour maintenir les
subsistances des pauvres au plus bas prix possible pour la circonstance,
il leur fournissait les moyens de gagner un peu plus d'argent en les
faisant travailler; c'est  cette occasion qu'il fit ouvrir les travaux
du canal de Saint-Maur prs Paris. Ce canal devait joindre la Marne  la
Seine, en vitant quatre ou cinq lieues de dtours que cette premire
rivire fait avant d'arriver  Charenton. Il devait avoir une double
utilit, en ce que l'on se proposait de construire dessus un grand
nombre de moulins, qui, en acclrant la mouture, eussent diminu les
frais de la boulangerie et par consquent celui du pain  Paris.

Ces travaux s'excutaient si prs de la capitale, que les familles les
plus indigentes pouvaient y aller travailler, et y subsister au moyen
des fourneaux  la Rumfort que l'on avait fait tablir sur les lieux.

De cette manire, un ouvrier avait vcu et se trouvait encore avoir une
bonne partie du prix de sa journe de reste.

L'empereur fit activer les travaux des canaux de Saint-Denis et de
l'Ourcq dans le mme but. Son projet tait, comme on le sait, de joindre
par un canal de navigation le grand bassin de la Villette  celui que
l'on construisait dans les anciens fosss de la Bastille, et de joindre
le bassin de la Villette  la Seine par le canal de Saint-Martin. Ces
travaux sont aujourd'hui achevs, et l'on sait quelle extension ils ont
donne au commerce de la capitale.

Un monarque dans l'esprit duquel entrent de semblables conceptions, dont
il suit les dtails avec une prcision mathmatique, mrite qu'on garde
sa mmoire.

L'empereur ne s'en tint pas  faire travailler des terrassiers; il
commanda de l'bnisterie et de la menuiserie dans le faubourg
Saint-Antoine, de mme que dans tous les ateliers d'ouvriers de
diffrentes professions; il fit confectionner toute sorte d'objets
ncessaires aux armes. Il donna dans cet hiver l'argent  pleines
mains, et avec sa rgularit sans pareille, il n'obra point ses
finances; il supporta directement la dpense des objets de luxe qu'il
avait commands, et en embellit les palais et muses du gouvernement; il
en fit aussi des cadeaux  un grand nombre de personnes, et il fit
supporter par les budgets des ministres dans les dpartemens desquels
les objets confectionns rentraient, les sommes qu'ils avaient cotes,
par exemple, celui de l'intrieur et celui de la guerre. De cette
manire, il remplit ses magasins, soulagea l'indigence, et arriva sans
incidens fcheux  la fin d'une cruelle saison qui semblait nous
annoncer de bien grands malheurs. J'ai vu le compte des sommes qu'il lui
en cota seulement pour payer la diffrence qu'il y avait entre le prix
auquel il achetait le bl et celui auquel il avait ordonn que l'on tnt
le pain. Ces sommes me paraissaient invraisemblables, elles passaient
une dizaine de millions; j'tais assez prs de l'administration alors,
pour tre convaincu que, sans la prodigieuse activit de l'empereur,
malgr ces grands secours, nous ne serions pas sortis d'embarras.

Il en tait persuad lui-mme; son mcontentement tait extrme contre
l'administration des vivres, qui n'avait que des comptes en rgle et des
magasins vides: aussi s'occupait-il lui-mme de recrer l'ancienne
compagnie des vivres, qu'il aurait tablie  l'instar de la banque, de
manire  pouvoir l'aider, dans le besoin, de tous les capitaux qui
auraient t ncessaires, sans s'exposer  tre encore dupe de quelque
grand agiotage, comme il l'avait t en 1805. Ce projet ne fut point
excut, parce qu'il fut encore entran  la guerre.

C'est une chose honteuse que de voir un pays comme la France expos 
des disettes de bl. On ne les connat pas dans les dserts, ni dans les
pays o le bl est apport d'un autre hmisphre. Il n'y a cependant
qu'une seule observation  faire pour s'en garantir; mais il faut, pour
qu'elle le soit d'une manire constante, qu'elle s'exerce par des
intresss, et non pas des administrateurs qui ne soignent jamais que
leur responsabilit. L'empereur en tait convaincu, et il allait s'en
remettre  eux.

Une suite d'observations a prouv que la disette arrivait en France tous
les neuf ans,  des distances irrgulires, plus ou moins rapproches,
selon que de grands vnemens avaient plus ou moins interrompu les
communications. On en avait prouv une en 1802 ou 1803; on en prouva
une en 1811, et ce flau s'est reproduit en 1817.

L'hiver fut assez triste; on ne vit aucun de ces vnemens qui occupent
toute une socit; il se passa en dners de reprsentation, et l'on
n'eut que trs peu de plaisirs.




CHAPITRE XV.

Le prince de Bnvent et ses ennemis.--Supercherie.--Madame Auguste
Talleyrand a recours  l'empereur.--Dcision de ce prince.


Ce fut dans cet hiver que le prince Poniatowski vint  Paris. L'empereur
avait t si content de ses services pendant la campagne de 1809, qu'il
lui fit toute sorte de bons accueils. Il recommanda mme qu'on lui en
ft partout, et lorsqu'il fut au moment de retourner en Pologne, il lui
fit cadeau de cent mille cus.

Je crois qu'indpendamment de cet argent, il lui donna un autre domaine
que celui qu'il lui avait dj donn aprs la paix de Tilsit.

Il traita moins bien M. de Talleyrand. Ce prince tait depuis quelque
temps l'objet d'attaques continuelles. Les unes taient plus ou moins
justes, les autres portaient videmment  faux. C'tait une lutte de
jalousie et d'amour-propre; M. de Talleyrand savait user de ses
avantages, il piait l'occasion, et quand il avait saisi le dfaut de la
cuirasse, trois ou quatre bonnes saillies, qui pntraient au vif et
portaient bien leur adresse, faisaient justice de ceux qui s'attaquaient
 lui. Ils s'emportaient davantage, Talleyrand riait de l'exaspration
qu'il avait cause; l'irritation devenait plus vive, les propos se
multipliaient: mais comme Talleyrand avait un salon que les envoys
diplomatiques avaient conserv l'habitude de frquenter, il se trouvait
en mesure de repousser les traits qu'on lui dcochait avec un avantage
foudroyant. Il fut pris  son tour, et donna  rire  ses ennemis.
J'ignorais l'anecdote lorsque l'empereur me manda un dimanche matin, et
me rprimanda vivement de lui avoir laiss ignorer une particularit qui
concernait le diplomate. Si ce qu'on m'a dit est vrai, ajouta-t-il, je
lui ferai bien payer les trois cent mille francs qu'il a promis de
donner.

Ce rcit tait une nigme pour moi. J'attendais qu'il m'en dt
davantage, et j'appris qu'aprs la messe il devait recevoir madame
Auguste Talleyrand, qui tait arrive la veille pour une rclamation, et
avait demand  lui tre prsente.

Cette jeune femme tait venue comme un courrier de Berne, o son mari
tait ambassadeur, demander justice  l'empereur contre une action
infme de M. de Talleyrand, et afin de ne pas tre conduite, elle
s'tait adresse  la femme du ministre de son mari.

L'empereur, qui n'avait entendu que la version de cette jeune femme,
tait singulirement indispos. Heureusement je connaissais toute
l'aventure de cette prtendue dette de M. de Talleyrand. Cette affaire,
si elle n'tait pas irrprhensible, n'tait du moins pas coupable comme
madame Auguste l'entendait. Je me htai de rendre compte  l'empereur de
la manire dont la chose s'tait vritablement passe.

Lorsque M. Auguste de Talleyrand, ministre de France en Suisse, voulut
se marier, il porta ses hommages  une jeune personne d'Orlans, qui
tait fort riche. Sa demande fut agre, mais les parens exigrent qu'il
apportt cent mille cus au contrat, condition sans laquelle ils ne
voulaient pas donner leur lve, qui tait, je crois, leur nice; cette
prcaution tait sage de leur part; en se mariant, le mari devenait
administrateur de sa fortune: il tait prudent de lui faire donner des
garanties de son administration.

M. Auguste de Talleyrand, n'ayant pas les cent mille cus, vint conter
son embarras  M. de Talleyrand, alors ministre des relations
extrieures. Il lui demanda de lui prter cette somme sur son simple
billet, observant qu'il tait jeune, et qu'il faudrait qu'il ft bien
malheureux pour ne pas gagner dans sa vie cent mille cus. Non seulement
M. de Talleyrand lui prta cette somme sur son simple billet, mais
encore sans intrt.

Ce billet resta entre ses mains jusqu' ce que des pertes d'argent
l'obligrent  s'en dessaisir. Il avait un autre parent, que je ne nomme
pas, parce que j'ai  me plaindre de lui personnellement; il tait dans
un extrme embarras, et ne pouvait se procurer des fonds, sa position
tait telle qu'il fallait qu'il en et, ou qu'il prouvt des
dsagrmens pnibles.

Il vint voir M. de Talleyrand, et lui raconta le cas dans lequel il se
trouvait. Il le pria de considrer que le nom de leur famille pourrait
prouver une fltrissure, faute d'un secours qui lui tait
indispensable.

M. de Talleyrand tait fort embarrass. Il venait d'prouver des
faillites de tous cts, et n'avait que le billet dont je viens de
parler; il le montra au solliciteur, en lui disant qu'il ne lui restait
que cela, que c'tait la premire fois que ce titre voyait le jour. Il
lui observa qu'il n'en avait fait aucun usage au moment de ses embarras
personnels, parce qu'il y aurait eu autant d'inconvniens attachs  un
affront fait  la signature du souscripteur qu'au sien. Il lui dit
cependant de chercher un prteur sur gages; que, s'il en trouvait un, il
lui remettrait l'effet, mais qu'il fallait se rserver la facult de le
retirer aussitt qu'il en aurait les moyens.

Le parent accepte. Il avait, disait-il, un prteur tout prt. M. de
Talleyrand cde, mais le billet n'est pas hors de ses mains, qu'il est
ngoci sur la place, et prsent  l'chance  M. Auguste de
Talleyrand. Celui-ci ignorait toutes ces circonstances; il se crut jou,
et souponna que M. de Talleyrand, des mauvaises affaires duquel il
avait entendu parler, avait t rduit  l'accabler. D'un autre ct,
madame Auguste de Talleyrand n'tait plus un enfant, elle gouvernait ses
affaires et voulut savoir ce que signifiait ce billet: il parat que
l'on se tira du mauvais pas en lui disant que c'tait une somme donne,
que l'on avait promis de ne jamais rclamer, et que la mauvaise
situation dans laquelle on disait qu'tait M. de Talleyrand lui avait
sans doute fait une ncessit de manquer  sa parole. Madame Auguste fut
indigne; elle trouva trange que ce prince se ft prt  une
supercherie comme celle dont elle tait victime. Elle prit la poste, et
accourut implorer la justice de l'empereur.

L'empereur eut de la peine  croire  une action semblable. Il se
contint nanmoins, ne dit rien de dsagrable  M. de Talleyrand
lorsqu'il se prsenta  l'audience ordinaire qui suivait la messe; mais
il crivit  M. l'archi-chancelier pour le charger de prendre
connaissance de cette affaire, et M. de Talleyrand porta la peine de la
supercherie  laquelle il s'tait prt, il compta les cent mille cus,
aprs quoi madame Auguste reprit la route de Ble.

Il n'chappa pas  M. de Talleyrand que l'empereur n'avait pas paru
dispos  le mnager; il se garda bien d'avoir l'air de s'en apercevoir,
et en devint beaucoup plus prudent encore.




CHAPITRE XVI.

La msintelligence clate entre la France et la Russie.--Rappel de M. de
Caulaincourt.--La guerre parat invitable.--Considrations gnrales
sur la position respective des deux tats.


Il y avait de trop grands vnemens  l'horizon pour que le monde
s'occupt de bagatelles locales; il tait dj  peu prs reconnu qu'il
devait y avoir incessamment une rupture entre la Russie et la France.

L'empereur avait rappel M. de Caulaincourt, sur les instances que
lui-mme avait faites pour revenir  Paris; il voyait sans doute ce qui
se prparait, et ne voulait pas se trouver dans une situation  trahir
ses devoirs ou  manquer  la reconnaissance que devaient lui inspirer
les procds dlicats dont il avait t l'objet  la cour de Russie
pendant prs de quatre ans. L'empereur lui-mme le concevait, quoique je
lui aie entendu manifester que cette position de son ambassadeur, ainsi
que le dplorable rsultat de sa mission, tait plutt la consquence de
sa conduite personnelle que celle des vnemens[12], que la Russie avait
pu faire tourner  son gr, tandis qu'un ambassadeur de France devait
les diriger, s'il ne s'tait pas laiss dcheoir des avantages sur
lesquels il se trouvait plac en arrivant  cette cour.

L'empereur envoya en Russie son aide-de-camp le gnral Lauriston, pour
remplacer M. de Caulaincourt; ce choix devait plaire aux Russes, mais il
tait bien tard pour qu'un nouvel ambassadeur et le temps d'tudier le
pass et de dtourner l'avenir.

Avant de commencer le rcit cette guerre, je dois dire comment on fut
contraint de la faire, car pour la dsirer et l'avoir recherche, je
pourrais dposer en faveur de l'opinion que l'empereur en a t
contrari au dernier point, si le sens commun le plus ordinaire ne
rprouvait de lui-mme le soupon qu'il l'a provoque, au milieu de tous
les embarras qu'il avait dj.

Les puissances de l'Europe ne faisaient plus  la France qu'une guerre
d'extermination, et celle-ci ne combattait plus que pour sa dfense:
elle tait sortie victorieuse de toutes les attaques dont elle avait t
l'objet, mais l'empereur avait reconnu qu'il tait ncessaire pour elle
d'avoir une alliance trangre imposante. Il avait cherch  s'allier
avec la Russie malgr tous les inconvniens que cette dtermination
pouvait avoir pour lui personnellement, puisque la grande duchesse Anne
Paulowna n'avait alors que quinze ans: nanmoins il en faisait le
sacrifice  l'intrt gnral, et assurment il n'y a gure de
particulier qui ne se serait pas trouv bless de la rponse que
l'empereur reut dans cette occasion.

La demande en mariage de la princesse Anne Paulowna fut faite
tout--fait entre les deux souverains, et rien n'aurait d en
transpirer, puisqu'il n'y eut point de demande officielle. Je crois mme
que la chose aurait pu s'arranger, parce que, dans la rponse
d'Alexandre, si on y remarquait un peu de dfiance, on y voyait aussi de
la bonne foi au moins en apparence.

Pour que cette proposition ait transpir, il faut que l'un des deux
empereurs en ait parl. Je n'ai pas pour objet d'expliquer pourquoi
l'ouverture de l'empereur Napolon ne russit pas; mais il venait de
s'attacher  l'Autriche, la haute politique des grandes puissances dut
ncessairement se ressentir de l'union qu'il avait contracte.

Le fait est qu'aprs avoir renonc  des avantages de guerre immenses
sur les Russes, uniquement pour avoir leur alliance, nous la perdmes,
mme aprs leur avoir abandonn nos allis naturels, les Turcs et les
Sudois, et que nous nous unmes aux Autrichiens, avec lesquels nous
semblions irrconciliables. On ne se ft jamais attendu  un tel
rsultat, si le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise n'et sembl un
gage de la disparition de tous les ressentimens, suite naturelle de
malheurs qui taient encore bien rcens. L'alliance fut donc cimente
avec l'Autriche, et rompue avec la Russie: tant il est vrai qu'en
politique il suffit d'un pas hors de la ligne naturelle pour tre
entran dans des difficults inextricables.

L'empereur voulait la paix en Europe; il ne pouvait pas la maintenir
seul,  moins de tenir la nation continuellement sous les armes et
d'obrer ses finances. D'ailleurs l'exprience avait prouv que ce
n'tait mme pas un moyen d'viter la guerre; que c'tait au contraire
un motif d'inquitude pour la scurit des tats voisins, et
consquemment les autoriser  recourir aux armes aussitt qu'ils
croiraient avoir trouv une occasion favorable. La guerre de 1809 lui
avait encore dmontr que, malgr son alliance de Tilsit, il ne pouvait
pas compter sur la Russie pour maintenir la paix; il rsultait de l
qu'il se trouvait n'y avoir non seulement rien gagn, mais que, de plus,
il pouvait encore tre attaqu par une coalition plus forte que les
prcdentes, pendant que lui-mme ne pourrait plus se prsenter dans
l'arne avec des forces aussi imposantes que prcdemment.

L'empereur avait, de son propre mouvement, saisi l'occasion de
contracter avec la Russie le seul rapprochement qu'il avait t possible
 la France d'tablir; il avait voulu le rendre plus intime, et, au lieu
d'tre accueilli, il avait rencontr du refroidissement. Quelle qu'en
et t la cause, le rsultat tait constant; ds-lors l'empereur fut
fond  craindre que de tout ce qu'il croyait avoir immuablement fix
entre les Russes et lui, il n'y avait rien de solide. Il dut
naturellement penser que si tels taient les sentimens de la Russie 
son gard, alors que lui-mme cherchait  s'en rapprocher davantage, ces
mmes sentimens avaient d prendre encore plus d'animosit depuis qu'il
s'tait alli  l'Autriche. De plus, il voyait bien que la Russie avait
gagn sur lui un avantage considrable par la rsistance qu'il prouvait
en Espagne, et qu'indubitablement elle deviendrait le pivot d'une
nouvelle coalition dans une circonstance opportune, parce que rien ne
s'opposait  un rapprochement entre les Russes et les Autrichiens, et
particulirement entre les Russes et les Prussiens. D'un autre ct,
l'Angleterre tait trop occupe de l'ide de se replacer sur le
continent pour n'avoir pas aperu ce moyen de s'y introduire de nouveau.

L'alliance de Tilsit n'avait eu lieu que pour arriver  l'abaissement de
l'Angleterre, c'est--dire  la pacification gnrale; car le seul
obstacle qui restait  la paix tait l'Angleterre. La paix a toujours
t le but de l'empereur Napolon, car il tait trop clair pour ne pas
voir qu'il n'y avait de stabilit, de salut mme pour lui que dans la
paix.

L'Angleterre avait proclam en plein parlement la guerre perptuelle,
elle n'a pas dvi de ce principe. La France, en s'attachant  la
Russie, avait adopt le seul moyen d'atteindre  son but.

Le jour o la Russie se rapprochait de l'Angleterre, la base du systme
tait frappe, et la situation devenait pire que jamais: aussi
l'empereur regretta-t-il amrement de voir que les affaires n'avaient
pas t conduites avec plus d'habilet. Il fit tous les sacrifices et
puisa tous les moyens de conciliation qui taient en son pouvoir, pour
ramener la Russie aux vrais intrts europens; il choua contre les
sductions du cabinet anglais, contre les irrsistibles efforts d'une
puissance qui combattait pour son existence avec toutes les ressources
que donnent les trsors, le commerce du monde et le gnie des affaires.

L'empereur Napolon, condamn  la guerre, dut s'y rsoudre et laisser
en souffrance les grands intrts qu'il avait en Espagne: il fallut la
faire avec tous les dsavantages d'une position si diffrente de celle
o il se trouvait avant son alliance avec la Russie.

Il avait renonc  tous les avantages que pouvait lui donner la bataille
de Friedland; il avait scrupuleusement rempli toutes les conditions
auxquelles il s'tait engag, et la Russie, manquait  celles qui seules
avaient du prix pour lui[13], qui seules l'avaient dcid  s'unir 
elle, et sur l'observation desquelles il avait trop compt.

La Russie avait gagn  notre alliance une augmentation de puissance et
des possessions prcieuses autant par leur convenance que par leur
tendue: elle s'tait rpare pendant que nous tions engags dans les
affaires d'Espagne, auxquelles on n'et pas song, si l'on avait cru
tre dans le cas de revenir dans le Nord. La Russie se dclarait contre
nous, et nous trouvait avec tous nos embarras anciens et ceux d'Espagne
par surcrot[14].

La France, une fois oblige de se sparer des Russes, ne pouvait pas
avoir d'autre projet raisonnable que celui de fonder une puissance qui,
en tant son allie naturelle, pt aussi tre assez forte pour s'tablir
comme balance entre la Russie, l'Autriche et la Prusse, afin qu'en cas
de coalition contre la France, cette puissance, dont l'existence aurait
t insparable de la sienne, pt faire cause commune avec elle, et lui
apporter une masse de forces qui dispenst celle-ci de mettre encore sa
population sous les armes; avec l'lvation de cette puissance, on
aurait pu compter sur de longues annes de paix.

D'aprs tout ce qui paraissait vraisemblable, c'tait la Pologne que la
France voulait rgnrer; elle formait une nation nombreuse; runies
dj par une mme langue, les mmes habitudes et les mmes souvenirs,
ses troupes avaient acquis une gloire digne de la gloire militaire de
toutes les autres armes; de plus, elle avait toujours t l'allie de
la France, ainsi que de ses allis.

Indpendamment de ces considrations, les portions que la Prusse et
l'Autriche en avaient eues en partage taient dj runies  peu de
choses prs, et il venait d'tre stipul avec cette dernire que, dans
le cas o la Pologne serait rgnre, les provinces illyriennes lui
seraient rendues en change de la partie de la Gallicie qu'elle
possdait encore.

Il n'y avait donc plus qu' reprendre sur la Russie les provinces
polonaises qu'elle avait envahies.

Les Russes avaient  Paris un espionnage dont je vais parler tout 
l'heure, et par le moyen duquel ils taient parvenus  tre informs de
l'tat des forces que la France allait dployer, si la campagne
s'ouvrait. C'est alors seulement que l'empereur commena  reconnatre
que tout ce que je lui avais dit dans le temps du motif du sjour 
Paris de l'aide-de-camp de l'empereur de Russie tait vrai, et qu'il
m'ordonna de faire mon possible pour dcouvrir quels pouvaient tre ses
canaux d'intrigues et d'informations; il avisa en mme temps aux moyens
de parer au dveloppement successif des forces de la Russie.




CHAPITRE XVII.

Mesures de prvoyance que prend l'empereur.--Schwartzenberg.--Le gnral
Jomini.--Tentatives de Czernitchef.--Ses artifices.--Les relations
extrieures.--Le prfet de police.--Malice.--Dcouverte du systme de
corruption organis dans les bureaux.--Michel.--Moyens qu'il emploie
pour se procurer les tats de situation qu'il livre  Czernitchef.


L'on avait tir de la France  peu prs tout ce que l'on pouvait lui
demander; on retira d'Espagne les troupes polonaises, qui furent
envoyes dans le duch de Varsovie.

L'empereur appela tout ce qu'il put runir depuis Naples jusqu'
Bayonne, et comme il laissait ainsi une immense quantit de pays sans
dfense, il songea  les prserver de toute invasion, en emmenant avec
lui les troupes autrichiennes et prussiennes, les seules qui auraient pu
lui donner de l'inquitude s'il et prouv un revers, comme cela lui
tait arriv en 1807  Eylau; en second lieu, il fallait prvoir qu'au
moment de couronner son oeuvre  la fin de la campagne, il aurait pu
surgir, des cabinets de ces puissances, des prtentions qui auraient
remis tout en problme: elles auraient eu d'autant plus beau jeu,
qu'elles se seraient trouves avec des forces considrables sur les
derrires de l'arme franaise, qui alors et vraisemblablement t aux
extrmits de la Pologne.

Ce sont ces puissantes considrations qui dterminrent l'empereur 
faire ngocier avec l'Autriche la mise en campagne, comme auxiliaire de
l'arme franaise, d'un corps de trente mille hommes, et avec la Prusse
celle d'un corps de quinze mille. Ce dernier fut command par le gnral
York, et le premier par le prince de Schwartzenberg, qui tait alors
ambassadeur d'Autriche  Paris. L'empereur lui avait fait proposer de
faire la campagne, parce qu'il le connaissait dj, et que ses habitudes
de communications taient tablies avec lui; il tait estim  Paris, et
aim de toute la socit. Ce prince tmoigna qu'il serait flatt de
servir sous les ordres de l'empereur, et accepta avec empressement
l'offre qui lui tait faite. L'empereur fit alors connatre  l'empereur
d'Autriche qu'il lui serait agrable de voir l'arme autrichienne
commande par le prince de Schwartzenberg; Franois s'empressa d'adhrer
 la demande, et Schwartzenberg alla se mettre  la tte du corps
autrichien qui devait agir avec nous. Il runit le titre de gnral en
chef au caractre d'ambassadeur qu'il conserva, en laissant toutefois 
Paris un charg d'affaires.

Nous tions vers le milieu de fvrier, les dernires dispositions de
l'empereur se poussaient avec une trs grande activit. Ce prince savait
 jours compts o se trouvait chaque corps de troupes qui marchait sur
le Nimen.

Celles qui venaient d'Italie passaient par le Tyrol, la Bavire et la
Saxe, pour se rendre sur la Vistule; les autres marchaient de la
Hollande et de Hambourg sur Berlin, et il n'y avait pas de grande route
qui ne ft couverte d'appareils de guerre.

La lgation russe tait toujours  Paris ainsi que l'aide-de-camp de
l'empereur de Russie.

Je venais d'apprendre d'une manire non quivoque qu'il avait ngoci
l'migration du gnral Jomini au service de Russie.

Ce gnral jouissait dans l'arme de la considration due  son talent
d'historiographe; il tait, en cette qualit, attach  l'tat-major de
l'empereur, qui en faisait un cas particulier.

Je fus d'autant plus surpris de cette proposition de l'aide-de-camp de
l'empereur Alexandre, que je ne croyais pas que le gnral Jomini et
aucun sujet d'tre mcontent de sa position; cependant le fait tait si
constant, que je me dcidai  en parler moi-mme  cet officier. Il ne
m'avoua pas positivement le fait; il ne le nia pas non plus, en sorte
que je vis bien qu'on lui en avait effectivement parl. Je lui glissai
quelques mots de la manire de penser des Russes sur les transfuges, il
repoussa loin de lui la seule pense d'une lche dsertion.
L'aide-de-camp d'Alexandre ne s'en tait pas tenu l, il avait pouss
l'impudence jusqu' se rapprocher d'un des premiers secrtaires du
prince de Neuchtel, qui, comme l'on sait, tait major-gnral de
l'arme; ses secrtaires taient consquemment placs de manire 
procurer les informations les plus importantes. L'officier russe ne
craignit pas de lui offrir des gains normes, s'il consentait  entrer
en communication avec lui pendant le courant de la campagne, l'assurant
qu'il ne courait aucun danger, parce qu'on aurait soin de ne jamais le
mettre dans le cas d'expdier des messagers, on lui en enverrait au
contraire, sur lesquels il pourrait compter.

Le secrtaire refusa, et voulut bien ne pas nuire  l'officier russe en
divulguant cette proposition, qui l'et perdu de considration  Paris;
mais il en fit prvenir le prince de Neuchtel, qui en fit part 
l'empereur le jour mme o je lui rendis compte des particularits que
je viens de rapporter. L'empereur vit clairement que le sjour de ce
jeune officier  Paris n'avait pas un autre but que d'organiser la
corruption parmi tout ce qui l'entourait. Il tmoigna quelque
mcontentement qu'on et affect de lui en parler avec tant d'intrt,
qu'il avait fait dire partout qu'il verrait avec plaisir qu'on le
traitt bien. Il y a toujours un mouvement de dpit qui est insparable
de la conviction d'avoir t dupe.

Dans cette occasion, le jeune officier russe avait si bien mis  profit
la bienveillance du ministre dont il dpendait, qu'il tait devenu une
petite puissance  laquelle il tait maladroit de dplaire.

L'empereur leva les paules de piti qu'on lui et fait accorder tant de
bienveillance  un homme qui en mritait si peu, et ordonna qu'on le ft
partir pour Saint-Ptersbourg. Je viens de dire que l'aide-de-camp russe
avait su se faire un crdit qu'il tait dangereux d'attaquer. On aura
une juste ide du point o cela tait pouss par l'anecdote suivante.
Quoique l'empereur et dfendu dans le temps que l'on observt aucune
des dmarches de Czernitchef, je n'avais point discontinu de le
recommander  la surveillance de son quartier. Le commissaire, press
par les ordres qu'il avait reus, essaya de placer, comme locataire,
dans l'htel garni o demeurait cet officier, un agent qu'il chargeait
d'observer tout ce qui venait le voir. Soit qu'il s'y prt mal, ou qu'il
ft trahi, l'aide-de-camp de l'empereur de Russie fit grand bruit de ce
manque d'gards; il courut au plus vite chez son protecteur pour s'en
plaindre, celui-ci d'en venir parler  l'empereur, qui me gronda de main
de matre, en me disant: Laissez-le l, M. Maret l'observe; il a eu le
talent de mettre chez lui un observateur; on verra bien. Laissez faire
Maret.

Ceci se passait trs peu de jours avant que j'eusse reu l'ordre de
pntrer les occupations de cet tranger.

Plus je voyais de persistance  me barrer le chemin, plus j'tais
persuad que tout le monde tait dupe de ce jeune homme, qu' tout prix
je voulais dvoiler.

L'observateur plac chez l'officier russe n'y voyait jamais entrer
personne, et cependant les dbats du procs criminel qui a suivi cette
dcouverte d'espionnage ont prouv que le malheureux qui y a laiss la
tte allait tous les jours  la mme heure, non-seulement chez
Czernitchef, mais mme chez l'ambassadeur, le prince Kourakin. J'avais
un secret pressentiment que la surveillance se faisait mal, et la chose
tait si grave, que je persistai  la tirer  clair.

Je savais que l'aide-de-camp de l'empereur Alexandre allait partir, et
que tout le monde faisait ses dpches.  Paris, on rencontre des hommes
de toute espce; depuis quelque temps, j'en avais un qui trouvait les
combinaisons de la fermeture des cadenas  lettres (on les appelle
cadenas  la Reynier). Si M. l'aide-de-camp ne ft pas parti, je serais
probablement devenu le confident de tout ce que contenait l'armoire
incruste dans le mur  ct de la chemine.

Je russis enfin, par ces moyens qu'il est inutile de dvoiler,  me
rendre possesseur de tout ce qui composait la dpche de l'officier
russe, qui tait  la date du 21 fvrier 1812. Je tirai de son
portefeuille le rapport qu'il adressait  l'empereur de Russie, avec la
lettre qui l'accompagnait, la copie des instructions que l'empereur
avait donnes l'avant-veille au ministre-directeur de l'administration
de la guerre sur des envois d'quipages militaires  l'arme; enfin un
tat sommaire de l'organisation de la grande arme, par corps d'arme,
d'aprs des ordres donns au ministre de la guerre duc de Feltre. Je
rsolus d'abord de m'assurer si je n'tais pas moi-mme dupe de quelques
piges qu'on m'aurait tendus. J'allai  l'empereur, qui convint qu'il
avait justement donn la veille les ordres dont il s'agissait. On
semblait en avoir copi les originaux mot pour mot. Je n'hsitai plus
alors: j'ordonnai  la police de Paris de franchir toute espce
d'obstacles[15] qui l'empcheraient d'arriver  l'appartement de
l'aide-de-camp, aussitt qu'il serait mont en voiture pour se rendre en
Russie. Je lui recommandai de s'emparer de tous papiers, vieux ou neufs,
qui prsenteraient la forme d'une lettre ou tout autre caractre
analogue, et de ne pas craindre d'examiner partout; je lui enjoignis de
m'apporter ce qu'elle aurait trouv aussitt qu'elle en serait saisie.

Le jour du dpart de l'officier russe, je m'avisai d'aller faire une
visite au prfet de police, que j'aimais d'amiti. Je le trouvai fermant
une lettre pour moi, dans laquelle il m'envoyait les copies de tout ce
que l'on avait trouv de papiers crits dans la chambre de
l'aide-de-camp de l'empereur de Russie: les originaux taient sur la
table prts  tre envoys  M. le duc de Bassano, ministre des
relations extrieures, qui les avait demands. Quoique je dusse me
trouver bless de ce que le hasard me faisait dcouvrir, je n'en fus pas
surpris. Je ne laissai cependant envoyer que les copies et gardai les
originaux. Ceci avait lieu un jeudi; il y avait un petit spectacle 
l'lyse[16]; je m'y rendis un des premiers avec le projet d'entretenir
l'empereur avant la reprsentation: il n'avait pas mme dn lorsque
j'arrivai, et venait de me faire demander, en sorte que je n'attendis
pas. Il me dit en me remettant des papiers: Tenez, M. le ministre de la
police, voyez cela; vous n'eussiez pas trouv la cachoterie de cet
officier russe, les relations extrieures ne l'ont pas manqu.

J'ouvris le paquet en sa prsence, et je reconnus toutes les copies que
deux heures auparavant j'avais vues chez le prfet de police, et dont
j'avais pris les originaux. Seulement les copies avaient encore t
retranscrites, sans doute parce que l'on prvoyait que l'empereur me les
renverrait, et que je reconnatrais l'criture de la prfecture de
police. On n'aurait pas mis tant de soins  cette petite supercherie, si
l'on n'avait pas craint que l'empereur n'apprt comment on tait devenu
possesseur de ces papiers: on voulait qu'il crt que c'tait par
d'autres moyens que ceux de la police de Paris que l'on avait fait cette
dcouverte.

La lettre du ministre des relations y tait jointe: il se htait
d'envoyer  l'empereur la copie de tout ce qui avait t trouv par ses
agens chez l'officier russe. Cela devait infailliblement mener 
dcouvrir le tratre, et, pour ne pas perdre de temps, l'on n'avait pas
envoy les originaux.

La lettre tait conue de manire  laisser croire que tout avait t
dcouvert par le zle des relations extrieures, sans cependant le dire
positivement.

Je surpris bien l'empereur lorsque je lui montrai les originaux de ces
copies, et que je lui expliquai comment et par qui cela avait t
dcouvert. Je ne lui cachai pas le tour que j'avais jou aux relations
extrieures, en faisant envoyer les copies au lieu des originaux qu'il
demandait.

Je lui appris ce qu'au reste j'apprenais moi-mme dans le moment, c'est
que cette prtendue surveillance des relations extrieures n'tait rien
autre qu'une petite complaisance de la prfecture de police,
complaisance dont je dfendis la continuation.

Un homme du talent de M. Maret tait fait pour trouver d'autres moyens
de crdit, et ce crdit et pu devenir immense, avec un esprit comme le
sien, qui tait de force  embrasser tout ce que l'avenir nous amenait 
grands pas.

Parmi les papiers saisis dans la chambre de l'aide-de-camp de l'empereur
de Russie, se trouvait une lettre  son adresse, par laquelle on lui
mandait d'tre chez lui le lendemain  huit heures du matin, qu'on lui
porterait quelque chose d'intressant; c'tait un tat gnral de
l'arme, corps par corps, avec leur force et le dtail de chaque espce
d'armes.

