The Project Gutenberg EBook of La vie et la mort du roi Richard II, by 
William Shakespeare

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Title: La vie et la mort du roi Richard II

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: May 2, 2007 [EBook #21277]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RICHARD II ***




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  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 6
    Le marchand de Venise
    Les joyeuses Bourgeoises de Windsor
    Le roi Jean
    La vie et la mort du roi Richard II
    Henri IV (1re partie)

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1862


    ==========================================================

                         LA VIE ET LA MORT
                                 DU
                           ROI RICHARD II

                              TRAGDIE




                               NOTICE
                                 SUR
                 LA VIE ET LA MORT DU ROI RICHARD II


A mesure que Shakspeare avance vers les temps modernes de l'histoire de
son pays, les chroniques sur lesquelles il s'appuie concourent plus
exactement avec l'histoire vritable; et dj, dans _la Vie et la Mort
de Richard II_, les dtails que lui fournit Hollinshed s'cartent peu
des donnes historiques parvenues jusqu' nous avec une certaine
authenticit. A l'exception du personnage de la reine, pure invention du
pote, et abstraction faite du dsordre que met dans la chronologie la
ngligence de Shakspeare  conserver aux vnements leurs distances
respectives, les faits contenus dans cette tragdie ne diffrent en rien
des rcits historiques, si ce n'est sur le genre de mort qu'on fit subir
 Richard. Hollinshed, qui a copi d'autres chroniqueurs,  donn 
Shakspeare la relation qu'il a suivie; mais l'opinion la plus
vraisemblable, et qui s'accorde le mieux avec le soin qu'on eut
d'exposer publiquement Richard aprs sa mort, c'est qu'on le fit mourir
de faim. Cette attention  sauver du moins les apparences matrielles du
crime dont on s'inquitait peu d'viter le soupon, commenait 
s'introduire dans la froce politique du temps; et Richard lui-mme
avait fait touffer entre des matelas le duc de Glocester qu'il tenait
prisonnier  Calais, publiant ensuite qu'il tait mort d'une attaque
d'apoplexie. Outre le penchant de Shakspeare  suivre fidlement le
guide historique qu'il avait une fois adopt, cette version lui
permettait de conserver au caractre de Bolingbroke l'intrt qu'il a
rpandu sur lui dans les les deux parties de _Henri IV_. Le choix entre
diffrentes versions est d'ailleurs le droit le moins contest et le
moins contestable des auteurs dramatiques.

La tragdie de _Richard II_ est donc, gnralement parlant, assez
conforme  l'histoire; et la manire dont le pote a reprsent la
dposition de Richard et l'avnement au trne de Henri de Lancastre
parat singulirement d'accord avec ce que dit Hume au sujet de cet
avnement: Il (Henri IV) devint roi, sans que personne pt dire comment
ni pourquoi. Mais il faut tre, comme l'tait Hume, tout  fait
tranger au spectacle des rvolutions, pour tre embarrass  dire
comment et pourquoi le duc de Lancastre, aprs avoir agi quelque temps
au nom du roi qu'il tenait prisonnier, se mit sans aucune peine  sa
place. Shakspeare n'a pas cru ncessaire de l'expliquer: Richard est
parti de Flintcastle avec le nom de roi  la suite de Bolingbroke; nous
le revoyons signant sa propre dposition. Le pote ne nous indique en
aucune manire ce qui s'est pass; mais pour ne pas deviner comment
s'est accomplie la chute de Richard, il faudrait que nous eussions bien
mal compris ce qui nous a t prsent du spectacle de ses premires
disgrces: la conversation du jardinier avec ses garons en complte le
tableau en nous rvlant leur effet sur l'opinion. C'est un trait de
l'art de Shakspeare pour nous faire assister  toutes les parties de
l'vnement; il nous transporte toujours l o il frappe ses coups les
plus dcisifs, tandis que loin de nos yeux l'action poursuit son cours,
et se contente de nous retrouver toujours au but.

Bien que cette tragdie ait t intitule _la Vie et la Mort de Richard
II_, elle ne comprend que les deux dernires annes de ce prince, et ne
contient qu'un seul vnement, celui de sa chute, catastrophe  laquelle
tout marche ds le dbut de la pice. Cet vnement a t considr sous
diffrentes faces, et une anecdote assez singulire nous a rvl
l'existence d'une autre tragdie sur le mme sujet, antrieure,  ce
qu'il parat,  celle de Shakspeare, et traite dans un esprit tout
diffrent. Quelques-uns des partisans du comte d'Essex, le jour qui
prcda son extravagante tentative, voulurent faire jouer une tragdie
o, comme dans celle de Shakspeare, on voyait Richard II dpos et tu
sur le thtre. Les acteurs leur ayant reprsent que la pice tait
tout  fait hors de mode et ne leur attirerait pas assez de monde pour
couvrir leurs frais, sir Gilly Merrick, l'un d'entre eux, leur donna
quarante shillings en sus de la recette. Ce fait est rapport au procs
de sir Gilly, et servit  sa condamnation.

L'entreprise du comte d'Essex eut lieu en 1601, et la pice de
Shakspeare avait paru,  ce qu'on croit, ds l'an 1597. Malgr cette
antriorit, personne ne sera tent de souponner qu'une pice de
Shakspeare ait pu figurer dans une entreprise factieuse contre
lisabeth. D'ailleurs la pice en question parat avoir t connue sous
le titre de _Henri IV_, non sous celui de _Richard II_; et l'on est mme
fond  croire que l'histoire de Henri IV en tait le vritable sujet,
et la mort de Richard seulement un incident. Mais, pour lever toute
espce de doute, il suffit de lire la tragdie de Shakspeare; la
doctrine du droit divin y est sans cesse prsente accompagne de cet
intrt que font natre le malheur et le spectacle de la grandeur
dchue. Si le pote n'a pas donn  l'usurpateur cette physionomie
odieuse qui produit la haine et les passions dramatiques, il suffit de
lire l'histoire pour en comprendre la cause.

Ce n'est pas un fait particulier  Richard II et  sa destine, dans
l'histoire de ces temps dsastreux, que ce vague de l'aspect moral sous
lequel se prsentent les hommes et les choses, et qui ne permet aux
sentiments de s'attacher  rien avec nergie, parce qu'ils ne peuvent se
reposer sur rien avec satisfaction. Des partis toujours aux prises pour
s'arracher le pouvoir, tour  tour vaincus et mritant leur dfaite,
sans que jamais un seul ait mrit la victoire, n'offrent pas un
spectacle trs-dramatique, ni trs-propre  porter nos sentiments et nos
facults  ce degr d'exaltation qui est un des plus nobles buts de
l'art. La piti y manque souvent  l'indignation, et l'estime presque
toujours  la piti. On n'est pas embarrass  trouver les crimes du
plus fort, mais on cherche avec anxit les vertus du plus faible: et le
mme effet se reproduit dans le sens contraire: des folies, des
dprdations, des injustices, des violences ont amen la chute de
Richard, l'ont rendue invitable, et elles nous dtachent de lui sous ce
double rapport que nous le voyons se perdre lui-mme et impossible 
sauver. Cependant il serait ais de trouver au moins autant de crimes
dans le parti qui triomphe de son abaissement. Shakspeare pourrait, 
peu de frais, amasser contre les rebelles des trsors d'indignation qui
soulveraient tous les coeurs en faveur du souverain lgitime: mais un
des principaux caractres du gnie de Shakspeare, c'est une vrit, on
peut dire une fidlit d'observation qui reproduit la nature comme elle
est, et le temps comme il se prsente: celui-l ne lui offrait ni hros
suprieurs  leur fortune, ni victimes innocentes, ni dvouements
hroques, ni passions imposantes; il n'y trouvait que la force mme des
caractres employe au service des intrts qui les rabaissent, la
perfidie considre comme moyen de conduite, la trahison presque
justifie par le principe dominant de l'intrt personnel, la dsertion
presque lgitime par la considration du pril que l'on courrait 
demeurer fidle; c'est aussi l tout ce qu'il a peint. C'est,  la
vrit, le duc d'York, personnage dont l'histoire nous fait connatre
l'incapacit et la nullit, qu'il a choisi pour reprsenter ce
dvouement toujours si ardent pour l'homme qui gouverne, cette facilit
 transmettre son culte du pouvoir de droit au pouvoir de fait, et _vice
versa_, se rservant, seulement pour son honneur, des larmes solitaires
en faveur de celui qu'il abandonne. Pour quiconque n'a pas vu la fortune
se jouant avec les empires, ce personnage ne serait que comique; mais
pour qui a assist  de pareils jeux, n'est-il pas d'une effrayante
vrit?

Dans un pareil entourage, o Shakspeare pouvait-il puiser ce pathtique
qu'il aurait aim  rpandre sur le spectacle de la grandeur dchue? Lui
qui a donn au vieux Lear, dans sa misre, tant de nobles et fidles
amis, il n'en a pu trouver un seul  Richard; le roi est tomb
dpouill, nu, entre les mains du pote comme de son trne, et c'est en
lui seul que le pote a t oblig de chercher toutes les ressources:
aussi le rle de Richard II est-il une des plus profondes conceptions de
Shakspeare.

Les commentateurs sont en grande discussion pour savoir si c'est  la
cour de Jacques ou  celle d'lisabeth que Shakspeare a pris les maximes
qu'il professe assez communment en faveur du droit divin et du pouvoir
absolu. Shakspeare les a prises ordinairement dans ses personnages
mmes; et il lui suffisait ici d'avoir  peindre un roi lev sur le
trne. Richard n'a jamais imagin qu'il ft ou pt tre autre chose
qu'un roi; sa royaut fait  ses yeux partie de sa nature; c'est un des
lments constitutifs de son tre qu'il a apport avec lui en naissant,
sans autre condition que de vivre: comme il n'a rien  faire pour le
conserver, il n'est pas plus en son pouvoir de cesser d'en tre digne
que de cesser d'en tre revtu: de l son ignorance de ses devoirs
envers ses sujets, envers sa propre sret, son indolente confiance au
milieu du danger. Si cette confiance l'abandonne un instant  chaque
nouveau revers, elle revient aussitt, doublant de force  mesure qu'il
lui en faut davantage pour suppler aux appuis qui s'croulent
successivement. Arriv enfin au point o il ne lui est plus possible
d'esprer, le roi s'tonne, se regarde, se demande si c'est bien lui.
Une autre espce de courage s'lve alors en lui; c'est celui que donne
un malheur tel que l'homme qui le subit s'exalte par la surprise o le
plonge sa propre situation; elle devient pour lui l'objet d'une si vive
attention qu'il ose la considrer sous tous ses rapports, ne ft-ce que
pour la comprendre; et par cette contemplation il chappe au dsespoir,
et s'lve quelquefois  la vrit, dont la dcouverte calme toujours 
un certain point: mais ce calme est strile, et ce courage inactif; il
soutient l'esprit, mais il tue l'action: aussi toutes les actions de
Richard sont-elles de la dernire faiblesse; ses rflexions mmes sur
son tat actuel dclent un sentiment de sa nullit qui descend, en de
certains moments, presque  la bassesse: et qui pourrait le relever, lui
qui, en cessant d'tre roi, a perdu, dans sa propre opinion, la qualit
distinctive de son tre, la dignit de sa nature? Il se croyait prcieux
devant Dieu, soutenu par son bras, arm de sa puissance; dchu de ce
rang mystrieux o il s'tait plac, il ne s'en connat plus aucun sur
la terre; dpouill de la force qu'il croyait son droit, il ne suppose
pas qu'il lui en puisse rester aucune: aussi ne rsiste-t-il  rien; ce
serait essayer ce qu'il suppose impossible: pour rveiller son nergie,
il faut qu'un danger pressant, soudain, provoque, pour ainsi dire,  son
insu, des facults qu'il dsavoue: attaqu dans sa vie, il se dfend et
meurt avec courage. Pour en avoir eu toujours, il lui a manqu de savoir
ce que vaut un homme.

Il ne faut point chercher dans _Richard II_, non plus que dans la
plupart des pices historiques de Shakspeare, un caractre de style
particulier: la diction en est peu travaille; assez souvent nergique,
elle est souvent aussi d'un vague qui laisse la raison absolument
matresse de dcider sur le sens des expressions, que ne dtermine
aucune rgle de syntaxe.

Cette pice est toute en vers, et en grande partie rime. L'auteur
parat y avoir fait des changements depuis la premire dition, publie
en 1597. La scne du procs de Richard, en particulier, manque tout
entire dans cette dition, et se trouve pour la premire fois dans
celle de 1608.


                           LA VIE ET LA MORT
                                  du
                            ROI RICHARD II

                                TRAGDIE

PERSONNAGES

LE ROI RICHARD II.
EDMOND DE LANGLEY,    }
  duc d'York,         }     oncles du
JEAN DE GAUNT, duc de }      roi.
  Lancastre.          }
HENRI, surnomm BOLINGBROKE,
  duc d'Hereford, fils de Jean de Gaunt,
  ensuite roi d'Angleterre sous le nom
  de Henri IV.
LE DUC D'AUMERLE, fils du duc
  d'York.
MOWBRAY, duc de Norfolk.
LE DUC DE SURREY.
LE COMTE DE SALISBURY.
LE COMTE DE BERKLEY[1].
BUSHY,      }
BAGOT,      } cratures du roi Richard.
GREEN,      }
LE COMTE DE NORTHUMBERLAND.
HENRI PERCY, fils de Northumberland.
LORD ROSS.
LORD WILLOUGHBY.
LORD FITZWATER.
L'VQUE DE CARLISLE.
L'ABB DE WESTMINSTER.
LE LORD MARCHAL.
SIR PIERCE D'EXTON.
SIR TIENNE SCROOP.
LE CAPITAINE d'une bande de Gallois.
LA REINE, femme de Richard.
LA DUCHESSE DE GLOCESTER.
LA DUCHESSE D'YORK.
Dames de la suite de la reine. Lords, hrauts, officiers, soldats,
deux jardiniers, un gardien, un messager, un valet d'curie, et
autres personnes de suite.

[Note 1: On remarque que ce titre de comte de Berkley, donn  lord
Berkley, est un anachronisme, et que les lords Berkley ne furent faits
comtes que dans un temps trs-postrieur  celui de Richard.]


La scne se passe successivement dans plusieurs parties de l'Angleterre
et du pays de Galles.




                              ACTE PREMIER




SCNE I.

Londres.--Un appartement dans le palais.

_Entrent_ LE ROI RICHARD _avec sa suite_, JEAN DE GAUNT _et d'autres
nobles avec lui_.


RICHARD.--Vieux Jean de Gaunt, vnrable Lancastre, as-tu, comme tu t'y
tais engag par serment, amen ici ton fils, l'intrpide Henri
d'Hereford, pour soutenir devant nous l'injurieux dfi qu'il adressa
dernirement au duc de Norfolk, Thomas Mowbray, et dont nous n'emes pas
alors le loisir de nous occuper?

GAUNT.--Oui, mon souverain, je l'ai amen.

RICHARD.--Rponds-moi encore: l'as-tu sond? sais-tu s'il l'a dfi,
pouss par une vieille haine, ou s'il a cd  la vertueuse colre d'un
bon sujet, fonde sur quelque trahison dont il sache Mowbray coupable?

GAUNT.--Autant que j'ai pu le pntrer sur cette question, c'est sur la
connaissance de quelque danger dont Mowbray menace Votre Altesse, et non
par aucune haine invtre.

RICHARD.--Fais-les comparatre tous deux en notre prsence; nous voulons
entendre nous-mme l'accusateur et l'accus parler librement face 
face, et se menaant l'un l'autre du regard. (_Sortent quelques-uns des
gens de la suite du roi._) Ils sont tous deux hautains, pleins de
colre, et, dans leur fureur, sourds comme la mer, imptueux comme la
flamme.

(Rentrent les serviteurs avec Bolingbroke et Norfolk.)

BOLINGBROKE.--Que de longues annes d'heureux jours chouent en partage
 mon gracieux souverain,  mon bien-aim seigneur!

NORFOLK.--Puisse chaque jour ajouter au bonheur de la veille, jusqu' ce
que le ciel, envieux des flicits de la terre, ajoute  votre couronne
un titre immortel!

RICHARD.--Nous vous remercions tous deux: cependant il y en a un de vous
qui n'est qu'un flatteur,  en juger par le sujet qui vous amne,
c'est--dire l'accusation de haute trahison que vous portez l'un contre
l'autre.--Cousin Hereford, que reproches-tu au duc de Norfolk, Thomas
Mowbray?

BOLINGBROKE.--D'abord (et que le ciel prenne acte de mes paroles!) c'est
excit par le zle d'un sujet dvou, et en vue de la prcieuse sret
de mon prince, que, libre d'ailleurs de toute autre haine illgitime, je
viens ici le dfier en votre royale prsence.--Maintenant, Thomas
Mowbray, je me tourne vers toi, et remarque le salut que je t'adresse;
car ce que je vais dire, mon corps le soutiendra sur cette terre, o mon
me, divine, en rpondra dans le ciel. Tu es un tratre et un mcrant,
de trop bon lieu pour ce que tu es, et trop mchant pour mriter de
vivre, car plus le ciel est pur et transparent, plus affreux paraissent
les nuages qui le parcourent; et pour te noter plus svrement encore,
je t'enfonce dans la gorge une seconde fois le nom de dtestable
tratre, dsirant, sous le bon plaisir de mon souverain, ne point sortir
d'ici que mon pe, tire  bon droit, n'ait prouv ce que ma bouche
affirme.

NORFOLK.--Que la modration de mes paroles ne fasse pas ici suspecter
mon courage. Ce n'est point par les procds d'une guerre de femmes, ni
par les aigres clameurs de deux langues animes que peut se dcider
cette querelle entre nous deux. Il est bien chaud le sang que ceci va
refroidir. Cependant je ne peux pas me vanter d'une patience assez
docile pour me rduire au silence et ne rien dire du tout: et d'abord je
dirai que c'est le respect de Votre Grandeur qui me tient court,
m'empchant de lcher bride et de donner de l'peron  mes libres
paroles; autrement elles s'lanceraient jusqu' ce qu'elles eussent fait
rentrer dans sa gorge ces accusations redoubles de trahison. Si je puis
mettre ici de ct la royaut de son sang illustre, et ne le tenir plus
pour parent de mon souverain, je le dfie, et lui crache au visage comme
 un lche calomniateur et un vilain, ce que je soutiendrais en lui
accordant tous les avantages, et je le rencontrerais quand je serais
oblig d'aller  pied jusqu'aux sommets glacs des Alpes, ou dans tout
autre pays inhabitable o jamais Anglais n'a encore os mettre le pied.
En tout cas, je maintiens ma loyaut, et dclare, par tout ce que
j'espre; qu'il en a menti faussement.

BOLINGBROKE.--Ple et tremblant poltron, je jette mon gage, refusant de
me prvaloir de ma parent avec le roi, et je mets  l'cart la noblesse
de ce sang royal que tu allgues par peur et non par respect. Si un
effroi coupable t'a laiss encore assez de force pour relever le gage de
mon honneur, alors baisse-toi. Par ce gage et par toutes les lois de la
chevalerie, je soutiendrai corps  corps ce que j'ai avanc, ou tout ce
que tu pourrais imaginer de pis encore.

NORFOLK.--Je le relve, et je jure par cette pe, qui apposa doucement
sur mon paule mon titre de chevalier, que je te ferai honorablement
raison de toutes les manires qui appartiennent aux preuves
chevaleresques; et une fois mont  cheval, que je n'en descende pas
vivant si je suis un tratre ou si je combats pour une cause injuste!

RICHARD.--Quelle est l'accusation dont notre cousin charge Mowbray? Il
faut qu'elle soit grave pour parvenir  nous inspirer mme la pense
qu'il ait pu mal faire.

BOLINGBROKE.--coutez-moi, j'engage ma vie  prouver la vrit de ce que
je dis: Mowbray a reu huit mille nobles[2]  titre de prts pour les
soldats de Votre Altesse, et il les a retenus pour des usages de
dbauche, comme un faux tratre et un insigne vilain. De plus, je dis et
je le prouverai dans le combat, ou ici ou en quelque lieu que ce soit,
jusqu'aux extrmits les plus recules qu'ait jamais contemples l'oeil
d'un Anglais, que toutes les trahisons qui depuis dix-huit ans ont t
complotes et machines dans ce pays ont eu pour premier chef et pour
principal auteur le perfide Mowbray. Je dis encore, et je soutiendrai
tout cela contre sa dtestable vie, qu'il a complot la mort du duc de
Glocester; qu'il en a suggr l'ide  ses ennemis faciles  persuader,
et par consquent que c'est lui qui, comme un lche tratre, a fait
couler son me innocente dans des ruisseaux de sang; et ce sang, comme
celui d'Abel tir  son sacrifice, crie vers moi du fond des cavernes
muettes de la terre; il me demande justice et un chtiment rigoureux:
et, j'en jure par la noblesse de ma glorieuse naissance, ce bras fera
justice, ou j'y perdrai la vie.

[Note 2: Monnaie d'or.]

RICHARD.--A quelle hauteur s'est lev l'essor de son courage!--Thomas
de Norfolk, que rponds-tu  cela?

NORFOLK.--Oh! que mon souverain veuille dtourner son visage, et
commander  ses oreilles d'tre sourdes un instant, jusqu' ce que j'aie
appris  celui qui dshonore son sang  quel point Dieu et les gens de
bien dtestent un si excrable menteur.

RICHARD.--Mowbray, nos yeux et nos oreilles sont impartiales: ft-il mon
frre, ou mme l'hritier de mon royaume, comme il n'est que le fils du
frre de mon pre, je le jure par le respect d  mon sceptre, cette
parent qui l'allie de si prs  notre sang sacr ne lui donnerait aucun
privilge et ne rendrait point partiale l'inflexible fermet de mon
caractre intgre. Il est mon sujet, Mowbray, toi aussi; je te permets
de parler librement et sans crainte.

NORFOLK.--Eh bien! Bolingbroke,  partir de la basse rgion de ton
coeur, et  travers le tratre canal de ta gorge, tu en as menti. De
cette recette que j'avais pour Calais, j'en ai fidlement remis les
trois quarts aux soldats de son Altesse: j'ai gard l'autre de l'aveu de
mon souverain, qui me devait cette somme pour le reste d'un compte
considrable d depuis le dernier voyage que je fis en France pour aller
y chercher la reine. Avale donc ce dmenti.--Quant  la mort de
Glocester... je ne l'ai point assassin: seulement j'avoue  ma honte
qu'en cette occasion j'ai nglig le devoir que j'avais jur de
remplir.--Pour vous, noble lord de Lancastre, respectable pre de mon
ennemi, j'ai dress une fois des embches contre vos jours, crime qui
tourmente mon me afflige; mais avant de recevoir pour la dernire fois
le sacrement, je l'ai confess, et j'ai eu soin d'en demander pardon 
Votre Grce, qui, j'espre, me l'a accord. Voil ce que j'ai  me
reprocher. Pour tous les autres griefs qu'il m'impute, ces accusations
partent de la haine d'un vilain, d'un tratre lche et dgnr, sur
quoi je me dfendrai hardiment en propre corps: je jette donc  ce
tratre outrecuidant mon gage en change du sien; je lui prouverai ma
loyaut de gentilhomme aux dpens du meilleur sang qu'il renferme dans
son sein; et pour ce faire promptement, je conjure sincrement Votre
Altesse de nous assigner le jour de l'preuve.

RICHARD.--Gentilshommes enflamms de colre, laissez-moi vous diriger:
purgeons cette bile sans tirer de sang. Sans tre mdecin, voici ce que
je prescris: un ressentiment profond fait de trop profondes incisions;
ainsi donc, oubliez, pardonnez, terminez ensemble et rconciliez-vous;
nos docteurs disent que ce n'est pas la saison de saigner.--Mon bon
oncle, que cette querelle finisse o elle a commenc: nous apaiserons le
duc de Norfolk; vous, calmez votre fils.

GAUNT.--Il convient assez  mon ge d'tre un mdiateur de paix.--Jette
 terre, mon fils, le gage du duc de Norfolk.

RICHARD.--Et toi, Norfolk, jette  terre le sien.

GAUNT.--Eh bien, Henri, quoi? L'obissance commande; je ne devrais pas
avoir  te commander deux fois.

RICHARD.--Allons, Norfolk, jette-le, nous l'ordonnons: cela ne sert de
rien.

NORFOLK.--C'est moi, redout souverain, qui me jette  tes pieds: tu
pourras disposer de ma vie, mais non pas de ma honte; la premire
appartient  mon devoir; mais je ne te livrerais pas, pour en faire un
usage dshonorant, ma bonne renomme, qui en dpit de la mort vivra sur
mon tombeau. Je suis ici insult, accus, conspu, perc jusqu'au coeur
du trait empoisonn de la calomnie, sans pouvoir tre guri par aucun
autre baume que par le sang du coeur d'o s'est exhal le venin.

RICHARD.--Il faudra bien que cette rage se contienne. Donne-moi son
gage: les lions apprivoisent les lopards.

