The Project Gutenberg EBook of Pour cause de fin de bail, by Alphonse Allais

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Title: Pour cause de fin de bail
       OEuvres anthumes

Author: Alphonse Allais

Release Date: July 20, 2007 [EBook #22111]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ALPHONSE ALLAIS

(OEUVRES ANTHUMES)

POUR CAUSE DE FIN DE BAIL

PARIS

DITIONS DE LA REVUE BLANCHE

23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23

1899



DU MME AUTEUR:

Volumes in-18 jsus,  3 fr. 50

OEUVRES ANTHUMES

     SE TORDRE.
    PAS DE BILE.
    VIVE LA VIE!
    LE PARAPLUIE DE L'ESCOUADE.
    ROSE ET VERT POMME.
    ON N'EST PAS DES BOEUFS.
    AMOURS, DLICES ET ORGUES.
    DEUX ET DEUX FONT CINQ.
    LE BEC EN L'AIR.




CE LIVRE EST RESPECTUEUSEMENT DDI  LA PATRONNE DU CAF DE LA POSTE
 LUZARCHES[1]

(ORNE)

[Note 1: Luzarches n'est pas dans l'Orne mais bien en
Seine-et-Oise. Quand les Franais se dcideront-ils  apprendre la
gographie?

(NOTE DE L'DITEUR.)]




PRFACE


Beaucoup de personnes, lesquelles feraient, d'ailleurs, bien mieux de
se mler de leurs propres affaires, m'ont souvent object:

--Monsieur, vous donnez  vos ouvrages des titres qui n'ont aucun
rapport avec la matire qui constitue le livre, comme par exemple _On
n'est pas des Boeufs_, _Le Parapluie de l'Escouade_ ou _Amours, Dlices et
Orgues_. Cette faon d'agir n'est point l'indice d'une mentalit bien
srieuse.

 la longue, ce reproche me piquait au vif et bientt je m'efforais 
ne plus l'encourir.

Je n'y suis qu' mi parvenu; pourtant il y a du progrs, jugez plutt:

J'ai intitul ce livre _Pour cause de fin de bail_, non pas qu'il y
soit question de rien qui effleure ce sujet, mais simplement parce que
je vais dmnager au terme d'avril prochain.

Je devais cette explication au lecteur, je la lui ai donne.

Nous sommes quittes.

L'AUTEUR.




UN POINT D'HISTOIRE RECTIFI


 la prochaine runion de l'Automobile Club, je me lverai pour
proposer une timide motion qui ne manquera pas d'ahurir, tout d'abord,
les membres prsents du comit.

Je demanderai qu'on lve, dans le jardin de notre nouvel htel, une
statue, ou plutt un _groupe_  Diogne, le regrett philosophe.

Vous aussi, graves lecteurs, vous aussi, frivoles lectrices,
vous carquillez vos pupilles en gens qui ne _voient pas bien le
rapport_...

Suit l'explication:

De nos longs travaux sur la civilisation grecque au temps d'Alexandre
le Grand rsulte ceci qu'on peut considrer  bon droit le vieux
Diogne comme pre de l'automobilisme, ou, pour parler plus juste, de
_l'autonneaumobilisme_, ou encore du _tonneautomobilisme_.

Le tonneau qui servait de demeure  Diogne peut tre admis comme la
premire roulotte connue, une roulotte sans chevaux, bien entendu[2].

[Note 2: N'existe-t-il pas de nos jours une voiture fort  la mode
qui rpond au propre nom de _tonneau_.]

Quant au mode de traction, ou, pour tre tout  fait exact, de
_propulsion_, c'est l que j'apporte ce qu'il y a de plus frachement
dbarqu en fait de documents.

Dans tous les traits d'histoire, mesdames et messieurs, il est
question du _cynisme_ de Diogne.

Ce mot _cynisme_, jusqu' l'heure prsente, fut interprt dans le
plus faux des sens.

Un grand nombre de personnes et mme de professeurs sont persuads
que Diogne tait surnomm le _Cynique_ parce que, n'ayant pas plus
de pudeur qu'un chien, il se conduisait comme un cochon, si j'ose
m'exprimer ainsi.

Biffez, bonnes gens, cette erreur, de vos tablettes.

Le mot _cynisme_, en ce qui regarde Diogne, doit tre interprt
dans un esprit purement sportif, comme, par exemple, _hippisme_,
_cyclisme_, etc.

Le vieux philosophe grec pratiquait le _cynisme_ comme le comte de
Dion la voiture  vapeur, et Jacquelin le vlo, c'est--dire que,
dans ses dplacements, il faisait rouler son tonneau par deux de ces
molosses de Rhodes si rputs pour:

    Leur vigueur  la fois et leur docilit.

Les bons toutous prenaient, si j'en crois mes documents, un vif
plaisir  pousser de leurs pattes agiles la roulante demeure de leur
trs sage patron, cependant que le philosophe cheminait derrire eux
avec, entre les dents, la pipe morale du mpris de l'humanit.

Ce patriarchal appareil ne rappelle videmment que de trs loin les
moto-cars de chez Comiot, mais pour l'poque!...

Dans une prochaine causerie, car je crains, aujourd'hui, d'abuser de
vos instants, je parlerai de la fameuse lanterne de Diogne, et je
vous dmontrerai, clair comme le jour, que l'actylne n'est pas de
cration si rcente qu'on le croit gnralement.




GEORGETTE S'EST TUEE!


Le jour du Grand Prix,  Deauville, il fut convenu qu'on se rendrait
le lendemain aux courses de Pont-l'vque, dans l'_auto_ de Roseburn.

On partirait de bonne heure, dix heures au plus tard, et on
djeunerait en route,  la petite auberge du Douet de la Taille.

Un mot, en passant, sur ce modeste tablissement dans lequel on
savoure, soit dit sans reproche, la meilleure cuisine de tout le
Calvados.

Situe sur la route de Trouville  Caen,  l'intersection d'une autre
voie dont j'oublie la provenance et la destination, tenue par les
braves poux Morel, l'auberge du Douet de la Taille s'intitula
d'abord: _Au rendez-vous des jockeys_, pour cette raison qu'il
existe, tout prs de l, une vaste piste d'entranement dont la
clientle constituait aussi celle de ladite maison.

Plus tard, beaucoup d'herbagers et de bouchers, qui se rendent
chaque jeudi au march de Beaumont-en-Auge, ayant pris l'habitude de
s'arrter chez Morel pour y boire un verre ou y djeuner, l'enseigne
s'allongea et devint: _Au rendez-vous des jockeys et des marchands de
bestiaux_.

Plus tard encore, l'enseigne subit l'adjonction de MM. les cyclistes
et, en ce moment, Constant Morel, grattant firement sa tte, se
demande s'il ne sirait point d'adopter cette formule dfinitive
alors: _Au rendez-vous des jockeys, des marchands de bestiaux, des
cyclistes, des automobilistes et autres_.

Au rendez-vous de tout le monde, quoi!

Brave Constant Morel!

Nous dmes  Roseburn:

--Tu emmnes Georgette!

--Jamais de la vie, par exemple!

Roseburn adore Georgette et jamais il ne l'emmne avec lui, nulle
part! Expliquez cela.

Georgette adore Roseburn et, alors, dam! elle rage de ce que Roseburn
ne l'emmne pas partout o va Roseburn.

Les scnes qui rsultent de cette situation, vous les contemplez
d'ici, n'est-ce pas?

Roseburn n'allgue qu'un motif pour expliquer son attitude, mais c'est
un mauvais motif:

--Je ne t'emmne pas, parce que l o nous allons, a n'est pas la
place d'une femme.

--Les courses de Pont-l'vque, pourtant?

--Raison de plus!

Allez donc raisonner avec un tel dialecticien!

On avait pris rendez-vous chez Deschamps, au bar, et comme tout le
monde tait en retard, chacun en attendant les autres s'tait vu
contraint d'absorber plus de John Collins qu'il ne convenait
rellement.

Et puis, il y avait aussi la chaleur!

Bref, quand nous arrivmes au Douet de la Taille, la bonne Mme
Morel ne put s'empcher de remarquer:

--Voil des messieurs qui ont l'air de prendre la vie par le bon bout!

On se mit  table.

Le canard au sang (oh! ce canard!) ne fut qu'une bouche pour nous,
qu'une bouche de petit enfant.

Nous allions passer  la suite quand, nageant dans sa sueur, un jeune
groom cycliste de l'Htel de Paris apporta une lettre  Roseburn, une
lettre de madame.

--Oh! la raseuse! fit notre ami. Vous permettez...

Dcachetant la missive, Roseburn y jeta un regard distrait.

Soudain, nous le vmes se lever, plir, chanceler...

--Ah! mon Dieu!

--Quoi? Qu'y a-t-il?

--Il y a que Georgette s'est tue! Pauvre enfant! Et c'est moi qui
suis cause de sa mort!... Georgette s'est tue!

--Que racontes-tu l?

--Lisez plutt.

Et du doigt, nous dsignant un passage de la lettre, il lut ...
L'existence m'est devenue impossible, je me tue...

--Peut-tre y a-t-il encore de l'espoir? (_Au jeune groom_.) Qui t'a
remis cette lettre?

--Madame elle-mme.

--Comment tait-elle habille?

--En mousseline blanche.

--C'est bien cela! Romanesque comme elle est, la pauvre enfant a voulu
se vtir de blanc pour attendre la mort!

Cependant l'un de nous ramassait la lettre tombe  terre et en
prenait une connaissance plus complte.

Voici ce qu'il lut: ... Dans ces conditions-l, mon cher ami,
l'existence m'est devenue impossible. Je me tue  te le rpter, je
finirai par te planter l, etc.

Nous poussmes tous un vif soupir de soulagement et reprmes notre
repas interrompu, non sans avoir dgust un de ces vieux calvados,
comme dit l'autre, qui vous remettent le coeur en place.




TRISTE FIN D'UN TOUT PETIT GROOM


C'est un fait-divers  la fois banal et navrant.

Beaucoup de Parisiens connaissaient le petit groom de Maxim's, le plus
petit des grooms de Maxim's, celui qui tait de taille si menue qu'un
soir une horizontale des plus grises, abuse par l'uniforme carlate
de l'enfant, le prit pour une crevisse et voulait,  toute force, lui
arracher une patte.

(Sans l'nergie du peintre Paul Robert, le jeune groom passait un
mauvais moment.)

Eh bien, le pauvre petit n'est plus: il a mis lui-mme fin  ses jours
vendredi matin  l'aube.

Jeudi dernier--nos lecteurs s'en souviennent probablement
encore--c'tait la Mi-Carme.

Or, prcisment, ce jour-l, plusieurs clubmen djeunaient au clbre
restaurant de la rue Royale.

Au dessert, l'un de ces messieurs, ne trouvant pas dans
l'tablissement les cigares qu'il dsirait, pria le jeune groom
d'aller lui en qurir une bote au _Tobacco-shop_ du Grand-Htel et
lui remit, en vue de cette acquisition, un billet de cent francs.

L'enfant arriva sans encombres, mais le retour fut plus pnible.

Dj une foule compacte et tumultueuse encombrait le boulevard,
ardente au combat des confetti.

Parmi les rares masques qui maillaient cette tourbe, quatre jeunes
gens se faisaient particulirement remarquer.

Dguiss en famille anglaise, l'un reprsentait le pre, flanqu,
naturellement, de longs favoris jaunes; le second tait attif en
vieille _milady_  tire-bouchons; les deux autres portaient les
costumes d'un ridicule _boy_ et d'une burlesque _girl_.

Apercevant soudain le petit groom de Maxim's fendant pniblement la
foule avec, sous son bras, sa prcieuse bote de cigares, le quatuor
se prcipita sur le jeune infortun.

--Ah! fit le vieux pseudo-Britishman affectant un drisoire accent
anglais, ma aimer bocoup les bonnes cigares! Et mon fame aussi les
bonnes cigares! Et ma baby aussi aimer les bonnes cigares! Et mon
petit miss aussi aimer les bonnes cigares!

Malheureusement, les jeunes gens ne s'en tenaient pas  ce discours
de mascarade; en moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire, ils
avaient ouvert la bote et saisi, chacun, un excellent spcimen de
cette coteuse marchandise.

Le pauvre petit avait beau se dbattre, que faire contre une foule
absurde  qui l'infortune d'autrui jette un aliment de plus dans le
foyer des dchanements et des folies!

Rien de contagieux comme l'exemple!

(J'ai stipul dans mon testament une rcompense de 100,000 fr. au
savant qui dcouvrira le microbe de l'exemple.)

Encourags par les mignonnes dimensions du petit groom, quelques
intrpides gaillards achevaient de piller la bote de cigares.

Comme de juste, le pauvre gosse n'osa point rentrer (ce en quoi il
eut bien tort, car les clubmen taient tellement saouls qu'ils ne se
souvenaient plus de rien).

Tout le reste de la journe et toute la nuit, il erra sur les
boulevards, dpensant les trois louis qu'on lui avait rendus sur son
billet de cent francs en confetti, en _rigolos_, en toutes sortes de
divertissements.

Au petit matin, aprs un court sommeil dans un massif des
Champs-lyses, le petit groom fut la proie pantelante du cruel
dsespoir.

Un long serpentin pendait de la branche d'un arbre presque jusqu'au
sol.

L'enfant grimpa sur une chaise, fit un noeud coulant au ruban de
papier, y passa la tte et, d'un coup de pied, s'envoya dans le
paradis des tout petits grooms  qui les cohues stupides font de
vilaines blagues...

Comme je le disais en commenant, c'est un fait-divers  la fois banal
et triste.




GAUDISSART S'AMUSE


Et il a bien raison de s'amuser Gaudissart, pendant qu'il est jeune!

La vie est un pont, morne pont qui runit les deux nants, celui
d'avant, celui d'aprs.

Or, que faire sur un pont,  moins que l'on n'y danse tous en rond,
ainsi que cela se pratique notoirement sur le pont d'Avignon?

_Gaudeamus igitur_, mes frres, et laissons les gens graves souffler
ridiculement dans de ridicules baudruches qu'ils considrent ensuite
tels des blocs de Paros.

Voil pourquoi j'aime les voyageurs de commerce, gens gais,
philosophes et qui s'arrangent toujours pour _take a smile with life_,
comme disent les Anglais.

Nous nous trouvions donc runis, quelques-uns de ces messieurs,
plusieurs chasseurs et moi, un rcent soir, dans l'estaminet de la
bonne auberge d'un voisin gros bourg.

Le patron du lieu est un fort brave homme lgrement candide et d'une
indrapable complaisance.

Chacun le surnomme--je n'ai jamais su pourquoi--le pre Becquenfleur.

Nul d'entre nous n'avait sommeil, et bien qu'on dt se lever de fort
bonne heure le lendemain, personne ne se souciait d'aller se coucher.

Vite conclue, la connaissance entre les voyageurs et nous tourna plus
vite encore  la cordialit parfaite.

Ces messieurs, d'ailleurs, taient tous charmants.

L'un deux proposa:

--Voulez-vous qu'on fasse une bonne blague au pre Becquenfleur?

Assentiment unanime.

Voil notre farceur qui se pose juste en face de la vieille et
ancestrale horloge et qui, dodelinant de la tte, l'index tendu,
accompagne d'un balancement rythmique de tout son corps le mouvement
du balancier.

Entre le pre Becquenfleur?

--Zut! s'crie le fumiste, c'est trop difficile!... C'est mme
impossible.

--Quoi donc qu'est impossible? s'informe l'ingnu bonhomme.

--Se mettre en face d'une horloge et suivre, le doigt tendu et en
balanant le corps, le mouvement du pendule, tout cela, pendant cinq
minutes, et sans ouvrir la bouche.

--C'est si difficile que a?

--Je vous dis que c'est impossible.

--Allons donc!

--Voulez-vous parier?... Tenez, je vous parie du champagne pour toute
la compagnie que vous n'y arrivez pas.

Le pre Becquenfleur se gratte la tte, suppute et tient la gageure.

Pas un spectacle au monde ne me semblera jamais d'un comique
comparable  celui que nous emes alors sous les yeux.

Le pre Becquenfleur, serrant les lvres farouchement, pour ne pas
parler, avait contract un mouvement qui rappelait celui de ces ours
assis sur leur derrire et qui se balancent en mesure.

Pendant ce temps, l'un de ces messieurs courait  la cuisine et
prvenait la mre Becquenfleur.

--Je ne sais pas ce qu'a votre mari... un coup de folie subite
probablement. Il vient de s'installer devant son horloge, et il se
balance comme cela, regardez, sans dire un mot... Vous devriez bien
venir, nous sommes tous inquiets!

Un peu sceptique--elle en a tant vu, la pauvre femme!--la mre
Becquenfleur consent tout de mme  se dranger, et quelle n'est point
son pouvante en constatant la parfaite vracit du rcit du voyageur!

Elle se prcipite sur son mari:

--Eh bien! quoi, mon bonhomme, qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui te
prend? Mais parle donc!

Tout  l'ide de gagner son pari, le pre Becquenfleur continue son
dandinement et s'opinitre dans son mutisme.

La mre Becquenfleur se dmente alors et clame:

--Maria! Augustine! Allez vite qurir le mdecin! Mon pauvre bonhomme
qu'est devenu fou!

pouse dvoue, elle se jette en larmes sur son mari, le serre dans
ses bras!

--Bougre de vieille g...! s'crie alors le pre Becquenfleur. Tu viens
de me faire perdre au moins six bouteilles de champagne!

Et tous de rire.




DE L'INUTILIT DE LA MATIRE


Un fait des plus curieux et--je crois--sans prcdent, vient de
s'accomplir  l'Htel des Invalides, non sans jeter une norme stupeur
dans le petit monde de ces glorieux dbris.

Deux pensionnaires de l'tablissement, le nomm A... et le nomm
B..., s'taient pris, depuis longtemps, l'un pour l'autre, d'une vive
animosit.

A... qui, au sige de Sbastopol, eut les deux cuisses geles et, par
la suite, amputes, est bien entendu, cul-de-jatte.

B..., lui, s'est vu,  Magenta, emporter les deux bras par un boulet
(d'origine que tout porte  croire autrichienne): il est donc manchot.

Sempiternel motif de leurs discussions: la supriorit de la campagne
de Crime sur la guerre d'Italie, et rciproquement.

Dimanche dernier, vers le soir, les deux vieux braves, qui, des
boissons fermentes, avaient fait usage excessif, redoublrent
d'acrimonie dans leurs propos.

B..., le manchot, alla mme jusqu' insinuer que le sige de
Sbastopol n'tait pas autre chose qu'une plaisanterie franco-russe
des plus anodines et que, d'ailleurs, les Russes, c'est bien connu,
aiment tant les Franais qu'il leur rpugnerait de tirer le moindre
coup de fusil sur leurs allis. Et puis, ajoutait-il, avoir les
cuisses geles, voil-t-il pas une grande gloire! Un accident, tout au
plus,  peine digne d'un hpital civil.

A.... le cul-de-jatte, perdit patience:

--Si tu rptes a, s'cria-t-il, je te f... mon pied dans le c...

B... le rpta.

Il n'avait pas plutt termin sa phrase que A... oubliant ses deux
jambes restes l-bas, se levait, et avec une prestesse qu'on n'aurait
pas attendue de lui, faisait le tour de B... et lui flanquait _son
pied_ dans le derrire.

Le manchot plit sous l'injure, puis, grinant des dents, fou de rage,
gratifia par deux fois son insulteur de soufflets retentissants; aprs
quoi, se prcipitant sur lui, il se disposait  l'trangler de ses
_deux poings_ crisps.

Les tmoins de cette scne pnible intervinrent alors et mirent fin au
scandale.

Hein! Qu'est-ce que vous pensez de ma petite histoire?

Un cul-de-jatte qui flanque des coups de pieds dans le derrire d'un
manchot lequel riposte par des giffles!!!

Vous haussez les paules.

Fort bien, c'est si facile de hausser les paules!

Mais de ces autres et suivantes histoires, que direz-vous?

Je vous laisse la parole, mon colonel:

Je connais une jeune personne dont on avait amput la cuisse;
plusieurs fois elle s'est tenue et a fait quelques pas _sur ses deux
jambes_, c'est--dire sur la jambe non ampute et sur la jambe de
fluide vital; c'tait ordinairement en sortant de son lit. Sa mre,
tmoin, tait oblige de s'crier:

_Ah! malheureuse! Tu n'as pas ta jambe de bois!_

 Un mdecin de mes amis m'a assur avoir vu un officier, dont la
cuisse avait t ampute, marcher jusqu'au milieu de sa chambre sans
s'apercevoir qu'il n'avait pas sa jambe de bois, et ne s'arrter que
lorsqu'il en faisait la rflexion; alors la jambe de fluide vital
n'avait plus la force de supporter le poids de son corps.

Haussez-vous encore les paules?

Oui.

Eh bien! vous n'tes pas poli pour l'arme, car ces deux dernires
histoires de jambes de bois sont textuellement extraites du livre de
M. le lieutenant-colonel Albert de Rochas sur _l'Extriorisation de la
sensibilit_.

Ah! ah! vous ne rigolez plus, mes drles!

Vive l'arme!




LA SCURIT DANS LE CHANTAGE


Je reois d'un _fidle lecteur_ la lettre suivante  laquelle je ne
veux pas changer le moindre _iota_, bien que j'en rprouve hautement
l'immorale tendance.

Le sujet que recle cette missive m'a sembl assez ingnieux pour
amuser, durant quelques minutes, la masse croissante et si fine de nos
lecteurs.

Cher monsieur Allais,

 Malgr tous vos louables efforts pour imprimer  l'industrie
un mouvement ascensionnel, pour engrener la science sur des rails
indits, pour,--en un mot--renouveler la face du monde actif, les
affaires--(il est lamentable de le constater)--marchent de mal en pis,
le commerce ne bat plus que d'une aile, le march devient de plus en
plus lourd, comme disent les agioteurs.

 Pour peu qu'ils soient probes, les trafiquants se voient destins 
une ruine certaine double d'un dshonneur imminent.

 C'est, pntr de ces tristes remarques que je me suis dcid, dans
ma hte de jouir des bienfaits de la vie,  me mettre voleur.

 Tout aussi propre  exercer que n'importe quel commerce, le vol
possde l'avantage d'enrichir plus vite celui qui le pratique et
d'apporter  l'existence plus d'imprvu que ne saurait le faire le
mtier le moins monotone.

 Je me suis compos, monsieur, une moralit aussi haute que celle
manant du Code Napolon.

(Napolon! a lui allait bien,  celui-l, de codifier la protection
de la vie humaine et de la proprit!)

 Je ne vole que les riches, et c'est du superflu de ces messieurs que
je forge mon ncessaire.

 Jusqu' prsent, n'est-ce pas, mon cher Allais, rien
d'extraordinaire; mais voici clater mon originalit:

 Non seulement je me moque du Code, mais aussi je me ris de la
marchausse.

 Je me suis rendu imprenable, ou  peu prs (car, en ce bas-monde, on
ne peut rpondre de rien).

 Aid d'une femme remarquablement intelligente, ma matresse, je
drobe (et rien n'est plus facile) les enfants en bas ge appartenant
 des familles riches.

 Le soir mme de ce rapt, la famille riche du bb reoit, par
une voie mystrieuse, une lettre et un panier renfermant un pigeon
voyageur.

 La lettre dit en substance:  Famille riche, si tu veux revoir ton
pauvre enfant, insre dans la pochette attache au cou du prsent
pigeon, dix jolis billets de mille francs, et demain matin,  la
premire heure, ton pauvre sale gosse te sera rendu.

 Ce truc si simple ne rate jamais; allez donc suivre un pigeon
voyageur dans les hautains firmaments!

 Mon pigeonnier est tabli dans une nation voisine de la France, en
un petit endroit plutt cart dont vous m'excuserez de ne pas vous
indiquer l'adresse exacte.

 Et puis, tout cela, entre nous, n'est-ce pas, car ce genre
d'industrie un peu spciale ne gagne rien  une publicit, si
intelligente soit-elle.

 Je serre, cher monsieur Allais, votre rude main caleuse de
travailleur opinitre.

    Signature illisible,
    _Pas d'adresse_.

O s'arrteront l'audace et l'ingniosit des malfaiteurs? C'est
ce que se demandent les honntes gens, non sans une certaine
apprhension.




SENTINELLES, VEILLEZ!


Aux yeux de tous les personnages comptents, le chien est appel 
jouer un rle considrable dans les grandes guerres europennes.

Chiens sentinelles, chiens claireurs, chiens anticyclistes, chiens
estafettes, on les met  toutes les sauces, les pauvres toutous.