Cette lettre, quoique crite rapidement, tait d'une criture qui ne
paraissait pas contrefaite. Elle avait t trouve sous le tapis de pied
 l'entre de la chemine. L'on ne put concevoir comment elle tait
reste l.

Aprs avoir long-temps cherch, je trouvai, dans les bureaux de la
guerre, un employ qui en reconnut l'criture, et me dit le nom et la
profession de celui qui l'avait crite. C'tait un autre employ attach
au ministre de l'administration de la guerre. Je l'envoyai chercher; je
lui prsentai la lettre qu'il avait adresse  l'officier russe, il la
reconnut, avoua tous ses rapports avec lui, et dressa une dclaration de
toutes les sollicitations et promesses qu'il lui avait faites pour le
dterminer  se rapprocher de quelques camarades qu'il avait au bureau
du mouvement des troupes, au ministre de la guerre. Il avait succomb 
la sduction de l'aide-de-camp de l'empereur de Russie, et lui avait
livr la copie de tous les ordres que l'empereur donnait  ce
ministre[17].

Le bureau du mouvement est celui d'o partent tous les ordres des
marches des troupes, des gnraux et officiers, celui enfin dans lequel
viennent se fondre les travaux des autres bureaux.

Tous les quinze jours, le bureau faisait pour l'empereur un tat gnral
de l'arme avec les mutations qui taient survenues. Cet tat formait un
gros volume in-quarto, qu'on tait dans l'usage de faire relier avant de
le remettre. Comme la svrit la plus rigoureuse se relche toujours
tt ou tard, on avait fini, au ministre de la guerre, par charger un
garon de bureau, ancien soldat, de porter ce cahier chez le relieur, o
il devait attendre que celui-ci et fini pour le rapporter.

L'employ qui servait les Russes mit la circonstance  profit. Il posta
un de ses camarades sur la route que suivait le vieux soldat. La
rencontre avait l'air d'tre due au hasard, on faisait entrer le garon
de bureau au cabaret, on l'enivrait, on lui prenait son cahier, compos
de feuilles runies, mais non assembles; on le passait dans une pice
voisine o se trouvaient un ou deux commis qui avaient du papier lign
tout prpar, sur lequel il n'y avait plus qu' mettre les chiffres.
Cette besogne tait d'autant plus tt faite, que c'tait du papier de
mme format et dispos comme celui des tats originaux du cahier.

C'est par un moyen aussi simple que la lgation russe se procurait les
tats de notre arme, pendant que le ministre de la guerre croyait les
tenir bien secrets, parce qu'il avait dans sa poche la clef de la double
serrure du secrtaire dans lequel il avait coutume de les renfermer. Ce
malheureux employ n'tait pas le seul qui servait la lgation russe,
quoiqu'il explort pour elle les cabinets des deux ministres de la
guerre. Il y avait encore d'autres tratres qui taient dvous  cette
perfidie. Celui-ci paya de sa tte la trahison dont il s'tait rendu
coupable; le tribunal criminel du dpartement de la Seine le condamna 
la peine de mort.

Il n'y a nul doute que, sans les tracasseries ridicules qui me furent
faites, j'aurais dcouvert cette corruption six mois auparavant, et
peut-tre que la Russie n'et pas arm autant de monde qu'elle l'a fait,
en voyant ce que nous armions de notre ct. Mais telle tait la
fatalit de ce temps-l, que le ministre des relations extrieures
voulait faire celui de la police.

Cette dcouverte me fit plus de peine que de plaisir, parce que j'en
prvoyais toutes les consquences, et qu'en second lieu, elle me
laissait une opinion bien faible de la discrtion avec laquelle l'on
conservait les choses les plus importantes. Je ne pus me dfendre de la
pense que, si on avait mis la mme importance  pntrer les pratiques
des ennemis, on y serait parvenu.

Les dbats du procs prouvrent que cette corruption des bureaux de la
guerre, au bnfice de la lgation russe, avait t organise avant la
campagne de 1805, et s'tait maintenue  travers les guerres qui taient
survenues depuis cette poque.

Cela valait cependant bien la peine d'tre observ.

L'empereur fut fort mcontent de l'infidlit de ses bureaux, et me dit
 cette occasion en me parlant de l'aide-de-camp de l'empereur de
Russie: J'avais prvenu ce jeune homme que ce rle m'empcherait de
l'admettre chez moi, et il m'avait donn sa parole de ne plus s'occuper
de pareilles recherches; il fallait, ou que je le crusse ou que je ne le
visse pas. Au reste, il n'a pas vu dans les tats des choses bien
rassurantes (voulant dire qu'ils montaient haut).

Lorsque cette dcouverte eut lieu, l'aide-de-camp russe n'tait pas
encore hors de la frontire; on pouvait, au moyen du tlgraphe, le
faire arrter  Mayence; mais c'et t l'exposer  trop d'humiliations,
parce que le tribunal criminel l'aurait infailliblement appel dans la
cause des employs du ministre de la guerre, et son caractre en et
souffert.

L'empereur approuva que l'on et agi ainsi; mais le jeune officier n'en
a su aucun gr: il a mme exprim l-dessus des sentimens propres 
donner des regrets de l'avoir prserv d'tre mis en spectacle aux yeux
de ses compatriotes d'une manire  nuire au reste de sa carrire.




CHAPITRE XVIII.

Baptme du roi de Rome.--Fte donne par la ville de
Paris.--L'impratrice.--L'empereur _nettoie_ son cabinet.--Instructions
particulires que me donne l'empereur avant son dpart.--Mesures prises
pour connatre l'tat de l'opinion publique.--Un ministre de la police
doit avoir la main lgre.--Sous quel point de vue l'empereur envisage
la guerre.


Les faits dont je viens de rendre compte eurent lieu au mois de mars
1812. L'empereur avait t s'tablir  Compigne; il en aimait le sjour
 cause de la facilit qu'il offre pour prendre de l'exercice. Une autre
raison encore qui lui faisait aimer les rsidences loignes de Paris,
c'est qu'il s'y trouvait plus souvent seul, ce qui lui tait commode
pour le travail.

Je crois que ce fut dans le mois de mars qu'il fit son plan
d'oprations, car ce fut pendant son sjour  Compigne qu'il reut de
Berlin la confirmation de l'alliance des Prussiens avec lui. Les Russes
furent surpris de ce trait; ils avaient compt sur la Prusse, mais non
sur l'Autriche, qui venait  peine de s'allier avec nous.

Par toutes ces alliances, l'empereur se trouvait  la tte d'une
innombrable arme, qui comprenait tous les tats militaires de l'Europe,
hors l'Angleterre, car il y avait des troupes espagnoles et portugaises.
Certainement, s'il y a eu une circonstance dans le cours de sa vie o il
ait eu besoin d'appuyer par la force les inspirations d'une haute
prvoyance, il ne pouvait le faire dans une occasion plus opportune: il
n'tait donc pas trop draisonnable d'en profiter pour oprer en Europe
les changemens qu'elle rclamait.

Si l'entreprise avait russi, on aurait mis l'empereur au-dessus de
l'espce humaine, parce qu'on n'aurait rien vu dans l'histoire qui
approche d'une aussi immense opration. Tous ceux qui plus tard sont
devenus ses ennemis eussent t ses plus humbles flatteurs; la fortune
lui a t infidle, et l'on a accabl celui qui peu auparavant tait
l'objet de tant d'admiration.

Avant de partir de Paris pour faire cette campagne, l'empereur fit
baptiser son fils, qui avait dj environ treize mois. Il quitta
Compigne pour venir  Paris assister  cette crmonie, qui fut
clbre dans l'glise de Notre-Dame, vers la fin d'avril 1812.

Elle fut trs brillante; l'empereur et l'impratrice s'y rendirent en
grande pompe, accompagns du cortge d'usage dans les crmonies, et
furent reus au parvis de la mtropole par l'archevque, accompagn de
tout son clerg.

La cathdrale tait remplie d'assistans qui ne cessrent de faire
retentir ce vaste difice des cris de _vive l'empereur! vive
l'impratrice!_ depuis leur entre jusqu' leur sortie de l'glise. LL.
MM. vinrent de l  l'Htel-de-Ville, o la ville de Paris leur donna 
dner, suivant un usage fort ancien, et qui a t observ exactement 
l'occasion du baptme des hritiers du trne.

La ville de Paris se distingua dans cette fte par la magnificence
qu'elle y dploya, par la somptuosit du service, et par la profusion de
toutes choses: ce fut un jour de rgal universel; la ville avait fait
distribuer des comestibles au peuple.

On chargea les fontaines de vin, et l'on dansa toute la nuit. Ce
jour-l, on avait fait une seule salle de la grande cour de
l'Htel-de-Ville, au moyen d'une charpente trs forte. Cette
construction soutenait un plancher  la hauteur des fentres du premier
tage, que l'on avait transformes en portes pour communiquer avec les
appartemens latraux.

Il aurait t difficile de rassembler une compagnie aussi brillante que
celle qu'offrait la runion de tant de citoyens. L'empereur aimait
particulirement tout ce qui lui fournissait des occasions de
s'entretenir avec eux. L'impratrice, quoique fort jeune encore,
supporta cette grande reprsentation sans perdre de sa bonne grce; elle
eut besoin de beaucoup de patience, car, en faisant le tour de cette
immense runion, elle dut rpter plus d'un millier de fois, d'une
manire diffrente, la petite phrase de cour qui sert  tout; elle sut y
ajouter quelques paroles finales qui entranaient vers elle tout ce qui
aurait pu tre moins dispos  se laisser persuader par un air de
froideur, qui tenait  la timidit de son ge et  une grande modestie.

Toutes les fois qu'elle parlait, elle entranait; ses succs en France
furent son ouvrage, car je le dclare sur l'honneur: dans aucune
occasion l'administration n'employa des moyens particuliers pour la
faire accueillir du public. Lorsqu'elle devait y paratre, soit au
cortge ou au spectacle, la surveillance exerce par l'administration se
rduisait  veiller  ce qu'il ne se commt rien de contraire aux plus
rigoureuses biensances; c'est l la seule espce de surveillance dont
je me sois jamais permis de l'entourer. Par exemple, lorsque je savais
qu'elle se proposait d'aller  un thtre, j'avais soin de louer toutes
les loges qui taient en face de la sienne, ainsi que celles d'o elle
ne pouvait viter l'importunit des regards. J'avais ensuite la
prcaution d'envoyer les billets de ces loges  des familles
respectables qui taient bien aises d'aller les remplir. C'tait ainsi
que je composais la galerie qui assistait au spectacle les jours o
l'impratrice y allait.

Quant  des prcautions pour qu'elle ft accueillie du parterre, je n'en
ai jamais pris aucune. L'impratrice Marie-Louise avait l'habitude de
faire, en entrant en public, trois rvrences si gracieuses, que l'on
n'attendait jamais la troisime pour faire partir des millions
d'applaudissemens: c'tait elle-mme qui me dispensait de faire aucun
frais  cet gard.

Aprs la crmonie du baptme du roi de Rome, l'empereur alla s'tablir
 Saint-Cloud; il y passa le reste du temps qui prcda son dpart pour
la campagne de 1812.

Avant de quitter la France, il termina toutes les affaires qui ne
pouvaient se rsoudre sans sa prsence; il avait cette habitude toutes
les fois qu'il allait faire un voyage: ordinairement il prenait chaque
ministre  part pour lui donner une instruction particulire, lorsqu'il
voulait qu'il ft quelque chose qui ne devait pas devenir le sujet d'une
correspondance. Il tait soigneux de toutes les plus petites affaires;
il n'en trouvait pas qui ne fussent dignes de l'occuper, et lorsqu'il
tait  la dernire semaine de son sjour, il rpondait  tout ce que
les ministres avaient d'affaires encore tenantes: il appelait cela
_nettoyer son cabinet_, parce qu'il donnait des solutions  une quantit
de propositions qui lui avaient t adresses depuis long-temps, et sur
lesquelles on tait rest sans rponse.

 l'occasion de son dpart, il m'entretint de tout ce qu'il voulait que
je fisse pendant son absence: c'tait une instruction gnrale qu'il me
donnait, et qui tait bien loin d'tre aussi svre que le supposaient
les hommes qui ont pass leur vie  le peindre comme un tyran qui
n'avait ni justice ni bont dans le coeur; c'tait prcisment les deux
qualits dont il tait inpuisable; il savait un gr infini  celui qui
lui fournissait une occasion de rendre justice, et l'on ne pouvait pas
craindre de le solliciter, car il n'tait jamais las d'accorder.

Je ne veux cependant pas disconvenir qu'il n'y ait eu beaucoup d'actes
de son administration qui ont t vexatoires pour des particuliers, et
mme ruineux pour quelques familles. Il n'y en a presque pas sur
lesquels je ne pusse le justifier, car toutes les mesures acerbes qu'il
a prises dans certaines circonstances taient d'avance sollicites par
des rapports officiels qui lui taient adresss par ceux qu'il avait
chargs de l'instruire de la vrit et de lui proposer le remde  ce
dont on se plaignait. C'tait en particulier le soin du conseil d'tat,
auquel il renvoyait tout ce qui tait de lgislation, d'administration
ou de droit public. Indpendamment de cela, il avait permis  quelques
personnes[18] de lui crire confidentiellement sur l'tat de l'opinion
publique en gnral, et sur celle que l'on avait des actes particuliers
de son gouvernement. On ne pouvait pas avoir pris plus de prcautions
pour viter tout ce qui pouvait lui donner un air tyrannique, et il est
 croire que, si un gnreux dvoment avait anim ceux qui taient
honors de cette confiance, personne n'aurait eu  se plaindre de la
moindre lsion  son gard.

Mais il n'est que trop commun de rencontrer des hommes qui craignent de
dire des choses qui dplaisent, ou qui ne savent dire des vrits
pnibles que d'une manire dsagrable; c'est ainsi que, manquant le but
pour lequel ils avaient t mis en communication avec le chef du
gouvernement, ils ne l'ont, le plus souvent, entretenu que de
mtaphysique, au lieu de lui parler de tout ce qui avait l'air d'tre
aperu par tout le monde. Ils ont mconnu que, lorsque l'empereur
appelait des informations, il fallait courageusement fouler aux pieds
l'intrigue, l'envie, les courtisans et toute la flatterie, pour faire
parvenir la vrit au fond des palais o elle semble ne devoir jamais
arriver. L'empereur l'avait probablement reconnu lui-mme, lorsqu'il
mettait tant de soins pour l'attirer jusqu' lui, et je suis
particulirement de l'opinion que, si une malheureuse influence n'avait
pas loign tout ce qui pouvait le servir, il n'et pas cess d'tre
entour de tout ce que la France avait d'hommes clairs, hommes qu'on
lui a peints continuellement comme ses ennemis, et dont on est parvenu 
le dtacher. Cette fatale influence avait cart tout ce qui pouvait lui
offrir des vues utiles; et je dois dire  la face du monde, que
l'empereur n'a jamais eu une mauvaise intention pour ces personnes-l,
sans qu'elle lui ait t suscite par un rapport mensonger, en sorte que
c'est moins  lui qu'il faut s'en prendre qu' l'auteur du faux rapport.

Dans l'instruction que l'empereur me donna avant son dpart, il ne cessa
de me recommander de ne pas tre dur, de mnager tout le monde. Il
m'observa qu'on ne gagnait jamais rien  se faire des ennemis, et que,
dans le ministre de la police surtout, il fallait avoir la main lgre;
il me recommanda dix fois de ne faire arrter personne arbitrairement,
et d'avoir grand soin de mettre toujours le bon droit de mon ct.

C'est dans cette conversation qu'il me parla de la guerre qu'il tait
encore forc d'entreprendre: il se plaignit d'avoir t mal servi, et de
se trouver oblig  faire la guerre  la Russie seul cette anne, pour
n'avoir pas l'Autriche et la Prusse contre lui l'anne suivante; il me
dit que dans ce moment, il avait une arme nombreuse, suffisante pour
cette entreprise, tandis qu'elle pourrait devenir infrieure, si l'anne
suivante il avait des ennemis de plus  combattre. Il regrettait
vivement d'avoir eu confiance dans les sentimens qui l'avaient dcid 
faire la paix  Tilsit, et rptait souvent: Celui qui m'aurait vit
cette guerre m'aurait rendu un grand service; mais enfin la voil, il
faut s'en tirer.

Il esprait n'employer les efforts de son arme que pendant la premire
campagne, et faire la seconde avec une arme polonaise qu'il aurait fait
lever en parcourant les vastes provinces de ce pays.




CHAPITRE XIX.

Prparatifs pour la campagne de Russie.--M. de
Talleyrand.--Spculations.--Conseil extraordinaire.--Dpart de
l'empereur.--Dresde.--Le roi de Prusse.--Oprations des armes
d'Espagne.--Fcheuses consquences de l'indpendance des gnraux.


L'empereur avait, ainsi qu'il l'avait fait en 1807, le projet d'imprimer
un grand mouvement national  la Pologne, vers laquelle il avait fait
diriger toutes les ressources des arsenaux de France, qui restrent
vides, sans que cette immense quantit d'objets de guerre eussent t
utiles au salut de notre malheureux pays; les ordres de l'empereur
furent excuts avec bien peu d'intelligence; tout ce qu'il avait amass
 grands frais fut gaspill en quelques semaines. L'excution de toutes
ses vastes conceptions tait confie  des hommes qui croyaient avoir
tout fait en crivant une lettre  quelqu'un qui en crivait une  un
autre, et ainsi de suite.

C'tait au centre de la Pologne qu'il voulait tablir la puissance qu'il
allait dployer dans cette campagne; il avait prvu tout ce dont son
arme manquerait, aussi avait-il fait faire des achats immenses de
denres et de boissons qui devaient tre transportes dans ces contres.
Les mmes soins avaient t pris pour l'habillement et la chaussure du
soldat.

Comme gnral en chef, il n'avait rien omis; si l'on avait excut la
moiti des dispositions qu'il avait prescrites, l'arme aurait trouv 
chaque vingt lieues des soulagemens et mme l'abondance, au lieu
d'prouver les privations qu'elle a endures.

Pour donner ce grand mouvement  la Pologne, l'empereur voulait emmener
M. de Talleyrand; il se rappelait la manire dont ce diplomate avait
servi  Varsovie en 1806 et 1807, c'tait encore le mme rle qu'il lui
rservait; il lui en avait parl, et M. de Talleyrand avait accept.
L'empereur, qui prvoyait peut-tre quelque intrigue, lui avait dfendu
d'en parler, et dans le fait il n'en parla  personne; mais il donna 
des banquiers de Vienne des ordres que ceux-ci laissrent transpirer.
Ces ordres, qui pouvaient ne concerner que des soins domestiques, furent
prsents dans le monde comme un commencement d'agiotage et signals
comme tels par le ministre que nous avions  Vienne. L'empereur fut
outr de cette manie de spculations; il m'en parla, me dit qu'il ne
concevait rien  cette avidit d'argent, qu'il ne comprenait pas surtout
que le diplomate et parl d'une chose sur laquelle il lui avait
expressment recommand le secret, qu'il ne pouvait plus se confier 
lui et renonait  l'employer. Cette rsolution, indpendamment des
motifs assez graves qui l'avaient dicte, pouvait bien ne pas avoir t
combattue par le ministre des relations extrieures. Ces deux hommes
d'tat vivaient en assez mauvaise intelligence. M. de Bassano avait mme
dclar que, si M. de Talleyrand tait employ, il fallait que lui-mme
renont  suivre l'empereur, persuad qu'il tait que l'on ne
ngligerait rien pour faire manquer toutes les mesures qu'il croirait
devoir prendre: conviction qui n'tait pas dnue de fondement, car M.
de Talleyrand n'avait pas la rputation d'applaudir aux succs de ses
anciens amis.

L'empereur, ayant rgl, par un ordre de service, la manire dont il
voulait que l'on conduist les affaires du gouvernement pendant son
absence, assembla un conseil extraordinaire des ministres, auquel
assistrent M. l'archi-chancelier et M. de Talleyrand. C'tait dans les
premiers jours de mai. Il dclara qu'il partirait la nuit mme pour
cette entreprise, qui eut une issue d'autant plus dplorable qu'elle
aurait t sans exemple dans l'histoire, si elle avait russi.

C'est  ce mme conseil que l'empereur parla des inquitudes qu'il avait
que, pendant son loignement, les Anglais ne vinssent enlever le Pape 
Savone et le conduire  Rome pour occasionner un mouvement en Italie. Il
tmoigna l'intention de le faire venir  Paris; mais les membres du
conseil, dont il prit l'avis, pensrent qu'il fallait l'loigner de
Savone, mais ne pas l'amener  Paris, en sorte que l'empereur se
dtermina  le faire venir  Fontainebleau, ajoutant qu'il donnerait des
ordres  ce sujet, mais que j'eusse  faire mes dispositions pour faire
voyager commodment le S.-Pre, et viter le fracas d'un voyage qui
serait la matire de toute sorte de conjectures.

Il s'entretint peu de son entreprise: il dit seulement qu'elle tait
grande et prsentait beaucoup de difficults qu'il esprait cependant
surmonter. Il garda le conseil assez long-temps, et partit dans la nuit
pour Dresde. L'impratrice l'y accompagna, ayant tmoign le dsir de
revoir son pre. Il vint  Dresde ainsi que le roi de Prusse, qui y
amena le prince royal, son fils an.

Il y eut dans cette capitale de la Saxe une seconde reprsentation de la
runion d'Erfurth; chacun des htes s'empressa de donner  l'empereur
des tmoignages d'affection et de cordialit qui n'avaient pas l'air
d'tre des adieux.

L'empereur resta  Dresde quinze jours, qu'il prit sur ceux du beau
temps, dj trop court pour sa campagne; il crut devoir tmoigner ainsi
son empressement  rpondre aux politesses de ses allis. Il n'y en
avait pas un qui ne st bien dans quel but l'empereur ouvrait cette
campagne, et il n'y en eut pas un qui penst  autre chose qu'
s'attacher  sa fortune. Aprs ce dlai, l'empereur partit pour les
bords de la Basse-Vistule, qu'il passa  Thorn, de l il vint visiter
Dantzick, et rejoignit son arme, qui marchait sur le Nimen.

Ayant de quitter Dresde, il avait nomm M. l'archevque de Malines, qui
le suivait en qualit d'aumnier, son ambassadeur prs du gouvernement
polonais rsidant  Varsovie, o le prlat se rendit avec les pouvoirs
de l'empereur, et comme l'organe de tout ce qu'il serait dans le cas de
demander  ce gouvernement pendant la campagne. Ce fut donc lui qui fut
charg,  Varsovie, du rle qui tait d'abord destin  M. de
Talleyrand, que l'empereur avait laiss  Paris. M. de Bassano le suivit
en qualit de ministre des relations extrieures, ainsi que M. Daru en
qualit de ministre secrtaire d'tat.

L'impratrice quitta Dresde, et pour jouir quelque temps de plus du
plaisir d'tre avec son pre, elle alla  Prague, o elle resta une
quinzaine avant de revenir  Paris.

Je reprends le rcit des affaires d'Espagne.

Aprs la leve du sige de Badajoz, l'arme de Portugal protgea le
rapprovisionnement de cette place et les rparations dont ses
fortifications avaient besoin. Ce but rempli, elle s'tablit dans la
valle du Tage, son quartier-gnral  Naval-Mral, prte  se porter
soit sur Badajoz, soit sur Rodrigo, selon le point d'attaque que
choisirait l'ennemi. Rodrigo appartint ds-lors  l'arme du nord de
l'Espagne qui occupa Salamanque avec une division. L'arme de Portugal
se trouva ainsi entre l'arme du nord et celle du midi prte  lier ses
oprations avec elles suivant les circonstances.

Vers le mois d'aot, l'arme anglaise passa le Tage, ne laissant sur la
frontire de l'Alemtejo que la deuxime division commande par le
gnral Hill; elle vint s'tablir aux environs d'Almida et de Rodrigo,
la division lgre au-del de l'Aguda. Des bruits circulrent que le
duc Wellington avait l'intention de faire le sige de Rodrigo, et que
des approvisionnemens se formaient pour cet objet. Marmont porta des
troupes sur le col de Baos et cantonna une grande partie de l'arme
entre ce col et le Tage; il tablit son quartier-gnral  Placentin,
afin d'tre  porte d'tre instruit et d'agir avec clrit. Le mois
d'aot et une grande partie de septembre se passrent ainsi. Rodrigo
manquait de vivres, et l'arme du nord de l'Espagne faisait ses
dispositions pour y conduire un grand convoi. Elle allait le faire
soutenir par douze mille hommes, mais ces troupes taient trop peu
nombreuses pour oser approcher de l'arme anglaise avec un tel embarras.
Le concours de l'arme de Portugal tait donc ncessaire. Marmont la mit
en mouvement pour appuyer cette marche et le ravitaillement. Les
mouvemens furent combins; l'arme de Portugal dboucha du col de Baos
et se porta sur Rodrigo par Tamams et Tembron, tandis que le convoi de
l'arme du nord passa par Saumuos.

Tout le corps d'arme du nord marchait avec le convoi; l'ennemi n'ayant
point prsent de forces, l'infanterie de l'arme de Portugal resta
chelonne sur la route qu'elle avait prise, sa cavalerie seule se porta
sur Rodrigo. Le but de l'opration effectu, il y en avait un autre 
remplir, c'tait de reconnatre si l'ennemi avait fait des prparatifs
pour le sige de Rodrigo. L'arme ennemie n'tait pas rassemble, on
pouvait, en faisant une forte reconnaissance, nettoyer les environs et
chercher  pntrer ses projets. La cavalerie de l'arme du nord fut
charge d'agir sur le chemin d'Almida  Spja, et celle de Portugal
marcha sur El-Bodon. L'infanterie de l'arme du nord tant venue jusqu'
Rodrigo, Marmont demanda au gnral Dorsenne de faire appuyer sa
cavalerie par une de ses divisions.  peine sorti de Rodrigo, on aperut
une brigade de cavalerie anglaise sur les hauteurs d'El-Bodon, et peu
aprs deux brigades d'infanterie, mais spares entr'elles et ne pouvant
se runir; Marmont donna l'ordre au gnral Montbrun de les culbuter et
de s'emparer de toutes les hauteurs avec sa cavalerie, ce qui fut
excut en un moment. Des charges furent vainement excutes sur
l'infanterie: elle se retira en ordre, rsista  tous les efforts qui
furent tents  diverses reprises, et les deux brigades parvinrent  se
runir  Fuente-Guinaldo, o quelques retranchemens avaient t
prpars. La division d'infanterie de l'arme du nord tait reste  une
assez grande distance, et n'avait pas excut ou reu les ordres qui
devaient lui tre donns par le gnral Dorsenne: elle manqua sur le
terrain au moment o, soutenue par la cavalerie de Marmont, elle aurait
donn les moyens de s'emparer de Fuente-Guinaldo, lieu de rassemblement
indiqu pour l'arme anglaise. La nuit arriva, et empcha de profiter de
la position trs critique dans laquelle celle-ci tait place. L'ayant
trouve ainsi dcousue, Marmont appela  lui toutes ses troupes, elles
ne purent tre runies que le lendemain au soir; mais, l'arme anglaise,
de son ct, avait appel ses divisions, et pris une position
respectable. Marmont voulait profiter de la circonstance o il avait le
renfort de l'arme du nord, pour combattre l'arme anglaise; mais dans
la nuit elle opra sa retraite sur Sabugal. Le lendemain matin, il ne
lui resta plus qu' la poursuivre pendant plusieurs lieues; mais elle se
trouvait hors d'atteinte des troupes. L'objet de la runion avait t
rempli, un plus long sjour sur ce point n'avait plus de but; les deux
armes, aprs avoir mis Rodrigo dans le meilleur tat de dfense,
rentrrent dans leurs cantonnemens. Le duc de Raguse, tranquille sur le
sort de Rodrigo, et forc, pour pouvoir vivre, de changer sa position,
enfona ses troupes dans la valle du Tage, mit son quartier-gnral 
Talaveira, et occupa Tolde, qui lui fut cd par le roi d'Espagne sur
l'ordre de l'empereur. Mais tel tait dans ces temps malheureux l'esprit
de vertige des individus les plus intresss aux oprations de l'arme,
que le roi Joseph, avant de remettre cette province  Marmont, et quand
l'arme qui la dfendait et sans laquelle il ne pouvait demeurer
tranquille  Madrid, mourait de faim, fit vendre les magasins de
subsistances qui y avaient t rassembls  grande peine.

Les troupes de l'arme de Portugal taient  peine rentres de leur
expdition sur Rodrigo et tablies dans leurs nouveaux cantonnemens, que
le duc de Raguse reut l'ordre de faire un fort dtachement pour
soutenir au besoin le marchal Suchet, qui faisait ses dispositions pour
attaquer Valence: ce dtachement devait se mettre en communication avec
l'arme d'Aragon et la joindre, s'il tait ncessaire. L'ordre tait
ainsi conu:

     Paris, le 21 novembre 1811;

L'empereur me charge de vous faire connatre, monsieur le marchal, que
l'objet le plus important en ce moment est la prise de Valence.
L'empereur ordonne que vous fassiez partir un corps de troupes qui,
runi aux forces que le roi dtachera de l'arme du centre, se dirige
sur Valence pour appuyer l'arme du marchal Suchet jusqu' ce qu'on
soit matre de cette place.

Faites excuter sans dlai cette disposition de concert avec S. M. le
roi d'Espagne, et instruisez-moi de ce que vous aurez fait  cet gard.
Nous sommes instruits que les Anglais ont vingt mille malades, et qu'ils
n'ont pas vingt mille hommes sous les armes, en sorte qu'ils ne peuvent
rien entreprendre; l'intention de l'empereur est donc que douze mille
hommes, infanterie, cavalerie et sapeurs, marchent de suite sur Valence,
que vous dtachiez mme trois  quatre mille hommes sur les derrires,
et que vous, monsieur le marchal, soyez en mesure de soutenir la prise
de Valence. Cette place prise, le Portugal sera prs de sa chute, parce
qu'alors, dans la bonne saison, l'arme de Portugal sera augmente de
vingt-cinq mille hommes de l'arme du midi et de quinze mille du corps
du gnral Reille, de manire  runir plus de quatre-vingt mille
hommes. Dans cette situation, vous recevriez l'ordre de vous porter sur
Elvas, et de vous emparer de tout l'Alemtejo dans le mme temps que
l'arme du nord se porterait sur la Coa avec une arme de quarante mille
hommes. L'quipage de pont qui existe  Badajoz servirait  jeter des
ponts sur le Tage; l'ennemi serait hors d'tat de rien opposer  une
pareille force, qui offre toutes les chances de succs sans prsenter
aucun danger. C'est donc Valence qu'il faut prendre. Le 6 novembre, nous
tions matres d'un faubourg; il y a lieu d'esprer que la place sera
prise en dcembre, ce qui vous mettrait, monsieur le duc,  porte de
vous trouver devant Elvas dans le courant de janvier. Envoyez-moi votre
avis sur ce plan d'oprations, afin qu'aprs avoir reu l'avis de la
prise de Valence, l'empereur puisse vous donner des ordres positifs.

Le prince de Wagram et de Neuchtel, major-gnral.

     _Sign_: ALEXANDRE.

On ne peut s'empcher de remarquer que cette lettre du 21 novembre n'a
pu arriver  Marmont qu'en dcembre. Berthier comptait sur la prise de
Valence en dcembre; alors  quoi bon le dtachement ordonn  Marmont?
Il eut la consquence qu'il devait avoir: il fut inutile  Suchet,
affaiblit Marmont, et compromit Rodrigo. J'ai entendu l'empereur maudire
la pense de ce dtachement.

L'ordre tait positif, le duc de Raguse envoya deux divisions
d'infanterie et une de cavalerie, sous les ordres du gnral Montbrun,
pour remplir cet objet; mais la nullit de la rsistance de Black rendit
ce secours superflu, et l'opration du gnral Montbrun se rduisit 
une course qu'il poussa jusqu' Alicante, et  son retour sur Tolde.
C'est au commencement de dcembre que ce mouvement avait commenc.

Le 13 dcembre 1811, l'empereur fit connatre au duc de Raguse les
nouvelles dispositions qu'il avait arrtes, et dont l'objet principal
tait d'tre  mme de retirer des troupes d'Espagne, et principalement
toute la garde, qui tait dans le gouvernement du nord. D'aprs ces
nouveaux arrangemens, le marchal devait porter toutes ses troupes dans
la valle de la Torms, et son quartier-gnral  Valladolid ou 
Salamanque. Les provinces de Talaveira, d'Avila, Valladolid, Lon, les
Asturies, Benavente, Astorga, etc., devaient faire partie de
l'arrondissement de l'arme. Les mouvemens devaient s'excuter sans
retard, et son arme devait tre augmente de la 7e division, qui tait
 Salamanque, et de la 8e, qui tait dans les Asturies.

Le 5 janvier 1812, Marmont donna l'ordre de mouvement  toutes les
divisions de l'arme de Portugal pour se rendre dans les provinces
respectives qu'elles devaient occuper, et les troupes marchrent chacune
dans la direction qui leur tait propre, tout le matriel et
l'artillerie par le Guadarama; le dtachement du gnral Montbrun tait
en pleine opration dans la Manche.

Il arriva le 8 janvier  Valladolid; il s'occupa des soins
d'administration que le nouveau systme rendait ncessaires, et 
prparer le ravitaillement de la place de Rodrigo ainsi que le
relvement de la garnison, qui devait avoir lieu aussitt que l'arme
serait runie.

Le 15, il reut une lettre de Salamanque, date du 13, qui lui annonait
que l'arme ennemie avait pris position en avant de l'Agueda, bloquait
Rodrigo et se disposait  en faire le sige.

Il envoya sur-le-champ dans toutes les directions  la rencontre des
diverses colonnes, afin de les faire converger des points o elles se
trouvaient pour se rendre  Salamanque; il calcula que la majeure partie
de l'arme y serait runie le 25, et que par consquent il pourrait
livrer bataille  l'arme anglaise sous Rodrigo le 29. Il partit de
Valladolid de sa personne le 18. Le 20, il arriva  Fuente-el-Famo, o
il reut la nouvelle de la prise de Rodrigo, enleve par l'arme
anglaise le 18. Ainsi cette place, qui s'tait dfendue pendant cinq
semaines contre l'arme franaise, qui tait en bon tat de dfense, et
dont la force avait t augmente par une lunette qui devait prolonger
de huit jours sa dfense, avait succomb en cinq jours de temps  dater
de celui de l'investissement. Cette circonstance changeait toutes les
combinaisons: il ne restait plus  Marmont qu' prendre une disposition
dfensive qui le mt  mme de runir ses troupes  la premire
apparence d'offensive de l'ennemi.

