The Project Gutenberg EBook of Le fils du Soleil (1879), by Gustave Aimard

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le fils du Soleil (1879)

Author: Gustave Aimard

Release Date: April 17, 2007 [EBook #21124]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FILS DU SOLEIL (1879) ***




Produced by Rnald Lvesque






                           LE FILS DU SOLEIL

                                 PAR

                             GUSTAVE AIMARD


[NOTE du transcripteur:
Extrait du quotidien Canadien-Franais _La Patrie_ o cet ouvrage a t
publi en feuilleton dans les ditions du 20 octobre au 1 dcembre 1879.]

                                ______

                            PREMIERE PARTIE
                                 ____


                            I.--LE CONSEIL

La Patagonie est aussi inconnue aujourd'hui qu'elle l'tait lorsque Juan
Diaz de Solls et Vincente Yanez Pinzon y dbarqurent en 1508, seize ans
aprs la dcouverte du Nouveau-Monde.

Les premiers navigateurs, involontairement ou non, ont couvert ce pays
d'un voile mystrieux que la science et des relations frquentes n'ont
pas encore entirement soulev. Le clbre Magals (Magellan) et son
historien le chevalier Pigafetta, qui touchrent ces ctes en 1520,
furent les premiers qui inventrent ces gants patagons si haut que les
Europens atteignaient  peine  leur ceinture, ou grands de plus de
neuf pieds et ressemblant  des cyclopes. Ces fables, comme toutes les
fables, ont t acceptes pour des vrits, et, au sicle dernier,
devinrent le thme d'une trs-vive polmique, entre les savants. Aussi
donna-t-on le nom de Patagons (grands pieds) aux habitants de cette
terre qui s'tend du versant occidental des Andes  l'ocan Atlantique.

La Patagonie est arrose, dans toute sa longueur, par le Rio-Colorado au
N., et le Rio-Ngro  l'E.-S.-E. Ces deux fleuves, par les mandres de
leurs cours, rompent agrablement l'uniformit du terrain aride, sec,
sablonneux, o croissent seulement des buissons pineux, et dispensent
la vie  la vgtation non interrompue qui court le long de ses rives.
Ils s'enroulent autour d'une valle fertile ombrage de saules et
tracent deux profonds sillons au milieu d'une terre presque unie.

Le Rio-Ngro coule dans une valle cerne par de hautes falaises coupes
 pic, que les eaux viennent battre encore. L o elles se sont
retires, elles ont laiss des terrains d'alluvion revtus d'une
vgtation ternelle, et ont form des les nombreuses peuples de
saules et contrastant avec l'aspect triste des falaises nues des
coteaux.

Les singes, les grisons, la moufette, le renard, le loup rouge
parcourent incessamment et dans tous les sens les dserts de la
Patagonie, en concurrence avec le cougouar, lion d'Amrique, et les
imbaracayas, ces chats sauvages si froces et si redoutables. Les ctes
fourmillent de carnassiers amphibies, tels que les otaries et les
phoques  trompe. Le quya, cach dans les marais, jette dans les airs
son cri mlancolique; le guauti, le cerf des Pampas, court lger sur
les sables, pendant que le guanaco, ce chameau amricain, s'accroupit
rveur sur le sommet des falaises. Le majestueux condor plane  travers
les nues, en compagnie des dgotants cathartes, urubus et auras, qui,
comme lui, rdent autour des falaises du littoral pour y disputer des
restes de cadavres aux voraces caracaras. Voil quelles sont les plaines
de la Patagonie! Monotone solitude, vide, horrible et dsole!

Un soir du mois de novembre, que les indiens _Aucas_ nomment
_kkil-kiyen_, le mois d'monder, un voyageur mont sur un fort cheval
des pampas de Buenos-Ayres, suivait au grand trot un de ces milles
sentiers tracs par les Indiens, inextricable ddale qu'on retrouve sur
le bord de tous les fleuves d'Amrique.

Ce voyageur tait un homme de trente ans au plus, vtu du costume,
semi-indien semi-europen, particulier au gauchos. Un _poncho_, de
fabrique indienne, tombait de ses paules sur les flancs de son cheval,
et ne laissait voir que les longues _Paienas_ chiliennes qui Lui
montaient au-dessus du genou. Un _lao_ et des _bolas_ pendaient de
chaque ct de sa selle, et il portait en travers devant lui une
carabine raye.

Son visage,  demi-cach par les larges ailes de son chapeau de paille,
avait une expression de courage brutal et de mchancet; ses traits
taient comme models par la haine. Son nez long et recourb, surmont
de deux yeux assez rapprochs, vifs et menaants, lui donnait une
lointaine ressemblance avec un oiseau de proie; sa bouche pince se
plissait d'une faon ironique, et ses pommettes saillantes indiquaient
l'astuce. On reconnaissait un Espagnol  son teint olivtre. L'ensemble
de cette physionomie, encadre par des cheveux noirs en dsordre et une
barbe touffue, inspirait la crainte et la rpulsion. Les paules larges
et les membres fortement attachs dnotaient chez cet homme, qui
paraissait d'une haute taille, une vigueur et une souplesse peu
communes.

Arriv  un endroit o plusieurs sentiers se croisaient comme un
cheveau indbrouillable, l'inconnu s'arrta afin de se reconnatre, et,
aprs un moment d'hsitation, il appuya sur la droite et prit une
_sente_ qui s'loignait de plus en plus des rives du Rio-Colorado qu'il
avait suivies jusque-l. Il entra dans une plaine dont le sol, brl par
le soleil et parsem de petits cailloux rouls ou de graviers, n'offrait
 la vue que de maigres buissons. Plus l'inconnu s'enfonait dans ce
dsert, plus la solitude d'allongeait dans sa morne majest, et le bruit
seul des pas de son cheval troublait le silence de la plaine. Le
cavalier, peu sensible  ces beauts sauvages, se contentait de
reconnatre avec soin et de compter les _pozos_, car dans ces pays
absolument privs d'eau, les voyageurs ont creuss des rservoirs o
l'eau s'amasse en temps de pluie.

Aprs avoir pass deux de ces pozos, l'inconnu aperut au loin des
chevaux entravs  l'amble devant un misrable _toldo_. Aussitt un cri
retentit, et en moins d'une minute les chevaux furent dtachs; trois
hommes sautrent en selle et se prcipitrent  fond de train pour
reconnatre le voyageur qui, indiffrent  cette manoeuvre, continua sa
route sans faire le moindre geste pour se mettre sur la dfensive.

--Eh! _compadre_, o allez-vous ainsi? demanda l'un d'eux en barrant le
passage  l'inconnu.

--Canario! Julian, rpondit celui-ci, as-tu donc vid une outre
d'aguardiente ce soir? Tu ne me reconnais pas?

--Mais c'est la voix de Sanchez, si je ne me trompe.

--A moins qu'on ne m'ait vol ma voix, mon brave ami, c'est moi, le vrai
Sanchez.

--Cara! sois le bien venu s'crirent les trois hommes.

--Le diable m'emporte si je ne te croyais pas tu par un de ces chiens
d'Aucas; il y a dix minutes, j'en parlais  Quinto.

--Oui, appuya Quinto, car voil huit jours que tu es disparu.

--Huit jours; mais je n'ai pas perdu mon temps.

--Tu nous contera tes prouesses.

--Pardieu! seulement nous avons faim, mon cheval et moi, aprs deux
jours de jene.

--Ce sera vite fait, dit Julian: nous voil arrivs.

Les quatre amis, tout en causant, avaient continu leur route; en ce
moment ils mirent pied  terre devant le _toldo_, o ils entrrent,
aprs avoir entrav les chevaux et mis de la nourriture devant celui du
nouveau venu.

Ce toldo comme on le nomme dans le pays, tait une cabane de dix mtres
de long et de large, couverte en roseaux, construite avec des pieux
fichs en terre et relis par des courroies. Dans un coin quatre
piquets, surmonts de bancs de bois et de cuir, servaient de lit aux
habitants de ce lieu, o il tait difficile de s'abriter contre le vent
et la pluie.

Au milieu du toldo, devant un bon feu dont l'paisse fume effaait
presque tous les objets, chacun s'assit sur un caillou. Quinto retira un
morceau de guanaco qui rtissait et planta la broche en terre. Les
quatre compagnons trent leur long couteau de leur polena et mangrent
de grand apptit.

Ces hommes taient des _bomberos_.

Depuis la fondation du Carmen, dernire forteresse de la colonie
espagnole, on avait reconnu,  cause du voisinage des Indiens, la
ncessit d'avoir des claireurs pour surveiller leurs mouvements et
donner l'alerte au moindre danger. Ces claireurs forment un espce de
corps d'hommes, les plus braves et les plus habitus aux privations de
la pampa. Quoique leurs services soient volontaires et leur profession
prilleuse, les bomberos ne manquent pas, car on les paie gnreusement.
Sentinelles perdues, embusques aux endroits o les ennemis,
c'est--dire les Indiens, doivent ncessairement passer, ils s'loignent
quelquefois de vingt et vingt-cinq lieues de l'tablissement. Nuit et
jour ils vont  travers les plaines, guettant, coutant, se cachant.
Disperss le jour, ils se runissent au coucher du soleil, osant
rarement allumer du feu qui trahiraient leur prsence, jamais ils ne
dorment tous ensemble. Leur bivouac est un camp volant, leur chasse les
nourrit. Ils sont  cette vie trange et nomade; aussi y acquirent-ils
une finesse d'oue presque gale  celle des Indiens; les yeux exercs
reconnaissent-ils la moindre trace sur l'herbe ou le sable lgrement
fouls. La solitude a dvelopp en eux une sagacit merveilleuse et un
rare talent d'observation.

Les quatre bomberos runis dans le toldo taient les plus renomms de la
Patagonie.

Ces pauvres diables soupaient gaiement en se chauffant devant un bon
feu, joie rare pour des hommes entours de dangers et qui ont une
surprise  redouter  toute heure. Mais les bomberos semblaient ne
s'inquiter de rien, quoique sachant de les Indiens ne leur font jamais
de quartier.

Le caractre de ces hommes est singulier: courageux jusqu' la cruaut,
ils ne tiennent ni  la vie des autres ni  la leur; si l'un de leurs
compagnons meurt victime d'un Indien ou d'une bte froce, ils se
contentent de dire: il a eu une _mala suerte_ (mauvaise chance.)
Vritables sauvages, vivant sans affection et sans foi aucune, ils sont
un type particulier dans l'humanit.

Ces claireurs taient frres et se nommaient Quinto, Julian, Simon et
Sanchez. Leur habitation, deux fois ruine par les Indiens Aucas, avait
enfin t brle de fond en comble dans une dernire invasion; leur pre
et leur mre avaient succomb dans des tortures atroces; deux de leurs
soeurs avaient t violes par les chefs et tues; la plus jeunes nomme
Maria, enfant de sept ans  peine, avait t emmene en esclavage, et
depuis ils n'en avaient plus eu de nouvelles, ignorant si elle tait
vivante ou morte.

Les quatre frres ds lors s'taient faits bomberos en haine des
Indiens, et par vengeance, et ils n'avaient qu'une tte et qu'un coeur.
Depuis neuf ans, leurs prodiges de courage, d'intelligence, d'astuce
seraient trop longs  raconter. Nous les retrouverons, d'ailleurs, mls
 ce rcit.

Ds que Sanchez, qui tait l'an, eut termin son repas, Quinto
teignit le feu, Simon monta  cheval pour faire sa ronde aux environs;
puis les deux frres curieux des nouvelles que Sanchez apportait,
s'approchrent de lui.

--Quoi de nouveau, frre? demanda Julian.

--Avant toute chose, rpondit l'an, qu'avez-vous fait, vous autres,
depuis huit jours?

--Ce ne sera pas long, fit Quinto: rien!

--Bah!

--Ma foi! oui, rien. Les Aucas et les _Pehuenches_ deviennent d'une
timidit ridicule; si cela continue, nous leur enverrons des robes comme
 des femmes.

--Oh! soyez tranquilles, dit Sanchez, ils n'en sont pas encore l.

--Qu'en sais-tu? reprit Quinto.

--Aprs? fit Sanchez sans rpondre.

--Voil tour, nous n'avons rien vu, rien entendu de suspect.

--Vous en tes srs?

--Pardieu! nous prends-tu pour des imbciles?

--Non, mais vous vous trompez.

--Hein?

--Cherchez bien dans votre mmoire.

--Personne n'a pass, te dis-je, reprit Julian avec assurance.

--Personne?

--A moins que tu ne comptes comme tant quelqu'un la vieille femme
Pehuenche qui, ce soir, a travers la plaine sur un mauvais cheval et
nous a demand le chemin de Carmen.

--Cette vieille femme, dit Sanchez en souriant, sait ce chemin-l aussi
bien que vous et moi. Canario! votre candeur m'amuse.

--Notre candeur! s'cria Quinto en fronant le sourcil; Nous sommes donc
des niais, alors?

--Dam! cela m'en a tout l'air.

--Explique-toi.

--Vous allez comprendre.

--Cela nous fera plaisir.

--Peut-tre. La vieille Indienne Pehuenche, qui, ce soir, a travers la
plaine sur un mauvais cheval et vous a demand le chemin de Carmen, dit
Sanchez en rptant par raillerie les mots de Julian, savez-vous ce que
c'est?

--Malepeste! une atroce guenon dont la figure effroyable pouvanterait
le diable.

--Ah! vous croyez? Eh bien! vous n'y tes pas le moins du monde.

--Parle, ne joue pas avec nous comme un cougouar avec une souris.

--Mes enfants, cette guenon Pehuenche c'tait...

--C'tait.

--_Neham-Outah._

Neham-Outah (l'ouragan) tait le principal Ulmen des Aucas. Sanchez
aurait pu parler longtemps sans tre interrompu par ses frres, tant
cette nouvelle les avait atterrs.

--Maldiction, s'cria enfin Julian.

--Mais comment le sais tu? demanda Quinto.

--Vous imaginez-vous que je me sois amus  dormir pendant huit jours,
mes frres? Les Indiens,  qui vous voulez envoyer des robes, se
prparent dans le plus grand silence  vous donner un furieux coup de
cornes. Il faut se mfier de l'eau qui dore et du calme qui dissimule la
tempte. Toutes les nations de la haute et de la basse Patagonie, et
mme de l'Araucanie, se sont ligues pour tenter une invasion, massacrer
tous les blancs et dtruire le Carmen. Deux hommes ont tout fait, deux
hommes que vous et moi connaissons de longue date. Neham-Outah et
Pincheira, le chef des _Araucanes_. Ce soir, grande runion des dputs
des nations _Aucas, Pehuenches, Tehuelches, Araucanes, Puelches_, o
l'on doit dfinitivement convenir du jour et de l'heure de l'attaque,
distribuer les postes aux diffrentes tribus et arrter les dernires
mesures pour le succs de l'expdition.

--Cara! exclama Julian; pas un instant  perdre! Que l'un de nous se
rende  franc-trier au Carmen pour instruire le gouvernement du danger
qui menace la colonie.

--Non, pas encore! Ne soyons pas si presss et tchons de connatre les
intentions des Indiens. Le _quipus_ a t envoy partout et les chefs
qui se trouveront au rendez-vous sont Neham-Outah, Lucaney, Pincheira,
Le Mulato, Chaukata, Gaykilof, Vera, Matipan, Killapan et autres, en
tout vingt. Vous voyez, je suis bien inform.

--O se runiront-ils?

--A l'arbre de Gualichu.

--Diable! ce n'est point chose aise de les surprendre en pareil lieu.

--Morbleu! c'est impossible, dit Quinto.

--O manque la force, mettons la ruse. Voici Simon qui revient. Eh bien!
rien de nouveau?

--Tout est tranquille, dit-il en mettant pied  terre.

--Tant mieux! nous pouvons agir alors, reprit Sanchez. coutez-moi, mes
frres. Vous avez confiance en moi, n'est-ce pas?

--Oh! s'crirent les trois hommes.

--Dans ce cas, vous me suivrez?

--Partout.

--Vite!  cheval, car moi aussi je veux assister  l'assemble indienne.

--Et tu nous conduis?...

--A l'arbre de Gualichu.

Les quatre hardis compagnons se mirent en selle et partirent au galop.

Sanchez avait sur ses frres une supriorit que ceux-ci
reconnaissaient; de sa part, rien ne les tonnait, tant ils taient
accoutums  lui voir accomplir ces merveilles.

--Comptes-tu t'introduire seul au milieu des chefs? demanda Julian.

--Oui, Julian; au lieu de vingt, ils seront vingt-et-un, voil tout,
ajouta Sanchez avec un sourire railleur.

Les bomberos piqurent des deux et disparurent dans les tnbres.


                            II.--LE PRESIDIO


Longtemps aprs la dcouverte du Nouveau-Monde, les Espagnols fondrent
en Patagonie, en 1710, un _Presidio_ situ sur la rive gauche du
Rio-Ngro,  sept lieues de son embouchure, et nomm _Nuestra senora del
Carmen_ ou bien encore _Patagones_.

L'Ulmen Negro, principal chef des Puelches camps dans le voisinage du
Rio-Ngro, accueillit favorablement les Espagnols, et, moyennant une
distribution faite aux Indiens d'une grande quantit de vtements et de
toutes sortes d'objets  leur usage, il leur vendit le cours de cette
rivire depuis son embouchure jusqu' San Xavier. De plus, par la
volont de l'Ulmen Negro, les indignes aidrent les Espagnols  lever
la citadelle qui devait leur servir d'abri, et prtrent ainsi leurs
bras  leur propre servitude.

A l'poque de la fondation du Carmen, le poste consistait seulement en
un fort, bti sur la rive nord, au sommet d'une falaise escarpe qui
domine la rivire, les plaines du sud et la campagne environnante. Sa
forme est carre: il est construit de murs pais en pierre et flanque
de trois bastions, deux sur la rivire  l'est et  l'ouest et le
troisime sur la plaine. L'intrieur renferme la chapelle, le presbytre
et le magasin aux poudres; sur les autres cts se prolongent des
logements spacieux pour le commandant, le trsorier, les officiers, la
garnison et un petit hpital. Toutes ces constructions hautes d'un
rez-de-chausse seulement, sont couvertes de tuiles. Le gouvernement
possde, en outre, au dehors, de vastes greniers, une boulangerie, un
moulin, deux ateliers de serrurerie et de menuiserie et deux _estancias_
ou fermes approvisionnes de chevaux et de ttes de btail.

Aujourd'hui le fort est presque ruin; les murailles, faute de
rparations, croulent de toutes parts; seuls les btiments d'habitation
sont en bon tat.

Le Carmen se divise en trois groupes deux au nord et un au sud de la
rivire.

Des deux premiers, l'un, l'ancien Carmen, ou le Presidio proprement dit,
est plac entre le fort et le Rio-Ngro sur le penchant de la falaise et
se compose d'une quarantaine de maisons, diffrentes d'ordres et de
hauteur et formant une ligne irrgulire qui suit le cours des eaux.
Autour d'elles s'parpillent de misrables cabanes. L est le centre du
commerce avec les Indiens.

L'autre groupe de la mme rive, appel _Poblacion-del-Sur_, est 
quelques centaines de pas du fort vers l'est; il en est spar par des
dunes mouvantes qui masquent entirement la vole des canons. La
Poblacion forme une vaste place carre, autour de laquelle s'tend une
centaine d'habitations, neuves pour la plupart, d'un seul tage, qui
sont couvertes en tuiles et qui servent de demeure  des agriculteurs, 
des fermiers et des _pulperos_ (marchands d'piceries et de liqueurs).

Entre les deux groupes, il y a plusieurs maisons parses et semes a et
l le long de la rivire.

Le village de la rive sud, qu'on nomme Poblacion-del-Sur, est compos
d'une vingtaine de maisons alignes sur un terrain bas et sujet aux
inondations. Celles-ci, plus pauvres que celles du nord, sont le refuge
des _gauchos_ et des estancieros. Quelques pulperos, attirs par le
voisinage des Indiens, y ont aussi tabli leur commerce.

L'aspect gnral en est triste:  peine quelques arbres croissent-ils de
loin en loin et seulement sur le bord du fleuve, tmoignant de
l'existence que leur donne  regret un sol ingrat. Les rues sont pleines
d'un sable pulvrulent qui obit au vol du vent.

Cette description d'un pays compltement inconnu jusqu' prsent tait
indispensable pour l'intelligence des faits qui vont suivre.

Le jour o commence cette histoire, vers deux heures de l'aprs midi,
cinq ou six gauchos, attabls dans la boutique d'un pulpero, discutaient
vivement en avalant  longs traits de la _chicha_ dans des _cous_
(moiti de calebasse qui servent de tasses) qui circulaient  la ronde.
La scne se passait  la Poblacion-del-Sur.

--Canario! s'cria un grand gaillard maigre et efflanqu qui avait la
mine et la tournure d'un effront coquin; ne sommes-nous pas des hommes
libres? Si notre gouverneur le senor don Luciano Quiros s'obstine  nous
ranonner de la sorte, Pincheira n'est pas si loin qu'on ne puisse
s'entendre avec lui. Quoique chef Indien aujourd'hui, il est de race
blanche sans mlange, et caballero jusqu'au bout des ongles.

--_Calla la voca_ (tais-toi), Chillito, reprit un autre, tu ferais mieux
d'avaler ta chicha que de lcher de pareilles sottises.

--Je veux parler, moi, fit Chillito, qui s'humectait le gosier plus que
les autres.

--Ne sais-tu pas que, autour de nous, dans l'ombre qui nous pient et
que des oreilles s'ouvrent pour recueillir nos paroles et en profiter?

--Allons donc! dit le premier en haussant les paules; tu as peur, toi,
Mato. Je me soucie des espions comme d'une vieille bride.

--Chillito!

--Quoi! n'ai-je pas raison? Pourquoi don Luciano nous veut-il tant de
mal?

--Vous vous trompez, interrompit un troisime en riant: le gouverneur,
au contraire, veut votre bien, et la preuve, c'est qu'il vous le prend
Le plus possible.

--Ce diable de Pavito a de l'esprit comme un coquin qu'il est, s'cria
Chillito en riant aux clats. Bah! aprs nous la fin du monde!

--En attendant, buvons, dit le Pavito.

--Oui reprit Chillito, buvons; noyons les soucis. D'ailleurs, don Juan
Perez n'est-il pas l pour nous aider au besoin?

--Encore un nom qui doit rester dans ta gorge, ici surtout! exclama Mato
en frappant le comptoir d'un poing irrit. Ne peux-tu retenir ta langue,
chien maudit?

Chillito frona le sourcil, et, regardant son compagnon de travers:

--Prtendrais-tu me faire la leon, par hasard? Canario! tu commences 
me remuer le sang.

--Une leon! pourquoi pas, si tu le mrites? rpondit l'autre sans
s'mouvoir. Cara! depuis deux heures, tu bois comme une ponge, tu es
plein comme une outre et tu extravagues comme une vieille folle.
Tais-toi, entends-te, ou va dormir.

--_Sangre de Cristo!_ hurla Chillito, en plantant vigoureusement son
couteau dans le comptoir. Tu m'en rendras raison.

--Par ma foi! une saigne te fera du bien, le bras me dmange de te
donner une _navajeda_ sur ta vilaine frimousse.

--Vilaine frimousse! as-tu dit?

Et Chillito se prcipita sur Mato qui l'attendait de pied ferme. Les
autres gauchos se jetrent entr'eux pour les empcher de se joindre.

--La paix! la paix! caballeros, au nom de Dieu ou du diable! fit le
pulpero. Pas de dispute chez moi: si vous avez envie de vous chamailler,
la rue est libre.

--Le pulpero a raison, dit Chillito, Allons! viens, si tu es un homme.

--Volontiers.

Les deux gauchos, suivis de leurs camarades, s'lancrent dans la rue.
Quant au pulpero, debout sur le seuil de sa porte, les mains dans ses
poches, il sifflotait un air de danse en attendant la bataille.

Chillito et Mato, qui dj avaient t leurs chapeaux et s'taient
salus avec affectation, aprs avoir enroul autour de leur brans gauche
leur _poncho_ en guise de bouclier, tirrent de leur polena leurs longs
couteaux, et, sans changer une parole, ils se mirent en garde avec un
sang-froid remarquable.

Dans ce genre de combat, l'honneur consiste  toucher son adversaire au
visage; un coup port au-dessous de la ceinture passe pour une trahison
indigne d'un vrai caballero.

Les deux adversaires, solidement plants sur leurs jambes cartes, le
corps affaiss, la tte en arrire, se regardaient fixement pour deviner
les mouvements, parer les coups et se balafrer. Les autres gauchos, la
cigarette de mas  la bouche, suivaient le combat d'un oeil impassible
et applaudissaient le plus adroit. La lutte se soutenait de part et
d'autre avec un succs gal depuis quelques minutes, lorsque Chillito,
dont la vue tait sans soute obstrue par de copieuses libations, arriva
une seconde en retard  la parade et sentit la pointe du couteau de Mato
lui dcoudre la peau du visage dans toute sa longueur.

--Bravo! bravo! s'crirent  la fois tous les gauchos; bien touch!

Les combattants reculrent d'un pas, salurent l'assistance,
rengainrent leurs couteaux, s'inclinrent l'un devant l'autre avec une
sorte de courtoisie, et, aprs s'tre serr la main, ils rentrrent bras
dessus bras dessous dans la pulperia.

Les gauchos forment une espce d'hommes  part, dont les moeurs sont
compltement inconnues en Europe.

Ceux du Carmen, en grande partie exils pour crimes, ont conserv leurs
habitudes sanguinaires et leur mpris de la vie. Joueurs infatigables,
ils ont sans cesse les cartes en main; le jeu est une source fconde de
querelles o le couteau joue le plus grand rle. Insoucieux de l'avenir
et des peines prsentes, durs aux souffrances physiques, ils ddaignent
la mort autant que la vie, et en reculent devant aucun danger. Eh bien!
ces hommes, qui abandonnent souvent leurs familles pour aller vivre plus
libres au milieu des hordes sauvages, qui de gaiet de coeur et sans
motion versent le sang de leurs semblables, qui son implacables dans
leurs haines, ces hommes sont capables d'ardente amiti, de dvouement
et d'abngation extraordinaires. Leur caractre offre un mlange bizarre
de bien et de mal, de vices sans frein et de vritables qualits. Il
sont tour  tour et  la fois paresseux jours, querelleurs, ivrognes,
cruels, fiers, tmrairement braves et dvous  un ami ou  un patron
de leur choix. Ds leur enfance, le sang coule sous leurs mains, dans
les estancias, l'poque de la _mantaza del ganado_ (abattage des
bestiaux), et ils s'habituent ainsi  la couleur de la pourpre humaine.
Du reste, leurs plaisanteries sont grossires, comme leurs moeurs: la
plus dlicate et la plus frquente est de se menacer du couteau sous le
prtexte le plus frivole.

Pendant que les gauchos, rentrs aprs la querelle chez le pulpero,
arrosaient la rconciliation et noyaient dans des flots de chicha le
souvenir de ce petit incident, un homme envelopp dans un pais manteau
et les ailes du chapeau rabattues sur les yeux, entra dans la pulperia
sans souffler mot, s'approcha du comptoir, jeta autour de lui un regard
en apparence indiffrent, alluma une cigarette au brasero, et avec une
piastre qu'il tenait  la main, il frappa trois coups secs sur le
comptoir.

A ce bruit inattendu, qui ressemblait  un signal, les gauchos, qui
causaient vivement entre eux, se turent comme saisis par une commotion
lectrique. Chillito et Mato tressaillirent essayant du regard de
soulever les plis du manteau qui cachait l'tranger, tandis que Pavito
dtournait un peu la tte pour dissimuler un sourire narquois.

L'inconnu jeta sa cigarette  demi consume, et se retira du bouge en
silence comme il tait venu. Un instant aprs, Chillito, qui s'essuyait
la joue, et Mato, feignant tous deux de se rappeler une affaire
importante, quittrent la pulperia. Le Pavito se glissa le long du mur
jusqu' la porte et courut sur leurs talons.

--Hum! grommela le pulpero, voil trois gredins qui me font l'effet de
manigancer quelque chienne de besogne, o toutes les ttes ne resteront
pas sur toutes leurs paules. Ma foi, a les regarde.

Les autres gauchos, compltement absorbs par leur partie de _monte_, et
penchs vers les cartes, n'avaient pour ainsi dire pas pris garde au
dpart de leurs camarades.

L'inconnu,  une certaine distance de la pulperia, se retourna. Les deux
gauchos marchaient presque derrire lui et causaient ngligemment comme
deux oisifs qui se promnent.

O tait le Pavito? il avait disparu.

Aprs avoir fait un signe imperceptible aux deux hommes, l'tranger se
mit en marche et suivit un chemin qui, par une courbe insensible,
s'loignait du cours de la rivire et s'enfonait peu  peu dans les
terres. Ce chemin,  la sortie de la Poblacion, tournait par un coude
assez raide et se rtrcissait tout  coup en un sentier qui, comme tous
les autres semblait se perdre dans la plaine.

A l'angle du sentier passa, prs des trois hommes, un cavalier, qui, au
grand trot, se dirigeait vers le village; mais proccups sans doute par
de srieuses penses, ni l'tranger, ni les gauchos ne le remarqurent.
Quant au cavalier, il lana sur eux un coup d'oeil rapide et perant, et
ralentit l'allure de son cheval, qu'il arrta  quelques pas de l.

--Dieu me pardonne! se dit-il  lui-mme, c'est don Juan Perez, ou c'est
le diable en chair et en os! Que peut-il avoir  faire par l en
compagnie de ces deux bandits qui m'ont l'air de suppts de Satan? Que
je perde mon nom de Jos Diaz, si je n'en ai pas le coeur net et si je
ne me mets  leurs trousses!

Et il sauta vivement  terre. Le senor Jos Diaz tait un homme de
trente-cinq ans au plus, d'une taille au-dessous de la moyenne et un peu
replet; mais, en revanche, la carrure des ses larges paules, et ses
membres trapus indiquaient sa force musculaire. Un petit oeil gris, vif
et ptillant d'intelligence et d'audace clairait sa physionomie ouverte
et franche. Son costume, sauf un peu plus d'lgance, tait celui des
gauchos.

Ds qu'il eut mis pied  terre, il regarda autour de lui, mais personne
 qui confier sa monture, car, au Carmen, et surtout dans la
Poblacion-del-Sur, c'est presque un miracle de rencontrer en mme temps
deux passants dans la rue. Il frappa du pied avec colre, passa la bride
dans son bras, conduisit son cheval  la pulperia, d'o les gauchos
venaient de sortir, et le confia  l'hte.

Ce devoir accompli, car le meilleur ami d'un Hispano-Amricain est son
cheval, Diaz revint sur ses pas avec les prcautions les plus
minutieuses, comme un homme qui veut surprendre et n'tre point aperu.
Les gauchos avaient de l'avance sur lui et disparaissaient derrire Une
dune mouvante, au moment o il tournait le coude de chemin. Nanmoins,
il ne tarda pas  les revoir gravissant un sentier raide qui aboutissait
 un bouquet de bois touffu. Quelques arbres avaient pouss dans ces
sables arides, par hasard ou par caprice de la nature.

Sr dsormais de les retrouver, Diaz marcha plus lentement, et, pour se
donner une contenance en cas de surprise, ou carter de lui tout
soupon, il alluma une cigarette. Les gauchos, par bonheur, ne se
retournrent pas une seule fois et pntrrent dans le bois  la suite
de l'homme que Diaz avait reconnu pour tre don Juan Perez. Lorsque, 
son tour, Diaz arriva devant la lisire du bois, au lieu d'y entrer
immdiatement, il fit un lger circuit sur la droite, puis, se courbant
vers le sol, il commena  ramper des pieds et des mains avec la plus
grande prcaution, afin de n'veiller par aucun bruit l'attention des
gauchos.

Au bout de quelques minutes, des voix arrivrent jusqu' lui. Il leva
alors doucement la tte, et dans une clairire,  dix pas de lui
environ, il vit les trois homme arrts et causant vivement entre eux.
Il se releva de terre, s'effaa derrire un rable et prta l'oreille.

Don Juan Perez avait laiss retomber son manteau, l'paule appuye
contre un arbre, les jambes croises, et il coutait avec une impatience
visible ce que lui disait en ce moment Chillito.

Don Juan Perez tait un homme de vingt-huit ans, beau, d'une taille
leve et bien prise, pleine d'lgance et de noblesse dans tous ses
mouvements, avec cette attitude hautaine que donne l'habitude de
commander. Des yeux noirs grands et vifs illuminaient l'ovale de son
visage, deux yeux comme chargs d'clairs et dont il tait presque
impossible de supporter le regard et la fascination tranges. Les
narines mobiles de son nez droit semblaient s'ouvrir aux passions vives;
une froide raillerie s'tait incruste dans les coins de sa bouche,
belle de dents blanches et surmonte d'une moustache noire. Le front
tait large, la peau bistre par les ardeurs du soleil, la chevelure
longue et soyeuse. Cependant malgr toutes ces prodigalits de la
nature, son expression altire et ddaigneuse finissait par inspirer une
sorte de rpulsion.

Les mains de don Juan taient parfaitement gantes et petites; son pied,
un pied de race, se cambrait dans des bottes vernies. Pour le costume,
qui tait d'une grande richesse, il tait absolument pareil par la forme
 celui des gauchos. Un diamant d'un prix immense serrait le col de sa
chemise, et le fin tissu de son poncho valait plus de cinq cents
piastres.

Deux ans avant l'poque de ce rcit, don Juan Perez tait arriv au
Carmen inconnu de tout le monde, et chacun s'tait demand: d'o
vient-il? de qui tient-il sa fortune princire? o sont ses proprits?
Don Juan avait achet, dans la colonie, une estancia, situe  deux ou
trois lieues de Carmen, et, sous prtexte de dfense contre les Indiens,
il l'avait fortifie, entoure de fosss et de palissades et munie de
six pices de canon. Il avait ainsi mur sa vie et djou la curiosit.
Quoique son estancia ne s'ouvrit jamais devant aucun hte, il tait
accueilli par les premires familles du Carmen, qu'il visitait
assidment, pour soudain, au grand tonnement de tous, il disparaissait
pendant des mois entiers. Les dames avaient perdu leurs sourires et
leurs oeillades, les hommes leurs questions adroites pour faire parler
don Juan. Don Luciano Quiros,  qui son poste de gouverneur donnait
droit  la curiosit, ne laissa pas d'avoir quelques inquitudes au
sujet du bel tranger, mais, de guerre lasse, il en appela au temps qui
dchire tt ou tard les voiles les plus pais.

Voil quel tait l'homme qui coutait Chillito dans la clairire, et
tout ce que l'on savait sur son compte.

--Assez! fit-il avec colre en interrompant le gauche; tu es un chien et
un fils de chien.

--Senor! dit Chillito qui redressa la tte.

--J'ai envie de te briser comme un misrable que tu es.

--Des menaces!  moi! s'cria la gaucho ple de rage et dgainant son
couteau.

Don Juan lui saisit le poignet de sa main gante, et le lui tordit si
rudement qu'il laissa chapper son arme avec un cri de douleur.

--A genoux! et demande pardon, reprit le gentilhomme; et il jeta
Chillito sur le sol.

--Non, tuez-moi plutt.

--Va, gueux, retire-toi, tu n'es qu'une bte brute.

Le gaucho se releva en chancelant; Le sang injectais ses yeux, ses
lvres taient blmes, tout son corps tremblait. Il ramassa son couteau
et s'approcha de don Juan, qui l'attendait les bras croiss.

--Eh bien! oui, dit-il, je suis une bte brute, mais je vous aime, aprs
tout. Pardonnez-moi ou tuez-moi, ne me chassez pas.

--Va-t'en.

--C'est votre dernier mot?

--Oui.

--Au diable, alors!

Et le gaucho, d'un mouvement prompt comme la pense, leva son arme pour
se frapper.

--Je te pardonne, reprit don Juan qui avait arrt le bras de Chillito;
mais, si tu veux me servir, sois muet comme un cadavre.

Le gaucho tomba  ses pieds et couvrit ses mains de baisers, semblable
au chien qui lche son matre dont il a t battu.

Mato tait rest tmoin immobile de cette scne.

--Quel pouvoir a donc cet homme trange pour tre aim ainsi! murmura
Jos Diaz toujours cach derrire un arbre.


                          III.--DON JUAN PEREZ


Aprs un court silence, don Juan reprit la parole.

--Je sais que tu m'es dvou, et j'ai en toi une entire confiance, mais
tu es un ivrogne, Chillito, et la boisson conseille mal.

--Je ne boirai plus, rpondit le gaucho.

Don Juan sourit.

--Bois, mais sans tuer ta raison. Dans l'ivresse, comme tu l'as fait
tantt, on lche des mots sans remde plus meurtriers que le poignard.
Ce n'est pas le matre qui parle ici, c'est l'ami. Puis-je compter sur
vous deux?

--Oui, dirent les gauchos.

--Je pars; vous ne quittez pas la colonie et soyez prts  tout.
Surveillez particulirement la maison de don Luis Munoz au dehors et au
dedans. S'il arrive quelque chose d'extraordinaire  lui ou sa fille
dona Linda, vous allumerez immdiatement deux feux, l'un sur la falaise
des Urubus, l'autre sur celle de San-Xavier, et au bout de quelques
heures vous aurez de mes nouvelles. Chacun de mes ordres si
incomprhensible qu'il soit, me promettez-vous de l'excuter avec
promptitude et dvouement.

--Nous le jurons!

--C'est bien. Un dernier mot! Liez-vous avec le plus de gauchos que vous
pourrez: tchez, sans veiller le soupon qui ne dort jamais que d'un
oeil, de runir une troupe d'homme dtermins. A propos, mfiez-vous de
Pavito: c'est un tratre.

--Faut-il le tuer? demanda Mato.

--Peut-tre serait-ce prudent, mais il faudrait s'en dbarrasser
adroitement.

Les deux gauchos se lancrent un regard  la drobe; don Juan feignit
de ne pas les voir.

--Avez-vous besoin d'argent?

--Non, matre.

--N'importe! prenez cela.

Il jeta dans la main de Mato une longue bourse en filet; un grand nombre
d'onces d'or tincelaient  travers les mailles.

--Chillito, mon cheval.

Le gaucho entra dans le bois et reparut presque aussitt, tenant en
bride un magnifique coureur sur lequel don Juan s'lana.

--Adieu, leur dit-il, prudence et fidlit! Une indiscrtion vous
coterait la vie.

Et, ayant fait un salut amical aux deux gauchos, il donna de l'peron
dans les flancs du cheval et s'loigna dans la direction du Carmen. Mato
et Chillito reprirent le chemin de la Poblacion-del-Sur.

Ds qu'ils furent  une certaine distance, dans un coin de clairire
s'agitrent les broussailles, d'o s'avana par degrs une tte plie
par la peur. Cette tte appartenait au Pavito, qui, un pistolet d'une
main et son couteau de l'autre, se dressa sur ses pieds en regardant
autour de lui d'un air effar et en murmurant  mi-voix:

--Canario! me tuer adroitement! nous verrons, nous verrons. Santa Virgen
del Pilar! quels dmons! Eh! eh! on a raison d'couter.

--C'est le seul moyen d'entendre, dit quelqu'un d'un ton railleur.

--Qui va l? s'cria le Pavito, qui fit un bond de ct.

--Un ami, reprit Jos Diaz qui sortit de derrire l'rable et joignit le
gaucho, auquel il serra la main.

--Ah! ah! capataz (majordome) soyez le bienvenu. Vous coutiez donc
aussi?

--Tudieu! si j'coutais? J'ai profit de l'occasion pour m'difier sur
don Juan.

--Eh bien?

--Ce caballero me parait un assez tnbreux sclrat: mais, Dieu aidant,
nous ruinerons ses trames pleines d'ombre.

--Ainsi soit-il!

--Et d'abord, que comptez-vous faire?

--Ma foi! je l'ignore. J'ai des bourdonnements dans les oreilles. Me
tuer adroitement! Mato et Chillito sont bien les plus hideux sacripants
de la pampa.

--Caramba! je les connais de longue date;  cette heure ils m'inquitent
mdiocrement.

--Mais moi?

--Bah! vous n'tes pas encore mort.

--Je n'en vaux gure mieux.

--Auriez vous peur, vous le plus hardi chasseur de panthre que je
sache?

--Une panthre n'est, aprs tout, qu'une panthre, on en a raison avec
une balle; mais les deux gaillards que don Juan a lchs aprs moi sont
des dmons.

--C'est vrai; donc allons au plus press. Don Luis Munoz dont je suis le
capataz, est mon frre de lait, c'est vous dire que je lui suis dvou 
la vie  la mort. Don Juan ourdit contre la famille de mon matre
quelque infernal complot que je veux faire chouer. Etes-vous dcid 
me prter main-forte? Deux hommes peuvent beaucoup qui,  eux deux,
n'ont qu'une seule volont.

--Franchise pour franchise, don Jos, reprit le Pavito aprs un instant
de rflexion. Ce matin, j'aurais refus; ce soir, j'accepte, car je ne
risque plus de trahir les gauchos mes camarades. La position est
change. Me tuer adroitement! Vrai Dieu, je me vengerai! Je suis  vous,
capataz, comme mon couteau est  sa poigne,  vous corps et me, foi de
gaucho!

--A merveille! fit don Jos; nous saurons nous entendre. Montez  cheval
et allez m'attendre  l'Estancia: j'y retournerai aprs le coucher du
soleil, et l, nous dresserons le plan de contre-mine.

--D'accord. De quel ct vous dirigez-vous?

--Je me rends chez don Luis Munoz.

--A ce soir, alors!

--A ce soir!

Ils se sparrent. Le Pavito, dont le cheval tait cach  peu de
distance, galopa vers l'estancia de San-Julian, dont Jos tait le
capataz, tandis que celui-ci descendait  grands pas le chemin de la
Poblacion.

Don Luis Munoz tait un des plus riches propritaires du Carmen, o sa
famille s'tait tablie depuis la fondation de la colonie. C'tait un
homme d'environ quarante-cinq ans. Originaire de la vieille Castille, il
avait gard le beau type de cette race, type qui sur son visage se
reconnaissait aux grandes lignes vigoureusement accuses, avec un
certain air de majest fire auquel ses yeux un peu tristes ajoutaient
une expression de bont et de douceur.

Rest veuf, aprs deux courtes annes de mariage, don Luis avait enferm
dans son coeur le souvenir de sa femme comme une relique sacre, et il
croyait que c'tait l'aimer encore que de se vouer tout entier 
l'ducation de leur fille Linda.

Don Luis habitait, dans la Poblacion du vieux Carmen,  peu de distance
du fort, une des plus belles et des plus vastes maisons de la colonie.

Quelques heures aprs les vnements que nous avons rapports, deux
personnes taient assises auprs d'un brasero dans un salon de cette
habitation.

Dans ce salon, lgamment meubl  la franaise, un tranger, en
soulevant la portire, aurait pu se croire transport au faubourg
Saint-Germain: mme luxe dans les tapisseries, mme got dans le choix
et l'arrangement des meubles. Rien n'y manquait, pas mme un piano
d'Erard charg de partitions d'opras chants  Paris; et, comme pour
mieux prouver que la gloire va loin et que le gnie a des ailes, les
romanciers et les potes  la mode encombraient un guridon de Boule. L
tout rappelait la France et Paris; seul, le brasero d'argent, o
achevaient de se consumer des noyaux d'olives, indiquait L'Espagne. Des
lustres garnis de bougies roses clairaient cette magnifique retraite.

Don Luis Munoz et sa fille Linda taient assis auprs du brasero.

Dona Linda, ge de quinze ans  peine, tait admirablement belle. L'arc
de jais de ses sourcils, tracs comme avec un pinceau, relevait la grce
de son front un peu bas et d'une blancheur mate; ses grand yeux bleus et
pensifs, frangs de longs cils bruns, contrastaient harmonieusement avec
ses cheveux d'un noir d'bne qui se bouclaient autour d'un col dlicat,
et o des jasmins odorants se mouraient de volupt. Petite comme toutes
les Espagnoles de race, sa taille cambre tait d'une finesse extrme;
jamais pieds plus mignons n'avaient foul, en dansant, les pelouses
buenos-ayriennes, jamais main plus dlicate n'tait tombe dans la main
d'un amoureux. Sa dmarche, nonchalante comme celle de toutes les
croles, avait je ne sais quels mouvements onduls pleins de
dsinvolture et de _salero_, comme on dit en Espagne.

Son costume, d'une charmante simplicit, se composait d'un peignoir de
cachemire blanc brod de larges fleurs en soie de couleurs vives, serr
aux hanches par une torsade. Un voile de maline tait ngligemment
ajust sur ses paules. Ses pieds, emprisonns dans des bas de soie 
cts, taient chausss de pantoufles naines roses et bordes de duvet
de cygne.

Dona Linda fumait un mince cigarillo de mas, tout en causant avec son
pre.

--Oui, pre, disait-elle, aujourd'hui est arriv au Carmen un navire de
Buenos-Ayres, charg des plus jolis oiseaux du monde.

--Eh bien! _chica_ (petite)?

--Il me semble que mon cher petit pre, fit-elle avec une admirable
moue, n'est gure galant, ce soir.

--Qu'en savez-vous, mademoiselle? rpondit don Luis en souriant.

--Comment! vrai! s'cria-t-elle en bondissant de joie sur un fauteuil et
en frappant ses mains l'une contre l'autre, vous auriez pens?...

--A vous acheter des oiseaux? Vous verrez demain votre volire peuple
de perruches, d'aras, de bengalis, de colibris, enfin plus de quatre
cents, vilaine ingrate!

--Oh! que vous tes bon, mon pre, et que je vous aime! reprit la jeune
fille en jetant ses bras autour du cou de don Luis et en l'embrassant 
plusieurs reprises.

