The Project Gutenberg EBook of L'hrsiarque et Cie, by Guillaume Apollinaire

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Title: L'hrsiarque et Cie

Author: Guillaume Apollinaire

Release Date: August 19, 2007 [EBook #22356]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HRSIARQUE ET CIE ***




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                         GUILLAUME APOLLINAIRE

                          L'Hrsiarque & Cie

                         --TROISIME DITION--

                                 PARIS
                          P.-V. STOCK, DITEUR

                       155, RUE SAINT-HONOR, 155

                                  1910
                         Tous droits rservs.




L'auteur et l'diteur dclarent rserver leurs droits de traduction et
de reproduction pour tous les pays, y compris la Sude et la Norvge.

Cet ouvrage a t dpos au Ministre de l'Intrieur (section de la
librairie) en octobre 1910.




OUVRAGES DU MME AUTEUR


Chez HENRI KAHNWEILER, diteur, 28, rue Vignon:

L'Enchanteur Pourrissant, avec bois d'Andr Derain; _dition de
Bibliophiles_, 106 exemplaires.

    L'exemplaire sur papier verg      60 francs
    L'exemplaire sur papier Japon     120 --


SOUS PRESSE

Chez DEPLANCHE, _diteur d'Art_, 18, rue de la Chausse-d'Antin:

Le Bestiaire ou Cortge d'Orphe, pomes, avec bois de Raoul Dufy,
_dition de Bibliophiles_, 120 exemplaires.

    L'exemplaire sur papier Hollande   100 francs
    L'exemplaire sur papier Japon      125 --

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




_De cet ouvrage il a t tir  part_ VINGT ET UN EXEMPLAIRES SUR PAPIER
DE HOLLANDE _numrots et paraphs par l'diteur._




_ THADE NATANSON CES PHILTRES DE PHANTASE_





LE PASSANT DE PRAGUE


En mars 1902, je fus  Prague.

J'arrivais de Dresde.

Ds Bodenbach, o sont les douanes autrichiennes, les allures des
employs de chemin de fer m'avaient montr que la raideur allemande
n'existe pas dans l'empire des Habsbourg.

Lorsqu' la gare je m'enquis de la consigne, afin d'y dposer ma valise,
l'employ me la prit; puis, tirant de sa poche un billet depuis
longtemps utilis et graisseux, il le dchira en deux et m'en donna une
moiti en m'invitant  la garder soigneusement. Il m'assura que, de son
ct, il ferait de mme pour l'autre moiti, et que, les deux fragments
de billet concidant, je prouverais ainsi tre le propritaire du bagage
quand il me plairait de rentrer en sa possession. Il me salua en
retirant son disgracieux kpi autrichien.

 la sortie de la gare Franois-Joseph, aprs avoir congdi les
faquins, d'obsquiosit tout italienne, qui s'offraient en un allemand
incomprhensible, je m'engageai dans de vieilles rues, afin de trouver
un logis en rapport avec ma bourse de voyageur peu riche. Selon une
habitude assez inconvenante, mais trs commode quand on ne connat rien
d'une ville, je me renseignai auprs de plusieurs passants.

Pour mon tonnement, les cinq premiers ne comprenaient pas un mot
d'allemand, mais seulement le tchque. Le sixime, auquel je m'adressai,
m'couta, sourit, et me rpondit en franais:

--Parlez franais, monsieur, nous dtestons les Allemands bien plus que
ne font les Franais. Nous les hassons, ces gens qui veulent nous
imposer leur langue, profitent de nos industries et de notre sol dont la
fcondit produit tout, le vin, le charbon, les pierres fines et les
mtaux prcieux, tout, sauf le sel.  Prague, on ne parle que le
tchque. Mais lorsque vous parlerez franais, ceux qui sauront vous
rpondre le feront toujours avec joie.

Il m'indiqua un htel situ dans une rue dont le nom est orthographi de
telle sorte qu'on le prononce _Porjitz_, et prit cong en m'assurant de
sa sympathie pour la France.

                   *       *       *       *       *

Peu de jours auparavant, Paris avait ft le centenaire de Victor Hugo.

Je pus me rendre compte que les sympathies bohmiennes, manifestes 
cette occasion, n'taient pas vaines. Sur les murs, de belles affiches
annonaient les traductions en tchque des romans de Victor Hugo. Les
devantures des librairies semblaient de vritables muses
bibliographiques du pote. Sur les vitrines taient colls des extraits
de journaux parisiens relatant la visite du maire de Prague et des
_Sokols_. Je me demande encore quel tait le rle de la gymnastique en
cette affaire.

Le rez-de-chausse de l'htel qui m'avait t indiqu, tait occup par
un caf chantant. Au premier tage, je trouvai une vieille qui, aprs
que j'eus dbattu le prix, me mena dans une chambre troite o taient
deux lits. Je spcifiai que j'entendais habiter seul. La femme sourit,
et me dit que je ferais comme bon me semblerait; qu'en tout cas je
trouverais facilement une compagne au caf-chantant du rez-de-chausse.

                   *       *       *       *       *

Je sortis, dans l'intention de me promener tant qu'il ferait jour et de
dner ensuite dans une auberge bohmienne. Selon ma coutume, je me
renseignai auprs d'un passant. Il se trouva que celui-ci reconnut aussi
mon accent et me rpondit en franais:

--Je suis tranger comme vous, mais je connais assez Prague et ses
beauts pour vous inviter  m'accompagner  travers la ville.

Je regardai l'homme. Il me parut sexagnaire, mais encore vert. Son
vtement apparent se composait d'un long manteau marron au col de
loutre, d'un pantalon de drap noir assez troit pour mouler un mollet
qu'on devinait trs muscl. Il tait coiff d'un large chapeau de feutre
noir, comme en portent souvent les professeurs allemands. Son front
tait entour d'une bandelette de soie noire. Ses chaussures de cuir
mou, sans talons, touffaient le bruit de ses pas gaux et lents comme
ceux de quelqu'un qui, ayant un long chemin  parcourir, ne veut pas
tre fatigu en arrivant au but. Nous allions sans parler. Je dtaillai
le profil de mon compagnon. Le visage disparaissait presque dans la
masse de la barbe, des moustaches, et des cheveux dmesurment longs
mais soigneusement peigns, d'une blancheur d'hermine. On voyait
pourtant les lvres paisses et violettes. Le nez prominant, poilu et
courbe. Prs d'un urinoir, l'inconnu s'arrta et me dit:

--Pardon, monsieur.

Je le suivis. Je vis que son pantalon tait  pont. Ds que nous fmes
sortis:

--Regardez ces anciennes maisons, dit-il; elles conservent les signes
qui les distinguaient avant qu'on ne les et numrotes. Voici la maison
 la _Vierge_, celle-l est  l'_Aigle_, et voil la maison au
_Chevalier_.

Au-dessus du portail de cette dernire une date tait grave.

Le vieillard la lut  haute voix:

--1721. O tais-je donc?... Le 21 juin 1721 j'arrivai aux portes de
Munich.

Je l'coutais, effray, et pensant avoir affaire  un fou. Il me regarda
et sourit, dcouvrant des gencives dentes. Il continua:

J'arrivai aux portes de Munich. Mais il parat que ma figure ne plut pas
aux soldats du poste, car ils m'interrogrent de faon fort indiscrte.
Mes rponses ne les satisfaisant pas, ils me garrottrent et me menrent
devant les inquisiteurs. Bien que ma conscience ft nette, je n'tais
pas fort rassur. En chemin, la vue du saint Onuphre, peint sur la
maison qui porte actuellement le numro 17 de la Marienplatz, m'assura
que je vivrais au moins jusqu'au lendemain. Car cette image a la
proprit d'accorder un jour de vie  qui la regarde. Il est vrai que,
pour moi, cette vue n'avait que peu d'utilit; je possde l'ironique
certitude de survivre. Les juges me remirent en libert, et, durant huit
jours, je me promenai dans Munich.

--Vous tiez bien jeune alors, articulai-je pour dire quelque chose;
bien jeune!

Il rpondit sur un ton d'indiffrence:

--Plus jeune de prs de deux sicles. Mais, sauf le costume, j'avais le
mme aspect qu'aujourd'hui. Ce n'tait d'ailleurs pas ma premire visite
 Munich. J'y tais venu en 1334, et je me souviens toujours de deux
cortges que j'y rencontrai. Le premier tait compos d'archers
promenant une ribaude, qui faisait vaillamment tte aux hues populaires
et portait royalement sa couronne de paille, diadme infamant au sommet
duquel tintinnabulait une clochette; deux longues tresses de paille
descendaient jusqu'aux jarrets de la belle fille. Ses mains enchanes
taient croises sur son ventre qui avanait vnrieusement, selon la
mode d'une poque o la beaut des femmes consistait  paratre
enceintes. C'est d'ailleurs leur seule beaut. Le second cortge tait
celui d'un juif qu'on menait pendre. Avec la foule hurlante et saoule de
bire, je marchai jusqu'aux potences. Le juif avait la tte prise dans
un masque de fer peint en rouge. Ce masque dissimulait une figure
diabolique, dont les oreilles avaient,  vrai dire, la forme des cornets
qui sont les oreilles d'ne dont on coiffe les mchants enfants. Le nez
s'allongeait en pointe, et, pesant, forait le malheureux  marcher
courb. Une langue immense, plate, troite et roule compltait ce jouet
incommode. Nulle femme n'avait piti du juif. Aucune n'eut l'ide
d'essuyer sa face suante sous le masque,--comme cette inconnue qui
essuya le visage de Jsus avec le linge appel Sainte-Vronique. Ayant
remarqu qu'un valet du cortge menait deux gros chiens en laisse, la
plbe exigea qu'on les pendt aux cts du juif. Je trouvai que c'tait
un double sacrilge, au point de vue de la religion de ces gens-l, qui
firent du juif une sorte de Christ navrant, et au point de vue de
l'humanit, car je dteste les animaux, monsieur, et ne supporte pas
qu'on les traite en hommes!

--Vous tes isralite, n'est-ce pas? dis-je simplement.

Il rpondit:

--Je suis le Juif Errant. Vous l'aviez sans doute dj devin. Je suis
l'ternel Juif--c'est ainsi que m'appellent les Allemands. Je suis Isaac
Laquedem.

Je lui donnai ma carte en lui disant:

--Vous tiez  Paris, l'an dernier, en avril, n'est-ce pas? Et vous avez
crit  la craie votre nom sur un mur de la rue de Bretagne. Je me
souviens de l'avoir lu, un jour que, sur l'impriale d'un omnibus, je me
rendais  la Bastille.

Il dit que c'tait vrai, et je continuai:

--On vous attribue souvent le nom d'Ahasvrus?

--Mon Dieu, ces noms m'appartiennent et bien d'autres encore! La
complainte que l'on chanta aprs ma visite  Bruxelles me nomme Isaac
Laquedem, d'aprs Philippe Mouskes, qui, en 1243, mit en rimes flamandes
mon histoire. Le chroniqueur anglais Mathieu de Paris, qui la tenait du
patriarche armnien, l'avait dj raconte. Depuis, les potes et les
chroniqueurs ont souvent rapport mes passages, sous le nom d'Ahasver,
Ahasvrus ou Ahasvre, dans telles ou telles villes. Les Italiens me
nomment Buttadio--en latin Buttadeus;--les Bretons, Boudedeo; les
Espagnols, Juan Espra-en-Dios. Je prfre le nom d'Isaac Laquedem, sous
lequel on m'a vu souvent en Hollande. Des auteurs prtendent que j'tais
portier chez Ponce-Pilate, et que mon nom tait Karthaphilos. D'autres
ne voient en moi qu'un savetier, et la ville de Berne s'honore de
conserver une paire de bottes qu'on prtend faites par moi et que j'y
aurais laisses aprs mon passage. Mais je ne dirai rien sur mon
identit, sinon que Jsus m'ordonna de marcher jusqu' son retour. Je
n'ai pas lu les oeuvres que j'ai inspires, mais j'en connais le nom des
auteurs. Ce sont: Goethe, Schubart, Schlegel, Schreiber, von Schenck,
Pfizer, W. Mller, Lenau, Zedlitz, Mosens, Kohler, Klingemann, Levin,
Schking, Andersen, Heller, Herrig, Hamerling, Robert Giseke, Carmen
Sylva, Hellig, Neubaur, Paulus Cassel, Edgard Quinet, Eugne Su, Gaston
Paris, Jean Richepin, Jules Jouy, l'Anglais Conway, les Pragois Max
Haushofer et Suchomel. Il est juste d'ajouter que tous ces auteurs se
sont aids du petit livre de colportage qui, paru  Leyde en 1602, fut
aussitt traduit en latin, franais et hollandais, et fut rajeuni et
augment par Simrock dans ses livres populaires allemands. Mais
regardez! Voici le Ring ou Place de Grve. Cette glise contient la
tombe de l'astronome Tycho-Brah; Jean Huss y prcha, et ses murailles
gardent les marques des boulets des guerres de Trente Ans et de Sept
Ans.

Nous nous tmes, visitmes l'glise, puis allmes entendre tinter
l'heure  l'horloge de l'Htel de Ville. La Mort, tirant la corde,
sonnait en hochant la tte. D'autres statuettes remuaient, tandis que le
coq battait des ailes et que, devant une fentre ouverte, les Douze
Aptres passaient en jetant un coup d'oeil impassible sur la rue. Aprs
avoir visit la dsolante prison appele _Schbinska_, nous traversmes
le quartier juif aux talages de vieux habits, de ferrailles et d'autres
choses sans nom. Des bouchers dpeaient des veaux. Des femmes bottes
se htaient. Des juifs en deuil passaient, reconnaissables  leurs
habits dchirs. Les enfants s'apostrophaient en tchque ou en jargon
hbraque. Nous visitmes, tte couverte, l'antique synagogue, o les
femmes n'entrent point pendant les crmonies, mais regardent par une
lucarne. Cette synagogue a l'air d'une tombe, o dort voil le vieux
rouleau de parchemin qui est une admirable thora. Ensuite, Laquedem lut
 l'horloge de l'Htel de Ville juif qu'il tait trois heures. Cette
horloge porte des chiffres hbreux et ses aiguilles marchent  rebours.
Nous passmes la Moldau sur la Carlsbrcke, pont d'o saint Jean
Npomucne, martyr du secret de la Confession, fut jet dans la rivire.
De ce pont orn de statues pieuses, on a le spectacle magnifique de la
Moldau et de toute la ville de Prague avec ses glises et ses couvents.

En face de nous se dressait la colline du Hradschin. Pendant que nous
montions entre les palais, nous parlmes.

--Je croyais, dis-je, que vous n'existiez pas. Votre lgende, me
semblait-il, symbolisait votre race errante... J'aime les Juifs,
monsieur. Ils s'agitent agrablement et il en est de malheureux...
Ainsi, c'est vrai, Jsus vous chassa?

--C'est vrai, mais ne parlons pas de cela. Je suis accoutum  ma vie
sans fin et sans repos. Car je ne dors pas. Je marche sans cesse, et
marcherai encore pendant que se manifesteront les Quinze Signes du
Jugement Dernier. Mais je ne parcours pas un chemin de la croix, mes
routes sont heureuses. Tmoin immortel et unique de la prsence du
Christ sur la terre, j'atteste aux hommes la ralit du drame divin et
rdempteur qui se dnoua sur le Golgotha. Quelle gloire! Quelle joie!
Mais je suis aussi depuis dix-neuf sicles le spectateur de l'Humanit,
qui me procure de merveilleux divertissements. Mon pch, monsieur, fut
un pch de gnie, et il y a bien longtemps que j'ai cess de m'en
repentir.

Il se tut. Nous visitmes le chteau royal du Hradschin, aux salles
majestueuses et dsoles, puis la cathdrale, o sont les tombes royales
et la chsse d'argent de saint Npomucne. Dans la chapelle o l'on
couronnait les rois de Bohme, et o le saint roi Wenceslas subit le
martyre, Laquedem me fit remarquer que les murailles taient de gemmes:
agates et amthystes. Il m'indiqua une amthyste:

--Voyez, au centre, les veinures dessinent une face aux yeux flamboyants
et fous. On prtend que c'est le masque de Napolon.

--C'est mon visage, m'criai-je, avec mes yeux sombres et jaloux!

Et c'est vrai. Il est l, mon portrait douloureux, prs de la porte de
bronze o pend l'anneau que tenait saint Wenceslas quand il fut
massacr. Nous dmes sortir. J'tais ple et malheureux de m'tre vu
fou, moi qui crains tant de le devenir. Laquedem, pitoyable, me consola
et me dit:

--Ne visitons plus de monuments. Marchons dans les rues. Regardez bien
Prague; Humboldt affirme qu'elle est parmi les cinq villes les plus
intressantes d'Europe.

--Vous lisez donc?

--Oh! parfois, de bons livres, en marchant... Allons, riez! J'aime aussi
parfois en marchant.

--Quoi! vous aimez et n'tes jamais jaloux?

--Mes amours d'un instant valent des amours d'un sicle. Mais, par
bonheur, personne ne me suit, et je n'ai pas le temps de prendre cette
habitude d'o s'engendre la jalousie. Allons, riez! ne craignez ni
l'avenir, ni la mort. On n'est jamais sr de mourir. Croyez-vous donc
que je sois seul  n'tre pas mort! Souvenez-vous d'Enoch, d'Elie,
d'Empdocle, d'Apollonius de Tyane. N'y a-t-il plus personne au monde
pour croire que Napolon vive encore? Et ce malheureux roi de Bavire,
Louis II! Demandez aux Bavarois. Tous affirmeront que leur roi
magnifique et fou vit encore. Vous-mme, vous ne mourrez peut-tre pas.

                   *       *       *       *       *

La nuit descendait et les lumires naissaient sur la ville. Nous
repassmes la Moldau par un pont plus moderne:

--Il est l'heure de dner, dit Laquedem, la marche excite l'apptit et
je suis un gros mangeur.

Nous entrmes dans une auberge o l'on faisait de la musique.

Il y avait l un violoniste; un homme qui tenait le tambour, la grosse
caisse et le triangle; un troisime, qui touchait une sorte d'harmonium
 deux petits claviers juxtaposs et placs sur soufflets. Ces trois
musiciens faisaient un bruit du diable et accompagnaient fort bien le
_goulasch_ au paprika, les pommes de terre sautes mles de grains de
cumin, le pain aux graines de pavot et la bire amre de Pilsen qu'on
nous servit. Laquedem mangea debout en se promenant dans la salle. Les
musiciens jouaient puis qutaient. Pendant ce temps, la salle
s'emplissait des voix gutturales de ses htes, tous Bohmiens  tte en
boule,  face ronde, au nez en l'air. Laquedem parla dlibrment. Je
vis qu'il m'indiquait. On me regarda; quelqu'un vint me serrer la main
en disant:

Viv la Frantz!

La musique joua la _Marseillaise_. Petit  petit l'auberge s'emplit. Il
y avait l aussi des femmes. Alors, on dansa. Laquedem saisit la jolie
fille de l'hte, et les voir me fut un ravissement. Tous deux dansaient
comme des anges, selon ce qu'en dit le Talmud qui appelle les anges
_matres de danse_. Soudain, il empoigna sa danseuse, la souleva et
balla ainsi aux applaudissements de tous. Quand la fille fut de nouveau
sur ses pieds, elle tait srieuse et quasi pme. Laquedem lui donna un
baiser qui claqua juvnilement. Il voulut payer son cot dont le montant
tait d'un florin.  cet effet il tira sa bourse, soeur de celle de
Fortunatus et jamais vide des cinq sous lgendaires.

                   *       *       *       *       *

Nous sortmes de l'auberge et traversmes la grande place rectangulaire
nomme Wenzelplatz, Viehmarkt, Rossmarkt ou Vclavsk Nmesti. Il tait
dix heures.  la lueur des rverbres rdaient des femmes qui, au
passage, nous murmuraient des mots tchques d'invite. Laquedem
m'entrana dans la ville juive en disant:

--Vous allez voir: pour la nuit, chaque maison s'est transforme en
lupanar.

C'tait vrai.  chaque porte se tenait, debout ou assise, tte couverte
d'un chle, une matrone marmonnant l'appel  l'amour nocturne. Tout d'un
coup, Laquedem dit:

--Voulez-vous venir au quartier des Vignobles Royaux? On y trouve des
fillettes de quatorze  quinze ans, que des philopdes eux-mmes
trouveraient de leur got.

Je dclinai cette offre tentante. Dans une maison proche, nous bmes du
vin de Hongrie avec des femmes en peignoir, allemandes, hongroises ou
bohmiennes. La fte devint crapuleuse, mais je ne m'en mlai pas.

Laquedem mprisa ma rserve. Il entreprit une Hongroise ttonnire et
fessue. Bientt dbraill, il entrana la fille, qui avait peur du
vieillard. Son sexe circoncis voquait un tronc noueux, ou ce poteau de
couleurs des Peaux-Rouges, bariol de terre de Sienne, d'carlate et du
violet sombre des ciels d'orage. Au bout d'un quart d'heure, ils
revinrent. La fille lasse, amoureuse, mais effraye, criait en allemand:

--Il a march tout le temps, il a march tout le temps!

                   *       *       *       *       *

Laquedem riait; nous paymes et partmes. Il me dit:

--J'ai t fort content de cette fille et je suis rarement satisfait. Je
ne me souviens de pareilles jouissances qu' Forli, en 1267, o j'eus
une pucelle. Je fus heureux aussi  Sienne, je ne sais plus en quelle
anne du XIVe sicle, auprs d'une fornarine marie, dont les cheveux
avaient la couleur des pains dors. En 1542,  Hambourg, je fus si
pris, que j'allai dans une glise, pieds nus, supplier Dieu vainement
de me pardonner et de me permettre de m'arrter. Ce jour-l, pendant le
sermon, je fus reconnu et accost par l'tudiant Paulus von Eitzen, qui
devint vque de Schleswig. Il raconta son aventure  son compagnon
Chrysostme Ddalus, qui l'imprima en 1564.

--Vous vivez! dis-je.

--Oui! je vis une vie quasi divine, pareil  un Wotan, jamais triste.
Mais, je le sens, il faut que je parte. J'en ai assez de Prague! Vous
tombez de sommeil. Allez dormir. Adieu!

Je pris sa longue main sche:

--Adieu, Juif Errant, voyageur heureux et sans but! Votre optimisme
n'est pas mdiocre, et qu'ils sont fous ceux qui vous reprsentent comme
un aventurier hve et hant de remords.

--Des remords? Pourquoi? Gardez la paix de l'me et soyez mchant. Les
bons vous en sauront gr. Le Christ! je l'ai bafou. Il m'a fait
surhumain. Adieu!...

                   *       *       *       *       *

Je suivis des yeux, tandis qu'il s'loignait dans la nuit froide, les
jeux de son ombre, simple, double ou triple selon les lueurs des
rverbres.

Soudain, il agita les bras, poussa un cri lamentable de bte blesse et
s'abattit sur le sol.

Je me prcipitai en criant. Je m'agenouillai et dboutonnai sa chemise.
Il tourna vers moi des yeux gars et parla confusment:

--Merci. Le temps est venu. Tous les quatre-vingt-dix ou cent ans, un
mal terrible me frappe. Mais je me guris, et possde alors les forces
ncessaires pour un nouveau sicle de vie.

Et il se lamenta, disant:

--O! o, ce qui signifie hlas! en hbreu.

Durant ce temps, toute la puterie du quartier juif, attire par les
cris, tait descendue dans la rue. La police accourut. Il y eut aussi
des hommes  peine vtus qui s'taient levs en hte de leur lit. Des
ttes paraissaient aux fentres. Je m'cartai et regardai s'loigner le
cortge des agents de police emportant Laquedem, suivis de la foule des
hommes sans chapeau et des filles en peignoir blanc empes.

                   *       *       *       *       *

Bientt il ne resta dans la rue qu'un vieux juif aux yeux de prophte.
Il me regarda avec dfiance et murmura en allemand:

--C'est un juif. Il va mourir.

Et je vis qu'avant d'entrer dans sa maison, il ouvrait son manteau et
dchirait sa chemise, diagonalement.




LE SACRILGE


Le Pre Sraphin, dont le nom monastique remplaait celui d'une illustre
famille bavaroise, tait grand et maigre. Il avait une peau bistre, des
cheveux blonds et des yeux d'un bleu de ruisseau. Il parlait le franais
sans aucun accent tranger, et, seuls, ceux qui l'entendaient dire la
messe pouvaient se douter de son origine franconienne, car le pre
prononait le latin  la faon des Allemands.

D'abord destin pour l'tat militaire, il avait port l'uniforme des
chevau-lgers pendant un an, au sortir du Maximilianeum de Munich, o se
trouve l'cole des cadets.

La vie l'ayant du de bonne heure, l'officier s'tait retir en France
dans un couvent de la Rgle de saint Franois, et, peu de temps aprs,
il reut les Ordres.

Personne ne connaissait l'aventure qui avait pouss le Pre Sraphin 
se rfugier chez les moines. On savait seulement qu'un nom tait tatou
sur son avant-bras droit. Des enfants de choeur l'avaient lu pendant que
le pre prchait, et que les manches larges de son froc, couleur
carmlite, retombaient. C'tait un nom de femme: Elinor, qui est aussi
un nom de fe dans les anciens romans de chevalerie.

                   *       *       *       *       *

Quelques annes aprs les vnements qui avaient chang un officier
bavarois en un Franciscain franais, la rputation du Pre Sraphin
comme prdicateur, thologien et casuiste parvint  Rome, o on l'appela
pour le charger de la fonction dlicate et ingrate d'avocat du diable.

Le Pre Sraphin prit son rle au srieux, et, pendant son advocature,
il n'y eut point de canonisation. Avec une passion que, n'et t la
saintet du personnage, on aurait pu croire satanique, le Pre Sraphin
mit un tel acharnement  combattre la canonisation du Bienheureux Jrme
de Stavelot, qu'elle est abandonne depuis ce temps-l. Il dmontra
aussi que les extases de la Vnrable Marie de Bethlem taient des
crises d'hystrie. Les Jsuites retirrent d'eux-mmes, par peur du
terrible avocat du diable, la cause de batification du Pre Jean
Saill, dclar vnrable ds le XVIIIe sicle. Quant  Juana du
Llobregat, cette dentellire mayorquaise dont la vie s'est coule en
Catalogne, et  qui la Vierge est apparue, parat-il, au moins trente
fois, seule ou accompagne soit de sainte Thrse d'Avila, soit de saint
Isidore, le Pre Sraphin dcouvrit dans sa vie de telles faiblesses que
les vques espagnols eux-mmes ont renonc a la voir dclarer
vnrable, et son nom n'est plus invoqu  cette heure que dans
certaines maisons de Barcelone, particulirement mal fames.

Irrits  cause du fanatisme avec lequel le Pre Sraphin salissait les
mrites des dfunts qu'ils honoraient, les Ordres qui avaient des
intrts dans ces saintes causes intrigurent pour qu'il cesst son
office. Et quelle victoire! Il dut retourner en France. Sa rputation
trange d'avocat du diable l'y suivit. On frmissait en l'coutant
prcher sur la mort ou sur l'enfer. S'il levait le bras, sa main
droite, o il n'y avait que le majeur et l'annulaire, car les autres
doigts manquaient, on ne sait par quelle aventure, semblait la tte
cornue d'un diable nain. Les lettres bleutres du nom d'Elinor,
illisibles de loin, paraissaient une brlure infernale, et, s'il
prononait  la gothique quelque phrase latine, les dvots se signaient
en tremblant.

En fouillant dans la vie des futurs saints, le Pre Sraphin avait pris
en msestime tout ce qui est humain; il mprisait tous les saints, se
rendant compte qu'ils ne l'eussent point t, s'il et rempli son office
 l'poque de leur procs de canonisation. Bien qu'il ne l'avout pas,
le culte de dulie qu'on leur rend lui paraissait presque hrtique;
aussi n'invoquait-il, autant que possible, que les personnes de la
Sainte Trinit...

                   *       *       *       *       *

On ne mconnaissait point ses hautes vertus, et il tait devenu le
confesseur ordinaire de l'archevque. Vivant  une poque
d'anticlricalisme, le Pre Sraphin ne pouvait manquer de chercher des
moyens pour remdier  l'irrligion universelle. Ses mditations
l'amenrent  penser que l'intervention des saints n'avait que peu
d'action auprs de la Divinit:

--Pour que le monde revienne  Dieu, se disait-il, il faut que Dieu
lui-mme revienne parmi les hommes.

                   *       *       *       *       *

Une nuit, s'tant veill, il s'tonna:

--Comment ai-je pu blasphmer? N'avons-nous pas sans cesse Dieu parmi
nous? N'avons-nous pas l'Eucharistie qui, si tous les hommes s'en
nourrissaient, dtruirait l'impit sur la terre?

Et le moine se leva, dj vtu de son froc de bure; il traversa le
clotre endormi, rveilla le frre portier et quitta le couvent.

Les rues taient sombres, les chiffonniers y semblaient des feux follets
 cause de leur lanterne, et des teigneurs de rverbres se htaient
vers les flammes de gaz dansant encore aux carrefours.

Parfois luisait le soupirail d'une boulangerie; le Pre Sraphin s'en
approchait, tendait les mains et prononait les paroles sacramentelles:

--Ceci est mon corps, ceci est mon sang..., consacrant ainsi les
fournes entires.

Aprs l'aurore, il sentit qu'il tait las et reconnut qu'il avait
consacr une quantit de pain suffisante pour donner  communier  prs
d'un million d'hommes. Cette multitude se rassasierait de l'Eucharistie
le jour mme. Grce  elle, les hommes redeviendraient bons, et, ds
aprs midi, le rgne de Dieu arriverait sur terre. Quel miracle et
quelle jubilation!

Le moine passa toute la matine dans les belles rues et se trouva vers
midi prs de l'archevch. Trs content de soi, il alla trouver
l'archevque, qui, justement, tait  table:

--Prenez place, mon Pre, dit le prlat, vous djeunerez avec moi et
vous tes venu fort  propos.

Le Pre Sraphin s'tait assis, et, attendant qu'on le servt, regardait
le pain qui s'allongeait sur la nappe. L'archevque en avait coup un
quignon et le ct tranch apparaissait rond et blanc comme une hostie.
L'archevque porta  sa bouche un morceau de viande et du pain, puis il
continua:

--Vous tes venu fort  propos, j'avais besoin de votre ministre et
n'ai point dit la sainte messe ce matin. Je me confesserai aprs ce
repas.

Le moine tressaillit et regarda l'archevque en demandant d'une voix
rauque:

--Monseigneur! un pch mortel?

Mais le domestique arrivait, portant des plats fumants qu'il dposa
devant le moine, auquel le prlat recommanda le silence en portant un
doigt  ses lvres. Le domestique sorti, le Pre Sraphin se leva et
rpta:

--Un pch mortel, Monseigneur?... et vous avez mang du pain!

L'archevque tonn le regardait, en roulant de petites boulettes de mie
qu'il lanait vers le plafond. Il pensait:

--Quel fanatique! Je changerai de confesseur.

Le moine reprit:

--Un pch mortel, Monseigneur, et vous avez mang du pain
eucharistique?

Le prlat nia:

--Vous avez mal compris, mon Pre, je vous l'ai dit, je n'ai point
clbr la sainte messe ce matin.

Mais le Pre Sraphin se jeta  genoux, les bras en croix, en criant:

--Je suis un grand pcheur, Monseigneur, j'ai consacr ce matin tous les
pains dans toutes les boulangeries de notre ville. Vous avez mang du
pain consacr. Tant d'hommes dont beaucoup taient en tat de pch
mortel ont mang le corps de Notre-Seigneur! Le mets divin a t profan
 cause de moi, prtre sacrilge...

L'archevque s'tait dress, terrible. Il s'cria:

--Anathme sur toi, moine!

Puis, l'ancienne fonction du Pre se mlant dans son esprit  des
rminiscences classiques, il dclama:

  --Advocat infame vatem dici

en prononant spirituellement  la faon des Franais du XVIe sicle:

  --Avocat infme va-t-en d'ici!

Et l-dessus, il clata de rire.

Mais le moine ne riait pas:

--Confessez-moi, Monseigneur, dit-il, je vous confesserai ensuite.

Ils s'absolvirent mutuellement. Ensuite, sur l'avis du Franciscain
coupable, les carrosses de l'archevch furent attels, et les
domestiques, les petits abbs qui peuplent les palais piscopaux,
allrent dans toutes les boulangeries, acheter le pain qu'ils devaient
dposer au couvent du moine sacrilge.

                   *       *       *       *       *

L, les moines taient runis, le Pre gardien parlait:

--Qu'est devenu le Pre Sraphin? Il tait vertueux. Peut-tre, au
semblant de nos frres de jadis qui furent gars par des oiseaux
clestes et restrent pendant des sicles en extase, reviendra-t-il dans
cent ans...

Les moines se signrent et chacun d'eux avait  citer une histoire:

--L'un des moines de Heisterbach, qui avait dout de l'ternit, suivit
un cureuil dans la fort. Il pensa y tre demeur dix minutes. Mais en
revenant au couvent, il vit qu'au bord du chemin les petits cyprs
taient devenus de grands arbres...

Un autre dit:

--Un moine italien pensa n'avoir cout qu'une minute un rossignol
chanteur, mais en retournant au monastre...

Un jeune moine ergoteur ricana:

--On cite quelques aventures de cette espce chez les Grecs, et qui
sait? en ces oiseaux, au Moyen-ge, tait peut-tre passe l'me des
antiques Sirnes...

 ce moment on frappa  la porte du couvent, et les petits abbs de
l'archevch entrrent, portant, avec des prcautions infinies, les
pains consacrs, qui taient de diverses formes. Il y avait des fltes
longues et minces, des pains polkas pareils  des cus ronds--fusels
d'or  cause de la crote, et d'argent  cause de la farine
saupoudre--qu'avaient ptris des gindres ignorant l'art du blason; des
petits pains viennois, pareils  des oranges ples, des pains de mnage
appels bouleau ou fendu, selon leur aspect.

Et devant les moines chantant le _Tantum ergo_, les petits abbs
portrent leur fardeau dans la chapelle et empilrent les pains sur
l'autel...

En expiation du sacrilge, les prtres et les moines passrent la nuit
en adoration. Le matin ils communirent, et aussi les jours suivants
jusqu' consommation des Saintes-Espces, qui les derniers jours,
craquaient sous les dents, car le pain s'tait rassis...

                   *       *       *       *       *

Le Pre Sraphin ne reparut pas au couvent. Personne ne pourrait dire ce
qu'il devint, si les journaux n'avaient rapport la mort,  l'assaut de
Pkin, d'un soldat anonyme de la Lgion trangre, sur l'avant-bras
droit duquel tait tatou un nom de femme: Elinor, qui est aussi un nom
de fe dans les anciens romans de chevalerie...




LE JUIF LATIN


Un matin, je dormais, vivant en un beau songe. Un violent coup de
sonnette m'veilla. Je me dressai, jurant en latin, en franais, en
allemand, en italien, en provenal et en wallon. Je passai un pantalon,
mis des savates et allai ouvrir. Un monsieur que je ne connaissais pas,
mais d'apparence correcte, me demanda un instant d'entretien...

Je fis entrer l'inconnu dans la chambre qui me sert de cabinet de
travail, salon, et salle  manger, le cas chant. Il s'empara de
l'unique fauteuil. Pendant ce temps, dans la chambre  coucher, je
prcipitais une toilette sommaire en regardant mon rveille-matin, qui
marquait onze heures. Je plongeai ma tte dans la cuvette, et, tandis
que je frottais mes cheveux mouills, le monsieur s'cria:

--Je ne suis pas un poireau!