Les troupes appuyes sur la rive gauche du Tage, ayant action sur la
rive droite par les fortifications d'Almaraz et le fort de Miravets, qui
assurait les moyens de dboucher sur le plateau et barrait la route,
empchaient que l'ennemi pt amener du canon sur Almaraz. La masse des
troupes tait d'Avila  Valladolid et  Zamora; Astorga tait occup, et
une division tait au dbouch des Asturies, dans la province de Lon.
Le duc de Raguse s'occupa sans relche d'lever des fortifications
permanentes  Salamanque, au moyen de trois grands couvens qui formaient
trois bons forts, et, qui, par le systme adopt, foraient  une
attaque rgulire de plusieurs jours. Ces fortifications se trouvaient
tre la tte de la position de l'arme de Portugal et protgeaient ses
magasins et ses dpts.

Les choses taient dans cet tat lorsque les Anglais rsolurent de
continuer leur offensive et de se porter sur Badajoz. En consquence,
aprs avoir mis en tat de dfense Rodrigo, ils firent un mouvement
au-del du Tage et laissrent seulement deux divisions sur l'Agueda.
Marmont se flattait de les arrter,  l'aide de la position qu'il avait
prise. Il avait action sur la rive gauche du Tage, ses moyens de passage
taient prts, ses approvisionnemens rassembls sur un point; il
esprait pouvoir dboucher  temps pour faire sa jonction avec l'arme
du midi, et empcher le sige de Badajoz, ou le faire lever, s'il tait
commenc. L'empereur jugea ce systme trop timide; il donna les ordres
les plus impratifs pour faire une diversion dans le nord du Portugal,
afin d'y rappeler les principales forces de l'arme anglaise. La dpche
transmise par le major-gnral tait ainsi conue:

     Paris, le 18 fvrier 1812.

Sa Majest n'est pas satisfaite de la direction que vous donnez  la
guerre. Vous avez la supriorit sur l'ennemi, et au lieu de prendre
l'initiative, vous ne cessez de la recevoir. Quand le gnral Hill
marche sur l'arme du midi avec quinze mille hommes, c'est ce qui peut
vous arriver de plus heureux; cette arme est assez forte et assez bien
organise pour ne rien craindre de l'arme anglaise, aurait-elle quatre
ou cinq divisions runies.

Aujourd'hui l'ennemi suppose que vous allez faire le sige de Rodrigo;
il approche le gnral Hill de sa droite afin de pouvoir le faire venir
 lui  grandes marches, et vous livrer bataille runis, si vous voulez
reprendre Rodrigo. C'est donc au duc de Dalmatie  tenir vingt mille
hommes pour le contenir et l'empcher de faire ce mouvement, et si le
gnral Hill passe le Tage, de se porter  sa suite ou dans l'Alemtejo.
Vous ayez le double de la lettre que l'empereur m'a ordonn d'crire au
duc de Dalmatie le 10 de ce mois, en rponse  la demande qu'il vous
avait faite de porter des troupes dans le midi; c'est vous, monsieur le
marchal, qui deviez lui crire pour lui demander de porter un grand
corps de troupes vers la Guadiana, pour maintenir le gnral Hill dans
le midi et l'empcher de se runir  lord Wellington... Les Anglais
connaissent assez l'honneur franais pour comprendre que ce succs (la
prise de Rodrigo) peut devenir un affront pour eux, et qu'au lieu
d'amliorer leur position, l'occupation de Ciudad-Rodrigo les met dans
l'obligation de dfendre cette place. Ils nous rendent matres du choix
du champ de bataille, puisque vous les forcez  venir au secours de
cette place et  combattre dans une position si loin de la mer. Je ne
puis que vous rpter les ordres de l'empereur. Prenez votre
quartier-gnral  Salamanque, travaillez avec activit  fortifier
cette ville, runissez-y un nouvel quipage de sige pour servir  armer
la ville, formez-y des approvisionnemens, faites faire tous les jours le
coup de fusil avec les Anglais, placez deux fortes avant-gardes qui
menacent, l'une Rodrigo, et l'autre Almida; menacez les autres
directions sur la frontire de Portugal, envoyez des partis qui ravagent
quelques villages, enfin employez tout ce qui peut tenir l'ennemi sur le
qui-vive. Faites rparer les routes de Porto et d'Almida. Tenez votre
arme vers Toro, Benavente. La province d'Avila a mme de bonnes parties
o l'on trouverait des ressources. Dans cette situation qui est aussi
simple que formidable, vous reposez vos troupes, vous formez des
magasins, et avec de simples dmonstrations bien combines, qui mettent
vos avant-postes  mme de tirer journellement des coups de fusil avec
l'ennemi, vous aurez barre sur les Anglais, qui ne pourront vous
observer... Ce n'est donc pas  vous, monsieur le duc,  vous dissminer
en faveur de l'arme du midi. Lorsque vous avez t prendre le
commandement de votre arme, elle venait d'prouver un chec par sa
retraite de Portugal; ce pays tait ravag, les hpitaux et les magasins
de l'ennemi taient  Lisbonne; vos troupes taient fatigues, dgotes
par les marches forces, sans artillerie, sans train d'quipages.
Badajoz tait attaqu depuis longtemps; une bataille dans le midi
n'avait pu faire lever le sige de cette place. Que deviez-vous faire
alors? Vous porter sur Almida pour menacer Lisbonne? Non, parce que
votre arme n'avait pas d'artillerie, pas de train d'quipages, et
qu'elle tait fatigue. L'ennemi, dans cette position, n'aurait pas cru
 cette menace; il aurait laiss approcher jusqu' Combre, aurait pris
Badajoz, et ensuite serait venu sur vous. Vous avez donc fait  cette
poque ce qu'il fallait faire: vous avez march rapidement au secours de
Badajoz; l'ennemi avait barre sur vous, et l'art de la guerre tait de
vous y commettre. Le sige a t lev, et l'ennemi est rentr en
Portugal; c'est ce qu'il y avait  faire... Dans ce moment, monsieur le
duc, votre position est simple et claire, et ne demande pas de
combinaisons d'esprit. Placez vos troupes de manire qu'en quatre
marches elles puissent se runir et se grouper sur Salamanque; ayez-y
votre quartier-gnral; que vos ordres, vos dispositions annoncent 
l'ennemi que la grosse artillerie arrive  Salamanque, que vous y formez
des magasins... Si Wellington se dirige sur Badajoz, laissez-le aller;
runissez aussitt votre arme et marchez droit sur Almida; poussez des
partis sur Combre, et soyez persuad que Wellington reviendra bien vite
sur vous.

crivez au duc de Dalmatie et sollicitez le roi de lui crire
galement, pour qu'il excute les ordres impratifs que je lui donne, de
porter un corps de vingt mille hommes pour forcer le gnral Hill 
rester sur la rive gauche du Tage. Ne pensez donc plus, monsieur le
marchal,  aller dans le midi, et marchez droit sur le Portugal, si
lord Wellington fait la faute de se porter sur la rive gauche du Tage...
Profitez du moment o vos troupes se runissent pour bien organiser et
mettre de l'ordre dans le nord. Qu'on travaille jour et nuit  fortifier
Salamanque; qu'on y fasse venir de grosses pices, qu'on refasse
l'quipage de sige; enfin qu'on forme des magasins de subsistances.
Vous sentirez, monsieur le marchal, qu'en suivant ces directions et en
mettant pour les excuter toute l'activit convenable, vous tiendrez
l'ennemi en chec... En recevant l'initiative au lieu de la donner, en
ne songeant qu' l'arme du midi, qui n'a pas besoin de vous,
puisqu'elle est forte de quatre-vingt mille hommes des meilleures
troupes de l'Europe, en ayant des sollicitudes pour les pays qui ne sont
pas sous votre commandement et abandonnant les Asturies et les provinces
qui vous regardent, un combat que vous prouveriez serait une calamit
qui se ferait sentir dans toute l'Espagne. Un chec de l'arme du midi
la conduirait sur Madrid ou sur Valence, et ne serait pas de mme
nature.

Je vous le rpte, vous tes le matre de conserver barre sur lord
Wellington, en plaant votre quartier-gnral  Salamanque, en occupant
en force cette position, et poussant de fortes reconnaissances sur les
dbouchs. Je ne pourrais que vous redire ce que je vous ai dj
expliqu ci-dessus. Si Badajoz tait cern seulement par deux ou trois
divisions anglaises, le duc de Dalmatie le dbloquerait; mais alors lord
Wellington, affaibli, vous mettrait  mme de vous porter dans
l'intrieur du Portugal, ce qui secourrait plus efficacement Badajoz que
toute autre opration... Je donne l'ordre que tout ce qu'il sera
possible de fournir vous soit fourni pour complter votre artillerie et
pour armer Salamanque. Vingt-quatre heures aprs la rception de cette
lettre, l'empereur pense que vous partirez pour Salamanque,  moins
d'vnemens inattendus; que vous chargerez une avant-garde d'occuper les
dbouchs sur Rodrigo, et une autre sur Almida; que vous aurez dans la
main au moins la valeur d'une division; que vous ferez revenir la
cavalerie et l'artillerie qui sont  la division du Tage... Runissez
surtout votre cavalerie, dont vous n'avez pas de trop, et dont vous avez
tant de besoin...

Le marchal Marmont avait des ides tout opposes sur la manire dont la
guerre devait tre conduite. Il les transmettait au major-gnral  peu
prs en mme temps que celui-ci lui expdiait la dpche qu'on vient de
parcourir. Je reproduis sa lettre, parce qu'elle fait connatre au vrai
l'tat des affaires dans la pninsule.

     Valladolid, le 23 fvrier 1812.

     Au prince de Neuchtel.

     MONSEIGNEUR,

J'ignore si Sa Majest aura daign accueillir d'une manire favorable
la demande que j'ai eu l'honneur d'adresser  Votre Altesse pour
supplier l'empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne
qui va s'ouvrir; mais quelle que soit sa dcision, je regarde comme mon
devoir de lui faire connatre, au moment o il semble prt  s'loigner,
la situation des choses dans cette partie de l'Espagne.

D'aprs les derniers arrangemens arrts par Sa Majest, l'arme de
Portugal n'a plus le moyen de remplir la tche qui lui est impose, et
je serais coupable, si, en ce moment, je cachais la vrit.

La frontire se trouve trs affaiblie par le dpart des troupes qui ont
t rappeles par la prise de Rodrigo, qui met l'ennemi  mme d'entrer
dans le coeur de la Castille en commenant un mouvement offensif; ensuite
par l'immense tendue de pays que l'arme est dans le devoir d'occuper,
ce qui rend toujours son rassemblement lent et difficile, tandis qu'il y
a peu de temps elle tait toute runie et disponible[19].

Les sept divisions qui la composent s'lveront, lorsqu'elles auront
reu les rgimens de marche annoncs,  quarante-quatre mille hommes
d'infanterie environ; il faut au moins cinq mille hommes pour occuper
les points fortifis et les communications qui ne peuvent tre
abandonns; il faut  peu prs pareille force pour observer l'Esla et la
couvrir contre l'arme de Galice, qui, videmment, dans le cas d'un
mouvement offensif des Anglais, se porterait  Bnavente et  Astorga.
Ainsi,  supposer que toute l'arme soit runie entre le Duero et la
Torms, sa force ne peut s'lever qu' trente-trois ou trente-quatre
mille hommes, tandis que l'ennemi peut prsenter aujourd'hui une masse
de plus de soixante mille hommes, dont plus de moiti Anglais, bien
outills et bien pourvus de toutes choses; et cependant que de chances
pour que les divisions du Tage se trouvent en arrire! Qu'elles n'aient
pu tre rallies promptement, et soient spares de l'arme pendant les
momens les plus importans de la campagne; alors la masse de nos forces
runies ne s'lverait pas  plus de vingt-cinq mille hommes.

Sa Majest suppose, il est vrai, que, dans ce cas, l'arme du nord
soutiendrait celle de Portugal par deux divisions; mais l'empereur
peut-il tre persuad que, dans l'ordre de choses actuel, ces troupes
arriveront promptement et  temps?

L'ennemi parat en offensive: celui qui doit le combattre prpare ses
moyens; celui qui doit agir hypothtiquement attend sans inquitude, et
laisse couler en pure perte un temps prcieux; l'ennemi marche  moi,
je runis mes troupes d'une manire mthodique et prcise, je sais,  un
jour prs, le moment o le plus grand nombre au moins sera en ligne, 
quelle poque les autres seront en liaison avec moi, et, d'aprs cet
tat de choses, je me dtermine  agir ou  temporiser; mais ces
calculs, je ne puis les faire que pour des troupes qui sont purement et
simplement  mes ordres. Pour celles qui n'y sont pas, que de lenteurs!
que d'incertitudes et de temps perdu! J'annonce la marche de l'ennemi et
je demande des secours, on me rpond par des observations; ma lettre
n'est parvenue que lentement, parce que les communications sont
difficiles dans ce pays; la rponse et ma rplique iront de mme, et
l'ennemi sera sur moi. Mais comment pourrai-je, mme d'avance, faire des
calculs raisonnables sur les mouvemens de troupes dont je ne connais ni
la force ni l'emplacement? Lorsque je ne sais rien de la situation du
pays, ni des besoins de troupes qu'on y prouve? Je ne puis raisonner
que sur ce qui est  mes ordres, et puisque les troupes qui n'y sont pas
me sont cependant ncessaires pour combattre, et sont comptes comme
partie de la force que je dois opposer  l'ennemi, je suis en fausse
position, et je n'ai les moyens de rien faire mthodiquement et avec
connaissance de cause.

Si l'on considre combien il faut de prvoyance pour excuter le plus
petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la ncessit qu'il
y a de donner d'avance mille ordres prparatoires sans lesquels les
mouvemens rapides sont impossibles. Ainsi les troupes du nord m'tant
trangres habituellement, et m'tant cependant indispensables pour
combattre, le succs de toutes mes oprations est dpendant du plus ou
du moins de prvoyance et d'activit d'un autre chef: je ne puis donc
pas tre responsable des vnemens.

Mais il ne faut pas seulement considrer l'tat des choses pour la
dfensive du nord, il faut la considrer pour celle du midi. Si lord
Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage, le duc de
Dalmatie a besoin d'un puissant secours; si, dans ce cas, l'arme du
nord ne fournit pas de troupes pour relever une partie de l'arme de
Portugal dans quelques uns des postes qu'elle doit vacuer alors
momentanment, mais qu'il est important de tenir, et pour la sret du
pays et pour maintenir la Galice et observer les deux divisions ennemies
qui seraient sur l'Agueda, et qui feraient sans doute quelques
dmonstrations offensives; si, dis-je, l'arme du nord ne vient pas 
son aide, l'arme de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un
dtachement d'une force convenable, et Badajoz tombera. Certes, il faut
des ordres pour obtenir de l'arme du nord un mouvement dans cette
hypothse, et le temps utile pour agir; si on s'en tenait  des
propositions et  des ngociations, ce temps, qu'on ne pourrait
remplacer, serait perdu en vaines discussions. Je suis autoris  croire
ce rsultat.

L'arme de Portugal est en ce moment la principale arme d'Espagne;
c'est  elle  couvrir l'Espagne contre les entreprises des Anglais;
pour pouvoir manoeuvrer, il faut qu'elle ait des points d'appui, des
places, des forts, des ttes de pont, etc. Il faut pour cela du matriel
d'artillerie, et je n'ai ni canons ni munitions  y appliquer, tandis
que les tablissemens de l'arme du nord en sont tout remplis: j'en
demanderai, on m'en promettra, mais en rsultat je n'obtiendrai rien.

Aprs avoir discut la question militaire, je dirai un mot de
l'administration. Le pays donn  l'arme de Portugal a des produits
prsums le tiers de ceux des cinq gouvernemens. L'arme de Portugal est
beaucoup plus nombreuse que l'arme du nord; le pays qu'elle occupe est
insoumis; on n'arrache rien qu'avec la force, et les troupes de l'arme
du nord ont sembl prendre  tche, en l'vacuant, d'en enlever toutes
les ressources. Les autres gouvernemens, malgr les gurillas, sont
encore dans la soumission, et acquittent les contributions sans qu'il
soit besoin de contrainte. D'aprs cela, il y a une immense diffrence
dans le sort de l'une et de l'autre arme, et comme tout doit tendre au
mme but, que partout ce sont les soldat de l'empereur, que tous les
efforts doivent avoir pour objet le succs des oprations, ne serait-il
pas juste que les ressources de tous ces pays fussent partags
proportionnellement aux besoins de chacun; et comment y parvenir sans
une autorit unique?

Je crois avoir dmontr que, pour une bonne dfensive du nord, le
gnral de l'arme de Portugal doit avoir toujours  ses ordres les
troupes et le territoire de l'arme du nord, puisque ces troupes sont
appeles  combattre avec les siennes, et que les ressources de ce
territoire doivent tre en partie consacres  les entretenir.

Je passe maintenant  ce qui regarde le midi de l'Espagne.

Une des tches de l'arme de Portugal est de soutenir l'arme du midi,
d'avoir l'oeil sur Badajoz et de couvrir Madrid; et pour cela, il faut
qu'un corps assez nombreux occupe la valle du Tage; mais ce corps ne
pourra subsister et ne pourra prparer des ressources pour d'autres
troupes qui s'y rendraient pour le soutenir, s'il n'a pas un territoire
productif, et ce territoire, quel autre peut-il tre que
l'arrondissement de l'arme du centre? Quelle ville peut offrir des
ressources et des moyens dans la valle du Tage si ce n'est Madrid?
Cependant aujourd'hui l'arme de Portugal ne possde, sur le bord du
Tage, qu'un dsert qui ne lui offre aucune espce de moyens, ni pour les
hommes, ni pour les chevaux, et elle ne rencontre, de la part des
autorits de Madrid, que haine, qu'animosit. L'arme du centre, qui
n'est rien, possde  elle seule un territoire plus fertile, plus tendu
que celui qui est accord pour toute l'arme de Portugal; cette valle
ne peut s'exploiter faute de troupes, et tout le monde s'oppose  ce que
nous en tirions des ressources. Cependant si les bords du Tage taient
vacus par suite de la disette, personne  Madrid ne voudrait en
apprcier la vritable raison, et tout le monde accuserait l'arme de
Portugal de dcouvrir cette ville.

Il existe, il faut le dire, une haine, une animosit envers les
Franais, qu'il est impossible d'exprimer, dans le gouvernement
espagnol. Il existe un dsordre  Madrid qui prsente le spectacle le
plus rvoltant. Si les subsistances employes en de fausses
consommations dans cette ville eussent t consacres  former un
magasin de ressources pour l'arme de Portugal, les troupes qui sont sur
le Tage seraient dans l'abondance et pourvues pour long-temps; on
consomme 22 mille rations par jour  Madrid, et il n'y a pas 3,000
hommes: c'est qu'on donne et laisse prendre  tout le monde, except 
ceux qui servent. Mais bien plus, je le rpte, c'est un crime que
d'aller prendre ce que l'arme du centre ne peut elle-mme ramasser. Il
est vrai qu'il parat assez consquent que ceux qui, depuis deux ans,
trompent le roi, habillent et arment chaque jour des soldats qui, au
bout de deux jours, vont se joindre  nos ennemis, et semblent en vrit
avoir ainsi consacr un mode rgulier de recrutement des bandes que nous
avons sur les bras, s'occupent de leur rserver des moyens de
subsistances  nos dpens.

La seule communication carrossable entre la gauche et le reste de
l'arme de Portugal est par la province de Sgovie, et le mouvement des
troupes et des convois ne peut avoir lieu avec facilit, parce que,
quoique ce pays soit excellent et plein de ressources, les autorits de
l'arme du centre refusent de prendre aucune disposition pour assurer
leurs subsistances.

Si l'arme de Portugal peut tre affranchie du devoir de secourir le
midi, de couvrir Madrid, elle peut se concentrer dans la
Vieille-Castille, et elle s'en trouvera bien; alors tout lui devient
facile; mais si elle doit au contraire remplir cette double tche, elle
ne le peut qu'en occupant la valle du Tage, et dans cette valle elle
ne peut avoir les ressources ncessaires pour y vivre, pour y manoeuvrer,
pour y prparer des moyens suffisans pour toutes les troupes qu'il
faudra y envoyer, qu'en possdant tout l'arrondissement de l'arme du
centre et Madrid. Ce territoire doit conserver les troupes qui
l'occupent  prsent, afin qu'en marchant  l'ennemi, l'arme ne soit
oblige de laisser personne en arrire, mais qu'au contraire elle en
tire quelque secours pour sa communication. Elle a besoin surtout d'tre
dlivre des obstacles que fait natre sans cesse un gouvernement
vritablement ennemi des armes franaises; quelles que soient les bonnes
intentions du roi, il parat qu'il ne peut rien contre l'intrt et les
passions de ceux qui l'environnent; il semble galement que jusqu'
prsent il n'a rien pu contre les dsordres qui ont lieu  Madrid,
contre l'anarchie qui rgne  l'arme du centre. Il peut y avoir de
grandes raisons en politique pour que le roi rside  Madrid, mais il y
a mille raisons positives et de sret pour les armes franaises, qui
sembleraient devoir lui faire choisir un autre sjour. Et en effet, ou
le roi est gnral et commandant des armes, et dans ce cas il doit tre
au milieu des troupes, voir leurs besoins, pourvoir  tout et tre
responsable; ou il est tranger  toutes les oprations, et alors,
autant pour sa tranquillit personnelle que pour laisser plus de libert
dans les oprations, il doit s'loigner du pays qui en est le thtre et
des lieux qui servent de points d'appui aux mouvemens de l'arme.

La guerre d'Espagne est difficile dans son essence, mais cette
difficult est augmente de beaucoup par la division des commandemens et
par la grande diminution des troupes, que cette division rend encore
plus funeste. Si cette division a dj fait tant de mal, lorsque
l'empereur, tant  Paris, s'occupant sans cesse de ses armes de la
pninsule, pouvait en partie remdier  tout, on doit frmir du rsultat
infaillible de ce systme, suivi avec diminution de moyens, lorsque
l'empereur s'loigne de trois cents lieues.

Monseigneur, je vous ai expos toutes les raisons qui me semblent
dmontrer jusqu' l'vidence la ncessit de runir sous la mme
autorit toutes les troupes et tout le pays, depuis Bayonne jusques et y
compris Madrid et la Manche; en cela, je n'ai t guid que par mon
amour ardent pour la gloire de nos armes et par ma conscience. Si
l'empereur ne trouvait pas convenable d'adopter ce systme, j'ose le
supplier de me donner un successeur dans le commandement qu'il m'avait
confi. J'ai la confiance et le sentiment de pouvoir faire autant qu'un
autre, mais tout restant dans la situation actuelle la charge est
au-dessus de mes forces. De quelques difficults que soit le
commandement gnral, quelqu'imposante que soit la responsabilit qui
l'accompagne, elles me paraissent beaucoup moindres que celles que ma
position entrane en ce moment.

Quelque flatteur que soit un grand commandement, il n'a de prix  mes
yeux que lorsqu'il est accompagn des moyens de bien faire: lorsque
ceux-ci me sont enlevs, alors tout me parat prfrable, et mon
ambition se rduit  servir en soldat. Je donnerai ma vie sans regret,
mais je ne puis rester dans la cruelle position de n'avoir pour rsultat
de mes efforts et de mes soins de tous les momens, que la triste
perspective d'attacher mon nom  des vnemens fcheux et peu dignes de
la gloire de nos armes.

     _Sign_, le marchal duc de RAGUSE.

Ces observations ne furent pas accueillies, l'ordre tait positif; le
duc de Raguse n'eut plus qu' obir. Il rappela les troupes qu'il avait
sur le Tage, et se porta sur l'Agueda avec quatre divisions, seules
forces dont il pt disposer sans dcouvrir toute la frontire de la
Galice, qui tait menace par une arme espagnole, et abandonner ses
communications avec la France. Il se mit en mouvement sur la fin de
mars, dbloqua Badajoz, passa l'Agueda, entra en Portugal, chassa les
Anglais qu'il avait devant lui, battit les milices portugaises et
envahit le Mondego. Mais pendant qu'il s'enfonait ainsi dans ces
contres difficiles, les Anglais poussaient vivement Badajoz. La place
succomba, et le marchal fut oblig de se mettre en retraite, et regagna
Salamanque sans autre rsultat que d'avoir harass ses troupes.

Ces diverses oprations taient acheves avant que l'empereur partt
pour la Russie; il fut fort mcontent du marchal Marmont, et trouvait
qu'on menait ses affaires sans aucun talent; il observait qu'avec un peu
de combinaison on pouvait facilement runir trois fois autant de troupes
qu'en avait l'arme anglaise, et vider la querelle dans une action dont
le rsultat n'et pas t douteux; mais que, faute de s'entendre, on se
sacrifiait rciproquement  quelques amours-propres, et qu'on allait
laisser le gnral anglais manoeuvrer avec toute son arme tour  tour
sur les corps de la ntre, et la battre en dtail. Si l'empereur avait
encore pu disposer de deux mois de son temps, il aurait t lui-mme en
Espagne; mais il ne le pouvait pas sans de graves inconvniens.

Aprs la perte de ces deux places (Rodrigo et Badajoz), la position
gnrale des affaires en Espagne dpendait d'une bataille que l'arme
anglaise devait ncessairement chercher l'occasion de livrer; on devait
donc se prparer  la recevoir, et savoir abandonner ce qu'il n'tait
plus raisonnable de s'obstiner  conserver, d'autant plus que l'arme
anglaise manoeuvrait dj sur la Castille, tandis que nos meilleures
troupes taient devant Cadix, Malaga, Grenade, dans le royaume de
Valence, et sur les autres points de l'Espagne, o elles ne prirent
aucune part aux vnemens qui devaient ncessairement dcider de la
retraite force de toutes les positions qu'elles occupaient.

Indpendamment des armes d'oprations, il y avait une arme de rserve
dans la province de Biscaye, compose de deux bonnes divisions, dont une
tait place  Burgos. Le roi Joseph avait en outre  Madrid une forte
rserve; malheureusement tant d'excellentes troupes taient parses sous
des commandans diffrens, indpendans les uns des autres, sans centre
d'autorit qui pt leur imprimer une action uniforme. Il en rsulta que
les arrondissemens de chaque corps d'arme devinrent autant de petites
vice-royauts, qui s'administraient d'autant de manires diffrentes et
qui ne reconnaissaient pas plus l'autorit du roi d'Espagne que celle du
roi de Maroc.

Le ministre de la guerre dirigeait de Paris les oprations qui se
faisaient en Biscaye et en Navarre, d'o il ne pouvait avoir de
nouvelles qu'au moyen d'un ou plusieurs bataillons qui escortaient le
courrier porteur de la correspondance; celle-ci n'arrivait  Paris que
lorsque d'autres vnemens taient dj survenus au point d'o elle
tait partie. Cet inconvnient n'tait pas le seul; il fallait encore
tenir sur la ligne de communication une grande quantit de troupes qui
n'empchaient cependant pas qu'elle ft intercepte. L'arme anglaise,
plus faible que la ntre, mais runie dans une mme main, sous les
ordres d'un chef habile, tait poste derrire Ciudad-Rodrigo,  Fuentes
de Honoro; il tait vident qu'elle attaquerait l'arme de Marmont, car
elle ne prsentait pas plus de difficults  battre que celle
d'Andalousie, et le succs devait avoir des rsultats bien diffrens de
ceux qu'auraient eus des revers que nous aurions prouvs  l'extrmit
de l'Espagne.

On aurait donc d tenir prte une combinaison pour mettre l'arme que
commandait Marmont en tat de battre les Anglais; au lieu de cela, on
eut l'air d'ignorer qu'elle existt. Chacun ne pensa qu' sa
responsabilit; on s'occupa de faire vivre les troupes, et on prit la
funeste habitude de laisser faire le temps.

L'arme anglaise l'employa mieux: nous verrons bientt ce qu'elle fit.




CHAPITRE XX.

Force et composition de l'arme.--Passage du Nimen.--Les Russes se
mettent partout en retraite.--Bagration nous chappe.--L'empereur
devait-il s'arrter sur la Dwina?--Considrations  ce sujet.


Pendant que les choses taient dans l'tat que j'ai indiqu dans le
chapitre prcdent, l'empereur traversait l'intervalle qui spare la
Vistule du Nimen.

C'est ici le cas de nombrer son immense arme, et de retracer ses
oprations, dont je ne puis parler que sommairement puisque je n'y ai
pas pris part.

On l'valuait en masse  quatre cent mille hommes, Franais,
Autrichiens, Prussiens, Polonais, Saxons, Westphaliens, Wurtembergeois,
Hollandais, princes confdrs, Suisses, Italiens, Napolitains.

L'artillerie franaise,  elle seule, comptait vingt mille chevaux du
train, la cavalerie au-del de cent mille; que l'on ajoute  ce nombre
ceux des officiers et des bagages, et l'on verra ce que cela devait
gaspiller par jour.

Le reste tait en infanterie.

L'arme passa la Vistule dans l'ordre suivant,  partir de la gauche.

Le marchal Macdonald commandait les Prussiens.

Le marchal Oudinot et le gnral St-Cyr, les Bavarois et trois
divisions franaises.

Le vice-roi d'Italie, les Italiens.

Le marchal Ney, des Franais.

Le marchal Davout, des Franais.

Le gnral Junot, des Wurtembergeois et des Westphaliens.

Le prince Poniatowski, les Polonais.

Le gnral Reynier, les Saxons.

Le prince Schwartzenberg, les Autrichiens.

Le roi de Naples, la cavalerie.

Le marchal Lefbvre, l'infanterie de la garde.

Le marchal Bessires, la cavalerie de la garde.

Le marchal Victor organisait un corps de rserve sur les derrires.

Le marchal Augereau veillait  la sret de l'Allemagne.

Pendant que cette croisade s'approchait de la Russie, on tenait en
rserve en France cent mille gardes nationaux que l'on avait runis sur
les points les plus vulnrables, comme Paris, Cherbourg, Brest,
Rochefort, Toulon, Turin, Strasbourg, Anvers. Ils taient habills,
quips comme des troupes rgulires, et commands par des anciens
officiers de l'arme, retirs ou rforms du service.

Aucune poque de l'histoire ne parle d'armemens aussi considrables que
ceux qui signalrent cette fatale anne 1812.

Ce fut du 10 au 15 juin que l'arme passa le Nimen sur trois ponts qui
furent jets  ct l'un de l'autre, et  une demi-lieue de Kowno. Elle
prit le chemin de Wilna o taient, peu de jours auparavant, l'arme
russe et l'empereur Alexandre lui-mme.

On ne rencontra les troupes lgres de l'ennemi qu'aux approches de
Wilna, qu'il vacua pour se mettre en retraite sur la Dwina, en suivant
plusieurs directions. Le plus considrable de ses corps tait en face de
notre droite, c'est--dire vers Grodno. Il prit sa direction par
Bobruisk vers Mohilow.

La majeure partie de l'arme ennemie se retira sur Drissa, o elle avait
un vaste camp retranch. Notre arme se mit  sa poursuite; l'empereur
fit marcher le marchal Davout de manire  obliger le corps qu'il avait
devant lui,  obliquer  droite, afin de l'empcher de se runir  ceux
qui se ralliaient derrire la Dwina. Ce fut le seul qui fut compromis
dans ce premier mouvement; il tait command par le prince Bragation. Si
le marchal Davout avait pu, comme l'avait ordonn l'empereur, l'isoler
tellement, s'il n'tait pas possible de le dtruire, qu'il devnt
inutile  l'arme principale, il est probable que cette perce au centre
de l'arme russe, aurait dcid de la campagne. Prive de la masse de
troupes que le marchal chassait devant lui, elle n'et pas t en tat
de runir plus de 80,000 hommes.

On entra  Wilna le 21 juin, sans avoir eu d'engagement. L'empereur
resta quelques jours dans cette ville, pour faire marcher les diffrens
corps de son arme, dans les directions o il voulait les porter.

Le marchal Macdonald, qui avait pass le Nimen  Tilsit, se dirigea
sur Riga. La cavalerie s'avana sur Drissa, o l'on supposait que les
Russes voudraient dfendre le camp retranch qu'ils y avaient construit.
Elle le trouva vacu, et apprit qu'il n'y avait qu'un petit corps sous
les ordres du gnral Witgenstein, qui tait de l'autre ct de la
Dwina, en face du camp retranch. L'empereur lui opposa le marchal
Oudinot, et prit, avec le reste de l'arme, la route de Smolensk. Le
marchal Davout marchait toujours  la mme hauteur que la tte de la
colonne du prince Bragation, et le forait si fort d'appuyer  droite,
que ce corps d'arme fut oblig d'aller passer le Dniper pour rejoindre
la portion de l'arme russe qui avait pris sa marche sur la Dwina.  la
vrit, il fit un grand dtour, mais il arriva  son but, et rendit 
l'arme ennemie une masse de forces, qui et t perdue pour elle, si
les ordres de l'empereur avaient t excuts. La russite de ce
mouvement quivalut pour les Russes  une bataille gagne. Les pertes
qu'ils avaient faites se bornaient  quelques lieues carres; ils
taient dsormais runis et en mesure de moins redouter un engagement.
Ils le refusrent cependant; ils continurent leur retraite en dvastant
tout ce qu'ils laissaient derrire eux. Ils se rapprochaient de leurs
moyens, tandis que l'arme franaise, qui avait besoin de les forcer 
livrer bataille, tait oblige de les suivre au milieu des vastes
solitudes o elle devait tre accable.

De tous les peuples de l'Europe, il n'y a que les Russes pour lesquels
une dvastation aussi gnrale ne soit pas une destruction complte. En
effet, dans un pays o les constructions sont en bois, ce n'est pas
imposer un grand sacrifice  la nation  laquelle il faut moins d'un an
pour tout rparer.

L'on a beaucoup dit que c'tait une barbarie de tout brler ainsi, on en
a accus les Franais; mais les Russes taient trop intresss  ce que
les incendies s'excutassent rigoureusement pour en remettre le soin 
ceux qui avaient intrt  tout conserver. Au reste, on sait aujourd'hui
 quoi s'en tenir sur ces imputations.

Les Russes se retirrent donc par la route de Smolensk  Moscou,
laissant  l'arme franaise l'alternative de rester sur la Dwina, ou de
les suivre en s'exposant  mille dangers.

L'empereur se proposait d'abord de prendre ses quartiers sur la Dwina,
mais l'arme russe ayant continu sa retraite, et chapp  ses
combinaisons, il fut oblig de la suivre pour l'amener  une bataille
dans laquelle il comptait la mettre dans l'impossibilit de rien
entreprendre sur lui de tout l'hiver. Faute d'avoir fait cette
rflexion, on s'est beaucoup lev contre cette rsolution de
l'empereur, qui cependant me semble facile  justifier.

Car il faut d'abord considrer que l'empereur avait une arme immense,
dont la runion seule ne pouvait se faire sans beaucoup de temps et
d'exactitude dans l'excution de ses combinaisons. Ensuite, une grande
portion de cette arme n'avait pas le mme intrt que nous  nos
succs; quelques uns des corps dont elle se composait auraient bien pu
nous manquer plus tard.