--Assez! assez! follette! Vas-tu m'touffer avec tes caresses?

--Que faire pour reconnatre vos prvenances?

--Pauvre chre, je n'ai que toi  aimer dsormais.

--Dites donc  adorer, mon excellent pre, car c'est de l'adoration que
vous avez pour moi. Aussi je vous aime de toutes les forces aimantes que
Dieu a mises dans mon me.

--Et pourtant, dit Luis d'un ton doux de reproche, tu ne crains pas,
mchante, de me causer des inquitudes.

--Moi? demanda Linda avec un tressaillement intrieur.

--Oui, vous, vous, fit-il en la menaant tendrement du doigt. Tu me
caches quelque chose.

--Mon pre!

--Allez, ma fille, les yeux d'un pre savent lire jusqu'au fond d'un
coeur de quinze ans, et, depuis quelques jours, si je ne me trompe, je
ne suis plus seul dans ta pense.

--C'est vrai, rpondit la jeune fille avec une certaine rsolution.

--Et  qui rves-tu ainsi, petite fille? dit don Luis en cachant son
inquitude sous un sourire.

--A don Juan Perez.

--Ah? cria le pre d'une voix trangle, et tu l'aimes?

--Moi? Non, rpondit-elle. Ecoutez, mon pre, je ne veux rien vous
cacher. Non, continua-t-elle en posant la main sur son coeur, je n'aime
pas don Juan Perez; cependant, il occupe ma pense; pourquoi? je ne
saurais le dire; mais son regard me trouble et me fascine; sa voix me
cause un sentiment de douleur indfinissable. Cet homme est beau, ses
manires sont lgantes et nobles, il a tout d'un gentilhomme de haute
caste, et pourtant quelque chose en lui, je ne sais quoi de fatal, me
glace et m'inspire une rpulsion invincible.

--Tte romanesque!

--Riez, moquez-vous de moi; mais, dit-elle avec un tremblement de voix,
vous avouerai-je tout, mon pre?

--Parle avec confiance.

--Eh bien! j'ai un pressentiment que cet homme me sera funeste.

--Enfant, reprit don Luis en lui baisant au front, que peut-il te faire?

--Je l'ignore, mais j'ai peur.

--Veux-tu que je ne le reoive plus.

--Gardez-vous-en bien; ce serait hter le malheur qui me menace.

--Allons, tu perds la tte et te plais  te crer des chimres.

Au mme moment un domestique annona don Juan Perez que entra dans le
salon.

Le jeune homme tait vtu  la dernire mode de Paris; l'clat des
bougies rayonna sur son beau visage.

Le pre et la fille tressaillirent.

Don Juan s'approcha de dona Linda, la salua avec grce et lui offrit un
superbe bouquet de fleurs exotiques. Elle remercia d'un sourire, prit le
bouquet, et, presque sans le regarder, le posa sur un guridon.

On annona successivement le gouverneur, don Luciano Quiros, accompagn
de tout son tat-major, et deux ou trois famille, en tout une quinzaine
de personnes. Peu  peu la runion s'anima, on causa.

--Eh bien! colonel, demanda don Luis au gouverneur, quelles nouvelles de
Buenos-Ayres?

--Notre grand Rosas, rpondit le colonel qui touffait dans son
uniforme, a encore battu  plates coutures les _sauvages unitaires_
d'Oribe.

--Dieu soit lou! peut-tre cet avantage nous procurera-t-il un peu de
tranquillit dont le commerce a besoin.

--Oui, reprit un colon, les communications deviennent si difficiles que
ar terre on ne peut plus rien expdier.

--Est-ce que les Indiens se remueraient? demanda un ngociant inquiet de
ces paroles.

--Oh! interrompit le gros commandant, il n'y a pas de danger: la
dernire leon qu'ils ont reue a t rude, ils s'en souviendront
longtemps, et de longtemps ils n'oseront envahir nos frontires.

Un sourire presque invisible passa sur les lvres de don Juan.

--En cas d'invasion, les croyez-vous capables de troubler srieusement
la colonie?

--Hum! reprit don Luciano, en somme, ce sont de pauvres hres.

Le jeune homme sourit de nouveau d'une faon amre et sinistre.

--Monsieur le gouverneur, dit-il, je suis de votre avis; je crois que
les Indiens feront bien de rester chez eux.

--Pardieu! exclama le commandant.

--Mon dieu, mademoiselle, dit don Juan en se tournant vers dona Linda,
serait-ce trop exiger de votre grce que de vous prier de chanter le
dlicieux morceau du _Domino noir_ que vous avez si bien chant l'autre
jour?

La jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano, et d'une voix pure
chanta la romance du troisime acte.

--J'ai entendu  Paris cette romance par madame Damoreau, ce rossignol
envol, et je ne saurais dire qui de vous ou d'elle y apporte plus de
got et de navet.

--Don Juan, rpondit dona Linda, vous avez trop longtemps vcu en
France.

--Pourquoi donc, mademoiselle?

--Vous en tes devenu un dtestable flatteur.

--Bravo! gloussa le gouverneur avec un gros rire. Vous le voyez, don
Juan, nos croles valent les Parisiennes pour la vivacit de la
repartie.

--Incontestablement, colonel, reprit le jeune homme; mais laissez-moi
faire, ajouta-t-il avec un accent indfinissable, je prendrai bientt ma
revanche.

Et il enveloppa dona Linda dans un regard dont elle frissonna.

--Don Juan, demain, je l'espre, demanda le gouverneur, vous assisterez
au _Te Deum_ chant en l'honneur de notre glorieux Rosas?

--Impossible, colonel; ce soir mme, je pars pour un voyage forc.

--Allons bon! encore une de vos excursions mystrieuses?

--Oui, mais celle-l ne sera pas longue et bientt je serai de retour.

--Tant mieux!

--_Quien sabe?_ (Qui sait?) murmura le jeune homme d'une voix sinistre.

Dona Linda, qui avait entendu ces dernier mots, ne fut pas matresse de
son effroi.

Les visiteurs prirent cong les uns  la suite des autres. Don Juan
Perez tait enfin seul avec ses htes.

--Senorita, dit-il en faisant ses adieux, je pars pour un voyage o je
courrai sans nul doute de grands dangers. Puis-je esprer que vous
daignerez, dans vos prires, vous souvenir du voyageur?

Linda le regarda un instant en face, et, avec une rudesse qui ne lui
tait pas naturelle, elle rpondit:

--Senor Caballero, je ne puis prier pour la russite d'une expdition
dont je ne connais pas le but.

--Merci de votre franchise, mademoiselle! reprit don Juan sans
s'mouvoir; je n'oublierai point vos paroles.

Et aprs la politesse d'usage il se retira.

--Le Capataz de San-Julian, don Jos Diaz, demande  parler, pour
affaire importante, au senor don Luis Munoz.

--Faites entrer, rpondit don Luis au domestique, qui avait si
longuement annonc le capataz. Toi, Lindita, viens auprs de moi, sur ce
canap.

Don Juan tait extrmement agit lorsqu'il sortit de la maison; il se
retourna et darda son regard de vipre sur les fentres du salon o se
dessinait la silhouette mobile de dona Linda.

--Orgueilleuse fille, dit-il d'une voix sourde et terrible, je te
punirai bientt de tes ddains.

Puis, s'enveloppant dans son manteau, il se dirigea d'un pas rapide vers
une maison situe  peu de distance et qui au Carmen lui servait de pied
 terre. Il y frappa deux coups; la porte s'ouvrit et se referma sur
lui.

Vingt minutes aprs, cette porte se rouvrait, pour livrer passage  deux
cavaliers.

--Matre, o allons-nous? demanda l'un.

--A l'arbre de Gualichu, rpondit l'autre, qui ajouta tout bas: chercher
la vengeance.

Les deux cavaliers s'enfoncrent dans l'obscurit et le galop furieux de
leurs chevaux fut vite perdu dans les profondeurs du silence.


                              IV.--L'ESPION.


Gnralement, les nations australes ont une divinit, ou pour mieux
dire, un gnie quelquefois bienfaisant, le plus souvent hostile; leur
culte est moins de la vnration que de la crainte. Ce gnie est nomm
_Achekemat-Kanet_ par les Patagons, _Quecubu_ par las Aucas, et
_Gualichu_ par les Puelches. Et, comme ces derniers ont plus
particulirement parcouru le territoire o se trouve l'arbre sacr, ils
ont perptu le nom de leur gnie du mal en le donnant  l'arbre auquel
ils attribuent la mme puissance.

La croyance  Gualichu remonte, dans les Pampas,  la plus haute
antiquit.

Ce dieu mchant est tout simplement un arbre rabougri qui, ml 
d'autres arbres, n'aurait point attir l'attention, tandis que, seul et
comme gar dans l'immensit des plaines, il sert de repre au voyageur
fatigu d'une longue route dans ces ocans sablonneux. Il s'lve  une
hauteur de trente  trente-cinq pieds, tout tortueux, tout pineux, et
s'arrondit en une large coupe forme par son tronc vermoulu, o hommes
et femmes entassent leurs prsents, tabac, verroteries, et pices de
monnaie. Il est g de plusieurs sicles et appartient aux espces
d'acacias que les Hispano-Amricains dsignent sous le nom
d'_algarrobo_.

Les hordes errantes des Indiens, frappes sans doute de la solitude de
cet arbre au milieu des dserts, en ont fait l'objet de leur culte. En
effet, ses branches sont couvertes d'offrandes diverses d'une certaine
valeur; l un poncho, l une mante, plus loin des rubans de laine ou des
fils de couleur; de toutes parts, sur les pines, des rameaux sont
accrochs des vtements plus ou moins altrs et dchirs par le vent,
ce qui donne  l'arbre sacr l'aspect d'une friperie. Aucun Indien,
Patagon, Puelche, Aucas, ou Tehuelche n'oserait passer sans y laisser
quelque chose; celui qui n'a rien coupe des crins de son cheval et les
attache  une branche. L'offrande la plus prcieuse et la plus efficace,
selon les Indiens est celle de leur cheval; aussi, le grand nombre de
chevaux gorgs autour de l'arbre atteste-t-il leur culte.

La religion des nations australes, tout primitive et pargne par la
conqute, ne tient nul compte de l'tre moral et ne s'arrte qu'aux
accidents de la nature, dont elle fait des dieux. Ces peuplades
cherchent  se rendre favorables les dserts, o la fatigue et la soif
amnent la mort, et les rivires qui peuvent les engloutir.

Au pied mme de l'arbre de Gualichu, quelques heures aprs les
vnements dj raconts, une scne trange se passait, rendue plus
trange encore par l'paisseur des tnbres et par un orage qui
s'approchait. De gros nuages noirs roulaient lourdement dans l'espace;
le vent soufflait par rafales avec des sifflements aigus, et de larges
gouttes de pluie tombaient sur le sable.

Autour de l'arbre sacr, les Indiens avaient improvis un village
compos d'une quarantaine de _toldos_ levs  la hte et sans ordre.
Devant chaque toldo ptillait un feu clair, auprs duquel trois ou
quatre femmes indiennes accroupies se chauffaient sans quitte de l'oeil
les chevaux entravs qui mangeaient la provende d'_alfalfa_.

Un feu immense, semblable  un bcher, flamboyait  quelques pas de
l'arbre de Gualichu, et tait entour d'une vingtaine d'Indiens, debouts
et silencieux, plongs dans cette immobilit automatique et
contemplative qui leur tait habituelle, et leurs grands costumes de
guerre faisaient penser qu'ils se prparaient  une importante crmonie
de leur culte.

Soudain un coup de sifflet aigu fendit l'air et annona l'arrive de
deux cavaliers. L'un d'eux mit pied  terre, jeta la bride de son cheval
 son compagnon et s'avana dans le centre form par les guerriers. Cet
homme portait l'uniforme d'officier de l'arme chilienne.

--Salut mes frres! dit-il en regardant autour de lui; que Gualichu les
protge.

--Salut  Pincheira! rpondirent les Indiens.

--Tous les chefs sont-ils runis? reprit-il.

--Tous, fit une voix, except Neham-Outah, le grand _Toqui_ (chef
suprme) des Aucas.

--Il ne peur tarder; attendons.

Le silence se fut  peine rtabli qu'un second coup de sifflet retentit
et que deux nouveaux cavaliers entrrent dans le cercle de lumire
projet par les flammes.

Un seul homme descendit de cheval. Il tait de haute taille, d'une mine
fire, et il tait vtu du costume des guerrier aucas, la nation
indienne la plus civilise et la plus intelligente de toute l'Amrique
du Sud. Ce sont eux qui, presque sans armes, repoussrent Almagro et ses
soldats cuirassiers, en 1855, qui triomphrent du malheureux Valdivia et
qui, toujours combattus par les Espagnols, n'en furent jamais vaincus.
Les Aucas Offrirent un refuge aux Incas sans asile que Pizarro traqua
comme des btes fauves et qui, pour prix de leur hospitalit,
introduisirent chez ces Indiens leur civilisation avance. Peu  peu les
deux peuples se mlangrent et leur haine contre les Espagnols s'est
perptue jusqu' nos jours.

Le guerrier qui venait d'entrer dans le conseil des chefs indiens, tait
un des types les plus parfaits de cette race indomptable: tous ses
traits portaient le caractre distinctif de ces fiers Incas, si
longtemps les matres du Prou. Son costume diffrent de celui des
Patagons, qui emploient des peaux de bte, se composait de tissus de
laine broch d'argent. Un _chamal_ ou _chaman_ bleu lui entourait le
corps depuis la ceinture, o il s'attachait par un ruban de laine,
jusqu' la moiti des jambes, semblable en tout au _chilipa_ des gauchos
qui ont emprunt aux Indiens ce vtement et le poncho court ray de bleu
et de rouge. Ses bottes, armes d'perons d'argent et habilement cousues
avec des tendons d'animaux taient faites de cuir tann de _quemul_
(espce de lama).

Ses cheveux se divisaient derrire sa tte en trois queues, runies 
l'extrmit par un pompon de laine, tandis que, par devant, le reste de
sa chevelure tait relev et attach par un _kca_ ou ruban bleu qui,
aprs trois tours, retombait sur le ct et se terminait par de petits
morceaux d'argent rouls en tuyaux. Son front tait ceint d'un cercle
massif, espce de diadme large de trois doigts, au centre duquel
tincelait un soleil incrust dans des pierreries. Un diamant d'une
norme valeur pendait  chacune de ses oreilles, son manteau de peaux de
guanacos qui retombait jusqu' terre, tait retenu sur ses paules par
une torsade en soie, et d'agrafait avec un diamant. Deux revolvers  six
coups luisaient  sa ceinture;  sa hanche droite, s'appuyait un
_machete_, sabre court  lame trs-large; Il tenait  la main un fusil
Lefaucheux.

Aussi ce guerrier fit-il  son arrive, une vive sensation parmi les
chefs: tous s'inclinrent respectueusement devant lui en murmurant avec
joie:

--Neham-Outah! Neham-Outah!

Le guerrier sourit avec orgueil et prit place au premier rang des chefs.
--Le _nacurutu_ (bubo magelanique) a chant deux fois, dit-il; l'orfraie
du Rio-Ngro jette son cri lugubre; la nuit touche  sa fin; qu'ont
rsolu les chefs des grandes nations?

--Il serait utile, je crois, rpondit un des Indiens, d'implorer pour le
conseil la protection de Gualichu.

--L'avis de mon frre Metipan est sage. Qu'on prvienne le _matchi_.

Pendant qu'un chef s'loignait pour prvenir le matchi ou sorcier, un
autre chef sortit du cercle, s'approcha de Neham-Outah, lui parla tout
bas  l'oreille et revint  sa place. Le toqui des Aucas, qui avait
baiss la tte affirmativement, porta la main  son machete et s'cria
d'une voix haute et menaante:

--_Yek youri, yak miti_ (un tratre est parmi nous); attention,
guerriers!

Un frmissement de colre parcourut les rangs de l'assemble; chaque
Indien regarda  ses cts.

--_Lar hary mutti_ (il faut qu'il meure)! s'crirent-ils tous ensemble.

--_Achih_ (c'est bien), rpondit Neham-Outah.

Ces mots, changs en langue indienne que nous reproduisons
littralement, devaient arriver comme un vain son  l'oreille du
tratre, car le dialecte aucas n'est pas gnralement compris par les
Espagnols.

Cependant, un homme vtu comme les autres chefs indiens, et protg par
l'ombre, bondit tout  coup loin du cercle et poussant  trois reprises
diffrentes le glapissement rauque de l'_urubus_ (espce d'oiseau de
proie) il s'adossa au tronc mme de l'arbre de Gualichu, et, les jambes
cartes, le buste en avant, les revolvers au poing, il attendit.

Cet homme tait Sanchez le bombero.

Une muraille vivante, une centaine d'Indiens, se dressait en armes
devant lui et le menaait de toutes parts. Sanchez,  qui la fuite tait
impossible, frona les sourcils, serra les dents et cuma de rage.

--Je vous attends, chiens! cria-t-il.

--_Chew! chew!_ en avant! en avant! hurlaient les Indiens.

--Silence! fit Neham-Outah d'une voix rude; je veux l'interroger.

--A quoi bon? reprit Pincheira avec une expression haineuse. C'est un de
ces rats de la Pampa que les Espagnols appellent bomberos; je le
reconnais. Tuons-le, d'abord.

--Un bombero! hurlrent de nouveau les Indiens. A mort!  mort!

--Silence! dit Neham-Outah; qui ose interrompre?

Au commandement du matre, le silence se rtablit.

--Qu'as-tu? demanda le toqui au bombero.

--Et toi? rpondit Sanchez en ricanant et en se croisant les bras, sans
toutefois lcher ses pistolets.

--Rponds si tu ne veux mourir: tu es en mon pouvoir.

--Un brave n'appartient qu' lui; il a toujours la ressource de se faire
tuer.

--Peut-tre

--Essayes de me prendre.

--Rends-toi, il ne te sera fait aucun mal.

--Un bombero ne se rend jamais.

--Pourquoi t'es-tu introduit parmi nous?

--Canario! je suis venu pour assister  vos jongleries indiennes et pour
connatre le but de cette runion nocturne.

--Vous tes franc, au moins, j'y aurai gard. Allons! la rsistance
Serait inutile, rendez-vous.

--Etes-vous fou, mon matre?

--Chew! dit aux indiens Neham-Outah bouillant de colre.

Ceux-ci s'lancrent. Deux coups de pistolet retentirent et deux Indiens
se tordirent sur les sable. Pendant que les autres hsitaient, Sanchez,
replaant ses revolvers  sa ceinture, sait son machete.

--Place! s'cria-t-il.

--A mort! rptrent les guerriers.

--Place! place!

Et Sanchez se prcipita sur les Indiens, frappant  droite et  gauche
d'estoc et de taille. Neham-Outah se jeta au devant de lui avec un
rugissement de lion bless.

--Ah! ah! fit le bombero; mon brave chef au soleil de diamant,  nous
deux!

Tout  coup trois coups de feu partirent derrire les Indiens, et trois
cavaliers se rurent sur eux, semant sur leur passage l'pouvante et la
mort. Les Indiens, ne sachant combien d'ennemis combattaient contre eux,
crurent, grce  l'obscurit et au nombre des morts, avoir affaire  un
renfort considrable et commencrent  se disperser dans toutes les
directions, hormis les plus rsolus qui tinrent bon et continurent 
rsister aux assaillants. On comptait parmi eux Neham-Outah, Pincheira
et quelques chefs renomms.

Les trois bomberos, appels par le glapissement rauque de Sanchez,
s'taient hts vers leur frre; ils l'aidrent  se mettre en selle sur
son cheval qu'ils lui avaient amen.

--Ah! criait-il, sus! sus! aux Indiens! Neham-Outah lui assna un coup
de machete auquel l'Espagnol riposta par un coup de taille qui balafra
le visage de son adversaire. Le toqui poussa un cri, non de douleur,
mais de rage.

--Eh! lui dit le bombero, je te reconnatrai, si jamais nous nous
rencontrons, car tu portes mes marques.

--Misrable! fit le chef, en dchargeant sur lui un de ses pistolets.

--Ah! murmura  son tour Sanchez qui s'affaissa sur sa selle.

Il serait tomb si Julian ne l'et retenu.

Il m'a tu, reprit le bless d'une voix entrecoupe. Courage, frres! ne
leur laissez pas mon corps.

Les trois bomberos, soutenant leur frre au milieux d'eux, redoublrent
d'ardeur pour l'entraner loin d'une perte invitable; mais comment
fuir? Les Indiens, le premier mouvement de panique pass, purent compter
leurs ennemis, ils revinrent  la charge et menaaient de les accabler
par leur nombre. La position tait horrible. Sanchez, qui avait gard
son sang froid, comprit que ses frres allaient se perdre pour lui, et,
sacrifiant sa vie pour les sauver, il leur cria:

--Fuyez! laissez-moi seul ici: dans quelques minutes je serai mort.

--Non, rpondirent-ils en faisant cabrer leurs chevaux pour parer les
coups, nous vous sortirons de l o nous prirons ensemble.

Sanchez, qui connaissait ses frres, n'ignorait pas que leur rsolution
tait inbranlable.

Le combat se livrait, en ce moment,  deux mtres de l'arbre de
Gualichu. Sanchez, pendant que ses frres se dfendaient partout  la
fois, se laissa glisser sur le sol; et, lorsque les bomberos se
retournrent, le cheval tait priv de son cavalier, Sanchez avait
disparu.

--Il est mort, que faire? dit Julian dsespr.

--Lui obir, puisque nous n'avons pu le sauver, rpondit Simon.

--En avant donc!

Et tous les trois, ensanglantant les flancs de leurs chevaux, ils
bondirent au plus pais des Indiens. Le choc fut terrible. Cependant,
quelques secondes plus tard, mis hors de danger par leur audace
incroyable, les bomberos fuyaient comme le vent dans trois directions
diffrentes en poussant des cris de triomphe.

Les Indiens reconnurent l'inutilit d'une poursuite  travers les
sables; ils se contentrent de relever leurs blesss et de compter les
morts, en tout une trentaine de victimes.

--Ces Espagnols sont de vritables dmons, quand ils s'y mettent, dit
Pincheira qui se souvint alors de son origine.

--Oh! lui rpondit Neham-Outah ivre de fureur, si jamais je leur appuie
le pied sur la poitrine, ils expieront les maux dont ils flagellent ma
race depuis des sicles.

--Je vous suis tout dvou, reprint Pincheira.

--Merci, mon ami! L'heure venue, je vous rappellerai votre promesse.

--Je serai prt, mais  prsent quels sont vos desseins?

--Cette balafre que cet enrag m'a taille dans le visage me force 
mettre le feu aux poudres le plus tt possible.

--Faites, vive Dieu! et finissons-en avec ces Espagnols maudits.

--Vous hassez donc bien vos compatriotes?

--J'ai le coeur indien, c'est tout dire.

Je vous procurerai bientt l'occasion d'assouvir votre haine contre eux.

--Dieu vous entende!

--Mais les chefs se sont de nouveau rassembls autour du feu du conseil;
frre, venez.

Neham-Outah et Pincheira approchrent de l'arbre de Gualichu o les
Indiens s'taient groups, immobiles, silencieux et calmes, comme si
rien n'eut troubl leur runion.


                             V.--LE MATCHITUM


Les Indiens, en relevant leurs morts avaient vainement cherch le
cadavre de l'homme blanc; ils se persuadrent que ses compagnons
l'avaient enlev. Ceux-ci, au contraire, se reprochaient amrement
d'avoir abandonn aux mains des paens le corps de leur frre.

En effet, qu'tait devenu Sanchez?

Le bombero tait un de ces hommes de fer, qu'une forte volont mne 
leur but et que la mort seule peut abattre. Il voulait donc assister au
conseil des chefs, dont il souponnait la haute importance, et, au lieu
de jeter sa vie en pture dans une lutte ingale, il trouva le coup de
pistolet de Neham-Outah le prtexte qu'il guettait. Comme le temps
pressait, il avait feint d'tre bless  mort, et ses frres et ennemis
avaient t dupes de son stratagme.

Ds qu'il se ft laiss glisser en bas de son cheval,  la faveur de
l'ombre de la mle, il avait pu, soit en rampant comme une couleuvre,
soit en sautant comme un cougouar, grimper et se cacher dans le tronc
creux de l'arbre de Gualichu. L il se tapit sous un amas informe
d'objets offerts par la dvotion des Indiens et fut aussi en sret que
dans la forteresse du Carmen. Du reste, en hardi chasseur qui a toujours
le temps de se faire tuer, il n'avait point lch ses armes. Son premier
soin fut de s'envelopper le bras sans respect pour Gualichu, dans un
morceau d'toffe afin d'arrter le sang de sa blessure: puis il
s'arrangea de son mieux au fond de sa cachette, la tte un peu en dehors
pour avoir les yeux sur la scne qui allait se passer.

Tous les chefs taient dj runis. Lucaney, ulmen des Puelches, prit la
parole.

--L'Espagnol qui a os s'introduire parmi nous pour violer le secret de
nos dlibrations est mort; nous sommes seuls; commenons la crmonie.

--Il sera fait selon le dsir de mon frre l'ulmen des Puelches,
rpondit Neham-Outah. O est le sage matchi?

--Ici, reprit un grand homme efflanqu, sec et maigre, dont le visage
tait bariol de dix couleurs diffrentes et qui tait habill en femme.

--Que le sage matchi approche et accomplisse les rites!

--Un _matchitum_ est ncessaire, dit le matchi d'une voix solennelle.

On fit immdiatement les prparatifs usits pour cette conjuration. Deux
lances furent plantes l'une  droite, l'autre  gauche de l'arbre
sacr;  gauche d'elles on suspendit un tambour et un vase rempli de
boisson fermente; douze autres vases, contenant la mme liqueur, furent
rangs circulairement d'une lance  l'autre. On apporta on mouton et un
poulain garrotts, qui furent dposs prs des vases, et deux vieilles
femmes se placrent  ct des tambours. Les prparatifs termins, le
matchi se tourna vers Neham-Outah.

--Pourquoi l'ulmen des Aucas demande-t-ile le matchitum? dit-il.

Mtipan s'avana d'un pas hors du cercle.

--Une haine hrditaire a longtemps spars les Aucas et les Pehuenches,
fit Mtipan. L'intrt de toutes les grandes nations veut la fin de
cette haine. Kezilipan, non aeul, ulmen des Pehuenches, enleva une
esclave blanche appartenant  Medzelipulzi, toqui des Aucas, et arrire
grand'pre de Neham-Outah. Devant les chefs assembls, devant la face du
ciel, je viens dire  Neham-Outah, le descendant de Yupanqui, le fils du
Soleil, que mon aeul a mal agi avec le sien, et je suis prt, pour
teindre toute discorde passe, prsente et future,  lui remettre ici
une esclave blanche, jeune, belle et vierge.

--J'abjure devant Gualichu rpondit Neham-Outah, la haine que ma nation
et moi avions jure  la tienne.

--Gualichu nous approuve-t-il? demanda Mtipan.

Le matchi sembla rflchir profondment.

--Oui, reprit-il, la protection de Gualichu vous est acquise Qu'on amne
l'esclave blanche; peut-tre exigera-t-il qu'elle lui soit livre 
lui-mme au lieu d'appartenir  un homme.

--Que sa volont soit faite! dirent les deux ulmenes.

Deux guerriers conduisirent une jeune fille de dix-sept ans environ et
la placrent entre les deux lances, le visage tourn vers l'arbre de
Gualichu. A sa vue, Sanchez sentit par tout son corps une sueur froide
et je ne sais quel frisson; un nuage voil ses yeux.

--D'o me vient cette motion trange! se murmura le bombero  lui-mme.

Les grands yeux noirs de la jeune fille, dont la taille se pliait comme
un roseau, avaient une expression de douceur et de tristesse. Elle tait
vtue  la mode des femmes pehuenches. Le quedeto de laine s'enroulait
autour de son corps, assujetti sur ses paules par deux pingles
d'argent, et sur ses membres par un kepike ou une ceinture de soie large
de six pouces et serre par une boucle. Les deux coins d'un pilken
carr, comme un manteau, s'attachaient sur la poitrine par un topu orn
d'une magnifique tte en or. Elle avait au cou deux chepels (colliers)
de verroterie, et  chacun des ses bras quatre _charrecur_ de perles de
verre et de grains d'argent souffl. Ses longs cheveux noirs se
divisaient au milieu de la tte en deux queues tresses et guirlandes
de rubans bleus qui flottaient sur ses paules et se terminaient par de
petits grelots. Elle tait coiffe d'une luchu ou bonnet conique de
perles de verre de couleur bleue et rouge.

A cette gracieuse apparition, les Indiens, qui sont trs-friands de
femmes blanches, ne purent, malgr leur impassibilit naturelle, retenir
un murmure d'admiration.

Sur un signe du matchi, la crmonie commena. Les deux vieilles
Indiennes battirent le tambour, pendant que les assistants, guids par
le sorcier, entonnrent une chanson symbolique en dansant autour de la
captive.

La danse cessa avec le chant; puis le matchi alluma un cigare, en huma
la fume et vint en parfumer par trois fois l'arbre, les animaux et la
jeune fille, dont il dcouvrit aussitt la poitrine. Il y appliqua sa
bouche et se mit  sucer jusqu' en exprimer le sang. La pauvre enfant
faisait des efforts surhumains pour ne pas crier. Les danses,
accompagnes de chant, recommencrent, et les vieilles femmes tapaient
sur leurs tambours  tour de bras. Sanchez, plein de compassion pour
l'innocente victime de la superstition des Indiens, eut envie de voler 
son secours.

Cependant, le matchi, les joues gonfles, s'chauffait peu  peu; ses
yeux s'injectaient de sang, il sembla possd du dmon et devint
tout--fait furieux; il se dmenait et se tordait comme un pileptique.
Ds lors la danse s'arrta, et Metipan, d'un coup de machete, ouvrit les
flancs du poulain, en arracha le coeur tout palpitant encore et le donna
au sorcier, que en sua le sang et s'en servit pour faire une croix sur
le front de la jeune fille. Celle-ci, en proie  un effroi inexprimable,
tremblait de tous ses membres.

L'orage, qui se promettait menaant dans les nues, clata enfin. Un
clair blafard sillonna le ciel, le tonnerre courait avec des roulements
terribles, et une rafale de vent tourbillonna sur la plaine et balaya
les toldos, dont elle dispersa au loin les dbris.

Les Indiens s'arrtrent, consterns par l'orage.

Tout  coup une voix formidable, qui paraissait sortir de l'arbre de
Gualichu, jeta ces mots sinistres:

--Retirez-vous, Indiens! ma colre est dchane contre vous. Laissez
ici cette misrable esclave blanche en expiation de vos crimes. Fuyez!
et malheur  ceux qui dtourneront la tte! malheur! malheur!

Un clair livide et un violent coup de tonnerre servirent de proraison
 ce discours.

--Fuyons!... s'cria le matchi terrifi et prt  croire  son Dieu.

Mais, profitant de cette intervention inattendue pour affermir son
propre pouvoir, il continua:

--Fuyons, mes frres!... Gualichu a parl  son serviteur, malheur 
ceux qui rsisteront  ses ordres!

Les Indiens n'avaient pas besoin de cette recommandation de leur
sorcier: une terreur superstitieuse leur donnait des ailes; ils se
prcipitrent en tumulte du ct de leurs chevaux, et bientt le dsert
retentit de leur course folle. Les alentours de l'arbre de Gualichu
furent abandonns. Seule, la jeune fille la poitrine encore dcouverte,
gisait vanouie sur le sol.

Lorsque tout fut calme dans la Pampa, lorsque le bruit du galop des
chevaux se fut perdu dans le lointain, Sanchez avana doucement la tte
hors de l'arbre, scruta de l'oeil les profondeurs noires de la nuit, et,
rassur par le silence, il s'lana vers la jeune fille. Ple comme un
beau lis abattu par la tempte, les yeux ferms, la pauvre enfant ne
respirait plus. Le bombero la souleva dans ses bras nerveux et la
transporta tout prs de l'arbre sur un amas de peaux d'un toldo
renvers. Il la posa avec prcaution sur cette couche moins dure; sa
tte se pencha insensible sur son paule.

Groupe trange, au milieu de cette plaine dvaste, trouble par la
foudre et illumine d'clairs! Tableau touchant! cette jeune et
charmante crature et ce rude coureur des bois!

La douleur et la piti taient peintes sur le visage de Sanchez. Lui,
dont la vie n'avait t qu'un long drame, qui n'avait nulle croyance
dans le coeur, qui ignorait les doux sentiments et les secrtes
sympathies, lui, le bombero, le tueur d'indiens, il tait mu et sentait
quelque chose de nouveau se remuer dans ses entrailles. Deux grosses
larmes coulrent sur ses joues bronzes.

--Serait-elle morte,  mon Dieu?

Le nom de Dieu, qui ne lui servait qu' blasphmer, il le pronona
presque avec respect. C'tait une sorte de prire, un cri de son coeur.
Cet homme croyait.

--Comment la secourir! se demandait-il.

L'eau qui tombait par torrents finit par ranimer la jeune fille, que,
entr'ouvrant les yeux, murmura d'une voix teinte:

--O suis-je? que s'est-il donc pass?

--Elle parle, elle vit, elle est sauve! s'cria Sanchez.

--Qui est l? reprit-elle en se relevant  peine.

A la vue du sombre visage du bombero, elle eut un mouvement d'effroi,
referma les yeux et retomba accable.

--Rassurez-vous, mon enfant, je suis votre ami.

--Mon ami? que signifie ce mot? Y a-t-il des amis pour les esclaves? Oh!
oui, continua-t-elle, parlant comme dans un rve, j'ai bien souffert.
Pourtant, autrefois, il y a longtemps bien longtemps, je me souviens
d'avoir t heureuse, hlas! mais la pire infortune, c'est un souvenir
de bonheur dans l'infortune.

Elle se tut. Le bombero, comme suspendu  ses lvres, coutait et la
contemplais. Cette voix, ces traits!... Un vague soupon entra dans le
coeur de Sanchez.

--Oh! parlez, parlez encore, reprit-il en adoucissant la rudesse de sa
voix. Que vous rappelez-vous de vos jeunes annes?

--Pourquoi, dans le malheur, songer aux joies passes. A quoi bon!
ajouta-t-elle en secouant la tte avec dcouragement. Mon histoire est
celle de tous les infortuns. Il fut un temps o, comme les autres
enfants, j'avais des chants d'oiseaux pour bercer mon sommeil, des
fleurs qui, au rveil me souriaient, j'avais aussi une mre qui
m'aimait, qui m'embrassait, qui m'embrassait... Tout cela a fui pour
toujours.

Sanchez avait relev deux perches couvertes de peaux pour la mieux
abriter contre l'orage, qui s'apaisait par degrs.

--Vous tes bon, vous; vous m'avez sauve. Cependant, votre bont a t
cruelle: que ne me laissiez-vous mourir! Mort, on ne souffre plus. Les
Pehuenches vont revenir, et alors...

Elle n'acheva pas et se cacha la tte dans ses mains en sanglotant.

--Ne craignez rien, senorita; je vous dfendrai.

--Pauvre homme! seul contre tous! Mais, avant ma dernire heure,
coutez, je veux soulager mon coeur. Un jour, je jouais sur les genoux
de ma mre; mon pre tait auprs de nous avec mes deux soeurs et mes
quatre frres, homme rsolus qui n'en auraient pas redout vingt. Eh
bien! les Pehuenches sont accourus, ils ont brl notre estancia, car
mon pre tait fermier; ils ont tu ma mre et...

--Maria! Maria! s'cria le bombero, est-ce bien toi? Est-ce toi que je
retrouve?

--C'est le nom que me donnait ma mre.

--C'est moi, moi, Sanchez, Sanchito, ton frre! fit le bombero rugissant
presque de joie et la serrant contre sa poitrine.

--Sanchito! mon frre! Oui, oui, je me souviens, Sanchito! je suis...

Elle tomba inanime entre les bras du bombero.

--Misrable que je suis! je l'ai tue. Maria! ma soeur chrie, reviens 
toi ou je meurs!

La jeune fille rouvrit les yeux et se jeta au cou du bombero en pleurant
de joie.

--Sanchito! mon bon frre! ne me quitte pas, dfends-moi; ils me
tueraient.

--Pauvrette, ils passeront sur mon corps avant d'arriver  toi.

--Ils y passeront donc, exclama une voix railleuse derrire la tente.

Deux hommes parurent, Pincheira et Neham-Outah. Sanchez tenant enlace
dans son bras gauche sa soeur demi-morte de frayeur, s'adossa contre un
des pieux, tira son machete et se mit rsolument en dfense.

Neham-Outah et Pincheira, trop clairs pour tre dupes de la voix
mystrieuse de Gualichu et se laisser  la panique gnrale, avaient
toutefois fui avec leurs compagnons; mais sans tre vus, ils avaient
tourn bride d'un commun accord, curieux de connatre le mot de cette
nigme et l'auteur de cette mystification. Il avaient assist derrire
le frre et la soeur  toute la conversation.

--Mais, dit Pincheira en riant, vous vous portez assez bien pour un
mort, il me semble? Il parait canario! qu'il faut vous tuer deux fois
pour tre sr que vous n'en reviendrez pas. Soyez tranquille, si mon ami
vous a manqu je ne vous manquerai pas, moi.

--Que me voulez-vous? rpondit Sanchez. Livrez-moi passage.

--Non pas, reprit Pincheira, ce serait d'un trop fcheux exemple. Et
tenez, ajouta-t-il en prtant l'oreille, entendez vous ce galop de
chevaux? Votre affaire est claire: voici nos _mosotones_ qui nous
rejoignent.

En effet, le bruit d'une cavalcade s'approchait de minute en minute, et
aux ples lueurs de l'aube, on distinguait dans le lointain de vagues
silhouettes de nombreux cavaliers. Sanchez comprit qu'il tait perdu. Il
baisa une dernire fois le front blanc de sa soeur vanouie, la dposa
derrire lui, fit le signe de la crois et se prpara  mourir en brave.

--Allons! dit Neham-Outah, finissons-en; on dirait que ce misrable a
peur de la mort.

--Dpchons, fit Pincheira, j'entends nos hommes, et, si nous ne nous
htons, on nous ravira notre proie.

--Vous ne croyiez pas dire si vrai, senor Pincheira, s'cria Julian en
apparaissant suivi de ses deux frres. Voyons lesquels tueront les
autres!

--Merci, mes vaillants frres, dit Sanchez joyeux.

--Maldiction! jura Pincheira. Ces diables sont donc partout?

--Je ne veux pas qu'il m'chappe! murmura Neham-Outah, qui se mordit les
lvres jusqu'au sang.

--Fi donc, caballeros! cria Julian avec ironie. En garde, dfendez-vous
comme des hommes ou je vous tue comme des chiens.

Les fers se croisrent, et la lutte s'engagea avec une fureur gale des
deux part.

Un sourire d'ironie contracta le visage bruni des frres de Sanchez,
tandis que Pincheira frappait du pied avec impatience. Le chef Indien
continua sans prendre garde  ces marques d'improbation.


                           VI.--NEHAM-OUTAH


C'tait une lutte  mort qui se prparait entre les bomberos et les
Indiens, ces ennemis irrconciliables; et, en cette circonstance,
l'avantage semblait devoir rester aux quatre frres.

Maria revenue de son vanouissement, le coeur oppress, regrettait de
s'tre rveille.

Aprs le premier choc, Neham-Outah recula d'un pas, baissa son arme, fit
signe  Pincheira de l'imiter et, les bras croiss sur sa poitrine, il
s'avana vers les bomberos.

--Arrtez! cria-t-il. Ce combat n'aura pas lieu; il ne convient pas 
des hommes de se disputer, au prix de la vie, la possession d'une femme.

--Le sang d'un homme est prcieux. Emmenez votre soeur, mes braves gens,
je vous la donne; qu'elle soit heureuse avec vous!

--Notre soeur! s'crirent les trois jeunes gens tonns.

--Oui, dit Sanchez. Mais quelles sont les conditions  notre retraite?

--Aucune, rpondit noblement le chef.

La gnrosit de Neham-Outah tait d'autant plus dsintresse que les
bomberos, aux premiers rayons du soleil levant, aperurent une troupe de
prs de mille Indiens bien quips peints et arms en guerre, qui
s'tait avance silencieuse et les entourait comme d'un cercle.

--Devons-nous, demanda Sanchez, nous fier  votre parole, et n'avons
nous aucun pige  redouter?

--Ma parole, rpondit l'ulmen avec hauteur, est plus sacre que celle
d'un blanc. Nous avons, comme vous, de nobles sentiments, plus que tout
autre peut-tre, ajouta-t-il en dsignant du doigt une ligne rouge qui
lui traversait le visage. Nous savons pardonner. Vous tes libres, et
nul n'inquitera votre retraite.

Neham-Outah suivait sur la physionomie des bomberos le vol de leurs
penses. Ces derniers se sentaient vaincus par la magnanimit du cher,
qui sourit d'un air de triomphe en devinant leur tonnement et leur
confusion.

--Mon ami, dit-il  Pincheira, qu'on donne  ces hommes des montures
fraches.

Pincheira hsita.

--Allez! fit-il avec un geste d'une grce suprme.

Le Chilien,  demi-sauvage, subissant malgr lui la supriorit de
Neham-Outah, obit, et cinq chevaux d'un grand prix et tout harnachs
furent amens par deux Indiens.

--Chef, dit Sanchez d'une voix lgrement mue, je ne vous remercie pas
de la vie, car je ne crains pas la mort, mais, au nom de mes frres et
au mien, je vous rends grce pour notre soeur. Nous n'oublions jamais ni
une injure ni un bienfait. Adieu! peut-tre aurai-je un jour l'occasion
de vous prouver que nous ne sommes pas ingrats.

Le chef inclina la tte sans rpondre. Les bomberos, groups autour de
Maria, le salurent et s'loignrent au petit pas.

--Enfin, vous l'avez voulu, dit Pincheira, qui haussa les paules avec
dpit.

--Patience! rpondit Neham-Outah d'une voix profonde.

Pendant ce temps-l, un immense bcher avait t allum au pied de
l'arbre de Gualichu o les Indiens, dont les craintes superstitieuses
s'taient dissipes avec les tnbres, s'taient de nouveau runis en
conseil. A quelques pas en arrire des chefs, les cavaliers Aucas et
Puelches formrent un redoutable cordon autour du conseil, tandis que
des claireurs patagons fouillaient le dsert pour loigner les
importuns et assurer le secret des dlibrations.

A l'Orient, le soleil dardait ses flammes; le dsert aride et nu se
mlait  l'horizon sans bornes; au loin les Cordillres dressaient la
neige ternelle de leurs sommets. Tel tait le paysage, si l'on peut
parler ainsi, o, prs de l'arbre symbolique, se tenaient ces guerriers
barbares revtus de bizarres costumes. A ce aspect majestueux, l'on se
rappelait involontairement d'autres temps, et d'autres climats, quand, 
la clart des incendies, les froces compagnons d'Attila couraient  la
conqute et au rajeunissement du monde romain.

Neham-Outah prit la parole au point o la discussion avait t
interrompue par t'intervention imprvue du bombero.

--Je remercie mon frre Metipan, dit-il du don de l'esclave blanche. Ds
ce jour nos discordes cessent; sa nation et la mienne ne seront plus
qu'une seule et mme famille, dont les troupeaux patront pacifiquement
les mmes pturages, et dont les guerriers dormiront cte  cte dans le
sentier de la guerre.

Le matchi alluma ensuite une pipe, en tira quelques bouffes et la
prsenta aux deux chefs, qui fumrent l'un aprs l'autre, se la passant
jusqu' ce que tout le tabac fut consum; puis la pipe fut jete au feu
par le matchi.

--Gualichu, dit-il gravement, a entendu vos paroles. Jurez que votre
alliance ne se rompra que lorsque vous pourrez fumer de nouveau dans
cette pipe dj rduite en cendres.

--Nous te le jurons!

Les deux ulmenes se placrent rciproquement la main gauche sur l'paule
droite, tendirent la main droite vers l'arbre sacr et se baisrent sur
la bouche en disant:

--Frre, reois ce baiser. Que mes lvres se desschent et que ma langue
soit arrache, si je trahis mon serment!

Tous les chefs indiens vinrent, l'un aprs l'autre, donner le baiser de
paix aux deux ulmenes, avec des marques de jour d'autant plus vives
qu'ils savaient combien cette haine leur avait cot de malheurs et
combien de fois elle avait compromis l'indpendance des peuplades
indiennes.

Quand les ulmenes eurent repris leur place au feu du conseil, Lucaney
s'inclina devant Neham-Outah.

--Quelles communications mon frre voulait-il faire aux grands ulmenes?
Nous sommes prts  l'entendre.

Neham-Outah parut se recueillir un instant, puis, promenant sur
l'assemble un regard assur:

--Ulmenes des Puelches, des Araucanes, des Pehuenches, des Huiliches et
des Patagons, dit-il, depuis bien des lunes mon esprit est triste. Je
vois avec douleur nos territoires de chasse envahis par les blancs,
diminuer et se resserrer de jour en jour. Nous dont les innombrables
peuplades couvraient il y a  peine quelques sicles, la vaste tendue
de la terre comprise entre les deux mers, nous sommes aujourd'hui
rduits  un petit nombre de guerriers qui, craintifs comme des lamas,
fuient devant nos spoliateurs. Nos villes sacres, nos derniers refuges
de la civilisation de nos pres les Incas, vont devenir la proie de ces
monstres  face humaine qui n'ont d'autre Dieu que l'or. Notre race
disperse disparatra peut-tre bientt de ce monde qu'elle a si
longtemps possd seule et gouvern.