Les cheveux en dsordre, je pntrai dans la pice o je vis ce
monsieur, pench sur un restant de pt que j'avais oubli de cacher. Je
m'excusai, demandai la permission de passer un veston, et portai le plat
dans la chambre  coucher.

Lorsque je revins, le monsieur me dit en souriant:

--J'ai lu _le Passant de Prague_, et j'y ai vu que vous m'aimiez.

Je balbutiai sans oser nier,  cause que je m'imaginai avoir affaire 
un diteur original qui, sduit par ma littrature, venait m'en demander
contre espces. Il continua:

--Je me nomme Gabriel Fernisoun, n en Avignon. Vous ne me connaissez
pas, mais vous aimez les juifs, donc vous m'aimez, car je suis juif,
monsieur!

Je ris en disant que, par consquent, il tait vrai que je l'aimasse,
mais Fernisoun m'interrompit, s'criant:

--Halte-l, ne m'aimez pas. Vous tes indcent, mon ami. Vous avez la
gueule de bois, ce matin, mon pauvre, et vous osez parler d'amour!

Je me rcriai, protestant que mes moeurs taient pures et que je ne
m'tais pas couch plus tard qu' une heure du matin. Fernisoun se
rinstalla dans le fauteuil. Je pris une chaise. Il parla:

--J'y consens, vous n'tes pas amoureux; et, puisque je vous vois
raisonnable, je vais lucider votre sympathie pour les juifs. Quels
juifs prfrez-vous?

 cette question bizarre, je rpondis pour le flatter:

--Ceux d'Avignon, cher monsieur, et, parmi ceux-l, je prfre les
prnomms Gabriel, nom qui se termine en _el_ comme les paroles qui me
sont les plus chres: ciel et miel.

    Mots finissant en _el_ comme les noms des anges,
    Le ciel que l'on mdite et le miel que l'on mange.

Fernisoun rit bruyamment et, triomphant, s'cria:

--Nous y voil donc, Boudiou! Dites-le crment et sans ambages, ce sont
les juifs du sud de l'Europe occidentale que vous prfrez. Ce ne sont
pas les juifs que vous aimez, ce sont des Latins. Oui des Latins. Je
vous ai dit que j'tais juif, monsieur, mais je parlais au point de vue
confessionnel,  tous autres gards je suis latin. Vous aimez les juifs
dits portugais qui, jadis, faussement convertis, tinrent de leurs
parrains espagnols ou portugais des noms espagnols ou portugais. Vous
aimez les juifs dont les noms sont catholiques comme Santa-Cruz ou
Saint-Paul. Vous aimez les juifs italiens et ceux franais, dit
Comtadins. Je vous l'ai dit, monsieur, je suis n en Avignon et issu
d'une famille y tablie depuis des sicles. Vous aimez les noms comme
Muscat ou Fernisoun. Vous aimez des Latins et nous sommes d'accord. Vous
nous aimez parce que, Portugais et Comtadins, nous ne sommes pas
maudits. Non, nous ne le sommes pas. Nous n'avons pas tremp dans le
crime judiciaire accompli contre le Christ. La tradition en fait foi, et
la maldiction ne nous atteint pas!...

Fernisoun s'tait dress, rouge et gesticulant, tandis que, rest assis,
je le regardais bouche be. Il se calma, regarda autour de soi et me
dit, avec une moue de ddain:

--Vous tes bien mal install, Boudiou! Au demeurant, je m'en bats
l'oeil. Mais, enfin, vous devriez possder quelque boisson dlicate. Vos
visiteurs vous en sauraient gr.

J'allai  la chemine, en soulevai le manteau, et pris dans les cendres
un flacon de vieille liqueur aux poires bergamotes. Fernisoun le
dboucha tandis que je lui cherchais une tasse. En mme temps, je lui
vantai la finesse de cette liqueur que je tenais d'un distillateur de
Durckheim, dans le le Palatinat. Sans m'couter, il remplit sa tasse
jusqu'au bord et la vida d'un trait. Ensuite, il secoua soigneusement
les dernires gouttes sur le parquet tandis que je m'excusais:

--Vous auriez prfr un bol?

Fernisoun ne daigna pas rpondre sur ce point. Il continua:

--Et puis, au fait, vous avez raison, vous, Latins, de nous aimer, nous
juifs latins. Car nous appartenons aux races latines autant que les
Grecs et les Sarrazins de Provence et de Sicile. Nous ne sommes plus des
mtques, pas plus que tous les individus htrognes que les grandes
invasions ont fait se mler aux Romains de l'empire. Nous sommes, en
outre, les meilleurs propagateurs de la latinit. Dans la plupart des
milieux juifs de Bulgarie et de Turquie, quelle langue parle-t-on, sinon
l'espagnol?

Fernisoun but une nouvelle rasade de liqueur aux poires bergamotes,
puis, fouillant dans son gilet, il en tira un cahier de papier 
cigarettes. Il me demanda du tabac. Je lui en tendis avec des
allumettes. Fernisoun roula une cigarette, l'alluma et, jetant
triplement de la fume par la bouche et les narines, il reprit:

--En somme, qu'est-ce qui a fait la diffrence des juifs et des
chrtiens? C'est que les juifs espraient un Messie, tandis que les
chrtiens s'en souvenaient. Nietszche s'tait appropri l'ide juive.
Combien de Latins se sont imprgns de l'ide de Nietszche et esprent
ce surhumain peu messianique, duquel proclame la venue le Zarathoustra,
emprunt au _Vendidad_, o il clbre la parole sainte, la trs
brillante, le ciel qui s'est produit soi-mme, le temps infini, l'air
qui agit l-haut, la bonne loi mazdenne, la loi de Zarathoustra contre
les Davas! Nous, juifs latins, nous n'avons plus d'espoir. Les
Prophtes nous avaient promis le bonheur matriel: nous l'avons. La
France, l'Italie, l'Espagne, ne nous traitent plus en trangers. Nous
sommes libres. Aussi, n'ayant plus rien  dsirer, nous n'esprons plus,
et j'y consens; le Messie est venu pour nous comme pour vous. Et je puis
l'avouer: Au fond du coeur je suis catholique. Pourquoi?
demanderez-vous.  cause qu'il n'y a plus de religion hbraque en
France. Les juifs russes, polonais, allemands, ont conserv une religion
extrieure. Leurs rabbins connaissent, enseignent et fortifient la
religion. Nous autres, nous mangeons des rtis cuits au beurre, nous
bfrons de la cochonaille, sans nous soucier de Mose ni des Prophtes.
Pour moi, j'adore les buissons d'crevisses des soupers galants, et j'ai
mme un faible pour les escargots. L'hbreu? c'est  peine si la plupart
d'entre nous le savent lire au moment d'tre _Barmitzva_. Nos savants
hbrasants font sourire les rabbins trangers; et la traduction
franaise qui existe du Talmud est, au dire des juifs allemands ou
polonais, un monument de l'ignorance des rabbins de France. Donc,
j'ignore la religion juive, elle est abolie comme le paganisme, ou
plutt, non, de mme que le paganisme, elle survit dans le catholicisme
qui m'attire par ses thophanies surtout. Le judasme alexandrin ne fit
plus cas des thophanies mosaques. Elles parurent  cette poque
fabuleuses et grossires. Le catholicisme a fait de la thophanie des
dogmes divers. Ce miracle se renouvelle chaque jour  la messe.
L'histoire du Sacr-Coeur fait dlirer mon me ancienne de juif latin,
pris des thophanies et des anthropomorphismes. Je suis catholique,
sauf le baptme.

--C'est fort simple, dis-je, faites-vous baptiser. Le baptme est un
sacrement que n'importe qui peut vous administrer: homme, femme, juif,
protestant, bouddhiste, mahomtan.

--Je le sais, dit Fernisoun, mais je ne veux m'en servir que plus tard.
En attendant, je m'amuse.

--Ah! Ah! les effets du baptme sont d'effacer tous les pchs. Comme on
ne peut en user qu'une seule fois, vous voulez retarder le plus possible
cet instant.

--Vous y tes. Je n'espre plus le Messie, mais j'espre le Baptme. Cet
espoir me donne toutes les joies possibles. Je vis pleinement. Je
m'amuse superbement. Je vole, je tue, j'ventre des femmes, je viole des
spultures, mais j'irai en paradis, car j'espre le Baptme et l'on ne
dira pas le _Kadosch_ pour ma mort.

J'insinuai:

--Vous exagrez peut-tre. Je vous crois trop imbu de certaine
littrature. Mais, prenez garde, la mort vient comme un voleur,  pas de
loup,  l'improviste, et si j'avais ce bonheur que vous avez d'tre
croyant, j'ajouterais que l'enfer est pav de bonnes intentions. Au
fait, quels livres lisez-vous?

--Cela vous intresse-t-il? Voici ma bibliothque; elle est difiante.

Il sortit de sa poche deux livres fatigus, que je pris. Le titre du
premier bouquin tait: _Catchisme du diocse d'Avignon_; celui du
second: _Les Vampires de la Hongrie_, par Dom Calmet. Ce dernier titre
m'effraya plus que n'avait pu le faire la dclaration criminelle du juif
latin. Je compris qu'il ne se vantait point, et qu'rudit et
sanguinaire, l'homme  qui j'avais affaire tait un maniaque du meurtre.
Je regardai rapidement autour de moi, en l'espoir de dcouvrir une arme
pour me dfendre au cas o Fernisoun ferait le forcen. Je vis sur une
tagre,  porte de ma main, un petit revolver  parfumerie qui,
dtrior et sans valeur, aurait d tre jet depuis longtemps. Cet
objet me sauva la vie en l'occurrence, car Fernisoun, profitant de ce
que je dtournais les yeux, avait tir un couteau pass  sa ceinture,
sous ses vtements. Je laissai tomber les livres et saisis
prcipitamment la minuscule et illusoire arme  feu que je braquai sur
le juif latin. Il plit et trembla de tous ses membres, implorant:

--Grce, vous vous mprenez!

Je criai:

--Assassin! va perptrer ailleurs des crimes que tu crois pardonnables!
Mes principes ne me permettent point de te dnoncer, mais je souhaite
que, ds ce soir, tes sauvageries trouvent un chtiment. Ta lchet,
j'espre, limite le nombre de tes victimes, et ta loquacit te signalera
 la police. Il y a des juges  Paris et, si tu reois le Baptme, que
ce soit avant de monter  l'chafaud!

Durant que je parlais, Fernisoun ramassa ses livres et, se relevant, me
demanda fort civilement pardon pour m'avoir effray. Je lui ordonnai de
m'abandonner son couteau qui tait une lame catalane trs dangereuse. Il
obit, puis sortit toujours menac par le ridicule petit revolver 
parfumerie que je n'avais pas lch.

                   *       *       *       *       *

Le soir, par conomie, je soupai chez moi, de charcuterie et du restant
de pt sur lequel Fernisoun s'tait pench. Je n'avais aucune ide du
danger que je courais. Mais je connus bientt la noirceur d'me du juif
latin. Je fus pris de douleurs d'entrailles intolrables. Le pt tait
empoisonn. Fernisoun l'avait arros ou saupoudr avec quelque drogue
infecte qui m'aurait tu en peu d'heures, si je n'avais bu une burette
d'huile, puis une fiole de glycrine. Je provoquai des vomissements
salutaires. Je courus acheter du lait et, par bonheur, je m'en tirai
sans mdecin.

Les jours suivants, les journaux se trouvrent remplis par les rcits de
crimes sensationnels commis sur des femmes dans tous les coins de Paris.
L'une d'elles fut trouve nue, tendue comme un drapeau flottant, et
fiche sur un pieu plant au milieu du boulevard de Belleville. Des
enfants, des vieillards furent gorgs. On remarquera qu'il ne
s'agissait que d'tres faibles. Des passants, hommes ou femmes, dans la
foule qui se presse sur les boulevards  la tombe de la nuit, eurent la
cuisse ou le bras entaills par un rasoir qui, d'un seul coup, pntrait
les vtements, puis la chair. Le rasoir taillait sans douleur et les
malheureux ne tombaient, baigns dans leur sang, qu'au bout de quelques
pas. Les assassins demeurrent inconnus. On attribua les premiers crimes
aux bandes d'Apaches et autres tatous qui effrayent nos mes
meilleures, et dsolent ceux qui croient  la perfectibilit humaine.
Les autres forfaits furent mis sur le compte d'un de ces maniaques qui
pullulent et qui ne ressortissent pas  la Cour d'assises, mais  la
Salptrire. Je fus souvent tent de dnoncer l'auteur de tous ces
crimes. Car je me doutais bien que c'tait le catchumne Gabriel
Fernisoun qui agissait en l'attente du baptme. L'gosme triompha.
J'avais chapp au monstre, je le laissai agir sans le dnoncer.

                   *       *       *       *       *

... Au bout de quelques mois, je me trouvai avec une de ces bandes
htroclites qui frquentent les tavernes du quartier latin. Nous tions
 la _Lorraine_, attabls devant des absinthes que nous troublions
mthodiquement. Il y avait l, avec moi, un de ces petits journalistes
qui crivent de vagues chroniques en troisime page de canards mi-morts,
donnent des chos aux grands quotidiens, et qumandent, dans les maisons
de commerce, des commandes de publicit. Il y avait aussi, en casquette
et manteau de peau de phoque, un de ces chauffeurs qui frquentent tous
les fabricants de l'avenue de la Grande-Arme, ont toujours quelque auto
 vendre, tant sans cesse sur le point d'en acheter, connaissent  fond
les autos de toutes marques, et vous tapent de cent sous  l'occasion.
Il y avait un lve de l'cole des Beaux-Arts et un fonctionnaire des
Colonies rcemment revenu de la Martinique. Il avait racont pour la
troisime fois l'ruption du Mont-Pel. Le journaliste parlait de faire
un poker. L'lve des Beaux-Arts billa en exprimant le dsir de jouer
avec le joker. Le chauffeur dit:

--Voil Philippe!

Philippe, tudiant douteux mais chic, trs beau garon, arrivait avec la
grande Nella. Celle-ci tait une assez belle brune. Son corset
descendant trs bas, selon la mode, la faisait paratre statopyge, mais
la prominence tait illusoire; ceux qui connaissaient Nella intimement
lui dniaient la callipygie. Philippe nous serra la main, se dfit de
son chapeau et de son raglan, arrangea sa coiffure, sa cravate, et
s'assit en face de Nella,  la table voisine. Il commanda un
chambry-fraisette pour soi et un quinquina pour Nella. Puis, se
tournant vers nous, il dclara:

--J'en ai une bonne! Nella veut se faire religieuse.

Le chauffeur cria:

--Il n'y a plus de congrgations.

Le journaliste dit qu'il fallait une forte dot. Nella affirma:

--Je veux me faire Petite Soeur des Pauvres.

Nous rmes bruyamment, puis demandmes en choeur:

--Et pourquoi?

Philippe ricana:

--C'est une histoire  dormir debout. Voyons, raconte a, Nella.

--La barbe! dit Nella.

Mais, sur nos instances, elle se dcida:

--Voil! J'avais eu affaire, rue de la Ppinire, prs de la place
Saint-Augustin, et je revenais par le boulevard Malesherbes en
l'intention de prendre l'omnibus  la Madeleine. Tout  coup, au coin de
la rue des Mathurins, un homme se dressa devant moi en criant: Madame
ou mademoiselle, je suis juif. Je vais mourir, baptisez-moi! J'avais
peur, il tait prs de minuit. Je voulus courir, mais le monsieur, qui
haletait, s'accrocha  mon bras en me suppliant: Je suis un grand
criminel! Mon dernier crime, le plus excrable, est que je viens de
m'empoisonner. Tout  l'heure, j'ai pens qu'aprs tout il se pourrait
que je mourusse sans baptme, et j'ai voulu finir par un suicide qui me
laisserait encore le temps de me faire baptiser. Je me repens, madame,
et je vous supplie. Il y a de l'eau dans le ruisseau, au bord du
trottoir. Vous n'avez qu' m'en verser sur la tte, en disant: Je te
baptise au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit. Pressez-vous, le
poison fait son oeuvre et je me sens mourir. Des passants s'tant
arrts, nous regardaient curieusement. Le monsieur sentait les forces
lui manquer, il se coucha sur le trottoir. J'eus piti de ce moribond
qui m'implorait. Avec ma main, je puisai de l'eau qui stagnait dans le
ruisseau et je baptisai ce juif comme il m'avait demand, tandis qu'il
criait douloureusement: _Mea culpa! mea culpa_!  ce moment, des
agents survinrent. Le nouveau baptis dlirait: Je suis chrtien!...
Oh! que je souffre...  boire... Le ciel s'ouvre... Et il mourut en se
convulsant, pendant que les agents l'emportaient. Je dus les suivre au
poste. Cette affaire m'a occasionn quelques dmarches chez le
commissaire de police. On en a un peu parl dans les journaux, mais
d'autres vnements plus importants prennent en ce moment l'attention du
public et je n'ai pas eu la rclame qu'un moment j'avais espre. Le
juif s'appelait Gabriel Fernisoun. On trouva sur lui un testament par
lequel il laissait sa fortune  l'archevque de Paris,  charge pour lui
de l'employer  hter la conversion des juifs, fait qui doit se produire
peu avant la fin du monde. En attendant, il m'a convertie, moi. Je
n'aurai plus de repos avant de m'tre faite Petite Soeur des Pauvres et
cela ne tardera pas. Figurez-vous que tous ceux qui ont approch le
cadavre de Fernisoun, ont t tonns de la bonne odeur qu'il exhalait.
Le commissaire m'a dit que les mdecins peuvent expliquer ce fait qui se
produit quelquefois. Pour moi, je trouve cela miraculeux. De plus, des
deux agents qui portrent le cadavre au poste, l'un avait ri, pensant
avoir affaire  un ivrogne. Il mourut d'une rupture d'anvrisme, le
lendemain. Le second avait essuy avec son mouchoir la bave qui vint aux
lvres de l'agonisant, puis il lui avait ferm les yeux. Il vient de
faire un hritage qui le fait riche pour le reste de sa vie. Je tiens
ces faits de ce dernier agent que je revis chez le commissaire de
police.

                   *       *       *       *       *

Cette histoire avait ennuy tout le monde. Le journaliste tait parti
des premiers en disant qu'il ferait un cho au sujet de Fernisoun et de
Nella. Mais je pense qu'il y renona, l'histoire tant trop clricale et
digne des Bollandistes. Le chauffeur, l'lve des Beaux-Arts, avaient
pay leurs consommations, puis taient partis sans rien dire. Philippe
avait demand un jacquet, et je partis enfin, assez triste, laissant la
convertie et son amant aux dlices du jacquet.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, je vis un de mes amis qui est prtre. Je lui racontai
l'histoire de Fernisoun par le dtail, depuis la visite qu'il me fit
jusqu'aux phnomnes qui suivirent son dcs. Le prtre m'couta
attentivement, et me dit:

--Ce Gabriel Fernisoun est certainement en paradis. Le baptme l'a lav
de tous ses pchs, et c'est, ml  la troupe des Innocents, qu'il
vaque  l'adoration perptuelle. Il grossit le nombre des saints amres
que l'glise honore le jour de la Toussaint.

Je quittai mon ami l-dessus. Mais j'appris, depuis, qu'avec
l'assentiment de l'archevque, qui vient d'hriter de la trs grosse
fortune de Fernisoun, il tablit un dossier sur le cas bizarre et
difiant de ce juif qui, ayant vcu en criminel, fut sauv parce qu'il
eut la foi. Ce prtre a obtenu les dpositions crites de l'agent, de
Nella, du commissaire de police. Je lui ai promis la mienne.

                   *       *       *       *       *

Dans cinquante ans, le procs de canonisation de Gabriel Fernisoun
viendra  Rome. L'avocat de Dieu aura le beau rle. Durant la minute qui
se passa entre son baptme et sa mort, Fernisoun ne fut qu'difiant et
admirable, et sa vie prcdente, lave dans l'eau baptismale, ne compte
pas au point de vue religieux. Les miracles oprs par son cadavre
paratront incontestables. La science est ridicule qui essaye
d'expliquer par des moyens naturels la bonne odeur exhale par un corps
mort. De plus, ce cadavre opra une conversion. Car Nella, pousse, il
est vrai, par le prtre, est, en effet, devenue une religieuse et difie
ses compagnes de couvent  cette heure. Les deux miracles accomplis sur
les agents sont patents. Les incrdules peuvent invoquer le hasard 
propos de mort subite et d'hritage inattendu, mais le hasard n'a rien 
faire dans les procs de canonisation. La seule chicane dont l'avocat du
diable pourra tirer parti, portera sur l'eau ayant servi au baptme.
L'onde des ruisseaux parisiens est rarement claire. Comme Fernisoun fut
baptis non loin d'une station de voitures, l'avocat du diable insinuera
que cette eau ne fut peut-tre que du pissat de cheval. Si cette opinion
prvaut, il sera avr que Gabriel Fernisoun n'a jamais t baptis et,
en ce cas, mon Dieu! nous savons tous que l'enfer est pav de bonnes
intentions.




L'HRSIARQUE


Le monde anglo-saxon s'intresse aux questions religieuses. En Amrique
surtout, de nouvelles religions issues du christianisme surgissent
chaque anne et recrutent nombre d'adhrents.

Au contraire, les rformateurs et les prophtes laisseraient la
Catholicit fort indiffrente. En effet, elle ne se soucie plus du fond
de sa religion. Aussi est-il bien rare que se produisent de ces petites
dissensions thologiques qui amenaient autrefois la fondation d'une
hrsie.  la vrit, il arrive souvent que des prtres catholiques se
sparent de l'glise. Ces fuites sont dues  la perte de la foi.
Beaucoup de ces prtres s'en vont  cause de leurs opinions spciales
sur des points de morale ou de discipline (le mariage des
ecclsiastiques, etc.). Les dfroqus sont pour la plupart des
incroyants; quelques-uns pourtant crent un petit schisme. Mais il n'y a
plus d'hrsiarque vritable--comme Arius, par exemple. Il peut exister
quelque turlupin solitaire, tandis qu'il semble impossible qu'un
lisate surgisse.

Pour ces raisons, le cas de Benedetto Orfei qui,  la fin du XIXe
sicle, fonda  Rome l'hrsie dite _des Trois-Vies_, est unique,  mon
sens.

                   *       *       *       *       *

 partir de 1878, le R. P. Benedetto Orfei fut,  Rome, le reprsentant
prs de l'tat de son Ordre expuls. Le pre Benedetto Orfei tait
thologien et gastronome, pieux et gourmand. Il tait fort bien en cour
pontificale, et, n'eussent t ses actes ultrieurs, il serait
aujourd'hui cardinal, c'est--dire papable. Cet homme si bien fait pour
devenir un calme pourpr, se perdit en prtendant fonder une hrsie. 
la suite de son excommunication, il s'tait retir dans une villa de
Frascati. Il y pontifiait, ayant pour fidles ses domestiques, deux
pieuses dames, et quelques enfants campagnards auxquels il enseignait le
rudiment.  son sens, il prparait ainsi une secte glorieuse destine 
remplacer le catholicisme. Comme tout hrsiarque, il repoussait le
dogme de l'Infaillibit papale, et jurait que Dieu lui avait donn des
pouvoirs de rforme sur son glise. J'imagine que si Benedetto Orfei
tait devenu pape, et que l'ide de son hrsie ne lui et t inspire
qu' ce moment, il se serait au contraire servi du dogme de
l'Infaillibilit pour obliger les catholiques  croire en sa doctrine,
que nul n'aurait alors nie sans tre hrtique.

                   *       *       *       *       *

Je visitai Benedetto Orfei par une douce aprs-midi de mai.
L'hrsiarque tait assis dans un fauteuil moelleux. Sur sa table
s'talaient des papiers--probablement des brefs ou encycliques,--Il me
reut fort civilement et fit servir, pour m'honorer, de vieux flacons de
_vino santo_ et certaines confiseries romaines ou siciliennes: des noix
confites dans du miel, une sorte de pt fait de pte de fondant aux
trois parfums de rose, de menthe et de citron, o taient enfouis des
morceaux de fruits confits (corces d'orange, cdrats, ananas), de la
pte de coing trs douce appele _cotogniata_, une autre pte nomme
_cocuzzata_, et une sorte de crpes de pte de pche que l'on nomme
_persicata_. Il exigea que je gotasse au _vino santo_ et le dgusta
avec moi, non sans donner des marques de satisfaction relle: hochements
de tte, agitation d'une gorge de vin dans la bouche avec mouvements
appropris des lvres et des joues, lger frottement de la main gauche
sur l'estomac. Je m'aperus bientt que ce bon hrsiarque tait sourd.
Comme il savait que je venais le visiter afin de prendre des notes
destines  laborer dans la suite un essai sur son hrsie, je le
laissai parler sans jamais l'interrompre.

Benedetto Orfei, qui tait originaire d'Alessandria, en parlait
volontiers le dialecte. Son discours tait maill de paroles grasses,
presque obscnes, mais tonnamment expressives. C'est le fait des
mystiques d'employer de telles paroles, le mysticisme touche de prs
l'rotisme. Malgr l'intrt que pourraient avoir certaines expressions
pour les philologues, je n'insisterai pas sur ce ct de l'esprit
d'Orfei. Ma science trs superficielle des dialectes italiens ne m'a
d'ailleurs pas permis de tout comprendre, et je n'ai saisi le sens de
nombre de mots que grce  la mimique qui accompagnait les discours de
l'hrsiarque.

                   *       *       *       *       *

Voici comment Benedetto Orfei me raconta ce qu'il nommait sa conversion
illuminatrice:

--Je m'tais occup tout le jour de l'hypostase. Le soir venu, aprs
avoir dit ma prire, je me couchai et commenai le rosaire. En mme
temps je mditais sur les mystres de la Religion. Je songeais  la
bont du Fils de Dieu, qui, pour effacer la tache originelle, se fit
homme et mourut sur la Croix, supplice infamant, entre deux larrons. Une
phrase qui prit la forme d'un refrain populaire vint chanter en mon
esprit:

    Ils taient trois hommes
    Sur le Golgotha,
    De mme qu'au ciel
    Ils sont en Trinit.

Ici l'hrsiarque s'arrta, mu, versa du vin dans nos deux verres, et
but, d'un air triste bientt dissip, la contenu du sien, sans ngliger
les frottements de main sur la panse, agitations de visage, exclamations
sur le velout du vieux vin. Il m'obligea  goter de la _cocuzzata_ et
continua ainsi:

                   *       *       *       *       *

--Le refrain divin chanta dans mon me jusqu' l'heure o je m'endormis.
Mon sommeil fut profond, et le matin,  l'heure des songes vridiques,
je vis le ciel ouvert. Parmi les choeurs des hirarchies d'Assistance,
d'Empire et d'Excution, et plus hauts que le choeur des Sraphins, qui
est le plus lev, trois crucifis s'offrirent  mon adoration. bloui
de la lumire qui entourait les crucifis, je baissai les yeux et vis la
troupe sainte des Vierges, des Veuves, des Confesseurs, des Docteurs,
des Martyrs adorant les crucifis. Mon Patron, saint Benot, vint  ma
rencontre, suivi d'un ange, d'un lion, d'un boeuf, tandis qu'un aigle
volait au-dessus de lui. Il me dit: Ami, souviens-toi! En mme temps,
il dressa sa main droite vers les crucifis. Je remarquai que le pouce,
l'index et le majeur de cette main taient tendus, tandis que les deux
autres doigts taient replis. Au mme instant les Chrubins agitrent
leurs encensoirs, et un parfum, plus suave que celui du plus pur des
encens minens, se rpandit dans l'air. Je vis alors que l'ange
escortant mon saint Patron portait un ciboire d'or, d'un travail
admirable. Saint Benot ouvrit le ciboire, y prit une hostie, qu'il
divisa en trois parties, et je communiai triplement d'une seule hostie,
dont le got devait tre plus exquis que celui de la manne que
savourrent les Hbreux dans le dsert. Une musique ravissante de luths,
de harpes et autres instruments clestes, tenus par des Archanges, se
fit entendre et le choeur des Saints chanta:

    Ils taient trois hommes
    Sur le Golgotha,
    De mme qu'au ciel
    Ils sont en Trinit.

Je m'veillai. Je compris que ce rve tait un vnement grave dans ma
vie et pour les hommes. L'heure  laquelle il s'tait produit ne me
laissait gure de doute sur la vracit d'un tel songe. Nanmoins, comme
il renversait les croyances sur lesquelles repose le christianisme,
j'hsitai  en faire part au pape. La nuit suivante, je vis en songe
matinal, au milieu de deux femmes, la Trs Sainte Vierge, leur disant:
Vous aussi tes mres de Dieu, mais les hommes ne connaissent pas votre
maternit! Et je m'veillai, tout en nage. Je n'avais plus aucune
hsitation. Je rcitai tout haut la doxologie. Je fus dire la messe 
Sainte-Marie-Majeure, puis j'allai au Vatican demander une audience au
Saint-Pre qui me l'accorda. Je lui fis le rcit de ce qui s'tait
pass. Le pape m'couta en silence et mdita un instant aprs m'avoir
entendu. Sa mditation finie, il me dit svrement de cesser toute tude
thologique, de ne plus songer  des choses ridicules et impossibles
qu'un dmon avait seul suscites en moi. Il m'enjoignit de revenir le
visiter au bout d'un mois. Je m'en fus pein et honteux. Je rentrai dans
mon couvent dsert et pleurai. Le refrain sacr: _Ils taient trois
hommes_, revint chanter en mon me. Je le repoussai de toute ma volont,
comme une tentation. Je m'humiliai devant Dieu.

Pendant un mois, je suivis un jene rigoureux et pratiquai les douze
mortifications recommandes par le contemplatif Harphius au livre II de
sa _Thologie mystique_. Je me mortifiai surtout selon les cinq
dernires: mortification de toute curiosit de l'entendement,
mortification de tout scrupule de coeur, mortification de toute
impatience inquite de l'me, mortification de toute volont, et
pratique de la rsignation  supporter, pour l'amour de Dieu, tout
abandon. Au bout du mois, aprs ces pnitences, la conviction qui
m'tait venue si fortuitement s'tait renforce dans mon me, et je fus
retrouver le Saint-Pre qui, trs affectueusement, me demanda si j'avais
abandonn les chimres que le dmon de l'hrsie m'avait inspires. Pour
lui rpondre, il ne me vint que ces paroles: _Ils taient trois
hommes_... Hlas! s'cria le pape, cet homme est possd! Je me mis 
genoux alors. Je parlai de mes mortifications et suppliai le pontife de
m'exorciser. Les larmes aux yeux, il m'affirma que Dieu me saurait gr
de cette humiliation volontaire; puis il m'exorcisa selon les rites. Je
partis ensuite, sans insister, car j'tais bien assur que mes penses
n'taient pas d'inspiration diabolique mais divine, puisqu'aucun
exorcisme n'avait prvalu contre elles.

                   *       *       *       *       *

L'hrsiarque cessa de parler, fit son mange accoutum, but son _vino
santo_, mdita un moment, les yeux au plafond, et, renvers sur le
dossier de son fauteuil, fit tourner, l'un autour de l'autre, ses pouces
rapprochs sur son ventre. Il reprit ainsi:

                   *       *       *       *       *

--Le lendemain, j'crivis au pape, lui faisant part de ma conviction et
le priant, puisqu'il tait le chef de la religion, de proclamer la
vrit que j'avais apprise si miraculeusement. J'ajoutai qu'il n'y avait
pas d'infaillibilit qui pt rendre mensonger ce qui tait vrai, et que,
par consquent, je me sparerais de l'glise, au cas o il prfrerait
les anciennes erreurs  l'vidence nouvelle. Pour rponse, on
m'excommunia. Alors, ayant abandonn mon Ordre, et riche des biens que
je lui avais apports, je vins me rfugier dans cet asile de paix o,
jet hors du giron de l'glise catholique, je place les fondements de la
nouvelle religion. J'inaugurai la vritable communion triple en une
hostie renfermant les trois corps humains d'un seul Dieu en Trois
Personnes. Car la vrit est celle-ci: la Trinit se fit hommes. Il y
eut trois incarnations. Les Trois Personnes du seul Dieu souffrirent, le
mme jour, la Passion ncessaire pour le rachat de l'Humanit. Le larron
de droite tait Dieu le pre. On le remarque aisment par les paroles de
sollicitude qu'il eut sur la Croix pour son Fils bien-aim. Sa vie fut
triste et patiente. Il souffrit injustement d'tre pris pour un larron
qu'il n'tait pas. tant tout puissant et infiniment majestueux, il ne
voulut avoir aucun disciple. Le Christ, qui mourut entre les Larrons
divins, tait le Verbe et, l'tant, fut le Lgislateur. Ce sont ses
paroles et ses actes qui devaient tre transmis au monde pour lui tre
un enseignement. Il en fut ainsi. Le larron du gauche tait le
Saint-Esprit, le Paraclet, l'ternel Amour qui, devenu homme, voulut
tre pareil  l'amour humain qui est infme. Il fut larron rel et
souffrit justement. Voici le mystre en toute sa saintet: Dieu se fit
homme. Dieu le pre incarn souffrit pour exercer sur soi sa
toute-puissance et s'humilia jusqu' rester inconnu et sans histoire.
Dieu le fils incarn souffrit pour attester la vrit de son
enseignement et donner l'exemple du martyre. Il souffrit injustement
mais glorieusement pour frapper l'esprit des hommes. Dieu le
Saint-Esprit voulut souffrir justement. Il s'incarna dans les pires
faiblesses humaines, et s'abandonna  tous les pchs par compassion et
amour profond pour l'Humanit. Voici la vrit:

    Ils taient trois hommes
    Sur le Golgotha
    De mme qu'au ciel
    Ils sont en Trinit.

                   *       *       *       *       *

C'est ainsi que Benedetto Orfei me raconta l'histoire de son hrsie et
me dveloppa sa doctrine. Emport par son rcit, il avait oubli de
boire. Aussitt son discours termin, il allongea la main droite, tout
en restant renvers dans son fauteuil, saisit une crpe de _persicata_,
qu'il roula soigneusement, et en fit une bouche. Puis, s'tant vers du
_vino santo_, il le but, mais maladroitement, car _persicata_ et _vino
santo_ dvirent dans son gosier. Il avala de travers, et ce fut une
explosion par la bouche et le nez. L'hrsiarque, rouge  clater,
toussa cinq bonnes minutes. Il eut besoin de se moucher. Comme il
n'usait pas de tabac, au lieu d'un norme mouchoir de couleur, il sortit
un petit mouchoir de batiste blanche, fort peu ecclsiastique. Cette
lgance m'tonna. Il reprit haleine en respirant bruyamment, non sans
m'indiquer du doigt le cotignac pour m'inviter  en prendre.

Il me confessa ensuite que la religion catholique tait pourrie, tant
trop vieille, et que le pape craignait d'y toucher de peur que tout ne
s'croult. Il fut mme plus expressif, et, employant son dialecte
natal, il ajouta:

--_L' cm ra merda: p a s'asmircia, p ra spissa._

                   *       *       *       *       *

Lorsque je me levai pour prendre cong, l'hrsiarque voulut
m'accompagner jusqu' la porte.