Dans ce curieux sport, l'Allemagne, sans contredit, marche  la tte
des autres nations militaires, et, chaque jour, c'est  qui de MM. les
officiers prussiens imaginera une nouvelle application du chien  un
emploi militaire.

Me promenant rcemment dans les environs les moins explors de
Koenigsberg, j'ai t assez heureux pour assister (par le plus
grand des hasards, d'ailleurs, car je m'tais tromp de route)  des
exercices infiniment suggestifs et qu'il importe de dvoiler au plus
tt.

On jugera de la stupeur qui m'envahit quand, d'un petit bois o je me
trouvais gar, j'aperus la scne suivante:

Des soldats franais et des soldats russes (je crus rver!) ou
plutt--disons-le ds maintenant--des Allemands dguiss en Franais
et en Russes, fantassins, cavaliers, artilleurs, etc., etc., donnaient
 manger  une forte meute de chiens, de ces gros chiens comme on en
rencontre dans les Flandres, qui tranent des voitures  lait.

Et c'taient des caresses, et c'taient des bonnes paroles et de gros
morceaux de viande!

Quand les chiens furent bien gavs, tous ces faux Franais, tous ces
pseudo-Russes les attelrent  de petits chariots, les attachrent 
des piquets, grimprent  cheval et disparurent bientt au loin.

Quelques instants plus tard surgissaient d'autres soldats, d'uniforme
allemand ceux-l, qui se prcipitrent sur les chiens  coups de pied,
 coups de fouet, et arrachant aux pauvres animaux les quelques os
qu'ils rongeaient encore.

Aprs quoi, ils les dtachrent au son de mille horribles clameurs.

Comme bien vous le pensez, les infortunes btes n'attendirent point
leur reste: en quelques minutes, tous les chiens, au grand galop,
avaient rejoint leurs bienfaiteurs franais et russes, l-bas, dans la
campagne.

Qu'est-ce que cet trange mange pouvait bien signifier?

Je rsolus d'en avoir le coeur net et, au risque de me faire coffrer,
je prolongeai mon sjour  Koenigsberg, poursuivant sans relche et
avec une remarquable intelligence mes patriotiques investigations.

La conversation d'un lieutenant pris de boisson me mit bientt au
courant.

Les chiens dont je viens de parler sont en cas de guerre, dresss
 fuir, eux et leurs attelages, les troupes allemandes, pour aller
rejoindre ces Franais, ces Russes, dont ils n'ont jamais reu que de
bons traitements.

Les petites voitures qu'ils tranent derrire eux seront alors
charges d'effroyables substances dont l'explosion mettra fin  des
milliers d'existences.

Le moment de la dtonation peut tre dtermin  une seconde prs,
grce  un systme d'horlogerie qu'on rgle selon la distance qui
spare de l'ennemi.

Et a n'est pas plus difficile que a!

J'ajouterai que, ces chiens tant rendus aphones par une opration
chirurgicale et les roulements des chariots se faisant sur caoutchouc,
pas un bruit ne saurait rvler l'approche de cette terrible et
ambulante machine infernale.

Messieurs les Franais, vous voil avertis!




UN BIZARRE ACCIDENT


Voulez-vous, mes petits amis, pour nous dlasser un instant de la
fixit de nos regards vers l'Est, jeter un lger coup d'oeil sur
le laps de ces trente derniers ans passs, et alors, nous serons
stupfaits en considrant les progrs normes accomplis par la
pratique du vlocipde.

Avant les regrettables vnements de 70-71, le vlocipde existait
bien, mais sous la forme de rares spcimens. (Vous tes trop jeunes
pour vous rappeler cela.)

Il n'avait pas, d'ailleurs, revtu la forme que nous lui connaissons
actuellement, et mme il prtait au sourire de la grande majorit des
Franais d'alors.

Quelques rares originaux et qui ne craignaient point d'affronter les
ricanements de leurs contemporains faisaient, seuls, usage de bicycles
(comme on dsignait les dites machines) et s'attiraient des pitons la
spirituelle appellation _d'imbciles  roulettes_!

Comme c'est loin, tout a!

Aujourd'hui, en dpit de quelques grincheux, le cyclisme semble tre
entr dfinitivement en nos moeurs.

Dans les bourgades les plus recules, on rencontre de nombreux
vlocipdistes dont certains appartiennent parfois  d'humbles
conditions, car, ainsi que la dmocratie, la bicyclette coule  pleins
bords.

Je n'entreprendrai pas l'apologie de ce nouveau mode de locomotion:
des plumes autrement autorises que la mienne l'ont dj fait avec
un rare bonheur. (Avez-vous lu _Voici des ailes_, de Maurice Leblanc?
Non. Eh bien, lisez-le, et vous me remercierez du tuyau.)

Ah! dame! la bcane procure quelquefois de petits ennuis. Cette
mdaille a un ct pile, ou plutt _pelle_, pas toujours drle, sans
compter le passage du sportsman sous la roue de pesants camions, ou
le piquage de tte dans les gouffres embusqus au coin d'insidieux
tournants.

Ou des accidents plus tranges encore, tmoin celui que voici:

Dimanche dernier, un groupe joyeux d'environ vingt vlocipdistes
de l'A. T. C. H. O. U. M. (_Association des Terrassiers Cyclistes du
Havre et des Organistes Unis de Montivilliers_) remontait, en peloton
compact, le chemin creux qui, partant de la route de Cabourg 
tretat, aboutit au plateau de Notre-Dame de Grce, prs Honfleur.

Tout  coup, pareillement au crpitus d'un canon  tir rapide, une
srie de dtonations dchira l'air.

Les vingt pneux des camarades venaient d'clater.

(Accident? Malveillance? C'est ce que l'enqute ouverte par
l'A.T.C.H.O.U.M. tablira.)

Nos gaillards eurent bientt fait de rparer le dsastre, mais au
moment o, d'un nergique et simultan travail, ils regonflaient leurs
pneumatiques, voici qu'ils tombrent tous sur le sol, en proie  des
mouvements spasmodiques, et comme asphyxis, les pauvres!

L'explication du phnomne est bien simple: les vingt-cinq pompes de
ces messieurs, absorbant l'air ambiant pour l'enfourner au sein
des caoutchoucs, avaient fait le vide dans le chemin creux et les
cyclistes subissaient les affres du petit oiseau que, dans les
laboratoires, on met sous la cloche de la machine pneumatique.

L'accident, par bonheur, n'eut pas de suite, une forte brise
ayant ramen de l'air dans ces parages; mais tous les affilis de
l'A.T.C.H.O.U.M. ont bien jur que cette msaventure leur servirait de
leon.




PNIBLES DBUTS


Une des premires visites que fit ce jeune homme, dbarquant  Paris,
fut pour moi, moi son vieux concitoyen.

--Une place? lui rpondis-je, une belle place? Vous cherchez une belle
place?

--Dam! aussi belle que possible.

--Eh bien, mon cher ami, je puis vous en indiquer une superbe!

--Ah! vraiment. Laquelle?

--La place de la Concorde.

Cette facile plaisanterie, vieille dj de pas mal d'annes, continue
 m'enchanter comme aux premiers jours (ainsi certains vieillards
conservent jusqu'au seuil du spulcre la plus rjouissante
allgresse).

Le jeune homme consentit  sourire, mais je vis bien qu'il ne gotait
pas intgralement ma petite factie.

Pour le remettre en joie, je l'entranai vers un bar voisin que je
connais et o l'on rencontre le seul gin buvable de Paris.

Un vieux camarade, trange type et fertile en avatars, s'y trouvait
dj.

--Comment va?

--Et toi?... Rien de neuf?

Je prsentai mon jeune ami au personnage.

Justement cela tombait bien, le personnage venant d'acqurir un
journal du soir et recrutant pour son organe une rdaction jeune,
ardente et pas encore compromise. C'tait touchant d'entendre le
monsieur parler de la sorte.

Il fut convenu que mon protg ferait partie du vespral canard en
question et qu'il crirait chaque jour un _Croquis de Paris_ de vingt
ou trente lignes.

--Mais, protestait mollement le jouvenceau, je ne sais pas si je
saurai, moi d'hier  Paris, crire des choses bien parisiennes.

--Au contraire, mon garon! affirmait l'autre. Ce sera bien mieux
ainsi. Vous verrez Paris sous l'angle charmant de vos yeux ingnus
et vous le dcrirez d'une plume non encore souille des mille
compromissions de la capitale!

(Mon vieux camarade use parfois de ces termes grandiloquents.)

--Alors, entendu.

--Quant aux appointements,--je vous avoue que je suis pour l'instant
un peu serr,--je ne saurais donc vous gorger d'or. Je vous offre
150 fr. par mois--somme drisoire, je le sais... Ce sera pour vos
cigares...

--Je ne fume pas.

--Tous mes compliments, jeune homme; je voudrais pouvoir en dire
autant.

Ce fut donc convenu.

Ds le lendemain, le jeune homme entrait en fonctions.

Chaque jour, il abattit son petit _Croquis de Paris_, pas plus mal
qu'un autre, ma foi, et mme souvent de fort gentille tournure.

 la fin du mois, un peu mu, il se prsentait  la caisse.

--Vous dsirez? fit l'argentier.

--Je suis M. Un Tel, j'appartiens depuis un mois  la rdaction du
journal,  raison de 150 fr. par mois, lesquels cent cinquante francs
j'aimerais bien toucher  cette heure.

--Je n'ai pas d'ordre, monsieur. Voyez le directeur.

D'un bond, le jeune homme tait chez le directeur.

--On refuse  la caisse de me rgler mon traitement de ce mois.

--Quel traitement?

--Les 150 fr. que vous m'avez promis.

--Pardon, jeune homme, je vous ai, en effet, promis 150 fr.; mais,
avais-je ajout, c'tait pour vos cigares. Or, vous m'avez dclar
vous-mme que vous ne fumiez pas.

--!!!!!




LA SCIENCE ET LA RELIGION--ENFIN--MARCHENT LA MAIN DANS LA MAIN


(_Panneau allgorique_)

Vous souvient-il de cette amusante scne d'une vieille oprette
d'Herv, dans laquelle, un homme venant d'avoir l'oeil crev par
accident, arrive le mdecin mand  la hte?

Au lieu de se ruer vers le plus immdiat des pansements, l'homme de
l'art s'assied dans un fauteuil, et, doctoralement, s'informe des
antcdents, et surtout des ascendances du bless.

--N'auriez-vous pas eu, s'enquiert-il, dans vos parents, quelqu'un qui
ft sujet aux affections des yeux?

Aux temps hroques de l'admirable Herv, les microbes n'existaient
pas, ou plutt ils existaient mais n'avaient pas encore essuy
l'effroyable publicit qui svit sur eux depuis quelques annes et
dont ils se passeraient si bien, d'ailleurs.

Sans cela, Herv et complt sa plaisanterie et, sur des rythmes
loufoques, expliqu que l'accident du bonhomme provenait, non point
d'un cruel traumatisme comme on aurait pu se l'imaginer, mais bien
de l'existence pralable d'un virulent microbe, le microbe de l'oeil
crev.

Ne riez pas, frivoles lecteurs!

Si nous n'avons pas encore le microbe de l'oeil crev, nous dtenons,
au moins, celui du coup de soleil!

Ne continuez pas  rire, captivantes lectrices!

Le microbe de l'insolation vient d'tre dcouvert et isol par un
mdecin autrichien, si j'en crois (et j'en crois) la docte Causerie
scientifique de notre savant et pittoresque confrre Henry de Varigny
(le _Temps_, de samedi dernier).

Oui, mesdames et messieurs, l'insolation n'est plus un accident d
 la chaleur, il devient l'effet d'une infection microbienne que--le
savant autrichien consent  admettre ce lger dtail--favorisent les
hautes tempratures.

Cette mchante bestiole--je copie mon auteur--se tient avec
prdilection dans la poussire du sol; elle hante surtout les routes
un peu encaisses o elle guette le passant pour se prcipiter dans
ses poumons, tandis qu'il halte, et l'infecter.

 Il est vrai que le nombre et la varit des microbes qui se peuvent
rencontrer dans la poussire de nos routes sont grands, et, ds lors,
le signalement manque de prcision. Apprenez alors que ce microbe
prsente encore ce caractre de ressembler beaucoup au microbe de la
petite vrole.

Suivent quelques lignes sceptiques de notre chroniqueur physiologiste.

Je ne partage pas, moi, l'affreux doute de M. de Varigny, et je me
rallie  cette doctrine panmicrobiste qui rassemble dj tant de
passionns adhrents.

Et celui qui tient en moi ce langage, ce n'est pas tant le savant
austre que le catholique fervent.

La prescience de Dieu, l'intgrale prescience de Dieu, n'est-ce point
le dogme indiscutable, fondamental et sacr?

Alors quoi d'tonnant  ce que Dieu, lequel a cr les microbes, comme
il a cr toutes choses et tous tres, quoi d'tonnant  ce que
Dieu opre d'avance une sage distribution, bien raisonne, de ces
bestioles?  qui doit mourir du cholra, Dieu dpche les microbes du
cholra, de mme qu'il dcerne le microbe du coup de pied dans le cul
 celui qui doit recevoir un coup de pied dans le cul.

Et maintenant, tas de francs-maons, ne me parlez plus des conflits de
la Science et de la Religion!




LE DROIT DE BOUCHON


Selon l'usage et comme tous mes confrres, j'ai ferm Vendredi-Saint
dernier, ma boutique de charcuterie, et suis parti vers la banlieue,
du ct de Saint-Ouen, hameau rput pour sa riche floraison en
tessons de bouteilles.

Il faisait un temps superbe, et mme un peu trop chaud pour la saison;
mais qu'importe la haute temprature, si l'on est libre!

tre libre, tout est l!

Il vaut mieux rtir au soleil de l'indpendance que de goter la
fracheur au sein des cachots du despotisme et de la tyrannie.

Du moins, c'est mon avis.

Donc, nous voil partis, toute ma famille et moi, la joie au coeur,
la chanson aux lvres, en bras de chemise (les messieurs), en lger
corsage d'indienne (les dames et les demoiselles).

Une guinguette attira soudain nos regards, et surtout nos gosiers, car
il commenait  faire une soif terrible.

Imaginez une de ces guinguettes  tonnelles,  balanoires,  toutes
sortes de jeux et divertissements, une de ces guinguettes dont la
seule vue vous fait pousser aux pieds des ailes de pigeon.

Une grosse enseigne: _Au rendez-vous des Rigolos_ se compltait de
cette condescendance: _On peut apporter son manger_.

Ayant djeun  la maison avant le dpart, nous n'avions pas cru
devoir emporter d'aliments avec nous, et nous le regrettmes, car,
grce au manger dont il nous et t si facile de nous lotir, nous
aurions accompli une collation  la fois conomique et rconfortante.

C'est le patron lui-mme de l'tablissement qui nous servit.

Pour dire quelque chose:

--Alors, on peut apporter son manger? dis-je.

--Parfaitement, monsieur, le monde sont libre d'apporter leur manger.

--Et leur _boire_?

--Ah! a non, par exemple! Si le monde apportaient leur manger et leur
boire, alors, moi, avec quoi que je me les calerais? Avec des briques?

--C'est trop juste.

--Il y a bien, parbleu, des gens qui ont le culot d'apporter leur vin,
leur saint-galmier, leur cognac et tout le tremblement. Mais, moi,
je n'entends pas de cette oreille-l; je leur fais payer un droit de
bouchon de dix sous par bouteille introduite dans mon tablissement.

--C'est un peu cher.

--Si ils ne sont pas contents, ils n'ont qu' ne pas revenir.

 ce moment, un homme et une femme, cette dernire charge d'un bb,
s'installrent  une table du _Rendez-vous des Rigolos_.

L'homme demanda une chopine  cinquante et deux verres.

Pendant qu'ils buvaient, la femme allaita l'enfant.

--Patron, cria l'homme dsaltr, payez-vous!

Et il jeta une pice d'un franc sur la table.

--a fait le compte, rpondit le patron.

--Comment, a fait le compte? Mais je vous donne vingt sous!

--Eh bien! justement, une chopine cinquante, plus cinquante pour le
bouchon de votre petit jeune homme!

Le proltaire fit une tte!




UNE TRANGE COMPLEXION


PROLOGUE

Ayant perdu, fort jeune, son pre et sa mre, Georges vivait avec sa
vieille grand'-maman dont il tait la dernire consolation, l'unique
souci, la seule joie.


I

Or, un matin, Georges rencontra dans la rue le type mme du charme
fminin et de l'irrsistible sduction.

Georges ne songea mme pas  rsister: abandonnant son itinraire, il
suivit la jeune personne jusqu'au moment o elle s'engouffra dans un
tablissement dit de bouillon.

Une minute ne s'coula certainement point avant que Georges ne
pntrt lui-mme dans le restaurant.

Dj, la jeune personne ne s'y trouvait plus mais, bientt, elle
rapparaissait, affuble d'un joli petit bonnet blanc et d'un tablier
de mme couleur.

Georges (qui n'est pas une bte) conclut que la jeune femme servait
comme bonne dans la maison.

S'asseyant  l'une des tables dont le service semblait dvolu  la
petite, il commanda, quoi donc! un bouillon, naturellement.

... Abrgeons.

Ds lors, le coeur de notre pauvre Georges fut pris dans le pire des
engrenages.

Vingt fois par jour, il revenait s'asseoir  l'une des tables
d'Eugnie (car vous avez devin, n'est-ce pas, qu'elle s'appelait
Eugnie) pour absorber mille aliments divers qu'il s'appliquait 
choisir aussi lgers que possible, mais dont l'ensemble ne laissait
point que de le gaver tout de mme, et solidement.

Ce qu'on peut appeler _se nourrir de prtextes_.

Aussi, c'tait,  chaque repas familial, des dsolations sans trve:

--Tu ne manges pas, mon pauvre petit!

--Je n'ai pas faim, bonne maman.

--Il faut se forcer, mon chri.

--a me ferait mal.

--Le plus drle, c'est que tu ne maigris pas, depuis le temps que tu
ne manges plus... Tu n'as pas mal quelque part?

--Mais non, bonne maman.

--Tu dors bien?

--Comme le peintre Luigi Loir lui-mme.

--Ah! tu as une trange complexion!

Et comme, en somme, Georges conservait sa bonne mine et sa belle
humeur, la vieille grand'maman ne s'inquitait pas outre mesure de cet
inexplicable manque d'apptit.


II

Un jour, la petite bonne du restaurant dit  Georges:

--Il y a du nouveau.

--Ah!

--Je quitte la bote.

--Ah!

--Oui, on m'a offert une place dans un magasin du boulevard o l'on
vend un apritif grec, le Kina Passonrigolo. C'est moi qui tiendrai le
comptoir de dgustation. Vous me viendrez voir?

Le reste, vous le devinez! (Vous avez bien devin que la petite
s'appelait Eugnie.)

Georges remplaa son absorption d'aliments solides par une gale
consommation d'apritif breuvage.

Et sa bonne vieille grand'mre fut radieuse de lui voir tant d'apptit
revenu!

Oui, mais voil!

(Ou plutt voici:)

Eugnie, en changeant de fonction, galement changea d'me. De
vertueuse qu'elle tait, elle devint la plus lubrique des matresses,
et le pauvre Georges en vit de dures!

(Eugnie aussi, comme de juste, mais n'insistons pas, rapport  notre
clientle de jeunes filles.)

Georges maigrit, maigrit, maigrit!

Et la bonne vieille maman disait tout plore:

--Je n'y comprends rien, mon pauvre Georges! Tant que tu ne mangeais
pas, tu avais une mine superbe, et maintenant que tu dvores, tu as
l'air d'un dterr! Quelle drle de complexion!


PILOGUE

(_Pour rassurer les familles_)

Un beau jour, Georges s'aperut qu'Eugnie le trompait avec le Grec
commanditaire du Kina Passonrigolo. Il plaqua froidement l'infme
et se maria avec une jeune fille qui ne le poussa ni  la
suralimentation, ni  l'extrme apritivit, ni  autre chose itou,
comme disent les villageois.

Et la pauvre vieille grand'maman fut joliment contente.

Maintenant, elle peut mourir en paix, dit-elle.

Sans empressement, d'ailleurs.




SCEPTIQUE ENFANCE


--Eh bien! mon vieux Georges?

--Eh bien! mon vieux Fifi?

L'appellation de vieux Georges dsigne un jeune gentleman, mon
filleul, lequel cingle allgrement vers son huitime printemps.

Le vieux Fifi n'est autre que l'honorable signataire de ces propres
lignes.

--Et le niveau des tudes?

--a se maintient  peu prs... a ne casse rien, mais a se
maintient.

-- quelle branche de la science te voues-tu plus particulirement?

--Je n'ai pas de prfrence, tu sais. C'est bien le mme rasoir, tout
a... Pourtant, il y a un truc qui m'a vraiment fait rigoler, l'autre
jour. Imagine-toi que nous avons commenc l'Histoire Sainte.

--Et c'est l'Histoire Sainte...

--Qui m'a gondol? Oui, c'est a.

--Il n'y a pourtant pas de quoi.

--Tu crois a, toi? Eh bien, moi je dis qu'il faut que les curs nous
prennent srieusement pour des poires, de nous envoyer des boniments
comme a!

--Mon cher Georges, ton ge ne t'autorise pas  tenir un tel langage!

--Qu'est-ce que tu veux, c'est mon caractre,  moi!... Ainsi, la
cration du monde, crois-tu que a s'est pass comme on le raconte
dans l'Histoire Sainte?

--videmment.

--Tiens, voil l'effet que tu me fais. (_Il hausse les paules_).
Mais, mon pauvre vieux, a ne tient pas debout, tout a!--Par exemple,
les lions, les tigres, les jaguars, de quoi qu'ils se sont nourris, un
coup que le bon Dieu les a eu crs?

--Ma foi, je t'avouerai...

--Tu ne vas pas me dire qu'ils ont brout de l'herbe, et mang du
pissenlit.

--Je ne dis pas cela.

--Alors quoi! Ils se sont donc mis  boulotter les pauvres moutons,
les pauvres antilopes que le Seigneur venait de crer. En voil une
administration!

--Il y a videmment l...

--Et les asticots qu'on trouve dans le fromage, et les espces de
petites anguilles que tu m'as montres avec ton microscope dans le
vinaigre! O qu'ils taient, tous ces petits animaux ridicules, avant
qu'on ait invent le fromage, le vinaigre et tout le reste?

--Bien sr que...

--Et tous les sales microbes qui vous fichent un tas de maladies, a a
beau tre tout petit, c'est des btes comme les autres, cres par le
bon Dieu en mme temps que tous les animaux. Eh bien! qu'est-ce qu'ils
faisaient, o nichaient-ils quand Adam et ve taient bien portants,
car sr qu'ils en avaient, une sant, ces deux-l!

--Je ne sais pas.

--Et puis, il y a encore quelque chose qui me chiffonne dans toute
cette histoire-l... Seulement, promets-moi de ne pas dire  maman que
je t'ai caus de a.

--Je te le jure.

--Abel et Can, ils n'avaient pas de femmes, dis?

--Je ne crois pas.

--Alors, dis-moi comment qu'ils ont fait pour avoir des gosses?




AU PAYS DE L'OR


(_Extrait d'une lettre que je reois  l'instant mme d'un de mes amis
qui est au Klondyke_.)

       *       *       *       *       *

Mais c'est surtout dans les industries  ct qu'on ralise
d'incroyables et rapides fortunes.

 Tel trafiquant de marchandises rares, tel tenancier de music-hall ou
de maison de jeu et mme tel porteur de colis, gagne plus d'argent que
certains dtenteurs d'excellents _claims_.

 Une bonne ide qui vous vient, et vous voil une fortune parfois!

 C'est le cas d'un joyeux luron de Canadien franais, install ici
depuis deux ou trois ans, un nomm Antoine Lescarbille, dont tu as
peut-tre connu jadis le pre qui tait charretier[3]  Cap--l'Aigle.

[Note 3: Au Canada, on appelle _charretier_ les cochers de fiacre,
et les fiacres, on les appelle des calches.]

 Ce Lescarbille, aprs avoir gratt pendant quelques mois le rude
terrain de Klondyke, s'tait vite dgot de cette besogne: se
rappelant son ancienne profession, il se construisit une hutte sur le
bord du Greenpig Lake et s'tablit pcheur et marchand de poisson.

 Ses affaires prospraient assez bien, quand un vritable coup de
gnie qu'il eut mit sa fortune au pinacle.