On ne sait pas tout ce qu'il en cotait de petits soins  l'empereur,
pour retenir tant de moyens trangers, qui auraient t employs contre
lui presque aussitt qu'ils auraient t hors de sa main. Il avait
besoin de leur concours pour l'excution de ses projets, et ne devait
pas mettre  de trop rudes preuves la patience de ceux qui ne
marchaient qu'avec regret sous ses drapeaux. Le but de la premire
partie de son plan d'oprations tait manqu; l'arme russe se trouvait
rassemble ainsi que la ntre; que ne pouvait-il pas arriver, si nous
avions pris des quartiers d'hiver pour protger un soulvement de la
Pologne? Vraisemblablement le gouvernement russe, dont on aurait ainsi
dchir les entrailles, ne pouvant rien perdre de plus, aurait  tout
prix tenu son arme en masse, et l'et fait tomber sur la ntre, qui, de
son ct, n'avait pas de position militaire naturelle dont elle pt se
couvrir aprs sa dislocation; l'ennemi se serait trouv le plus fort sur
tous les points o il se serait port, pour empcher la runion de nos
corps d'arme, que l'on aurait t oblig, d'parpiller pour les faire
vivre. D'ailleurs l'on n'tait encore qu'au mois de juillet; dans cette
situation, il n'aurait pas fallu songer  voir la Pologne rpondre au
mouvement qu'on cherchait  lui imprimer, car la nation, quoique
courageuse, n'aurait pas pris son essor avant d'tre convaincue qu'elle
n'avait pas de retour  craindre. Alors que serait devenue cette
prodigieuse quantit d'armes et d'effets de tout genre que l'on avait
fait venir de France pour armer et quiper les Polonais?

Ne savons-nous pas de ce qui faillit nous arriver aprs la bataille
d'Eylau? c'et t bien pis cette fois. D'ailleurs, si l'empereur avait
mis son immense arme en quartiers d'hiver, elle aurait puis la
Pologne. On aurait ainsi consomm la dernire ressource de ce pays,
avant d'avoir commenc des oprations qui ne se seraient peut-tre pas
termines dans la mme campagne. Le gouvernement polonais pressait par
cette seule raison, pour qu'on portt l'arme en avant. D'ailleurs il
n'y a pas un gnral sens qui imagint de mettre son arme en quartiers
d'hiver devant un ennemi aussi fort que lui, avant d'avoir dcid, par
un vnement de guerre important, la question de l'initiative des
mouvemens ultrieurs; car, s'il doit garder la dfensive, il n'y a
qu'une suspension d'armes qui puisse lui assurer du repos dans ses
quartiers. Or, une suspension d'armes n'tait pas une ide raisonnable
dans la situation des choses. Les Russes ne pouvaient que perdre 
l'accorder; ils se seraient privs du seul alli qui pt leur tre
utile: c'tait l'hiver.

L'empereur ne pouvait pas manquer de confiance dans les suites d'une
bataille qu'il cherchait; son arme tait dans sa main; il n'avait pu
gagner d'avance sur les corps russes dans leur marche rtrograde, mais
ils formaient une masse plus considrable, plus pesante, qui mettrait
plus de lenteur dans l'excution de ses mouvemens. Il n'tait pas
draisonnable d'esprer de pouvoir la serrer d'assez prs pour l'engager
petit  petit, malgr elle, dans des combats partiels qui eussent
infailliblement amen une action gnrale,  la suite de laquelle
l'empereur aurait commenc la seconde partie de son plan d'oprations.

Certainement s'il avait d mettre en ligne de compte toutes les fautes
qui ont t commises dans l'excution de ses ordres, et qui l'ont
empch d'atteindre l'arme russe avant le 7 septembre, il n'et pas
song  mener si loin,  une poque aussi avance, une arme qui, aprs
avoir t dans l'alternative de vaincre ou de mourir de besoins, se
trouva, aprs avoir vaincu, dans celle d'tre vaincue  son tour ou de
mourir de froid.




CHAPITRE XXI.

Smolensk est sur le point d'tre enlev.--Bataille de
Valontina.--Inaction de Junot.--Oprations de l'arme de
Portugal.--Bataille de Salamanque.--Le Pape vient en France.--Accident
qui lui survient au Mont-Cenis.--Dsolation de l'officier.--Le
Saint-Pre continue sa route.


Bagration avait chapp  nos colonnes; la jonction tait faite, on ne
pouvait plus l'empcher. L'empereur voulut donner quelque relche  ses
troupes extnues de fatigues et de privations. Il les distribua dans
les villages qui sont en avant de Witepsk, les cantonna dans tous les
lieux qui prsentaient quelques ressources. Cette dispersion enhardit
les Russes; ils se flattrent de nous surprendre, et revinrent sur leurs
pas. L'empereur les laissa se dvelopper, et tandis qu'ils s'avanaient
par une rive du Dniper, il se porta sur l'autre et arriva, par une
marche rapide,  la vue de Smolensk, qu'il faillit enlever. Les Russes
revinrent en toute hte et russirent  nous prvenir. L'action
s'engagea; ils furent battus, obligs de nous abandonner la place, et se
retirrent partie par la route de Moscou, partie par celle de
Ptersbourg. L'empereur les fit poursuivre, en mme temps que le gnral
Junot, charg de longer la rive gauche, devait franchir le fleuve et les
couper. Si ces dispositions avaient t excutes, l'ennemi tait perdu,
et la campagne dcide. Mais Junot ne marcha point, la route resta
libre, et les Russes se retirrent aprs une action meurtrire qui cota
la vie au gnral Gudin.

L'empereur fut fort mcontent de l'inaction du gnral Junot; mais le
mal tait fait.

L'arme russe chappa encore  sa ruine, et se retira en continuant de
combattre quand l'occasion favorable se prsentait.

Le but tait de nouveau manqu; on se trouvait engag, oblig de mener
avec soi une immense quantit de consommateurs sur les traces dsertes
de l'arme russe, et, ce qu'il y a de plus tonnant, sans que
l'administration et rien fait avancer de tous les immenses
approvisionnemens que l'empereur avait fait runir sur les divers points
de la Pologne. Cette faute sans excuse fut une des causes de la
dsorganisation  laquelle l'arme fut oblige de se livrer pour
pourvoir  ses besoins.

Il aurait vritablement fallu que l'empereur penst, excutt pour tout
le monde. On ne l'aidait pas de la moindre ide; on se bornait 
l'couter et  lui obir, sans lui faire observer rien de ce qu'il tait
bien permis  quelqu'un aussi occup que lui d'oublier.

Les affaires allaient d'une manire encore plus dplorable en Espagne.
Je reprends le rcit de ce qui se passait dans ce pays.

Aprs la prise de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz, les Anglais s'taient
pelotonns dans le nord, y avaient form de grands magasins et avaient
tout dispos pour une offensive srieuse. Il tait important, pour que
l'arme de Portugal restt isole lorsque les oprations seraient
commences, que le duc de Wellington, qui supposait des dispositions
amies entre les armes franaises, et qui tait loin d'imaginer que les
rivalits seules suffisaient pour produire cet effet, voult prparer
ses succs en dtruisant les moyens de communication qui existaient
entre le midi et le nord. En consquence, il fit faire un coup de main
sur Almaraz, qui russit compltement.

Les fortifications d'Almaraz avaient pour objet d'assurer le passage du
Tage en conservant son pont. Badajoz avait t sauv l'anne prcdente
au moyen du mouvement de l'arme de Portugal et sa jonction avec celle
du midi; l'arme de Portugal pouvait,  son tour, recevoir un puissant
secours de celle du midi.

Le 18 mars, la division du gnral Hill arriva inopinment devant le
pont d'Almaraz. Elle vita celui de Miravets et se porta sans canon
devant les ouvrages de campagne de la rive droite, qui couvraient le
pont sur le Tage la nuit suivante. Les forts taient construits avec
soin et avaient un rduit; les ouvrages taient fraiss et palissads.
Les troupes anglaises, munies d'chelles, tentrent l'escalade sans
hsiter et russirent dans leur entreprise. Un bataillon tranger, qui
formait la partie principale de cette garnison, prit lchement la fuite;
le commandant Aubert, quoique officier de courage, perdit la tte et ne
sut remdier  rien. L'ennemi, aprs avoir dmoli les forts de la rive
droite et dtruit le pont, se retira en Estramadure, et le gnral Foy,
venu d'Oropesa avec sa division, ne put arriver  temps. Si les forts se
fussent dfendus 24 heures, l'entreprise des Anglais tournait  leur
honte.

Le duc de Wellington, tranquille sur les mouvemens de l'arme du midi de
l'Espagne, passa l'Agueda le 13 juin et marcha sur Salamanque. L'arme
franaise tait disperse pour pouvoir subsister, mais tout avait t
prpar pour le rassemblement des troupes  l'instant o il serait
ncessaire. Les forts de Salamanque, au nombre de trois, le fort
Saint-Vincent, le fort Saint-Gaetano et celui du Collge-Royal,
formaient un ensemble imposant et exigeaient quelque attention de la
part de l'ennemi. Ils furent abandonns  leurs propres forces, et
l'arme de Portugal effectua son rassemblement  quelques lieues en
arrire. Pendant ce temps, l'ennemi prit position sur les hauteurs de
San-Cristoval, bloqua d'abord et assigea ensuite les forts.

Les instructions de l'empereur avaient dtermin qu'en cas d'offensive
de la part de l'arme anglaise sur l'arme de Portugal, deux divisions
de l'arme du nord et presque toute son artillerie et sa cavalerie
viendraient la joindre, tandis que celle du centre enverrait six mille
hommes, et que, dans le cas o le gnral Hill passerait sur la rive
droite du Tage, le cinquime corps le suivrait et viendrait se runir 
l'arme de Portugal. Le duc de Raguse se hta de rclamer les secours
promis; il envoya des ordres au gnral Bonnet, qui commandait la
huitime division, et qui tait dans le royaume de Lon, d'arriver en
toute hte, et, aprs avoir rassembl environ vingt-cinq mille hommes,
il se porta en avant, et vint prendre position  une porte de canon de
l'arme anglaise. Ce mouvement offensif fit suspendre le sige; mais
l'attaque ayant t ajourne jusqu' la runion des forces, le sige fut
repris. Des attaques vives furent repousses et cotrent  l'ennemi des
pertes gales au triple des forces de la garnison. Mais un accident
survint, un incendie dtruisit les moyens de dfense, et les forts se
rendirent. L'arme, n'ayant plus d'objet  remplir avant d'avoir runi
les moyens de livrer bataille, se retira sur le Duero et marcha ainsi
au-devant de ses renforts. Cette retraite se fit en prsence de l'ennemi
sans tre inquite, et l'arme anglaise suivit l'arme franaise.

Arriv dans cette position, le duc de Raguse appela de nouveau  lui
tous les contingens qui devaient le joindre: le gnral Cafarelli lui
annona, le 14 juin, qu'il se mettait en marche avec huit mille hommes
d'infanterie, dix-huit cents chevaux et vingt-deux pices de canon. De
nouvelles lettres annoncrent que des mouvemens de gurillas
suspendaient cet envoi: plus tard que l'apparition de btimens anglais
sur les ctes le retenait dfinitivement, et qu'enfin,  l'exception du
premier de hussards, aucun renfort ne serait envoy. Le duc de Raguse
avait cependant promis au gnral Cafarelli de lui prter autant de
troupes qu'il voudrait pour rtablir l'ordre sur son territoire aussitt
que les Anglais auraient t battus ou loigns; mais le gnral ne tint
compte de ces promesses.

Le roi d'Espagne fit crire par le marchal Jourdan au duc de
Raguse[20], qu'aucun secours ne lui serait envoy de l'arme du centre;
il l'engageait  agir offensivement et sans retard contre l'arme
anglaise. Cette lettre fut crite le 30 juin, et arriva dans les
premiers jours de juillet.

Que pouvait faire le duc de Raguse dans cet tat de choses? Tous les
secours lui manquaient  la fois, et l'avenir pouvait rendre sa position
plus difficile. En effet, si le gnral Hill et pass le Tage, l'arme
anglaise aurait t renforce de 12  15,000 hommes, et le 5e corps
(s'il et t envoy, ce qui tait trs-douteux) aurait d faire sa
marche par la Manche, pour excuter le passage du Tage, et serait arriv
beaucoup plus tard que le gnral Hill, qui aurait pass  Alcantara,
dont le pont avait t rtabli. Il y aurait eu 12  15,000 hommes de
diffrence dans l'effectif des corps ennemis et des corps franais. D'un
autre ct, l'arme de Galice bloquait Astorga, et cette place n'avait
de vivres que jusqu'au 1er aot. Il tait impossible de penser  la
dlivrer, de faire un dtachement dans ce but, avant d'avoir battu ou
rejet l'arme anglaise en Portugal. L'offensive fut donc rsolue par le
duc de Raguse, et le moment n'en fut ajourn que jusqu' l'arrive de la
8e division qui s'avanait de la frontire des Asturies.

Le moment tant venu, des mouvemens s'oprrent sur le Duero pour
tromper l'ennemi. Le duc de Raguse avait choisi le pont de Tordsillas
pour son passage. Indpendamment des localits qui sont favorables, ce
point se trouvait sur la ligne la plus courte de Valladolid 
Salamanque; ainsi l'arme, en prenant l'offensive, ne pouvait risquer de
perdre sa communication. Le passage russit  merveille, l'ennemi tromp
n'opposa  cette opration difficile aucun obstacle.

Le 18 juillet, l'arme en marche rencontra deux divisions anglaises.
Elles se retirrent promptement en prouvant quelques pertes dans la
poursuite. On arriva sur les bords de la Guarina, o toute l'arme
anglaise tait rassemble. Le passage de cette faible rivire, dont les
bords sont marcageux, prsentait de grandes difficults. Il fallait que
l'arme franaise ft une marche de flanc devant un ennemi suprieur en
forces et tout form. Les mouvemens furent si bien calculs et excuts
avec tant de prcision, qu'elle s'opra avec un succs complet. Les deux
armes marchrent paralllement, cherchant  se dborder et ayant des
engagemens partiels qui semblaient prluder  la bataille. On arriva par
suite de ces manoeuvres jusque sur les hauteurs de San-Cristoval, prs
Salamanque, que les Anglais occuprent; l'arme franaise reprit la
position qu'elle avait prcdemment occupe sur les hauteurs
d'Aldea-Rubia, dominant la Torms.

Le 21 juillet, toute l'arme passa la Torms et prit position 
Calvaraza de Ariba. L'arme anglaise fit un mouvement parallle et vint
se porter en face de l'arme franaise.

Le 22 au matin, les positions respectives se dessinrent avec plus de
soin, et chaque arme occupa par son centre un des Arapils, qui ne sont
spars que par un lger ravin et une distance de 150 toises.

Le duc de Wellington disposa tout pour une bataille, et  onze heures il
mit ses colonnes d'attaque en mouvement; puis mieux avis, il s'arrta,
reconnut la forte position de l'arme franaise et renona  l'attaquer.
Ds-lors sa retraite fut rsolue, et les choses furent tablies pour
l'excuter. Renonant  la bataille, le mouvement tait indispensable,
parce que le lendemain l'arme franaise, par suite du systme qu'elle
avait adopt, se serait trouve sur sa communication. Le duc de Raguse
n'attendait qu'une chose pour attaquer les Anglais, c'est que la plus
grande partie de leurs forces se ft loigne; mais tout  coup le
gnral Maucune, brave soldat, qui n'avait jamais vu l'ennemi sans
prouver un bouillonnement de sang, fut entran, descendit de sa
position, poursuivit l'arme anglaise sans ordres et sans tre soutenu.
Ce mouvement intempestif compromettait tout, mettait tout en question,
et faisait perdre le fruit de la sagesse et des bonnes dispositions de
plusieurs mois. Le duc de Raguse, aprs avoir envoy l'ordre de se
rtablir dans l'ancienne position, crut plus convenable de s'y rendre,
et c'est au moment o il partait pour y aller qu'il reut, d'un coup de
canon, une grave blessure qui le mit hors de combat. Cet vnement
funeste laissa le commandement incertain, mit de l'anarchie et causa les
malheurs de la journe. Toutefois, d'aprs les rapports officiels et
authentiques, l'ennemi perdit plus de monde que l'arme franaise. Ce
fut dans la retraite que l'ennemi fit prisonniers un assez grand nombre
de soldats, que le manque de vivres avait forcs  s'parpiller.

Pendant que les divers vnemens dont je viens de faire le rcit avaient
lieu, le Pape se rendait en France. L'empereur, au moment de son dpart
de Dresde, avait vu dans les rapports de la marine l'tablissement d'une
croisire anglaise devant Gnes, et m'avait crit de ne plus diffrer le
voyage du Pape: il me chargeait de faire venir le Saint-Pre 
Fontainebleau, me recommandait bien de ne rien ngliger, tant de ce qui
pourrait rendre le voyage commode, que de ce qui pourrait empcher de
l'bruiter. Il m'envoya une lettre pour le prince Borghse, qui
gouvernait en Pimont, afin qu'il ft venir  Turin un vque d'Italie,
que le pape affectionnait particulirement, et qu'il serait sans doute
bien aise de voir  son passage. L'empereur m'avait renouvel l'ordre de
ne rien employer qui pt donner une ide qu'il n'avait pas. Il ne
voulait, en aucune faon, violenter le chef de l'glise: il ne cherchait
qu' l'isoler d'une influence pernicieuse au repos de nos dpartemens.

Les ordres de l'empereur furent excuts. J'crivis dans ce sens une
instruction  Savone et y envoyai tout ce qu'il fallait pour assurer le
succs de l'opration dont j'tais charg. Le Pape ne fit aucune
difficult de se rendre  Fontainebleau. Il monta en voiture sans bruit,
ne s'arrta qu' Turin pour voir l'vque dont j'ai parl, et continua
sa route pour la France.

En passant le Mont-Cenis, il tomba malade  effrayer tout ce qui
l'accompagnait. L'officier de gendarmerie qui dirigeait son voyage m'en
fit le rapport par un courrier. Il craignait pour sa vie, et ce brave
homme, effray de sa responsabilit, se dsolait d'avoir t charg
d'une semblable mission.

La maladie du Pape n'tait autre chose qu'une rtention d'urine, qui
avait pris un caractre d'inflammation par suite de la rapidit de son
voyage. Il resta deux ou trois jours au couvent du Mont-Cenis, pendant
lesquels on lui prodigua tant de soins, qu'il se trouva en tat de
continuer son voyage; il arriva avec la rapidit d'un trait 
Fontainebleau, o l'on avait fait prparer, pour le recevoir,
l'appartement qu'il avait occup dans le chteau, lorsqu'il tait venu
sacrer l'empereur.

On y avait envoy des gens de tous les services domestiques de la maison
de l'empereur, ainsi que des voitures et des chevaux de ses curies. Ce
prince crivit de l'arme, pour que les ministres ainsi que toutes les
personnes de sa maison allassent visiter le Saint-Pre, et chargea
quelqu'un de lui rendre compte de la manire dont cet ordre serait
excut. Je laisse l le Pape, je reviendrai  lui tout  l'heure.

Les Anglais ne suivirent d'abord pas rapidement le succs qu'ils avaient
obtenu  Salamanque; au lieu de se porter sur les dbris de notre arme,
qui n'aurait pas pu se rallier, ils allrent  Madrid, o le gnral en
chef voulait cueillir les lauriers de sa victoire.

Le roi avait t oblig d'vacuer sa capitale; il s'tait retir sur le
corps d'arme du marchal Suchet, qui tait dans le royaume de Valence.
Il donna de l l'ordre impratif et ritr au marchal Soult d'vacuer
l'Andalousie et d'amener son arme contre les Anglais.

Lorsque le roi donna cet ordre, comme quand le marchal Soult le reut,
le gnral anglais tait  Madrid, en sorte que l'on ne regarda pas
comme un parti prudent de faire repasser l'arme d'Andalousie par la
Sierra-Morena. On pensait que les Anglais allaient s'tablir dans la
Manche. Le marchal fit son mouvement par le royaume de Murcie, et
rejoignit les troupes du marchal Suchet, avec lesquelles il revint sur
Madrid, o le roi rentra.

Pendant que tout ce mouvement s'oprait, l'arme anglaise avait march
sur Burgos avec le projet d'enlever le chteau. Heureusement il tait
command par un brave homme, qui rsista vaillamment aux attaques des
Anglais et les obligea de lcher prise.




CHAPITRE XXII.

Fcheux effet que produit sur l'opinion la perte de la bataille de
Salamanque.--tat de l'opinion.--Anxit publique sur l'tat des
affaires dans le Nord.--Paix de Bucharest.--L'arme du Danube se porte
sur nos derrires.--Bernadotte.--Rflexions sur la conduite de ce
prince.


La perte de la bataille des Arapils diminua de beaucoup l'effet que
devaient produire  Paris les bulletins de la grande arme. On se mit 
les commenter, et les plus confians remarquaient eux-mmes que les
combats isols dont ils rendaient compte n'taient point des vnemens
dcisifs. C'tait des faits d'armes particuliers, glorieux pour les
troupes et les gnraux qui y avaient pris part; mais qui n'taient pas
de nature  trancher la question. On calculait ce qu'il restait encore
de beaux jours  l'arme ainsi que le chemin qu'elle avait  parcourir;
on tait loin d'tre rassur en pesant les chances qu'elle avait 
courir.

Il y avait partout une avidit de nouvelles extrme et une sorte
d'inquitude qui portait naturellement  en chercher.

On dsirait une bataille dcisive entre l'arme russe et la ntre; on
voyait bien que l'empereur manoeuvrait pour forcer l'ennemi  en venir
aux mains; mais on ne regardait plus les rapports de tous ces combats
particuliers que comme un ddommagement donn  l'opinion d'une nation,
gte jusque-l par les victoires.

On ne s'attendait plus qu' apprendre la conclusion d'un armistice et la
mise des troupes en quartiers d'hiver.

L'on s'tait arrt pour faire reprendre haleine aux troupes; on
remarquait que toutes avaient beaucoup march, que la chaussure devait
tre en mauvais tat, qu'aucun approvisionnement n'avait suivi. Les
bulletins rapportaient que des quantits de farine arrivaient, que des
approvisionnemens se formaient ailleurs; on en concluait qu'il n'y avait
rien, qu'on ne donnait ces dtails que pour rassurer l'opinion. On
savait que l'arme prouvait des besoins; il n'y avait qu' la nombrer
pour s'en faire une juste ide.

On faisait d'autres rflexions qui n'taient pas moins fcheuses. On
remarquait que jusqu'alors on n'avait encore pu russir  engager
l'arme russe, qu'elle avait chapp  Smolensk, qu'il n'y avait
maintenant aucun calcul raisonnable  faire sur les rsultats d'une
marche en avant, car il n'y avait aucun moyen de mettre un terme  la
retraite des Russes.

On se nourrissait de ces ides; tout le monde soupirait aprs un
armistice d'o l'habilet fait toujours sortir la paix.

On se repaissait de l'ide que l'empereur pousserait quelque temps les
Russes et reviendrait prendre des quartiers d'hiver derrire la Dwina et
le long du Dniper. Il aurait ainsi, disait-on, tout le mois de
septembre pour retrancher une position en avant de Smolensk, entre ces
deux rivires, et faire approcher les provisions qu'il avait rassembles
sur les derrires de l'arme.

L'empereur ft venu  Wilna, d'o il et remu la Pologne, et en et
tir une arme pour la campagne suivante.

On tait si persuad que les choses devaient se passer ainsi, que dj
l'on parlait du dpart de l'impratrice pour Wilna, o l'on supposait
que l'empereur la ferait venir.

On prtendait aussi que ce prince avait donn ordre de faire reconnatre
par les officiers du gnie de l'arme une position militaire entre la
Dwina et le Dniper, susceptible d'tre bien fortifie et capable de
contenir l'arme.

Quand on vit que ce beau plan de campagne ne s'excutait pas, que
l'empereur, au lieu de faire halte au milieu de la belle saison,
continuait son mouvement, l'anxit redoubla, chacun s'puisa en
prvisions que l'exprience a malheureusement vrifies. Sans doute
l'entreprise tait hardie, et je ne veux pas dfendre ce que l'vnement
a condamn; mais pesons les considrations que l'on avait de ne pas
craindre de se porter en avant, et celles qui ne permettaient pas de
livrer une arme compose de tant d'lmens diffrens  un repos qui ne
pouvait pas tre de moins de six ou sept mois. Enfin, en ajoutant  ce
tableau des rflexions sur la composition des entourages de l'empereur,
du roi de Naples et du prince de Neuchtel, on trouvera, je crois, plus
que partout ailleurs la raison qui a port  entreprendre de dcider la
campagne tout d'une haleine.

Avant d'entrer en Russie, l'empereur avait envoy le gnral Androssi 
Constantinople comme ambassadeur. On devine aisment que ses
instructions taient de porter les Turcs  entreprendre de reconqurir
les provinces qu'ils avaient perdues. Malheureusement on l'envoya six
mois trop tard, il n'avait pas la premire notion des intrigues de cette
cour, lorsqu'on lui demandait dj de lui faire faire ce qui aurait
exig une grande influence, qui ne peut s'obtenir qu' la faveur de
longs antcdens. Le malheur voulut que l'empereur, ayant toujours
espr qu'il ne serait pas oblig de commencer la guerre aussi
promptement, avait craint d'envoyer trop tt  Constantinople un
ambassadeur qui aurait effray les Russes.

Il rsulta de l que lorsque les Turcs le virent arriver, ils jugrent
ce qu'on allait leur demander; ils observrent trs bien que l'on
n'avait pas mis autant d'empressement  leur envoyer cet ambassadeur,
lorsque les Russes leur imposaient des conditions aussi dures que celles
qu'ils n'avaient plus les moyens de rejeter. Ils se rappelrent qu'
Tilsit on les avait abandonns aprs qu'ils ne s'taient mis en campagne
que pour nous; ils nous rendirent la pareille. Ils profitrent de
l'embarras o nous avions jet les Russes pour obtenir des conditions
qui, quoique dures, auraient pu l'tre davantage, si nous n'tions venus
 propos pour attirer sur nous les efforts des Russes.

Les Turcs, au lieu de se rendre  nos instances, coutrent donc les
propositions des Russes, qui firent aussitt partir leur arme pour
venir  travers la Pologne se porter sur nos derrires, en remontant le
Dniper.

C'est ici le cas de faire remarquer que l'empereur, tout en prenant ses
mesures pour pousser vivement la guerre, avait cependant vit
soigneusement ce qui pouvait lui donner l'air d'un agresseur; il voulait
par l se rserver les moyens de ngocier avec l'empereur Alexandre,
qu'il voyait bien tre rentr tout--fait sous l'influence dont on tait
parvenu  l'isoler  l'poque de Tilsit.

 la mme poque de l'ouverture de la campagne, l'empereur avait fait
faire des dmarches prs de la Sude, pour l'engager  saisir cette
occasion de recouvrer la Finlande. Certainement on tait loin de
s'attendre  ce qu'un marchal de France prsent au trne sur les
pavois des soldats franais, et appel  devenir l'arbitre d'un peuple
dont l'intrt politique, les souvenirs de gloire et d'injustice
excitaient l'animosit contre les Russes; il tait, dis-je, difficile de
penser que la haine, malheureuse faiblesse du coeur humain, ferait
sacrifier  Bernadotte l'intrt bien entendu des Sudois, dans lequel
il devait avoir plac sa gloire, pour assouvir sa vengeance personnelle
sur les corps inanims de ces mmes soldats que moins de trois ans
auparavant il appelait ses enfans et dont le sang avait fait sa fortune.

Ce fut cependant lui qui entrana la Sude dans le chemin qu'elle prit;
son prdcesseur n'aurait pas fait pis. Lorsqu'il descendit du trne, il
n'avait encore perdu que la Finlande, et Bernadotte, pour prix de son
dvoment, s'est vu enlever la Pomranie.  la vrit, il a eu un
ddommagement. Quoi qu'il en soit, non seulement Bernadotte n'accueillit
pas la proposition d'attaquer la Finlande, mais il se laissa persuader
par des entourages qui le rendirent accessible  d'autres propositions,
dont l'histoire ne lui fera pas grce.

Aprs la retraite de l'arme russe derrire la Dwina, l'empereur de
Russie tait revenu  Ptersbourg; il fit assurment quelque chose de
trs heureux pour ses affaires, en terminant avec les Turcs et en
subjuguant Bernadotte.

L'empereur Alexandre avait regard comme si probable que les Sudois
chercheraient  recouvrer la Finlande, et que Bernadotte saisirait cette
occasion de se populariser en Sude, qu'il avait laiss deux divisions
de troupes russes dans cette province, autant pour la dfendre que pour
couvrir Saint-Ptersbourg.

Voyant que Bernadotte, non seulement ne rpondait point aux instances de
la France, mais qu'au contraire il manifestait de l'aigreur contre
l'empereur Napolon, il jugea qu'il ne compromettait rien en lui offrant
son alliance. En consquence, il lui envoya un de ses aides-de-camp pour
lui proposer une entrevue.

La vanit de Bernadotte ne rsista pas  cette invitation. Sans vouloir
reconnatre le motif qui faisait rechercher son alliance, il courut
comme un insens river des fers qu'il pouvait rompre l'pe  la main.
Il aima mieux recevoir son investiture au trne de la puissance qui pse
sur la Sude depuis un sicle, que de se rendre digne du choix qui avait
t fait de lui, en vengeant les longs outrages que la Russie a faits 
la Sude. tait-ce pour les mettre  la disposition des Moscovites que
les Sudois l'avaient appel au trne? Ils n'avaient que faire de lui
pour cela; ils n'avaient pas besoin de puiser dans les rangs de l'arme
franaise pour achever leur sujtion: Gustave suffisait pour cela. Leur
premier mouvement, lorsqu'ils eurent dpos ce prince, fut de se jeter
dans les bras de la France. Celle-ci pouvait-elle supposer que, dans le
moment o elle tait en guerre avec les ennemis les plus  craindre pour
un prince appel  rgner sur la Sude, celui-ci irait se mettre  la
discrtion des Russes, pour empcher les Franais de briser les fers qui
lui sont rservs?

Il n'y a qu'un insens qui puisse se conduire ainsi, ou bien un homme
haineux, pour lequel la vengeance est le premier besoin de l'me; et
encore, vengeance de quoi, si ce n'est de tous les bienfaits de
l'empereur et de l'indulgence dont il avait us? Aprs les affaires de
l'Ouest, de Paris, d'Ina, d'Eylau et d'Anvers, il et d le faire
passer par un conseil de guerre; au lieu de cela, il le combla de biens,
il en a t noblement rcompens. Charm de ce rsultat inattendu,
Alexandre fit embarquer, pendant que la saison le permettait encore, les
deux divisions qu'il avait en Finlande pour venir en Courlande; tout
cela rparait et au-del les pertes que son arme avait prouves, et la
mettait en tat de moins redouter un grand vnement.




CHAPITRE XXIII.

Influence de l'entourage de l'empereur.--Illusion de Murat.--On veut
aller  Moscou, parce qu'on ne peut revenir  Paris.--Bruits qui
circulent.--Bataille de la Moskowa.--Effet que produit sur l'opinion
l'incendie de Moscou.


La dfection de Bernadotte, quelque fcheuse qu'elle ft, occupait moins
l'empereur que l'approche de la mauvaise saison et les obstacles qu'elle
mettait  l'excution de ses projets.

Il cherchait d'autant plus vivement  combattre l'arme russe, qu'il
tait probable que, s'il pouvait la forcer  une action avant l'arrive
du corps que le trait d'Abo avait rendu disponible, il obtiendrait, en
employant bien ses avantages, des succs tellement dcisifs, que
l'arrive des troupes qui accouraient de la Finlande ne changerait
presque rien  la suite des vnemens dont il se serait trouv le matre
aprs une bataille gagne; mais il fallait que tout ft fini avant la
mauvaise saison, dont l'arrive est une poque fixe  laquelle on devait
subordonner tout ce que l'on pouvait entreprendre. Si l'empereur n'et
pas t domin par les circonstances, qu'il et pu mettre ses troupes en
cantonnemens, il ft venu  Wilna et il et commenc l'branlement de la
Pologne.

Il et pass un hiver aussi laborieux que celui qu'il avait pass 
Varsovie cinq ans auparavant, et aurait vraisemblablement doubl son
arme par les leves qu'il et faites, soit dans le grand-duch, soit
dans les provinces d'o il venait d'expulser les Russes; mais d'une
part, les vnemens et la campagne ne le permettaient pas, de l'autre,
les principaux membres de la noblesse de Lithuanie ne se souciaient pas
d'avoir toute cette immense arme  nourrir pendant l'hiver; d'un autre
ct, ils ne voyaient pas l'arme russe assez battue pour oser se
compromettre, et dcider le soulvement de leur pays.

Un autre inconvnient plus grand encore, tait l'entourage de
l'empereur; chacun de ceux qui le composaient avait l'me ouverte  tous
les genres d'ambition. Si la tte de l'arme avait encore t compose
de l'espce d'hommes qui l'avaient forme dans les premires guerres de
la rvolution, il est vraisemblable que les choses se fussent passes
autrement.

Mais depuis que le systme du gouvernement avait consacr le retour des
principes monarchiques, les anciennes familles nobles s'taient
rapproches de lui; toute la belliqueuse jeunesse qui en faisait partie
avait sollicit la faveur de suivre la carrire des armes. Elle tait
entre en foule dans l'arme o elle occupa bientt, sinon les premires
places, du moins celles de confiance; il n'y avait plus un marchal de
France ni un gnral qui n'en et parmi ses aides-de-camp et son
tat-major; la presque totalit des rgimens de cavalerie de l'arme
taient commands par des officiers appartenans  ces familles. Dj ils
commenaient  se faire remarquer dans l'infanterie. Toute cette jeune
noblesse s'tait franchement attache  l'empereur, parce qu'elle se
laissait facilement entraner par la gloire. Elle aimait les dangers,
courait aux batailles, mais n'avait pas moins d'ardeur pour les
plaisirs, lorsqu'elle croyait avoir fait son devoir.

La jeunesse qui entourait l'empereur, le roi de Naples, le prince de
Neuchtel, ainsi que celle qui composait le populeux grand tat-major de
l'arme, tait de la mme espce, avait les mmes qualits et les mmes
dfauts. Elle prsenta dans cette occasion une conformit d'opinion qui
avait l'air d'tre celle de l'arme. Tous ces jeunes gens, voyant qu'il
ne fallait pas esprer de venir passer l'hiver  Paris, ne virent pas de
milieu entre Paris et Moscou. Ils avaient pass sur la Pologne comme des
papillons sur des fleurs; et y aurait-il eu dix armes pour les empcher
d'arriver o ils s'taient mis en tte d'aller, qu'ils n'y auraient pas
renonc. Moscou leur parut un lieu de dlices; ils taient dj tous
amoureux de ce qu'ils espraient y rencontrer, et leur imagination
s'garait au milieu de l'enivrement des plaisirs qu'ils se flattaient de
trouver dans la capitale de l'empire russe.