NORFOLK.--Oui, mais ils ne peuvent changer leurs taches. Effacez mon
dshonneur, et je cde mon gage. Mon cher matre, le trsor plus pur que
puisse donner cette vie mortelle, c'est une rputation sans tache:
dpouills de ce bien, les hommes ne sont plus qu'une terre dore, une
argile peinte. Le diamant prcieux enferm sous les dix verrous d'un
coffre-fort, c'est un esprit hardi dans un coeur loyal. Mon honneur est
ma vie, tous deux existent conjointement: si tu m'tes l'honneur, je
n'ai plus de vie. Ainsi mon cher souverain, laisse-moi dfendre mon
honneur; c'est par lui que je vis, et je mourrai pour lui.

RICHARD.--Cousin, jetez votre gage: commencez-le premier.

BOLINGBROKE.--Que Dieu prserve mon me d'un si horrible pch! Ne
montrerai-je le front humili  la vue de mon pre, et dmentirai-je ma
fiert par la crainte d'un ple mendiant, devant ce lche que j'ai
brav? Avant que ma langue outrage mon honneur par une indigne
faiblesse, et se prte  une si honteuse composition, mes dents
dchireront le servile instrument de la crainte rengate, et le
cracheront sanglant pour complter sa honte, l o sige la honte,  la
face de Mowbray.

RICHARD.--Nous ne sommes pas ns pour solliciter, mais pour condamner.
Puisque nous ne pouvons vous rendre amis, soyez prts, le jour de
Saint-Lambert,  rpondre sur vos vies: c'est l que vos pes et vos
lances dcideront les dbats toujours grossissant de votre haine
obstine. Puisque nous ne pouvons vous adoucir, nous, verrons la justice
manifester par la victoire de quel ct se trouve l'honneur.--Marchal,
ordonnez  nos officiers d'armes de se tenir prts pour diriger ce
combat domestique.

(Ils sortent.)




SCNE II

La scne est toujours  Londres, dans le palais du duc de Lancastre.

_Entrent_ GAUNT, LA DUCHESSE DE GLOCESTER.


GAUNT.--Hlas! cette part que j'avais dans le sang de Glocester me
sollicite plus fortement que vos cris  poursuivre les bouchers de sa
vie. Mais puisque le chtiment rside dans les mains qui ont fait le
crime que nous ne pouvons punir, remettons notre cause  la volont du
ciel, qui, lorsqu'il en verra les temps mrs sur la terre, fera pleuvoir
sa brlante vengeance sur la tte des coupables.

LA DUCHESSE DE GLOCESTER.--Quoi! la qualit de frre ne trouvera pas en
toi un aiguillon plus pntrant? ton vieux sang n'a pas conserv vivante
une tincelle d'affection? Les sept fils d'Edouard, au nombre desquels
tu te comptes, taient comme sept vases de son sang sacr, comme sept
belles branches sorties d'une seule racine: quelques-uns de ces vases
ont t desschs par le cours de la nature; quelques-unes de ces
branches ont t tranches par la destine: mais Thomas, mon cher poux,
ma vie, mon Glocester, ce vase rempli du sang d'Edouard, a t bris
sous la main de la haine et de la sanglante hache du meurtre, sa
prcieuse liqueur s'est panche: cette branche florissante de la
trs-royale souche a t coupe, et les feuilles de son t se sont
fltries. Ah! Gaunt, son sang tait le tien: c'est de la couche, c'est
du flanc, de la matire, de la substance mme qui t'ont form qu'il
avait tir son existence; et quoique vivant et respirant, tu as t
assassin en lui. C'est  beaucoup d'gards consentir  la mort de ton
pre que de voir ainsi mourir ton malheureux frre, qui tait la
reprsentation de la vie de ton pre. N'appelle point cela patience,
Gaunt, c'est du dsespoir. En souffrant ainsi qu'on gorge ton frre, tu
montres  dcouvert le chemin qui conduit  ta vie, tu instruis le
meurtrier farouche  t'assassiner. Ce que dans les hommes du bas tage
nous appelons patience est dans un noble sein une froide et tranquille
lchet. Que te dirai-je enfin? Pour mettre ta vie en sret, le
meilleur moyen c'est de venger la mort de mon Glocester.

GAUNT.--Cette cause est celle du ciel, car le dlgu du ciel, son
lieutenant oint devant sa face, est l'auteur de la mort de Glocester:
lorsqu'il commet le crime, la vengeance en est au ciel; pour moi, je ne
puis lever un bras irrit contre son ministre.

LA DUCHESSE DE GLOCESTER.--A qui donc, hlas! puis-je porter ma plainte?

GAUNT.--Au ciel, qui est le champion et le dfenseur de la veuve.

LA DUCHESSE DE GLOCESTER.--Eh bien! je me plaindrai  lui. Adieu, vieux
Gaunt. Tu vas  Coventry pour voir le combat de notre cousin d'Hereford
et du perfide Mowbray. Oh! fais peser sur la lance d'Hereford les
injures de mon mari, afin qu'elle entre dans le coeur de l'assassin
Mowbray; ou si, par un malheur, elle manquait la premire passe, que les
crimes de Mowbray surchargent tellement son sein que les reins de son
coursier cumant en soient rompus et que le cavalier tombe la tte la
premire dans l'arne, lche, tremblant,  la merci de mon cousin
d'Hereford! Adieu, vieux Gaunt: celle qui fut un jour la femme de ton
frre finira sa vie avec sa compagne, la douleur.

GAUNT.--Adieu, ma soeur; il faut que je me rende  Coventry. Que tout le
bien que je te souhaite m'accompagne!

LA DUCHESSE DE GLOCESTER.--Un mot encore. La douleur, en tombant,
rebondit non par le vide, mais par le poids. Je prends cong de toi
avant que je t'aie encore rien dit, car le chagrin ne finit pas l o il
semble fini: rappelle-moi au souvenir de mon frre York.... Oui, voil
tout.... Mais non, ne pars pas encore ainsi; quoique ce soit tout, ne
t'en va pas si vite.... Je puis me rappeler autre chose. Prie-le.... oh!
de quoi?... de se hter de venir me voir  Plashy. Hlas! que
viendra-t-il y voir, ce bon vieux York, que des appartements dserts,
des murailles dpouilles, des cuisines dpeuples, un pav qu'on ne
foule plus. Et pour sa bienvenue, quelle autre rception trouvera-t-il
que mes gmissements? Rappelle-moi donc seulement  son souvenir; qu'il
ne vienne pas chercher en ce lieu la tristesse qui habite partout:
dsole, dsole je m'en irai d'ici et je mourrai. Mes yeux, en pleurs
te disent le dernier adieu.

(Ils sortent.)




SCNE III

Gosford-Green, prs de Coventry.--Lice prpare avec un trne; hrauts,
etc., suite.

_Entrent_ LE LORD MARCHAL ET D'AUMERLE.


LE MARCHAL.--Milord Aumerle, Henri d'Hereford est-il arm?

AUMERLE.--Oui, arm de toutes pices, et il brle d'entrer dans la lice.

LE MARCHAL.--Le duc de Norfolk, plein d'ardeur et d'audace, n'attend
que le signal de la trompette de l'appelant.

AUMERLE.--En ce cas, les champions sont tout prts, et n'attendent que
l'arrive de Sa Majest.

(Les trompettes sonnent une fanfare.--Entrent Richard qui va s'asseoir
sur le trne, Gaunt et plusieurs autres nobles qui prennent leurs
places.--Une trompette sonne, et une autre lui rpond de
l'intrieur.--Entre alors Norfolk, couvert de son armure, et prcd par
un hraut.)

RICHARD.--Marchal, demandez  ce champion le sujet qui l'amne ici en
armes: demandez-lui son nom; ensuite, procdez avec ordre  lui faire
prter serment de la justice de sa cause.

LE MARCHAL.--Au nom de Dieu et du roi, dis qui tu es, et pourquoi tu
viens ainsi arm en chevalier. Contre qui viens-tu combattre, et quelle
est ta querelle? Rponds la vrit, sur ta foi de chevalier et sur ton
serment; et aprs, que le ciel et ta valeur te dfendent!

NORFOLK.--Mon nom est Thomas Mowbray, duc de Norfolk. Je viens ici
engag par un serment que le ciel prserve un chevalier de violer
jamais! j'y viens pour dfendre ma loyaut et mon honneur devant Dieu,
mon roi et ma postrit, contre le duc d'Hereford, qui est l'appelant;
et, par la grce de Dieu et le secours de ce bras, je viens lui prouver
pour ma dfense qu'il est tratre  mon Dieu,  mon roi et  moi. Que le
ciel me dfende, comme je combats pour la vrit.

(Les trompettes sonnent.--Entre Bolingbroke, couvert de son armure, et
prcd d'un hraut.)

RICHARD.--Marchal, demandez  ce chevalier arm qui il est et pourquoi
il vient ici vtu de ses habits de guerre, et, conformment  nos lois,
faites-lui dposer dans les formes de la justice de sa cause.

LE MARCHAL.--Quel est ton nom, et pourquoi parais-tu ici devant le roi
Richard dans sa lice royale? Contre qui viens-tu, et quelle est ta
querelle? Rponds comme un loyal chevalier, et que le ciel te dfende.

BOLINGBROKE.--Je suis Henri d'Hereford, de Lancastre et de Derby, qui me
tiens ici en armes prt  prouver, par la grce de Dieu et les prouesses
de mon corps,  Thomas Mowbray, duc de Norfolk, qu'il est un abominable
et dangereux tratre envers le Dieu des cieux, le roi Richard et moi.
Que le ciel me dfende, comme je combats pour la vrit.

LE MARCHAL.--Sous peine de mort, que personne n'ait la hardiesse et
l'audace de toucher les barrires de la lice, except le marchal et les
officiers chargs de prsider  ces loyaux faits d'armes.

BOLINGBROKE.--Lord marchal, permettez que je baise la main de mon
souverain et que je flchisse le genou devant Sa Majest; car Mowbray et
moi nous ressemblons  deux hommes qui font voeu d'accomplir un long et
fatigant plerinage. Prenons donc solennellement cong de nos divers
amis, et faisons-leur de tendres adieux.

LE MARCHAL.--L'appelant salue respectueusement Votre Majest, et
demande  vous baiser la main et  prendre cong de vous.

RICHARD.--Nous descendrons et nous le serrerons dans nos bras.--Cousin
d'Hereford, que ta fortune rponde  la justice de ta cause, dans ce
combat royal! Adieu, mon sang: si tu le rpands aujourd'hui, nous
pouvons pleurer ta mort, mais non te venger.

BOLINGBROKE.--Oh! que de nobles yeux ne profanent point une larme pour
moi, si mon sang est vers par la lance de Mowbray. Avec la confiance
d'un faucon qui fond sur un oiseau, je vais combattre Mowbray. (_Au lord
marchal._) Mon cher seigneur, je prends cong de vous; et de vous, lord
Aumerle, mon noble cousin; bien que j'aie affaire avec la mort, je ne
suis pas malade, mais vigoureux, jeune, respirant gaiement; maintenant,
comme aux festins de l'Angleterre, je reviens au mets le plus dlicat
pour le dernier, afin de rendre la fin meilleure. (_A Gaunt._)--O toi,
auteur terrestre de mon sang, dont la jeune ardeur renaissant en moi me
soulve avec une double vigueur pour atteindre jusqu' la victoire
place au-dessus de ma tte, ajoute par tes prires  la force de mon
armure; arme de tes bndictions la pointe de ma lance, afin qu'elle
pntre la cuirasse de Mowbray comme la cire, et que le nom de Jean de
Gaunt soit fourbi  neuf par la conduite vigoureuse de son fils.

GAUNT.--Que le ciel te fasse prosprer dans ta bonne cause! Sois prompt
comme l'clair dans l'attaque, et que tes coups, doublement redoubls,
tombent comme un tonnerre tourdissant sur le casque du funeste ennemi
qui te combat; que ton jeune sang s'anime; sois vaillant et vis!

BOLINGBROKE.--Que mon innocence et saint Georges me donnent la victoire!

(Il se rassied  sa place.)

NORFOLK.--Quelque chance qu'amnent pour moi le ciel ou la fortune, ici
vivra ou mourra, fidle au trne du roi Richard, un juste, loyal et
intgre gentilhomme. Jamais captif n'a secou d'un coeur plus libre les
chanes de son esclavage, ni embrass avec plus de joie le trsor d'une
libert sans contrainte, que mon me bondissante n'en ressent en
clbrant cette fte de bataille avec mon adversaire.--Puissant
souverain, et vous pairs, mes compagnons recevez de ma bouche un souhait
d'heureuses annes. Aussi calme, aussi joyeux qu' une mascarade, je
vais au combat: la loyaut a un coeur paisible.

RICHARD.--Adieu, milord. Je vois avec la valeur la vertu tranquillement
assise dans tes yeux.--Marchal, ordonnez le combat, et que l'on
commence.

(Richard et les lords retournent  leurs siges.)

LE MARCHAL.--Henri d'Hereford, Lancastre et Derby, reois ta lance; et
Dieu dfende le droit!

BOLINGBROKE.--Ferme dans mon esprance comme une tour, je dis: _Amen_.

LE MARCHAL, _ un officier_.--Allez, portez cette lance  Thomas, duc
de Norfolk.

PREMIER HRAUT.--Henri d'Hereford, Lancastre et Derby, est ici pour
Dieu, pour son souverain et pour lui-mme,  cette fin de prouver, sous
peine d'tre dclar faux et lche, que le duc de Norfolk, Thomas
Mowbray, est un tratre  Dieu,  son roi et  lui-mme; et il le dfie
au combat.

SECOND HRAUT.--Ici est Thomas Mowbray, duc de Norfolk, ensemble pour se
dfendre et pour prouver, sous peine d'tre dclar faux et lche,
qu'Henri d'Hereford, Lancastre et Derby, est dloyal envers Dieu, son
souverain et lui: plein de courage et d'un franc dsir, il n'attend que
le signal pour commencer.

LE MARCHAL.--Sonnez, trompettes; combattants, partez. (_On sonne une
charge_.)--Mais, arrtez: le roi vient de baisser sa baguette.

RICHARD.--Que tous deux dposent leurs casques et leurs lances et qu'ils
retournent reprendre leur place.--loignez-vous avec nous, et que les
trompettes sonnent jusqu'au moment o nous reviendrons dclarer nos
ordres  ces ducs (_Longue fanfare.--Ensuite Richard s'adresse aux deux
combattants._)--Approchez.... coutez ce que nous venons d'arrter avec
notre conseil. Comme nous ne voulons pas que la terre de notre royaume
soit souille du sang prcieux qu'elle a nourri, et que nos yeux
hassent l'affreux spectacle des plaies civiles creuses par des mains
concitoyennes; comme nous jugeons que ce sont les penses ambitieuses
d'un orgueil aspirant  s'lever aux cieux sur les ailes de l'aigle,
qui, jointes  cette envie qui dteste un rival, vous ont ports 
troubler la paix qui dans le berceau de notre patrie respirait de la
douce haleine du sommeil d'un enfant, en sorte que, rveille par le
bruit discordant des tambours, par le cri effrayant des trompettes aux
sons aigres, et le confus cliquetis du fer de vos armes furieuses, la
belle Paix, pourrait, pouvante, fuir nos tranquilles contres, et nous
forcer  marcher  travers le sang de nos parents: en consquence, nous
vous bannissons de notre territoire.--Vous, cousin Hereford, sous peine
de mort, jusqu' ce que deux fois cinq ts aient enrichi nos plaines,
vous ne reviendrez pas saluer nos belles possessions, mais vous suivrez
les routes trangres de l'exil.

BOLINGBROKE.--Que votre volont soit faite!--La consolation qui me
reste, c'est que le soleil qui vous rchauffe ici brillera aussi pour
moi; et ces rayons d'or qu'il vous prte ici se darderont aussi sur moi,
et doreront mon exil.

RICHARD.--Norfolk, un arrt plus rigoureux t'est rserv; je sens
quelque rpugnance  le prononcer. Le vol lent des heures ne dterminera
point pour toi la limite d'un exil sans terme. Cette parole sans espoir:
_Tu ne reviendras, jamais_, je la prononce contre toi sous peine de la
vie.

NORFOLK.--Sentence rigoureuse en effet, mon souverain seigneur, et que
j'attendais bien peu de la bouche de Votre Majest. J'ai mrit de la
main de Votre Altesse une rcompense plus bienveillante, une moins
profonde mutilation, que celle d'tre ainsi rejet au loin dans l'espace
commun de l'univers. Maintenant il me faut oublier le langage que
j'appris durant ces quarante annes, mon anglais natal. Ma langue me
sera dsormais aussi inutile qu'une viole ou une harpe sans cordes, un
instrument fait avec art mais enferm dans son tui, ou qu'on en retire
pour le placer dans les mains qui ne connaissent point l'art d'en faire
sortir l'harmonie. Vous avez emprisonn ma langue dans ma bouche, sous
les doubles guichets de mes dents et de mes lvres, et la stupide,
l'insensible, la strile ignorance est le gelier qui m'est donn pour
me garder: je suis trop vieux pour caresser une nourrice, trop avanc en
ge pour devenir colier. Votre arrt n'est donc autre chose que celui
d'une mort silencieuse qui prive ma langue de la facult de parler son
idiome naturel.

RICHARD.--Il ne te sert de rien de te plaindre. Aprs notre sentence,
les lamentations viennent trop tard.

NORFOLK, _se retirant_.--Je vais donc quitter la lumire de mon pays,
pour aller habiter les sombres tnbres d'une nuit sans fin.

RICHARD.--Reviens encore, et emporte avec toi un serment. Posez sur
notre pe royale vos mains exiles; jurez par l'obissance que vous
devez au ciel (et dont la part qui nous appartient vous accompagnera
dans votre bannissement)[3], de garder le serment que nous vous faisons
prter, que jamais dans votre exil (et qu'ainsi le ciel et l'honneur
vous soient en aide) vous ne vous rattacherez l'un  l'autre par
l'affection; que jamais vous ne consentirez l'un l'autre  vous
regarder; que jamais ni par crit, ni par aucun rapprochement, vous
n'claircirez la sombre tempte de la haine ne entre vous dans votre
patrie; que jamais vous ne vous runirez  dessein pour tramer,
combiner, comploter aucun acte dommageable contre nous, nos sujets et
notre pays.

[Note 3: _Our part therein we banish with yourselves_.

Les commentateurs ont cru voir dans ce vers que Richard les dliait en
les bannissant de l'obissance qu'ils lui devaient; il parat clair, au
contraire, que s'il bannit avec eux l'obissance qu'ils lui doivent;
c'est pour qu'elle les accompagne.]

BOLINGBROKE.--Je le jure.

NORFOLK.--Et moi aussi, je jure d'observer tout cela.

BOLINGBROKE.--Norfolk, je puis t'adresser encore ceci comme  mon
ennemi:  cette heure, si le roi nous l'avait permis, une de nos mes
serait errante dans les airs, bannie de ce frle tombeau de notre chair
comme notre corps est maintenant banni de ce pays. Confesse tes
trahisons avant de fuir de ce royaume: Tu as bien loin  aller;
n'emporte pas avec toi le pesant fardeau d'une me coupable.

NORFOLK.--- Non, Bolingbroke; si jamais je fus un tratre, que mon nom
soit effac du livre de vie, et moi banni du ciel comme je le suis
d'ici. Mais ce que tu es, le ciel, toi et moi nous le savons, et je
crains que le roi n'ait trop tt  dplorer ceci.--Adieu, mon souverain.
Maintenant je ne puis plus m'garer: except la route qui ramne en
Angleterre, le monde entier est mon chemin.

(Il sort.)

RICHARD.--Oncle, je lis clairement dans le miroir de tes yeux le chagrin
de ton coeur: la tristesse de ton visage a retranch quatre annes du
nombre des annes de son exil. (_A Bolingbroke._)--Aprs que les glaces
de six hivers se seront coules, reviens de ton exil, le bienvenu dans
ta patrie.

BOLINGBROKE.--Quel long espace de temps renferm dans un petit mot!
Quatre tranants hivers et quatre foltres printemps finis par un mot!
Telle est la parole des rois.

GAUNT.--Je remercie mon souverain de ce que, par gard pour moi, il
abrge de quatre ans l'exil de mon fils; mais je n'en retirerai que peu
d'avantage, car avant que les six annes qu'il lui faut passer aient
chang leurs lunes et fait leur rvolution, ma lampe dpourvue d'huile
et ma lumire use par le temps s'teindront dans les annes et dans une
nuit ternelle; ce bout de flambeau qui me reste sera brl et fini, et
l'aveugle Mort ne me laissera pas revoir mon fils.

RICHARD.--Pourquoi, mon oncle? Tu as encore bien des annes  vivre.

GAUNT.--Mais pas une minute, roi, que tu puisses me donner. Tu peux
abrger mes jours par le noir chagrin, tu peux m'enlever des nuits, mais
non me prter un lendemain. Tu peux aider le temps  me sillonner de
vieillesse, mais non pas arrter dans ses progrs une seule de mes
rides. S'agit-il de ma mort, ta parole a cours aussi bien que lui: mais
mort, ton royaume ne saurait racheter ma vie.

RICHARD..--Ton fils est banni d'aprs une sage dlibration dans
laquelle ta voix mme a donn son suffrage. Pourquoi donc maintenant
sembles-tu te plaindre de notre justice?

GAUNT.--Il est des choses qui, douces au got, sont dures  digrer.
Vous m'avez press comme juge, mais j'aurais bien mieux aim que vous
m'eussiez ordonn de plaider comme un pre. Ah! si au lieu de mon
enfant, c'et t un tranger, pour adoucir sa faute j'aurais t plus
indulgent: j'ai cherch  viter le reproche de partialit; et dans ma
sentence j'ai dtruit ma propre vie.--Hlas! je regardais si quelqu'un
de vous ne dirait pas que j'tais trop svre, de rejeter ainsi ce qui
m'appartient; mais vous avez laiss  ma langue, malgr sa rpugnance,
la libert de me faire ce tort contre ma volont.

RICHARD.--Adieu, cousin; et vous, oncle, dites-lui aussi adieu: nous le
bannissons pour six ans; il faut qu'il parte.

(Fanfare.--Sortent Richard et la suite.)

AUMERLE.--Cousin, adieu. Ce que nous ne pouvons savoir par votre
prsence, que des lieux que vous habiterez vos lettres nous
l'apprennent.

LE MARCHAL.--Milord, moi je ne prends point cong de vous; je
chevaucherai  vos cts tant que la terre me le permettra.

GAUNT.--Hlas! pourquoi es-tu si avare de tes paroles et ne rponds-tu
rien aux salutations de tes amis?

BOLINGBROKE.--Je n'ai pas de quoi suffire  vous faire mes adieux; il me
faudrait prodiguer l'usage de ma langue pour exhaler toute l'abondance
de la douleur de mon coeur.

GAUNT.--Ce qui cause ton chagrin n'est qu'une absence passagre.

BOLINGBROKE.--La joie absente, le chagrin reste toujours prsent.

GAUNT.--Qu'est-ce que six hivers? Ils passent bien vite.

BOLINGBROKE.--Pour les hommes qui sont heureux; mais d'une heure le
chagrin en fait dix.

GAUNT.--Suppose que c'est un voyage que tu entreprends pour ton plaisir.

BOLINGBROKE.--Mon coeur soupirera quand je voudrai le tromper par ce nom
en y reconnaissant un plerinage.

GAUNT.--Regarde le sombre voyage de tes pas fatigus comme un entourage
dans lequel tu devras placer le joyau prcieux du retour dans la patrie.

BOLINGBROKE.--Dites plutt que chacun des pas pnibles que je vais faire
me rappellera quel vaste espace du monde j'aurai parcouru loin des
joyaux que j'aime. Ne me faudra-t-il pas faire un long apprentissage de
ces routes trangres? et lorsqu' la fin j'aurai regagn ma libert, de
quoi pourrai-je me vanter, si ce n'est d'avoir travaill pour le compte
de la douleur?

GAUNT.--Tous les lieux que visite l'oeil du ciel sont pour le sage des
ports et des asiles heureux. Instruis tes ncessits  raisonner ainsi,
car il n'est point de vertu comme la ncessit. Persuade-toi non pas que
c'est le roi qui t'a banni, mais que tu as banni le roi.--Le malheur
s'appesantit d'autant plus qu'il s'aperoit qu'on le porte avec
faiblesse. Va, dis-toi que je t'ai envoy acqurir de l'honneur, et non
que le roi t'a exil; ou bien suppose encore que la peste dvorante est
suspendue dans notre atmosphre, et que tu fuis vers un climat plus pur.
Vois ce que ton coeur a de plus cher; imagine qu'il est dans les lieux
o tu vas, et non dans ceux d'o tu viens. Pense que les oiseaux qui
chantent sont des musiciens, le gazon que foulent tes pieds un salon
parsem de joncs, les fleurs de belles femmes, et tes pas un menuet[4]
ou une danse agrable. Le chagrin grondeur a moins de prise pour mordre
l'homme qui s'en rit et le tient pour lger.

[Note 4: _A delightful measure or a dance._

_A measure_ tait en gnral une danse mesure ou d'apparat.]

BOLINGBROKE.--Eh! qui pourra tenir le feu dans sa main en pensant aux
glaces du Caucase, ou assouvir l'pre avidit de la faim par la simple
ide d'un festin, ou marcher nu  l'aise dans les neiges de dcembre en
se crant la chaleur d'un t fantastique? L'ide du bien ne peut
qu'accrotre le sentiment du mal. La dent cruelle de la douleur n'est
jamais si venimeuse que lorsqu'elle mord sans ouvrir une large blessure.