 Il faut te dire que, dans ce damn Klondyke, l'clairage est une des
plus fantastiques dpenses auxquelles on ait  faire face.

 Dawson-City est onreusement clair  l'lectricit et 
l'actylne; mais, en d'autres agglomrations moins importantes, ces
moyens font dfaut, et quand tu sauras qu'on a quatre bougies pour
un dollar et que le ptrole ne se paye pas moins de cinq dollars le
gallon, tu ne manqueras pas de reculer d'horreur.

 Notre ami Lescarbille roulait probablement ces pnibles rflexions
dans sa tte quand, triant son poisson, ses yeux tombrent sur une
sorte d'anguille qui, jusqu' prsent, avait caus son dsespoir.

 Ce poisson dont je ne saurais prciser le nom ni la classification
(l'Alaska n'est pas fertile en Lacpdes) est tellement gras, en
effet, tellement satur d'huile qu'il chappe  toute comestibilit,
et, par consquent,  tout trafic.

 Mais un clair de gnie venait de fulgurer le crne de Lescarbille.

--Ah! cochon, s'cria-t-il, tu ne veux pas nous nourrir! eh bien, tu
serviras  nous clairer.

 Antoine Lescarbille avait son ide.

Il fuma, il _boucana_, comme on dit ici, un certain nombre de ces
anguilles, et puis, quand elles furent bien sches, certain d'avance
du rsultat, il fit sa petite exprience.

 Allume  la queue, l'anguille brla, se consumant lentement,
produisant la lumire d'une excellente carcel et ne dgageant que peu
d'odeur et une trs lgre fume.

  cette constatation, Lescarbille bondit de joie si prodigieusement
qu'il en dfona le rustique plafond de sa hutte, mais les Canadiens
franais ont, Dieu merci, le crne dur.

 Peu de jours aprs sa dcouverte et sans en parler  personne,
Lescarbille avait obtenu du gouvernement la _charte_ qui lui donnait
le monopole exclusif de la pche dans le Greenpig Lake, seul endroit
o se trouve l'anguille-chandelle.

 Un an aprs, la vogue de ce nouvel clairage avait t telle que
Lescarbille possdait un capital de cent mille piastres qui ne devait
rien  personne.

 Aujourd'hui, il songe  aller retrouver son joli pays de
Cap--l'Aigle; mais toujours pratique, il est en pourparlers avec une
maison de banque de Vancouver pour mettre son affaire en actions.

 Je t'envoie ci-inclus un prospectus de _The natural fish candle
light C Limited_, si le coeur t'en dit.

 Prtendre qu'introduite  Paris, l'anguille-chandelle deviendrait
l'clairage des salons, je ne vais pas jusque-l; mais, tout de mme,
l'affaire me parat excellente, et si le coeur t'en dit...

 Etc., etc., etc.




L'INCORRIGIBLE SNOB


Un pote a dit excellemment (en termes plus choisis que les ci-joints,
mais j'en oubliai la teneur exacte) que, si l'on dsire se modeler sur
un grand homme, c'est par ses bons cts qu'il faut surtout chercher 
l'imiter.

Rflexion fort sense, car concevez-vous un monsieur qui s'imaginerait
galer Napolon Ier parce qu'il prise du tabac ou Benjamin Franklin
parce qu'il parle du nez?

Ce serait grotesque, et rien de plus!

Mon ami Leveau-Sauvage vient pourtant d'tre la proie d'une erreur
aussi stupide.

Mon ami Leveau-Sauvage est un brave garon d'une trentaine d'annes
dont la laborieuse jeunesse se passa surtout  l'tude approfondie
des cravates, des chapeaux, des cannes, des chemises et autres pices
d'habillement ou d'ornement.

Ayant hrit de sa famille d'une fortune assez considrable, il
dissipa son patrimoine en moins de temps qu'il n'en faut pour
l'crire.

Pendant un an, ce fut le garon le mieux vtu de Paris, poussant le
snobisme jusqu' faire blanchir  Londres non seulement son linge,
mais encore le jeune ngre qui lui servait de groom.

Ajoutons que diverses demoiselles haut cotes lui donnrent un joyeux
coup de main en vue d'activer l'immanquable dconfiture.

Voil donc, un matin, mon pauvre ami Leveau-Sauvage sans un sou,
presque.

Trs courageusement, il s'embarqua pour la Nouvelle-Zlande o l'on
venait de dcouvrir des champs d'meraudes.

La fortune lui sourit; toute sa vieille rserve d'nergie, jusqu'
ce jour inutilise, lui vint en aide: bref, en trois ans, il avait
reconstitu quelques millions.

Le mois dernier, il dbarquait au Havre o j'avais l'occasion de le
rencontrer en je ne sais plus quel music-hall.

Grande joie mutuelle  se revoir!

Le croiriez-vous? depuis son dpart de Paris, il n'avait pas lu un
seul journal franais, et je le trouvai barbotant dans l'inconcevable
marcage de l'ignorance de tous vnements modernes, mme
sensationnels.

D'ailleurs, n'est-ce pas, il s'en fichait: un vieux Parisien comme
lui, on est pas long  reprendre pied dans la vie du boulevard.

(La vie du boulevard!).

--Tu retournes  Paris?

--Pas immdiatement. La traverse m'a beaucoup fatigu; le mdecin du
bord, un charmant garon trs bien lev, m'a conseill de passer une
huitaine de jours en Normandie avant de regagner Paris.

--O?

--Dans une auberge rustique, situe non loin de Trouville, sur le
bord de la mer. On djeune sous les pommiers... Viens me voir, c'est
exquis.

Et il me donna son adresse champtre.

Quelques jours aprs, j'arrivai, j'arrivai mme lgrement en retard.

Et qu'est-ce que je vis?

Leveau-Sauvage attabl seul, en train de djeuner, les jambes
enveloppes d'une couverture, les pieds reposant sur deux autres
couvertures, dont l'une, celle de dessus, marque  ses initiales.

Prs de lui, debout, se tenait une femme d'un certain ge, qui
recevait les plats des bonnes de l'auberge, les posait sur la table et
coupait la nourriture de mon ami en petits morceaux.

--Quoi donc! m'criai-je, cela ne va donc pas mieux?

--Au contraire, cela va trs bien! Je suis entirement retap et je
file, demain, sur Paris.

--Ah!

--Oui, oui... Je vois ce qui t'tonne: ces couvertures, cette femme
qui me coupe ma viande... mais, mon ami, tu ne sais donc pas que c'est
le grand chic, aujourd'hui?

--???

--Oui, un tuyau que j'ai eu la veine de piger avant-hier. Le Prince de
S.... est venu ici mme o il a djeun exactement dans ce crmonial
qui semble te paratre si bizarre!

       *       *       *       *       *

Ainsi, mon ami Leveau-Sauvage croyait toujours au _Prince_!

Il ignorait la maladie qui avait frapp le pauvre ex-arbitre des
lgances parisiennes, et ce qu'il prenait pour une mode nouvelle,
c'tait tout simplement, hlas! la fcheuse hmiplgie.




FCHEUSE ERREUR


Appuye par le mot pressant d'un ami commun, je reois la supplique
suivante trop lgitime pour que je ne lui offre point l'intgrale
hospitalit de nos colonnes.

Cher et bon matre,

 Vous excuserez, j'en suis sr, la libert que je prends de vous
arracher  vos importants travaux quand vous connatrez le mobile qui
me fait agir.

 Vous tes le dfenseur n des nobles causes et vous dtenez la
tribune du haut de laquelle on s'adresse  l'humanit, certain d'tre
entendu.

 Accordez-moi pour quelques instants, s'il vous plat, un strapontin
dans cette tribune.

 Peut-tre, au cas o vos chres tudes vous en ont laiss le loisir,
avez-vous lu dans les journaux de ce matin le fait-divers suivant,
relatant une scne dont je fus le tmoin:

 _Un fou  la gare Saint-Lazare_.--Hier, vers quatre heures de
l'aprs-midi, dans un compartiment de seconde classe d'un train de
Ceinture, un monsieur correctement vtu, portant  la boutonnire la
rosette d'officier du Mrite Piscicole, racontait  ses compagnons
de voyage qu'il venait de se brler les doigts en dplaant l'une des
bouillottes destines  faire croire au chauffage du compartiment.
Devant une affirmation aussi invraisemblable, faite sur le ton du plus
grand sang-froid, les compagnons de voyage du malheureux, devinant
 qui ils avaient affaire, remirent le pauvre fou aux mains du
commissaire spcial qui, aprs un sommaire interrogatoire, le fit
conduire  l'infirmerie du Dpt.

 J'assistai, comme je l'ai dit plus haut,  cette pnible scne.

 Dans le premier moment, personne ne songea, dmarche pourtant bien
naturelle,  vrifier le dire du monsieur dcor. Ce n'est que lorsque
le train eut quitt la gare que l'ide me vint de tter la bouillotte,
cause premire de l'incident.

 Phnomne trange et pourtant vridique--je le jure!--_ma main
s'chauffa  ce contact_.

 Le malheureux que nous avions fait arrter n'tait pas fou. Tout au
plus s'il avait lgrement exagr.

 Ma conscience d'honnte homme m'obligeant  rparer, dans la mesure
du possible, l'erreur que j'ai contribu  commettre, je viens vous
demander, cher et bon matre, de mettre votre plume si autorise au
service de cette petite cause; mais en matire de justice est-il de
petites causes?

 Par la mme occasion, vous pourrez prmunir vos lecteurs contre
cette nouvelle sorte d'accidents de chemins de fer non prvue chez les
Compagnies d'assurances: _la brlure par bouillottes_.

 Veuillez agrez, etc., etc.

     Eleuthre Melon, herboriste,
     69, rue Malthus.

Mon honorable correspondant s'est trop loquemment exprim pour que
j'prouve le besoin d'ajouter un mot.

L'prouverais-je, d'ailleurs, que le temps matriel m'en ferait
dfaut.

Alors!...




MORALES RELATIVES


La scne se passe au tribunal correctionnel d'Andouilly-sur-Tourte:

LE PRSIDENT.--Noms et prnoms?

LE PRVENU.--Duculot (Georges-Adrien).

LE PRSIDENT.--Votre ge?

LE PRVENU.--Vingt-six ans.

LE PRSIDENT.--Profession?

LE PRVENU.--Marchand de journaux.

LE PRSIDENT, _mprisant_.--Si nous disions _camelot_, plutt?

LE PRVENU, _non offusqu_.--Disons _camelot_, si a peut vous faire
plaisir, mon prsident. Le mtier de camelot est une profession
d'homme libre de laquelle il n'y a pas  rougir.

LE PRSIDENT.--Vous tes accus d'avoir vol un lapin au prjudice
du sieur Lapoire (Placide), fermier  Coquinville. Qu'avez-vous 
rpondre?

LE PRVENU.--Rien de bien intressant. J'ai, en effet, drob le dit
lapin audit Lapoire.

LE PRSIDENT.--Les renseignements recueillis sur vous sont favorables.
Vous n'avez jamais subi de condamnation. Votre passage dans l'arme
s'est accompli sans punitions graves et mme vous avez eu la mdaille
militaire  la suite de plusieurs campagnes au Sngal.

LE PRVENU.--Je ne cherche pas  le nier.

LE PRSIDENT.--Et c'est un bon soldat comme vous qui va se dshonorer,
qui va traner sa mdaille dans la boue en volant le lapin d'un
honnte cultivateur! Vous ne rougissez pas, Duculot?

LE PRVENU.--Je ne rougis pas, monsieur le prsident, ou si je rougis,
c'est au souvenir du peu d'importance de ma _razzia_.

LE PRSIDENT.--Votre _razzia_! Ce que vous appelez votre _razzia_
n'est autre chose qu'un excellent vol.

LE PRVENU.--En Europe, je ne dis pas; mais en Afrique, nous appelons
a une _razzia_. Quand un poste avanc manque de provisions:  cheval,
messieurs! on s'en va  la recherche d'une centaine de boeufs qu'on
trouve dans les villages noirs des environs. Si les ngres font de
la rousptance, on leur envoie quelques pruneaux Lebel qui leur
inculquent vite la notion du silence. Les messieurs qui commandent ces
_razzias_ sont couverts de galons et d'honneurs. Plus ils ont tu de
ngres et rafl de bestiaux, plus ils sont galonns et dcors.

LE PRSIDENT.--O voulez-vous en venir?

LE PRVENU.-- ceci, monsieur le prsident, qu' force d'avoir
pratiqu ce mtier pendant trois ans en Afrique, je suis arriv  me
crer une _mentalit_ nouvelle et  voir mes ides sur la proprit
tant soi peu embrumes. Quand j'ai vol le lapin du petzouille en
question, je me croyais encore dans la boucle du Niger..........
Heureusement que je n'avais pas de flingot, j'aurais t fichu de le
dgringoler, l'honnte cultivateur... L'habitude, vous savez!

Le tribunal, aprs avoir dlibr quelques instants, dcerne 
notre ami Duculot une jolie pice de trois mois de prison, en
regrettant--tant donn le cynisme et le mauvais esprit dont l'inculp
a fait preuve au cours de son interrogatoire--de ne pas le faire
bnficier de la loi Brenger.

Duculot se retire entre ses deux gendarmes et murmure joyeusement:

--Trois mois pour un lapin, a n'est pas fichtre donn!... Alors, si
j'avais vol un lphant, qu'est-ce que je prendrais!...




NOUVELLES ET GRAVES COMPLICATIONS DIPLOMATIQUES


Le conflit gypto-anglo-franais, loin d'entrer dans la voie
d'apaisement si souhaite par tous les bons esprits, vient, au
contraire, de s'aviver cruellement d'un lment nouveau.

Laissant aux diplomates des deux cts de la Manche le soin d'arranger
cette regrettable et cuisante affaire, contentons-nous de relater les
faits, sans y ajouter la moindre passion personnelle.

Le sirdar Kitchener, dbarqu, hier,  Paris, en vue d'y passer
quelques jours, fit, au dbott, une visite  l'ambassade britannique.

Les propos qui s'changrent entre lord Kitchener et sir Edmund
Monson, nous les ignorons: ils n'ont, trs probablement d'ailleurs,
aucun rapport avec ce qui se passa ensuite.

Le Sirdar sortit, vers quatre heures, de l'ambassade et gagna l'avenue
des Champs-lyses qu'il descendit jusqu' la place de la Concorde.

Ds qu'il fut arriv l, les regards de notre gentleman furent attirs
par ce monolithe si connu des Parisiens et qu'on dsigne sous le nom
un peu arbitraire, d'ailleurs, d'Oblisque de Louqsor.

D'un coup d'oeil, l'Anglais devina l'origine du monument.

Il s'en approcha, en fit le tour, remarqua la prsence, en dedans de
la grille, d'un homme entre deux ou trois ges, vtu de l'uniforme
classique de nos gardiens de monuments.

Le chapeau  la main, et sur le ton de la plus exquise politesse:

--Pardon, monsieur, s'enquit le sirdar, comment nommez-vous ce bloc de
granit?

--C'est l'Oblisque de Louqsor, monsieur.

--Et vous, monsieur, s'il vous plat, qui tes-vous?

--Moi?... Je suis le concierge de l'Oblisque.

--Pour le compte de quel gouvernement gardez-vous l'Oblisque?

--C'te question!... Pour le compte du gouvernement franais, pardi!

--Alors, cher monsieur, je vous prierai de dguerpir au plus vite.

--Dguerpir! Et pourquoi dguerpir?

--Parce que, cher monsieur, l'Oblisque de Louqsor ayant appartenu
jadis  l'gypte, appartient maintenant et dsormais  l'Angleterre.

--Allons donc!

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

--Je ne prtends pas le contraire, cher monsieur, mais je ne quitterai
mon poste que lorsque j'en aurai reu l'ordre de ceux qui me l'ont
confi, de mes chefs hirarchiques.

--Rassurez-vous, je ne vous ferai pas violence, mais je vais aviser
immdiatement de cette situation les grosses lgumes anglaises (_the
big british vegetables_). Cet incident se videra, sans nul doute,
diplomatiquement; mais, en attendant, vous ne trouverez pas offensant,
j'espre, que je vous juxtapose deux autres concierges, l'un gyptien,
l'autre anglais.

--Faites comme vous voudrez, cher monsieur.

Les deux hommes se quittrent le plus cordialement du monde et, mme,
on observa que le concierge de l'Oblisque, remarquant l'extinction
du cigare de lord Kitchener, offrit  ce dernier une allumette,
gracieuset  laquelle l'Anglais rpondit par le cadeau d'une
cigarette... turque, naturellement.

Les choses en sont l.

Rien n'a transpir du quai d'Orsay; on sait seulement que ces
messieurs n'en semblent pas mener large.




LES HOTES DE CASTELFL


Tout de suite, ce jeune homme rencontr chez des amis communs m'avait
normment plu.

Son vident bon coeur, sa soif un peu candide de justice, et surtout
la ravissante simplicit de son esprit, m'inculqurent le dsir de
faire sa connaissance plus ample, comme on dit.

 l'instar, peut-tre, des animaux qui aiment qui les aime, le jeune
homme, de son ct, me manifesta une prompte sympathie.

--Venez, dit-il, passer une journe chez moi, ou plutt chez nous,
car je vis avec ma vieille bonne-maman qui m'a lev, une femme de
beaucoup d'esprit qui vous plaira, j'en suis sr.

--Vous n'avez plus vos parents?

--Non. Mon pre, je ne l'ai jamais connu; c'tait, parat-il, le
cocher de mes grands-parents. Quant  ma mre, elle mourut de honte,
je crois, peu de temps aprs ma naissance.

Quelques jours aprs cet entretien, je sonnais  la grille de
Castelfl.

Ce fut le jeune homme lui-mme qui, m'ayant aperu du perron, accourut
m'ouvrir.

--Bonne-maman! Bonne-maman! Voil le monsieur dont je t'ai parl
l'autre jour... Ah! que c'est gentil  vous!... Justement, hier, j'ai
tu un beau livre...

La vieille dame appartenait  cette race de vieilles dames qui
parlent, parlent sans interruption, comme un moulin tourne, tourne.

Ds les premires paroles qu'elle dit, je crus n'avoir pas bien
saisi et attribuai tout d'abord  ma propre incomprhension l'espce
d'ahurissement en lequel me plongeaient ses propos.

Mais non, c'tait bien sa faute  elle, et ses dires respiraient, 
n'en pas douter, la plus formelle incohrence.

En voici un chantillon:

... Ce jour-l, mon enfant, comme le Vendredi-Saint tombait
prcisment un jeudi, nous en profitmes pour aller manger la galette
des Rois chez la vieille filleule de notre petite grand'mre qui se
trouvait en nourrice chez la femme d'un bcheron veuf dont j'ai oubli
le nom.

 La pluie ne cessait pas de tomber, une de ces pluies d'orage, tides
qu'on a souvent, dans ces pays-l, quand le temps est sec et froid.

 Nous partmes ds le tout petit jour et nous arrivmes  la nuit
tombante, car il faut vous dire que la maison tait  l'autre bout du
village.

 La bonne femme nous reut d'un air revche: Entrez, mes petits
enfants, nous disait-elle, entrez, et mettez-vous bien  l'abri au
milieu du champ d'orge.

 Mais bientt, sa figure s'adoucit. Un bon sourire claira ses yeux
et elle nous mit tous  la porte  grands coups de serpe.

 Cinq minutes aprs, nous tions tous rentrs  la maison, tasss
autour d'un grand feu de sarment devant lequel rtissait un petit
morceau de veau froid qu'on prparait pour le rveillon de la
Toussaint.

 Oh! cette nuit-l, je ne l'oublierai jamais tant on s'est amus!

 Seulement on avait tant bu  la sant du petit Jsus qu'on faillit
manquer la grand'-messe.

 Et,  cette poque-l, manquer la grand'-messe le jour de Pques,
c'tait pch mortel!

 Nous emes juste le temps d'arriver; toute la paroisse tait
dj l, et je crois mme que la premire partie de quilles tait
commence...

       *       *       *       *       *

La bonne vieille dame continua longtemps  causer de la sorte.

Elle aurait pu continuer davantage encore: la macdoine imptueuse de
ses discours incohrents m'avait jet dans une telle stupeur, que je
ne percevais plus qu'une sorte de bourdonnement lointain.

Le djeuner par bonheur, se composait de mets copieux et succulents;
les vins surtout me plurent, jouissant d'une vieillesse qui touchait 
la snilit.

--Ce sont, en effet, de trs vieux vins, me fit observer le jeune
homme, car ils datent de mon grand-pre, et ni bonne-maman, ni moi, ne
faisons grand tort  notre cave,--n'est-ce pas, bonne-maman?--car nous
ne buvons que de l'eau. Voici, entre autres, du malvoisie qui pourrait
bien avoir un sicle d'existence.

La vieille dame s'cria:

--Ah! le malvoisie! Dire que s'est dans un tonneau de ce vin-l
que s'est noy le duc d'Orlans. Vous n'avez pas connu le duc
d'Orlans?... Non, vous tes trop jeune. Dieu! quel beau garon
c'tait! Je l'ai vu, la premire fois que je suis alle  Paris
avec mes parents. Il tait  cheval,  ct de Charles X qui passait
l'arme en revue. Tout le monde criait: _Vive l'empereur!..._ C'tait
trs beau!...

Aprs djeuner, nous allmes, le jeune homme et moi, faire un tour
dans le parc.

--Comment trouvez-vous bonne-maman?

--Charmante, charmante... Une grande dame, pour tout dire.

--Je savais bien qu'elle vous plairait. N'avez-vous pas remarqu
parfois de lgres confusions dans ses souvenirs.

--Ma foi, non! La mmoire de Madame votre aeule m'a sembl, au
contraire, d'une prcision remarquable et fort rare chez une personne
de son ge.

--Ah! tant mieux!... j'avais cru remarquer...

Nous nous approchions d'une volire, d'une immense volire, en trs
bon tat, mais compltement vide.

--Tiens, observai-je, vous ne mettez pas d'oiseaux dans cette si
magnifique volire?

Je vis alors les yeux du jeune homme, lesquels n'avaient reflt
jusqu'ici qu'une ingnuit cleste, se voiler d'une mlancolie
intense:

--Cette volire? Oui... C'est toute une histoire. Je vais vous la
dire, parce que je vous aime beaucoup et que j'ai grande confiance en
vous, mais je n'aime pas qu'on me rappelle cette horrible chose.

Il essuya ses yeux.

--L'an pass, elle tait pleine d'oiseaux, cette volire, d'oiseaux
venus de tous les pays du monde et jolis comme on n'en peut pas
rver... Il a fait trs froid, l'anne dernire. Les pauvres oiseaux
sauvages ne trouvant plus rien  manger par cette neige qui tombait
si fort--vous vous souvenez?--tournaient autour de la volire, qutant
les vagues bribes de nourriture qui pouvaient s'en chapper. Un jour,
j'assistai  cette scne: un petit bouvreuil s'en venant picorer dans
une branche de millet, accroche  l'intrieur du treillage, reut
d'un gros canari un si violent coup de bec au crne qu'il en fut tu
du coup... Vous dire la colre que je ressentis  cette vue serait
impossible. Alors, furieux, j'ouvris les portes de la volire et en
chassai tous ces mauvais htes. Puis, avec des piges poss dans
tout le parc, je capturai les pauvres petits oiseaux sauvages que
j'enfermai  la place des gostes... Quelques jours aprs cette
opration, ils taient tous morts, les oiseaux privs, inhabitus 
trouver pitance et abri, trpassrent de faim et de froid; les autres,
les petits oiseaux, fiers et libres, moururent d'ennui et peut-tre
mme d'indigestion... Et voil comment, dans la vie, avec les
meilleures intentions, on cause du dommage  tout le monde... Vous
nous restez  dner, bon ami?

--Volontiers, mon cher.




LE PETIT GARON ET L'ANGUILLE


Les imaginations exorbitantes des mlodramaturges les plus en
dlire, de mme que les irrsistibles cocasseries de nos meilleurs
vaudevillistes, tout cela n'est rien auprs de l'imprvu, de l'inou
que la vie, la vie toute nue, nous apporte quelquefois dans les plis
de son fruste tablier.

Comme le dit fort bien M. Francisque Sarcey, chaque fois qu'il lui
arrive un vnement tant soit peu trange: _On mettrait a dans les
journaux, que personne ne le croirait._

..... Ce petit prambule est plac l pour prparer mon honorable
clientle au rcit d'un fait que beaucoup de nos lecteurs et
lectrices accueilleront avec un sourire d'incrdulit coup de quelque
haussement d'paules (une interjection dsobligeante, peut-tre mme,
brochant sur le tout).