Le roi de Naples tait particulirement plac sous l'influence des
jeunes officiers qui l'entouraient. Il tait lui-mme homme de plaisirs,
et aimait  rencontrer des opinions favorables  ses dsirs; il voulait
aussi aller  Moscou.

Son illusion tait extrme en tout ce qui dpendait du militaire. Par
exemple, il tait persuad qu'il n'y avait pas encore eu dans l'arme un
gnral de cavalerie tel que lui.  la vrit, c'tait un homme d'une
brillante bravoure, qualit qui peut tenir lieu de beaucoup d'autres
choses, dont on ne peut gure se passer, lorsque l'on est parvenu au
plus haut degr d'lvation; il tait bon et gnreux, et aim de tous
ceux qui l'approchaient. Je dois tre d'autant moins suspect dans ce
rcit, que je n'ai jamais eu le moindre dessein de me rapprocher de lui;
que si j'admirais sa bouillante valeur, je me dfiais de sa tmrit,
qui nous aurait t dsastreuse, si l'empereur n'avait pas toujours eu
une garde  carreau contre les folles entreprises d'un homme qui se
trouvait si avant dans sa confiance.

Ce prince avait, pour le malheur de la France, t rappel  l'arme de
Pologne; c'tait (en sa qualit de gnral de la cavalerie) par lui que
passaient les rapports et informations des troupes lgres qui taient
sur les traces de l'arme russe. Ce n'tait que par lui que l'empereur
les recevait.

Le roi de Naples peignait l'arme russe comme abattue au moral, puise
au physique, et ne pouvant se retirer que lentement et difficilement. Il
prtendait que, si on la suivait vivement pendant quelques jours, elle
ne pourrait pas viter une bataille, et la bataille tait une chose
ncessaire.

L'empereur ne pouvait pas ne pas couter les discours d'un homme qui
s'entretenait tous les jours de la mme manire, et qui tait si connu
pour ne pas se mnager sur le champ de bataille.

Le prince de Neuchtel n'avait pas une opinion contraire  celle du roi
de Naples; d'ailleurs tout le monde prfrait marcher sur Moscou plutt
que de revenir sur Wilna ou Witepsk, o l'on craignait de passer
l'hiver.

 ct de ces instances, l'empereur considrait que ce qu'il avait
ordonn que l'on ft en Pologne tait  peine bauch, ou mme ne
l'tait pas de tout. On dansait  Wilna, on tait ruin  Varsovie, et
l'on rejetait ce retard de l'excution des dispositions qu'il avait
prescrites sur le peu du confiance que montrait la nation polonaise,
tant qu'il n'y aurait pas entre les deux armes une bataille qui fixt
les destines de la Pologne.

Il fut donc rsolu que l'on marcherait  l'arme russe pour la
combattre; les mmes motifs qui avaient fait appeler le corps
diplomatique  Varsovie en 1806, le firent appeler  Wilna en 1812.
L'impratrice elle-mme, soit qu'elle connt ces dispositions ou qu'elle
dsirt faire ce voyage, en laissait parler autour d'elle. L'empereur
mit l'arme en mouvement, moins avec le projet d'aller  Moscou, qu'avec
celui de livrer trs prochainement bataille  l'arme russe avant que
l'arrive de leurs divisions de Finlande et de leur arme de Moldavie ne
l'obliget  une autre combinaison. On tait dans de vives inquitudes 
Paris; quelque confiance que l'on tait accoutum  avoir dans l'arme,
on ne supportait pas l'ide de la voir se porter aussi loin.

On se plaignait tout haut de l'absence totale de notre influence dans
les cabinets trangers; elle tait au point de n'avoir pas su o poser
le levier pour branler la Sude et particulirement Bernadotte. On
disait: Que n'a-t-on cherch un plnipotentiaire dans nos boudoirs? La
ngociation et t sre.

On esprait cependant encore, mais on n'aurait pas t tonn
d'apprendre la nouvelle d'un malheureux vnement. Lorsqu'on reut le
bulletin de la clbre bataille de la Moskowa, qui fut livre le 7
septembre 1812,  peu prs  vingt-cinq lieues de Moscou, il aurait fait
un double plaisir, si l'vnement dont il rendait compte ne s'tait pas
pass aussi loin; il fallait qu'on y et autant d'intrt pour qu'on et
l'air de s'en occuper.

L'artillerie des Invalides tira cent coups de canon; on chanta des _Te
Deum_ dans toutes les glises, la satisfaction tait universelle, mais
elle n'avait pas fait disparatre l'inquitude dont tout le monde tait
atteint.

Tout tait fort tranquille en France et en Italie, on n'entendait pas
parler de la moindre agitation, particulirement en France, o il
semblait qu'on avait fait voeu d'tre sage pendant tout le courant de
cette anne. L'empereur tait dans l'habitude d'crire tous les jours 
Paris, et tous les jours on lui expdiait une estafette qui lui portait
les rapports et la correspondance de chaque ministre.

Peu de jours aprs avoir reu le bulletin de la bataille de la Moskowa,
on apprit l'entre de l'arme  Moscou. On revenait un peu 
l'esprance, parce que l'on supposait que l'arme trouverait dans cette
ville de quoi pourvoir  tous ses besoins, et surtout parce que l'on
croyait que l'arme ennemie avait fait sa retraite par Twer pour couvrir
Saint-Ptersbourg; puisque l'on apprenait que le roi de Naples,  la
tte de toute la cavalerie, avait pris le chemin qui conduit  cette
ville en sortant de Moscou.

L'illusion ne fut pas de longue dure, et fit place  une vive
inquitude. On ne tarda pas  apprendre l'incendie gnral de cette
immense ville, ainsi que la marche de l'arme russe, qui avait drob
son mouvement  la ntre aprs la bataille, en faisant retirer un faible
corps sur Moscou, pendant qu'elle-mme prenait la route de Kalouga,
Toula et Zaraisk. Elle se runit dans ces positions; ainsi place sur
notre flanc droit elle se trouvait beaucoup plus prs de Smolensk que
nous; ce qui rendait la position de Moscou intenable, surtout depuis
l'incendie qui avait dvor toutes les ressources sur lesquelles on
avait compt. Ce contre-temps arriva fort mal  propos; on touchait au
mois d'octobre, la mauvaise saison approchait; la population avait fui,
tout nous prsageait malheur. D'un autre ct Moscou tait en cendres,
l'arme russe accable se rparait avec peine derrire la Nara. Il tait
naturel de penser qu'tourdi de ces dsastres, Alexandre accepterait la
paix. Tout ce qui parvenait de l'intrieur de l'empire portait  le
croire. La terreur tait  Ptersbourg. On s'attendait  voir les
Franais s'avancer sur cette capitale; on tremblait que Kutusoff,
paralys ou dtruit, ne pt empcher ce mouvement. Des apprts
d'vacuation taient faits; tout indiquait l'anxit profonde de la
nation et du gouvernement. Un tel tat de choses ne permettait pas de se
mprendre sur ce qu'il y avait  faire. Une marche rtrograde et relev
les esprances, doubl les forces de l'ennemi; il fallait faire bonne
figure  mauvais jeu, donner un peu  la fortune et profiter de l'effroi
qu'on avait rpandu pour ngocier. C'est  ce parti que s'arrta
l'empereur; et, sans doute, il et eu le succs qu'on devait en
attendre, si dans ce pays le souverain, avec sa toute-puissance, n'tait
souvent le plus dpendant des hommes. Mais les murmures de la haute
noblesse, les menaces des commissaires anglais qui ne craignaient pas de
rveiller le souvenir d'une catastrophe rcente, ne lui permirent pas de
consulter les intrts de ses tats. Il fut oblig de repousser des
ouvertures dont la situation du moment ne lui permettait pas de
mconnatre les avantages. Ses gnraux reurent ordre de pousser la
guerre, de runir tous les moyens dont ils pouvaient disposer; mais
aussi prodigues de protestations gnreuses qu'insensibles aux ravages
qui dsolaient leur pays, ils s'puisaient en protestations pacifiques,
ne parlaient que des maux de la guerre et de l'impatience qu'ils avaient
de les voir finir. Ces propos rpts aux avant-postes comme au quartier
gnral de Kutusoff, produisirent leur effet: Murat et Lauriston, dupes
de l'astuce, transmirent leurs esprances  l'empereur. La situation des
choses les rendait plausibles; il y crut, prolongea son sjour dans
l'attente d'une ngociation, qui ne s'ouvrit point. Ces retards, une
surprise excute  la faveur de l'armistice l'clairrent enfin sur les
projets, la bonne foi des Russes, et la retraite commena. On tait loin
de prvoir les malheurs qui devaient la suivre. Nanmoins on commenait
dj  travailler l'opinion. Les prtres supportaient avec peine la
captivit de leur chef et ne cessaient, quoique sourdement, de miner
l'affection que le peuple des campagnes portait  l'empereur. Cependant
dans cette discussion fcheuse il n'avait cherch que les intrts de
l'glise, provoqu aucune mesure qui n'et t concerte avec les
prlats. Les pices qui suivent feront juger de sa circonspection dans
des matires aussi dlicates.





AFFAIRES DU CONCILE




DEMANDES ADRESSES  LA PREMIRE COMMISSION, AVEC SES RPONSES.




PREMIRE SRIE.

QUESTIONS QUI INTRESSENT TOUTE LA CHRTIENT.


Le gouvernement de l'glise est-il arbitraire? Le Pape peut-il, par des
motifs d'affaires temporelles, refuser son intervention dans des
affaires spirituelles?

Il est hors de doute que, depuis un certain temps, la cour de Rome est
resserre dans un petit nombre de familles; que les affaires de l'glise
y sont examines et traites par un petit nombre de prlats et de
thologiens pris dans de petites localits des environs, et qui ne sont
pas  porte de bien voir les grands intrts de l'glise universelle,
ni d'en bien juger.

Dans cet tat de choses, convient-il de runir un concile?

Ne faudrait-il pas que le consistoire, ou le conseil particulier du
Pape, ft compos de prlats de toutes les nations, pour clairer Sa
Saintet?

En supposant qu'il soit reconnu qu'il n'y a pas de ncessit de faire
des changemens dans l'organisation actuelle, l'empereur ne runit-il pas
sur sa tte les droits qui taient sur celles des rois de France, des
ducs de Brabant et autres souverains des Pays-Bas, des rois de
Sardaigne, des ducs de Toscane, etc., soit pour la nomination des
cardinaux, soit pour toute autre prrogative?




DEUXIME SRIE.

QUESTIONS PARTICULIRES  LA FRANCE.


Sa Majest l'empereur ou ses ministres ont-ils port atteinte au
concordat?

L'tat du clerg de France est-il en gnral amlior ou empir, depuis
que le concordat est en vigueur?

Si le gouvernement franais n'a pas viol le concordat, le Pape peut-il
arbitrairement refuser l'institution aux archevques et vques nomms,
et perdre la religion en France, comme il l'a perdue en Allemagne, qui,
depuis dix ans, est sans vques?

Le gouvernement franais n'ayant pas viol le concordat, si, de son
ct, le Pape refuse de l'excuter, l'intention de Sa Majest est de
regarder ce concordat comme abrog: mais, dans ce cas, que convient-il
de faire pour le bien de la religion? Sa Majest adresse cette demande 
des prlats distingus par leur savoir dans les matires
ecclsiastiques, comme par leur attachement  sa personne.




TROISIME SRIE.

QUESTIONS SUR LA POSITION ACTUELLE.


La bulle d'excommunication ci-jointe a t affiche; elle a t imprime
et rpandue clandestinement dans toute l'Europe. Quel parti prendre pour
que, dans des temps de trouble et de calamit, les Papes ne se portent
pas  des excs de pouvoir aussi contraires  la charit chrtienne qu'
l'indpendance et  l'honneur du trne?




RPONSES DU CONSEIL ECCLSIASTIQUE. AUX QUESTIONS PROPOSES PAR SA
MAJEST.





PREMIRE SRIE.

QUESTIONS QUI INTRESSENT TOUTE LA CHRTIENT.


PREMIRE QUESTION.

Le gouvernement de l'glise est-il arbitraire?

RPONSE.

Pour rpondre  cette question, nous croyons devoir prsenter ici le
tableau du gouvernement de l'glise. L'criture sainte, la tradition et
l'histoire de l'glise seront les sources dans lesquelles nous puiserons
tout ce que nous avons  dire sur cet objet important, et il en
rsultera clairement que ce gouvernement exclut toute ide d'arbitraire.

J. C., voulant former son glise, choisit parmi ses disciples douze
aptres, et, parmi ceux-ci, il en choisit un  qui il donna le nom de
Pierre, comme pour prparer, dit Bossuet, l'ouvrage qu'il mditait
d'lever sur cette pierre, et lui donna, non seulement une primaut
d'honneur, mais encore une primaut d'autorit et de juridiction dans
toute l'glise. Cette prrogative accorde au chef des aptres n'expira
point avec lui; elle doit durer autant que l'glise elle-mme, elle
passera pure et intacte  tous ses successeurs dans le sige o il s'est
fix.

Cependant les aptres ne demeurrent point trangers aux pouvoirs que J.
C. confra  leur chef; il leur donna aussi immdiatement l'autorit de
gouverner son glise, mais avec subordination  la chaire de Pierre, qui
toujours doit en tre le centre commun. De l ces expressions si
familires dans les SS. PP. parlant de la chaire romaine qu'ils
appellent _la source de l'unit, l'glise-mre qui tient en sa main la
conduite de toutes les autres glises, le chef de l'piscopat d'o part
le rayon du gouvernement_.

Mais, quelque minent que soit au-dessus des autres le premier sige de
la catholicit, son autorit n'est point arbitraire; elle est rgle,
dans son exercice, par les canons, c'est--dire par les lois communes de
toute l'glise.

Vous avez la plnitude de la puissance, crivait saint Bernard au pape
Eugne III; mais vous ne devez en user que selon les lois communes, que
le saint sige a faites siennes en les confirmant. Tel a t le
sentiment de tous les Papes, ds l'origine du christianisme.

Qui doit observer plus exactement les dcrets d'un concile universel
que l'vque du premier sige? crivait le pape Gelaze aux vques de
Dardanie. Nous sommes, disait le Pape saint Martin  Jean, vque de
Philadelphie, les dfenseurs et les dpositaires et non les
transgresseurs des saints canons. C'est en les observant et les
faisant observer aux autres, ajoute Bossuet, que l'glise de Rome
s'lve minemment sur toutes les glises.

Il convenait sans doute  la sagesse du divin lgislateur, en fondant la
socit spirituelle de l'glise, d'investir ceux qui la gouvernent de
tout ce qui est ncessaire pour la maintenir et la perptuer. Le pouvoir
que J. C. a donn  saint Pierre principalement, et aux aptres, a pass
 leurs successeurs, et par une tradition continue, il durera jusqu' la
fin des sicles. C'est  eux qu'il appartient de statuer sur la
doctrine, et de rgler ce qui concerne le rgime intrieur de l'glise:
mais en cela leur autorit est circonscrite dans des bornes qu'elle ne
doit point franchir. En matire de foi, l'criture sainte, la tradition
et les conciles sont la rgle dont ils ne peuvent s'carter; dans ce qui
a rapport au rgime intrieur, la discipline gnrale, approuve et
reue dans l'glise, fait loi pour eux tant qu'elle n'est point abroge.

Les dcisions de l'glise les plus solennelles se font dans les conciles
oecumniques, o sont convoqus tous les vques de la catholicit,
reprsentant l'glise universelle; ils en ont l'infaillibilit, et,
d'aprs les principes catholiques, leurs dcrets sur la foi et les moeurs
sont reus comme dicts par le Saint-Esprit. J.C. lui-mme a promis que
l'_erreur ne prvaudrait jamais contre son glise_. Quant aux dcisions
des autres conciles, en matire de doctrine et de discipline gnrale,
elles ne font pas loi dans l'glise universelle,  moins qu'elle ne les
ait adoptes.

Toutefois il est reu que les usages dont sont en possession les glises
particulires, et qui prennent leur source dans l'ancienne discipline,
font loi pour ces glises: ils forment, en quelque sorte, leur droit
commun, et ils doivent tre respects sous le rgime de l'glise qui ne
respire que charit et condescendance: Saint-Grgoire, parlant de
l'glise d'Afrique, dit que les usages qui ne nuisent point  la foi
catholique doivent demeurer intacts. C'est l cette vraie libert dont
parle le concile d'phse, et qu'il dfend expressment de troubler.
Nous faisons consister notre libert, dit Bossuet, parlant de l'glise
gallicane,  marcher, autant qu'il se peut, dans le _droit commun_, qui
est le principe, ou plutt le fondement de tout le bon ordre de
l'glise, sous la puissance canonique des ordinaires, selon les conciles
gnraux et les institutions des SS. PP.

Telle est la nature et la forme du gouvernement de l'glise. J. C.
lui-mme en a pos les bases: il le destinait  tre perptu jusqu' la
fin du monde,  traverser les sicles, au milieu des orages comme dans
le calme, et ds-lors il entrait dans son plan de lui donner une forme
fixe et immuable, indpendante des temps et des circonstances, et par l
d'carter tout arbitraire, car ce qui est versatile au gr des passions
et des intrts ne peut tre de dure. Aussi voyons-nous l'glise,
pendant les perscutions des trois premiers sicles, parfaitement
tablie, parfaitement gouverne. Rien ne prouve mieux combien tout est
prvu, tout est bien coordonn. Depuis ce temps-l, Dieu a dispos en sa
faveur le coeur des empereurs et des rois: leur protection lui est utile,
elle lui est prcieuse pour donner une force plus pressante  ses
canons, un soutien plus sensible  sa discipline; son gouvernement
s'exerce avec plus de tranquillit, mais il n'en reste pas moins
toujours le mme, c'est--dire toujours loign des voies arbitraires,
comme il est toujours au-dessus des vicissitudes humaines.

SECONDE QUESTION.

Le Pape peut-il, par des motifs d'affaires temporelles, refuser son
intervention dans les affaires spirituelles?

RPONSE.

La primaut d'honneur et de juridiction dont le Pape jouit de droit
divin, est toute  l'avantage spirituel de l'glise. Loin de vouloir
affaiblir une autorit si essentielle  la constitution de l'glise,
nous croyons ici lui rendre hommage, en rpondant  la question qui se
prsente, que si les affaires temporelles n'ont par elles-mmes aucun
rapport ncessaire avec le spirituel, si elles n'empchent pas le chef
de l'glise de remplir librement et avec indpendance les fonctions du
ministre apostolique, nous pensons que le Pape ne peut pas, par le seul
motif des affaires temporelles, refuser son intervention dans les
affaires spirituelles. La distance qui les spare est du temps 
l'ternit.

TROISIME ET QUATRIME QUESTION.

Il est hors de doute que, depuis un certain temps, la cour de Rome est
resserre dans un petit nombre de familles; que les affaires de l'glise
y sont examines par un petit nombre de prlats et thologiens pris dans
de petites localits des environs, et qui ne sont pas  porte de bien
voir les grands intrts de l'glise universelle, ni d'en bien juger.

Dans cet tat de choses, convient-il de runir un concile? Ne
faudrait-il pas que le consistoire, ou conseil particulier du Pape, ft
compos de prlats de toutes les nations pour clairer Sa Saintet?

RPONSE.

Le gouvernement de l'glise, dit Fleury, est fond sur la charit et
tempr par l'humilit: c'est pourquoi, ds les premiers temps, l'vque
ne faisait rien sans l'avis des prtres de son glise. Il convenait que
le sige de saint Pierre ft le modle des autres dans cette forme de
gouvernement.

Aussi voyons-nous que le clerg de Rome a form, dans tous les temps, le
conseil du Pape: l se discutaient non seulement les affaires
particulires  cette glise, mais encore celles de toute la
catholicit. Les lettres qu'crivait le clerg de Rome, le sige vacant,
 saint Cyprien et  son clerg, et celles de saint Cyprien au clerg de
Rome, crites dans la mme circonstance, prouvent de quelle haute
considration celui-ci jouissait dans l'glise. Ce conseil n'a subi
aucune modification essentielle, et l'glise romaine conserve encore
aujourd'hui tous ses anciens usages, vnrables monumens de l'ancienne
discipline.

Il est connu aujourd'hui sous le nom de _sacr collge_: il a t
spcialement l'objet des discussions du concile de Ble; il fut dcrt
(23) que les cardinaux seraient pris de tous les tats, avec ces
clauses, entre autres, que le nombre n'en excderait pas vingt-quatre,
et qu'il n'y en aurait jamais plus d'un tiers du mme royaume, ni plus
du mme diocse. Diffrens obstacles s'opposrent  l'excution de ce
dcret. La mme question fut prsente depuis au concile de Trente: les
orateurs du roi de France y renouvelrent les propositions que le
concile de Ble avait adoptes. Le concile se borna  dcider (54) que
_le Pape prendrait des cardinaux de toutes les nations, autant que cela
pourrait se faire commodment, et selon qu'il les en trouverait dignes_.
Il ne crut pas pouvoir aller plus loin: la raison qu'en donna M. de
Pibrac, ambassadeur du roi au concile, dans sa lettre  Sa Majest, est
remarquable: Les pres du concile, dit-il, ont pens qu'on ne pouvait
pas prescrire au Pape ce qu'il devait faire dans le choix des
cardinaux. (_Mmoire sur le concile de Trente_.)

Cet expos nous fournit les rponses que nous pensons devoir faire aux
deux questions ci-dessus. Et d'abord, nous ne croyons pas que la runion
d'un concile soit ncessaire, vu que le concile de Trente, le dernier de
nos conciles gnraux, s'est expressment occup de l'objet en question.
Au surplus, s'il s'agit ici d'un concile gnral, il ne pourrait se
tenir sans le chef de l'glise, autrement il ne reprsenterait pas
l'glise universelle. Fleury le dit expressment: L'autorit du Pape a
toujours t ncessaire pour les conciles gnraux. (_Quatrime
Discours sur l'histoire ecclsiastique_.) S'il s'agit d'un concile
national, son autorit serait insuffisante pour rgler un objet qui
intresse la catholicit entire.

Quant  la question, s'il ne faudrait pas que le consistoire, ou conseil
particulier du Pape, ft compos de toutes les nations, nous croyons
devoir ici nous borner  exprimer nos voeux pour l'excution de la
mesure, si modre d'ailleurs, prsente  cet gard par le concile de
Trente, et dans laquelle se renferme la demande faite par Sa Majest.

CINQUIME QUESTION.

En supposant qu'il soit reconnu qu'il n'y ait pas de ncessit de faire
des changemens dans l'organisation actuelle, l'empereur ne runit-il pas
sur sa tte les droits qui taient sur celles des rois de France, des
ducs de Brabant et autres souverains des Pays-Bas, des rois de
Sardaigne, des ducs de Toscane, etc., soit pour la nomination des
cardinaux, soit pour toute autre prrogative?

RPONSE.

La prrogative dont jouissent les souverains catholiques de prsenter
des nominations de cardinaux, et les autres de ce genre, sont des
tmoignages de la reconnaissance de l'glise pour la protection qui lui
est accorde par les souverains. Ces prrogatives ont t consacres par
le temps, et elles ont pass avec les autres titres aux princes qui
succdaient. D'aprs ces considrations, nous pensons que Sa Majest est
fonde  rclamer les prrogatives semblables qui se trouvaient
attaches aux souverainets des pays runis, au moment o ils ont t
incorpors  l'empire franais.




DEUXIME SRIE.

QUESTIONS PARTICULIRES  LA FRANCE.


PREMIRE QUESTION.

S. M. l'empereur ou ses ministres ont-ils port atteinte au concordat?

RPONSE.

Le concordat a toujours t observ par S. M. l'empereur et par ses
ministres, et nous ne croyons pas que le Pape puisse se plaindre
d'aucune contravention essentielle. Il est vrai que, pendant son sjour
 Paris, le Pape remit  Sa Majest des reprsentations sur un certain
nombre des articles organiques ajouts aux dispositions du concordat, et
qu'il jugeait contraires au libre et entier exercice de la religion
catholique; mais plusieurs des articles dont se plaignait S. S. ne sont
que des applications ou des consquences des maximes ou des usages reus
dans l'glise gallicane, dont ni l'empereur ni le clerg de France ne
peuvent se dpartir.

Quelques autres,  la vrit, renferment des dispositions qui seraient
trs prjudiciables  l'glise, s'ils taient excuts  la rigueur. On
a tout lieu de croire qu'ils ont t ajouts au concordat comme des
rglemens de circonstances, comme des mnagemens juge ncessaires pour
aplanir la voie au rtablissement du culte catholique, et nous esprons
de la justice et de la religion de S. M. qu'elle daignera les rvoquer
ou les modifier, de manire  dissiper les inquitudes qu'ils ont fait
natre.

C'est dans cette confiance que nous nous permettons de mettre sous les
yeux de Sa Majest les art. 1, 26 et 36 qui ont excit les plus fortes
et les plus justes rclamations.

ART. Ier. Aucune bulle, bref, rescrit, mandat, provision, signature
servant de provision, ni autres expditions de la cour de Rome, mme ne
concernant que les particuliers, ne pourront tre reus, publis,
imprims ni aucunement mis  excution sans l'autorisation du
gouvernement.

On aurait dsir que l'exception pour les brefs de la pnitencerie et
t prononce. Cette exception,  la vrit, est de droit; mais en vertu
de cet art. Ier, elle pourrait tre conteste. Les parlemens ne
manquaient jamais de faire cette exception formelle, lorsqu'ils avaient
 statuer sur les actes mans de la cour de Rome.

ART. XXVI. Les vques ne pourront ordonner aucun ecclsiastique, s'il
ne justifie d'une proprit produisant au moins un revenu annuel de 300
francs, et s'il n'a atteint l'ge de vingt-cinq ans, etc.

Les deux dispositions que renferme cet article sont trs prjudiciables
 la religion dans les circonstances actuelles, et tendent  lui enlever
la plus grande partie des ministres indispensablement ncessaires  son
culte et aux besoins des peuples.

1 L'glise de France n'offrant plus aux familles les esprances de
fortune et d'avancement que prsentait l'ancien clerg, la plupart des
jeunes gens qui se consacrent au saint ministre appartiennent  la
classe malaise. Parmi les pres de famille en tat d'assurer  leurs
enfans un revenu annuel de 300 francs, ce qui suppose une proprit
foncire de 10,000 francs au moins, il en est peu qui voulussent leur
permettre d'embrasser un tat qui impose des sacrifices et des devoirs
pnibles, sans les compenser par aucun avantage temporel. La ressource
que fournissait, avant la rvolution, une multitude de titres de
bnfices trs-modiques, admis par l'glise au dfaut de titre
patrimonial, n'existe plus. Si jusqu' prsent Sa Majest n'avait pas
daign dfrer  nos demandes en faveur des jeunes clercs qui ne
pouvaient constituer le titre prescrit par cet art. XXVI, la religion
manquerait de ministres. Puisque cette loi exige des dispenses
continuelles, ne conviendrait-il pas de la rapporter?

2 Il rsulte deux inconvniens trs graves de la disposition qui ne
permet pas aux vques d'ordonner aucun ecclsiastique avant l'ge de
vingt-cinq ans. Le premier, c'est qu'il augmente considrablement la
dure et les frais de l'ducation ecclsiastique. Le cours d'tudes
ncessaire pour se prparer  la rception des ordres sacrs est, pour
l'ordinaire, termin avant cet ge, et l'intervalle qui s'coule
jusque-l expose les lves, ou  perdre le got et l'esprit de leur
tat, s'ils le passent dans le monde, ou  un surcrot de dpenses,
s'ils le passent dans les sminaires. Le second inconvnient qui rsulte
de cet art. XXVI, c'est que les vques, presss par les besoins de
leurs diocses, se voient obligs de prcipiter les ordinations sans
pouvoir observer les intervalles ou interstices sagement prescrits par
les canons entre les ordres du sous-diaconat et de la prtrise. S. M.
remdierait  ce double inconvnient, si elle permettait aux vques de
confrer les ordres  ceux qui ont atteint l'ge de vingt-deux ans,
conformment  l'ancienne discipline. Il est de l'intrt comme du
devoir des vques de n'admettre au sous-diaconat que ceux dont la
vocation et la vertu leur paraissent prouves.

ART. XXXVI. Les vicaires-gnraux des diocses vacans continueront
leurs fonctions, mme aprs la mort de l'vque, jusqu' remplacement.

Selon les principes du droit canonique, les vicaires-gnraux tiennent
leurs pouvoirs de l'vque; ils ne font avec lui qu'une seule et mme
personne: _una eademque persona_. Le droit de le reprsenter et les
pouvoirs que ce droit tablit expirent avec lui, bien entendu pourtant
que, si l'vque meurt hors de sa ville ou de son diocse, les
vicaires-gnraux administrent validement et lgitimement jusqu'au
moment o la mort de l'vque est connue du chapitre de l'glise
cathdrale. Ds ce moment, le chapitre se trouve, de plein droit,
investi de la juridiction piscopale, et c'est  lui seul qu'il
appartient de nommer des vicaires-gnraux qui gouvernent pendant la
vacance du sige. Ce principe est incontestable, et sans doute on n'a
paru le mconnatre que parce qu'au moment o les lois organiques furent
publies, il n'y avait point encore de chapitres institus dans les
glises cathdrales. Depuis leur institution, on leur a laiss le droit
d'administrer les diocses vacans par les vicaires-gnraux qu'ils
avaient nomms, en sorte que, dans le fait, cet art. XXXVI est en
contradiction, non seulement avec le droit canonique, mais encore avec
ce qui s'observe aujourd'hui.

Ces observations, que nous soumettons  la sagesse de Sa Majest, ne
nous empchent pas de reconnatre et de dclarer, en rponse  la
premire question de cette seconde srie, qu'il n'a t port aucune
atteinte essentielle au concordat, soit par S. M. l'empereur, soit par
ses ministres.

DEUXIME QUESTION.

L'tat du clerg de France est-il, en gnral, amlior ou empir
depuis que le concordat est en vigueur?

RPONSE.

Quand Sa Majest se serait borne  l'excution rigoureuse du concordat,
cette transaction mmorable,  laquelle nous devons la libert et la
publicit du culte _de la religion catholique, apostolique et romaine,
qui est la religion de la grande majorit des citoyens franais_, serait
le plus grand bienfait que l'empereur et pu accorder au clerg et aux
peuples de son empire.

Mais Sa Majest ne s'en est pas tenue aux obligations qu'elle s'tait
imposes par le concordat. Chaque anne de son rgne a t marque par
des concessions importantes, qui n'taient point des consquences
ncessaires des engagemens qu'elle avait pris avec le souverain pontife,
et qui n'ont pu tre suggres  Sa Majest que par son respect pour la
religion catholique et son amour pour ses peuples.

Il serait trop long de rapporter toutes ces concessions; nous ne
citerons que les principales.

Dotation des vicaires-gnraux et des chapitres; d'abord vingt-quatre
mille, ensuite trente mille succursales pensionnes par l'tat; quatre
cents bourses et huit cents demi-bourses fondes dans les divers
diocses en faveur des tudes ecclsiastiques; difices nationaux, ou
sommes considrables accordes  un grand nombre d'vques pour
l'tablissement de leur sminaire; exemption provisoire de la
conscription pour les tudians prsents par l'vque, comme appels 
la prtrise; permission accorde aux ministres de la religion de porter
en public l'habit de leur tat; invitation aux conseils-gnraux des
dpartemens de suppler au traitement des vques, des vicaires-gnraux
et des chapitres, et de pourvoir aux besoins du culte et de ses
ministres; dcrets tendans  restituer aux fabriques une partie des
revenus qu'elles avaient perdus; rtablissement des congrgations
religieuses, voues, par leur institut,  l'enseignement gratuit et au
soulagement de la classe indigente; dcret qui donne  ces congrgations
une auguste et puissante protectrice dans la personne de S. A. I. Madame
Mre; secours annuels qu'elles reoivent du gouvernement, et esprance
d'en recevoir de nouveaux; une retraite honorable ouverte aux vques
par l'rection du chapitre de Saint-Denis, etc., etc. Tant de faveurs
dj reues sont un gage de ce que nous pouvons attendre de
l'attachement de Sa Majest  la religion catholique, et prouve  toute
l'Europe que, si, par le concordat, elle s'est engage  rtablir dans
la France la libert et la publicit du culte de nos pres, elle a saisi
depuis divers moyens et occasions de l'affermir, de le perptuer, et de
lui rendre de son antique splendeur autant que le permettent les
circonstances.

Nous nous refuserions  l'vidence des faits, si nous ne dclarions pas
que l'tat du clerg de France est singulirement amlior depuis que le
concordat est en vigueur: mais, aprs avoir offert  Sa Majest
l'hommage de notre vive reconnaissance, ne nous serait-il pas permis de
dposer au pied de son trne les voeux qui nous restent  former pour un
plus libre exercice de notre ministre? Si Sa Majest daignait le
permettre, nous lui adresserions nos humbles remontrances sur divers
objets que nous croyons intresser la religion et la morale, et par
consquent le bien gnral de la socit.

TROISIME QUESTION.

Si le gouvernement franais n'a point viol le concordat, le pape
peut-il arbitrairement refuser l'institution aux archevques et vques
nomms, et perdre la religion en France comme il l'a perdue en
Allemagne, qui, depuis dix ans, est sans vques?

RPONSE.

Le concordat est un contrat synallagmatique entre le chef de l'tat et
le chef de l'glise, par lequel chacun d'eux s'oblige envers l'autre.
C'est aussi un trait public qui intresse essentiellement la nation
franaise et l'glise catholique. Par ce trait, chacune des augustes
parties contractantes acquiert des droits et s'impose des obligations.
Le concordat assure  Sa Majest le droit de nommer aux archevchs et
vchs, qu'exeraient, avant elle, les rois de France, en vertu du
concordat pass entre Lon X et Franois Ier. Il rserve au pape le
droit d'accorder l'institution canonique aux archevques et vques
nomms par Sa Majest suivant les formes tablies, par rapport  la
France, avant le changement de gouvernement (_article IV du concordat_).

Ainsi se concilient, se soutiennent et se forment mutuellement les
droits du souverain qui ne peut tre tranger aux choix des premiers
pasteurs,  qui leur ministre donne une grande influence sur les
peuples et les droits de l'glise, de qui seule mane toute juridiction
dans l'ordre spirituel.