GAUNT.--Viens, viens, mon fils; je vais te mettre dans ton chemin. Si
j'avais ta cause et ta jeunesse, je ne demeurerais pas ici.

BOLINGBROKE.--Adieu donc, sol de l'Angleterre; douce terre, adieu, ma
mre et ma nourrice qui me portes encore. Dans quelque lieu que je sois,
je pourrai du moins me vanter d'tre, quoique banni, un vritable
Anglais.




SCNE IV

La scne est toujours  Coventry.--Un appartement dans le chteau du
roi.

_Entrent_ LE ROI RICHARD, BAGOT et GREEN, _ensuite_ AUMERLE.


RICHARD.--Oui, nous nous en sommes aperus.--Cousin Aumerle, jusqu'o
avez-vous conduit le grand Hereford sur son chemin?[5]

[Note 5: Johnson a voulu supposer ici quelque erreur de copiste dans la
distribution des actes, et, d'aprs une nouvelle disposition qu'a suivie
Letourneur, il fait commencer au retour d'Aumerle le second acte, que
les anciennes copies ne font commencer qu' l'arrive du roi  Ely. Il
se fonde sur ce qu'il faut bien donner au vieux Gaunt le temps
d'accompagner son fils, de revenir et de tomber malade. Mais d'abord,
Gaunt n'accompagne point son fils; il le met seulement _en chemin_ (_on
the way_); ensuite on peut supposer autant de temps que l'on voudra
entre la troisime et la quatrime scne du premier acte, autant du
moins qu'il en faut pour le retour d'Aumerle et la nouvelle de la
maladie du vieux Gaunt, qui, nous dit-on, a t pris subitement. La
distribution des actes telle qu'on la trouve dans les anciennes ditions
a du moins l'avantage de renfermer dans le premier acte un vnement
fini, le dpart d'Hereford; et comme la distribution imagine par
Johnson ne donne d'ailleurs aucun moyen d'expliquer avec vraisemblance
les vnements qui sont censs s'tre passs dans l'intervalle du
premier au deuxime acte, on a conserv l'ancienne. Au reste, dans les
ditions faites avant la mort de Shakspeare, la pice n'tait point
coupe en actes, mais simplement compose d'une suite de scnes: les
ditions faites immdiatement aprs sa mort n'ont donc sur celles qui
l'ont prcde que l'avantage d'une tradition plus rcente des
directions thtrales qu'avait donnes l'auteur; elles semblent de plus,
dans ce cas-ci, avoir en leur faveur le bon sens dramatique.]

AUMERLE.--J'ai conduit le grand Hereford, puisqu'il vous plat de
l'appeler ainsi, jusqu'au grand chemin le plus voisin, et je l'ai laiss
l.

RICHARD.--Et dites-moi, quel flot de larmes a-t-il t vers au moment
de la sparation?

AUMERLE.--Ma foi, de ma part aucune,  moins que le vent du nord-est,
qui nous soufflait alors cruellement au visage, n'ait mis en mouvement
un rhume endormi, et n'ait ainsi, par hasard, honor d'une larme nos
adieux hypocrites.

RICHARD.--Qu'a dit notre cousin lorsque vous vous tes quitts?

AUMERLE.--Il m'a dit: _portez-vous bien_[6]; et, comme mon coeur
ddaignait de voir ma langue profaner ce souhait, je me suis avis de
contrefaire l'accablement d'un chagrin si profond, que mes paroles
semblaient ensevelies dans le tombeau de ma douleur. Vraiment, si ces
mots, _portez-vous bien_ avaient pu allonger les heures et ajouter aux
annes de son court exil, il aurait eu un volume de _portez-vous bien;_
mais comme cela n'tait pas, il n'en a point eu de moi.

[Note 6: ....._Farewell._

_Farewell_, l'adieu ordinaire des Anglais, signifie _portez-vous bien._
Il a fallu le traduire ainsi, pour faire comprendre la rpugnance
d'Aumerle  le prononcer.]

RICHARD.--Il est notre cousin, cousin; mais il est douteux, lorsque
arrivera le temps qui doit le ramener de l'exil, que notre parent
revienne voir ses amis. Nous-mme, et Bushy, et Bagot que voil, et
Green aussi, nous avons remarqu comme il faisait la cour au commun
peuple; comme il cherchait  pntrer dans leurs coeurs par une
politesse modeste et familire; quels respects il prodiguait  des
misrables, s'tudiant  gagner le dernier des artisans par l'art de ses
sourires et par une soumission patiente  sa fortune, comme s'il et
voulu emporter avec lui leurs affections: il tait son bonnet  une
marchande d'hutres; deux charretiers, pour lui avoir souhait la faveur
de Dieu, ont reu l'hommage de son flexible genou, avec ces mots: Je
vous remercie, mes compatriotes, mes bons amis; comme si notre
Angleterre lui devait revenir en hritage, et qu'il ft au premier degr
l'esprance de nos sujets.

GREEN.--Eh bien, il est parti; bannissons avec lui toutes ces ides.
Maintenant songeons aux rebelles soulevs dans l'Irlande: il faut s'en
occuper promptement, mon souverain, avant que de plus longs dlais
multiplient leurs moyens  leur avantage et au dtriment de Votre
Majest.

RICHARD.--Nous irons en personne  cette guerre; et comme une cour trop
brillante et la libralit de nos largesses ont rendu nos coffres un peu
lgers, nous nous trouvons forcs d'affermer nos domaines royaux pour en
retirer un revenu qui puisse fournir aux affaires du moment. Si cela ne
suffisait pas, nos lieutenants auront ici des blancs seings, au moyen
desquels, quand ils sauront que les gens sont riches, ils leur
imposeront de grosses sommes d'or qu'ils nous enverront pour faire face
 nos besoins; car nous voulons partir sans dlai pour l'Irlande.
(_Entre Bushy._)--Quelles nouvelles, Bushy?

BUSHY.--Le vieux Jean de Gaunt, seigneur, est dangereusement malade: il
a t pris subitement, et il a envoy un exprs en diligence pour
conjurer Votre Majest d'aller le visiter.

RICHARD.--O est-il?

BUSHY.--A Ely-House.

RICHARD.--Ciel, inspire  son mdecin la pense de l'aider  descendre
promptement dans la tombe! La doublure de ses coffres nous ferait des
habits pour quiper nos soldats de l'arme d'Irlande.--Venez, messieurs;
allons tous le visiter, et prions le ciel qu'en faisant diligence nous
arrivions trop tard.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                             ACTE DEUXIME




SCNE I

Un appartement  Ely-House.

GAUNT _sur un lit de repos_, LE DUC D'YORK, _et d'autres personnes
autour de lui._


GAUNT.--Le roi viendra-t-il? Pourrai-je rendre le dernier soupir en
donnant de salutaires conseils  sa jeunesse sans appui?

YORK.--Cessez de vous tourmenter; ne forcez point votre poitrine, car
c'est bien en vain que les conseils arrivent  son oreille.

GAUNT.--Oh! mais on dit que la voix des mourants captive l'attention
comme une solennelle harmonie; que lorsque les paroles sont rares, elles
ne sont gure jetes en vain, car ils exhalent la vrit ceux qui
exhalent leurs paroles dans la douleur, et celui qui ne parlera plus est
plus cout que ceux auxquels la jeunesse et la sant ont appris 
causer. On remarque plus la fin des hommes que leurs vies prcdentes;
de mme que le coucher du soleil, la dernire phrase d'un air, la
dernire saveur d'un mets agrable sont plus douces  la fin et se
gravent mieux dans la mmoire que les choses passes depuis longtemps.
Quoique Richard ait refus d'couter les conseils de ma vie, les tristes
discours de ma mort peuvent encore vaincre la duret de son oreille.

YORK.--Non, elle est bouche par d'autres sons plus flatteurs, par
exemple les loges donns  sa magnificence: on entend ensuite autour de
lui des vers impurs dont les sons empoisonns trouvent l'oreille de la
jeunesse toujours ouverte pour les entendre; on l'entretient des modes
de la superbe Italie, dont notre peuple cherche gauchement  singer, en
les suivant de loin, les manires dans une honteuse imitation. Quelque
part qu'il vienne de natre une frivolit dans le monde, quelque
misrable qu'elle puisse tre, pourvu qu'elle soit nouvelle, ne court-on
pas aussitt en tourdir l'oreille du roi? Tous les conseils arrivent
trop tard l o la volont se rvolte contre les considrations de la
raison. N'entreprends point de guider celui qui veut choisir son chemin
lui-mme. Il ne te reste qu'un souffle, et tu veux le perdre en vain!

GAUNT.--Il me semble que je suis un prophte nouvellement inspir, et
voici ce qu'en expirant je prdis de lui: La fougue insense de cette
ardeur de dsordre ne saurait durer, car les incendies violents sont
bientt teints, les petites ondes durent longtemps; mais les orages
soudains sont bientt finis. Celui qui donne trop continuellement de
l'peron fatigue bientt sa monture; et la nourriture avidement
engloutie touffe celui qui la dvore: l'imprvoyante vanit, cormoran
insatiable, consomme ses ressources et finit par se dvorer
elle-mme.--Ce noble trne des rois; cette le souveraine, cette terre
de majest, ce sjour de Mars, ce nouvel den, ce demi-paradis, cette
forteresse btie par la nature elle-mme pour s'y retrancher contre la
contagion et contre le bras de la guerre; cette heureuse race d'hommes,
ce petit univers, cette pierre prcieuse enchsse dans la mer d'argent
qui, comme un rempart ou comme un foss creus autour d'une maison, la
dfend contre la jalousie des contres moins fortunes; ce sol bni du
ciel, cette terre, ce royaume, cette Angleterre, cette nourrice, ce sein
fcond en rois redouts par la valeur de leur race, fameux par leur
naissance, renomms par leurs exploits, que, pour le service de la
chrtient et l'honneur de la chevalerie ils ont ports loin de leur
patrie, jusqu'au spulcre qui est dans la rebelle Jude, le tombeau du
fils de la bienheureuse Marie, la ranon de l'univers; cette chre,
chre patrie, chrie pour sa rputation dans le monde entier, est
maintenant (ah! je meurs de le prononcer) engage  bail comme un fief
ou une misrable ferme! L'Angleterre, ceinte d'une mer triomphante, dont
le rivage rocailleux repousse les jaloux assauts de l'humide Neptune,
est maintenant honteusement enchane par quelques taches d'encre et des
liens de parchemin pourri.... cette Angleterre, qui tait accoutume 
conqurir les autres, a fait d'elle-mme une ignominieuse conqute. Ah!
si ce scandale devait s'vanouir avec ma vie, combien me trouverais-je
heureux de voir arriver la mort!

(Entrent le roi Richard, la reine[7], Aumerle, Bushy, Green, Bagot, Ross
et Willoughby.)

[Note 7: Le personnage de la reine est de l'invention de Shakspeare.
Richard, veuf d'Anne, soeur de l'empereur Venceslas, tait fianc depuis
trois ans  Isabelle de France, qui n'en avait que dix.]

YORK.--Voil le roi arriv. Mnagez sa jeunesse: un jeune cheval
bouillant, si l'on s'irrite contre lui, s'en irrite bien davantage.

LA REINE--Comment se porte notre noble oncle Lancastre?

RICHARD.--Eh bien, vieillard, comment cela va-t-il? comment se trouve le
vieux Gaunt?

GAUNT.--Oh! comme ce nom[8] convient  ma figure! Je suis un vieux
dessch, en effet, et dessch parce que je suis vieux; le chagrin a
gard en moi une longue abstinence; et qui peut s'abstenir de nourriture
et n'tre pas dessch? J'ai veill longtemps pour l'Angleterre
endormie: les veilles engendrent la maigreur, et la maigreur est toute
dessche; ce plaisir qui sert quelquefois d'aliment  un pre, la vue
de mes enfants, j'en ai svrement jen; c'est au moyen de ce jene que
tu m'as dessch. Je suis dessch comme il convient  la tombe,
dessch comme la tombe dont les creuses entrailles ne renferment rien
que des os.

[Note 8: _Gaunt_ en anglais signifie _mince, maigre, dessch_. Voici
tout le passage, et cette suite de jeux de mots qui sont bien dans les
habitudes d'esprit du temps, mais auxquels il a t impossible de
trouver un quivalent en franais:


    _O, how that name befits my composition!
    Old Gaunt, indeed; and gaunt in being old:
    Within me grief hath kept a tedious fast,
    And who abstains from meat and is not gaunt?
    The pleasure, that some fathers feed upon,
    Is my strict fast, I mean, my children's looks,
    And therein fasting, hast thou made me Gaunt,
    Gaunt I am for the grave, Gaunt as a grave
    Whose hollow womb inherits nought but bones_.]

RICHARD.--Un malade peut-il jouer si subtilement sur son nom?

GAUNT.--Non, la misre se plat  se jouer d'elle-mme. Puisque tu as
cherch  tuer mon nom dans ma personne; j'insulte  mon nom, grand roi,
pour te flatter.

RICHARD.--Les mourants devraient-ils flatter les vivants?

GAUNT.--Non, non, mais les vivants flattent les mourants.

RICHARD.--Mais toi qui te meurs maintenant, tu prtends que tu me
flattes?

GAUNT.--Oh! non, c'est toi qui te meurs, bien que je sois le plus
malade.

RICHARD.--Moi, je suis en sant, je respire, et je te vois bien malade.

GAUNT.--Celui qui m'a fait sait combien je te vois malade, malade
moi-mme  cause de ce que je vois, et en te voyant malade; ton lit de
mort est aussi vaste que ton pays o tu languis malade dans ta
rputation. Et toi, malade trop insouciant, tu confies la gurison de
ton corps oint du Seigneur aux mdecins mmes qui t'ont bless. En
dedans de cette couronne, dont le cercle n'est pas plus grand que ta
tte, sige un millier de flatteurs qui, bien que renferms dans cet
troit espace, tendent leurs dgts jusqu'aux confins de ton pays. Oh!
si ton grand-pre et pu voir d'un oeil prophtique, comment le fils de
son fils ruinerait sa postrit, il aurait pris soin de placer ta honte
hors de ta porte, en te dposant avant que tu entrasses en possession,
puisque tu ne possdes aujourd'hui que pour te dposer toi-mme. Oui,
mon neveu, quand tu serais le matre du monde entier, il serait encore
honteux de donner ce pays  bail: mais lorsque ton univers se borne, 
la possession de ce pays, n'est-il pas plus que honteux de le rduire 
cette honte? Tu n'es  prsent que l'intendant de l'Angleterre, et non
pas son roi: tu as soumis ton esclave, ta puissance royale  la loi, et
tu es....[9]

[Note 9: _The state of law is bondslave to the law._]

RICHARD.--Un imbcile lunatique  la tte faible qui te prvaux des
privilges de la maladie pour oser, chassant avec violence le sang royal
de sa rsidence naturelle, faire plir nos joues par ta morale glace.
Mais, j'en jure la majest royale de mon trne, si tu n'tais pas le
frre du fils du grand douard, ta langue, qui roule si grand train dans
ta bouche, ferait rouler ta tte de dessus tes insolentes paules.

GAUNT.--Fils de mon frre douard, oh! ne m'pargne pas parce que je
suis le fils d'douard son pre. Semblable au plican, tu l'as dj fait
couler ce sang, tu l'as bu dans tes orgies. Mon frre Glocester, cette
me simple et de bonnes intentions (veuille le ciel l'admettre au nombre
des mes heureuses!), peut servir d'exemple et de tmoignage pour
dmontrer que tu ne te fais pas scrupule de verser le sang d'douard.
Ligue-toi avec mon mal actuel, et que ta cruaut, comme la faux de la
vieillesse, moissonne d'un coup une fleur depuis trop longtemps fltrie.
Vis dans ta honte, mais que ta honte ne meure pas avec toi, et que ces
paroles fassent ton supplice dans l'avenir!--Reportez-moi dans mon lit,
et de mon lit  la tombe. Qu'ils aiment la vie ceux qui y trouvent de la
tendresse et de l'honneur!

(Il sort emport par les gens de sa suite.)

RICHARD.--Et ceux-l font bien de mourir qui sont vieux et chagrins. Tu
es tous les deux, et par l le tombeau te convient doublement.

YORK.--Je supplie Votre Majest de n'imputer ses paroles qu' l'humeur
de la maladie et de la vieillesse. Il vous aime, sur ma vie, et vous
tient pour aussi cher qu'Henri duc d'Hereford, s'il tait ici.

RICHARD.--C'est vrai, vous dites la vrit; son amour pour moi ressemble
 celui d'Hereford; et le mien est comme le leur.... Que les choses
soient ce qu'elles sont.

(Entre Northumberland.)

NORTHUMBERLAND.--Mon souverain, le vieux Gaunt se recommande au souvenir
de Votre Majest.

RICHARD.--Que dit-il maintenant?

NORTHUMBERLAND.--Rien vraiment. Tout est dit; sa langue est maintenant
un instrument sans cordes: le vieux Lancastre a dpens vie, paroles, et
tout le reste.

YORK.--Qu'York soit aprs lui le premier qui fasse ainsi banqueroute! La
mort, tout indigente qu'elle est, met un terme  des douleurs mortelles.

RICHARD.--Le fruit le plus mr tombe le premier: ainsi fait-il: c'est
son tour, son temps est pass: c'est celui de notre voyage  nous
autres. C'en est assez l-dessus.--Maintenant songeons  nos guerres
d'Irlande. Il nous faut chasser ces sauvages Kernes  la chevelure
crpue, qui existent comme un venin l o n'a la permission de rsider
aucun autre venin qu'eux-mmes[10]. Et pour cette importante expdition,
nous avons besoin de subsides qui nous aident  la soutenir: nous
saisissons donc l'argenterie, l'argent monnay, les revenus et le
mobilier que possdait notre oncle Gaunt.

[Note 10: Il tait de tradition que, grce  la protection de saint
Patrick, aucun animal venimeux ne pouvait vivre en Irlande.]

YORK.--Jusques  quand serai-je patient? Combien de temps encore mon
tendre attachement  mon devoir me fera-t-il supporter l'injustice? Ni
la mort de Glocester, ni le bannissement d'Hereford, ni les affronts de
Gaunt, ni les maux domestiques de l'Angleterre, ni les empchements
apports au mariage de ce pauvre Bolingbroke[11], ni ma propre disgrce,
n'ont jamais apport une nuance d'aigreur sur mon visage soumis, ne
m'ont jamais fait porter sur mon souverain un regard irrit.--Je suis le
dernier des fils du noble douard, dont ton pre, le prince de Galles,
tait le premier. Jamais lion ne fut plus terrible dans la guerre,
jamais paisible agneau ne fut plus doux dans la paix que ne l'tait ce
noble jeune homme. Tu as ses traits; oui, c'tait l son air  l'ge o
il comptait le mme nombre d'heures que toi. Mais lorsqu'il prenait un
front menaant, c'tait contre le Franais, et non contre ses amis; sa
main victorieuse conqurait ce qu'elle dpensait, et ne dpensait pas ce
qu'avait conquis le bras triomphant de son pre; ses mains ne furent
jamais souilles du sang de ses parents; elles ne furent teintes que du
sang des ennemis de sa race.--O Richard! York est trop accabl par la
douleur: sans elle il ne vous et jamais compars.

[Note 11: Il fut question, dit-on, pendant l'exil du duc d'Hereford en
France de lui donner en mariage la fille du duc de Berry, mais Richard
s'y opposa.]

RICHARD.--Eh bien, quoi, mon oncle, qu'est-ce que c'est?

YORK.--O mon souverain, pardonnez-moi si c'est votre bon plaisir; sinon,
content de n'tre pas pardonn, je suis galement satisfait. Quoi! vous
voulez saisir et retenir en vos mains les droits souverains et les biens
d'Hereford exil? Gaunt n'est-il pas mort? Hereford n'est-il pas vivant?
Gaunt ne fut-il pas un homme d'honneur? Henri n'est-il pas fidle? Le
pre ne mrite-il pas un hritier? son hritier n'est-il pas un fils
bien mritant? Si tu enlves  Hereford ses droits, et au temps ses
chartes et ses droits coutumiers, que demain ne succde donc plus 
aujourd'hui; ne sois plus ce que tu es: car comment es-tu roi, si ce
n'est par une descendance et une succession lgitime? Maintenant devant
Dieu, et Dieu me prescrit de dire la vrit, si par une injustice vous
vous emparez de l'hritage d'Hereford, si vous mettez en question les
lettres patentes prsentes par ses mandataires pour revendiquer sa
succession, et que vous refusiez l'hommage qu'il vous offre, vous
attirez mille dangers sur votre tte, vous perdez mille coeurs bien
disposs pour vous, et vous forcez la patience de mon attachement  des
penses que ne peuvent se permettre l'honneur et la fidlit.

RICHARD.--Pensez ce qu'il vous plaira: nous saisissons dans nos mains
son argenterie, son argent, ses biens et ses terres.

YORK.--Je n'en serai pas tmoin. Adieu, mon souverain.--Personne ne peut
dire quelles seront les suites de ceci: mais d'injustes actions donnent
lieu de prsumer que leurs suites ne peuvent jamais tre heureuses.

(Il sort.)

RICHARD.--Bushy, allez sans dlai trouver le comte de Wiltshire[12];
dites-lui de se rendre auprs de nous  Ely-House pour voir  cette
affaire. Demain nous partons pour l'Irlande, et je crois qu'il en est
bien temps. Nous crons notre oncle York lord gouverneur de l'Angleterre
en notre absence, car c'est un homme juste et qui nous a toujours
tendrement aim.--Venez, ma reine; demain il faudra nous sparer:
rjouissons-nous, car nous n'avons que peu de temps  passer ensemble.

[Note 12: Ce fut, selon le bruit qui en courut alors, au comte de
Wiltshire,  Bushy,  Green et  Bagot que le roi afferma son royaume.]

(Fanfares.--Sortent le roi, la reine, Bushy, Aumerle, Green et Bagot.)

NORTHUMBERLAND.--Eh bien, seigneur, le duc de Lancastre est donc mort?

ROSS.--Et vivant, car maintenant son fils est duc.

WILLOUGHBY.--De nom seulement, mais non quant au revenu.

NORTHUMBERLAND.--Il serait riche en titre et en fortune si la justice
avait ses droits.

ROSS.--Mon coeur est grand, mais il rompra sous le silence avant que je
donne  mes paroles la libert de le dcharger.

NORTHUMBERLAND.--Allons, dis ce que tu penses, et que la parole soit
interdite pour jamais  celui qui rptera les tiennes pour te nuire!

WILLOUGHBY.--Ce que tu veux dire intresse-t-il le duc d'Hereford? S'il
en est ainsi, parle hardiment, ami: j'ai l'oreille fine pour entendre ce
qui lui est bon.

ROSS.--Je ne puis lui tre bon  rien du tout,  moins que vous
n'appeliez lui tre bon  quelque chose de le plaindre en le voyant
ainsi dpouill et mutil[13] dans son patrimoine.

[Note 13: _Gelded_.]

NORTHUMBERLAND.--Par le ciel, c'est une honte de souffrir dans ce
royaume en dcadence qu'on lui fasse de semblables injustices,  lui
prince du sang royal, et  tant d'autres de noble race. Le roi n'est
plus lui-mme; il se laisse lchement gouverner par des flatteurs; et
tout ce qu'ils voudront raconter par pure haine contre chacun de nous
tous, le roi le poursuivra avec rigueur contre nous, notre vie, nos
enfants et nos hritiers.

ROSS.--Il a ruin les communes par des taxes accablantes, et il a tout 
fait perdu leurs coeurs: il a, pour de vieilles querelles, condamn les
nobles  des amendes, et il a aussi perdu, leurs coeurs.

WILLOUGHBY.--Et chaque jour on invente de nouvelles exactions, comme
_blancs seings_, _dons gratuits_, et je ne sais pas quoi. Mais, au nom
de Dieu, que devient tout cela?

NORTHUMBERLAND.--Ce n'est pas la guerre qui l'a consum, car il n'a
point fait la guerre: il a honteusement livr par contrat ce que ses
anctres avaient conquis  force de coups: il a plus dpens dans la
paix qu'ils n'ont fait dans toutes leurs guerres.

ROSS.--Le comte de Wiltshire tient le royaume  ferme.

WILLOUGHBY.--Le roi s'est fait banqueroutier, comme un homme ruin.

NORTHUMBERLAND.--L'opprobre et la destruction sont suspendus sur sa
tte.

ROSS.--Malgr ses lourdes taxes, il n'aura point d'argent pour ces
guerres d'Irlande, s'il ne le vole au duc banni.

NORTHUMBERLAND.--Son noble parent!--O roi dgnr!--Mais, milords, nous
entendons siffler cette horrible tempte, et nous ne cherchons aucun
abri contre l'orage. Nous voyons les vents serrer de prs nos voiles,
et, sans songer  les carguer, nous nous laissons tranquillement prir.

ROSS.--Nous voyons le naufrage qui nous attend, et le danger est
invitable maintenant, parce que nous avons trop support les causes de
notre perte.

NORTHUMBERLAND.--Non, il n'est point invitable;  travers les yeux
creuss de la mort mme, je vois poindre la vie: mais je n'ose dire
combien est proche la nouvelle de notre salut.