Je ne saurais en vouloir  ces sceptiques, vu le bizarre des
circonstances, et j'avoue que moi-mme, si je ne connaissais les gens
 qui advint l'histoire, je me refuserais franchement  y apporter la
moindre foi.

Vendredi dernier, vers dix heures et quart du matin (je tiens 
prciser), la femme de mon jardinier dit  son petit garon:

--Tiens, Julien, voil cinq francs, tu vas aller  la poissonnerie
me chercher une anguille... Il parat qu'il y en a de superbes,
aujourd'hui,  ce que vient de me dire la veuve Pointu... Une anguille
dans les vingt sous, et tche de ne pas te faire voler!

Fort intelligent, Julien, ds son plus tendre ge, fut habitu par sa
mre  faire les mille petites commissions du modeste mnage.

Ajoutons que l'enfant s'en tirait  merveille, dirait Coppe dans un
vers immortel.

Voil donc mon bambin parti dans la direction de la poissonnerie, tout
fier de la confiance qu'on lui tmoigne, car c'est la premire fois
qu'il a mission d'acqurir une anguille.

Chemin faisant, il s'amuse avec sa pice de cinq francs, la faisant
sauteler dans sa main, la jetant en l'air et la rattrapant, non sans
une certaine prestesse.

Malheureusement,  un moment, il manqua son coup: la pice, aprs
avoir roul sur le quai, s'en vint choir dans l'eau du bassin dit du
Nord, par sept ou huit mtres de fond.

Voyez-vous d'ici la dtresse du pauvre petit bougre?

Comble de malheur: comme il se penchait, hbt, sur le parapet,
contemplant l'endroit fatal de la disparition de son argent, un coup
de vent lui enlve son bret!

Crac, voil sa coiffure  l'eau!

Sauter dans un canot et godiller vers le bret fut, pour l'enfant,
l'affaire d'une minute.

Il tait temps: compltement humect, l'objet tait sur le point de
sombrer  jamais.

Quelle ne fut point la stupeur de notre jeune ami en constatant qu'au
fond du bret grouillait une anguille, une magnifique anguille qui
pouvait bien peser--je n'exagre pas--dans les une livre et demie, une
livre trois quarts.

Cette pche aussi miraculeuse qu'inattendue consola lgrement Julien
de sa msaventure.

Mais voici o la chose se corse.

En corchant l'anguille, en lui ouvrant l'estomac, que pensez-vous que
trouva la femme de mon jardinier?

Une pice de cinq francs?

Non.

L'anguille, un poisson plutt en longueur, n'est nullement outille
pour avaler de gros cus: ni son orifice buccal, ni son estomac, ne se
prteraient  pareille prouesse.

Ce que la femme du jardinier rencontra dans l'intrieur de l'anguille,
c'est, ou plutt ce sont huit pices de cinquante centimes, soit un
total de quatre francs, reprsentant exactement ce que la brave femme
comptait voir revenir sur sa pice de cent sous.

Comme concidence (car il ne faut voir dans tout cela qu'une simple
concidence), avouez que c'est assez coquet!

Et cette aventure ne vous rappelle-t-elle pas certaines lgendes
gnoises et vnitiennes o des jeunes filles ( Venise, c'tait
souvent la demoiselle du doge qui se livrait  ce sport, par esprit
d'imitation sans doute) o des jeunes filles, dis-je, aprs avoir jet
leur anneau dans la mer, le retrouvaient dans le ventre des poissons
qu'on leur servait  table?

 Florence, pareils faits ne se produisirent point, sans doute  cause
de la distance qui spare cette magnifique cit de la mer.




LE THATRE DE M. BIGFUN


Fidle  mon engagement, je n'ai pas souffl mot de cette entreprise
tant que tout n'a pas t conclu, sign, paraph, enregistr.

Aujourd'hui, je puis parler et ma satisfaction n'est point mince
d'tre le premier  donner la sensationnelle nouvelle.

Il s'agit, vous le devinez, d'un nouveau clou pour l'Exposition de
1900...

Aprs mille dmarches, mille refus, M. Bigfun, le grand imprsario
australien si connu, vient enfin d'obtenir l'autorisation d'ouvrir
et... d'exploiter son thtre, ce thtre dont les dbuts soulevrent
aux antipodes tant d'indignations, tant de colres.

Contrairement  cette Compagnie d'assurances qui s'appelle _The
Mutual Life_, le thtre de M. Bigfun pourrait s'intituler _The Mutual
Death_.

Comme dans les autres thtres, on y joue des drames humains et des
mlos surhumains. Mais, dtail qui corse l'intrt du spectacle, les
victimes sont de vraies victimes, et il ne se passe pas une seule
reprsentation, chez M. Bigfun, sans, au moins, un rel meurtre ou un
suicide vritable.

Le plus trange, dans cette trange entreprise, c'est que, depuis
l'ouverture de son thtre, M. Bigfun ne s'est jamais trouv  court
de victimes volontaires.

Tout d'abord ce furent de pauvres diables qui, pour laisser quelque
argent  leur famille indigente, n'hsitrent pas  faire le sacrifice
de leur vie.

Puis, vinrent des dsesprs des deux sexes, amants malheureux, jeunes
filles dlaisses, que tentrent ce cabotinage et cette mise en scne
dans le trpas.

Enfin, le snobisme s'en mla et beaucoup de personnes, sans raison
apparente, s'offrirent au rle de victimes, simplement pour pater la
galerie.

Les gageures se mirent aussi  svir, et il n'est pas rare de voir,
dans les bars de Melbourne et de Sydney, d'excellents pochards tenir
des paris dont l'enjeu est, tout btement, leur mort violente, mais
dcorative, sur la scne du bon Bigfun.

Malgr ses frais normes (certains de ces macabres protagonistes
touchant un millier de livres), notre imprsario a fait une fortune
considrable.

Quand la victime volontaire possde quelque talent et surtout une
jolie voix, le prix des places ne connat plus de limites.

Ainsi, lorsque miss Th. K... consentit  jouer Juliette dans _Romo_,
reprsentation qui se termina par son vrai suicide, les places les
plus modestes atteignirent des prix de vertige. (Un strapontin de
quatrime galerie fut pay par notre sympathique confrre de la presse
franaise M. Brandinbourg, pas loin de douze mille francs.)

Reste  savoir si le thtre de M. Bigfun rencontrera  Paris sa vogue
de l-bas.

Je le crois, pour ma part,  moins qu'une campagne de sentimentalerie
niaise ne soit mene contre lui dans une certaine presse.




CLARA OU LE BON ACCUEIL PRINCIREMENT RCOMPENS


(_Drame lyrique en deux actes_)


PREMIER ACTE

_La scne reprsente la grand'place d'un modeste village. Un vieillard
pniblement appuy sur un bton vient d'y arriver. Des enfants, les
uns goguenards, les autres pitoyables, contemplent le bonhomme et
l'entourent._

LES ENFANTS, _anims de sentiments divers_

    O vas-tu, blanc vieillard, par ces tristes novembres?
    Cherches-tu quelque endroit o reposer tes membres?
    Vas-tu chez l'Espagnol ou bien chez le Kroumir?

LE VIEILLARD, _bien las, si las_...

    L'pave choisit-elle un lieu pour y dormir?
    Que sais-je? Ah! mes enfants, voici la nuit qui tombe,
    Peut-tre, au lieu d'un toit, trouverai-je une tombe!

PREMIER ENFANT, _hypocrite_

    Pourquoi ne viens-tu pas, alors, chez mes parents?
    (Demande  mes amis qui s'en portent garants)
    Ils te rserveront une place  leur table.

DEUXIME ENFANT, _rageur, au premier_

    Dis plutt, camarade, une place  l'table;
    Car ton pre fort dur et ta mre sans coeur
    Recevront ce pauvre homme avec un air moqueur.

TROISIME ENFANT, _fier_

    Vieillard viens chez mon oncle. Il est garde champtre.
    Vois ces riches troupeaux qui s'en vont aux champs patre:
     leurs matres, il peut dresser procs-verbal.

QUATRIME ENFANT, _cossu_

    Papa tient cabaret, picerie et bal.
    Chez lui, sans crainte, avant de reprendre ta route;
    O ple voyageur, viens-t'en boire une goutte.

CINQUIME ENFANT, _une petite fille_

    Vivant d'une pension de veuve de sergent,
    Ma mre, cher Monsieur, n'a pas beaucoup d'argent.
    Mais, ce qui vaut bien mieux, elle est jeune et jolie.

LE VIEILLARD, _enthousiaste,  la petite fille_

    De tous ces galopins, c'est toi la plus polie,
    Blonde enfant! Conduis-moi jusques  ta maman
    Car (je le sens dj) je l'aime normment.

_Le vieillard, tenant l'enfant par la main, s'loigne dans la
direction de la maison de la petite.--Rideau._

FIN DU PREMIER ACTE


DEUXIME ACTE

_La scne reprsente un perron orn d'une vigne vierge rouge, devant
une maison rustique. Au lever du rideau, ils sont rangs l, tous les
trois, le vieillard tenant dans sa main gauche la main de l'enfant
et, du bras droit, enlaant la taille de la jeune femme qui (la petite
fille n'a nullement exagr) est en effet fort jolie._

LE VIEILLARD, _vhment_

    Accourez tous, enfants, vieillards et hommes mrs!
    Celui que vous voyez aujourd'hui dans vos murs
    N'est pas--et tant s'en faut!--ce qu'un vain peuple pense.
    La bont, tt ou tard, trouve sa rcompense.

_Dsignant la jeune femme._

    J'pouse cette dame au si charmant accueil.
    Pour elle, ils sont finis, les sombres jours de deuil!

_Il l'embrasse._

    Du bonheur mrit, Clara, voici l'aurore!

_Il la rembrasse._

    Qu'un beau soleil d'amour te caresse et nous dore!

_Il l'embrasse de nouveau; puis, comme devenu la proie subite d'une
inconcevable frnsie, il arrache sa perruque, sa fausse barbe et
les guenilles dont il tait revtu. Il apparat alors en joli homme,
sangl dans une tunique de la meilleure coupe avec, sur la poitrine,
les palmes d'officier d'Acadmie, et au ct, une pe administrative.
Puis, il s'crie:_

    Si haut plac qu'il soit, honte  celui qui ment!
    Je suis le sous-prfet de l'arrondissement.

_Tableau--Rideau_

FIN




DE QUELQUES RFORMES COSMIQUES


Dans un article rcent de M. Sarcey, je relve le passage suivant:

...Du reste, on ne saurait s'imaginer  quel point d'ingnuit, de
superstition, pour ne pas dire plus, en sont rests les gens de mer.

 N'ai-je point entendu, cet t, entendu de mes propres oreilles, 
Concarneau o je passai quinze jours avec ma famille, un brave homme
de pcheur m'affirmer sans rire que le va-et-vient des mares n'tait
d qu' l'influence de la lune, de la lune, oui, vous avez bien lu!

 Tous les efforts que je fis pour dtromper ce naf furent en pure
perte.

 Qu'est-ce que la lune venait faire l-dedans? m'acharnais-je  lui
demander. On ne s'attendait gure  voir la lune en cette affaire.

 Je ne sais pas si cette bizarre croyance, qui doit remonter aux
vieux Druides, est rpandue chez tous les marins franais, mais en
Bretagne et en particulier  Concarneau, elle est admise comme parole
d'vangile, et si d'aventure vous essayez de dmontrer leur erreur 
ces nigauds, ils vous feront comme  moi, ils vous traiteront de vieil
imbcile...

       *       *       *       *       *

Mon cher oncle, je suis au dsespoir de prendre parti contre vous,
mais ils avaient raison, les gens du Concarneau et d'ailleurs: c'est
vous qui avez tort.

Le mcanisme des mares ne connat point d'autre ressort que
l'attraction lunaire.

Et ce sujet fut mme, au cours de l't pass, la thse d'une fort
belle confrence que profra M. Tristan Bernard au casino d'tretat,
sous ce titre: _La terre aux terriens_.

M. Tristan Bernard y dplorait qu'une plante de l'importance de la
terre et  compter pour la rglementation de ses mares avec--je ne
veux froisser personne, mais enfin!--avec ce ple satellite qu'est la
lune.

Le savant cosmographe tudia les diffrents moyens proposs pour
chapper  cette influence et pour devenir matres chez nous, que
diable!

Un systme de barrages fut celui qui me parut le plus pratique, mais
voici o je diffre d'avis avec M. Bernard: cette question qui n'est,
en somme, qu'affaire de vanit assez mesquine, mrite-t-elle tant
d'efforts et de si fortes dpenses?

Une autre entreprise, autrement intressante celle-l et combien plus
pratique, pourrait se raliser presque sans bourse dlier.

Ne serait ncessaire que la parfaite entente d'un Congrs
international, compos de savants, de gographes, de calculateurs,
etc.

Suivez-moi bien.

Les deux ples jouissent d'une basse temprature, chacun sait a,
comme dit la chanson.

 quoi tient ce frigide tat de choses?

Tout le monde vous le dira:  leur loignement de l'quateur.

Si les ples taient prs de l'quateur, on n'y verrait plus
d'icebergs, et les ours blancs se transformeraient en lamas.

Or, voulez-vous avoir l'obligeance de me dire ce que c'est que
l'quateur?

C'est une ligne _fictive_ (n'oubliez pas ce dtail), _fictive_ et
primtrique d'un grand cercle perpendiculaire  l'axe des ples.

Qui nous empcherait--je vous le demande un peu,--qui nous empcherait
de la dplacer, cette ligne, puisqu'elle est fictive?

Car s'il y a quelque chose de facile  dplacer au monde, c'est bien
une ligne fictive, nom d'un chien!

On la ferait alors passer par les ples qui dgleraient bientt et
offriraient plus de confortable aux navigateurs.

Voil un projet pratique, simple, peu coteux; mais les rgions
quatoriales consentiront-elles?

Au nom de l'humanit, on saura les y contraindre  coups de canon.




LA QUESTION DES CHAPEAUX FMININS AU THTRE


Je possde une cousine, jeune encore, mais que le ciel a gratifie du
plus exorbitant des sang-froids et d'un peu commun esprit de rpartie.

Ajoutons qu'elle est veuve et qu'elle jouit d'une vingtaine de mille
livres de rente, ce qui n'a jamais rien gt, n'est-ce pas? (Rien des
agences.)

La petite histoire qui vient de lui arriver n'est pas de nature, pour
vrai dire,  dranger l'ordre tabli du firmament; mais comme elle
relve du tapis de l'actualit, je vais me permettre de vous la
narrer, si toutefois vous voulez bien m'y autoriser. Vous en mourez
d'envie, dites-vous.

Allons-y.

Il y a peu de jours, ou plutt peu de soirs, ma cousine se trouvait au
thtre en socit de l'une de ses amies.

Ces deux dames occupaient chacune un fauteuil d'orchestre.

Tout  coup, elles se retournrent, attires par du vacarme.

Un gros monsieur, plac juste derrire ma cousine, menait un tapage
d'enfer.

--Y a-t-il du bon sens, hurlait-il, y a-t-il du bon sens, je vous le
demande, messieurs,  venir au thtre avec un chapeau pareil!

(Ma cousine--elle est, d'ailleurs, la premire  le reconnatre--tait
affuble, ce soir-l, d'un chapeau un peu excessif pour assister  la
comdie.)

--Mais, madame, insistait le monsieur de plus en plus furibond, quand
on a un chapeau comme cela, on le laisse au vestiaire.

Et autres amnits semblables.

Ma cousine, laquelle se sentait lgrement dans son tort, ne rpliqua
rien et, pour avoir la paix, se contenta de changer de place.

 quelques jours de l, ces deux mmes dames se trouvrent dans un
autre thtre, toujours aux fauteuils d'orchestre.

Soudain, qui ma cousine aperut-elle, install juste dans le fauteuil
devant elle?

Vous l'avez devin, astucieuses lectrices, c'tait le gros et
tumultueux monsieur de l'autre soir.

Ce gros monsieur, non satisfait d'tre de corps norme, aggravait son
cas par une tte plus norme encore, une tte norme, norme, qu'une
toison crpue hissait au fantastique dans l'norme!

Et cela n'tait encore rien, si on n'avait pas vu ses oreilles!

Oh! ses oreilles!

Imaginez-vous deux ventails plants dans cette tte et plants bien
perpendiculairement au plan des joues.

C'est alors que ma cousine sentit clater au meilleur creux de son
coeur l'allgre fanfare des justes revanches.

--Y a-t-il du bon sens, s'cria-t-elle, empruntant au monsieur les
propres termes de son trivial rpertoire, y a-t-il du bon sens, je
vous le demande, messieurs et mesdames,  venir au thtre avec une
tte pareille et de telles _esgourdes_!

Ce fut au tour du monsieur  en mener beaucoup moins large que ses
oreilles.

--Madame, balbutia-t-il, madame.

--Mais, monsieur, insista ma cousine! quand on a une tte et des
oreilles comme cela, on les laisse au vestiaire. Madame l'ouvreuse,
veuillez dbarrasser monsieur de sa tte et de ses oreilles, car,
interposs entre la scne et moi, ces appendices me prohibent en
totalit la vue du spectacle.

Le monsieur passa par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, sans
oublier les fameux rayons ultra-violets.

Aprs le premier acte, il prit son air de rien, et disparut sans qu'on
le revit par la suite.

Encore un, je le parie, qui n'osera plus hurler contre les chapeaux
fminins au thtre, ou s'il hurle, ce sera tout bas.




LE PAUVRE GENDRE[4]

[Note 4: Cette histoire fut, bien entendu, crite avant le trpas
du regrett M. Flix Faure.]


--Oui, monsieur, si le Prsident de la Rpublique savait ce que j'ai
t malheureux grce  lui, il n'hsiterait pas  me dcorer.

--Grce  lui?

--C'est une faon de parler; je ne lui en veux pas, d'ailleurs, car,
 vraiment dire, Flix Faure n'a jamais rien fait contre moi; mais si
notre Prsident n'avait jamais exist ou si, seulement, il n'tait pas
parvenu aux honneurs, moi, je serais le plus heureux des hommes.

--Daignez vous expliquer.

--Oh! mon Dieu, c'est bien simple: Je suis mari  une charmante
femme que j'aime beaucoup et qui me le rend bien. Malheureusement, mon
pouse a une mre...

--Et cette mre est votre belle-mre?

--On ne peut rien vous cacher  vous!.......

Ce dtail n'aurait,  la rigueur, que peu d'importance; mais voici le
terrible de la chose: jadis, alors qu'elle n'tait qu'une simple jeune
fille comme vous et moi, ma belle-mre fut demande en mariage, par un
jeune homme qui s'en trouvait, parat-il, perdument amoureux et qui
ne lui tait pas du tout indiffrent. Les parents de ma belle-mre,
jugeant la situation du jeune homme pas en rapport avec la fortune de
leur demoiselle, s'opposrent au mariage.

--Jusqu' prsent, je ne vois pas bien...

--Vous comprendrez tout, monsieur, quand j'aurai ajout que le jeune
homme en question n'tait autre qu'un nomm Flix Faure, employ dans
une grande maison de cuirs du faubourg Saint-Martin.

--L'histoire est, en effet, des plus piquantes.

--Mon supplice commena peu de temps aprs mon mariage. Les dbuts
de notre union avaient t des plus cordiaux, des plus paisibles, des
plus patriarcaux, oserai-je dire. Un beau jour, un lundi, lendemain
d'lections gnrales, nous lmes dans le journal qu'un nomm Flix
Faure, ngociant, venait d'tre lu dput du Havre.--Tiens! s'cria
ma belle-mre, Flix Faure, ce doit tre mon ancien amoureux. J'ai d,
dans le temps, pouser un garon qui portait ce nom-l.

--Et alors?

--Elle s'informa et acquit bientt la certitude que le nouveau dput
ne faisait qu'un avec son ancienne passion.

L'humeur de ma belle-mre s'altra lgrement  cette dcouverte: Si
mes parents, rptait-elle, ne s'taient point opposs  ce mariage,
je serais, aujourd'hui, la femme d'un dput!... Quelques annes
plus tard, Flix Faure devenait ministre de la marine. Cette fois,
le caractre de la bonne femme tourna franchement  l'aigre, et comme
elle n'avait plus ses parents  qui adresser de sanglants reproches,
ce fut moi qui copai: Si, tout de mme, j'avais pous cet homme-l,
quel beau mariage tu aurais pu faire, ma pauvre fille!

--Et quand Flix Faure fut nomm Prsident de la Rpublique?

--Oh! alors, mon pauvre monsieur!... De telles scnes ne sauraient
se raconter... Et quand il a reu le tsar et la tsarine, donc!... Et
quand il a t en Russie!... Et encore l'autre jour, quand il a reu
la Toison d'or!... Ma vie n'est plus tenable!... Quelquefois je perds
patience et j'eng... la pauvre femme comme un pied!

--Que dit-elle?

--Elle tombe sur une chaise d'un air accabl et gmit: Ce n'est pas
M. Berge qui se conduirait comme a avec moi!




LA DOULEUR MARCHE, BRAS DESSUS BRAS DESSOUS, AVEC L'CONOMIE (PANNEAU
DCORATIF)


Les personnes qui m'ont cont l'anecdote ci-dessous m'en garantissent
la rigide authenticit: ces gens se trouvant tre d'honorables
commerants prospres et jouissant, dans leur quartier, de la
considration gnrale, je n'hsite pas  nantir cette aventure d'une
flatteuse publicit.

..... Le charbonnier qui occupe la petite boutique au coin de la
rue Legendre et de l'avenue de l'Observatoire vint  mourir d'une
bronchite aigu qui l'enleva sans qu'il et le temps de dire _bougri_!

La veuve dsole tlgraphia au frre du dfunt qui arriva aussi
rapidement que le permet le train omnibus qui va de Saint-Flour 
Paris.

Ce fut une scne dchirante quand le voyageur fut mis en prsence du
pauvre dfunt, une scne vritablement dchirante! (Car ce serait un
grand tort de croire que les instincts du lucre, si fertiles en l'me
de certains Auvergnats, abolissent chez eux tout sentiment du coeur.)

--Avez-vous au moins un portrait de lui? fit-il  sa belle-soeur.

--_Hlache_, non! je n'en ai _poigne_.

(Pour le restant du dialogue, prire au lecteur d'apporter lui-mme
l'accent auvergnat duquel la notation exacte me coterait trop de
peine et deviendrait,  la longue, monotone.)

--Pauvre frre! je vais aller chercher un photographe pour qu'il nous
tire un souvenir de Pierre...

Le photographe manifesta de terribles exigences: il ne parlait de
pas moins de trente francs pour se transporter  domicile, lui et son
matriel.

--Mais, disait l'autre, il y a sur votre tableau en bas: _Portraits
depuis 10 francs la douzaine_.

--Les portraits que je fais ici, dans mon atelier, oui! Mais 
domicile, c'est forcment plus cher.

Notre homme se gratte la tte, ainsi que font les Auvergnats pour
exprimer leurs sentiments perplexes.

(Cette coutume ne date pas d'hier, car Csar, dans ses _Commentaires_,
raconte que Vercingtorix n'arrta pas de se gratter la tte pendant
tout le sige d'Alsia.)

Trente francs, dame, c'est une somme, pour de pauvres charbonniers!

Puis, brusquement:

--Bon, fit-il.

Et le voil, revenu au domicile funraire, qui raconte la chose  sa
belle-soeur.

--Donnez-moi un grand sac  braise, dit-il en matire de conclusion.

Quelques minutes aprs, le mdecin des morts s'amne et trs
dsinvolte, demande le dfunt.

--Le dfunt! rpond tranquillement la femme. Il faut que vous
l'attendiez un petit instant; il est chez le photographe avec son
frre.




BOTTONS NOS ANIMAUX DOMESTIQUES, MAIS BOTTONS-LES BIEN


Pour peu qu'on soit affubl de la moindre fille, ou de la moindre
jeune soeur, ou de la moindre pas trs ge cousine ou de toute autre
gracieuse et analogue parente, on connat la _Revue pour les jeunes
filles_.

Chaque fois qu'il m'arrive de feuilleter cet aimable priodique--bien
que n'tant point jouvencelle--je suis certain d'y enrichir mon esprit
de quelque connaissance nouvelle.

C'est ainsi que, ayant lu _Sur les routes de Russie_, une relation
des plus intressantes, signe Mme Stanislas Meunier, j'ai appris
l'existence, du ct de Bakou, des _oies bottes_.