Traques comme de vils animaux, abruties par l'eau de feu, dcimes par
le feu et les maladies, nos hordes errantes ne sont plus que l'ombre
d'un peuple. Notre religion, nos vainqueurs la mprise, et ils veulent
nous courber devant le bois du Crucifi. Ils outragent nos femmes, tuent
nos enfants et brlent nos villages. Vous tous, Indiens qui m'coutez,
le sang de vos pres s'est-il appauvri dans vos veines, rpondez,
voulez-vous mourir esclaves ou vivre libres?

A ces mots prononcs d'une voix mle, pntrante et relevs par un geste
d'une suprme noblesse, un frmissement parcourut l'assemble; les front
se relevrent firement et tous les yeux tincelrent.

--Parles, parlez encore! s'crirent  la fois les ulmenes lectriss.

Le grand ulmen sourit avec orgueil et continua:

--L'heure est enfin venue, aprs tant d'humiliations et de misres, de
secouer le joug honteux qui pse sur nous. D'ici  quelques jours, si
vous le voulez, nous rejetterons les blancs loin de nos frontires et
nous leur rendrons tout le mal qu'ils nous ont fait. Depuis longtemps je
surveille les Espagnols, je connais leurs tactiques, leurs ressources;
pour les rduire  nant, que nous faut-il? de l'adresse et du
courage...

Les Indiens l'interrompirent par des cris de joie.

--Vous serez libres, reprit Neham-Outah. Je vous rendrai les riches
valles de vos anctres. Ce projet, depuis que je suis un homme,
fermente au fond de mon coeur, et il est devenu ma vie. Loin de moi et
loin de vous, la pense que j'ai intention de m'imposer  vous comme
chef et grand toqui de l'arme! Non, vous devrez choisir votre chef
librement, et, aprs l'avoir lu, lui obir aveuglment, le suivre
partout et passer avec lui  travers les prils insurmontables. Ne vous
y trompez pas, guerriers, notre ennemi est fort, nombreux, bien
disciplin, aguerri et surtout il a l'habitude de nous vaincre. Nommez
un chef suprme, nommez le plus digne, je marcherai sous ses ordres avec
joie. J'ai dit: _ai-je bien parl, hommes puissants?_

Et, aprs avoir salu l'assemble, Neham-Outah se confondit dans la
foule des chers, le front tranquille, mais le coeur dvor d'inquitude
et de haine.

Cette loquence, nouvelle pour les Indiens, les avait sduits, entrans
et jets dans une sorte de frnsie. Peu s'en fallait qu'ils ne
considrassent Neham-Outah comme un gnie d'une essence suprieure  la
leur, et, qu'ils ne courbassent les genoux devant lui pour l'adorer,
tant il avait frapp droit  leur coeurs. Pendant assez longtemps, le
conseil fut en proie  un dlire qui tenait de la folie. Tous parlaient
 la fois. Lorsque cette agitation se calma, les plus sages d'entre les
ulmenes discutrent l'opportunit de la prise d'armes et les chances de
succs; enfin, les avis furent unanimes pour une leve de boucliers en
masse. Les rangs, un moment rompus, se reformrent, et Lucaney, invit
par les chefs  faire connatre l'avis du conseil, prit la parole:

--Ulmenes des Aucas, des Araucanes, des Pulches, des Pehuenches, des
Huiliches et des Patagons, coutez! coutez! coutez!... Cejourd'hui,
dix-septime jour de la lune de Kekil-Kleven, il a t rsolu par tous
les chefs dont les noms suivent: Neham-Outah, Lucaney, Chaukata,
Gaykilof, Vera, Metipan, Killapan, Le Mulato, Pincheira et autres moins
puissants, reprsentant chacun une nation ou une tribu, runis autour du
feu du conseil, devant l'arbre sacr de Gualichu, aprs avoir accompli
les rites religieux pour nous rendre favorable le mauvais esprit, il a
t rsolu que la guerre tait dclare aux Espagnols, nos spoliateurs.
Comme cette guerre est sainte et a pour objet la libert, tous, hommes,
femmes, enfants, doivent y prendre part, chacun dans la limite de ses
forces. Aujourd'hui mme, le _quipus_ sera expdi  toutes les nations
Aucas.

Un long cri d'enthousiasme arrta Lucaney, qui continua bientt aprs:

--Les chefs, aprs mre dlibration, ont choisi pour toqui suprme de
toutes les nations, avec un pouvoir sans contrle et illimit, le plus
sage, le plus prudent, le plus digne de nous commander. Ce guerrier est
le chef des Aucas, dont la race est si ancienne, Neham-Outah, le
descendant des Incas, le fils du Soleil.

Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces dernires paroles.
Neham-Outah s'avana au milieu du cercle, salua les ulmenes et dit d'un
ton superbe:

--J'accepte, ulmenes, mes frres: dans un an vous serez libres ou je
serai mort.

--Vive le grand toqui! cria la foule.

--Guerre aux Espagnols, reprit Neham-Outah; mais guerre sans trve ni
merci, vritable battue de btes fauves, comme ils sont accoutums 
nous la faire. Souvenez-vous de la loi des pampas: oeil pour oeil, dent
pour dent. Que chaque chef expdie des quipus aux guerriers de sa
nation, car,  la fin de cette lune, nous rveillerons nos ennemis par
un coup de tonnerre. Allez et ne perdons pas de temps. Ce soir  la
quatrime heure de la nuit, nous nous runirons  la passe du Guanaco
pour lire les chefs secondaires, compter nos guerriers et fixer le jour
et l'heure de l'attaque.

Les ulmenes s'inclinrent sans rpondre, rejoignirent leur escorte et ne
tardrent pas  disparatre dans un tourbillon de poussire.

Neham-Outah et Pincheira restrent seuls. Un dtachement immobile
veillait sur eux. Neham-Outah, les bras croiss, la tte penche vers la
terre et les sourcils froncs, semblait plong dans de profondes
rflexions.

--Eh bien! lui dit Pincheira, vous avez russi?

--Oui, rpondit-il, la guerre est dclare; je suis chef suprme, mais
je tremble devant une si lourde tche. Ces hommes primitifs
comprennent-ils bien? sont-ils mrs pour la libert? Peut-tre n'ont-ils
pas assez souffert encore! Oh! si je russis!

--Vous m'effrayez, mon ami; quels sont donc vos projets?

--C'est juste, mais vous tes digne d'une telle entreprise. Je veux,
entendez-moi bien, je veux...

Au mme moment un Indien, dont le cheval, ruisselant de sueur, semblait
souffler du feu par les narines, arriva auprs des deux ulmenes, devant
lesquels, par un prodige d'quitation, il s'arrta court, comme s'il et
t chang en statue de granit; il se pencha  l'oreille de Neham-Outah.

--Dj! s'cria celui-ci. Oh! pas un instant  perdre! mon cheval, vite!

--Que se passe-t-il donc? lui demanda Pincheira.

--Rien qui vous intresse, mon ami. Ce soir,  la passe du Guanaco,
vous saurez tout.

--Vous partez ainsi seul?

--Il le faut. A ce soir.

Le cheval de Neham-Outah hennit et partit comme un clair.

Dix minutes plus tard, tous les Indiens avaient disparus, et autour de
l'arbre de Gualichu rgnaient la solitude et le silence.


                           VII.--LES COUGOUARS.


La conversation de don Luis Munoz avec don Jos Diaz se prolongea fort
avant dans la nuit. Dona Linda s'tait retire dans sa chambre.

--Merci, Jos, mon ami! dit don Luis en finissant. Ce don Juan Perez n'a
jamais plu  ma fille ni  moi; ses faons mystrieuses et l'air de son
visage repoussent l'affection et inspirent la mfiance.

--Que comptez-vous faire? demanda le capataz.

--Je suis fort embarrass; comment lui fermer ma porte? Quel prtexte
aurais-je?

--Non Dieu! dit Jos, peut-tre nous effrayons-nous trop vite. Ce
gentilhomme est sans doute, ni plus ni moins, qu'un amoureux fantasque.
Dona Linda est dans l'ge d'aimer, et sa beaut attire don Juan. Vous
n'en voulez pas pour gendre, rien de mieux; mais l'amour est, dit-on,
une trange chose, et, un jour ou l'autre...

--J'ai des intentions sur ma fille.

--C'est diffrent. J'y songe, ce cavalier tnbreux, qui sait? ne
serait-il pas un agent secret du gnral Oribe, qui guetterait le
Carmen, pour tre  peu de distance de Buenos-Ayres? C'est, je crois, la
vrit; ces recommandations aux gauchos, ces absences inattendues dont
on ignore le but, ce n'est que la politique, et don Juan est tout
simplement un conspirateur.

--Pas davantage. Veillez sur lui.

--En cas d'attaque et de prise d'armes du gnral Oribe, mettons-nous en
sret. L'estancia de San-Julian est voisine du fort San-Jos et de la
mer; allons-y ds le point du jour. L, loin du danger, nous attendrons
l'issue de ces machinations, d'autant plus en sret qu'un navire,
mouill en face de l'estancia, sera  mes ordres et nous conduira  la
moindre alerte,  Buenos-Ayres.

--Cette combination rompt toutes les difficults;  la campagne vous
n'aurez plus l'ennui des visites de don Juan.

--Caramba! tu as raison, et je vais ordonner les prparatifs du dpart.
Ne t'loigne pas; j'ai besoin de ton aide. Tu viens avec nous.

Don Luis se hta de rveiller les domestiques et les _peones_
(serviteurs indiens civiliss) qui dormaient  double paupire. On
emballa les objets prcieux.

Aux premires lueurs de l'aube, qui fut tonn? Ce fut dona Linda, quand
une jeune multresse, sa camriste, lui apprit la rsolution subite de
son pre. Dona Linda, sans faire une seule observation, s'habilla et
serra ses bagages.

Vers huit heures du matin, Jos Diaz que son frre de lait avait envoy
avec une lettre au capitaine de sa golette appareille devant le Carmen
et charge de marchandises brsiliennes, rentra dans l'habitation et
annona que le capitaine allait mettre  la voile et serait le soir mme
ancr devant San-Julian.

La cour de la maison ressemblait  une htellerie. Quinze mules, pliant
sous les ballots, pitinaient impatientes de partir, pendant qu'on
disposait le palanquin de voyage pour dona Linda. Une quarantaine de
chevaux harnachs, rservs aux domestiques, taient attachs dans les
anneaux scells dans le mur. Quatre ou cinq mules devaient servir de
montures aux servantes de la jeune fille, et deux esclaves noirs
tenaient en main deux superbes coureurs qui piaffaient et rongeaient
leurs freins d'argent en attendant leurs cavaliers, don Luis et son
capataz. C'tait un tohu-bohu, un vacarme assourdissant de cris, de
rires et de hennissements. Dans la rue, la foule, o taient mls Mato
et Chillito, regardait avec curiosit ce dpart, glosant et commentant,
tonne que don Luis choisit pour sjourner  la campagne une poque
aussi avance de l'anne.

Chillito et Mato s'esquivrent.

Enfin, vers huit heures et demie du matin, au milieu du silence, les
_arrieros_ (conducteurs de mules) se placrent  la tte de leurs mules;
les domestiques se mirent en selle, arms jusqu'aux dents, et dona
Linda, vtue d'un charmant costume de voyage, descendit du perron de la
maison et se glissa, rieuse et lgre, dans la palanquin, o elle se
pelotonna comme un bengali dans un nid de feuilles roses.

Sur un signe du capataz, les mules, attaches  la queue les unes des
autres dfilrent. Don Luis se tourna vers un vieux ngre qui, le
chapeau  la main, se tenait respectueusement prs de lui.

--Adieu, _tio_ Lucas, lui dit-il je te confie la maison; je te laisse
Mono et Quinto.

--Votre Seigneurie peut compter sur ma vigilance, rpondit le vieillard.
Que Dieu bnisse Votre Seigneurie, ainsi que la _nina_ (demoiselle).
J'aurai bien soin de ses oiseaux.

--Merci, tio Lucas, dit le jeune fille en se penchant hors du palanquin.

La cour tait dj vide. Le vieux ngre d'inclina, content des loges de
ses matres.

L'orage de la nuit avait entirement balay le ciel qui tait d'un bleu
mat; le soleil, dj assez haut sur l'horizon, rpandant  profusion ses
chauds rayons, tamiss par les vapeurs odorifrantes du sol;
l'atmosphre tait d'une transparence inoue; un lger souffle de vent
rafrachissait l'air, et des troupes d'oiseaux, brillants de mille
couleurs, voletaient  et l. Les mules, qui suivaient le grelot de la
_yegua madrina_ (la jument marraine), trottaient aux chansons des
arrieros. La caravane marchait gaiement  travers les sables de la
plaine, soulevant la poussire autour d'elle, et ondulant, comme un long
serpent, dans les dtours sans fin de la route. A l'avant-garde, Jos
Diaz commandait dix domestiques qui exploraient les environs,
surveillaient les buissons et les dunes mouvantes. Don Luis, un cigare 
la bouche, causait avec sa fille. Sur les derrires, vingt hommes
rsolus fermaient la marche et protgeaient le convoi.

Dans les plaines de la Patagonie, un voyage de quatre heures, comme
celui du Carmen  l'estancia de San-Julian, exige autant de prcautions
que chez nous un voyage de deux cents lieues: les ennemis sont partout
embusqus et prts au pillage et au meurtre, et il faut se mettre en
garde contre les gauchos, les Indiens et les btes fauves.

Depuis longtemps dj les blanches maisons du Carmen avaient disparu
derrire les plis sans nombres du terrain, lorsque le capataz, quittant
la tte de la caravane, accourut au galop auprs du palanquin.

--Quoi de nouveau? demanda don Luis.

--Rien, rpliqua Jos. Cependant, Seigneurie, regardez, continua-t-il en
tendant le bras dans la direction du Sud-Ouest.

--C'est un feu.

--Tournez maintenant vos yeux vers l'Est-Sud-Est.

--C'est un autre feu. Qui diable a allum ces feux sur ces pointes
escarpes et dans quel but?

--Je vais vous le dire. Cette pointe est la falaise des Urubus.

--En effet.

--Celle-ci est la falaise de San-Xavier.

--Eh bien?

--Eh bien! comme un feu ne s'allume pas de lui-mme, comme il y a
quarante degrs de chaleur, comme...

--Tu en conclus?

--J'en conclus que ces feux ont t allums par les gauchos de don Juan
et que ce sont des signaux.

--Tiens! tiens! tiens! mon ami, c'est trs-logique, et tu as peut-tre
raison. Mais, que nous importe?

--Par ces signaux, don Juan Perez apprend que don Luis Munoz et sa fille
dona Linda ont quitt le Carmen.

--Tu m'avais parl de cela, je crois? Je me moque que don Juan connaisse
mon dpart.

Un cri soudain se fit entendre, et les mules s'arrtrent sur leurs
jarrets tremblants.

--Que se passe-t-il l-bas? demanda Jos.

--Un cougouar! un cougouar! crirent les arrieros pouvants.

--Canario! c'est vrai, dit le capataz; seulement, il n'y en a pas un,
mais deux.

A deux cents mtres  peu prs, en avant de la caravane, deux cougouars
(le felis discolor de Linne, ou lion d'Amrique) se tenaient en arrt,
l'oeil fix sur les mules. Ces animaux, jeunes encore, taient de la
grosseur d'un veau; leur tte ressemblait beaucoup  celle d'un chat, et
leur robe, douce et lisse, d'un fauve argent, tait mouchete de noir.

--Allons! s'cria don Luis; dcouplez les chiens, et en chasse!

--En chasse! rpta le capataz.

On dlia une douzaine de molosses qui, aux approches du lion, hurlaient
tous ensemble. On rassembla les mules, on forma un grand cercle au
centre duquel fut plac le palanquin. Dix domestiques eurent la garde de
dona Linda; don Luis resta auprs d'elle pour la rassurer.

Chevaux, cavaliers et chiens se rurent  l'envi sur les btes froces
avec des hurlements, des cris et des aboiements capables d'effrayer des
lions novices. Les nobles btes, immobiles, flagellaient leurs flancs de
leur forte queue et aspiraient l'air  pleins poumons, puis elles
s'lancrent et se mirent  fuir en bondissant. Une partie des chasseurs
avaient couru en ligne droite pour leur couper la retraite, tandis que
d'autres, penchs sur leurs selles et gouvernant leurs chevaux avec le
genou, brandissaient leurs terribles bolas et les lanaient de toutes
leurs forces sans arrter les cougouars qui, furieux, se retournaient
contre les chiens et les envoyaient  dix pas d'eux glapir de douleur.
Cependant les molosses, habitus de longue main  cette chasse, piaient
l'occasion favorable, se jetaient sur le dos des lions et enfonaient
les dents dans leur chair, mais ceux-ci, d'un coup de leur griffe
meurtrire, les balayaient comme des mouches et reprenaient leur cours
effare.

L'un d'eux, entrav par les bolas, entour de chiens, roula sur le sol
en faisant voler le sable sous sa griffe crispe et en poussant un
hurlement effroyable. Don Luis l'acheva par une balle qu'il lui planta
dans l'oeil.

Restait le second cougouar qui tait encore sans blessure et qui, par
ses bonds, droutait l'attaque et l'adresse des chasseurs. Les molosses,
fatigus, n'osaient l'approcher. Sa fuite l'avait conduit  quelque pas
de la caravane; tout  coup il se dtourna sur la droite, sauta
par-dessus les mules et tomba en arrt devant le palanquin. Dona Linda,
ple comme une morte, l'oeil teint, joignit instinctivement les mains,
recommanda son me  Dieu et s'vanouit.

Au moment o le lion allait se prcipiter sur la jeune fille, deux coups
de feule frapprent en plein poitrail. Il fit volte-face devant son
nouvel adversaire, qui n'tait autre que le brave capataz, et qui, les
pieds carts et fortement appuys sur le sol, le fusil  l'paule,
immobile comme un bloc de pierre, l'oeil fix sur le lion, attendait le
monstre. Le cougouar hsita, lana un dernier regard sur sa proie
gisante dans le palanquin et s'lana en rugissant sur Jos, qui lcha
de nouveau la dtente. Le quadrupde se tordit sur le sable; le capataz,
son machete en main, courut vers lui. L'homme et le lion roulrent
ensemble, mais bientt un seul des combattants se releva, ce fut
l'homme.

Dona Linda tait sauve. Son pre la serra avec joie contre sa poitrine;
elle rouvrit enfin les yeux, et, sachant  quel dvouement elle devait
la vie, elle tendit la main  don Jos.

--Je ne compte plus les fois que, mon pre et moi, vous nous avez
sauvs.

--Oh! senorita! rpondit le digne homme en lui baisant le bout des
doigts.

--Tu es mon frre de lait, et je ne puis m'acquitter envers toi que par
une amiti ternelle, dit don Luis. Vous autres, ajouta-t-il en se
tournant vers les domestiques, prenez les peaux des lions. Linda,
devenus tapis, ils ne t'effraieront plus j'imagine.

Personne n'gale l'habilit d'un Hispano-Amricain pour corcher les
animaux; en un instant, les deux lions, au-dessus desquels dj
planaient et tournoyaient les urubus et les vautours des Andes, furent
dpouills de leurs peaux. L'ordre se rtablit dans la caravane, qui se
remit en route, et une heure aprs arriva  l'estancia de San-Julian, o
elle fut reue par le Pavito et tous les peones de l'habitation.


                            VIII.--LES BOMBEROS


Les bomberos, accompagns de Maria, s'enfoncrent dans le dsert. Leur
course dura quatre heures et les conduisit sur les bords du Rio-Ngro,
dans une de ces charmants oasis cres par le limon du fleuve et seme
de bouquets de saules, de nopals, de palmiers, de chirimoyas, de
citronniers et de jasmins en fleurs, dans les branches desquels un
peuple d'oiseaux varis de plumage et de voix gazouillaient  plein
gosier.

Sanchez saisit Maria dans ses bras robustes, l'enleva de dessus sa selle
et la posa doucement sur le gazon. Les chevaux se mirent  brouter en
paix les jeunes pousses des arbres.

--Voyons, comment as-tu retrouv notre soeur? dit Simon.

Le frre an, comme s'il n'et pas entendu, ne rpondit pas, et, les
yeux fixs sur la jeune fille, il coutait chanter en lui une voix
intrieure; il croyait revoir le portrait vivant de sa mre, et il se
disait tout bas:

--Mme regard doux et tendre  la fois! mme sourire empreint de bont!
Pauvre mre! pauvre soeur. Maria, fit-il  haute voix, te rappelle-tu
bien tes grands frres qui t'aimaient tant?

--Ah ! s'cria Julian en frappant du pied avec mauvaise humeur, ce
n'est pas juste cela, frre; tu nous tiens l le bec dans l'eau comme
une vole de canards et tu confisques  ton profit les gentillesses de
cette enfant. Si elle est rellement notre Maria tant regrett, parle,
cara! Nous avons autant que toi le droit de l'embrasser, et nous en
mourons d'envie.

--Vous avez raison, rpondit Sanchez; pardon frres: la joie rend
goste. Oui, c'est notre chre petite soeur, embrassez la.

Les bomberos ne se le firent pas rpter, et sans demander la moindre
explication  Sanchez, ils se disputaient  qui la dvorerait de
caresses. La jeune fille mue, et que les Indiens n'avaient point
accoutume  de pareils bonheurs, se laissait aller  l'ivresse de la
joie. Pendant qu'ils se livraient  leurs transports, Sanchez avait
allum du feu et prpar un repas substantiel compos de fruits et d'une
cuisse de guanaco. On s'assit, on mangea de bon apptit. Sanchez raconta
ses aventures  l'arbre de Gualichu, sans omettre un seul dtail. Son
rcit dura longtemps, parfois interrompu par les jeunes gens qui riaient
de tout leur coeur des pripties tragi-comiques de la scne entre le
matchi et Gualichu.

--Sais-tu, lui dit Quinto, tu as t un dieu.

--Un dieu qui a bien failli devenir immortel plus tt qu'il n'aurait
voulu, rpliqua Sanchez car je sens que j'aime la vie depuis que j'ai
retrouv la chica. Enfin, la voil! bien fin qui viendra la reprendre.
Cependant nous ne pouvons la garder avec nous et l'associer  notre
existence nomade.

--C'est vrai, dirent las autres frres.

--Que faire? demanda Julian tristement.

--La pauvre soeur mourrait, dit Sanchez; nous ne pouvons en faire une
bombera, ni la traner  notre suite dans nos hasards, ni la laisser
seule.

--Je ne serai jamais seule avec vous, mes bons frres.

--Notre vie est au bout d'une balle indienne. La peur que tu ne retombes
entre les mains des Aucas ou des Puelches me trouve; si tu restais avec
nous, mle  nos dangers, je deviendrais lche et je n'aurais plus le
courage d'accomplir mon devoir de bombero.

--Depuis dix ans que nous rdons dans la pampa, dit Julian, nous avons
rompu avec toutes nos anciennes connaissances.

--Mais, observa Quinto, nous cherchons un abri sr? j'ai une ide.

--Laquelle?

--Vous rappelez-vous le capataz de l'estancia de San-Julian? Comment se
nomme-t-il dj?

--Don Jos Diaz.

--C'est cela mme, reprit Quinto. Il me semble que nous avons un peu
sauv la vie  lui et  son matre, et que tous deux nous doivent une
fameuse chandelle.

--Don Luis Munoz et son capataz, dit Simon sans nos carabines,
laissaient leur peau  ce dmon de Pincheira, qui voulait les faire
corcher vifs.

--Voil notre affaire: Quinto a raison.

--Don Luis passe pour un homme serviable.

--Il a, je crois, une fille qu'il aime tendrement; il comprendra donc la
peine o nous sommes.

--Oui; mais, fit Julian, nous ne pouvons pas aller au Carmen.

--Allons  l'estancia de San-Julian; c'est l'affaire d'une heure et
demie.

--Partons, dit Sanchez, Simon et Quinto resteront ici; Julian et moi
accompagnerons la chica. Embrasse tes deux frres, Maria. En route,
Julian! Vous deux, veillez bien, et attendez-nous au coucher du soleil.

Maria fit un dernier signe d'adieu  ses deux frres, et, escorte de
Julian et de Sanchez, elle galopa vers San-Julian.

Vers trois heures, ils aperurent  cinquante pas l'estancia, o Don
Luis Munoz et sa fille taient arrivs depuis deux heures  peine.

L'estancia de San-Julian, sans contredit la plus riche et plus forte
position de toute la cte de Patagonie, d'lve sur une presqu'le de
six lieues de tour, couverte de bois et de pturages o paissent en
libert plus de dix mille ttes de btail. Entoure par la mer qui lui
forme une ceinture de fortifications naturelles, la langue de terre de
l'isthme, large de huit mtres au plus, tait bouche par une batterie
de cinq pices de gros calibre. L'habitation, qu'enveloppaient de hautes
murailles crneles et bastionnes aux angles, tait une espce de
forteresse capable de soutenir un sige en rgle, grce  huit pices de
canon qui, braques aux quatre bastions, en dfendait les approches.
Elle se composait d'un vaste corps-de-logis lev d'un tage avec les
toits en terrasses, ayant dix fentres de faade et flanqu de deux
ailes. Un grand perron, garni d'une double rampe en fer curieusement
travaille et surmonte d'une _varandah_, donnait accs dans les
appartements meubls avec ce luxe simple et pittoresque particulier aux
fermes espagnoles de l'Amrique.

Entre l'habitation et le mur d'enceinte perc en face du perron et ferm
par une porte de cdre de cinq pouces d'paisseur que doublaient de
fortes lames de fer, s'tendait un vaste jardin anglais, touffu et
accident. L'espace laiss libre derrire la ferme tait rserv pour
les parcs ou _corrales_ o chaque soir l'on renfermait les bestiaux et 
une immense cour o tous les ans l'on abattait le btail.

Cette maison tait blanche, gaie et riante. Le fate en apparaissait au
loin  moiti cach par les branches des arbres qui la couronnaient de
vert feuillage. Des fentres du premier tage la vue planait d'un ct
sur la mer et de l'autre sur le Rio-Ngro qui, comme un ruban d'argent
se droulait capricieusement dans la plaine et se perdait dans les
lointains bleutres de l'horizon.

Depuis la dernire guerre avec les Indiens, guerre qui remontait  dix
annes, et pendant laquelle l'estancia avait failli tre surprise par
les Aucas, on avait construit sur le toit du principal corps de logis un
_mirador_ o se tenait jour et nuit une sentinelle charge de veiller et
d'avertir au moyen d'une corne de boeuf de l'approche des trangers. Du
reste, un poste de six hommes gardait la batterie de l'isthme dont les
canons taient prts  faire feu  la moindre alerte..

Aussi, les bomberos taient-ils encore assez loigns de l'estancia, que
dj leur venue avait t signale, et que don Jos Diaz, accompagn de
Pavito, se tenait derrire la batterie pour les interroger ds qu'ils
seraient  porte de voix.

Les bomberos connaissaient la consigne, qui est commune  tous les
tablissements espagnols, surtout sur les frontires, o l'on est expos
aux dprdations continuelles des Indiens. Arrivs  une vingtaine de
pas de la batterie, les deux hommes s'arrtrent et attendirent.

--Qui vive? cria une voix.

--Amis, rpondit Sanchez.

--Qui tes-vous?

--Bomberos.

--Bien. Que demandez-vous!

--Le senor capataz don Jos Diaz.

--Eh! mais, s'cria Jos lui-mme, c'est Sanchez.

--Oui, oui, don Jos dis Sanchez, et je vous ai tout de suite reconnu;
mais la consigne est la consigne. Voici mon frre Julian pour vous
servir.

--Comme nous l'avons dj fait, don Jos, sans reproche, fit Julian d'un
ton goguenard.

--C'est juste. Qu'on baisse le pont-levis.

Les bomberos entrrent, et immdiatement le pont levis fut relev
derrire eux.

--Cara! quelle agrable surprise, mes amis! dit le capataz. Vous tes
d'une raret dsesprante. Venez chez moi, et, en buvant un _trago_
(coup), vous me conterez ce qui vous amne, une srieuse affaire, si je
vous connais bien.

--Trs-srieuse, en effet, rpondit Sanchez.

--Pavito, dit Jos, restez ici; je vais  l'estancia.

Et le capataz monta  cheval et se plaa  ct de Sanchez.

--Dites-donc, caballero, sans indiscrtion, quelle est cette jeune fille
vtue  l'indienne? C'est une blanche, n'est-ce pas?

--C'est notre soeur, capataz.

--Votre soeur, non Sanchez? Plaisantez-vous?

--Dieu m'en garde!

--J'ignorais que vous eussiez une soeur, pardonnez-moi, je ne suis point
sorcier.

Les cavaliers taient arrivs. Le capataz mit pied  terre. Les bomberos
l'imitrent et le suivirent dans une grande salle du rez-de-chausse, o
une femme d'un certain ge et d'une belle sant tait occupe  grener
du mas. C'tait la mre de don Jos, la nourrice de don Luis. Elle
accueillit les arrivants d'un sourire de bonne humeur, leur offrit des
siges et alla cher un pot de chicha qu'elle posa devant eux.

--A votre sant, senores! dit le capataz aprs avoir rempli jusqu'aux
bords les gobelets d'tain. Le soleil est chaud en diable et cela gaie
des voyageurs de se rafrachir.

--Merci! dit Sanchez qui avait vid son verre.

--Voyons, qu'avez-vous  me conter? Parlez librement,  moins, ajouta
don Jos, que ma mre ne vous gne. Dans ce cas, la digne femme
passerait dans une chambre voisine.

--Non, fit vivement Sanchez, non! que la senora reste, au contraire: ce
que nous avons  dire, tout le monde peut l'entendre, votre mre
surtout; nous venons au sujet de notre soeur.

--C'est gal, soit dit sans vous offenser, senor Sanchez, interrompit le
capataz, vous avez tort de garder cette enfant avec vous car elle ne
peut partager tous les prils de votre vie endiable; n'est-ce pas,
mre?

La vieille dame fit un signe affirmatif, et les deux frres changrent
un regard d'esprance.

--Vous en ferez ce que vous voudrez, reprit don Jos; chacun est le
matre dans ce monde d'arranger sa vie  sa guise, pourvu que ce soit
honntement. Mais voyons votre affaire.

--Votre avis, don Jos, dit Sanchez, nous comble de joie. Vous tes un
homme de bon conseil et de bon coeur.

Et, sans plus tarder, il lui raconta l'histoire singulire de Maria.
Pendant la fin du rcit, sa Diaz avait quitt la salle sans tre
remarque par son fils ni par les bomberos.

--Vous tes un brave homme Sanchez, s'cria don Jos. Oui, le diable
m'emporte! quoique, en gnral, les bomberos passent pour d'assez mauvais
compagnons. Vous m'avez bien jug et je vous remercie d'avoir pens 
moi.

--Vous acceptez? fit Julian.

--Un moment, sapristi! laissez-moi achever, reprit le capataz en
remplissant les verres:  votre sant!  la sant de la senorita! Je
suis un pauvre diable, moi, et garon par dessus le march; ma
protection serait compromettante pour une jeune fille; les langues sont
malignes ici comme partout, et, quoique je vive avec ma mre, une
excellente femme, une mchante parole est vite lche. Senores, la
rputation d'une jeune fille est comme un oeuf; on ne le raccommode pas
quand il est fl. Vous comprenez?

--Que faire? murmura Sanchez dcourag.

--Patience, compadre! je ne puis rien moi-mme; mais canario! don Luis
Munoz, mon matre, est bon, il m'aime, il a une fille qui est charmante;
je plaiderai auprs de lui la cause de votre soeur.

--La cause est gagne, mon ami, dit don Luis que Diaz avait averti de
la dmarche des bomberos.

Dona Linda, qui accompagnait son pre, avait t trs-mue des malheurs
de Maria; une bonne action lui avait tent le coeur, et elle avait pri
son pre de se charger de la soeur des bomberos qu'elle voulait garder
auprs d'elle. Julian et Sanchez ne savaient comment exprimer leur
reconnaissance au senor Munoz.

--Mes amis, dit celui-ci je suis heureux de m'acquitter envers vous.
Nous avons un vieux compte ensemble, n'est-ce pas, Jos? et si ma fille
a encore son pre, c'est  vous qu'elle le doit.

--Oh! senor! firent les deux jeunes gens.

--Ma fille Lindita aura une soeur, et moi, au lieu d'une fille, j'en
aurai deux. Tu le veux bien, Lindita?

--Je vous en remercie, mon pre, rpondit-elle en faisant mille caresses
 Maria. Ma chre enfant, ajouta-t-elle, embrassez vos frres et
suivez-moi dans mon appartement; je vais vous donner moi-mme les choses
de premire ncessit, et avant tout vous dbarrasser de ce costume de
paenne.

--Voyons, voyons, petite fille! dit dona Linda en l'entranant; ne
pleurez pas ainsi, vous les reverrez; essuyez vos yeux, je veux que vous
soyez heureuse, entendez-vous! Allons, souriez bien vite, ma mignonne,
et venez.

--Merci, encore une fois, don Luis, dit Sanchez; nous partons
tranquilles.

--Au revoir, mes amis.

Sanchez et Julian, lgers de corps et d'me, sortirent de l'estancia et
croisrent sur leur passage un cavalier qui au grand trot, se dirigeait
vers le perron.

--C'est singulier, fit Sanchez. O ai-je vu cet homme? Je l'ignore;
mais,  coup sr, je le connais.

--Vous connaissez don Juan Perez? demanda le capataz.

--Je ne sais si tel est le nom de ce caballero, ni qui il est, ni mme
o je l'ai vu; cependant, je puis assurer qu'il y a peu de temps que
nous nous sommes rencontrs.

--Ah!

--Adieu, don Jos, et merci! dirent les deux bomberos en lui serrant la
main.


                             IX.--UNE VISITE.


Une heure avant l'arrive des bomberos  l'estancia, un visiteur s'tait
prsent qui avait t accueilli avec empressement par don Luis et sa
fille. Ce visiteur, g de vingt-huit ans, d'une taille lgante, avait
les manires du grand monde et une physionomie fine et spirituelle. Il
se nommait don Fernando Bustamente. Il appartenait  l'une des familles
les plus riches et les plus considrables de Buenos-Ayres. La mort de
ses parents l'avait, dans ce pays o l'or est si commun, dot d'une
fortune de plus de cinq cent mille piastre de rentes, c'est--dire
environ deux millions et demi.

La famille de don Fernando et celle de don Luis, toutes deux originaires
d'Espagne et lies l'une  l'autre par d'anciennes unions, avaient
toujours vcu sur le pied de la plus grande intimit. Le jeune homme et
la jeune fille avaient t levs ensemble. Aussi, quand son beau cousin
tait venu lui faire ses adieux, en lui annonant son dpart pour
l'Europe, o il devait voyager quelques annes pour complter son
ducation et se former aux faons lgantes, dona Linda, alors ge de
douze ans, avait-elle prouv un vif chagrin. Depuis leur enfance, et
comme  leur insu, ils s'aimaient avec ce doux et naf entranement de
la jeunesse qui ne songe qu'au bonheur.

Don Fernando tait parti, emportant avec lui son amour, et Lindita avait
gard le sien dans son coeur.

Depuis quelques jours  peine, le jeune homme tait de retour 
Buenos-Ayres, et, aprs avoir visit en touriste les villes les plus
renommes de l'univers civilis, il s'tait ht de mettre ordre  ses
affaires, puis il avait frt une golette et avait fait voile pour le
Carmen, brlant du dsir de retrouver celle qu'il aimait et qu'il
n'avait pas vue depuis trois annes, sa Lindita, cette jolie enfant qui
sans doute, pensait-il, tait devenue une belle jeune fille et une femme
accomplie.

Au Carmen, il trouva la maison de don Luis vide, et, sur le
renseignement de Tio Lucas, le vieux ngre, il courut  franc trier
jusqu' l'estancia de San-Julian. La surprise et la joie de don Luis et
sa fille furent extrme. Lindita fut surtout heureuse, car tous les
jours elle pensait  Fernando et le voyait  travers ses souvenirs, mais
en mme temps elle ressentit au coeur je ne sais quelle commotion pleine
de volupt et de douleur. Fernando s'en aperut, il comprit qu'on
l'aimait encore, et son bonheur gala celui de dona Linda.

--Allons, allons, mes enfants, dit le pre en souriant, embrassez-vous,
je vous le permets.

Dona Linda tendit  Fernando son front rougissant qu'il effleura
respectueusement de ses lvres.

--Qu'est-ce que c'est que ce baiser-l? reprit don Luis: voyons pas
d'hypocrisie! embrassez-vous franchement, que diable! Toi, Lindita, ne
fais pas ainsi la coquette, parce que tu es une belle fille et qu'il est
beau garon; et vous, Fernando, qui tombez ici comme une bombe sans
crier gare, croyez-vous, s'il vous plat, que je n'aie pas devin pour
qui vous veniez de faire plusieurs centaines de lieues sur mer? Est-ce
pour moi que vous accourez de Buenos-Ayres et du Carmen? Vous vous
aimez, embrassez-vous gentiment, comme deux amoureux et deux fiancs,
et, si vous tes sages, on vous mariera dans quelques jours.

Les jeunes gens attendris par ces bonnes paroles et cette joyeuse
humeur, se jetrent dans les bras du digne homme pour y cacher leur
motion.

--Mes enfants, le Rubicon est franchi; soyons tout  la joie de nous
revoir aprs une sparation si longue, la dernire, car nous voici
runis pour toujours.

--Oui! pour toujours! rptrent les jeunes gens.

--Puisque voil l'enfant prodigue, tuons le veau gras. Don Fernando,
vous resterez ici et ne retournerez au Carmen que pour vous marier. Cela
vous convient-il?

--Oui, dit Fernando en regardant amoureusement Lindita,  condition que
ce sera bientt, mon pre.

--Voil bien les amoureux! ils sont presss, impatients. Chacun son
tour; j'ai t comme cela, j'tais heureux alors. Nos enfants nous
remplacent, et le bonheur des vieillards est fait avec leur bonheur.

Alors commena entre les trois personnages une de ces douces et intimes
causeries o se mlaient les souvenirs du pass et la certitude d'un
bonheur prochain, badinage du coeur et de l'esprit. Ils furent
interrompus par Diaz qui entra au salon. Don Fernando se rendit dans
sa chambre; Linda et son pre suivirent la vieille dame auprs des
bomberos.

Don Luis, surpris et irrit de l'arrive inopine de don Juan Perez,
rsolut de se dbarrasser de lui et d'en finir avec cet homme
mystrieux.

--Vous ne m'attendiez pas de sitt? dit don Juan en sautant de son
cheval et saluant le matre du logis.

--Je ne vous attendais pas du tout, d'autant moins qu'hier, si j'ai
bonne mmoire, vous nous aviez parl d'un voyage.

--Il est vrai, reprit-il en souriant; mais sait-on la veille ce qu'on
fera le lendemain? Ainsi, vous-mme, continua-t-il en suivant don Luis
au salon, hier, vous ne songiez nullement  quitter le Carmen.

--Mon Dieu, vous le savez, nous autres estancieros, nous sommes souvent
forcs, d'un moment  l'autre,  l'improviste, de nous rendre sur nos
proprits.

--Mme chose m'arrive: je suis, comme vous, pour quelque temps
contraints de vivre en gentilhomme campagnard.

--Ainsi vous habitez votre estancia?

--Oui, nous voil voisins, vous serez condamn  ma prsence,  moins
que...

--Vous serez toujours reu chez moi.

--Vous tes mille fois aimable, dit don Juan en s'asseyant dans un
fauteuil.

--Peut-tre, j'en ai peur, n'aurai-je pas longtemps l'honneur de votre
voisinage.

--Et pourquoi?

--Il est possible qu'avant huit jours je retourne au Carmen.

--Vous n'tes donc venu ici qu'en passant?

--Pas prcisment. Je comptais rester quelques mois ici, comme vous le
disiez tout  l'heure, sait-on bien la veille ce qu'on fera le
lendemain?

Les deux interlocuteurs, tels que des duellistes habiles, avant
d'engager le fer et de se porter des coups dcisifs, se ttaient
rciproquement par des feintes vite pares.

--Me sera-t-il permis de prsenter mes hommages  dona Linda? demanda
don Juan.

--Elle ne tardera pas  venir. Figurez-vous, mon cher voisin, que, par
un concours de circonstances extraordinaires, nos venons de nous charger
d'une jeune fille d'une rare beaut qui dix ans, a t l'esclave des
Indiens, et que ses frres nous ont amene, voici une heure  peine,
aprs l'avoir miraculeusement sauve des mains des paens.

--Ah! fit don Juan d'une voix touffe.

--Oui, continua don Luis sans remarquer l'motion du jeune homme. Elle
se nomme Maria, je crois; elle parait fort douce; vous connaissez ma
fille, elle en raffole dj, et en ce moment elle est en train de la
dbarrasser de ses affublements indiens et de la vtir d'une faon
prsentable.

--Fort bien, mais tes-vous sr que cette femme soit ce qu'elle semble
tre? Les Indiens sont fourbes, vous ne l'ignorez pas, et cette...

--Maria.

--Cette Maria est peut-tre une espionne indienne.

--Dans quel but?

--Que sais-je? Peut-on compter sur rien?

--Vous vous trompez, don Juan; je puis me fier aux hommes qui me l'ont
amene.

--Surveillez-la, croyez-moi.

--Mais elle est Espagnole.

--Cela ne prouve rien. Voyez Pincheira, n'est-ce pas un ancien officier
de l'arme chilienne? Aujourd'hui le voil chef d'une des principales
nations patagones, et c'est le plus crues adversaire des Espagnols.

--Pincheira, c'est autre chose.

--A votre aise, dit don Juan; je souhaite que vous ayez raison.

Comme don Juan prononait ces mots, dona Linda parut, accompagne de don
Fernando.

--Don Juan, dit l'estanciero, j'ai l'honneur de vous prsenter don
Fernando Bustamente; et  vous, don Fernando, don Juan Perez.

Les deux hommes d'inclinrent l'un devant l'autre en se lanant un
regard incisif comme une lame d'pe.

--Je crois, dit don Juan, avoir eu dj le plaisir de rencontrer
monsieur.

--Bah! ce n'est pas en Amrique,  coup sr, car voil trois ans que don
Fernando l'a quitt.

--En effet, don Luis, c'est  Paris.

--Votre mmoire est fidle, monsieur, rpondit son Fernando; nous nous
sommes trouvs ensemble chez la marquise de Lucaney.

--J'ignorais votre retour en Amrique.

--Depuis quelques jours, je suis arriv  Buenos-Ayres; ce matin,
j'tais au Carmen, et me voil!

--Dj ici! ne put s'empcher de dire don Juan.

--Oh! fit avec intention le pre de Linda, cette visite un peu Brusque
tait si naturelle que ma fille et moi l'avons pardonne de grand coeur
 don Fernando.

--Ah! murmura don Juan pour rpondre quelque chose, car il comprit qu'il
avait devant lui un rival.

Dona Linda, nonchalamment tendue sur un canap, suivait la conversation
avec anxit, tout en jouant avec un ventail qui tremblait dans sa
main.

--J'ose esprer, monsieur, dit don Juan avec courtoisie, que nous
renouerons ici la connaissance incomplte commence dans les salons de
madame Lucaney.

--Mon Dieu! se hta de rpondre don Luis pour couper la parole  don
Fernando, le senor Bustamente est malheureux de perdre cette bonne
fortune que vous lui offrez si gracieusement; mais, aussitt son
mariage, il compte voyager en compagnie de sa femme, puisque aujourd'hui
c'est la mode dans un certain monde.

--Son mariage! fit don Juan avec un tonnement parfaitement jou

--Vous l'ignoriez?

--Oui.

--Etourdi que je suis! le bonheur me fait perdre la tte, je suis comme
ces deux enfants; veuillez m'excuser.

--Monsieur!

--Certainement. N'tes-vous pas un de nos meilleurs amis? Nous n'avons
rien de cach pour vous. Don Fernando Bustamente pouse ma fille. Oh!
c'est une union projete depuis longtemps.

Don Juan Perez plit: un voile sanglant passa devant ses yeux; il
ressentit au coeur une angoisse horrible et crut qu'il allait mourir.
Dona Linda suivait curieusement sur son visage ses secrtes penses;
mais, sentant que tous les yeux taient fixs sur lui, le jeune homme
fit un effort surhumain, et d'une voix douce et sans motion apparente,
il dit  la jeune fille:

--Soyez, mademoiselle, heureuse... comme je le dsire. Le premier
souhait, dit-on, est efficace; acceptez le mien.

--Je vous remercie, monsieur, rpondit dona Lina, trompe par l'accent
de don Juan.

--Quant  vous, senor Bustamente, votre bonheur va faire bien des
jaloux, car vous nous enlevez la perle la plus prcieuse du riche crin
de la rpublique argentine.

--Je m'efforcerai, senor, d'tre digne d'elle; je l'aime tant!

--Ils s'aiment tant! fit le pre avec une bonhomie cruelle.

Les jeunes amoureux s'envoyrent un regard humide d'amour, plein
d'esprance et de bonheur. Ni les derniers mots de don Luis, ni le
regard des deux fiancs ne furent inaperus par don Juan, que, sans en
laisser rien paratre, reut ce double coup de poignard et cacha sa
douleur sous un sourire.

--Pardieu! mon voisin, reprit le pre, vous assisterez, ce soir, au
repas de fianailles, et vous nous abandonnerez votre soire.

--Impossible, senor; d'importantes affaires m'appellent  mon estancia,
et,  mon grand regret, je vous quitte.

--Si, cependant, ma fille se joignait  moi...

--Je refuserais la senorita.

--Vous entendez, mon pre; ni vous ni moi n'obtiendrons rien.

--Si moi-mme, dit don Fernando, j'osais...

--Vous me rendez confus mais, sur l'honneur, il faut que je parte. Le
sacrifice que je fais en ce moment est d'autant plus pnible pour moi,
ajouta-t-il avec un sourire sardonique, que le bonheur fuit presque
toujours aussi vite qu'il est rare  atteindre, et que c'est folie de
n'en point profiter.