Au moment o il se leva, sa soutane, sorte de robe monacale de bure
noire, s'ouvrit et je vis qu'en dessous l'hrsiarque tait nu. Son
corps velu tait sillonn de marques de flagellation. Une ceinture
rugueuse, hrisse de piquants de fer, qui devaient dterminer
d'insupportables souffrances, entourait sa taille. Je vis encore
d'autres choses, mais elles sont de telle nature que je ne peux les
dcrire. Toute cette nudit,  vrai dire, ne m'apparut qu'un instant.
L'hrsiarque referma aussitt sa soutane dont il noua la cordelire,
et, souriant, m'invita  passer dans la pice voisine qui tait la
bibliothque. J'tais stupfait de voir que cet homme donnait de tels
chtiments  sa chair et satisfaisait en mme temps sa sensualit
gourmande. Je mditai sur ces contrastes en passant dans la
bibliothque, o je vis, convenablement rangs sur des rayons, des
livres de toute sorte que l'hrsiarque m'invita  regarder. Il y avait
l, mls, des volumes prcieux ou vulgaires, de thologie, de
philosophie, de littrature et de sciences. C'taient des livres et des
manuscrits anciens et modernes sur papier ou parchemin. Je remarquai les
oeuvres d'Aristote, de Galien, d'Oribase, la _Syphilis_ de Fracastor, la
Sagesse de Charron, le livre du jsuite Mariana, les contes de Boccace,
de Bandello, du Lasca, Saint Thomas, Vico, Kant, Marcile Ficin, _le
diadme des Moines_ de Smaragdus et d'autres. Je quittai ensuite
l'hrsiarque, que je n'ai plus revu.

                   *       *       *       *       *

 quelque temps de l, j'appris que venait de paratre: _l'vangile
vridique, de Benedetto Orfei, traduit en langue vulgaire, contenant la
vie de Dieu le pre, premier des deux vangiles parallles aux vangiles
canoniques_. Je me procurai le livre, qui tait fort court. Il ne
contenait rien de prcis sur la vie de la premire personne de Dieu. On
y apprenait que l'on ne savait rien de la naissance de Dieu le pre. De
sa vie, on ne savait presque rien, sinon qu'il fut juste, obscur et sans
amis. Son existence tait mle  celle de deux autres personnes de la
Trinit, et c'est en essayant de dtourner Dieu l'Esprit-Saint d'un
crime que celui-ci commettait, qu'il fut pris avec lui et condamn
injustement. Chacune des paroles qu'il changea au lieu du supplice avec
Jsus et le mauvais larron, faisait l'objet d'un chapitre o elle tait
commente. C'tait en effet le seul moment bien connu de sa vie, et
encore l'hrsiarque en avait-il emprunt le rcit aux vangiles
synoptiques. Aprs la mort de Dieu le pre, tout redevenait mystrieux.
On ne savait plus rien, ni de sa rsurrection et ascension, probables,
mais inconnues. L'ouvrage avait t, parat-il, crit en latin, traduit
aussitt en italien et publi. Le manuscrit latin sur parchemin doit
encore exister.

L'anne suivante, Benedetto Orfei fit paratre le second vangile
parallle aux vangiles canoniques ou vangile du Saint-Esprit. Comme
celle de Dieu le pre, sa vie tait peu connue. Mais, tandis que du Pre
ternel on ne connaissait que sa mort, on savait du Saint-Esprit qu'il
viola, un jour, une vierge endormie. Ce stupre avait t l'opration du
Saint-Esprit de laquelle tait n Jsus. On insistait aussi sur les
paroles prononces sur la croix, puis le mystre se faisait aprs
l'instant o les soldats eurent bris les jambes des deux larrons. Ce
volume,  la vrit fort beau et d'une grande lvation de pense par
certains endroits, contenait des passages d'une telle crudit que les
autorits italiennes le firent saisir comme livre obscne; aussi est-il
introuvable.

Les exemplaires du premier vangile, ou Vie de Dieu le pre, sont
d'ailleurs fort rares eux-mmes: soucieuse de les dtruire, la cour
pontificale en avait achet la plus grande partie.

L'hrsie des Trois-Vies ne se rpandit pas. Benedetto Orfei mourut au
seuil du sicle. Ses quelques disciples se dispersrent, et il est
probable que l'enseignement de l'hrsiarque aura t vain, qu'il n'en
sortira rien, et que nul ne songera  le reprendre.

                   *       *       *       *       *

Un prtre qui avait beaucoup connu Benedetto Orfei, et qui avait souvent
essay de lui faire abjurer ce que les catholiques appelaient ses
erreurs, m'a racont la fin de l'hrsiarque. Il mourut,  ce qu'il
sembla, des suites d'une indigestion, mais son corps fut trouv tout
couvert de plaies rsultant des tortures qu'Orfei s'imposait; si bien
que les mdecins hsitrent  attribuer son dcs  sa gourmandise ou 
ses mortifications. La vrit est que l'hrsiarque tait pareil  tous
les hommes, car tous sont  la fois pcheurs et saints, quand ils ne
sont pas criminels et martyrs.




L'INFAILLIBILIT


Le 25 juin 1906, le cardinal Porporelli achevait de dner lorsqu'on lui
annona la visite d'un prtre franais, l'abb Delhonneau. Il tait
trois heures de l'aprs-midi. L'implacable soleil qui exalta la ruse
triomphatrice des anciens Romains et qui chauffe avec peine la froide
rouerie de ceux de nos temps, s'il laissait tomber des rayons
insoutenables sur la place d'Espagne o s'lve le palais cardinalice,
respectait l'appartement de Mgr Porporelli. Des persiennes entretenaient
une fracheur agrable et un demi-jour presque voluptueux.

L'abb Delhonneau fut introduit dans la salle  manger. C'tait un
prtre morvandiau. Son aspect ttu n'allait point sans analogie avec
celui des Peaux-Rouges.

Autunois, il aurait d natre dans l'enceinte celtique de l'ancienne
Bibracte, sur le mont Beuvray. Il y a encore  Autun, ville d'origine
gallo-romaine, et aux environs, des Gaulois dans les veines desquels il
ne coule point de sang latin, et l'abb Delhonneau tait de ce nombre.

Il s'approcha du prince de l'glise et lui baisa l'anneau selon l'usage.
Refusant les fruits de Sicile que Mgr Porporelli lui offrait dans une
corbeille, il exposa le but de sa dmarche.

--Je souhaite, dit-il, avoir une entrevue avec notre Saint-Pre le Pape,
mais en audience prive.

--Mission secrte gouvernementale? demanda le cardinal en clignant d'un
oeil.

--Non point, Monseigneur! rpondit l'abb Delhonneau, les raisons qui me
font solliciter cette audience n'intressent pas seulement l'glise de
France, mais la Catholicit tout entire.

--_Dio mio!_ s'cria le cardinal en mordant dans une figue sche, farcie
avec une noisette et de l'anis. Est-ce rellement si grave?

--Trs grave, Monseigneur, rpta le prtre franais, tandis
qu'apercevant quelques taches de bougie sur sa soutane, il s'efforait
de les gratter.

Le prlat gmit:

--Que peut-il encore y avoir? Nous avons dj assez d'ennuis avec votre
loi sur la sparation et les divagations de ce chanoine Bierbaum, de
Landshut, en Bavire, qui ne cesse d'crire contre l'Infaillibilit...

--L'imprudent! interrompit l'abb Delhonneau.

Mgr Porporelli se mordit les lvres. Dans sa jeunesse, alors qu'il
n'tait qu'un prtre mondain de Florence, il avait combattu
l'Infaillibilit, mais il s'tait inclin ensuite devant le dogme.

--Vous aurez audience demain, signor abb, dit-il, vous connaissez le
crmonial?

Il tendit la main; le prtre s'inclina, y appliqua un baiser sonore, et
se retira, marchant  reculons jusqu' la porte o il s'inclina une
seconde fois, tandis que le cardinal, d'un air las, le bnissait de la
main droite, pendant que de la gauche il ttait des pches dans la
corbeille.

                   *       *       *       *       *

Lorsque le lendemain l'abb Delhonneau fut introduit chez le pape, il se
jeta  genoux et baisa la mule du blanc Pontife, puis s'tant relev
dlibrment, il le pria en latin de l'entendre seul, comme en
confession. Et quelle condescendance! Le Saint-Pre accueillit cette
requte ose.

Lorsqu'ils furent seuls, l'abb Delhonneau se mit  parler lentement. Il
s'efforait de prononcer le latin  l'italienne, mais les gallicismes
abondaient dans son langage de sminaire; de plus, l'_u_ franais y
revenait souvent, incomprhensible pour le pape qui interrompait
l'orateur et se faisait rpter ce qu'il ne comprenait point.

--Saint-Pre, disait l'abb Delhonneau,  la suite d'tudes et de
rflexions pnibles j'ai acquis la certitude que nos dogmes ne sont pas
d'origine divine. J'ai perdu la foi et je suis convaincu que chez aucun
homme elle ne peut rsister  un examen honnte. Il n'est pas une
branche de la science qui ne contredise par des faits irrfutables les
soi-disant vrits de la religion. Hlas! Saint-Pre, quelle peine pour
un prtre de dcouvrir ces erreurs et quelle douleur d'oser les avouer!

--Mon enfant, dit le pape, je pense que dans ces conditions vous avez
cess de clbrer la Sainte-Messe. Les doutes qui sont venus vous
assaillir, aucun prtre ne peut se vanter de ne pas les avoir connus;
mais une retraite dans cette ville, berceau du catholicisme, vous rendra
la foi perdue, et par les mrites de...

--Non! Non! Saint-Pre. J'ai fait tout ce qui tait possible pour
recouvrer une foi qui, d'abord vacillante, s'est effondre  jamais. Je
me suis efforc de me dtourner de penses qui me torturaient. C'tait
en vain!... Et vous-mme, Saint-Pre, vous l'avez dclar, des doutes
vous sont venus. Que dis-je? des doutes? Non! mais des clarts, des
illuminations, des certitudes! Avouez-le, le trirgne qui pse sur votre
front est lourd de faussets sacres. Et si la politique vous empche
d'affirmer les ngations qui roulent dans votre cerveau, elles n'en
existent pas moins. Et l'effroi de rgner au moyen de mensonges
sculaires, voil le vrai fardeau de la papaut, fardeau qui fait
hsiter les lus au sortir du conclave...

... Rpondez-moi, Saint-Pre: Vous savez tout cela. Un pontife romain ne
doit pas tre moins perspicace qu'un pauvre prtre du Morvan!

                   *       *       *       *       *

Le pape tait assis immobile, grave, et pendant cette dernire partie du
discours il n'ouvrit pas la bouche. Devant lui, l'abb Delhonneau
semblait un de ces Gaulois qui pendant le sac de Rome venaient agacer
les snateurs majestueux, pareils  des statues, sur leur chaise curule.
Levant lentement les yeux, le pontife demanda:

--Prtre! o voulez-vous en venir?

--Saint-Pre, rpondit l'abb Delhonneau, vous dtenez une puissance
formidable, vous avez le droit de dcrter le Bien et le Mal. Votre
Infaillibilit, ce dogme incontestable parce qu'il repose sur une
ralit terrestre, vous donne un magistre qui ne souffre point de
contradiction. Vous pouvez imposer aux catholiques la vrit ou
l'erreur,  votre choix. Soyez bon! Soyez humain! Enseignez ce qui est
vrai! Ordonnez _ex cathedra_ que le catholicisme soit dissous! Proclamez
que ses pratiques sont superstitieuses! Annoncez que le rle glorieux et
millnaire de l'glise est termin! rigez ces vrits en dogme et vous
aurez acquis la reconnaissance de l'Humanit. Vous descendrez ensuite
dignement d'un trne d'o vous dominiez par l'erreur et que nul ne
pourrait dsormais lgitimement occuper si vous le dclariez vacant 
jamais!

                   *       *       *       *       *

Le pape s'tait lev. Ddaigneux de tout crmonial, il sortit de la
pice sans adresser un mot ni un regard au prtre franais qui souriait
avec mpris, et qu'un garde-noble vint guider  travers les galeries
somptueuses du Vatican, jusqu' la sortie.

                   *       *       *       *       *

Quelque temps aprs, la curie romaine cra un nouvel vch 
Fontainebleau et y nomma l'abb Delhonneau.

Lors de son premier voyage _ad limina_, cet vque ayant propos au
Saint-Sige l'rection en dogme de la croyance  la mission divine de la
France, le cardinal Porporelli, quand il l'apprit, s'cria:

--Pur gallicanisme! Mais l'administration gallo-romaine, quel bienfait
pour les Gaules! Elle est ncessaire pour dompter la turbulence des
Franais. Et que de peine pour les civiliser!...




TROIS HISTOIRES DE CHTIMENTS DIVINS




I

LE GITON


Le nomm Louis Gian, fils d'un petit marchand d'huiles  Nice, ne
manifesta jamais la moindre pit au contraire des autres enfants qui,
au moins  l'poque de leur premire communion, font preuve d'une
dvotion touchante.

Le vicaire boiteux de Sainte-Rparate lui avait dit, un jour, pendant le
catchisme, en essuyant ses lunettes avec sa soutane sale:

--Toi, Louis! il t'arrivera malheur, parce que tu es faux.  te voir, on
te prendrait pour un ange. La vrit? tu es plat comme une punaise 
genoux. Tu te moques de moi. Je le sais, et tu le peux. Mais on ne se
rit pas de Dieu. D'ailleurs, tu l'apprendras, trop tt  ton souhait.

Louis Gian avait cout, debout et les yeux baisss, l'admonestation du
vicaire. Mais, ds que celui-ci eut le dos tourn, l'impie singea sa
marche chancelante et chantonna:

--Cinq et trois font huit. Cinq et trois font huit.

Le jeune Nissard ne s'amenda pas. Jusqu' quatorze ans il frquenta peu
l'cole, mais paillarda sous les ponts du Paillon et au Chteau, d'abord
avec les garons de son ge, ensuite avec les petites filles.

 quatorze ans, il fut plac chez un chemisier et quitta le vieux Nice
aux parfums de fruits et d'aromates mls aux odeurs de chair crue, de
pte aigre, de morue et de latrines, pour une boutique dans la ville
neuve. Ds les premiers jours il fut remarqu par le patron et la
patronne qui, en bons Nissards, ne firent chmer l'apprenti ni le jour,
ni la nuit.

La patronne tait rousse comme une orange, mais le patron sentait le
_pissala_. Louis Gian se fit enlever en temps de carnaval par un Russe
quinquagnaire et mticuleux qu'il fallait appeler: Mon gnral! et
qui l'appelait: Ganymde!

Ayant reconnu que le Russe tait exigeant et avare, il le vola et le
quitta.

Ensuite il se prodigua  un Turc brutal et gourmand.

Le Turc, s'tant dcav  Monte-Carlo, fut remplac par un Amricain.
Louis Gian avait compris que sa condition fructueuse le vouait, comme
une mappemonde,  toutes les nationalits.

Pourtant il ne sut pas dans la fortune garder cette srnit qui est le
privilge des vertueux. Il mprisa ses compagnons d'autrefois et passait
prs d'eux sans paratre les voir. Ceux-ci lui rendirent d'abord mpris
pour mpris. Ils ne manquaient pas, lorsqu'ils le rencontraient, de
faire le geste qui consiste  placer le bras gauche  la jointure du
droit pli et  agiter le poing droit ferm. Ou bien encore, ils
mimaient,  son passage, l'obscne lettre Z d'un alphabet muet
qu'emploient volontiers les Nissards, les Mongasques, les Turbiasques
et les Mentonasques.

 la fin, l'inconduite de Louis Gian fut en horreur au Ciel, comme elle
l'tait  ses anciens camarades. Celui qui pisse contre le vent se
mouille la chemise; il plut  Dieu de punir par la peine du talion les
pchs du giton.

Louis Gian insulta un ami d'autrefois qui l'avait apostroph. Il y eut
querelle, bataille et promesse de vengeance.

Quatre jeunes gens, qui ne valaient en somme pas mieux que Louis Gian,
l'attendirent un soir qu'il tait all seul au thtre. Ils se
saoulrent de ce vin de Corse bien tomb de la rputation qu'il eut au
XVIe sicle, puis guettrent en face de la villa o l'encroup vivait
avec un Autrichien morbide.

Lorsque Louis Gian arriva aprs minuit, ils se prcipitrent sur lui, le
billonnrent et, l'ayant hiss sur la grille de la ville, l'empalrent
et se sauvrent en se donnant des tapes...

L'empal mourut, avec volupt peut-tre. Il tait beau comme Attys. Les
lucioles luisaient autour de lui...




II

LA DANSEUSE


J'ai lu, jadis, dans un vieil auteur, ce rcit authentique ou lgendaire
de la mort de Salom. Je n'ai point orn le conte de mots hbreux, de
descriptions exactes de costumes et de palais; sophisteries qui eussent
donn au rcit cette couleur locale tant cherche aujourd'hui.  la
vrit, mon ignorance m'et empch de le faire, et j'ai mme conserv 
mes personnages les noms qu'ils portent dans nos vangiles.

Ceux qui avaient fait mourir saint Jean-Baptiste furent chtis.
Hrodiade avait t frue de la maigreur ragoutante du pnitent qui
invitait les hommes  prendre des bains. Bien qu'ayant agi comme Joseph
chez Putiphar, le mangeur de sauterelles avait sans doute prouv des
dsirs charnels, tt rprims, pour celle qui le voulait.
Lorsqu'Hrodiade, incestueuse selon la loi des Juifs, eut pous son
beau-frre Hrode Antipas, il se mla un peu de jalousie aux reproches
faits par le Baptiste. Salom, enjolive, attife, diapre, farde,
dansa devant le roi et, excitant un vouloir doublement incestueux,
obtint la tte du Saint refuse  sa mre.

Hrodiade reut dans un vaisseau d'or la tte chevelue  face barbue. Sa
passion se rveillant soudain, elle baisa ardemment les lvres violtres
du Baptiste dcoll. Mais son ressentiment fut plus fort. Elle le
satisfit en perant  coups d'pingle la langue, les yeux et toutes les
parties du chef sanglant. Le sacrilge cessa par la mort d'Hrodiade,
qui, jouant encore avec la tte prcieuse, succomba suivant toute
vraisemblance  une rupture d'anvrisme.

Cette femme orgueilleuse ne demeura point en enfer. Elle fait partie de
ces hordes d'esprits qui peuplent les airs, et que, lorsqu'ils sont
bons, j'aime fort  appeler des dieux. Bien entendu, j'entends par dieu
ce sur quoi l'homme n'a nul pouvoir, et non pas cette me du monde que
Speusippe d'Athnes a le premier cru gouverner sans entendement
l'univers. Les nuits d'orage, Hrodiade, annonce par les ululements des
hiboux et l'effroi des animaux, mne une chasse fantastique qui passe
au-dessus de la cime de nos forts.

Hrode Antipas, roi de Jude, dont le pouvoir quivalait  celui du bey
de Tunis de nos jours, fut exil par Tibre et mourut malheureux  Lyon.

Salom, dont la belle danse avait sill les yeux du roi, prit en
dansant; mort trange qu'envieront les ballerines.

Cette dame dansa une fois pendant une fte sur la terrasse de marbre
incrust de serpentine d'un proconsul, et celui-ci l'emmena, lorsqu'il
quitta la Jude pour une province barbare au bord du Danube.

Il arriva que, s'tant un jour d'hiver gare seule au bord du fleuve
gel, elle fut sduite par la glace bleutre et s'lana dessus en
dansant. Elle tait comme toujours richement accoutre et dore de ces
chanes  mailles minuscules pareilles  celles que firent depuis les
joailliers vnitiens, que ce travail rendait aveugles vers l'ge de
trente ans. Elle dansa longtemps, mimant l'amour, la mort et la folie.
Et, de vrai, il paraissait qu'il y et un peu de foleur dans sa grce et
sa joliesse. Selon les attitudes de son corps nel, ses mains
gesticulaient en chironomie. Nostalgiquement, elle mima encore les
mouvements lents des oliveuses de Jude gantes et accroupies, quand
choient les olives mres.

Puis, les yeux mi-clos, elle essaya des pas presque oublis: cette danse
damnable qui lui avait valu jadis la tte du Baptiste. Soudain, la glace
se brisa sous elle qui s'enfona dans le Danube, mais de telle faon
que, le corps tant baign, la tte resta au-dessus des glaces
rapproches et ressoudes. Quelques cris terribles effrayrent de grands
oiseaux au vol lourd, et, lorsque la malheureuse se tut, sa tte
semblait tranche et pose sur un plat d'argent.

La nuit vint, claire et froide. Les constellations luisaient. Des btes
sauvages venaient flairer la mourante qui les regardait encore avec
terreur. Enfin, en un dernier effort, elle dtourna ses yeux des ourses
de la terre pour les reporter vers les ourses du ciel, et expira.

Comme une gemme terne, la tte demeura longtemps au-dessus des glaces
lisses autour d'elle. Les oiseaux rapaces et les btes sauvages la
respectrent. Et l'hiver passa. Puis, au soleil de Pques, ce fut la
dbcle et le corps par, incrust de joyaux, jet sur une rive pour les
pourritures fatales.

Certains rabbins pensent que l'me d'Adam anima aussi Mose et David. Je
ne suis pas loign de croire que celle de Salom avait empli la fille
de Jepht, et que, n'ayant jamais chm depuis, elle survit en Espagne,
en Turquie, ou peut-tre aux provinces danubiennes, dans le corps d'une
danseuse de kolo,--cette ronde obscne qu'on peut appeler: la danse de
la croupe.




III

D'UN MONSTRE  LYON OU L'ENVIE


Il y eut une fois,  Lyon, un soyeux nomm Gorne auquel ses parents,
fort pieux, avaient donn le prnom de Gatan parce qu'il tait n le
jour de la fuite du pape  Gate.

Gatan Gorne tait devenu un bon catholique. Il hrita de la grande
fortune de son pre, et, lui ayant succd, il prit pour femme une fille
de sa condition.

Ses biens s'augmentaient; il tait heureux en mnage, mais sa flicit
n'tait pas complte. Aprs trois ans de mariage, il n'avait pas encore
d'enfant.

Dans l'espoir d'en obtenir un, il fit suivre  sa femme les
prescriptions des plus grands mdecins. Il la mena en vain aux sources
rputes merveilleuses contre la strilit.

Enfin, connaissant que les ressorts humains taient impuissants,
d'accord avec sa femme, il eut recours  la religion. Il couta les
conseils du confesseur de son pouse. Mais la vertu des plerinages les
plus fameux fut trouve en dfaut, et les prires les plus ferventes
furent dites inutilement.

Le fabricant lyonnais gagna un nombre incalculable de jours
d'indulgence, mais son pouse resta brhaigne comme avant. Il blasphma
contre le ciel, douta des vrits religieuses et finalement perdit la
foi de ses pres. Cet homme prsomptueux ne pouvait supporter que la
Divinit n'et point fait de miracle en sa faveur. Il ne se confessa
plus, ne communia plus, n'alla plus aux offices religieux et cessa de
donner aux oeuvres pieuses qu'il avait soutenues jusque-l.

Il relut l'histoire de Napolon, et dlibra mme de rpudier une pouse
strile, demeure pieuse malgr son mari. Il se trouva alors un mdecin
sans renom, mais de haute science, qui, ayant appris la dtresse du
riche soyeux, entreprit la cure, et, de faon ou d'autre, rendit propre
 tre ensemence la terre infconde.

Gatan Gorne pensa touffer de joie lorsque sa femme lui annona un
jour que, par divers signes irrcusables, elle avait reconnu tre
enceinte et qu'elle esprait mme ne pas demeurer primipare si cette
grossesse avait une heureuse issue. Le fabricant fut ainsi confirm dans
son impit et s'ouvrit sur ce sujet  sa femme pour la dtourner des
pratiques dvotieuses.

La dame en bonne chrtienne ne manqua pas de tout raconter  son
confesseur.

Celui-ci tait un prtre robuste, dans la force de l'ge, ttu dans la
foi, pensant que tout est permis pour que le rgne de Dieu arrive. Il
avait appris avec douleur le scandale caus par l'irrligion du
fabricant, et voyant le rsultat obtenu par ceux qui avaient suivi ses
conseils sincres, il en prouva du dpit. Comprenant qu' cause de la
grossesse de la dame, Satan avait t le plus fort, le prtre entreprit
de ramener au bercail la brebis gare.

Vraiment, le ciel tira une clatante vengeance de l'impit de Gatan
Gorne. Une nuit de prires inspira au religieux un tour qui russit
pleinement.

Un jour d't, sachant que le mari tait  Lyon pour ses affaires et la
femme  la campagne, le prtre, abandonnant la soutane, se vtit du plus
mal qu'il put, simulant un vagabond, colporteur, gueux, mendiant,
bltre, fainant ou chemineau, comme on en voit sur toutes les routes.

Ainsi accoutr, il alla  la ville o la dame enceinte, s'ennuyant
seule, regardait par la fentre. C'tait un jour violent d't, 
l'heure de midi dont Pan, cach dans les moissons, symbolise le rut
effrayant. Le faux vagabond s'approcha de la muraille, sous la fentre
de la dame qui s'ennuyait. Il accomplit un acte naturel qu'il est
inutile de nommer et exposait un pilon  mortier, un bton pastoral, une
flte  Robin, et mieux, un rossignol tel que beaucoup de dames
l'eussent voulu entendre chanter _Kyrie eleison_. Celle-ci, malgr sa
dvotion, ne fut pas indiffrente et eut _envie_ d'tre le mortier du
pilon, la cage du rossignol. Mais, tant honnte, elle ne pouvait
satisfaire son vouloir. Nanmoins, il est certain qu'prouvant des
dmangeaisons, elle se gratta.

Bien que les phnomnes relatifs aux envies des femmes grosses soient
contests par plusieurs savants, il me parat certain aussi que la dame
tait enceinte d'une fille. Car, quelques mois aprs, elle accoucha, et,
lorsque le mari, haletant d'motion, voulut savoir de quel sexe tait
l'enfant, la sage-femme leva les bras au ciel en disant: C'est un
monstre!, et le mdecin qui l'assistait dit: C'est un hermaphrodite!

 la suite de ce monstrueux vnement, le riche soyeux faillit devenir
fou de douleur. Reconnaissant que tout arrive par la main de Dieu, il se
rsigna, devint dvot, donna de grandes sommes aux oeuvres, et difia
tout le monde par sa pit.

Le prtre, apprenant ce qui tait arriv, rit  clater, se roula,
sauta, toussa, et finalement alla  confesse. Mais le cur lui refusa
l'absolution et il dut l'implorer chez l'archevque.

L'androgyne mourut bientt. Gatan, redevenu pieux, vcut heureux avec
sa femme et ils eurent beaucoup d'enfants.




SIMON MAGE


... Et tandis que la foule rendait gloire  celui dont les disciples
accomplissaient tant de prodiges, un homme aux cheveux noirs et friss,
 la barbe rousse et fine,  la face farde, s'approcha du diacre
Philippe et lui dit:

--Devin! veuille, en retour de ta science que je dsire apprendre, te
laisser inculquer la mienne qui comprend avant tout les dix degrs
dmoniaques. Depuis longtemps, mon entendement a franchi les trois
degrs tnbreux et je connais  prsent les sept parvis de l'enfer
proprement dit.

--Arrire! cria le diacre Philippe, il n'y a rien de commun, sorcier,
entre toi et moi. Je suis le disciple de Celui qui dans sa bont livra
tes matres maudits  toutes les douleurs. Je suis de son glise, et,
selon son vouloir, les portes de l'enfer ne prvaudront point contre
elle.

Mais l'homme sourit, et, assujetissant sur sa tte, de la main droite,
la tiare couleur de safran o, comme le Mandre au soleil, brillait un
serpent fait d'opales, il reprit:

--Je commande durement aux lgions de dmons et communique avec les
myriades d'anges. En leur suavit consiste ma force, et, le plus riche,
le plus savant de Samarie, je veux me soumettre  celui dont les suppts
accomplissent tant de prodiges. Comment se nomme ton matre?

--C'est, rpondit le diacre, Jsus de Nazareth, le Messie, Fils de Dieu.

Puis il l'endoctrina, et voyant qu'humble et soumis il reconnaissait la
vrit, il lui demanda son nom, et l'homme saisit dans chaque main un
anneau d'or de ses oreilles.  ses doigts, des pierres opaques, serties
dans des bagues d'or, portaient gravs des signes divers. Dans cette
position, le haut du corps, les bras et la tte figuraient un triangle
isocle. De longues paupires violettes voilrent l'clat des yeux
noirs, et la bouche peinte pronona:

--Simon.

Le diacre se souvint de ce nom qui avait t celui du chef des aptres,
puis il baptisa l'homme, l'appelant Pierre, et ajoutant:

--Simon, dsormais tu es Pierre, comme l'est le Vicaire de Dieu sur la
terre.

 ce moment, le peuple ayant cri: Place, en s'cartant, Philippe vit
venir Pierre lui-mme, les yeux troubls par les larmes, qui ne
tarissaient plus depuis que, par trois fois, il avait reni son divin
Matre. Prs de l'ancien pcheur du lac de Tibriade marchait Jean, le
disciple bien-aim.

Et le diacre dit:

--Voici que Pierre vient en pleurant.  ct de lui, marche, jeune et
grave, Jean le prfr. Homme que le baptme a renouvel, demande-leur
de te confrer le Saint-Esprit.

Le peuple s'tait dispers. Il ne restait plus sur la place, avec le
diacre Philippe et Jean, que le nouveau baptis. Il ramena par devant
les plis de sa robe tranante, dont l'toffe jaune tait trame de
dessins violets figurant des btes fantastiques, et dcouvrit ainsi des
sandales de cuir azur, ornes au cou-de-pied d'un quadruple triangle
d'or. Et Pierre, se penchant vers Philippe, demanda:

--Quel est cet homme  l'attitude orgueilleuse? Il ne parat avoir la
vritable humilit du coeur.

Et le diacre Philippe rpondit:

--C'est un magicien.  son dire, il commandait durement aux lgions de
dmons et s'accordait avec les myriades d'anges. Il s'est soumis, lui,
sa science et ses suppts surnaturels  la divine autorit du Christ,
notre Matre, et il a t baptis.

Une longue thorie de femmes gantes, portant une cruche sur la tte,
traversa la place. Elles s'approchrent des aptres, et l'une d'elles,
gracieuse et forte, ayant dpos sa cruche, s'agenouilla devant Pierre
en disant:

--Matre, on assure que vous parlez au nom de Jsus de Nazareth. Un
jour, il s'entretint avec moi. J'tais assise,  peu de distance de la
ville, sur la margelle du puits o nous allons. Matre, parlez-nous de
Jsus.

Et le sorcier se mit devant elle, disant:

--Matre, ne lui rpondez pas, c'est une prostitue.

Mais, Pierre rpliqua:

--Mage carte-toi!

Et souriant, tout en pleurs, il dit  la Samaritaine:

--Femme qui avez la foi, allez jusqu'au puits avec vos compagnes qurir
l'eau de votre baptme, et revenez vers moi.

Et la Samaritaine, aprs s'tre releve, se dirigea, suivie des autres
femmes, vers la porte de la ville.

Le sorcier, s'tant de nouveau approch de Pierre, lui dit:

--Je suis venu vers Philippe ton disciple, qui accomplit ici, avant ta
venue, des prodiges admirables. Je te prie de me confrer le
Saint-Esprit et le pouvoir de le confrer  mon tour.

Et Pierre demanda:

--Mage, pourquoi dsires-tu le pouvoir de confrer le Saint-Esprit?

Et le sorcier rpondit:

-- cause de la gloire que j'en acquerrai. Elle me mettra au-dessus des
autres hommes, et un jour, si tu mourais avant moi, je serais digne de
prendre ta place,  Matre!

Et Pierre rpliqua:

--Celui qui souhaite une autre gloire que celle du Trs-Haut est indigne
de confrer le Saint-Esprit. Va-t'en, mage, avec ta magie.

Mais le sorcier s'inclinant reprit:

--Matre, vous tes pauvre et je suis riche: vendez-moi la science dont
ma magie n'est que l'erreur!

Pierre se dtourna de lui, et demanda  Philippe:

--Comment s'appelait cet homme?

--Simon! rpondit le diacre.

Et Pierre, tombant  genoux, s'cria:

-- mon nom de pcheur! Que Simons soient tous ceux qui voudraient
acheter les dons sacrs. Que ce pch excrable soit en horreur au ciel
et  la terre!

Le magicien s'tait baiss, et, tandis que les manches lourdes et
pendantes de sa robe soulevaient la poussire, il traa sur le sol les
mots ABLANATANALBA et ONORARONO qui peuvent se lire indiffremment de
droite  gauche ou de gauche  droite, et, lorsqu'il se releva, les
disciples virent devant eux la vivante image de Pierre, le chef des
Aptres, mais qui ne pleurait pas et disait:

--Simon-Pierre, je ne suis nul autre que celui que tu es, et nos noms
sont les mmes. Je vivrai aussi longtemps que l'glise o tu commandes.
J'en deviens pour toujours le mauvais chef, tandis que tu en es le bon
pasteur. Et l o tu reprsenteras la bont cleste, je serai
l'infernale mchancet qui met en branle, quand il me plat, les lgions
de dmons et les myriades d'anges.

Alors, il disparut, et les aptres le cherchaient en vain des yeux sur
la place, o revenait, par la porte de la ville, la thorie des
Samaritaines, qui, les bras levs, maintenaient sur leur tte balance
le vase empli de leur eau baptismale.

                   *       *       *       *       *

... Et voyant s'avancer deux vieillards d'une ressemblance parfaite,
Nron demanda:

--Lequel d'entre vous est ce Galilen dont les miracles tonnent la
ville?

Mais l'un des hommes leva les yeux au ciel sans rien rpondre, tandis
que son compagnon s'criait:

--Cet autre qui me ressemble n'est qu'un imposteur. Et, dans ce jardin
o tu nous accueilles,  Csar, je veux m'lever devant toi comme un
oiseau prenant son vol. Mon art me donne le moyen de confondre ainsi ce
silencieux.

L'empereur clata de rire:

--trangers, dit-il, je vous ai pris d'abord pour Castor et Pollux, mais
ils s'aiment et vivent alternativement. Votre inimiti excite mon
imagination. Enchanteurs, faites des prodiges. Ma musique accompagnera
vos gestes. Ensuite, je clbrerai votre lutte en strophes alcaques.

Il vit alors que le visage du vieillard qui avait parl tait calme et
rus, tandis que sur les joues du silencieux, des larmes, qui ne
cessaient de couler, avaient creus deux sillons. Prenant un luth
accord, Nron le fit sonner, et l'homme qui ne pleurait pas s'cria:

--Pierre, voici le moment o je te confondrai. Mon art dtruira tous les
enchantements de ton ignorance. Mes allis veillent dans le Ciel et dans
l'Enfer.

Il traa sur le sol le nom d'ANATANA, qui se lit de droite  gauche et
rciproquement. Une nue sombre s'tant leve, le magicien lui dit:

--Anatana, prince de l'Enfer, si mon ennemi m'attaque au moment o
venant de quitter la terre, j'aurai peine  me dfendre, tu feras la
nuit et combattras cet homme dans l'obscurit.

Il s'accroupit pour renouer les cordons de sa sandale droite, orne au
cou de pied d'un quadruple triangle d'or, et se releva en appelant:

--Eloah Quanah, Dieu jaloux, prpos aux portes de la demeure cleste, 
l'ouest, carte-toi en ouvrant pour laisser passer ceux qui me servent!

Alors il cria:

--Kokhabiel!

Et ce fut une rumeur argentine d'armes clestes, tandis que s'avanaient
Kokhabiel et les trois cent soixante-cinq mille Anges qu'il commande. Le
magicien jeta un regard triomphant sur Pierre qui, tomb  genoux,
priait maintenant les bras en croix.