WILLOUGHBY.--Allons, fais-nous part de tes penses, comme nous te
faisons part des ntres.

ROSS.--Northumberland, parle avec confiance; tous trois nous ne faisons
qu'un avec toi; et en parlant, tes paroles demeurent comme des penses.
Sois donc sans crainte.

NORTHUMBERLAND.--Eh bien, alors, j'ai reu avis de Port-le-Blanc (une
baie de la Bretagne) que Henri Hereford, Reynold, lord Cobham, le fils
de Richard comte d'Arundel[14], chapp dernirement de chez le duc
d'Exeter son frre, ci-devant archevque de Cantorbry; sir Thomas
Erpingham, sir John Ramston, sir John Norbery, sir Robert Waterton, et
Franois Quoint, tous bien pourvus de munitions par le duc de Bretagne,
font force de voiles vers l'Angleterre, monts sur huit gros vaisseaux
avec trois mille hommes de guerre, et se proposent d'aborder sous peu
sur nos ctes septentrionales; et peut-tre y seraient-ils dj, si ce
n'est qu'ils attendent d'abord le dpart du roi pour l'Irlande. Si donc
nous voulons secouer le joug de la servitude, regarnir de plumes les
ailes brises de notre patrie languissante, racheter la couronne ternie
 l'usurier qui la tient en gage, essuyer la poussire qui couvre l'or
de notre sceptre, et rendre  la royaut sa majest naturelle, venez
avec moi en toute hte  Ravensburg. Si vous faiblissez, retenus par la
crainte, restez ici, gardez notre secret, et moi j'y cours.

[Note 14: _The son of Richard, earl of Arundel._

Ce vers, qui n'est point dans les anciennes ditions de Shakspeare, a
t suppl par ses commentateurs, attendu que ce comte d'Arundel, cit
par Hollinshed dans la liste de ceux qui s'embarqurent avec
Bolingbroke, et que Shakspeare lui a d'ailleurs emprunte, est le seul 
qui puisse s'appliquer le vers suivant:

_That late broke from the duke of Exeter._

Thomas, comte d'Arundel, dont le pre, Richard, avait t dcapit  la
Tour, avait t mis,  ce qu'il parat, en quelque sorte sous la
surveillance du duc d'Exeter, de chez lequel il s'chappa pour joindre
Bolingbroke: seulement il tait neveu, et non pas frre de Thomas
Arundel, archevque de Cantorbry, priv de son sige par le pape  la
demande du roi.]

ROSS.--A cheval,  cheval! Propose tes doutes  ceux qui ont peur.

WILLOUGHBY.--Si mon cheval rsiste, j'y serai le premier.

(Ils sortent.)




SCNE II

La scne est toujours en Angleterre.--Un appartement dans le palais.

_Entrent_ LA REINE, BUSHY, BAGOT.


BUSHY.--Madame, Votre Majest est beaucoup trop triste. Vous avez
promis au roi, en le quittant, d'carter cette mlancolie dangereuse et
d'entretenir la srnit dans votre me.

LA REINE.--Je l'ai promis pour plaire au roi; mais si je veux me
plaire  moi-mme, cela m'est impossible. Cependant je ne me connais
aucun sujet pour accueillir un hte tel que le chagrin, si ce n'est
d'avoir dit adieu  un hte aussi cher que me l'est mon cher Richard: et
pourtant il me semble que quelque malheur, encore  natre, mais prt 
sortir du sein de la fortune, s'avance en ce moment vers moi: le fond de
mon me tremble de rien, et elle s'afflige de quelque chose de plus que
de l'loignement du roi mon poux.

BUSHY.--Chaque cause relle de douleur a vingt ombres qui ressemblent
au chagrin, sans l'tre: l'oeil de l'affliction, terni par les larmes
qui l'aveuglent, dcompose une seule chose en plusieurs objets: comme
ces peintures qui, vues de face, n'offrent que des traits confus, et
qui, regardes obliquement, prsentent des formes distinctes; ainsi
Votre chre Majest, considrant de ct le dpart du roi, y voit 
dplorer des apparences de chagrins en dehors de lui, et qui, vues
telles qu'elles sont, ne sont que des ombres de ce qui n'est pas. Ainsi,
reine trois fois gracieuse, ne pleurez rien de plus que le dpart de
votre seigneur: il n'y a rien de plus  voir, ou si vous voyez quelque
chose c'est de l'oeil trompeur du chagrin, qui dans les maux rels
pleure des maux imaginaires.

LA REINE.--Cela peut tre, mais mon coeur me persuade intrieurement
qu'il en est autrement: quoi qu'il en soit, je ne puis m'empcher d'tre
triste, et si mortellement triste que, quoique en pensant je ne m'arrte
 aucune pense, mon me frmit et succombe sous ce pesant nant.

BUSHY.--Ce n'est rien, gracieuse dame, qu'un caprice de l'imagination.

LA REINE.--C'est tout autre chose; car l'imagination prend naissance de
quelque chagrin qui lui sert d'anctre, et je ne suis pas dans ce cas.
Ou le chagrin que j'prouve est n sans cause, ou d'une vritable cause
est n pour moi un chagrin sans ralit. Je possde dj ce qui doit me
revenir, mais comme une chose encore inconnue, que je ne puis nommer;
c'est un malheur sans nom que je sens.

(Entre Green.)

GREEN.--Que le ciel conserve Votre Majest!--Et vous, messieurs, je suis
bien aise de vous rencontrer.--J'espre que le roi n'est pas encore
embarqu pour l'Irlande.

LA REINE.--Et pourquoi l'espres-tu? Il vaut mieux esprer qu'il l'est;
car ses desseins exigent de la clrit, et c'est sur cette clrit que
se fondent nos esprances. Pourquoi donc espres-tu qu'il n'est pas
embarqu?

GREEN.--C'est qu'il aurait pu, lui en qui nous esprons, ramener ses
troupes sur leurs pas, et changer en dsespoir les esprances d'un
ennemi dbarqu en force dans ce royaume. Le banni Bolingbroke se
rappelle lui-mme, et, les armes  la main, est arriv en sret jusqu'
Ravensburg.

LA REINE.--Que le Dieu du ciel nous en prserve!

GREEN.--Oh! madame, cela n'est que trop vrai! et ce qu'il y a de plus
fcheux encore, c'est que lord Northumberland, son jeune fils Henry
Percy, les lords Ross, Beaumont, et Willoughby, ont couru le rejoindre
avec tous leurs puissants amis.

BUSHY.--Pourquoi n'avez-vous pas dclar tratres Northumberland et tout
le reste de cette faction rebelle?

GREEN.--Nous l'avons fait; et aussitt le comte de Worcester a bris son
bton, a remis sa dignit de grand matre d'htel, et tous les officiers
de la maison du roi ont vol avec lui vers Bolingbroke.

LA REINE.--Ainsi, Green, c'est vous qui tes la sage-femme de mon
malheur; et Bolingbroke est le funeste hritier qu'avait conu mon
chagrin. Enfin mon me a enfant son monstre; et, comme une mre encore
haletante aprs sa dlivrance, j'accumule douleurs sur douleurs et
chagrins sur chagrins.

BUSHY.--Ne dsesprez pas, madame.

LA REINE.--Et qui peut m'en empcher? Oui, je dsespre et me dclare
ennemie de la trompeuse esprance; c'est une flatteuse, une parasite qui
retient les pas de la mort, qui dissoudrait doucement les liens de la
vie, si la perfide esprance ne faisait traner nos derniers moments.

(Entre York.)

GREEN.--Voici le duc d'York.

LA REINE.--Avec l'armure de la guerre sur ses paules vieillies. Oh! ses
regards sont remplis de soucis inquiets!--Mon oncle, au nom du ciel,
dites-nous des paroles consolantes.

YORK.--Si je le faisais, je mentirais  mes penses: les consolations
sont dans le ciel, et nous sommes sur la terre o l'on ne trouve que
croix, peines et chagrins. Votre mari est all sauver au loin ce que
d'autres vont lui faire perdre ici. Il m'a laiss pour tre l'appui de
son royaume, moi qui, affaibli par l'ge, ne puis me soutenir moi-mme!
La voici arrive l'heure de maladie amene par ses excs! c'est
maintenant qu'il va faire l'preuve des amis qui l'ont flatt.

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.--Milord, votre fils tait parti avant que j'arrivasse.

YORK.--Il tait parti? A la bonne heure; que tout aille comme cela
voudra. La noblesse a dsert; les communes sont froides, et je crains
bien qu'elles ne se rvoltent et ne se dclarent pour Hereford. Mon ami,
va  Plashy trouver ma soeur Glocester; dis-lui de m'envoyer
sur-le-champ mille livres.--Tiens, prends mon anneau.

LE SERVITEUR.--Milord, j'avais oubli de le dire  Votre Seigneurie, j'y
suis entr aujourd'hui en passant par l--Mais je vais vous affliger si
je vous dis le reste.

YORK.--Quoi, misrable?

LE SERVITEUR.--Une heure avant mon arrive, la duchesse tait morte.

YORK.--Que le ciel ait piti de nous! Quel dluge de maux vient fondre 
la fois sur ce malheureux pays!--Je ne sais que faire.--Plt  Dieu,
pourvu qu'il n'y et pas t pouss par mon infidlit, que le roi et
fait tomber ma tte avec celle de mon frre.--A-t-on fait partir des
courriers pour l'Irlande?--Comment trouverons-nous de l'argent pour
fournir  cette guerre?--Venez ma soeur.... Je voulais dire ma nice;
pardonnez-moi, je vous prie. (_Au serviteur._)--Va, mon garon, va chez
moi, procure-toi quelques chariots, et apporte les armes que tu
trouveras.--Messieurs, voulez-vous aller rassembler des soldats?--Si je
sais comment et par quelle voie mettre fin  ces affaires qu'on a jetes
ainsi tout embrouilles dans mes mains, ne me croyez jamais.--Tous les
deux sont mes parents.--L'un est mon souverain, que mon serment et mon
devoir m'ordonnent de dfendre; et l'autre est galement mon parent, que
le roi a injustement dpouill,  qui ma conscience et les liens du sang
m'ordonnent de faire justice.--Allons, il faut pourtant faire quelque
chose.--Venez, ma nice, je vais disposer de vous.--Vous, allez,
rassemblez vos troupes, et venez me trouver sans dlai au chteau de
Berkley. Il serait ncessaire aussi que j'allasse  Plashy, mais le
temps ne me le permet pas.--Tout est en dsordre, tout est laiss sens
dessus dessous[15].

[Note 15: _..... Every thing is left at six and seven._]

(York et la reine sortent.)

BUSHY.--Les vents sont favorables pour porter des nouvelles en Irlande,
mais aucune n'en arrive.--Quant  nous, lever une arme proportionne 
celle de l'ennemi, c'est ce qui nous est tout  fait impossible.

GREEN.--D'ailleurs, de l'attachement qui nous unit troitement au roi,
il n'y a pas loin  la haine de ceux qui n'aiment pas le roi.

BAGOT.--Oui, la haine de ces communes indcises; car leur affection loge
dans leur bourse: quiconque la vide remplit d'autant leur coeur d'une
haine mortelle.

BUSHY.--Et c'est pourquoi le roi est gnralement condamn.

BAGOT.--Si le jugement dpend d'eux, nous le sommes aussi, nous qui
avons toujours t prs du roi.

GREEN.--Eh bien, pour moi, je vais m'aller rfugier dans le chteau de
Bristol; le comte de Wiltshire y est dj.

BUSHY.--Je m'y rendrai avec vous; car ces dtestables communes ne feront
pas grand'chose pour nous, si ce n'est de nous mettre tous en pices
comme des chiens.--Venez-vous avec nous?

BAGOT.--Non: je me rends, en Irlande, auprs de Sa Majest.--Adieu; si
les pressentiments du coeur ne sont pas vains, nous voil trois ici qui
nous sparons pour ne jamais nous revoir.

BUSHY.--Cela dpend du succs qu'aura York pour chasser Bolingbroke.

GREEN.--Hlas! ce pauvre duc! il entreprend l une tche.... C'est comme
s'il voulait boire l'Ocan jusqu' la dernire goutte, ou compter ses
grains de sable.--Pour un qui va combattre avec lui, il en dsertera
mille.

BUSHY.--Adieu tout de suite pour cette fois, pour tous et pour toujours.

GREEN.--Bon! nous pouvons nous retrouver encore.

BAGOT.--Jamais, je le crains.




SCNE III

Les landes du comt de Glocester.

_Entrent_ BOLINGBROKE et NORTHUMBERLAND _avec des troupes_.


BOLINGBROKE.--Combien y a-t-il encore d'ici  Berkley, milord?

NORTHUMBERLAND.--En vrit, noble seigneur, je suis absolument tranger
dans le comt de Glocester. La hauteur de ces montagnes sauvages, la
rudesse de ces chemins ingaux, allongent nos milles et augmentent la
fatigue; et cependant l'agrment de votre conversation a t comme du
sucre et a rendu ces mauvais chemins doux et dlicieux. Mais je songe
quelle fatigue prouveront Ross; et Willoughby dans leur route de
Ravensburg  Costwold, o ils n'auront pas votre compagnie qui, je vous
le proteste, a tout  fait tromp pour moi l'ennui et la longueur du
voyage. Mais le leur est adouci par l'esprance de jouir de l'avantage
que je possde actuellement; et l'esprance du plaisir est,  peu de
chose prs, un plaisir gal  celui de la jouissance. Ce sentiment
abrgera le chemin pour les deux seigneurs fatigus, comme l'a abrg
pour moi la jouissance prsente de votre noble compagnie.

BOLINGBROKE.--Ma compagnie vaut beaucoup moins que vos paroles
obligeantes.--Mais qui vient  nous?....

(Entre Henri Percy.)

NORTHUMBERLAND.--C'est mon fils, le jeune Percy, envoy par mon frre
Worcester, de quelque lieu qu'il arrive.--Henri, comment se porte votre
oncle?

PERCY.--Je pensais, milord, que vous me donneriez de ses nouvelles.

NORTHUMBERLAND.--Comment, n'est-il pas avec la reine?

PERCY.--Non, mon bon seigneur, il a abandonn la cour, bris les
insignes de sa dignit, et dispers la maison du roi.

NORTHUMBERLAND.--Quelle a t sa raison? Il n'avait pas cette intention
la dernire fois que nous nous sommes entretenus ensemble.

PERCY.--C'est parce que Votre Seigneurie a t dclare tratre. Quant 
lui, milord, il est all  Ravensburg offrir ses services au duc
d'Hereford; et il m'a envoy par Berkley pour dcouvrir quelles taient
les forces que le duc d'York y avait rassembles, avec ordre de me
rendre ensuite  Ravensburg.

NORTHUMBERLAND.--Eh bien, mon enfant, est-ce que vous avez oubli le duc
d'Hereford?

PERCY.--Non, mon bon seigneur, car je n'ai pu oublier ce que je n'ai
jamais eu  me rappeler. Je ne sache pas l'avoir jamais vu de ma vie.

NORTHUMBERLAND.--Eh bien, apprenez  le connatre aujourd'hui. Voil le
duc.

PERCY.--Mon gracieux seigneur, je vous offre mes services tels qu'ils
sont; je suis jeune, neuf et faible encore, mais les annes, en me
mrissant, pourront rendre mes services plus utiles et plus dignes de
votre approbation.

BOLINGBROKE.--Je te remercie, aimable Percy; et sois certain que je
regarde comme mon plus grand bonheur de possder un coeur qui se
souvient de ses bons amis. A mesure que ma fortune crotra avec ton
affection, elle deviendra la rcompense de cette affection fidle. Mon
coeur fait ce trait, et ma main le scelle ainsi.

NORTHUMBERLAND.--Quelle est la distance d'ici  Berkley, et quels sont
les mouvements qu'y faits le bon vieux York avec ses hommes de guerre?

PERCY.--L-bas, prs de cette touffe d'arbres, est la forteresse,
dfendue par trois cents hommes,  ce que j'ai ou dire; et l sont
renferms les lords d'York, Berkley et Seymour. On n'y compte aucun
autre homme de nom et distingu par sa noblesse.

(Entrent Ross et Willoughby.)

NORTHUMBERLAND.--Voici les lords de Ross et Willoughby: leurs perons
sont tout sanglants, et leur visage est enflamm de la course.

BOLINGBROKE.--Soyez les bienvenus, milords: je sens bien que votre
amiti s'attache aux pas d'un tratre banni. Toute ma richesse se borne
encore  des remercments sans effets, qui, devenus plus riches, sauront
rcompenser votre amour et vos travaux.

ROSS.--Trs-noble seigneur, votre prsence nous fait riches.

WILLOUGHBY.--Et elle surpasse de beaucoup la fatigue que nous avons
subie pour en jouir.

BOLINGBROKE.--Recevez encore des remercments, seul trsor du pauvre, le
seul d'o je puisse tirer mes bienfaits, jusqu' ce que ma fortune, au
berceau, ait acquis des annes.--Mais qui vient  nous?

(Entre Berkley.)

NORTHUMBERLAND.--C'est, si je ne le trompe, lord Berkley.

BERKLEY.--Milord d'Hereford, c'est  vous que s'adresse mon message.

BOLINGBROKE.--Milord, je ne rponds qu'au nom de Lancastre, et je suis
venu chercher ce nom en Angleterre: il faut que je trouve ce titre dans
votre bouche avant que je rponde  rien de ce que vous pourrez me dire.

BERKLEY.--Ne vous mprenez pas sur mes paroles, milord: ce n'est pas mon
intention d'effacer aucun de vos titres d'honneur.--Je viens vers vous,
milord.... (ce que vous voudrez), de la part du trs-glorieux rgent de
ce royaume, le duc d'York, pour savoir ce qui vous excite  profiter de
l'absence du roi pour troubler la paix de notre pays avec des armes
forges dans son sein.

(Entre York avec sa suite.)

BOLINGBROKE, _ Berkley._--Je n'aurai pas besoin de transmettre par vous
ma rponse: voil Sa Seigneurie en personne. (_Il flchit le
genou._)--Mon noble oncle!

YORK.--Que je voie s'abaisser devant moi ton coeur et non tes genoux,
dont le respect est faux et trompeur.

BOLINGBROKE.--Mon gracieux oncle!....

YORK.--Cesse, cesse; ne me gratifie pas du titre de _grce_, ni de celui
d'_oncle_: je ne suis point l'oncle d'un tratre, et ce titre de _grce_
a mauvaise grce dans ta bouche sacrilge[16]. Pourquoi les pieds d'un
banni, d'un proscrit, ont-ils os toucher la poussire du sol
d'Angleterre? mais surtout, pourquoi ont-ils os traverser tant de
milles sur son sein paisible, et effrayer ses ples hameaux par
l'appareil de la guerre et une ostentation de forces que je mprise?
Viens-tu parce que le roi consacr n'est pas ici? Mais, jeune insens,
le roi est demeur dans ma personne, son autorit a t remise  mon
coeur loyal. Ah! si je possdais encore ma bouillante jeunesse, comme au
temps o le brave Gaunt ton pre, et moi, nous dlivrmes le Prince
Noir, ce jeune Mars parmi les hommes, du milieu des rangs de tant de
milliers de Franais, oh! comme ce bras, que la paralysie retient
captif, t'aurait bientt puni et chti de ta faute!

[Note 16: _In an ungracious mouth, is but profane._ Il a fallu s'carter
un peu du sens littral pour conserver le jeu de mots.]

BOLINGBROKE.--Mon gracieux oncle, faites-moi connatre ma faute, et
quelle en est la nature et la gravit.

YORK.--Elle est de la nature la plus grave.--Une rvolte ouverte et une
trahison dtestable! Tu es un homme banni, et tu reviens ici avant
l'expiration du terme de ton exil, bravant ton souverain les armes  la
main!

BOLINGBROKE.--Quand je fus banni, j'tais Hereford banni, mais
maintenant je reviens Lancastre: et mon digne oncle, j'en conjure Votre
Grce, examinez d'un oeil impartial les injures que j'ai souffertes.
Vous tes mon pre, car il me semble qu'en vous je vois vivre encore le
vieux Gaunt;  vous donc, mon pre, souffrirez-vous que je reste
condamn au sort d'un vagabond errant, mes droits et mon royal hritage
arrachs de mes mains par la violence et abandonns  des prodigues
parvenus? A quoi me sert donc ma naissance? Si le roi mon cousin est roi
d'Angleterre, il faut bien m'accorder que je suis duc de Lancastre. Vous
avez un fils, Aumerle, mon noble parent: si vous tiez mort le premier,
et qu'il et t foul aux pieds comme moi, il aurait retrouv dans son
oncle Gaunt un pre pour poursuivre l'injustice et la mettre aux abois.
On me refuse le droit de poursuivre la mise en possession de mes biens,
comme j'y suis autoris par mes lettres patentes, tous les biens de mon
pre ont t saisis et vendus, et, comme tout le reste, mal employs!
Que vouliez-vous que je fisse? Je suis un sujet, et je rclame la loi;
on me refuse des fonds de pouvoir; je viens donc rclamer en personne
l'hritage qui me revient par lgitime descendance.

NORTHUMBERLAND.--Le noble duc a t trop indignement trait.

ROSS.--Il dpend de Votre Grce de lui rendre justice.

WILLOUGHBY.--Des hommes indignes se sont agrandis  ses dpens.

YORK.--Messeigneurs d'Angleterre, laissez-moi vous parler.--J'ai
ressenti les outrages faits  mon cousin, et j'ai fait tout ce que j'ai
pu pour lui faire rendre justice: mais venir ainsi avec des armes
menaantes, en s'ouvrant soi-mme un chemin l'pe  la main, en
cherchant  reconqurir ses droits par l'injustice, cela ne se peut
pas.--Et vous qui le soutenez dans cette conduite, vous favorisez la
rvolte et vous tes tous des rebelles.

NORTHUMBERLAND.--Le noble duc a fait serment qu'il ne revenait que pour
revendiquer ce qui lui appartient: sa cause est si juste que nous avons
tous solennellement jur de lui prter notre secours, et que celui de
nous qui violera son serment ne voie jamais la joie.

YORK.--Allons, allons, je vois quelle sera l'issue de cet armement. Je
n'y puis rien, il faut que je le confesse; mon pouvoir est faible, et
tout m'a t laiss en mauvais tat. Si je le pouvais, j'en jure par
Celui qui m'a donn la vie, je vous ferais tous arrter et vous
obligerais  implorer la souveraine misricorde du roi; mais, puisque je
ne le puis, je vous dclare que je reste neutre; ainsi, adieu,  moins
qu'il ne vous plaise d'entrer dans le chteau, et d'y prendre du repos
cette nuit.

BOLINGBROKE.--C'est une offre, mon oncle, que nous accepterons
volontiers; mais il faut que nous persuadions  Votre Grce de venir
avec nous au chteau de Bristol, qu'on dit occup par Bushy, Bagot et
leurs complices, ces chenilles de l'tat, que j'ai fait serment
d'abattre et de dtruire.

YORK.--Il pourrait se faire que j'allasse avec vous. Mais non,
cependant, j'y rflchirai, car j'ai de la rpugnance  enfreindre les
lois de notre patrie. Vous n'tes ni mes amis ni mes ennemis, mais vous
tes les bienvenus chez moi: je ne veux plus prendre souci de choses
auxquelles on ne peut plus porter remde.




SCNE IV[17]

Un camp dans le pays de Galles.

_Entrent_ SALISBURY et UN CAPITAINE.


[Note 17: Johnson suppose que cette scne a t, par erreur de copiste,
dplace de son lieu naturel, et qu'elle devait, dans l'intention de
Shakspeare, former la seconde scne du troisime acte, le second se
terminant ainsi  la sortie de Bolingbroke pour aller  Bristol. Il a d
tre dtermin dans son opinion par le lieu de cette scne, place,
comme troisime scne du troisime acte, dans le pays de Galles; en
sorte qu'en conservant l'ancienne disposition, il faut passer deux fois
et rapidement d'Angleterre dans le pays de Galles, et du pays de Galles
en Angleterre. Mais c'est une considration  laquelle, en gnral,
Shakspeare parat attacher peu d'importance, et qui en a peu en effet
dans le systme qu'il a adopt; au lieu que, pour l'intrt et la
progression de la marche dramatique, l'une des parties qu'il a le plus
soignes, cette scne de la dsertion des Gallois doit ncessairement
faire suite  la soumission du duc d'York, et terminer le second acte
qui finit ainsi avec la puissance de Richard et l'anantissement complet
des forces sur lesquelles il avait compt. L'excution de Green et de
Bushy au commencement du troisime acte est le premier exercice de la
puissance de Bolingbroke, destine  aller ds ce moment toujours en
croissant jusqu' la fin de la pice, mais qui s'annonce dj tout
entire dans cet acte de souverainet. Elle perdrait ce caractre si la
partie tait encore incertaine, si l'on pouvait supposer qu'il reste
encore  Richard les moyens de venger ses amis.]

LE CAPITAINE.--Lord Salisbury, nous avons attendu dix jours, et nous
avons eu bien de la peine  tenir nos compatriotes rassembls; et
cependant nous ne recevons aucune nouvelle du roi: en consquence, nous
allons nous disperser; adieu.

SALISBURY.--Attends encore un jour, fidle Gallois, le roi met toute sa
confiance en toi.