--Moi, dit dona Linda en regardant don Fernando, je ne crains plus le
malheur  prsent.

Perez ouvrit sur elle ses yeux o passa une expression indfinissable,
et il rpondit en hochant la tte:

--Puissiez-vous dire vrai, senorita, mais je sais un dicton franais...

--Lequel?

--Entre la coupe et les lvres, il y a encore place pour un malheur.

--Oh! le vilain dicton! s'cria Linda un peu trouble. Mais je ne suis
pas franaise, moi, et je n'ai rien  redouter.

--C'est juste, mademoiselle.

Et don Juan, sans ajouter un mot, salua et s'lana hors du salon.

--Eh bien! mon ami, reprit l'estanciero, que pensez-vous de cet homme?

--Il a le regard profond comme un abme, sa parole est acre; et, je ne
sais pourquoi, je ne sais pourquoi, je suis sr qu'il me hait.

--Moi aussi, je le hais, reprit Linda qui avait tressailli.

--Peut-tre vous aimait-il, Linda. Peut-on vous voir sans vous aimer?

--Qui vous assure qu'il ne mdite pas un crime?

--Pour cette fois, senorita, vous allez trop loin, c'est un gentilhomme.

--_Quien sabe?_ rpondit-elle en se rappelant ces paroles de don Juan
qui l'avait dj fait frissonner.


                       X.--PAR MONTS ET PAR VAUX.


Au sortir de l'estancia de San-Julian, don Juan Perez tait en proie 
une de ces colres froides et concentres que s'amassent lentement dans
l'me et clatent enfin avec une force terrible. Ses perons
ensanglantaient son cheval qui hennissait douloureusement et redoublait
sa course furibonde.

O allait-il ainsi?

Il ne le savait pas lui-mme; peu lui importait d'ailleurs, il ne voyait
plus, n'entendait plus; il roulait dans son cerveau des projets
sinistres, et franchissait torrents et ravins sans s'inquiter du galop
de son cheval. Seul, le sentiment de la haine grondait en lui. Rien ne
rafrachissait son front brlant, ses tempes battaient  rompre, et un
tremblement nerveux agitait tout son corps. Cet tat de surexcitation
dura plusieurs heures; son cheval avait dvor l'espace. Enfin, bris de
fatigue, le noble animal s'arrta soudain sur ses genoux flchissants et
roula sur le sable.

Don Juan se releva en jetant autour de lui un regard gar. Il lui avait
fallu cette rude chute pour remettre un peu d'ordre dans ses ides et le
rappeler  la ralit: une heure de plus d'une telle angoisse, il serait
devenu fou furieux ou serait mort d'apoplexie foudroyante.

La nuit tait venue. D'pais tnbres pesaient sur la terre; un silence
funbre rgnait dans le dsert o le hasard l'avait conduit.

--O suis-je? dit-il en cherchant  s'orienter.

Mais la lune, cache par les nuages, se rpandait aucune clart; le vent
soufflait avec violence; les branches des arbres s'entrechoquaient, et
dans les profondeurs de ce dsert, les hurlements des btes fauves
commenaient  mler les notes graves de leurs voix aux rauques
miaulements des chats sauvages.

Les yeux de don Juan essayaient en vain de percer l'ombre. Il s'approcha
de son cheval tendu sur le sol et rlant sourdement; pris de piti pour
le compagnon de ses courses aventureuses, il se pencha vers lui, passa 
sa ceinture les revolvers contenus dans les arons, et, dtachant une
gourde pleine de rhum suspendue  la selle, il se mit  laver les yeux,
les oreilles les narines et la bouche de la pauvre bte, dont les flancs
haletaient, que ce secours sembla rendre  la vie. Une demi-heure se
passa ainsi. Le un peu rafrachi, s'tait relev, et, avec k'instinct
qui distingue sa race, il avait dcouvert une source voisine o il
s'tait dsaltr.

--Tout n'est pas perdu encore, murmura don Juan, et peut-tre
parviendrai-je bientt  sortir d'ici, car l-bas, on m'attend, il faut
que j'y sois!

Mais un rugissement profond rsonna  courte distance, rpt presque
sur-le-champ dans quatre directions diffrentes. Le poil du cheval
s'tait hriss et don Juan avait trembl.

--Maldiction! s'cria-t-il, je suis  un abreuvoir de cougouars.

En ce moment,  dix pas de lui, il aperut deux yeux qui brillaient
comme des charbons ardents et qui le regardaient avec une fixit
trange.

Don Juan tait un homme d'un courage prouv, audacieux et tmraire 
l'occasion; mais seul dans cette morne solitude, au milieu d'une nuit
noire, entour de btes froces comme un cercle fatal, il sentit malgr
lui la peur l'envahir, il respirait avec effort, ses dents taient
serres, une sueur glace inondait son corps, et il fut sur le point de
se laisser choir. Ce dcouragement rapide disparut devant une volont
forte, et don Juan, soutenu par l'instinct de la conservation et par
l'esprance si ancre dans le coeur de l'homme, se prpara  une lutte
ingale.

Le cheval poussa un hennissement de frayeur et se sauva dans les sables.

--Tant mieux! pensa le cavalier; il chappera peut-tre.

Un effroyable concert de cris et de hurlements s'leva de toutes parts
au bruit de la fuite du cheval, et de grandes ombres passrent en
bondissant auprs de don Juan. Un tourbillon de vent courut dans le
ciel; la lune claira le dsert de sa lueur triste et blafarde.

Non loin, le Rio-Ngro coulait entre deux rives escarpes et don Juan
vit s'tendre  perte de vue les masses compactes d'une fort vierge,
chaos inextricable de rochers entasss ple-mle et de fissures d'o
surgissaient des bouquets d'arbres.  et l, des lianes
s'enchevtraient les unes dans les autres, dcrivaient les paraboles les
plus bizarres, et n'arrtaient leurs ramifications qu' la rivire. Le
sol, compos de sable et de ces dtritus qui abondent dans les forts
amricaines, fuyait sous le pied.

Don Juan se reconnut alors. Il se trouvait  plus de quinze lieues de
toute habitation, engag dans les premiers plans d'une immense fort, la
seule de la Patagonie, et que la hardiesse d'aucun pionnier n'avait os
explorer, tant ses sombres profondeurs semblaient rvler d'horreur et
de mystres. Auprs de la fort, jaillissait d'entre les rochers une
source limpide, dont les bords taient fouls par de nombreuses traces
de griffes de bte fauves. Cette source leur serait, en effet,
d'abreuvoir, quand, au soleil couch, elles quittaient leurs tanires
pour chercher leur pture et se dsaltrer. De plus, tmoignage vivant
de cette supposition, deux magnifiques cougouars, mle et femelle,
arrts sur la rive, surveillaient d'un oeil inquiet les jeux de leurs
petits.

--Hum! fit don Juan, voil de dangereux voisins. Et machinalement il
dtourna les yeux. Une panthre allonge sur un roc dans la position
d'un chat aux aguets fixait sur lui des yeux enflamms. Don Juan, bien
arm, suivant la coutume amricaine, avait une carabine d'une justesse
remarquable, qu'il avait pose auprs de lui appuy droite sur un
rocher.

--Bon! dit-il, la lutte sera srieuse, au moins.

Il paula son fusil, mais, au moment o il allait faire feu, un
miaulement plaintif lui fit lever la tte. Une dizaine de _pajeros_ et
de _subaracayas_ (chats sauvages de haute taille), perchs sur des
branches d'arbres, le regardaient en dessous, tandis que plusieurs loups
rouges tombaient en arrt  quelques pas de lui.

Poss sur les rocs environnants, une foule de vautour d'urubus et de
caracaras, l'oeil  demi teint, semblaient attendre l'heure de la
cure.

Don Juan s'lana sur une pointe, et de l, s'aidant des mains et des
genoux, il gagna aprs des difficults inoues, une espce de terrasse
naturelle, situe  vingt pieds du sol. L'affreux concert form par les
habitants de la fort, qu'attirait  la suite des uns des autres la
subtilit de leur odorat, croissait de plus en plus et dominait le bruit
mme du vent qui faisait rage dans les ravins et les clairires de la
fort. La lune s'effaa encore derrire les nuages, et don Juan se
retrouva dans sa premire obscurit, mais, s'il ne distinguait pas
auprs de lui les btes froces, il les devinait et les sentait presque,
il voyait leurs prunelles flamboyer dans l'ombre et entendait leurs cris
qui se rapprochaient toujours.

Il appuya fortement ses pieds sur le sol, ajusta un revolver. Quatre
coups de feu furent suivis de quatre rlements d'agonie et du bruit
produit de branche en branche par la chute des chats sauvages blesss.
Cette attaque souleva une rumeur sinistre; les loups rouges se jetrent
en hurlant sur les victimes qu'ils disputrent aux urubus et aux
vautours. Un bruissement dans les feuilles des arbres arriva  l'oreille
du vaillant chasseur, et une masse impossible  distinguer clairement
fendit l'espace et vint s'abattre en rugissant sur la plate-forme. De la
crosse de son fusil, comme d'une massue, il frappa dans les tnbres, et
la panthre, le crne ouvert, roula du haut en bas du rocher. Il
entendit une bataille monstrueuse que les cougouars et les chats
sauvages livraient  la panthre blesse, et, ivre de son triomphe et de
son danger mme, il lcha deux coups de pistolet dans la foule d'ennemis
acharns qui se tordaient au-dessous de lui. Soudain tous ces animaux,
cessant leur lutte comme d'un commun accord, sautrent sur l'homme, leur
ennemi commun, et leur rage se tourna contre le rocher ou sommet duquel
don Juan semblait les dfier tous. Ils grimprent, bondirent sur les
anfractuosits du roc. Les chats sauvages arrivrent les premiers; 
mesure que don Juan les renversait, d'autres sautaient sur lui, et il
sentait ses forces et son nergie diminuer peu  peu.

Cette lutte d'un homme seul contre une foule de btes froces avait je
ne sais quoi de grandiose et de poignant. Don Juan, comme dans un
cauchemar, se dbattait en vain contre des nues d'assaillants toujours
renaissants; sentait sur son visage l'haleine chaude et ftide des chats
sauvages et des loups rouges, pendant que les rugissements des cougouars
et les miaulements railleurs des panthres emplissaient ses oreilles
d'une effroyable mlodie qui lui donnait le vertige. Des centaines
d'yeux scintillaient dans l'ombre, et parfois les lourdes ailes des
vautours et des urubus fouettaient son front baign d'une sueur froide.

En lui tout sentiment intime du moi s'tait vanoui, il ne pensait plus;
sa vie, pour ainsi dire, tait devenue toute physique; ses mouvements
taient automatiques, et son bras se levait et se baissait pour frapper
avec la rigide rgularit d'un balancier.

Dj, plusieurs griffes s'taient profondment enfonces dans ses
chairs; des chat sauvages l'avaient saisi  la gorge, et il avait t
forc de lutter contre eux corps  corps pour leur faire lcher prise;
son sang coulait de vingt blessures, non mortelles  la vrit, mais
l'heure approchait que la force humaine ne peut dpasser, o don Juan
serait tomb de son rocher et aurait pri sous la dent des btes fauves.

A cette seconde solennelle o tout allait lui faillir, un cri suprme
s'lana de sa poitrine, cri d'agonie et de dsespoir d'une expression
terrifiante, et qui fut rpercut au loin par les chos, dernire
protestation de l'homme fort qui s'avoue vaincu, et qui, avant de
tomber, appelle son semblable  son secours ou implore l'aide de Dieu.

Il cria. Un cri rpondit au sien!

Don Juan, tonn et n'osant compter sur un miracle dans un dsert o nul
tre humain n'avait encore pntr, se crut sous l'impression d'un rve
ou d'une hallucination; pourtant, rassemblant toute sa voix dans sa
poitrine et sentant se rallumer l'esprance dans son me, il jeta un
second cri plus clatant, plus vibrant que le premier.

--Courage!

Cette fois ce n'tait pas l'cho qui lui rpondait. Courage! Ce seul mot
lui arriva sur l'aile du vent, faible comme un soupir. Semblable au
gant Ante, Juan, se redressant, sembla reprendre des forces et
renatre  la vie qui lui chappait dj. Il redoubla ses coups contre
ses innombrables ennemis.

Plusieurs chevaux galoprent dans le lointain; des coups de feu
illuminrent les tnbres de leur lueur passagre, et des hommes, ou
plutt des dmons, se rurent  l'improviste au plus pais des btes
fauves, dont ils firent un carnage horrible.

Tout  coup don Juan, attaqu par deux chats tigres, roula sur la plate
forme en se dbattant avec eux.

Les btes froces avaient fui devant les nouveaux venus, qui se htrent
d'allumer des feux afin de les tenir  distance le reste de la nuit.
Deux de ces hommes, arms de torches incandescentes, se mirent  la
recherche du lutteur, dont les cris de dtresse avaient appel leur
secours. Il gisait sans connaissance sur la plate-forme, entour de dix
ou douze chats sauvage morts et tenant entre ses doigts raidis, le cou
d'un pajero trangl.

--Eh bien! Julian, dit une voix, l'a-t-on trouv?

--Oui, rpondit-il, mais il parait mort.

--Cara! ce serait dommage reprit Sanchez, car c'est un fier homme. O
est-il?

--L, sur le rocher.

--Pouvez-vous le descendre avec l'aide de Quinto?

--Rien d'aussi facile.

--Htez-vous, au nom du ciel, dit Sanchez: chaque minute de retard pour
lui est peut-tre une anne de vie qui s'envole.

Quinto et Julian soulevrent don Juan par les pieds et par la tte et,
avec des prcautions infinies, le transportrent, de la forteresse
improvise o il avait si longtemps combattu, auprs de l'un des feux,
sur un lit de feuilles prpar par Simon.

--Canario! s'cria Sanchez  l'aspect misrable du jeune homme; le
pauvre diable, comme ils l'ont arrang! Il tait temps de le secourir.

--Croyez-vous qu'il va en rchapper? continua Quinto avec intrt.

--Il y a toujours espoir, dit sentencieusement Sanchez, quand la vie
n'est pas teinte. Voyons-le donc.

Il se pencha vers le corps de don Juan, tira son poignard luisant, lui
mit la lame devant les lvres.

--Pas le moindre souffle! fit le bombero en hochant la tte.

--Ses blessures, sont srieuse? demanda Quinto.

--Je ne crois pas. Il a t accabl de lassitude et d'motion; il ne
tardera pas  ouvrir les yeux, et, dans un quart d'heure, si bon lui
semble, il pourra se remettre en selle. C'est srement lui, ajouta
Sanchez  demi-voix.

--D'o te vient son air soucieux, frre?

--C'est cet homme, malgr son costume europen et toute l'apparence d'un
blanc, ressemble...

--A qui?

--Au chef indien contre lequel nous nous sommes battus  l'arbre de
Gualichu et auquel nous devons le salut de Maria.

--Tu te trompes sans doute?

--Pas le moins du monde, frres, rpliqua l'an avec autorit Cach
dans le creux de l'arbre, j'ai pu  loisir considrer ses traits qui
sont gravs dans ma mmoire. D'ailleurs, je le reconnatrais  cette
balafre que j'ai imprime sur son visage avec mon sabre.

--C'est vrai, dirent les autres tonns.

--Que faire?

--Que signifie ce dguisement?

--Dieu seul le sait, reprit Sanchez; mais il faut le sauver.

Les bomberos, comme tous les coureurs des bois, vivant loin des
tablissements, sont obligs de panser eux-mmes leurs blessures, et ils
acquirent une certaine connaissance pratique de la mdecine pour
employer les remdes les plus simples en usage parmi les Indiens.

Sanchez, aid de Julian et de Simon, lava les plaies de don Juan avec de
l'eau et du rhum, mouilla ses tempes et lui introduisit de la fume de
tabac dans les narines. Le jeune homme poussa un soupir presque
insensible, remua lgrement et enfin ouvrit les yeux qui regardrent
sans voir.

--Il est sauv! dit Sanchez. Laissez maintenant agir la nature, c'est le
meilleur mdecin que je connaisse.

Don Juan se souleva sur un coude, passa la main sur son front, comme
pour retrouver la mmoire et la pense, et d'une voix faible:

--Qui tes-vous? fit-il.

--Des amis, monsieur; ne craignez rien.

--Je suis rompu, j'ai les membres briss.

--Il n'en est rien, monsieur;  part la fatigue, vous vous portez aussi
bien que nous.

--Je le souhaite, braves gens; mais par quel miracle tes-vous arrivs 
temps pour me dlivrer?

Le miracle, c'est votre cheval qui l'a fait: sans lui, vous tiez perdu.

--Comment cela? demanda don Juan, dont la voix s'affermissait de plus en
plus et qui dj tait parvenu  se mettre debout.

--Voici la chose. Nous sommes bomberos.

Le jeune homme eut une espce de tressaillement nerveux qu'il rprima
soudain.

--Nous sommes bomberos; nous surveillons, la nuit surtout, les
mouvements des Indiens. Le hasard nous avait amens de ce ct. Votre
cheval s'enfuyait, ayant  ses trousses une bande de loups rouges; nous
l'avons dbarrass de ces carnivores. Ensuite, comme il nous a paru peu
probable qu'un cheval tout sell se trouvt seul dans cette fort o
personne n'ose s'aventurer, nous nous sommes mis  la recherche du
cavalier. Votre cri nous a guids.

--Comment m'acquitter envers vous? dit don Juan en tendant la main 
Sanchez.

--Vous ne me devez rien, monsieur.

--Mais...

--Voici votre cheval, caballero.

--Mais je voudrais vous revoir, dit-il avant de partir.

--Inutile: vous ne me devez rien, vous dis-je, reprit Sanchez qui tenait
la bride du cheval.

--Que voulez-vous dire? insista don Juan.

Le bombero, rpondit Sanchez, paie aujourd'hui la dette contracte hier
avec Neham-Outah, l'ulmen des Aucas.

Le visage de don Juan se couvrit d'une pleur affreuse

--Nous somme quittes, chef, continua Sanchez en lchant la bride.

Quand le cavalier eut disparu dans l'obscurit, Sanchez se tourna vers
ses frres.

--Je ne sais pourquoi, leur dit-il un soupir de soulagement, mais je
suis heureux de ne plus rien devoir  cet homme.


                            XI.--LES NANDUS


A l'estancia de San-Julian, les heures s'coulaient doucement,
entremles de causeries et de bonheur. Don Luis s'associait  la joie
de ses deux enfants. Don Juan Perez, depuis la nouvelle officielle du
mariage de dona Linda, n'avait reparu ni  San-Julian, ni au Carmen, au
grand tonnement de tout le monde. Maria, douce et nave, tait devenue
l'amie de Linda, presque une soeur. Les rires frais et sonores des
jeunes filles gayaient les chos de l'habitation et faisaient rver le
capataz qui,  la vue de la soeur des bomberos, avait senti son coeur se
tourner vers elle, comme l'hliotrope vers le soleil. De loin, don Jos,
semblable  une me en peint, rdait autour de Maria pour l'entrevoir 
la drobe. Tout le monde, dans l'estancia, s'tait aperu de l'amour du
brave homme, qui, seul, malgr ses gros soupirs, n'y comprenait rien. On
osait se moquer de lui, sans le blesser toutefois, et rire de ses faons
singulires.

Un jour, par une frache matine de novembre, peu aprs le lever du
soleil, tout s'agitait  l'estancia de San-Julian. Plusieurs chevaux,
tenus en main par des esclaves noirs, hennissaient d'impatience au pied
du perron; les domestiques couraient  et l, et don Jos, revtu de
ses plus beaux habits, attendait l'arrive de son matre.

Enfin, don Luis et don Fernando parurent en compagnie des deux jeunes
filles. A la vue de Maria, le majordome sentit la joie lui monter du
coeur au visage; il se redressa, frisa d'un doigt coquet sa moustache
retrousse et lana  sa bien aime une oeillade tendre et respectueuse.

--Bonjour, Jos, mon ami, lui dit cordialement don Luis. Eh! eh! je
crois que la chasse sera bonne.

--Je pense de mme, Seigneurie; le temps est superbe.

--As-tu choisi, au moins, des chevaux bien doux pour ma fille et sa
compagne?

--Oh! Seigneurie, rpondit le capataz, je les aim moi-mme lacs dans le
corral; je vous rponds d'eux sur ma tte. De vrais chevaux de dames,
des agneaux.

--Nous sommes tranquilles, dit dona Linda; nous savons que don Jos nous
gte.

--Allons!  cheval et partons!

--Oui, la route est longue d'ici  la plaine des Nandus (espce
d'autruche), reprit Jos en caressant Maria de l'oeil.

La petite troupe, une vingtaine de personnes bien armes, se dirigea du
ct de la batterie o le Pavito baissa le pont-levis.

--Redoublez de vigilance, dit le capataz au gaucho.

--N'ayez crainte, senor Jos. Bonne chance  vous et  l'honorable
compagnie ajouta le Pavito en agitant son chapeau en l'air.

--Relevez le pont, Pavito.

--Qui entrera dans l'estancia, capataz, sera plus fin que vous et moi.

En Patagonie,  quelque distance des rivires, toutes les plaines se
ressemblent: du sable, toujours du sable, et  et l quelques buissons
rabougris, tel tait le chemin jusqu' la plaine des Nandus.

Don Luis avait convi son gendre  une chasse  l'Autruche, et, comme on
pense, Linda avait voulu tre de la partie.

La chasse  l'Autruche est un des grands divertissements des Espagnols
de la Patagonie et de la rpublique Argentine, o elle se trouvent en
grande quantit.

Les Autruches vivent d'ordinaire par petites familles de huit  dix,
dissmines sur les bords des marais, des tangs et des rivires; elles
se nourrissent d'herbes fraches. Fidles au coin natal, elles ne
quittent gure le voisinage de l'eau, et au mois de novembre, elles vont
dposer dans les endroits les plus sauvages de la plaine leurs oeufs, au
nombre de cinquante ou soixante, qui, la nuit seulement sont couvs par
les mles et par les femelles. L'incubation arrive  terme, l'oiseau
casse avec son bec les oeufs non fconds qui se couvrent aussitt de
mouches et d'insectes, nourriture des petits.

Un trait caractristique des moeurs de l'autruche, c'est une extrme
curiosit. Dans les estancias o elles vivent  l'tat domestique, il
n'est pas rare de les voir se faufiler au milieu des groupes et regarder
les gens qui causent. Dans la plaine, leur curiosit leur est souvent
funeste, car elles viennent reconnatre sans hsiter tout ce qui leur
parat trange. Voici,  ce sujet une bonne histoire indienne. Les
cougouars se couchent  terre, lvent leur queue en l'air et l'agitent
vivement dans tous les sens. Les autruches, attires par la vue de cet
objet inconnu, s'approchent naves. On devine le reste; elles deviennent
la proie des russ cougouars.

Les chasseurs, aprs une marche assez rapide de prs de deux heures,
taient arrivs  la plaine des Nandus. Les dames mirent pied  terre
sur les bords d'un ruisseau, et quatre hommes, la carabine sur la
cuisse, restrent auprs d'elles. Les chasseurs changrent leurs
montures contre les coursiers que des esclaves noirs avaient mens en
bride sans cavaliers, puis ils se divisrent en deux troupes gales. La
premire, commande par don Luis, s'enfona dans la plaine en dcrivant
un demi-cercle de manire  pousser le gibier vers un ravin situ entre
deux dunes mouvantes. La seconde troupe, ayant  sa tte le hros de la
fte, don Fernando, s'chelonna sur une ligne de front et forma l'autre
moiti du cercle. Ce cercle, par la marche des cavaliers, allait se
rtrcissant, lorsqu'une dizaine d'autruches se montrrent dans un pli
du terrain; mais le mle, plac en sentinelle, par un cri aigu comme le
sifflet d'un contre-matre, prvint la famille du danger. Les autruches
s'enfuirent en ligne droite rapidement et sans regarder en arrire.

Tous les chasseurs s'lancrent au galop sur leurs traces. La plaine
jusque-l silencieuse s'anima.

Les cavaliers poursuivaient de toute la vitesse de leurs chevaux les
malheureux oiseaux, et sur leur passage soulevaient des flots d'une
poussire fine. A douze ou quinze pas du gibier, galopant toujours et
piquant de l'peron le flancs de leurs montures, ils se penchaient en
avant, faisaient tournoyer autour de leur tte les terribles bolas et
les jetant  toute vole aprs l'animal. S'ils manquaient leur coup, ils
ils se courbaient de ct, rasaient la terre et sans ralentir leur
course, ramassaient les bolas qu'ils lanaient de nouveau.

Plusieurs familles d'autruches s'taient leves. La chasse prit alors
les proportions d'une joie dlirante. Cris et hurrahs retentissaient;
les bolas sifflaient dans l'air et s'enroulaient autour du cou, des
ailes et des jambes des autruches qui, ahuries et folles de terreur,
faisaient mille feintes et mille zigzags pour se soustraire  leurs
ennemis, et qui, par des coups d'aile  droite et  gauche,
s'efforaient de piquer les chevaux avec l'espce d'ongle dont le bout
de leur aile est arm.

Quelques coursiers pouvants se cabrrent et, embarrasss par trois ou
quatre autruches qui entravrent leurs jambes, entranrent leurs
cavaliers dans leur chute. Les oiseaux, profitant du dsordre, se
sauvrent du ct o les chasseurs les attendaient. L, ils tombrent
sous une pluie de bolas. Chaque chasseur descendait de cheval, tuait la
victime, lui coupait les ailes en signe de triomphe et reprenait sa
course avec une nouvelle ardeur. Autruches et chasseurs fuyaient et
galopaient rapides comme le pampero, le vent des pampas.

Une quinzaine d'autruches jonchaient la plaine. Don Luis donna le signal
de la retraite. Les oiseaux qui n'avaient pas succomb se htrent des
pieds et des ailes vers des abris srs. Les morts furent ramasss avec
soin, car l'autruche est une excellent mets, et que les Amricains
prparent, surtout avec la chair de la poitrine, un plat renomm par sa
dlicatesse et sa saveur exquise qu'ils appellent _picanilla_.

Les esclave allrent  la recherche des oeufs, fort estims aussi, et
ils en recueillirent une excellente moisson.

Quoique la chasse n'eut dur qu'une heure, les chevaux, las, suaient te
soufflaient; aussi la rentre  l'estancia s'effectua-t-elle lentement.
Les chasseur arrivrent un peu avant le coucher du soleil.

--Eh bien! demanda Luis au Pavito, il ne s'est rien pass d'important en
mon absence.

--Rien, seigneur, reprit Pavito. Un gaucho, disant venir du Carmen pour
affaire presse, a insist pour tre introduit et parler  don Fernando
Bustamente.

Ce gaucho, devant qui le Pavito n'avait eu garde de baisser le
pont-levis, tait son cher et loyal ami Mato, qui devait le tuer
_adroitement_. Mato s'tait retir de fort mauvaise humeur sans vouloir
dire les motifs de sa visite.

--Que pensez-vous de la venue de ce gaucho, don Fernando? demanda don
Luis, ds qu'ils furent installs au salon.

--Rien qui m'tonne, rpondit don Fernando. On dispose en ce moment ma
nouvelle habitation au Carmen, et sans doute on a besoin de mes ordres.

--C'est possible.

--Je presse les ouvriers, mon pre; j'ai si grande hte d'tre mari,
que je tremble que mon bonheur ne m'chappe, dit don Fernando.

--Moi aussi, dit dona Linda, dont le visage s'empourpra.

--Voyez-vous la petite fute! dit don Luis. Ces coeurs de jeunes filles,
a travaille sans qu'on s'en doute. Patience, mademoiselle, encore trois
jours!

--Mon bon pre! s'cria Lindita en cachant dans le sein de don Luis son
visage baign de larmes de joie.

--Oh! alors, je pars demain pour le Carmen, d'autant plus que j'attends
de Buenos-Ayres des papiers indispensables pour notre union, pour notre
bonheur, ajouta Fernando en regardant sa bien-aime.

--C'est cela, dit-elle demain de grand matin, pour tre de retour
aprs-demain avant midi, n'est-ce pas?

--Demain soir je serai ici: puis-je rester loin de vous ma chre
Lindita?

--Non, don Fernando, non, je vous en prie, je ne veux pas que vous
reveniez demain soir.

--Pourquoi donc? rpondit le jeune homme un peu piqu de ce propos de sa
fiance.

--Mon Dieu! je ne sais pourquoi moi-mme, mais j'ai peur quand vous
traversez la pampa, seul, en pleine nuit. Oh! continua-t-elle  un geste
de don Fernando, je vous connais brave, trop brave mme. Les bandits
gauchos abondent dans la plaine. N'exposez pas une vie qui m'est si
chre, qui dj n'est plus  vous, Fernando, et coutez le conseil d'un
coeur qui n'est plus  moi.

--Merci, Lindita. Pourtant je n'ai personne  craindre en ce pays, o je
suis inconnu. Du reste, je ne quitte jamais l'estancia sans avoir l'air
d'un brigand d'opra-comique, tant je suis bariol d'armes.

--N'importe, reprit dona Linda, si vous m'aimez...

--Si je vous aime, interrompit-il avec passion.

--Si vous m'aimez, vous devez souffrir de mes inquitudes et... m'obir.

--Allons! allons! dit don Luis en riant; sur mon me, tu es folle,
Lindita, et tes romans t'ont troubl la cervelle: tu ne rves plus que
brigands, embuscades et trahisons.

--Que voulez-vous, mon pre? est-ce ma faute? Le pressentiment d'un
malheur prochain m'agite; je ne veux rien livrer au hasard.

--Ne pleure pas, ma fille chrie, dit le pre  Linda, qui fondit en
larmes. Embrasse-moi; j'ai tort. Ton fianc et moi, nous ferons tout ce
que tu voudras. Es-tu contente?

--Est-ce bien vrai? reprit dona Linda qui pleurait en souriant.

--Oh! senorita! s'cria Fernando d'un ton de tendre reproche.

--Vous me rendez toute heureuse. Je ne demande qu'une chose: que Jos
Diaz vous accompagne.

--Comme il vous plaira.

--Vous me le promettez?

--Je vous le jure.

--L, fit gaiement don Luis; tout est pour le mieux, petite fille. Je te
souponne, Lindita, d'tre un peu jalouse et de craindre qu'on ne
t'enlve ton fianc?

--Peut-tre! dit-elle avec malice.

--Cela s'est vu, rpliqua le pre en goguenardant. Ains, don Fernando,
vous partez demain?

--Au lever du soleil, pour viter la trop grande chaleur; et, comme je
n'ai pas l'esprance de vous revoir avant mon dpart, je prends cong de
vous  l'instant mme.

--Embrassez-vous, mes enfants; quand on se quitte, surtout si l'on
s'aime, il faut toujours s'embrasser comme si l'on ne devait plus se
retrouver que dans l'autre monde.

--Mon pre, dit Lindita, vous avez des ides...

--C'est pour rire, ma chre enfant.

--Bon voyage, don Fernando, et  aprs-demain!

--A aprs-demain.

Le lendemain, au soleil levant, don Fernando Bustamente sortit de
l'habitation. Au bas du perron, le capataz et deux esclaves
l'attendaient. Involontairement, le jeune homme, avant de piquer des
deux, tourna la tte du ct de la chambre de sa bien-aime, dont la
fentre s'ouvrit soudain.

--Adieu! dit dona Linda avec une certaine motion dans la voix.

--Adieux! non! rpondit Fernando en lui envoyant un baiser, au revoir!

--C'est juste, fit-elle, au revoir.

Le capataz soupira fortement; sans doute il pensait  Maria, et se
disait que don Fernando tait bien heureux.

Don Fernando, le coeur serr sans en comprendre la cause, fit un dernier
signe  sa fiance et ne tarda pas  disparatre au milieu des arbres.
Dona Linda le suivit longtemps des yeux, longtemps du coeur, et ds
qu'elle fut seule, elle sentit la tristesse l'envahir, elle pleura et
sanglota amrement.

--Mon dieu! mon Dieu! s'cria-t-elle; protgez-le?


                     XII.--LA PASSE DES GUANACOS


Sur les rives du Rio-Ngro,  vingt-cinq lieues environ du Carmen,
s'levait la _tolderia_ ou village de la passe des Guanacos.

Cette tolderia, simple camp provisoire comme tous les villages des
Indiens, dont les moeurs nomades ne comportent pas d'tablissements
fixes, se composait d'une centaine de _chozas_ ou cabanes
irrgulirement groupes les unes auprs des autres.

Chaque choza tait construite d'une dizaine de pieux plants en terre,
haut de quatre  cinq pieds sur les cts et de six  sept au milieu,
avec une ouverture vers l'orient pour que le matre de la choza put, au
matin, jeter de l'eau en face du soleil levant, crmonie par laquelle
les Indiens conjurent Gualichu de ne pas nuire  leur famille pendant le
cours de la journe. Ces chozas taient revtues de peaux de chevaux
cousues ensemble, toujours ouvertes au sommet afin de laisser un libre
essor  la fume des feux de l'intrieur, feux qui galent en nombre les
femmes du propritaire. Chaque femme doit avoir un feu pour elle seule.
Les cuirs qui servaient de murs extrieurs taient prpars avec soin et
peints de diffrentes couleurs. Ces peintures gayaient l'aspect gnral
de la tolderia.

Devant l'entre des chozas, les lances des guerriers taient fiches
dans le sol. Ces lances, lgres et faites de roseaux flexibles, hautes
de seize  dix-huit pieds et armes  leur extrmit d'un fer long d'un
pied, forg par les Indiens eux-mmes, poussent dans les montagnes du
Chili, prs de Valdivia.

La joie la plus vive semblait animer la tolderia. Dans quelques chozas,
des Indiennes, munies de ces fuseaux qui leur viennent des Incas,
filaient la laine de leur troupeaux; dans d'autres, des femmes tissaient
ces ponchos si renomms pour leur finesse et la perfection du travail,
devant des mtiers d'une simplicit primitive, autre hritage des Incas.

Les jeunes gans de la tribu, runis au centre de la tolderia, au milieu
d'une vaste place, jouaient au _eilma_, jeu singulier, fort aim des
Aucas. Les joueurs tracent un vaste cercle sur le sol, y entrent et se
rangent sur deux lignes vis--vis les uns des autres. Des champions de
chacune d'elles, une balle remplie d'air dans la main; ceux-ci dans la
main gauche, ceux-l dans la droite, jettent leur balle en arrire de
leur corps de manire  la ramener en avant. Ils lvent la jambe gauche,
reoivent le projectile dans la main et le renvoient  l'adversaire
qu'ils doivent atteindre au corps sous peine de perdre un point. De l
mille contorsions bizarres du vis--vis qui, pour viter d'tre touch,
se baisse ou saute. Si la balle sort du cercle, le premier joueur perd
deux points et court aprs elle. Si, au contraire, le second est frapp,
il faut qu'il saisisse la balle et la relance  son adversaire, qu'il
doit toucher sous peine de perdre lui-mme un point. Celui qui suit, au
ct oppos du cercle, recommence, et ainsi jusqu' la fin. On comprend
quels clats de rire accueillent les postures grotesques des joueurs.

D'autres Indiens, plus mrs d'ge, jouaient gravement  une espce de
jeu de cartes avec des carrs de cuir enlumins de figures grossires de
diffrents animaux.

Dans une choza plus vaste et mieux peinte que les autres chozas de la
Tolderia, l'habitation du _carasken_ ou premier chef, dont les lances
garnies  la base d'une peau colore ne rouge taient la marque
distinctive du pouvoir, trois hommes assis devant un feu mourant
causaient insouciants des bruits du dehors. Ces hommes taient
Neham-Outah, Pincheira et Churlakin, l'un des principaux ulmenes de la
tribu et dont la femme tait accouche, le matin mme, d'un garon, ce
qui tait cause des grandes rjouissances des Indiens.

Churlakin prit les ordres du grand chef pour les crmonies usites en
pareil cas, le salua avec respect et sortit de la choza, o il reparut
bientt suivi de ses femmes et de tous ses amis, dont l'un tenait
l'enfant dans ses bras.

Neham-Outah se plaa entre Pincheira et Churlakin, en tte de la troupe,
et il se dirigea vers le Rio-Ngro. Le nouveau-n envelopp dans ses
langes de laine, fut plong dans l'eau du fleuve; puis on revint dans le
mme ordre  la choza de Churlakin,  l'entre de laquelle gisait une
jument grasse renverse et attache par les quatre pieds.

Un poncho fut plac sur le ventre de l'animal, et les parents et les
amis y dposrent l'un aprs l'autre les prsents destins  l'enfant,
perons, armes, vtements. Neham-Outah, qui avait consenti  servir de
parrain, plaa le nouveau-n au milieu des dons; et Churlakin ouvrit les
flancs de la jument, lui arracha le coeur et, tout chaud encore, il le
passa  Neham-Outah qui s'en servit pour faire une croix sur le front de
l'enfant, en lui disant: tu te nommeras Churlakincko. Le pre reprit
son fils, et le chef, levant le coeur sanglant, dit  haute voix 
trois reprises diffrentes:

--Qu'il vive! qu'il vive! qu'il vive!

Puis, il recommanda  Gualichu, le gnie du mal, le priant de le rendre
brave, loquent, et il termina l'numration de ses voeux par ces mots:

--Surtout qu'il ne soit jamais esclave!

La crmonie accomplie, la jument fut coupe par morceaux, on alluma de
grands feux, et tous les parents et amis prirent place  un festin qui
devait durer jusqu' la disparition complte de la jument immole.

Churlakin se prparait  s'asseoir et  manger comme ses convives; mais,
sur un signe de Neham-Outah, il suivit le grand chef dans sa choza, o
ils reprirent leurs siges devant le foyer. Pincheira tait avec eux.
Sur un geste de Neham-Outah, les femmes sortirent, et lui, aprs un
court recueillement, il prit la parole:

--Mes frres, vous tes mes fidles, et devant vous mon coeur s'ouvre
comme une chirimoya (fruit qui ressemble  la goyave), pour vous laisser
voir mes plus secrtes penses. Vous avez peut-tre t tonns de
n'avoir pas t, cette nuit, compts au nombre des chefs choisis par moi
pour agir sous mes ordres?

Les deux chefs firent un signe de dngation.

--Vous n'avez ni dout de mon amiti, ni suppos que je vous ai retir
ma confiance? Loin de l! Je vous rserve tous deux  de plus
importantes entreprises qui exigent des hommes srs et prouvs. Vous,
Churlakin, montez  cheval sans dlai, voici le quipus.

Et il remit  l'ulmen une petite bche de bois de saule, longue de dix
pouces et large de quatre, fendue au milieu et contenant un doigt
humain. Ce morceau de bois entour de fil, tait frang de laine rouge,
bleue, noire et blanche. Churlakin reut avec respect le quipus.

--Churlakin, reprit Neham-Outah, vous me servirez de _chasqui_ (hraut),
non pas parmi les nations patagones des pampas, dont les caraskenes, les
ulmenes ou apo-ulmenes ont assist  la solennelle runion de l'arbre de
Gualichu, quoique vous puissiez communiquer avec elles sur votre chemin,
mais je vous envoie spcialement vers les nations et les tribus
disperses au loin et vivant dans les bois, tels que les Ranqueles, les
Qurandis, les Moluchos, les Picunches, auxquels vous prsenterez le
quipus. De l, vous rabattant sur le grand _chace_ (dsert), vous
visiterez toutes les tribus Charruas, Bocobis, Tohas et Guaranis, qui
peuvent mettre environ vingt-cinq mille guerriers sous les armes. Cette
tche est difficile et dlicate. Voil pourquoi je vous la confie comme
 un autre moi-mme.

--Mon frre peut tre tranquille, dit Churlakin: je russirai.

--Bien! reprit Neham-Outah, sur la laine noire, j'ai fait dix-neuf
noeuds pour indiquer que mon frre est parti d'auprs de moi le
dix-neuvime jour de la lune; sur la blanche, vingt-sept jours les
guerriers seront runis en armes sur l'le de Chole-Hechel,  la fourche
du Rio-Ngro. Les chefs qui consentiront  sa joindre  nous feront un
noeud sur la laine couleur de sang; ceux qui s'excuseront noueront
ensemble la laine rouge et la laine bleue. Mon frre a-t-il compris?

--Oui, rpondit Churlakin. Quand faut-il partir?

--Tout de suite; le temps presse.

--Dans dix minutes, je serai loin du village, dit Churlakin qui salua
les deux chefs et sortit de la choza.

--A nous deux! maintenant, fit amicalement Neham-Outah ds qu'il se
trouva seul avec Pincheira.

--J'coute.

Le chef suprme, quittant alors les manires composes et le langage
d'un ulmen, usa des faons europennes avec une aisance surprenante, et,
laissant de ct le dialecte indien, il s'adressa  l'officier chilien
dans le plus pur castillan qu'on parle du Cap Horn  Mazatlan.

--Mon cher Pincheira, lui dit-il, depuis deux ans que je suis de retour
d'Europe, je me suis attach la plupart des gauchos du Carmen, gens de
sac et de corde, bandit, exils de Buenos-Ayres pour crimes, je le sais;
mais je puis compter sur eux et ils me sont tout dvous. Ces hommes ne
me connaissent que sous le nom de don Juan Perez.

--Je ne l'ignorais pas, dit Pincheira.

--Ah! fit Neham-Outah en lanant un regard souponneux au Chilien.

--Tout se sait dans la pampa.

--Bref, reprit Neham-Outah, l'heure est venue o je dois rcolter ce que
j'ai sem parmi ces bandits, qui nous serviront contre leurs
compatriotes par la connaissance de leur tactique espagnole, par leur
adresse  se servir des armes  feu. Des raisons trop longues  vous
dduire m'empchent de m'occuper des gauchos. Vous, prsentez-vous en
mon nom. Ce diamant, ajouta-t-il en retirant une bague de son doigt,
sera votre passeport. Ils sont avertis; et, en le leur montrant, ils
vous obiront comme  moi-mme. Ils se runissent dans une pulperia
borgne de la Poblacion-del-Sur au Carmen.

--Je vois cela d'ici; qu'aurais-je  faire avec ces gaillards-l.

--Une chose bien simple. Tous les jours un homme dvou, un gaucho nomm
Chillito, vous transmettra mes ordres et vous apprendra ce qui se passe
parmi nous. Il s'agit donc de tenir ces bandits en haleine, et, au jour
que je vous dsignerai, vous formerez une rvolte dans le Carmen. Cette
rvolte nous donnera le temps d'agir au dehors, pendant qu'une partie de
vos gens battra la campagne et nous dbarrassera, s'il est possible, de
ces enrags de bomberos qui surveillent nos manoeuvres dans la pampa, et
qui sont presque aussi fins que nos Indiens.

--Diable! dit Pincheira; voil du fil  retordre.

--Vous russirez, sinon par amiti pour moi, du moins en haine des
Espagnols.

--Pour ne pas tromper votre attente, je ferai plus qu'un homme ne peut
faire.

--Je le sais, et vous en remercie, mon cher Pincheira. Mais de la
prudence et de l'adresse! On se doute de nos projets, on nous pie. Pour
parler le langage des Indiens, c'est un travail de taupe que je vous
confie: il faut creuser sous le Carmen une mine qui engloutisse tout, en
clatant.

--Cara! dit Pincheira en serrant chaleureusement la main de
Neham-Outah, vous aimez un homme comme je les aime. Comptez sur moi, sur
mon amiti, surtout sur ma haine.

--Nous serons tous vengs, ajouta Neham-Outah.

--Satan vous entende!

--A l'oeuvre donc! Mais auparavant quittez votre costume d'officier
chilien. Grimez-vous le mieux possible, car votre visage est connu au
Carmen.

--Oui, reprit Pincheira, et dans une heure vous-mme ne me reconnatrez
pas; je vais me vtir en gaucho, c'est moins compromettant. Adieu!

--Un mot encore!

--Dites.

--Chaque nuit, l'homme que je vous enverrai prendra avec vous
rendez-vous dans un endroit diffrent, afin de djouer les espions.

--C'est convenu.

--Adieu.

--Pincheira sortit de la choza, et le chef indien le suivit un instant
des yeux.

--Va! dit-il, bte froce  laquelle je jette un peuple en pture! Va!
misrable instrument de projets dont tu ne comprends pas la grandeur!
ajouta-t-il en promenant ses regards sur les Indiens; ils sont en fte,
ils jouent comme des enfants et ne se doutent pas que je vais les rendre
libres. Mais il est temps que je songe moi-mme  ma vengeance.

Et il s'loigna de la choza, sauta sur un cheval qu'un Indien tenait en
bride et  fond de train s'lana du ct du Carmen.

Au bout d'une heure il s'arrta sur les bords du Rio-Ngro, descendit de
cheval, s'assura par un coup d'oeil qu'il tait seul, dtacha une valise
en cuir attache  sa selle et entra dans une grotte naturelle situe 
quelques pas. L, il se dpouilla lestement de ses vtements, revtit un
riche costume europen et se remit en route.

Ce n'tait plus Neham-Outah, le chef suprme des nations indiennes, mais
don Juan Perez, le mystrieux Espagnol. Son allure aussi, par prudence,
tait change, et son cheval, d'un pas tranquille, le portait au Carmen.

Arriv  peu prs  l'endroit o, la veille, les bomberos, emmenant leur
soeur, avaient fait halte pour se consulter entr'eux, il mit de nouveau
pied  terre, s'assit sur l'herbe et tira d'un magnifique cigarera, en
paille tresse de panama, un cigare qu'il alluma avec la placidit
apparente d'un promeneur qui se repose  l'ombre et admire les beauts
du paysage.

Pendant ce temps-l le pas de plusieurs chevaux troubla la solitude de
la pampa, et d'une voix rauque entonna ce refrain indien bien connu sur
cette frontire:

    El mebin mi neculantey
    Tilqui mapu meunt
    Anca ma guida meunt
    Ay! guineckry ni pello menckey!