L'enchanteur appela:

--Quemuel!

Et avec un bruit semblable au chant de milliers d'oiseaux s'avancrent
Quemuel et les douze mille Esprits qui sont sous ses ordres.

Le mage commanda:

--Ange Dumiel, portier de l'enfer, laisse passer ceux qui me servent.

Et, silencieux, comme le vol des chauves-souris, s'avancrent 
califourchon sur des zbres, des hmiones, des onagres, ou debout sur
des lphants portant de belles citadelles, ou bien assis sur des
panthres, ou encore  pied, menant des ours, des onces enchans, les
quatre-vingt dix mille Dmons prsents  l'exode d'gypte.

Et le magicien dit  ceux qui lui obissaient:

--Vous qui tes  la fois mes matres et mes serviteurs, voici que je
m'lverai devant Csar comme l'oiseau prend son vol. Dfendez-moi
tandis que je serai dans l'air, afin que mon ennemi demeure sur la
terre, impuissant et confondu.

Il s'approcha de Pierre et lui parla:

--Les puissances du Ciel et de l'Enfer m'obissent. Dieu lui-mme va
paratre devant toi pour te confondre en attestant ma science et ton
ignorance.

Il appela:

--Sidra!

Et l'Ordre qui est la Bouche de Dieu parut au firmament o,  la parole
du mage, se manifestrent Tathmahinta, qui est le Coude gauche au Corps
de Dieu, Adramat, qui est un Doigt majestueux au Pied droit du Corps de
Dieu, Auhez, qui est un Doigt prhensif au Pied gauche du corps de Dieu,
auprs d'Hatoumah, qui, l'Intgrit mme, est aussi un Orteil au Pied
gauche du Corps de Dieu.

Et quelle immense Majest emplissait le ciel,  mesure qu'apparaissaient
les clestes Puissances, qui sont des Membres au Corps de Dieu!

Dagoul We Adom s'inscrivit en une distincte rubrique sur le Corps de
Dieu. Alors, Kokhabiel et ses trois cent soixante-cinq mille Anges,
Quemuel et ses douze mille Esprits, Anatana l'obscur, et les
quatre-vingt-dix mille Dmons prsents  l'exode d'gypte, les lgions
de dmons et les myriades d'anges de toutes hirarchies s'inclinrent,
et le fulgurant Ohaztah parut qui est le Prince de la Face divine.

Prompts et inous, entourant, supportant le Corps adorable se
manifestrent Afap, Elohmancith, Tamani, Ouriel et les autres Faces
d'aigles, de lions ou de chrubins qui ornent le Char cleste.

Les Ofanim, classe d'anges multicolores, qui sont les roues de ce Char
plus rapide que l'esprit humain ne saurait le concevoir, tournrent dans
le ciel en jetant un clat insupportable, et, prenant tous les tons,
depuis les blancheurs totales et infiniment varies des plus pures
rgions toiles jusqu'aux dernires nuances qui flamboient dans les
abmes, tandis que, sombre et terrible, comme une annonciation de
tempte, dominait au znith la profondeur violette d'Humasion,
l'Amthyste, qui est une appellation de la Divinit.

Et Pierre, le front contre terre, suppliait le Trs-Haut de confondre le
magicien, qui s'cria:

--Csar! je vais maintenant m'lever devant toi,  la face de Dieu.

Il appela:

--Isda! Auhabiel! Auferethel!

Et Isda, qui est l'ange de la nourriture, s'avana, et lui donna les
forces ncessaires  l'accomplissement de son faux miracle; ensuite,
Auhabiel, l'ange aim de Dieu et prpos  l'amour, tendit ses ailes,
et, prenant le mage par les cheveux, l'emporta vers les rgions
suprieures, tandis qu'Auferethel, qui est l'ange du plomb, retenait
Simon, afin qu'il ne montt pas trop vite et ne perdt point
connaissance.

Mais, soudain, s'tant lev, Pierre rompit le charme d'un seul geste,
et, dans un silence auguste, s'croula l'anglique et rayonnante majest
du Corps divin, pendant qu'avec un bruit d'argent et de soie,
disparaissaient les myriades d'anges, pendant qu'avec la rumeur d'un
grouillement de cloaque, s'enfonaient dans l'abme les lgions
dmoniaques.

                   *       *       *       *       *

... Et crucifi la tte en bas, par respect pour l'adorable position de
son Matre, Pierre aux yeux brls par les larmes, Pierre sur le point
de mourir, regardait un homme qui lui ressemblait s'avancer vers le
bourreau, auquel il demandait:

--Combien me vendrais-tu le corps de ce supplici?

Et le bourreau rpondait:

--tranger, ce martyr qui te ressemble est sans doute ton frre... Moi
aussi, je suis chrtien, car j'ai t baptis. J'exerce mon mtier, et,
faisant cela, j'accomplis la volont divine. Mais, le corps d'un martyr
est un don sacr de Dieu  ses fidles, et il est interdit de vendre les
dons sacrs. Quand cet homme sera mort, tu emporteras le cadavre, afin
que les croyants puissent l'honorer... En attendant, pour passer le
temps, jouons aux ds mon silence contre tes sandales azures, qu'orne,
au cou de pied, un quadruple triangle d'or.




L'OTMIKA


Sur le pr, proche les vergers aux pruniers fleuris qui entourent le
village bosniaque, le kolo tournait, ronde chevele et chantante. Les
croupes s'agitaient en cadence: celles des garons sautaient, nerveuses
et troites; celles des filles roulaient, lourdes et bulbeuses, et
tendaient le jupon court. Les chansons s'envolaient, lyriques,
satiriques ou gaillardes, et en ce cas les filles faisaient semblant de
ne pas comprendre. On chantait:

    Le premier disait: Tu es une rose.
    Le second disait: Tu es une toile.
    Le troisime disait: Tu es un ange des cieux.
    Mais le quatrime m'a contemple sans rien me dire.
    De par mon miroir, je ne suis ni rose, ni toile, ni ange,
    De par mon miroir les trois ont menti.
    Et celui qui s'est tu sera mon bien-aim.

Le kolo tourna un instant en silence. Les croupes remuaient,
sautillaient, frtillaient, se tortillaient. Les tziganes, hommes et
femmes, assis sur le talus du chemin qui borde le pr, prludrent un
autre air sur leurs guitares, et la troupe dansante entonna:

    Le vieux beg turc de Sarajevo
    Pesait cent dix okes.
    Sa fille qui n'en pesait que trente
    S'est enfuie chez les Serbes pour danser la poskotznika.

Puis les garons chantrent:

    La fiance n'tait pas vierge,
    Elle tait comme un sac trou...

 ce moment un cri retentit, sauvagement:

--_Otmika!_

Et une troupe de garons, qui, sans doute avec la complicit des
tziganes, s'taient tenus cachs derrire une haie, de l'autre ct du
chemin, s'lancrent vers les danseurs de kolo.

Au cri d'_Otmika_ tous avaient compris qu'il s'agissait du rapt
traditionnel chez les Sud-Slaves. Un amoureux conduit, sachant que sa
bien-aime dansait le kolo sur le pr, avait runi une troupe d'amis, et
ils taient venus, dcids  ravir la ddaigneuse. Mais le moment avait
t mal choisi. Les danseuses avaient pouss un cri de terreur et
s'taient places derrire les danseurs, parmi lesquels il y avait
peut-tre l'amant favoris. Voyant qu'une rsistance s'tait organise
si promptement, les ravisseurs s'arrtrent, interdits. Ils n'taient
que six, tandis qu'il y avait onze danseurs avec autant de filles.
Celles-ci chuchotaient:

--C'est Omer, le petit tailleur. Il veut enlever Mara.

Omer tait au premier rang des _otmikari_; petit, brun, fort comme un
taureau, il tremblait de rage. Les tziganes pincrent leurs guitares.
Les yeux d'Omer brillrent. Il fit un pas en avant et entonna:

    _Igra kolo, igra kolo nadvadeset idva._
    _U tom kolu, u tom kolu, lipa Mara igra._
    _Kakva Mara, kakva Mara medna asta una..._
    Le kolo tourne compos de vingt-deux personnes.
    Dans la ronde balle la jolie Mara.
    Quelle bouche de miel a Mara...

Un joli garon, grand et maigre, dfenseur des filles, l'interrompit:

--Omer, tu sais que chez nous, lorsqu'on ne sait pas le nom d'une fille
ou qu'on ne veut pas la nommer, on l'appelle Mara. Dis pour quelle fille
tu as cri, _Otmika!_ afin qu'elle puisse se dfendre.

Omer cria:

--Mara, la fille du vieux Tenso.

Mara passa sa jolie tte brune et peureuse entre ses dfenseurs en
disant:

--Omer, je ne te veux pas de mal. Tu as assez longtemps chant sous mes
fentres, en toute saison. Mais je n'ai jamais rpondu. Tu sais de
belles chansons, mais je ne veux pas me marier avec toi.

La troupe des danseurs de kolo cria:

--Adieu, Omer! et se mit alors en marche vers le village.

Les _otmikari_ ne s'opposrent pas  cette retraite. Mais les tziganes,
sur la route, ayant commenc l'air des _Litanies de Marco_, les
ravisseurs psalmodirent pour insulte  la belle Mara, ce chant
misogyne:

    Marco, des femmes dlivre-nous.
    Marco, de ces vipres dlivre-nous,
    Marco, de ces putains dlivre-nous,
    Marco, de ces charognes dlivre-nous,
    Marco, de ces tratresses dlivre-nous...

Ensuite Omer se tourna rageur vers ses compagnons:

--Dire que j'tais si empress auprs d'elle! L'anne dernire, elle se
laissait faire encore. Aprs le kolo, elle acceptait les _gurabi_
mielleux, les tartes aux prunes, les _alv_ de froment, saindoux et miel
que je lui apportais. Mais depuis, elle a t  la ville. Elle y a vu
des Italiens, des Juifs, des Turcs, des Viennois, qui sait? et peut-tre
de ces Grecs que je dteste et que je ne peux voir sans leur montrer les
cinq doigts de la main droite en disant: _Pend!_, ce qui est la plus
grave injure qu'on leur puisse faire!

Un des _Otmikari_ rpondit:

--Si elle connat la ville, elle ne sera pas facile  prendre. De plus,
son pre a aussi des ides de la ville. Il en est venu  mpriser les
institutions sculaires de notre race et il sera dans le cas de se
plaindre. L'_otmika_ traditionnelle est svrement punie quand il y a
plainte, et il ferait ramener sa fille chez lui par les gendarmes.

Les tziganes s'taient approchs et tendaient leurs mains ouvertes. Ils
taient beaux, mais sales et sournois. Omer leur jeta quelques pices.
L'un d'eux dit en ricanant:

--Les jours les plus heureux pour l'homme sont celui o il se marie et
celui o sa femme crve.

Une vieille tzigane  face dessche avait tir de sa poche une longue
chevelure noire, coupe par surprise  quelque misrable gardeuse
d'oies, endormie dans une prairie. Avec un vieux peigne cass elle
peignait cette chevelure triste comme une relique de morte, en
marmonnant inintelligiblement. Elle releva la tte, et, regardant
fixement Omer, elle lui dit en chevrotant:

--Pourquoi ne fais-tu pas l'_otmika_ sur une fille d'un village voisin,
comme cela se pratique ordinairement? Si tu veux, je t'en volerai une
dont les cheveux seront plus beaux que ceux que je tiens.

Mais Omer rpondit:

--Un hros ne vole pas, il ravit. Je veux Mara.

La vieille continua:

--Si tu me donnes bien de l'argent, je ravirai pour toi Mara. Car tu
n'es pas rus, mais je suis fine comme les aiguilles de sapin, moi.

Omer rflchit, puis consentit le prix voulu par la vieille, lui donna
des arrhes et s'en alla avec ses compagnons, tandis qu'en signe de joie
pour l'aubaine, les tziganes, au son d'une guitare, dansaient la
_khaliandra_, sautant et se battant les semelles sur les fesses, en se
tenant d'une main par l'oreille et de l'autre par l'organe gnital.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, Omer ne se montra pas dans le village. Il passa sa journe
 coudre et  broder, accroupi  la turque. Dans les rues les gens
parlaient de l'_otmika_ et beaucoup dsapprouvaient Omer d'avoir
interrompu le kolo. Bandi, le marchand de cochons, annonait qu'il
ferait dsormais dix lieues, quand il aurait besoin d'un tailleur,
plutt que d'avoir affaire  Omer. Le vieux et riche Tenso, veuf pour la
seconde fois, avait paru un instant dans la rue et avait jur qu'Omer
n'aurait pas sa fille, qu'elle ne quittait plus la maison et qu'il tait
dcid  recourir  la gendarmerie en cas de violence. Le soir, le vieux
cur entra dans la maison de Tenso. Lorsqu'il en sortit, au bout d'une
heure, ceux qui le virent assurrent qu'il avait l'air fort agit, et
qu'il avait rpondu d'une voix brise par les sanglots refouls  ceux
qui lui avaient parl.

                   *       *       *       *       *

Le surlendemain, vers deux heures, le village tait presque dsert,
comme il l'est toujours pendant l'aprs-midi. Le vieux Tenso, dans sa
chambre, souffrait d'une rage aux dents. Mara, dans la cuisine,
surveillait la cuisson du remde infaillible contre le mal de dents: des
figues bouillies dans du lait.  ce moment, on frappa  la porte de la
maison. Mara regarda par la fentre et vit une vieille tzigane qui cria:

--_Frajle! Frajle!_[1]

  [1] Mademoiselle.

Mara descendit ouvrir et la vieille lui dit:

--N'as-tu pas besoin de mes services, la belle!

--D'o viens-tu? demanda Mara.

--De Bohme, le pays merveilleux o l'on doit passer mais non sjourner,
sous peine d'y demeurer envot, ensorcel, incant.

--Que sais-tu?

--J'enseigne  danser, chanter. Je sais jeter les sorts les plus
insidieux. Je sais lire l'avenir dans la main, dans les cartes. Je sais
coiffer, piler, et mme repuceler une nourrice.

Mara lui tendit la main gauche en disant:

--Regarde!

La vieille l'examina et rpliqua:

--Tu te marieras sous peu.

Mara lui donna une pice de monnaie, en disant:

--Va-t'en, vieille! Je sais danser, chanter. Nul n'a encore cart mes
jambes. Je me coiffe seule et je ne veux pas tre pile.

La vieille ricana:

--_Tremtt!_ J'ai pil de belles musulmanes, dans l'Herzgovine, et
des chrtiennes aussi. Le got de la chair lisse se propage, ma fille,
et les touffes de fenouil, aux endroits secrets d'un corps poli,
rpugnent  plus d'un homme, mme parmi les chrtiens.

Mara tapa du pied et cria:

--Va-t'en!

Mais la vieille leva la main, et, d'un coup, dfit la chevelure de Mara
dont les nattes retombrent:

--Vois-tu, la belle, tu ne sais pas te coiffer. Je vais te recoiffer
pour rien. Tourne-toi.

Honteuse de son impatience, Mara se laissa faire docilement. La vieille
tira une paire de ciseaux, mais,  ce moment, une main nerveuse la
saisit  la gorge. La vieille poussa un cri en laissant tomber les
ciseaux, qui firent un bruit mtallique sur le pav. Mara se retourna et
vit d'un coup d'oeil les ciseaux ouverts sur le sol et le cur serrant
la tzigane  la gorge. Omer,  qui la vieille avait promis de retenir
Mara  la porte, afin qu'il pt l'enlever, arrivait en courant.
L'apercevant, Mara poussa un cri et referma violemment la porte, qu'elle
verrouilla. Omer s'arrta dsespr en murmurant:

--Trop tard!

 ce moment, une troupe de cochons dboucha  un tournant. Les btes
flaireuses, aux petits yeux, aux jambes courtes, grognaient,
gargouillaient, ronflaient, renclaient, reniflaient. Derrire, le
troupeau grouillant et rose sale, venait Bandi qui, arm d'un gourdin,
dirigeait les cochons en se dandinant, et sifflotant.  la vue d'Omer,
Bandi fit tournoyer son bton en menaant le tailleur. Mais le cur lui
cria:

--H, Bandi! laisse Omer, j'en fais mon affaire. Occupe-toi de cette
vieille qui voulait voler la chevelure de Mara.

Le cur se dirigea vers Omer, qu'il saisit par l'oreille et entrana. De
l'autre ct, la vieille courait: les cochons la suivaient de prs, en
trottant plus vite, en frtillant et en remuant leur queue tortille.
Bandi en quelques sauts la rattrapa, et lui administra une vole qui,
bien que rudement applique, ne retarda pas la fuite de la tzigane. En
courant, elle poussait des hurlements, criait des maldictions et
vomissait des jurons immondes...

                   *       *       *       *       *

Le cur tira Omer par l'oreille jusque devant le presbytre. L, il le
lcha enfin et parla:

--Omer, tu es le scandale de ce village. Tu veux enlever une fille qui
ne veut pas de toi. Sduire une fille est une mauvaise action, mon fils!

Omer se rcria:

--Je ne veux pas la sduire, je veux l'pouser. Qu'importe qu'elle ne me
veuille pas? L'homme doit-il s'embarrasser des volonts des femmes qui
pleurent quand elles veulent et rient quand elles peuvent?

Le cur l'couta d'un air attendri:

--Ainsi, c'est diffrent. Omer, mon enfant, tes intentions sont donc
pures... L'as-tu demande  son pre?

--Oui! cria Omer, Tenso a jur que je n'aurais pas sa fille. Mais je
veux pouser Mara. D'ailleurs vous savez tout. Vous tes rest plus
d'une heure, hier, dans sa maison.

--Oui! rpliqua le cur, je sais tout ce qui s'est pass avant. Mais
j'avais pens, comme croit Tenso, du reste, que, ne pouvant avoir Mara
pour pouse, tu voulais l'enlever pour la dshonorer et l'abandonner.

--Le vieux Tenso mpriserait-il assez nos coutumes, dit d'une-voix
sombre Omer, pour me refuser sa fille au cas o, l'otmika ayant russi,
j'aurais enlev Mara?

--Hlas! dit tristement le cur. Hlas! mais toi, Omer, mprises-tu
assez les divertissements de notre race, pour venir interrompre le kolo,
la danse nationale et crier: _Otmika!_ pendant les rondes?

--Je croyais que les prtres considraient la danse comme mauvaise.

--Quoi?... Il en est, c'est vrai, qui croient que la danse est l'oeuvre
de Satan. Moi, je suis de l'avis du cur Spangenberg qui, en 1547,
prcha que la danse est bonne, car on dansa aux noces de Cana, et Jsus
y dansa peut-tre aussi. Mais toi, Omer, qu'as-tu fait! N'ayant pas
russi l'enlvement pendant la danse, qu'as-tu imagin, Omer! Car j'ai
tout devin. Tu as pris pour complice une possde, un tre infme, une
receleuse de dmons, une tzigane voleuse de chevelures.

--Le diable couche avec! dit Omer, elle m'a induit en lchet. Mais
aussi, comment avoir Mara maintenant? Elle ne sortira plus, sinon
accompagne pour aller  la messe. Le vieux Tenso, dit-on, veut aller
habiter en ville. Je suis forc de recourir  la ruse.

Le cur rflchit:

--Non, il n'y a rien  faire du ct du vieux Tenso. Mara veut se marier
 la ville. Mon pauvre Omer, renonce  l'otmika, dsaime Mara. Marie-toi
avec une autre.

--Jamais! Je veux Mara!

                   *       *       *       *       *

 ce moment des enfants qui passaient vinrent baiser les mains du cur.
Quand ils s'en furent alls, il sourit:

--Omer! la place de Mara  l'glise est  gauche prs de la petite
porte.

Omer tressaillit:

--Mais... le pch... un rapt dans l'glise... pendant la messe...

-- ta place, Omer, je commettrais ce pch. Sois hroque, mais demande
pardon  Dieu, avant et aprs. Moi, je t'absoudrai quand tu viendras te
confesser.

Omer parut hsiter:

--Mais... les gendarmes.

--Sois hroque, Omer, le ciel ne t'abandonnera pas. Moi, je te bnis.

Il le bnit en souriant et disparut derrire la porte du presbytre.
Omer fixa un instant le sol, se gratta la tte, fit un grand signe de
croix et revint dans son atelier. Le soir tombait. Plus tt que de
coutume, il alluma la lampe. Il tira des ballots d'toffes et coupa deux
vtements, l'un d'homme, l'autre de femme. Puis, avant de s'accroupir
pour coudre, il se signa et murmura:

--Notre Pre, qui tes aux Cieux, que votre rgne arrive, que l'_otmika_
russisse...

                   *       *       *       *       *

Le dimanche suivant fut un beau jour sans nuages. Sur la place de
l'glise s'tait install un de ces hommes qui promnent des
phonographes de village en village. Il avait plac, pour donner
l'exemple, deux des tubes de son appareil  ses oreilles, et invitait
les passants  en faire autant, moyennant dix kreutzer. Des enfants,
rangs autour, le regardaient. Des hommes, groups plus loin, parlaient
de la partie de quilles de la veille. Quelques femmes babillaient en
tricotant. L'une d'elles, vieille, dente, qu'on appelait _Croix de
Hongrie_ parce qu'elle tait penche comme la croix qui termine la
couronne figure sur les monnaies hongroises, dclara:

--Omer aura Mara, allez! qu'un homme vienne  aimer une femme, il n'y a
rien  faire; il l'aura, et il faudra qu'elle l'aime.

 ce moment, la cloche sonna pour la messe, et, sur la place, parut Mara
donnant le bras au vieux Tenso. Prs d'eux marchaient Bandi, le meneur
de porcs, fier et digne, et le joli garon qui avait interpell Omer sur
le pr. Ils entrrent dans l'glise qui s'emplit bientt de tous les
habitants du village, endimanchs. Selon la coutume, les hommes se
placrent d'un ct de la nef, les femmes de l'autre. Omer tait venu
aussi avec ses compagnons. Mara l'aperut au fond de l'glise et
remarqua qu'il tait richement vtu. Puis, elle le vit sortir avec ses
amis. L'office commena.

 l'vangile, tout le monde se dressa. Tout  coup, la petite porte prs
de laquelle tait place Mara s'ouvrit pour laisser passer Omer qui
saisit la jeune fille  bras-le-corps, la souleva et s'enfuit en un clin
d'oeil. Les femmes poussrent des cris et se sauvrent du ct des
hommes o des jurons tonnaient formidablement. Le vieux Tenso, plusieurs
jeunes gens, dont Bandi, se prcipitrent vers la sortie pour rattraper
les ravisseurs. Mais le vieux prtre,  l'autel, s'tait tourn. Il
cria:

--Arrtez-vous, paens! arrtez-vous.

 la voix de leur pasteur, les hommes s'arrtrent, interdits. Seul, le
vieux Tenso sortit. Le prtre continua:

--Quoi! paens! voudriez-vous manquer la messe parce qu'un garon enlve
une fille qu'il veut pouser?

Il y eut des murmures. Le prtre reprit plus fort:

--L'_otmika_ n'est-elle pas une de nos coutumes?

Il y eut alors des exclamations approbatives, et tous reprirent leurs
places tandis que le vieux prtre parlait:

--Ferez-vous votre salut en poursuivant les _otmikari_, ou en assistant
 la messe? Omer et ses amis manquent la messe, c'est affaire  leur
me. Mais, vous autres, voudriez-vous que votre pasteur n'achve la
crmonie que devant des femmes? Pcheurs, Satan a trouv cette nouvelle
ruse pour vous induire en pch mortel! Je ne ferai pas d'autre sermon
aujourd'hui. Ayez confiance en Dieu et repentez-vous. C'est la grce que
je vous souhaite.

--Amen! rpondit d'une voix casse la vieille _Croix de Hongrie_.

Le prtre se tourna et dans un silence difiant reprit la lecture de
l'vangile. Le vieux Tenso rentra bientt en gmissant. Des rires
touffs du ct des femmes accueillirent son retour.

                   *       *       *       *       *

Aprs la messe, les groupes se reformrent sur la place. La vieille
_Croix de Hongrie_ parlait en faveur d'Omer, disant que l'_otmika_ tait
un fait accompli, qu'il fallait que Tenso se rsignt. Les filles
disaient qu'Omer tait un hros. Les garons l'enviaient en constatant
que Mara tait une bien belle fille. Bandi et d'autres jeunes gens
taient partis pour chercher la retraite des _otmikari_.

Le vieux Tenso, la messe finie, s'tait dirig vers la sacristie. Le
cur se dvtissait des habits sacerdotaux. Il rit en voyant entrer
Tenso. Le paysan, d'un air finaud, lui dit:

--C'est vous, notre pasteur, qui avez donn cette ide  Omer. Je sais
bien. Vous tes pour les vieilles ides. Mais les ides pour lesquelles
je suis ont les gendarmes pour elles, et Mara me reviendra, morte ou
vive.

Le cur sourit:

--Tu as tort, Tenso. Tu as eu ta premire femme, celle avec qui tu seras
au ciel--si tu y vas--par l'_otmika_.

--Dieu ait son me, interrompit Tenso, j'ai mal agi.

--Bien, rpondit le cur, mais tu sais qu'au pouvoir d'un garon, une
fille ne reste pas intacte. Que feras-tu de ta fille enceinte? Personne
ne voudra l'pouser, et c'est aussi une ide de la ville. Et l'enfant
qui viendra, qu'en feras-tu? Et puis, Mara ne dteste pas Omer, comme
elle le prtend. Elle m'a dit, au contraire, qu'il lui plaisait, mais
qu'elle prfrait se marier  la ville pour devenir une dame. Demain,
Mara sera folle d'Omer. Ce ne sera pas elle qui refusera de se marier
avec lui. Tu es riche, marie les jeunes gens, puis achte-leur un bon
commerce  la ville. Ainsi Mara pourra devenir une dame et ses voeux
seront combls. Mais, sur ton me, souviens-toi de ta jeunesse. Respecte
l'_otmika_, le rapt sacr de notre race.

Le vieux Tenso hsita, toussota, et, finalement, clata en sanglots,
gmissant en phrases brises:

--Ah! oui... l'_otmika_... l'_otmika_... Ma premire femme, ma Njera...
la mre de Mara... Ma Njera qui sera ma compagne au ciel... j'espre...
Oui, il faut les marier... ce sera une belle noce...

Et le cur accompagna Tenso jusqu'au portail de l'glise en disant:

--Oui, ce sera une belle noce! Les vtements sont dj prts. Tu seras
heureux, ensuite, vieux Tenso, d'avoir mari ta fille  un homme de ta
race. Aprs, tu pourras t'endormir doucement dans la paix du Seigneur,
et tes petits-enfants, de ta race, eux aussi, viendront prier sur ta
tombe plante de romarin.

Sur la place, des tziganes taient venus, jouant de la guitare. Les
filles et les garons dansaient le kolo, et la vieille _Croix de
Hongrie_ ballait avec eux.

Ils chantaient:

    Il faut les marier, il faut les marier,
    Car aprs l'_otmika_ la fille est enceinte.
    Il faut les marier, Tenso, ou la tuer...

Le vieux Tenso regarda un instant le kolo, puis, dlibrment, il prit
part  la ronde. Et il faisait sauter sa croupe nerveusement, en
chantant:

    Il faut les marier...




QUE VLO-VE?


La guitare de Que vlo-ve? tait un peu du vent qui gmit toujours dans
les Ardennes de Belgique...

Que vlo-ve? tait la divinit de cette fort o erra Genevive de
Brabant, depuis les bords de la Meuse jusqu'au Rhin, par l'Eifel
volcanique aux mers mortes que sont les mares de Daun, l'Eifel o
jaillit la source de Saint-Apollinaire, et o le lac de Maria Laach est
un crachat de la Vierge...

Les yeux de Que vlo-ve? clignotants et chassieux,  chair des paupires
rouge de jambon cru, larmoyaient sans cesse et les larmes lui brlaient
les lvres comme l'eau des fontaines acides qui abondent dans les
Ardennes.

Il tait le compre des sangliers, le cousin des livres, des cureuils,
et la vie secouait son me comme le vent d'est secoue les grappes
oranges aux sorbiers des oiseaux...

Que vlo-ve? c'est--dire: _Que voulez-vous?_ wallon wallonant de
Wallonie tait n prussien  Mont, lieu appel Berg en allemand et situ
prs de Malmdy sur le chemin qui mne dans ces dangereuses tourbires
appeles Hautes-Fanges ou Hautes-Fagnes, ou plus justement Hohe-Venn,
puisqu'on est en Prusse dj, comme l'attestent des poteaux noir et
blanc, sable et argent, couleur de nuit, couleur de jour, sur toutes les
routes.

Que vlo-ve? prfrait son sobriquet  son nom: Poppon Remacle Lehez.
Mais si on le saluait de son surnom: _Li bai valet_ (le beau garon), il
faisait rsonner l'me de sa guitare et tapait sur le ventre de son
interlocuteur en disant:

--Il sonne creux comme ma guitare, il jase la soif, il n'a plus de
_pket_  pisser.

On se prenait par le bras et sans se tutoyer, car on ne se tutoye jamais
en wallon, on allait, nom de Dieu! boire du _pket_ qui est de la plus
vulgaire eau-de-vie de grains,  laquelle, en parlant franais, on donne
par euphmisme le nom de genivre.

Et c'et t bien extraordinaire que dans un coin de l'auberge on ne
dcouvrt pas Guyame le pote, qui avait le don d'ubiquit, car on le
voyait chez tous les dbitants de bire et de pket, entre Stavelot et
Malmdy. Et combien de fois tait-il arriv que des gars s'taient
battus, parce que l'un disait:

--J'ai bu hier avec Guyame  la _station_, il tait telle heure.

--Menteur, disait un autre,  la mme heure, Guyame tait avec nous 
l'estaminet du _Bonnet  poil_, et il y avait l le _percepteur des
postes_ et le _receveur des contributions_.

Et, de fil en aiguille, les gars finissaient par se flanquer des beignes
en l'honneur du pote.

Guyame tait phtisique et logeait  l'hospice,  Stavelot. Comme on lui
donnait partout  boire gratis, Guyame allait boire partout. Et, ds
qu'il avait bu, il en contait des contes bleus, des histoires de
brigands, de l'autre monde ou  dormir debout! Il en dclamait des vers
contre la famille protestante de la place de l'glise, contre le bossu
de Francorchamps, et contre la fille rousse de Trois-Ponts, qui allait
toujours en automne ramasser les champignons! Pouah! les champignons
donnent la crve aux vaches, et elle en bouffait, la roussotte, sans
mourir! Ah! la sorcire!... Mais il chantait aussi la gloire des
airelles, des myrtilles et le bien que font aux tripes humaines du lait
et des myrtilles, c'est--dire le _tchatcha_ archidivin, ambroisiaque.
Il faisait souvent des vers pour les servantes qui plent les
_krompires_, les bonnes pommes de terre, les _magna bona_...

                   *       *       *       *       *

Ce jour-l, Que vlo-ve? sur la route borde d'arbres forts et tors,
battait le briquet pour allumer sa pipe...

Quatre gars passrent. C'taient: Hinri de Vielsalm; Prosper le
journalier, qui avait t trimardeur et avait travaill aussi prs de
Paris dans les raffineries, il habitait  Stavelot prsentement; Gaspard
Tassin le chasseur, braconnier de Wanne: son feutre s'ornait d'une aile
d'pervier et il fumait une puante bouffarde de bois de genvrier; enfin
Thomas le _babo_, c'est--dire le coyon, ouvrier tanneur de Malmdy. Sa
femme tait assez jolie, ce qui tait cause qu'elle couchait avec toutes
sortes de gens, bourgeois et ouvriers, tandis qu'il engrossait, quand il
pouvait, des ouvrires de fabrique ou des servantes allemandes, qui,
disait-il, aimaient aller schlf avec lui, parce qu'il tait expert
comme pas un  faire pimpam dur et longtemps.

Aprs avoir allum sa pipe, Que vlo-ve? courut aprs eux et cria:

--_Bonjou, tertous!_

Ils se retournrent:

--_Bonjou bai' valet!_

Que vlo-ve? les regarda joyeusement en prononant son ternelle
question, cause de son sobriquet:

--_Que vlo-ve? Nom di Dio!_ Oyez ma guitare. L'entendez-vous?

Il tapa deux coups dessus. Elle rsonna.

--Elle sonne plus creux qu'un pet du diable. Nom de Dieu! Je fais le
pari qu'on va boire du _pket_ chez la Chancesse, ici prs!...
_Oyez-ve!_...

Et ayant accord sa guitare, il attaqua la _Brabanonne_. Mais on cria:

--Taisez-vous!

Alors il commena la _Marseillaise_, puis aprs le premier couplet il
cria:

--_Nom di Dio!_

Et entonna:

    Isch bin an Preusse...

Mais le _babo_ rpta:

--Taisez-vous, vous tes un Prussien qui ne sait pas l'allemand...
Taisez-vous!... je veux aller schlf avec la Chancesse.

Et les gars chantrent en choeur:

    ... Et s'il en reste un bout ce s'ra pour la servante,
    S'il en rest' pas du tout elle se tapera su'l'ventre!
        Et zon zon zon Lisette, ma Lisette
        Et zon zon zon Lisette, ma Lison.

                   *       *       *       *       *

On entra chez la Chancesse. Elle disait son chapelet, assise, les jambes
cartes. Ses ttons, sous la camisole, semblaient dgringoler comme une
avalanche.

Dans un coin, Guyame le pote parlait tout seul devant son verre de
pket. En entrant, les gars salurent:

--_Bonjou vos deusses!_

Guyame et la Chancesse rpondirent:

--_Bonjou tertous!_

Elle porta des verres et servit le pket tandis qu'on chantait:

    J'entends le cul du verre...

Guyame s'approcha:

--Que vlo-ve? dit le guitariste en rallumant sa pipe.

Guyame versa du _pket_ dans un verre qu'il avait apport. Il but, fit
claquer sa langue, puis lcha un pet en disant  Prosper:

--Essaye de l'attraper, toi qui as t Parisien.

Et comme c'tait le coucher du soleil, un long troupeau de vaches, men
par une petite fille aux pieds nus, passa lentement et longtemps devant
l'auberge.

                   *       *       *       *       *

Il faut maintenant prendre son courage  deux mains, car voici l'instant
difficile. Il s'agit de dire la gloire et la beaut du gueux dguenill
Que vlo-ve? et du pote Guillaume Wirin, dont les guenilles couvraient
aussi un bon gueux gueusant. Allons d'ahan!... Apollon! mon Patron, tu
t'essouffles, va-t'en! Fais venir cet autre; Herms le voleur, digne
plus que toi de chanter la mort du Wallon Que vlo-ve? sur laquelle se
lamentent tous les elfes de l'Amblve. Qu'il vienne, voleur subtil, aux
pieds ails,

    Herms, dieu de la lyre et voleur de troupeaux,

qu'il jette sur Que vlo-ve? et sur la Chancesse toutes les mouches
ganiques que l'on croit, au nord, tourmenter certaines vies comme une
fatalit. Qu'il amne avec soi mon second Patron, en mitre et pluvial,
l'vque saint Apollinaire. Ce dernier voilera le calvaire de bois peint
qui ptit au carrefour;

    Et des santons venus des bergeries qu'attristent
    Des blements et des yeux doux d'agneaux mignons
    Mneront chaque soir vers la croix de ce Christ
    Un long troupeau lyrique avec un crmignon.

                   *       *       *       *       *

La nuit tait venue. La Chancesse disait toujours le chapelet. Sur la
table, prs des bouteilles vides ou pleines de _pket_, une lampe 
ptrole brasillait et fumait. Que vlo-ve? avait tir du pain et du
fromage de tte de cochon. Il mangeait lentement en coutant jaser ses
compagnons, et aussi bouillir l'eau pour le caf de la Chancesse.