Je laisse la parole  la charmante et littraire femme du savant
gologiste bien connu:


    LES OIES BOTTES

    Ces oies sont trs abondantes dans le steppe: tout comme les
    chameaux, les chevaux, les moutons, elles y font des bandes
    nombreuses; et quelquefois toutes ces btes disparates de
    forme, mais galement vgtariennes et paisibles, sont runies
    en un troupeau commun.

    Les oies ne sont pas cres pour pturer ternellement, toutes
    blanches sur des terres noires. Elles doivent achever leur
    destine, dores dans un plat. Mais pour arriver du steppe
    dans le plat, il faut faire bien des tapes, car les distances
    sont longues, et cinq cents kilomtres sparent quelquefois le
    nid du four. Transporter les oies en chemin de fer, vous n'y
    songez pas! On ne voiture l-bas que les chrtiens, ou tout
    au plus les musulmans, quand ils sont riches. Les oies vont 
    pied. Mais comme elles ont les pattes tendres, on les botte.

    On les botte!... Ne vous rcriez pas. Les fausses nouvelles du
    Congrs, rarement absurdes, s'appuient ordinairement sur de la
    vraisemblance. Les bottes des oies ne sont pas de celles
    qu'on fabrique dans les cordonneries; elles sont une invention
    simple et sublime, comme celle des tuyaux  ptrole et des
    wagons-citernes. Donc, on chasse les oies,  coup de trique,
    sur une aire rsineuse, puis sur une aire de petits cailloux;
    les pattes poisses se recouvrent de gravier; l'enduit
    s'agglutine et sche. Comprenez-vous?... Les oies ayant
    la palmature protge par des brodequins pierreux  double
    semelle, peuvent hardiment aller de l'avant, ce qu'elles
    font  grand bruit, comme autant de statues du Commandeur en
    marche.

    Je crois que le journaliste scientifique bien connu, _M.
    Alphonse Allais_, tait membre du Congrs.

       *       *       *       *       *

Non, madame Stanislas Meunier, je ne faisais pas partie du Congrs
de Bakou, ces messieurs organisateurs ayant totalement nglig de
m'inviter, et moi n'ayant pas coutume de me rendre aux endroits o je
ne suis pas mand.

Je le regrette, car sur ces questions des _oies bottes_, j'aurais pu
mettre quelques ides tant personnelles qu'acquises et singulirement
perfectionner le systme russe.

coutez plutt:

    En Nouvelle-Zlande un procd analogue est appliqu aux
    pattes des autruches, mais combien plus scientifique et plus
    ingnieux! Suivez-moi bien.

    On fait barboter les volatiles dans une auge contenant une
    solution de caoutchouc mlange  du carbonate de magnsie.

    Au bout de quelques sances successives de trempages et de
    dessications, les pattes des autruches se trouvent enfermes
    dans une grosse boule de substance lastique.

    Mais ce n'est pas tout!

    Pour rendre cette substance plus lastique encore, on promne
    nos autruches sur du sable surchauff.

    Qu'arrive-t-il?

    Le carbonate de magnsie se dcompose sous l'influence de la
    chaleur: de grosses bulles d'acide carbonique se forment dans
    la masse de caoutchouc, produisant autant de petits pneux et
    augmentant incroyablement l'lasticit de la matire.

    D'autre part, la magnsie devenue libre n'a plus qu'une
    ressource, c'est de vulcaniser notre caoutchouc, mission dont
    elle s'acquitte  la satisfaction gnrale.

    Les autruches se trouvent ainsi bottes pour la vie et bottes
    d'admirables pneux qui donnent  leur allure une lgret,
    une grce inexprimables, sans compter que la vitesse des btes
    s'en trouve presque double et la fatigue pour ainsi dire
    abolie.

    Voil du progrs ou je ne m'y connais pas!




LE TALENT FINIT TOUJOURS PAR TROUVER SON EMPLOI


Bien entendu, il s'appelait Legrand.

Et mme Alexandre Legrand.

Enfant, il tait dj tout petit et en grandissant, il devint plus
petit encore.

Je m'explique: ds le jeune ge, sa taille tait fort exigu; mais 
mesure que vinrent les annes, le torse seul et la tte consentirent 
crotre normalement, cependant que les bras et les jambes conservaient
leurs menues dimensions longitudinales, de sorte que l'ensemble de
notre ami Legrand  l'ge viril constitue le corps d'un excessivement
petit bonhomme.

Ce qui dsole le plus Alexandre dans cette disgrce, c'est qu'elle
lui interdit toute apparition sur la plus quelconque de nos scnes
lyriques.

Et cela est fort dommage, mes pauvres amis, car Legrand possde
un organe comme on en souhaiterait  plus d'un pensionnaire de M.
Gailhard.

Une voix de basse taille, bien entendu.

Et mme une superbe voix de basse taille.

 quoi diable a pu penser le bon Dieu le jour o il enferma un tant
merveilleux instrument au sein d'une si pitre enveloppe?

Voulut-il s'amuser un brin, le Matre de toute chose?

Peut-tre... Est-ce qu'on sait!

Notre pauvre Alexandre, tout en dplorant chaque jour sa triste
situation, n'a point cess de cultiver l'art lyrique comme s'il devait
un jour en tre l'une des toiles.

L'Opra, l'Opra-Comique et tous les concerts srieux ne pourraient
compter de plus fidle spectateur et les partitions des matres
s'entassent sur son piano.

Quelques rares occasions s'offrent  notre ami de faire sonner le
splendide mtal de son beau creux: ftes de famille (de la sienne,
comme de juste), banquets entre camarades (les siens) et surtout
les concerts dans les tablissements de jeunes aveugles (public peu
proccup de la plastique des protagonistes).

 part ces chauves circonstances, Legrand en est rduit  chanter pour
lui, chez lui, sans gloire.

Ne pouvant charmer les abonns de l'Opra, Legrand gagne sa vie comme
employ dans une banque de la place Vendme.

Il occupe une table installe prs d'une fentre, situation qui lui
permet, avec une bonne jumelle, de voir le prince de Galles entrer
 l'htel Bristol et en sortir, les jours naturellement o ce blond
prsomptif est  Paris.

Maigre ddommagement!

       *       *       *       *       *

Aussi, quelle ne fut point ma lgitime stupeur en apercevant, hier, au
caf de Sude, mon ami Alexandre Legrand!

Mais quel Legrand!

La face entirement rase  la faon des acteurs, un chapeau  bords
plats lgrement inclin sur l'oreille, une cravate dite Lavallire,
un mac-ferlane, bref tout  fait l'aspect de ces artistes lyriques de
provenance souvent toulousaine.

En plus, il appelait, non sans affectation, les garons du caf par
leur petit nom, et deux un peu trop grosses bagues tincelaient  ses
doigts.

Il tint  m'offrir un quinquina Dubonnet et m'expliqua:

--Oui, mon cher, j'ai balanc la finance!  bas les bureaux! Vive le
Rpertoire!

--Tu as un engagement?

--Superbe!

--Ah bah! Et o a?

--Tu peux m'entendre partout, mon vieux,  Paris, en province, 
l'tranger!...

J'ai cru qu'il devenait fou.

--Parfaitement, mon ami, je chante des morceaux d'opra dans les
phonographes de la maison Lioret!




DOMESTIQUONS


Mon vieux camarade Bourdarie ne se contente pas, comme voudrait
l'insinuer l'oncle Francisque,  collectionner des chaussettes pour
nos joyeux Congolais, mais il applique encore toute son nergie au
salut et  la conservation de l'lphant d'Afrique. Il en dmontre
la facile domesticabilit et dcrit les mille services que ce robuste
animal pourrait rendre  la grande cause de la colonisation.

La voix de Bourdarie sera-t-elle coute?

J'en doute: les gens sont si btes!

Comme c'est intelligent, n'est-ce pas? d'avoir sous la main des
serviteurs gratuits, vigoureux, et de les tuer au lieu de s'en servir.

Et pourtant, que serait l'humanit sans les btes, je vous le demande
un peu?

Voyez-vous d'ici les bnfices du pari mutuel, si les chevaux ne
consentaient parfois  donner un petit coup de main  cette entreprise
(un petit coup de pied plutt).

Et la charcuterie? Dites-moi un peu  quoi se rduirait cette
florissante industrie sans le concours infatigable que n'a cess de
lui apporter--avec quel dsintressement!--le cochon, depuis tant de
sicles[5].

[Note 5: Je m'aperois un peu tardivement que cet exemple marche
 l'encontre de ma thse. Il sera supprim dans les prochaines
ditions.]

Je pourrais multiplier les exemples, mais le temps me manque (le train
qui emporte ce papier part  10 h. 41 et il est en ce moment, 10 h.
30, sans compter que je suis  cinq bonnes minutes de la gare).

Je voulais en arriver  la baleine.

La baleine n'est pas ce qu'un vain peuple pense: un gros poisson qui
sert  fabriquer des baleines de parapluie ou de corset.

La baleine est un mammifre des plus aviss doubl d'un ctac qui,
mieux employ et utilis vivant, rendrait  l'homme d'ineffables
services, lui tranerait ses esquifs  des vitesses inconnues jusqu'
ce jour et  des tarifs parfaitement rmunrateurs.

L'exprience en a t faite il y a deux ans par M. Adrien de Gerlache,
le hardi marin belge qui explore actuellement les rives enchanteresses
du Ple Sud.

Il y a deux ans, M. de Gerlache fit un voyage vers ces rgions,  bord
de son trois-mts le _Jules Renard_.

Un jour qu'il se promenait sur une banquise de _Moeterlinckland_, il
aperut une pauvre baleine qui venait de s'y chouer,  bout de force
et portant  son flanc une large blessure dtermine par le contact un
peu vif de quelque harpon.

Bref, elle avait sur elle tout ce qu'il faut pour injustifier
l'expression si connue: rigoler comme une baleine.

Loin d'achever l'infortune, M. de Gerlache, n'coutant en lui qu'une
clameur de piti, pansa la pauvre bte et parvint  la gurir.

Mais, auparavant, elle avait mis bas deux petits baleineaux, ou
plutt un petit baleineau et une petite baleinelle, deux amours, que
l'quipage baptisa gaiement Lopold et Clo.

       *       *       *       *       *

Les personnes qui n'ont jamais connu de baleine en bas ge ne
peuvent point se faire une ide de la douceur, de l'espiglerie et de
l'intelligence de ces jeunes tres.

La baleine, mme parvenue  l'ge adulte, n'a qu'un dfaut, son
extrme timidit.

Connaissant par exprience la grossiret et la trivialit des
matelots de tout pavillon, les baleines ne voient pas plutt surgir
prs d'elles quelque pirogue charge de ces personnages sans retenue,
que, le rouge au front, elles plongent immdiatement au plus profond
des eaux.

Grosses btes!

Les animaux qui nous occupent en ce moment, la mre et ses deux petits
n'chappaient point  la loi commune.

D'une timidit de jouvencelle, ils eurent beaucoup de peine  prendre
un contact srieux avec l'quipage du _Jules Renard_.

Et Dieu sait pourtant si les braves marins y mirent de la
complaisance!

Trs prouve par sa blessure et sa double maternit, la mre baleine
n'arrivait pas  allaiter suffisamment ses rejetons.

Ce fut alors un spectacle touchant.

Les rudes hommes de mer, touchs de tant d'infortune, n'hsitrent pas
 prlever sur leur ncessaire de quoi alimenter l'intressant trio.

Tout le lait concentr du bord y passa.

On essaya bien de procurer aux bbs quelques nourrices sous forme de
vaches marines, mais ces dernires y mirent si peu d'entrain qu'on dut
bientt renoncer  l'entreprise.

Cependant, les baleineaux croissaient et prenaient de la force.

Tout effarouchement de leur part disparut, et, mme, ils accouraient
au moindre appel de leur nom.

Le capitaine Adrien de Gerlache eut un jour l'ide d'utiliser ses
lves au remorquage de ses canots et de faire ainsi concurrence  ses
propres _bear-boats_.

(Le _bear-boat_ est un lger btiment fort en usage dans les contres
arctiques et mme antarctiques. Imaginez une barque propulse par une
hlice qu'actionne la rotation d'une cage circulaire mue par un ours
blanc qui se trouve  l'intrieur, dispositif analogue aux engins de
nos climats actionns par des cureuils.)

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire, un ingnieux matelot
avait taill, dans la peau des morses, deux superbes harnais qui
allrent, tel un gant,  Lopold et  Clo.

Et les voil partis au large avec une vitesse de quinze  vingt noeuds
 l'heure, pendant des cinq ou six heures sans dteler.

Malheureusement, la campagne prit fin et le _Jules Renard_ dut
regagner Anvers, son port d'attache.

Les adieux furent littralement dchirants, mais il fallait se
quitter, car on apercevait dj l'embouchure de l'Escaut, rivire
universellement connue pour son manque d'hospitalit  l'gard de la
baleine.

Mais qu'importe! L'exprience tait faite et le premier jalon pos.

M. de Gerlache est retourn au Ple Sud, il s'y trouve actuellement
pour encore deux ans.

Quand il reviendra, nul doute que la question ne soit dfinitivement
rsolue.

La civilisation en gnral, et la navigation en particulier, auront
fait un grand pas.




AUTRE MODE D'UTILISATION DE LA BALEINE


N'est-ce point inconcevable que l'homme si habile  faire des animaux
ses utiles auxiliaires n'ait jamais song  utiliser, autrement que
pour ses parapluies, cet norme et vigoureux ctac qui a nom baleine?

Ce n'est pas seulement par ses fortes dimensions et par sa vlocit
peu commune que se recommande la baleine; les navigateurs sont
d'accord pour proclamer sa vive intelligence et son attachement
sincre  tout tre humain non pourvu de harpon.

Donc, messieurs, de grce, ne tuons plus la baleine, faisons-en plutt
notre allie fidle, notre grosse amie.

Comment utiliser la baleine?

1 En l'attelant  des navires comme on attelle un cheval  une
voiture.

L'exprience en a t faite avec la plus complte russite au Ple Sud
par le capitaine Adrien de Gerlache, avec ses deux baleineaux
Lopold et Clo (j'ai racont cette piquante aventure, en de rcentes
colonnes).

2 En se servant de la baleine elle-mme comme bateau.

Tout de suite, vous pensez  Jonas, n'est-ce pas, mes amis, et vous
vous imaginez que je vais vous raconter des histoires de l'Ancien
Testament.

Dtrompez-vous, je n'eus jamais la prtention d'enfourner des marins
dans les estomacs mphitiques des baleines. La position y serait
malpropre et dnue de confort. Non, le procd dont je vais avoir
l'honneur d'entretenir ma riche clientle est infiniment plus moderne.

Il est d  l'heureuse initiative, couronne de succs, du capitaine
amricain Moonson, un brave garon dont le nom est bien connu de tous
nos lecteurs.

Voici de quelle faon manoeuvre l'ami Moonson.

Ds qu'il a captur une baleine, il l'enferme dans un bassin assez
troit pour qu'elle ne puisse prendre aucun exercice, et il la gorge
de nourriture.

 ce rgime, la pauvre bte a bientt fait d'engraisser terriblement.

Quand elle se trouve au mieux de sa forme (quelques baleines arrivent
ainsi  doubler de volume), le capitaine Moonson la dlarde en prenant
toutefois la prcaution de l'endormir au chloroforme.

Il la dlarde, comprenez-vous bien?

C'est--dire qu'il lui enlve les normes paquets de graisse qu'elle a
sous la peau, aux deux flancs.

Moonson obtient de la sorte des espaces vides dans lesquels il
introduit deux vastes coffres en bonite pousant la forme exacte de
la cavit produite.

Au bout de quelques jours, notre baleine, soigneusement panse, est
gurie de sa petite opration et ne demande qu' reprendre la mer.

Moonson prend place alors dans un des coffres, son matelot dans
l'autre, et adieu va! Vogue la galre.

La direction se fait lectriquement, les deux nageoires pouvant tre
immobilises par un courant.

Une supposition: Vous voulez virer tribord, vous n'avez qu' faire
passer votre courant dans la nageoire gauche et rciproquement. Rien
n'est plus simple, comme vous voyez.

La baleine est mise dans l'impossibilit de plonger, grce  des
flotteurs adapts de chaque ct.

D'ailleurs, les plus petits dtails sont prvus, et nul doute que ce
nouveau mode de navigation ne se gnralise bientt.

Moonson se propose de venir prochainement de New-York  Paris sur son
curieux appareil. Je lui prdis un vif succs de curiosit.




BLACK AND WHITE


Mon Dieu! qu'elle tait jolie, la premire fois que je la rencontrai
dans je ne sais plus quelle rue des Batignolles!

Oh! ses grands yeux d'un noir si profond!

Oh! la copieuse torsade de sa chevelure d'un noir galement si
profond!

Oh! sa toilette toute noire de grand, grand deuil!

Une supposition que cette jeune fille et t ngresse: alors, elle
et t toute noire, toute noire.

Heureusement que non.

Sa peau, au contraire--oh! sa peau!--tait d'un blanc!...

Imaginez-vous du lait dans lequel, un tout petit moment, on aurait
fait macrer un menu fragment d'ambre clair.

C'est ainsi qu'elle m'apparut, blanche et noire, voquant l'ide d'une
magnifique preuve de gravure  l'eau-forte, due au burin de quelque
matre gnial et charmant.

Elle me plut beaucoup.

Je ne le lui envoyai point dire, et, peu de semaines aprs cette
rencontre, je devenais l'heureux poux de celle que j'avais
baptise, dj en l'ignorance provisoire de son tat civil, miss
Black-and-White.

Tout le temps que dura son deuil[6], ma vie s'tira en extase
incesse.

[Note 6: Elle tait en deuil d'un sien oncle, colonel belge,
lequel mourut hroquement d'une pneumonie aigu, aprs avoir eu un
cheval tu sous lui d'un chaud et froid.]

Au bout de l'poque indique par le code des convenances, son grand
deuil subit un dchet de cinquante pour cent.

(Je veux ainsi dire qu'elle prit le demi-deuil, et je ne suis pas
fch de protester, en passant, contre cette anomalie. On ne devrait,
selon moi, porter le demi-deuil que pour les parents qui sont  moiti
morts, ne vous semble-t-il pas?)

Puis vint le jour o ce dernier demi-deuil tomba de lui-mme.

Alors, ce fut l'innommable torture.

L'ex-miss Black-and-White rvla des gots de la plus criarde
polychromie.

Vritablement, certaines pices de sa toilette se rclamaient de
couleurs inconnues chez les pires aras des forts brsiliennes.

Le tout assorti avec un parti pris d'inharmonie et de mauvais got
fort agressifs.

Mes observations, douces ou rageuses, obtinrent le mme rsultat,
 savoir celui que rcolterait un tout petit enfant dcochant des
chiquenaudes sur le pilier N.-O. de la Tour Eiffel.

Parfois, je m'indignais:

--C'est dgotant! j'ai pous une eau-forte et voici qu'aujourd'hui
j'ai pour femme une image d'pinal!

Mais ma petite compagne tait bute.

--Je ne reprendrai du noir, se plaisait-elle  rpter, que le jour o
je serai veuve.

--J'eus la trs forte envie de me tuer... pour voir.

Une courte rflexion me fit revenir  une attitude plus sense.

Et puis, sacrifier une existence humaine uniquement pour la simple
couleur d'une toilette de dame, me parut excessif.

Je me contentai alors de tuer sa mre, dmarche qui produisit,
d'ailleurs, le mme effet,  ce point de vue un peu spcial.

Depuis ce jour, j'ai retrouv ma petite Black-and-White de l'anne
dernire, et je suis bien heureux.




RSULTAT INESPR


Je reois de ma trs gracieuse amie miss Sarah Vigott, fille du
major Vigott, actuellement en garnison  Malte, la lettre suivante de
laquelle je me ferais scrupule de changer la plus ple intonation.

Bien cher camarade,

 Il faut que je vous raconte une chose qui va vous merveiller
excessivement fort.

 Quinze jours passs environ, aprs souper, la nuit paraissait
splendid avec une claire de lune si belle que nous pensions tous 
faire un lger promenade dans le jardin, avant le lit.

 Alors, combien forte tait notre stupfaction quand nous voyons
notre jardin tout noir, tout plein de tnbres obscures, tant que nous
cognons contre nous-mmes!

 Pourtant, partout ailleurs, le temps tait tout  fait lumineux et
si bien nous apercevions dans la mer les bateaux pchants que nous
pouvions compter leurs plus petites cordages.

 Alors, voil que la frayeur de cette mystre refroidit notre sang et
frissonne notre peau.

 Le petit Fred pleurait, car il disait que c'tait la fin du monde.

 Oh! si noir, a tait partout dans notre parc, si noir!

 Notre parc, c'est une terrasse situe en haut qui voit sur la mer et
qui n'a pas des murs autour pour faire l'ombre.

 Papa aussi devenait trs ennuy, quand nous entendions subit Jim (le
plus vieux de mes frres) qui riait avec grands clats.

--Quelle matire avez vous, Jim, disait papa, de rier si fort en
cette instant?

--Je ris, rpondait Jim, parce que, en cette instant, c'est la plus
comique chose de tout l'univers.

 Et comme il nous voyait chacun si inquite, il expliquait nous la
terrible mystre.

       *       *       *       *       *

 Vous savez, bien cher camarade, quelle attention nous payons  tous
vos travaux scientifiques,  vos si intressantes dcouvertes.

 Chaque fois que vous publiez une nouvelle ide, immdiatement nous
la pratiquons  la maison.

 Quelquefois, a ne russit pas, d'autres fois, le rsultat dpasse
l'esprance.

 Pour cette chose de vers-luisants que vous vous tes occup cet t,
l'affaire tait tout  fait bonne.

 Nous suivions attentivement votre recommandation et nous obtiennons
maintenant de magnifiques btes avec une lumire trs forte et trs
durante.

 Quand vous disiez que les vers-luisants clairent vert parce qu'ils
nourrissent avec la verdure et qu'ils pouvaient clairer rouge
quand ils mangent la rougure ou mauve quand c'est la mauvure, cette
observation est positivement exacte.

 Plus de cent fois nous faisions cette amusante exprience et
toujours le rsultat n'tait jamais contraire.

 Ainsi cette fameuse nuit que vous disais que notre pauvre jardin
tait si tnbreux malgr cette magnifique claire de lune, eh bien!
c'est mon frre Jim qui avait amus  donner aux vers-luisants toute
la journe avant,  manger des tulipes noires que nous avons dans
notre jardin, des tulipes si noires!

 Tout le monde dans notre maison vous embrasse et moi aussi deux
fois, et mme si vous voulez, un peu plus.

 Heartly yours,

 SARAH VIGOTT.

Toute la question maintenant est de savoir si miss Sarah Vigott ne
s'aurait pas pay ma fiole, comme disent les gens.

Oh! ces Anglaises!




NOUVEAU TRAITEMENT DU VER SOLITAIRE


Au risque de passer pour un cosmopolite de bas tage, pour un
sans-patrie, pour un Gannelon, je vais publier ici la lettre d'un
Allemand.

En certains cas, la voix de l'humanit doit couvrir toute autre
clameur, mme celle de notre chre nation. N'est-ce point votre avis?

Et puis, il s'agit de mdecine, question qui, tel l'art, ne comporte
point de frontires.

Voici le principal fragment de la lettre en question de mon Bavarois.
(On voudra bien en excuser les lgres incorrections grammaticales).

       *       *       *       *       *

Je voulais vous voir  mon passage dans Paris, mais le temps manque
et je vous cris ce billet pour vous faire savoir le moyen qu'un
de mes amis, qui est un mdecin  Anspach, vient de trouver pour
dbarrasser ses malades du ver solitaire, si ils l'ont.

 Mon intention avait t de l'envoyer  ma revue de mdecine de
Paris, si j'aurais crit franais mieux et comme un mdecin ici.

 Comme on m'a dit que vous tes trs influent, peut-tre vous
pourriez le publier, ce serait un bon service  rendre pour
l'humanit.

 Donc, Herr Professor Ruhlmann, mon ami, a chez lui un gros ver
solitaire qu'il nourrit richement et qu'il est en train d'habituer.

 Si un malade en a un dans le corps, il ordonne une svre dite
pendant quatorze jours.

 Le ver du malade dprit, il n'a plus bientt aucune force.

 Alors H. Prof. Ruhlmann, fait avaler au malade le gros sien, la tte
en avant, mais pas tout entier, car il garde la queue dans sa main.

 Le gros rencontre l'autre qui est trs faible, il se bat avec lui et
le mange.