Je suis allez mon Nculan dans le pays de Telqui. Oh! coteaux humides
qui l'ont chang en ombres et en mouches.

--Oh! oh! dj le chant du maukawis! (espce de caille) dit don Juan 
voix haute.

--Le chant du maukawis n'annonce-t-il pas le lever du soleil? demanda la
voix.

--Tu as raison, Chillito, reprit don Juan; nous sommes seuls; tu peux
venir, ainsi que ton compagnon qui, je le suppose, est ton ami Mato.

--Vous avez devin, Seigneurie, dit Mato en tournant une dune mouvante.

--Fidles  notre parole, dit Chillito, nous arrivons  l'heure et au
lieu dsigns.

--C'est bien, mes braves, merci! Approchez-vous; restez  cheval. Vous
m'tes dvous tous deux?

--Jusqu' la dernire goutte de sang, Seigneurie, dirent les deux
gauchos.

--Et vous ne mprisez pas l'argent?

--L'argent ne peut jamais nuire qu' ceux qui n'en ont pas, rpondit
sentencieusement Chillito.

--Quand il est honorablement gagn, appuya Mato avec une grimace de
singe.

--C'est convenu, repartit le jeune homme. Il s'agit de cinquante onces.

Les deux bandits eurent un petit frisson de joie, leurs prunelles de
chat-tigre tincelrent.

--Cara! firent-ils.

--Cela vous va-t-il?

--Pardieu! cinquante onces! Ce sera difficile sans doute?

--Peut-tre.

--N'importe.

--Il y aura mort d'homme.

--Tant pis pour lui, dit Chillito.

--Cela vous va toujours?

--Plus que jamais, grommela Mato.

--En ce cas coutez-moi avec attention, dit don Juan Perez.



                          DEUXIME PARTIE.



                          I.--LE PAMPERO.

Durant tout le cours de leur voyage, qui dura deux heures, don Fernando
et don Jos n'changrent pas une seule syllabe, au grand tonnement du
capataz, don Fernando songeait  son bonheur prochain, un peu couvert
d'ombre par la tristesse de ses adieux et les pressentiments de dona
Linda. Ces inquitudes vagues, ds qu'il fut arriv au Carmen, se
dissiprent comme les brouillards du matin devant le soleil.

Le premier soin de Fernando fut de visiter la maison o il devait
conduire dona Linda aprs la bndiction nuptiale. Quoique le confort
n'existe pas dans l'Amrique du Sut, c'tait un palais ferique encombr
de toutes les splendeurs du luxe. Un peuple d'ouvriers franais,
anglais, et italiens, runis avec des difficults inoues, travaillaient
sans relche sous les ordres d'un habile architecte pour donner la
dernire main  cette cration des _Mille et une Nuits_, qui dj avait
englouti des sommes considrables et qui, dans quarante-huit heures,
pouvait recevoir ses nouveaux htes. Au Carmen, on ne parlait que du
palais de don Fernando Bustamente; la foule curieuse, qui affluait
devant les portes, racontait des merveilles de cette demeure princire.

Don Fernando, satisfait de voir son rve accompli, sourit en pensant 
sa fiance, et, aprs avoir compliment les ouvriers et l'architecte, il
se rendit chez le gouverneur, o l'appelaient de graves intrts.

Le commandant fit un gracieux accueil au jeune homme, dont il avait
beaucoup connu le pre. Cependant Fernando, malgr la bienveillance
courtoise de don Luciano Quiros, crut voir sur son visage la trace d'une
contrarit secrte.

Le gouverneur tait un brave et loyal soldat, qui avait rendu des
services dans la guerre de l'indpendance et auquel, en guise de
retraite, le gouvernement de Buenos-Ayres avait confi le commandement
du Carmen, poste qu'il occupait depuis quinze annes. Courageux, svre
et juste, le colonel tenait en respect les gauchos par le supplice du
_garrot_ et djouait les continuelles tentatives des Indiens, qui
venaient jusqu sous les canons du fort essayer de voler des bestiaux et
de faire des prisonniers et surtout des prisonnires. Dou d'une
intelligence mdiocre, mais soutenu par sa propre exprience et par
l'estime de tous les honntes gens de la colonie, il ne manquait pas
d'une certaine nergie de caractre. Au physique, c'tait un grand et
gros homme,  la face rubiconde et bourgeonne, plein du contentement de
lui-mme, qui s'coutait parler et pesait soigneusement ses paroles
comme si elles eussent t d'or.

Don Fernando fut tonn de l'inquitude qui drangeait la placidit
habituelle du visage du colonel.

--C'est, dit ce dernier en serrant cordialement la main au jeune homme,
c'est un miracle dont je remercie nuestra senora del Carmen que de vous
voir ici.

--Dans quelques jours vous ne m'adresserez plus ce reproche, rpondit
don Fernando.

--Ainsi, c'est pour bientt? fit don Luciano qui se frotta les mains.

--Mon dieu! d'ici  quatre jours, je l'espre, je serai mari.
Aujourd'hui je suis venu au Carmen donner le coup d'oeil du matre aux
derniers prparatifs de mon mariage.

--Tant mieux! reprit le commandant, je suis enchant que vous vous
fixiez auprs de nous. Don Fernando, votre fiance est la plus jolie
fille de la colonie.

--Merci pour elle, colonel!

--Et vous passez la journe au Carmen?

--Oui; demain de bonne heure je compte retourner  l'estancia.

--Dans ce cas, vous djeunez avec moi, sans faon, n'est-ce pas?

--Volontiers.

--Parfait, dit le commandant qui frappa sur un timbre.

Un esclave noir parut.

--Monsieur djeune avec moi.

A propos, don Fernando, j'ai l un gros paquet de papiers  votre
adresse qui est arriv hier soir de Buenos-Ayres par un exprs.

--Dieu soit lou! je craignais un retard. Ces papiers sont
indispensables pour mon mariage.

--Tout est pour le mieux, reprit don Luciano.

Le jeune homme mit le paquet dans la poche de son habit.

L'esclave noir rouvrit la porte.

--Sa Seigneurie est servie, dit-il.

Un troisime convive les attendait dans la salle  manger. Ce personnage
tait le major Blumel, vieil Anglais, long, sec, maigre et formaliste
qui, depuis vingt ans, commandait en second au Carmen. Don Luciano et le
major avaient guerroy ensemble dans leur jeunesse et ils s'aimaient
fraternellement. Le major et don Fernando se connaissaient un peu. On
s'assit aprs les politesses d'usage, devant une table abondante et
dlicate, et, au dessert, la conversation, qui avait souffert de
l'apptit des convives, devint tout  fait amicale.

--Ah ! demanda don Fernando, don Luciano? Vous n'avez pas votre gat
de tous les jours.

--Il est vrai, fit le commandant en humant un verre de xrs de la
Frontera, je suis triste.

--Triste, vous? Diable, vous m'inquitez; si je ne vous avais pas vu
djeuner d'aussi bon apptit, je vous croirais malade.

--Oui, rpondit le vieux soldat avec un soupir, l'apptit va bien.

--Qui peut alors vous chagriner?

--Un pressentiment, dit le commandant d'un ton srieux.

--Un pressentiment! rpta don Fernando, qui se souvenait des dernires
paroles de dona Linda.

--Un pressentiment! appuya le major. Moi aussi je suis inquiet malgr
moi: il y a je ne sais quoi dans l'air. Un danger est suspendu au dessus
de nos ttes; d'o viendra-t-il? Dieu le sait.

--Oui, reprit don Luciano, Dieu le sait, et, croyez-moi, don Fernando,
il donne des avertissements aux hommes en danger.

--Le major Blumel et vous, deux vieux soldats braves comme leur pe,
n'ayez point peur de votre ombre; ainsi, quelles sont vos raisons?

--Aucune, dit le colonel; cependant...

--Allons! allons! don Luciano, dit gaiement Fernando, vous avez ce que
la major appelle _blue devils_, des diables bleus. C'est une espce de
spleen produit par les brouillards de l'Angleterre et une maladie
dpayse dans cette contre pleine de soleil. Un conseil, colonel!
faites-vous saigner, buvez frais, mangez sal, et dans deux jours les
brumes de votre imagination se seront dissipes, n'est-ce pas, major?

--Je le souhaite, rpondit le vieil officier en secouant la tte.

--Bah! reprit Fernando, la vie est dj si courte,  quoi bon
l'attrister par des chimres?

--Sur la frontire, on n'est sr de rien.

--Les Indiens sont devenus des agneaux.

--Seigneurie, dit au gouverneur un esclave qui entr'ouvrit la porte, un
bombero, arriv  toute bride demande  tre introduit.

Les trois convives se regardrent.

--Qu'il entre! fit le colonel

Des pas lourds rsonnrent dans les salles attenantes, et le bombero
parut. C'tait Sanchez. Il avait bien en ce moment l'apparence d'un
porteur de mauvaise nouvelles: il semblait sortir d'un combat; ses
vtements en lambeaux taient tachs de sang et de boue; une pleur
inaccoutume lui couvrait le visage; harass de la rapidit de sa
course, il s'appuya sur sa carabine.

--Tenez, lui dit don Fernando ce verre de vin vous remettra.

--Non, rpondit Sanchez en repoussant le verre; ce n'est pas de vin que
j'ai soif, mais de sang.

Le bombero essuya du revers de sa main son front baign de sueur, et,
d'une voix brve et saccade qui porta la terreur dans l'me des trois
hommes:

--Les Indiens descendent, dit-il.

--Vous les avez vus? demanda le major.

--Oui, fit-il sourdement.

--Quand?

--Ce matin.

--Loin d'ici?

--A vigt lieues.

--Combien sont-ils?

--Comptez les grains de sable de la pampa, vous aurez leur nombre.

--Oh! s'cria le colonel, c'est impossible; les Indiens ne peuvent ainsi
du jour au lendemain organiser une arme. La terreur vous aura troubl.

--La terreur! fi donc! rpondit le bombero d'un air de ddain. Dans le
dsert, nous n'avons pas le temps de la connatre.

--Mais enfin, comment viennent-ils?

--Comme un ouragan, brlant et pillant tout sur leur passage. Ils
forment un demi-cercle dont les deux extrmits vont se rapprochant de
plus en plus du ct du Carmen. Ils agissent avec une certaine mthode,
sous les ordres d'un chef aguerri et habile, sans nul doute.

--Ceci est grave dit le commandant.

Le major hocha la tte.

--Pourquoi nous prvenir si tard? dit-il au bombero.

--Ce matin, au lever du soleil, mes trois frres et moi avons t
envelopps par deux ou trois cents Indiens qui semblrent sortir
subitement de terre. Quelle lutte! nous nous sommes dfendus comme des
lion; Simon est mort, Julian et Quinto sont blesss, mais nous avons
chapp, enfin, et me voil!

--Rejoignez votre poste au plus vite; on vous donnera un cheval frais.

--Je pars.

--Eh bien! dit Luciano quand Sanchez se fut retir, que pensez-vous de
nos pressentiments, don Fernando? Mais o allez-vous? demanda-t-il au
jeune homme qui s'tait lev.

--Je retourne  l'estancia de San-Julian, que les Indiens ont peut-tre
attaque. Oh! dona Linda!

--San-Julian est fortifi et  l'abri d'un coup de main. Cependant,
tchez de ramener don Luis et sa fille au Carmen, o ils seront plus en
sret.

--Merci, colonel! j'y tcherai. Vous, soyez ferme devant les ennemis.
Vous le savez, les Indiens ne tendent jamais que des surprises, et, ds
qu'ils voient leurs projets dcouverts ils s'esquivent.

--Dieu vous entende!

--Au revoir, messieurs, et bonne chance! dit le jeune homme en serrant
la main au deux vieux soldats.

Don Jos Diaz, qui attendait don Fernando dans la cour, ds qu'il
l'aperut, accourut vers lui.

--Eh bien! lui dit le capataz, vous savez la nouvelle, les Indiens
descendent.

--On vient de me l'apprendre.

--Qu'allons-nous faire?

--Retourner  l'estancia.

--Hum! don Fernando, ce n'est gure prudent: les Indiens nous barrent
sans doute le passage.

--Nous leur passerons sur le corps.

--Pardieu! c'est vident, mais si vous tes tu?

--Bah! dona Linda m'attend.

--Comme il vous plaira, rpondit le capataz. Tout est prt pour le
dpart; les chevaux sont l, tout sells. Partons!

--Merci, Jos; vous tes un brave homme, dit Fernando en lui serrant la
main.

--Je le sais bien.

--En selle!

Don Fernando et don Jos, escorts de deux esclaves, traversrent au pas
la foule des oisifs rassembls devant la porte du fort afin d'apprendre
les nouvelles; puis ils descendirent au grand trot la pente assez raide
qui conduit de la citadelle au vieux Carmen, et ils galoprent enfin
vers San-Julian.

Ils n'avaient pas remarqu les gestes de plusieurs hommes  mine
suspecte qui, depuis leur dpart, les suivaient  distance et causaient
vivement entre eux.

Le temps tait  l'orage, le ciel tait gris et bas; les oiseaux de mer
tournoyaient en sifflant. L'air semblait sans mouvement; un profond
silence planait sur la solitude; un nuage blanchtre et lger comme la
neige se forma dans le sud-ouest: il avana, et ses proportions
grandirent de minute ne minute. Tout annonait l'approche du _pampero_,
ce simoun des prairies.

Les nues s'amassrent; la poussire s'leva et courut en colonnes
paisses, suspendues entre le ciel et la terre. Les nuages envelopprent
la plaine comme d'un manteau, dont les tourbillons soulevrent  chaque
instant les plis, et que les clairs dcouprent  et l. Des bouffes
d'air embras traversrent l'espace, et soudain des bouts de l'horizon
la tempte accourut furieuse, balayant la pampa avec une violence
irrsistible. La lumire fut obscurcie par des masses de sable;
d'paisses tnbres couvrirent la terre, et le tonnerre mla ses clats
terribles aux mugissements de l'ouragan. D'normes morceaux se
dtachrent des hautes falaises et roulrent avec fracas dans la mer.

Les voyageurs taient descendus de leurs montures et sur le bord de la
mer ils s'taient abrits derrire des rochers. Quand le plus fort de
l'orage fut pass, ils se remirent en route. Don Fernando et Jos
marchaient silencieux cte  cte, pendant que les deux esclaves avancs
d'une vingtaine de pas, tremblaient de voir paratre les Patagons.

L'orage avait un peu diminu d'intensit; le pampero avait port plus
loin sa furie; mais la pluie tombait  torrents, et les clairs et la
foudre se succdaient sans interruption. Les cavaliers ne pouvaient
gure continuer leur route et risquaient  chaque seconde d'tre
renverss de leurs chevaux qui se cabraient effrays. La terre et le
sable dtremps par la pluie, n'offraient pas une seule place o les
pauvres btes pussent poser les pieds avec scurit; elles trbuchaient,
renclaient et menaaient de s'abattre.

--Nous avons beau faire, dit le capataz, il est impossible d'aller plus
loin; je crois qu'il vaut mieux nous arrter de nouveau et nous abriter
sous ce bouquet d'arbres.

--Allons! reprit don Fernando avec un soupir de rsignation.

La petite troupe se dirigea vers un bois qui bordait la route. Ils
n'taient plus qu' une quinzaine de pas, lorsque quatre hommes, le
visage couvert de masques noirs, s'lancrent au galop hors du bois et
se rurent en silence contre les voyageurs.

Les esclaves roulrent en bas de leurs chevaux, atteints de deux coups
de feu que leur avaient tirs les inconnus, et se tordirent dans les
convulsions de l'agonie. Don Fernando et Jos Diaz, tonns de cette
attaque subite de la part d'hommes qui ne pouvaient tre des Indiens,
car ils portaient le costume des gauchos, et leurs mains taient
blanches, mirent immdiatement pied  terre, et, se faisant un rempart
du corps de leurs chevaux, ils attendirent, la carabine  l'paule, le
choc de leurs adversaires.

Des balles furent changes de part et d'autres, et un combat acharn
s'engagea, combat ingal et silencieux! Un des assaillants, le crne
fendu jusqu'aux dents, tomba; un autre eut la poitrine traverse par
l'pe de don Fernando.

--Eh bien! mes matres, leur criait-il, en avez-vous assez? ou bien l'un
de vous veut-il faire connaissance avec ma lame? Vous tes des niais,
c'est dix qu'il fallait venir pour nous assassiner.

--Et quoi! ajouta le capataz, vous renoncez dj? Vous n'tes gure
adroits pour des coupe-jarrets, et celui qui vous paie aurait d mieux
choisir.

En effet, les deux hommes masqus avaient recul; mais aussitt quatre
hommes, galement couverts d'un masque, apparurent, et tous les six se
prcipitrent sur les deux espagnols qui attendirent de pied ferme.

--Diable! nous vous avions calomnis, pardon! Vous connaissez votre
mtier, dit don Jos en dchargeant  bout portant un pistolet dans le
groupe de ses adversaires.

Ceux-ci, toujours muets, ripostrent et la lutte recommena avec une
nouvelle furie. Mais les deux braves Espagnols, dont les forces taient
puises et dont le sang coulait, tombrent  leur tour sur les cadavres
des deux autres assaillants qu'ils sacrifirent  leur rage avant de
succomber.

Ds que les inconnus virent Diaz et don Fernando sans mouvement, ils
poussrent un cri de triomphe. Sans s'inquiter du capataz, ils prirent
le corps de don Fernando Bustamente, le placrent en travers sur l'un de
leurs chevaux, et  toute bride d'enfuirent dans les dtours de la
route.

Sept cadavres jonchaient la terre. Aprs les assassins arrivrent les
vautours qui planaient et tournoyaient au-dessus des victimes, et
mlaient leurs rauques cris de joie au bruit de l'ouragan.


                           II.--L'TAT DE SIGE.


--Le coup est rude, dit le gouverneur aprs le dpart de don Fernando;
mais, vive Dieu! les paens trouveront  qui parler, Major, prvenez les
officiers de se runir tout de suite en conseil de guerre, afin d'aviser
aux moyens de dfenses.

--A la bonne heure! rpondit le major, je suis content de vous: vous
redressez firement la tte, et je vous retrouve enfin, mon ami.

--Ah! mon cher Blumel, le pressentiment d'un malheur abat le courage,
tandis que le danger si grand qu'il soit, ds que nous l'avons en face
de nous, cesse de nous causer de l'effroi.

--Vous avez raison, fit le major, qui sortit pour s'acquitter de la
commission de son chef.

Les officiers de la garnison, au nombre de six, sans compter le colonel
et le major, se furent bientt runis chez le gouverneur.

--Asseyez-vous, caballeros, leur dit-il. Vous n'ignorez pas sans doute
le motif de cette convocation. Les indiens menacent la colonie; une
ligue puissante s'est forme entre les Patagons. De quelles forces
disposons-nous?

--Les armes et les munitions ne nous manquent pas, rpondit le major;
nous avons ici plus de deux cents milliers de poudre, des pistolets, des
sabres et des lances  foison; nos canons sont abondamment fournis de
boulets et de mitraille.

--Bien.

--Malheureusement, reprit le major, les soldats...

--Combien en avons-nous?

--L'effectif devait tre de 170; mais la mort, les maladies et les
dsertions l'ont rduit  80  peine!

--Quatre-vingt! fit le colonel en secouant la tte; en prsence d'une
invasion formidable, comme il s'agit de la dfense commune, ne
pouvons-nous pas obliger les habitants  se mettre sous les armes?

--C'est leur devoir, dit un des officiers.

--Il faut, continua don Luciano, qu'une force imposante couronne nos
murailles. Voici donc ce que je propose. Tous les esclaves noirs seront
enrls et forms en compagnie; les ngociants feront un corps  part;
les gauchos, bien monts et bien arms dfendront les approches de la
ville et feront des patrouilles au dehors pour surveiller la plaine.
Nous runirons ainsi 700 hommes, nombre suffisant pour repousser les
Indiens.

--Vous savez, colonel, objecta un officier, que les gauchos sont de
mauvais drles et que pour eux la moindre perturbation est un prtexte
de pillage.

--Aussi, seront-ils chargs de la dfense extrieure. Ils camperont en
dehors de la colonie; et, pour diminuer parmi eux les chances de
rvolte, on les dispersera en deux compagnies, dont l'une parcourra les
environs, tandis que l'autre se reposera. En les tenant ains en haleine,
nous n'aurons rien  redouter.

--Quant aux croles et aux trangers, dit le major, il sera bon, je
crois, de leur intimer l'ordre de rentrer toutes les nuits au fort pour
les armer en cas de besoin.

--Parfaitement. On doublera aussi les bomberos pour parer  une
surprise, et des barrires seront leves  l'entre de la ville, afin
de nous garantir des Indiens.

--Si tel est votre avis, colonel, interrompit le major, un homme va tre
expdi aux estancieros qui, avertis de l'approche de l'ennemi par trois
coups de canon tirs du fort, se rfugieront au Carmen.

--Faites, major. Ces pauvres gens seraient impitoyablement massacrs par
les sauvages. Il faudra aussi prvenir les habitants des deux villes que
toutes les femmes, quand les paens seront en vue, doivent se retirer
dans le fort, si elle ne veulent pas tomber aux mains des Indiens. Dans
le dernire invasion, vous vous le rappelez, ils en ont enlev plus de
deux cents. Maintenant, messieurs, il nous reste  faire bravement notre
devoir et  nous confier  la volont de Dieu.

Les officiers se levaient et se prparaient  prendre cong de leur
chef, quand un esclave annona un nouveau bombero.

--Introduisez-le; et vous, caballeros, veuillez vous rasseoir.

L'claireur tait Julian, le frre de Sanchez. Parti quatre heures plus
tard de l'endroit o ils taient embusqus, Julian tait arriv une
heure  peine aprs son frre. La promptitude de sa course indiquait la
gravit des nouvelles qu'il apportait. Il avait gard son air narquois,
quoique son visage ft ple, ensanglant et noir de poudre. Ses habits
lacrs, le bandeau qui enveloppait le sommet de sa tte, son bras en
charpe et surtout quatre chevelures qui pendaient  sa ceinture
tmoignaient qu'il avait pass sur le ventre des Indiens pour arriver au
Carmen.

--Julian, lui dit le gouverneur, votre frre sort d'ici.

--Je le sais, colonel.

--Vos nouvelles sont-elles pires que les siennes?

--C'est selon la faon de les prendre.

--Qu'entendez-vous par ces paroles?

--Dam! reprit le bombero en se dandinant lgrement; si vous aimez votre
tranquillit, je ne viens pas vous rassurer; si vous sentez le besoin de
monter  cheval et de voir de prs les Patagons, vous pourrez vous en
passer la fantaisie, et ce que j'ai  vous dire vous fera infiniment de
plaisir.

Malgr la gravit des circonstances et l'anxit des auditeurs, ils
sourirent de la singulire argumentation de Julian.

--Expliquez-vous, lui dit le gouverneur.

--Dix minutes aprs le dpart de mon frre, rpliqua le bombero, je
furetai dans des buissons que j'avais vu s'agiter d'une manire
insolite. Je dcouvris un ngre, blme sous sa peau noire et auquel la
frayeur semblait avoir coup la langue. Enfin il se dcida  parler. Il
appartenait  un pauvre vieillard, nomm Ignacio Bayal, l'un des deux
seuls hommes chapps au massacre des habitants de la pninsule de San
Jos, lors de la dernire invasion des Patagons. L'esclave et le matre
cherchaient du bois, lorsque ceux-ci apparurent  peu de distance.
L'esclave avait eu le temps de se blottir dans un terrier de _biscacha_,
mais le vieillard tait tomb sous les coups des sauvages qui le
criblrent de pointes de lances et de _bolas perdidas_. Je rassurai le
ngre, mais aussitt; j'aperus une multitude d'Indiens qui chassaient
devant eux des prisonniers et des bestiaux, qui sur leur passage
mettaient tout  feu et  sang et marchaient rapidement sur le Carmen.

L'estancia de Punta-Rosa et celle de San-Blas sont  cette heure un
monceau de cendres, qui sert de tombeau  leurs propritaires. Voil mes
nouvelles, Seigneurie; faites-en ce que vous voudrez.

--Et ces chevelures sanglantes? demanda le major en dsignant les
trophes humains qui pendaient  la ceinture du bombero.

--C'est une affaire personnelle, fit Julian avec un sourire. Par amiti
pour les Indiens, j'ai prfr leur prendre leur chevelure que leur
laisser ma tte.

--Peut-tre n'est-ce qu'une troupe de pillards des pampas qui vient
voler du btail et qui se retirera avec son butin.

--Hum! dit Julian en hochant la tte, ils sont trop nombreux, trop bien
quips et ils s'avancent avec trop d'ensemble. Non, colonel, ce n'est
pas une escarmouche, c'est une invasion.

--Merci, Julian! dit le gouverneur, je suis content de vous. Retournez 
votre poste et redoublez de vigilance.

--Simon est mort, colonel, c'est vous dire combien mes frres et moi
nous aimons les Indiens.

Le bombero se retira.

--Vous le voyez, messieurs, dit don Antonio, le temps presse. Que chacun
aille  son devoir!

--Un instant! fit le major Blumel, j'ai encore un avis  mettre.

--Parlez mon ami.

--Nous sommes comme perdus sur ce coin de terre et loigns de tout
secours; nous pouvons tre assigs dans le Carmen et bloqus par la
famine. Je demande, dans les circonstances imprieuses o nous sommes,
qu'on expdie une barque  Buenos-Ayres, pour peindre notre situation et
demander du renfort.

--Que pensez-vous, messieurs, de l'avis du major? demanda le colonel en
promenant un regard interrogateur sur les officiers.

--Excellent, colonel! rpondit l'un d'eux.

--Ce conseil va tre excut sur-le-champ, reprit don Luciano.
Maintenant, messieurs, vous pouvez vous retirer.

On organisa la dfense du fort et de la ville avec une rapidit
inconcevable, pour qui connat l'indolence espagnole; le danger donnait
du courage aux timides et redoublait l'ardeur des autres. Deux heures
plus tard les bestiaux taient rentrs et parqus dans la ville, les
rues barricades, les canons mis sur pied, et les femmes et les enfants
renferms dans les btiments attenant au fort. Une barque cinglait vers
Buenos-Ayres, et cent cinquante hommes dtermins s'taient retranchs
dans la Poblacion-del-Sur, dont ils avaient crnel les maisons.

Le gouverneur et la major Blumel se multipliaient, encourageant l les
soldats, aidant ici les travailleurs et donnant de l'nergie  tous.

Vers trois heures de l'aprs-midi, un vent assez violent s'leva tout 
coup qui amena du sud-ouest une fume paisse, occasionne par
l'embrasement de la campagne et voilant au loin les objets. Les
habitants du Carmen furent dvors d'inquitude.

Tel est le stratagme simple et ingnieux dont se servent les nations
australes pour favoriser leur invasion sur le territoire des blancs,
cacher leurs manoeuvres et dissimuler le nombre  l'oeil perant des
bomberos. La fume, comme une muraille flottante, sparait les Indiens
du Carmen, et,  cause de la clart des nuits, ils avaient choisi la
pleine lune.

Les claireurs, malgr les flots de fume qui protgeaient l'ennemi,
arrivaient au galop les uns aprs les autres, et ils annoncrent que
pendant la nuit ils seraient devant le Carmen. En effet, les hordes
indiennes, dont le nombre croissait sans relche, couvraient toute la
plaine, et s'avanaient avec une rapidit effrayante.

Par ordre du gouverneur, on tira les trois coups de canon d'alarme.
Alors on vit accourir en foule les estancieros, qui tranaient  leur
suite leurs bestiaux, leurs meubles, et qui,  l'aspect de leurs maisons
incendies et de leurs riches moissons dtruites, versaient des larmes
de dsespoir. Ces pauvres gens camprent o il plut  Dieu, dans les
carrefours de la ville, et, aprs avoir conduit leurs femmes et leurs
enfants dans le fort, ceux qui avaient l'ge viril prirent les armes et
s'lancrent aux barrires et aux barricades, rsolus  venger leur
ruine.

La consternation et la terreur taient gnrales. Partout des pleurs et
des sanglots touffs. La nuit vint sur ces entrefaites ajouter 
l'horreur de cette situation et envelopper la ville de son crpe
funbre. De nombreuses patrouilles sillonnaient les rues, et, par
intervalles de hardis bomberos glissait furtivement dans l'obscurit
pour guetter les approches du pril prochain.

Vers deux heures du matin, au milieu d'un silence dsol, on entendit un
bruit lger, de minute en minute, et tout  coup, comme par enchantement
les Aucas couronnrent le sommet des barricades de la Poblacion-del-Sur,
et, agitant des torches enflammes, ils poussrent leur cri de guerre.

Un instant, les habitants crurent la ville prise; mais le major Blumel,
qui commandant ce poste, tait engarde contre les ruses des Indiens. Au
moment o les Aucas se prparaient  escalader les barricades, clata
une vive fusillade qui les rejeta en bas des retranchements. Les
Argentins s'lancrent  la baonnette. Ce fut une mle effroyable,
d'o s'chappaient des cris d'agonie, des maldictions et le sourd
cliquetis du fer contre le fer. Ce fut tout, les Espagnols regagnrent
leur positions, les Indiens disparurent, et la ville, nagure rougie par
la clart des torches, retomba dans l'ombre et le silence.

Le coup de main des Indiens avait chou. Ils allaient ou se retirer ou
bloquer la ville. Mais, au point du jour, toutes les illusions des
habitants se dissiprent; l'ennemi n'avait pas song  la retraite.
Spectacle navrant! la campagne tait dvaste; on apercevait encore au
loin les feux mourants des incendies. L, une troupe de cavaliers aucas
entranait des chevaux; ici, des guerriers la lance debout, piaient les
mouvements des habitants de la ville; derrire eus, des femmes et des
enfants chassaient des bestiaux qui poussaient de longs beuglements;
puis,  et l, des prisonniers, hommes, femmes et enfants conduits 
coups de bois de lance, tendaient vers la ville leurs bras suppliants;
les Patagons plantaient des piquets et levaient de nombreux toldos;
enfin,  perte de vue, de nouveaux indiens dbordaient sur la plaine et
de tous cts.

Les plus anciens soldats du fort, tmoins des guerres prcdentes,
s'tonnaient de l'ordre de l'ennemi dans sa marche serre. Les toldos
taient habilement groups; l'infanterie excutait avec prcision des
mouvements qui, jusqu'alors, lui avaient t inconnus, et, chose
inoue, qui stupfia le colonel et le major, ce fut de voir les Aucas
tirer une parallle autour de la place et lever presque instantanment
des retranchements en terre qui les mirent  l'abri du canon.

--_Sangre de Dios!_ s'cria le colonel, un tratre est parmi ces
misrables: jamais ils n'ont fait la guerre ainsi.

--Hum! murmura le major en mordant sa moustache grise; si Buenos-Ayres
n'envoie pas de secours, nous sommes perdus.

--Oui, mon ami, nous y laisserons notre peau.

--Et ceux qui arrivent dans la plaine... Mais que signifie le son de
cette trompette?

Quatre Ulmenes, prcds d'un Indien qui portait un drapeau blanc,
taient arrts  demi-porte de canon de la premire barrire de la
Poblacion-del-Sur.

--Ils semblent, dit le colonel, demander  parlementer. Me croient-ils
assez niais pour donner dans le pige? Major, un coup de canon 
mitraille dans ce groupe de paens pour leur apprendre  nous traiter
comme des imbciles.

--Nous aurions tort, colonel. Sachons ce qu'ils veulent.

--Mais qui de vous sera assez fou pour se risquer au milieu de ces
bandits sans foi ni loi?

--Moi, si vous le permettez rpondit simplement le major.

--Vous! s'cria don Luciano tonn.

--Oui, moi. Des malheureux ont t confis  notre garde et  notre
honneur. Je ne suis qu'un homme; ma vie importe peu  la dfense de la
ville; je suis vieux, colonel, et je vais essayer de sauver les
habitants du Carmen.

Le gouverneur touffa un soupir, serra affectueusement la main de son
vieil ami:

--Allez, lui dit-il d'une voix mue, et que Dieu vous protge!

--Merci! rpondit le major Blumel.


                              III.--MARIA


En quittant le Carmen, Sanchez avait senti le souvenir de sa soeur
s'veiller dans sa pense; et, pour prvenir don Luis Munoz de
l'invasion des Indiens, il s'tait lanc  toute bride vers l'estancia
de San-Julian o, grce  la vitesse du cheval frais que le gouverneur
lui avait donn, il tait arriv sans encombre. Tout tait tranquille 
San-Julian, la sentinelle place en vedette sur le mirador n'avait rien
aperu d'inquitant dans le lointain.

Le Pavito, en l'absence du capataz, veillait  la batterie, comme un bon
chien de garde.

--O est don Jos, demanda le bombero.

--Au Carmen, en compagnie de don Fernando Bustamente, rpondit le
gaucho.

--Quoi, ils ne sont pas encore de retour?

--Non.

--Conduisez-moi auprs de don Luis.

L'estanciero reut  merveille le bombero et fit appeler sa soeur, qui
arriva avec dona Linda.

--Qui vous amne si vite, Sanchez?

--Une raison fort grave, don Luis, rpondit-il aprs avoir  plusieurs
reprises embrass Maria. Mais voyez donc, seigneurie! est-elle jolie
dans ce nouveau costume! Embrasse-moi encore, petite soeur.

--N'tes-vous venu que pour dvorer cette enfant de caresses! dit en
souriant don Luis; donnez-vous-en  coeur joie, mon brave ami.

--Cela suffirait presque, reprit Sanchez, dont les yeux se remplirent de
larmes. Hlas! notre famille diminue de jour en jour. Enfin, ajouta-t-il
en changeant de ton, quelque amiti que j'aie pour ma soeur, ce n'est
pas seulement pour elle que je suis ici. Mais tenez, seigneurie, je
mens, c'est pour elle, pour elle seule! en apparence pour vous. J'arrive
du Carmen.

--Du Carmen! fit involontairement dona Linda.

--Oui, senorita, rpondit le bombero, comme s'il et devin la pense
secrte de la jeune fille, et j'y ai vu don Fernando Bustamente.

Dona Linda rougit comme une cerise et se tut.

--Et qu'alliez-vous faire au Carmen? demanda don Luis.

--Prvenir Son Excellence le colonel don Luciano Quiros que les Indiens
sont entrs sur le territoire de la rpublique, pillant et incendiant
tout sur le chemin.

--Une invasion! fit don Luis avec un tressaillement intrieur.

--Oh mon Dieu! s'crirent les deux jeunes filles en joignant les mains
avec un mouvement de frayeur.

--Oui, Seigneurie, une invasion innombrable et terrible. Le gouverneur
avait, je me suis rappel ma soeur et je suis venu.

--Vous tes un brave garon, Sanchez, lui dit l'estanciero, en lui
tendant la main; vous n'tes pas un frre pour Maria, vous tes une
mre. Mais n'ayez crainte! l'estancia est plus sre que le Carmen.

--Je l'ai vu ds mon arrive, seigneurie, et cela m'a t un rude poids
qui pesait sur ma poitrine, je vais donc, le coeur dispos et presque
joyeux, rejoindre mes deux frres.--Simon est mort dans la lutte;--le
mme sort nous attend, mais Maria est heureuse, je puis mourir en paix.

--Oh! mon bon Sanchez, s'cria Maria qui se jeta en pleurs dans ses
bras: ne dois-tu pas vivre pour moi qui t'aime?

--Allons, ne pleure pas, petite, et adieu! Je retourne dans la plaine.

--Adieu! dit l'estanciero, c'est un mot triste, Sanchez; au revoir!

--Seigneurie, reprit le bombero, nous ne disons jamais: au revoir!  nos
amis.

Il embrassa tendrement sa soeur toujours en larmes, sortit de
l'appartement, remonta sur son cheval et repartit au galop.

--Mon pre, dit vivement dona Linda, est-ce que nous allons demeurer 
l'estancia durant l'invasion des Indiens?

--Mon enfant, c'est l'abri le plus sr.

--Mais, don Fernando? ajouta-t-elle avec une clinerie charmante.

--Il viendra nous rejoindre.

--Oh! non, fit-elle brusquement; y songez-vous mon pre? Les chemins
sont impraticables et infests d'Indiens; je ne veux pas qu'il tombe
dans une embuscade de paens.

--Comment faire?

--Lui envoyer un exprs qui lui ordonne de ma part de rester au Carmen,
ou, s'il tient absolument  revenir, de prendre une chaloupe; sur le
fleuve les Indiens n'oseront pas l'attaquer. Ecrivez-lui, mon pre.
J'ajouterai quelques lignes  votre lettre; il ne voudra pas dplaire 
sa femme.

--Sa femme! fit le pre en souriant.

--Ou peu s'en faut, puisque je l'pouse dans deux jours. Vous allez
crite tout de suite, n'est-ce pas, cher pre?

--Je n'ai de volonts que tes caprices. Enfin, ajouta-t-il d'un air
rsign.

Il se plaa devant un bureau en palissandre et crivit. Linda, appuye
sur sa chaise en souriant, lisait par dessus son paule. Ds que don
Luis eut fini, il se tourna vers sa fille bien-aime.

--Eh bien! lui dit-il tes-vous contente, petite curieuse?

--Oh! mon pre! fit-elle en lui prenant la tte  deux mains et la
baisant au front.

Puis, par un mouvement plein de grce amoureuse, elle ta la plume des
doigts de son pre et traa quelques mots au bas de la lettre, quand au
dehors retentit un grand bruit ml de gmissements.

--Oh! mon Dieu! s'cria-t-elle comme frappe au coeur et plissant.

Elle se prcipita sur le perron et aperut le Pavito et Sanchez qui
portaient un homme envelopp dans un manteau. Des femmes silencieuses
l'entouraient, tandis que d'autres personnes s'empressaient auprs de
dona Diaz, prte  s'vanouir.

--Quel est ce corps? demanda dona Linda d'une voix brve et saccade.

--C'est mon fils, cria la mre dsole.

--Don Juan Perez, rpondit Pavito.

--Et don Fernando? fit la jeune fille.

--Disparu! articula Sanchez.

Elle tomba  la renverse, demi-morte; son pre la reut dans ses bras.
Les deux hommes entrrent dans le salon.

Voici ce qui s'tait pass.

Sanchez,  peu de distance de l'estancia, avait failli tre dsaronn
par un cart subit de son cheval. Tir de ses rveries par l'effroi de
sa monture, le cavalier chercha des yeux quelle en tait la cause. Qu'on
juge de sa surprise! sur la place, qui semblait avoir t le thtre
d'une lutte srieuse, la terre dtrempe gardait l'empreinte des pieds
de plusieurs chevaux; des armes y avaient t abandonnes, et sept
cadavres gisaient ple-mle au milieu des mares de sang et de boue.

--Eh quoi! pensa Sanchez, les Indiens sont dj venus par ici?

Puis il ajouta:

--Comment n'ont-ils pas dpouill leurs victimes?

Il mit pied  terre et s'approcha des corps, qu'il regarda avec
attention, et qu'il tta et souleva l'un aprs l'autre.

--Il s'est pass quelque chose qui n'est pas naturel, fit le bombero.
Deux ngres! Oh! s'cria-t-il en venant auprs des gauchos, quels sont
ceux qui portent des masques? Oh! oh! est-ce que, au lieu d'une
embuscade ce serait un crime, et au lieu d'une attaque indienne une
vengeance espagnole. Voyons un peu!

Il arracha du visage des quatre gauchos les lambeaux de laine qui
servaient  les dguiser.

--Ma foi! je ne les connais pas. Qui peuvent tre ces misrables?

Au mme moment, ses yeux se tournrent, ses yeux tombrent sur un
dernier corps cach par un pais buisson, sous lequel il tait allong.

--Celui-ci n'est pas vtu de la mme manire. Ce doit tre un des
caballeros attaqus par les brigands. Voyons-le, peut-tre me
mettra-t-il sur la trace de cette aventure.

Il poussa un cri en reconnaissant le capataz de l'estancia de
San-Julian, don Juan Diaz. Il se pencha sur lui, le prit dans ses bras,
le dposa doucement sur la route, le dos appuy sur le rocher.

--Pauvre capataz! brave et bon! Mais, si je ne me trompe, je sens un
reste de chaleur. Vive Dieu! je voudrais qu'il ne ft pas mort.

Alors le bombero lui ouvrit ses habits, et aperut  la poitrine trois
blessures sans gravit; il se hta de les bander avec soin: les chairs
taient  peine entames. Sanchez se frottait les mains en signe de
contentement, lorsqu'il dcouvrit au crne une quatrime plaie sur
laquelle les cheveux s'taient colls et avaient arrt le sang. Il lava
la blessure, coupa aux alentours les cheveux avec son poignard, imbiba
d'eau et de sel une compresse qu'il posa sur la palie, et la noua autour
de la tte. Le capataz poussa un faible soupir et remua
imperceptiblement.

--Cara! s'cria Sanchez ravi; il est sauv: les blessures au crne,
quand elles ne tuent pas sur le coup, se gurissent en huit jours.

Peu  peu le bless sembla revenir  la vie et ouvrit enfin ses yeux,
qui regardrent vaguement.

--Eh! mon brave, vous sentez-vous mieux? Canario! vous revenez de loin,
savez-vous?

Le capataz fit un petit signe de tte.

--Attendez! continua Sanchez.

Et il lui introduisit dans la bouche le goulot de la _bota_
d'aguardiente que les bomberos portent toujours  l'aron de leur selle.
Diaz fit la grimace, mais bientt se rsignant, il but la liqueur que
son mdecin lui entonnait de bon gr mal gr. Au bout de quelques
minutes ses yeux brillrent de leur clat accoutum, et un lger
incarnat colora ses joues.

--Merci! dit-il en repoussant la bota de la main.

--Vous parlez, donc vous vivez, capataz! Pouvez-vous causer?...

--Oui.

--Sans danger pour vous, au moins?

--Oui.

--Et d'abord, me reconnaissez-vous?

--Vous tes Sanchez le bombero, dit le bless en souriant.

--Je suis un ami.

--Que vous amis dans ce piteux tat?

--Je ne sais pas.

--Hum! combien taient-ils?

--Je l'ignore.

--Hein! et pourquoi vous ont-ils ainsi arrang?

--Je ne sais pas.

--Je ne sais pas! je l'ignore! Tout cela n'est pas trs clair; et, si
vous n'en dites jamais davantage, il est douteux que vous compromettiez
vos assassins. D'o veniez-vous? du Carmen?

--Nous avons quitt ce matin le Carmen pour nous...

--Un instant, s'il vous plat! vous avez dit _nous_, n'est-ce pas?

--Oui, nous.

--Qui cela, nous?

--Don Fernando Bustamente, moi et deux esclaves noirs.

--Bien. A quel endroit vous tes-vous spar de don Fernando?

--Je ne me suis pas spar de don Fernando.

--Ah bah!

--Nous tions ensemble, lorsque des bandits masqus sont sortis tout 
coup de ce bois et nous ont attaqus. Nos ngres ont t tus  la
premire dcharge. Don Fernando et moi, nous nous sommes adosss contre
un arbre, derrire nos chevaux, je me suis battu, et... je n'en puis
dire davantage.

--Ce coup  la tte vous a renvers; il y avait, pardieu! de quoi
assommer un boeuf; mais vous avez la tte dure, et bien vous en a pris,
car vous en reviendrez. Ainsi, vous n'avez pu reconnatre vos assassins?

--Non.

--Venez un peu les regarder avec moi. Pouvez-vous marcher?

--Je le crois.

--Essayez.

Jos Diaz se leva avec difficult et fit quelques pas en trbuchant.

--Donnez-moi le bras dit Sanchez.

Le capataz, soutenu par le bombero, examina le visage des gauchos.

--Je reconnais celui-ci fit-il en dsignant du doigt un cadavre, c'est
Mato. Je sais maintenant quel est l'auteur du guet-apens.

--Cara! tant mieux! Mais le corps de don Fernando n'est pas l.

--Dieu soit lou! s'cria le capataz; il se sera chapp, nous le
retrouverons,  l'estancia.

--Non, dit Sanchez.

--Comment, non!

--J'en arrive, je l'aurais vu.

--O est-il?

--Ah! voil! je dirais comme vous: je ne sais pas, ou, si vous l'aimez
mieux, je l'ignore.

--Je vais vous y conduire au petit pas: votre tte n'est point encore
recousue, et une course rapide envenimerait la plaie.

--N'importe, il faut que je m'y rende avec la rapidit du vent.

--Vous voulez vous tuer, alors?

--Cela m'est gal. Vous aimez don Luis Munoz et sa fille n'est-il pas
vrai?

--Cara! si je les aime! je donnerais mon sang pour eux.

--Il s'agit du bonheur, peut-tre de la vie de dona Linda. Vous voyez
que la mienne n'est rien.

--C'est vrai, fit le bombero d'un ton de conviction.

--Ainsi, vous consentez?

--Je consens.

--Merci! Un mot encore! Si je meurs en route, vous direz  dona Linda
que l'assassin...

--Que l'assassin? dit Sanchez voyant que l'autre s'interrompait.

--Mais non, reprit le capataz, c'est inutile, Dieu ne permettra pas que
je meure avant de l'avoir vue.

--Comme il vous plaira! Partons.

--Rapidement, n'est-ce pas?

--Comme la foudre.

Il remonta  cheval, plaa devant lui le capataz, qui n'avait point de
monture et qui d'ailleurs tait trop faible pour se tenir en selle; puis
lchant la bride et jouant de l'peron, il s'envola avec la vlocit du
cheval-fantme de la ballade allemande.