Guyame raconta l'histoire de Poncin et de ses quatre frres, ce qui
signifie le pouce et les quatre autres doigts. Poncin dans l'histoire
rossait toujours Longuedame qui est le majeur. Guyame se leva et alla
pisser  la porte. En revenant, il dit:

--Je voudrais tre dans les fagnes derrire la baraque Michel, je serais
assis dans les bruyres et les airelles, et plus heureux que saint
Remcle en sa chsse, _nom di Dio!_ Il y en a-t-il des boules d'or au
ciel clair de ce soir! _nom di Dio di nom di Dio_, le ciel est plein de
couilles lumineuses qu'on appelle astres, plantes, toiles, lunes.

Il but du pket et le _babo_ dit:

--La femme du mayeur m'a dit que j'tais comme la lune. Mais, _nom di
Dio_, Guyame, j'ai trois couilles et la lune n'en est qu'une. _Parat!_

--_Babo! n'jasez nin_ comme a, _v's estez_ la lune malgr vos trois
couilles, _nom di Dio!_... Vous n'avez jamais parl avec une chaise.
_Parat?... Nona!_... Eh bien! Demandez voire  une chaise: Qu'est-ce un
homme?--C'est un cul, _parat! dist-elle_. Demandez  un banc: Qu'est-ce
une femme?--C'est un cul, _parat! dist-il_. Demandez  l'escabeau et 
l'escabelle: Qu'est-ce un _valet_ et une _bacelle?_ Ce sont deux culs,
_parat!_ disent-ils. Demandez au fauteuil du cur: Qu'est-ce le cur?
Qu'est-ce sa servante? Qu'est-ce la nice du cur, la _crapaute_ du fils
Rawaye-Jonceux? Avec le dernier a fait quatre culs, _dist-il_, ou huit
fesses, _parat!_ Ha! ha! nom di Dio. _V' n'en savez nin comme a, vous
qu'avez_ trois couilles. Il en faut plus que a pour atteindre le quorum
et ressembler au ciel. Allons, un peu de guitare, l, _nom di Dio!_...
Que vlo-ve?...

    _Nost'ogne avi li qwat pis blancs_
    _Et les oreyes  l'advinant._
    Et l'trou di cou tot neur
    Tot neur comme du tcherbon.

--Taisez vous! dit le _babo_, je veux aller schlf avec la Chancesse.

--_Nom di Dio!_ cria Que vlo-ve?, vous le _babo_, vous n'avez mme pas
de _censes_ pour payer votre _pket_, vous irez schlf  _Mmdi_ ou 
_Stavleu_. Allons, vite! Vous allez boire _on vre sol hawai_. Faites
claquer _vosse lainwe_, et puis allez-vous en!

Le babo but le verre de _pket_, fit claquer sa langue, puis:

--Venez un peu, Que vlo ve? Je veux _v'grusiner one saquou_.

Que vlo-ve? fit sa question:

--Que vlo-ve?

Puis il prit son couteau et jeta sa guitare sur ses lombes.

Ensuite il s'approcha du babo.

                   *       *       *       *       *

Guyame divaguait:

--De jolies petites vieilles dansent la maclotte dans un jardin de
tournesols, les beaux soleils! Que vlo-ve? _m'coye binamye_, ne vous
battez pas. Le _babo_ vous tranglera comme la _rampioule_ trangle les
arbres...

Prenez garde  vous, Que vlo-ve? Il va vous fout' un coup _su l'
tiesse_.

    Dansons la Crmagnole
    Vive le son, Vive le son...

Voil le plus beau des crmignons.

                   *       *       *       *       *

Le babo et Que vlo-ve? se dvisageaient, se dfiaient, arms chacun d'un
couteau. Et  ce moment la Chancesse tait plus belle qu'Hlne qui
n'tait d'ailleurs pas plus jeune qu'elle quand Pris l'enleva.

La Chancesse avait remis son chapelet dans sa poche et regardait les
combattants _en grusinant_:

--_Nom di Dio! one parteye di toupet!_

Prosper lui cria:

--_C'estait vo, la crapaute!_

Puis il se leva et, suivi de ses deux compagnons, il sortit en chantant:

    S'il n'en reste pas du tout elle se tapera sur le ventre
    Depuis l' 1er janvier jusqu'au 31 dcembre
            Et zon zon zon...

                   *       *       *       *       *

Que vlo-ve? et le babo se dfiaient, les yeux dans les yeux:

--Que vlo-ve? j'irai schlf avec la Chancesse!

--Le _babo!_ La garce est pour les garons, _Mareye, vosse_ femme est
une garce.

--Que vlo-ve? Vous _n'savez nin_ la couleur de son cul.

--_Babo!_ vous _n'coucherez mae_ avec la Chancesse et _vosse_ femme a
la vrole.

Et Que vlo-ve? s'lana sur le _babo_. Ils s'treignirent et se
donnaient des coups de couteau. Leur sang coulait. La Chancesse pleurait
en criant:

--_Qu n'affaire!_

Et Guyame chantait lentement:

--Je regarde ceci qui peut servir de miroir  l'amour. Belle Chancesse
qui faites se battre dans votre dbit un hros  trois couilles et un
musicien insigne, Que vlo-ve? _Li bai valet_ errant!... Belle Chancesse,
c'est moi je crois, qui irai au schlf avec vous! Prparez, car j'ai
faim, une bonne fricasse que je veux _magni_ avec vous, la belle!...
Honneur aux hros, dont le sang tombe comme la cascade de Coo. coutez!
coutez! _oyez-ve!_... Les elfes sortent de l'Amblve... L'un pleure
parce qu'il a bris ses petits souliers de verre... coutez! coutez!...
Le vent bruit dans les aunes... Belle Chancesse, si les autres se
battent, on va baller. Ah! _pauv'_ _babo_, je vois que c'est _vos
qu'ests o labrint_.

                   *       *       *       *       *

Que vlo-ve? et le babo continuaient  se tirer des pintes de sang en
l'honneur de la Chancesse qui dansait maintenant la maclotte vis--vis
de Guyame, tandis que la bouilloire chantait plus fort. Le babo
faiblissait. Que vlo-ve? lui avait fait sauter ses boutons de culotte
et, comme elle tait tombe, le cul s'talait cauteleux, contourn,
piteux comme deux quartiers de lune. Bientt,  cause d'un coup habile
port par Que vlo-ve? sa raie culire naturellement sombre, d'un brun
verdtre et velue, s'ensanglanta et  cette aurore, le _babo_ se mit 
gmir. Il criait:

--Nenni, je ne ferai pas pim-pam avec la Chancesse. Ah! Que vlo-ve?
voil que j'ai mal aux couilles!

Et Que vlo-ve? s'acharnait.

--Ah! v's avez trois couilles! Friand! Ah! Galant!

Et il lui donna un tel coup de pied dans le ventre que le babo tomba sur
son derrire ensanglant, on et dit,  cause des menstrues; tandis que
Guyame et la Chancesse cessaient leur maclotte.

                   *       *       *       *       *

Mais voici l'instant superbe!...

Que vlo-ve? ivre de sang se rua sur le _babo_ et de son couteau lui
laboura la poitrine. Le babo rlait doucement:

--_Nom di Dio! Nom di Dio! Nom di Dio!_

Ses yeux se renversrent. Que vlo-ve? se redressa en tenant la main du
babo. De son couteau il se mit  couper le bras  la jointure. Le babo
cria:

--Ae! Ae! _vo direz-ve  ma Mareye_ que je lui envoie _on betch_
d'amour.

Mais la Chancesse cria:

--V'estez cocu! tandis que le babo faisait un dernier soubresaut et
mourait comme un poisson prs du pcheur.

Que vlo ve? continuait  couper... Le bras se dtacha enfin. Que vlo-ve?
poussa un cri de satisfaction et de sauvagerie. Comme son veston roussi
de vieillesse et tach de sang avait une pochette sur la poitrine, Que
vlo-ve? y enfona le bras dont la main pendait comme une belle fleur...

La lampe brasillait et fumait... Sur le feu, l'eau tait en colre, elle
nasillait, ronflait, ronchonnait. Que vlo-ve? affal sur un banc,
caressait sa guitare. Guyame dit:

--Que vlo-ve? _m'coye binameye, arveye!_ Je vous aiderai toujours. Fuyez
cette nuit, car les gendarmes vous prendraient demain. Moi, je rentre 
l'hospice, et je serai grond parce que j'arriverai en retard.

Il s'en alla doucement et ses pas rsonnrent longtemps sur la route...

                   *       *       *       *       *

Que vlo-ve? et la Chancesse regardaient le corps. L'eau bouillait. Tout
 coup Que vlo-ve? se leva et chanta:

                           ... Arveye!
    Rabrassons-nous pour nous qwitter,
    Puisque, c'est houye li dlreine fye
    Et voss' mohonne qui ji vins hanter.

--_N'jasez nin_ comme a, dit la Chancesse, _j' v's ainme, bai valet_.

Elle s'approcha de Que vlo-ve? Le cadavre les sparait. Ils
s'embrassrent. Mais le bras du mort tant remont dans la pochette,
droit et pareil  une tige florie de cinq ptales, se trouva entre eux.

Dans la triste lumire, ils embrassrent la main morte, et, comme la
paume tait tourne du ct de la Chancesse, les ongles du babo la
chatouillrent au visage. Elle frissonna:

--Ah! douceur de misricorde!

Et Que vlo-ve? cria:

--_Nom di Dio! nom di Dio!_

Sur le feu, l'eau murmurait la prire des morts. Que vlo-ve? continuait:

--_Nom di Dio!_ il est mort.

La Chancesse ajouta:

--Le sang coule jusqu' la porte.

--Il fuit sous la porte, remarqua Que vlo-ve? En descendant, il ira
jusqu' la caserne des carabiniers, et, ceux-ci, en remontant le long de
la coulure, arriveront jusqu'au babo. _Nom di Dio! nom di Dio! arveye_
la Chancesse!

                   *       *       *       *       *

Ayant ouvert brusquement la porte il se mit  courir sur la route.

Sa guitare voletait prs de lui comme un faucon priv, lui-mme
bondissait comme un crapaud, et le vent d'est dans la nuit claire
battait des ailes comme mille compagnies de perdreaux. Les sorbiers des
oiseaux, au bord du chemin, poussaient leurs branches au sud,
dsesprment. La Chancesse sur la porte cria longtemps:

--Que vlo-ve? _li bai valet!_ Que vlo-ve? Que vlo-ve?

Mais Que vlo-ve? marchait maintenant sur la route. Il prit sa guitare et
gratta son chant de mort. En marchant et jouant, il regardait les
toiles habituelles, dont les lueurs versicolores palpitaient. Il
songea:

--Je les connais toutes de vue, mais _nom di Dio!_ Je vais subitement
les connatre chacune en particulier, _nom di Dio!_

Or, l'Amblve tait proche et coulait froide, entre les aunes qui
l'emmantellent. Les elfes faisaient craquer leurs petits souliers de
verre sur les perles qui couvrent le lit de la rivire. Le vent
perptuait maintenant les sons tristes de la guitare. Les voix des Elfes
traversaient l'eau, et Que vlo-ve? du bord les entendait jaser:

--Mnieu, mnieu, mnieu.

Puis il descendit dans la rivire, et, comme elle tait froide, il eut
peur de mourir. Heureusement les voix des Elfes se rapprochaient:

--Mni, mni, mni.

Puis, _nom di Dio!_ dans la rivire il oublia brusquement tout ce qu'il
savait, et connut que l'Amblve communique souterrainement avec le
Leth, puisque ses eaux font perdre connaissance. _Nom di Dio!_ Mais les
elfes jasaient si joliment maintenant, de plus en plus prs:

--Mni, mni, mni...

Et partout,  la ronde, les Elfes des _pouhons_, ou fontaines qui
bouillonnent dans la fort, leur rpondaient...




LA ROSE DE HILDESHEIM OU LES TRSORS DES ROIS MAGES


Il y avait,  la fin du sicle dernier,  Hildesheim, pris de Hanovre,
une fille qui s'appelait Ilse. Ses cheveux, d'un blond ple, avaient des
reflets un peu dors et donnaient l'impression d'un clair de lune. Son
corps se dressait nel et svelte. Son visage tait clair, avenant et
rieur, avec une fossette adorable au menton grasset, et des yeux gris
qui, sans tre fort beaux, seyaient  sa figure et remuaient sans cesse
comme des oiseaux. Sa grce tait incomparable. Elle tait fort mauvaise
mnagre, comme la plupart des Allemandes, et cousait trs mal. Les
travaux domestiques termins, elle se mettait au piano et chantait qu'on
et dit d'une sirne, ou bien lisait et semblait, en ce cas, une
potesse.

Quand elle parlait, l'allemand, qui est appel la langue des chevaux,
devenait plus doux que l'italien, qui est la langue des dames. Et parce
qu'elle avait l'accent hanovrien, o les _S_ n'ont jamais le son du
_Ch_, son parler tait rellement charmeur.

Son pre, ayant t autrefois  l'Amrique, y avait pous une Anglaise,
puis, aprs des ans, tait revenu au pays natal habiter la maison
paternelle.

C'est une des plus jolies petites villes du monde que Hildesheim. Avec
ses maisons peintes, de forme trange, aux toits dmesurs, elle semble
sortir d'un conte de fes. Quel voyageur pourrait oublier le spectacle
de sa place de l'Htel-de-Ville, qui est d'un pittoresque fait pour
encadrer du lyrique?

La demeure des parents d'Ilse, comme presque toutes les maisons de
Hildesheim, tait trs haute. Sa toiture, presque verticale, tait plus
leve que toute la faade. Ses fentres sans volets s'ouvraient en
dehors. Elles taient nombreuses et il n'y avait entre elles que peu
d'espace. Sur les portes et les poutres taient sculptes des figures
pieuses ou grimaantes, commentes par d'anciens vers allemands ou des
inscriptions latines. On voyait: les Trois Vertus Thologales, et les
Quatre Vertus Cardinales, les Pchs Capitaux, les Quatre vanglistes,
les Aptres, saint Martin donnant son manteau au mendiant, sainte
Catherine et sa roue, des cigognes, des cussons. Le tout peint de bleu,
de rouge, de vert et de jaune. Les tages, avanant l'un au-dessus de
l'autre, lui donnaient l'air d'un escalier renvers. C'tait une maison
multicolore et plaisante.

Ilse tait venue toute petite dans cette demeure et y avait grandi. Ds
qu'elle eut dix-huit ans, le renom de sa beaut alla jusqu' Hanovre et,
de l,  Berlin. Ceux qui venaient visiter la jolie ville de Hildesheim,
son rosier millnaire et les trsors de sa cathdrale, ne manquaient pas
de venir admirer celle qu'on surnommait la Rose de Hildesheim. Elle fut
maintes fois demande en mariage, mais, invariablement, elle rpondait,
yeux baisss,  son pre qui lui faisait valoir les avantages du dernier
prtendant, qu'elle voulait encore rester fille pour jouir de sa
jeunesse. Le pre disait:

--Tu as tort, mais fais comme tu voudras.

Et le prtendant tait oubli.

Lorsqu'Ilse revenait de promenade, toutes les figures dcoupes sur la
maison souriaient en lui souhaitant la bienvenue. Les Pchs lui
criaient en choeur:

--Regarde-nous, Ilse. Nous figurons les Sept Pchs Capitaux, c'est
vrai. Mais ceux qui nous ont dcoups et peints n'avaient eux-mmes pas
assez de malice pour que nous devinssions des pchs mortels.
Regarde-nous. Nous sommes sept pchs vniels, sept peccadilles. Nous
n'essayons pas de te tenter. Au contraire. Nous sommes si laids!

Les Vertus Thologales et Mondaines, se tenant par la main, comme pour
baller en rond, chantaient:

--_Ringel, Ringel, Reihe_.  nous sept nous figurons ta vertu.
Regarde-nous, souris-nous. Aucune de nous n'est si belle que toi!
_Ringel, Ringel, Reihe._

                   *       *       *       *       *

Or, Ilse avait un cousin qui tudiait  Heidelberg. Il s'appelait Egon.
Il tait grand, blond, large d'paules et rveur. Les jeunes gens se
virent  Dresde pendant des vacances et s'aimrent. Ils se le dirent
devant le tableau de Raphal, l'admirable Madone Sixtine, dont Ilse
avait un peu les traits d'anglique douceur.

Egon demanda la main d'Ilse, mais, naturellement, le pre exigea fortune
et position. Et, retourn  Heidelberg, pendant les loisirs que lui
laissaient ses tudes et les duels de la Hirschgasse, le jeune homme
s'en allait du ct du chteau, dans l'_Alle des Philosophes_, rver
aux moyens de conqurir la fortune qui devait lui donner sa cousine.

                   *       *       *       *       *

Un dimanche de janvier, comme il tait all au sermon, le pasteur parla
des sages d'Orient qui vinrent visiter Jsus dans sa crche. Il cita le
verset de l'vangile de saint Mathieu, o il n'est rien dit quant au
nombre et quant  la condition des pieux personnages qui portrent 
Jsus l'or, l'encens, la myrrhe.

Les jours suivants, Egon ne put s'empcher de penser  ces sages
d'Orient, que, bien que protestant, il se figurait, selon la lgende
catholique, couronns et au nombre de trois: Gaspard, Balthasar et
Melchior. Les Rois Mages, le ngre au milieu, dfilaient devant lui. Il
se les figura portant tous trois de l'or. Quelques jours plus tard, il
ne les vit plus que sous les traits et le costume de ncromants
alchimistes transmuant tout en or sur leur passage.

Toute cette fantasmagorie ne lui tait suscite que parce qu'il aimait
l'or qui lui permettrait d'pouser sa cousine. Il en perdit le boire et
le manger, comme si, nouveau Midas, il n'et plus eu pour aliments que
les lingots transmus par les astrologues, dont la cathdrale de Cologne
s'honore de possder les ossements.

Il fouilla les bibliothques, lisant tout ce o il tait question des
Trois Rois Mages: le vnrable Bde, les lgendes anciennes et tous les
auteurs modernes qui ont discut l'authenticit des vangiles. Puis, en
marchant, il roulait des penses dores:

--Quelle valeur inestimable doit avoir ce trsor d'or fin! Il n'est
crit nulle part que ce trsor ait t distribu, employ, dpens,
drob ou trouv...

Enfin, un soir, il s'avoua qu'il voulait le trsor des Rois Mages. Outre
le bonheur amoureux, cette trouvaille lui donnerait une gloire
incontestable.

                   *       *       *       *       *

Ses allures bizarres intrigurent bientt les professeurs et les
tudiants de Heidelberg. Ceux qui ne faisaient pas partie du mme corps
que lui n'hsitaient pas  dire qu'il tait fou.

Ceux de son association le dfendirent, si bien qu'il fut cause d'une
srie interminable de duels, dont on parle encore aux bords du Neckar.
Puis, les anecdotes coururent  son sujet. Un tudiant l'avait suivi au
cours d'une de ses promenades dans la campagne. Il raconta qu'Egon
s'tait approch d'un boeuf et lui avait parl:

--Je cherche un chrubin. Les analogies m'meuvent. Je trouve un boeuf.
Les chrubins, c'est vrai, sont des boeufs ails. Mais, dis-moi, beau
boeuf qui ptures... Il se peut que ta bonhomie dtienne une part de la
science de ces animaux qui font partie d'une des plus nobles hirarchies
clestes. Dis-moi, ne s'est-elle point perptue dans ta race, la
tradition de Nol? Ne t'honores-tu pas qu'un des tiens ait rchauff de
son souffle l'enfant dans sa crche? Et, en ce cas, peut-tre sais-tu,
noble animal cr  l'image des chrubins, sais-tu o est l'or des Rois
Mages? Je cherche ce trsor qui me fera riche d'une fortune sacre. 
boeuf, mon seul espoir, rponds! J'ai interrog les nes, mais ils ne
sont que des btes, et ne sont l'image de rien de cleste. Hlas! ces
nergiques animaux ne savent qu'une rponse: la rauque affirmation
germanique.

C'tait une fin de crpuscule. Dans les maisons lointaines les lampes
s'allumaient. Des villages luisaient  la ronde. Le boeuf tourna la tte
lentement et beugla.

                   *       *       *       *       *

 Hildesheim, Ilse, confiante, recevait de son cousin des lettres
enthousiastes et amoureuses. Elle et ses parents supposaient qu'Egon
tait sur le point de faire fortune.

Ce fut l'hiver, la neige tomba, tide d'aspect comme le duvet des
cygnes. Les bonshommes sculpts des maisons en taient eux-mmes
recouverts et avaient l'air de grelotter. Ce fut Nol avec ses arbres
lumineux autour desquels on chante:

    L'arbre de Nol, c'est le plus bel arbre
        Qui soit sur la terre.
    Comme il fleurit joliment, l'arbre miraculeux,
        Quand ses fleurettes luisent,
        Quand ses fleurettes luisent,
            Oui, luisent!

                   *       *       *       *       *

Un matin de gel, o les traneaux glissaient dans la petite ville,
arriva une lettre timbre de Dresde, o habitaient les parents d'Egon.
Le pre d'Ilse ne trouvant pas ses lunettes, ce fut elle qui lut la
lettre  haute voix. La missive tait triste et courte. Le pre d'Egon
racontait que son fils tait devenu fou par amour. Il racontait
l'histoire du trsor des Rois Mages que son fils voulait  tout prix,
puis ses fureurs qui l'avaient fait interner dans un asile, et que, dans
sa folie, il ne cessait de rpter le nom de sa cousine.

 la suite de cette lettre, Ilse commena de dprir rapidement. Ses
joues s'macirent, ses lvres plirent, ses yeux prirent plus d'clat.
Elle cessa tous travaux de mnage ou d'aiguille. Elle passait tout son
temps au piano ou rvait. Puis, vers le milieu de fvrier, elle dut
s'aliter.

                   *       *       *       *       *

 la mme poque, une nouvelle mut tous les habitants de Hildesheim. Le
rosier millnaire, tmoin miraculeux de la fondation de la ville, se
mourait de froid et de vieillesse. Derrire la cathdrale, dans le
cimetire clos o il grimpe, son bois antique se desschait. Tout le
monde se dsola. La municipalit eut recours aux jardiniers les plus
habiles. Tous se dclaraient impuissants  le faire revivre. Enfin, il
en vint un, de Hanovre, qui entreprit la cure. Il mit en oeuvre les
ressources les plus savantes de son art. Et, un matin de commencement de
mars, ce fut une grande joie dans Hildesheim. Tout le monde s'abordait
en sa flicitant:

--Le rosier est ressuscit. Le jardinier de Hanovre lui a rendu la vie
au moyen de sang de boeuf savamment employ.

                   *       *       *       *       *

Ce mme matin, les parents d'Ilse pleuraient auprs du cercueil de leur
fille morte par amour. Quand on emporta la bire couverte d'un drap
blanc, les bonshommes dcoups et peints, qui, couverts de neige,
grelottaient sur la faade de la vieille maison, semblaient sangloter:

--_Ringel, Ringel, Reihe_. Adieu, Ilse, pour toujours. Adieu, tes pchs
vertueux et tes vertus moins belles que toi. Adieu, pour toujours.

Devant le convoi, un rgiment passa. Les tambours et les fifres
sonnaient une musique lgre et triste. Des femmes disaient, en
s'inclinant:

--On a ressuscit le rosier lgendaire, mais l'on enterre la Rose de
Hildesheim.




LES PLERINS PIMONTAIS


Les plerins dbouchaient de tous les chemins. Il en venait
d'essouffls, qui avaient grimp par la rude cte de la Trinit-Victor.
Des paysannes arrivaient de Peille et portaient, poss sur un coussinet
au-dessus de leur tte, des paniers pleins d'oeufs. Elles marchaient
trs droites, ne remuant qu'imperceptiblement la tte, pour suivre les
oscillations de leur fardeau et le maintenir en quilibre. De leurs
mains restes libres, elles tricotaient. Un vieux paysan, ras, avait au
bras un coffin plein de galettes saupoudres de bonbons  l'anis. Il
avait vendu une partie de sa marchandise en route et marchait
pniblement en fumant sa pipe. Des paysannes riches taient assises sur
leurs mules au sabot assur. Des filles se donnaient le bras et
grenaient le rosaire. Elles taient coiffes de ces chapeaux de paille,
presque plats, particuliers aux femmes du comt de Nice et pareils 
ceux que portaient les dames grecques, comme on peut voir aux statuettes
de Tanagre. Quelques-unes avaient cueilli des branches d'olivier dont
elles s'ventaient. D'autres marchaient derrire leur mule qu'elles
tenaient par la queue. Elles avaient charg leurs btes de prsents pour
les moines: paniers de figues, barils d'huile, sang caill d'agneau.

Des troupes de plerins lgants, des demoiselles  robes de foulard,
des bandes d'Anglais arrivaient de Monaco. Il y avait aussi des
croupiers farauds et des groupes de filles mongasques, minaudires et
diapres. Les simples curieux se dirigeaient d'abord vers une des
auberges qui font face au couvent de Laghet pour s'y rafrachir et
commander le repas de midi. Les plerins sincres allaient de suite au
couvent. Les valets des auberges emmenaient les mules  l'curie. Les
plerins, hommes et femmes, entraient dans le clotre et se mlaient 
la foule des premiers arrivs, qui, depuis l'aube, tournaient lentement
en psalmodiant le rosaire et en regardant les innombrables ex-voto
suspendus dans le clotre.

                   *       *       *       *       *

Galerie riche d'anonymes seulement, ce clotre de Laghet, et
mystrieuse.

La gaucherie, merveille et minutieuse, de l'art primitif qui rgne ici
a de quoi toucher ceux mme qui n'ont pas la foi. Il y a l des tableaux
de tous genres, le portrait seul n'y a point de place. Tous les envois
sont exposs  perptuit. Il suffit que la peinture commmore un
miracle d  l'intervention de Notre-Dame de Laghet.

Tous les accidents possibles, les maladies fatales, les douleurs
profondes, toutes les misres humaines y sont dpeintes navement,
dvotement, ingnument...

La mer dchane ballotte une pauvre coque dmte sur laquelle est
agenouill un homme plus grand que le vaisseau. Tout semble perdu, mais
la Vierge de Laghet veille dans un nimbe de clart, au coin du tableau.
Le dvot fut sauv. Une inscription italienne l'atteste. C'tait en
1811...

... Une voiture emporte par des chevaux indociles roule dans un
prcipice. Les voyageurs priront, fracasss, sur les rochers. Marie
veille au coin du tableau dans le nimbe lumineux. Elle mit des
broussailles aux flancs du prcipice. Les voyageurs s'y accrochrent et,
par la suite, suspendirent ce tableau dans le clotre de Laghet, en
reconnaissance. C'tait en 1830...

Et toujours: en 1850, en 1860, chaque anne, chaque mois, presque chaque
jour des aveugles virent, des muets parlrent, des phtisiques
survcurent grce  la dame de Laghet qui sourit doucement nimbe de
jaune au coin des tableaux...

                   *       *       *       *       *

Vers dix heures, on entendit des chants italiens. Les plerins
pimontais arrivaient, las, mais courageux et fervents.

Leurs pieds nus taient chausss de poussire. Les yeux brillaient dans
les faces maigres et nergiques. Les femmes avaient attach des feuilles
de figuier sur leur tte pour se garantir du soleil de juillet.
Quelques-unes mordaient des morceaux de _polenta_ sur lesquels se
posaient les tourbillons de mouches souleves sur leur passage. Des
enfants teigneux grignotaient des caroubes ramasses en route. Les
Pimontais arrivaient en bandes compactes et interminables. Comme ils
taient gueux, ils venaient  pied du fond de leurs provinces. Tous,
hommes et femmes, portaient au-dessus de leurs vtements le scapulaire
brun du Mont-Carmel. La plupart chantaient. Un gars que la pelade avait
rendu chauve comme Csar, serrait entre ses dents une guimbarde qu'il
tenait de la main gauche, tandis que de la droite il faisait vibrer son
instrument pour accompagner le cantique.

Ceux qui taient sains portaient les malades  tour de rle. Un
vieillard marchait courb sous le poids d'un jeune homme, dont les deux
jambes avaient t broyes en quelque accident. Il semblait vident
qu'aussi puissante ft-elle, Marie ne lui rendrait pas ses jambes. Mais
qu'importe au croyant? La Foi est aveugle.

Une fille d'une beaut non pareille, mais dont le visage trs pale tait
sem de taches de rousseur, tait porte sur un brancard par sa mre et
son frre.

Des bquillards sautillaient de-ci, de-l.

 la vue du couvent et au son des cloches que les moines mirent en
branle  ce moment, les Pimontais sentirent leur courage renatre.
Leurs chants devinrent plus ardents. Leurs supplications montrent plus
ferventes vers la Vierge, dont le nom revenait toujours comme une
litanie:

    _Santa Maria..._

Leurs yeux se levaient au ciel, peut-tre en l'espoir d'y voir paratre,
en haut,  gauche ou  droite, comme au coin des tableaux votifs, la
Vierge de Laghet, nimbe de soleil. Mais le ciel latin restait pur.

En arrivant devant l'glise, un homme poussa un cri lamentable et
s'abattit en vomissant des flots de sang.

Dans le clotre, une femme tomba en une crise d'pilepsie navrante.

Les plerins chantaient. Ils firent dix fois le tour du clotre. Lorsque
vint l'heure de la grand'messe, ils entrrent dans l'glise blouissante
d'ors et de flammes de cierges. Les plerins humaient avec dlices
l'odeur d'encens et de cire. Ils s'merveillaient pieusement des balcons
dors, des colonnes  torsardes, de tout le luxe en stuc du style
jsuite.

Un enfant, port dans les bras de sa mre, criait en tendant les mains
vers les navires, les bquilles, les coeurs d'or ou d'argent suspendus
aux parois de la nef et du choeur. L'enfant prenait ces ex-votos pour
des jouets. Tout--coup il se mit  crier: Bambola en agitant ses
petits bras vers la Vierge miraculeuse, qui, engonce dans une robe
raide de velours charg de pierreries, souriait sur l'autel. L'enfant
pleurait et criait Bambola, c'est--dire _poupe_, car le simulacre
prodigieux et honorable n'est pas autre chose.

                   *       *       *       *       *

Le choeur s'emplit de moines. L'un d'eux vtu d'habits sacerdotaux monta
 l'autel. Les plerins et les moines chantrent  l'unisson. L'accent
des moines tait pareil  celui des plerins venus  pied du Pimont, le
matin.

Il y avait de vieux Carmes courbs, dont la voix chevrotait pour
rpondre, lorsque l'officiant disait: _Dominous vobiscoum_.

Il y en avait de jeunes, qui, certainement, n'avaient pas encore
prononc de voeux perptuels.

L'un, grand, fort, et qui portait une couronne de cheveux bruns et drus
autour du crne ras, se tourna un instant face  la nef o la fille
qu'on avait porte sur le brancard se dressa soudain, criant:

--Amedeo! Amedeo! puis retomba, puise.

Sa mre et son frre s'empressrent autour d'elle, tandis que des
plerins chuchotaient:

--Un miracle! un miracle! L'Apollonia qui, depuis trois ans, ne s'est
tenue debout vient de se dresser.

Dans le choeur, le moine avait tressailli et brusquement s'tait
dtourn. Les chants avaient cess. C'tait l'instant de l'lvation,
tous ceux qui le pouvaient s'taient agenouills. Dans le silence, on
entendait distinctement le garon aux jambes coupes implorer un
miracle. Sa voix jeune vibrait en paroles ferventes. Les mots pimontais
sonnaient firement, concis et distincts:

--Je te le demande, Vierge sainte! moi pauvre estropi, moi, le
_caganido_ (excrment du nid), guris-moi! Rends-moi mes deux jambes
afin que je puisse gagner ma vie.

Alors la voix devenait dure et imprieuse:

--M'entends-tu? m'entends-tu? guris-moi!

Et cela continuait en hoquets blasphmatoires, en imprcations hurles:

--Guris-moi! _sacramento_! ou je te casserai la gueule!

 ce moment, la clochette qui tinta fit s'incliner les fronts, tandis
que le prtre levait l'hostie. L'estropi continuait ses prires mles
de blasphmes. La clochette sonna pour la troisime fois. Alors on cria
de nouveau:

--Amedeo! Amedeo!

Et les plerins, relevant vivement la tte, virent l'Apollonia retomber
sur son brancard.

Dans le choeur, le moine se dressa. Il ouvrit la grille et s'avana vers
la malade, qui murmurait encore:

--Amedeo! Amedeo!

Il lui demanda durement en son dialecte:

--Que veux-tu?

Elle rpondit:

--_Basm_... (Embrasse-moi)...

Le moine tremblait, les larmes lui vinrent aux paupires. La mre
d'Apollonia le regarda craintivement et lui dit en montrant sa fille:

--Elle est malade.

Et elle insistait:

--Malade! malade! _Marota! marota!_

Apollonia puise le regardait et murmurait:

--_Basm_ Amedeo! Depuis que tu es parti, les jours furent obscurs comme
dans la gueule du loup.

Sa mre rpta le dernier membre de phrase:

--... _Schr cm'n bucca a u luv_.

Pench sur la malade, le moine l'embrassa doucement en disant:

--Apollonia...

Tandis qu'elle murmurait:

--Amedeo...

La mre dit:

--Amedeo, tu peux encore quitter le couvent. Reviens avec nous. Elle
mourra sans toi.

Il rptait:

--Apollonia...

Puis, se dressant, dcid, il souleva sa cuculle, la fit passer
par-dessus la tte et la laissa tomber. Il dnoua sa cordelire,
dboutonna le froc, s'en dvtit et apparut comme un rude ouvrier
pimontais, en tricot et pantalon de velours bleu soutenu par la
ceinture de laine rouge.

Dans le fond de l'glise, on entendait les rires touffs des filles
mongasques, on distinguait les mots de: _Piafou! Piafi!_ qui
dsignent les Pimontais.

L'enfant qui voulait la Vierge pour poupe pleurait. Sa mre le grondait
 haute voix parce qu'elle ne voyait plus  son cou le ruban maintenant
la main ferme en corail qui protge les enfants contre les sorts.

Le moine regardait les plerins. Il se sentait leur frre, vtu comme
eux et parlant leur dialecte. Tous le contemplaient extasis,
chuchotant:

--Le miracle...

Il fit signe au frre d'Apollonia. Les deux hommes se baissrent pour
soulever le brancard.

L'estropi hurlait:

--Sacramento! guris-moi! canaille! chienne! ou je te crache au visage.

Amde pronona tout haut:

--Venez, vous autres, retournons en Pimont.

Et portant le brancard, il sortit suivi de la foule des plerins qui
criaient:

--Miracle.

Dehors, Apollonia, les yeux hagards, se dressant sur le brancard,
haleta:

--_Basm!_ Amedeo!

Il posa le brancard sur le sol et s'agenouilla. Elle prit sa main, et
retomba inerte. Il l'embrassa, perdu, disant de petits mots tendres. Un
mdecin venu au plerinage par curiosit s'approcha, examina la pauvre
fille et dclara:

--C'est fini, elle est morte.

Amde se dressa, livide. Il regarda les Pimontais qui se taisaient
consterns. Puis, levant son poing vers le ciel trs bleu, il s'cria:

--Frres chrtiens, le monde est mal fait!

Et il rentra dans le clotre, pour toujours...