Mais ce droit de donner l'institution canonique, rserv au Pape par la
discipline actuelle de l'glise, ne doit pas tre exerc arbitrairement.
Indpendamment de la maxime gnrale et constante parmi nous, que le
chef de l'glise doit la gouverner selon les canons, c'est une des
clauses expresses du concordat de 1516, que le pape est tenu d'accorder
les bulles d'institution aux sujets nomms par le souverain, ou
d'allguer les motifs canoniques de son refus. Supposer que le Pape pt
refuser les bulles arbitrairement et sans cause, ce serait prtendre
qu'il n'est pas li par un trait qu'il a ratifi solennellement, et
qu'il peut manquer  l'engagement sacr qu'il a pris envers l'empereur,
envers la France, envers l'glise entire,  qui le concordat assure la
protection du souverain le plus puissant de l'univers.

Ces principes sont videns: le Pape sans doute ne les mconnat pas, et
ne se croit pas autoris  refuser les bulles d'institution
arbitrairement et sans motifs. Sa Saintet elle-mme, dans une lettre
adresse de Savone, le 28 aot dernier,  S. Em. le cardinal Caprara,
expose les motifs de son refus.

Dans une circonstance o l'glise de France est en pril, des vques
consults par l'empereur, qui en est le protecteur, s'carteraient-ils
du profond respect dont ils sont pntrs pour la dignit suprme et
pour la personne sacre du chef de l'glise universelle, en discutant
ces motifs, et en mettant sous les yeux de l'empereur des rflexions
qu'ils oseraient proposer  Sa Saintet elle-mme, s'ils taient admis 
l'honneur de confrer avec elle?

Les motifs allgus par le Saint-Pre dans sa lettre cite se rduisent
 trois chefs:

1 Le premier porte sur les innovations religieuses introduites en
France depuis le concordat, contre lesquelles, dit le Pape, nous avons
si souvent et toujours inutilement rclam.

Sa Saintet n'entre dans aucuns dtails sur les innovations dont elle se
plaint. Pour nous, nous n'en connaissons aucune qui puisse tre regarde
comme une atteinte essentielle porte au concordat. Peut-tre Sa
Saintet se reporte-t-elle aux reprsentations qu'elle adressa 
l'empereur au commencement de 1805. Nous nous en rfrons  ce que nous
avons dit en discutant la premire question de la seconde srie. On y a
vu que la plupart des griefs noncs dans ces reprsentations n'ont pour
objet que des points de discipline,  l'gard desquels l'glise
gallicane conserve le droit de se gouverner par ses maximes et par ses
usages, et qu' l'gard des articles organiques moins favorables  la
discipline ecclsiastique, l'empereur avait eu la condescendance de ne
pas en presser l'excution rigoureuse. Nous ajouterons que, depuis 1805,
ces articles de discipline, que le pape prsente aujourd'hui comme des
innovations importantes et dangereuses, ont t constamment en vigueur,
sans que, jusqu' ces derniers temps, il s'en soit prvalu pour refuser
des bulles aux vques nomms par Sa Majest.

2 Un second motif du refus des bulles allgu par le Pape, dans sa
lettre au cardinal Caprara, est fond sur des vnemens et des mesures
politiques qui ne nous sont pas assez connus, et qu'il ne nous
appartient pas de juger.

L'vnement principal est le dcret de 1809, portant runion de l'tat
romain  l'empire franais. Ce motif est-il canonique? est-il fond sur
les principes et sur l'esprit de la religion?

La religion nous apprend  ne pas confondre l'ordre spirituel et l'ordre
temporel. La juridiction que le pape exerce, de droit divin, dans toute
l'glise, est purement spirituelle. C'est la seule que le prince des
aptres ait reue de J. C., la seule qu'il ait pu transmettre  ses
successeurs. La souverainet temporelle n'est, pour les papes, qu'un
accessoire tranger  leur ministre. La premire a commenc avec
l'glise, et durera autant que l'glise, c'est--dire, autant que le
monde. L'autre est d'institution humaine; elle n'est point comprise dans
les promesses que J. C. a faites  saint Pierre et  ses successeurs:
elle peut leur tre enleve, comme elle leur a t donne par les hommes
et les vnemens. C'est dans la puissance spirituelle que rside la
vritable grandeur des souverains pontifes. Que le pape soit souverain,
ou qu'il ne le soit pas, son autorit dans l'glise universelle dont il
est le chef, ses relations avec les glises particulires doivent tre
toujours les mmes. Quelle que soit sa situation politique, il conserve
tous les pouvoirs attachs au premier sige de la chrtient; mais ces
pouvoirs, il ne les a reus que pour l'avantage des fidles et le
gouvernement de l'glise. Nous aimons  nous persuader que Sa Saintet
daignerait mettre un terme au refus qu'elle fait de les exercer, si elle
tait convaincue, comme nous qui voyons les choses de prs, que ce refus
ne peut tre que trs prjudiciable  l'glise.

Si nous pouvions supposer que l'on regarde l'invasion de Rome comme un
motif suffisant de refuser l'institution canonique aux vques
nouvellement nomms, les considrations suivantes rsoudraient aisment
la difficult.

Le refus des bulles, ainsi motiv, ne saurait avoir quelque poids dans
la discussion actuelle, qu'autant que l'on supposerait que cette
invasion est une violation du concordat.

Le concordat n'a rien stipul sur les intrts politiques du saint
sige. L'empereur n'y traite avec le Pape que comme avec le chef de
l'glise. Tant que la juridiction spirituelle du Pape sur l'glise de
France est reconnue et respecte, les liens qui attachent l'glise de
France  la chaire de Pierre, au centre de l'unit, ne sont point
relchs, et le concordat subsiste dans son intgrit.

Le concordat ne garantissait pas au Pape la possession de l'tat romain;
l'occupation de Rome n'est donc pas une infraction du concordat. C'est
une affaire politique qui sort de l'ordre des choses rgles par le
concordat, une affaire purement temporelle qui ne doit avoir aucune
influence sur les affaires spirituelles,  moins qu'on ne veuille
confondre ce que l'vangile et toute la tradition des premiers sicles
de l'glise nous apprennent  sparer.

Dans sa lettre au cardinal Caprara, le Pape reconnat cette distinction
entre le temporel et le spirituel; mais il ajoute qu'il ne peut pas
sacrifier la dfense du patrimoine de l'glise, sans manquer  ses
devoirs et se rendre parjure.

Nous ne disons pas que le pape ft oblig de sacrifier la dfense du
patrimoine de l'glise. En sa qualit de souverain temporel, il avait,
comme tous les souverains, le droit incontestable de dfendre ses
possessions. Il pouvait, comme eux, employer  cet effet les moyens
politiques que la Providence avait mis en son pouvoir, ou faire entendre
ses rclamations; mais son devoir ne consistait pas  les faire russir:
la loi de la ncessit l'aurait absous aux yeux de l'glise et de la
postrit.

Ajoutons que, dans la supposition mme o l'occupation de Rome
autoriserait le pape  dployer contre l'empereur l'exercice de la
puissance spirituelle, le refus des bulles ne nous parat pas une mesure
adapte au but que se proposerait Sa Saintet.

En effet, qu'y a-t-il de commun entre les intrts temporels du pape et
les besoins spirituels de l'glise de France? Si l'empereur exigeait des
vques nouvellement nomms quelque dclaration, quelque dmarche
contraire  la foi catholique ou  l'autorit du saint sige, le Pape
serait en droit de ne pas les admettre  sa communion et de leur refuser
l'institution canonique; mais il ne s'agit de rien de semblable.
L'empereur a dclar, de la manire la plus solennelle, qu'il ne voulait
rien innover dans la religion; et la demande faite en son nom des bulles
d'institution prouve manifestement qu'il veut s'en tenir  l'excution
du concordat, et conserver au saint sige toute sa prrogative
spirituelle. Le Pape n'est donc pas autoris  l'inexcution du
concordat. Est-ce pour l'avantage particulier de l'empereur que le
concordat a t conclu? N'est-ce pas plutt pour l'avantage de la
religion catholique, menace alors d'une extinction totale dans
l'tendue de la rpublique franaise? Le chef de l'glise voudrait-il
jamais subordonner, sacrifier les intrts de la religion et le salut
des mes  des intrts temporels?

Lorsque Rome fut prise d'assaut et saccage par les troupes de
Charles-Quint, qu'et-on pens de Clment VII, si, pour se venger de ce
prince, il et dclar qu'il abandonnait toutes les glises de la
monarchie autrichienne? Pie VII, qui a si glorieusement concouru au
rtablissement de la religion catholique, voudrait-il s'exposer 
dtruire son propre ouvrage?

Si l'on nous opposait que le pape ayant rvoqu, par son dcret du 10
juin, tous les privilges, grces et indults apostoliques accords par
Sa Saintet ou par ses prdcesseurs  toutes les personnes comprises
dans la sentence d'excommunication, et qu'en consquence l'empereur est
dchu, au moins provisoirement, de tous les droits que lui attribue le
concordat, il serait ais de dissiper une pareille objection, en
observant que la bulle ne fait aucune mention du concordat, et qu'en
effet le concordat n'est ni un privilge, ni une faveur, ni un indult,
mais un trait solennel dont la rvocation ne peut se faire que par le
consentement des parties dont il est l'ouvrage.

3 Le troisime motif du refus des bulles, allgu par le Pape, est pris
de sa situation actuelle. Nous ne pouvons pas mieux l'exposer qu'en
transcrivant ce qu'il dit lui-mme dans sa lettre  S. Em. le cardinal
Caprara.

Malgr un tel tat de choses, Dieu sait si nous dsirons ardemment de
donner aux glises de France vacantes leurs pasteurs, aprs les avoir
combles de tant d'autres tmoignages de prdilection, et si nous
dsirons de trouver un expdient pour le faire d'une manire convenable
aux circonstances,  notre ministre et  notre devoir! Mais devons-nous
agir dans une affaire d'une si haute importance sans consulter nos
conseillers-ns? Or, comment pourrions-nous les consulter, quand, spar
d'eux par la violence, on nous a t toute communication avec eux, et en
outre, tous les moyens ncessaires pour l'expdition de pareilles
affaires, n'ayant pu mme, jusqu' prsent, obtenir d'avoir auprs de
nous un seul de nos secrtaires?

 ces dernires plaintes du Pape, nous n'avons d'autre rponse  faire
que de les mettre nous-mmes sous les yeux de S. M., qui en sentira tout
la force et toute la justice.

QUATRIME QUESTION.

Le gouvernement franais n'ayant point viol le concordat, si, de son
ct, le Pape refuse de l'excuter, l'intention de Sa Majest est de
regarder ce concordat comme abrog; mais, dans ce cas, que convient-il
de faire pour le bien de la religion?

RPONSE.

Si le Pape persistait  se refuser  l'excution du concordat, il est
certain, rigoureusement parlant, que l'empereur ne serait plus tenu de
l'observer, et qu'il pourrait le regarder comme abrog.

Mais le concordat n'est pas une transaction purement personnelle entre
l'empereur et le Pape; c'est un trait qui fait partie de notre droit
public, puisqu'il renferme les principes fondamentaux et les rgles du
gouvernement de l'glise gallicane; et il importe d'en rclamer
l'excution, dans la supposition mme o le souverain pontife
persisterait  la refuser en ce qui le concerne.

Il est vrai que le concordat demeurera suspendu par le fait tant que le
pape refusera des bulles aux vques nomms par l'empereur; mais en
protestant contre ce refus illgal, en appelant, ou au pape mieux
inform, ou  son successeur, l'empereur conservera tous les droits qui
lui sont assurs par le concordat, et le temps amnera sans doute des
moyens de le faire revivre et excuter de part et d'autre.

Mais enfin, soit que le concordat soit regard comme abrog, soit qu'il
demeure suspendu, on demande ce que, dans l'un ou l'autre cas, il
convient de faire pour le bien de l'glise?

Puisque le ministre de la religion catholique ne peut exister sans
l'piscopat, la question propose se rduit  demander quelles mesures
on devrait prendre pour suppler au dfaut des bulles pontificales, et
donner l'institution canonique aux vques nomms par Sa Majest.

Reconnaissons d'abord comme un principe tabli dans l'criture sainte,
consacr par toute la tradition, expressment dfini par le concile de
Trente, et fond sur la nature mme des choses, que l'autorit et la
juridiction des ministres de l'glise ne peuvent maner que de l'glise
elle-mme. Tous leurs pouvoirs sont d'un ordre spirituel, et placs hors
de la sphre de la puissance temporelle. C'est  l'glise et  l'glise
seule, dans la personne des aptres et des vques leurs successeurs,
que J. C. a confi le pouvoir d'enseigner, d'administrer les sacremens
et de conduire les fidles dans la voie du salut. Or, l'glise ne
pourrait ni enseigner ni gouverner, si elle n'avait pas le pouvoir et le
droit exclusif de nommer et d'instituer ses docteurs et ses magistrats.

L'enseignement, l'administration des sacremens, la mission ou
l'institution des ministres sont des points essentiels dans la
constitution de l'glise. L'glise seule a le droit de prononcer sur le
dogme et sur la morale; elle seule doit rgler les pratiques de son
culte et prescrire les conditions ncessaires pour tre admis aux
sacremens; elle seule peut confrer  ses ministres les pouvoirs d'ordre
et de juridiction ncessaires pour valider ou pour lgitimer l'exercice
de leurs fonctions. L'glise ne serait plus une socit indpendante,
catholique ou universelle, institue pour tous les temps, pour tous les
pays, propre  s'allier avec tous les gouvernemens, si elle n'tait pas
libre dans le choix de ses magistrats, ou si la mission et la
juridiction de ses magistrats manaient d'une puissance trangre.
L'glise catholique, dit Bossuet, parle ainsi au peuple chrtien: Vous
tes un peuple, un tat et une socit; mais Jsus-Christ, qui est votre
roi, ne tient rien de vous, et son autorit vient de plus haut. Vous
n'avez naturellement pas plus de droit de lui donner des ministres, que
de l'instituer lui-mme votre prince. Ainsi ses ministres, qui sont vos
pasteurs, viennent de plus haut, comme lui-mme, et il faut qu'ils
viennent par un ordre qu'il ait tabli. Le royaume de Jsus-Christ n'est
pas de ce monde, et la comparaison que vous pouvez faire entre ce
royaume et ceux de la terre est caduque. En un mot, la nature ne vous
donne rien qui ait rapport avec J. C. et son royaume, et vous n'avez
aucun droit que celui que vous trouverez dans les lois ou les coutumes
immmoriales de votre socit. Or, ces coutumes immmoriales, 
commencer par les temps apostoliques, sont que les pasteurs dj tablis
tablissent les autres.

En effet, pendant trois sicles de perscutions, l'glise a exerc, dans
toute sa plnitude, le droit de nommer et d'instituer ses pasteurs, et
la protection que lui ont accorde les princes chrtiens n'a pas d le
lui faire perdre. Le monde, dit Fnelon, en se soumettant  l'glise,
n'a pas acquis le droit de l'assujettir. Les princes, en devenant enfans
de l'glise, ne sont pas devenus ses matres... L'glise, sous les
empereurs chrtiens, demeura aussi libre quelle l'avait t sous les
empereurs idoltres et perscuteurs.

C'est donc un principe incontestable et fondamental, qu' l'glise seule
il appartient de choisir ses pasteurs et ses magistrats, et de les
investir des pouvoirs ncessaires pour exercer validement et
lgitimement les fonctions de leur ministre; et puisqu'il s'agit ici
particulirement des vques, qui ne peuvent administrer sans runir le
pouvoir de la juridiction au pouvoir de l'ordre, c'est  l'glise seule
qu'il appartient de leur confrer cette juridiction qu'exigent
ncessairement la plupart des fonctions de l'piscopat.

Depuis les temps apostoliques jusqu' nos jours, l'glise n'a jamais
reconnu d'vques que ceux qu'elle avait institus; mais la manire de
confrer l'institution n'a pas toujours t la mme. Sur ce point, comme
sur beaucoup d'autres, la discipline de l'glise a subi des variations
que demandait la diversit des circonstances.

Dans les premiers sicles de l'glise, les vques taient nomms par
les suffrages des vques comprovinciaux, du clerg et du peuple de
l'glise qu'il fallait pourvoir, et l'lection tait confirme par le
mtropolitain, ou, s'il s'agissait du mtropolitain, par le concile de
la province. Dans la suite, les empereurs et les autres princes
chrtiens eurent grande part  la nomination des vques. Insensiblement
le peuple et le clerg de la campagne cessrent d'tre appels, et
l'lection fut dvolue au chapitre de l'glise cathdrale, mais toujours
avec la ncessit du consentement du prince, et de la confirmation du
mtropolitain et du concile provincial. La dsutude de ces assembles,
les contestations frquentes qui naissaient des lections, la difficult
de les terminer sur les lieux, l'avantage que trouvaient les princes 
traiter immdiatement avec les papes, introduisirent l'usage de porter
ces causes au saint sige, et peu  peu les souverains pontifes se
virent en possession de confirmer le plus grand nombre des vques.

Tel tait l'tat des choses lors du concile de Ble, dont l'glise de
France adopta les dcrets relatifs  la nomination et  la confirmation
des vques, dans la pragmatique-sanction publie  Bourges en 1438. Les
lections capitulaires y furent maintenues, et la confirmation ou
l'institution laisse  qui de droit. Par le concordat pass en 1515
entre Lon X et Franois Ier, la nomination du roi fut substitue 
l'lection du chapitre, et la confirmation ou l'institution canonique
rserve au pape.

Au milieu de toutes ces variations introduites dans la discipline de
l'glise, relativement  l'institution des vques, le principe de la
ncessit d'une institution ecclsiastique est demeur invariable. Ces
divers changemens se sont toujours faits du consentement exprs ou
tacite de l'glise. C'est au nom de l'glise et par son autorit, que
les lections ont pris successivement diffrentes formes, que le droit
de confirmer les vques lus a pass des mtropolitains et des conciles
provinciaux aux souverains pontifes, et que les lections capitulaires
ont t remplaces par la nomination du chef de l'tat, en vertu des
concordats faits avec Lon X et Pie VII; et si jamais il devenait
ncessaire d'adopter un autre mode d'institution, il faudrait commencer
par le faire approuver par l'glise.

Nous disons plus: cette approbation serait encore indispensable, quand
mme on proposerait de revenir  l'une des mthodes adoptes dans les
sicles prcdens. Une loi abroge n'est plus une loi, et ne peut en
reprendre le caractre que de l'autorit qui l'a abroge. L'glise ne se
gouvernerait plus elle-mme, elle n'aurait plus le droit de faire des
lois et des rglemens pour sa discipline intrieure, si quelque autre
puissance pouvait la forcer  reprendre les lois et les rglemens
qu'elle aurait abolis. C'tait l un des vices capitaux de la
constitution civile du clerg, dcrte par l'assemble constituante. On
ne voulait, disait-on, que ramener l'glise de France  la discipline
des premiers sicles, en rtablissant les lections; mais outre que les
lections dcrtes par la constitution civile du clerg ne
ressemblaient, en aucune manire,  celles des premiers sicles,
l'assemble constituante, qui n'avait que des pouvoirs politiques, tait
essentiellement incomptente pour rtablir, de sa seule autorit, et
sans le concours et le consentement de l'glise, un rglement de
discipline que l'glise avait aboli.

D'aprs ces principes, il est vident que, dans la supposition o, par
la persvrance du refus des bulles, le concordat serait regard comme
suspendu ou comme abrog, on ne serait pas autoris a faire revivre la
pragmatique-sanction,  moins que l'autorit ecclsiastique n'intervnt
dans son rtablissement. Nous avons prouv que cette entreprise serait
irrgulire et infecte du plus grand de tous les vices, le dfaut de
pouvoirs. Nous pouvons ajouter qu'elle serait extrmement dangereuse, et
deviendrait la source de troubles semblables  ceux qu'a excits, dans
toute la France, la constitution civile du clerg. On peut mme assurer
que la rsistance des fidles  toute nouvelle entreprise de la
puissance sculire contre l'autorit de l'glise serait encore plus
vive et plus gnrale, parce qu' la suite des contestations
prcdentes, la matire est plus claircie et les principes sont mieux
connus. Des vques institus au mpris des formes canoniques
n'obtiendraient jamais la confiance du clerg et des peuples, et l'on
verrait se renouveler, dans leurs diocses, les scnes scandaleuses qui
ont dshonor le ministre du clerg constitutionnel.

Que conviendrait-il de faire pour le bien de la religion, si le Pape
persiste  refuser des bulles aux vques nomms par l'empereur?

Le conseil  qui Sa Majest fait l'honneur de proposer cette importante
question, n'a pas l'autorit ncessaire pour indiquer les mesures
propres  remplacer l'intervention du Pape dans la confirmation des
vques. Son avis,  cet gard, ne serait que celui d'un petit nombre de
prlats, sans pouvoirs et sans caractre pour reprsenter, nous ne
disons pas l'glise universelle  qui cette question n'est point
trangre, mais mme l'glise gallicane qu'elle intresse plus
particulirement. En consquence, nous pensons que, dans une
circonstance aussi dlicate, o il est essentiel, et de ne point
s'carter des principes consacrs par la religion, et de ne pas alarmer
les consciences, Sa Majest ne peut rien faire de plus sage et de plus
conforme aux rgles, que de convoquer un concile national, o le clerg
de son empire examinerait la question qui nous est propose, et
indiquerait les moyens propres  prvenir les inconvniens du refus des
bulles pontificales. En 1688,  l'occasion d'un refus semblable fait par
le pape Innocent XI aux vques nomms par Louis XIV depuis 1682, le
parlement de Paris, sur les conclusions du procureur-gnral du Harlay,
rendit un arrt portant que le roi serait suppli de convoquer les
conciles provinciaux, ou mme un concile national. Cet arrt, dit
d'Hricourt, est conforme  ce qui s'est pratiqu en France, en des
occasions pareilles; les exemples en sont rapports dans les Preuves des
liberts de l'glise gallicane.

AVERTISSEMENT.

Lorsque cette dernire rponse du conseil ecclsiastique fut mise sous
les yeux de l'empereur, il la regarda comme bonne, mais incomplte. Il
manda M. Duvoisin, vque de Nantes, lui dicta la note suivante, et lui
donna l'ordre de la communiquer au conseil, pour qu'il y ft fait une
rponse catgorique.

NOTE DICTE PAR L'EMPEREUR.

L'empereur pensait que, le concordat tombant, la France rentrait de
droit dans l'tat qui existait avant le concordat. Les thologiens ou
canonistes n'avaient plus qu' reconnatre et  s'accorder pour savoir
quel tait cet tat. Par la rponse des vques, Sa Majest voit que la
question est autre, et partage cette opinion, c'est--dire que le
concordat ayant abrog la loi existante, elle ne peut plus tre rtablie
que par le pouvoir qui l'a abroge. Mais Sa Majest diffre des vques,
en ce qu'elle pense que l'glise gallicane est suffisante. Et pour cela,
je ne cherche pas si l'glise gallicane est gale en autorit au Pape,
pas plus que si le Pape est gal en autorit au concile gnral, le but
tant de concilier et de marcher, et non de discuter.

Mais je pars d'un autre principe, et je dis: L'glise de France s'est
rvolte contre le concordat de Lon X. Il a fallu tout le pouvoir du
roi, et l'influence secrte (et trangre aux canons) de la cour de
Rome, pour l'obliger enfin  y adhrer. Ainsi, si je suis d'accord que
l'autorit temporelle ne doit pas pouvoir rtablir de plein droit
l'ancien droit, je crois que l'glise de France, qui y est intresse,
serait suffisamment autorise  discuter cette question, et  aviser aux
moyens de l'institution canonique... Les faits ne me sont pas prsens
dans ce moment pour tablir cette opinion... Je crois que l'on pourrait
dire, comme suite ncessaire du droit qu'a l'glise d'tablir sa
lgislation, que, si le concordat devenait nul par une raison
quelconque, l'glise aurait une lacune, si l'on ne pouvait pas rtablir
de plein droit et _ipso facto_ ce qui a pu exister.

Il n'y aurait pas plus de raison d'tablir ce qui a exist en 1500, que
d'aller chercher ce qui a t fait en 900. Mais la lgislation de
l'glise se trouverait avoir une lacune, et cette lacune tenant  la
transmission du pouvoir piscopal, c'est--dire,  la source de la vie,
il deviendrait indispensable de runir un concile national, lequel
pourrait en dcider. En effet, si le concile national a eu...

Ici finit la note dicte par l'empereur, ayant t interrompue par
l'arrive d'un des ministres qu'il avait mand pour un travail
particulier.

SUITE DE LA RPONSE DES VQUES  LA QUATRIME QUESTION DE LA SECONDE
SRIE.

Cette quatrime question, tait ainsi pose: Le gouvernement franais
n'ayant point viol le concordat, si, d'un autre ct, le Pape refuse de
l'excuter, l'intention de Sa Majest est de regarder le concordat comme
abrog; mais, dans ce cas, que convient-il de faire pour le bien de la
religion?

Dans le mmoire que nous avons eu l'honneur de remettre  Sa Majest,
nous terminons notre rponse  cette importante question, en disant, que
Sa Majest ne pouvait rien faire de plus sage et de plus conforme aux
rgles, que de convoquer un concile national, o le clerg de son empire
examinerait la question qui nous est propose, et indiquerait les moyens
propres  prvenir les inconvniens du refus des bulles pontificales.

Sa Majest a jug que cette rponse ne satisfaisait pas entirement  la
question, en ce qu'elle ne dterminait pas si le concile national avait
en lui-mme l'autorit ncessaire pour suppler au dfaut des bulles
apostoliques, ou s'il faudrait encore recourir  une autorit suprieure
 la sienne.

Nous n'avons pas cru devoir nous expliquer sur le degr d'autorit du
concile national, parce que la question nous paraissait susceptible de
difficults, et qu'il ne nous appartient pas de prvenir et de prjuger
la dcision du concile. Nous persistons dans cette rserve, mais nous
n'en sommes pas moins persuads que la convocation d'un concile national
est la seule voie canonique qui puisse nous conduire au but dsir, si
les moyens de conciliation que la haute sagesse de Sa Majest pourrait
lui suggrer n'en prvenaient pas la ncessit. Voici, ce nous semble,
quelle serait la marche que tiendrait le concile dans le cas o son
intervention deviendrait indispensable.

1 Le concile commencerait par adresser au Pape des remontrances
respectueuses sur les obligations que le concordat impose  Sa Saintet,
sur les suites terribles qu'entranerait un refus plus long-temps
prolong, sur la ncessit o se trouveraient l'empereur et le clerg de
pourvoir, par une autre voie,  la conservation de la religion et  la
perptuit de l'piscopat. Il proposerait les moyens de conciliation que
les circonstances pourraient indiquer, et nous sommes persuads que ces
dmarches filiales ne seraient pas infructueuses auprs d'un pontife qui
a donn  l'glise gallicane des preuves si touchantes de sa sollicitude
paternelle.

2 Si, contre notre attente, le Pape se refusait aux prires et aux
sollicitations du clerg de France assembl, le concile examinerait la
question que nous n'avons pas os dcider, savoir, s'il est comptent
pour rtablir ou renouveler un mode d'institution canonique qui puisse
remplacer le mode tabli par le concordat. S'il se jugeait comptent, il
arrterait, sous le bon plaisir de S. M., un rglement de discipline sur
cet objet, mais en dclarant que ce rglement n'est que provisoire, que
l'glise de France ne cessera point de demander l'observation du
concordat, et qu'elle sera toujours prte  y revenir, aussitt que le
Pape ou ses successeurs consentiront  l'excuter en ce qui les
concerne.

3 Dans le cas o le concile national ne se jugerait pas comptent, il
resterait le recours  un concile gnral, la seule autorit dans
l'glise qui soit au-dessus du Pape; mais il peut arriver que ce recours
devienne impossible, soit parce que le Pape refuserait de reconnatre le
concile gnral, soit parce que des circonstances politiques ne
permettraient pas de l'assembler. Alors la question propose par Sa
Majest se prsente de nouveau, et l'on demande encore ce qu'il
conviendrait de faire pour le bien de la religion?

4 Jusqu' prsent nous avons raisonn d'aprs les lois de la discipline
ecclsiastique, et, dans l'tat ordinaire des choses, il n'est jamais
permis de s'en carter. Mais un point de discipline tabli pour le
gouvernement et pour la conservation des glises particulires, cesse
d'obliger, lorsqu'il est vident qu'on ne peut l'observer sans exposer
une grande glise aux plus grands dangers. Si le chef de l'glise
universelle parat abandonner l'glise de France, en refusant de
concourir, comme il le doit,  l'institution de ses vques, cette
glise si ancienne, qui occupe une place si considrable dans la
catholicit, doit trouver en elle-mme des moyens de se conserver et de
se perptuer; elle est autorise  recourir  l'ancien droit, lorsque,
sans qu'il y ait eu faute de sa part, l'exercice du droit nouveau est
devenu impraticable  son gard.

5 En consquence, nous pensons qu'aprs avoir protest de son
attachement inviolable au saint sige et  la personne du souverain
pontife, aprs avoir rclam l'observation de la discipline actuellement
en vigueur, le concile pourrait dclarer qu'attendu l'impossibilit de
recourir  un concile oecumnique, et vu le danger imminent dont l'glise
est menace, l'institution donne _conciliairement_ par le mtropolitain
 l'gard de ses suffragans, ou par le plus ancien des vques de la
province  l'gard du mtropolitain, tiendra lieu des bulles
pontificales, jusqu' ce que le Pape ou ses successeurs consentent 
l'excution du concordat.

Ce retour provisoire  une partie de l'ancien droit ecclsiastique
serait justifi par la premire de toutes les lois, la loi de la
ncessit que notre S. P. le Pape a lui-mme reconnue,  laquelle il
s'est soumis, lorsque, pour rtablir l'unit dans l'glise de France, il
s'est mis au-dessus de toutes les rgles ordinaires, en supprimant, par
un acte d'autorit sans exemple, toutes les anciennes glises de France
pour en crer de nouvelles.




TROISIME SRIE.

QUESTION SUR LA POSITION ACTUELLE.


La bulle d'excommunication du 10 juin 1809 tant contraire  la charit
chrtienne, ainsi qu' l'indpendance et  l'honneur du trne, quel
parti prendre pour que, dans des temps de troubles et de calamits, les
Papes ne se portent pas  de tels excs de pouvoir?

NOTE PRLIMINAIRE  LA RPONSE.

Le manuscrit de la rponse des vques, que nous avons sous les yeux,
est incomplet. Il n'en contient que le prambule et la conclusion. Nous
avons eu recours  une autre copie; dont le dpositaire a bien voulu
nous donner une communication; mais n'ayant trouv aucun indice
suffisant de son authenticit, et mme de sa fidlit, nous n'avons pas
cru devoir en faire usage, pour remplir la grande lacune qu'offre notre
exemplaire.

Nous nous bornerons  insrer ici un extrait de cette partie de la
rponse des vques, qui se trouve dans la copie qui nous a t
communique, et dont nous ne sommes pas en tat de garantir
l'exactitude. Elle nous a paru se lier naturellement avec le prambule
et la conclusion que nous publions, et indiquer assez clairement la
filiation des ides.

RPONSE DES VQUES.

Pour rpondre  la question propose par S. M., il nous a paru
indispensable d'entrer dans un examen de la bulle qui en est l'objet;
car si, d'un ct, le respect et l'obissance que nous devons au
souverain, qui nous interroge nous obligent  lui rpondre avec la
franchise et la vracit de notre ministre, de l'autre, la vnration
profonde et le dvoment de tout vque catholique  Sa Saintet lui
font un devoir non moins pressant de ne pas s'expliquer lgrement sur
un acte man d'elle, et dont les principes et les rsultats sont d'une
si haute importance.

Voici le prcis de la bulle.

Le Pape commence par dclarer qu'il ne peut pas croire que des raisons
politiques, des mesures militaires, et son refus d'accder  une partie
des demandes qui ont t faites par le gouvernement franais, aient t
les seuls motifs de l'invasion de Rome et des provinces de l'tat
romain, qu'il attribue aux vues les plus funestes  la religion.

S. S. rappelle ensuite son zle et ses travaux pour le rtablissement
du culte en France; mais, continue le Pape,  peine le concordat eut-il
t promulgu, qu'il fut ananti par la publication simultane des
articles organiques, dont le S. P. porta ses plaintes au sacr collge,
dans son allocution du 24 mai 1802, o il les prsenta comme subversifs
de la libert promise  la religion catholique, et mme quelques uns
comme indirectement contraires  la doctrine de l'vangile.

Le concordat italique ayant t viol de la mme manire, ces deux
traits, loin d'avoir t salutaires  l'glise, sont devenus pour elle
de vrais flaux.

Toutes les plaintes et les reprsentations du saint sige ont t
ludes. Les demandes que le gouvernement franais ne cessa d'ajouter 
ses prtentions, mirent le pape dans l'alternative de trahir son
ministre apostolique, ou de s'exposer  une dclaration de guerre. Le
S. P. prit alors la rsolution de ne pas livrer, mme par un assentiment
tacite, le domaine temporel dont il tait dpositaire, et de conserver
l'indpendance ncessaire au libre exercice de la puissance spirituelle.

Le S. P. rappelle ensuite les perscutions par lesquelles on a tent
d'branler sa constance.

En regrettant de ne pouvoir apaiser l'orage par le sacrifice de sa
propre vie, et de se voir rduit  surmonter sa douceur naturelle pour
faire usage des armes spirituelles qui lui sont confies, S. S. pense
que l'invasion totale de ses tats l'oblige de lancer les anathmes
ports par les saints canons,  l'exemple de ses prdcesseurs.

La bulle dclare alors que tous les auteurs, fauteurs, conseillers et
excuteurs de ces attentats ont encouru l'excommunication prononce par
le droit canonique, surtout par le concile de Trente (session 22, chap.
11); et, s'il en est besoin, le S. P. les excommunie et les anathmatise
de nouveau, sans nommer personne individuellement.

S. S. dfend d'attenter aux droits et prrogatives des personnes
comprises dans cette censure, et termine son dcret par les clauses du
style.

D'aprs ce prcis de la bulle du 10 juin 1809, l'attention se porte
naturellement sur le mlange des motifs spirituels et temporels noncs
dans le prambule, et sur lesquels est fonde la sentence prononce par
le dispositif.

EXTRAIT.

Les propositions faites  S. S. de la part de l'empereur appartiennent,
pour la plupart,  la haute politique. Parmi les rquisitions et marches
militaires indiques dans la bulle, on ne trouve aucune matire de
spiritualit.

Les inculpations en matire de foi, nonces dans la bulle, portent sur
des intentions secrtes, sur lesquelles l'glise s'abstient toujours de
prononcer.

On ne peut pas raisonnablement attribuer des complots d'impit au
prince qui a replac la religion catholique sur ses autels.

Les articles additionnels au concordat ne lui ont pas port d'atteintes
essentielles, et les plus affligeans pour l'glise sont rests sans
excution. Il est permis d'esprer des modifications favorables.

Quoique le traitement des ministres infrieurs soit videmment
insuffisant, il n'en est pas moins vrai que l'empereur a fait pour le
clerg, en gnral, bien plus qu'il n'avait promis par le concordat.