Devant la porte de l'estancia, le cheval de Sanchez manqua des quatre
pieds  la fois et tomba mort. Mais le bombero, qui avait prvu cet
accident, se retrouva debout sur ses jambes et tenant dans ses bras son
ami le capataz, que les secousses de cette course infernale avaient fait
vanouir une seconde fois.

Le Pavito aida le bombero  porter jusqu' la maison le pauvre don Jos
Diaz.

Dona Linda, avait repris ses sens, s'obstina, malgr les prires de son
pre,  rester auprs du bless. Elle lui prodigua ses soins, lui versa
dans la bouche quelques gouttes d'un puissant cordial, et attendit le
retour  la vie du capataz.

--Pardon! senorita, pardon! lui dit-il ds qu'il eut rouvert les yeux et
qu'il l'eut aperue; je n'ai pu le sauver: mes forces m'ont trahi.

--Je n'ai rien  vous pardonner, Diaz, rpondit la jeune fille, qui
avait tout appris par Sanchez. Au contraire, mon ami, je vous remercie
de votre dvouement. Un mot seulement! Lorsque vous tes tomb, don
Fernando combattait toujours auprs de vous?

--Oui, senorita.

--Ce n'est donc qu'aprs votre chute qu'il a pri sous le nombre.

--Non, don Fernando n'est point mort.

--Qui vous le fait supposer?

--Une chose toute simple: s'il avait t tu, son corps serait rest
tendu  ct du mien. Quel intrt, en effet, aient les assassins 
cacher un cadavre, lorsqu'ils en abandonnaient sept au milieu de la
route? S'ils avaient voulu cacher leur crime, un trou est vite creus
dans le sable.

--C'est vrai, murmura dona Linda. Il vit encore. Mais savez-vous d'o
vient ce crime?

--Oui, senorita.

--Et?...

Le capataz montra d'un coup d'oeil les personnes qui encombraient le
salon. Dona Linda comprit, et d'un geste congdia l'assistance. Sanchez
voulut suivre les autres.

--Restez, lui dit-elle. Vous pouvez parler devant mon pre, don Sanchez
et sa soeur. Quel est l'homme qui vous a attaqus.

--Permettez, senorita. Je ne dis pas positivement qu'il se trouvt au
milieu des assassins, car je ne l'ai pas vu, mais c'est certainement lui
qui les a lchs contre nous et qui de loin les dirigeait.

--Oui, Diaz; il tait la tte, et ces dix ou douze bandits n'taient que
des bras.

--C'est cela mme. Parmi les morts j'ai reconnu le cadavre d'une de ses
mes damnes, du gaucho Mato, que j'ai surpris l'autre jour conspirant
avec lui contre vous.

Un sourire amer plissa un instant les lvres plies de la jeune fille.

--Me direz-vous son nom, enfin? s'cria-t-elle en frappant du pied avec
colre.

--Don Juan Perez!

--Je le savais! fit-elle avec un accent de ddain superbe. Oh! don Juan!
don Juan! Cet homme, o le trouver  cette heure? O est-il? Oh! je
donnerais ma fortune, ma vie, pour tre face  face avec lui. Est-ce
donc pour assassiner impunment ses rivaux que cet homme mystrieux...

Elle ne put achever. Elle fondit en larmes et tomba dans les bras de don
Luis en s'criant avec des sanglots entrecoups:

--Mon pre! mon pre! qui me vengera?

--Senorita, dit Sanchez, l'homme dont vous parlez est bien difficile 
atteindre.

--Vous le connaissez, don Sanchez? fit-elle en se redressant.

--Oui, rpondit-il. Mais vous, senorita, le connaissez-vous?

--On dit que c'est un riche Espagnol.

--On se trompe.

--Auriez-vous pntr le mystre dont il s'environne?

--Oui.

Chacun se rapprocha de Sanchez.

--Cet homme que vous appelez don Juan Perez, se nomme Neham-Outah; c'est
un des principaux chefs des Indiens Aucas.

Un Indien! s'cria la jeune fille avec stupeur.

--Oui, mais un de ces Indiens de couleur blanche, qui descendent des
Incas et se prtendent fils du Soleil.

--Prenez garde, Lindita, dit Maria, Neham-Outah est terrible...

--Il ne me reste donc qu' mourir, soupira la pauvre fiance qui tomba
sur un fauteuil.

Maria la contempla un moment avec un regard ml de douleur, de
compassion, de tendresse, s'approcha d'elle et lui posa doucement la
main sur l'paule. A cet attouchement imprvu, dona Linda tressaillit et
se retourna.

--Que me veux-tu, pauvre enfant? lui demanda-t-elle tristement.

--Sauver don Fernando, s'il est vivant, rpondit Maria d'une voix calme
et ferme.

--Toi.

--Moi. Lorsque j'tais sans asile, ne m'avez vous pas ouvert votre
maison et votre coeur. Vous souffrez, et  mon tour je viens vous dire:
Me voici.

--Mais que pourras-tu faire, mon amie?

--C'est mon secret. Je connais les Indiens; je sais comment il faut se
conduire avec eux; je parle leur langage. Seulement, jurez-moi que d'ici
 trois jours vous ne sortirez pas de l'estancia et que vous ne
chercherez par aucun moyen  savoir ce qu'est devenu votre fianc.

Dona Linda regarda Maria, dont l'oeil tincelait d'un feu clair et
limpide; sus ses traits respirait je ne sais quelle grce virile; sur
ses lvres roses se jouait un sourire si doux et si tranquille, qu'elle
se sentit subjugue et malgr elle l'esprance rentra dans son coeur.

--Merci! reprit Maria. Adieu, Lindita! dans trois jours vous aurez des
nouvelles de votre fianc ou je serai morte.


                             IV.--L'INVASION.


Donnons maintenant quelques explications sur l'expdition indienne, et
sur les prparatifs et dispositions ordonnes par Neham-Outah au moment
de tenter le sige du Carmen.

--Si vous russissez dans cette affaire, avait dit don Juan aux deux
gauchos aprs leur avoir donn l'ordre d'enlever don Fernando
Bustamente, vous aurez encore cinquante onces d'or; mais n'oubliez rien
et veillez.

Chillito et Mato, rests seuls, se partagrent les onces avec des
transports de joie.

Don Juan tait remont  cheval et s'tait rendu au Carmen, o il avait
pass plusieurs jours dans sa maison,  l'insu de tout le monde. Pendant
son sjour,  deux reprises diffrentes il avait eu, sous divers
dguisements, des entrevues avec Pincheira dans la Poblacion-del-Sur, le
rendez-vous habituel des gauchos. Chaque nuit trois ou quatre mules
charges de ballots taient sorties, sous l'escorte d'Indiens, et
s'taient diriges du ct des Andes.

Enfin, une nuit, aprs un long entretient avec Pincheira, don Juan
quitta le Carmen  son tour, sans mme que sa prsence dans la ville et
t souponne. A six lieues du Carmen, il trouva Mato et Chillito qu'il
tana vertement pour leur mollesse  excuter ses ordres. Il leur
recommanda d'agir le plus promptement possible.

Le lendemain, jour de la chasse aux Nandus, Mato s'tait prsent  la
porte de l'estancia que Pavito avait refus d'ouvrir.

En s'loignant des deux bandits, don Juan gagna la grotte naturelle, o
une fois dj nous l'avons vu changer de vtements. L, il se revtit de
ses ornements indiens, et, suivant les bords du Rio-Ngro, il galopa
vers l'le du Chole-Hechel, o il avait donn rendez-vous aux
dtachements de guerre des tribus de toutes les nations patagones et
araucaniennes.

Le nuit avait le charme des plus dlicieuses nuits d'Amrique. L'air
frais et embaum par les parfums pntrants des fleurs qui
s'panouissaient par touffes sur les rives du fleuve, portait l'me vers
la rverie. Le ciel, d'un bleu profond et sombre, tait comme brod
d'toiles, au milieu desquelles scintillait l'blouissante croix du Sud
que les Indiens appellent _Parou-Chay_. La lune dorait le sable de sa
douce lumire, jouait dans le feuillage des arbres et dessinait sur les
dunes du rivage des formes fantastiques. Le vent soufflait mollement 
travers les branches o la hulotte bleue jetait par intervalles les
notes mlodieuses de son chant plaintif.  et l, dans le lointain, on
entendait le rugissement grave du cougouar, le miaulement saccad de la
panthre et les rauques abois des loups rouges.

Neham-Outah, enivr par cette belle nuit d'automne, ralentit le pas de
son cheval et laissa son esprit aller  la drive. Le descendant de
Manco Capac et de Mama-oello, ces premiers Incas du Prou, voyait passer
et repasser devant sa pense les splendeurs de sa race, teintes depuis
la mort de Tupac-Amaru, le dernier empereur pruvien, que les soldats
espagnols avaient assassin. Son coeur se gonflait d'orgueil et de joie
en songeant qu'il allait reconstituer l'empire de ses pres. Cette
terre, qu'il foulait aux pieds, tait la sienne; cet air qu'il
respirait, c'tait l'air de la patrie.

Il marcha longtemps ainsi, voyageant dans le pays des rves. Les toiles
commencrent  plir dans le ciel; l'aube traait dj une ligne blanche
qui par degr se colora de teintes jaunes et rougetres, et, 
l'approche du jour, l'air frachissait. Neham-Outah, rveill comme en
sursaut par la rose glaciale de la pampa, ramena en frissonnant les
pans de son manteau sur son paule et repartit au galop, en lanant un
regard vers le ciel et en murmurant:

--Mourir, ou vivre libre!

Mot sublime dans la bouche de cet homme! Riche, jeune et beau, il et pu
rester  Paris, o il avait tudi, y vivre en grand seigneur et
cueillir  mains pleines toutes les joies de ce monde. Mais non, sans
pense ambitieuse et sans compter sur la reconnaissance humaine, il
voulait dlivrer sa patrie.

Vers huit heures du matin environ, Neham-Outah s'arrta devant une
immense tolderia, en face de l'le de Chole-Hechel. En cet endroit, le
Rio-Ngro a sa plus grande largeur: chacun des bras forms par l'le
peut avoir  peu prs quatre kilomtres. L'le, qui s'lve au milieu
des eaux, longue de quatre lieues et large de deux, est un vaste bouquet
d'o s'exhalent les plus suaves odeurs et o chantent d'innombrables
oiseaux. Eclaire ce jour-l par les rayons d'un splendide soleil, l'le
semblait avoir t dpose sur le fleuve comme une corbeille de fleurs,
pour le plaisir des yeux et le ravissement de l'imagination.

Aussi loin que la vue s'tendait dans l'le, sur les deux rives du
fleuve, on apercevait des milliers de toldos et de chozas, presss les
uns contre les autres, et dont les couleurs bizarres brillaient au
soleil. De nombreuses pirogues, faites de peaux de cheval cousues
ensemble et rondes pour la plupart, ou creuses dans des troncs
d'arbres, sillonnaient le fleuve dans tous les sens.

Neham-Outah confia son cheval  une femme indienne et s'engagea au
milieu des toldos. Devant leurs ouvertures flottaient au vent les
banderoles de plumes d'autruche des chefs.

Ds son arrive, il avait t reconnu; on se rangeait sur son passage,
on s'inclinait respectueusement devant lui. La vnration que les
nations australes ont conserve aux descendants des Incas s'est change
en une sorte d'adoration. Le soleil d'or et de pierreries qui ceignait
son front semblait allumer la joie le plus vive dans tous les coeurs.

Arriv au bord du fleuve, une pirogue de pcheur le passa dans l'le, o
un toldo avait t prpar pour lui. Lucaney, averti par des sentinelles
qui guettaient sa venue, se prsenta devant Neham-Outah, ou moment o il
mit pied  terre.

--Le grand chef, dit-il en s'inclinant est le bienvenu parmi ses fils.
Mon pre a-t-il fait un bon voyage?

--J'ai fait un bon voyage, je remercie mon frre.

--Si mon pre le permet, je vais le conduire  son toldo.

--Marchons, dit le chef.

Lucaney s'inclina une seconde fois et guida le grand chef  travers un
sentier trac au milieu des buissons, ils arrivrent bientt  un toldo
de couleurs clatantes, vaste et propre, le plus beau de l'le en un
mot.

--Mon pre est chez lui, dit Lucaney en soulevant le poncho qui en
fermait l'ouverture.

Neham-Outah entra.

--Que mon frre me suive! fit-il.

Le rideau de laine retomba sur les pas des deux ulmenes.

Cette habitation, semblable aux autres, contenait un feu, auprs duquel
Neham-Outah et Lucaney s'accroupirent. Ils fumrent en silence pendant
quelques minutes, puis le grand chef s'adressa  Lucaney.

--Les ulmenes, et les apo-ulmenes et les caraskenes de toutes les
nations et de toutes les tribus sont-ils runis dans l'le de
Chole-Hechel, comme j'en avais donn l'ordre?

--Ils sont tous runis, rpondit Lucaney.

--Quand se rendront-ils dans mon toldo?

--Les chefs attendent le bon plaisir de mon pre.

--Le temps est prcieux. Il faut qu' _l'enuit'ha_ (petite nuit), nous
ayons parcouru vingt lieues. Que Lucaney prvienne les chefs!

--L'ulmen se leva sans rpondre et sortit.

--Allons! fit Neham-Outah ds qu'il ft seul, le sort en est jet! Me
voici dans la position de Csar, mais, vive Dieu! comme lui, je
franchirai le Rubicon.

Il se leva, en proie  de profondes rflexions, et marcha de long en
large dans le toldo pendant prs d'une heure. Un bruit de pas se fit
entendre; le rideau se souleva et Lucaney parut.

--Eh bien? lui demanda Neham-Outah.

--Les chefs sont l.

--Qu'ils entrent!

Les ulmenes, soixante au moins, revtus de leurs plus riches habits,
peints et arms en guerre, passrent silencieusement l'un aprs l'autre
devant le grand chef, le salurent, baisrent le bas de sa robe et se
rangrent autour du feu. Une troupe de guerriers aucas, au dehors,
loignait les curieux.

Neham-Outah, malgr son empire sur lui-mme, ne put retenir un mouvement
de fiert.

--Que mes frres soient les bienvenus! dit-il. Je les attendais avec
impatience. Lucaney combien de guerriers avez-vous rassembl?

--Deux mille cinq cents.

--Chaukata?

--Trois mille.

--Mtipan?

--Deux mille.

--Vra?

--Trois mille sept cents.

--Killapan?

--Mille neuf cents.

Neham-Outah inscrivait au fur et  mesure sur son carnet les chiffres
noncs par les ulmenes qui, aprs avoir rpondu, venaient se ranger 
sa droite.

--Lucaney, reprit-il, le dtachement de guerre de Pincheira est-il ici?

--Oui, mon pre.

--Combien compte-t-il de guerriers

--Cinq mille huit cents.

--Mulato, combien en avez-vous?

--Quatre mille.

--Guaylikof?

--Trois mille sept cents.

--Tranamel?

--Trois mille cinq cents.

--Killamil?

--Six mille deux cents.

--Churlakin?

--Cinq mille six cents.

--Quelles sont les nations qui ont accept le quipus et envoy leurs
guerriers au rendez-vous?

--Toutes! rpondit Churlakin avec orgueil.

--Mon coeur est satisfait de la sagesse de mon fils. Quel est l'effectif
de ces huit nations?

--Vingt-neuf mille sept cent soixante hommes commands par les ulmenes
les plus braves: Vicomte, Eyachu, Okenel, Kesn, Oyami, Thuepec, Volki
et Amanehec.

--Bien, dit Neham-Outah. Les chefs Aucas et Araucanes, qui sont ici, ont
amen vingt-trois mille sept cent cinquante guerriers. Comptons aussi un
renfort de cinq cent cinquante gauchos ou dserteurs blancs, dont le
secours nous sera fort utile. L'effectif total de l'arme est de
quatre-vingt-quatorze mille neuf cent-cinquante hommes, avec lesquels,
si mes frres ont confiance en moi, avant trois mois nous aurons chass
 jamais les Espagnols et reconquis notre indpendance.

--Que notre pre commande, nous obirons.

--Jamais arme plus grande et plus forte n'a menac la puissance
espagnole depuis la tentative de Tahi-Mari contre le Chili. Les blancs
ignorent nos projets, je m'en suis inform moi-mme au Carmen. Ainsi
notre invasion subite sera pour eux comme un coup de foudre et les
glacera d'pouvante. A notre approche ils seront dj  demi vaincus.
Lucaney, avez-vous distribu  tous les guerriers qui savent s'en
servir, les armes que je vous ai expdies du Carmen?

--Un corps de trente-deux mille hommes est arm de fusils, de
baonnettes, et abondamment muni de poudre et de balles.

--C'est bien, Lucaney, Churlakin et Mtipan resteront auprs de moi et
m'aideront  communiquer avec les autres chef. Maintenant, ulmenes,
apo-ulmenes et caraskenes des nations unies, coutez mes ordres et
qu'ils se gravent profondment dans vos coeurs; toute dsobissance ou
lchet serait immdiatement punie de mort.

Il se fit un silence solennel, Neham-Outah promena sur l'assemble un
regard calme et fier.

--Dans une heure, continua-t-il, l'arme se mettra en marche par troupes
serres. Un corps de cavalerie protgera chaque dtachement
d'infanterie. L'arme s'allongera en une ligne de vingt lieues, qui
pivotera et se concentrera sur le Carmen. Tous les chefs incendieront la
campagne sur leur passage, afin que la fume, pousse par le vent,
dissimule, comme un pais rideau, nos manoeuvres et notre marche. Les
moissons, les estancias et toutes les proprits des blancs seront
brles et gales au sol. Le btail ira grossir le butin 
l'arrire-garde. Pas de grce pour les bomberos qui seront tus sur le
champ. Killipan, avec douze mille cavaliers et dix mille fantassins,
commandera l'arrire-garde, auquel se joindront les femmes en ge de
combattre; il marchera  six heures derrire le principal corps d'arme.
Souvenez-vous que les guerriers doivent s'avancer par masses compactes,
et non pas  l'aventure. Allez et htez-vous; il faut que demain 
_l'ennif'ha_ nous soyons devant le Carmen.

Les chefs s'inclinrent et dfilrent en silence hors du toldo.

Quelques minutes plus tard, une grande animation rgnait dans l'immense
camp des Indiens. Les femmes abattaient les toldos et chargeaient les
mules; les guerriers se rassemblaient au son des instruments de musique;
les enfants laaient et sellaient les chevaux; enfin, on se htait pour
le dpart.

Peu  peu le dsordre cessa. Les rangs se formrent, et plusieurs
dtachements d'branlrent dans diverses directions. Neham-Outah, mont
sur le sommet d'une colline et accompagn de ses trois aides de camp,
Lucaney, Churlakin et Mtipan, suivait avec une lorgnette les mouvements
de l'arme, qui, en une demi-heure, n'tait plus en vue. Dj la plaine
tait en feu et voilait l'horizon d'une fume noirtre.

Neham-Outah descendit de la colline et vint au rivage o les quatre
ulmenes se jetrent dans une pirogue qu'ils manoeuvrrent eux-mmes. Ils
atteignirent bientt la terre ferme. L, vingt-cinq cavaliers aucas les
attendaient. Toute la troupe se mit en marche sur les traces de
l'arme--traces visibles, hlas! Cette campagne, si verdoyante et si
belle le matin mme, tait morne, dsole, couverte de cendres et de
ruines.

De loin, Sanchez et ses frres aperurent les Indiens, et, quoique
envelopps par une masse de guerriers, ils parvinrent,  force de
courage,  chapper  leurs ennemis, sauf le pauvre Simon qui fut tu
par une lance indienne. Quinto et Julian, tous deux blesss, se
sauvrent en avant pour pier les envahisseurs, pendant que Sanchez,
couvert de sang et de poussire, courait donner l'alarme au Carmen.

Ce contretemps affligea singulirement Neham-Outah et drangea ses
combinaisons. Nanmoins, l'arme continua sa route, et,  la nuit close,
 travers les premires ombres, ils aperurent la colonie. A la tte
d'une centaine de guerriers d'lite, Neham-Outah s'avana en se courbant
contre la Poblacion-del-Sur. Partout le silence. Les barricades
semblaient abandonnes. Les indiens, parvinrent  les escalader, et ils
se seraient empars de la ville sans la vigilance du major Blumel.

Le grand chef ne voulant pas, par des tentatives vaines, affaiblir la
confiance de ses hommes, recula et fit tablir son camp devant la ville.
Tactique jusqu'alors inconnue aux Indiens, il traa une parallle et
ordonna de creuser dans le sable un large foss dont le sable servit 
lever un retranchement pour les abriter contre les voles du canon.

Pincheira, on le sait, tait dans le Carmen pour diriger la rvolte des
gauchos. Comme Neham-Outah dsirait s'entendre avec lui sur l'attaque
dcisive, il envoya devant la ville un dserteur chilien qui savait
sonner de la trompette, instrument tout  fait inusit chez les Aucas.
Ce trompette portait un drapeau blanc en signe de paix et demandait 
parlementer. Il prcdait Churlakin, Lucaney, Metipan et Chaukata,
chargs par le grand ulmen de faire des propositions au gouverneur du
Carmen.

Les quatre ambassadeurs, groups  une demi-porte de canon de la ville,
 cheval et immobiles, leur lance de dix-huit pieds plante debout et
laissant flotter la touffe de plumes d'autruche, signe de leur dignit,
attendaient. Leurs armures en cuir tait recouverte de cottes de mailles
faites de petits anneaux et qui avaient sans doute appartenue aux
soldats d'Almagro ou de Valdivia. Le trompette, firement camp 
quelques pas devant eux, agitait son drapeau. Les montures des chefs
taient armes d'un harnachement trs-riche et brod de plaques d'argent
qui tincelaient aux rayons du soleil.

L'orgueil espagnol souffrait de traiter d'gal  gal avec ces paens,
auxquels ils refusaient mme une me et qu'ils ne reconnaissaient pas
pour des hommes. Mais il fallait gagner du temps: peut-tre les renforts
de Buenos-Ayres taient-ils dj en route.

Le trompette indien, fatigu de ne point recevoir de rponse  ses deux
premires sommations, sonna une troisime fois, sur l'ordre de
Churlakin. Une trompette espagnole lui rpondit enfin, de l'intrieur de
la ville, et la barrire s'ouvrit, livrant passage  un soldat qui
portait un drapeau blanc et que suivait un officier suprieur  cheval.
Cet officier, on s'en souvient, tait le major Blumel qui, en vieux
soldat, n'avait voulu paratre devant les Indiens que dans son uniforme
de grande tenue.

Il se dirigea, sans hsiter du ct des ulmenes qui, grce  leurs
ornements d'argent et  leur immobilit, ressemblaient de loin  des
statues questres.


                          V.--LE PARLEMENTAIRE.


Le major Blumel, qui avait d'avance sacrifi sa vie, tait sans armes,
mme sans pe. Il s'arrta  une port de voix, et, comme il parlait
passablement le dialecte aucas, appris dans ses guerres prcdentes, il
n'avait pas besoin d'interprte.

--Que voulez-vous, chefs? demanda-t-il d'une voix haute et ferme, en
saluant crmonieusement.

--Etes-vous l'homme que les blancs nomment don Luciano Quiros et auquel
ils donnent le titre de gouverneur? demanda  son tour Churlakin.

--Non. Nos lois dfendent  un gouverneur de quitter son poste; mais je
commande la place aprs lui; il m'envoie vers vous.

Les Indiens parurent se consulter un instant; puis, laissant leurs
longues lances plantes dans le sable, ils s'avancrent auprs du vieil
officier qui, a ce mouvement, ne tmoigna pas la moindre surprise.
Churlakin prit la parole au nom de tous.

--Mon pre est brave, dit-il, tonn du sang-froid du major.

--A mon ge, rpondit le vieillard, la mort est un bienfait.

--Mon pre porte sur le front la neige de bien des hivers; il doit tre
un des plus sages chefs de sa nation, et les jeunes hommes l'coutent
avec respect autour du feu du conseil.

--Ne parlons pas de moi, dit le major. Pourquoi avez-vous demand cette
entrevue?

--Est-ce que mon pre ne nous conduira pas au feu du Conseil de sa
nation? dit Churlakin d'un ton insinuant. Est-il honorable que de grands
guerriers, des chefs redouts traitent ainsi de graves affaires 
cheval, entre deux armes!

--Aucun chef ennemi ne peut entrer dans une ville investie.

--Mon pre craint-il qu' nous quatre nous prenions sa ville? reprit
Churlakin en riant, mais contrari au dernier point de perdre
l'esprance de s'entendre avec Pincheira.

--La peur n'est pas mon habitude. Je vous apprends une rgle que vous
ignorez, voil tout. Si ce prtexte suffit  rompre l'entrevue, vous en
tes les matres, et je vais me retirer.

--Oh! oh! mon pre est vif pour son ge.

--Dites ce qui vous amne.

Les ulmenes se consultrent du regard et changrent quelques mots 
voix basse. Enfin Churlakin reprit la parole.

--Mon pre a vu la grande arme des Aucas? dit-il.

--Oui, rpondit le major avec indiffrence.

--Et mon pre, qui est un blanc et qui a beaucoup de science, a-t-il
compt les guerriers?

--Oui.

--Ah! et combien sont-ils d'aprs son calcul?

--Leur nombre nous importe peu.

--Cependant, insista l'Indien, mon pre sait-il,  peu prs?...

--Deux cent mille, tout au plus.

--Mon pre, reprit Churlakin n'est pas effray du nombre de ces
guerriers qui obissent  un seul chef?

--Pourquoi le serais-je! dit le major, auquel n'avait point chapp
l'tonnement des ulmenes. Ma nation n'a-t-elle pas Vaincu des armes
plus nombreuses? Mais nous perdons notre temps en paroles inutiles,
chef.

--Que mon pre soit patient!

--Finissons-en avec toutes vos circonlocutions indiennes.

--L'arme des grandes nations est campe devant le Carmen afin d'obtenir
satisfaction de tous les maux que les visages ples nous ont fait
souffrir depuis leur invasion en Amrique.

--Expliquez-vous clairement. Pourquoi envahissez-vous nos frontires?
Avons-nous manqu  nos engagements? De quoi vous plaignez-vous?

--Mon pre feint d'ignorer les justes motifs de guerre que nous avons
contre les blancs. Sa nation a trait avec les blancs qui habitent de
l'autre ct des montagnes et qui sont nos ennemis; donc, sa nation n'a
point d'amiti pour nous.

--Cher, cette querelle est ridicule. Avouez que vous avez envie de
piller nos fermes, de voler notre btail et nos chevaux, bien! Mais,
serions-nous en guerre avec le Chili, vous agiriez de mme. La
plaisanterie dure trop longtemps; venons au fait; que voulez-vous?

--Mon pre est fin, dit Churlakin en riant. Ecoutez! voil ce que disent
les chefs. L'ulmen Negro a, contre son droit et contre le ntre, vendu
aux anctres de mon pre une terre qui ne lui appartenait pas, sans le
consentement des autres ulmenes de la contre.

--Aprs?

--Les chefs rassembls autour de l'arbre de Gualichu ont rsolu de
rendre au grand chef blanc, depuis le premier jusqu'au dernier, tous les
objets donns jadis  l'ulmen Negro, et de reprendre le pays qui est 
eux.

--Est-ce tout?

--Tout.

--Combien de temps les chefs donnent-ils au gouverneur du Carmen pour
discuter ces propositions?

--Du lever du soleil  son coucher.

--Fort bien! dit ironiquement le vieil officier. Et, si le gouverneur
refuse, que feront mes frres?

--La colonie des blancs sera incendie; leurs guerriers seront
massacrs; leurs femmes et leurs enfants emmens en esclavage.

--Je transmettrai vos demandes au gouverneur, demain, au coucher du
soleil, vous aurez sa rponse. Seulement, vous suspendrez les hostilits
jusque-l.

--Tenez vous sur vos gardes.

--Merci de votre franchise, chef! Je suis heureux de rencontrer un
Indien que ne soit pas compltement un coquin. A demain!

--A demain! rptrent les chefs avec courtoisie et frapps malgr eux
de la noblesse du vieillard.

Le major se retira lentement vers les barrires, o le colonel, inquiet
de cette longue entrevue, avait tout prpar pour venger son vieil ami.

--Eh bien? fit-il en lui serrant la main.

--Ils cherchent  gagner du temps, rpondit le major, afin de nous jouer
quelqu'une de leurs diableries.

--Que demandent-ils, en somme?

--L'impossible, colonel, et ils le savent bien, car ils avaient l'air de
se moquer de nous en me soumettant leurs prtentions absurdes. Le
cacique Negro, disent-ils, n'avait pas le droit de vendre son
territoire, que, disent-ils encore, nous leur rendrons dans vingt-quatre
heures. Puis, le chapelet de leurs menaces habituelles! Ah! ce n'est pas
tout: ils sont prts  rembourser tout ce que le cacique Negro a reu
pour la vente de sa terre.

--Mais, interrompis don Luciano, ces gens-l sont fous.

--Non, colonel, ce sont des voleurs.

En ce moment, des cris violents retentirent aux barrires.

Les deux officiers y coururent en toute hte.

Quatre ou cinq mille chevaux, libres en apparence, mais dont les
cavaliers invisibles s'taient effacs le long de leurs flancs, suivant
la coutume indienne, arrivaient avec une effrayante vlocit contre les
barricades. Deux coups de canon chargs  mitraille mirent le dsordre
dans leurs rangs sans ralentir leur course. Ils tombrent comme la
foudre sur les dfenseurs de la Poblacion-del-Sur. Alors s'engagea un de
ces terribles combats des frontires amricaines, combat cruel et
indescriptible, o l'on ne fait pas de prisonniers; les bolas perdidas,
le _laqui_, la baonnette et la lance taient les seules armes. Les
Indiens taient immdiatement renforcs; les Espagnols ne reculaient pas
d'un pouce. Cette lutte acharne durait depuis deux heures. Les Patagons
semblaient mollir, et les Argentins redoublaient d'efforts pour les
refouler vers leur camp, lorsque tout  coup ce cri se fit entendre
derrire eux.

--Trahison! trahison!

Le major et le colonel, qui combattaient au premier rang de leurs
volontaires et des soldats, se retournrent; ils taient pris entre deux
feux.

Pincheira, revtu de son uniforme d'officier chilien, caracolait en tte
d'une centaine de gauchos plus ou moins ivres qui le suivaient en
hurlant:

--Pillage! pillage!

Les deux vieux officiers se jetrent un long et triste regard et prirent
leur dtermination en une seconde.

Le colonel lana dans les rangs des Indiens, mche allume, un baril de
poudre qui les balaya comme le vent balaye la poussire, et les mit en
fuite. Les Argentins,  l'ordre du major, firent volte-face et se
prcipitrent au pas de charge contre les gauchos, commands par
Pincheira. Ces bandits, leur sabre et leur bolas en main, coururent
contre les Argentins, qui se faufilrent dans les portes entr'ouvertes
des maisons abandonnes, dans une rue troite o les gauchos ne
pouvaient faire manoeuvrer leurs chevaux.

Les Argentin, adroits tireurs, ne perdaient aucune balle; ils se
retirrent du ct de la rivire et nourrirent une vive fusillade contre
les gauchos qui s'taient retourns et les Aucas qui escaladaient de
nouveau les barrires, pendant que les canons du fort vomissaient la
mitraille et la mort.

Les blancs traversrent le fleuve sans danger, et leurs ennemis
s'installrent dans la Poblacion-del-Sur en emplissant l'air de hurrahs
de triomphe.

Le colonel donna l'ordre de construire des retranchements considrables
sur la rive du fleuve et d'tablir deux batteries de six pices de canon
chacune, dont les feux se croisaient.

Par la trahison des gauchos les Indiens s'taient empars de la
Poblacion-del-Sur, qui n'tait nullement la clef de la place; mais ce
succs ngatif leur avait cot des pertes immenses. Les colons avaient
par l vu interrompre leurs communications avec les nombreuses estancias
situes sur la rive oppose. Par bonheur, ils avaient d'avance migr
dans le haut Carmen avec leurs chevaux et leurs bestiaux, et les
embarcations avaient toutes t mouilles sous les batteries du fort qui
les protgeaient. Le faubourg pris par les assaillants tait donc
compltement vide.

D'un ct, les Argentins se flicitaient de n'avoir plus  dfendre un
poste inutile et dangereux; d'un autre ct, les Aucas se demandaient 
quoi leur servirait ce faubourg si chrement conquis.

Trois gauchos, dans la mle, avaient t arrachs de leurs chevaux et
faits prisonniers par les Argentins. L'un d'eux tait Pincheira, l'autre
Chillito, et le troisime se nommait Diego. Un conseil de guerre,
improvis en plein air, les condamna  la potence.

--Eh bien? demanda Diego  Chillito, o donc est Pincheira?

--Le sclrat s'est vad, rpondit l'honnte Chillito. Dserteur de
l'arme, dserteur de la potence! c'est sa manie de dserter et de
manquer  tous ses engagements. Il finira fort mal.

--Notre affaire  nous est claire, fit Diego en soupirant.

--Bah! un peu plus tt, un peu plus tard.

--Cela t'amuse la potence, toi, Chillito?

--Pas prcisment, reprit celui-ci; mais depuis cinq gnrations dans ma
famille on est pendu de pre en fils; c'est une vocation. Qu'est-ce que
le diable va faire de mon me?

--Je n'en sais rien.

--Ni moi.

Pendant cette difiante conversation, on avait plant deux hautes
potences un peu en dehors du retranchement du bord du fleuve,  la vue
de toute la population runie et des autres gauchos qui, groups dans la
Poblacion-del-Sur, hurlaient de rage. Chillito et Diego furent pendus
pour l'exemple. Au pied de la potence, un _bando_ affich menaait du
mme sort tout gaucho rvolt.

Sur ces entrefaites, la nuit vine, claire par l'incendie du faubourg
conquis par les Indiens. Les flammes teignaient la malheureuse ville du
Carmen de reflets fantastiques, et les habitants, plongs dans une morne
stupeur, se disaient que bientt le feu traverserait le fleuve et
rduirait en cendres le Carmen. Le gouverneur semblait de fer; il ne
prenait pas une minute de repos, il visitait les postes, multipliait la
dfense, relevait les courages abattus et essayait de donner  tous des
esprances qui taient loin de son coeur. Quant aux Indiens, ils avaient
tent deux fois de surprendre la ville, et, avant l'apparition de
l'aube, ils s'taient retirs dans leur camp.

--Major, dit le colonel, pas d'illusion possible! Demain, aprs-demain
ou dans huit jours tout sera fini pour nous.

--Hum! au dernier moment nous ferons sauter le fort.

--Cette ressource mme nous est enleve.

--Comment cela?

--De vieux soldats comme nous ne peuvent ainsi disposer de la vie des
autres.

--Vous avez raison, reprit le major d'un air rveur. Nous nous brleront
la cervelle.

--Mais, dit aprs un court silence le major qui avait baiss la tte
devant l'irrfragable argument de son suprieur, comment n'avons-nous
pas encore reu de nouvelles de Buenos-Ayres?

--Ils ont  Buenos-Ayres bien autre chose  faire que de penser  nous.

--Oh! je ne puis le croire.

Un esclave annona don Juan Perez.

Don Juan entra vtu d'un magnifique uniforme de colonel de l'arme
argentine, le bras gauche entour de l'charpe d'aide de camp. Les deux
officiers,  son entre ressentirent un tressaillement intrieur. Don
Juan les salua.

--Est-ce bien vous, don Juan? murmura le colonel.

--Mais, je le suppose, rpondit-il en souriant.

--Et votre long voyage?

--J'en arrive  l'instant.

--Cet uniforme!...

--Mon Dieu! messieurs, fatigu de passer dans la colonie pour un tre
mystrieux, pour un sorcier, un vampire, que sais-je? j'ai voulu devenir
un homme comme tout le monde.

--Ainsi, vous tes?...

--Officier comme vous, comme vous colonel, et de plus aide de camp du
gnral Rosas.

--C'est prodigieux, fit don Luciano.

--Pourquoi donc? rien de plus simple, au contraire.

Un trange soupon  l'entre imprvue de don Juan, s'tait gliss dans
le coeur du major, soupon qui ne disparut pas aprs les paroles
suivantes de don Juan:

--Oui, reprit celui-ci, je suis colonel. En outre, le prsident de la
rpublique m'a charg d'un message qui, j'en suis certain, cous
contentera.

Et il tira de son uniforme un large pli cachet aux armes argentines. Le
colonel, avec la permission des deux officiers, dcacheta et lut la
missive, en laissant percer sur son visage une joie immodre.

--Oh! oh! s'cria-t-il; deux cent cinquante hommes! Je n'esprait pas un
tel renfort.

--Le prsident tient beaucoup  cette colonie, dit don Juan, et il
n'pargnera aucun sacrifice pour la conserver.

--Vive Dieu! grce  ce secours, don Juan, je me moque des Indiens comme
d'un ftu de paille.

--Il parait qu'il n'tait pas trop tt?

--Il n'tait que temps, canario! rpondit imprudemment le gouverneur. Et
vos hommes.

--Ils arriveront dans une heure.

--Ce sont?

--Des gauchos.

--Hum! dit le colonel, j'aurais prfr d'autres troupes. C'est gal. Si
vous voulez, nous irons au-devant d'eux.

--Je suis  vos ordres.

--Irai-je avec vous? demanda le major.

--Mais cela n'en vaudrait que mieux, repartit vivement don Juan.

--Non, major, dit don Luciano, restez ici. Qui sait ce qui arrivera en
mon absence? Venez, don Juan.

Ce dernier souriait, et il et t difficile de dire ce que ce sourire
signifiait. Il sortit en compagnie du colonel, et tous deux montrent 
cheval. Ils croisrent un cavalier qui se htait  toute bride.

--Sanchez! murmura tout bas don Juan. Pourvu qu'il ne m'ait pas reconnu!


                     VI.--LA GROTTE DES COUGOUARS.


Sanchez avait suivi sa soeur sans mot dire et presque aussi tonn que
don Luis et sa fille du dvouement de Maria. Elle le conduisit dans sa
chambre, nid charmant, plein d'ombres et de fracheur, comme imprgn
d'une odeur virginale. Pendant que le bombero s'extasiait devant ces
gracieuses merveilles d'un rduit de jeune fille, Maria, soupirant et
prte  pleurer, jeta un regard d'adieu sur sa chambre bien-aime, mais
elle eut le courage de refouler ses larmes.

--Asseyez-vous, mon frre, dit-elle, j'ai un grand service  vous
demander.

--Diable! un service! Petite soeur, pourquoi prendre un air aussi
solennel pour une chose bien simple?

--C'est que c'est difficile.

--Rien n'est impossible pour te contenter. De quoi s'agit-il?

--Jurez-moi, auparavant, de m'accorder ce que je vous demanderai.

--Va, mon enfant, et ne t'inquite pas du reste, dit Sanchez avec un
gros rire.

--Non, je veux un serment.

--Je te le fais, c'est entendu.

--Mon frre, vous n'tes pas srieux.

--J'ai la gravit d'une idole indienne.

--Vous vous moquez de moi, fit-elle avec des larmes dans la voix.

--Le diable emporte les femmes! reprit Sanchez; on fait toujours leur
volont. Voyons, folle, ne pleurons pas. Je jure d'obir  ton caprice.
Dvide-moi ton chapelet.

--J'ai promis  dona Linda, mon bon frre, de lui donner avant trois
jours des nouvelles de don Fernando.

--Aprs?

--Je veux accomplir ma promesse.

--Peste!

--Et pour cela j'ai compt sur vous.

--Sur moi?

--Oui.

--A quoi puis-je te servir?

--Sans vous, la chose est impraticable.

--Alors, petite soeur, je crains fort que...

--Vous avez jur.

--Va! je suis tout oreilles.

--J'ai longtemps habit parmi les Indiens, dont je connais les moeurs et
le langage. Je vais m'introduire dans leur camp, sans tre reconnue,
pour apprendre o est don Fernando.

--Et votre serment, mon frre? dit-elle en se plaant devant la porte.

--Je ne le tiendrai pas, et, si Dieu pense que j'ai eu tort, nous
rglerons ce compte-l ensemble.

Elle regarda un moment son frre en silence.

--Vous y tes bien rsolu? reprit-elle.

--Compltement.

--J'irai seule.

--Hein? exclama Sanchez, en se prcipitant vers elle; tu veux donc me
faire mourir?

Maria ne rpondit pas.

--Partez, mon frre, je me passerai de vous.

--Allons! je te suivrai. Oh! les femmes! murmura le bombero.

--Nous russirons! s'cria-t-elle toute joyeuse.

--Oui,  nous faire tuer.

--Partons, frre, dit-elle en mettant sous son bras un petit paquet
d'habits.

Maria, craignant l'motion des adieux, vita dona Linda.

Le Pavito avait prpar deux chevaux qui entranrent promptement le
frre et la soeur loin de l'estancia. A la batterie, le capataz les
avait attendus.

--Senorita, avait-il dit  Maria, vous tes une noble fille. Dieu vous
aidera et vous bnira.

--Don Jos, avait rpondu Maria en souriant et en tirant de son sein une
petite croix d'or que lui avait donn dona Linda, et dont elle brisa le
cordon de velours, don Jos, prenez cette croix et gardez-la en souvenir
de moi.

Les deux voyageurs galopaient depuis longtemps dj que l'heureux
capataz baisait encore la croix  pleines lvres en songeant que sa
place habituelle tait sur le coeur de la jeune fille. Sanchez et sa
soeur marchrent cte  cte sans changer une parole; tous deux taient
plongs dans un abme de penses.

--Combien nous reste-t-il de de chemin? demanda Maria.

--Deux lieues.

Ils retombrent dans leur mutisme. Tout  coup le pas d'un cheval
retentit derrire eux; ils se retournrent et aperurent le Pavito qui
gesticulait. Ils s'arrtrent, et le gaucho les eut bientt rejoints.

--Ma matresse me suit, dit-il

Dona Linda, vtue en homme, accourait de toute la vitesse de sa monture.

--Faut-il retourner? demanda Sanchez qui eut une lueur fugitive
d'esprance.

--Non, non; poussons, au contraire, reprit Linda.

--O allez-vous, senorita?

--Je vous suis.

--Hein? fit-il, croyant avoir mal entendu.

--J'ai devin ton projet, Maria, et je veux partager tes dangers.

--C'est beau, senorita! s'cria Sanchez.

--Elle a raison, dit simplement Maria: cela vaut mieux.

--Vous, Pavito, dit Linda, rebroussez chemin; je puis me passer de vos
services.

--Pardon, si vous y consentez je resterai. A l'estanciero, on n'a pas
besoin de moi; j'ignore o vous allez, mais deux bras courageux sont
bons  garder.

--Restez, mon ami.

--Mais don Luis, votre pre, senorita?... essaya de dire Sanchez.

--Il m'approuve, rpondit-elle schement.

On se remit en route. Deux heures plus tard, on arriva au pied d'une
colline  mi-cte de laquelle s'ouvrait une grotte naturelle, connue
dans le pays sous le nom de grotte des Cougouars ou _Kenupang_, en
indien aucas.

--Mes frres sont l, dit Sanchez.

La petite troupe gravit la pente douce de la colline et s'engouffra 
cheval dans la grotte, sans laisser de trace de son passage. On entrait
dans cette grotte par plusieurs ouvertures; elle se divisait en nombreux
compartiments sans communication visible entre eux et formait une espce
de ddale qui serpentait sous les profondeurs de la colline. Les
bomberos, qui en savaient tous les dtours, s'y rfugiaient souvent.

Julian et Quinto, assis devant un feu de bruyre fumaient
silencieusement leur pipe en regardant rtir un quartier de guanaco. Ils
salurent les arrivants et restrent muets comme des Indiens, dont ils
avaient pris les moeurs dans la vie nomade de la Pampa. Sanchez
conduisit les deux femmes dans un compartiment isol.

--Ici, leur dit-il d'une voix faible comme un souffle, parlez peu et
bas: on ignore toujours quels voisins l'on a. Si vous avez besoin de
nous, vous savez o nous sommes. Je vous laisse.

Sa soeur le retint par son bras et s'approcha de son oreille. Il
s'arrta sans rpondre et sortit.

Les deux jeunes filles,  peine seules, se jetrent dans les bras l'une
de l'autre; puis, ce mouvement d'effusion pass, elles se dguisrent en
femmes indiennes. Au moment o leurs robes espagnoles allaient tomber,
elles entendirent des pas assez prs d'elles et se retournrent comme
des biche effarouches.

--Je craignais, dit dona Linda, que ce ft don Sanchez. Ecoutons.

--Cara! don Juan, soyez le bien venu, avait dit une voix d'homme 
trois pas des jeunes filles. Voil plus de deux heures que je vous
attends.

--Toujours cet homme! murmura Linda.

--Mon ami, rpondit don Juan impossible de venir plus tt.

--Enfin, vous tes ici, c'est le principal, reprit le premier
interlocuteur.

En ce moment, Sanchez entra. Maria lui fit signe d'couter, il
s'approcha d'elle et prta l'oreille.

--Etes vous satisfait de votre position au Carmen, reprit Juan.

--Pas trop, je vous l'avoue.

--Je vais vous en dbarrasser, mon cher Pincheira: demain j'ordonne
l'attaque de la Poblacion-del-Sur. Vous agirez alors, n'est-ce pas?

--C'est convenu. A propos, tout  l'heure j'ai rencontr un pauvre
diable d'officier argentin charg d'une missive pour le gouverneur du
Carmen. Elle lui annonce du secours, je crois.

--_Caramba!_ Il faut se presser. Qu'avez-vous fait de cette missive?

--La voici.

--Le messager argentin, l'avez-vous tu?

--Un peu.

--Bien.

--A quand l'assaut?

--Dans deux jours.

--Et mon prisonnier?

--Oh! il fait rage.

--Il se calmera. Voici, du reste, ce que je compte faire ds que la
ville...