                   *       *       *       *       *

Les femmes faisaient des signes de croix, les hommes rptaient
l'exclamation douloureuse du moine, en hochant la tte:

--_Fradei cristiang, ir mund l' mal fa_.

La mre cartait les mouches qui venaient aux yeux et sur la bouche de
la morte. Les mules piaffaient dans les curies. Des auberges venait le
bruit de la vaisselle entrechoque. Dans le clotre, on chantait
toujours la litanie attristante domine par le nom de la Vierge:

    _Santa Maria..._

De nouveaux plerins arrivaient. D'autres s'en allaient joyeux et
ceinturs d'un grand rosaire,  grains gros comme des noix. Dans les
futaies, assez loin, un coucou faisait entendre,  intervalles
rguliers, sa double note paisible et invariable...




LA DISPARITION D'HONOR SUBRAC


En dpit des recherches les plus minutieuses, la police n'est pas
arrive  lucider le mystre de la disparition d'Honor Subrac.

Il tait mon ami, et comme je connaissais la vrit sur son cas, je me
fis un devoir de mettre la justice au courant de ce qui s'tait pass.
Le juge qui recueillit mes dclarations prit avec moi, aprs avoir
cout mon rcit, un ton de politesse si pouvante que je n'eus aucune
peine  comprendre qu'il me prenait pour un fou. Je le lui dis. Il
devint plus poli encore, puis, se levant, il me poussa vers la porte, et
je vis son greffier, debout, les poings serrs, prt  sauter sur moi si
je faisais le forcen.

Je n'insistai pas. Le cas d'Honor Subrac est, en effet, si trange que
la vrit parat incroyable. On a appris par les rcits des journaux que
Subrac passait pour un original. L'hiver comme l't, il n'tait vtu
que d'une houppelande et n'avait aux pieds que des pantoufles. Il tait
fort riche, et, comme sa tenue m'tonnait, je lui en demandai un jour la
raison:

--C'est pour tre plus vite dvtu, en cas de ncessit, me rpondit-il.
Au demeurant, on s'accoutume vite  sortir peu vtu. On se passe fort
bien de linge, de bas et de chapeau. Je vis ainsi depuis l'ge de
vingt-cinq ans et je n'ai jamais t malade.

Ces paroles, au lieu de m'clairer, aiguisrent ma curiosit.

--Pourquoi donc, pensai-je, Honor Subrac a-t-il besoin de se dvtir si
vite?

Et je faisais un grand nombre de suppositions...

                   *       *       *       *       *

Une nuit que je rentrais chez moi--il pouvait tre une heure, une heure
un quart--j'entendis mon nom prononc  voix basse. Il me parut venir de
la muraille que je frlais. Je m'arrtai dsagrablement surpris.

--N'y a-t-il plus personne dans la rue? reprit la voix. C'est moi,
Honor Subrac.

--O tes-vous donc? m'criai-je, en regardant de tous cts sans
parvenir  me faire une ide de l'endroit o mon ami pouvait se cacher.

Je dcouvris seulement sa fameuse houppelande gisant sur le trottoir, 
ct de ses non moins fameuses pantoufles.

--Voil un cas, pensai-je, o la ncessit a forc Honor Subrac  se
dvtir en un clin d'oeil. Je vais enfin connatre un beau mystre.

Et je dis  haute voix:

--La rue est dserte, cher ami, vous pouvez apparatre.

Brusquement, Honor Subrac se dtacha en quelque sorte de la muraille
contre laquelle je ne l'avais pas aperu. Il tait compltement nu et,
avant tout, il s'empara de sa houppelande qu'il endossa et boutonna le
plus vite qu'il put. Il se chaussa ensuite et, dlibrment, me parla en
m'accompagnant jusqu' ma porte.

                   *       *       *       *       *

--Vous avez t tonn! dit-il, mais vous comprenez maintenant la raison
pour laquelle je m'habille avec tant de bizarrerie. Et cependant vous
n'avez pas compris comment j'ai pu chapper aussi compltement  vos
regards. C'est bien simple. Il ne faut voir l qu'un phnomne de
mimtisme... La nature est une bonne mre. Elle a dparti  ceux de ses
enfants que des dangers menacent, et qui sont trop faibles pour se
dfendre, le don de se confondre avec ce qui les entoure... Mais, vous
connaissez tout cela. Vous savez que les papillons ressemblent aux
fleurs, que certains insectes sont semblables  des feuilles, que le
camlon peut prendre la couleur qui le dissimule le mieux, que le
livre polaire est devenu blanc comme les glaciales contres o, couard
autant que celui de nos gurets, il dtale presque invisible.

C'est ainsi que ces faibles animaux chappent  leurs ennemis par une
ingniosit instinctive qui modifie leur aspect.

Et moi, qu'un ennemi poursuit sans cesse, moi, qui suis peureux et qui
me sens incapable de me dfendre dans une lutte, je suis semblable  ces
btes: je me confonds  volont et par terreur avec le milieu ambiant.

J'ai exerc pour la premire fois cette facult instinctive, il y a un
certain nombre d'annes dj. J'avais vingt-cinq ans, et, gnralement,
les femmes me trouvaient avenant et bien fait. L'une d'elles, qui tait
marie, me tmoigna tant d'amiti que je ne sus point rsister. Fatale
liaison!... Une nuit, j'tais chez ma matresse. Son mari, soi-disant,
tait parti pour plusieurs jours. Nous tions nus comme des divinits,
lorsque la porte s'ouvrit soudain, et le mari apparut un revolver  la
main. Ma terreur fut indicible, et je n'eus qu'une envie, lche que
j'tais et que je suis encore: celle de disparatre. M'adossant au mur,
je souhaitai me confondre avec lui. Et l'vnement imprvu se ralisa
aussitt. Je devins de la couleur du papier de tenture, et mes membres,
s'aplatissant dans un tirement volontaire et inconcevable, il me parut
que je faisais corps avec le mur et que personne dsormais ne me voyait.
C'tait vrai. Le mari me cherchait pour me faire mourir. Il m'avait vu,
et il tait impossible que je me fusse enfui. Il devint comme fou, et,
tournant sa rage contre sa femme, il la tua sauvagement en lui tirant
six coups de revolver dans la tte. Il s'en alla ensuite, pleurant
dsesprment. Aprs son dpart, instinctivement, mon corps reprit sa
forme normale et sa couleur naturelle. Je m'habillai, et parvins a m'en
aller avant que personne ne ft venu... Cette bienheureuse facult, qui
ressortit au mimtisme, je l'ai conserve depuis. Le mari, ne m'ayant
pas tu, a consacr son existence  l'accomplissement de cette tche. Il
me poursuit depuis longtemps  travers le monde, et je pensais lui avoir
chapp en venant habiter  Paris. Mais, j'ai aperu cet homme, quelques
instants avant votre passage. La terreur me faisait claquer des dents.
Je n'ai eu que le temps de me dvtir et de me confondre avec la
muraille. Il a pass prs de moi, regardant curieusement cette
houppelande et ces pantoufles abandonnes sur le trottoir. Vous voyez
combien j'ai raison de m'habiller sommairement. Ma facult mimtique ne
pourrait pas s'exercer si j'tais vtu comme tout le monde. Je ne
pourrais pas me dshabiller assez vite pour chapper  mon bourreau, et
il importe, avant tout, que je sois nu, afin que mes vtements, aplatis
contre la muraille, ne rendent pas inutile ma disparition dfensive.

Je flicitai Honor Subrac d'une facult dont j'avais les preuves et que
je lui enviais...

                   *       *       *       *       *

Les jours suivants, je ne pensai qu' cela et je me surprenais,  tout
propos, tendant ma volont dans le but de modifier ma forme et ma
couleur. Je tentai de me changer en autobus, en Tour Eiffel, en
Acadmicien, en gagnant du gros lot. Mes efforts furent vains. Je n'y
tais pas. Ma volont n'avait pas assez de force, et puis il me manquait
cette sainte terreur, ce formidable danger qui avait rveill les
instincts d'Honor Subrac...

                   *       *       *       *       *

Je ne l'avais point vu depuis quelque temps, lorsqu'un jour, il arriva
affol:

--Cet homme, mon ennemi, me dit-il, me guette partout. J'ai pu lui
chapper trois fois en exerant ma facult, mais j'ai peur, j'ai peur,
cher ami.

Je vis qu'il avait maigri, mais je me gardai de le lui dire.

--Il ne vous reste qu'une chose  faire, dclarai-je. Pour chapper  un
ennemi aussi impitoyable: partez! Cachez-vous dans un village.
Laissez-moi le soin de vos affaires et dirigez-vous vers la gare la plus
proche.

Il me serra la main en disant:

--Accompagnez-moi, je vous en supplie, j'ai peur!

                   *       *       *       *       *

Dans la rue, nous marchmes en silence. Honor Subrac tournait
constamment la tte, d'un air inquiet. Tout  coup, il poussa un cri et
se mit  fuir en se dbarrassant de sa houppelande et de ses pantoufles.
Et je vis qu'un homme arrivait derrire nous en courant. J'essayai de
l'arrter. Mais il m'chappa. Il tenait un revolver qu'il braquait dans
la direction d'Honor Subrac. Celui-ci venait d'atteindre un long mur de
caserne et disparut comme par enchantement.

L'homme au revolver s'arrta stupfait, poussant une exclamation de
rage, et, comme pour se venger du mur qui semblait lui avoir ravi sa
victime, il dchargea son revolver sur le point o Honor Subrac avait
disparu. Il s'en alla ensuite, en courant...

Des gens se rassemblrent, des sergents de ville vinrent les disperser.
Alors, j'appelai mon ami. Mais il ne me rpondit pas.

Je ttai la muraille, _elle tait encore tide_, et je remarquai que,
des six balles de revolver, trois avaient frapp  la hauteur _d'un
coeur d'homme_, tandis que les autres avaient rafl le pltre, plus
haut, l o il me sembla distinguer vaguement, vaguement, les contours
d'un visage.




LE MATELOT D'AMSTERDAM


Le brick hollandais, l'_Alkmaar_, revenait de Java, charg d'pices et
d'autres matires prcieuses.

Il fit escale  Southampton, et les matelots eurent permission de
descendre  terre.

L'un d'eux, Hendrijk Wersteeg, emportait un singe sur l'paule droite,
un perroquet sur l'paule gauche, et, en bandoulire, un ballot de
tissus indiens qu'il avait l'intention de vendre dans la ville ainsi que
ses animaux.

On tait au commencement du printemps, et la nuit tombait encore de
bonne heure. Hendrijk Wersteeg marchait d'un bon pas dans les rues un
peu brumeuses que la lumire du gaz n'clairait qu' peine. Le matelot
pensait  son prochain retour  Amsterdam,  sa mre qu'il n'avait pas
vue depuis trois ans,  sa fiance qui l'attendait  Monikendam. Il
supputait l'argent qu'il retirerait de ses animaux et de ses toffes, et
il cherchait la boutique o il pourrait vendre ces marchandises
exotiques.

Dans Above Bar Street, un monsieur trs correctement mis l'aborda, en
lui demandant s'il cherchait un acheteur pour son perroquet:

--Cet oiseau, dit-il, ferait bien mon affaire. J'ai besoin de quelqu'un
qui me parle sans que j'aie  lui rpondre, et je vis tout seul.

Comme la plupart des matelots hollandais, Hendrijk Wersteeg parlait
l'anglais. Il fit son prix qui convint  l'inconnu.

--Suivez-moi, dit ce dernier. J'habite assez loin. Vous mettrez
vous-mme le perroquet dans une cage que j'ai chez moi. Vous dballerez
vos toffes, et peut-tre en trouverai-je  mon got.

Tout heureux de l'aubaine, Hendrijk Wersteeg s'en alla avec le
gentleman, auquel, dans l'espoir de le lui vendre aussi, il fit, en
route, l'loge de son singe, qui tait, disait-il, d'une race fort rare,
une de celles dont les individus rsistent le mieux au climat de
l'Angleterre et qui s'attachent le plus  leur matre.

Mais, bientt, Hendrijk Wersteeg cessa de parler. Il dpensait ses
paroles en pure perte, car l'inconnu ne lui rpondait pas et ne semblait
mme point l'couter.

Ils continurent leur route en silence, l'un  ct de l'autre. Seuls,
regrettant leurs forts natales, aux tropiques, le singe, effray dans
la brume, poussait parfois un petit cri semblable au vagissement d'un
enfant nouveau-n, le perroquet battait des ailes.

Au bout d'une heure de marche, l'inconnu dit brusquement:

--Nous approchons de chez moi.

Ils taient sortis de la ville. La route tait borde de grands parcs,
clos de grilles; de temps en temps brillaient,  travers les arbres, les
fentres claires d'un cottage, et l'on entendait,  intervalles, dans
le lointain, le cri sinistre d'une sirne, en mer.

L'inconnu s'arrta devant une grille, tira de sa poche un trousseau de
clefs, et ouvrit la porte qu'il referma aprs que Hendrijk l'eut
franchie.

Le matelot tait impressionn, il distinguait  peine, dans le fond d'un
jardin, une petite villa d'assez bonne apparence, mais dont les
persiennes fermes ne laissaient passer aucune lumire.

L'inconnu silencieux, la maison sans vie, tout cela tait assez lugubre.
Mais Hendrijk se souvint que l'inconnu habitait seul:

--C'est un original! pensa-t-il, et comme un matelot hollandais n'est
pas assez riche pour qu'on l'attire dans le but de le dvaliser, il eut
honte de son moment d'anxit.

                   *       *       *       *       *

--Si vous avez des allumettes, clairez-moi, dit l'inconnu en
introduisant une clef dans la serrure qui fermait la porte du cottage.

Le matelot obit, et, ds qu'ils furent  l'intrieur de la maison,
l'inconnu apporta une lampe, qui claira bientt un salon meubl avec
got.

Hendrijk Wersteeg tait compltement rassur. Il nourrissait dj
l'espoir que son bizarre compagnon lui achterait une bonne partie de
ses toffes.

L'inconnu, qui tait sorti du salon, revint avec une cage:

--Mettez-y votre perroquet, dit-il, je ne le placerai sur un perchoir
que lorsqu'il sera apprivois et saura dire ce que je veux qu'il dise.

Puis, aprs avoir ferm la cage o l'oiseau s'effarait, il pria le
matelot de prendre la lampe et de passer dans la pice voisine o se
trouvait, disait-il, une table commode pour y taler des toffes.

Hendrijk Wersteeg obit et alla dans la chambre qui lui tait indique.
Aussitt, il entendit la porte se refermer derrire lui, la clef tourna.
Il tait prisonnier.

Interdit, il posa la lampe sur la table et voulut se ruer contre la
porte pour l'enfoncer. Mais une voix l'arrta.

--Un pas et vous tes mort, matelot!

Levant la tte, Hendrijk vit par une lucarne qu'il n'avait pas encore
aperue, le canon d'un revolver braqu sur lui. Terrifi, il s'arrta.

Il n'y avait pas  lutter, son couteau ne pouvait lui servir dans la
circonstance; un revolver mme et t inutile. L'inconnu qui le tenait
 sa merci s'abritait derrire le mur,  ct de la lucarne d'o il
surveillait le matelot, et o passait seule la main qui braquait le
revolver.

--coutez-moi bien, dit l'inconnu, et obissez. Le service forc que
vous allez me rendre sera rcompens. Mais vous n'avez pas le choix. Il
faut m'obir sans hsiter, sinon je vous tuerai comme un chien. Ouvrez
le tiroir de la table... Il y a l un revolver  six coups, charg de
cinq balles... Prenez-le.

Le matelot hollandais obissait presque inconsciemment. Le singe, sur
son paule poussait des cris de terreur et tremblait. L'inconnu
continua:

--Il y a un rideau au fond de la chambre. Tirez-le.

Le rideau tir, Hendrijk vit une alcve, dans laquelle, sur un lit,
pieds et mains lis, billonne, une femme le regardait avec des yeux
pleins de dsespoir.

--Dtachez les liens de cette femme, dit l'inconnu, et tez-lui son
billon.

L'ordre excut, la femme, toute jeune et d'une beaut admirable, se
jeta  genoux du ct de la lucarne en s'criant:

--Harry, c'est un guet-apens infme! Vous m'avez attire dans cette
villa pour m'y assassiner. Vous prtendiez l'avoir loue afin que nous y
passions les premiers temps de notre rconciliation. Je croyais vous
avoir convaincu. Je pensais que vous tiez finalement certain que je
n'ai jamais t coupable!... Harry! Harry! je suis innocente!

--Je ne vous crois pas, dit schement l'inconnu.

--Harry, je suis innocente! rpta la jeune dame d'une voix trangle.

--Ce sont vos dernires paroles, je les enregistre avec soin. On me les
rptera toute ma vie. Et la voix de l'inconnu trembla un peu, mais
redevint ferme aussitt: Car je vous aime encore, ajouta-t-il, si je
vous aimais moins, je vous tuerais moi-mme. Mais cela me serait
impossible, car je vous aime...

Maintenant, matelot, si avant que je n'aie compt jusqu' dix, vous
n'avez pas log une balle dans la tte de cette femme, vous tomberez
mort  ses pieds. Un, deux, trois...

Et avant que l'inconnu et eu le temps de compter jusqu' quatre,
Hendrijk affol, tira sur la femme qui, toujours  genoux, le regardait
fixement. Elle tomba la face contre le sol. La balle l'avait frappe au
front. Aussitt, un coup de feu parti de la lucarne, vint frapper le
matelot  la tempe droite. Il s'affaissa contre la table, tandis que le
singe, poussant des cris aigus d'pouvante, se cachait dans sa vareuse.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, des passants ayant entendu des cris tranges venus d'un
cottage de la banlieue de Southampton, avertirent la police qui arriva
bientt pour enfoncer les portes.

On trouva les cadavres de la jeune dame et du matelot.

Le singe, sorti brusquement de la vareuse de son matre, sauta au nez de
l'un des policiers. Il les effraya tous  un tel point, qu'ayant fait
quelques pas en arrire, ils l'abattirent  coups de revolver avant
d'oser approcher de nouveau.

La justice informa. Il parut clair que le matelot avait tu la dame et
s'tait suicid ensuite. Nanmoins, les circonstances du drame
paraissaient mystrieuses. Les deux cadavres furent identifis sans
peine, et l'on se demanda comment lady Finngal, femme d'un pair
d'Angleterre, s'tait trouve seule, dans une maison de campagne isole,
avec un matelot arriv la veille  Southampton.

Le propritaire de la villa ne put donner aucun renseignement propre 
clairer la justice. Le cottage avait t lou, huit jours avant le
drame,  un soi-disant Collins, de Manchester, qui d'ailleurs demeura
introuvable. Ce Collins portait des lunettes, il avait une longue barbe
rousse qui pouvait fort bien tre fausse.

Le lord arriva de Londres, en toute hte. Il adorait sa femme, et sa
douleur faisait peine  voir. Comme tout le monde, il ne comprenait rien
 cette affaire.

Depuis ces vnements, il s'est retir du monde. Il vit dans sa maison
de Kensington, sans autre compagnie qu'un domestique muet et un
perroquet qui rpte sans cesse:

--Harry, je suis innocente!




HISTOIRE D'UNE FAMILLE VERTUEUSE, D'UNE HOTTE ET D'UN CALCUL


Un matin,  cinq heures, une insomnie m'avait fait me lever et sortir.
C'tait la fin de mars. Les rues bleuissaient, froides et dsertes. Des
porteurs de journaux passaient. Les sous-sols des boulangeries
laissaient sortir la chaleur de la dernire fourne, et des gens nus et
enfarins gesticulaient, tachs de lueurs venues du brasier. Je suivis
le boulevard de Courcelles et longeai le parc Monceau,  cette heure
plein de chants d'oiseaux et du mystre suscit par l'tang que veille
la colonnade ruine, tandis que les arbres lanaient le galbe de leurs
fts et secouaient leur frondaison nouvelle.

Un homme passa, tenant un crochet, une lanterne sourde, et charg d'une
hotte. Je le suivis et le vis s'approcher successivement de plusieurs
botes  ordures o il fouillait avec son crochet. Aprs avoir visit
quelques botes, l'homme, voyant que je ne le quittais pas, se retourna
et souleva sa lanterne, qu'il darda sur ma face afin de m'examiner. En
mme temps il m'apostropha:

--Voudriez-vous, me faire concurrence?

--Dieu garde! m'criai-je. Je suis seulement curieux et voudrais vous
accompagner afin de visiter votre hotte sous votre surveillance, chez
vous.

Il dit:

--J'y consens. Mais ne me troublez pas, suivez-moi sans rien dire.

                   *       *       *       *       *

J'obis. Nous errmes ainsi jusque vers neuf heures du matin. Vers six
heures, nous passmes aux Halles. Je vis, prs de la fontaine des
Innocents, un homme vtu de haillons multicolores comme une mosaque,
agenouill devant un tas d'ordures, et cherchant des bribes d'aliments
putrides qu'il mangeait avidement. Il tait nu-tte et ses cheveux
pendaient, roux comme ceux d'un Christ. Vers sept heures et demie, nous
traversmes le pont d'Austerlitz et croismes un char plein de peaux de
moutons dont l'odeur m'pouvanta, bien que j'eusse dj flair tant de
tas d'ordures depuis l'aube.

La hotte de mon compagnon tant pleine, nous gagnmes rapidement la
place d'Italie, puis nous sortmes de Paris, car le chiffonnier
demeurait au Kremlin-Bictre.

                   *       *       *       *       *

Il me fit entrer dans sa bicoque donnant sur un terrain vague. Cette
demeure exhalait une odeur nausabonde. Le chiffonnier me prsenta sa
famille. C'tait d'abord sa femme enceinte, dont le ventre soulevait la
jupe presque jusqu'aux genoux. Son mari l'excusa:

--Elle est fconde, monsieur, et belle aussi. Mais les vtements ne lui
sont pas avantageux. Nue, son ventre s'arrondit comme une perle.

Il cria:

--Nicolas! et me dit: C'est mon fils.

Nicolas, gars de treize ans, bien fait, peu vtu et dbraill comme un
Attys, me fit des courbettes. Je dis  son pre:

--Belle progniture, mon compagnon, que la vtre: Nicolas vous fait
honneur. Ses vtements ouverts montrent sa peau dlicate que la crasse
orne d'ombres. Il est fait comme le Prince, Charmant et

    Prs des pyramides de Malpighi
    La tour d'ivoire se dresse

sainement, vertueusement.

Puis, le chiffonnier fit venir une fille de quinze ans, svelte, nelle,
coiffe d'une norme tignasse huileuse. Cette fille s'appelait
Genevive. Je la saluai lyriquement:

--Ses cheveux distillent de l'huile comme l'olive, mais sa peau, au
contraire de celle de la Truitonne du conte de fes, n'est pas huileuse.
Ses dents sont belles comme des gousses d'ail. Ses yeux sont noirs comme
les fruits du micocoulier. Ses lvres sont comme deux tranches de
bigarade et en ont peut-tre la saveur amre. Son fichu qui palpite
crase sans raison les arbouses de ses seins. Mon compre, mon compre,
d'avoir une si belle famille, vous tes plus enviable qu'un empereur!

Le chiffonnier sourit et dit glorieusement:

--J'en descends. Je me nomme Pertinax Restif, pour vous servir.

--Quoi! m'criai-je, descendriez-vous de cet imprimeur trop vertueux, si
vertueux qu'il en paraissait abject? On le prit pour un domestique le 21
mars 1756... Le saviez-vous? Il tait en gros bergopzom vert,  glands
et brandebourgs, avec un gros manchon d'ours,  ceinture de poil... Il
se promenait avec une femme, une des seules qu'il et traite en soeur.
Une dame les appela et leur demanda: tes-vous gens de maison!... Vous
descendez de Restif de La Bretonne et, comme lui, tes vertueux!

Le chiffonnier prit un air svre, en disant:

--Plus vertueux que lui!

Je ne le crus pas, et pourtant j'ajoutai srieusement:

--Votre mdiocrit n'a que ce qu'elle mrite. Vous n'tes que des
chiffonniers.

Pertinax Restif gesticula vasivement en souriant narquoisement. Il fit
quelques pas de rigaudon, puis dit en me regardant dans le blanc des
yeux:

                   *       *       *       *       *

--Cette mode de baller est passe. Soit, mais j'aime cette danse. La
vertu n'est plus de mode, soit! mais je l'aime... Je suis un Lyonnais,
un gne natif de la Croix-Rousse. Aprs mon service, j'tais marchand
d'habits. J'habitais la monte du Tire-cul, o je revenais las, chaque
soir, pour avoir cri: Marchand de pattes! depuis le matin, dans tous
les quartiers. J'avais une soeur, jolie boyaude qui gagnait trois francs
par jour. Nous tions orphelins et vivions ensemble. Que voulez-vous?
nous n'tions coureurs ni l'un ni l'autre. La popotte, la famille, un
bon chez-soi... nous tions heureux, et le bonheur engendre toute vertu.
Le sang vertueux de notre anctre nous cria de ne point gcher ce
bonheur, d'tre vertueux jusqu'au bout. Nous fmes l'amour. Les vieux
habits, les chapeaux rougis et raills ne rapportant pas assez, je
devins chiffonnier. Je fouillai les quevilles. Des trouvailles me
rcompensaient parfois de fouilles souvent infructueuses. Pourtant, nous
vnmes ici, au Kremlin-Bictre. Je continuai mon mtier, chaque matin. 
Paris, au lieu d'quevilles, je fouille les ordures: le nom seul a
chang. Et je vis heureusement, vertueusement, levant ces enfants que
m'a donns mon pouse, ma soeur.

                   *       *       *       *       *

J'coutai avec peine ce rcit. Un malaise indfinissable faisait battre
mes tempes, et j'prouvais un grand dgot pour cette famille et l'odeur
de sa maison. La Thamar de Pertinax Restif coutait droite et les yeux
hagards. Sa face dfigure par le masque de la grossesse s'allongeait
comme celle d'une serve mal nourrie. Sa lippe pendait, en signe atavique
de bont, et, un peu de salive s'coulant sans mousser, dnotait un
abrutissement honnte et une vertu de chienne. Ses bras ballaient.  un
moment, elle souleva sa main droite pour gratter sa tte peut-tre
pouilleuse. Je lui vis  l'annulaire une vilaine bague dont le chaton
sertissait une opale: pierre de malheur, gemme infme, mlange immonde
de pissat, de crachats, de sperme et d'yeux crass. Les enfants,
pendant le rcit de leur pre, s'taient mis  pleurer. Ils avaient
saisi ses mains et les baisaient en les mouillant de leurs larmes.
Devant toute cette vertu, mon me elle-mme devint doucetre, mon
cerveau s'emplit des ides les plus mdiocres. Des larmes montrent 
mes paupires. Tout devint trouble, opalin, autour de moi. Mais, par
bonheur, des sanglots refouls ayant imprim un roulis au ventre de la
Thamar, je souris, riotai, rigolai, et m'inclinai dbonnairement pour
baiser la main de cette femme qui, d'motion, secouait sa panse.

Comme s'il et craint une parturition soudaine, Pertinax Restif
regardait avec une sollicitude inquite ce ventre agit. Il murmurait
seulement:

--Ventre sororal de mon pouse.  ma perle... ma perle fine!

Ce fut alors que cette femme sentimentale pronona les seules paroles
que j'aie entendues d'elle:

--Les perles meurent.

Cette phrase me fit de nouveau venir la larme  l'oeil, tandis que
Pertinax Restif dclamait  faux ces vers qu'il avait certainement
composs, mme le dernier:

    La mort nous posera dans le giron divin.
    En attendant, vivons parmi les quevilles.
    Vertu, ce mot sacr n'est peut-tre pas vain,
    Joignons donc nos vertus, ma soeur, mon fils, ma fille...
    O peut-on tre mieux qu'au sein de sa famille!

Mes larmes se schrent instantanment. La nudit du jeune Nicolas
s'tait apaise. Je me plus  rpter:

    Prs des pyramides de Malpighi,
    La tour d'ivoire se dresse,
    Mais penche comme la tour de Pise.

Puis, me tournant vers le chiffonnier:

--Mon compre, mon compre, voil o vous ont men votre vertu et celle
de M. Nicolas, votre anctre; vous n'tes qu'un chiffonnier, et pourtant
vous descendez d'un empereur.

Pertinax Restif parut froiss, mais il rougit d'orgueil en dclarant:

--Je suis un patriarche.

--Bien! insistai-je, patriarche! pre de famille! tu tiens  perptuer
la vertu. Mais vois! Au dbut de la gnalogie, un empereur;  la fin,
un chiffonnier content de son sort. Dcemment et vertueusement ton fils
sera vidangeur. Heureusement pour lui, ce mtier n'existe plus gure, et
ce sont des machines qui vident les fosses...

Mais le reste d'orgueil de Pertinax Restif l'empcha de comprendre. Il
reprit:

--Oui, je descends d'un empereur, mais je suis un patriarche.

                   *       *       *       *       *

Et, gravement, il alla tirer d'une armoire un vieux coffret cir, en
bois de noyer. Il en tira un vlin roul  un cylindre de buis. Je
reconnus la gnalogie tablie par le pre de Restif de la Bretonne, et
transcrite par celui-ci dans l'introduction de _Monsieur Nicolas ou le
coeur humain dvoil_. Le chiffonnier droula le vlin et en lut
emphatiquement le dbut:

  Pierre Pertinax, autrement Restif, descend en ligne directe de
  l'empereur Pertinax, successeur de Commode, et auquel succda Didius
  Julianus, lu empereur parce qu'il fut assez riche pour tenir
  l'enchre  laquelle les soldats avaient mis le souverain pouvoir.

  Or, l'empereur Helvius Pertinax eut un fils posthume, aussi nomm
  Helvius Pertinax, dont Caracalla ordonna la mort, uniquement parce
  qu'il tait fils d'un empereur. Mais, un affranchi, qui portait le nom
  de son matre, s'offrit gnreusement aux assassins qu'il trompa...

Le chiffonnier s'interrompit. L'orgueil tincelait dans ses yeux. Son
pouse incestueuse, et les enfants l'admiraient. Le relent de pourriture
qui flottait dans la maison devint hroque comme la puanteur d'un champ
de bataille. Je tirai mon mouchoir, me mouchai bruyamment et dclarai
premptoirement:

--Mon compagnon, mon compre, vous m'avez promis de me laisser visiter
votre hotte.

Les faces redevinrent honntes, les odeurs nausabondes. Pertinax Restif
roula le vlin sur le cylindre de buis. Il alla ranger le coffret dans
l'armoire. Ensuite, il porta la hotte dans le terrain vague. Je l'y
suivis. Le butin de la matine fut rpandu sur le sol. J'en examinai
chaque pice, que je passais au fur et  mesure  Pertinax Restif qui
triait le tout.

                   *       *       *       *       *

Je trouvai: des timbres-poste oblitrs, enveloppes de lettres, des
botes d'allumettes, des billets de faveur pour divers thtres, une
cuiller de mtal, sans valeur, du tulle illusion froiss, des morceaux
de balayeuses, des rubans fans, des mgots de cigares, des fleurs
artificielles fltries, un faux-col gauchi, des pluchures de pommes de
terre, des corces d'oranges, des pelures d'oignons, des pingles 
cheveux, des cure-dents, de petits cheveaux emmls de cheveux, un
vieux corset sur lequel s'tait colle une tranche de citron, un oeil de
verre, une lettre froisse que je mis  part. Je la transcris:


Monsieur et cher matre,

Excusez mon importunit. Mais, comme vous tes un peu la cause de mes
dboires, j'ai pens que vous voudriez peut-tre m'aider en
l'occurrence.

J'eusse prfr vous parler personnellement et non par lettre, mais je
sais que les grands hommes sont difficiles  approcher:

  _Non licet omnibus adire Corinthum._

Voici, Monsieur. J'tais lve dans le collge que les Prmontrs
tiennent  Saint-Cloud. J'tais bon lve de seconde, plein de ce que
l'on nommait l'esprit de la maison. Malheureusement, ou qui sait?
heureusement, un externe introduisit un de vos livres dans la bote.
C'tait, je m'en souviens, votre clbre roman, dont le titre est un nom
latin francis  la Corneille: _Brute!_ L'action de ce roman est situe,
d'ailleurs, dans le faubourg Saint-Germain.

Ce livre, je l'avoue et vous le savez, est cochon par endroits. Il me
perdit, monsieur. J'eus l'envie irrsistible de connatre votre oeuvre
entire. Par l'externe, je fis acheter: _Les Roses qu'on arrose_, _Les
Passions de la Congaye_, _Le Chien amoureux_, et ce livre norme,
_Kollioth_. J'avais tout cela dans mon casier, au collge. En mme
temps, j'crivis, vers et prose. Vos livres et mes crits furent pigs.
Vos livres sont  l'index, vous n'en doutez pas. Mes crits tournaient
en ridicule nombre d'institutions que les Prmontrs ont coutume
d'honorer. On en conclut que je n'avais plus l'esprit de la maison. Les
prjugs de mes matres prvalurent contre les qualits du bon lve que
j'tais. On me mit  la porte, on me renvoya, monsieur, malgr les
supplications de mes parents qui, ds ce jour, se sparrent de moi,
m'enjoignant de gagner ma vie et me refusant presque toute aide.

Oui, cher Matre, je suis dans une telle situation, dont un Anglo-Saxon
s'accommoderait, mais qui peut gner un Franais de quinze ans.

Dans cette dtresse, j'ai recours  vous, etc., etc.

Suivaient diverses protestations, le nom et l'adresse.

                   *       *       *       *       *

Je continuai de fouiller les ordures. Je trouvai encore: un peigne
dent, quelques rubans de dcorations tenant  des boutons de culotte,
un abat-jour dchir mais charmant, une pipe, quelques flacons 
parfumerie, des fioles de pharmacie, une ponge, un paquet de cartes
transparentes, non obscnes,--l'acheteur, tromp par un camelot, les
avait jetes de dpit--un carnet contenant les comptes faits par une
cuisinire au sujet du march, un ventail bris, des gants dpareills,
une brosse  dents, du marc de caf, des botes de conserves ventres,
des os, un de ces oeufs de bois que l'on met dans les chaussettes 
raccommoder, et enfin une bague trange que j'achetai au chiffonnier.
Cette bague tait en or, avec une pierre blanchtre dont j'ignorais le
nom. Je la payai. Puis, comme la hotte tait presque vide et ne
contenait plus que quelques fragments de miroir et un baromtre bris
d'o coulaient encore quelques gouttes de mercure, je me levai
remerciant Pertinax Restif et promettant de revenir le visiter. Mais cet
homme hocha la tte en disant:

--Revenez avant six mois, en ce cas. Car, au bout de ce temps, j'espre
avoir mis de ct un pcule suffisant pour m'tablir dans le sud de la
France. Nous gagnerons par tapes Nice ou Monaco, de toute faon, le
plus prs possible de la Turbie.

--Pourquoi la Turbie? demandai-je.

Il rpondit gravement:

--Parce que cette commune est le berceau de notre race, le lieu natal de
mon illustre anctre, l'empereur romain Pertinax.

Je souris, souhaitai bonne chance et dis adieu  cet homme vertueux. Je
ngligeai de prendre cong de sa famille, et m'en allai sans tourner la
tte.

                   *       *       *       *       *

Rentr chez moi, j'examinai les deux trouvailles qui, jetes dans des
botes  ordures, en deux endroits de Paris, s'taient trouves runies
dans la hotte de Pertinax Restif. Je rangeai la lettre avec diffrents
documents exhilarants ou navrants que je possde, et pris la bague sur
moi, dans la poche de mon gilet.