Dans les discussions politiques, et les guerres ou invasions qui
s'ensuivent, de quelque ct que soient la justice ou les torts, les
souverains temporels ne sont responsables qu' celui-l seul qui donne
et te les couronnes. Lorsque le pape Grgoire IX eut fait connatre 
saint Louis qu'il avait excommuni l'empereur Frdric, le saint roi
rpondit qu'il enverrait _des hommes probes_ pour s'informer de quelle
manire ce prince pensait sur la foi catholique, et que, s'il tenait une
doctrine saine, il ne devait pas tre molest par l'excommunication.
L'empereur rpondit qu'il tait chrtien, qu'il tait catholique, et que
sa croyance tait pure sur tous les articles de la foi orthodoxe: _Se
esse virum catholicum, christianum, san de omnibus orthodox fidei
articulis sentientem_. (Voir dans l'histoire les guerres, les schismes
et les scandales qui furent la suite de tant de censures prodigues pour
des intrts temporels ou d'un genre mixte.)

Le concile de Trente ne parat pas applicable  l'espce prsente. Son
dcret, invoqu par la bulle, n'a point eu, et n'a pu avoir pour objet
les diffrends entre les souverains, et les vnemens qui en sont les
rsultats, lorsque la foi et la discipline essentielle de l'glise n'y
sont point compromises; et dira-t-on que ces deux choses reposent
essentiellement sur la souverainet temporelle des papes?

Lorsque, sous Louis XIV et Louis XV, Avignon fut occup par les troupes
franaises, les papes se sont abstenus de l'excommunication. Pie VI, qui
s'est montr si justement svre contre la constitution civile du
clerg, parce qu'elle attaquait la discipline essentielle de l'glise,
n'a pas prononc d'excommunication contre les spoliateurs de l'glise
gallicane. (Voir l'art. 13 du concordat de 1801.)

Exemples de la sage antiquit dans l'usage des censures.--L'glise
considrait que son ministre est tout entier _pour l'dification, et
non pour la destruction_. Elle usait surtout d'une admirable
circonspection, lorsqu'il s'agissait des rois et des empereurs, et mme
simplement de ceux qui avaient une grande influence sur les peuples.
(Voir l'histoire des huit premiers sicles de l'glise.)

Les bulles de Boniface VIII contre Philippe-le-Bel, de Jules II contre
Louis XII, de Sixte-Quint contre Henri IV, n'ont jamais eu de force ni
d'effet en France, parce que les vques de France ont refus de les
reconnatre et de les publier. Par la mme raison, la bulle _in Cn
Domini_, si long-temps et si solennellement publie  Rome, a toujours
t regarde parmi nous comme non avenue. Si la bulle du 10 juin dernier
et t adresse aux vques de France, nous pensons qu'ils l'eussent
dclare contraire  la discipline de l'glise gallicane,  l'autorit
du souverain, et capable, contre l'intention du pape, de troubler la
tranquillit publique.


FIN DE LA RPONSE DES VQUES.

Nous avons montr, par les exemples de l'antiquit, que l'glise a
toujours vit de recourir  l'usage des censures envers les souverains,
 cause des suites funestes qu'elles pouvaient avoir pour la religion.
Heureusement nous n'avons aujourd'hui rien de semblable  redouter. Si
nous sommes profondment affligs de l'interruption passagre de nos
communications avec le souverain pontife, nous ne sommes point alarms
pour l'avenir. La dclaration publique et si souvent ritre qu' faite
Sa Majest, qu'elle ne romprait jamais le lien de l'unit, nous rassure.
Nous savons que, si une force aveugle brise tout au gr de ses caprices
et de ses passions, la force accompagne de la sagesse connat les
bornes qu'elle doit respecter, et ne les dpasse jamais. La foi, la
hirarchie de l'glise, tous les points essentiels de sa discipline ne
recevront aucune atteinte. Les liens sacrs et indissolubles de la
subordination catholique continueront  unir les brebis et les pasteurs
au premier pasteur, au pre commun de tous. Enfin, l'glise gallicane,
qui s'est distingue dans tous les temps par la puret de sa doctrine,
par son zle pour l'unit, par son attachement et son respect filial
pour le successeur de saint Pierre et pour l'glise de Rome, mre et
matresse de toutes les glises, conservera prcieusement ces sentimens,
et sera toujours la premire  les manifester.

Nous ne nous en carterons pas en marchant sur les traces de nos
prdcesseurs assembls en 1510, avec les dputs des chapitres et des
universits du royaume.  leur exemple, et en empruntant, quoique dans
une cause diffrente, le langage de nos pres assembls  Chartres, en
1591, au sujet des lettres monitoriales du pape Grgoire XIV, sans rien
diminuer de l'honneur et du respect dus  S. S., et aprs avoir confr
et mrement dlibr sur le fait de la bulle, nous disons avoir reconnu,
par l'autorit des saints dcrets, constitutions canoniques et exemples
des saints pres, dont l'antiquit est pleine, droits et liberts de
l'glise gallicane, desquelles nos prdcesseurs vques se sont
toujours prvalus en pareilles entreprises,  raison des inconvniens
infinis qui s'ensuivraient, au prjudice et  la ruine de notre sainte
religion:

Que les censures et excommunications portes par ladite bulle sont
nulles, tant en la forme qu'en la matire, et qu'elles ne peuvent lier
ni obliger la conscience..., nous rservant de reprsenter et de faire
entendre  N. S. P. la justice de notre cause et saintes intentions, et
rendre S. S. satisfaite, de laquelle nous devons nous promettre la mme
rponse que fit le pape Alexandre, crivant ces mots,  l'archevque de
Ravenne: _Nous porterons patiemment, quand vous n'obirez pas  ce qui
nous aura t, par mauvaises impressions, suggr et persuad_.

Cette dclaration est la rponse la plus prcise que nous puissions
faire  la question propose par S. M. I., au sujet de la bulle du 10
juin 1809; car la dclaration authentique de la nullit de
l'excommunication semble tre le plus sr moyen pour empcher que les
souverains pontifes ne se laissent aller aux fausses suggestions par
lesquelles on tenterait de leur persuader d'en publier de semblables 
l'avenir.

Que si la dclaration d'un petit nombre d'vques n'tait pas regarde
comme suffisante, il resterait  la soumettre  l'examen d'une assemble
du clerg de France, ou mme d'un concile national, pour y tre
renouvele. Nous avons tout lieu de croire que cette assemble, ou ce
concile, aprs avoir tabli les vrais principes, et dclar quel est
l'esprit de l'glise dans l'application des censures  l'gard des
souverains, et notamment des rois ou empereurs des Franais, dclarerait
la nullit et interjetterait appel au concile gnral, ou au pape mieux
inform, tant de la bulle d'excommunication du 10 juin, que de toutes
les bulles semblables qui pourraient tre rendues par la suite. Ces
formes d'appel sont depuis long-temps usites en France. Elles l'ont
toujours t dans l'glise, quoique sous des noms diffrens, comme un
recours lgitime, dans certains cas extraordinaires,  l'autorit
suprieure de l'glise universelle; et c'est ce qu'on peut voir
dvelopp par toute la suite de la tradition ecclsiastique, dans la
dfense de la dclaration du clerg de France, par le grand vque de
Meaux.

En prouvant que la bulle du 10 juin doit tre regarde comme nulle et de
nul effet, nous avons offert  Sa Majest, contre ce dcret et tout
autre semblable qui pourrait maner de la cour de Rome, une garantie
suffisante; et si, _dans des temps de troubles et de calamits, les
Papes se portaient  des excs de pouvoir aussi contraires  la charit
chrtienne qu' l'indpendance et  l'honneur du trne_, de pareils
excs porteraient leur remde avec eux-mmes, et les vques de France
en arrteraient tout l'effet.

Mais l'ancienne et constante doctrine de l'glise gallicane fournit une
garantie encore plus solide, parce qu'elle soustrait les souverains, en
ce qui concerne l'ordre politique et leurs droits temporels, non
seulement  la juridiction du Pape, mais encore  l'autorit de l'glise
elle-mme.

Nous reconnaissons donc, et dans la circonstance prsente, nous nous
faisons un devoir de dclarer, avec la clbre assemble du clerg de
1682, qu' saint Pierre et  ses successeurs, vicaires de J. C., et 
l'glise, Dieu a donn la puissance dans les choses spirituelles, et qui
appartiennent au salut; mais non dans les choses civiles et temporelles,
le Seigneur ayant dit: _Rendez donc  Csar ce qui est  Csar, et 
Dieu ce qui est  Dieu_. C'est aussi le prcepte de l'aptre: _Que toute
personne soit soumise aux puissances suprieures; car il n'est aucune
puissance qui ne vienne de Dieu_. Les puissances qui existent, c'est
Dieu qui les a ordonnes. C'est pourquoi celui qui rsiste  la
puissance rsiste  l'ordre que Dieu a tabli. Donc les rois et les
princes, en ce qui concerne le temporel, ne sont soumis, par
l'institution divine,  aucune puissance ecclsiastique; ils ne peuvent
tre dposs par l'autorit des chefs de l'glise, ni directement, ni
indirectement, et leurs sujets ne peuvent tre ni dispenss de la foi et
de l'obissance qu'ils leur doivent, ni dlis du serment de fidlit
qu'ils leur ont prt, et qu'il faut s'attacher  cette doctrine comme
ncessaire  la tranquillit publique, comme non moins utile  l'glise
qu' l'empire, comme entirement conforme  la parole de Dieu,  la
tradition des saints pres et aux exemples des saints.

DEMANDES ADRESSES  LA SECONDE COMMISSION, AVEC SES RPONSES.


PREMIRE QUESTION.

Toute communication entre le Pape et les sujets de l'empereur tant
interrompue, quant  prsent,  qui faut-il s'adresser pour obtenir les
dispenses qu'accordait le saint sige?

RPONSE DES VQUES.

Honors de la confiance du souverain qui nous runit pour lui tracer,
dans les circonstances actuelles, la marche la plus conforme aux
conciles et aux usages de l'glise, nous ne consulterons, dans nos
rponses, que notre amour pour la religion, notre zle pour l'intrt
des peuples dont nous sommes les premiers pasteurs, et notre dvoment 
l'empereur.

La franchise et la sainte vracit de notre ministre ne nous permettent
pas de dguiser la profonde douleur dont nous avons t pntrs, en
apprenant que toute communication entre le Pape et les sujets de
l'empereur venait d'tre rompue.

Sujets fidles et respectueux, nous oserons nanmoins dire  Sa Majest
que le saint sige tant le lien le plus fort, le lien ncessaire de
l'unit ecclsiastique dont il est le centre, nous ne pouvons plus
prvoir que des jours de deuil et d'affliction pour l'glise, si les
communications et les rapports demeurent long-temps suspendus entre les
fidles et le pre commun que Dieu leur a donn dans la personne de N.
S. P. le Pape.

Nous la supplierons d'couter avec bont ce que proclamait, avant nous,
l'illustre Marca, que, selon notre sentiment et celui de tous les
catholiques franais, le premier et le principal fondement de la libert
ecclsiastique est que la primaut du sige apostolique obtienne
toujours sa place[21].

En tenant ce langage que nous ont transmis nos pres dans la foi, nous
ne faisons que montrer de plus en plus notre attachement  la doctrine
contenue dans la dclaration de 1682, et nous aimons  nous rassurer, au
milieu de nos sollicitudes religieuses, sur la conservation des liens
qui unissent la France au centre de l'unit catholique, par la promesse
que Sa Majest a daign nous faire de maintenir cette dclaration dans
son intgrit, tant pour ce qui concerne la primaut d'institution
divine du saint sige apostolique, qu' l'gard des rgles canoniques
suivant lesquelles elle doit tre exerce.

Nous ne craindrons pas mme de dire  Sa Majest qu'en considrant
attentivement les circonstances du temps prsent, nous sommes ports 
leur appliquer ce que le gnie prvoyant de Bossuet lui faisait
entrevoir dans un avenir loign. La doctrine de la dclaration, disait
ce grand vque, relve merveilleusement la dignit, la vritable
autorit de l'glise catholique et des souverains pontifes... Et il peut
venir un temps o les gens de bien la croiront ncessaire pour
eux-mmes, pour l'glise et pour le saint sige apostolique[22].

C'est ainsi, comme l'crivaient  leurs collgues les vques de
l'assemble de 1682, que, sans avoir outrepass les bornes poses par
nos pres, et nonant modestement la doctrine des quatre articles comme
un sentiment utile et vrai, il arrivera que ces mmes articles
deviendront, par un heureux concours, des canons invariables de l'glise
gallicane, que les fidles recevront avec respect. _Sic eveniet ut quos
ad vos mittimus doctrin nostr articuli, fidelibus venerandi et nunquam
intermorituri ecclesi gallican canones evadant_[23].

Mais plus nous sommes persuads de ces vrits, plus aussi nous sommes
touchs de la rsolution par laquelle Sa Majest interrompt toute
communication entre ses sujets et le Pape. Nous rptons aprs saint
Bernard, que Bossuet appelait l'_ange de la paix_, qu'il n'y a rien de
plus ncessaire en ce temps que d'assembler les vques. Et nous
ajoutons,  l'exemple de ce saint abb, dans la lettre respectueuse
qu'il crivait  un de nos rois, que, s'il est sorti de l'autorit
apostolique quelque chose dont Sa Majest se trouve offense, ses
fidles sujets qui composeront cette assemble travailleront  faire
qu'elle soit adoucie ou rvoque, autant qu'il le faut pour l'honneur et
la dignit du trne[24].

C'est dans le mme esprit que, pour rpondre directement  la premire
question qui nous est propose par Sa Majest, nous croyons devoir
appliquer aux rserves dont le Pape est en possession, ce que dit le
savant P. Thomassin de l'exercice de quelques, autres prrogatives du
saint sige. Cette rserve n'a pas t la mme dans tous les temps, et
n'a pas eu la mme extension dans tous les lieux; et quoiqu'on ne puisse
pas dire que ces pouvoirs, qui n'ont clat qu'aprs plusieurs sicles,
soient de droit divin, on ne peut nanmoins nier qu'ils ne soient trs
convenables  la primaut du Pape[25], que le grand vque de Maux,
dans sa _Dfense de la dclaration_, appelle _le principal excuteur et
interprte_ des saints canons dans tout l'univers.

C'est principalement en vertu de ce titre vnrable de principal
excuteur et interprte des saints canons, que s'est forme une
discipline universelle par laquelle la rserve de certaines dispenses a
t partout attribue au saint sige dans l'glise d'Occident, et ces
rserves, que de sages motifs ont fait tablir, sont devenues un droit
commun dont il n'est pas permis de s'carter sans les raisons les plus
graves. Telle est particulirement la rserve des dispenss relatives 
l'ordre et  la discipline gnrale du clerg,  l'ge requis pour
l'piscopat et les ordres majeurs,  la translation des vques et
autres du mme genre.

D'autres rserves d'une moindre importance se sont introduites
successivement, quoiqu'elles soient relatives aux besoins et  l'usage
journalier des fidles, telles que celles de certaines absolutions,
dispenses de mariage; d'autres enfin qu'autorise l'indulgence de
l'glise, et que commande souvent une sorte de ncessit plus ou moins
urgente.

Puisque ces rserves ne sont pas, de droit divin, attaches  la
primaut du saint sige, il s'ensuit que les vques dans leurs diocses
respectifs, et en vertu de la juridiction piscopale, ont inhrent en
eux le pouvoir d'accorder aux fidles les dispenses et absolutions qui
s'y rapportent; c'est encore ce qu'tablit le P. Thomassin, en nommant
inalinable la juridiction qui appartient aux vques pour la concession
de ces sortes de dispenses ou absolutions: _Incerta et concreta
quodammodo episcopali jurisdictioni_[26].

Ce pouvoir est une suite de celui que l'aptre saint Paul dclare qu'ils
ont reu du Saint-Esprit, de gouverner l'glise de Dieu, et par
consquent de subvenir aux besoins spirituels des fidles confis  leur
sollicitude pastorale. Ils l'ont exerc pendant les premiers sicles,
soit dans les conciles, soit hors des conciles, et nous ne connaissons
pas un seul rglement de l'glise universelle, pas un seul canon des
conciles gnraux, pas mme un seul dcret man du saint sige, qui les
en ait privs.

Ce furent souvent les vques eux-mmes qui favorisrent le recours 
Rome, en y renvoyant les absolutions et les dispenses plus
considrables, soit qu'il leur ft plus difficile qu'au saint sige de
rsister aux hommes puissans qui les sollicitaient, soit qu'ils
craignissent que la discipline ne ft nerve et la loi mme abroge par
la multitude des dispenses, soit qu'ils regardassent le recours au Pape
comme le seul moyen d'tablir ou de conserver une sorte d'uniformit
dans cette partie de la discipline de l'glise; soit enfin qu'ayant, de
jour  autre, plus de communication avec les papes, ils ne pussent
s'empcher d'honorer la prminence du sige apostolique par cette
rserve des affaires les plus importantes. On peut voir, sicle par
sicle, la progression de ces changemens et de leurs causes dans
l'auteur, dj cit, de l'_Ancienne et Nouvelle Discipline de
l'glise_[27].

Ce serait vouloir dmentir l'histoire que de ne pas avouer qu'une partie
de ces changemens est due aux fausses ides de quelques ultramontains
sur la nature et sur les droits de l'piscopat. Ils ont dit que des
vques particuliers n'avaient pas l'autorit de dispenser des lois de
l'glise universelle; et ce langage serait juste, s'il signifiait
seulement que des vques particuliers ne peuvent pas abolir, mme dans
leur diocse, une loi reue dans toute l'glise, ou que leur territoire
tant circonscrit pour l'exercice ordinaire de la juridiction, la leur
ne s'tend pas, comme celle du Pape, dans l'glise universelle. Mais ce
langage, pris dans sa gnralit, est videmment faux, puisque les
vques ont toujours accord, quand le plus grand bien de la religion et
des fidles le voulait ainsi, les dispenses de plusieurs lois ou canons
de l'glise universelle, du jene, de l'abstinence, de certains voeux, de
certains empchemens de mariage.

Les mmes ultramontains n'ont pas craint d'ajouter que les vques
institus par J. C., successeurs des aptres, revtus de la plnitude du
sacerdoce, n'taient que de simples dlgus ou vicaires du pape, et
qu'ainsi l'exercice de leurs pouvoirs tait absolument subordonn  la
volont du pape. Il suffit d'avoir expos, et il n'est pas besoin de
rfuter de tels principes, que le saint sige lui-mme n'a jamais
avous, et qu'on ne peut tablir qu' l'aide de contradictions videntes
ou de paradoxes insoutenables.

Le pouvoir radical des vques pour la concession des dispenses est donc
 l'abri de toute attaque, et la possession exclusive, plus ou moins
longue, plus ou moins gnrale du saint sige, ne repose sur aucune loi
positive, sur aucun canon de l'glise qui en ait dpouill les vques
particuliers.

C'est dans un concile provincial de Tours, tenu en 1583, que se trouve
le premier rglement ecclsiastique  ce sujet. Il interdit aux vques
de la mtropole de Tours les dispenses de consanguinit et d'affinit,
mme au quatrime degr, et le concile provincial de Toulouse, tenu sept
ans aprs, semble aussi supposer que le droit de les accorder appartient
privativement au pape.

Mais ces deux conciles particuliers sont les seuls qui renferment de
semblables dispositions. Les autres conciles provinciaux tenus en
France, depuis le milieu du seizime et pendant le cours du dix-septime
sicle,  Aix,  Bourges,  Bordeaux,  Cambrai,  Narbonne,  Reims;
l'assemble de Melun, qui s'est occupe, comme eux, des empchemens de
mariage et des dispenses dont ils taient susceptibles, se sont bien
gards de toucher au droit imprescriptible des voques, pour augmenter,
en limitant son exercice, les prrogatives du saint sige.

Il y a plus: quoique l'interdiction faite aux vques de la province de
Tours, par le rglement de 1583, soit bien prcise et sans exception, il
est de fait que plusieurs vques de cette mtropole, notamment ceux de
Nantes, de Rennes, d'Angers et du Mans, accordent les dispenses de
mariage dans plusieurs degrs que le rglement du concile leur interdit
expressment; ce qui prouve le peu d'autorit qu'il conserve, sous ce
rapport, mme dans la province o il a t port.

Quoi qu'il en soit de ces rglemens, qui n'ont par eux-mmes qu'une
autorit trs circonscrite, on peut leur appliquer, ainsi qu' l'espce
de prescription sur laquelle est fonde, dans nos diocses, la rserve
de certaines dispenses ou absolutions, ce que disait Yves de Chartres
dans une affaire bien autrement importante pour l'glise: Des usages,
ou des rgles qui ne sont pas fonds sur la loi ternelle, et auxquels
l'honneur et l'avantage de l'glise ont donn naissance, peuvent tre
abandonns, pour un temps, par des motifs aussi saints que ceux qui les
firent tablir; et alors cet abandon n'est pas une prvarication
dangereuse contre la rgle, mais bien plutt une dispensation louable et
salutaire. _Cum ea qu tern lege sancita non sunt, sed pro honestate
et utilitate ecclesi instituta vel prohibita, pro edem occasione ad
tempus remittuntur pro qu inventa sunt, non est institutionum damnosa
prvaricatio, sed laudabilis et saluberrima dispensatio_[28].

Cela est surtout vrai quand il s'agit du renoncement passager  une
rserve qui n'est fonde sur aucune loi divine ou mme ecclsiastique,
et du retour temporaire  l'exercice d'un droit inalinable de sa
nature, tel que celui qui est inhrent au caractre piscopal,
d'accorder les dispenses que l'usage rservait au saint sige; et
lorsque de puissans motifs d'utilit publique, du bien de la religion et
des besoins spirituels des fidles, dterminent les vques  reprendre,
pour un temps, l'exercice du droit suspendu par la rserve, alors, loin
de pouvoir tre accuss _d'une prvarication dangereuse contre la
rgle_, leur conduite  cet gard est, selon Yves de Chartres, _une
dispensation louable et salutaire_, que leur prescrivent le bon
gouvernement et les besoins de leurs diocses.

Depuis long-temps, l'glise gallicane a su mettre ces maximes en
pratique. Au quinzime sicle, un schisme dplorable affligeait
l'glise, et la difficult de reconnatre quel tait le pape lgitime
quivalait  une sorte d'impossibilit de recourir  lui, afin d'en
obtenir les absolutions ou dispenses dont les fidles pouvaient avoir
besoin. Alors fut convoque l'assemble du clerg, qu'on regardait _en
ces rencontres_, dit le savant et religieux P. Berthier, _comme le
souverain tribunal ecclsiastique de la nation_. Les vques runis en
1408, avec les dputs des chapitres et des universits, dans la
Sainte-Chapelle de Paris, firent, au mois d'octobre, le fameux rglement
connu sous le titre d'_Advisamenta Ecclesi gallican_. Le second
article rgle que les absolutions communment rserves au pape, les
dispenses de mariage et d'irrgularits, seront donnes, si cela se
peut, par le pnitencier de l'glise romaine, sinon _par l'ordinaire_,
ou, en certains cas, par le concile de la province[29].

Une rsolution semblable fut prise par le concile de l'glise gallicane,
assemble en 1510  Tours, sous Louis XII. On y statua (art. IV) que les
prlats et sujets du roi se conformeraient  l'ancien droit commun.
_Conclusum est per concilium servandum esse jus commune antiquum._

Venant  nos temps modernes, nous voyons un Pape aussi savant que zl
pour le maintien de la discipline de l'glise, regarder la difficult de
recourir au saint sige comme un motif de s'carter de la sage rserve
qui attribuait au Pape les absolutions et dispenses dont il s'agit.
_Ultr concedimus episcopis_, dit Benot XIV, _relaxandi facultatem,
mod facil adiri non possit prima sedes_. Or, si ce grand Pape
accordait volontiers aux vques la facult de dispenser, lorsqu'il
prvoyait qu'il ne serait pas facile de recourir au saint sige,  plus
forte raison croyait-il que, si des circonstances imprieuses ne
permettent pas d'y recourir, les vques doivent user provisoirement de
la facult de dispenser, dont l'usage ne peut jamais rester suspendu
dans l'glise. La raison en est, comme le dit fort bien l'auteur du
_Trait des Dispenses_, que la rserve doit cesser quand le vrai bien
des fidles l'exige; et il n'y aurait ni prudence ni sagesse  vouloir
qu'elle subsistt dans des occasions o elle ne pourrait subsister sans
tre prjudiciable  ceux pour l'avantage desquels on peut assurer
qu'elle a t et qu'elle a d tre tablie[30].

_La rserve des dispenses est odieuse_, dit encore le mme thologien,
_parce qu'elle droge au droit des vques_; et dans son _Trait du
Mariage_, il prouve que cette rserve, qui n'a pu s'tablir que pour le
bien de l'glise, lui deviendrait souvent prjudiciable, si elle ne
cessait pas lorsqu'il est impossible ou mme simplement incommode de
recourir au sige apostolique: _Eo qud ad apostolicam sedem, vel
nullatens, vel opportun recurri non possit_[31].

 ces autorits il serait facile de joindre celles de M. d'Argentr,
vque de Tulle, dans son _Explication des Sept Sacremens_; de Pontas;
du docteur Bailly, auteur d'une _Thologie dogmatique et morale 
l'usage des sminaires_; des Confrences de Paris et d'Angers. Le
docteur Ducasse lui-mme, qui a plaid avec tant de zle en faveur du
droit exclusif qu'il attribue au Pape d'accorder les dispenses de
mariage, avoue que la rserve cesse en certains cas, notamment dans
celui de la difficult du recours, parce que, dit-il, la rservation
qui est faite au Pape et la puissance que Jsus-Christ lui a donne, est
pour difier et non pour dtruire[32].

En un mot, tous les thologiens et canonistes qui jouissent de quelque
estime en-de comme au-del des monts, s'accordent  penser que, si le
recours au saint sige devient impossible, dangereux ou mme simplement
difficile, la rserve est suspendue pour tout le temps que durent
l'impossibilit, la difficult ou le danger de ce recours.

Ainsi nous rpondrons  la premire question que Sa Majest nous a fait
l'honneur de nous proposer, en disant: Lorsque des circonstances
malheureuses interrompent, pour un temps, la communication entre le Pape
et les sujets de l'empereur, _c'est aux vques diocsains que les
fidles doivent s'adresser, afin d'obtenir les dispenses qu'accordait le
saint sige_.

Mais cette rponse qu'il a fallu gnraliser, parce que la question nous
tait propose en termes gnraux, a besoin elle-mme d'une explication
dont nous avons indiqu le principe, en distinguant deux sortes de
dispenses: les unes relatives  l'administration gnrale de l'glise et
 sa discipline intrieure, les autres qui ont pour objet les besoins
journaliers des fidles. C'est uniquement  ces dernires que doit se
rapporter la rponse que nous venons de faire  Sa Majest; car il y
aurait trop d'inconvnient  laisser  la volont particulire de chaque
vque l'exercice du droit de disposer des lois que l'glise a portes
pour le bon ordre et l'uniformit de son gouvernement.

SECONDE QUESTION.

La seconde question que Sa Majest nous fait l'honneur de nous proposer
est celle-ci:

Quand le Pape refuse persvramment d'accorder des bulles aux vques
nomms par l'empereur pour remplir les siges vacans, quel est le moyen
lgitime de leur donner l'institution canonique?

Pour rpondre  cette importante question, nous croyons devoir rappeler
celle qui nous fut propose l'anne dernire en ces termes:

Le gouvernement franais n'ayant point viol le concordat, si, d'un
autre ct, le Pape refuse de l'excuter, l'intention de Sa Majest est
de regarder le concordat comme abrog; mais, dans ce cas, que
convient-il de faire pour le bien de la religion?

Aprs une exposition succincte de la doctrine catholique, concernant la
juridiction de l'glise, nous terminions notre rponse en observant que
le conseil n'avait pas l'autorit ncessaire pour indiquer les mesures
propres  remplacer l'intervention du Pape dans la confirmation des
vques; que son avis,  cet gard, ne serait que celui d'un trs petit
nombre de prlats, sans pouvoir, sans caractre pour reprsenter
l'glise de France. En consquence, disions-nous, nous pensons que, dans
une circonstance aussi dlicate, o il est essentiel de ne point
s'carter des principes consacrs par la religion, de ne pas alarmer les
consciences, Sa Majest ne peut rien faire de plus sage et de plus
conforme aux rgles, que de convoquer un concile national, o le clerg
de son empire examinerait la question qui nous est propose, et
indiquerait les moyens propres  prvenir les inconvniens de refus des
bulles pontificales.

En 1688,  l'occasion d'un refus semblable, fait par le pape Innocent XI
aux vques nomms par Louis XIV depuis 1681, le parlement de Paris, sur
les conclusions du procureur-gnral Talon, rendit un arrt portant que
le roi serait suppli de convoquer les conciles provinciaux et mme un
concile national. Cet arrt, dit d'Hricourt, est conforme  ce qui
s'est pratiqu en France en des occasions pareilles. Les exemples en
sont rapports dans les _Preuves des liberts de l'glise gallicane_.

Sa Majest jugea et nous fit dire que cette rponse ne satisfaisait pas
entirement  la question, en ce qu'elle ne dterminait pas si le
concile national avait en lui-mme l'autorit ncessaire pour suppler
au dfaut des bulles apostoliques, ou s'il faudrait encore recourir 
une autorit suprieure  la sienne.

Sans vouloir prvenir ni prjuger la dcision du concile appel 
prononcer sur une matire d'un aussi grand intrt, le conseil indique
la marche qu'il pourrait suivre, et conclut son opinion par ces
rflexions que nous allons transcrire, parce qu'elles renferment le
principe de la rponse  la question qui nous est propose aujourd'hui.

Jusqu' prsent, nous avons raisonn d'aprs les lois de la discipline
ecclsiastique, et dans l'tat ordinaire des choses, il n'est jamais
permis de s'en carter. Mais un point de discipline, tabli pour le
gouvernement et la conservation des glises particulires, cesse
d'obliger lorsqu'il est vident qu'on ne peut l'observer sans exposer
une grande glise aux plus grands dangers. Si le chef de l'glise
universelle parat abandonner l'glise de France  elle-mme, en
refusant de concourir, comme il le doit,  l'institution de ses vques,
cette glise si ancienne, et qui occupe une place si considrable dans
la catholicit, doit trouver en elle-mme des moyens de se conserver et
de se perptuer. Elle est autorise  recourir  l'ancien droit,
lorsque, sans qu'il y ait eu faute de sa part, l'exercice du droit
nouveau est devenu impraticable  son gard.

En consquence, nous pensons qu'aprs avoir protest de son attachement
inviolable au saint sige et  la personne du souverain pontife, aprs
avoir rclam l'observation de la discipline actuellement en vigueur, le
concile pourrait dclarer qu'attendu l'extrme difficult, ou
l'impossibilit de recourir  un concile oecumnique, vu le danger
imminent dont l'glise de France est menace, l'institution donne
_concilirement_ par le mtropolitain,  l'gard de ses suffragans, et
par le plus ancien vque de la province  l'gard du mtropolitain,
tiendra lieu des bulles pontificales, jusqu' ce que le Pape ou ses
successeurs consentent  l'excution du concordat.

Ce retour provisoire  une partie de l'ancien droit ecclsiastique
serait justifi par la premire de toutes les lois, la loi de la
ncessit que notre saint pre le Pape lui-mme a reconnue,  laquelle
il s'est soumis, lorsque, pour rtablir l'unit dans l'glise de France,
il s'est mis au-dessus de toutes les rgles ordinaires, en supprimant,
par un acte d'autorit sans exemple, toutes les anciennes glises de
France, pour en crer de nouvelles.

Telle est l'opinion que nous avions l'honneur d'exposer  Sa Majest au
mois de janvier 1810.

Depuis ce temps, le Pape a continu de refuser des bulles, sans allguer
aucune raison canonique de son refus; il ne s'est point rendu aux
instances et respectueuses prires que lui ont adresses, au nom de
toute l'glise de France, les vques qui se rencontraient  Paris, il y
a prs d'un an. Le nombre des diocses qui n'ont point de premier
pasteur augmente chaque anne d'une manire effrayante, et bientt
l'piscopat s'teindrait en France, si l'on ne trouvait pas quelque
moyen canonique de remdier  l'inexcution du concordat, et au refus
persvrant des bulles apostoliques.

Louis XIV prouva la mme difficult de la part des papes Innocent XI et
Alexandre VIII. Tant que dura la msintelligence entre les deux cours,
c'est--dire depuis 1681 jusqu'en 1693, les vques nomms par le roi
gouvernrent leurs diocses en vertu des pouvoirs qu'ils recevaient du
chapitre de l'glise vacante. Nous en avons la preuve pour quelques uns,
et notamment pour le clbre Flchier, nomm successivement  Lavaur et
 Nmes, et nous sommes fonds  prsumer qu'il en a t de mme des
autres, sur lesquels il ne nous reste pas de renseignemens positifs.

Cette mesure, conseille,  ce que l'on croit, par l'oracle de l'glise
gallicane, par l'immortel Bossuet, et parfaitement conforme aux
principes de la hirarchie, supposait les droits assurs au Pape par le
concordat, et tendait mme  les conserver; et quoique les droits de la
nomination royale parussent compromis par cette espce d'accommodement,
Louis XIV voulut bien y condescendre. Les papes Innocent XI et Alexandre
VIII ne s'y opposrent pas, et Innocent XII l'approuva tacitement, en
accordant les bulles aux vques nomms, sans leur faire un crime de la
part qu'ils avaient eue dans l'administration de leurs diocses.

C'est un principe reconnu dans toute l'glise, et consacr par le
concile de Trente (session 24, chap. 16), qu' l'instant mme de la mort
d'un vque, la juridiction piscopale passe de plein droit au chapitre
cathdral; et dans l'glise de France, c'est un usage immmorial que les
chapitres confrent les pouvoirs dont ils sont dpositaires, pendant la
vacance du sige,  l'ecclsiastique nomm par le souverain  l'vch
vacant. S'il existe pour l'Italie, ou pour quelques autres pays, une
loi, ou un usage contraire, cette loi, cet usage ne sont d'aucune
autorit dans l'glise de France, qui est toujours maintenue dans la
possession de se gouverner selon son ancienne discipline.

C'est pour l'glise de France, dans les circonstances actuelles, une
prcieuse ressource que le pouvoir donn aux vques nomms d'exercer
canoniquement, dans leurs diocses, la juridiction piscopale. Pourquoi
faut-il que le Pape ait tent de les dpouiller d'un droit si lgitime,
et qui ne peut tourner qu' l'avantage des fidles?

Dans ses brefs aux chapitres de Florence, de Paris et d'Asti, le Pape
dclare, en principe gnral, que les chapitres des glises vacantes ne
peuvent dlguer leurs pouvoirs aux vques nomms par l'empereur, et il
dfend  ceux-ci d'accepter les pouvoirs qui leur seraient offerts; et
de s'immiscer dans le gouvernement de leur glise.