Mais en prononant ces paroles les deux hommes s'taient loigns et le
son de leur voix s'effaa dans les dtours de la grotte. Quand les
jeunes filles se retournrent, Sanchez avait disparu.

--Eh bien! dit Maria, que pensez-vous de ce hasard singulier?

--C'est un miracle de Dieu.

--Nous dguisons-nous toujours?

--Plus que jamais.

--A quoi bon, dit Sanchez qui avait reparu. Je sais o est don Fernando,
 prsent je me charge de vous le rendre.

--Mais la vengeance? interrompit dona Linda.

--Sauvons-le d'abord, senorita. Retournez  l'estancia et laissez-moi
agir.

--Non, don Sanchez, je ne vous quitte pas.

Attendez-moi ici toutes deux.

Plusieurs heures se passrent. Sanchez ne revenait pas. Inquites de ce
retard inexplicable, elle avaient rejoint dans la premire grotte les
deux autres bomberos. Dj la nuit tait venue. Enfin, Sanchez entra; il
avait apport un norme ballot sur le cou de son cheval qui soufflait de
fatigue.

--Revtez ces costumes de gauchos, dit-il aux deux femmes; nous allons
nous introduire dans le Carmen. Le voyage sera rude, mais, htez-vous,
chaque minute perdue est une heure de danger pour nous.

Elles coururent s'habiller et furent prtes en un instant.

--Prenez vos vtements indiens, dit Sanchez, ils pourront vous servir.
Bien. Maintenant suivez-moi, et de la prudence!

Les trois bomberos, les deux jeunes filles et le Pavito sortirent de la
grotte et se glissrent dans l'obscurit comme des fantmes, marchant en
file indienne, parfois se courbant jusqu' terre, se tranant sur les
genoux ou rampant sur le ventre et se confondant le plus possible avec
l'ombre pour dissimuler leur passage. Singulier et dangereux voyage en
pleine nuit et dans ce dsert, dont les buissons, en temps de guerre,
sont peupls d'ennemis invisibles!

Sanchez s'tait plac en tte, Dona Linda, ivre de ce courage que donne
l'amour, rougissait de son sang les ronces du chemin, et pas une plainte
ne remuait ses lvres. Aprs trois heures d'efforts inous, la petite
troupe qui suivait les traces de Sanchez, s'arrta sur les signes du
bombero.

--Regardez, leur dit-il,  voix basse, nous sommes au milieu du camp des
Aucas.

Tout autour d'eux, aux rayons de la lune, ils voyaient s'allonger les
hautes silhouettes des sentinelles indiennes appuyes sur leur lances et
veillant, dans une immobilit de pierre, au salut de leurs frres
endormis. Un frisson courut dans les membres des jeunes filles. Par
bonheur, les gardes, ne redoutant pas une sortie du Carmen, dormaient
debout: mais le moindre geste mal calcul ou le moindre faux pas pouvait
les rveiller. Aussi Sanchez recommanda-t-il de redoubler de prudence
sous peine de la vie.

A deux cents pas devant eux s'levaient les premires maisons du Carmen,
mornes, silencieuses, et, en apparence du moins abandonnes ou plonges
dans le sommeil. Les six aventuriers avaient franchi la moiti de la
distance, lorsque tout  coup, au moment o Sanchez avanait le bras
pour s'abriter derrire une dune de sable plusieurs hommes qui rampaient
en sens inverse se trouvrent face  face avec lui.

Il y eut une seconde d'anxit terrible.

--Qui vive? demanda une voix basse et menaante.

--Sanchez le bombero.

--Qui est avec toi?

--Mes frres.

--Passez.

Dix minutes aprs cette rencontre, ils arrivrent aux barrires qui, au
nom de Sanchez, s'ouvrirent sur le champ. Enfin, ils taient en sret
dans le Carmen. Il tait temps: malgr leur volont et leur courage, les
deux femmes brises de lassitude, ne pouvaient plus se soutenir. Ds que
le pril fut pass, leur surexcitation nerveuse tomba et elles
s'affaissrent ananties. Sanchez prit sa soeur dans ses bras, Julian se
chargea de dona Linda, et ils se dirigrent vers la maison de don Luis,
o de nouvelles difficults les attendaient. Tio Lucas refusait d'ouvrir
la porte, mais, reconnaissant enfin sa matresse, il introduisit les
voyageurs dans un salon o il alluma les bougies.

--Que faisons nous? demanda dona Linda qui se laissa choir dans un
fauteuil.

--Rien pour l'instant, rpondit Sanchez. Reposez-vous, senorita,
reprenez des forces.

--Resterons-nous longtemps dans cette inaction qui me tue?

--Jusqu' demain seulement. Il ne faut pas nous jeter en aveugles dans
le danger, mais tout prparer pour la russite de nos projets et guetter
l'heure propice. Demain, au plus tard, ces hommes, dont nous avons
surpris la conversation, tenteront une attaque sur la Poblacion-del-Sur.
Quant  nous, nous serons plus libres pour entrer dans le camp Indien.
Que tout le monde ignore votre prsence au Carmen! ne donnez pas signe
de vie avant mon retour. A demain matin!

--N'allez-vous pas vous reposer, don Sanchez?

--Je n'ai pas le temps.

Sanchez sortit. Dona Linda recommanda  Tio Lucas la discrtion la plus
absolue et congdia ses compagnons qui allrent dormir dans des chambres
prpares  la hte.

Maria ne voulut pas se sparer de son amie, et elles reposrent dans le
mme lit. Malgr leur volont de demeurer veilles, la nature fut la
plus forte et elles ne tardrent pas  s'assoupir et  dormir d'un
profond sommeil. Le soleil tait dj haut  l'horizon lorsque leurs
yeux se rouvrirent. Elles s'habillrent et djeunrent avec leurs
compagnons, impatientes du retour du bombero.

Plusieurs heures se passrent, cruelles pour le coeur de dona Linda et
faisant saigner son amour: le souvenir de son fianc, couvert d'ombres
mortelles, troublait douloureusement sa pense.

Enfin, les cloches de la ville sonnrent  toutes voles pour appeler la
population aux armes et servirent d'accompagnement lugubre au bruit
sourd du canon et aux clats de la fusillade. Sans nul doute, les
Indiens attaquaient la Poblacion-del-Sur, et cependant o tait Sanchez?
se demandait  elle-mme dona Linda qui, comme une lionne dans une cage,
marchait prcipitamment de long en large, dvore d'inquitude et de
dsespoir.

--Ecoute! dit-elle  Maria en penchant la tte du ct de la porte.

--C'est lui! reprit Maria.

--Enfin! s'cria Linda.

--Me voici, senorita, dit Sanchez. Etes-vous prtes?

--Depuis ce matin, fit-elle avec reproche.

--C'et t trop tt, rpondit-il sans s'mouvoir. Maintenant si vous
voulez?

--Tout de suite!

--Senorita, soyez muette, quoi que vous entendiez et quoi que vous
voyiez. Laissez-moi parler seul et agir seul. Tenez, voici pour chacune
de vous un masque dont vous vous cacherez le visage quand je vous dirai:
En route!

Ils sortirent tous trois de la maison sans tre remarqus, car les
habitants gardaient les barrires ou se mlaient au furieux combat qui
se livrait dans la Poblacion-del-Sur.


                        VII.--L'ANTRE DU LION.


Don Fernando Bustamente, ds que son pe lui eut chapp et qu'il fut
tomb aux cts du capataz, ne donna plus signe de vie. Les hommes
masqus, auteurs du guet-apens, ddaignant don Jos Diaz, s'approchrent
du fianc de dona Linda. Les pleurs de la mort obscurcissaient son
noble visage; ses dents taient serres sous ses lvres entr'ouvertes;
le sang coulait  flots de ses blessures, et sa main crispe serrait
encore la poigne de son pe brise dans la lutte.

--_Caspita!_ fit l'un des bandits, voil un jeune seigneur qui est bien
malade; que dira le matre?

--Que voulez-vous qu'il dise, senor Chillito? rpondit un autre. Il se
dfendait comme une panthre enrage; c'est sa faute; il aurait d se
laisser prendre gentiment. Nous avons perdu quatre hommes.

--Belle perte, ma foi! que ces quatre gaillards-l, reprit Chillito en
haussant les paules. J'aurais prfr qu'il en tut six et qu'il ft en
meilleur tat.

--Diable! murmura le bandit, c'est aimable pour nous.

--J'excepte les prsents, dit Chillito en riant. Mais vite, pansons ses
blessures et filons; il ne fait pas bon pour nous ici; d'ailleurs, le
matre nous attend.

Les plaies de don Fernando furent laves et panses tant bien que mal;
et, sans s'inquiter s'il tait mort ou vivant, ils le placrent en
travers sur le cheval de Chillito, le chef de cette expdition. Les
morts restrent sur la place pour le festin des btes fauves. Les autres
hommes masqus s'enfuirent au galop, et au bout de deux heures ils
s'arrtrent devant la grotte des cougouars, o Pincheira et Neham-Outah
les attendaient.

--Eh bien? leur cria ce dernier du plus loin qu'il les aperut.

--C'est fait! rpondit laconiquement Chillito, qui descendit de cheval
et dposa don Fernando sur un lit de feuilles.

--Serait-il mort? demanda Neham-Outah plissant.

--Il n'en vaut gure mieux, rpondit le gaucho en hochant la tte.

--Misrable! s'cria le chef indien transport de fureur. Est-ce ainsi
qu'on excute mes ordres? Ne vous avais-je pas recommand de me l'amener
vivant?

--Hum! fit Chillito, j'aurais voulu vous y voir. Arm seulement d'une
pe, il s'est battu comme dix hommes pendant plus de vingt minutes; il
a tu quatre des ntres, et, si son arme ne s'tait pas rompue,
peut-tre ne serions-nous pas ici.

--Vous tes des lches, dit le matre avec un sourire de mpris.

Il s'approcha du corps de don Fernando.

--Est-il mort? lui demanda Pincheira.

--Non, rpondit Neham-Outah.

--Tant pis!

--Je donnerais au contraire, beaucoup pour qu'il en rchappt.

--Bah! fit l'officier chilien. Que nous importe la vie de cet homme!
N'tait-il pas votre ennemi personnel?

--Voil justement pourquoi je ne voudrais pas qu'il mourt.

--Je ne vous comprends pas.

--Mon ami, dit Neham-Outah, j'ai vou ma vie  l'accomplissement d'une
ide  laquelle j'ai sacrifi mes haines et mes amitis.

--Pourquoi, dans ce cas, avoir tendu un pige  votre rival?

--Mon rival! non, ce n'est pas  lui que j'en veux.

--A qui donc alors?

--A l'homme le plus influent et le plus riche de la colonie, l'homme qui
peut entraver mes projets,  un adversaire puissant,  l'Espagnol, non
pas  un rival. On ne fonde rien de durable sur des cadavres. Je
l'aurais tu volontiers dans la bataille, mais je ne voulais pas en
faire un martyr.

--Bah! fit Pincheira, un de plus ou de moins, qu'importe!

--Brute! pensa Neham-Outah; il n'a pas compris un mot.

Deux gauchos, aids par Chillito, frottaient sans relche avec du rhum
les tempes et la poitrine de don Fernando, dont les traits gardaient la
rigidit de la mort. Le chef indien tira son couteau de sa ceinture, en
essuya la lame qu'il approcha des lvres du bless. Il lui sembla
qu'elle tait lgrement ternie. Aussitt il s'agenouilla prs du corps
de don Fernando, releva la manche de son bras gauche et piqua la veine
avec la pointe effile de son couteau. Dernire tentative qui causa une
seconde d'attente suprme! Sur la piqre peu  peu parut et grandit un
point noir qui devint bientt une perle de jais. Cette goutte hsita,
trembla et coula sur le bras, pousse par une deuxime goutte qui cda
la place  une troisime; puis le sang devint moins noir et moins pais,
et l'on vit s'lancer un long jet vermeil qui annonait la vie.
Neham-Outah ne put rprimer un cri de joie: don Fernando tait sauv.

En effet, le jeune homme poussa un profond soupir.

--Continuez les frictions, dit le chef aux gauchos.

Il banda le bras de don Fernando, se releva et fit signe  Pincheira de
le suivre dans un autre compartiment de la grotte.

--Dieu a exauc ma prire, dit le grand chef, et je le remercie de
m'avoir pargn un crime.

--Si vous tes content, rpondit le Chilien surpris, je n'ai rien 
objecter.

--Ce n'est pas tout. Les blessures de don Fernando, quoique nombreuses,
ne sont pas graves; sa lthargie vient de la perte de sang et de la
rapidit de la course. Il reprendra tout  l'heure ses sens.

--Bon.

--Il ne faut pas qu'il me voie.

--Aprs?

--Ni qu'il vous reconnaisse.

--C'est difficile.

--C'est important.

--On tchera.

--Je vais vous quitter; vous allez faire transporter don Fernando au
Carmen.

--Dans votre maison?

--Oui, c'est l'endroit le plus sr, dit Neham-Outah en tirant de sa
poitrine un papier taill d'une certaine faon. Mais qu'il ne sache,
sous aucun prtexte, que j'ai donn ces ordres, ni o il est, et surtout
qu'il ne sorte pas.

--Est-ce tout?

--Oui, et vous me rpondez de lui.

--A votre commandement, je vous le prsenterai vivant ou mort.

--Vivant, vous dis-je; sa vie m'est prcieuse.

--Enfin, rpliqua Pincheira, puisque vous tenez tant  votre prisonnier,
on ne lui tera pas un cheveu de la tte.

--Adieu et merci, Pincheira.

Le chef monta sur un magnifique _mustang_ et disparut dans les dtours
de la route. Pincheira revint auprs de bless d'un air de mauvaise
humeur, en se tordant la moustache. Il tait mcontent des ordres de
Neham-Outah, mais comme il n'avait qu'une vertu, le respect du serment,
il se rsigna.

--Comment va-t-il? demanda-t-il tout bas  Chillito.

--Pas mal, capitaine; c'est tonnant comme la saigne lui a fait du
bien. Il a dj ouvert les yeux deux fois et il a mme essay de parler.

--Alors, pas de temps  perdre. Bandez-moi les yeux de ce gaillard-l,
et, pour qu'il n'arrache pas son bandeau, liez-lui les mains le long du
corps, mais doucement, si cela vous est possible. Vous entendez?

--Oui, capitaine.

--Dans dix minutes nous partons.

Don Fernando, qui, par degrs, avait repris connaissance, se demandait
en quelles mains il tait tomb. Sa prsence d'esprit aussi lui tait
revenue et il ne fit aucune rsistance quand les gauchos excutrent les
ordres de l'officier chilien. Ces prcautions lui rvlrent qu'on n'en
voulait pas  sa vie.

--Capitaine, que faut-il faire maintenant? dit Chillito.

--Portez le bless dans la barque qui est mouille l-bas, et pas de
cachots, drles, ou je vous brle le peu de cervelle que vous avez.

--Cara! grimaa le gaucho.

--Dame! fit Pincheira en haussant les paules; cela vous apprendra 
mieux tuer les gens une autre fois.

Pincheira n'avait pas compris pourquoi Neham-Outah dsirait si vivement
que don Fernando ft en vie;  son tour, Chillito ne comprit pas
pourquoi Pincheira regrettait qu'il ne ft pas mort. Le gaucho ouvrit
des yeux hbts aux dernires paroles du chef, mais il se hta d'obir.

Don Fernando fut conduit ainsi dans le canot par Pincheira, Chillito et
un autre gaucho, tandis que le reste de la troupe, que emmena leurs
chevaux, retourna au Carmen par terre. Le voyage dans la barque fut
silencieux; trois heures aprs le dpart, le prisonnier tait tendu
dans le lit de don Juan Perez. L, on lui avait t son bandeau et dli
les mains; mais un homme masqu et muet comme un catafalque se tenait
debout au seuil de la porte et ne le quittait pas des yeux.

Don Fernando, fatigu des motions de la journe et affaibli par la
perte de son sang, se confiant au hasard pour sortir de sa position
incomprhensible, jeta autour de lui ce regard investigateur particulier
aux prisonniers, et s'endormit d'un lourd sommeil, qui dura plusieurs
heures et rendit  son esprit tout son calme et toute sa lucidit
primitifs.

Du reste, on le traitait avec les plus grands gards, on contentait ses
moindres caprices. Dans le fait, sa situation tait tolrable; au fond,
elle ne manquait d'une certaine originalit. Aussi, le jeune homme
rassur prit-il bravement son parti en attendant des temps meilleurs. Le
troisime jour de sa captivit, ses blessures taient cicatrises  peu
prs. Il se leva pour essayer ses forces et peut-tre pour reconnatre
les lieux en cas d'vasion, car que faire en prison  moins que l'on ne
songe...  en sortir? Un rayon de soleil chaud et joyeux entrait par
l'interstice des contrevents ferms, et traait de longues raies
blanches sur le plancher de sa chambre. Ce rayon de soleil lui
ragaillardit le coeur; et, sous l'oeil invitable du gardien masqu et
muet, il tenta quelques pas.

Mais une clameur formidable clata dans le voisinage et une vole de
canon fit vibrer les vitres.

--Qu'est-ce cela? demanda-t-il  l'homme masqu.

Celui-ci leva les paules sans rpondre.

Le ptillement sec de la fusillade se mla au bruit du canon. Le muet
ferma les fentres. Don Fernando s'approcha de lui.

--Ami, lui dit-il d'une voix douce, que se passe-t-il au dehors?

Le gardien s'obstina dans son silence.

--Au nom du ciel, parlez.

Le bruit sembla se rapprocher, et des pas presss se confondirent avec
des cris  peu de distance. L'homme au masque tira son machete du
fourreau et son pistolet de sa ceinture, et il courut au seuil de la
porte qui, soudain, s'ouvrit avec fracas. Un autre homme masqu, en
proie  la plus vive frayeur, s'lana dans la salle.

--Alerte! s'cria-t-il, nous sommes perdus.

A ces mots, quatre hommes, galement masqus et arms jusqu'aux dents,
parurent sur le seuil.

--Arrire! cira le gardien: nul n'entre ici sans le mot d'ordre.

--Le voil! frit un des arrivants.

Et d'un coup de pistolet il l'tendit raide mort. Les quatre hommes lui
passrent sur le corps et attachrent solidement son compagnon qui,
rfugi dans un coin, tremblait de tous ses membres. L'un d'eux s'avana
vers le prisonnier qui ne comprenait rien  cette scne.

--Vous tes libre, caballero, lui dit-il; venez, htez-vous de fuir loin
de cette maison.

--Qui tes-vous? demanda le jeune homme.

--Peu importe, suivez-nous.

--Non, si je ne sais qui vous tes.

--Voulez-vous revoir dona Linda? lui dit  l'oreille son interlocuteur.

--Je vous suis, rpondit don Fernando en rougissant.

--Senor, prenez ces armes, dont peut-tre vous aurez besoin, car tout
n'est pas fini.

--Des armes! exclama le jeune homme. Ah! vous tes des amis.

Ils sortirent.

--Eh quoi! dit don Fernando en mettant le pied dans la cour, je suis au
Carmen!

--Vous l'ignoriez?

--Oui.

Ces chevaux sells, qui sont l attachs  des anneaux, sont  nous.
Pourrez-vous tenir  cheval?

--Je l'espre.

--Il le faut.

--En selle, donc, et partons!

Comme ils dbouchaient dans la rue, une douzaine de cavaliers
accouraient vers eux  toute bride,  vingt-cinq pas environ.

--Voici l'ennemi, dit l'inconnu d'une voix ferme; bride aux dents et
chargeons!

Les cinq hommes se rangrent sur une seule ligne et se rurent sur les
arrivants. Ils dchargrent leurs armes  feu et jourent du sabre.

--Cara! s'cria Pincheira qui commandait les douze cavaliers mon
prisonnier m'chappe.

L'officier chilien s'lana  la poursuite de don Fernando, qui, sans
ralentir sa course, lcha deux coups de feu. Le cheval de Pincheira
roula sur le sol en entranant son cavalier, qui se releva tout meurtri
de sa chute. Mais don Fernando et ses compagnons taient dj loin.

--Oh! je les retrouverai, s'cria-t-il ivre de rage.

Les fugitifs avaient touch les bords du fleuve, o une barque les
attendait.

--C'est ici, senor, que nous nous sparons, dit  don Fernando l'inconnu
qui se dmasqua.

--Sanchez! s'cria-t-il.

--Moi-mme, rpondit le bombero. Cette barque va vous conduire 
l'estancia de San-Juan; partez sans dlai; et, ajouta-t-il en se
penchant  l'oreille de don Fernando auquel il remit un papier pli en
quatre, lisez ceci et peut-tre bientt pourrez-vous nous venir en aide.
Adieu, senor.

--Un mot, Sanchez. Quel est l'homme qui me tenait prisonnier?

--Don Juan Perez.

--Merci.

--Ou, si vous aimez mieux, Neham-Outah, le grand chef des Aucas.

--Lequel des deux?

--C'est le mme homme.

--Je m'en souviendrai, dit don Fernando en sautant dans le canot.

La barque glissa sur l'eau comme une flche, grce  la vigueur des
rameurs, et disparut bientt dans les premires ombres de la nuit
tombante.

Trois personnes, restes sur la rive, suivaient d'un regard inquiet les
mouvements de la barque; c'taient Sanchez, Maria et dona Linda.


                        VIII.--LE CAMP DES AUCAS.


--Maintenant, senorita, demanda Sanchez  dona Linda ds que la barque
fut hors de vue, quelles sont vos intentions?

--Voir Neham-Outah dans son camp.

--C'est le dshonneur, c'est la mort.

--Non, don Sanchez, c'est la vengeance.

--Vous le voulez?

--J'y suis rsolue.

--Bien, je vous conduirai moi-mme au camp des Aucas.

Tous les trois retournrent  la maison de don Luis Munoz sans changer
une parole. La nuit tait compltement venue. Les rues taient dsertes,
la ville silencieuse tait illumine par l'incendie de la
Poblacion-del-Sur, et l'on voyait au milieu des dcombres et des ruines
passer les silhouettes diaboliques des Indiens.

--Allez vous prparer, senoritas, je vous attends ici toutes deux, dit
Sanchez d'une voix dcourage.

Maria et don Linda entrrent dans la maison. Sanchez, pensif et triste,
s'assit sur une des marches du perron. Bientt les jeunes filles
reparurent, revtues de costume complet des aucas, le visage peint, et
mconnaissables.

--Oh! fit le bombero, voil deux vraies indiennes.

--Croyez-vous, rpondit dona Linda, que don Juan Perez ait seul le
privilge de se changer  volont?

--Qui ne peut lutter avec une femme? fit Sanchez en secouant la tte. Et
maintenant qu'exigez-vous de moi?

--Votre protection jusqu'aux premires lignes indiennes.

--Ensuite?

--Le reste nous regarde.

--Mais vous ne comptez pas rester seules ainsi au milieu des paens?

--Il le faut, don Sanchez.

--Maria, reprit celui-ci, veux-tu retomber entre les mains de tes
perscuteurs?

--Rassurez-vous, mon frre: je ne cours aucun danger.

--Cependant...

--Je vous rponds d'elle, interrompit dona Linda.

--A la grce de Dieu! murmura-t-il d'un air de doute.

--Marchons! dit la fiance de Fernando en s'enveloppant dans les plis
d'un large manteau.

Sanchez allait devant elles. Les feux mourants du Carmen clairaient la
nuit dune lueur ple et incertaine; un silence de plomb pesait sur la
ville, interrompu de temps en temps par la clameur rauque des oiseaux de
proie qui dchiraient les cadavres indiens et espagnols. Les trois
personnages cheminaient parmi les dcombres, trbuchant contre des pans
de mur crouls, enjambant les corps et troublant l'horrible festin des
urubus et des vautours, qui s'envolaient avec de sourds glapissements.
Ils traversrent la ville dans presque toute sa longueur et arrivrent
enfin, aprs mille dtours et mille peines,  l'une des barrires qui
faisait face au camp des indiens, dont on voyait scintiller  peu de
distance les nombreuses lumires et dont on entendait les cris sauvages.

Le bombero changea quelques mots avec les sentinelles et passant hors
des barrires, suivi des deux femmes, il s'arrta.

--Dona Linda, dit-il d'une voix entrecoupe, voici le camp des indiens
devant nous.

--Je vous remercie, don Sanchez, dit-elle en lui tendant la main.

--Senorita, ajouta Sanchez, qui retint la main de la jeune fille, il en
est temps encore; renoncez  votre funeste projet, puisque votre fianc
est sauv et retournez  San-Julian.

Au revoir! rpondit rsolument dona Linda.

--Au revoir, mura tristement le digne homme. Toi, Maria, reste avec moi,
je t'en supplie.

--O elle va j'irai, mon frre.

Les adieux furent courts, comme on pense, le bombero ds qu'il fut rest
seul, poussa un soupir ou plutt un rugissement de douleur, et il reprit
 grands pas la route du Carmen.

--Pourvu que je n'arrive pas trop tard, se dit-il  lui-mme, et qu'il
n'ait pas encore vu don Luciano Quiros.

Il arriva au fort au moment o le gouverneur et don Juan franchissaient
le pont-levis, mais absorb dans ses penses, il ne remarqua pas les
deux cavaliers. Ce hasard fut la cause d'un malheur irrparable.

Quant aux deux jeunes filles, elles se dirigrent  l'aventure vers les
lumires du camp,  peu de distance duquel elles firent halte pour
reprendre haleine et calmer le mouvement de leur coeur qui battait  se
rompre dans leur poitrine. Proches du danger qu'elles allaient chercher,
elles sentaient leur courage les abandonner, et la vue des toldos
indiens les glaait de terreur. Chose trange! ce fut Maria qui ranima
la fermet de sa compagne.

--Senorita, lui dit-elle, je serai votre guide. Laissons ici ces
manteaux qui nous feraient reconnatre pour des blanches. Marchez prs de
moi, et quoi qu'il advienne, ne tmoignez ni surprise ni crainte,
surtout ne parlez pas, ou c'en est fait de nous.

--J'obirai, rpondit Linda.

--Nous sommes, continua Maria, deux Indiennes qui on fait  Gualichu un
voeu pour la gurison de leur pre bless; surtout pas un mot, mon amie!

--Allons, et que Dieu nous protge!

--Ainsi soit-il! rpondit Maria en se signant.

Elles se remirent en marche, et au bout de cinq minutes elles entrrent
dans le camp o les Indiens se livraient  la joie la plus extravagante.
Ce n'taient que chants et cris de toutes parts. Ivres d'aguardiente,
ils dansaient burlesquement au milieu de barils dfoncs et vides qu'ils
avaient pills  la Poblacion-del-Sur et dans les estancias. Dsordre
inou! bizarre tohu-bohu! Tous ces fous furieux mconnaissaient mme le
pouvoir de leurs ulmenes, qui, du reste, taient la plupart plongs dans
l'ivresse la plus grossire.

Grce  la cohue gnrale, Linda et Maria purent escalader furtivement
la ligne du camp; alors, le coeur palpitant, les membres frissonnants
d'effroi, mais calmes de visage, elles se glissrent comme des
couleuvres parmi les groupes, passant inaperues des buveurs qui se
heurtaient  tout instant, perdues dans ce ddale humain, errant au
hasard et s'en rapportant  la Providence ou  leur bonne toile pour
dcouvrir dans ce ple-mle de toldos l'habitation du grand toqui. Elles
marchaient depuis longtemps sans savoir o, mais enhardies par le succs
de toutes les mauvaises rencontres vites, moins craintives, elle
changrent parfois un regard d'esprance, lorsque tout  coup un
Indien, d'une taille athltique, saisit dona Linda par la ceinture,
l'enleva de terre comme un enfant et lui appliqua sur le cou un
vigoureux baiser.

A cet outrage inattendu, Linda poussa un cri d'effroi, se dgagea de
l'treinte de l'Indien et le repoussa loin d'elle avec force. Le sauvage
trbuche sur ses jambes avines et son corps mesura six pieds du sol;
mais il se releva et bondit comme un jaguar sur la jeune fille.

Maria s'interposa entre eux.

--Arrire! dit-elle en posant courageusement sa main sur la poitrine de
l'Indien; cette femme est ma soeur.

--Churlakin, reprit l'autre, ne supporte pas une insulte.

Le sauvage frona les sourcils et dgaina son couteau.

--Veux-tu donc la tuer? fit Maria pouvante.

--Oui, rpondit Churlakin. A moins qu'elle ne me suive dans mon toldo,
o elle sera la femme d'un chef, d'un grand chef.

--Tu es fou, rpliqua Maria; ton toldo est plein, il n'y a pas de place
pour un autre feu.

--Il y a place pour deux feux encore, rpondit l'indien en riant; et,
puisque cette femme est ta soeur, tu viendras avec elle.

Au bruit de cette discussion, un cercle infranchissable de sauvages
avait entour les deux femmes et Churlakin. Maria ne savait comment
sortir du danger.

--Eh bien! reprit Churlakin en saisissant la chevelure de dona Linda
qu'il enroula autour de son poignet et en brandissant son couteau, toi
et ta soeur me suivrez-vous ans mon toldo?

--Puisque tu le veux, chien, dit-elle au chef d'une voix accentue, que
ton destin s'accomplisse! Regarde-moi; Gualichu ne laisse pas impunment
insulter ses esclaves. Me reconnais-tu?

Elle tourna son visage du ct d'un vaste brasier qui flambait 
quelques pas et environnait tous les objets d'une lueur claire. Les
Indiens s'crirent de surprise en la reconnaissant et reculrent.
Churlakin lui-mme lcha les cheveux de dona Linda.

--Oh! dit-il constern, c'est l'esclave blanche de l'arbre de Gualichu.

Le cercle s'tait agrandi autour des deux femmes; mais les superstitieux
Indiens, clous dans une immobilit pleine de terreur, les regardaient
fixement.

--Le pouvoir de Gualichu, ajouta Maria pour complter son triomphe, est
immense et terrible. C'est lui qui m'envoie. Malheur  qui voudrait
s'opposer  ses desseins! Arrire, tous!

Et, s'emparant du bras de Linda, tremblante, elle s'avana d'un pas
ferme, et au geste d'autorit qu'elle fit en tendant la main, le cercle
se divisa, et les Indiens s'cartrent  droite et  gauche Pour leur
livrer passage.

--Je me sens mourir, murmura dona Linda.

--Courage, senora, nous sommes sauves.

--Oh! oh! fit une voix goguenarde; que se passe-t-il ici?

Et un homme se plaa devant les jeunes filles en leur lanant un regard
moque.

--Le matchi! dirent les Indiens, qui, rassurs par la prsence de leur
sorcier, se pressrent de nouveau autour des prisonnires.

Maria tressaillit intrieurement en voyant sa ruse compromise par la
venue du matchi, et conseille par le dsespoir, elle tenta un dernier
effort.

--Gualichu qui aime les Indiens, dit-elle, m'a envoye vers le matchi
des Aucas.

--Ah! rpondit le sorcier d'un accent railleur; et que me veut-il?

--Nul autre que toi ne doit l'entendre.

Le matchi vint auprs de la jeune fille, lui posa la main sur l'paule
et la regarda d'un air de convoitise.

--Veux-tu me sauver? lui demanda-t-elle  voix basse.

--C'est selon, rpondit l'autre dont l'oeil tincelait de luxure; cela
dpend de toi.

Elle rprima un geste de dgot.

--Tiens! dit-elle en dtachant de ses bras ses riches bracelets d'or
incrusts de perles fines.

--Oh! fit l'Indien, qui les cacha dans sa poitrine; c'est beau; que veut
ma fille?

--Dlivre-nous d'abord de ces hommes.

--Fuyez! dit le matchi en se tournant vers les spectateurs. Cette femme
porte un mauvais sort; Gualichu est irrit; fuyez!

Le sorcier s'tait immdiatement compos un visage  la hauteur de la
circonstance; sa conversation mystrieuse avec la femme blanche et
l'effroi peint sur ses traits suffirent aux Indiens, qui, sans en
demander davantage, se dispersrent de droite et de gauche et
disparurent derrire les toldos.

--Vous voyez, dit le sorcier avec un sourire d'orgueil, je suis puissant
et je peux me venger de ceux qui me trompent. Mais d'o vient ma fille
blanche?

--De l'arbre de Gualichu, rpondit-elle avec assurance.

--Ma fille a la langue fourchue du cougouar, reprit le matchi qui ne
croyait ni  ses aroles ni  son Dieu: me prend-elle pour un nandus?

--Voici un magnifique collier de perle que Gualichu m'a remis pour
l'homme inspir des Aucas.

--Oh! fit le sorcier, quel service puis-je rendre  ma fille?

--Conduis-nous au toldo du grand chef des nations patagones.

--Ma fille dsire parler  Neham-Outah?

--Je le dsire.

--Neham-Outah est un chef sage; recevra-t-il une femme?

--Il le faut.

--Mien. Mais cette femme? ajout-t-il en dsignant dona Linda.

--C'est une amie de Pincheira; elle veut aussi parler au grand toqui.

--Les guerriers fileront la laine des lamas, dit le sorcier en secouant
la tte, puisque les femmes font la guerre et s'assoient au feu du
conseil.

--Mon pre se trompe: Neham-Outah aime ma soeur.

--Non, fit l'Indien.

--Que mon pre se hte! Neham-Outah nous attend, reprit Maria,
impatiente des tergiversations du sauvage. O est le toldo du grand
chef?

--Suivez-moi, mes filles blanches.

Il se plaa entre elles deux, les saisit chacune par un bras et les
guida  travers le ddale inextricable du camp. Sur leur passage les
Indiens terrifis s'enfuyaient. Au fond, le matchi tait satisfait des
prsents de Maria et de l'occasion de prouver aux guerriers ses
relations intimes avec Gualichu. Les marches et les contre-marches
durrent un quart d'heure. Enfin s'offrit  leurs yeux un toldo devant
lequel tait plant le _totem_ des nations runies, entour de lances
franges d'carlate et gard par quatre guerriers.

--C'est ici, dit-il  Maria.

--Bon! que mon pre nous introduise seules.

--Dois-je donc vous quitter?

--Oui, mais mon pre peut nous attendre au dehors.

--J'attendrai, rpondit brivement le sorcier en enveloppant les jeunes
filles d'un regard souponneux.

Elles entrrent le sein agit. Le toldo tait vide.


                     IX.--LE TOLDO DU GRAND TOQUI.


Don Luciano Quiros, heureux du secours que lui envoyait le prsident de
la rpublique argentine, cheminait au galop  ct de don Juan, le
nouveau colonel. Ils parvinrent promptement  une barrire garde par un
poste considrable de gauchos et de colons bien arms.

--C'est par ici qu'il nous faut sortir, dit don Juan au gouverneur;
mais, comme la nuit est noire et que nous aurons une ou deux lieues 
faire, il serait imprudent de nous aventurer seuls dans une plaine
sillonne de vagabonds Indiens.

--Il est vrai, interrompit don Luciano.

--Le gouverneur ne doit pas risquer sa vie lgrement. Si l'on vous
faisait prisonnier, par exemple, voyez quel dsavantage pour la colonie.

--Vous parlez d'or, don Juan.

--Prenons une escorte.

--Oui. Combien d'hommes?

--Une dizaine, au plus.

--Emmenons-en vingt. Nous pouvons rencontrer cent Indiens.

--Va pour vingt, don Luciano, puisque vous le dsirez, rpondit l'autre
avec un sourire sardonique.

A l'arrive du gouverneur, les dfenseurs du poste s'taient mis sous
les armes. Don Juan spara vingt cavaliers, qui, sur son ordre, vinrent
se ranger derrire lui.

--Sommes-nous prts  partir, gouverneur?

--En route.

L'escorte, ayant  sa tte les deux colonels, s'branla dans la
direction de la plaine. Juan charmait depuis trois quarts d'heure don
Luciano Quiros par le feu roulant de ses rparties spirituelles,
lorsqu'il fut interrompu par lui.

--Pardon, colonel, dit le gouverneur inquiet, ne vous semble-t-il pas
singulier de n'avoir encore rencontr personne?

--Pas le moins du monde, monsieur, rpondit Juan. Sans doute, ils ne
savent quelle route prendre, et ils attendent mon retour.

--C'est possible, dit au bout d'un instant le gouverneur.

--En ce cas, il nous resterait une lieue  faire.

--Marchons donc!

La verve de don Juan tait tarie. Parfois son regard scrutait le vide
autour de lui, tandis que don Luciano demeurait silencieux. Tout  coup,
le hennissement lointain d'un cheval traversa l'espace.

--Qu'est cela? demanda-t-il  don Juan.

Probablement ceux que nous cherchons.

--Dans tous les cas, soyons prudents. Attendez-moi, je cours au-devant en
claireur.

Il piqua des deux et s'loigna dans l'ombre. A une certaine distance, il
descendit de cheval et colla son oreille sur le sol.

--_Demonios!_ murmura-t-il en se relevant et en se remettant en selle,
on nous poursuit. Ce satan Sanchez m'aurait-il reconnu?

--Que se passe-t-il? demanda le gouverneur.

--Rien, repartit Juan en lui pesant la main gauche sur le bras. Don
Luciano Quiros, rendez-vous, vous tes mon prisonnier.

--Etes-vous fou, don Juan?

--Ne m'appelez plus don Juan, senor, dit le jeune homme d'une voix
sombre; je suis Neham-Outah, le grand chef des nations patagones.

--Trahison! s'cria le gouverneur. A moi, gauchos, dfendez-moi!

--Inutile, colonel, ces hommes sont  moi.

--Je ne me rendrai pas! reprit le gouverneur. Don Juan, ou qui que vous
soyez, vous tes un lche!

Il se dbarrassa par un cart de son cheval de l'treinte du jeune homme
et mit le sabre en main. Le galop rapide de plusieurs chevaux se
rapprochait de minute en minute.

--Serait-ce un secours qui m'arrive? dit le gouverneur en armant un
pistolet.

--Oui; mais trop tard, rpondit froidement le chef Indien.

A son commandement, les gauchos cernrent le gouverneur, qui en abattit
deux. Ds lors, la mle devint affreuse dans les tnbres. Don Luciano,
voyant que sa vie tait perdue, voulait au moins mourir en soldat, et il
se battait en dsespr.

Le bruit du galop croissait toujours.

Neham-Outah vit qu'il fallait en finir, et, d'un coup de pistolet, il
cassa la tte du cheval du gouverneur. Don Luciano roula sur le sable;
mais, se relevant subitement, il porta  son adversaire un coup de sabre
que celui-ci para par un bond de ct.

--Un homme comme moi ne se rend pas  des chiens comme vous! s'cria don
Luciano, qui se fit sauter la cervelle.

Cette dtonation fut suivie d'une vive fusillade, et un troupe ce
cavaliers fondit comme un tourbillon sur les gauchos.

La lutte dura  peine quelques secondes:  un coup de sifflet de
Neham-Outah, les gauchos tournrent bride et s'enfuirent isolment dans
la plaine obscure. Une huitaine de cadavres jonchaient le terrain.

--Trop tard! dit Sanchez au major Blumel qui s'tait mis  la poursuite
de don Juan, ds que le bombero l'eut averti du pril o l'indien avait
entran le gouverneur.

--Oui, fit le major tristement, c'tait un soldat; mais comment
rejoindre ces tratres et savoir  quoi nous en tenir!

--Ils sont dj dans le camp des Indiens.

Sanchez sauta de cheval, coupa avec son machete une branche de pin
rsineux pour s'en faire une torche,  la lueur de laquelle il examina
les corps tendus sur le sol.

--Le voici! s'cria le bombero. Le crne est horriblement fracass; sa
main serre un pistolet, mais son visage garde encore l'expression d'un
dfi hautain.

--Mon vieil ami devait-il finir ainsi dans une embuscade, lorsque
l'ennemi assige sa place? murmura l'Anglais.

--Dieu est le matre, reprit philosophiquement Sanchez.

--Il a accompli son devoir, accomplissons le ntre.

Ils relevrent le corps de don Luciano Quiros; puis, toute la troupe de
cavaliers retourna au Carmen.

Cependant, Neham-Outah avait seulement voulu faire don Luciano
prisonnier pour traiter avec les colons et verser le moins de sang
possible, et il regrettait amrement la mort du gouverneur. Pendant que
les gauchos se rjouissaient du succs du guet-apens, Neham-Outah
rentrait sombre et mcontent dans son camp.

Maria et dona Linda voyant vide le toldo du grand chef n'avaient pu
retenir un soupir de satisfaction. Elle avaient le temps de se remettre
de leurs motions en son absence et de se prparer  l'entrevue que
Linda dsirait avoir avec lui. Elles avaient quitt en toute hte leur
dfroque indienne et repris leur costume espagnol. Pas un hasard qui
favorisait le projet de la fiance de don Fernando, elle tait plus
belle, plus sduisante que de coutume; sa pleur avait je ne sais quelle
grce touchante et irrsistible, et ses yeux lanaient des flammes vives
d'amour et de haine.

Lorsque Neham-Outah arriva devant son toldo, le matchi s'approcha de
lui.

--Que me veux-tu? demanda le chef.

--Que mon pre me pardonne! rpondit humblement le sorcier. Cette nuit,
deux femmes se introduites dans le camp.

--Que m'importe? interrompit le chef impatient.

--Ces femmes, quoique vtues  la mode indienne, sont blanches dit le
matchi, qui appuya sur le dernier mot.

--Ce sont sans doute des femmes de gauchos.

--Non, rpondit le sorcier leurs mains sont trop ples, et leurs pieds
trop petits. D'ailleurs, l'une d'elles est L'esclave blanche de l'arbre
de Gualichu.

--Ah! Et qui les a faites prisonnires?

--Personne: elles sont venue seules.

--Seules?

--Je les ai accompagnes dans le camp et protges contre la curiosit
des guerriers.

--Tu as bien agi.

--Je les ai introduites dans le toldo de mon pre.

--Elles sont donc l?

--Depuis plus d'une heure.

--Je remercie mon frre.

Neham-Outah dtacha un de ses bracelets et le jeta au matchi, qui
s'inclina jusqu' terre.

Le chef, en proie  une indicible agitation, s'lana vers son toldo,
dont il souleva le rideau d'une main fbrile, et il ne put,  la vue de
dona Linda, retenir un cri de joie et d'tonnement.

La jeune fille l'accueillit par un de ces sourires tranges et charmants
dont les femmes seulement ont le secret.

--Que signifie cela? se demanda le chef en la saluant gracieusement.

Dona Linda, malgr elle, admira le jeune homme: son costume indien,
clatant  la lumire, pressait sa taille lgante et relevait son
attitude mle et superbe, sa tte se dressait firement sur son col nu.
Il tait vraiment beau et n pour commander.

--Quel nom dois-je vous donner, caballero! lui dit-elle en lui montrant
 ct d'elle un sige en bois de noqual sculpt.

--Cela dpend, senorita. Si vous vous adressez  l'Espagnol, appelez-moi
don Juan; si vous tes venue parler  l'Indien, mes frres me nomment
Neham-Outah.

--Nous verrons, dit-elle.

Pendant un moment de silence, les deux interlocuteurs s'examinaient
sournoisement. Dona Linda ne savait par o commencer, et le chef
cherchait lui-mme les motifs d'une telle visite.

--Est-ce bien moi que vous vouliez rencontrer, senorita? dit enfin
Neham-Outah.

--Et qui donc?

--Le bonheur de vous voir ici me semble un rve, et je crains de me
rveiller.

Ce madrigal rappelait l'hte de don Luis Munoz et ne s'accordait gure
avec les ornements d'un chef indien et l'intrieur d'un toldo.

--Mon Dieu! dit dona Linda d'un ton lger, vous n'tes pas trs-loign
de me croire sorcire ou fe; je vais briser ma baguette.

--Vous n'en resterez pas moins une enchanteresse, interrompit
Neham-Outah avec un sourire.

--Le sorcier, c'est le frre de cette enfant qui m'a rvl votre nom
vritable et l'endroit o je pourrais vous voir. Accordez  Sanchez le
brevet de sorcier.

--Je ne l'oublierai pas dans l'occasion, rpondit-il avec un invisible
froncement de sourcils qui n'chappa point  dona Linda. Mais revenons 
vous, senorita. Serait-ce un indiscrtion de vous demander  quelle
circonstance extraordinaire je dois la faveur d'une visite que je
n'attendais pas, mais qui me comble de joie?

--Oh!  une cause bien simple, rpliqua-t-elle en lui lanant un regard
acr.

--Je vous coute, madame.

--Peut-tre est-ce un interrogatoire que vous me faites subir?

--Oh! vous ne pensez pas, je l'espre, ce que vous me dites l.

--Don Juan, nous vivons dans des temps si malheureux que l'on n'est
jamais sr si c'est  un ami que l'on s'adresse.

--Je suis le vtre, madame.

--Je le souhaite, j'en suis persuade mme; aussi, vous parlerai-je avec
la plus entire confiance. Une jeune fille de mon ge, surtout de mon
rang, ne tente pas une dmarche aussi... singulire, sans motifs graves.

--J'en suis convaincu.

--Que peut jeter une femme hors de sa modestie instinctive et lui faire
ddaigner jusqu' sa rputation? Quel sentiment lui inspire un courage
viril? L'amour, n'est-ce pas, don Juan, l'amour? Me comprenez-vous?

--Oui, madame, rpondit-il avec motion.

--Eh bien! je l'ai dit, il s'agit de mon coeur et de vous...
peut-tre... don Juan... A notre dernire entrevue, mon pre vous
annona un peu brusquement,  vous comme  moi, mon mariage avec don
Fernando Bustamente. J'avais pens que vous m'aimiez...

--Madame!

--Mais  ce moment j'en devins certaine. J'ai vu votre pleur subite;
votre voix tait trouble.

--Cependant...

--Je suis femme, don Juan. Nous autres femmes, nous devinons l'amour
d'un homme avant cet homme lui-mme.

Le chef indien la regarda avec une expression indfinissable.