                   *       *       *       *       *

Quelques jours aprs, je me trouvais en soire chez de riches bourgeois.
On annona le snateur X... et son fils. Ce snateur tait de la parent
de la matresse de maison, son nom tait celui dont tait signe la
lettre de potache que j'ai donne. Le snateur X..., gras, laid, l'air
protestant, entra, trs digne, poussant devant soi son fils assez
gauche, vtu d'un uniforme de lycen, et le visage couvert de boutons
points de noir. Je conus que la svrit paternelle s'tait apaise et
qu'un lyce avait accueilli le jouvenceau, que les moines avaient
rejet. Au bout de quelques moments, on annona l'auteur de _Brute!_ et
de _Kollioth_. Je vis le lycen rougir. Le grand homme entra avec
dsinvolture. Pendant les prsentations, il fut charmant; mais rien dans
sa physionomie ne dcela qu'il et quelque connaissance du cas du
collgien. Celui-ci me parut du reste enchant et persuad que le grand
homme n'avait pas tenu sa lettre. L'crivain entour, ft, raconta
toutes sortes d'histoires, fit la gazette de la semaine, et ce fut un
mlange extraordinaire de calembours, de recettes de cuisine, de
conseils pour la toilette, d'aventures personnelles et d'anecdotes de
toute sorte, souvent raides et sales. Voici la dernire:

--Une actrice d'un petit thtre est entretenue par un vieux qui, je
crois, est un homme politique. Elle le trompe avec un de mes amis de qui
je tiens l'histoire. Le vieillard, amoureux et jaloux  la folie, se
croit aim, comme il est juste. Il dut, il y a quelque temps, subir une
opration douloureuse. L'actrice, parat-il, ne s'enquit jamais de la
sant du malade et fit mme un voyage  Nice  l'poque de l'opration.
Le vieillard fut affect de cette indiffrence. Lorsqu'il revit la dame
en question, il lui fit des reproches. L'actrice fit semblant de ne
jamais s'tre doute de la gravit du cas, et ajouta qu'ayant elle-mme
subi diverses oprations, pour ovaires, kyste et appendicite, elle tait
blase sur ces incidents et ne craignait jamais pour la vie de
quelqu'un, ds qu'elle le savait aux mains des chirurgiens. Le vieillard
connut par l que l'indiffrence de la belle ne venait pas d'un
dsamour, mais marquait seulement une confiance illimite dans la
science. L'actrice lui donna nonobstant des preuves d'amour
irrfutables, et, comme il se croyait beau garon, il ne douta pas
d'tre aim, puisqu'il tait aimable. Cet homme, vers dans diverses
sciences sociales fort importantes, et qu'on et pu croire srieux,
imagina un moyen bizarre, assez dgotant, pour commmorer sa gurison.
Il invita l'actrice  un souper fort galant, tte  tte, dans un grand
restaurant. Sous sa serviette, la dame trouva un tui ravissant, qu'elle
ouvrit. L'tui ne contenait qu'une bague fort simple, orne d'une pierre
dont l'actrice ignorait le nom. Elle remercia le vieil amant, qui lui
donna ces explications: Cette bague, ma chre enfant, doit t'tre 
jamais prcieuse. Qu'elle soit  jamais le souvenir de notre amour.
Cette bague porte,  l'intrieur, la date grave du jour o nous nous
connmes, et la pierre qui l'orne, c'est un calcul de ma vessie...

 ce moment de la narration du grand homme, j'entendis haleter
trangement prs de moi. Je compris que c'tait le snateur X... qui
soufflait ainsi. Mais personne n'y prit garde, car on tait fortement
intress par le rcit. Moi-mme, j'tais occup  tter dans la poche
de mon gilet la bague trouve dans la botte du vertueux Pertinax Restif.
L'crivain clbre continuait:

--L'actrice referma l'tui. Cet incident lui avait coup l'apptit. Et
la bague lui rpugnait.

Une petite dame s'exclame:

--Elle avait d en voir bien d'autres, pourtant!

--C'est vrai, repartit le narrateur, mais la nature humaine est ainsi
faite. L'actrice tait certainement cuirasse  l'gard de choses plus
repoussantes. Nanmoins, elle ne put supporter la bague en question. Le
soir mme, elle la jeta aux ordures...

Un petit cri, la chute d'un corps, interrompirent le narrateur et nous
firent sursauter. Le snateur X... venait de s'abattre prs de sa
chaise. On s'empressa autour de lui. Il tait violet, gonfl et
irrmdiablement mort, comme un lphant, du _coeur bris_.

Mentalement, j'honorai cette victime de l'amour. Le lendemain, ne
pouvant supporter d'avoir en ma possession la bague devenue relique,
j'allai dans une glise, la dposer sur un autel.




LA SERVIETTE DES POTES


Plac sur la limite de la vie, aux confins de l'art, Justin Prrogue
tait peintre. Une amie vivait avec lui et des potes venaient le voir.
Tour  tour, l'un d'eux dnait dans l'atelier o la destine mettait, au
plafond, des punaises en guise d'toiles.

Il y avait quatre convives qui ne se rencontraient jamais  table.

David Picard venait de Sancerre; il descendait d'une famille juive
christianise, comme il y en a tant dans la ville.

Lonard Delaisse, tuberculeux, crachait sa vie d'inspir, avec des mines
 mourir de rire.

Georges Ostrole, les yeux inquiets, mditait, comme autrefois Hercule,
entre les entits du carrefour.

Jaime Saint-Flix savait le plus d'histoires; sa tte pouvait tourner
sur ses paules, comme si le cou n'avait t que viss dans le corps.

Et leurs vers taient admirables.

Les repas n'en finissaient pas, et la mme serviette servait tour  tour
aux quatre potes, mais on ne le leur disait pas.

                   *       *       *       *       *

Cette serviette, petit  petit, devint sale.

Voici du jaune d'oeuf prs d'une trane sombre d'pinards. Voila des
ronds de bouches vineuses et cinq marques grises laisses par les doigts
d'une main au repos. Une arte de poisson a perc la trame du lin comme
une lance. Un grain de riz a sch, coll dans un angle. Et de la cendre
de tabac assombrit certaines parties plus que les autres.

                   *       *       *       *       *

--David, voil votre serviette, disait l'amie de Justin Prrogue.

--Il faudra aussi penser  acheter des serviettes, disait Justin
Prrogue, marque a pour quand on aura de l'argent.

--Votre serviette est sale, David, disait l'amie de Justin Prrogue, je
vous la changerai la prochaine fois. La blanchisseuse n'est pas venue
cette semaine.

--Lonard, prenez votre serviette, disait l'amie de Justin Prrogue.
Vous pouvez cracher dans le coffre  charbon. Comme votre serviette est
sale! Je vous la changerai ds que la blanchisseuse m'aura rapport du
linge.

--Lonard, il faudra que je fasse ton portrait te reprsentant en train
de cracher, disait Justin Prrogue, et j'ai mme envie d'en faire une
sculpture.

                   *       *       *       *       *

--Georges, j'ai honte de vous donner toujours la mme serviette, disait
l'amie de Justin Prrogue, je ne sais pas ce que fait la blanchisseuse.
Elle ne me rapporte pas mon linge.

--Commenons  manger, disait Justin Prrogue.

                   *       *       *       *       *

--Jaime Saint-Flix, je suis oblige de vous donner encore la mme
serviette. Je n'en ai pas d'autre aujourd'hui, disait l'amie de Justin
Prrogue.

Et le peintre faisait tourner la tte du pote pendant tout le repas en
coutant beaucoup d'histoires.

                   *       *       *       *       *

Et des saisons passrent.

Les potes se servaient tour  tour de la serviette et leurs pomes
taient admirables.

Lonard Delaisse crachait sa vie plus comiquement encore, et David
Picard se mit aussi  cracher.

La serviette vnneuse infesta tour  tour, aprs David, Georges
Ostrole et Jaime Saint-Flix, mais ils ne le savaient pas.

Semblable  une loque ignoble d'hpital, la serviette se tacha du sang
qui venait aux lvres des quatre potes, et les dners n'en finissaient
pas.

                   *       *       *       *       *

Au commencement de l'automne, Lonard Dlaisse cracha le reste de sa
vie.

Dans diffrents hpitaux, secous par la toux comme des femmes par la
volupt, les trois autres potes moururent  peu de jours d'intervalle.
Et tous les quatre laissaient des pomes si beaux qu'ils semblaient
enchants.

On mit leur mort au compte, non de la nourriture, mais de la malefaim et
des veilles lyriques. Car, se peut-il vraiment qu'une seule serviette
puisse tuer, en si peu de temps, quatre potes incomparables?

                   *       *       *       *       *

Les convives morts, la serviette devint inutile.

L'amie de Justin Prrogue voulut la mettre au sale.

Et elle la dplia en pensant: Elle est vraiment trop sale et elle
commence  sentir mauvais.

Mais, la serviette dplie, l'amie de Justin Prrogue eut un tonnement
et appela son ami qui s'merveilla:

--C'est un vrai miracle! Cette serviette si sale, que tu tales avec
complaisance, prsente, grce  la salet coagule et de diverses
couleurs, les traits de notre ami dfunt, David Picard.

--N'est-ce pas? murmura l'amie de Justin Prrogue.

Tous deux, en silence, regardrent quelques instants l'image miraculeuse
et puis, doucement, firent tourner la serviette.

Mais ils plirent aussitt en voyant apparatre l'pouvantable aspect 
mourir de rire de Lonard Dlaisse s'efforant de cracher.

Et les quatre cts de la serviette offraient le mme prodige.

Justin Prrogue et son amie virent Georges Ostrole indcis et Jaime
Saint-Flix sur le point de raconter une histoire.

--Laisse cette serviette, dit brusquement Justin Prrogue.

Le linge tomba et s'tala sur le plancher.

Justin Prrogue et son amie tournrent longtemps comme des astres autour
de leur soleil, et cette Sainte-Vronique, de son quadruple regard, leur
enjoignait de fuir sur la limite de l'art, aux confins de la vie.




L'AMPHION FAUX MESSIE OU HISTOIRES ET AVENTURES DU BARON D'ORMESAN




I

LE GUIDE


Il y avait bien quinze ans que je n'avais pas vu Dormesan, un de mes
camarades de collge. Je savais seulement qu'aprs avoir difi une
fortune assez considrable et l'avoir dissipe, il guidait les trangers
dans Paris.

Je le rencontrai, un jour, devant un des plus grands htels des
boulevards. Mchonnant un cigare, il attendait patiemment des clients.

Il me reconnut le premier et m'arrta au passage. Voyant que son visage
ne me rappelait rien, il se fouilla et me tendit ensuite une carte qui
portait: Baron Ignace d'Ormesan. Je le serrai dans mes bras, et, sans
m'tonner de son anoblissement sans doute rcent, je lui demandai si les
affaires marchaient, si l'tranger donnait cette anne.

--Me prendriez-vous pour un guide, s'cria-t-il indign, un guide, un
simple guide?

--Je croyais, balbutiai-je, on m'avait dit...

--Ta ta ta! Ceux qui vous l'ont dit plaisantaient. Vous me faites
l'effet d'un homme qui demanderait  un peintre connu si le btiment
marche bien. Je suis artiste, cher ami, et, qui plus est, j'ai invente
mon art moi-mme, et je suis seul  l'exercer.

--Un nouvel art? Peste!

--Ne vous moquez point, dit-il sur un ton svre, je suis trs srieux.

Je m'excusai et il reprit d'un air modeste:

--Endoctrin dans tous les arts, j'y excelle: mais, toutes les carrires
artistiques sont encombres. Dsesprant de me faire un nom comme
peintre, je brlai tous mes tableaux. Renonant aux lauriers potiques,
je dchirai cent cinquante mille vers environ. Ayant ainsi institu ma
libert dans l'esthtique, j'inventai un nouvel art, fond sur le
pripattisme d'Aristote. Je nommai cet art: l'amphionie, en souvenir du
pouvoir trange que possdait Amphion sur les moellons et les divers
matriaux en quoi consistent les villes.

Au reste, ceux qui feront de l'amphionie seront appels des amphions.

Comme  un nouvel art il fallait une nouvelle Muse et que, d'autre part,
j'tais moi-mme le crateur de cet art et par consquent sa muse,
j'adjoignis tout simplement  la troupe des Neuf Soeurs ma
personnification fminine, sous le nom de baronne d'Ormesan. Je dois
ajouter que je suis clibataire et que j'eus d'autant moins de scrupules
 porter  dix le nombre des Muses, que j'tais en cela d'accord avec
les lois de mon pays, relatives au systme dcimal.

Maintenant que voici clairement exposes, je crois, les origines
historiques et les donnes mythologiques de l'amphionie, je veux vous
l'expliquer.

L'instrument de cet art et sa matire sont une ville dont il s'agit de
parcourir une partie, de faon  exciter dans l'me de l'amphion ou du
dilettante des sentiments ressortissant au beau et au sublime, comme le
font la musique, la posie, etc.

Pour conserver les morceaux composs par l'amphion, et pour que l'on
puisse les excuter de nouveau, il les note sur un plan de la ville, par
un trait indiquant trs exactement le chemin  suivre. Ces morceaux, ces
pomes, ces symphonies amphioniques se nomment des antiopes,  cause
d'Antiope, la mre d'Amphion.

Pour ma part, c'est  Paris que je pratique l'amphionie.

Voici une antiope que j'ai compose ce matin mme. Je l'ai intitule:
Pro Patria. Elle est destine, comme son titre l'indique,  inspirer
l'enthousiasme, les sentiments patriotiques.

On part de la place Saint-Augustin o se trouvent une caserne et la
statue de Jeanne d'Arc. On suit ensuite la rue de la Ppinire, la rue
Saint-Lazare, la rue de Chteaudun jusqu' la rue Laffitte, o l'on
salue la maison Rothschild. On revient par les grands boulevards jusqu'
la Madeleine. Les grands sentiments s'exaltent  la vue de la Chambre
des dputs. Le ministre de la Marine, devant lequel on passe, donne
une haute ide de la dfense nationale, et l'on monte l'avenue des
Champs-lyses. L'motion est extrme  voir se dresser la masse de
l'Arc de Triomphe.  l'aspect du dme des Invalides, les yeux se
mouillent de larmes. On tourne vite dans l'avenue Marigny, pour
conserver cet enthousiasme, qui arrive  son comble devant le palais de
l'lyse.

Je ne vous cache point que cette antiope serait plus lyrique, aurait
plus de grandeur si on pouvait la terminer devant le palais d'un roi.
Mais, que voulez-vous? Il faut prendre les choses et les villes comme
elles sont.

--Mais, dis-je en riant, je fais de l'amphionie tous les jours. Il ne
s'agit que de promenade...

--Monsieur Jourdain!... s'cria le baron d'Ormesan, vous dites vrai,
vous faisiez de l'amphionie sans le savoir.

                   *       *       *       *       *

 ce moment, une troupe d'trangers sortit de l'htel; le baron se
prcipita et leur parla dans leur langage. Il m'appela ensuite:

--Vous le voyez, je suis polyglotte. Mais, venez avez nous. Je vais
excuter  ces touristes une antiope rsume, quelque chose comme un
sonnet amphionique. C'est un des morceaux qui me rapportent le plus. Il
est intitul: _Lutce_, et, grce  certaines licences non potiques
mais amphioniques, il me permet de montrer tout Paris en une demi-heure.

Nous montmes, les touristes, le baron et moi, sur l'impriale de
l'omnibus Madeleine-Bastille. En passant devant l'Opra, le baron
d'Ormesan l'annona  haute voix. Il ajouta, en indiquant la succursale
du Comptoir d'Escompte:

--Palais du Luxembourg, le Snat.

Devant le Napolitain, il dit emphatiquement:

--L'Acadmie franaise.

Devant le Crdit Lyonnais, il annona l'lyse, et, continuant de cette
faon, il avait montr, lorsque nous arrivmes  la Bastille: nos
principaux muses, Notre-Dame, le Panthon, la Madeleine, les grands
magasins, les ministres et les demeures de nos hommes illustres morts
et vivants; enfin, tout ce qu'un tranger doit voir  Paris. Nous
descendmes de l'omnibus. Les touristes payrent largement le baron
d'Ormesan. J'tais merveill et je le lui dis. Il me remercia
modestement et nous nous quittmes.

                   *       *       *       *       *

Quelque temps aprs, je reus une lettre date de la prison de Fresnes.
Elle tait signe du baron d'Ormesan:

--Cher ami, m'crivait cet artiste, j'avais compos une antiope
intitule: _La Toison d'or_. Je l'excutai un mercredi soir. Je partis
de Grenelle, o j'habite, sur un bateau-mouche. C'tait, comme vous
pouvez le voir, une vocation savante de la fable argonautique. Vers
minuit, rue de la Paix, je brisai quelques vitrines de bijoutiers. On
m'arrta assez brutalement, et on m'incarcra sous le prtexte que je
m'tais empar de divers objets d'or qui constituaient la Toison, but de
mon antiope. Le juge d'instruction n'entend rien  l'amphionie, et je
vais tre condamn si vous n'intervenez pas. Vous savez que je suis un
grand artiste. Proclamez-le, et dlivrez-moi.

Comme je ne pouvais rien pour le baron d'Ormesan, et que je n'aime pas
avoir affaire avec la Justice, je ne lui rpondis mme pas.




II

UN BEAU FILM


--Qui n'a pas un crime sur la conscience? demanda le baron d'Ormesan.
Pour ma part, je ne les compte plus. J'en ai commis quelques-uns qui
m'ont rapport pas mal d'argent. Et si je ne suis pas millionnaire
aujourd'hui, il faut accuser mes apptits plutt que mes scrupules.

En 1901, j'avais fond avec quelques amis la _Cinematographic
International Company_, que nous appelions plus brivement la C. I. C.
Il s'agissait d'obtenir des films d'un trs grand intrt et de donner
ensuite des reprsentations cinmatographiques dans les principales
villes d'Europe et d'Amrique. Notre programme tait trs bien compos.
Grce  l'indiscrtion d'un valet de chambre, nous avions pu obtenir
l'intressante scne reprsentant le lever du prsident de la
Rpublique. Nous avions galement cinmatographi la naissance du prince
d'Albanie. D'autre part,  prix d'or, en corrompant quelques
fonctionnaires du Sultan, nous avions fix  jamais, dans sa mobilit,
l'impressionnante tragdie o le grand-vizir Melek-Pacha, aprs des
adieux dchirants  ses femmes et ses enfants, but le mauvais caf, par
ordre de son matre, sur la terrasse de sa maison de Pra.

Il nous manquait la reprsentation d'un crime. Mais on ne connat pas
d'avance l'heure d'un forfait, et il est rare que les criminels agissent
ouvertement.

Dsesprant de nous procurer, par des moyens licites, le spectacle d'un
attentat, nous dcidmes d'en organiser un dans une villa que nous
loumes  Auteuil. Nous avions d'abord pens  engager des acteurs pour
mimer le crime qui nous manquait, mais, outre que nous eussions tromp
nos futurs spectateurs en leur offrant des scnes truques, habitus que
nous tions  ne cinmatographier que de la ralit, nous ne pouvions
tre satisfaits par un simple jeu thtral, si parfait ft-il. Nous
emes aussi l'ide de tirer au sort celui qui d'entre nous devait se
dvouer et commettre le crime qu'enregistrerait notre appareil. Mais
cette perspective ne sourit  personne. Nous tions, en somme, une
socit d'honntes gens, et nul ne se souciait de perdre l'honneur, mme
dans un but commercial.

Une nuit, nous nous embusqumes au coin d'une rue dserte, prs de la
villa que nous avions loue. Nous tions six, tous arms de revolvers.
Un couple passa. C'taient un jeune homme et une jeune femme, dont la
mise recherche nous parut trs propre  fournir les lments
intressants d'un crime sensationnel. Silencieux, nous bondmes sur le
couple, le ligottmes et le transportmes dans la villa. Nous l'y
laissmes sous la garde de l'un d'entre nous. Nous nous remmes en
embuscade et un monsieur  favoris blancs, en vtements de soire, ayant
paru, nous allmes  sa rencontre et l'entranmes dans la villa, malgr
sa rsistance. L'aspect de nos revolvers eut raison de son courage et de
ses cris. Notre photographe disposa son appareil, fit la lumire
convenable et se tint prt  enregistrer le crime. Quatre d'entre nous
se placrent  ct du photographe et braqurent leurs revolvers sur nos
trois captifs. Le jeune homme et la jeune femme s'taient vanouis. Je
les dshabillai avec des attentions touchantes.  la jeune femme j'tai
sa jupe et son corsage, et je laissai le jeune homme en bras de chemise.
Puis, je m'adressai au monsieur en habit:

--Monsieur, lui dis-je, mes amis et moi nous ne vous voulons aucun mal.
Mais nous exigeons de vous, et sous peine de mort, que vous assassiniez,
avec le poignard que je dpose  vos pieds, cet homme et cette femme.
Vous vous efforcerez avant tout de les faire revenir de leur
vanouissement. Vous prendrez garde qu'ils ne vous tranglent. Et comme
ils sont dsarms, nul doute que vous n'en veniez  bout.

--Monsieur me dit poliment le futur assassin, il faut bien cder  la
violence. Vos dispositions sont prises et je ne veux pas tenter de vous
faire revenir sur une rsolution dont la raison ne m'apparat pas
clairement, mais je vous demande une grce, une seule: permettez-moi de
me masquer.

Nous nous concertmes et reconnmes qu'il valait mieux, pour lui aussi
bien que pour nous, qu'il ft masqu. Je lui attachai sur le visage un
mouchoir auquel je fis des trous  la place des yeux, et le sacripant
commena son ouvrage.

Il frappa dans les mains du jeune homme. Notre appareil fonctionnait et
enregistrait cette scne lugubre.

L'assassin, de la pointe de son poignard, piqua sa victime au bras. Le
jeune homme bondit sur ses pieds et sauta avec une force dcuple par
l'effroi sur le dos de son agresseur. Il y eut une courte lutte. La
jeune femme revint aussi de son vanouissement et se prcipita au
secours de son ami. Mais elle tomba la premire, frappe au coeur d'un
coup de poignard. Puis ce fut le tour du jeune homme. Il s'affaissa, la
gorge coupe. L'assassin fit bien les choses. Son mouchoir n'avait pas
t drang pendant cette lutte. Il le conserva tant que notre appareil
fonctionna:

--tes-vous contents, messieurs, nous demanda-t-il, et puis-je
maintenant faire ma toilette?

Nous le flicitmes, il se lava les mains, se recoiffa, se brossa.

Ensuite, l'appareil s'arrta.

                   *       *       *       *       *

L'assassin attendit que nous eussions fait disparatre les traces de
notre passage,  cause de la police qui ne manquerait pas de venir le
lendemain. Nous sortmes tous ensemble. L'assassin prit cong de nous en
homme du monde. Il retournait en toute hte  son cercle, car, point de
doute qu'il ne gagnt le soir mme, aprs une pareille aventure, des
sommes fabuleuses. Nous salumes ce joueur, en le remerciant, et fmes
nous coucher.

Nous avions notre crime sensationnel.

Il fit un bruit norme. Les victimes taient la femme du ministre d'un
petit tat des Balkans et son amant, fils du prtendant  la couronne
d'une principaut de l'Allemagne du Nord.

Nous avions lou la villa sous un faux nom, et le grant, pour ne point
avoir d'ennuis, dclara reconnatre son locataire dans le jeune prince.
La police fut sur les dents pendant deux mois. Les journaux publirent
des ditions spciales, et, comme nous avions commenc notre tourne,
vous pouvez imaginer notre succs. La police ne supposa pas un instant
que nous offrions la ralit de l'assassinat du jour. Nous avions
cependant soin de l'annoncer en toutes lettres. Mais le public ne s'y
trompa point. Il nous fit un accueil enthousiaste et, tant en Europe
qu'en Amrique, nous gagnmes de quoi distribuer aux membres de notre
association, au bout de six mois, la somme de trois cent quarante-deux
mille francs.

Comme le crime avait fait trop de bruit pour rester impuni, la police
finit par arrter un Levantin, qui ne put fournir d'alibi valable pour
la nuit du crime. Malgr ses protestations d'innocence, il fut condamn
 mort et excut. Nous emes encore bien de la chance. Notre
photographe put, par un heureux hasard, assister  l'excution, et nous
corsmes notre spectacle d'une nouvelle scne, bien faite pour attirer
la foule.

Lorsqu'au bout de deux ans, pour des raisons sur lesquelles je ne
m'tendrai pas, notre association fut dissoute, j'avais touch, pour ma
part, plus d'un million, que je reperdis aux courses l'anne suivante.




III

LE CIGARE ROMANESQUE


--Il y a de cela quelques annes, me dit le baron d'Ormesan, un de mes
amis me donna une bote de havanes, qu'il me recommanda comme tant de
la mme qualit que ceux dont le dfunt roi d'Angleterre ne pouvait se
passer.

Le soir, lorsque j'eus soulev le couvercle, je me rjouis beaucoup de
l'arome que rpandaient les cigares merveilleux. Je les comparai aux
torpilles bien ranges d'un arsenal. Arsenal pacifique! Torpilles que le
rve a inventes pour combattre l'ennui! Puis, ayant pris dlicatement
un des cigares, je trouvai que ma comparaison avec les torpilles tait
inexacte. Il ressemblait plutt  un doigt de ngre, et la bague de
papier dor contribuait  augmenter l'illusion que la belle couleur
brune m'avait suggre. Je perai soigneusement le cigare, l'allumai et
commenai  tirer avec batitude des bouffes parfumes.

Au bout de quelques instants il ne me vint plus dans la bouche qu'une
saveur dsagrable, et la fume de mon cigare me parut avoir une odeur
de papier brl:

--Le roi d'Angleterre me parat avoir en fait de tabac, me dis-je, des
gots moins raffins que je n'aurais suppos. Il est possible, aprs
tout, que la fraude si rpandue de nos jours n'pargne mme plus le
palais et la gorge d'douard VII. Tout s'en va. Il n'y a plus moyen de
fumer un bon cigare.

Et faisant la grimace je cessai de fumer le mien qui, dcidment,
sentait le carton brl. Je l'examinai un instant en pensant:

--Depuis que ces Amricains ont la haute main sur Cuba, il se peut que
la prosprit de l'le ait progress, mais les havanes ne sont plus
fumables. Ces Yankees ont sans doute appliqu aux plantations de tabac
les procds de la culture moderne, les cigarires ont t certainement
remplaces par des machines. Tout cela est peut-tre conomique et
rapide, mais le cigare y perd beaucoup. D'autant plus que celui que j'ai
honte de fumer  l'instant me donne tout lieu de croire que les
falsificateurs s'en mlent et que, de vieux journaux, tremps dans de la
nicotine, tiennent maintenant lieu de feuilles de tabac chez les
manufacturiers havanais.

J'en tais l de mes rflexions, et j'avais dfait mon cigare, afin
d'examiner les lments qui le composaient. Je ne fus pas trs surpris
de dcouvrir, dispos de telle faon qu'il n'avait pas empch le cigare
de tirer, un rouleau de papier que je m'empressai de drouler. Il tait
form d'une feuille de papier entourant, comme pour la protger, une
petite enveloppe ferme qui portait cette adresse:

  _Sen. Don Jos Hurtado y Barral,
  Calle de los Angeles,
  Habana._

Sur la feuille de papier, dont le bord suprieur tait un peu roussi, je
lus avec stupfaction, traces d'une criture fminine, en espagnol,
quelques lignes dont voici la traduction:

  Enferme contre mon gr dans le couvent de la Merced, je prie le bon
  chrtien qui aura l'ide de rechercher de quoi se compose ce mauvais
  cigare, d'envoyer  son adresse la lettre ci-jointe.

tonn et trs mu, je pris mon chapeau et fus mettre la lettre  la
poste. Ensuite je revins chez moi et allumai un second cigare. Il tait
excellent, les autres aussi. Mon ami ne s'tait pas tromp. Le roi
d'Angleterre se connaissait fort bien en tabacs de la Havane.

                   *       *       *       *       *

Cinq ou six mois aprs cet incident romanesque je n'y pensais plus,
lorsqu'un jour on m'annona la visite d'un ngre et d'une ngresse fort
bien mis, qui me priaient instamment de les recevoir, ajoutant que je ne
les connaissais pas et que leur nom sans doute ne me dirait rien.

Et c'est trs intrigu que j'entrai dans le salon o l'on avait
introduit le couple exotique.

Le monsieur ngre se prsenta avec aisance, s'expriment dans un franais
trs intelligible:

--Je suis, me dit-il, Don Jos Hurtado y Barral...

--Quoi! c'est vous? m'criai-je trs tonn, et me rappelant soudain
l'histoire du cigare.

Mais, je dois avouer qu'il ne me serait jamais venu  l'ide que le
Romo havanais et sa Juliette pussent tre des ngres.

Don Jos Hurtado y Barral reprit avec courtoisie:

--C'est moi.

Et me prsentant sa compagne il ajouta:

--Voici ma femme. Elle l'est devenue grce  votre obligeance, car des
parents impitoyables l'avaient enferme dans un couvent, o les nonnes,
tout le jour, fabriquent des cigares destins exclusivement  la cour
pontificale et  celle d'Angleterre.

Je n'en revenais pas. Hurtado y Barral continua:

--Nous appartenons tous deux  de riches familles noires. Il y en a un
certain nombre  Cuba. Mais, le croiriez-vous, le prjug de la couleur
existe aussi bien chez les ngres que chez les blancs.

Les parents de ma Dolors voulaient  tout prix qu'elle poust un
blanc. Ils souhaitaient surtout pour gendre un Yankee, et, dsols de la
rsolution bien arrte qu'elle avait de m'pouser, ils la firent
enfermer dans le plus grand secret au couvent de la Merced.

Ne sachant comment retrouver Dolors, j'tais dsespr et prt  me
tuer, lorsque la lettre que vous avez eu la bont de jeter  la poste me
rendit le courage. J'enlevai ma fiance, et depuis elle est devenue ma
femme...

Et certes, monsieur, nous eussions t bien ingrats si nous n'avions
pris pour but de notre voyage de noces  Paris o nous avions le devoir
de venir vous remercier.

Je dirige  cette heure une des plus importantes manufactures de cigares
de la Havane, et voulant vous ddommager du mauvais cigare que vous avez
fum par notre faute, je vous adresserai deux fois par an une provision
de cigares du premier choix, n'attendant pour faire expdier le premier
envoi que d'avoir consult votre got.

Don Jos avait appris le franais  la Nouvelle-Orlans, et sa femme le
parlait sans accent, car elle avait t leve en France...

                   *       *       *       *       *

Peu de temps aprs, les jeunes hros de cette aventure romanesque
retournrent  La Havane. Je dois ajouter qu'ingrat, ou bientt
mcontent de son mariage, je ne sais, Don Jos Hurtado y Barral ne m'a
jamais fait tenir les cigares qu'il m'avait promis...




IV

LA LPRE


Comme on venait de constater que la langue italienne n'offre que peu de
difficults, le baron d'Ormesan protesta avec l'assurance d'un homme qui
parle une quinzaine d'idiomes europens ou asiatiques:

--Pas difficile, l'italien? Quelle erreur!... Il se peut que ses
difficults soient peu apparentes, mais elles n'en existent pas moins,
croyez-moi. J'en ai fait l'exprience. Elles furent cause que je faillis
attraper la lpre, ce mal terrible qui, semblable aux difficults que
prsente la langue italienne, se cache, semble avoir disparu, tandis
qu'il n'en continue pas moins  tendre ses ravages  travers les cinq
parties du monde.

--La lpre!

-- cause de l'italien?

--Racontez-nous a!

--Ce doit tre affreux!

En coutant ces exclamations qui prouvaient le succs de sa dclaration
paradoxale, le baron d'Ormesan souriait. Je lui tendis la bote de
cigares. Il en choisit un, l'alluma, aprs en avoir retir la bague
qu'il mit  son auriculaire droit, selon une sotte habitude qui lui
venait d'Allemagne. Puis, aprs avoir lanc quelques bouffes
triomphantes sur ceux qui l'entouraient, il commena sur un ton de
condescendance assez vaine:

--Il y a prs de douze ans, je voyageais en Italie. J'tais  cette
poque un linguiste trs ignorant. Je parlais fort mal l'anglais et
l'allemand. Pour l'italien, je macaronisais, c'est--dire que je me
servais de mots franais auxquels j'ajoutais des terminaisons sonores,
j'usais aussi de mots latins; bref, je me faisais comprendre.

Je venais de parcourir  pied une partie importante de la Toscane,
lorsque j'arrivai un soir, vers six heures, dans une jolie bourgade o
je devais coucher.  l'unique auberge de l'endroit, on m'avertit que
toutes les chambres taient retenues par une troupe d'Anglais.

L'aubergiste me conseilla de demander asile au cur. Il me reut fort
bien et parut charm de mon langage hybride, qu'il voulut bien, et
c'tait trop d'honneur, comparer  la langue du _Songe de Poliphile_. Je
lui rpondis que je me contentais d'imiter involontairement le Merlin
Coccaie. Il rit beaucoup, en me disant que justement il se nommait
Folengo, ce qui me parut un hasard assez extraordinaire. Ensuite, il me
mena  sa chambre qu'il me montra. Je voulus refuser. Mais rien n'y fit.
Ce digne abb Folengo entendait l'hospitalit d'une faon toscane, sans
doute, car il ne manifesta mme pas l'intention de changer les draps de
son lit. J'y devais coucher, et je ne pus trouver un prtexte pour
demander au bon prtre, et sans le froisser, des draps propres.

Je dnai tte  tte avec le cur Folengo. La chre fut si dlicate que
j'oubliai les draps malencontreux, dans lesquels je m'tendis vers les
dix heures. Je m'endormis aussitt. Mon sommeil durait depuis une couple
d'heures, lorsque je fus veill par un bruit de voix qui venait de la
pice voisine. Dom Folengo causait avec sa gouvernante, respectable
personne de soixante-dix ans, qui nous avait prpar le succulent repas
que je digrais encore. Le cur parlait avec animation. Sa gouvernante
lui rpondait d'une voix aigre-douce. Un mot, qui revenait  tout propos
dans leur conversation me frappa: la lpre. Je me demandai d'abord
quelle raison ils pouvaient avoir de parler de cette terrible maladie:
la lpre.

Puis, je me reprsentai combien l'abb Folengo tait bouffi. Ses mains
taient paisses. Continuant, mon raisonnement, je dus convenir que le
prtre toscan tait imberbe, malgr son ge assez avanc. C'en tait
assez. L'effroi s'empara de mon esprit. Certains villages italiens,
aussi bien que certaines bourgades franaises, sont des foyers de lpre.
Et j'en tais certain. Dom Folengo tait ladre. Je couchais dans le lit
d'un lpreux. Les draps n'avaient mme pas t changs.  ce moment les
bruits de voix cessrent. La prtre ronfla bientt dans la pice
voisine. Et j'entendis craquer les marches d'un escalier de bois. La
gouvernante montait se coucher dans les combles. Ma terreur grandissait.
Je pensai que les mdecins ne sont pas d'accord au sujet de la contagion
de la lpre. Ces penses n'taient point faites pour me rassurer. Je me
disais que l'abb m'avait offert son lit en toute charit, puis que dans
la nuit il s'tait souvenu qu'il pouvait ainsi me communiquer son mal.
C'est de cela qu'il parlait avec sa gouvernante, et sans doute avant de
s'endormir avait-il pri Dieu pour que son imprudence n'et pas une
malheureuse issue. Couvert d'une sueur froide, je me levai et me mis 
la fentre.