LE CAPITAINE.--On croit le roi mort. Nous ne resterons pas davantage:
les lauriers dans nos campagnes se sont tous fltris; des mtores
viennent effrayer les toiles fixes du firmament; la ple lune jette sur
la terre une lueur sanglante, et des prophtes au visage hve annoncent
tout bas, d'effrayants changements: les riches ont l'air triste, et les
coquins dansent et sautent de joie, les uns dans la crainte de perdre ce
qu'ils possdent, les autres dans les esprances que leur offre la
violence et la guerre. Ces signes prsagent la mort ou la chute des
rois.--Adieu: nos compatriotes sont partis et dj loin, bien persuads
que leur roi Richard est mort.

(Il sort.)

SALISBURY.--Ah! Richard, c'est avec une douleur profonde que je vois ta
gloire, comme une toile filante, s'abmer du firmament sur la misrable
terre. Ton soleil descend en pleurant vers l'humble couchant, annonant
les orages, les maux et les troubles  venir. Tes amis ont fui et se
sont joints  tes ennemis; et le cours de tous les vnements te devient
contraire.

(Il sort.)

FIN DU SECOND ACTE.




                           ACTE TROISIME




SCNE I

Le camp de Bolingbroke devant Bristol.

_Entrent_ BOLINGBROKE, YORK, NORTHUMBERLAND, PERCY, ROSS.--_Derrire eux
viennent des officiers conduisant_ WILLOUGHBY, BUSHY et GREEN
_prisonniers_.


BOLINGBROKE.--Faites approcher ces hommes.--Bushy et Green, je ne veux
point tourmenter vos mes (qui dans un instant vont tre spares de
leurs corps) en vous reprsentant trop fortement les crimes de votre
vie: cela serait manquer de charit. Cependant, pour laver mes mains de
votre sang, je vais ici,  la face des hommes, exposer quelques-unes des
causes de votre mort. Vous avez perverti un prince, un vritable roi, n
d'un sang vertueux, d'une physionomie heureuse; vous l'avez dnatur,
vous l'avez entirement dfigur. Vous avez en quelque sorte, par les
heures choisies pour vos dbauches[18], tabli le divorce entre la reine
et lui, et troubl la possession de la couche royale; vous avez fltri
la beaut des joues d'une belle reine par les larmes qu'ont arraches de
ses yeux vos odieux outrages. Moi-mme, que la fortune a fait natre
prince, uni au roi par le sang, uni par l'affection avant que vous
l'eussiez port  mal interprter mes actions, j'ai courb la tte sous
vos injustices; j'ai envoy vers des nuages trangers les soupirs d'un
Anglais, mangeant le pain amer de l'exil; tandis que vous vous
engraissiez sur mes seigneuries, que vous renversiez les cltures de mes
parcs, que vous abattiez les arbres de mes forts, que vous enleviez de
mes fentres les armoiries de ma famille, que vous effaciez partout mes
devises, ne laissant plus, si ce n'est dans la mmoire des hommes et
dans ma race vivante, aucun indice qui pt prouver au monde que je suis
un gentilhomme. C'est l ce que vous avez fait, et bien plus encore,
bien plus que le double de tout ceci; et c'est ce qui vous condamne 
mort.--Voyez  ce qu'on les livre aux excuteurs et  la main de la
mort.

[Note 18:

    _You have in manner, with your sinful hours,
    Made a divorce betwixt his queen and him,
    Broke the possession of a royal bed._

Ces vers ne paraissent pas prcisment impliquer que ces favoris de
Richard l'aient rendu infidle  la reine, mais plutt qu'ils l'ont
entran dans des orgies de nuit. Rien d'ailleurs dans la pice
n'indique aucun tort de ce genre; Richard et sa femme sont au contraire
reprsents comme des poux trs-unis, et mme trs-tendres.]

BUSHY.--Le coup de la mort est mieux venu pour moi que ne l'est
Bolingbroke pour l'Angleterre.--Milords, adieu.

GREEN.--Ce qui me console, c'est que le ciel recevra nos mes, et punira
l'injustice des peines de l'enfer.

BOLINGBROKE.--Lord Northumberland, veillez  leur excution. (_Sortent
Northumberland et plusieurs autres emmenant les prisonniers._)--Ne
dites-vous pas, mon oncle, que la reine est dans votre chteau? Au nom
du ciel, ayez soin qu'elle soit bien traite: Dites-lui que je lui
envoie l'assurance de mes sentiments affectueux; ayez bien soin qu'on
lui transmette mes compliments.

YORK.--J'ai dpch un de mes gentilshommes, avec une lettre o je lui
parle au long de votre affection pour elle.

BOLINGBROKE.--Merci, mon bon, mon cher oncle.--Allons, milords, partons
pour combattre Glendower et ses complices: encore quelque temps 
l'ouvrage; puis aprs, cong.

(Ils sortent.)




SCNE II

Les ctes du pays de Galles.--On aperoit un chteau.

_Fanfares, tambours et trompettes._--_Entrent_ LE ROI RICHARD, L'VQUE
DE CARLISLE, AUMERLE, _des soldats_.


RICHARD.--N'est-ce pas Barkloughby que vous appelez ce chteau prs
duquel nous sommes?

AUMERLE.--Oui, mon prince.--Comment Votre Majest se trouve-t-elle de
respirer l'air, aprs avoir t secoue dernirement sur les flots
agits?

RICHARD.--Il doit ncessairement me plaire. Je pleure de joie de me
retrouver encore une fois sur le sol de mon royaume.--Terre chrie, je
te salue de ma main, quoique les rebelles te dchirent des fers de leurs
chevaux. Comme une mre depuis longtemps spare de son enfant se joue
tendrement de ses larmes et sourit en le retrouvant, c'est ainsi que
pleurant et souriant je te salue,  mon pays, et te caresse de mes mains
royales. Ma bonne terre, ne nourris pas l'ennemi de ton souverain! Ne
rpare pas, par tes douces productions, ses sens affams! mais que tes
araignes nourries de ton venin, tes crapauds  la marche lourde, se
placent sur son chemin et blessent les pieds perfides qui te foulent de
leurs pas usurpateurs. Ne cde  mes ennemis que des orties piquantes,
et s'ils veulent cueillir une fleur sur ton sein, dfends-la, je te
prie, par un serpent cach, dont le double dard, par sa mortelle piqre,
lance le trpas sur les ennemis de ton souverain.--Ne riez point,
milords, de me voir conjurer des tres insensibles: cette terre prendra
du sentiment, ces pierres se changeront en soldats arms, avant que
celui qui naquit leur roi succombe sous les armes d'une odieuse
rbellion.

L'VQUE DE CARLISLE.--Ne craignez rien, seigneur. Le pouvoir qui vous a
fait roi est assez fort pour vous maintenir roi en dpit de tous. Il
faut embrasser les moyens que le ciel prsente, et ne pas les ngliger:
autrement, si ce que le ciel veut, nous refusons de le vouloir, c'est
refuser les offres du ciel et les moyens qu'il nous prsente pour nous
secourir et pour nous sauver.

AUMERLE.--Il veut dire, mon seigneur, que nous demeurons trop inactifs,
tandis que Bolingbroke, par notre scurit, s'agrandit et se fortifie en
puissance et en amis.

RICHARD.--Sinistre cousin, ne sais-tu pas que lorsque l'oeil vigilant
des cieux se cache derrire le globe et descend clairer le monde qui
est sous nos pieds, alors les voleurs et les brigands errent ici
invisibles et sanglants, semant le meurtre et l'outrage? Mais ds que,
ressortant de dessous le globe terrestre, il enflamme  l'orient la cime
orgueilleuse des pins et lance sa lumire jusque dans les plus
criminelles cavits, alors les meurtres, les trahisons, tous les
forfaits dtests, dpouills du manteau de la nuit, restent nus et
dcouverts, et pouvants d'eux-mmes. Ainsi, ds que ce brigand, ce
tratre Bolingbroke, qui, pendant tout ce temps, s'est donn carrire
dans la nuit, tandis que nous tions errants aux antipodes, nous verra
remonter  l'orient notre trne, ses trahisons feront rougir son visage;
et, hors d'tat de soutenir la vue du jour, effray de lui-mme, il
tremblera de son crime. Toutes les eaux de la mer orageuse ne peuvent
enlever du front d'un roi le baume dont il a reu l'onction; le souffle
d'une voix mortelle ne saurait dposer le dput lu par le Seigneur.
Contre chacun des hommes que Bolingbroke a rassembls pour lever un fer
menaant contre notre couronne d'or, le Dieu des armes paye au ciel
pour son Richard un ange resplendissant; et o combattent les anges, il
faut que les faibles mortels succombent, car le ciel dfend toujours le
droit. (_Entre Salisbury._)--Soyez le bienvenu, comte. A quelle distance
sont vos troupes?

SALISBURY.--Ni plus prs ni plus loin, mon gracieux souverain, que n'est
ce faible bras. Le dcouragement matrise ma voix, et ne me permet que
des paroles dsesprantes. Un jour de trop, mon noble seigneur, a, je le
crains bien, obscurci tous les jours heureux sur la terre. Oh! rappelle
le jour d'hier, ordonne au temps de revenir, et tu auras encore douze
mille combattants, mais ce jour, ce jour, ce malheureux jour, ce jour de
trop a fait disparatre ton bonheur, tes amis, ta fortune et ta
grandeur: tous les Gallois, sur le bruit de ta mort, sont alls joindre
Bolingbroke, ou se sont disperss et enfuis.

AUMERLE.--Prenez courage, mon souverain. Pourquoi Votre Seigneurie
plit-elle ainsi?

RICHARD.--Il n'y a qu'un moment que le sang de vingt mille hommes
triomphait dans mon visage, et ils ont tous fui! jusqu' ce qu'il me
soit revenu autant de sang, n'ai-je pas des raisons d'tre ple et
d'avoir l'air mort? Tous ceux qui cherchent leur sret abandonnent mon
parti: le temps a fait une tache  mon clat.

AUMERLE.--Prenez courage, mon souverain, rappelez-vous qui vous tes.

RICHARD.--Je m'oubliais moi-mme. Ne suis-je pas roi? Rveille-toi,
indolente majest. Tu dors! Le nom de roi ne vaut-il pas quarante mille
noms? Arme-toi, arme-toi, mon nom! un vil sujet s'attaque  ta grande
gloire!--Ne baissez point les yeux, vous, favoris d'un roi. Ne
sommes-nous pas grands? Que nos penses soient grandes! Je sais que mon
oncle York a des forces suffisantes pour suffire  nos besoins--Mais qui
vois-je s'avancer vers nous?

(Entre Scroop.)

SCROOP.--Puisse-t-il advenir  mon souverain plus de sant et de bonheur
que ma voix, monte  la tristesse, ne saurait lui en annoncer!

RICHARD.--Mon oreille est ouverte et mon coeur est prpar. Le pis que
tu puisses m'apprendre est une perte temporelle. Dis, mon royaume est-il
perdu? Eh bien! il faisait tout mon souci; et que perd-on  tre dlivr
de soucis? Bolingbroke aspire-t-il  tre aussi grand que nous? il ne
sera jamais plus grand. S'il sert Dieu, nous le servirons aussi, et par
l nous serons son gal. Nos sujets se rvoltent-ils! Nous ne pouvons y
remdier: ils violent leur foi envers Dieu comme envers nous. Crie-moi
malheur, destruction, ruine, perte, dcadence: le pis est la mort, et la
mort aura son jour.

SCROOP.--Je suis bien aise de voir Votre Majest si bien arme pour
supporter les nouvelles de l'adversit. Telle qu'un jour de tempte hors
de saison qui amne les rivires argentes  submerger leurs rivages,
comme si l'univers se fondait en pleurs, telle s'enfle au del de toute
limite la fureur de Bolingbroke, couvrant vos tats consterns d'un
acier dur et brillant, et de coeurs plus durs que l'acier. Les barbes
blanches ont arm de casques leurs crnes minces et chauves contre ta
majest; les enfants s'efforcent de grossir leur voix fminine, et
renferment, par haine de ta couronne, leurs membres de femme sous des
armes roides et pesantes; ceux mme qui sont chargs de prier pour toi
apprennent  bander leurs arcs d'if doublement fatal[19] pour s'en
servir contre ta puissance. Mme, les femmes, quittant leur quenouille,
brandissent contre ton trne des serpes rouilles. Les jeunes et les
vieux se rvoltent; tout va plus mal que je ne puis vous le dire.

[Note 19: _..... Double-fatal yew._

Doublement fatal par son bois propre  faire des arcs, et par les
proprits nuisibles de son feuillage.]

RICHARD.--Tu ne m'as que trop bien, trop bien fait un si triste
rcit.--O est le comte de Wiltshire? O est Bagot? Qu'est devenu Bushy?
O est Green? Pourquoi ont-ils laiss ce dangereux ennemi mesurer ainsi
nos frontires d'un pas tranquille?.... Si nous l'emportons, ils le
payeront de leurs ttes.--Je vous garantis qu'ils ont fait leur paix
avec Bolingbroke.

SCROOP.--Il est vrai, seigneur, ils ont fait leur paix avec lui.

RICHARD.--Tratres! ah! vipres! damns sans rdemption! chiens aisment
amens  ramper devant le premier venu! serpents rchauffs dans le sang
de mon coeur, et qui me percent le coeur! trois Judas, chacun trois fois
pire que Judas! Devaient-ils faire leur paix? Que pour ce crime le
terrible enfer dclare la guerre  leurs mes souilles!

SCROOP.--La tendre amiti, je le vois, lorsqu'elle change de nature,
produit la plus amre et la plus mortelle haine.--Rvoquez vos
maldictions sur leurs mes: ils ont fait leur paix en donnant leurs
ttes, et non leurs mains; ceux que vous maudissez ont reu le coup le
plus cruel que puisse frapper la mort, et gisent assez bas ensevelis
dans le sein de la terre.

AUMERLE.--Quoi! Bushy, Green et le comte de Wiltshire sont morts?

SCROOP.--Oui, ils ont tous perdu la tte  Bristol.

AUMERLE.--O est le duc mon pre avec ses troupes?

RICHARD.--N'importe o il est.... Que personne ne me parle de
consolation. Entretenons-nous de tombeaux, de vers, d'pitaphes; que la
poussire soit notre papier, et que la pluie qui coule de nos yeux
crive notre douleur sur le sein de la terre; choisissons nos excuteurs
testamentaires, et parlons de testaments. Et cependant non; car que
pourrions-nous lguer sinon nos corps dpouills  la terre? Nos
possessions, notre vie, tout appartient  Bolingbroke, et il n'est plus
rien que nous puissions dire  nous que la mort, et ce petit moule, fait
d'une terre strile, qui couvre nos os, comme une pte. Au nom du ciel,
asseyons-nous par terre, et racontons les tristes histoires de la mort
des rois; comment quelques-uns ont t dposs, quelques-uns tus  la
guerre, d'autres hants par les fantmes de ceux qu'ils avaient
dpossds, d'autres empoisonns par leurs femmes, d'autres gorgs en
dormant; tous assassins! La Mort tient sa cour dans le creux de la
couronne qui ceint le front mortel d'un roi: c'est l que sige sa
grotesque figure se riant de la grandeur du souverain, insultant  sa
pompe: elle lui accorde un souffle de vie, une courte scne pour jouer
le monarque, tre craint et tuer de ses regards, l'enivrant d'une vaine
opinion de lui-mme, comme si cette chair qui sert de rempart  notre
vie tait d'un bronze impntrable! Et aprs s'tre amuse un moment,
elle en vient au dernier acte, et d'une petite pingle elle perce le mur
du chteau.... et adieu le roi.--Couvrez vos ttes, et n'insultez pas
par ces profonds hommages la chair et le sang; rejetez loin de vous le
respect, les traditions, l'tiquette, les devoirs crmonieux. Vous
m'avez mconnu jusqu' prsent: je vis de pain, comme vous, je sens
comme vous le besoin, je suis atteint par le chagrin; j'ai besoin
d'amis. Ainsi assujetti, comment pouvez-vous me dire que suis un roi?

L'VQUE DE CARLISLE.--Seigneur, les hommes sages ne dplorent jamais
les maux prsents: ils emploient le prsent  viter d'en avoir d'autres
 dplorer. Craindre votre ennemi, puisque la crainte accable la force,
c'est donner par votre faiblesse des forces  votre ennemi; et par l
votre folie combat contre vous-mme.--Craignez et soyez tu!.... Il ne
peut rien vous arriver de pis en combattant. Combattre et mourir, c'est
la mort dtruisant la mort; mourir en tremblant, c'est rendre lchement
 la mort le tribut de sa vie.

AUMERLE.--Mon pre a des troupes: informez-vous o il est; et d'un seul
membre apprenez  faire un corps.

RICHARD.--Tes reproches sont justes.--Superbe Bolingbroke, je viens pour
changer avec toi des coups dans ce jour qui doit nous juger. Cet accs
de fivre de terreur est tout  fait dissip.--C'est une tche aise que
de reprendre son bien.--Dis-moi, Scroop, o est notre oncle avec ses
troupes? Homme, rponds-moi avec douceur, quoique tes regards soient
sinistres.

SCROOP.--On juge par la couleur du ciel de l'tat et des dispositions de
la journe: ainsi pouvez-vous juger, par mon air sombre et abattu, que
ma langue n'a  vous faire qu'un rapport plus triste encore. Je joue ici
le rle d'un bourreau, en allongeant ainsi peu  peu ce qu'il y a de pis
et qu'il faut bien dire.--Votre oncle York s'est joint  Bolingbroke;
tous vos chteaux du nord se sont rendus, et toute votre noblesse du
midi est en armes pour sa cause.

RICHARD.--Tu en as dit assez. _(A Aumerle._)--Maldiction sur toi,
cousin, qui m'as loign de la bonne voie o j'tais pour trouver le
dsespoir! Que dites-vous  prsent? quelle ressource nous reste-t-il 
prsent? Par le ciel, je harai ternellement quiconque m'exhortera
davantage  prendre courage. Allons au chteau de Flint; j'y veux mourir
de ma douleur. Un roi vaincu par le malheur doit obir au malheur, son
roi. Congdiez les troupes qui me restent, et qu'elles aillent labourer
la terre qui leur offre encore quelques esprances: pour moi, je n'en ai
point.--Que personne ne me parle de changer mon dessein: tout conseil
serait vain.

AUMERLE.--Mon souverain, un mot.

RICHARD.--Celui dont la langue me blesse par ses flatteries me fait un
double mal.--Licenciez ma suite, qu'ils s'en aillent. Qu'ils fuient de
la nuit de Richard vers le jour brillant de Bolingbroke.

(Ils sortent.)




SCNE III

La scne est dans le pays de Galles, devant le chteau de Flint.

_Entrent avec des tambours et des tendards_ BOLINGBROKE _et ses
troupes_, YORK, NORTHUMBERLAND _et plusieurs autres_.


BOLINGBROKE.--Ainsi nous apprenons par cet avis que les Gallois sont
disperss, et que Salisbury est all rejoindre le roi, qui vient de
dbarquer sur cette cte avec quelques-uns de ses amis particuliers.

NORTHUMBERLAND.--Voil une bonne et agrable nouvelle, seigneur. Richard
est venu cacher sa tte assez prs d'ici.

YORK.--Il serait convenable que lord Northumberland voult bien dire _le
roi Richard_.--Hlas! quel triste jour que celui o le souverain sacr
est oblig de cacher sa tte!

NORTHUMBERLAND.--Votre Grce se mprend sur mes intentions: c'tait pour
abrger que j'avais omis le titre.

YORK.--Il fut un temps o, si vous aviez abrg ainsi  son gard, il
et aussi abrg avec vous en vous raccourcissant, pour tant de licence,
de toute la longueur de votre tte.

BOLINGBROKE.--Mon oncle, ne prenez pas les choses plus mal que vous ne
le devez.

YORK.--Et vous, mon cher neveu, ne prenez pas plus qu'il ne vous
appartient, de peur de vous mprendre: le ciel est au-dessus de votre
tte.

BOLINGBROKE.--Je le sais, mon oncle, et ne m'oppose point  ses
volonts.--Mais qui s'avance vers nous? (_Entre Percy._)--C'est vous,
Henri! Eh bien, est-ce que ce chteau ne se rendra point?

PERCY.--Une force royale, milord, t'en dfend l'entre.

BOLINGBROKE.--Comment, royale? Il ne renferme point de roi?

PERCY.--Oui, milord, il renferme un roi: Le roi Richard est enferm dans
cette enceinte de ciment et de pierres; et avec lui sont lord Aumerle,
lord Salisbury, sir tienne Scroop, et de plus un ecclsiastique de
sainte renomme: qui c'est, je n'ai pu le savoir.

NORTHUMBERLAND.--Il y apparence que c'est l'vque de Carlisle.

BOLINGBROKE, _ Northumberland._--Noble seigneur, approchez-vous des
rudes flancs de cet antique chteau; que l'airain de la trompette
transmette  ses oreilles ruines la demande d'une confrence, et portez
au roi ce message: Henri de Bolingbroke,  deux genoux, baise la main
du roi Richard, et envoie  sa personne royale l'hommage de son
allgeance et de la fidlit loyale de son coeur. Je viens ici mettre 
ses pieds mes armes et mes forces, pourvu que mon bannissement soit
annul, et que mes domaines me soient restitus libres de toutes
charges: sinon, j'userai de l'avantage de ma puissance, et j'abattrai la
poussire de l't par une pluie de sang verse par les blessures des
Anglais gorgs. Mais il est bien loin du coeur de Bolingbroke de
vouloir que cette tempte pourpre vienne arroser le sein frais et
verdoyant du beau royaume du roi Richard, et c'est ce que lui prouvera
assez mon humble soumission.--Allez, faites-lui entendre ceci, tandis
que nous, nous avancerons sur le tapis de gazon de cette plaine.
(_Northumberland s'avance vers le chteau avec un trompette_.)--Marchons
sans faire entendre le bruit menaant des tambours, afin que du haut des
murs en ruine de ce chteau on puisse bien entendre nos honorables
offres.--Il me semble que le roi Richard et moi nous devons nous
rencontrer d'une manire aussi terrible que les lments du feu et de
l'eau, lorsque leurs tonnerres se rencontrant dchirent de leur choc le
front nbuleux du firmament. Qu'il soit le feu, je serai l'eau docile;
que la rage soit de son ct, tandis que je rpandrai la pluie de mes
eaux sur la terre, sur la terre, non sur lui. Marchons en avant, et
observons quelle sera la contenance du roi Richard.

(La trompette sonne pour demander un pourparler, une autre trompette
rpond de l'intrieur de la forteresse.--Fanfare.--Richard parat sur
les remparts, suivi de l'vque de Carlisle, d'Aumerle, de Scroop et de
Salisbury.)

YORK.--Voyez, voyez: le roi Richard parat lui-mme, semblable au soleil
rougissant et mcontent, lorsque, sortant du portail enflamm de
l'orient, il voit les nuages jaloux s'avancer pour ternir sa gloire et
obscurcir le cours de son brillant passage vers l'occident. Il a
pourtant encore l'air d'un roi. Voyez: son oeil, aussi brillant que
celui de l'aigle, lance les clairs de la majest souveraine. Hlas!
hlas! malheur  nous si quelque mal venait  ternir un si noble aspect!

RICHARD, _ Northumberland._--Nous sommes surpris, et nous nous sommes
si longtemps arrt pour attendre que ton genou respectueux flcht
devant nous parce que nous croyons tre ton lgitime souverain. Si nous
le sommes, comment tes articulations osent-elles oublier de nous rendre
l'hommage solennel que tu dois  notre prsence? Si nous ne le sommes
pas, montre-nous comment la main de Dieu nous a dpossd des fonctions
dont il nous avait revtu; car nous savons que nulle main d'os et de
sang ne peut saisir la poigne sacre de notre sceptre, sans le
profaner, le voler, ou l'usurper; et dussiez-vous penser que tous mes
sujets ont comme vous violemment spar leurs coeurs de notre cause, et
que nous sommes abandonn et dnu d'amis, sachez que mon matre, le
Dieu tout-puissant, assemble dans ses nuages en notre faveur des armes
de pestes qui frapperont vos enfants encore  natre, encore non
engendrs, parce que vous avez lev vos mains vassales contre ma tte,
et menac la gloire de ma prcieuse couronne. Dis  Bolingbroke (car je
crois le voir l-bas) que chaque pas qu'il fait dans mes tats est une
dangereuse trahison. Il vient ouvrir le rouge testament de la guerre
sanglante: mais avant que la couronne o visent ses regards repose en
paix sur sa tte, les couronnes ensanglantes des crnes de dix mille
fils de bonnes mres dpareront dans sa fleur la face de l'Angleterre,
changeront la blancheur du teint virginal de sa Paix en une rougeur
d'indignation, et humecteront l'herbe de ses pturages du sang des
fidles Anglais.