 Puis, H. Prof. Ruhlmann le retire doucement en arrire et le malade
est dbarrass.

  la vrit, ce systme a russi mal au premier essai, parce que le
gros s'est fix dans l'intestin du malade et il n'a pas voulu sortir,
le pauvre homme a fallu le garder compltement, de sorte que il en a
deux maintenant.

 Mais c'tait sans doute que le gros n'avait encore aucune habitude
de ce qu'il devait faire et H. Prof. Ruhlmann fera un nouveau essai
bientt.

 Je vous ferai connatre le rsultat.

       *       *       *       *       *

Je ne sais pas au juste ce que pensera l'Acadmie de Mdecine de ce
bien curieux procd, mais je crois tre l'interprte de tous nos
lecteurs en remerciant Herr Professor Ruhlmann (de Munich) de son
intressante communication.




LA GRAPHOLOGIE MISE EN DFAUT PAR UNE SIMPLE JEUNE FILLE AMOUREUSE, IL
EST VRAI


La graphologie, longtemps considre comme une science  ct, prend
aujourd'hui une clatante revanche.

a durera ce que a durera, mais, pour le moment, les graphologues
sont bien contents.

La cause de cette agitation? Inutile, n'est-ce pas d'y insister;
d'autres que moi s'en chargent, et j'ai jur de ne, tant que je serai
vivant, crire plus jamais le mot _bordereau_.

       *       *       *       *       *

Ah! la graphologie!

J'ai racont jadis qu'un graphologue fut pouss, par la conscience
qu'il mettait  son art, jusqu'aux extrmits les plus regrettables.

Ayant un beau jour dcouvert dans sa propre criture les signes
indniables auxquels on reconnat l'assassin, le voil qui s'en va
vers le commissaire de police le plus voisin et le prie de le mettre
en tat d'arrestation.

--Vous arrter, fait le magistrat, pourquoi?

--Parce que je suis un meurtrier.

--Vous avez tu quelqu'un?

--Pas encore, mais je tuerai.

--Qui?

--Je n'en sais rien, mais je tuerai. Je tuerai puisque je suis,
graphologiquement et,  n'en point douter, un terrible assassin.

Le commissaire envoya coucher le maniaque.

Qu'arriva-t-il?

Il arriva que notre graphologue, irrit de n'tre pas pris au srieux,
tua, en rentrant, son concierge, avec un fort couteau  dcouper et
revint, couvert de sang, vers l'incrdule magistrat:

--Me croirez-vous une autre fois? disait-il d'un air triomphant.

Les histoires arrives aux graphologues ne sont pas toutes d'aussi
funbre ton.

J'en connais une, entre autres, en laquelle il apparat clair comme
le jour que le plus subtil devin en critures peut tre roul par une
innocente fillette  peine orne de vingt et un printemps.

Un vieux graphologue tait le pre de la dlicieuse jeune fille en
question.

 plusieurs reprises, la pauvre enfant avait perdument ador
diffrents fiancs, mais, chaque fois, son vieux maboul de pre lui
avait fait le coup de l'criture.

--Tu n'pouseras pas ce garon-l, ma fille!

--Pourquoi, papa?

--Parce que, ma chrie,  sa faon de mettre les points sur les i, je
devine qu'il ne tarderait pas  te mettre les siens sur la figure.

--Il a l'air si doux, pourtant!

--L'air n'est rien, l'criture est tout.

La pauvre petite commenait  se dsesprer sombrement, car douze
fiancs avaient t balancs dj.

Un treizime soupirant se dclara.

--Celui-l, dcida la jouvencelle, celui-l, il n'y a pas de tonnerre
de Dieu qui m'empchera de l'pouser!

Et elle fit comme elle l'avait dit.

Un soir, le vieux ttu tait  dner en compagnie de sa charmante
fille, quand la bonne apporta une lettre.

--Je n'ai pas mes lunettes, dit le bonhomme, lis-moi cette missive.

--Tiens!... C'est un mot de Monsieur Albert.

(Monsieur Albert tait le nouveau fianc.)

--Monsieur Albert, continua la jeune fille, s'excuse de ne pouvoir
venir ce soir, comme il l'avait promis.

--Attends un instant, fifille, je vais qurir mes bsicles et tudier
de prs l'criture de ce gaillard.

Fifille plissait.

Ce qui d'abord sautait aux yeux dans l'criture de Monsieur Albert,
c'en tait l'extraordinaire dclivit.

Signe de dpression, de faiblesse, de manque d'nergie.

       *       *       *       *       *

... De mme que l'amour donne des ailes, il procure du gnie.

Les trois ou quatre lignes de Monsieur Albert taient traces non
point sur du papier  lettres, mais sur un de ces cartons dont se
servent les personnes qui n'ont que quelques mots  crire.

En quatre coups de ciseaux, pendant que le bonhomme cherchait ses
toujours gares lunettes, la jeune fille avait modifi la forme du
carton de telle sorte que l'criture du fianc, au lieu de tomber au
bas de la page, se relevait, au contraire, conqurante, luronne...

-- la bonne heure! fit le vieux papa. Voil enfin l'criture d'un
lascar! Qui est-ce qui aurait dit a,  le voir!

Ajoutons, pour rassurer toute la partie saine de nos lecteurs, que le
mariage eut lieu peu aprs et que les deux jeunes gens, parfaitement
heureux, rigolent beaucoup quand on parle chez eux de la graphologie
infaillible.




SOURIS MYOPHAGES


Consultez nos excellentes mnagres, elles seront unanimes  vous
affirmer que les souris sont la plaie des maisons et _plaie_ ne me
semble pas trop fort.

Mille procds sont en usage en vue de supprimer ces intolrables
parasites.

Quelques personnes arrivent  ce rsultat en infligeant subrepticement
aux souris une alimentation des plus toxiques, tord-boyaux,
mort-aux-rats ou autres.

D'autres attirent insidieusement la gent trotte-menue en des piges
d'o elle ne sort que pour tre livre au trpas.

Le chat est galement fort employ, son instinct le poussant  la
destruction de nos petits ennemis.

Certains inventeurs ont prconis diffrents systmes qui se signalent
surtout par leur originalit.

Rappellerai-je brivement le procd de M. de Gautier de la
Hulinire, le clbre crateur de _l'air factice des montagnes_ (dont
j'entretiendrai prochainement mes lecteurs)?

M. Gautier de la Hulinire fait prir ses souris, rats, cancrelats,
punaises et autres nuisances au moyen d'un simple chaud et froid.

De grands feux allums durant quelques jours par toute sa maison sont
brusquement teints un beau soir, les portes et fentres sont alors
ouvertes  tous ballants et la pleursie fait son oeuvre.

Quelle bte rsisterait  ce rgime?

(Inutile d'ajouter que ces messieurs et dames habitent, pendant cette
exprience, un autre sjour.)

videmment, l'ide est ingnieuse, mais la pratique en est-elle bien
commode? Je ne le crois pas.

Je travaille la question de la destruction des souris depuis bientt
un an, je la travaille sans relche, et je puis affirmer que mon me
ignore le dcouragement autant que s'il tait encore  natre.

Je crois modestement avoir russi.

Le fruit de mes veilles, je vous le livre, sans espoir d'autre
rcompense que ma conscience satisfaite et la joie de nos mnagres
enfin rassures sur leurs provisions.

Le systme consiste  capturer quelques souris qu'on enferme dans une
bote de fer blanc (autant que possible) et auxquelles on fait suivre
un traitement spcial.

Pas de pain, pas de grain, en un mot rien de vgtal dans leur
alimentation.

De la viande, rien que de la viande.

La souris, qui,  l'tat libre, est minemment panphage, devient
carnivore avec une facilit surprenante.

Non seulement carnivore, mais carnassire, dois-je dire, et
cruellement carnassire.

Au bout d'un mois, toute souris soumise au rgime exclusif de la
viande s'est transforme en une sorte de petit animal froce qui
n'hsite pas  tuer ses congnres pour s'abreuver de leur sang et se
repatre de leur chair.

C'est  ce moment qu'on remet en libert ces inexorables barbares.

Alors, se produit un indicible carnage, un massacre gnral qui
rappelle les plus tristes pages de notre histoire.

Puis, soudain, un grand silence.

Les vainqueurs repus s'endorment sur les cadavres mi-rongs des
victimes: l'ordre rgne  Varsovie.

Recommandation importante: Pour arriver  crer une race de ces souris
fratricides il faut, bien entendu, se servir d'animaux des deux sexes,
mais pour accomplir l'oeuvre de la destruction, ne lcher que des
femelles, beaucoup plus froces que les autres et incapables ensuite
de procrer des lignes de rongeurs qui se retourneraient un jour
contre nous.

Si l'anne prochaine, il subsiste une seule souris en France, avouez
que ce ne sera pas de ma faute.




UTILISATION MILITARO-VHICULAIRE DU MOUVEMENT OSCILLATOIRE DU BRAS
GAUCHE CHEZ LES TROUPES EN MARCHE.

Ce titre seul,  la rigueur, me dispenserait d'en dire plus long, si
mon contrat avec mon diteur ne stipulait point, de ma part, un
nombre minimum de lignes, et si, d'ailleurs et surtout, ma conscience
exigeuse ne m'incitait  pousser davantage une aussi ple bauche.

La vrit, c'est que j'arrive de Montargis, bourgade dont le nom seul
nous dispense d'en dire plus long sur le sublime dvouement de sa race
canine.

Pour ce qui est de la Fidlit pousse jusqu'au Sacrifice, le chien de
Montargis tient, sur l'chelle de l'estime gnrale, le mme rang que
l'oie du Capitole dans le domaine de la Vigilance.

(Et mme--pourquoi ne le dirait-on pas puisque voici justement une
parenthse?--quels admirables rsultats ne donnerait-il pas, le
croisement de ces deux sortes de bestiaux pour la cration d'une race
spcialement applicable  la garde et  la dfense des habitations
isoles!)

Mais toutes ces considrations nous entranent loin de notre sentier.
Ainsi que l'a dit notre digne matre Franc-Nohain:

    _Revenons
     nos moutons_.

Or donc, pour employer la forte expression de Chincholle, j'assistai
rcemment, _comme par une sorte de hasard prmdit_,  une exprience
des plus intressantes accomplie au 89 d'infanterie sous les ordres
et d'aprs l'inspiration du bien connu lieutenant Th. Machin.

... Les personnes qui habitent une ville de garnison ne sont point
sans avoir remarqu le mouvement oscillatoire et mme _pendulaire_,
dirait l'ami Serpollet, qu'imprime la marche au bras gauche du
vaillant petit pioupiou franais.

Il va sans dire que si ces messieurs portaient l'arme sur l'paule
gauche, ce serait le bras droit qui profiterait de ce balancement.

Aprs une dizaine d'annes d'un labeur opinitre, le lieutenant
Th. Machin est arriv  utiliser ce phnomne, et cela le plus
ingnieusement du monde.

Des cordes tendues que les hommes tiennent de la main gauche, cordes
qui correspondent  un treuil plac sur une voiture, lequel treuil met
en mouvement des bielles, lesquelles bielles, finalement, actionnent
les roues de la dite voiture.

C'est dsormais la suppression des chevaux et mulets attels aux
voitures rgimentaires: et voil, du coup, une norme conomie
ralise sans que les hommes en aient le moins du monde  ptir, car
il est dmontr qu'ainsi employ, le travail d'une trentaine d'hommes
correspond, sans trace de fatigue pour ces derniers,  l'effort d'un
cheval.

Pour plus de dtails, consulter le numro de _l'Illustration_ de la
semaine prochaine qui publiera, sur ce sujet, d'intressants croquis
et dessins avec le portrait du lieutenant Th. Machin.




SUPPRESSION DE LA BOUE PAR UN PROCD FORT SIMPLE, MAIS AUQUEL IL NE
FALLAIT PAS MOINS SONGER.


J'ai racont, dans le temps,  quelques centimtres de la place o
vous lisez ces lignes, le curieux accident dont je fus tmoin et
auquel beaucoup de personnes ne crurent point devoir fournir la
moindre foi.

Un immense chaland, relatais-je, charg de papier buvard, s'tant
heurt contre une des piles du Pont-au-Change, une voie d'eau se
dclarait et aussitt le chaland coulait, lui et sa marchandise, au
fond de la Seine.

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire, le chargement de
papier buvard absorbait l'eau de la rivire, d'o brusque et norme
abaissement du niveau de la Seine, abaissement qui faillit un instant
friser la dessication complte.

Mais bientt arrivrent les pompiers, et la Seine ne fut pas longue 
reprendre son tiage normal.

Tel est le fait divers que j'avais fidlement racont  mon million et
demi de lecteurs.

Beaucoup de ces messieurs et dames protestrent.

Les uns m'accusrent formellement d'tre un blagueur (sic), et
de relater  plaisir des dsastres qui n'avaient lieu que dans mon
imagination.

D'autres se refusrent  croire que le papier buvard fut d'un
emploi assez considrable pour provoquer  lui seul d'aussi fortes
cargaisons.

L'pithte de blagueur, je la renvoie  ceux qui m'en affublrent.

Quant aux personnes qui m'accusrent d'exagrer les transactions
en matire de papier buvard, je les prie seulement d'assister aux
expriences qui vont avoir lieu sur la chausse des boulevards, 
partir de lundi prochain.

Elles y verront de gigantesques rouleaux semblables, en plus grand,
 ceux dont se servent les bureaucrates pour scher l'encre de leur
criture.

Ces rouleaux, de 1m 80 de diamtre, trans par des chevaux, seront
promens sur nos principales artres  seule fin d'ponger la boue qui
les souille.

Dire qu'il a fallu quatre-vingt-trois ans (ce papier a t invent en
1804 par le vnrable abb Buvard qui lui donna son nom), pour penser
 une application si simple et pourtant si avantageuse d'un produit
tellement connu!

Ne rcriminons pas trop, mais flicitons-nous au contraire d'en finir
avec la boue, cet humide flau qui souille nos souliers, le bas de nos
pantalons et celui des jupes de nos compagnes.

Et pourquoi n'lverait-on point une statue  feu Buvard,  ce modeste
et utile citoyen?




LE CAMBRIOLAGE DE L'OBLISQUE

(Fait-Divers)


Dans la nuit de mercredi  jeudi, deux gardiens de la paix, oprant
leur ronde, place de la Concorde, ne furent pas peu surpris en
apercevant de la lumire qui filtrait  travers l'une des crevasses de
l'Oblisque de Louqsor.

Tout d'abord, ils se crurent le jouet d'une illusion.

Mais, en s'approchant, aucun doute ne leur fut permis et les braves
agents se virent forcs de se rendre  l'vidence: une lueur filtrait
par la crevasse.

Positivement, une lueur filtrait.

Un peu ahuris, les agents firent le tour du monument et ne purent que
se convaincre de cette trange ralit: il y avait de la lumire dans
l'Oblisque.

 grands pas, ils rentrrent au poste, signalrent le fait au
brigadier qui n'hsita pas  envoyer qurir le commissaire de police.

Ce magistrat crut d'abord  une mystification.

--C'est probablement, dit-il en ricanant, le concierge de l'Oblisque
qui aura oubli de souffler sa chandelle.

Sur l'insistance du brigadier, le commissaire se dcida  se porter
sur les lieux, et force lui fut bien de constater que les agents
n'avaient point la berlue.

D'un bond, ces messieurs franchirent la grille et vinrent appuyer leur
oreille contre la paroi extrieure de l'difice.

Dans l'intrieur du vieux monument gyptien, rsonnaient des
bruits d'orgie, des chocs de verres, des propos sacrilges et
blasphmatoires, des refrains populaciers, d'obcnes posies.

Un rapide examen permit  ces messieurs de constater qu'aucune porte,
dissimule ou non, ne permettait l'accs dans l'Oblisque.

Les malfaiteurs avaient donc d pntrer par en dessous.

       *       *       *       *       *

Ce n'est pas une petite affaire que de rveiller les agents du Service
des gouts  trois heures du matin.

Il le fallut bien, pourtant.

Ajoutons que ces braves fonctionnaires ne regrettrent point leur
repos interrompu, car le spectacle qu'ils eurent  contempler sortait
vritablement du banal.

Partant d'une petite branche d'gout (rarement explore), des
malfaiteurs avaient pratiqu un long trou qui venait aboutir juste
au-dessous de l'Oblisque.

De l, et verticalement, grce  des instruments _ad hoc_, une
patience inaltrable et une nergie qui, mieux applique, aurait
produit de grandes choses, ces bizarres cambrioleurs avaient russi
 vider l'antique bloc de granit, ne lui rservant qu'une paisseur
d'un centimtre  peine.

       *       *       *       *       *

Quand, prcds du commissaire ceint du son charpe, les braves agents
pntrrent dans l'Oblisque, quatre individus, deux hommes 
face patibulaire et deux filles dites de barrire, s'y trouvaient,
s'adonnant  la plus crapuleuse orgie.

Pour ne point mentir, ces personnages n'taient point rangs autour
d'une table circulaire.

L'exigut du local les avait contraints  s'espacer sur une chelle
verticale en fer creux, drobe dans un grand magasin non loin du pont
Notre-Dame.

Pour se communiquer aliments ou breuvages, ces indlicats personnages
employaient le systme amricain dit _up and down_, c'est--dire
que celui d'en bas passait litre ou charcuterie varie  son voisin
d'au-dessus, lequel en faisait autant, et ainsi de suite.

       *       *       *       *       *

Tout ce joli monde a t envoy au Dpt.




GRANDE INTELLIGENCE D'UNE TOUTE PETITE CHIENNE


J'ai dit assez de mal des chiens, j'ai assez blm leur platitude et
leur servilit, j'ai assez souvent bafou ces pauvres cabots pour leur
rendre, aujourd'hui, un semblant de tardive justice.

Je proclame donc que les chiens sont trs intelligents et mme plus
intelligents qu'on ne croit.

Les exemples de chiens malicieux foisonnent dans les traits spciaux
o il est question de l'esprit des btes, mais je ne crois point qu'un
cas pareil  celui qui suit ait jamais figur dans un de ces recueils.

L'histoire m'en a t conte par une jeune femme dont l'excessive
frivolit n'enlve rien au charme de son commerce.

Je laisse la parole  cette vapore:

--Imaginez-vous, mon pauvre monsieur, que j'ai failli perdre Jip, ma
petite Jijip, la petite Jijip  sa mmre (_baisers rpts sur
le noir et frais museau de Jip, drisoire chantillon de la race
canine_).

Oui, monsieur, Jip avait pris la clef des champs. Oh la vilaine qui a
fait de la peine  sa mmre! Jip s'tait tir des papattes, un beau
matin, et sans son collier, encore!

Ah! mon pauvre monsieur, si vous m'aviez vue! Une folle, monsieur, une
vraie folle!

Immdiatement, j'envoie tout mon monde dans les environs. Jip! Jip!
Jip!

Pendant toute la journe, on n'entendit que ce cri dans le quartier!

La nuit vient: pas de Jip!

Ah! mon pauvre monsieur, la nuit que j'ai passe! Je n'en souhaiterais
pas une semblable  mes pires ennemis.

Ds le lendemain, on va chez l'imprimeur et on lui commande des tas
d'affiches: Il a t perdu une petite chienne, etc., etc., rpondant
au nom de Jip, etc., etc., le signalement, etc., etc., l'adresse,
etc., etc., rcompense, etc., etc., enfin, tout ce qu'il fallait
pour retrouver cette petite horreur. (_Baisers frntiques comme plus
haut._)

En deux heures, toutes ces affiches taient colles sur les murs de
Paris (je croyais mme que c'tait plus long  excuter, ce travail).

La journe se passe, nulle Jip! Le soir tombe, nulle Jip! Sur nous la
nuit se prpare  tendre ses voiles, pas plus de Jip que sur la main!

Tout  coup, je pousse un cri d'horreur!

Mes yeux venaient de se fixer sur un spcimen de l'affiche en
question: _Il a t perdu_... etc...

Cet imbcile d'imprimeur n'avait-il pas crit Gyp au lieu de Jip, vous
savez bien Gyp, comme le nom de cette dame qui crit des choses si
amusantes!

Tout tait  refaire.

J'allais me jeter sur un canap eu poussant des sanglots inarticuls
quand voil ma femme de chambre qui entre en criant: Jip! Jip! Jip
est retrouve!

Et cette abomination de Jip qui se jette  moi, folle de joie!

Dans l'antichambre, il y avait un homme mal mis, un individu, je
crois, qui me dit avoir trouv Jip dans un quartier perdu, du ct de
la rue de Rivoli. Il l'avait reconnue d'aprs le signalement donn par
l'affiche, l'avait appele Gyp! Gyp! et rapporte docile  sa pauvre
mmre en pleurs. Et voil!

Ainsi, cette petite bte avait parfaitement compris, quand on
l'appelait _Gyp_, qu'il se commettait une erreur, et que c'est bien
d'elle, _Jip_, qu'il s'agissait.

Combien d'hommes qui s'appellent Durand ne se retourneraient pas si on
les appelait Martin, mme s'il s'agissait de leur salut!




CONTE DE NOL

_A Georges Darien, auteur de cet admirable_ Voleur _qu'on devrait voir
dans toutes les mains vraiment dignes de ce nom._


Notre meilleur jour,  nous autres cambrioleurs, ou, pour parler plus
exactement notre meilleure nuit, c'est la nuit de Nol.

Surtout dans les dpartements.

Principalement dans certains.

Dans ceux (vous l'avez devin) o la foi subsiste, fervente, candide,
au coeur de ces bons vieux vrais Franais, comme les aime Drumont
(douard).

En ces nafs districts, c'est encore plus par allgresse que par
devoir religieux que les fidles accourent  la messe de minuit,
et, dans cette assemble, c'est plus des potes qui rvent que des
chrtiens qui prient.

L'toile... les rois mages... l'table... le Bb-Dieu sur son dodo
de fins copeaux... la jolie petite Maman-Vierge rose d'moi et un peu
ple, tout de mme, et fatigue de recevoir tant de monde qui n'en
finit pas d'arriver, d'entrer, de sortir, de bavarder... et dans un
coin, le menuisier Josef, quelque peu effar, un tantinet ridicule
(d'ailleurs, amplement ddommag depuis par un fort joli poste fixe au
Sjour des Bienheureux).

       *       *       *       *       *

C'tait le mille-huit-cent-nonante-troisime anniversaire de cette
date bnie.

Et cela se passait  A. sur B. (dpartement de C. et D.).

Une sale nuit!

Un ciel gorg d'toiles.

Pas un nuage.

Une pleine lune, toute ronde, aveuglante, bte comme elle-mme.

On se croirait dans quelque hall monstrueux clair par une
lectricit en dlire.

Ah! oui, a va tre commode tout  l'heure de travailler, dans ces
conditions-l!

Un joli coup, pourtant:

Rien que des bijoux, de l'argent, des valeurs au porteur, dont--les
imbciles!--ils ont not les numros sur un petit carnet enferm dans
le mme tiroir que les valeurs.

Je vais tre forc d'entrer par le jardin, derrire.

Il y a un chien.

Heureusement, les boulettes  la strychnine n'ont pas t inventes
pour les... je suis bte... elles ont t justement inventes pour les
chiens.

En attendant que la messe sonne, je pioche mon plan.

Une merveille de plan, dress par un camarade, lieutenant de gnie
frachement dmissionn pour raisons qui ne regardent que lui.

Oh! le joli plan, si prcis!

Un aveugle s'y reconnatrait.

Et il y a des gens qui veulent supprimer l'cole Polytechnique!

Enfin, minuit!

Voici la messe qui sonne.

Un silence.

Tout le monde est  l'glise.

       *       *       *       *       *

Ouah! ouah! ouah!

Te tairas-tu, sale cabot!

Tu as faim? Tiens, boulotte cette boulette, boulette cette boulotte!

Pattes en l'air, le fidle chien de garde bientt contracte un silence
religieux.

Me voil dans la place!

       *       *       *       *       *

Me voil dans la place!

Mais, plus vite encore, me voil sur le toit!

Car a surgi, revolver au poing, un homme sur lequel je n'tais pas
en droit de compter, un homme qui faisait des russites au lieu
d'acclamer la venue du Sauveur!

Cet homme gueule comme un putois.

Je me trotte!

--Par ici! par ici! crie l'homme.

Des sergots, des pompiers me pourchassent.

... La balade sur les toits n'est gnralement pas d'un irrsistible
attrait; mais, par la neige, ce sport revt je ne sais quelle
mlancolie.

Tout  coup, des cris de triomphe: Nous le tenons! Nous le tenons!
Ah! vieille fripouille, ton compte est bon!