Minuit sonna  l'horloge de l'glise. Bientt je n'y tins plus. Harass,
je m'assis par terre et m'endormis appuy contre le mur. La fracheur du
matin m'veilla vers quatre heures. J'ternuai une trentaine de fois, et
frissonnai en regardant le lit fatal. L'abb Folengo, que mes
ternuements avaient veill, entra dans la chambre:

--Que faites-vous assis en chemise, contre la fentre? me demanda-t-il.
Je pense, mon cher hte, que vous seriez mieux dans ce lit.

Je regardais le prtre. Son teint tait rose. Il tait gras, mais sa
sant, je dus me l'avouer, paraissait florissante.

--Monsieur, lui dis-je, savez-vous que le climat de Paris, et celui de
l'Ile-de-France en gnral, sont peu favorables au dveloppement de la
lpre. Ce climat a mme la salutaire proprit de faire rtrograder
cette maladie. Beaucoup de lpreux asiatiques, ceux de la Colombie, en
Amrique, o ce mal est des plus frquents, donnent comme but  leur
existence l'arrondissement d'un pcule suffisant  les faire vivre deux
ou trois ans  Paris. Aprs cette priode, leur ladrerie s'tant
attnue, ils retournent dans leur pays amasser un nouveau trsor qui
leur permettra un nouveau sjour aux bords de la Seine.

--O voulez-vous en venir, me demanda l'abb Folengo, vous parlez, si je
ne me trompe pas, de la lpre, _la lebbra_, cette terrible maladie qui
fit tant de ravages au moyen-ge.

--Elle n'en cause pas moins aujourd'hui, lui rpondis-je, en le fixant
svrement, et quant aux prtres qui en sont atteints, leur place serait
plutt dans les maladreries d'Honolulu, ou dans d'autres lproseries
asiatiques. Ils y pourraient soigner leurs compagnons d'infortune...

--Mais pourquoi me parlez-vous de ces choses horribles d'aussi bonne
heure? rpliqua l'abb Folengo. Il n'est pas encore cinq heures. Le
soleil parat  peine  l'horizon. L'aurore qui empourpre le ciel ne me
parat point faite pour inspirer d'aussi funbres penses.

--Avouez-le donc, signor abb, m'criai-je, vous tes lpreux, je vous
ai entendu cette nuit...

Dom Folengo semblait stupfait et atterr.

--Monsieur le Franais, me dit-il, vous vous trompez, je ne suis pas
lpreux, et je me demande comment ces ides dsolantes vous sont venues?

--Non, signor abb, prcisai-je, je vous ai entendu cette nuit. Vous
parliez de la lpre avec votre gouvernante, dans la pice voisine.

L'abb Folengo partit d'un grand clat de rire.

--Vous autres Franais, dit-il en continuant  rire aux larmes, vous ne
pouvez venir en Italie sans qu'il vous arrive une histoire de ce genre,
tmoin votre Paul-Louis Courier, qui fait un rcit  peu prs semblable
dans une de ses lettres... _La lepre_ signifie _le livre_ en italien.
La chasse est ouverte. Ces jours derniers, un de mes paroissiens m'a
apport un livre superbe; j'en parlais cette nuit avec ma gouvernante,
car il me parat tre  point. On nous le servira aujourd'hui mme, 
midi. Vous vous rgalerez, en vous flicitant d'avoir, au prix d'une
mauvaise nuit, augment votre bagage de connaissances linguistiques.

J'tais tout penaud. Mais le livre me parut dlicieux. C'est que les
pires choses, _la lpre_ elle-mme, peuvent devenir excellentes,
lorsqu'on sait les accommoder et s'en accommoder.




V

COX-CITY


Le baron d'Ormesan porta vivement la main  la cicatrice que je venais
d'apercevoir, et ramena ses cheveux pour la couvrir.

--Il faut que je sois toujours trs bien coiff, me dit-il. On remarque,
sans cela, cette vilaine place nette et livide de mon cuir chevelu, et
j'ai l'air d'avoir la pelade... Cette cicatrice n'est pas nouvelle. Elle
date d'une poque o j'tais fondateur de cit... Il y a de cela une
quinzaine d'annes, et c'tait dans la Colombie britannique, au
Canada... Cox-City!... Une ville de cinq mille mes... Elle tenait son
nom de Cox... Chislam Cox... un gaillard moiti homme de science, moiti
aventurier. Il avait provoqu le _rush_ dans cette partie, vierge alors,
des Montagnes Rocheuses, o est situe aujourd'hui encore Cox-City.

Les mineurs avaient t racols un peu partout:  Qubec, dans le
Manitoba,  New-York. C'est dans cette dernire ville que je rencontrai
Chislam Cox.

J'y tais depuis six mois environ. Au demeurant, je dois l'avouer, je ne
gagnais pas un sou et m'ennuyais  mourir.

Je ne vivais pas seul mais avec une Allemande assez jolie fille, dont
les charmes avaient du succs... Nous nous tions connus  Hambourg.
J'tais devenu son _manager_, si j'ose dire...

Elle s'appelait Marie-Sybille ou Marizibill, pour parler comme les gens
de Cologne, sa ville natale.

Faut-il ajouter qu'elle m'aimait  la folie?... Pour ma part, je n'en
tais point jaloux. Toutefois, cette vie de paresseux me pesait plus que
vous ne sauriez croire; je n'ai pas l'me d'un maquereau. Mais c'est en
vain que je cherchais  employer mes talents,  travailler...

Un jour, dans un _saloon_, je me laissai embobiner par Chislam Cox, qui
parlait tout haut, appuy au bar, et exhortait les consommateurs  le
suivre dans la Colombie britannique. Il y connaissait un lieu o l'or
abondait.

Il entremlait dans son discours: Christ, Darwin, la Banque
d'Angleterre, et, Dieu me damne si je sais pourquoi, la papesse Jeanne.
Ce Chislam Cox tait trs convainquant. Je m'enrlai dans sa troupe avec
Marizibill, qui ne voulait pas me quitter, et nous partmes.

Je n'emportais pas d'attirail de mineur, mais tout un matriel de bar et
beaucoup d'alcools; whisky, gin, rhum, etc.; des couvertures et des
balances de prcision.

Notre voyage fut assez pnible, mais aussitt arrivs l o Chislam Cox
voulait nous conduire, nous btmes une ville de bois qui fut baptise
Cox-City, en l'honneur de celui qui nous dirigeait. J'inaugurai mon
dbit de boissons, qui fut bientt trs frquent. L'or, en effet, tait
abondant, et je faisais moi-mme des affaires d'or. Une grande partie
des mineurs taient Franais ou Canadiens franais. Il y avait l des
Allemands et des individus de langue anglaise. Mais l'lment franais
dominait. Plus tard, il nous vint des mtis franais du Manitoba et un
grand nombre de Pimontais. Des Chinois arrivrent aussi. Si bien qu'au
bout de quelques mois, Cox-City comptait prs de cinq mille habitants,
qui ne possdaient qu'une dizaine de femmes...

Je m'tais fait une situation enviable dans cette ville cosmopolite. Mon
_saloon_ tait florissant. Je l'avais baptis _Caf de Paris_, et ce
titre flattait tous les habitants de Cox-City.

                   *       *       *       *       *

Les grands froids se firent sentir. C'tait terrible. Cinquante degrs
au-dessous de zro constituent une temprature dplorable. On s'aperut
avec terreur que Cox-City ne renfermait que des provisions insuffisantes
pour passer l'hiver. Il n'y avait plus de communications possibles avec
le reste du monde. C'tait la mort prochaine en perspective. Bientt les
provisions furent puises, et Chislam Cox fit afficher une proclamation
mouvante, dans laquelle il nous faisait connatre toute l'horreur de
notre situation.

Il nous demandait pardon de nous avoir mens  la mort, et trouvait,
nonobstant son dsespoir, le moyen de parler de Herbert Spencer et du
faux Smerdis. La fin de ce factum tait effroyable. Cox invitait la
population  se rassembler, le lendemain matin, sur la place qu'on avait
eu le soin de laisser au centre de la ville. Tout le monde devait
apporter un revolver et se suicider  un signal, pour chapper aux
affres du froid et de la faim.

Il n'y eut pas de protestations. La solution fut trouve gnralement
lgante, et Marizibill elle-mme, au lieu de sangloter, me dit qu'elle
serait heureuse de mourir avec moi. Nous distribumes tout ce qui nous
restait d'alcool. Le lendemain matin, nous nous rendmes, bras dessus
bras dessous, sur la place mortuaire.

Duss-je vivre cent mille ans, je n'oublierai jamais le spectacle de
cette foule de cinq mille personnes couvertes de manteaux, de
couvertures. Tout le monde tenait  la main un revolver, et toutes les
dents claquaient... claquaient... je vous le jure!...

Chislam Cox nous dominait, mont sur un tonneau. Tout  coup, il se
porta le revolver au front. Le coup partit. C'tait le signal et, tandis
que, mort, Chislam Cox tombait de son tonneau, tous les habitants de
Cox-City, y compris moi-mme, se faisaient sauter la cervelle... Quel
souvenir effroyable!... Quel sujet de mditation que cette unanimit
dans le suicide! Mais quel froid terrible il faisait!...

Je n'tais pas mort, mais tourdi, je me relevai bientt. Une blessure,
ou plutt une enflure qui me faisait violemment souffrir, et dont la
cicatrice me marquera jusqu' la fin de mes jours, me rappelait seule
que j'avais tent de me suicider. Et pourquoi tais-je tout seul?

--Marizibill! m'criai-je.

Rien ne me rpondit. Mais, les yeux carquills, grelottant de froid, je
demeurai longtemps hbt  regarder ces morts, prs de cinq mille qui,
tous, portaient au front une blessure volontaire.

Puis, je ressentis une faim terrible qui me torturait l'estomac. Les
vivres taient puiss. Je ne trouvai rien dans les maisons que je
fouillai. Affol et titubant, je me jetai sur un cadavre et lui dvorai
la face. La chair tait encore tide. Je me rassasiai sans aucun
remords. Puis je me promenai dans la ncropole en songeant aux moyens
d'en sortir. Je m'armai, me couvris soigneusement, me chargeai du plus
d'or que je pus emporter. Ensuite, je m'inquitai de la nourriture. Le
corps des femmes est plus grasset, leur chair est plus tendre. J'en
cherchai un et lui coupai les deux jambes. Ce travail me prit plus de
deux heures. Mais je me trouvai  la tte de deux jambons, qu'au moyen
de deux lanires, je suspendis a mon cou. Je m'aperus alors que j'avais
coup les jambes de Marizibill. Mais mon me d'anthropophage fut  peine
mue. J'avais surtout hte de partir. Je me mis en marche, et, par
miracle, je joignis un campement de bcherons, justement le jour o mes
provisions furent puises.

La blessure que je m'tais faite  la tte fut bientt gurie. Mais une
cicatrice que je cache avec soin me rappelle sans cesse Cox-City, la
ncropole borale, et ses habitants glacs, que le froid garde ainsi
qu'ils tombrent, arms et blesss, les yeux ouverts, et les poches
pleines de l'or inutile pour lequel ils moururent.




VI

LE TOUCHER  DISTANCE


Les Journaux ont rapport l'extraordinaire histoire d'Aldavid, qu'un
grand nombre de communauts Juives des cinq parties du Monde prirent
pour le Messie, et dont la mort survint  la suite de circonstances qui
parurent inexplicables.

Ayant t ml de la faon la plus tragique  ces vnements, je sens la
ncessit de me dfaire d'un secret qui m'touffe.

                   *       *       *       *       *

Dpliant le journal, un matin, mes yeux tombrent sur l'information
suivante date de Cologne:

Les communauts isralites du la rive droite du Rhin, entre
Ehrenbreitstein et Beuel, sont dans une grande effervescence. Le Messie
se trouverait au sein de l'une d'elles,  Dollendorf. Il aurait
manifest sa puissance par un grand nombre de miracles.

Le bruit qui se fait autour de cette affaire ne laisserait pas
d'inquiter le gouvernement provincial, qui, craignant tout de
l'exaltation des esprits, aurait pris des mesures pour rprimer les
dsordres.

On ne doute point en haut lieu que ce Messie dont le nom suppos est
Aldavid ne soit un imposteur. Le Docteur Frohmann, le savant ethnologue
danois qui, en ce moment, est l'hte de l'Universit de Bonn, s'est
rendu par curiosit  Dollendorf, et il affirme qu'Aldavid n'est pas
juif ainsi qu'il prtend l'tre, mais plutt un Franais originaire de
la Savoie o s'est conserve assez purement la race des Allobroges. Quoi
qu'il en soit, l'autorit aurait volontiers expuls Aldavid si cela
avait t possible; mais, celui que les Juifs rhnans appellent
maintenant _le Sauveur d'Isral_, disparat comme par enchantement
lorsqu'il lui plat. Il se tient ordinairement devant la synagogue de
Dollendorf, prchant la reconstitution du royaume de Juda en termes
violents et enflamms, qui ne vont pas sans rappeler la rauque loquence
d'zchiel. Il passe l trois ou quatre heures par jour, et le soir
disparat sans que l'on puisse savoir ce qu'il est devenu. On ne
connat, au demeurant, ni sa demeure, ni le lieu o il prend ses repas.
On espre qu'avant peu, ce faux prophte sera dmasqu et que ses tours
de bateleur n'abuseront plus, ni l'autorit, ni les juifs rhnans.
Revenus de leur erreur, ceux-ci demanderont d'eux-mmes  tre
dbarrasss d'un aventurier, duquel les propos mensongers, leur donnant
une arrogance regrettable vis--vis du reste de la population,
pourraient bien provoquer une explosion d'antismitisme dont, en ce cas,
les gens senss ne pourraient mme pas plaindre les victimes. Ajoutons
qu'Aldavid parle parfaitement l'allemand. Il parat tre au courant des
usages des juifs et connat aussi leur jargon.

                   *       *       *       *       *

Cette information, qui en son temps excita vivement la curiosit du
public, m'incita, je ne sais pourquoi,  regretter l'absence du baron
d'Ormesan, qui ne m'avait plus donn de ses nouvelles depuis prs de
deux ans:

Voil une affaire propre  exciter l'imagination du baron, me
disais-je. Il aurait sans doute bien des histoires de faux Messies  me
raconter...

Et oubliant la synagogue de Dollendorf, je pensai  cet ami disparu,
dont l'imagination et les habitudes ne laissaient pas d'tre
inquitantes, mais pour qui j'prouvais malgr tout un vif intrt.
L'affection qui m'avait uni  lui lorsque mon compagnon de classe au
collge, il se nommait tout simplement Dormesan; les nombreuses
rencontres dans lesquelles il m'avait donn l'occasion d'apprcier son
caractre singulier; son manque de scrupules; une certaine rudition
dsordonne, et une gentillesse d'esprit fort agrable, taient cause
que j'prouvais, parfois, comme un dsir de le retrouver.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, les journaux contenaient relativement  l'affaire de
Dollendorf des informations plus sensationnelles encore que celles qui
avaient paru la veille.

Des dpches, dates de Francfort, de Mayence, de Leipzig, de
Strasbourg, de Hambourg et de Berlin, annonaient simultanment la
prsence d'Aldavid.

Comme  Dollendorf, il avait apparu devant une synagogue, la principale
de chaque ville.

La nouvelle s'tait vite rpandue, les Juifs avaient accouru, et le
Messie avait prch partout dans des termes identiques, au tmoignage
des dpches insres dans les journaux.

 Berlin, vers cinq heures, la police ayant voulu s'emparer de lui, la
foule juive, qui l'entourait, s'y tait oppose, poussant des clameurs
et des lamentations, se livrant mme  des violences qui provoqurent un
grand nombre d'arrestations.

Pendant ce temps, Aldavid avait disparu comme par miracle...

Ces nouvelles m'impressionnrent, mais pas plus que le public qui se
passionna pour Aldavid. Et, dans la journe, les ditions spciales des
journaux se succdrent pour annoncer l'apparition (on ne disait plus la
prsence) du Messie  Prague,  Cracovie,  Amsterdam,  Vienne, 
Livourne,  Rome mme.

Partout l'motion tait  son comble et les gouvernements, comme on s'en
souvient, tinrent des conseils dont les dcisions furent gardes
secrtes, et pour cause, car toutes aboutissaient  cette constatation
que, le pouvoir d'Aldavid paraissant d'un ordre surnaturel ou du moins
inexplicable par les moyens dont dispose la science, il valait mieux
attendre, sans intervenir, des vnements auxquels la force publique ne
semblait pas pouvoir s'opposer.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, des dpches diplomatiques changes de cabinet  cabinet,
entre les gouvernements intresss, eurent pour rsultat de faire
arrter les principaux banquiers juifs de chaque nation.

Cette mesure s'imposait. En effet, si comme on le supposait la
prdication d'Aldavid avait pour rsultat de provoquer l'exode des Juifs
vers la Palestine, on pouvait aussi compter sur l'exode des capitaux de
tous les pays pour la mme destination, et il fallait viter les
dsastres financiers qui eussent t la suite de cet vnement. Au
demeurant, on pensait avec raison que ce Messie, dont l'ubiquit
paraissait incontestable, sinon les autres miracles qu'on lui
attribuait, pouvait bien par des moyens surnaturels alimenter le budget
du nouveau royaume de Juda, quand cela serait ncessaire. Et les
banquiers juifs, traits d'ailleurs avec beaucoup d'gards, furent mis
en prison, ce qui ne manqua pas de causer un trs grand nombre de
dsastres financiers: paniques dans les Bourses, faillites et suicides.

Pendant ce temps, l'ubiquit d'Aldavid se manifestait en France: 
Nmes,  Avignon,  Bordeaux,  Sancerre, et, le Vendredi saint, celui
qu'Isral acclamait comme l'_toile qui devait sortir de Jacob_, et que
les chrtiens ne nommaient plus que l'Antchrist, parut vers trois
heures de l'aprs-midi  Paris, devant la synagogue de la rue de la
Victoire.

                   *       *       *       *       *

Tout le monde attendait cet vnement, et, depuis plusieurs jours les
Juifs croyants de Paris se tenaient dans la synagogue, dans la rue de la
Victoire et jusque dans les rues avoisinantes. Les fentres des
immeubles proches de la synagogue avaient t loues  prix d'or par les
Isralites qui voulaient voir le Messie.

Lorsqu'il parut, la clameur fut immense. On l'entendit des hauteurs de
Montmartre et de la place de l'toile. Je me trouvais  cet instant sur
les Boulevards, et, avec tout le monde, je me prcipitai vers la
chausse d'Antin, mais il me fut impossible d'aller au-del du carrefour
de la rue Lafayette, o des barrages d'agents et de gardes  cheval
avaient t tablis.

Je n'appris que le soir, par les journaux, l'vnement imprvu qui
s'tait produit durant cette apparition.

Depuis qu'il ne se prodiguait plus seulement dans des pays de langue
allemande, Aldavid parlait moins. Ses nouvelles apparitions duraient
toujours autant que celles des premiers temps, mais il se taisait
frquemment, priant  voix basse, puis reprenant sa prdication toujours
dans la langue du peuple parmi lequel il se trouvait. Et ce don des
langues, qui faisait de sa vie une Pentecte quotidienne, n'tait pas
moins surprenant que son don d'ubiquit et que la facult qui le
laissait disparatre  son gr.

Pendant un des instants o, se taisant, le Messie semblait prier  voix
basse devant les Juifs prosterns et silencieux, une voix puissante
venue d'une des fentres qui fait face  la synagogue se fit entendre.
Levant la tte, les assistants virent un moine au visage calme et
inspir. De la main gauche tendue, il prsentait  Aldavid un crucifix,
tandis que de la main droite il agitait un aspersoir dont des gouttes
d'eau bnite atteignirent l'homme prodigieux. En mme temps le moine
prononait la formule catholique de l'exorcisme, mais l'effet fut nul,
et Aldavid ne leva mme pas les yeux vers l'exorciseur qui, tombant 
genoux, les yeux au ciel, baisa le crucifix et demeura longtemps en
prire, face  face avec celui dont le dmon Lgion n'tait pas sorti,
et qui, s'il tait l'Antchrist, paraissait tellement sr de soi, qu'un
exorcisme mme n'avait pu troubler son oraison.

L'effet de cette scne fut immense et, triomphant ddaigneusement, les
Juifs qui y avaient assist s'taient gard de toute injure, de toute
moquerie  l'gard du moine. Leurs yeux ardents regardaient le Messie,
leurs coeurs exultaient, et tous, se prenant par la main, femmes,
enfants et vieillards, en rangs presss, se mirent  danser comme
autrefois David devant l'arche en chantant Hosannah! et des hymnes
d'allgresse.

                   *       *       *       *       *

Le Samedi saint, Aldavid apparut encore, rue de la Victoire, et dans les
autres villes o il s'tait montr. On annona sa prsence dans
plusieurs grandes villes d'Amrique, en Australie,  Tunis,  Alger, 
Constantinople,  Salonique et  Jrusalem, la Ville sainte. On
signalait galement l'activit du trs grand nombre de juifs qui
prcipitaient leur dpart afin de se rendre en Palestine. L'motion
tait partout  son comble. Les esprits les plus sceptiques se rendaient
 l'vidence, avouant qu'Aldavid tait bien ce Messie que les prophties
ont promis aux juifs. Les catholiques attendaient avec anxit que Rome
se pronont sur ces vnements, mais le Vatican semblait ignorer ce qui
se passait, et le pape lui-mme, dans l'encyclique _Misericordium_ sur
les armements, qu'il publia  cette poque, ne fit mme pas allusion au
Messie qui se manifestait chaque jour,  Rome aussi bien qu'ailleurs...

                   *       *       *       *       *

Le jour de Pques, j'tais assis devant mon bureau, et je lisais avec
attention les tlgrammes qui relataient les vnements de la veille,
les paroles d'Aldavid, l'exode des juifs, dont les plus pauvres s'en
allaient par troupes  pied vers la Palestine.

Tout  coup, mon nom prononc  voix haute me fit lever la tte, et je
vis devant moi le baron d'Ormesan lui-mme.

--Vous voil, m'criai-je, je n'esprais plus vous revoir... Vous avez
t absent au moins pendant deux ans... Mais comment tes-vous entr?
Sans doute, ai-je laiss ma porte ouverte!

Je me levai, allai vers le baron et lui serrai la main.

--Asseyez-vous, lui dis-je, et racontez-moi vos aventures, car je ne
doute point qu'il ne vous soit arriv des choses extraordinaires depuis
que je ne vous ai vu.

--Je vais satisfaire votre curiosit, me dit-il. Souffrez que je reste
ainsi debout, appuy contre la muraille, je n'ai pas envie de m'asseoir.

--Comme vous voudrez, repris-je, mais avant tout, dites-moi d'o vous
venez, revenant!

Il me rpondit en souriant:

--Vous feriez peut-tre mieux de me demander o je suis.

--Mais chez moi, parbleu, rpliquai-je d'un ton impatient; vous n'avez
point chang... toujours aussi mystrieux!... Au fait, cela fait sans
doute partie de votre rcit. Eh bien! o tes-vous?

--Je suis, me rpondit-il, depuis prs de trois mois, en Australie, dans
une petite localit du Queensland, et je m'y trouve fort bien;
toutefois, je ne tarderai pas  m'embarquer pour le vieux Monde, o
m'appellent des affaires importantes.

Je le regardai un peu effray.

--Vous m'tonnez, lui dis-je, cependant vous m'avez habitu  tant de
bizarreries, que je veux bien croire ce que vous me dites, mais je vous
supplie de me l'expliquer. Vous tes chez moi et vous prtendez tre
dans le Queensland en Australie; avouez que j'ai lieu de ne pas
comprendre.

Il sourit encore et continua:

--Certes, je suis en Australie, ce qui ne vous empche point de me voir
chez vous, de mme qu'on me voit en cet instant  Rome,  Berlin, 
Livourne,  Prague, et dans un si grand nombre de villes que
l'numration en serait fastid...

--Vous! m'criai-je, en l'interrompant, vous seriez Aldavid?

--Lui-mme, rpliqua le baron d'Ormesan, et j'espre qu' prsent vous
ne douterez plus de mes paroles.

J'allai  lui, je le ttai, le regardai, il tait bien l, appuy devant
moi  la muraille, aucun doute n'tait possible. Je m'assis dans un
fauteuil et contemplai avidement cet homme surprenant qui, plusieurs
fois condamn pour vol, auteur impuni d'assassinats retentissants, tait
aussi, et de manire indniable, le plus miraculeux des mortels. Je
n'osai rien dire et il rompit enfin le silence.

--Oui, dit-il, je suis cet Aldavid, le Messie des prophties, le
prochain roi de Juda.

--Vous m'affolez, protestai-je, expliquez-moi comment vous avez pu
accomplir les prodiges qui tiennent en suspens l'attention de l'univers?

Il hsita un instant, puis, se dcidant:

--La science, dit-il, est la cause des prtendus miracles que
j'accomplis. Vous tes le seul  qui je puisse m'ouvrir, car je vous
connais depuis longtemps, et je sais que vous ne me trahirez point,
aussi bien ai-je besoin d'un confident... Vous savez mon nom vritable,
Dormesan, et vous connaissez quelques uns des crimes artistiques qui
font la joie de ma vie. J'ai une culture scientifique aussi vaste que ma
culture littraire, et ce n'est pas peu dire, puisque, connaissant 
fond un grand nombre de langues, je suis au courant de toutes les
grandes littratures anciennes et modernes. Tout cela m'a servi. J'ai eu
des hauts et des bas, c'est vrai, mais une seule des fortunes que j'ai
amasses et dissipes, soit au jeu, soit en prodigalits de toutes
sortes, formerait une somme respectable, mme en Amrique...

Quoiqu'il en soit, un petit hritage, d'environ deux cent mille francs,
m'tant pour ainsi dire tomb du ciel il y a quatre ans, je consacrai
cet argent  des expriences scientifiques, et me vouai  des recherches
ayant trait  la tlgraphie et la tlphonie sans fil,  la
transmission des images photographiques,  la photographie en couleurs
et en relief, au cinmatographe, au phonographe, etc... Ces travaux
m'amenrent  m'inquiter d'un point nglig par tous les savants qui se
sont occups de ces problmes passionnants: je veux parler du toucher 
distance. Et je finis par dcouvrir les principes de cette science
nouvelle.

De mme que la voix peut se transporter d'un point  un autre trs
loign, de mme l'apparence d'un corps, et les proprits de rsistance
par lesquelles les aveugles en acquirent la notion, peuvent se
transmettre, sans qu'il soit ncessaire que rien relie l'ubiquiste aux
corps qu'il projette. J'ajoute que le nouveau corps conserve la
plnitude des facults humaines, dans la limite o elles sont exerces 
l'appareil par le vritable corps.

Les rcits miraculeux, les contes populaires, qui accordent  certains
personnages le don d'ubiquit, montrent que d'autres hommes avant moi
ont agit la question du toucher  distance; toutefois ce n'taient que
rveries sans importance. Il m'tait rserv de rsoudre,
scientifiquement et pratiquement, le problme.

Bien entendu, je laisse de ct les phnomnes ou prtendus phnomnes
mdionaux touchant le ddoublement des corps; ces phnomnes, qu'on
connat mal, n'ont rien  voir, d'aprs ce que j'en sais, avec les
recherches que j'ai menes  bien.

Aprs des nombreuses expriences, je parvins  construire deux appareils
dont je gardai l'un, tandis que je plaais l'autre contre un arbre situ
au bord d'une alle du parc Montsouris. Mon exprience russit
pleinement, et, actionnant l'appareil transmetteur qui m'avait cot
tant de soins, et que je porte sans cesse sur moi, je pouvais, sans
quitter le lieu o je me trouvais en ralit, apparatre, me trouver en
mme temps au parc Monsouris; et sinon m'y promener, du moins voir,
parler, toucher et tre touch dans les deux endroits  la fois. Plus
tard, j'installai un autre de mes appareils rcepteurs contre un arbre
des Champs-lyses, et je constatai, avec joie, que je pouvais aussi
bien me trouver dans trois endroits  la fois. Dsormais, le monde tait
 moi. J'eusse pu tirer des profits immenses de mon invention, mais je
prfrai la garder uniquement  mon usage. Mes appareils rcepteurs sont
petits, ont un aspect insignifiant, et il n'est pas encore arriv qu'on
les ait enlevs des endroits o je les ai placs. J'en mis un chez vous,
cher ami, il y a deux ans, mais c'est la premire fois que je m'en sers,
et vous ne l'aviez jamais aperu.

--C'est vrai, dis-je, je ne l'ai jamais vu.

--Ces appareils, continua-t-il, ont tout simplement l'apparence d'un
clou... Je voyageai, pendant prs de deux ans, dotant de rcepteurs la
faade de toutes les synagogues. Car mon dessein tant de devenir roi,
du simple baron que je me suis fait, je ne pouvais esprer russir qu'en
fondant de nouveau le royaume de Juda, dont les Juifs esprent depuis si
longtemps la reconstitution.

Je parcourus successivement les cinq parties du Monde, me tenant
d'ailleurs toujours, grce  mon ubiquit, en relations avec ma maison 
Paris, avec une matresse que j'aime, qui me le rend, et qui, voyageant
avec moi, m'aurait gn.

Mais, voyez le ct pratique de cette invention! Ma matresse, une femme
charmante et marie, n'a jamais t au courant de mes voyages. Elle
ignore mme si j'ai quitt Paris, car chaque semaine, le mercredi,
lorsqu'elle vient chez moi avide de caresses, elle me trouve au lit. J'y
ai adapt un de mes appareils, et c'est ainsi que, de Chicago, de
Jrusalem et de Melbourne, j'ai pu faire  ma matresse,  Paris, trois
enfants, qui hlas! ne porteront point mon nom.

--Puissiez vous trouvez misricorde, dis-je, le vritable Messie
pardonna  la femme adultre.

Il ne releva point ce que je venais de dire, et ajouta:

--Pour le reste, vous connaissez les vnements aussi bien que moi-mme.

--Je les connais, rpliquai-je, et je vous juge svrement. Je ne vous
crois pas les qualits d'un fondateur d'empire, encore moins celles d'un
bon monarque, votre vie criminelle vous condamne et vos imaginations
vous feront un jour mener votre peuple  la ruine. Homme de science,
habile dans les arts, vous mritiez, malgr vos crimes, l'indulgence et
peut-tre mme l'admiration des gens instruits et de bon sens. Mais,
roi, vous n'avez pas le droit de l'tre, vous ne saurez point promulguer
de lois justes, et vos sujets ne seront que les jouets de vos caprices.
Renoncez  ce rve insens d'un trne dont vous tes indigne. De pauvres
gens s'en vont  pied sur les routes, vous croyant un personnage sacr
qui relvera le Temple de Jrusalem. Un grand nombre dj sont morts en
chemin pour le misrable imposteur que vous tes. Renoncez  vous dire
plus longtemps le Messie que vous n'tes point, ou je vous dnoncerai!

--On vous prendra pour un fou, me dit en ricanant le faux Messie; et me
croyez-vous assez sot pour vous avoir donn les lumires suffisantes qui
vous permettraient de me faire tort en dtruisant mon appareil?
Dtrompez-vous!...

                   *       *       *       *       *

La colre m'aveuglait, je ne savais plus au juste ce que je faisais.
Ayant saisi sur ma table un revolver qui s'y trouve toujours, j'en
dchargeai les six balles sur le faux corps apparent et solide du faux
Messie, qui s'affaissa en poussant un grand cri. Je me prcipitai: le
corps tait l, je venais de tuer mon ami Dormesan, criminel, mais
compagnon si agrable. Je ne savais que faire:

--Il m'a abus, me dis-je, c'tait une farce. Il est bien venu ici 
l'improviste, il est entr sans que je l'entendisse, ma porte tait
certainement ouverte. Il s'est moqu de moi en se faisant passer pour
Aldavid, c'tait fantastique et charmant. Je m'y suis laiss prendre et
l'ai tu... Hlas! que vais-je devenir?

Et je mditai quelque temps devant le corps ensanglant de mon ami...

Puis, tout  coup, une rumeur extraordinaire me fit sursauter. Encore un
tour d'Aldavid, pensai-je, il annonce sans doute son couronnement.
Puiss-je l'avoir tu et avoir encore prs de moi mon ami Dormesan.

J'ouvris la fentre pour connatre quel miracle avait encore accompli le
prodigieux thaumaturge, et je vis une nue de camelots porteurs de
journaux divers, qui, malgr les ordonnances de police interdisant
l'annonce des informations, criaient tous en courant  toutes jambes:

--_La mort du Messie, curieux dtails sur sa fin subite._

Mon sang se glaa dans mes veines, et je tombai vanoui.

                   *       *       *       *       *

Je me rveillai vers une heure du matin, et frissonnai en touchant prs
de moi le cadavre. Je me levai aussitt; puis, je soulevai le corps en
rassemblant toutes mes forces et je le jetai par la fentre.

Je passai le reste de la nuit  effacer les taches de sang qui
s'talaient sur mon parquet, puis je sortis acheter les journaux, et j'y
lus ce que tout le monde sait: la mort subite d'Aldavid dans huit cent
quarante villes situes dans les cinq parties du Monde.

Celui qu'on appelait le Messie semblait prier depuis plus d'une heure,
quand tout  coup il poussa un grand cri, tandis que six trous,
semblables  ceux que font les balles de revolver, apparurent sur lui
dans la rgion du coeur. Partout il s'affaissa aussitt, et, malgr les
soins qui partout lui furent prodigus, partout il tait mort.

Cette profusion de corps appartenant  un seul homme--exactement huit
cent quarante et un, car par un phnomne singulier on avait trouv deux
de ces corps  Paris--n'tonna pas outre mesure le public,  qui Aldavid
avait donn bien d'autres sujets d'tonnement.

Partout, les Juifs lui firent des funrailles imposantes. Ils pouvaient
 peine croire  sa mort et affirmaient qu'il ressusciterait. Mais c'est
en vain qu'ils attendirent cet vnement, et la reconstitution du
Royaume de Juda fut remise  d'autres temps.

                   *       *       *       *       *

Je regardai attentivement le mur contre lequel Dormesan m'tait apparu.
J'y trouvai bien un clou, mais tellement semblable aux autres clous
auxquels je le comparai, qu'il me parut impossible que ce ft l un de
ses engins.

Au demeurant, ne m'avait-il pas dit lui-mme qu'il me cachait les
particularits essentielles des appareils qui lui servaient  faire
paratre les corps postiches, grce  sa dcouverte des lois du _toucher
 distance_?

Aussi, suis-je incapable de donner le moindre renseignement touchant
l'invention prodigieuse de ce baron d'Ormesan, dont les aventures,
surprenantes ou amusantes, ont fait longtemps mes dlices.


1890-1910.




TABLE DES MATIRES

    Le passant de Prague
    Le sacrilge
    Le juif latin
    L'hrsiarque
    L'infaillibilit
    Trois histoires de chtiments divins
        I.  Le giton
       II.  La danseuse
      III.  D'un monstre  Lyon ou L'Envie
    Simon Mage
    L'Otmika
    Que Vlo-ve?
    La rose de Hildesheim
    Les plerins pimontais
    La disparition d'Honor Subrac
    Le matelot d'Amsterdam
    Histoire d'une famille vertueuse, d'une hotte et d'un calcul
    La serviette des potes
    L'amphion faux-messie ou histoires et aventures du Baron d'Ormesan
        I.  Le Guide
       II.  Un beau film
      III.  Le cigare romanesque
       IV.  La lpre
        V.  Cox-City
       VI.  Le toucher  distance


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY





End of Project Gutenberg's L'hrsiarque et Cie, by Guillaume Apollinaire

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