--Quelques jours plus tard, continua-t-elle, don Fernando Bustamente
tombait dans un guet-apens. Pourquoi avez-vous fait cela, don Juan?

--Je voulais me venger d'un rival, mais je n'avais pas ordonn sa mort.

--Je le sais.

Neham-Outah ne comprenait pas.

--Vous n'aviez pas de rival. A peine aviez-vous quitt notre maison, que
j'avouais  mon pre que je n'aimais pas don Fernando et que je ne
l'pouserais pas.

--O mon Dieu! s'cria le jeune homme avec douleur.

--Rassurez-vous, le mal est rpar: don Fernando n'est pas mort.

--Qui vous a dit?...

--Je le sais. Je le sais si bien que don Fernando, enlev par mes ordres
des mains de Pincheira, est  cette heure  l'estancia de San-Julian,
d'o il doit prochainement partir pour Buenos-Ayres.

--Ce n'est pas tout. Je fis comprendre  mon pre vers quel coeur le
mien s'tait tourn et  quel amour il se confiait, et mon pre, qui n'a
jamais rien pu me refuser, m'a permis d'aller rejoindre celui que je...
prfre.

Elle dcocha  don Juan une oeillade rapide te charge d'amour, baissa
les yeux et rougit. Mille sentiments contraires se combattaient dans le
coeur de Neham-Outah, qui n'osait croire  ce qui le rendait si heureux:
un doute lui restait, doute cruel! Si elle se jouait de lui?

--Eh quoi! dit-il, vous m'aimeriez?

--Ma prsence ici... balbutia-t-elle.

--Le bonheur m'gare, pardonnez-moi.

--Si je ne vous aimas pas, rpondit-elle, Fernando est libre, et je
pourrais l'pouser.

--O femmes! cratures adorables, qui sondera jamais vos coeurs? que
devinera ce que vous cachez de douleur et de joie dans un regard ou dans
un sourire? Oui, senorita, ou, je vous aime, et je veux vous le dire 
genoux.

Et le grand chef des nations patagones se jeta aux pieds de dona Linda;
il lui pressa les mains et les couvrit de baisers de feu. La jeune
fille, la tte haute, pendant qu'il tait l, prostern devant elle,
laissa passer dans ses yeux je ne sais quelle joie froce; il avait
renouvel l'ternelle allgorie du lion qui livre ses griffes aux
ciseaux de l'amour. Cet homme, si puissant et si redoutable, tait
vaincu, et dsormais elle tait sre de sa vengeance.

--Que rpondrai-je  mon pre? dit-elle d'une voix douce comme une
caresse.

Le lion se relve, l'oeil plein d'clairs, le front inspir.

--Madame, rpondit-il avec une majest suprme, dites  don Luis Munoz
que sur votre front bien aim, avant un mois je placerai une couronne.

Il est rare qu'une situation extrme, pousse  sa dernire limite,
demeure longtemps tendue; aussi n'est-il pas tonnant qu'aprs s'tre
avanc si loin dans son amour confiant, Neham-Outah ait recul, effray
du chemin qu'il avait fait: l'homme est tel, que trop de bonheur
l'embarrasse et l'inquite, et c'est peut-tre un pressentiment que ce
bonheur doit tre d'une courte dure. Le chef indien, dont le coeur
dbordait comme une coupe trop pleine, sentait un doute vague se mler 
sa joie et la couvrir d'ombre. Cependant, il est doux de se flatter
soi-mme, et le jeune homme se livrait  cet enivrement nouveau et aux
volupts de l'esprance. Ces sourires! ces regards! tout le rassura.
Pourquoi serait-elle venue  lui  travers tant de prils? Elle m'aime!
pensa-t-il, et sur ses yeux l'amour paississait le bandeau dont dona
Linda les avait entours avec tant de grce et de perfidie.

Les hommes d'une haute intelligence sont presque tous,  leur insu,
atteint d'une faiblesse que souvent cause leur perte, d'autant mieux
qu'ils ne croient personne assez fort pour les tromper. Neham-Outah
avait-il rien  craindre de cette enfant de quinze ans qui avouait si
navement son amour? Mais, homme d'Etat avant tout, esprit dtourn pour
ainsi dire de la vie pour s'absorber dans un rve, l'indpendance de sa
patrie, Neham-Outah n'avait jamais essay de lire dans ce livre
nigmatique appel le coeur fminin; il ignorait que la femme, surtout
la femme amricaine, ne pardonne pas une insulte faite  son amant:
c'est l'arche sainte pour elle; n'y touchez pas!

L'Indien aimait pour la premire fois, et ce premier amour, si vif que
plus tard tous les autres plissent mme devant son souvenir, s'tait
creus dans son coeur une place profonde. Il aimait! et le doute
passager qui avait attrist sa pense ne pouvait lutter contre une
pense dj ingurissable.

--Puis-je, demanda Linda rester dans votre camp, sans crainte d'tre
insulte, jusqu' ce que mon pre vienne?

--Commandez, madame, rpondit l'Indien, vous n'avez ici que des
esclaves.

--Cette enfant,  qui vous devez ma prsence, va se rendre  l'estancia
de San-Julian.

Neham-Outah s'avana vers le rideau du toldo et frappa deux fais dans sa
main. Lucaney parut.

--Qu'un toldo soit prpar pour moi: je cde celui-ci  ces deux femmes
des visages ples, dit le chef en langue aucas. Une troupe de guerriers
choisis, commands par mon frre, veillera jour et nuit  leur sret.
Malheur  qui manquerait pour elles de respect! Ces femmes sont sacres
et libres d'aller, de venir et de recevoir qui bon leur semble. Qu'on
selle deux chevaux, un pour moi, un pour une des deux femmes blanches.

Lucaney sortit.

--Vous le voyez, madame vous tes reine ici.

Dona Linda tira de son sein une lettre crite d'avance et non cachete,
qu'elle lui prsenta, le sourire sur les lvres, mais en tremblant au
fond de l'me.

--Tenez, lisez, don Juan, ce que j'cris  mon pre.

--Oh! senorita, dit-il en repoussant le papier.

Dona Linda referma lentement la lettre sans motion apparente et la
remit  Maria.

--Mon enfant, tu donneras ceci  mon pre seul, et tu lui expliqueras ce
que j'ai oubli de lui dire.

--Permettez-moi de me retirer, madame.

--Non, reprit Linda d'une vois cline: je n'ai pas de secrets pour vous.

Le jeune homme sourit  ces paroles. En ce moment on amena les chevaux.
Dona Linda eut le temps de jeter  voix basse dans l'oreille de Maria
ces mots rapides:

--Ici, ton frre dans une heure.

Maria ferma un peu ses paupires en signe d'intelligence.

--Je vais, dit le chef, accompagner moi-mme votre amie jusqu'auprs des
retranchements du Carmen.

--Je vous remercie, don Juan.

Les deux jeunes filles s'embrassrent tendrement.

--Dans une heure! murmura dona Linda.

--Bien! rpondit Maria.

--Vous tes ici chez vous, madame, dit Neham-Outah  dona Linda qui le
reconduisit jusqu'au seul du toldo. Maria et le chef montrent  cheval
et partirent. La jeune Amricaine les suivit des yeux et de l'oreille et
rentra.

--La partie est engage; il faut qu'il me dvoile ses projets,
murmura-t-elle, en laissant tomber derrire elle le rideau du toldo.

--Ici, dit Neham-Outah, vous n'avez plus besoin de moi.

Il tourna bride et galopa vers le camp. La jeune fille s'avana
bravement du ct de la ville dont la masse sombre se dressait devant
elle. Mais une main vigoureuse saisit la bride de son cheval; elle
sentit un pistolet appuy sur sa poitrine; une voix basse lui dit en
espagnol:

--Qui vive?

--Ami! rpondit-elle en rprimant un cri d'effroi.

--Maria! reprit la rude voix qui s'adoucit soudain.

--Sanchez! s'cria-t-elle joyeuse en se laissant glisser dans les bras
de son frre qui la serra affectueusement.

--D'o viens-tu, petite soeur?

--Du camp des Patagons.

--Dj!

--Ma matresse m'envoie vers vous.

--Qui t'accompagnait?

--Neham-Outah lui-mme.

--Maldiction! exclama le bombero; depuis cinq minutes je le tenais au
bout de mon fusil. Enfin!... mais viens, nous causerons l-bas.

--Oh! dit Sanchez aprs que Maria eut termin le rcit de leur
expdition; oh! les femmes sont des dmons, et les hommes des poules
mouilles. Et ta lettre?

--La voici.

Il faut que don Luis la reoive cette nuit, car le pauvre pre doit
languir dans une inquitude mortelle.

--Je vais partir, dit Maria.

--Non, tu as besoin de repos. J'ai l un homme sr qui courra 
l'estancia. Toi, petite soeur, entre dans cette maison, o une digne
femme qui me connat, aura soin de toi.

--Irez-vous vers dona Linda?

--Pardieu? Pauvre demoiselle, seule au milieu des paens!

--Toujours dvou, mon bon frre.

--Il parait que c'est ma vocation.

Sanchez emmena Maria dans la maison dsigne, la recommanda chaudement 
l'htesse puis s'engagea dans une rue au milieu de laquelle flambait un
bon feu. L, plusieurs hommes reposaient envelopps dans leur manteau.
Le bombero secoua rudement du pied un des dormeurs.

--Allons, allons, Pavito, lui dit-il; debout mon garon! galope vers
l'estancia de San-Julian.

--Mais j'en arrive, murmura le gaucho en baillant et se frottant les
yeux.

--Raison de plus, tu dois en connatre le chemin. C'est dona Linda qui
t'envoie.

--Si la senorita le veut, dit le Pavito, que ce nom rveilla tout 
fait, que faut-il faire?

--Monter  cheval et porter cette lettre  don Luis: une lettre
importante, entends-tu?

--Trs-bien.

--Que nul ne t'enlve ce papier!

--Peste! non.

--Si l'on te tue...

--On me tuera.

--Toi mort, on ne le trouvera mme pas.

--Je l'avalerai.

--Les Indiens n'auront pas l'ide de t'ouvrir le ventre.

--Soyez tranquille.

--Pars.

--Le temps de seller mon cheval.

--Au revoir, Pavito, et bonne chance!

Sanchez quitta le gaucho, qui ne tarda pas  se mettre en route.

--A mon tour, maintenant, murmura le bombero. Comment parvenir jusqu'
dona Linda?

Il se gratta la tte comme quelqu'un qui cherche, plissa son front, et,
bientt, se dridant et cartant ses sourcils froncs, il se dirigea
gaiement vers le fort. Aprs une confrence avec le major Blumel, qui
avait remplac don Luciano Quiros dans le commandement de la ville,
Sanchez se dpouilla de son costume et se dguisa en Indien. Il partit,
s'introduisit dans le camp des Patagons, et peu avant le lever du
soleil, il tait de retour  la ville.

--Tout va pour le mieux, rpondit le bombero. Vive Dieu! Neham-Outah
paiera cher, je crois, l'enlvement de don Fernando. Oh! les femmes! des
dmons, des dmons!

--Dois-je aller la rejoindre?

--Non, c'est inutile.

Et, sans entrer dans aucun dtail, Sanchez, extnu de fatigue, choisit
une place pour dormir et ronfla sans se soucier des Indiens.

Quelques jours s'coulrent sans que les assigeants renouvelassent leur
attaque contre la ville, que, nanmoins ils resserraient de plus en
plus. Les Espagnol, troitement bloqus, sans communications avec le
dehors voyaient les vivres leur manquer; et la hideuse famine ne
tarderait pas  faucher des victimes. Heureusement, l'infatigable
Sanchez eut une ide qu'il communiqua au major Blumel. Il fit ptrir
cent cinquante pains qu'il satura d'arsenic et mlanger du vitriol 
l'eau-de-vie dans vingt barils. Le tout charg sur des mules, fut plac
sous l'escorte de Sanchez et de ses deux frres. Les bomberos,
s'approchrent des retranchements patagons avec cet effroyable
approvisionnement. Les Indiens, passionns pour l'eau de feu, se
prcipitrent au-devant de la caravane pour s'emparer des barils; mais,
barils et pains, Sanchez et ses frres abandonnrent leur chargement sur
le sable, et jouant de l'peron, ils rentrrent dans les mules destines
 nourrir les assigs, si les Patagons ne donnaient pas l'assaut.

Ce fut fte au camp. Les pains furent coups. Les barils dfoncs; rien
ne resta. Cette orgie cota aux Indiens six mille hommes, qui moururent
dans des tortures atroces. Les autres frapps de terreur, commencrent 
se dbander dans toutes les directions. On ne respectait plus les chefs;
Neham-Outah lui-mme voyait tomber son autorit devant la superstition
des sauvages, qui croyaient  un chtiment cleste. Leurs prisonniers,
hommes, femmes et enfants, furent massacrs avec des raffinements de
barbarie horribles. Dona Linda, quoique protge par le grand chef, ne
dut son salut qu'au hasard ou qu' Dieu qui la gardait comme un
instrument de ses volonts.

La rage des Indiens, ne pouvant plus s'exercer contre personne, se calma
peu  peu. Neham-Outah parcourait tous les rangs pour rendre le courage
aux guerriers. Il avait compris qu'il fallait en finir. Il donna l'ordre
 Lucaney de rassembler tous les ulmenes dans son toldo.

Grands chefs des grandes nations, leur dit Neham-Outah, ds que tous
furent runis devant le feu du conseil, demain au point du jour,
l'assaut sera donn au Carmen de tous les cts  la fois. Ds que la
ville sera prise, la campagne sera finie. Ceux qui reculeront ne sont
pas des hommes, ce sont des esclaves. Souvenez-vous que nous combattons
pour la libert de notre race.

Il dsigna ensuite  chaque chef la place de sa tribu dans l'attaque,
forma une rserve de dix mille hommes pour soutenir au besoin ceux qui
faibliraient, et, aprs avoir encourag les ulmenes, il les congdia.

Ds qu'il fut seul, il se rendit au toldo de dona Linda. La jeune fille
donna  Lucaney l'ordre de l'introduire. Il entra. Dona Linda causait
avec son pre, qui, aprs avoir reu sa lettre des mains du Pavito,
tait accouru vers elle.

L'intrieur du toldo tait mconnaissable: Neham-Outah l'avait garni de
meubles enlevs  et l dans les estancias par les Indiens. A
l'extrieur, rien n'tait chang, mais l'intrieur, divis par des
cloisons et enjoliv d'ornements, tait devenu une vritable habitation
europenne. L, Linda vivait doucement, honore du chef suprme, en
compagnie de son pre et de Maria, qui l'aidait  sa toilette.

Les Indiens, quoique un peu tonns de la vie de leur grand toqui, se
souvenant, d'ailleurs de l'ducation europenne qu'il avait reue,
fermait les yeux et n'osaient se plaindre. La haine de Neham-Outah
n'tait-elle pas toujours aussi vivace contre les blancs? Devant le feu
du conseil sa parole n'tait-elle pas toujours pleine d'amour pour la
patrie? N'est-ce pas lui qui avait dirig l'invasion et men les
peuplades dans les sentiers de la libert? Ainsi, Neham-Outah n'avait
rien perdu dans l'esprit des guerriers; il en tait rest le chef
bien-aim.

--L'effervescence des tribus est-elle apaise? demanda dona Linda au
chef.

--Oui, grce au ciel, senorita, mais l'homme qui gouverne au Carmen est
une bte fauve: six mille hommes sont morts empoisonns.

--Oh! c'est affreux, dit la jeune fille.

--Les blancs sont habitus  nous traiter ainsi, et le poison...

--Ne parlons plus de cela, don Juan, j'en ai le frisson.

--Depuis des sicles les Espagnols son nos bourreaux.

--Que comptez-vous faire? demanda don Luis pour dtourner la
conversation.

--Demain, senor, assaut gnral contre le Carmen.

--Demain?

--Oui, demain, j'aurai abattu en Patagonie le pouvoir espagnol, ou je
serai mort.

--Dieu protgera la bonne cause, dit dona Linda d'une voix prophtique.

Un nuage douloureux passa sur le front de don Luis.

--Pendant la bataille, qui sera rude, je vous en conjure, ne sortez pas
de ce toldo, devant lequel je laisserai vingt hommes de garde.

--Nous nous quittez dj, don Juan.

--Il le faut, excusez-moi, madame.

--Adieu donc! dit dona Linda.

--Tout est fini! murmura don Luis dsespr quand Neham-Outah fut sorti;
ils russiront.

La jeune fille, calme et souriant  demi, mais le regard enflamm de
haine, s'approcha de don Luis, joignit ses mains sur son paule et lui
dit tout bas:

--Mon pre, avez-vous lu la Bible?

--Oui, dans le temps que j'tais jeune.

--Vous rappelez-vous de l'histoire de Samson et de Dalilah?

--Voudrais-tu donc lui couper les cheveux?

--Vous souvenez-vous de Judith et d'Holophorme?

--Voudrais-tu lui couper la tte?

--Que signifient ces tranges questions?

--J'aime don Fernando.


                    X.--LA DERNIRE HEURE D'UNE VILLE.


Vers deux heures du matin, au moment o la hulotte bleue lanait dan
l'air son premier chant doux comme un soupir, Neham-Outah, compltement
arm en guerre, sortit de son toldo et se dirigea vers le centre du
camp. L, rangs autour d'un immense brasier et accroupis sur leurs
talons, les ulmenes, apo-ulmenes et caraskenes, fumaient
silencieusement. Tous se levrent  l'arrive du toqui suprme; mais,
sur un signe du matre, ils reprirent leurs places. Neham-Outah se
tourna vers le matchi, qui marchait gravement  ses cts, et auquel il
avait d'avance dict ses rponses.

--Gualichu, lui demanda-t-il, sera-t-il neutre, contraire ou favorable
dans la guerre de ses fils Indiens contre les blancs?

Le sorcier s'avana vers le feu en fit trois fois le tour de gauche 
droite, en murmurant des paroles inintelligibles. Au troisime tour, il
emplit un cou d'eau sacr renferme dans les roseaux troitement
tresss, en aspergea l'assemble et,  trois reprises, la jeta dans la
direction de l'Orient. Puis, le corps demi inclin et la tte en avant
il carta les bras et parut couter des bruits perceptibles pour lui
seul.

A sa droite, la hulotte bleue fit entendre  deux reprises diffrentes
son cri plaintif. Soudain le visage du matchi se dcomposa dans
d'horrible grimaces; ses yeux sanguinolents se gonflrent; il plit,
bava et trembla comme un fivreux.

--L'Esprit vient! l'Esprit vient! firent les Indiens.

--Silence! dit Neham-Outah; le sage va parler.

En effet, docile  cet ordre indirect, il siffla entre ses dents des
sons gutturaux, d'o bientt se dgagrent ces mots entrecoups:

--L'esprit marche! s'cria-t-il; il a dnou ses longs cheveux qui
flottent au vent... Son souffle rpand la mort. Le ciel est rouge de
sang; les victimes ne manqueront pas  Gualichu, le gnie du mal. La
chair des blancs sert de gaine aux couteaux des Patagons. Entendez-vous
au loin les vautours et les urubus? Quel ample pturage! Poussez le cri
de guerre...Courage, guerriers! La mort n'est rien, la gloire est tout.

Le sorcier, continuant  balbutier, roula sur le sol, en proie  une
sorte d'pilepsie. Alors les Indiens se dtournrent de lui sans piti,
car l'homme assez tmraire pour toucher au matchi quand l'esprit le
tourmente, serait frapp d'une mort subite. Telle est la croyance
indienne.

Neham-Outah prit  son tour la parole.

--Chefs des grandes nations patagones, vous le voyez, le dieu de nos
pres est avec nous, il veut que notre terre redevienne libre. Que le
soleil,  son coucher, ne retrouve plus en Patagonie le drapeau
espagnol. Courage, frres! les Incas, mes anctres, qui chassent dans
les prairies bien heureuses de _l'Eskennane_, recevront avec joie parmi
eux ceux qui tomberont dans la bataille. Que chacun se rende  son
poste! Le cri de l'urubus, rpt trois fois  intervalles gaux, sera
le signal de l'attaque.

Les chefs s'inclinrent et se retirrent.

La nuit diamante d'toiles tait calme, imposante. La lune colorait
d'un argent ple le bleu sombre du firmament. Dans l'air pas un souffle!
dans le ciel pas un nuage! L'atmosphre tait sereine et limpide. Rien
ne troublait le silence de cette splendide nuit, si ce n'est le
gmissement sourd et vague qui semble tre au dsert la respiration de
La nature endormie. Mille sentiments divers se confondaient dans l'me
Neham-Outah, qui pensait  la libert prochaine de sa patrie et 
l'amour de dona Linda. Puis, levant les yeux vers la vote toile,
l'indien demanda avec ferveur  celui qui peut tout et qui sonde les
reins et les coeurs de combattre pour lui. S'il lui et fallu choisir
entre son amour et la cause qu'il dfendait, certes, il n'aurait point
hsit: le bonheur d'un homme n'est rien au prix de la libert de tout
un peuple.

Pendant que le toqui tait plong dans ses rflexions, une main se posa
lourdement sur son paule. C'tait le matchi qui le regardait avec ses
yeux de chat-tigre.

--Que veux-tu? lui demanda-t-il schement.

--Mon pre est-il content de moi? Gualichu a-t-il bien parl?

--Oui, fit le chef en retenant un geste de dgot; retire-toi.

--Mon pre est grand et gnreux.

--Neham-Outah jeta ddaigneusement un de ses riches colliers au
misrable sorcier, qui grimaa en signe de joie.

--Va-t'en, lui dit-il.

Le matchi, content de ses honoraires, s'en alla. Un beau mtier chez les
Indiens que celui de sorcier!

--J'ai le temps, murmura Neham-Outah, qui avait calcul l'heure par la
position des toiles.

Il porta en toute hte ses pas vers le toldo de dona Linda.

--Elle est l! se dit-il; elle repose, berce par ses rves d'enfant; sa
bouche s'entr'ouvre comme une fleur aux souffles parfums de la nuit:
elle sommeille, la main sur son coeur pour le dfendre. Et je l'aime!
Faites,  mon Dieu, que je la rende heureuse! Aidez mon bras qui veut
sauver un peuple!

Il s'approcha d'un guerrier debout  l'entre du toldo.

--Lucaney, dit-il d'une voix mue, je t'ai deux fois arrach  la mort.

--Je m'en souviens.

--Tout ce que j'aime est dans ce toldo; je te le confie.

--Ce toldo est sacr, mon pre.

--Merci, fit Neham-Outah en serrant affectueusement la main de l'ulmen,
qui baisa le bas de sa robe.

Les ulmenes, aprs le conseil, avaient chelonn leurs tribus dj
prtes pour l'assaut. Les guerriers, se couchant  plat ventre sur le
sol, avaient commenc une de ces marches impossibles que les Indiens
seuls sont capables d'entreprendre. Glissant et rampant comme des
couleuvres dans les hautes herbes, ils taient parvenus en une heure 
se poster, sans avoir t aperus, au pied mme des retranchements des
Argentins. Ce mouvement avait t excut avec une prudence raffine que
les Indiens apportent dans le sentier de la guerre; le silence de la
prairie n'avait pas t troubl, et la ville paraissait ensevelie dans
le sommeil.

Cependant, quelques minutes avant que les ulmenes reussent les derniers
ordres de Neham-Outah, un homme revtu du costume des Aucas, avait avant
tous les autres quitt le camp et s'tait esquiv vers le Carmen en
s'aidant des mains et des genoux. Arriv  la premire barricade, il
avait tendu les mains  une main invisible qui l'avait hiss sur la
barrire.

--Eh bien, Sanchez?

--Major, avant une heure nous serons attaqus.

--Est-ce un assaut?

--Oui; les Indiens ont peur d'tre tous empoisonns comme des rats, ils
veulent en finir.

--Que faire?

--Nous faire tuer.

--Pardieu! le beau conseil!

--On peut encore tenter...

--Quoi?

--Donnez-moi vingt gauchos fidles.

--Prends-les, et puis?...

--Laissez-moi agir, major. Je ne rponds pas du succs, car ces diables
rouges sont plus nombreux que les mouches; mais j'en tuerai bien
quelques-uns.

--Et les femmes et les enfants?

--Je les ai interns  l'estancia de San-Julian.

--Dieu soit lou!

--Mais, j'y songe, ils attaqueront l'estancia, s'ils prennent le Carmen.

--Tu es un nigaud, Sanchez, dit le major en souriant; et dona Linda?

--C'est vrai, reprit gaiement le bombero, je n'y pensais plus, moi,  la
senorita. J'oubliais encore ceci: le signal de l'attaque sera trois cris
d'urubus  intervalles gaux.

--Bon! je vais me prparer, car ils n'attendront pas le lever du soleil.

Le major, d'un ct, et le bombero de l'autre, allrent de poste en
poste rveiller les dfenseurs de la ville et les avertir de se tenir
sur leurs gardes.

La veille mme, le major Blumel avait runi tous les habitants et dans
une harangue brve et nergique, il leur avait peint leur situation
dsespre.

--Les embarcations mouilles Sous les canons du port, avait-il dit en
terminant, sont prtes  recueillir les femmes, les enfants et les
colons craintifs. On s'embarquera, ds la nuit venue, pour l'estancia de
San-Julian.

Les habitants rveills se plantrent derrire les barricades, l'oeil et
l'oreille au guet, et le fusil en main. Une heure se passa dans
l'attente des Patagons, lorsque tout  coup le cri de l'urubus s'leva
rauque et sinistre dans le silence. Un deuxime cri suivit de prs le
premier, et la dernire note du troisime vibrait encore qu'une clameur
effroyable clata de toutes parts  la fois et que les Indiens se
prcipitrent en tumulte pour escalader les retranchements extrieurs.
Ils se brisrent devant cette autre muraille vivante qui se dressa aux
barrires. Etonns de cette rsistance inattendue, les Patagons
reculrent et ils furent mitraills par les canons qui semaient dans
leurs rangs le dsordre et la mort.

Sanchez, profitant de la panique des Indiens, s'lana au milieux d'eux
 la tte de ses gauchos et sabra vigoureusement.

Au bout de deux heures d'une bataille de gant, le soleil ddaigneux des
luttes humaines, se leva majestueux  l'horizon et rpandit sur ce champ
du carnage la splendeur de ses rayons. Les indiens salurent son
apparition par des cris de joie et se rurent avec une rage nouvelle
contre les retranchements. Leur choc fut irrsistible.

Les colons s'enfuirent, poursuivis par les sauvages.

Mais une formidable explosion entr'ouvrit le terrain sous leurs pieds,
et les malheureux guerriers, lancs dans l'espace, retombrent en
lambeaux de toutes parts. C'tait l'explosion du sol min par les
Argentins.

Neham-Outah mont sur un superbe cheval, noir comme la nuit, s'lana en
avant presque seul, agitant au vent le _totem_ sacr des nations unies,
et il cria d'une voix qui domina le bruit de la bataille:

--Lches! qui ne voulez pas vaincre, au moins regardez-moi mourir!

Cette voix rsonna aux oreilles des Indiens comme un honteux reproche,
et ils coururent sur les traces de leur chef suprme.

Neham-Outah paraissait invulnrable. Il faisait caracoler son cheval, le
lanait au plus pais de la mle, parait tous les coups avec la hampe
de son totem, qu'il levait au-dessus de sa tte et criait aux siens:

--Courage! suivez-moi!

--Neham-Outah, le dernier des Incas! mourons pour le fils du Soleil!
exclamaient les Patagons lectriss par la tmraire audace de leur
toqui.

--Eh! s'cria-t-il avec enthousiasme en montrant l'astre du jour, voyez,
mon pre radieux sourit  votre valeur. En avant! en avant!

--En avant! rptrent les guerriers, qui redoublaient de furie.

Toute la ville dj tait envahie: on se battait de maison en maison.
Les Aucas, forms en masse serre, escaladaient au pas de charge, guids
par Neham-Outah, la rue assez raide qui conduit au vieux Carmen et  la
citadelle: ils avanaient sans peur, malgr la mitraille du fort.
Neham-Outah, respect par la mort, et toujours en avant, brandissait son
totem et faisait cabrer son cheval noir.

--Allons! dit tristement le major Blumel  Sanchez, l'heure est venue.

--Vous le voulez, major?

--Je l'exige, Sanchez.

--Il suffit, reprit le bombero. Adieu, major, ou plutt au revoir
l-haut!

Les deux hommes se serrrent la main; treinte suprme! car  mois d'un
miracle, ils allaient mourir. Aprs ce dernier adieu, Sanchez rassembla
une cinquantaine de cavaliers, les agglomra en troupe compacte, et
entre deux dcharges, il se prcipitrent  fond de train sur les
Indiens qui montaient. Les Araucans, devant cette avalanche qui
s'abattait du haut de la montagne, s'ouvrirent  droite et  gauche, et,
 peine revenus de leur stupeur, ils aperurent trois barques sur le
fleuve et voguant  force de rames vers la mer.

Profitant de cette diversion hardie, tous les colons, sur l'ordre du
major Blumel, s'taient renferms dans le fort.

Neham-Outah fit signe aux Aucas de s'arrter, et il s'avana seul auprs
des murs de la citadelle.

--Major, cria-t-il d'une voix ferme, rendez-vous. Vous et la garnison
aurez la vie sauve.

--Vous tes un tratre et un chien, rpondit le major qui parut
aussitt.

--Vous tes perdus, vous et vos hommes.

--Je ne me rendrai pas.

Vingt balles sifflrent du haut de la muraille; mais Neham-Outah tait
retourn vers ses guerriers avec la rapidit d'une flche.

Une dtonation, comme mle de cent tonnerres, dchira les airs; le
major avait mis le feu aux poudres de la forteresse. Le gant de pierre
oscilla deux ou trois secondes sur sa base, semblable  un mastodonte
ivre; puis, brusquement arrach du sol, il s'leva dans l'espace et
clata comme une grenade trop mre, aux cris rpts et mourants de:
Vive la patrie!

Une pluie de pierres et de cadavres horriblement mutils tomba sur les
Indiens terrifis.

Ce fut tout! Neham-Outah tait matre des ruines du Carmen. Pleurant de
rage en face de cette dsastreuse victoire, il planta son totem sur un
mur chancelant, le seul dbris du fort de ses dfenseurs.


                       XI.--APRS LA VICTOIRE.


Les principales maisons de la ville avaient seules t pargnes par le
pillage, et Neham-Outah, pour en sauver les richesses, les avait
adjuges aux ulmenes les plus puissants. Quant  lui, il avait tabli
son quartier gnral dans sa demeure au vieux Carmen. Don Luis et sa
fille avaient repris possession de leur habitation chappe  la furie
indienne.

La ville, o les Patagons taient entasss, offrait l'image de la
dsolation.

Huit jours aprs la prise de la colonie, vers dix heures du matin, trois
personne causaient  demi-voix dans le salon de don Luis Munoz.
C'taient don Luis lui-mme, sa fille te le capataz don Jos Diaz. Ce
dernier, sous son costume de gaucho, avait l'air d'un vrai bandit.
Maria, en vedette  une fentre, en riait comme une folle, au grand
dsespoir du capataz, qui, de tout son coeur, donnait au diable don
dguisement maudit.

--Jos, mon ami, disait don Luis, ajuste tes fltes pour entrer en
danse.

La crmonie est donc pour aujourd'hui?

--Oui, Jos. Avouons que nous vivons dans de singuliers temps et de
singuliers pays. J'ai vu bien des rvolutions, mais celle-l les passe
toutes.

--Au point de vue des Indiens, dit Linda, elle est trs-logique.

--Il y a un mois, qui de vous s'attendait  un si prompt rtablissement
de l'empire des Incas?

--Pas moi, reprit le capataz. Seulement, il me semble que, pour un futur
empereur, Neham n'est gure magnanime.

--Qu'entends-tu par l, mon ami?

--N'a-t-il pas crit  don Fernando que si, dans trois jours, il n'a pas
quitt la colonie, il le fera pendre.

--Avant de pendre les gens dit dona Linda, il faut les prendre.

--Tout cela est fort bien, Jos mais tu vas retourner  l'estancia.
Surtout n'oublie pas mes recommandations.

--Rapportez-vous-en  moi, seigneur; mais je suis inquiet de Sanchez,
dit-il tout bas pour n'tre pas entendu de Maria. Depuis six jours, il a
disparu sans donner de ses nouvelles.

--Don Sanchez, rpondit Linda, n'est pas homme  se perdre sans laisser
de traces. Rassurez-vous; nous le reverrons.

--Neham-Outah! s'cria Maria, en se retournant.

--Jos, mon ami, dcampe dit don Luis.

--Venez vite, ajouta Maria.

Neham-Outah parut. Le grand chef des Aucas, par de son magnifique
costume indien, avait le front soucieux et le regard triste. Aprs les
premiers compliments, dona Linda, inquite de l'apparence sombre du
chef, se pencha gracieusement vers lui, et, d'un air affectueux
parfaitement jou:

--Qu'avez-vous, don Juan? Vous paraissez tourment. Auriez-vous reu de
fcheuses nouvelles?

--Non, madame, je vous remercie. Si j'tais ambitieux, tous mes souhaits
seraient combls: les chefs patagons ont rsolu le rtablissement de
l'empire des Incas, et c'est moi, leur hritier direct, qu'ils ont lu
pour succder  l'infortun Tupac-Amaru; mais...

--Mais on vous a rendu justice.

--Cette distinction m'effraye, et je tremble de ne pouvoir porter le
poids de l'empire. Les blessures faites  ma race par les Espagnols,
sont anciennes et profondes; les Indiens ont t abrutis par une longue
servitude. Quelle tche que de commander  ces peuplades dsunies! Qui
continuera mon oeuvre, si je meurs dans vingt ans, dans dix ans, demain
peut-tre? Que deviendra le rve de ma vie?

--Dieu vous garde de longs jours, don Juan, rpondit dona Linda.

--Un diadme sur mon front! Tenez, senorita, je suis dcourag, las de
vivre; il me semble que la couronne, comme un cercle fatal, serrera mes
tempes, les brisera, et que je serai enseveli dans mon triomphe.

--Chassez ces vains pressentiments, reprit la jeune fille, qui lui avait
lanc  la drobe un regard perant.

--Vous le savez, madame, la roche terpienne est prs du Capitole.

--Allons! allons! don Juan, dit gaiement don Luis, mettons-nous  table.

Un splendide djeuner tait servi. Les premiers moments furent
silencieux; les convives paraissaient gns; mais peu  peu, grce aux
efforts de dona Linda, la conversation s'anima. Neham-Outah, on le
voyait aisment, se faisait violence pour refouler dans son coeur le
flot des penses qui lui montait aux lvres. Vers la fin du repas, il se
tourna vers la jeune fille:

--Senorita, lui dit-il, ce soir tout sera dit, je serai empereur des
Patagons et ennemi des Espagnols que, sans doute, reviendront les armes
 la main troubler notre empire. Ce qu'ils redoutent le plus dans une
insurrection indienne, ce sont les reprsailles, c'est--dire le
massacre des blancs. Mon mariage avec une Argentine est un gage de paix
pour vos compatriotes et une scurit pour leur commerce. Je viens donc
vous dire, en prsence de votre pre: Dona Linda, accordez-moi votre
main.

--Qui nous presse en ce moment, don Juan? rpondit-elle. N'tes-vous pas
sr de moi?

--Toujours la mme rponse, vague et obscure, fit le chef en fronant le
sourcil. Enfant qui jouez avec le lion, je vois  prsent le fond de
votre coeur. Imprudente! vous courez  votre perte... Mais non, vous
tes en mon pouvoir, et, aprs vous avoir sauv dix fois la vie, je vous
offre la moiti du trne. Demain, il le faut, madame, vous m'pouserez.
La tte de votre pre et celle de don Fernando me rpondront de votre
obissance.

Et, saisissant une carafe en cristal pleine d'une eau limpide, il
mouilla jusqu'aux bords son verre qu'il vida d'un trait, pendant que don
Linda le regardait fixement; ce regard contenait une joie cruelle et
voile.

--Dans une heure, ajouta-t-il en posant son verre sur la table, vous
assisterez  la crmonie auprs de moi, je le veux.

--J'y serai, rpondit-elle.

--Adieu, madame!

La jeune fille se leva vivement saisit la carafe et s'approcha de la
fentre.

--Que fais-tu l? demanda don Luis.

--Mon pre, j'arrose mes fleurs.

Tout en vidant l'eau, Linda, l'oeil anim d'un feu sombre, murmura tout
bas:

--Don Juan, entre la coupe et les lvres, il y encore place pour un
malheur, m'as-tu dis un jour; en bien! coute-moi  mon tour: Entre ton
front et la couronne, il y a la mort.

Elle posa ensuite sur la terrasse de la maison deux jardinires auprs
de la balustrade. C'tait un signal sans doute, car au bout de quelques
minutes, Maria entra prcipitamment dans le salon en disant:

--Il est l.

--Qu'il entre! dirent  la fois don Luis et sa fille.

Sanchez parut. L'estanciero recommanda  Maria la plus grand vigilance,
ferma les portes et vint s'asseoir auprs du bombero.

--Eh bien? demanda-t-il.


                     XII.--LE DERNIER DES INCAS.


La place Mayor prsentait, ce jour-l, un aspect inaccoutum. Au centre
d'levait un large chafaud recouvert de tapis de velours route, sur
lequel tait en place un fauteuil de bois de nopal sculpt. Le dossier
tait surmont d'un soleil en or massif, tincelant de diamants; un
vautour des Andes, oiseau sacr des Incas, galement en or, soutenant
dans son bec recourb une couronne impriale; il tenait dans ses serres
un sceptre qui se terminait en trident, et une main de justice qui
tenait un soleil blouissant. Ce vautour, les ailes dployes, semblait
planer au-dessus du fauteuil, auquel on montait par quatre marches. A
droite de ce fauteuil, il s'en trouvait un autre un peu plus bas, mais
plus simple.

A midi, au moment o l'astre du jour,  son znith, darda toutes les
flammes de ses rayons cinq coups de canon tirs  intervalles gaux
grondrent majestueusement. Au mme instant, par chacune des entres de
la place, dbouchrent les diverses tribus patagones, conduites par
leurs ulmenes et ornes de leurs habits de crmonies. On comptait
quinze mille guerriers seulement, car, suivant la coutume indienne, ds
la prise du Carmen, le butin avait t envoy sous bonne escorte dans
les montagnes, et les troupes patagones s'taient dbandes pour
rejoindre leurs _tolderias_, prtes cependant,  revenir au premier
signal.

Les tribus s'alignrent sur trois cts, laissant vide le quatrime, o
accoururent cinq cents gauchos qui se tinrent immobiles. Ils taient 
cheval et bien arms, tandis que les indiens  pied n'avaient que leurs
machetes  la ceinture. Les fentres taient garnies de curieux.
Derrire les curieux, les femmes indiennes, groupes en dsordre,
avanaient curieusement la tte par-dessus leurs paules.

Le centre de la place tait libre. Devant l'chafaud stationnaient, au
pied d'un autel grossier en forme de table avec une profonde rainure et
surmont d'un soleil, le grand matchi des Patagons, vingt _sagotkattas_
(prtres) et _pias_ (prtres d'un ordre infrieur), tous les bras
croiss et les yeux fixs sur le sol.

Lorsque chacun eut pris sa place, cinq autres coups de canons
retentirent, et une brillante cavalcade arriva en caracolant.
Neham-Outah marchant en tte, ayant dona Linda  sa droite et  sa
gauche don Luis tenant en mains le totem. Aprs eux venaient les
principaux ulmenes et caraskenes des nations unies, revtus d'ornements
o brillaient l'or et les pierreries.

Neham-Outah descendit de cheval, prsenta la main  dona Linda pour
mettre pied  terre, monta sur l'chafaud, la conduisit au second
fauteuil et s'arrta lui-mme devant le premier sans s'y asseoir. Ses
traits, habituellement ples, taient enflamms, ses yeux semblaient
rougis par les veilles, et il essuyait incessamment la sueur qui
renaissait sur son front. Quelque chose d'inusit se paissait en lui. La
pleur de dona Linda tait extrme, mais son visage tait calme.

Les ulmenes entourrent l'chafaud: et,  une troisime canonnade, les
piaes s'cartrent et laissrent voir un homme troitement garrott qui
gisait sur le sol au milieu d'eux. Le Matchi se tourna vers la foule:

Vous tous qui m'coutez, le soleil notre aeul a souri  nos armes et
Gualichu a mme combattu pour nous; l'empire des Incas est rtabli, les
Indiens sont libres, et le chef suprme des nations patagones,
Neham-Outah, va mettre sur sa tte le diadme d'Athshualpa et de
Tupac-Amaru. Au nom du nouvel empereur et au ntre, nous allons offrir
au soleil dont il descend, le sacrifice qui lui est le plus agrable.
Piaes, apportez la victime.

Les prtre tendirent le malheureux dans la rainure de l'autel. C'tait
un colon fait prisonnier  la prise de la Poblacion-del-Sur, le pulpero
dans la boutique duquel les gauchos allaient s'abreuver de chicha.

Cependant, Neham-Outah tremblait comme de la fivre; ses oreilles
bourdonnaient, ses tempes battaient violemment, et ses yeux
s'injectaient de sang. Il s'appuya sur un des bras de son fauteuil.

--Qu'avez-vous? lui demanda dona Linda.

--Je ne sais, rpondit-il, la chaleur, l'motion peut-tre...
J'touffe... j'espre que cela ne sera rien.

On avait dpouill l'infortun pulpero de son pantalon. Il poussait des
cris lamentables. Le matchi s'approcha de lui en brandissant son
couteau.

--Ah! c'est affreux, s'cria dona Linda en se voilant le visage de ses
mains.

--Silence, murmura Neham-Outah; il le faut.

Le matchi, insensible aux hurlements de la victime, choisit la place o
il devait frapper, regarda l'astre du jour d'un air inspir, leva son
couteau et ouvrit la poitrine du pulpero dans toute sa longueur; puis,
pendant que l'holocauste se tordait en rlant et que les piaes
recueillaient le sang qui coulait  flots, le matchi lui arracha le
coeur qu'il leva vers le soleil comme une hostie.

A ce moment les ulmenes montrent sur l'chafaud, et, asseyant
Neham-Outah sur le trne, ils l'levrent sur leurs paules en criant
avec enthousiasme:

--Vive le nouvel empereur! Vive le fils du soleil!

Les piaes aspergeaient le foule avec le sang de la victime; et les
Indiens trpignaient de joie et remplissaient l'air de hurrahs
assourdissants.

--Enfin! s'cria Neham-Outah, j'ai reconstitu l'empire des Incas et
dlivr ma race!

--Pas encore! lui dit dona Linda d'une voix incisive. Regarde!

Les gauchos, jusque l spectateurs impassibles de la crmonie,
s'taient tout--coup prcipits au galop sur les Indiens sans dfenses,
tandis que, par toutes les issues de la place, entraient au pas de
charge des troupes argentines, venues de Buenos-Ayres, et que toutes les
fentres se garnissaient de blancs qui fusillaient la foule. On
reconnaissait au milieu de la place, don Fernando, Jos Diaz, Sanchez et
ses deux frres, qui massacraient les Indiens sans piti aux clameurs
de:--Sus! sus!  mort!

--Oh! s'cria Neham-Outah en brandissant le totem d'une main tremblante,
quelle trahison!

Il s'lana pour voler au secours de son peuple, mais il chancela et
tomba sur ses genoux; ses yeux se couvrirent d'un voile sanglant; un feu
dvorant brlait ses entrailles.

--Qu'ai-je donc? demanda-t-il dsespr.

--Tu vas mourir, don Juan, lui murmura  l'oreille dona Linda, en lui
saisissant le bras avec force.

--Femme, tu mens! fit-il en s'efforant de se relever, je veux secourir
mes frres.

--Tes frres, on les gorge. Toi, ne devrais-tu pas tuer mon pre, mon
fianc et moi-mme? Meurs, misrable, meurs de la main d'une femme!
J'aime don Fernando, entends-tu! et je suis venge.

--Malheur! malheur! s'cria Neham-Outah en se tranant sur les genoux
pour arriver au bord de la plate-forme; je suis le bourreau d'un peuple
que je voulais sauver.

Les Indiens tombaient comme les bls sous la faulx des moissonneurs. Ce
n'tait pas un combat, c'tait une boucherie. Plusieurs chefs, fuyant
devant Sanchez, le capataz et don Fernando, se prcipitrent vers la
plate forme comme en un dernier refuge.

--Oh! hurla Neham-Outah en faisant un bond de tigre et en saisissant don
Fernando  la gorge, moi aussi, je me vengerai!

Il y eut un moment d'anxit terrible.

--Non, ajouta le chef en abandonnant son ennemi et en retombant, ce
serait lche: Cet homme ne m'a rien fait.

Dona Linda,  ces mots, ne put retenir des larmes d'admiration, larmes
tardives, larmes de repentir ou d'amour peut-tre!

Sanchez dchargea son fusil dans la poitrine du chef tendu  ses pieds.
Au mme instant Pincheira tombait, la tte fendue par don Fernando. Don
Luis, frapp par une balle gare, s'affaissa dans les bras de sa fille
plore.

--Mon Dieu! murmura Neham-Outah, vous me jugerez!

Il regarda le ciel, remua encore ses lvres comme dans une prire, et
soudain son visage rayonna. Il retomba en arrire et expira.

--Peut-tre, s'cria dona Linda accable, la cause de cet homme
tait-elle juste!

Ce n'est pas la premire fois qu'une femme a, par la volont de Dieu,
arrt un conqurant.


                                 FIN









End of Project Gutenberg's Le fils du Soleil (1879), by Gustave Aimard

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FILS DU SOLEIL (1879) ***

***** This file should be named 21124-8.txt or 21124-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/1/1/2/21124/

Produced by Rnald Lvesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