NORTHUMBERLAND.--Le roi des cieux nous prserve de voir le roi notre
matre ainsi assailli par des armes  la fois concitoyennes et
ennemies[20]! Ton trois fois noble cousin Henri Bolingbroke te baise
humblement la main; et il jure par la tombe honorable qui recouvre les
os de ton royal aeul, par la royale noblesse de votre sang  tous deux,
ruisseaux sortis d'une seule source trs-prcieuse, par le bras enseveli
du belliqueux Gaunt, par sa propre valeur et son honneur personnel,
serment qui comprend toutes les paroles et tous les serments, que son
retour dans ce royaume n'a d'autre but que de rclamer son illustre
hritage, et de te demander  genoux l'annulation immdiate de son arrt
d'exil. Ds qu'une fois Votre Majest aura souscrit  sa demande, il
abandonnera  la rouille ses armes brillantes, rendra ses chevaux arms
en guerre  leurs curies, et son coeur au fidle service de Votre
Majest. Voil ce qu'il jure, et, sur sa foi de prince, il promet de
l'observer: et moi, j'en rponds comme gentilhomme.

[Note 20: _Should so with civil and uncivil arms Be rush'd upon._

Le jeu de mots entre _civil_ et _uncivil_ tait impossible  reproduire
dans le franais, qui n'a pas conserv  _incivil_ son sens propre.]

RICHARD.--Northumberland, dis-lui: Voici la rponse du roi: Son noble
cousin est le bienvenu ici, et toutes ses justes demandes seront
satisfaites sans contradiction; et dans les termes les plus gracieux
que tu possdes, parle  son affection de mes tendres sentiments. _(A
Aumerle._)--Nous nous abaissons, cousin, n'est-il pas vrai, en montrant
tant de faiblesse et en parlant avec tant de douceur? Rappellerons-nous
Northumberland, et enverrons-nous un dfi au tratre, pour mourir ainsi?

AUMERLE.--Non, mon bon matre; combattons avec de bonnes paroles jusqu'
ce que le temps nous prte des amis, et ces amis le secours de leurs
pes.

RICHARD.--O Dieu,  Dieu! que ma bouche, qui a prononc le terrible
arrt du bannissement contre cet homme hautain, le rvoque aujourd'hui
par des paroles si douces! Oh! que ne suis-je aussi grand que ma
douleur, ou moins grand que mon nom! Que ne puis-je oublier ce que j'ai
t, ou cesser de me rappeler ce que je suis  prsent! Tu te gonfles,
coeur superbe? Je te mettrai en libert de battre, puisque mes ennemis
ont la libert de battre toi et moi.

AUMERLE.--Voil Northumberland que Bolingbroke renvoie.

RICHARD.--Que doit faire le roi maintenant? Faut-il qu'il se soumette?
le roi se soumettra. Faut-il qu'il soit dpos? le roi y consentira. Lui
faut-il perdre le titre de roi? Au nom de Dieu, qu'on me l'te! Je
changerai mes joyaux contre un chapelet, mes palais somptueux contre un
ermitage, mes brillants vtements contre la robe du mendiant, mes coupes
ciseles pour un plat de bois, mon sceptre pour un bton de plerin,
tous mes sujets pour une couple de saints sculpts, et mon vaste royaume
pour un petit tombeau, un petit, petit tombeau, un tombeau obscur! Ou
peut-tre serai-je enseveli sur quelque route royale, sur quelque chemin
frquent o les pieds de mes sujets pourront  toute heure fouler la
tte de leur souverain; car c'est mon coeur qu'ils foulent aux pieds,
moi encore vivant; une fois enseveli, pourquoi ne fouleraient-ils pas ma
tte?--Aumerle, tu pleures, mon cousin au coeur tendre! De nos larmes
mprises nous susciterons une tempte; elles et nos soupirs dtruiront
la moisson de l't, et amneront la famine dans cette terre rvolte;
ou bien nous ferons-nous un jeu de nos maux, et prendrons-nous nos
larmes pour le sujet de quelque joli pari, comme de les faire tomber sur
un seul endroit jusqu' ce qu'elles nous aient creus deux tombeaux dans
la terre, et que l, couchs tous deux, on y puisse graver: _L gisent
deux parents qui se sont creus leur tombeau des larmes de leurs yeux?_
Ce malheur n'aurait-il pas bonne grce?--Allons, allons, je vois que je
parle follement, et que tu te moques de moi--Trs-puissant prince,
milord Northumberland, que dit le roi Bolingbroke? Sa Majest veut-elle
permettre  Richard de vivre jusqu' ce que Richard meure?--Vous saluez;
c'est--dire que Bolingbroke dit _oui_.

NORTHUMBERLAND.--Seigneur, il vous attend dans la cour basse pour
confrer avec vous. Vous plat-il de descendre?

RICHARD.--Je descends! je descends comme le brillant Phaton hors d'tat
de gouverner des coursiers indociles! (_Northumberland se retire vers
Bolingbroke._) Dans la cour basse? c'est une cour basse que celle o les
rois s'abaissent jusqu' obir  l'appel des tratres, et  leur faire
grce! Dans la cour basse? Descendons! A bas, cour!  bas, roi! car les
hiboux de la nuit font entendre leurs cris l o l'alouette devrait
s'lever en chantant.

(Le roi et les lords se retirent des remparts.)

BOLINGBROKE, _ Northumberland._--Que dit Sa Majest?

NORTHUMBERLAND.--La tristesse et le chagrin de son coeur lui font dire
des choses insenses comme un homme gar. Cependant il vient.

(Entrent Richard et sa suite.)

BOLINGBROKE.--Tenez-vous tous  l'cart, et montrez un grand respect 
Sa Majest. (_Flchissant un genou en terre._)--Mon gracieux
souverain....

RICHARD.--Beau cousin, vous abaissez votre genou de prince, en
permettant  la vile terre l'orgueil de le baiser. J'aimerais mieux
prouver dans mon coeur l'effet de votre amiti que de sentir mes yeux
blesss par vos respects. Levez-vous, cousin, levez-vous: votre coeur
s'lve, je le sais, au moins  cette hauteur (_portant la main  sa
tte_), bien que vos genoux s'abaissent.

BOLINGBROKE.--Mon gracieux souverain, je ne viens que pour rclamer mes
biens.

RICHARD.--Vos biens sont  vous, et je suis  vous, et tout est  vous!

BOLINGBROKE.--Soyez  moi, mon trs-redout souverain, autant que mes
fidles services mriteront votre affection.

RICHARD.--Vous avez bien mrit.--Ils mritent de possder ceux qui
connaissent le moyen le plus sr et le plus nergique d'obtenir.--Mon
oncle, donnez-moi votre main: allons, schez vos larmes. Les larmes
prouvent l'amiti qui les excite, mais elles manquent du remde. (_A
Bolingbroke._)--Cousin, je suis trop jeune pour tre votre pre, quoique
vous soyez assez vieux pour tre mon hritier. Ce que vous voulez avoir,
je vous le donnerai, et mme volontairement; car il faut faire de
soi-mme ce que la force nous contraint de faire.--Marchons vers
Londres.--Le voulez-vous, cousin?

BOLINGBROKE.--Oui, mon bon seigneur.

RICHARD.--Alors je ne dois pas dire non.

(Fanfares.--Ils sortent.)




SCNE IV

La scne est  Langley dans le jardin du duc d'York.

_Entrent_ LA REINE et DEUX DE SES DAMES.


LA REINE.--Quel jeu pourrions-nous imaginer dans ce jardin, pour carter
les accablantes penses de mes soucis?

UNE DES DAMES.--Madame, nous pourrions jouer aux boules.

LA REINE.--Cela ferait songer que le monde est plein d'ingalits, et
que ma fortune est dtourne de sa route.

LA DAME.--Madame, nous danserons.

LA REINE.--Mes pieds ne peuvent danser en mesure avec plaisir lorsque
mon pauvre coeur ne garde aucune mesure dans son chagrin: ainsi, mon
enfant, point de danse; quelque autre jeu.

LA DAME.--Eh bien, madame, nous conterons des histoires.

LA REINE.--Tristes, ou joyeuses?

LA DAME.--L'une ou l'autre, madame.

LA REINE.--Ni l'une ni l'autre, ma fille: si elles me parlaient de joie,
comme la joie me manque absolument, elles ne feraient que me rappeler
davantage ma tristesse: si elles me parlaient de chagrin, comme le
chagrin me possde compltement, elles ne feraient qu'ajouter plus de
douleur encore  mon manque de joie. Je n'ai pas besoin de rpter ce
que j'ai dj; et ce qui me manque, il est inutile de s'en plaindre....

LA DAME.--Madame, je chanterai.

LA REINE.--Je suis bien aise que tu aies sujet de chanter; mais tu me
plairais davantage si tu voulais pleurer.

LA DAME.--Je pleurerais, madame, si cela pouvait vous faire du bien.

LA REINE.--Je pleurerais aussi, moi, si cela pouvait me faire du bien,
et je ne t'emprunterais pas une larme. Mais attends.--Voil les
jardiniers. (_Entrent un jardinier et deux garons._) Enfonons-nous
sous l'ombrage de ces arbres: je gagerais ma misre contre une range
d'pingles qu'ils vont parler de l'tat, car tout le monde en parle dans
le moment d'une rvolution. Les malheurs ont toujours le malheur pour
avant-coureur.

(La reine et ses deux dames se retirent.)

LE JARDINIER.--Va, rattache ces branches pendantes d'abricotier qui,
comme des enfants indisciplins, font ployer leur pre sous l'oppression
de leur poids surabondant; quelque appui aux rameaux qui se courbent. Et
toi, va comme un excuteur abattre la tte de ces jets trop prompts 
crotre, et qui s'lvent trop orgueilleusement au-dessus de notre
rpublique. Tout doit tre de niveau dans notre gouvernement. Tandis que
vous y travaillerez, moi je vais arracher ces herbes sauvages et
nuisibles qui drobent sans profit aux fleurs utiles les sucs fconds de
la terre.

UN DES GARONS.--Pourquoi prtendrions-nous entretenir dans l'tendue de
cette enceinte des lois, des formes, des proportions rgulires, et
montrer, comme un chantillon, un tat solide, lorsque notre jardin,
enclos par la mer, le pays entier est rempli de mauvaises herbes, que
ses plus belles fleurs sont touffes, que ses arbres fruitiers ne sont
pas taills; que ses cltures sont ruines, ses parterres en dsordre,
et ses plantes utiles dvores par les chenilles?

LE JARDINIER.--Sois tranquille: celui qui a souffert tout ce dsordre du
printemps est arriv  la chute des feuilles; les mauvaises herbes qu'il
abritait au loin de son vaste feuillage, et qui le dvoraient en
paraissant l'appuyer, sont arraches, racine et tout, par Bolingbroke;
je veux dire, le comte de Wiltshire, Green et Bushy.

LE GARON.--Comment? Est-ce qu'ils sont morts?

LE JARDINIER.--Ils sont morts, et Bolingbroke a saisi le roi
dissipateur. Oh! quelle piti qu'il n'ait pas soign et cultiv son
royaume comme nous ce jardin! Nous, dans la saison, nous blessons
l'corce, la peau de nos arbres fruitiers, de crainte que, regorgeant de
sve et de sang, ils ne prissent de l'excs de leurs richesses. S'il en
et us de mme avec les grands et les ambitieux, ils auraient pu vivre
pour porter, et lui pour recueillir leurs fruits d'obissance. Nous
laguons toutes les branches superflues pour conserver la vie aux
rameaux fconds: s'il en et agi ainsi, il porterait encore la couronne
qu'en dissipant follement les heures il a fait compltement tomber de sa
tte.

LE GARON.--Quoi! vous croyez donc que le roi sera dpos?

LE JARDINIER.--Il est dj vaincu, et il y a toute apparence qu'il sera
dpos. La nuit dernire il est venu des lettres  un ami intime du bon
duc d'York qui annoncent de tristes nouvelles.

LA REINE, _sortant du lieu o elle tait cache._--Oh! je suis suffoque
jusqu' mourir de mon silence:--Toi, vieille figure d'Adam, tablie pour
soigner ces jardins, comment ta langue brutale ose-t-elle redire ces
fcheuses nouvelles? Quelle ve, quel serpent t'a suggr de renouveler
ainsi la chute de l'homme maudit? Pourquoi dis-tu que le roi Richard est
dpos? Oses-tu, toi qui ne vaux gure mieux que de la terre, prsager
sa chute? Dis-moi, o, quand et comment as-tu appris ces mauvaises
nouvelles? Parle, misrable que tu es.

LE JARDINIER.--Madame, pardonnez-moi; je n'ai gure de plaisir  rpter
ces nouvelles, mais ce que je dis est la vrit. Le roi Richard est
entre les mains puissantes de Bolingbroke; leurs fortunes  tous deux
ont t peses: dans le bassin de votre seigneur il n'y a que lui seul,
et quelques frivolits qui le rendent lger; mais dans le bassin du
grand Bolingbroke sont avec lui tous les pairs d'Angleterre, et avec ce
surpoids il emporte le roi Richard. Rendez-vous  Londres, et vous
trouverez les choses ainsi: je ne dis que ce que tout le monde sait.

LA REINE.--Agile adversit, toi qui marches d'un pied si lger, n'est-ce
pas  moi qu'appartenait ton message? Et je suis la dernire  en tre
informe? Oh! tu as soin de me servir la dernire afin que je conserve
plus longtemps tes douleurs dans mon sein.--Venez, mes dames; allons
trouver  Londres le roi de Londres dans l'infortune.--O ciel! tais-je
ne pour que ma tristesse embellt le triomphe du grand
Bolingbroke?--Jardinier, pour m'avoir annonc ces nouvelles de malheur,
je voudrais que les plantes que tu greffes ne poussassent jamais.

(Elle sort avec ses dames.)

LE JARDINIER.--Pauvre reine? pour que ta situation n'empirt pas, je
consentirais  ce que mes travaux subissent l'effet de ta
maldiction.--L, elle a laiss tomber une larme; je veux y planter une
rue, l'amre herbe de grce; la rue, qui exprime la compassion[21],
crotra bientt ici en souvenir d'une reine qui pleurait.

(Ils sortent.)

[Note 21: _Rue, even for ruth._

_Rue_, qui veut dire la mme chose que _ruth_. _Ruth_ (compassion),
vient en effet de _to rue_ (dplorer). On appelait la rue l'herbe de
grce, parce qu'elle servait d'aspersoir pour l'eau bnite.]

FIN DU TROISIME ACTE.




                           ACTE QUATRIME




SCNE I

A Londres.--La salle de Westminster.

_Les lords spirituels  la droite du trne, les lords temporels  la
gauche, les communes au bas._

_Entrent_ BOLINGBROKE, AUMERLE, NORTHUMBERLAND, PERCY, SURREY,
FITZWATER, UN AUTRE LORD, L'VQUE DE CARLISLE, L'ABB DE WESTMINSTER,
_suite;--viennent ensuite des officiers conduisant_ BAGOT.


BOLINGBROKE.--Qu'on fasse avancer Bagot.--Allons, Bagot, parle librement
et dis ce que tu sais de la mort du noble Glocester. Qui l'a trame avec
le roi, et qui a excut le sanglant office de sa mort prmature?

BAGOT.--Alors faites paratre devant moi le lord Aumerle.

BOLINGBROKE.--Cousin, avancez, et regardez cet homme.

BAGOT.--Lord Aumerle, je sais que votre langue hardie ddaigne de
dsavouer ce qu'elle a une fois prononc. Dans ces temps d'oppression o
l'on complota la mort de Glocester, je vous ai entendu dire: Mon bras
n'est-il pas assez long pour atteindre, du sein de la tranquille cour
d'Angleterre jusqu' Calais, la tte de mon oncle? Parmi plusieurs
autres propos que vous avez tenus dans ce temps-l mme, je vous ai ou
dire que vous refuseriez l'offre de cent mille couronnes[22] plutt que
de consentir au retour en Angleterre de Bolingbroke; ajoutant encore que
la mort de votre cousin serait un grand bonheur pour le pays.

[Note 22: Monnaie d'or.]

AUMERLE.--Princes, et vous, nobles seigneurs, quelle rponse dois-je
faire  cet homme de rien? Faudra-t-il que je dshonore l'toile
illustre de ma naissance jusqu' le chtier comme un gal? Il le faut
cependant, ou consentir  voir mon honneur fltri par l'accusation de sa
bouche calomnieuse.--Voil mon gage, le sceau par lequel ma main te
dvoue  la mort, et qui te marque pour l'enfer.--Je dis que tu en as
menti; et je soutiendrai que ce que tu dis est faux, aux dpens du sang
de ton coeur, bien qu'il soit trop vil pour que je dusse en ternir
l'clat de mon pe de chevalier.

BOLINGBROKE.--Arrte; Bagot, je te dfends de le relever.

AUMERLE.--Hors un seul homme, je voudrais que ce ft le plus illustre de
l'assemble qui m'et ainsi dfi.

FITZWATER.--Si ta valeur tient  la sympathie[23], voil mon gage,
Aumerle, que j'oppose au tien. Par ce beau soleil qui me montre o tu
es, je t'ai entendu dire, et tu t'en faisais gloire, que tu tais la
cause de la mort du noble Glocester. Si tu le nies, tu en as vingt fois
menti; et avec la pointe de ma rapire je ferai rentrer ton mensonge
dans le coeur o il a t forg.

[Note 23: _...... Stand on sympathies._]

AUMERLE.--Lche, tu n'oserais vivre assez pour voir cette journe.

FITZWATER.--Par mon me, je voudrais que ce ft  l'heure mme.

AUMERLE.--Fitzwater, tu viens de dvouer ton me  l'enfer.

PERCY.--Tu mens, Aumerle: son honneur est aussi pur dans ce dfi qu'il
est vrai que tu es dloyal; et pour preuve que tu l'es, je jette ici mon
gage, prt  le soutenir contre toi jusqu' la dernire limite de la
respiration. Relve-le si tu l'oses.

AUMERLE.--Si je ne le relve pas, puissent mes mains se pourrir, et ne
plus jamais brandir un fer vengeur sur le casque tincelant de mon
ennemi.

UN AUTRE LORD.--Je te dfie de mme sur le terrain, parjure Aumerle, et
je te provoque par autant de dmentis que j'en pourrais crier  tes
oreilles perfides depuis un soleil jusqu' l'autre. Voil le gage de mon
honneur; mets-le  l'preuve si tu l'oses.

AUMERLE.--Qui en est encore? Par le ciel, je rpondrai  tous: j'ai dans
un seul coeur mille courages pour faire tte  vingt mille comme vous.

SURREY.--Lord Fitzwater, je me rappelle trs-bien le jour o Aumerle et
vous vous entretntes ensemble.

FITZWATER.--Il est vrai; milord, vous tiez prsent, et vous pouvez
tmoigner comme moi que ce que je dis est vrai.

SURREY.--Cela est aussi faux, par le ciel, que le ciel lui-mme est
sincre.

FITZWATER.--Surrey, tu en as menti.

SURREY.--Enfant sans honneur, ce dmenti psera si lourdement sur mon
pe, qu'il en sera tir revanche et vengeance jusqu' ce que toi qui
m'as donn le dmenti et ton dmenti[24] gisiez vous la terre, aussi,
tranquilles que le crne de ton pre; et pour preuve, voil mon gage
d'honneur: mets-le  l'preuve.

[Note 24: _That lie shall lie so heavy on my sword Till thou the lie
giver and that lie do lie._

Jeux de mots impossibles  rendre en franais, mme par des
quivalents.]

FITZWATER.--Comme tu te plais follement  exciter un cheval emport! De
mme que j'ose manger, boire, respirer et vivre, j'oserai affronter
Surrey dans un dsert, et lui cracher au visage en lui disant qu'il en a
menti, et qu'il a menti, et qu'il en a menti. Voil qui engage ma foi 
t'obliger de recevoir ma vigoureuse correction.--Comme j'espre
prosprer dans ce monde nouveau pour moi, Aumerle est coupable de ce que
lui reproche mon loyal dfi; de plus, j'ai ou dire au banni Norfolk,
que c'est toi, Aumerle, qui as envoy deux de tes gens  Calais pour
assassiner le noble duc.

AUMERLE.--Que quelque honnte chrtien me confie un gage pour prouver
que Norfolk ment. Je jette ceci, dans le cas o Norfolk serait rappel
pour dfendre son honneur.

BOLINGBROKE.--Tous ces dfis resteront en suspens jusqu'au retour de
Norfolk: il sera rappel; et quoiqu'il soit mon ennemi, il sera rtabli
dans tous ses biens et seigneuries, et  son arrive nous le forcerons
de justifier son honneur contre Aumerle.

L'VQUE DE CARLISLE.--Jamais on ne verra ce jour honorable.--Norfolk,
banni, a combattu bien des fois pour Jsus-Christ; il a port dans les
champs glorieux des chrtiens l'tendard de la croix chrtienne contre
les noirs paens, les Turcs et les Sarrasins. Fatigu de travaux
guerriers, il s'est retir en Italie; et l,  Venise, il a rendu son
corps  la terre de ces belles contres, et son me pure  Jsus-Christ
son chef, sous les drapeaux duquel il avait combattu si longtemps.

BOLINGBROKE.--Quoi, prlat, Norfolk est mort?

L'VQUE DE CARLISLE.--Aussi srement que je vis, milord.

BOLINGBROKE.--Qu'une heureuse paix conduise sa belle me dans le sein du
bon vieil Abraham!--Seigneurs appelants, vos dfis resteront tous en
suspens jusqu' ce que nous vous assignions le jour du combat.

(Entre York avec sa suite.)

YORK.--Puissant duc de Lancastre, je viens vers toi de la part de
Richard, dpouill de ses plumes, qui t'adopte d'un coeur satisfait pour
son hritier, et met tes mains royales en possession de son auguste
sceptre. Monte sur le trne que tu hrites aujourd'hui de lui, et vive
Henri, le quatrime du nom!

BOLINGBROKE.--C'est au nom de Dieu que je monte sur le trne royal.

L'VQUE DE CARLISLE.--Que Dieu vous en prserve!--Je parlerai mal en
votre royale prsence; mais c'est  moi qu'il convient le mieux de dire
la vrit. Plt  Dieu qu'il y et dans cette noble assemble un homme
assez noble pour tre le juge impartial du noble Richard: alors la vraie
noblesse lui apprendrait  viter une injustice aussi odieuse! Quel
sujet peut prononcer l'arrt de son roi? et qui de ceux qui sigent ici
n'est pas sujet de Richard? Les voleurs ne sont jamais jugs sans tre
entendus, quelque vidente que soit en eux l'apparence du crime; et
l'image de la majest de Dieu, son lieutenant, son fond de pouvoirs,
son dput choisi, oint, couronn et maintenu sur le trne depuis tant
d'annes, sera jug par des bouches sujettes et infrieures, et cela
sans mme tre prsent! O Dieu! ne permets pas que dans un pays
chrtien, des mes civilises donnent l'exemple d'un attentat si odieux,
si noir, si indcent! Je parle  des sujets, et c'est un sujet qui
parle, anim par le ciel pour prendre hardiment la dfense de son roi.
Milord d'Hereford, qui est ici prsent, et que vous appelez roi, est un
insigne tratre au roi du superbe Hereford: si vous le couronnez, je
vous prdis que le sang anglais engraissera la terre, et que les
gnrations futures payeront de leurs gmissements cet horrible forfait.
La paix ira dormir chez les Turcs et les infidles; et dans ce sjour de
la paix, des guerres tumultueuses confondront les familles contre les
familles, les parents contre les parents; le dsordre, l'horreur, la
crainte et la rvolte habiteront parmi vous; et cette terre sera nomme
le champ de Golgotha et la place des crnes des morts. Oh! si vous
levez cette maison contre cette maison, il en rsultera les plus
dsastreuses divisions qui jamais aient dsol ce monde maudit. Empchez
cela, rsistez; qu'il n'en soit pas ainsi, de peur que vos enfants et
les enfants de vos enfants ne crient sur vous: Maldiction!

NORTHUMBERLAND.--Vous avez parl  merveille, monsieur; et pour votre
peine, nous vous arrtons ici comme coupable de haute trahison.--Lord
Westminster, chargez-vous de veiller sur sa personne jusqu'au jour de
son procs.--Vous plat-il, milords, d'accorder aux communes leur
requte?

BOLINGBROKE.--Qu'on introduise ici Richard, afin qu'il abdique
publiquement: alors nous procderons  l'abri de tout soupon.

YORK.--Je vais me charger de l'amener.

(Il sort.)

BOLINGBROKE.--Vous, seigneurs, qui tes ici arrts par nos ordres,
donnez vos cautions de vous reprsenter au jour o vous serez somms de
rpondre. (_A l'vque de Carlisle:_)--Nous devons peu  votre affection
pour nous, et nous comptions peu sur votre secours.

(Rentre York avec le roi Richard et des officiers portant la couronne.)

RICHARD.--Hlas! pourquoi m'oblige-t-on de me rendre aux ordres d'un roi
avant que j'aie pu secouer encore les penses royales qui ont accompagn
mon rgne! Je n'ai pu encore apprendre  insinuer,  flatter,  me
courber,  flchir le genou. Donnez au chagrin quelque temps pour
m'instruire  la soumission.--Cependant, je n'ai point encore oubli la
figure de ces hommes... Ne furent-ils pas  moi? ne m'ont-ils pas cri
parfois: Salut? C'est ce que Judas fit  Jsus-Christ; mais lui, sur
douze, il trouva la fidlit chez tous, sauf un seul; et moi, sur douze
mille, je n'en trouve chez aucun.--Dieu sauve le roi!--Quoi! personne ne
dira: _Amen?_ serai-je  la fois le prtre et le clerc? Eh bien, _amen_,
Dieu sauve le roi, quoique ce ne soit pas moi; et _amen_ encore si le
ciel pense que c'est moi.--Pour rendre quel service m'amne-t-on ici?