Nous savons bien que les brefs, qui ne sont reus nulle part, ne
prvaudront jamais contre notre antique discipline. Nous n'y voyons
qu'une triste preuve des prventions inspires au Pape par des hommes
peu instruits de nos usages, et de la situation de l'glise de France.
Ce vertueux pontife, qui a donn  cette glise des preuves si marques
de son affection paternelle, se serait empress d'accueillir toutes les
mesures de conciliation, s'il n'et pas t tromp par des rapports
infidles.

C'est dans cet tat de choses qu'aprs nous avoir dclar _qu'elle ne
veut plus faire dpendre l'existence de l'piscopat en France, de
l'institution canonique du Pape, qui serait ainsi le matre de
l'piscopat_, Sa Majest nous demande quelles sont les mesures  prendre
_pour que les vques aient le caractre requis pour exercer leur
juridiction piscopale. Sa Majest s'en rapporte  nous pour lui faire
connatre ce qui convient le mieux_.

Nous nous montrerons dignes de la confiance dont Sa Majest nous honore,
par une exposition franche et loyale des vues que nous suggreront notre
dvoment  sa personne et notre zle pour la religion. Ces deux
sentimens se prtent une force mutuelle: vques et Franais, nous ne
sparerons jamais les intrts de l'glise de ceux de l'tat.

En dclarant que dsormais l'existence de l'piscopat en France ne
dpendra plus de l'institution canonique du Pape, Sa Majest abroge le
concordat pass entre Lon X et Franois Ier, et renouvel entre Sa
Majest et notre saint pre le Pape.

Ce concordat, en effet, donne au Pape un avantage trop marqu sur nos
monarques. Par une des clauses du concordat, le prince perd le droit de
nommer, si, dans un temps fix, il ne prsente pas au Pape un sujet
capable. Pour qu'il y et galit de droits entre les augustes parties
contractantes, il et fallu que, de son ct, le Pape se ft oblig de
donner l'institution ou de produire un motif canonique de refus dans un
temps dtermin, faute de quoi le droit d'instituer serait dvolu, par
ce seul fait, au concile de la province o serait situ l'vch vacant.

Au moyen de cette clause ajoute au concordat, il ne serait plus au
pouvoir des Papes de prolonger  leur gr la vacance des siges. _Les
Papes ne seraient plus les matres de l'piscopat._ Nous conserverions
tous les avantages du concordat, sans inconvniens et sans danger.

Et puisque Sa Majest nous permet de lui exposer ce qui nous parat
convenir le mieux pour assurer, dans tous les temps, le plein exercice
de la juridiction piscopale, nous oserons lui dire que, de toutes les
mesures possibles, le concordat ainsi modifi est la plus simple, la
plus conforme aux principes, la plus propre  rallier tous les esprits
et  rassurer les consciences timores.

Le changement que nous proposons dans le concordat est trop essentiel
pour ne pas demander le consentement des deux parties contractantes.
L'empereur est en droit de l'exiger, pour que ses nominations ne soient
plus ludes par des refus, ou par des dlais arbitraires. Le Pape doit
y consentir, pour donner  l'empereur une garantie contre des abus qui
se sont reproduits si souvent. Nous prsumons de la justice et de la
sagesse du saint pre qu'il ne se refusera pas  une proposition si
raisonnable; mais s'il n'y accdait pas, son refus justifierait, aux
yeux de toute l'glise, l'entire abolition du concordat, et le recours
 un autre moyen de confrer l'institution canonique.

Nous ne devons pas le dissimuler  Sa Majest, dans une affaire de cette
nature, o le succs dpend uniquement de la persuasion, il s'agit moins
de savoir ce que permet la rigueur des principes, que de consulter et de
mnager l'opinion publique. Quelque juste que ft, d'aprs la conduite
du Pape, l'entire abolition du concordat, quelque lgitime que pt tre
le rtablissement de la sanction pragmatique, ou tout autre moyen
d'institution canonique, nous ne croyons pas qu'on doive les proposer
sans y avoir prpar les esprits, sans avoir convaincu les fidles qu'il
ne reste pas d'autre ressource pour donner des vques  l'glise de
France, et que ce n'est qu'aprs avoir puis tous les moyens de
conciliation, que l'on se permet un changement si important dans la
discipline de l'glise.

Une autre considration n'chappera pas  la sagesse de Sa Majest. On
n'a pas oubli les troubles excits dans toute la France  l'occasion de
la constitution civile du clerg; l'empereur, qui seul a pu les apaiser,
ne voudra pas que de nouvelles dissensions, qu'un nouveau schisme
viennent les ressusciter. Il ne faut donc pas que les fidles tiennent
pour suspecte la mission des vques institus selon les formes
nouvelles; il ne faut pas que la malveillance puisse emprunter de la
religion mal entendue un prtexte pour former un parti dans l'tat.

Sous un gouvernement aussi ferme que celui de Sa Majest, nous ne
craignons pas pour la chose publique. On ne verra pas renatre les
sditions et la guerre civile; mais tout le monde sait que les divisions
religieuses sont la source d'une infinit de maux particuliers, et
n'eussent-elles d'autre effet que de relcher le ressort de la religion
et d'affaiblir son heureuse influence sur les moeurs publiques, il n'est
rien que l'on ne doive tenter pour les prvenir.

Nous n'ignorons pas qu'il serait injuste et draisonnable de confondre
le rtablissement de la sanction pragmatique, ou toute autre mesure
adopte d'aprs l'avis et sous l'autorit de l'glise de France, avec la
constitution du clerg, dcrte par une autorit purement sculire,
malgr les justes rclamations du souverain pontife et de tous les
vques de France; mais nous savons aussi que le peuple ne saisirait pas
cette diffrence, qui tient  des notions trop au-dessus de sa porte,
et qu'il ne verrait dans les nouvelles mesures substitues au concordat
que l'absence de l'intervention du Pape, qu'il est accoutum  regarder
comme ncessaire.

En vain nous flatterions-nous de l'clairer par nos instructions. Loin
de le ramener, nous nous exposerions  perdre sa confiance: il nous
croirait en opposition avec le chef de l'glise, et hors de sa
communion; il se partagerait entre le Pape et nous, et la plupart des
fidles ne connaissant pas les limites prcises de la juridiction
pontificale, les uns refuseraient au Pape l'autorit qui lui appartient
de droit divin dans le gouvernement de l'glise universelle, les autres
abandonneraient des vques qu'ils croiraient spars du centre de
l'unit catholique. Le schisme renatrait avec tous ses dsordres; et
quel remde pourrait-on y apporter, tant qu'il existerait une division
entre le Pape et les vques?

Et qu'on ne croie pas que nous cdons  de vaines terreurs. Nous
connaissons les sentimens et les dispositions des peuples confis 
notre sollicitude. Nous nous rappelons les difficults que nous avons
prouves au commencement de notre piscopat, et les mnagemens qu'il
nous a fallu employer pour les concilier avec des changemens amens par
les circonstances, mais contre lesquels d'anciennes habitudes les
avaient prvenus. Nous savons que nous n'avons obtenu leur confiance et
celle de leurs pasteurs immdiats, qu'en nous prsentant  eux au nom du
saint sige. Nous savons encore, et il est de notre devoir de le dire 
Sa Majest, qu'au premier bruit de la msintelligence qui a clat entre
les deux puissances, l'inquitude s'est rpandue dans les esprits, les
consciences ont t alarmes, et que, malgr tous nos efforts pour les
rassurer, les peuples craignent de se voir replongs dans l'anarchie
religieuse dont la sagesse de Sa Majest avait su les tirer.

Dans plusieurs diocses, il s'est form une secte de prtendus
_catholiques purs_ qui exercent un culte clandestin, auquel prsident
des prtres qui, se drobant  la surveillance des vques, ne donnent
au gouvernement aucune garantie de leurs principes et de la morale
qu'ils enseignent. Nous sommes instruits que cette secte, qui commenait
 se dissiper, a pris une nouvelle force des circonstances actuelles, et
sans doute elle s'accrotra d'une multitude d'hommes simples et
ignorans,  qui il ne sera pas difficile de persuader qu'un changement
aussi important dans la discipline de l'glise annonce le projet de
dtruire la religion de leurs pres.

Une autre classe d'hommes encore plus dangereux, et surtout dans les
campagnes, ce sont les restes d'une faction trop connue par ses excs.
Toujours prts  saisir toutes les occasions de semer le mcontentement
et de troubler l'ordre public, ils affectent souvent auprs du peuple un
zle ardent pour la religion. Au plus lger changement introduit dans le
culte, ils s'crient que tout est perdu; ils se plaisent  alarmer la
pit des bons villageois, pour les prvenir et les indisposer contre le
gouvernement. C'est de la part de ces hommes sans religion, et par une
suite de leurs perfides insinuations, que nous avons prouv les plus
fortes oppositions  la suppression de quelques ftes. Et qui peut
prvoir l'effet des nouvelles manoeuvres, que mettent en jeu ces ennemis
ternels de l'ordre et de la tranquillit publique, s'ils trouvent les
esprits prpars  recevoir les impressions de la malveillance?

Quelles consquences prtendrons-nous tirer de ces rflexions?
Dirons-nous qu'il faut laisser les choses dans l'tat o elles sont, et
attendre qu'il plaise au souverain pontife d'accorder des bulles aux
vques nomms par l'empereur?

Non, le besoin de l'glise de France et la dignit de l'empereur ne le
permettent pas.

La juridiction dlgue par les chapitres cathdraux aux vques nomms
ne peut tre regarde que comme un expdient passager. Outre le
gouvernement des glises, l'piscopat a des fonctions qui lui sont
essentiellement rserves, et que les fidles sont en droit de rclamer.
Des vques rduits  la qualit de simples administrateurs capitulaires
ne pourraient remplir qu'une partie des devoirs de l'piscopat, il faut
que les pouvoirs de l'ordre soient unis aux pouvoirs de la juridiction;
il faut que chaque diocse trouve dans son sein la plnitude du
ministre piscopal.

Nous nous sommes permis d'exprimer le dsir que l'on dclart  S. S.,
ou que le concordat, dj rompu par son propre fait, serait
authentiquement aboli par l'empereur, ou qu'il ne serait conserv qu'
la faveur d'une clause propre  rassurer l'empereur et l'glise de
France contre ces refus arbitraires qui rendent illusoires les droits
que le concordat assure  nos souverains. Si l'empereur daignait
accepter ce temprament; si, de son ct, le Pape, en reconnaissait la
justice et les inestimables avantages, les bulles attendues depuis si
long-temps seraient expdies sur-le-champ; l'ordre et la paix se
rtabliraient dans l'glise de France sans secousse et sans dchiremens,
l'on aurait obtenu tout ce que l'on a demand, et nous n'aurions plus 
craindre pour l'avenir le retour de semblables difficults.

Mais si l'empereur ne jugeait pas convenable de se prter  cette
proposition, si le Pape refusait d'y acquiescer, le concordat devenant
inexcutable tant que les choses demeureraient en cet tat, par quel
moyen faudrait-il le remplacer?

 cette question, l'esprit se reporte naturellement aux temps qui ont
prcd les concordats, et la rponse qui se prsente d'abord, c'est
qu'il faudrait rtablir, pour ce qui concerne l'institution des vques,
les rglemens de la sanction pragmatique, rdigs dans l'assemble de
Bourges, en 1438, d'aprs les dcrets du concile de Ble.

Cependant la pragmatique ayant t abolie solennellement par la
publication du concordat, on ne peut la faire revivre,  moins que
l'autorit ecclsiastique n'intervienne dans son rtablissement. Car,
ainsi que nous le disions l'anne dernire, au milieu de toutes les
variations introduites dans la discipline de l'glise, relativement 
l'institution des vques, le principe de la ncessit d'une institution
ecclsiastique est demeur invariable; ces divers changemens se sont
toujours faits du consentement exprs ou tacite de l'glise, et c'est
par son autorit que les lections ont pris successivement diffrentes
formes, que le droit de confirmer les vques lus a pass des conciles
provinciaux et des mtropolitains aux souverains pontifes, et que les
lections capitulaires ont t remplaces par la nomination du chef de
l'tat; et si jamais il devenait ncessaire d'adopter un autre mode
d'institution, il faudrait commencer par le faire approuver par
l'glise.

Nous disons plus: cette approbation de l'glise serait indispensable,
quand mme on proposerait de revenir  l'une des mthodes adoptes dans
les sicles prcdens. Une loi abroge n'est plus une loi, et ne peut en
reprendre le caractre que de l'autorit qui l'a abroge. L'glise ne se
gouvernerait plus elle-mme, elle n'aurait plus le droit de faire des
lois et des rglemens pour sa discipline intrieure, si quelque autre
puissance pouvait la forcer  reprendre les lois et les rglemens
qu'elle aurait abolis.

C'est dans le concile oecumnique que rside l'autorit suprme de
l'glise, et, au dfaut du concile, c'est au souverain pontife qu'il
appartient rgulirement de statuer sur ce que le droit appelle les
causes majeures. Mais lorsqu'il s'agit de la discipline d'une grande
glise, lors, surtout, qu'il est question de pourvoir  sa conservation,
si de malheureuses circonstances ne lui permettent pas de se fortifier
de l'autorit du chef de l'glise, nous pensons qu'on ne peut lui
contester le droit et le pouvoir d'abroger, ou du moins de suspendre,
pour un temps et provisoirement, des rglemens qu'il est devenu
impossible d'observer, et d'y en substituer d'autres convenables  ses
besoins.

L'glise de France ne peut se passer du ministre des vques. Si le
Pape refuse, sans motifs canoniques, de concourir  leur institution,
quel autre moyen reste-t-il, sinon de recourir  l'ancien droit, selon
lequel les bulles n'taient pas ncessaires?

C'est par une espce de rserve, introduite insensiblement dans le moyen
ge, et rige en loi pour la France par le concordat, que les papes
jouissent du droit de confirmer les vques. Cette rserve, ainsi que
celle des dispenses, est certainement de droit positif. Or il est
certain qu'une rserve de droit positif cesse, lorsqu'on est dans
l'impossibilit de s'adresser  celui en faveur de qui elle a t faite,
et,  plus forte raison, si cette impossibilit vient de son propre
fait.

Les rgles de la discipline ecclsiastique ne sont tablies que pour le
bien de l'glise. Il est dit dans le concordat de Lon X et de Franois
Ier qu'il a pour but l'utilit commune et publique de la France: _Pro
communi et publica regni tui utilitate_. (Chap. 2.) Or, s'il n'y avait
aucun moyen d'instituer les vques lorsque le Pape refuse des bulles
sans motifs canoniques, ce trait, conclu pour l'avantage de la France,
lui deviendrait extrmement prjudiciable.

Toutes les fois que nous avons eu  nous plaindre de la conduite ou des
entreprises des papes, nous avons invoqu le retour  l'ancien droit; et
ce ne sont pas seulement nos rois et les parlemens qui l'ont rclam, le
clerg lui-mme en a reconnu la ncessit dans certaines circonstances.
Nous en avons deux exemples clbres, l'un en 1408, l'autre en 1510.

Charles VI, de l'avis du clerg, des princes, des barons et des
universits du royaume, avait ordonn, en 1407, la soustraction
d'obdience  l'gard de Benot XIII, celui des prtendans  la papaut
qui avait t reconnu par la France. En 1408, il se tint un concile de
l'glise gallicane,  Paris, dans la Sainte-Chapelle du Palais, 
l'effet de dlibrer sur la manire dont l'glise de France devait se
gouverner pendant la soustraction d'obdience. Les rsolutions de cette
assemble furent publies sous le titre d'_Advisamenta super modo
regiminis ecclesi gallican, durante neutralitate_, etc.

En parlant de la manire de pourvoir aux bnfices, l'assemble ordonne
que les lections et les postulations se fassent conformment au droit,
_ut jura volunt_; que les vques soient confirms et ordonns par le
mtropolitain, le mtropolitain par le primat, ou mme par les vques
de la province, s'il n'y a point de primat reconnu.

Louis XII, en 1510, convoqua  Tours tous les vques de son royaume, et
leur proposa diverses questions relatives au diffrend qui s'tait lev
entre lui et le pape Jules II.  la troisime question, le concile avait
rpondu que, dans le cas d'une haine notoire et d'une agression injuste
de la part du pape contre la France, le roi pouvait se soustraire  son
obissance, non pas cependant en tout et indistinctement, _non tamen in
totum et indistinct_, mais autant que le demandaient la conservation et
la dfense de ses droits temporels. Cette rponse se rapportait
galement  la question suivante: en supposant la soustraction faite
lgitimement, que devront faire le roi et ses sujets, les prlats et
tous les ecclsiastiques du royaume, dans les choses pour lesquelles on
avait coutume de recourir au sige apostolique? Arrt par le concile
qu'il faudra se conformer au droit commun ancien, et  la pragmatique
sanction du royaume, tire des dcrets du saint concile de Ble:
_Conclusum est per concilium servandum esse jus commune antiquum, et
pragmaticam sanctionem regni, ex decretis sacro-sancti concilii
basileensis desumptam_.

 ces deux tmoignages si exprs de l'glise gallicane, nous pouvons
ajouter celui des vques dputs  l'assemble nationale, consign dans
l'_Exposition des principes sur la constitution civile du clerg_.

Aprs avoir tabli, comme une maxime indubitable, que, dans la situation
o se trouvait alors l'glise de France, il fallait sacrifier  la
ncessit des circonstances tout ce que l'on pourrait abandonner sans
altrer le dpt inviolable de la foi, ils laissent entrevoir, comme un
moyen de conciliation, la possibilit du retour  l'ancien droit sur
l'institution des vques. Citons les paroles mmes de l'_Exposition_.

Il est, sans doute, conforme  l'antique discipline de l'glise
gallicane, d'attribuer aux mtropolitains et aux plus anciens vques
des mtropoles l'institution des vques.

Mais il ne faut pas oublier que les mtropolitains mmes empruntaient
leurs pouvoirs des conciles provinciaux.

C'taient les vques de chaque mtropole, qui s'assemblaient pour la
confirmation et la conscration des vques de la province.

C'taient les conciles provinciaux qui donnaient l'institution
canonique, par la voix des mtropolitains ou des plus anciens vques,
et c'est au dfaut des conciles provinciaux que les mtropolitains ou
les anciens vques en ont exerc les droits.

Si l'on veut rtablir les principes et les usages de l'glise dans
toute leur intgrit, il faut que les conciles provinciaux s'assemblent
pour reprendre le droit de donner l'institution canonique, et il serait
de toute justice qu'ils fussent convoqus et consults sur des articles
qui concernent une partie essentielle de leurs droits et de leurs
pouvoirs.

Les vques de l'assemble nationale ne disent point que l'intervention
du Pape soit absolument indispensable pour oprer le retour  l'ancienne
discipline: ils l'eussent certainement demande, ils l'eussent juge
ncessaire, si elle et t possible; mais ils savaient que l'assemble
nationale n'aurait pas permis d'y recourir, et, dans cette supposition,
et parce qu'ils ne voient aucun autre moyen de conserver en France la
religion catholique, ils indiquent le rtablissement des anciennes
formes par l'autorit de l'glise gallicane runie en conciles
provinciaux. Sur quoi nous observerons que si, dans une matire si
importante, ils proposent seulement des conciles provinciaux, et non un
concile national, ou une assemble gnrale du clerg de France, c'est
parce qu'ils prsument avec raison que le Pape ne refusera pas
d'approuver les dcisions des conciles provinciaux.

L'_Exposition des principes_ est signe de tous les vques de France,
et des vques trangers qui avaient en France une partie de leurs
diocses. Le pape Pie VI l'approuva par un bref du 13 avril 1791.

C'est ainsi que la ncessit, qui est la loi suprme, l'emporte sur
toutes les lois positives, quand, pour de grands maux, comme dit saint
Augustin, il faut chercher de grands remdes, quand il faut arracher
tout un peuple  la mort. C'est ainsi que saint Cyprien justifie le
pape saint Corneille; on l'accusait de faiblesse: il a cd, disait
saint Cyprien,  la ncessit,  cette ncessit des temps,  cette
force des circonstances que Dieu permet, et que l'homme ne commande
pas.

D'aprs les raisons et les autorits que nous venons d'allguer, nous ne
craignons pas de dire que, dans l'extrme ncessit o se trouve
l'glise de France, sans qu'il y ait faute de sa part, elle peut avec le
concours du souverain, son protecteur-n, pourvoir par elle-mme  sa
propre conservation. Pour assurer la perptuit de l'piscopat, elle
peut, ou invoquer le rtablissement de la pragmatique de Bourges, ou
adopter tout autre forme d'institution qui ne soit contraire ni aux
canons, ni  l'autorit divine et imprescriptible du saint sige
apostolique: _Salv etiam_, comme s'exprimait le concile de 1408, que
nous avons dj cit, _debit sanct sedi apostolic everenti et domino
Pap_.

Mais dans une affaire d'une si haute importance, o tous les fidles ont
le plus grand intrt, o il faut bannir de l'esprit des peuples toute
anxit, toute inquitude de conscience, et ne laisser  des hommes
malintentionns aucun prtexte pour exciter des troubles, le voeu de
l'glise de France ne peut se manifester d'une manire trop imposante.

Le suffrage d'un petit nombre d'vques serait compt pour rien. Il faut
une dlibration faite en commun, une dcision solennelle rendue dans la
forme conciliaire. C'est ainsi que les grandes affaires se sont toujours
traites dans l'glise.

Il n'est qu'une voie par laquelle l'glise de France puisse manifester
son voeu, et lui imprimer le caractre de l'autorit, c'est la runion
des suffrages du corps piscopal, soit dans un concile national, auquel
tous les vques seraient appels, soit dans une assemble du clerg,
compose d'un certain nombre d'vques pour chaque mtropole, nomms par
leurs provinciaux et chargs de leurs procurations.

Sa Majest psera dans sa sagesse les avantages et les inconvniens de
l'une et de l'autre forme de runion.

Les rsolutions prises dans le concile ou dans l'assemble,  la
pluralit des voix, seraient soumises, conformment  nos anciens
usages,  l'approbation de Sa Majest.

Les voeux de l'glise de France seraient combls, si elle pouvait obtenir
l'assentiment de notre saint pre le Pape. On se fera du moins un devoir
de le solliciter dans la forme la plus respectueuse, et s'il est refus,
on protestera que c'est avec la plus vive douleur que l'glise de France
voit se rompre un des liens qui l'attachent au saint sige; qu'elle ne
se dpartira jamais de l'obissance et de la soumission que lui doivent
toutes les glises particulires; qu'elle dsire ardemment que des
circonstances plus heureuses lui permettent de revenir  cette forme
d'institution qui multiplie ses rapports avec le chef de l'glise, et
dont elle ne s'carte en ce moment que parce qu'elle y est force par la
ncessit de pourvoir  sa propre conservation.

Tel est le voeu que nous avons l'honneur de dposer aux pieds de Sa
Majest. Nous osons nous flatter qu'elle y reconnatra le langage et les
sentimens qu'elle a droit d'attendre des ministres d'une religion qui
place au premier rang de ses prceptes l'amour de l'ordre, le respect
pour les lois, et la fidlit au souverain.

Nous croyons aussi que Sa Majest trouvera dans nos principes, et dans
la mesure que nous prenons la libert de lui proposer, une garantie
suffisante contre toute entreprise de la part des Papes, au prjudice
des droits de la souverainet.

Dj l'empressement avec lequel tout le clerg de son empire a souscrit
la dclaration de 1682, a convaincu Sa Majest que les prtentions
surannes de Grgoire VII, s'il tait possible qu'on ost les
reproduire, rencontreraient dans l'glise de France une rsistance
unanime et insurmontable. Et, quant au refus arbitraire des bulles
d'institution, cet abus n'aura plus lieu dsormais, soit que l'on ajoute
au concordat la clause que nous avons indique, soit que l'glise de
France adopte un autre mode de confrer l'institution canonique  ses
vques.

Nous terminerons ce rapport comme les vques assembls par Louis XII,
en 1510, ont termin leur consultation: Il semble au concile,
disaient-ils, qu'avant tout il faudrait que l'glise gallicane envoyt
des dputs au pape Jules, pour lui faire entendre les admonitions et
les conseils de la charit fraternelle, et le rappeler  des sentimens
pacifiques.

Si l'on croyait devoir cette dfrence  Jules II, pontife ambitieux,
implacable ennemi de la France, et arm contre elle, combien plus
est-elle due  Pie VII! La droiture de ses intentions est gnralement
reconnue. Il n'a besoin que d'tre clair sur le vritable tat des
choses, et nous sommes persuads qu'il ne rsisterait pas aux
remontrances et aux prires de toute l'glise de France, si elles lui
taient portes par quelques vques  qui Sa Majest aurait permis de
se rendre auprs de lui.

Cette dmarche, si conforme d'ailleurs aux maximes et  l'esprit de
l'vangile, est un devoir pour les vques,  qui l'on ne pardonnerait
pas de s'expliquer avec tant de libert sur la conduite de leur chef,
sans avoir tent tous les moyens de le flchir et d'clairer sa
religion.

Toutes les difficults s'aplaniraient, si cette dputation avait le
succs dont nous osons nous flatter. Mais si, contre toute esprance, ce
dernier effort tait inutile, les peuples qui portent un oeil inquiet sur
nos dlibrations reconnatraient que nous n'avons rien nglig de ce
qu'exige de nous le profond respect d par des vques au chef de
l'glise universelle. Leur confiance et l'autorit de notre ministre ne
seraient point affaiblies, et ils montreraient moins de rpugnance pour
un nouvel ordre de choses, que des circonstances imprieuses, et la
ncessit de pourvoir  leurs besoins spirituels, nous auraient forcs
d'adopter.

FIN DU CINQUIME VOLUME.




NOTES

[1: Le marchal d'Ancre fut tu en 1617, sur le pont-levis du Louvre par
l'Hopital de Vitry, et sa femme fut dcapite et brle comme sorcire.
La maison de Luynes fut enrichie de ses dpouilles.]

[2: Le prince Auguste, fils du prince Ferdinand, frre du grand
Frdric.]

[3: Depuis le mariage de l'empereur, l'Autriche avait  Londres un
charg d'affaires (M. Weissemberg), et elle avait demand  la France de
pouvoir communiquer avec lui par Calais.]

[4: L'arme d'Andalousie avait fait un mouvement dans la Valle de
Guadiana, avait pris Badajoz et Elvas. Elle entrait en Portugal; mais
elle se retira lorsque le marchal Massna commena sa retraite.]

[5: On connaissait l'opinion qu'en avait son prdcesseur. Pie VI aimait
le monde, et ne parlait point volontiers d'affaires aprs dner. Un
jour, on annona un vque de la banlieue de Rome, qui venait
l'entretenir; il gronda de ce que l'on n'avait pas su lui viter la
visite de ce prlat, que l'on savait, aussi bien que lui, tre un homme
difficultueux et trs-opinitre: mais comme on ne pouvait pas le
renvoyer, le pape le fit entrer. C'tait effectivement une difficult,
qu'il avait avec la daterie sur quelques portions de son fisc, qui
l'avait amen en rclamation prs du S. Pre; pour avoir le repos, on
lui accorda ce qu'il demandait, et comme il sortait du salon, le pape
dit aux cardinaux, qui taient prsens: Messieurs, si jamais celui-l
vient  la tte de l'glise, on verra de belles choses. Cet vque
devint prcisment le pape Pie VII. Il est mme vraisemblable que le
conclave ne le choisit qu' cause de ce caractre qui convenait aux
difficults de toute espce dont l'glise allait tre entoure.]

[6: J'ai dj dit que l'empereur ne l'avait pas ordonn; il se contenta
d'en crire au roi de Naples, que la tranquillit de l'Italie
intressait aussi, en prvoyant le cas o l'application de cette mesure
deviendrait urgente. Je ne sais si c'est celui-ci qui a pris de suite la
chose au pire, ou l'agent qui commandait  Rome.]

[7: Il avait t plac au diocse de Paris par le respectable M.
Portalis pre.]

[8: Le ministre actuel.]

[9: M. Franchet, ex-directeur de la police, fut arrt comme ayant t
un de ces messagers. Il tait  cette poque-l employ dans un bureau
d'administration  Lyon, et augmentait ses molumens du produit de ses
voyages.]

[10: M. Daunou tait membre de l'Institut et chef des archives.]

[11: Cette inquitude m'a paru dater de l'poque du mariage: j'ai su en
effet qu'il avait t dit, parmi beaucoup d'autres absurdits, que, si
l'empereur avait pous une princesse russe au lieu d'une autrichienne,
l'empire d'Autriche aurait fini par tre divis, et qu'ayant pous une
princesse de cette maison, ce serait vraisemblablement la Russie qui le
serait. De pareils contes ont trouv  s'accrditer, et la malveillance
s'est attache  en pntrer ceux qui pouvaient tre le plus intresss
 approfondir la vrit.]

[12: Je l'ai vu, au retour de l'le d'Elbe, encore trs irrit d'une
lettre crite par M. de Caulaincourt  l'empereur Alexandre, dans
laquelle ce ministre se disculpait de toute participation  l'affaire du
duc d'Enghien.

Cette lettre, publie dans le _Journal des Dbats_, m'a paru expliquer
tout ce qui est arriv, parce qu'elle avait d mettre notre ambassadeur
 la disposition d'Alexandre.]

[13: On vendait  Leipsick et mme  Mayence du sucre et du caf qui
venaient de Riga.]

[14: Je me rappelle qu'tant en 1808 en Russie, j'eus une discussion
chez l'empereur Alexandre sur divers officiers de notre arme.
L'empereur s'en mla et rpondit, en m'adressant la parole: Vous avez
raison, parce que votre matre est incomparablement au-dessus de tout ce
qui a command des armes; mais aprs lui nous verrons.]

[15: Parce qu'ordinairement on repousse les agens de police de toutes
les maisons o ils se prsentent.]

[16: Depuis l'arrive en France de l'impratrice Marie-Louise,
l'empereur avait tabli ces petits spectacles tous les jeudis, afin
qu'elle pt juger du talent de tous les bons acteurs de la capitale.

Il y avait peu de personnes invites  ces reprsentations, qui taient
suivies de quelques parties de jeux.

L'empereur aimait beaucoup la musique, particulirement le chant
italien; il disait que la musique le reposait, et changeait la situation
de son cerveau.

La conversation d'un grand artiste l'intressait; je l'ai vu causer
souvent et long-temps avec le clbre Pasiello, avec Lesueur, et avec
Lays, premier chanteur de l'Opra. En s'entretenant de leur art avec
eux, il portait autant d'attention  la conversation que lorsqu'il
causait avec MM. de Laplace, Fontanes, Chaptal, Monges ou Bertholet.

Il aimait de mme  causer avec Talma, qui avait la permission de venir
 son djeun; ce clbre acteur y manquait rarement le lendemain d'un
jour o il avait jou un des grands rles tragiques dans lesquels il est
rest sans pareil.

L'empereur aimait passionnment la tragdie, ainsi que tout ce qui parle
 l'me.

Il tait d'une grande gnrosit envers les personnes de talens, et
jamais, sous Louis XIV, les artistes ne furent rmunrs avec autant de
magnificence que sous son rgne.]

[17: Cet employ tait entr pour la premire fois en rapport avec
l'officier russe sous prtexte de prendre des leons d'criture, il
donnait effectivement quelques leons en ville.]

[18: Je les ai toutes connues.]

[19: L'empereur avait divis le commandement par suite de ce qui s'tait
pass en Portugal en 1809.]

[20: Monsieur le marchal, le roi m'a charg de vous dire qu'il n'a pas
reu de vos nouvelles depuis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 14 du courant. Depuis lors il a circul ici des bruits de
toute espce; mais ce qu'on a pu dmler au milieu de tous ces rapports
contradictoires, c'est que l'arme anglaise est en position sur la
Torms, et que vous avez runi la vtre sur le Duero. Vous sentez,
monsieur le marchal, que Sa Majest est fort impatiente de recevoir de
vos nouvelles. On dit ici que l'arme ennemie est forte d'environ 50,000
hommes, parmi lesquels on ne compte que 18,000 Anglais. Le roi pense
que, si cela est vrai, vous tes en tat de battre cette arme, et le
roi dsirerait bien connatre les motifs qui vous ont empch d'agir. Il
me charge donc de vous inviter  lui crire par des exprs.

Le roi me charge en mme temps de vous communiquer les nouvelles qu'il a
reues d'Andalousie. Les dernires lettres de M. le duc de Dalmatie sont
du 16 courant, et la dernire lettre de M. le comte d'Erlon est du 18. 
cette poque, le gnral Hill, qui est toujours rest sur la Guadiana
avec un corps de 15,000 hommes et 3  4,000 Espagnols, s'tait avanc
sur la Zafra et mme sur Herena.

Des troupes de l'arme du midi sont en marche pour se runir au gnral
Drouet, et ce gnral doit tre en opration depuis le 20 contre le
gnral Hill. Le roi a ritr au duc de Dalmatie l'ordre de diriger le
gnral Drouet sur la valle du Tage, si lord Wellington appelle  lui
le gnral Hill; mais comme il serait possible, le cas arrivant, que cet
ordre ne fut pas excut assez promptement, Sa Majest dsirerait que
vous profitassiez du moment o lord Wellington n'a pas toutes ses forces
runies pour le combattre.

Le roi a aussi demand des troupes au gnral Suchet, mais ces troupes
n'arriveront pas. Ainsi tout ce que Sa Majest a pu faire, c'est
d'envoyer un renfort de troupes dans la province de Sgovie, et
d'ordonner au gnral Estive, gouverneur de cette province, de secourir
au besoin la garnison d'Avila et de lui envoyer des vivres.

Le marchal de l'empire, chef de l'tat-major de Sa Majest Catholique.

     Madrid, le 30 juin 1812.

     _Sign_, JOURDAN.
]

[21: De Concord., liv. I, ch. II, n 2.]

[22: Df. de la Dcl., t. II, p. 407.]

[23: Ep. Convents Eccl. Gall. ad. univers. Eccl. Gall. Prsules, 1682.]

[24: Ep. S. Bern. ad Lud. Reg. Francorum. CCLV.]

[25: Anc. et Nouv. Disc. de l'gl., tom. I, liv. I, ch. VI.]

[26: Disc. de l'gl., tom. II, liv. III, ch. XXVII.]

[27: Tom. II, liv. III, ch. XXVII.]

[28: Ivo Carnot. Epistola 238.]

[29: Hist. de l'gl. gal., tom. XV, p. 266 et suiv.]

[30: Tr. des Disp., liv. I, ch. II.]

[31: De Matrim., p. 340.]

[32: Tr. de la Jurid. eccl., tom. I, ch. X. 4.]





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir
 l'histoire de l'empereur Napolon, by Duc de Rovigo

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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