Ce n'est pas moi qu'ils tiennent.

Alors qui?

Je risque un oeil derrire la chemine o je me cramponne.

Les hommes de police treignent les bras, la tte, la torse d'un
pauvre vieux qui se dbat.

Et une grande piti me saisit.

Celui qu'ils ont pris pour moi, pour le cambrioleur, c'est le Bonhomme
Nol, en train d'apporter dans les chemines des cadeaux pour les
gosses, de la part du petit Jsus.




LA MAISON VRAIMENT MODERNE


--Eh bien, mon vieux Cap, que pensez-vous de cela?

--De quoi?

Je tendis au Captain le numro du _Journal_ en lequel Marcel Prvost
traitait, avec son autorit et son charme coutumiers, la question de
la maison moderne.

D'un rapide coup d'oeil, d'un de ces coups d'oeil que l'aigle le plus
perspicace n'hsiterait pas  signer, notre vaillant camarade eut
bientt fait de dvorer la dite chronique.

Puis il haussa les paules, et d'une attitude qui lui est familire:

--Votre ami Prvost, dit-il, me semble bien ingnu de tant s'effarer
pour un monte-charge  ordures mnagres et pour le chauffage des
W.-C.

--Vous avez vu mieux que cela, Cap?

--Enfant!

--Dans les Nouvelles-Galles du Sud, sans doute?

--Pas si loin, dans la rgion Nord du Canada,  Winnipeg; j'ai vu la
maison idalement construite pour ce climat, glacial l'hiver, torride
l't.

--Calorifres? Ventilateurs?

--Mieux que cela! J'habitai l'immeuble qui, durant la rude saison, se
trouve toujours du ct du soleil...

--Ah! mon vieux Cap!... On ne me la fait plus, celle-l! je la
connais!

--Qu'est-ce que vous connaissez?

--Il y a  San-Remo un htel qui, entre autres allchances, met sur
son prospectus cette curieuse indication: _Grce  une ingnieuse
combinaison, toutes les chambres de l'htel sont exposes au Midi._
Or, l'ingnieuse combinaison, la voici: L'htel, fort mince, ne
comporte qu'une paisseur de chambres, lesquelles, naturellement, ont
toute la mme orientation, celle du Midi. Si c'est a que vous appelez
la maison idale!

--Quand vous aurez fini de parler, je causerai.

--Allez.

--Semblable  votre htel de San-Remo, ma maison de Winnipeg est assez
troite, puisqu'elle ne comporte que l'paisseur de deux pices; mais
ce qui fait sa singularit, c'est qu'elle est pose sur un immense
chariot qui tourne sur des rails circulaires.

--Je commence  comprendre.

--Ma maison est une maison tournante. Sur le devant, sont places
chambres de matres, salles  manger, salons, etc.; sur le derrire,
cuisines, chambres de domestiques, niches  belles-mres, etc. Pendant
l'hiver, saison o le moindre rayon de soleil est ardemment bni, ma
maison, ds le matin expose au ponent, tourne, tourne, jusqu'au soir,
o elle se trouve vire vers le plein couchant, pour recommencer le
lendemain.

--Trs ingnieux.

--Pendant l't, l't torride de ces parages, on opre le mange
contraire et l'on peut ainsi fuir l'horreur des calcinants midis.

--Admirable!

--Nous voil loin, n'est-ce pas, mon cher, de la maison moderne et
Marcel Prvost, aux tuyaux maills qui empchent les microbes de
remonter dans l'appartement!

       *       *       *       *       *

--Un petit _corpse reviver_, Captain?

--Volontiers! fit Cap.




SUPPRESSION DES OCANS, MERS, FLEUVES ET, EN GNRAL, DES DIFFRENTES
PICES D'EAU QUI GARNISSENT LA SURFACE DU GLOBE.


--Moi, dit une dame, avec un accent anglais, je l'ai visit le
_Hohenzollern_. C'est un magnifique bateau.

Suit la description dtaille de l'imprial btiment.

Tous, dans le wagon, nous coutions la dame, n'pargnant aucun effort
pour donner  nos physionomies l'apparence de l'intrt le plus
passionn.

Seul, dans un coin, un monsieur g ne semblait goter aucun plaisir
au dtail de cette tudesque et flottante splendeur.

Bientt, mme, il perdit patience, haussa les paules et grommela:

--Des bateaux! Ah! oui, parlons-en! Quelque chose de propre, les
bateaux! Et  quoi a sert-il, je vous le demande un peu?

--Pardon, monsieur, l'interrompis-je poliment: les bateaux, c'est
encore ce qu'on a trouv de mieux pour aller sur l'eau.

--Pardon vous-mme! rpliqua le vieux monsieur. J'ai trouv mieux que
cela, moi qui vous parle!

--Mieux que des bateaux?... pour aller sur l'eau?

--Oui, monsieur, pour aller sur l'eau!

--Ah! par exemple!... Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien
savoir...

--Il ne tient qu' vous, monsieur. Si vous voulez me faire l'honneur
de venir chez moi, je vous ferai assister  de curieuses expriences.

Et il me tendit sa carte: _Duc de Pauvrelieu, chteau de Pauvrelieu,
prs Salbec-en-Auge_.

J'avais beaucoup entendu signaler ce vieux gentilhomme comme un
fier original, mais c'est la premire fois que je me trouvais en sa
prsence.

Je n'eus garde, comme vous pensez bien, de manquer  son allchante
invitation.

Le domaine de Pauvrelieu, comme tous les domaines qui appartiennent 
des gens lotis d'une ide fixe, est un domaine fort nglig.

De l'herbe pousse emmy les alles, et les vieux arbres sculaires ne
perdraient rien  tre branchs en de plus frquents laps.

.... Nous tions arrivs au fond du parc devant une assez grande
surface plane dont je ne m'expliquai pas, tout d'abord, la nature.

Un immense mange, et-on dit, un mange  air libre et couvert d'une
forte couche de sciure de bois.

--Qu'est-ce que c'est que a, d'aprs vous, me demanda brusquement mon
hte.... Ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas: c'est un tang.

--Un tang?... Un tang sans eau, alors.

--Un tang plein d'eau, au contraire mais dont l'eau est recouverte
d'une couche de lige grossirement pulvris.

--Je commence  comprendre.

--Cette couche de lige pulvris a une paisseur de trente
centimtres, paisseur suffisante pour supporter, non seulement le
passage des gens, mais encore la circulation des voitures.

--C'est  peine croyable.

--L'exprience en est  votre porte.

En effet, nous nous acheminmes sur le lige du bonhomme et je
constatai que nous n'enfoncions nullement.

On avait la sensation de marcher sur un tapis lastique, sur un
matelas de caoutchouc, et _on n'enfonait pas_.

Le duc de Pauvrelieu enfourcha un vieux tricycle et fit plusieurs
tours sur la pice d'eau.

Mme rsultat.

--Eh bien! triompha le bonhomme, tes-vous convaincu, maintenant?...
Car, ce qu'on fait sur un tang, rien n'empche de le raliser en
grand sur la mer.

--Oh! permettez...

--Je prvois vos objections et je vais les dmolir l'une aprs
l'autre, ainsi que le ferait un tireur habile pour les pipes d'un
tablissement forain.

Et, en effet, ce diable d'inventeur me convainquit totalement.

Seulement, dame, il eu faudrait du lige, pour couvrir toute la
surface liquide du globe, il en faudrait!

Le duc a calcul qu'en mettant de la bonne volont dans tous les pays
civiliss de la terre, en contraignant tous les citoyens du monde
entier  cultiver du lige dans leurs proprits, sur le bord des
routes, partout enfin o peut pousser le lige, il suffirait d'une
vingtaine d'annes pour arriver  un rsultat dfinitif.

Mais aussi, quel rsultat!

Plus de marine! Plus de ces coteux et fragiles bateaux  la merci
d'un coup de vent ou d'une collision!

Et le railway direct entre Paris et New-York (trois jours et demi de
voyage).

Je n'insiste pas sur tous les progrs, sur tous les avantages
qu'apporterait  l'humanit la russite de cette magnifique
entreprise.

Malheureusement, l'Angleterre est l, l'Angleterre moins dispose que
jamais  ngliger sa toute-puissance maritime, l'Angleterre goste et
mercantile, l'Angleterre, en un mot, toute prte  trangler dans son
oeuf l'ide splendide et civilisatrice du duc de Pauvrelieu!

POST-SCRIPTUM

Un monsieur qui s'intitule ingnieur international m'adresse une
lettre en laquelle il reproche aigrement au duc de Pauvrelieu,
l'auteur de ce projet, de s'tre inspir d'une ide  lui, ide qu'il
dveloppa jadis dans les journaux spciaux.

Il s'agit des _routes flottantes_, dont le souvenir est encore vivace
(c'est l'ingnieur international qui l'affirme) chez toutes les
personnes qui s'occupent srieusement (_srieusement_ est soulign)
des progrs de l'humanit.

Comme son nom l'indique, la _route flottante est une longue queue de
solides radeaux mis bout  bout, mouills en mer au moyen d'ancres et
de chanes  ressort.

Ces chanes  ressort permettent  nos radeaux de se disjoindre
momentanment pour donner passage aux bateaux; aprs quoi lesdits
radeaux n'ont plus qu' se rabouter[7].

[Note 7: Le vrai mot franais est _raboutir_; mais, je ne sais pas
pourquoi, ce mot-l me dgote.]

De forts bourrelets _ad hoc_ attnuent les inconvnients du heurt et
du frottage.

L'ingnieur international affirme que rien n'est plus pratique que son
ide et, dans un post-scriptum vritablement touchant, il m'offre, si
je veux prconiser son entreprise et lui procurer, par moi (!) ou mes
amis, la dizaine de millions ncessaire  tablir une route flottante
Calais-Douvres, il m'offre, dis-je, une forte part dans les bnfices.

Avis aux amateurs.

En plus des normes profits que rapportera l'affaire, MM. les
actionnaires auront droit  une carte de circulation sur les routes
flottantes, pour eux et leur famille.

Avouez que c'est tentant.

D'autres communications me sont parvenues sur le mme sujet.

J'y reviendrai, la chose en vaut la peine.




SAUVEGARDE DES BICYCLETTES


De mme que, sous la blouse d'un humble campagnard ou d'un modeste
artisan, peuvent se percevoir les battements d'un coeur d'homme, de
mme aussi, sous la casquette lime d'un simple contrematre, peut-on
constater le grouillement sourd d'un cerveau de gnie.

Si ces messieurs et dames veulent bien m'accorder une petite minute
d'attention, on s'apercevra que mes paroles ne sont nullement
mensongres, ni mme exagratoires.

... Un des gros ennuis de la bicyclette rside en l'trange facilit
de son larcin.

Le cycle, en effet, a ceci de particulier qu'il sert  favoriser la
fuite rapide de qui vient de le drober, ce qui n'arrive point dans
mille autres cas, comme, par exemple, le vol d'un sac de farine ou
d'un lot d'escargots.

Frapps de cet inconvnient, les bcaniciens les plus en vogue
cherchent depuis longtemps le moyen d'en pallier les funestes effets.

Ayons le courage de reconnatre que rien de srieux ne fut encore
accompli dans cette voie.

Il fallut qu'arrivt le simple contrematre  qui j'ai fait allusion
un peu plus haut.

Le temps de se frapper le front, cet homme avait rsolu la question,
grce  son petit appareil qu'il a baptis le _Pique-Cul_.

... Pourquoi, mesdames, cacher vos pudiques roseurs derrire vos
ventails?

Et en quoi le mot de _Pique-Cul_ vous effarouche-t-il tant?

Si leves aux Oiseaux que vous puissiez avoir t, n'avez-vous donc
jamais prononc les mots _gratte-cul_, _cul-blanc_, _cul-de-sac_,
etc., etc?

Eh bien! alors?

       *       *       *       *       *

Je continue:

Sans entrer dans des dtails de construction trop techniques, qu'il
vous suffise de savoir que le nouvel appareil se compose d'une forte
aiguille longue d'environ 5 centimtres et dissimule sous la selle
de telle faon qu'elle peut prendre, grce  un ressort, la position
verticale ou horizontale.

Une lgre ouverture circulaire, pratique dans le pgamod de la
selle, permet le passage  pointe.

L'engin est complt par une bobine d'induction, dont un ple
correspond au guidon et l'autre  l'aiguille.

Et voil!

Ds que vous tes contraint d'abandonner votre machine, vous faites
prendre  votre aiguille la position verticale, et vous vaquez
tranquillement  vos occupations ou  vos besoins (cela ne regarde que
vous).

Survient le voleur qui, d'un bond, saute sur votre machine avec
l'agilit du sapajou lanc d'une main sre.

Sous son poids, la selle flchit et l'aiguille pntre dans les
parties les plus charnues de l'indlicat personnage.

Un courant lectrique s'tablit  travers son corps...

Ah! le pauvre, il ne va gure loin, car une pelle prochaine a bientt
fait de le livrer  la justice de son pays!

Alors, vous, aprs avoir remis en tat inoffensif votre cruel petit
instrument, vous continuez votre route par les campagnes embaumes.

Est-ce pas simple  la fois et charmant?

Prsentez-vous de ma part chez notre vieux Comiot, reprsentant du
_Pique-Cul_ pour toute la France.

Amenez, sans le prvenir, un de vos amis auquel vous ferez jouer le
rle de voleur, et vous vous amuserez bien.




ASTUCES D'UN PCHEUR


La pche, c'est--dire la capture des poissons de mer et d'eau
douce, est un de ces sports qui n'ont accompli aucun progrs depuis
l'antiquit.

Du temps de Pline le Jeune et mme de Pline l'Ancien (ce qui ne nous
rajeunit pas) les pcheurs employaient des procds identiques  ceux
d'au jour d'aujourd'hui.

Pourquoi ce croupissement dans les vieux stratagmes?

Je ne saurais dire, n'ayant point encore approfondi la question.

Mais ce que je crois pouvoir affirmer, c'est que ce dplorable tat de
choses pourrait bien cesser prochainement.

Et cela, grce aux efforts incessants et  l'imagination toujours en
veil d'un modeste et brave homme qui m'a pri de taire son nom (
cause de la police, je crois, car il a une bonne tte vnrable de
forat vad).

Cet excellent gentleman habite une petite proprit sise au bord d'une
rivire coquette, frais asile de toutes sortes de poissons.

Comme mon bonhomme est paresseux, tel dfunt Fainant lui-mme, et
que le lanage de l'pervier le fatigue, et que la ligne le rase trs
vite, et que patati, et que patata, et que tout de mme, il adore le
poisson, tant pour le dguster personnellement que pour en tirer un
mercenaire profit, ce type a imagin un certain nombre de trucs forts
ingnieux, ma foi, desquels je vais avoir l'honneur de vous citer
quelques-uns.

_Le coup de la pole  frire_:

Sur une manire de petit radeau de bois, notre industriel installe une
pole  frire  moiti remplie d'huile d'olive laquelle est aromatise
d'une goutte d'huile d'aspic.

Trs friands de ce parfum, les poissons accourent (si j'ose m'exprimer
ainsi) autour de la pole, s'enhardissent bientt et, finalement,
bondissent dans l'huile o ils trouvent la mort, trpas d'autant plus
rapide que le bonhomme n'hsite pas  transporter son rcipient sur un
feu relativement assez vif.

_La pche  la montre_:

Ce sport se pratique la nuit.

Vous prenez une de ces montres si fort  la mode depuis quelque temps
et dont le cadran (grce au sulfure de zinc) est lumineux par les plus
paisses tnbres.

Cette montre, vous la mettez au fond d'un grand sac et vous immergez
le tout dans votre rivire, en ayant soin de tenir  la main la corde
qui s'attache au sac.

Les poissons, fort curieux de leur nature, ne tardent point 
s'approcher et  pntrer dans le sac pour voir l'heure qu'il est.

Quand le sac est  peu prs plein, ce que vous sentez  la traction
de la ficelle, vous tirez  vous et vous allez chez les riches
particulires leur demander si elles n'auraient pas besoin de beau
poisson aujourd'hui, et pas cher, ma bonne dame.

Recommandation importante: essuyez immdiatement votre montre, dont
les rouages sont bien connus pour s'accommoder mal des fluviaux
sjours.

Le faible espace qui m'est dparti dans cette publication me contraint
 courter mon rcit.

Je terminerai par une rvlation dont l'importance n'chappera  nul
de ceux dans la poitrine desquels bat un coeur de vrai pcheur.

Mon bonhomme a russi  apprivoiser le brochet et  le dresser aussi
bien que n'importe quel chien de chasse.

Grce  lui, le brochet va devenir le faucon des rivires, de mme que
le faucon sauvage est le brochet des airs.

C'est ainsi, qu' force de patience, l'homme arrive  asservir
la nature entire et, de ses anciens ennemis, faire de fidles
serviteurs.




CHARCUTAGE ESTHTIQUE


La chirurgie, dont le seul mot effrayait tant nagure la pauvre
humanit, tend  devenir d'un emploi courant, aimable et recherch.

Avec les anesthsiques nouveaux, plus de souffrance; avec les
pansements antiseptiques, plus de suites dangereuses.

Alors, on serait bien bte de se gner, n'est-ce pas?

C'est ainsi que les chirurgiens modernes enlvent aux dames, et cela
sans la moindre urgence, des organes indispensables  la gnration
(je ne sais pas si je me fais bien comprendre).

L'ovariotomie est aujourd'hui pratique sur une vaste chelle, dans
les meilleures familles de France.

(La vaste chelle est spcialement indique pour ce genre d'opration.
L'aration y est plus aise que dans les salles de nos antiques
hpitaux.)

Et il n'est point rare d'entendre, entre chres madames, ce dialogue:

--Qu'est-ce que votre mari vous a donn pour vos trennes?

--Oh! il a t trs chic! Il m'a fait enlever les ovaires.

La dsinvolture de certains chirurgiens apparat aux esprits lucides
comme un facteur important du dpeuplement franais.

Beaucoup de maris, heureusement, opposent  ce _dilettantisme de la
chirurgie_, comme dit Mirbeau, la digue du bon sens et la barrire de
la saine indignation.

L'un de ces derniers, perdant patience un jour, interpella, dans ces
termes, un clbre praticien qui voulait absolument enlever quelques
organes dans le ventre de sa bien portante pouse:

--Dites donc, si vous continuez  vouloir ainsi charcuter ma femme,
savez-vous ce que je vais vous enlever,  vous?

--Non.

--Eh bien! je vais vous enlever le c..., et sans chloroforme, encore!

Le prince de la science n'insista point.

... Les chirurgiens allemands se sont, le mois dernier, runis en
congrs,  Berlin.

Les propos tenus dans cette assemble relvent, en grande partie, de
l'affreux cauchemar.

Et ce qui ajoute encore  la stupeur qu'on prouve  lire le rcit
de ces terrifiantes oprations, c'est le ton naturel et si tranquille
qu'emploient ces messieurs!

Quelquefois mme, on se demande si tous ces gens ne se moquent pas
de nous; tmoin, ce petit extrait du compte rendu que j'emprunte  la
_Revue de chirurgie_:

CZERNY (d'Heidelberg), SUBSTITUTION D'UN LIPOME  UNE GLANDE MAMMAIRE.

_ Une dame portait une mammite intersticielle avec noyaux
d'adnofibrome. Comme elle prsentait des seins trs dvelopps et
avait dans la rgion lombaire, un lipome du volume du poing, Czerny
transplanta celui-ci dans la loge qu'occupait la mamelle extirpe.

 Runion par premire intention au bout de huit jours. Rsultat
esthtique excellent._

Et allez donc! a n'est pas plus malin que a!

Moi, je connais une jeune fille lgrement bossue et qui n'a pas plus
de seins que sur ma main.

J'ai bien envie de la conduire  Heidelberg, chez Czerny.

Nul doute que ce type extraordinaire ne russisse  transformer la
fcheuse gibbosit de la jeune fille en deux agrables petits nichons,
et que l'opre, sortant de chez lui, n'aille tout de suite poser chez
Chaplin.

Le seul empchement  ce rve, c'est que Chaplin est mort depuis
quelques annes.

Hein! mon vieux Brunetire, parleras-tu encore de la banqueroute de la
chirurgie?




CHACUN SON MTIER


Quelle ne fut point la stupfaction des ingnieurs du pont Alexandre
III lorsque, arrivant mardi matin sur les chantiers, ils s'aperurent
que les constructions jusqu' prsent accomplies taient la proie de
la dformation, du gauchissement et du gondolage!

C'est eux qui ne se gondolaient pas!

Non loin de ces messieurs, un vieux contrematre ricanait:

--Je l'avais bien dit, moi, je l'avais bien dit!

--Quoi? fit un ingnieur d'un ton vif. Qu'est-ce que vous aviez bien
dit? Expliquez-vous!

Le contrematre s'expliqua, et, dame! on fut bientt forc de convenir
que cet homme avait pronostiqu juste.

... Si nos lecteurs veulent bien s'en souvenir, le commencement des
travaux du pont Alexandre III concidait avec le passage  Paris de
Leurs Majests Impriales Russes.

On pria le tsar--ide touchante--de poser la premire pierre de ce
pont qui devait porter le nom de son regrett pre.

Malheureusement (motion bien lgitime, manque d'entranement
technique, maladresse personnelle? on ne sait), l'empereur posa tout
de travers cet important moellon.

Par rvrence, personne n'osa rectifier l'auguste ouvrage, et les
travaux commencrent sur ce fcheux dbut.

Ce fut une lourde faute, car aujourd'hui tout est  refaire, et voil
quelques millions de francs  la rivire, c'est le cas de le dire.

Mais aussi quelle fichue ide de confier  un empereur, excellent
politique (nous n'en doutons pas), mais fort peu au courant du gnie
civil, une tche aussi dlicate!

Si encore, au lieu de la premire pierre, on l'avait pri de poser la
premire ferme en bois, peut-tre,--si l'atavisme n'est pas un vain
mot,--s'en serait-il mieux tir, ce brave Nicolas, en digne neveu de
l'imprial charpentier Pierre le Grand?

Mais on ne pense pas  tout.

Qu'au moins cette leon nous serve d'exemple, et, puisqu'il est
question de reconstruire l'difice social, confions cette entreprise,
depuis a jusqu' z,  des gens du mtier, et non pas  certains
monarques, lesquels, d'ailleurs, n'apporteraient  cette tche qu'un
entrain bien plot, je pense.

... L'exemple du pont Alexandre III est loin d'tre un cas isol.
Croiriez-vous, entre autres, cher monsieur, que, contrairement 
l'opinion publique qui s'accorde  croire la Tour Eiffel toute en fer,
ce monument est compos, au moins pour les trois quarts, de lattes en
simple sapin?

 C'est incroyable, mais c'est ainsi!

 Comment le fait a-t-il pu se produire? je l'ignore.

 Fut-ce erreur de calcul de la part des ingnieurs qui ne prvirent
pas l'norme quantit de pices ncessaire  la construction d'une
tour de trois cents mtres?

 N'y eut-il point cambriolage dans les chantiers o les dites pices
se trouvaient runies en attendant l'heure de l'dification?

 Je ne sais pas, mais ce que je puis garantir, c'est que, en cours
de construction on s'aperut bientt qu'on n'aurait jamais assez de
matriaux pour aller jusqu'au bout.

 Que faire? Il tait trop tard pour se mettre  confectionner tant de
mtallurgie:

--Ma foi, tant pis, dit M. Eiffel, remplaons provisoirement les
croisillons de fer par de bonnes lattes en excellent sapin.

 Malheureusement, en France, a dit si bien le jeune et intelligent
Paul Leroy-Beaulieu, c'est le provisoire qui dure le plus, et
aujourd'hui,  l'heure o je griffonne ces lignes (10 h. 20), la Tour
Eiffel est toujours en bois, et en quel bois, grand Dieu, en bois
pourri, en bois vermoulu, en bois qui va s'effondrer un de ces quatre
matins.

       *       *       *       *       *

Lecteur, s'il t'arrive un malheur, tu ne diras pas qu'on ne t'a pas
prvenu!




L'EDEN-BOAT


       *       *       *       *       *

Le matin du 17, au petit jour, nous fmes rveills par un vnement
si extraordinaire que tout le monde,  bord, se crut le jouet d'une
hallucination.

En un clin d'oeil, couchettes et hamacs taient vides. Jamais on
n'avait vu pareil branle-bas.

Alors chacun, quipage ou passager, de s'interroger pour tre bien sr
qu'on ne rvait pas:

--Vous entendez?