YORK.--Pour accomplir ce que de ta libre volont ta grandeur fatigue
t'a port  offrir, la cession de ta puissance et de la couronne  Henri
Bolingbroke.

RICHARD.--Donne-moi la couronne.--Cousin, la voil; prends la couronne:
ma main de ce ct-ci; la tienne de ce ct-l.--Maintenant cette
couronne d'or ressemble  un puits profond... renfermant deux seaux qui
se remplissent l'un l'autre, toujours le vide se balance dans l'air,
tandis que l'autre est au bas, cach et plein d'eau: le seau d'en bas
est rempli de larmes; c'est moi qui m'abreuve de ma douleur, tandis que
vous vous levez en haut.

BOLINGBROKE.--J'avais cru que vous abdiquiez de bon gr.

RICHARD.--Ma couronne, oui; mais mes chagrins me restent toujours. Vous
pouvez me dposer de mes titres et de ma grandeur, mais non pas de mes
chagrins; j'en suis toujours le roi.

BOLINGBROKE.--Vous me donnez une partie de vos soucis avec votre
couronne.

RICHARD.--Vos soucis en croissant ne diminuent pas les miens: mes soucis
viennent de la perte des soucis qui ont fait longtemps mon souci. Votre
souci est le souci de gagner, caus par de nouveaux soucis. Les soucis
que je vous cde, je les ai toujours aprs les avoir cds: ils suivent
la couronne; et cependant ils ne me quitteront point.

BOLINGBROKE.--tes-vous satisfait de renoncer  la couronne?

RICHARD.--Oui, non... non, oui[25]; car je ne dois tre rien. Par
consquent, non, car je te rsigne ce que je suis.--Maintenant, voyez
comment je me dpouille moi-mme. Je dcharge ma tte de ce lourd
fardeau, et mon bras de ce sceptre pesant; j'arrache de mon coeur
l'orgueil du pouvoir royal; j'efface de mes larmes l'onction que j'ai
reue, je donne ma couronne de mes propres mains; j'abjure de ma propre
bouche ma grandeur sacre, et ma propre voix dlie tous mes sujets de
leurs serments d'obissance; je renonce solennellement  toute pompe et
 toute majest; j'abandonne tous mes manoirs, domaines, revenus; je
rtracte tous mes actes, dcrets et statuts. Que Dieu pardonne tous les
serments viols envers moi! Que Dieu conserve inviolables, tous les
serments qu'on te fait! qu'il m'te tout regret,  moi qui ne possde
plus rien; et qu'il te contente en tout, toi qui as tout acquis!
Puisses-tu vivre longtemps assis sur le trne de Richard! Puisse Richard
descendre bientt dans le sein de la terre! Dieu conserve le roi Henri
et qu'il lui envoie de longues annes de jours radieux! Ainsi dit
Richard, qui n'est plus roi. Que faut-il de plus?

[Note 25: _Ay, no, no, ay, for I must nothing be._ Vous me demandez si
je suis satisfait, comme je ne dois tre rien, je ne puis tre
satisfait, c'est donc: oui et non, non et oui. _Ay, no. No, ay._]

NORTHUMBERLAND _lui prsente un crit._--Rien que de lire vous-mme ces
accusations, ces crimes terribles commis par votre personne et par vos
adhrents contre la gloire et les intrts du pays, afin que, d'aprs
vos aveux, les mes des hommes puissent croire que vous tes justement
dpos.

RICHARD.--Faut-il que je fasse cela, et faut-il que je dmle
pniblement le tissu de mes garements? Cher Northumberland, si tes
fautes taient crites, ne serais-tu pas honteux d'en faire la lecture
devant une si brillante assemble? Si tu la faisais, tu y trouverais un
article bien odieux... celui qui contiendrait la dposition d'un roi, et
la violente lacration du puissant contrat des serments, crime marqu de
noir et condamn dans le livre du ciel.--Et vous tous qui restez l  me
regarder pris au pige par ma propre misre (bien que quelques-uns de
vous, avec Pilate, en lavent leurs mains et affectent une piti
extrieure), tout Pilate que vous tes, vous m'avez abandonn aux
amertumes de ma croix, et l'eau ne saurait laver votre pch.

NORTHUMBERLAND.--Seigneur, htez-vous: lisez ces articles.

RICHARD.--Mes yeux sont pleins de larmes, je ne peux voir; et cependant
l'eau sale ne les aveugle pas tant que je ne voie bien encore une
troupe de tratres ici. Eh quoi! si je tourne mes regards sur moi-mme,
j'y vois un tratre comme les autres, car j'ai donn ici le consentement
de ma volont pour dpouiller la majestueuse personne d'un roi, avilir
sa gloire, changer le souverain en esclave, faire de la majest un
sujet, et de la grandeur royale un paysan.

NORTHUMBERLAND.--Seigneur!

RICHARD.--Je ne suis pas ton seigneur, homme hautain et arrogant; je ne
suis le seigneur de personne; je n'ai point de nom, point de titre, pas
mme le nom qui me fut donn sur les fonts baptismaux, qui ne soit
usurp.--O jour malheureux! que j'aie vu tant d'hivers, et que je ne
sache de quel nom m'appeler aujourd'hui! Oh! que ne suis-je une figure
de roi en neige expos au soleil de Bolingbroke, pour me fondre en
gouttes d'eau!--Bon roi... grand roi (et cependant non pas grandement
bon), si ma parole vaut encore quelque chose en Angleterre, qu' mon
ordre on m'apporte sur-le-champ un miroir, afin qu'il me montre quel air
a mon visage depuis qu'il a fait faillite de sa majest royale.

BOLINGBROKE.--Allez, quelqu'un; qu'on apporte un miroir.

(Sort un homme de suite.)

NORTHUMBERLAND.--Lisez cet crit pendant qu'on va chercher le miroir.

RICHARD.--Dmon, tu me tourmentes avant que je sois en enfer.

BOLINGBROKE.--Lord Northumberland, n'insistez plus.

NORTHUMBERLAND.--Alors les communes ne seront pas satisfaites.

RICHARD.--Elles seront satisfaites: j'en lirai assez lorsque je verrai
le vritable livre o tous mes pchs sont inscrits; ce livre c'est
moi-mme. (_On apporte un miroir._)--Donnez-moi ce miroir; c'est l que
je veux lire.--Quoi! ces rides ne sont pas plus profondes? Quoi! la
douleur a frapp tant de coups sur ce visage, et n'y a pas fait des
plaies plus profondes? O miroir flatteur, tu fais comme mes courtisans
au temps de ma prosprit, tu me trompes! Est-ce l le visage de celui
qui sous le toit de sa demeure entretenait chaque jour dix mille
personnes? Est-ce l ce visage qui, comme le soleil, faisait cligner les
yeux  ceux qui le contemplaient? Est-ce l le visage qui a soutenu tant
de folie, et qui a t  la fin clips par Bolingbroke? C'est une
gloire fragile que celle qui brille sur ce visage, et ce visage est
aussi fragile que la gloire (_il jette contre terre le miroir qui se
brise_), car le voil bris en mille clats.--Fais attention, roi
silencieux,  la moralit de ce jeu.--Comme mon chagrin a vite dtruit
mon visage!

BOLINGBROKE.--L'image de votre chagrin a dtruit l'image de votre
figure.

RICHARD.--Rptez-moi cela: l'image de votre chagrin? Ah! voyons: oui,
cela est vrai, mon chagrin est tout entier au dedans, et ces formes
extrieures de deuil ne sont que des ombres du chagrin cach qui se
gonfle en silence dans l'me torture. C'est l que vit le chagrin
lui-mme; et je te remercie, roi, de ta grande bont, qui non-seulement
me donne sujet de gmir, mais m'apprend de quelle manire je dois
gmir.--Je ne vous demanderai plus qu'une grce, et aprs je me retire;
je ne vous importunerai plus: l'obtiendrai-je?

BOLINGBROKE.--Nommez-la, beau cousin.

RICHARD.--Beau cousin! Eh quoi! je suis plus grand qu'un roi; car,
lorsque j'tais roi, je n'tais flatt que par des sujets; et maintenant
que je ne suis plus qu'un sujet, j'ai ici un roi pour flatteur. Puisque
je suis si grand, je n'ai pas besoin de demander de grce.

BOLINGBROKE.--Demandez toujours.

RICHARD.--Et l'obtiendrai-je?

BOLINGBROKE.--Vous l'obtiendrez.

RICHARD.--Eh bien, donnez-moi la permission de m'en aller.

BOLINGBROKE.--O?

RICHARD.--O vous voudrez, pourvu que je sois loin de votre vue.

BOLINGBROKE.--Allez, quelques-uns de vous: qu'on le conduise  la Tour.

RICHARD.--Oh! vous tes trs-bons pour me conduire[26]; vous tes tous
des gens de conduite, vous qui savez si lestement vous lever sur la
chute d'un roi lgitime.

(Sortent Richard, quelques-uns des lords et une garde.)

[Note 26: _O good! convey, conveyors are you all._

_Convey_, _conveyor_, signifie aussi escamoter, escamoteur. Il tait
impossible de donner un sens en franais  cette plaisanterie en
traduisant littralement.]

BOLINGBROKE.--C'est  mercredi prochain que nous fixons le jour de notre
couronnement. Seigneurs, prparez-vous.

(Tous sortent, except l'abb de Westminster, l'vque de Carlisle,
Aumerle.)

L'ABB DE WESTMINSTER.--Nous avons vu l une triste crmonie.

L'VQUE DE CARLISLE.--La tristesse est  venir: les enfants qui ne sont
pas encore ns sentiront ce jour les dchirer comme une pine.

AUMERLE.--Vous, saints ecclsiastiques, dites-nous, n'est-il point de
moyen pour dlivrer le royaume de cette pernicieuse souillure?

L'ABB DE WESTMINSTER.--Avant que je vous explique librement ma pense,
il faudra que vous vous engagiez par serment, non-seulement  tenir mes
projets ensevelis, mais  excuter tout ce que je pourrai imaginer.--Je
vois que vos regards sont remplis de mcontentement, vos coeurs de
chagrin, et vos yeux de larmes. Venez souper chez moi, et je prparerai
un plan qui nous ramnera  tous des jours de bonheur.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                            ACTE CINQUIME




SCNE I

Une des rues conduisant  la Tour.

_Entrent_ LA REINE _et ses dames_.


_LA REINE._--C'est par cette rue que le roi va passer: voil le chemin
de cette Tour qu' la maleheure a btie Jules Csar[27], et dont le sein
de pierre devient, par arrt de l'orgueilleux Bolingbroke, la prison de
mon seigneur condamn.--Reposons-nous ici, si cette terre rebelle a
encore un lieu de repos pour la reine de son lgitime souverain! (_Entre
le roi Richard conduit par des gardes._) Mais paix; ah! que je voie...
ou plutt ne voyons pas se fltrir ma belle rose. Et cependant, levons
les yeux, regardons-le, afin que la piti nous dissolve en rose pour
lui rendre sa fracheur en l'arrosant des larmes du fidle amour.--O
toi, l'image des lieux o fut la vieille Troie, carte d'honneur, tombeau
du roi Richard et non plus le roi Richard, toi la plus belle des
demeures, pourquoi faut-il que le chagrin au sombre visage habite chez
toi, tandis que le succs triomphant s'est log dans un cabaret?

[Note 27: La tradition en Angleterre attribue  Csar l'rection de la
Tour de Londres.]

RICHARD.--Femme charmante, ne te ligue pas avec ma douleur, je t'en
prie, pour me faire mourir trop promptement. Apprends, bonne me, 
tenir notre ancienne fortune comme un songe heureux dont nous nous
rveillons pour voir dans l'tat o nous sommes rduits la vrit de ce
que nous sommes. Me voil, ma douce amie, devenu l'insparable frre de
la hideuse ncessit; elle et moi nous sommes lis jusqu' la
mort.--Retire-toi en France, et va te clotrer dans quelque maison
religieuse: il faut qu'une sainte vie nous gagne dans un monde nouveau
la couronne que nos heures profanes ont abattue ici.

LA REINE.--Quoi! l'me de mon Richard est-elle donc change et affaiblie
comme sa personne? Bolingbroke a-t-il aussi dpos ta raison? est-il
entr dans ton coeur? Le lion mourant avance encore la griffe, et, dans
la rage de se voir dompt, dchire la terre s'il ne peut atteindre autre
chose; et toi, subiras-tu patiemment la correction comme un colier?
Baiseras-tu la verge? flatteras-tu avec une basse humilit la fureur de
tes ennemis, toi qui es un lion et le roi des animaux?

RICHARD.--Oui, roi des animaux: si j'avais gouvern autre chose que des
animaux, je rgnerais encore heureux sur les hommes.--Ma bien-aime,
autrefois reine, prpare-toi  partir pour la France; suppose que je
suis mort, et qu'ici, dans cet instant; tu reois de moi, comme de mon
lit de mort, mon dernier adieu de vivant. Dans les ennuyeuses soires de
l'hiver, assise auprs d'un foyer avec quelques bons vieillards,
fais-toi raconter les histoires des sicles malheureux passs depuis
longtemps; et avant de leur souhaiter le bonsoir, pour acquitter ta part
de douleurs, dis-leur ma lamentable chute, et renvoie tes auditeurs
pleurants  leurs lits.--Eh quoi! aux tristes accents de ta voix
touchante, les insensibles tisons eux-mmes, mus de sympathie,
teindront le feu sous les larmes de leur compassion; et les uns sous
leurs cendres, les autres, noirs comme le charbon, pleureront la
dposition d'un roi lgitime.

(Entrent Northumberland et une suite.)

NORTHUMBERLAND.--Seigneur, les intentions de Bolingbroke sont changes:
c'est  Pomfret, et non  la Tour, qu'il faut vous rendre.--Et vous,
madame, je suis aussi charg d'ordres pour vous: il vous faut partir
sans dlai pour la France.

RICHARD.--Northumberland, toi l'chelle au moyen de laquelle l'ambitieux
Bolingbroke monte sur mon trne, le temps n'aura pas vieilli d'un grand
nombre d'heures avant que ton odieux pch, se grossissant de sa propre
matire, n'clate en pourriture. Quand Bolingbroke partagerait son
royaume et t'en donnerait la moiti, tu penseras que c'est trop peu pour
l'avoir aid  s'emparer du tout; et lui, il pensera que toi qui sais le
moyen d'tablir les rois illgitimes, tu sauras aussi, sous le moindre
prtexte, trouver un autre moyen de le renverser la tte la premire de
son trne usurp. L'attachement des amis pervers se convertit en
dfiance, la dfiance en haine; et la haine conduit l'un, ou tous deux
ensemble,  de justes prils et  une mort mrite.

NORTHUMBERLAND.--Que mon crime retombe sur ma tte, et que tout finisse
l. Faites-vous vos adieux et sparez-vous, car il faut vous quitter sur
l'heure.

RICHARD.--Accabl d'un double divorce! Mchants hommes, vous violez une
double union; d'abord entre ma couronne et moi, et puis entre moi et la
femme que j'ai pouse.--Dlions par un baiser le serment qui subsiste
entre toi et moi: et cependant cela ne se peut, car il fut consacr par
un baiser[28].--Spare-nous, Northumberland: moi pour aller vers le
nord, o le froid transi et la maladie font languir le pays; ma femme
pour aller en France, d'o elle est venue avec pompe et pare comme le
doux mois de mai, et o elle est renvoye comme la Toussaint, ou comme
le jour le plus court.

[Note 28: C'tait alors l'usage de consacrer,  l'glise mme, l'union
nuptiale par un baiser.]

LA REINE.--Eh quoi! faut-il qu'on nous spare? faut-il nous quitter?

RICHARD.--Oui, ma bien-aime, ta main de ma main, et ton coeur de mon
coeur.

LA REINE.--Bannissez-nous tous deux, et renvoyez le roi avec moi.

NORTHUMBERLAND.--Il y aurait  cela quelque bont, mais peu de
politique.

LA REINE.--Eh bien, l o il va, laissez-moi y aller aussi.

RICHARD.--Pleurant ainsi tous deux ensemble, nous ne ferions qu'une
seule douleur. Pleure pour moi en France, je pleurerai ici pour toi: il
vaut mieux tre loin l'un de l'autre, que runis pour n'tre jamais plus
heureux[29]. Va, compte tes pas par tes soupirs, et moi les miens par
mes gmissements.

[Note 29: _Be never the near,_ n'avoir rien gagn, n'tre jamais plus
prs de ce qu'on dsire.]

LA REINE.--Ainsi le chemin plus long fournira les plus longues plaintes.

RICHARD.--Je pousserai deux gmissements  chaque pas puisque mon chemin
est court, et je l'allongerai par le poids que j'ai sur le coeur.
Allons, allons, ne faisons pas plus longtemps la cour  la douleur,
puisqu'une fois qu'on l'a pouse la douleur dure si longtemps. Qu'un
baiser nous ferme la bouche, et sparons-nous en silence. (_Ils
s'embrassent._) Dans ce baiser je te donne mon coeur, et je prends le
tien.

LA REINE.--Rends-moi le mien: c'est un triste rle que de prendre ton
coeur pour le tuer. (_Ils s'embrassent encore une fois._) Maintenant que
j'ai repris le mien, va-t'en; que je puisse m'efforcer de le tuer d'un
seul gmissement.

RICHARD.--Nous jouons avec le malheur dans ces tendres dlais. Encore
une fois, adieu: que la douleur dise le reste.

(Ils sortent.)




SCNE II

La scne est toujours  Londres.--Un appartement dans le palais du duc
d'York.

_Entrent_ YORK et LA DUCHESSE D'YORK.


LA DUCHESSE D'YORK.--Milord, vous m'aviez promis de m'achever le rcit
de l'entre de nos deux cousins dans Londres, lorsque vos larmes vous
ont forc de l'interrompre.

YORK.--O en suis-je rest?

LA DUCHESSE D'YORK.--A ce triste moment o des mains brutales et
insolentes jetaient, du haut des fentres, de la poussire et des
ordures sur la tte du roi Richard.

YORK.--Alors, comme je vous l'ai dit, le duc, le grand Bolingbroke,
mont sur un bouillant et fougueux coursier qui semblait connatre son
ambitieux matre, poursuivait sa marche  pas lents et majestueux,
tandis que toutes les voix criaient: Dieu te garde, Bolingbroke! Vous
auriez cru que les fentres parlaient, tant s'y pressaient les figures
de tout ge, jeunes et vieilles, pour lancer  travers les ouvertures
d'avides regards sur le visage de Bolingbroke: on et dit que toutes les
murailles, charges d'images peintes, rptaient  la fois: Jsus te
conserve! sois le bienvenu, Bolingbroke! tandis que lui, se tournant de
ct et d'autre, la tte dcouverte et courbe plus bas que le cou de
son fier coursier, leur disait: Je vous remercie, mes compatriotes. Et
faisant toujours ainsi, il continuait sa marche.

LA DUCHESSE D'YORK.--Hlas! et le pauvre Richard, que faisait-il alors?

YORK.--Comme dans un thtre, lorsqu'un acteur favori vient de quitter
la scne, les yeux des spectateurs se portent ngligemment sur celui qui
lui succde, tenant son bavardage pour ennuyeux; ainsi, et avec plus de
mpris encore, les yeux du peuple s'arrtaient d'un air d'aversion sur
Richard. Pas un seul n'a cri: Dieu le sauve! Pas une voix joyeuse ne
lui a souhait la bienvenue; mais on rpandait la poussire sur sa tte
sacre; et lui la secouait avec une tristesse si douce, une expression
si combattue entre les pleurs et le sourire, gages de sa douleur et de
sa patience; que si Dieu, pour quelque grand dessein, n'avait pas
endurci les coeurs des hommes, ils auraient t forcs de s'attendrir,
et la barbarie elle-mme et eu compassion de lui. Mais le ciel a mis la
main  ces vnements; tranquilles et satisfaits, nous nous soumettrons
 sa haute volont, Notre foi de sujet est maintenant jure 
Bolingbroke dont je reconnais pour toujours la puissance et les droits.

(Entre Aumerle.)

LA DUCHESSE D'YORK.--Voici mon fils Aumerle.

YORK.--Il fut Aumerle jadis, mais il a perdu ce titre pour avoir t
l'ami de Richard; et il faut dsormais, madame, que vous l'appeliez
Rutland. Je suis caution, devant le parlement, de sa fidlit et de sa
ferme loyaut envers le nouveau roi.

LA DUCHESSE D'YORK.--Sois le bienvenu, mon fils. Quelles sont les
violettes parsemes maintenant sur le sein verdoyant du nouveau
printemps?

AUMERLE.--Madame, je l'ignore et ne m'en embarrasse gure. Dieu sait
qu'il m'est indiffrent d'en tre ou de n'en pas tre.

YORK.--A la bonne heure; mais comportez-vous bien dans cette saison
nouvelle, de peur d'tre moissonn avant le temps de la maturit. Que
dit-on d'Oxford? Les joutes et les ftes continuent-elles?

AUMERLE.--Oui, milord,  ce que j'ai ou dire.

YORK.--Vous y serez, je le sais.

AUMERLE.--Si Dieu ne s'y oppose, c'est mon dessein.

YORK.--Quel est ce sceau qui pend de ton sein[30]?--Eh quoi! tu plis?
Laisse-moi voir cet crit.

[Note 30: L'usage tait alors, comme on sait, d'apposer aux actes le
sceau suspendu par une bande de parchemin.]

AUMERLE.--Milord, ce n'est rien.

YORK.--En ce cas, peu importe qu'on le voie. Je veux tre satisfait:
voyons cet crit.

AUMERLE.--Je conjure Votre Grce de m'excuser: c'est un crit de peu
d'importance, que j'ai quelque raison de tenir cach.

YORK.--Et moi, monsieur, que j'ai quelque raison de vouloir connatre.
Je crains.... je crains....

LA DUCHESSE D'YORK.--Eh! que pouvez-vous craindre? Ce ne peut tre que
quelque engagement qu'il aura contract pour ses parures le jour du
triomphe.

YORK.--Quoi! un engagement avec lui-mme? Comment aurait-il entre ses
mains l'engagement qui le lie? Tu es folle, ma femme.--Jeune homme,
fais-moi voir cet crit.

AUMERLE.--Je vous en conjure, excusez-moi: je ne puis le montrer.

YORK.--Je veux tre obi; je veux le voir, te dis-je. (_Il lui arrache
l'crit et le lit._)--Trahison! noire trahison!--Dloyal! tratre!
misrable!

LA DUCHESSE D'YORK.--Qu'est-ce que c'est, milord?

YORK.--Hol! quelqu'un ici. _(Entre un serviteur._)--Qu'on selle mon
cheval.--Le ciel lui fasse misricorde!--Quelle trahison je dcouvre
ici!

LA DUCHESSE D'YORK.--Comment? qu'est-ce, milord?

YORK.--Donnez-moi mes bottes, vous dis-je. Sellez mon cheval.--Oui, sur
mon honneur, sur ma vie, sur ma foi, je vais dnoncer le sclrat!

LA DUCHESSE D'YORK.--Qu'il y a-t-il donc?

YORK.--Taisez-vous, folle que vous tes.

LA DUCHESSE D'YORK.--Je ne me tairai point.--De quoi s'agit-il, mon
fils?

AUMERLE.--Calmez-vous, ma bonne mre: de rien dont ne puisse rpondre ma
pauvre vie.

LA DUCHESSE D'YORK.--Ta vie en rpondre!

(Entre un valet apportant des bottes.)

YORK.--Donne-moi mes bottes. Je veux allez trouver le roi.

LA DUCHESSE D'YORK.--Aumerle, frappe-le.--Pauvre enfant, tu es tout
constern. _(Au valet._)--Loin d'ici, malheureux! ne reparais jamais en
ma prsence.

YORK.--Donne-moi mes bottes, te dis-je.

LA DUCHESSE D'YORK.--Quoi donc, York, que veux-tu faire? Quoi! tu ne
cacheras pas la faute de ton propre sang? Avons-nous d'autres fils?
pouvons-nous en esprer d'autres? le temps n'a-t-il pas puis la
fcondit de mon sein? Et tu veux enlever  ma vieillesse mon aimable
fils, et me dpouiller de l'heureux titre de mre! Ne te ressemble-t-il
pas? n'est-il pas  toi?

YORK.--Femme faible et insense, veux-tu donc celer cette noire
conspiration? Ils sont l douze tratres qui ont ici pris par serment et
rciproquement sign l'engagement d'assassiner le roi  Oxford.

LA DUCHESSE D'YORK.--Il n'en sera pas: nous le garderons ici; et alors
comment pourra-t-il s'en mler?

YORK.--Laisse-moi, femme inconsidre: ft-il vingt fois mon fils, je le
dnoncerais.

LA DUCHESSE D'YORK.--Ah! si tu avais pouss pour lui autant de
gmissements que moi, tu serais plus pitoyable. Mais je sais maintenant
ce que tu penses: tu souponnes que j'ai t infidle  ta couche; et
qu'il est un btard au lieu d'tre ton fils. Ah! cher York, cher poux,
n'aie pas cette pense; il te ressemble autant qu'homme puisse
ressembler  un autre; il ne me ressemble pas, ni  personne de ma
famille, et pourtant je l'aime.

YORK.--Laisse-moi passer, femme indiscipline.

(Il sort.)

LA DUCHESSE D'YORK.--Va aprs lui, Aumerle: monte son cheval; pique,
presse, arrive avant lui auprs du roi, et implore ta grce avant qu'il
t'accuse. Je ne tarderai pas  te suivre: quoique vieille, je ne doute
pas que je ne puisse galoper aussi vite qu'York. Je ne me relverai
point de terre que Bolingbroke ne t'ait pardonn. Partons. Va-t'en.

(Ils sortent.)




SCNE III

La scne est  Windsor.--Un appartement dans le chteau.

_Entrent_ BOLINGBROKE _en roi_, PERCY _et autres seigneurs_.


BOLINGBROKE.--Personne ne peut-il me donner des nouvelles de mon
dbauch de fils? Il y a trois mois entiers que je ne l'ai vu. S'il est
quelque flau dont le ciel nous menace, c'est lui. Plt  Dieu, milords,
qu'on pt le dcouvrir! Faites chercher  Londres, dans toutes les
tavernes; car on dit qu'il les hante journellement avec des compagnons
sans moeurs et sans frein, de ceux-l mmes, dit-on, qui se tiennent
dans des ruelles troites, o ils battent notre garde et volent les
passants! Et lui, jeune tourdi, jeune effmin, il se fait un point
d'honneur de soutenir cette bande dissolue!

PERCY.--Seigneur, il n'y a gure que deux jours que j'ai vu le prince,
et je lui ai parle des tournois qui se tiennent  Oxford.

BOLINGBROKE.--Et qu'a rpondit ce galant?

PERCY.--Sa rponse fut qu'il irait dans un mauvais lieu[31], qu'il
arracherait  la plus vile des cratures qui s'y trouveraient un de ses
gants, qu'il le porterait comme une faveur, et qu'avec ce gage il
dsaronnerait le plus robuste agresseur.

[Note 31: _..... Unto the stews._]

BOLINGBROKE.--Aussi dissolu que tmraire: et cependant, au travers de
tout cela, j'entrevois quelques tincelles d'esprance qu'un ge plus
mr pourra peut-tre dvelopper heureusement.--Mais qui vient  nous?

(Entre Aumerle.)

AUMERLE.--O est le roi?

BOLINGBROKE.--Que veut dire notre cousin avec cet air de trouble et
d'effroi?

AUMERLE.--Que Dieu garde Votre Grce! Je conjure Votre Majest de
m'accorder un moment d'entretien, seul avec Votre Grce.

BOLINGBROKE, _aux lords._--Retirez-vous, et laissez-nous seuls ici.
(_Percy et les lords se retirent._)--Que nous veut maintenant notre
cousin?

AUMERLE, _s'agenouillant._--Que mes genoux restent pour toujours
attachs  la terre, et ma langue fixe dans ma bouche  mon palais, si
vous ne me pardonnez avant que je me relve ou que je parle.

BOLINGBROKE.--La faute n'est-elle que dans l'intention, ou dj commise?
Dans le premier cas, quelque odieuse qu'elle puisse tre, pour gagner
ton amiti  l'avenir, je te pardonne.

AUMERLE.--Permettez-moi donc de tourner la clef, afin que personne
n'entre jusqu' ce que je vous aie tout dit.

BOLINGBROKE.--Fais ce que tu voudras.

(Aumerle ferme la porte.)

YORK, _en dehors._--Prends garde, mon souverain; veille  ta sret; tu
as un tratre en ta prsence.

BOLINGBROKE, _tirant son pe._--Sclrat! je vais m'assurer de toi.

AUMERLE.--Retiens ta main vengeresse; tu n'as aucun sujet de craindre.

YORK, _en dehors._--Ouvre la porte; prends garde, roi follement
tmraire. Ne pourrai-je, au nom de mon attachement, accuser devant toi
la trahison? Ouvre la porte, ou je vais la briser.

(Bolingbroke ouvre la porte.)

(Entre York.)

BOLINGBROKE.--Qu'y a-t-il, mon oncle? parlez. Reprenez haleine;
dites-nous si le danger presse, afin que nous nous armions pour le
repousser.

YORK.--Parcours cet crit, et tu connatras la trahison que ma course
rapide m'empche de te dvelopper.

AUMERLE.--Souviens-toi, en lisant, de ta parole donne. Je suis
repentant: ne lis plus mon nom dans cette liste; mon coeur n'est point
complice de ma main.

YORK.--Tratre, il l'tait avant que ta main et sign.--Roi, je l'ai
arrach du sein de ce tratre: c'est la crainte et non l'amour qui
engendre son repentir. Oublie ta piti pour lui, de peur que ta piti ne
devienne un serpent qui te percera le coeur.

BOLINGBROKE.--O conspiration odieuse, menaante et audacieuse! O pre
loyal d'un fils perfide! O toi, source argente, pure et immacule, d'o
ce ruisseau a pris son cours  travers des passages fangeux qui l'ont
sali; comme le surcrot de ta bont s'est en lui chang en mchancet,
de mme cette bont surabondante excusera la faute mortelle de ton
coupable fils.

YORK.--Ainsi ma vertu servira d'entremetteur  ses vices[32]; il
dpensera mon honneur  rparer sa honte, comme ces fils prodigues qui
dpensent l'or amass par leurs pres. Pour que mon honneur vive, il
faut que son dshonneur prisse; ou bien son dshonneur va couvrir ma
vie d'infamie. Tu me tues en lui permettant de vivre: si tu lui laisses
le jour, le tratre vit et tu mets  mort le sujet fidle.

[Note 32: _So shall my virtue be his vice's bawd._]

LA DUCHESSE D'YORK, _en dehors_.--De grce, mon souverain, pour l'amour
de Dieu, laisse-moi entrer.

BOLINGBROKE.--Quelle suppliante  la voix grle pousse ces cris
empresss?

LA DUCHESSE D'YORK.--Une femme, ta tante, grand roi. C'est moi,
coute-moi, aie piti de moi; ouvre la porte: c'est une mendiante qui
mendie sans avoir jamais mendi[33], moi qui ne demandai jamais.

[Note 33: _A beggar begs, that never begg'd before._

C'est sur ce mot _beggar_ que porte la plaisanterie de Bolingbroke.

    _Our scene is alter'd from a serious thing,
    And now chang'd to the Beggar and the king._

_The beggar_ tait, comme on l'a dj fait voir dans les notes de _Romo
et Juliette_, une ballade alors trs-connue.]

BOLINGBROKE.--Voil notre scne change: nous passons d'une chose
srieuse  _la mendiante avec le roi_.--Mon dangereux cousin, faites
entrer votre mre: je vois bien qu'elle vient intercder pour votre
odieux forfait.

YORK.--Si tu lui pardonnes, qui que ce soit qui te prie, ce pardon
pourra faire germer d'autres crimes. Retranche ce membre corrompu, et
tous les autres restent sains. Si tu l'pargnes, il corrompra tout le
reste.

(Entre la duchesse d'York.)

LA DUCHESSE D'YORK.--O roi! ne crois pas cet homme au coeur dur: celui
qui ne s'aime pas lui-mme ne peut aimer personne.

YORK.--Femme extravagante, que fais-tu ici? Ton sein fltri veut-il une
seconde fois nourrir un tratre?

LA DUCHESSE D'YORK.--Cher York, calmez-vous.--Mon gracieux souverain,
coutez-moi.

(Elle se met  genoux.)

BOLINGBROKE.--Levez-vous, ma bonne tante.

LA DUCHESSE D'YORK.--Non, pas encore, je t'en conjure: je resterai
prosterne sur mes genoux, et jamais je ne reverrai le jour que voient
les heureux, que tu ne m'aies rendue  la joie, que tu ne m'aies dit de
me rjouir en pardonnant  Rutland,  mon coupable enfant.

AUMERLE, _se mettant  genoux._--Et moi je courbe les genoux pour m'unir
aux prires de ma mre.

YORK, _se mettant  genoux._--Et moi je courbe mes genoux fidles pour
prier contre tous les deux. Si tu accordes la moindre grce, puisse-t-il
t'en mal arriver!

LA DUCHESSE D'YORK.--Ah! croyez-vous qu'il parle srieusement? Voyez son
visage: ses yeux ne versent point de larmes, sa prire n'est qu'un jeu,
ses paroles ne viennent que de sa bouche, les ntres viennent du coeur:
il ne vous prie que faiblement, et dsire qu'on le refuse; mais nous,
nous vous prions du coeur, de l'me, de tout le reste: ses genoux
fatigus se lveraient avec joie, je le sais; et les ntres resteront
agenouills jusqu' ce qu'ils s'unissent  terre. Ses prires sont
remplies d'une menteuse hypocrisie; les ntres sont pleines d'un vrai
zle et d'une intgrit profonde. Nos prires surpassent les siennes:
qu'elles obtiennent donc cette misricorde due aux prires vritables.

BOLINGBROKE.--Ma bonne tante, levez-vous.

LA DUCHESSE D'YORK.--Ne me dis point _levez-vous_, mais d'abord _je
pardonne_; et tu diras ensuite _levez-vous_. Ah! si j'avais t ta
nourrice et charge de t'apprendre  parler, _je pardonne_ eut t pour
toi le premier mot de la langue. Jamais je n'ai tant dsir entendre un
mot. Roi, dis: _Je pardonne_; que la piti t'enseigne  le prononcer. Le
mot est court, mais moins court qu'il n'est doux: il n'en est point qui
convienne mieux  la bouche des rois que: _je pardonne_.

YORK.--Parle-leur franais, roi; dis-leur: _Pardonnez-moi_[34].

[Note 34: _Speak in French, king; say_--pardonnez-moi.

Shakspeare en veut beaucoup au _pardonnez-moi_. Il parat que de son
temps l'usage continuel et abusif de cette expression tait le signe
caractristique de l'affectation des manires franaises. Mais la
plaisanterie est ici d'autant plus mal place, que cette manire de
s'excuser n'a rien de particulier au franais: _pardon me_ est
continuellement employ dans ce mme sens par Shakspeare, pas plus loin
que dans la scne prcdente, o Aumerle refuse de donner  son pre le
papier qu'il lui demande.]

LA DUCHESSE D'YORK.--Dois-tu enseigner au pardon  dtruire le pardon?
Ah! mon cruel mari, mon seigneur au coeur dur qui emploie ce mot contre
lui-mme, prononce le pardon commun qui est d'usage dans notre pays;
nous ne comprenons pas ce jargon franais. Tes yeux commencent  parler;
que ta langue s'y joigne, ou bien place ton oreille dans ton coeur
compatissant, afin qu'il entende le son pntrant de nos plaintes et de
nos prires, et que la piti t'excite  profrer le pardon.

BOLINGBROKE.--Ma bonne tante, levez-vous.

LA DUCHESSE D'YORK.--Je ne demande point  me relever: la grce que je
sollicite, c'est que tu pardonnes.

BOLINGBROKE.--Je lui pardonne, comme je dsire que Dieu me pardonne.

LA DUCHESSE D'YORK.--O heureuse victoire d'un genou suppliant! Et
pourtant je suis malade de crainte; rpte-le: prononcer deux fois le
pardon, ce n'est pas pardonner deux fois, mais c'est fortifier un
pardon.

BOLINGBROKE.--Je lui pardonne de tout mon coeur.

LA DUCHESSE D'YORK.--Tu es un dieu sur la terre.

BOLINGBROKE.--Mais pour notre loyal beau-frre et l'abb, et tout le
reste de cette bande de conspirateurs, la destruction va leur courir sur
les talons.--Mon bon oncle, chargez-vous d'envoyer plusieurs
dtachements  Oxford, ou en quelque autre lieu que se trouvent ces
tratres: ils ne demeureront pas en ce monde, je le jure; mais je les
aurai si je sais une fois o ils sont. Mon oncle, adieu.--Et vous aussi,
cousin, adieu. Votre mre a su prier pour vous; devenez fidle.

LA DUCHESSE D'YORK.--Viens, mon vieux fils, je prie Dieu de faire de toi
un nouvel homme.

(Ils sortent.)




SCNE IV

_Entrent_ EXTON et UN SERVITEUR.


EXTON.--N'as-tu pas remarqu ce que le roi a dit? N'ai-je point un ami
qui me dlivre de cette crainte toujours vivante? N'est-ce pas cela?

LE SERVITEUR.--Ce sont ses propres paroles.

EXTON.--N'ai-je point un ami? a-t-il dit. Il l'a rpt deux fois, et
les deux fois il a rpt les deux choses ensemble, n'est-il pas vrai?

LE SERVITEUR.--Il est vrai.

EXTON.--Et en disant ces mots, il me regardait fixement, comme s'il
voulait dire: Je voudrais bien que tu fusses l'homme capable de
dlivrer mon me de cette terreur, voulant dire le roi qui est 
Pomfret.--Viens, allons-y: je suis l'ami du roi, et je le dbarrasserai
de son ennemi.

(Ils sortent.)




SCNE V

Pomfret.--La prison du chteau.


RICHARD _seul._

Je me suis occup  tudier comment je pourrais comparer cette prison,
o je vis, avec le monde; mais comme le monde est peupl d'hommes, et
qu'ici il n'y a pas une crature except moi, je ne puis y
russir.--Cependant il faut que j'en vienne  bout. Ma cervelle
deviendra la femelle de mon me; mon me sera le pre:  eux deux ils
engendreront une gnration d'ides sans cesse productives, et toutes
ces ides peupleront ce petit monde, et le peupleront d'inconsquences,
comme en est peupl l'univers; car il n'est point de pense qui se
satisfasse. Dans la meilleure espce de toutes, les penses des choses
divines, il se rencontre des embarras, et elles mettent la parole en
opposition avec la parole; comme: _venez  moi, petits; et ailleurs: il
est aussi difficile de venir qu'il l'est  un chameau d'enfiler l'entre
du trou d'une aiguille_[35]. Les penses ambitieuses cherchent 
combiner des prodiges invraisemblables, comme de parvenir, avec ces
mauvais petits clous,  ouvrir un passage  travers les flancs pierreux
de ce monde si dur, des murs rocailleux de ma prison; et comme elles ne
peuvent russir, elles meurent de leur propre orgueil. Les penses qui
s'attachent au contentement flattent l'homme de cette considration
qu'il n'est pas le premier esclave de la fortune, et qu'il ne sera pas
le dernier; comme ces misrables mendiants qui, assis dans les ceps,
cherchent pour refuge contre la honte la pense que d'autres s'y sont
assis, et que bien d'autres encore s'y assiront, et trouvent dans cette
pense une espce d'aisance, portant ainsi leur opprobre sur le dos de
ceux qui avant eux en ont subi un semblable. De cette manire je
reprsente  moi seul bien des personnages dont aucun n'est content.
Quelquefois je suis le roi; et alors la trahison me fait souhaiter
d'tre un mendiant, et je me fais mendiant. Mais alors l'accablante
indigence me persuade que j'tais mieux quand j'tais roi, et je
redeviens roi. Mais peu  peu je viens  songer que je suis dtrn par
Bolingbroke, et aussitt je ne suis plus rien. Mais, quoi que je sois,
ni moi, ni aucun homme, n'tant qu'un homme, ne sera jamais satisfait de
rien, jusqu' ce qu'il soit soulag en n'tant plus rien. (_On entend de
la musique._)--Est-ce de la musique que j'entends?--La, la.... en
mesure.--Que la musique la plus mlodieuse est dsagrable ds que la
mesure est rompue et que les temps ne sont pas observs! C'est la mme
chose dans la musique de la vie humaine. Moi dont l'oreille est assez
dlicate pour reprendre une fausse mesure dans un instrument mal
conduit, je n'ai pas eu assez d'oreille pour m'apercevoir que la mesure
qui devait entretenir l'accord entre ma puissance et mon temps tait
rompue: j'abusais du temps, et  prsent le temps abuse de moi, car il a
fait de moi l'horloge qui marque les heures: mes penses sont les
minutes, et avec des soupirs elles frappent l'heure devant mes yeux,
montre extrieure  laquelle mon doigt, comme l'aiguille d'un cadran,
pointe toujours en essuyant leurs larmes: et maintenant, monsieur, le
son qui m'apprend quelle heure il est n'est autre que celui de mes
bruyants gmissements lorsqu'ils frappent sur mon coeur, qui est la
cloche. Ainsi, les soupirs, les larmes et les gmissements marquent les
minutes, les temps et les heures: mais mon temps s'enfuit rapidement
dans la joie orgueilleuse de Bolingbroke; tandis que je suis debout ici
comme un insens, son jacquemard d'horloge[36].--Cette musique me rend
furieux; qu'elle cesse. Si quelquefois elle rappela des fous  la
raison, il me semble qu'en moi elle la ferait perdre  l'homme sage; et
cependant bni soit le coeur qui m'en fait don! car c'est une marque
d'amiti; et de l'amiti pour Richard est un trange joyau dans ce
monde, o tous me hassent.

[Note 35: C'est ainsi qu'est rendu ce passage dans les anciennes
versions des livres saints. Les versions modernes lisant [Greek:
chamilos] au lieu de [Greek: chamlos] disent un _cble_ au lieu d'_un
chameau_, ce qui parat beaucoup plus vraisemblable.]

[Note 36: _Jack of the clock._ Jacquemard, espce de figure en bois
place encore sur certaines anciennes horloges pour indiquer les
heures.]

(Entre un valet d'curie.)

LE VALET.--Salut, royal prince.

RICHARD.--Je te remercie, mon noble pair; le meilleur march de nous
deux est de dix sous[37] trop cher.--Qui es-tu? et comment es-tu entr
ici, o n'entre jamais personne que ce mauvais chien qui m'apporte ma
nourriture pour prolonger la vie du malheur?

[Note 37: _Ten groats._ Le _groat_ vaut quatre _pence_, c'est--dire
huit sous; ainsi, _ten groats_ donneraient une valeur de _quatre
francs_. Mais comme _groat_ est aussi le mot dont on se sert pour
exprimer une chose de peu de valeur, une extrmement petite somme;  peu
prs comme nous employons le mot _liard_, on a cru conserver mieux
l'esprit de cette phrase en traduisant _ten groats_ par _dix sous_,
qu'en exprimant leur valeur relle.]

LE VALET.--J'tais un pauvre valet de tes curies, roi, lorsque tu tais
roi; et voyageant vers York, j'ai, avec beaucoup de peine, obtenu  la
fin la permission de revoir le visage de celui qui fut autrefois mon
matre. Oh! comme mon coeur a t navr lorsque j'ai vu dans les rues de
Londres, le jour du couronnement, Bolingbroke mont sur ton cheval rouan
Barbary, ce cheval que tu as mont si souvent, ce cheval que je pansais
avec tant de soin!

RICHARD.--Il montait Barbary! Dis-moi, mon ami, comment allait-il sous
lui?

LE VALET.--Avec tant de fiert qu'il semblait ddaigner la terre.

RICHARD.--Si fier de porter Bolingbroke! Et cette rosse mangeait du pain
dans ma main royale, et il tait fier quand il sentait ma main le
caresser! Ne devait-il pas broncher? ne devait-il pas tomber (puisqu'il
faut que l'orgueil tombe tt ou tard) et rompre le cou  l'orgueilleux
qui usurpait ma place sur son dos?--Pardonne-moi, mon cheval; pourquoi
te ferais-je des reproches, puisque tu as t cr pour tre soumis 
l'homme, et que tu es n pour porter? Moi, qui n'ai pas t cr cheval,
je porte mon fardeau comme un ne bless de l'peron et harass par les
caprices de Bolingbroke.

(Entre le gelier avec un plat.)

LE GEOLIER, _au valet._--Allons, videz les lieux; il n'y a pas  rester
ici plus longtemps.

RICHARD.--Si tu m'aimes, il est temps que tu te retires.

LE VALET.--Ce que ma langue n'ose exprimer, mon coeur vous le dit.

(Il sort.)

LE GEOLIER.--Seigneur, vous plat-il de commencer?

RICHARD.--Gote le premier, suivant ta coutume.

LE GEOLIER.--Seigneur, je n'ose: sir Pierce d'Exton, qui vient d'arriver
de la part du roi, me commande le contraire.

RICHARD.--Le diable emporte Henri de Lancastre et toi! La patience est
use, et j'en suis las.

(Il frappe le gelier.)

LE GEOLIER.--Au secours, au secours, au secours!

(Entrent Exton et plusieurs serviteurs arms.)

RICHARD.--Qu'est-ce que c'est?  qui en veut la mort dans cette brusque
attaqu?--Sclrat! (_Il arrache  un soldat l'arme qu'il porte et le
tue._) Ta propre main me cde l'instrument de ta mort.--Et toi, va
remplir une autre place dans les enfers. (_Il en tue encore un
autre._--_Alors Exton le frappe et le renverse._) La main sacrilge qui
me poignarde brlera dans des flammes qui ne s'teindront
jamais.--Exton, ta main froce a souill du sang de ton roi le royaume
du roi.--Monte, monte, mon me, ton trne est l-haut; tandis que ce
corps charnel tombe sur la terre pour y mourir.

(Il meurt.)

EXTON.--Il tait aussi plein de valeur que de sang royal: j'ai rpandu
l'un et l'autre.--Oh! plt au ciel que cette action ft innocente! Le
dmon, qui m'avait dit que je faisais bien, me dit  prsent que cette
action est inscrite dans l'enfer. Je veux aller porter ce roi mort au
roi vivant.--Qu'on emporte les autres, et qu'on leur donne ici la
spulture.

(Ils sortent.)




SCNE VI

Windsor.--Un appartement dans le chteau.

_Fanfares._--_Entrent_ BOLINGBROKE et YORK, _avec d'autres lords;
suite._


_BOLINGBROKE._--Mon cher oncle York, les dernires nouvelles que nous
avons reues sont que les rebelles ont brl notre ville de Chichester,
dans le comt de Glocester; mais on ne nous dit pas s'ils ont t pris
ou tus. (_Entre Northumberland._)--Soyez-le bienvenu, milord. Quelles
nouvelles?

NORTHUMBERLAND.--D'abord, je souhaite toute sorte de bonheur  Votre
Majest sacre; ensuite les autres nouvelles sont, que j'ai envoy 
Londres la tte de Salisbury, de Spencer, de Blunt et de Kent. Vous
trouverez dans cet crit tous les dtails sur la manire dont ils ont
t pris.

(Il lui prsente l'crit.)

BOLINGBROKE, _aprs avoir lu._--Nous te remercions, mon bon Percy, de
tes services; et nous ajouterons  ton mrite des rcompenses dignes de
toi.

(Entre Fitzwater.)

FITZWATER.--Seigneur, je viens d'envoyer d'Oxford  Londres les ttes de
Brocas et de sir Bennet Seely, deux de ces dangereux et perfides
conspirateurs qui cherchaient  Oxford ta funeste perte.

BOLINGBROKE.--Ces services, Fitzwater, ne seront pas oublis. Ton mrite
est grand, je le sais bien.

(Entre Percy amenant l'vque de Carlisle.)

PERCY.--Le grand conspirateur, l'abb de Westminster, accabl par sa
conscience et par une noire mlancolie, a cd son corps au tombeau.
Mais voici l'vque de Carlisle vivant, pour subir ton royal arrt et la
sentence due  son orgueil.

BOLINGBROKE.--Carlisle, voici votre arrt:--Choisis quelque asile
solitaire, plus grave que celui que tu occupes, et conserves-y la vie:
si tu y vis tranquille, tu y mourras libre de toute perscution. Tu fus
toujours mon ennemi, mais j'ai vu en toi de nobles tincelles d'honneur.

(Entre Exton suivi d'hommes portant un cercueil.)

EXTON.--Grand roi! dans ce cercueil je t'offre tes craintes ensevelies.
Ici gt sans vie le plus redoutable de tes plus grands ennemis, Richard
de Bordeaux, apport ici par moi.

BOLINGBROKE.--Exton, je ne te remercie pas.--Ta main fatale a commis une
action qui retombera sur ma tte et sur cet illustre pays.

EXTON.--C'est d'aprs vos propres paroles, seigneur, que j'ai fait cette
action.

BOLINGBROKE.--Ceux qui ont besoin du poison n'aiment pas pour cela le
poison; et je ne t'aime pas non plus. Bien que je l'aie souhait mort,
je hais l'assassin tout en l'aimant assassin. Prends pour ta peine les
remords de ta conscience; mais n'espre ni une bonne parole, ni la
faveur de ton prince. Va, comme Can, errer dans les ombres de la nuit,
et ne montre jamais ta tte au jour, ni  la lumire.--Seigneurs, je
proteste que mon me est pleine de tristesse, qu'il faille ainsi
m'arroser de sang pour me faire prosprer. Venez gmir avec moi sur ce
que je dplore, et qu'on prenne  l'instant un deuil profond.--Je ferai
un voyage  la terre sainte pour laver de ce sang ma main coupable.
Suivez-moi  pas lents, et honorez ma tristesse en accompagnant de vos
pleurs cette bire remplie avant le temps.

(Ils sortent.)

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.












End of the Project Gutenberg EBook of La vie et la mort du roi Richard II, by 
William Shakespeare

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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