--Parbleu, si j'entends!... Faudrait tre sourd!

--On dirait un orgue.

--Un orchestre, plutt, un immense orchestre!

--D'o a peut-il venir?

Oui, d'o pouvait-elle bien venir, cette mystrieuse musique qui
charmait nos oreilles, cette harmonie lointaine, singulirement
intense et pourtant si douce qu'elle semblait un chant du ciel.

D'o pouvait-elle bien venir? Pas de la terre, bien sr, puisque nous
tions du moindre lot loin d'une vingtaine de milles, au bas mot.
D'un bateau voisin, alors?

Sans doute.

Malheureusement, une forte brume du matin nous masquait tout objet 
plus d'une encblure.

Et la musique continuait, divinement nervante et dchanant dans nos
coeurs je ne sais quelle folle angoisse.

--Que pensez-vous de cela, docteur? fis-je au mdecin du bord.

--a, rpondit-il, c'est le plus curieux cas d'hallucination
collective que j'aie jamais constat.

 ce moment, le soleil se mit  briller, la brume eut une violente
dchirure et brusquement se volatilisa dgageant une mer de miroir.

C'tait ferique.

Alors, sur tout le pont, ce fut une grande clameur.

 un mille, environ, par bbord, un grand vapeur naviguait sur nous.

Un beau bateau, ma foi, mais trangement peinturlur; la coque toute
bariole de vives couleurs, les mts et les chemines pareils  des
mirlitons.

Un immense pavois de fantaisie compltait le tout.

Bientt, on put lire son nom  l'avant: _Eden-Boat_.

J'avais souvent entendu parler de l'_Eden-Boat_, mais, je l'avoue,
jamais je n'avais cru  son existence, pas plus qu' celle du vaisseau
fantme. (Ceux qui naviguent dans les mers du Sud sont connus pour
leur grande imagination et leur ternel bluffage.)

Cependant, l'_Eden-Boat_ arrivait sur nous.

On distinguait facilement des gens installs sur les passerelles, et
parmi ces personnes des dames vtues de toilettes claires.

La grande musique mystrieuse s'tait tue et maintenant nous
entendions un bizarre orchestre qui jouait, diablement, _Tararaboum de
hay_.

On distinguait de tout dans cet orchestre, des binious, des
castagnettes, des banjos, des instruments de cuivre, des mandolines,
etc.

Une chaloupe  vapeur aussi drlement accoutre que l'_Eden-Boat_ nous
accosta.

Un monsieur sauta  notre bord et aprs avoir prsent ses hommages
au commandant, nous adressa un boniment extraordinaire sur le ton
qu'emploient les managers de cirques forains pour faire valoir leurs
numros exceptionnels.

L'_Eden-Boat_ tait bien ce qu'on nous avait racont dj: un endroit
de plaisir flottant o toutes les _rigolades_ (comme disent les
Parisiens) se trouvent runies: comdie, serio-comic concert,
pantomime et bars servis par de fort jolies filles volontiers peu
farouches.

Pas un homme dans cet quipage, d'ailleurs cosmopolite, qui ne joue
suprieurement d'un instrument de son pays: des ngres du banjo, des
Espagnols de la guitare, etc., etc.

Ce qui me toucha le plus, ce fut de voir deux pauvres Bretons
(dserteurs de la flotte franaise, disait-on), qui soufflaient du
biniou avec, parfois, des larmes dans les yeux.

Quant  la grande et trange musique qui nous avait si fort affols le
matin, c'tait un orgue, mais un orgue tel qu'il nous merveilla tous.

L'air comprim, qui sert ordinairement  ces instruments, se trouve
remplac, dans celui-l, par de la vapeur  trs haute pression.

Selon la forme et la dimension des trous par lesquels s'chappe
cette vapeur, on obtient tous les sons de la gamme, depuis les plus
suraigus stridences jusqu' des contrebasses inconnues dans n'importe
quel orchestre.

L'_Eden-Boat_ est, en somme, une institution d'une moralit
contestable, mais offrant nanmoins de grandes ressources pour la
distraction de ces pauvres longs courriers qui restent souvent des
mois sans toucher terre.

Pour ma part, je ne regrettai point les vingt-cinq dollars que me
cotrent mes deux heures de sjour  bord de ce curieux btiment.

       *       *       *       *       *

_(Passage supprim pour faire plaisir  M. Brenger.)_




LE NOUVEAU RECRUTEMENT


Tous les journaux ont rcemment parl du projet qu'on avait, au
ministre de la guerre, d'abaisser de quelques centimtres la taille
des conscrits bons pour le service.

La nouvelle est exacte, mais incomplte, et les travaux qui agitent en
ce moment les bureaux de la guerre sont d'une telle envergure, que nos
bons ronds-de-cuir ne peuvent se dfendre de quelque vertige.

Et il y a quoi!

Je tiens de M. Bertillon, fonctionnaire dont l'indiscrtion est
gnralement reconnue (surtout de ceux qu'il a mensurs), de curieux
dtails sur cette rforme militaire dans laquelle il joue un important
rle consultatif.

... Vous savez qu'actuellement le classement par rang de taille se
fait dans les compagnies, de sorte que chaque compagnie de l'arme
franaise se compose de petits hommes, de moyens hommes et de grands
hommes.

Cet tat de choses n'est pas sans causer mille difficults dans
l'habillement des militaires, chaque magasin de compagnie devant
recler des effets de toutes les tailles et de toutes les pointures,
d'o encombrement, fouillis, et perte norme de temps dans
l'quipement des troupes en cas de mobilisation.

C'est  ces multiples inconvnients que va obvier le nouveau systme.

Dornavant, le classement se fera sur l'ensemble des rgiments.

Un certain nombre de _types_ d'hommes, correspondant au nombre des
rgiments, sera tabli _anthropomtriquement_, de telle faon que
_tous_ les hommes du mme rgiment auront _tous_ l'ensemble des mmes
pointures, depuis les godillots jusqu'au kpi.

Les voyez-vous d'ici, les avantages du nouveau systme.

La guerre clate, les hommes rallient leur dpt: cinq minutes aprs,
voil tout mon monde habill, quip, arm, prt  marcher. Vive la
France!

Je vois sur vos lvres s'panouir la fleur de l'objection grincheuse:

--Oui, me dites-vous, cela est fort joli; mais le temps gagn  ce
rapide quipement ne sera-t-il pas compens par celui perdu  courir
aprs des rgiments forcment parpills?

Si le soldat dunkerquois jouit d'une pointure qui le dsigne pour la
garnison de Biarritz, par exemple? le trajet ne le rapprochera pas
sensiblement de la frontire, dites-vous.

Cela est prvu, bonnes gens, et des dpts seront organiss, pour le
cas de mobilisation tout le long d'une frontire que je crois inutile
de dsigner plus clairement.

Tout est prvu, d'ailleurs, mme le cas o le rserviste grandit,
grossit, maigrit, etc., etc.

Chaque anne, une revue _anthropomtrique_ aura lieu dans les
chefs-lieux de canton, et, selon les modifications survenues dans la
pointure de l'homme, ce dernier sera affect dans un rgiment adquat.

Avais-je point raison de dire, en commenant, que nous allions
assister  une des plus importantes rformes militaires que nous ayons
vues depuis la suppression du service de sept ans?

Ne quittons pas le ministre de la guerre sans signaler le bruit qui
court de la suppression du sabre pour les officiers d'infanterie.

Cet ustensile serait remplac par une forte canne  pe, beaucoup
moins encombrante que le sabre et rendant, pendant la marche, de rels
services.

Trs appuye par certains, cette modification rencontre galement
beaucoup de dtracteurs.




LGRE MODIFICATION  APPORTER DANS LE COURS DE LA SEINE


L'hygine de notre capitale au cours des hautes tempratures,
provoques par l't, est, au dire des meilleurs connaisseurs,
dplorable en tous points, dplorable, dplorable...

Un des facteurs les plus importants de cet affligeant tat de choses
consiste en la traverse de Paris par la Seine (la _malseine_, comme
dit notre vaillant matre Aurlien Scholl).

Contamine par les gouts, ds son entre dans Paris, la rivire
charrie les miasmes les plus putrides, les brouillards les plus
pernicieux avec, brochant sur le tout, un petit fumet de bouillon de
culture peu piqu des hannetons.

Il y a longtemps que j'ai propos la suppression radicale de cet
inconvnient, et combien simple!

1 tablir  Charenton un barrage qui prohibe  la Seine son entre
dans Paris;

2 Diviser le fleuve en deux courants qu'on canalisera dans les fosss
des fortifications (largis au besoin);

3 Runir au Point-du-Jour ces deux courants qui,  partir de ce
moment, reprendront en commun leur ancien cours.

Les avantages que prsenterait la ralisation de ce projet sont
innombrables et, peut-tre mme, incalculables.

D'abord, assainissement de Paris.

Ensuite, importance norme et plus-value donnes  toute cette zone
inutile, ridicule et priphrique qui enserre les fortifs.

Et puis (c'est l le clou charmant de l'entreprise), quel parc
miraculeux, unique au monde, ce serait pour Paris que celui qu'on
pourrait ainsi crer dans le lit abandonn de la Seine, depuis
Charenton jusqu' Auteuil!

Sans compter qu'en cas de sige, ce parc servirait  la culture de
mille crales et autres lgumes nutritifs, ainsi qu' la pture de
toutes sortes de bestiaux alimentaires.

Je vous entends d'ici, les gros malins, ricaner et me foudroyer de
votre objection:

--Et les gouts? Les ferez-vous couler dans votre magnifique parc,
cher monsieur Allais? Eh bien, alors, il sera chouette, votre
magnifique parc, et parfum!

Calmez-vous, bonnes gens, calmez-vous.

Rien de ce qui est humain ne saurait me demeurer tranger, mme la
question des gouts.

Loin d'tre une nuisance, les gouts de Paris, dans mon nouveau
projet, joueront un rle dcoratif, d'agrment et de charme.

Connaissez-vous ces filtres au charbon qui transforment le barbotage
le plus nauseux en onde cristalline?

Voil ce que j'utiliserai (en plus grand, naturellement).

Je filtrerai les gouts et j'amnerai l'eau claire ainsi obtenue
dans de gracieux ruisselets au doux murmure, maills de coquettes
rocailles.

Si ces messieurs des ponts et chausses veulent se mettre, ds lundi
prochain,  l'ouvrage, le travail pourra se trouver termin au jour de
l'ouverture de l'Exposition, en 1900.

Oui, mais voil, la routine, les bureaux!...




RFORMES IMPORTANTES DANS LE RGIME POSTAL


Nous fmes assez frquemment svres  l'gard de l'Administration
des postes et tlgraphes pour ne pas lui marchander, aujourd'hui,
les flicitations que lui mritent ses rcentes et heureuses
modifications.

Citons d'abord les perfectionnements apports dans la confection de la
colle des timbres-poste.

Jusqu' prsent, cette colle tait constitue par de la gomme
arabique, substance insipide et quelque peu ridicule.

Dornavant, la gomme arabique sera additionne d'une lgre quantit
de sucre et aromatise  des parfums divers, vanille, fraise, citron,
etc., selon le prix du timbre; ainsi le timbre d'un centime sera
simplement dulcor avec de la rglisse, de l'conomique rglisse.

Mieux encore:

Diverses substances hyginiques et mme pharmaceutiques seront
incorpores dans la colle du timbre et permettront  maint employ de
grande administration de suivre un traitement sans manquer son bureau.

La liste de ces drogues vient d'tre dfinitivement arrte par un
commission spciale de mdecins prside par un praticien dont nul
ne songera, je crois,  discuter la haute comptence: j'ai nomm le
docteur Pelet.

Nous aurons des timbres au baume de tolu pour ceux qui toussent,
d'autres au bicarbonate de soude pour les gastralgiques,  la digitale
pour les cardiaques, etc., etc.

Messieurs les pharmaciens ne seront pas contents. Je le regrette pour
eux; mais citez-moi, je vous prie, un progrs quelconque qui ne fasse
pas des victimes.

La dpense entrane par toute cette droguerie philatliste sera
amplement compense par un accroissement notable dans le chiffre des
affaires.

Quels parents,--pour ne citer que cet exemple,--hsiteront  pousser
leur jeune fille chlorotique dans la voie d'une correspondance
effrne, quand ils sauront que, grce aux timbres ferrugineux, la
sant est au bout et que, bientt, la chre enfant verra refleurir sur
ses pauvres petites joues ples les vives couleurs d'antan?

Une autre rforme dont il convient de fliciter M. le ministre des
postes et tlgraphes, c'est le remplacement de la _Caisse d'pargne
Postale_ par la _Caisse d'Epargne Tlgraphique_.

Avec l'ancien systme, un capital exigeait environ quinze ans pour se
doubler.

Tlgraphiquement, la mme somme sera double en cinq ou six mois
(selon la saison).

Une bonne nouvelle, pour terminer:

L'administration se voyant  la tte d'un norme stock de timbres de
vingt centimes, dont la mvente a t particulirement accentue cette
anne, prend le parti de le liquider  perte.

Donc les 1er, 2, 3 et 4 juillet, Grande Liquidation de timbres de
_vingt centimes_, un peu dfrachis, au prix vritablement incroyable
de..................... 0 fr. 05

Pas une mnagre soucieuse de ses intrts ne voudra manquer une telle
aubaine.




LA FABLE LE SINGE ET LE PERROQUET


 propos de perroquets, connaissez-vous la fable persane le Singe
et le Perroquet, fiction si ingnieuse  la fois et si fertile en
enseignements de toutes sortes?

Vous ne la connaissez pas, dites-vous; je l'aurais pari.

Malheureusement, pour la bien dire, c'est la plume du vieux La
Fontaine qu'il faudrait ou celle du jeune Franc-Nohain, et je n'ai 
ma disposition aucun de ces deux ustensiles.

Contentons-nous donc pour cette fois d'une excellente prose  la
Flchier, si j'ose m'exprimer ainsi:

Il y avait une fois dans le mme palais un singe et un perroquet.

Et c'taient, entre ces deux btes, d'ternelles discussions sur leurs
mrites personnels.

--Moi, disait le singe, je fais des grimaces comme l'homme. Comme
l'homme, je gesticule. Mes pattes de derrire sont des jambes et des
pieds, celles de devant des bras termins par des mains. D'un peu
loin, on me prendrait pour un homme, un homme petit, mais un homme.

--Moi, disait le perroquet, je n'ai jamais eu la sotte prtention de
me faire passer pour un homme, mais de l'homme je possde le plus bel
apanage, la parole! Je puis dire de beaux vers et chanter d'ineffables
musiques.

--Je puis jouer la pantomime, ripostait le singe.

--La pantomime? ricanait le perroquet en haussant les paules. La
pantomime, art infrieur, suprme ressource pour cabots aphones!

--Art infrieur! s'indignait le singe. Vous n'avez donc par lu la
dernire chronique de Mends sur la pantomime?

--Non! rpliquait le perroquet d'un ton sec.

Bref, le singe en tenait pour le Geste, le perroquet pour le Verbe.

Lequel tait suprieur et plus prs de l'humanit, du Geste ou du
Verbe? _That was the question._

Un jour, la querelle prit des proportions dmesures et nos deux
animaux furent bien prs d'en venir aux... pattes!

Par bonheur, ce scandale fut vit grce  un trait d'esprit de notre
singe, lequel eut le dernier mot:

--Vous grimacez, moi je parle! rptait le perroquet pour la millime
fois.

--Tu parles, tu parles, s'impatienta le singe; eh bien, et moi,
qu'est-ce que je fais, espce d'imbcile, depuis une heure que nous
sommes l  discuter btement?

C'est pour le coup que le perroquet eut le bec clou.




INGNIEUX TOURING


--Et vous, o allez-vous, cet t?

--En Afrique.

--En Afrique???

--En Afrique, oui. Nous allons, de part en part, traverser l'Afrique,
la trs sombre Afrique, comme dit Stanley.

--Et ta famille, pendant ce temps-l?

--Ma famille m'accompagne.

--Ta femme?

--Ma femme.

--Tes petits garons? Tes petites filles?

--Mes petits garons, mes petites filles.

--Allons, tu es fou?

--Je suis sage.

--Tu es fou  lier.

--Chef-lieu Moulins... En quoi donc suis-je tant fou?

--Mais les fatigues d'une telle entreprise!... les dangers!...

--Tout prvu, mon ami. Ni dangers, ni fatigues... Simple balade en
voiture.

--En voiture?

--Une confortable et solide roulotte.

--Automobile?

--Non,  cause du difficile ravitaillement en combustibles.

--Trane par des chevaux?

--Serin! Les tigres n'auraient bientt fait qu'une bouche de mes doux
solipdes.

--Alors?

--Suis bien mon raisonnement: les chevaux connus sont pour tre
volontiers dvors par les tigres; mais le cas d'un tigre boulott par
un cheval est infiniment plus rare.

--Je te l'accorde.

--Partant de ce principe, je fais remorquer ma roulotte par de braves
et vigoureux tigres.

--Admirable!

--Et pratique, mon vieux! La grosse affaire, c'tait l'attelage,
c'tait le harnais, quoiqu'en somme les vieux Romains aient dj
rsolu la question depuis des mille et des mille ans. Pour nous
autres, gentilshommes des temps modernes, fiers dtenteurs des aciers
tremps et des pgamods, ce fut un jeu d'enfant que d'atteler ces
douze tigres  notre char.

--C'est gal, je ne serais pas rassur.

--L'lectricit est l pour un coup. Au moindre cart, au plus simple
bond, une solide dcharge vient inculquer au turbulent camarade des
sentiments meilleurs. Nos tigres, d'ailleurs, comprennent vite la
haute noblesse de leur mission et la parfaite inutilit de leur
rsistance.

--Pauvres btes!

--Pourquoi _pauvres btes_? Le travail qu'on exige d'eux est
insignifiant, leur nourriture rgulire, grce  la justesse
impeccable et  la longue porte de nos armes.

--Vous ne craignez pas d'tre attaqus par d'autres fauves?

-- ses vertus d'infatigable tracteur, le tigre joint l'inconsciente,
mais relle qualit de chien de garde. Dans un campement de tigres, on
n'a qu' dormir sur les deux oreilles.

--Tous mes compliments! Peut-on jeter un coup d'oeil sur
l'installation?

--Les tigres nous attendent  Trieste, mais la roulotte est l, dans
la cour.

Trs lgante, trs bien comprise, garnie de ces meubles en bambou
si solides et lgers  la fois qu'on trouve chez Perret et Vibert,
la roulotte de mon ami n'attendait plus pour filer que son trange
attelage.

Tant il est vrai qu'au jour d'aujourd'hui, les conceptions les plus
paradoxales sont le plus prs de la ralisation!




VENGEANCE FUNBRE


Aprs une torpeur de cinquante et des annes, la petite ville de
Salbec se dcida, par un beau matin d't,  se rveiller, enfin.

Salbec, cit jadis florissante, doue par la nature d'une admirable
situation et de mille agrments divers, possde un grave inconvnient:
c'est d'tre habite par des Salbecquois, rpugnante et morne
peuplade.

Aussi, Salbec, en ces derniers temps, connut-il les affres de la
dgringolade industrielle, commerciale et financire.

L'esprit de la population y est mesquin, incomprhensif, haineux.

Tout verbe initial, tout geste nouveau, toute ide un peu frache
trouvent en le Salbecquois un ennemi farouche et rsolu.

Soyez seulement vtu pas tout  fait comme lui, le Salbecquois dira de
vous: _a ne doit pas tre grand'chose de propre, ces gens-l!_

Si vous vous occupez d'art ou de littrature, oh! alors, vous tes
rput du coup dangereuse canaille et faiseur de dupes!

Sorti de ces accs de mchancet bte, et d'une fcheuse tendance  se
mler des affaires des autres, le Salbecquois retombe dans sa torpeur.

Et pourtant, par une belle journe d't, Salbec se rveilla.

Quelques habitants grouillrent, se runirent dans les cafs,
nommrent des prsidents d'honneur et dcrtrent qu'il fallait faire
quelque chose.

Quelque chose! Oui, mais quoi?

Organiser des ftes! Oui, mais quelles ftes?

Les uns voulaient un concours d'orphons, les autres des rgates;
certains parlaient de courses de vlocipdes, et chacun n'entendait
pas dmordre de son ide.

Pour en finir, on dcida de convoquer dans une salle de la mairie
toutes les personnes que la question intressait, et de nommer un
comit des ftes charg de ramener dans Salbec l'animation, la gaiet
et les affaires.

Parmi les candidats aux fonctions de comitard, se trouvait un monsieur
fort riche et rcemment install dans le pays.

Pour une raison ou pour une autre, ce gros rentier ne fut point lu,
dboire qui lui causa une irritation plus vive que ne le comportait un
aussi mince sujet.

--Ah! c'est comme a, vitupra le monsieur riche. Eh bien! je me
vengerai.

Et le monsieur riche se vengea.

--Les Salbecquois, raisonna-t-il, ne veulent pas de moi pour organiser
des divertissements; alors, je vais leur organiser des enterrements.

N'allez pas croire trop vite qu'il tua des citoyens de sa main: le
procd et t excessif.

Il se contente de payer aux plus humbles trpasss de riches
et dcoratives obsques avec les grosses cloches qui ne vibrent
d'habitude que pour les opulents trpas.

 chaque dcs, avis par un employ de la mairie, il se prsente dans
la famille du mort et, sous un fallacieux prtexte, lui fait cadeau
d'un enterrement de premire classe avec tout le tralala de prtres,
de chantres, d'enfant de choeur clamant par les rues de Salbec leurs
funbres psaumes.

Et _bing, bang, beng!_ on n'entend plus que le gros bourdon dsolant
de la paroisse.

Compltement dmoralis, le comit des ftes a donn sa dmission.

Ce n'est pas encore cette anne que les affaires reprendront  Salbec.




TABLE DES MATIRES

       *       *       *       *       *

    Pages

    Un point d'histoire rectifi                              1

    Georgette s'est tue!                                     5

    Triste fin d'un tout petit groom                          11

    Gaudissart s'amuse                                        17

    De l'inutilit de la matire                              23

    La scurit dans le chantage                              29

    Sentinelles, veillez!                                     35

    Un bizarre accident                                       41

    Pnibles dbuts                                           47

    La science et la  religion--enfin--marchant la
    main dans la main                                         53

    Le droit de bouchon                                       59

    Une trange complexion                                    63

    Sceptique enfance                                         69

    Au pays de l'or                                           73

    L'incorrigible Snob                                       79

    Fcheuse  erreur                                          85

    Morales relatives                                         89

    Nouvelles et graves complications diplomatiques           95

    Les htes de Castelfl                                   101

    Le petit garon et l'anguille                             111

    Le thtre de Bigfun                                      117

    Clara ou le bon accueil princirement rcompens          121

    De quelques rformes cosmiques                            127

    La question des chapeaux fminins au thtre              133

    Le pauvre gendre                                          139

    La douleur marche, bras dessus bras dessous, avec
      l'conomie (panneau dcoratif)                          145

    Bottons nos animaux domestiques, mais bottons-les
      bien                                                    149

    Le talent finit toujours par trouver son emploi           155

    Domestiquons                                              161

    Autre mode d'utilisation de la baleine                    169

    Black and White                                           175

    Rsultat inespr                                         179

    Nouveau traitement du ver solitaire                       185

    La graphologie mise en dfaut par une simple jeune
      fille amoureuse, il est vrai                            189

    Souris myophages                                          195

    Utilisation militaro-vhiculaire du mouvement oscillatoire
      du bras gauche chez les troupes en marche               201

    Suppression de la boue par un procd fort simple,
      mais auquel il ne fallait pas moins songer              205

    Le cambriolage de l'oblisque (fait-divers)               209

    Grande intelligence d'une toute petite chienne            215

    Conte de Nol                                             221

    La maison vraiment moderne                                227

    Suppression des ocans, mers, fleuves et en gnral
      des diffrentes pices d'eau qui garnissent la surface
      du globe                                                231

    Sauvegarde des bicyclettes                                241

    Astuces d'un pcheur                                      247

    Charcutage esthtique                                     253

    Chacun son mtier                                         259

    L'den-Boat                                               265

    Le nouveau recrutement                                    273

    Lgre modification  apporter dans le  cours de la
      Seine                                                   279

    Rformes importantes dans le rgime postal                283

    La fable le singe et le perroquet                       287

    Ingnieux Touring                                         291

    Vengeance funbre                                         297






End of Project Gutenberg's Pour cause de fin de bail, by Alphonse Allais

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POUR CAUSE DE FIN DE BAIL ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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